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Title: Oeuvres de P. Corneille - Tome premier
Author: Corneille, Pierre, 1606-1684
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres de P. Corneille - Tome premier" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  Notes de transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
  harmonisée.

  Dans la table généalogique, le phrases «(descendance de
  _Jacques-Adrien de Corday_,)», «(descendance de LOUIS-AMBROISE)»
  et «(descendance de JEAN-BAPTISTE)» ont été ajoutées afin de
  faciliter sa lecture.

  Tout caractère ou groupe de caractère, en exposants dans
  l'original et dont l'abrévation n'est pas évidente ou non
  courante, est mis en acolade dans cette version électronique. Les
  abréviations {l} {d} {s} signifient respectivement livre, denier
  et sol. L'abréviation {lt} signifie livre tournois. (1 livre
  tournois = 20 sols tournois 1 sol = 12 deniers tournois).
  L'abbréviation {c} après un chiffre romain signifie que le chiffre
  doit être multiplié par cent.

  Afin de faire ressortir le "s long" dans l'avertissement au
  lecteur (III), il a été marqué comme [s].

  Dans la note 730, il faut lire 1633 au lieu de 1533 dans ce bout
  de phrase : «Allons, je ne veux pas. (1533-57)». Le mot «lairrez»
  dans la note 831 se trouve tel quel dans l'original.

  Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les
  numéros omis dans l'original sont également omis dans cette
  version.



OEUVRES DE P. CORNEILLE


NOUVELLE ÉDITION

REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS ET LES AUTOGRAPHES

ET AUGMENTÉE

de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique
des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile,
etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME PREMIER

PARIS LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie BOULEVARD SAINT-GERMAIN

1862



LES GRANDS ÉCRIVAINS DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS

PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION DE M. AD. REGNIER Membre de l'Institut



OEUVRES

DE

P. CORNEILLE

TOME I

PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie Rue de Fleurus, 9



AVERTISSEMENT.


Notre premier soin a été de constituer le texte de cette édition avec
exactitude et sincérité. Si ce devoir eût été généralement mieux
rempli par nos devanciers, nous n'aurions sur ce point aucune
observation à faire; mais comme en nous rapprochant de Corneille nous
nous éloignons souvent de ceux qui ont publié ses oeuvres, sans
pouvoir en avertir en chaque circonstance, nous prions tout d'abord le
lecteur qui voudrait s'assurer par lui-même de l'exactitude de notre
travail, de remonter aux éditions données par notre poëte, et de ne
considérer comme fautifs que les passages qui ne se trouveraient pas
conformes à ces impressions anciennes, les seules qui fassent
autorité: nous avons cherché à les suivre fidèlement, et si, par
hasard, nous nous en écartions en quelque endroit, ce qui, nous
l'espérons, n'arrivera que bien rarement, ce serait du moins contre
notre volonté et par suite d'une erreur toute matérielle. Au
contraire, la plupart de ceux qui nous ont précédé, alarmés des
moindres singularités grammaticales, des hardiesses de style les plus
légitimes, se sont hâtés de corriger, avec une sollicitude qu'ils
croyaient respectueuse, les passages qui offusquaient leur goût.

Ce n'est pas seulement, comme on pourrait le croire, dans le courant
du dix-huitième siècle qu'il en a été ainsi. La dernière édition des
oeuvres de Corneille, publiée par M. Lefèvre et recherchée à bon
droit comme la plus complète, ne se distingue guère à cet égard des
précédentes.

On lit dans un _Sonnet à M. de Campion sur ses hommes illustres_:

    J'ai quelque art d'arracher les grands noms du tombeau,
    De leur rendre un destin plus durable et plus beau,
    De faire qu'après moi l'avenir s'en souvienne:
    Le mien semble avoir droit à l'immortalité.

Cette tournure excellente a choqué les éditeurs, et, où il y avait _le
mien_, ils ont mis _mon nom_, détruisant ainsi, afin de faire
disparaître une incorrection imaginaire, toute la vivacité de ce
passage.

Les altérations de ce genre ne tombent pas seulement sur les ouvrages
de second ordre: elles défigurent parfois de très-beaux morceaux des
chefs-d'oeuvre de Corneille.

    A qui venge son père, il n'est rien d'impossible,

dit Rodrigue au Comte[1]. C'est ainsi que ce vers est imprimé dans
toutes les éditions courantes, ainsi qu'il est dit au théâtre, ainsi
qu'il est récité dans nos colléges; seulement, par un scrupule
d'exactitude, M. Lefèvre fait remarquer que de 1637 à 1648 on lit:

    A qui venge son père, il n'est rien impossible,

sans le mot _de_. Qui s'aviserait de soupçonner après cela que cette
dernière leçon (_il n'est rien impossible_) est la seule exacte, la
seule qui se trouve dans toutes les impressions surveillées par
Corneille, et encore dans celle de 1692, dont son frère a pris soin?

  [1] _Le Cid_, acte II, scène II.

Ce n'est pas là un fait unique, isolé. On a souvent admis de la sorte,
comme par pitié, en variante, la leçon authentique émanée de
Corneille, tandis qu'on insérait dans le texte une correction inutile
ou un rajeunissement maladroit. Une seule pièce nous fournira trois
nouveaux exemples de ce singulier genre d'inexactitude.

Corneille a dit dans _Cinna_:

    De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
    Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
    Qui méprise sa vie est maître de la sienne[2].

  [2] Acte I, scène II.

Et plus loin:

    Le ravage des champs, le pillage des villes,
    Et les proscriptions, et les guerres civiles
    Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
    Pour monter dans le trône et nous donner des lois[3].

  [3] Acte I, scène III.

Enfin:

    On a fait contre vous dix entreprises vaines;
    Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
    Et que ce mouvement qui vous vient agiter
    N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie[4].

  [4] Acte II, scène I.

«Qui méprise _sa_ vie est maître de la sienne» a paru amphibologique
aux éditeurs; ils ont mis: «Qui méprise _la_ vie.»

«Monter _dans_ le trône» les choquait; ils y ont substitué la phrase
aujourd'hui consacrée: «monter _sur_ le trône.»

Ils ont pensé que l'agitation d'Auguste ne devait pas durer plus
longtemps que le morceau dans lequel il l'exprime, et, par suite de ce
raisonnement: «Qui vous vient agiter» est devenu «qui vous vient
_d_'agiter.»

M. Lefèvre a reproduit ce texte sans paraître soupçonner qu'il eût
subi la moindre altération. Toutefois, pour chacun de ces vers, il a
admis comme variante la rédaction de Corneille, qui ne figurait à
aucun titre dans les impressions postérieures à 1692. C'est toujours
un progrès[5].

  [5] Voici, comme complément de ces remarques, un relevé des
  altérations de texte et des omissions que nous offre une autre
  pièce prise au hasard, le _Pompée_ de l'édition de M. Lefèvre:

  ACTE I.

  SCÈNE 1.

    Et je crains d'être injuste _et_ d'être malheureux.

  Ce vers est donné comme une variante de 1644-48. C'est cependant
  la vraie et la seule leçon des éditions de Corneille; «_ou_ d'être
  malheureux» qu'on y a substitué dans le texte ne se trouve nulle
  part.

  SCÈNE III.

    Il fut jusque _dans_ Rome implorer le sénat.

  Ce vers, donné comme variante, n'existe pas dans les éditions
  citées. Toutes celles qui diffèrent du texte de 1682 portent: «Il
  fut jusques _à_ Rome.»

  ACTE III.

  SCÈNE II.

    Et _plus j'ai fait_ pour vous, plus l'action est noire.

  Toutes les éditions données par Corneille portent: «Et _j'ai plus_
  fait pour vous.»

  SCÈNE III.

    Vous qui _la pouvez_ mettre au faîte des grandeurs!

  C'est la leçon des premières éditions; mais en 1682 Corneille y a
  substitué: «vous qui _pouvez la_ mettre,» qu'il aurait fallu faire
  passer dans le texte.

  ACTE IV.

  SCÈNE 1.

    Il est mort; et mourant, Sire, il _doit vous_ apprendre,

  dans le premier passage cité comme variante. C'est «_il vous doit_
  apprendre» qu'il faut lire.

    Que je n'en puis choisir de plus _digne_ que toi;

  il y a _dignes_, au pluriel, dans toutes les éditions publiées du
  vivant de Corneille.

    Lorsqu'avec tant de _fast_ il a vu ses faisceaux.

  Cette forme curieuse du mot _faste_, qui se trouve dans toutes les
  éditions, n'est ni conservée dans le texte, ni même indiquée en
  note.

  SCÈNE IV.

    Et me laisse encor voir qu'il y va de ma gloire
    De punir son audace _autant que_ sa victoire,

  Au lieu de _autant que_, il faut lire _avant que_ dans ce passage
  donné en variante.

  ACTE V.

  SCÈNE 1.

    Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête est coupée,
    A cette triste marque il reconnoît Pompée.

  On donne comme variante du premier de ces vers pour les éditions
  de 1644-48:

    Et n'y voyant qu'un tronc dont la tête coupée,

  qui n'a point de sens dans ce passage et ne se trouve d'ailleurs
  dans aucune des éditions citées.

    Ces restes d'un héros par le feu consumé.

  Les premières éditions portent: _consommé_, qui aurait dû être
  recueilli comme variante.

  Ajoutons que dans tout le théâtre les variantes, pourtant si
  curieuses, des jeux de scène, ont été recueillies avec la plus
  grande négligence, et que les _Discours_, avis _Au lecteur_,
  _Examens_ n'ont pas même été collationnés.

En général, nous avons suivi, pour chaque ouvrage, la dernière édition
donnée par l'auteur; mais on verra par les notes que nous l'avons
toujours soumise à un contrôle sévère, à une attentive révision.

Le _Théâtre de P. Corneille_, de 1682, si important pour l'ensemble du
texte, fourmille de fautes typographiques, contre lesquelles il faut
se tenir continuellement en garde. Souvent un vers entier s'y trouve
passé; parfois un mot y est estropié; plus fréquemment encore il est
remplacé par un autre qui semble avoir un sens, et c'est certes là le
cas le plus difficile et le plus délicat.

Dans cette édition de 1682, Médée, pour ne citer qu'un exemple, parle
ainsi dans la IVe scène du Ier acte:

    Filles de l'Achéron, pestes, larves, furies,
    Fières soeurs, si jamais notre commerce étroit
    Sur vous et vos _serments_ me donna quelque droit
    Sortez de vos cachots avec les mêmes flammes,
    Et les mêmes tourments dont vous gênez les âmes.

Le sens n'a en lui-même rien d'absolument invraisemblable, et, si l'on
n'avait que ce texte, il ne viendrait peut-être pas à l'esprit d'y
introduire une correction; mais, quand on s'est convaincu que toutes
les éditions antérieures portent _serpents_ au lieu de _serments_, il
est difficile de voir dans ce dernier mot autre chose qu'une faute
d'impression; aussi n'hésitons-nous pas à le rejeter, en le
mentionnant toutefois en note, afin que le lecteur soit toujours
complètement renseigné sur la constitution du texte.

Les variantes n'ont pas été de notre part l'objet d'une moindre
attention; nous n'avons pas cru qu'il nous fût permis de rien exclure,
de rien sacrifier. Nous nous sommes appliqué à faciliter l'étude des
éditions données par Corneille, et à fournir les moyens de suivre
sans fatigue la pensée du poëte dans ses progrès et parfois dans ses
défaillances, à travers toutes les rédactions successives qu'il a tour
à tour adoptées.

Elles sont fort nombreuses: il y a pour les oeuvres de la première
moitié de sa carrière dramatique, trois états principaux et un grand
nombre de retouches intermédiaires, que nous ne rappelons ici que fort
sommairement, mais dont on se rendra compte d'une manière plus
complète, en parcourant les variantes et la notice bibliographique. On
trouve d'abord l'édition en pièce séparée, à laquelle les recueils
publiés de 1644 à 1657 changent peu de chose, bien qu'il y ait déjà çà
et là un certain nombre de vers à recueillir. En 1660, l'économie du
recueil est entièrement modifiée: les dédicaces, avis au lecteur,
arguments des premières impressions et les fragments d'historiens et
de poëtes placés en tête de certaines tragédies, soit lors de leur
publication, soit en 1644, disparaissent, et font place à d'autres
préliminaires. L'édition est divisée en trois tomes; en tête de chacun
se trouve, pour la première fois, un des _Discours_ sur le théâtre et
la série consécutive de tous les examens des pièces contenues dans le
volume. Ces examens forment ainsi comme des chapitres d'un même
ouvrage; et, en les séparant, les éditeurs les ont altérés en plus
d'un endroit[6]. Les impressions de 1663 et de 1664 ne contiennent
encore que des variantes de détail; puis on arrive enfin à celles de
1668 et de 1682, qui diffèrent fort peu l'une de l'autre. La seconde,
dont nous avons déjà parlé, est la dernière que l'auteur ait revue, et
doit être incontestablement la base même du texte de Corneille[7].

  [6] Voyez tome I, p. 13, note [210], et p. 137, note [448].

Malgré les objections spécieuses de quelques bons esprits et l'exemple
du plus consciencieux éditeur de Corneille, M. Taschereau, qui a cru
devoir publier seulement les variantes d'un grand intérêt historique
ou littéraire, nous avons entrepris de reproduire dans tous leurs
détails jusqu'aux moindres de ces changements[8].

  [7] Voici une liste complète des impressions auxquelles nous
  renvoyons pour les variantes dans les deux premiers volumes de
  cette édition:

  Édition originale de chaque pièce à part, présentant parfois deux
  états différents, comme par exemple pour _Mélite_ (voyez tome I,
  p. 183, note [612], et p. 217, note [726].

  1644. _OEuvres.... Paris, Antoine de Sommaville, et Augustin Courbé_,
  in-12.

  1648. _OEuvres.... Rouen et Paris, Toussaint Quinet_, in-12.

  1652. _OEuvres.... Rouen et Paris, Antoine de Sommaville_, in-12.

  1654. _OEuvres.... Rouen et Paris, Augustin Courbé_, in-12.

  1657. _OEuvres.... Paris, Augustin Courbé_, in-12.

  1660. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Augustin Courbé, et Guillaume
        de  Luyne_, in-8{o}.

  1663. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Thomas Jolly_, in-fol.

  1664. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Guillaume de Luyne_, in-8{o}.

  1668. _Le Théâtre.... Rouen et Paris, Louis Billaine_, in-12.

  1682. _Le Théâtre.... Paris, Guillaume de Luyne_, in-12.

  C'est dans la première partie de ces recueils (celui de 1644 n'en
  a qu'une) que sont contenues les pièces de nos deux premiers
  volumes.

  A partir du tome III, qui commencera par _le Cid_, nous
  indiquerons à la fin des diverses notices les éditions
  collationnées pour chaque pièce.

  [8] Pour mener à bien ce difficile travail des variantes, nous
  avons eu grand besoin de communications et de secours, qui du
  reste ne nous ont jamais fait défaut. Les bibliothèques publiques
  et les bibliothèques privées nous ont prodigué leurs trésors avec
  une égale libéralité, et nous ne savons réellement qu'admirer le
  plus, des richesses bibliographiques de M. Cousin, de M. le comte
  de Lignerolles, de M. le comte de Lurde, de MM. Potier,
  Rochebilière et Salacroux, ou du noble usage qu'ils en font.

Corneille commence à écrire à une époque où la plus grande licence
règne dans la comédie. Plus modeste, plus retenu que ses
contemporains, il cède encore parfois à son insu à la contagion de
l'exemple; mais à mesure que le théâtre, grâce à son influence,
s'épure davantage, il s'applique à faire disparaître quelques scènes
un peu libres, quelques expressions hasardées. Une édition où les
divers textes de ses premières pièces sont tous réunis, permet donc
d'apprécier d'un coup d'oeil le progrès qui s'est accompli à cet
égard en peu d'années.

Pour l'histoire de la langue, les variantes sont plus utiles encore.
Elles nous font connaître l'instant précis de la disparition des
termes surannés, des constructions tombées en désuétude, et nous
montrent, contre toute attente, le grand Corneille, superstitieux
observateur des règles de Vaugelas, s'appliquant sans cesse à modifier
dans ses oeuvres ce qui n'est pas conforme aux lois nouvelles
introduites dans le langage.

Enfin, on comprend de reste, sans que nous insistions, combien ces
études sont indispensables aux personnes qui veulent aborder
sérieusement la critique et l'histoire de notre littérature; pour les
avoir négligées, l'auteur d'un article d'ailleurs fort estimable,
intitulé _les Contemporains de Corneille_[9], est tombé dans une bien
étrange erreur: il compare à des fragments de diverses pièces jouées
vers 1630, le commencement de _Mélite_, non tel qu'il a été écrit
d'abord, mais tel qu'il a été refait en 1660, et il s'écrie avec
étonnement: «Voilà les premiers vers de Corneille; à l'exception d'un
mot, il n'y a rien qui ait vieilli.»

  [9] _Revue contemporaine_, année 1854, p. 161 et 359.

Il ne suffisait pas d'avoir la volonté bien arrêtée de recueillir
toutes les variantes, ni même de parvenir à se procurer les éditions
où elles se trouvent, il fallait encore trouver la manière la plus
expéditive et la plus sûre d'exécuter le travail. M. Ad. Regnier, qui
dirige la collection des _Grands écrivains de la France_, avec une
vigilance infatigable et une sûreté de goût des plus rares, a eu
l'excellente idée de convoquer pour cette collation autant de lecteurs
que nous avions de textes différents. Ce mode de révision, qui sera
employé pour tous les auteurs auxquels il pourra utilement
s'appliquer, nous paraît être le moyen le plus sûr d'arriver à une
exactitude presque absolue[10].

  [10] Je suis heureux de remercier ici mes collaborateurs dans ce
  pénible travail. Je dois citer d'abord M. Adolphe Regnier fils,
  dont l'heureuse mémoire m'a suggéré plus d'un utile rapprochement;
  ensuite MM. Schmit et Alphonse Pauly, mes collègues de la
  Bibliothèque impériale; enfin plusieurs employés fort méritants de
  la librairie de M. Hachette et de l'imprimerie de M. Lahure.

Après avoir dit jusqu'où nous avons poussé le scrupule à l'égard des
variantes, il est presque inutile d'ajouter que nous avons fait tous
nos efforts pour réunir et publier jusqu'aux plus minces productions
sorties de la plume de Corneille. Cette tâche, aujourd'hui pénible,
l'eût été beaucoup moins au siècle dernier, mais alors les éditeurs
se regardaient comme des juges, chargés de procéder à un choix des
plus sévères, et ils omettaient de propos délibéré ce qui ne leur
semblait pas excellent. L'abbé Granet en convient avec une grande
naïveté dans la Préface des _OEuvres diverses_[11], et les efforts
successifs de plusieurs générations d'éditeurs n'ont sans doute pas
encore suffi à retrouver tous les opuscules qu'il avait alors sous la
main et qu'il a négligés volontairement.

  [11] 4e feuillet recto et 7e feuillet verso.

Des publications récentes fort curieuses, quelques recherches
personnelles, d'obligeantes communications et surtout des hasards
heureux nous ont permis d'augmenter cette édition de bon nombre de
lettres et de pièces de vers de Corneille, et de quelques morceaux
importants à la composition desquels il a pris une part difficile à
déterminer, mais qui paraît incontestable.

Nous sommes parvenu à retrouver l'épitaphe latine du P. Goulu, que M.
Taschereau a signalée le premier comme étant de Corneille, mais qui
avait échappé à ses recherches.

Nous ajouterons aux poésies diverses un assez grand nombre de pièces:

Un quatrain qui figure, en 1631, en tête du _Ligdamon et Lidias_ de
Scudéry, et que M. Tricotel a recueilli, en 1859, dans le _Bulletin du
bouquiniste_;

Une épigramme publiée en 1632 dans les _Mélanges poétiques_, à la
suite de _Clitandre_, et que personne cependant ne semble avoir
connue;

Une pièce en l'honneur de la Vierge, composée en 1633 pour le Palinod
de Rouen, et recueillie tout récemment par M. Édouard Fournier dans
ses _Notes sur la vie de Corneille_, qui précèdent sa charmante
comédie de _Corneille à la butte Saint-Roch_;

Un compliment adressé la même année (1633) à Mareschal sur sa
tragi-comédie de _la Soeur valeureuse_, publié par lui en tête de sa
pièce;

Un hommage poétique du même genre publié en 1635 par de la Pinelière,
en tête de son _Hippolyte_, tous deux recueillis également par M.
Édouard Fournier;

Un remercîment aux juges du Palinod, improvisé en 1640 par Corneille,
au nom de Jacqueline Pascal, signalé en 1842 par M. Sainte-Beuve dans
son _Histoire de Port-Royal_, et publié plus tard par M. Cousin, mais
qui ne se trouve pas dans l'édition de M. Lefèvre;

Un sonnet qui a paru, en 1650, en tête de l'_Ovide en belle humeur_ de
d'Assoucy;

Un autre compliment du même genre, mais qui s'applique à un ouvrage
bien différent, au _Traité de la théologie des saints_ du P. Delidel,
publié en 1668. C'est encore M. Édouard Fournier qui a renouvelé le
souvenir effacé de ces deux dernières petites pièces.

Nous ajouterons quatre belles lettres à celles qu'on connaît. La
première traite d'affaires; elle a été signalée par M. Taschereau qui
en a publié un curieux fragment; les trois autres, toutes littéraires,
adressées à M. de Zuylichem, secrétaire des commandements du prince
d'Orange, et à l'abbé de Pure, sont entièrement inédites.

Dans l'édition de M. Lefèvre, les lettres sont, pour la plupart,
rapprochées des ouvrages auxquels elles ont rapport; nous avons
préféré les classer tout simplement d'après leurs dates. Nous y avons
joint celles qui ont été adressées à Corneille par Balzac et
Saint-Évremont, et de la sorte s'est trouvée constituée pour la
première fois une véritable correspondance de Corneille, composée de
plus de vingt lettres ou fragments de lettres.

«Nous regrettons beaucoup, disait M. Lefèvre, en 1854, de ne pouvoir
augmenter notre édition de la traduction en vers que Corneille a faite
des deux premiers livres de la _Thébaïde_ de Stace, mais les
recherches de M. Floquet, de l'Académie de Rouen, de M. Aimé Martin,
etc., etc., ainsi que les nôtres, n'ont eu aucun résultat.» Nous avons
ajouté sans plus de succès nos investigations à celles de nos
prédécesseurs. Nous avons pu seulement déterminer avec un peu plus
d'exactitude la date de l'impression qui doit être fixée aux premiers
mois de 1672, et nous avons soigneusement recueilli les trois vers
conservés par Ménage. Reproduits par M. Taschereau dans son _Histoire
de la vie de Corneille_, connus de M. Lefèvre, qui en parle sans les
citer, ils ne figurent néanmoins jusqu'ici dans aucune édition des
_OEuvres_ de notre poëte. Ce n'est pas toutefois, on le comprend,
pour annoncer une addition de ce genre que nous parlons ici de ce
poëme; mais il nous paraît utile d'attirer une fois de plus
l'attention des bibliophiles et des amis de Corneille sur un fait si
singulier. Il semble impossible en effet que cet ouvrage ait disparu
pour toujours, et qu'à moins de deux cents ans de distance, et malgré
les bienfaits de l'imprimerie, il en soit pour nous du père de notre
théâtre comme de ces écrivains de l'antiquité dont certains livres ne
nous sont connus que grâce aux fragments conservés par les
grammairiens.

Le théâtre, comme on doit le penser, ne s'est guère accru; nous
reproduirons cependant deux publications, peu importantes en
elles-mêmes, mais fort intéressantes pour l'histoire de la
représentation des pièces de Corneille[12]: le _Dessein d'Andromède_
et le _Dessein de la Toison d'or_. Ces desseins sont de véritables
livrets très-semblables à ceux qui se vendent encore aujourd'hui dans
les théâtres d'opéra. Nous sommes contraint d'ajouter qu'ils ne sont
pas rédigés d'une manière beaucoup plus attachante. Notre poëte en est
cependant bien l'auteur, car il dit en tête du _Dessein d'Andromède_:
«J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la
pièce.»

  [12] Ces deux publications ont été signalées par nous pour la
  première fois, en 1861: _de la Langue de Corneille_, p. 46.

Nous avons cru pouvoir extraire de _la Comédie des Tuileries_, pour le
faire figurer dans notre édition, un acte, le troisième, dont la
rédaction paraît très-vraisemblablement avoir été confiée à notre
poëte; néanmoins nous l'avons fait imprimer en petits caractères, afin
que le lecteur pût toujours distinguer à première vue ce qui est
incontestablement de Corneille de ce qui peut seulement lui être
attribué.

Cette précaution était encore plus nécessaire à l'égard des pamphlets
publiés en sa faveur dans la querelle du _Cid_, et réunis par nous à
la suite de la _Notice_ relative à cet ouvrage. En effet, bien que
Niceron les regarde comme de Corneille, et que Barbier lui en attribue
au moins un, nous n'hésitons pas à déclarer qu'il n'en est point
l'auteur; mais écrits par ses amis, et très-probablement sous son
inspiration, ils renferment sur sa personne des particularités
intéressantes; ils sont d'ailleurs peu nombreux, assez courts, fort
rares: c'était plus qu'il n'en fallait pour nous décider à les
publier.

L'histoire des ouvrages de Corneille sera exposée dans des _Notices_
historiques, littéraires et bibliographiques placées en tête de chacun
d'eux, conformément au plan général adopté pour toute la collection
des _Grands écrivains_.

Ces notices, dont nous aurons soin d'exclure les théories et les
appréciations littéraires, afin de réserver plus de place aux faits
certains et aux pièces originales, seront complétées et reliées entre
elles par une _Vie de Corneille_, où il sera plus question de lui que
de ses ouvrages, et dans laquelle l'homme passera avant le poëte.

Un portrait de Corneille avec les armes de sa famille, un fac-simile
de son écriture, la vue de la maison où il est né, la reproduction de
quelques anciennes gravures propres à faire mieux comprendre certaines
particularités contenues dans ses oeuvres, en seront un complément
agréable et presque nécessaire, bien que tout nouveau.

Les éclaircissements généraux donnés dans les notices nous permettront
de ne pas multiplier les notes et surtout de les rédiger avec une
grande brièveté. La table de tous les noms de personnes et de lieux,
et des principales matières contenues dans les oeuvres de Corneille,
dans les notices et dans les notes, facilitera d'ailleurs
singulièrement les rapprochements et les recherches, et le _Lexique_
qui terminera l'ouvrage contiendra la solution d'un grand nombre de
problèmes relatifs à l'histoire du langage au dix-septième siècle. En
accordant à ce dernier travail le prix du concours ouvert en 1858,
l'Académie française m'a imposé le devoir de le rendre aussi digne
qu'il serait en moi de cette honorable distinction. Une étude plus
sérieuse et plus approfondie du texte de Corneille vient de m'en
fournir les moyens; puissé-je en avoir profité autant que je l'ai dû
et voulu faire!

    Ch. MARTY-LAVEAUX.



NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR PIERRE CORNEILLE[13].

  [13] En racontant la vie de Corneille, nous ne nous arrêterons pas
  à l'histoire de ses ouvrages, des succès qu'ils ont obtenus, des
  querelles littéraires qu'ils ont excitées. Cette histoire se
  trouve dans les notices que nous avons placées en tête de chacun
  d'eux; nous nous contentons de les mentionner ici rapidement à
  leur date, en prenant soin toutefois de signaler et de corriger
  les erreurs qui nous sont échappées (voyez aussi à ce sujet les
  _Additions et Corrections_, tome XII, p. 567-570). Divers détails
  qui eussent été de trop dans la _Notice biographique_ auront leur
  place dans les annexes que nous donnons à la suite, à savoir dans
  les _Pièces justificatives_, et dans le _Tableau généalogique_.
  Nous avons aussi rédigé une _Table chronologique_, où l'on pourra
  suivre année par année le développement et le déclin du génie de
  Corneille.


Corneille est issu d'une famille de robe dans laquelle le prénom de
Pierre était réservé aux fils aînés bien avant qu'il l'eût porté.

Pierre Corneille, arrière-grand-père du poëte, ne remplissait sans
doute point de fonctions publiques, car son nom n'est suivi d'aucune
qualité dans les actes où il se lit. Son fils, Pierre Corneille,
épousa en 1570 Barbe Houel, qui appartenait à une famille noble, et
fut dotée par son oncle, Pierre Houel, sieur de Vandelot, vieux
garçon, greffier criminel du Parlement et notaire secrétaire de la
maison et couronne de France. Pierre Houel fit admettre son neveu au
greffe en qualité de commis; bientôt après, celui-ci traita d'une
petite charge de conseiller référendaire à la chancellerie et se fit
recevoir avocat. Ce Pierre Corneille eut pour fils, en 1572, Pierre
Corneille, père du poëte, puis Antoine et François Corneille, ses deux
oncles. Le 5 mai 1599, le père de Corneille obtint du Roi des
provisions de maître particulier des eaux et forêts en la vicomté de
Rouen, et fut reçu en cette qualité le 31 juillet de la même année. Il
épousa, le 9 juin 1602, Marthe Lepesant, fille de François
Lepesant[14]. Le 29 septembre 1602, un acte régulier de partage mit
les jeunes époux en possession d'une maison située à Rouen, rue de la
Pie, qui venait du père du marié, décédé en 1588, et dont la
succession était demeurée depuis lors indivise.

  [14] Jusqu'ici les biographes ont généralement ajouté au nom de
  Lepesant celui de Boisguilbert; mais il résulte d'une découverte
  récente de M. Gosselin que le titre de Boisguilbert n'appartenait
  pas à Marthe, mère de Corneille, mais seulement au frère de
  celle-ci, et qu'il fut acquis par lui longtemps après la naissance
  du poëte.

Ce fut dans cette maison que naquit, le 6 juin 1606, l'enfant qui
devait être le grand Corneille[15]. Trois jours plus tard, le 9, il
était présenté au baptême dans la paroisse Saint-Sauveur par Pierre
Lepesant, secrétaire du Roi, son oncle maternel, et Barbe Houel, son
aïeule paternelle, et il recevait sur les fonts le prénom de Pierre,
que portaient son père et son parrain[16]. Nous ne savons rien de
particulier sur son enfance. M. Gosselin, dans un excellent travail,
auquel nous avons emprunté la plupart des faits qui précèdent[17], a
conjecturé, non sans vraisemblance, qu'elle s'écoula en partie dans
une maison de campagne des plus riantes que Pierre Corneille, le père,
acheta le 7 juin 1608 à Petit-Couronne, lorsque son enfant venait
d'atteindre la fin de sa seconde année[18].

  [15] Voyez un dessin de cette maison dans l'_Album_ qui accompagne
  notre édition de Corneille. En 1821, M. de Jouy l'a visitée et l'a
  décrite dans son _Hermite en province_ (tome XIII des _OEuvres_,
  p. 155 et suivantes). A cette époque elle était recouverte d'un
  crépi qui en avait changé l'aspect; on y avait placé un buste de
  Corneille et une inscription où la date de sa naissance avait été
  confondue avec celle de son baptême, et qui plus tard fut ainsi
  rectifiée:

    ICI
    EST NÉ, LE 6 JUIN 1606,
    PIERRE CORNEILLE.

Cette maison ayant été démolie, ainsi que l'habitation contiguë où
était né Thomas Corneille, elles furent remplacées par des magasins;
il ne reste plus, pour rappeler le souvenir de l'une et de l'autre,
que la porte d'entrée de la première, transportée au musée
d'archéologie de Rouen, et la nouvelle inscription que voici, qui fut
rédigée en 1857 par l'Académie de Rouen:

    ICI
    ÉTAIENT LES MAISONS
    OÙ SONT NÉS LES DEUX CORNEILLE:
    PIERRE, LE 6 JUIN 1606;
    THOMAS, LE 24 AOÛT 1625.

Cette inscription n'est point placée, par suite du refus du
propriétaire, sur la maison où elle aurait dû être; elle se trouve à
une certaine distance des deux endroits, très-voisins l'un de l'autre,
où sont nés les frères Corneille. (Voyez le _Bulletin des travaux de
la Société libre d'émulation, du commerce et de l'industrie de la
Seine-Inférieure_, 1857-58, p. 140, et le _Précis analytique des
travaux de l'Académie de Rouen_, 1857-58, p. 204.)

  [16] Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº I.

  [17] _Pierre Corneille (le père)_, par E. Gosselin, Rouen, 1864,
  in-8{o}.

  [18] Voyez, dans notre _Album_, le dessin de la propriété de
  Petit-Couronne.

Corneille fit ses études avec succès au collége des Jésuites de Rouen.
En 1620, il reçut en prix un exemplaire de l'ouvrage de Panciroli
intitulé: _Notitia utraque dignitatum, cum Orientis, tum Occidentis,
ultra Arcadii Honoriique tempora_ (_Lugduni_, 1608): c'est un volume
in-folio, relié en veau brun, doré sur tranche, et portant sur les
plats les armes d'Alphonse Ornano, alors lieutenant général au
gouvernement de Normandie, et qui, en cette qualité, avait fait les
frais des prix distribués au collége. Ce livre appartenait à la
bibliothèque de M. Villenave[19], et M. Floquet, qui l'y a vu, fait
remarquer que, suivant l'usage, «une notice détaillée et signée du
principal indique dans quelle classe et à quel titre cette récompense
avait été décernée au jeune Corneille[20].» Par malheur nous ignorons
ce qu'est devenu ce volume et nous n'avons pu voir nous-même ni
reproduire le curieux renseignement qu'il renferme.

  [19] _Catalogue des principaux livres de la bibliothèque de feu M.
  Villenave.... dont la vente aura lieu.... le lundi 15 février
  1848...._ Paris, Chinot, in-8{o}, nº 969.

  [20] Voyez _Pierre Corneille et son temps...._ par M. Guizot,
  Paris, 1858, in-12, p. 143, note 2.

Suivant une tradition dont l'origine est demeurée inconnue, Corneille
a remporté un prix de rhétorique pour une traduction en vers français
d'un morceau de _la Pharsale_[21]. Mais nous ne croyons pas que ce
prix soit le volume que nous venons de décrire: il est, non pas
impossible, mais peu probable, que notre poëte, né en 1606, ait fait
sa rhétorique en 1620.

  [21] Voyez notre tome IV, p. 3.

Le temps n'a pas fait disparaître entièrement les témoignages de la
gratitude de Corneille envers ses maîtres. La bibliothèque de la
Sorbonne possède un exemplaire de l'édition de 1664 de son _Théâtre_,
sur le titre duquel il a inscrit cet envoi:

         _Patribus Societatis Jesu
     Colendissimis præceptoribus suis
         Grati animi pignus
         D. D. Petrus Corneille._

    _Dii, majorum umbris tenuem et sine pondere terram,
    Qui præceptorem sancti voluere parentis
    Esse loco[22]._

  [22] Ce passage latin est emprunté à la VIIe _satire_ de Juvénal,
  vers 207, 209 et 210.--Le volume de la bibliothèque de la Sorbonne
  a déjà été décrit dans un article de l'_Athenæum français_ du 22
  décembre 1855 (p. 1114), signé A. DE BOUGY, et dans l'édition de
  la traduction de _l'Imitation_ par Corneille, publiée en 1857 par
  M. Alexandre de Saint-Albin, chez l'éditeur Lecoffre.

Un monument plus durable et plus touchant des sentiments de respect
dont il demeura toujours animé à l'égard de ceux qui avaient formé sa
jeunesse, est la pièce de vers qu'il adressa, à l'âge de soixante-deux
ans, au P. Delidel, et qu'il signa affectueusement: «Son très-obligé
disciple[23].»

  [23] Tome X, p. 220-222.

Ce furent peut-être ces reconnaissants souvenirs qui déterminèrent
Corneille à mettre en vers français certains poëmes latins du P. de la
Rue. Du reste il fit le même honneur à Santeul. Cela irritait fort
Huet, qui s'écrie avec humeur dans ses _Mémoires_: «Il avait acquis
une réputation considérable et méritée, et il régnait au théâtre,
lorsque, oublieux de sa dignité, il s'abaissa à de petites
compositions fort peu dignes de l'excellence de son génie. S'il
paraissait quelque poëme ayant du succès dans les écoles, il se
faisait l'interprète de ceux qu'il eût à peine dû accepter pour
interprètes de ses ouvrages[24].»

  [24] Voici le texte latin: _Magnam ille sibi meritis suis
  quæsiverat nominis claritatem, planeque regnabat in theatris, quum
  decoris sui oblitus demittere coepit animum ad levissimas
  scriptiones, ingenii sui præstantia minime dignas. Si quod enim
  felicibus auspiciis exierat carmen ex scholasticorum exhedris, his
  se dabat interpretem quos vix operum suorum interpretes ferre
  debuisset._ (P. D. HUETII, _Commentarius de reb us ad eum
  pertinentibus_, liber V, p. 313. Amstelodami, 1718.)

Au sortir du collége, Corneille étudia le droit, et, le 18 juin 1624,
il fut reçu avocat et prêta serment en cette qualité au parlement de
Rouen[25]. «Mais, dit un de ses contemporains, comme il avoit trop
d'élévation d'esprit pour ce métier-là, et un génie trop différent de
celui des affaires, il n'eut pas plus tôt plaidé une fois, qu'il y
renonça. Il ne laissa pas de prendre la charge d'avocat général à la
table de marbre du Palais, qui ne l'engageoit qu'à fort peu de
chose[26].» M. Gosselin a pris soin de nous faire connaître cette
juridiction et le lieu où elle s'exerçait: «La table de marbre du
Palais, à Rouen, créée par Louis XII en 1508, connaissait des eaux et
forêts en appel, mais jugeait en première instance tout ce qui
concernait la navigation.... Le lieu des séances n'était par lui-même
guère capable d'imposer le moindre respect aux justiciables; il était
situé dans la grande salle des procureurs, au bout, vers la rue
Saint-Lô, et le bureau de justice n'était autre qu'une grande table en
marbre, derrière laquelle les juges étaient assis, ayant à leurs côtés
et un peu au-dessus de leurs têtes, dans des niches existant encore
aujourd'hui, au milieu la sainte Vierge, d'un côté Geffroy Hébert,
évêque de Coutances, et de l'autre côté Antoine Boyer, abbé de
Saint-Ouen[27].» A sa charge d'avocat général à la table de marbre
Corneille joignit, ainsi que son prédécesseur, celle d'avocat du Roi
aux siéges généraux de l'Amirauté. M. Gosselin a prouvé récemment,
dans une intéressante étude, que, malgré l'assertion, souvent
reproduite, contenue dans l'article des _Nouvelles de la république
des lettres_, ces charges n'étaient point, comme on l'a prétendu, de
pures sinécures[28].

  [25] Voyez _Pièces justificatives_, nº II.

  [26] _Nouvelles de la république des lettres_, janvier 1685, 2e
  édition, p. 89.--Voyez ci-après, _Pièces justificatives_, nº III.

  [27] _Pierre Corneille (le père)_, p. 4.

  [28] _Particularités de la vie judiciaire de Pierre Corneille_,
  par E. Gosselin, Rouen, 1865, p. 6.

Pendant que Corneille étudiait au collége des Jésuites, il avait pris
en amitié une petite fille, Marie Courant, dont il devint fort épris
plus tard, et dont le bon goût, les sages conseils eurent, si nous en
croyons notre poëte[29], une grande influence sur son talent. Si, ce
que nous ignorons, il aspira à sa main, sa prétention fut vaine: Marie
Courant fit un beau mariage; au lieu de prendre le nom, bien modeste
encore, de Corneille, elle épousa M. Thomas du Pont, correcteur en la
chambre des comptes de Normandie[30].

  [29] Tome X, p. 77.

  [30] Voyez tome I, p. 127 et 128.

C'est encore M. Gosselin qui nous a fait connaître le nom de famille
de Mme du Pont[31]. Tant qu'on l'a ignoré, on était très-porté à la
confondre avec Mlle Milet, dont Corneille fut amoureux plus tard, et
en l'honneur de qui il composa un sonnet, dont il fut si content, qu'à
en croire son frère, il fit sa comédie de _Melite_ (1629) tout exprès
pour l'employer[32]. Je penchais fort, je l'avoue, vers cette opinion;
mais elle ne peut plus se soutenir aujourd'hui, et il faut admettre,
ce qui du reste n'a rien d'invraisemblable, que l'ancienne passion, la
sérieuse amitié de Corneille pour Marie Courant, a été traversée par
une passagère amourette: tout se trouve ainsi concilié. M. Taschereau
invoque, il est vrai, le propre témoignage de Corneille, qui dit dans
l'_Excuse à Ariste_[33]:

                    .... Nul objet vainqueur
    N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.

Mais si Corneille, qui écrivait ceci en 1637, se plaisait alors à
oublier les galanteries et les caprices de sa vie de jeune homme, dans
les _Mélanges poétiques_, publiés cinq ans auparavant, en 1632, il
tenait un tout autre langage:

    J'ai fait autrefois de la bête;
    J'avois des Philis à la tête[34];

et ailleurs:

    Plus inconstant que la lune,
    Je ne veux jamais d'arrêt[35].

Ce sont là, dira-t-on, des exagérations de poëte; cela est possible;
mais il peut bien y avoir aussi dans l'_Excuse à Ariste_ exagération
de constance et de fidélité.

  [31] _Particularités de la vie judiciaire de P. Corneille_, p. 15.

  [32] Voyez tome I, p. 126.

  [33] Voyez tome X, p. 77.

  [34] Tome X, p. 26.

  [35] Tome X, p. 55.

Quelle qu'ait été du reste l'occasion qui a donné naissance à
_Mélite_, cette comédie eut un très-grand succès, malgré les critiques
assez vives que lui attirèrent la simplicité du plan et le naturel du
style. «Ceux du métier la blâmoient de peu d'effets[36],» ainsi que
nous l'apprend l'auteur lui-même. Bientôt après, il composa dans un
système très-différent, qui fut en ce temps un essai très-sérieux, la
tragi-comédie de _Clitandre_ (1632), qu'il aimait à présenter plus
tard comme une espèce de bravade[37]. La preuve de l'importance qu'il
y attacha est dans l'empressement qu'il mit à la publier avant
_Mélite_. _Clitandre_ est suivi de _Mélanges poétiques_, contenant des
pièces galantes, des vers de ballet, et quelques traductions des
épigrammes d'Owen[38]. Avant cette époque, Corneille n'avait encore eu
d'imprimé qu'un quatrain en l'honneur de Scudéry[39], avec qui il
s'était lié dès qu'il avait travaillé pour le théâtre, et dont, en
retour, le nom figure le premier dans une série d'une vingtaine
d'hommages poétiques placés en tête de _la Veuve_ (1633), dus pour la
plupart à des rimeurs aujourd'hui complètement inconnus, mais dont le
patronage parut alors à Corneille utile et honorable.

  [36] Tome I, p. 270.

  [37] _Ibidem._

  [38] Tome X, p. 24 et suivantes.

  [39] Tome X, p. 57.

_La Veuve_ fut suivie de _la Galerie du Palais_ (1633), de _la
Suivante_ (1634) et de _la Place Royale_ (1634). Cette dernière
comédie, que nous avons donnée comme ayant été jouée en 1635, suivant
en cela l'opinion générale, est un peu plus ancienne, comme le prouve
un opuscule de notre poëte, qui est d'une assez grande importance pour
la chronologie de ses premières pièces.

Lorsque Louis XIII, la Reine et le Cardinal séjournèrent en 1633 aux
eaux de Forges, les hauts dignitaires des environs s'empressèrent
d'aller leur rendre hommage. Corneille fut invité par François de
Harlay de Champvallon, archevêque de Rouen, à composer des vers en
leur honneur. Il s'en excusa dans une pièce latine, où il se tire fort
agréablement de ces éloges qu'il a l'air de n'oser aborder. Malgré sa
feinte modestie, il n'hésite pas à énumérer en tête de son poëme ses
succès de théâtre, et à déclarer que là il règne presque sans rival:

    _Me pauci hic fecere parem, nullusque secundum[40]._

  [40] Voyez tome X, p. 71.

Ces vers latins furent peut-être l'occasion qui le mit directement en
rapport avec le Cardinal, auquel devaient du reste le recommander
puissamment ses premiers essais dramatiques. Bientôt il fut placé par
lui au nombre des poëtes chargés de composer des pièces de théâtre
sous sa direction. Nous avons indiqué la part qu'il prit, comme un des
«cinq auteurs,» à _la Comedie des Tuileries_ (1635), et nous avons
raconté comment le défaut d'_esprit de suite_, ou plutôt de docilité,
dont l'accusait Richelieu, le porta à renoncer à cette tâche de
collaborateur et à quitter Paris en prétextant quelques affaires de
famille qui l'appelaient à Rouen.

Lorsqu'il se remit au travail pour son propre compte, il aborda
sérieusement le genre tragique dans _Medée_ (1635); mais quoique ce
fût là à beaucoup d'égards une tentative heureuse, elle ne satisfit
entièrement ni son auteur ni le public, et le génie inquiet et
infatigable de Corneille se remit en quête de sa voie, certain déjà de
la trouver. L'Espagne l'attira, soit qu'il eût de lui-même donné cette
direction à ses études, soit, comme on l'a prétendu, qu'il eût suivi
en cela les conseils de M. de Châlon, ancien secrétaire des
commandements de la Reine mère, retiré à Rouen. Ce qu'on n'a pas assez
remarqué, c'est qu'il préluda au _Cid_ par _l'Illusion comique_
(1636). Les exagérations du capitan ne manquent sous sa plume ni de
noblesse ni de dignité: il le fait en plus d'une circonstance plus
réellement majestueux qu'il n'aurait fallu. Sa grande âme tournait
malgré lui au sublime; elle y était entraînée invinciblement, et
Matamore parle déjà parfois le langage de Rodrigue. Ce fut dans les
derniers jours de 1636 que parut ce merveilleux _Cid_, sur lequel nous
nous étendrons d'autant moins ici, que nous en avons plus longuement
exposé l'histoire dans notre édition. Le savant M. Viguier, dont les
amis des lettres déplorent la perte récente, en a indiqué, dans un
mémoire spécial, les origines espagnoles[41]. Quant à nous, nous avons
raconté, dans la longue notice consacrée à cet ouvrage[42], tout
ce que nous avons pu recueillir de relatif à ses premières
représentations, à l'affluence qui s'y porta, au jeu des comédiens qui
remplirent les principaux rôles; nous avons dit la colère des
confrères de Corneille et en particulier de Scudéry, la complicité de
Richelieu, dont cette pièce excitait la jalousie de poëte et les
légitimes susceptibilités de ministre; nous avons exposé, dans tous
ses détails, le long procès porté à cette occasion devant la
juridiction littéraire de l'Académie française; nous avons reproduit
les principales pièces de ce procès, et enfin le jugement lui-même. On
peut parcourir successivement l'_Excuse à Ariste_ et le _Rondeau_ de
Corneille[43], qui ont servi de point de départ et de prétexte à toute
la querelle; les vers placés dans la dédicace de _la Suivante_[44] et
dont on n'avait pas bien apprécié la portée, faute de remarquer qu'ils
n'avaient été publiés qu'après _le Cid_; les _Observations_ de
Scudéry[45], les titres et l'analyse des pamphlets publiés contre
Corneille[46]; le texte complet de tous ceux auxquels on a prétendu
qu'il avait eu, au moins indirectement, quelque part[47]; enfin _les
Sentiments de l'Académie_[48].

  [41] Tome III, p. 207 et suivantes.

  [42] Tome III, p. 3 et suivantes.

  [43] Tome X, p. 74 et 79.

  [44] Tome II, p. 118.

  [45] Tome XII, p. 441-461.

  [46] Tome XII, p. 502-515.

  [47] Tome III, p. 53-76.

  [48] Tome XII, p. 463-501.

Au mois de janvier 1637, Pierre Corneille père reçut des lettres de
noblesse[49], qu'il avait méritées, mais que, sans l'éclat jeté sur
son nom par son fils, il n'eût peut-être jamais obtenues, disions-nous
dans notre notice sur _le Cid_[50]. Les découvertes intéressantes
faites par M. Gosselin, depuis le moment où nous nous exprimions de la
sorte, ont établi que nous avions raison plus encore que nous ne
pouvions le supposer. Investi en 1599, comme nous l'avons dit, de sa
charge de maître des eaux et forêts, Pierre Corneille père y avait
trouvé maintes occasions de déployer sa fermeté et son courage. Plus
d'une fois il avait eu à réprimer, les armes à la main, les vols de
bois qui se commettaient dans les forêts, et les registres du
Parlement attestent avec quels soins vigilants il s'appliquait à
réprimer tout désordre et à maintenir ses agents dans le devoir. Par
malheur, si Pierre Corneille, le père, était énergique et intègre, il
avait un caractère âpre et absolu, qui lui attira beaucoup d'ennemis.
Des difficultés qu'il eut avec Amfrye, son verdier[51], amenèrent, à
l'occasion d'un mur indûment élevé sur la limite de la propriété de
Petit-Couronne, un très-long procès, que Pierre Corneille perdit le
1er juin 1618. En 1620, sans attendre que son fils fût en âge de lui
succéder, il donna sa démission. Il avait donc quitté ses fonctions
depuis dix-sept ans, lorsque, au mois de janvier 1637, on lui accorda
des lettres de noblesse pour le récompenser de la manière dont il s'en
était acquitté. N'est-il pas évident par là que ses bons services
étaient fort oubliés, et que les exploits de Rodrigue vinrent
grandement en aide à la courageuse conduite du maître des eaux et
forêts? Le père de Corneille ne jouit pas longtemps de la distinction
qu'il venait d'obtenir: il mourut le 12 février 1639, à l'âge de
soixante-sept ans.

  [49] Voyez _Pièces justificatives_, nº IV, et, dans l'_Album_, les
  armoiries de la famille Corneille.

  [50] Tome III, p. 16.

  [51] On appelait ainsi, dit l'Académie, un officier établi pour
  commander aux gardes d'une forêt éloignée des maîtrises.

Les années qui suivirent le succès du _Cid_ furent bien tristement
remplies pour Corneille par les persécutions des jaloux et des
envieux, les chagrins de famille, les règlements de successions[52],
les tracas d'affaires. Un sieur François Hays avait obtenu des
provisions de second avocat du Roi au siége général des eaux et
forêts, à la table de marbre du Palais, à Rouen[53], qui venaient
réduire de moitié les profits de la charge acquise par Corneille dix
ans auparavant. Nous ignorons quelle fut l'issue de l'affaire; mais
elle demeura longtemps pendante et nécessita de nombreuses démarches.
On voit que les motifs qui retardèrent jusqu'au commencement de
l'année 1640 la représentation d'_Horace_ furent de plus d'un genre et
que le découragement de Corneille ne tenait pas à des causes purement
littéraires. Fort maltraité par les poëtes et les critiques du temps,
lors de la nouveauté du _Cid_, Corneille espéra se ménager la
bienveillance de certains d'entre eux en leur lisant _Horace_ avant la
représentation. Ce fut chez Boisrobert que la lecture eut lieu,
probablement afin de bien disposer le cardinal de Richelieu. Les
assistants, dont on ne nous a nommé peut-être que les principaux,
étaient Chapelain, Barreau, Charpi, Faret, l'Estoile et
d'Aubignac[54]. Ce dernier fut d'avis de changer le dénoûment;
l'Estoile appuya d'Aubignac; Chapelain proposa aussi un cinquième acte
de sa façon. Mais si, en certaines circonstances, Corneille était un
bourgeois assez humble, il garda toujours comme poëte une fière
indépendance: il goûta peu toutes ces observations. Nous ne savons pas
ce qu'il y répondit dans cette assemblée; mais nous connaissons les
sentiments dont il était animé, par le «mauvais compliment» qu'il fit
plus tard à Chapelain, à qui il dit, d'un ton à ce qu'il paraît assez
bourru, «qu'en matière d'avis il craignait toujours qu'on ne les lui
donnât par envie et pour détruire ce qu'il avait bien fait.» La
manière dont Corneille accueillit les critiques qu'on lui adressa
détruisit tout le bon effet qu'il eût pu se promettre de la déférence
témoignée aux hommes de lettres, plus ou moins en crédit, à qui il
avait lu _Horace_. On comprend que toute la coterie hostile à l'auteur
du _Cid_ se soit émue et qu'il ait été un instant question
d'observations et de jugement sur la nouvelle pièce[55]. Heureusement
la position que Corneille avait déjà conquise et la fermeté de son
attitude calmèrent cette effervescence; et, à partir de ce moment, il
n'eut plus à redouter d'autre juge que le public.

  [52] Voyez _Pièces justificatives_, nº V.

  [53] Voyez _ibidem_, nº VI.

  [54] Voyez au tome III, p. 254-257, ce que nous avons dit de cette
  lecture, dont les biographes de Corneille n'avaient pas parlé
  jusqu'ici.

  [55] Voyez tome III, p. 254.

A _Horace_ succéda _Cinna_. Ce fut après ce nouveau triomphe qu'eut
lieu le mariage de Corneille. A en croire son neveu Fontenelle, il ne
fallut rien moins qu'une intervention toute-puissante et fort
inattendue pour que le poëte pût épouser Marie de Lamperière, fille de
Mathieu de Lamperière, lieutenant général aux Andelys.

«M. Corneille, encore fort jeune, dit-il, se présenta un jour plus
triste et plus rêveur qu'à l'ordinaire devant le cardinal de
Richelieu, qui lui demanda s'il travailloit: il répondit qu'il étoit
bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour la composition, et
qu'il avoit la tête renversée par l'amour. Il en fallut venir à un
plus grand éclaircissement, et il dit au Cardinal qu'il aimoit
passionnément une fille du lieutenant général d'Andely, en Normandie,
et qu'il ne pouvoit l'obtenir de son père. Le Cardinal voulut que ce
père si difficile vînt à Paris; il y arriva tout tremblant d'un ordre
si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir
donné sa fille à un homme qui avoit tant de crédit[56].»

  [56] _OEuvres de Fontenelle_, _Vie de Corneille_, tome III, p. 122
  et 123 (édition de 1742).

La première nuit de ses noces, Corneille fut tellement malade que le
bruit courut à Paris qu'il était mort d'une pneumonie. Ménage fit,
sans perdre de temps, une pièce de vers latins en l'honneur du
prétendu défunt[57].

  [57] PETRI CORNELII EPICEDIUM.

  _Hos versus scripsi quum falso nobis nuntiatum fuisset Cornelium,
  quo die uxorem duxerat, diem suum ex peripneumonia obiisse: nam
  vivit Cornelius, et precor vivat._

    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    _Vita fugit, sed fama manet tua, maxime vatum,
      Sæcla feres Clarii munere longa Dei.
    Donec Apollineo gaudebit scena cothurno,
      Ignes dicentur, pulchra Chimena, tui;
    Quos male qui carpsit, dicam, dolor omnia promit,
      Carminis Iliaci nobile carpat opus.
    Itale, testis eris; testis qui flumina potas
      Flava Tagi; nec tu, docte Batave, neges:
    Omnibus in terris per quos audita Chimena;
      Jamque ignes vario personat ore suos.
    Nec tu, crudelis Medea, taceberis unquam,
      Non Graia inferior, non minor Ausonia.
    Vos quoque tergemini, mavortia pectora, fratres,
      Et te, Cinna ferox, fama loquetur anus.
    Quid referam soccos, quos tempora nulla silebunt,
      Totque, Elegeia, tuos, totque, Epigramma, sales?_
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

    (_Miscellanea_, 1652, in 4{o}, p. 17-20.)

Ce morceau est important pour la biographie de Corneille; car, à
défaut d'acte authentique, il nous fait approximativement connaître
l'époque à laquelle il prit femme. Dans ses vers, Ménage parle
d'_Horace_, de _Cinna_, ce qui prouve que le nouveau marié n'était pas
fort jeune, comme le dit Fontenelle, mais déjà d'un âge mûr. _Cinna_
est de 1640; Corneille, né en 1606, se maria donc à trente-quatre ou
trente-cinq ans, et ne tarda guère à devenir père; car dans une lettre
du 1er juillet 1641[58], il annonce à un ami la grossesse de sa
femme; et le 10 janvier 1642, elle accoucha d'une fille, qui fut
appelée Marie.

  [58] Tome X, p. 437.

C'est sans doute vers le temps de son mariage que Corneille entra en
relation avec l'hôtel de Rambouillet. C'était là un puissant secours
contre la jalousie de ses ennemis littéraires, mais non le moyen de
nourrir et développer cette admirable simplicité qui, dans les moments
de haute et grande inspiration, distinguait son génie[59]. Dans cette
_Guirlande_ poétique que Montausier offrit à Julie d'Angennes trois
ou quatre ans avant de l'épouser, il y a trois fleurs au moins, six
peut-être, à qui Corneille a dicté leurs hommages[60]. Ce fut dans la
chambre bleue de l'hôtel qu'il lut _Polyeucte_ à de belles dames, un
peu offusquées de l'austérité de l'ouvrage, et à un évêque, fort
blessé des excès de zèle de l'ardent néophyte[61]. Corneille, à qui
l'habitude de communiquer ses pièces, avant la représentation, à un
auditoire choisi ne profitait décidément pas, et qui cependant ne la
perdit point, ne fut, dit-on, consolé de sa déconvenue que par les
conseils d'un acteur fort médiocre, qui ranima son courage et le
décida à laisser sa pièce aux comédiens. On a même prétendu[62] que
ceux-ci ayant d'abord refusé de jouer cette tragédie, Corneille donna
son manuscrit à l'un d'eux, qui le jeta sur un ciel de lit, où il
demeura oublié plus de dix-huit mois; mais M. Taschereau a fait
justice de cette fable invraisemblable.

  [59] Corneille fut de son temps un poëte fort à la mode, et fort
  admiré des précieuses. On pourrait l'établir par de très-nombreux
  témoignages. On lit dans le _Dictionnaire des précieuses_ de
  Somaize (édition de M. Livet, tome I, p. 290): «Noziane (_la
  comtesse de Noailles_) est une précieuse aussi spirituelle qu'elle
  a l'humeur douce. Elle aime le jeu; les vers lui plaisent
  extraordinairement, mais elle ne les sauroit souffrir s'ils ne
  sont tout à fait beaux, et c'est par cette raison qu'elle protége
  les deux Cléocrites (_Pierre et Thomas Corneille_), qui ne font
  rien que d'achevé, et qui, dans la composition des jeux du cirque,
  surpassent tous les auteurs qui ont jamais écrit.»--Dans un
  opuscule intitulé _la belle de Ludre_, Nancy, 1861, on trouve le
  passage suivant, tiré d'une oraison funèbre inédite: «Les
  Benserade, les Racine, les Corneille rendront témoignage que
  personne ne savoit mieux estimer les choses louables, ni mieux
  louer ce qu'elle estimoit.»

  [60] Tome X, p. 10 et 11.

  [61] Voyez tome III, p. 466.

  [62] _Anecdotes dramatiques_, tome II, p. 84.

Il faut dire à la décharge des auditeurs de Corneille que son
extérieur n'avait rien d'aimable, son débit rien de séduisant. Nous
avons déjà fait remarquer ailleurs[63] que Boisrobert lui reprochait
de barbouiller ses vers; les divers portraits que ses contemporains
ont faits de lui prouvent que ce reproche n'avait rien d'exagéré.

  [63] Tome III, p. 254 et 255.

«.... Simple, timide, d'une ennuyeuse conversation, dit la
Bruyère[64]; il prend un mot pour un autre, et il ne juge de la bonté
de sa pièce que par l'argent qui lui en revient[65]; il ne sait pas la
réciter, ni lire son écriture.»

  [64] _Des Jugements_, nº 56, tome II, p. 101 de l'édition de M.
  Servois.

  [65] «Corneille ne sentoit pas la beauté de ses vers,» a dit
  Segrais (_Mémoires anecdotes_, tome II des _OEuvres_, 1755, p.
  51). Charpentier, plus rigoureux, accusant, comme d'autres l'ont
  fait, Corneille d'avidité et d'avarice, s'exprime ainsi:
  «Corneille..., avec son patois normand, vous dit franchement qu'il
  ne se soucie point des applaudissements qu'il obtient
  ordinairement sur le théâtre, s'ils ne sont suivis de quelque
  chose de plus solide.» (_Carpenteriana_, Paris, 1724, p. 110.)

Vigneul Marville parle à peu près de même[66]: «A voir M. de
Corneille, on ne l'auroit pas pris pour un homme qui faisoit si bien
parler les Grecs et les Romains et qui donnoit un si grand relief aux
sentiments et aux pensées des héros. La première fois que je le vis,
je le pris pour un marchand de Rouen. Son extérieur n'avoit rien qui
parlât pour son esprit; et sa conversation étoit si pesante qu'elle
devenoit à charge dès qu'elle duroit un peu. Une grande princesse, qui
avoit désiré de le voir et de l'entretenir, disoit fort bien qu'il ne
falloit point l'écouter ailleurs qu'à l'Hôtel de Bourgogne.
Certainement M. de Corneille se négligeoit trop, ou pour mieux
dire, la nature, qui lui avoit été si libérale en des choses
extraordinaires, l'avoit comme oublié dans les plus communes. Quand
ses familiers amis, qui auroient souhaité de le voir parfait en tout,
lui faisoient remarquer ces légers défauts, il sourioit et disoit: «Je
n'en suis pas moins pour cela Pierre de Corneille.» Il n'a jamais
parlé bien correctement la langue françoise; peut-être ne se
mettoit-il pas en peine de cette exactitude, mais peut-être aussi
n'avoit-il pas assez de force pour s'y soumettre.»

  [66] _Mélanges d'histoire et de littérature_, recueillis par
  Vigneul Marville (Bonaventure d'Argonne), 1701, tome I, p. 167 et
  168.

Fontenelle, à la fin du portrait, fort intéressant pour nous et fidèle
sans aucun doute, qu'il nous a laissé de son oncle, ne rend pas un
témoignage beaucoup plus favorable de son talent de lecteur: «M.
Corneille, dit-il, étoit assez grand et assez plein, l'air fort simple
et fort commun, toujours négligé, et peu curieux de son extérieur. Il
avoit le visage assez agréable, un grand nez, la bouche belle, les
yeux pleins de feu, la physionomie vive, des traits fort marqués et
propres à être transmis à la postérité dans une médaille ou dans un
buste. Sa prononciation n'étoit pas tout à fait nette; il lisoit ses
vers avec force, mais sans grâce[67].»

  [67] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 124 et 125.

Enfin Corneille, confirmant par avance ces divers témoignages, a dit
de lui-même:

    .... L'on peut rarement m'écouter sans ennui,
    Que quand je me produis par la bouche d'autrui[68].

  [68] Tome X, p. 477.

Heureusement le jeu des acteurs mit en relief les beautés de
l'admirable tragédie dont le débit de l'auteur et les préjugés de ses
auditeurs avaient un instant compromis le succès, et _Polyeucte_
parcourut une longue et fructueuse carrière[69]. Les contemporains de
Corneille nous l'ont appris, sans nous fournir toutefois les éléments
d'une relation quelque peu suivie de la première représentation de ce
chef-d'oeuvre, dont la date même est douteuse. On l'a généralement
placée à l'année 1640, mais un passage de la lettre latine du 12
décembre 1642, dans laquelle Sarrau engage Corneille à écrire un éloge
funèbre de Richelieu, semble devoir la reporter à l'année 1643[70].

  [69] Voyez tome III, p. 466-468.

  [70] Voyez tome X, p. 424.--Si cette date était adoptée, ce serait
  à la lecture de _Polyeucte_ dont nous venons de parler que se
  rapporterait en partie le passage suivant de la _Bibliothèque de
  Goujet_, que nous avons cité au tome IV (p. 277[70-a]), dans la
  _Notice_ de _la Suite du Menteur_. «Ces lettres (_de
  Chapelain_).... montrent aussi que Corneille fréquentoit souvent
  M. le chancelier Seguier et l'hôtel de Rambouillet, et qu'il
  lisoit ses pièces dramatiques avant de les livrer au théâtre.»
  (_Lettres du 16 août 1643 et du 8 novembre 1652._)

    [70-a] Où il faut, dans la note 2, remplacer _tome XVII_ par _tome
    XVIII_.

_Pompée_ et _le Menteur_, ces deux pièces si différentes, sont, comme
nous l'apprend Corneille[71], «parties toutes deux de la même main,
dans le même hiver.» Mais quel est cet hiver? Celui de 1641-1642,
dit-on généralement; ce serait plutôt celui de 1643-1644, si la date
que nous venons de proposer pour _Polyeucte_ paraissait devoir être
adoptée.

  [71] Tome IV, p. 130.

En 1643, Corneille sollicita vainement le droit de faire jouer par qui
bon lui semblerait _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, qu'il
avait fait représenter d'abord par les comédiens du Marais, et que
d'autres comédiens, le frustrant «de son labeur» (ce sont ses termes),
avaient entrepris de représenter; mais ce «privilége,» qui ne nous
semble aujourd'hui que la simple garantie de la propriété de son
travail, ne lui fut pas accordé[72].

  [72] Voyez _Pièces justificatives_, nº VII.

_La Suite du Menteur_ paraît devoir être placée à l'année 1644. C'est
aussi en 1644 ou 1645 que vient la première représentation de
_Rodogune_, qui obtint un éclatant succès, fort propre à dédommager le
poëte des ennuis qu'avait dû lui causer le plagiat, d'ailleurs
très-maladroit, de Gilbert, que nous avons raconté tout au long dans
notre _Notice_ sur _Rodogune_[73].

  [73] Tome IV, p. 399.

En 1644, Antoine Corneille, frère de Pierre, et religieux au
Mont-aux-Malades, fut nommé curé de Fréville. A cette occasion, il
reçut de sa mère, à titre de prêt, quelques objets mobiliers et la
casaque de drap noir de son père, et donna du tout un reçu qui prouve
quelle était encore la simplicité de vie de cette famille à l'époque
même où l'illustre poëte avait déjà écrit ses chefs-d'oeuvre[74].

  [74] Voyez _Pièces justificatives_, nº VIII.

La chute de _Théodore_, qui suivit de fort près l'heureux succès de
_Rodogune_, dut surprendre d'autant plus Corneille qu'il considérait
les choses de trop haut pour être sensible à ce que le sujet de sa
pièce présentait de choquant, et qu'il s'étonnait de la meilleure foi
du monde de la prévention et de l'aveuglement du public.

Vers cette époque, Louis XIV enfant lui adressa une lettre officielle
afin de le prier de composer des vers pour un grand ouvrage à figures
que préparait Valdor, _les Triomphes de Louis le Juste_[75]. Cet
honneur fut bientôt suivi d'un témoignage d'admiration et d'amitié
venu de moins haut, mais qui probablement toucha encore plus
Corneille: d'un éloge des plus enthousiastes parti de la plume de son
cher Rotrou[76]. La manière inattendue dont ces louanges sont amenées,
dans une tragédie romaine, au moyen d'un étrange anachronisme, montre
combien ce sincère ami avait recherché l'occasion d'exprimer ses
sentiments d'admiration. Dans _le Véritable Saint-Genest_ (acte I,
scène V), le principal personnage est, comme l'on sait, un comédien
qui devient chrétien et martyr. L'empereur Dioclétien, après lui avoir
prodigué des éloges mérités, l'interroge ainsi:

    Mais passons aux auteurs, et dis-nous quel ouvrage
    Aujourd'hui dans la scène a le plus haut suffrage,
    Quelle plume est en règne, et quel fameux esprit
    S'est acquis dans le cirque un plus juste crédit.

A quoi Saint-Genest finit par répondre en faisant allusion à _Cinna_
et à _Pompée_:

    Nos plus nouveaux sujets, les plus digues de Rome,
    Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
    A qui les rares fruits que la muse produit
    Ont acquis dans la scène un légitime bruit,
    Et de qui certes l'art comme l'estime est juste,
    Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste.
    Ces poëmes sans prix où son illustre main
    D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain,
    Rendront de leurs beautés votre oreille idolâtre,
    Et sont aujourd'hui l'âme et l'amour du théâtre.

  [75] Voyez notre tome X, p. 104 et suivantes.

  [76] Corneille disait un jour avec orgueil que «lui et Rotrou
  feroient subsister des saltimbanques.» (_Menagiana_, Paris, 1715,
  tome III, p. 306.)

Nous mentionnerons ici à sa date une lettre du 18 mai 1646, où
Corneille remercie Voyer d'Argenson d'un poëme sacré qu'il vient de
recevoir de lui en présent, et nous fait connaître son opinion sur les
écrits de ce genre. Je «m'étois persuadé, dit-il dans un passage fort
altéré par les premiers éditeurs, que d'autant plus que les passions
pour Dieu sont plus élevées et plus justes que celles qu'on prend pour
les créatures, d'autant plus un esprit qui en seroit bien touché
pourroit faire des poussées plus hardies et plus enflammées en ce
genre d'écrire[77].»

  [77] Tome X, p. 445.

Voilà qui fait pressentir le futur traducteur de _l'Imitation de
Jésus-Christ_. Jusqu'à ce moment toutefois Corneille était
exclusivement occupé du théâtre, et vers la fin de cette année 1646,
ou dès les premiers jours de la suivante[78], il fit représenter
_Héraclius_, que Boileau appelait une espèce de logogriphe[79], mais
dont, malgré la complication volontaire de l'intrigue, le succès ne
fut pas un instant compromis.

  [78] Tome V, p. 115 et 116.

  [79] _Bolæana_, Amsterdam, 1742, p. 112.

C'est le 22 janvier 1647, plus de dix ans après _le Cid_, que
Corneille fut élu membre de l'Académie française, qui avait si
vivement critiqué son premier chef-d'oeuvre. Il s'était vu préférer
successivement M. de Salomon, M. du Ryer, et il aurait peut-être
encore échoué devant M. Ballesdens si celui-ci n'avait eu le bon goût
de se retirer devant lui, et si d'autre part, pour lever un dernier
obstacle, l'illustre candidat n'avait pris soin de faire dire à la
Compagnie: «qu'il avoit disposé ses affaires de telle sorte qu'il
pourroit passer une partie de l'année à Paris[80].»

  [80] Tome V, p. 141.

Charles le Brun reproduisit les traits du nouvel académicien dans une
excellente peinture, qui est devenue le portrait communément adopté où
tous le reconnaissent[81]. Ce fut, suivant toute apparence, pour l'en
remercier que Corneille écrivit, au sujet de la fondation de
l'Académie de peinture, la pièce de vers intitulée: _la Poésie à la
Peinture, en faveur de l'Académie des peintres illustres_[82]. Il y
célèbre le retour de «cette belle inconnue, la Libéralité,» qui,
vainement appelée par les poëtes, semble consentir à reparaître aux
yeux des peintres.

  [81] Il faut consulter sur les portraits de Corneille l'excellente
  notice de M. Hellis intitulée: _Découverte du portrait de
  Corneille peint par Ch. Lebrun_, Rouen, le Brument, 1848, in-8{o}.
  L'auteur signale particulièrement: le portrait gravé, in-4{o}, de
  Michel Lasne, qui porte la date de 1643, et qui a été reproduit
  plusieurs fois en tête des oeuvres du poëte, notamment dans
  l'édition in-12 de 1644; le portrait fait par le Brun en 1647,
  gravé en 1766 par Ficquet, et dont on peut voir la reproduction
  dans l'_Album_ qui accompagne notre édition; le portrait gravé par
  Vallet, d'après le dessin de Paillet, pour l'édition in-folio, de
  1663, du _Théâtre de Corneille_; enfin le portrait maladroitement
  flatté et fort peu ressemblant exécuté par Sicre, gravé par Cossin
  en 1683, et par Lubin pour les _Hommes illustres_ de Perrault,
  publiés de 1696 à 1701. On voit au musée de Rouen, sous le nº 477,
  un «Portrait de Pierre Corneille par Philippe de Champaigne,
  acquis en 1860;» mais cette attribution à Philippe de Champaigne
  ne paraît pas mériter beaucoup de confiance.

  [82] Tome X, p. 116.

Nous arrivons au temps de la Fronde, si désastreux pour l'État, si
funeste pour les arts et les lettres, particulièrement pour les
auteurs dramatiques et les comédiens, et durant lequel, suivant
l'expression de Corneille, les désordres de la France ont resserré
dans son cabinet ce qu'il se préparait à lui donner[83]. Ces troubles
n'empêchèrent point toutefois la publication du magnifique ouvrage de
Valdor, auquel avait travaillé notre poëte: _les Triomphes de Louis le
Juste_. Il parut le 22 mai 1649. On devait tenir naturellement, dans
des circonstances si graves, à ne rien négliger de ce qui pouvait
rendre à la royauté un peu de prestige et d'éclat.

  [83] Tome X, p. 449.--Voyez aussi la _Notice_ d'_Andromède_, tome
  V, p. 248-251.

Il est assez difficile de suivre pendant cette époque le détail de la
vie de Corneille. Il faut se contenter d'indiquer quelques faits, qui
ont pour nous leur intérêt, mais qu'aucun lien commun ne rattache les
uns aux autres. Le _Sonnet au R. P. dom Gabriel_ à l'occasion de sa
traduction des _Épîtres de saint Bernard_[84] nous montre une fois de
plus que notre poëte avait dès lors avec divers religieux
d'excellentes relations, qui durent contribuer pour une certaine part
au changement de direction que subit par la suite son talent.

  [84] Tome X, p. 122.

Un billet du 25 août 1649[85] nous apprend, par le lieu d'où il est
daté, que Corneille avait alors momentanément quitté Rouen, et qu'il
était à Nemours, très-probablement chez le médecin Dubé, son parent et
allié, comme il l'appelle, dont il adresse à un de ses amis un ouvrage
tout récemment publié.

  [85] Tome X, p. 452 et 453.

Vers les derniers jours de 1649, les troubles politiques, un instant
apaisés, laissèrent quelque place aux questions littéraires. Une
discussion des plus frivoles, mais qui néanmoins conservait, ainsi que
l'a remarqué notre poëte, quelque chose de l'ardeur des passions du
moment, occupa vivement les esprits. Il s'agissait de se déterminer
entre le sonnet d'Uranie, par Voiture, et celui de Job, par Benserade.
Corneille, prié de se prononcer à ce sujet, écrivit tour à tour trois
petites pièces, bien marquées au coin de cette réserve propre, dit-on,
aux caractères normands et dans lesquelles il est impossible de
deviner auquel des deux poëtes il donne vraiment la préférence[86].
Peut-être, au fond du coeur, avait-il pour ces deux productions,
alors si goûtées, une indifférence égale, que nous serions, pour notre
compte, très-disposé à lui pardonner.

  [86] Tome X, p. 125-128.

Enfin le calme devint assez grand pour permettre de représenter
_Andromède_ et _Don Sanche_, qui se suivirent de fort près dans un
ordre assez difficile à déterminer[87].

  [87] Voyez tome V, p. 399 et 400.

Au moment où Corneille venait de faire représenter _Andromède_, il se
trouva investi pour un temps de fonctions publiques, qu'il ne regretta
pas plus, sans doute, lorsqu'il les quitta, qu'il ne les avait
souhaitées quand on l'en revêtit. Le 1er février 1650, le Roi et la
Reine mère quittèrent Paris pour Rouen, où Mazarin vint les rejoindre
le 3 du même mois[88]. Plusieurs des créatures du duc de Longueville,
gouverneur de Normandie, alors prisonnier à Vincennes, furent
destituées pendant ce voyage royal, et la _Gazette_ et divers actes
découverts par M. Floquet au greffe de Rouen, et qu'on trouvera à la
suite de cette notice[89], établissent que le 15 février le sieur
Bauldry, procureur des états de Normandie, fut remplacé dans ses
fonctions par Pierre Corneille, ce qui lui valut, dans l'_Apologie
particulière pour M. le duc de Longueville_, une attaque d'ailleurs
fort adoucie par l'estime dont jouissait le poëte. Après un éloge
très-complaisamment développé du sieur Bauldry, l'auteur anonyme parle
en ces termes de celui par qui on l'a remplacé: «On lui a donné un
successeur qui sait fort bien faire des vers pour le théâtre, mais
qu'on dit être assez mal habile pour manier de grandes affaires. Bref,
il faut qu'il soit ennemi du peuple, puisqu'il est pensionnaire de M.
de Mazarin.» Du reste, on ne sait rien de la façon dont Corneille
remplit cette charge, qui, l'année suivante, le 15 mars, fut rendue à
Bauldry, lorsque le duc de Longueville eut fait sa paix avec la cour.
Le 18 mars 1650, Corneille avait vendu et résigné, moyennant six mille
livres tournois, ses offices de conseiller et avocat du Roi à la table
de marbre[90]; il se trouva donc, à partir de ce moment, dépourvu de
toutes fonctions officielles.

  [88] _Gazette_ de 1650, p. 184, et p. 307 et 308.

  [89] Voyez _Pièces justificatives_, nº IX.

  [90] Voyez _Pièces justificatives_, nº X.

_Nicomède_ fut représenté au commencement de 1651. Le ton de ce drame,
élégant mélange de tragique et de familier, procède directement, ce
semble, de l'époque de la Fronde, où, dans les affaires publiques, la
tragédie tournait à l'ironie, et où les plus tristes désastres, les
plus affreuses misères engendrées par les luttes des grands étaient
masqués à leurs yeux par des mots spirituels et d'agréables reparties.

Après cette pièce, Corneille aborde un genre d'écrits tout différents.
Longtemps, malgré ses sentiments chrétiens, son talent avait eu, dans
la plupart de ses oeuvres, un caractère tout profane. Dans
_Polyeucte_, il avait réussi à réunir les plus intéressantes
conceptions dramatiques à l'expression la plus élevée de la foi et de
la ferveur. Dans _Théodore_, il avait espéré de remporter de nouveau
un triomphe si difficile; mais la nature du sujet avait été un
obstacle insurmontable, même pour un poëte de génie. Il ne voulait
cependant pas renoncer à revêtir des ornements de la poésie les
pensées religieuses qui se présentaient souvent à son esprit et dans
lesquelles ses anciens et vénérés maîtres ne cessaient de
l'entretenir. Ce fut sans grand'peine assurément qu'il se laissa
persuader par des Pères jésuites de ses amis d'entreprendre la
traduction en vers de _l'Imitation de Jésus-Christ_; et le 15 novembre
1651 il en faisait paraître les vingt premiers chapitres. Pendant
qu'ils étaient accueillis avec faveur et même avec enthousiasme par
tous ceux qui se réjouissaient de cet éclatant témoignage de la
profonde piété du grand poëte, on fit à _Pertharite_ (1652) la plus
«mauvaise réception[91].» Les circonstances politiques et la misère
générale n'étaient alors guère favorables au théâtre, et Scarron ne
faisait que se rendre l'écho de l'opinion publique en disant dans son
_Épître chagrine_:

    Rien n'est plus pauvre que la scène
    Qu'on vit opulente autrefois,
    Quoique le plaisir de nos rois.
    Il n'est saltimbanque en la place
    Qui mieux ses affaires ne fasse
    Que le meilleur comédien,
    Soit françois, soit italien.
    De Corneille les comédies,
    Si magnifiques, si hardies,
    De jour en jour baissent de prix.

    (_Les OEuvres de M. Scarron_, 1668, tome I, p. 16.)

  [91] Tome VI, p. 5.

Corneille lui-même s'exprime ainsi dans l'avis _Au lecteur_ de
_Pertharite_[92]: «Il est temps.... que des préceptes de mon Horace je
ne songe plus à pratiquer que celui-ci:

    _Solve senescentem mature sanus equum, ne
    Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat[93]._»

  [92] Tome VI, p. 5.

  [93] Livre I, _épître_ 1, vers 8 et 9.

Bien des années plus tard, lorsqu'après un long éloignement Corneille
était revenu au théâtre, un écrivain sans mérite, qui a été du moins
pour lui un sincère ami, et à qui cette amitié a fait écrire par
hasard quelques pages naturelles et convaincues, l'abbé de Pure,
faisait ainsi l'éloge de cette résolution:

«Puisque le plaisir est l'objet naturel et primitif des spectacles,
sitôt qu'on s'aperçoit que l'on ne plaît plus, il faut que le poëte
fasse judicieusement sa retraite, qu'il se résolve de bonne foi à
quitter une place qu'il ne peut tenir, et qu'à l'exemple d'un ancien,
il cesse par raison, sans attendre de s'y voir forcé par sa foiblesse.
Nous avons vu de nos jours une pareille résolution qui a passé pour
exemplaire, et dont le souvenir a plu même après la dédite et la
contrevention; mais c'est toujours beaucoup d'avoir pu la former, et
la vanité qui ne nous quitte point ne nous laisse pas souvent cette
liberté de reconnoître et encore moins d'avouer nos défauts[94].»

  [94] _Idée des spectacles anciens et nouveaux_, par M. M. D. P.
  (Michel de Pure). A Paris, chez Michel Brunet, 1668, p. 168.

Il n'est pas étonnant qu'après le succès si divers de ses deux
derniers ouvrages, _Pertharite_ et le commencement de _l'Imitation_,
Corneille ait longtemps cessé de travailler pour le théâtre, et se
soit attaché avec ardeur à continuer sa pieuse traduction, dont il
avait publié les premiers chapitres sans trop savoir s'il poursuivrait
sa tâche, et seulement, nous dit-il, «pour coup d'essai, et pour
arrhes du reste[95].»

  [95] Tome VIII, p. 17.

Les recherches dont la vie et les oeuvres de Corneille ont été
l'objet dans ces derniers temps ont en partie comblé le vide que ses
biographes du dix-huitième siècle avaient laissé dans l'histoire des
années où il demeura éloigné du théâtre. En 1840, M. Deville a
communiqué à l'Académie de Rouen la description d'un registre de la
paroisse Saint-Sauveur de Rouen, qui contient les comptes dressés par
Pierre Corneille en sa qualité de marguillier et de trésorier en
charge de ladite paroisse, pour l'année écoulée de Pâques 1651 à
Pâques 1652[96]. M. Célestin Port publia en 1852 quatre lettres
inédites, adressées par Pierre Corneille au R. P. Boulard, abbé
coadjuteur de Sainte-Geneviève, au sujet de la traduction de
_l'Imitation_. La première est de la veille de Pâques 1652, et il y
est question de ces comptes de la paroisse Saint-Sauveur dont nous
venons de parler; la dernière est du 10 juin 1656[97]. Enfin, en 1867,
une intéressante communication de M. Gosselin à M. Taschereau nous
montre Corneille faisant en 1652 quelques acquisitions dans une vente
de livres à Rouen[98].

  [96] Voyez _Pièces justificatives_, nº XI.

  [97] Voyez tome X, p. 458-473.

  [98] La bibliothèque mise en vente, par suite de saisie, était
  celle d'un commis au greffe du parlement de Normandie. On lit dans
  le procès-verbal de la première vacation:

  _Corneille._  Neuf livres in-octavo couverts de parchemin, tous
      10.         différents, contre les jésuites, adjugés à M.
                  Corneille, demeurant rue de la Pie, à 6 livres.

  Dans celui d'une vacation suivante:

  _Corneille._  Un BLONDI _de Roma triumphante_, in-folio couvert
     227.         en bois, adjugé audit sieur Corneille, à 8 livres.

  Et enfin dans la sixième et dernière:

  _Corneille._  Un DANTE italien, in-folio, adjugé audit sieur
     244.         Corneille, 12 livres.

  Rien jusque-là ne prouve qu'il soit ici question de Pierre plutôt
  que de Thomas. M. Gosselin, prévoyant l'objection, la réfute
  ainsi: «A cela je n'ai qu'une réponse à faire: c'est que l'année
  dernière, ayant trouvé à la foire de Saint-Romain un mauvais
  exemplaire de _de Roma triumphante_, j'y ai vu, à ne m'y pas
  tromper, cinq à six mots de la main de Pierre Corneille. J'ai
  voulu l'acheter, mais il était trop tard; une personne, que je
  n'ai pu connaître, l'avait, avant moi, payé et fait mettre en
  réserve.» (_OEuvres complètes de P. Corneille_, édition de M. J.
  Taschereau, 1857, tome I, p. XXIV et XXV.)

  Il serait fort intéressant de reconstituer la bibliothèque de
  Corneille. Par malheur, je n'ai à mentionner, outre le volume qui
  lui fut donné en prix (voyez ci-dessus, p. XIX), et ceux qui
  précèdent, que deux autres ouvrages. Encore le second donne-t-il
  lieu à un doute très-fondé (voyez ci-après). Ce sont: 1º _les
  Tableaux des deux Philostrate_, volume in-folio, qui porte au
  commencement la signature de Pierre Corneille et à la fin celle de
  Thomas Corneille, et était conservé par un M. de Boisguilbert près
  de Louviers; le sujet de _Rodogune_ fait partie de ces tableaux;
  c'est peut-être la vue de la gravure qui a donné au poëte l'idée
  de le traiter. 2º _Aresta amorum, Parisiis, apud J. Ruellium_. Sur
  le titre est écrit: _Par Martial d'Auvergne, procureur au
  parlement de Paris. Corneille aî...._ La fin du mot est dans la
  marge et ne se lit pas bien. L'orthographe _aîné_, avec un accent
  circonflexe, n'était pas inconnue du temps de Corneille; mais nous
  avons toute raison de croire que ce n'était pas la sienne (voyez
  tome XI, p. XC).

  Le premier de ces renseignements nous a été fourni par un carton
  de _Notes et documents manuscrits relatifs à P. Corneille_, venant
  de M. Houel et de quelques autres personnes, et faisant partie de
  la bibliothèque de M. le baron Taylor, qui a bien voulu nous les
  communiquer; le second est dû à l'obligeance de M. Julien Travers.

Si l'on joint aux lettres publiées par M. Port l'ensemble des préfaces
des diverses éditions de _l'Imitation_, que nous avons pour la
première fois rassemblées d'une manière complète, si l'on prend la
peine de lire en note au commencement de chacun des chapitres la
description des divers sujets des gravures que le traducteur y avait
jointes dans plusieurs éditions, et si l'on considère le soin qu'il
avait pris de les accompagner de devises choisies avec une ingénieuse
recherche, soit par lui soit par ses amis, on n'aura pas de peine à
croire que Corneille, qui avait toujours été (_Polyeucte_ ne permet
guère d'en douter) un chrétien sincère, ait, en s'éloignant du
théâtre, embrassé avec ferveur les pratiques de la dévotion.

Les documents que nous venons de mentionner ne devaient pas être
ignorés au moment de la mort de Corneille. Si l'on ne s'occupa pas
alors de les réunir, c'est qu'à cette époque on ne s'intéressait
qu'aux oeuvres d'un poëte, non à sa personne, et encore, parmi ses
oeuvres, aux plus brillantes et aux plus célèbres. Quant aux
commentateurs et aux biographes du dix-huitième siècle, Voltaire et
Fontenelle, ils n'auraient eu garde d'insister sur ces détails, même
s'ils les eussent connus. Ces vérités auraient été de celles que ce
dernier eût gardées dans sa main, car d'ordinaire les critiques de ce
temps ne poussaient pas la sincérité jusqu'à rapporter, en historiens
fidèles, même les faits contraires à leurs convictions.

Pendant cette période de la vie de Corneille, éclairée dans ces
dernières années, comme nous venons de le voir, d'un jour nouveau, on
fit courir encore le bruit de sa mort, qui fut démenti en ces termes
par Loret, dans _la Muse historique_ du 2 janvier 1655:

      Par je ne sais quels colporteurs
    Un de nos plus fameux auteurs
    Fut occis dès l'autre semaine,
    C'est-à-dire, ils prirent la peine
    De crier partout son trépas,
    Quoique défunt il ne fût pas.
    Cet auteur est Monsieur Corneille,
    Qui du Parnasse est la merveille,
    Dans la France fort estimé,
    Et surtout beaucoup renommé
    Pour ses beaux poëmes comiques,
    Mais encor plus pour les tragiques,
    Par lesquels il a mérité
    D'ennoblir sa postérité,
    Dès le temps de ce prince auguste
    Que l'on nommoit Louis le Juste.
      Divin génie! esprit charmant!
    Rare honneur du pays normand!
    Mon illustre compatriote,
    Dont l'âme est à présent dévote,
    Détruisant cette folle erreur,
    Qui me mettoit presque eu fureur,
    Mon âme est aujourd'hui ravie
    De te restituer la vie.

Les rares petites pièces de vers échappées à Corneille vers ce
temps-là se distinguent presque toutes par leur caractère sérieux.
Nous citerons l'épitaphe d'Élisabeth Ranquet, morte au mois d'avril
1654, à Briquebec, en odeur de sainteté[99]; un sonnet d'un tour
très-ferme, pour obtenir la confirmation des lettres de noblesse de
1637, mises en question par la déclaration du 30 décembre 1656[100];
un autre, plein de fierté, placé en 1657 par Campion en tête de ses
_Hommes illustres_[101]. Ce n'était plus d'ailleurs qu'avec peine que
Corneille se décidait à écrire de ces petites poésies. Gilles Boileau,
qui lui avait demandé des vers sur la mort du président Pomponne de
Bellièvre, et auquel il répondit, à ce qu'il paraît, qu'il n'avait ni
le talent de louer, ni celui de blâmer, fait vivement ressortir le
contraste que forme un refus ainsi motivé avec la conduite qu'il avait
tenue précédemment. En exhalant sa mauvaise humeur à cette occasion,
il énumère une série d'opuscules, dont quelques-uns n'ont pas encore
été retrouvés[102].

  [99] Tome X, p. 133.

  [100] Tome X, p. 135.

  [101] Tome X, p. 137.

  [102] Tome X, p. 473-476.

Corneille étant parvenu à la cinquantaine tout occupé de graves
pensées, de pieuses résolutions, semblait s'être pour jamais éloigné
du théâtre, lorsqu'un incident assez simple vint changer ses nouvelles
habitudes, modifia ses dispositions, et lui fit reprendre ses anciens
travaux. En 1658, la troupe de Molière s'établit à Rouen vers Pâques,
et y resta jusqu'au mois d'octobre. Un auteur dramatique, même devenu
marguillier, a bien du mal à ne point fréquenter le théâtre, surtout
lorsqu'on y joue ses pièces, et il lui est difficile de rester
indifférent à la vue des belles et aimables personnes qui y
remplissent avec éclat les principaux rôles. On remarquait
principalement dans cette troupe la du Parc, assez habituellement
appelée «la Marquise.» Corneille, charmé, se mit bientôt à la
célébrer, tant sous cette dénomination que sous celle d'_Iris_.
Comment ce chrétien austère, déjà sur le penchant de l'âge,
parvient-il à parler de sa passion poétique à la jeune et jolie
comédienne, sans scandaliser et sans faire sourire? comment sait-il
prendre un ton presque badin, sans rien perdre de sa dignité? c'est ce
qu'il est plus facile de sentir que d'expliquer, et nous ne saurions
mieux faire que de renvoyer le lecteur aux poésies mêmes: «Iris, dit
le poëte,

    Iris, que pourriez-vous faire
    D'un galant de cinquante ans[103]?»

Cependant, si déraisonnable que lui paraisse cet amour, il s'y laisse
entraîner, et l'on sent que sous la frivolité apparente du langage se
cache un sentiment profond, qui nous paraît s'être prolongé plus
encore qu'on ne l'a cru. Est-il bien hardi de supposer que c'est ce
sentiment qui a inspiré à Corneille, dans les pièces postérieures à ce
temps, ses types de vieillards amoureux, très-neufs dans la tragédie,
et d'une vérité fort originale[104]? L'élégie _Sur le départ d'Iris_
se termine de façon à faire croire que cet hommage fut le terme de ce
commerce de galanterie[105]; mais les vers amoureux continuèrent: il
suffit pour le voir de feuilleter les oeuvres de Corneille. Cette
disposition d'esprit aidant, il fit bon accueil aux présents et aux
propositions encourageantes de Foucquet, qui l'engageait à travailler
de nouveau pour le théâtre. Voici en quels termes il lui répond:

    Je sens le même feu, je sens la même audace
    Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;
    Et je me trouve encor la main qui crayonna
    L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.
    Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire
    Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire[106].

Entre plusieurs sujets que le Surintendant lui proposa, Corneille
s'arrêta à celui d'_OEdipe_[107]. La pièce réussit parfaitement, et
valut au poëte, de la part du Roi, des libéralités, qu'il considéra
comme «des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux
divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux» lui
avaient laissé d'esprit et de vigueur[108]. Il agit en conséquence.
Après avoir écrit pour Marie-Thérèse d'Autriche un sixain destiné à
être mis en musique par Lambert[109], il célébra le mariage de cette
princesse avec le roi de France dans le _Prologue_ de _la Toison
d'or_, pièce représentée avec grande pompe à Neubourg, aux frais de M.
de Sourdeac, et plus tard à Paris, avec un succès et un éclat dont
nous avons rapporté tout au long les abondants témoignages[110].

  [103] Tome X, p. 168.

  [104] Voyez tome X, p. 146, note 2.

  [105] Tome X, p. 148 et 149.

  [106] Tome VI, p. 122.

  [107] Tome VI, p. 124.

  [108] Tome VI, p. 126.

  [109] Tome X, p. 153.

  [110] Tome VI, p. 223-227.

Le 31 octobre 1660 est la date de l'_Achevé d'imprimer_ d'une édition
importante des oeuvres de Corneille, revue par lui avec le soin le
plus consciencieux. Une de ses lettres nous le montre occupé de cette
révision. Dès le 9 juillet 1658, il écrit à l'abbé de Pure qu'il
compte avoir terminé dans deux mois la correction de ses ouvrages, si
quelque nouveau dessein ne vient l'interrompre[111]. Depuis plusieurs
années Corneille s'apercevait avec douleur que les immenses progrès
qu'il avait plus que personne introduits dans la langue et dans l'art
dramatique faisaient plus vivement ressortir la faiblesse relative de
ses premiers ouvrages[112]. Comme il arrive toujours à la suite d'un
grand mouvement littéraire, les grammairiens et les critiques étaient
venus en foule. En 1647, Vaugelas avait écrit ses judicieuses
_Remarques_, et Corneille en tint compte, dans sa révision, avec une
déférence dont on n'avait pas été suffisamment frappé, mais que nous
avons signalée à l'attention du lecteur dans la préface de notre
_Lexique_, et dont l'examen des variantes fournira des preuves
nombreuses. Il était loin, on le conçoit, d'accepter aussi volontiers
les décisions de l'abbé d'Aubignac, qui, dix ans après Vaugelas, en
1657, avait écrit sur _la Pratique du théâtre_ un livre où, se
proclamant de sa propre autorité le législateur de la scène, il
exagérait fort les rigueurs d'Aristote et d'Horace, abusait
étrangement des aveux pleins de noblesse et de sincérité que notre
poëte avait eu l'imprudence de faire devant lui, et s'attribuait le
mérite des progrès accomplis de son temps.

  [111] Tome X, p. 482.

  [112] Santeul, dans un passage curieux, qu'on a négligé de
  recueillir, nous montre notre poëte préoccupé de l'avenir, et
  prévoyant que sa diction paraîtra un jour surannée: «La langue
  françoise est une grande reine qui change de siècle en siècle
  d'équipage et de couleurs, parce que l'usage est un tyran qui la
  gouverne sans raison. Le grand Corneille me dit très-souvent (lui
  dont le théâtre est si bien paré) qu'il sera un jour habillé à la
  vieille mode.» (_Réponse de Santeul à la critique des inscriptions
  faites pour l'arsenal de Brest._)

«M'étant avancé, dit-il, dans la connoissance des savants de notre
siècle, j'en rencontrai quelques-uns assez intelligents au théâtre,
principalement dans la théorie et dans les maximes d'Aristote, et
d'autres qui s'appliquoient même à la considération de la pratique, et
tous ensemble approuvèrent les sentiments que j'avois de l'aveuglement
volontaire de notre siècle, et m'aidèrent beaucoup à confondre
l'opiniâtreté de ceux qui refusoient de céder à la raison: si bien que
peu à peu le théâtre a changé de face, et s'est perfectionné jusqu'à
ce point que l'un de nos auteurs les plus célèbres (_en marge_:
Monsieur de Corneille) a confessé plusieurs fois, et tout haut, qu'en
repassant sur des poëmes qu'il avoit donnés au public avec grande
approbation, il y a dix ou douze ans, il avoit honte de lui-même, et
pitié de ses approbateurs[113].»

  [113] _Pratique du théâtre_, p. 26 et 27.

Parfois d'Aubignac donne à Corneille de grands éloges, mais presque
toujours avec l'intention bien marquée de limiter son génie et de
restreindre l'admiration qu'il excite. Ainsi, défendant les longues
délibérations qui se trouvent dans certaines tragédies: «J'exhorte,
dit-il, autant que je le puis, tous les poëtes d'en introduire sur
leur théâtre tant que le sujet en pourra fournir, et d'examiner
soigneusement avec combien d'adresse et de variété elles se trouvent
ornées chez les anciens, et, j'ajoute, dans les oeuvres de M.
Corneille; car si on y prend bien garde, on trouvera que c'est en cela
principalement que consiste ce qu'on appelle en lui _des merveilles_,
et ce qui l'a rendu si célèbre[114].»

  [114] _Ibidem_, p. 403.

Après avoir lu le passage qui précède, on comprend que notre poëte
écrive à l'abbé de Pure avec sa fierté naïve: «Je ne suis pas
d'accord avec M. d'Aubignac de tout le bien même qu'il a dit de
moi[115].»

  [115] Tome X, p. 486.

Il eut l'ambition fort légitime de prendre à son tour la parole sur
des questions qu'il avait si bien étudiées et qui lui importaient si
fort, et joignit à son édition de 1660 trois _Discours_ sur le
théâtre, et des _Examens_ de chacune de ses pièces représentées
jusqu'à cette époque.

Corneille prend au début de ce travail un ton modéré et modeste, qu'on
peut regarder comme une adroite critique de celui de d'Aubignac: «Je
hasarderai quelque chose, dit-il, sur cinquante ans de travail pour la
scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de
contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que
personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues[116].»
Ces paroles adressées au public se trouvent commentées par les
explications que Corneille donne à l'abbé de Pure, dans la lettre que
nous avons déjà citée[117]: «Bien que je contredise quelquefois M.
d'Aubignac et Messieurs de l'Académie, je ne les nomme jamais, et ne
parle non plus d'eux que s'ils n'avoient point parlé de moi.»

  [116] Tome I, p. 16.

  [117] Tome X, p. 487.

On ne saurait trop apprécier chez l'impétueux auteur de l'_Excuse à
Ariste_ et de la _Lettre apologétique_ les modifications que l'âge et
l'expérience avaient apportées à son tempérament littéraire. Il a su
si heureusement, et avec une si habile modération, faire dominer dans
son nouveau travail la forme du précepte et de la fine observation,
que les lecteurs qui négligent de lire la lettre à l'abbé de Pure
avant d'aborder les _Discours_ sur le théâtre et les _Examens_,
peuvent prendre cette défense, adroite et souvent solide, pour un
simple traité théorique.

Au commencement de l'année 1661, nous trouvons Corneille fort occupé
des démarches à faire pour placer son second fils comme page chez la
duchesse de Nemours[118], démarches couronnées, du reste, d'un prompt
succès. Vers la fin de la même année, une curieuse lettre à l'abbé de
Pure[119], jusqu'ici fort mal publiée[120], nous apprend qu'il a déjà
presque achevé les trois premiers actes de _Sertorius_; nous le voyons
persuadé qu'il n'a «rien écrit de mieux,» et le public contemporain
semble avoir partagé cette opinion[121].

  [118] Voyez tome X, p. 488 et 489.

  [119] Voyez tome X, p. 489-492.

  [120] Voyez tome X, p. 490, notes 1, 4 et 5, et p. 491, note 4.

  [121] Voyez tome VI, p. 353 et 354.

Au mois d'avril 1662, il écrit au même abbé de Pure: «Le déménagement
que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires
que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre
quelque chose cette année sur le théâtre[122].» Il ne fit, en effet,
rien représenter en 1662; et au commencement d'octobre il n'avait pas
encore quitté Rouen[123]. Non-seulement aucun ouvrage dramatique, mais
nulle pièce de vers ne vient se placer dans cette année, qu'un
déménagement de poëte semble, on a peine à le croire, avoir occupée ou
du moins troublée tout entière. C'est, il est vrai, à cette époque que
se rattache la _Plainte de la France à Rome_, écrite à l'occasion de
l'insulte faite au duc de Créquy, ambassadeur de France, par les
Corses de la garde du Pape; mais nous avons prouvé que cette pièce de
vers, attribuée sans hésitation à Corneille par la plupart de ses
éditeurs et de ses biographes, n'est point de lui, mais de
Fléchier[124].

  [122] Voyez tome X, p. 494.

  [123] Tome X, p. 496.

  [124] Voyez tome X, p. 367 et 368.

Où Corneille vint-il habiter à Paris en quittant Rouen? Ce fut, selon
M. Édouard Fournier, à l'hôtel de Guise, rue du Chaume, où est
aujourd'hui le palais des Archives. Il est vrai qu'en 1663 d'Aubignac
nous apprend que notre auteur y avait «le couvert et la table,» et
Tallemant des Réaux raconte qu'il avait «trouvé moyen» d'y «avoir une
chambre[125];» mais cela ne s'applique-t-il pas aux séjours passagers
que le poëte venait faire seul à Paris, dans le temps où il habitait
encore Rouen, plutôt qu'à une installation permanente et complète avec
femme et enfants?

  [125] Voyez tome X, p. 183 de notre édition.

On peut être encore plus tenté de le croire si l'on remarque que le 7
septembre 1655, Tristan l'Hermite mourut à l'hôtel de Guise, comme
nous l'apprend Loret par les vers suivants de sa _Muse historique_:

    Mardi, cet auteur de mérite,
    Que l'on nommoit Tristan l'Hermite,
    .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
    Décéda d'un mal de poulmon
    Dans le très-noble hôtel de Guise,
    Où ce prince, qu'un chacun prise,
    Par ses admirables bontés,
    Ses soins et générosités,
    Dès longtemps s'étoit fait paraître
    Son bienfaiteur, Mécène, et maître.

N'est-il pas probable que Corneille eut dès 1655 la survivance de ce
logis, dès longtemps consacré à un poëte dramatique, et auquel sa
supériorité sur tous ses rivaux lui donnait une sorte de droit?

En tout cas, il est certain qu'il n'alla pas s'établir en 1662 rue
d'Argenteuil, et qu'il y vint beaucoup plus tard qu'on ne l'a cru; il
n'y était pas encore fixé en 1676, car, ainsi que l'a remarqué M.
Taschereau[126], une procuration du 23 août 1675, relative à la
tutelle des enfants d'un cousin de Corneille, avec qui il paraissait
fort lié, et qu'il avait chargé depuis son départ de Rouen d'y
surveiller ses intérêts[127], prouve qu'à cette époque Pierre
Corneille demeurait rue de Cléry, paroisse Saint-Eustache[128]. Il y
habitait encore au commencement de l'année suivante, comme le montre
une _Liste (avec les adresses) de Messieurs de l'Academie francoise en
Ianuier 1676_, la seule de ce genre que nous connaissions pour tout le
dix-septième siècle[129].

  [126] _OEuvres complètes de P. Corneille_, 1857, tome I, p. XXVI.

  [127] Voyez _Pièces justificatives_, nº XII.

  [128] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIII.

  [129] Cette liste, de format in-4{o}, a été publiée chez Pierre le
  Petit, imprimeur ordinaire du Roi et de l'Académie. L'exemplaire
  que nous en avons vu appartient à la Bibliothèque impériale, où il
  porte le nº Z-2284/Hf 76. L'article consacré à Corneille y est
  ainsi conçu:

  1647. Pierre Corneille, cy-deuant Aduocat General à la Table de
        marbre de Normandie, _ruë de Clery_.

En 1662, Colbert fit dresser par Costar et Chapelain une double liste
des savants et des écrivains qui paraissaient mériter des pensions du
Roi. Corneille est naturellement sur l'une et sur l'autre. Les
jugements qui se rapportent à lui et que nous reproduisons
ailleurs[130] lui sont très-favorables. Par malheur, on se montra
beaucoup moins prodigue envers lui d'argent que d'éloges; et tandis
que le 1er janvier 1663 la pension de Mézerai était fixée à quatre
mille livres et celle de Chapelain et de plusieurs autres à trois,
notre poëte n'en obtint que deux mille, dont il parut, du reste, fort
satisfait, car il exprima son contentement avec beaucoup d'effusion
dans un _Remercîment_ en vers, où il rappelle les louanges qu'il a
adressées au Roi dans ses ouvrages. Moins empressé, il est vrai, à
l'égard de Colbert, il laissa passer plus d'un an avant de lui
témoigner sa reconnaissance[131].

  [130] Voyez tome X, p. 175.

  [131] Voyez _ibidem_, p. 176.

A la fin de janvier 1663, peu de temps après avoir reçu sa pension,
Corneille fit représenter _Sophonisbe_, qui eut une vogue assez
grande, mais de peu de durée, et qui donna lieu à divers écrits de
Donneau de Visé et de d'Aubignac, dont on trouvera l'analyse dans la
_Notice_ consacrée à cet ouvrage[132]. Nous y avons réuni plusieurs
témoignages qui semblent établir d'une manière certaine que cette
pièce a été, ainsi que beaucoup d'autres tragédies de Corneille,
retouchée avant l'impression. Un passage de d'Aubignac, qui nous avait
échappé, semble encore confirmer ce fait: «Toutes les choses qu'il a
pu réformer dans sa _Sophonisbe_ ont été rajustées, mais assez mal,
comme on l'a remarqué à la nouvelle couleur qu'il a depuis peu donnée
au mauvais mariage de cette reine, fait un peu trop à la hâte, l'ayant
prétexté de quelques vieilles lois des Africains; et maintenant il dit
que je me suis trompé dans mes observations. Cela vraiment est bien
fin, de corriger ses fautes et soutenir hardiment que l'on n'en a
point fait, et d'avancer que je dormois ou que je rêvois ailleurs
durant la représentation; ses amis, qui lors étoient auprès de moi,
savent bien que j'étois assez attentif, et que je me plaignois souvent
de leur interruption, quand ils exigeoient de moi des louanges que ma
conscience ne pouvoit donner[133].»

  [132] Tome VI, p. 449 et suivantes.

  [133] _Seconde Dissertation.... sur.... Sertorius. Recueil de
  Granet_, tome I, p. 285.

Au mois d'août 1664, _Othon_ eut à son tour un remarquable succès.
Puis un an se passe sans que Corneille fasse rien paraître de nouveau.
Le 19 juillet 1665, il obtient un privilége pour une traduction des
_Louanges de la sainte Vierge_ attribuées à saint Bonaventure, et la
publie à ses frais le 22 août, chez Gabriel Quinet. «Si ce coup
d'essai ne déplaît pas, dit le poëte dans l'avis _Au lecteur_, il
m'enhardira à donner de temps en temps au public des ouvrages de cette
nature;» et il ajoute, avec un regret sincère, il faut le croire, mais
que peut-être on aura quelque peine à regarder comme très-profond: «Ce
n'est pas sans beaucoup de confusion que je me sens un esprit si
fécond pour les choses du monde, et si stérile pour celles de
Dieu[134].»

  [134] Tome IX, p. 6.

Jusqu'alors Corneille, quoique sans cesse exposé aux traits de l'envie
et engagé parfois dans les luttes littéraires les plus animées, avait
été un poëte heureux: de prompts succès avaient balancé ses chutes, et
il avait été l'objet des hommages les plus flatteurs. «Tout Paris, dit
Perrault dans ses _Hommes illustres_, a vu un cabinet de pierres de
rapport fait à Florence, et dont on avoit fait présent au cardinal
Mazarin, où entre les divers ornements dont il est enrichi, on avoit
mis aux quatre coins les médailles ou portraits des quatre plus grands
poëtes qui aient jamais paru dans le monde: savoir Homère, Virgile, le
Tasse et Corneille. On ne peut pas croire qu'il entrât de la flatterie
dans ce choix, et qu'il n'ait été fait par la voix publique,
non-seulement de la France, mais de l'Italie même, assez avare de
pareils éloges. Cette espèce d'honneur n'est pas ordinaire, et peu de
gens en ont joui, comme M. Corneille, pendant leur vie.... Il seroit
malaisé d'exprimer les applaudissements que ses ouvrages reçurent. La
moitié du temps qu'on donnoit aux spectacles s'employoit en des
exclamations qui se faisoient de temps en temps aux plus beaux
endroits, et lorsque par hasard il paroissoit lui-même sur le théâtre,
la pièce étant finie, les exclamations redoubloient et ne finissoient
point qu'il ne se fût retiré, ne pouvant plus soutenir le poids de
tant de gloire[135].»

  [135] _Hommes illustres_, Paris, 1677 et 1678, p. 96.

Nous arrivons maintenant à l'époque douloureuse de la vie de
Corneille. A la fin de 1665, nous le voyons signalant dans un sixain
spirituel et mordant les retards apportés au payement de sa
pension[136]. Un peu plus tard, il laisse paraître dans un remercîment
adressé à Saint-Évremont, qui avait défendu sa _Sophonisbe_, les
appréhensions que lui avait causées le succès de l'_Alexandre_ de
Racine[137], appréhensions que l'accueil fait cinq mois après à
l'_Agésilas_ ne fut point de nature à calmer. _Attila_, un peu plus
heureux devant le public, eut toutefois encore à essuyer de mordantes
critiques. Mais les difficultés de la vie, les contrariétés
d'amour-propre ne sont rien auprès des chagrins dont Corneille se vit
frappé. Il avait quatre fils: deux au service, où ils faisaient
vaillamment leur devoir, et deux autres, beaucoup plus jeunes, qui
étaient confiés (cela est certain pour l'un et probable pour l'autre)
aux soins des Pères jésuites, comme Corneille l'avait été lui-même.

  [136] Tome X, p. 185.

  [137] Voyez tome X, p. 498.

Le 6 juillet 1667, le second, que nous avons vu page de la duchesse de
Nemours, blessé au pied au siége de Douai, est ramené à Paris, et on
le rapporte sur un brancard dans la maison de son père[138]. Peu de
temps après, dans la même année, le troisième fils du poète, Charles
Corneille, filleul du P. de la Rue, qui a déploré son trépas dans une
touchante élégie latine[139], mourait à quatorze ans, au moment où sa
précoce intelligence faisait concevoir à son père les plus légitimes
espérances.

  [138] Voyez tome X, p. 189, note 2.--Rappelons à ce propos que
  Corneille n'habitait pas alors rue d'Argenteuil, puisque, comme
  nous l'avons vu, il logeait encore en 1676 rue de Cléry.

  [139] Tome X, p. 383.--La devise placée en tête de cette élégie
  est reproduite dans la _Philosophie des images_ du P. Menestrier,
  1682, p. 314.

Sept ans plus tard, en 1672, nous trouvons un témoignage de l'amitié
de Corneille pour le P. de la Rue, dans le soin qu'il prit de traduire
son poëme latin _Sur les Victoires du Roi_, et surtout de dire à
Louis XIV, en lui présentant sa traduction, «qu'elle n'égaloit point
l'original du jeune jésuite, qu'il lui nomma[140].» Avant et après
cette traduction, Corneille composa encore d'autres vers sur les
campagnes du Roi et des imitations de pièces latines de Santeul. En
1670, il publia son _Office de la sainte Vierge_, dédié à la Reine, et
accompagné d'une _Approbation_ datée d'octobre 1669.

  [140] Voyez tome X, p. 193.

Nous avons eu occasion d'indiquer tout à l'heure combien la renommée
naissante de Racine portait ombrage à Corneille, et déjà nous avions
dit ailleurs quelle impatience lui causaient les plus innocentes
malices de son jeune rival[141]. Soumettre deux poëtes si différents
d'âge, de talent, de caractère, à un véritable concours semblait
impossible. Henriette d'Angleterre y parvint pourtant, et Corneille,
qui avait imprudemment accepté un sujet auquel ses qualités ne
convenaient point, donna dans _Tite et Bérénice_ (1670) une triste
preuve de l'affaiblissement de son génie[142].

  [141] Voyez ci-dessus, p. LII, et tome III, p. 107, note 2.--La
  plupart des témoignages contemporains établissent que Corneille
  était exempt de toute envie, mais que, de fort bonne foi, il
  n'appréciait pas à sa valeur le talent de Racine. Valincourt dit,
  en parlant de ce poëte, dans une lettre adressée à l'abbé
  d'Olivet: «qu'étant allé lire au grand Corneille la seconde de ses
  tragédies, qui est _Alexandre_, Corneille lui donna beaucoup de
  louanges, mais en même temps lui conseilla de s'appliquer à tout
  autre genre de poésie qu'au dramatique, l'assurant qu'il n'y étoit
  pas propre. Corneille étoit incapable d'une basse jalousie: s'il
  parloit ainsi à Racine, c'est qu'il pensoit ainsi; mais vous savez
  qu'il préféroit Lucain à Virgile.» (_Histoire de l'Académie
  françoise_, édition de M. Livet, tome II, p. 336.) Il était
  particulièrement blessé du défaut d'exactitude historique qu'il
  remarquait dans certains ouvrages de Racine: «Étant une fois près
  de Corneille sur le théâtre, à une représentation du _Bajazet_, il
  me dit: «Je me garderois bien de le dire à d'autre que vous, parce
  qu'on diroit que j'en parlerois par jalousie; mais prenez-y garde,
  il n'y a pas un seul personnage dans le _Bajazet_ qui ait les
  sentiments qu'il doit avoir, et que l'on a à Constantinople: ils
  ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la
  France.» Il avoit raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille:
  le Romain y parle comme un Romain, le Grec comme un Grec, l'Indien
  comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol.» (_Mémoires
  anecdotes_ de Segrais, tome II des _OEuvres_, 1755, p. 43.)

  [142] Voyez tome VII, p. 185-196.--Nous avons reproduit à la page
  193 de la _Notice_ de _Tite et Bérénice_ quatre vers rapportés par
  Subligny, dont nous ne connaissions pas l'auteur et que nous
  regardions comme étant probablement de celui qui les avait cités.
  Voici la pièce même d'où ils sont tirés; nous en devons la
  communication à l'obligeance de M. Paul Lacroix:

  A MONSIEUR DE CORNEILLE L'AINÉ, _sur le rôle de Tite dans sa_
  Bérénice.

  Quand Tite dans tes vers dit qu'il se fait tant craindre,
  Qu'il n'a qu'à faire un pas pour faire tout trembler,
  Corneille, c'est LOUIS que tu nous veux dépeindre;
  Mais ton Tite à LOUIS ne peut bien ressembler:
  Tite, par de grands mots, nous vante son mérite;
  LOUIS fait, sans parler, cent exploits inouïs;
          Et ce que Tite dit de Tite,
  C'est l'univers entier qui le dit de LOUIS.

  (_Billets en vers de M. de Saint-Ussans._ Paris, Jean Guignard et
  Hilaire Foucault, 1688, p. 6.)

Le privilége de cette tragédie fait mention d'une traduction en vers
de _la Thébaïde_ de Stace, dont un livre tout au moins, le second,
paraît avoir été imprimé, mais probablement comme essai et à
très-petit nombre. Corneille, découragé sans doute du peu de succès de
cette tentative, n'aura pas jugé à propos d'y donner suite. On n'a pas
pu retrouver un seul exemplaire de l'ouvrage[143].

  [143] Voyez tome X, p. 245 et 246.

Il eut une heureuse inspiration en 1674, lorsqu'il se fit le
collaborateur de Molière, et consacra «une quinzaine,» nous dit-il, à
écrire une grande partie de la tragédie-ballet de _Psyché_[144], et
notamment cette scène si délicate et si tendre où Psyché déclare à
l'Amour les sentiments qu'il lui fait éprouver.

  [144] Voyez tome VII, p. 280 et 288.

Après avoir composé encore quelques vers en l'honneur de Louis XIV, et
particulièrement _les Victoires du Roi sur les états de Hollande_,
autre traduction d'un poëme du P. de la Rue[145], Corneille fit jouer,
en 1672, sa _Pulchérie_ par les comédiens du Marais, et se montra
satisfait du demi-succès qu'elle obtint[146]. Il l'avait lue plusieurs
fois avant la représentation à des auditeurs de son choix. Il s'était
fait une habitude de ces lectures. Les gens de qualité tenaient à
grand honneur d'être consultés par lui, et en 1661 Molière nous
présente un de ses Fâcheux s'écriant:

    Je sais par quelles lois un ouvrage est parfait,
    Et Corneille me vient lire tout ce qu'il fait.

    (_Les Fâcheux_, acte I, scène 1, vers 53 et 54.)

  [145] Tome X, p. 252.

  [146] Voyez tome VII, p. 378.

En 1674, de nouveaux malheurs de famille vinrent assaillir le poëte:
son vaillant fils, qui en 1667 était revenu blessé du siége de Douai,
fut frappé mortellement au siége de Grave, à la tête de la compagnie
qu'il commandait en qualité de lieutenant de cavalerie. Son pauvre
père ne travailla plus guère à partir de ce nouveau deuil. Il termina
sa carrière dramatique à la fin de l'année par _Suréna_[147], et
n'écrivit plus que quelques petits poëmes officiels ou des suppliques
en vers ou en prose.

  [147] Tome VII, p. 455.

Deux de ces pièces sont surtout intéressantes.

D'abord un placet, par lequel Corneille rappelle à Louis XIV la
promesse qu'il lui a faite depuis quatre ans d'un bénéfice pour Thomas
Corneille, son quatrième fils, et qu'il termine si hardiment en lui
disant:

    Qu'un grand roi ne promet que ce qu'il veut tenir[148].

Ce placet, qu'on était tenté de regarder comme une boutade qui, au
lieu d'avoir été adressée au Roi, était demeurée renfermée dans le
portefeuille du poëte, ou n'avait du moins circulé que dans un petit
cercle d'amis; ce placet, que Granet croyait publier pour la première
fois d'après un manuscrit, nous l'avons trouvé, non sans étonnement,
imprimé en 1677 dans le _Mercure_, un an ou deux à peine après le
moment où il fut écrit. C'est là un curieux témoignage à joindre à
ceux qu'une étude attentive permettrait aujourd'hui de réunir sur les
libertés littéraires du siècle de Louis XIV.

  [148] Tome X, p. 308.

Ensuite cette belle et touchante épître _Au Roi_, qui est comme le
testament poétique de Corneille, et dans laquelle il recommande, avec
une éloquence si simple, ce qu'il avait de plus cher au monde: ses
chefs-d'oeuvre, pour lesquels il craignait l'oubli; puis ses deux
derniers fils: le capitaine, pour qui il tremblait; l'ecclésiastique,
sur qui il cherche encore à attirer l'attention royale, et qui obtint
enfin, le 20 avril 1680, l'abbaye d'Aiguevive en Touraine[149]. Se
peut-il que cette noble supplique n'ait pas suffi pour assurer la
tranquillité de sa vieillesse? Pourquoi faut-il qu'il ait été obligé
d'écrire à Colbert la lettre déchirante dans laquelle il se plaint du
malheur qui l'accable «depuis quatre ans, de n'avoir plus de part aux
gratifications dont Sa Majesté honore les lettres?»

  [149] Tome X, p. 313 et 314, et p. 501.

Aux motifs d'inquiétude qu'avait alors Corneille se joignait l'ennui
d'un long procès intenté à sa famille par suite d'une tutelle de son
père, et dans lequel il jugea utile d'intervenir, quoique n'ayant pas
été d'abord compris dans la poursuite[150].

  [150] Voyez _Pièces justificatives_, nº XIV.

C'est à cette époque de la vie du poëte que se rapporte la lettre
suivante, écrite, en 1679, par un Rouennais à un de ses amis, et
publiée par M. Em. Gaillard, qui, par malheur, ne dit ni où est
l'original de la lettre, ni quel en est l'auteur, ni à qui elle est
adressée[151]:

«J'ai vu hier M. Corneille, notre parent et ami; il se porte assez
bien pour son âge. Il m'a prié de vous faire ses amitiés. Nous sommes
sortis ensemble après le dîner, et en passant par la rue de la
Parcheminerie, il est entré dans une boutique pour faire raccommoder
sa chaussure, qui étoit décousue. Il s'est assis sur une planche, et
moi auprès de lui; et lorsque l'ouvrier eut refait, il lui a donné
trois pièces qu'il avoit dans sa poche. Lorsque nous fûmes rentrés, je
lui ai offert ma bourse; mais il n'a point voulu la recevoir ni la
partager. J'ai pleuré qu'un si grand génie fût réduit à cet excès de
misère.»

  [151] _Nouveaux Détails sur P. Corneille_, dans le _Précis
  analytique des travaux de l'Académie de Rouen_, 1834, p. 167.

Au commencement de 1680, «sitôt, dit le _Mercure_[152], que le mariage
(_du Dauphin_) fut déclaré,» Corneille, alors âgé de près de
soixante-quatorze ans, alla présenter au Roi et au jeune prince une
pièce de vers sur ce sujet. Tout ce morceau est empreint de la plus
vive tristesse, et du sentiment, hélas! trop sincère, qu'a le poëte de
la caducité de son génie. C'est avec une réelle conviction qu'il dit
au Dauphin:

    Quel supplice pour moi, que l'âge a tout usé,
    De n'avoir à t'offrir qu'un esprit épuisé[153]!

et qu'il termine par ces mots:

    De quel front oserois-je, avec mes cheveux gris,
    Ranger autour de toi les Amours et les Ris?
    Ce sont de petits dieux, enjoués, mais timides,
    Qui s'épouvanteroient dès qu'ils verroient mes rides;
    Et ne me point mêler à leur galant aspect,
    C'est te marquer mon zèle avec plus de respect[154].

  [152] Le _Mercure galant_, mars 1680, p. 261.

  [153] Tome X, p. 334.

  [154] Tome X, p. 339.

Ce sont là les derniers vers qui nous restent de lui, les derniers
sans doute qu'il ait écrits. Depuis lors son unique travail fut la
révision définitive de ses oeuvres pour l'édition de 1682. Il ne
paraît pas que cette édition ait été bien fructueuse pour lui.

Le 10 novembre 1683, il vendit sa maison de Rouen, de la rue de la
Pie, moyennant quatre mille trois cents livres, sur lesquelles il ne
devait lui en revenir que treize cents, les trois mille autres étant
destinées à l'amortissement de la pension, jusqu'alors garantie par
cette propriété, qu'il payait pour sa fille Marguerite, religieuse au
couvent des dominicaines[155]. Corneille n'intervint pas
personnellement dans cet acte d'amortissement; il n'y figure que par
l'entremise de le Bovier de Fontenelle, son beau-frère; son neveu nous
apprend le triste motif qui le tint éloigné: «Ses forces, dit-il,
diminuèrent toujours de plus en plus, et la dernière année de sa vie
son esprit se ressentit beaucoup d'avoir tant produit et si
longtemps[156].»

  [155] _Notice sur la maison et la généalogie de Corneille_, par A.
  G. Ballin, Rouen, mai 1833, p. 8.--Voyez les _Pièces
  justificatives_, nº XV.

  [156] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.

Son dénûment ne fit que s'accroître à l'approche de ses derniers
moments, et Boileau indigné alla chez le Roi pour faire rétablir la
pension de Corneille, et offrit le sacrifice de la sienne. «Action
très-véritable, dit Louis Racine, que m'a racontée un témoin encore
vivant; on a eu tort de la révoquer en doute, puisque Boursault, qui
ne devoit pas être disposé à le louer, la rapporte dans ses
lettres[157].» Le Roi envoya immédiatement deux cents louis; ce fut la
Chapelle, parent de Boileau, qui fut chargé de les porter. Le P.
Tournemine, qui met en doute l'exactitude de tout ce récit, convient
toutefois de cette circonstance[158]. Ce secours avait été bien
tardif; l'illustre poète expira peu de jours après l'avoir reçu[159].
Il mourut dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684[160].

  [157] _Mémoires sur la Vie de Jean Racine_, dans les _OEuvres_ de
  Racine publiées par M. Mesnard, tome I, p. 265.--Boursault
  rapporte le fait à la page 465 des _Lettres nouvelles_.

  [158] _Défense du grand Corneille_ en tête des _OEuvres diverses_
  de P. Corneille (Paris, 1738, in-12), p. XXXII et XXXIII.

  [159] _Mercure galant_, octobre 1684, p. 179.

  [160] Voyez _République des lettres_, janvier 1685, p. 33; et
  ci-après, _Pièces justificatives_, nº XVI.

       *       *       *       *       *

«Comme c'est une loi dans cette Académie (_l'Académie française_), dit
Fontenelle, que le directeur fait les frais d'un service pour ceux qui
meurent sous son directorat, il y eut une contestation de générosité
entre M. Racine et M. l'abbé de Lavau, à qui feroit le service de M.
Corneille, parce qu'il paroissoit incertain sous le directorat duquel
il étoit mort. La chose ayant été remise au jugement de la Compagnie,
M. l'abbé de Lavau l'emporta, et M. de Benserade dit à M. Racine: «Si
quelqu'un pouvoit prétendre à enterrer M. Corneille, c'étoit vous:
vous ne l'avez pourtant pas fait[161].»

  [161] _OEuvres_ de Fontenelle, tome III, p. 120.

Ce à quoi il pouvait prétendre à plus juste titre et ce qu'il obtint,
ce fut l'honneur de louer dignement son illustre rival. Lorsque, le 2
janvier 1685, Thomas Corneille, élu à l'unanimité à la place que son
frère laissait vacante à l'Académie française, eut prononcé son
discours de réception, ce fut Racine qui lui répondit. Il sut faire de
son illustre prédécesseur un portrait à la fois brillant et familier,
fort connu assurément, mais dont rien ne saurait tenir lieu à la fin
d'une étude sur Corneille, car en même temps qu'il résume le jugement
des contemporains, il devance celui de la postérité avec une
exactitude, une justesse que le temps nous permet aujourd'hui
d'apprécier et d'admirer:

«Lorsque, dans les âges suivants, on parlera avec étonnement des
victoires prodigieuses et de toutes les grandes choses qui rendront
notre siècle l'admiration de tous les siècles à venir, Corneille, n'en
doutons point, Corneille tiendra sa place parmi toutes ces merveilles.
La France se souviendra avec plaisir que sous le règne du plus grand
de ses rois a fleuri le plus grand de ses poëtes. On croira même
ajouter quelque chose à la gloire de notre auguste monarque lorsqu'on
dira qu'il a estimé, qu'il a honoré de ses bienfaits cet excellent
génie; que même, deux ou trois jours avant sa mort, et lorsqu'il ne
lui restoit plus qu'un rayon de connoissance, il lui envoya encore des
marques de sa libéralité, et qu'enfin les dernières paroles de
Corneille ont été des remercîments pour Louis le Grand.

«Voilà, Monsieur, comme la postérité parlera de votre illustre frère;
voilà une partie des excellentes qualités qui l'ont fait connoître à
toute l'Europe. Il en avoit d'autres, qui bien que moins éclatantes
aux yeux du public, ne sont peut-être pas moins dignes de nos
louanges: je veux dire homme de probité et de piété, bon père de
famille, bon parent, bon ami. Vous le savez, vous qui avez toujours
été uni avec lui d'une amitié qu'aucun intérêt, non pas même aucune
émulation pour la gloire, n'a pu altérer. Mais ce qui nous touche de
plus près, c'est qu'il étoit encore un très-bon académicien; il
aimoit, il cultivoit nos exercices[162]; il y apportoit surtout cet
esprit de douceur, d'égalité, de déférence même, si nécessaire pour
entretenir l'union dans les compagnies. L'a-t-on jamais vu se préférer
à aucun de ses confrères? L'a-t-on jamais vu vouloir tirer ici aucun
avantage des applaudissements qu'il recevoit dans le public? Au
contraire, après avoir paru en maître et, pour ainsi dire, régné sur
la scène, il venoit, disciple docile, chercher à s'instruire dans nos
assemblées; laissoit, pour me servir de ses propres termes, laissoit
ses lauriers à la porte de l'Académie[163]; toujours prêt à soumettre
son opinion à l'avis d'autrui, et de tous tant que nous sommes, le
plus modeste à parler, à prononcer, je dis même sur des matières de
poésie.»

  [162] Il serait assez difficile de déterminer au juste dans quelle
  mesure Corneille participait aux travaux de l'Académie; toutefois
  le passage suivant des _Factums_ de Furetière semble indiquer
  qu'il n'assistait pas fort régulièrement aux séances ordinaires:

  «Si en général j'ai appelé _jetonniers_ ceux qui sont assidus à
  l'Académie pour vaquer au travail du _Dictionnaire_, je n'ai pu
  trouver de nom plus propre et plus significatif pour les
  distinguer des académiciens illustres par leur qualité et par leur
  mérite, dont les noms sont dans la liste, qui n'ont aucune part à
  cet ouvrage et qui ne se trouvent qu'aux assemblées solennelles de
  réceptions; encore n'ai-je pas la gloire de l'invention de ce
  titre: elle est due au grand Corneille, qui en a été le parrain,
  et qui donna un billet d'exclusion au sieur de la Fontaine parce
  qu'il le jugeoit dangereux aux jetons, sur le fondement que c'est
  un misérable qu'on nourrit par charité et qui en a besoin pour
  subsister. On ne peut pécher après l'exemple d'un si grand homme,
  et son autorité est de tel poids, que tous les confrères ont suivi
  son exemple, et se traitent les uns les autres de _jetonniers_,
  selon qu'ils affectent plus ou moins d'être assidus, et de se
  trouver avant que l'heure sonne pour participer à cette
  distribution.» (_Recueil des Factums_ d'Antoine Furetière, édition
  de M. Asselineau, tome I, p. 304.)

  Nous ne pouvons contrôler aujourd'hui ce que dit Furetière, et il
  serait imprudent de lui accorder trop de confiance. Remarquons
  toutefois que le peu de documents dont nous pouvons disposer nous
  montrent en effet Corneille assistant aux cérémonies publiques,
  mais ne prenant pas toujours une part bien active aux occupations
  de la Compagnie. Ainsi en 1672, lorsque l'Académie française se
  rend à Versailles pour remercier le Roi d'avoir remplacé le
  chancelier Seguier comme protecteur de la Compagnie, le _Mercure_
  du mois de mars (tome I, p. 221 et 222) signale la présence de
  Corneille; au contraire, nommé membre d'une commission qui fut
  occupée, du 14 août au 12 octobre 1673, à réunir, pour la
  préparation du _Dictionnaire_, des _Observations touchant
  l'orthographe_, il n'a même pas mis son visa à ce travail, où ses
  opinions sur l'orthographe, placées dans l'_Avertissement_ de son
  édition du _Théâtre_ publiée en 1663, ont été longuement discutées
  et en général favorablement reçues. Voyez les _Cahiers de
  remarques sur l'orthographe françoise_ que j'ai publiés en 1863
  (p. VIII, XXIII et 97.)

