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Title: Oeuvres de P. Corneille, Tome III
Author: Corneille, Pierre, 1606-1684
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Oeuvres de P. Corneille, Tome III" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



  Notes de transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
  harmonisée.

  Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes, les
  numéros omis dans l'original sont également omis dans cette
  version.



    LES

    GRANDS ÉCRIVAINS

    DE LA FRANCE

    NOUVELLES ÉDITIONS

    PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION

    DE M. AD. REGNIER

    Membre de l'Institut



    OEUVRES
    DE
    P. CORNEILLE

    TOME III



    PARIS.--IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie

    Rue de Fleurus, 9



    OEUVRES
    DE
    P. CORNEILLE

    NOUVELLE ÉDITION

    REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
    ET LES AUTOGRAPHES

    ET AUGMENTÉE

    de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un
    lexique des mots et locutions remarquables, d'un portrait, d'un
    fac-simile, etc.

    PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

    TOME TROISIÈME

    PARIS
    LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
    BOULEVARD SAINT-GERMAIN

    1862



    LE CID

    TRAGÉDIE

    1636



NOTICE.


«Ce fut en quelque sorte à M. de Chalon que le public est redevable du
Cid, dit Beauchamps dans ses _Recherches sur les théâtres de
France_[1]. Voici comme le P. de Tournemine m'a conté la chose: M. de
Chalon, secrétaire des commandements de la Reine mère, avoit quitté la
cour et s'étoit retiré à Rouen dans sa vieillesse; Corneille, que
flattoit le succès de ses premières pièces, le vint voir: «Monsieur,»
lui dit-il (_lui dit M. de Chalon_), après l'avoir loué sur son esprit
et ses talents, «le genre de comique que vous embrassez ne peut vous
procurer qu'une gloire passagère. Vous trouverez dans les Espagnols
des sujets qui, traités dans notre goût par des mains comme les
vôtres, produiront de grands effets. Apprenez leur langue, elle est
aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et jusqu'à ce que
vous soyez en état de lire par vous-même, de vous traduire quelques
endroits de Guillem de Castro.»

Corneille profita de ces offres obligeantes. L'attente de M. de Chalon
fut bien dépassée; mais en tout il faut un apprentissage: celui de
Corneille fut fort étrange. C'est sous l'aspect fantasque du capitan
Matamore de _l'Illusion_ que le caractère espagnol lui apparut
d'abord; toutefois, en traçant cette esquisse bouffonne, il
entrevoyait déjà confusément les nobles images de Chimène et de
Rodrigue[2].

Du reste, Corneille ne crut pas devoir se préparer par de longues
recherches à traiter cet admirable sujet. _Las Mocedades del Cid_[3]
de Guillem de Castro lui servirent seulement de point de départ, et
il ne parcourut les romances que pour y puiser des inspirations
générales. Ces rapides études, fécondées par le génie le plus tragique
qui eût jusqu'alors paru sur notre scène, produisirent un
chef-d'oeuvre que toutes les littératures nous envièrent. «M.
Corneille, dit Fontenelle[4], avoit dans son cabinet cette pièce
traduite en toutes les langues de l'Europe, hors l'esclavone et la
turque: elle étoit en allemand, en anglois, en flamand; et, par une
exactitude flamande, on l'avoit rendue vers pour vers. Elle étoit en
italien, et ce qui est plus étonnant, en espagnol: les Espagnols
avoient bien voulu copier eux-mêmes une copie dont l'original leur
appartenoit.»

Cette pièce espagnole imitée de celle de Corneille n'est autre, selon
toute apparence, que l'ouvrage de Diamante intitulé: _el Honrador de
su padre_. De cette imitation Voltaire voulut faire l'ouvrage
original, celui où Guillem de Castro lui-même avait puisé le sujet de
sa pièce. En 1764, dans la première édition de son commentaire, il ne
s'était pas encore avisé de cette découverte; mais le 1er août de la
même année il publia dans la _Gazette littéraire_[5] des _Anecdotes
sur le Cid_ qui commencent ainsi:

  «Nous avions toujours cru que _le Cid_ de Guillem de Castro était
  la seule tragédie que les Espagnols eussent donnée sur ce sujet
  intéressant; cependant il y avait encore un autre _Cid_, qui avait
  été représenté sur le théâtre de Madrid avec autant de succès que
  celui de Guillem. L'auteur est don Juan-Bautista Diamante, et la
  pièce est intitulée: _Comedia famosa del Cid honrador de su
  padre...._ Pour le Cid _honorateur de son père_, on la croit
  antérieure à celle de Guillem de Castro de quelques années. Cet
  ouvrage est très-rare, et il n'y en a peut-être pas aujourd'hui
  trois exemplaires en Europe.»

C'est là une erreur dans laquelle Voltaire s'obstine à demeurer. Il y
revient et y insiste en 1774 dans la nouvelle édition de son
commentaire. On dirait qu'il cherche à se faire illusion à lui-même;
il se paye de raisons détestables comme les gens d'esprit en trouvent
toujours pour se persuader de ce qui leur plaît.

Acceptée sans examen par la Harpe, l'assertion du maître fut bientôt
considérée comme un fait incontestable; mais elle ne pouvait résister
à une étude un peu attentive. Angliviel de la Beaumelle présenta, en
1823, dans les _Chefs-d'oeuvre des théâtres étrangers_, la pièce de
Diamante comme une traduction du _Cid_ de Corneille[6]; le 11 avril
1841 un article de Génin, publié dans _le National_, justifia plus
complétement encore notre poëte, et M. de Puibusque soutint la même
thèse dans son _Histoire comparée des littératures espagnole et
française_. Enfin, dans un excellent travail, que nous aurons plus
d'une fois l'occasion de citer et qui est intitulé: _Anecdotes sur
Pierre Corneille, ou Examen de quelques plagiats qui lui sont
généralement imputés par ses divers commentateurs français et en
particulier par Voltaire_, M. Viguier a démontré de la manière la plus
évidente, en comparant le texte de Corneille avec celui de Diamante,
que ce poëte n'a été en général que le traducteur fort exact, et même
assez plat, de notre illustre tragique; et l'année dernière M.
Hippolyte Lucas a mis tout le monde à même de consulter les pièces du
procès, en traduisant dans ses _Documents relatifs à l'histoire du
Cid_ la pièce de Guillem de Castro et celle de Diamante. La question
semblait donc résolue; toutefois elle ne l'était encore que par des
arguments d'un ordre purement littéraire, qui laissent toujours
subsister quelque doute dans l'esprit de certaines personnes.

Un article de M. Antoine de Latour, intitulé _Pierre Corneille et
Jean-Baptiste Diamante_, qui a paru dans _le Correspondant_ le 25 juin
1861, et qui vient d'être reproduit dans un volume intitulé _l'Espagne
religieuse et littéraire_ (p. 113-134), est venu offrir aux plus
obstinés des documents d'une irrésistible évidence, des preuves
matérielles. Un pharmacien espagnol, qui a renoncé à sa profession
pour s'adonner sans partage à l'étude de la bibliographie et de la
littérature de son pays, don Cayetano Alberto de la Barrera y Leirado,
a publié aux frais de l'État un _Catalogue bibliographique et
biographique de l'ancien théâtre espagnol depuis son origine jusqu'au
milieu du dix-huitième siècle_. On y trouve la notice suivante:

«Juan-Bautista Diamante, un des plus féconds et des plus renommés
poëtes dramatiques qu'ait produits l'Espagne dans la seconde moitié du
dix-septième siècle. On ignore la date de sa naissance, mais on peut
la fixer avec assez de vraisemblance entre 1630 et 1640. Notre poëte
commença à travailler pour le théâtre vers 1657. Il est possible que
son premier ouvrage ait été _el Honrador de su padre_, qui parut
imprimé dans la première partie d'un recueil de comédies de divers
auteurs, Madrid, 1659, et dans lequel on remarque des beautés de
premier ordre, au travers de ses nombreuses irrégularités. Diamante
avait sous les yeux, en écrivant cette pièce, _las Mocedades del Cid_,
de Guillem de Castro, et l'imitation qui en a été faite par Corneille,
et il a pris de l'un et de l'autre ce qui lui a paru bon.»

Après avoir lu cet article, M. Antoine de Latour s'empressa de faire
demander à don Cayetano Alberto de la Barrera quelques communications
au sujet des documents d'après lesquels il l'avait rédigé; bientôt le
savant bibliographe fit parvenir à notre compatriote la réponse
suivante:

  «Votre question ne pouvait venir plus à propos. Juste au moment où
  elle m'arrive, je tiens dans mes mains ce bon Juan-Bautista
  Diamante. Car voici plusieurs jours que je m'occupe à extraire les
  pièces d'un procès qui lui fut intenté en 1648 et qui vient
  d'échapper par bonheur au sort qui le menaçait, car on allait en
  faire des paquets. Les faits intéressants que j'en ai tirés me
  sont arrivés trop tard de quelques jours pour pouvoir être insérés
  dans le dernier appendice ou supplément de mon ouvrage. Je m'étais
  servi, pour écrire l'article qui le concerne, des faits qui se
  trouvent dans Barbosa Machado et dans Nicolas Antonio, et de ceux
  que j'ai pu moi-même trouver ailleurs. Voyant que, dès 1658, il
  prenait déjà le titre de licencié, comme cela résulte du manuscrit
  autographe de sa comédie _el Veneno para si_, qui existe dans la
  bibliothèque de M. le duc d'Osuna, j'ai calculé que sa naissance
  pouvait avoir eu lieu de 1630 à 1640; je ne m'étais trompé que de
  quatre ans: il était né à Madrid en 1626. C'est ce qui résulte
  d'un interrogatoire signé de sa main et dont l'original fait
  partie du procès que j'ai sous les yeux.»

A cette lettre était jointe une copie de ce document que M. Antoine de
Latour traduit ainsi: «En la ville de Alcala de Hénarès, le vingtième
jour du mois de septembre 1648, en vertu d'un ordre du seigneur
recteur, moi, notaire, je me présentai à la prison des étudiants de
cette université, en laquelle je fis comparaître devant moi don
Juan-Bautista Diamante, écolier en ladite université et détenu dans la
susdite prison, de qui je reçus le serment devant Dieu et sur une
croix qu'il promettait de dire la vérité, et lui demandai ce qui suit:

«Lui ayant demandé comment il se nomme, quel âge il a, quelle est sa
condition et où il est né;

«A quoi il répond qu'il se nomme don Juan-Bautista Diamante, qu'il est
étudiant de cette université et sous-diacre, qu'il est né dans la
ville de Madrid, et qu'il a vingt-deux ans, à quelque chose près.»

Cependant M. de Latour conserve un dernier scrupule, et se demande si
le Diamante qui figure au procès de 1648 est bien celui que nous
connaissons comme auteur dramatique. Aussitôt nouvelle demande
d'éclaircissements et nouvelle lettre de don Cayetano Alberto de la
Barrera.

J'eus le même doute qui vous est venu, répondit-il, quand j'examinai
ces documents, mais toute incertitude disparut bientôt. L'identité de
Juan-Bautista Diamante, sous-diacre en 1648 et prêtre en 1656, et de
Diamante, écrivain dramatique, me fut démontrée jusqu'à l'évidence par
cette double observation: d'une part, que Barbosa Machado déclare
expressément que le poëte était fils de Jacome Diamante, Espagnol, et
d'une mère portugaise, et, d'autre part, que le clerc mis en cause
était bien le fils de Jacome Diamante et de sa première femme,
Magdalena de Acosta (nom portugais _da Costa_), comme il ressort de
nombreux documents qui figurent au procès, et en particulier d'une
pétition signée par Jacome lui-même.»

Voilà certes de quoi satisfaire les plus exigeants, et il n'est
maintenant permis à personne de révoquer en doute la sincérité de
Corneille, lorsqu'il déclare n'avoir eu d'autre guide que Guillem de
Castro.

Mais ce premier point une fois mis hors de contestation, on voudrait
avoir les détails les plus précis sur ce premier chef-d'oeuvre de
Corneille, et l'on ignore jusqu'à la date de sa représentation. Les
frères Parfait se contentent de placer cet ouvrage le dernier parmi
ceux de 1636, et c'est seulement à l'occasion de _Cinna_ qu'ils nous
disent: «_Le Cid_ fut représenté vers la fin de novembre 1636[7].»

L'immense supériorité de cette pièce sur toutes celles qui l'avaient
précédée n'échappa point à Mondory; il ne négligea rien pour que le
jeu des acteurs, la beauté des costumes, l'exactitude de la mise en
scène fussent dignes de l'oeuvre: aussi le succès fut-il attribué
uniquement aux comédiens par les ennemis de notre poëte; mais leurs
accusations injustes renferment sur les premières représentations
certains renseignements utiles à recueillir.

«Si votre poétique et _jeune ferveur_, dit Mairet[8] en se servant à
dessein d'une expression employée dans _le Cid_[9] et critiquée par
Scudéry, avoit tant d'envie de voir ses nobles journées sous la
presse, comme vous êtes fort ingénieux, il falloit trouver invention
d'y faire mettre aussi, tout du moins en taille-douce, les gestes, le
ton de voix, la bonne mine et les beaux habits de ceux et celles qui
les ont si bien représentées, puisque vous pouviez juger qu'ils
faisoient la meilleure partie de la beauté de votre ouvrage, et que
c'est proprement du _Cid_ et des pièces de cette nature que M. de
Balzac a voulu parler en la dernière de ses dernières lettres, quand
il a dit du Roscius Auvergnac[10], que si les vers ont quelque
souverain bien, c'est dans sa bouche qu'ils en jouissent, qu'ils sont
plus obligés à celui qui les dit qu'à celui qui les a faits, et bref
qu'il en est le second et le meilleur père, d'autant que par une
favorable adoption il les purge pour ainsi dire des vices de leur
naissance[11]. Un petit voyage en cette ville vous apprendra, si vous
ne le savez déjà, que Rodrigue et Chimène tiendroient possible encore
assez bonne mine entre les flambeaux du théâtre des Marais, s'ils
n'eussent point eu l'effronterie de venir étaler leur blanc d'Espagne
au grand jour de la Galerie du Palais[12].»

Dans un autre libelle, imprimé à la suite de celui que nous venons de
citer[13], la nouvelle pièce de Corneille est encore attaquée de la
même manière: «Souvenez-vous que la conjoncture du temps, l'adresse et
la bonté des acteurs, tant à la bien représenter qu'à la faire valoir
par d'autres inventions étrangères, que le Sr de Mondory n'entend
guère moins bien que son métier, ont été les plus riches ornements du
_Cid_ et les premières causes de sa fausse réputation.» Ce dernier
passage est assez obscur: l'auteur veut-il parler seulement de
l'habileté de Mondory pour la mise en scène, de son goût dans la
disposition des décorations et le choix des costumes? je ne le pense
pas; ces qualités, quoique ne faisant point nécessairement partie de
l'art du comédien, sont loin toutefois d'y être étrangères. Je serais
plutôt tenté de croire qu'il est question ici de l'adresse avec
laquelle Mondory, dans un temps où la presse périodique, à peine née,
ne s'occupait point de questions littéraires, savait intéresser les
esprits délicats aux ouvrages importants qu'il faisait représenter,
et, à l'aide de nouvelles adroitement répandues, assurait aux
représentations plus d'éclat et de solennité.

Nous en avons un témoignage dans une lettre adressée le 18 janvier
1637, par le célèbre acteur, à Balzac, avec qui il paraît avoir été
en correspondance suivie[14]. Ce précieux document, qui nous a été
conservé dans les recueils de Conrart, contient, comme on va le voir,
un véritable compte rendu du _Cid_[15]:

  «Je vous souhaiterois ici, pour y goûter, entre autres plaisirs,
  celui des belles comédies qu'on y représente, et particulièrement
  d'un _Cid_ qui a charmé tout Paris. Il est si beau qu'il a donné
  de l'amour aux dames les plus continentes, dont la passion a même
  plusieurs fois éclaté au théâtre public. On a vu seoir en corps
  aux bancs de ses loges ceux qu'on ne voit d'ordinaire que dans la
  Chambre dorée et sur le siége des fleurs de lis[16]. La foule a
  été si grande à nos portes, et notre lieu s'est trouvé si petit,
  que les recoins du théâtre qui servoient les autres fois comme de
  niches aux pages, ont été des places de faveur pour les cordons
  bleus, et la scène y a été d'ordinaire parée de croix de
  chevaliers de l'ordre.»

A ce moment l'enthousiasme produit par _le Cid_ était si vif, que
chacun plaignait ceux de ses amis qui habitaient la province et ne
pouvaient assister aux représentations. Dans une lettre écrite par
Chapelain, le 22 janvier 1637, nous lisons le passage suivant: «Depuis
quinze jours le public a été diverti du _Cid_ et des deux
_Sosies_[17], à un point de satisfaction qui ne se peut exprimer. Je
vous ai fort desiré à la représentation de ces deux pièces[18].» Ne
pourrait-on conclure de ces lettres, écrites à quelques jours
d'intervalle, que la première représentation du _Cid_ eut lieu
seulement à la fin de décembre, et non pas, comme le disent les frères
Parfait, à la fin de novembre? Ce qui est, en tout cas, hors de doute,
c'est que le succès et la vogue du _Cid_ ne furent bien établis que
dans la première quinzaine de janvier.

Les recettes furent considérables. L'auteur d'une critique du temps,
qui d'ailleurs ne ménage pas Corneille, n'hésite pas à dire: «Cette
pièce n'a pas laissé de valoir aux comédiens plus que les dix
meilleures des autres auteurs[19].»

«Il est malaisé, dit Pellisson, de s'imaginer avec quelle approbation
cette pièce fut reçue de la cour et du public. On ne se pouvoit lasser
de la voir, on n'entendoit autre chose dans les compagnies, chacun en
savoit quelque partie par coeur, on la faisoit apprendre aux enfants,
et en plusieurs endroits de la France il étoit passé en proverbe de
dire: _Cela est beau comme le Cid_[20].»

Scarron, qui, dans son _Virgile travesti_, s'est presque
continuellement appliqué à produire des effets comiques par la brusque
opposition des usages et des habitudes de son temps avec les coutumes
de l'antiquité, n'a pas manqué de signaler parmi les talents de la
nymphe Déiopée, la façon dont elle récite _le Cid_:

    Celle que j'estime le plus
    Sera la femme d'Éolus:
    C'est la parfaite Déiopée,
    Un vrai visage de poupée;
    Au reste, on ne le peut nier,
    Elle est nette comme un denier;
    Sa bouche sent la violette,
    Et point du tout la ciboulette;
    Elle entend et parle fort bien
    L'espagnol et l'italien;
    _Le Cid_ du poëte Corneille,
    Elle le récite à merveille;
    Coud en linge en perfection
    Et sonne du psaltérion[21].

On voudrait savoir quels acteurs jouèrent dans _le Cid_ du vivant de
Corneille, mais on a sur ce point bien peu de renseignements certains.
Dans les divers libelles où les critiques de Corneille attribuent tout
le succès de la pièce au talent des comédiens, c'est, comme nous
l'avons vu, sans les nommer.

Scudéry seul se montre plus explicite dans un passage du même genre,
et nous fait ainsi connaître les acteurs qui remplissaient les rôles
de Rodrigue et de Chimène: «Mondory, la Villiers et leurs compagnons
n'étant pas dans le livre comme sur le théâtre, _le Cid_ imprimé
n'étoit plus _le Cid_ que l'on a cru voir[22].»

Il n'était pas besoin de ce témoignage pour réfuter l'assertion de
Lemazurier, qui prétend que ce fut Montfleury qui joua d'original dans
_le Cid_: elle repose uniquement sur un texte de Chapuzeau mal
interprété[23].

L'attaque d'apoplexie qui frappa Mondory pendant la représentation de
_la Marianne_ de Tristan[24] l'empêcha bientôt de jouer Rodrigue. On
ignore par qui il fut remplacé; mais, en 1663, Beauchâteau remplissait
ce rôle à l'hôtel de Bourgogne, car, dans la première scène de
_l'Impromptu de Versailles_, Molière parodie le ton dont ce comédien
débitait les stances du _Cid_. La troupe de Molière représentait aussi
de temps à autre cet ouvrage, mais nous ne savons qui en remplissait
les principaux rôles. Il est mentionné dès 1659 dans le registre de
Lagrange, le vendredi 11 juillet, avec une recette de cent livres, et
le mardi 16 septembre suivant, avec une recette de cent six livres.

Quant à don Diègue, s'il faut en croire M. Aimé Martin, qui, suivant
sa coutume, ne cite aucun témoignage contemporain à l'appui de son
assertion, c'est d'Orgemont qui le joua d'original. Quoi qu'il en
soit, il est hors de doute que Baron se chargea plus tard de ce rôle à
l'hôtel de Bourgogne, où il passa avec la Villiers et son mari lors de
la retraite de Mondory, et qu'il mourut le 6 ou le 7 octobre 1655[25]
des suites d'un accident qui lui arriva en le jouant. Tallemant des
Réaux nous l'apprend en ces termes: «Le Baron de même n'avoit pas le
sens commun; mais si son personnage étoit le personnage d'un brutal,
il le faisoit admirablement bien. Il est mort d'une étrange façon. Il
se piqua au pied et la gangrène s'y mit[26].» Puis il ajoute en note:
«Marchant trop brutalement sur son épée en faisant le personnage de
don Diègue au _Cid_.» Il refusa de subir l'amputation: «Non, non,
dit-il, un roi de théâtre comme moi se feroit huer avec une jambe de
bois[27].» Son fils, en remplissant le rôle de Rodrigue, essuya
plusieurs mésaventures, heureusement beaucoup moins tragiques. Ayant
prolongé outre mesure sa carrière dramatique, il lui fallut un jour,
dit-on, le secours de deux personnes pour se relever après s'être
imprudemment jeté aux genoux de Chimène, et il se vit accueillir par
un rire général lorsqu'il dit:

    Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées
    La valeur n'attend point le nombre des années[28].

Toutefois il fit bonne contenance, répéta les deux vers en affectant
d'appuyer sur le premier hémistiche, et fut chaleureusement
applaudi[29].

Aucun éditeur de Corneille ne nomme l'actrice qui représentait
l'Infante. On possède pourtant sur ce point un renseignement
très-précis: Scudéry dit dans ses _Observations sur le Cid_[30]: «Doña
Urraque n'y est que pour faire jouer la Beauchâteau[31].»

Bien que Corneille n'ait pas cru devoir répondre à ce reproche dans sa
_Lettre apologétique_, il semble y avoir été fort sensible, car à
vingt-quatre ans de distance, et après sa complète réconciliation avec
Scudéry, il écrit dans un de ses _Discours_[32]: «Aristote blâme fort
les épisodes détachés, et dit _que les mauvais poëtes en font par
ignorance, et les bons en faveur des comédiens pour leur donner de
l'emploi_. L'Infante du _Cid_ est de ce nombre, et on la pourra
condamner ou lui faire grâce par ce texte d'Aristote, suivant le rang
qu'on voudra me donner parmi nos modernes.»

A la cour, le succès de la pièce fut immense. Corneille nous l'apprend
lui-même: «Ne vous êtes-vous pas souvenu, dit-il à Scudéry, que _le
Cid_ a été représenté trois fois au Louvre et deux fois à l'hôtel de
Richelieu? Quand vous avez traité la pauvre Chimène d'impudique, de
prostituée, de parricide, de monstre, ne vous êtes-vous pas souvenu
que la Reine, les princesses et les plus vertueuses dames de la cour
et de Paris l'ont reçue en fille d'honneur[33]?»

Anne d'Autriche, heureuse de voir les passions et les caractères de sa
chère Espagne reproduits avec tant de génie et accueillis avec tant de
chaleur, tint à donner au poëte qui l'avait charmée une marque
éclatante de son approbation. Depuis plus de vingt ans Pierre
Corneille père remplissait l'office de maître des eaux et forêts en la
vicomté de Rouen, et il avait fait preuve dans des circonstances
difficiles d'une singulière énergie[34]; le succès du _Cid_ lui valut
une récompense qu'il avait certes bien méritée, mais qu'il n'eût
peut-être jamais obtenue: en janvier 1637, il reçut des lettres de
noblesse, qui, tout en ne mentionnant que ses services personnels,
étaient plus particulièrement destinées à son fils. Les contemporains
ne s'y trompèrent pas: l'auteur d'une des pièces publiées en faveur du
_Cid_ s'exprime ainsi: «On me connoîtra assez si je dis que je suis
celui qui ne taille point sa plume qu'avec le tranchant de son épée,
qui hait ceux qui n'aiment pas Chimène, et honore infiniment celle qui
l'a autorisée par son jugement, procurant à son auteur la noblesse
qu'il n'avoit pas de naissance[35].»

Le témoignage de Mairet n'est pas moins explicite: «Vous nous avez
autrefois apporté la _Melite, la Veuve, la Suivante, la Galerie du
Palais_, et, de fraîche mémoire, _le Cid_, qui d'abord vous a valu
l'argent et la noblesse[36].»

Ce qui avait si fort séduit la Reine irrita vivement Richelieu. «Quand
_le Cid_ parut, dit Fontenelle dans sa _Vie de M. Corneille_[37], le
Cardinal en fut aussi alarmé que s'il avoit vu les Espagnols devant
Paris.» Il se trouvait également froissé à tous égards, et la vanité
du poëte avait autant à souffrir que les susceptibilités de l'homme
politique. «Il eut, dit Tallemant des Réaux, une jalousie enragée
contre _le Cid_, à cause que les pièces des cinq auteurs n'avoient pas
trop bien réussi[38].» Et Pellisson fait entendre la même chose,
quoique avec beaucoup de circonspection et de réticences: «Il ne faut
pas demander si la gloire de cet auteur donna de la jalousie à ses
concurrents; plusieurs ont voulu croire que le Cardinal lui-même n'en
avoit pas été exempt, et qu'encore qu'il estimât fort M. Corneille et
qu'il lui donnât pension, il vit avec déplaisir le reste des travaux
de cette nature, et surtout ceux où il avoit quelque part, entièrement
effacés par celui-là[39].»

Si peu délicates que fussent les railleries dirigées contre _le Cid_,
elles avaient le privilége de l'amuser. Tallemant, à qui il faut sans
cesse revenir pour tous ces petits détails, nous dit dans son
_Historiette_ sur Boisrobert: «Pour divertir le Cardinal et contenter
en même temps l'envie qu'il avoit contre _le Cid_, il le fit jouer
devant lui en ridicule par les laquais et les marmitons. Entre autres
choses, en cet endroit où Rodrigue dit à son fils: _Rodrigue, as-tu du
coeur?_ Rodrigue répondoit: _Je n'ai que du carreau_[40].»

Tout en blâmant, comme on le doit, un tel acharnement et de si
indignes critiques, on est forcé de convenir qu'au moment où il parut,
_le Cid_ pouvait exciter de légitimes inquiétudes et augmenter les
embarras d'une situation déjà bien difficile. La pièce entière était
une apologie exaltée de ces maximes du point d'honneur, qui, malgré
les édits sans cesse renouvelés et toujours plus sévères,
multipliaient les duels dans une effrayante proportion. Elles étaient
résumées dans ces quatre vers, que le comte de Gormas adressait à don
Arias, qui le pressait, de la part du Roi, de faire des réparations à
don Diègue:

    Ces satisfactions n'apaisent point une âme:
    Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,
    Et de pareils accords l'effet le plus commun
    Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[41].

Corneille fut contraint de les retrancher, mais tout le monde les
retint, et ils furent publiés pour la première fois, en 1730, par
l'abbé d'Allainval dans la _Lettre à Mylord*** sur Baron et la
demoiselle le Couvreur, où l'on trouve plusieurs particularitez
théâtrales_, par Georges Winck, Paris, in-12, p. 21. Ils furent
ensuite reproduits en 1738 dans l'avertissement de l'édition des
_OEuvres_ de Corneille donnée par P. Jolly (tome I, p. XX).

Parmi les changements apportés au _Cid_ entre la première
représentation et la publication, celui-là est le seul dont nous
connaissions la nature; mais Scudéry nous apprend, dans sa _Lettre à
l'illustre Academie_, qu'il y en a eu beaucoup d'autres: «Trois ou
quatre de cette célèbre compagnie lui ont corrigé tant de fautes qui
parurent aux premières représentations de son poëme et qu'il ôta
depuis par vos conseils, et sans doute vos divins qui virent toutes
celles que j'ai remarquées en cette tragi-comédie qu'il appelle son
chef-d'oeuvre, m'auroient ôté en le corrigeant le moyen et la volonté
de le reprendre, si vous n'eussiez été forcés d'imiter adroitement ces
médecins qui voyant un corps dont toute la masse du sang est corrompue
et toute la constitution mauvaise, se contentent d'user de remèdes
palliatifs et de faire languir et vivre ce qu'ils ne sauroient
guarir[42].»

Que les choses se soient passées ainsi, nous sommes bien éloigné de le
croire; mais ne résulte-t-il pas du moins de ce passage, trop peu
remarqué, que des changements nombreux, et dont par malheur nous ne
pourrons jamais apprécier l'importance, ont été faits avant la
publication? Elle suivit d'assez près l'anoblissement du père de
Corneille; l'achevé d'imprimer est du 24 mars 1637[43]. La pièce est
dédiée à la seule personne dont l'influence pouvait tempérer les
rancunes du Cardinal, à Mme de Combalet, sa nièce, et plus encore, si
l'on en croit Guy Patin et Tallemant des Réaux, les deux pires langues
du siècle[44]. Elle avait vivement défendu l'ouvrage et l'auteur, et
Corneille lui dit d'un ton pénétré: «Je ne vous dois pas moins pour
moi que pour _le Cid_.»

Par malheur il perdit en partie le fruit de cette utile démarche en
faisant paraître son _Excuse à Ariste_[45], qui a servi de prétexte
aux nombreuses attaques dont _le Cid_ a été l'objet. Dans cette épître
notre poëte refuse à un de ses amis quelques couplets, en lui
répondant que cent vers lui coûtent moins que deux mots de chanson, et
il ne dissimule ni le légitime orgueil qu'il éprouve, ni le profond
dédain que lui inspirent ses rivaux. Les éditeurs et les biographes de
Corneille sont loin d'être d'accord sur l'époque où ce petit poëme a
paru. Au lieu de faire ici l'énumération de leurs opinions
contradictoires, voyons si l'examen des écrits du temps ne peut pas
nous fournir une solution à peu près certaine.

«On ne vous a pas sollicité, dit Mairet, de faire imprimer à
contre-temps cette mauvaise _Excuse à Ariste...._ A dire vrai, l'on ne
vous a pas cru ni meilleur dramatique, ni plus honnête homme pour
avoir fait cette scandaleuse lettre, qui doit être appelée votre
pierre d'achopement, puisque sans elle ni la satire de l'Espagnol[46],
ni la censure de l'observateur[47] n'eussent jamais été conçues[48].»

Ce passage indique bien que l'_Excuse à Ariste_ est postérieure au
_Cid_, et de plus il nous fait connaître l'ordre dans lequel les
premières pièces qui y ont répondu ont été publiées. L'extrait qui va
suivre, emprunté à un autre libelle, confirme et précise ce
témoignage:

  «On m'a dit que pour la bien défendre (l'_Excuse à Ariste_), il
  assure qu'elle étoit faite il y a déjà plus de trois ans. Vraiment
  je n'imputerois qu'à vanité cette ridicule saillie si elle étoit
  postérieure au _Cid_, puisque le grand bruit qu'il a fait d'abord
  et par hasard pouvoit étourdir une cervelle comme la sienne; mais
  d'avoir eu ces sentiments et les avoir exprimés avant le succès de
  cette plus heureuse que bonne pièce, il me pardonnera s'il lui
  plaît, je treuve que c'est proprement s'ivrer avec de l'eau froide
  ou du vinaigre, et se faire un sceptre de sa marotte[49].»

Ces réflexions prouvent de la façon la plus indubitable que l'_Excuse
à Ariste_ n'a été imprimée qu'après le succès du _Cid_, et, malgré les
allégations des partisans de Corneille, il n'est point permis de
croire qu'elle ait été composée auparavant.

Nous trouvons, quant à nous, la plus grande analogie entre cette pièce
de vers et la belle épître imprimée en tête de _la Suivante_ en
septembre 1637; le sixain qu'elle renferme est tout à fait du même ton
que l'_Excuse_, et les deux morceaux nous paraissent également
répondre aux clameurs des critiques du _Cid_[50].

La première réponse à l'épître de Corneille fut: «_L'Autheur du vray
Cid espagnol à son traducteur français, sur une Lettre en vers qu'il a
fait imprimer, intitulée «Excuse à Ariste,» où après cent traicts de
vanité il dit de soy-mesme_:

    Je ne dois qu'à moy seul toute ma renommée.»

Cette réponse, composée seulement de six stances[51], se termine par
les vers suivants:

    Ingrat, rends-moi mon _Cid_ jusques au dernier mot:
    Après tu connoîtras, Corneille déplumée,
    Que l'esprit le plus vain est souvent le plus sot,
    Et qu'enfin tu me dois toute ta renommée.

Elle est signée Don Baltazar de la Verdad. Corneille et ses partisans
n'hésitèrent pas à l'attribuer à Mairet. «Bien que vous y fissiez
parler un auteur espagnol dont vous ne saviez pas le nom, lui
dirent-ils plus tard, la foiblesse de votre style vous découvroit
assez[52].»

C'est du Mans que Mairet envoyait ces belles choses, et Claveret, qui
comme lui s'était montré l'ami de Corneille et qui même avait adressé
à ce dernier des vers élogieux que nous avons imprimés en tête de _la
Veuve_, se chargea de répandre dans Paris le libelle où notre poëte
était traité d'une façon si outrageante. La manière dont il s'en
défend n'est guère propre à établir son innocence: «J'ai découvert
enfin, écrit-il à Corneille, qu'on vous avoit fait croire que j'avois
contribué quelque chose à la distribution des premiers vers qui vous
furent adressés sous le nom du _Vrai Cid espagnol_, et qu'y voyant
votre vaine gloire si judicieusement combattue, vous n'aviez pu vous
empêcher de pester contre moi, parce que vous ne saviez à qui vous en
prendre. Je ne crois pas être criminel de lèse-amitié pour en avoir
reçu quelques copies comme les autres et leur avoir donné la louange
qu'ils méritent[53].»

Corneille répondit à _l'Autheur du vray Cid espagnol_ par le
rondeau[54] qui commence ainsi:

    Qu'il fasse mieux, ce jeune jouvencel
    A qui _le Cid_ donne tant de martel,
    Que d'entasser injure sur injure,
    Rimer de rage une lourde imposture,
    Et se cacher ainsi qu'un criminel.
    Chacun connoît son jaloux naturel,
    Le montre au doigt comme un fou solennel.

Quelques éditeurs ont cru qu'il s'agissait ici de Scudéry, mais ce
dernier n'avait pas encore paru dans la querelle où il devait jouer
bientôt un rôle si important; ces vers s'adressaient à Mairet, qui, du
reste, ne s'y trompa point.

«Vous répondez à l'Espagnol, dit-il, avec un pitoyable rondeau, dans
lequel vous ne pouvez vous empêcher, à cause de la longueur de
l'ouvrage, de faire une contradiction toute visible.» Ici Mairet
transcrit les vers que nous venons de rapporter, et il ajoute:
«Comment voulez-vous qu'il se cache ainsi qu'un criminel, et que
chacun le montre au doigt comme un fou solennel? l'épithète est
solennellement mauvais[55].»

A quoi les partisans de Corneille répliquent: «Le rondeau qui vous
répondit parlait de vous sans se contredire. Que si l'épithète de fou
solennel vous y déplaît, vous pouvez changer et mettre en sa place
Innocent le Bel, qui est le nom de guerre que vous ont donné les
comiques[56].»

Vers la fin du rondeau se trouve un terme qu'on regrette d'y
rencontrer, et qu'Arnauld fit plus tard effacer à Boileau dans son
_Art poétique_. «Il eût été à souhaiter, dit Voltaire à ce sujet, que
Corneille eût trouvé un Arnauld: il lui eût fait supprimer son rondeau
tout entier.»

Si nous en croyons Claveret, il tenta d'être cet Arnauld. «Vous êtes
le premier qui m'avez fait voir ces beaux vers, dit-il à Corneille,
lui parlant des stances intitulées _l'Autheur du vray Cid espagnol_,
et si vous eussiez cru l'avis que vous me demandâtes et que je vous
donnai sur ce sujet, vous n'auriez pas ensuite fait imprimer ce
rondeau que les honnêtes femmes ne sauroient lire sans honte[57].»

C'est à ce malencontreux rondeau de Corneille que succédèrent les
_Observations sur le Cid_. Voici comme Pellisson s'exprime à ce sujet:
«Entre ceux qui ne purent souffrir l'approbation qu'on donnoit au
_Cid_ et qui crurent qu'il ne l'avoit pas méritée, M. de Scudéry parut
le premier, en publiant ses observations contre cet ouvrage, ou pour
se satisfaire lui-même, ou, comme quelques-uns disent, pour plaire au
Cardinal, ou pour tous les deux ensemble[58].»

La dernière hypothèse paraît de beaucoup la plus vraisemblable. Ce
volume, auquel Scudéry ne mit point d'abord son nom, est un véritable
acte d'accusation littéraire, dont l'auteur établit ainsi lui-même les
principaux chefs:

    «Je prétends donc prouver contre cette pièce du _Cid_:
    Que le sujet n'en vaut rien du tout,
    Qu'il choque les principales règles du poëme dramatique,
    Qu'il manque de jugement en sa conduite,
    Qu'il a beaucoup de méchants vers,
    Que presque tout ce qu'il a de beautés sont dérobées.»

Cette diatribe, vantée comme un chef-d'oeuvre par les envieux de
Corneille, qui, à eux seuls, formaient un public, eut trois
éditions[59].

En se voyant traiter de la sorte par un homme qu'il considérait comme
son ami, Corneille dut se reprocher vivement les pièces de vers qu'il
avait écrites en sa faveur[60]. Les partisans de Scudéry cherchaient
en vain un motif ou du moins un prétexte à sa colère: ils n'en
pouvaient alléguer de plausible. L'un d'eux, un peu surpris de
l'ardeur avec laquelle le critique poursuit tout ce qui lui semble
pouvoir donner lieu à quelque observation, en vient à former cette
conjecture au moins singulière: «Je ne puis croire néanmoins, dit-il,
que M. Corneille ne l'aye sollicité à en prendre la peine par quelque
mépris qu'il peut avoir fait de sa personne ou de ses oeuvres, à quoi
il y a peu à redire. Bien qu'il y ait quantité de gens dénaturés et
sans jugement, qui ont aversion pour les beautés, et qui trouvent
mauvais que Belleroze sur son théâtre donne nom à _l'Amant libéral_,
le chef-d'oeuvre de M. de Scudéry, ce beau poëme ne perd rien de son
éclat pour cela, non plus qu'un diamant de son prix pour être
chèrement vendu, et cet excellent et agréable trompeur semble faire
(au jugement de tous les désintéressés) un acte de justice et de son
adresse quand il loue ledit sieur de Scudéry, non pas autant qu'il le
doit être, mais autant qu'il en a de pouvoir, témoignant en son
discours sa reconnoissance, sans toutefois vouloir toucher ni
préjudicier à la réputation de M. Corneille, comme font d'autres tout
hautement à celle dudit Sieur de Scudéry, qui possède tout seul les
perfections que le ciel, la naissance et le travail pourroient donner
à trois excellents hommes[61].»

Il n'est point nécessaire de chercher à Corneille des torts contre
Scudéry: _le Cid_, voilà son crime; c'est le seul que celui qui se
croyait son rival ne pouvait lui pardonner.

Dans la _Lettre apologétique du Sr Corneille, contenant sa response
aux Observations faites par le Sr Scudery sur le Cid_[62], notre poëte
replace la question sur son véritable terrain, et signale vivement les
causes de l'indignation de son adversaire. Nous n'avons pas à nous
étendre ici sur cet écrit, que nous publions _in extenso_ dans les
_OEuvres diverses en prose_; nous sommes obligé toutefois de citer dès
à présent le passage suivant qui donne lieu à certaines difficultés:
«Je n'ai point fait la pièce qui vous pique: je l'ai reçue de Paris
avec une lettre qui m'a appris le nom de son auteur; il l'adresse à un
de nos amis, qui vous en pourra donner plus de lumière. Pour moi, bien
que je n'aye guère de jugement si l'on s'en rapporte à vous, je n'en
ai pas si peu que d'offenser une personne de si haute condition dont
je n'ai pas l'honneur d'être connu, et de craindre moins ses
ressentiments que les vôtres.»

Les historiens du théâtre assurent que cette pièce que Corneille dit
avoir reçue de Paris est: _la Défense du Cid_, et cela paraît
très-vraisemblable[63].

Quant à la personne de haute condition dont Corneille déclare n'avoir
pas l'honneur d'être connu, Voltaire n'hésite pas à dire que c'est le
cardinal de Richelieu; mais cela s'accorde assez mal, il faut en
convenir, avec cette autre phrase de la _Lettre apologétique_: «J'en
ai porté l'original en sa langue à Monseigneur le Cardinal, votre
maître[64] et le mien.» On lit d'ailleurs dans l'_Histoire de
l'Académie_[65] de Pellisson: «M. Corneille.... a toujours cru que le
Cardinal et _une autre personne de grande qualité_ avoient suscité
cette persécution contre _le Cid_.»

Aussitôt que Corneille eut démasqué Scudéry, on vit paraître presque
simultanément un grand nombre de réponses aux _Observations_.

_La voix publique. A Monsieur de Scudery sur les Observations du
Cid_[66], est une petite pièce écrite avec assez de vivacité, mais
fort insignifiante, qui se termine par cet avis: «Si vous êtes sage,
suivez le conseil de la voix publique, qui vous impose silence.»

_L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et Corneille_[67]
défend _l'Amant libéral_[68] contre le pamphlet précédent. «Il me
semble, dit-il, qu'il ne fera jamais de honte au _Cid_ de marcher pair
à pair avec lui, non pas même quand il prendroit la droite.» L'auteur
cherche, nous l'avons vu, les prétextes les moins vraisemblables pour
justifier l'odieuse conduite de Scudéry; enfin il ne se montre l'ami
de Corneille que sur le titre: aussi paraît-il impossible, malgré les
initiales D. R. dont son écrit est signé, de voir en lui Rotrou, comme
le font Niceron dans ses _Mémoires pour servir à l'histoire des hommes
illustres_[69], et M. Laya, dans la _Biographie universelle_[70].

_Le Souhait du Cid en faueur de Scuderi. Vne paire de lunettes pour
faire mieux ses obseruations_[71] est une assez pauvre apologie de
Corneille, que nous avons eu tout à l'heure occasion de citer, en
parlant des lettres de noblesse accordées à son père[72]. Elle est
signée _Mon ris_, et c'est sans doute là un anagramme qui cache un nom
trop obscur pour qu'on puisse le deviner.

Tandis que Corneille rencontrait quelques défenseurs, dont, il faut
l'avouer, il n'avait pas lieu de s'enorgueillir, un nouvel adversaire
venait prêter un faible renfort à Scudéry et à Mairet. Dans la _Lettre
apologétique_, Corneille, irrité de ce qu'un homme honoré pendant
quelque temps de son amitié avait contribué à répandre dans Paris la
pièce de vers intitulée: _l'Autheur du Cid espagnol à son traducteur
françois_, s'était laissé emporter jusqu'à dire: «Il n'a pas tenu à
vous que du premier lieu, où beaucoup d'honnêtes gens me placent, je
ne sois descendu au-dessous de Claveret.» Bientôt parut, en réponse à
cette phrase, la _Lettre du Sr Claueret au Sr Corneille, soy disant
Autheur du Cid_[73]. On y trouve quelques détails intéressants à
recueillir sur la façon dont fut publiée la _Lettre apologétique_:
«J'étois tout prêt, dit Claveret, de vous signer que vous êtes plus
grand poëte que moi, sans qu'il fût nécessaire que vous empruntassiez
les voix de tous les colporteurs du Pont-Neuf pour le faire éclater
par toute la France[74]»--«Songez, ajoute-t-il un peu plus loin, que
votre apologie fait autant de bruit dans les rues que la _Gazette_,
que les voix éclatantes de ces crieurs devroient être seulement
employées à publier les volontés des princes et les actions des grands
hommes, et que le beau sexe que vous empêchez de dormir le matin
déclamera justement contre votre poésie[75].» Claveret, du reste, se
résigne à son tour à ce mode de publication tant blâmé par lui: «Je
suis marri..., dit-il, que je sois réduit à cette honteuse nécessité
de faire voir ma lettre par les mêmes voies dont vous avez usé pour
débiter vos invectives[76].»

Tous ceux qui prirent part à cette polémique agirent sans doute de la
même façon, car nous lisons à la fin d'un volume d'une certaine
épaisseur qui semblait fait pour figurer aux étalages de la Galerie du
Palais: «Ma pauvre muse, après avoir couru le Pont-Neuf et s'être
ainsi prostituée aux colporteurs, sera possible reçue aux filles
repenties[77].»

La lettre de Claveret renferme quelques passages assez curieux dont
nous avons fait usage dans l'occasion[78], mais elle n'est guère de
nature à être analysée. Remarquons seulement qu'il en existe une
autre, intitulée: _Lettre du sieur Claueret à Monsieur de
Corneille_[79], mais entièrement différente de celle dont nous venons
de parler. La rareté de cette pièce est telle qu'elle est restée
inconnue à la plupart des éditeurs de Corneille et que, malgré le
témoignage des frères Parfait, M. Taschereau, qui a fait preuve dans
l'_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_ de connaissances
bibliographiques si étendues et si précises, était tenté de douter de
son existence[80]. Elle figure à la Bibliothèque impériale dans le
recueil qui a pour numéro Y 5665. En comparant avec quelque attention
les deux libelles qui portent le nom de Claveret, on s'aperçoit qu'ils
ne peuvent avoir été écrits l'un et l'autre par le même auteur. En
effet, ils ne se font nullement suite, et chacun d'eux a l'apparence
d'une réponse directe et unique à la _Lettre apologétique_. Celle dont
nous avons parlé d'abord commence ainsi: «Monsieur, j'avoue que vous
m'avez surpris par la lecture de votre _Lettre apologitique_ (sic), et
que je n'attendois pas d'un homme qui faisoit avec moi profession
d'amitié une si ridicule extravagance....» Le début de la seconde
n'est pas moins vif: «J'étois en terme de demeurer sans repartir, et
de ne me venger que par le mépris, voyant que les justes risées que
l'on fait de vos ouvrages sont pour vous des sujets de vanité....»
Évidemment, dans ces deux réponses, il y en a une qui est supposée; il
n'est nullement vraisemblable que ce soit la première dont
l'authenticité n'a jamais été révoquée en doute, et qui contient un
certain nombre de renseignements, tandis que la seconde est une
déclamation des plus banales et des plus vides. Remarquons d'ailleurs,
sans attacher à ce fait plus d'importance qu'il n'en mérite, que
l'auteur du second pamphlet, après s'être adressé, comme nous l'avons
vu, directement à Corneille, semble ensuite oublier son rôle ou
négliger à dessein de le remplir, à tel point qu'il parle à chaque
instant de Claveret à la troisième personne: «Bon Dieu! quelle
façon d'écrire est la vôtre, et combien en ce point êtes-vous
au-dessous, je ne dis pas de Claveret, mais du moindre secrétaire de
Saint-Innocent[81]!» Et plus loin: «Quant à Claveret, vous l'avez
vengé vous-même.» Enfin le nom qui se trouve à la fin de la pièce est
amené de telle façon qu'il pourrait n'être pas une véritable
signature: «Apprenez donc aujourd'hui que quand aux trente ans d'étude
que vous avez si mal employés, vous en auriez encore ajouté trente
autres, vous ne sauriez faire que vous ne soyez au-dessous de

    CLAVERET.»

Ce serait le lieu de parler de _l'Amy du Cid à Claueret_[82]. Certes
Niceron se trompe en l'attribuant à Corneille, mais cette brochure
pourrait bien du moins avoir été écrite sous son influence et avec sa
participation indirecte. Plutôt que de développer sur ce point quelque
hypothèse dénuée de preuves, ne vaut-il pas mieux mettre tout
simplement sous les yeux du lecteur à la suite de notre notice ce rare
libelle qui n'a jamais été réimprimé? C'est le parti que nous avons
pris.

C'est sans doute ici qu'il faudrait placer l'analyse de _la Victoire
du Sr_ (sic) _Corneille, Scudery et Claueret, avec une remontrance par
laquelle on les prie amiablement de n'exposer ainsi leur renommée à la
risée publique_[83]. Mais nous n'avons de cet écrit que le titre et la
description, qui nous ont été conservés par Van Praet dans le
_Catalogue des pièces pour et contre le Cid_ que nous avons déjà
cité[84]. Aucun autre bibliographe, aucun éditeur n'a parlé de cette
pièce, que nous n'avons pu trouver.

Un mot maintenant sur une réponse tardive à l'_Excuse_ de Corneille.
Elle est intitulée: _Lettre à *** sous le nom d'Ariste_[85], et
commence ainsi: «Ce n'est donc pas assez, Ariste, que votre humeur
remuante aye jadis troublé le repos de votre solitude et le silence de
votre maison en s'attaquant aux oeuvres et à l'éloquence de M. de
Balzac.... Il faut encore qu'après dix ans de silence, au mépris de
votre habit et au scandale de votre profession.... vous importuniez
votre ami de vous donner des chansons (sans dire si c'est à boire ou à
danser), à l'heure même que vous le savez occupé à ce grand mariage,
et qu'il fait accepter à une fille pour mari celui qui le jour même a
tué son père.» Ce passage fait évidemment allusion aux _Lettres de
Phyllarque à Ariste_, dirigées contre Balzac, et dont la première
partie parut en 1627, c'est-à-dire dix ans juste avant le pamphlet que
nous venons de citer. _Phyllarque_, comme il se nomme lui-même, ou _le
Prince des feuilles_, comme quelques-uns l'ont appelé, n'est autre que
Jean Goulu, alors général des Feuillants, ce qui explique et le
pseudonyme qu'il a pris et le surnom qu'on lui a donné. Ces lettres de
Phyllarque firent grand bruit, et Corneille en parle d'une manière
fort élogieuse dans l'épitaphe latine qu'il a composée pour Jean
Goulu, et qu'on trouvera pour la première fois, dans notre édition, en
tête des _OEuvres diverses_ en prose. Par malheur, si les
renseignements abondent sur Phyllarque, on n'en rencontre aucun qui
concerne Ariste. L'_Avertissement du libraire au lecteur_ fait de lui
un gentilhomme de la cour, mais le ton général prouve que cet
Avertissement est plutôt destiné à dérouter les soupçons qu'à
confirmer les conjectures. En tête de chaque volume se trouve une ode
d'Ariste qui nous prouve qu'il était fort mauvais poëte, ce qui, en
aucun temps, ne peut tenir lieu d'une désignation précise. Il est bien
certain du moins qu'il s'agit d'un personnage réel, connu de toute la
société littéraire du temps, et qui, contrairement à l'assertion du
libraire du P. Goulu, était religieux et non homme de cour. L'extrait
d'un pamphlet de Mairet, qu'on trouvera analysé plus loin à sa date,
achèvera d'établir ces divers points[86].

Si maintenant nous remontons à l'origine de la querelle du P. Goulu et
de Balzac, nous trouvons que ce dernier fut d'abord attaqué par André
de Saint-Denis, jeune feuillant, auteur d'un livre intitulé: _la
Conformité de l'éloquence de M. de Balzac auec celle des plus grands
personnages du temps passé et du present_, dans lequel il lui reproche
vivement ses trop nombreuses réminiscences. Ogier répliqua par une
_Apologie_ de Balzac, dans laquelle le P. André, comme on l'appelait
d'ordinaire, n'était point ménagé. «L'apologie étant imprimée, dit
Sorel[87], un exemplaire en fut porté au supérieur de ce religieux
(c'est-à-dire au P. Goulu), qui s'offensa de le voir attaqué de cette
sorte, principalement en des endroits où la lecture des livres
profanes lui était reprochée. Pource qu'il se piquait aussi
d'éloquence, il voulut prendre le fait et cause pour son novice, et il
fit les deux volumes de _Lettres de Phyllarque à Ariste_, où il
critiqua horriblement toutes les lettres de M. de Balzac, lui donnant
le nom de Narcisse, pour l'accuser d'un trop grand amour de soi-même.»

Tout ceci n'autoriserait-il pas à regarder André de Saint-Denis comme
cet Ariste à qui le P. Goulu adressait ses _Lettres_ et Corneille son
_Excuse_? Ce n'est certes là qu'une conjecture, qui aurait grand
besoin de se trouver confirmée par quelque renseignement plus positif;
mais telle qu'elle est, elle présente du moins une certaine
vraisemblance.

«J'avoue, dit en parlant de Corneille l'auteur de la _Lettre à_
***, que les sentiments de ses amis pour ce poëme avoient
préoccupé mon esprit devant que j'en eusse fait la lecture: je donnois
quelque chose à l'approbation du peuple, encore que je le connusse
mauvais juge; mais je m'aperçus bientôt après que c'étoit l'ignorance,
et non pas sa beauté, qui causoit son admiration. Je fis donc
résolution de guérir ces idolâtres de leur aveuglement, et le dessein
que j'avois de les désabuser me faisoit prendre la plume quand un
autre plus digne observateur m'a prévenu[88]....» Ce passage servit de
texte à la réponse qui parut sous ce titre:

_Lettre pour Monsieur de Corneille, contre les mots de la Lettre sous le
nom d'Ariste: «Ie fis donc résolution de guerir ces Idolatres_[89].»

Cette pièce est du nombre de celles que Niceron attribue à Corneille,
et que nous avons cru devoir réimprimer à la suite de cette notice.
Nous nous contenterons de remarquer ici que l'auteur, quel qu'il soit,
paraît connaître au mieux la personne qui a écrit la _Lettre sous le
nom d'Ariste_. Il en parle comme d'un homme jeune, moins pauvre que
Claveret, mais d'une origine fort contestable, commensal habituel de
Scudéry, et très-assidu aux conférences qui se tenaient chez lui. Il
est vrai que dans la _Responce de *** à *** sous le nom d Ariste_[90],
attribuée également par Niceron à Corneille et reproduite ci-après, ce
n'est plus le même personnage, mais bien Mairet, qui est considéré
comme l'auteur de la _Lettre sous le nom d'Ariste_.

Pendant que cette guerre de libelles continuait chaque matin,
Scudéry, voyant que le public s'obstinait à admirer _le Cid_,
s'efforça d'obtenir contre le nouvel ouvrage un jugement en forme, et
adressa à cet effet au seul tribunal compétent une requête qui fut
imprimée plus tard sous le titre de _Lettre de Mr de Scudery à
l'illustre Academie_[91].

«Il est bien certain, dit Pellisson, qu'en ce différend qui partagea
toute la cour, le Cardinal sembla pencher du côté de M. de Scudéry, et
fut bien aise qu'il écrivît, comme il fit, à l'Académie françoise,
pour s'en remettre à son jugement. On voyait assez le desir du
Cardinal, qui étoit qu'elle prononçât sur cette matière; mais les plus
judicieux de ce corps témoignoient beaucoup de répugnance pour ce
dessein. Ils disoient que l'Académie, qui ne faisoit que de naître, ne
devoit point se rendre odieuse par un jugement qui peut-être
déplairoit aux deux partis, et qui ne pouvoit manquer d'en désobliger
pour le moins un, c'est-à-dire une grande partie de la France; qu'à
peine la pouvoit-on souffrir sur la simple imagination qu'on avoit
qu'elle prétendoit quelque empire à notre langue: que seroit-ce si
elle témoignoit de l'affecter, et si elle entreprenoit de l'exercer
sur un ouvrage qui avoit contenté le grand nombre et gagné
l'approbation du peuple? que ce seroit d'ailleurs un retardement à son
principal dessein, dont l'exécution ne devoit être que trop longue
d'elle-même; qu'enfin M. Corneille ne demandoit point ce jugement, et
que par les statuts de l'Académie, et par les lettres de son érection,
elle ne pouvoit juger d'un ouvrage que du consentement et à la prière
de l'auteur. Mais le Cardinal avoit ce dessein en tête, et ces raisons
lui paroissoient peu importantes, si vous en exceptez la dernière,
qu'on pouvoit détruire en obtenant le consentement de M.
Corneille[92].»

Boisrobert fut chargé de cette négociation. Il entama à ce sujet avec
Corneille, alors à Rouen, une longue correspondance, qui ne nous est
point parvenue. Pellisson a seulement rapporté de trop courts
fragments des réponses de notre poëte, que nous avons classés à leur
date parmi ses lettres.

Dans une de ces réponses, tout en énumérant les inconvénients qu'il y
avait pour la Compagnie à s'occuper de cette querelle, il lui échappa
de dire: «Messieurs de l'Académie peuvent faire ce qu'il leur plaira.»

«Il n'en falloit pas davantage, au moins suivant l'opinion du
Cardinal, dit Pellisson, pour fonder la jurisdiction de l'Académie,
qui pourtant se défendoit toujours d'entreprendre ce travail; mais
enfin il s'en explique ouvertement, disant à un de ses domestiques:
«Faites savoir à ces Messieurs que je le désire, et que je les aimerai
comme ils m'aimeront.»

«Alors on crut qu'il n'y avoit plus moyen de reculer, et l'Académie
s'étant assemblée le 16 juin 1637, après qu'on eut lu la lettre de M.
de Scudéry pour la Compagnie, celles qu'il avoit écrites sur le même
sujet à M. Chapelain, et celles que M. de Boisrobert avoit reçues de
M. Corneille; après aussi que le même M. de Boisrobert eut assuré
l'assemblée que Monsieur le Cardinal avoit agréable ce dessein, il fut
ordonné que trois commissaires seroient nommés pour examiner _le Cid_
et les _Observations contre le Cid_; que cette nomination se feroit à
la pluralité des voix par billets qui ne seroient vus que du
secrétaire. Cela se fit ainsi, et les trois commissaires furent M. de
Bourzey[93], M. Chapelain et M. des Marests. La tâche de ces trois
messieurs n'étoit que pour l'examen du corps de l'ouvrage en gros; car
pour celui des vers, il fut résolu qu'on le feroit dans la
Compagnie[94]. MM. de Cerisy, de Gombauld, Baro et l'Estoile furent
seulement chargés de les voir en particulier et de rapporter leurs
observations, sur lesquelles l'Académie ayant délibéré en diverses
conférences, ordinaires et extraordinaires, M. des Marests eut ordre
d'y mettre la dernière main. Mais pour l'examen de l'ouvrage en gros,
la chose fut un peu plus difficile. M. Chapelain présenta premièrement
ses mémoires; il fut ordonné que MM. de Bourzey et des Marests y
joindroient les leurs; et soit que cela fût exécuté ou non, de quoi je
ne vois rien dans les registres, tant y a que M. Chapelain fit un
corps, qui fut présenté au Cardinal écrit à la main. J'ai vu avec
beaucoup de plaisir ce manuscrit apostillé par le Cardinal, en sept
endroits, de la main de M. Citois, son premier médecin. Il y a même
une de ces apostilles dont le premier mot est de sa main propre[95];
il y en a une aussi qui marque assez quelle opinion il avoit du _Cid_.
C'est en un endroit où il est dit que la poésie seroit aujourd'hui
bien moins parfaite qu'elle n'est, sans les contestations qui se sont
formées sur les ouvrages des plus célèbres auteurs du dernier temps,
la _Jérusalem_, le _Pastor fido_. En cet endroit, il mit en marge:
«L'applaudissement et le blâme du _Cid_ n'est qu'entre les doctes et
les ignorants, au lieu que les contestations sur les autres deux
pièces ont été entre les gens d'esprit[96];» ce qui témoigne qu'il
étoit persuadé de ce qu'on reprochoit à M. Corneille, que son ouvrage
péchoit contre les règles. Le reste de ces apostilles n'est pas
considérable; car ce ne sont pas de petites notes, comme celle-ci, où
le premier mot est de sa main: «Bon, mais se pourroit mieux
exprimer[97];» et cette autre: «Faut adoucir cet exemple[98].» D'où on
recueille pourtant qu'il examina cet écrit avec beaucoup de soin et
d'attention. Son jugement fut enfin que la substance en étoit bonne,
«mais qu'il falloit,» car il s'exprima en ces termes, «y jeter
quelques poignées de fleurs.» Aussi n'étoit-ce que comme un premier
crayon qu'on avoit voulu lui présenter, pour savoir en gros s'il en
approuveroit les sentiments. L'ouvrage fut donc donné à polir, suivant
son intention, et par délibération de l'Académie, à MM. de Serizay, de
Cerisy, de Gombauld et Sirmond[99]. M. de Cerisy, comme j'ai appris,
le coucha par écrit, et M. de Gombauld fut nommé par les trois autres
et confirmé par l'Académie pour la dernière révision du style. Tout
fut lu et examiné par l'Académie en diverses assemblées, ordinaires et
extraordinaires, et donné enfin à l'imprimeur[100]. Le Cardinal étoit
alors à Charonne, où on lui envoya les premières feuilles, mais elles
ne le contentèrent nullement; et soit qu'il en jugeât bien, soit qu'on
le prît en mauvaise humeur, soit qu'il fût préoccupé contre M. de
Cerisy, il trouva qu'on avoit passé d'une extrémité à l'autre, qu'on y
avoit apporté trop d'ornements et de fleurs, et renvoya à l'heure
même en diligence dire qu'on arrêtât l'impression. Il voulut enfin que
MM. de Serizay, Chapelain et Sirmond le vinssent trouver, afin qu'il
pût leur expliquer mieux son intention. M. de Serizay s'en excusa, sur
ce qu'il étoit prêt à monter à cheval pour s'en aller en Poitou. Les
deux autres y furent. Pour les écouter, il voulut être seul dans sa
chambre, excepté MM. de Bautru et de Boisrobert, qu'il appela comme
étant de l'Académie. Il leur parla fort longtemps, très-civilement,
debout et sans chapeau.

«M. Chapelain voulut, à ce qu'il m'a dit, excuser M. de Cerisy, le
plus doucement qu'il put; mais il reconnut d'abord que cet homme ne
vouloit pas être contredit: car il le vit s'échauffer et se mettre en
action, jusque-là que s'adressant à lui, il le prit et le retint tout
un temps par ses glands, comme on fait sans y penser quand on veut
parler fortement à quelqu'un et le convaincre de quelque chose. La
conclusion fut, qu'après leur avoir expliqué de quelle façon il
croyoit qu'il falloit écrire cet ouvrage, il en donna la charge à M.
Sirmond, qui avoit en effet le style fort bon et fort éloigne de toute
affectation. Mais M. Sirmond ne le satisfit point encore; il fallut
enfin que M. Chapelain reprît tout ce qui avoit été fait, tant par lui
que par les autres, de quoi il composa l'ouvrage tel qu'il est
aujourd'hui, qui, ayant plu à la Compagnie et au Cardinal, fut publié
bientôt après, fort peu différent de ce qu'il étoit la première fois
qu'il lui avoit été présenté écrit à la main, sinon que la matière y
est un peu plus étendue, et qu'il y a quelques ornements ajoutés.

«Ainsi furent mis au jour, après environ cinq mois de travail[101],
_les Sentiments de l'Academie françoise sur le Cid_[102], sans que,
durant ce temps-là, ce ministre qui avoit toutes les affaires du
royaume sur les bras, et toutes celles de l'Europe dans la tête, se
lassât de ce dessein, et relâchât rien de ses soins pour cet
ouvrage[103].»

On serait tenté de croire que pendant ces cinq mois le nombre des
libelles diminua. Il n'en fut rien. Dans la lettre par laquelle
Scudéry réclamait le jugement de l'Académie sur _le Cid_, il
repoussait en ces termes le reproche que lui avait fait Corneille de
citer inexactement les autorités qu'il avait invoquées dans ses
_Observations_: «Dans peu de jours la quatrième édition de mon ouvrage
me donnera lieu de le faire rougir de la fausseté qu'il m'impose, en
marquant en marge tous les auteurs et tous les passages que j'ai
allégués.» Nous ne pensons pas qu'il ait donné suite à ce projet, mais
il publia isolément:

_La Preuve des passages alleguez dans les obseruations sur le Cid. A
Messieurs de l'Academie_[104].

_L'Epistre aux poetes du temps sur leur querelle du Cid_[105] parut
sans doute presque au même moment, car son début fait allusion à la
_Lettre à l'illustre Academie_. «Vous avez fait trop de bruit par
toutes les provinces de France (messieurs les rimeurs) pour croire que
vos différends puissent à présent être terminés par une Académie que
l'un de vous honore d'un titre qui est seulement l'apennage des
princes et des sacrées assemblées.» Rien n'est plus détestable que
cette pièce, qui se termine par une froide allusion au nom de
Corneille: «Si néanmoins vous ne voulez cesser qui l'un de clabauder
et l'autre de croasser, que ce soit pour le moins perché sur un noyer,
siége ordinaire de tels oiseaux.»

_Pour le sieur Corneille contre les ennemis du Cid_[106], est le titre
d'une brochure qui ne se compose que d'un sonnet dont voici la chute:

    Corneille sait porter son vol si près des cieux,
    Que s'il ne s'abaissoit pour vous combattre mieux,
    Vos coups injurieux ne pourroient pas l'atteindre;

et de la petite pièce qui suit:

    _Au seigneur de Scudery sur sa victoire._

QUATRAIN.

    Toi dont la folle jalousie
    Du _Cid_ te veut rendre vainqueur,
    Sois satisfait, ta frénésie
    Te fait passer pour un vain coeur.

C'est aussi à la même époque qu'il faut rapporter l'ouvrage intitulé:
_Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid: avec un traité de
la Disposition du Poëme Dramatique, et de la prétenduë Règle de
vingt-quatre heures_[107]. L'auteur, il est vrai, prétend d'abord que
son traité était sous presse même avant la _Lettre apologétique_ de
Corneille, mais il ajoute: «Il semble que je serois obligé de signer
cet écrit si je voulois prendre la qualité d'intervenant au procès qui
s'instruit en l'illustre Académie sur la requête du Sr de Scudéry.
Mais plutôt que de plaider (qui est un métier que je m'empêche de
faire tant que je puis), j'aime mieux que ce petit ouvrage s'en aille
avec les vagabonds et gens sans aveu, ou qu'il soit mis aux
Enfermés[108], comme un enfant trouvé.» L'auteur affecte une grande
impartialité et loue presque également Corneille et Scudéry. «Toutes
les fois, dit-il, que la pièce du _Cid_ a paru sur le théâtre, j'avoue
qu'elle a donné dans la vue à tout le monde.» «Je n'en connois
l'auteur que de nom, ajoute-t-il un peu plus loin, et par les affiches
des comédiens; or à cause que je fais quelquefois des vers, et que je
favorise ceux qui s'en mêlent, j'ai inclination pour lui.» Du reste il
ne prend aucune part réelle à la querelle et ne s'en occupe que parce
qu'il trouve l'occasion de publier et surtout de faire lire un traité
de la règle des vingt-quatre heures, écrit depuis cinq ou six ans et
dont il était embarrassé.

C'est vers ce moment que dut paraître _le Iugement du Cid composé par
un Bourgeois de Paris, marguillier de sa Paroisse_[109]. Le passage
suivant nous indique le but de l'auteur et nous montre qu'il
connaissait bien le défenseur habituel de Corneille, mais par malheur
il le désigne d'une façon fort obscure pour nous. «Quand j'ai vu,
dit-il en parlant de notre poëte, que l'on ne cessoit d'écrire pour et
contre, qu'il ne paroissoit que de la passion et de l'excès, soit à le
blâmer ou à le défendre, et que le pédant qui a pris sa cause,
sembloit avoir eu plus de soin de défendre son affiche de la morale de
la cour, et de paroître grand logicien, que de rien faire à l'avantage
de Corneille, je me suis enfin résolu, attendant le jugement de
l'Académie, de faire voir le mien, qui est, ce me semble, le sentiment
des honnêtes gens d'entre le peuple; et sans avoir égard ni à la
colère des poëtes qui l'ont voulu mettre aussi bas qu'il s'étoit mis
haut, ni aux louanges excessives que lui donnent ses adorateurs, j'ai
voulu le défendre contre ce qu'il y avoit d'injustice dans les
_Observations_ de Scudéry, et montrer aussi que l'on sait la portée de
son mérite, et que le sens commun n'est pas entièrement banni de la
tête de ceux qui ne sont ni savants, ni auteurs.» Il ne faut pas
oublier toutefois que ce critique, en apparence si équitable à l'égard
de Corneille, n'hésite pas à dire avec ses ennemis qu'«il ne devoit
point faire imprimer _le Cid_.»

Nous voici arrivés à l'_Epistre familiere du Sr Mayret au Sr Corneille
sur la tragi-comédie du Cid_[110]. Ce pamphlet est le seul qui porte
une date de jour; il est du 4 juillet 1637. On trouve p. 30, après la
pièce principale, la _Responce à l'Amy du Cid sur ses inuectives
contre le Sr Claueret_, où est cité le Jugement du marguillier, ce qui
justifie la place que nous avons donnée à cet écrit.

«Monsieur, dit Mairet au commencement de son _Épître_, si je croyois
le bruit commun qui vous déclare déjà l'auteur de ces mauvais papiers
volants qu'on voit tous les jours paroître à la défense de votre
ouvrage, je me plaindrois de vous à vous-même, de l'injustice que l'on
me fait en un libelle de votre style et peut-être de votre façon; mais
comme l'action est trop indigne d'un honnête homme, je suspendrai pour
quelque temps ma créance en votre faveur, et me contenterai (puisque
la querelle de votre _Cid_ vous a rendu chef de parti) de vous
demander seulement raison de l'impertinence d'un de vos lanciers qui
m'est venu rompre dans la visière mal à propos; mais d'autant que je
n'ai pas l'honneur de connoître le galant homme et qu'il ne seroit pas
raisonnable que je me commisse avec un masque, je vous adresserai,
s'il vous plaît, ce petit discours, comme si vous étiez lui-même.

«Premièrement il en veut à mes ouvrages qu'il attaque tous.... puis
par une ruse de guerre, qui n'est pas difficile à découvrir, il me
veut attribuer la lettre qui commence par les railleries passives
d'Ariste, continue par le mépris en particulier de votre
chef-d'oeuvre, et finit par celui de toutes vos autres pièces en
général. Pour la lettre qu'il me veut donner, il me pardonnera si je
la refuse.... et je n'ai mis principalement la main à la plume que
pour faire une publique déclaration de ce désaveu. Je proteste
hautement que je suis très-humble serviteur d'Ariste, pour les bonnes
qualités dont je le crois doué sur le rapport de M. de Scudéry qui le
connoît; et votre ami n'y procède pas comme il faut: il devroit se
contenter d'égratigner mes ouvrages, sans essayer malicieusement de me
brouiller avec des personnes dont la profession m'a toujours imprimé
la révérence et le respect.... Il faut savoir que cet ami, qui vous
ressemble si fort, a fait imprimer deux réponses subsécutives à la
lettre que je désavoue en cette-ci. Dans la première, qui porte pour
titre: _Lettre pour M. de Corneille_.... il témoigne en connoître
l'auteur par la mauvaise peinture qu'il en a faite, et par la seconde,
qu'il intitule: la _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, il
semble qu'il ait dessein de faire accroire que c'est de moi qu'il
entendoit parler dans la première; si c'est pour se mettre à couvert
de l'orage qu'il appréhende (car enfin celui qu'il y désigne et qu'il
offense est de telle qualité qu'il a des domestiques d'aussi bonne
condition que vous, je ne veux pas dire meilleure quoiqu'on m'en ait
assuré, et le rang qu'il tient dans la province où vous demeurez est
si haut que si vous étiez bien avisé, vous iriez lui demander pardon
du zèle indiscret de votre ami, qui vous peut être injurieux):
digressions à part, si c'est, comme j'ai dit, qu'il se veuille mettre
à couvert de l'orage qu'il appréhende, je suis tout prêt en votre
considération de lui rendre ce bon office, en recevant chez moi le
paquet qu'il adresse ailleurs.»

Comment le portrait fait par les partisans de Corneille d'un
commensal de Scudéry assez peu fortuné et d'origine obscure,
s'applique-t-il, suivant Mairet, à quelqu'un qui occupe un haut rang
en Normandie? Il est assez difficile de le deviner, à cause des termes
obscurs dont est enveloppée toute cette polémique; mais n'est-on pas
autorisé à supposer avec quelque vraisemblance que Mairet fait
allusion à ce personnage de haute condition, dont Corneille a parlé
dans la _Lettre apologétique_, et que Voltaire a pris avec si peu
d'apparence pour le Cardinal lui-même[111]?

Corneille, ou plutôt quelqu'un de ses amis, répondit au libelle que
nous venons d'analyser par la _Lettre du des-interessé au sieur
Mairet_[112] et par l'_Avertissement au besançonnois Mairet_[113]. On
trouvera ces deux pièces à la suite de notre notice.

L'adversaire de notre poëte ne se tint pas pour battu. Il répliqua par
une _Apologie pour M. Mairet contre les calomnies du Sr Corneille de
Rouen_[114]; apologie qui renferme une lettre de Mairet à Scudéry,
datée du 30 septembre 1637. Ce libelle fut le dernier. La lettre
suivante[115], adressée par Boisrobert à Mairet, qui habitait alors
chez le comte de Belin[116], mit enfin un terme à cette regrettable
dispute.

    «A Charonne, ce 5 octobre 1637.

    «Monsieur,

  «Puisque vous êtes extrêmement raisonnable, et que vous savez bien
  que la sujétion illustre à laquelle je suis attaché ne me laisse
  pas assez de liberté pour rendre mes devoirs à tous mes amis, je
  ne vous ferai point d'excuses de m'être autrefois reposé sur les
  soins de M. Chapelain, qui m'a promis de répondre pour moi aux
  lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Il n'aura pas
  oublié, je m'assure, à vous témoigner la continuation de mon zèle,
  et je me promets bien que vous connoîtrez vous-même à votre retour
  que si je vous ai paru muet, je ne me suis pas tu devant ceux
  auprès desquels vous croyez que je puis vous servir, et que je
  vous ai gardé une inviolable fidélité pendant votre absence. Ces
  six lignes que je vous écris de mon chef satisferont, s'il vous
  plaît, Monsieur, à ce que je dois à notre amitié, et vous lirez le
  reste de ma lettre comme un ordre que je vous envoie par le
  commandement de Son Éminence. Je ne vous cèlerai pas qu'elle s'est
  fait lire avec un plaisir extrême tout ce qui s'est fait sur le
  sujet du _Cid_, et que particulièrement une lettre qu'elle a vue
  de vous, lui a plu jusques à tel point qu'elle lui a fait naître
  l'envie de voir tout le reste. Tant qu'elle n'a connu dans les
  écrits des uns et des autres que des contestations d'esprit
  agréables, et des railleries innocentes, je vous avoue qu'elle a
  pris bonne part au divertissement; mais quand elle a reconnu que
  de ces contestations naissoient enfin des injures, des outrages et
  des menaces, elle a pris aussitôt résolution d'en arrêter le
  cours. Pour cet effet, quoiqu'elle n'ait point vu le libelle que
  vous attribuez à M. Corneille, présupposant par votre réponse, que
  je lui lus hier au soir, qu'il devoit être l'agresseur, elle m'a
  commandé de lui remontrer le tort qu'il se faisoit, et de lui
  défendre de sa part de ne plus faire de réponse, s'il ne lui
  vouloit déplaire; mais d'ailleurs craignant que des tacites
  menaces que vous lui faites, vous ou quelques-uns de vos amis n'en
  viennent aux effets, qui tireroient des suites ruineuses à l'un et
  à l'autre, elle m'a commandé de vous écrire que si vous voulez
  avoir la continuation de ses bonnes grâces, vous mettiez toutes
  vos injures sous le pied, et ne vous souveniez plus que de votre
  ancienne amitié, que j'ai charge de renouveler sur la table de ma
  chambre à Paris, quand vous serez tous rassemblés. Jusqu'ici j'ai
  parlé par la bouche de Son Éminence; mais pour vous dire
  ingénument ce que je pense de toutes vos procédures, j'estime que
  vous avez suffisamment puni le pauvre M. Corneille de ses vanités
  et que ses foibles défenses ne demandoient pas des armes si fortes
  et si pénétrantes que les vôtres. Vous verrez un de ces jours son
  _Cid_ assez malmené par les sentiments de l'Académie; l'impression
  en est déjà bien avancée, et si vous ne venez à Paris dans ce
  mois, je vous l'envoirai. Cependant conservez-moi, s'il vous
  plaît, quelque place dans le souvenir de M. de Belin; faites-moi
  de plus l'honneur de lui témoigner que je prends grande part à son
  affliction, et que je suis autant touché que pas un de ses
  serviteurs, de la perte qu'il a fait[117]. Si j'avois l'esprit
  assez libre, je la lui témoignerois à lui-même; mais je me console
  quand je pense que ma douleur sera plus éloquente en votre bouche
  qu'en la mienne, et que vous n'oublierez rien pour témoigner les
  véritables sentiments de celui qui est avec passion,

    «Monsieur,

    «Votre très-humble et très-fidèle serviteur

    «BOISROBERT.»


Depuis le jour où le Cardinal eut ainsi fait connaître ses intentions,
on ne publia plus rien que les remercîments adressés par Scudéry à
l'Académie. Ils parurent dans un petit recueil portant le titre
suivant: _Lettre de Mr de Balzac à Mr de Scudery, sur ses Obseruations
du Cid. Et la response de Mr de Scudery à Mr de Balzac. Auec la lettre
de Mr de Scudery à Messieurs de l'Academie françoise, sur le
iugement qu'ils ont fait du Cid et de ses Obseruations_[118].

La lettre de Balzac est charmante. Espérant l'attirer dans son parti,
Scudéry lui avait adressé ce qu'il avait écrit contre _le Cid_; mais
Balzac, tout en approuvant les principes qui avaient guidé son jeune
ami, atténue ses critiques par de si nombreuses et de si importantes
restrictions, que Scudéry dut se trouver assez mal satisfait d'avoir
provoqué un semblable jugement.

«Considérez néanmoins, Monsieur, que toute la France entre en cause
avec lui, et que peut-être il n'y a pas un des juges dont vous êtes
convenus ensemble[119] qui n'ait loué ce que vous desirez qu'il
condamne: de sorte que, quand vos arguments seroient invincibles et
que votre adversaire y acquiesceroit, il auroit toujours de quoi se
consoler glorieusement de la perte de son procès, et vous dire que
c'est quelque chose de plus d'avoir satisfait tout un royaume que
d'avoir fait une pièce régulière. Il n'y a point d'architecte d'Italie
qui ne trouve des défauts en la structure de Fontainebleau et qui ne
l'appelle un monstre de pierre: ce monstre néanmoins est la belle
demeure des rois, et la cour y loge commodément.

«Il y a des beautés parfaites qui sont effacées par d'autres qui ont
plus d'agrément et moins de perfection; et parce que l'acquis n'est
pas si noble que le naturel, ni le travail des hommes que les dons du
ciel, on vous pourroit encore dire que savoir l'art de plaire ne vaut
pas tant que savoir plaire sans art. Aristote blâme _la Fleur_
d'Agathon, quoiqu'il die qu'elle fut agréable[120], et l'_OEdipe_
peut-être n'agréoit pas, quoique Aristote l'approuve. Or, s'il est
vrai que la satisfaction des spectateurs soit la fin que se proposent
les spectacles, et que les maîtres mêmes du métier ayant quelquefois
appelé de César au peuple, _le Cid_ du poëte françois ayant plu aussi
bien que _la Fleur_ du poëte grec, ne seroit-il point vrai qu'il a
obtenu la fin de la représentation, et qu'il est arrivé à son but,
encore que ce ne soit pas par le chemin d'Aristote ni par les adresses
de sa poétique? Mais vous dites, Monsieur, qu'il a ébloui les yeux du
monde, et vous l'accusez de charme et d'enchantement: je connois
beaucoup de gens qui feroient vanité d'une telle accusation; et vous
me confesserez vous-même que, si la magie étoit une chose permise, ce
seroit une chose excellente: ce seroit, à vrai dire, une belle chose
de pouvoir faire des prodiges innocemment, de faire voir le soleil
quand il est nuit, d'apprêter des festins sans viandes ni officiers,
de changer en pistoles les feuilles de chêne et le verre en diamants;
c'est ce que vous reprochez à l'auteur du _Cid_, qui vous avouant
qu'il a violé les règles de l'art, vous oblige de lui avouer qu'il a
un secret, qu'il a mieux réussi que l'art même; et ne vous niant pas
qu'il a trompé toute la cour et tout le peuple, ne vous laisse
conclure de là sinon qu'il est plus fin que toute la cour et tout le
peuple, et que la tromperie qui s'étend à un si grand nombre de
personnes est moins une fraude qu'une conquête. Cela étant, Monsieur,
je ne doute pas que Messieurs de l'Académie ne se trouvent bien
empêchés dans le jugement de votre procès, et que d'un côté vos
raisons ne les ébranlent, et de l'autre l'approbation publique ne les
retienne. Je serois en la même peine, si j'étois en la même
délibération, et si de bonne fortune je ne venois de trouver votre
arrêt dans les registres de l'antiquité. Il a été prononcé, il y a
plus de quinze cents ans, par un philosophe de la famille stoïque,
mais un philosophe dont la dureté n'étoit pas impénétrable à la joie,
de qui il nous reste des jeux et des tragédies, qui vivoit sous le
règne d'un empereur poëte et comédien, au siècle des vers et de la
musique. Voici les termes de cet authentique arrêt, et je vous le
laisse interpréter à vos dames, pour lesquelles vous avez bien
entrepris une plus longue et plus difficile traduction[121]. _Illud
multum est primo aspectu oculos occupasse, etiam si contemplatio
diligens inventura est quod arguat. Si me interrogas, major ille est
qui judicium abstulit quam qui meruit_[122]. Votre adversaire y trouve
son compte par ce favorable mot de _major est_; et vous avez aussi ce
que vous pouvez desirer, ne desirant rien, à mon avis, que de prouver
que _judicium abstulit_. Ainsi vous l'emportez dans le cabinet, et il
a gagné au théâtre. Si _le Cid_ est coupable, c'est d'un crime qui a
eu récompense; s'il est puni, ce sera après avoir triomphé; s'il faut
que Platon le bannisse de sa république, il faut qu'il le couronne de
fleurs en le bannissant, et ne le traite pas plus mal qu'il a traité
autrefois Homère.»

Trop attachée à la sévérité des règles, trop soucieuse surtout de
complaire aux moindres fantaisies du Cardinal, l'Académie rendit un
jugement plus sévère à l'égard de Corneille, et partant plus agréable
à Scudéry, qui l'en remercia avec effusion. L'Académie s'empressa de
lui faire répondre en ces termes, par l'organe de Chapelain, son
secrétaire: «Monsieur, moins la Compagnie que vous avez prise pour
arbitre de votre différend a affecté la qualité de juge, plus se
doit-elle sentir obligée de la déférence que vous témoignez pour ses
_Sentiments_. Je sais qu'en les donnant au public pour vous
satisfaire, sa principale intention a été de tenir la balance droite
et de ne faire pas d'une chose sérieuse un compliment ni une civilité;
mais je sais aussi qu'après cette intention, elle n'a essayé de faire
rien avec plus de soin que de s'exprimer avec modération et de dire
ses raisons sans blesser personne. Je souhaite que vous soyez bien
persuadé de cela, ou plutôt je me réjouis de ce que vous l'êtes, et
qu'ayant reçu d'elle, en cette rencontre, le moins favorable
traitement que vous en puissiez jamais attendre, vous ne laissez pas
de lui faire justice en reconnoissant qu'elle est juste. A l'avenir
j'espère qu'elle se revanchera de votre équité, et qu'aux occasions où
il lui sera permis d'être obligeante, vous n'aurez rien à désirer
d'elle et reconnoîtrez qu'elle sait estimer votre mérite et votre
vertu. De moi je ne vous dis rien pour ce que je crois vous dire tout
en vous assurant que je suis, Monsieur, votre, etc. De Paris, ce 19
décembre 1637[123].»

En somme _les Sentiments de l'Academie sur le Cid_, si impatiemment
attendus, n'eurent aucun des résultats qu'on en espérait: ils ne
satisfirent entièrement ni la jalousie de Richelieu, ni la basse envie
de Scudéry; ils ne diminuèrent en rien le légitime orgueil de
Corneille, ni l'admiration générale, et Boileau put résumer plus tard
la discussion par ces excellents vers:

    En vain contre _le Cid_ un ministre se ligue:
    Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue.
    L'Académie en corps a beau le censurer:
    Le public révolté s'obstine à l'admirer[124].

Lorsque cette grande querelle littéraire fut calmée, Corneille, après
avoir pardonné à ceux qui s'étaient déclarés contre lui, conserva
néanmoins le désir de constater en toute occasion qu'il n'avait pas
accepté de plein gré le jugement de l'Académie. En 1640, ayant appris
que Balzac préparait un recueil de ses lettres, il s'efforça de lui
faire supprimer le passage que contient sur ce point celle que nous
avons citée.

«Corneille m'est venu voir, écrit Chapelain à Balzac le 17 novembre
1640, et m'a demandé en grâce que j'obtinsse de vous d'ôter dans votre
lettre à Scudéry ces termes: _les juges dont vous êtes convenus_, pour
ce qu'il nie d'être jamais convenu de notre compétence sur l'affaire
du _Cid_. Cependant vous ne lui pouvez complaire en cela sans choquer
Scudéry, qui en garde l'original comme une relique, qui croiroit que
vous eussiez changé d'inclination pour lui. Mon sens seroit que vous
m'écrivissiez que vous n'imprimeriez plutôt pas la lettre que de leur
déplaire à l'un et à l'autre. Voyez toutefois si, _por bien de
paz_[125], vous voulez vous abaisser jusque-là et priver votre volume
d'un si grand ornement[126].»

Nous n'avons pas la réponse de Balzac, mais une autre lettre de
Chapelain, du 8 décembre suivant, nous en fait connaître le contenu:
«Le tempérament que vous avez trouvé pour satisfaire l'esprit bourru
de Corneille le doit tellement contenter que, s'il ne le reçoit pas
avec mille joies, je suis d'avis que vous laissiez l'endroit comme il
étoit. Je lui dirai que vous avez eu la bonté de vouloir imprimer ce
lieu de la sorte: _les juges dont on m'a dit que vous êtes convenus_,
car des deux c'est celle qui me semble la meilleure[127]....»

Balzac préféra une rédaction encore moins explicite; on lit dans le
recueil de ses lettres: «Il n'y a pas un des juges dont le bruit est
que vous êtes convenus ensemble[128].»

Cela n'empêcha pas Corneille de protester très-vivement contre ce
bruit dans son avertissement de 1648, où il se montre d'ailleurs
pénétré de reconnaissance envers Balzac.

A Paris l'attention publique ne reste pas fort longtemps fixée sur les
mêmes choses, si belles qu'elles puissent être. Au bruit qu'avait
causé _le Cid_ pendant plus d'une année, succéda peu à peu le silence,
et, si l'on s'en rapportait aux vers suivants, on croirait qu'en 1644
il n'était plus du bel air d'oser encore admirer cet ouvrage:

    J'en voyois là[129] beaucoup passer pour gens d'esprit,
    Et faire encore état de Chimène et du Cid,
    Estimer de tous deux la vertu sans seconde,
    Qui passeroient ici pour gens de l'autre monde,
    Et se feroient siffler si dans un entretien
    Ils étoient si grossiers que d'en dire du bien[130].

Mais ces vers sont de Corneille, qui souffrait sans doute de ce que
_le Cid_, quoique vivement admiré, avait cessé d'être le constant
sujet de toutes les conversations. Il est évident d'ailleurs que le
poëte ne tenait pas à être pris au mot, et en 1660 il eut le bon goût
de supprimer cette allusion un peu trop personnelle.

Quoique tout le monde ait donné tort aux adversaires du _Cid_, leurs
critiques ont exercé sur cet ouvrage une fâcheuse influence qui n'est
pas encore dissipée. D'abord ils ont arraché à Corneille quelques vers
malencontreux, qui, bien qu'inférieurs à ceux qu'ils étaient destinés
à remplacer, ont dû nécessairement prendre place dans son texte
définitif. Ensuite ils ont enhardi par leurs attaques les reviseurs,
les correcteurs, gens qui n'ont pas besoin d'être encouragés.

En effet, aucun produit de l'intelligence humaine n'est d'une
perfection absolue; est-ce une raison pour porter une main audacieuse
sur tous les chefs-d'oeuvre de notre littérature? Le cinquième acte
d'_Horace_ a été regardé avec assez de raison comme contenant une
action nouvelle, différente de celle qui fait le sujet des quatre
premiers; a-t-on cru pour cela devoir le supprimer? Quelques délicats
ont blâmé les dénoûments des _Femmes savantes_ et de _Tartufe_, mais
ils ne se sont pas avisés d'en imaginer d'autres. Par quelle fatalité
en a-t-il été différemment à l'égard du _Cid_, qui méritait à double
titre d'être respecté, d'abord comme un poëme incomparable, puis comme
un des plus précieux monuments de l'histoire de notre théâtre?

Cela ne peut tenir qu'à deux causes: à l'habitude dès longtemps
contractée par le public de considérer _le Cid_, malgré toutes ses
beautés, comme une pièce remplie d'imperfections, et peut-être aussi à
la supériorité même des principales scènes, qui fait paraître le reste
froid et languissant. On voulut rendre à Corneille le fâcheux service
de supprimer de son ouvrage tout ce qui n'atteignait pas au sublime.
En 1734 parut un petit volume de format in-12, intitulé: _Pièces
dramatiques choisies et restituées_ par Monsieur ***, et portant
pour adresse: _A Amsterdam, chez F. Changuion_. Ce recueil, composé
d'une manière assez bizarre, renferme _le Cid_, le _don Japhet_ de
Scarron, la _Mariane_ de Tristan et _le Florentin_ de la Fontaine.
Rien de plus curieux que la façon dont l'éditeur, qui passe pour
n'être autre que Jean-Baptiste Rousseau, _restitue_ les pièces qu'il
publie. Pour _Mariane_, il annonce que son travail n'a consisté «que
dans le retranchement, la correction ou le supplément de cent
cinquante ou cent soixante vers tout au plus.»

Il ne respecte pas plus Corneille que Tristan. Dans _le Cid_, il fait
disparaître sans scrupule trois personnages, l'Infante, Léonor et le
Page, et supprime par conséquent les nombreux passages du rôle de
Chimène où celle-ci s'adresse à l'Infante. «Ce n'est point, dit-il,
faire tort à un beau visage que d'en enlever une tache, et plus un
ouvrage est digne d'estime, plus il mérite qu'on prenne soin, d'en
ôter ce qui le défigure. C'est ce qu'on a essayé de faire ici, et il
n'en a coûté pour cela que le supplément de deux vers de liaison au
second acte et de deux autres au cinquième, qu'il a fallu
nécessairement y ajouter, et que, par respect pour le grand Corneille,
on a pris soin de distinguer par ces virgules à qui les imprimeurs
donnent le nom de guillemets, et qui se trouvent dans les éditions de
Molière aux endroits de ses pièces, que les comédiens ont coutume de
couper dans les représentations.»

Au deuxième acte, c'est en tête de la scène entre don Fernand, don
Arias et don Sanche que se place, assez gauchement, la liaison ajoutée
par l'éditeur:

    «Quoi me braver encor après ce qu'il a fait!
    Par la rébellion couronner son forfait!»

Enfin, au commencement de la dernière scène de l'ouvrage, ces deux
vers dits par l'Infante:

    Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
    Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse,

sont remplacés par ceux-ci, que prononce don Fernand:

    «Approche-toi, Rodrigue, et toi reçois, ma fille,
    De la main de ton roi, l'appui de la Castille.»

Il est difficile d'imaginer des changements plus malheureux, et une
telle poésie est bien indigne, non-seulement de Corneille, mais aussi
de Jean-Baptiste Rousseau.

Toutefois ce texte fut généralement adopté pour la scène, et le public
s'y accoutuma si bien, que le retour à la rédaction authentique parut
toujours une innovation des plus hardies. Elle fut tentée, mais
vainement, en 1737 et en 1741; enfin, le 1er juin 1806, l'Empereur
voulut entendre à Saint-Cloud la pièce complète. Monvel joua don
Diègue; Talma, Rodrigue; Mlle Duchesnois, Chimène; Lafon, le Roi; Mlle
Georges, l'Infante. Malgré cette admirable composition de troupe,
l'épreuve ne fut pas favorable, et l'Infante ne parut pas au
Théâtre-Français.

La suppression si considérable que nous venons de rappeler ne fut pas
la seule qui eut lieu dans _le Cid_. Ou avait pris l'habitude de
retrancher la première scène entre Elvire et Chimène, et de commencer
brusquement la pièce par ces vers que le Comte adresse à don Diègue.

    Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
    Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi[131].

Dans son commentaire, Voltaire déplore cette coutume des comédiens,
qui, de son temps, passaient aussi le couplet célèbre:

    Paroissez, Navarrois[132]....

Toutefois il faut remarquer que, contrairement à l'assertion de M.
Aimé Martin, la scène d'Elvire n'a pas été retranchée par
Jean-Baptiste Rousseau; en effet, elle figure tout au long dans le
recueil de 1734; mais depuis le moment où Voltaire nous signale sa
suppression, jusqu'au 22 janvier 1842, jour où Mlle Rachel joua pour
la première fois Chimène, elle n'a pas été remise au théâtre. En
rendant compte de cette représentation dans la _Revue des Deux
Mondes_, M. Charles Magnin félicite la Comédie-Française du
rétablissement de la première scène de l'ouvrage. Une autre innovation
importante signala encore cette reprise: Corneille dit dans l'_Examen_
du _Cid_: «Tout s'y passe.... dans Séville, et garde ainsi quelque
espèce d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de
scène en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement
de l'Infante, tantôt la maison de Chimène et tantôt une rue ou place
publique[133].» Sur quoi Voltaire fait remarquer que «l'unité de lieu
serait observée aux yeux des spectateurs si on avait eu des théâtres
dignes de Corneille, semblables à celui de Vicence, qui représente une
ville, un palais, des rues, une place, etc.» La Comédie-Française, qui
ne dispose pas d'une scène aussi majestueuse, voulut du moins marquer
le lieu précis de chaque partie de l'action, à l'aide de changements
de décors. Malgré ce qu'avait d'abord d'un peu étrange la division des
actes d'une tragédie de Corneille en _tableaux_, cet essai, qui, après
tout, semble assez conforme aux intentions de l'auteur, réussit fort
bien, et depuis lors ce mode de représentation fut définitivement
adopté[134]. Il est regrettable qu'au moment où l'on changeait ainsi
les habitudes du public, on n'ait pas rétabli dans toute son intégrité
le texte du _Cid_, et remis au théâtre les trois rôles supprimés. Ne
serait-ce pas là un bon essai à faire pour un anniversaire de
naissance de Corneille, et M. Édouard Thierry, qui a fait preuve en
plusieurs circonstances d'une intelligente initiative et d'un goût
littéraire des plus exercés, ne sera-t-il pas disposé à attacher son
nom à une _restitution_ de ce genre, bien différente de celle qu'on
attribue à Jean-Baptiste Rousseau?

NOTES:

  [1] Tome II, p. 157.

  [2] Voyez la Notice de _l'Illusion_, tome II, p. 423 et 424.

  [3] _La jeunesse_ (littéralement _les jeunesses_, _les actes de
  jeunesse_) _du Cid_.

  [4] _Vie de M. Corneille. OEuvres de Fontenelle...._ édition de
  1742, tome III, p. 96.

  [5] L'article de la _Gazette littéraire_ est reproduit dans les
  _OEuvres de Voltaire_ publiées par M. Beuchot, tome XLI, p. 490
  et 491.

  [6] Dans le volume intitulé _Chefs-d'oeuvre du théâtre espagnol_.
  Paris, Ladvocat, p. 169 et 170.

  [7] _Histoire du Théâtre françois_, tome VI, p. 92.

  [8] _Épître familière_, p. 17 et 18.

  [9] Vers 1 des variantes: voyez plus loin, p. 103.

  [10] Mondory.

  [11] La date de ces réflexions de Balzac ne permet pas de les
  appliquer au _Cid_: elles se trouvent dans une lettre à
  Boisrobert du 3 avril 1635 (livre VIII, lettre XLVI, tome I, p.
  395 et 396 de l'édition in-folio de 1665). Du reste, elles ne
  peuvent pas davantage concerner quelque autre pièce de Corneille,
  car un passage qui précède immédiatement celui-ci, et que Mairet
  a pris soin de supprimer, met tout à fait notre poëte hors de
  cause, et lui est même très-favorable. Voyez la Notice sur
  _Médée_, tome II, p. 330 et 331.

  [12] C'est-à-dire si _le Cid_ n'eût pas été imprimé et exposé
  dans la Galerie du Palais, où se vendaient alors les livres
  nouveaux. Voyez la Notice sur _la Galerie du Palais_, tome II, p.
  3-9.

  [13] _Réponse à l'Ami du Cid...._ p. 41 et 42.

  [14] Voyez _Lettres de Balzac_, tome I, p. 420, livre LX, lettre
  XXII, à M. de Moudory, 15 décembre 1636. Le passage suivant de
  cette lettre nous montre quelle haute opinion Balzac avait de
  Mondory: «J'ai plusieurs raisons de vous estimer, et pense le
  pouvoir faire du consentement de nos plus sévères écoles,
  puisqu'ayant nettoyé votre scène de toutes sortes d'ordures, vous
  pouvez vous glorifier d'avoir réconcilié la comédie avec les ***,
  et la volupté avec la vertu. Pour moi, qui ai besoin de plaisir,
  et n'en desire pas prendre néanmoins qui ne soit bien purifié et
  que l'honnêteté ne permette, je vous remercie avec le public du
  soin que vous avez de préparer de si agréables remèdes à la
  tristesse et aux autres fâcheuses passions.» Il est permis de
  penser que les trois étoiles qui se trouvent ici remplacent le
  mot _ecclésiastiques_ ou le mot _prédicateurs_. En effet,
  Chapuzeau, moins réservé que Balzac, nous dit dans son _Théâtre
  françois_ (p. 141): «Pourquoi me tairois-je de l'avantage que les
  orateurs sacrés tirent des comédiens, auprès de qui, et en
  public, et en particulier, ils se vont former à un beau ton de
  voix et à un beau geste, aides nécessaires au prédicateur pour
  toucher les coeurs?»

  [15] _Le Comédien Mondory_, par Auguste Soulié. _Revue de Paris_,
  du 30 décembre 1838.

  [16] On appelait _Chambre dorée_ la grand'chambre du Parlement, à
  cause de son plafond doré.--_Être assis sur les fleurs de lis_ se
  disait de ceux qui exerçaient quelque charge de judicature royale
  et surtout dans une cour supérieure, parce que leurs siéges
  étaient couverts de fleurs de lis.

  [17] _Les Sosies_, comédie de Rotrou, représentée en 1636, un peu
  avant _le Cid_.

  [18] _Recueil autographe des Lettres de Chapelain_, appartenant à
  M. Sainte-Beuve: lettre adressée à M. Belin, au Mans. Voyez
  _Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par M. J.
  Taschereau, 2e édition, p. 56.

  [19] _Le Jugement du Cid_, p. 8.

  [20] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
  1653, in-8º, p. 186 et 187.

  [21] _Le Virgile trauesty en vers burlesques de Monsieur
  Scarron.... A Paris, chez Guillaume de Luyne_, 1653, _in_-4º,
  livre I, p. 11 et 12.

  [22] _Lettre.... à l'illustre Academie_, p. 5. Mme de Sévigné a
  emprunté à Scudéry cet argument pour s'en servir contre Racine;
  elle dit presque dans les mêmes termes: «A propos de comédie,
  voilà _Bajazet_. Si je pouvois vous envoyer la Champmeslé, vous
  trouveriez cette comédie belle; mais sans elle, elle perd la
  moitié de ses attraits.» (9 mars 1672, tome II, p. 529.)--En
  1682, c'était cette actrice qui jouait Chimène. Voyez la Notice
  de _la Galerie du Palais_, tome II, p. 9.

  [23] Voici le passage textuel de la _Galerie historique des
  acteurs du théâtre françois...._ par P. D. Lemazurier.... 1810,
  tome I, p. 424 et 425. Le rôle rempli par Montfleury suivant
  l'auteur n'y est pas désigné, mais il est bien probable qu'il
  entend parler de celui de Rodrigue: «Il joua d'original dans _le
  Cid_ et dans _les Horaces_; Chapuzeau, qui nous indique ces
  faits, le cite comme un comédien parfait dès ce temps-là. Voici
  ses propres termes, livre III de son _Théâtre françois_, p. 177
  et 178.» Cet extrait que nous reproduisons en le prolongeant
  jusqu'à la p. 179, où il est encore question de Corneille, n'a
  nullement, comme on va le voir, le sens que lui donne Lemazurier.
  De plus, Chapuzeau lui-même se trompe lorsqu'il prétend que
  Corneille n'a pas donné ses premières pièces à Mondory. «Cet
  établissement des comédiens (à l'hôtel de Bourgogne) se fit il y
  a plus d'un siècle sur la fin du règne de François Ier, mais ils
  ne commencèrent à entrer en réputation que sous celui de Louis
  XIII, lorsque le grand cardinal de Richelieu, protecteur des
  Muses, témoigna qu'il aimoit la comédie, et qu'un Pierre
  Corneille mit ses vers pompeux et tendres dans la bouche d'un
  Montfleury et d'un Bellerose, qui étoient des comédiens achevés.
  _Le Cid_, dont le mérite s'attira de si nobles ennemis, et _les
  Horaces_, que le même _Cid_ eut plus à craindre, parce que leur
  gloire alla plus loin que la sienne, furent les deux premiers
  ouvrages de ce grand homme qui firent grand bruit; et il a
  soutenu le théâtre jusques à cette heure de la même force. La
  troupe royale, prenant coeur aux grands applaudissements qui
  accompagnoient la représentation de ces admirables pièces, se
  fortifioit de jour en jour; d'autant plus qu'une autre troupe du
  Roi, qui résidoit au Marais, et où un Mondory, excellent
  comédien, attiroit le monde, faisoit tous ses efforts pour
  acquérir de la réputation, et il arriva que Corneille, quelque
  temps après, lui donna de ses ouvrages.»

  [24] Voyez tome I, p. 49, note 300.

  [25] Voyez la _Muse historique_ de Loret du 9 octobre 1655.

  [26] _Historiettes_, tome VII, p. 175.

  [27] _Lettre à Mylord*** sur Baron_, p. 19.

  [28] Vers 405 et 406.

  [29] Voyez Lemazurier, tome I, p. 97 et 98.

  [30] P. 19 de l'édition en 43 pages et p. 40 de l'édition en 96
  pages.

  [31] Dans leur _Histoire du Théâtre françois_ (tome V, p. 24, et
  tome IX, p. 408), les frères Parfait ont conclu de certains
  passages de _la Comédie des comédiens_, tragi-comédie de
  Gougenot, représentée en 1633, qu'à partir de cette époque
  Beauchâteau et sa femme étaient entrés à l'hôtel de Bourgogne
  pour ne le plus quitter; mais le témoignage de Scudéry établit
  formellement qu'à la fin de 1636 une actrice du nom de
  Beauchâteau jouait au théâtre du Marais.

  [32] Tome I, p. 48.

  [33] _Lettre apologétique._ Voyez aux _OEuvres diverses_.

  [34] Voyez notre _Notice biographique sur Corneille_.

  [35] _Le Souhait du Cid_, p. 35.

  [36] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 18.

  [37] _OEuvres de Fontenelle_, tome III, p. 100.

  [38] _Historiettes_, tome II, p. 52.

  [39] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
  187.

  [40] Tome II, p. 395. Ce sont ces belles scènes du Ier acte qui
  ont été le plus souvent parodiées. La plus connue et la moins
  mauvaise de ces plaisanteries est _le Chapelain décoiffé_, de
  Gilles Boileau ou de Furetière, qu'on trouve dans le _Ménagiana_,
  tome I, p. 145.

  [41] Acte II, scène I. Il résulte de la _Lettre à Mylord_ et de
  l'_Avertissement_ de Jolly que c'était seulement par tradition
  qu'on avait conservé ces vers, et que l'on connaissait bien la
  scène à laquelle ils appartenaient, mais non l'endroit précis où
  ils se plaçaient.--Voltaire, dans son _Théâtre de Corneille_
  (1764, in-8º, tome I, p. 204), dit qu'ils venaient après le vers
  368: «Pour le faire abolir, etc.,» et citant probablement de
  mémoire, il les donne avec quelques variantes: _les_ pour _ces_,
  au premier vers; _a tort_ pour _n'a rien_, au deuxième;
  _déshonorer_ pour _perdre d'honneur_ (voyez le vers 1466), au
  quatrième. Un argument décisif en faveur du texte de 1730 et
  1738, tout au moins pour le second vers, c'est que _n'a rien_
  répond bien mieux au passage de Castro imité par Corneille: _Y el
  otro ne cobra nada_.

  [42] Page 7.

  [43] Voici la description bibliographique de la première édition:
  _Le Cid_, tragi-comedie. _A Paris, chez Augustin Courbé...._
  M.DC.XXXVII. Auec priuilege du Roy. 4 feuillets non chiffrés et
  128 pages in-4º. Le privilége porte: «Il est permis à Augustin
  Courbé, Marchand Libraire à Paris, d'imprimer ou faire imprimer,
  et exposer en vente, vn Liure intitulé, _Le Cid. Tragi-Comedie_,
  par Mr Corneille.... Et ledit Courbé a associé auec luy audit
  Priuilege François Targa.

  [44] _Lettres de Guy Patin_, édition de M. Reveillé-Parise, tome
  I, p. 493 et 494, et _Historiettes de Tallemant des Réaux_, tome
  II, p. 163.

  [45] On ne sait sous quelle forme cette pièce parut pour la
  première fois. Elle circula peut-être d'abord manuscrite. La
  seule édition que nous connaissions forme 4 pages in-8º, sans
  date, et l'épître y est suivie du _Rondeau_ dont nous aurons à
  parler tout à l'heure. Pour le texte de l'_Excuse_, voyez dans la
  présente édition les _Poésies diverses_.

  [46] _L'Auteur du vrai Cid espagnol._ Voyez p. 20.

  [47] Les _Observations sur le Cid_. Voyez p. 23, note 1.

  [48] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 19 et 20.

  [49] _Réponse à l'Ami du Cid_, p. 33.

  [50] Voyez la Notice de _la Suivante_, tome II, p. 115.

  [51] Nous connaissons de cette pièce deux éditions, toutes deux
  in-8º. L'une forme 2 feuillets non chiffrés, l'autre 3 pages.

  [52] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p.
  67.

  [53] _Lettre du Sr Claveret au Sr Corneille_, p. 5.

  [54] La première édition de ce rondeau est fort rare; elle forme
  1 feuillet in-4º. Un recueil de la Bibliothèque de l'Arsenal,
  catalogué dans les Belles-Lettres sous le numéro 9809 et qui
  contient la plupart des libelles publiés à l'occasion du _Cid_,
  en renferme un exemplaire. Ce rondeau a été plus tard imprimé à
  la suite de l'_Excuse à Ariste_. Voyez ci-dessus, p. 19, note 1.
  Le texte se trouve dans notre édition parmi les _Poésies
  diverses_.

  [55] _Épître familière du Sr Mairet_, p. 21 et 22.

  [56] _Avertissement au besançonnois Mairet._ Voyez ci-après, p.
  67.

  [57] _Lettre du Sr Claveret_, p. 6.

  [58] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
  188.

  [59] L'une a pour titre: _Les Fautes remarquées en la
  Tragicomedie du Cid. A Paris. Aux despens de l'Autheur_.
  M.DC.XXXVII. Le titre de départ porte: _Obseruations sur le Cid_.
  Le tout forme un petit volume in-8º, contenant 43 pages,--Une
  autre édition est intitulée: _Obseruations sur le Cid. A Paris.
  Aux despens de l'Autheur_. M.DC.XXXVII, in-8º. Elle se compose de
  1 feuillet de titre et de 96 pages.--Enfin une troisième porte
  exactement le même titre que la précédente, avec cette addition:
  _ensemble l'Excuse à Ariste et le Rondeau_; cette dernière
  édition, également in-8º, se compose de 1 feuillet de titre, de 3
  feuillets non chiffrés et de 96 pages. Dans sa _Lettre à
  l'Academie_, Scudéry parle de la quatrième comme devant être
  prochainement publiée, mais tout porte à croire qu'il n'a pas
  donné suite à ce dessein.

  [60] Voyez l'_Avertissement_, tome I, p. XI, et les _Poésies
  diverses_.

  [61] _L'incognu et veritable amy de Messieurs Scudery et
  Corneille_, p. 5 et 6.

  [62] M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages. Une autre édition, de 14 pages
  et 1 feuillet, sur le titre de laquelle on lit: _Lettre
  apologitique_ (sic).... est suivie du sixain imprimé plus loin,
  p. 58, après la _Lettre pour M. de Corneille...._

  [63] Cet opuscule, de 32 p. in-4º, a pour adresse: _A Paris,
  M.DC.XXXVII_; le titre est orné d'un fleuron des impressions de
  Toussainct Quinet. En 1876, M. Émile Picot en a signalé un
  exemplaire, dans sa _Bibliographie Cornélienne_, et M. Lormier
  l'a réimprimé sous ce titre, pour la Société des bibliophiles
  normands: _La défense du Cid reproduite d'après l'imprimé de
  1637.... Rouen, imprimerie de Henry Boissel_, M.DCCC.LXXIX, in-8º
  de 2 feuillets et 42 pages tiré à 100 exemplaires.--Nous avons
  cru devoir demander la réimpression de deux pages, afin de
  combler cette lacune importante dans notre description des pièces
  relatives à la querelle du _Cid_. Signalons encore _La suitte du
  Cid en abrégé ou le triomphe de son Autheur en despit des
  envieux_.--A Villers Cotrets, chez Martin Baston. A l'enseigne du
  Vert-Galand, vis à vis la rue des Mauvaises paroles, 8 pages
  in-8º, réimprimée par M. Henri Chardon dans sa _Vie de Rotrou_,
  1884. (Ch. M.-L., 1885.)

  [64] Cette façon de s'exprimer paraissait un peu servile à
  plusieurs contemporains. Tallemant des Réaux dit à ce sujet:
  «Charrost, en parlant du cardinal de Richelieu, l'appelle
  toujours mon maître; cela est bien valet.» (_Historiettes_, tome
  V, p. 39, note.) La même remarque est faite presque dans les
  mêmes termes dans le _Ménagiana_ (tome IV, p. 114): «M. le comte
  de Charrost, qui devoit toute sa fortune au cardinal de
  Richelieu, en parlant de lui l'appelle toujours son maître. M. du
  Puy ne pouvoit souffrir cela. Il disoit qu'un bon François ne
  devoit point avoir d'autre maître que le Roi.» Il est vrai que
  Charrost était comte, et Corneille simple bourgeois de Rouen.
  Tallemant conteste même à Richelieu le titre qu'il recevait
  généralement: «Le Cardinal, dit-il, a affecté de se faire appeler
  _Monseigneur_.» (_Historiettes_, tome II, p. 21 note 2.) Du
  reste, quand il arrivait qu'on ne lui donnât point ce titre, cela
  choquait plus ses flatteurs que lui-même. Voyez _Historiettes_,
  tome II, p. 60.

  [65] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
  218.

  [66] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.

  [67] M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.

  [68] Voyez ci-dessus, p. 23 et 24.

  [69] Tome XX, p. 90.

  [70] Article _Rotrou_.

  [71] M.DC.XXXVII, in-8º, 36 pages.

  [72] Voyez ci-dessus, p. 16.

  [73] _A Paris._ M.DC.XXXVII, in-8º de 15 pages. Le titre de
  départ, p. 3, est ainsi conçu: _Lettre contre une inuective du Sr
  Corneille, soy disant Autheur du Cid_.

  [74] Page 4.

  [75] Page 13.

  [76] Page 9.

  [77] _Examen de ce qui s'est fait pour et contre le Cid_, p. 103.

  [78] Voyez tome I, p. 130, et tome II, p. 218 et 219.

  [79] In-8º de 13 pages, sans indication de lieu d'impression et
  sans date.

  [80] Deuxième édition, p. 305, note 13.

  [81] Voyez tome II, p. 442, note 1254.

  [82] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages.

  [83] _Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 7 pages.

  [84] Voyez plus haut, p. 24, note 3.

  [85] In-8º, 8 pages.

  [86] Voyez ci-après, p. 39 et 40.

  [87] _Bibliothèque françoise_, 2e édition, p. 130 et 131.

  [88] Page 5.

  [89] Sans lieu ni date. In-8º de 5 pages et 1 feuillet blanc.

  [90] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º, 8 pages.

  [91] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville, au Palais, à l'Escu
  de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 11 pages.

  [92] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
  1653, p. 189-191.

  [93] Ce nom est imprimé ainsi dans le texte de Pellisson;
  toutefois, dans son _Catalogue de Messieurs de l'Académie
  françoise_, p. 523 de la _Relation_, il écrit _l'abbé de
  Bourzeyz; Bourzeis_ est la forme adoptée le plus généralement.

  [94] Registres du 30 juin 1637. (_Note de Pellisson._)

  [95] Ce manuscrit appartient depuis longtemps à la Bibliothèque
  impériale; il figure sous le no Y 5666, à la page 549 du tome I
  des Belles-Lettres du _Catalogue des livres imprimez de la
  Bibliothèque du Roy_, publié en 1750. L'année dernière (1861) il
  a passé du Département des imprimés au Département des
  manuscrits, où il porte actuellement le no 5541 du _Supplément
  français_. C'est un petit in-4º de 63 pages. Il était intitulé
  d'abord: _Les Sentimens de l'Academie françoise touchant les
  observations faites sur la tragicomedie du Cid_. Ce titre a été
  ainsi modifié: _Les Sentimens de l'Academie françoise sur la
  question de la tragicomedie du Cid_. On lit en tête du premier
  feuillet cette note de l'abbé Sallier, garde des manuscrits de la
  Bibliothèque du Roi: «De la main de Mr Chapelain, avec des
  apostilles de M. le cardinal de Richelieu. Témoignage de Mr
  l'abbé d'Olivet. 7bre 1737.» Dans le catalogue imprimé de 1750,
  cette note est reproduite; mais d'Olivet n'est pas nommé. Nous
  pensons, contrairement à l'opinion de Pellisson, que quatre des
  sept apostilles sont entièrement de la main du Cardinal; nous les
  passerons en revue une à une dans les notes suivantes.

  [96] Cette apostille qui se trouve à la page 5 est d'une écriture
  menue, irrégulière, difficile à lire: c'est probablement celle de
  Citois. A la page 13, ces deux apostilles: «il faut un exemple»,
  «il faut un tempérament», sont d'une grosse et belle écriture,
  qui présente avec celle des lettres autographes de Richelieu la
  conformité la plus frappante. A la page 29, à l'occasion du
  reproche fait à Rodrigue d'avoir formé le dessein de tuer le
  Comte, dont la mort n'était pas nécessaire pour sa satisfaction,
  on lit en marge cette note assez étrange, de l'écriture que nous
  attribuons à Citois: «Faut voir si la pièce le dit; car si cela
  n'est point on auroit tort de faire à croire à Rodrigue qu'il
  voulût tuer le Comte, puisqu'on fait souvent en telles occasions
  ce qu'on ne veut pas faire.»

  [97] Note de l'écriture qui paraît être celle de Citois; le mot
  _bon_ est tracé avec un peu plus de hardiesse que le reste;
  toutefois il est impossible d'affirmer qu'il soit d'une autre
  main. A la page 37, apostille de la grosse écriture que nous
  attribuons à Richelieu: «Il ne faut point dire cela si
  absolument.»

  [98] Ici la transcription est inexacte. Il y a dans le manuscrit
  (p. 58): «Il faut adoucir cette expression.» Cette dernière
  apostille est, suivant nous, de la main de Richelieu.

  [99] Registres, 17 juillet 1637. (_Note de Pellisson._)

  [100] Registres, dernier juillet 1637. (_Note du même._)

  [101] Registres, 23 novembre 1637. (_Note de Pellisson._)

  [102] _A Paris, chez Jean Camusat_, 1638, in-8º.

  [103] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p.
  193-204.

  [104] _A Paris, chez Antoine de Sommaville. Au Palais, à l'Escu
  de France._ M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages et 1 feuillet blanc.

  [105] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 14 pages.

  [106] _A Paris_, M.DC.XXXVII, in-8º de 7 pages.

  [107] _A Paris, imprimé aux despens de l'Autheur_, in-8º de 103
  pages.

  [108] «L'_Hôpital des pauvres enfermés_ est un membre de
  l'Hôpital général, où on a mis plusieurs pauvres pour les
  empêcher d'être fainéants et vagabonds.» (_Dictionnaire universel
  de Furetière._)

  [109] In-8º de 16 pages, sans lieu ni date. Une autre édition en
  plus gros caractères et formant 24 pages se trouve mentionnée
  dans les notes recueillies par Van Praet (voyez ci-dessus, note 64
  de la p. 25). Cette pièce a été réimprimée dans le _Recueil de
  dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de
  Racine_.... publié par Granet en 1740, tome I, p. 99; et dans le
  _Tableau historique.... de la poésie française.... au seizième
  siècle_, par M. Sainte-Beuve, 1828, 2 vol. in-8º, tome I, p. 386.

  [110] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
  petite Sale, à l'Escu de France_, M.DC.XXXVII, in-8º de 38 pages.

  [111] Voyez ci-dessus, p. 25.

  [112] In-8º de 7 pages.

  [113] 1637, in-8º de 12 pages.