  Ses collègues du reste n'exigeaient pas de lui une trop rigoureuse
  exactitude, fiers qu'ils étaient de le posséder parmi eux. «Ce
  n'est pas la coutume de l'Académie, dit Segrais dans ses
  _Mémoires_, de se lever de sa place dans les assemblées pour
  personne, chacun demeure comme il est; cependant lorsque M.
  Corneille arrivoit après moi, j'avois pour lui tant de vénération
  que je lui faisois cet honneur. C'est lui qui a formé le théâtre
  françois.» (_Mémoires anecdotes_ de Segrais, tome II des
  _OEuvres_, p. 158.)

  [163] Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte.

  (_Horace_, vers 1376, tome III, p. 342.)



PIÈCES JUSTIFICATIVES

DE LA NOTICE BIOGRAPHIQUE[164].

  [164] Ces pièces, déjà connues pour la plupart, mais seulement par
  extraits, ont été presque toutes copiées à Rouen sous la direction
  de M. Ch. de Beaurepaire, archiviste de la Seine-Inférieure. Elles
  sont en grande partie dues à ses recherches et à celles de MM.
  Floquet, Deville et Gosselin.


I.--Page XIX.

_Actes de baptême de Pierre Corneille._

Le neuvieme jour [de juin 1606], Pierre, fils de M. Pierre Corneille,
a esté baptisé. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et
Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de Rouen, déposé
au greffe du tribunal de première instance de Rouen._)

       *       *       *       *       *

Le vendredi neuvieme, Pierre, fils de M. Pierre Corneille, a esté
baptisé. Le parrain, M. Pierre le Pesant, secretaire du Roy, et
damoiselle Barbe Houel. (_Registre de la paroisse Saint-Sauveur de
Rouen, déposé à la mairie de Rouen._)


II.--Page XXI.

_Réception de Pierre Corneille comme avocat par la cour de Rouen._

Du mardi XVIIIe jour de juin 1624, Me Pierre Corneille, licencié es
loix, après que par ordonnance de la Cour a esté informé d'office,
par les conseillers commissaires à ce députés, de sa vie, moeurs,
actions, comportemens, religion catholique, apostolique et romaine;
oüi sur ce le procureur general du Roi, et de son consentement, a esté
receu advocat en ladite cour, et a fait et presté le serment en tel
cas requis et accoustumé. (_Archives du greffe de l'ancien parlement
de Rouen._)


III.--Page XXI.

_Nomination de Pierre Corneille, comme avocat du Roi en la Table de
marbre._

Jay receu de Me Pierre Corneille le jeune la somme de trois cens
soixante et quinze livres pour la resignation de loffice de conseiller
et advocat du Roy antien à la table de marbre du Pallais à Rouen pour
le siege des eaues et forestz aux gaiges et droicts y appartenant
faicte à son profict par Me Pierre Desmogeretz qui a paié l'annuel
duquel office ledit Corneille a esté pourveu. Faict à la Rochelle le
XVIIIe novembre XVI{c} vingt huict. Signé Deligny, et au dos
Enregistré au Contrôle général des finances par moy soubsigné commis
audit contrôle. A Paris le dernier de decembre XVI{c} vingt huict.
Signé Sublet.

       *       *       *       *       *

Jay receu de Me Pierre Corneille la somme de CVIII l. pour le droit
de mar d'or de loffice de conseiller et advocat du Roy antien a la
table de marbre du Pallais à Rouen pour le siege des eaues et forestz
dont il a esté pourveu pour la resignation de Me Pierre Desmogeretz.
Faict à Paris le XXXe decembre 1628. Signé de la Court, et au dos
Enregistré au Contrôle general des finances par moy soubsigné commis
audit contrôle. A Paris le dernier de decembre 1628. Signé Sublet, et
plus bas, collationné par moy conseiller secrettaire du Roy et de ses
finances. Signé Couppeau.

       *       *       *       *       *

LOUIS[165] par la grace de Dieu Roy de France et de Navare A tous ceux
qui ces presentes verront salut sçavoir faisons que pour le bon et
louable rapport qui faict nous a esté de la personne de notre cher et
bien amé Me Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiauté
preudhommie experience et bonne dilligence a icelluy pour ces causes
et autres a ce nous mouvans. Avons donné et octroié donnons et
octroions par ces presentes l'office de notre Conseiller et advocat
antien à la table de marbre du Pallais à Rouen pour le siege des eaux
et foretz que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre
Desmogeretz dernier paisible possesseur dIcelluy vaccant a present par
la resignation quil en a faite par sa procuration cy attachée soubz le
contrescel de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et
doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs
authoritez prerogatives preeminences franchises libertez gaiges,
droictz de chauffages proffictz revenus et esmolumens accoustumez et y
appartenans telz et semblables qu'en jouissoit le dit Desmogerets tant
quil nous plaira, encore quil ne vive les quarante jours portez par
noz ordonnances de la rigueur desquelles nous l'en avons rellevé et
dispensé attendu le droit annuel pour ce par luy paié Sy donnons en
mandement a nos amez et feaux conseillers les gens tenans notre court
de parlement de Rouen. Qu'après leur estre apparu des bonne vie
moeurs conversation et religion Catholique apostolicque et Romaine
du dit Corneille et de luy pris et receu le serment en tel cas requis
et accoustumé Ilz le mettent et instituent ou facent mettre et
instituer de par nous en possession et saisine du dit office l'en
faisant jouir et user aux honneurs authoritez prerogatives
preeminences franchises libertez gaiges droictz de chevauchée profictz
revenus et esmollumens susdit plainement paisiblement et a luy obeir
et entendre de tous ceux et ainsy quil appartiendra ez choses touchant
et concernant le dit office Pourveu touttesfois qu'il nayt au dit
siege aucuns parens ni alliez au degré de nos ordonnances a peyne de
nullité des presentes et de sa reception. Mandons en outre a noz amez
et feaux conseillers les Presidens et tresoriers generaux de France à
Rouen que par le receveur et paieur des gaiges des officiers du dit
siege ou autres noz officiers comptables qu'il appartiendra ilz facent
paier et dellivrer au dit Corneille les ditz gaiges et droictz
doresnavant par chacun an aux termes et en la maniere accoustumée A
commencer du jour et datte des presentes Rapportant lesquelles ou
coppie dicelles deument collationnée pour une fois seulement. Avec
quittance du dit Corneille sur ce suffisante. Nous voullons les ditz
gaiges et droictz et que paié baillé luy aura esté estre passé et
alloué en la despense des comptes des dits receveurs qui les auront
paiez par noz amez et feaux les gens de noz comptes a Rouen ausquelz
mandons ainsy le faire sans difficulté car tel est notre plaisir En
tesmoing de quoy nous avons faict mettre notre scel à ces dites
presentes données a Paris le dernier jour de decembre l'an de grace
XVI{c} vingt huict et de notre regne le XIXe. Et sur le reply est
escript par le Roy Couppeau et scellé sur double queue du grand sceau
de cire jaulne et a costé est escript Le dit Me Pierre Corneille a
esté receu au dit estat et office dadvocat du Roy pour les eaues et
forestz au dit siege de la table de marbre suivant ces presentes et a
faict et presté le serment a ce requis et accoustumé a Rouen en
parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt et neuf signé
Deschamps.

  [165] On lit en marge: «Ad{at} du Roy en la Table du Marbre.»

       *       *       *       *       *

Les presidens et Tresoriers generaux de France en Normandie au bureau
des finances en la generallité de Rouen veu par nous les lettres
pattentes du Roy données à Paris le dernier jour de decembre dernier
par lesquelles Sa Majesté a donné et octroié a Me Pierre Corneille
loffice de son conseiller et advocat antien a la table de marbre du
pallais à Rouen pour le siege des eaues et forestz que nagueres
soulloit tenir et exercer Me Pierre de Mogeretz dernier paisible
possesseur d'Icelluy vaccant lors par la resignation quil en a faicte
Pour le dit office avoir tenir et doresnavant exercer en jouir et user
par le dit Corneille aux honneurs, authoritez prerogatives
preeminences franchises libertez gaiges droicts de chauffages
proffictz revenus et esmollumens accoustumez et y appartenant telz
semblables qu'en jouissoit le dit Desmogeretz Nous mandant Sa dite
Majesté le faire paier des dits gaiges et droitz comme plus amplement
les dites lettres patentes le contiennent desquelles et apprès quil
nous est apparu de sa reception en la court de Parlement de Rouen le
XVIe jour de febvrier dernier, Consentons Entant qu'a nous est
lentherinement Mandant aux receveurs du domaine en la vicomté de
Vernon chacun en lannée de son exercice paier bailler et dellivrer au
dit Me Pierre Corneille les gaiges de huict vingtz dix livres au dit
office appartenant telz et semblables qu'en a jouy le dit Demogeretz
aux termes et en la maniere acoustumée A commencer les cours d'Iceux
du jour et dabte des dites lettres de provision, desquelles rapportant
par celluy des dits receveurs qui en fera le premier paiement coppie
et de ces presentes pour une fois seullement avec quittance sur ce
suffisante Seront les ditz gaiges et droicts par nous passez et
allouez en leurs estatz partout qu'il appartiendra Donné à Rouen le
neuf{e} jour de mars XVI{c} vingt et neuf.

       *       *       *       *       *

Jay Receu de Me Pierre Corneille la somme de cent huict livres pour
le droit de mar dor de loffice de conseiller du Roy et son premier
advocat du Roy en la marine de France au siege general de la table de
marbre de notre pallais à Rouen dont il a esté pourveu par la
demission de Me Pierre Desmogeretz, faict à Paris le VIIIe janvier
1629 Signé de la Court et au dos Enregistrée au contrôle general des
finances par moy soubsigné commis au dit contrôle le dixe de Janvier
1629 Signé Sublet et plus bas Collationné par moy Conseiller
Secrettaire du Roy et de ses finances Signé Couppeau.

       *       *       *       *       *

LOUIS par la grace de Dieu Roy de France et de Navarre A tous ceux qui
ces presentes verront salut Sçavoir faisons que pour le bon rapport
qui nous a esté faict de la personne de notre cher et bien amé Me
Pierre Corneille et de ses sens suffisance loiauté preudhommie
experience et bonne dilligence a Icelluy pour ces causes et autres A
ce nous mouvans Avons a la nomination de notre tres cher cousin le sr
Cardinal de Richelieu Grand Me chef et Sur Intendant general de la
navigation et commerce de France Aiant pouvoir de ce donné et octroié
donnons et octroions par ces presentes loffice de notre conseiller et
premier advocat en ladmirauté de France au siege general de la table
de marbre de notre pallais a Rouen que nagueress soulloit tenir et
exercer Me Pierre Demogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy
vaccant a present par la resignation quil en a faicte par sa
procuration cy avec La dite nomination attachée soubz le contre scel
de notre chancelerie. Pour le dit office avoir tenir et doresnavant
exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs auctoritez
prerogatives preeminences exemptions franchises libertez gaiges
droictz fruictz proffictz revenus et esmollumens y apartenant telz et
semblables quen jouissoit le dit Demogeretz Tant quil nous plaira Sy
donnons en mandement a noz amez et feaux conseillers les gens tenans
notre court de Parlement a Rouen qu'apres leur estre apparu des bonne
vie moeurs conversation et relligion catholique apostolique et
romaine du dit Corneille et de luy prins et receu le serment en tel
cas requis et accoustumé Ilz le mettent et instituent ou facent mettre
et instituer de par nous en possession et saisine du dit office len
faisant jouir et user aux honneurs aucthoritez prerogatives
preeminences exemptions franchises libertez gaiges droicts fruicts
profficts revenus et esmollumens susdits plainement et paisiblement Et
a luy obeir et entendre de tous ceux et ainsy quil apartiendra ez
choses touchant et concernant le dit office, pourveu touttefois que le
dit Corneille n'ayt au dit siege aucuns parens ny alliez au degré de
noz ordonnances a peine de nullité des presentes et de sa reception
Mandons en outre a noz amez et feaux conseillers les Presidens et
tresoriers generaulx de France audict Rouen que par le Receveur et
paieur des gaiges des officiers dudit siege Ilz facent paier audit
Corneille les dits gaiges et droictz doresnavant par chacun an A
commencer du jour et date des presentes Rapportant lesquelles ou
coppie d'Icelles deuement collationnée pour une fois seullement avec
quittance dudit Corneille sur ce suffisante Nous voullons les dits
gaiges et droictz estre passez et allouez en la despence des comptes
dudit receveur desduicts et rabattus de sa recepte par noz amez et
feaux les gens de noz comptez à Rouen ausquelz mandons ainsy le faire
sans difficulté Car tel est notre plaisir en tesmoing de quoy nous
avons faict mettre notre scel à ces dites presentes données à Paris le
dix{e} jour de Janvier lan de grace mil six cens vingt neuf et de notre
regne le dix neuf{e} et sur le reply est escript par le Roy signé
Couppeau et scellé sur double queue du grand sceau de cire jaulne et a
costé du dit reply est escript le dit Me Pierre Corneille a esté
receu au dit estat et office dadvocat du Roy en ladmirauté de France
au siege de la table de marbre du pallais à Rouen suivant ces
presentes et a faict et presté le serment a ce requis A Rouen en
parlement le seizi{e} jour de febvrier XVI{c} vingt neuf signé
Deschamps.

       *       *       *       *       *

Les Presidens et tresoriers generaulx de France en Normandie au bureau
des finances en la generallité de Rouen, Veu par nous les lettres
pattentes du Roy donnez a Paris le dix{e} jour de Janvier dernier par
lesquelles Sa Majesté a la nomination de son tres cher cousin le sr
Cardinal de Richelieu grand M{re} chef et surintendant general de la
navigation et commerce de France aiant pouvoir de ce a donné et
octroié A Me Pierre Corneille loffice de son conseiller et premier
advocat en ladmirauté de France au siege general de la table de marbre
du pallais a Rouen que nagueres soulloit tenir et exercer Me Pierre de
Mogeretz dernier paisible possesseur d'Icelluy. Vaccant lors par la
resignation quil en a faicte pour le dit office avoir tenir et
doresnavant exercer en jouir et user par le dit Corneille aux honneurs
aucthoritez prerogatives preeminences exemptions franchises libertez
gaiges droictz fruicts profficts revenus et esmollumens y appartenans
telz et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz. Nous mandant Sa
dite Majesté le faire paier de ses gaiges et droicts comme plus
amplement les dites lettres pattentes le contiennent desquelles et
appres qu'il nous est apparu de sa reception en la court de Parlement
de Rouen le seizi{e} jour de febvrier dernier consentons en tant qu'a
nous est lentherinement Mandant aux receveurs generaux des finances en
la generallité de Rouen chacun en lannée de son exercice paier bailler
et dellivrer au dit Me Pierre Corneille aux termes et en la maniere
accoustumée les gaiges de VIII{XX} X{lt} attribuez au dit office telz
et semblables qu'en jouissoit le dit de Mogeretz, a commencer le cours
d'Iceux du jour et datte des dites lettres de provision desquelles
raportant par celluy des dits receveurs qui en fera le premier
paiement coppie et de ces presentes pour une fois seulement avec
quittance sur ce suffisante Seront les dits gaiges et droictz par nous
passez et Allouez en leurs estatz par tout quil apartiendra donné a
Rouen le neuf{e} jour de mars mil VI{c} vingt neuf.

    (_Archives de la Seine-Inférieure._)


IV.--Page XXVI.

_Lettres de noblesse accordées, le 24 mars 1637, à Pierre Corneille,
père du poëte[166]._

  [166] Ces lettres de noblesse furent enregistrées, le 27 mars
  1637, dans la chambre des comptes de Normandie, et renouvelées par
  Louis XIV, en mai 1669, en faveur de Pierre et de Thomas
  Corneille.

LOUIS, par la grâce de Dieu, roy de France et de Navarre, à tous
presens et advenir, salut.

La Noblesse, fille de la Vertu, prend sa naissance, en tous estats
bien policés, des actes genereux de ceux qui tesmoignent, au peril et
pertes de leurs biens et incommoditez de leurs personnes, estre utiles
au service de leur prince et de la chose publicque; ce qui a donné
subject aux roys nos predecesseurs et à nous, de faire choix de ceux
qui par leurs bons et louables effects ont rendu preuve entiere de
leur fidellité, pour les eslever et mettre au rang des nobles, et, par
ceste prerogatifve, rendre leurs vie et actions remarquables à la
posterité. Ce qui doibt servir d'emulation aux autres à ceste exemple,
de s'acquerir de l'honneur et reputation, et esperance de pareille
rescompence.

Et d'autant que par le tesmoignage de nos plus speciaux serviteurs
nous sommes deuement informé que nostre amé et feal Pierre Corneille,
issu de bonne et honorable race et famille, a toujours eu en bonne et
singuliere recommandation le bien de cest estat et le nostre en divers
emplois qu'il a eus par nostre commandement et pour le bien de nostre
service et du publicq et particulierement en l'exercice de l'office de
maistre de nos eaues et forestz en la vicomté de Rouen, durant plus de
vingt ans, dont il s'est acquitté avec un extreme soing et fidelité,
pour la conservation de nos dictes forests, et en plusieurs autres
occasions où il s'est porté avec tel zele et affection que ses
services rendus et ceux que nous esperons de luy à l'advenir, nous
donnent subject de recongnoistre sa vertu et merites, et les decorer
de ce degré d'honneur, pour marque et memoire à sa posterité.

Sçavoir faisons que nous, pour ces causes et autres bonnes et justes
considerations à ce nous mouvans, voulant le gratifier et
favorablement traicter, avons le dict Corneille de nos grace specialle
plaine puissance et authorité royalle, ses enfans et posterité, masles
et femelles, nais et à naistre en loyal mariage, annoblys et
annoblissons, et du tittre et quallité de noblesse decoré et decorons
par ces presentes signées de notre main. Voulons et nous plaist qu'en
tous actes et endroicts, tant en jugement que dehors, ilz soient tenus
et reputtez pour nobles, et puissent porter le titre d'escuyer, jouir
et uzer de tous honneurs, privilleges et exemptions, franchises,
prerogatives, preeminences dont jouissent et ont accoustumé jouyr les
autres nobles de nostre royaume, extraictz de noble et ancienne race,
et, comme telz, ilz puissent acquerir tous fiefz, possessions nobles,
de quelque nature et quallité qu'ilz soient et d'iceux, ensemble de
ceux qu'ils ont acquis et leur pourroient escheoir à l'advenir, jouir
et uzer tout ainsy que s'ils estoient nais et issus de noble et
ancienne race, sans qu'ils soient ou puissent estre contraincts en
vuider leurs mains, ayant d'habondant au dict Corneille et à sa
posterité, de nostre plus ample grace, permis et octroié, permettons
et octroyons qu'ils puissent doresnavant porter partout et en tous
lieux que bon leur semblera, mesmes faire eslever par toutes et
chacune leurs terres et seigneuries, leurs armoiries timbreez telles
que nous leur donnons et sont cy empreintes[167], tout ainsy et en la
mesme forme et maniere que font et ont accoustumé faire les autres
nobles de nostre dict royaume.

  [167] D'azur, à une face d'or, chargée de trois testes de lion de
  gueules, et accompagnée de trois estoiles d'argent, deux en chef
  et une en pointe. (_Armorial général de la France_, Ville de
  Paris, tome I, fol. 1066. Bibl. imp., département des
  manuscrits.)--Voir ces armoiries dans l'_Album_ joint à notre
  édition.

Sy donnons en mandement à nos amez et feaux conseillers les gens
tenans nostre cour des aides à Rouen, et autres nos justiciers et
officiers qu'il appartiendra, chacun en droict soy, que de nos
presente grace, don d'armes, et de tout le contenu ci-dessus ils
facent, souffrent et laissent jouir et uzer pleinement, paisiblement
et perpetuellement le dit Corneille, ses dits enfans et posterité
masles et femelles, nais et à naistre en loial mariage, cessant et
faisant cesser tous troubles et empeschemens au contraire. Car tel est
nostre plaisir nonobstant tant quelzconques edictz, ordonnance,
revocquations, et reiglemens à ce contraires, ausquels et à la
desrogatoire des desrogatoires y contenue, nous avons desrogé et
desrogeons par ces dictes presentes. Et afin que ce soit chose ferme
et stable à tousjours, nous avons faict mettre nostre seel aux dictes
présentes sauf, en autres choses, nostre droict et l'autruy en toutes.
Donné à Paris, au mois de janvier, l'an de grace mil six cent trente
sept, et de nostre reigne le vingt-septième. Signé Louis. Et sur le
reply par le Roy, De Loménie ung paraphe. Et à costé _visa_, et scellé
en laas de soye rouge et verd du grand sceau de cire verde.

Et sur le dict reply est escript: Registrez es registres de la court
des Aides en Normandie, suivant l'arrest d'icelle du vingt-quatrieme
jour de mars mil six cent trente sept. Signé De L'estoille, ung
paraphe.


V.--Page XXVII.

_Aveu fait par Pierre Corneille, tant en son nom qu'au nom du Thomas,
son frère, pour des fiefs provenant de la succession de son
père[168]._

  [168] Cet acte, qui fait partie du fonds de Saint-Ouen de Rouen
  aux archives de la Seine-Inférieure, nous était inconnu. Il nous a
  été signalé et communiqué par notre savant confrère, M. Ch. de
  Beaurepaire, archiviste du département. La première partie de cet
  acte, jusqu'à la signature, est entièrement de l'écriture de
  Corneille.

De Nobles et Religieuses personnes Messieurs Abbé et convent de
l'Abbaye et Baronnie de St. Ouen de Rouen tient et advoue tenir en
leurs fiefs de l'eau de Seine au droit de l'office de Pitancier[169]
dicelle M. Pierre Corneille Escuyer Conseiller du Roy et Advocat de Sa
Majesté aux sieges generaux de la table de marbre du palais à Rouen
fils aisne et heritier en partie de deffunt M. Pierre Corneille
Escuyer Conseiller du Roy et Me particulier des Eaux et forestz en la
viconté de Rouen tant pour luy que pour Thomas Corneille son frere
mineur d'ans et son coheritier en la dite succession. C'est assavoir
une piece de terre en isle nommée la Litte contenant cinq vergees ou
environ ainsy plantée de cerisiers, pruniers, oziers, fresnes, vignes
que autres plantz assise en la paroisse d'Orival pres Cleon bornée de
tous boutz et costes leau de Seine a cause de quoy il doibt six sols
de rente seigneuriale par [an] laquelle piece luy appartient a cause
de la succession du dit deffunt s{r} son pere. Plus le dit s{r}
Corneille audit nom tient et advoue tenir desdits s{rs} Religieux, Abbé
et couvent de la dite Abbaye et Baronnie de St. Ouen une vergée de
terre en isle en plant et labeur sise en la grande isle de Cleon,
paroisse dudit lieu bornée de deux costes le canal de Seine et des
deux boutz Roger Daniel dont il doibt douze deniers de rente
seigneurialle par chacun an, laquelle luy appartient aussi a cause de
la succession du dit deffunt s{r} son pere avec reliefs treiziesme
droitz et devoirs seigneuriaux quand le cas y eschet saouf a augmenter
ou diminuer par le dit s{r} Corneille pour les heritages contenus au
present adveu s'il vient cy apres en sa cognoissance que faire se
doibve ou qu'il y eust autres heritages sujetz et contribuables
ausdites rentes.

    _Signé:_ CORNEILLE.

  [169] «_Pitancier._ Officier claustral qui subsiste encore dans
  quelques abbayes, qui distribuoit autrefois la pitance aux
  moines.» (Furetière, _Dictionnaire universel_, 1690.)

Les pleds des Seigneuries de labbaie et baronnie de St. Ouen à Rouen
tenus au manoir abbatial du dit lieu par nous Mathieu Poullain escuyer
s{r} Du boscguillaume advocat en la cour Seneschal de la dite abbaie et
baronnie de St. Ouen le mercredy dixhuict{e} jour de juin XVI{c}
quarante deux est comparu Le dit s{r} Corneille lequel a baillé et
présenté cest adveu icelluy juré et affirmé véritable qui a esté receu
saouf le droict proprietaire de MM{grs} et à blasmer et sans prejudice
des frais de prise de fief et reunion a laquelle fin assignation a luy
faicte aux prochains pledz pour produire. Donné comme dessuz.

    _Signé:_ POULLAIN et PIGEON.


VI.--Page XXVII.

_Pièces relatives à la création d'un second avocat du Roi au siége
général des eaux et forêts à la Table de marbre du Palais à
Rouen[170]._

  [170] Ces pièces font partie des minutes du greffe du Parlement et
  se trouvent réunies en une liasse intitulée: _Dossier de Pierre
  Corneille_.

_A Maistre Charles Ycard, advocat au privé conseil de Sa Majesté_:

A la requeste de Pierre Corneille, escuyer, conseiller du Roy et
advocat de Sa Majesté au siege general des eaües et forests à la table
de marbre du Palais à Rouen, soit signifié en copies les exploicts
d'opposition du quinziesme jour d'octobre 1638 et du troisiesme de
juin 1639 à Monseigneur le Chancelier ou à .... ....[171] garde des
roolles des offices de finance, que le requerant s'oppose, comme de
faict il s'oppose, à l'expedition des provisions ou lettres du
pretendu office de second advocat du Roy au dit siege, cy-devant
possedé par maistre Gilles Aubert, ledict office vacquant à cause de
mort; employant pour moyen en la presente opposition qu'il n'y avoit
eu aulcun edict de creation dudict office, en quoy Sa Majesté ....
....[172] y auroit esté surprise en la delivrance desdites provisions,
et telles et aultres raisons qu'il entend desduire en temps et lieu.
Elisant, aux fins de la presente opposition, son domicile en la maison
et personne de maistre Charles Ycard advocat au privé conseil de Sa
Majesté. Dont ledict Corneille a requis acte.

    CORNEILLE.

  [171] Demeuré en blanc dans l'original.

  [172] Ici deux ou trois mots effacés par l'humidité. L'ensemble de
  la pièce a du reste beaucoup souffert et est aujourd'hui très-peu
  lisible.

       *       *       *       *       *

_Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil._

Sire,

Pierre Corneille, vostre conseiller et advocat à la table de marbre du
Palais, remonstre qu'il y auroit instance pendante en vostre Conseil
sur l'opposition qu'il a formée aux provisions de l'office de second
advocat à la table de marbre du Palais, entre luy d'une part, et
Francoys Hays, prétendant obtenir, d'aultre, et la vefve de Me Gilles
Aubert aussy opposante, en la quelle instance, bien que ses soubstiens
soient justes tant contre ledict Hays que contre la dicte vefve, et
bien que ses conclusions aillent à faire declarer ledict office
supprimé et exteinct, neantmoins, si le bon plaisir de Vostre Majesté
est tel que lesdictes provisions ayent lieu et que ledict office
revive, Il vous supplie de considerer que ledict office faict la
moitié du sien qui est d'antienne creation, et à ces causes d'estre
receu à l'offre du faict de rembourser ledict Hays de ce qu'il aura
financé en vos coffres et que les provisions seront delivrées en blanc
audict suppleant, pour par luy ledict office estre exercé
conjoinctement ou separement.

Et il priera Dieu pour vostre prosperité, longue et heureuse vie.

_Dans les moyens à l'appui présentés par Jacques Goujon il est dit que
les fonctions de second avocat n'ont été créées que par l'abus d'un
sieur_ Isaac Payer, seul advocat du Roy audict siege, lequel en 1611,
en un temps où ceux de la relligion pretendue reformée faisoient leurs
efforts de s'accroistre en la magistrature, s'estant faict
desinteresser par un nommé Gilles Aubert, huguenot comme luy, luy
permit d'obtenir des provisions de second avocat; qu'Aubert estant
decedé dernierement, sa vefve n'a pu vendre à Francoys Hays un droit
qui n'existoit pas et qui n'estoit que la suite d'un abus; qu'enfin
ledit Hays, apres avoir esté contrainct par certaines considerations
de vendre sa charge de Me particulier au mesme siege des eaües et
forests ne desdaignant pas de s'y venir asseoir au dernier rang,
monstroit par la combien peu il meritoit que le Roy prist sa demande
en consideration.


VII.--Page XXXIII.

_Projet de lettres patentes concédant à P. Corneille le droit de ne
laisser jouer ses pièces qu'aux troupes autorisées par lui._

LOUIS, etc., à nos améz feaux conseillers les m{es} des req{tes} ord{res}
de nostre hostel, salut. Notre cher et bien amé conseiller et advocat
au siege g{al} de la table de marbre du Pallais des eaues et forests de
Rouen, le sieur Corneille nous a fait remonstrer qu'il a cy-devant
employé beaucoup de temps à composer plusieurs pieces tragiques
nommées _Cinna_, _Polyeucte_ et _la Mort de Pompée_, lesquelles il
auroit fait representer par nos comediens ord{res} representant au
marais du Temple à Paris; et d'autant qu'il a appris que depuis
quelque temps les aultres comediens auroient, à son grand prejudice,
entreprins de representer les dictes pieces et que si Ils avoient
cette liberté l'exposant seroit frustré de son labeur[173], nous
suppliant sur ce luy pourvoir et luy accorder nos lettres necessaires;
nous à ces causes, desirant favorablement traitter l'exp{ant}, luy
avons de nos grace specialle, pleine puissance et authorité royalle
permis et permettons par ces presentes de f{re} jouer et representer
lesdictes pieces de theatre ci-dessus speciffiées, nommées _Cinna_,
_Polyeucte_, _la Mort de Pompée_ par troupe de nos comediens, en tels
lieux et endroicts de nostre royaulme que bon luy semblera, et ce
durant le temps de.... à compter du jour qu'elles auront esté
representées la premiere fois, pendant lequel temps vous ferez, comme
nous faisons par ces presentes, tres-expresses inhibitions et defenses
à tous nos comediens representans tant en nostre dicte ville de Paris
qu'autres lieux de nostre royaulme de jouer ny representer lesdictes
pieces sans le vouloir et consentement dudict exposant ou de ceux qui
auront droit de luy, à peine de dix mille livres d'amende et de tous
despens, dommages et interests. Si vous mandons que du contenu en ces
presentes.... fassiez, souffriez et laissiez jouir et.... exposant
pleinement et paisiblement, et à ce.... souffrir et obeir tous ceux
qu'il appartien.... Mandons au premier nostre huissier ou sergent
royal sur ce requis f{re}, pour l'execution des presentes, tous
exploicts de justice à ce requis et necessaires sans aucune aultre
plus.... que ces presentes. Car tel est nostre plaisir. Donné à....
le.... jour de.... l'an de grace 1643 et de nostre regne le premier.

    PAR LE ROY[174].

  [173] Corneille a substitué «de son labeur» à «de ses intentions.»

  [174] Écrit de la main d'un clerc de Jacques Goujon et corrigé en
  plusieurs endroits par Corneille.--On lit au bas de ce projet, dans la
  marge, ces mots écrits perpendiculairement de la main de Jacques
  Goujon: _Privilege Corneille refusé_, et après «PAR LE ROY,» ces mots:
  _Pour les comediens du marais pour la d. lettre._


VIII.--Page XXXIII.

_Reçu d'objets mobiliers donné le 25 juin 1644 par Antoine Corneille,
frère de Pierre Corneille[175]._

  [175] Ce reçu a été publié dans le _Précis analytique des travaux
  de l'Académie de Rouen_; il était inséré dans le rapport de M.
  Decorde, secrétaire de la classe des lettres, et se trouvait
  précédé de l'exposé suivant:

«Une pièce inédite, due aux recherches toujours si précieuses de M. de
Beaurepaire, a achevé de mettre en lumière combien était simple et
modeste l'intérieur de la maison dans laquelle s'écoula la jeunesse du
grand poëte. C'est un reçu donné le 25 juin 1644, par son frère
Antoine, religieux du Mont-aux-Malades, à Mme Corneille, sa mère, et
contenant la nomenclature de divers objets mobiliers qu'il avait dû
lui emprunter, quand il alla prendre possession de la cure de
Fréville, n'ayant pas le moyen de les acheter.»

Je soussigné prieur curé de Freville cognois et confesse avoir reçu de
Mademoiselle Corneille, ma mere, une douzeine d'assiettes et demie
douzeine de platz, le tout de fin estain; plus trois douzeines de
serviettes dont il en a une douzeine de doubleuvre et deux nappes de
lin et un doublier. Une Casaque de drap noir qui estoit à feu mon
pere, une grande table qui se tire des deux costez et deux formes, une
toile de lit de ces estoffes jaulnes imprimées. Tous lesquels meubles
elle m'a prestés en ma necessité, lorsque j'ay esté demeurer à
Freville et luy promets les restituer ou à elle ou à mes freres,
toutes fois et quantes. Faict ce samedy vingt cinquiesme jour de juin
mil six cens quarante quatre.

    _Signé_: F. ANTOINE CORNEILLE, et un paraphe.


IX.--Page XXXVII.

_Nomination de Corneille à la charge de procureur des états de
Normandie._

_Lettre de cachet adressée à l'hôtel de ville de Rouen._

Sa Majesté ayant pour des considerations importantes à son service
destitué par son ordonnance de ce jourd'huy le sieur Bauldry de la
charge de procureur des Estats de Normandie, et estant necessaire de
la remplir de quelque personne capable, et dont la fidelité et
affection sont connues, sadite Majesté a fait choix du sieur de
Corneille, lequel, par l'advis de la Reyne Regente, elle a commis et
commet à ladite charge, au lieu et place dudit sieur Bauldry, pour
doresnavant l'exercer et en faire les fonctions jusques à la tenue des
Estats prochains, et jusques à ce qu'il en soit autrement ordonné par
sadicte Majesté, laquelle mande et ordonne à tous qu'il appartiendra
de reconnoistre ledit sieur de Corneille en ladite qualité de
procureur desdits Estats sans difficulté.

Fait à Rouen, le quinzieme jour de febvrier 1650.

    LOUIS.

Et plus bas:

    DE LOMENIE.

       *       *       *       *       *

_Lettre de cachet à Messieurs de la Grand'Chambre. De par le Roy_,

Nos amez et feaux ayant pour des considerations importantes à notre
service destitué le sieur Bauldry de la charge de procureur des Estatz
de Normandie, nous avons en mesme temps commis à icelle le sieur de
Corneille pour l'exercer et en faire les fonctions jusques à ce qu'aux
premiers Estatz il y soit pourveu. Sur quoy nous vous avons bien voulu
faire cette lettre, de l'advis de la Reyne Regente, nostre
tres-honorée dame et mere, pour vous en informer, Et n'estant la
presente pour un autre subjet, nous ne vous la ferons plus longue.

Donné à Rouen, le dix-septieme jour de febvrier 1650.

    LOUIS.

Et plus bas:

    DE LOMENIE.

    (_Archives de l'hôtel de ville de Rouen._)


X.--Page XXXVIII.

_Résignation des fonctions d'avocat du Roi en la Table de marbre._

Du vendredi après midy dix-huitieme jour de mars seize cent cinquante
en l'Escriptoire.

Fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller du Roi et
antien advocat aux sieges generaux de l'admirauté, eaux et forests de
Normandie, en la table de marbre du Palais à Rouen, y demeurant,
lequel de son bon gré confessa avoir vendu et resigné par ces
presentes à noble homme maistre Alexandre Leprovost sieur de la
Malleterre advocat en parlement de Rouen y demeurant present ce
acceptant en la presence accord et consentement de noble homme maistre
Gabriel Leprovost sieur de la Bardelliere conseiller du Roi au siege
general des dites eaux et forests de Normandie, son père c'est
assavoir: Les dits offices de conseiller et advocat du Roy ancien es
sieges generaux de l'admirauté eaux et forests de Normandie en la dite
table de marbre du Palais à Rouen auxquels il a esté pourvu par lettre
du Roy donnée à Paris le dernier de decembre seize cent vingt-huit et
dernier janvier an suivant, par la resignation que faite en avoit été
à son profit par noble homme maistre Pierre de Mogeres lors titulaire
d'iceux offices, desquels le dit sieur Corneille promet obtenir les
provisions à ses frais et despens savoir du dit office des dites eaux
et forests dans trois mois de ce jour et de celui de l'admirauté six
semaines apres le retour de la Reine Regente en la ville de Paris et
en saisir le dit sieur Leprovost fils pour par le dit se faire
recevoir aux dits offices à ses frais et despens comme il advisera
bien estre et jouir par lui des gaiges du dit office du dit jour et à
l'avenir comme des autres droits fruits profits chauffages revenus et
emolumens y attribués tels et semblablement qu'en ont joui les autres
titulaires des dits offices et le dit sieur Corneille qu'il sera tenu
et obligé faire cesser tout trouble et opposition qui pourroient
arriver à la reception du dit sieur Leprovost par le fait du dit sieur
Corneille seulement auquel il promet aussi mettre es mains les dites
lettres de provision sus datees et autres pieces dont il est saisi
concernant les dits offices lors et au temps de la livraison de la
dite provision. Cette vendue et resignation est faite moyennant la
somme de six mille livres tournois laquelle ils ont convenu ensemble
de la dite somme les dits sieurs Leprovost pere et fils se sont
solidairement et sans division ordre de distribution ni appellation de
garantie en payer au dit sieur Corneille dans le lundi de quasimodo
prochain venant la somme de sept cens livres tournois pour subvenir au
dit sieur Corneille à l'obtention des dites lettres de provision des
dites forests plus la somme de deux mille trois cens livres tournois
lorsque le dit sieur Corneille mettra en leurs mains les dites lettres
de provision des dites eaux et forests et pour les trois mille livres
restant pour et au lieu d'iceux les dits sieur Leprovost père et fils
se sont submis et obligés par ces presentes solidairement comme dit
est en faire payer au dit sieur Corneille en cette ville de Rouen à
leurs despens le nombre de cent quatorze livres cinq sous huit deniers
de rente par an à commencer à courir du jour que le dit sieur
Corneille leur mettra es mains les dites lettres de provision de
l'admirauté et continuer jusques au racquit que les dits sieurs
Leprovost pere et fils chacun et l'un d'eux leurs heritiers pourroit
faire toutefois et quantes qu'il leur plaira en payer au dit sieur
Corneille et ses heritiers la dite somme de trois mille livres en
arrerages prorata et à la seureté du paiement livraison et garantie de
laquelle rente les dits sieurs Leprovost ont obligé par speciale et
principale hypotheque les dits offices ci-dessus vendus gaiges et
droits d'iceux outre la generale obligation de tous leurs autres biens
et heritages presents et à venir sans déroger à aucunes generalités ni
specialités et pour plus grande seureté de garantie de la dite rente
et assurer les dits offices en la famille des dits sieurs Leprovost y
se sont submis et obligés payer chacun an le droit annuel à quoi les
dits offices seront taxés et en fourniront copie des dites lettres au
dit sieur Corneille quinze jours apres l'ouverture du bureau qui sera
establi en cette ville et faute par eux de ce faire le dit sieur
Corneille demeure permis et autorisé payer le dit droit pour en être
remboursé sur les dits sieurs Leprovost, le tout tant et si longtemps
que la dite rente aura cours et que le dit droit aura lieu. Presents
Pierre Crosnier et Nicolas Labé.

    _Signé_: CORNEILLE, LEPROVOST, LEPROVOST, CROSNIER, LABÉ,
    HOUPVILLE et HELYE.

       *       *       *       *       *

Du vendredi apres midy dix-huitieme jour de mars, en l'escriptoire à
Rouen, fut present maistre Pierre Corneille escuyer conseiller et
advocat du Roy antien en la table de marbre du Palais à Rouen pour le
siege des eaux et forests demeurant au dit Rouen lequel de son bon gré
a fait et constitué son procureur general et special c'est
assavoir ........ auquel le dit sieur constituant a donné pouvoir et
puissance de pour lui et en son nom resigner et mettre es mains du Roy
notre sire et à monseigneur le chancelier ou autres ayant pouvoir
quant à ce son dit estat et office de conseiller du Roy antien en la
dite salle de marbre du Palais à Rouen pour le siege des eaux et
forests pour et au nom profit et faveur de maistre Alexandre Leprovost
advocat en la Cour et non d'autre et de la dite resignation en
requerir demander et obtenir telles lettres de don, provision et
octroi que besoin sur ce est generalement promettant obliger biens et
heritages. Presens Pierre Crosnier et Nicolas Labé demeurant à Rouen.

    _Signé_: CORNEILLE, CROSNIER, LABÉ, HELYE et HOUPVILLE.

       *       *       *       *       *

Et du dit jour fut present Monsieur Pierre Corneille escuyer
conseiller et ancien advocat du Roy au siege de l'admirauté de France
en la table de marbre du Palais à Rouen lequel de son bon gré a fait
et constitué son procureur general et special, c'est assavoir ....
.... auquel portant la dite presente le dit sieur constituant a
donné pouvoir et puissance de pour lui et en son nom resigner et
remettre es mains du Roy notre sire et de la Reine Regente sa mere
jouissant de l'office de grand maistre chef surintendant general du
commerce et navigation de France ou autres ayant pouvoir le dit estat
et office de conseiller et advocat du Roy antien en la dite admirauté
de France au dit siege de la table de marbre du Palais à Rouen en
faveur toutefois de maistre Alexandre Leprovost avocat en parlement et
non autre consentir toutes lettres de provision estre sur ce expediées
et generalement promettant obliger tous ces biens et heritages.
Presens les dessus dits.

    _Signé_: CORNEILLE, CROSNIER, LABÉ, HOUPVILLE et HELYE.


XI.--Page XL.

_Extrait du registre des comptes de la paroisse de Saint-Sauveur de
Rouen pendant les années 1622-1653._

_Gestion de Pierre Corneille père. 1622-1623._

Combpte de la recepte mise et despense que moy Pierre Corneille
cydevant Me des eaux et forestz de la vicomté de Rouen ay eue et
faicte comme tresorier de la paroisse de Saint-Sauveur du dit Rouen,
des rentes et revenus appartenanz à la d. esglize, pour ung an à
Pasques mil six cens vingt deux et finissant à Pasques mil six cens
vingt trois pour estre procedé à l'audition et clausion d'icelluy.

........ Se charge ledit comptable de la somme de dix livres pour une
année escheue au jour de Pasques mil six cens vingt trois de pareille
somme de rente deue à cause d'une fondation faicte en la dicte esglize
par damoiselle Barbe Houel sa mère et par luy par contrat passé devant
les tabellions de Rouen le vingt{me} febvrier mil six cens quatorze.

       *       *       *       *       *

_Fondation de Pierre Corneille père. 1624-1625._

Reçu ........ du dit Pierre Corneille, la somme de soixante livres, pour
deux années escheuez au dit jour de Pasques VI{c} vingt cinq pour
pareille somme de rente par luy constituée sur tous ses biens et
heritages pour et à cause d'une fondation par luy faite en icelle
esglize à condition de luy faire dire et cellebrer à perpetuité par
son chapelain abbitué en la dite esglize une basse messe le vendredy
de chacune semaine de l'an, à l'heure de huict heures de matin et une
haulte messe de requiem le jour des Trepassés et jour precedent, qui
est le jour de Toussaint, après vespre vigilles des morts de neuf
seaulmes dix neuf lessons et avec sous franges ordinaires pour ce
cy...............................................................LX{l}

       *       *       *       *       *

_Gestion de Pierre Corneille, le poëte. 1651-1652._

Compte et estat de la recepte mise et despense que Pierre Corneille
Escuyer cy devant advocat de sa Majesté aux sieges generaux de la
table de marbre du palais à Rouen, tresorier en charge de la paroisse
de Saint Sauveur dudit Rouen a faite des rentes revenus et deniers
appartenanz a la dite eglise, et ce pour l'année commençant a Pasques
mil six cens cinquante et un et finissant a pareil jour mil six cens
cinquante et deux par luy presenté à Messieurs les curés et tresoriers
de la dite paroisse à ce que pour sa decharge il soit procedé à
l'examen du dit compte et clausion d'iceluy.

PREMIEREMENT.

Se charge le dit comptable de la somme de cent quarante et neuf livres
six sols neuf deniers par luy receue de Monsieur Pauiot Procureur
general de sa Majesté en sa chambre des Comptes de Normandie et
tresorier precedent...............................CXLIX{l} VI{s} IX{d}

Plus de la somme de trente livres receues de Jaques Basin pour le vin
du bail a luy fait de trois boutiques appartenant audit tresor..XXX{l}

De la somme de six livres receue d'André Brissel pour le vin du bail a
luy fait d'une autre boutique....................................VI{l}

De la somme de trois livres receues de Simon Gosselin pour le vin du
bail a luy fait d'une autre boutique............................III{l}

De la somme de trois livres receue de Marie Regnaut, vefve de Mahon
pour le vin du bail a elle fait d'une autre boutique............III{l}

De la somme de quarante sols receus de Marguerite Lose pour le vin du
bail a elle fait d'une autre boutique............................XL{s}

De la somme de vint sols pour le vin du bail d'une autre boutique fait
à Marie le Lievre................................................XX{s}

De la somme de quatre livres receue de la confrairie de Saint Joseph
en la presente année.............................................IV{l}

De la somme de vint livres receue des heritiers de feu Madame Fumiere
pour deux annees de dix livres de rente par elle leguees par testament
au tresor de la dite Eglise l'une escheue a Pasques precedent et
passee en reprise au compte de M. Pauiot et l'autre escheue a Pasques
de cette presente annee sauf la reprise comme audit compte.......XX{l}

De la somme de cent sept sols donnee par Madame Godin pour
l'occupation d'un banc.....................................V{l} VII{s}

Somme......................................II{c} XXIII{l} XIII{s} X{d}


_Autre chapitre des deniers receus par ledit comptable pour arrerages
des rentes foncieres deues audit tresor._

PREMIEREMENT.

Se charge ledit comptable de la somme de dix sols receus de la vefve
de deffunt sieur de Houppeville apoticaire representant Jean Cavé pour
une année de la rente fonciere quelle doibt audit tresor a cause de sa
maison située en la dite paroisse ou pendoit pour enseigne la couronne
d'or. La dite rente escheue à Pasques mil six cens cinquante et
un................................................................X{s}

De la somme de quarante sols receus de Mr Nalot representant
Guillaume Costil fils au precedent Jean Duchemin pour une annee
escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
quil doibt à cause dune maison située en la dite paroisse ou pend pour
enseigne le franc Archer.........................................XL{s}

De la somme de quatre livres dix sols receus des heritiers de deffunt
Guillaume Costil pere representant Pierre et Abraham Toustain pour une
année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
fonciere qu'ils doibvent audit tresor a cause d'une maison située en
la dite paroisse proche le mouton rouge[176]................IV{l} X{s}

  [176] En marge: «Nota que ladite rente n'estoit escheue qu'a la
  Saint-Michel 1651, et non pas a Pasques; l'erreur a commencé au
  compte rendu par Desalleurs en l'année mil six cens trente
  quatre.»

De la somme de sept livres dix sols receue de Madame de Rombosc
representant feu M. le President Jubert pour une année escheue a
Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'elle
doibt audit tresor pour une maison située en la paroisse Saint
Patrice................................................... VII{l} X{s}

De la somme de quatre sols receue des heritiers de Philippes le
Prevost et Estienne l'Allemand pour une année escheue a Pasques mil
six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doibvent audit
tresor a cause d'une maison située en la dite paroisse ou pend pour
enseigne la Licorne..............................................IV{s}

De la somme de soixante sols receue d'honorable homme Claude le
Forestier Espicier pour une année escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere quil doibt au dit tresor a cause
d'une maison située en la paroisse de Saint Maclou..............III{l}

De la somme de douze sols receue de Charles Moisant representant
Guillaume et Louys Allain et au precedent Vautier pour une année
escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison située rue Malpalu ou
pend pour enseigne l'image St. Martin...........................XII{s}

De la somme de douze sols six deniers receue de M. Hellot Receveur de
la fabrique de St. Ouen pour une année escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere deue par la dite fabrique au dit
tresor a cause d'une maison située paroisse de St. Maclou ou pend pour
enseigne la Chapelle......................................XII{s} VI{d}

De la somme de vint sols receue des peres Minimes pour une annee
escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere
deue audit tresor a cause d'une maison située rue du Figuier paroisse
St. Nicaise......................................................XX{s}

De la somme de trente sols receus des heritiers de M. de Civile
Vassonville representant feu M. du Rombosc conseiller au parlement
pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la
rente fonciere qu'il doibt audit tresor a cause d'une maison située en
la paroisse St. Patrice.........................................XXX{s}

De la somme de dix sols receue des heritiers de feu M. Nicolas le
Prevost heritier de feu Jean Tillard pour une annee escheue a Pasques
mil six cent cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt audit
tresor située paroisse de St. Maclou..............................X{s}

De la somme de trois sols receue des heritiers de Pierre Parent pour
une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
fonciere quils doivent audit tresor a cause d'une maison sise rue
Cauchoise ou pend pour enseigne l'Eschiquier....................III{s}

De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaagés de feu Mr Alonse du
Resnel son frere vivant R{r} des tailles de l'eslection d'Arques
representant la vefve de Hugues Hebert au droit d'Estienne le Febvre
la somme de cinq sols pour une annee escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere que doibvent les dits soubsaagés
audit tresor a cause d'une maison située paroisse St. Martin sur
Renelle ou pend pour enseigne l'image dudit St. Martin............V{s}

De la somme de quatre livres receue de .... ....[177] Plait boulenger
representant Guillaume Pigerre pour une année escheue a Pasques mil
six cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a
cause d'une maison située rue Cauchoise ou pend l'image St.
Pierre.........................................................IIII{l}

  [177] Il y a ici un blanc dans le manuscrit.

De la somme de quarante sols receue de la vefve Nicolas Paullé au
droit de feu sieur du Parc pour une année escheue a Pasques mil six
cens cinquante et un de la rente fonciere deue audit tresor a cause
d'une maison située rue Cauchoise ou pend pour enseigne le
Limaçon..........................................................XL{s}

De la somme de huit livres receue de ladite vefve Paulé pour une année
de pareille rente escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour
sa part d'une partie de vint livres de rente fonciere que ledit tresor
a droit de prendre par indivis sur une maison située en ladite
paroisse ou pend pour enseigne le grand moulin sans prejudice dudit
indivis........................................................VIII{l}

De la somme de douze livres receue d'honorable homme Toussaint Brunel
representant la vefve Lenoble pour une annee darrerages de rente
fonciere escheue a Pasques mil six cens cinquante et un pour le reste
de la dite partie de vint livres de rente deue par indivis audit
tresor sur la dite maison du grand moulin sans prejudice pareillement
dudit indivis...................................................XII{l}

De la somme de douze livres dix sols receue de Mr Nicolas Coulon
representant le feu sieur de Boilevesque pour une année escheue de
Pasques mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt
audit tresor a cause des deux maisons situées l'une en la dite
paroisse l'autre en la paroisse St. Pierre l'honoré........XII{l} X{s}

De la somme de trente sols receue de la vefve Nicolas Bonnet pour une
année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la rente
fonciere qu'elle doibt audit tresor a cause d'une maison sise sur
l'eau de Robec ou pend pour enseigne la poesle..................XXX{s}

De la somme de soixante sols receue des heritiers de Philippe
l'Anglois et de Nicolas le Monnier pour une année escheue a Pasques
mil six cens cinquante et un de la rente fonciere qu'ils doivent audit
tresor a cause d'une maison sise sur la dite paroisse ou pend pour
enseigne le petit More...........................................LX{s}

De la somme de soixante et sept sols six deniers receue d'honneste
femme Marie Bihorel a la descharge de ....[178] Dubreuil
proprietaire d'une maison située rue Cauchoise ou pendoit pour
enseigne le Cigne Royal a present l'Aigle d'or pour une année de la
rente fonciere deue audit tresor a cause d'icelle maison escheue a
Pasques mil six cens cinquante et un....................LXVII{s} VI{d}

  [178] Le prénom est resté en blanc.

De la somme de trente sols receue de la vefve Mathurin Bauquet au
droit de Guillaume de la Mare pour une année escheue a Pasques mil six
cens cinquante et un a cause d'une maison située rue Cauchoise..XXX{s}

De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus
a Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere
que ledit tresor a droit de prendre sur une maison située sur ladite
paroisse ou pend pour enseigne le Bras d'or dont le comptable n'a
receu aucune chose non plus quë les precedenz tresoriers, neanmoins
se charge de la dite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise
comme au compte precedent..............................XXVIII{l} IV{s}

De la somme de dix sols receue des heritiers de deffunt Nicolas Petit
pour une année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de la
rente fonciere qu'ils doivent audit tresor a cause d'une maison située
paroisse de Saint Martin sur Renelle ou pend pour enseigne la
Clef..............................................................X{s}

De la somme de trente six sols receue de M. du Saussey conseiller au
Parlement pour une année escheue a Pasques mil six cens cinquante et
un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause d'une maison
sise rue de la Miette.........................................XXXVI{s}

De la somme de quarante sols receue de Nicolas Mouton parcheminier
demeurant a Erbane pour une année escheue a Pasques mil six cens
cinquante et un de la rente fonciere qu'il doibt au dit tresor a cause
d'une maison située devant Saint Maclou..........................XL{s}

De la somme de soixante et quatre livres pour les arrerages escheus
a Pasques mil six cens cinquante et un de vint sols de rente
fonciere deubs audit tresor par Messieurs les Eschevins de cette
ville representanz Pierre Piedeleu a cause d'un jardin situé
hors Cauchoise proche le Vieil palais sauf la reprise comme au
compte precedent...............................................LXIV{l}

De la somme de soixante sols receue des heritiers de feu M. Toulon
representant le s{r} de Marconville pour une annee escheue a Pasques
mil six cens cinquante et un de rente fonciere qu'ils doibvent audit
tresor a cause d'une maison située paroisse de St. Michel........LX{s}

De la somme de soixante sols receue de ....[179] Moulin capitaine
de la cinquantaine de cette ville representant Pierre du Clos pour une
année escheue a Pasques mil six cens cinquante et un de pareille
partie de rente fonciere deue audit tresor a cause d'une maison située
en la paroisse de St. Martin sur Renelle.........................LX{s}

  [179] Prénom en blanc.

De la somme de dix livres deue par le present comptable comme heritier
du feu S{r} Corneille vivant Me des eaux et foretz de cette vicomté de
Rouen pour une année eschue a Pasques mil six cens cinquante et deux
de la rente qu'il doibt audit tresor a cause de la fondation faicte en
la dite paroisse par damoiselle Barbe Houel, son ayeule paternelle et
le dit feu sieur Corneille son pere suivant le contrat passé par
devant les tabellions de Rouen en l'année mil six cens vingt et quatre
le huitiesme de febvrier[180].....................................X{l}

  [180] En marge: «Nota qu'il y a erreur aux comptes precedens pour
  les dabtes dudit contrat, qui est du 20 de febvrier 1614.»

De la somme de trente livres reçue de Thomas Corneille Escuyer S{r} de
Lisle frere dudit comptable pour une année escheue a Pasques mil six
cens cinquante et deux de la rente fonciere par luy deue comme
heritier dudit feu S{r} Corneille a cause d'une fondation par luy faite
en la ditte paroisse par contrat passé devant les tabellions de Rouen
le dix septiesme d'Avril mil six cens vingt et trois............XXX{l}

De la somme de cent livres escheue a Pasques mil six cens cinquante et
deux pour une annee d'arrerages de la rente fonciere deue par M. du
Saussey cons{r} au parlement et par la vefve de feu M. de Boislevesque
a cause de la fondation faite par le dit s{r} de Boislevesque en la
dite paroisse par contrat passé devant les tabellions de Rouen le vint
et quatriesme de Juin mil six cens trente six.....................C{l}

De la somme de trente livres pour une annee escheue a Pasques mil six
cent cinquante et deux de rente fonciere deue par Jacques Desmarets
heritier de feu M. Robert Desmarets clerc de la dite paroisse a cause
de la fondation faite par luy en la dite paroisse par contrat passé
par devant les tabellions de Rouen le dixiesme d'Avril mil six cens
quarante et quatre..............................................XXX{l}

De la somme de six livres receue de Jan Bouffart pour un sixiesme de
trente six livres de rente deues a la dite paroisse [en] vertu du
testament de Luque de la Londe femme de Thomas Duval, la dite annee
escheue a Pasques mil six cens cinquante et deux, et sans prejudice de
l'indivis pour les autres trente livres..........................VI{l}

De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge grossier
mercier pour le surplus de la dite partie des trente six livres
escheues a Pasques mil six cens cinquante et deux sans prejudice
pareillement de l'indivis.......................................XXX{l}

De la somme de cinquante livres receue de M. Charles Lefebvre
procureur au Parlement comme ayant acquis la maison des heritiers de
M. Thomas Duval pour une annee de pareille rente escheue le cinquiesme
de septembre mil six cens cinquante et un.........................L{l}

Sommes du present chapitre....................IIII{c} XXVIII{l} XIV{s}


_Autre recepte a cause des rentes hypotheques deues audit tresor par
l'hostel commun de la ville de Rouen._

PREMIEREMENT.

Se charge ledit comptable de la somme de soixante livres pour les
arrerages de rentes que ledit tresor a a prendre par chacun an
sur la recepte generalle des finances de la generalité de Rouen pour
pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu aucune
chose mais seulement a receu la somme de sept livres dix sols pour
un demy quartier de la dite rente escheue le quinziezme de febvrier
mil six cens quarante huit de quinze livres pour un quartier escheu
le dernier de mars mil six cens quarante neuf sauf la reprise pour
le surplus.......................................................LX{l}

De la somme de douze livres seize sols huit deniers pour les arrerages
de rentes que ledit tresor a a prendre sur les deniers de la solde
pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable na peu recevoir que
trente deux sols et un denier pour un demy quartier escheu à Pasques
mil six cens cinquante et soixante et quatre sols deux deniers pour un
quartier escheu a Noel de ladite année 1650 neantmoins se charge de la
dite somme sauf la reprise........................XI{l} XVI{s} VIII{d}

De la somme de quatre vint livres pour les arrerages de pareille rente
que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les deniers de ladite
solde pour l'annee derniere escheue dont ledit comptable n'a receu que
dix livres pour deux quartiers escheus a Pasques mil six cens
cinquante et vint livres pour un quartier escheu a Noel de ladite
annee 1650 neantmoins se charge de ladite somme pour tenir forme de
compte sauf la reprise.........................................LXXX{l}

De la somme de cinquante et quatre livres pour les arrerages de
pareille rente que ledit tresor a a prendre par chacun an sur les
deniers de ladite solde pour l'année derniere escheue dont ledit
comptable n'a receu que six livres quinze sols pour demy quartier
escheu a Pasques mil six cens cinquante de treize livres dix sols pour
un quartier escheu a Noel en ladite annee neantmoins se charge de
ladite somme pour tenir forme de compte sauf la reprise.......LIIII{l}

Somme.......................................II{c} VI{l} XVI{s} VIII{d}


_Autre recepte de ce qui est deu des arrerages de la rente autrefois
deue par M. Jean Gravé._

Se charge ledit comptable de la somme de quatre livres huit sols
pour une annee escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de
la rente deue audit tresor par M. Louys Fargeol a cause de sa femme
pour sa part de ladite rente a la faisance de laquelle il a este
condamne...............................................IIII{l} VIII{s}

De la somme de soixante et une livres douze sols quil a receue de
M. Nicolas de Sahurs chirurgien pour le raquit damortissement de
quatre livres huit sols de rente deue par ledit de Sahurs pour sa
part et contribution de ladite rente constituee sur ledit M. Jean
Gravé demeuré insolvable suivant l'acquit qu'en a baillé ledit
comptable audit de Sahurs le quinziesme d'Avril mil six cens
cinquante et un..........................................LXI{l} XII{s}

De la somme de quatre livres huit sols pour une annee escheue a
Pasques mil six cens cinquante et un de la rente deue audit tresor par
les heritiers de Philippe le Prevost pour leur part de contribution de
ladite rente...........................................IIII{l} VIII{s}

Somme...................................................LXX{l} VIII{s}


_Autre recepte a cause des boutiques et places de derriere le choeur
de l'Eglise dans la poissonnerie pour l'année escheue de Pasques mil
six cens cinquante et deux._

PREMIEREMENT.

De Robert Gausseaume six livres pour une année du louage d'une petite
boutique quil tient..............................................VI{l}

De Fleury le Faucheur pour une petite boutique un auvent attaché
derriere le choeur et place dans la poissonnerie vint et cinq
livres..........................................................XXV{l}

De Messieurs les vendeurs de poisson pour une année du louage de la
boutique qu'ils tiennent dix huit livres......................XVIII{l}

De Vincente Poignant poissonniere pour une année du louage d'un estal
dans la poissonnerie huit livres...............................VIII{l}

De la vefve du Hamel pour une année du louage de la boutique qu'elle
tient six livres.................................................VI{l}

De Perrette Fiquais pour une année du louage de la boutique qu'elle
tient dix huit livres.........................................XVIII{l}

De Louys le Cacheur pour pareille année de louage de la boutique qu'il
tient vint livres................................................XX{l}

De Marguerite Lose pour pareille année du louage de la boutique
qu'elle tient dudit tresor vint et quatre livres.............XXIIII{l}

Somme..........................................................CXXV{l}


_Autre recepte des rentes hypotheques qui ont esté données par M. Jean
Pepin vivant curé de la dite paroisse pour lesquelles il avoit fait
fondation suivant le contrat fait et passé devant les tabellions de
Rouen le 13 de may 1635 et du revenu des boutiques qu'il a fait bastir
sur le cimetiere de la dite Eglise suivant la permission a luy donnée
par M{rs} les precedenz thresoriers aux charges du contrat cy dessus
dabté._

Se charge ledit comptable de la somme de trente livres pour une année
escheue a Pasques mil six cens cinquante deux de la rente deue par
Pierre Estienne.................................................XXX{l}

Somme...........................................................XXX{l}


Boutiques.

Fait recepte ledit comptable de la somme de trente six livres receue
de Robert Gosseaume pour l'année escheue a Pasques mil six cens
cinquante et deux de la boutique qu'il tient dudit tresor.....XXXVI{l}

De maistre Jacques Basire sergent pour pareille annee du louage de la
boutique qu'il tient la somme de vint livres.....................XX{l}

D'honorable homme Jaques Basin la somme de six vint livres pour
pareille année du louage de trois boutiques qu'il tient dudit
tresor..........................................................CXX{l}

De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise pour pareille année du
louage de la boutique qu'il tient la somme de trente six
livres........................................................XXXVI{l}

De Jean Alexandre la somme de trente six livres pour pareille année de
louage de la boutique qu'il tient.............................XXXVI{l}

D'Andre Brisset pour et au nom de la vefve Nicolas Nervet a present
defunte la somme de trente trois livres pour pareille annee du louage
de la boutique qu'il tient dudit tresor......................XXXIII{l}

De Susanne d'Orange vefve de Jacques de St. Loup la somme de trente
trois livres pour pareille année du louage de la boutique qu'elle
tient dudit tresor...........................................XXXIII{l}

De Simon Gosselin pour pareille annee de la boutique qu'il tient dudit
tresor la somme de trente trois livres.......................XXXIII{l}

De François Doutey ayant espousé Geneviefve le Vacher la somme de vint
quatre livres pour pareille annee du louage de la boutique qu'il
tient........................................................XXIIII{l}

De Marie le Lievre pour pareille annee du louage de la boutique
qu'elle tient la somme de dix huit livres.....................XVIII{l}

De Marie Regnault vefve de feu Mahon la somme de vint livres pour
pareille annee du louage de la boutique qu'elle tient dudit
tresor...........................................................XX{l}

Somme....................................................IIII{c} IX{l}


_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pour les
sepultures faites en ladite Eglise pendant l'annee quil a esté en
charge._

Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre brouetier trois
livres..........................................................III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Madame Glinel trois livres......III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Madame Hebert et pour avoir sonné la
grosse cloche neuf livres........................................IX{l}

Pour la fille de M. Hebert vint sols.............................XX{s}

Pour avoir sonné la grosse cloche pour la mere du nepveu à
Monsieur l'Asne six livres.......................................VI{l}

Pour l'enfant de M. le Bon vint sols.............................XX{s}

Pour le laquais de M. Pauiot trente sols........................XXX{s}

Pour Catherine Coudre trois livres..............................III{l}

Pour Madame le Carpentier[181]..................................

  [181] Le manuscrit n'indique pas la somme.

De Monsieur le Curé executeur du testament de Jean Mousse Bremen pour
legs quil a fait a l'Eglise la somme de trente livres...........XXX{l}

Pour l'enfant de Robert le Roy dix sols...........................X{s}

Pour l'ouverture de la terre de la soeur de Monsieur de Houppeville
trois livres....................................................III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Madame Poulain trois livres.....III{l}

Pour l'enfant de Monsieur Bellien vint sols......................XX{s}

Pour l'ouverture de la terre de Mr Coulon apporté de la paroisse de
Sainte Marie quatre livres.....................................IIII{l}

Pour l'ouverture de la terre de Simon Gosselin trois livres.....III{l}

Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare chargeur trois
livres..........................................................III{l}

Pour un enfant de M. le Sauvage sergent quinze sols..............XV{s}

Pour l'ouverture de la terre du laquais de Monsieur du Gourrel un
escu............................................................III{l}

Pour l'ouverture de la terre de M. Barré calendreur trois
livres..........................................................III{l}

Pour le son de la grosse cloche pour Monsieur du Castel espicier six
livres...........................................................VI{l}

Plus M{re} du Moustier prebstre en mourant a donné a leglise ce qui luy
estoit deu par le tresor dicelle qui se montoit a vint et sept livres
quatorze sols scavoir dix livres pour derniere annee de ses gages qui
estoient entre les mains dudit comptable, douze livres dix sept sols
qui luy ont este rendus par M. le curé pour ses distributions
journalieres de la dite derniere annee de quatre livres dix sept sols
qui ont esté rendus aussi audit comptable par M{rs} les chappelains
pour sa part des obitz de ladite derniere annee et sen charge en
recepte ledit comptable parce quil employera en despense lesdites
sommes.................................................XXVII{l} XIV{s}

Somme.....................................................CXV{l} IX{s}


_Autre recepte des deniers receus par ledit comptable pendant son
année pour les cueillettes des bassins._

Pour la cueillette faite par Monsieur Brunel du bassin de
l'oeuvre la somme de cinquante livres quatorze sols sept
deniers..............................................L{l}XIV{s} VII{d}

Pour la cueillette faite par M. le Bon pour le bassin de la
Vierge la somme de quatre vint et une livres sept sols dix
deniers...........................................LXXXI{l} VII{s} X{d}

Pour la cueillette faite par Messieurs les prebstres pendant l'annee
pour le bassin des trespasses non compris ce qu'avoit peu cueillir feu
M{re} du Moustier au lieu de quoy il a donné a l'Eglise ce qui luy
estoit deu par ledit tresor, que ledit comptable a employé cy devant
en recepte au chapitre precedent la somme de onze livres seize sols
six deniers.........................................XI{l} XVI{s} VI{d}

Pour la cueillette faite pendant les festes solennelles y compris le
cierge benist la somme de soixante deux livres quatre sols dix
deniers.............................................LXII{l} IV{s} X{d}

Pour la cueillette faite sur la paroisse pour le linge la sepmaine
sainte, la somme de quarante deux livres quinze sols.....XLII{l} XV{s}

Plus cueilly par une fille pour les trespasses pendant ladite
annee la somme de vint et une livres seize sols quatre deniers
...................................................XXI{l} XVI{s} IV{d}

Plus on m'a envoyé pour le linge vint et quatre sols six
deniers..................................................XXIV{s} VI{d}

Somme......................................II{c} LXXI{l} XIX{s} VII{d}

Somme toute de la Recepte..................XVIII{c} IIII{XX} I{l} I{s}


_Chapitre des mises ordinaires faites par ledit comptable._

PREMIEREMENT.

A Monsieur le Curé pour la celebration de la messe du Saint Sacrement
la somme de trente livres.......................................XXX{l}

A Messieurs les chappelains pour leur assistance a la celebration de
ladite messe dix neuf livres dix huit sols..........XVIIII{l} XVIII{s}

Audit S{r} curé tant pour luy que pour lesditz sieurs chapelains pour
les distributions journalieres de la haute messe et salut qui se dit
tous les jours de la fondation de Monsieur le curé Pepin la somme de
deux cens trente une livres unze sols.................CC XXXI{l} XI{s}

Audit sieur curé pour une annee de ses gages vingt et sept
livres........................................................XXVII{l}

Audit sieur pour la messe des trespasses qui se dit tous les lundis de
l'annee vint livres..............................................XX{l}

Audit sieur pour la celebration de quatre obitz de M. de Berengeville
quarante huit sols...........................................XLVIII{s}

Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu M.
Corneille pere dudit comptable quarante et huit sols.........XLVIII{s}

Audit sieur pour quatre autres obitz de la fondation de feu
M. Robert Desmarets vivant prebstre clerc de ladite paroisse quatre
livres...........................................................IV{l}

Audit sieur pour treize obits de la fondation de feu Lucque de la
Londe dix livres dix sols....................................X{l} X{s}

Audit sieur pour douze obitz de diverses fondations neuf livres douze
sols......................................................IX{l} XII{s}

Audit sieur pour dix huit obitz et trois saluts de la fondation
de feu Monsieur de Boislevesque la somme de vint livres quatre
sols.......................................................XX{l} IV{s}

Ausditz sieurs chapelains pour leur assistance[182] ausditz dix huit
obitz et trois salutz la somme de vint et trois livres seize
sols...................................................XXIII{l} XVI{s}

  [182] Corneille a mis _assistante_ par mégarde.

Audit sieur curé pour l'inviolata trois livres..................III{l}

A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse pour une
année de ses gages finissant à Pasques de la presente année vint
livres...........................................................XX{l}

Audit sieur pour avoir celebré durant ladite année tous les jours la
premiere messe qui se dit tous les jours de l'année a six heures du
matin en hyver et a cinq heures en este, cent cinquante livres...CL{l}

A Monsieur de la Motte prebstre premier chappier en la dite paroisse
pour ses gages de ladite annee vint et cinq livres..............XXV{l}

A Monsieur le Pelletier prebstre second chappier en la dite paroisse
pour ses gages de ladite annee pareille somme de vint et cinq
livres..........................................................XXV{l}

A M. Frechon prebstre chapelain en ladite paroisse pour ses gages de
ladite annee vint livres.........................................XX{l}

A Monsieur le Vasseur prebstre pour avoir celebré la messe de la
fondation de feu Monsieur Pepin durant ladite année cent cinquante
livres...........................................................CL{l}

A feu M{re} du Moustier prebstre chapelain de ladite paroisse pour ses
gages de ladite annee la somme de vint livres dont ledit comptable ne
luy a payé que dix livres, et s'est chargé des dix autres au chapitre
de la recepte des deniers des inhumations comme données a leglise pour
ledit feu S{r} du Moustier et partant fait employ au present article de
ladite somme de vint livres......................................XX{l}

A Monsieur Heurtaut prebstre pour ses gages de ladite année pareille
somme de vint livres.............................................XX{l}

A Monsieur le Vallois prebstre et organiste de ladite Eglise pour une
annee de ses gages cinquante livres...............................L{s}

Audit sieur pour avoir celebré tous les vendredis une messe basse de
la fondation dudit feu sieur Corneille vint livres...............XX{l}

Audit sieur pour la celebration d'une messe toutes les semaines pour
defunte Madelaine Cavé qui se doibt celebrer aussi tous les
vendredis........................................................XX{l}

Audit sieur pour la celebration de deux messes la semaine durant
ladite annee scavoir tous les mardy et mercredy de la fondation de feu
Luque de la Londe quarante livres................................XL{l}

A lui pour avoir joué des orgues aux trois salutz de la fondation de
feu M. de Boislevesque trente sols..............................XXX{s}

A Monsieur Millet prebstre clerc de ladite paroisse pour ses gages de
ladite année vint et sept livres..............................XXVII{l}

Audit sieur Millet pour ses gages anciens six livres dix
sols........................................................VI{l} X{s}

Audit sieur pour assister et sonner la premiere messe qui se dit tous
les jours a six heures cinquante sols.............................L{s}

A luy pour les chantres qui chantent la passion en musique le jour du
vendredy saint trois livres dix sols.......................III{l} X{s}

Audit sieur pour quatre obitz de feu M. Robert Desmarets vint
sols.............................................................XX{s}

Audit sieur pour treize obitz de Lucque de la Londe trente neuf
sols..........................................................XXXIX{s}

A sept chapelains pour quatre obitz de la fondation de feu M. de
Berengeville quatre autres de la fondation de feu Monsieur Corneille
et douze autres de diverses fondations quatorze livres..........XIV{l}

Auditz sept chappelains pour quatre obitz de la fondation de feu M.
Robert Desmarets quatre livres quatre sols.............IIII{l} IIII{s}

A six chapelains pour treize obitz de la fondation de Lucque de la
Londe sept livres seize sols.............................VII{l} XVI{s}

Pour la celebration d'une haute messe le jour des morts et vigiles au
jour de Toussaintz de la fondation dudit feu sieur Corneille trois
livres..........................................................III{l}

A Richard Noel sousclerc en la dite paroisse pour avoir sonné les vint
obits cy-dessus vint sols........................................XX{s}

A luy pour avoir sonné la messe de la fondation de feu M. le Curé
Pepin pendant la dite annee douze livres........................XII{l}

A luy pour avoir sonné les obits de feu M. Robert Desmarets six
sols.............................................................VI{s}

A luy pour avoir sonné les obits de feu Luque de la Londe treize
sols...........................................................XIII{s}

A Louys Granguet père, de la dite paroisse pour ses gages de ladite
année vint et quatre livres..................................XXIIII{l}

A Louys Granguet fils autre soubsclerc en la dite paroisse pour une
année des gages a luy accordés l'annee derniere par Messieurs les
Tresoriers suivant quil appert a la fin du precedent compte la somme
de douze livres.................................................XII{l}

Au souffleur d'orgues pour une année de ses gages six livres.....VI{l}

Pour avoir fourny pendant ladite annee le luminaire cent quinze
livres..........................................................CXV{l}

Pour l'huile et l'encens vint et quatre livres dix sols...XXIV{l} X{s}

Pour la chandelle fournie a la lanterne huit livres douze
sols....................................................VIII{l} XII{s}

Pour le pain a chanter huit livres.............................VIII{l}

Pour les herbes a semer le jour du Saint Sacrement vint sols....iXX{s}

Pour le buis du dimanche des rameaux trente cinq sols..........XXXV{s}

Pour l'escurage des chandeliers de cuivre paye audit Granguet, coutre,
six livres.......................................................VI{l}

Somme............................................XII{c} LVIII{l} II{s}


_Autre chapitre des despenses extraordinaires faites par ledit
comptable durant la dite année._

PREMIEREMENT.

A Pierre d'Aust masson pour avoir raccommodé les voutes et le dessus
des deux sacristies, fourny la limaille, plastre et ciment la somme de
cinquante livres..................................................L{l}

A la vefve Bense pour du plomb fourny pour raccommoder lesdites
voutes, vint livres dix sols................................XX{l} X{s}

A Pierre du Maine maistre paveur pour avoir pavé devant une
boutique appartenant a l'eglise proche du Lyon d'or quarante sept
sols..........................................................XLVII{s}

A Jean Robin serrurier pour le fer qu'il a fourny a raccommoder
lesdites voutes et autres ouvrages par luy faitz pour ledit tresor
douze livres....................................................XII{l}

A Jean Bertelin vitrier pour avoir raccommodé deux paneaux de vitre
derriere le choeur et en iceux refait un visage de la vierge et mis
quelques pieces de peinture remis la lanterne en plomb neuf et
raccommodé les vitres de la sacristie la somme de unze livres....XI{l}

Pour une goutiere de fer blanc seize sols.......................XVI{s}

Pour avoir fait raccommoder une fenestre sur la boutique de Francois
Doutey douze sols...............................................XII{s}

Pour avoir fait raccommoder le benistier d'argent et le baston de la
croix trente sols...............................................XXX{s}

Pour avoir fait raccommoder le vipillon d'argent vint sols.......XX{s}

A Nicolas le Clerc plastrier pour avoir raccommodé la couverture de
leglise fourny d'ardoises plastre, tuiles et ciment trente et une
livres dix sols...........................................XXXI{l} X{s}

Pour huit quittances de la ville payé au sieur Badran quarante
sols.............................................................XL{s}

Pour un pannier a porter le pain benist dix sols..................X{s}

Pour du papier a noter la messe et sequence de St. Sauveur quatorze
sols............................................................XIV{s}

Pour un casset de cuir a porter la croix dorée aux processions et pour
avoir fait raccommoder le pulpitre vint sols.....................XX{s}

Pour avoir fait raccommoder l'image de la Resurrection de dessus le
grand Autel et les deux tableaux de Nostre Seigneur et de la vierge
quinze sols......................................................XV{s}

Pour deux verres a la lampe d'argent douze sols.................XII{s}

Pour un vipillon trois sols.....................................III{s}

Pour avoir fait refaire le petit chandelier dix sols..............X{s}

Pour avoir fait raccommoder les ornemens quarante cinq sols.....XLV{s}

Pour avoir fait raccommoder les missels et supplemens trente
sols............................................................XXX{s}

Pour avoir fait raccommoder un antiphonier neuf dix sols..........X{s}

Pour avoir fait raccommoder une des branches du chandelier a trois
branches qui est devant l'image de Saint Sauveur dix sept sols six
deniers..................................................XVII{s} VI{d}

Somme.............................................CXLII{l} XI{s} VI{d}


_Chapitre des deniers comptés et non receus._

Fait reprise ledit comptable de la somme de vint livres dont il sest
trop chargé au premier chapitre de recepte ou il auroit employé vint
livres pour deux annees de dix livres de rente que feu Madame Fumiere
auroit donnee au tresor de ladite paroisse pendant dix ans desquels
vint livres il n'auroit peu estre payé des heritiers de ladite dame
que de la somme de dix livres seulement pour l'annee escheue a Pasques
mil six cens cinquante et un et partant soustient a bon droit la dite
reprise..........................................................XX{l}

De la somme de vint huit livres quatre sols pour les arrerages escheus
de Pasques mil six cens cinquante et un de neuf sols de rente fonciere
que ledit tresor a droit de prendre et avoir sur une maison situee en
ladite paroisse, ou pent pour enseigne le Bras d'or dont ledit
comptable n'ayant recu aucune chose soustient a bon droit ladite
reprise comme aux comptes precedens....................XXVIII{l} IX{s}

De la somme de soixante et quatre livres dont il sest aussi chargé en
recepte des rentes foncieres pour les arrerages escheus a Pasques mil
six cens cinquante et un de vint sols de rente fonciere deubs audit
tresor par Messieurs les Eschevins de Rouen representant Pierre
Piedeleu dont il n'a receu aucune chose non plus que les
precedens tresoriers...........................................LXIV{l}

De la somme de trente sept livres dix sols dont ledit comptable sest
trop chargé au premier article des rentes hypotheques deues audit
tresor par lhostel commun de cette ville de Rouen pour une annee des
arrerages de soixante livres de rente a prendre sur la recepte
generalle des finances dont ledit comptable na peu recevoir que vint
et deux livres dix sols pour un quartier et demi et partant soustient
a bon droit ladite reprise de trente sept livres dix sols pour le
surplus..................................................XXVII{l} X{s}

De la somme de huit livres cinq deniers dont ledit comptable sest trop
chargé au second article desdites rentes deues audit tresor par
lhostel commun de la ville sur les deniers de la solde pour une année
darrerage de douze livres seize sols huit deniers de rente dont il
n'auroit peu recevoir que quatre livres seize sols trois deniers pour
un quartier et demy et partant soustient a bon droit ladite reprise de
huit livres cinq deniers pour le surplus..................VIII{l} V{d}

De la somme de cinquante livres dont il sest aussi trop chargé au 3e
article desdites rentes pour une année de quatre vint livres de rente
sur la dite solde dont il n'auroit receu que trente livres pour un
quartier et demy et partant soustient la dite reprise de cinquante
livres a bon droit pour le surplus................................L{l}

De la somme de trente trois livres quinze sols dont il sest
pareillement trop chargé au dernier article desdites rentes pour une
année de cinquante quatre livres de rente a prendre sur la dite solde
dont il na peu toucher que vint livres cinq sols pour un quartier et
demi, partant met en reprise lesdites trente trois livres quinze sols
pour le surplus........................................XXXIII{l} XV{s}

Somme.........................................II{c} XXXI{l} IX{s} V{d}

La mise et reprise.........................XVI{c} XXXII{l} II{s} XI{d}

       *       *       *       *       *

Et[183] la Recepte monte la somme de dix huit centz quatre vingtz une
livres et partant seroit deu par Mons{r} Corneille present comptable
pour plus receu que mis la somme de deux centz quarante huict livres
dix huict sols un denier laquelle il a presentement payée comptant a
Monsieur Brunel tresorier entrant en charge au moyen de quoi ledit
sieur Corneille demeure quicte de l'administration dudit Tresor. Et a
esté donné par ledit sieur Corneille au Tresor de la dite Eglise un
drap de veloux noir mortuaire pour lequel Mademoiselle sa mère a
contribué de la somme de cent livres qu'elle a donnée audit Tresor
par ce que ledit sieur Corneille aura la faculté de sen servir pour
ceulx de sa famille et domestiques[184] sans pour ce payer aucune
chose la mesme faculté demeurant a Messieurs les tresoriers leurs
veufves et enfantz seulement. Et ou le dit drap mortuaire seroit
baillé ou presté ce qui ne se fera que du consentement de Monsieur le
Curé et de M. le Tresorier en charge, il fera payer et donner audit
Tresor par chaque fois soixante solz au moins et ce pour ceulx de
ladite paroisse seulement a la reserve des parentz dudit sieur
Corneille qui la donne et ce au troisieme degré autres que ceulx qui
portent le nom. Faict et arresté à Rouen en la chambre dudit Tresor ce
lundy premier jour d'avril mil six cents cinquante deux. Approuvé en
glose et _domestiques_[185].

  [183] Tout ce qui suit, à partir de ce nouveau paragraphe, n'est
  plus de la main de Corneille.

  [184] Les mots _et domestiques_ ont été ajoutés en interligne.

  [185] Voyez la note précédente.

    _Signé_: PIQUAIS, PUCHOT fils, PAUYOT, FERRON, Toussaint BRUNEL,
    (_un nom illisible_), CORNEILLE, DUBOYS, OSMONT, Philippe
    VEILLANT, BILLOUËT, DE SAHURS, Nicollas LEFEUBVRE, LEFORESTIER,
    REGNAULT, LE SAUVAGE et LE BON.

       *       *       *       *       *

Le dix{e} jour d'octobre mil six cents cinquante deux apres la
visitation des Sts. Sacrements de Leglise de St. Sauveur faicte par
nous pr{bre} chanoine et grand archidiacre de Leglise de Roüen,
vicaire general de Monseigneur Lillustrissime et Reverendissime
archevesque de Roüen primat de Normandie et hault doyen de St. Meslon
a Pontoise avons approuvé le compte apres qu'il nous est apparu avoir
esté veu et diligamment examiné [en] presence de Monsieur le curé et
plus notables marguilliers et parroissiens. Avons aussi ordonné qua
ladvenir les Statuts des confrairies seront leus a tous les maistres
et freres une fois l'an a ce que chacun cognoisse son obligation.

    _Signé:_ D'AQUILLENGUY.


XII.--Page XLIX.

_Modèle de procuration écrit en entier de la main de Pierre
Corneille[186]._

  [186] Nous devons la communication de cette pièce à M. Gosselin, à
  qui elle appartient.

Pierre Corneille Escuyer cy devant advocat du Roy a la table de marbre
du Palais a Rouen et Thomas Corneille Escuyer s{r} de Lisle estantz
depresent a Rouen, passent procuration a noble homme Pierre Corneille
leur cousin demeurant à Rouen proche des feuillantz rue des bons
enfantz pour poursuivre en leur absence leurs debiteurs tant pour
arrerages de rente et fermages que debtes mobiles et bailler toutes
quittances pour ce necessaires, eslisant leur domicile ches le dit
s{r} Corneille leur cousin, etc.


XIII.--Page XLIX.

_Extrait du dossier de la tutelle des enfants de Pierre Corneille et
de Catherine de Melun, déposé aux archives du palais de justice de
Rouen. Procuration à François le Bovyer._

Par devant les conseillers du Roy, notaires au Chatelet de Paris
soubzsignés: fut present Pierre Corneille escuyer demeurant à Paris
Rue de Clery parroisse St. Eustache, lequel a faict et constitué son
procureur general et special Me Francois le Bovyer escuyer advocat en
la cour auquel il donne pouvoir et puissance de pour luy en son nom
comparoir par devant Monsieur le vicomte de Rouen ou autre juge
competent qu'il appartiendra a l'assemblée qui se doit faire des
parents et amis des enfants mineurs de defunctz Pierre Corneille
vivant secretaire du Roy et de damoiselle Catherine de Melun jadis sa
femme. Et la pour le dit s{r} constituant en qualité de cousin
paternel qu'il est aux dits mineurs nommer et convenir de la personne
de Me Adrien Hemery, Procureur au Parlement de Rouen, oncle des dits
mineurs pour tuteur à iceulx mineurs, que le dit s{r} Corneille nomme,
estant d'avis qu'il soit esleu en la dicte qualité de tuteur principal
à iceulx mineurs ne connoissant personnes plus capables d'exercer la
dite charge que le dit s{r} Hemery. Et generalement faire par le dit
Procureur pour raison de ce que dessus tout ce qu'il sera necessaire.
Promettant avoir le tout agreable.

Fait et passé à Paris le 23 aoust 1675 après midy. Et a signé.

    CORNEILLE, TORINON et DUMONT.


XIV.--Page LVI.

_Supplique de Corneille au sujet d'un procès relatif à une tutelle de
son père._

_Extrait d'un dossier intitulé: Dossier de Pierre Corneille[187]._

  [187] Voyez ci-dessus, p. LXXIII, note [170].--On lit en marge de la
  _Supplique_: «Jobey p{r}, Delafosse p{r}, Fremons p{r}.»

A nos seigneurs de Parlement en la chambre des Enquestes.

Suplie humblement Pierre Corneille escuyer demeurant à Paris.

Disant quil y a procez pendant en la cour clos et distribué entre les
mains de Monsieur de Gruchet entre les s{rs} Daval de Beneray et les
electeurs de la tutelle de dam{elle} Francoise Lengeigneur sa femme au
quel il s'agit d'une somme de deux mil sept cents livres payée au s{r}
de la Rosiere premier mary de la dite Lengeigneur ou quoi que ce soit
a ses creanciers avec stipulation expresse de subrogation de la dite
dam{elle} Lengeigneur à lhypotheque des debtes du dit de la Rosiere
laquelle somme les dits electeurs soustiennent qu'elle doit estre
imputée à leur descharge sur le debet de compte rendu par le tuteur
decedé insolvable et decreté et dautant que le dit suppliant est
heritier du deffunt s{r} Corneille son pere qui estoit l'un des
electeurs de la dite tutelle, et qu'en cette qualité il a interest
d'empescher quil se fasse rien par collusion entre les parties qui
sont presentement en cause.

Il vous plaise nos ditz seigneurs recevoir le dit suppliant partie
intervenante au dict proces pour y conserver son interest et faire
deffenses aux dites parties d'appointer ni transiger si non en sa
presence et vous ferez justice.

Soit monstrée à partye. Fait à Rouen le 21 avril 1678.

    _Signé:_ DOUILLARD.


XV.--Page LVII.

_Vente de la maison de la rue de la Pie._

Du dix novembre seize cent quatre-vingt-trois.

Fut present maistre François Lebovier escuyer sieur de Fontenelle,
avocat dans la cour de parlement de Rouen y demeurant rue du Cordier
paroisse de Saint Godard au nom et comme procureur general special de
Pierre Corneille escuyer sieur d'Amville demeurant à Paris rue
d'Argenteuil paroisse de Saint Roch par procuration passée devant
Laverdy et Lenormand conseillers du Roy, notaires garde notes au
Chatelet de Paris le quatrieme de ce present mois special à l'effet
des presentes demeurées annexées avec la presente note apres avoir
esté paraphée du dit sieur de Fontenelle et du sieur acquereur
ci-après nommé et de leurs requisitions par les notaires soussignés,
lequel sieur de Fontenelle en usant du pouvoir contenu en la dite
procuration a vendu quitte cedé et delaissé et promis garantir pour et
au nom du dit sieur de Corneille au sieur Dominique Sonnes chirurgien
juré à Rouen y demeurant paroisse de Saint Sauveur, present acquereur,
c'est assavoir:

Une maison assise en la dite paroisse de Saint Sauveur rue de la Pie
de telle continence qu'elle est et toute et autant qu'il en a esté
baillé à maistre Jean Costy medecin par le dit sieur de Fontenelle au
nom du dit sieur de Corneille par bail sous seing privé de trente et
unieme jour d'aoust dernier et qu'en tenoit auparavant le sieur
Cotelle marchand sans du tout en rien excepter ni retenir, bornée d'un
costé: une grande maison appartenant au sieur de Lisle Corneille frere
du dit sieur vendeur d'autre costé monsieur de Beringeville tresorier
de France, d'un bout le dit sieur de Lisle et d'autre bout le pavé du
Roy en la dite rue de la Pie, franche quitte et exempte de toute rente
et charge quelconque pour en jouir posseder, faire et disposer par le
dit sieur acquereur du jour de Saint Michel dernier passé et à
l'avenir comme de chose à lui proprietairement appartenant pour lequel
effet le dit sieur de Fontenelle au dit nom a subrogé le dit sieur
Sonnes à tous les droits, noms, raisons et actions du dit sieur
Corneille auquel la dite maison appartient de son ancien propre à la
charge par le dit sieur acquereur d'entretenir le bail du dit Sieur
Cotelle le temps restant de la jouissance d'icelui lequel bail le dit
sieur de Fontenelle a presentement mis es mains du dit sieur
acquereur cette vente ainsi faite moyennant le prix et somme de quatre
mille trois cents livres que le dit sieur acquereur a presentement
payé comptant au sieur de Fontenelle au dit nom en la presence des
dits notaires en louis d'argent et monnoies ayant cours au prix du Roy
du nombre de laquelle somme il en sera employé celle de trois mille
livres pour racquitter la pension de dame Marguerite Corneille dite de
la Trinité fille au dit sieur vendeur religieuse au monastere des
religieuses dominiquaines au faubourg de Cauchoise. A l'entretenement
et garantie duquel present contrat le dit sieur de Fontenelle en a
obligé tous les biens et heritages du dit sieur de Corneille comme
faire le peut en vertu de la dite procuration faite et passée à Rouen
en la maison du dit sieur de Fontenelle le mercredy apres midy sixieme
jour de novembre 1683: Presents Laurent Langlois et Guillaume Blondel
demeurant à Rouen, temoins.

    _Signé_: LE BOVYER, SONNES, LANGLOIS, BLONDEL et LIOT.


XVI.--Page LVIII.

_Acte de décès de Pierre Corneille._

_Octobre dud. jour second._

Me Pierre Corneille escuyer cydeuant auocat gnal a la table de marbre
a Roüen agé denuiron soixante et dix huit ans decedé hier rue
d'argenteüil en cette parroisse a este inhume en leglise[188] en
presence de M{re} Thomas Corneille escuyer s{r} de L'isle dem{nt} rue
Clos gergeau en cette parroisse et de Me Michel Bicheur prestre de
cette eglise y dem{nt} proche.

  [188] On avait d'abord écrit: _au cimetiere_; ces mots ont été
  effacés.

    BICHEUR, CORNEILLE.

(_Registre des sepultures faites en l'eglize parroissialle de St. Roch
à Paris pendant l'année mil six cens quatre vingt quatre, fol. 61
r{o}._)



LISTE DES MOTS REMARQUABLES

QUI SE TROUVENT DANS LES DOCUMENTS ÉCRITS DE LA MAIN DE PIERRE
CORNEILLE ET NOTAMMENT DANS LE REGISTRE DE LA PAROISSE SAINT-SAUVEUR.


On sait combien les pièces judiciaires et les comptes d'abbayes ou de
paroisses abondent en termes intéressants à recueillir pour les
lexiques spéciaux. Il nous a paru curieux de réunir les mots anciens
ou techniques qui, ne pouvant être considérés comme appartenant à la
diction de Corneille puisqu'ils lui étaient imposés par des nécessités
particulières, ne devaient pas se trouver dans le _Lexique_ de ses
oeuvres, mais qui formeront ici un utile appendice.

    ANTIPHONIER. Pour avoir fait raccommoder un antiphonier, page
    XCXVI.

    APPERT (Il). Suivant qu'il appert, p. XCIV.

    ARRÉRAGE. Douze livres seize sols huit deniers pour les
    arrerages de rentes, p. LXXXVIII.

    ASSISTANCE. A Messieurs les Chappelains pour leur assistance à
    la celebration de ladite messe, p. XCII.

    BASSIN. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable
    pendant son année pour les cueillettes des bassins, p. XCI.

    BROUETIER. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le Maistre
    brouetier, trois livres, p. XC.

    CALENDREUR. Pour l'ouverture de la terre de M. Barre calendreur,
    p. XCI.

    CASSET. Pour un casset de cuir à porter la croix dorée aux
    processions, p. XCXVI.

    CHAPPIER. A Monsieur de la Motte, prebstre premier chappier....
    à Monsieur Pelletier, prebstre second chappier en la dite
    paroisse, p. XCIII.

    CHARGEUR. Pour l'ouverture de la terre de Charles Delamare,
    chargeur, trois livres, p. XCI.

    CONVENT. P. LXXI et _passim_.

    COUTRE (_sacristain_, voyez le _Dictionnaire du patois normand_,
    de MM. Duméril, et le _Glossaire_ de du Cange, au mot
    _Coulter_). De Louys Grenguet coutre de la dite Eglise, p.
    XC.--Audit Granguet coutre, six livres, p. XCV.

    CUEILLETTE. Autre recepte des deniers receus par ledit comptable
    pendant son année pour les cueillettes des bassins, p. XCI.

    CUEILLIR. Plus cueilly par une fille pour les trespassés pendant
    ladite année, p. XCII.

    ESCURAGE. Pour l'escurage des chandeliers de cuivre, p. XCV.

    FAISANCE. Sa part de ladite rente à la faisance de laquelle il a
    esté condamné, p. LXXXVIII.

    GAGES. A Monsieur Alexandre prebstre vicaire de ladite paroisse
    pour une année de ses gages finissant à Pasques de la presente
    année vint livres, p. XCIII; voyez aussi p. XCIV et _passim_.

    GROSSIER. De la somme de trente livres receue du sieur Minedorge
    grossier mercier, p. LXXXVII.

    HAUTE MESSE. Pour la celebration d'une haute messe, p. XCIV.

    INDIVIS. Prendre par indivis, p. LXXXV.--Sans prejudice de
    l'indivis, p. LXXXVII.

    LOUAGE. Une année du louage d'une petite boutique qu'il tient,
    p. LXXXIX.

    OBIT. Audit sieur pour la celebration de quatre obitz, p. XCII.

    OUVERTURE DE LA TERRE. Pour l'ouverture de la terre de Gilles le
    Maistre brouetier, trois livres, p. XC.

    PAIN A CHANTER. P. XCV.

    PITANCIER, p. LXXI (voyez la note 1).

    POISSONNIERE. De Vincente Poignant poissonniere, p. LXXXIX.

    SEQUENCE. Pour du papier à noter la messe et sequence de
    Saint-Sauveur, p. XCXVI.

    SOUBSAAGÉ. De Monsieur du Resnel tuteur des soubsaagés de feu M.
    Alonse du Resnel, p. LXXXIV.

    TRESPASSÉ. Pour le bassin des trespassés, p. XCII.

    VIN DU BAIL. P. LXXXII.

    VIPILLON (_goupillon_, voyez le _Dictionnaire du patois
    normand_, de MM. Duméril). Pour avoir fait raccommoder le
    vipillon d'argent, p. XCV.--Pour un vipillon, trois sols, p.
    XCVI.



GÉNÉALOGIE DE PIERRE CORNEILLE[189].

  [189] Nos sources pour ce tableau et le suivant sont: l'édition
  des _OEuvres de Corneille_ publiés par Lepan en 1816; l'_Histoire
  de la vie et des ouvrages de P. Corneille_ par M. Taschereau et
  les récentes recherches dont M. Gosselin a fait paraître les
  résultats dans la brochure intitulée _Pierre Corneille (le père)_,
  Rouen, 1864, p. 39 et suivantes.

  PIERRE, mentionné dans un arrêt du 16 avril 1542, sans aucune
  qualification.

    PIERRE, conseiller référendaire; avocat le 28 avril 1575; commis
    au greffe du Parlement en 1586; mort vers 1588. Il épousa en
    1570 _Barbe Houel_, fille de Jean Houel, sieur de Valleville.
    Ils eurent pour enfants:

      1 JEANNE, baptisée le 16 septembre 1571; religieuse.

      2 PIERRE, né en 1572 ou 1574, maître particulier des eaux et
      forêts; anobli en 1637. Il épousa, le 9 juin 1602, _Marthe le
      Pesant_, fille de François le Pesant, avocat, et d'Ysabeau le
      Cuilier. Il eut de ce mariage:

        1 PIERRE CORNEILLE, né le 6 juin 1606.

        2 MARIE, baptisée le 4 novembre 1609, mariée en 1634 au sieur
        Ballain.

        3 ANTOINE, baptisé le 10 juillet 1611.

        4 MAGDELAINE, baptisée le 13 janvier 1618.

        5 MARTHE, baptisée le 26 août 1623, mère de Fontenelle.

        6 THOMAS, baptisé le 24 août 1625.

        7 MAGDELAINE, baptisée le 27 juin 1629, morte en 1635.

      3 ANTOINE, né en 1577, curé de Sainte-Marie des Champs, près
      d'Yvetot.

      4 BARBE, baptisée le 16 mars 1578.

      5 RICHARD, baptisé le 2 février 1580.

      6 GUILLAUME, baptisé le 5 mars 1581; marié avec _Magdeleine
      Osmont_. Il eut de ce mariage:

        1 NOËL, garde du corps de Sa Majesté.

        2 GUILLAUME, receveur du chapitre d'Évreux.

      7 FRANÇOISE,
      baptisée le 23 juillet 1583, morte le 6 novembre 1601.

      8 FRANÇOIS,
      baptisé le 19 janvier 1585. C'est de cette branche, fort étendue,
      que descendait _Marie-Françoise Corneille_, mariée à M. Dupuits, et
      dotée avec l'édition faite par Voltaire en 1764.


DESCENDANCE DE PIERRE CORNEILLE.

    1 MARIE,
    née le 10 janvier 1642,

    mariée en 1{res} noces le 13 septembre 1661
    à _Félix Guenebault de Boislecomte_,
    _sieur du Buat_, mort à Candie en 1668;
    elle eut de ce mariage:

       1 _Benoît de Boislecomte du Buat_,
       religieux théatin.

    mariée en 2{es} noces à _Jacques-Adrien de Farcy_,
    président des trésoriers de France;
    elle eut de ce mariage:

       2 _Françoise de Farcy_,
       née en 1684, mariée le 22 octobre 1701
       à Adrien de Corday. Ils eurent pour fils:

          _Jacques-Adrien de Corday_,
          né le 7 avril 1704, mort le 21 janvier 1795,
          marié le 22 août 1729 à Renée-Adélaïde de Belleau de la Motte,
          née le 27 octobre 1711, morte le 21 janvier 1800;
          il eut de ce mariage huit enfants: (voir ci-après)

       3 _Marie de Farcy_,
       dont la postérité s'est éteinte à la 2e génération.

    2 PIERRE[190],
    capitaine de cavalerie,
    gentilhomme ordinaire de la maison du Roi,
    né le 7 septembre 1643,
    mort le 31[191] janvier 1698.
    Marié à Marie Cochois, il eut de ce mariage:

       PIERRE-ALEXIS,
       né le 28 mars 1694.
       Marié vers 1718 à Bénigne Larmannat,
       il eut de ce mariage:

          1 MARIE-ANNE,
          née vers 1719, élevée au couvent à Nevers,
          protégée par M. de Malesherbes.

          2 CLAUDE-ÉTIENNE,
          né le 15 avril 1728,
          reçu par Voltaire à Ferney le 9 mars 1763.
          Marié à Rose Bérenger, il eut de ce mariage:

             1 LOUIS-AMBROISE,
             né le 9 décembre 1756.
             Marié à Catherine-Rose Fabre,
             il eut de ce mariage: (voir ci-après)

             2 JEANNE-MARIE,
             née le 21 juillet 1765,
             pupille de M. de Malesherbes.

             3 .... CORNEILLE,
             née le 10 novembre 1771,
             mariée à M. Girard. Sans postérité.

             4 JEAN-BAPTISTE,
             né le 17 janvier 1776.
             Marié à Marie Chazel, il eut de ce mariage: (voir ci-après)

    3 .... CORNEILLE,
    lieutenant de cavalerie,
    tué au siége de Grave en 1674.
    Voy. tome X, p. 188 note 4 et p. 189 note 2.

    4 CHARLES,
    filleul du P. Larue,
    né le... 1653, mort en 1667.
    Voyez tome X, p. 383.

    5 THOMAS,
    abbé d'Aiguevive, mort en 1699.
    Voyez tome X, p. 134, note 4.

    6 MARGUERITE,
    religieuse dominicaine,
    sous le nom de soeur de la Trinité.


       (descendance _Jacques-Adrien de Corday_,)

          _Jacques-François de Corday d'Armans_,
          son 3e fils, lieutenant au régiment de la Fère,
          né le 2 septembre 1737,
          mort à Barcelonne le 30 juin 1798,
          marié le 1er février 1764 à Charlotte-Jacqueline de Gaulthier,
          morte en 1782; il eut d'elle cinq enfants.

             _Marie-Anne-Charlotte de Corday_,
             leur troisième fille, naquit aux Ligueries le 7 juillet 1768,
             et mourut le 17 juillet 1793[192].


       (descendance LOUIS-AMBROISE)

          1 LOUISE-MADELEINE, née le 19 octobre 1786.

          2 MARIE-THÉRÈSE, née le 7 septembre 1787.

          3 MARIE-AUGUSTINE, née le 4 septembre 1790.

          4 PIERRE-ALEXIS, né le 24 janvier 1792, mort en 1868,
          député au Corps législatif, où il a été remplacé par son fils.

          5 CATHERINE, née le 5 novembre 1793.

          6 PIERRE, né le 6 sept{bre} 1796.

          7 JOSEPH-AUGUSTIN, né le 4 février 1798.

          8 JOSEPH-MICHEL.


       (descendance JEAN-BAPTISTE)

          1 MARIE-ALEXANDRINE, née le 2 messidor an VI.

          2 THÉRÈSE-PHILIPPINE, née le 2 pluviôse an X.

          3 P. XAVIER, né le 1er août 1809.

          4 MARIE-ANNE, née le 27 juill. 1812.

          5 CATHERINE-JULIE, née le 17 juillet 1816.

  [190] M. Gosselin signale un fait important, que nous rapportons
  d'après lui sous réserve, et qui semblerait indiquer que,
  certainement à l'opinion généralement reçue, ce fils de Corneille
  serait mort sans laisser d'enfant survivant, et que la descendance
  qu'on lui attribue appartiendrait à une autre famille Corneille.
  Pierre Corneille, fils aîné du poëte, «soutenait à Rouen, depuis
  1692, un procès; il l'avait gagné, mais l'exécution de l'arrêt
  avait suscité tant d'incidents qu'à sa mort tout n'était pas fini;
  on plaidait maintenant sur les dépens. Or, le 10 mars 1690, Thomas
  Corneille, abbé d'Aiguevive, vint au parlement de Rouen pour
  terminer l'affaire, et non-seulement il prend le nom de sieur de
  Damville, que portait son frère, mais il prend la qualité
  d'héritier, sous bénéfice d'inventaire, de Pierre Corneille,
  gentilhomme ordinaire de la Chambre du Roi, sieur de Damville son
  frère décédé. Mais l'enfant de Pierre Corneille était-il donc
  mort? Sans cela Thomas n'eût point pris la qualité d'héritier
  bénéficiaire de Pierre; et si cet enfant était mort, que
  reste-t-il de sa descendance? Rien, ou plutôt personne.» (_Pierre
  Corneille, le père_, p. 42.)

  [191] Il y a 11, et non 31, dans l'acte de décès publié par M.
  Taschereau à la page 279 de la seconde édition de sa _Vie de
  Corneille_, mais c'est une erreur de transcription ou
  d'impression. La pièce originale porte 31.

  [192] Nous avons cru inutile d'énumérer ici toute la descendance
  de _Marie Corneille_, nous contentant d'indiquer la parenté de
  Charlotte Corday avec Corneille. M. Vatel, qui a relevé tous les
  actes de cette branche de la famille, prépare en ce moment un
  travail qui contiendra sur ce point les plus curieux détails.



TABLE CHRONOLOGIQUE

DES OUVRAGES ET ÉCRITS DE TOUT GENRE

DE PIERRE CORNEILE[193].

  [193] Nous n'avons pas cru devoir faire figurer dans cette table
  les ouvrages attribués à Corneille, mais que, pour la plupart,
  nous n'avons pas considérés comme étant réellement de lui. Ils ne
  forment du reste que trois groupes faciles à parcourir: 1º _Écrits
  en faveur du_ Cid, tome III, p. 53-76; 2º _Poésies diverses_,
  Appendice, tome X, p. 344-388; 3º _Appendice des lettres_, tome X,
  p. 503 et 504.


    162.(?)--1632. Pièces I-XIV des MÉLANGES POÉTIQUES
         imprimés à la suite de _Clitandre_.                 X,  25-56

    1629 MÉLITE                                              I,    123

    1631 A M. DE SCUDÉRY (sur son _Ligdamon et Lidias_).     X,     57

    1632 CLITANDRE                                           I,    255

     --  RÉCIT POUR LE BALLET DU CHATEAU DE BICÊTRE          X,     58

     --  POUR MONSIEUR L. C. D. F., REPRÉSENTANT UN DIABLE
         AU MÊME BALLET. Épigramme.                          X,     60

     --  A Monseigneur le duc de Longueville (Dédicace de
         _Clitandre_). Préface. (L'Achevé d'imprimer est
         du 20 mars 1632.)                                   I,    259

     --  Au Lecteur (des _Mélanges poétiques_).              X,     24

    1633 A M. DE SCUDÉRY SUR SON _Trompeur puni_. Madrigal.
         (L'Achevé d'imprimer est du 4 janvier 1633.)        X,     61

     --  A Monsieur de Liancour (Dédicace de _Mélite_.)
         Au Lecteur. (L'Achevé d'imprimer est du 12 février
         1633.)                                              I,    134

     --  POUR _la Soeur valeureuse_ DE M. MARESCHAL          X,     62

     --  LA VEUVE                                            I,    371

     --  LA GALERIE DU PALAIS[194]                           II,     1

    1634 A Madame de la Maisonfort (Dédicace de _la Veuve_).
         Au Lecteur. (L'Achevé d'imprimer est du 13 mars
         1634.)                                              I,    375

     --  LA SUIVANTE                                         II,   113

     --  LA PLACE ROYALE[195]                                II,   215

     --  P. CORNELII.... EXCUSATIO. (Achevé d'imprimer du
         14 août 1634.--Il est question de _la Place royale_
         dans cette pièce de vers latins).                   X,     64

    1635 POUR L'_Hippolyte_ DE MONSIEUR DE LA PINELIÈRE      X,     73

     --  _La Comédie des Tuileries_, IIIe acte.              II,   303

     --  MÉDÉE                                               II,   327

    1636 L'ILLUSION                                          II,   421

     --  LE CID.                                             III,    1

    1637 A Madame de Liancour (Dédicace de _la Galerie
         du Palais_.--L'Achevé d'imprimer est du 20
         février 1637).                                      II,    10

     --  A Monsieur*** (Dédicace de _la Place
         royale_.--L'Achevé d'imprimer est du 20 février
         1637).                                              II,   219

     --  EXCUSE A ARISTE                                     X,     74

     --  RONDEAU                                             X,     79

     --  LETTRE APOLOGÉTIQUE                                 X,    399

     --  A Madame de Combalet (Dédicace du _Cid_).
         Avertissement. (L'Achevé d'imprimer est du
         24 mars 1637.)                                      III,   77

     --  (13 juin.) Lettre à Boisrobert.                     X,    427

     --  A Monsieur*** (Dédicace de _la Suivante_.--L'Achevé
         d'imprimer est du 9 septembre 1637).                II,   116

     --  (15 novembre.) Lettre à Boisrobert.                 X,    428

     --  (3 décembre.) Lettre à Boisrobert.                  X,    428

     --  Lettre (sans date).                                 X,    429

     --  (13 décembre.) Lettre à Boisrobert.                 X,    430

    1639 A Monsieur P. T. N. G. (Dédicace de
         _Médée_.--L'Achevé d'imprimer est du 16 mars 1639). II,   332

     --  A Mademoiselle M. F. D. R. (Dédicace de
         _l'Illusion_.--L'Achevé d'imprimer est du 16 mars
         1639).                                              II,   430

     --  Au Roy et à nos Seigneurs de son Conseil.           I, LXXIII

    1640 HORACE                                              III,  243

     --  CINNA                                               III,  359

     --  REMERCÎMENT FAIT SUR-LE-CHAMP PAR MONSIEUR DE
         CORNEILLE                                           X,     81

    1641 A Monseigneur le cardinal duc de Richelieu
         (Dédicace d'_Horace_.--L'Achevé d'imprimer est
         du 15 janvier 1641).                                III,  258

         Lettre (sans date).                                 X,    432

     --  LA TULIPE. Madrigal. Au Soleil.                     X,     82

     --  LA FLEUR D'ORANGE. Madrigal.                        X,     83

     --  L'IMMORTELLE BLANCHE. Madrigal.                     X,     83

     --  (1er juillet.) Lettre à M. Goujon, avocat au
         conseil privé du Roi.                               X,    433

    1642 ÉPITAPHE DE DOM JEAN GOULU, général des
         Feuillants.                                         X,    396

     --  VERS SUR LE CARDINAL DE RICHELIEU                   X,     86

    1643 A Monsieur de Montoron (Dédicace de
         _Cinna_.--L'Achevé d'imprimer est du 18 janvier
         1643).                                              III,  369

     --  POLYEUCTE[196]                                      III,  463

     --  Projet de lettres patentes concédant à P.
         Corneille le droit de ne laisser jouer ses pièces
         qu'aux troupes autorisées par lui.                  I,  LXXIV

     --  SUR LA MORT DU ROI LOUIS XIII. Sonnet.              X,     87

     --  A la Reine régente (Dédicace de _Polyeucte_.)
         Abrégé du martyre de saint Polyeucte. (L'Achevé
         d'imprimer est du 20 octobre 1643.)                 III,  471

     --  POMPÉE                                              IV,     1

     --  LE MENTEUR                                          IV,   117

    1644 LA SUITE DU MENTEUR                                 IV,   275

     --  A Monseigneur l'éminentissime cardinal Mazarin
         (Dédicace de _Pompée_.--L'Achevé d'imprimer est
         du 16 février 1644).                                IV,    11

     --  A Monseigneur Monseigneur l'éminentissime cardinal
         Mazarin. Remercîment.                               X,     92

     --  Au Lecteur (de _Pompée_.)                           IV,    14

     --  A MAÎTRE ADAM, menuisier de Nevers, sur ses
         _Chevilles_. (L'Achevé d'imprimer est du 25 mai
         1644.)                                              IV,   100

     --  RODOGUNE                                            IV,   397

     --  Épître. Au Lecteur (du _Menteur_.--L'Achevé
         d'imprimer est du dernier octobre 1644).            IV,   130

     --  Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, première
         partie, édition de 1644.)                           I,      1

    1645 THÉODORE                                            V,      1

     --  Épître (en tête de _la Suite du
         Menteur_.--L'Achevé d'imprimer est du dernier
         septembre 1645).                                    IV,   279

    1646 (18 mai.) Lettre à Voyer d'Argenson.                X,    444

     --  A Monsieur de Boisrobert, abbé de Châtillon, sur
         ses _Épîtres_. (L'Achevé d'imprimer est du
         21 juillet.)                                        X,    102

     --  A Monsieur L. P. C. B. (Dédicace de
         _Théodore_.-- L'Achevé d'imprimer est du 31
         octobre 1646).                                      V,      8

    1647 HÉRACLIUS                                           V,    113

     --  DISCOURS PRONONCÉ PAR MONSIEUR CORNEILLE, avocat
         général à la Table de marbre de Normandie, le
         22 janvier 1647, lorsqu'il fut reçu (à l'Académie
         françoise) à la place de M. Maynard.                X,    407

     --  A Monseigneur Monseigneur le Prince (Dédicace
         de _Rodogune_.--L'Achevé d'imprimer est du 31
         janvier 1647).                                      IV,   411

     --  A Monseigneur Seguier, chancelier de France
         (Dédicace d'_Héraclius_). Au Lecteur. (L'Achevé
         d'imprimer est du 28 juin 1647.)                    V,    141

    1648 Au Lecteur (des _OEuvres de Corneille_, seconde
         partie, publiée en 1648.)                           I,      2

    1649 (6 mars.) Lettre à Monsieur de Zuylichem.           X,    448

     --  LES TRIOMPHES DE LOUIS LE JUSTE. (Le privilége
         est du 22 mai 1649.)                                X,    104

     --  LA POÉSIE A LA PEINTURE, en faveur de l'Académie
         des peintres illustres.                             X,    116

     --  A SAINT BERNARD, sur la traduction de ses
         _Épîtres_, par le R. P. dom Gabriel de
         Sainte-Geme. Sonnet. (L'Achevé d'imprimer est
         du 23 août 1649.)                                   X,    122

     --  (25 août.) Lettre à Monsieur Dubuisson.             X,    452

    1650 ANDROMÈDE.                                          V,    243

     --  DON SANCHE D'ARAGON                                 V,    397

     --  A MONSIEUR D'ASSOUCY, sur son _Ovide en belle
         humeur_. (L'Achevé d'imprimer est du 25 février
         1650.)                                              X,    124

     --  DESSEIN DE LA TRAGÉDIE D'ANDROMÈDE. (L'Achevé
         d'imprimer est du 3 mars 1650.)                     V,    258

     --  SUR LA CONTESTATION ENTRE LE SONNET D'URANIE ET
         DE JOB                                              X,    125

     --  MADEMOISELLE DE COSNARD DE SES                      X,    129

     --  A Monsieur de Zuylichem (Dédicace de
         _Don Sanche_). Argument. (L'Achevé d'imprimer
         est du 14 mai 1650.)                                V,    404

     --  (28 mai.) Lettre à Monsieur de Zuylichem.           X,    453

    1651 NICOMÈDE                                            V,    495

     --  A M. M. M. M. (Dédicace d'_Andromède_). Argument
         tiré du quatrième et cinquième livre des
         _Métamorphoses_ d'Ovide. (L'Achevé d'imprimer
         est du 13 août 1651.)                               V,    291

     --  Au Lecteur (des vingt premiers chapitres de
         _l'Imitation_.--L'Achevé d'imprimer est du 15
         novembre 1651).                                     VIII,  17

     --  Au Lecteur (de _Nicomède_.--L'Achevé d'imprimer
         est du 29 novembre 1651).                           V,    501

     --  Extrait du Registre des comptes de la paroisse
         de Saint-Sauveur de Rouen. Gestion de Pierre
         Corneille, le poëte (1651-1652).                    I, LXXXII

    1652 PERTHARITE                                          VI,     1

     --  (30 mars.) Lettre au R. P. Boulart.                 X,    458

     --  (12 avril.) Lettre au R. P. Boulart.                X,    462

     --  (23 avril.) Lettre au R. P. Boulart.                X,    466

     --  Au Lecteur (des cinq derniers chapitres du livre I
         de _l'Imitation de Jésus-Christ_, et des six
         premiers du livre II.--L'Achevé d'imprimer est du
         31 octobre 1652).                                   VIII,  19

    1653 Au Lecteur (de _Pertharite_.--L'Achevé d'imprimer
         est du 30 avril 1653).                              VI,     5

     --  Au Lecteur (trois avertissements des diverses
         éditions des deux premiers livres de _l'Imitation
         de Jésus-Christ_ publiées en 1653).                 VIII,  21

     --  A MONSIEUR DE LOY..., sur son panégyrique de
         Monseigneur le premier président de Bellièvre.      X,    131

     --  POUR MONSIEUR D'ASSOUCY, sur ses _Airs_.            X,    132

    1654 Au Lecteur (des trente premiers chapitres du livre
         III de _l'Imitation de Jésus-Christ_).              VIII,  27

     --  ÉPITAPHE SUR LA MORT DE DAMOISELLE ÉLISABETH
         RANQUET                                             X,    133

    1656 (10 juin.) Lettre au R. P. Boulart.                 X,    470

     --  AU SOUVERAIN PONTIFE ALEXANDRE VII. (Dédicace de
         _l'Imitation de Jésus-Christ_).                     VIII,   1

    1657 SONNET (Au Roi, pour obtenir la confirmation
         des lettres de noblesse accordées à son père).      X,    135

     --  A MONSIEUR DE CAMPION, SUR SES _Hommes illustres_.
         SONNET. (L'Achevé d'imprimer est du 15 janvier
         1657).                                              X,    137

    1658 Lettre à Pellisson.                                 X,    477

     --  SONNET PERDU AU JEU                                 X,    140

     --  (9 juillet.) Lettre à l'abbé de Pure.               X,    478

     --  SUR LE DÉPART DE MADAME LA MARQUISE DE B. A. T.     X,    141

    1659 OEDIPE                                              VI,   101

     --  (12 mars.) Lettre à l'abbé de Pure.                 X,    482

     --  VERS PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL
         FOUCQUET, surintendant des finances.--Au Lecteur
         (d'_OEdipe_.--L'Achevé d'imprimer est du 26 mars
         1659).                                              VI,   121

    1659 MADRIGAL                                            X,    150

     --  AUTRE SUR LE MÊME SUJET                             X,    152

    1660 AIR DE M. LAMBERT POUR LA REINE                     X,    153

     --  POUR UNE DAME QUI REPRÉSENTOIT LA NUIT EN LA
         COMÉDIE D'_Endymion_. Madrigal.                     X,    154

     --  JALOUSIE                                            X,    155

     --  BAGATELLE                                           X,    158

     --  STANCES                                             X,    160

     --  SONNET                                              X,    162

     --  SONNET                                              X,    163

     --  SONNET                                              X,    164

     --  STANCES                                             X,    165

     --  SONNET                                              X,    167

     --  CHANSON                                             X,    168

     --  STANCES                                             X,    170

     --  STANCES                                             X,    172

     --  ÉPIGRAMME                                           X,    173

     --  RONDEAU                                             X,    174

     --  (25 août.) Lettre à l'abbé de Pure.                 X,    485

     --  DISCOURS DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES DU POËME
         DRAMATIQUE.--DISCOURS DE LA TRAGÉDIE....--DISCOURS
         DES TROIS UNITÉS                                    I, 13-122

     --  EXAMEN de chacune des pièces publiées jusqu'en
         1660. En tête de chaque pièce.

     --  LA TOISON D'OR                                      VI,   221

    1661 DESSEINS DE LA TOISON D'OR. (L'Achevé d'imprimer
         est du 31 janvier 1661.)                            VI,   230

     --  (3 novembre.) Lettre à l'abbé de Pure.              X,    489

    1662 SERTORIUS                                           VI,   351

     --  (25 avril.) Lettre à l'abbé de Pure.                X,    493

     --  Au Lecteur (de _Sertorius_.--L'Achevé d'imprimer
         est du 8 juillet 1662).                             VI,   357

    1663 REMERCÎMENT PRÉSENTÉ AU ROI EN L'ANNÉE 1663         X,    175

     --  SOPHONISBE                                          VI,   447

     --  Au Lecteur (de _Sophonisbe_.--L'Achevé d'imprimer
         est du 10 avril 1663).                              VI,   460

     --  Au Lecteur (de l'édition du _Théâtre de
         Corneille_ de 1663).                                I,      4

    1664 A MONSEIGNEUR LE DUC DE GUISE, SUR LA MORT DE
         MONSEIGNEUR SON ONCLE. SONNET.                      X,    182

     --  (3 août.) OTHON                                     VI,   565

    1665 Au Lecteur (d'_Othon_.--L'Achevé d'imprimer est
         du 3 février 1665).                                 VI,   571

     --  AU ROI, POUR LE RETARDEMENT DU PAYEMENT DE SA
         PENSION                                             X,    185

     --  HYMNES DE SAINTE GENEVIÈVE                          IX,   613

     --  LOUANGES DE LA SAINTE VIERGE                        IX,     1

    1666 Lettre à M. de Saint-Évremond                       X,    497

     --  AGÉSILAS                                            VII,    1

     --  Au Lecteur (d'_Agésilas_.--L'Achevé d'imprimer
         est du 3 avril).                                    VII,    5

    1667 ATTILA                                              VII,   97

     --  AU ROI, SUR SON RETOUR DE FLANDRE                   X,    186

     --  POËME SUR LES VICTOIRES DU ROI, traduit de latin
         en françois par P. Corneille.                       X,    192

     --  TRADUCTIONS ET IMITATIONS DE L'ÉPIGRAMME LATINE
         DE M. DE MONTMOR                                    X,    218

     --  Au Lecteur (d'_Attila_.--L'Achevé d'imprimer est
         du 20 novembre 1667).                               VII,  103

    1668 AU R. P. DELIDEL, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS, SUR
         SON _Traité de la Théologie des saints_.             X,   220

     --  AU ROI, SUR SA CONQUÊTE DE LA FRANCHE-COMTÉ         X,    223

     --  SUR LE CANAL DU LANGUEDOC, POUR LA JONCTION DES
         DEUX MERS. Imitation.                               X,    231

     --  AIR DE M. BLONDEL                                   X,    233

    1669 DÉFENSE DES FABLES DANS LA POÉSIE. Imitation du
         latin.                                              X,    234

    1670 L'OFFICE DE LA SAINTE VIERGE                        IX,    55

     --  SUR LA POMPE DU PONT NOTRE-DAME. Traduction par
         Pierre Corneille.                                   X,    242

     --  POUR LA FONTAINE DES QUATRE-NATIONS, vis-à-vis le
         Louvre. Traduction par Pierre Corneille.            X,    244

     --  TRADUCTION EN VERS FRANÇOIS DE _la Thébaïde_
         DE STACE                                            X,    245

     --  TITE ET BÉRÉNICE                                    VII,  183

    1671 PSYCHÉ                                              VII,  277

    1672 SUR LE DÉPART DU ROI                                X,    247

     --  VERS PRÉSENTÉS AU ROI à son retour de la guerre
         d'Hollande, le 2 août 1672.                         X,    249

     --  LES VICTOIRES DU ROI SUR LES ÉTATS DE HOLLANDE,
         en l'année M.DC.LXXII                               X,    252

     --  PULCHÉRIE                                           VII,  371

    1673 Au Lecteur (de _Pulchérie_.--L'Achevé d'imprimer
         est du 20 janvier 1673).                            VII,  376

     --  SUR LA PRISE DE MASTRIC. SONNET                     X,    285

    1674 AU ROI, sur sa libéralité envers les marchands de
         la ville de Paris.                                  X,    287

     --  SURÉNA                                              VII,  455

    1676 AU ROI, sur son départ pour l'armée en 1676.        X,    299

     --  VERS PRÉSENTÉS AU ROI, sur sa campagne de 1676.     X,    304

     --  PLACET AU ROI                                       X,    308

     --  AU ROI, sur _Cinna_, _Pompée_, _Horace_,
         _Sertorius_, _OEdipe_, _Rodogune_, qu'il a fait
         représenter de suite devant lui à Versailles, en
         octobre 1676.                                       X,    309

     --  VERSION DE L'ODE A M. PELLISSON                     X,    315

    1677 SUR LES VICTOIRES DU ROI, en l'année 1677.          X,    322

    1678 AU ROI, sur la paix de 1678.                        X,    326

     --  Lettre à Colbert.                                   X,    501

    1679 INSCRIPTION POUR L'ARSENAL DE BREST. Traduction.    X,    331

    1680 A MONSEIGNEUR, sur son mariage.                     X,    334

  [194] Nous avions d'abord laissé _la Galerie du Palais_ à l'année
  1634 et _la Place royale_ à l'année 1635, où les placent les
  frères Parfait et tous les historiens du théâtre. On peut voir
  tome X, p. 7, quels sont les motifs qui nous ont fait changer
  d'avis.

  [195] Voyez la note précédente

  [196] Sur les motifs qui nous ont fait placer aux dates ici
  marquées _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du
  Menteur_, que nous avions laissés d'abord, d'après les frères
  Parfait et les biographes de Corneille, aux années 1640, 1641,
  1642 et 1643, voyez tome X, p. 423-425.



OEUVRES

DE

P. CORNEILLE.



AVERTISSEMENTS

PLACÉS PAR CORNEILLE EN TÊTE DES DIVERS RECUEILS

DE SES PIÈCES.


I

AU LECTEUR[197].

  [197] Cet avis est tiré du recueil intitulé _OEuvres de
  Corneille_, première partie (contenant: _Mélite_, _Clitandre_, _la
  Veuve_, _la Galerie du Palais_, _la Suivante_, _la Place Royale_,
  _Médée_ et _l'Illusion comique_). Rouen et Paris, 1644, petit
  in-12. Il a été reproduit en tête des réimpressions de la première
  partie, de 1648 à 1657 inclusivement.

C'est contre mon inclination que mes libraires vous font ce présent,
et j'aurois été plus aise de la suppression entière de la plus grande
partie de ces poëmes, que d'en voir renouveler la mémoire par ce
recueil. Ce n'est pas qu'ils n'ayent tous eu des succès assez heureux
pour ne me repentir point[198] de les avoir faits; mais il y a une si
notable différence d'eux à ceux qui les ont suivis, que je ne puis
voir cette inégalité sans quelque sorte de confusion. Et certes,
j'aurois laissé périr entièrement ceux-ci, si je n'eusse reconnu que
le bruit qu'ont fait les derniers obligeoit déjà quelques curieux à la
recherche des autres, et pourroit être cause qu'un imprimeur, faisant
sans mon aveu ce que je ne voulois pas consentir, ajouteroit mille
fautes aux miennes. J'ai donc cru qu'il valoit mieux, et pour votre
contentement et pour ma réputation, y jeter un coup d'oeil, non pas
pour les corriger exactement (il eût été besoin de les refaire presque
entiers), mais du moins pour en ôter ce qu'il y a[199] de plus
insupportable. Je vous les donne dans l'ordre que je les ai composés,
et vous avouerai franchement que pour les vers, outre la foiblesse
d'un homme qui commençoit à en faire, il est malaisé qu'ils ne sentent
la province où je suis né. Comme Dieu m'a fait naître mauvais
courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits,
et plus d'estime que d'établissement. Ainsi étant demeuré provincial,
ce n'est pas merveille si mon élocution en conserve quelquefois le
caractère. Pour la conduite, je me dédirois de peu de chose si j'avois
à les refaire. Je ne m'étendrai point à vous spécifier quelles règles
j'y ai observées: ceux qui s'y connoissent s'en apercevront aisément,
et de pareils discours ne font qu'importuner les savants, embarrasser
les foibles, et étourdir les ignorants.

  [198] VAR. (édit. de 1648-1657): pour ne me repentir pas.

  [199] VAR. (édit. de 1648): ce qu'il y avoit.


II

AU LECTEUR[200].

  [200] Ce second avis est en tête du recueil intitulé _OEuvres de
  Corneille_, seconde partie (contenant: _le Cid_, _Horace_,
  _Cinna_, _Polyeucte_, _Pompée_, _le Menteur_ et _la Suite du
  Menteur_). Rouen et Paris, 1648, petit in-12. Cette seconde partie
  est destinée à compléter la première partie de 1644 et la
  réimpression qui en a été faite en 1648. L'avis au lecteur a été
  reproduit dans les éditions de la seconde partie, jusqu'en 1657.

Voici une seconde partie de pièces de théâtre un peu plus supportables
que celles de la première. Elles sont toutes assez régulières, avec
cette différence toutefois, que les règles sont observées avec plus de
sévérité dans les unes que dans les autres; car il y en a qu'on peut
élargir et resserrer, selon que les incidents du poëme le peuvent
souffrir. Telle est celle de l'unité de jour, ou des vingt et quatre
heures. Je crois que nous devons toujours faire notre possible en sa
faveur, jusqu'à forcer un peu les événements que nous traitons, pour
les y accommoder; mais si je n'en pouvois venir à bout, je la
négligerois même sans scrupule, et ne voudrois pas perdre un beau
sujet pour ne l'y pouvoir réduire. Telle est encore celle de l'unité
du lieu, qu'on doit arrêter, s'il se peut, dans la salle d'un palais,
ou dans quelque espace qui ne soit pas de beaucoup plus grand que le
théâtre, mais qu'on peut étendre jusqu'à toute une ville, et se servir
même, s'il en est besoin, d'un peu des environs. Je dirois la même
chose de la liaison des scènes, si j'osois la nommer une règle; mais
comme je n'en vois rien dans Aristote; que notre Horace n'en dit que
ce petit mot: _Neu quid hiet_[201], dont la signification peut être
douteuse; que les anciens ne l'ont pas toujours observée, quoiqu'il
leur fût assez aisé, ne mettant qu'une scène ou deux à chaque acte;
que le miracle de l'Italie, le _Pastor Fido_[202], l'a entièrement
négligée: j'aime mieux l'appeler un embellissement qu'une règle; mais
un embellissement qui fait grand effet, comme il est aisé de le
remarquer par les exemples du _Cid_ et de l'_Horace_. Sabine ne
contribue non plus aux incidents de la tragédie dans ce dernier que
l'Infante dans l'autre, étant toutes deux des personnages épisodiques
qui s'émeuvent de tout ce qui arrive selon la passion qu'elles en
ressentent, mais qu'on pourroit retrancher sans rien ôter de l'action
principale. Néanmoins l'une a été condamnée presque de tout le monde
comme inutile, et de l'autre personne n'en a murmuré, cette inégalité
ne provenant que de la liaison des scènes qui attache Sabine au reste
des personnages et qui n'étant pas observée dans _le Cid_, y laisse
l'Infante tenir sa cour à part.