  [114] 1637, in-4º de 32 pages. Nous n'avons pu voir cet ouvrage;
  la description que nous en donnons est tirée de l'_Histoire du
  Théâtre françois_ des frères Parfait (tome V, p. 270). Les notes
  recueillies par Van Praet nous font seules connaître le nombre de
  pages de l'ouvrage. Ce sont aussi ces notes qui nous apprennent
  qu'on trouve, p. 11, une lettre de M. Mairet à M. Scudéry
  contenant sa généalogie, datée de Belin du 30 septembre 1637. M.
  Taschereau indique cette pièce comme étant du format in-8º et lui
  donne le titre suivant: _Apologie pour Mairet contre les
  calomnies du Sr Corneille en réponse à la pièce intitulée:
  Advertissement au besançonnois Mairet_, titre qu'il a pris sans
  doute sur une édition différente de celle dont nous venons de
  parler.

  [115] Cette lettre a été imprimée pour la première fois par
  Granet, en 1740, dans son _Recueil de dissertations sur plusieurs
  tragédies de Corneille et de Racine_, tome I, p. 114.

  [116] François de Faudoas, dit d'Averton, comte de Belin; il
  avait été gouverneur de Paris pendant la Ligue. Il fut assassiné
  par le marquis de Bonnivet le 7 décembre 1642. Dans
  l'_Historiette_ de Mondory (tome VII, p. 172), Tallemant, parlant
  de la Lenoir, actrice du théâtre du Marais, termine ainsi: «Le
  comte de Belin, qui avoit Mairet à son commandement, faisoit
  faire des pièces à condition qu'elle eût le principal personnage;
  car il en étoit amoureux, et la troupe s'en trouvoit bien.»

  [117] Il y a _fait_, et non _faite_, dans l'édition originale.
  Voyez des exemples analogues dans la prose de Malherbe, tome II
  de l'édition de M. Lalanne, p. 436, 442, 576, etc.

  [118] _A Paris, chez Anthoine de Sommaville. Au Palais, dans la
  petite Sale, à l'Escu de France._ M.CD.XXXVIII (_sic_, 1638),
  in-8º de 34 pages. Ce recueil a paru dès le commencement de
  l'année ou même, malgré son millésime, à la fin de 1637.
  Chapelain écrit le 25 janvier 1638 à Balzac, en lui parlant de sa
  lettre sur _le Cid_: «On l'a imprimée en papier volant, avec la
  mauvaise réponse de.... (_Scudéry_) et le remercîment du même à
  l'Académie.» (_Histoire de la vie et des ouvrages de Corneille_,
  par M. J. Taschereau, 2e édition, p. 312.)

  [119] Une édition, publiée à part, de la _Lettre de Monsieur de
  Balzac à Monsieur de Scudery, touchant ses Obseruations sur le
  Cid_ (in-8º de 8 pages), offre ici une variante; on y lit: «des
  juges devant qui vous l'avez appelé.»--Au sujet du passage auquel
  s'applique cette variante, voyez plus loin, p. 47 et 48.

  [120] Voyez tome I, p. 14, note 217.

  [121] _Les Harangues ou discours academiques_ de Jean-Baptiste
  Mangini. Paris, Augustin Courbé, 1642, in-8º.

  [122] «C'est beaucoup de s'être emparé des yeux de prime abord,
  quoique ensuite un examen attentif trouve des critiques à faire.
  Si tu me demandes mon sentiment, l'homme qui enlève les suffrages
  est plus grand que celui qui les mérite.» (_Épître_ c, § 3.)

  [123] Cette lettre a été ainsi reproduite, d'après le recueil
  manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M. Sainte-Beuve
  dans l'_Histoire de la vie et des ouvrages de P. Corneille_, par
  M. J. Taschereau, 2e édition (p. 308 et 309, note 17). Pellisson
  l'avait donnée, mais en abrégé et sous forme indirecte, dans sa
  _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 205
  et 206.

  [124] Satire IX, vers 231-234.

  [125] Mots espagnols signifiant: «pour le bien de la paix.»

  [126] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
  Sainte-Beuve, cité par M. Taschereau, _Histoire de la vie et des
  ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 104 et 105.

  [127] Même recueil, cité par M. Taschereau, p. 105.

  [128] _Lettres choisies du sieur Balzac_, Paris, 1647, in-8º, Ire
  partie, p. 398. _OEuvres de Balzac_, in-fol., tome I, p. 542.

  [129] A Poitiers.

  [130] _Le Menteur_, acte I, scène I. Variante des éditions de
  1644-1656.

  [131] Acte I, scène III, vers 151 et 152.

  [132] Vers 1559 et suivants.

  [133] Voyez plus loin, p. 98.

  [134] Je dois une partie de ces renseignements, et beaucoup
  d'autres dont je compte faire usage dans les notices suivantes,
  aux obligeantes communications de M. Léon Guillard,
  bibliothécaire et archiviste de la Comédie-Française.



ÉCRITS EN FAVEUR DU _CID_,

ATTRIBUÉS A CORNEILLE PAR NICERON OU PAR LES FRÈRES PARFAIT.

I. L'AMI DU CID A CLAVERET[135].


Il me semble que vous chantez bien haut, Monsieur Claveret. Hé quoi!
pour une chose si juste et si raisonnable alléguée par M. Corneille à
M. Scudéry: «Il n'a pas tenu à vous que du premier lieu où beaucoup
d'honnêtes gens me placent, je ne sois descendu au-dessous de
Claveret[136],» faut-il que vous preniez la mouche, et que vous
perdiez un moment la mémoire de ce que vous avez été, de ce que vous
êtes, et de ce que vous serez toute votre vie? Quelle révolution
est-ce là? Vous parlerez contre _le Cid?_ vous ferez l'homme de
conséquence et d'esprit, et blâmerez impudemment et impunément tout
ensemble celui dont vous devez honorer la personne et les ouvrages? Il
ne seroit pas juste; et croyez-vous, Monsieur Claveret, être assez
habile homme pour l'emporter sur tous les plus grands esprits de
France qui se moquent des _Observations_, et de ceux qui suivent les
sentiments de leur auteur? Pour moi, j'ai déjà répondu pour lui, comme
je fais encore, que pour obscurcir son éclat, il falloit pour toutes
observations faire une meilleure pièce. Que si la force des raisons
dont M. de Scudéry prétend l'avoir combattu, est condamnée même par
ceux qu'il demande pour juges, considérez, de grâce, où vous vous
allez engager. Vraiment cela est bien ridicule que vous, à qui vos
parents ont laissé pour tout héritage la science de bien tirer des
bottes[137], vous vouliez écrire, et faire comparaison avec un des
plus grands hommes de notre siècle pour le théâtre, et douter encore
de l'approbation que _le Cid_ a reçue au Louvre et à l'hôtel de
Richelieu. Il paroît bien que votre règne n'est pas de ce monde;
voyez-le, Monsieur Claveret, et ouvrez vos oreilles bien grandes: vous
entendrez ce qu'il y a de grands esprits en France de l'un et de
l'autre sexe dire tout haut: «Voilà le plus bel ouvrage de théâtre que
nous ayons vu jusqu'à présent.» Examinons un peu les vôtres en gros,
car le détail n'en vaut pas la peine. Ne m'avouerez-vous pas que le
voyage que vous faites faire aux Bons hommes à votre pèlerin
amoureux[138] est une belle chose? Je vous jure qu'il m'a pris cent
fois envie de vous demander où votre fils Tadés et vous avez étudié,
afin de me faire interpréter le langage de l'un, et apprendre les
galimatias de l'autre; car comme il arrive qu'il en échappe
quelquefois sans y penser, j'aurois été ravi de les faire avec science
comme vous. Je me serois bien mis auprès de Jodelet[139] pour le
moins, et je m'assure qu'il s'en seroit servi mieux que les comédiens,
qui n'ont jamais su faire valoir les vôtres, quelque art et quelque
peine qu'ils y aient apportée. Votre _Place Royale_ suit assez bien,
et je vous confesse qu'elle fut trouvée si bonne à Forges, que
Mondory et ses compagnons qui en avoient les eaux dans la saison du
monde la plus propre pour les boire, n'en voulurent jamais goûter:
tout le monde n'entendra pas ceci peut-être; c'est que vous avez fait
une pièce intitulée _les Eaux de Forges_, que vous leur donnâtes, où
il ne manquoit chose du monde, sinon que le sujet, la conduite, et les
vers ne valoient rien du tout. A cela près c'étoit une assez belle
chose[140]. Je sais bien que vous n'avez pas vendu vos ouvrages: ce
n'étoit pas manque de pauvreté, ni d'en avoir demandé beaucoup de fois
de l'argent; mais c'est que les comédiens ne vous en ont jamais rien
voulu donner: c'est ce que vous avez fait jusques ici. Et pour
couronnement de chef-d'oeuvre, vous faites une mauvaise lettre où vous
tranchez du censeur, et, si je ne me trompe, du vaillant. Taisez-vous,
Monsieur Claveret, taisez-vous, et vous souvenez que vous ne pouvez
être ni l'un ni l'autre, et que votre personne est si peu considérable
que vous ne devez jamais croire que M. Corneille ait eu envie de vous
choquer. Vous croyez peut-être avoir fait un beau coup de mail quand
vous dites: _ou pour contenter les comédiens que vous servez_. Chacun
sait bien de quel biais il faut prendre cette façon de parler. Et il
est très-vrai que ses soins et ses veilles leur ont rendu de si bons
et profitables services, que je leur ai ouï dire hautement que jusques
ici ils doivent à lui seul ce que le théâtre peut donner de bien. Vous
ne ferez jamais de même, Monsieur Claveret, et je ne m'étonne pas de
vous entendre dire que vous ne vous piquez pas de faire des vers: je
vous crois. Néanmoins vous dites au même temps que ce que vous avez
produit ne vous a point fait rougir de honte: c'est seulement un
témoignage de votre effronterie, plutôt que de la bonté de vos
ouvrages. Après tout, orateur et poëte de balle, souvenez-vous de
n'intéresser personne en votre affaire, et que quand M. Corneille a
dit:

    Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée[141],

il a parlé raisonnablement et véritablement. Songez seulement, comme
je vous ai déjà dit, à ce que vous êtes; que vous n'avez jamais rien
fait de bien que de vous être tu depuis quatre ans[142]; que vous ne
deviez pas rompre ce silence pour une si mauvaise chose; que les
sottises de votre lettre fâchent tous les honnêtes gens; que cela vous
rend bernable par tout pays; que tout ce qu'elle contient est trop
plat et trop peu fort pour donner la moindre atteinte au _Cid_, ni
faire croire que M. Corneille en soit seulement le copiste, comme vous
dites; que je ne lui conseille pas de se donner la peine de vous
répondre; que vous êtes auprès de lui ce que le laquais est auprès du
maître, et qu'un ami du _Cid_ qui ne fit jamais profession d'écrire,
et qui ne laisse pas de se connoître aux bonnes choses, n'a fait cette
lettre que pour vous avertir de pratiquer un proverbe latin que vous
vous ferez expliquer et qui dit: _Ne sutor ultra crepidam._ Adieu,
Claveret: ne soyez pas curieux de savoir mon nom, de peur de
l'apprendre.

NOTES:

  [135] «Corneille opposa à ces écrits une lettre qu'il intitula
  _l'Ami du Cid à Claveret_, in-8º, et dans laquelle il turlupina
  fort ce poëte.» (Niceron, _Mémoires pour servir à l'histoire des
  hommes illustres_, Paris, 1727-1745; in-12 tome XX, p. 90.) Voyez
  la _Notice_, p. 29.

  [136] _Lettre apologétique._

  [137] «Le lecteur, disent les frères Parfait, est bien le maître
  d'expliquer au propre ou au figuré le titre que l'on donne ici à
  Claveret de _tireur de bottes_, car pour nous ce sont lettres
  closes et impénétrables.» (_Histoire du Théâtre françois_, tome
  IV, p. 452, note _a_.) Nous ignorons également à quoi cette
  phrase fait allusion et quel était l'état du père de Jean
  Claveret. Nous savons que ce dernier, originaire d'Orléans,
  portait le titre d'avocat, ce qui n'empêche pas l'auteur de la
  _Lettre pour M. de Corneille_, que nous reproduisons ci-après, de
  dire (voyez p. 57) que Claveret «dans ses plus grandes ambitions
  n'a jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre
  maison.»

  [138] _Le Pèlerin amoureux_ est une comédie non imprimée que les
  frères Parfait placent la seconde parmi les pièces de Clavaret,
  mais dont ils ne donnent point l'analyse; il est donc impossible
  de savoir à quoi se rapportent les observations critiques que
  nous trouvons ici. En 1634, c'est-à-dire à peu près à l'époque où
  dut être jouée la pièce de Claveret, Rotrou a fait représenter
  _la Pèlerine amoureuse_, tragi-comédie.

  [139] Voyez sur Geoffrin, dit Jodelet, la Notice du _Menteur_.

  [140] Voyez la Notice de _la Place Royale_, tome II, p. 218, note
  636.

  [141] _Excuse à Ariste_, vers 50.

  [142] Ceci est difficile à expliquer, car _la Place Royale_ de
  Claveret a dû, comme celle de Corneille, être jouée en 1635.


II. LETTRE POUR M. DE CORNEILLE, CONTRE CES MOTS DE LA LETTRE SOUS LE
NOM D'ARISTE:

    _Je fis donc résolution de guérir ces idolâtres_[143].

Cachez-vous tant qu'il vous plaira, faites protestation de changer à
tous moments de parti, on vous le pardonne: vous passez pour homme qui
reçoit aisément toutes sortes d'impressions. On dit que vous avez eu
au commencement du _Cid_ les sentiments d'un homme raisonnable, et que
vous n'avez pu lui dénier les louanges qu'il tiroit sans violence de
tous les honnêtes gens; pourquoi maintenant déférer au jugement de
l'observateur, à cause qu'il vous a témoigné approuver cinq ou six
mauvaises pièces rimées que vous dites avoir faites? Jeune homme,
assurez votre jugement devant que de l'exposer à la censure publique,
et ne hasardez plus de libelles sans les avoir communiqués à d'autres
moins passionnés que l'observateur. J'avoue qu'il vous doit beaucoup,
mais il eût pu choisir un plus juste instrument de ses louanges que
vous. Il est peu curieux de sa réputation. Je commence à désespérer de
son parti, puisqu'il l'abandonne à des personnes qui le savent si mal
soutenir; c'est une preuve certaine de la fausseté d'une affaire,
quand elle tombe entre les mains d'un ignorant. Aussi n'avons-nous
point vu d'autres personnes embrasser ses intérêts. Claveret a été le
premier qui s'est éveillé, qui dans ses plus grandes ambitions n'a
jamais prétendu au delà de sommelier dans une médiocre maison: encore
je lui fais beaucoup d'honneur. Celui que j'attaque est un peu plus
fortuné de biens; mais il faut apporter de la foi quand il s'agit de
son origine (j'aime mieux paroître obscur que médisant). Il eût pu
réussir du temps des comparaisons; sa misérable éloquence me fait
pitié, je ne peux consentir qu'un tel personnage se veuille dire du
nombre des auteurs et qu'il se mêle aujourd'hui de juger de la bonté
ou de la fausseté d'une pièce. Voyez le raisonnement de ce visage, il
se vante de vouloir guérir des idolâtres. Monsieur le médecin, vous
apportez de fort mauvais remèdes; et si vous étiez aussi peu versé
dans le reste de votre doctrine, il est périlleux de tomber entre vos
mains. Vous avez produit de si mauvaises raisons que vous n'avez pas
commencé à me persuader, bien éloigné de me convaincre. Si vous me
priez, je donnerai quelque chose à l'obligation que vous avez à la
maison de M. de Scudéry. Puisque vous portez ses intérêts au delà d'un
homme désintéressé, il paroît que vous en avez reçu quelque sensible
plaisir. Il est vrai que vous êtes de sa maison, et que vous assistez
souvent aux conférences qui s'y traitent: vous n'en revenez point
qu'avec de nouvelles lumières; et ce grand amas de belles figures que
vous prostituez dans votre petit papier, valent bien que vous l'en
remerciiez; mais gardez bien qu'en voulant fuir le vice de
méconnoissant, vous ne choquiez absolument la plus saine partie du
monde. M. de Corneille a satisfait tout le monde raisonnable; vous
avez affecté avec trop de violence et d'animosité la diminution du
crédit qu'il avoit acquis; et si vous eussiez eu assez de pouvoir,
vous eussiez terni la gloire d'un homme duquel vous avez autrefois
recherché l'amitié, et de laquelle il vous avoit honoré: vous ne la
méritiez pas, puisque vous prenez si peu de soin à la conserver.

Au reste, je vous veux avertir encore une fois d'un point qui ne vous
sera pas inutile, Monsieur l'auteur, c'est de vous défaire de vos
comparaisons, lesquelles paroissent fort souvent dans votre lettre, et
choquent beaucoup de personnes. Vous êtes jeune, il y a espérance que
vous vous guérirez de vos erreurs, et direz un jour que je n'ai pas
peu contribué à votre avancement. Adieu, beau corps plein de
plaies[144], et si tu veux savoir mon nom, je ne fus jamais renégat.
Adieu, console-toi.

MARTIALIS (Epigr. lib. IX, épigr. 82)[145].

    _Lector et auditor nostros probat, Aule, libellos;
      Sed quidam exactos esse poeta negat:
    Non nimium curo, nam coenæ fercula nostræ
      Malim convivis quam placuisse coquis._

TRADUCTION, A MONSIEUR CORNEILLE.

    Les vers de ce grand _Cid_, que tout le monde admire,
    Charmants à les entendre, et charmants à les lire[146],
    Un poëte seulement les trouve irréguliers.
    Corneille, moque-toi de sa jalouse envie:
    Quand le festin agrée à ceux que l'on convie,
    Il importe fort peu qu'il plaise aux cuisiniers.

ÉPIGRAMME.

    Si les vers du grand _Cid_, que tout le monde admire,
    Charment à les ouïr, mais non pas à les lire,
    Pourquoi le traducteur des quatre vers latins
    Les a-t-il comparés aux mets de nos festins?
          J'avoue avec lui, s'il arrive
          Qu'un mets soit au goût du convive,
    Qu'il importe bien peu qu'il plaise au cuisinier;
    Mais les vers qu'il défend d'autres raisons demandent:
    C'est peu qu'ils soient au goût de ceux qui les entendent,
    S'ils ne plaisent encore aux maîtres du métier.

NOTES:

  [143] Mairet classe cette pièce avant la _Reponse de_ *** (voyez
  ci-dessus, p. 40). Nous avons dû nous en rapporter à ce
  témoignage contemporain plutôt qu'au sentiment de Niceron, qui,
  comme on va le voir, intervertit cet ordre: «Corneille....
  continua ses turlupinades contre Claveret par une lettre qu'il
  intitula _Reponse de *** à *** sous le nom d'Ariste_, in-8º. Elle
  fut suivie d'une seconde qui parut sous ce titre: _Lettre pour M.
  de Corneille contre ces mots de la lettre sous le nom
  d'Ariste_....» (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 91.)

  [144] Allusion à ce passage de la _Lettre à *** sous le nom
  d'Ariste_ (p. 4): «Encore qu'il (_Scudéry_) ait remarqué huit
  cents plaies sur ce beau corps, je trouve toutefois qu'il en a
  négligé pour le moins huit cents autres qui méritoient bien
  d'être sondées.»

  [145] Cette épigramme et sa traduction, ainsi que la réponse qui
  vient après, ont été imprimées, dans l'édition originale, à la
  suite de la _Lettre_ précédente.

  [146] A la suite de la _Lettre apologitique_ (voyez ci-dessus, p.
  24, note 62), ce vers est un peu différent:

    Et charmants à les voir, et charmants à les lire.


III. RÉPONSE DE *** A *** SOUS LE NOM D'ARISTE.

Ne vous étonnez point du procédé que l'on pratique aujourd'hui contre
vous: on veut réveiller une guerre qui a fait trembler tous les bons
esprits de son temps, et qui n'en a laissé pas un dans le pouvoir de
se dire neutre. Les partisans de l'observateur reconnoissent sa
foiblesse, et pour rendre son parti plus nombreux, ils veulent attirer
à lui des personnes qui ne se souviennent plus de leurs dissensions,
et qui ne songent qu'au dessein qu'ils ont fait de ne plus tomber dans
une faute publique. Je crois que M. de Balzac n'approuvera jamais
l'orgueil qu'on tâche de lui attribuer. Et je ne doute point aussi que
vous n'ayez été marri de vous voir mêlé dedans une dispute
particulière, et que vous n'ayez tous deux eu en horreur le dessein de
l'anonyme, qui veut embarrasser des âmes désintéressées, et faire
entrer dans la lice deux personnes toutes fraîches, afin de faire
esquiver son ami qui n'en peut plus. Il me permettra de lui dire qu'il
n'a pas assez bien agi en ceci, et qu'il devoit ou s'attaquer
absolument à vous, ou médire seulement de M. Corneille, sans par un
galimatias qui ne veut rien dire, et par une confusion absurde, vous
adresser le commencement d'une lettre injurieuse, et la poursuivre par
des railleries et des impostures qui s'adressent directement à votre
ami. Puisque je lui en eusse voulu, j'eusse bouffonné sur _Mélite_, et
eusse dit que ce ne fut jamais qu'une pièce fort foible, puisqu'elle
n'eut la peine que d'effacer le peu de réputation que s'étoit acquis
le bonhomme Hardy, et que les pièces qui furent de son temps ne
valoient pas la peine d'être écoutées. Car la _Sylvie_ et la
_Chriséide_, par exemple, étoient les saillies d'un jeune écolier qui
craignoit encore le fouet[147]; et le _Ligdamon_[148] partoit d'une
plume qui n'avoit jamais été tranchée qu'à coups d'épée. J'eusse dit
que _la Galerie du Palais_ n'étoit pas bonne, parce que le nom en
étoit trop commun; que _la Place Royale_ n'étoit pas meilleure,
puisqu'il en avoit dérobé le titre à ce très-fameux et très-célèbre
auteur, MONSEIGNEUR CLAVERET[149]: et que _la Suivante_ étoit une
pièce qu'on ne pouvoit goûter, parce que l'on n'en avoit jamais vu une
qui fût faite avec de si grandes régularités. Mais aussi n'eussé-je
pas oublié les éloges de tous les poëmes qui furent représentés dedans
les mêmes temps. Et surtout j'eusse fait une apologie pour la pauvre
_Silvanire_, dont les exemplaires ne périront jamais. J'eusse loué _le
Duc d'Ossonne_, et eusse dit que l'esprit de l'auteur y est
miraculeux, puisque toute la pièce (qui est assez longue) n'a pourtant
rien de plus achevé que ce qu'on voit dans un premier acte, et qu'il a
voulu par le même poëme bannir les honnêtes femmes de la comédie, qui
n'ont pu jamais souffrir les paroles ni les actions de ses deux
héroïnes. Mais après aussi j'eusse examiné sa _Virginie_, et ayant
laissé à Ragueneau le soin de faire une satire contre le coup fourré
qui a fait rire tout le monde, j'eusse admiré la force d'esprit de son
héros, qui méprise une princesse qui l'aime, et fait même le semblant
de ne la pas entendre quand elle se déclare à lui: et le tout à cause
qu'il aime sa soeur. Mais je n'aurois garde d'enfoncer sur leur amour,
de peur d'y faire voir ou de l'inceste, ou de la brutalité, et de
dire qu'un inconnu, qu'il veut faire passer pour honnête homme, ne
voulût pas avoir de l'amour pour une belle fille, à cause qu'il a de
l'amitié pour une autre qui est bien moins scrupuleuse que lui. Après
je passerois à la _Sophonisbe_[150], que j'entends plaindre avec
autant de justice que Didon se plaint chez un ancien de ce qu'on la
fait moins honnête qu'elle ne fut. Je tâcherois à recouvrir l'honneur
de Syphax, qui fait moins pitié par le débris de sa fortune et par le
bouleversement de son trône, que parce qu'il surprend un poulet que sa
femme a envoyé à Massinisse. J'aurois blâmé toute l'importunité du
second acte, où Sophonisbe paroît toujours; et passant plus avant pour
imiter les écrivains du temps, je me serois écrié à la scène où
Massinisse apprend d'elle quand il commença d'en être aimé: «O raison
de l'auteur, que faisiez-vous alors? Qu'étoit devenu ce jugement dont
vous n'avez que l'apparence dans toutes vos pièces[151]? Massinisse
avoit-il pas raison de craindre qu'on ne lui rendît ce qu'il avoit
prêté? et quand Sophonisbe en verroit quelqu'un de meilleure mine,
qu'elle ne l'estimât plus que lui, puisque c'étoit le sujet pourquoi
elle l'avoit estimé plus que Syphax?» Enfin je n'écouterois point
l'excuse qu'il allègue, puisqu'elle ne vaut rien, et aimerois mieux
qu'il eût traité l'histoire comme elle s'est passée, que comme elle a
dû se passer, au moins à ce qu'il dit. Mais je ne vois pas que je fais
presque la même chose que celui que je blâme et qui vous adresse sa
lettre, puisque je fais revivre des fautes que j'avois pris tant de
peine d'oublier. Vous connoîtrez pourtant que j'en use avec plus de
raison que lui, qui va troubler le repos d'un religieux jusque dans sa
cellule[152]. Pour moi qui suis au monde, et qui ai toujours loué en
lui ce qui n'a pas été blâmable, je vous avoue que le voyant hors du
sens, j'ai commencé à perdre la bonne opinion que j'en avois conçue;
et sachant de plus qu'il fait son possible pour fomenter la discorde,
je l'ai considéré comme ces méchants politiques qui n'étant pas assez
puissants pour subsister d'eux-mêmes, tâchent de brouiller les
affaires, afin d'établir des fondements à leur fortune sur les ruines
de ceux qu'ils n'eussent osé choquer ouvertement. Il fait battre deux
ennemis forts et redoutables (au moins par ses conseils il tâche de
vouloir relever celui qui est presque abattu), et ne considère pas que
celui qui a déjà de l'avantage, parce qu'il s'est tu, en aura encore
de plus grands quand il voudra parler. Et puisqu'il juge un bon esprit
indigne de sa colère, il verra celui-ci avec un si grand mépris, qu'il
ne voudra jamais penser à lui, puisqu'il ne songe qu'aux choses
excellentes. Imitez-le, Ariste, et laissez aux honnêtes gens le soin
de répondre à la calomnie.

NOTES:

  [147] Mairet a parlé fort modestement de ses premières pièces
  dans l'_Épître_ qu'il a placée en tête des _Galanteries du duc
  d'Ossonne_: «Je composai, dit-il, ma _Criséide_ à seize ans, au
  sortir de philosophie, et c'est de celle-là, et de _Silvie_ qui
  la suivit un an après, que je dirois volontiers à tout le monde:
  _Delicta juventutis meæ ne reminiscaris_ (_Psaume_ XXIV, verset
  7). Je fis la _Silvanire_ à vingt et un, _le Duc d'Ossonne_ à
  vingt-trois, _Virginie_ à vingt-quatre, _Sophonisbe_ à
  vingt-cinq.» Il cite immédiatement après Corneille avec éloge.
  Voyez tome I, p. 129.

  [148] Pièce de Scudéry.

  [149] Voyez tome II, p. 218.

  [150] Sur la _Sophonisbe_ de Mairet, voyez la Notice de la
  _Sophonisbe_ de Corneille.

  [151] Allusion à ce passage des _Observations_ de Scudéry
  (édition en 96 pages, p. 52): «O jugement de l'auteur, à quoi
  songez-vous? O raison de l'auditeur, qu'êtes-vous devenue?»

  [152] Voyez ci-dessus, p. 29-31.


IV. LETTRE DU DÉSINTÉRESSÉ AU SIEUR MAIRET[153].

    MONSIEUR,

Il faut que _le Cid_ de M. Corneille soit fait sous une étrange
constellation, puisqu'il a mis tout le Parnasse en rumeur, et que
presque tous les poëtes sont réduits à la prose. Je veux quasi mal à
son trop de mérite, puisqu'il est cause d'un si grand désordre. Au
commencement (il est vrai) que je vis jeter cette pomme de discorde,
je ne fus pas fâché de voir naître un peu de jalousie en votre esprit,
et j'espérois que le feu de la colère donneroit plus de force à vos
vers, à vous une honnête émulation, et que par de nouveaux efforts
vous tâcheriez d'atteindre à la course celui qui avoit pris les
devants. Néanmoins, soit que vous reconnoissiez vos forces trop
petites pour un dessein si haut, ou que l'envie ne vous inspire que de
lâches résolutions, vous serez satisfait en apparence si vous pouvez
faire descendre M. Corneille du lieu où beaucoup d'honnêtes gens
l'ont placé, parce que vous n'y pouvez pas monter. Vous l'appelez
Icare parce qu'il vole au-dessus de vous. Il vous fera voir à la pièce
qu'il prépare, que ses ailes sont assez fortes pour le soutenir, et
que n'étant pas de cire, vous n'êtes pas aussi le soleil qui les lui
fera fondre. Ce n'est pas de vous qu'il doit attendre le coup mortel.
Je croyois qu'après les vains efforts de l'observateur du _Cid_,
personne n'auroit jamais la vanité d'attaquer la renommée de ce fameux
ouvrage, et qu'à l'exemple de M. de Scudéry, qui pour tout fruit de
ses veilles n'a remporté que le titre d'envieux, tous ceux à qui son
éclat fait mal aux yeux seroient sages à l'avenir, et ne
s'attireroient plus l'aversion des honnêtes gens par de nouvelles
calomnies. Mais peut-être vous êtes-vous cru plus considérable, et
qu'après avoir attiré M. Corneille au combat, vous seriez assez
puissant pour le ruiner, et faire voir à tous ceux qui ont estimé _le
Cid_, que leur ignorance est la cause de leur approbation, et qu'à
vous seul l'aventure étoit due de rompre le charme qui nous silloit
les yeux, et nous faire voir la vérité cachée. Après cela, beau
lyrique, pouvez-vous accuser un autre de la présomption d'Icare? Si
_le Cid_ n'eût pas été assez fort de lui-même pour soutenir de si
foibles assauts que ceux qu'on lui a livrés, et qu'il peut attendre de
vous, son auteur l'eût fortifié par un ouvrage digne de lui. Mais le
mérite de sa cause avoit trop intéressé d'honnêtes gens à son parti,
pour qu'il lui fût nécessaire d'entreprendre sa défense. Ses heures
sont trop précieuses au public, puisqu'il les emploie si dignement,
pour souhaiter de lui qu'il les perde à vous répondre. Vous êtes de
ces ennemis qui emploient la ruse, après avoir eu du désavantage par
la force ouverte. Vous feriez un grand coup d'État pour vous autres,
si par vos adresses vous obligiez M. Corneille à répondre à M.
Claveret, et si par de petites escarmouches vous amusiez un si
puissant ennemi; vous dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie,
et qui vous menace d'une furieuse tempête pour cet hiver. Cela vous
doit être d'autant plus sensible, que votre jugement est assez net
pour prévoir votre ruine, et votre esprit trop foible pour l'empêcher.
Je trouve un peu étrange la comparaison que vous faites avec lui; je
veux bien m'en servir contre vous-mêmes, n'ayant pas dessein
d'employer de meilleures armes que les vôtres pour vous battre. Vous
le feignez réduit au déplorable état où vous êtes, et voulez que pour
se sauver il s'accroche à tout ce qu'il rencontre. Je ne puis juger
que le succès du _Cid_, et de ses autres pièces, lui ait été si
désavantageux, qu'il ait été obligé de se bâtir une réputation sur la
ruine de la vôtre, et ne pouvant se sauver que par votre perte, il ait
tâché d'obscurcir votre nom qui ne lui donna jamais d'ombrage. Il eût
été à plaindre si pour avoir de l'estime, il eût été contraint
d'employer de si lâches moyens. S'il a fait profit de son étude, et
qu'il ait habillé à la françoise quelque belle pensée espagnole, le
devez-vous appeler voleur, et lui faire son procès? Si la charité vous
oblige à l'avertir publiquement de ses défauts, que ne faites-vous
justice à vous-même? Vous passeriez pour corneilles déplumées, si vous
aviez retranché de vos ouvrages tout ce que vous avez emprunté des
étrangers. Je ne blâme point M. de Scudéry de savoir si bien son
cavalier Marin[154]. C'est une source publique où il est permis à tout
le monde de boire; sans lui il ne nous auroit pas fait voir un _Prince
déguisé_[155], qui a passé pour la plus agréable de ses pièces. Le
_Pastor fido_ même n'a pas eu moins d'estime dans l'Italie, pour avoir
emprunté des pages entières de Virgile. Les livres sont des trésors
ouverts à tout le monde, où il est permis de s'enrichir sans être
sujet à restitution, non plus que les abeilles qui picorent sur les
fleurs. Ce n'est pas qu'il se faille indifféremment charger la mémoire
de toutes choses: au contraire, la plus grande partie ne mérite pas
d'être lue; c'est à la raison de faire le choix des bonnes, et M.
Corneille les connoît trop pour les aller chercher chez M. Claveret.
Je m'étonne de ce que vous le voulez faire passer pour un si célèbre
voleur, et que vous le faites arrêter à piller où il y a si peu de
butin. Ce n'est pas que je veuille mépriser M. Claveret: au contraire,
j'estime ceux qui comme lui s'efforcent à se tirer de la boue, et se
veulent élever au-dessus de leur naissance. Mais aussi ne faut-il pas
qu'il se donne trop de vanité. Il a bonne grâce à se donner
l'estrapade[156], pour mettre M. Corneille au-dessous de lui, et à
reprocher aux Normands que pour être accoutumés au cidre, ils
s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin[157]. Il sait le
contraire par expérience, après en avoir versé plusieurs fois à M.
Corneille[158]: ce qu'il ne peut pas nier, non plus que ç'a été
l'envie qui lui a mis la main à la plume, puisqu'il avoue que l'auteur
du _Cid_ en l'attaquant avoit perdu sa réputation, comme les mouches
qui perdent leur aiguillon en piquant. Confesse-t-il pas que la seule
gloire de M. Corneille a fait prendre l'essor à sa plume? Que je le
tiendrois heureux si ce noble aiguillon lui étoit demeuré, et s'il
s'étoit enrichi d'une si belle dépouille! Il doit remercier celui qui
l'a mis au nombre des poëtes, quoiqu'il l'aye mis au dernier rang:
c'est plus qu'il ne devoit prétendre raisonnablement. Je ne touche
point son extraction, et je ne tiens pas qu'un honnête homme doive
offenser toute une famille pour la querelle d'un particulier. Il est
ici question seulement du mérite d'un poëme, et vous avez fort
mauvaise grâce à quitter votre sujet pour dire des injures, et des
reproches que l'on vous peut faire sans injustice. Puisque vous avez
parlé de vos pièces de théâtre, souffrez que je me serve de la même
liberté dont vous avez usé avec M. Corneille; et quoiqu'elle vous soit
autant injurieuse, trouvez bon que je vous détrompe et que je vous
dise vos vérités. Vous ne devez pas faire d'excuses qu'à vous-même,
d'avoir osé mettre en parallèle votre apprentissage avec _le Cid_. La
différence y est si grande que qui n'y en mettroit pas s'accuseroit
d'ignorance, et vous ne le pouvez sans être présomptueux. Mais s'il
est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut avoir d'entrée avec
du bien mal acquis, tombez d'accord avec tout le monde que vous en
êtes exclus[159], si vous ne restituez la plus grande partie de votre
réputation à un maître qui par excès de bonté ne s'est pas contenté
de vous receveoir chez lui généreusement au fort de vos misères, mais
qui, par son approbation et par l'honneur qu'il vous a fait en vous
regardant d'assez bon oeil, a obligé tous ses amis à dire du bien de
vos ouvrages. C'est de lui seul que vous tenez le peu d'estime que
vous possédez, non du mérite de vos oeuvres, qui ne sont pas si
parfaites que tout le monde n'y ait remarqué de grands défauts. Vous
faites bien de prendre du temps pour justifier la _Silvanire_, _le Duc
d'Ossonne_, la _Virginie_ et la _Sophonisbe_[160]; si vous le faites,
j'avoue que l'ouvrage sera bien considérable, puisque par lui vous
ferez l'impossible. A tout hasard, je ne vous conseille pas de les
porter à la censure de l'Académie, de peur d'une trop grande
confusion. Une pareille crainte n'a jamais empêché M. Corneille de se
soumettre au jugement d'une si célèbre compagnie[161]. C'est une
déférence qu'il a toujours rendue à ses amis, et n'a jamais eu honte
d'avouer ses fautes quand on les lui a fait connoître. Il fera
beaucoup moins de difficulté de subir le jugement de tant
d'excellentes personnes, quand ils se voudront donner la peine
d'examiner ce qu'il a donné au public, et ne manquera jamais à rendre
le respect qu'il doit à la dignité de leur chef. Mais puisque vous
avouez que les injures mal fondées sont les armes des harangères, je
vous conseille de ne vous en plus servir, et de vous taire aussi bien
que M. Corneille, du depuis que ses envieux ont fait leurs efforts à
le faire parler. Quoiqu'on lui veuille attribuer beaucoup de petites
pièces qui ont été faites en sa faveur, je sais de bonne part qu'il
n'en connoît pas les auteurs. Puisqu'il garde si religieusement le
silence, imitez-le en la modération de son esprit, si vous ne le
pouvez en ses poëmes. Fuyez la trop grande ambition, que vous
condamnez aux autres, et qui a déjà pensé causer votre ruine entière.
Ne trouvez pas mauvais la franchise de mon discours; je ne suis pas
moins votre serviteur si je vous dis vos vérités. _Amicus Plato,
amicus Socrates, sed magis amica veritas._

NOTES:

  [153] «Corneille, sans se nommer, fit tomber toutes ces critiques
  par une _Lettre du désintéressé au sieur Mayret_, in-8º.»
  (Niceron, _Mémoires_, tome XX, p. 92.)--Cet ouvrage est aussi
  mentionné comme étant de Corneille dans Barbier, _Dictionnaire
  des ouvrages anonymes et pseudonymes_, 2e édition, Paris, 1823,
  tome II, p. 242, no 9617.

  [154] Voyez tome II, p. 22, note 54.

  [155] _Le Prince déguisé_, tragi-comédie de Scudéry, fut
  représenté en 1635 avec un grand succès. Le spectacle en était
  fort beau. (_Histoire du Théâtre françois_ par les frères
  Parfait, tome V, p. 126 et suivantes.)

  [156] «On dit figurément: _donner l'estrapade à son esprit_,
  quand on lui fait faire une violente application pour inventer
  quelque chose difficile à trouver.» (_Dictionnaire universel de
  Furetière._)

  [157] «Ceux de votre pays, pour être accoutumés à ne boire que du
  cidre, s'enivrent facilement lorsqu'ils boivent du vin.» (_Lettre
  du sieur Claveret à M. de Corneille_, p. 3.)

  [158] Voyez ci-dessus, p. 54, note 137.

  [159] «S'il est du Parnasse comme du paradis, où l'on ne peut
  espérer d'entrée avec des biens mal acquis, tombez d'accord avec
  moi que nous en sommes exclus, si nous ne restituons publiquement
  la réputation illégitime que ces deux pièces (la _Silvie_ et _le
  Cid_) nous ont donnée.» (_Épître familière du sieur Mairet_, p.
  12.)

  [160] «J'essayerai néanmoins de lui justifier la _Silvanire_, _le
  Duc d'Ossonne_; la _Virginie_ et la _Sophonisbe_, dans un ouvrage
  plus considérable que cestui-ci.» (_Ibidem_, p. 8.)

  [161] Ce n'est assurément pas Corneille qui a écrit ou même
  inspiré ce passage, car il se défend avec énergie d'avoir accepté
  des juges. Voyez ci-dessus, p. 47 et 48, et ci-après, p. 83.


V. AVERTISSEMENT AU BESANÇONNOIS MAIRET[162].

Il n'étoit nullement besoin, de vous donner la gêne deux mois durant à
fagoter une malheureuse lettre, pour nous apprendre que vous êtes
aussi savant en injures que votre ami Claveret et tous les crocheteurs
de Paris. Cette belle poésie que vous nous aviez envoyée du Mans ne
nous permettoit pas d'en douter; et bien que vous y fissiez parler un
auteur espagnol, dont vous ne saviez pas le nom, la foiblesse de votre
style vous découvroit assez. Ainsi vous aviez beau vous cacher sous ce
méchant masque, on ne laissoit pas de vous connoître, et le rondeau
qui vous répondit parloit de vous sans se contredire. Que si
l'épithète de _Fou solennel_ vous y déplaît, vous pouvez la changer,
et mettre en sa place _Innocent le Bel_, qui est le nom de guerre que
vous ont donné les comiques. Défaites-vous cependant de la pensée que
M. Corneille vous ait fait l'honneur d'écrire contre vos ouvrages:
s'il daignoit les entreprendre, il y montreroit bien d'autres défauts
que n'a fait celui qui s'en est raillé en passant; et certes en ce cas
il prendroit une peine bien superflue, puisque pour les trouver
mauvais, il ne faut que se donner la patience de les lire. C'est un
emploi trop indigne de lui pour s'y arrêter, et tous les vains efforts
de vos calomnies ne le sauroient réduire à cette honteuse nécessité
d'abaisser votre réputation pour soutenir la sienne. Un homme qui
écrit doit être en bien mauvaise posture quand il est forcé d'en venir
là. _Nemo_, dit Heinsius, dont l'observateur fait son évangéliste, _de
aliena reprehensione laudem quærit, nisi qui de propria
desperat_[163].

Mais vous ne vous contentez pas de lui attribuer les deux réponses au
libelle que vous désavouez: vous tâchez de lui faire des ennemis dans
sa province, en expliquant la première sur une personne de haute
condition que vous n'osez nommer de peur de ses ressentiments contre
une explication si impertinente. Ne recourez point à cette
artificieuse imposture; je puis assurer que j'ai vu depuis deux jours
écrit de sa main, qu'il n'a fait aucune des deux, et que non-seulement
il ne sait qui c'est que son ami dépeint dans la première, ni de qui
vous parlez dans la vôtre, mais qu'il tient même pour certain que
cette réponse n'attaque personne de la province.

Pour moi je ne puis soupçonner qu'elle s'adresse à un autre qu'à vous:
le galant homme dont elle est partie témoigne être particulièrement
instruit de vos qualités. Il vous taxe de jeunesse: c'est de quoi vous
vous vantez dans votre épître du _Duc d'Ossonne_[164]. Il vous accuse
de manque de jugement: il ne vous fait pas grand tort; ce seroit vous
flatter s'il vous traitoit d'autre façon. Vous ne refuserez pas la
compagnie du seigneur Claveret qu'il vous donne: c'est un homme à
chérir, il peut faire fortune, et son horoscope lui promet beaucoup,
puisque vous aspirez déjà à être un jour de ses domestiques. Sous
ombre de la soie dont la poésie vous a couvert, vous voulez passer
pour honnête homme d'origine: il faut de la foi pour le croire, vu
qu'on sait le contraire. Il vous donne avis de vous défaire de vos
belles figures: vous eussiez bien fait d'en user; on n'eût pas vu dans
votre lettre ces insolentes comparaisons de M. Corneille avec des
domestiques dont vous ne nommez point le maître, et avec votre ami
Claveret, qui me forcent à en faire maintenant de plus véritables, et
à vous dire que celui que vous offensez s'est assis sur les fleurs de
lis[165] avant que Claveret portât de manteau, et que vous n'êtes pas
de meilleure maison que son valet de chambre. Il vous avoit autrefois
honoré de son amitié, dont vous vous êtes montré fort indigne. On
n'entend rien de plus familier en vos discours, sinon que _le Cid_ est
un beau corps plein de plaies, un bel enchantement, la dupe des sots,
une beauté fardée, etc. Vous pouvez juger à toutes ces marques si le
galant homme vous connoissoit parfaitement.

Il n'y a qu'un point qui me pourroit laisser quelque difficulté: c'est
qu'il vous fait plus riche que Claveret. Quoique vous soyez de loin,
on sait fort bien que la fortune ne vous a pas avantagé plus que lui,
et que les présents qu'elle vous a faits à votre naissance, ne sont
pas si grands qu'on ne les puisse cacher dans le creux d'un violon.
Aussi vous n'êtes point en peine de faire des caravanes de Besançon à
Paris: vos affaires ne vous rappellent point à votre pays, et vous
gouvernez aisément par procureur le bien que vous y avez laissé.

Pour confirmer ces vérités, je n'aurois qu'à nommer le maître que vous
voulûtes servir, lorsque après avoir importuné quatre jours les
comédiens pour votre _Chriséide_, ils vous jetèrent un écu d'or afin
de se défaire de vous; mais je m'en veux taire pour l'honneur des
vers. Passons à votre lettre.

Vous êtes toujours sur les comparaisons, et après avoir proposé ce
ridicule parallèle de la _Silvie_ et du _Cid_ vous ajoutez que quelque
éclat qu'elle ait eu quatre ans durant, vous ne l'avez point appelée
votre chef-d'oeuvre ni votre ouvrage immortel: vous avez bien fait
pis. Son succès vous enfla tellement, que vous eûtes l'effronterie de
prendre la chaire et de mettre un art poétique au devant de votre
_Silvanire_[166]. Jeune homme, il faut apprendre avant que
d'enseigner, et à moins que d'être un Scaliger ou un Heinsius, cela
n'est pas supportable. Il est vrai que vous en faites maintenant
réparation au public en avouant que toute cette belle doctrine n'est
qu'ignorance, puisque vous reconnoissez des défauts aux poëmes que
vous avez produits après; vous promettez toutefois de les justifier:
accordez-vous avec vous-même, beau poëte, et soutenez-les sans tache,
ou n'en entreprenez pas la justification. Mais donnons un coup d'oeil
à ce bel art poétique.

Dès le commencement vous vous échappez et faites une définition du
poëte à votre mode. «Le poëte, dites-vous, est proprement celui qui
doué d'une fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui
semblent ne pouvoir être produites du seul esprit humain[167].» O
l'excellent philosophe, qui découvre bien la nature des choses! Je ne
m'étonne plus s'il ne fait point conscience de manquer de jugement en
toutes ses pièces: il croit la fureur de l'essence du poëte; voilà un
parfait raisonnement. Si je voulois bien l'empêcher, je lui
demanderois ce que c'est qu'une fureur divine; mais je me contenterai
de le prier, puisqu'il prétend avoir droit à l'héritage du Parnasse,
qu'il nous cite quelques-unes de ses pensées aussi hautes comme il
définit devoir être celles du véritable poëte. Quant à moi, j'en
remarque beaucoup dans ses livres qui ne peuvent être produites de
l'esprit humain, tant elles sont extravagantes, mais je n'y en ai
point encore découvert qui passent la portée d'un esprit médiocre,
foible et rampant comme le sien.

Cependant il nous étale pour poèmes dramatiques parfaitement beaux: le
_Pastor fido_, la _Filis de Scire_, et cette malheureuse _Silvanire_
que le coup d'essai de M. Corneille terrassa dès sa première
représentation[168]. Il excuse encore fort adroitement la longueur du
cinquième acte de cette admirable pièce, sur ce qu'elle étoit faite
pour l'hôtel de Montmorency plutôt que pour celui de Bourgogne, comme
si les mauvaises choses y étoient mieux reçues[169]. Sans doute il
s'est imaginé qu'elle seroit immortelle, parce qu'il n'y pouvoit
trouver de fin; et c'est sur cette croyance que pour conserver la
mémoire d'un homme illustre, il a fait planter sur le frontispice de
ce grand ouvrage un marmouset qui lui ressemble, et graver autour de
cette vénérable médaille: JEAN MAIRET DE BESANÇON. C'est ce qu'il a
fait de plus à propos en sa vie, que de nous avertir par là qu'il
n'est pas né François[170], afin qu'on lui pardonne les fautes qu'il
fait à tous moments contre la langue.

Revenons à votre lettre, Monsieur Mairet. N'est-ce pas une belle chose
que l'histoire que vous nous contez d'un libraire de Rouen qui mourut,
à votre très-grand regret, pour avoir imprimé votre _Chriséide_[171]?
Nous espérions qu'ensuite vous nous en donneriez l'épitaphe, pour
témoignage de cette violente affliction: vous avez frustré le lecteur
de ce consentement; mais pour suppléer à votre défaut, en voici un
dont les vers ne valent guère mieux que les vôtres:

    Ci-dessous gît Jacques Besogne,
    Qui s'étant mis trop en besogne
    Pour le beau poëte Jean Mairet,
    Mourut à son très-grand regret.

Après cette belle histoire vous perdez tellement le respect et le sens
commun, que vous avez l'insolence de préférer votre _Silvie_ aux
oeuvres de MM. de Racan et Théophile, au dernier desquels vous êtes si
étroitement obligé, que sans lui vous suivriez encore la déplorable
condition des vôtres. Ce n'est pas faire en homme généreux que de
payer d'ingratitude tant de bienfaits reçus. On sait que le dialogue
qui a tant plu à la cour et qui avoit couru plus de deux ans avant
qu'on sût qu'il y eût une _Silvie_ au monde, étoit de la façon de
Théophile; ainsi vous vous pariez d'un habillement emprunté, et ce bel
enchantement que vous nommez le _Pastor fido_ des Allemands, doit à ce
grand homme si peu qu'il eut de grâce.

C'est à ces mêmes Allemands que vous pensez parler, quand vous nous
assurez si magnifiquement que _le Cid_ a perdu à la lecture une bonne
partie de l'estime qu'il avoit acquise à la représentation. Quelle
impudence! Les extravagances de Virginie, les impudicités du duc
d'Ossonne et les coquetteries de Sophonisbe ont mérité l'impression,
si l'on vous en croit, et celle du _Cid_ devoit être différée pour
cent et un an! Ne donnez point à M. Corneille les mauvais conseils de
vos tailles-douces, qui n'ont servi dans votre _Silvanire_ qu'à
incommoder votre libraire[172], et ne faites plus sonner si haut ces
grands coups d'épée que M. de Scudéry a donnés au _Cid_ tout au
travers du corps. Après en avoir reçu deux mille de pareils, on se
porte encore fort bien, et ceux que ses raisons de paille ont
convertis (si toutefois elles ont converti quelques-uns) avoient
grande envie de l'être.

Au reste, nous voyons maintenant ce qui vous pique: vous vous fâchez
de ce qu'on a découvert vos brigues et les artifices que vous mettez
en usage pour mendier un peu de réputation. Vous vous plaignez de ce
que dit M. Corneille:

    Que son ambition pour faire plus de bruit
    Ne quête point les voix de réduit en réduit[173].

On sait le petit commerce que vous pratiquez, et que vous n'avez
point d'applaudissements que vous ne gagniez à force de sonnets et de
révérences. Si vous envoyiez vos pièces de Besançon, comme M.
Corneille envoie les siennes de Rouen, sans intéresser personne en
leur succès, vous tomberiez bien bas, et je m'assure que quelque
adresse que vous apportiez à faire valoir votre traduction du
_Soliman_ italien, qui a déjà couru les ruelles dix-huit mois et qu'on
réserve pour cet hiver, le bruit de cette importante pièce de batterie
ne fera point faire retraite au _Cid_[174].

Criez tant qu'il vous plaira, et donnez aux acteurs ce qui n'est dû
qu'au poëte; servez-vous du témoignage de M. de Balzac, il ne vous
sera point avantageux. Ne traite-t-il pas Massinisse et Brutus de même
que Jason, qu'il nomme le premier, pour montrer qu'il estime plus son
auteur que vous[175]? Et véritablement vous avez été toujours
tellement au-dessous de lui, dès qu'il a pris la plume, qu'il n'avoit
pas besoin de faire un _Cid_ pour passer devant vous: tant de beaux
poëmes dont il a enrichi le théâtre vous laissoient déjà loin
derrière. Parlez en homme désintéressé, et on vous écoutera. Si le
malheur a voulu que la _Mariane_ et _le Cid_ aient étouffé le débit de
toutes vos rimes, il faut prendre patience, et ne murmurer point
contre les nouvelles grâces qu'on a trouvées au _Cid_ depuis qu'il a
été imprimé.

Vous vous plaignez de ce que M. Corneille ne s'est pas soumis au
jugement de l'Académie. Pour le mettre en tort, il faudroit que vous
et l'observateur y soumissiez vos ouvrages; ce n'est pas la raison
qu'il soit censuré tout seul, jamais il ne refusera de prendre ces
Messieurs pour juges entre _Médée_ et _Sophonisbe_, et même entre
_Clitandre_ et _Virginie_, mais non pas entre _le Cid_ et un libelle.

Je finirois si vous ne m'aviez obligé à lire votre épître du _Duc
d'Ossonne_: vous nous y renvoyez pour y voir votre modestie qui est si
grande, que dès le titre vous traitez le procureur général de votre
parlement comme vous feriez un procureur fiscal de quelqu'une de vos
hautes justices[176]. Cette arrogante familiarité avec un des
principaux magistrats de votre pays débutoit assez bien, et vous eût
fait passer pour homme de marque, si dans votre épître la bassesse de
votre inclination n'eût découvert celle de votre naissance. Ce souhait
famélique d'être reçu au Louvre avec des hécatombes de Poissy[177],
tient fort de votre pauvreté originelle; et puisque vous êtes si
affamé, vous serez aisé à accorder sur ce point avec M. Corneille, qui
se contentera toujours de ces honorables fumées du cabinet dont vous
êtes si dégoûté, cependant qu'on vous envoyera dans les offices vous
soûler de cette viande délicate pour qui vous avez tant d'appétit.

Le reste de cette épître n'est que vanité: vous vous perdez dans la
réflexion de vos grandes productions, et vous vantez d'avoir été
l'idée universelle des grands génies que vous nommez, comme s'il étoit
à croire qu'ils vous eussent considéré[178]. Mais n'avez-vous pas
bonne grâce un peu après de traiter d'inférieurs, et quasi de petits
garçons, les auteurs de _Cléopatre_[179] et de _Mithridate_[180], pour
qui vous faites une classe à part? Vous ne sauriez nier que cette
_Cléopatre_ a enseveli la vôtre, que le _Mithridate_ a paru sur le
théâtre autant qu'aucune de vos pièces, et que l'une et l'autre à la
lecture l'emportent bien haut sur tout ce que vous avez fait. Votre
style n'est qu'une jolie prose rimée, foible et basse presque partout,
et bien éloignée de la vigueur des vers de ces Messieurs, sur qui M.
Corneille seroit bien marri de prétendre aucune prééminence.

Cet acte de la pastorale héroïque qui vous fut donné à faire il y a
quelque temps[181], est la preuve indubitable de la foiblesse de style
que je vous reproche: votre or (pour user de vos termes) y fut trouvé
de si bas aloi et votre poésie si chétive, que même on ne vous jugea
pas capable de la corriger. La commission en fut donnée à trois
Messieurs de l'Académie, qui n'y laissèrent que vingt-cinq de vos
vers. C'est un préjugé fort désavantageux pour vous, et qui vous doit
empêcher, si vous êtes sage, d'exposer vos fureurs divines au jugement
de cette illustre compagnie.

Je ne parlerai point de l'irrévérence avec laquelle vous déclamez dans
cette épître contre les grands du siècle, qui ne reconnoissent pas
assez votre mérite, ni du repentir que vous témoignez de leur avoir
dédié vos chefs-d'oeuvre; le mal que je vous veux ne va pas jusqu'à
vous faire criminel. Je vous donnerai seulement un mot d'avis avant
que d'achever, qui est de ne mêler plus d'impiétés dans les
prostitutions de vos héroïnes; les signes de croix de votre Flavie et
les anges de lumière de votre Duc[182] sont des profanations qui font
horreur à tout le monde.

Adieu, beau lyrique, et souvenez-vous que M. Corneille montrera
toujours par véritables effets sur le théâtre, qu'il en sait mieux les
règles et la bienséance que ceux qui lui en veulent faire leçon; que
malgré vos impostures _le Cid_ sera toujours _le Cid_, et que tant
qu'on fera des pièces de cette force, vous ne serez prophète que parmi
vos Allemands[183].

    FLAVIE.

        O ma soeur! sous quelle étrange forme
    Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois?

    LE DUC.

    Madame, réservez tous ces signes de croix
    Pour l'apparition de ces mauvais fantômes,
    Qui meuvent, ce dit-on, des corps d'air et d'atomes.

    FLAVIE.

    Dieu! c'est bien un démon véritable et trompeur,
    Puisqu'il m'ôte la voix.

    LE DUC.

                              Non, n'ayez point de peur.
    Si j'étois un esprit de l'infernale suite,
    Tant de signes de croix m'eussent donné la fuite,
    Et puis étant vous-même un ange de clarté,
    Votre divin aspect m'eût-il pas écarté?

    (Acte III, scène II.)

NOTES:

  [162] Attribué à Corneille par les frères Parfait, qui
  considèrent à tort cet _Avertissement_ comme une réponse à
  l'_Apologie pour M. Mairet_ (_Histoire du Théâtre françois_, tome
  V, p. 270). Voyez ci-dessus, p. 41.

  [163] «Personne ne cherche à tirer sa gloire de la critique
  d'autrui, si ce n'est celui qui désespère de sa gloire propre.»

  [164] «J'ai commencé de si bonne heure à faire parler de moi,
  qu'à ma vingt-sixième année je me trouve aujourd'hui le plus
  ancien de tous nos poëtes dramatiques.» Voyez encore ci-dessus,
  p. 60, note 147.

  [165] Voyez la _Notice biographique_, et ci-dessus, p. 10, note
  16.

  [166] La _Silvanire_ est précédée d'une _Preface en forme de
  discours poetique_, à Monsieur le comte de Carmail.

  [167] La première division de cette préface, intitulée: _Du poete
  et de ses parties_, commence ainsi: «Poëte proprement est
  celui-là qui doué d'une excellence d'esprit et poussé d'une
  fureur divine, explique en beaux vers des pensées qui semblent ne
  pouvoir pas être produites du seul esprit humain.»

  [168] «Disons donc que les anciens nous ont laissé des poëmes
  beaucoup moins remplis à la vérité que ne sont les nôtres, tant
  pour la raison que je viens d'apporter, que pour quelque autre à
  nous inconnue, et qu'on n'infère pas de là que la rigueur de
  notre règle en ait été la principale cause, comme veulent
  quelques-uns de ces Messieurs, qui n'ont point envie de la
  recevoir. D'autant que nous ne pouvons croire cela sans faire
  tort à ces grands esprits de l'antiquité, qui sembleroient avoir
  eu moins d'invention en la composition de leurs sujets, que nos
  modernes dramatiques, qui, nonobstant la difficulté de cette loi,
  n'ont pas laissé d'en imaginer de parfaitement beaux et
  parfaitement agréables, tels que sont par exemple le _Pastor
  fido_, la _Filis de Scire_ et, sans aller plus loin, la
  _Silvanire ou la Morte vive_.»

  [169] «Pour son étendue, il est vrai qu'elle passe un peu au delà
  de l'ordinaire, et que l'ayant plutôt faite pour l'hôtel de
  Montmorency que pour l'hôtel de Bourgogne, je ne me suis pas
  beaucoup soucié de la longueur, qui paroît principalement au
  dernier acte, à cause de la foule des effets qu'il y faut
  nécessairement démêler: si c'est un défaut, c'est pour les
  impatients et non pour les habiles.» La _Silvanire_ est dédiée à
  Madame la duchesse de Montmorency.

  [170] Voyez p. 76, note 183.

  [171] «Pour la _Chriséide_, il me suffira de lui dire qu'elle n'a
  jamais vu le jour de mon consentement; qu'étant pleine des
  propres fautes de mon enfance et de celles que le peu de soin de
  l'imprimeur y laissa glisser, je fis ce que je pus pour en
  empêcher la distribution, jusque-là même qu'un de vos
  compatriots, nommé Jacques Besongne, qui l'avoit mise sous la
  presse, fut obligé par les poursuites de François Targa, votre
  libraire, à qui j'en avois laissé procuration, de faire un voyage
  en cette ville, où le pauvre homme mourut subitement, à mon
  très-grand regret; ce sont des circonstances assez remarquables
  pour vérifier ce que je dis.» (_Épître familière du Sr Mairet_,
  p. 9.)

  [172] _La Silvanire_ est ornée d'un frontispice gravé, avec
  portrait de _J. Mairet de Besançon_, et de cinq planches de
  Michel Lasne.

  [173] _Excuse à Ariste_, vers 39 et 40. Le texte exact est:

    Et mon ambition, pour faire plus de bruit,
    Ne les va point quêter (_les voix_) de réduit en réduit.

  [174] En 1639 a paru: _Le grand et dernier Solyman ou la Mort de
  Mustapha_, tragédie par M. Mairet. Représenté par la troupe
  Royalle, _Paris, A. Courbé_, in-4º. On lit dans l'_Avertissement
  au lecteur_: «Je t'avertis que le _Solyman_ qu'on mit en lumière
  il y a deux ans n'est pas de moi.» En effet, le _Soliman_ publié
  en 1637 est de d'Alibray. Les deux ouvrages sont imités de la
  pièce italienne du comte Bonarelli de la Rovère.

  [175] Voyez la Notice sur _Médée_, tome II, p. 330 et 331, et
  ci-dessus, p. 8 et 9, et note 11 de cette dernière page.

  [176] Cette dédicace est intitulée: «_A tres-docte et
  tres-ingénieux Anthoine Brun, procureur general au Parlement de
  Dole, epitre dedicatoire, comique et familiere_,» et elle
  commence par ces mots: «Monsieur mon tres-cher ami.»

  [177] «Il est vrai qu'on nous fait au Louvre des sacrifices de
  louanges et de fumées, comme si nous étions les dieux de
  l'antiquité les plus délicats, où nous aurions besoin qu'on nous
  traitât plus grossièrement, et qu'on nous offrît plutôt de bonnes
  hécatombes de Poissy, avec une large effusion de vin d'Arbois, de
  Beaune et de Coindrieux.»

  [178] «Il est très-vrai que si mes premiers ouvrages ne furent
  guère bons, au moins ne peut-on nier qu'ils n'ayent été
  l'heureuse semence de beaucoup d'autres meilleurs, produits par
  les fécondes plumes de MM. de Rotrou, de Scudéry, Corneille et du
  Ryer, que je nomme ici suivant l'ordre du temps qu'ils ont
  commencé d'écrire après moi, et de quelques autres, dont la
  réputation ira quelque jour jusques à vous; particulièrement de
  deux jeunes auteurs des tragédies de _Cléopatre_ et de
  _Mithridate_, de qui l'apprentissage est un demi-chef-d'oeuvre
  qui donne de merveilleuses espérances des belles choses qu'ils
  pourront faire à l'avenir.»

  [179] _Cléopatre_, tragédie de Benserade, représentée en 1635.

  [180] _La Mort de Mithridate_, tragédie de la Calprenède,
  représentée en 1635.

  [181] Nous ne savons de quel ouvrage il s'agit ici. Serait-ce de
  _la Grande Pastorale_ qui, suivant Pellisson, renfermait cinq
  cents vers de la façon du Cardinal, et à l'impression de laquelle
  il renonça après avoir pris connaissance des observations de
  Chapelain, que lui communiqua Boisrobert (voyez _la Relation
  contenant l'histoire de l'Académie françoise_, p. 179 et
  suivantes)? C'est probable; remarquons toutefois que Pellisson ne
  dit mot de la collaboration de Mairet.

  [182] Voici le passage des _Galanteries du duc d'Ossonne_ auquel
  il est fait allusion ici.

  [183] On sait que Besançon, patrie de Mairet, et la Franche-Comté
  tout entière n'étaient pas encore françaises: elles avaient
  appartenu à l'empire d'Allemagne et faisaient alors partie des
  possessions de la ligne espagnole de la maison d'Autriche.



A MADAME DE COMBALET[184]


    MADAME,

  Ce portrait vivant que je vous offre représente un héros assez
  reconnoissable aux lauriers dont il est couvert. Sa vie a été une
  suite continuelle de victoires; son corps, porté dans son armée, a
  gagné des batailles après sa mort; et son nom, au bout de six
  cents ans, vient encore de triompher en France[185]. Il y a trouvé
  une réception trop favorable pour se repentir d'être sorti de son
  pays, et d'avoir appris à parler une autre langue que la sienne.
  Ce succès a passé mes plus ambitieuses espérances, et m'a surpris
  d'abord; mais il a cessé de m'étonner depuis que j'ai vu la
  satisfaction que vous avez témoignée quand il a paru devant vous.
  Alors j'ai osé me promettre de lui tout ce qui en est arrivé[186],
  et j'ai cru qu'après les éloges dont vous l'avez honoré, cet
  applaudissement universel ne lui pouvoit manquer. Et
  véritablement, Madame, on ne peut douter avec raison de ce que
  vaut une chose qui a le bonheur de vous plaire: le jugement que
  vous en faites est la marque assurée de son prix; et comme vous
  donnez toujours libéralement aux véritables beautés l'estime
  qu'elles méritent, les fausses n'ont jamais le pouvoir de vous
  éblouir. Mais votre générosité ne s'arrête pas à des louanges
  stériles pour les ouvrages qui vous agréent; elle prend plaisir à
  s'étendre utilement sur ceux qui les produisent, et ne dédaigne
  point d'employer en leur faveur ce grand crédit que votre qualité
  et vos vertus vous ont acquis. J'en ai ressenti des effets qui me
  sont trop avantageux pour m'en taire, et je ne vous dois pas moins
  de remercîments pour moi que pour _le Cid_. C'est une
  reconnoissance qui m'est glorieuse, puisqu'il m'est impossible de
  publier que je vous ai de grandes obligations, sans publier en
  même temps que vous m'avez assez estimé pour vouloir que je vous
  en eusse. Aussi, Madame, si je souhaite quelque durée pour cet
  heureux effort de ma plume, ce n'est point pour apprendre mon nom
  à la postérité, mais seulement pour laisser des marques éternelles
  de ce que je vous dois, et faire lire à ceux qui naîtront dans les
  autres siècles la protestation que je fais d'être toute ma vie,

    MADAME,

    Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé
    serviteur,

    CORNEILLE.

NOTES:

  [184] L'épître dédicatoire est adressée: A MADAME LA DUCHESSE
  D'AIGUILLON, dans les éditions de 1648-56.--Marie-Madeleine de
  Vignerot, nièce de Richelieu, avait épousé Antoine de Beauvoir,
  marquis du Roure, seigneur de Combalet, qui fut tué en 1621
  devant Montauban. Le Cardinal la plaça près de la Reine, en
  qualité de dame d'honneur, et fit revivre pour elle en 1638 le
  duché d'Aiguillon. Toutefois ces mots: _A Madame de Combalet_,
  subsistèrent en tête de la présente dédicace, dans les éditions
  du _Cid_, jusqu'en 1644 inclusivement. On y substitua plus tard,
  comme nous venons de le dire: _A Madame la duchesse d'Aiguillon_,
  dans les recueils des _OEuvres_, jusqu'en 1660, époque à laquelle
  Corneille supprima les dédicaces et les avertissements. La
  duchesse mourut en 1675. Voyez ci-dessus, p. 18 et 19.

  [185] VAR. (édit. de 1654 et 56): vient encore triompher.

  [186] Ce membre de phrase manque dans l'édition de 1637 in-12,
  qui porte simplement: «alors j'ai cru qu'après les éloges, etc.»



AVERTISSEMENT

MARIANA.

Lib. IXo, de la _Historia d'España_, cap. vo[187].


«Avia pocos dias antes hecho campo con don Gomez conde de Gormaz.
Venciòle y diòle la muerte. Lo que resultò deste caso, fué que casò
con doña Ximena, hija y heredera del mismo conde. Ella misma requiriò
al Rey que se le diesse por marido, ca estaba muy prendada de sus
partes, o le castigasse conforme a las leyes, por la muerte que diò a
su padre. Hizòse el casamiento, que a todos estaba a cuento, con el
qual por el gran dote de su esposa, que se allegò al estado que el
tenia de su padre, se aumentò en poder y riquezas[188].»

Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillen de Castro, qui a mis ce
fameux événement sur le théâtre avant moi. Ceux qui entendent
l'espagnol y remarqueront deux circonstances: l'une, que Chimène ne
pouvant s'empêcher de reconnoître et d'aimer les belles qualités
qu'elle voyoit en don Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père (_estaba
prendada de sus partes_), alla proposer elle-même au Roi cette
généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le
fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se fit au gré de
tout le monde (_a todos estaba a cuento_). Deux chroniques du Cid[189]
ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du
Roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de
l'historien, parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le
roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos
François ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté
de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fit de Chimène et de
son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que
les rois d'Aragon et de Navarre tinrent à honneur d'être ses gendres,
en épousant ses deux filles[190]. Quelques-uns ne l'ont pas si bien
traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène
du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en françois l'a
notée dans son livre de s'être tôt et aisément consolée de la mort
de son père[191], et a voulu taxer de légèreté une action qui fut
imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins.
Deux romances espagnols, que je vous donnerai ensuite de cet
_Avertissement_, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de
petits poëmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes
histoires, et je serois ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si,
après l'avoir fait connoître en France, et m'y être fait connoître par
elle, je ne tâchois de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire,
parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces
justificatives de la réputation où elle a vécu, sans dessein de
justifier la façon dont je l'ai fait parler françois. Le temps l'a
fait pour moi, et les traductions qu'on en a faites en toutes les
langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples
où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et
anglois[192], sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on
en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de
vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du
même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillen de Castro, qui, dans
une autre comédie qu'il intitule _Engañarse engañando_[193], fait dire
à une princesse de Béarn:

                  _A mirar
    bien el mundo, que el tener
    apetitos que vencer,
    y ocasiones que dexar,
        Examinan el valor
    en la muger, yo dixera
    lo que siento[194], porque fuera
    luzimiento de mi honor.
        Pero malicias fundadas_
    _en honras mal entendidas,
    de tentaciones vencidas
    hacen culpas declaradas:
        Y asi, la que el desear
    con el resistir apunta,
    vence dos veces, si junta
    con el resistir el callar_[195].

C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en
présence du Roi et de l'Infante. Je dis en présence du Roi et de
l'Infante, parce que quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou
avec son amant, c'est une autre chose. Ses moeurs sont inégalement
égales[196], pour parler en termes de notre Aristote, et changent
suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des
occasions, en conservant toujours le même principe.

Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui
s'y sont glissées touchant cette tragédie, et qui semblent avoir été
autorisées par mon silence. La première est que j'aye convenu de juges
touchant son mérite[197], et m'en sois rapporté au sentiment de ceux
qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairois encore, si ce faux bruit
n'avoit été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me
servir de ses paroles mêmes, dans son désert[198], et si je n'en
avois vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a
écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux
derniers trésors qu'il nous a donnés[199]. Or comme tout ce qui part
de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est
assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me
seroit honteux qu'il y passât avec cette tache, et qu'on pût à jamais
me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui
jusqu'à présent est sans exemple; et de tous ceux qui ont été attaqués
comme moi, aucun que je sache n'a eu assez de foiblesse pour convenir
d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans
la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, ç'a été sans
s'obliger, non plus que moi, à en croire personne; outre que dans la
conjoncture où étoient lors les affaires du _Cid_, il ne falloit pas
être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins
que d'être tout à fait stupide, on ne pouvoit pas ignorer que comme
les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'État,
on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien
que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon
Aristote du côté de la politique[200]. Ce n'est pas que je sache si
ceux qui ont jugé du _Cid_ en ont jugé suivant leur sentiment ou non,
ni même que je veuille dire qu'ils en ayent bien ou mal jugé, mais
seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont
jugé, et que peut-être je l'aurois justifié sans beaucoup de peine, si
la même raison qui les a fait parler ne m'avoit obligé à me taire.
Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa _Poétique_, que
nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent
chacun à leur parti dans leurs opinions contraires; et comme c'est un
pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du _Cid_
en ont cru ses censeurs sur leur parole, et se sont imaginé avoir
pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu
qu'il importoit peu qu'il fût selon les règles d'Aristote, et
qu'Aristote en avoit fait pour son siècle et pour des Grecs, et non
pas pour le nôtre et pour des François.

Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins
injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique
avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a
laissés[201] sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien
loin de s'amuser au détail des bienséances[202] et des agréments, qui
peuvent être divers selon que ces deux circonstances sont diverses, il
a été droit aux mouvements de l'âme, dont la nature ne change point.
Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celles de
ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et
aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente,
pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auroient
produit leur effet partout dès la création du monde, et qui seront
capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres
et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent
changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes,
qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui[203].

Et certes, je serois le premier qui condamnerois _le Cid_, s'il
péchoit contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons
de ce philosophe; mais bien loin d'en demeurer d'accord, j'ose
dire que cet heureux poëme n'a si extraordinairement réussi que
parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions (permettez-moi
cet[204] épithète) que demande ce grand maître aux excellentes
tragédies, et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même
ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité
qu'il en a fait, soutient que toute l'antiquité ne les a vues se
rencontrer que dans le seul _OEdipe_[205]. La première est que
celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout
vertueux, mais un homme plus vertueux que méchant, qui par quelque
trait de foiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un
malheur qu'il ne mérite pas; l'autre, que la persécution et le
péril ne viennent point d'un ennemi, ni d'un indifférent, mais
d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être
aimée[206]. Et voilà, pour en parler sainement, la véritable et
seule cause de tout le succès du _Cid_, en qui l'on ne peut
méconnoître ces deux conditions, sans s'aveugler soi-même pour lui
faire injustice. J'achève donc en m'acquittant de ma parole; et
après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du
théâtre, je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les
deux romances que je vous ai promis[207]. J'oubliois[208] à vous
dire que quantité de mes amis ayant jugé à propos que je rendisse
compte au public de ce que j'avois emprunté de l'auteur espagnol
dans cet ouvrage, et m'ayant témoigné le souhaiter, j'ai bien
voulu leur donner cette satisfaction. Vous trouverez donc tout ce
que j'en ai traduit imprimé d'une autre lettre[209], avec un
chiffre au commencement, qui servira de marque de renvoi pour
trouver les vers espagnols au bas de la même page. Je garderai ce
même ordre dans _la Mort de Pompée_, pour les vers de Lucain, ce
qui n'empêchera pas que je ne continue aussi ce même changement
de lettre toutes les fois que nos acteurs rapportent quelque
chose qui s'est dit ailleurs que sur le théâtre[210], où vous
n'imputerez rien qu'à moi si vous n'y voyez ce chiffre pour
marque, et le texte d'un autre auteur au-dessous.

NOTES:

  [187] Cet extrait et les remarques qui le suivent ne se trouvent
  que dans les éditions de 1648-56.--Au lieu de «lib. IXo, cap.
  vo,» on lit dans les éditions données du vivant de Corneille:
  «lib. IVo, cap. 5º.» Dans les impressions les plus récentes, à la
  faute IVo, pour IXo, il s'en est joint une seconde: 50 pour 5º.

  [188] «Il avait eu peu de jours auparavant[188-a] un duel avec
  don Gomèz, comte de Gormaz. Il le vainquit et lui donna la mort.
  Le résultat de cet événement fut qu'il se maria avec doña
  Chimène, fille et héritière de ce seigneur. Elle-même demanda au
  Roi qu'il le lui donnât pour mari (car elle était fort éprise de
  ses qualités), ou qu'il le châtiât conformément aux lois, pour
  avoir donné la mort à son père. Le mariage, qui agréait à tous,
  s'accomplit; ainsi grâce à la dot considérable de son épouse, qui
  s'ajouta aux biens qu'il tenait de son père, il grandit en
  pouvoir et _en_ richesses.»

  L'_Historia general d'España_[188-b], d'où Corneille a tiré le
  fragment qui précède son Avertissement, n'est qu'une traduction
  libre, faite par le P. Mariana lui-même, de son histoire latine,
  intitulée _Historiæ de rebus Hispaniæ libri_ XXX, dont les
  diverses parties ont paru en 1592, 1595 et 1616. Voici le passage
  qui correspond, dans l'ouvrage original, au fragment espagnol cité
  par Corneille:

  _Gormatii comitem Gometium non multo antea, in privata
  contentione, adacto in viscera gladio peremerat (Rodericus
  Diacius). Occisi patris, pro quo supplicium debebatur, merces
  Semenæ filiæ conjugium fuit; quum illa juvenis virtutem admirata,
  sibi virum dari, aut lege in eum agi regem postulasset. Rodericus,
  ad paternam ditionem, dotali principatu occisi soceri auctus,
  viribus et potentia validus_, etc.

    (Mariana, _Historiæ de rebus Hispaniæ_ lib. IX, cap. V.)

    [188-a] Afin de pouvoir, sans paraître se donner trop de
    licence, ramener toute l'histoire à un seul jour, Corneille se
    sert un peu artificieusement du texte de Mariana, dont les mots:
    _pocos dias antes_ (dans la rédaction latine: _non multo antea_)
    viennent immédiatement après une phrase où il est parlé de l'âge
    de trente ans qu'avait alors Rodrigue; cette phrase fait partie
    du récit d'une querelle que faisait au roi Fernand l'empereur
    Henri II. Dans les romances, il y a un assez long intervalle
    entre le duel et le mariage. Il paraît même que Chimène était
    encore une enfant lors du duel et ne fit sa démarche auprès du
    Roi qu'après un certain nombre d'années.

    [188-b] Publiée pour la première fois en 1601, à Tolède,
    chez Pedro Rodriguez, 2 vol. in-folio.

  [189] Corneille a-t-il ici en vue les deux chroniques dont parle
  M. Damas-Hinard (_Romancero_, tome II, p. 52), ou bien les deux
  ouvrages connus sous les noms de _Chronique rimée_ et de _Poëme_
  ou _Chanson du Cid_, dont il est question au chapitre 1, p. 3,
  des _Documents relatifs à l'histoire du Cid_, publiés par M.
  Hippolyte Lucas?

  [190] Doña Elvire, fille aînée du Cid, épousa le roi don Ramire
  de Navarre, et doña Sol, la cadette, l'infant don Sanche
  d'Aragon.

  [191] «Ce Cid Ruis eut querelle avec D. Gomès, seigneur du lieu
  de Gormès, qui avoit été conquêté par le roi D. Fernand sur les
  Maures, peu d'années auparavant: tellement que entrant en combat
  eux deux, D. Gomès fut tué. De lui resta une fille nommée D.
  Ximena Gomès, laquelle faisoit grandes et continuelles plaintes
  de la mort de son père; mais il ne passa longtemps qu'elle-même
  pria le Roi de faire le mariage d'elle et du Cid, ce qu'il fit,
  et ainsi demeura cette dame toute consolée.» (_Histoire générale
  d'Espagne_.... par Loys de Mayerne Turquet. Édition de Lyon,
  1587, in-fol., p. 334; édition de Paris, 1635, 2 vol. in-fol.,
  tome I, p. 297.) On lit en marge en manchette: «Fille tôt
  consolée de la mort de son père.» Évidemment c'est surtout à
  cette indication, que se rapporte la remarque de Corneille.

  [192] Sur ces traductions, voyez, au tome I, le passage de la
  _Notice biographique_ de Corneille où il est question de ses
  livres. Nous savons par Fontenelle qu'il eut plus tard aussi dans
  sa bibliothèque la version espagnole. Il n'en parle pas ici. Son
  silence s'accorde avec ce qui est dit dans la _Notice du Cid_ (p.
  4 et suivantes) au sujet de la traduction ou plutôt de
  l'imitation de Diamante.

  [193] _Comedia del_ Engañarse engañando, _jornada segunda_; la
  pièce n'est pas divisée en scènes. Elle a été imprimée en 1625,
  dans la _Segunda parte de las Comedias de don Guillem de Castro.
  Valencia, por Miguel Sorolla._--Le titre espagnol, qui signifie
  _se tromper en trompant_, rappelle par la pensée et par la forme
  ce vieux proverbe, regretté de la Fontaine (livre IV, fable XI):

    Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
          Qui souvent s'engeigne soi-même.

  [194] L'édition espagnole de 1625, indiquée à la note précédente,
  donne _tengo_, au lieu de _siento_, et au dernier vers _vencer_,
  au lieu de _resistir_.

  [195] «Si le monde a raison de dire que ce qui éprouve le mérite
  d'une femme, c'est d'avoir des désirs à vaincre, des occasions à
  rejeter, je n'aurais ici qu'à exprimer ce que je sens: mon
  honneur n'en deviendrait que plus éclatant. Mais une malignité
  qui se prévaut de notions d'honneur mal entendues convertit
  volontiers en un aveu de faute ce qui n'est que la tentation
  vaincue. Dès lors la femme qui désire et qui résiste également,
  vaincra deux fois, si en résistant elle sait encore se taire.»

  [196] Voyez tome I, p. 38.

  [197] Voyez ci-dessus, p. 47, 48 et 66.

  [198] «Le désert ne m'a pas rendu si sauvage que je ne sois
  touché des raretés qu'on nous apporte du monde,» dit Balzac dans
  sa lettre à Scudéry.

  [199] Allusion aux _Lettres choisies du Sieur de Balzac_. Paris,
  Augustin Courbé, 1647, in-8º, 2 parties. La lettre à Scudéry
  figure à la p. 394 de la 1re partie.--Il faut se souvenir que cet
  _Avertissement_ a paru pour la première fois dans l'édition de
  1648: voyez ci-dessus, p. 79, note 187.

  [200] «Tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de
  la politique» paraît signifier, d'après l'ensemble du passage,
  «tourner le sens d'Aristote du côté de la politique de celui qui
  l'interprète, de ses opinions, de ses intérêts, de ses passions.»

  [201] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): les préceptes qu'il nous
  en a donnés.

  [202] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): et bien loin de s'amuser
  au travail des bienséances.

  [203] Voyez l'_Art poétique_ d'Horace, vers 189 et 190.

  [204] _Cet_ est au masculin dans les impressions de 1648-1656,
  c'est-à-dire dans toutes les éditions publiées par Corneille qui
  donnent cet _Avertissement_. Voyez ci-dessus, p. 22, ligne 5.

  [205] Corneille veut parler de Robortel qu'il nomme dans un
  passage du _Discours de la tragédie_ où il a déjà exposé les
  idées sur lesquelles il revient ici. Voyez tome I, p. 59 et p.
  33.

  [206] VAR. (édit. de 1654 et de 1656): celui qui souffre en être
  aimé.

  [207] Ces romances font partie tous deux du _Romancero general_.
  On les trouve dans le _Romancero espagnol_.... traduction
  complète par M. Damas-Hinard, 2 vol. in-18, tome II, p. 24 et 27.

  [208] Ce dernier alinéa a été supprimé dans les éditions de 1654
  et de 1656, auxquelles il ne pouvait s'appliquer: elles ne
  contiennent pas les extraits de Guillem de Castro dont parle ici
  Corneille, et que l'on trouvera dans notre édition à
  l'_Appendice_ qui suit la pièce.

  [209] C'est-à-dire en lettres italiques.

  [210] Corneille, dans ses diverses éditions, et après lui son
  frère, dans celle de 1692, impriment en italiques les discours
  directs, les paroles d'autrui rapportées par les acteurs, paroles
  qu'on met plus ordinairement aujourd'hui entre guillemets. Ainsi
  dans _le Cid_ (acte V, scène I):

    On dira seulement: _Il adoroit Chimène,
    Il n'a pas voulu vivre_, etc.;

  et dans la scène VI du même acte:

    _Ne crains rien_, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
    _Je laisserois plutôt_, etc.



  ROMANCE PRIMERO.

      _Delante el rey de Leon
    doña Ximena una tarde
    se pone à pedir justicia
    por la muerte de su padre.
      Para contra el Cid la pide,
    don Rodrigo de Bivare,
    que huerfana la dexó,
    niña, y de muy poca edade.
      Si tengo razon, ó non,
    bien, Rey, lo alcanzas y sabes,
    que los negocios de honra
    no pueden disimularse.
      Cada dia que amanece,
    veo al lobo de mi sangre,
    caballero en un caballo,
    por darme mayor pesare.
      Mandale, buen rey, pues puedes,
    que no me ronde mi calle:
    que no se venga en mugeres
    el hombre que mucho vale.
      Si mi padre afrentó al suyo,
    bien ha vengado á su padre,
    que si honras pagaron muertes,
    para su disculpa basten.
      Encomendada me tienes,
    no consientas que me agravien,
    que el que á mi se fiziere,
    á tu corona se faze.
      --Calledes, doña Ximena,
    que me dades pena grande,
    que yo daré buen remedio
    para todos vuestros males.
      Al Cid no le he de ofender,
    que es hombre que mucho vale,
    y me defiende mis reynos,
    y quiero que me los guarde.
      Pero yo faré un partido
    con el, que no os esté male,
    de tomalle la palabra
    para que con vos se case.
      Contenta quedó Ximena
    con la merced que le faze,
    que quien huerfana la fizo
    aquesse mismo la ampare_[211].

NOTES:

  [211] «Par-devant le roi de Léon, un soir se présente doña
  Chimène, demandant justice pour la mort de son père.

  «Elle demande justice contre le Cid, don Rodrigue de Bivar, qui
  l'a rendue orpheline dès son enfance, quand elle comptait encore
  bien peu d'années.

  «Si j'ai raison d'agir ainsi, ô Roi, tu le comprends, tu le sais
  bien: les devoirs de l'honneur ne se laissent point méconnaître.

  «Chaque jour que le matin ramène, je vois celui qui s'est repu
  comme un loup de mon sang, passer pour renouveler mes chagrins,
  chevauchant sur un destrier.

  «Ordonne-lui, bon roi, car tu le peux, de ne plus aller et venir
  par la rue que j'habite: un homme de valeur n'exerce pas sa
  vengeance contre une femme.

  «Si mon père fit affront au sien, il l'a bien vengé, et si la mort
  a payé le prix de l'honneur, que cela suffise à le tenir quitte.

  «J'appartiens à ta tutelle, ne permets pas que l'on m'offense:
  l'offense qu'on peut me faire s'adresse à ta couronne.

  «--Taisez-vous, doña Chimène: vous m'affligez vivement. Mais je
  saurai bien remédier à toutes vos peines.

  «Je ne saurais faire du mal au Cid; car c'est un homme de grande
  valeur, il est le défenseur de mes royaumes, et je veux qu'il me
  les conserve.

  «Mais je ferai avec lui un accommodement dont vous ne vous
  trouverez point mal: c'est de prendre sa parole pour qu'il se
  marie avec vous.»

  «Chimène demeure satisfaite, agréant cette merci du Roi, qui lui
  destine pour protecteur celui qui l'a faite orpheline.»



ROMANCE SEGUNDO.

      _A Ximena y á Rodrigo
    prendió el Rey palabra y mano,
    de juntarlos para en uno
    en presencia de Layn Calvo.
      Las enemistades viejas
    con amor se conformaron,
    que donde preside el amor
    se olvidan muchos agravios....
      Llegaron juntos los novios,
    y al dar la mano, y abraço,
    el Cid mirando á la novia,
    le dixo todo turbado:
      Maté á tu padre, Ximena,
    pero no á desaguisado,
    matéle de hombre á hombre,
    para vengar cierto agravio.
      Maté hombre, y hombre doy:
    aqui estoy á tu mandado,
    y en lugar del muerto padre
    cobraste un marido honrado.
      A todos pareció bien;
    su discrecion alabaron,
    y asi se hizieron las bodas
    de Rodrigo el Castellano_[212].

NOTES:

  [212] De Rodrigue et de Chimène le Roi prit la parole et la main,
  afin de les unir ensemble en présence de Layn Calvo.

  «Les inimitiés anciennes furent réconciliées par l'amour; car où
  préside l'amour, bien des torts s'oublient....

  «Les fiancés arrivèrent ensemble et, au moment de donner la main
  et le baiser, le Cid, regardant la mariée, lui dit tout troublé:

  «J'ai tué ton père, Chimène, mais non en trahison: je l'ai tué
  d'homme à homme, pour venger une réelle injure.

  «J'ai tué un homme, et je te donne un homme: me voici pour faire
  droit à ton grief, et au lieu du père mort tu reçois un époux
  honoré.»

  «Cela parut bien à tous; ils louèrent son prudent propos, et ainsi
  se firent les noces de Rodrigue le Castillan.»



EXAMEN.

Ce poëme a tant d'avantages du côté du sujet et des pensées brillantes
dont il est semé, que la plupart de ses auditeurs n'ont pas voulu voir
les défauts de sa conduite, et ont laissé enlever leurs suffrages au
plaisir que leur a donné sa représentation. Bien que ce soit celui de
tous mes ouvrages réguliers où je me suis permis le plus de licence,
il passe encore pour le plus beau auprès de ceux qui ne s'attachent
pas à la dernière sévérité des règles; et depuis cinquante ans[213]
qu'il tient sa place sur nos théâtres, l'histoire ni l'effort de
l'imagination n'y ont rien fait voir qui en aye effacé l'éclat. Aussi
a-t-il les deux grandes conditions que demande Aristote aux tragédies
parfaites, et dont l'assemblage se rencontre si rarement chez les
anciens ni chez les modernes[214]; il les assemble même plus fortement
et plus noblement que les espèces que pose ce philosophe. Une
maîtresse que son devoir force à poursuivre la mort de son amant,
qu'elle tremble d'obtenir, a les passions plus vives et plus allumées
que tout ce qui peut se passer entre un mari et sa femme, une mère et
son fils, un frère et sa soeur[215]; et la haute vertu dans un naturel
sensible à ces passions, qu'elle dompte sans les affoiblir, et à qui
elle laisse toute leur force pour en triompher plus glorieusement, a
quelque chose de plus touchant, de plus élevé et de plus aimable que
cette médiocre bonté, capable d'une foiblesse, et même d'un crime, où
nos anciens étoient contraints d'arrêter le caractère le plus parfait
des rois et des princes dont ils faisoient leurs héros, afin que ces
taches et ces forfaits, défigurant ce qu'ils leur laissoient de vertu,
s'accommodassent au goût et aux souhaits de leurs spectateurs, et
fortifiassent[216] l'horreur qu'ils avoient conçue de leur domination
et de la monarchie.

Rodrigue suit ici son devoir sans rien relâcher de sa passion; Chimène
fait la même chose à son tour, sans laisser ébranler son dessein par
la douleur où elle se voit abîmée par là; et si la présence[217] de
son amant lui fait faire quelque faux pas, c'est une glissade dont
elle se relève à l'heure même; et non-seulement elle connoît si bien
sa faute qu'elle nous en avertit, mais elle fait un prompt désaveu de
tout ce qu'une vue si chère lui a pu arracher. Il n'est point besoin
qu'on lui reproche qu'il lui est honteux de souffrir l'entretien de
son amant après qu'il a tué son père; elle avoue que c'est la seule
prise que la médisance aura sur elle. Si elle s'emporte jusqu'à lui
dire qu'elle veut bien qu'on sache qu'elle l'adore et le poursuit, ce
n'est point une résolution si ferme, qu'elle l'empêche de cacher son
amour de tout son possible lorsqu'elle est en la présence du Roi. S'il
lui échappe de l'encourager au combat contre don Sanche par ces
paroles:

Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix[218], elle ne se
contente pas de s'enfuir de honte au même moment; mais sitôt qu'elle
est avec Elvire, à qui elle ne déguise rien de ce qui se passe dans
son âme, et que la vue de ce cher objet ne lui fait plus de violence,
elle forme un souhait plus raisonnable, qui satisfait sa vertu et son
amour tout ensemble, et demande au ciel que le combat se termine

    Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur[219].

Si elle ne dissimule point qu'elle penche du côté de Rodrigue, de peur
d'être à don Sanche, pour qui elle a de l'aversion, cela ne détruit
point la protestation qu'elle a faite un peu auparavant, que malgré la
loi de ce combat, et les promesses que le Roi a faites à Rodrigue,
elle lui fera mille autres ennemis, s'il en sort victorieux. Ce grand
éclat même qu'elle laisse faire à son amour après qu'elle le croit
mort, est suivi d'une opposition vigoureuse à l'exécution de cette loi
qui la donne à son amant, et elle ne se tait qu'après que le Roi l'a
différée, et lui a laissé lieu d'espérer qu'avec le temps il y pourra
survenir quelque obstacle. Je sais bien que le silence passe
d'ordinaire pour une marque de consentement; mais quand les rois
parlent, c'en est une de contradiction: on ne manque jamais à leur
applaudir quand on entre dans leurs sentiments; et le seul moyen de
leur contredire avec le respect qui leur est dû, c'est de se taire,
quand leurs ordres ne sont pas si pressants qu'on ne puisse remettre à
s'excuser de leur obéir lorsque le temps en sera venu, et conserver
cependant une espérance légitime d'un empêchement, qu'on ne peut
encore déterminément prévoir.

Il est vrai que dans ce sujet il faut se contenter de tirer Rodrigue
de péril, sans le pousser jusqu'à son mariage avec Chimène. Il est
historique, et a plu en son temps; mais bien sûrement il déplairoit au
nôtre; et j'ai peine à voir que Chimène y consente chez l'auteur
espagnol, bien qu'il donne plus de trois ans de durée à la comédie
qu'il en a faite. Pour ne pas contredire l'histoire, j'ai cru ne me
pouvoir dispenser d'en jeter quelque idée, mais avec incertitude de
l'effet; et ce n'étoit que par là que je pouvois accorder la
bienséance du théâtre avec la vérité de l'événement.

Les deux visites que Rodrigue fait à sa maîtresse[220] ont quelque
chose qui choque cette bienséance de la part de celle qui les souffre;
la rigueur du devoir vouloit qu'elle refusât de lui parler, et
s'enfermât dans son cabinet, au lieu de l'écouter; mais permettez-moi
de dire avec un des premiers esprits de notre siècle, «que leur
conversation est remplie de si beaux sentiments, que plusieurs n'ont
pas connu ce défaut, et que ceux qui l'ont connu l'ont toléré.» J'irai
plus outre, et dirai que tous presque ont souhaité que ces entretiens
se fissent; et j'ai remarqué aux premières représentations qu'alors
que ce malheureux amant se présentoit devant elle, il s'élevoit un
certain frémissement dans l'assemblée, qui marquoit une curiosité
merveilleuse, et un redoublement d'attention pour ce qu'ils avoient à
se dire dans un état si pitoyable. Aristote dit qu'il y a des
absurdités qu'il faut laisser dans un poëme, quand on peut espérer
qu'elles seront bien reçues; et il est du devoir du poëte, en ce cas,
de les couvrir de tant de brillants, qu'elles puissent éblouir[221].
Je laisse au jugement de mes auditeurs si je me suis assez bien
acquitté de ce devoir pour justifier par là ces deux scènes. Les
pensées de la première des deux sont quelquefois trop spirituelles
pour partir de personnes fort affligées; mais outre que je n'ai fait
que la paraphraser de l'espagnol[222], si nous ne nous permettions
quelque chose de plus ingénieux que le cours ordinaire de la passion,
nos poëmes ramperoient souvent, et les grandes douleurs ne mettroient
dans la bouche de nos acteurs que des exclamations et des hélas. Pour
ne déguiser rien, cette offre que fait Rodrigue de son épée à Chimène,
et cette protestation de se laisser tuer par don Sanche, ne me
plairoient pas maintenant. Ces beautés étoient de mise en ce temps-là,
et ne le seroient plus en celui-ci. La première est dans l'original
espagnol, et l'autre est tirée sur ce modèle. Toutes les deux ont fait
leur effet en ma faveur; mais je ferois scrupule d'en étaler de
pareilles à l'avenir sur notre théâtre.

J'ai dit ailleurs ma pensée touchant l'Infante et le Roi[223]; il
reste néanmoins quelque chose à examiner sur la manière dont ce
dernier agit, qui ne paroît pas assez vigoureuse, en ce qu'il ne fait
pas arrêter le Comte après le soufflet donné, et n'envoie pas des
gardes à don Diègue et à son fils. Sur quoi on peut considérer que don
Fernand étant le premier roi de Castille, et ceux qui en avoient été
maîtres auparavant lui n'ayant eu titre que de comtes, il n'étoit
peut-être pas assez absolu sur les grands seigneurs de son royaume
pour le pouvoir faire. Chez don Guillen de Castro, qui a traité ce
sujet avant moi, et qui devoit mieux connoître que moi quelle étoit
l'autorité de ce premier monarque de son pays, le soufflet se donne en
sa présence et en celle de deux ministres d'État[224], qui lui
conseillent, après que le Comte s'est retiré fièrement et avec
bravade, et que don Diègue a fait la même chose en soupirant, de ne le
pousser point à bout, parce qu'il a quantité d'amis dans les Asturies,
qui se pourroient révolter, et prendre parti avec les Maures dont son
État est environné. Ainsi il se résout d'accommoder l'affaire sans
bruit, et recommande le secret à ces deux ministres, qui ont été seuls
témoins de l'action. C'est sur cet exemple que je me suis cru bien
fondé à le faire agir plus mollement qu'on ne feroit en ce temps-ci,
où l'autorité royale est plus absolue. Je ne pense pas non plus qu'il
fasse une faute bien grande de ne jeter point[225] l'alarme de nuit
dans sa ville, sur l'avis incertain qu'il a du dessein des Maures,
puisqu'on faisoit bonne garde sur les murs et sur le port; mais il est
inexcusable de n'y donner aucun ordre après leur arrivée, et de
laisser tout faire à Rodrigue. La loi du combat qu'il propose à
Chimène avant que de le permettre à don Sanche contre Rodrigue, n'est
pas si injuste que quelques-uns ont voulu le dire, parce qu'elle est
plutôt une menace pour la faire dédire de la demande de ce combat,
qu'un arrêt qu'il lui veuille faire exécuter. Cela paroît en ce
qu'après la victoire de Rodrigue il n'en exige pas précisément l'effet
de sa parole, et la laisse en état d'espérer que cette condition
n'aura point de lieu.

Je ne puis dénier que la règle des vingt et quatre heures[226] presse
trop les incidents de cette pièce. La mort du Comte et l'arrivée des
Maures s'y pouvoient entre-suivre d'aussi près qu'elles font, parce
que cette arrivée est une surprise qui n'a point de communication, ni
de mesures à prendre avec le reste; mais il n'en va pas ainsi du
combat de don Sanche, dont le Roi étoit le maître, et pouvoit lui
choisir un autre temps que deux heures après la fuite des Maures. Leur
défaite avoit assez fatigué Rodrigue toute la nuit, pour mériter deux
ou trois jours de repos, et même il y avoit quelque apparence qu'il
n'en étoit pas échappé sans blessures, quoique je n'en aye rien dit,
parce qu'elles n'auroient fait que nuire à la conclusion de l'action.

Cette même règle presse aussi trop Chimène de demander justice au Roi
la seconde fois. Elle l'avoit fait le soir d'auparavant, et n'avoit
aucun sujet d'y retourner le lendemain matin pour en importuner le
Roi, dont elle n'avoit encore aucun lieu de se plaindre, puisqu'elle
ne pouvoit encore dire qu'il lui eût manqué de promesse. Le roman lui
auroit donné sept ou huit jours de patience avant que de l'en presser
de nouveau; mais les vingt et quatre heures ne l'ont pas permis[227]:
c'est l'incommodité de la règle.

Passons à celle de l'unité de lieu, qui ne m'a pas donné moins de gêne
en cette pièce. Je l'ai placé dans Séville, bien que don Fernand n'en
aye jamais été le maître; et j'ai été obligé à cette falsification,
pour former quelque vraisemblance à la descente des Maures, dont
l'armée ne pouvoit venir si vite par terre que par eau. Je ne voudrois
pas assurer toutefois que le flux de la mer monte effectivement
jusque-là[228]; mais comme dans notre Seine il fait encore plus de
chemin qu'il ne lui en faut faire sur le Guadalquivir pour battre les
murailles de cette ville, cela peut suffire à fonder quelque
probabilité parmi nous, pour ceux qui n'ont point été sur le lieu
même.

Cette arrivée des Maures ne laisse pas d'avoir ce défaut que j'ai
marqué ailleurs[229], qu'ils se présentent d'eux-mêmes, sans être
appelés dans la pièce, directement ni indirectement, par aucun acteur
du premier acte. Ils ont plus de justesse dans l'irrégularité de
l'auteur espagnol: Rodrigue, n'osant plus se montrer à la cour, les va
combattre sur la frontière[230]; et ainsi le premier acteur les va
chercher, et leur donne place dans le poëme, au contraire de ce qui
arrive ici, où ils semblent se venir faire de fête exprès pour en être
battus, et lui donner moyen de rendre à son roi un service
d'importance[231], qui lui fasse obtenir sa grâce. C'est une seconde
incommodité de la règle dans cette tragédie.

Tout s'y passe donc dans Séville, et garde ainsi quelque espèce
d'unité de lieu en général; mais le lieu particulier change de scène
en scène, et tantôt c'est le palais du Roi, tantôt l'appartement de
l'Infante, tantôt la maison de Chimène, et tantôt une rue ou place
publique. On le détermine aisément pour les scènes détachées; mais
pour celles qui ont leur liaison ensemble, comme les quatre dernières
du premier acte, il est malaisé d'en choisir un qui convienne à
toutes[232]. Le Comte et don Diègue se querellent au sortir du palais;
cela se peut passer dans une rue; mais après le soufflet reçu, don
Diègue ne peut pas demeurer en cette rue à faire ses plaintes,
attendant que son fils survienne, qu'il ne soit tout aussitôt
environné de peuple, et ne reçoive l'offre de quelques amis. Ainsi il
seroit plus à propos qu'il se plaignît dans sa maison, où le met
l'Espagnol[233], pour laisser aller ses sentiments en liberté; mais en
ce cas il faudroit délier les scènes comme il a fait. En l'état où
elles sont ici, on peut dire qu'il faut quelquefois aider au théâtre,
et suppléer favorablement ce qui ne s'y peut représenter. Deux
personnes s'y arrêtent pour parler, et quelquefois il faut présumer
qu'ils marchent, ce qu'on ne peut exposer sensiblement à la vue, parce
qu'ils échapperoient aux yeux avant que d'avoir pu dire ce qu'il est
nécessaire qu'ils fassent savoir à l'auditeur. Ainsi, par une fiction
de théâtre, on peut s'imaginer que don Diègue et le Comte, sortant du
palais du Roi, avancent toujours en se querellant, et sont arrivés
devant la maison de ce premier lorsqu'il reçoit le soufflet qui
l'oblige à y entrer pour y chercher du secours. Si cette fiction
poétique ne vous satisfait point, laissons-le dans la place publique,
et disons que le concours du peuple autour de lui après cette offense,
et les offres de service que lui font les premiers amis qui s'y
rencontrent, sont des circonstances que le roman ne doit pas oublier;
mais que ces menues actions ne servant de rien à la principale, il
n'est pas besoin que le poëte s'en embarrasse sur la scène. Horace
l'en dispense par ces vers:

    _Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor;
    Pleraque negligat_[234].

Et ailleurs:

    _Semper ad eventum festinet_[235].

C'est ce qui m'a fait négliger, au troisième acte, de donner à don
Diègue, pour aide à chercher son fils, aucun des cinq cents amis qu'il
avoit chez lui. Il y a grande apparence que quelques-uns d'eux l'y
accompagnoient, et même que quelques autres le cherchoient pour lui
d'un autre côté; mais ces accompagnements inutiles de personnes qui
n'ont rien à dire, puisque celui qu'ils accompagnent a seul tout
l'intérêt à l'action, ces sortes d'accompagnements, dis-je, ont
toujours mauvaise grâce au théâtre, et d'autant plus que les comédiens
n'emploient à ces personnages muets que leurs moucheurs de chandelles
et leurs valets, qui ne savent quelle posture tenir.

Les funérailles du Comte étoient encore une chose fort embarrassante,
soit qu'elles se soient faites avant la fin de la pièce, soit que le
corps aye demeuré en présence dans son hôtel, attendant qu'on y donnât
ordre[236]. Le moindre mot que j'en eusse laissé dire, pour en prendre
soin, eût rompu toute la chaleur de l'attention, et rempli l'auditeur
d'une fâcheuse idée. J'ai cru plus à propos de les dérober à son
imagination par mon silence, aussi bien que le lieu précis de ces
quatre scènes du premier acte dont je viens de parler; et je m'assure
que cet artifice m'a si bien réussi, que peu de personnes ont pris
garde à l'un ni à l'autre, et que la plupart des spectateurs, laissant
emporter leurs esprits à ce qu'ils ont vu et entendu de pathétique en
ce poëme, ne se sont point avisés de réfléchir sur ces deux
considérations.

J'achève par une remarque sur ce que dit Horace, que ce qu'on expose à
la vue touche bien plus que ce qu'on n'apprend que par un récit[237].

C'est sur quoi je me suis fondé pour faire voir le soufflet que reçoit
don Diègue, et cacher aux yeux la mort du Comte, afin d'acquérir et
conserver à mon premier acteur l'amitié des auditeurs, si nécessaire
pour réussir au théâtre. L'indignité d'un affront fait à un
vieillard, chargé d'années et de victoires, les jette aisément dans le
parti de l'offensé; et cette mort, qu'on vient dire au Roi tout
simplement sans aucune narration touchante, n'excite point en eux la
commisération qu'y eût fait naître le spectacle de son sang, et ne
leur donne aucune aversion pour ce malheureux amant, qu'ils ont vu
forcé par ce qu'il devoit à son honneur d'en venir à cette extrémité,
malgré l'intérêt et la tendresse de son amour.

NOTES:

  [213] VAR. (édit. de 1660-1663): et depuis vingt-trois
  ans;--(édit. de 1664) et depuis vingt-huit ans;--(édit. de 1668)
  et depuis trente-cinq ans.--Ces dates sont peu précises: en 1682
  il y avait, non pas cinquante ans, mais seulement quarante-six,
  que _le Cid_ avait été représenté. Il y a d'autres inexactitudes
  de ce genre dans les écrits de Corneille. Nous avons vu Claveret
  lui reprocher de s'être vanté en 1637, dans la _Lettre
  apologétique_, de ses «trente années d'études.» Voyez tome I, p.
  129 et 130.

  [214] VAR. (édit. de 1660-1668): chez les anciens et les
  modernes.

  [215] VAR. (édit. de 1660-1664): entre un mari et une femme, une
  mère et un fils, un frère et une soeur.--Voyez tome I, p. 65.

  [216] Toutes les éditions, jusqu'à celle de 1692, qui, la
  première, met les deux verbes au pluriel, donnent
  _s'accommodast.... et fortifiast_.

  [217] VAR. (édit. de 1660): par la douleur où il l'abîme; et si
  la présence, etc.

  [218] Vers 1556.

  [219] Vers 1667.

  [220] Voyez la scène IV de l'acte III, et la scène I de l'acte V.

  [221] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XXIV.

  [222] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
  seconde journée; la pièce n'est pas divisée en scènes distinguées
  par des chiffres.

  [223] Corneille a remarqué dans le _Discours du Poëme dramatique_
  (tome I, p. 48) que l'amour de l'Infante est un épisode détaché,
  et dans l'_Examen_ de _Clitandre_ (tome I, p. 272), que don
  Fernand agit seulement en qualité de juge et que ce roi «remplit
  assez mal la dignité d'un si grand titre.» Il revient encore sur
  ces deux personnages dans l'_Examen_ d'_Horace_.

  [224] Voyez _las Mocedades del Cid_, au premier tiers de la
  première journée.

  [225] VAR. (édit. de 1660-1663): Je ne pense pas non plus qu'il
  manque beaucoup à ne jeter point, etc.

  [226] VAR. (édit. de 1660): que la règle des vingt-quatre heures.

  [227] VAR. (édit. de 1660): mais les vingt-quatre heures ne l'ont
  pas permis.

  [228] Corneille aurait pu l'assurer. Madoz dit que le flux se
  fait sentir jusqu'à dix ou douze lieues au-dessus de Séville.
  (_Diccionario geografico-estadistico-historico de España._
  Madrid, 1847, gr. in-8º, tome IX, p. 22.)

  [229] Voyez tome I, p. 43.

  [230] Voyez _las Mocedades del Cid_, deuxième journée.

  [231] VAR. (édit. de 1660 et de 1663); de rendre un service
  d'importance à son roi.

  [232] Ailleurs Corneille a déjà dit la même chose, mais en
  précisant un peu plus: «_Le Cid_ multiple encore davantage les
  lieux particuliers sans quitter Séville; et comme la liaison de
  scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est
  la maison de Chimène, l'appartement de l'Infante dans le palais
  du Roi, et la place publique; le second y ajoute la chambre du
  Roi; et sans doute il y a quelque excès dans cette licence.»
  (_Discours des trois unités_, tome I, p. 120.) On doit bien
  penser que Scudéry ne manqua pas d'insister sur cette
  irrégularité: «Le théâtre, dit-il, en est si mal entendu, qu'un
  même lieu représentant l'appartement du Roi, celui de l'Infante,
  la maison de Chimène et la rue, presque sans changer de face, le
  spectateur ne sait le plus souvent où en sont les acteurs.»
  (_Fautes remarquées dans la tragi-comédie du Cid_, p.
  29.)--Actuellement on change les décorations. Voyez la _Notice_,
  p. 52.

  [233] Voyez _las Mocedades del Cid_, au deuxième tiers de la
  première journée.

  [234] Voici le vrai texte de ce passage (_Art poétique_, vers 44
  et 45):

    _Pleraque differat, et præsens in tempus omittat;
    Hoc amet, hoc spernat promissi carminis auctor._

  [235] Ici Corneille a changé le mode du verbe pour faire mieux
  concorder les deux citations. Il y a dans l'_Art poétique_ (vers
  148):

    _Semper ad eventum festinat._

  [236] Scudéry revient à deux reprises sur ce point: «Rodrigue y
  paroît d'abord (_dans le troisième acte_) chez Chimène, avec une
  épée qui fume encore du sang tout chaud qu'il vient de faire
  répandre à son père; et par cette extravagance si peu attendue,
  il donne de l'horreur à tous les judicieux qui le voient, et qui
  savent que ce corps est encore dans la maison.» (_Fautes
  remarquées_, p. 22.)--«Rodrigue vient en plein jour revoir
  Chimène.... Si je ne craignois de faire le plaisant mal à propos,
  je lui demanderois volontiers s'il a donné de l'eau bénite en
  passant à ce pauvre mort qui vraisemblablement est dans la
  salle.» (P. 27.)

  [237] _Segnius irritant animos demissa per aurem,
        Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus...._

        (_Art poétique_, vers 180 et 181.)



LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DU
_CID_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

    1637 in-4º, Paris, F. Targa
    (Bibliothèque impériale, Y,
    5664 + A);

    1637 in-4º, Paris, A. Courbé
    (Bibliothèque impériale, Y,
    5664 ++[**] A);

    1637 in-4º, Paris, F.
    Targa (Bibliothèque de l'Institut
    et Bibliothèque de Versailles[238]);

    1637 in-12 (deux exemplaires
    identiques);

    1638 in-12, Paris;

    1638 in-12, Leyden, édition
    précédée d'un avis _Aux amateurs
    du langage françois_, signé
    J. P.[239];

    1639 in-4º;

    1644 in-4º;

    1644 in-12;

NOTES:

  [238] Nous avons confronté plusieurs exemplaires de l'édition
  originale, parce qu'ils ne sont pas tous identiques: en les
  comparant, nous avons constaté, comme on pourra le voir aux
  variantes, plusieurs différences, dont une est très-notable:
  voyez vers 312-314, p. 122.

  [239] Nous avons fait réimprimer cet avis à la fin de notre
  _Appendice du Cid_.


RECUEILS.

    1648 in-12;
    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8º;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8º;
    1668 in-12;
    1682 in-12.

_N.B._--Quand il sera besoin de distinguer les uns des autres les
divers exemplaires de l'édition de 1637, in-4º, nous désignerons ceux
de la Bibliothèque impériale de Paris par la lettre P., ceux des
Bibliothèques de l'Institut et de Versailles par un I. (Les deux
exemplaires de la Bibliothèque impériale sont constamment identiques;
l'exemplaire de Versailles est partout semblable à celui de
l'Institut.)--Nous distinguerons de même par les lettres P. et L. nos
deux éditions in-12 de 1638, de Paris et de Leyde.



ACTEURS.


    DON FERNAND[240], premier roi de Castille.
    DONA URRAQUE, infante de Castille.
    DON DIÈGUE, père de don Rodrigue.
    DON GOMÈS, comte de Gormas, père de Chimène.
    DON RODRIGUE, amant de Chimène[241].
    DON SANCHE, amoureux de Chimène.
    DON ARIAS,  }
    DON ALONSE, } gentilshommes castillans.
    CHIMÈNE, fille de don Gomès[242].
    LÉONOR, gouvernante de l'Infante.
    ELVIRE, gouvernante de Chimène[243].
    UN PAGE de l'Infante.

    La scène est à Séville.



LE CID,

TRAGÉDIE[244].



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE[245].

CHIMÈNE, ELVIRE[246].

    CHIMÈNE.

    Elvire, m'as-tu fait un rapport bien sincère?
    Ne déguises-tu rien de ce qu'a dit mon père?

    ELVIRE.

    Tous mes sens à moi-même en sont encor charmés:
    Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez,
    Et si je ne m'abuse à lire dans son âme,                         5
    Il vous commandera de répondre à sa flamme.

    CHIMÈNE.

    Dis-moi donc, je te prie, une seconde fois
    Ce qui te fait juger qu'il approuve mon choix:
    Apprends-moi de nouveau quel espoir j'en dois prendre;
    Un si charmant discours ne se peut trop entendre;               10
    Tu ne peux trop promettre aux feux de notre amour
    La douce liberté de se montrer au jour.
    Que t'a-t-il répondu sur la secrète brigue
    Que font auprès de toi don Sanche et don Rodrigue?
    N'as-tu point trop fait voir quelle inégalité                   15
    Entre ces deux amants me penche d'un côté?

    ELVIRE.

    Non; j'ai peint votre coeur dans une indifférence
    Qui n'enfle d'aucun d'eux ni détruit l'espérance[247],
    Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
    Attend l'ordre d'un père à choisir un époux.                    20
    Ce respect l'a ravi, sa bouche et son visage
    M'en ont donné sur l'heure un digne témoignage[248],
    Et puisqu'il vous en faut encor faire un récit,
    Voici d'eux et de vous ce qu'en hâte il m'a dit:
    «Elle est dans le devoir; tous deux sont dignes d'elle,         25
    Tous deux formés d'un sang noble, vaillant, fidèle,
    Jeunes, mais qui font lire aisément dans leurs yeux
    L'éclatante vertu de leurs braves aïeux.
    Don Rodrigue surtout n'a trait en son visage[249]
    Qui d'un homme de coeur ne soit la haute image,                 30
    Et sort d'une maison si féconde en guerriers,
    Qu'ils y prennent naissance au milieu des lauriers.
    La valeur de son père, en son temps sans pareille,
    Tant qu'a duré sa force, a passé pour merveille;
    Ses rides sur son front ont gravé ses exploits[250],            35
    Et nous disent encor ce qu'il fut autrefois.
    Je me promets du fils ce que j'ai vu du père;
    Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire[251].»
    Il alloit au conseil, dont l'heure qui pressoit[252]
    A tranché ce discours qu'à peine il commençoit;                 40
    Mais à ce peu de mots je crois que sa pensée
    Entre vos deux amants n'est pas fort balancée.
    Le Roi doit à son fils élire un gouverneur,
    Et c'est lui que regarde un tel degré d'honneur:
    Ce choix n'est pas douteux, et sa rare vaillance                45
    Ne peut souffrir qu'on craigne aucune concurrence.
    Comme ses hauts exploits le rendent sans égal,
    Dans un espoir si juste il sera sans rival;
    Et puisque don Rodrigue a résolu son père
    Au sortir du conseil à proposer l'affaire,                      50
    Je vous laisse à juger s'il prendra bien son temps,
    Et si tous vos desirs seront bientôt contents.

    CHIMÈNE.

    Il semble toutefois que mon âme troublée
    Refuse cette joie, et s'en trouve accablée:
    Un moment donne au sort des visages divers,                     55
    Et dans ce grand bonheur je crains un grand revers.

    ELVIRE.

    Vous verrez cette crainte heureusement déçue[253].

    CHIMÈNE.

    Allons, quoi qu'il en soit, en attendre l'issue.


SCÈNE II.

L'INFANTE, LÉONOR, PAGE[254].

    L'INFANTE[255].

    Page, allez avertir Chimène de ma part[256]
    Qu'aujourd'hui pour me voir elle attend un peu tard,            60
    Et que mon amitié se plaint de sa paresse.

(Le Page rentre[257].)

    LÉONOR.

    Madame, chaque jour même desir vous presse;
    Et dans son entretien, je vous vois chaque jour[258]
    Demander en quel point se trouve son amour[259].

    L'INFANTE.

    Ce n'est pas sans sujet: je l'ai presque forcée[260]            65
    A recevoir les traits dont son âme est blessée.
    Elle aime don Rodrigue, et le tient de ma main,
    Et par moi don Rodrigue a vaincu son dédain:
    Ainsi de ces amants ayant formé les chaînes,
    Je dois prendre intérêt à voir finir leurs peines[261].         70

    LÉONOR.

    Madame, toutefois parmi leurs bons succès
    Vous montrez un chagrin qui va jusqu'à l'excès[262].
    Cet amour, qui tous deux les comble d'allégresse,
    Fait-il de ce grand coeur la profonde tristesse,
    Et ce grand intérêt que vous prenez pour eux                    75
    Vous rend-il malheureuse alors qu'ils sont heureux?
    Mais je vais trop avant, et deviens indiscrète.

    L'INFANTE.

    Ma tristesse redouble à la tenir secrète.
    Écoute, écoute enfin comme j'ai combattu,
    Écoute quels assauts brave encor ma vertu[263].                 80
      L'amour est un tyran qui n'épargne personne:
    Ce jeune cavalier[264], cet amant que je donne[265],
    Je l'aime[266].

    LÉONOR.

               Vous l'aimez!

    L'INFANTE.

                             Mets la main sur mon coeur,
    Et vois comme il se trouble au nom de son vainqueur,
    Comme il le reconnoît.

    LÉONOR.

                           Pardonnez-moi, Madame,                   85
    Si je sors du respect pour blâmer cette flamme[267].
    Une grande princesse à ce point s'oublier
    Que d'admettre en son coeur un simple cavalier[268]!
    Et que diroit le Roi? que diroit la Castille[269]?
    Vous souvient-il encor de qui vous êtes fille?                  90

    L'INFANTE.

    Il m'en souvient si bien que j'épandrai mon sang
    Avant que je m'abaisse à démentir mon rang.
    Je te répondrois bien que dans les belles âmes
    Le seul mérite a droit de produire des flammes;
    Et si ma passion cherchoit à s'excuser,                         95
    Mille exemples fameux pourraient l'autoriser;
    Mais je n'en veux point suivre où ma gloire s'engage;
    La surprise des sens n'abat point mon courage[270];
    Et je me dis toujours qu'étant fille de roi[271],
    Tout autre qu'un monarque est indigne de moi.                  100
    Quand je vis que mon coeur ne se pouvoit défendre,
    Moi-même je donnai ce que je n'osois prendre.
    Je mis, au lieu de moi, Chimène en ses liens,
    Et j'allumai leurs feux pour éteindre les miens.
    Ne t'étonne donc plus si mon âme gênée                         105
    Avec impatience attend leur hyménée:
    Tu vois que mon repos en dépend aujourd'hui.
    Si l'amour vit d'espoir, il périt avec lui[272]:
    C'est un feu qui s'éteint, faute de nourriture;
    Et malgré la rigueur de ma triste aventure,                    110
    Si Chimène a jamais Rodrigue pour mari,
    Mon espérance est morte, et mon esprit guéri[273].
      Je souffre cependant un tourment incroyable:
    Jusques à cet hymen Rodrigue m'est aimable;
    Je travaille à le perdre, et le perds à regret;                115
    Et de là prend son cours mon déplaisir secret.
    Je vois avec chagrin que l'amour me contraigne[274]
    A pousser des soupirs pour ce que je dédaigne;
    Je sens en deux partis mon esprit divisé:
    Si mon courage est haut, mon coeur est embrasé;                120
    Cet hymen m'est fatal, je le crains, et souhaite:
    Je n'ose en espérer qu'une joie imparfaite[275].
    Ma gloire et mon amour ont pour moi tant d'appas,
    Que je meurs s'il s'achève ou ne s'achève pas.

    LÉONOR.

    Madame, après cela je n'ai rien à vous dire,                   125
    Sinon que de vos maux avec vous je soupire:
    Je vous blâmois tantôt, je vous plains à présent;
    Mais puisque dans un mal si doux et si cuisant
    Votre vertu combat et son charme et sa force,
    En repousse l'assaut, en rejette l'amorce,                     130
    Elle rendra le calme à vos esprits flottants.
    Espérez donc tout d'elle, et du secours du temps;
    Espérez tout du ciel: il a trop de justice
    Pour laisser la vertu dans un si long supplice[276].

    L'INFANTE.

    Ma plus douce espérance est de perdre l'espoir.                135

    LE PAGE.

    Par vos commandements Chimène vous vient voir.

    L'INFANTE, à Léonor[277].

    Allez l'entretenir en cette galerie.

    LÉONOR.

    Voulez-vous demeurer dedans la rêverie?

    L'INFANTE.

    Non, je veux seulement, malgré mon déplaisir,
    Remettre mon visage un peu plus à loisir.                      140
    Je vous suis.
                  Juste ciel, d'où j'attends mon remède,
    Mets enfin quelque borne au mal qui me possède:
    Assure mon repos, assure mon honneur.
    Dans le bonheur d'autrui je cherche mon bonheur:
    Cet hyménée à trois également importe;                         145
    Rends son effet plus prompt, ou mon âme plus forte.
    D'un lien conjugal joindre ces deux amants,
    C'est briser tous mes fers, et finir mes tourments.
    Mais je tarde un peu trop: allons trouver Chimène,
    Et par son entretien soulager notre peine.                     150


SCÈNE III. LE COMTE, DON DIÈGUE.

    LE COMTE.

    Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi
    Vous élève en un rang qui n'étoit dû qu'à moi:
    Il vous fait gouverneur du prince de Castille.

    DON DIÈGUE.

    Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille
    Montre à tous qu'il est juste, et fait connoître assez         155
    Qu'il sait récompenser les services passés.

    LE COMTE.

    Pour grands que soient les rois, ils sont ce que nous sommes:
    Ils peuvent se tromper comme les autres hommes;
    Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans
    Qu'ils savent mal payer les services présents.                 160

    DON DIÈGUE.

    Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite:
    La faveur l'a pu faire autant que[278] le mérite;
    Mais on doit ce respect au pouvoir absolu[279],
    De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
    A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre[280];           165
    Joignons d'un sacré noeud ma maison à la vôtre:
    Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils[281];
    Leur hymen nous peut rendre à jamais plus qu'amis:
    Faites-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.

    LE COMTE.

    A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre;           170
    Et le nouvel éclat de votre dignité
    Lui doit enfler le coeur d'une autre vanité[282].
      Exercez-la, Monsieur, et gouvernez le Prince:
    Montrez-lui comme il faut régir une province,
    Faire trembler partout les peuples sous sa loi[283],           175
    Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi.
    Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
    Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine,
    Dans le métier de Mars se rendre sans égal,
    Passer les jours entiers et les nuits à cheval,                180
    Reposer tout armé, forcer une muraille,
    Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille.
    Instruisez-le d'exemple, et rendez-le parfait[284],
    Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.

    DON DIÈGUE.

    Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie,               185
    Il lira seulement l'histoire de ma vie.
        Là, dans un long tissu de belles actions[285],
    Il verra comme il faut dompter des nations,
    Attaquer une place, ordonner une armée[286],
    Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.                   190

    LE COMTE.

    Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir[287];
    Un prince dans un livre apprend mal son devoir.
    Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années,
    Que ne puisse égaler une de mes journées?
    Si vous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui,                195
    Et ce bras du royaume est le plus ferme appui.
    Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille;
    Mon nom sert de rempart à toute la Castille:
    Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois,
    Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois[288].             200
    Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire,
    Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire.
    Le Prince à mes côtés feroit dans les combats
    L'essai de son courage à l'ombre de mon bras;
    Il apprendroit à vaincre en me regardant faire;                205
    Et pour répondre en hâte à son grand caractère,
    Il verroit....

    DON DIÈGUE.

                  Je le sais, vous servez bien le Roi:
    Je vous ai vu combattre et commander sous moi.
    Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace,
    Votre rare valeur a bien rempli ma place;                      210
    Enfin, pour épargner les discours superflus,
    Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus.
    Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence
    Un monarque entre nous met quelque différence[289].

    LE COMTE.

    Ce que je méritois, vous l'avez emporté.                       215

    DON DIÈGUE.

    Qui l'a gagné sur vous l'avoit mieux mérité.

    LE COMTE.

    Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.

    DON DIÈGUE.

    En être refusé n'en est pas un bon signe.

    LE COMTE.

    Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.

    DON DIÈGUE.

    L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.              220

    LE COMTE.

    Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge[290].

    DON DIÈGUE.

    Le Roi, quand il en fait, le mesure au courage[291].

    LE COMTE.

    Et par là cet honneur n'étoit dû qu'à mon bras.

    DON DIÈGUE.

    Qui n'a pu l'obtenir ne le méritoit pas.

    LE COMTE.

    Ne le méritoit pas! Moi?

    DON DIÈGUE.

                             Vous.

    LE COMTE.

                                  Ton impudence,                   225
    Téméraire vieillard, aura sa récompense.

(Il lui donne un soufflet[292].)

    DON DIÈGUE, mettant l'épée à la main[293].

    Achève, et prends ma vie après un tel affront,
    Le premier dont ma race ait vu rougir son front.

    LE COMTE.

    Et que penses-tu faire avec tant de foiblesse?

    DON DIÈGUE.

    O Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse[294]!             230

    LE COMTE.

    Ton épée est à moi; mais tu serois trop vain,
    Si ce honteux trophée avoit chargé ma main.
      Adieu: fais lire au Prince, en dépit de l'envie,
    Pour son instruction, l'histoire de ta vie:
    D'un insolent discours ce juste châtiment 235
    Ne lui servira pas d'un petit ornement[295].


SCÈNE IV.

    DON DIÈGUE[296].

    O rage! ô désespoir! ô vieillesse ennemie!
    N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie?
    Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
    Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers?             240
    Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
    Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
    Tant de fois affermi le trône de son roi,
    Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi?
    O cruel souvenir de ma gloire passée!                          245
    OEuvre de tant de jours en un jour effacée!
    Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur!
    Précipice élevé d'où tombe mon honneur!
    Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
    Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte?              250
    Comte, sois de mon prince à présent gouverneur:
    Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
    Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
    Malgré le choix du Roi, m'en a su rendre indigne.
    Et toi, de mes exploits glorieux instrument,                   255
    Mais d'un corps tout de glace inutile ornement,
    Fer, jadis tant à craindre, et qui, dans cette offense,
    M'as servi de parade, et non pas de défense,
    Va, quitte désormais le dernier des humains,
    Passe, pour me venger, en de meilleures mains[297].            260


SCÈNE V.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

    DON DIÈGUE.

    Rodrigue, as-tu du coeur?

    DON RODRIGUE.

                              Tout autre que mon père
    L'éprouveroit sur l'heure.

    DON DIÈGUE.

                              Agréable colère!
    Digne ressentiment à ma douleur bien doux!
    Je reconnois mon sang à ce noble courroux;
    Ma jeunesse revit en cette ardeur si prompte.                  265
    Viens, mon fils, viens, mon sang, viens réparer ma honte;
    Viens me venger.

    DON RODRIGUE.

                    De quoi?

    DON DIÈGUE.

                            D'un affront si cruel,
    Qu'à l'honneur de tous deux il porte un coup mortel:
    D'un soufflet. L'insolent en eût perdu la vie;
    Mais mon âge a trompé ma généreuse envie:                      270
    Et ce fer que mon bras ne peut plus soutenir,
    Je le remets au tien pour venger et punir.
      Va contre un arrogant éprouver ton courage:
    Ce n'est que dans le sang qu'on lave un tel outrage;
    Meurs ou tue. Au surplus, pour ne te point flatter,            275
    Je te donne à combattre un homme à redouter:
    Je l'ai vu, tout couvert de sang et de poussière[298],
    Porter partout l'effroi dans une armée entière.
    J'ai vu par sa valeur cent escadrons rompus;
    Et pour t'en dire encor quelque chose de plus,                 280
    Plus que brave soldat, plus que grand capitaine,
    C'est....

    DON RODRIGUE.

              De grâce, achevez.

    DON DIÈGUE.

                                Le père de Chimène.

    DON RODRIGUE.

    Le....

    DON DIÈGUE.

          Ne réplique point, je connois ton amour;
    Mais qui peut vivre infâme est indigne du jour.
    Plus l'offenseur est cher, et plus grande est l'offense.       285
    Enfin tu sais l'affront, et tu tiens la vengeance:
    Je ne te dis plus rien. Venge-moi, venge-toi;
    Montre-toi digne fils d'un père tel que moi[299].
    Accablé des malheurs où le destin me range,
    Je vais les déplorer: va, cours, vole, et nous venge[300].     290


SCÈNE VI[301].

DON RODRIGUE[302].

          Percé jusques au fond du coeur[303]
    D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
    Misérable vengeur d'une juste querelle,
    Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
    Je demeure immobile, et mon âme abattue                        295
              Cède au coup qui me tue.
        Si près de voir mon feu récompensé,
              O Dieu, l'étrange peine!
        En cet affront mon père est l'offensé,
        Et l'offenseur le père de Chimène!                         300

            Que je sens de rudes combats!
    Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse:
    Il faut venger un père, et perdre une maîtresse:
    L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras[304].
    Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,                 305
              Ou de vivre en infâme,
        Des deux côtés mon mal est infini.
              O Dieu, l'étrange peine!
        Faut-il laisser un affront impuni?
        Faut-il punir le père de Chimène?                          310

          Père, maîtresse, honneur, amour,
    Noble et dure contrainte, aimable tyrannie[305],
    Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie.
    L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour.
    Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,                      315
              Mais ensemble amoureuse,
          Digne ennemi de mon plus grand bonheur[306],
              Fer qui causes ma peine[307],
          M'es-tu donné pour venger mon honneur?
          M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?                    320

            Il vaut mieux courir au trépas.
    Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père:
    J'attire en me vengeant sa haine et sa colère[308];
    J'attire ses mépris en ne me vengeant pas.
    A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle,                  325
            Et l'autre indigne d'elle.
        Mon mal augmente à le vouloir guérir;
            Tout redouble ma peine.
        Allons, mon âme; et puisqu'il faut mourir,
        Mourons du moins sans offenser Chimène.                    330

          Mourir sans tirer ma raison!
    Rechercher un trépas si mortel à ma gloire!
    Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire
    D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison!
    Respecter un amour dont mon âme égarée                         335
            Voit la perte assurée!
        N'écoutons plus ce penser suborneur,
            Qui ne sert qu'à ma peine.
        Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur[309],
        Puisqu'après tout il faut perdre Chimène.                  340

          Oui, mon esprit s'étoit déçu[310].
    Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse[311]:
    Que je meure au combat, ou meure de tristesse,
    Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu.
    Je m'accuse déjà de trop de négligence:                        345
              Courons à la vengeance;
        Et tout honteux d'avoir tant balancé[312],
              Ne soyons plus en peine,
    Puisqu'aujourd'hui mon père est l'offensé,
    Si l'offenseur est père de Chimène.                            350


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [240] _Fernand_ ou Ferdinand Ier, dit le Grand, mourut en 1075.
  _Doña Urraque_ est aussi un nom historique: les deux filles que
  laissa le roi Fernand s'appelaient, l'une _doña Urraca_, l'autre
  _doña Elvira_. Nous avons vu plus haut (p. 79), dans l'extrait de
  Mariana, _don Gomès_, _Chimène_, et _don Rodrigue_ (ou _Ruy Diaz
  de Bivar_, surnommé _le Cid_). Le père de don Rodrigue est appelé
  par le même historien (livre IX, chapitre v) _don Diego Laynez_.
  Quant à _don Arias_, qu'il nomme _don Arias Gonzalès_, il parle
  de lui comme d'un vieil officier qui avait longtemps servi sous
  le roi don Fernand. Les autres noms de ses acteurs, Corneille les
  a trouvés également, à l'exception peut-être de celui de
  _Léonor_, soit dans le livre IX de Mariana, soit dans don Guillem
  de Castro; seulement il a donné ceux de _don Sanche_ et de _don
  Alonse_ à d'autres personnages que ceux à qui ils appartiennent
  dans l'histoire ou chez le poëte espagnol.

  [241] VAR. (édit. de 1637-1656): DON RODRIGUE, fils de don Diègue
  et amant de Chimène.

  [242] VAR. (édit. de 1637-1644): CHIMÈNE, maîtresse de don
  Rodrigue et de don Sanche.

  [243] VAR. (édit. de 1637-1656): ELVIRE, suivante de Chimène.

  [244] _Var._ TRAGI-COMÉDIE. (1637-44)

  [245] Voyez la _Notice_, p. 51.

  [246] _Var._ SCÈNE PREMIÈRE.

  LE COMTE, ELVIRE[246-a].

        ELV. Entre tous ces amants dont la jeune ferveur
        Adore votre fille et brigue ma faveur,
        Don Rodrigue et don Sanche à l'envi font paroître[246-b]
        Le beau feu qu'en leurs coeurs ses beautés ont fait naître.
        Ce n'est pas que Chimène écoute leurs soupirs,
        Ou d'un regard propice anime leurs desirs:
        Au contraire, pour tous dedans l'indifférence,
        Elle n'ôte à pas un ni donne d'espérance,
        Et sans les voir d'un oeil trop sévère ou trop doux,
        C'est de votre seul choix qu'elle attend un époux.
        LE COMTE. [Elle est dans le devoir;
                                 tous deux sont dignes d'elle[246-c].]

      [246-a] ELVIRE, LE COMTE. (1638 P.)

      [246-b] Dans l'édition originale, et dans plusieurs de celles qui
      l'ont suivie, il y a _parestre_, et à l'autre vers _naistre_. Nous
      avons signalé une rime semblable: _cognestre_ et _naistre_, dans
      _la Comédie des Tuileries_ (voyez tome II, p. 315, note 905). Dans
      l'intérieur des vers, les éditions les plus anciennes donnent
      tantôt _parestre_ (par exemple, à la variante du vers 1250),
      tantôt _paroistre_ (à la variante du vers 1419).

      [246-c] On voit que, dans ses premières éditions, Corneille
      faisait dire au Comte lui-même ce qu'à partir de 1660 Elvire
      rapporte comme un discours du Comte.

  [247] _Var._ Qui n'enfle de pas un ni détruit l'espérance, (1637-56)
        Et sans rien voir d'un oeil trop sévère ou trop doux. (1660)

  [248] _Var._ M'en ont donné tous deux un soudain témoignage.
  (1660)

  [249] _Var._ Don Rodrigue surtout n'a trait de son visage. (1637
  in-12)

  [250] «J'ai vu feu M. Corneille fort en colère contre M. Racine
  pour une bagatelle, tant les poëtes sont jaloux de leurs
  ouvrages. M. Corneille.... avoit dit en parlant de don Diègue:

    Ses rides sur son front ont gravé ses exploits;

  M. Racine, par manière de parodie, s'en joua dans ses _Plaideurs_,
  où il dit d'un sergent, acte I, scène I:

    Ses rides sur son front gravoient tous ses exploits.

  «Quoi! disoit M. Corneille, ne tient-il qu'à un jeune homme de
  venir tourner en ridicule les plus beaux vers des gens?»
  (_Ménagiana_, édition de 1715, tome III, p. 306 et 307.)

  [251] _Var._ [Et ma fille, en un mot, peut l'aimer et me plaire.]
        Va l'en entretenir; mais dans cet entretien
        Cache mon sentiment et découvre le sien.
        Je veux qu'à mon retour nous en parlions ensemble;
        L'heure à présent m'appelle au conseil qui s'assemble:
        Le Roi doit à son fils choisir un gouverneur,
        Ou plutôt[251-a] m'élever à ce haut rang d'honneur;
        Ce que pour lui mon bras chaque jour exécute,
        Me défend de penser qu'aucun me le dispute.

  SCÈNE II[251-b].

  CHIMÈNE, ELVIRE[251-c].

     ELVIRE, _seule_[251-d]. Quelle douce nouvelle à ces jeunes amants!
     Et que tout se dispose à leurs contentements!
     CHIM. Eh bien! Elvire, enfin que faut-il que j'espère?
     Que dois-je devenir, et que t'a dit mon père?
     ELV. Deux mots dont tous vos sens doivent être charmés:
     [Il estime Rodrigue autant que vous l'aimez.]
     CHIM. L'excès de ce bonheur me met en défiance:
     Puis-je à de tels discours donner quelque croyance?
     ELV. Il passe bien plus outre, il approuve ses feux,
     Et vous doit commander de répondre à ses voeux.
     Jugez après cela, puisque tantôt son père
     Au sortir du conseil doit proposer l'affaire,
     S'il pouvoit avoir lieu de mieux prendre son temps,
     [Et si tous vos desirs seront bientôt contents.] (1637-56)

    [251-a] L'édition de 1638 P. porte: «Au plutôt,» ce qui est
    sans doute une faute.

    [251-b] Les scènes se trouvent ainsi reculées d'un rang,
    jusqu'à la fin de l'acte, dans les éditions de
    1637-56.--L'édition de 1638 P. numérote partout les scènes en
    nombres ordinaux: SCÈNE DEUXIÈME, SCÈNE TROISIÈME, etc.

    [251-c] ELVIRE, CHIMÈNE. (1638 P.)

    [251-d] Le mot _seule_ manque dans les éditions de 1638 P.
    et de 1644 in-12.

  [252] _Var._ Il alloit au conseil, dont l'heure qu'il pressoit.
  (1660)

  [253] _Var._ Vous verrez votre crainte heureusement déçue.
  (1637-56)

  [254] _Var._ LE PAGE. (1638 P. et 44 in-12)

  [255] _Var._ L'INFANTE, _au Page_. (1637-60)

  [256] _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et lui dis de ma part. (1637-44)
        _Var._ Va-t'en trouver Chimène, et dis-lui de ma part. (1648-56)

  [257] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
  de 1638 L.--Il se trouve trois vers plus loin dans l'édition de
  1644 in-12.

  [258] _Var._ Et je vous vois pensive et triste chaque jour.
  (1637-56)

  [259] _Var._ L'informer[259-a] avec soin comme va son amour. (1637-44)
        _Var._ Demander avec soin comme va son amour. (1648-56)

    [259-a] Voyez tome I, p. 472, note 1532, et tome II, p. 31,
    note 94.

  [260] _Var._ J'en dois bien avoir soin: je l'ai presque forcée A
        recevoir les coups dont son âme est blessée[260-a]. (1637-56)

    [260-a] A recevoir le coup dont son âme est blessée. (1644
    in-12)

  [261] _Var._ Je dois prendre intérêt à la fin de leurs peines.
  (1637-56)

  [262] _Var._ On vous voit un chagrin qui va jusqu'à l'excès.
  (1637-56)

  [263] _Var._ Et plaignant ma foiblesse, admire ma vertu. (1637 in-4º
  et 39-56)
        _Var._ Et plaignant ma tristesse, admire ma vertu. (1637 in-12
   et 38)

  [264] Voyez le _Lexique_, au mot _Cavalier_.

  [265] _Var._ Ce jeune chevalier, cet amant que je donne. (1637
  in-4º, 38 P. et 39-44)

  [266] «L'Infante dans _le Cid_ avoue à Léonor l'amour secret
  qu'elle a pour lui, et l'auroit pu faire un an ou six mois plus
  tôt.» (Corneille, _Examen de Polyeucte_.)

  [267] _Var._ Si je sors du respect pour blâmer votre flamme.
  (1637 in-12 et 38 L.)

  [268] _Var._ Choisir pour votre amant un simple chevalier!
  (1637 in-4º, 38 P. et 39-44)
        _Var._ Choisir pour votre amant un simple cavalier!
  (1637 in-12; 38 L. et 48-56)

  [269] _Var._ Et que dira le Roi? que dira la Castille?
        Vous souvenez-vous point de qui vous êtes fille[269-a]?
        L'INF. Oui, oui, je m'en souviens, et j'épandrai mon sang
        Plutôt que de rien faire indigne de mon rang. (1637-56)

    [269-a] Vous souvenez-vous bien de qui vous êtes fille?
    (1638 L.)

  [270] _Var._ Si j'ai beaucoup d'amour, j'ai bien plus de courage.
  (1637-56)

  [271] _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille de roi.
  (1637, 38, 44 in-12 et 48-56)
        _Var._ Un noble orgueil m'apprend qu'étant fille du Roi.
  (1639 et 44 in-4º)

  [272] _Var._ Si l'amour vit d'espoir, il meurt avecque lui.
  (1637-56)

  [273] L'édition de 1637 in-12 porte _guari_, pour _guéri_.

  [274] _Var._ Je suis au désespoir que l'amour me contraigne.
  (1637-60)

  [275] _Var._ Je ne m'en promets rien qu'une joie imparfaite.
        Ma gloire et mon amour ont tous deux tant d'appas,
        Que je meurs s'il s'achève et ne s'achève pas. (1637-56)

  [276] _Var._ Pour souffrir la vertu si longtemps au supplice.
  (1637-56)

  [277] Les mots _à Léonor_ manquent dans les éditions de 1637-44.

  [278] L'édition de 1637 in-12 porte _avant que_, pour _autant que_.

  [279] _Var._ Vous choisissant peut-être on eût pu mieux choisir;
        Mais le Roi m'a trouvé plus propre à son desir. (1637-56)

  [280] _Var._ A l'honneur qu'on m'a fait ajoutez-en un autre.
  (1660 et 63)

  [281] _Var._ Rodrigue aime Chimène, et ce digne sujet
      De ses affections est le plus cher objet:
      Consentez-y, Monsieur, et l'acceptez pour gendre.
      LE COMTE. A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre.
  (1637-56)

  [282] _Var._ Lui doit bien mettre au coeur une autre vanité.
  (1637-56)

  [283] L'édition de 1682 porte, par erreur, _sous la loi_, pour
  _sous sa loi_.

  [284] _Var._ Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez
        Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignez. (1637-56)

  [285] _Var._ Là, dans un long tissu des belles actions. (1639 et
  44 in-4º)

  [286] _Var._ Attaquer une place et ranger une armée. (1660-64)

  [287] _Var._ Les exemples vivants ont bien plus de pouvoir.
  (1637-56)

  [288] _Var._ Et si vous ne m'aviez, vous n'auriez plus de rois.
        Chaque jour, chaque instant entasse pour ma gloire
        Laurier dessus laurier, victoire sur victoire[288-a].
        Le Prince, pour essai de générosité,
        Gagneroit des combats marchant à mon côté;
        Loin des froides leçons qu'à mon bras on préfère,
        [Il apprendroit à vaincre en me regardant faire.]
        DON DIÈG. Vous me parlez en vain de ce que je connoi[288-b]:
        [Je vous ai vu combattre et commander sous moi.] (1637-56)

    [288-a] Lauriers dessus lauriers, victoire sur victoire.
    (1648-56)

    [288-b] Voyez tome I, p. 421, note 3.

  [289] _Var._ Un monarque entre nous met de la différence.
  (1637-56)

  [290] _Var._ Parlons-en mieux, le Roi fait l'honneur à votre âge.
  (1644 in-4º)

  [291] _Var._ Le Roi, quand il en fait, les mesure au courage.
  (1648-56)

  [292] «On ne donnerait pas aujourd'hui un soufflet sur la joue
  d'un héros. Les acteurs mêmes sont très-embarrassés à donner ce
  soufflet, ils font le semblant. Cela n'est plus même souffert
  dans la comédie, et c'est le seul exemple qu'on en ait sur le
  théâtre tragique. Il est à croire que c'est une des raisons qui
  firent intituler _le Cid_ tragi-comédie. Presque toutes les
  pièces de Scudéry et de Boisrobert avaient été des
  tragi-comédies. On avait cru longtemps en France qu'on ne pouvait
  supporter le tragique continu sans mélange d'aucune familiarité.
  Le mot de _tragi-comédie_ est très-ancien: Plaute
  l'emploie[292-a] pour désigner son _Amphitryon_, parce que si
  l'aventure de Sosie est comique, Amphitryon est très-sérieusement
  affligé.» (_Voltaire._)

    [292-a] Dans le Prologue d'_Amphitryon_ (vers 59 et 63),
    Plaute désigne la pièce par le nom de _tragicocomoedia_, non pour
    la raison que donne ici Voltaire, mais parce qu'on voit figurer
    ensemble dans ce drame, d'une part des dieux et des rois,
    personnages de la tragédie, et de l'autre des esclaves,
    personnages de la comédie.

  [293] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
  de 1638. Les autres impressions de 1637-48 ont à la place, soit
  en marge, soit au-dessous du nom de DON DIÈGUE: _Ils mettent
  l'épée à la main._

  [294] _Var._ O Dieu! ma force usée à ce besoin me laisse!
  (1637-56)

  [295] _Var._ [Ne lui servira pas d'un petit ornement.]
        DON DIÈG. Épargnes-tu mon sang? LE COMTE. Mon âme est satisfaite,
        Et mes yeux à ma main reprochent ta défaite.
        DON DIÈG. Tu dédaignes ma vie! LE COMTE. En arrêter le cours
        Ne seroit que hâter la Parque de trois jours[295-a]. (1637-56)

    [295-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
    indiquées.

  [296] _Var._ DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)

  [297] _Var._ [Passe, pour me venger, en de meilleures mains.]
        Si Rodrigue est mon fils, il faut que l'amour cède,
        Et qu'une ardeur plus haute à ses flammes succède:
        Mon honneur est le sien, et le mortel affront
        Qui tombe sur mon chef rejaillit sur son front[297-a].
  (1637-56)

    [297-a] Ce vers termine la scène dans les éditions
    indiquées.

  [298] _Var._ Je l'ai vu tout sanglant, au milieu des batailles,
        Se faire un beau rempart de mille funérailles.
        DON RODR. Son nom? c'est perdre temps en propos superflus.
        DON DIÈG. Donc pour te dire encor quelque chose de plus.
  (1637-56)

  [299] _Var._ Montre-toi digne fils d'un tel père que moi.
  (1637-56)

  [300] _Var._ Je m'en vais les pleurer: va, cours, vole, et nous
  venge. (1637-56)

  [301] «On mettait alors des stances dans la plupart des
  tragédies, et on en voit dans _Médée_. On les a bannies du
  théâtre. On a pensé que les personnages qui parlent en vers d'une
  mesure déterminée ne devaient jamais changer cette mesure, parce
  que s'ils s'expliquaient en prose, ils devraient toujours
  continuer à parler en prose. Or les vers de six pieds étant
  substitués à la prose, le personnage ne doit pas s'écarter de ce
  langage convenu. Les stances donnent trop l'idée que c'est le
  poëte qui parle. Cela n'empêche pas que ces stances du _Cid_ ne
  soient fort belles et ne soient encore écoutées avec beaucoup de
  plaisir.» (_Voltaire._)--D'Aubignac a fait dans sa _Pratique du
  théâtre_ (p. 345 et 346) des réflexions analogues sur ces
  stances: «Pour rendre.... vraisemblable qu'un homme récite des
  stances, c'est-à-dire qu'il fasse des vers sur le théâtre, il
  faut qu'il y ait une couleur ou raison pour autoriser ce
  changement de langage.... Souvent nos poëtes ont mis des stances
  en la bouche d'un acteur parmi les plus grandes agitations de son
  esprit, comme s'il étoit vraisemblable qu'un homme en cet état
  eût la liberté de faire des chansons. C'est ce que les plus
  entendus au métier ont très-justement condamné dans le plus
  fameux de nos poëmes, où nous avons vu un jeune seigneur,
  recevant un commandement qui le réduisoit au point de ne savoir
  que penser, que dire, ni que faire, et qui divisoit son esprit
  par une égale violence entre sa passion et sa générosité, faire
  des stances au lieu même où il étoit, c'est-à-dire composer à
  l'improviste une chanson au milieu d'une rue. Les stances en
  étoient fort belles, mais elles n'étoient pas bien placées; il
  eût fallu donner quelque loisir pour composer cette agréable
  plainte.» D'Aubignac constate du reste le succès de ce morceau:
  «Les stances de Rodrigue, où son esprit délibère entre son amour
  et son devoir, ont ravi toute la cour, et tout Paris» (p. 402).

  [302] _Var._ DON RODRIGUE, _seul_. (1637-60)

  [303] L'édition de 1682 porte par erreur: «Percé jusqu'au fond du
  coeur.»

  [304] _Var._ L'un échauffe mon coeur, l'autre retient mon bras.
  (1637-55)

  [305] _Var._ Illustre tyrannie, adorable contrainte,
        Par qui de ma raison la lumière est éteinte,
        A mon aveuglement rendez un peu de jour[305-a].
  (1637 in-4º P. et 44 in-12)
        _Var._ Impitoyable loi, cruelle tyrannie.
  (1637 in-12, 38 et 44 in-4º)

       [305-a] Tel est le texte des deux éditions in-4º de 1637 qui
       appartiennent à la Bibliothèque impériale. L'édition de l'Institut
       et celle de la Bibliothèque de Versailles sont, pour ces trois
       vers, conformes à l'édition de 1682.

    [306] _Var._ Noble ennemi de mon plus grand bonheur. (1637-48)

    [307] _Var._ Qui fais toute ma peine. (1637-56)

    [308] _Var._  Qui venge cet affront irrite sa colère,
          Et qui peut le souffrir ne la mérite pas[308-a].
          Prévenons la douleur d'avoir failli contre elle,
                    Qui nous seroit mortelle.
              Tout m'est fatal, rien ne me peut guérir,
                    Ni soulager ma peine. (1637-56)

    [308-a] Et qui peut la souffrir ne la mérite pas. (1637
    in-12 et 38)--L'édition de 1644 in-12 porte: «ne le mérite pas,»
    au lieu de: «ne la mérite pas.»

  [309] _Var._   Allons, mon bras, du moins sauvons l'honneur,
          Puisqu'aussi bien il faut perdre Chimène. (1637-56)

  [310] L'édition de 1637 in-12 porte par erreur: «Oui, mon esprit
  est déçu.»

  [311] _Var._ Dois-je pas à mon père avant qu'à ma maîtresse? (1637-48)
        _Var._ Dois-je pas à mon père autant qu'à ma maîtresse? (1652-56)

  [312] _Var._ Et tous honteux d'avoir tant balancé. (1637, 38 L.
  et 39)



ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

DON ARIAS, LE COMTE[313].

    LE COMTE.

    Je l'avoue entre nous, mon sang un peu trop chaud[314]
    S'est trop ému d'un mot, et l'a porté trop haut;
    Mais puisque c'en est fait, le coup est sans remède.

    DON ARIAS.

    Qu'aux volontés du Roi ce grand courage cède:
    Il y prend grande part, et son coeur irrité                    355
    Agira contre vous de pleine autorité.
    Aussi vous n'avez point de valable défense:
    Le rang de l'offensé, la grandeur de l'offense,
    Demandent des devoirs et des submissions
    Qui passent le commun des satisfactions.                       360

    LE COMTE.

    Le Roi peut à son gré disposer de ma vie[315].

    DON ARIAS.

    De trop d'emportement votre faute est suivie.
    Le Roi vous aime encore; apaisez son courroux.
    Il a dit: «Je le veux;» désobéirez-vous?

    LE COMTE.

    Monsieur, pour conserver tout ce que j'ai d'estime[316],       365
    Désobéir un peu n'est pas un si grand crime;
    Et quelque grand qu'il soit, mes services présents[317]
    Pour le faire abolir sont plus que suffisants[318].

    DON ARIAS.

    Quoi qu'on fasse d'illustre et de considérable,
    Jamais à son sujet un roi n'est redevable.                     370
    Vous vous flattez beaucoup, et vous devez savoir
    Que qui sert bien son roi ne fait que son devoir.
    Vous vous perdrez, Monsieur, sur cette confiance.

    LE COMTE.

    Je ne vous en croirai qu'après l'expérience.

    DON ARIAS.

    Vous devez redouter la puissance d'un roi.                     375

    LE COMTE.

    Un jour seul ne perd pas un homme tel que moi.
    Que toute sa grandeur s'arme pour mon supplice,
    Tout l'État périra, s'il faut que je périsse[319].

    DON ARIAS.

    Quoi! vous craignez si peu le pouvoir souverain....

    LE COMTE.

    D'un sceptre qui sans moi tomberoit de sa main[320].           380
    Il a trop d'intérêt lui-même en ma personne,
    Et ma tête en tombant feroit choir sa couronne.

    DON ARIAS.

    Souffrez que la raison remette vos esprits.
    Prenez un bon conseil.

    LE COMTE.

                              Le conseil en est pris.

    DON ARIAS.

    Que lui dirai-je enfin? je lui dois rendre conte[321].         385

    LE COMTE.

    Que je ne puis du tout consentir à ma honte.

    DON ARIAS.

    Mais songez que les rois veulent être absolus.

    LE COMTE.

    Le sort en est jeté, Monsieur, n'en parlons plus.

    DON ARIAS.

    Adieu donc, puisqu'en vain je tâche à vous résoudre:
    Avec tous vos lauriers, craignez encor le foudre[322].         390

    LE COMTE.

    Je l'attendrai sans peur.

    DON ARIAS.

                              Mais non pas sans effet.

    LE COMTE.

    Nous verrons donc par là don Diègue satisfait.

(Il est seul[323].)

    Qui ne craint point la mort ne craint point les menaces[324].
    J'ai le coeur au-dessus des plus fières disgrâces;
    Et l'on peut me réduire à vivre sans bonheur,                  395
    Mais non pas me résoudre à vivre sans honneur.


SCÈNE II.

LE COMTE, DON RODRIGUE[325].

    DON RODRIGUE.

    A moi, Comte, deux mots.

    LE COMTE.

                            Parle.

    DON RODRIGUE.

                                  Ote-moi d'un doute.
    Connois-tu bien don Diègue?

    LE COMTE.

                                Oui.

    DON RODRIGUE.

                                    Parlons bas; écoute.
      Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu,
    La vaillance et l'honneur de son temps? le sais-tu?            400

    LE COMTE.

    Peut-être.

    DON RODRIGUE.

              Cette ardeur que dans les yeux je porte,
    Sais-tu que c'est son sang? le sais-tu?

    LE COMTE.

                                            Que m'importe?

    DON RODRIGUE.

    A quatre pas d'ici je te le fais savoir.

    LE COMTE.

    Jeune présomptueux!

    DON RODRIGUE.

                      Parle sans t'émouvoir.
    Je suis jeune, il est vrai; mais aux âmes bien nées            405
    La valeur n'attend point le nombre des années[326].

    LE COMTE.

    Te mesurer à moi! qui t'a rendu si vain[327],
    Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main?

    DON RODRIGUE.

    Mes pareils à deux fois ne se font point connoître,
    Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître.       410

    LE COMTE.

    Sais-tu bien qui je suis?

    DON RODRIGUE.

                              Oui; tout autre que moi
    Au seul bruit de ton nom pourroit trembler d'effroi.
    Les palmes dont je vois ta tête si couverte[328]
    Semblent porter écrit le destin de ma perte.
    J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur;             415
    Mais j'aurai trop de force, ayant assez de coeur.
    A qui venge son père il n'est rien impossible.
    Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.

    LE COMTE.

    Ce grand coeur qui paroît aux discours que tu tiens,
    Par tes yeux, chaque jour, se découvroit aux miens;            420
    Et croyant voir en toi l'honneur de la Castille,
    Mon âme avec plaisir te destinoit ma fille.
    Je sais ta passion, et suis ravi de voir
    Que tous ses mouvements cèdent à ton devoir;
    Qu'ils n'ont point affoibli cette ardeur magnanime;            425
    Que ta haute vertu répond à mon estime;
    Et que voulant pour gendre un cavalier parfait[329],
    Je ne me trompois point au choix que j'avois fait;
    Mais je sens que pour toi ma pitié s'intéresse;
    J'admire ton courage, et je plains ta jeunesse.                430
    Ne cherche point à faire un coup d'essai fatal;
    Dispense ma valeur d'un combat inégal;
    Trop peu d'honneur pour moi suivroit cette victoire:
    A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire[330].
    On te croiroit toujours abattu sans effort;                    435
    Et j'aurois seulement le regret de ta mort.

    DON RODRIGUE.

    D'une indigne pitié ton audace est suivie:
    Qui m'ose ôter l'honneur craint de m'ôter la vie?

    LE COMTE.

    Retire-toi d'ici.

    DON RODRIGUE.

                      Marchons sans discourir.

    LE COMTE.

    Es-tu si las de vivre?

    DON RODRIGUE.

                          As-tu peur de mourir?                    440

    LE COMTE.

    Viens, tu fais ton devoir, et le fils dégénère
    Qui survit un moment à l'honneur de son père.


SCÈNE III.

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR.

    L'INFANTE.

    Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur:
    Fais agir ta constance en ce coup de malheur.
    Tu reverras le calme après ce foible orage;                    445
    Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage[331],
    Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.

    CHIMÈNE

    Mon coeur outré d'ennuis n'ose rien espérer.
    Un orage si prompt qui trouble une bonace
    D'un naufrage certain nous porte la menace:                    450
    Je n'en saurois douter, je péris dans le port.
    J'aimois, j'étois aimée, et nos pères d'accord;
    Et je vous en contois la charmante nouvelle[332],
    Au malheureux moment que naissoit leur querelle,
    Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait,                455
    D'une si douce attente a ruiné l'effet.
      Maudite ambition, détestable manie,
    Dont les plus généreux souffrent la tyrannie!
    Honneur impitoyable à mes plus chers desirs[333],
    Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs!                  460

    L'INFANTE.

    Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre:
    Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre.
    Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder,
    Puisque déjà le Roi les veut accommoder;
    Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible[334],            465
    Pour en tarir la source y fera l'impossible.

    CHIMÈNE.

    Les accommodements ne font rien en ce point[335]:
    De si mortels affronts ne se réparent point[336].
    En vain on fait agir la force ou la prudence[337]:
    Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence.               470
    La haine que les coeurs conservent au dedans
    Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.

    L'INFANTE.

    Le saint noeud qui joindra don Rodrigue et Chimène
    Des pères ennemis dissipera la haine;
    Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort               475
    Par un heureux hymen étouffer ce discord.

    CHIMÈNE.

    Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère:
    Don Diègue est trop altier, et je connois mon père.
    Je sens couler des pleurs que je veux retenir;
    Le passé me tourmente, et je crains l'avenir.                  480

    L'INFANTE.

    Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante foiblesse[338]?

    CHIMÈNE.

    Rodrigue a du courage.

    L'INFANTE.

                          Il a trop de jeunesse.

    CHIMÈNE.

    Les hommes valeureux le sont du premier coup.

    L'INFANTE.

    Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup:
    Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire,                 485
    Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.

    CHIMÈNE.

    S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui!
    Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui?
    Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage[339]!
    Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage,             490
    Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus,
    De son trop de respect, ou d'un juste refus.

    L'INFANTE.

    Chimène a l'âme haute, et quoiqu'intéressée[340],
    Elle ne peut souffrir une basse pensée;
    Mais si jusques au jour de l'accommodement                     495
    Je fais mon prisonnier de ce parfait amant,
    Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage,
    Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage?

    CHIMÈNE.

    Ah! Madame, en ce cas je n'ai plus de souci[341].


SCÈNE IV.

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, LE PAGE[342].

    L'INFANTE.

    Page, cherchez Rodrigue, et l'amenez ici.                      500

    LE PAGE.

    Le comte de Gormas et lui....

    CHIMÈNE.

                                  Bon Dieu! je tremble.

    L'INFANTE.

    Parlez.

    LE PAGE.

          De ce palais ils sont sortis ensemble[343].

    CHIMÈNE.

    Seuls?

    LE PAGE.

          Seuls, et qui sembloient tout bas se quereller.

    CHIMÈNE.

    Sans doute ils sont aux mains, il n'en faut plus parler.
    Madame, pardonnez à cette promptitude.                         505


SCÈNE V.

L'INFANTE, LÉONOR.

    L'INFANTE.

    Hélas! que dans l'esprit je sens d'inquiétude!
    Je pleure ses malheurs, son amant me ravit;
    Mon repos m'abandonne, et ma flamme revit.
    Ce qui va séparer Rodrigue de Chimène
    Fait renaître à la fois mon espoir et ma peine[344];           510
    Et leur division, que je vois à regret,
    Dans mon esprit charmé jette un plaisir secret.

    LÉONOR.

    Cette haute vertu qui règne dans votre âme
    Se rend-elle sitôt à cette lâche flamme?

    L'INFANTE.

    Ne la nomme point lâche, à présent que chez moi                515
    Pompeuse et triomphante elle me fait la loi:
    Porte-lui du respect, puisqu'elle m'est si chère.
    Ma vertu la combat, mais malgré moi j'espère;
    Et d'un si fol espoir mon coeur mal défendu
    Vole après un amant que Chimène a perdu.                       520

    LÉONOR.

    Vous laissez choir ainsi ce glorieux courage,
    Et la raison chez vous perd ainsi son usage?

    L'INFANTE.

    Ah! qu'avec peu d'effet on entend la raison,
    Quand le coeur est atteint d'un si charmant poison!
    Et lorsque le malade aime sa maladie[345],                     525
    Qu'il a peine à souffrir que l'on y remédie[346]!

    LÉONOR.

    Votre espoir vous séduit, votre mal vous est doux;
    Mais enfin ce Rodrigue est indigne de vous[347].

    L'INFANTE.

    Je ne le sais que trop: mais si ma vertu cède,
    Apprends comme l'amour flatte un coeur qu'il possède.          530
      Si Rodrigue une fois sort vainqueur du combat,
    Si dessous sa valeur ce grand guerrier s'abat,
    Je puis en faire cas, je puis l'aimer sans honte.
    Que ne fera-t-il point, s'il peut vaincre le Comte?
    J'ose m'imaginer qu'à ses moindres exploits                    535
    Les royaumes entiers tomberont sous ses lois;
    Et mon amour flatteur déjà me persuade
    Que je le vois assis au trône de Grenade,
    Les Mores[348] subjugués trembler en l'adorant,
    L'Aragon recevoir ce nouveau conquérant,                       540
    Le Portugal se rendre, et ses nobles journées
    Porter delà les mers ses hautes destinées,
    Du sang des Africains arroser ses lauriers[349]:
    Enfin tout ce qu'on dit des plus fameux guerriers[350],
    Je l'attends de Rodrigue après cette victoire,                 545
    Et fais de son amour un sujet de ma gloire.

    LÉONOR.

    Mais, Madame, voyez où vous portez son bras,
    Ensuite d'un combat qui peut-être n'est pas.

    L'INFANTE.

    Rodrigue est offensé; le Comte a fait l'outrage;
    Ils sont sortis ensemble: en faut-il davantage?                550

    LÉONOR.

    Eh bien! ils se battront, puisque vous le voulez[351];
    Mais Rodrigue ira-t-il si loin que vous allez?

    L'INFANTE.

    Que veux-tu? je suis folle, et mon esprit s'égare:
    Tu vois par là quels maux cet amour me prépare[352].
    Viens dans mon cabinet consoler mes ennuis,                    555
    Et ne me quitte point dans le trouble où je suis.


SCÈNE VI.

DON FERNAND, DON ARIAS, DON SANCHE[353].

    DON FERNAND.

    Le Comte est donc si vain et si peu raisonnable!
    Ose-t-il croire encor son crime pardonnable?

    DON ARIAS.

    Je l'ai de votre part longtemps entretenu;
    J'ai fait mon pouvoir, Sire, et n'ai rien obtenu.              560

    DON FERNAND.

    Justes cieux! ainsi donc un sujet téméraire
    A si peu de respect et de soin de me plaire!
    Il offense don Diègue, et méprise son roi!
    Au milieu de ma cour il me donne la loi!
    Qu'il soit brave guerrier, qu'il soit grand capitaine,         565
    Je saurai bien rabattre une humeur si hautaine[354].
    Fût-il la valeur même, et le dieu des combats,
    Il verra ce que c'est que de n'obéir pas.
    Quoi qu'ait pu mériter une telle insolence[355],
    Je l'ai voulu d'abord traiter sans violence;                   570
    Mais puisqu'il en abuse, allez dès aujourd'hui,
    Soit qu'il résiste ou non, vous assurer de lui[356].

    DON SANCHE.

    Peut-être un peu de temps le rendroit moins rebelle:
    On l'a pris tout bouillant encor de sa querelle;
    Sire, dans la chaleur d'un premier mouvement,                  575
    Un coeur si généreux se rend malaisément.
    Il voit bien qu'il a tort, mais une âme si haute[357]
    N'est pas sitôt réduite à confesser sa faute.

    DON FERNAND.

    Don Sanche, taisez-vous, et soyez averti
    Qu'on se rend criminel à prendre son parti.                    580

    DON SANCHE.

    J'obéis, et me tais; mais de grâce encor, Sire,
    Deux mots en sa défense.

    DON FERNAND.

                            Et que pouvez-vous dire[358]?

    DON SANCHE.

    Qu'une âme accoutumée aux grandes actions
    Ne se peut abaisser à des submissions:
    Elle n'en conçoit point qui s'expliquent[359] sans honte;      585
    Et c'est à ce mot seul qu'a résisté le Comte[360].
    Il trouve en son devoir un peu trop de rigueur,
    Et vous obéiroit, s'il avait moins de coeur.
    Commandez que son bras, nourri dans les alarmes,
    Répare cette injure à la pointe des armes;                     590
    Il satisfera, Sire; et vienne qui voudra,
    Attendant qu'il l'ait su, voici qui répondra.

    DON FERNAND.

    Vous perdez le respect; mais je pardonne à l'âge,
    Et j'excuse l'ardeur en un jeune courage[361].
      Un roi dont la prudence a de meilleurs objets                595
    Est meilleur ménager du sang de ses sujets:
    Je veille pour les miens, mes soucis les conservent,
    Comme le chef a soin des membres qui le servent.
    Ainsi votre raison n'est pas raison pour moi:
    Vous parlez en soldat; je dois agir en roi[362];               600
    Et quoi qu'on veuille dire, et quoi qu'il ose croire[363],
    Le Comte à m'obéir ne peut perdre sa gloire,
    D'ailleurs l'affront me touche: il a perdu d'honneur
    Celui que de mon fils j'ai fait le gouverneur;
    S'attaquer à mon choix, c'est se prendre à moi-même[364],
    Et faire un attentat sur le pouvoir suprême.
    N'en parlons plus. Au reste, on a vu dix vaisseaux
    De nos vieux ennemis arborer les drapeaux;
    Vers la bouche du fleuve ils ont osé paroître.

    DON ARIAS.

    Les Mores ont appris par force à vous connoître,               610
    Et tant de fois vaincus, ils ont perdu le coeur
    De se plus hasarder contre un si grand vainqueur.

    DON FERNAND.

    Ils ne verront jamais sans quelque jalousie
    Mon sceptre, en dépit d'eux, régir l'Andalousie;
    Et ce pays si beau, qu'ils ont trop possédé,                   615
    Avec un oeil d'envie est toujours regardé.
    C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville
    Placer depuis dix ans le trône de Castille[365],
    Pour les voir de plus près, et d'un ordre plus prompt
    Renverser aussitôt ce qu'ils entreprendront.                   620

    DON ARIAS.

    Ils savent aux dépens de leurs plus dignes têtes[366]
    Combien votre présence assure vos conquêtes:
    Vous n'avez rien à craindre.

    DON FERNAND.

                                Et rien à négliger:
    Le trop de confiance attire le danger;
    Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine[367]           625
    Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[368].
    Toutefois j'aurois tort de jeter dans les coeurs,
    L'avis étant mal sûr, de paniques terreurs.
    L'effroi que produiroit cette alarme inutile,
    Dans la nuit qui survient troubleroit trop la ville:           630
    Faites doubler la garde aux murs et sur le port[369].
    C'est assez pour ce soir[370].


SCÈNE VII.

DON FERNAND, DON SANCHE, DON ALONSE.

    DON ALONSE.

                              Sire, le Comte est mort:
    Don Diègue, par son fils, a vengé son offense.

    DON FERNAND.

    Dès que j'ai su l'affront, j'ai prévu la vengeance[371];
    Et j'ai voulu dès lors prévenir ce malheur.                    635

    DON ALONSE.

    Chimène à vos genoux apporte sa douleur;
    Elle vient toute[372] en pleurs vous demander justice.

    DON FERNAND.

    Bien qu'à ses déplaisirs mon âme compatisse[373],
    Ce que le Comte a fait semble avoir mérité
    Ce digne châtiment de sa témérité[374].                        640
    Quelque juste pourtant que puisse être sa peine,
    Je ne puis sans regret perdre un tel capitaine.
    Après un long service à mon État rendu,
    Après son sang pour moi mille fois répandu,
    A quelques sentiments que son orgueil m'oblige,                645
    Sa perte m'affoiblit, et son trépas m'afflige.


SCÈNE VIII.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, CHIMÈNE, DON SANCHE, DON ARIAS, DON ALONSE.

    CHIMÈNE.

    Sire, Sire, justice!

    DON DIÈGUE.

                        Ah! Sire, écoutez-nous.

    CHIMÈNE.

    Je me jette à vos pieds.

    DON DIÈGUE.

                            J'embrasse vos genoux.

    CHIMÈNE.

    Je demande justice.

    DON DIÈGUE.

                        Entendez ma défense[375].

    CHIMÈNE.

    D'un jeune audacieux punissez l'insolence:                     650
    Il a de votre sceptre abattu le soutien,
    Il a tué mon père.

    DON DIÈGUE.

                      Il a vengé le sien.

    CHIMÈNE.

    Au sang de ses sujets un roi doit la justice.

    DON DIÈGUE.

    Pour la juste vengeance il n'est point de supplice[376].

    DON FERNAND.

    Levez-vous l'un et l'autre, et parlez à loisir.                655
    Chimène, je prends part à votre déplaisir;
    D'une égale douleur je sens mon âme atteinte[377].
    Vous parlerez après; ne troublez pas sa plainte.

    CHIMÈNE.

    Sire, mon père est mort; mes yeux[378] ont vu son sang
    Couler à gros bouillons de son généreux flanc;                 660
    Ce sang qui tant de fois garantit vos murailles,
    Ce sang qui tant de fois vous gagna des batailles,
    Ce sang qui tout sorti fume encor de courroux
    De se voir répandu pour d'autres que pour vous,
    Qu'au milieu des hasards n'osoit verser la guerre,             665
    Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre[379].
    J'ai couru sur le lieu, sans force et sans couleur:
    Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
    Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
    Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste.          670

    DON FERNAND.

    Prends courage, ma fille, et sache qu'aujourd'hui
    Ton roi te veut servir de père au lieu de lui.

    CHIMÈNE.

    Sire, de trop d'honneur ma misère est suivie.
    Je vous l'ai déjà dit, je l'ai trouvé sans vie[380];
    Son flanc étoit ouvert; et pour mieux m'émouvoir[381],         675
    Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir;
    Ou plutôt sa valeur en cet état réduite
    Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite;
    Et pour se faire entendre au plus juste des rois,
    Par cette triste bouche elle empruntoit ma voix.               680
      Sire, ne souffrez pas que sous votre puissance
    Règne devant vos yeux une telle licence;
    Que les plus valeureux, avec impunité,
    Soient exposés aux coups de la témérité;
    Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire,                 685
    Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire.
    Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir[382]
    Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir.
    Enfin mon père est mort, j'en demande vengeance,
    Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance.               690
    Vous perdez en la mort d'un homme de son rang:
    Vengez-la par une autre, et le sang par le sang[383].
    Immolez, non à moi, mais à votre couronne[384],
    Mais à votre grandeur, mais à votre personne;
    Immolez, dis-je, Sire, au bien de tout l'État                  695
    Tout ce qu'enorgueillit un si haut attentat.

    DON FERNAND.

    Don Diègue, répondez.

    DON DIÈGUE.

                          Qu'on est digne d'envie
    Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie[385],
    Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux,
    Au bout de leur carrière, un destin malheureux!                700
    Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire,
    Moi, que jadis partout a suivi la victoire,
    Je me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu,
    Recevoir un affront et demeurer vaincu.
    Ce que n'a pu jamais combat, siége, embuscade,                 705
    Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
    Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux[386],
    Le Comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux[387],
    Jaloux de votre choix, et fier de l'avantage
    Que lui donnoit sur moi l'impuissance de l'âge.                710
      Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois,
    Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois,
    Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie,
    Descendoient au tombeau tous chargés d'infamie,
    Si je n'eusse produit un fils digne de moi,                    715
    Digne de son pays et digne de son roi.
    Il m'a prêté sa main, il a tué le Comte;
    Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte.
    Si montrer du courage et du ressentiment,
    Si venger un soufflet mérite un châtiment,                     720
    Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête:
    Quand le bras a failli, l'on en punit la tête.
    Qu'on nomme crime, ou non, ce qui fait nos débats[388],
    Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras.
    Si Chimène se plaint qu'il a tué son père,                     725
    Il ne l'eût jamais fait si je l'eusse pu faire.
    Immolez donc ce chef que les ans vont ravir,
    Et conservez pour vous le bras qui peut servir.
    Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène:
    Je n'y résiste point, je consens à ma peine;                   730
    Et loin de murmurer d'un rigoureux décret[389],
    Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

    DON FERNAND.

    L'affaire est d'importance, et, bien considérée,
    Mérite en plein conseil d'être délibérée.
      Don Sanche, remettez Chimène en sa maison.                   735
    Don Diègue aura ma cour et sa foi pour prison.
    Qu'on me cherche son fils. Je vous ferai justice.

    CHIMÈNE.

    Il est juste, grand Roi, qu'un meurtrier périsse.

    DON FERNAND.

    Prends du repos, ma fille, et calme tes douleurs.

    CHIMÈNE.

    M'ordonner du repos, c'est croître mes malheurs.               740


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [313] _Var._ LE COMTE, DON ARIAS. (1638 P.)

  [314] _Var._ Je l'avoue entre nous, quand je lui fis l'affront,
        J'eus le sang un peu chaud et le bras un peu prompt. (1637-56)

  [315] _Var._ Qu'il prenne donc ma vie, elle est en sa puissance.
        DON ARIAS. Un peu moins de transport et plus d'obéissance:
        D'un prince qui vous aime apaisez le courroux. (1637-56)

  [316] _Var._ Monsieur, pour conserver ma gloire et mon estime.
  (1637-56)

  [317] _Var._ Et quelque grand qu'il fût, mes services présents.
  (1637-56)

  [318] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et note 41.

  [319] _Var._ Tout l'État périra plutôt que je périsse. (1637-56)

  [320] Dans les premières éditions, il y a un point
  d'interrogation à la fin de ce vers et du précédent.

  [321] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.

  [322] _Var._ Tout couvert de lauriers, craignez encor la foudre.
  (1637-56)

  [323] Il n'y a point ici de jeu de scène dans les éditions de
  1637 in-12 et de 1638. Dans celles de 1637 in-4º et de 1638-60,
  on lit: _Don Arias rentre_, au lieu de: _Il est seul._

  [324] _Var._ Je m'étonne fort peu de menaces pareilles[324-a]:
        Dans les plus grands périls je fais plus de merveilles;
        Et quand l'honneur y va, les plus cruels trépas
        Présentés à mes yeux ne m'ébranleroient pas. (1637-56)

    [324-a] L'édition de 1644 in-12 porte, par erreur:

    Je m'étonne fort peu de pareilles menaces.

Cette transposition fortuite a cela de remarquable qu'elle donne au
vers la rime qu'il aura à partir de 1660.

  [325] _Var._ DON RODRIGUE, LE COMTE. (1638 P.)

  [326] _Var._ La valeur n'attend pas le nombre des années. (1637
  in-12 et 38)--Cicéron a dit dans la cinquième _Philippique_,
  chapitre XVII: «C. Cæsar ineunte ætate docuit ab excellenti
  eximiaque virtute progressum ætatis exspectari non oportere;» et
  du Vair dans sa quatorzième _Harangue funèbre_, en parlant de
  Louis XIII enfant: «Ne nous promet-il pas que nous verrons, et
  bientôt, la vengeance de ce terrible assassinat? Ce sera son
  apprentissage, ce seront ses premiers faits d'armes que la
  vengeance de son père. Ne mesurez pas sa puissance par ses ans:
  la vertu aux âmes héroïques n'attend pas les années; elle fait
  son progrès tout à coup.» (_OEvres de messire Guill. du Vair._
  Paris, Séb. Cramoisy, 1641, in-fol., p. 715.) Corneille, qui dans
  _Polyeucte_ paraît s'être rappelé un autre passage de du Vair,
  pourrait bien s'être souvenu ici de celui que nous venons de
  citer. Voyez aussi l'_Appendice_ du _Cid_, II, p. 214.

  [327] _Var._ Mais t'attaquer à moi! qui t'a rendu si vain?
  (1637-56)

  [328] _Var._ Mille et mille lauriers dont ta tête est couverte.
  (1637-56)

  [329] _Var._ Et que voulant pour gendre un chevalier parfait.
  (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44.)

  [330] Corneille se rappelle sans doute ici ce passage de Sénèque:
  «Ignominiam judicat gladiator cum inferiore componi, et scit cum
  sine gloria vinci qui sine periculo vincitur.» (_De Providentia_,
  cap. III.) Plus tard, dans son _Arminius_, représenté en 1642, et
  imprimé seulement en 1644, Scudéry a reproduit presque
  textuellement (acte I, scène III) le vers de Corneille:

    Les lâches seulement dérobent la victoire,
    Et vaincre sans péril seroit vaincre sans gloire;

  et par une singulière erreur, plusieurs critiques, confondant les
  dates, ont voulu, à cette occasion, faire de Corneille un
  plagiaire de Scudéry.

  [331] _Var._ Ton bonheur n'est couvert que d'un petit nuage.
  (1637-56)

  [332] _Var._ Et je vous en contois la première nouvelle.
  (1637-56)

  [333] _Var._ Impitoyable honneur, mortel à mes plaisirs.
  (1637-56)

  [334] _Var._ Et de ma part mon âme, à tes ennuis sensible.
  (1637-56)

  [335] _Var._ Les accommodements ne sont rien en ce point. (1638
  P.)

  [336] _Var._ Les affronts à l'honneur ne se réparent point.
  (1637-56)

  [337] _Var._ En vain on fait agir la force et la prudence. (1637
  in-12, 38 et 44 in-4º)

  [338] Ce vers, dans l'édition de 1682, a une ponctuation
  différente et qui change le sens:

    Que crains-tu d'un vieillard l'impuissante foiblesse?


  [339] _Var._ Souffrir un tel affront, étant né gentilhomme!
        Soit qu'il cède ou résiste au feu qui le consomme. (1637-44)

  [340] _Var._ Chimène est généreuse, et quoiqu'intéressée,
        Elle ne peut souffrir une lâche pensée. (1637-56)

  [341] _Var._ Ah! Madame, en ce cas je n'ai point de souci. (1637
  in-12)

  [342] _Var._ L'INFANTE, LE PAGE, CHIMÈNE, LÉONOR. (1638 P.)

  [343] _Var._ Hors de la ville ils sont sortis ensemble. (1637
  in-12)

  [344] _Var._ Avecque mon espoir fait renaître ma peine. (1637-56)

  [345] _Var._ Alors que le malade aime sa maladie. (1637-44)
        _Var._ Sitôt que le malade aime sa maladie. (1648-60)

  [346] _Var._ Il ne peut plus souffrir que l'on y remédie.
  (1637-56)

  [347] _Var._ Mais toujours ce Rodrigue est indigne de vous.
  (1637-56)

  [348] Telle est partout l'orthographe du mot dans les éditions
  publiées du vivant de Corneille, et encore dans celle de 1692, et
  cela sans doute afin de rendre certaines rimes plus
  satisfaisantes pour l'oeil, comme par exemple celle-ci (vers 1177
  et 1178):

    L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
    Le soutien de Castille, et la terreur du More.

  Mais dans les _Discours_ et les _Examens_ Corneille écrit _les
  Maures_.

  [349] _Var._ Au milieu de l'Afrique arborer ses lauriers.
  (1637-56)

  [350] _Var._ Et faire ses sujets des plus braves guerriers. (1637
  in-12)

  [351] _Var._ Je veux que ce combat demeure pour certain,
        Votre esprit va-t-il point bien vite pour sa main? (1637-56)

  [352] _Var._ Mais c'est le moindre mal que l'amour me prépare.
  (1637-56)

  [353] _Var._ LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE.
  (1637-56)--LE ROI, DON ARIAS, DON SANCHE. (1660)--Les éditions de
  1637-60 portent partout: LE ROI, au lieu de DON FERNAND.

  [354] _Var._ Je lui rabattrai bien cette humeur si hautaine.
  (1637-56)

  [355] _Var._ Je sais trop comme il faut dompter cette insolence.
  (1637-56)

  [356] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Don Alonse
  rentre_.

  [357] _Var._ On voit bien qu'on a tort, mais une âme si haute.
  (1637-48)

  [358] _Var._ Et que pourrez-vous dire? (1637 in-4º, 38 P. et
  39-68)

  [359] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 portent: «qui
  s'explique,» au singulier.

  [360] _Var._ Et c'est contre ce mot qu'a résisté le Comte.
  (1637-56)

  [361] _Var._ Et j'estime l'ardeur en un jeune courage. (1637-56)

  [362] _Var._ Vous parlez en soldat; je dois régir en roi. (1638)

  [363] _Var._ Et quoi qu'il faille dire, et quoi qu'il veuille
  croire. (1637-48)

  [364] _Var._ Et par ce trait hardi d'une insolence extrême,
        Il s'est pris à mon choix, il s'est pris à moi-même.
        C'est moi qu'il satisfait en réparant ce tort.
        N'en parlons plus. Au reste on nous menace fort;
        Sur un avis reçu je crains une surprise.
        DON ARIAS. Les Mores contre vous font-ils quelque entreprise?
        S'osent-ils préparer à des efforts nouveaux?
        LE ROI. Vers la bouche du fleuve on a vu leurs vaisseaux,
        [Et vous n'ignorez pas qu'avec fort peu de peine
        Un flux de pleine mer jusqu'ici les amène[364-a].]
        DON ARIAS. Tant de combats perdus leur ont ôté le coeur
        D'attaquer désormais un si puissant vainqueur.
        LE ROI. N'importe, ils ne sauroient qu'avecque jalousie
        Voir mon sceptre aujourd'hui régir l'Andalousie,
        Et ce pays si beau que j'ai conquis sur eux
        Réveille à tous moments leurs desseins généreux.
        [C'est l'unique raison qui m'a fait dans Séville.] (1637-56)

    [364-a] Ces deux vers sont un peu plus bas dans les éditions
    de 1660-82.

  [365] Voyez ci-dessus, p. 97.

  [366] _Var._ Sire, ils ont trop appris aux dépens de leurs têtes.
  (1637-56)

  [367] _Var._ Et le même ennemi que l'on vient de détruire,
        S'il sait prendre son temps, est capable de nuire.
        _Don Alonse revient_[367-a]. (1637-56)

    [367-a] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637
    in-12 et de 1638.--Il se trouve six vers plus bas dans l'édition
    de 1644 in-12.

  [368] Voyez ci-dessus, p. 97 et 98.

  [369] _Var._ Puisqu'on fait bonne garde aux murs et sur le port,
        Il suffit pour ce soir[369-a]. (1637-56)

    [369-a] Il n'y a pas ici de distinction de scène dans les
    éditions indiquées.

  [370] Voyez ci-dessus, p. 96.

  [371] Voyez ci-dessus, p. 95.

  [372] Les éditions de 1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:
  «tout en pleurs.»

  [373] _Var._ Bien qu'à ses déplaisirs mon amour compatisse.
  (1652-60)

  [374] _Var._ Ce juste châtiment de sa témérité. (1637-56)

  [375] _Var._                   [DON DIÈG. Entendez ma défense.]
        CHIM. Vengez-moi d'une mort.... DON DIÈG. Qui punit l'insolence.
        CHIM. Rodrigue, Sire....
                               DON DIÈG. A fait un coup d'homme de bien.
        CHIM. [Il a tué mon père.] (1637-56)

  [376] _Var._ Une vengeance juste est sans peur du supplice[376-a].
  (1637-44)
        _Var._ Une juste vengeance est sans peur du supplice. (1648-56)

    [376-a] Les éditions de 1637 in-12 et de 1638 donnent _de
    supplice_, pour _du supplice_.

  [377] Entre ce vers et le suivant, on lit dans l'édition de 1692:
  _à don Diègue_.

  [378] L'édition de 1637 in-12 porte, par erreur, _vos yeux_, pour
  _mes yeux_.

  [379] _Var._ [Rodrigue en votre cour vient d'en couvrir la terre,]
        Et pour son coup d'essai son indigne attentat
        D'un si ferme soutien a privé votre État,
        De vos meilleurs soldats abattu l'assurance,
        Et de vos ennemis relevé l'espérance.
        J'arrivai sur le lieu sans force et sans couleur:
        Je le trouvai sans vie. Excusez ma douleur[379-a]. (1637-56)

    [379-a] Je le treuvai sans vie. Excusez ma douleur. (1644
    in-12)--Les deux derniers vers de cette variante se trouvent
    aussi dans l'édition de 1660.

  [380] _Var._ J'arrivai donc sans force, et le trouvai sans vie.
  (1637-60)

  [381] _Var._ Il ne me parla point, mais pour mieux m'émouvoir.
  (1637-56)

  [382] _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vous vient de ravir.
  (1644 in-12)
        _Var._ Un si vaillant guerrier qu'on vient de nous ravir.
  (1654 et 56)

  [383] L'édition de 1637 in-4º I., et les éditions de 1638 L., de
  1639, de 1644 in-4º et de 1648 portent:

    Vengez-la par un autre, et le sang par le sang.

  [384] _Var._ Sacrifiez don Diègue et toute sa famille
        A vous, à votre peuple, à toute la Castille:
        Le soleil qui voit tout ne voit rien sous les cieux
        Qui vous puisse payer un sang si précieux. (1637-56)

  [385] _Var._ Quand avecque la force on perd aussi la vie,
        Sire, et que l'âge apporte aux hommes généreux
        Avecque sa foiblesse un destin malheureux! (1637-56)

  [386] _Var._ Ni tous mes ennemis, ni tous mes envieux. (1637
  in-12)

  [387] _Var._ L'orgueil dans votre cour l'a fait presque à vos yeux,
        Et souillé sans respect l'honneur de ma vieillesse,
        Avantagé de l'âge, et fort de ma foiblesse. (1637-56)

  [388] _Var._ Du crime glorieux qui cause nos débats. (1637-56)

  [389] _Var._ Et loin de murmurer d'un injuste décret. (1637-56)



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

DON RODRIGUE, ELVIRE[390].

    ELVIRE.

    Rodrigue, qu'as-tu fait? où viens-tu, misérable?

    DON RODRIGUE.

    Suivre le triste cours de mon sort déplorable.

    ELVIRE.

    Où prends-tu cette audace et ce nouvel orgueil,
    De paroître en des lieux que tu remplis de deuil?
    Quoi? viens-tu jusqu'ici braver l'ombre du Comte?              745
    Ne l'as-tu pas tué?

    DON RODRIGUE.

                      Sa vie étoit ma honte:
    Mon honneur de ma main a voulu cet effort.

    ELVIRE.

    Mais chercher ton asile en la maison du mort!
    Jamais un meurtrier en fit-il son refuge?

    DON RODRIGUE.

    Et je n'y viens aussi que m'offrir à mon juge[391].            750
    Ne me regarde plus d'un visage étonné;
    Je cherche le trépas après l'avoir donné.
    Mon juge est mon amour, mon juge est ma Chimène:
    Je mérite la mort de mériter sa haine,
    Et j'en viens recevoir, comme un bien souverain,               755
    Et l'arrêt de sa bouche, et le coup de sa main.

    ELVIRE.

    Fuis plutôt de ses yeux, fuis de sa violence;
    A ses premiers transports dérobe ta présence:
    Va, ne t'expose point aux premiers mouvements
    Que poussera l'ardeur de ses ressentiments.                    760

    DON RODRIGUE.

    Non, non, ce cher objet à qui j'ai pu déplaire
    Ne peut pour mon supplice avoir trop de colère;
    Et j'évite cent morts qui me vont accabler[392],
    Si pour mourir plus tôt je puis la redoubler.

    ELVIRE.

    Chimène est au palais, de pleurs toute baignée,                765
    Et n'en reviendra point que bien accompagnée.
    Rodrigue, fuis, de grâce: ôte-moi de souci.
    Que ne dira-t-on point si l'on te voit ici?
    Veux-tu qu'un médisant, pour comble à sa misère[393],
    L'accuse d'y souffrir l'assassin de son père?                  770
    Elle va revenir; elle vient, je la voi:
    Du moins, pour son honneur, Rodrigue, cache-toi[394].


SCÈNE II

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.

    DON SANCHE.

    Oui, Madame, il vous faut de sanglantes victimes:
    Votre colère est juste, et vos pleurs légitimes;
    Et je n'entreprends pas, à force de parler,                    775
    Ni de vous adoucir, ni de vous consoler.
    Mais si de vous servir je puis être capable,
    Employez mon épée à punir le coupable;
    Employez mon amour à venger cette mort:
    Sous vos commandements mon bras sera trop fort.                780

    CHIMÈNE.

    Malheureuse!

    DON SANCHE.

                De grâce, acceptez mon service[395].

    CHIMÈNE.

    J'offenserois le Roi, qui m'a promis justice.

    DON SANCHE.

    Vous savez qu'elle marche avec tant de langueur,
    Qu'assez souvent le crime échappe à sa longueur[396];
    Son cours lent et douteux fait trop perdre de larmes.          785
    Souffrez qu'un cavalier vous venge par les armes[397]:
    La voie en est plus sûre, et plus prompte à punir.

    CHIMÈNE.

    C'est le dernier remède; et s'il y faut venir,
    Et que de mes malheurs cette pitié vous dure,
    Vous serez libre alors de venger mon injure.                   790

    DON SANCHE.

    C'est l'unique bonheur où mon âme prétend;
    Et pouvant l'espérer, je m'en vais trop content.


SCÈNE III.

CHIMÈNE, ELVIRE.

    CHIMÈNE.

    Enfin je me vois libre, et je puis sans contrainte
    De mes vives douleurs te faire voir l'atteinte;
    Je puis donner passage à mes tristes soupirs;                  795
    Je puis t'ouvrir mon âme et tous mes déplaisirs.
      Mon père est mort, Elvire; et la première épée
    Dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée.
    Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau!
    La moitié de ma vie a mis l'autre au tombeau,                  800
    Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
    Celle que je n'ai plus sur celle qui me reste.

    ELVIRE.

    Reposez-vous, Madame.

    CHIMÈNE.

                        Ah! que mal à propos
    Dans un malheur si grand tu parles de repos[398]!
    Par où sera jamais ma douleur apaisée[399],                    805
    Si je ne puis haïr la main qui l'a causée?
    Et que dois-je espérer qu'un tourment éternel,
    Si je poursuis un crime, aimant le criminel?

    ELVIRE.

    Il vous prive d'un père, et vous l'aimez encore!

    CHIMÈNE.

    C'est peu de dire aimer, Elvire: je l'adore;                   810
    Ma passion s'oppose à mon ressentiment;
    Dedans mon ennemi je trouve mon amant;
    Et je sens qu'en dépit de toute ma colère,
    Rodrigue dans mon coeur combat encor mon père:
    Il l'attaque, il le presse, il cède, il se défend,             815
    Tantôt fort, tantôt foible, et tantôt triomphant;
    Mais en ce dur combat de colère et de flamme,
    Il déchire mon coeur sans partager mon âme;
    Et quoi que mon amour ait sur moi de pouvoir[400],
    Je ne consulte point pour suivre mon devoir:                   820
    Je cours sans balancer où mon honneur m'oblige.
    Rodrigue m'est bien cher, son intérêt m'afflige;
    Mon coeur prend son parti; mais malgré son effort[401],
    Je sais ce que je suis, et que mon père est mort.

    ELVIRE.

    Pensez-vous le poursuivre?

    CHIMÈNE.

                                Ah! cruelle pensée!                825
    Et cruelle poursuite où je me vois forcée!
    Je demande sa tête, et crains de l'obtenir:
    Ma mort suivra la sienne, et je le veux punir!

    ELVIRE.

    Quittez, quittez, Madame, un dessein si tragique;
    Ne vous imposez point de loi si tyrannique.                    830

    CHIMÈNE.

    Quoi! mon père étant mort, et presque entre mes bras[402],
    Son sang criera vengeance, et je ne l'orrai pas[403]!
    Mon coeur, honteusement surpris par d'autres charmes,
    Croira ne lui devoir que d'impuissantes larmes!
    Et je pourrai souffrir qu'un amour suborneur                   835
    Sous un lâche silence étouffe mon honneur[404]!

    ELVIRE.

    Madame, croyez-moi, vous serez excusable
    D'avoir moins de chaleur contre un objet aimable[405],
    Contre un amant si cher: vous avez assez fait,
    Vous avez vu le Roi; n'en pressez point l'effet,               840
    Ne vous obstinez point en cette humeur étrange.

    CHIMÈNE.

    Il y va de ma gloire, il faut que je me venge;
    Et de quoi que nous flatte un desir amoureux,
    Toute excuse est honteuse aux esprits généreux.

    ELVIRE.

    Mais vous aimez Rodrigue, il ne vous peut déplaire.            845

    CHIMÈNE.

    Je l'avoue.

    ELVIRE.

              Après tout, que pensez-vous donc faire?

    CHIMÈNE.

    Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
    Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui.


SCÈNE IV.

DON RODRIGUE, CHIMÈNE, ELVIRE.

    DON RODRIGUE.

    Eh bien! sans vous donner la peine de poursuivre,
    Assurez-vous l'honneur de m'empêcher de vivre[406].            850

    CHIMÈNE.

    Elvire, où sommes-nous, et qu'est-ce que je voi?
    Rodrigue en ma maison! Rodrigue devant moi!

    DON RODRIGUE.

    N'épargnez point mon sang: goûtez sans résistance
    La douceur de ma perte et de votre vengeance.

    CHIMÈNE.

    Hélas!

    DON RODRIGUE.

          Écoute-moi.

    CHIMÈNE.

                      Je me meurs.

    DON RODRIGUE.

                                    Un moment.                     855

    CHIMÈNE.

    Va, laisse-moi mourir.

    DON RODRIGUE.

                          Quatre mots seulement:
    Après ne me réponds qu'avecque cette épée.

    CHIMÈNE.

    Quoi! du sang de mon père encor toute trempée!

    DON RODRIGUE.

    Ma Chimène....

    CHIMÈNE.

                    Ote-moi cet objet odieux,
    Qui reproche ton crime et ta vie à mes yeux.                   860

    DON RODRIGUE.

    Regarde-le plutôt pour exciter ta haine,
    Pour croître ta colère, et pour hâter ma peine.

    CHIMÈNE.

    Il est teint de mon sang.

    DON RODRIGUE.

                              Plonge-le dans le mien,
    Et fais-lui perdre ainsi la teinture du tien.

    CHIMÈNE.

    Ah! quelle cruauté, qui tout en un jour tue                    865
    Le père par le fer, la fille par la vue!
    Ote-moi cet objet, je ne le puis souffrir:
    Tu veux que je t'écoute, et tu me fais mourir!

    DON RODRIGUE.

    Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
    De finir par tes mains ma déplorable vie;                      870
    Car enfin n'attends pas de mon affection
    Un lâche repentir d'une bonne action.
    L'irréparable effet d'une chaleur trop prompte[407]
    Déshonoroit mon père, et me couvroit de honte.
    Tu sais comme un soufflet touche un homme de coeur;            875
    J'avois part à l'affront, j'en ai cherché l'auteur:
    Je l'ai vu, j'ai vengé mon honneur et mon père;
    Je le ferois encor, si j'avois à le faire.
    Ce n'est pas qu'en effet contre mon père et moi
    Ma flamme assez longtemps n'ait combattu pour toi;             880
    Juge de son pouvoir: dans une telle offense
    J'ai pu délibérer si j'en prendrais vengeance[408].
    Réduit à te déplaire, ou souffrir un affront,
    J'ai pensé qu'à son tour mon bras étoit trop prompt[409];
    Je me suis accusé de trop de violence;                         885
    Et ta beauté sans doute emportoit la balance,
    A moins que d'opposer à tes plus forts appas[410]
    Qu'un homme sans honneur ne te méritoit pas;
    Que malgré cette part que j'avois en ton âme[411],
    Qui m'aima généreux me haïroit infâme;                         890
    Qu'écouter ton amour, obéir à sa voix,
    C'étoit m'en rendre indigne et diffamer ton choix.
    Je te le dis encore; et quoique j'en soupire[412],
    Jusqu'au dernier soupir je veux bien le redire:
    Je t'ai fait une offense, et j'ai dû m'y porter                895
    Pour effacer ma honte, et pour te mériter;
    Mais quitte envers l'honneur, et quitte envers mon père,
    C'est maintenant à toi que je viens satisfaire:
    C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
    J'ai fait ce que j'ai dû[413], je fais ce que je dois.         900
    Je sais qu'un père mort t'arme contre mon crime;
    Je ne t'ai pas voulu dérober ta victime:
    Immole avec courage au sang qu'il a perdu
    Celui qui met sa gloire à l'avoir répandu.

    CHIMÈNE.

    Ah! Rodrigue, il est vrai, quoique ton ennemie,                905
    Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie[414];
    Et de quelque façon qu'éclatent mes douleurs,
    Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.
    Je sais ce que l'honneur, après un tel outrage,
    Demandoit à l'ardeur d'un généreux courage:                    910
    Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien;
    Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.
    Ta funeste valeur m'instruit par ta victoire;
    Elle a vengé ton père et soutenu ta gloire:
    Même soin me regarde, et j'ai, pour m'affliger,                915
    Ma gloire à soutenir, et mon père à venger.
    Hélas! ton intérêt ici me désespère:
    Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père,
    Mon âme auroit trouvé dans le bien de te voir
    L'unique allégement qu'elle eût pu recevoir;                   920
    Et contre ma douleur j'aurois senti des charmes,
    Quand une main si chère eût essuyé mes larmes.
    Mais il me faut te perdre après l'avoir perdu;
    Cet effort sur ma flamme à mon honneur est dû[415];
    Et cet affreux devoir, dont l'ordre m'assassine,               925
    Me force à travailler moi-même à ta ruine.
    Car enfin n'attends pas de mon affection
    De lâches sentiments pour ta punition.
    De quoi qu'en ta faveur notre amour m'entretienne,
    Ma générosité doit répondre à la tienne:                       930
    Tu t'es, en m'offensant, montré digne de moi;
    Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

    DON RODRIGUE.

    Ne diffère donc plus ce que l'honneur t'ordonne:
    Il demande ma tête, et je te l'abandonne;
    Fais-en un sacrifice à ce noble intérêt:                       935
    Le coup m'en sera doux, aussi bien que l'arrêt.
    Attendre après mon crime une lente justice,
    C'est reculer ta gloire autant que mon supplice.
    Je mourrai trop heureux, mourant d'un coup si beau.

    CHIMÈNE.

    Va, je suis ta partie, et non pas ton bourreau.                940
    Si tu m'offres ta tête, est-ce à moi de la prendre?
    Je la dois attaquer, mais tu dois la défendre[416];
    C'est d'un autre que toi qu'il me faut l'obtenir,
    Et je dois te poursuivre, et non pas te punir.

    DON RODRIGUE.

    De quoi qu'en ma faveur notre amour t'entretienne,             945
    Ta générosité doit répondre à la mienne;
    Et pour venger un père emprunter d'autres bras,
    Ma Chimène, crois-moi, c'est n'y répondre pas:
    Ma main seule du mien a su venger l'offense,
    Ta main seule du tien doit prendre la vengeance.               950

    CHIMÈNE.

    Cruel! à quel propos sur ce point t'obstiner?
    Tu t'es vengé sans aide, et tu m'en veux donner!
    Je suivrai ton exemple, et j'ai trop de courage
    Pour souffrir qu'avec toi ma gloire se partage.
    Mon père et mon honneur ne veulent rien devoir                 955
    Aux traits de ton amour ni de ton désespoir.

    DON RODRIGUE.

    Rigoureux point d'honneur! hélas! quoi que je fasse,
    Ne pourrai-je à la fin obtenir cette grâce?
    Au nom d'un père mort, ou de notre amitié,
    Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié.                960
    Ton malheureux amant aura bien moins de peine
    A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

    CHIMÈNE.

    Va, je ne te hais point.

    DON RODRIGUE.

                              Tu le dois.

    CHIMÈNE.

                                          Je ne puis.

    DON RODRIGUE.

    Crains-tu si peu le blâme, et si peu les faux bruits?
    Quand on saura mon crime, et que ta flamme dure,               965
    Que ne publieront point l'envie et l'imposture!
    Force-les au silence, et sans plus discourir,
    Sauve ta renommée en me faisant mourir.

    CHIMÈNE.

    Elle éclate bien mieux en te laissant la vie[417];
    Et je veux que la voix de la plus noire envie                  970
    Élève au ciel ma gloire et plaigne mes ennuis,
    Sachant que je t'adore et que je te poursuis.
    Va-t'en, ne montre plus à ma douleur extrême
    Ce qu'il faut que je perde, encore que je l'aime.
    Dans l'ombre de la nuit cache bien ton départ:                 975
    Si l'on te voit sortir, mon honneur court hasard.
    La seule occasion qu'aura la médisance,
    C'est de savoir qu'ici j'ai souffert ta présence:
    Ne lui donne point lieu d'attaquer ma vertu.

    DON RODRIGUE.

    Que je meure!

    CHIMÈNE.

                  Va-t'en.

    DON RODRIGUE.

                          A quoi te résous-tu?                     980

    CHIMÈNE.

    Malgré des feux si beaux, qui troublent ma colère[418],
    Je ferai mon possible à bien venger mon père;
    Mais malgré la rigueur d'un si cruel devoir,
    Mon unique souhait est de ne rien pouvoir.

    DON RODRIGUE.

    O miracle d'amour!

    CHIMÈNE.

                      O comble de misères[419]!                    985

    DON RODRIGUE.

    Que de maux et de pleurs nous coûteront nos pères!

    CHIMÈNE.

    Rodrigue, qui l'eût cru?

    DON RODRIGUE.

                            Chimène, qui l'eût dit?

    CHIMÈNE.

    Que notre heur fût si proche et sitôt se perdît?

    DON RODRIGUE.

    Et que si près du port, contre toute apparence[420],
    Un orage si prompt brisât notre espérance?                     990

    CHIMÈNE.

    Ah! mortelles douleurs!

    DON RODRIGUE.

                            Ah! regrets superflus!

    CHIMÈNE.

    Va-t'en, encore un coup, je ne t'écoute plus.

    DON RODRIGUE.

    Adieu: je vais traîner une mourante vie,
    Tant que par ta poursuite elle me soit ravie.

    CHIMÈNE.

    Si j'en obtiens l'effet, je t'engage ma foi[421]               995
    De ne respirer pas un moment après toi.
    Adieu: sors, et surtout garde bien qu'on te voie.

    ELVIRE.

    Madame, quelques maux que le ciel nous envoie....

    CHIMÈNE.

    Ne m'importune plus, laisse-moi soupirer,
    Je cherche le silence et la nuit pour pleurer.                1000


SCÈNE V.

    DON DIÈGUE[422].

    Jamais nous ne goûtons de parfaite allégresse:
    Nos plus heureux succès sont mêlés de tristesse;
    Toujours quelques soucis en ces événements
    Troublent la pureté de nos contentements.
    Au milieu du bonheur mon âme en sent l'atteinte:              1005
    Je nage dans la joie, et je tremble de crainte.
    J'ai vu mort l'ennemi qui m'avoit outragé;
    Et je ne saurois voir la main qui m'a vengé.
    En vain je m'y travaille, et d'un soin inutile,
    Tout cassé que je suis, je cours toute la ville:              1010
    Ce peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur[423]
    Se consume sans fruit à chercher ce vainqueur[424].
    A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
    Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre;
    Et mon amour, déçu par cet objet trompeur,                    1015
    Se forme des soupçons qui redoublent ma peur.
    Je ne découvre point de marques de sa fuite;
    Je crains du Comte mort les amis et la suite;
    Leur nombre[425] m'épouvante, et confond ma raison.
    Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison.                   1020
    Justes cieux! me trompé-je encore à l'apparence,
    Ou si je vois enfin mon unique espérance?
    C'est lui, n'en doutons plus; mes voeux sont exaucés,
    Ma crainte est dissipée, et mes ennuis cessés.


SCÈNE VI.

DON DIÈGUE, DON RODRIGUE.

    DON DIÈGUE.

    Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie[426]!           1025

    DON RODRIGUE.

    Hélas!

    DON DIÈGUE.

          Ne mêle point de soupirs à ma joie[427];
    Laisse-moi prendre haleine afin de te louer.
    Ma valeur n'a point lieu de te désavouer:
    Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace
    Fait bien revivre en toi les héros de ma race:                1030
    C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens:
    Ton premier coup d'épée égale tous les miens;
    Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée
    Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
    Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur,                1035
    Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur,
    Viens baiser cette joue, et reconnois la place
    Où fut empreint l'affront que ton courage efface[428].

    DON RODRIGUE.

    L'honneur vous en est dû: je ne pouvois pas moins,
    Étant sorti de vous et nourri par vos soins.                  1040
    Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie
    Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie;
    Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux
    Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous[429].
    Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate;                  1045
    Assez et trop longtemps votre discours le flatte.
    Je ne me repens point de vous avoir servi;
    Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi.
    Mon bras, pour vous venger, armé contre ma flamme,
    Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme;                    1050
    Ne me dites plus rien; pour vous j'ai tout perdu:
    Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.

    DON DIÈGUE.

    Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire[430]:
    Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire;
    Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,
    D'autant plus maintenant je te dois de retour.
    Mais d'un coeur magnanime éloigne ces foiblesses[431];
    Nous n'avons qu'un honneur, il est tant de maîtresses[432]!
    L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir[433].

    DON RODRIGUE.

    Ah! que me dites-vous?

    DON DIÈGUE.

                          Ce que tu dois savoir.                  1060

    DON RODRIGUE.

    Mon honneur offensé sur moi-même se venge;
    Et vous m'osez pousser à la honte du change!
    L'infamie est pareille, et suit également
    Le guerrier sans courage et le perfide amant.
    A ma fidélité ne faites point d'injure;                       1065
    Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure:
    Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus;
    Ma foi m'engage encor si je n'espère plus;
    Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,
    Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.             1070

    DON DIÈGUE.

    Il n'est pas temps encor de chercher le trépas:
    Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras.
    La flotte qu'on craignoit, dans ce grand fleuve entrée,
    Croit surprendre la ville et piller la contrée[434].
    Les Mores vont descendre, et le flux et la nuit               1075
    Dans une heure à nos murs les amène[435] sans bruit.
    La cour est en désordre, et le peuple en alarmes:
    On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes.
    Dans ce malheur public mon bonheur a permis
    Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis,              1080
    Qui sachant mon affront, poussés d'un même zèle[436],
    Se venoient tous offrir à venger ma querelle[437].
    Tu les a prévenus; mais leurs vaillantes mains
    Se tremperont bien mieux au sang des Africains.
      Va marcher à leur tête où l'honneur te demande:             1085
    C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande.
    De ces vieux ennemis va soutenir l'abord:
    Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort;
    Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte;
    Fais devoir à ton roi son salut à ta perte;                   1090
    Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front.
    Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
    Porte-la plus avant: force par ta vaillance[438]
    Ce monarque au pardon, et Chimène au silence[439];
    Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur[440],           1095
    C'est l'unique moyen de regagner son coeur.
    Mais le temps est trop cher pour le perdre en paroles;
    Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles.
    Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi
    Que ce qu'il perd au Comte il le recouvre en toi.             1100

FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

  [390] ELVIRE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

  [391] _Var._ Jamais un meurtrier s'offrit-il à son juge?
  (1637-56)

  [392] _Var._ Et d'un heur sans pareil je me verrai combler,
        Si pour mourir plus tôt je la puis redoubler. (1637-56)

  [393] _Var._ Veux-tu qu'un médisant l'accuse en sa misère
        D'avoir reçu chez soi l'assassin de son père? (1637-56)

  [394] Dans les éditions de 1637 in-4º et de 1639-56: _Il se
  cache_.

  [395] _Var._ Madame, acceptez mon service. (1637-60)

  [396] _Var._ Que bien souvent le crime échappe à sa longueur.
  (1637-56)

  [397] _Var._ Souffrez qu'un chevalier vous venge par les armes.
  (1637 in-4º, 38 P., 39 et 44)

  [398] _Var._ Ton avis importun m'ordonne du repos! (1637-60)

  [399] _Var._ Par où sera jamais mon âme satisfaite,
        Si je pleure ma perte et la main qui l'a faite?
        Et que puis-je espérer qu'un tourment éternel. (1637-56)

  [400] Les éditions de 1637 in-12, de 1638 P., de 1644 et de 1682
  portent _du pouvoir_, pour _de pouvoir_: c'est sans doute une
  faute.

  [401] _Var._ Mon coeur prend son parti; mais contre leur effort,
        Je sais que je suis fille, et que mon père est mort. (1637-56)
        _Var._ Mon coeur prend son parti; mais malgré leur effort.
  (1660)

  [402] _Var._ Quoi! j'aurai vu mourir mon père entre mes bras.
  (1637-56)

  [403] _Var._ Son sang criera vengeance, et je ne l'aurai
  pas[403-a]! (1637-in-12, 38 et 44 in-4º)

      [403-a] Une confusion analogue entre _aura_ et _orra_ a eu
      lieu dans un passage de Malherbe. Voyez l'édition de M. Lalanne,
      tome I, p. 72.

  [404] _Var._ Dans un lâche silence étouffe mon honneur! (1637-56)

  [405] _Var._ De conserver pour vous un homme incomparable,
        Un amant si chéri: vous avez assez fait. (1637-56)

  [406] _Var._ Soûlez-vous du plaisir de m'empêcher de vivre. (1637-44
  in-4º et 48-56)
        _Var._ Soûlez-vous du desir de m'empêcher de vivre. (1644
  in-12)

  [407] _Var._ De la main de ton père un coup irréparable
        Déshonoroit du mien la vieillesse honorable. (1637-56)

  [408] _Var._ J'ai pu douter encor si j'en prendrois vengeance.
  (1637-60)

  [409] _Var._ J'ai retenu ma main, j'ai cru mon bras trop prompt.
  (1637-56)

  [410] _Var._ Si je n'eusse opposé contre tous tes appas.
  (1637-56)

  [411] _Var._ Qu'après m'avoir chéri quand je vivois sans blâme.
  (1637-56)

  [412] _Var._ Je te le dis encore, et veux, tant que j'expire,
        Sans cesse le penser et sans cesse le dire. (1637-56)

  [413] On lit dans l'édition de 1660: «J'y fais ce que j'ai dû,»
  ce qui est sans doute une faute d'impression.

  [414] _Var._ Je ne te puis blâmer d'avoir fui l'infamie. (1637-44
  in-4º et 48-56)

  [415] _Var._ Et pour mieux tourmenter mon esprit éperdu,
        Avec tant de rigueur mon astre me domine,
        Qu'il me faut travailler moi-même à ta ruine. (1637-56)

  [416] _Var._ Je la dois attaquer, mais tu la dois défendre.
  (1648-56)

  [417] _Var._ Elle éclate bien mieux en te laissant en vie.
  (1637-52 et 55)

  [418] _Var._ Malgré des feux si beaux, qui rompent ma colère.
  (1637-56)

  [419] _Var._ Mais comble de misères! (1637-44)

  [420] L'édition de 1639 porte, par erreur, _espérance_, pour
  _apparence_.

  [421] _Var._ Si j'en obtiens l'effet, je te donne ma foi.
  (1637-56)

  [422] DON DIÈGUE, _seul._ (1637-60)

  [423] _Var._ Si peu que mes vieux ans m'ont laissé de vigueur.
  (1637-56)

  [424] _Var._ Se consomme sans fruit à chercher ce vainqueur.
  (1637-44)

  [425] On lit _leur ombre_, pour _leur nombre_, dans l'édition de
  1644 in-4º.

  [426] Par une erreur singulière, les éditions de 1660-64 portent:

    Rodrigue, enfin le ciel promet que je te voie!

  [427] _Var._ DON RODR. Hélas! c'est triomphant, mais avec peu de
  joie. (1638)

  [428] _Var._ Où fut jadis l'affront que ton courage efface[428-a].
      DON RODR. L'honneur vous en est dû: les cieux me sont témoins
      Qu'étant sorti de vous je ne pouvois pas moins.
      Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie[428-b]. (1637-56)

    [428-a] Où fut l'indigne affront que ton courage efface.
    (1637 in-4º I.)

    [428-b] L'édition de 1644 in-4º porte: «et mon âme ravie.»

  [429] _Var._ Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. (1637-60)

  [430] _Var._ Porte encore plus haut le fruit de ta victoire.
  (1637-56)

  [431] _Var._ Mais d'un si brave coeur éloigne ces foiblesses.
  (1637-56)

  [432] Les maximes de ce genre sur la facilité avec laquelle on
  remplace un amant ou une maîtresse sont fréquentes dans le
  théâtre de Corneille:

    En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme,
    Dont la perte est facile à réparer dans Rome.

    (_Horace_, acte IV, scène III.)

    Vous trouverez dans Rome assez d'autres maîtresses.

    (_Polyeucte_, acte II, scène I.)

  [433] _Var._ L'amour n'est qu'un plaisir, et l'honneur un devoir.
  (1637-56)

  [434] _Var._ Vient surprendre la ville et piller la contrée.
  (1637-56)

  [435] Il y a _amène_ au singulier dans toutes les éditions
  publiées du vivant de Corneille. Celle de 1692 donne _amènent_.

  [436] _Var._ Qui sachant mon affront, touchés d'un même zèle.
  (1660)

  [437] _Var._ Venoient m'offrir leur vie à venger ma querelle.
  (1637-44 in-4º et 48-56)
        _Var._ Venoient m'offrir leur sang à venger ma querelle.
  (1644 in-12)

  [438] _Var._ Pousse-la plus avant: force par ta vaillance.
  (1637-60)

  [439] _Var._ La justice au pardon, et Chimène au silence.
  (1637-56)

  [440] _Var._ Si tu l'aimes, apprends que retourner vainqueur.
  (1637-60)



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

CHIMÈNE, ELVIRE.

    CHIMÈNE.

    N'est-ce point un faux bruit? le sais-tu bien, Elvire?

    ELVIRE.

    Vous ne croiriez jamais comme chacun l'admire,
    Et porte jusqu'au ciel, d'une commune voix,
    De ce jeune héros les glorieux exploits.
    Les Mores devant lui n'ont paru qu'à leur honte;              1105
    Leur abord fut bien prompt, leur fuite encor plus prompte.
    Trois heures de combat laissent à nos guerriers
    Une victoire entière et deux rois prisonniers.
    La valeur de leur chef ne trouvoit point d'obstacles.

    CHIMÈNE.

    Et la main de Rodrigue a fait tous ces miracles?              1110

    ELVIRE.

    De ses nobles efforts ces deux rois sont le prix:
    Sa main les a vaincus, et sa main les a pris.

    CHIMÈNE.

    De qui peux-tu savoir ces nouvelles étranges?

    ELVIRE.

    Du peuple, qui partout fait sonner ses louanges[441],
    Le nomme de sa joie et l'objet et l'auteur,                   1115
    Son ange tutélaire, et son libérateur.

    CHIMÈNE.

    Et le Roi, de quel oeil voit-il tant de vaillance?

    ELVIRE.

    Rodrigue n'ose encor paroître en sa présence;
    Mais don Diègue ravi lui présente enchaînés,
    Au nom de ce vainqueur, ces captifs couronnés,                1120
    Et demande pour grâce à ce généreux prince
    Qu'il daigne voir la main qui sauve la province[442].

    CHIMÈNE.

    Mais n'est-il point blessé?

    ELVIRE.

                              Je n'en ai rien appris.
    Vous changez de couleur! reprenez vos esprits.

    CHIMÈNE.

    Reprenons donc aussi ma colère affoiblie:                     1125
    Pour avoir soin de lui faut-il que je m'oublie?
    On le vante, on le loue, et mon coeur y consent!
    Mon honneur est muet, mon devoir impuissant!
    Silence, mon amour, laisse agir ma colère:
    S'il a vaincu deux rois, il a tué mon père[443];              1130
    Ces tristes vêtements, où je lis mon malheur,
    Sont les premiers effets qu'ait produits[444] sa valeur;
    Et quoi qu'on die ailleurs d'un coeur si magnanime[445],
    Ici tous les objets me parlent de son crime.
      Vous qui rendez la force à mes ressentiments,               1135
    Voiles[446], crêpes, habits, lugubres ornements,
    Pompe que me prescrit sa première victoire[447],
    Contre ma passion soutenez bien ma gloire;
    Et lorsque mon amour prendra trop de pouvoir[448],
    Parlez à mon esprit de mon triste devoir,                     1140
    Attaquez sans rien craindre une main triomphante.

    ELVIRE.

    Modérez ces transports, voici venir l'Infante.


SCÈNE II.

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.

    L'INFANTE.

    Je ne viens pas ici consoler tes douleurs;
    Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

    CHIMÈNE.

    Prenez bien plutôt part à la commune joie,                    1145
    Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,
    Madame: autre que moi n'a droit de soupirer.
    Le péril dont Rodrigue a su nous retirer[449],
    Et le salut public que vous rendent ses armes,
    A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes[450]:      1150
    Il a sauvé la ville, il a servi son roi;
    Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.

    L'INFANTE.

    Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

    CHIMÈNE.

    Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles;
    Et je l'entends partout publier hautement                     1155
    Aussi brave guerrier que malheureux amant.

    L'INFANTE.

    Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire?
    Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire:
    Il possédoit ton âme, il vivoit sous tes lois;
    Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.                 1160

    CHIMÈNE.

    Chacun peut la vanter avec quelque justice[451];
    Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice.
    On aigrit ma douleur en l'élevant si haut:
    Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut.
    Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante!                1165
    Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'augmente:
    Cependant mon devoir est toujours le plus fort,
    Et malgré mon amour, va poursuivre sa mort.

    L'INFANTE.

    Hier[452] ce devoir te mit en une haute estime;
    L'effort que tu te fis parut si magnanime,                    1170
    Si digne d'un grand coeur, que chacun à la cour
    Admiroit ton courage et plaignoit ton amour.
    Mais croirois-tu l'avis d'une amitié fidèle?

    CHIMÈNE.

    Ne vous obéir pas me rendroit criminelle.

    L'INFANTE.

    Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui[453].        1175
    Rodrigue maintenant est notre unique appui,
    L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore,
    Le soutien de Castille, et la terreur du More[454].
    Le Roi même est d'accord de cette vérité[455],
    Que ton père en lui seul se voit ressuscité;                  1180
    Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique,
    Tu poursuis en sa mort la ruine publique.
    Quoi! pour venger un père est-il jamais permis
    De livrer sa patrie aux mains des ennemis?
    Contre nous ta poursuite est-elle légitime,                   1185
    Et pour être punis avons-nous part au crime?
    Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser
    Celui qu'un père mort t'obligeoit d'accuser:
    Je te voudrois moi-même en arracher l'envie;
    Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.                   1190

    CHIMÈNE.

    Ah! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté[456];
    Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité.
    Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse,
    Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse,
    Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers,            1195
    J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

    L'INFANTE.

    C'est générosité quand pour venger un père
    Notre devoir attaque une tête si chère;
    Mais c'en est une encor d'un plus illustre rang,
    Quand on donne au public les intérêts du sang.                1200
    Non, crois-moi, c'est assez que d'éteindre ta flamme;
    Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme.
    Que le bien du pays t'impose cette loi:
    Aussi bien, que crois-tu que t'accorde le Roi?

    CHIMÈNE.

    Il peut me refuser, mais je ne puis me taire[457].            1205

    L'INFANTE.

    Pense bien, ma Chimène, à ce que tu veux faire.
    Adieu: tu pourras seule y penser à loisir[458].

    CHIMÈNE.

    Après mon père mort, je n'ai point à choisir.


SCÈNE III.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON SANCHE.

    DON FERNAND.

    Généreux héritier d'une illustre famille,
    Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,            1210
    Race de tant d'aïeux en valeur signalés,
    Que l'essai de la tienne a sitôt égalés,
    Pour te récompenser ma force est trop petite;
    Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.
    Le pays délivré d'un si rude ennemi,                          1215
    Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,
    Et les Mores défaits avant qu'en ces alarmes
    J'eusse peu donner ordre à repousser leurs armes,
    Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi
    Le moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.                 1220
    Mais deux rois tes captifs feront ta récompense[459].
    Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence:
    Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur[460],
    Je ne t'envierai pas ce beau titre d'honneur.
      Sois désormais le Cid: qu'à ce grand nom tout cède;
    Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède[461],
    Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois
    Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

    DON RODRIGUE.

    Que Votre Majesté, Sire, épargne ma honte.
    D'un si foible service elle fait trop de conte[462],          1230
    Et me force à rougir devant un si grand roi
    De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi.
    Je sais trop que je dois au bien de votre empire,
    Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire;
    Et quand je les perdrai pour un si digne objet,               1235
    Je ferai seulement le devoir d'un sujet.

    DON FERNAND.

    Tous ceux que ce devoir à mon service engage
    Ne s'en acquittent pas avec même courage;
    Et lorsque la valeur ne va point dans l'excès,
    Elle ne produit point de si rares succès.                     1240
    Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire
    Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

    DON RODRIGUE.

    Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant,
    Qui jeta dans la ville un effroi si puissant,
    Une troupe d'amis chez mon père assemblée                     1245
    Sollicita mon âme encor toute troublée....
    Mais, Sire, pardonnez à ma témérité,
    Si j'osai l'employer sans votre autorité:
    Le péril approchoit; leur brigade étoit prête;
    Me montrant à la cour, je hasardois ma tête[463];             1250
    Et s'il falloit la perdre, il m'étoit bien plus doux
    De sortir de la vie en combattant pour vous.

    DON FERNAND.

    J'excuse ta chaleur à venger ton offense[464];
    Et l'État défendu me parle en ta défense:
    Crois que dorénavant Chimène a beau parler,                   1255
    Je ne l'écoute plus que pour la consoler.
    Mais poursuis.

    DON RODRIGUE.

                  Sous moi donc cette troupe s'avance,
    Et porte sur le front une mâle assurance.
    Nous partîmes cinq cents; mais par un prompt renfort
    Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port,              1260
    Tant, à nous voir marcher avec un tel visage[465],
    Les plus épouvantés reprenoient de courage[466]!
    J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés,
    Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés;
    Le reste, dont le nombre augmentoit à toute heure,
    Brûlant d'impatience autour de moi demeure,
    Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit,
    Passe une bonne part d'une si belle nuit.
    Par mon commandement la garde en fait de même,
    Et se tenant cachée, aide à mon stratagème[467];              1270
    Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous
    L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous.
      Cette obscure clarté qui tombe des étoiles
    Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles[468];
    L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort                 1275
    Les Mores et la mer montent jusques au port.
    On les laisse passer; tout leur paroît tranquille;
    Point de soldats au port, point aux murs de la ville.
    Notre profond silence abusant leurs esprits,
    Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris;                1280
    Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,
    Et courent se livrer aux mains qui les attendent.
    Nous nous levons alors, et tous en même temps
    Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.
    Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent[469];      1285
    Ils paroissent armés, les Mores se confondent,
    L'épouvante les prend à demi descendus;
    Avant que de combattre, ils s'estiment perdus.
    Ils couroient au pillage, et rencontrent la guerre;
    Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur terre,
    Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,
    Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.
    Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient;
    Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient:
    La honte de mourir sans avoir combattu                        1295
    Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu[470].
    Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges[471],
    De notre sang au leur font d'horribles mélanges[472];
    Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port,
    Sont des champs de carnage où triomphe la mort[473].          1300
      O combien d'actions, combien d'exploits célèbres
    Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres[474],
    Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnoit,
    Ne pouvoit discerner où le sort inclinoit!
    J'allois de tous côtés encourager les nôtres,                 1305
    Faire avancer les uns, et soutenir les autres,
    Ranger ceux qui venoient, les pousser à leur tour,
    Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour[475].
    Mais enfin, sa clarté montre notre avantage:
    Le More voit sa perte, et perd soudain courage;               1310
    Et voyant un renfort qui nous vient secourir,
    L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir.
    Ils gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles[476],
    Poussent jusques aux cieux des cris épouvantables[477],
    Font retraite en tumulte, et sans considérer                  1315
    Si leurs rois avec eux peuvent se retirer[478].
    Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte[479]:
    Le flux les apporta; le reflux les remporte[480],
    Cependant que leurs rois, engagés parmi nous,
    Et quelque peu des leurs, tous percés de nos coups[481],      1320
    Disputent vaillamment et vendent bien leur vie.
    A se rendre moi-même en vain je les convie:
    Le cimeterre au poing ils ne m'écoutent pas;
    Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats,
    Et que seuls désormais en vain ils se défendent,              1325
    Ils demandent le chef: je me nomme, ils se rendent.
    Je vous les envoyai tous deux en même temps;
    Et le combat cessa faute de combattants.
      C'est de cette façon que, pour votre service....


SCÈNE IV.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON RODRIGUE, DON ARIAS, DON ALONSE, DON
SANCHE.

    DON ALONSE.

    Sire, Chimène vient vous demander justice.                    1330

    DON FERNAND.

    La fâcheuse nouvelle, et l'importun devoir!
    Va, je ne la veux pas obliger à te voir.
    Pour tous remercîments il faut que je te chasse;
    Mais avant que sortir, viens, que ton roi t'embrasse.

(Don Rodrigue rentre[482].)

    DON DIÈGUE.

    Chimène le poursuit, et voudroit le sauver.                   1335

    DON FERNAND.

    On m'a dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver[483].
    Montrez un oeil plus triste[484].


SCÈNE V.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE,
ELVIRE.

    DON FERNAND.

                              Enfin soyez contente,
    Chimène, le succès répond à votre attente:
    Si de nos ennemis Rodrigue a le dessus,
    Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus;               1340
    Rendez grâces au ciel, qui vous en a vengée.

(A don Diègue[485].)

    Voyez comme déjà sa couleur est changée.

    DON DIÈGUE.

    Mais voyez qu'elle pâme, et d'un amour parfait,
    Dans cette pâmoison, Sire, admirez l'effet.
    Sa douleur a trahi les secrets de son âme,                    1345
    Et ne vous permet plus de douter de sa flamme.

    CHIMÈNE.

    Quoi! Rodrigue est donc mort?

    DON FERNAND.

                                  Non, non, il voit le jour,
    Et te conserve encore un immuable amour:
    Calme cette douleur qui pour lui s'intéresse[486].

    CHIMÈNE.

    Sire, on pâme de joie, ainsi que de tristesse:                1350
    Un excès de plaisir nous rend tous languissants,
    Et quand il surprend l'âme, il accable les sens.

    DON FERNAND.

    Tu veux qu'en ta faveur nous croyions[487] l'impossible?
    Chimène, ta douleur a paru trop visible[488].

    CHIMÈNE.

    Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mon malheur,               1355
    Nommez ma pâmoison l'effet de ma douleur:
    Un juste déplaisir à ce point m'a réduite.
    Son trépas déroboit sa tête à ma poursuite;
    S'il meurt des coups reçus pour le bien du pays,
    Ma vengeance est perdue et mes desseins trahis:               1360
    Une si belle fin m'est trop injurieuse.
    Je demande sa mort, mais non pas glorieuse,
    Non pas dans un éclat qui l'élève si haut,
    Non pas au lit d'honneur, mais sur un échafaud;
    Qu'il meure pour mon père, et non pour la patrie;             1365
    Que son nom soit taché, sa mémoire flétrie.
    Mourir pour le pays n'est pas un triste sort;
    C'est s'immortaliser par une belle mort.
      J'aime donc sa victoire, et je le puis sans crime;
    Elle assure l'État, et me rend ma victime,                    1370
    Mais noble, mais fameuse entre tous les guerriers,
    Le chef, au lieu de fleurs, couronné de lauriers;
    Et pour dire en un mot ce que j'en considère,
    Digne d'être immolée aux mânes de mon père....
      Hélas! à quel espoir me laissé-je emporter!                 1375
    Rodrigue de ma part n'a rien à redouter:
    Que pourroient contre lui des larmes qu'on méprise?
    Pour lui tout votre empire est un lieu de franchise;
    Là, sous votre pouvoir, tout lui devient permis;
    Il triomphe de moi comme des ennemis.                         1380
    Dans leur sang répandu la justice étouffée[489]
    Aux crimes du vainqueur sert d'un nouveau trophée:
    Nous en croissons la pompe, et le mépris des lois
    Nous fait suivre son char au milieu de deux rois.

    DON FERNAND.

    Ma fille, ces transports ont trop de violence.                1385
    Quand on rend la justice, on met tout en balance:
    On a tué ton père, il étoit l'agresseur;
    Et la même équité m'ordonne la douceur.
    Avant que d'accuser ce que j'en fais paroître,
    Consulte bien ton coeur: Rodrigue en est le maître,           1390
    Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
    Dont la faveur conserve un tel amant pour toi.

    CHIMÈNE.

    Pour moi! mon ennemi! l'objet de ma colère!
    L'auteur de mes malheurs! l'assassin de mon père!
    De ma juste poursuite on fait si peu de cas                   1395
    Qu'on me croit obliger en ne m'écoutant pas!
      Puisque vous refusez la justice à mes larmes,
    Sire, permettez-moi de recourir aux armes;
    C'est par là seulement qu'il a su m'outrager,
    Et c'est aussi par là que je me dois venger.                  1400
    A tous vos cavaliers je demande sa tête[490]:
    Oui, qu'un d'eux me l'apporte, et je suis sa conquête;
    Qu'ils le combattent, Sire; et le combat fini,
    J'épouse le vainqueur, si Rodrigue est puni.
    Sous votre autorité souffrez qu'on le publie.                 1405

    DON FERNAND.

    Cette vieille coutume en ces lieux établie,
    Sous couleur de punir un injuste attentat,
    Des meilleurs combattants affoiblit un État;
    Souvent de cet abus le succès déplorable
    Opprime l'innocent, et soutient le coupable.                  1410
    J'en dispense Rodrigue: il m'est trop précieux
    Pour l'exposer aux coups d'un sort capricieux;
    Et quoi qu'ait pu commettre un coeur si magnanime,
    Les Mores en fuyant ont emporté son crime.

    DON DIÈGUE.

    Quoi! Sire, pour lui seul vous renversez des lois             1415
    Qu'a vu toute la cour observer tant de fois!
    Que croira votre peuple, et que dira l'envie,
    Si sous votre défense il ménage sa vie,
    Et s'en fait un prétexte à ne paroître pas[491]
    Où tous les gens d'honneur cherchent un beau trépas?
    De pareilles faveurs terniroient trop sa gloire[492]:
    Qu'il goûte sans rougir les fruits de sa victoire.
    Le Comte eut de l'audace; il l'en a su punir:
    Il l'a fait en brave homme, et le doit maintenir[493].

    DON FERNAND.

    Puisque vous le voulez, j'accorde qu'il le fasse;             1425
    Mais d'un guerrier vaincu mille prendroient la place,
    Et le prix que Chimène au vainqueur a promis
    De tous mes cavaliers feroit ses ennemis[494].
    L'opposer seul à tous seroit trop d'injustice:
    Il suffit qu'une fois il entre dans la lice.                  1430
      Choisis qui tu voudras, Chimène, et choisis bien;
    Mais après ce combat ne demande plus rien.

    DON DIÈGUE.

    N'excusez point par là ceux que son bras étonne:
    Laissez un champ ouvert, où n'entrera personne[495].
    Après ce que Rodrigue a fait voir aujourd'hui,                1435
    Quel courage assez vain s'oseroit prendre à lui?
    Qui se hasarderoit contre un tel adversaire?
    Qui seroit ce vaillant, ou bien ce téméraire?

    DON SANCHE.

    Faites ouvrir le champ: vous voyez l'assaillant[496];
    Je suis ce téméraire, ou plutôt ce vaillant.                  1440
      Accordez cette grâce à l'ardeur qui me presse,
    Madame: vous savez quelle est votre promesse.

    DON FERNAND.

    Chimène, remets-tu ta querelle en sa main?

    CHIMÈNE.

    Sire, je l'ai promis.

    DON FERNAND.

                          Soyez prêt à demain.

    DON DIÈGUE.

    Non, Sire, il ne faut pas différer davantage:                 1445
    On est toujours trop prêt quand on a du courage.

    DON FERNAND.

    Sortir d'une bataille, et combattre à l'instant!

    DON DIÈGUE.

    Rodrigue a pris haleine en vous la racontant.

    DON FERNAND.

    Du moins une heure ou deux je veux qu'il se délasse[497].
    Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,            1450
    Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
    Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
    De moi ni de ma cour il n'aura la présence.

(Il parle à don Arias[498].)

      Vous seul des combattants jugerez la vaillance:
    Ayez soin que tous deux fassent en gens de coeur,             1455
    Et le combat fini, m'amenez le vainqueur.
    Qui qu'il soit, même prix est acquis à sa peine[499]:
    Je le veux de ma main présenter à Chimène,
    Et que pour récompense il reçoive sa foi.

    CHIMÈNE.

    Quoi! Sire, m'imposer une si dure loi[500]!                   1460

    DON FERNAND.

    Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
    Si Rodrigue est vainqueur, l'accepte sans contrainte.
    Cesse de murmurer contre un arrêt si doux:
    Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

  [441] L'édition de 1682 porte, par erreur, _les louanges_, pour
  _ses louanges_.

  [442] _Var._ Qu'il daigne voir la main qui sauve sa province.
  (1637-56)

  [443] _Var._ S'il a vaincu les rois, il a tué mon père. (1637
  in-12)

  [444] Toutes les éditions portent: _qu'ait produit_, sans accord.

  [445] _Var._ Et combien que pour lui tout un peuple s'anime.
  (1637-56)

  [446] _Voile_ est au singulier dans les éditions antérieures à
  1664.

  [447] _Var._ Pompe où m'ensevelit sa première victoire. (1637-56)

  [448] _Var._ Et lorsque mon amour prendra plus de pouvoir. (1637
  in-12 et 44 in-4º)

  [449] _Var._ Le péril dont Rodrigue a su vous retirer. (1637-56)

  [450] _Var._ A moi seule aujourd'hui permet encor les larmes.
  (1637-56)

  [451] _Var._ J'accorde que chacun la vante avec justice.
  (1637 et 39-56)
        _Var._ J'accorde que chacun le vante avec justice.
  (1638 P.)

  [452] «Cet _hier_ fait voir que la pièce dure deux jours dans
  Corneille: l'unité de temps n'était pas encore une règle bien
  reconnue. Cependant, si la querelle du Comte et sa mort arrivent
  la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même
  heure, l'unité de temps est observée. Les événements ne sont
  point aussi pressés qu'on l'a reproché à Corneille, et tout est
  assez vraisemblable.» (_Voltaire._)

  [453] _Var._ Ce qui fut bon alors ne l'est plus aujourd'hui.
  (1637-44)

  [454] Voyez ci-dessus, p. 136, note 248.

  [455] _Var._ Ses faits nous ont rendu ce qu'ils nous ont ôté,
        Et ton père en lui seul se voit ressuscité. (1637-56)

  [456] _Var._ Ah! Madame, souffrez qu'avecque liberté
        Je pousse jusqu'au bout ma générosité.
        Quoique mon coeur pour lui contre moi s'intéresse. (1637-56)
        _Var._ Ah! ce n'est pas à moi d'avoir cette bonté. (1660)

  [457] _Var._ Il peut me refuser, mais je ne me puis taire.
  (1637-56)

  [458] _Var._ Adieu: tu pourras seule y songer à loisir. (1637-60)

  [459] _Var._ Mais deux rois, tes captifs, seront ta récompense.
  (1637 in-12 et 44)

  [460] Voyez le _Lexique_.