  [201] Ce _petit mot_, que Corneille cite de mémoire, n'est pas
  d'Horace. Il y a dans la XVIe idylle d'Ausone, _de Viro bono_, un
  vers qui commence par _Ne quid hiet_, mais où il s'agit de tout
  autre chose que de la liaison des scènes; et dans l'_Art poétique_
  d'Horace (V. 194) on lit un précepte ainsi conçu: _Neu quid medios
  intercinat actus_, etc., précepte relatif au chant du choeur entre
  les actes. Corneille aurait-il confondu ces deux passages?

  [202] Cette tragi-comédie pastorale de Guarini, représentée pour
  la première fois à Turin en 1585, eut du vivant de son auteur
  quarante éditions. Il en a paru deux en 1590: l'une à Venise,
  in-4{o}; l'autre à Ferrare, in-12. On ignore laquelle est la
  première.

Au reste, comme les tragédies de cette seconde partie sont prises de
l'histoire, j'ai cru qu'il ne seroit pas hors de propos de vous donner
au devant de chacune le texte ou l'abrégé des auteurs dont je les ai
tirées, afin qu'on puisse voir par là ce que j'y ai ajouté du mien et
jusques où je me suis persuadé que peut aller la licence poétique en
traitant des sujets véritables.


III

AU LECTEUR[203].

  [203] Ce troisième avis, pour lequel nous avons suivi le texte de
  l'édition de 1682, avait paru d'abord dans celles de 1663
  (in-folio), de 1664 et de 1668 (in-8{o}), avec quelques
  différences que nous indiquerons. L'édition de 1660 n'est précédée
  d'aucun avertissement. Comme ce morceau est un exposé du système
  d'orthographe que Corneille avait adopté, nous avons tenu à en
  donner une sorte de fac-simile: c'était le seul moyen de faire
  comprendre les règles qu'établit l'auteur et les détails où il
  entre. Les fautes et les inconséquences que l'on remarquera çà et
  là, montrent combien il était fondé à dire, à la fin de cet avis,
  que les imprimeurs avaient eu de la peine à suivre ses
  instructions. Dans les éditions de 1663, 1664, 1668, ils n'avaient
  même pas fait la distinction, dont notre poëte parle en
  commençant, de l'_i_ et du _j_, de l'_u_ et du _v_.

Ces quatre Volumes contiennent trente deux Pieces de Théatre. Ils
[s]ont réglez à huit chacun[204]. Vous pourrez trouver quelque cho[s]e
d'étrange aux innovations en l'orthographe que j'ay hazardées icy, et
je veux bien vous en rendre rai[s]on. L'u[s]age de no[s]tre Langue
e[s]t à pre[s]ent [s]i épandu par toute l'Europe, principalement vers
le Nord, qu'on y voit peu d'E[s]tats où elle ne [s]oit connuë; c'e[s]t
ce qui m'a fait croire qu'il ne [s]eroit pas mal à propos d'en
faciliter la prononciation aux E[s]trangers, qui s'y trouvent
[s]ouvent embarra[ss]ez par les divers [s]ons qu'elle donne
quelquefois aux me[s]mes lettres. Les Hollandois m'ont frayé le
chemin, et donné ouverture à y mettre di[s]tinction par de différents
Caractéres, que ju[s]qu'icy nos Imprimeurs ont employé indifféremment.
Ils ont [s]eparé les _i_ et les _u_ consones d'avec les _i_ et les _u_
voyelles, en [s]e [s]ervant tou[s]iours de l'_j_ et de l'_v_, pour les
premiéres, et lai[ss]ant l'_i_ et l'_u_ pour les autres, qui ju[s]qu'à
ces derniers temps avoient e[s]té confondus[205]. Ain[s]i la
prononciation de ces deux lettres ne peut e[s]tre douteu[s]e, dans les
impre[ss]ions où l'on garde le me[s]me ordre, comme en celle-cy. Leur
exemple m'a enhardy à pa[ss]er plus avant. J'ay veu quatre
prononciations differentes dans nos _[s]_, et trois dans nos _e_, et
j'ay cherché les moyens d'en o[s]ter toutes ambiguitez, ou par des
caractéres differens, ou par des régles generales, avec quelques
exceptions. Je ne [s]çay [s]i j'y auray reü[ss]i, mais [s]i cette
ébauche ne déplai[s]t pas, elle pourra donner jour à faire un travail
plus achevé [s]ur cette matiere, et peut-e[s]tre que ce ne [s]era pas
rendre un petit [s]ervice à no[s]tre Langue et au Public.

  [204] Dans l'édition de 1663, l'avis commence ainsi:

«Ces deux Volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les
trois que vous auez veus cy-deuant imprimez in Octavo[204-a]. Ils sont
réglez à douze chacun, et les autres à huit. Sertorius et Sophonisbe
ne s'y joindront point[204-b], qu'il n'y en aye assez pour faire vn
troisiéme de cette Impression, ou vn quatriéme de l'autre. Cependant
comme il ne peut entrer en celle-cy que deux des trois Discours qui
ont seruy de Prefaces à la précedente, et que dans ces trois Discours
j'ay tasché d'expliquer ma pensée touchant les plus curieuses et les
plus importantes questions de l'Art Poëtique, cet Ouurage de mes
reflexions demeureroit imparfait si j'en retranchois le troisiéme. Et
c'est ce qui me fait vous le donner en suite du second Volume,
attendant qu'on le puisse reporter au deuant de celuy qui le suiura,
si-tost qu'il pourra estre complet.

«Vous trouuerez quelque chose d'étrange, etc.»

Le début de l'avis de l'édition de 1664, in-8{o}, est beaucoup plus
court:

«Ces trois volumes contiennent autant de Pieces de Theatre que les
deux nouvellement imprimez in folio. Ils sont reglez à huit chacun, et
les autres à douze. _Sertorius_, _Sophonisbe_ et _Othon_[204-c] ne s'y
joindront point, qu'il n'y en aye assez pour en faire vn quatriéme.

«Cependant vous pourrez trouuer quelque chose d'étrange, etc.»

Dans l'édition de 1668, l'avis commence de même que dans celle de
1664; mais les mots: «Vous pourrez trouver, etc.,» viennent
immédiatement après les derniers mots de la seconde phrase: «les
autres à douze;» et la phrase intermédiaire est omise.

    [204-a] Il s'agit ici de l'édition de 1660. Les deux premiers
    volumes contiennent huit pièces chacun, comme le dit Corneille,
    mais le troisième n'en renferme que sept: _Rodogune_, _Héraclius_,
    _Andromède_, _Don Sanche d'Arragon_, _Nicomède_, _Pertharite_ et
    _OEdipe_.

    [204-b] Ces deux pièces avaient été représentées en 1662 et en
    1663.

    [204-c] Cette dernière pièce a été représentée à Fontainebleau à
    la fin de juillet 1664, et l'achevé d'imprimer du Ier volume de
    l'édition de 1664 porte la date du 15 août.

  [205] On a prétendu, mais à tort, que Ramus avait proposé le
  premier de distinguer dans l'impression l'_i_ du _j_ et l'_u_ du
  _v_. Il faut remonter au moins jusqu'à Meigret, qui a dit en 1550
  dans _le Tretté de la grammere francoeze_: «Rest'encores _j_
  consonante a laqell ie done double proporcion de celle qi et
  voyelle, e lui rens sa puissanc' en mon écritture.» (Folio 14
  recto.) «Ao regard de l'_u_ consonante, ell'aoroet bien bezoin
  d'etre diuersifiée, attendu qe qant deus _uu_ s'entresuyuet aveq
  qelq'aotre voyelle nou' pouuons prononcer l'un pour l'aotre.»
  (Folio 12 verso.) On voit, du reste, que Meigret, qui pourtant ne
  manquait pas de hardiesse, se borne à proposer cette distinction
  sans la mettre lui-même en pratique.

Les imprimeurs hollandais furent les premiers à l'établir. Elle est
déjà très-nettement observée dans l'_Argenis_ de Barclay imprimée en
1630 par les Elzévirs; les majuscules seules font exception. Quelques
imprimeurs des confins de la France ne tardèrent pas à suivre cet
exemple. Les Zetzner, de Strasbourg, introduisirent l'U rond et le J
consonne dans les lettres capitales. On trouve déjà ces caractères
dans le volume intitulé: _Clavis artis Lullianæ.... opera et studio
Johannis Henrici Alstedl_, Argentorati, sumptibus heredum Lazari
Zetzneri, 1633. Cependant il faut convenir que dans le texte courant
on rencontre de temps à autre quelques infractions à la règle.

Nous prononçons l'_[s]_ de quatre diver[s]es manieres: tanto[s]t nous
l'a[s]pirons, comme en ces mots, _pe[s]te_, _cha[s]te_; tanto[s]t elle
allonge la [s]yllabe, comme en ceux-cy, _pa[s]te_, _te[s]te_;
tanto[s]t elle ne fait aucun [s]on, comme à _esbloüir_, _esbranler_,
_il e[s]toit_; et tanto[s]t elle [s]e prononce comme un _z_, comme à
_pre[s]ider_, _pre[s]umer_. Nous n'avons que deux differens
caracteres, _[s]_, et _s_, pour ces quatre differentes prononciations;
il faut donc e[s]tablir quelques maximes générales pour faire les
di[s]tinctions entieres. Cette lettre [s]e rencontre au commencement
des mots, ou au milieu, ou à la fin. Au commencement elle a[s]pire
toûjours: _[s]oy_, _[s]ien_, _[s]auver_, _[s]uborner_; à la fin, elle
n'a presque point de [s]on, et ne fait qu'allonger tant [s]oit peu la
[s]yllabe, quand le mot qui [s]uit [s]e commence par une con[s]one; et
quand il commence par une voyelle, elle [s]e détache de celuy qu'elle
finit pour [s]e joindre avec elle, et [s]e prononce toûjours comme un
_z_, [s]oit qu'elle [s]oit précedée par une con[s]one, ou par une
voyelle.

Dans le milieu du mot, elle e[s]t, ou entre deux voyelles, ou aprés
une con[s]one, ou avant une con[s]one. Entre deux voyelles elle
pa[ss]e tou[s]iours pour _z_, et aprés une con[s]one elle aspire
tou[s]iours, et cette difference [s]e remarque entre les verbes
compo[s]ez qui viennent de la me[s]me racine. On prononce _prezumer_,
_rezi[s]ter_, mais on ne prononce pas _conzumer_, ny _perzi[s]ter_.
Ces régles n'ont aucune exception, et j'ay abandonné en ces rencontres
le choix des caracteres à l'Imprimeur, pour [s]e [s]ervir du grand ou
du petit, [s]elon qu'ils [s]e [s]ont le mieux accommodez avec les
lettres qui les joignent. Mais je n'en ay pas fait de me[s]me, quand
l'_[s]_ e[s]t avant une con[s]one dans le milieu du mot, et je n'ay pû
[s]ouffrir que ces trois mots, _re[s]te_, _tempe[s]te_, _vous
e[s]tes_, fu[ss]ent e[s]crits l'un comme l'autre, ayant des
prononciations [s]i differentes. J'ay re[s]ervé la petite _s_ pour
celle où la [s]yllabe e[s]t a[s]pirée, la grande pour celle où elle
e[s]t [s]implement allongée, et l'ay [s]upprimée entierement au
troi[s]iéme mot où elle ne fait point de [s]on, la marquant
[s]eulement par un accent [s]ur la lettre qui la précede. J'ay donc
fait ortographer ain[s]i les mots [s]uivants et leurs [s]emblables,
_peste_, _funeste_, _chaste_, _re[s]iste_, _espoir_; _tempe[s]te_,
_ha[s]te_, _te[s]te_; _vous étes_, _il étoit_, _ébloüir_, _écouter_,
_épargner_, _arréter_. Ce dernier verbe ne lai[ss]e pas d'avoir
quelques temps dans [s]a conjugai[s]on, où il faut luy rendre l'_[s]_,
parce qu'elle allonge la [s]yllabe; comme à l'imperatif _arre[s]te_,
qui rime bien avec _te[s]te_; mais à l'infinitif et en quelques autres
où elle ne fait pas cet effet, il e[s]t bon de la [s]upprimer et
e[s]crire, _j'arrétois_, _j'ay arrété_, _j'arréteray_, _nous
arrétons_, _etc._[206].

  [206] Ce projet a failli être officiellement adopté. On trouve des
  renseignements à ce sujet dans les _Observations de l'Académie
  françoise touchant l'orthographe_, conservées au département des
  manuscrits de la Bibliothèque impériale, dont j'ai donné l'analyse
  dans _l'Ami de la religion_ du 31 mai 1860.

  Ces _Observations_, rédigées par Mézeray, furent soumises en 1673
  à l'examen de plusieurs académiciens, dont la liste se trouve en
  tête du volume. Corneille y figure, toutefois on ne rencontre dans
  ce manuscrit aucune note de lui; mais, dans son travail
  préparatoire, Mézeray avait rappelé en ces termes l'innovation
  introduite par l'illustre poëte: «M{r}. de Corneille a proposé que
  pour faire connoistre quand l'S est muette dans les mots où
  qu'elle sifle, il seroit bon de mettre une S ronde aux endroits où
  elle sifle, comme à _chaste_, _triste_, _reste_, et une _[s]_
  longue aux endroits où elle est muette, soit qu'elle fasse longue
  la voyelle qui la précède, comme en _tempe[s]te_, _fe[s]te_,
  _te[s]te_, etc., soit qu'elle ne la fasse pas, comme en _e[s]cu_,
  _e[s]pine_, _de[s]dire_, _e[s]purer_, etc.»

  «L'usage en seroit bon, objecte Segrais, mais l'innovation en est
  dangereuse.»

  «Je n'y trouve point d'inconvenient, sur tout dans l'impression,
  réplique Doujat, et ce n'est plus une nouveauté puisque M{r}. de
  Corneille l'a pratiqué depuis plus de dix ou douze ans.»

  «Où est l'inconuenient? dit Bossuet; ie le suiurois ainsi dans le
  dictionnaire et i'en ferois une remarque expresse où i'alleguerois
  l'exemple de M{r}. Corneille. Les Hollandois ont bien introduit
  _u_ et _v_ pour _u_ voyelle et _u_ consone, et de mesme _i_ sans
  queüe ou avec queüe. Personne ne s'en est formalisé; peu à peu les
  yeux s'y accoustument et la main les suit.»

Quant à l'_e_, nous en avons de trois [s]ortes. L'_e_ feminin, qui
[s]e rencontre tou[s]iours, ou [s]eul, ou en diphtongue, dans toutes
les derniéres [s]yllabes de nos mots qui ont la terminai[s]on
féminine, et qui fait [s]i peu de [s]on, que cette syllabe n'e[s]t
jamais contée[207] à rien à la fin de nos vers féminins, qui en ont
tou[s]iours une plus que les autres. L'_e_ masculin, qui [s]e prononce
comme dans la langue Latine, et un troi[s]iéme _e_ qui ne va jamais
[s]ans l'_s_, qui luy donne un [s]on e[s]levé qui [s]e prononce à
bouche ouverte, en ces mots: _[s]ucces_, _acces_, _expres_. Or comme
ce [s]eroit une grande confu[s]ion, que ces trois _e_, en ces trois
mots, _a[s]pres_, _verite_, et _apres_, qui ont une prononciation [s]i
differente, eu[ss]ent un caractére pareil, il e[s]t aisé d'y remédier,
par ces trois [s]ortes d'_e_ que nous donne l'Imprimerie, _e_, _é_,
_è_, qu'on peut nommer l'_e_ simple, l'_e_ aigu, et l'_e_ grave. Le
premier [s]ervira pour nos terminai[s]ons feminines, le [s]econd pour
les Latines, et le troi[s]iéme pour les e[s]levées, et nous
e[s]crirons ain[s]i ces trois mots et leurs pareils, _a[s]pres_,
_verité_, _après_, ce que nous e[s]tendrons à _[s]uccès_, _excès_,
_procès_, qu'on avoit ju[s]qu'icy e[s]crits avec l'_e_ aigu, comme les
terminai[s]ons Latines, quoy que le [s]on en [s]oit fort différent. Il
e[s]t vray que les Imprimeurs y avoient mis quelque différence, en ce
que cette terminai[s]on n'e[s]tant jamais [s]ans _[s]_, quand il s'en
rencontroit une après un _é_ Latin, ils la changeoient en _z_, et ne
la fai[s]oient préceder que par un _e_ simple. Ils impriment
_veritez_, _Deïtez_, _dignitez_, et non pas _verités_, _Deïtés_,
_dignités_; et j'ay con[s]ervé cette Ortographe: mais pour éviter
toute [s]orte de confu[s]ion entre le [s]on des mots qui ont l'_e_
Latin [s]ans _[s]_, comme _verité_, et ceux qui ont la prononciation
élevée, comme _succès_, j'ay cru à propos de nous [s]ervir de
différents caractéres, pui[s]que nous en avons, et donner l'_è_ grave
à ceux de cette derniere e[s]pece. Nos deux articles pluriels, _les_
et _des_, ont le me[s]me [s]on, quoy qu'écrits avec l'_e_ [s]imple: il
e[s]t [s]i mal-ai[s]é de les prononcer autrement, que je n'ay pas crû
qu'il fu[s]t be[s]oin d'y rien changer. Je dy la me[s]me cho[s]e de
l'_e_ devant deux _ll_, qui prend le [s]on au[ss]i e[s]levé en ces
mots, _belle_, _fidelle_, _rebelle_, etc., qu'en ceux-cy, _[s]uccès_,
_excès_; mais comme cela arrive toûjours quand il [s]e rencontre avant
ces deux _ll_, il [s]uffit d'en faire cette remarque [s]ans changement
de caractére. Le me[s]me arrive devant la simple _l_, à la fin du mot,
_mortel_, _appel_, _criminel_, et non pas au milieu, comme en ces
mots, _celer_, _chanceler_, où l'_e_ avant cette _l_ garde le [s]on de
l'_e_ feminin.

  [207] _Contée_, comptée. Voyez le _Lexique_.

Il e[s]t bon au[ss]i de remarquer qu'on ne [s]e [s]ert d'ordinaire de
l'_é_ aigu, qu'à la fin du mot, ou quand on [s]upprime l'_[s]_ qui le
[s]uit; comme à _établir_, _étonner_: cependant il [s]e rencontre
[s]ouvent au milieu des mots avec le me[s]me [s]on, bien qu'on ne
l'écrive qu'avec un _e_ [s]imple; comme en ce mot _[s]everité_, qu'il
faudroit e[s]crire _[s]évérité_, pour le faire prononcer exactement,
et je l'ay fait ob[s]erver dans cette impre[ss]ion[208], bien que je
n'aye pas gardé le me[s]me ordre dans celle qui s'e[s]t faite in
folio[209].

  [208] On lit ici dans l'édition de 1663: «Et peut-estre le
  feray-je obseruer en la première impression qui se pourra faire de
  ces Recueils.»

  [209] Il s'agit de l'édition datée de 1663, dont nous venons de
  parler.

La double _ll_ dont je viens de parler à l'occa[s]ion de l'_e_, a
au[ss]i deux prononciations en no[s]tre Langue, l'une [s]eche et
[s]imple, qui [s]uit l'Ortographe, l'autre molle, qui [s]emble y
joindre une _h_. Nous n'avons point de différents caractéres à les
di[s]tinguer; mais on en peut donner cette régle infaillible. Toutes
les fois qu'il n'y a point d'_i_ avant les deux _ll_, la prononciation
ne prend point cette molle[ss]e. En voicy des exemples dans les quatre
autres voyelles: _baller_, _rebeller_, _coller_, _annuller_. Toutes
les fois qu'il y a un _i_ avant les deux _ll_, [s]oit [s]eul, [s]oit
en diphtongue, la prononciation y adjou[s]te une _h_. On e[s]crit
_bailler_, _éveiller_, _briller_, _chatoüiller_, _cueillir_, et on
prononce _baillher_, _éveillher_, _brillher_, _chatouillher_,
_cueillhir_. Il faut excepter de cette Régle tous les mots qui
viennent du Latin, et qui ont deux _ll_ dans cette Langue, comme
_ville_, _mille_, _tranquille_, _imbecille_, _di[s]tille_,
_illu[s]tre_, _illegitime_, _illicite_, etc. Je dis qui ont deux _ll_
en Latin, parce que les mots de _fille_ et _famille_ en viennent, et
[s]e prononcent avec cette molle[ss]e des autres qui ont l'_i_ devant
les deux _ll_, et n'en viennent pas; mais ce qui fait cette
différence, c'e[s]t qu'ils ne tiennent pas les deux _ll_ des mots
Latins, _filia_ et _familia_, qui n'en ont qu'une, mais purement de
no[s]tre Langue. Cette régle et cette exception [s]ont générales et
a[ss]eurées. Quelques Modernes, pour o[s]ter toute l'ambiguité de
cette prononciation, ont e[s]crit les mots qui [s]e prononcent [s]ans
la molle[ss]e de l'_h_, avec une _l_ [s]imple, en cette maniere,
_tranquile_, _imbecile_, _di[s]tile_, et cette Ortographe pourroit
s'accommoder dans les trois voyelles _a_, _o_, _u_, pour e[s]crire
[s]implement _baler_, _affoler_, _annuler_, mais elle ne
s'accommoderoit point du tout avec l'_e_, et on auroit de la peine à
prononcer _fidelle_ et _belle_, [s]i on e[s]crivoit _fidele_ et
_bele_; l'_i_ me[s]me [s]ur lequel ils ont pris ce droit, ne le
pourroit pas [s]ouffrir tou[s]iours, et particulierement en ces mots
_ville_, _mille_, dont le premier, [s]i on le redui[s]oit à une _l_
[s]imple, [s]e confondroit avec _vile_, qui a une [s]ignification
toute autre.

Il y auroit encor quantité de remarques à faire [s]ur les différentes
manieres que nous avons de prononcer quelques lettres en no[s]tre
Langue: mais je n'entreprens pas de faire un Traité entier de
l'Ortographe et de la prononciation, et me contente de vous avoir
donné ce mot d'avis touchant ce que j'ay innové icy; comme les
Imprimeurs ont eu de la peine à s'y accou[s]tumer, ils n'auront pas
[s]uivy ce nouvel ordre [s]i ponctüellement, qu'il ne s'y [s]oit coulé
bien des fautes, vous me ferez la grace d'y [s]uppléer.



DISCOURS

DE L'UTILITÉ ET DES PARTIES

DU POËME DRAMATIQUE[210].

  [210] L'édition de 1660, dans laquelle ces discours ont paru pour
  la première fois, est divisée en trois volumes, et en tête de
  chaque volume est placé l'un des discours. L'édition de 1663 forme
  deux tomes qui commencent par les deux premiers discours; le
  troisième termine le tome II (voyez plus haut, p. 5, note 1).
  Enfin les trois éditions, en quatre volumes, de 1664 (in-8{o}), de
  1668, et de 1682, contiennent un discours en tête de chacun des
  trois premiers volumes. La plupart des éditeurs ont séparé ces
  discours du _Théâtre_, pour les faire entrer dans les _OEuvres
  diverses_; nous avons préféré conserver le premier, suivant
  l'intention de Corneille, en tête du Théâtre, où les premières
  lignes le placent nécessairement, et nous avons cru devoir en
  rapprocher les deux autres, mais sans rien changer au texte,
  c'est-à-dire en y laissant ce qui a trait à la place que l'auteur
  leur avait assignée.

  Si l'on veut avoir des renseignements sur le temps que ces
  discours ont coûté à Corneille et sur les circonstances dans
  lesquelles il les a composés, il faut lire sa lettre du 25 août
  1660, adressée à l'abbé de Pure.


Bien que, selon Aristote, le seul but de la poésie dramatique soit de
plaire aux spectateurs, et que la plupart de ces poëmes leur ayent
plu, je veux bien avouer toutefois que beaucoup d'entr'eux n'ont pas
atteint le but de l'art. _Il ne faut pas prétendre_, dit ce
philosophe, _que ce genre de poésie nous donne toute sorte de plaisir,
mais seulement celui qui lui est propre_[211]; et pour trouver ce
plaisir qui lui est propre, et le donner aux spectateurs, il faut
suivre les préceptes de l'art, et leur plaire selon ses règles. Il
est constant qu'il y a des préceptes, puisqu'il y a un art; mais il
n'est pas constant quels ils sont. On convient du nom sans convenir de
la chose, et on s'accorde sur les paroles pour contester sur leur
signification. Il faut observer l'unité d'action, de lieu, et de jour,
personne n'en doute; mais ce n'est pas une petite difficulté de savoir
ce que c'est que cette unité d'action, et jusques où peut s'étendre
cette unité de jour et de lieu. Il faut que le poëte traite son sujet
selon le vraisemblable et le nécessaire[212]; Aristote le dit, et tous
ses interprètes répètent les mêmes mots, qui leur semblent si
clairs[213] et si intelligibles, qu'aucun d'eux n'a daigné nous dire,
non plus que lui, ce que c'est que ce vraisemblable et ce nécessaire.
Beaucoup même ont si peu considéré ce dernier[214], qui accompagne
toujours l'autre chez ce philosophe, hormis une seule fois, où il
parle de la comédie[215], qu'on en est venu jusqu'à établir une maxime
très-fausse, qu'_il faut que le sujet d'une tragédie soit
vraisemblable_; appliquant ainsi[216] aux conditions du sujet la
moitié de ce qu'il a dit de la manière de le traiter. Ce n'est pas
qu'on ne puisse faire une tragédie d'un sujet purement vraisemblable:
il en donne pour exemple _la Fleur_[217] d'Agathon, où les noms et les
choses étoient de pure invention, aussi bien qu'en la comédie; mais
les grands sujets qui remuent fortement les passions, et en opposent
l'impétuosité aux lois du devoir ou aux tendresses du sang, doivent
toujours aller au delà du vraisemblable, et ne trouveroient aucune
croyance parmi les auditeurs, s'ils n'étoient soutenus, ou par
l'autorité de l'histoire qui persuade avec empire, ou par la
préoccupation de l'opinion commune qui nous donne ces mêmes auditeurs
déjà tous persuadés. Il n'est pas vraisemblable que Médée tue ses
enfants, que Clytemnestre assassine son mari, qu'Oreste poignarde sa
mère; mais l'histoire le dit, et la représentation de ces grands
crimes ne trouve point d'incrédules. Il n'est ni vrai ni vraisemblable
qu'Andromède, exposée à un monstre marin, aye été garantie de ce péril
par un cavalier volant, qui avoit des ailes aux pieds; mais c'est une
fiction[218] que l'antiquité a reçue; et comme elle l'a transmise
jusqu'à nous, personne ne s'en offense quand on[219] la voit sur le
théâtre. Il ne seroit pas permis toutefois d'inventer sur ces
exemples. Ce que la vérité ou l'opinion fait accepter seroit rejeté,
s'il n'avoit point d'autre fondement qu'une ressemblance à cette
vérité ou à cette opinion. C'est pourquoi notre docteur dit que _les
sujets viennent de la fortune_, qui fait arriver les choses, _et non
de l'art_, qui les imagine[220]. Elle est maîtresse des événements, et
le choix qu'elle nous donne de ceux qu'elle nous présente enveloppe
une secrète défense d'entreprendre sur elle, et d'en produire sur la
scène qui ne soient pas de sa façon. Aussi _les anciennes tragédies se
sont arrêtées autour de peu de familles, parce qu'il étoit arrivé à
peu de familles des choses dignes de la tragédie_[221]. Les siècles
suivants nous en ont assez fourni pour franchir ces bornes, et ne
marcher plus sur les pas des Grecs; mais je ne pense pas qu'ils nous
ayent donné la liberté de nous écarter de leurs règles. Il faut, s'il
se peut, nous accommoder avec elles, et les amener jusqu'à nous[222].
Le retranchement que nous avons fait des choeurs nous oblige à
remplir nos poëmes de plus d'épisodes qu'ils ne faisoient; c'est
quelque chose de plus, mais qui ne doit pas aller au delà de leurs
maximes, bien qu'il aille au delà de leur pratique.

  [211] [Grec: Ou gar pasan dei zêtein hêdonên apo tragôdias, alla
  tên oikeian.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 2.)--Dans la
  phrase suivante, Aristote exprime l'idée, par laquelle Corneille
  commence son discours, que le but de la poésie dramatique est de
  plaire.

  [212] [Grec: Chrê de.... aei zêtein ê to anankaion, ê to eikos.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 6.)

  [213] VAR. (édit. de 1660): les mêmes paroles qui leur semblent si
  claires.

  [214] VAR. (édit. de 1660): ce dernier mot.

  [215] Voyez la _Poétique_, chap. IX, 5.

  [216] Il y a _aussi_, pour _ainsi_, dans les éditions de 1682 et de
  1692: la leçon des éditions antérieures nous a paru préférable.

  [217] Aristote, _Poétique_, chap. IX, 7.--_La Fleur_, [Grec:
  anthos ], pièce du poëte Agathon, contemporain de Sophocle et
  d'Eschyle, n'est connue que par ce passage d'Aristote.

  [218] VAR. (édit. de 1660): une erreur.

  [219] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): il.

  [220] [Grec: Zêtountes gar ouk apo technês, all' apo tuchês heuron
  to toiouton paraskeuazein en tois muthois.] (Aristote, _Poétique_,
  chap. XIV, 10.)

  [221] [Grec: Peri oligas oikias hai kallistai tragôdiai
  suntithentai, hoion peri Alkmaiôna kai Oidipoun.... kai hosois
  allois sumbebêken ê pathein deina ê poiêsai.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. XIII, 5.)

  [222] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à nous.

Il faut donc savoir quelles sont ces règles; mais notre malheur est
qu'Aristote et Horace après lui en ont écrit assez obscurément pour
avoir besoin d'interprètes, et que ceux qui leur en ont voulu servir
jusques ici ne les ont souvent expliqués qu'en grammairiens ou en
philosophes. Comme ils avoient plus d'étude et de spéculation que
d'expérience du théâtre, leur lecture nous peut rendre plus doctes,
mais non pas nous donner beaucoup de lumières fort sûres pour y
réussir.

Je hasarderai quelque chose sur cinquante ans[223] de travail pour la
scène, et en dirai mes pensées tout simplement, sans esprit de
contestation qui m'engage à les soutenir, et sans prétendre que
personne renonce en ma faveur à celles qu'il en aura conçues.

  [223] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): trente ans;--(édit. de
  1664) plus de trente ans;--(édit. de 1668): quarante ans.

Ainsi ce que j'ai avancé dès l'entrée de ce discours, que _la poésie
dramatique a pour but le seul plaisir des spectateurs_, n'est pas pour
l'emporter opiniâtrément sur ceux qui pensent ennoblir l'art, en lui
donnant pour objet de profiter aussi bien que de plaire. Cette dispute
même seroit très-inutile, puisqu'il est impossible de plaire selon
les règles, qu'il ne s'y rencontre beaucoup d'utilité. Il est vrai
qu'Aristote, dans tout son _Traité de la Poétique_, n'a jamais employé
ce mot une seule fois; qu'il attribue l'origine de la poésie au
plaisir que nous prenons à voir imiter les actions des hommes[224];
qu'il préfère la partie du poëme qui regarde le sujet à celle qui
regarde les moeurs, parce que cette première contient ce qui agrée le
plus, comme les agnitions et les péripéties[225]; qu'il fait entrer
dans la définition de la tragédie l'agrément du discours dont elle est
composée[226]; et qu'il l'estime enfin plus que le poëme épique, en ce
qu'elle a de plus[227] la décoration extérieure et la musique, qui
délectent puissamment, et qu'étant plus courte et moins diffuse, le
plaisir qu'on y prend est plus parfait[228]; mais il n'est pas moins
vrai qu'Horace nous apprend que nous ne saurions plaire à tout le
monde, si nous n'y mêlons l'utile, et que les gens graves et sérieux,
les vieillards, les amateurs de la vertu, s'y ennuieront, s'ils n'y
trouvent rien à profiter:

    _Centuriæ seniorum agitant expertia frugis[229]._

Ainsi, quoique l'utile n'y entre que sous la forme du délectable, il
ne laisse pas d'y être nécessaire, et il vaut mieux examiner de quelle
façon il y peut trouver sa place, que d'agiter, comme je l'ai déjà
dit, une question inutile touchant l'utilité de cette sorte de poëmes.
J'estime donc qu'il s'y en peut rencontrer de quatre sortes.

  [224] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. IV, 1 et 2.

  [225] _Ibid._, chap. VI, 13.

  [226] _Ibid._, chap. VI, 2.

  [227] VAR. (édit. de 1660): de plus que lui.

  [228] Aristote, _Poétique_, chap. XXVI, 8 et 9.

  [229] Horace, _Art poétique_, v. 341.

La première consiste aux sentences et instructions morales qu'on y
peut semer presque partout; mais il en faut user sobrement, les mettre
rarement en discours généraux, ou ne les pousser guère loin, surtout
quand on fait parler un homme passionné, ou qu'on lui fait répondre
par un autre; car il ne doit avoir non plus de patience pour les
entendre, que de quiétude d'esprit pour les concevoir et les dire.
Dans les délibérations d'État, où un homme d'importance consulté par
un roi s'explique de sens rassis, ces sortes de discours trouvent lieu
de plus d'étendue; mais enfin il est toujours bon de les réduire
souvent de la thèse à l'hypothèse; et j'aime mieux faire dire à un
acteur, _l'amour vous donne beaucoup d'inquiétudes_, que, _l'amour
donne beaucoup d'inquiétudes aux esprits qu'il possède_.

Ce n'est pas que je voulusse entièrement bannir cette dernière façon
de s'énoncer sur les maximes de la morale et de la politique. Tous mes
poëmes demeureroient bien estropiés, si on en retranchoit ce que j'y
en ai mêlé; mais encore un coup, il ne les faut pas pousser loin sans
les appliquer au particulier; autrement c'est un lieu commun, qui ne
manque jamais d'ennuyer l'auditeur, parce qu'il fait languir l'action;
et quelque heureusement que réussisse cet étalage de moralités, il
faut toujours craindre[230] que ce ne soit un de ces ornements
ambitieux qu'Horace nous ordonne de retrancher[231].

  [230] VAR. (édit. de 1660): Il faut prendre garde.

  [231]             _ ....Ambitiosa recidet
  Ornamenta._

  (_Art poétique_, v. 447.)

J'avouerai toutefois que les discours généraux ont souvent grâce,
quand celui qui les prononce et celui qui les écoute ont tous deux
l'esprit assez tranquille pour se donner raisonnablement cette
patience. Dans le quatrième acte de _Mélite_, la joie qu'elle a d'être
aimée de Tircis lui fait souffrir sans chagrin la remontrance de sa
nourrice, qui de son côté satisfait à cette démangeaison qu'Horace
attribue aux vieilles gens, de faire des leçons aux jeunes[232]; mais
si elle savoit que Tircis la crût infidèle, et qu'il en fût au
désespoir, comme elle l'apprend ensuite, elle n'en souffriroit pas
quatre vers. Quelquefois même ces discours sont nécessaires pour
appuyer des sentiments dont le raisonnement ne se peut fonder sur
aucune des actions particulières de ceux dont on parle. Rodogune, au
premier acte, ne sauroit justifier la défiance qu'elle a de Cléopatre,
que par le peu de sincérité qu'il y a d'ordinaire dans la
réconciliation[233] des grands après une offense signalée, parce que,
depuis le traité de paix, cette reine n'a rien fait qui la doive
rendre suspecte de cette haine qu'elle lui conserve dans le coeur.
L'assurance que prend Mélisse, au quatrième de _la Suite du Menteur_,
sur les premières protestations d'amour que lui fait Dorante, qu'elle
n'a vu qu'une seule fois, ne se peut autoriser que sur la facilité et
la promptitude que deux amants nés l'un pour l'autre ont à donner
croyance à ce qu'ils s'entre-disent; et les douze vers qui expriment
cette moralité en termes généraux ont tellement plu, que beaucoup de
gens d'esprit n'ont pas dédaigné d'en charger leur mémoire[234]. Vous
en trouverez ici quelques autres de cette nature. La seule règle qu'on
y peut établir, c'est qu'il les faut placer judicieusement, et surtout
les mettre en la bouche de gens qui ayent l'esprit sans embarras, et
qui ne soient point emportés par la chaleur de l'action.

  [232] Voyez la scène 1 du IVe acte de _Mélite_, et l'_Art poétique_
  d'Horace, v. 174.

  [233] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): les réconciliations.

  [234] Voyez, dans la scène 1 du IVe acte de _la Suite du Menteur_,
  le couplet qui commence par ce vers:

  Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre, etc.

La seconde utilité du poëme dramatique se rencontre en la naïve
peinture des vices et des vertus, qui ne manque jamais à faire son
effet, quand elle est bien achevée, et que les traits en sont si
reconnoissables qu'on ne les peut confondre l'un dans l'autre, ni
prendre le vice pour vertu. Celle-ci se fait alors toujours aimer,
quoique malheureuse; et celui-là se fait toujours haïr, bien que
triomphant. Les anciens se sont fort souvent contentés de cette
peinture, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes
actions, et punir les mauvaises. Clytemnestre et son adultère tuent
Agamemnon impunément; Médée en fait autant de ses enfants, et Atrée de
ceux de son frère Thyeste, qu'il lui fait manger. Il est vrai qu'à
bien considérer ces actions qu'ils choisissoient pour la catastrophe
de leurs tragédies, c'étoient des criminels qu'ils faisoient punir,
mais par des crimes plus grands que les leurs. Thyeste avoit abusé de
la femme de son frère; mais la vengeance qu'il en prend a quelque
chose de plus affreux que ce premier crime. Jason étoit un perfide
d'abandonner Médée, à qui il devoit tout; mais massacrer ses enfants à
ses yeux est quelque chose de plus. Clytemnestre se plaignoit des
concubines qu'Agamemnon ramenoit de Troie; mais il n'avoit point
attenté sur sa vie, comme elle fait sur la sienne; et ces maîtres de
l'art ont trouvé le crime de son fils Oreste, qui la tue pour venger
son père, encore plus grand que le sien, puisqu'ils lui ont donné des
Furies vengeresses pour le tourmenter, et n'en ont point donné à sa
mère, qu'ils font jouir paisiblement avec son Égisthe du royaume d'un
mari qu'elle avoit assassiné.

Notre théâtre souffre difficilement de pareils sujets: le _Thyeste_ de
Sénèque[235] n'y a pas été fort heureux; sa _Médée_ y a trouvé plus de
faveur; mais aussi, à le bien prendre, la perfidie de Jason et la
violence du roi de Corinthe la font paroître si injustement opprimée,
que l'auditeur entre aisément dans ses intérêts, et regarde sa
vengeance comme une justice qu'elle se fait elle-même de ceux qui
l'oppriment.

  [235] Il s'agit ici du _Thyeste_ de Monléon, représenté, suivant les
  frères Parfait, en 1633. Voyez l'_Histoire du Théâtre françois_, tome
  V, p. 31.

C'est cet intérêt qu'on aime à prendre pour les vertueux qui a obligé
d'en venir à cette autre manière de finir le poëme dramatique par la
punition des mauvaises actions et la récompense des bonnes, qui n'est
pas un précepte de l'art, mais un usage que nous avons embrassé, dont
chacun peut se départir à ses périls. Il étoit dès le temps
d'Aristote, et peut-être qu'il ne plaisoit pas trop à ce philosophe,
puisqu'il dit _qu'il n'a eu vogue que par l'imbécillité du jugement
des spectateurs, et que ceux qui le pratiquent s'accommodent au goût
du peuple, et écrivent selon les souhaits de leur auditoire_[236]. En
effet, il est certain que nous ne saurions voir un honnête homme sur
notre théâtre sans lui souhaiter de la prospérité, et nous fâcher de
ses infortunes. Cela fait que quand il en demeure accablé, nous
sortons avec chagrin, et remportons une espèce d'indignation contre
l'auteur et les acteurs; mais quand l'événement remplit nos souhaits,
et que la vertu y est couronnée, nous sortons avec pleine joie, et
remportons une entière satisfaction et de l'ouvrage, et de ceux qui
l'ont représenté. Le succès heureux de la vertu, en dépit des
traverses et des périls, nous excite à l'embrasser; et le succès
funeste du crime ou de l'injustice est capable de nous en augmenter
l'horreur naturelle, par l'appréhension d'un pareil malheur.

  [236] [Grec: Dokei de einai prôtê dia tên tôn theatôn astheneian;
  akolouthousi gar hoi poiêtai kat' euchên poiountes tois theatais.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 7.)

C'est en cela que consiste la troisième utilité du théâtre, comme la
quatrième en la purgation des passions par le moyen de la pitié et de
la crainte[237]. Mais comme cette utilité est particulière à la
tragédie, je m'expliquerai sur cet article au second volume, où je
traiterai de la tragédie en particulier[238], et passe à l'examen des
parties qu'Aristote attribue au poëme dramatique. Je dis au poëme
dramatique en général, bien qu'en traitant cette matière il ne parle
que de la tragédie; parce que tout ce qu'il en dit convient aussi à la
comédie, et que la différence de ces deux espèces de poëmes ne
consiste qu'en la dignité des personnages, et des actions qu'ils
imitent, et non pas en la façon de les imiter, ni aux choses qui
servent à cette imitation.

  [237] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2.

  [238] VAR. (édit. de 1660): Mais comme cette utilité est
  particulière à la tragédie, et que cette première partie de mes
  poèmes ne contient presque que des comédies où elle n'a point de
  place, je ne m'expliquerai sur cet article qu'au second volume, où
  la tragédie l'emporte, et passe, etc.--La première partie de
  l'édition de 1660 contient les mêmes pièces que le recueil de
  1644. Voyez plus haut, p. 1, note [297].

Le poëme est composé de deux sortes de parties. Les unes sont appelées
parties de quantité, ou d'extension; et Aristote en nomme quatre: le
prologue, l'épisode, l'exode, et le choeur[239]. Les autres se
peuvent nommer des parties intégrantes[240], qui se rencontrent dans
chacune de ces premières pour former tout le corps avec elles. Ce
philosophe y en trouve six: le sujet, les moeurs, les sentiments, la
diction, la musique, et la décoration du théâtre[241]. De ces six, il
n'y a que le sujet dont la bonne constitution dépende proprement de
l'art poétique; les autres ont besoin d'autres arts subsidiaires: les
moeurs, de la morale; les sentiments, de la rhétorique; la diction,
de la grammaire; et les deux autres parties ont chacune leur art, dont
il n'est pas besoin que le poëte soit instruit, parce qu'il y peut
faire suppléer par d'autres que lui[242], ce qui fait qu'Aristote ne
les traite pas. Mais comme il faut qu'il exécute lui-même ce qui
concerne les quatre premières, la connoissance des arts dont elles
dépendent lui est absolument nécessaire, à moins qu'il aye reçu de la
nature un sens commun assez fort et assez profond pour suppléer à ce
défaut[243].

  [239] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XII.

  [240] VAR. (édit. de 1660-1664): intégrales.

  [241] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. VI, 6.

  [242] VAR. (édit. de 1660): Qu'il y peut faire suppléer par
  d'autres, ce qui fait, etc.

  [243] VAR. (édit. de 1660): pour réparer ce défaut.

Les conditions du sujet sont diverses pour la tragédie et pour la
comédie. Je ne toucherai à présent qu'à ce qui regarde cette dernière,
qu'Aristote définit simplement _une imitation de personnes basses et
fourbes_[244]. Je ne puis m'empêcher de dire que cette définition ne
me satisfait point; et puisque beaucoup de savants tiennent que son
_Traité de la Poétique_ n'est pas venu tout entier jusques à nous, je
veux croire que dans ce que le temps nous en a dérobé il s'en
rencontroit une plus achevée.

  [244] [Grec: Hê de kômôdia esti.... mimêsis phauloterôn.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. V, 1.)

La poésie dramatique, selon lui, est une imitation des actions, et il
s'arrête ici à la condition des personnes, sans dire quelles doivent
être ces actions. Quoi qu'il en soit, cette définition avoit du
rapport à l'usage de son temps, où l'on ne faisoit parler dans la
comédie que des personnes d'une condition très-médiocre; mais elle n'a
pas une entière justesse pour le nôtre, où les rois même y peuvent
entrer, quand leurs actions ne sont point au-dessus d'elle. Lorsqu'on
met sur la scène un simple intrique[245] d'amour entre des rois, et
qu'ils ne courent aucun péril, ni de leur vie, ni de leur État, je ne
crois pas que, bien que les personnes soient illustres, l'action le
soit assez pour s'élever[246] jusqu'à[247] la tragédie. Sa dignité
demande quelque grand intérêt d'État, ou quelque passion plus noble et
plus mâle que l'amour, telles que sont l'ambition ou la vengeance, et
veut donner à craindre des malheurs plus grands que la perte d'une
maîtresse. Il est à propos d'y mêler l'amour, parce qu'il a toujours
beaucoup d'agrément, et peut servir de fondement à ces intérêts, et à
ces autres passions dont je parle; mais il faut qu'il se contente du
second rang dans le poëme, et leur laisse le premier.

  [245] Une simple intrigue.

  [246] Telle est la leçon de toutes les éditions antérieures à
  celle de 1682, qui donne, sans doute par erreur: «pour l'élever.»

  [247] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à.

Cette maxime semblera nouvelle d'abord: elle est toutefois de la
pratique des anciens, chez qui nous ne voyons aucune tragédie où il
n'y aye qu'un intérêt d'amour à démêler. Au contraire, ils l'en
bannissoient souvent; et ceux qui voudront considérer les miennes,
reconnoîtront qu'à leur exemple je ne lui ai jamais laissé y prendre
le pas devant, et que dans _le Cid_ même, qui est sans contredit la
pièce la plus remplie d'amour[248] que j'aye faite, le devoir de la
naissance et le soin de l'honneur l'emportent sur toutes les
tendresses qu'il inspire aux amants que j'y fais parler.

  [248] VAR. (édit. de 1660-1664): la plus amoureuse.

Je dirai plus. Bien qu'il y aye de grands intérêts d'État dans un
poëme, et que le soin qu'une personne royale doit avoir de sa gloire
fasse taire sa passion, comme en _Don Sanche_, s'il ne s'y rencontre
point de péril de vie, de pertes d'États, ou de bannissement, je ne
pense pas qu'il aye droit de prendre un nom plus relevé que celui de
comédie; mais pour répondre aucunement à la dignité des personnes dont
celui-là représente les actions, je me suis hasardé d'y ajouter
l'épithète d'héroïque, pour le distinguer d'avec les comédies
ordinaires. Cela est sans exemple parmi les anciens; mais aussi il est
sans exemple parmi eux de mettre des rois sur le théâtre sans
quelqu'un de ces grands périls. Nous ne devons pas nous attacher si
servilement à leur imitation, que nous n'osions essayer quelque chose
de nous-mêmes, quand cela ne renverse point les règles de l'art; ne
fût-ce que pour mériter cette louange que donnoit Horace aux poëtes de
son temps:

    _Nec minimum meruere decus, vestigia græca
    Ausi deserere[249];_

et n'avoir point de part en ce honteux éloge:

    _O imitatores, servum pecus[250]!_

_Ce qui nous sert maintenant d'exemple_, dit Tacite, _a été autrefois
sans exemple, et ce que nous faisons sans exemple en pourra servir un
jour_[251].

  [249] Horace, _Art poétique_, v. 286, 287.

  [250] Horace, _Épîtres_, liv. I, _ép._ XIX, v. 19.

  [251] «Inveterascet hoc quoque, et quod hodie exemplis tuemur
  inter exempla erit.» (_Annales_, liv. XI, chap. XXIV.)

La comédie diffère donc en cela de la tragédie, que celle-ci veut pour
son sujet une action illustre, extraordinaire, sérieuse: celle-là
s'arrête à une action commune et enjouée; celle-ci demande de grands
périls pour ses héros: celle-là se contente de l'inquiétude et des
déplaisirs de ceux à qui elle donne le premier rang parmi ses acteurs.
Toutes les deux ont cela de commun, que celle action doit être
complète et achevée; c'est-à-dire que dans l'événement qui la
termine, le spectateur doit être si bien instruit des sentiments de
tous ceux qui y ont eu quelque part, qu'il sorte l'esprit en repos, et
ne soit plus en doute de rien. Cinna conspire contre Auguste, sa
conspiration est découverte, Auguste le fait arrêter. Si le poëme en
demeuroit là, l'action ne seroit pas complète, parce que l'auditeur
sortiroit dans l'incertitude de ce que cet empereur auroit ordonné de
cet ingrat favori. Ptolomée craint que César, qui vient en Égypte, ne
favorise sa soeur dont il est amoureux, et ne le force à lui rendre
sa part du royaume, que son père lui a laissée par testament: pour
attirer la faveur de son côté par un grand service, il lui immole
Pompée; ce n'est pas assez, il faut voir comment César recevra ce
grand sacrifice. Il arrive, il s'en fâche, il menace Ptolomée, il le
veut obliger d'immoler les conseillers de cet attentat à cet illustre
mort; ce roi, surpris de cette réception si peu attendue, se résout à
prévenir César, et conspire contre lui, pour éviter par sa perte le
malheur dont il se voit menacé. Ce n'est pas encore assez; il faut
savoir ce qui réussira de cette conspiration. César en a l'avis, et
Ptolomée, périssant dans un combat avec ses ministres, laisse
Cléopatre en paisible possession du royaume dont elle demandoit la
moitié, et César hors de péril; l'auditeur n'a plus rien à demander,
et sort satisfait, parce que l'action est complète.

Je connois des gens d'esprit, et des plus savants en l'art poétique,
qui m'imputent d'avoir négligé d'achever _le Cid_, et quelques autres
de mes poëmes, parce que je n'y conclus pas précisément le mariage des
premiers acteurs, et que je ne les envoie point marier au sortir du
théâtre. A quoi il est aisé de répondre que le mariage n'est point un
achèvement nécessaire pour la tragédie heureuse, ni même pour la
comédie. Quant à la première, c'est le péril d'un héros qui la
constitue, et lorsqu'il en est sorti, l'action est terminée. Bien
qu'il aye de l'amour, il n'est point besoin qu'il parle d'épouser sa
maîtresse quand la bienséance ne le permet pas; et il suffit d'en
donner l'idée après en avoir levé tous les empêchements, sans lui en
faire déterminer le jour. Ce seroit une chose insupportable que
Chimène en convînt avec Rodrigue dès le lendemain qu'il a tué son
père, et Rodrigue seroit ridicule, s'il faisoit la moindre
démonstration de le desirer. Je dis la même chose d'Antiochus. Il ne
pourroit dire de douceurs à Rodogune qui ne fussent de mauvaise grâce,
dans l'instant que sa mère se vient d'empoisonner à leurs yeux, et
meurt dans la rage de n'avoir pu les faire périr avec elle. Pour la
comédie, Aristote ne lui impose point d'autre devoir pour conclusion
_que de rendre amis ceux qui étoient ennemis_[252]; ce qu'il faut
entendre un peu plus généralement que les termes ne semblent porter,
et l'étendre à la réconciliation de toute sorte de mauvaise
intelligence; comme quand un fils rentre aux bonnes grâces d'un père
qu'on a vu en colère contre lui pour ses débauches, ce qui est une fin
assez ordinaire aux anciennes comédies; ou que deux amants, séparés
par quelque fourbe qu'on leur a faite, ou par quelque pouvoir
dominant, se réunissent par l'éclaircissement de cette fourbe, ou par
le consentement de ceux qui y mettoient obstacle; ce qui arrive
presque toujours dans les nôtres, qui n'ont que très-rarement une
autre fin que des mariages. Nous devons toutefois prendre garde que ce
consentement ne vienne pas par un simple changement de volonté, mais
par un événement qui en fournisse l'occasion. Autrement il n'y auroit
pas grand artifice au dénouement d'une pièce, si, après l'avoir
soutenue durant quatre actes sur l'autorité d'un père qui n'approuve
point les inclinations amoureuses de son fils ou de sa fille, il y
consentoit tout d'un coup au cinquième, par cette seule raison que
c'est le cinquième, et que l'auteur n'oseroit en faire six. Il faut un
effet considérable qui l'y oblige, comme si l'amant de sa fille lui
sauvoit la vie en quelque rencontre où il fût prêt d'être assassiné
par ses ennemis, ou que par quelque accident inespéré, il fût reconnu
pour être de plus grande condition, et mieux dans la fortune qu'il ne
paroissoit.

  [252] [Grec: Ekei gar an hoi echthistoi; ôsin en tô muthô, hoion
  Orestês kai Aigisthos, philoi genomenoi epi teleutês exerchontai.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 8.)

Comme il est nécessaire que l'action soit complète, il faut aussi
n'ajouter rien au delà, parce que quand l'effet est arrivé, l'auditeur
ne souhaite plus rien et s'ennuie de tout le reste. Ainsi les
sentiments de joie qu'ont deux amants qui se voient réunis après de
longues traverses doivent être bien courts; et je ne sais pas quelle
grâce a eue chez les Athéniens la contestation de Ménélas et de Teucer
pour la sépulture d'Ajax, que Sophocle fait mourir au quatrième acte;
mais je sais bien que de notre temps la dispute du même Ajax et
d'Ulysse pour les armes d'Achille après sa mort, lassa fort les
oreilles, bien qu'elle partît d'une bonne main[253]. Je ne puis
déguiser même que j'ai peine encore à comprendre comment on a pu
souffrir le cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_. On n'y voit les
premiers acteurs que réunis ensemble, et ils n'y ont plus d'intérêt
qu'à savoir les auteurs de la fausseté ou de la violence qui les a
séparés. Cependant ils en pouvoient être déjà instruits, si je l'eusse
voulu, et semblent n'être plus sur le théâtre que pour servir de
témoins au mariage de ceux du second ordre[254]; ce qui fait languir
toute cette fin, où ils n'ont point de part. Je n'ose attribuer le
bonheur qu'eurent ces deux comédies à l'ignorance des préceptes, qui
étoit assez générale en ce temps-là, d'autant que ces mêmes préceptes,
bien ou mal observés, doivent faire leur effet, bon ou mauvais, sur
ceux même qui, faute de les savoir, s'abandonnent au courant des
sentiments naturels; mais je ne puis que je n'avoue du moins que la
vieille habitude qu'on avoit alors à ne voir rien de mieux ordonné a
été cause qu'on ne s'est pas indigné contre ces défauts, et que la
nouveauté d'un genre de comédie très-agréable, et qui jusque-là
n'avoit point paru sur la scène, a fait qu'on a voulu trouver belles
toutes les parties d'un corps qui plaisoit à la vue, bien qu'il n'eût
pas toutes ses proportions dans leur justesse.

  [253] Corneille fait allusion à la tragédie de Benserade
  intitulée: _la Mort d'Achille et la Dispute de ses armes_,
  représentée en 1636 et publiée l'année suivante par Antoine de
  Sommaville.

  [254] VAR. (édit. de 1660): des acteurs du second ordre.

La comédie et la tragédie se ressemblent encore en ce que l'action
qu'elles choisissent pour imiter _doit avoir une juste grandeur[255]_,
c'est-à-dire _qu'elle ne doit être, ni si petite qu'elle échappe à la
vue comme un atome, ni si vaste qu'elle confonde la mémoire de
l'auditeur et égare son imagination_[256]. C'est ainsi qu'Aristote
explique cette condition du poëme, et ajoute que _pour être d'une
juste grandeur, elle doit avoir un commencement, un milieu, et une
fin_[257]. Ces termes sont si généraux, qu'ils semblent ne signifier
rien; mais à les bien entendre, ils excluent les actions momentanées
qui n'ont point ces trois parties. Telle est peut-être la mort de la
soeur d'Horace, qui se fait tout d'un coup sans aucune préparation
dans les trois actes qui la précèdent; et je m'assure que si Cinna
attendoit au cinquième à conspirer contre Auguste, et qu'il consumât
les quatre autres en protestations d'amour à Émilie, ou en jalousies
contre Maxime, cette conspiration surprenante feroit bien des révoltes
dans les esprits, à qui ces quatre premiers auroient fait attendre
toute autre chose.

  [255] [Grec: Keitai d' hêmin tên tragôdian teleias kai holês
  praxeôs einai mimêsin, echousês ti megethos.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. VII, 2.)

  [256] [Grec: Hôste dei, kathaper epi tôn sômatôn kai epi tôn zôôn
  echein men megethos, touto de eusunopton einai; houtô kai epi tôn
  muthôn echein men mêkos, touto d' eumnêmoneuton einai.] (_Ibid._,
  5.)

  [257] [Grec: Holon de esti to echon archên kai meson kai
  teleutên.] (_Ibid._, 7.)

Il faut donc qu'une action, pour être d'une juste grandeur, aye un
commencement, un milieu et une fin. Cinna conspire contre Auguste et
rend compte de sa conspiration à Émilie, voilà le commencement; Maxime
en fait avertir Auguste, voilà le milieu; Auguste lui pardonne, voilà
la fin. Ainsi dans les comédies de ce premier volume, j'ai presque
toujours établi deux amants en bonne intelligence; je les ai brouillés
ensemble par quelque fourbe, et les ai réunis par l'éclaircissement de
cette même fourbe qui les séparoit.

A ce que je viens de dire de la juste grandeur de l'action j'ajoute un
mot touchant celle de sa représentation, que nous bornons d'ordinaire
à un peu moins de deux heures. Quelques-uns réduisent le nombre des
vers qu'on y récite à quinze cents, et veulent que les pièces de
théâtre ne puissent aller jusqu'à dix-huit, sans laisser un chagrin
capable de faire oublier les plus belles choses. J'ai été plus heureux
que leur règle ne me le permet, en ayant pour l'ordinaire donné deux
mille aux comédies, et un peu plus de dix-huit cents aux tragédies,
sans avoir sujet de me plaindre que mon auditoire ait[258] montré trop
de chagrin pour cette longueur.

  [258] Toutes les éditions, de 1660 à 1682, donnent ici _ait_ (et
  non _aye_).

C'est assez parlé du sujet de la comédie, et des conditions qui lui
sont nécessaires. La vraisemblance en est une dont je parlerai en un
autre lieu[259]; il y a de plus, que les événements en doivent
toujours être heureux, ce qui n'est pas une obligation de la tragédie,
où nous avons le choix de faire un changement de bonheur en malheur,
ou de malheur en bonheur. Cela n'a pas besoin de commentaire; je viens
à la seconde partie du poëme, qui sont les moeurs.

  [259] Voyez le _Discours de la tragédie_, p. 81 et suivantes.

Aristote leur prescrit quatre conditions, _qu'elles soient bonnes,
convenables, semblables, et égales_[260]. Ce sont des termes qu'il a
si peu expliqués, qu'il nous laisse grand lieu de douter de ce qu'il
veut dire.

  [260] [Grec: Peri de ta êthê tettara estin hôn dei stochazesthai:
  hen men kai prôton, hopôs chrêsta ê.... deuteron de ta
  harmottonta.... triton de to homoion.... tetarton de to homalon.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 1.)

Je ne puis comprendre comment on a voulu entendre par ce mot de
bonnes, qu'il faut qu'elles soient vertueuses. La plupart des poëmes,
tant anciens que modernes, demeureroient en un pitoyable état, si l'on
en retranchoit tout ce qui s'y rencontre de personnages méchants, ou
vicieux, ou tachés de quelque foiblesse qui s'accorde mal avec la
vertu. Horace a pris soin de décrire en général les moeurs de chaque
âge[261], et leur attribue plus de défauts que de perfections; et
quand il nous prescrit de peindre Médée fière et indomptable, Ixion
perfide, Achille emporté de colère, jusqu'à maintenir que les lois ne
sont pas faites pour lui, et ne vouloir prendre droit que par les
armes[262], il ne nous donne pas de grandes vertus à exprimer. Il faut
donc trouver une bonté compatible avec ces sortes de moeurs; et s'il
m'est permis de dire mes conjectures sur ce qu'Aristote nous demande
par là, je crois que c'est le caractère brillant et élevé d'une
habitude vertueuse ou criminelle, selon qu'elle est propre et
convenable à la personne qu'on introduit. Cléopatre, dans _Rodogune_,
est très-méchante; il n'y a point de parricide qui lui fasse horreur,
pourvu qu'il la puisse conserver sur un trône qu'elle préfère à toutes
choses, tant son attachement à la domination est violent; mais tous
ses crimes sont accompagnés d'une grandeur d'âme qui a quelque chose
de si haut, qu'en même temps qu'on déteste ses actions, on admire la
source dont elles partent. J'ose dire la même chose du _Menteur_. Il
est hors de doute que c'est une habitude vicieuse que de mentir; mais
il débite ses menteries avec une telle présence d'esprit et tant de
vivacité, que cette imperfection a bonne grâce en sa personne, et fait
confesser aux spectateurs que le talent de mentir ainsi est un vice
dont les sots ne sont point capables. Pour troisième exemple, ceux qui
voudront examiner la manière dont Horace décrit la colère d'Achille ne
s'éloigneront pas de ma pensée. Elle a pour fondement un passage
d'Aristote, qui suit d'assez près celui que je tâche d'expliquer. _La
poésie_, dit-il, _est une imitation de gens meilleurs qu'ils n'ont
été, et comme les peintres font souvent des portraits flattés, qui
sont plus beaux que l'original, et conservent toutefois la
ressemblance, ainsi les poëtes, représentant des hommes colères ou
fainéants, doivent tirer une haute idée de ces qualités qu'ils leur
attribuent, en sorte qu'il s'y trouve un bel exemplaire d'équité ou de
dureté; et c'est ainsi qu'Homère a fait Achille bon_[263]. Ce dernier
mot est à remarquer, pour faire voir qu'Homère a donné aux
emportements de la colère d'Achille cette bonté nécessaire aux
moeurs, que je fais consister en cette élévation de leur caractère,
et dont Robortel[264] parle ainsi: _Unumquodque genus per se supremos
quosdam habet decoris gradus, et absolutissimam recipit formam, non
tamen degenerans a sua natura et effigie pristina_[265].

  [261] Voyez l'_Art poétique_, v. 158-174.

  [262] _Ibid._, v. 120-124.

  [263] [Grec: Epei de mimêsis estin hê tragôdia beltionôn, hêmas
  dei mimeisthai tous agathous eikonographous; kai gar ekeinoi,
  apodidontes tên idian morphên, homoious poiountes, kallious
  graphousin; houtô kai ton poiêtên mimoumenon kai orgilous kai
  rhathymous kai talla ta toiauta echontas epi tôn êthôn, epieikeias
  poiein paradeigma ê sklêrotêtos dei, hoion ton Achillea agathon
  kai Homeros. (Aristote, _Poétique_, chap. XV, 8.)]--La plupart des
  éditions, au lieu de [Grec: agathon], donnent [Grec: Agathôn],
  leçon qui obligerait à modifier la traduction de la manière
  suivante: «C'est ainsi qu'Agathon et Homère ont représenté
  Achille.» La variante [Grec: agathon] est dans l'édition de Pacius
  (voyez ci-après, p. 34, note 1); elle y est rendue dans la version
  latine par _fortem_, non par _bonum_. Deux autres éditions, assez
  récentes encore au temps où Corneille écrivait, celle de Paccius
  (1597, réimprimée en 1606), et celle de G. Duval (1619, 1639,
  etc.), ont [Grec: Agathôn] dans le texte grec, mais toutes deux
  _bonum_ dans leur traduction latine, qui est celle d'Ant.
  Riccoboni.

  [264] Fr. Robortello, philologue italien du seizième siècle, à qui
  l'on doit une édition de la _Poétique_ d'Aristote accompagnée de
  plusieurs dissertations. Florence, 1548, in-folio.

  [265] «Chaque genre a par lui-même certains degrés suprêmes de
  beauté, et est susceptible d'une forme très-parfaite, sans
  dégénérer pour cela de sa nature et de sa figure première.»

Ce texte d'Aristote que je viens de citer peut faire de la peine, en
ce qu'il porte _que les moeurs des hommes colères ou fainéants
doivent être peintes dans un tel degré d'excellence, qu'il s'y
rencontre un haut exemplaire d'équité ou de dureté_. Il y a du rapport
de la dureté à la colère; et c'est ce qu'attribue Horace à celle
d'Achille en ce vers:

    .... _Iracundus, inexorabilis, acer[266]._

  [266] Horace, _Art poétique_, v. 121.

Mais il n'y en a point de l'équité à la fainéantise, et je ne puis
voir quelle part elle peut avoir en son caractère. C'est ce qui me
fait douter si le mot grec [Grec: rhaithymous] a été rendu dans le
sens d'Aristote par les interprètes latins que j'ai suivis.
Pacius[267] le tourne _desides_; Victorius[268], _inertes_;
Heinsius[269], _segnes_; et le mot de _fainéants_, dont je me suis
servi pour le mettre en notre langue, répond assez à ces trois
versions; mais Castelvetro[270] rend en la sienne par celui de
_mansueti_, «débonnaires ou pleins de mansuétude;» et non-seulement ce
mot a une opposition plus juste à celui de _colères_, mais aussi il
s'accorderoit mieux avec cette habitude qu'Aristote appelle [Grec:
epieikeian], dont il nous demande un bel exemplaire. Ces trois
interprètes traduisent ce mot grec par celui d'_équité_ ou de
_probité_, qui répondroit mieux au _mansueti_ de l'Italien[271] qu'à
leurs _segnes_, _desides_, _inertes_, pourvu qu'on n'entendît par là
qu'une bonté naturelle, qui ne se fâche que malaisément: mais
j'aimerois mieux encore celui de _piacevolezza_[272], dont l'autre
se sert pour l'exprimer en sa langue; et je crois que pour lui
laisser sa force en la nôtre, on le pourroit tourner par celui de
_condescendance_, ou _facilité équitable d'approuver, excuser, et
supporter tout ce qui arrive_. Ce n'est pas que je me veuille faire
juge entre de si grands hommes; mais je ne puis dissimuler que la
version italienne de ce passage me semble avoir quelque chose de plus
juste que ces trois latines. Dans cette diversité d'interprétations,
chacun est en liberté de choisir, puisque même on a droit de les
rejeter toutes, quand il s'en présente une nouvelle qui plaît
davantage, et que les opinions des plus savants ne sont pas des lois
pour nous.

  [267] Dans l'édition de Jules Pacius, l'adjectif [Grec:
  rhaithymous] est traduit par _socordes_; c'est Alexandre Paccius
  qui l'a rendu par _desides_; c'est donc de ce dernier que
  Corneille veut ici parler, bien qu'il ait écrit le nom par un seul
  _c_. Nous avons nommé ces deux philologues un peu plus haut (p.
  33, fin de la note de la p. 32). Le second, Alexandre Paccius,
  après avoir revu le texte de la _Poétique_ d'Aristote sur trois
  manuscrits, en avait fait une traduction latine, qu'il termina en
  1527, mais à laquelle la mort l'empêcha de mettre la dernière
  main. Son travail fut publié par Guillaume, son fils, sous le
  titre suivant: ARISTOTELIS POETICA, PER ALEXANDRVM PACCIVM,
  PATRITIVM, FLORENTINVM IN LATINVM, CONVERSA. Aldus, M.D.XXXVI,
  in-8{o}.

  [268] Pierre Vettori, l'un des meilleurs critiques de son temps,
  né à Florence en 1499, est auteur de commentaires fort estimés sur
  la _Rhétorique_, la _Poétique_ (1573), la _Politique_ et la
  _Morale_ d'Aristote.

  [269] Daniel Heinsius, philologue hollandais, publia en 1611, à
  Leyde, une édition de la _Poétique_ d'Aristote, avec un traité _De
  constitutione tragica secundum Aristotelem_.

  [270] Louis Castelvetro, célèbre critique italien, né au
  commencement du seizième siècle, auteur d'une traduction et d'un
  commentaire de la _Poétique_ d'Aristote, publiés à Vienne en 1570.

  [271] De Castelvetro, le seul de ces philologues qui ait traduit
  la _Poétique_ en italien.

  [272] «Douceur affable.»

Il me vient encore une autre conjecture, touchant ce qu'entend
Aristote par cette bonté de moeurs qu'il leur impose pour première
condition. C'est qu'elles doivent être vertueuses tant qu'il se peut,
en sorte que nous n'exposions point de vicieux ou de criminels sur le
théâtre, si le sujet que nous traitons n'en a besoin. Il donne lieu
lui-même à cette pensée, lorsque voulant marquer un exemple d'une
faute contre cette règle, il se sert de celui de Ménélas dans
l'_Oreste_ d'Euripide, dont le défaut ne consiste pas en ce qu'il est
injuste, mais en ce qu'il l'est sans nécessité[273].

  [273] Voyez la _Poétique_ d'Aristote, chap. XV, 6.

Je trouve dans Castelvetro une troisième explication qui pourroit ne
déplaire pas, qui est que cette bonté de moeurs ne regarde que le
premier personnage, qui doit toujours se faire aimer, et par
conséquent être vertueux, et non pas ceux qui le persécutent, ou le
font périr; mais comme c'est restreindre[274] à un seul ce qu'Aristote
dit en général, j'aimerois mieux m'arrêter, pour l'intelligence de
cette première condition, à cette élévation ou perfection de caractère
dont j'ai parlé, qui peut convenir à tous ceux qui paroissent sur la
scène; et je ne pourrois suivre cette dernière interprétation sans
condamner _le Menteur_, dont l'habitude est vicieuse, bien qu'il
tienne le premier rang dans la comédie qui porte ce titre.

  [274] Corneille écrit _rétraindre_, ce qui prouve que de son temps
  l'_s_ ne se prononçait pas.

En second lieu, les moeurs doivent être convenables. Cette condition
est plus aisée à entendre que la première. Le poëte doit considérer
l'âge, la dignité, la naissance, l'emploi et le pays de ceux qu'il
introduit: il faut qu'il sache ce qu'on doit à sa patrie, à ses
parents, à ses amis, à son roi; quel est l'office d'un magistrat, ou
d'un général d'armée[275], afin qu'il puisse y conformer ceux qu'il
veut faire aimer aux spectateurs, et en éloigner ceux qu'il leur veut
faire haïr; car c'est une maxime infaillible que, pour bien réussir,
il faut intéresser l'auditoire pour les premiers acteurs. Il est bon
de remarquer encore que ce qu'Horace dit des moeurs de chaque âge
n'est pas une règle dont on ne se puisse dispenser sans scrupule. Il
fait les jeunes gens prodigues et les vieillards avares: le contraire
arrive tous les jours sans merveille; mais il ne faut pas que l'un
agisse à la manière de l'autre, bien qu'il aye quelquefois des
habitudes et des passions qui conviendroient mieux à l'autre. C'est le
propre d'un jeune homme d'être amoureux, et non pas d'un vieillard;
cela n'empêche pas qu'un vieillard ne le devienne: les exemples en
sont assez souvent devant nos yeux; mais il passeroit pour fou s'il
vouloit faire l'amour en jeune homme, et s'il prétendoit se faire
aimer par les bonnes qualités de sa personne. Il peut espérer qu'on
l'écoutera, mais cette espérance doit être fondée sur son bien, ou sur
sa qualité, et non pas sur ses mérites; et ses prétentions ne peuvent
être raisonnables, s'il ne croit avoir affaire à une âme assez
intéressée pour déférer tout à l'éclat des richesses, ou à l'ambition
du rang.

  [275] Voyez Horace, _Art poétique_, v. 312 et suivants.

La qualité de semblables, qu'Aristote demande aux moeurs, regarde
particulièrement les personnes que l'histoire ou la fable nous fait
connoître, et qu'il faut toujours peindre telles que nous les y
trouvons. C'est ce que veut dire Horace par ce vers:

    _Sit Medea ferox invictaque[276]...._

Qui peindroit Ulysse en grand guerrier, ou Achille en grand
discoureur, ou Médée en femme fort soumise, s'exposeroit à la risée
publique. Ainsi ces deux qualités, dont quelques interprètes ont
beaucoup de peine à trouver la différence qu'Aristote veut qui soit
entre elles sans la désigner, s'accorderont aisément, pourvu qu'on les
sépare, et qu'on donne celle de convenables aux personnes imaginées,
qui n'ont jamais eu d'être que dans l'esprit du poëte, en réservant
l'autre pour celles qui sont connues par l'histoire ou par la fable,
comme je le viens de dire.

  [276] Horace, _Art poétique_, v. 123.--Il s'est ici glissé une
  singulière faute d'impression dans l'édition de 1660:

    _Sit Medea ferox_ indomptaque....

Il reste à parler de l'égalité, qui nous oblige à conserver jusqu'à la
fin à nos personnages les moeurs que nous leur avons données au
commencement:

                                 _Servetur ad imum
    Qualis ab incepto processerit, et sibi constet[277]._

L'inégalité y peut toutefois entrer sans défaut, non-seulement quand
nous introduisons des personnes d'un esprit léger et inégal, mais
encore lorsqu'en conservant l'égalité au dedans, nous donnons
l'inégalité au dehors, selon l'occasion[278]. Telle est celle de
Chimène, du côté de l'amour; elle aime toujours fortement Rodrigue
dans son coeur; mais cet amour agit autrement en la présence[279] du
Roi, autrement en celle de l'Infante, et autrement en celle de
Rodrigue; et c'est ce qu'Aristote appelle des moeurs inégalement
égales[280].

  [277] Horace, _Art poétique_, v. 126, 127.

  [278] VAR. (édit. de 1660-1668): les occasions.

  [279] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): en présence.

  [280] [Grec: Homalôs anômalon], dit Aristote, chap. XV, 5, ce qui
  littéralement signifie plutôt «également inégal;» mais au fond le
  sens est le même.

Il se présente une difficulté à éclaircir sur cette matière, touchant
ce qu'entend Aristote lorsqu'il dit _que la tragédie se peut faire
sans moeurs, et que la plupart de celles des modernes de son temps
n'en ont point_[281]. Le sens de ce passage est assez malaisé à
concevoir, vu que, selon lui-même, c'est par les moeurs qu'un homme
est méchant ou homme de bien, spirituel ou stupide, timide ou hardi,
constant ou irrésolu, bon ou mauvais politique, et qu'il est
impossible qu'on en mette aucun sur le théâtre qui ne soit bon ou
méchant, et qui n'aye[282] quelqu'une de ces autres qualités. Pour
accorder ces deux sentiments qui semblent opposés l'un à l'autre, j'ai
remarqué que ce philosophe dit ensuite que _si un poëte a fait de
belles narrations morales et des discours bien sentencieux, il n'a
fait encore rien par là qui concerne la tragédie_[283]. Cela m'a fait
considérer que les moeurs ne sont pas seulement le principe des
actions, mais aussi du raisonnement. Un homme de bien agit et raisonne
en homme de bien, un méchant agit et raisonne en méchant, et l'un et
l'autre étale de diverses maximes de morale suivant cette diverse
habitude. C'est donc de ces maximes, que cette habitude produit, que
la tragédie peut se passer, et non pas de l'habitude même,
puisqu'elle[284] est le principe des actions, et que les actions sont
l'âme de la tragédie, où l'on ne doit parler qu'en agissant et pour
agir. Ainsi pour expliquer ce passage d'Aristote par l'autre, nous
pouvons dire que quand il parle d'une tragédie sans moeurs, il
entend une tragédie où les acteurs énoncent simplement leurs
sentiments, ou ne les appuient que sur des raisonnements tirés du
fait, comme Cléopatre dans le second acte de _Rodogune_, et non pas
sur des maximes de morale ou de politique, comme Rodogune dans son
premier acte. Car, je le répète encore, faire un poëme de théâtre où
aucun des acteurs ne soit bon ni méchant, prudent ni imprudent, cela
est absolument impossible.

  [281] [Grec: Aneu men praxeôs ouk an genoito tragôdia, aneu de
  êthôn genoit' an. Hai gar tôn neôn tôn pleist.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. VI, 11.)]

  [282] Tel est le texte de 1660-1668. Dans l'édition de 1682 on
  lit: «Qu'il n'aye,» ce qui pourrait bien être une faute
  d'impression.

  [283] [Grec: Ean tis ephexês thê rhêseis êthikas kai lexeis kai
  dianoias eu pepoiêmenas ou poiêsei ho ên tês tragôdias ergon.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 12.)

  [284] VAR. (édit. de 1660-1668): puisque elle.

Après les moeurs viennent les sentiments, par où l'acteur fait
connoître ce qu'il veut ou ne veut pas, en quoi il peut se contenter
d'un simple témoignage de ce qu'il se propose de faire, sans le
fortifier de raisonnements moraux, comme je le viens de dire. Cette
partie a besoin de la rhétorique pour peindre les passions et les
troubles de l'esprit, pour en consulter[285], délibérer, exagérer ou
exténuer; mais il y a cette différence pour ce regard entre le poëte
dramatique et l'orateur, que celui-ci peut étaler son art, et le
rendre remarquable avec pleine liberté, et que l'autre doit le cacher
avec soin, parce que ce n'est jamais lui qui parle, et ceux qu'il
fait parler ne sont pas des orateurs.

  [285] VAR. (édit. de 1660-1668): pour consulter.

La diction dépend de la grammaire. Aristote lui attribue les figures,
que nous ne laissons pas d'appeler communément figures de rhétorique.
Je n'ai rien à dire là-dessus, sinon que le langage doit être net, les
figures placées à propos et diversifiées, et la versification aisée et
élevée au-dessus de la prose, mais non pas jusqu'à l'enflure du poëme
épique, puisque ceux que le poëte fait parler ne sont pas des poëtes.

Le retranchement que nous avons fait des choeurs a retranché la
musique de nos poëmes. Une chanson y a quelquefois bonne grâce, et
dans les pièces de machines cet ornement est redevenu nécessaire pour
remplir les oreilles de l'auditeur cependant que les[286] machines
descendent.

  [286] VAR. (édit. de 1660-1668): ces.

La décoration du théâtre a besoin de trois arts pour la rendre belle,
de la peinture, de l'architecture, et de la perspective. Aristote
prétend que cette partie, non plus que la précédente, ne regarde pas
le poëte; et comme il ne la traite point, je me dispenserai d'en dire
plus qu'il ne m'en a appris.

Pour achever ce discours, je n'ai plus qu'à parler des parties de
quantité, qui sont le prologue, l'épisode, l'exode et le choeur. _Le
prologue est ce qui se récite avant le premier chant du choeur;
l'épisode, ce qui se récite entre les chants du choeur; et l'exode,
ce qui se récite après le dernier chant du choeur[287]._ Voilà tout
ce que nous en dit Aristote, qui nous marque plutôt la situation de
ces parties, et l'ordre qu'elles ont entre elles dans la
représentation, que la part de l'action qu'elles doivent contenir.
Ainsi pour les appliquer à notre usage, le prologue est notre premier
acte, l'épisode fait les trois suivants, l'exode le dernier.

  [287] [Grec: Esti de prologos men meros holon tragôdias to pro
  chorou parodou, epeisodion de meros holon tragôdias to metaxu
  holôn chorikôn melôn, exodos de meros holon tragôdias meth' ho ouk
  esti chorou melos.] (Aristote, _Poétique_, chap. XII, 2.)

Je dis que le prologue est ce qui se récite devant le premier chant du
choeur, bien que la version ordinaire porte, _devant la première
entrée du choeur_, ce qui nous embarrasseroit fort, vu que dans
beaucoup de tragédies grecques le choeur parle le premier, et ainsi
elles manqueroient de cette partie, ce qu'Aristote n'eût pas manqué de
remarquer. Pour m'enhardir à changer ce terme, afin de lever la
difficulté, j'ai considéré qu'encore que le mot grec [Grec: parodos],
dont se sert ici ce philosophe, signifie communément l'entrée en un
chemin ou place publique, qui étoit le lieu ordinaire où nos anciens
faisoient parler leurs acteurs, en cet endroit toutefois il ne peut
signifier que le premier chant du choeur. C'est ce qu'il m'apprend
lui-même un peu après, en disant que le [Grec: parodos] du choeur
est la première chose que dit tout le choeur ensemble[288]. Or quand
le choeur entier disoit quelque chose, il chantoit; et quand il
parloit sans chanter, il n'y avoit qu'un de ceux dont il étoit composé
qui parlât au nom de tous. La raison en est que le choeur alors
tenoit lieu d'acteur, et que ce qu'il disoit servoit à l'action, et
devoit par conséquent être entendu; ce qui n'eût pas été possible, si
tous ceux qui le composoient, et qui étoient quelquefois jusqu'au
nombre de cinquante, eussent parlé ou chanté tous à la fois. Il faut
donc rejeter ce premier [Grec: parodos] du choeur, qui est la borne
du prologue, à la première fois qu'il demeuroit seul sur le théâtre et
chantoit: jusque-là il n'y étoit introduit que parlant avec un acteur
par une seule bouche, ou s'il y demeuroit seul sans chanter, il se
séparoit en deux demi-choeurs, qui ne parloient non plus chacun de
leur côté que par un seul organe, afin que l'auditeur pût entendre ce
qu'ils disoient, et s'instruire de ce qu'il falloit qu'il apprît pour
l'intelligence de l'action.

  [288] [Grec: Parodos men hê prôtê lexis holou chorou.] (_Ibid._)

Je réduis ce prologue à notre premier acte, suivant l'intention
d'Aristote, et pour suppléer en quelque façon à ce qu'il ne nous a pas
dit, ou que les années nous ont dérobé de son livre, je dirai qu'il
doit contenir les semences de tout ce qui doit arriver, tant pour
l'action principale que pour les épisodiques, en sorte qu'il n'entre
aucun acteur dans les actes suivants qui ne soit connu par ce premier,
ou du moins appelé par quelqu'un qui y aura été introduit. Cette
maxime est nouvelle et assez sévère, et je ne l'ai pas toujours
gardée; mais j'estime qu'elle sert beaucoup à fonder une véritable
unité d'action, par la liaison de toutes celles qui concurrent[289]
dans le poëme. Les anciens s'en sont fort écartés, particulièrement
dans les agnitions, pour lesquelles ils se sont presque toujours
servis de gens qui survenoient par hasard au cinquième acte, et ne
seroient arrivés qu'au dixième, si la pièce en eût eu dix. Tel est ce
vieillard de Corinthe dans l'_OEdipe_ de Sophocle et de Sénèque, où il
semble tomber des nues par miracle, en un temps où les acteurs ne
sauroient plus par où en prendre[290], ni quelle posture tenir, s'il
arrivoit une heure plus tard. Je ne l'ai introduit qu'au cinquième
acte non plus qu'eux; mais j'ai préparé sa venue dès le premier, en
faisant dire à OEdipe qu'il attend dans le jour la nouvelle de la mort
de son père. Ainsi dans _la Veuve_, bien que Célidan ne paroisse qu'au
troisième, il y est amené par Alcidon, qui est du premier. Il n'en est
pas de même des Maures dans _le Cid_, pour lesquels il n'y a aucune
préparation au premier acte. Le plaideur de Poitiers dans _le Menteur_
avoit le même défaut; mais j'ai trouvé le moyen d'y remédier en cette
édition[291], où le dénouement se trouve préparé par Philiste, et non
plus par lui.

  [289] Corneille emploie un peu plus loin (p. 44) l'infinitif
  _concurrer_, pour _concourir_.

  [290] Locution proverbiale. Dans le _Trésor de la langue
  françoise_ de Nicot: «On n'en sait par où prendre» est expliqué
  par: _Non pes, non caput apparet_ (on n'aperçoit ni pied ni tête).
  Nous disons encore dans un sens analogue: «On ne sait où se
  prendre.»

  [291] Ces mots se trouvent déjà dans l'édition de 1660, et par
  conséquent Corneille avait fait dès lors dans _le Menteur_ le
  changement dont il est ici parlé.

Je voudrois donc que le premier acte contînt le fondement de toutes
les actions, et fermât la porte à tout ce qu'on voudroit introduire
d'ailleurs dans le reste du poëme[292]. Encore que souvent il ne donne
pas toutes les lumières nécessaires pour l'entière intelligence du
sujet, et que tous les acteurs n'y paroissent pas, il suffit qu'on y
parle d'eux, ou que ceux qu'on y fait paroître ayent besoin de les
aller chercher pour venir à bout de leurs intentions. Ce que je dis ne
se doit entendre que des personnages qui agissent dans la pièce par
quelque propre intérêt considérable, ou qui apportent une nouvelle
importante qui produit un notable effet. Un domestique qui n'agit que
par l'ordre de son maître, un confident qui reçoit le secret de son
ami et le plaint dans son malheur, un père qui ne se montre que pour
consentir ou contredire le mariage de ses enfants, une femme qui
console et conseille son mari: en un mot, tous ces gens sans action
n'ont point besoin d'être insinués au premier acte; et quand je n'y
aurois point parlé de Livie dans _Cinna_, j'aurois pu la faire entrer
au quatrième, sans pécher contre cette règle. Mais je souhaiterois
qu'on l'observât inviolablement quand on fait concurrer deux actions
différentes, bien qu'ensuite elles se mêlent ensemble. La conspiration
de Cinna, et la consultation d'Auguste avec lui et Maxime, n'ont
aucune liaison entre elles, et ne font que concurrer d'abord, bien que
le résultat de l'une produise de beaux effets pour l'autre, et soit
cause que Maxime en fait découvrir le secret à cet empereur. Il a été
besoin d'en donner l'idée dès le premier acte, où Auguste mande Cinna
et Maxime. On n'en sait pas la cause; mais enfin il les mande, et cela
suffit pour faire une surprise très-agréable, de le voir délibérer
s'il quittera l'empire ou non, avec deux hommes qui ont conspiré
contre lui. Cette surprise auroit perdu la moitié de ses grâces s'il
ne les eût point mandés dès le premier acte, ou si on n'y eût point
connu Maxime pour un des chefs de ce grand dessein. Dans _Don Sanche_,
le choix que la reine de Castille doit faire d'un mari, et le rappel
de celle d'Aragon dans ses États, sont deux choses tout à fait
différentes: aussi sont-elles proposées toutes deux au premier acte,
et quand on introduit deux sortes d'amours, il ne faut jamais y
manquer.

  [292] VAR. (édit. de 1660): Je voudrois donc que le premier acte
  contînt si bien le fondement de toutes les actions, qu'il fermât
  la porte à tout le reste.

Ce premier acte s'appeloit prologue du temps d'Aristote, et
communément on y faisoit l'ouverture du sujet, pour instruire le
spectateur de tout ce qui s'étoit passé avant le commencement de
l'action qu'on alloit représenter, et de tout ce qu'il falloit qu'il
sût pour comprendre ce qu'il alloit voir. La manière de donner cette
intelligence a changé suivant les temps. Euripide en a usé assez
grossièrement, en introduisant, tantôt un dieu dans une machine, par
qui les spectateurs recevoient cet éclaircissement, et tantôt un de
ses principaux personnages qui les en instruisoit lui-même, comme dans
son _Iphigénie_, et dans son _Hélène_, où ces deux héroïnes racontent
d'abord toute leur histoire, et l'apprennent à l'auditeur, sans avoir
aucun acteur avec elles à qui adresser leur discours.

Ce n'est pas que je veuille dire que quand un acteur parle seul, il ne
puisse instruire l'auditeur de beaucoup de choses; mais il faut que ce
soit par les sentiments d'une passion qui l'agite, et non pas par une
simple narration. Le monologue d'Émilie, qui ouvre le théâtre dans
_Cinna_, fait assez connoître qu'Auguste a fait mourir son père, et
que pour venger sa mort elle engage son amant à conspirer contre lui;
mais c'est par le trouble et la crainte que le péril où elle expose
Cinna jette dans son âme, que nous en avons la connoissance. Surtout
le poëte se doit souvenir que quand un acteur est seul sur le théâtre,
il est présumé ne faire que s'entretenir en lui-même, et ne parle
qu'afin que le spectateur sache de quoi il s'entretient, et à quoi il
pense. Ainsi ce seroit une faute insupportable si un autre acteur
apprenoit par là ses secrets. On excuse cela dans une passion si
violente, qu'elle force d'éclater, bien qu'on n'aye personne à qui la
faire entendre, et je ne le voudrois pas condamner en un autre, mais
j'aurois de la peine à me le souffrir.

Plaute a cru remédier à ce désordre d'Euripide en introduisant un
prologue détaché, qui se récitoit par un personnage qui n'avoit
quelquefois autre nom que celui de Prologue, et n'étoit point du tout
du corps de la pièce. Aussi ne parloit-il qu'aux spectateurs pour les
instruire de ce qui avoit précédé, et amener le sujet jusques au
premier acte où commençoit l'action.

Térence, qui est venu depuis lui, a gardé ses prologues, et en a
changé la matière. Il les a employés à faire son apologie contre ses
envieux, et pour ouvrir son sujet, il a introduit une nouvelle sorte
de personnages, qu'on a appelés protatiques, parce qu'ils ne
paroissent que dans la protase, où se doit faire la proposition et
l'ouverture du sujet[293]. Ils en écoutoient l'histoire, qui leur
étoit racontée par un autre acteur; et par ce récit qu'on leur en
faisoit, l'auditeur demeuroit instruit de ce qu'il devoit savoir,
touchant les intérêts des premiers acteurs, avant qu'ils parussent sur
le théâtre[294]. Tels sont Sosie dans son _Andrienne_, et Davus dans
son _Phormion_, qu'on ne revoit plus après la narration[295], et qui
ne servent qu'à l'écouter. Cette méthode est fort artificieuse; mais
je voudrois pour sa perfection que ces mêmes personnages servissent
encore à quelque autre chose dans la pièce, et qu'ils y fussent
introduits par quelque autre occasion que celle d'écouter ce récit.
Pollux dans _Médée_ est de cette nature. Il passe par Corinthe en
allant au mariage de sa soeur, et s'étonne d'y rencontrer Jason,
qu'il croyoit en Thessalie; il apprend de lui sa fortune, et son
divorce avec Médée, pour épouser Créuse, qu'il aide ensuite à sauver
des mains d'Égée, qui l'avoit fait enlever, et raisonne avec le Roi
sur la défiance qu'il doit avoir des présents de Médée. Toutes les
pièces n'ont pas besoin de ces éclaircissements, et par conséquent on
se peut passer souvent de ces personnages, dont Térence ne s'est servi
que ces deux fois dans les six comédies que nous avons de lui.

  [293] VAR. (édit. de 1660): Où s'en doit faire la proposition.

  [294] La fin de la phrase, depuis: «touchant les intérêts,» manque
  dans l'édition de 1660.

  [295] VAR. (édit. de 1660): après la narration écoutée.

Notre siècle a inventé une autre espèce de prologue pour les pièces de
machines, qui ne touche point au sujet, et n'est qu'une louange
adroite du prince devant qui ces poëmes doivent être représentés.
Dans l'_Andromède_, Melpomène emprunte au soleil ses rayons pour
éclairer son théâtre en faveur du Roi, pour qui elle a préparé un
spectacle magnifique. Le prologue de _la Toison d'or_, sur le mariage
de Sa Majesté et la paix avec l'Espagne, a quelque chose encore de
plus éclatant. Ces prologues doivent avoir beaucoup d'invention; et je
ne pense pas qu'on y puisse raisonnablement introduire que des Dieux
imaginaires de l'antiquité, qui ne laissent pas toutefois de parler
des choses de notre temps, par une fiction poétique, qui fait un grand
accommodement de théâtre.

L'épisode, selon Aristote, en cet endroit, sont nos trois actes du
milieu; mais comme il applique ce nom ailleurs aux actions qui sont
hors de la principale[296], et qui lui servent d'un ornement dont elle
se pourroit passer, je dirai que bien que ces trois actes s'appellent
épisode, ce n'est pas à dire qu'ils ne soient composés que d'épisodes.
La consultation d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet
ingrat, ce qu'il en découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime
pour persuader à cet objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne
sont que des épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe
à l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de
Livie, sont de l'action principale; et dans _Héraclius_, ces trois
actes ont plus d'action principale que d'épisodes. Ces épisodes sont
de deux sortes, et peuvent être composés des actions particulières des
principaux acteurs, dont toutefois l'action principale pourroit se
passer, ou des intérêts des seconds amants qu'on introduit, et qu'on
appelle communément des personnages épisodiques. Les uns et les autres
doivent avoir leur fondement dans le premier acte, et être attachés à
l'action principale, c'est-à-dire y servir de quelque chose; et
particulièrement ces personnages épisodiques doivent s'embarrasser si
bien avec les premiers, qu'un seul intrique brouille les uns et les
autres. Aristote blâme fort les épisodes détachés, et dit _que les
mauvais poëtes en font par ignorance, et les bons en faveur des
comédiens pour leur donner de l'emploi_[297]. L'Infante du _Cid_ est
de ce nombre, et on la pourra condamner ou lui faire grâce par ce
texte d'Aristote, suivant le rang qu'on voudra me donner parmi nos
modernes.

  [296] Voyez la _Poétique_, chap. IV, 15, et XVII, 6.

  [297] [Grec: Toiautai de poiountai hupo men tôn phaulôn poiêtôn
  di' autous, hupo de tôn agathôn dia tous hupokritas.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. IX, 10.)

Je ne dirai rien de l'exode, qui n'est autre chose que notre cinquième
acte. Je pense en avoir expliqué le principal emploi, quand j'ai dit
que l'action du poëme dramatique doit[298] être complète. Je n'y
ajouterai que ce mot: qu'il faut, s'il se peut, lui réserver toute la
catastrophe, et même la reculer vers la fin, autant qu'il est
possible. Plus on la diffère, plus les esprits demeurent suspendus,
et l'impatience qu'ils ont de savoir de quel côté elle tournera est
cause qu'ils la reçoivent avec plus de plaisir: ce qui n'arrive pas
quand elle commence avec cet acte. L'auditeur qui la sait trop tôt
n'a plus de curiosité; et son attention languit durant tout le reste,
qui ne lui apprend rien de nouveau. Le contraire s'est vu dans
_la Mariane_, dont la mort, bien qu'arrivée dans l'intervalle qui
sépare le quatrième acte du cinquième, n'a pas empêché que les
déplaisirs d'Hérode, qui occupent tout ce dernier, n'ayent plu
extraordinairement; mais je ne conseillerois à personne de s'assurer
sur cet exemple. Il ne se fait pas des miracles tous les jours; et
quoique son auteur[299] eût bien mérité ce beau succès par le grand
effort d'esprit qu'il avoit fait à peindre les désespoirs de ce
monarque, peut-être que l'excellence de l'acteur qui en soutenoit le
personnage, y contribuoit beaucoup[300].

  [298] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): devoit.

  [299] VAR. (édit. de 1660-1664): Et quoique feu M. Tristan (voyez
  la note suivante).--Tristan était mort en 1655.

  [300] Cet acteur était Mondory. «Il n'étoit ni grand ni bien fait,
  dit Tallemant; cependant il se mettoit bien, il vouloit sortir de
  tout à son honneur, et pour faire voir jusqu'où alloit son art, il
  pria des gens de bon sens, et qui s'y connoissoient, de voir
  quatre fois de suite la _Mariamne_. Ils y remarquèrent toujours
  quelque chose de nouveau; aussi pour dire le vrai, c'étoit son
  chef-d'oeuvre, et il étoit plus propre à faire un héros qu'un
  amoureux. Ce personnage d'Hérode lui coûta bon; car comme il avoit
  l'imagination forte, dans le moment il croyoit être quasi ce qu'il
  représentoit, et il lui tomba, en jouant ce rôle, une apoplexie
  sur la langue qui l'a empêché de jouer depuis. Le cardinal de
  Richelieu l'y obligea une fois, mais il ne put achever.»
  (_Historiettes_, tome VII, p. 174.)

  Les contemporains ne tarissent pas sur le talent de Mondory dans
  ce rôle, ni sur l'accident qui vint le frapper au moment où il le
  remplissait. Le P. Rapin, après avoir parlé, dans ses _Réflexions
  sur la Poétique_ (IIe partie, chap. XIX), de la singulière folie
  que causa aux Abdéritains une représentation de l'_Andromède_
  d'Euripide, ajoute: «On a vu, même dans ces derniers temps,
  quelque crayon grossier de ces sortes d'impressions que faisoit
  autrefois la tragédie. Quand Mondory jouoit la _Mariamne_ de
  Tristan au Marais, le peuple n'en sortoit jamais que rêveur et
  pensif, faisant réflexion à ce qu'il venoit de voir et pénétré à
  même temps d'un grand plaisir.» Dans le _Parnasse réformé_ de
  Guéret, Montfleury rencontrant Tristan l'apostrophe ainsi: «Vous
  voudriez, je pense, qu'on ne jouât jamais que _Mariamne_ et qu'il
  mourût toutes les semaines un Mondory à votre service.»

Voilà ce qui m'est venu en pensée touchant le but, les utilités, et
les parties du poëme dramatique. Quelques personnes de condition, qui
peuvent tout sur moi, ont voulu que je donnasse mes sentiments au
public sur les règles d'un art qu'il y a si longtemps que je pratique
assez heureusement. Comme ce recueil est séparé en trois volumes, j'ai
séparé[301] les principales matières en trois Discours, pour leur
servir de préfaces. Je parle[302] au second des conditions
particulières de la tragédie, des qualités des personnes et des
événements qui lui peuvent fournir de sujet, et de la manière de le
traiter selon le vraisemblable ou le nécessaire. Je m'explique dans le
troisième[303] sur les trois unités, d'action, de jour, et de lieu.
Cette entreprise méritoit une longue et très-exacte étude de tous les
poëmes qui nous restent de l'antiquité, et de tous ceux qui ont
commenté les traités qu'Aristote et Horace ont faits de l'art
poétique, ou qui en ont écrit en particulier; mais je n'ai pu me
résoudre à en prendre le loisir; et je m'assure que beaucoup de mes
lecteurs me pardonneront aisément cette paresse, et ne seront pas
fâchés que je donne à des productions nouvelles le temps qu'il m'eût
fallu consumer à des remarques sur celles des autres siècles. J'y fais
quelques courses, et y prends des exemples quand ma mémoire m'en peut
fournir. Je n'en cherche de modernes que chez moi, tant parce que je
connois mieux mes ouvrages que ceux des autres, et en suis plus le
maître, que parce que je ne veux pas m'exposer au péril de déplaire à
ceux que je reprendrois en quelque chose, ou que je ne louerois pas
assez en ce qu'ils ont fait d'excellent. J'écris sans ambition et sans
esprit de contestation, je l'ai déjà dit. Je tâche de suivre toujours
le sentiment d'Aristote dans les matières qu'il a traitées; et comme
peut-être je l'entends à ma mode, je ne suis point jaloux qu'un autre
l'entende à la sienne. Le commentaire dont je m'y sers le plus est
l'expérience du théâtre et les réflexions sur ce que j'ai vu y plaire
ou déplaire. J'ai pris pour m'expliquer un style simple, et me
contente d'une expression nue de mes opinions, bonnes ou mauvaises,
sans y rechercher aucun enrichissement d'éloquence. Il me suffit de me
faire entendre; je ne prétends pas qu'on admire ici ma façon d'écrire,
et ne fais point de scrupule de m'y servir[304] souvent des mêmes
termes, ne fût-ce que pour épargner le temps d'en chercher d'autres,
dont peut-être la variété ne diroit par si justement ce que je veux
dire. J'ajoute à ces trois Discours généraux l'examen de chacun de mes
poëmes en particulier, afin de voir en quoi ils s'écartent ou se
conforment aux règles que j'établis. Je n'en dissimulerai point les
défauts, et en revanche je me donnerai la liberté de remarquer ce que
j'y trouverai de moins imparfait. Balzac[305] accorde ce privilége à
une certaine espèce de gens, et soutient qu'ils peuvent dire
d'eux-mêmes par franchise ce que d'autres diroient par vanité. Je ne
sais si j'en suis; mais je veux avoir assez bonne opinion de moi pour
n'en désespérer pas.

  [301] On lit dans l'édition de 1660: «Je sépare,» pour «j'ai
  séparé;» dans l'édition de 1663, qui forme, comme nous l'avons
  dit, deux volumes in-folio: «Comme ce recueil a été séparé en
  trois volumes dans l'impression qui s'en est faite in-octavo,
  j'avois séparé....»

  [302] VAR. (édit. de 1660): Je parlerai.

  [303] VAR. (édit. de 1660): Je réserve pour le troisième à
  m'expliquer.

  [304] VAR. (édit. de 1660): de me servir.

  [305] VAR. (édit. de 1660-1664): Monsieur de Balzac.--Quand les
  Discours parurent pour la première fois, en 1660, il n'y avait que
  cinq ans que Balzac était mort.



DISCOURS

DE LA TRAGÉDIE

ET DES MOYENS DE LA TRAITER

SELON LE VRAISEMBLABLE OU LE NÉCESSAIRE.


Outre les trois utilités du poëme dramatique dont j'ai parlé dans le
discours que j'ai fait servir de préface à la première partie de ce
recueil, la tragédie a celle-ci de particulière que _par la pitié et
la crainte elle purge de semblables passions_[306]. Ce sont les termes
dont Aristote se sert dans sa définition, et qui nous apprennent deux
choses: l'une, qu'elle excite[307] la pitié et la crainte; l'autre,
que par leur moyen elle purge de semblables passions. Il explique la
première assez au long, mais il ne dit pas un mot de la dernière; et
de toutes les conditions qu'il emploie en cette définition, c'est la
seule qu'il n'éclaircit point. Il témoigne toutefois dans le dernier
chapitre de ses _Politiques_ un dessein d'en parler fort au long dans
ce traité[308], et c'est ce qui fait que la plupart de ses interprètes
veulent que nous ne l'ayons pas entier[309], parce que nous n'y voyons
rien du tout sur cette matière. Quoi qu'il en puisse être, je crois
qu'il est à propos de parler de ce qu'il a dit, avant que de faire
effort pour deviner ce qu'il a voulu dire. Les maximes qu'il établit
pour l'un pourront nous conduire à quelques conjectures pour l'autre,
et sur la certitude de ce qui nous demeure nous pourrons fonder une
opinion probable de ce qui n'est point venu jusqu'à[310] nous.

  [306] [Grec: Di' eleou kai phobou perainousa tên tôn toioutôn
  pathêmatôn katharsin.] (Aristote, _Poétique_, chap. VI, 2.)

  [307] VAR. (édit. de 1660): qu'elle doit exciter.

  [308] [Grec: Ti de legomen tên katharsin, nun men haplôs, palin d'
  en tois peri Poiêtikês eroumen saphesteron.] (Aristote,
  _Politique_, liv. VIII, chap. VII.)

  [309] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): tout entier.

  [310] VAR. (édit. de 1663 et de 1664): jusques à.

_Nous avons pitié_, dit-il, _de ceux que nous voyons souffrir un
malheur qu'ils ne méritent pas, et nous craignons qu'il ne
nous en arrive un pareil, quand nous le voyons souffrir à nos
semblables_[311]. Ainsi la pitié embrasse l'intérêt de la personne que
nous voyons souffrir, la crainte qui la suit regarde la nôtre, et ce
passage seul nous donne assez d'ouverture pour trouver la manière dont
se fait la purgation des passions dans la tragédie. La pitié d'un
malheur où nous voyons tomber nos semblables nous porte à la crainte
d'un pareil pour nous; cette crainte, au desir de l'éviter; et ce
desir, à purger, modérer, rectifier, et même déraciner en nous la
passion qui plonge à nos yeux dans ce malheur les personnes que nous
plaignons, par cette raison commune, mais naturelle et indubitable,
que pour éviter l'effet il faut retrancher la cause. Cette explication
ne plaira pas à ceux qui s'attachent aux commentateurs de ce
philosophe. Ils se gênent sur ce passage, et s'accordent si peu l'un
avec l'autre, que Paul Beni[312] marque jusqu'à[313] douze ou quinze
opinions diverses, qu'il réfute avant que de nous donner la sienne.
Elle est conforme à celle-ci pour le raisonnement, mais elle diffère
en ce point, qu'elle n'en applique l'effet qu'aux rois et aux princes,
peut-être par cette raison que la tragédie ne peut nous faire
craindre que les maux que nous voyons arriver à nos semblables, et que
n'en faisant arriver qu'à des rois et à des princes, cette crainte ne
peut faire d'effet que sur des gens de leur condition. Mais sans doute
il a entendu trop littéralement ce mot de _nos semblables_, et n'a pas
assez considéré qu'il n'y avoit point de rois à Athènes, où se
représentoient les poëmes dont Aristote tire ses exemples, et sur
lesquels il forme ses règles. Ce philosophe n'avoit garde d'avoir
cette pensée qu'il lui attribue, et n'eût pas employé dans la
définition de la tragédie une chose dont l'effet pût arriver si
rarement, et dont l'utilité se fût restreinte[314] à si peu de
personnes. Il est vrai qu'on n'introduit d'ordinaire que des rois pour
premiers acteurs dans la tragédie, et que les auditeurs n'ont point de
sceptres par où leur ressembler, afin d'avoir lieu de craindre les
malheurs qui leur arrivent; mais ces rois sont hommes comme les
auditeurs, et tombent dans ces malheurs par l'emportement des passions
dont les auditeurs sont capables. Ils prêtent même un raisonnement
aisé à faire du plus grand au moindre; et le spectateur peut concevoir
avec facilité que si un roi, pour trop s'abandonner à l'ambition, à
l'amour, à la haine, à la vengeance, tombe dans un malheur si grand
qu'il lui fait pitié, à plus forte raison lui qui n'est qu'un homme du
commun doit tenir la bride à de telles passions, de peur qu'elles ne
l'abîment dans un pareil malheur. Outre que ce n'est pas une nécessité
de ne mettre que les infortunes des rois sur le théâtre. Celles des
autres hommes y trouveroient place, s'il leur en arrivoit d'assez
illustres et d'assez extraordinaires pour la mériter, et que
l'histoire prît assez de soin d'eux pour nous les apprendre. Scédase
n'étoit qu'un paysan de Leuctres; et je ne tiendrois pas la sienne
indigne d'y paroître, si la pureté de notre scène pouvoit souffrir
qu'on y parlât du violement effectif de ses deux filles, après que
l'idée de la prostitution n'y a pu être soufferte dans la personne
d'une sainte qui en fut garantie[315].

  [311] [Grec: Eleos men peri ton anaxion, phobos de peri ton
  homoion.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIII, 2.)

  [312] Paul Beni, littérateur et critique italien, né dans l'île de
  Candie au milieu du seizième siècle, auteur d'un commentaire sur
  la _Poétique_ d'Aristote, publié à Padoue en 1613, et à Venise en
  1623.

  [313] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à.

  [314] Voyez la note [274] de la page 35. L'édition de 1660 porte:
  _Restrainte_.

  [315] Corneille songe ici au peu de succès de sa tragédie de
  _Théodore_ (1645); quant à l'autre sujet dont il parle, sujet tiré
  de la _Vie de Pélopidas_ (chap. XXXVII-XXXIX) et de la troisième
  des cinq _Histoires amoureuses_ de Plutarque, et que notre poëte
  regarde avec raison comme peu convenable pour notre théâtre,
  Alexandre Hardy l'a traité en 1604, sous ce titre: _Scédase ou
  l'Hospitalité violée_.

Pour nous faciliter les moyens de faire naître cette pitié et cette
crainte où Aristote semble nous obliger, il nous aide à choisir les
personnes et les événements qui peuvent exciter l'une et l'autre. Sur
quoi je suppose, ce qui est très-véritable, que notre auditoire n'est
composé ni de méchants, ni de saints, mais de gens d'une probité
commune, et qui ne sont pas si sévèrement retranchés dans l'exacte
vertu, qu'ils ne soient susceptibles des passions et capables des
périls où elles engagent ceux qui leur défèrent trop. Cela supposé,
examinons ceux que ce philosophe exclut de la tragédie, pour en venir
avec lui à ceux dans lesquels il fait consister sa perfection.

En premier lieu, il ne veut point _qu'un homme fort vertueux y tombe
de la félicité dans le malheur_, et soutient _que cela ne produit ni
pitié, ni crainte, parce que c'est un événement tout à fait
injuste_[316]. Quelques interprètes poussent la force de ce mot grec
[Grec: miaron], qu'il fait servir d'épithète à cet événement, jusqu'à
le rendre par celui d'_abominable_[317]; à quoi j'ajoute qu'un tel
succès excite plus d'indignation et de haine contre celui qui fait
souffrir, que de pitié pour celui qui souffre, et qu'ainsi ce
sentiment, qui n'est pas le propre de la tragédie, à moins que d'être
bien ménagé, peut étouffer celui qu'elle doit produire, et laisser
l'auditeur mécontent par la colère qu'il remporte, et qui se mêle à la
compassion, qui lui plairoit s'il la remportoit seule.

  [316] [Grec: Prôton men dêlon hoti oute tous epieikeis andras dei
  metaballontas phainesthai ex eutuchias eis dustuchian; ou gar
  phoberon oude eleeinon touto, alla miaron esti.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. XIII, 2.)

  [317] La traduction de Corneille (_tout à fait injuste_) est trop
  faible en effet. Le vrai sens est: «chose scélérate, abominable,
  odieuse.»

Il ne veut pas non plus _qu'un méchant homme passe du malheur à la
félicité, parce que non-seulement il ne peut naître d'un tel succès
aucune pitié, ni crainte, mais il ne peut pas même nous toucher par ce
sentiment naturel de joie dont nous remplit la prospérité d'un premier
acteur, à qui notre faveur s'attache_[318]. La chute d'un méchant dans
le malheur a de quoi nous plaire par l'aversion que nous prenons pour
lui; mais comme ce n'est qu'une juste punition, elle ne nous fait
point de pitié, et ne nous imprime aucune crainte, d'autant que nous
ne sommes pas si méchants que lui, pour être capables de ses crimes,
et en appréhender une aussi funeste issue.

  [318] [Grec: Oute tous mochthêrous ex atuchias eis eutuchian;
  atragôdotaton gar touto esti pantôn; ouden gar echei ôn dei; oute
  gar philanthrôpon oute eleeinon oute phoberon esti.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. XIII, 2.)

Il reste donc à trouver un milieu entre ces deux extrémités, par le
choix d'un homme qui ne soit ni tout à fait bon, ni tout à fait
méchant, et qui, par une faute, ou foiblesse humaine, tombe dans un
malheur qu'il ne mérite pas. Aristote en donne pour exemples OEdipe et
Thyeste, en quoi véritablement je ne comprends point sa pensée. Le
premier me semble ne faire aucune faute, bien qu'il tue son père,
parce qu'il ne le connoît pas, et qu'il ne fait que disputer le chemin
en homme de coeur contre un inconnu qui l'attaque avec avantage.
Néanmoins, comme la signification du mot grec [Grec: hamartêma] peut
s'étendre à une simple erreur de méconnoissance, telle qu'étoit la
sienne, admettons-le avec ce philosophe, bien que je ne puisse voir
quelle passion il nous donne à purger, ni de quoi nous pouvons nous
corriger sur son exemple.

J'avouerai plus. Si la purgation des passions se fait dans la
tragédie, je tiens qu'elle se doit faire de la manière que je
l'explique; mais je doute si elle s'y fait jamais, et dans celles-là
même qui ont les conditions que demande Aristote. Elles se rencontrent
dans _le Cid_, et en ont causé le grand succès: Rodrigue et Chimène y
ont cette probité sujette aux passions, et ces passions font leur
malheur, puisqu'ils ne sont malheureux qu'au tant qu'ils sont
passionnés l'un pour l'autre. Ils tombent dans l'infélicité par cette
foiblesse humaine dont nous sommes capables comme eux; leur malheur
fait pitié, cela est constant, et il en a coûté assez de larmes aux
spectateurs pour ne le point contester. Cette pitié nous doit donner
une crainte de tomber dans un pareil malheur, et purger en nous ce
trop d'amour qui cause leur infortune et nous les fait plaindre; mais
je ne sais si elle nous la donne, ni si elle le purge, et j'ai bien
peur que le raisonnement d'Aristote sur ce point ne soit qu'une belle
idée, qui n'ait jamais son effet dans la vérité. Je m'en rapporte à
ceux qui en ont vu les représentations: ils peuvent en demander compte
au secret de leur coeur, et repasser sur ce qui les a touchés au
théâtre, pour reconnoître s'ils en sont venus par là jusqu'à cette
crainte réfléchie, et si elle a rectifié en eux la passion qui a causé
la disgrâce qu'ils ont plainte. Un des interprètes d'Aristote veut
qu'il n'aye parlé de cette purgation des passions dans la tragédie que
parce qu'il écrivoit après Platon, qui bannit les poëtes tragiques de
sa république, parce qu'ils les remuent trop fortement. Comme il
écrivoit pour le contredire, et montrer qu'il n'est pas à propos de
les bannir des États bien policés, il a voulu trouver cette utilité
dans ces agitations de l'âme, pour les rendre recommandables par la
raison même sur qui l'autre se fonde pour les bannir. Le fruit qui
peut naître des impressions que fait la force de l'exemple lui
manquoit: la punition des méchantes actions, et la récompense des
bonnes, n'étoient pas de l'usage de son siècle, comme nous les avons
rendues de celui du nôtre; et n'y pouvant trouver une utilité solide,
hors celle des sentences et des discours didactiques, dont la tragédie
se peut passer selon son avis, il en a substitué une qui peut-être
n'est qu'imaginaire. Du moins, si pour la produire il faut les
conditions qu'il demande, elles se rencontrent si rarement, que
Robortel ne les trouve que dans le seul _OEdipe_, et soutient que ce
philosophe ne nous les prescrit pas comme si nécessaires que leur
manquement rende un ouvrage défectueux, mais seulement comme des idées
de la perfection des tragédies. Notre siècle les a vues dans _le Cid_,
mais je ne sais s'il les a vues en beaucoup d'autres; et si nous
voulons rejeter un coup d'oeil sur cette règle, nous avouerons que
le succès a justifié beaucoup de pièces où elle n'est pas observée.

L'exclusion des personnes tout à fait vertueuses qui tombent dans le
malheur bannit les martyrs de notre théâtre. Polyeucte y a réussi
contre cette maxime, et Héraclius et Nicomède y ont plu, bien qu'ils
n'impriment que de la pitié, et ne nous donnent rien à craindre, ni
aucune passion à purger, puisque nous les y voyons opprimés et près
de[319] périr, sans aucune faute de leur part dont nous puissions nous
corriger sur leur exemple.

  [319] Plus haut (p. 28), toutes les éditions, de 1660 à 1682,
  s'accordent à donner, dans le même sens: _prêt de_.

Le malheur d'un homme fort méchant n'excite ni pitié, ni crainte,
parce qu'il n'est pas digne de la première, et que les spectateurs ne
sont pas méchants comme lui pour concevoir l'autre à la vue de sa
punition; mais il seroit à propos de mettre quelque distinction entre
les crimes. Il en est dont les honnêtes gens sont capables par une
violence de passion, dont le mauvais succès peut faire effet dans
l'âme de l'auditeur. Un honnête homme ne va pas voler au coin d'un
bois, ni faire un assassinat de sang-froid; mais s'il est bien
amoureux, il peut faire une supercherie à son rival, il peut
s'emporter de colère et tuer dans un premier mouvement, et l'ambition
le peut engager dans un crime ou dans une action blâmable. Il est peu
de mères qui voulussent assassiner ou empoisonner leurs enfants de
peur de leur rendre leur bien, comme Cléopatre dans _Rodogune_; mais
il en est assez qui prennent goût à en jouir, et ne s'en dessaisissent
qu'à regret et le plus tard qu'il leur est possible. Bien qu'elles ne
soient pas capables d'une action si noire et si dénaturée que celle de
cette reine de Syrie, elles ont en elles quelque teinture du principe
qui l'y porta, et la vue de la juste punition qu'elle en reçoit leur
peut faire craindre, non pas un pareil malheur, mais une infortune
proportionnée à ce qu'elles sont capables de commettre. Il en est
ainsi de quelques autres crimes qui ne sont pas de la portée de nos
auditeurs. Le lecteur en pourra faire l'examen et l'application sur
cet exemple.

Cependant, quelque difficulté qu'il y aye à trouver cette purgation
effective et sensible des passions par le moyen de la pitié et de la
crainte, il est aisé de nous accommoder avec Aristote. Nous n'avons
qu'à dire que par cette façon de s'énoncer il n'a pas entendu que ces
deux moyens y servissent toujours ensemble; et qu'il suffit selon lui
de l'un des deux pour faire cette purgation, avec cette différence
toutefois, que la pitié n'y peut arriver sans la crainte, et que la
crainte peut y parvenir sans la pitié. La mort du Comte n'en fait
aucune dans _le Cid_, et peut toutefois mieux purger en nous cette
sorte d'orgueil envieux de la gloire d'autrui, que toute la compassion
que nous avons de Rodrigue et de Chimène ne purge les attachements de
ce violent amour qui les rend à plaindre l'un et l'autre. L'auditeur
peut avoir de la commisération pour Antiochus, pour Nicomède, pour
Héraclius; mais s'il en demeure là, et qu'il ne puisse craindre de
tomber dans un pareil malheur, il ne guérira d'aucune passion. Au
contraire, il n'en a point pour Cléopatre, ni pour Prusias, ni pour
Phocas; mais la crainte d'une infortune semblable ou approchante peut
purger en une mère l'opiniâtreté à ne se point dessaisir du bien de
ses enfants, en un mari le trop de déférence à une seconde femme au
préjudice de ceux de son premier lit, en tout le monde l'avidité
d'usurper le bien ou la dignité d'autrui par la violence; et tout cela
proportionnément à la condition d'un chacun et à ce qu'il est capable
d'entreprendre. Les déplaisirs et les irrésolutions d'Auguste dans
_Cinna_ peuvent faire ce dernier effet par la pitié et la crainte
jointes ensemble; mais, comme je l'ai déjà dit, il n'arrive pas
toujours que ceux que nous plaignons soient malheureux par leur faute.
Quand ils sont innocents, la pitié que nous en prenons ne produit
aucune crainte, et si nous en concevons quelqu'une qui purge nos
passions, c'est par le moyen d'une autre personne que de celle qui
nous fait pitié, et nous la devons toute à la force de l'exemple.

Cette explication se trouvera autorisée par Aristote même, si nous
voulons bien peser la raison qu'il rend de l'exclusion de ces
événements qu'il désapprouve dans la tragédie. Il ne dit jamais:
_Celui-là n'y est pas propre, parce qu'il n'excite que de la
pitié[320] et ne fait point naître de crainte, et cet autre n'y est
pas supportable, parce qu'il n'excite que de la crainte et ne fait
point naître de pitié_; mais il les rebute, _parce_, dit-il, _qu'ils
n'excitent ni pitié ni crainte_[321], et nous donne à connoître par là
que c'est par le manque de l'une et de l'autre qu'ils ne lui plaisent
pas, et que s'ils produisoient l'une des deux, il ne leur refuseroit
point son suffrage. L'exemple d'OEdipe qu'il allègue me confirme dans
cette pensée. Si nous l'en croyons, il a toutes les conditions
requises en la tragédie; néanmoins son malheur n'excite que de la
pitié, et je ne pense pas qu'à le voir représenter, aucun de ceux qui
le plaignent s'avise de craindre de tuer son père ou d'épouser sa
mère. Si sa représentation nous peut imprimer quelque crainte, et que
cette crainte soit capable de purger en nous quelque inclination
blâmable ou vicieuse, elle y purgera la curiosité de savoir l'avenir,
et nous empêchera d'avoir recours à des prédictions, qui ne servent
d'ordinaire qu'à nous faire choir dans le malheur qu'on nous prédit
par les soins mêmes que nous prenons de l'éviter; puisqu'il est
certain qu'il n'eût jamais tué son père, ni épousé sa mère, si son
père et sa mère, à qui l'oracle avoit prédit que cela arriveroit, ne
l'eussent fait exposer de peur qu'il n'arrivât[322]. Ainsi
non-seulement ce seront Laïus et Jocaste qui feront naître cette
crainte, mais elle ne naîtra que de l'image d'une faute qu'ils ont
faite quarante ans avant l'action qu'on représente, et ne s'exprimera
en nous que par un autre acteur que le premier, et par une action hors
de la tragédie.

  [320] Nous avons suivi le texte de 1660 et de 1663, qui nous
  paraît être la vraie leçon. On lit dans les éditions de 1664,
  1668, 1682: «que la pitié.»

  [321] Voyez p. 55 et 56.

  [322] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Si son père et sa mère ne
  l'eussent fait exposer, de peur que cela n'arrivât.

Pour recueillir ce discours, avant que de passer à une autre matière,
établissons pour maxime que la perfection de la tragédie consiste bien
à exciter de la pitié et de la crainte par le moyen d'un premier
acteur, comme peut faire Rodrigue dans _le Cid_, et Placide dans
_Théodore_, mais que cela n'est pas d'une nécessité si absolue qu'on
ne se puisse servir de divers personnages pour faire naître ces deux
sentiments, comme dans _Rodogune_; et même ne porter l'auditeur qu'à
l'un des deux, comme dans _Polyeucte_, dont la représentation
n'imprime que de la pitié sans aucune crainte[323]. Cela posé,
trouvons quelque modération à la rigueur de ces règles du philosophe,
ou du moins quelque favorable interprétation, pour n'être pas obligés
de condamner beaucoup de poëmes que nous avons vu réussir[324] sur nos
théâtres.

  [323] On lit ici, dans les éditions de 1660 et de 1663, ce passage
  retranché dans l'édition de 1664 et dans les suivantes: «Je ne dis
  pas la même chose de la crainte sans la pitié, parce que je n'en
  sais point d'exemple, et n'en conçois point d'idée que je puisse
  croire agréable.»

  [324] Voyez sur l'accord des participes chez Corneille,
  l'introduction grammaticale placée en tête du _Lexique_.

Il ne veut point qu'un homme tout à fait innocent tombe dans
l'infortune, parce que, cela étant abominable, il excite plus
d'indignation contre celui qui le persécute que de pitié pour son
malheur; il ne veut pas non plus qu'un très-méchant y tombe, parce
qu'il ne peut donner de pitié par un malheur qu'il mérite, ni en faire
craindre un pareil à des spectateurs qui ne lui ressemblent pas; mais
quand ces deux raisons cessent, en sorte qu'un homme de bien qui
souffre excite plus de pitié pour lui que d'indignation contre celui
qui le fait souffrir, ou que la punition d'un grand crime peut
corriger en nous quelque imperfection qui a du rapport avec lui,
j'estime qu'il ne faut point faire de difficulté d'exposer sur la
scène des hommes très-vertueux ou très-méchants dans le malheur. En
voici deux ou trois manières, que peut-être Aristote n'a su prévoir,
parce qu'on n'en voyoit pas d'exemples sur les théâtres de son temps.

La première est, quand un homme très-vertueux est persécuté par un
très-méchant, et qu'il échappe du péril où le méchant demeure
enveloppé, comme dans _Rodogune_ et dans _Héraclius_, qu'on n'auroit
pu souffrir si Antiochus et Rodogune eussent péri dans la première, et
Héraclius, Pulchérie et Martian dans l'autre, et que Cléopatre et
Phocas y eussent triomphé. Leur malheur y donne une pitié qui n'est
point étouffée par l'aversion qu'on a pour ceux qui les tyrannisent,
parce qu'on espère toujours que quelque heureuse révolution les
empêchera de succomber; et bien que les crimes de Phocas et de
Cléopatre soient trop grands pour faire craindre l'auditeur d'en
commettre de pareils, leur funeste issue peut faire sur lui les effets
dont j'ai déjà parlé. Il peut arriver d'ailleurs qu'un homme
très-vertueux soit persécuté, et périsse même par les ordres d'un
autre, qui ne soit pas assez méchant pour attirer trop d'indignation
sur lui, et qui montre plus de foiblesse que de crime dans la
persécution qu'il lui fait. Si Félix fait périr son gendre Polyeucte,
ce n'est pas par cette haine enragée contre les chrétiens, qui nous le
rendroit exécrable, mais seulement par une lâche timidité, qui n'ose
le sauver en présence de Sévère, dont il craint la haine et la
vengeance après les mépris qu'il en a faits durant son peu de fortune.
On prend bien quelque aversion pour lui, on désapprouve sa manière
d'agir; mais cette aversion ne l'emporte pas sur la pitié qu'on a de
Polyeucte, et n'empêche pas que sa conversion miraculeuse, à la fin de
la pièce, ne le réconcilie pleinement avec l'auditoire. On peut dire
la même chose de Prusias dans _Nicomède_, et de Valens dans
_Théodore_. L'un maltraite son fils, bien que très-vertueux, et
l'autre est cause de la perte du sien, qui ne l'est pas moins; mais
tous les deux n'ont que des foiblesses qui ne vont point jusques au
crime, et loin d'exciter une indignation qui étouffe la pitié qu'on a
pour ces fils généreux, la lâcheté de leur abaissement sous des
puissances qu'ils redoutent, et qu'ils devroient braver pour bien
agir, fait qu'on a quelque compassion d'eux-mêmes et de leur honteuse
politique.

Pour nous faciliter les moyens d'exciter cette pitié, qui fait de si
beaux effets sur nos théâtres, Aristote nous donne[325] une lumière.
_Toute action_, dit-il, _se passe, ou entre des amis, ou entre des
ennemis, ou entre des gens indifférents l'un pour l'autre. Qu'un
ennemi tue ou veuille tuer son ennemi, cela ne produit aucune
commisération, sinon en tant qu'on s'émeut d'apprendre ou de voir la
mort d'un homme, quel qu'il soit. Qu'un indifférent tue un
indifférent, cela ne touche guère davantage, d'autant qu'il n'excite
aucun combat dans l'âme de celui qui fait l'action; mais quand les
choses arrivent entre des gens que la naissance ou l'affection attache
aux intérêts l'un de l'autre, comme alors qu'un mari tue ou est prêt
de tuer sa femme, une mère ses enfants, un frère sa soeur; c'est ce
qui convient merveilleusement à la tragédie_[326]. La raison en est
claire. Les oppositions des sentiments de la nature aux emportements
de la passion, ou à la sévérité du devoir, forment de puissantes
agitations, qui sont reçues de l'auditeur avec plaisir; et il se porte
aisément à plaindre un malheureux opprimé ou poursuivi par une
personne qui devroit s'intéresser à sa conservation, et qui
quelquefois ne poursuit sa perte qu'avec déplaisir, ou du moins avec
répugnance. Horace et Curiace ne seroient point à plaindre, s'ils
n'étoient point amis et beaux-frères; ni Rodrigue, s'il étoit
poursuivi par un autre que par sa maîtresse; et le malheur d'Antiochus
toucheroit beaucoup moins, si un autre que sa mère lui demandoit le
sang de sa maîtresse, ou qu'un autre que sa maîtresse lui demandât
celui de sa mère; ou si, après la mort de son frère, qui lui donne
sujet de craindre un pareil attentat sur sa personne, il avoit à se
défier d'autres que de sa mère et de sa maîtresse.

  [325] VAR. (édit. de 1660): nous donne encore.

  [326] [Grec: Anankê de ê philôn einai pros allêlous tas toiautas
  praxeis, ê echthrôn, ê mêdeterôn. An men oun echthros echthron
  apokteinê, ouden eleeinon oute poiôn oute mellôn deiknusi, plên
  kat' auto to pathos; oud' an mêdeterôs echontes. Hotan d' en tais
  philiais engenêtai ta pathê, oion ei adelphos adelphon, ê huios
  patera, ê mêtêr huion, ê huios mêtera apokteinei, ê mellei, ê ti
  allo toiouton dra, tauta zêtêteon.] (Aristote, _Poétique_, chap.
  XIV, 4.)

C'est donc un grand avantage, pour exciter la commisération, que la
proximité du sang et[327] les liaisons d'amour ou d'amitié entre le
persécutant et le persécuté, le poursuivant et le poursuivi, celui qui
fait souffrir et celui qui souffre; mais il y a quelque apparence que
cette condition n'est pas d'une nécessité plus absolue que celle dont
je viens de parler, et qu'elle ne regarde que les tragédies parfaites,
non plus que celle-là. Du moins les anciens ne l'ont pas toujours
observée: je ne la vois point dans l'_Ajax_ de Sophocle, ni dans son
_Philoctète_; et qui voudra parcourir ce qui nous reste d'Eschyle et
d'Euripide y pourra rencontrer quelques exemples à joindre à ceux-ci.
Quand je dis que ces deux conditions ne sont que pour les tragédies
parfaites, je n'entends pas dire que celles où elles ne se rencontrent
point soient imparfaites: ce seroit les rendre d'une nécessité
absolue, et me contredire moi-même. Mais par ce mot de tragédies
parfaites j'entends celles du genre le plus sublime et le plus
touchant, en sorte que celles qui manquent de l'une de ces deux
conditions, ou de toutes les deux, pourvu qu'elles soient régulières à
cela près, ne laissent pas d'être parfaites en leur genre, bien
qu'elles demeurent dans un rang moins élevé, et n'approchent pas de la
beauté et de l'éclat des autres, si elles n'en empruntent de la pompe
des vers, ou de la magnificence du spectacle, ou de quelque autre
agrément qui vienne d'ailleurs que du sujet.

  [327] _Et_ manque dans l'édition de 1663.

Dans ces actions tragiques qui se passent entre proches, il faut
considérer si celui qui veut faire périr l'autre le connoît ou ne le
connoît pas[328], et s'il achève, ou n'achève pas. La diverse
combination[329] de ces deux manières d'agir forme quatre sortes de
tragédies, à qui notre philosophe attribue divers degrés de
perfection. _On connoît celui qu'on veut perdre, et on le fait périr
en effet, comme Médée tue ses enfants, Clytemnestre son mari, Oreste
sa mère_; et la moindre espèce est celle-là. _On le fait périr sans le
connoître, et on le reconnoît avec déplaisir après l'avoir perdu; et
cela_, dit-il, _ou avant la tragédie, comme OEdipe, ou dans la
tragédie, comme l'Alcméon d'Astydamas, et Télégonus dans Ulysse
blessé_[330], qui sont deux pièces que le temps n'a pas laissé venir
jusqu'à nous; et cette seconde espèce a quelque chose de plus élevé,
selon lui, que la première. La troisième est dans le haut degré
d'excellence, _quand on est prêt de faire périr un de ses proches sans
le connoître, et qu'on le reconnoît assez tôt pour le sauver, comme
Iphigénie reconnoît Oreste pour son frère, lorsqu'elle devoit le
sacrifier à Diane, et s'enfuit avec lui_[331]. Il en cite encore deux
autres exemples, de Mérope dans _Cresphonte_, et de _Hellé_, dont nous
ne connoissons ni l'un ni l'autre. Il condamne entièrement la
quatrième espèce de ceux qui connoissent, entreprennent et n'achèvent
pas, qu'il dit _avoir quelque chose de méchant, et rien de
tragique_[332], et en donne pour exemple Hémon qui tire l'épée contre
son père dans l'_Antigone_[333], et ne s'en sert que pour se tuer
lui-même. Mais si cette condamnation n'étoit modifiée, elle
s'étendroit un peu loin, et envelopperoit non-seulement _le Cid_, mais
_Cinna_, _Rodogune_, _Héraclius_ et _Nicomède_.