  [461] _Var._ Qu'il devienne l'effroi de Grenade et Tolède.
  (1637-56)

  [462] _Var._ D'un si foible service elle a fait trop de conte.
  (1637 in-12)

  [463] _Var._ Et paroître à la cour eût hasardé ma tête,
        Qu'à défendre l'État j'aimois bien mieux donner,
        Qu'aux plaintes de Chimène ainsi l'abandonner. (1637-56)

  [464] _Var._ J'excuse ta chaleur à venger une offense. (1638 L.)

  [465] _Var._ Tant, à nous voir marcher en si bon équipage.
  (1637-56)

  [466] _Var._ Les plus épouvantés reprenoient le courage! (1638 L., 39
  et 44 in-4º)
        _Var._ Les plus épouvantés reprenoient du courage! (1644 in-12)

  [467] _Var._ Et se tenant cachée, aide mon stratagème. (1637
  in-12)

  [468] _Var._ Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles;
        L'onde s'enfloit dessous, et d'un commun effort
        Les Mores et la mer entrèrent dans le port. (1637-60)

  [469] _Var._ Les nôtres, au signal, de nos vaisseaux répondent.
  (1637-56)

  [470] _Var._ Rétablit leur désordre, et leur rend leur vertu.
  (1637-56)

  [471] Sorte de cimeterres. Voyez le _Lexique_.

  [472] _Var._ Contre nous de pied ferme ils tirent les épées;
        Des plus braves soldats les trames sont coupées(472-a).
  (1637-63)

    [472-a] Jolly fait remarquer, dans l'avertissement de
    l'édition de 1738 (p. XX), que les comédiens ont ici toujours
    adopté la variante de préférence au texte, sans doute afin
    d'éviter le mot _alfange_. Ils font encore de même aujourd'hui.

  [473] _Var._ Sont les champs de carnage où triomphe la mort.
  (1644 in-4º)

  [474] _Var._ Furent ensevelis dans l'horreur des ténèbres.
  (1637-56)

  [475] _Var._ Et n'en pus rien savoir jusques au point du jour.
        Mais enfin sa clarté montra notre avantage:
        Le More vit sa perte, et perdit le courage,
        Et voyant un renfort qui nous vint secourir,
        Changea l'ardeur de vaincre à la peur de mourir[475-a].
  (1637-56)

    [475-a] Change l'ardeur de vaincre à la peur de mourir.
    (1637 in-12 et 44 in-4º)

  [476] Toutes les éditions portent _chables_, excepté celles de
  1644 in-12 et de 1660-64, qui donnent _câbles_.

  [477] _Var._ Nous laissent pour adieux des cris épouvantables.
  (1637-56)

  [478] _Var._ Si leurs rois avec eux ont pu se retirer. (1637 et
  39-56)
        _Var._ Si les rois avec eux ont pu se retirer. (1638)

  [479] _Var._ Ainsi leur devoir cède à la frayeur plus forte.
  (1637-56)

  [480] _Var._ Le flux les apporta; le reflux les emporte. (1637
  in-12 et 44 in-4º)

  [481] _Var._ Et quelque peu des leurs, tous chargés de nos coups.
  (1638)

  [482] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12 et
  de 1638 L.--Il se trouve quatre vers plus haut dans les éditions
  de 1638 P., de 1639 et de 1644 in-4º.

  [483] _Var._ On me dit qu'elle l'aime, et je vais l'éprouver.
  (1637 in-12)

  [484] _Var._ Contrefaites le triste. (1637-56)

  [485] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637-56.

  [486] _Var._ Tu le posséderas, reprends ton allégresse. (1637-56)

  [487] On lit _croyons_, pour _croyions_, dans les éditions de
  1637-44 et de 1652-56.

  [488] _Var._ Ta tristesse, Chimène, a paru trop visible.
        CHIM. Eh bien! Sire, ajoutez ce comble à mes malheurs,
        Nommez ma pâmoison l'effet de mes douleurs. (1637-56)

  [489] _Var._ Dans leur sang épandu la justice étouffée. (1637, 39
  et 48-56)

  [490] _Var._ A tous vos chevaliers je demande sa tête. (1637
  in-4º, 38 P., 39 et 44)

  [491] _Var._ Et s'en sert d'un prétexte à ne paroître pas.
  (1637-60)

  [492] _Var._ Sire, ôtez ces faveurs, qui terniroient sa gloire.
  (1637-56)

  [493] _Var._ Il l'a fait en brave homme, et le doit soutenir.
  (1637 in-4º, 38-44 in-4º et 48-56)
        _Var._ Il a fait en brave homme, et le doit soutenir.
  (1637 in-12 et 44 in-12)

  [494] _Var._ De tous mes chevaliers feroit ses ennemis. (1637
  in-4º, 38 P., 39 et 44)

  [495] _Var._ Laissez un camp ouvert, où n'entrera personne.
  (1637-56)

  [496] _Var._ Faites ouvrir le camp: vous voyez l'assaillant.
  (1637-56)

  [497] «Je me suis toujours repenti d'avoir fait dire au Roi, dans
  _le Cid_, qu'il vouloit que Rodrigue se délassât une heure ou
  deux après la défaite des Maures avant que de combattre don
  Sanche: je l'avois fait pour montrer que la pièce étoit dans les
  vingt-quatre heures; et cela n'a servi qu'à avertir les
  spectateurs de la contrainte avec laquelle je l'y ai réduite.»
  (_Discours de la tragédie_, tome I, p. 96.)

  [498] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1637 in-12, de
  1638 et de 1644 in-12.

  [499] _Var._ Quel qu'il soit, même prix est acquis à sa peine.
  (1637-64)

  [500] _Var._ Sire, c'est me donner une trop dure loi. (1637-44)



ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

DON RODRIGUE, CHIMÈNE[501].

    CHIMÈNE.

    Quoi! Rodrigue, en plein jour! d'où te vient cette audace?
    Va, tu me perds d'honneur; retire-toi, de grâce.

    DON RODRIGUE.

    Je vais mourir, Madame, et vous viens en ce lieu,
    Avant le coup mortel, dire un dernier adieu[502]:
    Cet immuable amour qui sous vos lois m'engage[503]
    N'ose accepter ma mort sans vous en faire hommage.            1470

    CHIMÈNE.

    Tu vas mourir!

    DON RODRIGUE.

                    Je cours à ces heureux moments
    Qui vont livrer ma vie à vos ressentiments.

    CHIMÈNE.

    Tu vas mourir! Don Sanche est-il si redoutable
    Qu'il donne l'épouvante à ce coeur indomptable?
    Qui t'a rendu si foible, ou qui le rend si fort?              1475
    Rodrigue va combattre, et se croit déjà mort!
    Celui qui n'a pas craint les Mores, ni mon père,
    Va combattre don Sanche, et déjà désespère!
    Ainsi donc au besoin ton courage s'abat!

    DON RODRIGUE.

    Je cours à mon supplice, et non pas au combat;                1480
    Et ma fidèle ardeur sait bien m'ôter l'envie,
    Quand vous cherchez ma mort, de défendre ma vie.
      J'ai toujours même coeur; mais je n'ai point de bras
    Quand il faut conserver ce qui ne vous plaît pas;
    Et déjà cette nuit m'auroit été mortelle,                     1485
    Si j'eusse combattu pour ma seule querelle;
    Mais défendant mon roi, son peuple et mon pays[504],
    A me défendre mal je les aurois trahis.
    Mon esprit généreux ne hait pas tant la vie,
    Qu'il en veuille sortir par une perfidie.                     1490
    Maintenant qu'il s'agit de mon seul intérêt,
    Vous demandez ma mort, j'en accepte l'arrêt.
    Votre ressentiment choisit la main d'un autre
    (Je ne méritois pas de mourir de la vôtre):
    On ne me verra point en repousser les coups;                  1495
    Je dois plus de respect à qui combat pour vous;
    Et ravi de penser que c'est de vous qu'ils viennent,
    Puisque c'est votre honneur que ses armes soutiennent,
    Je vais lui présenter mon estomac ouvert[505],
    Adorant en sa main la vôtre qui me perd.                      1500

    CHIMÈNE.

    Si d'un triste devoir la juste violence,
    Qui me fait malgré moi poursuivre ta vaillance,
    Prescrit à ton amour une si forte loi
    Qu'il te rend sans défense à qui combat pour moi,
    En cet aveuglement ne perds pas la mémoire                    1505
    Qu'ainsi que de ta vie il y va de ta gloire,
    Et que dans quelque éclat que Rodrigue ait vécu,
    Quand on le saura mort, on le croira vaincu.
      Ton honneur t'est plus cher que je ne te suis chère[506],
    Puisqu'il trempe tes mains dans le sang de mon père[507],     1510
    Et te fait renoncer, malgré ta passion,
    A l'espoir le plus doux de ma possession:
    Je t'en vois cependant faire si peu de conte,
    Que sans rendre combat tu veux qu'on te surmonte.
    Quelle inégalité ravale ta vertu?                             1515
    Pourquoi ne l'as-tu plus, ou pourquoi l'avois-tu?
    Quoi? n'es-tu généreux que pour me faire outrage?
    S'il ne faut m'offenser, n'as-tu point de courage?
    Et traites-tu mon père avec tant de rigueur,
    Qu'après l'avoir vaincu tu souffres un vainqueur?             1520
    Va, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre[508],
    Et défends ton honneur, si tu ne veux plus vivre.

    DON RODRIGUE.

    Après la mort du Comte, et les Mores défaits,
    Faudroit-il à ma gloire encor d'autres effets[509]?
    Elle peut dédaigner le soin de me défendre:                   1525
    On sait que mon courage ose tout entreprendre,
    Que ma valeur peut tout, et que dessous les cieux,
    Auprès de mon honneur, rien ne m'est précieux[510].
    Non, non, en ce combat, quoi que vous veuilliez[511] croire,
    Rodrigue peut mourir sans hasarder sa gloire,                 1530
    Sans qu'on l'ose accuser d'avoir manqué de coeur,
    Sans passer pour vaincu, sans souffrir un vainqueur.
    On dira seulement: «Il adoroit Chimène;
    Il n'a pas voulu vivre et mériter sa haine;
    Il a cédé lui-même à la rigueur du sort                       1535
    Qui forçoit sa maîtresse à poursuivre sa mort:
    Elle vouloit sa tête; et son coeur magnanime,
    S'il l'en eût refusée, eût pensé faire un crime.
    Pour venger son honneur il perdit son amour,
    Pour venger sa maîtresse il a quitté le jour,                 1540
    Préférant, quelque espoir qu'eût son âme asservie[512],
    Son honneur à Chimène, et Chimène à sa vie.»
    Ainsi donc vous verrez ma mort en ce combat,
    Loin d'obscurcir ma gloire, en rehausser l'éclat;
    Et cet honneur suivra mon trépas volontaire,                  1545
    Que tout autre que moi n'eût pu vous satisfaire.

    CHIMÈNE.

    Puisque, pour t'empêcher de courir au trépas,
    Ta vie et ton honneur sont de foibles appas,
    Si jamais je t'aimai, cher Rodrigue, en revanche,
    Défends-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche;              1550
    Combats pour m'affranchir d'une condition
    Qui me donne à l'objet de mon aversion[513].
    Te dirai-je encor plus? va, songe à ta défense,
    Pour forcer mon devoir, pour m'imposer silence;
    Et si tu sens pour moi ton coeur encore épris[514],           1555
    Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix.
    Adieu: ce mot lâché me fait rougir de honte.

    DON RODRIGUE[515].

    Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?
    Paroissez, Navarrois, Mores et Castillans,
    Et tout ce que l'Espagne a nourri de vaillants;               1560
    Unissez-vous ensemble, et faites une armée,
    Pour combattre une main de la sorte animée:
    Joignez tous vos efforts contre un espoir si doux;
    Pour en venir à bout, c'est trop peu que de vous.


SCÈNE II.

    L'INFANTE.

    T'écouterai-je encor, respect de ma naissance,                1565
            Qui fais un crime de mes feux?
    T'écouterai-je, amour, dont la douce puissance
    Contre ce fier tyran fait révolter mes voeux[516]?
            Pauvre princesse, auquel des deux
            Dois-tu prêter obéissance?                            1570
    Rodrigue, ta valeur te rend digne de moi;
    Mais pour être vaillant, tu n'es pas fils de roi.

    Impitoyable sort, dont la rigueur sépare
            Ma gloire d'avec mes desirs!
    Est-il dit que le choix d'une vertu si rare                   1575
    Coûte à ma passion de si grands déplaisirs?
            O cieux! à combien de soupirs
            Faut-il que mon coeur se prépare,
    Si jamais il n'obtient sur un si long tourment[517]
    Ni d'éteindre l'amour, ni d'accepter l'amant!                 1580

    Mais c'est trop de scrupule, et ma raison s'étonne[518]
            Du mépris d'un si digne choix:
    Bien qu'aux monarques seuls ma naissance me donne,
    Rodrigue, avec honneur je vivrai sous tes lois.
            Après avoir vaincu deux rois,                         1585
            Pourrois-tu manquer de couronne?
    Et ce grand nom de Cid que tu viens de gagner
    Ne fait-il pas trop voir sur qui tu dois régner[519]?

    Il est digne de moi, mais il est à Chimène;
            Le don que j'en ai fait me nuit.                      1590
    Entre eux la mort d'un père a si peu mis de haine[520],
    Que le devoir du sang à regret le poursuit:
            Ainsi n'espérons aucun fruit
            De son crime, ni de ma peine,
    Puisque pour me punir le destin a permis                      1595
    Que l'amour dure même entre deux ennemis.


SCÈNE III.

L'INFANTE, LÉONOR.

    L'INFANTE.

    Où viens-tu, Léonor?

    LÉONOR.

                        Vous applaudir, Madame[521],
    Sur le repos qu'enfin a retrouvé votre âme.

    L'INFANTE.

    D'où viendroit ce repos dans un comble d'ennui?

    LÉONOR.

    Si l'amour vit d'espoir, et s'il meurt avec lui,              1600
    Rodrigue ne peut plus charmer votre courage.
    Vous savez le combat où Chimène l'engage:
    Puisqu'il faut qu'il y meure, ou qu'il soit son mari,
    Votre espérance est morte, et votre esprit guéri.

    L'INFANTE.

    Ah! qu'il s'en faut encor[522]!

    LÉONOR.

                                Que pouvez-vous prétendre?

    L'INFANTE.

    Mais plutôt quel espoir me pourrois-tu défendre?
    Si Rodrigue combat sous ces conditions,
    Pour en rompre l'effet, j'ai trop d'inventions.
    L'amour, ce doux auteur de mes cruels supplices,
    Aux esprits des amants apprend trop d'artifices.              1610

    LÉONOR.

    Pourrez-vous quelque chose, après qu'un père mort
    N'a pu dans leurs esprits allumer de discord?
    Car Chimène aisément montre par sa conduite
    Que la haine aujourd'hui ne fait pas sa poursuite.
    Elle obtient un combat, et pour son combattant                1615
    C'est le premier offert qu'elle accepte à l'instant:
    Elle n'a point recours à ces mains généreuses[523]
    Que tant d'exploits fameux rendent si glorieuses;
    Don Sanche lui suffit, et mérite son choix[524],
    Parce qu'il va s'armer pour la première fois.                 1620
    Elle aime en ce duel son peu d'expérience;
    Comme il est sans renom, elle est sans défiance;
    Et sa facilité vous doit bien faire voir[525]
    Qu'elle cherche un combat qui force son devoir,
    Qui livre à son Rodrigue une victoire aisée[526],             1625
    Et l'autorise enfin à paroître apaisée.

    L'INFANTE.

    Je le remarque assez, et toutefois mon coeur
    A l'envi de Chimène adore ce vainqueur.
    A quoi me résoudrai-je, amante infortunée?

    LÉONOR.

    A vous mieux souvenir de qui vous êtes née[527]:              1630
    Le ciel vous doit un roi, vous aimez un sujet!

    L'INFANTE.

    Mon inclination a bien changé d'objet.
    Je n'aime plus Rodrigue, un simple gentilhomme;
    Non, ce n'est plus ainsi que mon amour le nomme[528]:
    Si j'aime, c'est l'auteur de tant de beaux exploits,          1635
    C'est le valeureux Cid, le maître de deux rois.
      Je me vaincrai pourtant, non de peur d'aucun blâme,
    Mais pour ne troubler pas une si belle flamme;
    Et quand pour m'obliger on l'auroit couronné,
    Je ne veux point reprendre un bien que j'ai donné.            1640
    Puisqu'en un tel combat sa victoire est certaine,
    Allons encore un coup le donner à Chimène.
    Et toi, qui vois les traits dont mon coeur est percé,
    Viens me voir achever comme j'ai commencé.


SCÈNE IV.

CHIMÈNE, ELVIRE.

    CHIMÈNE.

    Elvire, que je souffre, et que je suis à plaindre!            1645
    Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre;
    Aucun voeu ne m'échappe où j'ose consentir;
    Je ne souhaite rien sans un prompt repentir[529].
    A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes:
    Le plus heureux succès me coûtera des larmes;                 1650
    Et quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,
    Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.

    ELVIRE.

    D'un et d'autre côté je vous vois soulagée:
    Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée;
    Et quoi que le destin puisse ordonner de vous,                1655
    Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.

    CHIMÈNE.

    Quoi! l'objet de ma haine ou de tant de colère[530]!
    L'assassin de Rodrigue ou celui de mon père!
    De tous les deux côtés on me donne un mari
    Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri;              1660
    De tous les deux côtés mon âme se rebelle:
    Je crains plus que la mort la fin de ma querelle.
    Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits,
    Vous n'avez point pour moi de douceurs à ce prix;
    Et toi, puissant moteur du destin qui m'outrage,              1665
    Termine ce combat sans aucun avantage,
    Sans faire aucun des deux ni vaincu ni vainqueur.

    ELVIRE.

    Ce seroit vous traiter avec trop de rigueur.
    Ce combat pour votre âme est un nouveau supplice,
    S'il vous laisse obligée à demander justice,                  1670
    A témoigner toujours ce haut ressentiment,
    Et poursuivre toujours la mort de votre amant.
    Madame, il vaut bien mieux que sa rare vaillance[531],
    Lui couronnant le front, vous impose silence;
    Que la loi du combat étouffe vos soupirs,                     1675
    Et que le Roi vous force à suivre vos desirs.

    CHIMÈNE.

    Quand il sera vainqueur, crois-tu que je me rende?
    Mon devoir est trop fort, et ma perte trop grande;
    Et ce n'est pas assez, pour leur faire la loi,
    Que celle du combat et le vouloir du Roi.                     1680
    Il peut vaincre don Sanche avec fort peu de peine,
    Mais non pas avec lui la gloire de Chimène;
    Et quoi qu'à sa victoire un monarque ait promis,
    Mon honneur lui fera mille autres ennemis.

    ELVIRE.

    Gardez, pour vous punir de cet orgueil étrange,               1685
    Que le ciel à la fin ne souffre qu'on vous venge.
    Quoi! vous voulez encor refuser le bonheur
    De pouvoir maintenant vous taire avec honneur?
    Que prétend ce devoir, et qu'est-ce qu'il espère?
    La mort de votre amant vous rendra-t-elle un père?            1690
    Est-ce trop peu pour vous que d'un coup de malheur?
    Faut-il perte sur perte, et douleur sur douleur?
    Allez, dans le caprice où votre humeur s'obstine,
    Vous ne méritez pas l'amant qu'on vous destine;
    Et nous verrons du ciel l'équitable courroux[532]             1695
    Vous laisser, par sa mort, don Sanche pour époux.

    CHIMÈNE.

    Elvire, c'est assez des peines que j'endure,
    Ne les redouble point de ce funeste augure[533].
    Je veux, si je le puis, les éviter tous deux;
    Sinon, en ce combat Rodrigue a tous mes voeux:                1700
    Non qu'une folle ardeur de son côté me penche;
    Mais s'il étoit vaincu, je serois à don Sanche:
    Cette appréhension fait naître mon souhait.
    Que vois-je, malheureuse? Elvire, c'en est fait.


SCÈNE V.

DON SANCHE, CHIMÈNE, ELVIRE.

    DON SANCHE.

    Obligé d'apporter à vos pieds cette épée[534]....             1705

    CHIMÈNE.

    Quoi? du sang de Rodrigue encor toute trempée?
    Perfide, oses-tu bien te montrer à mes yeux,
    Après m'avoir ôté ce que j'aimois le mieux?
      Éclate, mon amour, tu n'as plus rien à craindre:
    Mon père est satisfait, cesse de te contraindre.              1710
    Un même coup a mis ma gloire en sûreté,
    Mon âme au désespoir, ma flamme en liberté.

    DON SANCHE.

    D'un esprit plus rassis....

    CHIMÈNE.

                                Tu me parles encore,
    Exécrable assassin d'un héros que j'adore[535]?
    Va, tu l'as pris en traître; un guerrier si vaillant          1715
    N'eût jamais succombé sous un tel assaillant[536].
    N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie:
    En croyant me venger, tu m'as ôté la vie.

    DON SANCHE.

    Étrange impression, qui loin de m'écouter....

    CHIMÈNE.

    Veux-tu que de sa mort je t'écoute vanter,                    1720
    Que j'entende à loisir avec quelle insolence
    Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance[537]?


SCÈNE VI.

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON SANCHE, DON ALONSE, CHIMÈNE,
ELVIRE.

    CHIMÈNE.

    Sire, il n'est plus besoin de vous dissimuler
    Ce que tous mes efforts ne vous ont pu celer.
    J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger mon père[538],
    J'ai bien voulu proscrire[539] une tête si chère:
    Votre Majesté, Sire, elle-même a pu voir
    Comme j'ai fait céder mon amour au devoir.
    Enfin Rodrigue est mort, et sa mort m'a changée
    D'implacable ennemie en amante affligée.                      1730
    J'ai dû cette vengeance à qui m'a mise au jour,
    Et je dois maintenant ces pleurs à mon amour.
    Don Sanche m'a perdue en prenant ma défense,
    Et du bras qui me perd je suis la récompense!
      Sire, si la pitié peut émouvoir un roi,                     1735
    De grâce, révoquez une si dure loi;
    Pour prix d'une victoire où je perds ce que j'aime,
    Je lui laisse mon bien; qu'il me laisse à moi-même;
    Qu'en un cloître sacré je pleure incessamment,
    Jusqu'au dernier soupir, mon père et mon amant.               1740

    DON DIÈGUE.

    Enfin elle aime, Sire, et ne croit plus un crime
    D'avouer par sa bouche un amour légitime[540].

    DON FERNAND.

    Chimène, sors d'erreur, ton amant n'est pas mort,
    Et don Sanche vaincu t'a fait un faux rapport.

    DON SANCHE.

    Sire, un peu trop d'ardeur malgré moi l'a déçue:              1745
    Je venois du combat lui raconter l'issue.
    Ce généreux guerrier, dont son coeur est charmé:
    «Ne crains rien, m'a-t-il dit, quand il m'a désarmé;
    Je laisserois plutôt la victoire incertaine,
    Que de répandre un sang hasardé pour Chimène;                 1750
    Mais puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi,
    Va de notre combat l'entretenir pour moi,
    De la part du vainqueur lui porter ton épée[541].»
    Sire, j'y suis venu: cet objet l'a trompée;
    Elle m'a cru vainqueur, me voyant de retour,                  1755
    Et soudain sa colère a trahi son amour
    Avec tant de transport et tant d'impatience,
    Que je n'ai pu gagner un moment d'audience.
      Pour moi, bien que vaincu, je me répute heureux;
    Et malgré l'intérêt de mon coeur amoureux,                    1760
    Perdant infiniment, j'aime encor ma défaite,
    Qui fait le beau succès d'une amour si parfaite.

    DON FERNAND.

    Ma fille, il ne faut point rougir d'un si beau feu,
    Ni chercher les moyens d'en faire un désaveu.
    Une louable honte en vain t'en sollicite[542]:                1765
    Ta gloire est dégagée, et ton devoir est quitte;
    Ton père est satisfait, et c'étoit le venger
    Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger.
    Tu vois comme le ciel autrement en dispose.
    Ayant tant fait pour lui, fais pour toi quelque chose,
    Et ne sois point rebelle à mon commandement,
    Qui te donne un époux aimé si chèrement.


SCÈNE VII[543].

DON FERNAND, DON DIÈGUE, DON ARIAS, DON RODRIGUE, DON ALONSE, DON
SANCHE, L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE.

    L'INFANTE.

    Sèche tes pleurs, Chimène, et reçois sans tristesse
    Ce généreux vainqueur des mains de ta princesse.

    DON RODRIGUE.

    Ne vous offensez point, Sire, si devant vous                  1775
    Un respect amoureux me jette à ses genoux.
      Je ne viens point ici demander ma conquête:
    Je viens tout de nouveau vous apporter ma tête,
    Madame; mon amour n'emploiera point pour moi
    Ni la loi du combat, ni le vouloir du Roi.                    1780
    Si tout ce qui s'est fait est trop peu pour un père,
    Dites par quels moyens il vous faut satisfaire.
    Faut-il combattre encor mille et mille rivaux,
    Aux deux bouts de la terre étendre mes travaux,
    Forcer moi seul un camp, mettre en fuite une armée,
    Des héros fabuleux passer la renommée?
    Si mon crime par là se peut enfin laver,
    J'ose tout entreprendre, et puis tout achever;
    Mais si ce fier honneur, toujours inexorable,
    Ne se peut apaiser sans la mort du coupable,                  1790
    N'armez plus contre moi le pouvoir des humains:
    Ma tête est à vos pieds, vengez-vous par vos mains;
    Vos mains seules ont droit de vaincre un invincible;
    Prenez une vengeance à tout autre impossible[544].
    Mais du moins que ma mort suffise à me punir:                 1795
    Ne me bannissez point de votre souvenir;
    Et puisque mon trépas conserve votre gloire,
    Pour vous en revancher conservez ma mémoire,
    Et dites quelquefois, en déplorant mon sort[545]:
    «S'il ne m'avoit aimée, il ne seroit pas mort.»               1800

    CHIMÈNE.

    Relève-toi, Rodrigue. Il faut l'avouer, Sire,
    Je vous en ai trop dit pour m'en pouvoir dédire[546].
    Rodrigue a des vertus que je ne puis haïr;
    Et quand un roi commande, on lui doit obéir[547].
    Mais à quoi que déjà vous m'ayez condamnée,                   1805
    Pourrez-vous à vos yeux souffrir cet hyménée[548]?
    Et quand de mon devoir vous voulez cet effort,
    Toute votre justice en est-elle d'accord?
    Si Rodrigue à l'État devient si nécessaire,
    De ce qu'il fait pour vous dois-je être le salaire,           1810
    Et me livrer moi-même au reproche éternel
    D'avoir trempé mes mains dans le sang paternel?

    DON FERNAND.

    Le temps assez souvent a rendu légitime
    Ce qui sembloit d'abord ne se pouvoir sans crime:
    Rodrigue t'a gagnée, et tu dois être à lui.                   1815
    Mais quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui,
    Il faudroit que je fusse ennemi de ta gloire,
    Pour lui donner sitôt le prix de sa victoire[549].
    Cet hymen différé ne rompt point une loi
    Qui sans marquer de temps, lui destine ta foi.                1820
    Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.
      Rodrigue, cependant il faut prendre les armes.
    Après avoir vaincu les Mores sur nos bords,
    Renversé leurs desseins, repoussé leurs efforts,
    Va jusqu'en leur pays leur reporter la guerre,                1825
    Commander mon armée, et ravager leur terre:
    A ce nom seul de Cid ils trembleront d'effroi[550];
    Ils t'ont nommé seigneur, et te voudront pour roi.
    Mais parmi tes hauts faits sois-lui toujours fidèle:
    Reviens-en, s'il se peut, encor plus digne d'elle;            1830
    Et par tes grands exploits fais-toi si bien priser,
    Qu'il lui soit glorieux alors de t'épouser.

    DON RODRIGUE.

    Pour posséder Chimène, et pour votre service,
    Que peut-on m'ordonner que mon bras n'accomplisse?
    Quoi qu'absent de ses yeux il me faille endurer,              1835
    Sire, ce m'est trop d'heur de pouvoir espérer.

    DON FERNAND.

    Espère en ton courage, espère en ma promesse;
    Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse,
    Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi[551],
    Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi.               1840

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [501] _Var._ CHIMÈNE, DON RODRIGUE. (1638 P.)

  [502] _Var._ Avant ce coup mortel, dire un dernier adieu. (1644
  in-4º)

  [503] _Var._ Mon amour vous le doit, et mon coeur qui soupire
        N'ose sans votre aveu sortir de votre empire.
        [CHIM. Tu vas mourir!]
                      DON RODR. J'y cours, et le Comte est vengé,
        Aussitôt que de vous j'en aurai le congé. (1637-56)

  [504] _Var._ Mais défendant mon roi, son peuple et le pays.
  (1637-56)

  [505] _Var._ Je lui vais présenter mon estomac ouvert. (1637-56)

  [506] _Var._ L'honneur te fut plus cher que je ne te suis chère.
  (1637-60)

  [507] _Var._ Puisqu'il trempa tes mains dans le sang de mon père,
        Et te fit renoncer, malgré ta passion. (1637-56)

  [508] _Var._ Non, sans vouloir mourir, laisse-moi te poursuivre.
  (1637-56)

  [509] _Var._ Mon honneur appuyé sur de si grands effets
        Contre un autre ennemi n'a plus à se défendre. (1637-56)

  [510] _Var._ Quand mon honneur y va, rien ne m'est précieux.
  (1637-56)

  [511] Le mot est écrit ainsi dans les éditions de 1637-64; celles
  de 1668 et de 1682 ont _veuillez_ sans _i_; celle de 1692 donne
  _vouliez_.

  [512] _Var._ Préférant, en dépit de son âme ravie. (1637 in-4º
  I.,37 in-12 et 38)

  [513] _Var._ Qui me livre à l'objet de mon aversion. (1637-56)

  [514] _Var._ Et si jamais l'amour échauffa tes esprits. (1637-56)

  [515] Dans les éditions de 1637-60 et dans celle de 1692: DON
  RODRIGUE, _seul_.

  [516] _Var._ Contre ce fier tyran fait rebeller mes voeux?
  (1637-60)

  [517] _Var._ S'il ne peut obtenir dessus mon sentiment. (1637-56)

  [518] _Var._ Mais ma honte m'abuse, et ma raison s'étonne.
  (1637-60)

  [519] _Var._ Marque-t-il pas déjà sur qui tu dois régner?
  (1637-56)

  [520] _Var._ Entre eux un père mort sème si peu de haine.
  (1637-60)

  [521] _Var._              Vous témoigner, Madame,
        L'aise que je ressens du repos de votre âme. (1637-56)

  [522] _Var._ Oh! qu'il s'en faut encor! (1637-56)

  [523] _Var._ Elle ne choisit point de ces mains généreuses.
  (1637-56)

  [524] _Var._ Don Sanche lui suffit: c'est la première fois
        Que ce jeune seigneur endosse[524-a] le harnois. (1637-56)

    [524-a] L'édition de 1644 in-12 porte _endossa_, pour
    _endosse_.

  [525] _Var._ Un tel choix et si prompt vous doit bien faire voir.
  (1637-56)

  [526] _Var._ Et livrant à Rodrigue une victoire aisée,
        Puisse l'autoriser à paroître apaisée. (1637-56)

  [527] _Var._ A vous ressouvenir de qui vous êtes née. (1637-56)

  [528] _Var._ Une ardeur bien plus digne à présent me consomme.
  (1637-44)

  [529] _Var._ Et mes plus doux souhaits sont pleins d'un repentir.
  (1637-56)

  [530] _Var._ Quoi! l'objet de ma haine ou bien de ma colère!
  (1637-64)

  [531] _Var._ Non, non, il vaut bien mieux que sa rare vaillance,
        Lui gagnant un laurier, vous impose silence. (1637-56)

  [532] _Var._ Et le ciel, ennuyé de vous être si doux,
        Vous lairra, par sa mort, don Sanche pour époux. (1637-44)
        _Var._ Et nous verrons le ciel, mû d'un juste courroux.
  (1648-60)

  [533] _Var._ Ne les redouble point par ce funeste augure.
  (1637-68)

  [534] _Var._ Madame, à vos genoux j'apporte cette épée. (1637-56)

  [535] Cette scène semble avoir fourni à Racine l'idée de
  l'admirable dialogue d'Oreste et d'Hermione dans _Andromaque_
  (acte V, scène III).

  [536] _Var._ [N'eût jamais succombé sous un tel assaillant.]
        ELV. Mais, Madame, écoutez. CHIM. Que veux-tu que j'écoute?
        Après ce que je vois puis-je être encore en doute?
        J'obtiens pour mon malheur ce que j'ai demandé,
        Et ma juste poursuite a trop bien succédé.
        Pardonne, cher amant, à sa rigueur sanglante;
        Songe que je sais fille aussi bien comme amante:
        Si j'ai vengé mon père aux dépens de ton sang,
        Du mien pour te venger j'épuiserai mon flanc;
        Mon âme désormais n'a rien qui la retienne;
        Elle ira recevoir ce pardon de la tienne.
        Et toi qui me prétends acquérir par sa mort,
        Ministre déloyal de mon rigoureux sort,
        [N'espère rien de moi, tu ne m'as point servie.] (1637-56)

  [537] _Var._ [Tu peindras son malheur, mon crime et ta vaillance?]
        Qu'à tes yeux ce récit tranche mes tristes jours?
        Va, va, je mourrai bien sans ce cruel secours[537-a];
        Abandonne mon âme au mal qui la possède:
        Pour venger mon amant, je ne veux point qu'on m'aide[537-b].
  (1637-56)

    [537-a] Va, va, je mourrai bien sans ton cruel secours.
    (1644 in-12)

    [537-b] Ce vers termine la scène dans les éditions
    indiquées.

  [538] _Var._ J'aimois, vous l'avez su; mais pour venger un père.
  (1637-44 in-4º)
        _Var._ J'aimois, vous le savez; mais pour venger un père.
  (1644 in-12)

  [539] Les éditions de 1637 I., de 1638 P., de 1639 et de 1644
  in-4º portent par erreur _prescrire_, pour _proscrire_.

  [540] _Var._ D'avouer par sa bouche une amour légitime. (1637 P.,
  37 in-12 et 38)
        --L'édition de 1644 porte _un amant_, pour _un amour_.

  [541] _Var._ Offrir à ses genoux ta vie et ton épée. (1637-56)

  [542] _Var._ Une louable honte enfin t'en sollicite. (1637, 38
  P., 39 et 44)

  [543] _Var._ SCÈNE DERNIÈRE. (1644 in-12)

  [544] _Var._ Prenez une vengeance à toute autre impossible. (1637
  in-12)

  [545] _Var._ Et dites quelquefois, en songeant à mon sort.
  (1637-60)

  [546] _Var._ Mon amour a paru, je ne m'en puis dédire. (1637-56)
        _Var._ Je vous en ai trop dit pour oser m'en dédire. (1660)

  [547] _Var._ Et vous êtes mon roi, je vous dois obéir. (1637-56)

  [548] _Var._ Sire, quelle apparence, à ce triste hyménée,
        Qu'un même jour commence et finisse mon deuil[548-a],
        Mette en mon lit Rodrigue et mon père au cercueil?
        C'est trop d'intelligence avec son homicide,
        Vers ses mânes sacrés c'est me rendre perfide,
        Et souiller mon honneur d'un reproche éternel. (1637-56)

    [548-a] Les éditions de 1638 P., 39, 44, 48 et 56 écrivent
    _dueil_. Voyez le _Lexique_.

  [549] Les deux éditions de 1638 portent _ta victoire_, pour _sa
  victoire_.

  [550] _Var._ A ce seul nom de Cid ils trembleront d'effroi.
  (1637 in-4º et 39-56)
        _Var._ A ce seul nom de Cid ils tomberont d'effroi.
  (1637 in-12 et 38)

  [551] L'édition de 1637 in-12 donne _contre moi_, au lieu de
  _contre toi_.



APPENDICE.


I

PASSAGES DES _MOCEDADES DEL CID_[552]

DE GUILLEM DE CASTRO

IMITÉS PAR CORNEILLE ET SIGNALÉS PAR LUI[553].

    De mis hazañas escritas                       Vers 185.
    daré al Príncipe un traslado,
    y aprenderá en lo que hice,
    si no aprende en lo que hago.
    _Var._ Podrá para dalle exemplo                    203.
    como yo mil veces hago...?

Rapprochement tronqué. Le passage est cité plus complet dans la
deuxième section de cet _Appendice_, p. 209.

    Yo lo merezco....                                  223.
    tambien como tú y mejor.
    Llamadle, llamad al Conde,                         251.
    que venga á exercer el cargo
    de Ayo de vuestro hijo,
    que podrá mas bien honrallo,
    pues que yo sin honra quedo...
    Ese sentimiento adoro,                             262.
    esa cólera me agrada,
    esa sangre alborotada
    .....................
    .....................
    es la que me dió Castilla,
    y la que te dí heredada.
    Esta mancha de mi honor                            267.
    que al tuyo se extiende, lava
    con sangre, que sangre sola
    quita semejantes manchas.

Cette phrase était transcrite avec quelques inexactitudes, qu'il est
plus court de rectifier que de détailler. Dans les _Observations_ de
Scudéry on trouve le texte suivant:

    Lava, lava con sangre,
    porque el honor que se lava
    con sangre se ha de lavar;

Mais ce n'est là bien probablement qu'un arrangement banal fait de
mémoire sans se soucier du texte.

    Poderoso es el contrario.                          276.
    Aqui ofensa y allí espada,                         286.
    no tengo mas que decirte.
    Y voy a llorar afrentas                            289.
    mientras tú tomas venganzas.
    Mi padre el ofendido! estraña pena!                298.
    y el ofensor el padre de Ximena!

Fin de phrase qui ne donne pas la construction du texte.

    Yo he de matar al padre de Ximena.                 310.
    Que mi sangre saldrá limpia.                       344.

Citation estropiée par Scudéry; voyez la deuxième section de
l'_Appendice_, p. 221.

                  Haviendo sido                        348.
    mi padre el ofendido,
    poco importa que fuese (amarga pena!)
    el ofensor el padre de Ximena.

Corneille, en citant ceci, omet à tort la parenthèse _amarga pena_!
dont il s'est inspiré.

    Confieso que fué locura,                           351.
    mas no la quiero enmendar.
    Y con ella has de querer                           373.
    perderte?

Le pronom _ella_ représente _condicion de honrado_ du vers précédent.
C'est ce titre qui défend à don Gormas de réparer le tort qu'il a
commis.

    Que los hombres como yo                            376.
    tienen mucho que perder.
    Y ha de perderse Castilla                          378.
    antes que yo.
    Aquel viejo que esta allí[554],                    398.
    sabes quien es?
    Habla baxo, escucha.                               398.
    No sabes que fué despojos                          399.
    de honra y valor?

Corneille a lu _despojo_ dans une édition fautive.

                      Sí seria,                        401.
    Y que es sangre suya                               401.
    la que yo tengo en el ojo?
    Sabes!

Il faut lire d'après une meilleure édition:

    Y que es sangre suya y mia
    la que yo tengo en los ojos,
    sabes?
          Y el sabello                                 402.
    qué ha de importar?
    Si vamos á otro lugar                              403.
    sabrás lo mucho que importa.

Depuis le vers 398, des numéros trop multipliés dans les renvois de
Corneille séparent souvent ce qui se suit dans le texte. Scudéry avait
donné sans interruption tout ce dialogue en remontant un peu plus haut
que Corneille:

    Conde.--Quien es?--A esta parte
    quiero decirte quien soy.
    --Que me quieres?--Quiero hablarte.
    --Aquel viejo que está á parte [_lisez_ está allí],
    sabes quien es?--Ya lo sé.
    Por qué lo dices?--Por qué?
    Habla baxo, escucha.--Dí.
    --No sabes..., etc.
    Como la ofensa sabía,                              634.
    luego caí en la venganza.
    Justicia, justicia pido.                           647.
    Rey, á tus pies he llegado.                        648.
    Rey, á tus pies he venido.                         648.
    Señor, á mi padre han muerto.                      652.

Scudéry avait indiqué une autre source au vers:

    «Il a tué mon père.--Il a vengé le sien.»

    Señor, mi padre he perdido.
    --Señor, mi honor he cobrado.
    Havrá en los Reyes justicia.                       653.
    Justa venganza he tomado.                          654.
    Yo ví con mis proprios ojos                        659.
    teñido el luciente acero.
    Yo llegué casi sin vida.                           667.
    Escrivió en este papel                             676.
    con sangre mi obligacion.
                Me habló                               678.
    con la boca de la herida.
    Si la venganza me tocó,                            719.
    y te toca la justicia,
    hazla en mí, Rey soberano.
    Castigar en la cabeza                              722.
    los delitos de la mano.
    Y solo fué mano mia                                724.
    Rodrigo.
    Con mi cabeza cortada                              729.
    quede Ximena contenta.
    Sosiégate, Ximena.                                 739.
    Mi llanto crece.                                   740.
    Que has hecho, Rodrigo?                            741.
    No mataste al Conde?                               746.
    Importábale á mi honor.                            747.
            Pues, señor,                               748.
    quando fué la casa del muerto
    sagrado del matador?
    .... Yo busco la muerte,                           752.
    en su casa.
    Y por ser justo,                                   754.
    vengo á morir en sus manos,
    pues estoy muerto en su gusto.
          [Ximena] está                                765.
    cerca Palacio, y vendrá
    acompañada.
    Ella vendrá, ya viene.                             771.
    La mitad de mi vida                                800.
    ha muerto la otra mitad.
        [Y] al vengar                                  801.
    de mi vida la una parte,
    sin las dos he de quedar.
    Descansad.                                         803.
    Qué consuelo he de tomar?                          805.
    Siempre quieres á Rodrigo?                         809.
    Que mató á tu padre mira.
    Es mi adorado enemigo.                             810.
    Piensas perseguille?                               825.
    Pues como harás?                                   846.
    Seguiréle hasta vengarme,                          848.
    y habré de matar muriendo.

Corneille a interverti l'ordre de ces vers, dont le second doit être
le premier, comme fin d'une phrase antérieure.

    Mejor es que mi amor firme                         849.
    con rendirme,
    te dé el gusto de matarme
    sin la pena de seguirme.
    .... Rodrigo, Rodrigo,                             852.
    en mi casa!
              --Escucha.
                        --Muero.
    --Solo quiero
    que en oyendo lo que digo
    respondas con este acero.
    Tu padre el Conde Lozano                           873.
    ........................
    puso en las canas del mio
    la atrevida injusta mano.
    Y aunque me ví sin honor,                          879.
    se malogró mi esperanza,
    en tal mudanza,
    con tal fuerza que tu amor
    puso en duda mi venganza.

Scudéry ajoute ici quatre vers qui relient la citation précédente à
celle qui correspond aux vers 886 et suivants du texte français:

    Mas en tan gran desventura,
    lucharon á mi despecho,
    contrapuestos en mi pecho,
    mi afrenta con tu hermosura.
    Y tú, señora, vencieras,                           886.
    á no haver imaginado
    que afrentado,
    por infame aborrecieras
    quien quisiste por honrado.
    Cobré mi perdido honor,                            897.
    mas luego á tu amor rendido
    he venido,
    porque no llames rigor                             900.
    lo que obligacion ha sido
                Haz con brio                           903.
    la venganza de tu padre,
    como la hice del mio.
    No te doy la culpa á ti                            908.
    de que desdichada soy.
    Que en dar venganza á tu afrenta                   911.
    como caballero hiciste.

Le premier vers n'est pas indiqué par Corneille, mais il est donné par
Scudéry.

    Mas soy parte,                                     940.
    para solo perseguirte,
    pero no para matarte.
    Considera                                          961.
    que el dexarme es la venganza,
    que el matarme no lo fuera.
    Me aborreces?                                      963.
                --No es posible.
    Disculpará mi decoro                               970.
    con quien piensa que te adoro
    el saber que te persigo.
    Vete, y mira á la salida                           975.
    no te vean....
    .... si es razon                                   976.
    no quitarme la opinion
    quien me ha quitado la vida.

Corneille a omis ce dernier vers, qu'il faut nécessairement ajouter à
la citation, car il contient le sujet du verbe _quitarme_.

    Mátame.                                            980.
            Déxame.                                    980.
    Pues tu rigor qué hacer quiere?                    980.
    Por mi honor, aunque muger,                        981.
    he de hacer
    contra ti quanto pudiere,
    deseando no poder.
    Ay, Rodrigo, quien pensara....                     987.
    Ay, Ximena, quien dixera....                       987.
    Que mi dicha se acabara!                           988.
    Quédate, iréme muriendo.                           993.
    Vete, y mira á la salida                           997.
    no te vean.

Ce dernier rapprochement n'est pas de Corneille, mais de Scudéry.

                Es posible que me hallo....           1025.
    entre tus brazos?
                      Hijo, aliento tomo              1027.
    para en tus alabanzas empleallo.
    Bravamente provaste, bien lo hiciste,             1028.
    bien mis pasados brios imitaste.

Le premier de ces vers n'est donné que par Scudéry.

    Toca las blancas canas que me honraste.           1036.
    Llega la tierna boca á la mexilla                 1037.
    donde la mancha de mi honor quitaste.
                        Alza la cabeza,               1039.
    á quien como la causa se atribuia
    si hay en mí algun valor, y fortaleza.

Entendez _á quien_ comme s'il y avait _tú á quien_. Le vers précédent,
que nous complétons,

    _Dame la mano, y alza la cabeza...._

tient à un assez beau mouvement de scène, qui n'est que dans
l'espagnol. Le père s'est dit fier de _s'incliner_ devant la gloire de
son fils: le fils lui répond de _relever la tête_, en même temps qu'il
lui demande sa main à baiser, en fléchissant le genou selon l'usage.
Don Diègue réplique par ce vers, que Corneille a omis, mais qui est
indispensable pour entendre _suya_ de la phrase suivante:

    _Con mas razon besara yo la tuya._

    Si yo te dí el ser naturalmente,                  1054.
    tú me le has vuelto á pura fuerza suya.
    Con quinientos hidalgos deudos mios               1085.
    sal en campaña á exercitar tus brios.
    No dirán que la mano te ha servido                1092.
    para vengar agravios solamente.
    REY DE CASTILLA. (_Inexact; c'est le jeune Prince 1222.
    qui fait cette remarque._)
    El mio Cid le ha llamado.

    REY MORO.

    En mi lengua es mi Señor.

    REY DE CASTILLA.

    Ese nombre le está bien.

    REY MORO.

    Entre Moros le ha tenido.

    REY DE CASTILLA.

    Pues allá le ha merecido,
    en mis tierras se le den.
    Llamalle el Cid es razon.                         1225.
    En premio destas victorias                        1334.
    ha de llevarse este abrazo.
    Tanto atribula un placer,                         1350.
    como congoxa un pesar.
    Son tus ojos sus espias,                          1378.
    tu retrete su sagrado,
    tu favor sus alas libres.
    Si he guardado á Rodrigo,                         1392.
    quizá para vos le guardo.
    Conténtese en mi hacienda,                        1738.
    que mi persona, Señor,
    llevaréla á un monasterio.

Ces deux derniers vers sont séparés dans le texte par celui-ci:

    si no es que el Cielo la lleva,

vers qui n'est pas à dédaigner, et qui répond assez à ces mots:
_jusqu'au dernier soupir_.

NOTES:

  [552] Les éditions de cette pièce sont nombreuses. Les premières
  remontent à 1621 (dans la première partie des _Comedias_ de
  Guillem de Castro, _Valencia_, _Felipe Mey_), peut-être à 1618
  (Valence, même imprimeur, mais cette date est douteuse).
  L'édition séparée dont nous nous sommes servi pour les citations
  espagnoles de l'_Appendice_ est de 1796 (_Valencia, en la
  Imprenta de J. y T. de Orga_), in-4º, très-correcte. Le texte lu
  par Corneille devait contenir des incorrections et quelques
  légères variantes antérieures à une révision.

  [553] Les _Observations_ de Scudéry contiennent une liste de
  rapprochements entre Guillem de Castro et Corneille, dressée avec
  l'intention avouée d'établir que notre poëte doit tout à son
  modèle espagnol. Loin de dissimuler ses emprunts, Corneille prit
  soin, dans ses éditions de 1648, 1652, 1656 (voyez p. 87, note 209,
  et p. 103), de compléter le travail de Scudéry, fit imprimer en
  caractères italiques tous ceux de ses vers qu'il regardait comme
  de véritables imitations, et plaça en note au bas des pages le
  texte espagnol. Par malheur, l'exiguïté de l'espace réservé à ces
  notes, le morcellement des citations, la mauvaise impression que
  Corneille devait avoir sous les yeux, l'inexpérience de ses
  propres imprimeurs, ont introduit dans ce travail une foule
  d'erreurs de tous genres; il importait de les corriger, d'adopter
  une orthographe plus uniforme et de motiver, quand ils en
  valaient la peine, les changements rendus nécessaires par tant
  d'incorrections et de négligences. M. Viguier, à qui nous devons
  déjà la traduction des romances espagnols placés par Corneille à
  la suite de son _Avertissement_, a bien voulu s'offrir, comme
  lecteur curieux, et nous ajouterons très-fin et très-habile
  appréciateur, de Corneille et du théâtre espagnol, à nous
  seconder dans cette tâche délicate. Ce n'est là du reste que la
  moindre des obligations que nous lui avons. On en jugera en
  lisant l'examen comparatif des _Mocedades del Cid_, qui forme la
  deuxième section de cet _Appendice_, et qu'il a entrepris tout
  exprès pour en enrichir cette édition.

  [554] Voyez plus loin, p. 216, note 576.


II

ANALYSE COMPARATIVE DU DRAME

DE GUILLEM DE CASTRO:

LA JEUNESSE DU CID

(_LAS MOCEDADES DEL CID, PRIMERA PARTE_[555]).


SOMMAIRE DE LA PREMIÈRE JOURNÉE[556].

1º SCÈNE DANS LE PALAIS _de Fernand Ier à Burgos. Brillante
introduction: le jeune Rodrigue reçoit l'ordre de chevalerie des mains
du Roi et des princesses en présence de la cour et de Chimène._

2º SÉANCE DU CONSEIL. _Le Roi motive et déclare le choix qu'il fait de
don Diègue comme gouverneur de son fils. Arrogance et colère du comte
Gormas; l'outrage fatal est infligé en présence du Roi._

3º MAISON DE DON DIÈGUE. _Salle d'armes. Ses trois fils
s'entretiennent au retour de la cérémonie. Don Diègue rentre, il les
éloigne, et pour s'essayer à la vengeance il brandit la grande épée de
Mudarra, devenue trop pesante pour ses mains; il lui faut pour
vengeur l'un de ses fils; il les éprouve successivement: les deux plus
jeunes ne savent que gémir quand il leur serre violemment la main;
Rodrigue seul à qui il mord un doigt s'emporte et se montre capable du
ressentiment que désire son père. Le vieillard, sans savoir son amour
pour Chimène, lui confie l'épée et lui nomme son ennemi. Monologue de
Rodrigue, sa douleur, sa résolution._

4º PLACE _devant le palais et devant la maison de don Diègue.
L'Infante et Chimène à une fenêtre du palais, s'entretenant de
Rodrigue. Le fier Gormas passe; il confie à l'un de ses amis qu'il a
quelque regret de sa violence, mais se montre résolu à ne point
s'humilier par une amende honorable. Rodrigue armé le cherche; d'abord
il se voit avec peine en présence des dames, obligé de répondre par
des propos courtois aux compliments de l'Infante. Le Comte reparaît;
provocation, de plus en plus animée: les dames, en les voyant de loin,
s'alarment; don Diègue se montre debout devant sa porte, il échauffe
de ses regards le courroux de Rodrigue. Le duel sur cette place même
est rendu nécessaire par l'extrême insolence de Gormas. Le Comte,
blessé à mort, tombe dans la coulisse. Chimène accourt avec des cris.
Rodrigue résiste héroïquement à l'assaut de toute la suite du Comte,
et l'Infante intervenant fait cesser ce combat._

REMARQUES.

_Scène Ière._ L'appareil sacré, les formules, les propos rapides de
cette foule de personnages propre au théâtre de Valence, le premier
qui ait été construit en Espagne, ne convenaient guère à notre poëte.
Il écartera donc de son plan et la Reine et le Prince royal à qui
cette _histoire_ (c'est le titre, comme on sait, de beaucoup de pièces
de Shakspeare) réserve un rôle assez marqué. Il se dispensera de faire
de don Arias et de Peranzules des conseillers de cour, unis par des
liens de parenté l'un à don Diègue, l'autre au Comte. Il invente un
seul personnage, le pâle rival de Rodrigue, réservé pour être le
champion malheureux de Chimène, et il l'appelle, on ne sait pourquoi,
_don Sanche_, quoique ce nom soit celui du jeune prince espagnol.

Quant à la scène en elle-même, cette pompe trop extérieure n'est point
nécessaire à son dessein.

_Scène IIe._ Celle-ci au contraire devait certainement lui convenir.
Nous oserions affirmer que les circonstances du temps, les sévérités
de Richelieu contre le duel, l'humeur susceptible de Louis XIII, ont
seules empêché Corneille de transporter la fière dispute et le fatal
soufflet dans l'intérieur du conseil et en présence de la majesté
royale.

    ........ Conde tirano,
    ............................
    la mano en mi padre pusisteis
    _delante el Rey_ con furor.

Ce sont les paroles de Rodrigue (empruntées à un vieux romance par
l'auteur de la pièce). Corneille dit seulement:

    «Ce que n'a pu jamais Aragon ni Grenade,
    Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,
    Le Comte en votre cour l'a fait _presque_ à vos yeux[557].»

C'est une combinaison propre à Corneille d'avoir supposé les deux
pères instruits de l'amour de leurs enfants et disposés à le
favoriser. Il en a tiré quelques traits remarquables, et le noeud
devient par là plus complexe dès le commencement. Quant à la grande
donnée du drame, nullement historique en elle-même, cet amour des deux
jeunes gens antérieur à la querelle, Castro en a le mérite, mais ne
paraît pas en être le premier inventeur. C'est au moins ce que donne à
penser un mot du passage cité de Mariana (voyez p. 79), peut-être
aussi quelques romances de date peu ancienne relativement, mais
pouvant remonter au commencement du dix-septième siècle, époque de
cette composition dramatique.

Dans la pièce espagnole la dispute des deux rivaux pour la prééminence
a lieu en présence du Roi; c'est à lui que leurs arguments sont
d'abord adressés, et cette circonstance ajoute à l'intérêt. Les vers
suivants, non traduits, mais imités, que Corneille met dans la bouche
du Comte, peuvent être cités comme un emprunt de plus à Guillem de
Castro:

    «Joignez à ces vertus celles d'un capitaine:
    Montrez-lui comme il faut s'endurcir à la peine, etc.[558].»

      Y quando al Principe enseñe
      lo que entre exercicios varios
      debe hacer un caballero
      en las plazas y en los campos,
      podrá para darle exemplo,
      como yo mil veces hago,
      hacer un lanza hastillas,
      desalentando un caballo?

Mais après la réponse de don Diègue, la querelle proprement dite
n'occupe que six vers, d'un dialogue fort entrecoupé, entre les deux
adversaires et le Roi qui les rappelle au respect. Cette vigueur et
cette rapidité étaient d'un fort bon exemple, et n'ont point
l'inconvénient de ce mot un peu excessif: .... _ne le méritoit
pas_[559]! qui donne au vieillard quelque tort de provocation.

Le jeu de scène qui doit suivre le soufflet n'est suffisamment indiqué
ni dans l'un ni dans l'autre texte. Il est fâcheux que les grands
maîtres ou leurs éditeurs (à remonter jusqu'aux Grecs) aient si
souvent négligé ce genre d'indication. Dans _le Cid_ de Corneille, la
tradition théâtrale nous fait voir un duel à l'épée qui ne dure que
quelques instants, le Comte faisant tomber tout d'abord l'arme des
mains de don Diègue[560]. Celui-ci, dans l'espagnol, n'est pas armé
peut-être, ou n'a pas recours à son épée. Il lève le bâton sur lequel
il s'appuyait. Peranzules, cousin germain du Comte, lui retient le
bras. Le Roi, indigné contre Gormas, appelle ses gardes, et ordonne
qu'on l'arrête. Il nous faut continuer de deviner l'action scénique:
Gormas ne se laisse pas arrêter, il tire probablement du fourreau son
épée redoutable, et s'éloigne lentement en adressant au Roi des
remontrances et des excuses hautaines, entre autres: «.... Pardonne à
_cette épée_ et à cette main de te manquer ici de respect.» Le Roi le
laisse sortir, s'efforçant inutilement de le rappeler. «Oui,
_rappelez, rappelez_ le Comte, s'écrie énergiquement don Diègue, qu'il
vienne remplir la charge de gouverneur de votre fils! etc. _Llamadle,
llamad al Conde_..., etc.» Corneille cite ce mouvement sans expliquer
comment il en a fait une éloquente apostrophe dans son fameux
monologue: _Comte, sois de mon prince à présent gouverneur_ ...[561],
etc.

    «Achève, et prends ma vie après un tel affront,
    Le premier dont ma race ait vu rougir son front[562].»

De ces deux vers, l'un est trouvé par Corneille, l'autre provient du
romance _Pensativo estaba el Cid_, que Castro a transcrit presque
entier, notamment les mots imprimés ici en lettres italiques:

    Todo le parece poco
    respecto de _aquel agravio
    el primero que se ha fecho
    á la sangre de Lain Calvo_.

La scène royale, dans la pièce de Castro, se termine d'une manière que
Richelieu n'eût pas plus admise que ce qui précède. Don Diègue se
retire à son tour, songeant déjà à sa vengeance, et n'est pas non plus
retenu par l'ordre du Roi. Celui-ci se laisse persuader par ses deux
autres conseillers de renoncer à faire justice, de peur de
compromettre envers un puissant vassal sa propre puissance. Le
scandale pourra d'ailleurs n'être pas ébruité, et il espère vaguement
assoupir cette querelle.

_Scène IIIe._ La salle d'armes de don Diègue. Nous n'avons pas besoin
d'insister sur l'embarras et la difficulté d'illusion que s'impose
Corneille en se refusant à déterminer les divers lieux de son action.

Don Diègue a _trois_ fils; Rodrigue est l'aîné[563]. Les deux plus
jeunes s'occupent à débarrasser le nouveau chevalier des armes qu'il a
reçues, entre autres de l'épée du Roi, qu'il veut laisser suspendue au
mur jusqu'à ce qu'il l'ait réellement gagnée par cinq batailles
rangées. Dialogue élégant et paisible. Leur père arrive, sombre,
égaré, tenant les deux fragments de son bâton qu'il a brisé. Son
désordre émeut surtout Rodrigue, mais don Diègue ne veut point
s'expliquer, et il exige que tous trois le laissent seul.

Son monologue fait penser, dès les premiers mots, à celui de
Corneille[564]:

    Cielos! peno, muero, rabio....

Le second vers, quoique s'adressant au bâton brisé qu'il jette à
terre, a visiblement suggéré aussi les beaux vers (v. 255 et
suivants): _Et toi, de mes exploits glorieux instrument_, etc.

    No más, báculo rompido!...

«Va-t'en, bâton brisé, qui n'as pu servir de soutien ni à mon honneur
ni à ma colère....» Suivent des traits d'un goût plus recherché. Le
vieillard songe à se procurer une épée. Là est suspendue celle que
lui transmit le fameux bâtard Mudarra, vengeur des sept infants de
Lara, dans une héroïque histoire de l'âge antérieur. Ce glaive est un
de ces grands espadons du moyen âge qui se manoeuvrent à deux mains.
Il le saisit dans l'espoir de l'employer à sa vengeance, et s'en
escrime quelque temps avec de vains efforts: scène forte et naïve, à
laquelle l'acteur pouvait donner un grand intérêt:

«Mais, ô ciel! je m'abusais.... à chaque coup de taille ou de revers,
l'arme m'entraîne après elle.... ma main la tient bien ferme, mais par
mes pieds elle est mal assurée.... Et voilà qu'elle me paraît de
plomb.... et que ma force défaille[565].... et je tombe, et il me
semble que le pommeau soit à la pointe.»

Si loin que nous soyons ici de Corneille, nous rencontrons toutefois
des exclamations douloureuses dont il s'est souvenu:

    _O caduca edad cansada!_
    Estoy por pasarme el pecho....
    _Ah, tiempo ingrato, qué has hecho?_

Il faut donc qu'il s'adresse à l'un de ses fils pour avoir un vengeur.
Il les appelle successivement, les plus jeunes d'abord, pour les
mettre à l'épreuve. Ce qu'il cherche en eux c'est l'énergie
vindicative qu'il ne trouvera à son gré que chez Rodrigue. L'épreuve,
pour Hernan Diaz, puis pour Bermudo, consiste à leur serrer les os de
la main: les jeunes gens ne manifestent qu'une douleur plaintive,
tandis que Rodrigue à qui son père mord le doigt, s'écrie:
«Lâchez-moi, mon père, lâchez-moi à la malheure! Lâchez; si vous
n'étiez pas mon père, je vous donnerais un soufflet.--_D. Diègue_: Et
ce ne serait pas le premier!--_Rodrigue_: Comment?--_D. Diègue_: Fils
de mon âme, voilà le ressentiment que j'adore, voilà la colère qui me
plaît, la vaillance que je bénis....» Cette tirade, qui se prolonge,
est une des plus belles de Castro, et Corneille a reconnu son
obligation[566], malgré le noble détour par lequel il a su épargner à
son public français le naïf récit des romances. L'autorité en était si
absolue pour les Espagnols, que Castro, ici et ailleurs, semble se
plaire à en copier le texte littéralement; et que même, chose assez
bizarre, le traducteur espagnol du _Cid_ français, quarante ans
environ après Castro, Diamante, qui destinait sa traduction à la
scène, n'a pas cru pouvoir se dispenser d'ajouter au dialogue de
Corneille l'épreuve de la main serrée. Il traduit d'abord assez
fidèlement le _Rodrigue, as-tu du coeur_?

    DIEGO.

    .... Tendrás valor?

    RODRIGO.

    Qualquiera otro que no fuera
    mi padre, y tal preguntara,
    bien presto hallára la prueba;

mais ensuite il imagine un long aparté de don Diègue pour motiver la
nécessité de l'expérience corporelle; le vieillard demande pour _faire
amitié_ la main de son fils, qui s'agenouille; mais sentant sa main
cruellement pressée, Rodrigue mord jusqu'au sang celle de son père. La
traduction de Diamante se rattache ensuite à Corneille comme elle
peut, mais en ayant bien soin de recommander l'épée de _Mudarra_.
C'est ainsi qu'à cette époque on entendait le devoir des traducteurs;
mais il faut s'en prendre aussi à l'exigence d'un public espagnol en
un sujet consacré comme _le Cid_.

Revenons à l'oeuvre intéressante de Castro[567].

Le petit vers: _Aquí ofensa y allí espada_, cité par Corneille comme
emprunté par lui:

    «Enfin _tu sais_ l'affront, et _tu tiens_ la vengeance[568],»

est un assez frappant exemple de la distance de l'action aux paroles
qui sépare les deux poëtes. La vraie traduction de l'espagnol est dans
le double geste du père, montrant d'abord sa joue visiblement meurtrie
depuis le soufflet reçu, puis remettant aux mains de son fils l'épée
de _Mudarra_. Nous ne pouvons plus savoir si pour réaliser le: _Tu
tiens la vengeance_, Corneille conseillait à l'acteur de placer son
épée dans la main de Rodrigue, comme un jeu de scène indiqué plus
haut par ce vers:

    «_Passe_, pour me venger, _en de meilleures mains_[569].»

Quand le vieillard épuisé par sa véhémence quitte Rodrigue, dont _il
ignore_ l'amour pour la fille du Comte, il semble moins précipiter sa
retraite que le don Diègue français, qui n'attend pas un mot de
réplique à sa fatale révélation: _le père de Chimène_[570]. Tout cela
est à considérer comme matière d'étude et non dans un injuste esprit
de censure.

Le monologue en stances, _Percé jusques au fond du coeur_[571],
réclamerait un attentif parallèle avec l'espagnol. Là nous lisons
aussi trois stances d'une coupe soignée, d'un mouvement et d'un
refrain semblables, avec des rimes croisées d'une manière analogue et
un peu plus artificielle encore, par le privilége de la poésie lyrique
méridionale. Corneille eût pu citer au bas de la page:

    Suspenso de afligido
    estoy....

représenté par:

    «Je demeure immobile, et mon âme abattue
          Cède au coup qui me tue.»

En écrivant le vers:

    «Et malheureux objet _d'une injuste rigueur_,»

notre poëte reste obscur ou inintelligible, là où l'espagnol est
très-clair, puisqu'il entend parler de la rigueur injuste _de la
Fortune_, dont il n'est rien dit dans le français.

    .... Fortuna....
    Tan en mi daño ha sido
    tu mudanza.... _et plus loin_.... tu inclemencia....

Rodrigue, après ce morceau lyrique, emprunte encore une trentaine de
vers de romance, où il n'est plus question de son amour, mais où l'on
aperçoit le germe du vers si connu:

    «La valeur n'attend point le nombre des années[572];»

    ......pues que tengo
    mas valor que pocos años.

_Scène IVe._ Le Comte, suivi de serviteurs armés, se promène avec son
cousin Peranzules. Il convient, comme chez Corneille il _avoue_ à don
Arias[573], qu'il a eu le sang un peu chaud dans la querelle; mais il
n'entend pas s'humilier en satisfactions.

Ici se place un emprunt que Corneille n'a pas dû signaler. Dans un
temps où l'on punissait les duels, il ne pouvait conserver ces vers
remarquables:

    «Ces satisfactions n'apaisent point une âme:
    Qui les reçoit n'a rien, qui les fait se diffame,
    Et de pareils accords l'effet le plus commun
    Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un[574];»

et en effet il les supprima avant l'impression. Dans la pièce de
Castro cette superbe doctrine est développée par don Gormas avec moins
de précision, mais avec vigueur:

    PERANZULES.

    .... Y no es razon
    el dar tú....

    CONDE.

                .... Satisfaccion?
    Ni darla, ni recibirla!

    PERANZULES.

    Por qué no? No digas tal.
    Qué düelo en su ley lo escribe?

    CONDE.

    El que la da y la recibe
    es muy cierto quedar mal:
    porque el uno pierde honor,
    y el otro no cobra nada.
    El remitir á la espada
    los agravios es mejor.

Suivent d'autres propos de raffiné duelliste: don Gormas compare toute
excuse à une pièce de couleur douteuse, qui, recousue à l'honneur d'un
homme, laisserait un trou à l'honneur d'un autre.

En somme, cette petite scène est toute d'emprunt dans Corneille. L'ami
officieux agit, comme dans l'original, par commission du Roi, bien
qu'ici le Roi n'ait pas été témoin de la querelle. Il reste à signaler
certaines nuances qui caractérisent l'époque de Richelieu, soit dans
ce vers de l'orgueilleux Gormas:

    «Et _ma tête en tombant_ feroit choir sa couronne[575],»

soit dans l'utile correctif des maximes de don Arias sur l'obéissance
due au pouvoir absolu des rois.

Vient immédiatement le défi de Rodrigue, imité par Corneille, mais
avec choix, et avec autant de vigueur que d'élévation. Tout ce qu'il
élimine d'incidents accessoires, de mouvements scéniques compliqués,
est presque inimaginable dans nos habitudes théâtrales, soit que le
théâtre espagnol, ennemi de l'austère simplicité tragique, fût plus
exercé à la mise en scène, soit que son public docile se contentât, à
peu de frais, de moyens assez grossiers d'illusion.

Il faut supposer complaisamment la place assez grande pour qu'on s'y
promène et qu'on y agisse séparément de divers côtés. Le défi et le
combat, solitaires dans Corneille, vont avoir le plus de témoins
possible. Les dames sont toujours à la fenêtre du palais; Chimène
s'inquiète de l'air irrité de son père, puis s'alarme de la figure
pâle de Rodrigue, qui survient en tenue de combat et armé de sa grande
épée. Ignorant ce dont il s'agit, l'aimable Infante appelle l'amant de
son amie, et l'engage en quelques propos de délicate galanterie qu'il
interrompt par des aparté douloureux. C'est bien pis quand le Comte
reparaît d'autre part, se promenant avec Peranzules et ses officiers
(car il ne se soumet pas à l'ordre du Roi, qui lui a fait signifier de
garder les arrêts dans sa maison). Déjà les regards courroucés se
croisent _de loin_: nouvelles alarmes de Chimène; le trouble de
Rodrigue augmente, dans une hésitation qu'il se reproche, et bientôt,
sur le seuil de sa demeure, apparaît morne et sombre le vieux don
Diègue, tournant vers son fils chancelant ses yeux pleins de fureur et
sa joue meurtrie. Son ami don Arias l'interroge en vain; en vain de
son côté Peranzules veut détourner le Comte de passer fièrement devant
ses ennemis.... A ce moment Rodrigue se décide:

«(Pardonne, objet divin, si je vais, mourant, donner la mort!)
Comte!--Qui es-tu?--Par ici; je veux te dire qui je suis.
(_Chimène, à part_; Qu'est-ce donc? Ah, je meurs.)--Que me
veux-tu?--Je veux te parler. Ce vieillard _qui est là_[576],
quel est-il, le sais-tu?--Oui-da, je le sais. Pourquoi cette
question?--Pourquoi? _Parle bas_[577]; écoute.--Dis.--Ne sais-tu
pas qu'il fut un exemplaire d'honneur et de vaillance?--Soit.--Et
que _ce sang dont mes yeux sont rougis_[578], c'est le sien comme
le mien, le sais-tu?--Et que je le sache (abrége ton propos),
_qu'en résultera-t-il_[579]?--Passons seulement en un autre lieu,
tu sauras tout ce qu'il en doit résulter.--Allons, jeune garçon,
est-ce possible? Va, va, chevalier novice; va donc, et apprends
d'abord à combattre et à vaincre: tu pourras ensuite te faire
honneur de te voir vaincu par moi, _sans me laisser au regret et
de te vaincre_ et de te tuer. Pour à présent laisse là ton
ressentiment; car ce n'est pas aux vengeances sanglantes que peut
réussir l'enfant dont les lèvres sont encore abreuvées de
lait.--Non, c'est par toi que je veux commencer à combattre et à
m'instruire. Tu verras si je sais vaincre, je verrai si tu sais
tuer; mon épée conduite sans art te prouvera par l'effort de mon
bras que le coeur est un maître en cette science non encore
étudiée; et il suffira bien à mon ressentiment de mêler ce
lait de mes lèvres et ce sang de ta poitrine.» Vives exclamations
de Peranzules, d'Arias, de Chimène, de don Diègue brûlant
d'impatience; car il paraît que Rodrigue a porté la main sur le
Comte, soit en lui touchant la poitrine, soit en voulant
l'empêcher d'avancer dans la direction qu'il a prise. «_Rodrigue_:
L'ombre de cette demeure est inviolable et fermée pour toi....
(_Chimène_: Quoi, Monsieur, contre mon père!)--_Rodrigue_: Et
c'est pourquoi je ne te tue point présentement.--(_Chimène_:
Écoute-moi!)--_Rodrigue_: (Pardonnez, Madame; je suis le fils de
mon père!) Suis-moi, Comte!--_Le Comte_: Adolescent, avec ton
orgueil de géant, je te tuerai si tu te places devant moi. Va-t'en
en paix: va-t'en, va, si tu ne veux que, comme en certaine
occasion j'ai donné à ton père un soufflet, je te donne _mille
coups de pied_.--_Rodrigue_: Ah, c'en est trop de ton insolence!»
Interruptions rapides des divers témoins. «_D. Diègue_: Les longs
discours émoussent l'épée.» Quand le combat commence, il s'écrie
encore: «Mon fils, mon fils, en t'appelant ainsi, c'est mon
affront et ma fureur que je t'envoie[580]!»

On passe en se battant dans la coulisse, d'où le Comte s'écrie: «Je
suis mort!» Chimène a couru éperdue après son père. Mais une mêlée
remplit de nouveau le théâtre; ce sont les gens du Comte réunis pour
le venger contre Rodrigue seul, mais terrible. L'Infante, de son
balcon, fait entendre sa voix, et arrête les assaillants. Rodrigue
s'arrête aussi en lui adressant des paroles de respect, poétiques et
chevaleresques, qu'elle accueille gracieusement. Les spadassins
intimidés refusent de suivre Rodrigue pour renouveler plus loin le
combat, et se dispersent. «O valiente Castellano!» s'écrie Urraque; et
ainsi finit la _première journée_.

NOTES:

  [555] La seconde partie est un autre drame historique, tout à
  fait distinct, qui n'appartient plus précisément à la _jeunesse_
  du Cid; _Mocedades_ serait tout aussi bien traduit par _les
  Prouesses_ du Cid. Le théâtre espagnol possède des _Mocedades de
  Roldan_ (Roland), _de Bernardo del Carpio_, etc.

  [556] On sait que les trois _Journées_ de ces drames sont de
  longs actes, non partagés en scènes à notre manière.

  [557] Acte II, scène VIII, vers 706-708. Dans les premières
  éditions (1637-56), au lieu de _le Comte_, on lit au dernier
  vers: _l'Orgueil_, souvenir du surnom de _Lozano_ qu'avait le
  comte de Gormas.

  [558] Acte I, scène III, vers 177 et suivants.

  [559] Acte I, scène III, vers 225.

  [560] Plusieurs des plus anciennes éditions n'ont pas même cette
  indication trop courte: DON DIÈGUE, _mettant l'épée à la main_ ou
  _Ils mettent l'épée à la main_ (voyez ci-dessus, p. 117 et la
  note 293); le lecteur n'est mis sur la voie que par ces mots: _Ton
  épée est à moi_.... et plus loin, à la fin de la scène, par ce
  vers (supprimé à partir de 1660, voyez la note 295 de la p. 118):

    «Et mes yeux à ma main reprochent _ta défaite_.»

  On peut remarquer du reste que ce _duel_, qui n'est pas dans
  Castro, eût été une impossibilité de plus pour Corneille, s'il eût
  dû avoir lieu _devant le Roi_.

  [561] Acte I, scène IV, vers 251 et suivants.

  [562] Acte I, scène III, vers 227 et 228.

  [563] Dans Corneille, Rodrigue est fils unique:

    «Vous n'avez qu'une fille, et moi _je n'ai qu'un fils_.»

    (Acte I, scène III, vers 167.)


  [564] Acte I, scène IV.

  [565] «Et _ce fer que mon bras ne peut plus soutenir_,
        Je le remets au tien pour venger et punir.»

        (Acte I, scène V, vers 271 et 272.)

  [566] Voyez dans la première section de l'_Appendice_, p. 200, la
  citation relative aux vers 262 et suivants.

  [567] Nous n'examinons ce poëte que comparativement à Corneille,
  et nous craindrions de faire une digression en remarquant que la
  tradition, à laquelle il obéit tout en choisissant, a dû lui
  causer aussi quelque embarras. Il y a dans ces légendes, tant de
  fois remaniées, bien des tons divers, selon le caractère plus ou
  moins rude des siècles qui les ont traitées successivement. Les
  détails de chevalerie et de cour, et d'autres encore, risquaient
  de faire dissonance et anachronisme avec des données plus
  anciennes et toujours accréditées. Un censeur _espagnol_ qui
  aurait critiqué à ce point de vue Guillem de Castro aurait eu
  gain de cause. Il est curieux de remarquer que deux traditions
  contraires font de Rodrigue l'_aîné_ ou le _plus jeune_ des trois
  frères. Si le poëte Castro a eu de bonnes raisons pour faire de
  Rodrigue l'aîné, il faut convenir qu'il a rendu par là peu
  naturelle la conduite de don Diègue qui s'adresse d'abord à deux
  adolescents pour savoir s'il en fera ses champions contre Gormas.
  Un examen attentif ferait voir qu'en se résignant à cette faute,
  le poëte l'a fort bien sentie.

  [568] Acte I, scène V, vers 286.

  [569] Acte I, scène IV, vers 260.

  [570] Acte I, scène V, vers 282.

  [571] Acte I, scène VI, vers 291.

  [572] Acte II, scène II, vers 406.

  [573] Ceci est moins juste. Arias est parent de don Diègue, et de
  son parti; mais Corneille préfère le nom le plus sonore, et un
  moindre nombre de personnages.

  [574] Voyez la Notice du _Cid_, p. 17 et 18.

  [575] Acte II, scène I, vers 382.

  [576] _Que está allí_, mots qui, dans la citation de Corneille
  (voyez ci-dessus, p. 201, vers 398), ne laissent pas d'être un
  peu embarrassants pour le lecteur.

  [577] Plus motivé par la situation que dans Corneille.

  [578] Par la colère:

    Y que es sangre suya y mia
    la que yo tengo en los ojos,
    sabes?

  --Voir l'interprétation détournée volontairement sans doute par
  Corneille, vers 401 et 402, le sang porté aux yeux par la colère
  tenant à une locution tout espagnole.

  [579] C'est le vrai sens, plutôt que la réplique: _Que m'importe_
  (vers 402)?

    Y el saberlo (acorta--razones) qué ha de importar?

  [580] Donnons cet exemple, entre tant d'autres, de la singulière
  rapidité d'expression si goûtée des Espagnols, qui resterait
  obscure si elle n'était un peu paraphrasée dans la traduction:

    Hijo, hijo, con mi voz
    te envio ardiendo mi afrenta.

SOMMAIRE DE LA DEUXIÈME JOURNÉE.

1º LE PALAIS DU ROI. _Chimène demande le châtiment de Rodrigue; don
Diègue prend la défense de son fils_.

2º L'APPARTEMENT DE CHIMÈNE, _où Rodrigue ose pénétrer et se montrer à
Chimène, revenue du palais_.

3º UN LIEU DÉSERT, _près de Burgos, où don Diègue revoit secrètement
son fils, et lui confie une troupe des siens armée contre les Maures_.

4º UNE CAMPAGNE ET LE CHÂTEAU DE PLAISANCE _où l'Infante, le soir, au
balcon, voit passer Rodrigue allant en guerre, et lui adresse de
tendres encouragements, reçus avec une courtoisie délicate par l'amant
de Chimène_.

5º LES MONTAGNES D'OCA, _au nord de Burgos, où la victoire du Cid sur
les Maures est mise autant qu'il est possible en action_.

6º LE PALAIS DU ROI, _à Burgos, où d'abord le jeune prince don Sanche
offre des traits singuliers de caractère, qui font prévoir son
histoire future; puis arrive Rodrigue amenant le chef qu'il a fait
prisonnier; Chimène alors reparaît en deuil, demandant encore sa
vengeance dans les termes mêmes de l'ancienne ballade. Le Roi la
congédie avec égards, et bannit Rodrigue en l'embrassant_.

REMARQUES.

C'est ainsi que s'étend d'une manière illimitée le champ et le
mouvement de l'action, que Corneille s'applique surtout à resserrer.
C'est la lutte du poëme dramatique contre l'épopée. Corneille veut se
conformer à des règles qu'il croit être celles de la raison et de
l'antiquité, mais qui en réalité, comme on l'a compris seulement de
nos jours, dérivent purement et simplement de la présence continuelle
du choeur sur la scène grecque.

_Scène Ière._ Des six tableaux de la deuxième journée, le 1er termine
le second acte de Corneille, le 2e et le 3e suffiront pour tout le
troisième acte. Il faut bien convenir que notre poëte, en se refusant
la grande représentation où tant de personnages sont en jeu, s'est
condamné à relier son action par un certain nombre de petites scènes
en quelque sorte de transition et un peu languissantes. Ainsi la
nouvelle de la dispute des deux pères et celle du combat n'arrivent
que successivement à Chimène et au Roi. Dans l'intervalle, Chimène,
alarmée de la dispute, est faiblement consolée par l'Infante, trop
intéressée, malgré son grand coeur, à la ruine des espérances de son
amie. Le Roi dissimule à peine en un beau langage l'embarras de son
autorité compromise. Un artifice manifeste fait intervenir dès lors le
personnage de don Sanche, pour qu'il ne paraisse pas trop brusquement
plus tard quand on en aura besoin. Même précaution pour faire annoncer
par le Roi l'attaque probable des Maures, et de trop faibles
dispositions de défense. Les deux poëtes vont se rejoindre au
commencement de la _seconde journée_. Là, le Roi dans son palais vient
à peine d'apprendre la catastrophe, qu'il voit entrer par deux portes
différentes Chimène et don Diègue, l'une tenant à la main un mouchoir
trempé du sang de son père, l'autre décoré des traces du même sang
dont il a frotté sa joue pour en laver l'affront. Ce sont deux traits
des anciennes coutumes. Les deux personnages ont pu se rencontrer
auprès de la victime: c'est à l'orpheline de réclamer vengeance aux
pieds du Roi, au père vengé de défendre son fils. Voilà une situation,
un très-bel antagonisme dramatique et oratoire; le triomphe appartient
incontestablement à l'éloquence de Corneille; mais il est juste de
rapporter l'invention à Castro, car les romances n'offraient à
celui-ci que des démarches isolées, réitérées de la part de Chimène
auprès du Roi, avec les naïves doléances propres à l'épopée du moyen
âge. Castro reproduira plus loin ces souvenirs disparates: ici il
invente en une poésie âpre, sans ampleur quoique assez ampoulée, la
dispute entre la vengeance invoquée et la vengeance satisfaite. Ce que
Corneille a cité d'espagnol suffisait à sa loyauté; mais nous
cherchons dans le texte des _Mocedades_ ce qui peut s'ajouter à ses
citations, comme l'ayant inspiré, comme motif saisi par lui, et
librement traité, corrigé hardiment.

    «Je l'ai trouvé sans vie. Excusez ma douleur,
    Sire, la voix me manque à ce récit funeste;
    Mes pleurs et mes soupirs vous diront mieux le reste[581].»

Cette douleur filiale manque chez Castro, où on la trouve absorbée
tout entière dans l'esprit de vengeance, point d'honneur de la jeune
fille espagnole. Chimène a pourtant des larmes, que le poëte français
a épurées, comme on va voir. Elle présente le mouchoir sanglant: c'est
d'abord ce qu'il faut noter pour entendre la citation _y escribió en
este papel_, texte d'un heureux contre-sens: son sang _sur la
poussière_[582].... Ce mouchoir est le testament écrit de son père, et
elle dit au Roi en s'agenouillant: «Ces lettres qui sont empreintes
dans mon âme, je veux les exposer à tes yeux: elles attirent dans les
miens, comme un aimant, des _larmes_ vengeresses, _des larmes
d'acier_:»

    A tus ojos poner quiero
    letras que en mi alma están,
    y en los mios como iman
    sacan lágrimas de acero.

La phrase suivante de Castro eût assez bien comporté une citation
textuelle de Corneille, car il n'a corrigé que tard, en 1660,
l'imitation qu'il en avait faite.

    «Immolez, non à moi, mais à votre couronne
    ...........................................
    _Tout ce qu'enorgueillit_ un si haut attentat[583].»

Sa première leçon, longtemps conservée, disait:

    «Sacrifiez don Diègue et _toute sa famille_,
    A vous, à votre peuple, à toute la Castille.»

C'était bien l'entraînement du texte espagnol:

«Et dût, en sa poitrine, la forteresse (_de son coeur_) s'épuiser à
force de saigner, chaque goutte de ce sang doit coûter une tête[584].»

    Y aunque el pecho se desangre
    en su misma fortaleza,
    costar tiene una cabeza
    cada gota de esta sangre.

Rien de plus beau que la réplique de _notre_ don Diègue, notamment le
début: _Qu'on est digne d'envie_, etc...[585]. Et n'est-ce pas là
aussi de l'invention?... Le don Diègue espagnol est tout à la joie
d'avoir vu tuer son ennemi, et tout fier de sa joue frottée de sang.
Il nous fournit un beau mouvement quand il invoque son droit d'offrir
sa tête à la justice, en place de son fils; mais l'allure roide et
sautillante de son rhythme étroit ne sera jamais comparable à
l'ampleur des formes de Corneille. Si le poëte valencien se plaignait
que son imitateur ne l'a cité que par petits lambeaux de phrase, il
faut convenir qu'il ne gagnerait pas souvent à être cité d'une
manière plus complète. Cette fin est belle pourtant:

    Con mi cabeza cortada
    quede Ximena contenta,
    que mi sangre sin mi afrenta
    saldrá limpia, y saldrá honrada.

Corneille, qui s'est inspiré de ce discours un peu au delà des
citations données, termine plus éloquemment par

    «Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret[586].»

Après ce grand effort, la scène et l'acte sont naturellement terminés
par le Roi, qui ajourne sa délibération, confie à don Sanche le soin
de reconduire Chimène, et veut s'assurer de don Diègue ainsi que de
son fils.

    «Don Diègue aura _ma cour et sa foi pour prison_[587].»

Ce vers est le résumé de toute une scène qui, dans le texte espagnol,
est la continuation de celle-ci, scène assez bien traitée, mais dont
le caractère épisodique et familier n'entrait pas dans le plan de
Corneille. La bonne Infante amène au secours de don Diègue son nouvel
élève, le prince don Sanche, d'un caractère pétulant et volontaire,
qui ne laisse pas arrêter son gouverneur, et qui obtient du Roi d'en
être lui-même _le gardien_ (_el alcayde_). Ainsi l'on se sépare,
Chimène exprimant en aparté son tendre ressentiment contre Rodrigue,
et l'Infante s'apprêtant à se rendre avec la Reine à une maison de
plaisance où nous devons la retrouver.

_Scène IIe._ La scène où Rodrigue se présente à la suivante
Elvire[588] est, dans l'espagnol, d'un ton plus familier, mais aussi
plus naturel, comme préparation de ce qui va suivre. Seulement la
suivante n'avait pas besoin de dire au public, après qu'elle a fait
cacher Rodrigue:

    Peregrino fin promete
    ocasion tan peregrina.

Chimène rentre chez elle sous la protection de son oncle Peranzules,
plus convenable que celle du jeune cavalier don Sanche. Elle demande
et obtient plus tôt de rester seule, sans avoir à éluder l'offre
intéressée de l'épée de don Sanche pour la venger.

Mais rien ne nous paraît plus délicat que la comparaison des deux
scènes suivantes chez les deux poëtes. Comment faire bien voir dans
le texte étranger la légèreté un peu molle des touches lorsqu'elles
sont justes, opposée à la vigueur des tons qui les reproduisent, et le
tour un peu frivole de ces subtilités de sentiment qui, dans
Corneille, s'élèvent jusqu'à une sorte de vérité passionnée en
harmonie avec l'excès de la douleur et les perplexités d'une situation
si étrange? Le poëte méridional et son auditeur cherchent avant tout
dans cette étrange situation et dans ces antithèses un amusement
auquel se mêle sans doute un peu de sympathie: le poëte normand et son
spectateur veulent trouver en un tout autre tempérament d'esprit
l'admiration et les larmes. Celui-ci soutient la grande déclamation
tragique et la prolonge avec force, là où l'autre s'est borné à une
élégante série de madrigaux, qui ont le malheur de rester jolis, même
quand ils sont assez touchants.

Dans cette confidence éplorée que fait à Elvire la Chimène du _Cid_
françois, il y a bien treize vers espagnols rapportés comme traduits;
on peut y retrouver même une certaine littéralité, et c'est là
pourtant que la différence se fait le mieux sentir. Contentons-nous
d'une juste observation de la Beaumelle, en réponse à la plus fausse
remarque de Voltaire, à cet endroit:

    ELVIRE.

    «.... Après tout, que pensez-vous donc faire?

    CHIMÈNE.

    Pour conserver ma gloire et finir mon ennui,
    Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui[589].»

Les vers espagnols, cités en partie par Corneille, mais intervertis
par lui à tort, sont ainsi disposés dans le texte:

ELVIRE.

    Pues como harás, no lo entiendo,
    estimando el matador
    y el muerto?--XIM. Tengo valor,
    _y habré de matar muriendo_[590].
      _Seguiréle hasta vengarme_....

RODRIGO.

    Mejor es que mi amor firme,
        con rendirme,
    te dé el gusto de matarme
    sin la pena del seguirme.

Voltaire, dans son commentaire, cite l'espagnol uniquement d'après
Corneille; en admirant le vers: _Le poursuivre_, etc., il fait
l'étrange remarque que voici: «Ce vers excellent, dit-il, renferme
toute la pièce, et répond à toutes les critiques qu'on a faites sur le
caractère de Chimène. _Puisque_ ce vers _est_ dans l'espagnol,
l'original contenait les vraies beautés qui firent la fortune du _Cid_
français.» Voltaire n'a jamais vu l'original, et c'est ce qu'il avoue
ici implicitement; mais la Beaumelle lui objecte fort sensément que ce
vers:

    «_Le poursuivre, le perdre, et mourir après lui,_»

«a un sens bien autrement énergique, et une idée _qui n'est pas_ dans
l'ouvrage espagnol. _Morir matando_, et _matar muriendo_, sont des
phrases faites qu'on rencontre à chaque page dans les poëtes
castillans, et qui ne veulent dire autre chose que combattre en
désespéré, combattre jusqu'à la mort. Le vers qui précède [_il fallait
dire_ qui suit]: _Je le poursuivrai jusqu'à ce que je sois vengée_,
l'explique assez, et il y a loin de là au sublime _Mourir après lui_.»

Le Rodrigue espagnol vient donc inopinément se jeter aux pieds de
Chimène; il ne songe pas, non plus que son imitateur français, à ces
aveux de tendresse passionnée qu'il vient d'entendre et dont il
pourrait encore se montrer heureux et transporté. Chimène n'aura pas
non plus un moment de confusion de tout ce qu'il a entendu ainsi par
surprise; même oubli dans le français, où elle a dit en termes plus
énergiques qu'elle l'_adore_[591].

Le jeune homme ne porte plus vraisemblablement le grand espadon de
Mudarra; aussi l'offre de _sa dague_ qu'il va faire à Chimène ne
saurait produire l'effet dramatique que l'on trouve dans Corneille, ni
amener l'exclamation si émouvante:

    «_Quoi? du sang de mon père encor toute trempée_[592]!»

et les subtilités qui s'accumulent durant quinze vers sur cette épée à
la mode de la cour de Louis XIII, vers originaux sans contredit:
admirons les suggestions diverses du _costume_! Voici la scène.

«_Rodrigue, se jetant à ses pieds_: Non, il vaut mieux que je me rende
à toi, et que mon amour invariable te donne la satisfaction de
m'immoler, en t'épargnant la peine de me poursuivre.--_Chimène_:
Qu'as-tu osé? qu'as-tu fait? Est-ce une ombre, une vision?--Perce ce
coeur: j'y renonce pour celui qui bat dans ton sein[593].--Ciel!
Rodrigue, Rodrigue en ma maison!--Écoute-moi.--Je me meurs.--Je veux
seulement que tu entendes ce que j'ai à te dire, et que tu me répondes
ensuite avec ce fer. (_Il lui donne sa dague._) Ton père le comte
Glorieux, comme on l'appelait dignement, porta sur les cheveux
blancs[594] de mon père une main téméraire et coupable; et moi,
j'avais beau me voir par là déshonoré, mon tendre espoir ainsi
renversé se débattait avec tant de force que ton amour put faire
hésiter ma vengeance. En un si cruel malheur, mon injure et tes
charmes se livraient dans mon coeur une lutte obstinée:

    Et vous l'emportiez, Madame,
          Dans mon âme,
    S'il ne m'était souvenu
    Que vous haïriez infâme
    Qui noble vous avait plu[595].

C'est avec cette pensée, sans doute digne de toi, que je plongeai mon
fer sanglant dans le sein de ton père. Ainsi j'ai recouvré mon
honneur; mais aussitôt, amant soumis, je suis venu vers toi, pour que
tu n'appelles pas cruauté ce qui pour moi fut devoir impérieux, pour
que ma peine justifie à tes yeux ma conduite si nouvelle envers toi,
pour que tu prennes ta vengeance dès que tu la desires. Saisis ce fer,
et si nous ne devons avoir à nous deux qu'un même courage, une même
conscience, accomplis avec résolution la vengeance de ton père, comme
j'ai fait pour le mien.

--Rodrigue, Rodrigue! ah, malheureuse! Je l'avoue malgré ma douleur,
en te chargeant de la vengeance de ton père, tu t'es conduit en
chevalier. A toi je ne fais point reproche, si je suis malheureuse, si
telle est ma destinée qu'il me faudra subir moi-même le trépas que je
ne t'aurai pas donné. Mais une offense dont je t'accuse, c'est de te
voir paraître à mes yeux quand ta main et ton épée sont encore chaudes
de mon sang. Et ce n'est pas en amant soumis, c'est pour m'offenser
que tu viens ici, trop assuré de n'être point haï de celle qui t'a
tant aimé. Eh bien! va-t'en, va-t'en, Rodrigue.... pour ceux qui
pensent que je t'adore, mon honneur sera justifié quand ils sauront
que je te poursuis. J'aurais pu justement sans t'entendre te faire
donner la mort; mais je ne suis ta partie que pour te poursuivre, et
non pour te tuer. Va-t'en, et fais en sorte de te retirer sans qu'on
te voie. C'est bien assez de m'avoir ôté ma vie sans m'ôter encore ma
renommée.

--Satisfais mon juste desir: frappe.--Laisse-moi.--Écoute: songe que
me laisser ainsi est une dure vengeance; me tuer ne le serait pas.--Eh
bien, cela même est ce que je veux.--Tu me désespères, cruelle! ainsi
tu m'abhorres?--Je ne le puis: mon destin m'a trop enchaînée.--Dis-moi
donc ce que ton ressentiment veut faire.--Quoique femme, pour ma
gloire, je vais faire contre toi tout ce que je pourrai.... souhaitant
de ne rien pouvoir.--Ah! qui eût dit, Chimène?...--Ah! Rodrigue, qui
l'eût pensé?...--Que c'en était fait de ma félicité?...--Que mon
bonheur allait périr?... Mais, ô ciel! je tremble qu'on ne te voie
sortir.... (_Elle pleure_[596].)--Que vois-je?...--Pars, et laisse-moi
à mes peines.--Adieu donc, je m'en vais mourant.»

On peut donc, et ce n'est que justice, reconnaître une rectitude de
développement, une précision de dessin beaucoup plus marquées ici que
dans Corneille.

    «_Rodrigue en ma maison!_ Rodrigue devant moi[597]!»

C'est le premier hémistiche qui seul est traduit: et remarquez en
effet quelle plus grande place occupe dans la scène espagnole plus
courte, cette préoccupation si convenable, cet effroi de la jeune
fille, et même cette colère, d'être forcée de s'entretenir en un tel
moment, dans sa maison, avec Rodrigue. Quand il lui dit:

              «Quatre mots seulement:
    Après, ne me réponds qu'avecque cette épée[598],»

le sens, le motif de ces quatre mots, fort net dans l'espagnol, c'est
qu'il veut d'abord se faire absoudre par sa maîtresse, et puis
recevoir la mort de sa main. L'incident de _l'épée_ dont nous avons
parlé, et plusieurs autres détours, suspendent ou dénaturent un peu
cette inspiration tendre et naïve. Cet incident s'achève sur les
justes instances de Chimène, soit que l'odieuse épée rentre dans le
fourreau, soit que l'acteur la jette au loin. (A défaut d'une note de
l'auteur, la tradition est insuffisante.) Mais comment revenir à ces
_quatre mots_ qui ont été annonces plus haut, à ce motif qui a amené
Rodrigue et que Castro a si directement exprimé?

    «Je fais ce que tu veux, mais sans quitter l'envie
    De finir par tes mains ma déplorable vie;
    Car enfin n'attends pas de mon affection
    Un lâche repentir d'une bonne action.
    De la main de ton père un coup irréparable
    Déshonoroit du mien la vieillesse honorable[599].»

Le développement donné à la phrase rend l'unité de trait plus
difficile ici et partout ailleurs, mais le spectateur charmé ne
remarque pas des sutures adroites, ou des soudures un peu plus
forcées, comme ce: _Car enfin n'attends pas_...; plus loin: _Ce n'est
pas qu'en effet_[600]...; et ces minutieuses observations n'empêchent
pas le lecteur attentif d'être enlevé par une merveilleuse éloquence,
après avoir goûté la beauté simple et plus réduite du motif original.

La réponse de Chimène présente les mêmes qualités, les mêmes défauts
si l'on veut. On peut voir à quel point y est amplifié le _Como
caballero hiciste_, et la haute obligation de le _poursuivre_ pour
l'acquit de son honneur, exprimée dans l'espagnol en une forme plus
féminine. Continuons:

    «Hélas! _ton intérêt ici me désespère_:
    Si quelque autre malheur m'avoit ravi mon père, etc.[601].»

C'est là une idée touchante, exclusivement propre à Corneille, et
exprimée en vers admirables, sauf encore la transition: _ton
intérêt_.... très-hasardée logiquement, car il ne s'agit guère dans
cette plainte que de _son_ intérêt à elle-même:

          «.... j'aurois senti des charmes,
    Quand une main si chère eût essuyé mes larmes[602].»

Puis, pour rentrer dans l'idée dominante d'une vengeance de mort à
obtenir, c'est encore, comme transition, le vers:

    «Car enfin n'attends pas de mon affection[603],»

répété littéralement du discours précédent de Rodrigue.

L'inconvénient de l'argumentation oratoire, par laquelle Corneille
ressemble souvent à Euripide, sans l'imiter, paraît mieux encore dans
la discussion suivante, où Rodrigue veut prouver que Chimène doit le
tuer, tandis que son amante veut éluder cette preuve. L'espagnol
n'avait fait que glisser sur ce conflit; mais quiconque a lu et relu
de telles scènes, sait quel est le privilége de notre Corneille,
d'être réellement grand, émouvant et sublime, à travers toutes ses
exagérations d'emphase et de dialectique[604].

Désormais nous ne trouverons plus les deux poëtes aussi près l'un de
l'autre, si ce n'est dans une seule scène, qui suit immédiatement
celle-ci dans la _deuxième journée_, et qui terminera notre _troisième
acte_. Aussi, au delà, nous contenterons-nous de parcourir la fable,
ou, si l'on veut, l'histoire de Castro, en observant que Corneille n'y
emprunte plus que quelques circonstances, et qu'il en omet et dénature
un bien plus grand nombre.

_Scène IIIe. Un lieu désert, la nuit_ (_près de Burgos_). Cet
endroit écarté devait être absolument indiqué aux spectateurs de
Corneille, quoiqu'il ne veuille en aucune manière violer ouvertement
_la règle_, ou que du moins il suppose ce lieu dans l'enceinte même de
Séville. Tout cela est mieux motivé dans l'espagnol. Il est naturel
que Rodrigue ait à se cacher après une telle affaire, que son père
soit convenu avec lui d'un lieu de rendez-vous pour aviser aux
conséquences. Une louable intention de variété a fait composer ce
monologue et le bel entretien qui suit en grands vers hendécasyllabes
à triples rimes croisées, comme le _capitolo_ de Dante par exemple. Ce
mode, traité avec aisance et fermeté, se rapproche sensiblement de la
grandeur du mode cornélien.

Corneille imite de près le ton inquiet du vieux père qui attend son
fils. Il aurait même pu citer, en regard de ces vers:

    «A toute heure, en tous lieux, dans une nuit si sombre,
    Je pense l'embrasser, et n'embrasse qu'une ombre[605],»

les vers de Castro:

    Voy abrazando sombras descompuesto
    entre la obscura noche que ha cerrado;

et en regard de celui-ci:

    «Rodrigue ne vit plus, ou respire en prison[606],»

    Si es muerto, herido, ó preso? Ay, cielo santo!

Enfin il entend le galop d'un cheval, voit le cavalier mettre pied à
terre, et Rodrigue paraît.

Ici nous devons une justice au poëte espagnol. Chacun sait combien
sont véhéments et nobles dans Corneille les transports de don Diègue
embrassant son vengeur. Castro est cité sans doute au bas de la page
(voyez ci-dessus, p. 205 et 206); mais l'ensemble de sa tirade est
d'une vigueur et d'une éloquence qui méritent qu'elle soit transcrite
autrement que par fragments numérotés:

      Hijo!--Padre!--Es posible que me hallo
    entre tus brazos?... Hijo!... Aliento tomo
    para en tus alabanzas empleallo.

      Como tardaste tanto?... pues de plomo
    te puso mi deseo.... y pues veniste
    no he de cansarte preguntando el como.

      Bravamente probaste! Bien lo hiciste!
    bien mis pasados brios imitaste,
    bien me pagaste el ser que me debiste!

      Toca las blancas canas que me honraste;
    llega la tierna boca á la mexilla
    donde la mancha de mi honor quitaste!

      Soberbia el alma á tu valor se humilla,
    come conservador de la nobleza
    que ha honrado tantos Reyes en Castilla.

    RODRIGO.

      Dame la mano, y alza la cabeza,
    á quien como la causa se atribuya
    si hay en mí algun valor y fortaleza.

    DON DIEGO.

      Con mas razon besára yo la tuya,
    pues si yo te dí el ser naturalmente
    tú me le has vuelto á pura fuerza suya[607].

On peut parler de l'éloquence espagnole, surtout quand c'est un élan
vif et direct qui l'entraîne; mais en pareil cas sa diction, qui n'est
pas étudiée, dégénère facilement en négligences et en tours vulgaires.
C'est ce qu'on pourrait observer dans le reste de cette scène, d'un
très-bel effet d'ailleurs.

Don Diègue veut que Rodrigue emploie sa valeur au service du Roi:

      No dirán que la mano te ha servido
    Para vengar agravios solamente:
    Sirve en la guerra al Rey, que siempre ha sido
      Digna satisfaccion de un caballero
    Servir al Rey á quien dexó ofendido;

ce que Corneille eût pu citer en partie, quand il dit:

    «Ne borne pas ta gloire à venger un affront;
    Porte-la plus avant: force par ta vaillance
    Ce monarque au pardon[608]....»

Don Diègue a amené non loin du lieu où il s'entretient avec Rodrigue
cinq cents gentilshommes de sa famille (_deudos_), montés et armés en
guerre, réunis par lui-même pour honorer la disgrâce de son fils exilé
(Corneille, placé dans d'autres conditions et au milieu de moeurs
différentes, a dû altérer un peu ces données). Tous veulent que
Rodrigue les commande:

    Que cada qual tu gusto solicita,
    «C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande[609].»

L'ennemi, les Mores de la frontière, vient d'envahir la vieille
Castille, les montagnes d'Oca, de Naxera; c'est l'histoire même.
Chacun sait déjà combien il en coûte de frais d'invention et
d'anachronisme à Corneille pour sauver ses _unités_ de temps et de
lieu en portant la scène à Séville, afin que le reflux du Guadalquivir
puisse amener dans les limites voulues une bataille, une campagne de
quelques heures.

Rodrigue, pressé d'aller rejoindre sa troupe, demande et reçoit à
genoux la bénédiction de son père. L'omission par Corneille de cette
noble circonstance résulte bien moins d'une différence de moeurs
nationales, que d'une différence entre les deux théâtres: l'espagnol
sans cesse sanctifié par des détails sacramentels, le français obligé
de s'interdire rigoureusement tout acte, toute parole, qu'on pourrait
regarder comme une profanation.

Mais à d'autres égards une invention propre à Corneille lui fournit
dans cette scène un motif d'intérêt fort attachant, fort bien placé,
qui manque et fait faute chez son devancier. Corneille, on le sait, a
supposé l'amour pour Chimène, connu dès longtemps du père de Rodrigue.
Le rude vieillard a pu n'en pas tenir compte pour exiger le duel;
mais ici il est beau et dramatique que le jeune homme tout rempli de
son amour sacrifié, que le fils respectueux, quitte envers un devoir
si cruel, repousse, écarte avec une amertume contenue la pétulante
allégresse de son père.

_Scène IVe._ C'est d'abord la mélancolique Infante qui, rêvant et
admirant la campagne, aperçoit du balcon d'un château la troupe de
Rodrigue: lui-même s'avance seul pour lui rendre hommage; Urraque,
sans oser lui dire qu'elle voudrait être la dame de ses pensées, bénit
son entreprise et ses exploits futurs. Un tour délicat, galant et
chevaleresque, fait le mérite de cet épisode de mode castillane. Un
signe de deuil, la couleur jaune des plumes et de l'armure du jeune
chevalier, est presque la seule allusion qui soit faite à sa tragique
situation. Il détourne adroitement le sens trop tendre des compliments
de cette royale amante dédaignée, que l'histoire lui attribue, et que
Corneille a introduite un peu péniblement sur la scène, comme on le
voit encore dans ses deux derniers actes.

_Scène Ve._ Rapide tableau de guerre dans les montagnes. Un roi more,
traînant après lui ses captifs et son butin, est arrêté, vaincu, fait
prisonnier par Rodrigue, qui reçoit son hommage, et se met à la
poursuite de quatre autres rois. Tout se passe sous les yeux du
spectateur, moins la mêlée, que décrit un berger poltron monté sur un
arbre. C'est ici le seul endroit, très-court, où Castro ait fait usage
d'un personnage bouffon ou _gracioso_. L'intelligent poëte abrége
volontiers ces tumultueuses bagarres. Il suppose souvent ses
personnages à cheval, mais il use de tous ses artifices pour les faire
descendre à pied sur la scène. On conçoit la tentation offerte à
Corneille de traduire tout ce fracas en un grand récit d'épopée comme
celui du quatrième acte.

La _scène VIe_ nous ramène au palais du Roi à Burgos, mais non pas
d'abord au véritable fond de l'action. Castro tient à traiter
l'histoire plus au large, à nous faire connaître les dispositions
irascibles du prince don Sanche, et dont le Cid verra plus tard
l'avénement et la catastrophe. Ce jeune furieux, agité par des
pressentiments et des horoscopes, est difficilement contenu par don
Diègue, son gouverneur, quand excité par le cliquetis des épées il
veut tuer son maître d'armes, et qu'ensuite il menace l'Infante sa
soeur à cause d'un épieu sanglant qu'elle rapporte de la chasse.

Enfin entre le Roi, avec sa cour, joyeux des succès de Rodrigue: il en
entend d'abord le récit de la bouche du prince more; puis arrive le
vainqueur lui-même, admis à recevoir les félicitations du Roi, de son
père, du Prince et de l'Infante.

Corneille n'a que légèrement modifié cette situation, mais il en a
relevé le caractère d'apparat par sa grande narration, dont les
beautés ne comportent ici aucun parallèle.

Il suit encore Castro dans les combinaisons qui surviennent, mais en
les modifiant beaucoup.

Chimène vient en grand deuil, accompagnée de ses écuyers, demander
justice au Roi. C'est déjà la seconde démarche qu'elle fait, et elle
la renouvelle encore dans la troisième journée. C'est trop sans doute
au point de vue de l'art; mais il ne s'agit que de réciter de vieux
romances de forme assez rude. L'art est suspendu; ce qui ailleurs
semblerait un expédient grossier et troublerait toute illusion, est
sans doute en Espagne ce qui charme le mieux les réminiscences du
spectateur. C'est ainsi que don Diègue décrit cette entrée de Chimène
dans les termes du narrateur populaire; Chimène récite de même sa
plainte; de même encore le Roi récite en partie sa clémente réponse;
et enfin, contrairement à tous les romances, Rodrigue assiste à tout
cela sans avoir rien à dire, ou peu s'en faut. Seulement il relève la
fin des plaintes traditionnelles de Chimène: elle dit que son ennemi
est content tandis qu'elle est affligée, qu'_il rit_ tandis qu'elle
pleure.... Il s'écrie: «Ah! pour vos larmes, beaux yeux, je vous
donnerois le sang de mes entrailles!» Le Roi conclut (ici l'auteur
reparaît), en exilant Rodrigue à la tête de ses troupes, et en
l'embrassant devant la plaintive orpheline, qui ne peut empêcher ses
yeux de se tourner vers son héros. Urraque est un peu jalouse de cet
échange de regards; le jeune prince veut que don Diègue l'emmène à
l'armée à la suite de Rodrigue. C'est la fin de la _seconde
journée_.--Toutes ces enluminures faciles et naïves, prodiguées pour
glorifier le héros national, ne pouvaient convenir à l'art de
Corneille. C'est assez pour lui d'avoir à renouveler (de trop près,
comme il en convient) une démarche déjà faite _la veille_ par Chimène,
tandis qu'en espagnol, il y a plus d'un an d'intervalle.

Il suppose donc que la venue de Chimène est annoncée au Roi, mais un
peu avant son entrée; le Roi a ainsi le temps de congédier Rodrigue
honorablement en lui donnant l'accolade; puis, comme il a entendu dire
que Chimène aime Rodrigue, il se propose de l'éprouver, d'intelligence
avec don Diègue. Or cet artifice et la scène qui s'ensuit, Corneille
l'a été prendre dans la _troisième journée_, au moment d'une nouvelle
plainte de Chimène, la troisième, chez Castro, que le poëte français a
confondue avec la seconde, sentant bien que c'est déjà beaucoup de
deux en vingt-quatre heures.

NOTES:

  [581] Acte II, scène VIII, vers 668-670.

  [582] Acte II, scène VIII, vers 676.

  [583] _Ibidem_, vers 693-696.

  [584] Ici un faux sens est donné par l'intelligent traducteur la
  Beaumelle, d'après une édition fautive, qui devait être aussi
  celle de Corneille: «Et dût l'_État_ perdre _ses plus précieux
  appuis_....» Il lisait probablement, ainsi que Corneille: «y
  aunque el _Reyno_....»

  [585] Acte II, scène VIII, vers 697.

  [586] Acte II, scène VIII, vers 732.

  [587] _Ibidem_, vers 736.

  [588] Acte III, scène I.

  [589] Acte III, scène III, vers 846-848.

  [590] Ceci est la fin du couplet de _quatre_ vers, qui est suivi
  périodiquement dans ce système d'un couplet de _cinq_ vers, dont
  l'un est de trois ou quatre syllabes; le couplet de cinq vers
  commence ici à _Seguiréle_. La réponse de Chimène est interrompue
  par Rodrigue, qui vient s'agenouiller devant elle, et lui
  demander la mort.

  [591] Acte III, scène IV, vers 972.

  [592] _Ibidem_, vers 858.

  [593] Texte difficile:

      Pasa el mismo corazon,
    que pienso que está en tu pecho

  [594] Le mot _canas_, «cheveux blancs,» était noblement rendu par
  _vieillesse honorable_, dans cette leçon des premières éditions:
  _De la main de ton père_[594-a], etc., que Corneille a changée, à
  regret sans doute, à partir de 1660.

    [594-a] Voyez ci-dessus, p. 154, la variante des vers 873 et
    874.

  [595] Qu'on veuille bien nous pardonner ces rimes, qui seraient
  un essai fort puéril, si elles n'étaient destinées à donner
  quelque idée du mètre employé dans cette scène, alternativement
  avec les quatrains rimés.

  [596] C'est ce dont le texte n'avertit point. Cette parenthèse
  est duc à la Beaumelle; le cri: «Que vois-je?» n'a sans elle
  aucun sens. Corneille n'a pas trouvé cette indication de scène,
  ce mouvement de Rodrigue revenant sans doute sur ses pas; mais il
  a aussi mis beaucoup de larmes dans cette séparation, qui _alors_
  en faisait tant couler, en cette première jeunesse de nos
  émotions théâtrales. Les deux phrases entrecoupées qui précèdent
  n'ont tout leur sens qu'accompagnées de sanglots.

  [597] Acte III, scène IV, vers 852.

  [598] _Ibidem_, vers 856 et 857.

  [599] Acte III, scène IV, vers 869-874. La fin, depuis: «De la
  main de ton père,» se lit dans les éditions de 1637 à 1656.
  L'avant-dernier vers, meilleur que celui qui l'a remplacé à
  partir de 1660, se rattache enfin au texte cité par Corneille:
  malheureusement le vers suivant aura paru faible par l'antithèse
  des mots _déshonoroit_ et _honorable_: c'est la remarque d'un
  habile critique (M. Géruzez, _Théâtre choisi de Corneille_, p.
  59).

  [600] Acte III, scène IV, vers 879.

  [601] _Ibidem_, vers 917 et suivants.

  [602] _Ibidem_, vers 921 et 922.

  [603] _Ibidem_, vers 927 et 871.

  [604] Corneille, dans l'_Examen_ du _Cid_ (voyez ci-dessus, p. 94
  et 95), fait sur cette scène et sur la première du cinquième
  acte, qui en est comme une variation, des réflexions candides et
  sages dont nous recommandons la lecture.

  [605] Acte III, scène V, vers 1013 et 1014.

  [606] _Ibidem_, vers 1020.

  [607] «Je t'ai donné la vie par l'entremise de la nature: toi, tu
  me l'as rendue par sa seule vaillance (de ta main).» Cela est
  beau, mais quel éclat incomparable dans ces mots:

    «Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire:
    Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire[607-a]!»

    [607-a] Acte III, scène VI, vers 1053 et 1054.

  [608] Acte III, scène VI, vers 1092-1094.

  [609] _Ibidem_, vers 1086.

SOMMAIRE DE LA TROISIÈME JOURNÉE.

1º LE PALAIS, À BURGOS. _L'Infante, qui a perdu sa mère depuis un an,
fait confidence à don Arias du désir qu'elle aurait d'épouser le Cid;
mais elle reconnaît en même temps quel obstacle lui oppose la passion
toujours plus vive de son amie, et elle se résigne à oublier la
sienne._

_Le Roi apprend à don Diègue le rappel de Rodrigue, qui en ce moment
fait un pèlerinage en Galice. On annonce Chimène demandant justice
pour la troisième fois, démarche bien peu motivée, puisque Rodrigue
subit encore l'exil prononcé devant elle par le Roi dans la précédente
journée. Là-dessus, Arias découvre au Roi l'amour secret de Chimène,
et va préparer une ruse pour l'éprouver._

_Chimène, introduite, récite au Roi un second texte de romance d'un
effet plus bizarre encore que le précédent, sur ses griefs contre
Rodrigue[610]; alors un domestique, chargé de ce rôle par Arias, vient
annoncer que le Cid a péri dans une embuscade: douleur que Chimène
laisse voir, mais qu'elle désavoue aussitôt qu'elle est détrompée.
Elle obtient du Roi de faire appeler Rodrigue à un combat singulier,
promettant d'épouser celui qui le tuera._

2º FORÊT, ROUTE DE GALICE. _Halte du Cid; ses belles maximes sur la
piété du soldat. Un lépreux demande assistance du fond d'un fossé.
Rodrigue seul n'hésite pas à lui donner humblement des soins, et le
fait manger avec lui. Tombant ensuite dans un sommeil mystique, il
voit le lépreux transfiguré: c'est saint Lazare qui le bénit, lui
présage ses succès, et remonte au ciel._

3º PALAIS. _Il s'agit d'un différend entre la Castille et l'Aragon
pour la possession de Calahorra. Il pourrait être décidé par un combat
singulier à livrer sur la frontière des deux États contre le terrible
Aragonais don Martin Gonsalez; mais nul n'ose se présenter. Le Cid, de
retour, paraît devant le Roi en même temps que l'Aragonais, dont il
accepte le défi, et don Martin annonce qu'il profitera de ce duel pour
obtenir Chimène._

4º MAISON DE CHIMÈNE. _Elle explique à Elvire la violence qu'elle
s'est faite en demandant le combat contre Rodrigue. Une lettre où don
Martin lui fait part de ses arrogantes prétentions la met au
désespoir._

5º PALAIS. _Le Roi est préoccupé de son testament qu'il veut faire. Il
a des enfants puînés et des filles à pourvoir; le jeune infant don
Sanche manifeste encore ses dispositions violentes. Ce sont autant
d'emprunts à l'histoire, de souvenirs de faits réels très-répandus
dans la tradition, et rattachés plus tard à l'histoire du Cid_ (dans
la seconde partie des _Mocedades_).

_Chimène paraît en habits de fête, avec une lettre venue d'Aragon,
dont elle affecte de se réjouir, et qui semble promettre que Rodrigue
succombera dans le combat; mais ce qui l'amène en réalité, c'est son
inquiétude même, dont elle convient à part pour le spectateur._

_Tandis qu'elle alarme le Roi et don Diègue par sa feinte assurance,
un dernier artifice assez puéril va terminer ce jeu de magnanimité et
dompter enfin sa constance. «Voici venir, dit un messager, un
chevalier qui arrive d'Aragon, qui_ porte la tête _de Rodrigue, et qui
vient l'offrir à Chimène.» Consternation générale. Chimène désespérée
confesse sans ménagement l'amour que sa vertu lui a fait dissimuler.
Elle implore du Roi la permission de se retirer dans un couvent pour
échapper à un hymen odieux, quand soudain Rodrigue paraît, vainqueur,
et offrant sa propre tête.... Lui-même il explique l'équivoque qu'il a
cru pouvoir employer. Le Roi et les grands pressent Chimène de subir
la_ condition _du combat ainsi retournée, et le mariage sera célébré le
soir même par l'évêque de Palencia, environ trois ans après le début
de l'action._

REMARQUES.

Revenons à Corneille, fin du IVe acte. S'il modifie considérablement
son auteur, on voit qu'il l'a très-bien compris. Il lui emprunte le
noble congé donné par le Roi à Rodrigue; il improvise en quelques mots
l'idée moins noble de l'épreuve que le Roi va faire lui-même. La
fausse nouvelle qu'il donne est fort courte:

    «Il est mort à nos yeux des coups qu'il a reçus[611],»

en place du récit que fait le domestique dans l'espagnol. Il est vrai
toutefois que le récit plus étendu d'un combat et d'une embuscade
donne le temps aux personnages présents d'observer l'émotion
croissante de Chimène. Le don Diègue espagnol consent à jouer
l'affliction plus qu'il ne fait chez Corneille, et convient à part
qu'une telle fiction l'émeut encore de douleur. Chimène, dans son
saisissement, prête à tomber en faiblesse, ne dit, en français, que
ces mots: _Quoi! Rodrigue est donc mort_[612]? L'espagnol est presque
aussi bref, et eût pu être cité:

    Muerto es Rodrigo? Rodrigo
    es muerto?... No puedo mas....
    Jesus mil veces!

Le Roi s'effrayant de son trouble, elle avoue qu'elle se sent la
gorge serrée et le coeur oppressé.

Dès qu'elle est rassurée, nous voyons l'évolution soudaine et le hardi
mensonge de la pudeur se produire de même chez les deux poëtes, mais à
dire vrai, dans l'espagnol, avec une naïveté plus appropriée à cette
étrange inconséquence. C'est plus naturellement une jeune fille qui
s'effraye et s'irrite d'avoir été ainsi jouée et surprise. On voit
qu'elle ne veut pas rester sous le coup de cet affront, et tout d'une
haleine elle demande qu'on publie le ban d'un combat contre Rodrigue:
pour prix de cette tête, elle donnera sa main et tous ses biens, ou si
le champion n'est pas assez noble, la moitié de ses biens et sa
protection. Le Roi hésite un peu à consentir, et don Diègue le décide
en acceptant pour son fils le défi proposé[613].

Il est assez curieux d'observer les circonstances du temps qui rendent
ce pas plus difficile à Corneille, et qui imposent à Chimène
successivement deux requêtes sanglantes au lieu d'une. C'est d'abord
l'_échafaud_ que sollicite sa vengeance. C'est l'édit de Richelieu, la
sévère histoire du jour, dont il faut ici tenir compte avant la fable
espagnole. Après la réponse équitable et modérée du Roi, qui rend peu
probable l'application de l'_Édit_, Chimène peut invoquer le droit du
moyen âge, le duel; et il faut voir avec quel soin Corneille proteste
par la bouche du Roi contre _cette vieille coutume_ si funeste à
l'État, et si nécessaire à son drame. Il semble faire parler Louis
XIII lui-même:

    «Mais de peur qu'en exemple un tel combat ne passe,
    Pour témoigner à tous qu'à regret je permets
    Un sanglant procédé qui ne me plut jamais,
    De moi ni de ma cour il n'aura la présence[614].»

S'il ménage beaucoup les convenances du gouvernement, Corneille ménage
ici beaucoup moins que Castro la convenance morale et la délicatesse
de Chimène. C'est plus qu'une hardiesse de la part du roi Ferdinand de
tant insister sur la _flamme_ secrète de Chimène, et de dénaturer
jusqu'à ce point la loi du combat qu'elle vient d'obtenir:

    «_Qui qu'il soit_ (le vainqueur), même prix est acquis à sa peine:
    Je le veux de ma main présenter à Chimène,
    Et que pour récompense il reçoive sa foi.
    --Quoi? Sire, m'imposer une si dure loi!
    --Tu t'en plains; mais ton feu, loin d'avouer ta plainte,
    Si Rodrigue est vainqueur, _l'accepte sans contrainte_.
    Cesse de murmurer contre _un arrêt si doux_:
    Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux[615].»

Ainsi l'acte se termine, sans réplique de la part de la fière Chimène.
Ce qu'elle ne semble pas avoir voulu entendre, l'admirable scène qui
ouvre l'acte suivant fera bien voir qu'elle l'a entendu.

Mais que ne fait-on pas pour un dénoûment! C'est le moment pour le
poëte français de se soustraire à la fable absurde du dénoûment
espagnol; le temps presse, et il faudra absolument conclure par le
mariage. C'est à l'autorité royale à faire les frais d'un moyen de
force majeure. Corneille semble s'autoriser, comme d'un exemple, de
deux vers espagnols qu'il cite; il les prend à la fin d'un passage de
romance qui fournit la réponse du Roi aux plaintes de la deuxième
journée. Mais il n'y a point de parité réelle entre ces deux passages:

    «Et ta flamme en secret rend grâces à ton roi,
    Dont la faveur conserve un tel amant pour toi[616].»

          No haya mas, Ximena; baste;
          levantaos, no lloreis tanto:
          que ablandarán vuestras quejas
          antrañas de acero y marmol.
          Que podrá ser que algun dia
          troqueis en placer el llanto,
          _y si he guardado á Rodrigo
          quizá para vos le guardo_.

Ce dernier langage n'est qu'en un rapport discret et d'allusion avec
les traditions dont toutes les mémoires sont remplies, à savoir un
mariage _historique_, très-postérieur à la querelle, et obtenu, selon
les variantes des divers âges, soit, en vertu du droit barbare, sur la
demande même de la plaignante, soit par l'entremise bénévole du Roi,
par une lettre de sa main adressée à l'indifférent guerrier.

N'est-il pas remarquable que la troisième journée de Castro se passe
tout entière sans ramener Rodrigue en présence de Chimène, avant
l'expédient frivole et hasardé de son dénoûment? Ainsi disparaît et se
dissipe le fond tragique et passionné que Corneille ne veut pas perdre
de vue. Il a senti que la grande scène des deux jeunes gens au
troisième acte est le vrai triomphe de son oeuvre, et il se prévaut
d'un léger changement survenu dans la situation pour renouveler une si
touchante rencontre au commencement du cinquième. Nous laissons donc,
comme en dehors de notre parallèle, cette grande scène remplie de
beautés entièrement neuves, terminée par ce cri d'éternelle mémoire:
_Paraissez, Navarrois_[617]!...

Après une telle émotion, le théâtre, au temps de Corneille, devait
être plein d'indulgence, de patience, peut-être même de sympathie pour
les scènes d'attente qui doivent fournir à Rodrigue le temps
strictement nécessaire à désarmer don Sanche en champ clos. Il nous
faut voir expirer le malheureux amour de la Princesse, d'abord dans un
monologue lyrique, ensuite dans un entretien avec sa confidente. Nous
n'insisterons pas sur ce qu'on peut dire du désavantage de ces
personnages secondaires auxquels la dignité trop uniforme du ton
retire ce qu'ils pourraient avoir d'agréable, dans leur air naturel,
au second plan. Dans cette mesure, doña Urraca paraît intéressante
chez Castro quand elle confie ses peines au vieil Arias Gonzalo avec
une résignation qui n'est pas sans grâce.

A son tour Chimène, assistée aussi de sa confidente, nous demande un
nouveau délai nécessaire à la durée du combat, et il faut bien le
remplir par l'antithèse déjà trop prolongée de sentiments et
d'alternatives contraires. Il est permis de croire qu'au lieu de cette
dialectique traînante et forcée, l'étude directe du coeur humain
aurait pu mieux occuper ces instants de pénible attente.

Voici enfin l'équivoque don Sanche avec son épée. Chimène, transportée
de colère, lui ferme la bouche, le croyant vainqueur; puis sans se
faire attendre, le Roi, entouré de sa cour, survient au milieu de son
illusion. C'est ce qu'il fallait pour faire éclater en vers immortels
l'aveu désormais irrécusable de son amour. Don Sanche peut alors
expliquer qu'on lui a coupé la parole[618]. A ce moment il est temps
de nous ramener le noble Rodrigue pour offrir sa tête une dernière
fois, mais de quel style incomparable! Voilà ce que doit être
l'achèvement des émotions tragiques, voilà ce qui détermine l'état de
l'âme dans lequel Corneille renvoie chez eux ses spectateurs. Nous ne
voulons pas prendre congé de don Guillem de Castro d'une façon peu
courtoise, mais il est utile, pour apprécier la différence générique
des deux systèmes de poésie, de reproduire ici le dernier discours de
ce Rodrigue devenu un peu trop vulgaire et facétieux:

    REY.

    De tan mentirosas nuevas
    donde está quien fué el autor?

    RODRIGO.

    Antes fueron verdaderas:
    que si bien lo adviertes, yo
    no mandé decir en ellas
    sino solo que venia
    a presentarle á Ximena
    la cabeza de Rodrigo,
    en tu estado, en tu presencia,
    de Aragon un caballero;
    y esto es, señor, cosa cierta,
    pues yo vengo de Aragon,
    y no vengo sin cabeza,
    y la de Martin Gonzalez
    está en mi lanza allí fuera:
    y esta le presenta ahora
    en sus manos á Ximena.
    Y pues ella en sus pregones
    no dijo _viva_, ni _muerta_,
    ni _cortada_; pues le doy
    de Rodrigo la cabeza,
    ya me debe el ser mi esposa;
    mas si su rigor me niega
    este premio, con mi espada
    puede cortarla ella mesma.

    REY.

    Rodrigo tiene razon.
    Yo pronuncio la sentencia
    en su favor.

    XIMENA.

                Ay de mí!
    Impídeme la vergüenza, etc.

«_Le Roi_: Quel est l'auteur de ces fausses nouvelles? où
est-il?--_Rodrigue_: Ces nouvelles étaient très-vraies, au contraire.
Remarquez-le bien: tout ce que j'ai fait annoncer, c'est que d'Aragon
un chevalier venait pour offrir en hommage à Chimène la tête de
Rodrigue devant vous et en présence de votre cour. Or ce sont là
toutes choses bien vraies, car je viens d'Aragon, et je ne viens pas
sans ma tête. Pour celle de Martin Gonzalez, elle est là dehors au
bout de ma lance; mais celle-ci, je la présente en ce moment à
Chimène. Elle n'a point dit dans ses proclamations si elle la voulait
ou vivante, ou morte, ou coupée. Puisque je lui porte la tête de
Rodrigue, il est juste qu'elle soit mon épouse. Mais si sa rigueur me
refuse cette récompense, avec mon épée elle peut la trancher
elle-même.--_Le Roi_: Rodrigue a raison: je prononce le jugement en sa
faveur.--_Chimène_: Ah Dieu! je suis interdite de honte, etc.»

    V.

NOTES:

  [610] Il faut se souvenir que ces premiers romances supposent
  qu'elle était enfant quand Rodrigue, dont elle n'est pas connue,
  l'a rendue orpheline. Elle a depuis attendu dans sa maison l'âge
  convenable pour faire cette démarche devant le Roi.

  [611] Acte IV, scène V, vers 1340.

  [612] _Ibidem_, vers 1347.

  [613] Cette intervention de don Diègue, s'empressant d'accepter
  au nom de son fils, est un détail noble et fort bien adapté, qui
  s'offrait naturellement à l'imitation de Corneille. S'il l'a
  omis, on peut en entrevoir la raison dans la gêne où le tenaient
  les considérations dont il va être parlé.

  [614] Acte IV, scène V, vers 1450-1453.

  [615] Acte IV, scène V, vers 1457-1464.

  [616] _Ibidem_, vers 1391 et 1392.

  [617] Acte V, scène _I_, vers 1559 et suivants.

  [618] Un examen trop minutieux relèverait dans les deux vers
  suivants une petite combinaison de circonstances que l'on ne
  comprend guère, mais qui est indispensable à cette adroite
  conduite de la scène:

    «Mais _puisque mon devoir m'appelle auprès du Roi_,
    Va de notre combat l'entretenir (_Chimène_) pour moi[618-a].»

    [618-a] Acte V, scène VI, vers 1751 et 1752.

NOTE SUR LE _CID_ DE DIAMANTE.

Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici quelques renseignements sur
la traduction espagnole de notre _Cid_, à laquelle Voltaire a donné
plus de réputation qu'elle ne mérite, en se vantant de l'avoir
découverte comme un premier original _antérieur_ à celui de Castro.

J. B. Diamante, l'un des poëtes attachés à la chapelle et au théâtre
sous la direction de Calderon et du roi Philippe IV lui-même, est
l'auteur de cette oeuvre insignifiante. Elle a pour titre: _El
honrador de su padre_, le fils qui honore ou qui venge[619] son père.
On la trouve en tête d'un volume in-4º, le onzième d'un recueil mal
fait et très-mal imprimé sous la seule garantie des libraires et des
censeurs, intitulé: «Choix de Comédies nouvelles.... _Comedias nuevas
escogidas de los mejores ingenios de España._» Cette _onzième partie_
renferme, selon l'usage, douze comédies ayant pour auteurs, célèbres
ou ignorés, outre l'obscur Diamante, Calderon, Moreto, Baeza, Coello,
etc. Au milieu du frontispice, on lit: _Año_ 1658, et au bas: _En
Madrid_. Une réimpression, avec mêmes approbations et privilége,
porte: _Año_ 1659. Il est douteux que la pièce de Diamante ait jamais
été publiée autrement en Espagne au dix-septième siècle. M. Eug. Ochoa
l'a comprise dans le tome V du _Tesoro del Teatro español_ (Paris,
Baudry, 1839, in-8º), où elle peut se lire plus nettement imprimée.

Le traducteur ne fait aucune mention du poëte français qui lui fournit
son texte. Ce n'est point _plagiat_ dans la rigueur du mot: c'est
plutôt parfaite indifférence, suivant l'esprit de l'époque et du pays.
Mais pour concevoir quelles licences ce traducteur prend avec un
auteur dont il semble ignorer l'existence, il suffit de dire que cette
pièce est accommodée pour la scène espagnole. Tantôt, et le plus
ordinairement, jusqu'au IVe acte, scène Ve de Corneille, il traduit
d'assez près, suivant les pensées, le dialogue et la distribution du
maître; tantôt il s'écarte et divague, subtilise et paraphrase, d'une
manière fort puérile. Dans sa troisième journée, il semble, plus
scrupuleux que Corneille, s'arrêter devant l'invention du duel avec
don Sanche, quoiqu'il ait reproduit jusque-là ce vague personnage.
Quel sera donc le nouveau dénoûment? Une comédie que le Roi concerte
avec don Diègue et Rodrigue. On fait croire à Chimène que sa demande
est accordée, que le Cid est condamné à mort. Cachée dans sa prison,
elle entend ses plaintes simulées, et quand les gardes viennent comme
pour l'emmener au supplice, elle arrache une épée et se charge de
défendre son époux. Là-dessus arrivent le Roi et toute la cour.

Jusqu'à ce bel artifice, Diamante n'a fait aucuns frais d'invention,
si ce n'est pour intercaler çà et là le caquet d'un valet _gracioso_
très-froidement bouffon. Il mêle aussi au début de l'action les
démarches que fait Rodrigue pour se procurer un portrait de Chimène,
qui, dans une première entrevue à laquelle Corneille n'avait point
songé, lui refuse de se laisser peindre.

La mode du jour avait, ce semble, mis dans l'ombre le drame du
Valencien G. de Castro, qui est pourtant resté populaire en Espagne
jusqu'à présent. Ce qui est certain, c'est que Diamante paraît n'avoir
pas pris la peine de le lire, et que pas un seul mot n'en réveille le
souvenir, si ce n'est au travers du texte de Corneille, autant que
celui-ci traduit ou imite son devancier. Plus d'une fois il eût été
tout simple de reprendre à sa source l'expression originelle: c'est ce
qui n'a jamais lieu, et il semble que ce soit un parti pris.

Diamante supprime les sentiments, mais non le personnage de l'Infante,
par un ménagement de cour peut-être, plus que de goût. La scène est
naturellement rétablie à Burgos, et par suite le grand exploit de
Rodrigue contre les Mores a lieu dans les contrées historiques, seule
et tacite dérogation aux unités de Corneille. Mais quand le Cid
raconte au Roi sa campagne, il lui faut, ayant lui-même rompu une
lance avec le chef ennemi Sélim, plus de quarante vers d'une étonnante
recherche pour décrire la fringante jument que montait ce prince
arabe. A défaut d'autre indice de provenance, on peut reconnaître dans
cet extravagant hors-d'oeuvre en _estilo culto_ l'influence directe de
Philippe IV, si ce n'est même la royale main, dont tant de mauvais
vers sont restés confondus avec ceux de ses _ingenios_, ainsi qu'il
était arrivé plus d'une fois au grand Richelieu.

Il est permis aussi de conjecturer, d'après les disparates heurtées du
fond et des accessoires, que l'origine de l'ouvrage dut être d'abord
quelque cahier de traduction commandé par une volonté imposante, et
qu'ensuite le conseil suprême jugea indispensable d'égayer et
d'enjoliver à la mode castillane cette pauvre muse française dont on
faisait tant de bruit à Paris et dans les Pays-Bas espagnols.

C'était quelque chose d'étrange sans doute que le point de vue
_critique_ de ces arrangeurs et de leur public; mais il en est
toujours à peu près de même quand on a la prétention de transporter
une littérature hors de son sol ou de son temps[620].

    V.

NOTES:

  [619] C'est exactement le double sens du grec homérique [Grec:
  timôros], analogie demeurée constante et bonne à noter dans
  l'histoire des idées humaines.

  [620] On voit que l'étude consciencieuse qui précède conduit à
  des résultats fort différents, sur plus d'un point, de ceux que
  d'autres sources nous ont fournis (voyez p. 5 et suivantes). Elle
  nous apprend, par exemple, qu'il y a une édition du _Cid_ de
  Diamante antérieure à celle de 1659. En outre, nous nous fions
  volontiers à l'autorité d'un examen attentif qui n'a trouvé dans
  cette pièce ni _beautés du premier ordre_, sauf la part de
  Corneille dans ce qui est faiblement traduit d'après lui, ni
  emprunt direct fait à Castro. Enfin nous sommes tout disposé à
  croire qu'il ne faut pas dire de Diamante qu'il a été «un _des
  plus féconds_ et des plus _renommés_ poëtes dramatiques qu'ait
  produits l'Espagne dans la seconde moitié du dix-septième
  siècle.» (_Note de l'éditeur._)


III

AUX AMATEURS DE LA LANGUE FRANÇOISE[621].

    MESSIEURS,

Le soin où m'engage le desir que j'ai de satisfaire à vos curiosités
(m'ayant fait découvrir cette excellente et ravissante pièce entre les
nouveaux ouvrages de nos écrivains) m'a porté dans le dessein de la
faire mettre sous la presse, pour vous en rendre participants. Je m'y
suis de plus senti provoqué par le peu d'exemplaires qui s'en est
trouvé en ces pays, et qui sembloit témoigner que la France fût
jalouse que cet oeuvre admirable tombât en la main des étrangers. Sa
lecture a charmé l'oreille des rois, de telle sorte que, même dans les
grands soins qui les environnent, il y en a qui l'ont fait réitérer
plusieurs fois, tant ils l'ont estimée digne de leur audience. Aussi
n'est-il point d'éloge assez relevé qui ne soit au-dessous de ses
beautés; et ce n'est rien dire d'égal à ses grâces que d'assurer
qu'elles expriment toutes celles qui sont les plus rares en l'élégance
françoise, qu'elles représentent les traits les plus vifs et les plus
beaux dont on puisse se servir pour expliquer la gloire des grandes
actions d'une âme parfaitement généreuse, et bref que les lire et les
admirer sont presque une même chose. Il faudroit imaginer d'autres
louanges que celles que l'on est accoutumé de donner aux ouvrages les
plus accomplis, pour les attribuer à celui-ci; les conceptions en sont
si sublimes qu'elles ont quelque chose de divin, et qui va surpassant
les efforts de la pensée humaine; enfin son excellence est telle, que
vous la comprendrez mieux en la lisant, que je ne vous la puis
décrire. Je n'y attache point d'argument, pource que l'auteur n'y en a
point fait et que sa lecture surprendra votre esprit avec bien plus de
douceur et de plaisir par la diversité de ses incidents inespérés, que
si elle étoit précédée par une connoissance confuse du sujet telle que
donneroit un argument qui ne seroit qu'un abrégé du contenu de toute
la pièce. Recevez-la, s'il vous plaît, et si elle vous apporte autant
de satisfaction que j'emploie de zèle à vous l'offrir, elle y trouvera
une récompense assez convenable à ses mérites.

    J. P.

NOTES:

  [621] Cet avis, qui contient quelques renseignements curieux sur
  l'accueil qui fut fait au _Cid_ à l'étranger, figure en tête du
  rare volume qui a pour titre: _Le Cid_, tragi-comédie nouvelle,
  par le sieur Corneille. _A Leyden_, _chez Guillaume Chrestien_,
  1638, in-12.



    HORACE

    TRAGÉDIE

    1640



NOTICE.


Bien peu de personnes, même des plus lettrées, soupçonnent l'existence
de tragédies antérieures à celle de Corneille sur le combat des
Horaces et des Curiaces. Il y en a trois cependant; mais si elles ont
un instant attiré l'attention de quelque curieux, elles ne le doivent
qu'au chef-d'oeuvre dont elles ont été suivies.

L'_Orazia_ qui donne son nom à la pièce que l'Arétin a faite sur ce
sujet et qui a été imprimée pour la première fois à Venise en 1546,
n'est autre que la soeur d'Horace. Cette tragédie a été curieusement
comparée à l'_Horace_ de Corneille, en Italie par Napoli
Signorelli[622], et en France par Ginguené[623]; mais ce parallèle, au
lieu de faire ressortir certaines analogies, n'a servi qu'à constater
entre les deux oeuvres de notables différences.

La plus ancienne tragédie française d'_Horace_ se trouve, avec un
_Dioclétian_, dont le véritable sujet est le martyre de saint
Sébastien, dans un volume in-12, publié à Paris, chez David le Clerc,
en 1596, sous ce titre: «_Les Poësies de Pierre de Laudun
d'Aigaliers_, contenans deux tragedies, la Diane, meslanges et
acrostiches. OEuvre autant docte et plein de moralité que les matieres
y traictées sont doctes et recreatives.»

Celle des deux tragédies d'Aigaliers qui doit seule nous occuper ici,
est intitulée simplement, en tête de la page 36: «_Horace_, tragédie;»
mais à la page 38 on trouve ce titre plus fastueux: «Tragédie
d'_Horace trigemine_.» La dédicace est adressée «à très-haut et
puissant seigneur Henry de Scipion, duc de Joyeuse.» Dans l'argument
qui figure en tête de la pièce, Laudun ne fait guère qu'analyser le
morceau de Tite Live que Corneille a placé au devant de la sienne et
que nous reproduisons plus loin[624]; mais après qu'Horace «appelé en
justice comme _sorricide_,» a été renvoyé absous, on trouve le
dénoûment fort inattendu que voici: «Metius Suffetius, qui avoit voulu
faire trahison au roi Tullius[625] à la suasion des citoyens d'Albe,
fut par le roi Tullius condamné d'être tiré à quatre chevaux, dont
l'exécution s'ensuivit; après, ce roi Tullius ayant régné trente-deux
ans, fut inopinément foudroyé avec ses domestiques, qui est la clôture
de la catastrophe de la tragédie; et pour te donner témoignage de mon
dire, lecteur, qui as envie de savoir l'histoire au vrai et au long,
je t'envoie ès auteurs suivants, desquels je me suis servi à composer
cette tragédie. Je mets les noms des auteurs en latin, de peur de te
tromper et moi aussi à la version française d'iceux. Plinius
Novocomensis, Titus Livius, Virgilius, Ptolomæus, Chronica
Chronicorum, Johannes Functius, Ovidius, Plutarchus, Alexarchus.» La
tardive punition de Tullus est annoncée dans la pièce par ce jeu de
scène: «Le foudre vient et le tue avec son gentilhomme.» Le dialogue
monosyllabique qui a lieu pendant le combat est plus étrange encore:

    Çà, çà, tue, tue, tue.--Çà, çà, çà, tue, tue, pif, paf.

Si incomplète que soit cette analyse, si peu nombreux que soient ces
extraits, en voilà plus qu'il n'en faut pour prouver que Corneille n'a
rien puisé à une pareille source.

Enfin le troisième _Horace_ antérieur à celui de Corneille, _el
Honrado hermano_, _tragi-comedia famosa_, a été publié par Lope de
Véga, âgé de soixante ans, dans le dix-huitième volume de son théâtre,
qui parut en 1622 et contient, comme le prouvent les dédicaces, des
ouvrages représentés longtemps auparavant. Le sujet de cette pièce se
détache à peine sur un canevas d'aventures bizarres. «Nous ne sommes
occupés, dit M. Saint-Marc Girardin dans la spirituelle analyse qu'il
en a donnée[626], que de filles qu'on veut faire religieuses, de
femmes déguisées en cavaliers, de ruses pour enlever la fille sous les
yeux mêmes du père, toutes scènes de comédie. Pourquoi les personnages
qui figurent dans ces scènes de comédie s'appellent-ils les Horaces et
les Curiaces? Je n'en sais rien en vérité. Ils pourraient aussi bien
s'appeler don Gusman, don Pèdre, don Gomez. L'histoire n'y perdrait
rien; car l'histoire n'est pour rien dans tout cela.» Néanmoins, bien
qu'on ne trouve dans cet ouvrage aucune intention de peindre le
caractère romain, Lope ramasse dans Tite Live divers détails matériels
qui servent plutôt à la bigarrure qu'à la vérité du tableau. Tels sont
l'_interregnum_, ce régime bizarre qui en attendant une élection
définitive donnait la royauté à une suite de sénateurs, souverains
chacun pendant cinq jours; les pillages dans les campagnes albaines,
conséquence de cette anarchie; deux ou trois ambassades d'Albe et de
Rome, conduites tout autrement que dans Tite Live; la harangue de
Metius entre les deux armées pour proposer le combat des six; l'appel
au peuple conseillé par Tullus après la condamnation d'Horace; enfin
sa défense par son père, faible imitation du magnifique thème oratoire
fourni par l'historien. Ce n'était pas la peine d'exposer sur la scène
le triple duel pour en retrancher, faute d'espace sans doute, la
poursuite inégale des champions blessés, la fuite simulée de l'Horace
survivant, qui accomplit sur place sa triple victoire avec une
jactance de matamore. Le dénoûment de cette _tragi-comédie_ exigeait
un mariage à l'espagnole, qui s'entremêle à la scène du forum sans en
abaisser le ton bien sensiblement. Horace a chez lui une fille de
sénateur, qu'il prétend toutefois avoir respectée. Le père exige qu'il
l'épouse avant de subir son supplice. On va la chercher, et pendant ce
temps Horace est absous par une acclamation populaire.

A coup sûr, ici encore, nous ne trouvons rien qui puisse nous faire
supposer chez Corneille une imitation, un souvenir direct; la pièce de
Lope de Véga ne présente avec la tragédie de notre poëte d'autres
ressemblances que celles qui naissent de la communauté d'un sujet
populaire et classique en tout pays. La scène où Julie, la Camille de
Corneille, se trouve en face de son frère victorieux, est tout
indiquée par Tite Live. Il est vrai que lorsque Julie s'exprime de la
sorte: «Je ne viens pas avec allégresse célébrer ce jour, si ce n'est
par mes pleurs[627],» cette pensée, qui n'est pas dans Tite Live,
rappelle aussitôt ces vers:

    Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.
    --Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[628];

mais c'est là une idée fort naturelle, et cette similitude passagère
est sans doute purement fortuite[629]. Toutefois, si Corneille n'a pas
eu de lui-même la pensée d'écrire une tragédie d'_Horace_, c'est
probablement l'ouvrage de Lope, plutôt que tout autre, qui la lui a
suggérée, car à cette époque il était naturel qu'il interrogeât le
théâtre espagnol avec une curiosité que ne pouvaient exciter en lui au
même degré de froides amplifications composées ailleurs pour la
lecture plutôt que pour la scène.

Du reste, de quelque manière qu'il ait été amené à traiter ce sujet
d'_Horace_, il est certain que cette idée s'est présentée à son esprit
peu de temps après le succès du _Cid_. Nous n'essayerons pas de le
prouver, à l'aide d'une lettre écrite de Rouen, et datée du 14 juillet
1637, où Corneille dit à Rotrou: «M. Jourdy m'a conté les plus belles
choses de son voyage de Dreux, et me donne grande envie de venir vous
voir dans votre belle famille; mais c'est un plaisir que je ne saurai
avoir encore de longtemps, vu que je veux vous montrer une nouvelle
pièce qui est loin d'être finie.» Ce n'est pas là un témoignage
suffisant à nos yeux, car nous aurons plus tard à présenter contre
l'authenticité de ce document des objections sérieuses; mais notre
opinion se fonde sur la _Lettre du désintéressé au sieur Mairet_,
publiée vers la même époque, et réimprimée par nous à la suite du
_Cid_. Là, en effet, il est question de la pièce que prépare
Corneille, et le défenseur du poëte dit à ses adversaires: «Si par de
petites escarmouches vous amusiez un si puissant ennemi, vous
dissiperiez un nuage qui se forme en Normandie, et qui vous menace
d'une furieuse tempête pour cet hiver[630].» Cette pièce ainsi promise
pour la fin de 1637 ne parut, comme nous le verrons tout à l'heure,
qu'au commencement de 1640.

Cependant la dispute du _Cid_ avait été close officiellement le 5
octobre 1637, par la lettre que Boisrobert avait écrite à Mairet sur
l'ordre du Cardinal[631]. Ce ne fut donc pas la nécessité de la lutte,
mais seulement le découragement profond qu'elle avait causé à
Corneille, qui l'empêcha pendant plus de deux années de rien donner au
théâtre. C'est ce que nous apprend le passage suivant d'une lettre
écrite par Chapelain à Balzac, le 15 janvier 1639[632]: «Corneille est
ici depuis trois jours, et d'abord m'est venu faire un éclaircissement
sur le livre de l'Académie pour ou plutôt contre _le Cid_, m'accusant,
et non sans raison, d'en être le principal auteur. Il ne fait plus
rien, et Scudéry a du moins gagné cela, en le querellant, qu'il l'a
rebuté du métier, et lui a tari sa veine. Je l'ai, autant que j'ai pu,
réchauffé et encouragé à se venger, et de Scudéry et de sa
protectrice, en faisant quelque nouveau _Cid_ qui attire encore les
suffrages de tout le monde, et qui montre que l'art n'est pas ce qui
fait la beauté; mais il n'y a pas moyen de l'y résoudre; et il ne
parle plus que de règles et que des choses qu'il eût pu répondre aux
académiciens, s'il n'eût point craint de choquer les puissances,
mettant au reste Aristote entre les auteurs apocryphes lorsqu'il ne
s'accommode pas à ses imaginations.»

Dans une autre lettre, du 9 mars 1640, Chapelain parle de la première
représentation d'_Horace_ comme d'un fait tout récent, et en fixe par
conséquent la date d'une manière fort approximative: «Pour le combat
des _Horaces_, dit-il, ce ne sera pas sitôt que vous le verrez, pource
qu'il n'a encore été représenté qu'une fois devant Son Éminence, et
que, devant que d'être publié, il faut qu'il serve six mois de
gagne-pain aux comédiens. Telles sont les conventions des poëtes
mercenaires, et tel est le destin des pièces vénales; mais vous le
verrez assez à temps[633].»

Pour bien entendre ceci et se rendre compte de l'injustice des
accusations de Chapelain, il faut savoir que Corneille ne pouvait
conserver quelques mois ses droits d'auteur sur un ouvrage qu'en en
retardant l'impression. «L'usage observé de tout temps entre tous les
comédiens françois, étoit de n'entreprendre point de jouer, au
préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et
qu'elle avoit mises au théâtre, à ses frais particuliers, pour en
retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elles fussent rendues
publiques par l'impression[634].»

Chapelain, par malheur, ne donne pas de détails à Balzac sur les
premières représentations, et ne lui nomme aucun des acteurs chargés
des principaux rôles. Nous trouvons bien dans l'édition de M. Lefèvre
les indications suivantes: LE VIEIL HORACE, _Baron père_; HORACE,
_Montfleury_; CURIACE, _Bellerose_; SABINE, _Mlle de Villiers_;
CAMILLE, _Mlle Beaupré_; mais, comme d'ordinaire, elles ne reposent
sur aucun document sérieux.

Lemazurier avance, il est vrai, que Montfleury a joué d'original dans
_Horace_, mais sa seule autorité est un passage de Chapuzeau que nous
avons eu occasion de citer dans la _Notice_ du _Cid_[635], et qui ne
se prête nullement aux conséquences qu'on en veut tirer.

Tout ce qui concerne les autres acteurs est de pure invention.

Bien plus, aucun témoignage remontant à l'époque même des premières
représentations ne nous apprend où _Horace_ a été joué d'abord.
Seulement, comme nous savons d'une part que _Cinna_ fut donné à
l'hôtel de Bourgogne, de l'autre que Mondory fut frappé d'apoplexie
peu de temps après la première représentation du _Cid_ au Marais, et
que cette troupe se trouvait alors fort démembrée[636], il est
vraisemblable que Corneille, au moment de faire représenter _Horace_,
abandonna le théâtre du Marais pour celui de l'hôtel de Bourgogne, où
plusieurs de ses interprètes habituels étaient venus s'établir. Les
témoignages assez tardifs que nous fournissent les contemporains de
notre poëte sur les représentations d'_Horace_ se rapportent tous à
l'hôtel de Bourgogne. Le premier est un passage de _la Pratique du
Théâtre_, de l'abbé d'Aubignac, qu'il importe de rapporter
textuellement, car il n'est pas fort clair et se prête à diverses
interprétations; il se trouve au septième chapitre, intitulé:
_Du mélange de la représentation avec la vérité de l'action
théâtrale_[637]. «Que Floridor ou Beauchasteau (_deux acteurs de
l'hôtel de Bourgogne_) fassent, dit d'Aubignac, le personnage de
Cinna, qu'ils soient bons ou mauvais acteurs, bien ou mal vêtus....
toutes ces choses sont, à mon avis, et dépendent de la représentation.

«Ainsi, Floridor et Beauchasteau, en ce qu'ils sont en eux-mêmes, ne
doivent être considérés que comme représentants, et cet Horace et ce
Cinna qu'ils représentent, doivent être considérés à l'égard du poëme
comme véritables personnages....

«On n'approuveroit pas que Floridor, en représentant Cinna, s'avisât
de parler de ses affaires domestiques ni de la perte ou du gain que
les comédiens auroient fait en d'autres pièces....»

On peut conclure, ce semble, de tout ce morceau, un peu embarrassé,
qu'au moment où d'Aubignac écrivait, c'est-à-dire vers 1657, Floridor
jouait les rôles d'Horace et de Cinna, comme chef d'emploi, suivant
l'expression aujourd'hui reçue au théâtre, et que Beauchâteau était du
nombre des comédiens qui se contentent «des seconds rôles, ou qui ont
l'alternative avec un camarade pour les premiers[638].»

Il faut maintenant venir jusqu'à _l'Impromptu de Versailles_,
c'est-à-dire jusqu'à 1663, pour trouver de nouveaux détails sur les
représentations d'_Horace_ à l'hôtel de Bourgogne. Molière suppose
qu'un poëte demande à une troupe qu'il veut juger, de lui réciter une
scène d'amant et d'amante: «Là-dessus une comédienne et un comédien
auroient fait une scène ensemble, qui est celle de Camille et de
Curiace:

    Iras-tu, ma chère âme, et ce funeste honneur
    Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?
    --Hélas! je vois trop bien, etc.[639].

....le plus naturellement qu'ils auroient pu. Et le poëte aussitôt:
«Vous vous moquez, vous ne faites rien qui vaille; et voici comme il
faut réciter cela (il imite Mlle de Beauchâteau, comédienne de l'hôtel
de Bourgogne):

    Iras-tu, ma chère âme, etc.
    --Non, je te connois mieux, etc.

Voyez-vous comme cela est naturel et passionné? Admirez ce visage
riant qu'elle conserve dans les plus grandes afflictions.»

Dans l'édition de 1660, Corneille remplaça: «Iras-tu, ma chère âme?»
qui avait vieilli, par: «Iras-tu, Curiace?» Cela eût été sans doute
indifférent à la Beauchâteau; mais Mlle Clairon, qui était en droit
d'avoir ses préférences, n'hésita pas à rétablir «ma chère âme,» qui
en effet n'a ici rien de banal, ni de galant, et ajoute au contraire
l'expression d'une tendresse profonde au cri d'épouvante que laisse
échapper Camille.

Si, dans l'histoire des représentations de la tragédie d'_Horace_,
nous avions voulu suivre un ordre purement chronologique, il eût
fallu, avant de nommer Mlle Clairon, raconter une anecdote souvent
reproduite, mais presque toujours défigurée. Peut-être à cause de
cela, y aura-t-il quelque nouveauté à la donner ici telle que la
raconte l'abbé Nadal[640]. Dans ses _Observations sur la tragédie
ancienne et moderne_, cet exact ami des règles, après avoir regretté
vivement que le meurtre de Camille s'accomplisse sur la scène,
continue en ces termes: «La demoiselle Duclos, une de nos plus
célèbres comédiennes, autant par les grâces de sa personne que par la
beauté de sa voix et la noblesse de son action, jouoit le rôle de
Camille, et lorsqu'après ses imprécations contre Rome victorieuse et
contre ce qu'elle se devoit à elle-même aussi bien qu'à sa patrie,
elle sortoit du théâtre avec une sorte de précipitation, elle fut
assez embarrassée dans la queue traînante de sa robe pour ne pouvoir
s'empêcher de tomber. L'acteur, plus civil qu'il ne convenoit à la
fureur d'Horace outré de tous les propos injurieux de sa soeur, ôta
son chapeau d'une main et lui présenta l'autre pour la relever, et
pour la conduire avec une grâce affectée dans la coulisse, où ayant
remis son chapeau, et même enfoncé, puis tiré son épée, il parut la
tuer avec brutalité. Baron certainement n'eût pas fait la même chose
que Beaubourg; il eût profité de l'occasion en grand comédien qui
jouoit avec noblesse, mais sans sortir de la nature: il n'eût pas
manqué de la tuer dans sa chute même; la singularité de l'incident eût
aux yeux des spectateurs corrigé peut-être l'atrocité de l'action, et
la faute même du poëte.»

Dans les cours de déclamation, les imprécations de Camille, pour nous
servir du terme consacré, sont considérées à bon droit comme une
épreuve décisive pour les jeunes tragédiennes; c'est peut-être, en
effet, le morceau de notre répertoire classique où l'inexpérience
choque le moins, et où les grandes qualités dramatiques ressortent le
mieux; aussi Camille est-il le rôle de prédilection de la plupart des
débutantes[641].

Chapelain ne s'était pas trompé en écrivant, le 9 mars 1640, à Balzac,
que ce ne serait pas de sitôt qu'il verrait l'_Horace_: l'achevé
d'imprimer est du 15 janvier 1641[642]. Malgré ce retard, «il courut
un bruit, dit Pellisson[643], qu'on feroit encore des observations et
un nouveau jugement sur cette pièce.» A ce sujet Corneille, faisant
une allusion spirituelle, mais en même temps grave et ferme, à la
persécution suscitée contre _le Cid_ par le Cardinal et une autre
personne de grande qualité dont nous avons déjà vainement cherché à
découvrir le nom[644], écrivit à un de ses amis ces mots si souvent
cités: «Horace fut condamné par les duumvirs, mais il fut absous par
le peuple.»

Corneille avait invité Chapelain, l'abbé d'Aubignac et plusieurs
autres beaux esprits à entendre la lecture d'_Horace_. C'est
d'Aubignac qui nous l'apprend: «M. Corneille, dit-il, n'a pas sujet de
se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point
de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne
l'ayant jamais vu que deux fois: la première, quand, après son
_Horace_, il me vint prier d'assister à la lecture qu'il en devoit
faire chez feu M. de Boisrobert, en la présence de MM. Chapelain,
Barreau, Charpi, Faret et l'Estoile, dont il ne voulut pas suivre
l'avis que j'avois ouvert; et l'autre, quand, après son _OEdipe_, il
me vint remercier d'une visite que je lui avois rendue, et du bien que
j'avois dit de lui dans ma _Pratique_, où il ne trouvoit rien à
condamner que l'excès de ses louanges[645].»

L'anecdote suivante, extraite du _Menagiana_[646], se rapporte sans
doute à cette lecture d'_Horace_: «M. Corneille reprochoit un jour à
M. de Boisrobert qu'il avoit mal parlé d'une de ses pièces, étant sur
le théâtre. «Comment pourrois-je avoir mal parlé de vos vers sur le
théâtre, lui dit M. de Boisrobert, les ayant trouvés admirables dans
le temps que vous les barbouilliez en ma présence?» Il vouloit dire
par là que M. Corneille lisoit mal ses vers, qui étoient d'ailleurs
très-beaux lorsqu'on les entendoit dans la bouche des meilleurs
acteurs du monde[647].» Si Boisrobert ne donna, pendant la réunion,
que des éloges à la pièce, les autres auditeurs présentèrent, au
contraire, de nombreuses et opiniâtres critiques, dont Corneille,
malgré ses promesses, ne tint jamais aucun compte, même au moment
décisif de l'impression. On trouve dans une lettre adressée par
Chapelain à Balzac, le 17 novembre 1640, et dont nous avons déjà eu
occasion de reproduire la première partie[648], de curieux détails sur
ce point. «Les poëtes, dit-il, sont bizarres et ne prennent point les
choses comme il faut jamais. Cettui-ci, après cette harangue, m'en fit
une autre bourrue. Dès l'année passée, je lui dis qu'il falloit
changer son cinquième acte des _Horaces_, et lui dis par le menu
comment; à quoi il avoit résisté toujours depuis, quoique tout le
monde lui criât que sa fin étoit brutale et froide, et qu'il en devoit
passer par mon avis. Enfin, de lui-même, il me vint dire qu'il se
rendoit et qu'il le changeroit, et que ce qu'il ne l'avoit pas fait
étoit pource qu'en matière d'avis, il craignoit toujours qu'on ne les
lui donnât par envie et pour détruire ce qu'il avoit bien fait. Vous
rirez sans doute de ce mauvais compliment, pour le moins si vous êtes
comme moi, qui me contente de connoître les sottises sans m'en
émouvoir ni fâcher....»

L'abbé d'Aubignac avait aussi conseillé à Corneille de modifier la
fin de sa pièce; il dit dans sa _Pratique du théâtre_[649]: «La mort
de Camille par la main d'Horace, son frère, n'a pas été approuvée au
théâtre, bien que ce soit une aventure véritable, et j'avois été
d'avis, pour sauver en quelque sorte l'histoire, et tout ensemble la
bienséance de la scène, que cette fille désespérée, voyant son frère
l'épée à la main, se fût précipitée dessus: ainsi elle fût morte de la
main d'Horace, et lui eût été digne de compassion comme un malheureux
innocent; l'histoire et le théâtre auroient été d'accord.»

Corneille, dans son _Examen_, publié trois ans après l'ouvrage de
d'Aubignac, établit très-bien que cet expédient, contraire à
l'histoire, serait en même temps fort éloigné de la vraisemblance, et
qu'Horace ne laisserait pas d'être criminel pour avoir tiré l'épée
contre Camille, «puisqu'il n'y a point de troisième personne sur le
théâtre à qui il pût adresser le coup qu'elle recevroit[650].»

La critique que fait d'Aubignac de la conduite de Valère est
assurément mieux fondée, mais elle se termine par une objection fort
maladroite: «Dans _Horace_, dit-il, le discours mêlé de douleur et
d'indignation que Valère fait dans le cinquième acte s'est trouvé
froid, inutile et sans effet, parce que dans le cours de la pièce, il
n'avoit point paru touché d'un si grand amour pour Camille, ni si
empressé pour en obtenir la possession, que les spectateurs se dussent
mettre en peine de ce qu'il pense, ni de ce qu'il doit dire après sa
mort.... Selon l'humeur des François, il faut que Valère cherche une
plus noble voie pour venger sa maîtresse, et nous souffririons plus
volontiers qu'il étranglât Horace que de lui faire un procès. Un coup
de fureur seroit plus conforme à la générosité de notre noblesse,
qu'une action de chicane qui tient un peu de la lâcheté, et que nous
haïssons[651].»

Corneille relève ces critiques une à une, sans nommer d'Aubignac, sans
même faire aucune allusion à un ouvrage imprimé: «Quelques-uns,
dit-il, ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
d'Horace;» et il continue de la sorte, comme s'il répondait à de
simples bruits, à des observations recueillies dans le public; puis
il termine son examen en rappelant de la manière la plus piquante à
son adversaire la nécessité de se conformer à la vérité historique, si
mal observée de son temps: «S'il ne prend pas le procédé de France, il
faut considérer qu'il est Romain, et dans Rome, où il n'auroit pu
entreprendre un duel contre un autre Romain sans faire un crime
d'État; et que j'en aurois fait un de théâtre, si j'avois habillé un
Romain à la françoise.»

NOTES:

  [622] _Storia critica de' teatri_, Napoli, V. Orsino, 1788, tomo
  III, p. 121-126.

  [623] _Histoire littéraire d'Italie_, IIe partie, chapitre XXI,
  2e édition, tome VI, p. 128-143.

  [624] Voyez ci-après, p. 262-272.

  [625] Il y a _Tullius_, au lieu de _Tullus_, dans le texte de
  Laudun.

  [626] _Journal des débats_ du 9 juin 1852.

  [627] _No vengo con alegria
        á celebrar este dia,
        sino con mi llanto triste._

  [628] Acte IV, scène V, vers 1256 et 1257.

  [629] Nous nous plaisons à rappeler que M. Viguier a bien voulu
  relire à notre profit les auteurs dramatiques espagnols qui ont
  traité les mêmes sujets que Corneille; c'est à lui que nous
  devons la plupart des considérations qui précèdent.

  [630] Voyez ci-dessus, p. 63.

  [631] Voyez ci-dessus, p. 42 et 43.

  [632] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
  Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
  des ouvrages de P. Corneille_, 2e édition, p. 94.

  [633] Recueil manuscrit de lettres de Chapelain appartenant à M.
  Sainte-Beuve, cité par M. J. Taschereau, _Histoire de la vie et
  des ouvrages de P. Corneille_, p. 95.

  [634] _Histoire du Théâtre françois_, tome IX, p. 105.

  [635] Voyez ci-dessus, p. 13 et la note 23.

  [636] Voyez ci-dessus, p. 13, et tome I, p. 258.

  [637] Pages 51-53.

  [638] _Théâtre françois_, par Chapuzeau, p. 93.

  [639] Voyez plus loin, p. 305, les vers 533 et suivants, et la
  note 730.

  [640] _OEuvres mêlées_, 1738, tome II, p. 163 et 164.

  [641] Lemazurier cite Mme Lavoy le 30 juin 1705, Mlle Jouvenot en
  décembre 1718, Mme Poisson en mai 1726, Mlle Rosalie le 14 mars
  1759. C'est dans Camille que Mlle Rachel a fait son premier début
  le 12 juin 1838, avec une recette de sept cent cinquante-trois
  francs cinq centimes. Voyez plus loin, p. 331, note 782, la manière
  dont elle interprétait un passage de ce rôle. Enfin c'est encore
  dans le rôle de Camille que Mlle Karoly a débuté à l'Odéon le 7
  septembre 1860.

  [642] Voici la description bibliographique de la première
  édition: HORACE, TRAGEDIE. _A Paris_, _chez Augustin Courbé_....
  M.DC.XXXXI, _auec priuilege du Roy_, in-4º de 5 feuillets et 103
  pages, avec un frontispice de le Brun, gravé par Daret,
  représentant la fin du combat. En haut se trouve un cartouche
  dans lequel on lit: _Horace tragedie_. A l'entour est une
  banderole portant: _Nec ferme res antiqua alia est nobilior_.
  Titus Livius, l. Io (voyez ci-après, p. 265). Il y a eu, sous la
  même date et chez le même libraire, une édition de format in-12.

  [643] _Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise_,
  1653, p. 218.

  [644] Voyez ci-dessus, p. 25 et 41.

  [645] _Troisième dissertation concernant le poëme dramatique, en
  forme de remarques sur la tragédie de M. Corneille, intitulée
  l_'OEdipe.... _par l'abbé d'Aubignac_, réimprimée dans le
  _Recueil de dissertations_.... par l'abbé Granet, tome II, p. 8
  et 9.

  [646] Tome II, p. 162.

  [647] Parfois Corneille, mieux avisé, faisait lire ses ouvrages
  avant le jour de la première représentation, par quelque grand
  comédien. Tallemant des Réaux nous fait assister à une assemblée
  de ce genre chez Gédéon Tallemant le maître des requêtes; mais,
  par malheur, il ne nous apprend pas de quelle pièce il est
  question: «Il (_G. Tallemant_) vouloit faire l'habile homme et ne
  savoit rien. Une fois que Floridor, qui est son compère, lui vint
  lire, pour faire sa cour, une pièce de Corneille qu'on n'avoit
  point encore jouée, Mlle de Scudéry, Mlle Robilleau, Sablière,
  moi et bien d'autres gens étions là; nous nous tenions les côtés
  de rire de le voir décider et faire les plus saugrenus jugements
  du monde; il n'y eut que lui à parler: vous eussiez dit qu'il
  ordonnoit du quartier d'hiver dans une intendance de province,
  comme il fit ensuite.» (Tome VI, p. 250.)

  [648] Voyez ci-dessus, p. 47 et 48.

  [649] Page 82.

  [650] Voyez plus loin, p. 274.

  [651] _Pratique du théâtre_, p. 433 et 436.



A MONSEIGNEUR

LE CARDINAL DE RICHELIEU[652].


    MONSEIGNEUR,

  Je n'aurois jamais eu la témérité de présenter à VOTRE ÉMINENCE ce
  mauvais portrait d'Horace, si je n'eusse considéré qu'après tant
  de bienfaits que j'ai reçus d'elle, le silence où mon respect m'a
  retenu jusqu'à présent passeroit pour ingratitude, et que quelque
  juste défiance que j'aye de mon travail, je dois avoir encore plus
  de confiance en votre bonté. C'est d'elle que je tiens tout ce que
  je suis; et ce n'est pas sans rougir que pour toute
  reconnoissance, je vous fais un présent si peu digne de vous, et
  si peu proportionné à ce que je vous dois. Mais, dans cette
  confusion, qui m'est commune avec tous ceux qui écrivent, j'ai cet
  avantage qu'on ne peut, sans quelque injustice, condamner mon
  choix, et que ce généreux Romain, que je mets aux pieds de V. É.,
  eût pu paroître devant elle avec moins de honte, si les forces de
  l'artisan eussent répondu à la dignité de la matière. J'en ai pour
  garant l'auteur dont je l'ai tirée, qui commence à décrire cette
  fameuse histoire par ce glorieux éloge, «qu'il n'y a presque
  aucune chose plus noble dans toute l'antiquité[653].» Je voudrois
  que ce qu'il a dit de l'action se pût dire de la peinture que j'en
  ai faite, non pour en tirer plus de vanité, mais seulement[654]
  pour vous offrir quelque chose un peu moins indigne de vous être
  offert. Le sujet étoit capable de plus de grâces, s'il eût été
  traité d'une main plus savante; mais du moins il a reçu de la
  mienne toutes celles qu'elle étoit capable de lui donner, et qu'on
  pouvoit raisonnablement attendre d'une muse de province[655], qui
  n'étant pas assez heureuse pour jouir souvent des regards de V.
  É., n'a pas les mêmes lumières à se conduire qu'ont celles qui en
  sont continuellement éclairées. Et certes, MONSEIGNEUR, ce
  changement visible qu'on remarque en mes ouvrages depuis que j'ai
  l'honneur d'être à V. É.[656], qu'est-ce autre chose qu'un effet
  des grandes idées qu'elle m'inspire, quand elle daigne souffrir
  que je lui rende mes devoirs? et à quoi peut-on attribuer ce qui
  s'y mêle de mauvais, qu'aux teintures grossières que je reprends
  quand je demeure abandonné à ma propre foiblesse? Il faut,
  MONSEIGNEUR, que tous ceux qui donnent leurs veilles au théâtre
  publient hautement avec moi que nous vous avons deux obligations
  très-signalées: l'une, d'avoir ennobli le but de l'art; l'autre,
  de nous en avoir facilité les connoissanccs. Vous avez ennobli le
  but de l'art, puisqu'au lieu de celui de plaire au peuple que nous
  prescrivent nos maîtres, et dont les deux plus honnêtes gens de
  leur siècle, Scipion et Lælie, ont autrefois protesté de se
  contenter[657], vous nous avez donné celui de vous plaire et de
  vous divertir; et qu'ainsi nous ne rendons pas un petit service à
  l'État, puisque contribuant à vos divertissements, nous
  contribuons à l'entretien d'une santé qui lui est si précieuse et
  si nécessaire. Vous nous en avez facilité les connoissances,
  puisque nous n'avons plus besoin d'autre étude pour les acquérir
  que d'attacher nos yeux sur V. É., quand elle honore de sa
  présence et de son attention le récit de nos poëmes. C'est là que
  lisant sur son visage ce qui lui plaît et ce qui ne lui plaît pas,
  nous nous instruisons avec certitude de ce qui est bon et de ce
  qui est mauvais, et tirons des règles infaillibles de ce qu'il
  faut suivre et de ce qu'il faut éviter; c'est là que j'ai souvent
  appris en deux heures ce que mes livres n'eussent pu m'apprendre
  en dix ans; c'est là que j'ai puisé ce qui m'a valu
  l'applaudissement du public; et c'est là qu'avec votre faveur
  j'espère puiser assez pour être un jour une oeuvre digne de vos
  mains. Ne trouvez donc pas mauvais, MONSEIGNEUR, que pour vous
  remercier de ce que j'ai de réputation, dont je vous suis
  entièrement redevable, j'emprunte quatre vers d'un autre Horace
  que celui que je vous présente, et que je vous exprime par eux
  les plus véritables sentiments de mon âme:

        _Totum muneris hoc tui est,
    Quod monstror digito prætercuntium,
        Scenæ non levis artifex:
    Quod spiro et placeo, si placeo, tuum est_[658].

  Je n'ajouterai qu'une vérité à celle-ci, en vous suppliant de
  croire que je suis et serai toute ma vie, très-passionnément[659],

    MONSEIGNEUR,
    De V. É.,
    Le très-humble, très-obéissant,
    et très-fidèle[660] serviteur,

    CORNEILLE.

NOTES:

  [652] Armand-Jean du Plessis, cardinal et duc de Richelieu,
  ministre de Louis XIII, né à Paris le 5 septembre 1585, mot le 4
  décembre 1642. Nous nous sommes étendu longuement, dans la
  _Notice_ de _la Comédie des Tuileries_ (tome II, p. 305 et
  suivantes) et dans la _Notice_ du _Cid_, sur ses rapports avec
  Corneille.--Dans l'édition originale et dans l'édition séparée de
  1655, le mot _Monseigneur_ est répété: A MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR
  LE CARDINAL, etc.--Cette épître dédicatoire ne se trouve que dans
  les impressions de 1641-1656.

  [653] _Nec ferme res antiqua alia est nobilior._ (Lib. I, cap.
  XXIV.)

  [654] Le mot _seulement_ est omis dans les recueils de 1648-1656.

  [655] A cette époque Corneille habitait encore Rouen; ce ne fut
  qu'en 1662 qu'il vint s'établir à Paris.

  [656] «Je ne sais ce qu'on doit entendre par ces mots _être à V.
  É._ Le cardinal de Richelieu faisait au grand Corneille une
  pension de cinq cents écus, non pas au nom du Roi, mais de ses
  propres deniers.... Cependant une pension de cinq cents écus que
  le grand Corneille fut réduit à recevoir, ne paraît pas un titre
  suffisant pour qu'il dît: _j'ai l'honneur d'être à V. É._»
  (_Voltaire._)

  [657] On sait que Scipion et Lélius passaient pour les
  collaborateurs de Térence, et même, aux yeux de quelques-uns,
  pour les auteurs de ses comédies. Voilà pourquoi Corneille leur
  prête ici ce que dit Térence lui-même, au commencement du
  prologue de l'_Andrienne_:

    _Poeta quum primum animum ad scribendum appulit,
    Id sibi negoti credidit solum dari,
    Populo ut placerent quas fecisset fabulas._

  «Lorsque notre poëte se décida à écrire, il crut que sa seule
  tâche serait de faire que ses pièces plussent au peuple.»--Voyez
  encore les vers 15 à 19 du prologue des _Adelphes_.

  [658] «C'est par ta faveur uniquement (_Horace parle à la muse_)
  que les passants me montrent du doigt, _comme donnant au théâtre
  des oeuvres qui ont leur prix_. Que je respire et que je plaise
  (si vraiment je plais), c'est à toi que je le dois.» (Livre IV,
  ode III, vers 21-24.) Dans Horace le troisième vers est:

    _Romanæ fidicen lyræ._

  [659] «Cette expression _passionnément_ montre combien tout
  dépend des usages. _Je suis passionnément_ est aujourd'hui la
  formule dont les supérieurs se servent avec les inférieurs.»
  (_Voltaire._)

  [660] VAR. (édit. de 1647 et de 1656): et très-obligé.



HORACE

TITUS LIVIUS[661].


(XXIII.) .... Bellum utrinque summa ope parabatur, civili simillimum
bello, prope inter parentes, natosque, Trojanam utramque prolem, quum
Lavinium ab Troja, ab Lavinio Alba, ab Albanorum stirpe regum oriundi
Romani essent. Eventus tamen belli minus miserabilem dimicationem
fecit, quod nec acie certatum est, et tectis modo dirutis alterius
urbis, duo populi in unum confusi sunt. Albani priores ingenti
exercitu in agrum romanum impetum fecere. Castra ab urbe haud plus
quinque millia passuum locant, fossa circumdant: fossa Cluilia ab
nomine ducis per aliquot secula appellata est, donec cum re nomen
quoque vetustate abolevit. In his castris Cluilius albanus rex
moritur; dictatorem Albani Metium Suffetium creant. Interim Tullus
ferox, præcipue morte regis, magnum que Deorum numen, ab ipso capite
orsum, in omne nomen albanum expetiturum poenas ob bellum impium
dictitans, nocte, præteritis hostium castris, infesto exercitu in
agrum albanum pergit. Ea res ab stativis excivit Metium; ducit quam
proxime ad hostem potest; inde legatum præmissum nuntiare Tullo jubet,
priusquam dimicent, opus esse colloquio: si secum congressus sit,
satis scire ea se allaturum, quæ nihilo minus ad rem romanam, quam ad
albanam pertineant. Haud aspernatus Tullus, tametsi vana afferrentur;
suos in aciem educit; exeunt contra et Albani. Postquam instructi
utrinque stabant, cum paucis procerum in medium duces procedunt. Ibi
infit Albanus injurias, et non redditas res ex foedere quæ repetitæ
sint, et: «Ego regem nostrum Cluilium causam hujusce esse belli
audisse videor, nec te dubito, Tulle, cadem præ te ferre. Sed si vera
potius quam dictu speciosa dicenda sunt, cupido imperii duos cognatos
vicinosque populos ad arma stimulat; neque recte an perperam
interpretor: fuerit ista ejus deliberatio qui bellum suscepit; me
Albani gerendo bello ducem creavere. Illud te, Tulle, monitum velim:
etrusca res quanta circa nos teque maxime sit, quo propior es Volscis,
hoc magis scis; multum illi terra, plurimum mari pollent. Memor esto,
jam quum signum pugnæ dabis, has duas acies spectaculo fore, ut fessos
confectosque, simul victorem ac victum aggrediantur. Itaque, si nos
Dii amant, quoniam non contenti libertate certa, in dubiam imperii
servitiique aleam imus, ineamus aliquam viam, qua utri utris
imperent, sine magna clade, sine multo sanguine utriusque populi
decerni possit.» Haud displicet res Tullo, quamquam tum indole animi,
tum spe victoriæ ferocior erat. Quærentibus utrinque ratio initur, cui
et fortuna ipsa præbuit materiam.

(XXIV.) Forte in duobus tum exercitibus erant tergemini fratres, nec
ætate, nec viribus dispares. Horatios Curiatiosque fuisse satis
constat, NEC FERME RES ANTIQUA ALIA EST NOBILIOR; tamen in re tam
clara nominum error manet, utrius populi Horatii, utrius Curiatii
fuerint. Auctores utroque trahunt; plures tamen invenio, qui Romanos
Horatios vocent: hos ut sequar, inclinat animus. Cum tergeminis agunt
reges, ut pro sua quisque patria dimicent ferro: ibi imperium fore,
unde victoria fuerit. Nihil recusatur, tempus et locus convenit.
Priusquam dimicarent foedus ictum inter Romanos et Albanos est his
legibus: ut cujus populi cives eo certamine vicissent, is alteri
populo cum bona pace imperitaret....

(XXV.) Foedere icto, tergemini, sicut convenerat, arma capiunt. Quum
sui utrosque adhortarentur, Deos patrios, patriam ac parentes,
quidquid civium domi, quidquid in exercitu sit, illorum tunc arma,
illorum intueri manus, feroces et suopte ingenio, et pleni
adhortantium vocibus, in medium inter duas acies procedunt.
Consederant utrinque pro castris duo exercitus, periculi magis
præsentis, quam curæ expertes: quippe imperium agebatur, in tam
paucorum virtute atque fortuna positum. Itaque erecti suspensique in
minime gratum spectaculum animo intenduntur. Datur signum; infestisque
armis, velut acies, terni juvenes magnorum exercituum animos gerentes
concurrunt. Nec his, nec illis periculum suum, sed publicum imperium
servitiumque obversatur animo, futuraque ea deinde patriæ fortuna,
quam ipsi fecissent. Ut primo statim concursu increpuere arma,
micantesque fulsere gladii, horror ingens spectantes perstringit, et
neutro inclinata spe, torpebat vox spiritusque. Consertis deinde
manibus, quum jam non motus tantum corporum, agitatioque anceps
telorum armorumque, sed vulnera quoque et sanguis spectaculo essent,
duo Romani, super alium alius, vulneratis tribus Albanis, exspirantes
corruerunt. Ad quorum casum quum clamasset gaudio albanus exercitus,
romanas legiones jam spes tota, nondum tamen cura deseruerat, exanimes
vice unius, quem tres Curiatii circumsteterant. Forte is integer fuit,
ut universis solus nequaquam par, sic adversus singulos ferox. Ergo ut
segregaret pugnam eorum, capessit fugam, ita ratus secuturos, ut
quemque vulnere affectum corpus sineret. Jam aliquantum spatii ex eo
loco ubi pugnatum est aufugerat, quum respiciens videt magnis
intervallis sequentes, unum haud procul ab sese abesse. In eum magno
impetu rediit; et dum albanus exercitus inclamat Curiatiis, uti opem
ferant fratri, jam Horatius, cæso hoste victor, secundam pugnam
petebat. Tunc clamore, qualis ex insperato faventium solet, Romani
adjuvant militem suum; et ille defungi proelio festinat. Prius itaque
quam alter, qui nec procul aberat, consequi posset, et alterum
Curiatium conficit. Jamque æquato Marte singuli supererant, sed nec
spe, nec viribus pares: alterum intactum ferro corpus, et geminata
victoria ferocem in certamen tertium dabant; alter fessum vulnere,
fessum cursu trahens corpus, victusque fratrum ante se strage, victori
objicitur hosti. Nec illud proelium fuit. Romanus exsultans: «Duos,
inquit, fratrum manibus dedi: tertium causæ belli hujusce, ut Romanus
Albano imperet, dabo.» Male sustinenti arma gladium superne jugulo
defigit, jacentem spoliat. Romani ovantes ac gratulantes Horatium
accipiunt: eo majore cum gaudio, quo propius metum res fuerat. Ad
sepulturam inde suorum nequaquam paribus animis vertuntur: quippe
imperio alteri aucti, alteri ditionis alienæ facti. Sepulcra exstant,
quo quisque loco cecidit: duo romana uno loco propius Albam, tria
albana Romam versus; sed distantia locis, et ut pugnatum est.

(XXVI.) Priusquam inde digrederentur, roganti Metio ex foedere icto
quid imperaret, imperat Tullus uti juventutem in armis habeat: usurum
se eorum opera, si bellum cum Veïentibus foret. Ita exercitus inde
domos abducti. Princeps Horatius ibat, tergemina spolia præ se gerens,
cui soror virgo, quæ desponsata uni ex Curiatiis fuerat, obviam ante
portam Capenam fuit; cognitoque super humeros fratris paludamento
sponsi, quod ipsa confecerat, solvit crines, et flebiliter nomine
sponsum mortuum appellat. Movet feroci juveni animum comploratio
sororis in victoria sua tantoque gaudio publico. Stricto itaque
gladio, simul verbis increpans, transfigit puellam. «Abi hinc cum
immaturo amore ad sponsum, inquit, oblita fratrum mortuorum vivique,
oblita patriæ. Sic eat quæcumque Romana lugebit hostem.» Atrox visum
id facinus patribus plebique, sed recens meritum facto obstabat: tamen
raptus in jus ad Regem. Rex, ne ipse tam tristis ingratique ad vulgus
judicii, aut secundum judicium supplicii auctor esset, concilio populi
advocato: «Duumviros, inquit, qui Horatio perduellionem judicent
secundum legem, facio.» Lex horrendi carminis erat: «Duumviri
perduellionem judicent. Si a duumviris provocarit, provocatione
certato; si vincent, caput obnubito, infelici arbori reste suspendito,
verberato, vel intra pomoerium, vel extra pomoerium.» Hac lege
duumviri creati, qui se absolvere non rebantur ea lege, ne innoxium
quidem, posse. Quum condemnassent, tum aller ex his: «P. Horati, tibi
perduellionem judico, inquit. I, lictor, colliga manus.» Accesserat
lictor, injiciebatque laqueum: tum Horatius, auctore Tullo clemente
legis interprete: «Provoco,» inquit. Ita de provocatione certatum ad
populum est. Moti homines sunt in eo judicio, maxime P. Horatio patre
proclamante se filiam jure cæsam judicare: ni ita esset, patrio jure
in filium animadversurum fuisse. Orabat deinde, ne se, quem paulo ante
cum egregia stirpe conspexissent, orbum liberis facerent. Inter hæc
senex, juvenem amplexus, spolia Curiatiorum fixa eo loco, qui nunc
Pila Horatia appellatur, ostentans: «Hunccine, aiebat, quem modo
decoratum ovantemque victoria incedentem vidistis, Quirites, cum sub
furca vinctum inter verbera et cruciatus videre potestis? quod vix
Albanorum oculi tam deforme spectaculum ferre possent. I, lictor,
colliga manus, quæ paulo ante armatæ imperium populo romano
pepererunt. I, caput obnube liberatoris urbis hujus; arbori infelici
suspende; verbera, vel intra pomoerium, modo inter illam pilam et
spolia hostium, vel extra pomoerium, modo inter sepulcra Curiatiorum.
Quo enim ducere hunc juvenem potestis, ubi non sua decora eum a tanta
foeditate supplicii vindicent?» Non tulit populus nec patris lacrimas,
nec ipsius parem in omni periculo animum; absolveruntque admiratione
magis virtutis quam jure causæ. Itaque, ut cædes manifesta aliquo
tamen piaculo lueretur, imperatum patri, ut filium expiaret pecunia
publica. Is, quibusdam piaeularibus sacrificiis factis, quæ deinde
genti Horatiæ tradita sunt, transmisso per viam tigillo, capite
adoperto, velut sub jugum misit juvenem. Id hodie quoque publice
semper refectum manet: sororium tigillum vocant. Horatiæ sepulcrum,
quo loco corruerat icta, constructum est saxo quadrato[662].

NOTES:

  [661] Livre I, chapitres XXIII-XXVI.--Cet extrait de Tite Live ne
  se trouve que dans les recueils de 1648-1656.--Corneille, après
  avoir donné, en tête de _Cinna_, le texte de Sénèque qui lui a
  fourni le sujet de cette pièce, a eu l'heureuse idée d'y ajouter
  l'imitation que Montaigne a faite de ce morceau avec son
  originalité et son indépendance habituelles. A défaut d'un
  traducteur aussi illustre pour le fragment de Tite Live qui sert
  d'argument à _Horace_, nous avons choisi la version de Blaise de
  Vigenère, la plus récente qui existât au temps où Corneille
  écrivait sa tragédie.

  (XXIII.) «.... Déjà d'un très-grand effort d'une part et d'autre
  s'apprêtoient à la guerre ressemblant à une civile, entre presque
  les propres pères et les enfants, tous les deux peuples étant
  descendus de la race troyenne, parce que la ville de Lavinium
  avoit été fondée par les Troyens, et de Lavinium, venue et peuplée
  celle d'Albane, et de la lignée des rois d'Albane, procédés ceux
  de Rome. Mais l'issue en fin de la guerre retrancha beaucoup de la
  compassion pitoyable qui eût pu succéder de cette querelle; pour
  autant qu'il n'y eut aucune bataille donnée; ains seulement
  l'habitation de l'une des villes étant démolie, les deux peuples
  furent mêlés et confondus en un seul. Les Albaniens avec une
  grosse armée furent les premiers à entrer dans le territoire de
  Rome, où ils se campèrent à cinq mille pas seulement des
  murailles, se remparant d'une bonne tranchée alentour, qui fut
  depuis durant quelques siècles appelée la fosse Cluilienne, du nom
  de leur chef; jusqu'à ce que par succession de temps il s'est
  aboli et éteint avec l'ouvrage. En ce logis-là Cluilius, roi
  d'Albane, fina ses jours, et l'armée créa Métius Suffétius
  dictateur. Cependant Tullus encouragé spécialement de la mort du
  Roi, et alléguant que la grande justice des Dieux avoit commencé
  par le chef adversaire de prendre vengeance sur tout le nom
  albanien de la guerre injustement par eux suscitée, se coule
  secrètement une nuit avec son armée outre le camp des ennemis, si
  bien qu'il entre dedans leurs confins à son tour; ce qui rappela
  Métius du lieu où il étoit campé, pour s'approcher avec ses forces
  le plus près des Romains qu'il lui fût possible: d'où il dépêcha
  un héraut à Tullus pour lui faire entendre qu'avant de venir au
  combat il s'entreverroit volontiers avec lui, et que s'ils
  parlementoient ensemble, il s'assuroit bien de lui faire quelques
  ouvertures qui ne lui importeroient moins qu'à ceux d'Albane.
  Tullus ne le voulant éconduire de cette requête, encore qu'il
  connût assez clairement que ce n'étoient que cassades, met ses
  gens en bataille. Les Albaniens sortent aussi à l'encontre, et
  après qu'ils se furent rangés en ordonnance d'une part et d'autre,
  tous prêts à s'entre-choquer, les deux chefs avec aucuns des
  principaux autour d'eux s'advancent au milieu des deux osts, là où
  celui d'Albane commence ainsi à parler: «Les torts griefs qui ont
  été faits et les choses qu'on a répétées suivant le traité,
  lesquelles néanmoins on n'a voulu rendre, il me semble avoir
  entendu que notre roi Cluilius en a été le seul motif, et par
  conséquent de la guerre qui s'en est ensuivie, et si ne fais
  doute, sire Tullus, que vous-même ne le croyez ainsi; mais pour en
  parler à la vérité, plutôt que de chercher à dire je ne sais quoi
  de belle et magnifique apparence, c'est une convoitise de régner
  qui éperonne à prendre les armes deux peuples alliés et voisins.
  Si à bon droit ou à tort, je ne veux rien gloser là-dessus, le
  remettant à la conscience et secrète pensée de celui qui a suscité
  cette guerre, durant laquelle les Abaniens m'ont élu pour leur
  chef. Trop bien vous avertirois-je volontiers d'un seul point. Le
  pouvoir des Thoscans combien il est grand tout autour de vous et
  de nous, et de vous principalement, de tant plus que vous en êtes
  plus proches, vous le devez tant mieux savoir. Ils ont de grandes
  forces par terre, et par la mer encore plus; et souvenez-vous que
  tout aussitôt que vous aurez donné le mot pour venir à la charge,
  ces deux armées leur serviront de passe-temps et jouet; afin de se
  ruer tout à coup sur les uns las et harassés du combat, et les
  autres qui seront mis en route et défaits: le victorieux et vaincu
  tout ensemble. Par quoi, si les Dieux nous aiment, au lieu que non
  contents d'une liberté assurée, nous nous voulons de gaieté de
  coeur précipiter à un douteux hasard de commander ou de servir,
  cherchons à la bonne heure quelque autre expédient pour décider
  lequel des deux peuples régnera sur l'autre, sans beaucoup de
  perte, et sans guère répandre de sang.» Ce langage ne déplut à
  Tullus, nonobstant que de son naturel, et de l'espérance de la
  victoire, qui le rendoit tant plus haut à la main, il fût assez
  difficile à ferrer; et comme ils étoient après d'une part et
  d'autre à en chercher des moyens, la fortune leur en présenta
  l'occasion.

  (XXIV.) «Car d'aventure se trouvèrent lors en chacune des deux
  armées trois frères jumeaux ne différant comme en rien d'âge et de
  force: les Horaces et Curiatiens. De cela on ne fait nulle doute;
  _de tous les anciens beaux faits d'armes n'y en ayant point de
  plus brave et renommé que cestui-ci_. Néanmoins en une chose si
  manifeste et connue, il se trouve une incertitude des noms: de
  quel peuple étoient les Horaces et de quel les Curiatiens, car les
  auteurs varient en cet endroit: la plupart toutefois appellent les
  Horaces Romains; par quoi je leur veux adhérer. Les rois moyennent
  envers eux de leur faire accepter le combat, trois contre trois,
  pour l'honneur et gloire de leur patrie; car la domination
  demoureroit à celui dont les champions auroient le dessus....

  (XXV.) «L'accord passé, les trois jumeaux s'en vont armer, suivant
  ce qui avoit été arrêté; et comme chacun des deux peuples exhortât
  les siens à bien faire, leur remettant devant les yeux les Dieux
  du pays, la patrie, leurs progénitures, ensemble tout ce qui étoit
  demeuré de citoyens à la ville, tout ce qui en étoit là présent au
  camp; revisitant tantôt leurs armures, tantôt leurs bras et les
  mains; eux hardis et de naturel, et renforcés d'abondant par le
  courage qu'on leur donnoit, s'avancent au milieu des deux osts
  étant en bataille, qui avoient fait haut d'une part et d'autre
  devant leurs remparts, plus exempts du péril qui se présentoit que
  de soin et travail d'esprit; car il y alloit de l'empire et
  domination; le tout dépendant de la vaillance et fortune de si peu
  d'hommes. Au moyen de quoi chacun demeure transporté en suspens
  après ce mal plaisant spectacle. Finalement, le signal donné, ces
  trois de chaque côté braves jeunes hommes se vont rencontrer la
  tête baissée, tout ainsi que si c'eussent été deux bataillons qui
  s'affrontassent, charriant quand et eux la même impétuosité et
  furie de deux grosses et puissantes armées, sans se soucier ni
  ceux-ci ni ceux-là de leur propre danger, ni que rien se présentât
  à leurs coeurs que l'empire ou la servitude et conséquemment la
  fortune que devoient courir leurs choses publiques, toute telle
  qu'ils la leur feroient. Dès la première démarche et assaut, que
  leurs harnois commencèrent à cliqueter et leurs flamboyantes épées
  à tresluire, une grande horreur saisit soudain les regardants, et
  ne balançant encore l'espérance de la victoire d'un côté ni de
  l'autre, chacun demeuroit entrepris et de voix et d'haleine. Étant
  de là venus aux mains, et que non-seulement l'agilité de leur
  corps et la remuante escrime des glaives et armes tiroient à soi
  les yeux de l'assistance, mais les plaies aussi et le sang qui en
  découloit, les deux Romains, ayant blessé les trois Albaniens,
  tombèrent tous roides morts l'un sur l'autre. A la chute desquels
  comme toute l'armée d'Albane eut jeté un haut cri d'allégresse,
  les légions romaines au rebours, hors de tout espoir de victoire,
  mais non pas d'un poignant souci, demeurèrent éperdues et comme
  transies de crainte pour celui qu'ils voyoient entorner par les
  trois Curiatiens. Mais de bonheur il se trouva sain et entier de
  ses membres; tellement que s'il n'étoit pour répondre lui tout
  seul à l'encontre de trois, il leur pouvoit bien néanmoins tenir
  pied l'un après l'autre. Au moyen de quoi, pour les séparer il se
  met à fuir, jugeant en soi que chacun d'eux iroit après, selon que
  leurs blessures le pourroient permettre. Et déjà s'étoit quelque
  peu éloigné de la place où avoit été le conflit, quand détournant
  la tête en arrière, il aperçoit qu'ils le poursuivoient fort
  distants l'un de l'autre, dont le premier n'étoit désormais guère
  loin de lui. Il retourne sur celui-là d'une très-grande âpreté et
  furie; et comme l'armée d'Albane écriât à ses frères de le
  secourir, déjà l'Horace l'ayant mis par terre se préparoit pour
  donner au second. Les Romains lors par un cri tel qu'ont accoutumé
  de jeter ceux qui inespérément se reviennent de la peur qu'ils ont
  eue, donnent courage à leur champion, et il se hâte tant qu'il
  peut de mettre fin à cette mêlée, si bien qu'avant que le tiers,
  lequel n'étoit plus guère loin, y pût arriver à temps, il met à
  mort le second Curiatien. Or par là étoit la partie rendue égale
  de nombre; car ils ne restoient plus qu'un à un, mais non pas
  égaux ni d'espérance, ni de force; car le corps de l'un non encore
  touché de blessure, et sa double victoire, l'amenoient prompt et
  gaillard au troisième combat, là où l'autre traînant une foible
  carcasse jà élangourée de plaies, élangourée de courir, tout
  abattu et déconfit pour la mort de ses frères, fut comme exposé à
  la gueule d'un ennemi frais et victorieux. Parquoi il n'y eut
  point de résistance; car le Romain tressaillant de joie: «J'ai,
  dit-il, jà envoyé là-bas deux des frères; le troisième, avec la
  cause de cette guerre, je l'y vais dépêcher aussi, à ce que
  dorénavant le Romain commande sur l'Albanien.» Ce disant, il lui
  met l'épée à la gorge, qu'à grand'peine pouvoit-il soutenir ses
  armes, et le dépouille étant tombé du coup. Les Romains
  triomphants d'éjouissement en leurs coeurs, lui font fort grand
  fête, et le reçoivent avec autant plus d'allégresse que la chose
  avoit presque été déplorée; puis se mettent à ensevelir chacun les
  siens; mais non pas d'une même chère: comme ceux dont les uns
  avoient accru leur domination, et les autres se voyoient réduits
  sous la subjection et pouvoir d'autrui. Les sépultures en sont
  encore debout au même endroit où chacun d'eux vint à rendre l'âme:
  des deux Romains en un seul tombeau en tirant vers Albane, et des
  trois Albaniens du côté de Rome, mais à la même distance et selon
  qu'ils finèrent leurs jours.

  (XXVI.) «Avant que déloger de ce lieu, Métius, suivant l'accord
  fait, demande à Tullus ce qu'il lui vouloit commander; il lui
  ordonne de tenir la jeunesse en armes, parce qu'il se serviroit
  d'eux s'il avoit la guerre contre les Veïentes. Et là-dessus les
  deux armées se retirèrent chacune chez soi. Mais Horace marchoit
  le premier, portant devant soi la dépouille des trois jumeaux;
  lequel sa soeur, fille encore, qui avoit été accordée à l'un
  d'eux, vint rencontrer hors de la porte Capène; et ayant reconnu
  sur les épaules de son frère la cotte d'armes de son fiancé,
  qu'elle avoit ouvrée de ses propres mains, se prend à déchirer le
  visage et arracher ses cheveux, appelant lamentablement le défunt
  par son nom. De quoi le jouvenceau, tout fier et superbe encore de
  sa victoire, irrité en son coeur de voir ainsi les pleurs et
  criailleries de sa soeur troubler une si grande joie publique,
  mettant la main à l'épée, la lui passe à travers le corps d'outre
  en outre, en disant ces aigres et piquantes paroles: «Va-t'en
  doncques trouver ton époux avec ce hâtif et inconsidéré
  amourachement; oublieuse que tu es de tes frères morts et de celui
  qui reste en vie; oublieuse de la gloire de ton pays: qu'ainsi en
  puisse-t-il prendre à quelconque Romaine qui fera deuil pour
  l'ennemi!» Cet acte-là sembla inhumain et par trop cruel, tant aux
  patriciens qu'au commun peuple. Mais ses mérites tous récents
  supportoient aucunement le forfait. Si ne laissa il pas toutefois
  d'en être appelé devant le Roi, lequel pour non être auteur d'un
  si piteux jugement, désagréable à tout le peuple, ensemble de
  l'exécution qui s'en ensuivroit, ayant fait assembler l'audience:
  «Je commets (ce dit-il) deux hommes pour faire le procès à Horace
  selon la loi du crime de perduellion.» Cette loi étoit d'une
  teneur fort horrible pour lui: «Que les duumvirs jugent Horace
  avoir commis perduellion et crime de félonie: s'il en appelle,
  qu'il relève son appel, et le soutienne le mieux qu'il pourra. Si
  la sentence des duumvirs obtient et l'emporte, qu'on lui bande le
  chef, et soit pendu et étranglé d'un cordeau à un arbre
  malencontreux, l'ayant auparavant fouetté au dedans des remparts
  ou dehors.» Par cette loi les duumvirs ayant été premièrement
  établis, parce qu'ils ne voyoient pas que suivant icelle ils
  eussent pouvoir d'absoudre, même un innocent, le condamnèrent. Et
  alors l'un d'eux prononçant la sentence: «Horace, dit-il, je te
  déclare perduellion et condamne pour tel. Va, licteur, et lui lie
  les mains.» Le licteur s'étoit déjà approché pour lui mettre la
  hart au col, quand Horace par l'admonestement de Tullus, favorable
  et benin interprétateur de la loi: «J'en appelle,» dit-il, et
  relève quand et quand son appel devant le peuple, où la cause fut
  de nouveau plaidée. Mais ce qui mut le plus les gens en ce
  jugement, fut Horace le père du criminel, criant à haute voix
  qu'il déclaroit sa fille avoir été justement mise à mort; et si
  ainsi n'étoit, qu'il châtieroit son fils selon le droit et
  autorité paternelle qu'il avoit sur lui. Requéroit puis après de
  ne le vouloir point du tout priver d'enfants, lui que naguères on
  avoit vu avec une si florissante lignée. Et là-dessus le pauvre
  vieillard embrassant son fils, montroit les dépouilles des
  Curiatiens, élevées en cet endroit que maintenant on appelle la
  Pile Horatienne, avec telles autres paroles pleines d'une
  grand'véhémence: «Pourrez-vous donc, seigneurs Quirites, souffrir
  de voir celui-là lié, garrotté sous les fourches, expirer parmi
  les coups de fouet et tourments, que vous avez vu tout
  présentement marcher en un tel triomphe et honneur de victoire?
  lequel si horrible et hideux spectacle à grand'peine les yeux des
  Albaniens sauroient comporter. Va, licteur, et lui lie les mains,
  qui naguères avec les armes ont acquis la domination au peuple
  romain. Va lui bander le chef, qui a délivré cette cité de
  servitude; pends-le par le col et étrangle à un arbre
  malencontreux; bats-le à coups de verges au dedans des remparts,
  pourvu que ce soit entre ces dards et dépouille ennemie, ou
  dehors, pourvu que ce soit entre les sépultures des Curiatiens.
  Car où pourroit-on mener ce jeune homme que les enseignes de sa
  gloire, que les marques de son honneur ne le garantissent d'un si
  cruel et honteux supplice?» Le peuple ne put supporter ne les
  larmes du père, ne le courage du fils, se montrant égal en l'un et
  l'autre péril, et l'absolurent plus par admiration de sa
  vaillance, que pour le mérite et droit de la cause. Mais à ce
  qu'un meurtre si manifeste fût au moins réparé par quelque forme
  d'amende et punition, le père eut commandement de purger son fils
  des deniers publics: lequel après certains sacrifices
  propitiatoires, dont la charge fut depuis commise à la famille
  horatienne, ayant tendu une perche au travers de la rue, fit
  passer le jeune homme dessous, la tête bouchée, tout ainsi que
  sous un gibet. On l'a toujours maintenu et refait depuis au dépens
  du public jusqu'à l'heure présente, et s'appelle encore pour le
  jourd'hui la perche ou chevron de la soeur; à qui l'on dressa une
  sépulture de pierre de taille au propre lieu où elle expira.»
  (_Les Décades qui se trouvent de Tite Live mises en françois; la
  première par Blaise de Vigenère, Bourbonnois_.... A Paris, chez
  Nicolas Chesneau, M.D.LXXXIII, in-fol., p. 19-23.)

  [662] Corneille n'a pas suivi, pour ces quatre chapitres, le
  texte, fort amélioré, de son contemporain Gruter, dont le Tite
  Live avait paru en 1608 et avait été réimprimé en 1619 et en
  1628, c'est-à-dire à la veille de la représentation et de
  l'impression d'_Horace_. Attachant naturellement peu
  d'importance, pour l'objet qu'il avait en vue, aux détails de
  critique et de philologie, il a pris comme au hasard un texte
  plus ancien, qui se rapproche beaucoup de celui de Badius (Paris,
  1537), et où se trouve mainte leçon rejetée depuis; entre autres,
  vers la fin du chapitre XXIII, l'inintelligible _Volscis_, que
  Vigenère n'a pas traduit.



EXAMEN.

C'est une croyance assez générale que cette pièce pourroit passer pour
la plus belle des miennes, si les derniers actes répondoient aux
premiers. Tous veulent que la mort de Camille en gâte la fin, et j'en
demeure d'accord; mais je ne sais si tous en savent la raison. On
l'attribue communément à ce qu'on voit cette mort sur la scène; ce qui
seroit plutôt la faute de l'actrice que la mienne, parce que quand
elle voit son frère mettre l'épée à la main, la frayeur, si naturelle
au sexe, lui doit faire prendre la fuite, et recevoir le coup derrière
le théâtre, comme je le marque dans cette impression[663].
D'ailleurs[664], si c'est une règle de ne le point ensanglanter, elle
n'est pas du temps d'Aristote, qui nous apprend que pour émouvoir
puissamment il faut de grands déplaisirs, des blessures et des morts
en spectacle[665]. Horace ne veut pas que nous y hasardions les
événements trop dénaturés, comme de Médée qui tue ses enfants[666];
mais je ne vois pas qu'il en fasse une règle générale pour toutes
sortes de morts, ni que l'emportement d'un homme passionné pour sa
patrie, contre une soeur qui la maudit en sa présence avec des
imprécations horribles, soit de même nature que la cruauté de cette
mère. Sénèque l'expose aux yeux du peuple, en dépit d'Horace; et chez
Sophocle, Ajax ne se cache point au spectateur lorsqu'il se tue.
L'adoucissement[667] que j'apporte dans le second de ces discours pour
rectifier la mort de Clytemnestre[668] ne peut être propre ici à celle
de Camille. Quand elle s'enferreroit d'elle-même par désespoir en
voyant son frère l'épée à la main, ce frère ne laisseroit pas d'être
criminel de l'avoir tirée contre elle, puisqu'il n'y a point de
troisième personne sur le théâtre à qui il pût adresser le coup
qu'elle recevroit, comme peut faire Oreste à Égisthe. D'ailleurs
l'histoire est trop connue pour retrancher le péril qu'il court d'une
mort infâme après l'avoir tuée; et la défense que lui prête son père
pour obtenir sa grâce n'auroit plus de lieu, s'il demeuroit
innocent[669]. Quoi qu'il en soit, voyons si cette action n'a pu
causer la chute[670] de ce poëme que par là, et si elle n'a point
d'autre irrégularité que de blesser les yeux.

Comme je n'ai point accoutumé de dissimuler mes défauts, j'en trouve
ici deux ou trois assez considérables. Le premier est que cette
action, qui devient la principale de la pièce, est momentanée, et n'a
point cette juste grandeur que lui demande Aristote, et qui consiste
en un commencement, un milieu, et une fin[671]. Elle surprend tout
d'un coup; et toute la préparation que j'y ai donnée par la peinture
de la vertu farouche d'Horace, et par la défense qu'il fait à sa soeur
de regretter qui que ce soit, de lui ou de son amant, qui meure au
combat, n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si
extraordinaire, et servir de commencement à cette action.

Le second défaut est que cette mort fait une action double, par le
second péril où tombe Horace après être sorti du premier. L'unité de
péril d'un héros dans la tragédie fait l'unité d'action; et quand il
en est garanti, la pièce est finie, si ce n'est que la sortie même de
ce péril l'engage si nécessairement dans un autre, que la liaison et
la continuité des deux n'en fasse qu'une action; ce qui n'arrive point
ici, où Horace revient triomphant, sans aucun besoin de tuer sa soeur,
ni même de parler à elle; et l'action seroit suffisamment terminée à
sa victoire. Cette chute d'un péril en l'autre, sans nécessité, fait
ici un effet d'autant plus mauvais, que d'un péril public, où il y va
de tout l'État, il tombe en un péril particulier, où il n'y va que de
sa vie, et pour dire encore plus, d'un péril illustre, où il ne peut
succomber que glorieusement, en un péril infâme, dont il ne peut
sortir sans tache. Ajoutez, pour troisième imperfection, que Camille,
qui ne tient que le second rang dans les trois premiers actes, et y
laisse le premier à Sabine, prend le premier en ces deux derniers, où
cette Sabine n'est plus considérable, et qu'ainsi s'il y a égalité
dans les moeurs, il n'y en a point dans la dignité des personnages,
où se doit étendre ce précepte d'Horace[672]:

                      _Servetur ad imum
    Qualis ab incepto processerit, et sibi constet._

Ce défaut en Rodélinde a été une des principales causes du mauvais
succès de _Pertharite_, et je n'ai point encore vu sur nos théâtres
cette inégalité de rang en un même acteur, qui n'ait produit un
très-méchant effet. Il seroit bon d'en établir une règle inviolable.

Du côté du temps, l'action n'est point trop pressée, et n'a rien qui
ne me semble vraisemblable. Pour le lieu, bien que l'unité y soit
exacte, elle n'est pas sans quelque contrainte[673]. Il est constant
qu'Horace et Curiace n'ont point de raison de se séparer du reste de
la famille pour commencer le second acte; et c'est une adresse de
théâtre de n'en donner aucune, quand on n'en peut donner de bonnes.
L'attachement de l'auditeur à l'action présente souvent ne lui permet
pas de descendre à l'examen sévère de cette justesse, et ce n'est pas
un crime que de s'en prévaloir pour l'éblouir, quand il est malaisé de
le satisfaire.

Le personnage de Sabine est assez heureusement inventé, et trouve sa
vraisemblance aisée dans le rapport à l'histoire, qui marque assez
d'amitié et d'égalité entre les deux familles pour avoir pu faire
cette double alliance.

Elle ne sert pas davantage à l'action que l'Infante à celle du _Cid_,
et ne fait que se laisser toucher diversement, comme elle, à la
diversité des événements. Néanmoins on a généralement approuvé
celle-ci, et condamné l'autre. J'en ai cherché la raison, et j'en ai
trouvé deux. L'une est la liaison des scènes, qui semble, s'il m'est
permis de parler ainsi, incorporer Sabine dans cette pièce, au lieu
que, dans _le Cid_, toutes celles de l'Infante sont détachées, et
paroissent hors oeuvre:

    .... _Tantum series juncturaque pollet_[674]!

L'autre, qu'ayant une fois posé Sabine pour femme d'Horace, il est
nécessaire que tous les incidents de ce poëme lui donnent les
sentiments qu'elle en témoigne avoir, par l'obligation qu'elle a de
prendre intérêt à ce qui regarde son mari et ses frères; mais
l'Infante n'est point obligée d'en prendre aucun en ce qui touche le
Cid; et si elle a quelque inclination secrète pour lui, il n'est point
besoin qu'elle en fasse rien paroître, puisqu'elle ne produit aucun
effet.

L'oracle qui est proposé au premier acte[675] trouve son vrai sens à
la conclusion du cinquième. Il semble clair d'abord, et porte
l'imagination à un sens contraire; et je les aimerois mieux de cette
sorte sur nos théâtres, que ceux qu'on fait entièrement obscurs, parce
que la surprise de leur véritable effet en est plus belle. J'en ai usé
ainsi encore dans l'_Andromède_ et dans l'_OEdipe_[676]. Je ne dis pas
la même chose des songes, qui peuvent faire encore un grand ornement
dans la protase, pourvu qu'on ne s'en serve pas souvent. Je voudrois
qu'ils eussent l'idée de la fin véritable de la pièce, mais avec
quelque confusion qui n'en permît pas l'intelligence entière. C'est
ainsi que je m'en suis servi deux fois, ici[677] et dans
_Polyeucte_[678], mais avec plus d'éclat et d'artifice dans ce dernier
poëme, où il marque toutes les particularités de l'événement, qu'en
celui-ci, où il ne fait qu'exprimer une ébauche tout à fait informe de
ce qui doit arriver de funeste.

Il passe pour constant que le second acte est un des plus pathétiques
qui soient sur la scène, et le troisième un des plus artificieux. Il
est soutenu de la seule narration de la moitié du combat des trois
frères, qui est coupée très-heureusement pour laisser Horace le père
dans la colère et le déplaisir, et lui donner ensuite un beau retour à
la joie dans le quatrième. Il a été à propos, pour le jeter dans cette
erreur, de se servir de l'impatience d'une femme qui suit brusquement
sa première idée, et présume le combat achevé, parce qu'elle a vu deux
des Horaces par terre, et le troisième en fuite. Un homme, qui doit
être plus posé et plus judicieux, n'eût pas été propre à donner cette
fausse alarme: il eût dû prendre plus de patience, afin d'avoir plus
de certitude de l'événement, et n'eût pas été excusable de se laisser
emporter si légèrement par les apparences à présumer le mauvais succès
d'un combat dont il n'eût pas vu la fin.

Bien que le Roi n'y paroisse qu'au cinquième, il y est mieux dans sa
dignité que dans _le Cid_, parce qu'il a intérêt pour tout son État
dans le reste de la pièce; et bien qu'il n'y parle point, il ne laisse
pas d'y agir comme roi. Il vient aussi dans ce cinquième comme roi qui
veut honorer par cette visite un père dont les fils lui ont conservé
sa couronne et acquis celle d'Albe au prix de leur sang. S'il y fait
l'office de juge, ce n'est que par accident; et il le fait dans ce
logis même d'Horace, par la seule contrainte qu'impose la règle de
l'unité de lieu. Tout ce cinquième est encore une des causes du peu de
satisfaction que laisse cette tragédie: il est tout en plaidoyers, et
ce n'est pas là la place des harangues ni des longs discours; ils
peuvent être supportés en un commencement de pièce, où l'action n'est
pas encore échauffée; mais le cinquième acte doit plus agir que
discourir. L'attention de l'auditeur, déjà lassée, se rebute de ces
conclusions qui traînent et tirent la fin en longueur.

Quelques-uns ne veulent pas que Valère y soit un digne accusateur
d'Horace[679], parce que dans la pièce il n'a pas fait voir assez de
passion pour Camille; à quoi je réponds que ce n'est pas à dire qu'il
n'en eût une très-forte, mais qu'un amant mal voulu ne pouvoit se
montrer de bonne grâce à sa maîtresse dans le jour qui la rejoignoit
à un amant aimé. Il n'y avoit point de place pour lui au premier
acte, et encore moins au second; il falloit qu'il tînt son rang à
l'armée pendant le troisième; et il se montre au quatrième, sitôt que
la mort de son rival fait quelque ouverture à son espérance: il tâche
à gagner les bonnes grâces du père par la commission qu'il prend du
Roi de lui apporter les glorieuses nouvelles de l'honneur que ce
prince lui veut faire; et par occasion il lui apprend la victoire de
son fils, qu'il ignoroit. Il ne manque pas d'amour durant les trois
premiers actes, mais d'un temps propre à le témoigner; et dès la
première scène de la pièce, il paroît bien qu'il rendoit assez de
soins à Camille, puisque Sabine s'en alarme pour son frère. S'il ne
prend pas le procédé de France, il faut considérer qu'il est Romain,
et dans Rome, où il n'auroit pu entreprendre un duel contre un autre
Romain sans faire un crime d'État, et que j'en aurois fait un de
théâtre, si j'avois habillé un Romain à la françoise.

NOTES:

  [663] Et dans les précédentes et les suivantes. Voyez les
  indications qui accompagnent les noms des personnages à la fin de
  la scène V du IVe acte, p. 340.

  [664] _D'ailleurs_ est omis dans les éditions de 1660 et de 1663.

  [665] Voyez la _Poétique_, fin du chapitre XI.

  [666] _Ne pueros coram populo Medea trucidet._

        (_Art poétique_, vers 185.)

  [667] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): L'adoucissement que j'ai
  apporté à rectifier, etc.

  [668] Voyez tome I, p. 81.

  [669] Corneille répond ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la Notice
  d'_Horace_, p. 256.

  [670] Ce mot _chute_ paraît bien fort et ne s'accorde guère avec
  ce que nous lisons dans le reste de l'_Examen_. D'Aubignac a dit,
  plus exactement sans doute: «La mort de Camille.... n'a pas été
  approuvée au théâtre» (voyez la Notice d'_Horace_, p. 256); et
  Corneille lui-même, un peu plus loin (p. 279): «Tout ce cinquième
  est encore une des causes du peu de satisfaction que laisse cette
  tragédie.»

  [671] Voyez tome I, p. 29.

  [672] _Art poétique_, vers 126 et 127.

  [673] VAR. (édit. de 1660): Pour le lieu, bien que l'unité y soit
  exacte, j'y ai fait voir quelque contrainte, quand j'ai parlé de
  la réduction de la tragédie au roman (_voyez tome I_, _p._ 85
  _et_ 86). Il est constant, etc.--Corneille fait remarquer dans le
  _Discours des trois unités_ (tome I, p. 122) qu'il n'a pu réduire
  que trois pièces à la stricte unité de lieu: _Horace_,
  _Polyeucte_ et _Pompée_; mais dans son _Discours de la tragédie_
  (tome I, p. 85), il dit finement que, même dans _Horace_, l'unité
  de lieu est bien artificielle, et que dans un roman on
  procéderait tout autrement. L'abbé d'Aubignac, dans sa _Pratique
  du théâtre_ (p. 140 et 141), s'était d'abord exprimé ainsi: «Hors
  _les Horaces_ de M. Corneille, je doute que nous en ayons un seul
  (_un seul poëme dramatique_) où l'unité du lieu soit
  rigoureusement gardée; pour le moins est-il certain que je n'en
  ai point vu.» Lorsqu'il se fut brouillé avec notre poëte, il
  effaça, sans doute en vue d'une nouvelle édition, la première
  phrase de ce passage sur un exemplaire que possède la
  Bibliothèque impériale, et après ces mots: «que je n'en ai point
  vu,» il écrivit ce qui suit: «Quand l'_Horace_ de Corneille fut
  vu dans Paris, je crus que la scène étoit dans la salle du palais
  du père, comme tout se peut assez bien accommoder; mais l'auteur
  m'assura qu'il n'y avoit pas pensé, et que si l'unité de lieu s'y
  trouvoit observée, c'étoit par hasard, et ce qu'il en a dit
  longtemps après n'est qu'un galimatias auquel on ne comprend
  rien, tant nos poëtes ont peu d'intelligence de leur art et de
  leurs propres ouvrages.»

  [674] Horace, _Art poétique_, vers 242.

  [675] Voyez vers 187 et suivants.

  [676] Voyez la Ire scène du Ier acte d'_Andromède_, et la IIIe
  scène du IIe acte d'_OEdipe_.

  [677] Voyez vers 215 et suivants.

  [678] Voyez la IIIe scène du Ier acte de _Polyeucte_.

  [679] Corneille répond encore ici à l'abbé d'Aubignac. Voyez la
  Notice d'_Horace_, p. 256.



LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES
D'_HORACE_.


ÉDITIONS SÉPARÉES.

    1641, in-4º;
    1641, in-12;
    1647, in-12;
    1648, in-12;
    1655, in-12;

RECUEILS.

    1648, in-12;
    1652, in-12;
    1654, in-8º;
    1655, in-12;
    1656, in-8º;
    1660, in-8º;
    1663, in-fol.;
    1664, in-8º;
    1668, in-8º.

_N.B._--Pour distinguer, quand il y aura lieu, l'édition séparée de
1655 du recueil de la même année, nous désignerons celle-là par la
lettre A, celui-ci par la lettre B (1655 A., 1655 B.).



ACTEURS.


    TULLE, roi de Rome.
    LE VIEIL HORACE, chevalier romain.
    HORACE, son fils.
    CURIACE, gentilhomme d'Albe, amant de Camille.
    VALÈRE, chevalier romain, amoureux de Camille.
    SABINE, femme d'Horace et soeur de Curiace.
    CAMILLE, amante de Curiace et soeur d'Horace.
    JULIE, dame romaine, confidente de Sabine et de Camille.
    FLAVIAN, soldat de l'armée d'Albe.
    PROCULE, soldat de l'armée de Rome.


La scène est à Rome, dans une salle de la maison d'Horace[680].



HORACE.

TRAGÉDIE.



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

SABINE, JULIE.

    SABINE.

    Approuvez ma foiblesse, et souffrez ma douleur;
    Elle n'est que trop juste en un si grand malheur:
    Si près de voir sur soi fondre de tels orages,
    L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages;
    Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu                      5
    Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.
    Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,
    Le trouble de mon coeur ne peut rien sur mes larmes,
    Et parmi les soupirs qu'il pousse vers les cieux,
    Ma constance du moins règne encor sur mes yeux:                 10
    Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme,
    Si l'on fait moins qu'un homme, on fait plus qu'une femme.
    Commander à ses pleurs en cette extrémité,
    C'est montrer, pour le sexe, assez de fermeté.

    JULIE.

    C'en est peut-être assez pour une âme commune[681],             15
    Qui du moindre péril se fait une infortune[682];
    Mais de cette foiblesse un grand coeur est honteux[683];
    Il ose espérer tout dans un succès douteux.
    Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
    Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.             20
    Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir:
    Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
    Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
    Et concevez des voeux dignes d'une Romaine.

    SABINE.

    Je suis Romaine, hélas! puisqu'Horace est Romain[684];          25
    J'en ai reçu le titre en recevant sa main;
    Mais ce noeud me tiendroit en esclave enchaînée,
    S'il m'empêchoit de voir en quels lieux je suis née.
    Albe, où j'ai commencé de respirer le jour,
    Albe, mon cher pays, et mon premier amour;                      30
    Lorsqu'entre nous et toi je vois la guerre ouverte[685],
    Je crains notre victoire autant que notre perte.
      Rome, si tu te plains que c'est là te trahir,
    Fais-toi des ennemis que je puisse haïr[686].
    Quand je vois de tes murs leur armée et la nôtre,               35
    Mes trois frères dans l'une, et mon mari dans l'autre,
    Puis-je former des voeux, et sans impiété
    Importuner le ciel pour ta félicité?
    Je sais que ton État, encore en sa naissance,
    Ne sauroit, sans la guerre, affermir sa puissance;              40
    Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes grands destins[687]
    Ne le borneront pas chez les peuples latins;
    Que les Dieux t'ont promis l'empire de la terre,
    Et que tu n'en peux voir l'effet que par la guerre:
    Bien loin de m'opposer à cette noble ardeur                     45
    Qui suit l'arrêt des Dieux et court à ta grandeur,
    Je voudrois déjà voir tes troupes couronnées,
    D'un pas victorieux franchir les Pyrénées.
    Va jusqu'en l'Orient pousser tes bataillons;
    Va sur les bords du Rhin planter tes pavillons;                 50
    Fais trembler sous tes pas les colonnes d'Hercule;
    Mais respecte une ville à qui tu dois Romule.
    Ingrate, souviens-toi que du sang de ses rois
    Tu tiens ton nom, tes murs, et tes premières lois.
    Albe est ton origine: arrête, et considère                      55
    Que tu portes le fer dans le sein de ta mère.
    Tourne ailleurs les efforts de tes bras triomphants;
    Sa joie éclatera dans l'heur de ses enfants;
    Et se laissant ravir à l'amour maternelle,
    Ses voeux seront pour toi, si tu n'es plus contre elle.         60

    JULIE.

    Ce discours me surprend, vu que depuis le temps
    Qu'on a contre son peuple armé nos combattants,
    Je vous ai vu pour elle autant d'indifférence
    Que si d'un sang romain vous aviez pris naissance[688].
    J'admirois la vertu qui réduisoit en vous                       65
    Vos plus chers intérêts à ceux de votre époux;
    Et je vous consolois au milieu de vos plaintes,
    Comme si notre Rome eût fait toutes vos craintes.

    SABINE.

    Tant qu'on ne s'est choqué qu'en de légers combats[689],
    Trop foibles pour jeter un des partis à bas,                    70
    Tant qu'un espoir de paix a pu flatter ma peine,
    Oui, j'ai fait vanité d'être toute Romaine.
    Si j'ai vu Rome heureuse avec quelque regret,
    Soudain j'ai condamné ce mouvement secret;
    Et si j'ai ressenti, dans ses destins contraires,               75
    Quelque maligne joie en faveur de mes frères,
    Soudain, pour l'étouffer rappelant ma raison,
    J'ai pleuré quand la gloire entroit dans leur maison.
    Mais aujourd'hui qu'il faut que l'une ou l'autre tombe,
    Qu'Albe devienne esclave, ou que Rome succombe,                 80
    Et qu'après la bataille il ne demeure plus
    Ni d'obstacle aux vainqueurs, ni d'espoir aux vaincus,
    J'aurois pour mon pays une cruelle haine,
    Si je pouvois encore être toute Romaine,
    Et si je demandois votre triomphe aux Dieux,                    85
    Au prix de tant de sang qui m'est si précieux.
    Je m'attache un peu moins aux intérêts d'un homme:
    Je ne suis point pour Albe, et ne suis plus pour Rome;
    Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort,
    Et serai du parti qu'affligera le sort.                         90
    Égale à tous les deux jusques à la victoire,
    Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire;
    Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs[690],
    Mes larmes aux vaincus, et ma haine aux vainqueurs.

    JULIE.

    Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses,               95
    En des esprits divers, des passions diverses!
    Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement[691]!
    Son frère est votre époux, le vôtre est son amant;
    Mais elle voit d'un oeil bien différent du vôtre
    Son sang dans une armée, et son amour dans l'autre.            100
      Lorsque vous conserviez un esprit tout romain,
    Le sien irrésolu, le sien tout incertain[692],
    De la moindre mêlée appréhendoit l'orage,
    De tous les deux partis détestoit l'avantage,
    Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,            105
    Et nourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.
    Mais hier, quand elle sut qu'on avoit pris journée,
    Et qu'enfin la bataille alloit être donnée,
    Une soudaine joie éclatant sur son front[693]....

    SABINE.

    Ah! que je crains, Julie, un changement si prompt!             110
    Hier dans sa belle humeur elle entretint Valère;
    Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère;
    Son esprit, ébranlé par les objets présents,
    Ne trouve point d'absent aimable après deux ans.
    Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle;                 115
    Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle;
    Je forme des soupçons d'un trop léger sujet[694]:
    Près d'un jour si funeste on change peu d'objet;
    Les âmes rarement sont de nouveau blessées,
    Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;             120
    Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens,
    Ni de contentements qui soient pareils aux siens.

    JULIE.

    Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures;
    Je ne me satisfais d'aucunes conjectures.
    C'est assez de constance en un si grand danger                 125
    Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger;
    Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.

    SABINE.

    Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie.
    Essayez sur ce point à la faire parler:
    Elle vous aime assez pour ne vous rien celer.                  130
    Je vous laisse. Ma soeur, entretenez Julie:
    J'ai honte de montrer tant de mélancolie,
    Et mon coeur, accablé de mille déplaisirs,
    Cherche la solitude à cacher ses soupirs.


SCÈNE II

CAMILLE, JULIE.

    CAMILLE.

    Qu'elle a tort de vouloir que je vous entretienne[695]!        135
    Croit-elle ma douleur moins vive que la sienne,
    Et que plus insensible à de si grands malheurs,
    A mes tristes discours je mêle moins de pleurs?
    De pareilles frayeurs mon âme est alarmée;
    Comme elle[696] je perdrai dans l'une et l'autre armée:        140
    Je verrai mon amant, mon plus unique bien,
    Mourir pour son pays, ou détruire le mien,
    Et cet objet d'amour devenir, pour ma peine,
    Digne de mes soupirs, ou digne de ma haine[697].
    Hélas!

    JULIE.

          Elle est pourtant plus à plaindre que vous:              145
    On peut changer d'amant, mais non changer d'époux.
    Oubliez Curiace, et recevez Valère,
    Vous ne tremblerez plus pour le parti contraire;
    Vous serez toute nôtre, et votre esprit remis
    N'aura plus rien à perdre au camp des ennemis.                 150

    CAMILLE.

    Donnez-moi des conseils qui soient plus légitimes,
    Et plaignez mes malheurs sans m'ordonner des crimes.
    Quoiqu'à peine à mes maux je puisse résister,
    J'aime mieux les souffrir que de les mériter.

    JULIE.

    Quoi! vous appelez crime un change raisonnable?                155

    CAMILLE.

    Quoi! le manque de foi vous semble pardonnable!

    JULIE.

    Envers un ennemi qui peut nous obliger[698]?

    CAMILLE.

    D'un serment solennel qui peut nous dégager?

    JULIE.

    Vous déguisez en vain une chose trop claire:
    Je vous vis encore hier entretenir Valère;                     160
    Et l'accueil gracieux qu'il recevoit de vous
    Lui permet de nourrir un espoir assez doux[699].

    CAMILLE.

    Si je l'entretins hier et lui fis bon visage,
    N'en imaginez rien qu'à son désavantage:
    De mon contentement un autre étoit l'objet.                    165
    Mais pour sortir d'erreur sachez-en le sujet;
    Je garde à Curiace une amitié trop pure
    Pour souffrir plus longtemps qu'on m'estime parjure.
      Il vous souvient qu'à peine on voyoit de sa soeur[700]
    Par un heureux hymen mon frère possesseur,                     170
    Quand, pour comble de joie, il obtint de mon père
    Que de ses chastes feux je serois le salaire.
    Ce jour nous fut propice et funeste à la fois:
    Unissant nos maisons, il désunit nos rois;
    Un même instant conclut notre hymen et la guerre[701],         175
    Fit naître[702] notre espoir et le jeta par terre,
    Nous ôta tout, sitôt qu'il nous eut tout promis,
    Et nous faisant amants, il nous fit ennemis.
    Combien nos déplaisirs parurent lors extrêmes!
    Combien contre le ciel il vomit de blasphèmes!                 180
    Et combien de ruisseaux coulèrent de mes yeux!
    Je ne vous le dis point, vous vîtes nos adieux;
    Vous avez vu depuis les troubles de mon âme;
    Vous savez pour la paix quels voeux a faits ma flamme,
    Et quels pleurs j'ai versés à chaque événement,                185
    Tantôt pour mon pays, tantôt pour mon amant.
    Enfin mon désespoir, parmi ces longs obstacles,
    M'a fait avoir recours à la voix des oracles.
    Écoutez si celui qui me fut hier rendu
    Eut droit de rassurer mon esprit éperdu.                       190
    Ce Grec si renommé, qui depuis tant d'années
    Au pied de l'Aventin prédit nos destinées,
    Lui qu'Apollon jamais n'a fait parler à faux,
    Me promit par ces vers la fin de mes travaux:
      «Albe et Rome demain prendront une autre face;               195
    Tes voeux sont exaucés, elles auront la paix,
    Et tu seras unie avec ton Curiace,
    Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais.»
      Je pris sur cet oracle une entière assurance,
    Et comme le succès passoit mon espérance,                      200
    J'abandonnai mon âme à des ravissements
    Qui passoient les transports des plus heureux amants.
    Jugez de leur excès: je rencontrai Valère,
    Et contre sa coutume, il ne put me déplaire[703].
    Il me parla d'amour sans me donner d'ennui:                    205
    Je ne m'aperçus pas que je parlois à lui;
    Je ne lui pus montrer de mépris ni de glace:
    Tout ce que je voyois me sembloit Curiace;
    Tout ce qu'on me disoit me parloit de ses feux;
    Tout ce que je disois l'assuroit de mes voeux.                 210
    Le combat général aujourd'hui se hasarde;
    J'en sus hier la nouvelle, et je n'y pris pas garde:
    Mon esprit rejetoit ces funestes objets,
    Charmé des doux pensers d'hymen et de la paix.
    La nuit a dissipé des erreurs si charmantes:                   215
    Mille songes affreux, mille images sanglantes,
    Ou plutôt mille amas de carnage et d'horreur,
    M'ont arraché ma joie et rendu ma terreur.
    J'ai vu du sang, des morts, et n'ai rien vu de suite;
    Un spectre en paroissant prenoit soudain la fuite;             220
    Ils s'effaçoient l'un l'autre, et chaque illusion
    Redoubloit mon effroi par sa confusion.

    JULIE.

    C'est en contraire sens qu'un songe s'interprète.

    CAMILLE.

    Je le dois croire ainsi, puisque je le souhaite;
    Mais je me trouve enfin, malgré tous mes souhaits,             225
    Au jour d'une bataille, et non pas d'une paix.

    JULIE.

    Par là finit la guerre, et la paix lui succède.

    CAMILLE.

    Dure à jamais le mal, s'il y faut ce remède!

    Soit que Rome y succombe ou qu'Albe ait le dessous[704],
    Cher amant, n'attends plus d'être un jour mon époux;
    Jamais, jamais ce nom ne sera pour un homme[705]
    Qui soit ou le vainqueur, ou l'esclave de Rome.
      Mais quel objet nouveau se présente en ces lieux?
    Est-ce toi, Curiace? en croirai-je mes yeux?


SCÈNE III.

CURIACE, CAMILLE, JULIE.

    CURIACE.

    N'en doutez point, Camille, et revoyez un homme                235
    Qui n'est ni le vainqueur ni l'esclave de Rome;
    Cessez d'appréhender de voir rougir mes mains
    Du poids honteux des fers ou du sang des Romains.
    J'ai cru que vous aimiez assez Rome et la gloire
    Pour mépriser ma chaîne et haïr ma victoire;                   240
    Et comme également en cette extrémité
    Je craignois la victoire et la captivité....

    CAMILLE.

    Curiace, il suffit, je devine le reste:
    Tu fuis une bataille à tes voeux si funeste,
    Et ton coeur, tout à moi, pour ne me perdre pas,               245
    Dérobe à ton pays le secours de ton bras.
    Qu'un autre considère ici ta renommée,
    Et te blâme, s'il veut, de m'avoir trop aimée;
    Ce n'est point à Camille à t'en mésestimer:
    Plus ton amour paroît, plus elle doit t'aimer;                 250
    Et si tu dois beaucoup aux lieux qui t'ont vu naître,
    Plus tu quittes pour moi, plus tu le fais paroître.
    Mais as-tu vu mon père, et peut-il endurer
    Qu'ainsi dans sa maison tu t'oses retirer[706]?
    Ne préfère-t-il point l'État à sa famille?                     255
    Ne regarde-t-il point Rome plus que sa fille?
    Enfin notre bonheur est-il bien affermi?
    T'a-t-il vu comme gendre, ou bien comme ennemi?

    CURIACE.

    Il m'a vu comme gendre, avec une tendresse
    Qui témoignoit assez une entière allégresse;                   260
    Mais il ne m'a point vu, par une trahison,
    Indigne de l'honneur d'entrer dans sa maison.
    Je n'abandonne point l'intérêt de ma ville,
    J'aime encor mon honneur en adorant Camille.
    Tant qu'a duré la guerre, on m'a vu constamment                265
    Aussi bon citoyen que véritable amant[707].
    D'Albe avec mon amour j'accordois la querelle:
    Je soupirois pour vous en combattant pour elle;
    Et s'il falloit encor que l'on en vînt aux coups,
    Je combattrois pour elle en soupirant pour vous.               270
    Oui, malgré les desirs de mon âme charmée,
    Si la guerre duroit, je serois dans l'armée:
    C'est la paix qui chez vous me donne un libre accès,
    La paix à qui nos feux doivent ce beau succès.

    CAMILLE.

    La paix! Et le moyen de croire un tel miracle?                 275

    JULIE.

    Camille, pour le moins croyez-en votre oracle,
    Et sachons pleinement par quels heureux effets
    L'heure d'une bataille a produit cette paix.

    CURIACE.

    L'auroit-on jamais cru? Déjà les deux armées[708],
    D'une égale chaleur au combat animées,                         280
    Se menaçoient des yeux, et marchant fièrement,
    N'attendoient, pour donner, que le commandement,
    Quand notre dictateur devant les rangs s'avance,
    Demande à votre prince un moment de silence,
    Et l'ayant obtenu: «Que faisons-nous, Romains,                 285
    Dit-il, et quel démon nous fait venir aux mains[709]?
    Souffrons que la raison éclaire enfin nos âmes:
    Nous sommes vos voisins, nos filles sont vos femmes,
    Et l'hymen nous a joints par tant et tant de noeuds,
    Qu'il est peu de nos fils qui ne soient vos neveux.            290
    Nous ne sommes qu'un sang et qu'un peuple en deux villes:
    Pourquoi nous déchirer par des guerres civiles,
    Où la mort des vaincus affoiblit les vainqueurs,
    Et le plus beau triomphe est arrosé de pleurs[710]?
    Nos ennemis communs attendent avec joie                        295
    Qu'un des partis défait leur donne l'autre en proie,
    Lassé, demi-rompu, vainqueur, mais, pour tout fruit,
    Dénué d'un secours par lui-même détruit.
    Ils ont assez longtemps joui de nos divorces;
    Contre eux dorénavant joignons toutes nos forces,              300
    Et noyons dans l'oubli ces petits différends
    Qui de si bons guerriers font de mauvais parents.
    Que si l'ambition de commander aux autres
    Fait marcher aujourd'hui vos troupes et les nôtres,
    Pourvu qu'à moins de sang nous voulions l'apaiser,             305
    Elle nous unira, loin de nous diviser.
    Nommons des combattants pour la cause commune:
    Que chaque peuple aux siens attache sa fortune;
    Et suivant ce que d'eux ordonnera le sort,
    Que le foible parti prenne loi du plus fort[711];              310
    Mais sans indignité pour des guerriers si braves,
    Qu'ils deviennent sujets sans devenir esclaves,
    Sans honte, sans tribut, et sans autre rigueur
    Que de suivre en tous lieux les drapeaux du vainqueur.
    Ainsi nos deux États ne feront qu'un empire.»                  315
    Il semble qu'à ces mots notre discorde expire[712]:
    Chacun, jetant les yeux dans un rang ennemi,
    Reconnoît un beau-frère, un cousin, un ami;
    Ils s'étonnent comment leurs mains, de sang avides,
    Voloient, sans y penser, à tant de parricides,                 320
    Et font paroître un front couvert tout à la fois
    D'horreur pour la bataille, et d'ardeur pour ce choix.
    Enfin l'offre s'accepte, et la paix desirée
    Sous ces conditions est aussitôt jurée:
    Trois combattront pour tous; mais pour les mieux choisir,      325
    Nos chefs ont voulu prendre un peu plus de loisir:
    Le vôtre est au sénat, le nôtre dans sa tente.