  [328] VAR. (édit. de 1663): le connoît ou ne connoît pas.

  [329] _Combination_, combinaison. Voyez le _Lexique_.

  [330] [Grec: Esti men gar houtô ginesthai tên praxin hôsper hoi
  palaioi epoioun, eidotas kai ginôskontas, kathaper kai Euripidês
  epoiêsen apokteinousan tous paidas tên Mêdeian; esti de praxai
  men, agnoountas de praxai to deinon, eith' usteron anagnôrisai tên
  philian, hôsper ho Sophokleous Oidipous. Touto men oun exô tou
  dramatos. En d' autê tê tragôdia, hoion ho'Alkmaiôn ho
  Astudamantos, ê ho Têlegonos ho en tô Traumatia Odussei.]
  (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 6.)--Un passage d'Athénée (liv.
  XIII, p. 562) nous apprend que cette tragédie d'_Ulysse blessé_
  est de Chérémon.

  [331] [Grec: Eti de triton para tauta ton mellonta poiein ti tôn
  anêkestôn di' agnoian, anagnôrisai prin poiêsai....legô de hoion
  en tô Kresphontê hê Meropê mellei ton huion apokteinein,
  apokteinei de ou, all'anegnôrise, kai en tê Iphigeneia hê adelphê
  ton adelphon, kai en tê Ellê ho huios tên mêtera ekdidonai mellôn
  anegnôrise.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 7.)--Il n'est pas
  besoin de dire qu'il s'agit ici de l'_Iphigénie en Tauride_
  d'Euripide; quant au _Cresphonte_, c'est sans doute la pièce du
  même poëte dont nous possédons encore quelques fragments (édit. F.
  Didot, p. 726); pour l'_Hellé_ on manque tout à fait de
  renseignements.

  [332] [Grec: To te gar miaron echei, kai ou tragikon.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. XIV, 7.)

  [333] Peut-être Aristote veut-il parler ici de l'_Antigone_
  d'Euripide, qui ne nous est point parvenue, plutôt que de celle de
  Sophocle. Toutefois, dans cette dernière aussi, Hémon, après
  s'être défendu (v. 753) de faire des menaces à Créon, son père,
  tire l'épée contre lui, et Créon ne lui échappe que par la fuite
  (v. 1254).

Disons donc qu'elle ne doit s'entendre que de ceux qui connoissent la
personne qu'ils veulent perdre, et s'en dédisent par un simple
changement de volonté, sans aucun événement notable qui les y oblige,
et sans aucun manque de pouvoir de leur part. J'ai déjà marqué cette
sorte de dénouement pour vicieux[334]; mais quand ils y font de leur
côté tout ce qu'ils peuvent, et qu'ils sont empêchés d'en venir à
l'effet par quelque puissance supérieure, ou par quelque changement de
fortune qui les fait périr eux-mêmes, ou les réduit sous le pouvoir de
ceux qu'ils vouloient perdre, il est hors de doute que cela fait une
tragédie d'un genre peut-être plus sublime que les trois qu'Aristote
avoue; et que s'il n'en a point parlé, c'est qu'il n'en voyoit point
d'exemples sur les théâtres de son temps, où ce n'étoit pas la mode de
sauver les bons par la perte des méchants, à moins que de les souiller
eux-mêmes de quelque crime, comme Électre, qui se délivre
d'oppression par la mort de sa mère, où elle encourage son frère, et
lui en facilite les moyens.

  [334] Voyez plus haut, p. 28.

L'action de Chimène n'est donc pas défectueuse pour ne perdre pas
Rodrigue après l'avoir entrepris, puisqu'elle y fait son possible, et
que tout ce qu'elle peut obtenir de la justice de son roi, c'est un
combat où la victoire de ce déplorable amant lui impose silence. Cinna
et son Émilie ne pèchent point contre la règle en ne perdant point
Auguste, puisque la conspiration découverte les en met dans
l'impuissance, et qu'il faudroit qu'ils n'eussent aucune teinture
d'humanité, si une clémence si peu attendue ne dissipoit toute leur
haine. Qu'épargne Cléopatre pour perdre Rodogune? Qu'oublie Phocas
pour se défaire d'Héraclius? Et si Prusias demeuroit le maître,
Nicomède n'iroit-il pas servir d'otage à Rome, ce qui lui seroit un
plus rude supplice que la mort? Les deux premiers reçoivent la peine
de leurs crimes, et succombent dans leurs entreprises[335] sans s'en
dédire; et ce dernier est forcé de reconnoître son injustice après que
le soulèvement de son peuple, et la générosité de ce fils qu'il
vouloit agrandir aux dépens de son aîné, ne lui permettent plus de la
faire réussir.

  [335] VAR. (édit. de 1660-1668): leur entreprise.

Ce n'est pas démentir Aristote que de l'expliquer ainsi favorablement,
pour trouver dans cette quatrième manière d'agir qu'il rebute, une
espèce de nouvelle tragédie plus belle que les trois qu'il recommande,
et qu'il leur eût sans doute préférée, s'il l'eût connue. C'est faire
honneur à notre siècle, sans rien retrancher de l'autorité de ce
philosophe; mais je ne sais comment faire pour lui conserver cette
autorité, et renverser l'ordre de la préférence qu'il établit entre
ces trois espèces. Cependant je pense être bien fondé sur l'expérience
à douter si celle qu'il estime la moindre des trois n'est point la
plus belle, et si celle qu'il tient la plus belle n'est point la
moindre. La raison est que celle-ci ne peut exciter de pitié. Un père
y veut perdre son fils sans le connoître, et ne le regarde que comme
indifférent, et peut-être comme ennemi. Soit qu'il passe pour l'un ou
pour l'autre, son péril n'est digne d'aucune commisération, selon
Aristote même, et ne fait naître en l'auditeur qu'un certain mouvement
de trépidation intérieure, qui le porte à craindre que ce fils ne
périsse avant que l'erreur soit découverte, et à souhaiter qu'elle se
découvre assez tôt pour l'empêcher de périr: ce qui part de l'intérêt
qu'on ne manque jamais à prendre dans la fortune d'un homme assez
vertueux pour se faire aimer; et quand cette reconnoissance arrive,
elle ne produit qu'un sentiment de conjouissance, de voir arriver la
chose comme on le souhaitoit[336].

  [336] VAR. (édit. de 1660): comme on le souhaite.

Quand elle ne se fait qu'après la mort de l'inconnu, la compassion
qu'excitent les déplaisirs de celui qui le fait périr ne peut avoir
grande étendue, puisqu'elle est reculée et renfermée dans la
catastrophe; mais lorsqu'on agit à visage découvert, et qu'on sait à
qui on en veut, le combat des passions contre la nature, ou du devoir
contre l'amour, occupe la meilleure partie du poëme; et de là naissent
les grandes et fortes émotions qui renouvellent à tous moments et
redoublent la commisération. Pour justifier ce raisonnement par
l'expérience, nous voyons que Chimène et Antiochus en excitent
beaucoup plus que ne fait OEdipe de sa personne. Je dis de sa
personne, parce que le poëme entier en excite peut-être autant que _le
Cid_ ou que _Rodogune_; mais il en doit une partie à Dircé, et ce
qu'elle en fait naître n'est qu'une pitié empruntée d'un épisode.

Je sais que l'agnition est un grand ornement dans les tragédies:
Aristote le dit; mais il est certain qu'elle a ses incommodités. Les
Italiens l'affectent en la plupart de leurs poëmes, et perdent
quelquefois, par l'attachement qu'ils y ont, beaucoup d'occasions de
sentiments pathétiques qui auroient des beautés plus considérables.
Cela se voit manifestement en _la Mort de Crispe_, faite par un de
leurs plus beaux esprits, Jean-Baptiste Ghirardelli[337], et imprimée
à Rome en l'année 1653. Il n'a pas manqué d'y cacher sa naissance à
Constantin, et d'en faire seulement un grand capitaine, qu'il ne
reconnoît pour son fils qu'après qu'il l'a fait mourir. Toute cette
pièce est si pleine d'esprit et de beaux sentiments, qu'elle eut assez
d'éclat pour obliger à écrire contre son auteur, et à la censurer
sitôt qu'elle parut. Mais combien cette naissance cachée sans besoin,
et contre la vérité d'une histoire connue, lui a-t-elle dérobé de
choses plus belles que les brillants dont il a semé cet ouvrage! Les
ressentiments, le trouble, l'irrésolution et les déplaisirs de
Constantin auroient été bien autres à prononcer un arrêt de mort
contre son fils que contre un soldat de fortune. L'injustice de sa
préoccupation auroit été bien plus sensible à Crispe de la part d'un
père que de la part d'un maître; et la qualité de fils, augmentant la
grandeur du crime qu'on lui imposoit, eût en même temps augmenté la
douleur d'en voir un père persuadé. Fauste même auroit eu plus de
combats intérieurs pour entreprendre un inceste que pour se résoudre à
un adultère; ses remords en auroient été plus animés, et ses
désespoirs plus violents. L'auteur a renoncé à tous ces avantages pour
avoir dédaigné de traiter ce sujet comme l'a traité de notre temps le
P. Stéphonius[338], jésuite, et comme nos anciens ont traité celui
d'_Hippolyte_; et pour avoir cru l'élever d'un étage plus haut selon
la pensée d'Aristote, je ne sais s'il ne l'a point fait tomber
au-dessous de ceux que je viens de nommer.

  [337] J.-B.-Philippe Ghirardelli, né à Rome en 1623, est auteur de
  deux tragédies: _Ottone_, représenté au palais Panfili, en 1652,
  et _Il Costantino_, publié à Rome en 1653. Celle-ci est la
  première tragédie italienne écrite en prose; elle fut
  très-vivement critiquée par Augustin Favoriti, sous le pseudonyme
  d'Ippolito Schiri Bandolo. Ghirardelli travailla avec tant
  d'ardeur à la défense de sa pièce qu'il fut saisi d'une fièvre qui
  l'emporta le 20 octobre 1653.

  [338] Bernardin Stefoni ou Stefonio, en latin Stefonius, né en
  1560, dans la province de Sabine, et entré en 1580 dans la Société
  de Jésus, composa des tragédies que ses élèves firent représenter
  avec un grand succès. Son _Crispus_ parut à Rome en 1601.
  Stefonio, chargé dans les derniers temps de sa vie de l'éducation
  des princes d'Éste, mourut à Modène le 8 décembre 1620.

Il y a grande apparence que ce qu'a dit ce philosophe de ces divers
degrés de perfection pour la tragédie avoit une entière justesse de
son temps, et en la présence de ses compatriotes[339]; je n'en veux
point douter; mais aussi je ne puis empêcher de dire que le goût de
notre siècle n'est point celui du sien sur cette préférence d'une
espèce à l'autre, ou du moins que ce qui plaisoit au dernier point à
ses Athéniens ne plaît pas également à nos François; et je ne sais
point d'autre moyen de trouver mes doutes supportables, et demeurer
tout ensemble dans la vénération que nous devons à tout ce qu'il a
écrit de la poétique.

  [339] VAR. (édit. de 1660): devant ses compatriotes.

Avant que de quitter cette matière, examinons son sentiment sur deux
questions touchant ces sujets entre des personnes proches: l'une, si
le poëte les peut inventer; l'autre, s'il ne peut rien changer en
ceux[340] qu'il tire de l'histoire ou de la fable.

  [340] On lit ainsi dans les éditions de 1660-1668. L'édition de
  1682 porte _ce_, qui ne donne pas un sens aussi naturel.

Pour la première, il est indubitable que les anciens en prenoient si
peu de liberté, qu'ils arrêtoient leurs tragédies autour de peu de
familles, parce que ces sortes d'actions étoient arrivées en peu de
familles; ce qui fait dire à ce philosophe que la fortune leur
fournissoit des sujets, et non pas l'art. Je pense l'avoir dit en
l'autre discours[341]. Il semble toutefois qu'il en accorde un plein
pouvoir aux poëtes par ces paroles: _Ils doivent bien user de ce qui
est reçu, ou inventer eux-mêmes_[342]. Ces termes décideroient la
question, s'ils n'étoient point si généraux; mais comme il a posé
trois espèces de tragédies, selon les divers temps de connoître et les
diverses façons d'agir, nous pouvons faire une revue sur toutes les
trois, pour juger s'il n'est point à propos d'y faire quelque
distinction qui resserre cette liberté. J'en dirai mon avis d'autant
plus hardiment, qu'on ne pourra m'imputer de contredire Aristote,
pourvu que je la laisse entière à quelqu'une des trois.

  [341] Voyez ci-dessus, p. 15.

  [342] [Grec: Auton de heuriskein dei, kai tois paradedomenois
  chrêsthai kalôs.] (Aristote, _Poétique_, chap. XIV, 5.)

J'estime donc, en premier lieu, qu'en celles où l'on se propose de
faire périr quelqu'un que l'on connoît, soit qu'on achève, soit qu'on
soit empêché d'achever, il n'y a aucune liberté d'inventer la
principale action, mais qu'elle doit être tirée de l'histoire ou de la
fable. Ces entreprises contre[343] des proches ont toujours quelque
chose de si criminel et de si contraire à la nature, qu'elles ne sont
pas croyables, à moins que d'être appuyées sur l'une ou sur l'autre;
et jamais elles n'ont cette vraisemblance sans laquelle ce qu'on
invente ne peut être de mise.

  [343] VAR. (édit. de 1660): entre.

Je n'ose décider si absolument de la seconde espèce. Qu'un homme
prenne querelle avec un autre, et que l'ayant tué il vienne à le
reconnoître pour son père ou pour son frère, et en tombe au
désespoir, cela n'a rien que de vraisemblable[344], et par conséquent
on le peut inventer; mais d'ailleurs cette circonstance de tuer son
père ou son frère sans le connoître, est si extraordinaire et si
éclatante, qu'on a quelque droit de dire que l'histoire n'ose manquer
à s'en souvenir, quand elle arrive entre des personnes illustres, et
de refuser toute croyance à de tels événements, quand elle ne les
marque point. Le théâtre ancien ne nous en fournit aucun exemple
qu'_OEdipe_; et je ne me souviens point d'en avoir vu aucun autre chez
nos historiens. Je sais que cet événement sent plus la fable que
l'histoire, et que par conséquent il peut avoir été inventé[345], ou
en tout, ou en partie; mais la fable et l'histoire de l'antiquité sont
si mêlées ensemble, que pour n'être pas en péril d'en faire un faux
discernement, nous leur donnons une égale autorité sur nos théâtres.
Il suffit que nous n'inventions pas ce qui de soi n'est point
vraisemblable, et qu'étant inventé de longue main, il soit devenu si
bien de la connoissance de l'auditeur, qu'il ne s'effarouche point à
le voir sur la scène. Toute la _Métamorphose_ d'Ovide est
manifestement d'invention; on peut en tirer[346] des sujets de
tragédie, mais non pas inventer sur ce modèle, si ce n'est des
épisodes de même trempe: la raison en est que bien que nous ne devions
rien inventer que de vraisemblable, et que ces sujets fabuleux, comme
Andromède et Phaéton, ne le soient point du tout, inventer des
épisodes, ce n'est pas tant inventer qu'ajouter à ce qui est déjà
inventé; et ces épisodes trouvent une espèce de vraisemblance dans
leur rapport avec l'action principale; en sorte qu'on peut dire que
supposé que cela se soit pu faire, il s'est pu faire comme le poëte le
décrit[347].

  [344] Le _que_ manque dans l'édition de 1663, mais c'est
  évidemment une faute.

  [345] VAR. (édit. de 1660): «Et je ne me souviens point d'en avoir
  vu chez nos historiens que celui de Thésée, qui fut reconnu par
  son père comme il étoit prêt de l'empoisonner. Je sais que l'un et
  l'autre sentent plus la fable que l'histoire et que par conséquent
  leur aventure peut avoir été inventée.»--Dans les éditions de
  1663-1682 le passage relatif à Thésée a été transporté un peu plus
  loin. Voyez p. 77, note [352], et p. 112, note [416].

  [346] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on en peut tirer.

  [347] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): l'a décrit.

De tels épisodes toutefois ne seroient pas propres à un sujet
historique ou de pure invention, parce qu'ils manqueroient de rapport
avec l'action principale, et seroient moins vraisemblables qu'elle.
Les apparitions de Vénus et d'Éole ont eu bonne grâce dans
_Andromède_; mais si j'avois fait descendre Jupiter pour réconcilier
Nicomède avec son père, ou Mercure pour révéler à Auguste la
conspiration de Cinna, j'aurois fait révolter tout mon auditoire, et
cette merveille auroit détruit toute la croyance que le reste de
l'action auroit obtenue. Ces dénouements par des Dieux de machine sont
fort fréquents chez les Grecs, dans des tragédies qui paroissent
historiques, et qui sont vraisemblables à cela près: aussi Aristote ne
les condamne pas tout à fait, et se contente de leur préférer ceux qui
viennent du sujet. Je ne sais ce qu'en décidoient les Athéniens, qui
étoient leurs juges; mais les deux exemples que je viens de citer
montrent suffisamment qu'il seroit dangereux pour nous de les imiter
en cette sorte de licence. On me dira que ces apparitions n'ont garde
de nous plaire, parce que nous en savons manifestement la fausseté, et
qu'elles choquent notre religion, ce qui n'arrivoit pas chez les
Grecs. J'avoue qu'il faut s'accommoder aux moeurs de l'auditeur et à
plus forte raison à sa croyance; mais aussi doit-on m'accorder que
nous avons du moins autant de foi pour l'apparition des anges et des
saints que les anciens en avoient pour celle[348] de leur Apollon et
de leur Mercure: cependant qu'auroit-on dit, si pour démêler Héraclius
d'avec Martian, après la mort de Phocas, je me fusse servi d'un ange?
Ce poëme est entre des chrétiens, et cette apparition y auroit eu
autant de justesse que celle[349] des Dieux de l'antiquité dans ceux
des Grecs; c'eût été néanmoins un secret infaillible de rendre
celui-là ridicule, et il ne faut qu'avoir un peu de sens commun pour
en demeurer d'accord. Qu'on me permette donc de dire avec Tacite: _Non
omnia apud priores meliora, sed nostra quoque ætas multa laudis et
artium imitanda posteris tulit_[350].

  [348] VAR. (édit. de 1663): celles.

  [349] VAR. (édit. de 1660-1668): celles.

  [350] Nec omnia.... (_Annales_, liv. III, chapitre LV.)--«Tout ne
  fut pas mieux autrefois; notre siècle aussi a produit des vertus
  et des talents dignes d'être un jour proposés pour modèles.»

Je reviens aux tragédies de cette seconde espèce, où l'on ne connoît
un père ou un fils qu'après l'avoir fait périr; et pour conclure en
deux mots après cette digression, je ne condamnerai jamais personne
pour en avoir inventé; mais je ne me le permettrai jamais.

Celles de la troisième espèce ne reçoivent aucune difficulté:
non-seulement on les peut inventer, puisque tout y est vraisemblable
et suit le train commun des affections naturelles, mais je doute même
si ce ne seroit point les bannir du théâtre que d'obliger les poëtes à
en prendre les sujets dans l'histoire. Nous n'en voyons point de cette
nature chez les Grecs, qui n'ayent la mine d'avoir été inventés par
leurs auteurs. Il se peut faire que la fable leur en aye prêté
quelques-uns. Je n'ai pas les yeux assez pénétrants pour percer de si
épaisses obscurités, et déterminer si l'_Iphigénie in Tauris_ est de
l'invention d'Euripide, comme son _Hélène_ et son _Ion_, ou s'il l'a
prise d'un autre; mais je crois pouvoir dire qu'il est très-malaisé
d'en trouver dans l'histoire, soit que tels événements[351] n'arrivent
que très-rarement, soit qu'ils n'ayent pas assez d'éclat pour y
mériter une place: celui de Thésée, reconnu par le roi d'Athènes, son
père, sur le point qu'il l'alloit faire périr, est le seul dont il me
souvienne[352]. Quoi qu'il en soit, ceux qui aiment à les mettre sur
la scène peuvent les inventer sans crainte de la censure: ils pourront
produire par là quelque agréable suspension dans l'esprit de
l'auditeur; mais il ne faut pas qu'ils se promettent de lui tirer
beaucoup de larmes.

  [351] VAR. (édit. de 1663): de tels événements.

  [352] Dans l'édition de 1660 ce passage relatif à Thésée se trouve
  plus haut sous une forme un peu différente (voyez p. 74, note 2).
  C'est à partir de l'édition de 1663 qu'il a été transporté ici.

L'autre question, s'il est permis de changer quelque chose aux sujets
qu'on emprunte de l'histoire ou de la fable, semble décidée en termes
assez formels par Aristote, lorsqu'il dit _qu'il ne faut point changer
les sujets reçus, et que Clytemnestre ne doit point être tuée par un
autre qu'Oreste, ni Ériphyle par un autre qu'Alcméon_[353]. Cette
décision peut toutefois recevoir quelque distinction et quelque
tempérament. Il est constant que les circonstances, ou si vous l'aimez
mieux, les moyens de parvenir à l'action, demeurent en notre pouvoir.
L'histoire souvent ne les marque pas, ou en rapporte si peu, qu'il est
besoin d'y suppléer pour remplir le poëme; et même il y a quelque
apparence de présumer que la mémoire de l'auditeur, qui les aura lues
autrefois, ne s'y sera pas si fort attachée qu'il s'aperçoive assez
du changement que nous y aurons fait, pour nous accuser de mensonge;
ce qu'il ne manqueroit pas de faire s'il voyoit que nous changeassions
l'action principale. Cette falsification seroit cause qu'il
n'ajouteroit aucune foi à tout le reste; comme au contraire il croit
aisément tout ce reste quand il le voit servir d'acheminement à
l'effet qu'il sait véritable, et dont l'histoire lui a laissé une plus
forte impression. L'exemple de la mort de Clytemnestre peut servir de
preuve à ce que je viens d'avancer: Sophocle et Euripide l'ont traitée
tous deux, mais chacun avec un noeud et un dénouement tout à fait
différents l'un de l'autre; et c'est cette différence qui empêche que
ce ne soit la même pièce, bien que ce soit le même sujet, dont ils ont
conservé l'action principale. Il faut donc la conserver comme eux;
mais il faut examiner en même temps si elle n'est point si cruelle, ou
si difficile à représenter, qu'elle puisse diminuer quelque chose de
la croyance que l'auditeur doit à l'histoire, et qu'il veut bien
donner à la fable, en se mettant en la place de ceux qui l'ont prise
pour une vérité. Lorsque cet inconvénient est à craindre, il est bon
de cacher l'événement à la vue, et de le faire savoir par un récit qui
frappe moins que le spectacle, et nous impose plus aisément.

  [353] [Grec: Tous men oun pareilêmmenous muthous luein ouk esti.
  Legô de oion tên Klutaimnêstran apothanousan hupo tou Orestou, kai
  tên Eriphulên hupo tou Alkmaiônos.] (Aristote, _Poétique_, chap.
  XIV, 5.)

C'est par cette raison qu'Horace ne veut pas que Médée tue ses
enfants, ni qu'Atrée fasse rôtir ceux de Thyeste[354] à la vue du
peuple[355]. L'horreur de ces actions engendre une répugnance à les
croire, aussi bien que la métamorphose de Progné en oiseau et de
Cadmus en serpent, dont la représentation presque impossible excite la
même incrédulité quand on la hasarde aux yeux du spectateur:

    _Quæcumque ostendis mihi sic, incredulus odi[356]._

  [354] _Art poétique_, v. 185, 186.

  [355] VAR. (édit. de 1660): devant le peuple.

  [356] Quodcumque.... (Horace, _Art poétique_, v. 188.)

Je passe plus outre, et pour exténuer ou retrancher cette horreur
dangereuse d'une action historique, je voudrois la faire arriver sans
la participation du premier acteur, pour qui nous devons toujours
ménager la faveur de l'auditoire. Après que Cléopatre eut tué
Séleucus, elle présenta du poison à son autre fils Antiochus, à son
retour de la chasse; et ce prince, soupçonnant ce qu'il[357] en étoit,
la contraignit de le prendre, et la força à s'empoisonner. Si j'eusse
fait voir cette action sans y rien changer, c'eût été punir un
parricide par un autre parricide; on eût pris aversion pour Antiochus,
et il a été bien plus doux de faire qu'elle-même, voyant que sa haine
et sa noire perfidie alloient être découvertes, s'empoisonne dans son
désespoir, à dessein d'envelopper ces deux amants dans sa perte, en
leur ôtant tout sujet de défiance. Cela fait deux effets. La punition
de cette impitoyable mère laisse un plus fort exemple, puisqu'elle
devient un effet de la justice du ciel, et non pas de la vengeance des
hommes; d'autre côté, Antiochus ne perd rien de la compassion et de
l'amitié qu'on avoit pour lui, qui redoublent plutôt qu'elles ne
diminuent; et enfin l'action historique s'y trouve conservée malgré ce
changement, puisque Cléopatre périt par le même poison qu'elle
présente à Antiochus.

  [357] VAR. (édit. de 1660-1668): ce qui.

Phocas étoit un tyran, et sa mort n'étoit pas un crime; cependant il a
été sans doute plus à propos de la faire arriver par la main d'Exupère
que par celle d'Héraclius. C'est un soin que nous devons prendre de
préserver nos héros du crime tant qu'il se peut, et les exempter même
de tremper leurs mains dans le sang, si ce n'est en un juste combat.
J'ai beaucoup osé dans _Nicomède_: Prusias son père l'avoit voulu
faire assassiner dans son armée; sur l'avis qu'il en eut par les
assassins mêmes, il entra dans son royaume, s'en empara, et réduisit
ce malheureux père à se cacher dans une caverne, où il le fit
assassiner lui-même[358]. Je n'ai pas poussé l'histoire jusque-là; et
après l'avoir peint trop vertueux pour l'engager dans un parricide,
j'ai cru que je pouvois me contenter de le rendre maître de la vie de
ceux qui le persécutoient, sans le faire passer plus avant.

  [358] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Où il lui fit trouver la
  mort qu'il lui destinoit.

Je ne saurois dissimuler une délicatesse que j'ai sur la mort de
Clytemnestre, qu'Aristote nous propose pour exemple des actions qui ne
doivent point être changées. Je veux bien avec lui qu'elle ne meure
que de la main de son fils Oreste; mais je ne puis souffrir chez
Sophocle que ce fils la poignarde de dessein formé cependant qu'elle
est à genoux devant lui et le conjure de lui laisser la vie[359]. Je
ne puis même pardonner à Électre, qui passe pour une vertueuse
opprimée dans le reste de la pièce, l'inhumanité dont elle encourage
son frère à ce parricide. C'est un fils qui venge son père, mais c'est
sur sa mère qu'il le venge. Séleucus et Antiochus avoient droit d'en
faire autant dans _Rodogune_; mais je n'ai osé leur en donner la
moindre pensée. Aussi notre maxime de faire aimer nos principaux
acteurs n'étoit pas de l'usage des anciens[360]; et ces républicains
avoient une si forte haine des rois, qu'ils voyoient avec plaisir des
crimes dans les plus innocents de leur race. Pour rectifier ce sujet à
notre mode, il faudroit qu'Oreste n'eût dessein que contre Égisthe;
qu'un reste de tendresse respectueuse pour sa mère lui en fît remettre
la punition aux Dieux; que cette reine s'opiniâtrât à la protection de
son adultère, et qu'elle se mît entre son fils et lui si
malheureusement qu'elle reçût le coup que ce prince voudroit porter à
cet assassin de son père. Ainsi elle mourroit de la main de son fils,
comme le veut Aristote, sans que la barbarie d'Oreste nous fît
horreur, comme dans Sophocle, ni que son action méritât des Furies
vengeresses pour le tourmenter, puisqu'il demeureroit innocent.

  [359] Voyez la fin de l'_Électre_ de Sophocle.

  [360] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de nos anciens.

Le même Aristote nous autorise à en user de cette manière, lorsqu'il
nous apprend que _le pöete n'est pas obligé de traiter les choses
comme elles se sont passées, mais comme elles ont pu ou dû se passer,
selon le vraisemblable ou le nécessaire_[361]. Il répète souvent ces
derniers mots[362], et ne les explique jamais. Je tâcherai d'y
suppléer au moins mal qu'il me sera possible, et j'espère qu'on me
pardonnera si je m'abuse.

  [361] [Grec: Phaneron de ek tôn eirêmenôn kai hoti ou to ta
  genomena legein, touto poiêtou ergon estin, all' hoia an genoito,
  kai ta dunata kata to eikos ê to anankaion.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. IX, 1.)

  [362] Particulièrement au chapitre XV, où ils sont répétés trois
  fois de suite.

Je dis donc premièrement que cette liberté qu'il nous laisse
d'embellir les actions historiques par des inventions vraisemblables
n'emporte aucune défense de nous écarter du vraisemblable dans le
besoin. C'est un privilége qu'il nous donne, et non pas une servitude
qu'il nous impose: cela est clair par ses paroles mêmes. Si nous
pouvons traiter les choses selon le vraisemblable ou selon le
nécessaire, nous pouvons quitter le vraisemblable pour suivre le
nécessaire; et cette alternative met en notre choix de nous servir de
celui des deux que nous jugerons le plus à propos.

Cette liberté du poëte se trouve encore en termes plus formels dans le
vingt et cinquième chapitre, qui contient les excuses ou plutôt les
justifications dont il se peut servir contre la censure: _Il faut_,
dit-il, _qu'il suive un de ces trois moyens de traiter les choses, et
qu'il les représente ou comme elles ont été, ou comme on dit qu'elles
ont été, ou comme elles ont dû être_[363]; par où il lui donne le
choix, ou de la vérité historique, ou de l'opinion commune sur quoi la
fable est fondée, ou de la vraisemblance. Il ajoute ensuite: _Si on le
reprend de ce qu'il n'a pas écrit les choses dans la vérité, qu'il
réponde qu'il les a écrites comme elles ont dû être; si on lui impute
de n'avoir fait ni l'un ni l'autre, qu'il se défende sur ce qu'en
publie l'opinion commune, comme en ce qu'on raconte des Dieux, dont la
plus grande partie n'a rien de véritable_. Et un peu plus bas:
_Quelquefois ce n'est pas le meilleur qu'elles se soient passées de la
manière qu'il décrit[364]; néanmoins elles se sont passées
effectivement de cette manière_[365], et par conséquent il est hors de
faute. Ce dernier passage montre que nous ne sommes point obligés de
nous écarter de la vérité pour donner une meilleure forme aux actions
de la tragédie par les ornements de la vraisemblance, et le montre
d'autant plus fortement, qu'il demeure pour constant, par le second de
ces trois passages, que l'opinion commune suffit pour nous justifier
quand nous n'avons pas pour nous la vérité, et que nous pourrions
faire quelque chose de mieux que ce que nous faisons, si nous
recherchions les beautés de cette vraisemblance. Nous courons par là
quelque risque d'un plus foible succès; mais nous ne péchons que
contre le soin que nous devons avoir de notre gloire, et non pas
contre les règles du théâtre.

  [363] [Grec: Epei gar esti mimêtês ho poiêtês, hôsper an ê
  zôgraphos ê tis allos eikonopoios, anankê mimeisthai triôn ontôn
  ton arithmon en ti aei; ê gar hoia ên ê estin, ê hoia phasi kai
  dokei, ê hoia einai dei.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 1.)

  [364] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): De la manière qu'il les
  décrit.

  [365] [Grec: Pros de toutois ean epitimatai hoti ouk alêthê, all'
  hoia dei.... Ei de mêdeterôs, hoti houtô phasin, hoion ta peri
  theôn.... Isôs de ou beltion men, all' outôs eiche.] (Aristote,
  _Poétique_, chap. XXV, 6 et 7.)

Je fais une seconde remarque sur ces termes de _vraisemblable_ et de
_nécessaire_, dont l'ordre se trouve quelquefois renversé chez ce
philosophe, qui tantôt dit, _selon le nécessaire ou le vraisemblable_,
et tantôt _selon le vraisemblable ou le nécessaire_. D'où je tire une
conséquence, qu'il y a des occasions où il faut préférer le
vraisemblable au nécessaire, et d'autres où il faut préférer le
nécessaire au vraisemblable. La raison en est que ce qu'on emploie le
dernier dans les propositions alternatives y est placé comme un pis
aller, dont il faut se contenter quand on ne peut arriver à l'autre,
et qu'on doit faire effort pour le premier avant que de se réduire au
second, où l'on n'a droit de recourir qu'au défaut de ce premier.

Pour éclaircir cette préférence mutuelle du vraisemblable au
nécessaire, et du nécessaire au vraisemblable, il faut distinguer deux
choses dans les actions qui composent la tragédie. La première
consiste en ces actions mêmes, accompagnées des inséparables
circonstances du temps et du lieu; et l'autre en la liaison qu'elles
ont ensemble, qui les fait naître l'une de l'autre. En la première, le
vraisemblable est à préférer au nécessaire; et le nécessaire au
vraisemblable, dans la seconde.

Il faut placer les actions où il est plus facile et mieux séant
qu'elles arrivent, et les faire arriver dans un loisir raisonnable,
sans les presser extraordinairement, si la nécessité de les renfermer
dans un lieu et dans un jour ne nous y oblige. J'ai déjà fait voir en
l'autre Discours que pour conserver l'unité de lieu, nous faisons
parler souvent des personnes dans une place publique[366], qui
vraisemblablement s'entretiendroient dans une chambre; et je m'assure
que si on racontoit dans un roman ce que je fais arriver dans _le
Cid_, dans _Polyeucte_, dans _Pompée_, ou dans _le Menteur_, on lui
donneroit un peu plus d'un jour pour l'étendue de sa durée.
L'obéissance que nous devons aux règles de l'unité de jour et de lieu
nous dispense alors du vraisemblable, bien qu'elle ne nous permette
pas l'impossible; mais nous ne tombons pas toujours dans cette
nécessité; et _la Suivante_, _Cinna_, _Théodore_, et _Nicomède_, n'ont
point eu besoin de s'écarter de la vraisemblance à l'égard du temps,
comme ces autres poëmes.

  [366] Il n'y a sur ce sujet dans le premier Discours qu'un passage
  fort peu important (voyez p. 41); mais la question est traitée
  tout au long dans les _Examens_, notamment dans celui de _la
  Galerie du Palais_.

Cette réduction de la tragédie au roman est la pierre de touche pour
démêler les actions nécessaires d'avec les vraisemblables. Nous sommes
gênés au théâtre par le lieu, par le temps, et par les incommodités de
la représentation, qui nous empêchent d'exposer à la vue beaucoup de
personnages tout à la fois, de peur que les uns ne demeurent sans
action, ou troublent[367] celle des autres. Le roman n'a aucune de ces
contraintes: il donne aux actions qu'il décrit tout le loisir qu'il
leur faut pour arriver; il place ceux qu'il fait parler, agir ou
rêver, dans une chambre, dans une forêt, en place publique, selon
qu'il est plus à propos pour leur action particulière; il a pour cela
tout un palais, toute une ville, tout un royaume, toute la terre[368],
où les promener; et s'il fait arriver ou raconter quelque chose en
présence de trente personnes, il en peut décrire les divers sentiments
l'un après l'autre. C'est pourquoi il n'a jamais aucune liberté de se
départir[369] de la vraisemblance, parce qu'il n'a jamais aucune
raison ni excuse légitime pour s'en écarter.

  [367] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): ou ne troublent.

  [368] Ces trois derniers mots manquent dans l'édition de 1660.

  [369] VAR. (édit. de 1660): de s'écarter.

Comme le théâtre ne nous laisse pas tant de facilité de réduire tout
dans le vraisemblable, parce qu'il ne nous fait rien savoir que par
des gens qu'il expose à la vue de l'auditeur en peu de temps, il nous
en dispense aussi plus aisément. On peut soutenir que ce n'est pas
tant nous en dispenser, que nous permettre une vraisemblance plus
large; mais puisque Aristote nous autorise à y traiter les choses
selon le nécessaire, j'aime mieux dire que tout ce qui s'y passe d'une
autre façon qu'il ne se passeroit dans un roman n'a point de
vraisemblance, à le bien prendre, et se doit ranger entre les actions
nécessaires.

L'_Horace_ en peut fournir quelques exemples[370]: l'unité de lieu y
est exacte, tout s'y passe dans une salle. Mais si on en faisoit un
roman avec les mêmes particularités de scène en scène que j'y ai
employées, feroit-on tout passer dans cette salle? A la fin du premier
acte, Curiace et Camille sa maîtresse vont rejoindre le reste de la
famille, qui doit être dans un autre appartement; entre les deux
actes, ils y reçoivent la nouvelle de l'élection des trois Horaces; à
l'ouverture du second, Curiace paroît dans cette même salle pour l'en
congratuler. Dans le roman, il auroit fait cette congratulation au
même lieu où l'on en reçoit la nouvelle, en présence de toute la
famille, et il n'est point vraisemblable qu'ils s'écartent eux deux
pour cette conjouissance; mais il est nécessaire pour le théâtre; et à
moins que cela, les sentiments des trois Horaces, de leur père, de
leur soeur, de Curiace, et de Sabine, se fussent présentés à faire
paroître tous à là fois[371]. Le roman, qui ne fait rien voir, en fût
aisément venu à bout; mais sur la scène il a fallu les séparer, pour y
mettre quelque ordre, et les prendre l'un après l'autre, en commençant
par ces deux-ci, que j'ai été forcé de ramener dans cette salle sans
vraisemblance. Cela passé, le reste de l'acte est tout à fait
vraisemblable, et n'a rien qu'on fût obligé de faire arriver d'une
autre manière dans le roman. A la fin de cet acte, Sabine et Camille,
outrées de déplaisir, se retirent de cette salle avec un emportement
de douleur, qui vraisemblablement va renfermer leurs larmes dans leur
chambre, où le roman les feroit demeurer et y recevoir la nouvelle du
combat. Cependant, par la nécessité de les faire voir aux spectateurs,
Sabine quitte sa chambre au commencement du troisième acte, et revient
entretenir ses douloureuses inquiétudes dans cette salle, où Camille
la vient trouver. Cela fait, le reste de cet acte est vraisemblable,
comme en l'autre; et si vous voulez examiner avec cette rigueur les
premières scènes des deux derniers, vous trouverez peut-être la même
chose, et que le roman placeroit ses personnages ailleurs qu'en cette
salle, s'ils en étoient une fois sortis, comme ils en sortent à la fin
de chaque acte.

  [370] VAR. (édit. de 1660): J'anticipe l'examen d'_Horace_ pour en
  donner des exemples.

  [371] VAR. (édit. de 1660): tout à la fois.

Ces exemples peuvent suffire pour expliquer comme on peut traiter une
action selon le nécessaire, quand on ne la peut traiter selon le
vraisemblable, qu'on doit toujours préférer au nécessaire lorsqu'on ne
regarde que les actions en elles-mêmes.

Il n'en va pas ainsi de leur liaison qui les fait naître l'une de
l'autre: le nécessaire y est à préférer au vraisemblable, non que
cette liaison ne doive toujours être vraisemblable, mais parce
qu'elle est beaucoup meilleure quand elle est vraisemblable et
nécessaire tout ensemble. La raison en est aisée à concevoir.
Lorsqu'elle n'est que vraisemblable sans être nécessaire, le poëme
s'en peut passer, et elle n'y est pas de grande importance; mais quand
elle est vraisemblable et nécessaire, elle devient une partie
essentielle du poëme, qui ne peut subsister sans elle. Vous trouverez
dans _Cinna_ des exemples[372] de ces deux sortes de liaisons:
j'appelle ainsi la manière dont une action est produite par l'autre.
Sa conspiration contre Auguste est causée nécessairement par l'amour
qu'il a pour Émilie, parce qu'il la veut épouser, et qu'elle ne veut
se donner à lui qu'à cette condition. De ces deux actions, l'une est
vraie, l'autre est vraisemblable, et leur liaison est nécessaire. La
bonté d'Auguste donne des remords et de l'irrésolution à Cinna: ces
remords et cette irrésolution ne sont causés que vraisemblablement par
cette bonté, et n'ont qu'une liaison vraisemblable avec elle, parce
que Cinna pouvoit demeurer dans la fermeté, et arriver à son but, qui
est d'épouser Émilie. Il la consulte dans cette irrésolution: cette
consultation n'est que vraisemblable, mais elle est un effet
nécessaire de son amour, parce que s'il eût rompu la conjuration sans
son aveu, il ne fût jamais arrivé à ce but qu'il s'étoit proposé, et
par conséquent voilà une liaison nécessaire entre deux actions
vraisemblables, ou si vous l'aimez mieux, une production nécessaire
d'une action vraisemblable par une autre pareillement vraisemblable.

  [372] VAR. (édit. de 1660): _Cinna_ peut nous fournir des
  exemples.

Avant que d'en venir aux définitions et divisions du vraisemblable et
du nécessaire, je fais encore une réflexion sur les actions qui
composent la tragédie, et trouve que nous pouvons y en faire entrer de
trois sortes, selon que nous le jugeons à propos: les unes suivent
l'histoire, les autres ajoutent à l'histoire, les troisièmes
falsifient l'histoire. Les premières sont vraies, les secondes
quelquefois vraisemblables et quelquefois nécessaires, et les
dernières doivent toujours être nécessaires.

Lorsqu'elles sont vraies, il ne faut point se mettre en peine de la
vraisemblance, elles n'ont pas besoin de son secours. _Tout ce qui
s'est fait manifestement s'est pu faire_, dit Aristote, _parce que,
s'il ne s'étoit pu faire, il ne se seroit pas fait_[373]. Ce que nous
ajoutons à l'histoire, comme il n'est pas appuyé de son autorité, n'a
pas cette prérogative. _Nous avons une pente naturelle_, ajoute ce
philosophe, _à croire que ce qui ne s'est point fait n'a pu encore se
faire_[374]; et c'est pourquoi ce que nous inventons a besoin de la
vraisemblance la plus exacte qu'il est possible pour le rendre
croyable.

  [373] [Grec: Ta de genomena, phaneron hoti dunata; ou gar an
  egeneto, ei ên adunata.] (Aristote, _Poétique_, chap. IX, 6.)

  [374] [Grec: Ta men oun mê genomena oupô pisteuomen einai dunata.]
  (_Ibid._)--Corneille a tort de dire «ajoute;» ces mots viennent
  dans Aristote avant la citation précédente.

A bien peser ces deux passages, je crois ne m'éloigner point de sa
pensée quand j'ose dire, pour définir le vraisemblable, que c'est _une
chose manifestement possible dans la bienséance, et qui n'est ni
manifestement vraie ni manifestement fausse_. On en peut faire deux
divisions, l'une en vraisemblable général et particulier, l'autre en
ordinaire et extraordinaire.

Le vraisemblable général est ce que peut faire et qu'il est à propos
que fasse un roi, un général d'armée, un amant, un ambitieux, etc. Le
particulier est ce qu'a pu ou dû faire Alexandre, César, Alcibiade,
compatible avec ce que l'histoire nous apprend de ses actions. Ainsi
tout ce qui choque l'histoire sort de cette vraisemblance, parce
qu'il est manifestement faux; et il n'est pas vraisemblable que César,
après la bataille de Pharsale, se soit remis en bonne intelligence
avec Pompée, ou Auguste avec Antoine après celle d'Actium, bien qu'à
parler en termes généraux il soit vraisemblable que, dans une guerre
civile, après une grande bataille, les chefs des partis contraires se
réconcilient, principalement lorsqu'ils sont généreux l'un et l'autre.

Cette fausseté manifeste, qui détruit la vraisemblance, se peut
rencontrer même dans les pièces qui sont toutes d'invention. On n'y
peut falsifier l'histoire, puisqu'elle n'y a aucune part; mais il y a
des circonstances, des temps et des lieux qui peuvent convaincre un
auteur de fausseté quand il prend mal ses mesures. Si j'introduisois
un roi de France ou d'Espagne sous un nom imaginaire, et que je
choisisse pour le temps de mon action un siècle dont l'histoire eût
marqué les véritables rois de ces deux royaumes, la fausseté seroit
toute visible; et c'en seroit une encore plus palpable si je plaçois
Rome à deux lieues de Paris, afin qu'on pût y aller et revenir en un
même jour. Il y a des choses sur qui le poëte n'a jamais aucun droit.
Il peut prendre quelque licence sur l'histoire, en tant qu'elle
regarde les actions des particuliers, comme celle de César ou
d'Auguste, et leur attribuer des actions qu'ils n'ont pas faites, ou
les faire arriver d'une autre manière qu'ils ne les ont faites; mais
il ne peut pas renverser la chronologie pour faire vivre Alexandre du
temps de César, et moins encore changer la situation des lieux, ou les
noms des royaumes, des provinces, des villes, des montagnes, et des
fleuves remarquables. La raison est que ces provinces, ces montagnes,
ces rivières, sont des choses permanentes. Ce que nous savons de leur
situation étoit dès le commencement du monde; nous devons présumer
qu'il n'y a point eu de changement, à moins que l'histoire le marque;
et la géographie nous en apprend tous les noms anciens et modernes.
Ainsi un homme seroit ridicule d'imaginer que du temps d'Abraham Paris
fût au pied des Alpes, ou que la Seine traversât l'Espagne, et de
mêler de pareilles grotesques dans une pièce d'invention. Mais
l'histoire est des choses qui passent, et qui succédant les unes aux
autres, n'ont que chacune un moment pour leur durée, dont il en
échappe beaucoup à la connoissance de ceux qui l'écrivent. Aussi n'en
peut-on montrer aucune qui contienne tout ce qui s'est passé dans les
lieux dont elle parle, ni tout ce qu'ont fait ceux dont elle décrit la
vie. Je n'en excepte pas même les _Commentaires_ de César, qui
écrivoit sa propre histoire, et devoit la savoir toute entière. Nous
savons quels pays arrosoit le Rhône et la Seine avant qu'il vînt dans
les Gaules; mais nous ne savons que fort peu de chose, et peut-être
rien du tout, de ce qui s'y est passé avant sa venue. Ainsi nous
pouvons bien y placer des actions que nous feignons arrivées avant ce
temps-là, mais non pas, sous ce prétexte de fiction poétique et
d'éloignement des temps, y changer la distance naturelle d'un lieu à
l'autre. C'est de cette façon, que Barclay en a usé dans son
_Argenis_[375], où il ne nomme aucune ville ni fleuve de Sicile, ni de
nos provinces, que par des noms véritables, bien que ceux de toutes
les personnes qu'il y met sur le tapis soient entièrement de son
invention aussi bien que leurs actions.

  [375] Jean Barclay, né à Pont-à-Mousson en 1582, écrivit à Rome
  son roman allégorique intitulé _Argenis_, dans lequel il raconte
  sous des noms supposés les intrigues politiques de la cour de
  France. Il le dédia à Louis XIII le 1er juillet 1621, et mourut le
  12 août suivant.

Aristote semble plus indulgent sur cet article, puisqu'il trouve _le
poëte excusable quand il pèche contre un autre art que le sien, comme
contre la médecine ou contre l'astrologie_[376]. A quoi je réponds
_qu'il ne l'excuse que sous cette condition qu'il arrive par là au but
de son art, auquel il n'auroit pu arriver autrement_; encore
avoue-t-il _qu'il pèche en ce cas, et qu'il est meilleur de ne pécher
point du tout_[377]. Pour moi, s'il faut recevoir cette excuse, je
ferois distinction entre les arts qu'il peut ignorer sans honte, parce
qu'il lui arrive rarement des occasions d'en parler sur son théâtre,
tels que sont la médecine et l'astrologie, que je viens de nommer, et
les arts sans la connoissance desquels, ou en tout ou en partie, il ne
sauroit établir de justesse dans aucune pièce, tels que sont la
géographie et la chronologie. Comme il ne sauroit représenter aucune
action sans la placer en quelque lieu et en quelque temps, il est
inexcusable s'il fait paroître de l'ignorance dans le choix de ce lieu
et de ce temps où il la place.

  [376] [Grec: Ei de to proelesthai mê orthôs, alla ton hippon amphô
  ta dexia probeblêkota ê to ath' hekastên technên hamartêma, oion
  to kat' iatrikên ê allên technên, hê adunata pepoiêtai hopoiaoun,
  ou kath'heautên.] (Aristote, _Poétique_, chap. XXV, 4.)

  [377] [Grec: Prôton men gar, an ta pros autên tên technên adunata
  pepoiêtai, hêmartêtai. All' orthôs echoi, ei tunchanoi tou telous
  tou autês.... Ei mentoi to telos ê mallon ê hêtton enedecheto
  huparchein kai kata tên peri toutôn technên hêmartêtai, ouk
  orthôs; dei gar, ei endechetai, holôs mêdamê hêmartêsthai.]
  (_Ibid._, 5.)

Je viens à l'autre division du vraisemblable en ordinaire et
extraordinaire: l'ordinaire est une action qui arrive plus souvent, ou
du moins aussi souvent que sa contraire; l'extraordinaire est une
action qui arrive, à la vérité, moins souvent que sa contraire, mais
qui ne laisse pas d'avoir sa possibilité assez aisée pour n'aller
point jusqu'au miracle, ni jusqu'à ces événements singuliers qui
servent de matière aux tragédies sanglantes par l'appui qu'ils ont de
l'histoire ou de l'opinion commune, et qui ne se peuvent tirer en
exemple que pour les épisodes de la pièce dont ils font le corps,
parce qu'ils ne sont pas croyables à moins que d'avoir cet appui.
Aristote donne deux idées ou exemples généraux de ce vraisemblable
extraordinaire: l'un d'un homme subtil et adroit qui se trouve trompé
par un moins subtil que lui; l'autre d'un foible qui se bat contre un
plus fort que lui et en demeure victorieux, ce qui surtout ne manque
jamais à être bien reçu quand la cause du plus simple ou du plus
foible est la plus équitable[378]. Il semble alors que la justice du
ciel ait présidé au succès, qui trouve d'ailleurs une croyance
d'autant plus facile qu'il répond aux souhaits de l'auditoire, qui
s'intéresse toujours pour ceux dont le procédé est le meilleur. Ainsi
la victoire du Cid contre le Comte se trouveroit dans la vraisemblance
extraordinaire, quand elle ne seroit pas vraie. _Il est
vraisemblable_, dit notre docteur, _que beaucoup de choses arrivent
contre le vraisemblable_[379]; et puisqu'il avoue par là que ces
effets extraordinaires arrivent contre la vraisemblance, j'aimerois
mieux les nommer simplement croyables, et les ranger sous le
nécessaire, attendu qu'on ne s'en doit jamais servir sans nécessité.

  [378] Voyez Aristote, _Poétique_, chap. XVIII, 6.

  [379] [Grec: Eikos gar kai para to eikos genesthai.] (Aristote,
  _Poétique_, chapitre XXV, 17; voyez aussi chap. XVIII, 6.)

On peut m'objecter que le même philosophe dit _qu'au regard de la
poésie on doit préférer l'impossible croyable au possible
incroyable_[380], et conclure de là que j'ai peu de raison d'exiger du
vraisemblable, par la définition que j'en ai faite, qu'il soit
manifestement possible pour être croyable, puisque selon Aristote il y
a des choses impossibles qui sont croyables.

  [380] [Grec: Proaireisthai te dei adunata eikota mallon ê dunata
  apithana.] (_Ibid._, chap. XXIV, 10.)

Pour résoudre cette difficulté, et trouver de quelle nature est cet
impossible croyable dont il ne donne aucun exemple, je réponds qu'il y
a des choses impossibles en elles-mêmes qui paroissent aisément
possibles, et par conséquent croyables, quand on les envisage d'une
autre manière. Telles sont toutes celles où nous falsifions
l'histoire. Il est impossible qu'elles soient passées[381] comme nous
les représentons, puisqu'elles se sont passées autrement, et qu'il
n'est pas au pouvoir de Dieu même de rien changer au passé; mais elles
paroissent manifestement possibles quand elles sont dans la
vraisemblance générale, pourvu qu'on les regarde détachées de
l'histoire, et qu'on veuille oublier pour quelque temps ce qu'elle dit
de contraire à ce que nous inventons. Tout ce qui se passe dans
_Nicomède_ est impossible, puisque l'histoire porte qu'il fit mourir
son père sans le voir, et que ses frères du second lit étoient en
otage à Rome lorsqu'il s'empara du royaume. Tout ce qui arrive dans
_Héraclius_ ne l'est pas moins, puisqu'il n'étoit pas fils de Maurice,
et que bien loin de passer pour celui de Phocas et être nourri comme
tel chez ce tyran, il vint fondre sur lui à force ouverte des bords de
l'Afrique, dont il étoit gouverneur, et ne le vit peut-être jamais. On
ne prend point néanmoins pour incroyables les incidents de ces deux
tragédies; et ceux qui savent le désaveu qu'en fait l'histoire la
mettent aisément à quartier[382] pour se plaire à leur représentation,
parce qu'ils sont dans la vraisemblance générale, bien qu'ils manquent
de la particulière.

  [381] VAR. (édit. de 1660): Se soient passées.

  [382] _Mettre à quartier_, mettre à l'écart, mettre de côté.

Tout ce que la fable nous dit de ses Dieux et de ses métamorphoses
est encore impossible, et ne laisse pas d'être croyable par l'opinion
commune, et par cette vieille traditive[383] qui nous a accoutumés à
en ouïr parler. Nous avons droit d'inventer même sur ce modèle, et de
joindre des incidents également impossibles à ceux que ces anciennes
erreurs nous prêtent. L'auditeur n'est point trompé de son attente,
quand le titre du poëme le prépare à n'y voir rien que d'impossible en
effet: il y trouve tout croyable; et cette première supposition faite
qu'il est des Dieux, et qu'ils prennent intérêt et font commerce avec
les hommes, à quoi il vient tout résolu, il n'a aucune difficulté à se
persuader du reste.

  [383] _Traditive_, tradition, chose apprise par tradition.

Après avoir tâché d'éclaircir ce que c'est que le vraisemblable, il
est temps que je hasarde une définition du nécessaire dont Aristote
parle tant, et qui seul nous peut autoriser à changer l'histoire et à
nous écarter de la vraisemblance. Je dis donc que le nécessaire, en ce
qui regarde la poésie, n'est autre chose que _le besoin du poëte pour
arriver à son but ou pour y faire arriver ses acteurs_. Cette
définition a son fondement sur les diverses acceptions du mot grec
[Grec: anankaion], qui ne signifie pas toujours ce qui est absolument
nécessaire, mais aussi quelquefois ce qui est seulement utile à
parvenir à quelque chose.

Le but des acteurs est divers, selon les divers desseins que la
variété des sujets leur donne. Un amant a celui de posséder sa
maîtresse; un ambitieux, de s'emparer d'une couronne; un homme
offensé, de se venger; et ainsi des autres. Les choses qu'ils ont
besoin de faire pour y arriver constituent ce nécessaire, qu'il faut
préférer au vraisemblable, ou pour parler plus juste, qu'il faut
ajouter au vraisemblable dans la liaison des actions, et leur
dépendance l'une de l'autre. Je pense m'être déjà assez expliqué
là-dessus; je n'en dirai pas davantage.

Le but du poëte est de plaire selon les règles de son art. Pour
plaire, il a besoin quelquefois de rehausser l'éclat des belles
actions et d'exténuer l'horreur des funestes. Ce sont des nécessités
d'embellissement où il peut bien choquer la vraisemblance particulière
par quelque altération de l'histoire, mais non pas se dispenser de la
générale, que rarement, et pour des choses qui soient de la dernière
beauté, et si brillantes, qu'elles éblouissent. Surtout il ne doit
jamais les pousser au delà de la vraisemblance extraordinaire, parce
que ces ornements qu'il ajoute de son invention ne sont pas d'une
nécessité absolue, et qu'il fait mieux de s'en passer tout à fait que
d'en parer son poëme contre toute sorte de vraisemblance. Pour plaire
selon les règles de son art, il a besoin de renfermer son action dans
l'unité de jour et de lieu; et comme cela est d'une nécessité absolue
et indispensable, il lui est beaucoup plus permis sur ces deux
articles que sur celui des embellissements.

Il est si malaisé qu'il se rencontre dans l'histoire ni dans
l'imagination des hommes quantité de ces événements illustres et
dignes de la tragédie, dont les délibérations et leurs effets puissent
arriver en un même lieu et en un même jour, sans faire un peu de
violence à l'ordre commun des choses, que je ne puis croire cette
sorte de violence tout à fait condamnable, pourvu qu'elle n'aille pas
jusqu'à l'impossible. Il est de beaux sujets où on ne la peut éviter;
et un auteur scrupuleux se priveroit d'une belle occasion de gloire,
et le public de beaucoup de satisfaction, s'il n'osoit s'enhardir à
les mettre sur le théâtre, de peur de se voir forcé à les faire aller
plus vite que la vraisemblance ne le permet. Je lui donnerois en ce
cas un conseil que peut-être il trouveroit salutaire: c'est de ne
marquer aucun temps préfix dans son poëme, ni aucun lieu déterminé où
il pose ses acteurs. L'imagination de l'auditeur auroit plus de
liberté de se laisser aller au courant de l'action, si elle n'étoit
point fixée par ces marques; et[384] il pourroit ne s'apercevoir pas
de cette précipitation, si elles ne l'en faisoient souvenir, et n'y
appliquoient son esprit malgré lui. Je me suis toujours repenti
d'avoir fait dire au Roi, dans _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se
délassât une heure ou deux après la défaite des Maures avant que de
combattre don Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit
dans les vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les
spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite. Si
j'avois fait résoudre ce combat sans en désigner l'heure, peut-être
n'y auroit-on pas pris garde.

  [384] Le mot _et_ ne se trouve pas dans l'édition de 1660.

Je ne pense pas que dans la comédie le poète ait cette liberté de
presser son action, par la nécessité de la réduire dans l'unité de
jour. Aristote veut que toutes les actions qu'il y fait entrer soient
vraisemblables, et n'ajoute point ce mot: _ou nécessaires_, comme pour
la tragédie. Aussi la différence est assez grande entre les actions de
l'une et celles de l'autre. Celles de la comédie partent de personnes
communes, et ne consistent qu'en intriques d'amour et en fourberies,
qui se développent si aisément en un jour, qu'assez souvent, chez
Plaute et chez Térence, le temps de leur durée excède à peine celui de
leur représentation; mais dans la tragédie les affaires publiques sont
mêlées d'ordinaire avec les intérêts particuliers des personnes
illustres qu'on y fait paroître; il y entre des batailles, des prises
de villes, de grands périls, des révolutions d'États; et tout cela va
malaisément avec la promptitude que la règle nous oblige de donner à
ce qui se passe sur la scène.

Si vous me demandez jusqu'où[385] peut s'étendre cette liberté qu'a le
poète d'aller contre la vérité et contre la vraisemblance, par la
considération du besoin qu'il en a, j'aurai de la peine à vous faire
une réponse précise. J'ai fait voir qu'il y a des choses sur qui nous
n'avons aucun droit; et pour celles où ce privilége peut avoir lieu,
il doit être plus ou moins resserré, selon que les sujets sont plus ou
moins connus. Il m'étoit beaucoup moins permis dans _Horace_ et dans
_Pompée_, dont les histoires ne sont ignorées de personne, que dans
_Rodogune_ et dans _Nicomède_, dont peu de gens savoient les noms
avant que je les eusse mis sur le théâtre. La seule mesure qu'on y
peut prendre, c'est que tout ce qu'on y ajoute à l'histoire, et tous
les changements qu'on y apporte, ne soient jamais plus incroyables que
ce qu'on en conserve dans le même poëme. C'est ainsi qu'il faut
entendre ce vers d'Horace touchant les fictions d'ornement:

    _Ficta voluptatis causa sint proxima veris_[386],

et non pas en porter la signification jusqu'à celles[387] qui peuvent
trouver quelque exemple dans l'histoire ou dans la fable, hors du
sujet qu'on traite. Le même Horace décide la question, autant qu'on la
peut décider, par cet autre vers avec lequel je finis ce discours:

    _.... Dabiturque licentia sumpta pudenter_[388].

  [385] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques où.

  [386] Horace, _Art poétique_, v. 338.

  [387] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques à celles.

  [388] Horace, _Art poétique_, v. 51.

Servons-nous-en donc avec retenue, mais sans scrupule; et s'il se
peut, ne nous en servons point du tout: il vaut mieux n'avoir point
besoin de grâce que d'en recevoir.



DISCOURS

DES TROIS UNITÉS

D'ACTION, DE JOUR, ET DE LIEU.


Les deux discours précédents, et l'examen des pièces de théâtre[389]
que contiennent mes deux premiers volumes, m'ont fourni tant
d'occasions d'expliquer ma pensée sur ces matières, qu'il m'en
resteroit peu de chose à dire, si je me défendois absolument de
répéter.

  [389] VAR. (édit. de 1660): de seize pièces de théâtre.

Je tiens donc, et je l'ai déjà dit, que l'unité d'action consiste,
dans la comédie, en l'unité d'intrique, ou d'obstacle aux desseins des
principaux acteurs, et en l'unité de péril dans la tragédie, soit que
son héros y succombe, soit qu'il en sorte. Ce n'est pas que je
prétende qu'on ne puisse admettre plusieurs périls dans l'une, et
plusieurs intriques ou obstacles dans l'autre, pourvu que de l'un on
tombe nécessairement dans l'autre; car alors la sortie du premier
péril ne rend point l'action complète, puisqu'elle en attire un
second; et l'éclaircissement d'un intrique ne met point les acteurs en
repos, puisqu'il les embarrasse dans un nouveau. Ma mémoire ne me
fournit point d'exemples anciens de cette multiplicité de périls
attachés l'un à l'autre qui ne détruit point l'unité d'action; mais
j'en ai marqué la duplicité indépendante pour un défaut dans _Horace_
et dans _Théodore_, dont il n'est point besoin que le premier tue sa
soeur au sortir de sa victoire, ni que l'autre s'offre au martyre
après avoir échappé la prostitution; et je me trompe fort si la mort
de Polyxène et celle d'Astyanax, dans _la Troade_ de Sénèque, ne font
la même irrégularité.

En second lieu, ce mot d'unité d'action ne veut pas dire que la
tragédie n'en doive faire voir qu'une sur le théâtre. Celle que le
poëte choisit pour son sujet doit avoir un commencement, un milieu et
une fin; et ces trois parties non-seulement sont autant d'actions qui
aboutissent à la principale, mais en outre chacune d'elles en peut
contenir plusieurs avec la même subordination. Il n'y doit avoir
qu'une action complète, qui laisse l'esprit de l'auditeur dans le
calme; mais elle ne peut le devenir que par plusieurs autres
imparfaites, qui lui servent d'acheminements, et tiennent cet auditeur
dans une agréable suspension. C'est ce qu'il faut pratiquer à la fin
de chaque acte pour rendre l'action continue. Il n'est pas besoin
qu'on sache précisément tout ce que font les acteurs durant les
intervalles qui les séparent, ni même qu'ils agissent lorsqu'ils ne
paroissent point sur le théâtre; mais il est nécessaire que chaque
acte laisse une attente de quelque chose qui se doive faire dans celui
qui le suit.

Si vous me demandiez ce que fait Cléopatre dans _Rodogune_, depuis
qu'elle a quitté ses deux fils au second acte jusqu'à ce qu'elle
rejoigne Antiochus au quatrième, je serois bien empêché à vous le
dire, et je ne crois pas être obligé à en rendre compte; mais la fin
de ce second prépare à voir un effort de l'amitié des deux frères pour
régner, et dérober Rodogune à la haine envenimée de leur mère. On en
voit l'effet dans le troisième, dont la fin prépare encore à voir un
autre effort d'Antiochus pour regagner ces deux ennemies l'une après
l'autre, et à ce que fait Séleucus dans le quatrième, qui oblige cette
mère dénaturée à résoudre et faire attendre ce qu'elle tâche
d'exécuter au cinquième.

Dans _le Menteur_, tout l'intervalle du troisième au quatrième
vraisemblablement se consume à dormir par tous les acteurs; leur repos
n'empêche pas toutefois la continuité d'action entre ces deux actes,
parce que ce troisième n'en a point de complète. Dorante le finit par
le dessein de chercher des moyens de regagner l'esprit de Lucrèce; et
dès le commencement de l'autre il se présente pour tâcher de parler à
quelqu'un de ses gens, et prendre l'occasion de l'entretenir elle-même
si elle se montre.

Quand je dis qu'il n'est pas besoin de rendre compte de ce que font
les acteurs cependant qu'ils n'occupent point la scène, je n'entends
pas dire qu'il ne soit quelquefois fort à propos de le rendre, mais
seulement qu'on n'y est pas obligé, et qu'il n'en faut prendre le soin
que quand ce qui s'est fait derrière le théâtre sert à l'intelligence
de ce qui se doit faire devant les spectateurs. Ainsi je ne dis rien
de ce qu'a fait Cléopatre depuis le second acte jusques au quatrième,
parce que durant tout ce temps-là elle a pu ne rien faire d'important
pour l'action principale que je prépare; mais je fais connoître, dès
le premier vers du cinquième, qu'elle a employé tout l'intervalle
d'entre ces deux derniers à tuer Séleucus, parce que cette mort fait
une partie de l'action. C'est ce qui me donne lieu de remarquer que le
poëte n'est pas tenu d'exposer à la vue toutes les actions
particulières qui amènent à la principale: il doit choisir celles qui
lui sont les plus avantageuses à faire voir, soit par la beauté du
spectacle, soit par l'éclat et la véhémence des passions qu'elles
produisent, soit par quelque autre agrément qui leur soit attaché, et
cacher les autres derrière la scène, pour les faire connoître au
spectateur, ou par une narration, ou par quelque autre adresse de
l'art; surtout il doit se souvenir que les unes et les autres doivent
avoir une telle liaison ensemble, que les dernières soient produites
par celles qui les précèdent, et que toutes ayent leur source dans la
protase que doit fermer le premier acte. Cette règle, que j'ai établie
dès le premier Discours[390], bien qu'elle soit nouvelle et contre
l'usage des anciens, a son fondement sur deux passages d'Aristote. En
voici le premier: _Il y a grande différence_, dit-il, _entre les
événements qui viennent les uns après les autres, et ceux qui viennent
les uns à cause des autres_[391]. Les Maures viennent dans _le Cid_
après la mort du Comte, et non pas à cause de la mort du Comte; et le
pêcheur vient dans _Don Sanche_ après qu'on soupçonne Carlos d'être le
prince d'Aragon, et non pas à cause qu'on l'en soupçonne; ainsi tous
les deux sont condamnables. Le second passage est encore plus formel,
et porte en termes exprès, _que tout ce qui se passe dans la tragédie
doit arriver nécessairement ou vraisemblablement de ce qui l'a
précédé_[392].

  [390] Voyez plus haut, p. 42 et suivantes.

  [391] [Grec: Diapherei gar polu ginesthai tade dia tade, ê meta
  tade.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.)

  [392] [Grec: Tauta de dei ginesthai ex autês tês sustaseôs tou
  muthou, hôste ek tôn progegenêmenôn sumbainein ê ex anankês ê kata
  to eikos ginesthai tauta.] (Aristote, _Poétique_, chap. X, 3.)

La liaison des scènes qui unit toutes les actions particulières de
chaque acte l'une avec l'autre, et dont j'ai parlé en l'examen de _la
Suivante_, est un grand ornement dans un poëme, et qui sert beaucoup à
former une continuité d'action par la continuité de la représentation;
mais enfin ce n'est qu'un ornement et non pas une règle. Les anciens
ne s'y sont pas toujours assujettis, bien que la plupart de leurs
actes ne soient chargés que de deux ou trois scènes; ce qui la rendoit
bien plus facile pour eux que pour nous, qui leur en donnons
quelquefois jusqu'à neuf ou dix. Je ne rapporterai que deux exemples
du mépris qu'ils en ont fait: l'un est de Sophocle dans l'_Ajax_,
dont le monologue, avant que de se tuer, n'a aucune liaison avec la
scène qui le précède, ni avec celle qui le suit; l'autre est du
troisième acte de _l'Eunuque_ de Térence, où celle d'Antiphon seul n'a
aucune communication avec Chrémès et Pythias, qui sortent du théâtre
quand il y entre. Les savants de notre siècle, qui les ont pris pour
modèles dans les tragédies qu'ils nous ont laissées, ont encore plus
négligé cette liaison qu'eux; et il ne faut que jeter l'oeil sur
celles de Buchanan[393], de Grotius[394] et de Heinsius[395], dont
j'ai parlé dans l'examen de _Polyeucte_, pour en demeurer d'accord.
Nous y avons tellement accoutumé nos spectateurs, qu'ils ne sauroient
plus voir une scène détachée sans la marquer pour un défaut: l'oeil
et l'oreille même s'en scandalisent avant que l'esprit y aye pu faire
de réflexion. Le quatrième acte de _Cinna_ demeure au-dessous des
autres par ce manquement; et ce qui n'étoit point une règle autrefois
l'est devenu maintenant par l'assiduité de la pratique.

  [393] George Buchanan, poëte et historien, né en 1506 à Kilkerne,
  en Écosse, mort à Édimbourg, le 28 septembre 1582, est auteur de
  deux tragédies latines: un _Jephté_ qu'il dédia en 1554 au
  maréchal de Brissac, et qui fut traduit par Pierre Brinon,
  conseiller au Parlement de Normandie, et divisé par lui en sept
  actes, et un _Saint Jean-Baptiste_.

  [394] Grotius, dont le véritable nom est Hugues de Groot, né à
  Delft le 10 avril 1583 et mort dans la nuit du 28 au 29 août 1645,
  est célèbre comme érudit et comme publiciste. Il a écrit trois
  tragédies latines: la première sur la chute d'Adam, _Adamus
  exsul_; la seconde sur la Passion, _Christus patiens_; la
  troisième sur l'élévation de Joseph, _Sophompaneas_, c'est-à-dire
  le Sauveur du monde.

  [395] Daniel Heinsius, illustre philologue, né à Gand en 1580,
  mort à Leyde le 23 février 1665, est auteur d'un _Herodes
  infanticida_, vivement critiqué par Balzac, mais qui n'en fut pas
  moins fort admiré.

J'ai parlé de trois sortes de liaisons dans cet examen de _la
Suivante_: j'ai montré aversion pour celles de bruit, indulgence pour
celles de vue, estime pour celles de présence et de discours; et dans
ces dernières j'ai confondu deux choses qui méritent d'être séparées.
Celles qui sont de présence et de discours ensemble ont sans doute
toute l'excellence dont elles sont capables; mais il en est de
discours sans présence, et de présence sans discours, qui ne sont pas
dans le même degré. Un acteur qui parle à un autre d'un lieu caché,
sans se montrer, fait une liaison de discours sans présence, qui ne
laisse pas d'être fort bonne; mais cela arrive fort rarement. Un homme
qui demeure sur le théâtre, seulement pour entendre ce que diront ceux
qu'il y voit entrer, fait une liaison de présence sans discours, qui
souvent a mauvaise grâce, et tombe dans une affectation mendiée,
plutôt pour remplir ce nouvel usage qui passe en précepte, que pour
aucun besoin qu'en puisse avoir le sujet. Ainsi dans le troisième acte
de _Pompée_, Achorée, après avoir rendu compte à Charmion de la
réception que César a faite au Roi quand il lui a présenté la tête de
ce héros, demeure sur le théâtre, où il voit venir l'un et l'autre,
seulement pour entendre ce qu'ils diront, et le rapporter à Cléopatre.
Ammon[396] fait la même chose au quatrième d'_Andromède_, en faveur de
Phinée, qui se retire à la vue du Roi et de toute sa cour, qu'il voit
arriver. Ces personnages qui deviennent muets lient assez mal les
scènes, où ils ont si peu de part qu'ils n'y sont comptés pour rien.
Autre chose est quand ils se tiennent cachés pour s'instruire de
quelque secret d'importance par le moyen de ceux qui parlent, et qui
croient n'être entendus de personne; car alors l'intérêt qu'ils ont à
ce qui se dit, joint à une curiosité raisonnable d'apprendre ce qu'ils
ne peuvent savoir d'ailleurs, leur donne grande part en l'action
malgré leur silence; mais, en ces deux exemples, Ammon et Achorée
mêlent une présence si froide aux scènes qu'ils écoutent, qu'à ne rien
déguiser, quelque couleur que je leur donne pour leur servir de
prétexte, ils ne s'arrêtent que pour les lier avec celles qui les
précèdent, tant l'une et l'autre pièce s'en peut aisément passer.

  [396] Dans les éditions publiées par Pierre Corneille on lit ici
  et un peu plus loin, au lieu de ce nom, celui de Timante, autre
  personnage d'_Andromède_; mais c'est par suite d'une confusion
  évidente. Elle n'a pas échappé à Thomas Corneille; en 1692 il a
  corrigé ce passage, et son texte a été suivi par tous les
  éditeurs.

Bien que l'action du poëme dramatique doive avoir son unité, il y faut
considérer deux parties: le noeud et le dénouement. _Le noeud est
composé_, selon Aristote, _en partie de ce qui s'est passé hors du
théâtre avant le commencement de l'action qu'on y décrit et en partie
de ce qui s'y passe; le reste appartient au dénouement_. _Le
changement d'une fortune en l'autre fait la séparation de ces deux
parties. Tout ce qui le précède est de la première; et ce changement
avec ce qui le suit regarde l'autre[397]._ Le noeud dépend
entièrement du choix et de l'imagination industrieuse du poëte; et
l'on n'y peut donner de règle, sinon qu'il y doit ranger toutes choses
selon le vraisemblable ou le nécessaire, dont j'ai parlé dans le
second Discours; à quoi j'ajoute un conseil, de s'embarrasser le moins
qu'il lui est possible de choses arrivées avant l'action qui se
représente. Ces narrations importunent d'ordinaire, parce qu'elles ne
sont pas attendues, et qu'elles gênent l'esprit de l'auditeur, qui est
obligé de charger sa mémoire de ce qui s'est fait dix ou douze ans
auparavant[398], pour comprendre ce qu'il voit représenter; mais
celles qui se font des choses qui arrivent et se passent derrière le
théâtre, depuis l'action commencée, font toujours un meilleur effet,
parce qu'elles sont attendues avec quelque curiosité, et font partie
de cette action qui se représente. Une des raisons qui donne tant
d'illustres suffrages à _Cinna_ pour le mettre au-dessus de ce que
j'ai fait, c'est qu'il n'y a aucune narration du passé, celle qu'il
fait de sa conspiration à Émilie étant plutôt un ornement qui
chatouille l'esprit des spectateurs qu'une instruction nécessaire de
particularités qu'ils doivent savoir et imprimer dans leur mémoire
pour l'intelligence de la suite. Émilie leur fait assez connoître dans
les deux premières scènes qu'il conspiroit contre Auguste en sa
faveur; et quand Cinna lui diroit tout simplement que les conjurés
sont prêts au lendemain, il avanceroit autant pour l'action que par
les cent vers qu'il emploie à lui rendre compte, et de ce qu'il leur a
dit, et de la manière dont ils l'ont reçu. Il y a des intrigues qui
commencent dès la naissance du héros, comme celui d'_Héraclius_; mais
ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à
l'attention du spectateur, et l'empêchent souvent de prendre un
plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent.

  [397] [Grec: Ta men exôthen kai enia tôn esôthen pollakis hê
  desis, to de loipon hê lusis. Legô de desin men einai tên ap'
  archês mechri toutou tou merous o eschaton estin, ex hou
  metabainei eis dustuchian ê eis eutuchian, lusin de tên apo tês
  archês tês metabaseôs mechri telous.] (Aristote, _Poétique_,
  chapitre XVIII, 1.)

  [398] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de ce qui s'est fait il y a
  dix ou douze ans.

Dans le dénouement je trouve deux choses à éviter, le simple
changement de volonté, et la machine. Il n'y a pas grand artifice à
finir un poëme, quand celui qui a fait obstacle aux desseins des
premiers acteurs, durant quatre actes, en désiste au cinquième, sans
aucun événement notable qui l'y oblige: j'en ai parlé au premier
Discours[399], et n'y ajouterai rien ici. La machine n'a pas plus
d'adresse quand elle ne sert qu'à faire descendre un Dieu pour
accommoder toutes choses, sur le point que les acteurs ne savent plus
comment les terminer. C'est ainsi qu'Apollon agit dans l'_Oreste_: ce
prince et son ami Pylade, accusés par Tyndare et Ménélas de la mort de
Clytemnestre, et condamnés à leur poursuite, se saisissent d'Hélène et
d'Hermione: ils tuent ou croient tuer la première, et menacent d'en
faire autant de l'autre, si on ne révoque l'arrêt prononcé contre eux.
Pour apaiser ces troubles, Euripide ne cherche point d'autre finesse
que de faire descendre Apollon du ciel, qui d'autorité absolue ordonne
qu'Oreste épouse Hermione, et Pylade Électre; et de peur que la mort
d'Hélène n'y servît d'obstacle, n'y ayant pas d'apparence qu'Hermione
épousât Oreste qui venoit de tuer sa mère, il leur apprend qu'elle
n'est pas morte, et qu'il l'a dérobée à leurs coups, et enlevée au
ciel dans l'instant qu'ils pensoient la tuer. Cette sorte de machine
est entièrement hors de propos, n'ayant aucun fondement sur le reste
de la pièce, et fait un dénouement vicieux. Mais je trouve un peu de
rigueur au sentiment d'Aristote, qui met en même rang le char dont
Médée se sert pour s'enfuir de Corinthe après la vengeance qu'elle a
prise de Créon. Il me semble que c'en est un assez grand fondement que
de l'avoir faite magicienne, et d'en avoir rapporté dans le poëme des
actions autant au-dessus des forces de la nature que celle-là. Après
ce qu'elle a fait pour Jason à Colchos, après qu'elle a rajeuni son
père Éson depuis son retour, après qu'elle a attaché des feux
invisibles au présent qu'elle a fait à Créuse, ce char volant n'est
point hors de la vraisemblance; et ce poëme n'a point besoin d'autre
préparation pour cet effet extraordinaire. Sénèque lui en donne une
par ce vers, que Médée dit à sa nourrice:

    _Tuum quoque ipsa corpus hinc mecum aveham_[400];

et moi, par celui-ci qu'elle dit à Égée:

    Je vous suivrai demain par un chemin nouveau[401].

Ainsi la condamnation d'Euripide, qui ne s'y est servi d'aucune
précaution, peut être juste, et ne retomber ni sur Sénèque, ni sur
moi; et je n'ai point besoin de contredire Aristote pour me justifier
sur cet article.

  [399] Voyez plus haut, p. 28.

  [400] Vers 974.

  [401] Vers 1279.

De l'action je passe aux actes, qui en doivent contenir chacun une
portion, mais non pas si égale qu'on n'en réserve plus pour le dernier
que pour les autres, et qu'on n'en puisse moins donner au premier
qu'aux autres. On peut même ne faire autre chose dans ce premier
que[402] peindre les moeurs des personnages, et marquer à quel point
ils en sont de l'histoire qu'on va représenter[403]. Aristote n'en
prescrit point le nombre; Horace le borne à cinq; et bien qu'il
défende d'y en mettre moins[404], les Espagnols s'opiniâtrent à
l'arrêter à trois, et les Italiens font souvent la même chose. Les
Grecs les distinguoient par le chant du choeur, et comme je trouve
lieu de croire qu'en quelques-uns de leurs poëmes ils le faisoient
chanter plus de quatre fois, je ne voudrois pas répondre qu'ils ne les
poussassent jamais au delà de cinq. Cette manière de les distinguer
étoit plus incommode que la nôtre; car ou l'on prêtoit attention à ce
que chantoit le choeur, ou l'on n'y en prêtoit point: si l'on y en
prêtoit, l'esprit de l'auditeur étoit trop tendu, et n'avoit aucun
moment pour se délasser; si l'on n'y en prêtoit point, son attention
étoit trop dissipée par la longueur du chant, et lorsqu'un autre acte
commençoit, il avoit besoin d'un effort de mémoire pour rappeler en
son imagination ce qu'il avoit déjà vu[405], et en quel point l'action
étoit demeurée. Nos violons n'ont aucune de ces deux incommodités:
l'esprit de l'auditeur se relâche durant qu'ils jouent, et réfléchit
même sur ce qu'il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu'il lui
a plu ou déplu; et le peu qu'on les laisse jouer lui en laisse les
idées si récentes, que quand les acteurs reviennent, il n'a point
besoin de se faire d'effort pour rappeler et renouer son attention.

  [402] VAR. (édit. de 1660-1664): On peut même n'y faire autre
  chose que, etc.

  [403] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): Qu'on va représenter et qui
  a quelquefois commencé longtemps auparavant.

  [404] _Neve minor, neu sit quinto productior actu
        Fabula...._
        (Horace, _Art poétique_, v. 189, 190.)

  [405] VAR. (édit. de 1660-1664): Il avoit besoin d'un effort
  d'esprit pour y rappeler ce qu'il avoit déjà vu.

Le nombre des scènes dans chaque acte ne reçoit aucune règle; mais
comme tout l'acte doit avoir une certaine quantité de vers qui
proportionne sa durée à celle des autres, on y peut mettre plus ou
moins de scènes, selon qu'elles sont plus ou moins longues, pour
employer le temps que tout l'acte ensemble doit consumer. Il faut,
s'il se peut, y rendre raison de l'entrée et de la sortie de chaque
acteur; surtout pour la sortie je tiens cette règle indispensable, et
il n'y a rien de si mauvaise grâce qu'un acteur qui se retire du
théâtre seulement parce qu'il n'a plus de vers à dire.

Je ne serois pas si rigoureux pour les entrées. L'auditeur attend
l'acteur; et bien que le théâtre représente la chambre ou le cabinet
de celui qui parle, il ne peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne
de derrière la tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre
raison de ce qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez
lui, puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie commencer
_Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre: elle est
présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est que la
nécessité de la représentation qui la fait sortir de derrière le
théâtre pour y venir. Ainsi je dispenserois volontiers de cette
rigueur toutes les premières scènes de chaque acte, mais non pas les
autres, parce qu'un acteur occupant une fois le théâtre, aucun n'y
doit entrer qui n'aye sujet de parler à lui, ou du moins qui
n'ait[406] lieu de prendre l'occasion quand elle s'offre. Surtout
lorsqu'un acteur entre deux fois dans un acte, soit dans la comédie,
soit dans la tragédie, il doit absolument ou faire juger qu'il
reviendra bientôt quand il sort la première fois, comme Horace dans le
second acte[407] et Julie dans le troisième de la même pièce, ou
donner raison en rentrant pourquoi il revient sitôt.

  [406] Ici, contre l'usage le plus ordinaire de Corneille, on lit
  _ait_, au lieu de la forme _aye_, qui est à la ligne précédente.
  Le mot est imprimé de même, avec cette double orthographe _aye_ et
  _ait_, dans les éditions de 1660-1668.

  [407] VAR. (édit. de 1660): le deuxième acte.

Aristote veut que la tragédie bien faite soit belle et capable de plaire
sans le secours des comédiens, et hors de la représentation[408]. Pour
faciliter ce plaisir au lecteur, il ne faut non plus gêner son esprit
que celui du spectateur, parce que l'effort qu'il est obligé de se faire
pour la concevoir et se la représenter[409] lui-même dans son esprit
diminue la satisfaction qu'il en doit recevoir. Ainsi je serois d'avis
que le poëte prît grand soin de marquer à la marge[410] les menues
actions qui ne méritent pas qu'il en charge ses vers, et qui leur
ôteroient même quelque chose de leur dignité, s'il se ravaloit à les
exprimer. Le comédien y supplée aisément sur le théâtre; mais sur le
livre on seroit assez souvent réduit à deviner, et quelquefois même on
pourroit deviner mal, à moins que d'être instruit par là de ces petites
choses. J'avoue que ce n'est pas l'usage des anciens; mais il faut
m'avouer aussi que faute de l'avoir pratiqué, ils nous laissent beaucoup
d'obscurités dans leurs poëmes, qu'il n'y a que les maîtres de l'art qui
puissent développer; encore ne sais-je s'ils en viennent à bout toutes
les fois qu'ils se l'imaginent. Si nous nous assujettissions à suivre
entièrement leur méthode, il ne faudroit mettre aucune distinction
d'actes ni de scènes, non plus que les Grecs. Ce manque est souvent
cause que je ne sais combien il y a d'actes dans leurs pièces, ni si à
la fin d'un acte un acteur se retire pour laisser chanter le choeur, ou
s'il demeure sans action cependant qu'il chante, parce que ni eux ni
leurs interprètes n'ont daigné nous en donner un mot d'avis à la
marge[411].

  [408] Voyez le chapitre XXVI de la _Poétique_.

  [409] VAR. (édit. de 1660-1664): et la représenter.

  [410] Ces indications se trouvent effectivement imprimées à la
  marge dans la plupart des premières éditions des pièces séparées
  et dans l'édition in-folio du _Théâtre_ de Corneille (1663).

  [411] En général Corneille a plus développé ces indications de
  mise en scène dans la première édition de chacune de ses pièces
  que dans les réimpressions qu'il en a faites.

Nous avons encore une autre raison particulière de ne pas négliger ce
petit secours comme ils ont fait: c'est que l'impression met nos
pièces entre les mains des comédiens qui courent les provinces[412],
que nous ne pouvons avertir que par là de ce qu'ils ont à faire, et
qui feroient d'étranges contre-temps, si nous ne leur aidions par ces
notes. Ils se trouveroient bien embarrassés au cinquième acte des
pièces qui finissent heureusement, et où nous rassemblons tous les
acteurs sur notre théâtre; ce que ne faisoient pas les anciens: ils
diroient souvent à l'un ce qui s'adresse à l'autre, principalement
quand il faut que le même acteur parle à trois ou quatre l'un après
l'autre. Quand il y a quelque commandement à faire à l'oreille, comme
celui de Cléopatre à Laonice pour lui aller querir du poison[413], il
faudroit un _a parte_ pour l'exprimer en vers, si l'on se vouloit
passer de ces avis en marge; et l'un me semble beaucoup plus
insupportable que les autres, qui nous donnent le vrai et unique moyen
de faire, suivant le sentiment d'Aristote, que la tragédie soit aussi
belle à la lecture qu'à la représentation, en rendant facile à
l'imagination du lecteur tout ce que le théâtre présente à la vue des
spectateurs.

  [412] VAR. (édit. de 1660): des comédiens des provinces.

  [413] Voyez la scène III du Ve acte de _Rodogune_.

La règle de l'unité de jour a son fondement sur ce mot d'Aristote,
_que la tragédie doit renfermer la durée de son action dans un tour du
soleil, ou tâcher de ne le passer pas de beaucoup_[414]. Ces paroles
donnent lieu à cette dispute fameuse, si elles doivent être entendues
d'un jour naturel de vingt-quatre heures, ou d'un jour artificiel de
douze: ce sont deux opinions dont chacune a des partisans
considérables; et pour moi, je trouve qu'il y a des sujets si malaisés
à renfermer en si peu de temps, que non-seulement je leur accorderois
les vingt-quatre heures entières, mais je me servirois même de la
licence que donne ce philosophe de les excéder un peu, et les
pousserois sans scrupule jusqu'à trente. Nous avons une maxime en
droit qu'il faut élargir la faveur, et restreindre[415] les rigueurs,
_odia restringenda, favores ampliandi_; et je trouve qu'un auteur est
assez gêné par cette contrainte, qui a forcé quelques-uns de nos
anciens d'aller jusqu'à l'impossible. Euripide, dans _les
Suppliantes_, fait partir Thésée d'Athènes avec une armée, donner une
bataille devant les murs de Thèbes, qui en étoient éloignés de douze
ou quinze lieues, et revenir victorieux en l'acte suivant; et depuis
qu'il est parti jusqu'à l'arrivée du messager qui vient faire le récit
de sa victoire, Éthra et le choeur n'ont que trente-six vers à
dire[416]. C'est assez bien employé[417] un temps si court. Eschyle
fait revenir Agamemnon de Troie avec une vitesse encore toute autre.
Il étoit demeuré d'accord avec Clytemnestre sa femme que sitôt que
cette ville seroit prise, il le lui feroit savoir par des flambeaux
disposés de montagne en montagne, dont le second s'allumeroit
incontinent à la vue du premier, le troisième à la vue du second, et
ainsi du reste; et par ce moyen elle devoit apprendre cette grande
nouvelle dès la même nuit. Cependant à peine l'a-t-elle apprise par
ces flambeaux allumés, qu'Agamemnon arrive, dont il faut que le
navire, quoique battu d'une tempête, si j'ai bonne mémoire[418], aye
été aussi vite, que l'oeil à découvrir ces lumières. _Le Cid_ et
_Pompée_, où les actions sont un peu précipitées, sont bien éloignés
de cette licence; et s'ils forcent la vraisemblance commune en quelque
chose, du moins ils ne vont point jusqu'à de telles impossibilités.

  [414] [Grec: Hê men gar hoti malista peiratai hupo mian periodon
  hêliou einai ê mikron exallattein.] (Aristote, _Poétique_, chap.
  V, 4.)

  [415] Dans ce passage _restreindre_ est écrit ainsi; mais dans
  l'édition de 1663 il y a _rétraindre_, comme plus haut (voyez p.
  35 et note 2).

  [416] Voyez _les Suppliantes_ d'Euripide, v. 598-634. Du reste
  Éthra ne dit rien et ne fait qu'écouter le choeur divisé en deux
  parties.

  [417] C'est le texte de toutes les éditions données par P.
  Corneille et encore de celle qui a été publiée par son frère en
  1692.

  [418] Corneille a bonne mémoire: le héraut qui précède Agamemnon
  et annonce sa venue raconte assez longuement la tempête à laquelle
  il a échappé. Voyez l'_Agamemnon_ d'Eschyle, v. 650 et suivants.

Beaucoup déclament contre cette règle, qu'ils nomment tyrannique, et
auroient raison, si elle n'étoit fondée que sur l'autorité d'Aristote;
mais ce qui la doit faire accepter, c'est la raison naturelle qui lui
sert d'appui. Le poëme dramatique est une imitation, ou pour en mieux
parler, un portrait des actions des hommes; et il est hors de doute
que les portraits sont d'autant plus excellents qu'ils ressemblent
mieux à l'original. La représentation dure deux heures, et
ressembleroient parfaitement, si l'action qu'elle représente n'en
demandoit pas davantage pour sa réalité. Ainsi ne nous arrêtons point
ni aux douze, ni aux vingt-quatre heures; mais resserrons l'action du
poëme dans la moindre durée qu'il nous sera possible, afin que sa
représentation ressemble mieux et soit plus parfaite. Ne donnons, s'il
se peut, à l'une que les deux heures que l'autre remplit. Je ne crois
pas que _Rodogune_ en demande guère davantage, et peut-être qu'elles
suffiroient pour _Cinna_. Si nous ne pouvons la renfermer dans ces
deux heures, prenons-en quatre, six, dix, mais ne passons pas de
beaucoup les vingt-quatre, de peur de tomber dans le déréglement, et
de réduire tellement le portrait en petit, qu'il n'aye plus ses
dimensions proportionnées, et ne soit qu'imperfection.

Surtout je voudrois laisser cette durée à l'imagination des auditeurs,
et ne déterminer jamais le temps qu'elle emporte, si le sujet n'en
avoit besoin, principalement quand la vraisemblance y est un peu
forcée comme au _Cid_, parce qu'alors cela ne sert qu'à les avertir de
cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poëme
par la nécessité d'obéir à cette règle, qu'est-il besoin de marquer à
l'ouverture du théâtre que le soleil se lève, qu'il est midi au
troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une
affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la
possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le
puisse trouver aisément, si on[419] y veut prendre garde, sans y
appliquer l'esprit malgré soi[420]. Dans les actions même qui n'ont
point plus de durée que la représentation, cela seroit de mauvaise
grâce si l'on marquoit d'acte en acte qu'il s'est passé une demie
heure[421] de l'un à l'autre.

  [419] VAR. (édit. de 1668): si l'on.

  [420] VAR. (édit. de 1660-1664): Qui ne fait que l'importuner....
  et qu'il le puisse trouver aisément, s'il y veut prendre garde,
  sans y appliquer son esprit malgré lui.--Le changement fait en
  1682 était une correction nécessaire; dans les premières éditions
  de ce discours, Corneille avait construit la phrase comme si, au
  commencement du paragraphe, il avait employé le mot _auditeur_ au
  singulier, et non au pluriel.

  [421] Telle est l'orthographe de Corneille. Voyez le _Lexique_.

Je répète ce que j'ai dit ailleurs[422], que quand nous prenons un
temps plus long, comme de dix heures, je voudrois que les huit qu'il
faut perdre se consumassent dans les intervalles des actes, et que
chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en
consume, principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelle;
car cette liaison ne souffre point de vide entre deux scènes. J'estime
toutefois que le cinquième, par un privilége particulier, a quelque
droit de presser un peu le temps, en sorte que la part de l'action
qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa
représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans
l'impatience de voir la fin, et que quand elle dépend d'acteurs qui
sont sortis du théâtre, tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y
demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et
semble demeurer sans action[423]. Il est hors de doute que depuis que
Phocas est sorti au cinquième d'_Héraclius_ jusqu'à ce qu'Amyntas
vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait
derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius, Martian
et Pulchérie emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius,
dans celui de _Nicomède_, n'ont pas tout le loisir dont ils auroient
besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à
la défense de la Reine; et le Cid n'en a pas assez pour se battre
contre don Sanche durant l'entretien de l'Infante avec Léonor et de
Chimène avec Elvire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule
de cette précipitation, dont peut-être on trouveroit plusieurs
exemples chez les anciens; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me
fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans l'_Andrienne_.
Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire
sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de
sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrémès. Pamphile y entre, parle
à Criton, le prie de le servir, revient avec lui; et durant cette
entrée, cette prière, et cette sortie, Simon et Chrémès, qui demeurent
sur le théâtre, ne disent que chacun un vers, qui ne sauroit donner
tout au plus à Pamphile que le loisir de demander où est Criton, et
non pas de parler à lui, et lui dire les raisons qui le doivent porter
à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette
inconnue.

  [422] Dans l'_Examen_ de _Mélite_ (p. 141), qui précède le présent
  Discours dans les éditions données par Corneille. Voyez la note 1
  de la p. 13.

  [423] VAR. (édit. de 1660): sans actions.

Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le
théâtre, et ne font point attendre de leurs nouvelles, comme dans
_Cinna_ et dans _Rodogune_, le cinquième acte n'a point besoin de ce
privilége, parce qu'alors toute l'action est en vue; ce qui n'arrive
pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il
est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il
ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en
est sorti, ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie,
on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon,
qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en
est besoin; mais dans le cinquième, il n'y a point de remise:
l'attention est épuisée, et il faut finir.

Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action
tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse
connoître par narration, ou par quelque autre manière plus
artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y
en a dont le noeud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il
faut éclaircir, comme _OEdipe_. Je ne répéterai point que, moins on se
charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice par le peu de
gêne qu'on lui donne, en lui rendant toutes les choses présentes, sans
demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu; mais je
ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix
d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en
présente pas toujours des occasions; et dans tout ce que j'ai fait
jusqu'ici[424], vous n'en trouverez de cette nature que quatre: celui
d'_Horace_[425], où deux peuples devoient décider de leur empire par
une bataille; celui de _Rodogune_[426], d'_Andromède_, et de _Don
Sanche_. Dans _Rodogune_, c'est un jour choisi par deux souverains
pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour
une entière réconciliation de deux rivales par un mariage, et pour
l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit
d'aînesse entre deux princes gémeaux dont dépend le royaume, et le
succès de leur amour. Celui d'_Andromède_ et de _Don Sanche_ ne sont
pas de moindre considération; mais comme je le viens de dire[427], les
occasions ne s'en offrent pas souvent; et dans le reste de mes
ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le
hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les
aye destinés de longue main.

  [424] VAR. (édit. de 1660): et dans mes deux premiers volumes.

  [425] VAR. (édit. de 1660): Vous n'en trouverez de cette nature
  que celui d'_Horace_, etc.

  [426] Devant les mots: «Celui de _Rodogune_, etc.,» l'édition de
  1660 ajoute: «Ce dernier (volume) en a trois, celui de _Rodogune_,
  etc.»

  [427] VAR. (édit. de 1660-1668): Mais comme je viens de dire.

Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans
Aristote ni dans Horace. C'est ce qui porte quelques-uns à croire que
la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité de
jour[428], et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où
un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion
est un peu licencieuse; et si l'on faisoit aller un acteur en poste,
les deux côtés du théâtre pourroient représenter Paris et Rouen[429].
Je souhaiterois, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce
qu'on fait représenter devant lui en deux heures se pût passer en
effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre
qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle,
suivant le choix qu'on en auroit fait; mais souvent cela est si
malaisé, pour ne pas dire impossible[430], qu'il faut de nécessité
trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je
l'ai fait voir exact dans _Horace_, dans _Polyeucte_ et dans _Pompée_;
mais il faut pour cela ou n'introduire qu'une femme, comme dans
_Polyeucte_, ou que les deux qu'on introduit ayent tant d'amitié l'une
pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être
toujours ensemble, comme dans l'_Horace_, ou qu'il leur puisse arriver
comme dans _Pompée_, où l'empressement de la curiosité naturelle fait
sortir de leurs appartements Cléopatre au second acte, et Cornélie au
cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du Roi
au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même
dans _Rodogune_: Cléopatre et elle ont des intérêts trop divers pour
expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrois en
dire ce que j'ai dit de _Cinna_, où en général tout se passe dans
Rome, et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié
chez Émilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie
seroit dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de
Cléopatre, le troisième dans celle de Rodogune; mais si le quatrième
peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que
Cléopatre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y seroit mal placé.
Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peuple puisse
être présent. La même chose se rencontre dans _Héraclius_. Le premier
acte seroit fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez
Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie, il n'y peut
achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans
l'appartement de cette princesse de la perte de son frère.

  [428] Nous avons adopté la leçon des éditions de 1660-1668; elle
  nous paraît préférable à celle de l'édition de 1682, où on lit:
  «l'unité du jour.»

  [429] Corneille a bien fait de supposer que l'acteur va en poste,
  car, en employant les moyens de transport habituels, il lui aurait
  alors fallu quatre jours pour aller et venir. C'est ce que prouve
  le passage suivant d'un placard publié par M. Ph. Salmon dans les
  _Archives du bibliophile_ du libraire Claudin (8e année, 1860, nº
  33, p. 357):

  «De par le Roi,

  «On fait à savoir que les coches et carrosses de Paris à Rouen, et
  de Rouen à Paris, logent présentement à la rue Saint-Denis devant
  l'Hôtel Saint-Chaumont où pend pour enseigne _l'image sainte
  Marguerite_; et à Rouen à la _Truie qui file_ rue Martainville. Et
  commenceront les premiers départs le vingt-troisième mars mil six
  cent quarante-sept, cinq heures du matin précisément, pour arriver
  aux dits lieux en deux jours.

  [430] VAR. (édit. de 1660-1668): pour ne dire impossible.

Nos anciens, qui faisoient parler leurs rois en place publique,
donnoient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies.
Sophocle toutefois ne l'a pas observée dans son _Ajax_, qui sort du
théâtre afin de trouver[431] un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à
la vue du peuple; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue
n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est
sorti que pour en choisir un autre.

  [431] VAR. (édit. de 1660-1668): afin de chercher.

Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les
princesses de leurs appartements; et comme souvent la différence et
l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais
ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs
secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre
accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans
tous nos poëmes: autrement il faudroit prononcer contre beaucoup de
ceux que nous voyons réussir avec éclat.

Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est
possible; mais comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de
sujets, j'accorderois très-volontiers que ce qu'on feroit passer en
une seule ville auroit l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse
que le théâtre représentât cette ville toute entière, cela seroit un
peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers
enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de _Cinna_ ne
sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son
palais, et tantôt la maison d'Émilie. _Le Menteur_ a les Tuileries et
la place Royale dans Paris, et _la Suite_ fait voir la prison et le
logis de Mélisse dans Lyon. _Le Cid_ multiplie encore davantage les
lieux particuliers sans quitter Séville; et, comme la liaison de
scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la
maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais du Roi,
et la place publique; le second y ajoute la chambre du Roi; et sans
doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en
quelque façon cette duplicité de lieu quand elle est inévitable, je
voudrois qu'on fît deux choses: l'une, que jamais on ne changeât[432]
dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait
dans les trois premiers de _Cinna_; l'autre, que ces deux lieux
n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux
ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux
sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople, etc. Cela
aideroit à tromper l'auditeur, qui ne voyant rien qui lui marquât la
diversité des lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion
malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables, la
plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient représenter.
Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas
chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le
reconnoissent que par force, quand il est trop visible, comme dans _le
Menteur_ et _la Suite_, où les différentes décorations font
reconnoître cette duplicité de lieu, malgré qu'on en ait[433].

  [432] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): on n'en changeât.

  [433] Le mot est écrit ainsi dans toutes les éditions, de 1660 à
  1682.

Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas
vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place, et qu'ils
sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes
qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui
la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la
vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le
quatrième acte de _Rodogune_, et le troisième d'_Héraclius_, où j'ai
déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui
parlent en l'un et en l'autre. Les[434] jurisconsultes admettent des
fictions de droit; et je voudrois, à leur exemple, introduire des
fictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne seroit ni
l'appartement de Cléopatre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui
porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie, dans
_Héraclius_; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers
appartements, à qui j'attribuerois deux priviléges: l'un, que chacun
de ceux qui y parleroient fût présumé y parler avec le même secret que
s'il étoit dans sa chambre; l'autre, qu'au lieu que dans l'ordre
commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le
théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à
eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer
cette bienséance, afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des
scènes. Ainsi Rodogune dans le premier acte vient trouver Laonice,
qu'elle devroit mander pour parler à elle; et dans le quatrième
Cléopatre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir
Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devroit
aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette
princesse pour venir parler à lui dans son appartement, où la première
scène fixeroit le reste de cet acte, si l'on n'apportoit ce
tempérament dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu.

  [434] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): nos.

Beaucoup de mes pièces[435] en manqueront si l'on ne veut point
admettre cette modération, dont je me contenterai toujours à l'avenir,
quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je
n'ai pu y en réduire que trois: _Horace_, _Polyeucte_ et _Pompée_. Si
je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore
davantage pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène
avec quelque apparence de régularité. Il est facile aux spéculatifs
d'être sévères; mais s'ils vouloient donner dix ou douze poëmes de
cette nature au public, ils élargiroient peut-être les règles encore
plus que je ne fais, sitôt qu'ils auroient reconnu par l'expérience
quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses
elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions,
ou si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de
l'art; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec
les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en
trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre
lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on y a vu les
miens[436].

  [435] VAR. (édit. de 1660): toutes les pièces de ce volume.

  [436] Dans l'édition de 1660, le Discours se termine par le
  paragraphe suivant: «Au reste, je viens de m'apercevoir qu'en la
  page XXXIV du Discours que j'ai mis au-devant du second volume
  (voyez plus haut, p. 74, note 2), je me suis mépris, et ai cité
  pour un sujet de tragédie de la seconde espèce, comme _OEdipe_,
  l'exemple de Thésée, qui manifestement se doit ranger entre ceux
  de la troisième, tels que l'_Iphigénie in Tauris_. C'est un effet
  d'un peu de précipitation, qui ne rompt point le raisonnement en
  ce lieu-là; mais j'ai cru en devoir avertir le lecteur, afin qu'il
  ne s'y méprenne pas comme moi.»



MÉLITE

COMÉDIE

1629



NOTICE.

    J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande,
    Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer,
    Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
    Mon bonheur commença quand mon âme fut prise,
    Je gagnai de la gloire en perdant ma franchise;
    Charmé de deux beaux yeux, _mon vers charma la cour_,
    Et ce que j'ai de nom je le dois à l'amour.


Si l'on rapproche de ces vers de l'_Excuse à Ariste_ le passage
suivant de l'examen de _Mélite_, où Corneille dit en parlant du succès
de sa pièce: «Il égala tout ce qui s'étoit fait de plus beau
jusqu'alors et _me fit connoître à la cour_;» il devient
très-vraisemblable, par le propre témoignage du poëte, que son premier
amour lui inspira sa première comédie.

Suivant une anecdote fort connue, qui s'est enrichie de détails plus
précis et de circonstances plus nombreuses à mesure qu'on s'est
éloigné davantage de l'époque à laquelle elle semble appartenir,
non-seulement _Mélite_ serait due à l'influence de l'amante de
Corneille, mais elle renfermerait le récit exact de sa passion et
deviendrait de la sorte un précieux élément de sa biographie.

Dans l'impossibilité où nous sommes de distinguer ici le vrai du faux,
nous nous contenterons d'exposer au lecteur la manière dont s'est
formée cette gracieuse tradition; il s'aventurera ensuite plus ou
moins loin, selon sa témérité personnelle, sur la foi des guides que
nous lui indiquons sans oser lui garantir toujours leur exactitude.

Les _Nouvelles de la république des lettres_ de janvier 1685[437]
contiennent un éloge de Corneille, où cette anecdote est déjà indiquée
en ces termes: «Il ne songeoit à rien moins qu'à la poësie, et il
ignoroit lui-même le talent extraordinaire qu'il y avoit, lorsqu'il
lui arriva une petite aventure de galanterie dont il s'avisa de faire
une pièce de théâtre en ajoutant quelque chose à la vérité.»

  [437] Article X, p. 89.

Un peu plus tard, en 1708, Thomas, son frère, s'exprime ainsi, dans
son _Dictionnaire géographique_, au mot _Rouen_: «Une aventure galante
lui fit prendre le dessein de faire une comédie pour y employer un
sonnet qu'il avoit fait pour une demoiselle qu'il aimoit.»

Nous arrivons enfin au récit le plus détaillé et le plus généralement
répandu; nous le trouvons dans une vie de Corneille, destinée par
Fontenelle à faire partie d'une _Histoire du théâtre françois_, et
composée par lui dans sa jeunesse, mais publiée pour la première fois
en 1729 par d'Olivet, à la suite de l'_Histoire de l'Académie_ de
Pellisson: «Un jeune homme de ses amis, amoureux d'une demoiselle de
la même ville (de Rouen), le mena chez elle. Le nouveau venu se rendit
plus agréable que l'introducteur. Le plaisir de cette aventure excita
dans M. Corneille un talent qu'il ne se connoissoit pas, et sur ce
léger sujet il fit la comédie de _Mélite_.» En publiant lui-même, en
1742, son _Histoire du théâtre françois_, Fontenelle ajouta: «La
demoiselle.... porta longtemps dans Rouen le nom de _Mélite_, nom
glorieux pour elle, et qui l'associoit à toutes les louanges que reçut
son amant.»

Dans un manuscrit de 1720, intitulé _Athenæ Normannorum veteres ac
recentes, seu syllabus auctorum qui oriundi e Normannia_, conservé à
la Bibliothèque de Caen sous le nº 55, et dont je dois la
connaissance à M. Eugène Chatel, archiviste du Calvados, on lit
l'article suivant sur Mélite: «_Melita_, nomen foeminæ cujusdam
nobilis rothomageæ.»

L'existence de Mélite paraît, on le voit, constatée par un grand
nombre de témoignages; seulement jusqu'ici nous ne la connaissons que
sous son «nom de Parnasse,» suivant une jolie expression de la
Fontaine. Un autre manuscrit de la Bibliothèque de Caen, portant le
nº 57, «_Le Moréri des Normands_, en deux tomes, par Joseph-André
Guiot de Rouen, _Supplément au dictionnaire de Moréri, édition en X
volumes, pour ce qui concerne la province de Normandie et ses
illustres_,» nous fait connaître son nom réel.

Dans l'article consacré à notre poëte, on trouve au milieu de beaucoup
de redites le passage suivant: «Sans la demoiselle Milet, très-jolie
Rouennaise, Corneille peut-être n'eût pas sitôt connu l'amour; sans
cette héroïne aussi, peut-être la France n'eût jamais connu le talent
de Corneille.» Puis vient l'anecdote racontée par Fontenelle, après
quoi Guiot reprend: «Le plaisir de cette aventure détermina Corneille
à faire la comédie de _Mélite_, anagramme du nom de sa maîtresse.»

«J'ajouterai, dit M. Emmanuel Gaillard, dans ses _Nouveaux détails sur
Pierre Corneille_ publiés en 1834, qu'elle demeurait à Rouen, rue aux
Juifs, nº 15. Le fait m'a été attesté par M. Dommey, ancien
greffier.»

A ma prière, M. Francis Wadington a bien voulu examiner les registres
de la paroisse Saint-Lô, dont dépendait autrefois cette rue, afin de
tâcher d'y découvrir quelque acte relatif à Mlle Milet;
malheureusement la recherche a été vaine, ce qui du reste peut fort
bien s'expliquer par le grand nombre de lacunes que les registres
présentent: on n'y trouve ni l'année 1601, ni les années 1604-1608 et
1621-1666; il faut donc renoncer à ce moyen d'investigation et ne plus
espérer qu'en quelque heureux hasard.

Malgré l'intérêt que nous inspire Mlle Milet, nous sommes forcé
d'avouer qu'elle a une rivale, rivale obstinée, qui lui dispute
encore, à l'heure qu'il est, le coeur du grand Corneille. Voici la
note que l'abbé Granet a mise au bas du passage de l'_Excuse à Ariste_
que nous avons transcrit en commençant:

«Il avoit aimé très-passionément une dame de Rouen, nommée Mme du
Pont, femme d'un maître des comptes de la même ville, parfaitement
belle. Il l'avoit connue toute petite fille pendant qu'il étudioit à
Rouen au collége des Jésuites, et fit pour elle plusieurs petites
pièces de galanterie, qu'il n'a jamais voulu rendre publiques,
quelques instances que lui aient faites ses amis; il les brûla
lui-même environ deux ans avant sa mort. Il lui communiquoit la
plupart de ses pièces avant de les mettre au jour, et comme elle avoit
beaucoup d'esprit, elle les critiquoit fort judicieusement, de sorte
que M. Corneille a dit plusieurs fois qu'il lui étoit redevable de
plusieurs endroits de ses premières pièces[438].»

  [438] _OEuvres diverses_, 1738, p. 144.

Je n'ai pu me procurer aucune espèce de renseignement sur Mme du Pont;
mais j'ai appris, de M. Charles de Beaurepaire, que Thomas du Pont,
correcteur en la chambre des comptes de Normandie, figure dans les
registres de la cour depuis 1600 jusqu'à 1666 inclusivement, ce qui
fait supposer que le père et le fils, portant tous deux le même
prénom, ont tour à tour occupé cette charge.

Sans oser être aussi affirmatif que M. Geruzez, qui dit en parlant de
Mlle Milet: «Il est certain que la dame de ses pensées devint la femme
d'un autre sous le nom de Mme du Pont[439],» je serais assez porté à
croire, malgré quelques contradictions apparentes, que les deux
rivales sont en réalité une seule et même personne. L'abbé Granet ne
s'élève point contre l'anecdote relative à Mélite, et les détails
nouveaux qu'il donne ne la contredisent pas absolument. Serait-il
impossible que Corneille, après avoir connu Mlle Milet toute petite
fille, pendant qu'il était encore au collége, l'eût ensuite perdue de
vue, qu'il lui eût été présenté par un jeune homme qui lui faisait la
cour, que le souvenir de leur amitié d'enfance eût éveillé un
sentiment plus tendre, et que malgré cela Mlle Milet fût devenue
quelques années plus tard la femme de Thomas du Pont?

  [439] _Théâtre choisi de Corneille_, Paris, Hachette, 1848, in-12,
  p. IV.

A en croire un des adversaires de Corneille, notre poëte aurait commis
un plagiat dès son premier ouvrage, mais l'accusation est entièrement
dépourvue de preuves. On lit dans la _Lettre du sieur Claveret à
Monsieur de Corneille_: «A la vérité ceux qui considèrent bien votre
_Veuve_, votre _Galerie du Palais_, le _Clitandre_ et la fin de la
_Mélite_, c'est-à-dire la frénésie d'Éraste, que tout le monde avoue
franchement être de votre invention, et qui verront le peu de rapport
que ces badineries ont avec ce que vous avez dérobé, jugeront sans
doute que le commencement de la _Mélite_, et la fourbe des fausses
lettres qui est assez passable, n'est pas une pièce de votre
invention. Aussi l'on commence à voir clair en cette affaire et à
découvrir l'endroit d'où vous l'avez pris, et l'on en avertira le
monde en temps et lieu.»

       *       *       *       *       *

L'époque de la première représentation de _Mélite_ n'est guère moins
incertaine que les circonstances qui en ont fourni le sujet. «_Mélite_
fut jouée en 1625,» dit Fontenelle, et, jusqu'à la publication de
l'_Histoire du théâtre françois_ des frères Parfait, cette date a été
acceptée sans contrôle; mais ils ont fait observer que la pièce en
question n'avait pu être représentée avant 1629, en s'appuyant sur ce
passage de l'_Épître dédicatoire comique et familière des Galanteries
du duc d'Ossonne, vice-roi de Naples_, comédie de Mairet: «Il est
très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent guère bons, au moins
ne peut-on nier qu'ils n'ayent été l'heureuse semence de beaucoup
d'autres meilleurs, produits par les fécondes plumes de Messieurs de
Rotrou, de Scudéry, Corneille et du Ryer, que je nomme ici suivant
l'ordre du temps qu'ils ont commencé d'écrire après moi.»

Si ce témoignage curieux est rigoureusement exact, et il y a tout lieu
de le croire, nous arrivons presque à une date précise, et nous ne
pouvons hésiter qu'entre la fin de 1629 et le commencement de 1630.

En effet Scudéry nous apprend, dans la préface de son _Arminius_,
qu'il fit _Ligdamon_, sa première pièce, «en sortant du régiment des
gardes,» et nous avons de lui, à la suite du _Trompeur puni_, une _Ode
au Roi faite à Suze_, qui nous prouve qu'en mars 1629 il était encore
au service. D'un autre côté _Argénis et Poliarque ou Théocrine_,
première pièce de du Ryer, a été imprimée en 1630 chez Nicolas Bessin;
c'est donc entre ces deux dates que se place le début de Corneille,
et, comme l'a remarqué M. Taschereau, les diverses rédactions
successives d'un passage du _Discours de l'utilité et des parties du
poëme dramatique_[440], et le commencement de l'avis _Au lecteur_ de
_Pertharite_, paraissent confirmer l'exactitude de ce calcul.

  [440] Voyez plus haut, p. 16, note 3.

Dans sa _Lettre apologétique_, publiée en 1637, Corneille dit à
Scudéry: «Vous m'avez voulu arracher en un jour ce que près de trente
ans d'étude m'ont acquis;» et il y aurait certes là de quoi nous
embarrasser si nous ne lisions dans la _Lettre du sieur Claveret au
sieur Corneille_: «Je vous déclare que je ne me pique point de savoir
faire des vers, que je vous en laisse toute la gloire, à vous qui avez
commencé d'être poëte avant votre naissance, comme il est facile à
juger par vos trente années d'étude, que vous n'eûtes jamais. Je vous
confesse encore qu'il me seroit peut-être bien difficile de vous
atteindre en ce bel art, quand aussi bien que vous, durant neuf ou dix
ans, j'en aurois fait métier et marchandise.»

A prendre cette phrase à la rigueur, _Mélite_ serait de 1627 ou de
1628; mais il ne s'agit ici que d'une simple approximation fort propre
au contraire à corroborer les autorités précédentes et à faire adopter
définitivement la date de 1629.

Corneille avait confié sa comédie au célèbre comédien Mondory, de
passage à Rouen, qui la fit représenter à Paris, sans apprendre au
public qui en était l'auteur. Il était alors tellement inconnu à Paris
qu'il y avait, comme il nous le dit lui-même, avantage à taire son
nom[441].

  [441] Dédicace de _Mélite_, p. 135.

L'usage de publier le nom des poëtes dramatiques venait d'ailleurs
seulement de s'établir, et ne s'était sans doute pas encore
généralisé. Sorel nous apprend, dans sa _Bibliothèque françoise_[442],
qu'il s'introduisit après le _Pyrame_ de Théophile, la _Sylvie_ de
Mairet, les _Bergeries_ de Racan, et l'_Amarante_ de Gombaud,
c'est-à-dire vers 1625: «Les poëtes, dit-il, ne firent plus de
difficulté de laisser mettre leur nom aux affiches des comédiens, car
auparavant on n'y en avoit jamais vu aucun; on y mettoit seulement le
nom des pièces, et les comédiens annonçoient seulement que leur auteur
leur donnoit une comédie nouvelle de tel nom.»

  [442] Page 183.

_Mélite_ produisit d'abord peu d'effet: «Ses trois premières
représentations ensemble, dit Corneille dans la dédicace, n'eurent
point tant d'affluence que la moindre de celles qui les suivirent dans
le même hiver.» Mais il ajoute dans l'Examen: «Le succès en fut
surprenant. Il établit une nouvelle troupe de comédiens à Paris,
malgré le mérite de celle qui étoit en possession de s'y voir
l'unique.» Cette nouvelle troupe est, suivant Félibien et les frères
Parfait, celle de Mondory, qui vint se fixer au théâtre du Marais,
d'où une première troupe, établie en 1620, d'après le témoignage de
Chapuzeau, avait été forcée de se retirer, en sorte qu'avant les
représentations de _Mélite_ il n'y avait plus à Paris d'autre théâtre
que celui de l'hôtel de Bourgogne.

Devenu directeur du théâtre du Marais, Mondory conserva l'habitude des
voyages en Normandie. «Cette troupe, dit Chapuzeau, alloit quelquefois
passer l'été à Rouen, étant bien aise de donner cette satisfaction à
une des premières villes du royaume. De retour à Paris de cette petite
course dans le voisinage, à la première affiche le monde y couroit et
elle se voyoit visitée comme de coutume.»

On trouve une anecdocte assez curieuse, relative à _Mélite_, dans une
courte notice nécrologique sur Corneille publiée par _le Mercure
galant_[443]:

«L'heureux talent qu'il avoit pour la poésie parut avec beaucoup
d'avantage dès la première pièce qu'il donna sous le titre de
_Mélite_. La nouveauté de ses incidents, qui commencèrent à tirer la
comédie de ce sérieux obscur où elle étoit enfoncée, y fit courir tout
Paris, et Hardy, qui étoit alors l'auteur fameux du théâtre, et
associé pour une part avec les comédiens, à qui il devoit fournir six
tragédies tous les ans, surpris des nombreuses assemblées que cette
pièce attiroit, disoit chaque fois qu'elle étoit jouée: «Voilà une
jolie bagatelle.» C'est ainsi qu'il appeloit ce comique aisé qui avoit
si peu de rapport avec la rudesse de ses vers.»

  [443] Octobre 1684.

Ainsi raconté, le mot de Hardy paraît très-vraisemblable, mais au
siècle dernier il ne fut pas trouvé assez piquant, et l'on fit dire au
vieil auteur: «_Mélite_, bonne farce.» C'est là bien évidemment de
l'exagération. Même aux yeux de Hardy, _Mélite_ ne pouvait passer pour
une farce; il y devait trouver au contraire quelque chose d'un peu
trop délicat, d'un peu trop mesuré: c'est ce que le jugement que lui
prête _le Mercure_ exprime avec discrétion, mais de la façon la plus
claire.

Notre poëte vint à Paris pour assister à la première représentation de
son ouvrage. Il avait dès lors une noble confiance en lui-même. «Ce ne
sera pas un petit plaisir pour le monde, lit-on dans la _Lettre du
sieur Claveret_, si vous continuez à vous persuader d'être si grand
poëte; il est vrai que dès le premier voyage que vous fîtes en cette
ville, les judicieux reconnurent en vous cette humeur.» Toutefois
l'assurance de Corneille ne l'empêchait pas de profiter de tout ce qui
pouvait compléter son éducation poétique. «Un voyage que je fis à
Paris pour voir le succès de _Mélite_, dit notre poëte dans l'Examen
de _Clitandre_, m'apprit qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre
heures: c'était l'unique règle que l'on connût en ce temps-là.
J'entendis que ceux du métier le blâmoient de peu d'effets et de ce
que le style en étoit trop familier.»

Depuis lors il s'attacha d'une manière assez constante à la règle des
vingt-quatre heures. Quant aux critiques qui lui étaient adressées, il
y répondit par _Clitandre_, qui ne fut, s'il faut en croire Corneille,
qu'une démonstration, assurément très-victorieuse, du mauvais effet
des coups de théâtre et des intrigues compliquées.

Non-seulement _Mélite_ eut un grand succès sur le théâtre de Mondory,
mais elle figura bientôt avec honneur au répertoire des principales
troupes de province. Dans _la Comédie des comédiens_ de Scudéry, un
acteur à qui l'on demande ce que ses camarades peuvent jouer, indique
d'abord les pièces de Hardy, et le _Pyrame_ de Théophile, puis il
ajoute: «Nous avons aussi la _Sylvie_, la _Chryséide_ et la
_Sylvanire_, _les Folies de Cardénio_, _l'Infidèle confidente_, et la
_Filis de Scire_, les _Bergeries_ de M. de Racan, le _Ligdamon_, _le
Trompeur puni_, _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la Bague de
l'oubli_, et tout ce qu'ont mis en lumière les plus beaux esprits de
ce temps.»

Cette _Comédie des comédiens_ fut jouée dans sa nouveauté, le 28
novembre 1634, à l'Arsenal, aux noces du duc de la Valette, du sieur
de Puy Laurens et du comte de Guiche, en présence de la Reine. Selon
la _Gazette extraordinaire_ du 30 novembre 1634, qui donne des détails
étendus sur cette représentation, «la comédie qui fut représentée en
vers fut la _Melite_ de Scudéry, où vingt violons jouèrent aux
intermèdes.» Mais le 15 décembre suivant cette erreur fut ainsi
corrigée: «Vous serez avertis pour la fin, qu'au récit des trois noces
dernièrement faites à l'Arsenal, la comédie en prose étoit de Scudéry,
et la _Mélite_, en vers, du sieur Corneille: ne voulant attribuer à
l'un, comme il s'est fait erronément en l'imprimé, ce qui est de
l'autre.»

Il n'y avait alors que vingt-deux mois que _Mélite_ était publiée; car
bien qu'elle soit la première pièce de Corneille, il ne la fit
imprimer que la seconde. Ce fut _Clitandre_ qui parut d'abord, en
1632. Il est suivi dans l'édition originale de _Mélanges poétiques_,
parmi lesquels figure le _sonnet_ que nous trouvons dans la scène IV
de l'acte II de _Mélite_.

Voici la reproduction exacte du titre que porte l'édition originale de
la première comédie de Corneille:

MELITE, OV LES FAVSSES LETTRES. PIECE COMIQUE. _A Paris, chez François
Targa, au premier pillier de la grande Salle du Palais, deuant les
Consultations, au Soleil d'or._ M.DC.XXXIII. _Auec priuilege du Roy._

Cette pièce forme un volume in-4{o}, qui se compose de 6 feuillets non
chiffrés et de 150 pages. L'exposé du privilége «donné à Sainct
Germain en Laye, le dernier iour de Ianuier mil six cens trente trois»
est ainsi conçu: «Nostre bien amé François Targa Marchand Libraire de
nostre bonne ville Paris, nous a fait remonstrer qu'il a nouuellement
recouuré vn Liure intitulé _Melite, ou les fausses Lettres. Piece
Comique_, faicte par Me Pierre Corneille, Aduocat en nostre Cour de
Parlement de Roüen, qu'il desireroit faire imprimer et mettre en
vente....»

On lit à la fin: «Acheué d'Imprimer pour la premiere fois, le douziéme
iour de Feurier mil six cens trente-trois.»

Il est à remarquer que dans son édition de 1644, Corneille a supprimé
les sous-titres qu'il avait donnés à ses premières pièces. A partir de
cette époque _Mélite ou les Fausses lettres_, _Clitandre ou
l'Innocence délivrée_, _la Veuve ou le Traître trahi_, _la Galerie du
Palais ou l'Amie rivale_, _la Place Royale ou l'Amoureux extravagant_,
deviennent tout simplement _Mélite_, _Clitandre_, _la Veuve_, _la
Galerie du Palais_, etc. Ces sortes de paraphrases, encore en usage
aujourd'hui sur les affiches de nos petits théâtres de province,
étaient dès lors passées de mode.


A MONSIEUR DE LIANCOUR[444].

  [444] Roger du Plessis, seigneur de Liancourt, près de Clermont en
  Beauvoisis, naquit en 1599. En 1620 il épousa Jeanne de Schomberg,
  alors âgée de vingt ans. Mariée contre son gré deux ans auparavant
  à François de Cossé, comte de Brissac, elle s'était opposée à la
  consommation de cette union, qui avait été rompue sous prétexte
  d'impuissance. Belle, aimable, spirituelle, elle eût brillé à la
  cour, si sa piété ne l'en eût éloignée. Elle n'épargna rien pour
  faire partager à son mari son goût pour la retraite et ses
  convictions religieuses. Il était brave et plein de coeur, «mais
  il avoit pris les moeurs ordinaires des courtisans de son âge:
  l'amour du jeu, du luxe, des amusements et la galanterie.»
  Cependant il aimait fort la campagne, et la compagnie des
  personnes de mérite. Sa femme fit faire à Liancourt d'admirables
  jardins et «attacha à sa maison des gens d'esprit, savants,
  d'humeur et de conversation agréable.» La dédicace de _Mélite_
  nous apprend que M. de Liancourt avait assisté aux premières
  représentations de cette pièce; celle de _la Galerie du Palais_,
  adressée à Mme de Liancourt, nous montre qu'elle n'avait point vu
  cette dernière comédie (représentée pour la première fois en
  1634). Déjà les deux époux vivaient fort retirés, et lorsqu'en
  1643 M. de Liancourt fut fait duc de la Roche-Guyon, sa conversion
  était complète. La duchesse mourut le 14 juin 1674; son mari ne
  lui survécut que sept semaines. Nous avons tiré presque tous ces
  détails de l'Avertissement que l'abbé Boileau a placé en tête d'un
  petit traité religieux de Mme de Liancourt, qu'il a publié sous le
  titre de _Réglement donné par une dame de haute qualité à M***_
  (la princesse de Marsillac), _sa petite-fille...._ Paris, Augustin
  Leguerrier, 1698, in-12. Nous avons consulté aussi l'historiette
  que Tallemant des Réaux a consacrée à Mme de Liancourt.

    MONSIEUR,

_Mélite_ seroit trop ingrate de rechercher une autre protection que la
vôtre; elle vous doit cet hommage et cette légère reconnoissance de
tant d'obligations qu'elle vous a: non qu'elle présume par là s'en
acquitter en quelque sorte, mais seulement pour les publier à toute la
France. Quand je considère le peu de bruit qu'elle fit à son arrivée à
Paris, venant d'un homme qui ne pouvoit sentir que la rudesse de son
pays, et tellement inconnu qu'il étoit avantageux d'en taire le nom;
quand je me souviens, dis-je, que ses trois premières représentations
ensemble n'eurent point tant d'affluence que la moindre de celles qui
les suivirent dans le même hiver, je ne puis rapporter de si foibles
commencements qu'au loisir qu'il falloit au monde pour apprendre que
vous en faisiez état[445], ni des progrès si peu attendus qu'à votre
approbation, que chacun se croyoit obligé de suivre après l'avoir
sue[446]. C'est de là, Monsieur, qu'est venu tout le bonheur de
_Mélite_; et quelques hauts effets qu'elle ait produits depuis, celui
dont je me tiens le plus glorieux, c'est l'honneur d'être connu de
vous, et de vous pouvoir souvent assurer de bouche que je serai toute
ma vie,

    MONSIEUR,

    Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

    CORNEILLE[447].

  [445] VAR. (édit. de 1657): que vous en fassiez état.

  [446] Les mots «après l'avoir sue,» et cinq lignes plus bas «de
  bouche,» manquent dans l'édition de 1648.

  [447] L'_Épître à Monsieur de Liancour_ se trouve dans toutes les
  éditions antérieures à 1660; les deux pièces suivantes, l'avis _Au
  lecteur_ et l'_Argument_, ne sont que dans celle de 1633.


AU LECTEUR.

Je sais bien que l'impression d'une pièce en affoiblit la réputation:
la publier, c'est l'avilir; et même il s'y rencontre un particulier
désavantage pour moi, vu que ma façon d'écrire étant simple et
familière, la lecture fera prendre mes naïvetés pour des bassesses.
Aussi beaucoup de mes amis m'ont toujours conseillé de ne rien mettre
sous la presse, et ont raison, comme je crois; mais, par je ne sais
quel malheur, c'est un conseil que reçoivent de tout le monde ceux
qui écrivent, et pas un d'eux ne s'en sert. Ronsard, Malherbe et
Théophile l'ont méprisé; et si je ne les puis imiter en leurs grâces,
je les veux du moins imiter en leurs fautes, si c'en est une que de
faire imprimer. Je contenterai par là deux sortes de personnes, mes
amis et mes envieux, donnant aux uns de quoi se divertir, aux autres
de quoi censurer: et j'espère que les premiers me conserveront encore
la même affection qu'ils m'ont témoignée par le passé; que des
derniers, si beaucoup font mieux, peu réussiront plus heureusement, et
que le reste fera encore quelque sorte d'estime de cette pièce, soit
par coutume de l'approuver, soit par honte de se dédire. En tout cas,
elle est mon coup d'essai; et d'autres que moi ont intérêt à la
défendre, puisque, si elle n'est pas bonne, celles qui sont demeurées
au-dessous doivent être fort mauvaises.


ARGUMENT.

Éraste, amoureux de Mélite, l'a fait connoître à son ami Tircis, et
devenu puis après jaloux de leur hantise, fait rendre des lettres
d'amour supposées, de la part de Mélite, à Philandre, accordé de
Cloris, soeur de Tircis. Philandre s'étant résolu, par l'artifice et
les suasions d'Éraste, de quitter Cloris pour Mélite, montre ces
lettres à Tircis. Ce pauvre amant en tombe en désespoir, et se retire
chez Lisis, qui vient donner à Mélite de fausses alarmes de sa mort.
Elle se pâme à cette nouvelle, et témoignant par là son affection,
Lisis la désabuse, et fait revenir Tircis, qui l'épouse. Cependant
Cliton ayant vu Mélite pâmée, la croit morte, et en porte la nouvelle
à Éraste, aussi bien que de la mort de Tircis. Éraste, saisi de
remords, entre en folie; et remis en son bon sens par la nourrice de
Mélite, dont il apprend qu'elle et Tircis sont vivants, il lui va
demander pardon de sa fourbe et obtient de ces deux amants Cloris, qui
ne vouloit plus de Philandre après sa légèreté.