    CAMILLE.

    O Dieux, que ce discours rend mon âme contente!

    CURIACE.

    Dans deux heures au plus, par un commun accord,
    Le sort de nos guerriers réglera notre sort.                   330
    Cependant tout est libre, attendant qu'on les nomme:
    Rome est dans notre camp, et notre camp dans Rome;
    D'un et d'autre côté l'accès étant permis,
    Chacun va renouer avec ses vieux amis.
    Pour moi, ma passion m'a fait suivre vos frères;               335
    Et mes desirs ont eu des succès si prospères,
    Que l'auteur de vos jours m'a promis à demain
    Le bonheur sans pareil de vous donner la main.
    Vous ne deviendrez pas rebelle à sa puissance?

    CAMILLE.

    Le devoir d'une fille est en l'obéissance.                     340

    CURIACE.

    Venez donc recevoir ce doux commandement[713],
    Qui doit mettre le comble à mon contentement.

    CAMILLE.

    Je vais suivre vos pas, mais pour revoir mes frères,
    Et savoir d'eux encor la fin de nos misères.

    JULIE.

    Allez, et cependant au pied de nos autels                      345
    J'irai rendre pour vous grâces aux immortels.


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [680] Voyez p. 276, note 673.

  [681] _Var._ C'en est assez et trop pour une âme commune.
  (1641-56)

  [682] _Var._ Qui du moindre péril n'attend qu'une infortune.
  (1641-48 et 55 A.)

  [683] _Var._ D'un tel abaissement un grand coeur est honteux.
  (1641-56)

  [684] _Var._ Je suis Romaine, hélas! puisque mon époux l'est;
        L'hymen me fait de Rome embrasser l'intérêt;
        Mais il tiendroit mon âme en esclave enchaînée,
        S'il m'ôtoit le penser des lieux où je suis née. (1641-56)

  [685] _Var._ Quand entre nous et toi je vois la guerre ouverte.
  (1641-56)

  [686] «Ce vers admirable est resté en proverbe.» (_Voltaire._)

  [687] _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que tes bons destins.
  (1641-55 et 60)
        _Var._ Je sais qu'il doit s'accroître, et que ces bons destins.
  (1656)

  [688] _Var._ Que si dedans nos murs vous aviez pris naissance.
  (1641-56)

  [689] _Var._ Tant qu'on ne s'est choqué qu'en des légers combats.
  (1656)

  [690] _Var._ Et garde, en attendant ses funestes rigueurs. (1641-55)
        _Var._ Et garde, en attendant ces funestes rigueurs. (1656)

  [691] _Var._ Et qu'en ceci Camille agit bien autrement! (1641-56)

  [692] _Var._ Le sien irrésolu, tremblotant, incertain. (1641-56)

  [693] _Var._ Une soudaine joie éclata sur son front. (1641-56)

  [694] _Var._ Je forme des soupçons d'an sujet trop léger:
        Le jour d'une bataille est mal propre à changer;
        D'un nouveau trait alors peu d'âmes sont blessées,
        [Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées;]
        Mais on n'a pas aussi de si gais entretiens. (1641-56)

  [695] _Var._ Pourquoi fuir, et vouloir que je vous entretienne?
  (1641-56)

  [696] Dans l'édition de 1641 in-12, on a imprimé par erreur
  _contre elle_, pour _comme elle_.

  [697] _Var._ Ou digne de mes pleurs, ou digne de ma haine.
  (1641-56)

  [698] _Var._ Envers un ennemi qui nous peut obliger?
        CAM. D'un serment solennel qui nous peut dégager? (1641-56)

  [699] _Var._ Lui permet de nourrir un espoir bien plus doux.
  (1641-56)

  [700] _Var._ Quelques cinq ou six mois après que de sa soeur
        L'hyménée eut rendu mon frère possesseur,
        Vous le savez, Julie, il obtint de mon père. (1641-56)

  [701] _Var._ En même instant conclut notre hymen et la guerre.
  (1641 in-4º)

  [702] L'édition de 1641 in-12 porte par erreur _fait naître_,
  pour _fit naître_.

  [703] _Var._ Et contre sa coutume, il ne me put déplaire.
  (1641-56)

  [704] On trouve dans l'édition de 1656 la singulière leçon que
  voici:

    Soit que Rome y succombe, ou qu'Albe _aille dessous_.

  [705] _Var._ Mon coeur, quelque grand feu qui pour toi le consomme,
        Ne veut ni le vainqueur ni l'esclave de Rome. (1641-48
  et 55 A.)

  [706] _Var._ Qu'ainsi dans la maison tu t'oses retirer? (1641
  in-12)

  [707] _Var._ Aussi bon citoyen comme fidèle amant. (1641-56)

  [708] _Var._ Dieux! qui l'eût jamais cru? Déjà les deux armées.
  (1641-56)

  [709] «J'ose dire que, dans ce discours imité de Tite Live,
  l'auteur français est au-dessus du romain, plus nerveux, plus
  touchant....» (_Voltaire._)--Voyez ci-dessus, p. 263-265.

  [710] _Var._ Et le plus beau triomphe est arrousé de pleurs?
  (1641 et 55 A.)

  [711] _Var._ Que le parti plus foible obéisse au plus fort.
  (1641-56)

  [712] _Var._ A ces mots il se tait: d'aise chacun soupire.
  (1641-64)

  [713] Ce vers et le précédent, comme Voltaire l'a fait remarquer,
  se retrouvent, à un mot près, dans la comédie du _Menteur_ (acte
  V, scène VII).



ACTE II


SCÈNE PREMIÈRE

HORACE, CURIACE.

    CURIACE.

    Ainsi Rome n'a point séparé son estime;
    Elle eût cru faire ailleurs un choix illégitime:
    Cette superbe ville en vos frères et vous
    Trouve les trois guerriers qu'elle préfère à tous;             350
    Et son illustre ardeur d'oser plus que les autres[714],
    D'une seule maison brave toutes les nôtres:
    Nous croirons, à la voir toute entière en vos mains[715],
    Que hors les fils d'Horace il n'est point de Romains.
    Ce choix pouvoit combler trois familles de gloire,             355
    Consacrer hautement leurs noms à la mémoire:
    Oui, l'honneur que reçoit la vôtre par ce choix,
    En pouvoit à bon titre immortaliser trois;
    Et puisque c'est chez vous que mon heur et ma flamme
    M'ont fait placer ma soeur et choisir une femme,               360
    Ce que je vais vous être et ce que je vous suis[716]
    Me font y prendre part autant que je le puis;
    Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte,
    Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte:
    La guerre en tel éclat a mis votre valeur,                     365
    Que je tremble pour Albe et prévois son malheur:
    Puisque vous combattez, sa perte est assurée;
    En vous faisant nommer, le destin l'a jurée.
    Je vois trop dans ce choix ses funestes projets,
    Et me compte déjà pour un de vos sujets.                       370

    HORACE.

    Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Rome,
    Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nomme[717].
    C'est un aveuglement pour elle bien fatal,
    D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal.
    Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle               375
    Pouvoient bien mieux que nous soutenir sa querelle;
    Mais quoique ce combat me promette un cercueil,
    La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil;
    Mon esprit en conçoit une mâle assurance:
    J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance;                380
    Et du sort envieux quels que soient les projets,
    Je ne me compte point pour un de vos sujets.
    Rome a trop cru de moi; mais mon âme ravie
    Remplira son attente, ou quittera la vie.
    Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement:              385
    Ce noble désespoir périt malaisément.
    Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette,
    Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite.

    CURIACE.

    Hélas! c'est bien ici que je dois être plaint.
    Ce que veut mon pays, mon amitié le craint.                    390
    Dures extrémités, de voir Albe asservie,
    Ou sa victoire au prix d'une si chère vie,
    Et que l'unique bien où tendent ses desirs
    S'achète seulement par vos derniers soupirs!
    Quels voeux puis-je former, et quel bonheur attendre?
    De tous les deux côtés j'ai des pleurs à répandre;
    De tous les deux côtés mes desirs sont trahis.

    HORACE.

    Quoi! vous me pleureriez mourant pour mon pays!
    Pour un coeur généreux ce trépas a des charmes;
    La gloire qui le suit ne souffre point de larmes,              400
    Et je le recevrois en bénissant mon sort,
    Si Rome et tout l'État perdoient moins en ma mort[718].

    CURIACE.

    A vos amis pourtant permettez de le craindre;
    Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre:
    La gloire en est pour vous, et la perte pour eux;              405
    Il vous fait immortel, et les rend malheureux:
    On perd tout quand on perd un ami si fidèle.
    Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.


SCÈNE II

HORACE, CURIACE, FLAVIAN.

    CURIACE.

    Albe de trois guerriers a-t-elle fait le choix?

    FLAVIAN.

    Je viens pour vous l'apprendre[719].

    CURIACE.

                                      Eh bien, qui sont les trois?

    FLAVIAN.

    Vos deux frères et vous.

    CURIACE.

                            Qui?

    FLAVIAN.

                                  Vous et vos deux frères.
    Mais pourquoi ce front triste et ces regards sévères?
    Ce choix vous déplaît-il?

    CURIACE.

                              Non, mais il me surprend:
    Je m'estimois trop peu pour un honneur si grand.

    FLAVIAN.

    Dirai-je au dictateur, dont l'ordre ici m'envoie[720],         415
    Que vous le recevez avec si peu de joie?
    Ce morne et froid accueil me surprend à mon tour.

    CURIACE.

    Dis-lui que l'amitié, l'alliance et l'amour
    Ne pourront empêcher que les trois Curiaces
    Ne servent leur pays contre les trois Horaces.                 420

    FLAVIAN.

    Contre eux! Ah! c'est beaucoup me dire en peu de mots.

    CURIACE.

    Porte-lui ma réponse, et nous laisse en repos.


SCÈNE III.

HORACE, CURIACE.

    CURIACE.

    Que désormais le ciel, les enfers et la terre
    Unissent leurs fureurs à nous faire la guerre;
    Que les hommes, les Dieux, les démons et le sort               425
    Préparent contre nous un général effort!
    Je mets à faire pis, en l'état où nous sommes,
    Le sort, et les démons, et les Dieux, et les hommes.
    Ce qu'ils ont de cruel, et d'horrible et d'affreux,
    L'est bien moins que l'honneur qu'on nous fait à tous deux.

    HORACE.

    Le sort qui de l'honneur nous ouvre la barrière
    Offre à notre constance une illustre matière;
    Il épuise sa force à former un malheur
    Pour mieux se mesurer avec notre valeur;
    Et comme il voit en nous des âmes peu communes[721],           435
    Hors de l'ordre commun il nous fait des fortunes.
      Combattre un ennemi pour le salut de tous,
    Et contre[722] un inconnu s'exposer seul aux coups,
    D'une simple vertu c'est l'effet ordinaire:
    Mille déjà l'ont fait, mille pourroient le faire;              440
    Mourir pour le pays est un si digne sort,
    Qu'on brigueroit en foule une si belle mort;
    Mais vouloir au public immoler ce qu'on aime,
    S'attacher au combat contre un autre soi-même,
    Attaquer un parti qui prend pour défenseur                     445
    Le frère d'une femme et l'amant d'une soeur,
    Et rompant tous ces noeuds, s'armer pour la patrie
    Contre un sang qu'on voudroit racheter de sa vie,
    Une telle vertu n'appartenoit qu'à nous;
    L'éclat de son grand nom lui fait peu de jaloux,               450
    Et peu d'hommes au coeur l'ont assez imprimée
    Pour oser aspirer à tant de renommée.

    CURIACE.

    Il est vrai que nos noms ne sauroient plus périr.
    L'occasion est belle, il nous la faut chérir.
    Nous serons les miroirs d'une vertu bien rare;                 455
    Mais votre fermeté tient un peu du barbare:
    Peu, même des grands coeurs, tireroient vanité
    D'aller par ce chemin à l'immortalité.
    A quelque prix qu'on mette une telle fumée,
    L'obscurité vaut mieux que tant de renommée.                   460
      Pour moi, je l'ose dire, et vous l'avez pu voir,
    Je n'ai point consulté pour suivre mon devoir;
    Notre longue amitié, l'amour, ni l'alliance,
    N'ont pu mettre un moment mon esprit en balance;
    Et puisque par ce choix Albe montre en effet                   465
    Qu'elle m'estime autant que Rome vous a fait,
    Je crois faire pour elle autant que vous pour Rome;
    J'ai le coeur aussi bon, mais enfin je suis homme:
    Je vois que votre honneur demande tout mon sang[723],
    Que tout le mien consiste à vous percer le flanc,              470
    Près d'épouser la soeur, qu'il faut tuer le frère,
    Et que pour mon pays j'ai le sort si contraire.
    Encor qu'à mon devoir je coure sans terreur,
    Mon coeur s'en effarouche, et j'en frémis d'horreur;
    J'ai pitié de moi-même, et jette un oeil d'envie               475
    Sur ceux dont notre guerre a consumé la vie[724],
    Sans souhait toutefois de pouvoir reculer.
    Ce triste et fier honneur m'émeut sans m'ébranler:
    J'aime ce qu'il me donne, et je plains ce qu'il m'ôte;
    Et si Rome demande une vertu plus haute,                       480
    Je rends grâces aux Dieux de n'être pas Romain,
    Pour conserver encor quelque chose d'humain[725].

    HORACE.

    Si vous n'êtes Romain, soyez digne de l'être;
    Et si vous m'égalez, faites-le mieux paroître.
      La solide vertu dont je fais vanité                          485
    N'admet point de foiblesse avec sa fermeté;
    Et c'est mal de l'honneur entrer dans la carrière
    Que dès le premier pas regarder en arrière.
    Notre malheur est grand; il est au plus haut point;
    Je l'envisage entier, mais je n'en frémis point:               490
    Contre qui que ce soit que mon pays m'emploie,
    J'accepte aveuglément cette gloire avec joie;
    Celle de recevoir de tels commandements
    Doit étouffer en nous tous autres sentiments.
    Qui, près de le servir, considère autre chose,                 495
    A faire ce qu'il doit lâchement se dispose;
    Ce droit saint et sacré rompt tout autre lien.
    Rome a choisi mon bras, je n'examine rien:
    Avec une allégresse aussi pleine et sincère
    Que j'épousai la soeur, je combattrai le frère;                500
    Et pour trancher enfin ces discours superflus,
    Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.

    CURIACE.

    Je vous connois encore[726], et c'est ce qui me tue;
    Mais cette âpre vertu ne m'étoit pas connue;
    Comme notre malheur elle est au plus haut point:               505
    Souffrez que je l'admire et ne l'imite point.

    HORACE.

    Non, non, n'embrassez pas de vertu par contrainte;
    Et puisque vous trouvez plus de charme à la plainte,
    En toute liberté goûtez un bien si doux;
    Voici venir ma soeur pour se plaindre avec vous.               510
    Je vais revoir la vôtre, et résoudre son âme
    A se bien souvenir qu'elle est toujours ma femme[727],
    A vous aimer encor, si je meurs par vos mains,
    Et prendre en son malheur des sentiments romains.


SCÈNE IV.

HORACE, CURIACE, CAMILLE.

    HORACE.

    Avez-vous su l'état qu'on fait de Curiace,                     515
    Ma soeur?

    CAMILLE.

              Hélas! mon sort a bien changé de face.

    HORACE.

    Armez-vous de constance, et montrez-vous ma soeur;
    Et si par mon trépas il retourne vainqueur,
    Ne le recevez point en meurtrier d'un frère,
    Mais en homme d'honneur qui fait ce qu'il doit faire,          520
    Qui sert bien son pays, et sait montrer à tous,
    Par sa haute vertu, qu'il est digne de vous.
    Comme si je vivois, achevez l'hyménée;
    Mais si ce fer aussi tranche sa destinée,
    Faites à ma victoire un pareil traitement:                     525
    Ne me reprochez point la mort de votre amant.
    Vos larmes vont couler, et votre coeur se presse.
    Consumez avec lui toute cette foiblesse[728],
    Querellez ciel et terre, et maudissez le sort;
    Mais après le combat ne pensez plus au mort.                   530

(A Curiace[729].)

      Je ne vous laisserai qu'un moment avec elle,
    Puis nous irons ensemble où l'honneur nous appelle.


SCÈNE V.

CURIACE, CAMILLE.

    CAMILLE.

    Iras-tu, Curiace, et ce funeste honneur[730]
    Te plaît-il aux dépens de tout notre bonheur?

    CURIACE.

    Hélas! je vois trop bien qu'il faut, quoi que je fasse,        535
    Mourir, ou de douleur, ou de la main d'Horace.
    Je vais comme au supplice à cet illustre emploi,
    Je maudis mille fois l'état qu'on fait de moi,
    Je hais cette valeur qui fait qu'Albe m'estime;
    Ma flamme au désespoir passe jusques au crime,                 540
    Elle se prend au ciel, et l'ose quereller[731];
    Je vous plains, je me plains; mais il y faut aller.

    CAMILLE.

    Non; je te connois mieux, tu veux que je te prie
    Et qu'ainsi mon pouvoir t'excuse à ta patrie.
    Tu n'es que trop fameux par tes autres exploits:               545
    Albe a reçu par eux tout ce que tu lui dois.
    Autre n'a mieux que toi soutenu cette guerre;
    Autre de plus de morts n'a couvert notre terre[732]:
    Ton nom ne peut plus croître, il ne lui manque rien;
    Souffre qu'un autre ici puisse ennoblir le sien.               550

    CURIACE.

    Que je souffre à mes yeux qu'on ceigne une autre tête
    Des lauriers immortels que la gloire m'apprête,
    Ou que tout mon pays reproche à ma vertu
    Qu'il auroit triomphé si j'avois combattu,
    Et que sous mon amour ma valeur endormie[733]                  555
    Couronne tant d'exploits d'une telle infamie!
    Non, Albe, après l'honneur que j'ai reçu de toi,
    Tu ne succomberas ni vaincras que par moi;
    Tu m'as commis ton sort, je t'en rendrai bon conte[734],
    Et vivrai sans reproche, ou périrai sans honte[735].           560

    CAMILLE.

    Quoi! tu ne veux pas voir qu'ainsi tu me trahis!

    CURIACE.

    Avant que d'être à vous, je suis à mon pays.

    CAMILLE.

    Mais te priver pour lui toi-même d'un beau-frère,
    Ta soeur de son mari!

    CURIACE.

                          Telle est notre misère:
    Le choix d'Albe et de Rome ôte toute douceur                   565
    Aux noms jadis si doux de beau-frère et de soeur.

    CAMILLE.

    Tu pourras donc, cruel, me présenter sa tête[736],
    Et demander ma main pour prix de ta conquête!

    CURIACE.

    Il n'y faut plus penser: en l'état où je suis,
    Vous aimer sans espoir, c'est tout ce que je puis.             570
    Vous en pleurez[737], Camille[738]?

    CAMILLE.

                              Il faut bien que je pleure:
    Mon insensible amant ordonne que je meure;
    Et quand l'hymen pour nous allume son flambeau[739],
    Il l'éteint de sa main pour m'ouvrir le tombeau.
    Ce coeur impitoyable à ma perte s'obstine,                     575
    Et dit qu'il m'aime encore alors qu'il m'assassine.

    CURIACE.

    Que les pleurs d'une amante ont de puissants discours,
    Et qu'un bel oeil est fort avec un tel secours!
    Que mon coeur s'attendrit à cette triste vue!
    Ma constance contre elle à regret s'évertue.                   580
      N'attaquez plus ma gloire avec tant de douleurs[740],
    Et laissez-moi sauver ma vertu de vos pleurs;
    Je sens qu'elle chancelle, et défend mal la place:
    Plus je suis votre amant, moins je suis Curiace.
    Foible d'avoir déjà combattu l'amitié,                         585
    Vaincroit-elle à la fois l'amour et la pitié?
    Allez, ne m'aimez plus, ne versez plus de larmes,
    Ou j'oppose l'offense à de si fortes armes;
    Je me défendrai mieux contre votre courroux,
    Et pour le mériter, je n'ai plus d'yeux pour vous:             590
    Vengez-vous d'un ingrat, punissez un volage.
    Vous ne vous montrez point sensible à cet outrage!
    Je n'ai plus d'yeux pour vous, vous en avez pour moi!
    En faut-il plus encor? je renonce à ma foi.
      Rigoureuse vertu dont je suis la victime,                    595
    Ne peux-tu résister sans le secours d'un crime?

    CAMILLE.

    Ne fais point d'autre crime, et j'atteste les Dieux
    Qu'au lieu de t'en haïr, je t'en aimerai mieux;
    Oui, je te chérirai, tout ingrat et perfide,
    Et cesse d'aspirer au nom de fratricide.                       600
    Pourquoi suis-je Romaine, ou que n'es-tu Romain?
    Je te préparerois des lauriers de ma main;
    Je t'encouragerois, au lieu de te distraire;
    Et je te traiterois comme j'ai fait mon frère.
    Hélas! j'étois aveugle en mes voeux aujourd'hui;               605
    J'en ai fait contre toi quand j'en ai fait pour lui.
      Il revient: quel malheur, si l'amour de sa femme
    Ne peut non plus sur lui que le mien sur ton âme!


SCÈNE VI.

HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.

    CURIACE.

    Dieux! Sabine le suit. Pour ébranler mon coeur,
    Est-ce peu de Camille? y joignez-vous ma soeur?                610
    Et laissant à ses pleurs vaincre ce grand courage,
    L'amenez-vous ici chercher même avantage?

    SABINE.

    Non, non, mon frère, non; je ne viens en ce lieu
    Que pour vous embrasser et pour vous dire adieu.
    Votre sang est trop bon, n'en craignez rien de lâche,
    Rien dont la fermeté de ces grands coeurs se fâche:
    Si ce malheur illustre ébranloit l'un de vous,
    Je le désavouerois pour frère ou pour époux.
    Pourrois-je toutefois vous faire une prière
    Digne d'un tel époux et digne d'un tel frère?                  620
    Je veux d'un coup si noble ôter l'impiété,
    A l'honneur qui l'attend rendre sa pureté,
    La mettre en son éclat sans mélange de crimes[741];
    Enfin je vous veux faire ennemis légitimes.
      Du saint noeud qui vous joint je suis le seul lien:          625
    Quand je ne serai plus, vous ne vous serez rien.
    Brisez votre alliance, et rompez-en la chaîne;
    Et puisque votre honneur veut des effets de haine,
    Achetez par ma mort le droit de vous haïr:
    Albe le veut, et Rome; il faut leur obéir.                     630
    Qu'un de vous deux me tue, et que l'autre me venge:
    Alors votre combat n'aura plus rien d'étrange;
    Et du moins l'un des deux sera juste agresseur,
    Ou pour venger sa femme, ou pour venger sa soeur.
    Mais quoi? vous souilleriez une gloire si belle,               635
    Si vous vous animiez par quelque autre querelle:
    Le zèle du pays vous défend de tels soins[742];
    Vous feriez peu pour lui si vous vous étiez moins:
    Il lui faut, et sans haine, immoler un beau-frère.
    Ne différez donc plus ce que vous devez faire:                 640
    Commencez par sa soeur à répandre son sang,
    Commencez par sa femme à lui percer le flanc,
    Commencez par Sabine à faire de vos vies
    Un digne sacrifice à vos chères patries:
    Vous êtes ennemis en ce combat fameux,                         645
    Vous d'Albe, vous de Rome, et moi de toutes deux.
    Quoi? me réservez-vous à voir une victoire
    Où pour haut appareil d'une pompeuse gloire,
    Je verrai les lauriers d'un frère ou d'un mari
    Fumer encor d'un sang que j'aurai tant chéri?                  650
    Pourrai-je entre vous deux régler alors mon âme,
    Satisfaire aux devoirs et de soeur et de femme,
    Embrasser le vainqueur en pleurant le vaincu?
    Non, non, avant ce coup Sabine aura vécu:
    Ma mort le préviendra, de qui que je l'obtienne;               655
    Le refus de vos mains y condamne la mienne.
    Sus donc, qui vous retient? Allez, coeurs inhumains,
    J'aurai trop de moyens pour y forcer vos mains.
    Vous ne les aurez point au combat occupées,
    Que ce corps au milieu n'arrête vos épées;                     660
    Et malgré vos refus, il faudra que leurs coups
    Se fassent jour ici pour aller jusqu'à vous.

    HORACE.

    O ma femme!

    CURIACE.

                O ma soeur!

    CAMILLE.

                            Courage! ils s'amollissent.

    SABINE.

    Vous poussez des soupirs; vos visages pâlissent!
    Quelle peur vous saisit? Sont-ce là ces grands coeurs,         665
    Ces héros qu'Albe et Rome ont pris pour défenseurs?

    HORACE.

    Que t'ai-je fait, Sabine, et quelle est mon offense[743]
    Qui t'oblige à chercher une telle vengeance?
    Que t'a fait mon honneur, et par quel droit viens-tu[744]
    Avec toute ta force attaquer ma vertu?                         670
    Du moins contente-toi de l'avoir étonnée[745],
    Et me laisse achever cette grande journée.
    Tu me viens de réduire en un étrange point;
    Aime assez ton mari pour n'en triompher point.
    Va-t'en, et ne rends plus la victoire douteuse;                675
    La dispute déjà m'en est assez honteuse:
    Souffre qu'avec honneur je termine mes jours.

    SABINE.

    Va, cesse de me craindre: on vient à ton secours.


SCÈNE VII.

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE, SABINE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Qu'est-ce-ci, mes enfants? écoutez-vous vos flammes,
    Et perdez-vous encor le temps avec des femmes?                 680
    Prêts à verser du sang, regardez-vous des pleurs?
    Fuyez, et laissez-les déplorer leurs malheurs.
    Leurs plaintes ont pour vous trop d'art et de tendresse:
    Elles vous feroient part enfin de leur foiblesse,
    Et ce n'est qu'en fuyant qu'on pare de tels coups.             685

    SABINE.

    N'appréhendez rien d'eux, ils sont dignes de vous.
    Malgré tous nos efforts, vous en devez attendre
    Ce que vous souhaitez et d'un fils et d'un gendre;
    Et si notre foiblesse ébranloit leur honneur[746],
    Nous vous laissons ici pour leur rendre du coeur.              690
      Allons, ma soeur, allons, ne perdons plus de larmes[747]:
    Contre tant de vertus ce sont de foibles armes[748].
    Ce n'est qu'au désespoir qu'il nous faut recourir.
    Tigres, allez combattre, et nous, allons mourir.


SCÈNE VIII.

LE VIEIL HORACE, HORACE, CURIACE.

    HORACE.

    Mon père, retenez des femmes qui s'emportent,                  695
    Et de grâce empêchez surtout qu'elles ne sortent.
    Leur amour importun viendroit avec éclat
    Par des cris et des pleurs troubler notre combat;
    Et ce qu'elles nous sont feroit qu'avec justice
    On nous imputeroit ce mauvais artifice.                        700
    L'honneur d'un si beau choix seroit trop acheté,
    Si l'on nous soupçonnoit de quelque lâcheté.

    LE VIEIL HORACE.

    J'en aurai soin. Allez, vos frères vous attendent;
    Ne pensez qu'aux devoirs que vos pays demandent.

    CURIACE.

    Quel adieu vous dirai-je? et par quels compliments....

    LE VIEIL HORACE.

    Ah! n'attendrissez point ici mes sentiments;
    Pour vous encourager ma voix manque de termes;
    Mon coeur ne forme point de pensers assez fermes;
    Moi-même en cet adieu j'ai les larmes aux yeux.
    Faites votre devoir, et laissez faire aux Dieux.               710


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [714] _Var._ Et ne nous opposant d'autres bras que les vôtres.
  (1641-56)

  [715] _Var._ Nous croirons, la voyant tout entière en vos mains.
  (1641-56)

  [716] _Var._ Ce que je vous dois être et ce que je vous suis.
  (1641-60)

  [717] _Var._ Vu ceux qu'elle rejette, et les trois qu'elle nomme.
  (1641-56)

  [718] _Var._ Si Rome et tout l'État perdoient moins à ma mort.
  (1641-56)

  [719] La scène commence à ce vers dans les éditions de 1641-56,
  où le vers précédent termine la scène I.

  [720] _Var._ Dirai-je au dictateur, qui devers vous m'envoie.
  (1641-56)

  [721] _Var._ Comme il ne nous prend pas pour des âmes communes.
  (1641-56)

  [722] L'édition de 1682 porte, par erreur, _comme_, pour
  _contre_.

  [723] _Var._ Je vois que votre honneur gît à verser mon sang.
  (1641-56)

  [724] _Var._ Sur ceux dont notre guerre a consommé la vie.
  (1641-48 et 55 A.)

  [725] «Cette tirade fit un effet surprenant sur tout le public,
  et les deux derniers vers sont devenus un proverbe ou plutôt une
  maxime admirable.» (_Voltaire._)

  [726] «A ces mots: «Je ne vous connois plus.--Je vous connois
  encore,» on se récria d'admiration....» (_Voltaire._)

  [727] _Var._ A se ressouvenir qu'elle est toujours ma femme.
  (1641-60)

  [728] _Var._ Consommez avec lui toute cette foiblesse. (1641-48
  et 55 A.)

  [729] Cette indication manque dans les éditions de 1641-48 et de
  1655 A.

  [730] _Var._ Iras-tu, ma chère âme[730-a], et ce funeste honneur.
  (1641-56)

    [730-a] «_Chère âme_ ne révoltait point en 1639, et ces
    expressions tendres rendaient encore la situation plus haute.
    Depuis peu même une grande actrice a rétabli cette expression _ma
    chère âme_.» (_Voltaire._)--Voyez la _Notice_, p. 252.

  [731] _Var._ Elle se prend aux Dieux, qu'elle ose quereller.
  (1641-56)

  [732] _Var._ Autre de plus de morts n'a couvert cette terre.
  (1641-56)

  [733] _Var._ Et que par mon amour ma valeur endormie. (1641-56)

  [734] Voyez tome I, p. 150, note 479-a.

  [735] _Var._ Et vivrai sans reproche, ou finirai sans honte.
  (1641-56)

  [736] _Var._ Viendras-tu point encor me présenter sa tête.
  (1641-56)

  [737] Voyez _Cinna_, acte III, scène V, vers 1070.--On a aussi
  rapproché de ce passage des mouvements tout semblables, ou
  très-voisins, qui se trouvent chez Racine et chez Voltaire: par
  exemple dans _Bajazet_, acte III, scène I, et acte IV, scène V;
  _Iphigénie_, acte IV, scène I; _Britannicus_, acte V, scène I;
  _Zaïre_, acte II, scène III, et acte IV, scène II.

  [738] _Var._ Vous pleurez, ma chère âme? (1641-56)

  [739] _Var._ Et lorsque notre hymen allume son flambeau.
  (1641-60)

  [740] _Var._ N'attaquez plus ma gloire avecque vos douleurs.
  (1641-56)

  [741] On lit, dans l'édition de 1682, _des crimes_, pour _de
  crimes_.

  [742] _Var._ Votre zèle au pays vous défend de tels soins.
  (1641-60)

  [743] _Var._ Femme[743-a], que t'ai-je fait, et quelle est mon
  offense. (1641-56)

    [743-a] Voltaire fait ici, au sujet du mot _femme_, une
    remarque qu'on ne songerait plus, ce nous semble, à faire
    aujourd'hui: «La naïveté, dit-il, qui régnait encore en ce
    temps-là dans les écrits permettait ce mot. La rudesse romaine y
    paraît même tout entière.»

  [744] _Var._ Que t'a fait mon honneur, femme, et pourquoi
  viens-tu. (1641-56)

  [745] _Var._ Du moins contente-toi de l'avoir offensée. (1641)

  [746] _Var._ Et si notre foiblesse avoit pu les changer,
        Nous vous laissons ici pour les encourager. (1641-64)

  [747] _Var._ Allons, ma soeur, allons, ne perdons point de
  larmes. (1641-48 et 55 A.)

  [748] _Var._ Contre tant de vertu ce sont de foibles armes.
  (1641, 48, 55 et 60)



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

    SABINE[749].

    Prenons parti, mon âme, en de telles disgrâces:
    Soyons femme d'Horace, ou soeur des Curiaces;
    Cessons de partager nos inutiles soins;
    Souhaitons quelque chose, et craignons un peu moins.
    Mais, las! quel parti prendre en un sort si contraire?
    Quel ennemi choisir, d'un époux ou d'un frère?
    La nature ou l'amour parle pour chacun d'eux[750],
    Et la loi du devoir m'attache à tous les deux.
    Sur leurs hauts sentiments réglons plutôt les nôtres;
    Soyons femme de l'un ensemble et soeur des autres:             720
    Regardons leur honneur comme un souverain bien;
    Imitons leur constance, et ne craignons plus rien.
    La mort qui les menace est une mort si belle,
    Qu'il en faut sans frayeur attendre la nouvelle.
    N'appelons point alors les destins inhumains;                  725
    Songeons pour quelle cause, et non par quelles mains;
    Revoyons les vainqueurs, sans penser qu'à la gloire
    Que toute leur maison reçoit de leur victoire;
    Et sans considérer aux dépens de quel sang
    Leur vertu les élève en cet illustre rang,                     730
    Faisons nos intérêts de ceux de leur famille:
    En l'une je suis femme, en l'autre je suis fille,
    Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
    Qu'on ne peut triompher que par les bras des miens.
    Fortune, quelque maux que ta rigueur m'envoie,                 735
    J'ai trouvé les moyens d'en tirer de la joie,
    Et puis voir aujourd'hui le combat sans terreur[751],
    Les morts sans désespoir, les vainqueurs sans horreur.
      Flatteuse illusion, erreur douce et grossière,
    Vain effort de mon âme, impuissante lumière,                   740
    De qui le faux brillant prend droit de m'éblouir,
    Que tu sais peu durer, et tôt t'évanouir!
    Pareille à ces éclairs qui dans le fort des ombres
    Poussent un jour qui fuit et rend les nuits plus sombres,
    Tu n'as frappé mes yeux d'un moment de clarté                  745
    Que pour les abîmer dans plus d'obscurité.
    Tu charmois trop ma peine, et le ciel, qui s'en fâche,
    Me vend déjà bien cher ce moment de relâche.
    Je sens mon triste coeur percé de tous les coups
    Qui m'ôtent maintenant un frère ou mon époux.                  750
    Quand je songe à leur mort, quoi que je me propose,
    Je songe par quels bras, et non pour quelle cause,
    Et ne vois les vainqueurs en leur illustre rang
    Que pour considérer aux dépens de quel sang.
    La maison des vaincus touche seule mon âme:                    755
    En l'une je suis fille, en l'autre je suis femme,
    Et tiens à toutes deux par de si forts liens,
    Qu'on ne peut triompher que par la mort des miens[752].
    C'est là donc cette paix que j'ai tant souhaitée!
    Trop favorables Dieux, vous m'avez écoutée!                    760
    Quels foudres lancez-vous quand vous vous irritez,
    Si même vos faveurs ont tant de cruautés?
    Et de quelle façon punissez-vous l'offense,
    Si vous traitez ainsi les voeux de l'innocence?


SCÈNE II.

SABINE, JULIE.

    SABINE.

    En est-ce fait, Julie, et que m'apportez-vous?                 765
    Est-ce la mort d'un frère, ou celle d'un époux?
    Le funeste succès de leurs armes impies[753]
    De tous les combattants a-t-il fait des hosties[754],
    Et m'enviant l'horreur que j'aurois des vainqueurs,
    Pour tous tant qu'ils étoient demande-t-il mes pleurs[755]?    770

    JULIE.

    Quoi? ce qui s'est passé, vous l'ignorez encore?

    SABINE.

    Vous faut-il étonner de ce que je l'ignore,
    Et ne savez-vous point que de cette maison
    Pour Camille et pour moi l'on fait une prison?
    Julie, on nous renferme, on a peur de nos larmes;              775
    Sans cela nous serions au milieu de leurs armes,
    Et par les désespoirs d'une chaste amitié,
    Nous aurions des deux camps tiré quelque pitié.

    JULIE.

    Il n'étoit pas besoin d'un si tendre spectacle:
    Leur vue à leur combat apporte assez d'obstacle.               780
      Sitôt qu'ils ont paru prêts à se mesurer,
    On a dans les deux camps entendu murmurer[756]:
    A voir de tels amis, des personnes si proches,
    Venir pour leur patrie aux mortelles approches,
    L'un s'émeut de pitié, l'autre est saisi d'horreur,            785
    L'autre d'un si grand zèle admire la fureur;
    Tel porte jusqu'aux cieux leur vertu sans égale,
    Et tel l'ose nommer sacrilége et brutale.
    Ces divers sentiments n'ont pourtant qu'une voix;
    Tous accusent leurs chefs, tous détestent leur choix;          790
    Et ne pouvant souffrir un combat si barbare,
    On s'écrie, on s'avance, enfin on les sépare.

    SABINE.

    Que je vous dois d'encens, grands Dieux, qui m'exaucez!

    JULIE.

    Vous n'êtes pas, Sabine, encore où vous pensez:
    Vous pouvez espérer, vous avez moins à craindre;               795
    Mais il vous reste encore assez de quoi vous plaindre.
      En vain d'un sort si triste on les veut garantir;
    Ces cruels généreux n'y peuvent consentir:
    La gloire de ce choix leur est si précieuse,
    Et charme tellement leur âme ambitieuse,                       800
    Qu'alors qu'on les déplore ils s'estiment heureux,
    Et prennent pour affront la pitié qu'on a d'eux[757].
    Le trouble des deux camps souille leur renommée;
    Ils combattront plutôt et l'une et l'autre armée,
    Et mourront par les mains qui leur font d'autres lois[758],
    Que pas un d'eux renonce aux honneurs d'un tel choix.

    SABINE.

    Quoi? dans leur dureté ces coeurs d'acier s'obstinent[759]!

    JULIE.

    Oui, mais d'autre côté les deux camps se mutinent[760],
    Et leurs cris, des deux parts poussés en même temps,
    Demandent la bataille, ou d'autres combattants.                810
    La présence des chefs à peine est respectée,
    Leur pouvoir est douteux, leur voix mal écoutée;
    Le Roi même s'étonne; et pour dernier effort:
    «Puisque chacun, dit-il, s'échauffe en ce discord,
    Consultons des grands Dieux la majesté sacrée,                 815
    Et voyons si ce change à leurs bontés agrée.
    Quel impie osera se prendre à leur vouloir,
    Lorsqu'en un sacrifice ils nous l'auront fait voir?»
    Il se tait, et ces mots semblent être des charmes;
    Même aux six combattants ils arrachent les armes;              820
    Et ce desir d'honneur qui leur ferme les yeux,
    Tout aveugle qu'il est, respecte encor les Dieux.
    Leur plus bouillante ardeur cède à l'avis de Tulle;
    Et soit par déférence, ou par un prompt scrupule,
    Dans l'une et l'autre armée on s'en fait une loi,              825
    Comme si toutes deux le connoissoient pour roi.
    Le reste s'apprendra par la mort des victimes.

    SABINE.

    Les Dieux n'avoueront point un combat plein de crimes;
    J'en espère beaucoup, puisqu'il est différé,
    Et je commence à voir ce que j'ai desiré.                      830


SCÈNE III.

SABINE, CAMILLE, JULIE.

    SABINE.

    Ma soeur, que je vous die une bonne nouvelle.

    CAMILLE.

    Je pense la savoir, s'il faut la nommer telle.
    On l'a dite à mon père, et j'étois avec lui;
    Mais je n'en conçois rien qui flatte mon ennui.
    Ce délai de nos maux rendra leurs coups plus rudes;            835
    Ce n'est qu'un plus long terme à nos inquiétudes;
    Et tout l'allégement qu'il en faut espérer,
    C'est de pleurer plus tard ceux qu'il faudra pleurer.

    SABINE.

    Les Dieux n'ont pas en vain inspiré ce tumulte.

    CAMILLE.

    Disons plutôt, ma soeur, qu'en vain on les consulte.           840
    Ces mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix[761];
    Et la voix du public n'est pas toujours leur voix;
    Ils descendent bien moins dans de si bas étages
    Que dans l'âme des rois, leurs vivantes images,
    De qui l'indépendante et sainte autorité[762]                  845
    Est un rayon secret de leur divinité.

    JULIE.

    C'est vouloir sans raison vous former des obstacles
    Que de chercher leur voix ailleurs qu'en leurs oracles[763];
    Et vous ne vous pouvez figurer tout perdu,
    Sans démentir celui qui vous fut hier rendu.                   850

    CAMILLE.

    Un oracle jamais ne se laisse comprendre:
    On l'entend d'autant moins que plus on croit l'entendre[764];
    Et loin de s'assurer sur un pareil arrêt,
    Qui n'y voit rien d'obscur doit croire que tout l'est.

    SABINE.

    Sur ce qui fait pour nous prenons plus d'assurance,            855
    Et souffrons les douceurs d'une juste espérance.
    Quand la faveur du ciel ouvre à demi ses bras,
    Qui ne s'en promet rien ne la mérite pas;
    Il empêche souvent qu'elle ne se déploie,
    Et lorsqu'elle descend, son refus la renvoie.                  860

    CAMILLE.

    Le ciel agit sans nous en ces événements,
    Et ne les règle point dessus nos sentiments.

    JULIE.

    Il ne vous a fait peur que pour vous faire grâce.
    Adieu: je vais savoir comme enfin tout se passe.
    Modérez vos frayeurs; j'espère à mon retour                    865
    Ne vous entretenir que de propos d'amour,
    Et que nous n'emploierons la fin de la journée
    Qu'aux doux préparatifs d'un heureux hyménée.

    SABINE.

    J'ose encor l'espérer[765].

    CAMILLE.

                              Moi, je n'espère rien.

    JULIE.

    L'effet vous fera voir que nous en jugeons bien.               870


SCÈNE IV.

SABINE, CAMILLE.

    SABINE.

    Parmi nos déplaisirs souffrez que je vous blâme:
    Je ne puis approuver tant de trouble en votre âme[766];
    Que feriez-vous, ma soeur, au point où je me vois,
    Si vous aviez à craindre autant que je le dois,
    Et si vous attendiez de leurs armes fatales                    875
    Des maux[767] pareils aux miens, et des pertes égales?

    CAMILLE.

    Parlez plus sainement de vos maux et des miens:
    Chacun voit ceux d'autrui d'un autre oeil que les siens;
    Mais à bien regarder ceux où le ciel me plonge,
    Les vôtres auprès d'eux vous sembleront un songe.              880
      La seule mort d'Horace est à craindre pour vous.
    Des frères ne sont rien à l'égal d'un époux;
    L'hymen qui nous attache en une autre famille
    Nous détache de celle où l'on a vécu fille;
    On voit d'un oeil divers des noeuds si différents[768],        885
    Et pour suivre un mari l'on quitte ses parents;
    Mais si près d'un hymen, l'amant que donne un père
    Nous est moins qu'un époux, et non pas moins qu'un frère;
    Nos sentiments entre eux demeurent suspendus,
    Notre choix impossible, et nos voeux confondus.                890
    Ainsi, ma soeur, du moins vous avez dans vos plaintes
    Où porter vos souhaits et terminer vos craintes;
    Mais si le ciel s'obstine à nous persécuter,
    Pour moi, j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter.

    SABINE.

    Quand il faut que l'un meure et par les mains de l'autre,
    C'est un raisonnement bien mauvais que le vôtre.
      Quoique ce soient, ma soeur, des noeuds bien différents,
    C'est sans les oublier qu'on quitte ses parents:
    L'hymen n'efface point ces profonds caractères;
    Pour aimer un mari, l'on ne hait pas ses frères:               900
    La nature en tout temps garde ses premiers droits;
    Aux dépens de leur vie on ne fait point de choix:
    Aussi bien qu'un époux ils sont d'autres nous-mêmes;
    Et tous maux sont pareils alors qu'ils sont extrêmes.
    Mais l'amant qui vous charme et pour qui vous brûlez           905
    Ne vous est, après tout, que ce que vous voulez;
    Une mauvaise humeur, un peu de jalousie,
    En fait assez souvent passer la fantaisie[769];
    Ce que peut le caprice, osez-le par raison,
    Et laissez votre sang hors de comparaison:                     910
    C'est crime qu'opposer des liens volontaires
    A ceux que la naissance a rendus nécessaires.
    Si donc le ciel s'obstine à nous persécuter,
    Seule j'ai tout à craindre, et rien à souhaiter;
    Mais pour vous, le devoir vous donne, dans vos plaintes,
    Où porter vos souhaits et terminer vos craintes.

    CAMILLE.

    Je le vois bien, ma soeur, vous n'aimâtes jamais;
    Vous ne connoissez[770] point ni l'amour ni ses traits:
    On peut lui résister quand il commence à naître,
    Mais non pas le bannir quand il s'est rendu maître,            920
    Et que l'aveu d'un père, engageant notre foi,
    A fait de ce tyran un légitime roi:
    Il entre avec douceur, mais il règne par force;
    Et quand l'âme une fois a goûté son amorce,
    Vouloir ne plus aimer, c'est ce qu'elle ne peut,               925
    Puisqu'elle ne peut plus vouloir que ce qu'il veut:
    Ses chaînes sont pour nous aussi fortes que belles.


SCÈNE V.

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Je viens vous apporter de fâcheuses nouvelles,
    Mes filles; mais en vain je voudrois vous celer
    Ce qu'on ne vous sauroit longtemps dissimuler:                 930
    Vos frères sont aux mains, les Dieux ainsi l'ordonnent.

    SABINE.

    Je veux bien l'avouer, ces nouvelles m'étonnent;
    Et je m'imaginois dans la divinité
    Beaucoup moins d'injustice, et bien plus de bonté.
    Ne nous consolez point: contre tant d'infortune[771]           935
    La pitié parle en vain, la raison importune[772].
    Nous avons en nos mains la fin de nos douleurs,
    Et qui veut bien mourir peut braver les malheurs[773].
    Nous pourrions aisément faire en votre présence
    De notre désespoir une fausse constance;                       940
    Mais quand on peut sans honte être sans fermeté,
    L'affecter au dehors, c'est une lâcheté[774];
    L'usage d'un tel art, nous le laissons aux hommes,
    Et ne voulons passer que pour ce que nous sommes.
      Nous ne demandons point qu'un courage si fort                945
    S'abaisse à notre exemple à se plaindre du sort.
    Recevez sans frémir ces mortelles alarmes;
    Voyez couler nos pleurs sans y mêler vos larmes;
    Enfin, pour toute grâce, en de tels déplaisirs,
    Gardez votre constance, et souffrez nos soupirs.               950

    LE VIEIL HORACE.

    Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre,
    Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre,
    Et céderois peut-être à de si rudes coups,
    Si je prenois ici même intérêt que vous:
    Non qu'Albe par son choix m'ait fait haïr vos frères,          955
    Tous trois me sont encor des personnes bien chères;
    Mais enfin l'amitié n'est pas du même rang,
    Et n'a point les effets de l'amour ni du sang;
    Je ne sens point pour eux la douleur qui tourmente
    Sabine comme soeur, Camille comme amante:                      960
    Je puis les regarder comme nos ennemis,
    Et donne sans regret mes souhaits à mes fils.
    Ils sont, grâces aux Dieux, dignes de leur patrie;
    Aucun étonnement n'a leur gloire flétrie;
    Et j'ai vu leur honneur croître de la moitié,                  965
    Quand ils ont des deux camps refusé la pitié.
    Si par quelque foiblesse ils l'avoient mendiée,
    Si leur haute vertu ne l'eût répudiée,
    Ma main bientôt sur eux m'eût vengé hautement
    De l'affront que m'eût fait ce mol consentement.               970
    Mais lorsqu'en dépit d'eux on en a voulu d'autres,
    Je ne le cèle point, j'ai joint mes voeux aux vôtres.
    Si le ciel pitoyable eût écouté ma voix,
    Albe seroit réduite à faire un autre choix;
    Nous pourrions voir tantôt triompher les Horaces               975
    Sans voir leurs bras souillés du sang des Curiaces,
    Et de l'événement d'un combat plus humain
    Dépendroit maintenant l'honneur du nom romain.
    La prudence des Dieux autrement en dispose;
    Sur leur ordre éternel mon esprit se repose:                   980
    Il s'arme en ce besoin de générosité,
    Et du bonheur public fait sa félicité.
    Tâchez d'en faire autant pour soulager vos peines,
    Et songez toutes deux que vous êtes Romaines:
    Vous l'êtes devenue, et vous l'êtes encor;                     985
    Un si glorieux titre est un digne trésor.
    Un jour, un jour viendra que par toute la terre
    Rome se fera craindre à l'égal du tonnerre,
    Et que tout l'univers tremblant dessous ses lois,
    Ce grand nom deviendra l'ambition des rois:                    990
    Les Dieux à notre Énée ont promis cette gloire.


SCÈNE VI.

LE VIEIL HORACE, SABINE, CAMILLE, JULIE.

    LE VIEIL HORACE.

    Nous venez-vous, Julie, apprendre la victoire?

    JULIE.

    Mais plutôt du combat les funestes effets:
    Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;
    Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

    LE VIEIL HORACE.

    O d'un triste combat effet vraiment funeste!
    Rome est sujette d'Albe, et pour l'en garantir
    Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir!
    Non, non, cela n'est point, on vous trompe, Julie;
    Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie:           1000
    Je connois mieux mon sang, il sait mieux son devoir.

    JULIE

    Mille, de nos remparts, comme moi l'ont pu voir.
    Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères;
    Mais comme il s'est vu seul contre trois adversaires,
    Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.                1005

    LE VIEIL HORACE.

    Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé[775]?
    Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite?

    JULIE.

    Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

    CAMILLE.

    O mes frères!

    LE VIEIL HORACE.

                  Tout beau, ne les pleurez pas tous;
    Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux.           1010
    Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;
    La gloire de leur mort m'a payé de leur perte:
    Ce bonheur a suivi leur courage invaincu,
    Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu,
    Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince,               1015
    Ni d'un État voisin devenir la province.
    Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront
    Que sa fuite honteuse imprime à notre front;
    Pleurez le déshonneur de toute notre race,
    Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.           1020

    JULIE.

    Que vouliez-vous qu'il fît contre trois?

    LE VIEIL HORACE.

                                             Qu'il mourût[776],
    Ou qu'un beau désespoir alors le secourût.
    N'eût-il que d'un moment reculé sa défaite,
    Rome eût été du moins un peu plus tard sujette;
    Il eût avec honneur laissé mes cheveux gris,                  1025
    Et c'étoit de sa vie un assez digne prix.
      Il est de tout son sang comptable à sa patrie;
    Chaque goutte épargnée a sa gloire flétrie;
    Chaque instant de sa vie, après ce lâche tour,
    Met d'autant plus ma honte avec la sienne au jour.            1030
    J'en romprai bien le cours, et ma juste colère,
    Contre un indigne fils usant des droits d'un père,
    Saura bien faire voir dans sa punition
    L'éclatant désaveu d'une telle action.

    SABINE.

    Écoutez un peu moins ces ardeurs généreuses,                  1035
    Et ne nous rendez point tout à fait malheureuses.

    LE VIEIL HORACE.

    Sabine, votre coeur se console aisément;
    Nos malheurs jusqu'ici vous touchent foiblement.
    Vous n'avez point encor de part à nos misères:
    Le ciel vous a sauvé votre époux et vos frères;               1040
    Si nous sommes sujets, c'est de votre pays;
    Vos frères sont vainqueurs quand nous sommes trahis;
    Et voyant le haut point où leur gloire se monte,
    Vous regardez fort peu ce qui nous vient de honte.
    Mais votre trop d'amour pour cet infâme époux                 1045
    Vous donnera bientôt à plaindre comme à nous.
    Vos pleurs en sa faveur sont de foibles défenses:
    J'atteste des grands Dieux les suprêmes puissances
    Qu'avant ce jour fini, ces mains, ces propres mains
    Laveront dans son sang la honte des Romains.                  1050

    SABINE.

    Suivons-le promptement, la colère l'emporte.
    Dieux! verrons-nous toujours des malheurs de la sorte?
    Nous faudra-t-il toujours en craindre de plus grands,
    Et toujours redouter la main de nos parents?


FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

  [749] Voltaire fait ici une critique dont nous ne reproduisons
  les termes que parce qu'ils ont trait à l'histoire de la scène
  française: «Ce monologue de Sabine est, dit-il, absolument
  inutile, et fait languir la pièce. Les comédiens voulaient alors
  des monologues. La déclamation approchait du chant, surtout celle
  des femmes; les auteurs avaient cette complaisance pour
  elles....»

  [750] _Var._ La nature ou l'amour parlent pour chacun d'eux.
  (1641 et 55 A.)

  [751] _Var._ Et puis voir maintenant le combat sans terreur.
  (1641-56)

  [752] L'édition de 1663 porte _de miens_, pour _des miens_: c'est
  très-vraisemblablement une erreur.

  [753] _Var._ Ou si le triste sort de leurs armes[753-a] impies
        De tous les combattants a fait autant d'hosties? (1641-56)

    [753-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _âmes_, pour
    _armes_.

  [754] _Var._ De tous les combattants fait-il autant
  d'hosties[754-a]? (1663 et 64)

    [754-a] «_Hostie_ ne se dit plus, et c'est dommage; il ne
    reste plus que le mot de _victime_....» (_Voltaire._) Voyez le
    _Lexique_.

  [755] _Var._ Pour tous tant qu'ils étoient m'a condamnée aux
  pleurs. (1641-56)

  [756] _Var._ Et l'un et l'autre camp s'est mis à murmurer.
  (1641-56)

  [757] _Var._ Et prenant pour affront la pitié[757-a] qu'on a
  d'eux. (1656)

    [757-a] Il y a _piété_, au lieu de _pitié_, dans l'édition
    de 1656, mais c'est évidemment une erreur.

  [758] _Var._ Et mourront par les mains qui les ont séparés,
        Que quitter les honneurs qui leur sont déférés. (1641-56)

  [759] _Var._ Quoi? dans leur dureté ces coeurs de fer
  s'obstinent! (1641-60)

  [760] _Var._ Ils le font, mais d'ailleurs les deux camps se
  mutinent. (1641-64)

  [761] _Var._ Les mêmes Dieux à Tulle ont inspiré ce choix.
  (1641-48 et 55 A.)

  [762] _Var._ Et de qui l'absolue et sainte autorité. (1641-56)

  [763] _Var._ Que de chercher leurs lois ailleurs qu'en leurs
  oracles. (1655 A.)

  [764] On lit dans _Psyché_ (acte II, scène III):

    Un oracle jamais n'est sans obscurité:
    On l'entend d'autant moins que mieux on croit l'entendre.

  [765] _Var._ Comme vous je l'espère. CAM. Et je n'ose y songer.
        JUL. L'effet nous fera voir qui sait mieux en juger. (1641-56)

  [766] _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en notre âme.
  (1641 in-4º, 48-54 et 56)
        _Var._ Je ne puis approuver tant de trouble en mon âme.
  (1655 A.)

  [767] L'édition de 1641 in-12 donne _deux maux_, pour _des maux_:
  c'est évidemment une erreur.

  [768] _Var._ On ne compare point des noeuds si différents.
  (1641-56)

  [769] _Var._ Le peuvent mettre hors de votre fantaisie;
        Ce qu'elles font souvent, faites-le par raison. (1641-56)

  [770] L'édition de 1682 porte: _connoissiez_, pour _connoissez_.

  [771] _Var._ Ne nous consolez point: la raison importune.
  (1641-56)

  [772] _Var._ Quand elle ose combattre une telle infortune. (1641-54,
  55 B. et 56)
        _Var._ Quand elle ose combattre une telle fortune. (1655 A.)

  [773] _Var._ Qui peut vouloir mourir peut braver les malheurs.
  (1641-56)

  [774] _Var._ La vouloir contrefaire est une lâcheté. (1641-56)

  [775] _Var._ Et nos soldats trahis ne l'ont pas achevé? (1641-60)

  [776] «Voilà ce fameux _qu'il mourût_, ce trait du plus grand
  sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute
  l'antiquité[776-a]; tout l'auditoire fut si transporté, qu'on
  n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau:

    N'eût-il que d'un moment retardé (_lisez_: reculé) sa défaite,

  étant plein de chaleur, augmente encore la force du _qu'il
  mourût_....» (_Voltaire._)

    [776-a] Cela est vrai, et c'est en vain, nous le croyons,
    qu'on a cherché un mot semblable dans les auteurs anciens. Le
    _moriamur_, de Calpurnius (voyez Tite Live, livre XXII, chapitre
    XCIX), n'a aucun rapport avec la réponse sublime du vieil Horace,
    et nous ne comprenons pas qu'on l'en ait rapproché. Le
    _moreretur_, _inquies_, de Cicéron, dans le _Discours pour C.
    Rubirius Postumus_ (chapitre X, § 29), peut bien se traduire par:
    «Que vouliez-vous qu'il fît?--Qu'il mourût, direz-vous;» mais la
    ressemblance est toute superficielle: la pensée, le sentiment, la
    situation, tout est différent.--Un rapprochement plus opportun,
    mais bien propre à faire ressortir, quoiqu'au fond l'idée soit
    semblable, l'originalité de Corneille, ce serait peut-être celui
    de ces vers de la tragédie des _Juives_ (acte IV, vers 33 et
    suivants) de notre vieux poëte Garnier:

    C'est vergongne à un roi de survivre vaincu:
    Un bon coeur n'eût jamais son malheur survécu.
    --Et qu'eussiez-vous pu faire?--Un acte magnanime,
    Qui malgré le destin m'eût acquis de l'estime.
    Je fusse mort en roi, fièrement combattant,
    Maint barbare adversaire à mes pieds abattant.



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

LE VIEIL HORACE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Ne me parlez jamais en faveur d'un infâme;                    1055
    Qu'il me fuie à l'égal des frères de sa femme:
    Pour conserver un sang qu'il tient si précieux,
    Il n'a rien fait encor s'il n'évite mes yeux.
    Sabine y peut mettre ordre, ou derechef j'atteste
    Le souverain pouvoir de la troupe céleste....                 1060

    CAMILLE.

    Ah! mon père, prenez un plus doux sentiment[777];
    Vous verrez Rome même en user autrement;
    Et de quelque malheur que le ciel l'ait comblée,
    Excuser la vertu sous le nombre accablée.

    LE VIEIL HORACE.

    Le jugement de Rome est peu pour mon regard,                  1065
    Camille; je suis père, et j'ai mes droits à part.
    Je sais trop comme agit la vertu véritable:
    C'est sans en triompher que le nombre l'accable;
    Et sa mâle vigueur, toujours en même point,
    Succombe sous la force, et ne lui cède point.                 1070
    Taisez-vous, et sachons ce que nous veut Valère.


SCÈNE II.

LE VIEIL HORACE, VALÈRE, CAMILLE.

    VALÈRE.

    Envoyé par le Roi pour consoler un père,
    Et pour lui témoigner....

    LE VIEIL HORACE.

                              N'en prenez aucun soin:
    C'est un soulagement dont je n'ai pas besoin;
    Et j'aime mieux voir morts que couverts d'infamie             1075
    Ceux que vient de m'ôter une main ennemie.
    Tous deux pour leur pays sont morts en gens d'honneur;
    Il me suffit.

    VALÈRE.

                  Mais l'autre est un rare bonheur;
    De tous les trois chez vous il doit tenir la place.

    LE VIEIL HORACE.

    Que n'a-t-on vu périr en lui le nom d'Horace[778]!            1080

    VALÈRE.

    Seul vous le maltraitez après ce qu'il a fait.

    LE VIEIL HORACE.

    C'est à moi seul aussi de punir son forfait.

    VALÈRE.

    Quel forfait trouvez-vous en sa bonne conduite?

    LE VIEIL HORACE.

    Quel éclat de vertu trouvez-vous en sa fuite?

    VALÈRE.

    La fuite est glorieuse en cette occasion.                     1085

    LE VIEIL HORACE.

    Vous redoublez ma honte et ma confusion[779].
    Certes, l'exemple est rare et digne de mémoire,
    De trouver dans la fuite un chemin à la gloire.

    VALÈRE.

    Quelle confusion, et quelle honte à vous
    D'avoir produit un fils qui nous conserve tous,               1090
    Qui fait triompher Rome, et lui gagne un empire?
    A quels plus grands honneurs faut-il qu'un père aspire?

    LE VIEIL HORACE.

    Quels honneurs, quel triomphe, et quel empire enfin,
    Lorsqu'Albe sous ses lois range notre destin?

    VALÈRE.

    Que parlez-vous ici d'Albe et de sa victoire?                 1095
    Ignorez-vous encor la moitié de l'histoire?

    LE VIEIL HORACE.

    Je sais que par sa fuite il a trahi l'État[780].

    VALÈRE.

    Oui, s'il eût en fuyant terminé le combat;
    Mais on a bientôt vu qu'il ne fuyoit qu'en homme
    Qui savoit ménager l'avantage de Rome.                        1100

    LE VIEIL HORACE.

    Quoi, Rome donc triomphe!

    VALÈRE.

                              Apprenez, apprenez
    La valeur de ce fils qu'à tort vous condamnez.
      Resté seul contre trois, mais en cette aventure
    Tous trois étant blessés, et lui seul sans blessure,
    Trop foible pour eux tous, trop fort pour chacun d'eux,
    Il sait bien se tirer d'un pas si dangereux[781];
    Il fuit pour mieux combattre, et cette prompte ruse
    Divise adroitement trois frères qu'elle abuse.
    Chacun le suit d'un pas ou plus ou moins pressé,
    Selon qu'il se rencontre ou plus ou moins blessé;             1110
    Leur ardeur est égale à poursuivre sa fuite;
    Mais leurs coups inégaux séparent leur poursuite.
      Horace, les voyant l'un de l'autre écartés,
    Se retourne, et déjà les croit demi-domptés:
    Il attend le premier, et c'étoit votre gendre.                1115
    L'autre, tout indigné qu'il ait osé l'attendre,
    En vain en l'attaquant fait paroître un grand coeur;
    Le sang qu'il a perdu ralentit sa vigueur.
    Albe à son tour commence à craindre un sort contraire;
    Elle crie au second qu'il secoure son frère:                  1120
    Il se hâte et s'épuise en efforts superflus;
    Il trouve en les joignant que son frère n'est plus.

    CAMILLE.

    Hélas[782]!

    VALÈRE.

            Tout hors d'haleine il prend pourtant sa place,
    Et redouble bientôt la victoire d'Horace:
    Son courage sans force est un débile appui;                   1125
    Voulant venger son frère, il tombe auprès de lui.
    L'air résonne des cris qu'au ciel chacun envoie;
    Albe en jette d'angoisse, et les Romains de joie.
      Comme notre héros se voit près d'achever,
    C'est peu pour lui de vaincre, il veut encor braver:          1130
    «J'en viens d'immoler deux aux mânes de mes frères;
    Rome aura le dernier de mes trois adversaires,
    C'est à ses intérêts que je vais l'immoler,»
    Dit-il; et tout d'un temps on le voit y voler.
    La victoire entre eux deux n'étoit pas incertaine;            1135
    L'Albain percé de coups ne se traînoit qu'à peine,
    Et comme une victime aux marches de l'autel,
    Il sembloit présenter sa gorge au coup mortel:
    Aussi le reçoit-il, peu s'en faut, sans défense,
    Et son trépas de Rome établit la puissance[783].              1140

    LE VIEIL HORACE.

    O mon fils! ô ma joie! ô l'honneur de nos jours!
    O d'un État penchant l'inespéré secours!
    Vertu digne de Rome, et sang digne d'Horace!
    Appui de ton pays, et gloire de ta race!
    Quand pourrai-je étouffer dans tes embrassements              1145
    L'erreur[784] dont j'ai formé de si faux sentiments?
    Quand pourra mon amour baigner avec tendresse
    Ton front victorieux de larmes d'allégresse?

    VALÈRE.

    Vos caresses bientôt pourront se déployer:
    Le Roi dans un moment vous le va renvoyer,                    1150
    Et remet à demain la pompe qu'il prépare[785]
    D'un sacrifice aux Dieux pour un bonheur si rare;
    Aujourd'hui seulement on s'acquitte vers eux
    Par des chants de victoire et par de simples voeux.
    C'est où le Roi le mène, et tandis il m'envoie                1155
    Faire office vers vous de douleur et de joie;
    Mais cet office encor n'est pas assez pour lui;
    Il y viendra lui-même, et peut-être aujourd'hui:
    Il croit mal reconnoître une vertu si pure[786],
    Si de sa propre bouche il ne vous en assure,                  1160
    S'il ne vous dit chez vous combien vous doit l'État.

    LE VIEIL HORACE.

    De tels remercîments ont pour moi trop d'éclat,
    Et je me tiens déjà trop payé par les vôtres
    Du service d'un fils, et du sang des deux autres[787].

    VALÈRE.

    Il ne sait ce que c'est d'honorer à demi;                     1165
    Et son sceptre arraché des mains de l'ennemi
    Fait qu'il tient cet honneur qu'il lui plaît de vous faire[788]
    Au-dessous du mérite et du fils et du père.
    Je vais lui témoigner quels nobles sentiments
    La vertu vous inspire en tous vos mouvements,                 1170
    Et combien vous montrez d'ardeur pour son service.

    LE VIEIL HORACE.

    Je vous devrai beaucoup pour un si bon office.


SCÈNE III.

LE VIEIL HORACE, CAMILLE.

    LE VIEIL HORACE.

    Ma fille, il n'est plus temps de répandre des pleurs;
    Il sied mal d'en verser où l'on voit tant d'honneurs;
    On pleure injustement des pertes domestiques,                 1175
    Quand on en voit sortir des victoires publiques.
    Rome triomphe d'Albe, et c'est assez pour nous;
    Tous nos maux à ce prix doivent nous être doux[789].
    En la mort d'un amant vous ne perdez qu'un homme
    Dont la perte est aisée à réparer dans Rome[790];             1180
    Après cette victoire, il n'est point de Romain
    Qui ne soit glorieux de vous donner la main.
    Il me faut à Sabine en porter la nouvelle[791];
    Ce coup sera sans doute assez rude pour elle,
    Et ses trois frères morts par la main d'un époux              1185
    Lui donneront des pleurs bien plus justes qu'à vous;
    Mais j'espère aisément en dissiper l'orage,
    Et qu'un peu de prudence aidant son grand courage
    Fera bientôt régner sur un si noble coeur
    Le généreux amour qu'elle doit au vainqueur.                  1190
    Cependant étouffez cette lâche tristesse;
    Recevez-le, s'il vient, avec moins de foiblesse;
    Faites-vous voir sa soeur, et qu'en un même flanc
    Le ciel vous a tous deux formés d'un même sang.


SCÈNE IV.

    CAMILLE.

    Oui, je lui ferai voir, par d'infaillibles marques,           1195
    Qu'un véritable amour brave la main des Parques,
    Et ne prend point de lois de ces cruels tyrans
    Qu'un astre injurieux nous donne pour parents.
    Tu blâmes ma douleur, tu l'oses nommer lâche;
    Je l'aime d'autant plus que plus elle te fâche,               1200
    Impitoyable père, et par un juste effort
    Je la veux rendre égale aux rigueurs de mon sort.
      En vit-on jamais un dont les rudes traverses
    Prissent en moins de rien tant de faces diverses,
    Qui fût doux tant de fois, et tant de fois cruel,             1205
    Et portât tant de coups avant le coup mortel?
    Vit-on jamais une âme en un jour plus atteinte
    De joie et de douleur, d'espérance et de crainte,
    Asservie en esclave à plus d'événements,
    Et le piteux jouet de plus de changements?                    1210
    Un oracle m'assure, un songe me travaille[792];
    La paix calme l'effroi que me fait la bataille;
    Mon hymen se prépare, et presque en un moment
    Pour combattre mon frère on choisit mon amant;
    Ce choix me désespère, et tous le désavouent[793];            1215
    La partie est rompue, et les Dieux la renouent;
    Rome semble vaincue, et seul des trois Albains,
    Curiace en mon sang n'a point trempé ses mains.
    O Dieux! sentois-je alors des douleurs trop légères[794]
    Pour le malheur de Rome et la mort de deux frères[795],
    Et me flattois-je trop quand je croyois pouvoir[796]
    L'aimer encor sans crime et nourrir quelque espoir?
    Sa mort m'en punit bien, et la façon cruelle
    Dont mon âme éperdue en reçoit la nouvelle:
    Son rival me l'apprend, et faisant à mes yeux                 1225
    D'un si triste succès le récit odieux,
    Il porte sur le front une allégresse ouverte,
    Que le bonheur public fait bien moins que ma perte;
    Et bâtissant en l'air sur le malheur d'autrui,
    Aussi bien que mon frère il triomphe de lui.                  1230
    Mais ce n'est rien encore au prix de ce qui reste[797]:
    On demande ma joie en un jour si funeste[798];
    Il me faut applaudir aux exploits du vainqueur,
    Et baiser une main qui me perce le coeur.
    En un sujet de pleurs si grand, si légitime,                  1235
    Se plaindre est une honte, et soupirer un crime;
    Leur brutale vertu veut qu'on s'estime heureux,
    Et si l'on n'est barbare, on n'est point généreux.
      Dégénérons, mon coeur, d'un si vertueux père;
    Soyons indigne soeur d'un si généreux frère:                  1240
    C'est gloire de passer pour un coeur abattu[799],
    Quand la brutalité fait la haute vertu.
    Éclatez, mes douleurs: à quoi bon vous contraindre?
    Quand on a tout perdu, que sauroit-on plus craindre?
    Pour ce cruel vainqueur n'ayez point de respect;              1245
    Loin d'éviter ses yeux, croissez à son aspect;
    Offensez sa victoire, irritez sa colère,
    Et prenez, s'il se peut, plaisir à lui déplaire.
    Il vient: préparons-nous à montrer constamment
    Ce que doit une amante à la mort d'un amant.                  1250


SCÈNE V.

HORACE, CAMILLE, PROCULE.

(Procule porte en sa main les trois épées des Curiaces[800].)

    HORACE.

    Ma soeur, voici le bras qui venge nos deux frères,
    Le bras qui rompt le cours de nos destins contraires,
    Qui nous rend maîtres d'Albe; enfin voici le bras
    Qui seul fait aujourd'hui le sort de deux États;
    Vois ces marques d'honneur, ces témoins de ma gloire,
    Et rends ce que tu dois à l'heur de ma victoire.

    CAMILLE.

    Recevez donc mes pleurs, c'est ce que je lui dois[801].

    HORACE.

    Rome n'en veut point voir après de tels exploits,
    Et nos deux frères morts dans le malheur des armes
    Sont trop payés de sang pour exiger des larmes:               1260
    Quand la perte est vengée, on n'a plus rien perdu.

    CAMILLE.

    Puisqu'ils sont satisfaits par le sang épandu,
    Je cesserai pour eux de paroître affligée,
    Et j'oublierai leur mort que vous avez vengée;
    Mais qui me vengera de celle d'un amant,                      1265
    Pour me faire oublier sa perte en un moment?

    HORACE.

    Que dis-tu, malheureuse?

    CAMILLE.

                            O mon cher Curiace!

    HORACE.

    O d'une indigne soeur insupportable audace[802]!
    D'un ennemi public dont je reviens vainqueur
    Le nom est dans ta bouche et l'amour dans ton coeur!
    Ton ardeur criminelle à la vengeance aspire!
    Ta bouche la demande, et ton coeur la respire!
    Suis moins ta passion, règle mieux tes desirs,
    Ne me fais plus rougir d'entendre tes soupirs;
    Tes flammes désormais doivent être étouffées;                 1275
    Bannis-les de ton âme, et songe à mes trophées:
    Qu'ils soient dorénavant ton unique entretien.

    CAMILLE.

    Donne-moi donc, barbare, un coeur comme le tien;
    Et si tu veux enfin que je t'ouvre mon âme,
    Rends-moi mon Curiace, ou laisse agir ma flamme:              1280
    Ma joie et mes douleurs dépendoient de son sort;
    Je l'adorois vivant, et je le pleure mort.
      Ne cherche plus ta soeur où tu l'avois laissée;
    Tu ne revois en moi qu'une amante offensée,
    Qui comme une furie attachée à tes pas,                       1285
    Te veut incessamment reprocher son trépas.
    Tigre altéré de sang, qui me défends les larmes[803],
    Qui veux que dans sa mort je trouve encor des charmes,
    Et que jusques au ciel élevant tes exploits,
    Moi-même je le tue une seconde fois!                          1290
    Puissent tant de malheurs accompagner ta vie[804],
    Que tu tombes au point de me porter envie;
    Et toi, bientôt souiller par quelque lâcheté
    Cette gloire si chère à ta brutalité!

    HORACE.

    O ciel! qui vit jamais une pareille rage!                     1295
    Crois-tu donc que je sois insensible à l'outrage,
    Que je souffre en mon sang ce mortel déshonneur?
    Aime, aime cette mort qui fait notre bonheur,
    Et préfère du moins au souvenir d'un homme
    Ce que doit ta naissance aux intérêts de Rome.                1300

    CAMILLE.

    Rome, l'unique objet de mon ressentiment[805]!
    Rome, à qui vient ton bras d'immoler mon amant!
    Rome qui t'a vu naître, et que ton coeur adore!
    Rome enfin que je hais parce qu'elle t'honore!
    Puissent tous ses voisins ensemble conjurés                   1305
    Saper ses fondements encor mal assurés!
    Et si ce n'est assez de toute l'Italie,
    Que l'Orient contre elle à l'Occident s'allie;
    Que cent peuples unis des bouts de l'univers
    Passent pour la détruire et les monts et les mers!            1310
    Qu'elle-même sur soi renverse ses murailles,
    Et de ses propres mains déchire ses entrailles!
    Que le courroux du ciel allumé par mes voeux[806]
    Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux!
    Puissé-je de mes yeux y voir tomber ce foudre[807],           1315
    Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre,
    Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
    Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!

HORACE, mettant la main à l'épée[808], et poursuivant sa soeur qui
s'enfuit.

    C'est trop, ma patience à la raison fait place;
    Va dedans les enfers plaindre ton Curiace[809].               1320

    CAMILLE, blessée derrière le théâtre[810].

    Ah! traître!

    HORACE, revenant sur le théâtre.

                Ainsi reçoive un châtiment soudain
    Quiconque ose pleurer un ennemi romain[811]!


SCÈNE VI.

HORACE, PROCULE.

    PROCULE.

    Que venez-vous de faire?

    HORACE.

                            Un acte de justice:
    Un semblable forfait veut un pareil supplice.

    PROCULE.

    Vous deviez la traiter avec moins de rigueur.                 1325

    HORACE.

    Ne me dis point qu'elle est et mon sang et ma soeur.
    Mon père ne peut plus l'avouer pour sa fille:
    Qui maudit son pays renonce à sa famille;
    Des noms si pleins d'amour ne lui sont plus permis;
    De ses plus chers parents il fait ses ennemis:                1330
    Le sang même les arme en haine de son crime.
    La plus prompte vengeance en est plus légitime[812];
    Et ce souhait impie, encore qu'impuissant,
    Est un monstre qu'il faut étouffer en naissant.


SCÈNE VII.

HORACE, SABINE, PROCULE.

    SABINE.

    A quoi s'arrête ici ton illustre colère?                      1335
    Viens voir mourir ta soeur dans les bras de ton père;
    Viens repaître tes yeux d'un spectacle si doux:
    Ou si tu n'es point las de ces généreux coups[813],
    Immole au cher pays des vertueux Horaces
    Ce reste malheureux du sang des Curiaces.                     1340
    Si prodigue du tien, n'épargne pas le leur;
    Joins Sabine à Camille, et ta femme à ta soeur;
    Nos crimes sont pareils, ainsi que nos misères;
    Je soupire comme elle, et déplore mes frères:
    Plus coupable en ce point contre tes dures lois,              1345
    Qu'elle n'en pleuroit qu'un, et que j'en pleure trois,
    Qu'après son châtiment ma faute continue.

    HORACE.

    Sèche tes pleurs, Sabine, ou les cache à ma vue:
    Rends-toi digne du nom de ma chaste moitié,
    Et ne m'accable point d'une indigne pitié.                    1350
    Si l'absolu pouvoir d'une pudique flamme
    Ne nous laisse à tous deux qu'un penser et qu'une âme,
    C'est à toi d'élever tes sentiments aux miens,
    Non à moi de descendre à la honte des tiens.
    Je t'aime, et je connois la douleur qui te presse;            1355
    Embrasse ma vertu pour vaincre ta foiblesse,
    Participe à ma gloire au lieu de la souiller.
    Tâche à t'en revêtir, non à m'en dépouiller.
    Es-tu de mon honneur si mortelle ennemie,
    Que je te plaise mieux couvert d'une infamie[814]?            1360
    Sois plus femme que soeur, et te réglant sur moi,
    Fais-toi de mon exemple une immuable loi.

    SABINE.

    Cherche pour t'imiter des âmes plus parfaites.
    Je ne t'impute point les pertes que j'ai faites,
    J'en ai les sentiments que je dois en avoir,                  1365
    Et je m'en prends au sort plutôt qu'à ton devoir;
    Mais enfin je renonce à la vertu romaine[815],
    Si pour la posséder je dois être inhumaine;
    Et ne puis voir en moi la femme du vainqueur
    Sans y voir des vaincus la déplorable soeur.                  1370
      Prenons part en public aux victoires publiques;
    Pleurons dans la maison nos malheurs domestiques,
    Et ne regardons point des biens communs à tous,
    Quand nous voyons des maux qui ne sont que pour nous.
    Pourquoi veux-tu, cruel, agir d'une autre sorte?              1375
    Laisse en entrant ici tes lauriers à la porte;
    Mêle tes pleurs aux miens. Quoi? ces lâches discours
    N'arment point ta vertu contre mes tristes jours?
    Mon crime redoublé n'émeut point ta colère?
    Que Camille est heureuse! elle a pu te déplaire;              1380
    Elle a reçu de toi ce qu'elle a prétendu,
    Et recouvre là-bas tout ce qu'elle a perdu.
    Cher époux, cher auteur du tourment qui me presse,
    Écoute la pitié, si ta colère cesse;
    Exerce l'une ou l'autre, après de tels malheurs,              1385
    A punir ma foiblesse, ou finir mes douleurs:
    Je demande la mort pour grâce, ou pour supplice;
    Qu'elle soit un effet d'amour ou de justice,
    N'importe: tous ses traits n'auront rien que de doux[816],
    Si je les vois partir de la main d'un époux.                  1390

    HORACE.

    Quelle injustice aux Dieux d'abandonner aux femmes
    Un empire si grand sur les plus belles âmes,
    Et de se plaire à voir de si foibles vainqueurs
    Régner si puissamment sur les plus nobles coeurs!
    A quel point ma vertu devient-elle réduite!                   1395
    Rien ne la sauroit plus garantir que la fuite.
    Adieu: ne me suis point, ou retiens tes soupirs.

    SABINE, seule.

    O colère, ô pitié, sourdes à mes desirs,
    Vous négligez mon crime, et ma douleur vous lasse,
    Et je n'obtiens de vous ni supplice ni grâce!                 1400
    Allons-y par nos pleurs faire encore un effort,
    Et n'employons après que nous à notre mort.


FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

  [777] _Var._ Eh! mon père, prenez un plus doux sentiment.
  (1641-48 et 55 A.)

  [778] _Var._ Eût-il fait avec lui périr le nom d'Horace!
  (1641-56)

  [779] Voltaire rapproche cet endroit d'_Horace_ de la scène V du
  Ve acte du _Cid_: «Je ne sais s'il n'y a pas dans cette scène un
  artifice trop visible, une méprise trop longtemps soutenue. Il
  semble que l'auteur ait eu plus d'égards au jeu de théâtre qu'à
  la vraisemblance. C'est le même défaut que dans la scène de
  Chimène avec don Sanche dans _le Cid_....»

  [780] _Var._ Le combat par sa fuite est-il pas terminé?
        VAL. Albe ainsi quelque temps se l'est imaginé;
        Mais elle a bientôt vu que c'étoit fuir[780-a] en homme.
  (1641-56)

    [780-a] L'édition de 1655 A. porte _fait_, au lieu de
    _fuir_, et au premier vers de la variante _la fuite_, pour _sa
    fuite_.

  [781] _Var._ Il sait bien se tirer d'un pas si hasardeux[781-a].
  (1641-63)

    [781-a] Voltaire a donné dans son édition l'ancienne leçon
    _hasardeux_, au lieu de _dangereux_.

  [782] Depuis ce cri jusqu'à la scène IV il y a, suivant la
  remarque que Voltaire fait sur le commencement de cette dernière
  scène, «un long silence de Camille dont on ne s'est pas seulement
  aperçu, parce que l'âme était toute remplie du destin des Horaces
  et des Curiaces et de celui de Rome.» Mlle Rachel le faisait bien
  apercevoir. «Elle a souvent créé des effets nouveaux, dit à cette
  occasion M. Véron dans les _Mémoires d'un bourgeois de Paris_
  (tome IV, p. 165). Je citerai surtout la scène du fauteuil dans
  le quatrième acte d'_Horace_. Sa pantomime, alors qu'elle apprend
  la mort de son amant, est d'un grand effet scénique; mais elle
  excite plutôt encore dans cette situation la terreur que les
  larmes. Je tiens d'ailleurs de Mlle Rachel elle-même que ce fut à
  un état de malaise physique qu'elle emprunta l'idée et les moyens
  d'exécution de cette pantomime: elle venait d'être saignée; elle
  ne fit que reproduire sur le théâtre l'abattement profond et les
  menaces douloureuses de syncope qu'elle éprouva.»

  [783] Voyez plus haut, p. 266 et suivantes, le récit de Tite
  Live.

  [784] Dans l'édition de 1656, on lit _l'horreur_, pour
  _l'erreur_.

  [785] _Var._ Et remet à demain le pompeux sacrifice
        Que nous devons aux Dieux pour un tel bénéfice. (1641-56)

  [786] _Var._ Cette belle action si puissamment le touche,
        Qu'il vous veut rendre grâce, et de sa propre bouche,
        D'avoir donné vos fils au bien de son État. (1641-56)

  [787] _Var._ Du service de l'un, et du sang des deux autres.
        VAL. Le Roi ne sait que c'est d'honorer à demi. (1641-56)

  [788] _Var._ Fait qu'il estime encor l'honneur qu'il vous veut
  faire. (1641-60)

  [789] _Var._ Tous nos maux à ce prix nous doivent être doux.
  (1641-56)

  [790] Voyez ci-dessus, p. 162, vers 1058 et note 432.

  [791] _Var._ Je m'en vais à Sabine en porter la nouvelle.
  (1641-56)

  [792] _Var._ Un oracle m'assure, un songe m'épouvante;
        La bataille m'effraie, et la paix me contente. (1641-56)

  [793] _Var._ Les deux camps mutinés un tel choix désavouent;
        Ils rompent la partie, et les Dieux la renouent. (1641-56)

  [794] _Var._ Dieux! sentois-je point lors des douleurs trop légères.
  (1641-56)
        _Var._ Ne sentois-je point lors des douleurs trop légères.
  (1660)

  [795] _Var._ Pour le malheur de Rome et la mort des deux frères?
  (1641 in-12)

  [796] _Var._ Me flattois-je point trop quand je croyois pouvoir.
  (1641-56)
        _Var._ Ne me flattois-je point quand je croyois pouvoir.
  (1660)

  [797] _Var._ Mais ce n'est encor rien au prix de ce qui reste.
  (1641-48 et 55 A.)

  [798] _Var._ On demande ma joie en un coup si funeste. (1641-56)

  [799] _Var._ C'est gloire de passer pour des coeurs abattus,
        Quand la brutalité fait les hautes vertus. (1641-56)

  [800] _Var. Procule et deux autres soldats_[800-a] _portant
  chacun une épée des Curiaces_. (1641-60)

    [800-a] _Et les deux autres soldats._ (1641 in-12 et 47)

  [801] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 248 et note 627.

  [802] _Var._ O d'une indigne soeur l'insupportable audace!
  (1641-60)

  [803] _Var._ Tigre affamé de sang, qui me défends les larmes.
  (1641-48 et 55 A.)

  [804] _Var._ Puissent de tels malheurs accompagner ta vie.
  (1641-56)

  [805] «Ces imprécations de Camille, dit Voltaire, ont toujours
  été un beau morceau de déclamation, et ont fait valoir toutes les
  actrices qui ont joué ce rôle.» Voyez la Notice d'_Horace_, p.
  253 et note 641.

  [806] _Var._ Que le courroux du ciel allumé par mes yeux. (1656)

  [807] _Var._ Puissé-je de mes yeux voir tomber cette foudre.
  (1641-56)

  [808] _Var. Mettant l'épée à la main._ (1641-48 et 55 A.)

  [809] _Var._ Va dedans les enfers joindre ton Curiace. (1641-56)

  [810] _Var._ CAMILLE, _derrière le théâtre_. (1663)

  [811] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 252 et 253.

  [812] _Var._ La plus prompte vengeance est la plus légitime.
  (1647)

  [813] Racine a dit dans _Andromaque_ (acte IV, scène V)

    Que peut-on refuser à ces généreux coups?

  [814] _Var._ Que je te plaise mieux tombé dans l'infamie?
  (1641-56)

  [815] _Var._ Mais aussi je renonce à la vertu romaine. (1641-48
  et 55 A.)

  [816] _Var._ N'importe: tous ses traits me sembleront fort doux.
  (1641-56)



ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

LE VIEIL HORACE, HORACE.

    LE VIEIL HORACE.

    Retirons nos regards de cet objet funeste,
    Pour admirer ici le jugement céleste:
    Quand la gloire nous enfle, il sait bien comme il faut
    Confondre notre orgueil qui s'élève trop haut.
    Nos plaisirs les plus doux ne vont point sans tristesse;
    Il mêle à nos vertus des marques de foiblesse,
    Et rarement accorde à notre ambition
    L'entier et pur honneur d'une bonne action.                   1410
    Je ne plains point Camille: elle étoit criminelle;
    Je me tiens plus à plaindre, et je te plains plus qu'elle:
    Moi, d'avoir mis au jour un coeur si peu romain;
    Toi, d'avoir par sa mort déshonoré ta main.
    Je ne la trouve point injuste ni trop prompte;                1415
    Mais tu pouvois, mon fils, t'en épargner la honte:
    Son crime, quoique énorme et digne du trépas,
    Étoit mieux impuni que puni par ton bras.

    HORACE.

    Disposez de mon sang, les lois vous en font maître[817];
    J'ai cru devoir le sien aux lieux qui m'ont vu naître.
    Si dans vos sentiments mon zèle est criminel,
    S'il m'en faut recevoir un reproche éternel,
    Si ma main en devient honteuse et profanée,
    Vous pouvez d'un seul mot trancher ma destinée:
    Reprenez tout ce sang de qui ma lâcheté[818]                  1425
    A si brutalement souillé la pureté.
    Ma main n'a pu souffrir de crime en votre race;
    Ne souffrez point de tache en la maison d'Horace.
    C'est en ces actions dont l'honneur est blessé
    Qu'un père tel que vous se montre intéressé:                  1430
    Son amour doit se taire où toute excuse est nulle;
    Lui-même il y prend part lorsqu'il les dissimule;
    Et de sa propre gloire il fait trop peu de cas,
    Quand il ne punit point ce qu'il n'approuve pas.

    LE VIEIL HORACE.

    Il n'use pas toujours d'une rigueur extrême;                  1435
    Il épargne ses fils bien souvent pour soi-même;
    Sa vieillesse sur eux aime à se soutenir,
    Et ne les punit point, de peur de se punir[819].
    Je te vois d'un autre oeil que tu ne te regardes;
    Je sais.... Mais le Roi vient, je vois entrer ses gardes.     1440


SCÈNE II.

TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, TROUPE DE GARDES[820].

    LE VIEIL HORACE.

    Ah! Sire, un tel honneur a trop d'excès pour moi;
    Ce n'est point en ce lieu que je dois voir mon roi:
    Permettez qu'à genoux....

    TULLE.

                              Non, levez-vous, mon père:
    Je fais ce qu'en ma place un bon prince doit faire.
    Un si rare service et si fort important                       1445
    Veut l'honneur le plus rare et le plus éclatant[821].
    Vous en aviez déjà sa parole pour gage;
    Je ne l'ai pas voulu différer davantage.
      J'ai su par son rapport, et je n'en doutois pas,
    Comme de vos deux fils vous portez le trépas,                 1450
    Et que déjà votre âme étant trop résolue,
    Ma consolation vous seroit superflue;
    Mais je viens de savoir quel étrange malheur
    D'un fils victorieux a suivi la valeur,
    Et que son trop d'amour pour la cause publique                1455
    Par ses mains à son père ôte une fille unique.
    Ce coup est un peu rude à l'esprit le plus fort[822];
    Et je doute comment vous portez cette mort.

    LE VIEIL HORACE.

    Sire, avec déplaisir, mais avec patience.

    TULLE.

    C'est l'effet vertueux de votre expérience.                   1460
    Beaucoup par un long âge ont appris comme vous
    Que le malheur succède au bonheur le plus doux:
    Peu savent comme vous s'appliquer ce remède,
    Et dans leur intérêt toute leur vertu cède.
    Si vous pouvez trouver dans ma compassion                     1465
    Quelque soulagement pour votre affliction[823],
    Ainsi que votre mal sachez qu'elle est extrême,
    Et que je vous en plains autant que je vous aime[824].

    VALÈRE.

    Sire, puisque le ciel entre les mains des rois
    Dépose sa justice et la force des lois,                       1470
    Et que l'État demande aux princes légitimes
    Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes,
    Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir
    Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir;
    Souffrez....

    LE VIEIL HORACE.

                  Quoi? qu'on envoie un vainqueur au supplice?

    TULLE.

    Permettez qu'il achève, et je ferai justice:
    J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu.
    C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu;
    Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service
    On puisse contre lui me demander justice.                     1480

    VALÈRE.

    Souffrez donc, ô grand Roi, le plus juste des rois,
    Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix.
    Non que nos coeurs jaloux de ses honneurs s'irritent;
    S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits[825] le méritent[826];
    Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer:                           1485
    Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer;
    Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable,
    Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable.
    Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains,
    Si vous voulez régner, le reste des Romains:                  1490
    Il y va de la perte ou du salut du reste.
      La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste[827],
    Et les noeuds de l'hymen, durant nos bons destins,
    Ont tant de fois uni des peuples si voisins,
    Qu'il est peu de Romains que le parti contraire               1495
    N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,
    Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,
    Dans le bonheur[828] public, à leurs propres malheurs.
    Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes
    L'autorise à punir ce crime de nos larmes,                    1500
    Quel sang épargnera ce barbare vainqueur,
    Qui ne pardonne pas à celui de sa soeur,
    Et ne peut excuser cette douleur pressante[829]
    Que la mort d'un amant jette au coeur d'une amante,
    Quand près d'être éclairés du nuptial flambeau,               1505
    Elle voit avec lui son espoir au tombeau?
    Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;
    Il a sur nous un droit et de mort et de vie;
    Et nos jours criminels ne pourront plus durer
    Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer.               1510
      Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome
    Combien un pareil coup est indigne d'un homme;
    Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux
    Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux:
    Vous verriez un beau sang, pour accuser sa rage,              1515
    D'un frère si cruel rejaillir[830] au visage:
    Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;
    Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir;
    Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice.
    Vous avez à demain remis le sacrifice:                        1520
    Pensez-vous que les Dieux, vengeurs des innocents,
    D'une main parricide acceptent de l'encens?
    Sur vous ce sacrilége attireroit sa peine;
    Ne le considérez qu'en objet de leur haine,
    Et croyez avec nous qu'en tous ses trois combats[831]         1525
    Le bon destin de Rome a plus fait que son bras,
    Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire,
    Ont permis qu'aussitôt il en souillât la gloire,
    Et qu'un si grand courage, après ce noble effort,
    Fût digne en même jour de triomphe et de mort.                1530
    Sire, c'est ce qu'il faut que votre arrêt décide.
    En ce lieu Rome a vu le premier parricide;
    La suite en est à craindre, et la haine des cieux:
    Sauvez-nous de sa main, et redoutez les Dieux.

    TULLE.

    Défendez-vous, Horace.

    HORACE.

                          A quoi bon me défendre?                 1535
    Vous savez l'action, vous la venez d'entendre[832];
    Ce que vous en croyez me doit être une loi.
      Sire, on se défend mal contre l'avis d'un roi,
    Et le plus innocent devient soudain coupable[833],
    Quand aux yeux de son prince il paroît condamnable.
    C'est crime qu'envers lui se vouloir excuser:
    Notre sang est son bien, il en peut disposer;
    Et c'est à nous de croire, alors qu'il en dispose,
    Qu'il ne s'en prive point sans une juste cause.
    Sire, prononcez donc, je suis prêt d'obéir;                   1545
    D'autres aiment la vie, et je la dois haïr.
    Je ne reproche point à l'ardeur de Valère
    Qu'en amant de la soeur il accuse le frère[834]:
    Mes voeux avec les siens conspirent aujourd'hui;
    Il demande ma mort, je la veux comme lui.                     1550
    Un seul point entre nous met cette différence,
    Que mon honneur par là cherche son assurance,
    Et qu'à ce même but nous voulons arriver,
    Lui pour flétrir ma gloire, et moi pour la sauver.
      Sire, c'est rarement qu'il s'offre une matière              1555
    A montrer d'un grand coeur la vertu toute entière.
    Suivant l'occasion elle agit plus ou moins,
    Et paroît forte ou foible aux yeux de ses témoins.
    Le peuple, qui voit tout seulement par l'écorce,
    S'attache à son effet pour juger de sa force[835];            1560
    Il veut que ses dehors gardent un même cours,
    Qu'ayant fait un miracle, elle en fasse toujours:
    Après une action pleine, haute, éclatante,
    Tout ce qui brille moins remplit mal son attente;
    Il veut qu'on soit égal en tout temps, en tous lieux;         1565
    Il n'examine point si lors on pouvoit mieux,
    Ni que, s'il ne voit pas sans cesse une merveille,
    L'occasion est moindre, et la vertu pareille:
    Son injustice accable et détruit les grands noms;
    L'honneur des premiers faits se perd par les seconds;
    Et quand la renommée a passé l'ordinaire,
    Si l'on n'en veut déchoir, il faut ne plus rien faire[836].
      Je ne vanterai point les exploits de mon bras;
    Votre Majesté, Sire, a vu mes trois combats:
    Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde,                 1575
    Qu'une autre occasion à celle-ci réponde,
    Et que tout mon courage, après de si grands coups,
    Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous;
    Si bien que pour laisser une illustre mémoire,
    La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire:           1580
    Encor la falloit-il sitôt que j'eus vaincu,
    Puisque pour mon honneur j'ai déjà trop vécu.
    Un homme tel que moi voit sa gloire ternie,
    Quand il tombe en péril de quelque ignominie;
    Et ma main auroit su déjà m'en garantir;                      1585
    Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir:
    Comme il vous appartient, votre aveu doit se prendre;
    C'est vous le dérober qu'autrement le répandre.
    Rome ne manque point de généreux guerriers;
    Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers;            1590
    Que Votre Majesté désormais m'en dispense;
    Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense,
    Permettez, ô grand Roi, que de ce bras vainqueur
    Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma soeur.


SCÈNE III.

TULLE, VALÈRE, LE VIEIL HORACE, HORACE, SABINE[837].

    SABINE.

    Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme                   1595
    Les douleurs d'une soeur, et celles d'une femme,
    Qui toute désolée, à vos sacrés genoux,
    Pleure pour sa famille, et craint pour son époux.
    Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice
    Dérober un coupable au bras de la justice:                    1600
    Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel,
    Et punissez en moi ce noble criminel;
    De mon sang malheureux expiez tout son crime;
    Vous ne changerez point pour cela de victime:
    Ce n'en sera point prendre une injuste pitié,                 1605
    Mais en sacrifier la plus chère moitié.
    Les noeuds de l'hyménée et son amour extrême
    Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même;
    Et si vous m'accordez de mourir aujourd'hui,
    Il mourra plus en moi qu'il ne mourroit en lui;               1610
    La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne,
    Augmentera sa peine, et finira la mienne.
    Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis,
    Et l'effroyable état où mes jours sont réduits.
    Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée               1615
    De toute ma famille a la trame coupée!
    Et quelle impiété de haïr un époux
    Pour avoir bien servi les siens, l'État et vous
    Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères!
    N'aimer pas un mari qui finit nos misères!                    1620
    Sire, délivrez-moi par un heureux trépas
    Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas;
    J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande.
    Ma main peut me donner ce que je vous demande;
    Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux,                  1625
    Si je puis de sa honte affranchir mon époux;
    Si je puis par mon sang apaiser la colère
    Des Dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère,
    Satisfaire en mourant aux mânes de sa soeur,
    Et conserver à Rome un si bon défenseur.                      1630

    LE VIEIL HORACE, au Roi[838].

    Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère.
    Mes enfants avec lui conspirent contre un père:
    Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison
    Contre si peu de sang qui reste en ma maison.

(A Sabine.)

      Toi qui par des douleurs à ton devoir contraires[839],
    Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères[840],
    Va plutôt consulter leurs mânes généreux;
    Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heureux:
    Puisque le ciel vouloit qu'elle fût asservie,
    Si quelque sentiment demeure après la vie,                    1640
    Ce mal leur semble moindre, et moins rudes ses coups,
    Voyant que tout l'honneur en retombe sur nous;
    Tous trois désavoueront la douleur qui te touche,
    Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche,
    L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux.                1645
    Sabine, sois leur soeur, suis ton devoir comme eux.

(Au Roi.)

      Contre ce cher époux Valère en vain s'anime:
    Un premier mouvement ne fut jamais un crime;
    Et la louange est due, au lieu du châtiment,
    Quand la vertu produit ce premier mouvement.                  1650
    Aimer nos ennemis avec idolâtrie,
    De rage en leur trépas maudire la patrie,
    Souhaiter à l'État un malheur infini,
    C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni.
    Le seul amour de Rome a sa main animée:                       1655
    Il seroit innocent s'il l'avoit moins aimée.
    Qu'ai-je dit, Sire? il l'est, et ce bras paternel
    L'auroit déjà puni s'il étoit criminel:
    J'aurois su mieux user de l'entière puissance
    Que me donnent sur lui les droits de la naissance;            1660
    J'aime trop l'honneur, Sire, et ne suis point de rang
    A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang.
    C'est dont je ne veux point de témoin que Valère:
    Il a vu quel accueil lui gardoit ma colère,
    Lorsqu'ignorant encor la moitié du combat,                    1665
    Je croyois que sa fuite avoit trahi l'État.
    Qui le fait se charger des soins de ma famille?
    Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
    Et par quelle raison, dans son juste trépas,
    Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas?                  1670
    On craint qu'après sa soeur il n'en maltraite d'autres!
    Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres,
    Et de quelque façon qu'un autre puisse agir,
    Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.

(A Valère.)

      Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace;
    Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa race:
    Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront
    Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front.
    Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
    Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre[841],          1680
    L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau
    Qui fait choir les méchants sous la main d'un bourreau?
    Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un homme[842]
    Sans qui Rome aujourd'hui cesseroit d'être Rome,
    Et qu'un Romain s'efforce à tacher le renom                   1685
    D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom?
    Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse[843],
    Où tu penses choisir un lieu pour son supplice?
    Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix
    Font résonner encor du bruit de ses exploits?                 1690
    Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places
    Qu'on voit fumer encor du sang des Curiaces,
    Entre leurs trois tombeaux, et dans ce champ d'honneur
    Témoin de sa vaillance et de notre bonheur?
    Tu ne saurois cacher sa peine à sa victoire;                  1695
    Dans les murs, hors des murs, tout parle de sa gloire,
    Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour,
    Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour.
    Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle,
    Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle[844].         1700

(Au Roi.)

      Vous les préviendrez[845], Sire; et par un juste arrêt
    Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt.
    Ce qu'il a fait pour elle, il peut encor le faire[846]:
    Il peut la garantir encor d'un sort contraire.
    Sire, ne donnez rien à mes débiles ans:                       1705
    Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants;
    Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle;
    Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle:
    N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui;
    Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.              1710

(A Horace.)

      Horace, ne crois pas que le peuple stupide
    Soit le maître absolu d'un renom bien solide:
    Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit;
    Mais un moment l'élève, un moment le détruit;
    Et ce qu'il contribue à notre renommée                        1715
    Toujours en moins de rien se dissipe en fumée.
    C'est aux rois, c'est aux grands, c'est aux esprits bien faits,
    A voir la vertu pleine en ses moindres effets;
    C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire;
    Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire.                1720
    Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux
    Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
    Bien que l'occasion, moins haute ou moins brillante,
    D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente.
    Ne hais donc plus la vie, et du moins vis pour moi,           1725
    Et pour servir encor ton pays et ton roi.
      Sire, j'en ai trop dit; mais l'affaire vous touche;
    Et Rome toute entière a parlé par ma bouche.

    VALÈRE.

    Sire, permettez-moi....

    TULLE.

                            Valère, c'est assez:
    Vos discours par les leurs ne sont pas effacés;               1730
    J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes,
    Et toutes vos raisons me sont encor présentes.
      Cette énorme action faite presque à nos yeux
    Outrage la nature, et blesse jusqu'aux Dieux.
    Un premier mouvement qui produit un tel crime                 1735
    Ne sauroit lui servir d'excuse légitime:
    Les moins sévères lois en ce point sont d'accord;
    Et si nous les suivons, il est digne de mort.
    Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable,
    Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable,                 1740
    Vient de la même épée et part du même bras
    Qui me fait aujourd'hui maître de deux États.
    Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie,
    Parlent bien hautement en faveur de sa vie:
    Sans lui j'obéirois où je donne la loi,                       1745
    Et je serois sujet où je suis deux fois roi.
    Assez de bons sujets dans toutes les provinces
    Par des voeux impuissants s'acquittent vers leurs princes;
    Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas
    Par d'illustres effets assurer leurs États;                   1750
    Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes
    Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes[847].
    De pareils serviteurs sont les forces des rois,
    Et de pareils aussi sont au-dessus des lois.
    Qu'elles se taisent donc; que Rome dissimule                  1755
    Ce que dès sa naissance elle vit en Romule:
    Elle peut bien souffrir en son libérateur
    Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur.
      Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime:
    Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime;                1760
    Sa chaleur généreuse a produit ton forfait[848];
    D'une cause si belle il faut souffrir l'effet.
    Vis pour servir l'État; vis, mais aime Valère:
    Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère;
    Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir,                 1765
    Sans aucun sentiment résous-toi de le voir.
      Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse[849];
    Chassez de ce grand coeur ces marques de foiblesse:
    C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez
    La véritable soeur de ceux que vous pleurez.                  1770
      Mais nous devons aux Dieux demain un sacrifice;
    Et nous aurions le ciel à nos voeux mal propice,
    Si nos prêtres, avant que de sacrifier,
    Ne trouvoient les moyens de le purifier:
    Son père en prendra soin; il lui sera facile                  1775
    D'apaiser tout d'un temps les mânes de Camille.
    Je la plains; et pour rendre à son sort rigoureux
    Ce que peut souhaiter son esprit amoureux,
    Puisqu'en un même jour l'ardeur d'un même zèle
    Achève le destin de son amant et d'elle,                      1780
    Je veux qu'un même jour, témoin de leurs deux morts,
    En un même tombeau voie enfermer leurs corps.


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [817] _Var._ Disposez de mon sort, les lois vous en font maître;
        J'ai cru devoir ce coup aux lieux qui m'ont vu naître.
        Si mon zèle au pays vous semble criminel. (1641-56)

  [818] _Var._ Reprenez votre sang de qui ma lâcheté
        A si mal à propos souillé la pureté. (1641-56)

  [819] _Var._ Et ne les punit point, pour ne se pas punir.
  (1641-60)

  [820] _Var._ TROUPE DES GARDES. (1655 A. et 56)

  [821] Entre ce vers et le suivant, Voltaire a ajouté cette
  indication qui n'est point inutile: _montrant Valère_.

  [822] _Var._ Je sais que peut ce coup sur l'esprit le plus fort.
  (1641-56)

  [823] _Var._ Quelque soulagement à votre affliction. (1641 in-12
  et 47)

  [824] _Var._ Et que Tulle vous plaint autant comme il vous aime.
  (1641-56)

  [825] On lit _les hauts faits_, pour _ses hauts faits_, dans
  l'édition de 1682.--L'édition de 1655 A. porte: «ses beaux
  faits.»

  [826] L'édition de 1682 et celle de 1665 A. sont les seules qui
  aient _le méritent_; toutes les autres portent: _les méritent_.

  [827] _Var._ Vu le sang qu'a versé cette guerre funeste,
        Et tant de noeuds d'hymen dont nos heureux destins
        Ont uni si souvent des peuples si voisins,
        Peu de nous ont joui d'un succès si prospère,
        Qu'ils n'aient perdu dans Albe un cousin, un beau-frère,
        Un oncle, un gendre même, et ne donnent des pleurs. (1641-56)

  [828] L'édition de 1655 A. porte _trouble_, au lieu de _bonheur_.

  [829] _Var._ Et ne peut excuser la douleur véhémente. (1641-56)

  [830] Les éditions de 1641 et de 1660 ont seules _rejaillir_:
  toutes les autres portent _rejallir_.

  [831] _Var._ Et croyez avec nous qu'en tous ces trois combats.
  (1652, 54 et 56)

  [832] _Var._ Vous savez l'action, vous le venez d'entendre. (1641
  et 55 A.)

  [833] _Var._ Et le plus innocent que le ciel ait vu naître,
        Quand il le croit coupable, il commence de l'être. (1641-56)

  [834] _Var._ Qu'en amant de sa soeur il accuse le frère. (1652,
  54 et 56)

  [835] _Var._ Prend droit par ses effets de juger de sa force,
        Et s'ose imaginer, par un mauvais discours,
        Que qui fait un miracle en doit faire toujours. (1641-56)

  [836] _Var._ Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien
  faire. (1641-56)

  [837] Les éditions de 1641-56 ajoutent JULIE aux personnages de
  cette scène.

  [838] Ce jeu de scène et les suivants, jusqu'à la fin de la
  pièce, manquent dans les éditions de 1641-48 et dans celle de
  1655 A.

  [839] _Var._ Toi qui par des douleurs à tes devoirs contraires.
  (1641 et 55 A.)

  [840] _Var._ Veux quitter un mari pour rejoindre les frères.
  (1641 in-12)

  [841] Don Arias dit au Comte dans _le Cid_, acte II, scène I,
  vers 390:

    Avec tous vos lauriers craignez encor le foudre.

  [842] Voyez plus haut, p. 271 et 272, le discours du vieil Horace
  dans Tite Live.

  [843] _Var._ Dis, Valère, dis-nous, puisqu'il faut qu'il périsse.
  (1641-48 et 55 A.)

  [844] _Var._ Et Rome avec ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
  (1641-60)

  [845] L'édition de 1682 porte _vous le préviendrez_, pour _vous
  les préviendrez_; c'est sans doute une erreur.

  [846] _Var._ Ce qu'il a fait pour elle, il le peut encor faire:
        Il la peut garantir encor d'un sort contraire. (1641-60)

  [847] Ces deux vers rappellent, bien que la pensée soit toute
  différente, la fin de cette phrase de Malherbe (voyez l'édition
  de M.L. Lalanne, tome I, p. 188):

    Apollon à portes ouvertes
    Laisse indifféremment cueillir
    Les belles feuilles toujours vertes
    Qui gardent les noms de vieillir;
    Mais l'art d'en faire les couronnes
    N'est pas su de toutes personnes....

  [848] _Var._ Ta chaleur généreuse a produit ton forfait.
  (1647 et 55 A.)
        _Var._ Sa chaleur dangereuse a produit ton forfait.
  (1656)

  [849] _Var. Le Roi se lève, et tous le suivent hormis Julie._

  SCÈNE IV.

  JULIE.

        Camille, ainsi le ciel t'avoit bien avertie
        Des tragiques succès qu'il t'avoit préparés;
        Mais toujours du secret il cache une partie
        Aux esprits les plus nets et les mieux éclairés.
          Il sembloit nous parler de ton proche hyménée,
        Il sembloit tout promettre à tes voeux innocents;
        Et nous cachant ainsi ta mort inopinée,
        Sa voix n'est que trop vraie en trompant notre sens:
          «Albe et Rome aujourd'hui prennent une autre face;
        Tes voeux sont exaucés, elles goûtent la paix;
        Et tu vas être unie avec ton Curiace,
        Sans qu'aucun mauvais sort t'en sépare jamais[849-a].»
  (1641-56)


    [849-a] Ce commentaire de Julie sur le sens de l'oracle, dit
    Voltaire, est visiblement imité de la fin du _Pastor fido_.



    CINNA

    TRAGÉDIE

    1640



NOTICE.


    « .... Par les envieux un génie excité
    Au comble de son art est mille fois monté;
    Plus on veut l'affoiblir, plus il croît et s'élance:
    Au _Cid_ persécuté _Cinna_ doit sa naissance,»

dit Boileau dans son _Épître à Racine_ (vers 49-52). L'effort que fit
le génie de Corneille pour répondre dignement à ses détracteurs, est
peut-être en effet une des causes de la perfection de _Cinna_; mais
quel motif a porté le poëte à choisir ce sujet, à le développer avec
un soin si curieux, à conseiller avec tant d'autorité la clémence au
souverain et l'oubli aux conjurés?... C'est ce qu'aucun contemporain
ne nous a dit; on en est donc réduit sur ce point aux conjectures, et,
le premier, M. Édouard Fournier en a présenté tout récemment qui ont
le double mérite, assez rare, d'être à la fois fort ingénieuses et
très-plausibles.

«C'est en 1640 que _Cinna_ fut joué d'abord, et c'est par conséquent
en 1639 qu'il fut écrit. Or que s'était-il passé cette année-là dans
la ville de Rouen, où Corneille menait la vie laborieuse et retirée
que vous connaissez déjà[850]? De sinistres événements l'avaient
agitée, ainsi que toute la province dont elle était la tête et le
coeur. Les habitants des campagnes, surchargés des taxes mises sur le
sel, sur le cuir, et même jusque sur le pain, avaient refusé de payer.

«On avait arrêté les plus mutins; ils en avaient appelé devant le
parlement de Rouen et la cour des aides; le parlement les avait fait
mettre en liberté, et par suite la révolte se croyant ainsi autorisée
et se trouvant avoir un point d'appui, s'était étendue dans toute la
province. On avait couru sus aux commis, démoli leurs maisons, et
pendu même ceux qu'on avait pu trouver. Un chef mystérieux, que
personne n'avait vu, mais que tout le monde nommait et chantait,
conduisait cette jacquerie normande. C'était _Jean-va-nu-pieds_,
descendant direct du _Jacques Bonhomme_ des temps féodaux, et comme
lui personnification terrible de la misère furieuse[851].

«Richelieu veillait. Le danger, qui eût été grand partout, l'était là
plus qu'ailleurs, à cause du voisinage de l'Anglais toujours prompt à
profiter de nos troubles, et en raison aussi de certain désir mal
déguisé que les pays normands avaient toujours eu de se donner à un
duc[852].

«Il fallait donc un remède énergique et sûr. Le Cardinal n'était pas
homme à le faire attendre ni à l'employer mollement, une fois qu'il
l'aurait trouvé. Comme la première cause de cette révolte venait d'une
rébellion du parlement de Rouen, il voulut que cette magistrature
insubordonnée fût punie par la main d'un magistrat. Le chancelier
Seguier fut chargé de ses ordres. Il partit avec une armée, et
quelques jours après, Rouen était occupé militairement.

«Le parlement, qui prévoyait ce qu'il devait attendre de la colère
d'un homme comme Richelieu, lui avait en hâte envoyé deux de ses
principaux magistrats pour supplier et demander pardon. Ils ne purent
rien obtenir. Rouen fut traité comme une ville prise d'assaut. On la
frappa d'une taxe d'un million quatre-vingt-cinq mille livres; son
conseil municipal fut dissous; le parlement, la cour des aides, le
lieutenant général du bailliage furent interdits. Ce n'est pas tout.
Il fallait du sang dans toutes les rigueurs qu'ordonnait Richelieu. Un
grand nombre d'habitants furent arrêtés; on leur fit leur procès, et
quarante-six furent condamnés: quatre à être rompus vifs, vingt au
gibet, vingt-deux au bannissement perpétuel.

«Le chancelier, qui réglait toutes ces représailles sur la
connaissance qu'il avait des sévérités ordinaires à celui dont il
était l'exécuteur, ne se croyait pas satisfait encore. Après avoir
décimé la population, il voulait décapiter la ville elle-même, et
rêvait pour cela la démolition de sa maison commune. C'était trop de
zèle. Le Cardinal, à qui il envoya le menu de ses rigueurs, fit écrire
en marge: «Bon, à l'exception du rasement de l'hôtel de ville[853].»

En sa qualité d'avocat aux siéges généraux de l'amirauté, Corneille
faisait partie du parlement; il comptait parmi les proscrits, des
amis, des parents peut-être, et devait avoir à coeur de calmer les
ressentiments de Richelieu. Est-ce à dire que nous ne voyions dans
_Cinna_ qu'un éloquent plaidoyer? Dieu nous en garde! A coup sûr,
Corneille voulait avant tout faire une belle tragédie; mais
rencontrant dans Sénèque le magnifique exemple de clémence qu'il a si
bien mis en scène, ne peut-il point, par un retour bien naturel sur
son temps, avoir souhaité pour sa ville natale un souverain aussi
magnanime qu'Auguste? S'il a eu cette idée, la Rome antique s'est tout
à coup animée à ses yeux, et l'émotion que lui avaient causée les
troubles dont il venait d'être le témoin fut la source de cette
inspiration passionnée avec laquelle il peignit, en contemporain, en
spectateur fidèle, les agitations qui accompagnèrent l'établissement
de l'empire.

Le public était du reste admirablement préparé à goûter une oeuvre de
ce genre: «Les premiers spectateurs, dit Voltaire, furent ceux qui
combattirent à la Marfée, et qui firent la guerre de la Fronde. Il y a
d'ailleurs dans cette pièce un vrai continuel, un développement de la
constitution de l'empire romain qui plaît extrêmement aux hommes
d'État, et alors chacun voulait l'être[854].»

La tragédie eut donc un grand succès; mais l'éloquente et indirecte
supplique qui, suivant l'hypothèse que nous avons adoptée, s'y
trouvait contenue, fut loin d'en avoir autant. Aucun des Rouennais
proscrits ne fut rappelé, et les rigueurs ordonnées suivirent leur
cours. Le destin de cette pièce, comme de presque tous les
chefs-d'oeuvre dramatiques, fut de causer une vive impression, mais
sans changer les coeurs, sans fléchir les volontés. D'après une
anecdote fort douteuse, Louis XIV, après avoir constamment refusé la
grâce du chevalier de Rohan, aurait été si ému en assistant à une
représentation de _Cinna_ la veille du jour où le chevalier de Rohan
devait être exécuté, que si on lui avait alors parlé de nouveau en
faveur du condamné, il n'eût pu, aurait-il dit lui-même, s'empêcher
d'accorder en ce moment la grâce qu'il avait jusqu'alors constamment
refusée[855]. Quoi qu'il en soit de cette émotion attribuée à Louis
XIV, il est certain que l'exemple d'Auguste ne tenta pas un instant
Richelieu.

Suivant les frères Parfait[856], _Cinna_ aurait été joué pour la
première fois vers la fin de 1639. Mais cette pièce succéda à
_Horace_, qui, le 9 mars 1640, ainsi que nous l'avons vu plus
haut[857], venait à peine d'être joué; la première représentation de
_Cinna_ est donc sans contredit postérieure à cette date.

L'auteur d'une _Lettre sur la vie et les ouvrages de Molière et sur
les comédiens de son temps_, publiée au mois de mai 1740[858],
s'exprime ainsi en parlant de Pierre Mercier, dit Bellerose: «On croit
que c'est lui qui a joué d'original le rôle de Cinna dans la tragédie
de ce nom;» et ce qui est avancé ici d'une manière dubitative est
établi par un témoignage formel de Chapuzeau, qui dit dans son
_Théâtre françois_[859]: «Comme les talents sont divers, l'un n'est
propre que pour le sérieux, l'autre que pour le comique; et Jodelet
auroit aussi mal réussi dans le rôle de Cinna, que Bellerose dans
celui de don Japhet d'Arménie[860].»

Ce renseignement est d'autant plus précieux que Bellerose étant alors
chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, nous apprenons ainsi à quel
théâtre _Cinna_ fut représenté.

Nous savons de plus qu'en 1657 Floridor et Beauchâteau alternaient
dans ce même rôle[861]. Quant aux autres, nous ignorons par qui ils
étaient remplis. M. Aimé Martin affirme, mais sans en apporter de
preuves, que Baron père jouait Auguste, et la Beaupré Émilie.

_Cinna_, pendant fort longtemps, a subi à la représentation des
mutilations analogues à celles qui ont encore lieu aujourd'hui pour
_le Cid_. Plusieurs actrices ne disaient point le monologue qui ouvre
la pièce; c'est à Voltaire qu'on en doit le rétablissement[862].
D'autres altérations, encore plus graves, ont subsisté jusqu'à nos
jours. En 1746 les frères Parfait nous disent que d'ordinaire on
retranche au théâtre le rôle de Livie[863]. Dans son édition de
Corneille de 1764, Voltaire fait observer que cette suppression
remonte à plus de trente ans.

Corneille cependant avait insisté à bon droit, dans le _Discours du
poëme dramatique_, sur l'importance de ce rôle: «La consultation
d'Auguste au second de _Cinna_, les remords de cet ingrat, ce qu'il en
découvre à Émilie, et l'effort que fait Maxime pour persuader à cet
objet de son amour caché de s'enfuir avec lui, ne sont que des
épisodes; mais l'avis que fait donner Maxime par Euphorbe à
l'Empereur, les irrésolutions de ce prince, et les conseils de Livie,
sont de l'action principale[864].»