EXAMEN[448].

  [448] Dans les éditions données par Corneille à partir de 1660, on
  trouve, à la suite de chacun des _Discours_, l'_Examen des poëmes
  contenus en cette première (seconde, troisième) partie_. L'examen
  de chaque ouvrage forme ainsi comme un chapitre particulier dans
  l'_Examen des pièces_ de chaque volume, mais non une dissertation
  distincte. Thomas Corneille, qui le premier a séparé les examens
  en 1692, a été obligé parfois de modifier le texte pour faire
  disparaître les traces de cette continuité de rédaction (voyez la
  première note de l'examen de _la Suite du Menteur_). Il est
  inutile d'ajouter que tous les éditeurs ont agi de même. Sans les
  imiter en cela, nous séparons comme eux les divers examens, mais
  nous les mettons en tête de chaque pièce, au lieu de ne les faire
  venir qu'à la suite. Il y a deux motifs pour procéder ainsi:
  d'abord l'exemple de Corneille qui, nous venons de le dire, plaça
  les examens avant les pièces, ensuite la nécessité de rapprocher
  ces examens des _Avertissements_, _Préfaces_, avis _Au lecteur_,
  avec lesquels ils ont les plus grands rapports et dont ils ne sont
  même souvent que des éditions remaniées.--Corneille n'a pas
  composé d'examens pour ses dernières pièces, à partir d'_Othon_
  inclusivement. Pour combler cette lacune, on a, dans les anciennes
  éditions de la _Quatrième partie_, réuni en tête du volume les
  préfaces des tragédies qui y sont contenues.

Cette pièce fut mon coup d'essai, et elle n'a garde d'être dans les
règles, puisque je ne savois pas alors qu'il y en eût. Je n'avois pour
guide qu'un peu de sens commun, avec les exemples de feu Hardy[449],
dont la veine étoit plus féconde que polie, et de quelques modernes
qui commençoient à se produire, et qui n'étoient pas[450] plus
réguliers que lui. Le succès en fut surprenant: il établit une
nouvelle troupe de comédiens à Paris, malgré le mérite de celle qui
étoit en possession de s'y voir l'unique; il égala tout ce qui s'étoit
fait de plus beau jusqu'alors[451], et me fit connoître à la cour. Ce
sens commun, qui étoit toute ma règle, m'avoit fait trouver l'unité
d'action pour brouiller quatre amants par un seul intrique, et m'avoit
donné assez d'aversion de cet horrible déréglement qui mettoit Paris,
Rome et Constantinople sur le même théâtre, pour réduire le mien dans
une seule ville.

  [449] VAR. (édit. de 1660-1664): de feu M. Hardy.--Il était mort
  vers 1630. Les frères Parfait citent un plaidoyer de 1632 en
  faveur de sa veuve: voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV,
  p. 4.

  [450] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): et n'étoient pas.

  [451] VAR. (édit. de 1660-1664): jusques alors.

La nouveauté de ce genre de comédie, dont il n'y a point d'exemple en
aucune langue, et le style naïf qui faisoit une peinture de la
conversation des honnêtes gens, furent sans doute cause de ce bonheur
surprenant, qui fit alors tant de bruit. On n'avoit jamais vu
jusque-là que la comédie fît rire sans personnages ridicules, tels que
les valets bouffons, les parasites, les capitans, les docteurs, etc.
Celle-ci faisoit son effet par l'humeur enjouée de gens d'une
condition au-dessus de ceux qu'on voit dans les comédies de Plaute et
de Térence, qui n'étoient que des marchands. Avec tout cela, j'avoue
que l'auditeur fut bien facile à donner son approbation à une pièce
dont le noeud n'avoit aucune justesse. Éraste y fait contrefaire des
lettres de Mélite, et les porter à Philandre. Ce Philandre est bien
crédule de se persuader d'être aimé d'une personne qu'il n'a jamais
entretenue, dont il ne connoît point l'écriture, et qui lui défend de
l'aller voir, cependant qu'elle reçoit les visites d'un autre avec
qui il doit avoir une amitié assez étroite, puisqu'il est accordé de
sa soeur. Il fait plus: sur la légèreté d'une croyance si peu
raisonnable, il renonce à une affection dont il étoit assuré, et qui
étoit prête d'avoir son effet. Éraste n'est pas moins ridicule que
lui, de s'imaginer que sa fourbe causera cette rupture, qui seroit
toutefois inutile à son dessein, s'il ne savoit de certitude que
Philandre, malgré le secret qu'il lui fait demander par Mélite dans
ces fausses lettres, ne manquera pas à les montrer à Tircis; que[452]
cet amant favorisé croira plutôt un caractère qu'il n'a jamais vu, que
les assurances d'amour qu'il reçoit tous les jours de sa maîtresse; et
qu'il rompra avec elle sans lui parler, de peur de s'en éclaircir.
Cette prétention d'Éraste ne pouvoit être supportable, à moins d'une
révélation; et Tircis, qui est l'honnête homme de la pièce, n'a pas
l'esprit moins léger que les deux autres, de s'abandonner au désespoir
par une même facilité de croyance, à la vue de ce caractère inconnu.
Les sentiments de douleur qu'il en peut légitimement concevoir
devroient du moins l'emporter à faire quelques reproches à celle dont
il se croit trahi, et lui donner par là l'occasion de le désabuser. La
folie d'Éraste n'est pas de meilleure trempe. Je la condamnois dès
lors en mon âme; mais comme c'étoit un ornement de théâtre qui ne
manquoit jamais de plaire, et se faisoit souvent admirer, j'affectai
volontiers ces grands égarements, et en tirai un effet que je
tiendrois encore admirable en ce temps: c'est la manière dont Éraste
fait connoître à Philandre, en le prenant pour Minos, la fourbe qu'il
lui a faite, et l'erreur où il l'a jeté. Dans tout ce que j'ai fait
depuis, je ne pense pas qu'il se rencontre rien de plus adroit pour un
dénouement.

  [452] VAR. (édit. de 1660): et que.

Tout le cinquième acte peut passer pour inutile[453]. Tircis et Mélite
se sont raccommodés avant qu'il commence, et par conséquent l'action
est terminée. Il n'est plus question que de savoir qui a fait la
supposition des lettres, et ils pouvoient l'avoir su de Cloris, à qui
Philandre l'avoit dit pour se justifier. Il est vrai que cet acte
retire Éraste de folie, qu'il le réconcilie avec les deux amants, et
fait son mariage avec Cloris; mais tout cela ne regarde plus qu'une
action épisodique, qui ne doit pas amuser le théâtre quand la
principale est finie; et surtout ce mariage a si peu d'apparence,
qu'il est aisé de voir qu'on ne le propose que pour satisfaire à la
coutume de ce temps-là, qui étoit de marier tout ce qu'on introduisoit
sur la scène. Il semble même que le personnage de Philandre, qui part
avec un ressentiment ridicule, dont on ne craint pas l'effet, ne soit
point achevé, et qu'il lui falloit quelque cousine de Mélite, ou
quelque soeur d'Éraste, pour le réunir avec les autres. Mais dès
lors je ne m'assujettissois pas tout à fait à cette mode, et je me
contentai[454] de faire voir l'assiette de son esprit, sans prendre
soin de le pourvoir d'une autre femme.

  [453] «J'ai peine encore à comprendre comment on a pu souffrir le
  cinquième de _Mélite_ et de _la Veuve_,» a déjà dit Corneille dans
  le _Discours de l'utilité et des parties du poëme dramatique_, p.
  28. Quelques pages plus haut, dans ce discours, il a fait au
  contraire l'éloge d'une scène du IVe acte.

  [454] VAR. (édit. de 1660-1668): et me contentai.

Quant à la durée de l'action, il est assez visible qu'elle passe
l'unité de jour; mais ce n'en est pas le seul défaut: il y a de plus
une inégalité d'intervalle entre les actes, qu'il faut éviter. Il doit
s'être passé huit ou quinze jours entre le premier et le second, et
autant entre le second et le troisième; mais du troisième au quatrième
il n'est pas besoin de plus d'une heure, et il en faut encore moins
entre les deux derniers, de peur de donner le temps de se ralentir à
cette chaleur qui jette Éraste dans l'égarement d'esprit. Je ne sais
même si les personnages qui paroissent deux fois dans un même acte,
(posé que cela soit permis, ce que j'examinerai ailleurs[455]), je ne
sais, dis-je, s'ils ont le loisir d'aller d'un quartier de la ville à
l'autre, puisque ces quartiers doivent être si éloignés l'un de
l'autre, que les acteurs ayent lieu de ne pas s'entre-connoître. Au
premier acte, Tircis, après avoir quitté Mélite chez elle, n'a que le
temps d'environ soixante vers pour aller chez lui, où il rencontre
Philandre avec sa soeur, et n'en a guère davantage au second à
refaire le même chemin. Je sais bien que la représentation raccourcit
la durée de l'action, et qu'elle fait voir en deux heures, sans sortir
de la règle, ce qui souvent a besoin d'un jour entier pour
s'effectuer; mais je voudrois que pour mettre les choses dans leur
justesse, ce raccourcissement se ménageât dans les intervalles des
actes, et que le temps qu'il faut perdre s'y perdît, en sorte que
chaque acte n'en eût, pour la partie de l'action qu'il représente, que
ce qu'il en faut pour sa représentation[456].

  [455] Voyez plus haut, p. 109, le _Discours des trois unités_,
  qui, dans les éditions données par Corneille, est placé en tête du
  second volume de son _Théâtre_.

  [456] Voyez ci-dessus, p. 114, et note [422].

Ce coup d'essai a sans doute encore d'autres irrégularités; mais je ne
m'attache pas à les examiner si ponctuellement que je m'obstine à n'en
vouloir oublier aucune. Je pense avoir marqué les plus notables; et
pour peu que le lecteur aye d'indulgence pour moi, j'espère qu'il ne
s'offensera pas d'un peu de négligence pour le reste.



ACTEURS[457].


    ÉRASTE, amoureux de Mélite.
    TIRCIS, ami d'Éraste et son rival.
    PHILANDRE, amant de Cloris.
    MÉLITE, maîtresse d'Éraste et de Tircis.
    CLORIS, soeur de Tircis.
    LISIS, ami de Tircis.
    CLITON, voisin de Mélite.
    LA NOURRICE de Mélite[458].

     La scène est à Paris.



MÉLITE.

COMÉDIE.



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRASTE, TIRCIS.

    ÉRASTE.

    Je te l'avoue, ami, mon mal est incurable[459];
    Je n'y sais qu'un remède, et j'en suis incapable:
    Le change seroit juste, après tant de rigueur;
    Mais malgré ses dédains, Mélite a tout mon coeur;
    Elle a sur tous mes sens une entière puissance;                  5
    Si j'ose en murmurer, ce n'est qu'en son absence,
    Et je ménage en vain dans un éloignement
    Un peu de liberté pour mon ressentiment:
    D'un seul de ses regards l'adorable contrainte[460]
    Me rend tous mes liens, en resserre l'étreinte,                 10
    Et par un si doux charme aveugle ma raison[461],
    Que je cherche mon mal et fuis ma guérison.
    Son oeil agit sur moi d'une vertu si forte,
    Qu'il ranime soudain mon espérance morte,
    Combat les déplaisirs de mon coeur irrité,                      15
    Et soutient mon amour contre sa cruauté;
    Mais ce flatteur espoir qu'il rejette en mon âme
    N'est qu'un doux imposteur qu'autorise ma flamme[462],
    Et qui sans m'assurer ce qu'il semble m'offrir[463],
    Me fait plaire en ma peine, et m'obstine à souffrir.            20

    TIRCIS.

    Que je te trouve, ami, d'une humeur admirable!
    Pour paroître éloquent tu te feins misérable:
    Est-ce à dessein de voir avec quelles couleurs
    Je saurois adoucir les traits de tes malheurs?
    Ne t'imagine pas qu'ainsi sur ta parole[464]                    25
    D'une fausse douleur un ami te console:
    Ce que chacun en dit ne m'a que trop appris
    Que Mélite pour toi n'eut jamais de mépris.

    ÉRASTE.

    Son gracieux accueil et ma persévérance
    Font naître ce faux bruit d'une vaine apparence:                30
    Ses mépris sont cachés, et s'en font mieux sentir[465],
    Et n'étant point connus, on n'y peut compatir[466].

    TIRCIS.

    En étant bien reçu, du reste que t'importe?
    C'est tout ce que tu veux des filles de sa sorte.

    ÉRASTE.

    Cet accès favorable, ouvert et libre à tous,                    35
    Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux[467]:
    Elle souffre aisément mes soins et mon service;
    Mais loin de se résoudre à leur rendre justice,
    Parler de l'hyménée à ce coeur de rocher,
    C'est l'unique moyen de n'en plus approcher.                    40

    TIRCIS.

    Ne dissimulons point: tu règles mieux ta flamme,
    Et tu n'es pas si fou que d'en faire ta femme.

    ÉRASTE.

    Quoi! tu sembles douter de mes intentions?

    TIRCIS.

    Je crois malaisément que tes affections
    Sur l'éclat d'un beau teint, qu'on voit si périssable[468],     45
    Règlent d'une moitié le choix invariable.
    Tu serois incivil de la voir chaque jour[469]
    Et ne lui pas tenir quelques propos d'amour[470];
    Mais d'un vain compliment ta passion bornée
    Laisse aller tes desseins ailleurs pour l'hyménée.              50
    Tu sais qu'on te souhaite aux plus riches maisons,
    Que les meilleurs partis[471]....

    ÉRASTE.

                                  Trêve de ces raisons;
    Mon amour s'en offense, et tiendroit pour supplice
    De recevoir des lois d'une sale avarice[472];
    Il me rend insensible aux faux attraits de l'or,                55
    Et trouve en sa personne un assez grand trésor.

    TIRCIS.

    Si c'est là le chemin qu'en aimant tu veux suivre,
    Tu ne sais guère encor ce que c'est que de vivre.
    Ces visages d'éclat sont bons à cajoler;
    C'est là qu'un apprentif doit s'instruire à parler[473];        60
    J'aime à remplir de feux ma bouche en leur présence;
    La mode nous oblige à cette complaisance;
    Tous ces discours de livre alors sont de saison:
    Il faut feindre des maux, demander guérison[474],
    Donner sur le phébus, promettre des miracles;                   65
    Jurer qu'on brisera toute sorte d'obstacles;
    Mais du vent et cela doivent être tout un.

    ÉRASTE.

    Passe pour des beautés qui sont dans le commun[475]:
    C'est ainsi qu'autrefois j'amusai Crisolite;
    Mais c'est d'autre façon qu'on doit servir Mélite.              70
    Malgré tes sentiments, il me faut accorder
    Que le souverain bien n'est qu'à la posséder[476].
    Le jour qu'elle naquit, Vénus, bien qu'immortelle[477],
    Pensa mourir de honte en la voyant si belle;
    Les Grâces, à l'envi, descendirent des cieux[478],              75
    Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux;
    Et l'Amour, qui ne put entrer dans son courage,
    Voulut obstinément loger sur son visage[479].

    TIRCIS.

    Tu le prends d'un haut ton, et je crois qu'au besoin
    Ce discours emphatique iroit encor bien loin.                   80
    Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore
    Que bien qu'une beauté mérite qu'on l'adore,
    Pour en perdre le goût, on n'a qu'à l'épouser.
    Un bien qui nous est dû se fait si peu priser,
    Qu'une femme fût-elle entre toutes choisie,                     85
    On en voit en six mois passer la fantaisie.
    Tel au bout de ce temps n'en voit plus la beauté[480]
    Qu'avec un esprit sombre, inquiet, agité[481];
    Au premier qui lui parle ou jette l'oeil sur elle[482],
    Mille sottes frayeurs lui brouillent la cervelle[483];          90
    Ce n'est plus lors qu'une aide à faire un favori[484],
    Un charme pour tout autre, et non pour un mari.

    ÉRASTE.

    Ces caprices honteux et ces chimères vaines
    Ne sauroient ébranler des cervelles bien saines,
    Et quiconque a su prendre une fille d'honneur                   95
    N'a point à redouter l'appas[485] d'un suborneur.

    TIRCIS.

    Peut-être dis-tu vrai; mais ce choix difficile
    Assez et trop souvent trompe le plus habile,
    Et l'hymen de soi-même est un si lourd fardeau,
    Qu'il faut l'appréhender à l'égal du tombeau.                  100
    S'attacher pour jamais aux côtés d'une femme[486]!
    Perdre pour des enfants le repos de son âme!
    Voir leur nombre importun remplir une maison[487]!
    Ah! qu'on aime ce joug avec peu de raison!

    ÉRASTE.

    Mais il y faut venir; c'est en vain qu'on recule,              105
    C'est en vain qu'on refuit, tôt ou tard on s'y brûle[488];
    Pour libertin qu'on soit, on s'y trouve attrapé:
    Toi-même, qui fais tant le cheval échappé[489],
    Nous te verrons un jour songer au mariage[490].

    TIRCIS.

    Alors ne pense pas que j'épouse un visage:                     110
    Je règle mes desirs suivant mon intérêt.
    Si Doris me vouloit, toute laide qu'elle est,
    Je l'estimerois plus qu'Aminte et qu'Hippolyte;
    Son revenu chez moi tiendroit lieu de mérite:
    C'est comme il faut aimer. L'abondance des biens               115
    Pour l'amour conjugal a de puissants liens:
    La beauté, les attraits, l'esprit, la bonne mine[491],
    Échauffent bien le coeur, mais pas la cuisine;
    Et l'hymen qui succède à ces folles amours,
    Après quelques douceurs, a bien de mauvais jours[492].         120
    Une amitié si longue est fort mal assurée
    Dessus des fondements de si peu de durée[493].
    L'argent dans le ménage a certaine splendeur
    Qui donne un teint d'éclat à la même laideur[494];
    Et tu ne peux trouver de si douces caresses                    125
    Dont le goût dure autant que celui des richesses.

    ÉRASTE[495].

    Auprès de ce bel oeil qui tient mes sens ravis,
    A peine pourrois-tu conserver ton avis.

    TIRCIS.

    La raison en tous lieux est également forte.

    ÉRASTE.

    L'essai n'en coûte rien: Mélite est à sa porte;                130
    Allons, et tu verras dans ses aimables traits
    Tant de charmants appas, tant de brillants attraits[496],
    Que tu seras forcé toi-même à reconnoître[497]
    Que si je suis un fou, j'ai bien raison de l'être.

    TIRCIS.

    Allons, et tu verras que toute sa beauté                       135
    Ne saura me tourner contre la vérité[498].


SCÈNE II.

MÉLITE, ÉRASTE, TIRCIS.

    ÉRASTE.

    De deux amis, Madame, apaisez la querelle[499].
    Un esclave d'Amour le défend d'un rebelle,
    Si toutefois un coeur qui n'a jamais aimé,
    Fier et vain qu'il en est, peut être ainsi nommé.              140
    Comme dès le moment que je vous ai servie
    J'ai cru qu'il étoit seul la véritable vie,
    Il n'est pas merveilleux que ce peu de rapport
    Entre nos deux esprits sème quelque discord[500].
    Je me suis donc piqué contre sa médisance,                     145
    Avec tant de malheur ou tant d'insuffisance,
    Que des droits si sacrés et si pleins d'équité[501]
    N'ont pu se garantir de sa subtilité,
    Et je l'amène ici, n'ayant plus que répondre[502],
    Assuré que vos yeux le sauront mieux confondre.                150

    MÉLITE.

    Vous deviez l'assurer plutôt qu'il trouveroit
    En ce mépris d'Amour qui le seconderoit.

    TIRCIS.

    Si le coeur ne dédit ce que la bouche exprime,
    Et ne fait de l'amour une plus haute estime[503],
    Je plains les malheureux à qui vous en donnez,                 155
    Comme à d'étranges maux par leur sort destinés.

    MÉLITE.

    Ce reproche sans cause avec raison m'étonne[504]:
    Je ne reçois d'amour et n'en donne à personne.
    Les moyens de donner ce que je n'eus jamais[505]?

    ÉRASTE.

    Ils vous sont trop aisés, et par vous désormais                160
    La nature pour moi montre son injustice
    A pervertir son cours pour me faire un supplice[506].

    MÉLITE.

    Supplice imaginaire, et qui sent son moqueur.

    ÉRASTE.

    Supplice qui déchire et mon âme et mon coeur.

    MÉLITE.

    Il est rare qu'on porte avec si bon visage[507]                165
    L'âme et le coeur ensemble en si triste équipage[508].

    ÉRASTE.

    Votre charmant aspect suspendant mes douleurs[509],
    Mon visage du vôtre emprunte les couleurs.

    MÉLITE.

    Faites mieux: pour finir vos maux et votre flamme,
    Empruntez tout d'un temps les froideurs de mon âme.            170

    ÉRASTE.

    Vous voyant, les froideurs perdent tout leur pouvoir,
    Et vous n'en conservez que faute de vous voir[510].

    MÉLITE.

    Et quoi! tous les miroirs ont-ils de fausses glaces?

    ÉRASTE.

    Penseriez-vous y voir la moindre de vos grâces?
    De si frêles sujets ne sauroient exprimer                      175
    Ce que l'amour aux coeurs peut lui seul imprimer[511],
    Et quand vous en voudrez croire leur impuissance,
    Cette légère idée et foible connoissance[512]
    Que vous aurez par eux de tant de raretés
    Vous mettra hors du pair de toutes les beautés[513].           180

    MÉLITE.

    Voilà trop vous tenir dans une complaisance
    Que vous dussiez quitter, du moins en ma présence,
    Et ne démentir pas le rapport de vos yeux,
    Afin d'avoir sujet de m'entreprendre mieux.

    ÉRASTE.

    Le rapport de mes yeux, aux dépens de mes larmes,              185
    Ne m'a que trop appris le pouvoir de vos charmes.

    TIRCIS.

    Sur peine d'être ingrate, il faut de votre part
    Reconnoître les dons que le ciel vous départ.

    ÉRASTE.

    Voyez que d'un second mon droit se fortifie.

    MÉLITE.

    Voyez que son secours montre qu'il s'en défie[514].            190

    TIRCIS.

    Je me range toujours avec[515] la vérité.

    MÉLITE.

    Si vous la voulez suivre, elle est de mon côté.

    TIRCIS.

    Oui, sur votre visage, et non en vos paroles.
    Mais cessez de chercher ces refuites frivoles,
    Et prenant désormais des sentiments plus doux,                 195
    Ne soyez plus de glace à qui brûle pour vous.

    MÉLITE.

    Un ennemi d'Amour me tenir ce langage!
    Accordez votre bouche avec votre courage;
    Pratiquez vos conseils, ou ne m'en donnez pas.

    TIRCIS.

    J'ai connu mon erreur auprès de vos appas[516]:                200
    Il vous l'avoit bien dit.

    ÉRASTE.

                            Ainsi donc par l'issue[517]
    Mon âme sur ce point n'a point été déçue?

    TIRCIS.

    Si tes feux en son coeur produisoient même effet,
    Crois-moi que ton bonheur seroit bientôt parfait.

    MÉLITE.

    Pour voir si peu de chose aussitôt vous dédire                 205
    Me donne à vos dépens de beaux sujets de rire;
    Mais je pourrois bientôt, à m'entendre flatter[518],
    Concevoir quelque orgueil qu'il vaut mieux éviter.
    Excusez ma retraite.

    ÉRASTE.

                        Adieu, belle inhumaine,
    De qui seule dépend et ma joie et ma peine[519].               210

    MÉLITE.

    Plus sage à l'avenir, quittez ces vains propos,
    Et laissez votre esprit et le mien en repos.


SCÈNE III.

ÉRASTE, TIRCIS.

    ÉRASTE.

    Maintenant suis-je un fou? mérité-je du blâme?
    Que dis-tu de l'objet? que dis-tu de ma flamme?

    TIRCIS.

    Que veux-tu que j'en die? elle a je ne sais quoi               215
    Qui ne peut consentir que l'on demeure à soi.
    Mon coeur, jusqu'à présent à l'amour invincible,
    Ne se maintient qu'à force aux termes d'insensible;
    Tout autre que Tircis mourroit pour la servir.

    ÉRASTE.

    Confesse franchement qu'elle a su te ravir,                    220
    Mais que tu ne veux pas prendre pour cette belle
    Avec le nom d'amant le titre d'infidèle.
    Rien que notre amitié ne t'en peut détourner;
    Mais ta muse du moins, facile à suborner[520],
    Avec plaisir déjà prépare quelques veilles                     225
    A de puissants efforts pour de telles merveilles.

    TIRCIS.

    En effet ayant vu tant et de tels appas,
    Que je ne rime point, je ne le promets pas.

    ÉRASTE.

    Tes feux n'iront-ils point plus avant que la rime[521]?

    TIRCIS.

    Si je brûle jamais, je veux brûler sans crime.                 230

    ÉRASTE.

    Mais si sans y penser tu te trouvois surpris?

    TIRCIS.

    Quitte pour décharger mon coeur dans mes écrits.
    J'aime bien ces discours de plaintes et d'alarmes,
    De soupirs, de sanglots, de tourments et de larmes:
    C'est de quoi fort souvent je bâtis ma chanson;                235
    Mais j'en connois, sans plus, la cadence et le son.
    Souffre qu'en un sonnet je m'efforce à dépeindre
    Cet agréable feu que tu ne peux éteindre;
    Tu le pourras donner comme venant de toi.

    ÉRASTE.

    Ainsi ce coeur d'acier qui me tient sous sa loi                240
    Verra ma passion pour le moins en peinture.
    Je doute néanmoins qu'en cette portraiture
    Tu ne suives plutôt tes propres sentiments.

    TIRCIS.

    Me prépare le ciel de nouveaux châtiments,
    Si jamais un tel crime entre dans mon courage[522]!            245

    ÉRASTE.

    Adieu, je suis content, j'ai ta parole en gage,
    Et sais trop que l'honneur t'en fera souvenir.

    TIRCIS, seul.

    En matière d'amour rien n'oblige à tenir,
    Et les meilleurs amis, lorsque son feu les presse,
    Font bientôt vanité d'oublier leur promesse.                   250


SCÈNE IV.

PHILANDRE, CLORIS.

    PHILANDRE.

    Je meure, mon souci, tu dois bien me haïr:
    Tous mes soins depuis peu ne vont qu'à te trahir.

    CLORIS.

    Ne m'épouvante point: à ta mine, je pense
    Que le pardon suivra de fort près cette offense,
    Sitôt que j'aurai su quel est ce mauvais tour.                 255

    PHILANDRE.

    Sache donc qu'il ne vient sinon de trop d'amour.

    CLORIS.

    J'eusse osé le gager qu'ainsi par quelque ruse
    Ton crime officieux porteroit son excuse[523].

    PHILANDRE.

    Ton adorable objet, mon unique vainqueur,
    Fait naître chaque jour tant de feux en mon coeur,             260
    Que leur excès m'accable, et que pour m'en défaire
    J'y cherche des défauts qui puissent me déplaire[524].
    J'examine ton teint dont l'éclat me surprit,
    Les traits de ton visage, et ceux de ton esprit;
    Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me charme[525].       265

    CLORIS.

    Et moi, je suis ravie, après ce peu d'alarme,
    Qu'ainsi tes sens trompés te puissent obliger
    A chérir ta Cloris, et jamais ne changer.

    PHILANDRE.

    Ta beauté te répond de ma persévérance,
    Et ma foi qui t'en donne une entière assurance.                270

    CLORIS.

    Voilà fort doucement dire que sans ta foi
    Ma beauté ne pourroit te conserver à moi.

    PHILANDRE.

    Je traiterois trop mal une telle maîtresse
    De l'aimer seulement pour tenir ma promesse:
    Ma passion en est la cause, et non l'effet;                    275
    Outre que tu n'as rien qui ne soit si parfait,
    Qu'on ne peut te servir sans voir sur ton visage
    De quoi rendre constant l'esprit le plus volage[526].

    CLORIS.

    Ne m'en conte point tant de ma perfection[527]:
    Tu dois être assuré de mon affection,                          280
    Et tu perds tout l'effort de ta galanterie,
    Si tu crois l'augmenter par une flatterie.
    Une fausse louange est un blâme secret:
    Je suis belle à tes yeux; il suffit, sois discret[528];
    C'est mon plus grand bonheur, et le seul où j'aspire.          285

    PHILANDRE.

    Tu sais adroitement adoucir mon martyre[529];
    Mais parmi les plaisirs qu'avec toi je ressens,
    A peine mon esprit ose croire mes sens[530],
    Toujours entre la crainte et l'espoir en balance
    Car s'il faut que l'amour naisse de ressemblance,              290
    Mes imperfections nous éloignant si fort,
    Qu'oserois-je prétendre en ce peu de rapport?

    CLORIS.

    Du moins ne prétends pas qu'à présent je te loue,
    Et qu'un mépris rusé, que ton coeur désavoue,
    Me mette sur la langue un babil affété,                        295
    Pour te rendre à mon tour ce que tu m'as prêté:
    Au contraire, je veux que tout le monde sache
    Que je connois en toi des défauts que je cache.
    Quiconque avec raison peut être négligé
    A qui le veut aimer est bien plus obligé.                      300

    PHILANDRE.

    Quant à toi, tu te crois de beaucoup plus aimable?

    CLORIS.

    Sans doute; et qu'aurois-tu qui me fût comparable?

    PHILANDRE.

    Regarde dans mes yeux, et reconnois qu'en moi
    On peut voir quelque chose aussi parfait que toi[531].

    CLORIS.

    C'est sans difficulté, m'y voyant exprimée.                    305

    PHILANDRE.

    Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée.
    Tu n'y vois que mon coeur, qui n'a plus un seul trait
    Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait[532],
    Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroître[533],
    Afin de te mieux voir s'est mis à la fenêtre.                  310

    CLORIS.

    Le trait n'est pas mauvais; mais puisqu'il te plaît tant[534],
    Regarde dans mes yeux, ils t'en montrent autant,
    Et nos feux tous pareils ont mêmes étincelles[535].

    PHILANDRE.

    Ainsi, chère Cloris, nos ardeurs mutuelles,
    Dedans cette union prenant un même cours,                      315
    Nous préparent un heur qui durera toujours.
    Cependant, en faveur de ma longue souffrance[536]....

    CLORIS.

    Tais-toi, mon frère vient.


SCÈNE V.

TIRCIS, PHILANDRE, CLORIS.

    TIRCIS.

                              Si j'en crois l'apparence,
    Mon arrivée ici fait quelque contre-temps.

    PHILANDRE.

    Que t'en semble, Tircis?

    TIRCIS.

                            Je vous vois si contents,              320
    Qu'à ne vous rien celer touchant ce qu'il me semble
    Du divertissement que vous preniez ensemble,
    De moins sorciers que moi pourroient bien deviner[537]
    Qu'un troisième ne fait que vous importuner.

    CLORIS.

    Dis ce que tu voudras; nos feux n'ont point de crimes,         325
    Et pour t'appréhender ils sont trop légitimes,
    Puisqu'un hymen sacré, promis ces jours passés,
    Sous ton consentement les autorise assez.

    TIRCIS.

    Ou je te connois mal, ou son heure tardive
    Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive[538].                 330

    CLORIS.

    Ta belle humeur te tient, mon frère.

    TIRCIS.

                                        Assurément.

    CLORIS.

    Le sujet?

    TIRCIS.

             J'en ai trop dans ton contentement.

    CLORIS.

    Le coeur t'en dit d'ailleurs [539].

    TIRCIS.

                                      Il est vrai, je te jure;
    J'ai vu je ne sais quoi....

    CLORIS.

                                Dis tout, je t'en conjure[540].

    TIRCIS.

    Ma foi, si ton Philandre avoit vu de mes yeux,                 335
    Tes affaires, ma soeur, n'en iroient guère mieux.

    CLORIS.

    J'ai trop de vanité pour croire que Philandre
    Trouve encore après moi qui puisse le surprendre[541].

    TIRCIS.

    Tes vanités à part, repose-t'en sur moi
    Que celle que j'ai vue est bien autre que toi.                 340

    PHILANDRE.

    Parle mieux de l'objet dont mon âme est ravie;
    Ce blasphème à tout autre auroit coûté la vie.

    TIRCIS.

    Nous tomberons d'accord sans nous mettre en pourpoint[542].

    CLORIS.

    Encor, cette beauté, ne la nomme-t-on point?

    TIRCIS.

    Non pas sitôt. Adieu: ma présence importune                    345
    Te laisse à la merci d'Amour et de la brune.
    Continuez les jeux que vous avez quittés[543].

    CLORIS.

    Ne crois pas éviter mes importunités:
    Ou tu diras le nom de cette incomparable,
    Ou je vais de tes pas me rendre inséparable.                   350

    TIRCIS.

    Il n'est pas fort aisé d'arracher ce secret.
    Adieu: ne perds point temps.

    CLORIS.

                                O l'amoureux discret!
    Eh bien! nous allons voir si tu sauras te taire.

    PHILANDRE. (Il retient Cloris[544], qui suit son frère.)

    C'est donc ainsi qu'on quitte un amant pour un frère!

    CLORIS.

    Philandre, avoir un peu de curiosité,                          355
    Ce n'est pas envers toi grande infidélité:
    Souffre que je dérobe un moment à ma flamme,
    Pour lire malgré lui jusqu'au fond de son âme.
    Nous en rirons après ensemble, si tu veux.

    PHILANDRE.

    Quoi! c'est là tout l'état que tu fais de mes feux?            360

    CLORIS.

    Je ne t'aime pas moins pour être curieuse,
    Et ta flamme à mon coeur n'est pas moins précieuse.
    Conserve-moi le tien, et sois sûr de ma foi.

    PHILANDRE.

    Ah, folle! qu'en t'aimant il faut souffrir de toi!


FIN DU PREMIER ACTE.

  [457] Dans l'édition de 1633: LES ACTEURS.

  [458] Les éditions antérieures à 1660 placent _Cliton_ après la
  _Nourrice_.

  [459] _Var._[459-a] Parmi tant de rigueurs n'est-ce pas chose étrange
        Que rien n'est assez fort pour me résoudre au change?
        Jamais un pauvre amant ne fut si mal traité,
        Et jamais un amant n'eut tant de fermeté:
        Mélite a sur mes sens une entière puissance;
        Si sa rigueur m'aigrit, ce n'est qu'en son absence,
        Et j'ai beau ménager dans un éloignement. (1633-57)

    [459-a] Les chiffres qui sont à la fin des variantes, entre
    parenthèses, marquent les dates des éditions d'où elles sont
    tirées. Le premier chiffre seul est entier; il faut suppléer 16
    devant les suivants. 1633-57 signifie que la variante se trouve
    dans toutes les éditions publiées de 1633 à 1657 inclusivement.

    Les variantes trop longues pour figurer au bas des pages sont
    données à la suite de la pièce.

  [460] _Var._ Un seul de ses regards l'étouffe et le dissipe,
        Un seul de ses regards me séduit et me pipe. (1633-57)

  [461] _Var._ Et d'un tel ascendant maîtrise ma raison
        Que je chéris mon mal et fuis ma guérison. (1633)

  [462] _Var._ N'est rien qu'un vent qui souffle et rallume ma
        flamme. (1633)
        _Var._ N'est rien qu'un imposteur qui rallume ma flamme.
        (1644-57)
        _Var._ N'est qu'un doux imposteur qui rallume ma flamme.
        (1660)

  [463] _Var._ Et reculant toujours ce qu'il semble m'offrir.
        (1633-60)

  [464] _Var._ Ne t'imagine pas que dessus ta parole. (1633-57)

  [465] _Var._ Ses dédains sont cachés, encor que continus,
        Et d'autant plus cruels que moins ils sont connus. (1633)
        _Var._ Ses dédains sont cachés, bien que continuels,
        Et moins ils sont connus, et plus ils sont cruels. (1644-57)

  [466] _Var._ Puisqu'étant inconnus, on n'y peut compatir. (1660)

  [467] _Var._ [Ne me fait pas trouver mon martyre plus doux:]
        Sa hantise me perd, mon mal en devient pire,
        Vu que loin d'obtenir le bonheur où j'aspire,
        Parler de mariage à ce coeur de rocher. (1633-57)

  [468] _Var._ Arrêtent en un lieu si peu considérable
        D'une chaste moitié le choix invariable. (1633-60)

  [469] _Var._ Tu serois incivil, la voyant chaque jour,
        De ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1663 et 64)

  [470] _Var._ Et ne lui tenir pas quelques propos d'amour. (1633-57
        et 68)
        _Var._ Et ne lui tenir pas quelque propos d'amour. (1660)

  [471] _Var._ Où de meilleurs partis.... (1633-54)
        _Var._ Où des meilleurs partis.... (1657)

  [472] _Var._ D'avoir à prendre avis d'une sale[472-a] avarice;
        Je ne sache point d'or capable de mes voeux
        Que celui dont Nature a paré ses cheveux. (1633-57)

    [472-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _seule_, au
    lieu de _sale_.

  [473] _Var._ C'est là qu'un jeune oiseau doit s'apprendre à
  parler. (1633-57)

  [474] _Var._ Il faut feindre du mal, demander guérison. (1633-64)

  [475] _Var._ Passe pour des beautés qui soient dans le commun.
  (1633-60)

  [476] _Var._ Que le souverain bien gît à la posséder. (1633-60)

  [477] _Var._ Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoiqu'immortelle.
  (1633-64)

  [478] _Var._ Les Grâces au séjour qu'elles faisoient aux cieux
        Préférèrent l'honneur d'accompagner ses yeux. (1633)
        _Var._ Les Grâces aussitôt descendirent des cieux. (1644-57)

  [479] _Var._ Voulut à tout le moins loger sur son visage.
        TIRS.[479-a] Te voilà bien en train; si je veux t'écouter,
        Sur ce même ton-là tu m'en vas bien conter.
        [Pauvre amant, je te plains, qui ne sais pas encore.] (1633-57)

    [479-a] Il y a _Tirsis_, au lieu de _Tircis_, dans toutes les
    éditions antérieures à 1660.

  [480] _Var._ Tel au bout de ce temps la souhaite bien loin. (1633-57)

  [481] _Var._ La beauté n'y sert plus que d'un fantasque soin. (1633-54)
        _Var._ La beauté ne sert plus que d'un fantasque soin. (1657)

  [482] _Var._ A troubler le repos de qui se formalise. (1633)
        _Var._ A troubler le repos de qui se scandalise. (1644-57)

  [483] _Var._ S'il advient qu'à ses yeux quelqu'un la galantise.
  (1633-57)

  [484] _Var._ Ce n'est plus lors qu'un aide à faire un favori.
  (1633-60)

  [485] Corneille ne distingue pas l'orthographe _appât_ (_appâts_)
  et _appas_, dont nous faisons deux mots. Il écrit _appas_ dans
  tous les sens, tant au singulier qu'au pluriel.

  [486] _Var._ S'attacher pour jamais au côté[486-a] d'une femme.
  (1633-54)

    [486-a] Dans l'édition de 1657: «aux côté d'une femme.» La faute
    est-elle à l'article ou au nom, et faut-il lire _au côté_ ou _aux
    côtés_?

  [487] _Var._ Quand leur nombre importun accable la maison. (1633-57)

  [488] _Var._ C'est en vain que l'on fuit, tôt ou tard on s'y
  brûle. (1633-57)

  [489] _Var._ Toi-même qui fais tant du cheval échappé. (1660-63)

  [490] _Var._ Un jour nous te verrons songer au mariage. (1633-60)

  [491] _Var._ La beauté, les attraits, le port, la bonne mine,
        Échauffent bien les draps, mais non pas la cuisine. (1633)

  [492] _Var._ Pour quelques bonnes nuits, a bien de mauvais jours.
  (1633-57)

  [493] _Var._ [Dessus des fondements de si peu de durée.]
        C'est assez qu'une femme ait un peu d'entregent,
        La laideur est trop belle étant teinte en argent. (1633)

  [494] L'or même à la laideur donne un teint de beauté, a dit plus
  tard Boileau dans sa VIIIe satire.

  [495] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite paroît_.

  [496] _Var._ Tant de charmants appas, tant de divins attraits.
  (1633-57)

  [497] _Var._ Que tu seras contraint d'avouer à ta honte,
        Que si je suis un fou, je le suis à bon conte[497-a]. (1633)

    [497-a] _Conte_, compte. C'est l'orthographe constante de
    Corneille (voyez p. 9, note 1). Nous la conservons à la rime.

  [498] _Var._ Ne me saura tourner contre la vérité. (1633-57)

  [499] _Var._ Au péril de vous faire une histoire importune,
        Je viens vous raconter ma mauvaise fortune:
        Ce jeune cavalier, autant qu'il m'est ami,
        Autant est-il d'Amour implacable ennemi,
        Et pour moi, qui depuis que je vous ai servie
        Ne l'ai pas moins prisé qu'une seconde vie,
        Jugez si nos esprits, se rapportant si peu,
        Pouvoient tomber d'accord et parler de son feu.
        [Je me suis donc piqué contre sa médisance.] (1633-57)

  [500] _Var._ Entre nos deux esprits ait semé le discord. (1660-64)

  [501] _Var._ Que les droits de l'amour, bien que pleins d'équité.
  (1633-57)

  [502] _Var._ Et je l'amène à vous, n'ayant plus que répondre. (1633)

  [503] _Var._ Et ne fait de l'amour une meilleure estime. (1633-57)

  [504] _Var._ Ce reproche sans cause, inopiné, m'étonne. (1633-57)

  [505] Peut-être Molière se rappelait-il ce passage lorsqu'il
  faisait dire à Agnès:

        Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde?
        (_L'École des Femmes_, acte II, sc. VI.)

  [506] _Var._ A pervertir son cours pour croître mon supplice.
  (1633-64)

  [507] _Var._ D'ordinaire on n'a pas avec si bon visage. (1633-57)

  [508] _Var._ Ni l'âme ni le coeur en un tel équipage. (1633)
        _Var._ Ni l'âme ni le coeur en si triste équipage. (1644-57)

  [509] _Var._ Votre divin aspect suspendant mes douleurs. (1633-60)

  [510] _Var._ Et vous n'en conservez qu'à faute de vous voir.
  (1633-44 et 52-57)

  [511] _Var._ Ce qu'Amour dans les coeurs peut lui seul imprimer.
  (1633-63)

  [512] _Var._ Encor cette légère et foible connoissance. (1633-60)

  [513] _Var._ Vous mettra hors de pair de toutes les beautés. (1657
  et 60)

  [514] _Var._ Mais plutôt son secours fait voir qu'il s'en défie.
  (1633-57)

  [515] Les éditions de 1668 et de 1682 donnent _d'avec_. Nous
  n'avons pas hésité à y substituer _avec_, qui est la leçon de
  toutes les autres éditions.

  [516] _Var._ J'ai reconnu mon tort auprès de vos appas. (1633)

  [517] _Var._                     Ainsi ma prophétie
        Est, à ce que je vois, de tout point réussie.
        TIRS. Si tu pouvois produire en elle un même effet. (1633-63)

  [518] _Var._ Mais outre qu'il m'est doux de m'entendre flatter,
        Ma mère qui m'attend m'oblige à vous quitter. (1633-57)

  [519] _Var._ De qui seule dépend et mon aise et ma peine. (1633-57)

  [520] _Var._ Mais ta muse du moins s'en lairra suborner;
        N'est-il pas vrai, Tirsis, déjà tu la disposes
        A de puissants efforts pour de si belles choses? (1663-57)

  [521] _Var._ Garde aussi que tes feux n'outre-passent la rime.
  (1633-57)

  [522] _Var._ Si jamais ce penser entre dans mon courage! (1633-57)

  [523] _Var._ [Ton crime officieux porteroit son excuse;]
        Mais n'importe, sachons. PHIL. Ton bel oeil mon vainqueur.
  (1633-57)

  [524] _Var._ Je recherche par où tu me pourras déplaire. (1633-57)

  [525] _Var._ Mais je n'en puis trouver un seul qui ne me plaise.
        CLOR. Et moi dans mes défauts encor suis-je bien aise
        Qu'ainsi tes sens trompés te forcent désormais
        A chérir ta Cloris et ne changer jamais. (1633-57)

  [526] _Var._ De quoi rendre constant l'homme le plus volage.
  (1633-68)

  [527] _Var._ Tu m'en vas tant conter de ma perfection,
        Qu'à la fin j'en aurai trop de présomption.
        PHIL. S'il est permis d'en prendre à l'égal du mérite,
        Tu n'en saurois avoir qui ne soit trop petite.
        CLOR. Mon mérite est si peu.... PHIL. Tout beau, mon cher souci;
        C'est me désobliger que de parler ainsi[527-a].
        Nous devons vivre ensemble avec plus de franchise:
        Ce refus obstiné d'une louange acquise
        M'accuseroit enfin de peu de jugement,
        D'avoir tant pris de peine et souffert de tourment,
        Pour qui ne valoit pas l'offre de mon service[527-b].
        CLOR. A travers tes discours si remplis d'artifice
        Je découvre le but de ton intention:
        C'est que, te défiant de mon affection,
        Tu la veux acquérir par une flatterie.
        Philandre, ces propos sentent la moquerie. (1633-57)

    [527-a] Vois que c'est m'offenser que de parler ainsi. (1648)

    [527-b] Pour qui ne vaudroit pas l'offre de mon service. (1648)

  [528] _Var._ Épargne-moi, de grâce, et songe, plus discret,
        Qu'étant belle à tes yeux, plus outre je n'aspire. (1633-68)

  [529] _Var._ Que tu sais dextrement adoucir mon martyre! (1633-63)

  [530] _Var._ A peine mon esprit ose croire à mes sens. (1633-57)

  [531] _Var._ On peut voir quelque chose aussi beau comme toi.
  (1633-64)

  [532] _Var._ Que ceux qu'il a reçus de ton divin portrait. (1633-60)

  [533] _Var._ Et qui tout aussitôt que tu te fais paroître,
        Afin de te mieux voir se met à la fenêtre. (1648)

  [534] _Var._ Dois-je prendre ceci pour de l'argent comptant?
        Oui, Philandre, et mes yeux t'en vont montrer autant. (1633-57)

  [535] _Var._ Nos brasiers tous pareils ont mêmes étincelles.(1633-64)

  [536] _Var._ Cependant un baiser accordé par avance
        Soulageroit beaucoup ma pénible souffrance.
        CLOR. Prends-le sans demander, poltron, pour un baiser[536-a]
        Crois-tu que ta Cloris te voulût refuser?

  SCÈNE V.

  TIRSIS, PHILANDRE, CLORIS.

        TIRS.[536-b] Voilà traiter l'amour justement bouche à bouche;
        C'est par où vous alliez commencer l'escarmouche?
        Encore n'est-ce pas trop mal passé son temps.
        [PHIL. Que t'en semble, Tirsis?] (1633-57)

    [536-a] Le pourrai-je obtenir? CLOR. Pour si peu qu'un baiser.
    (1644-57)

    [536-b] En marge, dans l'édition de 1633: _Il les surprend sur ce
    baiser._

  [537] _Var._ Je pense ne pouvoir vous être qu'importun,
        Vous feriez mieux un tiers que d'en accepter un. (1633)

  [538] _Var._ [Te désoblige fort de ce qu'elle n'arrive.]
        Cette légère amorce, irritant tes desirs,
        Fait que l'illusion d'autres meilleurs plaisirs
        Vient la nuit chatouiller ton espérance avide,
        Mal satisfaite après de tant mâcher à vide.
        [CLOR. Ta belle humeur te tient, mon frère.] (1633)

  [539] _Var._ Le coeur t'en dit ailleurs. (1657 et 63-68)

  [540] _Var._                   Dis-le, je t'en conjure. (1633-57)
        _Var._                   Dis tôt, je t'en conjure. (1660)

  [541] _Var._ Trouve encore après moi qui le puisse surprendre. (1657)

  [542] Expression proverbiale, qui vient de ce que les duellistes
  ne gardaient que leur pourpoint lorsqu'ils se battaient.
  «Quelquefois même ils mettoient pourpoint bas, dit Furetière dans
  son _Dictionnaire_, pour montrer qu'ils se battoient sans
  supercherie.» Voyez la première variante de la page 195.

  [543] _Var._ Continuez les jeux que j'ai.... CLOR. Tout beau, gausseur,
        Ne t'imagine point de contraindre une soeur,
        N'importe qui l'éclaire en ces chastes caresses;
        Et pour te faire voir des preuves plus expresses
        Qu'elle ne craint en rien ta langue, ni tes yeux[543-a],
        Philandre, d'un baiser scelle encor tes adieux.
        PHIL. Ainsi vienne bientôt cette heureuse journée,
        Qui nous donne le reste en faveur d'Hyménée.
        TIRS. Sa nuit est bien plutôt ce que vous attendez,
        Pour vous récompenser du temps que vous perdez[543-b]. (1633-57)

    [543-a] Qu'elle ne craint ici ta langue, ni tes yeux. (1644-57)

    [543-b] L'acte finit ici dans les éditions indiquées.

  [544] _Var. Retenant Cloris._ (1660)



ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

    ÉRASTE.

    Je l'avois bien prévu, que ce coeur infidèle[545]              365
    Ne se défendroit point des yeux de ma cruelle,
    Qui traite mille amants avec mille mépris,
    Et n'a point de faveurs que pour le dernier pris.
    Sitôt qu'il l'aborda, je lus sur son visage[546]
    De sa déloyauté l'infaillible présage;                         370
    Un inconnu frisson dans mon corps épandu
    Me donna les avis de ce que j'ai perdu[547].
    Depuis, cette volage évite ma rencontre,
    Ou si malgré ses soins le hasard me la montre,
    Si je puis l'aborder, son discours se confond,                 375
    Son esprit en désordre à peine me répond;
    Une réflexion vers le traître qu'elle aime
    Presque à tous les moments le ramène en lui-même[548];
    Et tout rêveur qu'il est, il n'a point de soucis
    Qu'un soupir ne trahisse au seul nom de Tircis.                380
    Lors, par le prompt effet d'un changement étrange,
    Son silence rompu se déborde en louange.
    Elle remarque en lui tant de perfections,
    Que les moins éclairés verroient ses passions[549].
    Sa bouche ne se plaît qu'en cette flatterie,                   385
    Et tout autre propos lui rend sa rêverie.
    Cependant chaque jour au discours attachés[550],
    Ils ne retiennent plus leurs sentiments cachés:
    Ils ont des rendez-vous où l'amour les assemble;
    Encore hier sur le soir je les surpris ensemble;               390
    Encor tout de nouveau je la vois qui l'attend.
    Que cet oeil assuré marque un esprit content!
    Perds tout respect, Éraste, et tout soin de lui plaire[551];
    Rends, sans plus différer, ta vengeance exemplaire;
    Mais il vaut mieux t'en rire, et pour dernier effort           395
    Lui montrer en raillant combien elle a de tort.


SCÈNE II.

ÉRASTE, MÉLITE.

    ÉRASTE.

    Quoi! seule et sans Tircis! vraiment c'est un prodige,
    Et ce nouvel amant déjà trop vous néglige,
    Laissant ainsi couler la belle occasion[552]
    De vous conter l'excès de son affection.                       400

    MÉLITE.

    Vous savez que son âme en est fort dépourvue[553].

    ÉRASTE.

    Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue[554],
    Il en porte dans l'âme un si doux souvenir,
    Qu'il n'a plus de plaisirs qu'à vous entretenir.

    MÉLITE.

    Il a lieu de s'y plaire avec quelque justice:                  405
    L'amour ainsi qu'à lui me paroît un supplice;
    Et sa froideur, qu'augmente un si lourd entretien,
    Le résout d'autant mieux à n'aimer jamais rien.

    ÉRASTE.

    Dites: à n'aimer rien que la belle Mélite.

    MÉLITE.

    Pour tant de vanité j'ai trop peu de mérite.                   410

    ÉRASTE.

    En faut-il tant avoir pour ce nouveau venu?

    MÉLITE.

    Un peu plus que pour vous.

    ÉRASTE.

                              De vrai, j'ai reconnu,
    Vous ayant pu servir deux ans, et davantage,
    Qu'il faut si peu que rien à toucher mon courage.

    MÉLITE.

    Encor si peu que c'est vous étant refusé,                      415
    Présumez comme ailleurs vous serez méprisé.

    ÉRASTE.

    Vos mépris ne sont pas de grande conséquence,
    Et ne vaudront jamais la peine que j'y pense;
    Sachant qu'il vous voyoit, je m'étois bien douté
    Que je ne serois plus que fort mal écouté.                     420

    MÉLITE.

    Sans que mes actions de plus près j'examine,
    A la meilleure humeur je fais meilleure mine,
    Et s'il m'osoit tenir de semblables discours,
    Nous romprions ensemble avant qu'il fût deux jours.

    ÉRASTE.

    Si chaque objet nouveau de même vous engage,                   425
    Il changera bientôt d'humeur et de langage[555].
    Caressé maintenant aussitôt qu'aperçu,
    Qu'auroit-il à se plaindre, étant si bien reçu?

    MÉLITE.

    Éraste, voyez-vous, trêve de jalousie;
    Purgez votre cerveau de cette frénésie;                        430
    Laissez en liberté mes inclinations.
    Qui vous a fait censeur de mes affections?
    Est-ce à votre chagrin que j'en dois rendre conte[556]?

    ÉRASTE.

    Non, mais j'ai malgré moi pour vous un peu de honte
    De ce qu'on dit partout du trop de privauté[557]               435
    Que déjà vous souffrez à sa témérité.

    MÉLITE.

    Ne soyez en souci que de ce qui vous touche.

    ÉRASTE.

    Le moyen, sans regret, de vous voir si farouche
    Aux légitimes voeux de tant de gens d'honneur,
    Et d'ailleurs si facile à ceux d'un suborneur?                 440

    MÉLITE.

    Ce n'est pas contre lui qu'il faut en ma présence
    Lâcher les traits jaloux de votre médisance.
    Adieu: souvenez-vous que ces mots insensés
    L'avanceront chez moi plus que vous ne pensez.


SCÈNE III.

    ÉRASTE.

    C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ton caprice[558]?         445
    C'est ce que j'ai gagné par deux ans de service?
    C'est ainsi que mon feu s'étant trop abaissé
    D'un outrageux mépris se voit récompensé?
    Tu m'oses préférer un traître qui te flatte[559];
    Mais dans ta lâcheté ne crois pas que j'éclate,                450
    Et que par la grandeur de mes ressentiments
    Je laisse aller au jour celle de mes tourments.
    Un aveu si public qu'en feroit ma colère
    Enfleroit trop l'orgueil de ton âme légère,
    Et me convaincroit trop de ce desir abjet[560]                 455
    Qui m'a fait soupirer pour un indigne objet.
    Je saurai me venger, mais avec l'apparence
    De n'avoir pour tous deux que de l'indifférence.
    Il fut toujours permis de tirer sa raison
    D'une infidélité par une trahison.                             460
    Tiens, déloyal ami, tiens ton âme assurée
    Que ton heur surprenant aura peu de durée,
    Et que par une adresse égale à tes forfaits
    Je mettrai le désordre où tu crois voir la paix.
    L'esprit fourbe et vénal d'un voisin de Mélite                 465
    Donnera prompte issue à ce que je médite.
    A servir qui l'achète il est toujours tout prêt,
    Et ne voit rien d'injuste où brille l'intérêt.
    Allons sans perdre temps lui payer ma vengeance,
    Et la pistole en main presser sa diligence.                    470


SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

    TIRCIS.

    Ma soeur, un mot d'avis sur un méchant sonnet
    Que je viens de brouiller dedans mon cabinet.

    CLORIS.

    C'est à quelque beauté que ta muse l'adresse?

    TIRCIS.

    En faveur d'un ami je flatte sa maîtresse.
    Vois si tu le connois, et si, parlant pour lui,                475
    J'ai su m'accommoder aux passions d'autrui.

    SONNET.

    _Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable...._

    CLORIS.

    Ah! frère, il n'en faut plus.

    TIRCIS.

                                  Tu n'es pas supportable
    De me rompre sitôt.

    CLORIS.

                        C'étoit sans y penser;
    Achève.

    TIRCIS.

            Tais-toi donc, je vais recommencer.                    480

SONNET[561].

    _Après l'oeil de Mélite il n'est rien d'admirable;
    Il n'est rien de solide après ma loyauté.
    Mon feu, comme son teint, se rend incomparable,
    Et je suis en amour ce qu'elle est en beauté._

    _Quoi que puisse à mes sens offrir la nouveauté,               485
    Mon coeur à tous ses traits demeure invulnérable,
    Et bien qu'elle ait au sien la même cruauté,
    Ma foi pour ses rigueurs n'en est pas moins durable._

    _C'est donc avec raison que mon extrême ardeur
    Trouve chez cette belle une extrême froideur,                  490
    Et que sans être aimé je brûle pour Mélite;_

    _Car de ce que les Dieux, nous envoyant au jour,
    Donnèrent pour nous deux d'amour et de mérite,
    Elle a tout le mérite, et moi j'ai tout l'amour._

    CLORIS.

    Tu l'as fait pour Éraste?

    TIRCIS.

                              Oui, j'ai dépeint sa flamme.         495

    CLORIS.

    Comme tu la ressens peut-être dans ton âme?

    TIRCIS.

    Tu sais mieux qui je suis, et que ma libre humeur
    N'a de part en mes vers que celle de rimeur.

    CLORIS.

    Pauvre frère, vois-tu, ton silence t'abuse;
    De la langue ou des yeux, n'importe qui t'accuse[562]:         500
    Les tiens m'avoient bien dit malgré toi que ton coeur
    Soupiroit sous les lois de quelque objet vainqueur;
    Mais j'ignorois encor qui tenoit ta franchise[563],
    Et le nom de Mélite a causé ma surprise,
    Sitôt qu'au premier vers ton sonnet m'a fait voir              505
    Ce que depuis huit jours je brûlois de savoir.

    TIRCIS.

    Tu crois donc que j'en tiens?

    CLORIS.

                                  Fort avant.

    TIRCIS.

                                              Pour Mélite?

    CLORIS.

    Pour Mélite, et de plus que ta flamme n'excite
    Au coeur de cette belle aucun embrasement[564].

    TIRCIS.

    Qui t'en a tant appris? mon sonnet?

    CLORIS.

                                        Justement.                 510

    TIRCIS.

    Et c'est ce qui te trompe avec tes conjectures,
    Et par où ta finesse a mal pris ses mesures.
    Un visage jamais ne m'auroit arrêté,
    S'il falloit que l'amour fût tout de mon côté.
    Ma rime seulement est un portrait fidèle                       515
    De ce qu'Éraste souffre en servant cette belle;
    Mais quand je l'entretiens de mon affection,
    J'en ai toujours assez de satisfaction.

    CLORIS.

    Montre, si tu dis vrai, quelque peu plus de joie,
    Et rends-toi moins rêveur, afin que je te croie.               520

    TIRCIS.

    Je rêve, et mon esprit ne s'en peut exempter;
    Car sitôt que je viens à me représenter
    Qu'une vieille amitié de mon amour s'irrite,
    Qu'Éraste s'en offense et s'oppose à Mélite[565],
    Tantôt je suis ami, tantôt je suis rival,                      525
    Et toujours balancé d'un contre-poids égal,
    J'ai honte de me voir insensible ou perfide:
    Si l'amour m'enhardit, l'amitié m'intimide.
    Entre ces mouvements mon esprit partagé
    Ne sait duquel des deux il doit prendre congé.                 530

    CLORIS.

    Voilà bien des détours pour dire, au bout du conte,
    Que c'est contre ton gré que l'amour te surmonte.
    Tu présumes par là me le persuader;
    Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en donne à garder[566].
    A la mode du temps, quand nous servons quelque autre,
    C'est seulement alors qu'il n'y va rien du nôtre[567].
    Chacun en son affaire est son meilleur ami[568],
    Et tout autre intérêt ne touche qu'à demi.

    TIRCIS.

    Que du foudre à tes yeux j'éprouve la furie,
    Si rien que ce rival cause ma rêverie!                         540

    CLORIS.

    C'est donc assurément son bien qui t'est suspect:
    Son bien te fait rêver, et non pas son respect,
    Et toute amitié bas, tu crains que sa richesse
    En dépit de tes feux n'obtienne ta maîtresse[569].

    TIRCIS.

    Tu devines, ma soeur: cela me fait mourir.                     545

    CLORIS.

    Ce sont vaines frayeurs dont je veux te guérir[570].
    Depuis quand ton Éraste en tient-il pour Mélite?

    TIRCIS.

    Il rend depuis deux ans hommage à son mérite.

    CLORIS.

    Mais dit-il les grands mots? parle-t-il d'épouser?

    TIRCIS.

    Presque à chaque moment.

    CLORIS.

                            Laisse-le donc jaser.                  550
    Ce malheureux amant ne vaut pas qu'on le craigne;
    Quelque riche qu'il soit, Mélite le dédaigne:
    Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection,
    Tu ne dois plus douter de son aversion;
    Le temps ne la rendra que plus grande et plus forte.           555
    On prend soudain au mot les hommes de sa sorte[571],
    Et sans rien hasarder à la moindre longueur,
    On leur donne la main dès qu'ils offrent le coeur.

    TIRCIS.

    Sa mère peut agir de puissance absolue.

    CLORIS.

    Crois que déjà l'affaire en seroit résolue,                    560
    Et qu'il auroit déjà de quoi se contenter,
    Si sa mère étoit femme à la violenter.

    TIRCIS.

    Ma crainte diminue et ma douleur s'apaise[572];
    Mais si je t'abandonne, excuse mon trop d'aise.
    Avec cette lumière et ma dextérité,                            565
    J'en veux aller savoir toute la vérité.
    Adieu.

    CLORIS.

            Moi, je m'en vais paisiblement attendre[573]
    Le retour desiré du paresseux Philandre.
    Un moment de froideur lui fera souvenir[574]
    Qu'il faut une autre fois tarder moins à venir.                570


SCÈNE V.

ÉRASTE, CLITON.

    ÉRASTE, lui donnant une lettre[575].

    Va-t'en chercher Philandre, et dis-lui que Mélite[576]
    A dedans ce billet sa passion décrite;
    Dis-lui que sa pudeur ne sauroit plus cacher
    Un feu qui la consume et qu'elle tient si cher[577].
    Mais prends garde surtout à bien jouer ton rôle:               575
    Remarque sa couleur, son maintien, sa parole;
    Vois si dans la lecture un peu d'émotion
    Ne te montrera rien de son intention.

    CLITON.

    Cela vaut fait, Monsieur.

    ÉRASTE.

                            Mais après ce message[578]
    Sache avec tant d'adresse ébranler son courage,                580
    Que tu viennes à bout de sa fidélité.

    CLITON.

    Monsieur, reposez-vous sur ma subtilité;
    Il faudra malgré lui qu'il donne dans le piége:
    Ma tête sur ce point vous servira de plége[579];
    Mais aussi vous savez....

    ÉRASTE.

                          Oui, va, sois diligent[580].             585
    Ces âmes du commun n'ont pour but que l'argent[581];
    Et je n'ai que trop vu par mon expérience....
    Mais tu reviens bientôt[582]?

    CLITON.

                              Donnez-vous patience,
    Monsieur; il ne nous faut qu'un moment de loisir[583],
    Et vous pourrez vous-même en avoir le plaisir.                 590

    ÉRASTE.

    Comment?

    CLITON.

              De ce carfour j'ai vu venir Philandre.
    Cachez-vous en ce coin, et de là sachez prendre
    L'occasion commode à seconder mes coups:
    Par là nous le tenons. Le voici; sauvez-vous[584].


SCÈNE VI.

PHILANDRE, ÉRASTE, CLITON.

    PHILANDRE.

(Éraste est caché et les écoute[585].)

    Quelle réception me fera ma maîtresse?                         595
    Le moyen d'excuser une telle paresse?

    CLITON.

    Monsieur, tout à propos je vous rencontre ici,
    Expressément chargé de vous rendre ceci.

    PHILANDRE.

    Qu'est-ce?

    CLITON.

              Vous allez voir, en lisant cette lettre,
    Ce qu'un homme jamais n'oseroit se promettre[586];             600
    Ouvrez-la seulement.

    PHILANDRE.

                        Va, tu n'es qu'un conteur.

    CLITON.

    Je veux mourir au cas qu'on me trouve menteur.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

_Malgré le devoir et la bienséance du sexe, celle-ci m'échappe en
faveur de vos mérites, pour vous apprendre que c'est Mélite qui vous
écrit, et qui vous aime. Si elle est assez heureuse pour recevoir de
vous une réciproque affection, contentez-vous de cet entretien par
lettres, jusques à ce quelle ait[587] ôté de l'esprit de sa mère
quelques personnes qui n'y sont que trop bien pour son contentement._

    ÉRASTE, feignant d'avoir lu la lettre par-dessus son épaule.[588]

    C'est donc la vérité que la belle Mélite
    Fait du brave Philandre une louable élite,
    Et qu'il obtient ainsi de sa seule vertu                       605
    Ce qu'Éraste et Tircis ont en vain débattu!
    Vraiment dans un tel choix mon regret diminue;
    Outre qu'une froideur depuis peu survenue,
    De tant de voeux perdus ayant su me lasser[589],
    N'attendoit qu'un prétexte à m'en débarrasser.                 610

    PHILANDRE.

    Me dis-tu que Tircis brûle pour cette belle?

    ÉRASTE.

    Il en meurt.

    PHILANDRE.

                  Ce courage à l'amour si rebelle?

    ÉRASTE.

    Lui-même.

    PHILANDRE.

              Si ton coeur ne tient plus qu'à demi[590],
    Tu peux le retirer en faveur d'un ami[591];
    Sinon, pour mon regard ne cesse de prétendre:                  615
    Étant pris une fois, je ne suis plus à prendre.
    Tout ce que je puis faire à ce beau feu naissant[592],
    C'est de m'en revancher par un zèle impuissant[593];
    Et ma Cloris la prie, afin de s'en distraire,
    De tourner, s'il se peut, sa flamme vers son frère[594].       620

    ÉRASTE.

    Auprès de sa beauté qu'est-ce que ta Cloris?

    PHILANDRE.

    Un peu plus de respect pour ce que je chéris.

    ÉRASTE.

    Je veux qu'elle ait en soi quelque chose d'aimable;
    Mais enfin à Mélite est-elle comparable[595]?

    PHILANDRE.

    Qu'elle le soit ou non, je n'examine pas                       625
    Si des deux l'une ou l'autre a plus ou moins d'appas.
    J'aime l'une; et mon coeur pour toute autre insensible[596]....

    ÉRASTE.

    Avise toutefois, le prétexte est plausible.

    PHILANDRE.

    J'en serois mal voulu des hommes et des Dieux.

    ÉRASTE.

    On pardonne aisément à qui trouve son mieux.                   630

    PHILANDRE.

    Mais en quoi gît ce mieux?

    ÉRASTE.

                              En esprit, en richesse[597].

    PHILANDRE.

    O le honteux motif à changer de maîtresse!

    ÉRASTE.

    En amour.

    PHILANDRE.

              Cloris m'aime, et si je m'y connoi,
    Rien ne peut égaler celui qu'elle a pour moi.

    ÉRASTE.

    Tu te détromperas, si tu veux prendre garde                    635
    A ce qu'à ton sujet l'une et l'autre hasarde.
    L'une en t'aimant s'expose au péril d'un mépris:
    L'autre ne t'aime point que tu n'en sois épris;
    L'une t'aime engagé vers une autre moins belle:
    L'autre se rend sensible à qui n'aime rien qu'elle;            640
    L'une au desçu[598] des siens te montre son ardeur,
    Et l'autre après leur choix quitte un peu sa froideur;
    L'une....

    PHILANDRE.

              Adieu: des raisons de si peu d'importance
    Ne pourroient en un siècle ébranler ma constance[599].

(Il dit ce vers à Cliton tout bas[600].)

    Dans deux heures d'ici tu viendras me revoir.                  645

    CLITON.

    Disposez librement de mon petit pouvoir.

    ÉRASTE, seul[601].

    Il a beau déguiser, il a goûté l'amorce;
    Cloris déjà sur lui n'a presque plus de force:
    Ainsi je suis deux fois vengé du ravisseur,
    Ruinant tout ensemble et le frère et la soeur.                 650


SCÈNE VII.

TIRCIS, ÉRASTE, MÉLITE.

    TIRCIS.

    Éraste, arrête un peu.

    ÉRASTE.

                          Que me veux-tu?

    TIRCIS.

                                         Te rendre
    Ce sonnet que pour toi j'ai promis d'entreprendre[602].

    MÉLITE, au travers d'une jalousie, cependant qu'Éraste
    lit le sonnet[603].

    Que font-ils là tous deux? qu'ont-ils à démêler?
    Ce jaloux à la fin le pourra quereller:
    Du moins les compliments, dont peut-être ils se jouent,
    Sont des civilités qu'en l'âme ils désavouent.

    TIRCIS[604].

    J'y donne une raison de ton sort inhumain.
    Allons, je le veux voir présenter de ta main
    A ce charmant objet dont ton âme est blessée[605].

    ÉRASTE, lui rendant son sonnet[606].

    Une autre fois, Tircis; quelque affaire pressée                660
    Fait que je ne saurois pour l'heure m'en charger.
    Tu trouveras ailleurs un meilleur messager.

    TIRCIS, seul.

    La belle humeur de l'homme! O Dieux, quel personnage!
    Quel ami j'avois fait de ce plaisant visage!
    Une mine froncée, un regard de travers,                        665
    C'est le remercîment que j'aurai de mes vers.
    Je manque, à son avis, d'assurance ou d'adresse,
    Pour les donner moi-même à sa jeune maîtresse,
    Et prendre ainsi le temps de dire à sa beauté
    L'empire que ses yeux ont sur ma liberté.                      670
    Je pense l'entrevoir par cette jalousie:
    Oui, mon âme de joie en est toute saisie[607].
    Hélas! et le moyen de pouvoir lui parler[608],
    Si mon premier aspect l'oblige à s'en aller?
    Que cette joie est courte, et qu'elle est cher vendue[609]!    675
    Toutefois tout va bien, la voilà descendue.
    Ses regards pleins de feu s'entendent avec moi[610];
    Que dis-je? en s'avançant elle m'appelle à soi.


SCÈNE VIII[611].

TIRCIS, MÉLITE.

    MÉLITE.

    Eh bien! qu'avez-vous fait de votre compagnie?

    TIRCIS.

    Je ne puis rien juger de ce qui l'a bannie[612]:               680
    A peine ai-je eu loisir de lui dire deux mots,
    Qu'aussitôt le fantasque, en me tournant le dos,
    S'est échappé de moi.

    MÉLITE.

                          Sans doute il m'aura vue,
    Et c'est de là que vient cette fuite imprévue[613].

    TIRCIS.

    Vous aimant comme il fait, qui l'eût jamais pensé?             685

    MÉLITE.

    Vous ne savez donc rien de ce qui s'est passé?

    TIRCIS.

    J'aimerois beaucoup mieux savoir ce qui se passe,
    Et la part qu'a Tircis en votre bonne grâce.

    MÉLITE.

    Meilleure aucunement qu'Éraste ne voudroit.
    Je n'ai jamais connu d'amant si maladroit;                     690
    Il ne sauroit souffrir qu'autre que lui m'approche.
    Dieux! qu'à votre sujet il m'a fait de reproche!
    Vous ne sauriez me voir sans le désobliger.

    TIRCIS.

    Et de tous mes soucis c'est là le plus léger.
    Toute une légion de rivaux de sa sorte                         695
    Ne divertiroit pas[614] l'amour que je vous porte,
    Qui ne craindra jamais les humeurs d'un jaloux.

    MÉLITE.

    Aussi le croit-il bien, ou je me trompe.

    TIRCIS.

                                            Et vous?

    MÉLITE.

    Bien que cette croyance à quelque erreur m'expose[615],
    Pour lui faire dépit, j'en croirai quelque chose.              700

    TIRCIS.

    Mais afin qu'il reçût un entier déplaisir,
    Il faudroit que nos coeurs n'eussent plus qu'un desir,
    Et quitter ces discours de volontés sujettes[616],
    Qui ne sont point de mise en l'état où vous êtes.
    Vous-même consultez un moment vos appas[617],                  705
    Songez à leurs effets, et ne présumez pas
    Avoir sur tous les coeurs un pouvoir si suprême[618],
    Sans qu'il vous soit permis d'en user sur vous-même.
    Un si digne sujet ne reçoit point de loi,
    De règle, ni d'avis, d'un autre que de soi.                    710

    MÉLITE.

    Ton mérite, plus fort que ta raison flatteuse,
    Me rend, je le confesse, un peu moins scrupuleuse.
    Je dois tout à ma mère, et pour tout autre amant
    Je voudrois tout remettre à son commandement[619];
    Mais attendre pour toi l'effet de sa puissance,                715
    Sans te rien témoigner que par obéissance,
    Tircis, ce seroit trop: tes rares qualités
    Dispensent mon devoir de ces formalités[620].

    TIRCIS.

    Que d'amour et de joie un tel aveu me donne!

    MÉLITE.

    C'est peut-être en trop dire, et me montrer trop bonne;
    Mais par là tu peux voir que mon affection
    Prend confiance entière en ta discrétion.

    TIRCIS.

    Vous la verrez toujours, dans un respect sincère,
    Attacher mon bonheur à celui de vous plaire,
    N'avoir point d'autre soin, n'avoir point d'autre esprit;
    Et si vous en voulez un serment par écrit,
    Ce sonnet que pour vous vient de tracer ma flamme
    Vous fera voir à nu jusqu'au fond de mon âme.

    MÉLITE.

    Garde bien ton sonnet, et pense qu'aujourd'hui
    Mélite veut te croire autant et plus que lui[621].             730
    Je le prends toutefois comme un précieux gage
    Du pouvoir que mes yeux ont pris sur ton courage.
    Adieu: sois-moi fidèle en dépit du jaloux.

    TIRCIS[622].

    O ciel! jamais amant eut-il un sort plus doux?


FIN DU SECOND ACTE.

  [545] _Var._ Je l'avois bien prévu que cette âme infidèle. (1633-57)

  [546] _Var._ Même dès leur abord, je lus sur son visage. (1633-57)

  [547] _Var._ [Me donna les avis de ce que j'ai perdu;]
        Mais hélas! qui pourroit gauchir sa destinée[547-a]?
        Son immuable loi dans le ciel burinée
        Nous fait si bien courir après notre malheur,
        Que j'ai donné moi-même accès à ce voleur:
        Le perfide qu'il est me doit sa connoissance;
        C'est moi qui l'ai conduit et mis en sa puissance;
        C'est moi qui l'engageant à ce froid compliment,
        Ai jeté de mes maux le premier fondement.
        [Depuis, cette volage évite ma rencontre.] (1633-57)

    [547-a] Mais il faut que chacun suive sa destinée. (1644-57)

  [548] _Var._ Presques à tous moments le ramène en lui-même. (1633-68)

  [549] _Var._ Que les moins avisés verroient ses passions. (1633-60)

  [550] _Var._ Cependant chaque jour au babil attachés. (1633-57)
        _Var._ Cependant chaque jour aux discours attachés. (1660-68)

  [551] _Var._ Sus donc, perds tout respect et tout soin de lui plaire,
        Et rends dessus le champ ta vengeance exemplaire.
        Non, il vaut mieux s'en rire, et pour dernier effort. (1633-57)

  [552] _Var._ De laisser perdre ainsi la belle occasion. (1648)

  [553] _Var._ Vous savez que son âme en est trop dépourvue. (1657)

  [554] _Var._ [Toutefois, ce dit-on, depuis qu'il vous a vue,]
        Ses chemins par ici s'adressent tous les jours,
        Et ses plus grands plaisirs ne sont qu'en vos discours.
        MÉL. Et ce n'est pas aussi sans cause qu'il les prise,
        Puisqu'outre que l'amour comme lui je méprise,
        Sa froideur, que redouble un si lourd entretien. (1633-57)

  [555] _Var._ Il ne tardera guère à changer de langage. (1633-57)

  [556] _Var._ Vraiment, c'est bien à vous que j'en dois rendre conte[556-a].
        ÉR. Aussi j'ai seulement pour vous un peu de honte. (1633-57)

    [556-a] Voyez la note [497] relative à la première variante de la page
    150.

  [557] _Var._ Qu'on murmure partout du trop de privauté. (1633-60)

  [558] _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit ta malice. (1633-57)
        _Var._ C'est là donc ce qu'enfin me gardoit mon caprice. (1660)

  [559] _Var._ Tu me préfères donc un traître qui te flatte?
        Inconstante beauté, lâche, perfide, ingrate,
        De qui le choix brutal se porte au plus mal fait;
        Tu l'estimes à faux, tu verras à l'effet,
        Par le peu de rapport que nous avons ensemble,
        Qu'un honnête homme et lui n'ont rien qui se ressemble
        Que dis-je, tu verras? Il vaut autant que mort:
        Ma valeur, mon dépit, ma flamme en sont d'accord.
        Il suffit; les destins bandés à me déplaire
        Ne l'arracheroient pas à ma juste colère.
        Tu démordras, parjure, et ta déloyauté
        Maudira mille fois sa fatale beauté.
        Si tu peux te résoudre à mourir en brave homme,
        Dès demain un cartel l'heure et le lieu te nomme.
        Insensé que je suis! hélas, où me réduit
        Ce mouvement bouillant dont l'ardeur me séduit?
        Quel transport déréglé! Quelle étrange échappée!
        Avec un affronteur mesurer mon épée!
        C'est bien contre un brigand qu'il me faut hasarder,
        Contre un traître qu'à peine on devroit regarder!
        Lui faisant trop d'honneur, moi-même je m'abuse;
        C'est contre lui qu'il faut n'employer que la ruse:
        [Il fut toujours permis de tirer sa raison
        D'une infidélité par une trahison.]
        Vis doncques, déloyal, vis, mais en assurance
        Que tout va désormais tromper ton espérance,
        Que tes meilleurs amis s'armeront contre toi,
        Et te rendront encor plus malheureux que moi.
        J'en sais l'invention, qu'un voisin de Mélite
        Exécutera trop aussitôt que prescrite.
        Pour n'être qu'un maraud, il est assez subtil.

SCÈNE IV.

ÉRASTE, CLITON.

        ÉR. Holà! hau! vieil ami. CLIT. Monsieur, que vous plaît-il?
        ÉR. Me voudrois-tu servir en quelque bonne affaire?
        CLIT. Dans un empêchement fort extraordinaire,
        Je ne puis m'éloigner un seul moment d'ici.
        ÉR. Va, tu n'y perdras rien, et d'avance voici
        Une part des effets qui suivent mes paroles.
        CLIT. Allons, malaisément gagne-t-on dix pistoles[559-a]!
        (1633-57)

     [559-a] Après ce vers commence, sous le titre de scène V, notre
     scène IV, entre Tircis et Cloris.

  [560] Ce mot est toujours écrit ainsi par Corneille, qui ne fait
  en cela que se conformer à l'usage général de son temps. Voyez le
  _Lexique_.

  [561] Ce sonnet, composé, d'après Thomas Corneille, avant la
  comédie elle-même (voyez ci-dessus, p. 126), a été imprimé pour la
  première fois en 1632, à la page 147 des _Meslanges poetiques_ qui
  suivent _Clitandre_. Ce texte primitif ne présente qu'une variante
  sans importance; le vers 487 commence ainsi:

    Et quoiqu'elle ait, etc.

  [562] _Var._ De la langue, des yeux, n'importe qui t'accuse. (1657
  et 60)

  [563] C'est-à-dire qui t'avait captivé. _Franchise_, dans le sens
  de liberté. Voyez le _Lexique_.

  [564] _Var._ Dedans cette maîtresse aucun embrasement. (1633-60)

  [565] _Var._ Qu'Éraste m'en retire et s'oppose à Mélite. (1633)

  [566] _Var._ Mais ce n'est pas ainsi qu'on m'en baille à garder.
  (1633-57)

  [567] _Var._ C'est seulement alors qu'il n'y a rien du nôtre[567-a].
  (1657-63)

    [567-a] Au sujet de cette leçon, qui figure, comme on le voit,
    dans plusieurs éditions, on lit dans les _Fautes notables
    survenues pendant l'impression_ (édit. de 1663, tome I, p. LX):
    «Qu'il n'y a rien,» _lisez_: «qu'il n'y va rien.»

  [568] _Var._ Un chacun à soi-même est son meilleur ami. (1633-57)

  [569] _Var._ En dépit de tes feux n'emporte ta maîtresse. (1633)

  [570] _Var._ Vaine frayeur pourtant dont je veux te guérir.
        TIRS. M'en guérir! CLOR. Laisse faire: Éraste sert Mélite,
        Non pas? mais depuis quand[570-a]? TIRS. Depuis qu'il la visite
        Deux ans se sont passés. CLOR. Mais dedans ses discours
        Parle-t-il d'épouser? TIRS. Oui, presque tous les jours.
        CLOR. Donc, sans l'appréhender, poursuis ton[570-b] entreprise;
        Avecque tout son bien Mélite le méprise.
        [Puisqu'on voit sans effet deux ans d'affection]. (1633-57)
        _Var._ Ce sont vaines frayeurs dont je te veux guérir. (1660)

    [570-a] Mais sais-tu depuis quand? (1654)

    [570-b] _Son_ pour _ton_, dans l'édition de 1657, est évidemment
    une faute.

  [571] _Var._ On prend au premier bond les hommes de sa sorte[571-a].
        De crainte qu'à la longue ils n'éteignent leur feu[571-b].
        TIRS. Mais il faut redouter une mère. CLOR. Aussi peu.
        TIRS. Sa puissance pourtant sur elle est absolue.

    [571-a] On prend au premier bond les hommes de la sorte. (1652-57)
            On prend soudain au mot les hommes de la sorte. (1660)

    [571-b] De peur qu'avec le temps ils n'éteignent leur feu. (1644-57)
            CLOR. Oui, mais déjà l'affaire en seroit résolue,
            Et ton rival auroit de quoi se contenter. (1633-57)

  [572] _Var._ Pour de si bons avis il faut que je te baise. (1633)

  [573] _Var._ Moi, je m'en vais dans le logis attendre. (1633-57)

  [574] _Var._ Un baiser refusé lui fera souvenir. (1633-48)
        _Var._ Un moment de froideur le fera souvenir. (1663 et 64)

  [575] _Var. Il baille une lettre à Cliton._ (1633, en
  marge.)--_Il lui donne une lettre._ (1663, en marge.)

  [576] _Var._ Cours vite chez Philandre, et dis-lui que Mélite
        A dedans ce papier sa passion décrite. (1633-57)

  [577] _Var._ Un feu qui la consomme et qu'elle tient si cher.
  (1633 et 48-57)

  [578] _Var._               Mais avec ton message
        Tâche si dextrement de tourner son courage. (1633-64)

  [579] _Var._ Ma tête sur ce point me servira de plége[579-a]. (1657)

    [579-a] De caution, de gage. Voyez le _Lexique_.

  [580] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton rentre._

  [581] _Var._ Ces âmes du commun font tout pour de l'argent,
        Et sans prendre intérêt au dessein de personne,
        Leur service et leur foi sont à qui plus leur donne.
        Quand ils sont éblouis de ce traître métal,
        Ils ne distinguent plus le bien d'avec le mal;
        Le seul espoir du gain règle leur conscience.
        Mais tu reviens bientôt, est-ce fait? CLIT. Patience,
        Monsieur; en vous donnant un moment de loisir,
        Il ne tiendra qu'à vous d'en avoir le plaisir. (1633-57)

  [582] En marge, dans l'édition de 1633: _Cliton ressort brusquement._

  [583] _Var._ Monsieur; il ne vous faut qu'un moment de loisir.
  (1660-68)

  [584] En marge, dans l'édition de 1633: _Philandre paroît et
  Éraste se cache._

  [585] Ces mots manquent dans les éditions de 1633, de 1644 et de
  1652-60; ils sont remplacés, dans celle de 1648, par ceux-ci:
  _cependant qu'Éraste est caché_.

  [586] _Var._ Ce qu'un homme jamais ne s'oseroit promettre;
        Ouvrez-la seulement. PHIL. Tu n'es rien qu'un conteur.
  (1633-57)

  [587] Ainsi dans les éditions de 1633-48, de 1657 et de 1682;
  _aye_ dans celles de 1652, de 1654 et de 1660-68.--Voyez plus
  haut, p. 109, note [406].

  [588] _Var. Cependant que Philandre lit, Éraste s'approche par
  derrière, et feignant d'avoir lu par-dessus son épaule, il lui
  saisit la main encore pleine de la lettre toute déployée._ (1633,
  en marge.)--_Il feint d'avoir lu la lettre par-dessus l'épaule de
  Philandre._ (1663, en marge.)

  [589] _Var._ Portoit nos deux esprits à s'entre-négliger,
        Si bien que je cherchois par où m'en dégager. (1633-57)

  [590] _Var._ Si ton feu commence à te lasser. (1633)
        _Var._ Si ton feu commence à se lasser. (1644-57)

  [591] _Var._ Pour un si bon ami tu peux y renoncer. (1633-57)
        _Var._ Tu peux le retirer pour un si bon ami. (1660-64)

  [592] _Var._ Tout ce que je puis faire à son brasier naissant.
  (1633-68)

  [593] _Var._ C'est de le revancher par un zèle impuissant. (1633-57)

  [594] _Var._ De tourner ce qu'elle a de flamme vers son frère.
  (1633-57)

  [595] _Var._ Mais la peux-tu juger à l'autre comparable?
        PHIL. Soit comparable ou non, je n'examine pas. (1633-57)

  [596] _Var._ J'ai promis d'aimer l'une, et c'est où je m'arrête.
        ÉR. Avise toutefois, le prétexte est honnête. (1633-57)

  [597] _Var._              Ce mieux gît en richesse
        PHIL. O le sale motif à changer de maîtresse!
        ÉR. En amour. PHIL. Ma Cloris m'aime si chèrement
        Qu'un plus parfait amour ne se voit nullement.
        ÉR. Tu le verras assez, si tu veux prendre garde. (1633-57)

  [598] A l'insu. Voyez le _Lexique_.

  [599] _Var._ N'ont rien qui soit bastant d'ébranler ma constance.
  (1633)

  [600] _Var. Il dit ce dernier vers comme à l'oreille de Cliton,
  et rentre, tous deux chacun de leur côté._ (1633, en marge.)--_A
  Cliton, tout bas._ (1644-60)

  [601] A la place du mot _seul_ ou _seule_, après le nom d'un
  personnage, on lit constamment, en marge, dans l'édition de 1663:
  _Il est seul, elle est seule._ Nous n'avons remarqué qu'une
  exception à cet usage. La première fois que cette indication se
  trouve dans _Mélite_, c'est-à-dire à la fin de la scène III du Ier
  acte, l'édition de 1663 ne porte en marge que le mot même du
  texte: _seul_.

  [602] _Var._ Ce sonnet que pour toi je promis d'entreprendre.
  (1633-60)

  [603] _Var. Elle paroît au travers d'une jalousie, et dit ces
  vers cependant qu'Éraste lit le sonnet tout bas._ (1633, en
  marge.)--_Elle les regarde à travers une jalousie cependant
  qu'Éraste lit le sonnet._ (1663, en marge.)

  [604] En marge, dans l'édition de 1633: _Il montre du doigt la fin
  de son sonnet à Éraste._

  [605] _Var._ A ce divin objet dont ton âme est blessée. (1633-57)

  [606] _Var. Feignant de lui rendre son sonnet, il le fait choir
  et Tirsis le ramasse._ (1633, en marge.) _Il lui rend le sonnet._
  (1663, en marge.)

  [607] En marge, dans l'édition de 1633: _Mélite se retire de la
  jalousie et descend._

  [608] _Var._ Hélas! et le moyen de lui pouvoir parler. (1633-57)

  [609] _Var._ Que d'un petit coup d'oeil l'aise m'est cher vendue!
  (1633-57)

  [610] _Var._ Ses regards pleins de feux s'entendent avec moi.
  (1633-68)

  [611] Dans les éditions antérieures à 1660, cette scène et la
  précédente n'en forment qu'une.

  [612] Dans certains exemplaires de l'édition de 1633, notamment
  dans celui de la Bibliothèque impériale qui est marqué Y-3801/+A,
  ce vers est dit par Mélite et non par Tircis, dont le couplet ne
  commence qu'au vers suivant.

  [613] _Var._ Et c'est de là que vient cette fuite impourvue.
  (1633)

  [614] C'est-à-dire, suivant le sens étymologique du mot, ne
  détournerait pas. Voyez le _Lexique_.

  [615] _Var._ Bien que ce soit un heur où prétendre je n'ose.
  (1633-57)

  [616] _Volontés sujettes_, volontés soumises à une mère. La
  réponse de Mélite éclaircit parfaitement ce que cette expression
  pourrait avoir d'obscur.

  [617] _Var._ Consultez seulement avecque vos appas. (1633-57)
        _Var._ Consultez en vous-même un moment vos appas. (1660)

  [618] _Var._ Avoir sur tout le monde un pouvoir si suprême.
  (1633-57)

  [619] _Var._ Je m'en voudrois remettre à son commandement.
  (1633-60)

  [620] _Var._ [Dispensent mon devoir de ces formalités.]
        TIRS. Souffre donc qu'un baiser cueilli dessus ta bouche
        M'assure entièrement que mon amour te touche.
        MÉL. Ma parole suffit. TIRS. Ah! j'entends bien que c'est:
        Un peu de violence en t'excusant te plaît.
        MÉL. Folâtre, j'aime mieux abandonner la place,
        Car tu sais dérober avec si bonne grâce
        Que bien que ton larcin me fâche infiniment,
        Je ne puis rien donner à mon ressentiment.
        TIRS. Auparavant l'adieu reçois de ma constance
        Dedans ce peu de vers l'éternelle assurance.
        MÉL. Garde bien ton papier, et pense qu'aujourd'hui. (1633-48)

  [621] _Var._ [Mélite veut te croire autant et plus que lui][621-a].
        TIRSIS. _Il lui coule le sonnet dans le sein, comme elle se
        dérobe_[621-b].
        Par ce refus mignard qui porte un sens contraire,
        Ton feu m'instruit assez de ce que je dois faire.
        O ciel! je ne crois pas que sous ton large tour
        Un mortel eut jamais tant d'heur ni tant d'amour. (1633-48)

    [621-a] Mélite te veut croire autant et plus que lui. (1652-64)

    [621-b] TIRSIS, _lui coulant le sonnet dans le bras_. (1644 et 48)

  [622] _Var._ TIRCIS, _seul_. (1652-60)



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

    PHILANDRE.

    Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est pas possible[623]           735
    D'être à tant de faveurs plus longtemps insensible.
    Tes lettres où sans fard tu dépeins ton esprit,
    Tes lettres où ton coeur est si bien par écrit,
    Ont charmé tous mes sens par leurs douces promesses[624].
    Leur attente vaut mieux, Cloris, que tes caresses.             740
    Ah! Mélite, pardon! je t'offense à nommer
    Celle qui m'empêcha si longtemps de t'aimer.
      Souvenirs importuns d'une amante laissée,
    Qui venez malgré moi remettre en ma pensée
    Un portrait que j'en veux tellement effacer[625]               745
    Que le sommeil ait peine à me le retracer,
    Hâtez-vous de sortir sans plus troubler ma joie,
    Et retournant trouver celle qui vous envoie,
    Dites-lui de ma part pour la dernière fois
    Qu'elle est en liberté de faire un autre choix;                750
    Que ma fidélité n'entretient plus ma flamme,
    Ou que s'il m'en demeure encore un peu dans l'âme,
    Je souhaite en faveur de ce reste de foi
    Qu'elle puisse gagner au change autant que moi[626].
    Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse,                     755
    Est de tous nos desirs souveraine maîtresse,
    Dispose de nos coeurs, force nos volontés,
    Et que par son pouvoir nos destins surmontés
    Se tiennent trop heureux de prendre l'ordre d'elle;
    Enfin que tous mes voeux....


SCÈNE II.

TIRCIS, PHILANDRE.

    TIRCIS.

                                 Philandre!

    PHILANDRE.

                                           Qui m'appelle?

    TIRCIS.

    Tircis, dont le bonheur au plus haut point monté
    Ne peut être parfait sans te l'avoir conté.

    PHILANDRE.

    Tu me fais trop d'honneur par cette confidence[627].

    TIRCIS.

    J'userois envers toi d'une sotte prudence,
    Si je faisois dessein de te dissimuler                         765
    Ce qu'aussi bien mes yeux ne sauroient te celer.

    PHILANDRE.

    En effet, si l'on peut te juger au visage,
    Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage[628],
    Ce qu'ils montrent de joie à tel point me surprend,
    Que je n'en puis trouver de sujet assez grand:                 770
    Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.

    TIRCIS.

    Que fera le sujet, si les signes t'étonnent?
    Mon bonheur est plus grand qu'on ne peut soupçonner;
    C'est quand tu l'auras su qu'il faudra t'étonner.

    PHILANDRE.

    Je ne le saurai pas sans marque plus expresse.                 775

    TIRCIS.

    Possesseur, autant vaut....

    PHILANDRE.

                                De quoi?

    TIRCIS.

                                        D'une maîtresse,
    Belle, honnête, jolie, et dont l'esprit charmant[629]
    De son seul entretien peut ravir un amant:
    En un mot, de Mélite.

    PHILANDRE.

                            Il est vrai qu'elle est belle;
    Tu n'as pas mal choisi; mais....

    TIRCIS.

                                    Quoi, mais?

    PHILANDRE.

                                                T'aime-t-elle?

    TIRCIS.

    Cela n'est plus en doute.

    PHILANDRE.

                              Et de coeur?

    TIRCIS.

                                          Et de coeur,
    Je t'en réponds.

    PHILANDRE.

                     Souvent un visage moqueur
    N'a que le beau semblant d'une mine hypocrite.

    TIRCIS.

    Je ne crains rien de tel du côté de Mélite[630].

    PHILANDRE.

    Écoute, j'en ai vu de toutes les façons:                       785
    J'en ai vu qui sembloient n'être que des glaçons,
    Dont le feu, retenu par une adroite feinte[631],
    S'allumoit d'autant plus qu'il souffroit de contrainte;
    J'en ai vu, mais beaucoup, qui sous le faux appas
    Des preuves d'un amour qui ne les touchoit pas,                790
    Prenoient du passe-temps d'une folle jeunesse
    Qui se laisse affiner à[632] ces traits de souplesse,
    Et pratiquoient sous main d'autres affections;
    Mais j'en ai vu fort peu de qui les passions
    Fussent d'intelligence avec tout le visage[633].               795

    TIRCIS.

    Et de ce petit nombre est celle qui m'engage:
    De sa possession je me tiens aussi seur[634]
    Que tu te peux tenir de celle de ma soeur.

    PHILANDRE.

    Donc, si ton espérance à la fin n'est déçue[635],
    Ces deux amours auront une pareille issue.                     800

    TIRCIS.

    Si cela n'arrivoit, je me tromperois fort.

    PHILANDRE.

    Pour te faire plaisir j'en veux être d'accord.
    Cependant apprends-moi comment elle te traite,
    Et qui te fait juger son ardeur si parfaite[636].

    TIRCIS.

    Une parfaite ardeur a trop de truchements                      805
    Par qui se faire entendre aux esprits des amants:
    Un coup d'oeil, un soupir[637]....

    PHILANDRE.

                                     Ces faveurs ridicules[638]
    Ne servent qu'à duper des âmes trop crédules.
    N'as-tu rien que cela?

    TIRCIS.

                           Sa parole et sa foi.

    PHILANDRE.

    Encor c'est quelque chose. Achève, et conte-moi                810
    Les petites douceurs, les aimables tendresses[639]
    Qu'elle se plaît à joindre à de telles promesses.
    Quelques lettres du moins te daignent confirmer
    Ce voeu qu'entre tes mains elle a fait de t'aimer?

    TIRCIS.

    Recherche qui voudra ces menus badinages,                      815
    Qui n'en sont pas toujours de fort sûrs témoignages;
    Je n'ai que sa parole, et ne veux que sa foi.

    PHILANDRE.

    Je connois donc quelqu'un plus avancé que toi[640].

    TIRCIS.

    J'entends qui tu veux dire, et pour ne te rien feindre,
    Ce rival est bien moins à redouter qu'à plaindre.              820
    Éraste, qu'ont banni ses dédains rigoureux....

    PHILANDRE.

    Je parle de quelque autre un peu moins malheureux.

    TIRCIS.

    Je ne connois que lui qui soupire pour elle.

    PHILANDRE.

    Je ne te tiendrai point plus longtemps en cervelle[641]:
    Pendant qu'elle t'amuse avec ses beaux discours,               825
    Un rival inconnu possède ses amours,
    Et la dissimulée, au mépris de ta flamme,
    Par lettres chaque jour lui fait don de son âme.

    TIRCIS.

    De telles trahisons lui sont trop en horreur.

    PHILANDRE.

    Je te veux par pitié tirer de cette erreur.                    830
    Tantôt, sans y penser, j'ai trouvé cette lettre;
    Tiens, vois ce que tu peux désormais t'en promettre.

LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

_Je commence à m'estimer quelque chose, puisque je vous plais; et mon
miroir m'offense tous les jours, ne me représentant pas assez belle,
comme je m'imagine qu'il faut être pour mériter votre affection. Aussi
je veux bien que vous sachiez que Mélite ne croit la posséder que par
faveur[642], ou comme une récompense extraordinaire d'un excès
d'amour, dont elle tâche de suppléer au défaut des grâces, que le ciel
lui a refusées._

    PHILANDRE.

    Maintenant qu'en dis-tu? n'est-ce pas t'affronter[643]?

    TIRCIS.

    Cette lettre en tes mains ne peut m'épouvanter.

    PHILANDRE.

    La raison?

    TIRCIS.

               Le porteur a su combien je t'aime,                  835
    Et par galanterie il t'a pris pour moi-même[644],
    Comme aussi ce n'est qu'un de deux parfaits amis.

    PHILANDRE.

    Voilà bien te flatter plus qu'il ne t'est permis,
    Et pour ton intérêt aimer à te méprendre[645].

    TIRCIS.

    On t'en aura donné quelque autre pour me rendre,               840
    Afin qu'encore un coup je sois ainsi déçu.

    PHILANDRE.

    Oui, j'ai quelque billet que tantôt j'ai reçu[646],
    Et puisqu'il est pour toi....

    TIRCIS.

                                  Que ta longueur me tue!
    Dépêche.

    PHILANDRE.

             Le voilà que je te restitue.

AUTRE LETTRE SUPPOSÉE DE MÉLITE A PHILANDRE.

_Vous n'avez plus affaire qu'à Tircis; je le souffre encore, afin que
par sa hantise je remarque plus exactement ses défauts et les fasse
mieux goûter à ma mère. Après cela Philandre et Mélite auront tout
loisir de rire ensemble des belles imaginations dont le frère et la
soeur ont repu leurs espérances._

    PHILANDRE.

    Te voilà tout rêveur, cher ami; par ta foi,                    845
    Crois-tu que ce billet s'adresse encore à toi[647]?

    TIRCIS.

    Traître! c'est donc ainsi que ma soeur méprisée
    Sert à ton changement d'un sujet de risée?
    C'est ainsi qu'à sa foi Mélite osant manquer[648],
    D'un parjure si noir ne fait que se moquer?                    850
    C'est ainsi que sans honte à mes yeux tu subornes[649]
    Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?
    Suis-moi tout de ce pas, que l'épée à la main[650]
    Un si cruel affront se répare soudain:
    Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.                 855

    PHILANDRE.

    Si pour te voir trompé tu te déplais au monde,
    Cherche en ce désespoir qui t'en veuille arracher;
    Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher[651].

    TIRCIS.

    Quoi! tu crains le duel?

    PHILANDRE.

                           Non; mais j'en crains la suite,
    Où la mort du vaincu met le vainqueur en fuite,                860
    Et du plus beau succès le dangereux éclat
    Nous fait perdre l'objet et le prix du combat.

    TIRCIS.

    Tant de raisonnement et si peu de courage
    Sont de tes lâchetés le digne témoignage.
    Viens, ou dis que ton sang n'oseroit s'exposer.                865

    PHILANDRE.

    Mon sang n'est plus à moi; je n'en puis disposer.
    Mais puisque ta douleur de mes raisons s'irrite,
    J'en prendrai dès ce soir le congé de Mélite.
    Adieu.


SCENE III.

    TIRCIS.

          Tu fuis, perfide, et ta légèreté,
    T'ayant fait criminel, te met en sûreté!                       870
    Reviens, reviens défendre une place usurpée:
    Celle qui te chérit vaut bien un coup d'épée.
    Fais voir que l'infidèle, en se donnant à toi,
    A fait choix d'un amant qui valoit mieux que moi;
    Soutiens son jugement, et sauve ainsi de blâme                 875
    Celle qui pour la tienne a négligé ma flamme.
    Crois-tu qu'on la mérite à force de courir?
    Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir[652]?
    O lettres, ô faveurs indignement placées,
    A ma discrétion honteusement laissées!                         880
    O gages qu'il néglige ainsi que superflus!
    Je ne sais qui de nous vous diffamez le plus[653];
    Je ne sais qui des trois doit rougir davantage;
    Car vous nous apprenez qu'elle est une volage,
    Son amant un parjure, et moi sans jugement,                    885
    De n'avoir rien prévu de leur déguisement.
    Mais il le falloit bien, que cette âme infidèle,
    Changeant d'affection, prît un traître comme elle,
    Et que le digne amant qu'elle a su rechercher
    A sa déloyauté n'eût rien à reprocher.                         890
    Cependant j'en croyois cette fausse apparence
    Dont elle repaissoit ma frivole espérance;
    J'en croyois ses regards, qui tous remplis d'amour,
    Étoient de la partie en un si lâche tour.
    O ciel! vit-on jamais tant de supercherie,                     895
    Que tout l'extérieur ne fût que tromperie?
    Non, non, il n'en est rien: une telle beauté
    Ne fut jamais sujette à la déloyauté.
    Foibles et seuls témoins du malheur qui me touche,
    Vous êtes trop hardis de démentir sa bouche.                   900
    Mélite me chérit, elle me l'a juré:
    Son oracle reçu, je m'en tiens assuré[654].
    Que dites-vous là contre? êtes-vous plus croyables?
    Caractères trompeurs, vous me contez des fables,
    Vous voulez me trahir; mais vos efforts sont vains[655]:       905
    Sa parole a laissé son coeur entre mes mains.
    A ce doux souvenir ma flamme se rallume;
    Je ne sais plus qui croire ou d'elle ou de sa plume:
    L'un et l'autre en effet n'ont rien que de léger;
    Mais du plus ou du moins je n'en puis que juger.               910
    Loin, loin, doutes flatteurs que mon feu me suggère[656]!
    Je vois trop clairement qu'elle est la plus légère[657];
    La foi que j'en reçus s'en est allée en l'air[658],
    Et ces traits de sa plume osent encor parler[659],
    Et laissent en mes mains une honteuse image,                   915
    Où son coeur peint au vif remplit le mien de rage.
    Oui, j'enrage, je meurs, et tous mes sens troublés[660]
    D'un excès de douleur se trouvent accablés[661];
    Un si cruel tourment me gêne et me déchire,
    Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre[662]:            920
    Mais cachons-en la honte, et nous donnons du moins
    Ce faux soulagement, en mourant sans témoins,
    Que mon trépas secret empêche l'infidèle
    D'avoir la vanité que je sois mort pour elle.


SCÈNE IV.

TIRCIS, CLORIS.

    CLORIS.

    Mon frère, en ma faveur retourne sur tes pas.                  925
    Dis-moi la vérité: tu ne me cherchois pas?
    Eh quoi! tu fais semblant de ne me pas connoître?
    O Dieux! en quel état te vois-je ici paroître!
    Tu pâlis tout à coup, et tes louches regards
    S'élancent incertains presque de toutes parts!                 930
    Tu manques à la fois de couleur et d'haleine[663]!
    Ton pied mal affermi ne te soutient qu'à peine!
    Quel accident nouveau te trouble ainsi les sens[664]

    TIRCIS.

    Puisque tu veux savoir le mal que je ressens,
    Avant que d'assouvir l'inexorable envie                        935
    De mon sort rigoureux qui demande ma vie,
    Je vais t'assassiner d'un fatal entretien,
    Et te dire en deux mots mon malheur et le tien.
    En nos chastes amours de tous deux on se moque[665]
    Philandre.... Ah! la douleur m'étouffe et me suffoque.
    Adieu, ma soeur, adieu; je ne puis plus parler[666]
    Lis, et si tu le peux, tâche à te consoler[667].

    CLORIS.

    Ne m'échappe donc pas.

    TIRCIS.

                          Ma soeur, je te supplie....

    CLORIS.

    Quoi! que je t'abandonne à ta mélancolie?
    Voyons auparavant ce qui te fait mourir[668],                  945
    Et nous aviserons à te laisser courir.

    TIRCIS.

    Hélas! quelle injustice!

    CLORIS, après avoir lu les lettres qu'il lui a données[669].

                            Est-ce là tout, fantasque?
    Quoi! si la déloyale enfin lève le masque,
    Oses-tu te fâcher d'être désabusé?
    Apprends qu'il te faut être en amour plus rusé;                950
    Apprends que les discours des filles bien sensées[670]
    Découvrent rarement le fond de leurs pensées,
    Et que les yeux aidant à ce déguisement,
    Notre sexe a le don de tromper finement.
    Apprends aussi de moi que ta raison s'égare,                   955
    Que Mélite n'est pas une pièce si rare,
    Qu'elle soit seule ici qui vaille la servir[671];
    Assez d'autres objets y sauront te ravir[672].
    Ne t'inquiète point pour une écervelée
    Qui n'a d'ambition que d'être cajolée,                         960
    Et rend à plaindre ceux qui flattant ses beautés[673]
    Ont assez de malheur pour en être écoutés.
    Damon lui plut jadis, Aristandre, et Géronte[674];
    Éraste après deux ans n'y voit pas mieux son conte[675];
    Elle t'a trouvé bon seulement pour huit jours;                 965
    Philandre est aujourd'hui l'objet de ses amours,
    Et peut-être déjà (tant elle aime le change[676]!)
    Quelque autre nouveauté le supplante et nous venge.
    Ce n'est qu'une coquette avec tous ses attraits[677];
    Sa langue avec son coeur ne s'accorde jamais;                  970
    Les infidélités font ses jeux ordinaires;
    Et ses plus doux appas sont tellement vulgaires,
    Qu'en elle homme d'esprit n'admira jamais rien
    Que le sujet pourquoi tu lui voulois du bien.

    TIRCIS.

    Penses-tu m'arrêter par ce torrent d'injures[678]?             975
    Que ce soient vérités, que ce soient impostures,
    Tu redoubles mes maux, au lieu de les guérir.
    Adieu: rien que la mort ne peut me secourir.


SCÈNE V.

    CLORIS.

    Mon frère.... Il s'est sauvé; son désespoir l'emporte:
    Me préserve le ciel d'en user de la sorte!                     980
    Un volage me quitte, et je le quitte aussi:
    Je l'obligerois trop de m'en mettre en souci.
    Pour perdre des amants, celles qui s'en affligent
    Donnent trop d'avantage à ceux qui les négligent;
    Il n'est lors que la joie: elle nous venge mieux,              985
    Et la fît-on à faux éclater par les yeux,
    C'est montrer par bravade à leur vaine inconstance[679]
    Qu'elle est pour nous toucher de trop peu d'importance.
    Que Philandre à son gré rende ses voeux contents;
    S'il attend que j'en pleure, il attendra longtemps.            990
    Son coeur est un trésor dont j'aime qu'il dispose;
    Le larcin qu'il m'en fait me vole peu de chose.
    Et l'amour qui pour lui m'éprit si follement
    M'avoit fait bonne part de son aveuglement.
    On enchérit pourtant sur ma faute passée:                      995
    Dans la même folie une autre embarrassée[680]
    Le rend encor parjure, et sans âme, et sans foi,
    Pour se donner l'honneur de faillir après moi.
    Je meure, s'il n'est vrai que la moitié du monde[681]
    Sur l'exemple d'autrui se conduit et se fonde.                1000
    A cause qu'il parut quelque temps m'enflammer,
    La pauvre fille a cru qu'il valoit bien l'aimer,
    Et sur cette croyance elle en a pris envie:
    Lui pût-elle durer jusqu'au bout de sa vie!
    Si Mélite a failli me l'ayant débauché,                       1005
    Dieux, par là seulement punissez son péché!
    Elle verra bientôt que sa digne conquête[682]
    N'est pas une aventure à me rompre la tête.
    Un si plaisant malheur m'en console à l'instant.
    Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant[683],         1010
    Que j'en aurois de joie, et que j'en ferois gloire!
    Si je puis le rejoindre et qu'il me veuille croire,
    Nous leur ferons bien voir que leur change indiscret
    Ne vaut pas un soupir, ne vaut pas un regret.
    Je me veux toutefois en venger par malice,                    1015
    Me divertir une heure à m'en faire justice:
    Ces lettres fourniront assez d'occasion
    D'un peu de défiance et de division.
    Si je prends bien mon temps, j'aurai pleine matière
    A les jouer tous deux d'une belle manière.                    1020
    En voici déjà l'un qui craint de m'aborder.


SCÈNE VI.

PHILANDRE, CLORIS.

    CLORIS.

    Quoi, tu passes, Philandre, et sans me regarder?

    PHILANDRE.

    Pardonne-moi, de grâce: une affaire importune
    M'empêche de jouir de ma bonne fortune,
    Et son empressement, qui porte ailleurs mes pas,              1025
    Me remplissoit l'esprit jusqu'à ne te voir pas.

    CLORIS.

    J'ai donc souvent le don d'aimer plus qu'on ne m'aime:
    Je ne pense qu'à toi, j'en parlois en moi-même.

    PHILANDRE.

    Me veux-tu quelque chose?

    CLORIS.

                              Il t'ennuie avec moi;
    Mais comme de tes feux j'ai pour garant ta foi,               1030
    Je ne m'alarme point. N'étoit ce qui te presse,
    Ta flamme un peu plus loin eût porté la tendresse,
    Et je t'aurois fait voir quelques vers de Tircis
    Pour le charmant objet de ses nouveaux soucis.
    Je viens de les surprendre, et j'y pourrois encore[684]       1035
    Joindre quelques billets de l'objet qu'il adore;
    Mais tu n'as pas le temps. Toutefois, si tu veux[685]
    Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux....

    PHILANDRE.

    Voyons donc ce que c'est, sans plus longue demeure;
    Ma curiosité pour ce demi-quart d'heure                       1040
    S'osera dispenser.

    CLORIS.

                      Aussi tu me promets,
    Quand tu les auras lus, de n'en parler jamais;
    Autrement, ne crois pas....

    PHILANDRE, reconnoissant les lettres[686].

                                Cela s'en va sans dire:
    Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire:
    Et nous aurions ainsi besoin de trop de temps.                1045

    CLORIS, les resserrant[687].

    Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;
    Quelques[688] hautes faveurs que ton mérite obtienne,
    Elles sont aussi bien en ma main qu'en la tienne:
    Je les garderai mieux, tu peux en assurer
    La belle qui pour toi daigne se parjurer[689].                1050

    PHILANDRE.

    Un homme doit souffrir d'une fille en colère;
    Mais je sais comme il faut les ravoir de ton frère:
    Tout exprès je le cherche, et son sang, ou le mien....

    CLORIS.

    Quoi! Philandre est vaillant, et je n'en savois rien!
    Tes coups sont dangereux quand tu ne veux pas feindre;
    Mais ils ont le bonheur de se faire peu craindre,
    Et mon frère, qui sait comme il s'en faut guérir,
    Quand tu l'aurois tué, pourroit n'en pas mourir.

    PHILANDRE.

    L'effet en fera foi, s'il en a le courage.
    Adieu: j'en perds le temps à parler davantage.                1060
    Tremble.

    CLORIS.

            J'en ai grand lieu, connoissant ta vertu:
    Pourvu qu'il y consente, il sera bien battu.


FIN DU TROISIÈME ACTE.

  [623] _Var._ Tu l'as gagné, Mélite; il ne m'est plus possible
        D'être à tant de faveurs désormais insensible. (1633-57)

  [624] _Var._ Ont charmé tous mes sens de leurs douces promesses.
  (1633-60)

  [625] _Var._ Un portrait que je veux tellement effacer. (1660)

  [626] _Var._ [Qu'elle puisse gagner au change autant que moi.]
        Dites-lui de ma part que depuis que le monde
        Du milieu du chaos tira sa forme ronde,
        C'est la première fois que ces vieux ennemis,
        Le change et la raison, sont devenus amis;
        [Dites-lui que Mélite, ainsi qu'une Déesse.] (1633)

  [627] _Var._ Tu me fais trop d'honneur en cette confidence. (1633-60)

  [628] _Var._ [Si l'on peut par tes yeux lire dans ton courage,]
        Je ne croirai jamais qu'à force de rêver
        Au sujet de ta joie, on le puisse trouver:
        [Rien n'atteint, ce me semble, aux signes qu'ils en donnent.]
  (1633-57)

  [629] _Var._ Belle, honnête, gentille, et dont l'esprit charmant.
  (1633-57)

  [630] _Var._ Je ne crains pas cela du côté de Mélite. (1633-57)

  [631] _Var._ Dont le feu, gourmandé par une adroite feinte. (1633)

  [632] Qui se laisse prendre à.... tromper par....

  [633] _Var._ Fussent d'intelligence avecque le visage. (1633-60)

  [634] Peut-être cette prononciation était-elle en usage lorsque la
  pièce fut représentée pour la première fois, mais elle était
  certainement abandonnée lorsque Corneille publiait les dernières
  éditions de son théâtre. Voyez le _Lexique_.

  [635] _Var._ Doncques, si ta raison ne se trouve déçue. (1633-57)

  [636] _Var._ Et qui te fait juger son amour si parfaite. TIRS. Une
  parfaite amour a trop de truchements. (1633-57)

  [637] _Var._ Un clin d'oeil, un soupir.... (1633)

  [638] _Var._                                 Ces choses ridicules
        Ne servent qu'à piper des âmes trop crédules. (1633-57)

  [639] _Var._ Les douceurs que la belle, à tout autre[639-a] farouche,
        T'a laissé dérober sur ses yeux, sur sa bouche,
        Sur sa gorge, où, que sais-je? TIRS. Ah! ne présume pas
        Que ma témérité profane ses appas,
        Et quand bien j'aurois eu tant d'heur, ou d'insolence,
        Ce secret, étouffé dans la nuit du silence,
        N'échapperoit jamais à ma discrétion.
        PHIL. Quelques lettres du moins pleines d'affection
        Témoignent son ardeur? TIRS. Ces foibles témoignages
        D'une vraie amitié sont d'inutiles gages;
        Je n'en veux et n'en ai point d'autre que sa foi[639-b].
        PHIL. Je sais donc bien quelqu'un plus avancé que toi.
        TIRS. Plus avancé que moi? j'entends qui tu veux dire,
        Mais il n'a garde d'être en état de me nuire:
        Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'Éraste a son congé.
        PHIL. Celui dont je te parle est bien mieux partagé.
        TIRS. Je ne sache que lui qui soupire pour elle. (1633-57)

    [639-a] On lit dans toutes les éditions indiquées: _toute autre_,
    pour _tout autre_.

    [639-b] Je n'en veux et n'en ai point d'autres que sa foi.
    (1644-57)

  [640] _Var._ J'en connois donc quelqu'un plus avancé que toi.
  (1663)

  [641] _Tenir en cervelle_, inquiéter, tenir dans l'inquiétude.
  Voyez le _Lexique_.

  [642] _Var. Aussi la pauvre Mélite ne la croit posséder que par
  faveur._ (1633-57)

  [643] _Affronter_, tromper avec audace.

  [644] _Var._ Et par un gentil trait il t'a pris pour moi-même,
        D'autant que ce n'est qu'un de deux parfaits amis. (1633-57)

  [645] _Var._ Et pour ton intérêt dextrement te méprendre. (1633-57)

  [646] _Var._ C'est par là qu'il t'en plaît? oui-da; j'en ai reçu
        Encore une, qu'il faut que je te restitue.
        TIRS. Dépêche, ta longueur importune me tue. (1633-57)

  [647] _Var._ Crois-tu que celle-là s'adresse encore à toi? (1633-57)

  [648] _Var._ Qu'à tes suasions Mélite osant manquer
        A ce qu'elle a promis, ne s'en fait que moquer?
        Qu'oubliant tes serments, déloyal tu subornes
        [Un amour qui pour moi devoit être sans bornes?] (1633-57)

  [649] _Suborner_, séduire, appliqué ainsi aux passions, aux
  sentiments, est fréquent dans Corneille. Voyez le _Lexique_.

  [650] _Var._ Avise à te défendre; un affront si cruel
        Ne peut se réparer à moins que d'un duel:
        [Il faut que pour tous deux ta tête me réponde.] (1633-57)

  [651] _Var._ [Quant à moi, ton trépas me coûteroit trop cher:]
        Il me faudroit après, par une prompte fuite,
        Éloigner trop longtemps les beaux yeux de Mélite.
        TIRS. Ce discours de bouffon ne me satisfait pas:
        Nous sommes seuls ici; dépêchons, pourpoint bas[651-a].
        PHIL. Vivons plutôt amis, et parlons d'autre chose.
        TIRS. Tu n'oserois, je pense. PHIL. Il est tout vrai, je n'ose
        Ni mon sang ni ma vie en péril exposer.
        Ils ne sont plus à moi: je n'en puis disposer.
        Adieu: celle qui veut qu'à présent je la serve
        Mérite que pour elle ainsi je me conserve.

   SCÈNE III.

        TIRSIS.

        Quoi! tu t'enfuis, perfide, et ta légèreté. (1633-57)

    [651-a] Voyez p. 161, note [542].

  [652] _Var._ [Peux-tu m'abandonner ses faveurs sans mourir?]
        Si de les plus garder ton peu d'esprit se lasse,
        Viens me dire du moins ce qu'il faut que j'en fasse.
        Ne t'en veux-tu servir qu'à me désabuser?
        N'ont-elles point d'effet qui soit plus à priser?
        [O lettres, ô faveurs indignement placées.] (1633)

  [653] _Var._ Je ne sais qui des trois vous diffamez le plus,
        De moi, de ce perfide, ou bien de sa maîtresse;
        Car vous nous apprenez qu'elle est une traîtresse,
        Son amant un poltron, et moi sans jugement,
        De n'avoir rien prévu de son déguisement.
        Mais que par ses transports ma raison est surprise!
        Pour ce manque de coeur qu'à tort je le méprise!
        (Hélas! à mes dépens je le puis bien savoir)
        Quand on a vu Mélite on n'en peut plus avoir[653-a].
        Fuis donc, homme sans coeur, va dire à ta volage
        Combien sur ton rival ta fuite a d'avantage,
        Et que ton pied léger ne laisse à ma valeur
        Que les vains mouvements d'une juste douleur.
        Ce lâche naturel qu'elle fait reconnoître
        Ne t'aimera pas moins étant poltron que traître.
        Traître et poltron! voilà les belles qualités
        Qui retiennent les sens de Mélite enchantés.
        Aussi le falloit-il que cette âme infidèle,
        [Changeant d'affection, prît un traître comme elle,]
        Et la jeune rusée a bien su rechercher[653-b]
        Un qui n'eût sur ce point rien à lui reprocher,
        Cependant que, leurré d'une fausse apparence,
        Je repaissois de vent ma frivole espérance.
        Mais je le méritois, et ma facilité
        Tentoit trop puissamment son infidélité[653-c].
        Je croyois à ses yeux, à sa mine embrasée[653-d],
        A ces petits larcins pris d'une force aisée.
        Hélas! et se peut-il que ces marques d'amour
        Fussent de la partie en un si lâche tour?
        Auroit-on jamais vu tant de supercherie,
        Que tout l'extérieur ne fût que piperie?
        [Non, non, il n'en est rien: une telle beauté.] (1633-57)

    [653-a] Ces quatre vers: «Mais que par, etc.,» ne sont que dans
    l'édition de 1633.

    [653-b] Et cette humeur légère a bien su rechercher. (1644-57)

    [653-c] Ces quatre vers: «Cependant que, leurré, etc.,» ne sont
    que dans l'édition de 1633.

    [653-d] Cependant je croyois à sa mine embrasée. (1644-57)

  [654] _Var._ Son oracle reçu, je m'en tins assuré. (1633)

  [655] _Var._ Vous voulez me trahir, vous voulez m'abuser:
        J'ai sa parole en gage et de plus un baiser. (1633-57)

  [656] _Var._ C'est en vain que mon feu ces doutes me suggère.
  (1633-57)

  [657] _Var._ Je vois très-clairement qu'elle est la plus légère.
  (1648-57)

  [658] _Var._ Les serments que j'en ai s'en vont au vent jetés,
        Et ces traits de sa plume ici me sont restés,
        Qui dépeignant au vif son perfide courage,
        Remplissent de bonheur Philandre, et moi de rage. (1633-57)

  [659] _Var._ Et ces traits de sa plume, osant encor parler,
        Laissent entre mes mains une honteuse image. (1660)

  [660] _Var._ Oui, j'enrage, je crève, et tous mes sens troublés.
  (1633)

  [661] _Var._ D'un excès de douleur succombent accablés. (1633-60)

  [662] _Var._ [Que je ne puis plus vivre avec un tel martyre:]
        Aussi ma prompte mort le va bientôt finir;
        Déjà mon coeur outré ne cherchant qu'à bannir
        Cet amour qui l'a fait si lourdement méprendre,
        Pour lui donner passage, est tout prêt de se fendre[662-a];
        Mon âme par dépit tâche d'abandonner
        Un corps que sa raison sut si mal gouverner.
        Mes yeux, jusqu'à présent couverts de mille nues,
        S'en vont les distiller en larmes continues,
        Larmes qui donneront pour juste châtiment
        A leur aveugle erreur un autre aveuglement;
        Et mes pieds, qui savoient sans eux, sans leur conduite,
        Comme insensiblement me porter chez Mélite,
        Me porteront sans eux en quelque lieu désert,
        En quelque lieu sauvage à peine découvert,
        Où ma main, d'un poignard, achèvera le reste,
        Où pour suivre l'arrêt de mon destin funeste,
        Je répandrai mon sang, et j'aurai pour le moins
        Ce foible et vain soulas en mourant sans témoins,
        Que mon trépas secret fera que l'infidèle
        Ne pourra se vanter que je sois mort pour elle. (1633-57)

    [662-a] Ces quatre vers: «Aussi ma prompte mort, etc.,» ne sont
  que dans l'édition de 1633.

  [663] _Var._ Tu manques à la fois de poumon et d'haleine.
  (1633-60)

  [664] _Var._ Quel accident nouveau te brouille ainsi les sens?
  (1633-57)

  [665] _Var._ En nos chastes amours de nous deux on se moque.
  (1633-60)

  [666] _Var._ Adieu, ma soeur, adieu; je ne peux plus parler.
  (1633)

  [667] _Var._ Lis, puis, si tu le peux, tâche à te consoler.
  (1633-57)

  [668] _Var._ Non, non, quand j'aurai su ce qui te fait mourir,
        Si bon me semble alors, je te lairrai courir. (1633-57)

  [669] _Var. Elle lit les lettres que Tirsis lui avoit données._
  (1633, en marge.)--_Elle lit les lettres qu'il lui a données._
  (1663, en marge.)

  [670] _Var._ Apprends que les discours des filles mieux sensées.
  (1633-60)

  [671] _Qui vaille la servir_, qui vaille qu'on la serve.

  [672] _Var._ Tant d'autres te sauront en sa place ravir,
  Avec trop plus d'attraits que cette écervelée. (1633-57)

  [673] _Var._ Par les premiers venus qui flattant ses beautés.
  (1633-57)

  [674] _Var._ Ainsi Damon lui plut, Aristandre, et Géronte;
        Éraste après deux ans n'en a pas meilleur conte. (1633-57)

  [675] Voyez ci-dessus, p. 150, la note [497) relative à la première
  variante.

  [676] _Var._ Et peut-être demain (tant elle aime le change!).
  (1633-57)

  [677] _Var._ Ce n'est qu'une coquette, une tête à l'évent,
        Dont la langue et le coeur s'accordent peu souvent,
        A qui les trahisons deviennent ordinaires,
        Et dont tous les appas sont tellement vulgaires. (1633-57)

  [678] _Var._ Penses-tu, m'amusant avecque des sottises,
        Par tes détractions rompre mes entreprises?
        Non, non, ces traits de langue épandus vainement
        Ne m'arrêteroient pas encore un seul moment. (1633-57)

  [679] _Var._ C'est toujours témoigner que leur vaine inconstance
        Est pour nous émouvoir de trop peu d'importance.
        Aussi ne veux-je pas le retenir d'aller,
        Et si d'autres que moi ne le vont rappeler,
        Il usera ses jours à courtiser Mélite;
        Outre que l'infidèle a si peu de mérite,
        Que l'amour qui pour lui m'éprit si follement. (1633-57)

  [680] _Var._ Dans la même sottise une autre embarrassée. (1633-57)

  [681] _Var._ Je meure, s'il n'est vrai que la plupart du monde.
  (1633)

  [682] _Var._ Elle verra bientôt, quoi qu'elle se propose,
        Qu'elle n'a pas gagné, ni moi perdu grand'chose.
        Ma perte me console, et m'égaye à l'instant. (1633-57)

  [683] Voyez au _Complément des variantes_, p. 251.

  [684] _Var._ Je les viens de surprendre, et j'y pourrois encore.
  (1660)

  [685] _Var._ Mais tu n'as pas loisir. Toutefois si tu veux. (1660-64)

  [686] _Var. Il reconnoît les lettres._ (1663, en marge.)[686-a]

    [686-a] Voyez plus loin, p. 252 et 253, quelle est la variante de
    ce jeu de scène dans l'édition de 1633, et celle du jeu de scène
    suivant dans les éditions de 1644-57.

  [687] _Var. Elle les resserre._ (1663, en marge.)

  [688] Telle est l'orthographe de ce mot dans toutes les éditions
  publiées du vivant de Corneille. Voyez le _Lexique_.

  [689] Un des personnages de _la Veuve_ (acte III, sc. III,
  note [1443]) parle de la comédie de _Mélite_ et mentionne

    Le discours de Cloris quand Philandre la quitte.



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

MÉLITE, LA NOURRICE.

    LA NOURRICE.

    Cette obstination à faire la secrète
    M'accuse injustement d'être trop peu discrète[690].

    MÉLITE.

    Ton importunité n'est pas à supporter:                        1065
    Ce que je ne sais point, te le puis-je conter?

    LA NOURRICE.

    Les visites d'Éraste un peu moins assidues
    Témoignent quelque ennui de ses peines perdues,
    Et ce qu'on voit par là de refroidissement
    Ne fait que trop juger son mécontentement.                    1070
    Tu m'en veux cependant cacher tout le mystère;
    Mais je pourrois enfin en croire ma colère,
    Et pour punition te priver des avis
    Qu'a jusqu'ici ton coeur si doucement suivis.

    MÉLITE.

    C'est à moi de trembler après cette menace,                   1075
    Et toute autre du moins trembleroit en ma place.

    LA NOURRICE.

    Ne raillons point: le fruit qui t'en est demeuré
    (Je parle sans reproche, et tout considéré)
    Vaut bien.... Mais revenons à notre humeur chagrine:
    Apprends-moi ce que c'est.

    MÉLITE.

                              Veux-tu que je devine?              1080
    Dégoûté d'un esprit si grossier que le mien,
    Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.

    LA NOURRICE.

    Ce n'est pas bien ainsi qu'un amant perd l'envie
    D'une chose deux ans ardemment poursuivie:
    D'assurance un mépris l'oblige à se piquer;                   1085
    Mais ce n'est pas un trait qu'il faille pratiquer.
    Une fille qui voit et que voit la jeunesse
    Ne s'y doit gouverner qu'avec beaucoup d'adresse;
    Le dédain lui messied, ou quand elle s'en sert,
    Que ce soit pour reprendre un amant qu'elle perd.             1090
    Une heure de froideur, à propos ménagée,
    Peut rembraser une âme à demi dégagée[691],
    Qu'un traitement trop doux dispense à[692] des mépris
    D'un bien dont cet orgueil fait mieux savoir le prix[693].
    Hors ce cas, il lui faut complaire à tout le monde,           1095
    Faire qu'aux voeux de tous l'apparence réponde[694],
    Et sans embarrasser son coeur de leurs amours,
    Leur faire bonne mine, et souffrir leurs discours[695].
    Qu'à part ils pensent tous avoir la préférence,
    Et paroissent ensemble entrer en concurrence[696];            1100
    Que tout l'extérieur de son visage égal
    Ne rende aucun jaloux du bonheur d'un rival;
    Que ses yeux partagés leur donnent de quoi craindre,
    Sans donner à pas un aucun lieu de se plaindre;
    Qu'ils vivent tous d'espoir jusqu'au choix d'un mari,         1105
    Mais qu'aucun cependant ne soit le plus chéri,
    Et qu'elle cède enfin, puisqu'il faut qu'elle cède[697],
    A qui paiera le mieux le bien qu'elle possède.
    Si tu n'eusses jamais quitté cette leçon,
    Ton Éraste avec toi vivroit d'autre façon.                    1110

    MÉLITE.

    Ce n'est pas son humeur de souffrir ce partage:
    Il croit que mes regards soient son propre héritage,
    Et prend ceux que je donne à tout autre qu'à lui
    Pour autant de larcins faits sur le bien d'autrui.

    LA NOURRICE.

    J'entends à demi-mot; achève, et m'expédie                    1115
    Promptement le motif de cette maladie[698].

    MÉLITE.

    Si tu m'avois, Nourrice, entendue à demi,
    Tu saurois que Tircis....

    LA NOURRICE.

                              Quoi? son meilleur ami!
    N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?

    MÉLITE.

    Il voudroit que le jour en fût encore à naître;               1120
    Et si d'auprès de moi je l'avois écarté[699],
    Tu verrois tout à l'heure Éraste à mon côté.

    LA NOURRICE.

    J'ai regret que tu sois leur pomme de discorde;
    Mais puisque leur humeur ensemble ne s'accorde,
    Éraste n'est pas homme à laisser échapper;                    1125
    Un semblable pigeon ne se peut rattraper:
    Il a deux fois le bien de l'autre, et davantage.

    MÉLITE.

    Le bien ne touche point un généreux courage.

    LA NOURRICE.

    Tout le monde l'adore, et tâche d'en jouir.

    MÉLITE.

    Il suit un faux éclat qui ne peut m'éblouir.                  1130

    LA NOURRICE.

    Auprès de sa splendeur toute autre est fort petite[700].

    MÉLITE.

    Tu le places[701] au rang qui n'est dû qu'au mérite.

    LA NOURRICE.

    On a trop de mérite étant riche à ce point.

    MÉLITE.

    Les biens en donnent-ils à ceux qui n'en ont point?

    LA NOURRICE.

    Oui, ce n'est que par là qu'on est considérable.              1135

    MÉLITE.

    Mais ce n'est que par là qu'on devient méprisable:
    Un homme dont les biens font toutes les vertus
    Ne peut être estimé que des coeurs abattus.

    LA NOURRICE.

    Est-il quelques défauts que les biens ne réparent?

    MÉLITE.

    Mais plutôt en est-il où les biens ne préparent?              1140
    Étant riche, on méprise assez communément
    Des belles qualités le solide ornement,
    Et d'un luxe honteux la richesse suivie[702]
    Souvent par l'abondance aux vices nous convie.

    LA NOURRICE.

    Enfin je reconnois....

    MÉLITE.

                           Qu'avec tout ce grand bien[703]        1145
    Un jaloux sur mon coeur n'obtiendra jamais rien.

    LA NOURRICE.

    Et que d'un cajoleur la nouvelle conquête
    T'imprime, à mon regret, ces erreurs dans la tête.
    Si ta mère le sait....

    MÉLITE.

                           Laisse-moi ces soucis,
    Et rentre, que je parle à la soeur de Tircis[704]             1150

    LA NOURRICE.

    Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.

    MÉLITE.

    Ta curiosité te met trop en cervelle[705].
    Rentre sans t'informer de ce qu'elle prétend;
    Un meilleur entretien avec elle m'attend.


SCÈNE II.

CLORIS, MÉLITE.

    CLORIS.

    Je chéris tellement celles de votre sorte,                    1155
    Et prends tant d'intérêt en ce qui leur importe,
    Qu'aux pièces qu'on leur fait je ne puis consentir[706],
    Ni même en rien savoir sans les en avertir.
    Ainsi donc, au hasard d'être la mal venue,
    Encor que je vous sois, peu s'en faut, inconnue,              1160
    Je viens vous faire voir que votre affection
    N'a pas été fort juste en son élection.

    MÉLITE.

    Vous pourriez, sous couleur de rendre un bon office,
    Mettre quelque autre en peine avec cet artifice;
    Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop bon choix[707]:     1165
    Je renonce à choisir une seconde fois,
    Et mon affection ne s'est point arrêtée
    Que chez un cavalier qui l'a trop méritée.

    CLORIS.

    Vous me pardonnerez, j'en ai de bons témoins,
    C'est l'homme qui de tous la mérite le moins[708].            1170

    MÉLITE.

    Si je n'avois de lui qu'une foible assurance,
    Vous me feriez entrer en quelque défiance;
    Mais je m'étonne fort que vous l'osiez blâmer[709],
    Ayant quelque intérêt vous-même à l'estimer.

    CLORIS.

    Je l'estimai jadis, et je l'aime et l'estime                  1175
    Plus que je ne faisois auparavant son crime.
    Ce n'est qu'en ma faveur qu'il ose vous trahir,
    Et vous pouvez juger si je le puis haïr[710],
    Lorsque sa trahison m'est un clair témoignage[711]
    Du pouvoir absolu que j'ai sur son courage.                   1180

    MÉLITE.

    Le pousser à me faire une infidélité[712],
    C'est assez mal user de cette autorité.

    CLORIS.

    Me le faut-il pousser où son devoir l'oblige?
    C'est son devoir qu'il suit alors qu'il vous néglige.

    MÉLITE.

    Quoi! le devoir chez vous oblige aux trahisons[713]?          1185

    CLORIS.

    Quand il n'en auroit point de plus justes raisons,
    La parole donnée, il faut que l'on la tienne.

    MÉLITE.

    Cela fait contre vous: il m'a donné la sienne.

    CLORIS.

    Oui; mais ayant déjà reçu mon amitié,
    Sur un voeu solennel d'être un jour sa moitié[714],           1190
    Peut-il s'en départir pour accepter la vôtre?

    MÉLITE.

    De grâce, excusez-moi, je vous prends pour une autre,
    Et c'étoit à Cloris que je croyois parler.

    CLORIS.

    Vous ne vous trompez pas.

    MÉLITE.

                              Donc, pour mieux me railler[715],
    La soeur de mon amant contrefait ma rivale?                   1195

    CLORIS.

    Donc, pour mieux m'éblouir, une âme déloyale[716]
    Contrefait la fidèle? Ah! Mélite, sachez
    Que je ne sais que trop ce que vous me cachez.
    Philandre m'a tout dit: vous pensez qu'il vous aime;
    Mais sortant d'avec vous, il me conte lui-même                1200
    Jusqu'aux moindres discours dont votre passion
    Tâche de suborner[717] son inclination.

    MÉLITE.

    Moi, suborner Philandre! ah! que m'osez-vous dire!

    CLORIS.

    La pure vérité.

    MÉLITE.

                    Vraiment, en voulant rire,
    Vous passez trop avant; brisons là, s'il vous plaît.          1205
    Je ne vois point Philandre, et ne sais quel il est.

    CLORIS.

    Vous en croirez[718] du moins votre propre écriture[719].
    Tenez, voyez, lisez.

    MÉLITE.

                         Ah, Dieux! quelle imposture!
    Jamais un de ces traits ne partit de ma main.

    CLORIS.

    Nous pourrions demeurer ici jusqu'à demain,                   1210
    Que vous persisteriez dans la méconnoissance:
    Je les vous laisse. Adieu.

    MÉLITE.

                               Tout beau, mon innocence
    Veut apprendre de vous le nom de l'imposteur[720],
    Pour faire retomber l'affront sur son auteur.

    CLORIS.

    Vous pensez me duper, et perdez votre peine.                  1215
    Que sert le désaveu quand la preuve est certaine?
    A quoi bon démentir? à quoi bon dénier...?

    MÉLITE.

    Ne vous obstinez point à me calomnier;
    Je veux que, si jamais j'ai dit mot à Philandre....

    CLORIS.

    Remettons ce discours: quelqu'un vient nous surprendre;
    C'est le brave Lisis, qui semble sur le front[721]
    Porter empreints les traits d'un déplaisir profond.


SCÈNE III.

LISIS, MÉLITE, CLORIS.

    LISIS, à Cloris.

    Préparez vos soupirs à la triste nouvelle[722]
    Du malheur où nous plonge un esprit infidèle;
    Quittez son entretien, et venez avec moi                      1225
    Plaindre un frère au cercueil par son manque de foi.

    MÉLITE.

    Quoi! son frère au cercueil!

    LISIS.

                                Oui, Tircis, plein de rage
    De voir que votre change indignement l'outrage,
    Maudissant mille fois le détestable jour
    Que votre bon accueil lui donna de l'amour,                   1230
    Dedans ce désespoir a chez moi rendu l'âme[723],
    Et mes yeux désolés....

    MÉLITE.

                           Je n'en puis plus; je pâme.

    CLORIS.

    Au secours! au secours!


SCÈNE IV.

CLITON, LA NOURRICE, MÉLITE, LISIS, CLORIS.

    CLITON.

                          D'où provient cette voix?

    LA NOURRICE.

    Qu'avez-vous, mes enfants?

    CLORIS.

                              Mélite que tu vois....

    LA NOURRICE.

    Hélas! elle se meurt; son teint vermeil s'efface;             1235
    Sa chaleur se dissipe; elle n'est plus que glace.

    LISIS, à Cliton.

    Va querir un peu d'eau; mais il faut te hâter.

    CLITON, à Lisis[724].

    Si proches du logis, il vaut mieux l'y porter[725].

    CLORIS[726].

    Aidez mes foibles pas; les forces me défaillent,
    Et je vais succomber aux douleurs qui m'assaillent[727].      1240


SCÈNE V.

    ÉRASTE.

    A la fin je triomphe, et les destins amis
    M'ont donné le succès que je m'étois promis.
    Me voilà trop heureux, puisque par mon adresse
    Mélite est sans amant, et Tircis sans maîtresse;
    Et comme si c'étoit trop peu pour me venger,                  1245
    Philandre et sa Cloris courent même danger.
    Mais par quelle raison leurs âmes désunies[728]
    Pour les crimes d'autrui seront-elles punies?
    Que m'ont-ils fait tous deux pour troubler leurs accords?
    Fuyez de ma pensée, inutiles remords[729];                    1250
    La joie y veut régner, cessez de m'en distraire.
    Cloris m'offense trop d'être soeur d'un tel frère,
    Et Philandre, si prompt à l'infidélité,
    N'a que la peine due à sa crédulité[730].
    Mais que me veut Cliton qui sort de chez Mélite?              1255


SCÈNE VI.

ÉRASTE, CLITON.

    CLITON.

    Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite,
    Dont je fus à regret le damnable instrument,
    A couché de douleur Tircis au monument.

    ÉRASTE.

    Courage! tout va bien, le traître m'a fait place;
    Le seul qui me rendoit son courage de glace,                  1260
    D'un favorable coup la mort me l'a ravi.

    CLITON.

    Monsieur, ce n'est pas tout, Mélite l'a suivi.

    ÉRASTE.

    Mélite l'a suivi! que dis-tu, misérable?

    CLITON.

    Monsieur, il est trop vrai: le moment déplorable[731]
    Qu'elle a su son trépas a terminé ses jours.                  1265

    ÉRASTE.

    Ah ciel! s'il est ainsi....

    CLITON.

                                Laissez là ces discours,
    Et vantez-vous plutôt que par votre imposture
    Ces malheureux amants trouvent la sépulture[732],
    Et que votre artifice a mis dans le tombeau
    Ce que le monde avoit de parfait et de beau.                  1270

    ÉRASTE.

    Tu m'oses donc flatter, infâme, et tu supprimes[733]
    Par ce reproche obscur la moitié de mes crimes?
    Est-ce ainsi qu'il te faut n'en parler qu'à demi?
    Achève tout d'un coup: dis que maîtresse, ami[734],
    Tout ce que je chéris, tout ce qui dans mon âme               1275
    Sut jamais allumer une pudique flamme,
    Tout ce que l'amitié me rendit précieux,
    Par ma fourbe a perdu la lumière des cieux[735];
    Dis que j'ai violé les deux lois les plus saintes,
    Qui nous rendent heureux par leurs douces contraintes;
    Dis que j'ai corrompu, dis que j'ai suborné,
    Falsifié, trahi, séduit, assassiné[736]:
    Tu n'en diras encor que la moindre partie.
    Quoi! Tircis est donc mort, et Mélite est sans vie!
    Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour,               1285
    Que vous relevassiez de l'empire d'Amour;
    J'ignorois qu'aussitôt qu'il assemble deux âmes,
    Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames[737].
    Vous en relevez donc, et montrez aujourd'hui
    Que vous êtes pour nous aveugles comme lui!                   1290
    Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares
    Tranchent comme il lui plaît les destins les plus rares!
    Mais je m'en prends à vous, moi qui suis l'imposteur,
    Moi qui suis de leurs maux le détestable auteur.
    Hélas! et falloit-il que ma supercherie                       1295
    Tournât si lâchement tant d'amour en furie?
    Inutiles regrets, repentirs superflus,
    Vous ne me rendez pas Mélite qui n'est plus;
    Vos mouvements tardifs ne la font pas revivre:
    Elle a suivi Tircis, et moi je la veux suivre.                1300
    Il faut que de mon sang je lui fasse raison,
    Et de ma jalousie, et de ma trahison,
    Et que de ma main propre une âme si fidèle[738]
    Reçoive.... Mais d'où vient que tout mon corps chancelle?
    Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?                 1305
    Que de pointes de feu se perdent parmi l'air!
    Les Dieux à mes forfaits ont dénoncé la guerre;
    Leur foudre décoché vient de fendre la terre,
    Et pour leur obéir son sein me recevant
    M'engloutit, et me plonge aux enfers tout vivant.             1310
    Je vous entends, grands Dieux: c'est là-bas que leurs âmes
    Aux champs Élysiens éternisent leurs flammes;
    C'est là-bas qu'à leurs pieds il faut verser mon sang:
    La terre à ce dessein m'ouvre son large flanc,
    Et jusqu'aux bords du Styx me fait libre passage;             1315
    Je l'aperçois déjà, je suis sur son rivage.
    Fleuve, dont le saint nom est redoutable aux Dieux,
    Et dont les neuf replis ceignent ces tristes lieux[739],
    N'entre point en courroux contre mon insolence,
    Si j'ose avec mes cris violer ton silence;                    1320
    Je ne te veux qu'un mot: Tircis est-il passé?
    Mélite est-elle ici? Mais qu'attends-je? insensé!
    Ils sont tous deux si chers à ton funeste empire,
    Que tu crains de les perdre, et n'oses m'en rien dire.
    Vous donc, esprits légers, qui, manque de tombeaux,
    Tournoyez vagabonds à l'entour de ces eaux,
    A qui Charon cent ans refuse sa nacelle,
    Ne m'en pourriez-vous point donner quelque nouvelle?
    Parlez, et je promets d'employer mon crédit[740]
    A vous faciliter ce passage interdit.                         1330

    CLITON.

    Monsieur, que faites-vous? Votre raison troublée[741]
    Par l'effort des douleurs dont elle est accablée
    Figure à votre vue....

    ÉRASTE.

                          Ah! te voilà, Charon;
    Dépêche promptement, et d'un coup d'aviron
    Passe-moi, si tu peux, jusqu'à l'autre rivage.                1335

    CLITON.

    Monsieur, rentrez en vous, regardez mon visage[742]:
    Reconnoissez Cliton.

    ÉRASTE.

                        Dépêche, vieux nocher,
    Avant que ces esprits nous puissent approcher.
    Ton bateau de leur poids fondroit[743] dans les abîmes;
    Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes[744].         1340
    Quoi! tu veux te sauver à l'autre bord sans moi?
    Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.

(Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte derrière le
théâtre[745].)


SCÈNE VII.

    PHILANDRE.

    Présomptueux rival, dont l'absence importune[746]
    Retarde le succès de ma bonne fortune[747],
    As-tu sitôt perdu cette ombre de valeur                       1345
    Que te prêtoit tantôt l'effort de ta douleur?
    Que devient à présent cette bouillante envie
    De punir ta volage aux dépens de ma vie?
    Il ne tient plus qu'à toi[748] que tu ne sois content:
    Ton ennemi t'appelle, et ton rival t'attend.                  1350
    Je te cherche en tous lieux, et cependant ta fuite
    Se rit impunément de ma vaine poursuite.
    Crois-tu, laissant mon bien dans les mains de ta soeur,
    En demeurer toujours l'injuste possesseur,
    Ou que ma patience, à la fin échappée                         1355
    (Puisque tu ne veux pas le débattre à l'épée),
    Oubliant le respect du sexe et tout devoir,
    Ne laisse point sur elle agir mon désespoir?


SCÈNE VIII.

ÉRASTE, PHILANDRE.

    ÉRASTE.

    Détacher Ixion pour me mettre en sa place!
    Mégères, c'est à vous une indiscrète audace.                  1360
    Ai-je avec même front que cet ambitieux[749]
    Attenté sur le lit du monarque des cieux?
    Vous travaillez en vain, barbares Euménides[750];
    Non, ce n'est pas ainsi qu'on punit les perfides.
    Quoi! me presser encor? Sus, de pieds et de mains             1365
    Essayons d'écarter ces monstres inhumains.
    A mon secours, esprits! vengez-vous de vos peines;
    Écrasons leurs serpents; chargeons-les de vos chaînes.
    Pour ces filles d'enfer nous sommes trop puissants.

    PHILANDRE.

    Il semble à ce discours qu'il ait perdu le sens[751].         1370
    Éraste, cher ami, quelle mélancolie
    Te met dans le cerveau cet excès de folie?

    ÉRASTE.

    Équitable Minos, grand juge des enfers,
    Voyez qu'injustement on m'apprête des fers.
    Faire un tour d'amoureux, supposer une lettre,                1375
    Ce n'est pas un forfait qu'on ne puisse remettre.
    Il est vrai que Tircis en est mort de douleur,
    Que Mélite après lui redouble ce malheur,
    Que Cloris sans amant ne sait à qui s'en prendre;
    Mais la faute n'en est qu'au crédule Philandre;               1380
    Lui seul en est la cause, et son esprit léger,
    Qui trop facilement résolut de changer;
    Car ces lettres, qu'il croit l'effet de ses mérites[752],
    La main que vous voyez les a toutes écrites.

    PHILANDRE.

    Je te laisse impuni, traître: de tels remords[753]            1385
    Te donnent des tourments pires que mille morts;
    Je t'obligerois trop de t'arracher la vie,
    Et ma juste vengeance est bien mieux assouvie
    Par les folles horreurs de cette illusion.
    Ah! grands Dieux, que je suis plein de confusion!             1390


SCÈNE IX.

    ÉRASTE.

    Tu t'enfuis donc, barbare, et me laissant en proie
    A ces cruelles soeurs, tu les combles de joie?
    Non, non, retirez-vous, Tisiphone, Alecton,
    Et tout ce que je vois d'officiers de Pluton:
    Vous me connoissez mal; dans le corps d'un perfide            1395
    Je porte le courage et les forces d'Alcide.
    Je vais tout renverser dans ces royaumes noirs,
    Et saccager moi seul ces ténébreux manoirs.
    Une seconde fois le triple chien Cerbère
    Vomira l'aconit en voyant la lumière;                         1400
    J'irai du fond d'enfer dégager les Titans,
    Et si Pluton s'oppose à ce que je prétends,
    Passant dessus le ventre à sa troupe mutine,
    J'irai d'entre ses bras enlever Proserpine[754].


SCÈNE X.

LISIS, CLORIS.

    LISIS.

    N'en doute plus, Cloris, ton frère n'est point mort[755];     1405
    Mais ayant su de lui son déplorable sort,
    Je voulois éprouver par cette triste feinte
    Si celle qu'il adore, aucunement atteinte[756],
    Deviendroit plus sensible aux traits de la pitié
    Qu'aux sincères ardeurs d'une sainte amitié.                  1410
    Maintenant que je vois qu'il faut qu'on nous abuse,
    Afin que nous puissions découvrir cette ruse,
    Et que Tircis en soit de tout point éclairci,
    Sois sûre que dans peu je te le rends ici.
    Ma parole sera d'un prompt effet suivie:                      1415
    Tu reverras bientôt ce frère plein de vie;
    C'est assez que je passe une fois pour trompeur.

    CLORIS.

    Si bien qu'au lieu du mal nous n'aurons que la peur?
    Le coeur me le disoit: je sentois que mes larmes
    Refusoient de couler pour de fausses alarmes,                 1420
    Dont les plus dangereux et plus rudes assauts[757]
    Avoient beaucoup de peine à m'émouvoir à faux;
    Et je n'étudiai cette douleur menteuse
    Qu'à cause qu'en effet j'étois un peu honteuse[758]
    Qu'une autre en témoignât plus de ressentiment[759].          1425

    LISIS.

    Après tout, entre nous, confesse franchement[760]
    Qu'une fille en ces lieux, qui perd un frère unique,
    Jusques au désespoir fort rarement se pique:
    Ce beau nom d'héritière a de telles douceurs,
    Qu'il devient souverain à consoler des soeurs.                1430

    CLORIS.

    Adieu, railleur, adieu: son intérêt me presse
    D'aller rendre d'un mot la vie à sa maîtresse[761];
    Autrement je saurois t'apprendre à discourir.

    LISIS.

    Et moi, de ces frayeurs de nouveau te guérir.


FIN DU QUATRIÈME ACTE.

  [690] _Var._ [M'accuse injustement d'être trop peu discrète.]
        MÉL. Vraiment tu me poursuis avec trop de rigueur:
        Que te puis-je conter, n'ayant rien sur le coeur?
        LA NOURR. Un chacun fait à l'oeil des remarques aisées,
        Qu'Éraste, abandonnant ses premières brisées,
        Pour te mieux témoigner son refroidissement,
        Cherche sa guérison dans un bannissement.
        Tu m'en veux cependant ôter la connoissance;
        Mais si jamais sur toi j'eus aucune puissance,
        Par ce que tous les jours en tes affections
        Tu reçois de profit de mes instructions[690-a],
        Apprends-moi ce que c'est. MÉL. Et que sais-je, Nourrice,
        Des fantasques ressorts qui meuvent son caprice?
        Ennuyé d'un esprit si grossier que le mien,
        [Il cherche ailleurs peut-être un meilleur entretien.]
  (1633-57)

    [690-a] Dans l'édition de 1657, probablement par erreur:

      Parce que tous les jours, en tes affections,
      Tu reçois du profit de mes instructions.

  [691] _Var._ Rembrase assez souvent une âme dégagée. (1633-57)

  [692] _Dispenser à...._ accorder la dispense, la permission
  nécessaire pour faire quelque chose, autoriser à....

  [693] _Var._ D'un bien dont un dédain fait mieux savoir le prix.
  (1633-57)

  [694] _Var._ Faire qu'aux voeux de tous son visage réponde.
  (1633-57)

  [695] _Var._ Leur faire bonne mine, et souffrir leur discours.
  (1633, 44 et 52-57)
        _Var._ Leur montrer bonne mine, et souffrir leur discours.
  (1648)

  [696] _Var._ [Et paroissent ensemble entrer en concurrence:]
        Ainsi lorsque plusieurs te parlent à la fois,
        En répondant à l'un, serre à l'autre les doigts,
        Et si l'un te dérobe un baiser par surprise,
        Qu'à l'autre incontinent il soit en belle prise;
        Que l'un et l'autre juge, à ton visage égal,
        Que tu caches ta flamme aux yeux de son rival.
        Partage bien les tiens, et surtout sache feindre,
        De sorte que pas un n'ait sujet de se plaindre. (1633-57)

  [697] _Var._ Tiens bon, et cède enfin, puisqu'il faut que tu cèdes,
        A qui paiera le mieux le bien que tu possèdes. (1633-57)

  [698] _Var._ [Promptement le motif de cette maladie.]
        MÉL. Tirsis est ce motif. LA NOURR. Ce jeune cavalier!
        Son ami plus intime et son plus familier!
        [N'a-ce pas été lui qui te l'a fait connoître?] (1633-57)

  [699] _Var._ Et si dans ce jourd'hui je l'avois écarté,
        Tu verrois dès demain Éraste à mon côté.
        LA NOURR. J'ai regret que tu sois la pomme de discorde.
  (1633-57)

  [700] _Var._ Auprès de sa splendeur toute autre est trop petite.
  (1633-57)

  [701] On lit dans l'édition de 1633: _tu te places_, pour _tu le
  places_; mais c'est évidemment une faute d'impression.

  [702] L'édition de 1633 porte, mais ce doit être aussi une faute:

    Et d'un riche honteux la richesse suivie.

  [703] _Var._              Qu'avecque tout son bien
        Un jaloux dessus moi n'obtiendra jamais rien.(1633-60)

  [704] _Var._ [Et rentre, que je parle à la soeur de Tirsis:]
        Je la vois qui de loin me fait signe et m'appelle.
        [LA NOURR. Peut-être elle t'en veut dire quelque nouvelle.]
        MÉL. [Rentre, sans t'informer de ce qu'elle prétend.] (1633-57)

  [705] _Mettre en cervelle_, inquiéter. Voyez plus haut, p. 192,
  note [641].

  [706] _Var._ Qu'aux fourbes qu'on leur fait je ne puis consentir.
  (1633-57)

  [707] _Var._ Mais pour m'en repentir j'ai fait un trop beau choix.
  (1633-60)

  [708] La leçon de 1657:

      C'est l'homme qui de tous l'a mérité le moins,

  est certainement une faute d'impression.

  [709] _Var._ Mais je m'étonne fort que vous l'osez blâmer,
        Vu que pour votre honneur vous devez l'estimer. (1633-57)

  [710] _Var._ Après cela jugez si je le peux haïr. (1633)
        _Var._ Jugez après cela si je le puis haïr. (1644-57)

  [711] _Var._ Puisque sa trahison m'est un grand témoignage.
  (1633-57)

  [712] _Var._ Vraiment c'est un pouvoir dont vous usez fort mal,
        Le poussant à me faire un tour si déloyal. (1633-57)

  [713] _Var._ Quoi! son devoir l'oblige à l'infidélité!
        CLOR. N'allons point rechercher tant de subtilité. (1633-57)

  [714] _Var._ Sur un serment commun d'être un jour sa moitié.
  (1633-57)

  [715] _Var._                       Doncques, pour me railler.
  (1633-57)

  [716] _Var._ Doncques, pour m'éblouir, une âme déloyale. (1633-57)

  [717] Voyez plus haut, p. 194, note [649].

  [718] L'édition de 1664 donne: _vous croiriez_, pour _vous
  croirez_, ce qui est sans doute une faute d'impression.

  [719] _Var._ Vous en voulez bien croire au moins votre écriture.
  (1633-57)

  [720] _Var._ Veut savoir par avant le nom de l'imposteur,
        Afin que cet affront retombe sur l'auteur.
        CLOR. Vous voulez m'affiner; mais c'est peine perdue:
        Mélite, que vous sert de faire l'entendue?
        La chose étant si claire, à quoi bon la nier? (1633-57)

  [721] _Var._ C'est le brave Lisis, qui tout triste et pensif,
        A ce qu'on peut juger, montre un deuil excessif. (1633-57)

  [722] _Var._ Pouvez-vous demeurer auprès d'une personne
  Digne pour ses forfaits que chacun l'abandonne?
  Quittez cette infidèle, et venez avec moi. (1633-57)

  [723] _Var._ Dedans ce désespoir a rendu sa belle âme.
        MÉL. Hélas! soutenez-moi; je n'en puis plus, je pâme.
  (1633-57)

  [724] Les mots: _à Lisis_, manquent dans les éditions de 1633-60.

  [725] _Var._ Si proche du logis, il vaut mieux l'y porter. (1657)

  [726] On lit en marge, dans l'exemplaire de l'édition de 1633 dont
  il a été parlé à la note [612] de la page 183: _Cliton et la Nourrice
  emportent Mélite pâmée en son logis, où Cloris les suit, appuyée
  sur Lisis._

  [727] _Var._ CLORIS, _à Lisis_. (1633, dans l'exemplaire de la
  Bibliothèque impériale, cité à la note précédente, et 1644-60.)

  [728] _Var._ Mais à quelle raison leurs âmes désunies. (1633-63)

  [729] _Var._ Fuyez de mon penser, inutiles remords;
        J'en ai trop de sujet de leur être contraire:
        Cloris m'offense trop, étant soeur d'un tel frère. (1633-57)

  [730] _Var._ [N'a que la peine due à sa crédulité.]
        Allons donc sans scrupule, allons voir cette belle;
        Faisons tous nos efforts à nous rapprocher d'elle,
        Et tâchons de rentrer en son affection,
        Avant qu'elle ait rien su de notre invention[730-a].
        Cliton sort de chez elle.

  SCÈNE VI.

  ÉRASTE, CLITON.

                            ÉR. Eh bien! que fait Mélite?
  [CLIT. Monsieur, tout est perdu: votre fourbe maudite.] (1633-57)

    [730-a] Avant qu'elle ait rien su de notre intention. (1654)

  [731] _Var._ Monsieur, il est tout vrai: le moment déplorable.
  (1633-60)

  [732] _Var._ Ce pair d'amants sans pair est sous la sépulture.
  (1633-57)
        _Var._ Ces malheureux amants treuvent la sépulture. (1660)

  [733] _Var._ Tu m'oses donc flatter, et ta sottise estime
        M'obliger en taisant la moitié de mon crime? (1633-57)

  [734] _Var._ Achève tout d'un trait: dis que maîtresse, ami.
  (1633-57)

  [735] _Var._ Par ma fraude a perdu la lumière des cieux. (1633-57)

  [736] _Var._ [Falsifié, trahi, séduit, assassiné,]
        Que j'ai toute une ville en larmes convertie:
        [Tu n'en diras encor que la moindre partie.]
        Mais quel ressentiment! quel puissant déplaisir!
        Grands Dieux! et peuvent-ils jusque-là nous saisir,
        Qu'un pauvre amant en meure, et qu'une âpre tristesse
        Réduise au même point après lui sa maîtresse?
        CLIT. Tous ces discours ne font.... ÉR. Laisse agir ma douleur,
        Traître, si tu ne veux attirer ton malheur:
        Interrompre son cours, c'est n'aimer pas ta vie.
        La mort de son Tirsis me l'a doncques ravie!
        [Je ne l'avois pas su, Parques, jusqu'à ce jour.] (1633-57)

  [737] _Var._ [Il vous pût commander d'unir aussi leurs trames;]
        J'ignorois que, pour être exemptes de ses coups,
        Vous souffrissiez qu'il prît un tel pouvoir sur vous.
        [Vous en relevez donc, et vos ciseaux barbares]
        Tranchent comme il lui plaît les choses les plus rares!
        Vous en relevez donc, et pour le flatter mieux
        Vous voulez comme lui ne vous servir point d'yeux!
        Mais je m'en prends à vous, et ma funeste ruse,
        Vous imputant ces maux, se bâtit une excuse;
        J'ose vous en charger, et j'en suis l'inventeur,
        Et seul de ces malheurs[737-a] le détestable auteur.
        Mon courage, au besoin se trouvant trop timide
        Pour attaquer Tirsis autrement qu'en perfide,
        Je fis à mon défaut combattre son ennui,
        Son deuil, son désespoir, sa rage, contre lui.
        Hélas! et falloit-il que ma supercherie
        Tournât si lâchement son amour en furie?
        Falloit-il, l'aveuglant d'une indiscrète erreur,
        Contre une âme innocente allumer sa fureur?
        Falloit-il le forcer à dépeindre Mélite
        Des infâmes couleurs d'une fille hypocrite[737-b]?
        [Inutiles regrets, repentirs superflus.] (1633-57)

    [737-a] Les éditions de 1633 et de 1644 donnent, mais par erreur
    sans doute: «ses malheurs,» pour «ces malheurs.»

    [737-b] Les quatre derniers vers, depuis: «Falloit-il,
    l'aveuglant, etc.,» ne sont que dans l'édition de 1633.

  [738] _Var._ Et que par ma main propre un juste sacrifice
        De mon coupable chef venge mon artifice[738-a].
        Avançons donc, allons sur cet aimable corps
        Éprouver, s'il se peut, à la fois mille morts.
        D'où vient qu'au premier pas je tremble, je chancelle?
        Mon pied, qui me dédit, contre moi se rebelle.
        [Quel murmure confus! et qu'entends-je hurler?] (1633-57)

    [738-a] Ces deux vers, ainsi que les vers 1301 et 1302 du texte,
    manquent dans les éditions de 1644-57.

  [739] _Var._ Et dont les neuf remplis ceignent ces tristes lieux,
        Ne te colère point contre mon insolence,
        [Si j'ose avec mes cris violer ton silence.]
        Ce n'est pas que je veuille, en buvant de ton eau,
        Avec mon souvenir étouffer mon bourreau;
        Non, je ne prétends pas une faveur si grande;
        Réponds-moi seulement, réponds à ma demande:
        As-tu vu ces amants? Tirsis est-il passé?
        Mélite est-elle ici? Mais que dis-je? insensé!
        Le père de l'oubli, dessous cette onde noire,
        Pourroit-il conserver tant soit peu de mémoire?
        Mais de rechef que dis-je? Imprudent! je confonds
        Le Léthé pêle-mêle et ces gouffres profonds;
        Le Styx, de qui l'oubli ne prit jamais naissance,
        De tout ce qui se passe a tant de connoissance,
        Que les Dieux n'oseroient vers lui s'être mépris.
        Mais le traître se tait, et tenant ces esprits
        Pour le plus grand trésor de son funeste empire,
        De crainte de les perdre, il n'en ose rien dire.
        Vous donc, esprits légers, qui, faute de tombeaux. (1633-57)

  [740] _Var._ Dites, et je promets d'employer mon crédit. (1633-60)

  [741] _Var._ Monsieur, que faites-vous? Votre raison s'égare:
        Voyez qu'il n'est ici de Styx ni de Ténare;
        Revenez à vous-même. [ÉR. Ah! te voilà, Charon.] (1633-57)

  [742] _Var._ Monsieur, rentrez en vous, contemplez mon visage.
  (1633-57)

  [743] _Fondre_, aller au fond, s'engloutir.

  [744] _Var._ [Il n'en aura que trop d'Éraste et de ses crimes][744-a].
        CLIT. Il vaut mieux esquiver, car avecque des fous[744-b]
        Souvent on ne rencontre à gagner que des coups:
        Si jamais un amant fut dans l'extravagance,
        Il s'en peut bien vanter avec toute assurance.
        ÉRASTE, _se jetant sur ses épaules_[744-c].
        Tu veux donc échapper à l'autre bord sans moi?
        [Si faut-il qu'à ton cou je passe malgré toi.] (1633-57)

    [744-a] Il n'en aura que trop d'Éraste, de ses crimes. (1657)

    [744-b] Il vaut mieux se tirer, car avecque des fous. (1644-57)

    [744-c] _Il se jette sur les épaules de Cliton, qui l'emporte du
    théâtre._ (1633, en marge.)

  [745] Ce jeu de scène est omis dans l'édition de 1660; dans celle
  de 1664, il est placé entre les deux derniers vers de la scène.
  Voyez p. 223, note [744-c].

  [746] _Var._ Rival injurieux, dont l'absence importune. (1633-57)

  [747] _Var._ [Retarde le succès de ma bonne fortune,]
        Et qui, sachant combien m'importe ton retour,
        De peur de m'obliger n'oserois voir le jour,
        As-tu sitôt perdu cette ombre de courage
        Que te prêtoient jadis les transports de ta rage?
        Ce brusque mouvement d'un esprit forcené
        Relâche-t-il sitôt ton coeur efféminé?
        [Que devient à présent cette bouillante envie.] (1633)

  [748] On lit dans l'édition de 1654: «Il ne tient plus à toi,»
  pour «qu'à toi.» C'est évidemment une faute, ainsi qu'à la page
  suivante, la leçon de 1657 v. 1359: «Détachez Ixion;» et au vers
  1360 le singulier _mégère_, pour _mégères_, dans les éditions de
  1660-64.

  [749] _Var._ Ai-je, prenant le front de cet audacieux. (1633-57)
        _Var._ Ai-je, prenant le front de cet ambitieux. (1660-64)

  [750] _Var._ Vous travaillez en vain, bourrelles Euménides. (1633-60)

  [751] _Var._ Il semble à ces discours qu'il ait perdu le sens.
  (1633-57)

  [752] _Var._ Car des lettres qu'il a de la part de Mélite,
        Autre que cette main n'en a pas une écrite. (1633-57)

  [753] _Var._ Je te laisse impuni, perfide, tes remords. (1633)
        _Var._ Je te laisse impuni, traître, car tes remords. (1644-57)
        _Var._ Je te laisse impuni, de si cuisants remords. (1660)

  [754] Bien que Claveret ne conteste pas à Corneille l'invention de
  la frénésie d'Éraste (voyez plus haut, p. 128), on pourrait être
  tenté de croire que notre poëte en a pris l'idée dans la _Climène_
  de C. S. sieur de la Croix, représentée, suivant les frères
  Parfait, en 1628 (_Histoire du théâtre françois_, tome IV, p.
  401). Le berger Liridas, pensant que Climène est morte, devient
  fou de chagrin; dans son délire, il veut obliger un magicien,
  qu'il prend pour Pluton, à rendre la vie à son amante, et lui dit:

    Toi seul dedans ces lieux sentiras les tourments,
    Sans pouvoir prendre part à nos contentements;
    J'épouserai Climène, et pour ma concubine
    Je prendrai, s'il me plaît, ta femme Proserpine.

  [755] _Var._ N'en doute aucunement, ton frère n'est point mort.
  (1633-57)

  [756] _Var._ Si ce coeur, recevant quelque légère atteinte. (1633)

  [757] _Var._ Dont les plus furieux et plus rudes assauts
        Avoient bien de la peine à m'émouvoir à faux. (1633-57)

  [758] _Var._ Qu'à cause que j'étois parfaitement honteuse.
  (1633-57)

  [759] _Var._ Qu'un autre[759-a] en témoignât plus de ressentiment.
  (1633-60)

  [759-a] Il y a plus loin un semblable emploi du masculin dans le
  vers 1387 de _Clitandre_. Voyez le _Lexique_; voyez aussi la
  première variante de la p. 241 (note [796]) et la huitième de la
  p. 363 (note [1214]).

  [760] _Var._ Mais avec tout cela confesse franchement. (1633-57)

  [761] _Var._ D'aller vite d'un mot ranimer sa maîtresse;
        Autrement je saurois te rendre ton paquet.
        LIS. Et moi pareillement rabattre ton caquet. (1633-57)



ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

CLITON, LA NOURRICE.

    CLITON.

    Je ne t'ai rien celé: tu sais toute l'affaire.                1435

    LA NOURRICE.

    Tu m'en as bien conté; mais se pourroit-il faire
    Qu'Éraste eût des remords si vifs et si pressants
    Que de violenter sa raison et ses sens?

    CLITON.

    Eût-il pu, sans en perdre entièrement l'usage,
    Se figurer Charon des traits de mon visage,                   1440
    Et de plus, me prenant pour ce vieux nautonier,
    Me payer à bons coups des droits de son denier?

    LA NOURRICE.

    Plaisante illusion!

    CLITON.

                        Mais funeste à ma tête,
    Sur qui se déchargeoit une telle tempête,
    Que je tiens maintenant à miracle évident                     1445
    Qu'il me soit demeuré dans la bouche une dent.

    LA NOURRICE.

    C'étoit mal reconnoître un si rare service.

    ÉRASTE, derrière le théâtre[762].

    Arrêtez, arrêtez, poltrons!

    CLITON.

                                 Adieu, Nourrice:
    Voici ce fou qui vient, je l'entends à la voix;
    Crois que ce n'est pas moi qu'il attrape deux fois.           1450

    LA NOURRICE.

    Pour moi, quand je devrois passer pour Proserpine[763],
    Je veux voir à quel point sa fureur le domine.

    CLITON.

    Contente à tes périls ton curieux desir[764].

    LA NOURRICE.

    Quoi qu'il puisse arriver, j'en aurai le plaisir.


SCÈNE II.

ÉRASTE, LA NOURRICE.

    ÉRASTE[765].

    En vain je les rappelle, en vain pour se défendre             1455
    La honte et le devoir leur parlent de m'attendre[766];
    Ces lâches escadrons de fantômes affreux
    Cherchent leur assurance aux cachots les plus creux,
    Et se fiant à peine à la nuit qui les couvre,
    Souhaitent sous l'enfer qu'un autre enfer s'entr'ouvre.
    Ma voix met tout en fuite, et dans ce vaste effroi[767],
    La peur saisit si bien les ombres et leur roi,
    Que se précipitant à de promptes retraites,
    Tous leurs soucis ne vont qu'à les rendre secrètes.
    Le bouillant Phlégéthon, parmi ses flots pierreux,            1465
    Pour les favoriser ne roule plus de feux;
    Tisiphone tremblante, Alecton et Mégère,
    Ont de leurs flambeaux noirs étouffé la lumière[768];
    Les Parques même en hâte emportent leurs fuseaux,
    Et dans ce grand désordre oubliant leurs ciseaux,             1470
    Charon, les bras croisés, dans sa barque s'étonne
    De ce qu'après Éraste il n'a passé personne[769].
    Trop heureux accident, s'il avoit prévenu
    Le déplorable coup du malheur avenu[770]!
    Trop heureux accident, si la terre entr'ouverte               1475
    Avant ce jour fatal eût consenti ma perte,
    Et si ce que le ciel me donne ici d'accès
    Eût de ma trahison devancé le succès!
    Dieux, que vous savez mal gouverner votre foudre!
    N'étoit-ce pas assez pour me réduire en poudre                1480
    Que le simple dessein d'un si lâche forfait?
    Injustes, deviez-vous en attendre l'effet?
    Ah Mélite! ah Tircis! leur cruelle justice
    Aux dépens de vos jours me choisit un supplice[771].
    Ils doutoient que l'enfer eût de quoi me punir                1485
    Sans le triste secours de ce dur souvenir[772].
    Tout ce qu'ont les enfers de feux, de fouets, de chaînes[773],
    Ne sont auprès de lui que de légères peines;
    On reçoit d'Alecton un plus doux traitement.
    Souvenir rigoureux, trêve, trêve un moment[774]!              1490
    Qu'au moins avant ma mort dans ces demeures sombres
    Je puisse rencontrer ces bienheureuses ombres!
    Use après, si tu veux, de toute ta rigueur,
    Et si pour m'achever tu manques de vigueur,

(Il met la main sur son épée[775].)

    Voici qui t'aidera: mais derechef, de grâce,                  1495
    Cesse de me gêner durant ce peu d'espace.
    Je vois déjà Mélite. Ah! belle ombre, voici
    L'ennemi de votre heur qui vous cherchoit ici:
    C'est Éraste, c'est lui, qui n'a plus d'autre envie
    Que d'épandre à vos pieds son sang avec sa vie:               1500
    Ainsi le veut le sort, et tout exprès les Dieux
    L'ont abîmé vivant en ces funestes lieux.

    LA NOURRICE.

    Pourquoi permettez-vous que cette frénésie
    Règne si puissamment sur votre fantaisie?
    L'enfer voit-il jamais une telle clarté?                      1505

    ÉRASTE.

    Aussi ne la tient-il que de votre beauté;
    Ce n'est que de vos yeux que part cette lumière.

    LA NOURRICE.

    Ce n'est que de mes yeux! Dessillez la paupière,
    Et d'un sens plus rassis jugez de leur éclat.

    ÉRASTE.

    Ils ont, de vérité, je ne sais quoi de plat;                  1510
    Et plus je vous contemple, et plus sur ce visage
    Je m'étonne de voir un autre air, un autre âge:
    Je ne reconnois plus aucun de vos attraits.
    Jadis votre nourrice avoit ainsi les traits,
    Le front ainsi ridé, la couleur ainsi blême,                  1515
    Le poil ainsi grison. O Dieux! c'est elle-même.
    Nourrice, qui t'amène en ces lieux pleins d'effroi[776]?
    Y viens-tu rechercher Mélite comme moi?

    LA NOURRICE.

    Cliton la vit pâmer, et se brouilla de sorte[777]
    Que la voyant si pâle il la crut être morte;                  1520
    Cet étourdi trompé vous trompa comme lui.
    Au reste, elle est vivante, et peut-être aujourd'hui
    Tircis, de qui la mort n'étoit qu'imaginaire,
    De sa fidélité recevra le salaire.

    ÉRASTE.

    Désormais donc en vain je les cherche ici-bas;                1525
    En vain pour les trouver je rends tant de combats.

    LA NOURRICE.

    Votre douleur vous trouble, et forme des nuages
    Qui séduisent vos sens par de fausses images:
    Cet enfer, ces combats ne sont qu'illusions[778].

    ÉRASTE.

    Je ne m'abuse point de fausses visions:                       1530
    Mes propres yeux ont vu tous ces monstres en fuite,
    Et Pluton de frayeur en quitter la conduite.

    LA NOURRICE.

    Peut-être que chacun s'enfuyoit devant vous,
    Craignant votre fureur et le poids de vos coups;
    Mais voyez si l'enfer ressemble à cette place:                1535
    Ces murs, ces bâtiments, ont-ils la même face?
    Le logis de Mélite et celui de Cliton
    Ont-ils quelque rapport à celui de Pluton?
    Quoi? n'y remarquez-vous aucune différence?

    ÉRASTE.

    De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence[779].           1540
    Nourrice, prends pitié d'un esprit égaré
    Qu'ont mes vives douleurs d'avec moi séparé:
    Ma guérison dépend de parler à Mélite.

    LA NOURRICE.

    Différez pour le mieux un peu cette visite,
    Tant que, maître absolu de votre jugement,                    1545
    Vous soyez en état de faire un compliment.
    Votre teint et vos yeux n'ont rien d'un homme sage;
    Donnez-vous le loisir de changer de visage[780]:
    Un moment de repos que vous prendrez chez vous....

    ÉRASTE.

    Ne peut, si tu n'y viens, rendre mon sort plus doux,
    Et ma foible raison, de guide dépourvue,
    Va de nouveau se perdre en te perdant de vue.

    LA NOURRICE.

    Si je vous suis utile, allons je ne veux pas
    Pour un si bon sujet vous épargner mes pas.


SCÈNE III.

CLORIS, PHILANDRE.

    CLORIS.

    Ne m'importune plus, Philandre, je t'en prie;                 1555
    Me rapaiser jamais passe ton industrie.
    Ton meilleur, je t'assure, est de n'y plus penser;
    Tes protestations ne font que m'offenser:
    Savante à mes dépens de leur peu de durée,
    Je ne veux point en gage un foi parjurée,                     1560
    Un coeur que d'autres yeux peuvent sitôt brûler[781],
    Qu'un billet supposé peut sitôt ébranler.

    PHILANDRE.

    Ah! ne remettez plus dedans votre mémoire
    L'indigne souvenir d'une action si noire,
    Et pour rendre à jamais nos premiers voeux contents,
    Étouffez l'ennemi du pardon que j'attends.
    Mon crime est ans égal; mais enfin, ma chère âme[782]....

    CLORIS.

    Laisse là désormais ces petits mots de flamme,
    Et par ces faux témoins d'un feu mal allumé
    Ne me reproche plus que je t'ai trop aimé.                    1570

    PHILANDRE.

    De grâce, redonnez à l'amitié passée
    Le rang que je tenois dedans votre pensée.
    Derechef, ma Cloris, par ces doux entretiens,
    Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens[783],
    Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....             1575

    CLORIS.

    C'est où dorénavant tu ne dois plus prétendre.
    Ta sottise m'instruit, et par là je vois bien
    Qu'un visage commun, et fait comme le mien,
    N'a point assez d'appas, ni de chaîne assez forte,
    Pour tenir en devoir un homme de ta sorte.                    1580
    Mélite a des attraits qui savent tout dompter;
    Mais elle ne pourroit qu'à peine t'arrêter:
    Il te faut un sujet qui la passe ou l'égale.
    C'est en vain, que vers moi ton amour se ravale;
    Fais-lui, si tu m'en crois, agréer tes ardeurs:               1585
    Je ne veux point devoir mon bien à ses froideurs.

    PHILANDRE.

    Ne me déguisez rien, un autre a pris ma place;
    Une autre affection vous rend pour moi de glace.

    CLORIS.

    Aucun jusqu'à ce point n'est encore arrivé[784];
    Mais je te changerai pour le premier trouvé.                  1590

    PHILANDRE.

    C'en est trop, tes dédains épuisent ma souffrance.
    Adieu; je ne veux plus avoir d'autre espérance,
    Sinon qu'un jour le ciel te fera ressentir
    De tant de cruautés le juste repentir.

    CLORIS.

    Adieu: Mélite et moi nous aurons de quoi rire[785]            1595
    De tous les beaux discours que tu me viens de dire.
    Que lui veux-tu mander?

    PHILANDRE.

                            Va, dis-lui de ma part
    Qu'elle, ton frère et toi, reconnoîtrez trop tard
    Ce que c'est que d'aigrir un homme de ma sorte[786].

    CLORIS.

    Ne crois pas la chaleur du courroux qui t'emporte:            1600
    Tu nous ferois trembler plus d'un quart d'heure ou deux.

    PHILANDRE.

    Tu railles, mais bientôt nous verrons d'autres jeux:
    Je sais trop comme on venge une flamme outragée.

    CLORIS.

    Le sais-tu mieux que moi, qui suis déjà vengée?
    Par où t'y prendras-tu? de quel air?

    PHILANDRE.

                                         Il suffit:               1605
    Je sais comme on se venge.

    CLORIS.

                               Et moi comme on s'en rit.


SCÈNE IV.

TIRCIS, MÉLITE.

    TIRCIS.

    Maintenant que le sort, attendri par nos plaintes,
    Comble notre espérance et dissipe nos craintes,
    Que nos contentements ne sont plus traversés
    Que par le souvenir de nos malheurs passés[787],              1610
    Ouvrons toute notre âme à ces douces tendresses
    Qu'inspirent aux amants les pleines allégresses,
    Et d'un commun accord chérissons nos ennuis,
    Dont nous voyons sortir de si précieux fruits.
      Adorables regards, fidèles interprètes                      1615
    Par qui nous expliquions nos passions secrètes,
    Doux truchements du coeur, qui déjà tant de fois
    M'avez si bien appris ce que n'osoit la voix,
    Nous n'avons plus besoin de votre confidence:
    L'amour en liberté peut dire ce qu'il pense,                  1620
    Et dédaigne un secours qu'en sa naissante ardeur
    Lui faisoient mendier la crainte et la pudeur.
    Beaux yeux, à mon transport pardonnez ce blasphème,
    La bouche est impuissante où l'amour est extrême:
    Quand l'espoir est permis, elle a droit de parler;            1625
    Mais vous allez plus loin qu'elle ne peut aller.
    Ne vous lassez donc point d'en usurper l'usage,
    Et quoi qu'elle m'ait dit, dites-moi davantage.
    Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis
    T'obligent à te taire auprès de ton Tircis?                   1630

    MÉLITE.

    Tu parles à mes yeux, et mes yeux te répondent.

    TIRCIS.

    Ah! mon heur, il est vrai, si tes desirs secondent
    Cet amour qui paroît et brille dans tes yeux,
    Je n'ai rien désormais à demander aux Dieux.

    MÉLITE.

    Tu t'en peux assurer: mes yeux si pleins de flamme            1635
    Suivent l'instruction des mouvements de l'âme.
    On en a vu l'effet, lorsque ta fausse mort
    A fait sur tous mes sens un véritable effort[788];
    On en a vu l'effet, quand te sachant en vie,
    De revivre avec toi j'ai pris aussi l'envie[789];             1640
    On en a vu l'effet, lorsqu'à force de pleurs
    Mon amour et mes soins, aidés de mes douleurs,
    Ont fléchi la rigueur d'une mère obstinée,
    Et gagné cet aveu qui fait notre hyménée[790],
    Si bien qu'à ton retour ta chaste affection                   1645
    Ne trouve plus d'obstacle à sa prétention[791].
    Cependant l'aspect seul des lettres d'un faussaire
    Te sut persuader tellement le contraire,
    Que sans vouloir m'entendre, et sans me dire adieu,
    Jaloux et furieux tu partis de ce lieu[792].                  1650

    TIRCIS.

    J'en rougis, mais apprends qu'il n'étoit pas possible
    D'aimer comme j'aimois, et d'être moins sensible;
    Qu'un juste déplaisir ne sauroit écouter
    La raison qui s'efforce à le violenter[793];
    Et qu'après des transports de telle promptitude,              1655
    Ma flamme ne te laisse aucune incertitude.

    MÉLITE.

    Tout cela seroit peu, n'étoit que ma bonté[794]
    T'en accorde un oubli sans l'avoir mérité,
    Et que, tout criminel, tu m'es encore aimable.

    TIRCIS.

    Je me tiens donc heureux d'avoir été coupable,                1660
    Puisque l'on me rappelle au lieu de me bannir,
    Et qu'on me récompense au lieu de me punir.
    J'en aimerai l'auteur de cette perfidie[795],
    Et si jamais je sais quelle main si hardie....


SCÈNE V.

CLORIS, TIRCIS, MÉLITE.

    CLORIS.

    Il vous fait fort bon voir, mon frère, à cajoler,             1665
    Cependant qu'une soeur ne se peut consoler,
    Et que le triste ennui d'une attente incertaine
    Touchant votre retour la tient encore en peine.

    TIRCIS.

    L'amour a fait au sang un peu de trahison[796];
    Mais Philandre pour moi t'en aura fait raison.                1670
    Dis-nous, auprès de lui retrouves-tu ton conte,
    Et te peut-il revoir sans montrer quelque honte?

    CLORIS.

    L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.
    Tant d'offres, tant de voeux, et tant de compliments,
    Mêlés de repentir....

    MÉLITE.

                          Qu'à la fin exorable,                   1675
    Vous l'avez regardé d'un oeil plus favorable.

    CLORIS.

    Vous devinez fort mal.

    TIRCIS.

                           Quoi, tu l'as dédaigné?

    CLORIS.

    Du moins, tous ses discours n'ont encor rien gagné[797].

    MÉLITE.

    Si bien qu'à n'aimer plus votre dépit s'obstine?

    CLORIS.

    Non pas cela du tout, mais je suis assez fine:                1680
    Pour la première fois, il me dupe qui veut;
    Mais pour une seconde, il m'attrape qui peut.

    MÉLITE.

    C'est-à-dire, en un mot....

    CLORIS.

                                Que son humeur volage[798]
    Ne me tient pas deux fois en un même passage;
    En vain dessous mes lois il revient se ranger.                1685
    Il m'est avantageux de l'avoir vu changer,
    Avant que de l'hymen le joug impitoyable[799],
    M'attachant avec lui, me rendît misérable[800].
    Qu'il cherche femme ailleurs, tandis que de ma part
    J'attendrai du destin quelque meilleur hasard.                1690

    MÉLITE.

    Mais le peu qu'il voulut me rendre de service
    Ne lui doit pas porter un si grand préjudice.

    CLORIS.

    Après un tel faux bond, un change si soudain,
    A volage, volage, et dédain pour dédain.

    MÉLITE.

    Ma soeur, ce fut pour moi qu'il osa s'en dédire               1695

    CLORIS.

    Et pour l'amour de vous je n'en ferai que rire.

    MÉLITE.

    Et pour l'amour de moi vous lui pardonnerez.

    CLORIS.

    Et pour l'amour de moi vous m'en dispenserez.

    MÉLITE.

    Que vous êtes mauvaise!

    CLORIS.

                            Un peu plus qu'il ne semble.

    MÉLITE.

    Je vous veux toutefois remettre bien ensemble[801].           1700

    CLORIS.

    Ne l'entreprenez pas; peut-être qu'après tout[802]
    Votre dextérité n'en viendroit pas à bout.


SCÈNE VI.

TIRCIS, LA NOURRICE[803], ÉRASTE, MÉLITE, CLORIS.

    TIRCIS.

    De grâce, mon souci, laissons cette causeuse[804]:
    Qu'elle soit à son choix facile ou rigoureuse,
    L'excès de mon ardeur ne sauroit consentir                    1705
    Que ces frivoles soins te viennent divertir:
    Tous nos pensers sont dus, en l'état où nous sommes[805],
    A ce noeud qui me rend le plus heureux des hommes,
    Et ma fidélité, qu'il va récompenser....

    LA NOURRICE[806].

    Vous donnera bientôt autre chose à penser.                    1710
    Votre rival vous cherche, et la main à l'épée
    Vient demander raison de sa place usurpée.

    ÉRASTE, à Mélite.

    Non, non, vous ne voyez en moi qu'un criminel,
    A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel
    Rend le jour odieux, et fait naître l'envie                   1715
    De sortir de sa gêne en sortant de la vie[807].
    Il vient mettre à vos pieds sa tête à l'abandon;
    La mort lui sera douce à l'égal du pardon.
    Vengez donc vos malheurs; jugez ce que mérite
    La main qui sépara Tircis d'avec Mélite,                      1720
    Et de qui l'imposture avec de faux écrits
    A dérobé Philandre aux voeux de sa Cloris.

    MÉLITE.

    Éclaircis du seul point qui nous tenoit en doute,
    Que serois-tu d'avis de lui répondre?

    TIRCIS.

                                          Écoute
    Quatre mots à quartier[808].

    ÉRASTE.

                                Que vous avez de tort             1725
    De prolonger ma peine en différant ma mort!
    De grâce, hâtez-vous d'abréger mon supplice[809],
    Ou ma main préviendra votre lente justice.

    MÉLITE.

    Voyez comme le ciel a de secrets ressorts
    Pour se faire obéir malgré nos vains efforts:                 1730
    Votre fourbe, inventée à dessein de nous nuire,
    Avance nos amours au lieu de les détruire;
    De son fâcheux succès, dont nous devions périr,
    Le sort tire un remède afin de nous guérir.
    Donc pour nous revancher de la faveur reçue,                  1735
    Nous en aimons l'auteur à cause de l'issue,
    Obligés désormais de ce que tour à tour
    Nous nous sommes rendu[810] tant de preuves d'amour,
    Et de ce que l'excès de ma douleur sincère[811]
    A mis tant de pitié dans le coeur de ma mère,                 1740
    Que cette occasion prise comme aux cheveux,
    Tircis n'a rien trouvé de contraire à ses voeux;
    Outre qu'en fait d'amour la fraude est légitime;
    Mais puisque vous voulez la prendre pour un crime,
    Regardez, acceptant le pardon, ou l'oubli,                    1745
    Par où votre repos sera mieux établi.

    ÉRASTE.

    Tout confus et honteux de tant de courtoisie,
    Je veux dorénavant chérir ma jalousie,
    Et puisque c'est de là que vos félicités....

    LA NOURRICE, à Éraste.

    Quittez ces compliments qu'ils n'ont pas mérités:             1750
    Ils ont tous deux leur compte, et sur cette assurance
    Ils tiennent le passé dans quelque indifférence[812],
    N'osant se hasarder à des ressentiments
    Qui donneroient du trouble à leurs contentements.
    Mais Cloris, qui s'en tait, vous la gardera bonne,            1755
    Et seule intéressée, à ce que je soupçonne,
    Saura bien se venger sur vous à l'avenir
    D'un amant échappé qu'elle pensoit tenir.

    ÉRASTE, à Cloris.

    Si vous pouviez souffrir qu'en votre bonne grâce
    Celui qui l'en tira pût occuper sa place[813],                1760
    Éraste, qu'un pardon purge de son forfait[814],
    Est prêt de réparer le tort qu'il vous a fait.
    Mélite répondra de ma persévérance:
    Je n'ai pu la quitter qu'en perdant l'espérance;
    Encore avez-vous vu mon amour irrité                          1765
    Mettre tout en usage en cette extrémité;
    Et c'est avec raison que ma flamme contrainte
    De réduire ses feux dans une amitié sainte,
    Mes amoureux desirs, vers elle superflus[815]
    Tournent vers la beauté qu'elle chérit le [ajouté à ma main) «plus»] 1770

    TIRCIS.

    Que t'en semble, ma soeur?

    CLORIS.

                               Mais toi-même, mon frère?

    TIRCIS.

    Tu sais bien que jamais je ne te fus contraire.

    CLORIS.

    Tu sais qu'en tel sujet ce fut toujours de toi
    Que mon affection voulut prendre la loi.

    TIRCIS.

    Encor que dans tes yeux tes sentiments se lisent[816]         1775
    Tu veux qu'auparavant les miens les autorisent.
    Parlons donc pour la forme. Oui, ma soeur, j'y consens[817],
    Bien sûr que mon avis s'accommode à ton sens.
    Fassent les puissants Dieux que par cette alliance[818]
    Il ne reste entre nous aucune défiance,                       1780
    Et que m'aimant en frère, et ma maîtresse en soeur,
    Nos ans puissent couler avec plus de douceur!

    ÉRASTE.

    Heureux dans mon malheur, c'est dont je les supplie;
    Mais ma félicité ne peut être accomplie
    Jusqu'à ce qu'après vous son aveu m'ait permis[819]           1785
    D'aspirer à ce bien que vous m'avez promis.

    CLORIS.

    Aimez-moi seulement, et pour la récompense
    On me donnera bien le loisir que j'y pense.

    TIRCIS.

    Oui, sous condition qu'avant la fin du jour[820]
    Vous vous rendrez sensible à ce naissant amour[821].          1790

    CLORIS.

    Vous prodiguez en vain vos foibles artifices;
    Je n'ai reçu de lui ni devoirs ni services.

    MÉLITE.

    C'est bien quelque raison; mais ceux qu'il m'a rendus,
    Il ne les faut pas mettre au rang des pas perdus.
    Ma soeur, acquitte-moi d'une reconnoissance                   1795
    Dont un autre destin m'a mise en impuissance[822]:
    Accorde cette grâce à nos justes desirs.

    TIRCIS.

    Ne nous refuse pas ce comble à nos plaisirs[823].

    ÉRASTE[824].

    Donnez à leurs souhaits, donnez à leurs prières,
    Donnez à leurs raisons ces faveurs singulières;               1800
    Et pour faire aujourd'hui le bonheur d'un amant[825],
    Laissez-les disposer de votre sentiment.

    CLORIS[826].

    En vain en ta faveur chacun me sollicite,
    J'en croirai seulement la mère de Mélite:
    Son avis m'ôtera la peur du repentir[827],                    1805
    Et ton mérite alors m'y fera consentir.

    TIRCIS.

    Entrons donc; et tandis que nous irons le prendre,
    Nourrice, va t'offrir pour maîtresse à Philandre[828].


LA NOURRICE.

(Tous rentrent, et elle demeure seule[829].)

    Là, là, n'en riez point: autrefois en mon temps
    D'aussi beaux fils que vous étoient assez contents,           1810
    Et croyoient de leur peine avoir trop de salaire
    Quand je quittois un peu mon dédain ordinaire.
    A leur compte, mes yeux étoient de vrais soleils
    Qui répandoient partout des rayons nompareils;
    Je n'avois rien en moi qui ne fût un miracle;                 1815
    Un seul mot de ma part leur étoit un oracle....
    Mais je parle à moi seule. Amoureux, qu'est-ce-ci?
    Vous êtes bien hâtés de me laisser ainsi[830]!
    Allez, quelle que soit l'ardeur qui vous emporte[831],
    On ne se moque point des femmes de ma sorte,                  1820
    Et je ferai bien voir à vos feux empressés
    Que vous n'en êtes pas encore où vous pensez.


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

  [762] _Var. Derrière la tapisserie._ (1633-57)--_Il est derrière
  le théâtre._ (1663 en marge.)

  [763] _Var._ Et moi, quand je devrois passer pour Proserpine.
  (1633-63)

  [764] _Var._ Adieu; soûle à ton dam ton curieux desir. (1633-57)

  [765] _Var._ ÉRASTE, _l'épée au poing_. (1633-57)--_L'épée à la
  main._ (1660)

  [766] _Var._ La honte et le devoir leur parle de m'attendre.
  (1657)

  [767] _Var._ La peur renverse tout, et dans ce désarroi
        Elle saisit si bien les ombres et leur roi. (1633-57)

  [768] _Var._ De leurs flambeaux puants ont éteint la lumière.
        Et tiré de leur chef les serpents d'alentour,
        De crainte que leurs yeux fissent quelque faux jour,
        Dont la foible lueur, éclairant ma poursuite,
        A travers ces horreurs me pût trahir leur fuite.
        Éaque épouvanté se croit trop en danger,
        Et fuit son criminel au lieu de le juger;
        Clothon même et ses soeurs, à l'aspect de ma lame,
        De peur de tarder trop n'osant couper ma trame,
        A peine ont eu loisir d'emporter leurs fuseaux,
        Si bien qu'en ce désordre oubliant leurs ciseaux. (1633-57)

  [769] _Var._ D'où vient qu'après Éraste il n'a passé personne.
  (1633-60)

  [770] _Var._ Le déplorable coup du malheur advenu. (1633-60)

  [771] _Var._ Aux dépens de vos jours aggrave mon supplice.
  (1633-57)

  [772] _Var._ [Sans le triste secours de ce dur souvenir.]
        Souvenir rigoureux de qui l'âpre torture
        Devient plus violente et croît plus on l'endure,
        Implacable bourreau, tu vas seul étouffer
        Celui dont le courage a dompté tout l'enfer.
        Qu'il m'eût bien mieux valu céder à ses furies!
        Qu'il m'eût bien mieux valu souffrir ses barbaries,
        Et de gré me soumettre, en acceptant sa loi,
        A tout ce que sa rage eût ordonné de moi!
        Tout ce qu'il a de fers, de feux, de fouets, de chaînes,
        Ne sont auprès de toi que de légères peines. (1633)

  [773] _Var._ Oui, ce qu'ont les enfers, de feux, de fouets, de
  chaînes. (1644-63)

  [774] _Var._ De grâce, un peu de trêve, un moment, un moment.
  (1633)

  [775] _Var. Il montre son épée._ (1633, en marge.)--Ce jeu de
  scène n'est point indiqué dans les éditions de 1644-60.

  [776] _Var._ Nourrice, et qui t'amène en ces lieux pleins
  d'effroi? (1633-60)

  [777] _Var._ Cliton la vit pâmer, et se troubla de sorte. (1660)

  [778] _Var._ Cet enfer, ces combats, ne sont qu'illusion.
        ÉR. Je ne m'abuse point; j'ai vu sans fiction
        Ces monstres terrassés se sauver à la fuite. (1633-57)

  [779] _Var._ [De vrai, ce que tu dis a beaucoup d'apparence.]
        Depuis ce que j'ai su de Mélite et Tirsis,
        Je sens que tout à coup mes regrets adoucis
        Laissent en liberté les ressorts de mon âme;
        Ma raison par ta bouche a reçu son dictame.
        Nourrice, prends le soin d'un esprit égaré,
        Qui s'est d'avecque moi si longtemps séparé:
        [Ma guérison dépend de parler à Mélite.] (1633-57)

  [780] _Var._ [Donnez-vous le loisir de changer de visage;]
        Nous pourvoirons après au reste en sa saison.
        ÉR. Viens donc m'accompagner jusques en ma maison;
        Car si je te perdois un seul moment de vue,
        Ma raison, aussitôt de guide dépourvue,
        M'échapperoit encor. LA NOURR. Allons, je ne veux pas.
  (1533-57)

  [781] _Var._ Je ne veux point d'un coeur qu'un billet aposté
        Peut résoudre aussitôt à la déloyauté. (1633)

  [782] _Var._ Ma maîtresse, mon heur, mon souci, ma chère âme.
  (1633-57)

  [783] _Var._ [Par ces feux qui voloient de vos yeux dans les miens,]
        Par mes flammes jadis si bien récompensées,
        Par ces mains si souvent dans les miennes pressées,
        Par ces chastes baisers qu'un amour vertueux
        Accordoit au desir d'un coeur respectueux,
        [Par ce que votre foi me permettoit d'attendre....] (1633-57)

  [784] _Var._ Aucun jusqu'à ce point n'est encor parvenu;
        Mais je te changerai pour le premier venu.
        PHIL. Tes dédains outrageux épuisent ma souffrance. (1633-57)

  [785] _Var._ Adieu: Mélite et moi nous avons de quoi rire.
  (1644-64)

  [786] _Var._ Ce que c'est que d'aigrir un homme de courage.
        CLOR. Sois sûr de ton côté que ta fougue et ta rage,
        Et tout ce que jamais nous entendrons de toi,
        Fournira de risée, elle, mon frère et moi[786-a]. (1633-57)

    [786-a] C'est la fin de la scène III dans les éditions indiquées.

  [787] _Var._ Que par le souvenir de nos travaux passés,
        Chassons-le, ma chère âme, à force de caresses;
        Ne parlons plus d'ennuis, de tourments, de tristesses
        Et changeons en baisers ces traits d'oeil langoureux
        Qui ne font qu'irriter nos desirs amoureux.
        [Adorables regards, fidèles interprètes
        Par qui nous expliquions nos passions secrètes,]
        Je ne puis plus chérir votre foible entretien:
        Plus heureux, je soupire après un plus grand bien.
        Vous étiez bons jadis, quand nos flammes naissantes
        Prisoient, faute de mieux, vos douceurs impuissantes;
        Mais au point où je suis, ce ne sont que rêveurs
        Qui vous peuvent tenir pour exquises faveurs:
        Il faut un aliment plus solide à nos flammes,
        Par où nous unissions nos bouches et nos âmes.
        [Mais tu ne me dis mot, ma vie; et quels soucis.] (1633-57)

  [788] _Var._ Fit dessus tous mes sens un véritable effort. (1633-57)

  [789] _Var._ De revivre avec toi je pris aussi l'envie. (1633-57)

  [790] _Var._ Lui faisant consentir notre heureux hyménée. (1633-57)

  [791] _Var._ Nous trouve toutes deux à sa dévotion;
        Et cependant l'abord[791-a] des lettres d'un faussaire. (1633-57)
        _Var._ Ne trouve plus d'obstacle à ta prétention;
        Et le premier aspect des lettres d'un faussaire. (1660)

    [791-a] L'édition de 1657 donne, par erreur, _d'abord_, pour
    _l'abord_.

  [792] _Var._ Furieux, enragé, tu partis de ce lieu.
        TIRS. Mon coeur, j'en suis honteux, mais songe que possible,
        Si j'eusse moins aimé, j'eusse été moins sensible. (1633-57)

  [793] _Var._ La voix de la raison qui vient pour le dompter. (1633-57)

  [794] _Var._ Foible excuse pourtant, n'étoit que ma bonté. (1633-57)

  [795] _Var._ MÉL. Mais apprends-moi l'auteur de cette perfidie.
        TIRS. Je ne sais quelle main pût être assez hardie. (1633-57)

  [796] _Var._ [L'amour a fait au sang un peu de trahison;]
        Mais deux ou trois baisers t'en feront la raison.
        Que ce soit toutefois, mon coeur, sans te déplaire.
        CLOR. Les baisers d'une soeur satisfont mal un frère:
        Adresse mieux les tiens vers l'objet que je voi[796-a].
        TIRS. De la part de ma soeur reçois donc ce renvoi.
        MÉL. Recevoir le refus d'un autre[796-b]! à Dieu ne plaise!
        TIRS. Refus d'un autre, ou non, il faut que je te baise,
        Et que dessus ta bouche un prompt redoublement
        Me venge des longueurs de ce retardement.
        CLOR. A force de baiser vous m'en feriez envie:
        Trêve. TIRS. Si notre exemple à baiser te convie,
        Va trouver ton Philandre, avec qui tu prendras
        De ces chastes plaisirs autant que tu voudras.
        CLOR. A propos, je venois pour vous en faire un conte.
        Sachez donc que, sitôt qu'il a vu son méconte,
        [L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1633-57)

    [796-a] Dans les éditions de 1644-57; le morceau qui suit
    remplace les douze vers précédents: «Adresse mieux les tiens,
    etc.,» qui ne sont que dans celle de 1633:

    TIRS. Autant que ceux d'un frère une soeur, et je croi
    Que tu baiserois mieux ton Philandre que moi.
    CLOR. Mon Philandre, il se trouve assez loin de son conte.
    TIRS. Un change si soudain lui donne un peu de honte,
    [CLOR. L'infidèle m'a fait tant de nouveaux serments.] (1644-57)

    [796-b] Il y a le masculin: _d'un autre_, à ce vers et au
    suivant, dans l'édition de 1633, qui seule donne ces deux vers.
    Voyez la variante du vers 1425 de _Mélite_.

  [797] _Var._ Au moins tous ses discours n'ont encor rien gagné.
  (1633-57)

  [798] _Var._ Qu'inférez-vous par-là? [CLOR. Que son humeur volage]
  (1633-57)

  [799] _Var._ Paravant que l'hymen, d'un joug inséparable. (1633)
        _Var._ Avant que de l'hymen le joug inséparable. (1644-57)

  [800] _Var._ Me soumettant à lui, me rendit misérable.
        Qu'il cherche femme ailleurs, et pour moi, de ma part.
  (1633-57)

  [801] _Var._ Si vous veux-je pourtant remettre bien ensemble.
  (1633-57)

  [802] _Var._ Ne l'entreprenez pas, possible qu'après tout.
  (1633-44 et 52-57)

  [803] Il y a NOURRICE, sans article, dans les éditions de 1633-52.

  [804] En marge, dans l'édition de 1633: _La Nourrice paroît à
  l'autre bout du théâtre, avec Éraste, l'épée nue à la main, et
  ayant parlé à lui quelque temps à l'oreille, elle le laisse à
  quartier_ (voyez p. 93, note [382]), _et s'avance vers Tirsis._

  [805] _Var._ Tous nos pensers sont dus à ces chastes délices
        Dont le ciel se prépare à borner nos supplices:
        Le terme en est si proche, il n'attend que la nuit.
        Vois qu'en notre faveur déjà le jour s'enfuit,
        Que déjà le soleil, en cédant à la brune,
        Dérobe tant qu'il peut sa lumière importune,
        Et que pour lui donner mêmes contentements
        Thétis court au-devant de ses embrassements.
        LA NOURR. Vois toi-même un rival qui, la main à l'épée,
        Vient quereller sa place à faux titre occupée,
        Et ne peut endurer qu'on enlève son bien,
        Sans l'acheter au prix de son sang ou du tien.
        MÉL. Retirons-nous, mon coeur. TIRS. Es-tu lassé de vivre?
        CLOR. Mon frère, arrêtez-vous. TIRS. Voici qui t'en délivre:
        Parle, tu n'as qu'à dire. ÉRASTE, _à Mélite_. Un pauvre criminel,
        [A qui l'âpre rigueur d'un remords éternel.] (1633-57)

  [806] _Var._ LA NOURRICE, _montrant Éraste_. (1644-57)

  [807] _Var._ De sortir de torture en sortant de la vie,
        Vous apporte aujourd'hui sa tête à l'abandon,
        Souhaitant le trépas à l'égal du pardon.
        Tenez donc, vengez-vous de ce traître adversaire,
        Vengez-vous de celui dont la plume faussaire
        Désunit d'un seul trait Mélite de Tirsis,
        Cloris d'avec Philandre. MÉL. _à Tirsis_. A ce compte, éclaircis
        Du principal sujet qui nous mettoit en doute,
        Qu'es-tu d'avis, mon coeur, de lui répondre? (1633-57)

  [808] _A quartier_, à l'écart: voyez la note [612] de la p. 93.

  [809] _Var._ Vite, dépêchez-vous d'abréger mon supplice. (1633)

  [810] Toutes les éditions portent: «Nous nous sommes rendus.»
  Voyez l'introduction du _Lexique_.

  [811] _Var._ Et de ce que l'excès de ma douleur amère. (1633-57)

  [812] _Var._ Ils tiennent le passé dedans l'indifférence.
  (1633-57)

  [813] _Var._ Celui qui l'en tira pût entrer en sa place. (1633-60)

  [814] _Var._ Éraste, qu'un pardon purge de tous forfaits,
        Est prêt de réparer les torts qu'il vous a faits.
        Mélite répondra de sa persévérance:
        Il ne l'a pu quitter qu'en perdant l'espérance;
        Encore avez-vous vu son amour irrité
        Faire d'étranges coups en cette extrémité;
        Et c'est avec raison que sa flamme contrainte. (1633-57)

  [815] _Var._ Ses amoureux desirs, vers elle superflus. (1633-57)

  [816] _Var._ Bien que dedans tes yeux tes sentiments se lisent.
  (1633-57)

  [817] _Var._ Excusable pudeur, soit donc, je le consens,
      Trop sûr que mon avis s'accommode à ton sens. (1633-57)

  [818] En marge, dans l'édition de 1633: _Il parle à Éraste et lui
  baille la main de Cloris._

  [819] _Var._ Jusqu'à ce que ma belle après vous m'ait permis.
  (1633-57)

  [820] _Var._ Oui, jusqu'à cette nuit, qu'ensemble, ainsi que nous,
        Vous goûterez d'Hymen les plaisirs les plus doux.
        CLOR. Ne le présumez pas, je veux après Philandre[820-a]
        L'éprouver tout du long de peur de me méprendre.
        LA NOURR.[820-b]
        Mais de peur qu'il n'en fasse autant que l'autre a fait,
        Attache-le d'un noeud qui jamais ne défait.
        [CLOR. Vous prodiguez en vain vos foibles artifices.] (1633-57)

    [820-a] Ne le présumes (_sic_) pas, je veux après Philandre.
    (1633)

    [820-b] LA NOURRICE, _à Cloris_. (1648)

  [821] _Var._ Vous vous rendrez sensible à son naissant amour.
  (1660)

  [822] _Var._ Dont un destin meilleur m'a mise en impuissance.
  (1633-57)

  [823] _Var._ LA NOURR.[823-a] Tu ferois mieux de dire: A ses propres
  plaisirs. (1633-57)

    [823-a] LA NOURRICE, _à Mélite_. (1648)

  [824] _Var._ ÉRASTE, _à Cloris_. (1648)

  [825] _Var._ Et dans un point où gît tout mon contentement,
        Comme partout ailleurs, suivez leur jugement. (1633-57)

  [826] _Var._ CLORIS, _à Éraste_. (1648)

  [827] _Var._ Ayant eu son avis, sans craindre un repentir,
        Ton mérite et sa foi m'y feront consentir. (1633-57)

  [828] _Var._ Nourrice, va t'offrir pour nourrice à Philandre. (1633)

  [829] Cette indication manque dans les éditions de 1633-60.

  [830] _Var._ Vous êtes bien pressés de me laisser ainsi. (1633-48)
        _Var._ Vous êtes bien hâtés de me quitter ainsi. (1664 et 68)

  [831] _Var._ Allez, je vais vous faire à ce soir telle niche,
        Qu'au lieu de labourer, vous lairrez tout en friche[831-a].
  (1633-48)

    [831-a] Ces deux vers terminent la pièce dans les éditions indiquées.



COMPLÉMENT

DES VARIANTES.


  1010[832] [Ah! si mon fou de frère en pouvoit faire autant,]
            Qu'en ce plaisant malheur je serois satisfaite!
            Si je puis découvrir le lieu de sa retraite,
            Et qu'il me veuille croire, éteignant tous ses feux,
            Nous passerons le temps à ne rire que d'eux.
            Je la ferai rougir, cette jeune éventée,
            Lorsque, son écriture à ses yeux présentée
            Mettant au jour un crime estimé si secret,
            Elle reconnoîtra qu'elle aime un indiscret.
            Je lui veux dire alors, pour aggraver l'offense,
            Que Philandre, avec moi toujours d'intelligence,
            Me fait des contes d'elle et de tous les discours
            Qui servent d'aliment à ses vaines amours;
            Si qu'à peine il reçoit de sa part une lettre[833],
            Qu'il ne vienne en mes mains aussitôt la remettre.
            La preuve captieuse et faite en même temps
            Produira sur-le-champ l'effet que j'en attends.


SCÈNE VI.

    PHILANDRE.

            Donc pour l'avoir tenu si longtemps en haleine,
            Il me faudra souffrir une éternelle peine,
            Et payer désormais avecque tant d'ennui
            Le plaisir que j'ai pris à me jouer de lui?
            Vit-on jamais amant dont la jeune insolence
            Malmenât un rival avec tant d'imprudence?
            Vit-on jamais amant dont l'indiscrétion
            Fût de tel préjudice à son affection?
            Les lettres de Mélite en ses mains demeurées,
            En ses mains, autant vaut, à jamais égarées,
            Ruinent à la fois ma gloire, mon honneur,
            Mes desseins, mon espoir, mon repos et mon heur.
            Mon trop de vanité tout au rebours succède:
            J'ai reçu des faveurs, et Tirsis les possède,
            Et cet amant trahi convaincra sa beauté
            Par des signes si clairs de sa déloyauté.
            C'est mal avec Mélite être d'intelligence
            D'armer son ennemi, d'instruire sa vengeance;
            Me pourra-t-elle après regarder de bon oeil?
            M'oserois-je en promettre un gracieux accueil?
            Non, il les faut ravoir des mains de ce bravache[834],
            Et laver de son sang cette honteuse tache[835].
            De force ou d'amitié, j'en aurai la raison:
            Je m'en vais l'affronter jusque dans sa maison[836],
            Et là, si je le trouve, il faudra que sur l'heure,
            En dépit qu'il en ait, il les rende ou qu'il meure.


SCÈNE VII.

PHILANDRE, CLORIS.

            PHILANDRE, _frappant à la porte de Tirsis_[837].
            Tirsis! CLOR. Que lui veux-tu? PHIL. Cloris, pardonne-moi,
            Si je cherche plutôt à lui parler qu'à toi:
            Nous avons entre nous quelque affaire qui presse.
            CLOR. Le crois-tu rencontrer hors de chez sa maîtresse?
            PHIL. Sais-tu bien qu'il y soit? CLOR. Non pas assurément;
            Mais j'ose présumer que, l'aimant chèrement,
            Le plus qu'il peut de temps, il le passe chez elle.
            PHIL. Je m'en vais de ce pas le trouver chez la belle[838].
            Adieu, jusqu'au revoir. Je meurs de déplaisir.
            CLOR. Un mot, Philandre, un mot: n'aurois-tu point loisir
            De voir quelques papiers que je viens de surprendre?
            PHIL.
            Qu'est-ce qu'au bout du compte ils me pourroient apprendre[839]?
            CLOR. Peut-être leurs secrets: regarde, si tu veux
            Perdre un demi-quart d'heure à les lire nous deux.
            PHIL. Hasard, voyons que c'est, mais vite et sans demeure:
            Ma curiosité pour un demi-quart d'heure
            Se pourra dispenser. CLOR. Mais aussi garde bien
            Qu'en discourant ensemble il n'en découvre rien.
            Promets-le-moi, sinon....
            [PHILANDRE, _reconnoissant les lettres_[840].
                                     Cela s'en va sans dire.
            Donne, donne-les-moi, tu ne les saurois lire,
            Et nous aurions ainsi  besoin de trop de temps.]
            CLORIS, _resserrant les lettres_[841].
            [Philandre, tu n'es pas encore où tu prétends;]
            Assure, assure-toi que Cloris te dépite
            De les ravoir jamais que des mains de Mélite[842],
            A qui je veux montrer, avant qu'il soit huit jours,
            La façon dont tu tiens secrètes ses amours[843].

SCÈNE DERNIÈRE[844].

            PHILANDRE.

            Confus, désespéré, que faut-il que je fasse?
            J'ai malheur sur malheur, disgrâce sur disgrâce.
            On diroit que le ciel, ami de l'équité,
            Prend le soin de punir mon infidélité.
            Si faut-il néanmoins, en dépit de sa haine,
            Que Tirsis retrouvé me tire hors de peine:
            Il faut qu'il me les rende, il le faut, et je veux
            Qu'un duel accepté les mette entre nous deux;
            Et si je suis alors encore ce Philandre,
            Par un détour subtil qu'il ne pourra comprendre,
            Elles demeureront, le laissant abusé,
            Sinon au plus vaillant, du moins au plus rusé[845]. (1633-57)

  [832] Le chiffre placé au commencement d'une variante marque à quel
  vers du texte elle se rapporte.

  [833] Si bien qu'il en reçoit à grand'peine une lettre. (1644-57)

  [834] Non, il les faut avoir des mains de ce bravache. (1648)

  [835] Et laver dans son sang cette honteuse tache. (1644-57)

  [836] Je le vais quereller jusque dans sa maison. (1644-57)

  [837] Ce jeu de scène manque dans l'édition de 1633.

  [838] Je m'en vais de ce pas le voir chez cette belle. (1644-57)

  [839] Qu'est-ce que par leur vue ils me pourroient apprendre?
  (1644-57)

  [840] _Il reconnoît les lettres et tâche de s'en saisir, mais
  Cloris les resserre._ (1633, en marge.)

  [841] Ce jeu de scène n'est pas indiqué dans l'édition de 1633.

  [842] De les avoir jamais que des mains de Mélite. (1648)

  [843] En marge, dans l'édition de 1633: _Elle lui ferme la porte
  au nez._

  [844] Dans les éditions de 1644-57: SCÈNE VIII.

  [845] Ici finit le IIIe acte.


FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.



CLITANDRE

TRAGÉDIE

1632



NOTICE.


Cette pièce, publiée en 1632, passe généralement pour avoir été
représentée en 1630. On a cru pouvoir se fonder, pour fixer cette
date, sur les premières lignes de l'_Examen_, où Corneille nous
apprend que c'est après avoir fait un voyage à Paris «pour voir le
succès de _Mélite_,» qu'il _entreprit_ de composer cette seconde
pièce; mais entreprendre et exécuter, et surtout achever, ne sont pas
même chose. Puis, il est dit dans la _Dedicace_ que Clitandre est
venu conter «il y a quelque temps» au duc de Longueville «une partie
de ses aventures, autant qu'en pouvoient contenir deux actes de ce
poëme encore tous informes, et qui n'étoient qu'à peine ébauchés.» Ces
mots «il y a quelque temps» ne s'appliqueraient guère bien, ce nous
semble, à une communication faite au duc de Longueville deux ans
auparavant; d'ailleurs, il ne s'agit pas du _poëme_ tout entier, mais
de deux actes, et encore de deux actes seulement ébauchés. C'est là
sans doute ce qui a déterminé les frères Parfait à porter à l'année
1632 la représentation de cet ouvrage: ils en placent l'analyse à
cette date dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome IV, p. 541).

Voici le titre exact de la première édition:

CLITANDRE, OV L'INNOCENCE DELIVRÉE, TRAGI-COMEDIE. DEDIÉE A
MONSEIGNEVR LE DVC DE LONGVEVILLE. _A Paris, chez François Targa...._
M.DC.XXXII. _Auec Priuilege du Roy._

Le privilége est daté du 8 mars 1632, et l'achevé d'imprimer du 20 du
même mois. A la page 121 on trouve un frontispice qui porte: MESLANGES
POETIQVES DV MESME, avec l'adresse de Targa. La pièce et les mélanges
forment ensemble un volume in-8{o} de 159 pages. Nous n'avons point à
nous étendre ici sur ces petites pièces de vers, que nous
réimprimerons en tête des _Poésies diverses_; nous nous contenterons
de reproduire la phrase suivante de l'_Avis au lecteur_ dont elles
sont précédées: «Je ne crois pas cette tragi-comédie si mauvaise que
je me tienne obligé de te récompenser par trois ou quatre bons
sonnets.» Si l'on rapproche de ce passage la préface de _Clitandre_,
et si l'on considère que Corneille le publia avant _Mélite_, on se
convaincra qu'il ne lui déplaisait point quand il parut. Plus tard le
poëte, parvenu à la maturité de son génie, changea d'opinion.
Lorsqu'il écrit dans l'_Examen de Clitandre_: «Pour la justifier
(_Mélite_) contre cette censure par une espèce de bravade....
j'entrepris d'en faire une (_une pièce_) régulière, c'est-à-dire dans
les vingt et quatre heures, pleine d'incidents et d'un style plus
élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je réussis
parfaitement,» il est clair qu'il cherche un biais qui lui permette de
ne point traiter d'une manière sérieuse une pièce qui lui semblait
alors indigne de lui.

En 1644 le sous-titre (_ou l'Innocence délivrée_) disparut, et en 1660
cette pièce reçut le nom de _tragédie_, au lieu de celui de
_tragi-comédie_ qu'elle avait porté jusqu'alors.

On n'a pas de renseignements précis sur le théâtre où furent jouées
les pièces que nous allons passer en revue; mais tout porte à croire
que Corneille, reconnaissant envers le directeur qui avait si
favorablement accueilli _Melite_, les donna toutes à la troupe de
Mondory qui eut, nous le savons, la gloire de jouer _le Cid_. Ce qui
doit nous confirmer dans cette opinion, c'est que, même après la
retraite de Mondory et le départ de Baron, de la Villiers et de
Jodelet pour l'hôtel de Bourgogne, Corneille conservait à l'égard du
théâtre du Marais, une prédilection très-marquée. Tallemant des Réaux
la constate, en l'attribuant, comme c'est assez sa coutume, à un motif
peu honorable: «D'Orgemont et Floridor, avec la Beaupré, soutinrent,
dit-il, la troupe du Marais, à laquelle Corneille, par politique, car
c'est un grand avare, donnoit ses pièces; car il vouloit qu'il y eût
deux troupes.» (_Historiettes_, t. VII, p. 174.) Le cardinal de
Richelieu avait dessein de réunir les deux troupes en une seule.


A MONSEIGNEUR

LE DUC DE LONGUEVILLE[846].

MONSEIGNEUR,

Je prends avantage de ma témérité, et quelque défiance que j'aye de
_Clitandre_, je ne puis croire qu'on s'en promette rien de mauvais,
après avoir vu la hardiesse que j'ai de vous l'offrir. Il est
impossible qu'on s'imagine qu'à des personnes de votre rang, et à des
esprits de l'excellence du vôtre, on présente rien qui ne soit de
mise, puisqu'il est tout vrai que vous avez un tel dégoût des
mauvaises choses, et les savez si nettement démêler d'avec les
bonnes, qu'on fait paroître plus de manque de jugement à vous les
présenter qu'à les concevoir[847]. Cette vérité est si généralement
reconnue, qu'il faudroit n'être pas du monde pour ignorer que votre
condition vous relève encore moins par-dessus le reste des hommes que
votre esprit, et que les belles parties qui ont accompagné la
splendeur de votre naissance n'ont reçu d'elle que ce qui leur étoit
dû: c'est ce qui fait dire aux plus honnêtes gens de notre siècle
qu'il semble que le ciel ne vous a fait naître prince qu'afin d'ôter
au Roi la gloire de choisir votre personne, et d'établir votre
grandeur sur la seule reconnoissance de vos vertus. Aussi,
MONSEIGNEUR, ces considérations m'auroient intimidé, et ce cavalier
n'eût jamais osé vous aller entretenir de ma part[848], si votre
permission ne l'en eût autorisé, et comme assuré que vous l'aviez en
quelque sorte d'estime, vu qu'il ne vous étoit pas tout à fait
inconnu. C'est le même qui par vos commandements vous fut conter, il y
a quelque temps, une partie de ses aventures, autant qu'en pouvoient
contenir deux actes de ce poëme encore tous informes, et qui n'étoient
qu'à peine ébauchés. Le malheur ne persécutoit point encore son
innocence, et ses contentements devoient être en un haut degré,
puisque l'affection, la promesse et l'autorité de son prince lui
rendoient la possession de sa maîtresse presque infaillible: ses
faveurs toutefois ne lui étoient point si chères que celles qu'il
recevoit de vous; et jamais il ne se fût plaint de sa prison, s'il y
eût trouvé autant de douceur qu'en votre cabinet. Il a couru de grands
périls durant sa vie, et n'en court pas de moindres à présent que je
tâche à le faire revivre. Son prince le préserva des premiers; il
espère que vous le garantirez des autres, et que comme il l'arracha du
supplice qui l'alloit perdre, vous le défendrez de l'envie, qui a déjà
fait une partie de ses efforts à l'étouffer. C'est, MONSEIGNEUR, dont
vous supplie très-humblement celui qui n'est pas moins par la force de
son inclination que par les obligations de son devoir,

    MONSEIGNEUR,

    Votre très-humble et très-obéissant serviteur,

    CORNEILLE.

  [846] Henri II, duc de Longueville, né en 1595, se maria à vingt
  et un ans à Louise (fille de Charles de Bourbon Soissons), qui
  mourut en 1637. Ce fut seulement en 1642 qu'il épousa la soeur du
  grand Condé, dont Villefore a esquissé la vie et que M. Cousin
  nous a si bien fait connaître. «M. le duc de Longueville, dit
  Segrais, faisoit pension aux gens de lettres et particulièrement
  aux habiles généalogistes, comme à M. de Sainte-Marthe et M. du
  Bouchet.» (_OEuvres_, tome II, _Mémoires anecdotes_, p. 53.) Il
  mourut à Rouen en 1663--L'_Épître dédicatoire_ figure dans toutes
  les impressions antérieures à 1660: nous nous conformons au texte
  de l'édition de 1632; c'est la seule qui donne la _Préface_ et
  l'_Argument_.

  [847] VAR. (édit. de 1644-1657): qu'à les produire.

  [848] Les mots: «de ma part» ne sont que dans l'édition de 1632.


PRÉFACE.

Pour peu de souvenir qu'on ait de _Mélite_, il sera fort aisé de
juger, après la lecture de ce poëme, que peut-être jamais deux pièces
ne partirent d'une même main, plus différentes et d'invention et de
style. Il ne faut pas moins d'adresse à réduire un grand sujet qu'à en
déduire un petit; et si je m'étois aussi dignement acquitté de
celui-ci qu'heureusement de l'autre, j'estimerois avoir en quelque
façon approché de ce que demande Horace au poëte qu'il instruit, quand
il veut qu'il possède tellement ses sujets, qu'il en demeure toujours
le maître, et les asservisse à soi-même, sans se laisser emporter par
eux[849]. Ceux qui ont blâmé l'autre de peu d'effets auront ici de
quoi se satisfaire, si toutefois ils ont l'esprit assez tendu pour me
suivre au théâtre, et si la quantité d'intriques et de rencontres
n'accable et ne confond leur mémoire. Que si cela leur arrive, je les
supplie de prendre ma justification chez le libraire, et de
reconnoître par la lecture que ce n'est pas ma faute. Il faut
néanmoins que j'avoue que ceux qui n'ayant vu représenter _Clitandre_
qu'une fois, ne le comprendront pas nettement, seront fort excusables,
vu que les narrations qui doivent donner le jour au reste y sont si
courtes, que le moindre défaut, ou d'attention du spectateur, ou de
mémoire de l'acteur, laisse une obscurité perpétuelle en la suite, et
ôte presque l'entière intelligence de ces grands mouvements dont les
pensées ne s'égarent point du fait, et ne sont que des raisonnements
continus sur ce qui s'est passé. Que si j'ai renfermé cette pièce dans
la règle d'un jour, ce n'est pas que je me repente de n'y avoir point
mis _Mélite_, ou que je me sois résolu à m'y attacher dorénavant.
Aujourd'hui quelques-uns adorent cette règle, beaucoup la méprisent:
pour moi, j'ai voulu seulement montrer que si je m'en éloigne, ce
n'est pas faute de la connoître. Il est vrai qu'on pourra m'imputer
que m'étant proposé de suivre la règle des anciens, j'ai renversé leur
ordre, vu qu'au lieu des messagers qu'ils introduisent à chaque bout
de champ pour raconter les choses merveilleuses qui arrivent à leurs
personnages, j'ai mis les accidents mêmes sur la scène. Cette
nouveauté pourra plaire à quelques-uns; et quiconque voudra bien peser
l'avantage que l'action a sur ces longs et ennuyeux récits, ne
trouvera pas étrange que j'aye mieux aimé divertir les yeux
qu'importuner les oreilles, et que me tenant dans la contrainte de
cette méthode, j'en aye pris la beauté, sans tomber dans les
incommodités que les Grecs et les Latins, qui l'ont suivie, n'ont su
d'ordinaire ou du moins n'ont osé éviter. Je me donne ici quelque
sorte de liberté de choquer les anciens, d'autant qu'ils ne sont plus
en état de me répondre, et que je ne veux engager personne en la
recherche de mes défauts. Puisque les sciences et les arts ne sont
jamais à leur période[850], il m'est permis de croire qu'ils n'ont pas
tout su, et que de leurs instructions on peut tirer des lumières
qu'ils n'ont pas eues. Je leur porte du respect comme à des gens qui
nous ont frayé le chemin, et qui après avoir défriché un pays fort
rude, nous ont laissé à le cultiver. J'honore les modernes sans les
envier, et n'attribuerai jamais au hasard ce qu'ils auront fait par
science, ou par des règles particulières qu'ils se seront eux-mêmes
prescrites; outre que c'est ce qui ne me tombera jamais en la pensée,
qu'une pièce de si longue haleine, où il faut coucher l'esprit[851] à
tant de reprises, et s'imprimer tant de contraires mouvements, se
puisse faire par aventure. Il n'en va pas de la comédie comme d'un
songe qui saisit notre imagination tumultuairement et sans notre aveu,
ou comme d'un sonnet ou d'une ode, qu'une chaleur extraordinaire peut
pousser par boutade, et sans lever la plume. Aussi l'antiquité nous
parle bien de l'écume d'un cheval qu'une éponge jetée par dépit sur
un tableau exprima parfaitement, après que l'industrie du peintre n'en
avoit su venir à bout[852]; mais il ne se lit point que jamais un
tableau tout entier ait été produit de cette sorte. Au reste, je
laisse le lieu de ma scène au choix du lecteur, bien qu'il ne me
coûtât ici qu'à nommer[853]. Si mon sujet est véritable, j'ai raison
de le taire; si c'est une fiction, quelle apparence, pour suivre je ne
sais quelle chorographie, de donner un soufflet à l'histoire,
d'attribuer à un pays des princes imaginaires, et d'en rapporter des
aventures qui ne se lisent point dans les chroniques de leur royaume?
Ma scène est donc en un château d'un roi, proche d'une forêt; je n'en
détermine ni la province ni le royaume: où vous l'aurez une fois
placée, elle s'y tiendra. Que si l'on remarque des concurrences[854]
dans mes vers, qu'on ne les prenne pas pour des larcins. Je n'y en ai
point laissé que j'aye connues, et j'ai toujours cru que pour belle
que fût une pensée, tomber en soupçon de la tenir d'un autre, c'est
l'acheter plus qu'elle ne vaut; de sorte qu'en l'état que je donne
cette pièce au public, je pense n'avoir rien de commun avec la plupart
des écrivains modernes, qu'un peu de vanité que je témoigne ici.

  [849] Dans l'_Art poétique_, où les mots «au poëte qu'il instruit»
  nous invitent à chercher cette citation, il n'y a guère qu'un
  passage qui ait quelque rapport avec la pensée exprimée ici; c'est
  l'hémistiche: _cui lecta potenter erit res_, qui, d'après
  plusieurs commentateurs, signifie que le sujet doit être choisi
  de manière à ne pas surpasser les forces de l'auteur et à pouvoir
  être gouverné, dominé par lui. Mais n'est-il pas possible que
  cette fois encore Corneille ait cité de mémoire et que confondant
  une idée toute morale avec un précepte littéraire, il ait eu en
  vue ce vers bien connu de la 1re épître du 1er livre d'Horace (v.
  19):

    _Et mihi res, non me rebus subjungere conor?_

  [850] _Période_, employé d'une manière absolue, dans le sens de la
  locution ordinaire: _le plus haut période_.

  [851] Appliquer l'esprit.

  [852] Valère Maxime (livre VIII, chap. II) ne nomme pas le
  peintre. Pline (livre XXXV, chap. XL) attribue le fait à Néalcès;
  Sextus Empiricus (_Hypotyposes pyrrhoniennes_, livre I, chap.
  XII), à Apelle.

  [853] A partir de l'édition de 1644, Corneille a déterminé le lieu
  de la scène en faisant _du Roi_, dans la liste des acteurs, _un
  roi d'Écosse_.

  [854] _Concurrences_, rencontres, ici rencontres d'idées,
  d'expressions.


ARGUMENT.

Rosidor, favori du Roi, étoit si passionnément aimé de deux des filles
de la Reine, Caliste et Dorise, que celle-ci en dédaignoit Pymante, et
celle-là Clitandre. Ses affections toutefois n'étoient que pour la
première, de sorte que cette amour mutuelle n'eût point eu d'obstacle
sans Clitandre. Ce cavalier étoit le mignon du Prince, fils unique du
Roi, qui pouvoit tout sur la Reine sa mère, dont cette fille
dépendoit; et de là procédoient les refus de la Reine toutes les fois
que Rosidor la supplioit d'agréer leur mariage. Ces deux damoiselles,
bien que rivales, ne laissoient pas d'être amies, d'autant que Dorise
feignoit que son amour n'étoit que par galanterie, et comme pour avoir
de quoi répliquer aux importunités de Pymante. De cette façon, elle
entroit dans la confidence de Caliste, et se tenant toujours assidue
auprès d'elle, elle se donnoit plus de moyen de voir Rosidor, qui ne
s'en éloignoit que le moins qu'il lui étoit possible. Cependant la
jalousie la rongeoit au dedans, et excitoit en son âme autant de
véritables mouvements de haine pour sa compagne qu'elle lui rendoit de
feints témoignages d'amitié. Un jour que le Roi, avec toute sa cour,
s'étoit retiré en un château de plaisance proche d'une forêt, cette
fille, entretenant en ces bois ses pensées mélancoliques, rencontra
par hasard une épée: c'étoit celle d'un cavalier nommé Arimant,
demeurée là par mégarde depuis deux jours qu'il avoit été tué en duel,
disputant sa maîtresse Daphné contre Éraste. Cette jalouse, dans sa
profonde rêverie, devenue furieuse, jugea cette occasion propre à
perdre sa rivale. Elle la cache donc au même endroit, et à son retour
conte à Caliste que Rosidor la trompe, qu'elle a découvert une secrète
affection entre Hippolyte et lui, et enfin qu'ils avoient rendez-vous
dans le bois le lendemain au lever du soleil pour en venir aux
dernières faveurs: une offre en outre de les lui faire surprendre
éveille la curiosité de cet esprit facile, qui lui promet de se
dérober, et se dérobe en effet le lendemain avec elle pour faire ses
yeux témoins de cette perfidie. D'autre côté, Pymante, résolu de se
défaire de Rosidor, comme du seul qui l'empêchoit d'être aimé de
Dorise, et ne l'osant attaquer ouvertement, à cause de sa faveur
auprès du Roi, dont il n'eût pu rapprocher, suborne Géronte, écuyer de
Clitandre, et Lycaste, page du même. Cet écuyer écrit un cartel à
Rosidor au nom de son maître, prend pour prétexte l'affection qu'ils
avoient tous deux pour Caliste, contrefait au bas son seing, le fait
rendre par ce page, et eux trois le vont attendre masqués et déguisés
en paysans. L'heure étoit la même que Dorise avoit donnée à Caliste, à
cause que l'un et l'autre vouloit être assez tôt de retour pour se
rendre au lever du Roi et de la Reine après le coup exécuté. Les lieux
mêmes n'étoient pas fort éloignés; de sorte que Rosidor, poursuivi par
ces trois assassins, arrive auprès de ces deux filles comme Dorise
avoit l'épée à la main, prête de l'enfoncer dans l'estomac de Caliste.
Il pare, et blesse toujours en reculant, et tue enfin ce page, mais si
malheureusement, que retirant son épée, elle se rompt contre la
branche d'un arbre. En cette extrémité, il voit celle que tient
Dorise, et sans la reconnoître, il la lui arrache, passe tout d'un
temps le tronçon de la sienne en la main gauche, à guise d'un
poignard, se défend ainsi contre Pymante et Géronte, tue encore ce
dernier, et met l'autre en fuite. Dorise fuit aussi, se voyant
désarmée par Rosidor; et Caliste, sitôt qu'elle l'a reconnu, se pâme
d'appréhension de son péril. Rosidor démasque les morts, et fulmine
contre Clitandre, qu'il prend pour l'auteur de cette perfidie, attendu
qu'ils sont ses domestiques et qu'il étoit venu dans ce bois sur un
cartel reçu de sa part. Dans ce mouvement, il voit Caliste pâmée, et
la croit morte: ses regrets avec ses plaies le font tomber en
foiblesse. Caliste revient de pâmoison, et s'entr'aidant l'un à
l'autre à marcher, ils gagnent la maison d'un paysan, où elle lui
bande ses blessures. Dorise désespérée, et n'osant retourner à la
cour, trouve les vrais habits de ces assassins, et s'accommode de
celui de Géronte pour se mieux cacher. Pymante, qui alloit rechercher
les siens, et cependant, afin de mieux passer pour villageois, avoit
jeté son masque et son épée dans une caverne, la voit en cet état.
Après quelque mécompte, Dorise se feint être un jeune gentilhomme,
contraint pour quelque occasion de se retirer de la cour, et le prie
de le tenir là quelque temps caché. Pymante lui baille quelque
échappatoire; mais s'étant aperçu à ses discours qu'elle avoit vu son
crime, et d'ailleurs entré en quelque soupçon que ce fût Dorise, il
accorde sa demande, et la mène en cette caverne, résolu, si c'étoit
elle, de se servir de l'occasion, sinon d'ôter du monde un témoin de
son forfait, en ce lieu où il étoit assuré de retrouver son épée. Sur
le chemin, au moyen d'un poinçon qui lui étoit demeuré dans les
cheveux, il la reconnoît, et se fait connoître à elle: ses offres de
service sont aussi mal reçues que par le passé; elle persiste toujours
à ne vouloir chérir que Rosidor. Pymante l'assure qu'il l'a tué[855];
elle entre en furie, qui n'empêche pas ce paysan déguisé de l'enlever
dans cette caverne, où, tâchant d'user de force, cette courageuse
fille lui crève un oeil de son poinçon; et comme la douleur lui fait
y porter les deux mains, elle s'échappe de lui, dont l'amour tournée
en rage le fait sortir l'épée à la main de cette caverne, à dessein et
de venger cette injure par sa mort et d'étouffer ensemble l'indice de
son crime. Rosidor cependant n'avoit pu se dérober si secrètement
qu'il ne fût suivi de son écuyer Lysarque, à qui par importunité il
conte le sujet de sa sortie. Ce généreux serviteur, ne pouvant endurer
que la partie s'achevât sans lui, le quitte pour aller engager
l'écuyer de Clitandre à servir de second à son maître. En cette
résolution, il rencontre un gentilhomme, son particulier ami, nommé
Cléon, dont il apprend que Clitandre venoit de monter à cheval avec le
Prince pour aller à la chasse. Cette nouvelle le met en inquiétude; et
ne sachant tous deux que juger de ce mécompte, ils vont de compagnie
en avertir le Roi. Le Roi, qui ne vouloit pas perdre ces cavaliers,
envoie en même temps Cléon rappeler Clitandre de la chasse, et
Lysarque avec une troupe d'archers au lieu de l'assignation, afin que,
si Clitandre s'étoit échappé d'auprès du Prince pour aller joindre son
rival, il fût assez fort pour les séparer. Lysarque ne trouve que les
deux corps des gens de Clitandre, qu'il renvoie au Roi par la moitié
de ses archers, cependant qu'avec l'autre il suit une trace de sang
qui le mène jusques au lieu où Rosidor et Caliste s'étoient retirés.
La vue de ces corps fait soupçonner au Roi quelque supercherie de la
part de Clitandre, et l'aigrit tellement contre lui, qu'à son retour
de la chasse il le fait mettre en prison, sans qu'on lui en dît même
le sujet. Cette colère s'augmente par l'arrivée de Rosidor tout
blessé, qui, après le récit de ses aventures, présente au Roi le
cartel de Clitandre, signé de sa main (contrefaite toutefois) et rendu
par son page: si bien que le Roi, ne doutant plus de son crime, le
fait venir en son conseil, où, quelque protestation que pût faire son
innocence, il le condamne à perdre la tête dans le jour même, de peur
de se voir comme forcé de le donner aux prières de son fils, s'il
attendoit son retour de la chasse. Cléon en apprend la nouvelle; et
redoutant que le Prince ne se prît à lui de la perte de ce cavalier
qu'il affectionnoit, il le va chercher encore une fois à la chasse
pour l'en avertir. Tandis que tout ceci se passe, une tempête surprend
le Prince à la chasse; ses gens, effrayés de la violence des foudres
et des orages, qui çà qui là cherchent où se cacher: si bien que,
demeuré seul, un coup de tonnerre lui tue son cheval sous lui. La
tempête finie, il voit un jeune gentilhomme qu'un paysan poursuivoit
l'épée à la main (c'étoit Pymante et Dorise). Il étoit déjà terrassé,
et près de recevoir le coup de la mort; mais le Prince, ne pouvant
souffrir une action si méchante, tâche d'empêcher cet assassinat.
Pymante, tenant Dorise d'une main, le combat de l'autre, ne croyant
pas de sûreté pour soi, après avoir été vu en cet équipage, que par sa
mort. Dorise reconnoît le Prince, et s'entrelace tellement dans les
jambes de son ravisseur, qu'elle le fait trébucher. Le Prince saute
aussitôt sur lui, et le désarme; l'ayant désarmé, il crie ses gens, et
enfin deux veneurs paroissent chargés des vrais habits de Pymante,
Dorise et Lycaste. Ils les lui présentent comme un effet
extraordinaire du foudre, qui avoit consommé trois corps, à ce qu'ils
s'imaginoient, sans toucher à leurs habits. C'est de là que Dorise
prend occasion de se faire connoître au Prince, et de lui déclarer
tout ce qui s'est passé dans ce bois. Le Prince étonné commande à ses
veneurs de garrotter Pymante avec les couples de leurs chiens: en même
temps Cléon arrive, qui fait le récit au Prince du péril de Clitandre,
et du sujet qui l'avoit réduit en l'extrémité où il étoit. Cela lui
fait reconnoître Pymante pour l'auteur de ces perfidies; et l'ayant
baillé à ses veneurs à ramener, il pique à toute bride vers le
château, arrache Clitandre aux bourreaux, et le va présenter au Roi
avec les criminels, Pymante et Dorise, arrivés quelque temps après
lui. Le Roi venoit de conclure avec la Reine le mariage de Rosidor et
de Caliste, sitôt qu'il seroit guéri, dont Caliste étoit allée porter
la nouvelle au blessé; et après que le Prince lui eut fait connoître
l'innocence de Clitandre, il le reçoit à bras ouverts, et lui promet
toute sorte de faveurs pour récompense du tort qu'il lui avoit pensé
faire. De là il envoie Pymante à son conseil pour être puni, voulant
voir par là de quelle façon ses sujets vengeroient un attentat fait
sur leur prince. Le Prince obtient un pardon pour Dorise, qui lui
avoit assuré la vie; et la voulant désormais favoriser, en propose le
mariage à Clitandre, qui s'en excuse modestement. Rosidor et Caliste
viennent remercier le Roi, qui les réconcilie avec Clitandre et
Dorise, et invite ces derniers, voire même leur commande de
s'entr'aimer, puisque lui et le Prince le desirent, leur donnant
jusques à la guérison de Rosidor pour allumer cette flamme,

    Afin de voir alors cueillir en même jour
    A deux couples d'amants les fruits de leur amour[856].

  [855] Dans l'édition de 1632 on lit: «qu'il la tue.» C'est une
  faute d'impression: voyez la scène VII de l'acte III.

  [856] Ce sont, à peu près, les deux vers qui terminent la pièce:

    Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour, etc.


EXAMEN.

Un voyage que je fis à Paris pour voir le succès de _Mélite_ m'apprit
qu'elle n'étoit pas dans les vingt et quatre[857] heures: c'étoit
l'unique règle que l'on connût en ce temps-là. J'entendis que ceux du
métier la blâmoient de peu d'effets, et de ce que le style en
étoit[858] trop familier. Pour la justifier contre cette censure par
une espèce de bravade, et montrer que ce genre de pièces avoit les
vraies beautés de théâtre, j'entrepris d'en faire une régulière
(c'est-à-dire dans ces vingt et quatre heures), pleine d'incidents, et
d'un style plus élevé, mais qui ne vaudroit rien du tout: en quoi je
réussis parfaitement[859]. Le style en est véritablement plus fort que
celui de l'autre; mais c'est tout ce qu'on y peut trouver de
supportable. Il est mêlé[860] de pointes comme dans cette première;
mais ce n'étoit pas alors un si grand vice dans le choix des pensées,
que la scène en dût être entièrement purgée. Pour la constitution,
elle est si désordonnée, que vous avez de la peine à deviner qui sont
les premiers acteurs. Rosidor et Caliste sont ceux qui le paroissent
le plus par l'avantage de leur caractère et de leur amour mutuel; mais
leur action finit dès le premier acte avec leur péril; et ce qu'ils
disent au troisième et au cinquième ne fait que montrer leurs visages,
attendant que les autres achèvent. Pymante et Dorise y ont le plus
grand emploi; mais ce ne sont que deux criminels qui cherchent à
éviter la punition de leurs crimes, et dont même le premier en attente
de plus grands pour mettre à couvert les autres. Clitandre, autour de
qui semble tourner le noeud de la pièce, puisque les premières
actions vont à le faire coupable, et les dernières à le justifier,
n'en peut être qu'un héros bien ennuyeux, qui n'est introduit que pour
déclamer en prison, et ne parle pas même à cette maîtresse dont les
dédains servent de couleur à le faire passer pour criminel. Tout le
cinquième acte languit comme celui de _Mélite_ après la conclusion des
épisodes, et n'a rien de surprenant, puisque, dès le quatrième, on
devine tout ce qui doit arriver[861], hormis le mariage de Clitandre
avec Dorise, qui est encore plus étrange que celui d'Éraste, et dont
on n'a garde de se défier.

  [857] VAR. (édit. de 1660): vingt-quatre. De même six lignes plus
  bas.

  [858] VAR. (édit, de 1660): de ce que le style étoit.

  [859] Voyez la _Notice_, p. 258.

  [860] VAR. (édit. de 1660): il est encor mêlé.

  [861] VAR. (édit. de 1660-1668): tout ce qui doit y arriver.

Le Roi et le Prince son fils y paroissent dans un emploi fort
au-dessous de leur dignité: l'un n'y est que comme juge, et l'autre
comme confident de son favori. Ce défaut n'a pas accoutumé de passer
pour défaut: aussi n'est-ce qu'un sentiment particulier dont je me
suis fait[862] une règle, qui peut-être ne semblera pas déraisonnable,
bien que nouvelle.

Pour m'expliquer, je dis qu'un roi, un héritier de la couronne, un
gouverneur de province, et généralement un homme d'autorité, peut
paroître sur le théâtre en trois façons: comme roi, comme homme, et
comme juge; quelquefois avec deux de ces qualités, quelquefois avec
toutes les trois ensemble. Il paroît comme roi seulement quand il n'a
intérêt qu'à la conservation de son trône, ou de sa vie, qu'on attaque
pour changer l'État, sans avoir l'esprit agité d'aucune passion
particulière; et c'est ainsi qu'Auguste agit dans _Cinna_, et Phocas
dans _Héraclius_. Il paroît comme homme seulement quand il n'a que
l'intérêt d'une passion à suivre ou à vaincre, sans aucun péril pour
son État; et tel est Grimoald dans les trois premiers actes de
_Pertharite_, et les deux reines dans _Don Sanche_. Il ne paroît enfin
que comme juge quand il est introduit sans aucun intérêt pour son
État, ni pour sa personne, ni pour ses affections, mais seulement pour
régler celui des autres, comme dans ce poëme et dans _le Cid_; et on
ne peut[863] désavouer qu'en cette dernière posture il remplit assez
mal la dignité d'un si grand titre, n'ayant aucune part en l'action
que celle qu'il y veut prendre pour d'autres, et demeurant bien
éloigné de l'éclat des deux autres manières. Aussi on[864] ne le
donne jamais à représenter aux meilleurs acteurs; mais il faut qu'il
se contente de passer par la bouche de ceux du second ou du troisième
ordre. Il peut paroître comme roi et comme homme tout à la fois quand
il a un grand intérêt d'État et une forte passion tout ensemble à
soutenir, comme Antiochus dans _Rodogune_, et Nicomède dans la
tragédie qui porte son nom; et c'est, à mon avis, la plus digne
manière et la plus avantageuse de mettre sur la scène des gens de
cette condition, parce qu'ils attirent alors toute l'action à eux, et
ne manquent jamais d'être représentés par les premiers acteurs. Il ne
me vient point d'exemple en la mémoire où un roi paroisse comme homme
et comme juge, avec un intérêt de passion pour lui, et un soin de
régler ceux des autres sans aucun péril pour son État; mais pour voir
les trois manières ensemble, on les peut aucunement remarquer dans les
deux gouverneurs d'Arménie et de Syrie, que j'ai introduits, l'un dans
_Polyeucte_ et l'autre dans _Théodore_. Je dis aucunement, parce que
la tendresse que l'un a pour son gendre, et l'autre pour son fils, qui
est ce qui les fait paroître comme hommes, agit si foiblement, qu'elle
semble étouffée sous le soin qu'a l'un et l'autre de conserver sa
dignité, dont ils font tous deux leur capital[865]; et qu'ainsi on
peut dire en rigueur qu'ils ne paroissent que comme gouverneurs qui
craignent de se perdre, et comme juges qui par cette crainte dominante
condamnent ou plutôt s'immolent ce qu'ils voudroient conserver.

  [862] VAR. (édit. de 1660-1668): dont je me fais.

  [863] VAR. (édit. de 1660-1664): et l'on ne peut pas.

  [864] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

  [865] _Capital_, substantivement, affaire principale, principal
  intérêt.

Les monologues[866] sont trop longs et trop fréquents en cette pièce;
c'étoit une beauté en ce temps-là: les comédiens les souhaitoient, et
croyoient y paroître avec plus d'avantage. La mode a si bien changé,
que la plupart de mes derniers ouvrages n'en ont aucun; et vous n'en
trouverez point dans _Pompée_, _la Suite du Menteur_, _Théodore_ et
_Pertharite_[867], ni dans _Héraclius_, _Andromède_, _OEdipe_ et _la
Toison d'or_, à la réserve des stances.

  [866] VAR. (édit. de 1660-1664): monoloques.

  [867] VAR. (édit. de 1660): _Théodore_, _Nicomède_ et
  _Pertharite_.--Corneille avait d'abord compris _Nicomède_ dans
  cette énumération, parce qu'il oubliait le court monologue qui
  termine le IVe acte.

Pour le lieu, il a encore plus d'étendue, ou, si vous voulez souffrir
ce mot, plus de libertinage ici que dans _Mélite_: il comprend un
château d'un roi avec une forêt voisine, comme pourroit être celui de
Saint-Germain, et est bien éloigné de l'exactitude que les sévères
critiques y demandent.



ACTEURS.


    ALCANDRE, roi d'Écosse.
    FLORIDAN, fils du Roi[868].
    ROSIDOR, favori du Roi et amant de Caliste.
    CLITANDRE, favori du prince Floridan, et amoureux aussi de Caliste,
      mais dédaigné.
    PYMANTE, amoureux de Dorise, et dédaigné.
    CALISTE, maîtresse de Rosidor et de Clitandre.
    DORISE, maîtresse de Pymante.
    LYSARQUE, écuyer de Rosidor.
    GÉRONTE, écuyer de Clitandre.
    CLÉON, gentilhomme suivant la cour.
    LYCASTE, page de Clitandre.
    Le GEÔLIER.
    Trois ARCHERS.
    Trois VENEURS.

     La scène est en un château du Roi, proche d'une forêt[869].



CLITANDRE.

TRAGÉDIE.



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

    CALISTE[870].

    N'en doute plus, mon coeur, un amant hypocrite[871],
    Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte:
    Dorise m'en a dit le secret rendez-vous
    Où leur naissante ardeur se cache aux yeux de tous;
    Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire,                 5
    Sitôt que le soleil commencera de luire.
    Mais qu'elle est paresseuse à me venir trouver[872]!
    La dormeuse m'oublie, et ne se peut lever.
    Toutefois sans raison j'accuse sa paresse:
    La nuit, qui dure encor, fait que rien ne la presse;            10
    Ma jalouse fureur, mon dépit, mon amour,
    Ont troublé mon repos avant le point du jour;
    Mais elle, qui n'en fait aucune expérience,
    Étant sans intérêt, est sans impatience.
    Toi qui fais ma douleur, et qui fis mon souci[873],             15
    Ne tarde plus, volage, à te montrer ici;
    Viens en hâte affermir ton indigne victoire;
    Viens t'assurer l'éclat de cette infâme gloire;
    Viens signaler ton nom par ton manque de foi;
    Le jour s'en va paroître; affronteur, hâte-toi.                 20
    Mais, hélas! cher ingrat, adorable parjure,
    Ma timide voix tremble à te dire une injure;
    Si j'écoute l'amour, il devient si puissant
    Qu'en dépit de Dorise il te fait innocent:
    Je ne sais lequel croire, et j'aime tant ce doute,              25
    Que j'ai peur d'en sortir entrant dans cette route.
    Je crains ce que je cherche, et je ne connois pas
    De plus grand heur pour moi que d'y perdre mes pas.
    Ah, mes yeux! si jamais vos fonctions propices[874]
    A mon coeur amoureux firent de bons services,                   30
    Apprenez aujourd'hui quel est votre devoir:
    Le moyen de me plaire est de me décevoir;
    Si vous ne m'abusez, si vous n'êtes faussaires,
    Vous êtes de mon heur les cruels adversaires[875].
    Et toi, soleil, qui vas, en ramenant le jour,                   35
    Dissiper une erreur si chère à mon amour,
    Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate,
    Souffre qu'encore un peu l'ignorance me flatte.
    Mais je te parle en vain, et l'aube de ses rais[876]
    A déjà reblanchi le haut de ces forêts.                         40
    Si je puis me fier à sa lumière sombre[877],
    Dont l'éclat brille à peine et dispute avec l'ombre[878],
    J'entrevois le sujet de mon jaloux ennui,
    Et quelqu'un de ses gens qui conteste avec lui[879].
    Rentre, pauvre abusée, et cache-toi de sorte[880]               45
    Que tu puisses l'entendre à travers cette porte.


SCÈNE II.

ROSIDOR, LYSARQUE[881].

    ROSIDOR.

    Ce devoir, ou plutôt cette importunité,
    Au lieu de m'assurer de ta fidélité,
    Marque trop clairement ton peu d'obéissance[882].
    Laisse-moi seul, Lysarque, une heure en ma puissance;           50
    Que retiré du monde et du bruit de la cour,
    Je puisse dans ces bois consulter mon amour[883];
    Que là Caliste seule occupe mes pensées,
    Et par le souvenir de ses faveurs passées
    Assure mon espoir de celles que j'attends;                      55
    Qu'un entretien rêveur durant ce peu de temps
    M'instruise des moyens de plaire à cette belle,
    Allume dans mon coeur de nouveaux feux pour elle:
    Enfin, sans persister dans l'obstination,
    Laisse-moi suivre ici mon inclination.                          60

    LYSARQUE.

    Cette inclination, qui jusqu'ici vous mène[884],
    A me la déguiser vous donne trop de peine.
    Il ne faut point, Monsieur, beaucoup l'examiner:
    L'heure et le lieu suspects font assez deviner
    Qu'en même temps que vous s'échappe quelque dame....
    Vous m'entendez assez.

    ROSIDOR.

                          Juge mieux de ma flamme,
    Et ne présume point que je manque de foi[885]
    A celle que j'adore, et qui brûle pour moi.
    J'aime mieux contenter ton humeur curieuse,
    Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.                70
      Tant s'en faut que le change ait pour moi des appas[886],
    Tant s'en faut qu'en ces bois il attire mes pas:
    J'y vais.... Mais pourrois-tu le savoir et le taire?

    LYSARQUE.

    Qu'ai-je fait qui vous porte à craindre le contraire[887]?

    ROSIDOR.

    Tu vas apprendre tout; mais aussi, l'ayant su,                  75
    Avise à ta retraite. Hier un cartel reçu[888]
    De la part d'un rival....

    LYSARQUE.

                              Vous le nommez?

    ROSIDOR.

                                              Clitandre.
    Au pied du grand rocher il me doit seul attendre[889];
    Et là, l'épée au poing, nous verrons qui des deux
    Mérite d'embraser Caliste de ses feux.                          80

    LYSARQUE.

    De sorte qu'un second....

    ROSIDOR.

                              Sans me faire une offense,
    Ne peut se présenter à prendre ma défense:
    Nous devons seul à seul vider notre débat.

    LYSARQUE.

    Ne pensez pas sans moi terminer ce combat:
    L'écuyer de Clitandre est homme de courage;                     85
    Il sera trop heureux que mon défi l'engage
    A s'acquitter vers lui d'un semblable devoir,
    Et je vais de ce pas y faire mon pouvoir.

    ROSIDOR.

    Ta volonté suffit; va-t'en donc et désiste
    De plus m'offrir une aide à mériter Caliste[890].               90

    LYSARQUE est seul[891].

    Vous obéir ici me coûteroit trop cher,
    Et je serois honteux qu'on me pût reprocher
    D'avoir su le sujet d'une telle sortie,
    Sans trouver les moyens d'être de la partie[892].


SCÈNE III.

    CALISTE[893].

    Qu'il s'en est bien défait! qu'avec dextérité                   95
    Le fourbe se prévaut de son autorité[894]!
    Qu'il trouve un beau prétexte en ses flammes éteintes[895]!
    Et que mon nom lui sert à colorer ses feintes!
    Il y va cependant, le perfide qu'il est;
    Hippolyte le charme, Hippolyte lui plaît;                      100
    Et ses lâches desirs l'emportent où l'appelle[896]
    Le cartel amoureux de sa flamme nouvelle.


SCÈNE IV.

CALISTE, DORISE.

    CALISTE.

    Je n'en puis plus douter, mon feu désabusé[897]
    Ne tient plus le parti de ce coeur déguisé.
    Allons, ma chère soeur, allons à la vengeance;                 105
    Allons de ses douceurs tirer quelque allégeance;
    Allons, et sans te mettre en peine de m'aider,
    Ne prends aucun souci que de me regarder.
    Pour en venir à bout, il suffit de ma rage;
    D'elle j'aurai la force ainsi que le courage;                  110
    Et déjà dépouillant tout naturel humain,
    Je laisse à ses transports à gouverner ma main.
    Vois-tu comme suivant de si furieux guides
    Elle cherche déjà les yeux de ces perfides,
    Et comme de fureur tous mes sens animés                        115
    Menacent les appas qui les avoient charmés?

    DORISE.

    Modère ces bouillons d'une âme colérée,
    Ils sont trop violents pour être de durée;
    Pour faire quelque mal, c'est frapper de trop loin.
    Réserve ton courroux tout entier au besoin;                    120
    Sa plus forte chaleur se dissipe en paroles,
    Ses résolutions en deviennent plus molles:
    En lui donnant de l'air, son ardeur s'alentit.

    CALISTE.

    Ce n'est que faute d'air que le feu s'amortit[898].
    Allons, et tu verras qu'ainsi le mien s'allume,                125
    Que ma douleur aigrie en a plus d'amertume[899],
    Et qu'ainsi mon esprit ne fait que s'exciter
    A ce que ma colère a droit d'exécuter[900].

    DORISE, seule[901].

    Si ma ruse est enfin de son effet suivie,
    Cette aveugle chaleur te va coûter la vie[902]:                130
    Un fer caché me donne en ces lieux écartés
    La vengeance des maux que me font tes beautés.
    Tu m'ôtes Rosidor, tu possèdes son âme:
    Il n'a d'yeux que pour toi, que mépris pour ma flamme;
    Mais puisque tous mes soins ne le peuvent gagner,              135
    J'en punirai l'objet qui m'en fait dédaigner[903].


SCÈNE V.

PYMANTE, GÉRONTE, sortants d'une grotte[904], déguisés en paysans.

    GÉRONTE.

    En ce déguisement on ne peut nous connoître,
    Et sans doute bientôt le jour qui vient de naître
    Conduira Rosidor, séduit d'un faux cartel[905],
    Aux lieux où cette main lui garde un coup mortel.              140
    Vos voeux si mal reçus de l'ingrate Dorise,
    Qui l'idolâtre autant comme elle vous méprise[906],
    Ne rencontreront plus aucun empêchement.
    Mais je m'étonne fort de son aveuglement,
    Et je ne comprends point cet orgueilleux caprice[907]          145
    Qui fait qu'elle vous traite avec tant d'injustice.
    Vos rares qualités....

    PYMANTE.

                           Au lieu de me flatter,
    Voyons si le projet ne sauroit avorter,
    Si la supercherie....

    GÉRONTE.

                          Elle est si bien tissue,
    Qu'il faut manquer de sens pour douter de l'issue.             150
      Clitandre aime Caliste, et comme son rival
    Il a trop de sujet de lui vouloir du mal.
    Moi que depuis dix ans il tient à son service,
    D'écrire comme lui j'ai trouvé l'artifice[908];
    Si bien que ce cartel, quoique tout de ma main[909],           155
    A son dépit jaloux s'imputera soudain.

    PYMANTE.

    Que ton subtil esprit a de grands avantages
    Mais le nom du porteur?

    GÉRONTE.

                            Lycaste, un de ses pages.

    PYMANTE.

    Celui qui fait le guet auprès du rendez-vous?

    GÉRONTE.

    Lui-même, et le voici qui s'avance vers nous:                  160
    A force de courir il s'est mis hors d'haleine.


SCÈNE VI.

PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, aussi déguisé en paysan[910].

    PYMANTE.

    Eh bien, est-il venu?

    LYCASTE.

                          N'en soyez plus en peine;
    Il est où vous savez, et tout bouffi d'orgueil
    Il n'y pense à rien moins qu'à son propre cercueil[911].

    PYMANTE.

    Ne perdons point de temps. Nos masques, nos épées[912]!        165

(Lycaste les va querir dans la grotte d'où ils sont sortis[913].)

     Qu'il me tarde déjà que, dans son sang trempées,
    Elles ne me font voir à mes pieds étendu
    Le seul qui sert d'obstacle au bonheur qui m'est dû!
    Ah! qu'il va bien trouver d'autres gens que Clitandre[914]!
    Mais pourquoi ces habits? qui te les fait reprendre[915]?      170

    LYCASTE leur présente à chacun un masque et une épée, et porte
    leurs habits[916].

    Pour notre sûreté, portons-les avec nous,
    De peur que, cependant que nous serons aux coups,
    Quelque maraud, conduit par sa bonne aventure,
    Ne nous laisse tous trois en mauvaise posture[917].
    Quand il faudra donner, sans les perdre des yeux,              175
    Au pied du premier arbre ils seront beaucoup mieux.

    PYMANTE.

    Prends-en donc même soin après la chose faite.

    LYCASTE.

    Ne craignez pas sans eux que je fasse retraite[918].

    PYMANTE.

    Sus donc! chacun déjà devroit être masqué.
    Allons, qu'il tombe mort aussitôt qu'attaqué[919].             180


SCÈNE VII.

CLÉON, LYSARQUE.

    CLÉON.

    Réserve à d'autres temps cette ardeur de courage[920]
    Qui rend de ta valeur un si grand témoignage.
    Ce duel que tu dis ne se peut concevoir.
    Tu parles de Clitandre, et je viens de le voir[921]
    Que notre jeune prince enlevoit à la chasse.                   185

    LYSARQUE.

    Tu les as vus passer?

    CLÉON.

                          Par cette même place[922].
    Sans doute que ton maître a quelque occasion
    Qui le fait t'éblouir par cette illusion[923].

    LYSARQUE.

    Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.

    CLÉON.

    S'il est ainsi, je crains que par quelque surprise             190
    Ce généreux guerrier, sous le nombre abattu[924],
    Ne cède aux envieux que lui fait sa vertu.

    LYSARQUE.

    A présent il n'a point d'ennemis que je sache[925];
    Mais quelque événement que le destin nous cache,
    Si tu veux m'obliger, viens de grâce avec moi,                 195
    Que nous donnions ensemble avis de tout au Roi[926].


SCÈNE VIII.

CALISTE, DORISE.

    CALISTE, cependant que Dorise s'arrête à chercher
    derrière un buisson[927].

    Ma soeur, l'heure s'avance, et nous serons à peine,
    Si nous ne retournons, au lever de la Reine.
    Je ne vois point mon traître, Hippolyte non plus.