Ces suppressions non-seulement tronquaient la pièce, mais amenaient
des contre-sens inévitables. A l'occasion de ces deux vers:

    Vous ne connoissez pas encor tous les complices;
    Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici[865],

Voltaire fait la remarque suivante: «Les acteurs ont été obligés de
retrancher Livie, qui venait faire ici le personnage d'un exempt, et
qui ne disait que ces deux vers. On les fait prononcer par Émilie,
mais ils lui sont peu convenables.»

Napoléon, qui avait pour Corneille une si vive admiration, voulut
qu'on représentât à Saint-Cloud _Cinna_, avec Livie, le 29 mai 1806,
et Mlle Raucourt fut chargée de remplir ce rôle; mais cette heureuse
tentative, ainsi que celle qui fut également faite à Saint-Cloud, à
quelques jours de là, pour rétablir le personnage de l'Infante dans
_le Cid_[866], n'eut aucune influence sur les représentations
ordinaires, et ce fut seulement le 21 novembre 1860, sous la direction
de M. Édouard Thierry, que le rôle de Livie fut définitivement remis
au théâtre. A cette époque, l'habile directeur fit pratiquer dans
_Cinna_ des changements de décors analogues à ceux que le public avait
déjà accueillis favorablement dans _le Cid_[867]. L'_Examen_ de
_Cinna_ renferme sur ce point d'excellentes indications[868], un peu
contredites il est vrai par un passage d'un des _Discours_[869] qui
montre que Corneille n'était pas trop d'avis qu'on variât les
décorations pour marquer la diversité des lieux. Au reste ces
modifications n'eurent lieu alors qu'à la Comédie-Française; et
l'Odéon, qui deux jours après représentait _Cinna_ pour le début de
Mlle Karoly dans le rôle d'Émilie, ne rétablissait pas celui de Livie
et ne changeait rien à la décoration.

_Cinna_ est la première pièce dont Corneille ait obtenu le privilége
en son nom avant d'avoir traité avec un libraire. Ce privilége, daté
de Fontainebleau, le 1er août 1642, est ainsi conçu: «Il est permis à
notre amé et féal Pierre Corneille, notre conseiller et avocat général
à la table de marbre des eaux et forêts de Rouen, de faire imprimer
une tragédie de sa composition intitulée: _Cinna ou la Clémence
d'Auguste...._» Il est suivi d'une mention de «la cession et
transport» fait par Corneille à Toussaint Quinet, et l'on trouve dans
les _Mémoires de Mathieu Molé_[870] l'arrêt du 16 juin qui autorise
Quinet à jouir de l'effet du privilége, et du transport fait à son
profit par Corneille.

L'édition originale a pour titre: CINNA OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE,
TRAGEDIE. _Imprimé à Roüen aux despens de l'Autheur et se vendent à
Paris chez Toussainct Quinet_.... M.DC.XLIII. _Auec priuilege du Roy._
Sur le titre se trouvent comme épigraphe les vers 40 et 41 de l'_Art
poétique_ d'Horace:

            .... _Cui lecta potenter erit res,
    Nec facundia deseret hunc, nec lucidus ordo._

Ce titre est précédé d'un frontispice gravé représentant Auguste sur
un trône, et Cinna, Maxime et Émilie à ses pieds; cette dernière lui
baise la main. Le volume, de format in-4º, se compose de 7 feuillets
et 110 pages. L'achevé d'imprimer est du 18 janvier; la cession à
Quinet, seulement du 27, comme on le voit dans l'arrêt du 16 juin; ce
qui explique la présence sur le titre de la formule: _Imprimé aux
despens de l'Autheur_.

En tête de _Cinna_ se trouve le passage de Sénèque qui a donné à
Corneille l'idée de sa tragédie[871], et la traduction libre de ce
passage par Montaigne[872]. Cette coutume de rapprocher ainsi des
poëmes dramatiques nouveaux leurs origines historiques, fut imitée par
quelques poëtes et blâmée par d'autres, qui sans doute ne
s'astreignaient pas à une exactitude bien rigoureuse dans le récit des
événements et la peinture des caractères. C'est ce que nous apprend un
auteur fort inconnu et fort digne de l'être, qui cependant, si nous
l'en croyons, a eu la gloire d'être l'ami de Corneille. Ce poëte, qui
se nomme le Vert et qui avait le bonheur, fort grand alors pour un
poëte dramatique, d'appartenir à la Normandie[873], a fait imprimer
trois pièces: _le Docteur amoureux_, comédie, en 1638; _Aristotime_,
tragédie, en 1642; _Aricidie_, _ou le Mariage de Tite_, tragi-comédie,
en 1646. Dans l'avis _au Lecteur_ de ce dernier ouvrage, le Vert
s'exprime ainsi: «Les préfaces, que j'aime quand elles ne sont pas
trop longues, ne me semblent point absolument inutiles,
particulièrement dans les histoires peu connues, où le moindre
avertissement donne quelquefois beaucoup de lumière et d'intelligence.
Je n'ignore pas que cette mienne opinion ne puisse être condamnée de
quelques-uns; mais je sais bien aussi qu'elle est suivie de beaucoup
d'autres, et que j'ai pour modèle et pour partisan (comme pour ami et
pour compatriote, dont je ne tire pas une petite vanité) le grand
maître de l'art qui dans le _Cinna_ et le _Polyeucte_ n'a pas jugé
hors de propos de préparer ses lecteurs par des commencements
semblables.»

Après _le Cid_, _Cinna_ est de toutes les pièces de Corneille celle
qui, de son vivant, a fait le plus de bruit. Il revient lui-même à
plusieurs reprises sur «les illustres suffrages» qu'elle a
obtenus[874]. Ne pas la bien connaître était une des plus grandes
marques d'ignorance que l'on pût donner; et en 1661, Dorimon, dans sa
_Comédie de la comédie_, faisait rire aux dépens d'un sot qui, pour
trancher de l'entendu, vantait la prose de _Cinna_.

Nous avons dit à combien de parodies _le Cid_ avait donné lieu, et à
quel point Corneille s'irritait des moindres plaisanteries de ce
genre[875]. Pour _Cinna_, nous n'en trouvons aucune qui ait été
représentée. Seulement, à une époque bien postérieure à celle de la
représentation, l'abbé de Pure fit, ou du moins distribua une brochure
intitulée: _Boileau, ou la Clémence de M. Colbert_; c'est une
imitation burlesque de la scène où Auguste déclare à Cinna qu'il
connaît tous les détails du complot tramé contre lui. Gilles Boileau y
est convaincu par le ministre Colbert d'avoir composé des libelles. Si
ombrageux que fût Corneille, cette plaisanterie fort médiocre, qui
n'était d'ailleurs nullement dirigée contre son oeuvre, ne dut lui
causer aucun chagrin.

NOTES:

  [850] Voyez la _Notice biographique_.

  [851] M. Rathery, _Des anciennes institutions judiciaires de la
  Normandie_, dans la _Revue française_ du mois de mars 1839, p.
  269.--Voyez aussi l'_Introduction_ du _Diaire, ou Journal du
  chancelier Seguier en Normandie après la sédition des nu-pieds,
  et documents relatifs à ce voyage et à la sédition_, publiés pour
  la première fois par A. Floquet. Rouen, 1842, in-8º.

  [852] Tallemant des Réaux, tome II, p. 47.

  [853] M. Rathery, p. 271.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie
  de Corneille_, p. CXVII-CXIX, en tête de _Corneille à la Butte
  Saint-Roch_.

  [854] _Remarques sur Cinna_, acte V, scène III, vers 1701.

  [855] _Anecdotes dramatiques_, p. 103.

  [856] _Histoire du Théâtre françois_, tome V, p. 92.

  [857] Voyez la Notice d'_Horace_, p. 249 et 250.

  [858] _Mercure de France_, p. 847.

  [859] Page 123.

  [860] Pièce de Scarron, représentée en 1653.

  [861] Voyez ci-dessus, p. 251.

  [862] Voyez ci-après, p. 385, note 906.

  [863] Tome VI, p. 94, note _a_.

  [864] Tome I, p. 47.

  [865] Acte V, scène II, vers 1562 et 1563.

  [866] Voyez ci-dessus, p. 51.

  [867] Voyez ci-dessus, p. 52.

  [868] Voyez ci-après, p. 379 et 380.

  [869] Voyez tome I, p. 120.

  [870] Tome III, p. 66 et 67.

  [871] Le récit de Sénèque est traduit en entier dans l'_Histoire
  romaine_ de Coeffeteau (1621), fort goûtée au temps de Corneille,
  et de l'autorité de laquelle il s'appuie à la fin de
  l'avertissement de _Polyeucte_. Voyez plus loin, p. 478.

  [872] Ces extraits, contrairement à l'usage ordinaire de
  Corneille, se trouvent en tête de l'édition originale. La
  première édition du _Cid_ n'a point les romances; ni la première
  d'_Horace_, l'extrait de Tite Live.

  [873] Voyez tome II, p. 4.

  [874] Voyez plus loin, p. 378 et note 892.

  [875] Voyez ci-dessus, p. 17 et 107 note 250.



ÉPÎTRE.

A MONSIEUR DE MONTORON[876].


    MONSIEUR,

  Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions
  d'Auguste. Ce monarque étoit tout généreux, et sa générosité n'a
  jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence
  et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étoient si
  naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette
  histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à
  tour entre-produites dans son âme. Il avoit été si libéral envers
  Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude
  extraordinaire, il eut besoin d'un extraordinaire effort de
  clémence pour lui pardonner; et le pardon qu'il lui donna fut la
  source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour
  vaincre tout à fait cet esprit qui n'avoit pu être gagné par les
  premiers; de sorte qu'il est vrai de dire qu'il eût été moins
  clément envers lui s'il eût été moins libéral, et qu'il eût été
  moins libéral s'il eût été moins clément. Cela étant[877], à qui
  pourrois-je plus justement donner le portrait de l'une de ces
  héroïques vertus, qu'à celui qui possède l'autre en un si haut
  degré, puisque, dans cette action, ce grand prince les a si bien
  attachées et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout
  ensemble et la cause[878] et l'effet l'une de l'autre? Vous avez
  des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez
  d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous
  forcez la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la
  raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus
  de sujet de vous en souhaiter le redoublement que de vous en
  envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie, que je
  pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien
  de quelqu'un; et lorsque je donne des louanges (ce qui m'arrive
  assez rarement), c'est avec tant de retenue, que je supprime
  toujours quantité de glorieuses vérités, pour ne me rendre pas
  suspect d'étaler de ces mensonges obligeants que beaucoup de nos
  modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien
  des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qui l'a si
  dignement soutenue dans la profession des armes[879], à qui vous
  avez donné vos premières années: ce sont des choses trop connues
  de tout le monde. Je ne dirai rien de ce prompt et puissant
  secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes
  familles, ruinées par les désordres de nos guerres: ce sont des
  choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de
  ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste: c'est
  que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme
  et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de
  votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances;
  c'est, dis-je, que cette générosité, à l'exemple de ce grand
  empereur, prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un
  temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux
  quand ils les ont honorés d'une louange stérile[880]. Et
  certes[881], vous avez traité quelques-unes de nos muses avec tant
  de magnanimité, qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et
  qu'il n'en est point[882] qui ne vous en doive un remercîment.
  Trouvez donc bon[883], Monsieur, que je m'acquitte de celui que je
  reconnois vous en devoir, par le présent que je vous fais de ce
  poëme, que j'ai choisi comme le plus durable des miens, pour
  apprendre plus longtemps à ceux qui le liront que le généreux
  Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle[884],
  s'est rendu toutes les muses redevables, et que je prends tant de
  part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques-unes d'elles,
  que je m'en dirai toute ma vie,

    MONSIEUR,

    Votre très-humble et très-obligé serviteur[885],

    CORNEILLE.

NOTES:

  [876] Cette épître dédicatoire, ainsi que l'extrait de Sénèque
  qui la suit, ne se trouvent que dans l'édition originale et dans
  les recueils de 1648-1656.--Pierre du Puget, seigneur de
  Montauron ou Montoron, des Carles et Caussidière, la Chevrette et
  la Marche, premier président des finances au bureau de Montauban,
  mourut à Paris le 23 juin 1664. Tallemant des Réaux nous apprend
  dans son _Historiette sur Louis treizième_ (tome II, p. 248) que
  «Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
  _Cinna_.» Ce témoignage, qui émane d'un allié de Montauron, car
  sa fille naturelle avait épousé Gédéon Tallemant, est beaucoup
  plus digne de confiance que l'assertion du _Journal de Verdun_
  (juin 1701, p. 410), qui porte à mille pistoles le présent de
  Montauron. La libéralité de ce financier envers les gens de
  lettres et leur empressement à lui adresser des dédicaces étaient
  devenus un sujet de plaisanteries et d'allusions de toutes
  sortes. Dans son _Parnasse réformé_ (p. 132 et 133), Guéret
  propose les réformes suivantes: «_Article X._ Défendons de mentir
  dans les épîtres dédicatoires. _Article XI._ Supprimons tous les
  panégyriques à la Montoron....» Ailleurs, dans sa _Promenade de
  Saint-Cloud_ (imprimée dans les _Mémoires historiques et
  critiques de Bruys_, Paris, 1751, in-12, tome II, p. 238), Guéret
  se commente ainsi lui-même: «Si vous ignorez ce que c'est que les
  _Panégyriques à la Montoron_, vous n'avez qu'à le demander à M.
  Corneille, et il vous dira que son _Cinna_ n'a pas été la plus
  malheureuse de ses dédicaces.»--Du reste, à cette époque, comme
  le fait remarquer Tallemant (tome VI, p. 227, note 2), «tout
  s'appeloit _à la Montauron_.» Pierre Gontier, dans un passage de
  ses _Exercitationes hygiasticæ_ (Lyon, 1688, p. 111), cité par M.
  Paulin Paris, parle de petits pains au lait _à la Montauron_; et
  Tallemant nous raconte une sanglante allusion à cette façon de
  parler, qui tombe fort directement sur un membre de sa famille:
  «Une fois, dit-il, aux Comédiens du Marais, Monsieur d'Orléans y
  étant, quelqu'un fut assez sot pour dire qu'on attendoit M. de
  Moutauron. Les gens de Monsieur d'Orléans le firent jouer à la
  farce, et il y avoit une fille _à la Montauron_ qu'on disoit être
  mariée _Tallemant quellement_.» La fortune de Montauron ne suffit
  pas longtemps à ses prodigalités insensées, et bientôt Scarron
  put écrire le passage suivant, rapporté par M. Paulin Paris dans
  son commentaire sur Tallemant des Réaux (tome VI, p. 235):

    Ce n'est que maroquin perdu
    Que les livres que l'on dédie
    Depuis que Montauron mendie;
    Montauron dont le quart d'écu
    S'attrapoit si bien à la glu
    De l'ode ou de la comédie.

  [877] VAR. (édit. de 1648-1656): Cela étant, ne puis-je pas avec
  justice donner le portrait de l'une de ces héroïques vertus à
  celui qui....

  [878] VAR. (édit. de 1648-1656): tout ensemble la cause et
  l'effet l'une de l'autre? Je le puis certes d'autant plus
  justement que je vois votre générosité, comme voulant imiter ce
  grand empereur, prendre plaisir à s'étendre sur les gens de
  lettres, en un temps, etc. (voyez p. 372).

  [879] C'est cette flatterie, supprimée par Corneille dès 1648
  (voyez la note précédente), qui a fait dire à Scarron: «Soit que
  la nécessité soit mère de l'invention, ou que l'invention soit
  partie essentielle du poëte, quelques poëtes au grand collier ont
  eu celle d'aller chercher dans les Finances ceux qui dépensoient
  leur bien aussi aisément qu'ils l'avoient amassé. Je ne doute
  point que ces marchands poëtiques n'ayent donné à ces publicains
  libéraux toutes les vertus, jusques aux militaires.» (Dédicace _A
  très-honnête et très-divertissante chienne dame Guillemette,
  petite levrette de ma soeur_, en tête de: _la Suite des OEuvres
  burlesques de Mr Scarron_, seconde partie. Paris, T. Quinet,
  1648, in-4º.)

  [880] «Il y en a, dit Scarron dans la dédicace que nous venons de
  citer, qui rendent de l'encens pour de l'encens, et des louanges
  pour des louanges.»

  [881] Ces deux premiers mots de la phrase manquent dans les
  éditions de 1648-1656.

  [882] VAR. (édit. de 1648-1656): de sorte qu'il n'en est point.

  [883] VAR. (édit. de 1648-1656): Trouvez bon.

  [884] Voyez p. 369, note 876.

  [885] VAR. (édit. de 1656): Votre très-humble, très obéissant et
  très-obligé serviteur.


SENECA.

Lib. I, _De Clementia_, cap. IX.

Divus Augustus mitis fuit princeps, si quis illum a principatu suo
æstimare incipiat. In communi quidem republica[886], duodevicesimum
egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam
insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat collega
proscriptionis; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia
moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii
virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et
quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat; statuit se ab
eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta
erat, quum cogitaret adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn.
Pompeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum
M. Antonio proscriptionis edictum inler coenam dictarat. Gemens
subinde voces varias emittebat et inter se contrarias: «Quid ergo? ego
percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito? Ergo non dabit
poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus,
tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta
est, non occidere constituat, sed immolare?» Nam sacrificantem
placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi
quam Cinnnæ irascebatur: «Quid vivis, si perire te tam multorum
interest? Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis? Ego sum
nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non
est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenda sunt.»
Interpellavit tandem illum Livia uxor, et: «Admittis, inquit, muliebre
consilium? Fac quod medici solent; ubi usitata remedia non procedunt,
tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti: Salvidienum[887]
Lepidus secutus est, Lepidum Muræna, Murænam Cæpio, Cæpionem Egnatius,
ut alios taceam quos tantum ausos pudet; nunc tenta quomodo tibi cedat
clementia. Ignosce L. Cinnæ; deprehensus est; jam nocere tibi non
potest, prodesse famæ tuæ potest[888].» Gavisus sibi quod advocatum
invenerat, uxori quidem gratias egit: renuntiari autem extemplo amicis
quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit,
dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnæ cathedram
jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me loquentem
interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur tibi loquendi
liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi; patrimonium tibi omne
concessi; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
invideant: sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum
parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere
me constituisti.» Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab
se abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat ne
interloquereris. Occidere, inquam, me paras.» Adjecit locum, socios,
diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum; et quum defixum
videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem: «Quo,
inquit, hoc animo facis? Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum
republica agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat. Domum
tuam tueri non potes; nuper libertini hominis gratia in privato
judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Cæsarem
advocare? Cedo, si spes tuas solus impedio[889], Paulusne te et Fabius
Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non
inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori
sunt?» Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis
occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum
hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet: «Vitam tibi,
inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ.
Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas.» Post hæc detulit ultro
consulatum, questus quod non auderet petere; amicissimum,
fidelissimumque habuit; hæres solus fuit illi; nullis amplius insidiis
ab ullo petitus est.

NOTES:

  [886] Corneille a omis ici quelques mots. Voici quel est le texte
  de Sénèque: _In communi quidem republica gladium movit: quum hoc
  ætatis esset quod tu nunc es, duodevicesimum, etc._ Dans le reste
  du morceau l'édition suivie par Corneille ne diffère que par un
  petit nombre de leçons, insignifiantes pour la plupart, du texte
  des impressions les plus modernes.

  [887] L'édition originale de _Cinna_ porte _Salvidientium_, pour
  _Salvidienum_.

  [888] L'entretien d'Auguste et de Livie est beaucoup plus long
  dans Dion Cassius, où il s'étend depuis le chapitre XIV jusqu'au
  chapitre XXII du livre LV.

  [889] Nous suivons le texte de la première édition de _Cinna_,
  qui a une virgule après _impedio_; c'est bien la ponctuation que
  veut le sens. Dans l'impression de 1648, au lieu de la virgule,
  il y a un point, ce qui altère la pensée de Sénèque, mais est
  conforme à la traduction de Montaigne.


MONTAGNE[890].

Livre I de ses _Essais_, chapitre XXIII.

L'empereur Auguste, estant en la Gaule, receut certain advertissement
d'une coniuration que luy brassoit L. Cinna: il delibera de s'en
venger, et manda pour cet effect au lendemain le conseil de ses amis.
Mais la nuict d'entre deux, il la passa avecques grande inquietude,
considerant qu'il avoit à faire mourir un ieune homme de bonne maison
et nepveu du grand Pompeius, et produisoit en se plaignant plusieurs
divers discours: «Quoy doncques, disoit il, sera il vray que ie
demeureray en crainte et en alarme, et que ie lairray mon meurtrier se
promener ce pendant à son ayse? S'en ira il quitte, ayant assailly ma
teste, que i'ay sauvee de tant de guerres civiles, de tant de
battailles par mer et par terre, et aprez avoir estably la paix
universelle du monde? sera il absoult, ayant deliberé non de me
meurtrir seulement, mais de me sacrifier?» car la coniuration estoit
faicte de le tuer comme il feroit quelque sacrifice. Aprez cela,
s'estant tenu coy quelque espace de temps, il recommenceoit d'une voix
plus forte, et s'en prenoit à soy mesme: «Pourquoy vis tu, s'il
importe à tant de gents que tu meures? N'y aura il point de fin à tes
vengeances et à tes cruautez? Ta vie vault elle que tant de dommage se
face pour la conserver?» Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses:
«Et les conseils des femmes y seront ils receus? lui dict elle: fay
ce que font les medecins; quant les receptes accoustumees ne peuvent
servir, ils en essayent de contraires. Par severité, tu n'as iusques à
cette heure rien proufité: Lepidus a suyvi Salvidienus; Murena,
Lepidus; Caepio, Murena; Egnatius, Caepio: commence à experimenter
comment te succederont la doulceur et la clemence. Cinna est
convaincu, pardonne-luy; de te nuire desormais, il ne pourra, et
proufitera à ta gloire.» Auguste feut bien ayse d'avoir trouvé un
advocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses
amis qu'il avoit assignez au conseil, commanda qu'on feist venir à luy
Cinna tout seul; et ayant faict sortir tout le monde de sa chambre, et
faict donner un siege à Cinna, il luy parla en cette maniere: «En
premier lieu, ie te demande, Cinna, paisible audience; n'interromps
pas mon parler: ie te donray temps et loisir d'y respondre. Tu sçais,
Cinna, que t'ayant prins au camp de mes ennemis, non seulement
t'estant faict mon ennemy, mais estant nay tel, ie te sauvay, ie te
meis entre mains touts tes biens, et t'ay enfin rendu si accommodé et
si aysé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu:
l'office du sacerdoce que tu me demandas, ie te l'octroyay, l'ayant
refusé à d'aultres, desquels les peres avoyent tousiours combattu
avecques moy. T'ayant si fort obligé, tu as entreprins de me tuer.» A
quoy Cinna s'estant escrié qu'il estoit bien esloingné d'une si
meschante pensee: «Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avois
promis, suyvit Auguste; tu m'avois asseuré que ie ne seroy pas
interrompu. Ouy, tu as entreprins de me tuer en tel lieu, tel iour, en
telle compaignie, et de telle façon.» Et le veoyant transi de ces
nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire,
mais de la presse de sa conscience: «Pourquoy, adiousta il, le fais
tu? Est ce pour estre empereur? Vrayement il va bien mal à la chose
publicque, s'il n'y a que moy qui t'empesche d'arriver à l'empire. Tu
ne peux pas seulement deffendre ta maison, et perdis dernierement un
procez par la faveur d'un simple libertin[891]. Quoy! n'as tu pas
moyen ny pouvoir en aultre chose qu'à entreprendre Cesar? Ie le
quitte, s'il n'y a que moy qui empesche tes esperances. Penses tu que
Paulus, que Fabius, que les Cosseens et Serviliens te souffrent, et
une si grande troupe de nobles, non seulement nobles de nom, mais qui
par leur vertu honnorent leur noblesse?» Aprez plusieurs aultres
propos (car il parla à luy plus de deux heures entieres): «Or va, luy
dict il, ie te donne, Cinna, la vie à traistre et à parricide, que ie
te donnay aultrefois à ennemy; que l'amitié commence de ce iourd'huy
entre nous; essayons qui de nous deux de meilleure foy, moy t'aye
donné ta vie, ou tu l'ayes receue.» Et se despartit d'avesques luy en
cette maniere. Quelque temps aprez, il luy donna le consulat, se
plaignant dequoy il ne luy avoit osé demander. Il l'eut depuis pour
fort amy, et feut seul faict par luy heritier de ses biens. Or depuis
cet accident, qui adveint à Auguste au quarantiesme an de son aage, il
n'y eut iamais de coniuration ny d'entreprinse contre luy, et receut
une iuste recompense de cette sienne clemence[892].

NOTES:

  [890] Cet extrait des _Essais_ de Montaigne ne se trouve que dans
  la première édition d'_Horace_. Corneille ne l'a pas reproduit à
  la suite de l'extrait latin, dans ses recueils de 1648-1656. Il
  tiendra lieu ici d'une traduction du morceau de Sénèque.

  [891] «_Affranchi_, du mot latin _libertus_, ou _libertinus_; car
  ce dernier ne veut pas dire, comme on l'a cru longtemps, fils
  d'affranchi.» (_Note de M. le Clerc sur Montaigne._)

  [892] Quand Corneille fit imprimer _Cinna_ dans la seconde partie
  de ses _OEuvres_, en 1648, il le fit précéder d'une lettre de
  Balzac, qui se trouve encore dans l'édition de 1656. Cette
  lettre, qui est du 17 janvier 1643, avait déjà été comprise dans
  le tome II des _Lettres choisies du sieur de Balzac_. Paris, Aug.
  Courbé, 1647, in-8º, p. 437 et suivantes. Dans notre édition elle
  figurera à sa date parmi les _Lettres_ de Corneille, auxquelles
  nous avons joint celles qui lui ont été adressées.



EXAMEN.

Ce poëme a tant d'illustres suffrages[893] qui lui donnent le premier
rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si
j'en disois du mal: je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher
des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement
qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée.
Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que
la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où
la vérité lui manque, qu'il n'a jamais besoin de recourir au
nécessaire[894]. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de
choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités
de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.

Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu
particulier[895]. La moitié de la pièce se passe chez Émilie, et
l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois
prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il
quitteroit l'empire ou non, précisément dans la même place où ce
dernier vient de rendre compte à Émilie de la conspiration qu'il a
formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes
au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt
donner l'alarme à Émilie de la conjuration découverte, au lieu même où
Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne
faisoit que de sortir avec tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût
été une impudence extraordinaire, et tout à fait hors du
vraisemblable, de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il
lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise[896] et porter la
nouvelle de sa fausse mort. Bien loin de pouvoir surprendre Émilie par
la peur de se voir arrêtée, c'eût été se faire arrêter lui-même, et se
précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit
exécuter. Émilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du
cinquième acte; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme
ensemble, il n'aye son unité de lieu, puisque tout s'y peut passer,
non-seulement dans Rome ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul
palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à
Émilie qui soit éloigné du sien.

Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai
dit ailleurs[897], que, pour faire souffrir une narration ornée, il
faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute ayent l'esprit assez
tranquille, et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience
qui lui est nécessaire. Émilie a de la joie d'apprendre[898] de la
bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions; et
Cinna n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances
de l'effet qu'elle en souhaite: c'est pourquoi, quelque longue que
soit cette narration, sans interruption aucune, elle n'ennuie point.
Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font
point condamner de trop d'artifice, et la diversité de ses figures ne
fait point regretter le temps que j'y perds; mais si j'avois attendu à
la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle
qu'il leur apporte, Cinna eût été obligé de s'en taire ou de la
conclure en six vers, et Émilie n'en eût pu supporter davantage.

Comme[899] les vers d'_Horace_[900] ont quelque chose de plus net et
de moins guindé pour les pensées que ceux du _Cid_, on peut dire que
ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé[901] que ceux
d'_Horace_, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est
ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui
s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans
doute de la grande approbation qu'il a reçue. L'auditeur aime à
s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour
l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu,
et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, cependant que les
derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces
embarrassées, qu'en termes de l'art on nomme _implexes_, par un mot
emprunté du latin, telles que sont _Rodogune_ et _Héraclius_. Elle ne
se rencontre pas dans les simples; mais comme celles-là ont sans doute
besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les
conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet,
demandent plus de force de vers, de raisonnement, et de
sentiments[902] pour les soutenir.

NOTES:

  [893] Corneille revient dans le _Discours des trois unités_ (tome
  I, p. 105) sur ces «illustres suffrages» accordés à _Cinna_.

  [894] Voyez le commencement du _Discours du poëme dramatique_,
  tome I, p. 14 et suivantes; et le _Discours de la tragédie_, p.
  81 et suivantes.

  [895] Ici Corneille répond à une question directe que lui avait
  posée d'Aubignac: «Je ne puis approuver que dans la salle d'un
  palais, où apparemment il y a toujours des gens qui vont et qui
  viennent, on fasse une longue narration d'aventures secrètes et
  qui ne pourroient être découvertes sans grand péril; d'où vient
  que je n'ai jamais pu bien concevoir comment Monsieur Corneille
  peut faire qu'en un même lieu Cinna conte à Émilie tout l'ordre
  et toutes les circonstances d'une grande conspiration contre
  Auguste, et qu'Auguste y tienne un conseil de confidence avec ses
  deux favoris; car si c'est un lieu public, comme il le semble,
  puisqu'Auguste en fait retirer les autres courtisans, quelle
  apparence que Cinna vienne y faire visite à Émilie avec un
  entretien et un récit de choses si périlleuses, qui pouvoient
  être entendues de ceux de la cour qui passoient en ce lieu? Et si
  c'est un lieu particulier, par exemple le cabinet de l'Empereur,
  qui en fait retirer ceux qu'il ne veut pas rendre participants de
  son secret, comment est-il vraisemblable qu'il soit venu faire ce
  discours à Émilie? et moins encore qu'Émilie y fasse des plaintes
  enragées contre l'Empereur? Voilà une difficulté que Monsieur
  Corneille résoudra quand il lui plaira.» (_La Pratique du
  théâtre_, p. 396 et 397.)

  [896] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): de cette entreprise, dont
  il étoit un des chefs.--Le reste de la phrase manque dans
  l'édition de 1660, qui continue ainsi: «et bien loin de pouvoir,
  etc.»

  [897] Voyez l'Examen de _Médée_, tome II, p. 337.

  [898] VAR. (édit. de 1660-1664): Émilie a joie d'apprendre.

  [899] L'édition de 1660 a de plus, au commencement de ce
  paragraphe, la phrase suivante: «C'est ici la dernière pièce où
  je me suis pardonné de longs monologues: celui d'Émilie ouvre le
  théâtre, Cinna en fait un au troisième acte, et Auguste et Maxime
  chacun un au quatrième.

  [900] Voltaire, par un scrupule de clarté, a ainsi modifié, dans
  son édition du _Théâtre de Corneille_ (1764), le commencement de
  ce paragraphe: «Comme les vers de ma tragédie d'_Horace_....»

  [901] VAR. (édit. de 1660): on peut dire que ceux-ci ont quelque
  chose de plus achevé.

  [902] VAR. (édit. de 1660): et de raisonnement, ou de sentiments.



LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_CINNA_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

    1643 in-4º;
    1643 in-12.

RECUEILS.

    1648 in-12;
    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8º;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8º;
    1668 in-12;
    1682 in-12.



ACTEURS.

    OCTAVE-CÉSAR AUGUSTE, empereur de Rome.
    LIVIE, impératrice.
    CINNA, fils d'une fille de Pompée[903], chef de la conjuration
           contre Auguste.
    MAXIME, autre chef de la conjuration.
    ÉMILIE, fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par
            lui durant le triumvirat[904].
    FULVIE, confidente d'Émilie.
    POLYCLÈTE, affranchi d'Auguste.
    ÉVANDRE, affranchi de Cinna.
    EUPHORBE, affranchi de Maxime.


La scène est à Rome[905].



CINNA[906].

TRAGÉDIE.



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

    ÉMILIE[907].

    Impatients desirs d'une illustre vengeance
    Dont la mort de mon père a formé la naissance[908],
    Enfants impétueux de mon ressentiment,
    Que ma douleur séduite embrasse aveuglément,
    Vous prenez sur mon âme un trop puissant empire[909]:            5
    Durant quelques moments souffrez que je respire,
    Et que je considère, en l'état où je suis,
    Et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
    Quand je regarde Auguste au milieu de sa gloire[910],
    Et que vous reprochez à ma triste mémoire                       10
    Que par sa propre main mon père massacré
    Du trône où je le vois fait le premier degré;
    Quand vous me présentez cette sanglante image,
    La cause de ma haine, et l'effet de sa rage,
    Je m'abandonne toute à vos ardents transports,                  15
    Et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
    Au milieu toutefois d'une fureur si juste,
    J'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
    Et je sens refroidir ce bouillant mouvement
    Quand il faut, pour le suivre, exposer mon amant[911].          20
    Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite
    Quand je songe aux dangers où je te précipite.
    Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,
    Te demander du sang, c'est exposer le tien[912]:
    D'une si haute place on n'abat point de têtes                   25
    Sans attirer sur soi mille et mille tempêtes;
    L'issue en est douteuse, et le péril certain:
    Un ami déloyal peut trahir ton dessein;
    L'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,
    Peuvent sur son auteur renverser l'entreprise[913],             30
    Tourner sur toi les coups dont tu le veux frapper;
    Dans sa ruine même il peut t'envelopper;
    Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,
    Il te peut, en tombant, écraser sous sa chute[914].
    Ah! cesse de courir à ce mortel danger:                         35
    Te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.
    Un coeur est trop cruel quand il trouve des charmes
    Aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes;
    Et l'on doit mettre au rang des plus cuisants malheurs[915]
    La mort d'un ennemi qui coûte tant de pleurs.                   40
      Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père?
    Est-il perte à ce prix qui ne semble légère?
    Et quand son assassin tombe sous notre effort,
    Doit-on considérer ce que coûte sa mort?
    Cessez, vaines frayeurs, cessez, lâches tendresses,             45
    De jeter dans mon coeur vos indignes foiblesses;
    Et toi qui les produis par tes soins superflus,
    Amour, sers mon devoir, et ne le combats plus:
    Lui céder, c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte:
    Montre-toi généreux, souffrant qu'il te surmonte;               50
    Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
    Et ne triomphera que pour te couronner.


SCÈNE II

ÉMILIE, FULVIE.

    ÉMILIE.

    Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
    Quoique j'aime Cinna, quoique mon coeur l'adore,
    S'il me veut posséder, Auguste doit périr:                      55
    Sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.
    Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.

    FULVIE.

    Elle a pour la blâmer une trop juste cause:
    Par un si grand dessein vous vous faites juger
    Digne sang de celui que vous voulez venger;                     60
    Mais encore une fois souffrez que je vous die
    Qu'une si juste ardeur devroit être attiédie[916].
    Auguste chaque jour, à force de bienfaits,
    Semble assez réparer les maux qu'il vous a faits;
    Sa faveur envers vous paroît si déclarée,                       65
    Que vous êtes chez lui la plus considérée;
    Et de ses courtisans souvent les plus heureux
    Vous pressent à genoux de lui parler pour eux[917].

    ÉMILIE.

    Toute cette faveur ne me rend pas mon père;
    Et de quelque façon que l'on me considère,                      70
    Abondante en richesse, ou puissante en crédit,
    Je demeure toujours la fille d'un proscrit.
    Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses;
    D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses:
    Plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,                   75
    Plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.
    Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage;
    Je suis ce que j'étois, et je puis davantage,
    Et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
    J'achète contre lui les esprits des Romains;                    80
    Je recevrois de lui la place de Livie
    Comme un moyen plus sûr d'attenter à sa vie.
    Pour qui venge son père il n'est point de forfaits,
    Et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.

    FULVIE.

    Quel besoin toutefois de passer pour ingrate?                   85
    Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate?
    Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli
    Par quelles cruautés son trône est établi:
    Tant de braves Romains, tant d'illustres victimes
    Qu'à son ambition ont immolé ses crimes,                        90
    Laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs
    Pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
    Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre:
    Qui vit haï de tous ne sauroit longtemps vivre.
    Remettez à leurs bras les communs intérêts,                     95
    Et n'aidez leurs desseins que par des voeux secrets.

    ÉMILIE.

    Quoi? je le haïrai sans tâcher de lui nuire?
    J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire?
    Et je satisferai des devoirs si pressants
    Par une haine obscure et des voeux impuissants?                100
    Sa perte, que je veux, me deviendroit amère,
    Si quelqu'un l'immoloit à d'autres qu'à mon père;
    Et tu verrois mes pleurs couler pour son trépas,
    Qui le faisant périr, ne me vengeroit pas[918].
      C'est une lâcheté que de remettre à d'autres                 105
    Les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.
    Joignons à la douceur de venger nos parents,
    La gloire qu'on remporte à punir les tyrans,
    Et faisons publier par toute l'Italie:
    «La liberté de Rome est l'oeuvre d'Émilie;                     110
    On a touché son âme, et son coeur s'est épris;
    Mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix.»

    FULVIE.

    Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste
    Qui porte à votre amant sa perte manifeste.
    Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez,                   115
    Combien à cet écueil se sont déjà brisés;
    Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.

    ÉMILIE.

    Ah! tu sais me frapper par où je suis sensible.
    Quand je songe aux dangers que je lui fais courir[919],
    La crainte de sa mort me fait déjà mourir;                     120
    Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose:
    Je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose;
    Et mon devoir confus, languissant, étonné,
    Cède aux rébellions de mon coeur mutiné.
      Tout beau, ma passion, deviens un peu moins forte;
    Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe:
    Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.
    De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
    Quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
    Qui méprise sa vie est maître de la sienne[920].               130
    Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit;
    La vertu nous y jette, et la gloire le suit.
    Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,
    Aux mânes paternels je dois ce sacrifice;
    Cinna me l'a promis en recevant ma foi,                        135
    Et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
    Il est tard, après tout, de m'en vouloir dédire.
    Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire;
    L'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui;
    Et c'est à faire enfin à mourir après lui.                     140


SCÈNE III.

CINNA, ÉMILIE, FULVIE.

    ÉMILIE.

    Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
    Par l'effroi du péril n'est-elle point troublée[921]?
    Et reconnoissez-vous au front de vos amis
    Qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis?

    CINNA.

    Jamais contre un tyran entreprise conçue                       145
    Ne permit d'espérer une si belle issue;
    Jamais de telle ardeur on n'en jura la mort[922],
    Et jamais conjurés ne furent mieux d'accord;
    Tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,
    Qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse[923];         150
    Et tous font éclater un si puissant courroux,
    Qu'ils semblent tous venger un père, comme vous.

    ÉMILIE.

    Je l'avois bien prévu, que pour un tel ouvrage
    Cinna sauroit choisir des hommes de courage,
    Et ne remettroit pas en de mauvaises mains                     155
    L'intérêt d'Émilie et celui des Romains.

    CINNA.

    Plût aux Dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle
    Cette troupe entreprend une action si belle!
    Au seul nom de César, d'Auguste, et d'empereur,
    Vous eussiez vu leurs yeux s'enflammer de fureur[924],         160
    Et dans un même instant, par un effet contraire,
    Leur front pâlir d'horreur et rougir de colère[925].
    «Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
    Qui doit conclure enfin nos desseins généreux:
    Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,                 165
    Et son salut dépend de la perte d'un homme,
    Si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,
    A ce tigre altéré de tout le sang romain.
    Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!
    Combien de fois changé de partis et de ligues,                 170
    Tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
    Et jamais insolent ni cruel à demi!»
    Là, par un long récit de toutes les misères
    Que durant notre enfance ont enduré nos pères,
    Renouvelant leur haine avec leur souvenir,                     175
    Je redouble en leurs coeurs l'ardeur de le punir.
    Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
    Où Rome par ses mains déchiroit ses entrailles,
    Où l'aigle abattoit l'aigle, et de chaque côté
    Nos légions s'armoient contre leur liberté;                    180
    Où les meilleurs soldats et les chefs les plus braves[926]
    Mettoient toute leur gloire à devenir esclaves;
    Où, pour mieux assurer la honte de leurs fers,
    Tous vouloient à leur chaîne attacher l'univers;
    Et l'exécrable honneur de lui donner un maître                 185
    Faisant aimer à tous l'infâme nom de traître,
    Romains contre Romains, parents contre parents,
    Combattoient seulement pour le choix des tyrans.
      J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
    De leur concorde impie, affreuse, inexorable[927];             190
    Funeste aux gens de bien, aux riches, au sénat,
    Et pour tout dire enfin, de leur triumvirat;
    Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
    Pour en représenter les tragiques histoires.
    Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,             195
    Rome entière noyée au sang de ses enfants:
    Les uns assassinés dans les places publiques,
    Les autres dans le sein de leurs dieux domestiques;
    Le méchant par le prix au crime encouragé;
    Le mari par sa femme en son lit égorgé;                        200
    Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
    Et sa tête à la main demandant son salaire[928],
    Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits[929]
    Qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
      Vous dirai-je les noms de ces grands personnages             205
    Dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
    De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels[930],
    Qu'on a sacrifiés jusque sur les autels?
    Mais pourrois-je vous dire à quelle impatience,
    A quels frémissements, à quelle violence,                      210
    Ces indignes trépas, quoique mal figurés,
    Ont porté les esprits de tous nos conjurés?
    Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
    Au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
    J'ajoute en peu de mots: «Toutes ces cruautés,                 215
    La perte de nos biens et de nos libertés,
    Le ravage des champs, le pillage des villes,
    Et les proscriptions, et les guerres civiles,
    Sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
    Pour monter dans le trône[931] et nous donner des lois.        220
    Mais nous pouvons changer un destin si funeste[932],
    Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
    Et que juste une fois, il s'est privé d'appui,
    Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui[933].
    Lui mort, nous n'avons point de vengeur ni de maître;
    Avec la liberté Rome s'en va renaître;
    Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
    Si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.
    Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice:
    Demain au Capitole il fait un sacrifice;                       230
    Qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
    Justice à tout le monde, à la face des Dieux:
    Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe;
    C'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe[934];
    Et je veux pour signal que cette même main                     235
    Lui donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
    Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
    Fera voir si je suis du sang du grand Pompée;
    Faites voir après moi si vous vous souvenez
    Des illustres aïeux[935] de qui vous êtes nés.»                240
    A peine ai-je achevé, que chacun renouvelle,
    Par un noble serment, le voeu d'être fidèle:
    L'occasion leur plaît; mais chacun veut pour soi
    L'honneur du premier coup, que j'ai choisi pour moi.
    La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte:                245
    Maxime et la moitié s'assurent de la porte;
    L'autre moitié me suit, et doit l'environner,
    Prête au moindre signal que je voudrai donner.
      Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.
    Demain j'attends la haine ou la faveur des hommes,             250
    Le nom de parricide ou de libérateur,
    César celui de prince ou d'un usurpateur[936].
    Du succès qu'on obtient contre la tyrannie
    Dépend ou notre gloire ou notre ignominie;
    Et le peuple, inégal à l'endroit des tyrans,                   255
    S'il les déteste morts, les adore vivants.
    Pour moi, soit que le ciel me soit dur ou propice,
    Qu'il m'élève à la gloire ou me livre au supplice,
    Que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
    Mourant pour vous servir, tout me semblera doux.               260

    ÉMILIE.

    Ne crains point de succès qui souille ta mémoire:
    Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire;
    Et dans un tel dessein, le manque de bonheur
    Met en péril ta vie, et non pas ton honneur.
    Regarde le malheur de Brute et de Cassie:                      265
    La splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie?
    Sont-ils morts tous entiers[937] avec leurs grands desseins[938]?
    Ne les compte-t-on plus pour les derniers Romains?
    Leur mémoire dans Rome est encor précieuse,
    Autant que de César la vie est odieuse;                        270
    Si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
    Et par les voeux de tous leurs pareils souhaités.
      Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie:
    Mais ne perds pas le soin de conserver ta vie;
    Souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,               275
    Qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,
    Que tu me dois ton coeur, que mes faveurs t'attendent,
    Que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent.
    Mais quelle occasion mène Évandre vers nous[939]?


SCÈNE IV.

CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE.

    ÉVANDRE.

    Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.               280

    CINNA.

    Et Maxime avec moi? Le sais-tu bien Évandre?

    ÉVANDRE.

    Polyclète est encor chez vous à vous attendre,
    Et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
    Si ma dextérité n'eût su l'en empêcher;
    Je vous en donne avis, de peur d'une surprise.                 285
    Il presse fort.

    ÉMILIE.

                    Mander les chefs de l'entreprise!
    Tous deux! en même temps! Vous êtes découverts.

    CINNA.

    Espérons mieux, de grâce.

    ÉMILIE.

                              Ah! Cinna, je te perds!
    Et les Dieux, obstinés à nous donner un maître,
    Parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.                 290
    Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.
    Quoi? tous deux! et sitôt que le conseil est pris!

    CINNA.

    Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne;
    Mais souvent il m'appelle auprès de sa personne;
    Maxime est comme moi de ses plus confidents,                   295
    Et nous nous alarmons peut-être en imprudents.

    ÉMILIE.

    Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
    Cinna; ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême;
    Et puisque désormais tu ne peux me venger[940],
    Dérobe au moins ta tête à ce mortel danger;                    300
    Fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.
    Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père;
    N'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
    Et ne me réduis point à pleurer mon amant[941].

    CINNA.

    Quoi? sur l'illusion d'une terreur panique,                    305
    Trahir vos intérêts et la cause publique!
    Par cette lâcheté moi-même m'accuser,
    Et tout abandonner quand il faut tout oser!
    Que feront nos amis si vous êtes déçue?

    ÉMILIE.

    Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue?                310

    CINNA.

    S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
    Ma vertu pour le moins ne me trahira pas:
    Vous la verrez, brillante au bord des précipices,
    Se couronner de gloire en bravant les supplices,
    Rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,                  315
    Et le faire trembler alors qu'il me perdra.
      Je deviendrois suspect à tarder davantage.
    Adieu, raffermissez ce généreux courage.
    S'il faut subir le coup d'un destin rigoureux,
    Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux:                320
    Heureux pour vous servir de perdre ainsi la vie[942],
    Malheureux de mourir sans vous avoir servie.

    ÉMILIE.

    Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient:
    Mon trouble se dissipe, et ma raison revient.
    Pardonne à mon amour cette indigne foiblesse.                  325
    Tu voudrois fuir: en vain, Cinna, je le confesse
    Si tout est découvert, Auguste a su pourvoir
    A ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir.
    Porte, porte chez lui cette mâle assurance,
    Digne de notre amour, digne de ta naissance;                   330
    Meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,
    Et par un beau trépas couronne un beau dessein.
    Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne:
    Ta mort emportera mon âme vers la tienne;
    Et mon coeur, aussitôt percé des mêmes coups....               335

    CINNA.

    Ah! souffrez que tout mort je vive encore en vous;
    Et du moins en mourant permettez que j'espère
    Que vous saurez venger l'amant avec le père.
    Rien n'est pour vous à craindre: aucun de nos amis[943]
    Ne sait ni vos desseins, ni ce qui m'est promis;               340
    Et leur parlant tantôt des misères romaines,
    Je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines[944],
    De peur que mon ardeur touchant vos intérêts[945]
    D'un si parfait amour ne trahît les secrets:
    Il n'est su que d'Évandre et de votre Fulvie.                  345

    ÉMILIE.

    Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,
    Puisque dans ton péril il me reste un moyen
    De faire agir pour toi son crédit et le mien;
    Mais si mon amitié par là ne te délivre,
    N'espère pas qu'enfin je veuille te survivre.                  350
    Je fais de ton destin des règles à mon sort,
    Et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.

    CINNA.

    Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.

    ÉMILIE.

    Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.

FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [903] Sénèque dit simplement petit-fils, mais c'est Dion (livre
  LV, chapitre XIV) qui a appris à Corneille que Cinna, auquel il
  donne le prénom de Cneius, et non de Lucius, comme Sénèque, était
  fils d'une fille de Pompée.

  [904] Suétone nous apprend, dans sa _Vie d'Auguste_ (chapitre
  XXVII), qu'Octavien proscrivit C. Toranius, son tuteur, qui avait
  été le collègue de son père dans l'édilité; Valère-Maxime (livre
  IX, chapitre XI, 5) raconte qu'une fois proscrit, Toranius fut
  livré par son propre fils, lequel indiqua aux centurions qui le
  cherchaient, la retraite où il était caché, son âge et les
  marques auxquelles ils pourraient le reconnaître. Toranius avait
  été préteur.

  [905] Pour le lieu particulier de chaque acte, voyez ci-dessus,
  p. 366, 379 et 380.

  [906] L'édition originale a pour titre, comme nous l'avons dit
  dans la _Notice_, CINNA, OV LA CLEMENCE D'AVGVSTE.

  [907] Émilie ne se trouve pas sur le théâtre; elle y entre au
  commencement de la pièce; c'est Corneille qui nous l'apprend en
  ces termes dans le _Discours des trois unités_ (tome I, p. 108 et
  109): «L'auditeur attend l'acteur; et bien que le théâtre
  représente la chambre ou le cabinet de celui qui parle, il ne
  peut toutefois s'y montrer qu'il ne vienne de derrière la
  tapisserie, et il n'est pas toujours aisé de rendre raison de ce
  qu'il vient de faire en ville avant que de rentrer chez lui,
  puisque même quelquefois il est vraisemblable qu'il n'en est pas
  sorti. Je n'ai vu personne se scandaliser de voir Émilie
  commencer _Cinna_ sans dire pourquoi elle vient dans sa chambre:
  elle est présumée y être avant que la pièce commence, et ce n'est
  que la nécessité de la représentation qui la fait sortir de
  derrière le théâtre pour y venir.»--Voyez sur ce monologue le
  _Discours du poëme dramatique_ (tome I, p. 45).--«Plusieurs
  actrices, dit Voltaire, ont supprimé ce monologue dans les
  représentations. Le public même paraissait souhaiter ce
  retranchement.... Cependant j'étais si touché des beautés
  répandues dans cette première scène, que j'engageai l'actrice qui
  jouait Émilie à la remettre au théâtre, et elle fut très-bien
  reçue.»

  [908] _Var_. A qui la mort d'un père a donné la naissance. (1643-56)
        _Var._ Que d'un juste devoir soutient la violence. (1660)

  [909] _Var._ Vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire[909-a]:
        Pour le moins un moment souffrez que je respire. (1643-56)

    [909-a] Ce vers, par une erreur d'impression, a été omis
    dans l'édition de 1656.

  [910] _Var._ Quand je regarde Auguste en son trône de gloire.
  (1643-56)

  [911] _Var._ Quand il faut, pour le perdre, exposer mon amant.
  (1643-56)

  [912] _Var._ Te demander son sang, c'est exposer le tien.
  (1643-56)

  [913] _Var._ Souvent dessus ton chef renverser l'entreprise,
        Porter sur toi les coups dont tu le veux frapper. (1643-56)

  [914] _Var._ Il te peut, en tombant, accabler sous sa chute.
  (1643-56)

  [915] _Var._ Et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs
        La mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs. (1643-56)

  [916] _Var._ Que cette passion dût être refroidie. (1643-56)

  [917] _Var._ Ont encore besoin que vous parliez pour eux.
  (1643-56)

  [918] «Ce sentiment atroce et ces beaux vers ont été imités par
  Racine dans _Andromaque_ (acte IV, scène IV):

                            Ma vengeance est perdue
    S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.»

    (_Voltaire._)

  [919] _Var._ Quand je songe aux hasards que je lui fais courir.
  (1643-56)

  [920] Sénèque a dit dans sa IVe _épître_: _Quisquis vitam
  contempsit, tuæ dominus est._ «Quiconque méprise la vie est
  maître de la tienne.»

  [921] _Var._ Des grandeurs du péril n'est-elle point troublée?
  (1643-56)

  [922] _Var._ Jamais de telle ardeur on ne jura sa mort. (1643-56)

  [923] _Var._ Qu'ils semblent, comme moi, venger une maîtresse.
  (1643)

  [924] _Var._ Vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur.
  (1643-56)

  [925] On raconte que lorsque Michel Baron reparut au mois de mars
  1720, à l'âge de soixante-huit ans, dans le rôle de Cinna, on le
  vit, dans la même minute, _pâlir_ et _rougir_ comme le vers
  l'indiquait.--Larive, dans son _Cours de déclamation_ (tome II,
  p. 6), nie obstinément la possibilité du fait; il semble
  toutefois que les comédiens du dix-septième siècle aient eu le
  secret de pâlir à volonté. Tallemant dit en parlant de Floridor
  (tome VII, p. 176): «Il est toujours pâle, ainsi point de
  changement de visage.»

  [926] _Var._ Où le but des soldats et des chefs les plus braves,
        C'étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves[926-a];
        Où chacun trahissoit, aux yeux de l'univers,
        Soi-même et son pays, pour assurer ses fers,
        Et tâchant d'acquérir avec le nom de traître
        L'abominable honneur de lui donner un maître. (1643-56)

    [926-a] Étoit d'être vainqueurs pour devenir esclaves.
    (1648-56)

  [927] _Var._ De leur concorde affreuse, horrible, impitoyable.
  (1643-56)

  [928] «Dufresne employa un jour une petite adresse qui produisit
  un grand effet. En commençant ce récit, il cacha derrière lui une
  de ses mains dans laquelle il tenait son casque surmonté d'un
  panache rouge; et lorsqu'il fut arrivé à ces vers, il montra
  subitement le casque et le panache rouge; et les agitant
  vivement, il sembla présenter aux spectateurs la tête et la
  chevelure sanglante dont il est question dans les vers de
  Corneille. Les spectateurs furent saisis de terreur: Dufresne
  avait réussi. Mais ces sortes de jeux de théâtre, fruits de la
  combinaison et du calcul, ne peuvent être répétés.» (_Galerie
  historique des acteurs du théâtre français_, par Lemazurier, tome
  I, p. 510.)

  [929] _Var._ Sans exprimer encore avecque tous ces traits[929-a].
  (1643-56)

    [929-a] Les éditions de 1652-56 portent, par erreur, _ses
    traits_, pour _ces traits_.

  [930] _Var._ Ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels.
  (1643-56)

  [931] Voltaire, dans l'édition de 1764, a remplacé «dans le
  trône» par «sur le trône.»

  [932] _Var._ Rendons toutefois grâce à la bonté céleste,
        Que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste. (1643-56)

  [933] Antoine et Lépide.

  [934] C'est une allusion à une circonstance historique, à la
  dignité sacerdotale qu'Auguste avait conférée à Cinna: voyez
  ci-dessus, p. 374. Sénèque nous apprend aussi (voyez p. 373) que
  les conjurés voulaient attaquer Auguste pendant qu'il célébrerait
  un sacrifice: _Sacrificantem placuerat adoriri_.

  [935] On lit _ayeuls_ dans l'édition de 1656.

  [936] _Var._ César celui de[936-a] prince ou bien d'usurpateur.
  (1643-56)

    [936-a] L'édition de 1656 porte, par erreur, _du prince_,
    pour _de prince_.

  [937] «Cette expression sublime: _mourir tout entier_, est prise
  du latin d'Horace (Livre III, ode XXX, vers 6) _non omnis
  moriar_, et _tout entier_ est plus énergique. Racine l'a imitée
  dans sa belle pièce d'_Iphigénie_ (acte I, scène II):

    Ne laisser aucun nom et mourir tout entier.»

    (_Voltaire._)

  Pompée dit de même dans la _Pharsale_ de Lucain (livre VIII, vers
  266 et 267):

                    _Non omnis in arvis
    Emathiis cecidi,_

  «Je n'ai pas succombé tout entier dans les champs de l'Émathie.»

  [938] _Var._ Ont-ils perdu celui de derniers des Romains?
        Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins? (1643-56)

  [939] _Var._ Et que.... Mais quel sujet mène Évandre vers nous?
  (1643-56)

  [940] _Var._ Et puisque désormais tu ne me peux venger. (1643-56)

  [941] _Var._ Et ne lui permets point de m'ôter mon amant.
  (1643-56)

  [942] _Var._ Heureux pour vous servir d'abandonner la vie.
  (1643-56)

  [943] _Var._ Dans un si grand péril vos jours sont assurés:
        Vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés;
        Et décrivant tantôt les misères romaines. (1643-56)

  [944] _Var._ La mort de Toranius, père d'Émilie.

  [945] _Var._ De peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts
        Sur mon visage ému ne peignît nos secrets:
        Notre amour n'est connu que d'Évandre et Fulvie. (1643-56)



ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de Courtisans.

    AUGUSTE.

    Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.                 355
    Vous, Cinna, demeurez, et vous, Maxime, aussi.

(Tous se retirent, à la réserve de Cinna et de Maxime[946].)

      Cet empire absolu sur la terre et sur l'onde,
    Ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde[947],

    Cette grandeur sans borne et cet illustre rang[948],
    Qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang,                  360
    Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
    D'un courtisan flatteur la présence importune,
    N'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
    Et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
    L'ambition déplaît quand elle est assouvie,                    365
    D'une contraire ardeur son ardeur est suivie;
    Et comme notre esprit, jusqu'au dernier soupir,
    Toujours vers quelque objet pousse quelque desir,
    Il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,
    Et monté sur le faîte, il aspire à descendre[949].             370
    J'ai souhaité l'empire, et j'y suis parvenu;
    Mais en le souhaitant, je ne l'ai pas connu:
    Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
    D'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
    Mille ennemis secrets, la mort à tous propos,                  375
    Point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
    Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême;
    Le grand César mon père en a joui de même:
    D'un oeil si différent tous deux l'ont regardé[950],
    Que l'un s'en est démis, et l'autre l'a gardé;                 380
    Mais l'un, cruel, barbare, est mort aimé, tranquille,
    Comme un bon citoyen dans le sein de sa ville;
    L'autre, tout débonnaire, au milieu du sénat
    A vu trancher ses jours par un assassinat.
    Ces exemples récents suffiroient pour m'instruire,             385
    Si par l'exemple seul on se devoit conduire:
    L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur;
    Mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,
    Et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
    N'est pas toujours écrit dans les choses passées:              390
    Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
    Et par où l'un périt un autre est conservé.
      Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine.
    Vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène[951],
    Pour résoudre ce point avec eux débattu,                       395
    Prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.
    Ne considérez point cette grandeur suprême,
    Odieuse aux Romains, et pesante à moi-même;
    Traitez-moi comme ami, non comme souverain;
    Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main:                 400
    Vous mettrez et l'Europe, et l'Asie, et l'Afrique,
    Sous les lois d'un monarque, ou d'une république;
    Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
    Je veux être empereur, ou simple citoyen.

    CINNA.

    Malgré notre surprise, et mon insuffisance,                    405
    Je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,
    Et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher
    De combattre un avis où vous semblez pencher,
    Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,
    Que vous allez souiller d'une tache trop noire,                410
    Si vous ouvrez votre âme à ces impressions[952]
    Jusques à condamner toutes vos actions.
      On ne renonce point aux grandeurs légitimes;
    On garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes;
    Et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,         415
    Plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.
    N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque
    A ces rares vertus qui vous ont fait monarque;
    Vous l'êtes justement, et c'est sans attentat
    Que vous avez changé la forme de l'État.                       420
    Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
    Qui sous les lois de Rome a mis toute la terre;
    Vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants
    Pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans;
    Quand ils ont sous leurs lois asservi des provinces[953],      425
    Gouvernant justement, ils s'en font justes princes:
    C'est ce que fit César; il vous faut aujourd'hui
    Condamner sa mémoire, ou faire comme lui.
    Si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
    César fut un tyran, et son trépas fut juste,                   430
    Et vous devez aux Dieux compte de tout le sang
    Dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.
    N'en craignez point, Seigneur, les tristes destinées[954];
    Un plus puissant démon veille sur vos années:
    On a dix fois sur vous attenté sans effet,                     435
    Et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.
    On entreprend assez, mais aucun n'exécute;
    Il est des assassins, mais il n'est plus de Brute:
    Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
    Il est beau de mourir maître de l'univers.                     440
    C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime
    Que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.

    MAXIME.

    Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver
    L'empire où sa vertu l'a fait seule arriver[955],
    Et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,                445
    Il a fait de l'État une juste conquête;
    Mais que sans se noircir, il ne puisse quitter
    Le fardeau que sa main est lasse de porter,
    Qu'il accuse par là César de tyrannie,
    Qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.                 450
      Rome est à vous, Seigneur, l'empire est votre bien;
    Chacun en liberté peut disposer du sien:
    Il le peut à son choix garder, ou s'en défaire;
    Vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
    Et seriez devenu, pour avoir tout dompté,                      455
    Esclave des grandeurs où vous êtes monté!
    Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent.
    Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent;
    Et faites hautement connoître enfin à tous
    Que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.               460
    Votre Rome autrefois vous donna la naissance;
    Vous lui voulez donner votre toute-puissance;
    Et Cinna vous impute à crime capital
    La libéralité vers le pays natal!
    Il appelle remords l'amour de la patrie!                       465
    Par la haute vertu la gloire est donc flétrie[956],
    Et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris,
    Si de ses pleins effets l'infamie est le prix[957]!
    Je veux bien avouer qu'une action si belle
    Donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle;               470
    Mais commet-on un crime indigne de pardon[958],
    Quand la reconnoissance est au-dessus du don?
    Suivez, suivez, Seigneur, le ciel qui vous inspire:
    Votre gloire redouble à mépriser l'empire;
    Et vous serez fameux chez la postérité,                        475
    Moins pour l'avoir conquis que pour l'avoir quitté.
    Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême;
    Mais pour y renoncer il faut la vertu même;
    Et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,
    Après un sceptre acquis, la douceur de régner.                 480
      Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,
    Où, de quelque façon que votre cour vous nomme,
    On hait la monarchie; et le nom d'empereur,
    Cachant celui de roi, ne fait pas moins d'horreur.
    Ils passent[959] pour tyran quiconque s'y fait maître;         485
    Qui le sert, pour esclave, et qui l'aime, pour traître;
    Qui le souffre a le coeur lâche, mol, abattu,
    Et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
    Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines:
    On a fait contre vous dix entreprises vaines;                  490
    Peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
    Et que ce mouvement qui vous vient agiter
    N'est qu'un avis secret que le ciel vous envoie,
    Qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.
    Ne vous exposez plus à ces fameux revers.                      495
    Il est beau de mourir maître de l'univers;
    Mais la plus belle mort souille notre mémoire,
    Quand nous avons pu vivre et croître notre gloire[960].

    CINNA.

    Si l'amour du pays doit ici prévaloir,
    C'est son bien seulement que vous devez vouloir;               500
    Et cette liberté, qui lui semble si chère,
    N'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,
    Plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas
    De celui qu'un bon prince apporte à ses États.
      Avec ordre et raison les honneurs il dispense,               505
    Avec discernement punit et récompense[961],
    Et dispose de tout en juste possesseur,
    Sans rien précipiter de peur d'un successeur.
    Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte:
    La voix de la raison jamais ne se consulte;                    510
    Les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
    L'autorité livrée aux plus séditieux[962].
    Ces petits souverains qu'il fait pour une année,
    Voyant d'un temps si court leur puissance bornée,
    Des plus heureux desseins font avorter le fruit,               515
    De peur de le laisser à celui qui les suit.
    Comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
    Dans le champ du public largement ils moissonnent[963],
    Assurés que chacun leur pardonne aisément,
    Espérant à son tour un pareil traitement:                      520
    Le pire des États, c'est l'État populaire[964].

    AUGUSTE.

    Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
    Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans
    Avec le premier lait sucent tous ses enfants,
    Pour l'arracher des coeurs, est trop enracinée.                525

    MAXIME.

    Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée;
    Son peuple, qui s'y plaît, en fuit la guérison:
    Sa coutume l'emporte, et non pas la raison;
    Et cette vieille erreur, que Cinna veut abattre,
    Est une heureuse erreur dont il est idolâtre[965],             530
    Par qui le monde entier, asservi sous ses lois,
    L'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
    Son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.
    Que lui pouvoient de plus donner les meilleurs princes?
      J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats               535
    Ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États;
    Chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
    Qu'on ne sauroit changer sans lui faire une injure:
    Telle est la loi du ciel, dont la sage équité
    Sème dans l'univers cette diversité.                           540
    Les Macédoniens aiment le monarchique[966],
    Et le reste des Grecs la liberté publique;
    Les Parthes, les Persans veulent des souverains,
    Et le seul consulat est bon pour les Romains.

    CINNA.

    Il est vrai que du ciel la prudence infinie[967]               545
    Départ à chaque peuple un différent génie;
    Mais il n'est pas moins vrai que cet ordre des cieux[968]
    Change selon les temps comme selon les lieux.
    Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance;
    Elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,              550
    Et reçoit maintenant de vos rares bontés
    Le comble souverain de ses prospérités.
    Sous vous, l'État n'est plus en pillage aux armées;
    Les portes de Janus par vos mains sont fermées,
    Ce que sous ses consuls on n'a vu qu'une fois[969],            555
    Et qu'a fait voir comme eux le second de ses rois.

    MAXIME.

    Les changements d'État que fait l'ordre céleste
    Ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.

    CINNA.

    C'est un ordre des Dieux qui jamais ne se rompt,
    De nous vendre un peu cher les grands biens qu'ils nous font[970].
    L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
    Et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.

    MAXIME.

    Donc votre aïeul Pompée au ciel a résisté
    Quand il a combattu pour notre liberté?

    CINNA.

    Si le ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue,                  565
    Par les mains de Pompée il l'auroit défendue[971]:
    Il a choisi sa mort pour servir dignement
    D'une marque éternelle à ce grand changement,
    Et devoit cette gloire aux mânes d'un tel homme[972],
    D'emporter avec eux la liberté de Rome.                        570
      Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir,
    Et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.
    Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,
    Depuis que la richesse entre ses murs abonde,
    Et que son sein, fécond en glorieux exploits,                  575
    Produit des citoyens plus puissants que des rois,
    Les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
    Tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
    Qui par des fers dorés se laissant enchaîner,
    Reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.           580
    Envieux l'un de l'autre, ils mènent tout par brigues
    Que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
    Ainsi de Marius Sylla devint jaloux;
    César, de mon aïeul; Marc-Antoine, de vous;
    Ainsi la liberté ne peut plus être utile                       585
    Qu'à former les fureurs d'une guerre civile,
    Lorsque par un désordre à l'univers fatal,
    L'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal[973].
      Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse
    En la main d'un bon chef à qui tout obéisse[974].              590
    Si vous aimez encore à la favoriser[975],
    Otez-lui les moyens de se plus diviser.
    Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
    N'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,
    Que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir[976],       595
    S'il eût dans sa famille assuré son pouvoir.
    Qu'a fait du grand César le cruel parricide,
    Qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,
    Qui n'eussent pas détruit Rome par les Romains,
    Si César eût laissé l'empire entre vos mains?                  600
    Vous la replongerez, en quittant cet empire,
    Dans les maux dont à peine encore elle respire,
    Et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang
    Une guerre nouvelle épuisera son flanc.
      Que l'amour du pays, que la pitié vous touche;               605
    Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.
    Considérez le prix que vous avez coûté:
    Non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté;
    Des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée[977];
    Mais une juste peur tient son âme effrayée:                    610
    Si jaloux de son heur, et las de commander,
    Vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
    S'il lui faut à ce prix en acheter un autre,
    Si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
    Si ce funeste don la met au désespoir,                         615
    Je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.
    Conservez-vous, Seigneur, en lui laissant un maître[978]
    Sous qui son vrai bonheur commence de renaître;
    Et pour mieux assurer le bien commun de tous[979],
    Donnez un successeur qui soit digne de vous.                   620

    AUGUSTE.

    N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.
    Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte;
    Et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
    Je consens à me perdre afin de la sauver.
    Pour ma tranquillité mon coeur en vain soupire:                625
    Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;
    Mais je le retiendrai pour vous en faire part.
    Je vois trop que vos coeurs n'ont point pour moi de fard[980],
    Et que chacun de vous, dans l'avis qu'il me donne,
    Regarde seulement l'État et ma personne.                       630
    Votre amour en tous deux fait ce combat d'esprits[981],
    Et vous allez tous deux en recevoir le prix[982].
      Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile:
    Allez donner mes lois à ce terroir fertile;
    Songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,                635
    Et que je répondrai de ce que vous ferez.
    Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie:
    Vous savez qu'elle tient la place de Julie,
    Et que si nos malheurs et la nécessité
    M'ont fait traiter son père avec sévérité,                     640
    Mon épargne depuis en sa faveur ouverte
    Doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.
    Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner:
    Vous n'êtes point pour elle un homme à dédaigner[983];
    De l'offre de vos voeux elle sera ravie[984].                  645
    Adieu: j'en veux porter la nouvelle à Livie[985].


SCÈNE II.

CINNA, MAXIME.

    MAXIME.

    Quel est votre dessein après ces beaux discours?

    CINNA.

    Le même que j'avois, et que j'aurai toujours.

    MAXIME.

    Un chef de conjurés flatte la tyrannie!

    CINNA.

    Un chef de conjurés la veut voir impunie!                      650

    MAXIME.

    Je veux voir Rome libre.

    CINNA.

                            Et vous pouvez juger
    Que je veux l'affranchir ensemble et la venger.
      Octave aura donc vu ses fureurs assouvies[986],
    Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,
    Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,
    Et sera quitte après pour l'effet d'un remords!
    Quand le ciel par nos mains à le punir s'apprête,
    Un lâche repentir garantira sa tête!
    C'est trop semer d'appas[987], et c'est trop inviter
    Par son impunité quelque autre à l'imiter.                     660
    Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
    Quiconque après sa mort aspire à la couronne.
    Que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé:
    S'il eût puni Sylla, César eût moins osé.

    MAXIME.

    Mais la mort de César, que vous trouvez si juste,              665
    A servi de prétexte aux cruautés d'Auguste.
    Voulant nous affranchir, Brute s'est abusé:
    S'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.

    CINNA.

    La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
    Ont fait rentrer l'État sous des lois tyranniques[988];        670
    Mais nous ne verrons point de pareils accidents,
    Lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.

    MAXIME.

    Nous sommes encor loin de mettre en évidence
    Si nous nous conduirons avec plus de prudence;
    Cependant c'en est peu que de n'accepter pas                   675
    Le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.

    CINNA.

    C'en est encor bien moins, alors qu'on s'imagine
    Guérir un mal si grand sans couper la racine;
    Employer la douceur à cette guérison,
    C'est, en fermant la plaie, y verser du poison.                680

    MAXIME.

    Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.

    CINNA.

    Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.

    MAXIME.

    Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.

    CINNA.

    On en sort lâchement, si la vertu n'agit.

    MAXIME.

    Jamais la liberté ne cesse d'être aimable;                     685
    Et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.

    CINNA.

    Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer,
    Quand il vient d'une main lasse de l'opprimer:
    Elle a le coeur trop bon pour se voir avec joie
    Le rebut du tyran dont elle fut la proie;                      690
    Et tout ce que la gloire a de vrais partisans
    Le hait trop puissamment pour aimer ses présents.

    MAXIME.

    Donc pour vous Émilie est un objet de haine[989]?

    CINNA.

    La recevoir de lui me seroit une gêne.
    Mais quand j'aurai vengé Rome des maux soufferts,              695
    Je saurai le braver jusque dans les enfers.
    Oui, quand par son trépas je l'aurai méritée,
    Je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
    L'épouser sur sa cendre, et qu'après notre effort
    Les présents du tyran soient le prix de sa mort.               700

    MAXIME.

    Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
    Teint du sang de celui qu'elle aime comme un père?
    Car vous n'êtes pas homme à la violenter.

    CINNA.

    Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
    Et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence               705
    Dans un lieu si mal propre à notre confidence:
    Sortons; qu'en sûreté j'examine avec vous,
    Pour en venir à bout, les moyens les plus doux.


FIN DU SECOND ACTE.

NOTES:

  [946] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

  [947] Fénelon, dans sa _Lettre à l'Académie_ sur l'éloquence,
  dit: «Il me semble qu'on a donné souvent aux Romains un discours
  fastueux; je ne trouve point de proportion entre l'emphase avec
  laquelle Auguste parle dans la tragédie de _Cinna_ et la modeste
  simplicité avec laquelle Suétone le dépeint.» Il est vrai; mais
  ne faut-il pas quelque chose de plus relevé sur le théâtre que
  dans Suétone? Il y a un milieu à garder entre l'enflure et la
  simplicité. Il faut avouer que Corneille a quelquefois passé les
  bornes. L'archevêque de Cambrai avait d'autant plus raison de
  reprendre cette enflure vicieuse, que de son temps les comédiens
  chargeaient encore ce défaut par la plus ridicule affectation
  dans l'habillement, dans la déclamation et dans les gestes. On
  voyait Auguste arriver avec la démarche d'un matamore, coiffé
  d'une perruque carrée qui descendait par devant jusqu'à la
  ceinture; cette perruque était farcie de feuilles de laurier et
  surmontée d'un large chapeau avec deux rangs de plumes rouges.
  Auguste, ainsi défiguré par des bateleurs gaulois sur un théâtre
  de marionnettes, était quelque chose de bien étrange. Il se
  plaçait sur un énorme fauteuil à deux gradins, et Maxime et Cinna
  étaient sur deux petits tabourets. La déclamation ampoulée
  répondait parfaitement à cet étalage, et surtout Auguste ne
  manquait pas de regarder Cinna et Maxime du haut en bas avec un
  noble dédain, en prononçant ces vers:

    Enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune,
    D'un courtisan flatteur la présence importune.

  Il faisait bien sentir que c'était eux qu'il regardait comme des
  courtisans flatteurs. En effet, il n'y a rien dans le commencement
  de cette scène qui empêche que ces vers ne puissent être joués
  ainsi. Auguste n'a point encore parlé avec bonté, avec amitié, à
  Cinna et à Maxime; il ne leur a encore parlé que de son pouvoir
  absolu sur la terre et sur l'onde.» (_Voltaire._)

  [948] _Var._ Cette grandeur sans borne et ce superbe rang.
  (1643-56)

  [949] «Remarquez bien cette expression, disait Racine à son fils.
  On dit aspirer à monter; mais il faut connoître le coeur humain
  aussi bien que Corneille l'a connu pour pouvoir dire de
  l'ambitieux qu'il aspire à descendre.»--Chaulmer écrivait en
  1638, dans sa _Mort de Pompée_ (acte I, scène I), ces vers qui,
  bien qu'ils contiennent une idée fort différente, ont une grande
  analogie d'expression avec ceux de notre poëte:

    Gardons la liberté de la chose publique,
    Déjà presque soumise au pouvoir tyrannique
    D'un enfant sans respect, ou d'un tigre plutôt
    Qui sortant de son antre, ose aspirer si haut;
    Qu'il sache en se perdant que qui veut y prétendre,
    Plus il cherche à monter, plus il trouve à descendre.

  [950] _Var._ Sylla s'en est démis, mon père l'a gardé,
        Différents en leur fin comme en leur procédé:
        L'un, cruel et barbare, est mort aimé, tranquille. (1643-56)

  [951] Voyez dans le livre LII de Dion Cassius, chapitres I-XLI,
  la délibération d'Auguste avec Agrippa et Mécène, et les longs
  discours de ses deux conseillers. Cinna ouvre ici le même avis
  que Mécène; et Maxime, le même qu'Agrippa.

  [952] _Var._ Si vous laissant séduire à ces impressions,
        Vous-même condamnez toutes vos actions. (1643-56)

  [953] _Var._ Lorsque notre valeur nous gagne une province,
        Gouvernant justement, on devient juste prince. (1643-56)

  [954] _Var._ Mais sa mort vous fait peur? Seigneur, les destinées
        D'un soin bien plus exact veillent sur vos années. (1643-56)

  [955] Les éditions de 1652-56 portent:

    L'empire où sa vertu l'a fait _seul_ arriver.

  [956] _Var._ Par la même vertu la gloire est donc flétrie.
  (1643-56)

  [957] _Var._ Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix!
  (1643-56)

  [958] _Var._ Mais ce n'est pas un crime indigne de pardon.
  (1643-56)

  [959] L'édition de 1655 seule porte: «Il passe,» au singulier.

  [960] _Var._ Quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire.
  (1643-56)

  [961] _Var._ Avecque jugement punit et récompense,
        Ne précipite rien de peur d'un successeur,
        [Et dispose de tout en juste possesseur.] (1643-56)

  [962] _Var._ Les magistrats donnés aux plus séditieux. (1643-56)

  [963] _Var._ Dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent.
  (1643-56)

  [964] _Var._ Le pire des États est l'État populaire[964-a].
  (1643)

    [964-a] Bossuet, dans son _cinquième Avertissement aux
    protestants_, a dit presque dans les mêmes termes: «L'État
    populaire, le pire de tous;» et Cyrano de Bergerac, dans sa
    _Lettre contre les frondeurs_: «Le gouvernement populaire est le
    pire fléau dont Dieu afflige un État quand il le veut châtier.»
    Voyez les _Notes sur la vie de Corneille_, que M. Édouard
    Fournier a placées en tête de sa comédie de _Corneille à la Butte
    Saint-Roch_ (p. CXX).

  [965] _Var._ Est une heureuse erreur dont elle est idolâtre,
        Par qui le monde entier, rangé dessous ses lois. (1643-56)

  [966] L'édition de 1655 porte: «_la_ monarchique.»

  [967] _Var._ S'il est vrai que du ciel la prudence infinie.
  (1643-56)

  [968] _Var._ Il est certain aussi que cet ordre des cieux.
  (1643-56)

  [969] _Var._ Ce que tous ses consuls n'ont pu faire deux fois,
        Et qu'a fait avant eux le second de ses rois. (1643-56)

  [970] _Var._ De nous vendre bien cher les grands biens qu'ils
  nous font. (1643-64)

  [971] Souvenir de Virgile (_Énéide_, livre II, vers 291 et 292):

                            _Si Pergama dextra
    Defendi possent, etiam hac defensa fuissent._

  «Si Pergame (_dit Hector_) eût pu être défendu par la droite d'un
  guerrier, elle l'aurait été par celle-ci.»

  [972] _Var._ Et devoit cet honneur aux mânes d'un tel homme.
  (1643-56)

  [973] _Nec quemquam jam ferre potest, Cæsarve priorem,
        Pompeiusve parem._

        (Lucain, _Pharsale_, livre I, vers 125 et 126.)

  «Et César ne peut plus souffrir de supérieur, ni Pompée d'égal.»

  [974] On a rapproché de ces vers la phrase suivante de Tacite
  (_Annales_, livre I, chapitre IX): ...._non aliud discordantis
  patriæ remedium fuisse, quam ut ab uno regeretur_, «il n'y eut
  pas d'autre remède pour la patrie en discorde que d'être
  gouvernée par un seul;» et celle-ci de Florus (livre IV, chapitre
  III): _Aliter salvus esse non potuit_ (populus romanus), _nisi
  confugisset ad servitutem_, «le peuple romain ne put être sauvé
  qu'en ayant recours à la servitude.»

  [975] _Var._ Et si votre bonté la veut favoriser. (1643-56)

  [976] _Var._ Que le malheur du temps ne nous eût pas fait voir.
  (1643 in-4º)

  [977] C'est une flatterie semblable à celle que Lucain
  (_Pharsale_, livre I, vers 37 et 38) adresse à Néron:

    _Jam nihil, o Superi, querimur: scelera ipsa nefasque
    Hac mercede placent._

  «Nous ne nous plaignons plus de rien, ô Dieux: les forfaits mêmes
  et le crime nous plaisent à ce prix.»

  [978]_Var._ Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître.
  (1643-56)

  [979] _Var._ Et daignez assurer le bien commun de tous,
        Laissant un successeur qui soit digne de vous. (1643-56)

  [980] _Var._ Je sais bien que vos coeurs n'ont point pour moi de
  fard. (1643-56)

  [981] _Var._ Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits.
  (1643-56)

  [982] _Var._ Et je veux que chacun en reçoive le prix. (1643-60)

  [983] _Var._ Vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner.
  (1643-60)

  [984] _Var._ Je présume plutôt qu'elle en sera ravie. (1643-56)

  [985] _Var._ Adieu: j'en vais porter la nouvelle à Livie. (1643
  in-4º)

  [986] _Var._ Auguste aura soûlé ses damnables envies. (1643-56)

  [987] Voyez tome I, p. 148, note 3.

  [988] _Var._ Ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques.
  (1643)

  [989] _Var._ [Donc pour vous Émilie est un objet de haine,]
        Et cette récompense est pour vous une peine?
        CINNA. Oui, mais pour le braver jusque dans les enfers,
        Quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts,
        Et que par son trépas je l'aurai méritée. (1643-56)



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

MAXIME, EUPHORBE.

    MAXIME.

    Lui-même il m'a tout dit: leur flamme est mutuelle;
    Il adore Émilie, il est adoré d'elle;                          710
    Mais sans venger son père il n'y peut aspirer;
    Et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.

    EUPHORBE.

    Je ne m'étonne plus de cette violence
    Dont il contraint Auguste à garder sa puissance:
    La ligue se romproit s'il s'en étoit démis[990],               715
    Et tous vos conjurés deviendroient ses amis.

    MAXIME.

    Ils servent à l'envi la passion d'un homme[991]
    Qui n'agit que pour soi, feignant d'agir pour Rome;
    Et moi, par un malheur qui n'eut jamais d'égal,
    Je pense servir Rome, et je sers mon rival.                    720

    EUPHORBE.

    Vous êtes son rival?

    MAXIME.

                        Oui, j'aime sa maîtresse,
    Et l'ai caché toujours avec assez d'adresse;
    Mon ardeur inconnue, avant que d'éclater[992],
    Par quelque grand exploit la vouloit mériter:
    Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève;             725
    Son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève;
    J'avance des succès dont j'attends le trépas,
    Et pour m'assassiner je lui prête mon bras.
    Que l'amitié me plonge en un malheur extrême!

    EUPHORBE.

    L'issue en est aisée: agissez pour vous-même;                  730
    D'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal;
    Gagnez une maîtresse, accusant un rival.
    Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
    Ne vous pourra jamais refuser Émilie.

    MAXIME.

    Quoi? trahir mon ami!

    EUPHORBE.

                          L'amour rend tout permis;                735
    Un véritable amant ne connoît point d'amis,
    Et même avec justice on peut trahir un traître
    Qui pour une maîtresse ose trahir son maître:
    Oubliez l'amitié, comme lui les bienfaits.

    MAXIME.

    C'est un exemple à fuir que celui des forfaits[993].           740

    EUPHORBE.

    Contre un si noir dessein tout devient légitime:
    On n'est point criminel quand on punit un crime.

    MAXIME.

    Un crime par qui Rome obtient sa liberté!

    EUPHORBE.

    Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté.
    L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage;                 745
    Le sien, et non la gloire, anime son courage.
    Il aimeroit César, s'il n'étoit amoureux,
    Et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.
      Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme?
    Sous la cause publique il vous cachoit sa flamme,              750
    Et peut cacher encor sous cette passion
    Les détestables feux de son ambition.
    Peut-être qu'il prétend, après la mort d'Octave,
    Au lieu d'affranchir Rome, en faire son esclave,
    Qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets,                  755
    Ou que sur votre perte il fonde ses projets.

    MAXIME.

    Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste?
    A tous nos conjurés l'avis seroit funeste,
    Et par là nous verrions indignement trahis
    Ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays.                 760
    D'un si lâche dessein mon âme est incapable:
    Il perd trop d'innocents pour punir un coupable.
    J'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.

    EUPHORBE.

    Auguste s'est lassé d'être si rigoureux;
    En ces occasions, ennuyé de supplices,                         765
    Ayant puni les chefs, il pardonne aux complices.
    Si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
    Quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.

    MAXIME.

    Nous disputons en vain, et ce n'est que folie
    De vouloir par sa perte acquérir Émilie:                       770
    Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
    Que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.
    Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne:
    Je veux gagner son coeur plutôt que sa personne,
    Et ne fais point d'état de sa possession,                      775
    Si je n'ai point de part à son affection.
    Puis-je la mériter par une triple offense?
    Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
    Je conserve le sang qu'elle veut voir périr;
    Et j'aurois quelque espoir qu'elle me pût chérir?              780

    EUPHORBE.

    C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.
    L'artifice pourtant vous y peut être utile;
    Il en faut trouver un qui la puisse abuser,
    Et du reste le temps en pourra disposer.

    MAXIME.

    Mais si pour s'excuser il nomme sa complice,                   785
    S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse,
    Puis-je lui demander, pour prix de mon rapport,
    Celle qui nous oblige à conspirer sa mort?

    EUPHORBE.

    Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles
    Que pour les surmonter il faudroit des miracles;               790
    J'espère, toutefois, qu'à force d'y rêver....

    MAXIME.

    Éloigne-toi; dans peu j'irai te retrouver[994]:
    Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose,
    Pour mieux résoudre après ce que je me propose[995].


SCÈNE II

CINNA, MAXIME.

    MAXIME.

    Vous me semblez pensif.

    CINNA.

                          Ce n'est pas sans sujet.                 795

    MAXIME.

    Puis-je d'un tel chagrin savoir quel est l'objet[996]?

    CINNA.

    Émilie et César l'un et l'autre me gêne:
    L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.
    Plût aux Dieux que César employât mieux ses soins[997],
    Et s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins;               800
    Que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
    Et la pût adoucir comme elle me désarme!
    Je sens au fond du coeur mille remords cuisants[998],
    Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;
    Cette faveur si pleine, et si mal reconnue,                    805
    Par un mortel reproche à tous moments me tue.
    Il me semble surtout incessamment le voir
    Déposer en nos mains son absolu pouvoir,
    Écouter nos avis, m'applaudir, et me dire:
    «Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire;               810
    Mais je le retiendrai pour vous en faire part;»
    Et je puis dans son sein enfoncer un poignard!
    Ah! plutôt.... Mais, hélas! j'idolâtre Émilie;
    Un serment exécrable à sa haine me lie;
    L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux:                  815
    Des deux côtés j'offense et ma gloire et les Dieux;
    Je deviens sacrilége, ou je suis parricide,
    Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.

    MAXIME.

    Vous n'aviez point tantôt ces agitations;
    Vous paroissiez plus ferme en vos intentions;                  820
    Vous ne sentiez au coeur ni remords ni reproche.

    CINNA.

    On ne les sent aussi que quand le coup approche,
    Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits
    Que quand la main s'apprête à venir aux effets.
    L'âme, de son dessein jusque-là possédée,                      825
    S'attache aveuglément à sa première idée;
    Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?
    Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?
    Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise[999],
    Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,                  830
    Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir[1000]
    Plus d'un remords en l'âme, et plus d'un repentir.

    MAXIME.

    Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude;
    Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,
    Et fut contre un tyran d'autant plus animé                     835
    Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.
    Comme vous l'imitez, faites la même chose,
    Et formez vos remords d'une plus juste cause,
    De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté
    Le bonheur renaissant de notre liberté.                        840
    C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée;
    De la main de César Brute l'eût acceptée,
    Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
    De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.
    N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,               845
    Et vous veut faire part de son pouvoir suprême;
    Mais entendez crier Rome à votre côté:
    «Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté;
    Et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,
    Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse.»                    850

    CINNA.

    Ami, n'accable plus un esprit malheureux
    Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux[1001].
    Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
    Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte;
    Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié,                  855
    Qui ne peut expirer sans me faire pitié,
    Et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,
    Donner un libre cours à ma mélancolie.
    Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis
    Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.                    860

    MAXIME.

    Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse
    De la bonté d'Octave et de votre foiblesse;
    L'entretien des amants veut un entier secret.
    Adieu: je me retire en confident discret.


SCÈNE III.

    CINNA.

    Donne un plus digne nom au glorieux empire[1002]               865
    Du noble sentiment que la vertu m'inspire,
    Et que l'honneur oppose au coup précipité
    De mon ingratitude et de ma lâcheté;
    Mais plutôt continue à le nommer foiblesse[1003],
    Puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse,            870
    Qu'il respecte un amour qu'il devroit étouffer,
    Ou que s'il le combat, il n'ose en triompher[1004].
    En ces extrémités quel conseil dois-je prendre?
    De quel côté pencher? à quel parti me rendre?
      Qu'une âme généreuse a de peine à faillir!                   875
    Quelque fruit que par là j'espère de cueillir,
    Les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,
    La gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,
    N'ont point assez d'appas pour flatter ma raison,
    S'il les faut acquérir par une trahison,                       880
    S'il faut percer le flanc d'un prince magnanime
    Qui du peu que je suis fait une telle estime,
    Qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,
    Qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
    O coup! ô trahison trop indigne d'un homme!                    885
    Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome!
    Périsse mon amour, périsse mon espoir,
    Plutôt que de ma main parte un crime si noir!
    Quoi? ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
    Et qu'au prix de son sang ma passion achète?                   890
    Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner?
    Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner?
      Mais je dépends de vous, ô serment téméraire,
    O haine d'Émilie, ô souvenir d'un père!
    Ma foi, mon coeur, mon bras, tout vous est engagé,             895
    Et je ne puis plus rien que par votre congé:
    C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse;
    C'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce;
    Vos seules volontés président à son sort,
    Et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.                 900
    O Dieux, qui comme vous la rendez adorable,
    Rendez-la, comme vous, à mes voeux exorable;
    Et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,
    Faites qu'à mes desirs je la puisse fléchir.
    Mais voici de retour cette aimable inhumaine[1005].            905


SCÈNE IV.

ÉMILIE, CINNA, FULVIE.

    ÉMILIE.

    Grâces aux Dieux, Cinna, ma frayeur étoit vaine:
    Aucun de tes amis ne t'a manqué de foi[1006],
    Et je n'ai point eu lieu de m'employer pour toi.
    Octave en ma présence a tout dit à Livie,
    Et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.                     910

    CINNA.

    Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait
    Voudrez-vous retarder le bienheureux effet?

    ÉMILIE.

    L'effet est en ta main.

    CINNA.

                            Mais plutôt en la vôtre.

    ÉMILIE.

    Je suis toujours moi-même, et mon coeur n'est point autre:
    Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien,                   915
    C'est seulement lui faire un présent de son bien.

    CINNA.

    Vous pouvez toutefois.... ô ciel! l'osé-je dire?

    ÉMILIE.

    Que puis-je? et que crains-tu?

    CINNA.

                                  Je tremble, je soupire,
    Et vois que si nos coeurs avoient mêmes desirs[1007],
    Je n'aurois pas besoin d'expliquer mes soupirs.                920
    Ainsi je suis trop sûr que je vais vous déplaire;
    Mais je n'ose parler, et je ne puis me taire[1008].

    ÉMILIE.

    C'est trop me gêner, parle.

    CINNA.

                                Il faut vous obéir:
    Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr.
      Je vous aime, Émilie, et le ciel me foudroie                 925
    Si cette passion ne fait toute ma joie,
    Et si je ne vous aime avec toute l'ardeur
    Que peut un digne objet attendre d'un grand coeur[1009]!
    Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme:
    En me rendant heureux vous me rendez infâme;                   930
    Cette bonté d'Auguste....

    ÉMILIE.

                              Il suffit, je t'entends;
    Je vois ton repentir et tes voeux inconstants:
    Les faveurs du tyran emportent tes promesses;
    Tes feux et tes serments cèdent à ses caresses;
    Et ton esprit crédule ose s'imaginer                           935
    Qu'Auguste, pouvant tout, peut aussi me donner.
    Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne;
    Mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne:
    Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
    Mettre un roi hors du trône, et donner ses États[1010],        940
    De ses proscriptions rougir la terre et l'onde,
    Et changer à son gré l'ordre de tout le monde;
    Mais le coeur d'Émilie est hors de son pouvoir[1011].

    CINNA.

    Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir[1012].
    Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure:            945
    La pitié que je sens ne me rend point parjure;
    J'obéis sans réserve à tous vos sentiments[1013],
    Et prends vos intérêts par delà mes serments.
      J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime,
    Vous laisser échapper cette illustre victime.                  950
    César se dépouillant du pouvoir souverain
    Nous ôtoit tout prétexte à lui percer le sein;
    La conjuration s'en alloit dissipée,
    Vos desseins avortés, votre haine trompée:
    Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné,                      955
    Et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.

    ÉMILIE.

    Pour me l'immoler, traître! et tu veux que moi-même
    Je retienne ta main! qu'il vive, et que je l'aime!
    Que je sois le butin de qui l'ose épargner,
    Et le prix du conseil qui le force à régner!                   960

    CINNA.

    Ne me condamnez point quand je vous ai servie:
    Sans moi, vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie;
    Et malgré ses bienfaits, je rends tout à l'amour,
    Quand je veux qu'il périsse, ou vous doive le jour.
    Avec les premiers voeux de mon obéissance                      965
    Souffrez ce foible effort de ma reconnoissance,
    Que je tâche de vaincre un indigne courroux,
    Et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.
    Une âme généreuse, et que la vertu guide,
    Fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide;                970
    Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,
    Et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.

    ÉMILIE.

    Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie:
    La perfidie est noble envers la tyrannie;
    Et quand on rompt le cours d'un sort si malheureux[1014],      975
    Les coeurs les plus ingrats sont les plus généreux.

    CINNA.

    Vous faites des vertus au gré de votre haine.

    ÉMILIE.

    Je me fais des vertus dignes d'une Romaine.

    CINNA.

    Un coeur vraiment romain....

    ÉMILIE.

                                Ose tout pour ravir
    Une odieuse vie à qui le fait servir[1015]:                    980
    Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.

    CINNA.

    C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave;
    Et nous voyons souvent des rois à nos genoux
    Demander pour appui tels esclaves que nous[1016].
    Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes,                 985
    Il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes;
    Il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,
    Et leur impose un joug dont il nous affranchit.

    ÉMILIE.

    L'indigne ambition que ton coeur se propose!
    Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose!           990
    Aux deux bouts de la terre en est-il un si vain[1017]
    Qu'il prétende égaler un citoyen romain?
    Antoine sur sa tête attira notre haine
    En se déshonorant par l'amour d'une reine;
    Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi,                 995
    Qui du peuple romain se nommoit l'affranchi,
    Quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,
    Eût encor moins prisé son trône que ce titre.
    Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité;
    Et prenant d'un Romain la générosité,                         1000
    Sache qu'il n'en est point que le ciel n'ait fait naître
    Pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.

    CINNA.

    Le ciel a trop fait voir en de tels attentats
    Qu'il hait les assassins et punit les ingrats;
    Et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,             1005
    Quand il élève un trône, il en venge la chute;
    Il se met du parti de ceux qu'il fait régner;
    Le coup dont on les tue est longtemps à saigner;
    Et quand à les punir il a pu se résoudre,
    De pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.           1010

    ÉMILIE.

    Dis que de leur parti toi-même tu te rends,
    De te remettre au foudre à punir les tyrans.
      Je ne t'en parle plus, va, sers la tyrannie;
    Abandonne ton âme à son lâche génie;
    Et pour rendre le calme à ton esprit flottant,                1015
    Oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.
    Sans emprunter ta main pour servir ma colère[1018],
    Je saurai bien venger mon pays et mon père.
    J'aurois déjà l'honneur d'un si fameux trépas,
    Si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras:                   1020
    C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie,
    M'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.
    Seule contre un tyran, en le faisant périr,
    Par les mains de sa garde il me falloit mourir:
    Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive;                     1025
    Et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,
    J'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi,
    Et te donner moyen d'être digne de moi.
      Pardonnez-moi, grands Dieux, si je me suis trompée
    Quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée,                   1030
    Et si d'un faux-semblant mon esprit abusé
    A fait choix d'un esclave en son lieu supposé.
    Je t'aime toutefois, quel que tu puisses être[1019];
    Et si pour me gagner il faut trahir ton maître[1020],
    Mille autres à l'envi recevroient cette loi,                  1035
    S'ils pouvoient m'acquérir à même prix que toi[1021].
    Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.
    Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne:
    Mes jours avec les siens se vont précipiter,
    Puisque ta lâcheté n'ose me mériter.                          1040
    Viens me voir, dans son sang et dans le mien baignée,
    De ma seule vertu mourir accompagnée,
    Et te dire en mourant d'un esprit satisfait:
    «N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait;
    Je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,               1045
    Où la gloire me suit qui t'étoit destinée:
    Je meurs en détruisant un pouvoir absolu;
    Mais je vivrois à toi, si tu l'avois voulu.»

    CINNA.

    Eh bien! vous le voulez, il faut vous satisfaire,
    Il faut affranchir Rome, il faut venger un père,              1050
    Il faut sur un tyran porter de justes coups;
    Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous:
    S'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,
    Il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes;
    Mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés                1055
    Force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.
    Vous me faites priser ce qui me déshonore;
    Vous me faites haïr ce que mon âme adore;
    Vous me faites répandre un sang pour qui je dois
    Exposer tout le mien et mille et mille fois:                  1060
    Vous le voulez, j'y cours, ma parole est donnée[1022];
    Mais ma main, aussitôt contre mon sein tournée,
    Aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,
    A mon crime forcé joindra mon châtiment[1023],
    Et par cette action dans l'autre confondue,                   1065
    Recouvrera ma gloire aussitôt que perdue[1024].
    Adieu.


SCÈNE V.

ÉMILIE, FULVIE.

    FULVIE.

            Vous avez mis son âme au désespoir.

    ÉMILIE.

    Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.

    FULVIE.

    Il va vous obéir aux dépens de sa vie:
    Vous en pleurez!

    ÉMILIE.

                      Hélas! cours après lui, Fulvie,             1070
    Et si ton amitié daigne me secourir,
    Arrache-lui du coeur ce dessein de mourir:
    Dis-lui....

    FULVIE.

                Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste?

    ÉMILIE.

    Ah! c'est faire à ma haine une loi trop injuste.

    FULVIE.

    Et quoi donc?

    ÉMILIE.

                  Qu'il achève, et dégage sa foi,                 1075
    Et qu'il choisisse après de la mort, ou de moi.


FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

  [990] _Var._ Sa ligue se romproit s'il en étoit démis. (1643)
        _Var._ Sa ligue se romproit s'il s'en étoit démis. (1648-56)

  [991] _Var._ Ils servent, abusés, la passion d'un homme.
  (1643-56)

  [992] _Var._ Mon amour inconnue, avant que d'éclater. (1643-56)

  [993] _Var._ Un exemple à faillir n'autorise jamais.
        EUPH. Sa faute contre lui vous rend tout légitime. (1643-56)

  [994] _Var._ Va; devant qu'il soit peu, je t'irai retrouver.
  (1643-56)

  [995] _Var._ Pour t'aller dire après ce que je me propose.
  (1643-64)

  [996] _Var._ D'un penser si profond quel est le triste objet?
  (1643-56)

  [997] _Var._ Plût aux Dieux que César, avecque tous ses soins,
        Ou s'en fit plus aimer, ou m'aimât un peu moins! (1643-56)

  [998] _Var._ Je sens dedans le coeur mille remords cuisants.
  (1643-56)

  [999] _Var._ Je crois que Brute même, à quel point qu'on le
  prise. (1643-56)

  [1000] _Var._ Et qu'avant que frapper elle lui fit sentir.
  (1643-63)

  [1001] _Var._ Qui même fait en lâche un acte généreux. (1643-64)

  [1002] _Var._ Que tu sais mal nommer le glorieux empire.
  (1643-56)

  [1003] _Var._ Mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse.
  (1643-56)

  [1004] _Var._ Ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher. (1643)
         _Var._ Et que s'il le combat, il n'ose en triompher. (1648-64)

  [1005] _Var._ Mais voici de retour cette belle inhumaine.
  (1643-56)

  [1006] _Var._ Tes amis généreux n'ont point manqué de foi,
         Et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi. (1643-56)

  [1007] _Var._ Et si nos coeurs étoient conformes en desirs.
  (1643-56)

  [1008] _Var._ Mais je n'ose parler, et je ne me puis taire.
  (1643-56)

  [1009] _Var._ Que peut un bel objet attendre d'un grand coeur!
  (1643-60)

  [1010] _Var._ Jeter un roi du trône, et donner ses États.
  (1643-60)

  [1011] «Voilà une imitation admirable de ces beaux vers d'Horace
  (livre II, ode 1, vers 23 et 24):

    _Et cuncta terrarum subacta,
    Præter atrocem animum Catonis._

  «Et tout l'univers subjugué, hormis l'âme indomptable de Caton.»

    (_Voltaire._)

  [1012] _Var._ Aussi n'est-ce qu'à vous que je le veux devoir.
  (1643-56)

  [1013] _Var._ J'obéis sans réserve à tous vos mouvements.
  (1643-56)

  [1014] _Var._ Et quand il faut répandre un sang si malheureux.
  (1643-56)

  [1015] _Var._ Et le sang et la vie à qui le fait servir.
  (1643-56)

  [1016] _Var._ Implorer la faveur d'esclaves tels que nous.
  (1643-56)

  [1017] _Var._ Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain
         Pour prétendre égaler un citoyen romain? (1643-56)

  [1018] _Var._ Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère,
         Venger les fers de Rome et le sang de mon père. (1643-56)

  [1019] _Var._ Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être.
  (1643-60)

  [1020] _Var._ Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître.
  (1643-56)

  [1021] Voyez tome I, p. 328, note 1083.

  [1022] _Var._ Je l'ai juré, j'y cours, et vous serez vengée;
         Mais ma main, aussitôt dedans mon sein plongée. (1643-56)

  [1023] _Var._ A ce crime forcé joindra le châtiment[1023-a].
  (1643-56)

    [1023-a] Racine s'est rappelé ce passage dans _Andromaque_
    (acte IV, scène III)

      Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
      Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées.

  [1024] _Var._ Recouvrera sa gloire aussitôt que perdue. (1643-56)



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE, GARDES[1025].

    AUGUSTE.

    Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.

    EUPHORBE.

    Seigneur, le récit même en paroît effroyable:
    On ne conçoit qu'à peine une telle fureur[1026],
    Et la seule pensée en fait frémir d'horreur.                  1080

    AUGUSTE.

    Quoi? mes plus chers amis! quoi? Cinna! quoi? Maxime!
    Les deux que j'honorois d'une si haute estime,
    A qui j'ouvrois mon coeur, et dont j'avois fait choix
    Pour les plus importants et plus nobles emplois!
    Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon empire,             1085
    Pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire!
    Maxime a vu sa faute, il m'en fait avertir[1027],
    Et montre un coeur touché d'un juste repentir;
    Mais Cinna!

    EUPHORBE.

                Cinna seul dans sa rage s'obstine,
    Et contre vos bontés d'autant plus se mutine;                 1090
    Lui seul combat encor les vertueux efforts
    Que sur les conjurés fait ce juste remords[1028],
    Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées,
    Il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.

    AUGUSTE.

    Lui seul les encourage, et lui seul les séduit!               1095
    O le plus déloyal que la terre ait produit[1029]!
    O trahison conçue au sein d'une furie!
    O trop sensible coup d'une main si chérie!
    Cinna, tu me trahis! Polyclète, écoutez.

(Il lui parle à l'oreille[1030].)

    POLYCLÈTE.

    Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés.                   1100

    AUGUSTE.

    Qu'Éraste en même temps aille dire à Maxime
    Qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.

(Polyclète rentre[1031].)

    EUPHORBE.

    Il l'a trop jugé grand pour ne pas s'en punir[1032]:
    A peine du palais il a pu revenir,
    Que les yeux égarés et le regard farouche[1033],              1105
    Le coeur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,
    Il déteste sa vie et ce complot maudit,
    M'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,
    Et m'ayant commandé que je vous avertisse,
    Il ajoute: «Dis-lui que je me fais justice,                   1110
    Que je n'ignore point ce que j'ai mérité[1034].»
    Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité;
    Et l'eau grosse et rapide, et la nuit assez noire[1035],
    M'ont dérobé la fin de sa tragique histoire.

    AUGUSTE.

    Sous ce pressant remords il a trop succombé[1036],            1115
    Et s'est à mes bontés lui-même dérobé;
    Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface.
    Mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,
    Allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin
    De tenir en lieu sûr ce fidèle témoin.                        1120


SCÈNE II.

    AUGUSTE[1037].

    Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
    Les secrets de mon âme et le soin de ma vie?
    Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis,
    Si donnant des sujets il ôte les amis,
    Si tel est le destin des grandeurs souveraines                1125
    Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
    Et si votre rigueur les condamne à chérir
    Ceux que vous animez à les faire périr.
    Pour elles rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre.
    Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
    Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné!
    Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
    De combien ont rougi les champs de Macédoine,
    Combien en a versé la défaite d'Antoine,
    Combien celle de Sexte[1038], et revois tout d'un temps       1135
    Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants[1039];
    Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
    De tes proscriptions les sanglantes images,
    Où toi-même, des tiens devenu le bourreau,
    Au sein de ton tuteur enfonças le couteau[1040]:              1140
    Et puis ose accuser le destin d'injustice[1041],
    Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,
    Et que par ton exemple à ta perte guidés,
    Ils violent des droits que tu n'as pas gardés[1042]!
    Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise:               1145
    Quitte ta dignité comme tu l'as acquise;
    Rends un sang infidèle à l'infidélité[1043],
    Et souffre des ingrats après l'avoir été.
      Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!
    Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne?                1150
    Toi, dont la trahison me force à retenir
    Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
    Me traite en criminel, et fait seule mon crime,
    Relève pour l'abattre un trône illégitime,
    Et d'un zèle effronté couvrant son attentat,                  1155
    S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État!
    Donc jusqu'à l'oublier je pourrois me contraindre!
    Tu vivrois en repos après m'avoir fait craindre[1044]!
    Non, non, je me trahis moi-même d'y penser:
    Qui pardonne aisément invite à l'offenser;                    1160
    Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
      Mais quoi? toujours du sang, et toujours des supplices[1045]!
    Ma cruauté se lasse, et ne peut s'arrêter;
    Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.
    Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile[1046]:            1165
    Une tête coupée en fait renaître mille,
    Et le sang répandu de mille conjurés
    Rend mes jours plus maudits, et non plus assurés.
    Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute;
    Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;                   1170
    Meurs: tu ferois pour vivre un lâche et vain effort,
    Si tant de gens de coeur font des voeux pour ta mort,
    Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
    Pour te faire périr tour à tour s'intéresse[1047];
    Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir;            1175
    Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre, ou mourir.
    La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
    Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste[1048].
    Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat;
    Éteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat[1049];         1180
    A toi-même en mourant immole ce perfide;
    Contentant ses desirs, punis son parricide;
    Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
    En faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
    Mais jouissons plutôt nous-même[1050] de sa peine,            1185
    Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
      O Romains, ô vengeance, ô pouvoir absolu,
    O rigoureux combat d'un coeur irrésolu
    Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose!
    D'un prince malheureux ordonnez quelque chose.                1190
    Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner?
    Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.


SCÈNE III.

AUGUSTE, LIVIE[1051].

    AUGUSTE.

    Madame, on me trahit, et la main qui me tue
    Rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
    Cinna, Cinna, le traître....

    LIVIE.

                                Euphorbe m'a tout dit,            1195
    Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.
    Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme[1052]?

    AUGUSTE.

    Hélas! de quel conseil est capable mon âme?

    LIVIE.

    Votre sévérité, sans produire aucun fruit[1053],
    Seigneur, jusqu'à présent a fait beaucoup de bruit.
    Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide:
    Salvidien à bas a soulevé Lépide;
    Murène a succédé, Cépion l'a suivi;
    Le jour à tous les deux dans les tourments ravi
    N'a point mêlé de crainte à la fureur d'Égnace[1054],         1205
    Dont Cinna maintenant ose prendre la place;
    Et dans les plus bas rangs les noms les plus abjets[1055]
    Ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.
    Après avoir en vain puni leur insolence,
    Essayez sur Cinna ce que peut la clémence[1056];              1210
    Faites son châtiment de sa confusion;
    Cherchez le plus utile en cette occasion:
    Sa peine peut aigrir une ville animée,
    Son pardon peut servir à votre renommée[1057];
    Et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher               1215
    Peut-être à vos bontés se laisseront toucher.

    AUGUSTE.

    Gagnons-les tout à fait en quittant cet empire
    Qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.
    J'ai trop par vos avis consulté là-dessus;
    Ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.                   1220
      Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise:
    Si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise,
    Et te rends ton État, après l'avoir conquis,
    Plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris;
    Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre;          1225
    Si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre:
    De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,
    Lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.

    LIVIE.

    Assez et trop longtemps son exemple vous flatte;
    Mais gardez que sur vous le contraire n'éclate:               1230
    Ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
    Ne seroit pas bonheur, s'il arrivoit toujours.

    AUGUSTE.

    Eh bien! s'il est trop grand, si j'ai tort d'y prétendre[1058],
    J'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.
    Après un long orage il faut trouver un port;                  1235
    Et je n'en vois que deux, le repos, ou la mort.

    LIVIE.

    Quoi? vous voulez quitter le fruit de tant de peines?

    AUGUSTE.

    Quoi? vous voulez garder l'objet de tant de haines?

    LIVIE.

    Seigneur, vous emporter à cette extrémité,
    C'est plutôt désespoir que générosité.                        1240

    AUGUSTE.

    Régner et caresser une main si traîtresse,
    Au lieu de sa vertu, c'est montrer sa foiblesse.

    LIVIE.

    C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,
    Pratiquer la vertu la plus digne des rois.

    AUGUSTE.

    Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme:            1245
    Vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.
      Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,
    Depuis vingt ans je règne, et j'en sais les vertus;
    Je sais leur divers ordre, et de quelle nature[1059]
    Sont les devoirs d'un prince en cette conjoncture[1060].      1250
    Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
    Et la seule pensée est un crime d'État,
    Une offense qu'on fait à toute sa province,
    Dont il faut[1061] qu'il la venge, ou cesse d'être prince.

    LIVIE.

    Donnez moins de croyance à votre passion.                     1255

    AUGUSTE.

    Ayez moins de foiblesse, ou moins d'ambition.

    LIVIE.

    Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.

    AUGUSTE.

    Le ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.
    Adieu: nous perdons temps.

    LIVIE.

                              Je ne vous quitte point,
    Seigneur, que mon amour n'aye obtenu ce point.                1260

    AUGUSTE.

    C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.

    LIVIE.

    J'aime votre personne, et non votre fortune.

(Elle est seule[1062].)

    Il m'échappe: suivons, et forçons-le de voir[1063]
    Qu'il peut, en faisant grâce, affermir son pouvoir,
    Et qu'enfin la clémence est la plus belle marque              1265
    Qui fasse à l'univers connoître un vrai monarque.


SCÈNE IV.

ÉMILIE, FULVIE.

    ÉMILIE.

    D'où me vient cette joie? et que mal à propos
    Mon esprit malgré moi goûte un entier repos!
    César mande Cinna sans me donner d'alarmes!
    Mon coeur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,
    Comme si j'apprenois d'un secret mouvement
    Que tout doit succéder à mon contentement!
    Ai-je bien entendu? me l'as-tu dit, Fulvie?

    FULVIE.

    J'avois gagné sur lui qu'il aimeroit la vie,
    Et je vous l'amenois, plus traitable et plus doux,            1275
    Faire un second effort contre votre courroux[1064];
    Je m'en applaudissois, quand soudain Polyclète,
    Des volontés d'Auguste ordinaire interprète,
    Est venu l'aborder et sans suite et sans bruit,
    Et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.              1280
    Auguste est fort troublé, l'on ignore la cause;
    Chacun diversement soupçonne quelque chose:
    Tous présument qu'il aye un grand sujet d'ennui,
    Et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui.
    Mais ce qui m'embarrasse, et que je viens d'apprendre[1065],
    C'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre,
    Qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi,
    Que même de son maître on dit je ne sais quoi:
    On lui veut imputer un désespoir funeste;
    On parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.          1290

    ÉMILIE.

    Que de sujets de craindre et de désespérer,
    Sans que mon triste coeur en daigne murmurer!
    A chaque occasion le ciel y fait descendre
    Un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre:
    Une vaine frayeur tantôt m'a pu troubler[1066],               1295
    Et je suis insensible alors qu'il faut trembler.
      Je vous entends, grands Dieux! vos bontés que j'adore
    Ne peuvent consentir que je me déshonore;
    Et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,
    Soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.                 1300
    Vous voulez que je meure avec ce grand courage
    Qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage;
    Et je veux bien périr comme vous l'ordonnez,
    Et dans la même assiette où vous me retenez.
      O liberté de Rome! ô mânes de mon père!                     1305
    J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire:
    Contre votre tyran j'ai ligué ses amis,
    Et plus osé pour vous qu'il ne m'étoit permis.
    Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre;
    N'ayant pu vous venger, je vous irai rejoindre,               1310
    Mais si fumante encor d'un généreux courroux,
    Par un trépas si noble et si digne de vous,
    Qu'il vous fera sur l'heure aisément reconnoître[1067]
    Le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.


SCÈNE V.

MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.

    ÉMILIE.

    Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisoit mort!

    MAXIME.

    Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport:
    Se voyant arrêté, la trame découverte,
    Il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.

    ÉMILIE.

    Que dit-on de Cinna?

    MAXIME.

                        Que son plus grand regret
    C'est de voir que César sait tout votre secret[1068];         1320
    En vain il le dénie et le veut méconnoître,
    Évandre a tout conté pour excuser son maître,
    Et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.

    ÉMILIE.

    Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter:
    Je suis prête à le suivre et lasse de l'attendre.             1325

    MAXIME.

    Il vous attend chez moi.

    ÉMILIE.

                            Chez vous!

    MAXIME.

                                      C'est vous surprendre;
    Mais apprenez le soin que le ciel a de vous:
    C'est un des conjurés qui va fuir avec nous.
    Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive;
    Nous avons pour partir un vaisseau sur la rive[1069].         1330

    ÉMILIE.

    Me connois-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis?

    MAXIME.

    En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
    Et tâche à garantir de ce malheur extrême
    La plus belle moitié qui reste de lui-même.
      Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour,                1335
    Afin de le venger par un heureux retour.

    ÉMILIE.

    Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,
    Qu'il ne faut pas venger, de peur de leur survivre:
    Quiconque après sa perte aspire à se sauver
    Est indigne du jour qu'il tâche à conserver.                  1340

    MAXIME.

    Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte?
    O Dieux! que de foiblesse en une âme si forte!
    Ce coeur si généreux rend si peu de combat,
    Et du premier revers la fortune[1070] l'abat!
    Rappelez, rappelez cette vertu sublime;                       1345
    Ouvrez enfin les yeux, et connoissez Maxime:
    C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez;
    Le ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez;
    Et puisque l'amitié n'en faisoit plus qu'une âme,
    Aimez en cet ami l'objet de votre flamme;                     1350
    Avec la même ardeur il saura vous chérir,
    Que....

    ÉMILIE.

            Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir!
    Tu prétends un peu trop; mais quoi que tu prétendes,
    Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes:
    Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,                    1355
    Ou de m'offrir un coeur que tu fais voir si bas;
    Fais que je porte envie à ta vertu parfaite;
    Ne te pouvant aimer, fais que je te regrette;
    Montre d'un vrai Romain la dernière vigueur,
    Et mérite mes pleurs au défaut de mon coeur.                  1360
    Quoi! si ton amitié pour Cinna s'intéresse[1071],
    Crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse[1072]?
    Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
    Et donne-m'en l'exemple, ou viens le recevoir.

    MAXIME.

    Votre juste douleur est trop impétueuse.                      1365

    ÉMILIE.

    La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.
    Tu me parles déjà d'un bienheureux retour,
    Et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour!

    MAXIME.

    Cet amour en naissant est toutefois extrême:
    C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,          1370
    Et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé....

    ÉMILIE.

    Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
    Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée;
    Mon noble désespoir ne m'a point aveuglée.
    Ma vertu toute entière agit sans s'émouvoir,                  1375
    Et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.

    MAXIME.

    Quoi? vous suis-je suspect de quelque perfidie?

    ÉMILIE.

    Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die;
    L'ordre de notre fuite est trop bien concerté
    Pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté:                       1380
    Les Dieux seroient pour nous prodigues en miracles,
    S'ils en avoient sans toi[1073] levé tous les obstacles.
    Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.

    MAXIME.

    Ah! vous m'en dites trop.

    ÉMILIE.

                              J'en présume encor plus.
    Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures;              1385
    Mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.
    Si c'est te faire tort que de m'en défier[1074],
    Viens mourir avec moi pour te justifier.

    MAXIME.

    Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave....

    ÉMILIE.

    Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave.                  1390
    Allons, Fulvie, allons.


SCÈNE VI.

    MAXIME.

                              Désespéré, confus,
    Et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,
    Que résous-tu, Maxime? et quel est le supplice
    Que ta vertu prépare à ton vain artifice?
    Aucune illusion ne te doit plus flatter:                      1395
    Émilie en mourant va tout faire éclater;
    Sur un même échafaud la perte de sa vie
    Étalera sa gloire et ton ignominie,
    Et sa mort va laisser à la postérité[1075]
    L'infâme souvenir de ta déloyauté.                            1400
    Un même jour t'a vu, par une fausse adresse,
    Trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,
    Sans que de tant de droits en un jour violés,
    Sans que de deux amants au tyran immolés,
    Il te reste aucun fruit que la honte et la rage[1076]         1405
    Qu'un remords inutile allume en ton courage.
      Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils;
    Mais que peut-on attendre enfin de tes pareils[1077]?
    Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme;
    Bien qu'il change d'état, il ne change point d'âme[1078];     1410
    La tienne, encor servile, avec la liberté
    N'a pu prendre un rayon de générosité[1079]:
    Tu m'as fait relever une injuste puissance;
    Tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance;
    Mon coeur te résistoit, et tu l'as combattu                   1415
    Jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.
    Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire,
    Et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire;
    Mais les Dieux permettront à mes ressentiments
    De te sacrifier aux yeux des deux amants,                     1420
    Et j'ose m'assurer qu'en dépit de mon crime
    Mon sang leur servira d'assez pure victime,
    Si dans le tien mon bras, justement irrité,
    Peut laver le forfait de t'avoir écouté.


FIN DU QUATRIÈME ACTE.

NOTES:

  [1025] GARDES manque dans l'édition de 1643.--TROUPE DE GARDES.
  (1648-60)

  [1026] _Var._ On ne conçoit qu'à force une telle fureur.
  (1643-56)

  [1027] _Var._ Encore pour Maxime, il m'en fait avertir[1027-a],
         Et s'est laissé toucher à quelque repentir. (1643-56)

    [1027-a] _Unus ex conseiis deferebat_, «c'était un des
    complices qui dénonçait la conjuration:» voyez ci-dessus, p. 373.