    DORISE, tirant une épée de derrière ce buisson,
    et saisissant Caliste par le bras[928].

    Voici qui va trancher tes soucis superflus[929];               200
    Voici dont je vais rendre, aux dépens de ta vie,
    Et ma flamme vengée, et ma haine assouvie.

    CALISTE.

    Tout beau, tout beau, ma soeur, tu veux m'épouvanter;
    Mais je te connois trop pour m'en inquiéter[930].
    Laisse la feinte à part, et mettons, je te prie[931],          205
    A les trouver bientôt toute notre industrie.

    DORISE.

    Va, va, ne songe plus à leurs fausses amours,
    Dont le récit n'étoit qu'une embûche à tes jours[932]:
    Rosidor t'est fidèle, et cette feinte amante
    Brûle aussi peu pour lui que je fais pour Pymante.             210

    CALISTE.

    Déloyale, ainsi donc ton courage inhumain....

    DORISE.

    Ces injures en l'air n'arrêtent point ma main.

    CALISTE.

    Le reproche honteux d'une action si noire[933]....

    DORISE.

    Qui se venge en secret, en secret en fait gloire.

    CALISTE.

    T'ai-je donc pu, ma soeur, déplaire en quelque point?          215

    DORISE.

    Oui, puisque Rosidor t'aime et ne m'aime point;
    C'est assez m'offenser que d'être ma rivale.


SCÈNE IX.

ROSIDOR, PYMANTE, GÉRONTE, LYCASTE, CALISTE, DORISE.

Comme Dorise est prête de tuer Caliste, un bruit entendu lui fait
relever son épée, et Rosidor paroît tout en sang, poursuivi par ces
trois assassins masqués. En entrant, il tue Lycaste; et retirant son
épée, elle se rompt contre la branche d'un arbre. En cette extrémité,
il voit celle[934] que tient Dorise; et sans la reconnoître, il s'en
saisit, et passe tout d'un temps le tronçon qui lui restoit de la
sienne en la main gauche, et se défend ainsi contre Pymante et
Géronte, dont il tue le dernier et met l'autre en fuite.

    ROSIDOR.

    Meurs, brigand. Ah! malheur! cette branche fatale
    A rompu mon épée. Assassins.... Toutefois,
    J'ai de quoi me défendre une seconde fois.                     220

    DORISE, s'enfuyant[935].

    N'est-ce pas Rosidor qui m'arrache les armes?
    Ah! qu'il me va causer de périls et de larmes[936]!
    Fuis, Dorise, et fuyant laisse-toi reprocher
    Que tu fuis aujourd'hui ce qui t'est le plus cher.

    CALISTE.

    C'est lui-même de vrai. Rosidor, ah! je pâme!                  225
    Et la peur de sa mort ne me laisse point d'âme.
    Adieu, mon cher espoir.

    ROSIDOR, après avoir tué Géronte.

                             Cettui-ci dépêché,
    C'est de toi maintenant que j'aurai bon marché.
    Nous sommes seul à seul. Quoi! ton peu d'assurance[937]
    Ne met plus qu'en tes pieds sa dernière espérance?             230
    Marche, sans emprunter d'ailes de ton effroi:
    Je ne cours point après des lâches comme toi[938].
    Il suffit de ces deux. Mais qui pourroient-ils être?
    Ah ciel! le masque ôté me les fait trop connoître[939].
    Le seul Clitandre arma contre moi ces voleurs;                 235
    Cettui-ci fut toujours vêtu de ses couleurs[940];
    Voilà son écuyer, dont la pâleur exprime
    Moins de traits de la mort que d'horreurs de son crime[941];
    Et ces deux reconnus, je douterois en vain[942]
    De celui que sa fuite a sauvé de ma main.                      240
    Trop indigne rival, crois-tu que ton absence
    Donne à tes lâchetés quelque ombre d'innocence,
    Et qu'après avoir vu renverser ton dessein,
    Un désaveu démente et tes gens et ton seing?
    Ne le présume pas; sans autre conjecture,                      245
    Je te rends convaincu de ta seule écriture,
    Sitôt que j'aurai pu faire ma plainte au Roi.
    Mais quel piteux objet se vient offrir à moi[943]?
    Traîtres, auriez-vous fait sur un si beau visage,
    Attendant Rosidor, l'essai de votre rage?                      250
    C'est Caliste elle-même! Ah Dieux, injustes Dieux[944]!
    Ainsi donc, pour montrer ce spectacle à mes yeux,
    Votre faveur barbare a conservé ma vie[945]!
    Je n'en veux point chercher d'auteurs que votre envie:
    La nature, qui perd ce qu'elle a de parfait,                   255
    Sur tout autre que vous eût vengé ce forfait,
    Et vous eût accablés, si vous n'étiez ses maîtres.
    Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres[946];
    Je ne veux point devoir mes déplorables jours
    A l'affreuse rigueur d'un si fatal secours.                    260
      O vous qui me restez d'une troupe ennemie
    Pour marques de ma gloire et de son infamie,
    Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux[947],
    Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux!
    Ah! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles,             265
    De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.
    Eh quoi, ce bel objet, mon aimable vainqueur,
    Avoit-il seul le droit de me blesser au coeur?
    Et d'où vient que la mort, à qui tout fait hommage,
    L'ayant si mal traité, respecte son image?                     270
    Noires divinités, qui tournez mon fuseau,
    Vous faut-il tant prier pour un coup de ciseau?
    Insensé que je suis! en ce malheur extrême,
    Je demande la mort à d'autres qu'à moi-même;
    Aveugle! je m'arrête à supplier en vain,                       275
    Et pour me contenter j'ai de quoi dans la main.
    Il faut rendre ma vie au fer qui l'a sauvée;
    C'est à lui qu'elle est due, il se l'est réservée;
    Et l'honneur, quel qu'il soit, de finir mes malheurs,
    C'est pour me le donner qu'il l'ôte à des voleurs.             280
    Poussons donc hardiment. Mais, hélas! cette épée[948],
    Coulant entre mes doigts, laisse ma main trompée;
    Et sa lame, timide à procurer mon bien,
    Au sang des assassins n'ose mêler le mien.
    Ma foiblesse importune à mon trépas s'oppose;                  285
    En vain je m'y résous, en vain je m'y dispose;
    Mon reste de vigueur ne peut l'effectuer;
    J'en ai trop pour mourir, trop peu pour me tuer:
    L'un me manque au besoin, et l'autre me résiste.
    Mais je vois s'entr'ouvrir les beaux yeux de Caliste[949],     290
    Les roses de son teint n'ont plus tant de pâleur,
    Et j'entends un soupir qui flatte ma douleur.
      Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie
    L'amour lui sait donner la moitié de ma vie,
    Qu'une âme désormais suffit à deux amants.                     295

    CALISTE.

    Hélas! qui me rappelle à de nouveaux tourments?
    Si Rosidor n'est plus, pourquoi reviens-je au monde[950]?

    ROSIDOR.

    O merveilleux effet d'une amour sans seconde[951]!

    CALISTE.

    Exécrable assassin, qui rougis de son sang[952],
    Dépêche comme à lui de me percer le flanc,                     300
    Prends de lui ce qui reste.

    ROSIDOR.

                               Adorable cruelle[953],
    Est-ce ainsi qu'on reçoit un amant si fidèle?

    CALISTE.

    Ne m'en fais point un crime: encor pleine d'effroi,
    Je ne t'ai méconnu qu'en songeant trop à toi.
    J'avois si bien gravé là dedans ton image[954],                305
    Qu'elle ne vouloit pas céder à ton visage.
    Mon esprit, glorieux et jaloux de l'avoir,
    Envioit à mes yeux le bonheur de te voir[955].
    Mais quel secours propice a trompé mes alarmes?
    Contre tant d'assassins qui t'a prêté des armes?               310

    ROSIDOR.

    Toi-même, qui t'a mise à telle heure en ces lieux,
    Où je te vois mourir et revivre à mes yeux?

    CALISTE.

    Quand l'amour une fois règne sur un courage....
    Mais tâchons de gagner jusqu'au premier village,
    Où ces bouillons de sang se puissent arrêter;                  315
    Là j'aurai tout loisir de te le raconter,
    Aux charges qu'à[956] mon tour aussi l'on m'entretienne.

    ROSIDOR.

    Allons; ma volonté n'a de loi que la tienne;
    Et l'amour, par tes yeux devenu tout-puissant,
    Rend déjà la vigueur à mon corps languissant.                  320

    CALISTE.

    Il donne en même temps une aide à ta foiblesse[957],
    Puisqu'il fait que la mienne auprès de toi me laisse,
    Et qu'en dépit du sort ta Caliste aujourd'hui[958]
    A tes pas chancelants pourra servir d'appui.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [868] L'édition de 1663 est la première qui donne les noms propres
  _Alcandre_ et _Floridan_. Dans l'édition de 1632, on lit
  simplement: _le Roi_; dans celles de 1644-1660: _le Roi d'Écosse_.
  Pour le second personnage, les éditions de 1632-1660 portent: _le
  Prince, fils du Roi_.

  [869] Cette indication paraît pour la première fois dans l'édition
  de 1644.

  [870] _Var._ CALISTE, _regardant derrière elle_. (1632)

  [871] _Var._ Je ne suis point suivie, et sans être entendue,
        Mon pas lent et craintif en ces lieux m'a rendue.
        Tout le monde au château, plongé dans le sommeil,
        Loin de savoir ma fuite, ignore mon réveil;
        Un silence profond mon dessein favorise.
        Heureuse entièrement si j'avois ma Dorise,
        Ma fidèle compagne, en qui seule aujourd'hui
        Mon amour affronté rencontre quelque appui[871-a].
        C'est d'elle que j'ai su qu'un amant hypocrite,
        [Feignant de m'adorer, brûle pour Hippolyte;]
        D'elle j'ai su les lieux où l'amour qui les joint
        Ce matin doit passer jusques au dernier point,
        Et pour m'obliger mieux elle m'y doit conduire[871-b]. (1632-57)

    [871-a] Mon amour qu'on trahit rencontre quelque appui. (1644-57)

    [871-b] [Et pour les y surprendre elle m'y doit conduire.] (1644-57)

  [872] _Var._ Mais qu'elle est paresseuse à me venir treuver! (1632)

  [873] _Var._ Toi que l'oeil qui te blesse attend pour te guérir,
        Éveille-toi, brigand, hâte-toi d'acquérir
        Sur l'honneur d'Hippolyte une infâme victoire,
        Et de m'avoir trompée une honteuse gloire;
        Hâte-toi, déloyal, de me fausser ta foi. (1632-57)
        _Var._ Toi par qui ma rivale a de quoi me braver,
        Ne tarde plus, volage, à la venir trouver,
        Hâte-toi d'affermir ton indigne victoire,
        De s'assurer l'éclat de cette infâme gloire,
        De signaler ton nom par ton manque de foi. (1660)

  [874] _Var._ Ah, mes yeux! si jamais vos naturels offices. (1632)

  [875] _Var._ [Vous êtes de mon heur les cruels adversaires.]
        Un infidèle encor régnant sur mon penser.
        Votre fidélité ne peut que m'offenser.
        Apprenez, apprenez par le traître que j'aime
        Qu'il vous faut me trahir pour être aimé de même.
        Et toi, père du jour, dont le flambeau naissant
        Va chasser mon erreur avecque le croissant,
        S'il est vrai que Thétis te reçoit dans sa couche,
        Prends, soleil, prends encor deux baisers sur sa bouche.
        Ton retour me va perdre, et retrancher ton bien:
        Prolonge, en l'arrêtant, mon bonheur et le tien.
        [Puisqu'il faut qu'avec toi ce que je crains éclate.] (1632-57)

  [876] _Var._ Las! il ne m'entend point, et l'aube de ses rais[876-a].
  (1632-57)

  [876-a] _Rais_, rayons. Voyez le _Lexique_.

  [877] _Var._ Si je me peux fier à sa lumière sombre. (1632)
        _Var._ Si je me puis fier à sa lumière sombre, (1644-60)

  [878] _Var._ Dont l'éclat impuissant dispute avecque l'ombre.
  (1632-57)

  [879] En marge, dans l'édition de 1632: _Rosidor et Lysandre entrent._

  [880] _Var._ Rentre, pauvre Caliste, et te cache de sorte. (1632-57)

  [881] _Var._ LYSARQUE, _son écuyer_. (1632)

  [882] _Var._ Me prouve évidemment ta désobéissance. (1632-57)

  [883] _Var._ Je puisse dans le bois consulter mon amour. (1632)

  [884] _Var._ Cette inclination secrète qui vous mène. (1632-57)

  [885] _Var._ On ne verra jamais que je manque de foi.
        A celle que j'adore et qui n'aime que moi.
        LYS. Bien que vous en ayez une entière assurance,
        Vous pouvez vous lasser de vivre d'espérance.
        Et tandis que l'attente amuse vos desirs,
        Prendre ailleurs quelquefois de solides plaisirs.
        ROS. Purge, purge d'erreur ton âme curieuse,
        [Qui par ces faux soupçons m'est trop injurieuse.] (1632-57)

  [886] Voyez la note [485] relative au vers 96 de _Mélite_.

  [887] _Var._ Monsieur, pour en douter que vous ai-je pu faire?
  (1632-57)

  [888] _Var._ Avise à ta retraite. Hier le cartel reçu. (1657)

  [889] _Var._ LYS. Et ce cartel contient?
                                      ROS. Que seul il doit m'attendre
         Près du chêne sacré, pour voir qui de nous deux. (1632-57)

  [890] _Var._ De plus m'offrir un aide à mériter Caliste. (1652-57)

  [891] _Var._ LYSARQUE, _seul_. (1632-60).

  [892] _Var._ Sans treuver les moyens d'être de la partie. (1632)

  [893] Dans l'édition de 1632, les scènes III et IV n'en forment
  qu'une, qui porte en tête: CALISTE, DORISE, et au-dessous:
  CALISTE, _seule_.

  [894] _Var._ Sa fourbe se prévaut de son autorité. (1632)

  [895] _Var._ Qu'il treuve un beau prétexte en ses flammes éteintes!
  (1632-54)

  [896] _Var._ Et ses traîtres desirs l'emportent où l'appelle
        Le cartel amoureux d'une beauté nouvelle. (1632-57)

  [897] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise entre._

  [898] _Var._ Mais c'est à faute d'air que le feu s'amortit. (1632-57)

  [899] _Var._ Que par là ma douleur accroît son amertume. (1632-57)

  [900] _Var._ Aux desseins enragés qu'il veut exécuter. (1632-57)

  [901] _Caliste va toujours devant, et Dorise demeure seule._
  (1632, en marge.)

  [902] _Var._ Ces desseins enragés te vont coûter la vie:
        Un fer caché me donne en ces lieux sans secours
        La fin de mes malheurs dans celle de tes jours;
        Et lors ce Rosidor qui possède mon âme,
        Cet ingrat qui t'adore et néglige ma flamme,
        Que mes affections n'ont encor su gagner,
        Toi morte, n'aura plus pour qui me dédaigner. (1632-57)

  [903] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle va rejoindre
  Caliste._

  [904] _Var. D'une caverne._ (1644-60)--_Ils sortent d'une grotte,
  déguisés en paysans._ (1663, en marge.)--Dans l'édition de 1632,
  les scènes V et VI sont réunies en une seule, en tête de laquelle
  on lit: PYMANTE, GÉRONTE, _écuyer de Clitandre_; LYCASTE, _page de
  Clitandre_. A la marge, auprès des premiers vers de la scène:
  _Pymante et Géronte sortent d'une caverne, seuls et déguisés en
  paysans._

  [905] _Var._ Amène Rosidor, séduit d'un faux cartel. (1632-57)

  [906] _Var._ Qui le caresse autant comme elle vous méprise. (1632)

  [907] _Var._ Et ne puis deviner quelle raison l'oblige[907-a]
        A dédaigner vos feux pour un qui la néglige.
        Vous qui valez.... PYM. Géronte, au lieu de me flatter,
        Parlons du principal. Ne peut-il éventer
        Notre supercherie? (1632-57)

    [907-a] Et ne puis deviner par quel charme surprise
            Elle fuit qui l'adore et suit qui la méprise,
            Vu que votre mérite.... PYM. Au lieu de me flatter.
    (1644-57)

  [908] _Var._ J'ai contrefait son seing, et par cet artifice.
  (1632-57)

  [909] _Var._ Ce faux cartel, encor que de ma main écrit,
        Est présumé de lui. PYM. Que ton subtil esprit
        Sur tous ceux des mortels a de grands avantages!
        Mais qui fut le porteur? (1632)
        _Var._ J'ai fait que ce cartel, par un des siens porté,
        A nul autre qu'à lui ne peut être imputé.
        [PYM. Que ton subtil esprit a de grands avantages!] (1644-57)

  [910] Cette indication manque, en tête de cette scène, dans les
  éditions de 1632 et de 1663. A la place, on lit en marge, dans
  l'édition de 1632, auprès des derniers vers de notre scène V:
  _Lycaste arrive déguisé comme eux_; et dans l'édition de 1663,
  auprès des premiers vers de la scène VI: _Lycaste est déguisé
  comme eux en paysan_.

  [911] _Var._ Ne s'attend à rien moins qu'à son proche cercueil[911-a].
  (1632-54)

    [911-a] On lit _propre cercueil_, pour _proche cercueil_, dans les
    éditions de 1657 et de 1682; mais c'est très-vraisemblablement une
    faute d'impression. Toutes les autres éditions donnent _proche_.

  [912] _Var._ N'usons plus de discours. Nos masques, nos épées!
  (1632-60)

  [913] Ces mots manquent dans les éditions de 1644-60; à la place,
  on lit en marge dans celle de 1632: _Lycaste les va querir dans la
  caverne, où tous trois s'étoient déjà déguisés._

  [914] _Var._ Ah! qu'il va bien treuver d'autres gens que Clitandre!
  (1632-52)

  [915] En marge, dans l'édition de 1632: _Lycaste revient, et avec
  leurs masques et leurs épées, rapporte encore leurs vrais habits._

  [916] _Var._ LYCASTE, _en leur baillant chacun un masque et une
  épée_ (1632).--Les éditions de 1644-57 ajoutent à ce jeu de scène
  de 1632: _et portant leurs habits._--En marge, dans l'édition de
  1663: _Il leur présente à chacun, etc._ La leçon de 1660 est: _En
  leur présentant à chacun.... et portant, etc._

  [917] _Var._ Les prenant ne nous mette en mauvaise posture.
  (1632-57)

  [918] _Var._ Je n'ai garde sans eux de faire ma retraite.
  (1632-57)

  [919] En marge, dans l'édition de 1632: _Ils se masquent tous
  trois._

  [920] _Var._ Réserve à d'autres fois cette ardeur de courage.
  (1632-57)

  [921] _Var._ Tu parles de Clitandre, et je le viens de voir
        Que notre jeune prince amenoit à la chasse. (1632-57)

  [922] _Var._ LYS. En es-tu bien certain? CLÉON. Je l'ai vu face à face,
        Sans doute qu'il en baille à ton maître à garder.
        LYS. Il est trop généreux pour si mal procéder.
        CLÉON. Je sais bien que l'honneur tout autrement ordonne;
        Mais qui le retiendroit? Toutefois je soupçonne....
        LYS. Quoi? que soupçonnes-tu? CLÉON. Que ton maître rusé
        Avec un faux cartel t'auroit bien abusé.
        [LYS. Non, il parloit du coeur; je connois sa franchise.] (1632)

  [923] _Var._ Qui le fait t'éblouir par quelque illusion. (1657)

  [924] _Var._ Ce valeureux seigneur, sous le nombre abattu. (1632-57)

  [925] _Var._ A présent il n'a point d'ennemi que je sache. (1657)

  [926] _Var._ Qu'ensemble nous donnions avis de tout au Roi. (1632)

  [927] _Var. Dorise s'arrête à chercher_, etc. (1663, en marge.)

  [928] _Var. Elle tire_, etc. (1663, en marge.)--Les mots _par le
  bras_ manquent dans les éditions de 1632-60.

  [929] _Var._ Voici qui va trancher tels soucis superflus;
        Voici dont je vais rendre, en te privant de vie,
        Ma flamme bien heureuse et ma haine assouvie. (1632-57)

  [930] _Var._ DOR. Dis que dedans ton sang je me veux contenter.
  (1632)
        _Var._ DOR. Dis qu'avecque ta mort je me veux contenter.
  (1644-57)

  [931] _Var._ CAL. Laisse, laisse la feinte, et mettons, je te prie.
  (1632-57)

  [932] _Var._ Dont le récit n'étoit qu'un embûche à tes jours.
  (1654 et 60)

  [933] _Var._ Le reproche éternel d'une action si lâche....
        DOR. Agréable toujours, n'aura rien qui me fâche. (1632-57)

  [934] _Var. Il voit l'épée_. (1632)

  [935] _Var. Laissant Caliste, et s'enfuyant._ (1632)--Ce jeu de
  scène n'est point indiqué dans l'édition de 1663.

  [936] _Var._ Las! qu'il me va causer de périls et de larmes!
  (1632-57)

  [937] En marge, dans les éditions de 1632 et de 1663: _Pymante
  fuit._

  [938] _Var._ Je ne cours point après de tels coquins que toi.
  (1632-57)

  [939] En marge, dans l'édition de 1632: _Il les démasque._

  [940] _Var._ Cettui-ci fut toujours couvert de ses couleurs. (1654)

  [941] _Var._ Moins de traits de la mort que l'horreur de son crime.
  (1657)

  [942] _Var._ Et j'ose présumer avec juste raison
        Que le tiers est sans doute encor de sa maison.
        Traître, traître rival, crois-tu que ton absence. (1632-57)

  [943] En marge, dans l'édition de 1632: _Il voit Caliste pâmée et
  la croit morte._

  [944] _Var._ C'est ma chère Caliste! Ah! Dieux, injustes Dieux!
  (1632-57)

  [945] _Var._ Votre faveur cruelle a conservé ma vie. (1632-57)

  [946] _Var._ [Vous m'envoyez en vain ce fer contre des traîtres,]
        Sachez que Rosidor maudit votre secours:
        Vous ne méritez pas qu'il vous doive ses jours.
        Unique déité qu'à présent je réclame,
        Belle âme, viens aider à sortir à mon âme;
        Reçois-la sur les bords de ce pâle coral;
        Fais qu'en dépit des Dieux, qui nous traitent si mal,
        Nos esprits, rassemblés hors de leur tyrannie,
        Goûtent là-bas un bien qu'ici l'on nous dénie.
        Tristes embrassements, baisers mal répondus,
        Pour la première fois donnés et non rendus,
        Hélas! quand mes douleurs me l'ont presque ravie,
        Tous glacés et tous morts, vous me rendez la vie.
        Cruels, n'abusez plus de l'absolu pouvoir
        Que dessus tous mes sens l'amour vous fait avoir;
        N'employez qu'à ma mort ce souverain empire,
        Ou bien, me refusant le trépas où j'aspire,
        Laissez faire à mes maux, ils me viennent l'offrir;
        Ne me redonnez plus de force à les souffrir.
        Caliste, auprès de toi la mort m'est interdite[946-a];
        Si je te veux rejoindre, il faut que je te quitte:
        Adieu, pour un moment, consens à ce départ.
        Sus, ma douleur, achève, ici que de sa part
        Je n'ai plus de secours, ni toi plus de contraintes,
        Porte-moi dans le coeur tes plus vives atteintes,
        Et pour la bien punir de m'avoir ranimé,
        Déchire son portrait que j'y tiens enfermé;
        Et vous, qui me restez d'une troupe ennemie. (1632-57)

      [946-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il se relève d'auprès
      d'elle, et laisse cette garde d'épée rompue._

  [947] _Var._ Blessures, dépêchez d'élargir vos canaux. (1632)

  [948] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tombe de foiblesse; et
  son épée tombe aussi de l'autre côté, et lui insensiblement se
  traîne auprès de Caliste._

  [949] _Var._ Mais insensiblement je retrouve Caliste;
        Ma langueur m'y reporte, et mes genoux tremblants
        Y conduisent l'erreur de mes pas chancelants.
        Adorable sujet de mes flammes pudiques,
        Dont je trouve en mourant les aimables reliques,
        Cesse de me prêter un secours inhumain,
        Ou ne donne du moins des forces qu'à ma main,
        Qui m'arrache aux tourments que ton malheur me livre;
        Donne-m'en pour mourir comme tu fais pour vivre.
        Quel miracle succède à mes tristes clameurs[949-a]!
        Caliste se ranime autant que je me meurs[949-b].
        [Voyez, Dieux inhumains, que malgré votre envie.] (1632-57)

    [949-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle revient de pâmoison._

    [949-b] Caliste se ranime à même que je meurs. (1644-57)

  [950] _Var._ Rosidor n'étant plus, qu'ai-je à faire en ce monde?
  (1632)

  [951] On lit dans l'édition de 1657: _d'un amour_, pour _d'une
  amour_; mais la fin du vers: _sans seconde_, prouve que c'est une
  faute d'impression.

  [952] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle regarde Rosidor, et
  le prend pour un des assassins._

  [953] _Var._ Prends de lui ce qui reste, achève. ROS. Quoi! ma belle,
        Contrefais-tu l'aveugle afin d'être cruelle?
        CAL.[953-a] Pardonne-moi, mon coeur: encor pleine d'effroi.
  (1632-57)

  [953-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Elle se jette à son col._

  [954] _Var._ J'avois si bien logé là dedans ton image. (1632-57)

  [955] _Var._ [Envioit à mes yeux le bonheur de te voir.]
        ROS. Puisqu'un si doux appas se treuve en tes rudesses[955-a],
        Que feront tes faveurs, que feront tes caresses?
        Tu me fais un outrage à force de m'aimer,
        Dont la douce rigueur ne sert qu'à m'enflammer.
        Mais si tu peux souffrir qu'avec toi, ma chère âme,
        Je tienne des discours autres que de ma flamme,
        Permets que, t'ayant vue en cette extrémité,
        Mon amour laisse agir ma curiosité,
        Pour savoir quel malheur te met en ce bocage.
        CAL. Allons premièrement jusqu'au prochain village,
        Où ces bouillons de sang se puissent étancher,
        Et là je te promets de ne te rien cacher,
        [Aux charges qu'à mon tour aussi l'on m'entretienne.] (1632-57)

    [955-a] Puisqu'un si doux appas se trouve en tes rudesses.
    (1652-57)

  [956] _Aux charges que_, à la charge que, à condition que.

  [957] _Var._ Il forme tout d'un temps un aide à ta foiblesse.
  (1632-48)
        _Var._ Il forme tout d'un temps une aide à ta foiblesse.
  (1652-57)

  [958] _Var._ Si bien que la bravant ta maîtresse aujourd'hui
        N'aura que trop de force à te servir d'appui. (1632-57)



ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

    PYMANTE, masqué[959].

    Destins, qui réglez tout au gré de vos caprices,               325
    Sur moi donc tout à coup fondent vos injustices[960],
    Et trouvent à leurs traits si longtemps retenus,
    Afin de mieux frapper, des chemins inconnus[961]!
    Dites, que vous ont fait Rosidor ou Pymante?
    Fournissez de raison, destins, qui me démente[962];            330
    Dites ce qu'ils ont fait qui vous puisse émouvoir[963]
    A partager si mal entre eux votre pouvoir.
    Lui rendre contre moi l'impossible possible[964]
    Pour rompre le succès d'un dessein infaillible,
    C'est prêter un miracle à son bras sans secours,               335
    Pour conserver son sang au péril de mes jours.
    Trois ont fondu sur lui sans le jeter en fuite;
    A peine en m'y jetant moi-même je l'évite;
    Loin de laisser la vie, il a su l'arracher;
    Loin de céder au nombre, il l'a su retrancher:                 340
    Toute votre faveur, à son aide occupée,
    Trouve à le mieux armer en rompant son épée,
    Et ressaisit ses mains[965], par celles du hasard,
    L'une d'une autre épée, et l'autre d'un poignard.
    O honte! ô déplaisirs! ô désespoir! ô rage[966]!               345
    Ainsi donc un rival pris à mon avantage
    Ne tombe dans mes rets que pour les déchirer!
    Son bonheur qui me brave ose l'en retirer[967],
    Lui donne sur mes gens une prompte victoire,
    Et fait de son péril un sujet de sa gloire!                    350
    Retournons animés d'un courage plus fort,
    Retournons, et du moins perdons-nous dans sa mort.
      Sortez de vos cachots, infernales Furies;
    Apportez à m'aider toutes vos barbaries;
    Qu'avec vous tout l'enfer m'aide en ce noir dessein[968],      355
    Qu'un sanglant désespoir me verse dans le sein.
    J'avois de point en point l'entreprise tramée,
    Comme dans mon esprit vous me l'aviez formée;
    Mais contre Rosidor tout le pouvoir humain
    N'a que de la foiblesse; il y faut votre main.                 360
    En vain, cruelles soeurs, ma fureur vous appelle;
    En vain vous armeriez l'enfer pour ma querelle[969]:
    La terre vous refuse un passage à sortir.
    Ouvre du moins ton sein, terre, pour m'engloutir;
    N'attends pas que Mercure avec son caducée                     365
    M'en fasse après ma mort l'ouverture forcée[970];
    N'attends pas qu'un supplice, hélas! trop mérité,
    Ajoute l'infamie à tant de lâcheté;
    Préviens-en la rigueur; rends toi-même justice
    Aux projets avortés d'un si noir artifice.                     370
    Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.
    Dedans mon désespoir, tout me fuit ou me nuit:
    La terre n'entend point la douleur qui me presse;
    Le ciel me persécute, et l'enfer me délaisse.
    Affronte-les, Pymante, et sauve en dépit d'eux[971]            375
    Ta vie et ton honneur d'un pas si dangereux.
    Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même;
    Et si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême[972].
    Passe pour villageois dans un lieu si fatal;
    Et réservant ailleurs la mort de ton rival,                    380
    Fais que d'un même habit la trompeuse apparence,
    Qui le mit en péril, te mette en assurance.
      Mais ce masque l'empêche, et me vient reprocher[973]
    Un crime qu'il découvre au lieu de me cacher.
    Ce damnable instrument de mon traître artifice,                385
    Après mon coup manqué, n'en est plus que l'indice;
    Et ce fer, qui tantôt, inutile en ma main[974],
    Que ma fureur jalouse avoit armée en vain,
    Sut si mal attaquer et plus mal me défendre,
    N'est propre désormais qu'à me faire surprendre.               390

(Il jette son masque et son épée dans la grotte[975].)

    Allez, témoins honteux de mes lâches forfaits,
    N'en produisez non plus de soupçons que d'effets[976].
    Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte,
    Dedans cette forêt je marcherai sans crainte,
    Tant que....


SCÈNE II.

LYSARQUE, PYMANTE, ARCHERS[977].

    LYSARQUE.

                Mon grand ami!

    PYMANTE.

                              Monsieur?

    LYSARQUE.

                                       Viens çà, dis-nous,
    N'as-tu point ici vu deux cavaliers aux coups?

    PYMANTE.

    Non, Monsieur.

    LYSARQUE.

                  Ou l'un d'eux se sauver à la fuite?

    PYMANTE.

    Non, Monsieur.

    LYSARQUE.

                  Ni passer dedans ces bois sans suite?

    PYMANTE.

    Attendez, il y peut avoir quelques[978] huit jours....

    LYSARQUE.

    Je parle d'aujourd'hui: laisse là ces discours;                400
    Réponds précisément.

    PYMANTE.

                         Pour aujourd'hui, je pense[979]....
    Toutefois, si la chose étoit de conséquence,
    Dans le prochain village on sauroit aisément....

    LYSARQUE.

    Donnons jusques au lieu[980]; c'est trop d'amusement.

    PYMANTE, seul.

    Ce départ favorable enfin me rend la vie,                      405
    Que tant de questions m'avoient presque ravie.
    Cette troupe d'archers, aveugles en ce point,
    Trouve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point[981];
    Bien que leur conducteur donne assez à connoître
    Qu'ils vont pour arrêter l'ennemi de son maître,               410
    J'échappe néanmoins en ce pas hasardeux
    D'aussi près de la mort que je me voyois d'eux[982].
    Que j'aime ce péril, dont la vaine menace[983]
    Promettoit un orage et se tourne en bonace,
    Ce péril qui ne veut que me faire trembler,                    415
    Ou plutôt qui se montre, et n'ose m'accabler!
    Qu'à bonne heure défait d'un masque et d'une épée,
    J'ai leur crédulité sous ces habits trompée!
    De sorte qu'à présent deux corps désanimés
    Termineront l'exploit de tant de gens armés,                   420
    Corps qui gardent tous deux un naturel si traître,
    Qu'encore après leur mort ils vont trahir leur maître,
    Et le faire l'auteur de cette lâcheté,
    Pour mettre à ses dépens Pymante en sûreté!
    Mes habits, rencontrés sous les yeux de Lysarque[984],         425
    Peuvent de mes forfaits donner seuls quelque marque;
    Mais s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi
    Je n'ai qu'à me ranger en hâte auprès du Roi[985],
    Où je verrai tantôt avec effronterie
    Clitandre convaincu de ma supercherie.                         430


SCÈNE III.

LYSARQUE, ARCHERS[986].

    LYSARQUE regarde les corps de Géronte et de Lycaste[987].

    Cela ne suffit pas; il faut chercher encor,
    Et trouver, s'il se peut, Clitandre ou Rosidor.
    Amis, Sa Majesté, par ma bouche avertie
    Des soupçons que j'avois touchant cette partie,
    Voudra savoir au vrai ce qu'ils sont devenus.                  435

    PREMIER ARCHER[988].

    Pourroit-elle en douter? Ces deux corps reconnus
    Font trop voir le succès de toute l'entreprise.

    LYSARQUE.

    Et qu'en présumes-tu?

    PREMIER ARCHER.

                         Que malgré leur surprise,
    Leur nombre avantageux et leur déguisement,
    Rosidor de leurs mains se tire heureusement.                   440

    LYSARQUE.

    Ce n'est qu'en me flattant que tu te le figures;
    Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures[989],
    Et présume plutôt que son bras valeureux
    Avant que de mourir s'est immolé ces deux.

    PREMIER ARCHER.

    Mais où seroit son corps?

    LYSARQUE.

                              Au creux de quelque roche,           445
    Où les traîtres, voyant notre troupe si proche,
    N'auront pas eu loisir de mettre encor ceux-ci,
    De qui le seul aspect rend le crime éclairci[990].

    SECOND ARCHER, lui présentant les deux pièces rompues
    de l'épée de Rosidor[991].

    Monsieur, connoissez-vous ce fer et cette garde?

    LYSARQUE.

    Donne-moi, que je voie. Oui, plus je les regarde,              450
    Plus j'ai par eux d'avis du déplorable sort
    D'un maître qui n'a pu s'en dessaisir que mort.

    SECOND ARCHER.

    Monsieur, avec cela j'ai vu dans cette route
    Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte[992].

    LYSARQUE.

    Suivons-les au hasard. Vous autres, enlevez                    455
    Promptement ces deux corps que nous avons trouvés.

(Lysarque et cet archer[993] rentrent dans le bois, et le reste des
archers reportent à la cour les corps de Géronte et de Lycaste.)


SCÈNE IV.

FLORIDAN, CLITANDRE, PAGE[994].

    FLORIDAN, parlant à son page[995].

    Ce cheval trop fougueux m'incommode à la chasse;
    Tiens-m'en un autre prêt, tandis qu'en cette place,
    A l'ombre des ormeaux l'un dans l'autre enlacés,
    Clitandre m'entretient de ses travaux passés.                  460
    Qu'au reste les veneurs, allant sur leurs brisées,
    Ne forcent pas le cerf, s'il est aux reposées;
    Qu'ils prennent connoissance, et pressent mollement,
    Sans le donner aux chiens qu'à mon commandement.

(Le Page rentre[996]).

      Achève maintenant l'histoire commencée                       465
    De ton affection si mal récompensée.

    CLITANDRE.

    Ce récit ennuyeux de ma triste langueur,
    Mon prince, ne vaut pas le tirer en longueur;
    J'ai tout dit en un mot: cette fière Caliste
    Dans ses cruels mépris incessamment persiste;                  470
    C'est toujours elle-même; et sous sa dure loi
    Tout ce qu'elle a d'orgueil se réserve pour moi,
    Cependant qu'un rival, ses plus chères délices,
    Redouble ses plaisirs en voyant mes supplices.

    FLORIDAN.

    Ou tu te plains à faux, ou, puissamment épris,                 475
    Ton courage demeure insensible aux mépris;
    Et je m'étonne fort comme ils n'ont dans ton âme
    Rétabli ta raison ou dissipé ta flamme.

    CLITANDRE.

    Quelques charmes secrets mêlés dans ses rigueurs
    Étouffent en naissant la révolte des coeurs;                   480
    Et le mien auprès d'elle, à quoi qu'il se dispose,
    Murmurant de son mal, en adore la cause.

    FLORIDAN.

    Mais puisque son dédain, au lieu de te guérir,
    Ranime ton amour, qu'il dût faire mourir[997],
    Sers-toi de mon pouvoir; en ma faveur, la Reine                485
    Tient et tiendra toujours Rosidor en haleine;
    Mais son commandement dans peu, si tu le veux,
    Te met, à ma prière, au comble de tes voeux.
    Avise donc; tu sais qu'un fils peut tout sur elle.

    CLITANDRE.

    Malgré tous les mépris de cette âme cruelle,                   490
    Dont un autre a charmé les inclinations,
    J'ai toujours du respect pour ses perfections[998],
    Et je serois marri qu'aucune violence....

    FLORIDAN.

    L'amour sur le respect emporte la balance.

    CLITANDRE.

    Je brûle; et le bonheur de vaincre ses froideurs,              495
    Je ne le veux devoir qu'à mes vives ardeurs[999];
    Je ne la veux gagner qu'à force de services.

    FLORIDAN.

    Tandis tu veux donc vivre en d'éternels supplices?

    CLITANDRE.

    Tandis ce m'est assez qu'un rival préféré
    N'obtient, non plus que moi, le succès espéré.                 500
    A la longue ennuyés, la moindre négligence
    Pourra de leurs esprits rompre l'intelligence;
    Un temps bien pris alors me donne en un moment
    Ce que depuis trois ans je poursuis vainement.
    Mon prince, trouvez bon[1000]....

    FLORIDAN.

                                     N'en dis pas davantage;
    Cettui-ci qui me vient faire quelque message
    Apprendroit malgré toi l'état de tes amours.


SCÈNE V.

FLORIDAN, CLITANDRE, CLÉON.

    CLÉON.

    Pardonnez-moi, seigneur, si je romps vos discours[1001];
    C'est en obéissant au Roi qui me l'ordonne,
    Et rappelle Clitandre auprès de sa personne.                   510

    FLORIDAN.

    Qui?

    CLÉON.

         Clitandre, seigneur.

    FLORIDAN.

                              Et que lui veut le Roi[1002]?

    CLÉON.

    De semblables secrets ne s'ouvrent pas à moi[1003].

    FLORIDAN.

    Je n'en sais que penser; et la cause incertaine
    De ce commandement tient mon esprit en peine.
    Pourrai-je me résoudre à te laisser aller[1004]                515
    Sans savoir les motifs qui te font rappeler?

    CLITANDRE.

    C'est, à mon jugement, quelque prompte entreprise,
    Dont l'exécution à moi seul est remise;
    Mais quoi que là-dessus j'ose m'imaginer,
    C'est à moi d'obéir sans rien examiner.                        520

    FLORIDAN.

    J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne[1005]
    Que je chéris ta vie à l'égal de la mienne,
    Et si tu veux m'ôter de cette anxiété,
    Que j'en sache au plus tôt toute la vérité.
    Ce cor m'appelle[1006]. Adieu. Toute la chasse prête           525
    N'attend que ma présence à relancer la bête.


SCÈNE VI.

    DORISE, achevant de vêtir l'habit de Géronte, qu'elle avoit
    trouvé dans le bois[1007].

    Achève, malheureuse, achève de vêtir
    Ce que ton mauvais sort laisse à te garantir.
    Si de tes trahisons la jalouse impuissance
    Sut donner un faux crime à la même innocence,                  530
    Recherche maintenant, par un plus juste effet,
    Une fausse innocence à cacher ton forfait.
    Quelle honte importune au visage te monte
    Pour un sexe quitté dont tu n'es que la honte?
    Il t'abhorre lui-même, et ce déguisement,                      535
    En le désavouant, l'oblige pleinement[1008].
    Après avoir perdu sa douceur naturelle,
    Dépouille sa pudeur, qui te messied sans elle;
    Dérobe tout d'un temps, par ce crime nouveau,
    Et l'autre aux yeux du monde, et ta tête au bourreau.          540
    Si tu veux empêcher ta perte inévitable,
    Deviens plus criminelle, et parois moins coupable.
    Par une fausseté tu tombes en danger,
    Par une fausseté sache t'en dégager.
    Fausseté détestable, où me viens-tu réduire?                   545
    Honteux déguisement, où me vas-tu conduire?
    Ici de tous côtés l'effroi suit mon erreur,
    Et j'y suis à moi-même une nouvelle horreur[1009]:
    L'image de Caliste à ma fureur soustraite
    Y brave fièrement ma timide retraite.                          550
    Encor si son trépas secondant mon desir
    Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir!
    Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime[1010],
    Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime;
    Dans l'état pitoyable où le sort me réduit,                    555
    J'en mérite la peine, et n'en ai pas le fruit;
    Et tout ce que j'ai fait contre mon ennemie
    Sert à croître sa gloire avec mon infamie.
      N'importe, Rosidor de mes cruels destins[1011]
    Tient de quoi repousser ses lâches assassins.                  560
    Sa valeur, inutile en sa main désarmée,
    Sans moi ne vivroit plus que chez la renommée.
    Ainsi rien désormais ne pourroit m'enflammer;
    N'ayant plus que haïr, je n'aurois plus qu'aimer.
    Fâcheuse loi du sort qui s'obstine à ma peine,                 565
    Je sauve mon amour, et je manque à ma haine.
    Ces contraires succès, demeurant sans effet,
    Font naître mon malheur de mon heur imparfait.
    Toutefois l'orgueilleux pour qui mon coeur soupire
    De moi seule aujourd'hui tient le jour qu'il respire[1012]:    570
    Il m'en est redevable, et peut-être à son tour
    Cette obligation produira quelque amour.
    Dorise, à quels pensers ton espoir se ravale!
    S'il vit par ton moyen, c'est pour une rivale.
    N'attends plus, n'attends plus que haine de sa part;           575
    L'offense vint de toi, le secours du hasard.
    Malgré les vains efforts de ta ruse traîtresse,
    Le hasard par tes mains le rend à sa maîtresse;
    Ce péril mutuel qui conserve leurs jours
    D'un contre-coup égal va croître leurs amours.                 580
    Heureux couple d'amants que le destin assemble,
    Qu'il expose en péril, qu'il en retire ensemble!


SCÈNE VII.

PYMANTE, DORISE.

    PYMANTE, la prenant pour Géronte, et l'embrassant[1013].

    O Dieux! voici Géronte, et je le croyois mort.
    Malheureux compagnon de mon funeste sort....

    DORISE, croyant qu'il[1014] la prend pour Rosidor, et qu'en
    l'embrassant il la poignarde.

    Ton oeil t'abuse. Hélas! misérable, regarde                    585
    Qu'au lieu de Rosidor ton erreur me poignarde.

    PYMANTE.

    Ne crains pas, cher ami, ce funeste accident,
    Je te connois assez, je suis.... Mais imprudent,
    Où m'alloit engager mon erreur indiscrète?

    Monsieur, pardonnez-moi la faute que j'ai faite.               590
    Un berger d'ici près a quitté ses brebis
    Pour s'en aller au camp presque en pareils habits;
    Et d'abord vous prenant pour ce mien camarade,
    Mes sens d'aise aveuglés ont fait cette escapade.
    Ne craignez point au reste un pauvre villageois                595
    Qui seul et désarmé court à travers ces bois[1015].
    D'un ordre assez précis l'heure presque expirée
    Me défend des discours de plus longue durée.
    A mon empressement pardonnez cet adieu;
    Je perdrois trop, Monsieur, à tarder en ce lieu.               600

    DORISE.

    Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible
    A la compassion peut se rendre accessible,
    Un jeune gentilhomme implore ton secours:
    Prends pitié de mes maux pour trois ou quatre jours[1016];
    Durant ce peu de temps, accorde une retraite                   605
    Sous ton chaume rustique à ma fuite secrète:
    D'un ennemi puissant la haine me poursuit,
    Et n'ayant pu qu'à peine éviter cette nuit....

    PYMANTE.

    L'affaire qui me presse est assez importante
    Pour ne pouvoir, Monsieur, répondre à votre attente;           610
    Mais si vous me donniez le loisir d'un moment,
    Je vous assurerois d'être ici promptement;
    Et j'estime qu'alors il me seroit facile
    Contre cet ennemi de vous faire un asile.

    DORISE.

    Mais, avant ton retour, si quelque instant fatal               615
    M'exposoit par malheur aux yeux de ce brutal,
    Et que l'emportement de son humeur altière....

    PYMANTE.

    Pour ne rien hasarder, cachez-vous là derrière.

    DORISE.

    Souffre que je te suive, et que mes tristes pas....

    PYMANTE.

    J'ai des secrets, Monsieur, qui ne le souffrent pas,           620
    Et ne puis rien pour vous, à moins que de m'attendre:
    Avisez au parti que vous avez à prendre.

    DORISE.

    Va donc, je t'attendrai.

    PYMANTE.

                            Cette touffe d'ormeaux
    Vous pourra cependant couvrir de ses rameaux.


SCÈNE VIII.

    PYMANTE.

    Enfin, grâces au ciel, ayant su m'en défaire[1017],            625
    Je puis seul aviser à ce que je dois faire.
    Qui qu'il soit, il a vu Rosidor attaqué,
    Et sait assurément que nous l'avons manqué:
    N'en étant point connu, je n'en ai rien à craindre,
    Puisqu'ainsi déguisé tout ce que je veux feindre               630
    Sur son esprit crédule obtient un tel pouvoir.
    Toutefois plus j'y songe, et plus je pense voir,
    Par quelque grand effet de vengeance divine,
    En ce foible témoin l'auteur de ma ruine:
    Son indice douteux, pour peu qu'il ait de jour,                635
    N'éclaircira que trop mon forfait à la cour.
    Simple! j'ai peur encor que ce malheur m'avienne[1018],
    Et je puis éviter ma perte par la sienne!
    Et mêmes on diroit qu'un antre tout exprès
    Me garde mon épée au fond de ces forêts:                       640
    C'est en ce lieu fatal qu'il me le faut conduire;
    C'est là qu'un heureux coup l'empêche de me nuire.
    Je ne m'y puis résoudre: un reste de pitié[1019]
    Violente mon coeur à des traits d'amitié;
    En vain je lui résiste, et tâche à me défendre                 645
    D'un secret mouvement que je ne puis comprendre:
    Son âge, sa beauté, sa grâce, son maintien,
    Forcent mes sentiments à lui vouloir du bien;
    Et l'air de son visage a quelque mignardise
    Qui ne tire pas mal à celle de Dorise.                         650
    Ah! que tant de malheurs m'auroient favorisé,
    Si c'étoit elle-même en habit déguisé!
    J'en meurs déjà de joie, et mon âme ravie[1020]
    Abandonne le soin du reste de ma vie.
    Je ne suis plus à moi, quand je viens à penser                 655
    A quoi l'occasion me pourroit dispenser[1021].
    Quoi qu'il en soit, voyant tant de ses traits ensemble,
    Je porte du respect à ce qui lui ressemble.
      Misérable Pymante, ainsi donc tu te perds!
    Encor qu'il tienne un peu de celle que tu sers,                660
    Étouffe ce témoin pour assurer ta tête:
    S'il est, comme il le dit, battu d'une tempête,
    Au lieu qu'en ta cabane il cherche quelque port,
    Fais que dans cette grotte il rencontre sa mort[1022].
    Modère-toi, cruel, et plutôt examine[1023]                     665
    Sa parole, son teint, et sa taille, et sa mine:
    Si c'est Dorise, alors révoque cet arrêt;
    Sinon, que la pitié cède à ton intérêt.


FIN DU SECOND ACTE.

  [959] Le mot _masqué_ manque dans l'édition de 1632.--En marge,
  dans l'édition de 1663: _Il est encor masqué._

  [960] _Var._ C'est donc moi, sans raison, qu'attaquent vos malices.
 (1632)

  [961] _Var._ Pour mieux frapper leur coup des chemins inconnus.
  (1632)

  [962] C'est-à-dire douez de raison un être quelconque, afin qu'il
  me démente.

  [963] _Var._ Dites ce qu'ils ont fait qui vous peut émouvoir.
  (1632-57)

  [964] _Var._ [Lui rendre contre moi l'impossible possible,]
        C'est le favoriser par miracle visible,
        Tandis que votre haine a pour moi tant d'excès,
        Qu'un dessein infaillible avorte sans succès.
        Sans succès! c'est trop peu: vous avez voulu faire
        Qu'un dessein infaillible eût un succès contraire.
        Dieux! vous présidez donc à leur ordre fatal,
        Et vous leur permettez ce mouvement brutal!
        Je ne veux plus vous rendre aucune obéissance:
        Si vous avez là-haut quelque toute-puissance,
        Je suis seul contre qui vous vouliez l'exercer.
        Vous ne vous en servez que pour me traverser.
        Je peux en sûreté désormais vous déplaire:
        Comment me puniroit votre vaine colère?
        Vous m'avez fait sentir tant de malheurs divers
        Que le sort épuisé n'a plus aucun revers!
        Rosidor nous a vus, et n'a pas pris la fuite;
        A grand'peine, en fuyant, moi-même je l'évite[964-a]. (1632)

    [964-a] Les trois premiers et les deux derniers vers de cette
    variante sont dans les éditions de 1644-57.

  [965] _Ressaisit ses mains_, c'est-à-dire arme de nouveau ses
  mains, l'une de, etc.

  [966] _Var._ O honte! ô crève-coeur! ô désespoir! ô rage!
  (1632-57)

  [967] _Var._ Son bonheur qui me brave et l'en vient retirer.
  (1632)

  [968] _Var._ Qu'avec vous tout l'enfer m'assiste en ce dessein.
  (1632-60)

  [969] _Var._ La terre vous défend d'embrasser ma querelle,
        Et son flanc vous refuse un passage à sortir.
        Terre, crève-toi donc afin de m'engloutir. (1632-57)

  [970] _Var._ Me fasse de ton sein l'ouverture forcée;
        N'attends pas qu'un supplice, avec ses cruautés,
        Ajoute l'infamie à tant de lâchetés:
        Détourne de mon chef ce comble de misère;
        Rends-moi, le prévenant, un office de mère.
        [Mes cris s'en vont en l'air, et s'y perdent sans fruit.]
  (1632-57)

  [971] _Var._ Affronte-les, Pymante, et malgré leurs complots,
        Conserve ton vaisseau dans la rage des flots.
        Accablé de malheurs et réduit à l'extrême,
        [Si quelque espoir te reste, il n'est plus qu'en toi-même.]
        Passe pour villageois dedans ce lieu fatal. (1632-57)

  [972] _Var._ Mais si tu veux t'aider, ton mal n'est pas extrême.
  (1660-68)

  [973] En marge, dans l'édition de 1632: _Il tire son masque._

  [974] _Var._ Et ce fer, qui tantôt, inutile en mon poing,
        Ainsi que ma valeur me faillant au besoin. (1632)

  [975] Ce jeu de scène n'est point indiqué dans l'édition de 1660.

  [976] _Var._ [N'en produisez non plus de soupçons que d'effets.]
        Cessez de m'accuser: vous doit-il pas suffire
        De m'avoir mal servi? c'est trop que de me nuire.
        Allez, retirez-vous dans ces obscurités;
        (_Il jette son masque et son épée dans la caverne._)
        Ainsi je pourrai voir le jour que vous quittez;
        [Ainsi n'ayant plus rien qui démente ma feinte.] (1632-57)

  [977] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

  [978] Ce mot est ainsi orthographié dans toutes les éditions de
  Corneille publiées de son vivant. Voyez le _Lexique_.

  [979] _Var._ [Réponds précisément.] PYM. J'arrive tout à l'heure,
        Et de peur que ma femme en son travail ne meure,
        Je cherche.... 1er ARCHER. Allons, Monsieur, donnons jusques au lieu,
        Nous perdons notre temps.... LYS. Adieu, compère, adieu.
        PYMANTE, _seul_. Cet adieu favorable enfin me rend la vie.
  (1632-57)

  [980] C'est-à-dire, allons jusqu'à cet endroit, poussons jusque-là.

  [981] _Var._ Treuve ce qu'elle cherche et ne s'en saisit point.
  (1632-52 et 57)

  [982] _Var._ D'aussi près de la mort comme je l'étois d'eux, (1632-68)

  [983] _Var._ Que j'aime ce péril, dont la douce menace. (1632)

  [984] _Var._ Je n'ai dans mes forfaits rien à craindre, et Lysarque,
        Sans trouver mes habits n'en peut avoir de marque.
        Que s'il ne les voit pas, lors sans aucun effroi. (1632-57)

  [985] _Var._ Eux repris, je retourne aussitôt vers le Roi,
        Où je veux regarder avec effronterie. (1632)
        _Var._ Je n'ai qu'à me ranger promptement chez le Roi. (1644-57)

  [986] _Var._ TROUPE D'ARCHERS. (1632-60)

  [987] _Var. Ils regardent les corps_, etc. (1632, en
  marge.)--_Regardant les corps_, etc. (1644-60)--_Il regarde les
  corps_, etc. (1663, en marge.)

  [988] Tout ce qui, dans cette scène, est dit par le premier
  archer, est dit par le second dans l'édition de 1632, et
  réciproquement.

  [989] _Var._ [Pour moi, je n'en conçois que de mauvais augures.]
        2e ARCHER. Et quels? LYS. Qu'avant mourir, par un vaillant effort,
        Il en aura fait deux compagnons de sa mort. (1632-57)

  [990] _Var._ De qui l'aspect nous rend tout le crime éclairci.
  (1632-57)

  [991] _Var. Il revient de chercher d'un autre coté, et rapporte
  les deux pièces de l'épée rompue de Rosidor._ (1632, en
  marge.)--_Lui présentant les deux pièces de l'épée rompue de
  Rosidor._ (1644-60)--_Il lui présente les deux pièces de l'épée
  rompue de Rosidor._ (1663, en marge.)

  [992] _Var._ [Des pas mêlés de sang distillé goutte à goutte,]
        Dont les traces vont loin. LYS. Suivons à tous hasards;
        Vous autres, enlevez les corps de ces pendards. (1632-57)

  [993] _Var. Lysarque et ce premier archer rentrent_, etc. (1632 en
  marge.)

  [994] _Var._ PAGE DU PRINCE. (1632)--L'édition de 1632 ajoute aux
  personnages CLÉON; les scènes IV et V y sont réunies en une seule.
  Voyez la note [1000] de la page 305.

  [995] _Var. Il parle à son page, qui tient en main une bride et
  fait paroître la tête d'un cheval._ (1632, en marge.)--_Il parle à
  son page._ (1663, en marge.)

  [996] _Var. Le Page s'en va, et le Prince commence à parler à
  Clitandre._ (1632, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué
  dans les éditions de 1644-60.

  [997] _Var._ Ranime tes ardeurs, qu'il dût faire mourir. (1632-57)

  [998] _Var._ Le respect que je porte à ses perfections
        M'empêche d'employer aucune violence. (1632-57)

  [999] _Var._ Je ne le veux devoir qu'à mes chastes ardeurs.
  (1632-57)

  [1000] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Cléon entre_, et,
  comme nous l'avons dit, il n'y a point de division de scène après
  le vers 507.

  [1001] _Var._ Pardonnez, Monseigneur, si je romps vos discours.
  (1632-57)

  [1002] _Var._ LE PR. Clitandre? CLÉON. Oui, Monseigneur.
         LE PR. [Et que lui veut le Roi?] (1632-57)

  [1003] _Var._ Monseigneur, ses secrets ne s'ouvrent pas à moi.
  (1632)

  [1004] _Var._ Le moyen, cher ami, que je te laisse aller. (1632-57)

  [1005] _Var._ [J'y consens à regret: va, mais qu'il te souvienne]
         Combien le Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne[1005-a],
         Que j'en sache aussitôt toute la vérité:
         Jusque-là mon esprit n'est qu'en perplexité. (1632-57)

    [1005-a] Combien ton Prince t'aime, et quoi qu'il te survienne.
    (1644-57)

  [1006] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor derrière
  le théâtre._

  [1007] _Var. Elle entre demi-vêtue de l'habit de Géronte, qu'elle
  avoit trouvé dans le bois, avec celui de Pymante et de Lycaste._
  (1632, en marge.)--_Elle sort demi-vêtue de l'habit de Géronte,
  qu'elle avoit trouvé dans le bois._ (1663, en marge.)

  [1008] _Var._ En le désavouant l'oblige infiniment. (1632-57)

  [1009] _Var._ Et je suis à moi-même une nouvelle horreur:
         Cet insolent objet de Caliste échappée
         Tient et brave toujours ma mémoire occupée. (1632-57)

  [1010] _Var._ Mais, hélas! dans l'excès du malheur qui m'opprime,
         Il ne m'est point permis de jouir de mon crime[1010-a].
         Mon jaloux aiguillon, de sa rage séduit,
         En mérite la peine et n'en a pas le fruit.
         Le ciel, qui contre moi soutient mon ennemie,
         Augmente son honneur dedans mon infamie. (1632-57)

    [1010-a] Il ne m'est pas permis de jouir de mon crime. (1644)

  [1011] _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein failli
         A de quoi malmener ceux qui l'ont assailli. (1632)
         _Var._ N'importe, Rosidor de mon dessein manqué,
         A de quoi malmener ceux qui l'ont attaqué. (1644-57)

  [1012] _Var._ D'un autre que de moi ne tient l'air qu'il respire:
         Il m'en est redevable, et peut-être qu'un jour. (1632-60)

  [1013] _Var. Il prend Dorise pour Géronte, et court l'embrasser._
  (1632, en marge.)--_Il la prend pour Géronte dont elle a vêtu
  l'habit, et court l'embrasser._ (1663, en marge.)

  [1014] _Var. Elle croit qu'il_, etc. (1632, en marge.)--_Elle
  croit qu'il la prend pour Rosidor, et qu'il l'embrasse pour la
  poignarder._ (1663, en marge.)

  [1015] _Var._ Qui seul et désarmé cherche dedans ces bois
         Un boeuf piqué du taon, qui, brisant nos closages,
         Hier, sur le chaud du jour, s'enfuit des pâturages:
         M'en apprendrez-vous rien, Monsieur? j'ose penser
         Que par quelque hasard vous l'aurez vu passer.
         DOR. Non, je ne te saurois rien dire de ta bête.
         PYM. Monsieur, excusez donc mon incivile enquête:
         Je vais d'autre côté tâcher à la revoir;
         Disposez librement de mon petit pouvoir[1015-a].
         [DOR. Ami, qui que tu sois, si ton âme sensible]
         A la compassion se peut rendre accessible. (1632-57)

    [1015-a] C'est le vers 646 de _Mélite_.

  [1016] _Var._ Prends pitié de mes maux, et durant quelques jours
         Tiens-moi dans ta cabane, où bornant ma retraite,
         Je rencontre un asile à ma fuite secrète.
         PYM. Tout lourdaud que je suis en ma rusticité,
         Je vois bien quand on rit de ma simplicité.
         Je vais chercher mon boeuf: laissez-moi, je vous prie,
         Et ne vous moquez plus de mon peu d'industrie.
         DOR. Hélas! et plût aux Dieux que mon affliction
         Fût seulement l'effet de quelque fiction!
         Mon grand ami, de grâce, accorde ma prière.
         PYM. Il faudroit donc un peu vous cacher là derrière:
         Quelques mugissements entendus de là-bas
         Me font en ce vallon hasarder quelques pas:
         J'y cours et vous rejoins. DOR. Souffre que je te suive.
         PYM. Vous me retarderiez, Monsieur: homme qui vive
         Ne peut à mon égal brosser dans ces buissons.
         DOR. Non, non, je courrai trop. PYM. Que voilà de façons!
         Monsieur, résolvez-vous, choisissez l'un ou l'autre:
         Ou faites ma demande, ou j'éconduis la vôtre.
         DOR. Bien donc, je t'attendrai. PYM. Cette touffe d'ormeaux
         Aisément vous pourra couvrir de ses rameaux. (1632-57)

  [1017] Dans l'édition de 1632, on lit en marge: _Il est seul_, et
  il n'y a point de distinction de scène.

  [1018] _Var._ Simple! J'ai peur encor que ce malheur m'advienne.
  (1652, 57 et 60)

  [1019] _Var._ Je ne m'y peux résoudre: un reste de pitié. (1632)

  [1020] _Var._ J'en pâme déjà d'aise, et mon âme ravie. (1632-60)

  [1021] Voyez plus haut, p. 208, note [692].

  [1022] _Var._ Fais qu'en cette caverne il rencontre sa mort.
  (1632-60)

  [1023] _Var._ Modère-toi, Pymante, et plutôt examine. (1632-57)



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, ROSIDOR, CALISTE, UN PRÉVÔT.

    ALCANDRE.

    L'admirable rencontre à mon âme ravie[1024],
    De voir que deux amants s'entre-doivent la vie,                670
    De voir que ton péril la tire de danger,
    Que le sien te fournit de quoi t'en dégager,
    Qu'à deux desseins divers la même heure choisie[1025]
    Assemble en même lieu pareille jalousie,
    Et que l'heureux malheur qui vous a menacés                    675
    Avec tant de justesse a ses temps compassés!

    ROSIDOR.

    Sire, ajoutez du ciel l'occulte providence:
    Sur deux amants il verse une même influence;
    Et comme l'un par l'autre il a su nous sauver,
    IL semble l'un pour l'autre exprès nous conserver.             680

    ALCANDRE.

    Je t'entends, Rosidor: par là tu me veux dire
    Qu'il faut qu'avec le ciel ma volonté conspire,
    Et ne s'oppose pas à ses justes décrets,
    Qu'il vient de témoigner par tant d'avis secrets.
    Eh bien! je veux moi-même en parler à la Reine;                685
    Elle se fléchira, ne t'en mets pas en peine.
    Achève seulement de me rendre raison
    De ce qui t'arriva depuis sa pâmoison.

    ROSIDOR.

    Sire, un mot désormais suffit pour ce qui reste.

    Lysarque et vos archers depuis ce lieu funeste                 690
    Se laissèrent conduire aux traces de mon sang,
    Qui durant le chemin me dégouttoit du flanc;
    Et me trouvant enfin dessous un toit rustique,
    Ranimé par les soins de son amour pudique[1026],
    Leurs bras officieux m'ont ici rapporté,                       695
    Pour en faire ma plainte à Votre Majesté.
    Non pas que je soupire après une vengeance,
    Qui ne peut me donner qu'une fausse allégeance[1027]:
    Le Prince aime Clitandre, et mon respect consent
    Que son affection le déclare innocent;                         700
    Mais si quelque pitié d'une telle infortune
    Peut souffrir aujourd'hui que je vous importune[1028],
    Otant par un hymen l'espoir à mes rivaux,
    Sire, vous taririez la source de nos maux[1029].

    ALCANDRE.

    Tu fuis à te venger: l'objet de ta maîtresse                   705
    Fait qu'un tel desir cède à l'amour qui te presse[1030];
    Aussi n'est-ce qu'à moi de punir ces forfaits,
    Et de montrer à tous par de puissants effets
    Qu'attaquer Rosidor, c'est se prendre à moi-même:
    Tant je veux que chacun respecte ce que j'aime!                710
    Je le ferai bien voir. Quand ce perfide tour
    Auroit eu pour objet le moindre de ma cour,
    Je devrois au public, par un honteux supplice,
    De telles trahisons l'exemplaire justice.
    Mais Rosidor, surpris et blessé comme il l'est[1031],          715
    Au devoir d'un vrai roi joint mon propre intérêt[1032].
    Je lui ferai sentir, à ce traître Clitandre,
    Quelque part que le Prince y puisse ou veuille prendre[1033],
    Combien mal à propos sa folle vanité[1034]
    Croyoit dans sa faveur trouver l'impunité.                     720
    Je tiens cet assassin: un soupçon véritable[1035],
    Que m'ont donné les corps d'un couple détestable,
    De son lâche attentat m'avoit si bien instruit[1036],
    Que déjà dans les fers il en reçoit le fruit.

    Toi, qu'avec Rosidor le bonheur a sauvée,                      725
    Tu te peux assurer que, Dorise trouvée,
    Comme ils avoient choisi même heure à votre mort,
    En même heure tous deux auront un même sort.

    CALISTE.

    Sire, ne songez pas à cette misérable;
    Rosidor garanti me rend sa redevable[1037],                    730
    Et je me sens forcée à lui vouloir du bien
    D'avoir à votre État conservé ce soutien.

    ALCANDRE.

    Le généreux orgueil des âmes magnanimes
    Par un noble dédain sait pardonner les crimes;
    Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments,             735
    Dont je ne puis cacher les justes mouvements;
    Ce teint pâle à tous deux me rougit de colère[1038],
    Et vouloir m'adoucir, c'est vouloir me déplaire[1039].

    ROSIDOR.

    Mais, Sire, que sait-on? peut-être ce rival,
    Qui m'a fait après tout plus de bien que de mal[1040],         740
    Sitôt qu'il vous plaira d'écouter sa défense,
    Saura de ce forfait purger son innocence.

    ALCANDRE.

    Et par où la purger? Sa main d'un trait mortel
    A signé son arrêt en signant ce cartel[1041].
    Peut-il désavouer ce qu'assure un tel gage[1042],              745
    Envoyé de sa part, et rendu par son page?
    Peut-il désavouer que ses gens déguisés
    De son commandement ne soient autorisés?
    Les deux, tous morts qu'ils sont,
                                 qu'on les traîne à la boue[1043],
    L'autre, aussitôt que pris, se verra sur la roue[1044];        750
    Et pour le scélérat que je tiens prisonnier,
    Ce jour que nous voyons lui sera le dernier.
    Qu'on l'amène au conseil; par forme il faut l'entendre[1045],
    Et voir par quelle adresse il pourra se défendre.
    Toi, pense à te guérir, et crois que pour le mieux             755
    Je ne veux pas montrer ce perfide à tes yeux:
    Sans doute qu'aussitôt qu'il se feroit paroître,
    Ton sang rejailliroit au visage du traître.

    ROSIDOR.

    L'apparence déçoit, et souvent on a vu
    Sortir la vérité d'un moyen imprévu[1046],                     760
    Bien que la conjecture y fût encor plus forte;
    Du moins, Sire, apaisez l'ardeur qui vous transporte;
    Que l'âme plus tranquille et l'esprit plus remis,
    Le seul pouvoir des lois perde nos ennemis.

    ALCANDRE.

    Sans plus m'importuner, ne songe qu'à tes plaies.              765
    Non, il ne fut jamais d'apparences si vraies;
    Douter de ce forfait, c'est manquer de raison.
    Derechef, ne prends soin que de ta guérison[1047].


SCÈNE II.

ROSIDOR, CALISTE.

    ROSIDOR.

    Ah! que ce grand courroux sensiblement m'afflige!

    CALISTE.

    C'est ainsi que le Roi, te refusant, t'oblige[1048]:           770
    Il te donne beaucoup en ce qu'il t'interdit,
    Et tu gagnes beaucoup d'y perdre ton crédit.
    On voit dans ces refus une marque certaine[1049]
    Que contre Rosidor toute prière est vaine.
    Ses violents transports sont d'assurés témoins                 775
    Qu'il t'écouteroit mieux s'il te chérissoit moins.
    Mais un plus long séjour pourroit ici te nuire[1050]:
    Ne perdons plus de temps; laisse-moi te conduire[1051]
    Jusque dans l'antichambre où Lysarque t'attend,
    Et montre désormais un esprit plus content.                    780

    ROSIDOR.

    Si près de te quitter....

    CALISTE.

                              N'achève pas ta plainte.
    Tous deux nous ressentons cette commune atteinte;
    Mais d'un fâcheux respect la tyrannique loi
    M'appelle chez la Reine et m'éloigne de toi.
    Il me lui faut conter comme l'on m'a surprise,                 785
    Excuser mon absence en accusant Dorise;
    Et lui dire comment, par un cruel destin[1052],
    Mon devoir auprès d'elle a manqué ce matin.

    ROSIDOR.

    Va donc, et quand son âme, après la chose sue,
    Fera voir la pitié qu'elle en aura conçue,                     790
    Figure-lui si bien Clitandre tel qu'il est,
    Qu'elle n'ose en ses feux prendre plus d'intérêt.

    CALISTE.

    Ne crains pas désormais que mon amour s'oublie[1053];
    Répare seulement ta vigueur affoiblie:
    Sache bien te servir de la faveur du Roi,                      795
    Et pour tout le surplus repose-t'en sur moi[1054].


SCÈNE III.

    CLITANDRE, en prison[1055].

    Je ne sais si je veille, ou si ma rêverie
    A mes sens endormis fait quelque tromperie;
    Peu s'en faut, dans l'excès de ma confusion,
    Que je ne prenne tout pour une illusion.                       800
    Clitandre prisonnier! je n'en fais pas croyable
    Ni l'air sale et puant d'un cachot effroyable,
    Ni de ce foible jour l'incertaine clarté,
    Ni le poids de ces fers dont je suis arrêté:
    Je les sens, je les vois; mais mon âme innocente               805
    Dément tous les objets que mon oeil lui présente,
    Et le désavouant, défend à ma raison
    De me persuader que je sois en prison.
    Jamais aucun forfait, aucun dessein infâme[1056]
    N'a pu souiller ma main ni glisser dans mon âme;               810
    Et je suis retenu dans ces funestes lieux!
    Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux[1057];
    J'aime mieux rejeter vos plus clairs témoignages,
    J'aime mieux démentir ce qu'on me fait d'outrages,
    Que de m'imaginer, sous un si juste roi,                       815
    Qu'on peuple les prisons d'innocents comme moi.
      Cependant je m'y trouve; et bien que ma pensée[1058]
    Recherche à la rigueur ma conduite passée[1059],
    Mon exacte censure a beau l'examiner,
    Le crime qui me perd ne se peut deviner;                       820
    Et quelque grand effort que fasse ma mémoire,
    Elle ne me fournit que des sujets de gloire.
    Ah! Prince, c'est quelqu'un de vos faveurs jaloux
    Qui m'impute à forfait d'être chéri de vous.
    Le temps qu'on m'en sépare, on le donne à l'envie,             825
    Comme une liberté d'attenter sur ma vie.
    Le coeur vous le disoit, et je ne sais comment
    Mon destin me poussa dans cet aveuglement,
    De rejeter l'avis de mon Dieu tutélaire:
    C'est là ma seule faute, et c'en est le salaire,               830
    C'en est le châtiment que je reçois ici.
    On vous venge, mon prince, en me traitant ainsi;
    Mais vous saurez montrer, embrassant ma défense[1060],
    Que qui vous venge ainsi puissamment vous offense.
    Les perfides auteurs de ce complot maudit,                     835
    Qu'à me persécuter votre absence enhardit,
    A votre heureux retour verront que ces tempêtes,
    Clitandre préservé, n'abattront que leurs têtes.
    Mais on ouvre, et quelqu'un, dans cette sombre horreur,
    Par son visage affreux redouble ma terreur[1061].              840


SCÈNE IV.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

    LE GEÔLIER.

    Permettez que ma main de ces fers vous détache.

    CLITANDRE.

    Suis-je libre déjà?

    LE GEÔLIER.

                         Non encor, que je sache.

    CLITANDRE.

    Quoi! ta seule pitié s'y hasarde pour moi?

    LE GEÔLIER.

    Non, c'est un ordre exprès de vous conduire au Roi.

    CLITANDRE.

    Ne m'apprendras-tu point le crime qu'on m'impute,              845
    Et quel lâche imposteur ainsi me persécute?

    LE GEÔLIER.

    Descendons: un prévôt, qui vous attend là-bas,
    Vous pourra mieux que moi contenter sur ce cas.


SCÈNE V.

PYMANTE, DORISE.

    PYMANTE, regardant une aiguille qu'elle avoit laissée par
    mégarde dans ses cheveux en se déguisant[1062].

    En vain pour m'éblouir vous usez de la ruse,
    Mon esprit, quoique lourd, aisément ne s'abuse;                850
    Ce que vous me cachez, je le lis dans vos yeux:
    Quelque revers d'amour vous conduit en ces lieux;
    N'est-il pas vrai, Monsieur? et même cette aiguille
    Sent assez les faveurs de quelque belle fille[1063]:
    Elle est, ou je me trompe, un gage de sa foi[1064].            855

    DORISE.

    O malheureuse aiguille! Hélas! c'est fait de moi.

    PYMANTE.

    Sans doute votre plaie à ce mot s'est rouverte.
    Monsieur, regrettez-vous son absence, ou sa perte?
    Vous auroit-elle bien pour un autre quitté[1065],
    Et payé vos ardeurs d'une infidélité?                          860
    Vous ne répondez point; cette rougeur confuse,
    Quoique vous vous taisiez, clairement vous accuse.
    Brisons là: ce discours vous fâcheroit enfin,
    Et c'étoit pour tromper la longueur du chemin,
    Qu'après plusieurs discours, ne sachant que vous dire[1066],
    J'ai touché sur un point dont votre coeur soupire,
    Et de quoi fort souvent on aime mieux parler
    Que de perdre son temps à des propos[1067] en l'air[1068].

    DORISE.

    Ami, ne porte plus la sonde en mon courage:
    Ton entretien commun me charme davantage;                      870
    Il ne peut me lasser, indifférent qu'il est[1069];
    Et ce n'est pas aussi sans sujet qu'il me plaît.
    Ta conversation est tellement civile,
    Que pour un tel esprit ta naissance est trop vile;
    Tu n'as de villageois que l'habit et le rang;                  875
    Tes rares qualités te font d'un autre sang;
    Même, plus je te vois, plus en toi je remarque
    Des traits pareils à ceux d'un cavalier de marque:
    Il s'appelle Pymante, et ton air et ton port
    Ont avec tous les siens un merveilleux rapport[1070].          880

    PYMANTE.

    J'en suis tout glorieux, et de ma part je prise
    Votre rencontre autant que celle de Dorise,
    Autant que si le ciel, apaisant sa rigueur,
    Me faisoit maintenant un présent de son coeur.

    DORISE.

    Qui nommes-tu Dorise?

    PYMANTE.

                          Une jeune cruelle                        885
    Qui me fuit pour un autre.

    DORISE.

                                Et ce rival s'appelle?

    PYMANTE.

    Le berger Rosidor.

    DORISE.

                        Ami, ce nom si beau
    Chez vous donc se profane à garder un troupeau?

    PYMANTE.

    Madame, il ne faut plus que mon feu vous déguise[1071]
    Que sous ces faux habits il reconnoît Dorise.                  890
    Je ne suis point surpris de me voir dans ces bois[1072]
    Ne passer à vos yeux que pour un villageois;
    Votre haine pour moi fut toujours assez forte
    Pour déférer sans peine à l'habit que je porte.
    Cette fausse apparence aide et suit vos mépris;                895
    Mais cette erreur vers vous ne m'a jamais surpris;
    Je sais trop que le ciel n'a donné l'avantage
    De tant de raretés qu'à votre seul visage:
    Sitôt que je l'ai vu, j'ai cru voir en ces lieux
    Dorise déguisée, ou quelqu'un de nos Dieux;                    900
    Et si j'ai quelque temps feint de vous méconnoître
    En vous prenant pour tel que vous vouliez paroître,
    Admirez mon amour, dont la discrétion
    Rendoit à vos desirs cette submission,
    Et disposez de moi, qui borne mon envie                        905
    A prodiguer pour vous tout ce que j'ai de vie.

    DORISE.

    Pymante, eh quoi! faut-il qu'en l'état où je suis
    Tes importunités augmentent mes ennuis?
    Faut-il que dans ce bois ta rencontre funeste
    Vienne encor m'arracher le seul bien qui me reste,             910
    Et qu'ainsi mon malheur au dernier point venu
    N'ose plus espérer de n'être pas connu?

    PYMANTE.

    Voyez comme le ciel égale nos fortunes,
    Et comme, pour les faire entre nous deux communes,
    Nous réduisant ensemble à ces déguisements,                    915
    Il montre avoir pour nous de pareils mouvements.

    DORISE.

    Nous changeons bien d'habits, mais non pas de visages;
    Nous changeons bien d'habits, mais non pas de courages;
    Et ces masques trompeurs de nos conditions
    Cachent, sans les changer, nos inclinations[1073].             920

    PYMANTE.

    Me négliger toujours! et pour qui vous néglige!

    DORISE.

    Que veux-tu? son mépris plus que ton feu m'oblige;
    J'y trouve malgré moi je ne sais quel appas[1074],
    Par où l'ingrat me tue, et ne m'offense pas.

    PYMANTE.

    Qu'espérez-vous enfin d'un amour si frivole[1075]              925
    Pour cet ingrat amant qui n'est plus qu'une idole[1076]?

    DORISE.

    Qu'une idole! Ah! ce mot me donne de l'effroi.
    Rosidor une idole! ah! perfide, c'est toi,
    Ce sont tes trahisons qui l'empêchent de vivre;
    Je t'ai vu dans ce bois moi-même le poursuivre[1077],          930
    Avantagé du nombre, et vêtu de façon
    Que ce rustique habit effaçoit tout soupçon:
    Ton embûche a surpris une valeur si rare.

    PYMANTE.

    Il est vrai, j'ai puni l'orgueil de ce barbare,
    De cet heureux ingrat, si cruel envers vous[1078],             935
    Qui maintenant par terre et percé de mes coups,
    Éprouve par sa mort comme un amant fidèle
    Venge votre beauté du mépris qu'on fait d'elle.

    DORISE.

    Monstre de la nature, exécrable bourreau,
    Après ce lâche coup qui creuse mon tombeau,                    940
    D'un compliment railleur ta malice me flatte[1079]!
    Fuis, fuis, que dessus toi ma vengeance n'éclate.
    Ces mains, ces foibles mains, que vont armer les Dieux,
    N'auront que trop de force à t'arracher les yeux,
    Que trop à t'imprimer sur ce hideux visage                     945
    En mille traits de sang les marques de ma rage.

    PYMANTE.

    Le courroux d'une femme, impétueux d'abord[1080],
    Promet tout ce qu'il ose à son premier transport;
    Mais comme il n'a pour lui que sa seule impuissance,
    A force de grossir il meurt en sa naissance;                   950
    Ou s'étouffant soi-même, à la fin ne produit
    Que point ou peu d'effet après beaucoup de bruit.

    DORISE.

    Va, va, ne prétends pas que le mien s'adoucisse[1081]:
    Il faut que ma fureur ou l'enfer te punisse;
    Le reste des humains ne sauroit inventer                       955
    De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter[1082].
    Si tu ne crains mes bras, crains de meilleures armes;
    Crains tout ce que le ciel m'a départi de charmes:
    Tu sais quelle est leur force, et ton coeur la ressent;
    Crains qu'elle ne m'assure un vengeur plus puissant.           960
    Ce courroux, dont tu ris, en fera la conquête
    De quiconque à ma haine exposera ta tête,
    De quiconque mettra ma vengeance en mon choix[1083].
    Adieu: j'en perds le temps à crier dans ce bois[1084];
    Mais tu verras bientôt si je vaux quelque chose,               965
    Et si ma rage en vain se promet ce qu'elle ose.

    PYMANTE.

    J'aime tant cette ardeur à me faire périr,
    Que je veux bien moi-même avec vous y courir.

    DORISE.

    Traître, ne me suis point.

    PYMANTE.

                               Prendre seule la fuite!
    Vous vous égareriez à marcher sans conduite;                   970
    Et d'ailleurs votre habit, où je ne comprends rien,
    Peut avoir du mystère aussi bien que le mien.
    L'asile dont tantôt vous faisiez la demande
    Montre quelque besoin d'un bras qui vous défende;
    Et mon devoir vers vous seroit mal acquitté,                   975
    S'il ne vous avoit mise en lieu de sûreté.
    Vous pensez m'échapper quand je vous le témoigne;
    Mais vous n'irez pas loin que je ne vous rejoigne.
    L'amour que j'ai pour vous, malgré vos dures lois,
    Sait trop ce qu'il vous doit, et ce que je me dois.            980


FIN DU TROISIÈME ACTE.

  [1024] Nous avons cru devoir conserver cette leçon, qui nous a
  paru conforme aux habitudes de style de Corneille. Cependant les
  éditions de 1632 et de 1657 sont les seules où ce monosyllabe soit
  accentué comme une préposition (_à_). Dans toutes les autres,
  jusqu'à celle de 1682, et même encore dans l'édition de 1692,
  publiée par Thomas Corneille, on lit _a_ (verbe, sans accent).

  [1025] _Var._ Qu'en deux desseins divers pareille jalousie
         Même lieu contre vous, et même heure a choisie. (1632-64)

  [1026] _Var._ Admirèrent l'effet d'une amitié pudique,
         Me voyant appliquer par ce jeune soleil
         D'un peu d'huile et de vin le premier appareil;
         Enfin quand, pour bander ma dernière blessure,
         La belle eut prodigué jusques à sa coiffure,
         [Leurs bras officieux m'ont ici rapporté.] (1632)

  [1027] _Var._ Qui ne me peut donner qu'une fausse allégeance.
  (1632-57)

  [1028] _Var._ Vous touche, et peut souffrir que je vous importune.
  (1632)

  [1029] _Var._ Sire, vous tarirez la source de nos maux. (1657)

  [1030] _Var._ Fait qu'un seul desir cède à l'amour qui te presse.
  (1657)

  [1031] _Var._ Mais Rosidor, surpris et blessé comme il est.
  (1632-60)

  [1032] _Var._ A mon devoir de roi joint mon propre intérêt.
  (1632-57)

  [1033] _Var._ Quelque part que mon fils y puisse ou veuille prendre.
  (1632-60)

  [1034] _Var._ Combien mal à propos sa sotte vanité. (1632-57)

  [1035] _Var._ Je le tiens, l'affronteur: un soupçon véritable.
  (1632)

  [1036] _Var._ M'avoit si bien instruit de son perfide tour,
         Qu'il s'est vu mis aux fers sitôt que de retour. (1632-57)

  [1037] _Var._ Quelque dessein qu'elle eût, je lui suis redevable,
         Et lui voudrai du bien le reste de mes jours
         De m'avoir conservé l'objet de mes amours.
         LE ROI. L'un et l'autre attentat plus que vous deux me touche:
         Vous avez bien, de vrai, la clémence en la bouche;
         [Mais votre aspect m'emporte à d'autres sentiments;]
         Vous voyant, je ne puis cacher mes mouvements. (1632-57)

  [1038] _Var._ Votre pâleur de teint me rougit de colère. (1632)

  [1039] _Var._ Et vouloir m'adoucir, ce n'est que me déplaire.
  (1632-57)

  [1040] _Var._ Qui m'a fait en tout cas plus de bien que de mal,
         Lorsqu'en votre conseil vous orrez sa défense. (1632-57)

  [1041] En marge, dans l'édition de 1632: _Il montre un cartel
  qu'il avoit reçu de Rosidor avant que d'entrer._

  [1042] _Var._ [Envoyé de sa part, et rendu par son page,]
         Peut-il désavouer ce funeste message?
         [Peut-il désavouer que ses gens déguisés.] (1632-57)

  [1043] C'est ce qu'on appelait _traîner sur la claie_. Les
  cadavres de ceux qui avaient subi ce châtiment après leur mort
  étaient d'ordinaire jetés à la voirie.

  [1044] _Var._ L'autre, aussitôt que pris, se mettra sur la roue.
  (1632-57)

  [1045] _Var._ Qu'on l'amène au conseil, seulement pour entendre
         Le genre de sa mort, et non pour se défendre[1045-a].
         Toi, va te mettre au lit, et crois que pour le mieux. (1632-57)

    [1045-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Prévôt sort, et va
    querir Clitandre._

  [1046] _Var._ Sortir la vérité d'un moyen impourvu. (1632)

  [1047] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
  de distinction de scène.

  [1048] _Var._ Mon coeur, ainsi le Roi, te refusant, t'oblige.
  (1632-57)

  [1049] _Var._ Vois dedans ces refus une marque certaine. (1632-57)

  [1050] _Var._ Mais un plus long séjour ici te pourroit nuire.
  (1632-60)

  [1051] _Var._ Viens donc, mon cher souci, laisse-moi te conduire.
  (1632-57)

  [1052] _Var._ Et l'informer comment, par un cruel destin.
  (1632-64)

  [1053] _Var._ Ne crains pas, mon souci, que mon amour s'oublie.
  (1632-57)

  [1054] _Var._ Et tu peux du surplus te reposer sur moi. (1632-57)

  [1055] _Var. Il parle en prison._ (1663, en marge.)--Dans
  l'édition de 1632, on lit en tête de la scène: CLITANDRE, _en
  prison_, LE GEÔLIER, et au-dessous de ces noms: CLITANDRE, _seul_.

  [1056] _Var._ Doncques aucun forfait, aucun dessein infâme
         N'a jamais pu souiller ni ma main ni mon âme. (1632-57)

  [1057] _Var._ [Non, cela ne se peut: vous vous trompez, mes yeux;]
         Vous aviez autrefois des ressorts infaillibles
         Qui portoient en mon coeur les espèces visibles[1057-a];
         Mais mon coeur en prison vous renvoie à son tour
         L'image et le rapport de son triste séjour.
         Triste séjour! que dis-je? Osai-je appeler triste
         L'adorable prison où me retient Caliste?
         En vain dorénavant mon esprit irrité
         Se plaindra d'un cachot qu'il a trop mérité;
         Puisque d'un tel blasphème il s'est rendu capable,
         D'innocent que j'entrai, j'y demeure coupable.
         Folles raisons d'amour, mouvements égarés,
         Qu'à vous suivre mes sens se trouvent préparés!
         Et que vous vous jouez d'un esprit en balance
         Qui veut croire plutôt la même extravagance,
         Que de s'imaginer, sous un si juste roi. (1632-57)

    [1057-a] Qui portoient dans mon coeur les espèces visibles. (1644)

  [1058] _Var._ M'y voilà cependant, et bien que ma pensée.
  (1632-57)

  [1059] _Var._ Épluche à la rigueur ma conduite passée. (1632)

  [1060] _Var._ Mais vous montrerez bien, embrassant ma défense,
         Que qui vous venge ainsi lui-même vous offense.
         Les damnables auteurs de ce complot maudit. (1632-57)

  [1061] _Var._ De son visage affreux redouble ma terreur[1061-a].
         Parle, que me veux-tu? LE GEÔL. Vous ôter cette chaîne.
         CLIT. Se repent-on déjà de m'avoir mis en peine?
         LE GEÔL. Non pas que l'on m'ait dit. CLIT. Quoi! ta seule bonté
         Me détache ces fers? LE GEÔL. Non, c'est Sa Majesté
         Qui vous mande au conseil. CLIT. Ne peux-tu rien m'apprendre
         Du crime qu'on impose au malheureux Clitandre?
         [LE GEÔL. Descendons: un prévôt, qui vous[1061-b] attend là-bas.]
  (1632-57)

    [1061-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Le Geôlier ouvre la
    prison._--Il n'y a pas de distinction de scène.

    [1061-b] L'édition de 1632, au lieu de _vous_, porte ici _nous_,
    ce qui pourrait bien être une faute d'impression.

  [1062] _Var. Il regarde une aiguille que Dorise avoit_, etc.
  (1663, en marge.)--Ce jeu de scène n'est point indiqué ici dans
  l'édition de 1632, mais on lit en marge, aux derniers vers du
  premier couplet: _Il lui montre une aiguille que par mégarde elle
  avoit laissée dans ses cheveux en se déguisant._

  [1063] _Var._ Ressent fort les faveurs de quelque belle fille.
  (1632-57)

  [1064] _Var._ Qui vous l'aura donnée en gage de sa foi[1064-a].
  (1632-60)

    [1064-a] L'édition de 1657 donne, par erreur sans doute, _en
    garde_, pour _en gage_.

  [1065] _Var._ Ou payant vos ardeurs d'une infidélité,
         [Vous auroit-elle bien pour un autre quitté?]
         Vous ne me dites mot; cette rougeur confuse. (1632-57)

  [1066] _Var._ Qu'après plusieurs devis, n'ayant plus où me prendre,
         J'ai touché par hasard une chose si tendre,
         Dont beaucoup toutefois aiment bien mieux parler. (1632-57)

  [1067] Dans les éditions de 1668 et de 1682, il y a _en des
  propos_; mais ce pourrait bien être une faute: toutes les autres
  donnent _à des propos_.

  [1068] _Var._ Que de perdre leur temps à des propos en l'air.
  (1632-63)

  [1069] _Var._ Il ne me peut lasser, indifférent qu'il est.
  (1632-60)

  [1070] _Var._ Ont avecque les siens un merveilleux rapport.
  (1632-60)

  [1071] _Var._ Ma belle, il ne faut plus que mon feu vous déguise.
  (1632)

  [1072] _Var._ Ce n'est pas sans raison qu'à vos yeux cette fois
         Je passe pour quelqu'un d'entre nos villageois;
         M'ayant traité toujours en homme de leur sorte,
         Vous croyez aisément à l'habit que je porte,
         Dont la fausse apparence aide et suit vos mépris. (1632-57)

  [1073] _Var._ [Cachent sans les changer nos inclinations.]
         PYM. Pardonnez-moi, ma reine, ils ont changé mon âme,
         Puisque mes feux plus vifs y redoublent leur flamme.
         DOR. Aussi font bien les miens, mais c'est pour Rosidor.
         PYM. Trop cruelle beauté, persistez-vous encor
         A dédaigner mes voeux pour un qui vous néglige? (1632-57)

  [1074] _Var._ J'y trouve, malgré lui, je ne sais quel appas.
  (1632-57)

  [1075] _Var._ Qu'espérez-vous enfin de cette amour frivole.
  (1632-57)

  [1076] _Var._ Envers un qui n'est plus peut-être qu'une idole? (1632)
         _Var._ Vers un homme qui n'est peut-être qu'une idole? (1644-57)

  [1077] _Var._ Je t'ai vu dans ces bois moi-même le poursuivre.
  (1632-57)

  [1078] _Var._ De ce tigre jadis si cruel envers vous. (1632-57)

  [1079] _Var._ D'un compliment moqueur ta malice me flatte!
  (1632-57)

  [1080] _Var._ L'impétueux bouillon d'un courroux féminin,
         Qui s'échappe sur l'heure et jette son venin,
         Comme il est animé de la seule impuissance,
         A force de grossir, se crève en sa naissance. (1632-57)

  [1081] _Var._ Traître, ne prétends pas que le mien s'adoucisse.
  (1632-57)

  [1082] Voyez au _Complément des variantes_, p. 365.

  [1083] Dans ce passage, qui paraît pour la première fois en 1660,
  Dorise exprime la même confiance qu'Émilie:

    Et si pour me gagner il faut trahir ton maître,
    Mille autres à l'envi recevroient cette loi,
    S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi.

    (_Cinna_, acte III, sc. IV.)

    Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.

    (_Ibid._, acte V, sc. II.)


  [1084] _Var._ Adieu: j'en perds le temps à crier dans ces bois.
  (1660-64)



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

PYMANTE, DORISE[1085].

    DORISE.

    Je te le dis encor, tu perds temps à me suivre;
    Souffre que de tes yeux ta pitié me délivre:
    Tu redoubles mes maux par de tels entretiens.

    PYMANTE.

    Prenez à votre tour quelque pitié des miens,
    Madame, et tarissez ce déluge de larmes[1086]:                 985
    Pour rappeler un mort ce sont de foibles armes;
    Et quoi que vous conseille un inutile ennui,
    Vos cris et vos sanglots ne vont point jusqu'à lui.

    DORISE.

    Si mes sanglots ne vont où mon coeur les envoie,
    Du moins par eux mon âme y trouvera la voie[1087]:             990
    S'il lui faut un passage afin de s'envoler,
    Ils le lui vont ouvrir en le fermant à l'air.
    Sus donc, sus, mes sanglots! redoublez vos secousses:
    Pour un tel désespoir vous les avez trop douces;
    Faites pour m'étouffer de plus puissants efforts.              995

    PYMANTE.

    Ne songez plus, Madame, à rejoindre les morts[1088];
    Pensez plutôt à ceux qui n'ont point d'autre envie[1089]
    Que d'employer pour vous le reste de leur vie;
    Pensez plutôt à ceux dont le service offert
    Accepté vous conserve, et refusé vous perd.                   1000

    DORISE.

    Crois-tu donc, assassin, m'acquérir par ton crime?
    Qu'innocent méprisé, coupable je t'estime?
    A ce compte, tes feux n'ayant pu m'émouvoir,
    Ta noire perfidie obtiendroit ce pouvoir[1090]?
    Je chérirois en toi la qualité de traître,                    1005
    Et mon affection commenceroit à naître
    Lorsque tout l'univers a droit de te haïr?

    PYMANTE.

    Si j'oubliai l'honneur jusques à le trahir,
    Si pour vous posséder mon esprit, tout de flamme,
    N'a rien cru de honteux, n'a rien trouvé d'infâme,            1010
    Voyez par là, voyez l'excès de mon ardeur:
    Par cet aveuglement jugez de sa grandeur.

    DORISE.

    Non, non, ta lâcheté, que j'y vois trop certaine,
    N'a servi qu'à donner des raisons à ma haine.
    Ainsi ce que j'avois pour toi d'aversion                      1015
    Vient maintenant d'ailleurs que d'inclination:
    C'est la raison, c'est elle à présent qui me guide
    Aux mépris que je fais des flammes d'un perfide.

    PYMANTE.

    Je ne sache raison qui s'oppose à mes voeux,
    Puisqu'ici la raison n'est que ce que je veux,                1020
    Et ployant dessous moi, permet à mon envie
    De recueillir les fruits de vous avoir servie.
    Il me faut des faveurs malgré vos cruautés[1091].

    DORISE.

    Exécrable! ainsi donc tes desirs effrontés
    Voudroient sur ma foiblesse user de violence[1092]?           1025

    PYMANTE.

    Je ris de vos refus, et sais trop la licence
    Que me donne l'amour en cette occasion.

    DORISE, lui crevant l'oeil de son aiguille[1093].

    Traître, ce ne sera qu'à ta confusion.

    PYMANTE, portant les mains à son oeil crevé[1094]

    Ah, cruelle!

    DORISE[1095].

                 Ah! brigand[1096]!

    PYMANTE.

                                  Ah! que viens-tu de faire?

    DORISE[1097].

    De punir l'attentat d'un infâme corsaire[1098].               1030

    PYMANTE, prenant son épée dans la caverne, où il l'avoit
    jetée au second acte[1099].

    Ton sang m'en répondra; tu m'auras beau prier,
    Tu mourras.

    DORISE.

                Fuis, Dorise, et laisse-le crier.


SCÈNE II.

    PYMANTE.

    Où s'est-elle cachée? où l'emporte sa fuite?
    Où faut-il que ma rage adresse ma poursuite?
    La tigresse m'échappe, et telle qu'un éclair,                 1035
    En me frappant les yeux, elle se perd en l'air;
    Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile;
    L'un s'offusque du sang qui de l'autre distile.
    Coule, coule, mon sang: en de si grands malheurs,[1100]
    Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs:                  1040
    Ne verser désormais que des larmes communes,
    C'est pleurer lâchement de telles infortunes.
    Je vois de tous côtés mon supplice approcher;
    N'osant me découvrir, je ne me puis cacher.
    Mon forfait avorté se lit dans ma disgrâce[1101],             1045
    Et ces gouttes de sang me font suivre à la trace.
    Miraculeux effet! Pour traître que je sois,
    Mon sang l'est encor plus, et sert tout à la fois
    De pleurs à ma douleur, d'indices à ma prise,
    De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise.                1050
      O toi qui, secondant son courage inhumain[1102],
    Loin d'orner ses cheveux, déshonores sa main,
    Exécrable instrument de sa brutale rage,
    Tu devois[1103] pour le moins respecter son image:
    Ce portrait accompli d'un chef-d'oeuvre des cieux,            1055
    Imprimé dans mon coeur, exprimé dans mes yeux,
    Quoi que te commandât une âme si cruelle[1104],
    Devoit être adoré de ta pointe rebelle.
      Honteux restes d'amour qui brouillez mon cerveau!
    Quoi! puis-je en ma maîtresse adorer mon bourreau[1105]?
    Remettez-vous, mes sens; rassure-toi, ma rage;
    Reviens, mais reviens seule animer mon courage[1106];
    Tu n'as plus à débattre avec mes passions
    L'empire souverain dessus mes actions;
    L'amour vient d'expirer, et ses flammes éteintes[1107]        1065
    Ne t'imposeront plus leurs infâmes contraintes.
    Dorise ne tient plus dedans mon souvenir
    Que ce qu'il faut de place à l'ardeur de punir[1108]:
    Je n'ai plus rien en moi qui n'en veuille à sa vie.
    Sus donc, qui me la rend? Destins, si votre envie,            1070
    Si votre haine encor s'obstine à mes tourments[1109],
    Jusqu'à me réserver à d'autres châtiments,
    Faites que je mérite, en trouvant l'inhumaine,
    Par un nouveau forfait, une nouvelle peine;
    Et ne me traitez pas avec tant de rigueur,                    1075
    Que mon feu ni mon fer ne touchent point son coeur.
    Mais ma fureur se joue, et demi-languissante,
    S'amuse au vain éclat d'une voix impuissante.
    Recourons aux effets, cherchons de toutes parts;
    Prenons dorénavant pour guides les hasards[1110].             1080
    Quiconque ne pourra me montrer la cruelle[1111],
    Que son sang aussitôt me réponde pour elle;
    Et ne suivant ainsi qu'une incertaine erreur,
    Remplissons tous ces lieux de carnage et d'horreur.

(Une tempête survient.)

    Mes menaces déjà font trembler tout le monde:                 1085
    Le vent fuit d'épouvante, et le tonnerre en gronde;
    L'oeil du ciel s'en retire, et par un voile noir,
    N'y pouvant résister, se défend d'en rien voir;
    Cent nuages épais se distillant en larmes,
    A force de pitié, veulent m'ôter les armes;                   1090
    La nature étonnée embrasse mon courroux[1112],
    Et veut m'offrir Dorise, ou devancer mes coups.
    Tout est de mon parti: le ciel même n'envoie
    Tant d'éclairs redoublés qu'afin que je la voie.
    Quelques lieux où l'effroi porte ses pas errants[1113],       1095
    Ils sont entrecoupés de mille gros torrents.
    Que je serois heureux, si cet éclat de foudre[1114],
    Pour m'en faire raison, l'avoit réduite en poudre!
    Allons voir ce miracle, et désarmer nos mains,
    Si le ciel a daigné prévenir nos desseins.                    1100
    Destins, soyez enfin de mon intelligence,
    Et vengez mon affront, ou souffrez ma vengeance!


SCÈNE III.

    FLORIDAN.

    Quel bonheur m'accompagne en ce moment fatal!
    Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,
    Et consumant sur lui toute sa violence,                       1105
    Il m'a porté respect parmi son insolence.
    Tous mes gens, écartés par un subit effroi,
    Loin d'être à mon secours, ont fui d'autour de moi,
    Ou déjà dispersés par l'ardeur de la chasse,
    Ont dérobé leur tête à sa fière menace.                       1110
    Cependant seul, à pied, je pense à tous moments
    Voir le dernier débris de tous les éléments,
    Dont l'obstination à se faire la guerre
    Met toute la nature au pouvoir du tonnerre.
    Dieux, si vous témoignez par là votre courroux,               1115
    De Clitandre ou de moi lequel menacez-vous?
    La perte m'est égale, et la même tempête
    Qui l'auroit accablé tomberoit sur ma tête.
    Pour le moins, justes Dieux, s'il court quelque danger[1115],
    Souffrez que je le puisse avec lui partager.                  1120
    J'en découvre à la fin quelque meilleur présage;
    L'haleine manque aux vents, et la force à l'orage;
    Les éclairs, indignés d'être éteints par les eaux,
    En ont tari la source et séché les ruisseaux;
    Et déjà le soleil de ses rayons essuie                        1125
    Sur ces moites rameaux le reste de la pluie.
    Au lieu du bruit affreux des foudres décochés,
    Les petits oisillons, encor demi-cachés[1116]....
    Mais je verrai bientôt quelques-uns de ma suite:
    Je le juge à ce bruit.


SCÈNE IV.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE[1117].

    PYMANTE saisit Dorise qui le fuyoit[1118].

                           Enfin, malgré ta fuite,                1130
    Je te retiens, barbare.

    DORISE.

                            Hélas!

    PYMANTE.

                                   Songe à mourir;
    Tout l'univers ici ne te peut secourir.

    FLORIDAN.

    L'égorger à ma vue! ô l'indigne spectacle!
    Sus, sus, à ce brigand opposons un obstacle.
    Arrête, scélérat!

    PYMANTE.

                      Téméraire, où vas-tu?                       1135

    FLORIDAN.

    Sauver ce gentilhomme à tes pieds abattu.

    DORISE.

    Traître, n'avance pas; c'est le Prince.

    PYMANTE, tenant Dorise d'une main, et se battant
    de l'autre[1119].

                                           N'importe[1120];
    Il m'oblige à sa mort, m'ayant vu de la sorte.

    FLORIDAN.

    Est-ce là le respect que tu dois à mon rang?

    PYMANTE.

    Je ne connois ici ni qualités ni sang:                        1140
    Quelque respect ailleurs que ta naissance obtienne[1121],
    Pour assurer ma vie, il faut perdre la tienne.

    DORISE.

    S'il me demeure encor quelque peu de vigueur,
    Si mon débile bras ne dédit point mon coeur,
    J'arrêterai le tien.

    PYMANTE.

                         Que fais-tu, misérable?                  1145

    DORISE[1122].

    Je détourne le coup d'un forfait exécrable.

    PYMANTE.

    Avec ces vains efforts crois-tu m'en empêcher[1123]?

    FLORIDAN.

    Par une heureuse adresse il l'a fait trébucher.
    Assassin, rends l'épée[1124].


SCÈNE V.

FLORIDAN, PYMANTE, DORISE, TROIS VENEURS, portant en leurs mains les
vrais habits de Pymante, Lycaste et Dorise[1125].

    PREMIER VENEUR.

                               Écoute, il est fort proche:
    C'est sa voix qui résonne au creux de cette roche,            1150
    Et c'est lui que tantôt nous avions entendu.

    FLORIDAN désarme Pymante, et en donne l'épée à garder
    à Dorise[1126].

    Prends ce fer en ta main.

    PYMANTE.

                              Ah cieux! je suis perdu.

    SECOND VENEUR.

    Oui, je le vois. Seigneur, quelle aventure étrange[1127],
    Quel malheureux destin en cet état vous range?

    FLORIDAN.

    Garrottez ce maraud; les couples de vos chiens                1155
    Vous y pourront servir, faute d'autres liens.
    Je veux qu'à mon retour une prompte justice
    Lui fasse ressentir par l'éclat d'un supplice[1128],
    Sans armer contre lui que les lois de l'État,
    Que m'attaquer n'est pas un léger attentat.                   1160
    Sachez que s'il échappe il y va de vos têtes.

    PREMIER VENEUR.

    Si nous manquons, Seigneur, les voilà toutes prêtes[1129].
    Admirez cependant le foudre et ses efforts,
    Qui dans cette forêt ont consumé trois corps[1130]:
    En voici les habits, qui sans aucun dommage                   1165
    Semblent avoir bravé la fureur de l'orage.

    FLORIDAN.

    Tu montres à mes yeux de merveilleux effets[1131].

    DORISE.

    Mais des marques plutôt de merveilleux forfaits.
    Ces habits, dont n'a point approché le tonnerre[1132],
    Sont aux plus criminels qui vivent sur la terre:              1170
    Connoissez-les, grand prince, et voyez devant vous[1133]
    Pymante prisonnier, et Dorise à genoux.

    FLORIDAN.

    Que ce soit là Pymante, et que tu sois Dorise!

    DORISE.

    Quelques étonnements qu'une telle surprise
    Jette dans votre esprit, que vos yeux ont déçu,               1175
    D'autres le saisiront quand vous aurez tout su.
    La honte de paroître en un tel équipage
    Coupe ici ma parole et l'étouffe au passage;
    Souffrez que je reprenne en un coin de ce bois[1134]
    Avec mes vêtements l'usage de la voix,                        1180
    Pour vous conter le reste en habit plus sortable.

    FLORIDAN.

    Cette honte me plaît: ta prière équitable,
    En faveur de ton sexe et du secours prêté,
    Suspendra jusqu'alors ma curiosité.
    Tandis, sans m'éloigner beaucoup de cette place,              1185
    Je vais sur ce coteau pour découvrir la chasse;
    Tu l'y ramèneras. Vous, s'il ne veut marcher[1135],
    Gardez-le cependant au pied de ce rocher.

(Le Prince sort, et un des veneurs s'en va avec Dorise, et les
autres mènent[1136] Pymante d'un autre côté.)


SCÈNE VI.

CLITANDRE, LE GEÔLIER.

    CLITANDRE, en prison[1137].

    Dans ces funestes lieux où la seule inclémence
    D'un rigoureux destin réduit mon innocence,                   1190
    Je n'attends désormais du reste des humains
    Ni faveur ni secours, si ce n'est par tes mains.

    LE GEÔLIER.

    Je ne connois que trop où tend ce préambule[1138].
    Vous n'avez pas affaire à quelque homme crédule:
    Tous, dans cette prison, dont je porte les clés[1139],        1195
    Se disent comme vous du malheur accablés[1140],
    Et la justice à tous est injuste de sorte
    Que la pitié me doit leur faire ouvrir la porte;
    Mais je me tiens toujours ferme dans mon devoir:
    Soyez coupable ou non, je n'en veux rien savoir;              1200
    Le Roi, quoi qu'il en soit, vous a mis en ma garde.
    Il me suffit: le reste en rien ne me regarde[1141].

    CLITANDRE.

    Tu juges mes desseins autres qu'ils ne sont pas.
    Je tiens l'éloignement pire que le trépas,
    Et la terre n'a point de si douce province                    1205
    Où le jour m'agréât loin des yeux de mon Prince.
    Hélas! si tu voulois l'envoyer avertir[1142]
    Du péril dont sans lui je ne saurois sortir,
    Ou qu'il lui fût porté de ma part une lettre,
    De la sienne en ce cas je t'ose bien promettre                1210
    Que son retour soudain des plus riches te rend:
    Que cet anneau t'en serve et d'arrhe et de garant;
    Tends la main et l'esprit vers un bonheur si proche.

    LE GEÔLIER.

    Monsieur, jusqu'à présent j'ai vécu sans reproche,
    Et pour me suborner promesses ni présents                     1215
    N'ont et n'auront jamais de charmes suffisants.
    C'est de quoi je vous donne une entière assurance:
    Perdez-en le dessein avecque l'espérance:
    Et puisque vous dressez des piéges à ma foi,
    Adieu, ce lieu devient trop dangereux pour moi[1143].         1220


SCÈNE VII.

    CLITANDRE.

    Va, tigre! va, cruel, barbare, impitoyable[1144]!
    Ce noir cachot n'a rien tant que toi d'effroyable.
    Va, porte aux criminels tes regards, dont l'horreur
    Peut seule aux innocents imprimer la terreur[1145]:
    Ton visage déjà commençoit mon supplice;                      1225
    Et mon injuste sort, dont tu te fais complice,
    Ne t'envoyoit ici que pour m'épouvanter,
    Ne t'envoyoit ici que pour me tourmenter.
    Cependant, malheureux, à qui me dois-je prendre
    D'une accusation que je ne puis comprendre?                   1230
    A-t-on rien vu jamais, a-t-on rien vu de tel?
    Mes gens assassinés me rendent criminel;
    L'auteur du coup s'en vante, et l'on m'en calomnie;
    On le comble d'honneur et moi d'ignominie;
    L'échafaud qu'on m'apprête au sortir de prison,               1235
    C'est par où de ce meurtre on me fait la raison.
    Mais leur déguisement d'autre côté m'étonne:
    Jamais un bon dessein ne déguisa personne;
    Leur masque les condamne, et mon seing contrefait,
    M'imputant un cartel, me charge d'un forfait.                 1240
    Mon jugement s'aveugle, et, ce que je déplore,
    Je me sens bien trahi, mais par qui? je l'ignore;
    Et mon esprit troublé, dans ce confus rapport,
    Ne voit rien de certain que ma honteuse mort.
      Traître, qui que tu sois, rival, ou domestique,             1245
    Le ciel te garde encore un destin plus tragique.
    N'importe, vif ou mort, les gouffres des enfers
    Auront pour ton supplice encor de pires fers[1146].
    Là mille affreux bourreaux t'attendent dans les flammes;
    Moins les corps sont punis, plus ils gênent les âmes,         1250
    Et par des cruautés qu'on ne peut concevoir,
    Ils vengent l'innocence au delà de l'espoir[1147].
    Et vous, que désormais je n'ose plus attendre,
    Prince, qui m'honoriez d'une amitié si tendre,
    Et dont l'éloignement fait mon plus grand malheur[1148],      1255
    Bien qu'un crime imputé noircisse ma valeur,
    Que le prétexte faux d'une action si noire
    Ne laisse plus de moi qu'une sale mémoire[1149],
    Permettez que mon nom, qu'un bourreau va ternir,
    Dure sans infamie en votre souvenir;                          1260
    Ne vous repentez point de vos faveurs passées,
    Comme chez un perfide indignement placées:
    J'ose, j'ose espérer qu'un jour la vérité
    Paroîtra toute nue à la postérité,
    Et je tiens d'un tel heur l'attente si certaine,              1265
    Qu'elle adoucit déjà la rigueur de ma peine;
    Mon âme s'en chatouille, et ce plaisir secret
    La prépare à sortir avec moins de regret.


SCÈNE VIII.

FLORIDAN, PYMANTE, CLÉON, DORISE, en habit de femme;
TROIS VENEURS[1150].

    FLORIDAN, à Dorise et Cléon[1151].

    Vous m'avez dit tous deux d'étranges aventures.
    Ah! Clitandre! ainsi donc de fausses conjectures              1270
    T'accablent, malheureux, sous le courroux du Roi[1152]!
    Ce funeste récit me met tout hors de moi.

    CLÉON.

    Hâtant un peu le pas, quelque espoir me demeure[1153]
    Que vous arriverez auparavant qu'il meure.

    FLORIDAN.

    Si je n'y viens à temps, ce perfide en ce cas                 1275
    A son ombre immolé ne me suffira pas.
    C'est trop peu de l'auteur de tant d'énormes crimes;
    Innocent, il aura d'innocentes victimes.
    Où que soit Rosidor, il le suivra de près,
    Et je saurai changer ses myrtes en cyprès[1154].              1280

    DORISE.

    Souiller ainsi vos mains du sang de l'innocence!

    FLORIDAN.

    Mon déplaisir m'en donne une entière licence.
    J'en veux, comme le Roi, faire autant à mon tour;
    Et puisqu'en sa faveur on prévient mon retour,
    Il est trop criminel. Mais que viens-je d'entendre[1155]?     1285
    Je me tiens presque sûr de sauver mon Clitandre;
    La chasse n'est pas loin, où prenant un cheval,
    Je préviendrai le coup de son malheur fatal;
    Il suffit de Cléon[1156] pour ramener Dorise.
    Vous autres, gardez bien de lâcher votre prise;               1290
    Un supplice l'attend, qui doit faire trembler
    Quiconque désormais voudroit lui ressembler.


FIN DU QUATRIÈME ACTE.

  [1085] _Var._ PYMANTE, DORISE _dans une caverne._ (1632-57)

  [1086] _Var._ Tarissez désormais ce déluge de larmes[1086-a].
  (1632-57)

  [1086-a] Le IVe acte commence à ce vers dans les éditions de
  1632-57.

  [1087] _Var._ Au moins par eux mon âme y trouvera la voie.
  (1632-57)

  [1088] _Var._ Belle, ne songez plus à rejoindre les morts. (1632)
         _Var._ Ne songez plus, Dorise, à rejoindre les morts.
  (1644-57)

  [1089] _Var._ Pensez plutôt à ceux qui vivants n'ont envie.
 (1632-57)

  [1090] _Var._ Ton perfide attentat obtiendroit ce pouvoir?
  (1632-57)

  [1091] _Var._ Il me faut un baiser malgré vos cruautés[1091-a].
  (1632-57)

    [1091-a] En marge, dans l'édition de 1632: _Il veut user de
    force._

  [1092] _Var._ Veulent sur ma foiblesse user de violence.
         PYM. Que sert d'y résister? je sais trop la licence.
  (1632-57)

  [1093] _Var. Elle lui crève un oeil du poinçon qui lui étoit
  demeuré dans les cheveux._ (1632, en marge.)--_Elle lui crève
  l'oeil de son aiguille._ (1663, en marge.)

  [1094] _Var. Il porte les mains à son oeil crevé._ (1663, en
  marge.)

  [1095] _Var._ DORISE, _en s'échappant de lui._ (1632-1657)

  [1096] _Var._             Ah! infâme! (1632)

  [1097] _Var._ DORISE, _sortie de la caverne._

  [1098] _Var._ De tirer mon honneur des efforts d'un corsaire[1098-a].
         PYMANTE, _ramassant son épée._
         Barbare, je t'aurai.
         DORISE, _se cachant._ Fuyons, il va sortir.
         Qu'à propos ce buisson s'offre à me garantir!
         PYMANTE, _sorti._
                       Ne crois pas m'échapper: quoi que ta ruse fasse,
         J'ai ta mort en ma main.
                       DORISE, _cachée._ Dieux! le voilà qui passe.
         PYMANTE _passe de l'autre côté du théâtre[1098-b]._
         Tigresse!
         DORISE, _revenant sur le théâtre[1098-c]._
                   Il est passé, je suis hors de danger.
         Ainsi dorénavant mon sort puisse changer!
         Ainsi dorénavant le ciel plus favorable
         Me prête en ces malheurs une main secourable!
         Cependant, pour loyer de sa lubricité[1098-d],
         Son oeil m'a répondu de sa pudicité,
         Et dedans son cristal mon aiguille enfoncée,
         Attirant ses deux mains, m'a désembarrassée.
         Aussi le falloit-il que ce même poinçon,
         Qui premier de mon sexe engendra ce soupçon,
         Fût l'auteur de ma prise et de ma délivrance,
         Et qu'après mon péril il fît mon assurance[1098-e].
         Va donc, monstre bouffi de luxure et d'orgueil,
         Venge sur ces rameaux la perte de ton oeil,
         Fais servir si tu veux, dans ta forcenerie,
         Les feuilles et le vent d'objets à ta furie:
         Dorise, qui s'en moque et fuit d'autre côté,
         En s'éloignant de toi se met en sûreté.

  SCÈNE II[1098-f].

        PYM. Qu'est-elle devenue? Ainsi donc l'inhumaine
        Après un tel affront rend ma poursuite vaine!
        Ainsi donc la cruelle, à guise d'un éclair,
        En me frappant les yeux est disparue en l'air!
        [Ou plutôt, l'un perdu, l'autre m'est inutile.] (1632-57)

    [1098-a] De sauver mon honneur des efforts d'un corsaire.
    (1644-57)

    [1098-b] PYMANTE, _passé de l'autre côté du théâtre._ (1644-57)

    [1098-c] Ici commence la scène II dans les éditions de 1644-57.

    [1098-d] Pour peine cependant de sa lubricité. (1644-57)

    [1098-e] Ces quatre vers, à partir de: «Aussi le falloit-il,
    etc.,» manquent dans les éditions de 1644-57.

    [1098-f] SCÈNE III. (1644-57)

  [1099] _Var. Il prend son épée dans la grotte où il l'avoit jetée au
  second acte._ (1663, en marge.)

  [1100] _Var._ Coule, coule, mon sang: dans de si grands malheurs.
  (1632-57)

  [1101] _Var._ Mon forfait évident se lit dans ma disgrâce. (1632-57)

  [1102] _Var._ Bourreau qui, secondant son courage inhumain[1102-a],
         Au lieu d'orner son poil, déshonorez (_sic_) sa main. (1632)

    [1102-a] En marge: _Il tient à la main le poinçon que Dorise lui
    avoit laissé dans l'oeil._

  [1103] On lit _tu devrois_ dans l'édition de 1632, mais c'est
  probablement une faute d'impression.

  [1104] _Var._ Quoi que te commandât son âme courroucée,
         Devoit être adoré de ta pointe émoussée;
         Quelque secret instinct te devoit figurer
         Que se prendre à mon oeil c'étoit le déchirer.
         Et toi, belle, reviens, reviens, cruelle ingrate,
         Vois comme encor l'amour en ta faveur me flatte.
         Ce poinçon qu'à mon heur j'éprouve si fatal,
         Ce n'est qu'à ton sujet que je lui veux du mal:
         Vois dans ces vains propos, par où mon coeur se venge,
         Moins de blâme pour lui que pour toi de louange[1104-a].
         Tu n'as dans ta colère usé que de tes droits,
         Et ma vie et ma mort dépendant de tes lois,
         Il t'étoit libre encor de m'être plus funeste,
         Et c'est de ta pitié que j'en tiens ce qui reste.
         Reviens, belle, reviens, que j'offre tout blessé
         A tes ressentiments ce que tu m'as laissé.
         Lâche et honteux retour de ma flamme insensée!
         Il semble que déjà ma fureur soit passée,
         Et tous mes sens, brouillés d'un désordre nouveau,
         Au lieu de ma maîtresse adorent mon bourreau. (1632-57)

    [1104-a] Ces quatre vers, à partir de: «Ce poinçon qu'à mon heur,
    etc.,» ne sont que dans l'édition de 1632.

  [1105] _Var._ Pourrois-je en ma maîtresse adorer mon bourreau. (1660)

  [1106] _Var._ Seule je te permets d'occuper mon courage. (1632-57)

  [1107] _Var._ L'amour vient d'expirer, et ses flammes dernières
         S'éteignant ont jeté leurs plus vives lumières. (1632-57)

  [1108] _Var._ Que ce qu'il faut de place aux soins de la punir:
         Je n'ai plus de penser qui n'en veuille à sa vie. (1632-57)

  [1109] _Var._ Implacable pour moi, s'obstine à mes tourments,
         Si vous me réservez à d'autres châtiments. (1632-57)

  [1110] _Var._ Prenons dorénavant pour guide les hasards. (1644-57)

  [1111] _Var._ Quiconque rencontré n'en saura de nouvelle.
  (1632 et 48)
         _Var._ Quiconque rencontré n'en saura la nouvelle.
  (1644 et 52-57)

  [1112] _Var._ L'univers, n'ayant pas de force à m'opposer,
         Me vient offrir Dorise afin de m'apaiser. (1632-57)

  [1113] _Var._ Quelque part où la peur porte ses pas errants.
  (1632-57)

  [1114] _Var._ O suprême faveur! Ce grand éclat de foudre,
         Décoché sur son chef, le vient de mettre en poudre.
         Ce fer, s'il est ainsi, me va tomber des mains;
         Ce coup aura sauvé le reste des humains.
         Satisfait par sa mort, mon esprit se modère,
         Et va sur sa charogne achever sa colère[1114-a].

  SCÈNE III[1114-b].

         LE PRINCE. Que d'heur en ce péril! sans me faire aucun mal,
         [Le tonnerre a sous moi foudroyé mon cheval,]
         Et consommant sur lui toute sa violence[1114-c],
         M'a montré son respect parmi son insolence.
         Holà! quelqu'un à moi! Tous mes gens écartés,
         Loin de me secourir, suivent de tous côtés
         L'effroi de la tempête ou l'ardeur de la chasse.
         Cette ardeur les emporte ou la frayeur les glace.
         [Cependant seul, à pied, je pense à tous moments.] (1632-57)

    [1114-a] Et va par ce spectacle assouvir sa colère. (1644-57)

    [1114-b] SCÈNE IV. (1644-57)

    [1114-c] [Et consumant sur lui toute sa violence.] (1648-57)

  [1115] _Var._ Pour le moins, Dieux, s'il court quelque danger fatal,
         Qu'il en ait comme moi plus de peur que de mal. (1632-57)

  [1116] _Var._ [Les petits oisillons, encor demi-cachés,]
         Poussent en tremblotant, et hasardent à peine
         Leur voix, qui se dérobe à la peur incertaine
         Qui tient encor leur âme et ne leur permet pas
         De se croire du tout préservés du trépas.
         J'aurai bientôt ici quelques-uns de ma suite. (1632-57)

  [1117] _Var._ LE PRINCE, PYMANTE, DORISE, DEUX VENEURS. (1632)

  [1118] _Var._ PYMANTE, _terrassant Dorise._ (1632-60)--_Il saisit
  Dorise qui le fuyoit._ (1663, en marge.)

  [1119] _Var._ PYMANTE, _tenant Dorise d'une main, se bat de
  l'autre contre le Prince._ (1632)--_Il tient Dorise d'une main, et
  se bat de l'autre._ (1663, en marge.)

  [1120] _Var._ C'est le Prince, tout beau! PYM. Prince ou non, ne m'importe.
  (1632-57)

  [1121] _Var._ Quelque respect ailleurs que ton grade s'obtienne.
  (1632-57)

  [1122] _Var._ DORISE, _le faisant trébucher._ (1644-60 et
  64)--_Elle fait trébucher Pymante._ (1663, en marge.)

  [1123] En marge, dans l'édition de 1632: _Dorise, s'embarrassant
  dans ses jambes, le fait trébucher._

  [1124] En marge, dans l'édition de 1632: _Il saute sur Pymante, et
  deux veneurs paroissent, chargés des vrais habits de Pymante,
  Lycaste et Dorise._--Il n'y a point de distinction de scène.

  [1125] _Var. Ils portent en leurs mains les vrais habits_, etc.
  (1663, en marge.)

  [1126] _Var._ LE PRINCE, _à Dorise._ (1632-60)--_Il désarme
  Pymante_, etc. (1663, en marge.)

  [1127] _Var._ Le voilà, Monseigneur, quelle aventure étrange,
         Et quel mauvais destin en cet état vous range?
         LE PRINCE. Garrottez ce maraud; faute d'autres liens,
         Employez-y plutôt les couples de vos chiens. (1632-57)

  [1128] _Var._ Lui fasse ressentir par un cruel supplice. (1632-57)
         _Var._ Lui fasse ressentir par un juste supplice. (1660)

  [1129] _Var._ En ce cas, Monseigneur, les voilà toutes prêtes.
  (1632-57)

  [1130] _Var._ Qui dans cette forêt ont consommé trois corps.
  (1632)

  [1131] _Var._ Tu me montres vraiment de merveilleux effets.
  (1632-57)

  [1132] _Var._ Ces habits que n'a point approché (_sic_) le tonnerre.
  (1632-57)

  [1133] _Var._ Connoissez-les, mon prince, et voyez devant vous.
  (1632-60)

  [1134] _Var._ Souffrez que je reprenne en un coin de ces bois.
  (1632-64)

  [1135] _Var._ Tu l'y ramèneras. Toi, s'il ne veut marcher,
         Garde-le cependant au pied de ce rocher.

  SCÈNE V.

  CLÉON _et encore_ UN VENEUR[1135-a].

         CLÉON. Tes avis, qui n'ont rien que de l'incertitude,
         N'ôtent point mon esprit de son inquiétude,
         Et ne me font pas voir le Prince en ce besoin.
         3e VENEUR. Assurez-vous sur moi qu'il ne peut être loin:
         La mort de son cheval, étendu sur la terre,
         Et tout fumant encor d'un éclat de tonnerre,
         L'ayant réduit à pied, ne lui permettra pas
         En si peu de loisir d'en éloigner ses pas.
         CLÉON. Ta foible conjecture a bien peu d'apparence,
         Et flatte vainement ma débile espérance:
         Le moyen que le Prince, aussitôt remonté,
         De ce funeste lieu ne se soit écarté.
         3e VENEUR. Chacun, plein de frayeur au bruit de la tempête,
         Qui çà, qui là, cherchoit où garantir sa tête;
         Si bien que, séparé possible de son train,
         Il n'aura trouvé lors d'autre cheval en main[1135-b];
         Joint à cela que l'oeil, au sentier où nous sommes,
         N'en remarque aucuns pas mêlés à ceux des hommes.
         CLÉON. Poursuivons; mais je crois que, pour le rencontrer,
         Il faudroit quelque Dieu qui nous le vînt montrer. (1632-57)

    [1135-a] SCÈNE VII. CLÉON _et un autre_ VENEUR. (1644-57)

    [1135-b] Il n'aura pas trouvé d'autre cheval en main. (1644-57)

  [1136] _Var. Et l'autre mène._ (1632-57)

  [1137] Dans les éditions de 1632-60 les mots _en prison_ ne sont
  pas placés ici, mais à la ligne précédente: CLITANDRE, _en
  prison_, LE GEÔLIER.--En marge, dans l'édition de 1663: _Il parle
  en prison._

  [1138] _Var._ A d'autres: je vois trop où tend ce préambule.
  (1632)

  [1139] _Var._ Tous, dedans ces cachots, dont je porte les clés.
  (1632-57)

  [1140] _Var._ Se disent comme vous de malheur accablés. (1632)

  [1141] _Var._ Il suffit: le surplus en rien ne me regarde. (1632)

  [1142] _Var._ Hélas! si tu voulois envoyer l'avertir. (1632)

  [1143] En marge, dans l'édition de 1632: _Il sort._--Il n'y a pas
  de distinction de scène.

  [1144] _Var._ Va, tigre! va, cruel, barbare impitoyable[1144-a]!
  (1652-57)

  [1144-a] Les éditions indiquées n'ont point de virgule entre les
  deux derniers mots du vers.

  [1145] _Var._ Seule aux coeurs innocents imprime la terreur.
  (1652-57)

  [1146] _Var._ Auront pour ton supplice encor des pires fers. (1632
  et 57)

  [1147] _Var._ Vengent les innocents par delà leur espoir.
  (1632-57)

  [1148] _Var._ Et dont l'éloignement fut mon plus grand malheur.
  (1632-57)

  [1149] _Var._ N'aille laisser de moi qu'une sale mémoire.
  (1632-57)

  [1150] _Var._ LE PRINCE, DORISE, _en son habit de femme_; PYMANTE,
  _garrotté et conduit par trois_ VENEURS; CLÉON. (1632)--Les mots
  _en habit de femme_ manquent dans l'édition de 1663.

  [1151] Les mots _à Dorise et Cléon_ ne se trouvent pas dans les
  éditions de 1632 et de 1663.

  [1152] _Var._ T'accablent malheureux[1152-a] sous le courroux du Roi!
  (1632-57)

    [1152-a] L'omission des deux virgules modifie le sens, mais c'est
    probablement une faute, commune aux éditions indiquées.

  [1153] _Var._ Hâtant un peu de pas, quelque espoir me demeure.
  (1632)

  [1154] _Var._ Ses myrtes prétendus tourneront en cyprès. (1632-57)

  [1155] En marge, dans l'édition de 1632: _On sonne du cor
  derrière._

  [1156] L'édition de 1632 porte: _Il suffit que Cléon_; toutes les
  autres: _Il suffit de Cléon._



ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

FLORIDAN, CLITANDRE, un Prévôt, CLÉON.

    FLORIDAN, parlant au prévôt[1157].

    Dites vous-même au Roi qu'une telle innocence[1158]
    Légitime en ce point ma désobéissance,
    Et qu'un homme sans crime avoit bien mérité                   1295
    Que j'usasse pour lui de quelque autorité.
    Je vous suis. Cependant, que mon heur est extrême,
    Ami, que je chéris à l'égal de moi-même[1159],
    D'avoir su justement venir à ton secours
    Lorsqu'un infâme glaive alloit trancher tes jours,            1300
    Et qu'un injuste sort, ne trouvant point d'obstacle,
    Apprêtoit de ta tête un indigne spectacle!

    CLITANDRE.

    Ainsi qu'un autre Alcide, en m'arrachant des fers,
    Vous m'avez aujourd'hui retiré des enfers[1160];
    Et moi dorénavant j'arrête mon envie                          1305
    A ne servir qu'un prince à qui je dois la vie.

    FLORIDAN.

    Réserve pour Caliste une part de tes soins.

    CLITANDRE.

    C'est à quoi désormais je veux penser le moins[1161].

    FLORIDAN.

    Le moins! Quoi! désormais Caliste en ta pensée
    N'auroit plus que le rang d'une image effacée?                1310

    CLITANDRE.

    J'ai honte que mon coeur auprès d'elle attaché
    De son ardeur pour vous ait souvent relâché[1162],
    Ait souvent pour le sien quitté votre service:
    C'est par là que j'avois mérité mon supplice;
    Et pour m'en faire naître un juste repentir,                  1315
    Il semble que les Dieux y vouloient consentir;
    Mais votre heureux retour a calmé cet orage.

    FLORIDAN.

    Tu me fais assez lire au fond de ton courage[1163]:
    La crainte de la mort en chasse des appas
    Qui t'ont mis au péril d'un si honteux trépas,                1320
    Puisque sans cet amour la fourbe mal conçue[1164]
    Eût manqué contre toi de prétexte et d'issue;
    Ou peut-être à présent tes desirs amoureux
    Tournent vers des objets un peu moins rigoureux[1165].

    CLITANDRE.

    Doux ou cruels, aucun désormais ne me touche.                 1325

    FLORIDAN.

    L'amour dompte aisément l'esprit le plus farouche;
    C'est à ceux de notre âge un puissant ennemi:
    Tu ne connois encor ses forces qu'à demi;
    Ta résolution, un peu trop violente,
    N'a pas bien consulté ta jeunesse bouillante.                 1330
    Mais que veux-tu, Cléon, et qu'est-il arrivé[1166]?
    Pymante de vos mains se seroit-il sauvé?

    CLÉON.

    Non, Seigneur: acquittés de la charge commise[1167],
    Vos veneurs ont conduit Pymante, et moi Dorise;
    Et je viens seulement prendre un ordre nouveau[1168].         1335

    FLORIDAN.

    Qu'on m'attende avec eux aux portes du château.
    Allons, allons au Roi montrer ton innocence[1169];
    Les auteurs des forfaits sont en notre puissance;
    Et l'un d'eux, convaincu dès le premier aspect,
    Ne te laissera plus aucunement suspect.                       1340


SCÈNE II.

    ROSIDOR, sur son lit[1170].

    Amants les mieux payés de votre longue peine,
    Vous de qui l'espérance est la moins incertaine,
    Et qui vous figurez, après tant de longueurs,
    Avoir droit sur les corps dont vous tenez les coeurs,
    En est-il parmi vous de qui l'âme contente                    1345
    Goûte plus de plaisir que moi dans son attente?
    En est-il parmi vous de qui l'heur à venir
    D'un espoir mieux fondé se puisse entretenir?
    Mon esprit, que captive un objet adorable,
    Ne l'éprouva jamais autre que favorable.                      1350
    J'ignorerois encor ce que c'est que mépris,
    Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris[1171].
    Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère
    D'un grand roi qui te perd me semble trop sévère.
    Tes desseins par l'effet n'étoient que trop punis[1172];      1355
    Nous voulant séparer, tu nous as réunis.
    Il ne te falloit point de plus cruels supplices
    Que de te voir toi-même auteur de nos délices,
    Puisqu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour[1173],
    Que le Prince ose plus traverser notre amour.                 1360
    Ton crime t'a rendu désormais trop infâme
    Pour tenir ton parti sans s'exposer au blâme:
    On devient ton complice à te favoriser.
    Mais, hélas! mes pensers, qui vous vient diviser[1174]?
    Quel plaisir de vengeance à présent vous engage?              1365
    Faut-il qu'avec Caliste un rival vous partage?
    Retournez, retournez vers mon unique bien:
    Que seul dorénavant il soit votre entretien;
    Ne vous repaissez plus que de sa seule idée;
    Faites-moi voir la mienne en son âme gardée.                  1370
    Ne vous arrêtez pas à peindre sa beauté,
    C'est par où mon esprit est le moins enchanté;
    Elle servit d'amorce à mes desirs avides;
    Mais ils ont su trouver des objets plus solides[1175]:
    Mon feu qu'elle alluma fût mort au premier jour,              1375
    S'il n'eût été nourri d'un réciproque amour.
    Oui, Caliste, et je veux toujours qu'il m'en souvienne,
    J'aperçus aussitôt ta flamme que la mienne:
    L'amour apprit ensemble à nos coeurs à brûler;
    L'amour apprit ensemble à nos yeux à parler;                  1380
    Et sa timidité lui donna la prudence
    De n'admettre que nous en notre confidence:
    Ainsi nos passions se déroboient à tous;
    Ainsi nos feux secrets n'ayant point de jaloux[1176]....
    Mais qui vient jusqu'ici troubler mes rêveries?               1385


SCÈNE III.

ROSIDOR, CALISTE.

    CALISTE.

    Celle qui voudroit voir tes blessures guéries,
    Celle....

    ROSIDOR.

              Ah! mon heur, jamais je n'obtiendrois sur moi
    De pardonner ce crime à tout autre[1177] qu'à toi.
    De notre amour naissant la douceur et la gloire
    De leur charmante idée occupoient ma mémoire:                 1390
    Je flattois ton image, elle me reflattoit;
    Je lui faisois des voeux, elle les acceptoit;
    Je formois des desirs, elle en aimoit l'hommage.
    La désavoueras-tu, cette flatteuse image?
    Voudras-tu démentir notre entretien secret?                   1395
    Seras-tu plus mauvaise enfin que ton portrait?

    CALISTE.

    Tu pourrois de sa part te faire tant promettre,
    Que je ne voudrois pas tout à fait m'y remettre;
    Quoiqu'à dire le vrai je ne sais pas trop bien
    En quoi je dédirois ce secret entretien,                      1400
    Si ta pleine santé me donnoit lieu de dire
    Quelle borne à tes voeux je puis et dois prescrire.
    Prends soin de te guérir, et les miens plus contents....
    Mais je te le dirai quand il en sera temps.

    ROSIDOR.
    Cet énigme enjoué n'a point d'incertitude                     1405
    Qui soit propre à donner beaucoup d'inquiétude,
    Et si j'ose entrevoir dans son obscurité,
    Ma guérison importe à plus qu'à ma santé.
    Mais dis tout, ou du moins souffre que je devine,
    Et te die à mon tour ce que je m'imagine.                     1410

    CALISTE.

    Tu dois, par complaisance au peu que j'ai d'appas,
    Feindre d'entendre mal ce que je ne dis pas,
    Et ne point m'envier un moment de délices
    Que fait goûter l'amour en ces petits supplices.
    Doute donc, sois en peine, et montre un coeur gêné            1415
    D'une amoureuse peur d'avoir mal deviné;
    Tremble sans craindre trop; hésite, mais aspire[1178];
    Attends de ma bonté qu'il me plaise tout dire,
    Et sans en concevoir d'espoir trop affermi,
    N'espère qu'à demi, quand je parle à demi.                    1420

    ROSIDOR.

    Tu parles à demi, mais un secret langage
    Qui va jusques au coeur m'en dit bien davantage,
    Et tes yeux sont du tien de mauvais truchements,
    Ou rien plus ne s'oppose à nos contentements.

    CALISTE.

    Je l'avois bien prévu, que ton impatience                     1425
    Porteroit ton espoir à trop de confiance,
    Que pour craindre trop peu tu devinerois mal.

    ROSIDOR.

    Quoi! la Reine ose encor soutenir mon rival?
    Et sans avoir d'horreur d'une action si noire....

    CALISTE.

    Elle a l'âme trop haute et chérit trop la gloire              1430
    Pour ne pas s'accorder aux volontés du Roi,
    Qui d'un heureux hymen récompense ta foi....

    ROSIDOR.

    Si notre heureux malheur a produit ce miracle,
    Qui peut à nos desirs mettre encor quelque obstacle?

    CALISTE.

    Tes blessures.

    ROSIDOR.

                  Allons, je suis déjà guéri.                     1435

    CALISTE.

    Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari,
    Et je ne puis souffrir que ton ardeur hasarde
    Un bien que de ton roi la prudence retarde.
    Prends soin de te guérir, mais guérir tout à fait,
    Et crois que tes desirs....

    ROSIDOR.

                                N'auront aucun effet.             1440

    CALISTE.

    N'auront aucun effet! qui te le persuade?

    ROSIDOR.

    Un corps peut-il guérir, dont le coeur est malade?

    CALISTE.

    Tu m'as rendu mon change, et m'as fait quelque peur;
    Mais je sais le remède aux blessures du coeur.
    Les tiennes, attendant le jour que tu souhaites,              1445
    Auront pour médecins mes yeux qui les ont faites:
    Je me rends désormais assidue à te voir.

    ROSIDOR.

    Cependant, ma chère âme, il est de mon devoir
    Que sans perdre de temps j'aille rendre en personne[1179]
    D'humbles grâces au Roi du bonheur qu'il nous donne.

    CALISTE.

    Je me charge pour toi de ce remercîment.
    Toutefois qui sauroit que pour ce compliment
    Une heure hors d'ici ne pût beaucoup te nuire[1180],
    Je voudrois en ce cas moi-même t'y conduire,
    Et j'aimerois mieux être un peu plus tard à toi,              1455
    Que tes justes devoirs manquassent vers ton roi[1181].

    ROSIDOR.

    Mes blessures n'ont point, dans leurs foibles atteintes,
    Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.

    CALISTE.

    Viens donc, et puisqu'enfin nous faisons mêmes voeux,
    En le remerciant parle au nom de tous deux.                   1460


SCÈNE IV.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLITANDRE, PYMANTE, DORISE, CLÉON, PRÉVÔT,
TROIS VENEURS.

    ALCANDRE.

    Que souvent notre esprit, trompé par l'apparence[1182],
    Règle ses mouvements avec peu d'assurance!
    Qu'il est peu de lumière en nos entendements,
    Et que d'incertitude en nos raisonnements[1183]!
    Qui voudra désormais se fie[1184] aux impostures              1465
    Qu'en notre jugement forment les conjectures:
    Tu suffis pour apprendre à la postérité
    Combien la vraisemblance a peu de vérité.
    Jamais jusqu'à ce jour la raison en déroute
    N'a conçu tant d'erreur avec si peu de doute[1185];           1470
    Jamais, par des soupçons si faux et si pressants,
    On n'a jusqu'à ce jour convaincu d'innocents.
    J'en suis honteux, Clitandre, et mon âme confuse
    De trop de promptitude en soi-même s'accuse.
    Un roi doit se donner, quand il est irrité,                   1475
    Ou plus de retenue, ou moins d'autorité.
    Perds-en le souvenir, et pour moi, je te jure
    Qu'à force de bienfaits j'en répare l'injure.

    CLITANDRE.

    Que Votre Majesté, Sire, n'estime pas
    Qu'il faille m'attirer par de nouveaux appas.                 1480
    L'honneur de vous servir m'apporte assez de gloire,
    Et je perdrois le mien, si quelqu'un pouvoit croire
    Que mon devoir penchât au refroidissement,
    Sans le flatteur espoir d'un agrandissement.
    Vous n'avez exercé qu'une juste colère:                       1485
    On est trop criminel quand on peut vous déplaire[1186],
    Et tout chargé de fers, ma plus forte douleur
    Ne s'en osa jamais prendre qu'à mon malheur.

    FLORIDAN.

    Seigneur, moi qui connois le fond de son courage[1187],
    Et qui n'ai jamais vu de fard en son langage,                 1490
    Je tiendrois à bonheur que Votre Majesté
    M'acceptât pour garant de sa fidélité.

    ALCANDRE.

    Ne nous arrêtons plus sur la reconnoissance
    Et de mon injustice, et de son innocence:
    Passons aux criminels. Toi dont la trahison                   1495
    A fait si lourdement trébucher ma raison[1188],
    Approche, scélérat. Un homme de courage
    Se met avec honneur en un tel équipage[1189]?
    Attaque, le plus fort, un rival plus heureux?
    Et présumant encor cet exploit dangereux,                     1500
    A force de présents et d'infâmes pratiques,
    D'un autre cavalier corrompt les domestiques?
    Prend d'un autre le nom, et contrefait son seing,
    Afin qu'exécutant son perfide dessein,
    Sur un homme innocent tombent les conjectures?                1505
    Parle, parle, confesse, et préviens les tortures.

    PYMANTE.

    Sire, écoutez-en donc la pure vérité.
      Votre seule faveur a fait ma lâcheté,
    Vous dis-je, et cet objet dont l'amour me transporte[1190].
    L'honneur doit pouvoir tout sur les gens de ma sorte;         1510
    Mais recherchant la mort de qui vous est si cher[1191],
    Pour en avoir le fruit il me falloit cacher:
    Reconnu pour l'auteur d'une telle surprise,
    Le moyen d'approcher de vous ou de Dorise?

    ALCANDRE.

    Tu dois aller plus outre, et m'imputer encor[1192]            1515
    L'attentat sur mon fils comme sur Rosidor;
    Car je ne touche point à Dorise outragée;
    Chacun, en te voyant, la voit assez vengée,
    Et coupable elle-même, elle a bien mérité
    L'affront qu'elle a reçu de ta témérité.                      1520

    PYMANTE.

    Un crime attire l'autre, et de peur d'un supplice,
    On tâche, en étouffant ce qu'on en voit d'indice,
    De paroître innocent à force de forfaits.
    Je ne suis criminel sinon manque d'effets,
    Et sans l'âpre rigueur du sort qui me tourmente,              1525
    Vous pleureriez le Prince et souffririez Pymante.
    Mais que tardez-vous plus? j'ai tout dit: punissez.

    ALCANDRE.

    Est-ce là le regret de tes crimes passés?
    Otez-le-moi d'ici: je ne puis voir sans honte
    Que de tant de forfaits il tient si peu de conte[1193].       1530
    Dites à mon conseil que, pour le châtiment,
    J'en laisse à ses avis le libre jugement;
    Mais qu'après son arrêt je saurai reconnoître
    L'amour que vers son prince il aura fait paroître.
      Viens çà, toi, maintenant, monstre de cruauté[1194],        1535
    Qui joins l'assassinat à la déloyauté[1195],
    Détestable Alecton, que la Reine déçue
    Avoit naguère au rang de ses filles reçue!
    Quel barbare, ou plutôt quelle peste d'enfer
    Se rendit ton complice et te donna ce fer[1196]?              1540

    DORISE.

    L'autre jour, dans ce bois trouvé par aventure[1197],
    Sire, il donna sujet à toute l'imposture;
    Mille jaloux serpents qui me rongeoient le sein
    Sur cette occasion formèrent mon dessein:
    Je le cachai dès lors.

    FLORIDAN.

                          Il est tout manifeste                   1545
    Que ce fer n'est enfin qu'un misérable reste[1198]
    Du malheureux duel où le triste Arimant
    Laissa son corps sans âme et Daphné sans amant.
    Mais quant à son forfait, un ver de jalousie
    Jette souvent notre âme en telle frénésie,                    1550
    Que la raison, qu'aveugle un plein emportement[1199],
    Laisse notre conduite à son déréglement;
    Lors tout ce qu'il produit mérite qu'on l'excuse.

    ALCANDRE.

    De si foibles raisons mon esprit ne s'abuse.

    FLORIDAN.

    Seigneur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend[1200] 1555
    Sous votre bon plaisir sa défense entreprend:
    Innocente ou coupable, elle assura ma vie.

    ALCANDRE.

    Ma justice en ce cas la donne à ton envie;
    Ta prière obtient même avant que demander
    Ce qu'aucune raison ne pouvoit t'accorder.                    1560
    Le pardon t'est acquis, relève-toi, Dorise,
    Et va dire partout, en liberté remise,
    Que le Prince aujourd'hui te préserve à la fois
    Des fureurs de Pymante et des rigueurs des lois.

    DORISE.

    Après une bonté tellement excessive,                          1565
    Puisque votre clémence ordonne que je vive,
    Permettez désormais, Sire, que mes desseins
    Prennent des mouvements plus réglés et plus sains:
    Souffrez que pour pleurer mes actions brutales,
    Je fasse ma retraite avecque les Vestales,                    1570
    Et qu'une criminelle indigne d'être au jour[1201]
    Se puisse renfermer en leur sacré séjour.

    FLORIDAN.

    Te bannir de la cour après m'être obligée,
    Ce seroit trop montrer ma faveur négligée.

    DORISE.

    N'arrêtez point au monde un objet odieux[1202],               1575
    De qui chacun d'horreur détourneroit les yeux.

    FLORIDAN.

    Fusses-tu mille fois encor plus méprisable,
    Ma faveur te va rendre assez considérable
    Pour t'acquérir ici mille inclinations[1203].
    Outre l'attrait puissant de tes perfections,                  1580
    Mon respect à l'amour tout le monde convie
    Vers celle à qui je dois et qui me doit la vie.
    Fais-le voir, cher Clitandre, et tourne ton desir[1204]
    Du côté que ton prince a voulu te choisir:
    Réunis mes faveurs t'unissant à Dorise.                       1585

    CLITANDRE.

    Mais par cette union mon esprit se divise,
    Puisqu'il faut que je donne aux devoirs d'un époux
    La moitié des pensers qui ne sont dus qu'à vous.

    FLORIDAN.

    Ce partage m'oblige, et je tiens tes pensées
    Vers un si beau sujet d'autant mieux adressées,               1590
    Que je lui veux céder ce qui m'en appartient.

    ALCANDRE.

    Taisez-vous, j'aperçois notre blessé qui vient.


SCÈNE V.

ALCANDRE, FLORIDAN, CLÉON[1205], CLITANDRE, ROSIDOR, CALISTE, DORISE.

    ALCANDRE.

    Au comble de tes voeux, sûr de ton mariage,
    N'es-tu point satisfait? que veux-tu davantage?

    ROSIDOR.

    L'apprendre de vous, Sire, et pour remercîments               1595
    Nous offrir l'un et l'autre à vos commandements[1206].

    ALCANDRE.

    Si mon commandement peut sur toi quelque chose,
    Et si ma volonté de la tienne dispose,
    Embrasse un cavalier indigne des liens
    Où l'a mis aujourd'hui la trahison des siens.                 1600
    Le Prince heureusement l'a sauvé du supplice,
    Et ces deux[1207] que ton bras dérobe à ma justice,
    Corrompus par Pymante, avoient juré ta mort.
    Le suborneur depuis n'a pas eu meilleur sort,
    Et ce traître, à présent tombé sous ma puissance,             1605
    Clitandre, fait trop voir quelle est son innocence.

    ROSIDOR[1208].

    Sire, vous le savez, le coeur me l'avoit dit,
    Et si peu que j'avois près de vous de crédit[1209],
    Je l'employai dès lors contre votre colère.

(A Clitandre[1210].)

    En moi dorénavant faites état d'un frère.                     1610

    CLITANDRE, à Rosidor[1211].

    En moi, d'un serviteur dont l'amour éperdu
    Ne vous conteste plus un prix qui vous est dû[1212].

    DORISE, à Caliste.

    Si le pardon du Roi me peut donner le vôtre,
    Si mon crime....

    CALISTE[1213].

                 Ah! ma soeur, tu me prends pour une autre[1214],
    Si tu crois que je puisse encor m'en souvenir[1215].          1615

    ALCANDRE.

    Tu ne veux plus songer qu'à ce jour à venir
    Où Rosidor guéri termine un hyménée[1216].
      Clitandre, en attendant cette heureuse journée,
    Tâchera d'allumer en son âme des feux
    Pour celle que mon fils desire, et que je veux;               1620
    A qui, pour réparer sa faute criminelle,
    Je défends désormais de se montrer cruelle;
    Et nous verrons alors cueillir en même jour[1217]
    A deux couples d'amants les fruits de leur amour.


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

  [1157] _Var. Il parle au prévôt._ (1663, en marge.)

  [1158] _Var._ Allez toujours au Roi dire qu'une innocence. (1632)
         _Var._ Allez devant au Roi dire qu'une innocence. (1644-57)

  [1159] _Var._ Cher ami, que je tiens comme un autre moi-même.
  (1632-57)

  [1160] _Var._ Vous m'avez, autant vaut, retiré des enfers. (1632-57)

  [1161] _Var._ C'est à quoi désormais je veux songer le moins.
  (1632-60)

  [1162] _Var._ Ait son ardeur vers vous si souvent relâché,
         Si souvent pour le sien quitté votre service. (1632-57)

  [1163] _Var._ Je devine à peu près le fond de ton courage.
  (1632-57)

  [1164] _Var._ Vu que sans cette amour la fourbe mal conçue.
  (1632-60)

  [1165] _Var._ Se cherchent des objets un peu moins rigoureux.
  (1632-57)

  [1166] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon entre._

  [1167] _Var._ Grâce aux Dieux, acquittés de la charge commise.
  (1632-57)

  [1168] _Var._ Et je viens, Monseigneur, prendre un ordre nouveau.
  (1632-57)

  [1169] En marge, dans l'édition de 1632: _Cléon s'en va._

  [1170] _Var._ ROSIDOR, _dans son lit_. (1632-57)--_Il est sur son
  lit._ (1663, en marge.)

  [1171] _Var._ [Si le sort d'un rival ne me l'avoit appris.]
         Les flammes de Caliste à mes flammes répondent,
         Je ne fais point de voeux que les siens ne secondent;
         Il n'est point de souhaits qui ne m'en soient permis,
         Ni de contentements qui ne m'en soient promis.
         Clitandre, qui jamais n'attira que sa haine,
         Ne peut plus m'opposer le Prince, ni la Reine;
         Si mon heur de sa part avoit quelque défaut,
         Avec sa tête on va l'ôter sur l'échafaud.
         [Je te plains toutefois, Clitandre, et la colère.] (1632-57)

  [1172] _Var._ Tes desseins du succès étoient assez punis.
  (1632-57)

  [1173] _Var._ Vu qu'il n'est pas à croire, après ce lâche tour.
  (1632-57)

  [1174] _Var._ Mais hélas! mes pensées (_sic_) qui vous veut diviser?
  (1657)

  [1175] _Var._ Mais il leur faut depuis des objets plus solides.
  (1632-57)

  [1176] Voyez au _Complément des variantes_, p. 367.

  [1177] Il y a _tout autre_, au masculin, dans toutes les éditions
  qui ont ce texte. Voyez ci-dessus, p. 228, note [759-a}.

  [1178] _Var._ Espère, mais hésite; hésite, mais aspire. (1660 et 63)
         _Var._ Doute dans ton espoir; hésite, mais aspire. (1664)

  [1179] _Var._ Que sans plus différer je m'en aille en personne
         Remercier le Roi du bonheur qu'il nous donne. (1632-57)

  [1180] _Var._ Une heure hors du lit ne te pût beaucoup nuire.
  (1632-57)

  [1181] _Var._ Que tes humbles devoirs manquassent vers ton roi.
         ROS. Mes blessures n'ont pas, en leurs foibles atteintes,
         [Sur quoi ton amitié puisse fonder ses craintes.]
         CAL. Reprends donc tes habits. ROS. Ne sors pas de ce lieu.
         CAL. Je rentre incontinent. ROS. Adieu donc, sans adieu.
  (1632-57)

  [1182] _Var._ Que souvent notre esprit, trompé de l'apparence.
  (1632)

  [1183] L'exemplaire de l'édition de 1632 qui appartient à la
  Bibliothèque impériale porte ici _mes raisonnements_; deux autres,
  que nous avons pu comparer, donnent _nos_ raisonnements, comme
  notre texte.

  [1184] L'édition de 1682, au lieu de _se fie_, qui est dans toutes
  les autres, donne _se fier_. C'est évidemment une faute.

  [1185] _Var._ N'a conçu tant d'erreur avecque moins de doute.
  (1632-57)

  [1186] _Var._ On est trop criminel quand on vous peut déplaire.
  (1632-57)

  [1187] _Var._ Monsieur, moi qui connois le fond de son courage.
  (1632-57)

  [1188] _Var._ A fait si lourdement chopper notre raison. (1632-57)

  [1189] _Var._ Se met souvent, non pas? en un tel équipage.
  (1632-57)

  [1190] _Var._ Vous, dis-je, et cet objet dont l'amour me consomme.
         Je sais ce que l'honneur vouloit d'un gentilhomme;
         Mais recherchant la mort d'un qui nous[1190-a] est si cher,
         Pour en avoir les fruits il me falloit cacher. (1632)

    [1190-a] C'est évidemment _vous_ qu'il faut lire.

  [1191] _Var._ Mais recherchant la mort d'un qui vous est si cher.
  (1644-57)

  [1192] _Var._ Va plus outre, impudent, pousse, et m'impute encor.
  (1632-57)

  [1193] Voyez plus haut, p. 150, la note [759] relative à la variante
  du vers 134 de _Mélite_.

  [1194] En marge, dans l'édition de 1632: _Pymante sort, et le Roi
  fait approcher Dorise._

  [1195] _Var._ Qui veux joindre le meurtre à la déloyauté.
  (1632-64)

  [1196] _Var._ Se rendit ton complice et te bailla ce fer?
  (1632-57)

  [1197] _Var._ L'autre jour, dans ces bois trouvé par aventure.
  (1632-64)

  [1198] _Var._ Que ce fer n'est sinon un misérable reste
         Du malheureux duel où le pauvre Arimant. (1632-57)

  [1199] _Var._ Que la raison, tombée en un aveuglement. (1632-57)

  [1200] _Var._ Monsieur, quoi qu'il en soit, un fils qu'elle vous rend.
  (1632-57)

  [1201] _Var._ Et qu'ainsi je renferme en leur sacré séjour
         Une qui ne dût pas seulement voir le jour. (1632-57)

    [1202] _Var._ N'arrêtez point au monde un sujet odieux. (1632-57)

    [1203] _Var._ Pour te faire l'objet de mille affections. (1632-57)

    [1204] _Var._ Fais-le voir, mon Clitandre, et tourne ton desir.
    (1632-57)

  [1205] Dans l'édition de 1632, LE PRINCE (_Floridan_) et CLÉON ne
  figurent point parmi les acteurs de cette scène.

  [1206] _Var._ Offrir encor ma vie à vos commandements. (1632-57)

  [1207] Lycaste et Géronte. Voyez la scène IX du Ier acte.

  [1208] _Var._ ROSIDOR, _au Roi_. (1648)

  [1209] _Var._ Et si peu que j'avois envers vous de crédit.
  (1632-64)

  [1210] Les mots _à Clitandre_ manquent dans les éditions de 1632,
  44 et 52-60.

  [1211] _Var._ CLITANDRE, _embrassant Rosidor_. (1644-60)--En
  marge, dans l'édition de 1632: _Il embrasse Clitandre_; mais ce
  nom est là par erreur pour _Rosidor_.

  [1212] _Var._ Ne vous querelle plus un prix qui vous est dû.
  (1632-57)

  [1213] _Var._ CALISTE, _en l'embrassant_. (1632-60)

  [1214] _Var._        Ah! ma soeur, tu me prends pour un autre[1214-a].
  (1632-60)

    [1214-a] Voyez ci-dessus, p. 228, la variante du vers 1425 de
    _Mélite_, et la note [759-a] qui s'y rapporte.

  [1215] _Var._ Si tu crois que je veuille encor m'en souvenir.
  (1632)

  [1216] _Var._ Que Rosidor guéri termine un hyménée. (1632-60)

  [1217] _Var._ Ainsi nous verrons lors cueillir en même jour.
  (1632-57)



COMPLÉMENT DES VARIANTES.

   956 [De gêne qui te puisse à mon gré tourmenter.]
       Sus d'ongles et de dents! PYM. Et que voulez-vous faire?
       Dorise, arrêtez-vous. DOR. Je me veux satisfaire[1218],
       Te déchirant le coeur[1219]. PYM. Vouloir ainsi ma mort!
       Il faudroit paravant que j'en fusse d'accord,
       Et que ma patience aidât votre foiblesse.
       Que d'heur! je tiens ici captive ma maîtresse.
       (_Il lui prend les mains et les lui baise._)[1220]
       Elle reçoit mes lois, et je puis disposer
       De ses mains qu'à mon aise on me laisse baiser.
       DOR. Cieux cruels! ainsi donc votre injustice avoue
       Qu'un perfide plus fort de ma fureur se joue,
       Et contre ce brigand votre inique rigueur
       Me donne un tel courage, et si peu de vigueur.
       Ah sort injurieux! maudite destinée!
       Malheurs trop redoublés! détestable journée!
       PYM. Enfin vos cris aigus nous pourroient déceler:
       Voici tout proche un lieu plus commode à parler;
       Belle Dorise, entrons dedans cette caverne,
       Qu'un peu plus à loisir Pymante vous gouverne.
       DOR. Que plutôt ce moment puisse achever mes jours!
       PYMANTE. (_Il l'enlève dans la caverne._)[1221]
       Non, non, il faut venir. DOR. A la force, au secours!

  [1218]       Je veux me satisfaire. (1652-57)

  [1219] Te déchirer le coeur. (1644-57)

  [1220] _Lui prenant les mains._ (1652-57)

  [1221] PYMANTE, _l'enlevant dans la caverne_. (1644-57)


SCÈNE VI[1222].

LYSARQUE, CLÉON.

       LYS. Je t'ai dit en deux mots ce qu'on fera du traître,
       Et c'est comme le Roi l'a promis à mon maître,
       Dont il prend l'intérêt extrêmement à coeur.
       CLÉON. Tu me viens de conter des excès de rigueur.
       Bien que ce cavalier soit atteint de ce crime,
       On dût considérer que le Prince l'estime[1223].
       LYS. Et c'est ce qui le perd: de peur de son retour,
       On hâte le supplice avant la fin du jour;
       Le Roi, qui ne pourroit refuser sa requête,
       Lui veut à son desçu[1224] faire couper la tête.
       De vrai, tout le conseil, d'un sentiment plus doux,
       Essayant d'adoucir l'aigreur de son courroux,
       Vu ce tiers échappé, lui propose d'attendre
       Que le pendard repris ait convaincu Clitandre[1225];
       Mais il ne reçoit point d'autre avis que le sien.
       CLÉON. L'accusé cependant coupable ne dit rien?
       LYS. En vain le malheureux proteste d'innocence,
       Le Roi dans sa colère use de sa puissance,
       Et l'on n'a su gagner qu'avec un grand effort
       Quatre heures qu'il lui donne à songer à la mort.
       C'est dont je vais porter la nouvelle à mon maître.
       CLÉON. S'il n'est content, au moins il a sujet de l'être.
       Mais dis-moi si ses coups le mettent en danger.
       LYS. Il ne s'en trouve aucun qui ne soit fort léger;
       Un seul du genou droit offense la jointure,
       Dont il faut que le lit facilite la cure;
       Le reste ne l'oblige à garder la maison,
       Et quelque écharpe au bras en feroit la raison.
       Adieu, fais, je te prie, état de mon service,
       Et crois qu'il n'est pour toi chose que je ne fisse.
       CLÉON. Et moi pareillement je suis ton serviteur.

(_Il est seul._)[1226]

       Me voilà de sa mort le véritable auteur:
       Sur mes premiers soupçons le Roi mis en cervelle
       Devint préoccupé d'une haine mortelle,
       Et depuis, sous l'appas d'un mandement caché,
       Je l'ai d'entre les bras de son prince arraché.
       Que sera-ce de moi s'il en a connoissance?
       Rien ne me garantit qu'une éternelle absence;
       Après qu'il l'aura su, me montrer à la cour,
       C'est m'offrir librement à la perte du jour.
       Faisons mieux toutefois: avant que l'heure passe,
       Allons encor un coup le trouver à la chasse,
       Et s'il ne peut venir à temps pour le sauver[1227],
       Par une prompte fuite il faudra s'esquiver. (1632-57)

  [1222] SCÈNE IV. (1632)

  [1223] Ne se souvient-on point que le prince l'estime?
         LYS. C'est là ce qui le perd: de peur de son retour.
  (1644-57)

  [1224] _A son desçu._ à son insu. Voyez plus haut, p. 180, note [598].

  [1225] Que l'assassin repris ait convaincu Clitandre. (1644-57)

  [1226] Une nouvelle scène (SCÈNE VII) commence après ce vers dans
  les éditions de 1644-57.--Les mots: _Il est seul_, y manquent.

  [1227] Et s'il ne vient à temps pour rabattre les coups,
         Par une prompte fuite évitons son courroux. (1644-57)

  1384 Ainsi nos feux secrets n'avoient point de jaloux,
       Tant que leur sainte ardeur, plus forte devenue,
       Voulut un peu de mal à tant de retenue.
       Lors on nous vit quitter ces ridicules soins,
       Et nos petits larcins souffrirent les témoins.
       Si je voulois baiser ou tes yeux ou ta bouche,
       Tu savois dextrement faire un peu la farouche,
       Et me laissant toujours de quoi me prévaloir,
       Montrer également le craindre et le vouloir.
       Depuis avec le temps l'amour s'est fait le maître;
       Sans aucune contrainte il a voulu paroître:
       Si bien que plus nos coeurs perdoient de liberté,
       Et plus on en voyoit en notre privauté.
       Ainsi dorénavant, après la foi donnée,
       Nous ne respirons plus qu'un heureux hyménée,
       Et, ne touchant encor ses droits que du penser,
       Nos feux à tout le reste osent se dispenser;
       Hors ce point, tout est libre à l'ardeur qui nous presse[1228].

  [1228] En marge, dans l'édition de 1632: CALISTE _entre et
  s'assied sur son lit_.

SCÈNE III.

CALISTE, ROSIDOR[1229].

       CAL. Que diras-tu, mon coeur, de voir que ta maîtresse
       Te vient effrontément trouver jusques au lit?
       ROS. Que dirai-je, sinon que pour un tel délit,
       On ne m'échappe à moins de trois baisers d'amende?
       CAL. La gentille façon d'en faire la demande!
       ROS. Mon regret, dans ce lit qu'on m'oblige à garder,
       C'est de ne pouvoir plus prendre sans demander:
       Autrement, mon souci, tu sais comme j'en use.
       CAL. En effet, il est vrai, de peur qu'on te refuse,
       Sans rien dire souvent et par force tu prends.
       ROS. Ce que, forcée ou non, de bon coeur tu me rends.
       CAL. Tout beau: si quelquefois je souffre et je pardonne
       Le trop de liberté que ta flamme se donne,
       C'est sous condition de n'y plus revenir.
       ROS. Si tu me rencontrois d'humeur à la tenir,
       Tu chercherois bientôt moyen de t'en dédire.
       Ton sexe, qui défend ce que plus il desire,
       Voit fort à contre-coeur.... CAL. Qu'on lui désobéit,
       Et que notre foiblesse au plus fort le trahit.
       ROS. Ne dissimulons point: est-il quelque avantage
       Qu'avec nous au baiser ton sexe ne partage?
       CAL. Vos importunités le font assez juger.
       ROS. Nous ne nous en servons que pour vous obliger:
       C'est par où notre ardeur supplée à votre honte;
       Mais l'un et l'autre y trouve également son conte,
       Et toutes vous dussiez prendre en un jeu si doux,
       Comme même plaisir, même intérêt que nous.
       CAL. Ne pouvant le gagner contre toi de paroles,
       J'opposerai l'effet à tes raisons frivoles,
       Et saurai désormais si bien te refuser,
       Que tu verras le goût que je prends à baiser:
       Aussi bien ton orgueil en devient trop extrême.
       ROS. Simple, pour le punir, tu te punis toi-même:
       Ce dessein mal conçu te venge à tes dépens.
       Déjà n'est-il pas vrai, mon heur, tu t'en repens?
       Et déjà la rigueur d'une telle contrainte
       Dans tes yeux languissants met une douce plainte;
       L'amour par tes regards murmure de ce tort,
       Et semble m'avouer d'un agréable effort.
       CAL. Quoi qu'il en soit, Caliste au moins t'en désavoue.
       ROS. Ce vermillon nouveau qui colore ta joue
       M'invite expressément à me licencier.
       CAL. Voilà le vrai chemin de te disgracier.
       ROS. Ces refus attrayants ne font que des remises.
       CAL. Lorsque tu te verras ces privautés permises,
       Tu pourras t'assurer que nos contentements
       Ne redouteront plus aucuns empêchements.
       ROS. Vienne cet heureux jour! mais jusque-là, mauvaise,
       N'avoir point de baisers à rafraîchir ma braise!
       Dussai-je être impudent autant comme importun[1230],
       A tel prix que ce soit, sache qu'il m'en faut un[1231].
       Dégoûtée, ainsi donc ta menace s'exerce?
       CAL. Aussi n'est-il plus rien, mon coeur, qui nous traverse,
       Aussi n'est-il plus rien qui s'oppose à nos voeux:
       La Reine, qui toujours fut contraire à nos feux,
       Soit du piteux récit de nos hasards touchée,
       Soit de trop de faveur vers un traître fâchée,
       A la fin s'accommode aux volontés du Roi,
       [Qui d'un heureux hymen récompense ta foi.]
       ROS. Qu'un hymen doive unir nos ardeurs mutuelles!
       Ah mon heur! pour le port de si bonnes nouvelles,
       C'est trop peu d'un baiser. CAL. Et pour moi c'est assez.
       ROS. Ils n'en sont que plus doux étant un peu forcés.
       Je ne m'étonne plus de te voir si privée,
       Te mettre sur mon lit aussitôt qu'arrivée:
       Tu prends possession déjà de la moitié,
       Comme étant toute acquise à ta chaste amitié.
       Mais à quand ce beau jour qui nous doit tout permettre?
       CAL. Jusqu'à ta guérison on l'a voulu remettre.
       ROS. Allons, allons, mon coeur, je suis déjà guéri.

  [1229] ROSIDOR, CALISTE. (1644-57)

  [1230] Dussai-je être insolent autant comme importun. (1648)

  [1231] En marge, dans l'édition de 1632: _Il la baise sans
  résistance._

      [CAL. Ce n'est pas pour un jour que je veux un mari.]
      Tout beau: j'aurois regret, ta santé hasardée,
      Si tu m'allois quitter sitôt que possédée.
      Retiens un peu la bride à tes bouillants desirs,
      Et pour les mieux goûter assure nos plaisirs.
      ROS. Que le sort a pour moi de subtiles malices!
      Ce lit doit être un jour le champ de mes délices,
      Et recule lui seul ce qu'il doit terminer;
      Lui seul il m'interdit ce qu'il me doit donner.
      CAL. L'attente n'est pas longue, et son peu de durée....
      ROS. N'augmente que la soif de mon âme altérée.
      CAL. Cette soif s'éteindra: ta prompte guérison
      Paravant qu'il soit peu t'en fera la raison.
      ROS. A ce compte, tu veux que je me persuade
      Qu'un corps puisse guérir dont le coeur est malade.
      CAL. N'use point avec moi de ce discours moqueur:
      On sait bien ce que c'est des blessures du coeur.
      Les tiennes, attendant l'heure que tu souhaites. (1632-57)


FIN DU COMPLÉMENT DES VARIANTES.



LA VEUVE

COMÉDIE

1633



NOTICE.


Le _Privilége_ de cette comédie est daté du 9 mars 1634, et suivant la
plupart des éditeurs de Corneille, elle a été représentée au
commencement de la même année.

Cela nous paraît peu probable. En effet, voici comment Corneille
s'exprime dans sa _Dédicace_: «Madame, le bon accueil qu'_autrefois_
cette Veuve a reçu de vous l'oblige à vous en remercier.» A la vérité,
l'on pourrait croire jusqu'ici qu'il est simplement question d'une
lecture, mais le poëte ajoute: «Elle espère que vous ne la
méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements que
les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la grâce
de la représentation la mettoit en son jour.» Enfin, parmi les
nombreux hommages poétiques qui précèdent la pièce, un sonnet: _A la
Veuve de Monsieur Corneille_, commence ainsi:

    Clarice, un temps si long sans te montrer au jour
    M'a fait appréhender que le deuil du veuvage
    Ayant terni l'éclat des traits de ton visage,
    T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour;

ce qui veut dire, en langage vulgaire, que l'impression de cette pièce
s'est fait beaucoup attendre.

Il semble donc prudent de se ranger à l'opinion des frères Parfait,
qui, dans leur _Histoire du théâtre françois_ (tome V, p. 43), placent
l'ouvrage à l'année 1633.

L'édition originale a pour titre:

LA VEFVE OU LE TRAISTRE TRAHY, COMEDIE, _à Paris, chez François
Targa_.... M.DC.XXXIV. _Auec priuilege du Roy._ Le second titre (_ou
le Traître trahi_) a été supprimé à partir de 1644.

Le volume, de format in-8{o}, se compose de 20 feuillets non chiffrés
et de 144 pages. On lit au bas du privilége: «Acheué d'imprimer le
treisiesme iour de Mars mil six cens trente-quatre.»


ÉPÎTRE.

A MADAME DE LA MAISONFORT[1232].

MADAME,

Le bon accueil qu'autrefois cette Veuve a reçu de vous l'oblige à
vous en remercier, et l'enhardit à vous demander la faveur de votre
protection. Étant exposée aux coups de l'envie et de la médisance,
elle n'en peut trouver de plus assurée que celle d'une personne sur
qui ces deux monstres n'ont jamais eu de prise. Elle espère que vous
ne la méconnoîtrez pas, pour être dépouillée de tous autres ornements
que les siens, et que vous la traiterez aussi bien qu'alors que la
grâce de la représentation la mettoit en son jour[1233]. Pourvu
qu'elle vous puisse divertir encore une heure, elle est trop contente,
et se bannira sans regret du théâtre pour avoir une place dans votre
cabinet. Elle est honteuse de vous ressembler si peu, et a de grands
sujets d'appréhender qu'on ne l'accuse de peu de jugement de se
présenter devant vous, dont les perfections la feront paroître
d'autant plus imparfaite; mais quand elle considère qu'elles sont en
un si haut point, qu'on n'en peut avoir de légères teintures sans des
priviléges tous particuliers du ciel, elle se rassure entièrement, et
n'ose plus craindre qu'il se rencontre des esprits assez injustes pour
lui imputer à défaut le manque des choses qui sont au-dessus des
forces de la nature: en effet, MADAME, quelque difficulté que vous
fassiez de croire aux miracles, il faut que vous en reconnoissiez en
vous-même, ou que vous ne vous connoissiez pas, puisqu'il est tout
vrai que des vertus et des qualités si peu communes que les vôtres ne
sauroient avoir d'autre nom. Ce n'est pas mon dessein d'en faire ici
les éloges: outre qu'il seroit superflu de particulariser ce que tout
le monde sait, la bassesse de mon discours profaneroit des choses si
relevées. Ma plume est trop foible pour entreprendre de voler si haut:
c'est assez pour elle de vous rendre mes devoirs, et de vous
protester, avec plus de vérité que d'éloquence, que je serai toute ma
vie,

    MADAME,

    Votre très-humble et très-obéissant
    serviteur,

    CORNEILLE.

  [1232] Cette dédicace a été réimprimée dans les éditions de
  1644-1657. Au moment où Corneille l'écrivait, Élisabeth d'Estampes
  était veuve de Louis de la Châtre, baron de la Maisonfort,
  maréchal de France, mort en octobre 1630; mais ce n'était pas une
  jeune veuve comme l'héroïne de notre poëte: elle avait
  cinquante-deux ans. Elle mourut à Coubert en Brie, le 14 septembre
  1654, âgée de soixante-douze ans.

  [1233] VAR. (édit. de 1644-1657): les grâces de la représentation
  la mettoient en son jour.


AU LECTEUR[1234]

Si tu n'es homme à te contenter de la naïveté du style et de la
subtilité de l'intrique, je ne t'invite point à la lecture de cette
pièce: son ornement n'est pas dans l'éclat des vers. C'est une belle
chose que de les faire puissants et majestueux: cette pompe ravit
d'ordinaire les esprits, et pour le moins les éblouit; mais il faut
que les sujets en fassent naître les occasions: autrement c'est en
faire parade mal à propos, et pour gagner le nom de poëte, perdre
celui de judicieux. La comédie n'est qu'un portrait de nos actions et
de nos discours, et la perfection des portraits consiste en la
ressemblance. Sur cette maxime je tâche de ne mettre en la bouche de
mes acteurs que ce que diroient vraisemblablement en leur place ceux
qu'ils représentent, et de les faire discourir en honnêtes gens, et
non pas en auteurs. Ce n'est qu'aux ouvrages où le poëte parle qu'il
faut parler en poëte: Plaute n'a pas écrit comme Virgile, et ne laisse
pas d'avoir bien écrit. Ici donc tu ne trouveras en beaucoup
d'endroits qu'une prose rimée, peu de scènes toutefois sans quelque
raisonnement assez véritable, et partout une conduite assez
industrieuse. Tu y reconnoîtras trois sortes d'amours aussi
extraordinaires au théâtre qu'ordinaires dans le monde: celle de
Philiste et Clarice, d'Alcidon et Doris, et celle de la même Doris
avec Florange, qui ne paroît point. Le plus beau de leurs entretiens
est en équivoques, et en propositions dont ils te laissent les
conséquences à tirer. Si tu en pénètres bien le sens, l'artifice ne
t'en déplaira point. Pour l'ordre de la pièce, je ne l'ai mis ni dans
la sévérité des règles, ni dans la liberté qui n'est que trop
ordinaire sur le théâtre françois: l'une est trop rarement capable de
beaux effets, et on les trouve à trop bon marché dans l'autre, qui
prend quelquefois tout un siècle pour la durée de son action, et toute
la terre habitable pour le lieu de sa scène. Cela sent un peu trop son
abandon, messéant à toute sorte de poëme, et particulièrement aux
dramatiques, qui ont toujours été les plus réglés. J'ai donc cherché
quelque milieu pour la règle du temps, et me suis persuadé que la
comédie étant disposée en cinq actes, cinq jours consécutifs n'y
seroient point mal employés. Ce n'est pas que je méprise l'antiquité;
mais comme on épouse malaisément des beautés si vieilles, j'ai cru lui
rendre assez de respect de lui partager mes ouvrages; et de six pièces
de théâtre qui me sont échappées[1235], en ayant réduit trois dans la
contrainte qu'elle nous a prescrite, je n'ai point fait de conscience
d'allonger un peu les vingt et quatre heures aux trois autres. Pour
l'unité de lieu et d'action, ce sont deux règles que j'observe
inviolablement; mais j'interprète la dernière à ma mode: et la
première, tantôt je la resserre à la seule grandeur du théâtre, et
tantôt je l'étends jusqu'à toute une ville, comme en cette pièce. Je
l'ai poussée dans le _Clitandre_ jusques aux lieux où l'on peut aller
dans les vingt et quatre heures; mais bien que j'en pusse trouver de
bons garants et de grands exemples dans les vieux et nouveaux siècles,
j'estime qu'il n'est que meilleur de se passer de leur imitation en ce
point. Quelque jour je m'expliquerai davantage sur ces matières[1236];
mais il faut attendre l'occasion d'un plus grand volume: cette préface
n'est déjà que trop longue pour une comédie.

  [1234] Cet avis Au lecteur, et les hommages poétiques adressés à
  Corneille, au sujet de sa comédie de _la Veuve_, par divers poëtes
  contemporains, ne se trouvent, ainsi que l'Argument, que dans
  l'édition de 1634.

  [1235] Corneille a ici en vue, outre _la Veuve_, _Mélite_ et
  _Clitandre_, déjà imprimés, _la Galerie du Palais_ et _la
  Suivante_, qui furent jouées dans le courant de l'année 1634, et
  _la Place Royale_, qui ne fut représentée qu'au commencement de
  1635. Ce passage nous apprend que Corneille avait terminé ces
  trois dernières pièces avant le 13 mars 1634, date de _l'achevé
  d'imprimer_ de _la Veuve_.

  [1236] Voyez ci-dessus, p. 117.


HOMMAGES

ADRESSÉS A CORNEILLE, AU SUJET DE _LA VEUVE_, PAR DIVERS POËTES
CONTEMPORAINS.


POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

    AUX DAMES.

    Le soleil est levé, retirez-vous, étoiles;
    Remarquez son éclat à travers de ses voiles;
    Petits feux de la nuit qui luisez en ces lieux,
    Souffrez le même affront que les autres[1237] des cieux.
    Orgueilleuses beautés que tout le monde estime,
    Qui prenez un pouvoir qui n'est pas légitime,
    Clarice vient au jour; votre lustre s'éteint;
    Il faut céder la place à celui de son teint,
    Et voir dedans ces vers une double merveille:
    La beauté de la Veuve, et l'esprit de Corneille.

    DE SCUDÉRY[1238]

  [1237] Ainsi dans l'édition de 1634, qui seule, comme nous l'avons
  dit, renferme ces hommages poétiques. Serait-ce une faute, et
  faut-il lire les _astres_?

  [1238] Georges de Scudéry, né au Havre vers 1601. Après avoir
  servi quelque temps dans le régiment des gardes (voyez p. 129), il
  s'adonna entièrement à la littérature et à la poésie. L'hommage
  qu'il rend ici à Corneille n'est que le remercîment dû à une
  politesse du même genre. En effet, en 1631, lors de la publication
  de _Ligdamon_, notre poëte lui avait adressé un quatrain, signalé
  dans ces derniers temps par M. Triçotel, et qui sera placé pour la
  première fois dans la présente édition, parmi les poésies diverses
  de Corneille. On trouvera dans notre _Notice_ sur _le Cid_ le
  récit des différends que le succès de cet ouvrage fit naître entre
  les deux amis. Scudéry mourut en 1667.


A MONSIEUR CORNEILLE, POËTE COMIQUE, SUR _SA VEUVE_.

    ÉPIGRAMME.

    Rare écrivain de notre France,
    Qui le premier des beaux esprits
    As fait revivre en tes écrits
    L'esprit de Plaute et de Térence,
    Sans rien dérober des douceurs
    De Mélite ni de ses soeurs,
    O Dieu! que ta Clarice est belle,
    Et que de veuves à Paris
    Souhaiteroient d'être comme elle,
    Pour ne manquer pas de maris!

    MAIRET[1239].


  [1239] Jean Mairet, né à Besançon en 1604, mort en 1686, est au
  nombre des amis de Corneille dont l'affection ne sut pas résister
  au succès du _Cid_; il est longuement question de lui dans la
  _Notice_ sur cet ouvrage.


A MONSIEUR CORNEILLE, SUR SA CLARICE.

    Corneille, que ta Veuve a des charmes puissants!
    Ses yeux remplis d'amour, ses discours innocents,
    Joints à sa majesté plus divine qu'humaine,
    Paroissent au théâtre avec tant de splendeur,
    Que Mélite, admirant cette belle germaine[1240],
    Confesse qu'elle doit l'hommage à sa grandeur.
    Mais ce n'est pas assez: sa parlante peinture
    A tant de ressemblance avecque la nature,
    Qu'en lisant tes écrits l'on croit voir des amants
    Dont la mourante voix naïvement propose
    Ou l'extrême bonheur ou les rudes tourments
    Qui furent le sujet de leur métamorphose.
    Fais-la donc imprimer, fais que sa déité
    Jour et nuit entretienne avecque privauté
    Ceux qui n'ont le moyen de la voir au théâtre;
    Car si Mélite a plu pour ses divins appas,
    Tout le monde sera de Clarice idolâtre,
    Qui jouit de beautés que Mélite n'a pas.

    GUÉRENTE.

  [1240] _Germaine_, soeur.


MADRIGAL POUR LA COMÉDIE DE _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

A CLARICE.

         Clarice, la plus douce veine
         Qui sache le métier des vers
         Donne un portrait à l'univers
         De tes beautés et de ta peine;
    Et les traits du pinceau qui te font admirer
    Te dépeignent au vif si constante et si belle,
    Que ce divin portrait, bien que tu sois mortelle,
    Demande des autels pour te faire adorer.

    I. G. A. E. P.


A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉLÉGIE.

    Pour te rendre justice autant que pour te plaire,
    Je veux parler, Corneille, et ne me puis plus taire.
    Juge de ton mérite, à qui rien n'est égal,
    Par la confession de ton propre rival.
    Pour un même sujet, même desir nous presse;
    Nous poursuivons tous deux une même maîtresse
    La gloire, cet objet des belles volontés,
    Préside également dessus nos libertés;
    Comme toi je la sers, et personne ne doute
    Des veilles et des soins que cette ardeur me coûte.
    Mon espoir toutefois est décru chaque jour
    Depuis que je t'ai vu prétendre à son amour.
    Je n'ai point le trésor de ces douces paroles
    Dont tu lui fais la cour et dont tu la cajoles;
    Je vois que ton esprit, unique de son art,
    A des naïvetés plus belles que le fard,
    Que tes inventions ont des charmes étranges,
    Que leur moindre incident attire des louanges,
    Que par toute la France on parle de ton nom,
    Et qu'il n'est plus d'estime égale à ton renom.
    Depuis, ma Muse tremble et n'est plus si hardie;
    Une jalouse peur l'a longtemps refroidie,
    Et depuis, cher rival, je serois rebuté
    De ce bruit spécieux dont Paris m'a flatté,
    Si cet ange mortel qui fait tant de miracles,
    Et dont tous les discours passent pour des oracles,
    Ce fameux cardinal, l'honneur de l'univers,
    N'aimoit ce que je fais et n'écoutoit mes vers.
    Sa faveur m'a rendu mon humeur ordinaire;
    La gloire où je prétends est l'honneur de lui plaire,
    Et lui seul réveillant mon génie endormi
    Est cause qu'il te reste un si foible ennemi.
    Mais la gloire n'est pas de ces chastes maîtresses
    Qui n'osent en deux lieux répandre leurs caresses;
    Cet objet de nos voeux nous peut obliger tous,
    Et faire mille amants sans en faire un jaloux.
    Tel je te sais connoître et te rendre justice,
    Tel on me voit partout adorer ta Clarice.
    Aussi rien n'est égal à ses moindres attraits;
    Tout ce que j'ai produit cède à ses moindres traits;
    Toute veuve qu'elle est, de quoi que tu l'habilles,
    Elle ternit l'éclat de nos plus belles filles.
    J'ai vu trembler Silvie, Amaranthe et Filis,
    Célimène a changé, ses attraits sont pâlis[1241];
    Et tant d'autres beautés que l'on a tant vantées
    Sitôt qu'elle a paru se sont épouvantées.
    Adieu; fais-nous souvent des enfants si parfaits,
    Et que ta bonne humeur ne se lasse jamais.

    DE ROTROU[1242].

  [1241] Ces noms sont ceux des héroïnes des pièces de théâtre qui
  avaient eu le plus de succès dans les années précédentes: _la
  Silvie_, tragi-comédie-pastorale de Mairet, fut représentée en
  1621; _l'Amaranthe_, pastorale de Jean Ogier de Gombaud, en 1625;
  _la Filis de Scire_, comédie-pastorale du sieur Pichou, en 1630;
  enfin, en citant _la Célimène_, Rotrou avoue sa propre défaite,
  car ce titre est celui d'une comédie qu'il fit représenter en
  1625. (Voyez _Histoire du théâtre françois_, tome IV, p. 352, 377
  et 500, et tome V, p. 7.)

  [1242] Jean Rotrou, né à Dreux en 1609, mort en 1650, est le seul
  auteur dramatique lié avec Corneille que le succès du _Cid_ n'ait
  pas brouillé avec lui.


A MONSIEUR CORNEILLE.

    De mille adorateurs Mélite est poursuivie;
    Ces autres belles soeurs le sont également;
    Clarice, quoique veuve, a surmonté l'envie
    Et fait de tout le monde un parti seulement.

    C. B.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_

ÉPIGRAMME.

    Ta veuve s'est assez cachée,
    Ne crains point de la mettre au jour;
    Tu sais bien qu'elle est recherchée
    Par les mieux sensés de la cour.
    Déjà des plus grands de la France,
    Dont elle est l'heureuse espérance,
    Les coeurs lui sont assujettis,
    Et leur amour est une preuve
    Qu'une si glorieuse Veuve
    Ne peut manquer de bons partis.

    DU RYER, Parisien[1243].

  [1243] Pierre du Ryer, né en 1605, mort en 1658, a fait un grand
  nombre de traductions et dix-huit pièces de théâtre. Il a été
  secrétaire de César, duc de Vendôme.


AU MÊME, PAR LE MÊME.

          Que pour louer ta belle Veuve
    Chacun de son esprit donne une riche preuve,
    Qu'on voye en cent façons ses mérites tracés:
          Pour moi, je pense dire assez
          Quand je dis de cette merveille
    Qu'elle est soeur de Mélite et fille de Corneille.


A MONSIEUR CORNEILLE.

          Belle Veuve adorée,
          Tu n'es pas demeurée
    Sans supports et sans gloire en la fleur de tes ans:
          Puisque ton cher Corneille
          A ta conduite veille,
    Tu ne peux redouter les traits des médisants.

    BOIS-ROBERT[1244].

  [1244] François le Métel, sieur de Boisrobert, abbé et poëte, né à
  Caen vers 1592, mort en 1662, fut le favori du cardinal de
  Richelieu, et un des cinq auteurs qu'il chargeait de la rédaction
  de ses pièces. Voyez les _Notices_ sur _la Comédie des Tuileries_
  et sur _le Cid_.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

    Cette belle Clarice à qui l'on porte envie
    Peut-elle être ta Veuve et que tu sois en vie?
    Quel accident étrange à ton bonheur est joint?
    Si jamais un auteur a vécu par son livre,
    En dépit de l'envie elle te fera vivre,
    Elle sera ta Veuve et tu ne mourras point.

    D'OUVILLE[1245].

  [1245] Antoine le Métel, sieur d'Ouville, frère de l'abbé de
  Boisrobert, plus connu par ses contes que par ses oeuvres
  dramatiques, a écrit neuf ou dix pièces de théâtre, que les frères
  Parfait placent entre 1637 et 1650. L'époque de sa naissance et
  celle de sa mort sont ignorées. Voyez _Histoire du théâtre
  françois_, tome V, p. 357.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

ÉPIGRAMME.

          La Renommée est si ravie
          Des mignardises de tes vers,
          Qu'elle chante par l'univers
          L'immortalité de ta vie.
          Mais elle se trompe en un point,
          Et voici comme je l'épreuve:
          Un homme qui ne mourra point
          Ne peut jamais faire une Veuve.
          Quoique chacun en soit d'accord,
    Il faut bien que du ciel ce beau renom te vienne,
          Car je sais que tu n'es pas mort,
    Et toutefois j'adore et recherche la tienne.

    CLAVERET[1246].

  [1246] Un des rivaux les plus acharnés de Corneille, après le succès
  du _Cid_. Voyez notre _Notice_ sur cette tragédie.


MADRIGAL DU MÊME.

    Philiste en ses[1247] amours a dû craindre un rival,
            Puisque ta Veuve est la copie
            De ce charmant original
            A qui ta plume la dédie.
    Ton bel art nous peint l'une adorable à la cour;
    La nature a fait l'autre un miracle d'amour.
            Je sais bien que l'on nous figure
            L'art moins parfait que la nature;
            Mais laissant ces raisons à part,
    Je ne sais qui l'emporte, ou la nature ou l'art.
    Ta Veuve toutefois par sa douceur extrême
            Sait si bien celui de charmer,
            Qu'à la voir on la peut nommer
            Un original elle-même,
          Et toutes deux des ravissants accords[1248]
            D'un bel esprit et d'un beau corps.

    CLAVERET.

  [1247] Il y a _ces_ pour _ses_ dans l'édition originale.

  [1248] On lit ainsi (_des_, et non _de_) dans l'édition originale.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR L'IMPRESSION DE SA _VEUVE_.

    La veuve qui n'a d'autres soins
    Que de se tenir renfermée
    Et de qui l'on parle le moins,
    Est plus chaste et plus estimée;
    Mais celle que tu mets au jour
    Accroît son lustre et notre amour,
    Alors qu'elle se communique:
    Bien loin de se faire blâmer,
    Tant plus elle se rend publique
    Plus elle se fait estimer.

    J. COLLARDEAU[1249].

  [1249] Julien Collardeau, procureur du Roi à Fontenay-le-Comte,
  auteur de diverses poésies latines et françaises, et notamment de
  quatre petits poëmes intitulés: _Tableaux des victoires du Roi_,
  Paris, J. Quesnel, 1630, in-8{o}.


POUR _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

          Bien que les amours des filles
    Soient vives et sans fard, florissantes, gentilles,
    Et que le pucelage ait des goûts si charmants,
          Cette Veuve, en dépit d'elles,
          Va posséder plus d'amants
          Qu'un million de pucelles.

    L. M. P.


A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

    Tous ces présomptueux dont les foibles esprits
    S'efforcent vainement de te suivre à la trace,
    Se trouvent à la fin des corneilles d'Horace[1250],
    Quand ils mettent au jour leurs comiques écrits.

    Ce style familier non encore entrepris,
    Ni connu de personne, a de si bonne grâce
    Du théâtre françois changé la vieille face,
    Que la scène tragique en a perdu le prix.

    Saint-Amant[1251], ne crains plus d'avouer ta patrie,
    Puisque ce Dieu des vers est né dans la Neustrie,
    Qui pour se rendre illustre à la postérité,

    Accomplit en nos jours l'incroyable merveille
    De cet oiseau fameux parmi l'antiquité,
    Nous donnant un Phénix sous le nom de Corneille.

    DU PETIT-VAL[1252].

  [1250] Allusion à ces vers d'Horace:

    _Ne si forte suas repetitum venerit olim
    Grex avium plumas, moveat cornicula risum,
    Furtivis nudata coloribus._

   (_Épîtres_, liv. I, ép. III, v. 18-20.)

  [1251] Le poëte Saint-Amant était né à Rouen, comme Corneille.

  [1252] Raphaël du Petit-Val, libraire et poëte de Rouen, dont on
  trouve des vers en tête de plusieurs ouvrages de Béroalde de
  Verville.


A MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

    Mélite, qu'un miracle a fait venir des cieux,
    Les coeurs charmés à soi comme l'aimant attire;
    Mais c'est avec raison que tout le monde admire
    La Veuve qui n'a pas moins d'attraits dans les yeux.

    Faire parler les rois le langage des Dieux,
    Faire régner l'amour, accroître son empire,
    Peindre avec tant d'adresse un gracieux martyre,
    Fermer si puissamment la bouche aux envieux;

    Faire honneur à son temps, enseigner à notre âge
    A polir doucement son vers et son langage[1253],
    Corneille, c'est assez pour avoir des lauriers.

    Dessus le mont sacré, toujours tranquille et calme;
    Mais pour dire en un mot, de venir des derniers
    Et les surpasser tous, c'est emporter la palme.

  [1253] Ce vers est étrangement défiguré dans l'édition originale:

    A polie (_sic_) doucement son voeu (_sic_) et son langage.


A MONSIEUR CORNEILLE.

SIXAIN.

    Ce n'est rien d'avoir peint une vierge beauté,
    Mélite, vrai portrait de la divinité.
    La grâce de l'objet embellit la peinture
    Et conduit le pinceau qui ne s'égare pas;
    Mais de peindre une Veuve avec autant d'appas,
    C'est un effet de l'art qui passe la nature.

    PILLASTRE, avocat en parlement.


A MONSIEUR CORNEILLE.

ÉPIGRAMME.

    Toi que le Parnasse idolâtre,
    Et dont le vers doux et coulant
    Ne fait point voir sur le théâtre
    Les effets d'un bras violent,
    Esprit de qui les rares veilles
    Tous les ans font voir des merveilles
    Au-dessus de l'humain pouvoir,
    Reçois ces vers dont Villeneuve[1254],
    Ravi des beautés de ta Veuve,
    A fait hommage à ton savoir.

  [1254] Ce poëte était en relation avec Guillaume Colletet. Voyez
  les _Divertissements de Colletet_, 1631, p. 38.


A MONSIEUR CORNEILLE.

    Corneille, je suis amoureux
    De ta Veuve et de ta Mélite,
    Et leurs beautés et leur mérite
    Font naître tes vers et mes feux.
    Je veux que l'une soit pucelle;
    L'autre ici me semble si belle
    Qu'elle captive mes esprits,
    Et ce qui m'en plaît davantage,
    C'est que les traits de son visage
    Viennent de ceux de tes écrits.

    DE MARBEUF[1255].


  [1255] Il était maître des forêts à Pont-de-l'Arche. On a un _Recueil
  des vers de M. de Marbeuf_, Rouen, David du Petit-Val, 1628, in-8{o}.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_

SIXAIN.

    On vante les exploits de ces mains valeureuses
    Qui font dans les combats des veuves malheureuses;
    Mais j'estime, pour moi, qu'il t'est plus glorieux
    D'avoir fait en nos cours une Veuve sans larmes,
    Et que l'on ne sauroit, sans t'être injurieux,
    Donner moins de lauriers à tes vers qu'à leurs armes.

    DE CANON.


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

SONNET.

    Corneille, que ta Veuve est pleine de beauté!
    Que tu l'as d'ornements et de grâce pourvue!
    Le plaisir de la voir tous mes sens diminue,
    Et trahir tant d'appas ce seroit lâcheté[1256].

    Quoi que puisse à nos yeux offrir la nouveauté,
    Rien ne les peut toucher à l'égal de sa vue;
    Il n'est point de mortel, après l'avoir connue,
    Qui se puisse vanter de voir sa liberté[1257].

    Admire le pouvoir qu'elle a sur mon esprit,
    Ne cherche point le nom de celui qui t'écrit,
    Qui jamais ne connut Apollon ni sa lyre.

    Ton mérite l'oblige à te donner ces vers,
    Et la douceur des tiens le force de te dire
    Qu'il n'est rien de si beau dedans tout l'univers.

    L. N.

  [1256] Dans l'édition de 1634 il y a le non-sens que voici:

    Et traîne (_sic_) tant d'appas ce seroit la cheté (_sic_).


  [1257] Tel est le texte de l'édition originale; peut-être faut-il
  lire: «d'avoir sa liberté.»


A MONSIEUR CORNEILLE EN FAVEUR DE SA _VEUVE_.

    Corneille, que ton chant est doux!
    Que ta plume a trouvé de gloire!
    Il n'est plus d'esprit parmi nous
    Dont tu n'emportes la victoire.
    Ce que tu feins a tant d'attraits
    Que les ouvrages plus parfaits
    N'ont rien d'égal à ton mérite[1258];
    Et la Veuve que tu fais voir,
    Plus ravissante que Mélite,
    Montre l'excès de ton savoir.

    BURNEL.

  [1258] Dans l'édition originale: «à son mérite.»


A MONSIEUR CORNEILLE.

    Clarice est sans doute si belle
    Que Philiste n'a le pouvoir
    De goûter le bien de la voir,
    Sans devenir amoureux d'elle.
    Ses discours me font estimer
    Qu'on a plus de gloire à l'aimer[1259]
    Que de raison à s'en défendre,
    Et que les argus les plus grands,
    Pour y trouver de quoi reprendre,
    N'ont point d'yeux assez pénétrants.

    Apollon, qui par ses oracles
    A plus d'éclat qu'il n'eut jamais,
    Tient sur les deux sacrés sommets
    Tes vers pour autant de miracles;
    Et les plaisirs que ces neuf soeurs
    Trouvent dans les rares douceurs
    Que parfaitement tu leur donnes,
    Sont purs témoignages de foi
    Qu'au partage de leurs couronnes
    La plus digne sera pour toi.

    MARCEL.

  [1259] Dans l'édition originale: «de l'aimer.»


A MONSIEUR CORNEILLE SUR SA _VEUVE_.

STANCES.

          Divin esprit, puissant génie,
    Tu vas produire en moi des miracles divers;
    Je n'ai jamais donné de louange infinie,
    Et je ne croyois plus pouvoir faire de vers.

          Il te falloit, pour m'y contraindre,
    Faire une belle Veuve et lui donner des traits
    Dont mon coeur amoureux peut[1260] se laisser atteindre;
    L'amour me fait rimer et louer ses attraits.

          Digne sujet de mille flammes,
    Incomparable Veuve, ornement de ce temps,
    Tu vas mettre du trouble et du feu dans les âmes,
    Faisant moins d'ennemis que de coeurs inconstants.

          Qui vit jamais tant de merveilles?
    Mes sens sont aujourd'hui l'un de l'autre envieux;
    Ton discours me ravit l'âme par les oreilles,
    Et ta beauté la veut arracher par les yeux.

          Quand on te voit, les plus barbares
    A tes charmes sans fard et tes naïfs appas
    Donneroient mille coeurs, et des choses plus rares
    S'ils en pouvoient avoir, pour ne te perdre pas.

          Lorsqu'on t'entend, les plus critiques
    Remarquent tes discours et font tous un serment
    De les faire observer pour des lois authentiques,
    Et de condamner ceux qui parlent autrement.

          Cher ami, pardon si ma Muse,
    Pour plaire à mon amour manque à notre amitié;
    Donnant tout à ta fille, elle a bien cette ruse
    De juger que tu dois en avoir la moitié.

          Prends donc en gré tant de franchise,
    Et ne t'étonne pas si ceci ne vaut rien.
    Par son désordre seul tu sauras ma surprise:
    Un coeur qui sait aimer ne s'exprime pas bien.

          Il me suffit que je me treuve
    Dans ce rang qui n'est pas à tout chacun permis,
    Des humbles serviteurs de ton aimable Veuve,
    Et de ceux que tu tiens pour tes meilleurs amis.

    VOILLE.

  [1260] Ainsi dans la première édition; mais c'est sans doute
  _peust_, c'est-à-dire _pût_, qu'il faut lire.


STANCES SUR LES OEUVRES DE MONSIEUR CORNEILLE.

    Corneille, occupant nos esprits,
    Fait voir par ces divins écrits
    Que nous vivions dans l'ignorance,
    Et je crois que tout l'univers
    Saura bientôt que notre France
    N'a que lui seul qui fait des vers.

    La nature tout à loisir
    A pris un extrême plaisir
    A créer ta veine animée,
    Et parlant ainsi que les Dieux,
    Le temps veut que la renommée
    T'aille publier en tous lieux.

    Apollon forma ton esprit,
    Et d'un soin merveilleux t'apprit
    Le moyen de charmer des hommes[1261];
    Il t'a rendu par son métier
    L'oracle du siècle où nous sommes,
    Comme son unique héritier.

    BEAULIEU.

  [1261] Tel est le texte de 1634. Peut-être faudrait-il lire _les
  hommes_.


A _LA VEUVE_ DE MONSIEUR CORNEILLE.

SONNET.

    Clarice, un temps si long sans te montrer au jour
    M'a fait appréhender que le deuil du veuvage,
    Ayant terni l'éclat des traits de ton visage,
    T'empêchât d'établir parmi nous ton séjour.

    Mais tant de grands esprits, ravis de ton amour,
    Parlent de tes appas dans un tel avantage
    Qu'après eux tout l'orgueil des beautés de cet âge
    Doit tirer vanité de te faire la cour.

    Parois donc librement, sans craindre que tes charmes
    Te suscitent encor de nouvelles alarmes,
    Exposée aux efforts d'un second ravisseur;

    Puisque de la façon que tu te fais paroître,
    Chacun sans t'offenser peut se rendre ton maître,
    Comme depuis un an chacun l'est de ta soeur[1262].

    A. C.

  [1262] L'impression de _Mélite_ fut achevée, comme nous l'avons
  dit, au mois de février 1633, et celle de _la Veuve_ au mois de
  mars 1634.


ARGUMENT.

Alcidon, amoureux de Clarice, veuve d'Alcandre et maîtresse de
Philiste, son particulier ami, de peur qu'il ne s'en aperçût, feint
d'aimer sa soeur Doris[1263], qui ne s'abusant point par ses
caresses, consent au mariage de Florange, que sa mère lui propose. Ce
faux ami, sous un prétexte de se venger de l'affront que lui faisoit
ce mariage, fait consentir Célidan à enlever Clarice en sa faveur, et
ils la mènent ensemble à un château de Célidan. Philiste, abusé des
faux ressentiments de son ami, fait rompre le mariage de Florange: sur
quoi Célidan conjure Alcidon de reprendre Doris et rendre Clarice à
son amant. Ne l'y pouvant résoudre, il soupçonne quelque fourbe de sa
part, et fait si bien qu'il tire les vers du nez à la nourrice de
Clarice, qui avoit toujours eu une intelligence avec Alcidon, et lui
avoit même facilité l'enlèvement de sa maîtresse; ce qui le porte à
quitter le parti de ce perfide: de sorte que ramenant Clarice à
Philiste, il obtient de lui en récompense sa soeur Doris.

  [1263] Le texte de cette phrase, tel que nous le donnons ici, est
  parfaitement conforme à celui de l'édition de 1634. Nous croyons
  devoir en avertir, parce qu'en voyant l'embarras de la
  construction et l'emploi irrégulier d'_aperçût_ pour _aperçoive_,
  on pourrait être tenté de supposer ici quelque faute d'impression.


EXAMEN.

Cette comédie n'est pas plus régulière que _Mélite_ en ce qui regarde
l'unité de lieu, et a le même défaut au cinquième acte, qui se passe
en compliments pour venir à la conclusion d'un amour épisodique, avec
cette différence toutefois que le mariage de Célidan avec Doris a plus
de justesse dans celle-ci que celui d'Éraste avec Cloris dans l'autre.
Elle a quelque chose de mieux ordonné pour le temps en général, qui
n'est pas si vague que dans _Mélite_, et a ses intervalles mieux
porportionnés par cinq jours consécutifs. C'étoit un tempérament que
je croyois lors fort raisonnable entre la rigueur des vingt et quatre
heures et cette étendue libertine qui n'avoit aucunes bornes. Mais
elle a ce même défaut dans le particulier de la durée de chaque acte,
que souvent celle de l'action y excède de beaucoup celle de la
représentation. Dans le commencement du premier, Philiste quitte
Alcidon pour aller faire des visites avec Clarice, et paroît en la
dernière scène avec elle au sortir de ces visites, qui doivent avoir
consumé toute l'après-dînée, ou du moins la meilleure partie. La même
chose se trouve au cinquième: Alcidon y fait partie avec Célidan
d'aller voir Clarice sur le soir dans son château, où il la croit
encore prisonnière, et se résout de faire part de sa joie à la
nourrice, qu'il n'oseroit voir de jour, de peur de faire soupçonner
l'intelligence secrète et criminelle qu'ils ont ensemble; et environ
cent vers après, il vient chercher cette confidente chez Clarice, dont
il ignore le retour. Il ne pouvoit être qu'environ midi quand il en a
formé le dessein, puisque Célidan venoit de ramener Clarice (ce que
vraisemblablement il a fait le plus tôt qu'il a pu, ayant un intérêt
d'amour qui le pressoit[1264] de lui rendre ce service en faveur de
son amant); et quand il vient pour exécuter cette résolution, la nuit
doit avoir déjà assez d'obscurité pour cacher cette visite qu'il lui
va rendre. L'excuse qu'on pourroit y donner, aussi bien qu'à ce que
j'ai remarqué de Tircis dans _Mélite_, c'est qu'il n'y a point de
liaison de scènes, et par conséquent point de continuité d'action.
Aussi on[1265] pourroit dire que ces scènes détachées qui sont placées
l'une après l'autre ne s'entre-suivent pas immédiatement, et qu'il se
consume un temps notable entre la fin de l'une et le commencement de
l'autre; ce qui n'arrive point quand elles sont liées ensemble, cette
liaison étant cause que l'une commence nécessairement au même instant
que l'autre finit.

  [1264] VAR. (édit. de 1660): qui le presse.

  [1265] VAR. (édit. de 1660-1664): l'on.

Cette comédie peut faire connoître[1266] l'aversion naturelle que j'ai
toujours eue pour les _a parte_. Elle m'en donnoit de belles
occasions, m'étant proposé d'y peindre un amour réciproque qui parût
dans les entretiens de deux personnes qui ne parlent point d'amour
ensemble, et de mettre des compliments d'amour suivis entre deux gens
qui n'en ont point du tout l'un pour l'autre, et qui sont toutefois
obligés par des considérations particulières de s'en rendre des
témoignages mutuels. C'étoit un beau jeu pour ces discours à part, si
fréquents chez les anciens et chez les modernes de toutes les langues;
cependant j'ai si bien fait, par le moyen des confidences qui ont
précédé ces scènes artificieuses, et des réflexions qui les ont
suivies, que sans emprunter ce secours, l'amour a paru entre ceux qui
n'en parlent point, et le mépris a été visible entre ceux qui se font
des protestations d'amour. La sixième scène du quatrième acte semble
commencer par ces _a parte_, et n'en a toutefois aucun. Célidan et la
nourrice y parlent véritablement chacun à part, mais en sorte que
chacun des deux veut bien que l'autre entende ce qu'il dit. La
nourrice cherche à donner à Célidan des marques d'une douleur
très-vive, qu'elle n'a point, et en affecte d'autant plus les dehors
pour l'éblouir; et Célidan, de son côté, veut qu'elle aye lieu de
croire qu'il la cherche pour la tirer du péril où il feint qu'elle
est, et qu'ainsi il la rencontre fort à propos. Le reste de cette
scène est fort adroit, par la manière dont il dupe cette vieille, et
lui arrache l'aveu d'une fourbe où on le vouloit prendre lui-même pour
dupe. Il l'enferme, de peur qu'elle ne fasse encore quelque pièce qui
trouble son dessein; et quelques-uns ont trouvé à dire qu'on ne parle
point d'elle au cinquième; mais ces sortes de personnages, qui
n'agissent que pour l'intérêt des autres, ne sont pas assez
d'importance pour faire naître une curiosité légitime de savoir leurs
sentiments sur l'événement de la comédie, où ils n'ont plus que faire
quand on n'y a plus affaire d'eux; et d'ailleurs Clarice y a trop de
satisfaction de se voir hors du pouvoir de ses ravisseurs et rendue à
son amant, pour penser en sa présence à cette nourrice, et prendre
garde si elle est en sa maison, ou si elle n'y est pas.

  [1266] VAR. (édit. de 1660-1668): reconnoître.

Le style n'est pas plus élevé ici que dans _Mélite_, mais il est plus
net et plus dégagé des pointes dont l'autre est semée, qui ne sont, à
en bien parler, que de fausses lumières, dont le brillant marque bien
quelque vivacité d'esprit, mais sans aucune solidité de raisonnement.
L'intrique y est aussi beaucoup plus raisonnable que dans l'autre; et
Alcidon a lieu d'espérer un bien plus heureux succès de sa fourbe
qu'Éraste de la sienne[1267].

  [1267] Voyez, comme complément de cet examen, ce qui est dit plus
  haut, p. 28, 29 et 43.



ACTEURS.


    PHILISTE, amant de Clarice.
    ALCIDON, ami de Philiste et amant de Doris.
    CÉLIDAN, ami d'Alcidon et amoureux de Doris.
    CLARICE, veuve d'Alcandre et maîtresse de Philiste.
    CHRYSANTE, mère de Doris.
    DORIS, soeur de Philiste.
    La NOURRICE de Clarice.
    GÉRON, agent de Florange, amoureux de Doris[1268].
    LYCAS, domestique de Philiste.
    POLIMAS,   }
    DORASTE,   } domestiques de Clarice.
    LISTOR,    }


     La scène est à Paris[1269].



LA VEUVE.

COMÉDIE.



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

PHILISTE, ALCIDON.

    ALCIDON.

    J'en demeure d'accord, chacun a sa méthode[1270];
    Mais la tienne pour moi seroit trop incommode[1271]:
    Mon coeur ne pourroit pas conserver tant de feu,
    S'il falloit que ma bouche en témoignât si peu.
    Depuis près de deux ans tu brûles pour Clarice,                  5
    Et plus ton amour croît, moins elle en a d'indice.
    Il semble qu'à languir tes desirs sont contents,
    Et que tu n'as pour but que de perdre ton temps.
    Quel fruit espères-tu de ta persévérance
    A la traiter toujours avec indifférence?                        10
    Auprès d'elle assidu, sans lui parler d'amour,
    Veux-tu qu'elle commence à te faire la cour?

    PHILISTE.

    Non; mais, à dire vrai, je veux qu'elle devine[1272].

    ALCIDON.

    Ton espoir, qui te flatte, en vain se l'imagine[1273]:
    Clarice avec raison prend pour stupidité                        15
    Ce ridicule effet de ta timidité.

    PHILISTE.

    Peut-être. Mais enfin vois-tu qu'elle me fuie,
    Qu'indifférent qu'il est mon entretien l'ennuie,
    Que je lui sois à charge, et lorsque je la voi,
    Qu'elle use d'artifice à s'échapper de moi?                     20
    Sans te mettre en souci quelle en sera la suite[1274],
    Apprends comme l'amour doit régler sa conduite.
      Aussitôt qu'une dame a charmé nos esprits,
    Offrir notre service au hasard d'un mépris,
    Et nous abandonnant à nos brusques saillies[1275],              25
    Au lieu de notre ardeur lui montrer nos folies,
    Nous attirer sur l'heure un dédain éclatant:
    Il n'est si maladroit qui n'en fît bien autant.
    Il faut s'en faire aimer avant qu'on se déclare.
    Notre submission à l'orgueil la prépare.                        30
    Lui dire incontinent son pouvoir souverain,
    C'est mettre à sa rigueur les armes à la main.
    Usons, pour être aimés, d'un meilleur artifice,
    Et sans lui rien offrir, rendons-lui du service[1276];
    Réglons sur son humeur toutes nos actions,                      35
    Réglons tous nos desseins sur ses intentions[1277],
    Tant que par la douceur d'une longue hantise
    Comme insensiblement elle se trouve prise.
    C'est par là que l'on sème aux dames des appas[1278],
    Qu'elles n'évitent point, ne les prévoyant pas.                 40
    Leur haine envers l'amour pourroit être un prodige,
    Que le seul nom les choque, et l'effet les oblige[1279].

    ALCIDON.

    Suive qui le voudra ce procédé nouveau[1280]:
    Mon feu me déplairoit caché sous ce rideau.
    Ne parler point d'amour! Pour moi, je me défie                  45
    Des fantasques raisons de ta philosophie:
    Ce n'est pas là mon jeu. Le joli passe-temps,
    D'être auprès d'une dame et causer du beau temps,
    Lui jurer que Paris est toujours plein de fange,
    Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange[1281],
    Qu'un cavalier regarde un autre de travers,
    Que dans la comédie on dit d'assez bons vers,
    Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie[1282]!
    Change, pauvre abusé, change de batterie,
    Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas                         55
    A perdre innocemment tes discours et tes pas[1283].

    PHILISTE.

    Je les aurois perdus auprès de ma maîtresse,
    Si je n'eusse employé que la commune adresse,
    Puisqu'inégal de biens et de condition,
    Je ne pouvois prétendre à son affection.                        60

    ALCIDON.

    Mais si tu ne les perds, je le tiens à miracle,
    Puisqu'ainsi ton amour rencontre un double obstacle[1284],
    Et que ton froid silence et l'inégalité
    S'opposent tout ensemble à ta témérité.

    PHILISTE.

    Crois que de la façon dont j'ai su me conduire                  65
    Mon silence n'est pas en état de me nuire:
    Mille petits devoirs ont tant parlé pour moi[1285],
    Qu'il ne m'est plus permis de douter de sa foi.
    Mes soupirs et les siens font un secret langage[1286]
    Par où son coeur au mien à tous moments s'engage[1287]:         70
    Des coups d'oeil languissants, des souris ajustés,
    Des penchements de tête à demi concertés,
    Et mille autres douceurs aux seuls amants connues
    Nous font voir chaque jour nos âmes toutes nues,
    Nous sont de bons garants d'un feu qui chaque jour....          75

    ALCIDON.

    Tout cela cependant sans lui parler d'amour?

    PHILISTE.

    Sans lui parler d'amour.

    ALCIDON.

                            J'estime ta science;
    Mais j'aurois à l'épreuve un peu d'impatience.

    PHILISTE.

    Le ciel, qui nous choisit lui-même des partis[1288],
    A tes feux et les miens prudemment assortis;                    80
    Et comme à ces longueurs t'ayant fait indocile,
    Il te donne en ma soeur un naturel facile,
    Ainsi pour cette veuve il a su m'enflammer[1289],
    Après m'avoir donné par où m'en faire aimer.

    ALCIDON.

    Mais il lui faut enfin découvrir ton courage.                   85

    PHILISTE.

    C'est ce qu'en ma faveur sa nourrice ménage:
    Cette vieille subtile a mille inventions
    Pour m'avancer au but de mes intentions;
    Elle m'avertira du temps que je dois prendre;
    Le reste une autre fois se pourra mieux apprendre:              90
    Adieu.

    ALCIDON.

          La confidence avec un bon ami
    Jamais sans l'offenser ne s'exerce à demi.

    PHILISTE.

    Un intérêt d'amour me prescrit ces limites:
    Ma maîtresse m'attend pour faire des visites
    Où je lui promis hier de lui prêter la main.                    95

    ALCIDON.

    Adieu donc, cher Philiste.

    PHILISTE.

                              Adieu, jusqu'à demain.


SCÈNE II.

ALCIDON, LA NOURRICE.


    ALCIDON, seul[1290].

    Vit-on jamais amant de pareille imprudence
    Faire avec son rival entière confidence[1291]?
    Simple, apprends que ta soeur n'aura jamais de quoi
    Asservir sous ses lois des gens faits comme moi;               100
    Qu'Alcidon feint pour elle, et brûle pour Clarice.
    Ton agente est à moi. N'est-il pas vrai, Nourrice?

    LA NOURRICE.

    Tu le peux bien jurer.

    ALCIDON.

                          Et notre ami rival[1292]?

    LA NOURRICE.

    Si jamais on m'en croit, son affaire ira mal.

    ALCIDON.

    Tu lui promets pourtant.

    LA NOURRICE.

                             C'est par où je l'amuse,              105
    Jusqu'à ce que l'effet lui découvre ma ruse[1293].

    ALCIDON.

    Je viens de le quitter[1294].

    LA NOURRICE.

                                  Eh bien! que t'a-t-il dit?

    ALCIDON.

    Que tu veux employer pour lui tout ton crédit,
    Et que rendant toujours quelque petit service,
    Il s'est fait une entrée en l'âme de Clarice.                  110

    LA NOURRICE.

    Moindre qu'il ne présume. Et toi?

    ALCIDON.

                                      Je l'ai poussé
    A s'enhardir un peu plus que par le passé,
    Et découvrir son mal à celle qui le cause.

    LA NOURRICE.

    Pourquoi?

    ALCIDON.

              Pour deux raisons: l'une, qu'il me propose
    Ce qu'il a dans le coeur beaucoup plus librement[1295];        115
    L'autre, que ta maîtresse après ce compliment
    Le chassera peut-être ainsi qu'un téméraire.

    LA NOURRICE.

    Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur au contraire[1296]
    Que malgré tes raisons quelque mal ne t'en prît;
    Car enfin ce rival est bien dans son esprit[1297],             120
    Mais non pas tellement qu'avant que le mois passe
    Notre adresse sous main ne le mette en disgrâce[1298].

    ALCIDON.

    Et lors?

    LA NOURRICE.

             Je te réponds de ce que tu chéris.
    Cependant continue à caresser Doris;
    Que son frère, ébloui par cette accorte feinte[1299],          125
    De nos prétentions n'ait ni soupçon ni crainte[1300].

    ALCIDON.

    A m'en ouïr conter, l'amour de Céladon[1301]
    N'eut jamais rien d'égal à celui d'Alcidon:
    Tu rirois trop de voir comme je la cajole.

    LA NOURRICE.

    Et la dupe qu'elle est croit tout sur ta parole?               130

    ALCIDON.

    Cette jeune étourdie est si folle de moi,
    Quelle prend chaque mot pour article de foi;
    Et son frère, pipé du fard de mon langage,
    Qui croit que je soupire après son mariage,
    Pensant bien m'obliger, m'en parle tous les jours;             135
    Mais quand il en vient là, je sais bien mes détours;
    Tantôt, vu l'amitié qui tous deux nous assemble,
    J'attendrai son hymen pour être heureux ensemble;
    Tantôt il faut du temps pour le consentement
    D'un oncle dont j'espère un haut avancement[1302];             140
    Tantôt je sais trouver quelque autre bagatelle.

    LA NOURRICE.

    Séparons-nous, de peur qu'il entrât en cervelle[1303],
    S'il avoit découvert un si long entretien.
    Joue aussi bien ton jeu que je jouerai le mien.

    ALCIDON.

    Nourrice, ce n'est pas ainsi qu'on se sépare.                  145

    LA NOURRICE.

    Monsieur, vous me jugez d'un naturel avare.

    ALCIDON.

    Tu veilleras pour moi d'un soin plus diligent.

    LA NOURRICE.

    Ce sera donc pour vous plus que pour votre argent[1304].


SCÈNE III.

CHRYSANTE, DORIS.

    CHRYSANTE.

    C'est trop désavouer une si belle flamme,
    Qui n'a rien de honteux, rien de sujet au blâme:               150
    Confesse-le, ma fille, Alcidon a ton coeur;
    Ses rares qualités l'en ont rendu vainqueur.
    Ne vous entr'appeler que «mon âme et ma vie,»
    C'est montrer que tous deux vous n'avez qu'une envie,
    Et que d'un même trait vos esprits sont blessés.               155

    DORIS.

    Madame, il n'en va pas ainsi que vous pensez.
    Mon frère aime Alcidon, et sa prière expresse
    M'oblige à lui répondre en termes de maîtresse.
    Je me fais, comme lui, souvent toute de feux;
    Mais mon coeur se conserve, au point où je le veux,            160
    Toujours libre, et qui garde une amitié sincère
    A celui qui voudra me prescrire une mère.

    CHRYSANTE.

    Oui, pourvu qu'Alcidon te soit ainsi prescrit.

    DORIS.

    Madame, pussiez-vous lire dans mon esprit!
    Vous verriez jusqu'où va ma pure obéissance.                   165

    CHRYSANTE.

    Ne crains pas que je veuille user de ma puissance:
    Je croirois en produire un trop cruel effet,
    Si je te séparois d'un amant si parfait.

    DORIS.

    Vous le connoissez mal: son âme a deux visages,
    Et ce dissimulé n'est qu'un conteur à gages.                   170
    Il a beau m'accabler de protestations,
    Je démêle aisément toutes ses fictions;
    Il ne me prête rien que je ne lui renvoie[1305]:
    Nous nous entre-payons d'une même monnoie;
    Et malgré nos discours, mon vertueux desir                     175
    Attend toujours celui que vous voudrez choisir:
    Votre vouloir du mien absolument dispose.

    CHRYSANTE.

    L'épreuve en fera foi; mais parlons d'autre chose.
      Nous vîmes hier au bal, entre autres nouveautés,
    Tout plein d'honnêtes gens caresser les beautés.               180

    DORIS.

    Oui, Madame: Alindor en vouloit à Célie;
    Lysandre, à Célidée; Oronte, à Rosélie.

    CHRYSANTE.

    Et nommant celles-ci, tu caches finement[1306]
    Qu'un certain t'entretint assez paisiblement.

    DORIS.

    Ce visage inconnu qu'on appeloit Florange?                     185

    CHRYSANTE.

    Lui-même.

    DORIS.

             Ah! Dieu, que c'est un cajoleur étrange!
    Ce fut paisiblement, de vrai, qu'il m'entretint.
    Soit que quelque raison en secret le retînt[1307],
    Soit que son bel esprit me jugeât incapable
    De lui pouvoir fournir un entretien sortable,                  190
    Il m'épargna si bien, que ses plus longs propos
    A peine en plus d'une heure étoient de quatre mots[1308];
    Il me mena danser deux fois sans me rien dire.

    CHRYSANTE.

    Mais ensuite[1309]?

    DORIS.

                        La suite est digne qu'on l'admire[1310].
    Mon baladin muet se retranche en un coin,                      195
    Pour faire mieux jouer la prunelle de loin;
    Après m'avoir de là longtemps considérée,
    Après m'avoir des yeux mille fois mesurée,
    Il m'aborde en tremblant, avec ce compliment:
    «Vous m'attirez à vous ainsi que fait l'aimant.»               200
    (Il pensoit m'avoir dit le meilleur mot du monde.)
    Entendant ce haut style, aussitôt je seconde,
    Et réponds brusquement, sans beaucoup m'émouvoir:
    «Vous êtes donc de fer, à ce que je puis voir.»
    Ce grand mot étouffa tout ce qu'il vouloit dire[1311],         205
    Et pour toute réplique il se mit à sourire.
    Depuis il s'avisa de me serrer les doigts;
    Et retrouvant un peu l'usage de la voix,
    Il prit un de mes gants: «La mode en est nouvelle,
    Me dit-il, et jamais je n'en vis de si belle;                  210
    Vous portez sur la gorge un mouchoir fort carré[1312];
    Votre éventail me plaît d'être ainsi bigarré;
    L'amour, je vous assure, est une belle chose;
    Vraiment vous aimez fort cette couleur de rose;
    La ville est en hiver tout autre que les champs;               215
    Les charges à présent n'ont que trop de marchands;
    On n'en peut approcher.»

    CHRYSANTE.

                            Mais enfin que t'en semble?

    DORIS.

    Je n'ai jamais connu d'homme qui lui ressemble,
    Ni qui mêle en discours tant de diversités.

    CHRYSANTE.

    Il est nouveau venu des universités,                           220
    Mais après tout fort riche, et que la mort d'un père[1313],
    Sans deux successions que de plus il espère,
    Comble de tant de biens, qu'il n'est fille aujourd'hui
    Qui ne lui rie au nez et n'ait dessein sur lui.

    DORIS.

    Aussi me contez-vous de beaux traits de visage.                225

    CHRYSANTE.

    Eh bien! avec ces traits est-il à ton usage?

    DORIS.

    Je douterois plutôt si je serois au sien.

    CHRYSANTE.

    Je sais qu'assurément il te veut force bien;
    Mais il te le faudroit, en fille plus accorte[1314],
    Recevoir désormais un peu d'une autre sorte.                   230

    DORIS.

    Commandez seulement, Madame, et mon devoir
    Ne négligera rien qui soit en mon pouvoir.

    CHRYSANTE.

    Ma fille, te voilà telle que je souhaite.
    Pour ne te rien celer, c'est chose qui vaut faite.
    Géron, qui depuis peu fait ici tant de tours,                  235
    Au desçu[1315] d'un chacun a traité ces amours;
    Et puisqu'à mes desirs je te vois résolue,
    Je veux qu'avant deux jours l'affaire soit conclue.
    Au regard d'Alcidon tu dois continuer,
    Et de ton beau semblant ne rien diminuer[1316]:                240
    Il faut jouer au fin contre un esprit si double.

    DORIS.

    Mon frère en sa faveur vous donnera du trouble.

    CHRYSANTE.

    Il n'est pas si mauvais que l'on n'en vienne à bout.

    DORIS.

    Madame, avisez-y: je vous remets le tout.

    CHRYSANTE.

    Rentre: voici Géron, de qui la conférence                      245
    Doit rompre, ou nous donner une entière assurance.


SCÈNE IV.

CHRYSANTE, GÉRON.

    CHRYSANTE.

    Ils se sont vus enfin.

    GÉRON.

                          Je l'avois déjà su,
    Madame, et les effets ne m'en ont point déçu[1317],
    Du moins quant à Florange.

    CHRYSANTE.

                               Eh bien! mais qu'est-ce encore?
    Que dit-il de ma fille?

    GÉRON.

                            Ah! Madame, il l'adore!                250
    Il n'a point encor vu de miracles pareils:
    Ses yeux, à son avis, sont autant de soleils;
    L'enflure de son sein, un double petit monde;
    C'est le seul ornement de la machine ronde.
    L'amour à ses regards allume son flambeau,                     255
    Et souvent pour la voir il ôte son bandeau;
    Diane n'eut jamais une si belle taille;
    Auprès d'elle Vénus ne seroit rien qui vaille;
    Ce ne sont rien que lis et roses que son teint;
    Enfin de ses beautés il est si fort atteint....                260

    CHRYSANTE.

    Atteint! Ah! mon ami, tant de badinerie[1318]
    Ne témoigne que trop qu'il en fait raillerie.

    GÉRON.

    Madame, je vous jure, il pèche innocemment,
    Et s'il savoit mieux dire, il diroit autrement.
    C'est un homme tout neuf: que voulez-vous qu'il fasse?
    Il dit ce qu'il a lu. Daignez juger, de grâce[1319],
    Plus favorablement de son intention;
    Et pour mieux vous montrer où va sa passion,
    Vous savez les deux points (mais aussi, je vous prie,
    Vous ne lui direz pas cette supercherie)....                   270

    CHRYSANTE.

    Non, non.

    GÉRON.

              Vous savez donc les deux difficultés
    Qui jusqu'à maintenant vous tiennent arrêtés[1320]?

    CHRYSANTE.

    Il veut son avantage, et nous cherchons le nôtre.

    GÉRON.

    «Va, Géron, m'a-t-il dit; et pour l'une et pour l'autre,
    Si par dextérité tu n'en peux rien tirer,                      275
    Accorde tout plutôt que de plus différer.
    Doris est à mes yeux de tant d'attraits pourvue,
    Qu'il faut bien qu'il m'en coûte un peu pour l'avoir vue.»
    Mais qu'en dit votre fille?

    CHRYSANTE.

                                Elle suivra mon choix[1321],
    Et montre une âme prête à recevoir mes lois;                   280
    Non qu'elle en fasse état plus que de bonne sorte:
    Il suffit qu'elle voit ce que le bien apporte,
    Et qu'elle s'accommode aux solides raisons
    Qui forment à présent les meilleures maisons.

    GÉRON.

    A ce compte, c'est fait. Quand vous plaît-il qu'il vienne[1322]
    Dégager ma parole, et vous donner la sienne?

    CHRYSANTE.

    Deux jours me suffiront, ménagés dextrement,
    Pour disposer mon fils à son contentement[1323].
    Durant ce peu de temps, si son ardeur le presse,
    Il peut hors du logis rencontrer sa maîtresse:                 290
    Assez d'occasions s'offrent aux amoureux.

    GÉRON.

    Madame, que d'un mot je vais le rendre heureux[1324]!


SCÈNE V.

PHILISTE, CLARICE.

    PHILISTE.

    Le bonheur aujourd'hui conduisoit vos visites[1325],
    Et sembloit rendre hommage à vos rares mérites:
    Vous avez rencontré tout ce que vous cherchiez.                295

    CLARICE.

    Oui; mais n'estimez pas qu'ainsi vous m'empêchiez
    De vous dire, à présent que nous faisons retraite,
    Combien de chez Daphnis je sors mal satisfaite.

    PHILISTE.

    Madame, toutefois elle a fait son pouvoir,
    Du moins en apparence, à vous bien recevoir[1326].             300

    CLARICE.

    Ne pensez pas aussi que je me plaigne d'elle.

    PHILISTE.

    Sa compagnie étoit, ce me semble, assez belle.

    CLARICE.

    Que trop belle à mon goût, et, que je pense, au tien!
    Deux filles possédoient seules ton entretien[1327];
    Et leur orgueil, enflé par cette préférence,                   305
    De ce qu'elles valoient tiroit pleine assurance.

    PHILISTE.

    Ce reproche obligeant me laisse tout surpris:
    Avec tant de beautés, et tant de bons esprits,
    Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire[1328].

    CLARICE.

    Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre[1329]:          310
    Leur discours m'assassine, et n'a qu'un certain jeu
    Qui m'étourdit beaucoup, et qui me plaît fort peu.

    PHILISTE.

    Celui que nous tenions me plaisoit à merveilles.

    CLARICE.

    Tes yeux s'y plaisoient bien autant que tes oreilles.

    PHILISTE.

    Je ne le puis nier, puisqu'en parlant de vous[1330],           315
    Sur les vôtres mes yeux se portoient à tous coups,
    Et s'en alloient chercher sur un si beau visage[1331]
    Mille et mille raisons d'un éternel hommage.

    CLARICE.

    O la subtile ruse! et l'excellent détour[1332]!
    Sans doute une des deux te donne de l'amour;                   320
    Mais tu le veux cacher.

    PHILISTE.

                        Que dites-vous, Madame[1333]?
    Un de ces deux objets captiveroit mon âme!
    Jugez-en mieux, de grâce, et croyez que mon coeur
    Choisiroit pour se rendre un plus puissant vainqueur.

    CLARICE.

    Tu tranches du fâcheux. Bélinde et Chrysolite                  325
    Manquent donc, à ton gré, d'attraits et de mérite,
    Elles dont les beautés captivent mille amants?

    PHILISTE.

    Tout autre trouveroit leurs visages charmants[1334],
    Et j'en ferois état, si le ciel m'eût fait naître
    D'un malheur assez grand pour ne vous pas connoître;
    Mais l'honneur de vous voir, que vous me permettez,
    Fait que je n'y remarque aucunes raretés[1335],
    Et plein de votre idée, il ne m'est pas possible
    Ni d'admirer ailleurs, ni d'être ailleurs sensible.

    CLARICE.

    On ne m'éblouit pas à force de flatter:                        335
    Revenons au propos que tu veux éviter[1336].
    Je veux savoir des deux laquelle est ta maîtresse;
    Ne dissimule plus, Philiste, et me confesse....

    PHILISTE.

    Que Chrysolite et l'autre, égales toutes deux,
    N'ont rien d'assez puissant pour attirer mes voeux.            340
    Si blessé des regards de quelque beau visage,
    Mon coeur de sa franchise avoit perdu l'usage....

    CLARICE.

    Tu serois assez fin pour bien cacher ton jeu.

    PHILISTE.

    C'est ce qui ne se peut: l'amour est tout de feu,
    Il éclaire en brûlant, et se trahit soi-même.                  345
    Un esprit amoureux, absent de ce qu'il aime[1337],
    Par sa mauvaise humeur fait trop voir ce qu'il est:
    Toujours morne, rêveur, triste, tout lui déplaît;
    A tout autre propos qu'à celui de sa flamme,
    Le silence à la bouche, et le chagrin en l'âme,                350
    Son oeil semble à regret nous donner ses regards,
    Et les jette à la fois souvent de toutes parts,
    Qu'ainsi sa fonction confuse ou mal guidée[1338]
    Se ramène en soi-même, et ne voit qu'une idée;
    Mais auprès de l'objet qui possède son coeur,                  355
    Ses esprits ranimés reprennent leur vigueur:
    Gai, complaisant, actif....

    CLARICE.

                               Enfin que veux-tu dire?

    PHILISTE.

    Que par ces actions que je viens de décrire,
    Vous, de qui j'ai l'honneur chaque jour d'approcher,
    Jugiez pour quel objet l'amour m'a su toucher[1339].           360

    CLARICE.

    Pour faire un jugement d'une telle importance,
    Il faudrait plus de temps. Adieu: la nuit s'avance.
    Te verra-t-on demain?

    PHILISTE.

                         Madame, en doutez-vous?
    Jamais commandements ne me furent si doux:
    Loin de vous, je n'ai rien qu'avec plaisir je voie[1340];      365
    Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à ma joie[1341]:
    Un chagrin invincible accable tous mes sens[1342].

    CLARICE.

    Si, comme tu le dis, dans le coeur des absents
    C'est l'amour qui fait naître une telle tristesse,
    Ce compliment n'est bon qu'auprès d'une maîtresse[1343].       370

    PHILISTE.

    Souffrez-le d'un respect qui produit chaque jour
    Pour un sujet si haut les effets de l'amour.


SCÈNE VI.

    CLARICE.

    Las! il m'en dit assez, si je l'osois entendre,
    Et ses desirs aux miens se font assez comprendre;
    Mais pour nous déclarer une si belle ardeur,                   375
    L'un est muet de crainte, et l'autre de pudeur.
    Que mon rang me déplaît! que mon trop de fortune,
    Au lieu de m'obliger, me choque et m'importune!
    Égale à mon Philiste, il m'offriroit ses voeux,
    Je m'entendrois nommer le sujet de ses feux,                   380
    Et ses discours pourroient forcer ma modestie
    A l'assurer bientôt de notre sympathie;
    Mais le peu de rapport de nos conditions
    Ote le nom d'amour à ses submissions;
    Et sous l'injuste loi de cette retenue,                        385
    Le remède me manque, et mon mal continue.
    Il me sert en esclave, et non pas en amant,
    Tant son respect s'oppose à mon contentement[1344]!
    Ah! que ne devient-il un peu plus téméraire?
    Que ne s'expose-t-il au hasard de me plaire?                   390
    Amour, gagne à la fin ce respect ennuyeux,
    Et rends-le moins timide, ou l'ôte de mes yeux.


FIN DU PREMIER ACTE.

  [1268] Dans les éditions de 1634-1668: «amoureux de Doris, qui ne
  paroît point.»

  [1269] Ces mots manquent dans l'édition de 1634.

  [1270] _Var._ Dis ce que tu voudras, chacun a sa méthode.
  (1634-57)

  [1271] _Var._ Mais la tienne pour moi seroit fort incommode.
  (1634-68)

  [1272] _Var._ Non pas, mais pour le moins je veux qu'elle devine.
  (1634-57)

  [1273] _Var._ C'en est trop présumer, cette beauté divine
         Avec juste raison prend pour stupidité
         Ce qui n'est qu'un effet de ta timidité.
         PHIL. Mais as-tu remarqué que Clarice me fuie? (1634-60)

  [1274] _Var._ Sans te mettre en souci du feu qui me consomme,
         Apprends comme l'amour se traite en honnête homme:
         Aussitôt qu'une dame en ses rets nous a pris. (1634-57)

  [1275] _Var._ Et nous laissant conduire à nos brusques saillies
         Au lieu de notre amour lui montrer nos folies,
         Qu'un superbe dédain punisse au même instant. (1634-57)

  [1276] _Var._ Sans en rien protester, rendons-lui du service.
  (1634)

  [1277] _Var._ Ajustons nos desseins à ses intentions. (1634-57)

  [1278] Voyez plus haut, p. 148, le vers 96 de _Mélite_, et la note
  [485] qui s'y rapporte.

  [1279] C'est-à-dire, leur haine contre l'amour aurait beau être
  extrême, prodigieuse, elle ne tomberait jamais que sur le nom, et
  non pas sur la chose.

  [1280] _Var._ Suive qui le voudra ce nouveau procédé:
  Mon feu me déplairoit d'être ainsi gourmandé. (1634-57)

  [1281] On appelle _eau d'ange_ «une eau d'une odeur très-agréable,
  faite de fleurs d'orange, musc, cannelle, et autres choses
  odoriférantes.» (_Dictionnaire de l'Académie de_ 1694.)

  [1282] _Var._ Qu'un tel dedans le mois d'une telle s'accorde!
         Touche, pauvre abusé, touche la grosse corde. (1634)

  [1283] _Var._ A perdre sottement tes discours et tes pas.
  (1634-57)

  [1284] _Var._ Vu que par là ton feu rencontre un double obstacle,
         Et qu'ainsi ton silence et l'inégalité
         S'opposent à la fois à ta témérité.
         PHIL. Crois que de la façon que j'ai su me conduire. (1634-57)

  [1285] _Var._ Mille petits devoirs ont trop parlé pour moi;
         Ses regards chaque jour m'assurent de sa foi. (1634-57)

  [1286] _Var._ Ses soupirs et les miens font un secret langage.
  (1634-60)

  [1287] _Var._ [Par où son coeur au mien à tous moments s'engage;]
         Nos voeux, quoique muets, s'entendent aisément,
         Et quand quelques baisers sont dus par compliment....
         ALC. Je m'imagine alors qu'elle ne t'en dénie?
         PHIL. Mais ils tiennent bien peu de la cérémonie:
         Parmi la bienséance, il m'est aisé de voir
         Que l'amour me les donne autant que le devoir.
         En cette occasion, c'est un plaisir extrême,
         Lorsque de part et d'autre un couple qui s'entr'aime,
         Abuse dextrement de cette liberté
         Que permettent les lois de la civilité,
         Et que le peu souvent que ce bonheur arrive,
         Piquant notre appétit, rend sa pointe plus vive:
         Notre flamme irritée en croît de jour en jour.
         [ALC. Tout cela cependant sans lui parler d'amour?] (1634-57)

  [1288] _Var._ Le ciel, qui bien souvent nous choisit des partis.
  (1634-57)
         _Var._ Cet ordre qui du ciel nous choisit des partis. (1660)

  [1289] _Var._ Ainsi pour cette veuve il voulut m'enflammer.
  (1634-60)

  [1290] Ce mot manque dans l'édition de 1634.

  [1291] _Var._ Avecque son rival traiter de confidence. (1634-57)

  [1292] _Var._ LA NOURR. La belle question! Quoi?
                                              ALC. Que Philiste....
                                                          LA NOURR. Eh bien?
        ALC. C'est en toi qu'il espère. LA NOURR. Oui, mais il ne tient rien.
        [ALC. Tu lui promets pourtant. (1634-57)]

  [1293] _Var._ Tant que tes bons succès lui découvrent ma ruse.
  (1634-64)

  [1294] _Var._ Je le viens de quitter. (1634-60)

  [1295] _Var._ Ce qu'il a sur le coeur beaucoup plus librement.
  (1634)

  [1296] _Var._ Ne l'enhardis pas tant: j'aurois peur du contraire.
  (1634-57)

  [1297] _Var._ Ce rival, d'assurance, est bien dans son esprit.
  (1634-57)

  [1298] _Var._ Nous ne le sachions mettre en sa mauvaise grâce.
  (1634-57)

  [1299] _Var._ Qui, son frère ébloui par cette accorte feinte.
  (1663 et 64)

  [1300] _Var._ De ce que nous brassons n'ait ni soupçon, ni crainte.
  (1634)

  [1301] Quand Corneille écrivait _la Veuve_, il y avait une
  vingtaine d'années qu'avait paru le roman où figure ce modèle des
  amants: c'est en 1610 que d'Urfé a publié la première partie de
  _l'Astrée_.

  [1302] _Var._ D'un oncle dont j'espère un bon avancement.
  (1634-57)

  [1303] Voyez plus haut, p. 192, note [641].

  [1304] La leçon de 1644:

    Ce sera donc pour plus que vous pour votre argent,

  est évidemment une faute d'impression.

  [1305] _Var._ Ainsi qu'il me les baille, ainsi je les renvoie.
  (1634-57)

  [1306] _Var._ En nommant celles-ci, tu caches finement. (1634-57)

  [1307] _Var._ Soit que quelque raison secrète le retint. (1634-57)

  [1308] _Var._ A grand'peine en une heure étoient de quatre mots.
  (1634-57)

  [1309] _Var._ CHRYS. Oui, mais après?
                                   DOR. Après? C'est bien le mot pour rire.
         Mon baladin muet se retire en un coin,
         Content de m'envoyer des oeillades de loin;
         Enfin, après m'avoir longtemps considérée
         Après m'avoir de l'oeil mille fois mesurée. (1634-57)

  [1310] _Var._ Le reste est digne qu'on l'admire. (1660-64)

  [1311] _Var._ Après cette réponse, il eut don de silence,
         Surpris, comme je crois, par quelque défaillance.
         [Depuis il s'avisa de me serrer les doigts.] (1634-57)

  [1312] _Var._ Vous portez sur le sein un mouchoir fort carré.
  (1634-57)

  [1313] _Var._ Au demeurant fort riche, et que la mort d'un père,
         Sans deux successions encore qu'il espère. (1634-57)

  [1314] _Var._ Mais il te le faudroit, plus sage et plus accorte.
  (1634-57)

  [1315] Voyez p. 180, note [598].

  [1316] _Var._ [Et de ton beau semblant ne rien diminuer.]
         DOR. Mon frère, qui croira sa poursuite abusée,
         Sans doute en sa faveur brouillera la fusée. (1634)

  [1317] _Var._ Madame, et les effets ne m'en ont pas déçu,
         Au moins quant à Florange. (1634-57)

  [1318] _Var._ Atteint! Ah! mon ami, ce sont des rêveries;
         Il s'en moque en disant de telles niaiseries. (1634-57)

  [1319] _Var._ Il dit ce qu'il a lu. Jugez, pour Dieu, de grâce.
  (1634-57)

  [1320] _Var._ Qui jusqu'à maintenant nous tiennent arrêtés. (1634)

  [1321] _Var._           CHRYS. Ainsi que je voulois,
         Elle se montre prête à recevoir mes lois. (1634-63)

  [1322] _Var._ A ce compte, c'est fait. Quand voulez-vous qu'il vienne.
  (1634-57)

  [1323] _Var._ Pour disposer mon fils à mon contentement. (1634-57)

  [1324] _Var._ Madame, que d'un mot je le vais rendre heureux.
  (1634-57)

  [1325] _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui nos visites. (1634 et 57)
         _Var._ Le bonheur conduisoit aujourd'hui vos visites. (1644-54 et 60)

  [1326] _Var._ Au moins en apparence, à vous bien recevoir.
         CLAR. Aussi ne pensez pas que je me plaigne d'elle. (1634-57)

  [1327] _Var._ [Deux filles possédoient seules ton entretien;]
         Et ce que nous étions de femmes méprisées,
         Nous servions cependant d'objets à vos risées.
         PHIL. C'est maintenant, Madame, aux vôtres que j'en sers;
         Avec tant de beautés, et tant d'esprits divers,
         [Je ne valus jamais qu'on me trouvât à dire.] (1634-57)

  [1328] _Trouver à dire_, trouver qu'il manque quelque chose ou
  quelqu'un. Voyez le _Lexique_.

  [1329] _Var._ Avec ces beaux esprits je n'étois qu'en martyre. (1634)

  L'édition de 1634 porte:

     Avec ces bons esprits je n'étois qu'en martyre;

  mais il y a dans _Les plus notables fautes survenues en
  l'impression_: «Lisez _beaux esprits_.» Néanmoins Corneille n'a
  tenu compte de cette correction dans aucune des éditions
  suivantes. Dans les unes, de 1644 à 1657, on lit, comme l'on voit,
  _bons esprits_, une fois, au vers 310; dans les autres, de 1660 à
  1682, deux fois, aux vers 308 et 310.

  [1330] _Var._ Je ne le peux nier, puisqu'en parlant de vous.
  (1634)

  [1331] _Var._ Et s'en alloient chercher sur ce visage d'ange
         Mille sujets nouveaux d'éternelle louange. (1634-57)

  [1332] _Var._ O la subtile ruse! ô l'excellent détour! (1634-68)

  [1333] _Var._             De l'amour! moi, Madame,
         Que pour une des deux l'amour m'entrât dans l'âme!
         Croyez-moi, s'il vous plaît, que mon affection
         Voudroit, pour s'enflammer, plus de perfection. (1634-57)

  [1334] _Var._ Quelque autre trouveroit leurs visages charmants.
  (1634-57)

  [1335] _Var._ [Fait que je n'y remarque aucunes raretés,]
         Vu que ce qui seroit de soi-même admirable,
         A peine auprès de vous demeure supportable. (1634-57)

  [1336] _Var._ Revenons aux propos que tu veux éviter. (1634-57)

  [1337] _Var._ L'esprit d'un amoureux, absent de ce qu'il aime.
  (1634-57)

  [1338] _Var._ Qu'ainsi sa fonction confuse et mal guidée.
  (1634-57)

  [1339] _Var._ Jugiez pour quels objets l'amour m'a su toucher.
  (1634-60)

  [1340] _Var._ Puisque loin de vos yeux je n'ai rien qui me plaise.
  (1634-57)
         _Var._ Éloigné de vos yeux, je n'ai rien qui me plaise.
  (1660-68)

  [1341] _Var._ Tout me devient fâcheux, tout s'oppose à mon aise.
  (1634-68)

  [1342] _Var._ Un chagrin éternel triomphe de mes sens.
         CLAR. Si, comme tu disois, dans le coeur des absents. (1634-57)

  [1343] _Var._ Ce compliment n'est bon que vers une maîtresse.
  (1634-57)
         _Var._ Ce compliment n'est bon qu'auprès une maîtresse.
  (1660)

  [1344] _Var._ Tant mon grade s'oppose à mon contentement.
  (1634-64)



ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

    PHILISTE[1345].

          Secrets tyrans de ma pensée,
          Respect, amour, de qui les lois
          D'un juste et fâcheux contre-poids                       395
          La tiennent toujours balancée,
          Que vos mouvements opposés[1346],
          Vos traits, l'un par l'autre brisés,
          Sont puissants à s'entre-détruire!
    Que l'un m'offre d'espoir! que l'autre a de rigueur!           400
    Et tandis que tous deux tâchent à me séduire,
    Que leur combat est rude au milieu de mon coeur!

          Moi-même je fais mon supplice
          A force de leur obéir[1347];
          Mais le moyen de les haïr?                               405
          Ils viennent tous deux de Clarice;
          Ils m'en entretiennent tous deux,
          Et forment ma crainte et mes voeux[1348]
          Pour ce bel oeil qui les fait naître;
    Et de deux flots divers mon esprit agité,                      410
    Plein de glace, et d'un feu qui n'oseroit paroître,
    Blâme sa retenue et sa témérité.

          Mon âme, dans cet esclavage,
          Fait des voeux qu'elle n'ose offrir;
          J'aime seulement pour souffrir;                          415
          J'ai trop et trop peu de courage:
          Je vois bien que je suis aimé,
          Et que l'objet qui m'a charmé
          Vit en de pareilles contraintes.
    Mon silence à ses feux fait tant de trahison,                  420
    Qu'impertinent captif de mes frivoles craintes,
    Pour accroître son mal, je fuis ma guérison.

          Elle brûle, et par quelque signe
          Que son coeur s'explique avec moi[1349],
          Je doute de ce que je voi[1350],                         425
          Parce que je m'en trouve indigne.
          Espoir, adieu; c'est trop flatté:
          Ne crois pas que cette beauté
          Daigne avouer de telles flammes[1351];
    Et dans le juste soin qu'elle a de les cacher,                 430
    Vois que si même ardeur embrase nos deux âmes,
    Sa bouche à son esprit n'ose le reprocher.

          Pauvre amant, vois par son silence
          Qu'elle t'en commande un égal,
          Et que le récit de ton mal                               435
          Te convaincroit d'une insolence.
          Quel fantasque raisonnement!
          Et qu'au milieu de mon tourment
          Je deviens subtil à ma peine!
    Pourquoi m'imaginer qu'un discours amoureux                    440
    Par un contraire effet change l'amour en haine[1352],
    Et malgré mon bonheur me rendre malheureux?

    Mais j'aperçois Clarice. O Dieux! si cette belle
    Parloit autant de moi que je m'entretiens d'elle!
    Du moins si sa nourrice a soin de nos amours,                  445
    C'est de moi qu'à présent doit être leur discours.
    Une humeur curieuse avec chaleur m'emporte[1353]
    A me couler sans bruit derrière cette porte[1354],
    Pour écouter de là, sans en être aperçu,
    En quoi mon fol espoir me peut avoir déçu.                     450
    Allons. Souvent l'amour ne veut qu'une bonne heure[1355]:
    Jamais l'occasion ne s'offrira meilleure,
    Et peut-être qu'enfin nous en pourrons tirer
    Celle que nous cherchons pour nous mieux déclarer[1356].


SCÈNE II.

CLARICE, LA NOURRICE.

    CLARICE.

    Tu me veux détourner d'une seconde flamme,                     455
    Dont je ne pense pas qu'autre que toi me blâme.
    Être veuve à mon âge, et toujours déplorer[1357]
    La perte d'un mari que je puis réparer[1358]!
    Refuser d'un amant ce doux nom de maîtresse!
    N'avoir que des mépris pour les voeux qu'il m'adresse!         460
    Le voir toujours languir dessous ma dure loi!
    Cette vertu, Nourrice, est trop haute pour moi.

    LA NOURRICE.

    Madame, mon avis au vôtre ne résiste
    Qu'alors que votre ardeur se porte vers Philiste[1359].
    Aimez, aimez quelqu'un; mais comme à l'autre fois,             465
    Qu'un lieu digne de vous arrête votre choix.

    CLARICE.

    Brise là ce discours dont mon amour s'irrite:
    Philiste n'en voit point qui le passe en mérite.

    LA NOURRICE.

    Je ne remarque en lui rien que de fort commun,
    Sinon que plus qu'un autre il se rend importun[1360].          470

    CLARICE.

    Que ton aveuglement en ce point est extrême!
    Et que tu connois mal et Philiste et moi-même,
    Si tu crois que l'excès de sa civilité
    Passe jamais chez moi pour importunité!

    LA NOURRICE.

    Ce cajoleur rusé, qui toujours vous assiége,                   475
    A tant fait qu'à la fin vous tombez dans son piége.

    CLARICE.

    Ce cavalier parfait, de qui je tiens le coeur,
    A tant fait que du mien il s'est rendu vainqueur.

    LA NOURRICE.

    Il aime votre bien, et non votre personne.

    CLARICE.

    Son vertueux amour l'un et l'autre lui donne:                  480
    Ce m'est trop d'heur encor, dans le peu que je vaux,
    Qu'un peu de bien que j'ai supplée à mes défauts.

    LA NOURRICE.

    La mémoire d'Alcandre, et le rang qu'il vous laisse,
    Voudroient un successeur de plus haute noblesse.

    CLARICE.

    S'il précéda Philiste en vaines dignités[1361],                485
    Philiste le devance en rares qualités;
    Il est né gentilhomme, et sa vertu répare
    Tout ce dont la fortune envers lui fut avare:
    Nous avons, elle et moi, trop de quoi l'agrandir[1362].

    LA NOURRICE.

    Si vous pouviez, Madame, un peu vous refroidir                 490
    Pour le considérer avec indifférence,
    Sans prendre pour mérite une fausse apparence,
    La raison feroit voir à vos yeux insensés
    Que Philiste n'est pas tout ce que vous pensez.
    Croyez-m'en plus que vous; j'ai vieilli dans le monde[1363],   495
    J'ai de l'expérience, et c'est où je me fonde:
    Eloignez quelque temps ce dangereux charmeur[1364],
    Faites en son absence essai d'une autre humeur[1365];
    Pratiquez-en quelque autre, et  désintéressée
    Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessée;                   500
    Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien,
    Et lors vous trouverez qu'un autre le vaut bien.

    CLARICE.

    Exercer contre moi de si noirs artifices!
    Donner à mon amour de si cruels supplices!
    Trahir tous mes desirs! éteindre un feu si beau[1366]!         505
    Qu'on m'enferme plutôt toute vive au tombeau.
    Fais venir cet amant: dussé-je la première[1367]
    Lui faire de mon coeur une ouverture entière,
    Je ne permettrai point qu'il sorte d'avec moi[1368]
    Sans avoir l'un à l'autre engagé notre foi.                    510

    LA NOURRICE.

    Ne précipitez point ce que le temps ménage;
    Vous pourrez à loisir éprouver son courage.

    CLARICE.

    Ne m'importune plus de tes conseils maudits,
    Et sans me répliquer fais ce que je te dis.


SCÈNE III.

PHILISTE, LA NOURRICE.

    PHILISTE.

    Je te ferai cracher cette langue traîtresse.                   515
    Est-ce ainsi qu'on me sert auprès de ma maîtresse,
    Détestable sorcière?

    LA NOURRICE.

                        Eh bien, quoi? qu'ai-je fait?

    PHILISTE.

    Et tu doutes encor si j'ai vu ton forfait[1369]?

    LA NOURRICE.

    Quel forfait?

    PHILISTE.

                  Peut-on voir lâcheté plus hardie?
    Joindre encor l'impudence à tant de perfidie!                  520

    LA NOURRICE.

    Tenir ce qu'on promet, est-ce une trahison?

    PHILISTE.

    Est-ce ainsi qu'on le tient?

    LA NOURRICE.

                                 Parlons avec raison:
    Que t'avois-je promis?

    PHILISTE.

                           Que de tout ton possible
    Tu rendrois ta maîtresse à mes desirs sensible,
    Et la disposerois à recevoir mes voeux.                        525

    LA NOURRICE.
    Et ne la vois-tu pas au point où tu la veux[1370]?

    PHILISTE.

    Malgré toi mon bonheur à ce point l'a réduite.

    LA NOURRICE.

    Mais tu dois ce bonheur à ma sage conduite,
    Jeune et simple novice en matière d'amour,
    Qui ne saurois comprendre encore un si bon tour.               530
      Flatter de nos discours les passions des dames[1371],
    C'est aider lâchement à leurs naissantes flammes;
    C'est traiter lourdement un délicat effet;
    C'est n'y savoir enfin que ce que chacun sait[1372]:
    Moi, qui de ce métier ai la haute science,                     535
    Et qui pour te servir brûle d'impatience,
    Par un chemin plus court qu'un propos complaisant,
    J'ai su croître sa flamme en la contredisant;
    J'ai su faire éclater, mais avec violence[1373],
    Un amour étouffé sous un honteux silence,                      540
    Et n'ai pas tant choqué que piqué ses desirs,
    Dont la soif irritée avance tes plaisirs.

    PHILISTE.

    A croire ton babil, la ruse est merveilleuse[1374];
    Mais l'épreuve, à mon goût, en est fort périlleuse.

    LA NOURRICE.

    Jamais il ne s'est vu de tours plus assurés.                   545
    La raison et l'amour sont ennemis jurés;
    Et lorsque ce dernier dans un esprit commande,
    Il ne peut endurer que l'autre le gourmande:
    Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit;
    Plus elle l'intimide, et plus il s'enhardit.                   550
    Je le dis sans besoin, vos yeux et vos oreilles[1375]
    Sont de trop bons témoins de toutes ces merveilles:
    Vous-même avez tout vu, que voulez-vous de plus?
    Entrez, on vous attend; ces discours superflus
    Reculent votre bien, et font languir Clarice.                  555
    Allez, allez cueillir les fruits de mon service:
    Usez bien de votre heur et de l'occasion.

    PHILISTE.

    Soit une vérité, soit une illusion
    Que ton esprit adroit emploie à ta défense[1376],
    Le mien de tes discours plus outre ne s'offense,               560
    Et j'en estimerai mon bonheur plus parfait,
    Si d'un mauvais dessein je tire un bon effet[1377].

    LA NOURRICE.

    Que de propos perdus! Voyez l'impatiente
    Qui ne peut plus souffrir une si longue attente.


SCÈNE IV.

CLARICE, PHILISTE, LA NOURRICE.

    CLARICE.

    Paresseux, qui tardez si longtemps à venir,                    565
    Devinez la façon dont je veux vous punir.

    PHILISTE.

    M'interdiriez-vous bien l'honneur de votre vue?

    CLARICE.

    Vraiment, vous me jugez de sens fort dépourvue:
    Vous bannir de mes yeux! une si dure loi
    Feroit trop retomber le châtiment sur moi,                     570
    Et je n'ai pas failli, pour me punir moi-même.

    PHILISTE.

    L'absence ne fait mal que de ceux que l'on aime.

    CLARICE.

    Aussi, que savez-vous si vos perfections
    Ne vous ont rien acquis sur mes affections?

    PHILISTE.

    Madame, excusez-moi, je sais mieux reconnoître                 575
    Mes défauts, et le peu que le ciel m'a fait naître.

    CLARICE.

    N'oublierez-vous jamais ces termes ravalés,
    Pour vous priser de bouche autant que vous valez?
    Seriez-vous bien content qu'on crût ce que vous dites?
    Demeurez avec moi d'accord de vos mérites;                     580
    Laissez-moi me flatter de cette vanité,
    Que j'ai quelque pouvoir sur votre liberté,
    Et qu'une humeur si froide, à toute autre invincible,
    Ne perd qu'auprès de moi le titre d'insensible:
    Une si douce erreur tâche à s'autoriser;                       585
    Quel plaisir prenez-vous à m'en désabuser?

    PHILISTE.

    Ce n'est point une erreur; pardonnez-moi, Madame,
    Ce sont les mouvements les plus sains de mon âme.
    Il est vrai, je vous aime, et mes feux indiscrets
    Se donnent leur supplice en demeurant secrets.                 590
    Je reçois sans contrainte une ardeur téméraire[1378];
    Mais si j'ose brûler, je sais aussi me taire;
    Et près de votre objet, mon unique vainqueur,
    Je puis tout sur ma langue, et rien dessus mon coeur.
    En vain j'avois appris que la seule espérance[1379]            595
    Entretenoit l'amour dans la persévérance:
    J'aime sans espérer, et mon coeur enflammé[1380]
    A pour but de vous plaire, et non pas d'être aimé.
    L'amour devient servile, alors qu'il se dispense
    A n'allumer ses feux que pour la récompense.                   600
    Ma flamme est toute pure, et sans rien présumer,
    Je ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer.

    CLARICE.

    Et celui d'être aimé, sans que tu le prétendes,
    Préviendra tes desirs et tes justes demandes.
    Ne déguisons plus rien, cher Philiste: il est temps[1381]      605
    Qu'un aveu mutuel rende nos voeux contents.
    Donnons-leur, je te prie, une entière assurance;
    Vengeons-nous à loisir de notre indifférence,
    Vengeons-nous à loisir de toutes ces langueurs
    Où sa fausse couleur avoit réduit nos coeurs.                  610

    PHILISTE.

    Vous me jouez, Madame, et cette accorte feinte
    Ne donne à mon amour qu'une railleuse atteinte[1382].

    CLARICE.

    Quelle façon étrange! En me voyant brûler,
    Tu t'obstines encore à le dissimuler;
    Tu veux qu'encore un coup je me donne la honte[1383]           615
    De te dire à quel point l'amour pour toi me dompte:
    Tu le vois cependant avec pleine clarté[1384],
    Et veux douter encor de cette vérité?

    PHILISTE.

    Oui, j'en doute, et l'excès du bonheur qui m'accable[1385]
    Me surprend, me confond, me paroît incroyable.                 620
    Madame, est-il possible? et me puis-je assurer
    D'un bien à quoi mes voeux n'oseroient aspirer?

    CLARICE.

    Cesse de me tuer par cette défiance.
    Qui pourroit des mortels troubler notre alliance?
    Quelqu'un a-t-il à voir dessus mes actions,                    625
    Dont j'aye à prendre l'ordre en mes affections[1386]?
    Veuve, et qui ne dois plus de respect à personne,
    Ne puis-je disposer de ce que je te donne[1387]?

    PHILISTE.

    N'ayant jamais été digne d'un tel honneur,
    J'ai de la peine encore à croire mon bonheur.                  630

    CLARICE.

    Pour t'obliger enfin à changer de langage,
    Si ma foi ne suffit, que je te donne en gage,
    Un bracelet, exprès tissu de mes cheveux,
    T'attend pour enchaîner et ton bras et tes voeux;
    Viens le querir, et prendre avec moi la journée                635
    Qui termine bientôt notre heureux hyménée[1388].

    PHILISTE.

    C'est dont vos seuls avis se doivent consulter:
    Trop heureux, quant à moi, de les exécuter!

    LA NOURRICE, seule.

    Vous comptez sans votre hôte, et vous pourrez apprendre
    Que ce n'est pas sans moi que ce jour se doit prendre.         640
    De vos prétentions Alcidon averti[1389]
    Vous fera, s'il m'en croit, un dangereux parti[1390].
    Je lui vais bien donner de plus sûres adresses
    Que d'amuser Doris par de fausses caresses;
    Aussi bien, m'a-t-on dit, à beau jeu beau retour:              645
    Au lieu de la duper avec ce feint-amour,
    Elle-même le dupe, et lui rendant son change[1391],
    Lui promet un amour qu'elle garde à Florange[1392]:
    Ainsi, de tous côtés primé par un rival,
    Ses affaires sans moi se porteroient fort mal.                 650


SCÈNE V.

ALCIDON, DORIS.

    ALCIDON.

    Adieu, mon cher souci, sois sûre que mon âme
    Jusqu'au dernier soupir conservera sa flamme.

    DORIS.

    Alcidon, cet adieu me prend au dépourvu.
    Tu ne fais que d'entrer; à peine t'ai-je vu:
    C'est m'envier trop tôt le bien de ta présence.                655
    De grâce, oblige-moi d'un peu de complaisance[1393],
    Et puisque je te tiens, souffre qu'avec loisir
    Je puisse m'en donner un peu plus de plaisir.

    ALCIDON.

    Je t'explique si mal le feu qui me consume[1394],
    Qu'il me force à rougir d'autant plus qu'il s'allume.          660
    Mon discours s'en confond, j'en demeure interdit;
    Ce que je ne puis dire est plus que je n'ai dit:
    J'en hais les vains efforts de ma langue grossière,
    Qui manquent de justesse en si belle matière,
    Et ne répondant point aux mouvements du coeur,                 665
    Te découvrent si peu le fond de ma langueur.
    Doris, si tu pouvois lire dans ma pensée,
    Et voir jusqu'au milieu de mon âme blessée[1395],
    Tu verrois un brasier bien autre et bien plus grand[1396]
    Qu'en ces foibles devoirs que ma bouche te rend.               670

    DORIS.

    Si tu pouvois aussi pénétrer mon courage,
    Et voir jusqu'à quel point ma passion m'engage[1397],
    Ce que dans mes discours tu prends pour des ardeurs
    Ne te sembleroit plus que de tristes froideurs.
    Ton amour et le mien ont faute de paroles.                     675
    Par un malheur égal ainsi tu me consoles;
    Et de mille défauts me sentant accabler,
    Ce m'est trop d'heur