  [1028] _Var._ Que sur les conjurés fait un juste remords.
  (1643-56)

  [1029] _Var._ O le plus déloyal que l'enfer ait produit!
  (1643-56)

  [1030] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

  [1031] Ce jeu de scène manque dans les deux éditions de 1643. Il
  se trouve deux vers plus haut dans les éditions de 1648-60.

  [1032] _Var._ Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner:
         A peine du palais il a pu retourner. (1643-60)

  [1033] _Var._ Que de tous les côtés lançant un oeil farouche.
  (1643-56)

  [1034] _Var._ Que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. (1643-60)

  [1035] _Var._ Et l'eau grosse et rapide, et la nuit survenue,
         L'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue.
         AUG. Sous ses justes remords il a trop succombé. (1643-56)
         _Var._ Dont l'eau grosse et rapide et la nuit assez noire.
  (1660-64)

  [1036] _Var._ Sous le pressant remords il a trop succombé. (1660)

  [1037] AUGUSTE, _seul._ (1648-60)

  [1038] Sextus Pompée.

  [1039] Dans la guerre entre Octave et les adhérents d'Antoine,
  après la bataille de Philippes.

  [1040] Voyez p. 384, note 903.

  [1041] _Var._ Et puis ose accuser ton destin d'injustice,
         Si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,
         Et si par ton exemple à ta perte guidés. (1643-56)

  [1042] _Var._ Ils violent les droits que tu n'as pas gardés!
  (1643-64)

  [1043] Ce vers rappelle, mais par les mots et par le son plutôt
  que par la pensée, la fin de la première strophe des _Larmes de
  saint Pierre_ de Malherbe:

    Fait de tous les assauts que la rage peut faire
    Une fidèle preuve à l'infidélité.

  (Voyez le Malherbe de M. Lalanne, tome I, p. 4.)

  [1044] Voyez ci-dessus, p. 373: _Quid ergo! ego percussorem meum
  securum ambulare patiar, me sollicito?_

  [1045] _Quis finis erit suppliciorum? quis sanguinis?_ (P. 374.)

  [1046] _Var._ Rome a pour ma ruine un hydre trop fertile.
  (1652-56)

  [1047] _Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod
  mucrones acuant._ (P. 374.)

  [1048] _Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa
  perdenda sunt._ (_Ibidem._)

  [1049] _Var._ Éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat.
  (1643-60)

  [1050] Toutes les éditions publiées du vivant de Corneille
  portent _nous-mêmes_, avec une _s_, à l'exception de celle de
  1643 in-4º, qui donne _nous-même_.

  [1051] Voyez la _Notice_, p. 365.

  [1052] _Admittis muliebre consilium?_ (P. 374.)

  [1053] _Var._ Seigneur, jusques ici votre sévérité
         A fait beaucoup de bruit, et n'a rien profité. (1643-56)

  [1054] _Var._ N'a point mis de frayeur dedans l'esprit
                                                  d'Égnace[1054-a],
         Dont Cinna maintenant ose imiter l'audace. (1643-56)

    [1054-a] Tous ces noms sont aussi empruntés à Sénèque: voyez
    p. 374.

  [1055] Voyez tome I, p. 169, note 560.

  [1056] _Nunc tenta quomodo tibi cedat clementia._ (P. 374.)

  [1057] _Jam nocere tibi non potest, prodesse famæ tuæ potest._
  (_Ibidem._)

  [1058] _Var._ Aussi dedans la place où je m'en vais descendre.
  (1643-56)

  [1059] _Var._ Je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,
         A quoi le bien public, en ce cas, le convie. (1643-56)

  [1060] L'édition de 1682 porte, par erreur, _conjecture_, pour
  _conjoncture_.

  [1061] Les éditions de 1643 in-4º, de 1648-54, de 1656 et de 1660
  portent _il fait_, pour _il faut_. Quel que soit le nombre des
  éditions qui reproduisent cette leçon, ce ne peut être qu'une
  faute typographique.

  [1062] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

  [1063] _Var._ Il m'échappe: suivons, et le forçons de voir.
  (1643-56)

  [1064] _Var._ Faire un second effort contre ce grand courroux;
         J'en rendois grâce aux Dieux, quand soudain Polyclète.
  (1643-56)

  [1065] _Var._ Mais ce qui plus m'étonne, et que je viens
  d'apprendre. (1643-56)

  [1066] _Var._ Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler. (1643-56)

  [1067] _Var._ Que d'abord son éclat vous fera reconnoître.
  (1643-56)

  [1068] _Var._ Est de voir que César sait tout votre secret.
  (1643-56)

  [1069] _Var._ Nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive.
  (1643-56)

  [1070] Les éditions de 1668 et de 1682 portent, par erreur, _de
  fortune_, pour _la fortune_.

  [1071] _Var._ Quoi! si ton amitié pour Cinna t'intéresse.
  (1643-63)

  [1072] Les éditions de 1652-56 portent _ta maîtresse_, pour _sa
  maîtresse_, ce qui est certainement une erreur.

  [1073] L'édition de 1643 in-4º porte _sans loi_, pour _sans toi_.

  [1074] _Var._ Si c'est te faire tort que de me défier. (1643-56)

  [1075] _Var._ Et porte avec son nom à la postérité. (1643-56)

  [1076] _Var._ Il te reste autre fruit que la honte et la rage.
  (1643 et 48)

  [1077] _Var._ Mais que peut-on attendre aussi de tes pareils?
  (1643-56)

  [1078] _Var._ Et pour changer d'état, il ne change point d'âme.
  (1643-56)

  [1079] _Var._ N'a su prendre un rayon de générosité. (1660)



ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

AUGUSTE, CINNA.

    AUGUSTE.

    Prends un siége, Cinna, prends, et sur toute chose            1425
    Observe exactement la loi que je t'impose:
    Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours;
    D'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours;
    Tiens ta langue captive; et si ce grand silence
    A ton émotion fait quelque violence,                          1430
    Tu pourras me répondre après tout à loisir[1080]:
    Sur ce point seulement contente mon desir.

    CINNA.

    Je vous obéirai, Seigneur.

    AUGUSTE.

                              Qu'il te souvienne
    De garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
      Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens          1435
    Furent les ennemis de mon père, et les miens:
    Au milieu de leur camp tu reçus la naissance[1081];
    Et lorsqu'après leur mort tu vins en ma puissance,
    Leur haine enracinée au milieu de ton sein
    T'avoit mis contre moi les armes à la main;                   1440
    Tu fus mon ennemi même avant que de naître[1082],
    Et tu le fus encor quand tu me pus connoître,
    Et l'inclination jamais n'a démenti[1083]
    Ce sang qui t'avoit fait du contraire parti:
    Autant que tu l'as pu, les effets l'ont suivie.               1445
    Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie;
    Je te fis prisonnier pour te combler de biens:
    Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens;
    Je te restituai d'abord ton patrimoine[1084];
    Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,                 1450
    Et tu sais que depuis, à chaque occasion,
    Je suis tombé pour toi dans la profusion.
    Toutes les dignités que tu m'as demandées,
    Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées;
    Je t'ai préféré même à ceux dont les parents                  1455
    Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs[1085],
    A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire[1086],
    Et qui m'ont conservé le jour que je respire.
    De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu,
    Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu[1087].        1460
    Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène,
    Après tant de faveur montrer un peu de haine[1088],
    Je te donnai sa place en ce triste accident,
    Et te fis, après lui, mon plus cher confident.
    Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue                     1465
    Me pressant de quitter ma puissance absolue,
    De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis,
    Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
    Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,
    Le digne objet des voeux de toute l'Italie,                   1470
    Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins,
    Qu'en te couronnant roi je t'aurois donné moins.
    Tu t'en souviens, Cinna: tant d'heur et tant de gloire
    Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire;
    Mais ce qu'on ne pourroit jamais s'imaginer,                  1475
    Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner[1089].

    CINNA.

    Moi, Seigneur! moi, que j'eusse une âme si traîtresse;
    Qu'un si lâche dessein....

    AUGUSTE.

                              Tu tiens mal ta promesse:
    Sieds-toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux;
    Tu te justifieras après, si tu le peux.                       1480
    Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
      Tu veux m'assassiner[1090] demain, au Capitole,
    Pendant le sacrifice, et ta main pour signal
    Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal;
    La moitié de tes gens doit occuper la porte,                  1485
    L'autre moitié te suivre et te prêter main-forte.
    Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons[1091]?
    De tous ces meurtriers te dirai-je les noms?
    Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
    Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,                 1490
    Maxime, qu'après toi j'avois le plus aimé[1092];
    Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé:
    Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes,
    Que pressent de mes lois les ordres légitimes,
    Et qui désespérant de les plus éviter,                        1495
    Si tout n'est renversé, ne sauroient subsister.
      Tu te tais maintenant, et gardes le silence,
    Plus par confusion que par obéissance.
    Quel étoit ton dessein[1093], et que prétendois-tu
    Après m'avoir au temple à tes pieds abattu?                   1500
    Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique!
    Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,
    Son salut désormais dépend d'un souverain
    Qui pour tout conserver tienne tout en sa main;
    Et si sa liberté te faisoit entreprendre,                     1505
    Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre;
    Tu l'aurois acceptée au nom de tout l'État,
    Sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
    Quel étoit donc ton but? D'y régner en ma place?
    D'un étrange malheur son destin le menace,                    1510
    Si pour monter au trône et lui donner la loi
    Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi[1094],
    Si jusques à ce point son sort est déplorable,
    Que tu sois après moi le plus considérable,
    Et que ce grand fardeau de l'empire romain                    1515
    Ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
      Apprends à te connoître, et descends en toi-même:
    On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
    Chacun tremble sous toi, chacun t'offre des voeux,
    Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux;             1520
    Mais tu ferois pitié même à ceux qu'elle irrite[1095],
    Si je t'abandonnois à ton peu de mérite[1096].
    Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
    Conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
    Les rares qualités par où tu m'as dû plaire,                  1525
    Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
    Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient:
    Elle seule t'élève, et seule te soutient;
    C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne:
    Tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,          1530
    Et pour te faire choir je n'aurois aujourd'hui
    Qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
    J'aime mieux toutefois céder à ton envie:
    Règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie;
    Mais oses-tu penser que les Serviliens,                       1535
    Les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,
    Et tant d'autres enfin de qui les grands courages
    Des héros de leur sang sont les vives images,
    Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux
    Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux[1097]?         1540
    Parle, parle, il est temps.

    CINNA.

                                Je demeure stupide;
    Non que votre colère ou la mort m'intimide:
    Je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,
    Et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
      Mais c'est trop y tenir toute l'âme occupé[1098]:           1545
    Seigneur, je suis Romain, et du sang de Pompée;
    Le père et les deux fils, lâchement égorgés,
    Par la mort de César étoient trop peu vengés.
    C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause;
    Et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,                1550
    N'attendez point de moi d'infâmes repentirs,
    D'inutiles regrets, ni de honteux soupirs.
    Le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire;
    Je sais ce que j'ai fait, et ce qu'il vous faut faire:
    Vous devez un exemple à la postérité,                         1555
    Et mon trépas importe à votre sûreté.

    AUGUSTE.

    Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
    Et loin de t'excuser, tu couronnes ton crime.
    Voyons si ta constance ira jusques au bout.
    Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout:            1560
    Fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.


SCÈNE II.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE.

    LIVIE.

    Vous ne connoissez pas encor tous les complices:
    Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.

    CINNA.

    C'est elle-même, ô Dieux!

    AUGUSTE.

                              Et toi, ma fille, aussi!

    ÉMILIE.

    Oui, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour me plaire[1099],  1565
    Et j'en étois, Seigneur, la cause et le salaire.

    AUGUSTE.

    Quoi? l'amour qu'en ton coeur j'ai fait naître aujourd'hui
    T'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui?
    Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,
    Et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.              1570

    ÉMILIE.

    Cet amour qui m'expose à vos ressentiments
    N'est point le prompt effet de vos commandements;
    Ces flammes dans nos coeurs sans votre ordre étoient nées[1100],
    Et ce sont des secrets de plus de quatre années;
    Mais quoique je l'aimasse et qu'il brulât pour moi,           1575
    Une haine plus forte à tous deux fit la loi;
    Je ne voulus jamais lui donner d'espérance,
    Qu'il ne m'eût de mon père assuré la vengeance;
    Je la lui fis jurer; il chercha des amis:
    Le ciel rompt le succès que je m'étois promis,                1580
    Et je vous viens, Seigneur, offrir une victime,
    Non pour sauver sa vie en me chargeant du crime:
    Son trépas est trop juste après son attentat,
    Et toute excuse est vaine en un crime d'État:
    Mourir en sa présence, et rejoindre mon père,                 1585
    C'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.

    AUGUSTE.

    Jusques à quand, ô ciel, et par quelle raison
    Prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison?
    Pour ses débordements j'en ai chassé Julie;
    Mon amour en sa place a fait choix d'Émilie,                  1590
    Et je la vois comme elle indigne de ce rang.
    L'une m'ôtoit l'honneur, l'autre a soif de mon sang;
    Et prenant toutes deux leur passion pour guide,
    L'une fut impudique, et l'autre est parricide.
    O ma fille! est-ce là le prix de mes bienfaits?               1595

    ÉMILIE.

    Ceux de mon père en vous firent mêmes effets[1101].

    AUGUSTE.

    Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.

    ÉMILIE.

    Il éleva la vôtre avec même tendresse;
    Il fut votre tuteur, et vous son assassin;
    Et vous m'avez au crime enseigné le chemin:                   1600
    Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère,
    Que votre ambition s'est immolé mon père,
    Et qu'un juste courroux, dont je me sens brûler,
    A son sang innocent vouloit vous immoler.

    LIVIE.

    C'en est trop, Émilie: arrête, et considère                   1605
    Qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père:
    Sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,
    Fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur,
      Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,
    Le ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,             1610
    Et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis,
    Le passé devient juste et l'avenir permis.
    Qui peut y parvenir ne peut être coupable;
    Quoi qu'il ait fait ou fasse, il est inviolable:
    Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,         1615
    Et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.

    ÉMILIE.

    Aussi dans le discours que vous venez d'entendre,
    Je parlois pour l'aigrir, et non pour me défendre.
      Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas
    Qui de vos favoris font d'illustres ingrats;                  1620
    Tranchez mes tristes jours pour assurer les vôtres.
    Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres[1102];
    Et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,
    Si j'ai l'amour ensemble et le sang à venger[1103].

    CINNA.

    Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore              1625
    D'être déshonoré par celle que j'adore!
      Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer:
    J'avois fait ce dessein avant que de l'aimer.
    A mes plus saints desirs la trouvant inflexible[1104],
    Je crus qu'à d'autres soins elle seroit sensible:             1630
    Je parlai de son père et de votre rigueur,
    Et l'offre de mon bras suivit celle du coeur.
    Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme!
    Je l'attaquai par là, par là je pris son âme;
    Dans mon peu de mérite elle me négligeoit,                    1635
    Et ne put négliger le bras qui la vengeoit:
    Elle n'a conspiré que par mon artifice;
    J'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.

    ÉMILIE.

    Cinna, qu'oses-tu dire? est-ce là me chérir,
    Que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir?              1640

    CINNA.

    Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.

    ÉMILIE.

    La mienne se flétrit, si César te veut croire.

    CINNA.

    Et la mienne se perd, si vous tirez à vous
    Toute celle qui suit de si généreux coups.

    ÉMILIE.

    Eh bien! prends-en ta part, et me laisse la mienne;           1645
    Ce seroit l'affoiblir que d'affoiblir la tienne:
    La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
    Tout doit être commun entre de vrais amants.
      Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines;
    Unissant nos desirs, nous unîmes nos haines;                  1650
    De nos parents perdus le vif ressentiment
    Nous apprit nos devoirs en un même moment;
    En ce noble dessein nos coeurs se rencontrèrent;
    Nos esprits généreux ensemble le formèrent;
    Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas:
    Vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.

    AUGUSTE.

    Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,
    Et plus mon ennemi qu'Antoine ni Lépide;
    Oui, je vous unirai, puisque vous le voulez:
    Il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez,            1660
    Et que tout l'univers, sachant ce qui m'anime,
    S'étonne du supplice aussi bien que du crime.


SCÈNE III.

AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE.

    AUGUSTE.

    Mais enfin le ciel m'aime, et ses bienfaits nouveaux[1105]
    Ont enlevé[1106] Maxime à la fureur des eaux.
    Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.                      1665

    MAXIME.

    Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.

    AUGUSTE.

    Ne parlons plus de crime après ton repentir,
    Après que du péril tu m'as su garantir:
    C'est à toi que je dois et le jour et l'empire.

    MAXIME.

    De tous vos ennemis connoissez mieux le pire:                 1670
    Si vous régnez encor, Seigneur, si vous vivez,
    C'est ma jalouse rage à qui vous le devez.
      Un vertueux remords n'a point touché mon âme;
    Pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.
    Euphorbe vous a feint que je m'étois noyé,                    1675
    De crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé:
    Je voulois avoir lieu d'abuser Émilie,
    Effrayer son esprit, la tirer d'Italie,
    Et pensois la résoudre à cet enlèvement
    Sous l'espoir du retour pour venger son amant;                1680
    Mais au lieu de goûter ces grossières amorces,
    Sa vertu combattue a redoublé ses forces.
    Elle a lu dans mon coeur; vous savez le surplus,
    Et je vous en ferois des récits superflus.
    Vous voyez le succès de mon lâche artifice.                   1685
    Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,
    Faites périr Euphorbe au milieu des tourments[1107],
    Et souffrez que je meure aux yeux de ces amants.
    J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,
    Ma gloire, mon pays, par l'avis de ce traître,                1690
    Et croirai toutefois mon bonheur infini,
    Si je puis m'en punir après l'avoir puni.

    AUGUSTE.

    En est-ce assez, ô ciel! et le sort, pour me nuire,
    A-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire?
    Qu'il joigne à ses efforts le secours des enfers:             1695
    Je suis maître de moi comme de l'univers;
    Je le suis, je veux l'être. O siècles, ô mémoire,
    Conservez à jamais ma dernière victoire!
    Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
    De qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.                 1700
      Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie:
    Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
    Et malgré la fureur de ton lâche destin[1108],
    Je te la donne encor comme à mon assassin.
    Commençons un combat qui montre par l'issue                   1705
    Qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue[1109].
    Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;
    Je t'en avois comblé, je t'en veux accabler:
    Avec cette beauté que je t'avois donnée,
    Reçois le consulat pour la prochaine année[1110].             1710
      Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
    Préfères-en la pourpre à celle de mon sang;
    Apprends sur mon exemple à vaincre ta colère[1111]:
    Te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.

    ÉMILIE.

    Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés;                1715
    Je recouvre la vue auprès de leurs clartés:
    Je connois mon forfait, qui me sembloit justice;
    Et, ce que n'avoit pu la terreur du supplice,
    Je sens naître en mon âme un repentir puissant,
    Et mon coeur en secret me dit qu'il y consent.                1720
      Le ciel a résolu votre grandeur suprême;
    Et pour preuve, Seigneur, je n'en veux que moi-même[1112]:
    J'ose avec vanité me donner cet éclat,
    Puisqu'il change mon coeur, qu'il veut changer l'État.
    Ma haine va mourir, que j'ai crue immortelle;                 1725
    Elle est morte, et ce coeur devient sujet fidèle;
    Et prenant désormais cette haine en horreur,
    L'ardeur de vous servir succède à sa fureur.

    CINNA.

    Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses
    Au lieu de châtiments trouvent des récompenses?               1730
    O vertu sans exemple! ô clémence qui rend
    Votre pouvoir plus juste, et mon crime plus grand!

    AUGUSTE.

    Cesse d'en retarder un oubli magnanime;
    Et tous deux avec moi faites grâce à Maxime:
    Il nous a trahis tous; mais ce qu'il a commis                 1735
    Vous conserve innocents, et me rend mes amis.

(A Maxime[1113].)

    Reprends auprès de moi ta place accoutumée;
    Rentre dans ton crédit et dans ta renommée;
    Qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour;
    Et que demain l'hymen couronne leur amour.                    1740
    Si tu l'aimes encor, ce sera ton supplice.

    MAXIME.

    Je n'en murmure point, il a trop de justice;
    Et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés
    Que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.

    CINNA.

    Souffrez que ma vertu dans mon coeur rappelée                 1745
    Vous consacre une foi lâchement violée,
    Mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
    Que la chute du ciel ne pourroit l'ébranler.
      Puisse le grand moteur des belles destinées,
    Pour prolonger vos jours, retrancher nos années;              1750
    Et moi, par un bonheur dont chacun soit jaloux,
    Perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous!

    LIVIE.

    Ce n'est pas tout, Seigneur: une céleste flamme
    D'un rayon prophétique illumine mon âme.
    Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi;               1755
    De votre heureux destin c'est l'immuable loi.
      Après cette action vous n'avez rien à craindre:
    On portera le joug désormais sans se plaindre;
    Et les plus indomptés, renversant leurs projets,
    Mettront toute leur gloire à mourir vos sujets;               1760
    Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie
    N'attaquera le cours d'une si belle vie;
    Jamais plus d'assassins ni de conspirateurs[1114]:
    Vous avez trouvé l'art d'être maître des coeurs.
    Rome, avec une joie et sensible et profonde,                  1765
    Se démet en vos mains de l'empire du monde;
    Vos royales vertus lui vont trop[1115] enseigner
    Que son bonheur consiste à vous faire régner:
    D'une si longue erreur pleinement affranchie,
    Elle n'a plus de voeux que pour la monarchie,                 1770
    Vous prépare déjà des temples, des autels,
    Et le ciel une place entre les immortels;
    Et la postérité, dans toutes les provinces,
    Donnera votre exemple aux plus généreux princes.

    AUGUSTE.

    J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer:                    1775
    Ainsi toujours les Dieux vous daignent inspirer!
      Qu'on redouble demain les heureux sacrifices
    Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices;
    Et que vos conjurés entendent publier
    Qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.               1780


FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

NOTES:

  [1080] Voyez ci-dessus, p. 374: _Quum alteram poni Cinnæ
  cathedram jussisset: «Hoc, inquit, primum a te peto, ne me
  loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames; dabitur
  tibi loquendi liberum tempus._»

  [1081] _Var._ Ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance;
         Et quand après leur mort tu vins en ma puissance,
         Leur haine héréditaire, ayant passé dans toi,
         T'avoit mis à la main les armes contre moi. (1643-56)

  [1082] _Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non
  factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi._ (P. 374)

  [1083] _Var._ Et le sang t'ayant fait d'un contraire parti,
         Ton inclination ne l'a point démenti:
         Comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie. (1643-56)

  [1084] _Patrimonium tibi omne concessi._ (P. 374.)

  [1085] _Sacerdotium tibi petenti, præteritis compluribus quorum
  parentes mecum militaverant, dedi._ (_Ibidem._)

  [1086] _Var._ M'ont conservé le jour qu'à présent je respire,
         Et m'ont de tout leur sang acheté cet empire. (1643-56)

  [1087] _Hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores
  invideant._ (P. 374.)

  [1088] _Var._ Après tant de travaux montrer un peu de haine.
  (1643 in-4º)
         _Var._ Après tant de faveurs montrer un peu de haine.
  (1643 in-12 et 48-56)

  [1089] _Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti._ (P.
  374.)

  [1090] _Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se
  abesse dementiam: «Non præstas, inquit, fidem, Cinna; convenerat
  ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras._» (P. 374 et
  375.)

  [1091] _Var._ Assurée au besoin du secours des premiers.
         Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers? (1643-56)

  [1092] Monvel comptait ici les conjurés sur ses doigts; après le
  nom de Maxime, il laissait retomber sa main en disant la fin du
  vers, puis il semblait s'apprêter à reprendre son compte, qu'il
  abandonnait définitivement en disant:

    Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.

  Talma admirait fort ce jeu de scène très-familier, mais d'un effet
  saisissant, et il fut longtemps avant d'oser le pratiquer.

  [1093] _Et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex
  conscientia tacentem: «Quo, inquit, hoc animo facis?_» (P. 375.)

  [1094] _Ut ipse sis princeps? Male, mehercule, cum republica
  agitur, si tibi ad imperandum nihil præter me obstat._
  (_Ibidem._)

  [1095] _Var._ Mais en un triste état on la verroit réduite.
  (1643-56)

  [1096] «Ces vers et les suivants occasionnèrent un jour une
  saillie singulière. Le dernier maréchal de la Feuillade, étant
  sur le théâtre, dit tout haut à Auguste: «Ah! tu me gâtes le
  _soyons amis_, _Cinna_.» Le vieux comédien qui jouait Auguste se
  déconcerta et crut avoir mal joué. Le maréchal, après la pièce,
  lui dit: «Ce n'est pas vous qui m'avez déplu, c'est Auguste, qui
  dit à Cinna qu'il n'a aucun mérite, qu'il n'est propre à rien,
  qu'il fait pitié, et qui ensuite lui dit: «Soyons amis.» Si le
  Roi m'en disait autant, je le remercierais de son amitié.»
  (_Voltaire._)

  [1097] _Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius
  Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium,
  non inania nomina præferentium, sed eorum qui imaginibus suis
  decori sunt?_ (P. 375.)

  [1098] _Var._ Cette stupidité s'est enfin dissipée. (1643-56)

  [1099] _Var._ Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause:
         C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.
  (1643-56)

  [1100] _Var._ Ces flammes dans nos coeurs dès longtemps étoient
  nées. (1643-56)

  [1101] _Var._ Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.
  (1643-64)

  [1102] Voyez acte III, scène IV, vers 1035 et 1036.

  [1103] _Var._ Ayant avec un père un amant à venger. (1643-56)

  [1104] _Var._ A mes chastes desirs la trouvant inflexible.
  (1643-60)

  [1105] _Var._ Mais enfin le ciel m'aime, et parmi tant de maux
         Il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux. (1643-56)

  [1106] Voltaire, dans l'édition de 1786, a remplacé _enlevé_ par
  _arraché_. Il fait commencer la scène au vers 1665.

  [1107] _Var._ A vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux,
         Le supplice d'Euphorbe, et ma mort à leurs yeux. (1643-56)

  [1108] Il y a _destin_ dans toutes les éditions de Corneille, et
  même encore dans celle de 1692. Le mot paraît être pris dans un
  sens conforme à celui de _se proposer_, _résoudre_, qu'avait
  autrefois le verbe _destiner_ (voyez le _Lexique_). Voltaire a
  substitué _dessein_ à _destin_.

  [1109] Voyez ci-dessus, p. 375: _Vitam tibi, inquit, Cinna,
  iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidæ. Ex
  hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego
  meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas._

  [1110] _Post hæc detulit ultro consulatum._ (P. 375.)--Cinna fut
  consul l'an 5 avant Jésus-Christ.

  [1111] _Var._ Apprends, à mon exemple, à vaincre ta colère.
  (1643-56)

  [1112] _Var._ Et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même.
  (1643-56)

  [1113] Ce jeu de scène manque dans les éditions de 1643-60.

  [1114] _Nullis amplius insidiis ab ullo petitus est._ (P. 375.)

  [1115] L'édition de 1682 porte, par erreur, _tout_, pour _trop_.



    POLYEUCTE, MARTYR

    TRAGÉDIE CHRÉTIENNE

    1640



NOTICE.


En 1637, l'auteur d'un _Traité de la disposition au poëme dramatique_,
dont nous avons déjà eu occasion de parler[1116], s'exprime ainsi à
l'égard des sujets sacrés: «L'Amour et la Guerre, l'un ou l'autre
séparément, ou les deux ensemble, fournissent aux auteurs tous les
sujets profanes du théâtre. Je dis profanes, pource qu'on y peut
mettre d'autres beaux sujets tirés des livres saints, où les passions
humaines peuvent jouer leurs rôles, et où les vertus des grands
personnages peuvent triompher des vices et des cruautés des tyrans;
mais tels arguments n'étant pas le gibier de nos poëtes ni de nos
sages mondains, sont plus propres en particulier qu'en public, et dans
les colléges de l'Université, ou dans les maisons privées, qu'à la
cour ou à l'hôtel de Bourgogne.»

Cette opinion d'un inconnu est la fidèle expression d'un sentiment
alors général; mais s'il était un endroit à Paris où un tel sujet ne
dût pas paraître du bel air, c'était assurément l'hôtel de
Rambouillet. Ce fut là pourtant que Corneille, qui, comme nous l'avons
vu à propos d'_Horace_[1117], croyait utile de donner à ses ouvrages
cette demi-publicité, lut d'abord son _Polyeucte_, peut-être dans
l'espoir de se concilier des juges qu'il sentait prévenus. Cette
précaution n'eut pas les résultats qu'il s'était sans doute promis:
«La pièce, dit Fontenelle, y fut applaudie autant que le demandoient
la bienséance et la grande réputation que l'auteur avoit déjà; mais
quelques jours après, M. de Voiture vint trouver M. Corneille, et
prit des tours fort délicats pour lui dire que _Polyeucte_ n'avoit pas
réussi comme il pensoit, que surtout le christianisme avoit
extrêmement déplu[1118].»

Voltaire expose ainsi quelques-unes des objections qu'on avait faites,
en y mêlant peut-être un peu les siennes: «C'est une tradition, que
tout l'hôtel de Rambouillet, et particulièrement l'évêque de Vence,
Godeau, condamnèrent cette entreprise de Polyeucte (_celle de
renverser les idoles_). On disait que c'est un zèle imprudent; que
plusieurs évêques et plusieurs synodes avaient expressément défendu
ces attentats contre l'ordre et contre les lois; qu'on refusait même
la communion aux chrétiens qui par des témérités pareilles avaient
exposé l'Église entière aux persécutions. On ajoutait que Polyeucte et
même Pauline auraient intéressé bien davantage, si Polyeucte avait
simplement refusé d'assister à un sacrifice idolâtre, fait en
l'honneur de la victoire de Sévère[1119].»

«Corneille, alarmé, continue Fontenelle, voulut retirer la pièce
d'entre les mains des comédiens qui l'apprenoient; mais enfin il la
leur laissa, sur la parole d'un d'entre eux qui n'y jouoit point,
parce qu'il étoit trop mauvais acteur. Étoit-ce donc à ce comédien à
juger mieux que tout l'hôtel de Rambouillet?»

Les avis sont partagés à l'égard du comédien qui ranima si à propos le
courage de Corneille: les uns nomment Hauteroche[1120], les autres
Laroque[1121]; mais quelle que soit l'opinion qu'on adopte, elle cadre
mal avec le témoignage de Fontenelle; en effet, de l'aveu même de
Lemazurier, qui pense qu'il s'agit de Laroque, ces deux comédiens
n'appartenaient pas encore à l'hôtel de Bourgogne au moment où l'on
joua _Polyeucte_; or le récit de Fontenelle désigne un comédien
faisant partie de la troupe qui représentait cette tragédie, et, d'un
autre côté, les témoignages contemporains établissent d'une manière
formelle qu'elle fut jouée à l'hôtel de Bourgogne[1122].

«Depuis peu d'années, dit l'abbé d'Aubignac, Barreau mit sur le
théâtre de l'hôtel de Bourgogne le martyre de saint Eustache, et
Corneille ceux de Polyeucte et de Théodore[1123].»

L'abbé de Villiers n'est pas moins explicite, dans son _Entretien sur
les tragédies de ce temps_, publié en 1675 et reproduit dans le
_Recueil de dissertations_.... de l'abbé Granet. Le passage où il
parle de _Polyeucte_ est assez curieux pour qu'il nous paraisse utile
de le reproduire tout entier:

«TIMANTE. Vous croyez donc qu'on ne peut faire de bonnes tragédies sur
des sujets saints?

CLÉARQUE. Je crois du moins qu'on ne voudroit pas se hasarder à en
faire. Quoique l'hôtel de Bourgogne n'ait été donné aux comédiens que
pour représenter les histoires saintes, je ne crois pas que ces
Messieurs voulussent reprendre aujourd'hui leur ancienne coutume. Ils
se sont trop bien trouvés des sujets profanes pour les quitter.

TIMANTE. J'ai ouï dire qu'ils ne s'étoient pas plus mal trouvés des
sujets saints, et qu'ils avoient gagné plus d'argent au _Polyeucte_
qu'à quelque autre tragédie qu'ils ayent représentée depuis.

CLÉARQUE. Il est vrai que cette tragédie réussit bien. M. Corneille la
hasarda sur sa réputation, et il crut, par le succès qu'elle eut,
qu'il en pouvoit hasarder encore une autre. Il donna _Théodore_; cette
dernière ne réussit point, et depuis personne n'a osé tenter la même
chose. On a renvoyé ces sortes de sujets dans les colléges, où tout
est bon pour exercer les enfants, et où l'on peut impunément
représenter tout ce qui est capable d'inspirer ou de la dévotion, ou
la crainte des jugements de Dieu.»

Nous avons vu qu'_Horace_ et _Cinna_, souvent considérés comme joués
en 1639, ne l'ont été qu'en 1640; c'est vers la fin de la même année
qu'on a représenté _Polyeucte_. Jamais aucun doute ne s'est élevé à ce
sujet.

L'édition originale de cette pièce a pour titre:

POLYEVCTE MARTYR, TRAGEDIE. _A Paris, chez Antoine de Sommauille_....
_et Augustin Courbé_.... M.DC.XLIII, in-4º, 8 feuillets, 121 pages et
1 feuillet.

Elle est imprimée en vertu d'un privilége accordé à Corneille le
trentième janvier, à la suite duquel on lit: «Acheué d'imprimer à
Roüen pour la premiere fois, aux dépens de l'Autheur, par Laurens
Maurry, ce 20. iour d'octobre 1643.»

On trouve en tête du volume un curieux frontispice gravé qui
représente Polyeucte vêtu d'un pourpoint espagnol, d'un
haut-de-chausse à crevés, et coiffé d'une toque à plumes, brisant les
idoles à coups de marteau; ce costume était probablement la
reproduction exacte de celui qui était alors en usage au théâtre, et
qui ne fut modifié que longtemps après, au moins d'une manière
sensible: «Je me souviens, dit Voltaire[1124], qu'autrefois l'acteur
qui jouait Polyeucte, avec des gants blancs et un grand chapeau, ôtait
ses gants et son chapeau pour faire sa prière à Dieu.» Plus loin il
ajoute[1125]: «Quand les acteurs représentaient les Romains avec un
chapeau et une cravate, Sévère arrivait le chapeau sur la tête, et
Félix l'écoutait chapeau bas, ce qui faisait un effet ridicule.»

L'admirable rôle de Pauline a toujours excité l'émulation et trop
souvent le découragement de nos meilleures tragédiennes[1126]; mais
elle n'a été pour aucune d'elles l'occasion d'un triomphe aussi
prématuré que pour Adrienne le Couvreur.

«En 1705, âgée d'environ quinze ans, elle fit partie avec quelques
jeunes gens de jouer la tragédie de _Polyeucte_ et la petite comédie
du _Deuil_. Les répétitions qu'ils en firent chez un épicier, au bas
de la rue Férou, faubourg Saint-Germain, firent du bruit; plusieurs
personnes de considération y vinrent voir la jeune le Couvreur, qui
était chargée du rôle de Pauline. La présidente le Jay leur prêta pour
la représentation la belle cour de son hôtel, rue Garancière. La cour,
la ville, la comédie y accoururent; la porte, qui étoit gardée par
huit suisses, fut forcée. On joua à la françoise, parce que notre
actrice et quelques autres de ses camarades ne se trouvèrent pas en
état de louer des habits à la romaine. Elle avoit emprunté un habit de
la femme de chambre de Mme la présidente le Jay, dans lequel elle ne
parut pas avantageusement; mais elle charma tout le monde par une
façon de réciter toute nouvelle, mais si naturelle et si vraie, qu'on
disoit d'une voix unanime qu'elle n'avoit plus qu'un pas à faire pour
devenir la plus grande comédienne qui eût jamais été sur le
Théâtre-François. Elle ne fut pas la seule qui méritât des
applaudissements. Un jeune homme nommé Minou, qui par la suite est
devenu un très-grand comédien dans les pays étrangers, joua le rôle de
Sévère avec un feu, un pathétique et une intelligence parfaite; il
entra même tellement dans l'esprit de son rôle, qu'il tomba en
défaillance en disant à Fabian, son confident: «Soutiens-moi, ce coup
de foudre est grand.» Il fallut lui ouvrir les veines; on ne court
plus de ces risques sur le Théâtre-François. Minou se remit et finit
son rôle. La tragédie étoit à peine achevée, qu'apparemment sur les
plaintes des comédiens, M. d'Argenson envoya des archers pour arrêter
la petite troupe, qui se crut perdue; mais elle en fut quitte pour
l'alarme. Mme la présidente le Jay envoya chez ce magistrat, qui
révoqua à l'instant son ordre, à condition que ces représentations
cesseroient[1127].»

Le gouvernement révolutionnaire, qui avait proscrit _le Cid_ parce
qu'on y voyait un roi[1128], devait redouter l'expression des
sentiments religieux qui éclatent dans _Polyeucte_ avec tant de
vivacité et d'élévation à la fois; aussi la représentation en fut-elle
interdite, comme le remarque M. Hallays-Dabot dans son _Histoire de la
censure_[1129]. Toutefois cette interdiction ne dura pas aussi
longtemps qu'il le croit, et il s'est trompé lorsqu'il a dit que
_Polyeucte_ ne fut pas remis au théâtre avant l'époque du Consulat: la
reprise réelle est du 13 floréal de l'an II[1130]. Depuis lors
_Polyeucte_ n'a plus disparu du répertoire courant; mais trop souvent,
il faut le reconnaître, le manque d'interprètes dignes d'une si grande
oeuvre en a interrompu pendant fort longtemps les représentations.

NOTES:

  [1116] Voyez ci-dessus, p. 38. Le passage que nous reproduisons
  ici est extrait de la page 87 de cet ouvrage.

  [1117] Voyez ci-dessus, p. 254 et 255.

  [1118] _OEuvres_, Paris, B. Brunet, 1742, tome III, p. 103.

  [1119] Note de Voltaire sur la scène VI de l'acte II de
  _Polyeucte_.

  [1120] M. Guizot, _Corneille et son temps_, p. 200.

  [1121] Voyez la fin de la note 1 de la page
  suivante.--Lemazurier, _Galerie des acteurs du théâtre français_,
  tome I, p. 317.--Aimé Martin, _OEuvres de Corneille_, tome I, p.
  XLI, note 1.--M. Édouard Fournier, _Notes sur la vie de
  Corneille_, p. XL.

  [1122] On trouve dans l'édition de M. Lefèvre la distribution de
  rôles suivante, qui, si elle était authentique, établirait que la
  pièce a été jouée au Marais: POLYEUCTE, _d'Orgemont_; SÉVÈRE,
  _Floridor_; NÉARQUE, _Desurlis_; PAULINE, _Mlle Duclos_; mais
  nous avons déjà eu bien souvent l'occasion de voir que les
  renseignements de ce genre ne reposent dans cette édition sur
  aucun document certain. Nous ne citerons que pour mémoire une
  autre source tout aussi peu sûre: un _Journal du Théâtre_
  françois manuscrit qui se trouve aujourd'hui à la Bibliothèque
  impériale et qui appartenait autrefois à M. Beffara. Une note de
  cet amateur, placée en tête du premier volume, attribue avec
  beaucoup de vraisemblance l'ouvrage à de Mouhy, auteur des
  _Tablettes dramatiques_. On y lit (tome II, folio 804 recto):
  «Les acteurs qui jouèrent d'original dans _Polyeucte_ furent
  Baron, Champmeslé, la Thuillerie, Hauteroche, Beauval, Guérin,
  Hubert, le Comte, et les demoiselles le Comte et Guyot.»

  [1123] _Pratique du théâtre_, livre IV, nouveau chapitre VI
  manuscrit, intitulé: _des Discours de piété_, dirigé
  principalement contre _Polyeucte_ et _Théodore_, et ajouté à
  l'exemplaire que nous avons déjà cité ci-dessus, p. 276, note 2.

  [1124] Note sur la scène III de l'acte IV.

  [1125] Note sur la scène VI de l'acte V.

  [1126] Voyez, dans les _Mémoires d'Hippolyte Clairon_ (p. 110 et
  suivantes), une _Étude de Pauline dans Polyeucte_, et dans les
  _Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil en réponse aux Mémoires
  d'Hippolyte Clairon_ (p. 168 et suivantes), une critique
  très-vive, mais fort juste, de cette _Étude_.

  [1127] _Lettre à Mylord*** sur Baron et Mlle Lecouvreur_, p.
  23-25.

  [1128] _Histoire du Théâtre françois_, par _C. G. Étienne_ et _B.
  Martainville_, tome III, p. 56 et note.

  [1129] Page 215.

  [1130] Le 1er mai 1794.--Lemazurier, tome I, p. 555.



A LA REINE RÉGENTE[1131].


    MADAME,

  Quelque connoissance que j'aye de ma foiblesse, quelque profond
  respect[1132] qu'imprime VOTRE MAJESTÉ dans les âmes de ceux qui
  l'approchent, j'avoue que je me jette à ses pieds sans timidité et
  sans défiance, et que je me tiens assuré de lui plaire, parce que
  je suis assuré de lui parler de ce qu'elle aime le mieux. Ce n'est
  qu'une pièce de théâtre que je lui présente, mais qui[1133]
  l'entretiendra de Dieu: la dignité de la matière est si haute, que
  l'impuissance de l'artisan ne la peut ravaler; et votre âme
  royale se plaît trop à cette sorte d'entretien pour s'offenser des
  défauts d'un ouvrage où elle rencontrera les délices de son coeur.
  C'est par là, MADAME, que j'espère obtenir de VOTRE MAJESTÉ le
  pardon du long temps que j'ai attendu à lui rendre cette sorte
  d'hommages[1134]. Toutes les fois que j'ai mis sur notre scène des
  vertus morales ou politiques, j'en ai toujours cru les tableaux
  trop peu dignes de paraître devant Elle, quand j'ai considéré
  qu'avec quelque soin que je les pusse choisir dans l'histoire, et
  quelques ornements dont l'artifice les pût enrichir, elle en
  voyoit de plus grands exemples dans elle-même. Pour rendre les
  choses proportionnées, il falloit aller à la plus haute espèce, et
  n'entreprendre pas de rien offrir de cette nature à une reine
  très-chrétienne, et qui l'est beaucoup plus encore par ses actions
  que par son titre, à moins que de lui offrir un portrait des
  vertus chrétiennes dont l'amour et la gloire de Dieu formassent
  les plus beaux traits, et qui rendît les plaisirs qu'elle y pourra
  prendre aussi propres à exercer sa piété qu'à délasser son esprit.
  C'est à cette extraordinaire et admirable piété, MADAME, que la
  France est redevable des bénédictions qu'elle voit tomber sur les
  premières armes de son roi; les heureux succès qu'elles ont
  obtenus en sont les rétributions éclatantes, et des coups du ciel,
  qui répand abondamment sur tout le royaume les récompenses et les
  grâces que VOTRE MAJESTÉ a méritées. Notre perte sembloit
  infaillible après celle de notre grand monarque; toute l'Europe
  avoit déjà pitié de nous, et s'imaginoit que nous nous allions
  précipiter dans un extrême désordre, parce qu'elle nous voyoit
  dans une extrême désolation: cependant la prudence et les soins de
  VOTRE MAJESTÉ, les bons conseils qu'elle a pris, les grands
  courages qu'elle a choisis pour les exécuter, ont agi si
  puissamment dans tous les besoins de l'État, que cette première
  année de sa régence a non-seulement égalé les plus glorieuses de
  l'autre règne, mais a même effacé, par la prise de
  Thionville[1135], le souvenir du malheur qui, devant ses murs,
  avoit interrompu une si longue suite de victoires. Permettez que
  je me laisse emporter au ravissement que me donne cette pensée, et
  que je m'écrie dans ce transport:

    Que vos soins, grande REINE, enfantent de miracles!
    Bruxelles et Madrid en sont tous interdits;
    Et si notre Apollon me les avoit prédits,
    J'aurois moi-même osé douter de ses oracles.

    Sous vos commandements on force tous obstacles;
    On porte l'épouvante aux coeurs les plus hardis,
    Et par des coups d'essai vos États agrandis
    Des drapeaux ennemis font d'illustres spectacles.

    La victoire elle-même accourant à mon roi,
    Et mettant à ses pieds Thionville et Rocroi,
    Fait retentir ces vers sur les bords[1136] de la Seine:

    «France, attends tout d'un règne ouvert en triomphant,
    Puisque tu vois déjà les ordres de ta reine
    Faire un foudre en tes mains des armes d'un enfant.»

  Il ne faut point douter que des commencements si merveilleux ne
  soient soutenus par des progrès encore plus étonnants. Dieu ne
  laisse point ses ouvrages imparfaits: il les achèvera, MADAME, et
  rendra non-seulement la régence de VOTRE MAJESTÉ, mais encore
  toute sa vie, un enchaînement continuel de prospérités. Ce sont
  les voeux de toute la France, et ce sont ceux que fait avec plus
  de zèle,

    MADAME,

    De VOTRE MAJESTÉ,

    Le très-humble, très-obéissant et très-fidèle
    serviteur et sujet,

    CORNEILLE.

NOTES:

  [1131] Anne d'Autriche, fille aînée de Philippe III, roi
  d'Espagne, mariée à Louis XIII le 25 décembre 1615, devint
  régente du royaume quatre jours après la mort du Roi, le 18 mai
  1643, c'est-à-dire entre l'époque où Corneille obtint le
  privilége de _Polyeucte_ et celle où cette pièce fut imprimée
  (voyez plus haut, p. 468). On trouve ici l'expression fort
  naturelle de la reconnaissance de Corneille envers la Reine, qui
  s'était montrée très-favorable au _Cid_ et à son auteur (voyez
  ci-dessus, p. 15 et 16). C'était d'abord à Louis XIII que cette
  dédicace devait être adressée. On lit dans l'_Historiette_ que
  lui a consacrée Tallemant des Réaux (tome II, p. 248): «Depuis la
  mort du Cardinal, M. de Schomberg lui dit que Corneille vouloit
  lui dédier la tragédie de _Polyeucte_. Cela lui fit peur, parce
  que Montauron avoit donné deux cents pistoles à Corneille pour
  _Cinna_. «Il n'est pas nécessaire, dit-il.--Ah! Sire, reprit M.
  de Schomberg, ce n'est point par intérêt.--Bien donc, dit-il, il
  me fera plaisir.» Ce fut à la Reine qu'on la dédia, car le Roi
  mourut entre deux.»--Cette épître et l'_Abrégé du martyre_, qui
  la suit, se trouvent dans les éditions antérieures à 1660 et dans
  une édition in-12 de 1664 que possède la Bibliothèque impériale.

  [1132] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): et quelque
  respect.

  [1133] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): mais une pièce
  de théâtre qui....

  [1134] Les éditions de 1648-1655 portent: «hommage,» au
  singulier.

  [1135] Le 18 août 1643.

  [1136] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): sur le bord.



ABRÉGÉ

DU MARTYRE DE SAINT POLYEUCTE,

ÉCRIT PAR SIMÉON MÉTAPHRASTE, ET RAPPORTÉ PAR SURIUS[1137].


L'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus
beau secret de la poésie, produit d'ordinaire deux sortes d'effets,
selon la diversité des esprits qui la voient. Les uns se laissent si
bien persuader à cet enchaînement, qu'aussitôt qu'ils ont remarqué
quelques événements véritables, ils s'imaginent la même chose des
motifs qui les font naître et des circonstances qui les accompagnent;
les autres, mieux avertis de notre artifice, soupçonnent de fausseté
tout ce qui n'est pas de leur connoissance; si bien que quand nous
traitons quelque histoire écartée dont ils ne trouvent rien dans leur
souvenir, ils l'attribuent toute entière à l'effort de notre
imagination, et la prennent pour une aventure de roman.

L'un et l'autre de ces effets seroit dangereux en cette rencontre: il
y va de la gloire de Dieu, qui se plaît dans celle de ses saints, dont
la mort si précieuse devant ses yeux ne doit pas passer pour fabuleuse
devant ceux des hommes. Au lieu de sanctifier notre théâtre par sa
représentation, nous y profanerions la sainteté de leurs souffrances,
si nous permettions que la crédulité des uns et la défiance des
autres, également abusées par ce mélange, se méprissent également en
la vénération qui leur est due, et que les premiers la rendissent mal
à propos à ceux qui ne la méritent pas, cependant que les autres la
dénieroient à ceux à qui elle appartient.

Saint Polyeucte est un martyr dont, s'il m'est permis de parler ainsi,
beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église. Le
_Martyrologe romain_ en fait mention sur le 13e de février, mais en
deux mots, suivant sa coutune[1138]; Baronius, dans ses _Annales_,
n'en dit qu'une ligne[1139]; le seul Surius[1140], ou plutôt Mosander,
qui l'a augmenté dans les dernières impressions, en rapporte la mort
assez au long sur le 9e de janvier; et j'ai cru qu'il étoit de mon
devoir d'en mettre ici l'abrégé. Comme il a été à propos d'en rendre
la représentation agréable, afin que le plaisir pût insinuer plus
doucement l'utilité, et lui servir comme de véhicule pour la porter
dans l'âme du peuple, il est juste aussi de lui donner cette lumière
pour démêler la vérité d'avec ses ornements, et lui faire reconnoître
ce qui lui doit imprimer du respect comme saint, et ce qui le doit
seulement divertir comme industrieux. Voici donc ce que ce dernier
nous apprend:

Polyeucte et Néarque étoient deux cavaliers étroitement liés ensemble
d'amitié; ils vivoient en l'an 250, sous l'empire de Décius; leur
demeure étoit dans Mélitène, capitale d'Arménie; leur religion
différente: Néarque étant chrétien, et Polyeucte suivant encore la
secte des gentils, mais ayant toutes les qualités[1141] dignes d'un
chrétien, et une grande inclination à le devenir. L'Empereur ayant
fait publier un édit très-rigoureux contre les chrétiens, cette
publication donna un grand trouble à Néarque, non pour la crainte des
supplices dont il étoit menacé, mais pour l'appréhension qu'il eut que
leur amitié ne souffrît quelque séparation ou refroidissement par cet
édit, vu les peines qui y étoient proposées à ceux de sa religion, et
les honneurs promis à ceux du parti contraire. Il en conçut un si
profond déplaisir, que son ami s'en aperçut; et l'ayant obligé de lui
en dire la cause, il prit de là occasion de lui ouvrir son coeur: «Ne
craignez point, lui dit-il[1142], que l'édit de l'Empereur nous
désunisse; j'ai vu cette nuit le Christ que vous adorez; il m'a
dépouillé d'une robe sale pour me revêtir d'une autre toute lumineuse,
et m'a fait monter sur un cheval ailé pour le suivre: cette vision m'a
résolu entièrement à faire ce qu'il y a longtemps que je médite; le
seul nom de chrétien me manque; et vous-même, toutes les fois que vous
m'avez parlé de votre grand Messie[1143], vous avez pu remarquer que
je vous ai toujours écouté avec respect; et quand vous m'avez lu sa
vie et ses enseignements, j'ai toujours admiré la sainteté de ses
actions et de ses discours. O Néarque! si je ne me croyois pas indigne
d'aller à lui sans être initié de ses mystères et avoir reçu la grâce
de ses sacrements, que vous verriez éclater l'ardeur que j'ai de
mourir pour sa gloire et le soutien de ses éternelles vérités!»
Néarque l'ayant éclairci du scrupule où il étoit[1144] par l'exemple
du bon larron, qui en un moment mérita le ciel, bien qu'il n'eût pas
reçu le baptême, aussitôt notre martyr, plein d'une sainte ferveur,
prend l'édit de l'Empereur, crache dessus, et le déchire en morceaux
qu'il jette au vent; et voyant des idoles que le peuple portoit sur
les autels pour les adorer, il les arrache à ceux qui les portoient,
les brise contre terre, et les foule aux pieds, étonnant tout le monde
et son ami même, par la chaleur de ce zèle, qu'il n'avoit pas espéré.

Son beau-père Félix, qui avoit la commission de l'Empereur pour
persécuter les chrétiens, ayant vu lui-même ce qu'avoit fait son
gendre, saisi de douleur de voir l'espoir et l'appui de sa famille
perdus, tâche d'ébranler sa constance, premièrement par de belles
paroles, ensuite par des menaces, enfin par des coups qu'il lui fait
donner par ses bourreaux sur tout le visage; mais n'en ayant pu venir
à bout, pour dernier effort il lui envoie sa fille Pauline, afin de
voir si ses larmes n'auroient point plus de pouvoir sur l'esprit d'un
mari que n'avoient eu ses artifices et ses rigueurs. Il n'avance rien
davantage par là; au contraire, voyant que sa fermeté convertissoit
beaucoup de païens, il le condamne à perdre la tête. Cet arrêt fut
exécuté sur l'heure; et le saint martyr, sans autre baptême que de son
sang, s'en alla prendre possession de la gloire que Dieu a promise à
ceux qui renonceroient à eux-mêmes pour l'amour de lui.

Voilà en peu de mots ce qu'en dit Surius. Le songe de Pauline, l'amour
de Sévère, le baptême effectif de Polyeucte, le sacrifice pour la
victoire de l'Empereur, la dignité de Félix, que je fais gouverneur
d'Arménie, la mort de Néarque, la conversion de Félix et de Pauline,
sont des inventions et des embellissements de théâtre. La seule
victoire de l'Empereur contre les Perses a quelque fondement dans
l'histoire; et sans chercher d'autres auteurs, elle est rapportée par
M. Coëffeteau dans son _Histoire romaine_[1145]; mais il ne dit pas,
ni qu'il leur imposa tribut, ni qu'il envoya faire des sacrifices de
remercîment en Arménie.

Si j'ai ajouté ces incidents et ces particularités selon l'art, ou
non, les savants en jugeront: mon but ici n'est pas de les justifier,
mais seulement d'avertir le lecteur de ce qu'il en peut croire.

NOTES:

  [1137] Siméon Métaphraste, ainsi nommé parce qu'il a paraphrasé
  les vies des saints, est né dans le dixième siècle, à
  Constantinople. Ce fut, dit-on, Constantin Porphyrogénète qui
  l'engagea à rassembler les vies des saints. Louis Lippomani, né à
  Venise vers 1500, publia, de 1551 à 1558, 6 volumes in-4º de vies
  des saints. Les deux derniers contiennent la traduction latine de
  celles qui avaient été recueillies par Métaphraste; enfin Laurent
  Surius, né en 1522 à Lubeck, publia en 1570 un recueil en 6
  volumes in-folio intitulé: _Vitæ sanctorum ab Aloysio Lipomanno
  olim conscriptæ_, qui fut ensuite augmenté par Mosander.--Nous
  n'avons pas besoin de faire remarquer que le titre: _Abrégé du
  martyre de saint Polyeucte_, ne s'applique qu'aux deux
  paragraphes de cet Avertissement qui commencent l'un par:
  «Polyeucte et Néarque,» et l'autre par: «Son beau-père Félix.»

  [1138] _Melitinæ, in Armenia, sancti Polyeucti martyris, qui, in
  persecutione ejusdem Decii, multa passus, martyrii coronam
  adeptus est._

  [1139] _Nicomediæ vero in Bithynia Quadratus est passus, Melitinæ
  in Armenia Polyeuctus._ (_Annales ecclesiastici_.... _Romæ_,
  1594, in-fol., tome II, p. 459, ann. 254.)

  [1140] L'édition de 1656 et celle de 1664 in-12 portent, par
  erreur, _Superius_, pour _Surius_.

  [1141] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): Néarque étoit
  chrétien, et Polyeucte suivoit encore la secte des gentils, mais
  avec toutes les qualités....

  [1142] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): lui dit
  Polyeucte.

  [1143] VAR. (édit. de 1648-1656 et de 1664 in-12): de votre
  Messie.

  [1144] Voltaire, dans l'édition de 1764, a ainsi modifié ce
  passage: «Néarque l'ayant éclairci sur l'illusion du scrupule où
  il était.»

  [1145] «Il (_Décius_) commença son voyage, qui lui fut si
  heureux, qu'il remporta une glorieuse victoire sur les Perses et
  apaisa les tumultes qui s'étoient élevés en Orient.» (Paris, N.
  et J. de la Coste, 1637, in-fol., livre XVII, p. 716.)



EXAMEN[1146].

Ce martyre est rapporté par Surius sur le neuvième de janvier.
Polyeucte vivoit en l'année 250, sous l'empereur Décius. Il étoit
Arménien, ami de Néarque, et gendre de Félix, qui avoit la commission
de l'Empereur pour faire exécuter ses édits contre les chrétiens. Cet
ami l'ayant résolu à se faire chrétien, il déchira ces édits qu'on
publioit, arracha les idoles des mains de ceux qui les portoient sur
les autels pour les adorer, les brisa contre terre, résista aux larmes
de sa femme Pauline, que Félix employa auprès de lui pour le ramener à
leur culte, et perdit la vie par l'ordre de son beau-père, sans autre
baptême que celui de son sang. Voilà ce que m'a prêté l'histoire; le
reste est de mon invention.

Pour donner plus de dignité à l'action, j'ai fait Félix gouverneur
d'Arménie, et ai pratiqué un sacrifice public, afin de rendre
l'occasion plus illustre, et donner un prétexte à Sévère de venir en
cette province, sans faire éclater son amour avant qu'il en eût l'aveu
de Pauline. Ceux qui veulent arrêter nos héros dans une médiocre
bonté, où quelques interprètes d'Aristote bornent leur vertu, ne
trouveront pas ici leur compte, puisque celle de Polyeucte va jusqu'à
la sainteté, et n'a aucun mélange de foiblesse. J'en ai déjà parlé
ailleurs[1147]; et pour confirmer ce que j'en ai dit par quelques
autorités, j'ajouterai ici que Minturnus[1148], dans son _Traité du
Poëte_, agite cette question, _si la Passion de Jésus-Christ et les
martyres des saints doivent être exclus du théâtre, à cause qu'ils
passent cette médiocre bonté_, et résout en ma faveur[1149]. Le
célèbre Heinsius, qui non-seulement a traduit la _Poétique_ de notre
philosophe, mais a fait un _Traité de la constitution de la tragédie_
selon sa pensée[1150], nous en a donné une sur le martyre des
Innocents[1151]. L'illustre Grotius a mis sur la scène la Passion même
de Jésus-Christ et l'histoire de Joseph[1152]; et le savant Buchanan a
fait la même chose de celle de Jephté, et de la mort de saint
Jean-Baptiste[1153]. C'est sur ces exemples que j'ai hasardé ce poëme,
où je me suis donné des licences qu'ils n'ont pas prises, de changer
l'histoire en quelque chose, et d'y mêler des épisodes d'invention:
aussi m'étoit-il plus permis sur cette matière qu'à eux sur celle
qu'ils ont choisie. Nous ne devons qu'une croyance pieuse à la vie des
saints, et nous avons le même droit sur ce que nous en tirons pour le
porter sur le théâtre, que sur ce que nous empruntons des autres
histoires; mais nous devons une foi chrétienne et indispensable à tout
ce qui est dans la Bible, qui ne nous laisse aucune liberté d'y rien
changer. J'estime toutefois qu'il ne nous est pas défendu d'y ajouter
quelque chose, pourvu qu'il ne détruise rien de ces vérités dictées
par le Saint-Esprit. Buchanan ni Grotius ne l'ont pas fait dans leurs
poëmes; mais aussi ne les ont-ils pas rendus assez fournis pour notre
théâtre, et ne s'y sont proposé pour exemple que la constitution la
plus simple des anciens. Heinsius a plus osé qu'eux dans celui que
j'ai nommé: les anges qui bercent l'enfant Jésus, et l'ombre de
Mariane avec les furies qui agitent l'esprit d'Hérode, sont des
agréments qu'il n'a pas trouvés dans l'Évangile. Je crois même qu'on
en peut supprimer quelque chose, quand il y a apparence qu'il ne
plairoit pas sur le théâtre, pourvu qu'on ne mette rien en la place;
car alors ce seroit changer l'histoire, ce que le respect que nous
devons à l'Écriture ne permet point. Si j'avois à y exposer celle de
David et de Bersabée[1154], je ne décrirois pas comme il en devint
amoureux en la voyant se baigner dans une fontaine, de peur que
l'image de cette nudité ne fît une impression trop chatouilleuse dans
l'esprit de l'auditeur; mais je me contenterois de le peindre avec de
l'amour pour elle, sans parler aucunement de quelle manière cet amour
se seroit emparé de son coeur.

Je reviens à _Polyeucte_, dont le succès a été très-heureux. Le style
n'en est pas si fort ni si majestueux que celui de _Cinna_ et de
_Pompée_[1155], mais il a quelque chose de plus touchant, et les
tendresses de l'amour humain y font un si agréable mélange avec la
fermeté du divin, que sa représentation a satisfait tout ensemble les
dévots et les gens du monde. A mon gré, je n'ai point fait de pièce où
l'ordre du théâtre soit plus beau et l'enchaînement des scènes mieux
ménagé. L'unité d'action, et celles de jour et de lieu, y ont leur
justesse; et les scrupules qui peuvent naître touchant ces deux
dernières se dissiperont aisément, pour peu qu'on me veuille prêter de
cette faveur que l'auditeur nous doit toujours, quand l'occasion s'en
offre, en reconnoissance de la peine que nous avons prise à le
divertir.

Il est hors de doute que si nous appliquons ce poëme à nos coutumes,
le sacrifice se fait trop tôt après la venue de Sévère; et cette
précipitation sortira du vraisemblable par la nécessité d'obéir à la
règle. Quand le Roi envoie ses ordres dans les villes pour y faire
rendre des actions de grâces pour ses victoires, ou pour d'autres
bénédictions qu'il reçoit du ciel, on ne les exécute pas dès le jour
même; mais aussi il faut du temps pour assembler le clergé, les
magistrats et les corps de ville, et c'est ce qui en fait différer
l'exécution. Nos acteurs n'avoient ici aucune de ces assemblées à
faire.

Il suffisoit de la présence de Sévère et de Félix, et du ministère du
grand prêtre; ainsi nous n'avons eu aucun besoin de remettre ce
sacrifice en un autre jour. D'ailleurs, comme Félix craignoit ce
favori, qu'il croyoit irrité du mariage de sa fille, il étoit bien
aise de lui donner le moins d'occasion de tarder qu'il lui étoit
possible, et de tâcher, durant son peu de séjour, à gagner son esprit
par une prompte complaisance, et montrer tout ensemble une impatience
d'obéir aux volontés de l'Empereur.

L'autre scrupule regarde l'unité de lieu, qui est assez exacte,
puisque tout s'y passe dans une salle ou antichambre commune aux
appartements de Félix et de sa fille. Il semble que la bienséance y
soit un peu forcée pour conserver cette unité au second acte, en ce
que Pauline vient jusque dans cette antichambre pour trouver Sévère,
dont elle devroit attendre la visite dans son cabinet. A quoi je
réponds qu'elle a eu deux raisons de venir au-devant de lui: l'une,
pour faire plus d'honneur à un homme dont son père redoutoit
l'indignation, et qu'il lui avoit commandé d'adoucir en sa faveur;
l'autre, pour rompre plus aisément la conversation avec lui, en se
retirant dans ce cabinet, s'il ne vouloit pas la quitter à sa prière,
et se délivrer, par cette retraite, d'un entretien dangereux pour
elle, ce qu'elle n'eût pu faire, si elle eût reçu sa visite dans son
appartement.

Sa confidence avec Stratonice, touchant l'amour qu'elle avoit eu pour
ce cavalier[1156], me fait faire une réflexion sur le temps qu'elle
prend pour cela. Il s'en fait beaucoup sur nos théâtres, d'affections
qui ont déjà duré deux ou trois ans, dont on attend à révéler le
secret justement au jour de l'action qui se présente[1157], et
non-seulement sans aucune raison de choisir ce jour-là plutôt qu'un
autre pour le déclarer, mais lors même que vraisemblablement on s'en
est dû ouvrir beaucoup auparavant avec la personne à qui on en fait
confidence. Ce sont choses dont il faut instruire le spectateur en les
faisant apprendre par un des acteurs à l'autre; mais il faut[1158]
prendre garde avec soin que celui à qui on les apprend ait eu lieu de
les ignorer jusque-là aussi bien que le spectateur, et que quelque
occasion tirée du sujet oblige celui qui les récite à rompre enfin un
silence qu'il a gardé si longtemps. L'Infante, dans _le Cid_, avoue à
Léonor l'amour secret qu'elle a pour lui[1159], et l'auroit pu faire
un an ou six mois plus tôt. Cléopatre, dans _Pompée_, ne prend pas des
mesures plus justes avec Charmion; elle lui conte la passion de César
pour elle, et comme

                      Chaque jour ses courriers
    Lui portent en tribut ses voeux et ses lauriers[1160].

Cependant, comme il ne paroît personne avec qui elle aye plus
d'ouverture de coeur qu'avec cette Charmion, il y a grande apparence
que c'étoit elle-même dont cette reine se servoit[1161] pour
introduire ces courriers, et qu'ainsi elle devoit savoir déjà tout ce
commerce entre César et sa maîtresse. Du moins il falloit marquer
quelque raison qui lui eût laissé ignorer[1162] jusque-là tout ce
qu'elle lui apprend, et de quel autre ministère cette princesse
s'étoit servie pour recevoir ces courriers. Il n'en va pas de même
ici. Pauline ne s'ouvre avec Stratonice que pour lui faire entendre le
songe qui la trouble, et les sujets qu'elle a de s'en alarmer; et
comme elle n'a fait ce songe que la nuit d'auparavant, et qu'elle ne
lui eût jamais révélé son secret sans cette occasion qui l'y oblige,
on peut dire qu'elle n'a point eu lieu de lui faire cette confidence
plus tôt qu'elle ne l'a faite[1163].

Je n'ai point fait de narration de la mort de Polyeucte, parce que je
n'avois personne pour la faire ni pour l'écouter, que des païens qui
ne la pouvoient ni écouter ni faire, que comme ils avoient fait et
écouté celle de Néarque, ce qui auroit été une répétition et marque de
stérilité, et en outre n'auroit pas répondu à la dignité de l'action
principale, qui est terminée par là. Ainsi j'ai mieux aimé la faire
connoître par un saint emportement de Pauline[1164], que cette mort a
convertie, que par un récit qui n'eût point eu de grâce dans une
bouche indigne de le prononcer[1165]. Félix son père se convertit
après elle; et ces deux conversions, quoique miraculeuses, sont si
ordinaires dans les martyres, qu'elles ne sortent point de la
vraisemblance, parce qu'elles ne sont pas de ces événements rares et
singuliers qu'on ne peut tirer en exemple; et elles servent à remettre
le calme dans les esprits de Félix, de Sévère et de Pauline, que sans
cela j'aurois eu bien de la peine à retirer du théâtre dans un état
qui rendît la pièce complète, en ne laissant rien à souhaiter à la
curiosité de l'auditeur.

NOTES:

  [1146] L'édition de 1664 in-12, conforme en ceci aux éditions
  antérieures à 1660, et non au recueil de même date, qu'elle
  contient, comme nous l'avons dit, les deux pièces préliminaires
  qui précèdent, et ne contient pas l'_Examen_.

  [1147] Voyez tome I, p. 59.

  [1148] Les éditions de 1660 et de 1663 portent: «Mirturnus.»

  [1149] «Mors.... illa salutaris, quam Christus, ut vitam
  mortalibus restitueret, non invitus ac libenter sane oppetivit,
  non esset profecto tragice deploranda, si minus in theatrum
  afferri deberent quæ viro probo accidissent, ac ferenda indigne
  potius quam miseranda esse viderentur. Quum enim ille sit Deus,
  est etiam is homo, quem quid probum, quid justum, quid summa
  virtute præditum dicam?...» etc. (_Antonii Sebastiani Minturni de
  Poeta_.... _libri sex_. Venetiis, 1559, in-4º, livre III, p. 182
  et 183.)

  [1150] Voyez tome I, p. 34, note 269.

  [1151] _Ibidem_, p. 102, note 395.

  [1152] _Ibidem_, p. 102, note 394.

  [1153] _Ibidem_, p. 102, note 393.

  [1154] Il y a _Bersabée_, et non, comme dans la Bible,
  _Bethsabée_, dans toutes les éditions publiées du vivant de
  Corneille, et encore dans celle de 1692.

  [1155] _Polyeucte_ ne fut imprimé qu'après la représentation de
  _Pompée_. Voyez la Notice de cette dernière tragédie.

  [1156] Voyez acte I, scène III.

  [1157] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui se représente.

  [1158] VAR. (édit. de 1660-1664): en les apprenant à un des
  acteurs; mais il faut....

  [1159] Voyez _le Cid_, acte I, scène II.

  [1160] Acte II, scène I, vers 391 et 392. Le passage est ici un
  peu modifié. Il y a dans la pièce:

    Et depuis, jusqu'ici chaque jour ses courriers
    M'apportent en tribut ses voeux et ses lauriers.

  [1161] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): dont elle se servoit.

  [1162] VAR. (édit. de 1660 et de 1663): qui l'eût laissée
  ignorer.

  [1163] VAR. (édit. de 1660-1664): plus tôt qu'elle ne la fait.

  [1164] Voyez acte V, scène V.

  [1165] VAR. (édit. de 1660-1664): indigne de le faire.



LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE
_POLYEUCTE_.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

    1643 in-4º;
    1648 in-4º;
    1664 in-12.

RECUEILS.

    1648 in-12;
    1652 in-12;
    1654 in-12;
    1655 in-12;
    1656 in-12;
    1660 in-8º;
    1663 in-fol.;
    1664 in-8º;
    1668 in-12;
    1682 in-12.



ACTEURS.

    FÉLIX, sénateur romain, gouverneur d'Arménie.
    POLYEUCTE, seigneur arménien[1166], gendre de Félix.
    SÉVÈRE, chevalier romain, favori de l'empereur Décie[1167].
    NÉARQUE, seigneur arménien, ami de Polyeucte.
    PAULINE, fille de Félix et femme de Polyeucte.
    STRATONICE, confidente de Pauline.
    ALBIN, confident de Félix.
    FABIAN, domestique de Sévère.
    CLÉON, domestique de Félix.
    TROIS GARDES.


La scène est à Mélitène, capitale d'Arménie, dans le palais de Félix.



POLYEUCTE, MARTYR.

TRAGÉDIE CHRÉTIENNE[1168].



ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

POLYEUCTE, NÉARQUE.

    NÉARQUE.

    Quoi? vous vous arrêtez aux songes d'une femme!
    De si foibles sujets troublent cette grande âme!
    Et ce coeur tant de fois dans la guerre éprouvé
    S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé!

    POLYEUCTE.

    Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance                5
    Qu'un homme doit donner à son extravagance,
    Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit
    Forme de vains objets que le réveil détruit;
    Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme:
    Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme[1169],         10
    Quand après un long temps qu'elle a su nous charmer,
    Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer.
    Pauline, sans raison, dans la douleur plongée,
    Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée;
    Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,                  15
    Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.
    Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;
    Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;
    Et mon coeur, attendri sans être intimidé,
    N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé.                    20
    L'occasion, Néarque, est-elle si pressante
    Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante[1170]?
    Par un peu de remise épargnons son ennui,
    Pour faire en plein repos ce qu'il trouble aujourd'hui.

    NÉARQUE.

    Avez-vous cependant une pleine assurance                        25
    D'avoir assez de vie ou de persévérance?
    Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main[1171],
    Promet-il à vos voeux de le pouvoir demain[1172]?
    Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
    Ne descend pas toujours avec même efficace;                     30
    Après certains moments que perdent nos longueurs,
    Elle quitte ces traits qui pénètrent les coeurs;
    Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égare:
    Le bras qui la versoit en devient plus avare,
    Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien                  35
    Tombe plus rarement, ou n'opère plus rien.
    Celle qui vous pressoit de courir au baptême,
    Languissante déjà, cesse d'être la même,
    Et pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
    Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir. 40

POLYEUCTE.

    Vous me connoissez mal: la même ardeur me brûle,
    Et le desir s'accroît quand l'effet se recule[1173].
    Ces pleurs, que je regarde avec un oeil d'époux,
    Me laissent dans le coeur aussi chrétien que vous;
    Mais pour en recevoir le sacré caractère,                       45
    Qui lave nos forfaits dans une eau salutaire,
    Et qui purgeant notre âme et dessillant nos yeux[1174],
    Nous rend le premier droit que nous avions aux cieux,
    Bien que je le préfère aux grandeurs d'un empire[1175],
    Comme le bien suprême et le seul où j'aspire,                   50
    Je crois, pour satisfaire un juste et saint amour,
    Pouvoir un peu remettre, et différer d'un jour.

NÉARQUE.

    Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse:
    Ce qu'il ne peut de force, il l'entreprend de ruse.
    Jaloux des bons desseins qu'il tâche d'ébranler,                55
    Quand il ne les peut rompre, il pousse à reculer;
    D'obstacle sur obstacle il va troubler le vôtre,
    Aujourd'hui par des pleurs, chaque jour par quelque autre;
    Et ce songe rempli de noires visions[1176]
    N'est que le coup d'essai de ses illusions:                     60
    Il met tout en usage, et prière, et menace;
    Il attaque toujours, et jamais ne se lasse;
    Il croit pouvoir enfin ce qu'encore il n'a pu,
    Et que ce qu'on diffère est à demi rompu.
      Rompez ses premiers coups; laissez pleurer Pauline.
    Dieu ne veut point d'un coeur où le monde domine[1177],
    Qui regarde en arrière, et douteux en son choix,
    Lorsque sa voix l'appelle, écoute une autre voix.

POLYEUCTE.

    Pour se donner à lui faut-il n'aimer personne?

NÉARQUE.

    Nous pouvons tout aimer: il le souffre, il l'ordonne;           70
    Mais à vous dire tout, ce seigneur des seigneurs[1178]
    Veut le premier amour et les premiers honneurs.
    Comme rien n'est égal à sa grandeur suprême,
    Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même[1179],
    Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang[1180],
    Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
    Mais que vous êtes loin de cette ardeur parfaite[1181]
    Qui vous est nécessaire, et que je vous souhaite!
    Je ne puis vous parler que les larmes aux yeux[1182].
    Polyeucte, aujourd'hui qu'on nous hait en tous lieux,           80
    Qu'on croit servir l'État quand on nous persécute,
    Qu'aux plus âpres tourments un chrétien est en butte,
    Comment en pourrez-vous surmonter les douleurs,
    Si vous ne pouvez pas résister à des pleurs?

POLYEUCTE.

    Vous ne m'étonnez point: la pitié qui me blesse                 85
    Sied bien aux plus grands coeurs, et n'a point de foiblesse[1183].
    Sur mes pareils, Néarque, un bel oeil est bien fort:
    Tel craint de le fâcher qui ne craint pas la mort;
    Et s'il faut affronter les plus cruels supplices,
    Y trouver des appas, en faire mes délices,                      90
    Votre Dieu, que je n'ose encor nommer le mien,
    M'en donnera la force en me faisant chrétien.

NÉARQUE.

    Hâtez-vous donc de l'être.

POLYEUCTE.

                              Oui, j'y cours, cher Néarque,
    Je brûle d'en porter la glorieuse marque;
    Mais Pauline s'afflige, et ne peut consentir,                   95
    Tant ce songe la trouble! à me laisser sortir.

NÉARQUE.

    Votre retour pour elle en aura plus de charmes;
    Dans une heure au plus tard vous essuierez ses larmes;
    Et l'heur de vous revoir lui semblera plus doux,
    Plus elle aura pleuré pour un si cher époux.                   100
    Allons, on nous attend.

POLYEUCTE.

                            Apaisez donc sa crainte,
    Et calmez la douleur dont son âme est atteinte.
    Elle revient.

NÉARQUE.

                  Fuyez.

POLYEUCTE.

                         Je ne puis.

NÉARQUE.

                                     Il le faut:
    Fuyez un ennemi qui sait votre défaut,
    Qui le trouve aisément, qui blesse par la vue,                 105
    Et dont le coup mortel vous plaît quand il vous tue.


SCÈNE II.

POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.

    POLYEUCTE.

    Fuyons, puisqu'il le faut. Adieu, Pauline; adieu:
    Dans une heure au plus tard je reviens en ce lieu.

    PAULINE.

    Quel sujet si pressant à sortir vous convie?
    Y va-t-il de l'honneur? y va-t-il de la vie?                   110

    POLYEUCTE.

    Il y va de bien plus.

    PAULINE.

                          Quel est donc ce secret?

    POLYEUCTE.

    Vous le saurez un jour: je vous quitte à regret;
    Mais enfin il le faut.

    PAULINE.

                          Vous m'aimez?

    POLYEUCTE.

                                        Je vous aime,
    Le ciel m'en soit témoin, cent fois plus que moi-même;
    Mais....

    PAULINE.

            Mais mon déplaisir ne vous peut émouvoir!              115
    Vous avez des secrets que je ne puis savoir!
    Quelle preuve d'amour! Au nom de l'hyménée,
    Donnez à mes soupirs cette seule journée.

    POLYEUCTE.

    Un songe vous fait peur!

    PAULINE.

                            Ses présages sont vains,
    Je le sais; mais enfin je vous aime, et je crains.             120

    POLYEUCTE.

    Ne craignez rien de mal pour une heure d'absence.
    Adieu: vos pleurs sur moi prennent trop de puissance;
    Je sens déjà mon coeur prêt à se révolter,
    Et ce n'est qu'en fuyant que j'y puis résister.


SCÈNE III.

PAULINE, STRATONICE.

    PAULINE.

    Va, néglige mes pleurs, cours, et te précipite                 125
    Au-devant de la mort que les Dieux m'ont prédite;
    Suis cet agent fatal de tes mauvais destins,
    Qui peut-être te livre aux mains des assassins.
      Tu vois, ma Stratonice, en quel siècle nous sommes[1184]:
    Voilà notre pouvoir sur les esprits des hommes;                130
    Voilà ce qui nous reste, et l'ordinaire effet
    De l'amour qu'on nous offre, et des voeux qu'on nous fait.
    Tant qu'ils ne sont qu'amants, nous sommes souveraines,
    Et jusqu'à la conquête ils nous traitent de reines[1185];
    Mais après l'hyménée ils sont rois à leur tour.                135

    STRATONICE.

    Polyeucte pour vous ne manque point d'amour;
    S'il ne vous traite ici d'entière confidence,
    S'il part malgré vos pleurs, c'est un trait de prudence;
    Sans vous en affliger, présumez avec moi
    Qu'il est plus à propos qu'il vous cèle pourquoi;              140
    Assurez-vous sur lui qu'il en a juste cause.
    Il est bon qu'un mari nous cache quelque chose,
    Qu'il soit quelquefois libre, et ne s'abaisse pas
    A nous rendre toujours compte de tous ses pas.
    On n'a tous deux qu'un coeur qui sent mêmes traverses;
    Mais ce coeur a pourtant ses fonctions diverses,
    Et la loi de l'hymen qui vous tient assemblés
    N'ordonne pas qu'il tremble alors que vous tremblez.
    Ce qui fait vos frayeurs ne peut le mettre en peine:
    Il est Arménien, et vous êtes Romaine,                         150
    Et vous pouvez savoir que nos deux nations
    N'ont pas sur ce sujet mêmes impressions:
    Un songe en notre esprit passe pour ridicule,
    Il ne nous laisse espoir, ni crainte, ni scrupule;
    Mais il passe dans Rome avec autorité                          155
    Pour fidèle miroir de la fatalité.

    PAULINE.

    Quelque peu de crédit que chez vous il obtienne[1186],
    Je crois que ta frayeur égaleroit la mienne,
    Si de telles horreurs t'avoient frappé l'esprit,
    Si je t'en avois fait seulement le récit.                      160

    STRATONICE.

    A raconter ses maux souvent on les soulage.

    PAULINE.

    Écoute; mais il faut te dire davantage,
    Et que pour mieux comprendre un si triste discours,
    Tu saches ma foiblesse et mes autres amours:
    Une femme d'honneur peut avouer sans honte                     165
    Ces surprises des sens que la raison surmonte;
    Ce n'est qu'en ces assauts qu'éclate la vertu,
    Et l'on doute d'un coeur qui n'a point combattu.
      Dans Rome, où je naquis, ce malheureux visage
    D'un chevalier romain captiva le courage;                      170
    Il s'appeloit Sévère: excuse les soupirs
    Qu'arrache encore un nom trop cher à mes desirs.

    STRATONICE.

    Est-ce lui qui naguère aux dépens de sa vie
    Sauva des ennemis votre empereur Décie,
    Qui leur tira mourant la victoire des mains,                   175
    Et fit tourner le sort des Perses aux Romains?
    Lui qu'entre tant de morts immolés à son maître,
    On ne put rencontrer, ou du moins reconnoître;
    A qui Décie enfin, pour des exploits si beaux,
    Fit si pompeusement dresser de vains tombeaux?                 180

    PAULINE.

    Hélas! c'étoit lui-même, et jamais notre Rome
    N'a produit plus grand coeur, ni vu plus honnête homme.
    Puisque tu le connois, je ne t'en dirai rien.
    Je l'aimai, Stratonice: il le méritoit bien;
    Mais que sert le mérite où manque la fortune?                  185
    L'un étoit grand en lui, l'autre foible et commune;
    Trop invincible obstacle, et dont trop rarement
    Triomphe auprès d'un père un vertueux amant!

    STRATONICE.

    La digne occasion d'une rare constance!

    PAULINE.

    Dis plutôt d'une indigne et folle résistance.                  190
    Quelque fruit qu'une fille en puisse recueillir,
    Ce n'est une vertu que pour qui veut faillir.
      Parmi ce grand amour que j'avois pour Sévère,
    J'attendois un époux de la main de mon père,
    Toujours prête à le prendre; et jamais ma raison               195
    N'avoua de mes yeux l'aimable trahison.
    Il possédoit mon coeur, mes desirs, ma pensée;
    Je ne lui cachois point combien j'étois blessée:
    Nous soupirions ensemble, et pleurions nos malheurs;
    Mais au lieu d'espérance, il n'avoit que des pleurs;           200
    Et malgré des soupirs si doux, si favorables,
    Mon père et mon devoir étoient inexorables.
    Enfin je quittai Rome et ce parfait amant,
    Pour suivre ici mon père en son gouvernement;
    Et lui, désespéré, s'en alla dans l'armée                      205
    Chercher d'un beau trépas l'illustre renommée.
    Le reste, tu le sais: mon abord en ces lieux
    Me fit voir Polyeucte, et je plus à ses yeux;
    Et comme il est ici le chef de la noblesse,
    Mon père fut ravi qu'il me prît pour maîtresse,                210
    Et par son alliance il se crut assuré
    D'être plus redoutable et plus considéré:
    Il approuva sa flamme, et conclut l'hyménée;
    Et moi, comme à son lit je me vis destinée,
    Je donnai par devoir à son affection                           215
    Tout ce que l'autre avoit par inclination.
    Si tu peux en douter, juge-le par la crainte
    Dont en ce triste jour tu me vois l'âme atteinte[1187].

    STRATONICE.

    Elle fait assez voir à quel point vous l'aimez.
    Mais quel songe, après tout, tient vos sens alarmés?           220

    PAULINE.

    Je l'ai vu cette nuit, ce malheureux Sévère,
    La vengeance à la main, l'oeil ardent de colère:
    Il n'étoit point couvert de ces tristes lambeaux
    Qu'une ombre désolée emporte des tombeaux;
    Il n'étoit point percé de ces coups pleins de gloire           225
    Qui retranchant sa vie, assurent sa mémoire;
    Il sembloit triomphant, et tel que sur son char
    Victorieux dans Rome entre notre César.
    Après un peu d'effroi que m'a donné sa vue:
    «Porte à qui tu voudras la faveur qui m'est due,               230
    Ingrate, m'a-t-il dit; et ce jour expiré,
    Pleure à loisir l'époux que tu m'as préféré.»
    A ces mots, j'ai frémi, mon âme s'est troublée;
    Ensuite des chrétiens une impie assemblée,
    Pour avancer l'effet de ce discours fatal,                     235
    A jeté Polyeucte aux pieds de son rival.
    Soudain à son secours j'ai réclamé mon père;
    Hélas! c'est de tout point ce qui me désespère,
    J'ai vu mon père même, un poignard à la main,
    Entrer le bras levé pour lui percer le sein:                   240
    Là ma douleur trop forte a brouillé ces images;
    Le sang de Polyeucte a satisfait leurs rages[1188].
    Je ne sais ni comment ni quand ils l'ont tué,
    Mais je sais qu'à sa mort tous ont contribué:
    Voilà quel est mon songe.

    STRATONICE.

                              Il est vrai qu'il est triste;        245
    Mais il faut que votre âme à ces frayeurs résiste:
    La vision, de soi, peut faire quelque horreur,
    Mais non pas vous donner une juste terreur.
    Pouvez-vous craindre un mort? pouvez-vous craindre un père
    Qui chérit votre époux, que votre époux révère,                250
    Et dont le juste choix vous a donnée[1189] à lui,
    Pour s'en faire en ces lieux un ferme et sûr appui?

    PAULINE.

    Il m'en a dit autant, et rit de mes alarmes;
    Mais je crains des chrétiens les complots et les charmes,
    Et que sur mon époux leur troupeau ramassé                     255
    Ne venge tant de sang que mon père a versé.

    STRATONICE.

    Leur secte est insensée, impie, et sacrilége[1190],
    Et dans son sacrifice use de sortilége;
    Mais sa fureur ne va qu'à briser nos autels:
    Elle n'en veut qu'aux Dieux, et non pas aux mortels.           260
    Quelque sévérité que sur eux on déploie,
    Ils souffrent sans murmure, et meurent avec joie;
    Et depuis qu'on les traite en criminels d'État,
    On ne peut les charger d'aucun assassinat.

    PAULINE.

    Tais-toi, mon père vient.


SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.

    FÉLIX.

                              Ma fille, que ton songe[1191]        265
    En d'étranges frayeurs ainsi que toi me plonge[1192]!
    Que j'en crains les effets, qui semblent s'approcher!

    PAULINE.

    Quelle subite alarme ainsi vous peut toucher[1193]?

    FÉLIX.

    Sévère n'est point mort.

    PAULINE.

                            Quel mal nous fait sa vie?

    FÉLIX.

    Il est le favori de l'empereur Décie.                          270

    PAULINE.

    Après l'avoir sauvé des mains des ennemis,
    L'espoir d'un si haut rang lui devenoit permis;
    Le destin, aux grands coeurs si souvent mal propice,
    Se résout quelquefois à leur faire justice.

    FÉLIX.

    Il vient ici lui-même.

    PAULINE.

                          Il vient!

    FÉLIX.

                                    Tu le vas voir.                275

    PAULINE.

    C'en est trop; mais comment le pouvez-vous savoir?

    FÉLIX.

    Albin l'a rencontré dans la proche campagne;
    Un gros de courtisans en foule l'accompagne,
    Et montre assez quel est son rang et son crédit;
    Mais, Albin, redis-lui ce que ses gens t'ont dit.              280

    ALBIN.

    Vous savez quelle fut cette grande journée,
    Que sa perte pour nous rendit si fortunée,
    Où l'Empereur captif, par sa main dégagé,
    Rassura son parti déjà découragé,
    Tandis que sa vertu succomba sous le nombre;                   285
    Vous savez les honneurs qu'on fit faire à son ombre,
    Après qu'entre les morts on ne le put trouver:
    Le roi de Perse aussi l'avoit fait enlever.
    Témoin de ses hauts faits et de son grand courage[1194],
    Ce monarque en voulut connoître le visage;                     290
    On le mit dans sa tente, où tout percé de coups,
    Tout mort qu'il paroissoit, il fit mille jaloux[1195];
    Là bientôt il montra quelque signe de vie:
    Ce prince généreux en eut l'âme ravie[1196],
    Et sa joie, en dépit de son dernier malheur,                   295
    Du bras qui le causoit honora la valeur;
    Il en fit prendre soin, la cure en fut secrète;
    Et comme au bout d'un mois sa santé fut parfaite[1197],
    Il offrit dignités, alliance, trésors,
    Et pour gagner Sévère il fit cent vains efforts.               300
    Après avoir comblé ses refus de louange,
    Il envoie à Décie en proposer l'échange;
    Et soudain l'Empereur, transporté de plaisir,
    Offre au Perse son frère et cent chefs à choisir.
    Ainsi revint au camp le valeureux Sévère                       305
    De sa haute vertu recevoir le salaire;
    La faveur de Décie en fut le digne prix.
    De nouveau l'on combat, et nous sommes surpris.
    Ce malheur toutefois sert à croître sa gloire:
    Lui seul rétablit l'ordre, et gagne la victoire,               310
    Mais si belle, et si pleine, et par tant de beaux faits,
    Qu'on nous offre tribut, et nous faisons la paix.
    L'Empereur, qui lui montre une amour infinie[1198],
    Après ce grand succès l'envoie en Arménie;
    Il vient en apporter la nouvelle en ces lieux,                 315
    Et par un sacrifice en rendre hommage aux Dieux[1199].

    FÉLIX.

    O ciel! en quel état ma fortune est réduite!

    ALBIN.

    Voilà ce que j'ai su d'un homme de sa suite,
    Et j'ai couru, Seigneur, pour vous y disposer.

    FÉLIX.

    Ah! sans doute, ma fille, il vient pour t'épouser:             320
    L'ordre d'un sacrifice est pour lui peu de chose;
    C'est un prétexte faux dont l'amour est la cause.

    PAULINE.

    Cela pourroit bien être: il m'aimoit chèrement.

    FÉLIX.

    Que ne permettra-t-il à son ressentiment?
    Et jusques à quel point ne porte sa vengeance                  325
    Une juste colère avec tant de puissance?
    Il nous perdra, ma fille.

    PAULINE.

                            Il est trop généreux.

    FÉLIX.

    Tu veux flatter en vain un père malheureux:
    Il nous perdra, ma fille. Ah! regret qui me tue
    De n'avoir pas aimé la vertu toute nue!                        330
    Ah! Pauline, en effet, tu m'as trop obéi;
    Ton courage étoit bon, ton devoir l'a trahi.
    Que ta rébellion m'eût été favorable!
    Qu'elle m'eût garanti d'un état déplorable!
    Si quelque espoir me reste, il n'est plus aujourd'hui          335
    Qu'en l'absolu pouvoir qu'il te donnoit sur lui;
    Ménage en ma faveur l'amour qui le possède,
    Et d'où provient mon mal fais sortir le remède.

    PAULINE.

    Moi, moi! que je revoie un si puissant vainqueur,
    Et m'expose à des yeux qui me percent le coeur!                340
    Mon père, je suis femme, et je sais ma foiblesse;
    Je sens déjà mon coeur qui pour lui s'intéresse,
    Et poussera sans doute, en dépit de ma foi,
    Quelque soupir indigne et de vous et de moi.
    Je ne le verrai point.

    FÉLIX.

                          Rassure un peu ton âme.                  345

    PAULINE.

    Il est toujours aimable, et je suis toujours femme;
    Dans le pouvoir sur moi que ses regards ont eu,
    Je n'ose m'assurer de toute ma vertu[1200].
    Je ne le verrai point.

    FÉLIX.

                          Il faut le voir, ma fille,
    Ou tu trahis ton père et toute ta famille.                     350

    PAULINE.

    C'est à moi d'obéir, puisque vous commandez;
    Mais voyez les périls où vous me hasardez.

    FÉLIX.

    Ta vertu m'est connue.

    PAULINE.

                          Elle vaincra sans doute;
    Ce n'est pas le succès que mon âme redoute:
    Je crains ce dur combat et ces troubles puissants              355
    Que fait[1201] déjà chez moi la révolte des sens;
    Mais puisqu'il faut combattre un ennemi que j'aime,
    Souffrez que je me puisse armer contre moi-même,
    Et qu'un peu de loisir me prépare à le voir.

    FÉLIX.

    Jusqu'au-devant des murs je vais le recevoir;                  360
    Rappelle cependant tes forces étonnées,
    Et songe qu'en tes mains tu tiens nos destinées.

    PAULINE.

    Oui, je vais de nouveau dompter mes sentiments,
    Pour servir de victime à vos commandements.


FIN DU PREMIER ACTE.

NOTES:

  [1166] VAR. (édit. de 1643-1663 et de 1664 in-12): seigneur
  d'Arménie.

  [1167] VAR. (édit. de 1643-1664): favori de l'Empereur.

  [1168] Le mot _chrétienne_ ne se trouve pas dans les deux
  éditions in-4º (1643 et 1648).

  [1169] _Var._ Ni le juste pouvoir qu'elle prend sur une âme.
  (1643-56)

  [1170] _Var._ Pour ne rien déférer aux soupirs d'une amante?
         Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui;
         Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
         NÉARQUE. Oui, mais où prenez-vous l'infaillible assurance.
  (1643-56)

  [1171] _Var._ Ce Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa
  main. (1643-56)

  [1172] _Var._ Vous a-t-il assuré du pouvoir de demain? (1643)
         _Var._ Vous a-t-il assuré de le pouvoir demain? (1648-56)
         _Var._ Le bras qui la versoit s'arrête et se courrouce;
         Notre coeur s'endurcit, et sa pointe s'émousse,
         Et cette sainte ardeur qui nous emporte au bien
         Tombe sur un rocher, et n'opère plus rien. (1643-56)

  [1173] Malherbe a dit:

    A des coeurs bien touchés tarder la jouissance,
    C'est infailliblement leur croître le desir.

    (Édition de M. Lalanne, tome I, p. 237.)


  [1174] _Var._ Et d'un rayon divin nous dessillant les yeux.
  (1643-56)

  [1175] _Var._ Quoique je le préfère aux grandeurs d'un empire.
  (1643-56)

  [1176] _Var._ Ce songe si rempli de noires visions[1176-a].
  (1643-56)

    [1176-a] On lit: «des noires visions,» dans l'édition de
    1656.

  [1177] _Var._ Dieu ne veut point d'un coeur que le monde domine.
  (1643-56)

  [1178] _Var._ Mais ce grand roi des rois, ce seigneur des
  seigneurs. (1643-56)

  [1179] _Var._ Il ne faut rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même.
  (1654 et 56)

  [1180] Molière ne se rappelait-il point ce passage lorsqu'il
  faisait dire à Orgon:

    De toutes amitiés il détache mon âme;
    Et je verrois mourir frère, enfants, mère et femme,
    Que je m'en soucierois autant que de cela.

    _(Tartuffe_, acte I, scène VI.)

  [1181] _Var._ Mais que vous êtes loin de cette amour parfaite.
  (1643-68)

  [1182] _Var._ Je ne vous puis parler que les larmes aux yeux.
  (1643-56)

  [1183] _Var._ Est grandeur de courage aussitôt que foiblesse.
  (1643 et 48 in-4º)
         _Var._ Digne des plus grands coeurs, n'est rien moins
                                                 que foiblesse.
  (1648 in-12 et 52-56)

  [1184] _Var._ Voilà, ma Stratonice, en ce siècle où nous sommes,
         Notre empire absolu sur les esprits des hommes. (1643-56)

  [1185] _Var._ Et jusqu'à la conquête ils nous traitent en reines.
  (1643-60)

  [1186] _Var._ Le mien est bien étrange, et quoique Arménienne.
  (1643-56)
         _Var._ Quelque peu de crédit qu'entre vous il obtienne.
  (1660-64)

  [1187] _Var._ Dont encore pour lui tu me vois l'âme atteinte.
         STRAT. Je crois que vous l'aimez autant qu'on peut aimer.
         Mais quel songe, après tout, a pu vous alarmer? (1643-56)

  [1188] «Plusieurs personnes ont entendu dire au marquis de
  Saint-Aulaire, mort à l'âge de cent ans, que l'hôtel de
  Rambouillet avait condamné ce songe de Pauline. On disait que,
  dans une pièce chrétienne, ce songe est envoyé par Dieu même, et
  que, dans ce cas, Dieu, qui a en vue la conversion de Pauline,
  doit faire servir ce songe à cette même conversion; mais qu'au
  contraire il semble uniquement fait pour inspirer à Pauline de la
  haine contre les chrétiens; qu'elle voit des chrétiens qui
  assassinent son mari, et qu'elle devait voir tout le contraire.»
  (_Voltaire._)--Sur l'appréciation de l'hôtel de Rambouillet,
  voyez ci-dessus, la _Notice_, p. 465 et 466.--M. Parelle a fait
  remarquer que Néarque a d'avance, dans la scène I, vers 53, 59 et
  60, répondu à cette critique:

    Ainsi du genre humain l'ennemi vous abuse,
    .........................................
    Et ce songe rempli de noires visions
    N'est que le coup d'essai de ses illusions.

  [1189] Les éditions de 1648 in-4º et de 1652-56 portent _donné_,
  au masculin, ce qui, sans parler du défaut d'accord, fait un
  hiatus.

  [1190] Voyez plus loin, p. 524 note 1244.

  [1191] _Var._ Que depuis peu ton songe. (1648 in-12 et 52-56)

  [1192] _Var._ En d'étranges frayeurs depuis un peu me plonge!
  (1643 et 48 in-4º)

  [1193] _Var._ De grâce, apprenez-moi ce qui vous peut toucher.
  (1643 et 48 in-4º)

  [1194] _Var._ Témoin de ses hauts faits, encor qu'à son dommage,
         Il en voulut tout mort connoître le visage. (1643-56)

  [1195] _Var._ Chacun plaignit son sort, bien qu'il en fût jaloux.
  (1643-56)

  [1196] _Var._ Ce généreux monarque en eut l'âme ravie,
    Et vaincu qu'il étoit, oublia son malheur,
    Pour dans son auteur même honorer la valeur. (1643-56)

  [1197] _Var._ Et comme au bout du mois sa santé fut parfaite.
  (1664 in-8º)

  [1198] _Var._ L'Empereur lui témoigne une amour infinie,
         Et ravi du succès, l'envoie en Arménie. (1643-56)

  [1199] _Var._ Et par un sacrifice en rendre grâce aux Dieux.
  (1643-56)

  [1200] _Var._ Je ne me réponds pas de toute ma vertu. (1643-60)

  [1201] Au lieu de «Que fait,» les éditions de 1648-54 portent
  «Qui fait;» celle de 1655, «Qui font.»



ACTE II.

SCÈNE PREMIÈRE.

SÉVÈRE, FABIAN.

    SÉVÈRE.

    Cependant que Félix donne ordre au sacrifice,                  365
    Pourrai-je prendre un temps à mes voeux si propice?
    Pourrai-je voir Pauline, et rendre à ses beaux yeux
    L'hommage souverain que l'on va rendre aux Dieux?
    Je ne t'ai point celé que c'est ce qui m'amène,
    Le reste est un prétexte à soulager ma peine[1202];            370
    Je viens sacrifier, mais c'est à ses beautés
    Que je viens immoler toutes mes volontés.

    FABIAN.

    Vous la verrez, Seigneur.

    SÉVÈRE.

                              Ah! quel comble de joie!
    Cette chère beauté consent que je la voie[1203]!
    Mais ai-je sur son âme encor quelque pouvoir?                  375
    Quelque reste d'amour s'y fait-il encor voir[1204]?
    Quel trouble, quel transport lui cause ma venue?
    Puis-je tout espérer de cette heureuse vue?
    Car je voudrois mourir plutôt que d'abuser
    Des lettres de faveur que j'ai pour l'épouser;                 380
    Elles sont pour Félix, non pour triompher d'elle:
    Jamais à ses desirs mon coeur ne fut rebelle;
    Et si mon mauvais sort avoit changé[1205] le sien,
    Je me vaincrois moi-même, et ne prétendrois rien.

    FABIAN.

    Vous la verrez, c'est tout ce que je vous puis dire.           385

    SÉVÈRE.

    D'où vient que tu frémis, et que ton coeur soupire?
    Ne m'aime-t-elle plus? éclaircis-moi ce point.

    FABIAN.

    M'en croirez-vous, Seigneur? ne la revoyez point[1206];
    Portez en lieu plus haut l'honneur de vos caresses:
    Vous trouverez à Rome[1207] assez d'autres maîtresses;         390
    Et dans ce haut degré de puissance et d'honneur,
    Les plus grands y tiendront votre amour à bonheur.

    SÉVÈRE.

    Qu'à des pensers si bas mon âme se ravale!
    Que je tienne Pauline à mon sort inégale!
    Elle en a mieux usé, je la dois imiter;                        395
    Je n'aime mon bonheur que pour la mériter.
    Voyons-la, Fabian; ton discours m'importune;
    Allons mettre à ses pieds cette haute fortune:
    Je l'ai dans les combats trouvée heureusement,
    En cherchant une mort digne de son amant;                      400
    Ainsi ce rang est sien, cette faveur est sienne,
    Et je n'ai rien enfin que d'elle je ne tienne.

    FABIAN.

    Non, mais encore un coup ne la revoyez point.

    SÉVÈRE.

    Ah! c'en est trop, enfin éclaircis-moi ce point;
    As-tu vu des froideurs quand tu l'en as priée?                 405

    FABIAN.

    Je tremble à vous le dire; elle est....

    SÉVÈRE.

                                            Quoi?

    FABIAN.

                                                  Mariée.

    SÉVÈRE.

    Soutiens-moi, Fabian; ce coup de foudre est grand,
    Et frappe d'autant plus que plus il me surprend.

    FABIAN.

    Seigneur, qu'est devenu ce généreux courage?

    SÉVÈRE.

    La constance est ici d'un difficile usage:                     410
    De pareils déplaisirs accablent un grand coeur;
    La vertu la plus mâle en perd toute vigueur;
    Et quand d'un feu si beau les âmes sont éprises,
    La mort les trouble moins que de telles surprises.
    Je ne suis plus à moi quand j'entends ce discours[1208].       415
    Pauline est mariée!

    FABIAN.

                        Oui, depuis quinze jours,
    Polyeucte, un seigneur des premiers d'Arménie,
    Goûte de son hymen la douceur infinie.

    SÉVÈRE.

    Je ne la puis du moins blâmer d'un mauvais choix,
    Polyeucte a du nom, et sort du sang des rois.                  420
    Foibles soulagements d'un malheur sans remède!
    Pauline, je verrai qu'un autre vous possède!
      O ciel, qui malgré moi me renvoyez au jour.
    O sort, qui redonniez l'espoir à mon amour,
    Reprenez la faveur que vous m'avez prêtée,                     425
    Et rendez-moi la mort que vous m'avez ôtée.
      Voyons-la toutefois, et dans ce triste lieu
    Achevons de mourir en lui disant adieu;
    Que mon coeur, chez les morts emportant son image,
    De son dernier soupir puisse lui faire hommage[1209]!          430

    FABIAN.

    Seigneur, considérez....

    SÉVÈRE.

                            Tout est considéré.
    Quel désordre peut craindre un coeur désespéré?
    N'y consent-elle pas?

    FABIAN.

                          Oui, Seigneur, mais....

    SÉVÈRE.

                                                  N'importe.

    FABIAN.

    Cette vive douleur en deviendra plus forte.

    SÉVÈRE.

    Et ce n'est pas un mal que je veuille guérir;                  435
    Je ne veux que la voir, soupirer, et mourir.

    FABIAN.

    Vous vous échapperez sans doute en sa présence:
    Un amant qui perd tout n'a plus de complaisance;
    Dans un tel entretien il suit sa passion[1210],
    Et ne pousse qu'injure et qu'imprécation.                      440

    SÉVÈRE.

    Juge autrement de moi: mon respect dure encore;
    Tout violent qu'il est, mon désespoir l'adore.
    Quels reproches aussi peuvent m'être permis?
    De quoi puis-je accuser qui ne m'a rien promis?
    Elle n'est point parjure, elle n'est point légère:             445
    Son devoir m'a trahi, mon malheur, et son père.
    Mais son devoir fut juste, et son père eut raison:
    J'impute à mon malheur toute la trahison;
    Un peu moins de fortune, et plus tôt arrivée,
    Eût gagné l'un par l'autre, et me l'eût conservée;             450
    Trop heureux, mais trop tard, je n'ai pu l'acquérir:
    Laisse-la-moi donc voir, soupirer, et mourir.

    FABIAN.

    Oui, je vais l'assurer qu'en ce malheur extrême
    Vous êtes assez fort pour vous vaincre vous-même.
    Elle a craint comme moi ces premiers mouvements                455
    Qu'une perte imprévue arrache aux vrais amants,
    Et dont la violence excite assez de trouble,
    Sans que l'objet présent l'irrite et le redouble[1211].

    SÉVÈRE.

    Fabian, je la vois.

    FABIAN.

                        Seigneur, souvenez-vous....

    SÉVÈRE.

    Hélas! elle aime un autre, un autre est son époux.             460


SCÈNE II.

SÉVÈRE, PAULINE, STRATONICE, FABIAN.

    PAULINE.

    Oui, je l'aime, Seigneur, et n'en fais point d'excuse[1212];
    Que tout autre que moi vous flatte et vous abuse,
    Pauline a l'âme noble, et parle à coeur ouvert:
    Le bruit de votre mort n'est point ce qui vous perd.
    Si le ciel en mon choix eût mis mon hyménée,                   465
    A vos seules vertus je me serois donnée,
    Et toute la rigueur de votre premier sort
    Contre votre mérite eût fait un vain effort.
    Je découvrois en vous d'assez illustres marques[1213]
    Pour vous préférer même aux plus heureux monarques;
    Mais puisque mon devoir m'imposoit d'autres lois,
    De quelque amant pour moi que mon père eût fait choix,
    Quand à ce grand pouvoir que la valeur vous donne
    Vous auriez ajouté l'éclat d'une couronne,
    Quand je vous aurois vu, quand je l'aurois haï,                475
    J'en aurois soupiré, mais j'aurois obéi,
    Et sur mes passions ma raison souveraine
    Eût blâmé mes soupirs et dissipé ma haine.

    SÉVÈRE.

    Que vous êtes heureuse, et qu'un peu de soupirs
    Fait un aisé remède à tous vos déplaisirs[1214]!               480
    Ainsi de vos desirs toujours reine absolue,
    Les plus grands changements vous trouvent résolue;
    De la plus forte ardeur vous portez vos esprits[1215]
    Jusqu'à l'indifférence et peut-être au mépris;
    Et votre fermeté fait succéder sans peine                      485
    La faveur au dédain, et l'amour à la haine[1216].
      Qu'un peu de votre humeur ou de votre vertu
    Soulageroit les maux de ce coeur abattu!
    Un soupir, une larme à regret épandue
    M'auroit déjà guéri de vous avoir perdue;                      490
    Ma raison pourroit tout sur l'amour affoibli,
    Et de l'indifférence iroit jusqu'à l'oubli;
    Et mon feu désormais se réglant sur le vôtre,
    Je me tiendrois heureux entre les bras d'une autre[1217].
      O trop aimable objet, qui m'avez trop charmé,                495
    Est-ce là comme on aime, et m'avez-vous aimé?

    PAULINE.

    Je vous l'ai trop fait voir, Seigneur; et si mon âme[1218]
    Pouvoit bien étouffer les restes de sa flamme,
    Dieux, que j'éviterois de rigoureux tourments!
    Ma raison, il est vrai, dompte mes sentiments[1219];           500
    Mais quelque autorité que sur eux elle ait prise,
    Elle n'y règne pas, elle les tyrannise;
    Et quoique le dehors soit sans émotion,
    Le dedans n'est que trouble et que sédition.
    Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte;           505
    Votre mérite est grand, si ma raison est forte:
    Je le vois encor tel qu'il alluma mes feux,
    D'autant plus puissamment solliciter mes voeux,
    Qu'il est environné de puissance et de gloire,
    Qu'en tous lieux après vous il traîne la victoire,             510
    Que j'en sais mieux le prix, et qu'il n'a point déçu
    Le généreux espoir que j'en avois conçu.
    Mais ce même devoir qui le vainquit dans Rome,
    Et qui me range ici dessous les lois d'un homme,
    Repousse encor si bien l'effort de tant d'appas,               515
    Qu'il déchire mon âme et ne l'ébranle pas.
    C'est cette vertu même, à nos desirs cruelle,
    Que vous louiez alors en blasphémant contre elle:
    Plaignez-vous-en encor; mais louez sa rigueur,
    Qui triomphe à la fois de vous et de mon coeur;                520
    Et voyez qu'un devoir moins ferme et moins sincère[1220]
    N'auroit pas mérité l'amour du grand Sévère.

    SÉVÈRE.

    Ah! Madame, excusez une aveugle douleur[1221],
    Qui ne connoît plus rien que l'excès du malheur:
    Je nommois inconstance, et prenois pour un crime[1222]         525
    De ce juste devoir l'effort le plus sublime.
    De grâce, montrez moins à mes sens désolés
    La grandeur de ma perte et ce que vous valez;
    Et cachant par pitié cette vertu si rare,
    Qui redouble mes feux lorsqu'elle nous sépare,                 530
    Faites voir des défauts qui puissent à leur tour
    Affoiblir ma douleur avecque mon amour.

    PAULINE.

    Hélas! cette vertu, quoique enfin invincible,
    Ne laisse que trop voir une âme trop sensible.
    Ces pleurs en sont témoins, et ces lâches soupirs              535
    Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs:
    Trop rigoureux effets d'une aimable présence
    Contre qui mon devoir a trop peu de défense!
    Mais si vous estimez ce vertueux devoir,
    Conservez-m'en la gloire, et cessez de me voir.                540
    Épargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte;
    Épargnez-moi des feux qu'à regret je surmonte;
    Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens,
    Qui ne font qu'irriter vos tourments et les miens.

    SÉVÈRE.

    Que je me prive ainsi du seul bien qui me reste!               545

    PAULINE.

    Sauvez-vous d'une vue à tous les deux funeste.

    SÉVÈRE.

    Quel prix de mon amour! quel fruit de mes travaux!

    PAULINE.

    C'est le remède seul qui peut guérir nos maux.

    SÉVÈRE.

    Je veux mourir des miens: aimez-en la mémoire.

    PAULINE.

    Je veux guérir des miens: ils souilleroient ma gloire.         550

    SÉVÈRE.

    Ah! puisque votre gloire en prononce l'arrêt,
    Il faut que ma douleur cède à son intérêt.
    Est-il rien que sur moi cette gloire n'obtienne[1223]?
    Elle me rend les soins que je dois à la mienne.
    Adieu: je vais chercher au milieu des combats                  555
    Cette immortalité que donne un beau trépas,
    Et remplir dignement, par une mort pompeuse,
    De mes premiers exploits l'attente avantageuse,
    Si toutefois, après ce coup mortel du sort,
    J'ai de la vie assez pour chercher une mort.                   560

    PAULINE.

    Et moi, dont votre vue augmente le supplice,
    Je l'éviterai même en votre sacrifice[1224];
    Et seule dans ma chambre enfermant mes regrets,
    Je vais pour vous aux Dieux faire des voeux secrets.

    SÉVÈRE.

    Puisse le juste ciel, content de ma ruine,                     565
    Combler d'heur et de jours Polyeucte et Pauline!

    PAULINE.

    Puisse trouver Sévère, après tant de malheur,
    Une félicité digne de sa valeur!

    SÉVÈRE.

    Il la trouvoit en vous.

    PAULINE.

                        Je dépendois d'un père.

    SÉVÈRE.

    O devoir qui me perd et qui me désespère!                      570
    Adieu, trop vertueux objet, et trop charmant.

    PAULINE.

    Adieu, trop malheureux et trop parfait amant.


SCÈNE III.

PAULINE, STRATONICE.

    STRATONICE.

    Je vous ai plaints[1225] tous deux, j'en verse encor des larmes;
    Mais du moins votre esprit est hors de ses alarmes:
    Vous voyez clairement que votre songe est vain;                575
    Sévère ne vient pas la vengeance à la main.

    PAULINE.

    Laisse-moi respirer du moins, si tu m'as plainte:
    Au fort de ma douleur tu rappelles ma crainte;
    Souffre un peu de relâche à mes esprits troublés,
    Et ne m'accable point par des maux redoublés.                  580

    STRATONICE.

    Quoi? vous craignez encor!

    PAULINE.

                              Je tremble, Stratonice;
    Et bien que je m'effraye avec peu de justice[1226],
    Cette injuste frayeur sans cesse reproduit
    L'image des malheurs que j'ai vus cette nuit.

    STRATONICE.

    Sévère est généreux.

    PAULINE.

                          Malgré sa retenue,                       585
    Polyeucte sanglant frappe toujours ma vue.

    STRATONICE.

    Vous voyez ce rival faire des voeux pour lui[1227].

    PAULINE.

    Je crois même au besoin qu'il seroit son appui;
    Mais soit cette croyance ou fausse ou véritable,
    Son séjour en ce lieu m'est toujours redoutable;               590
    A quoi que sa vertu puisse le disposer[1228],
    Il est puissant, il m'aime, et vient pour m'épouser.


SCÈNE IV.

POLYEUCTE, NÉARQUE, PAULINE, STRATONICE.

    POLYEUCTE.

    C'est trop verser de pleurs: il est temps qu'ils tarissent,
    Que votre douleur cesse, et vos craintes finissent;
    Malgré les faux avis par vos Dieux envoyés,                    595
    Je suis vivant, Madame, et vous me revoyez.

    PAULINE.

    Le jour est encor long, et ce qui plus m'effraie,
    La moitié de l'avis se trouve déjà vraie:
    J'ai cru Sévère mort, et je le vois ici.

    POLYEUCTE.

    Je le sais; mais enfin j'en prends peu de souci.               600
    Je suis dans Mélitène, et quel que soit Sévère,
    Votre père y commande, et l'on m'y considère;
    Et je ne pense pas qu'on puisse avec raison
    D'un coeur tel que le sien craindre une trahison.
    On m'avoit assuré qu'il vous faisoit visite,                   605
    Et je venois lui rendre un honneur qu'il mérite.

    PAULINE.

    Il vient de me quitter assez triste et confus;
    Mais j'ai gagné sur lui qu'il ne me verra plus.

    POLYEUCTE.

    Quoi! vous me soupçonnez déjà de quelque ombrage?

    PAULINE.

    Je ferois à tous trois un trop sensible outrage.               610
    J'assure mon repos, que troublent ses regards.
    La vertu la plus ferme évite le hasards:
    Qui s'expose au péril veut bien trouver sa perte;
    Et pour vous en parler avec une âme ouverte,
    Depuis qu'un vrai mérite a pu nous enflammer,                  615
    Sa présence toujours a droit de nous charmer.
    Outre qu'on doit rougir de s'en laisser surprendre,
    On souffre à résister, on souffre à s'en défendre;
    Et bien que la vertu triomphe de ces feux,
    La victoire est pénible, et le combat honteux.                 620

    POLYEUCTE.

    O vertu trop parfaite, et devoir trop sincère,
    Que vous devez coûter de regrets à Sévère!
    Qu'aux dépens d'un beau feu vous me rendez heureux,
    Et que vous êtes doux à mon coeur amoureux!
    Plus je vois mes défauts et plus je vous contemple,            625
    Plus j'admire....


SCÈNE V.

POLYEUCTE, PAULINE, NÉARQUE, STRATONICE, CLÉON.

    CLÉON.

                      Seigneur, Félix vous mande au temple:
    La victime est choisie, et le peuple à genoux,
    Et pour sacrifier on n'attend plus que vous.

    POLYEUCTE.

    Va, nous allons te suivre. Y venez-vous, Madame?

    PAULINE.

    Sévère craint ma vue, elle irrite sa flamme:                   630
    Je lui tiendrai parole, et ne veux plus le voir.
    Adieu: vous l'y verrez; pensez à son pouvoir,
    Et ressouvenez-vous que sa faveur est grande[1229].

    POLYEUCTE.

    Allez, tout son crédit n'a rien que j'appréhende;
    Et comme je connois sa générosité,                             635
    Nous ne nous combattrons que de civilité.


SCÈNE VI.

POLYEUCTE, NÉARQUE.

    NÉARQUE.

    Où pensez-vous aller?

    POLYEUCTE.

                          Au temple, où l'on m'appelle.

    NÉARQUE.

    Quoi? vous mêler aux voeux d'une troupe infidèle!
    Oubliez-vous déjà que vous êtes chrétien?

    POLYEUCTE.

    Vous par qui je le suis, vous en souvient-il bien?             640

    NÉARQUE.

    J'abhorre les faux Dieux.

    POLYEUCTE.

                              Et moi, je les déteste.

    NÉARQUE.

    Je tiens leur culte impie.

    POLYEUCTE.

                              Et je le tiens funeste.

    NÉARQUE.

    Fuyez donc leurs autels.

    POLYEUCTE.

                            Je les veux renverser[1230],
    Et mourir dans leur temple, ou les y terrasser[1231].
      Allons, mon cher Néarque, allons aux yeux des hommes
    Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes
    C'est l'attente du ciel, il nous la faut remplir;
    Je viens de le promettre, et je vais l'accomplir[1232].
    Je rends grâces au Dieu que tu m'as fait connoître
    De cette occasion qu'il a sitôt fait naître,                   650
    Où déjà sa bonté, prête à me couronner,
    Daigne éprouver la foi qu'il vient de me donner.

    NÉARQUE.

    Ce zèle est trop ardent, souffrez qu'il se modère.

    POLYEUCTE.

    On n'en peut avoir trop pour le Dieu qu'on révère.

    NÉARQUE.

    Vous trouverez la mort.

    POLYEUCTE.

                            Je la cherche pour lui.                655

    NÉARQUE.

    Et si ce coeur s'ébranle?

    POLYEUCTE.

                              Il sera mon appui.

    NÉARQUE.

    Il ne commande point que l'on s'y précipite.

    POLYEUCTE.

    Plus elle est volontaire, et plus elle mérite.

    NÉARQUE.

    Il suffit, sans chercher, d'attendre et de souffrir.

    POLYEUCTE.

    On souffre avec regret quand on n'ose s'offrir.                660

    NÉARQUE.

    Mais dans ce temple enfin la mort est assurée.

    POLYEUCTE.

    Mais dans le ciel déjà la palme est préparée.

    NÉARQUE.

    Par une sainte vie il faut la mériter[1233].

    POLYEUCTE.

    Mes crimes, en vivant, me la pourroient ôter.
    Pourquoi mettre au hasard ce que la mort assure?               665
    Quand elle ouvre le ciel, peut-elle sembler dure?
    Je suis chrétien, Néarque, et le suis tout à fait;
    La foi que j'ai reçue aspire à son effet.
    Qui fuit croit lâchement, et n'a qu'une foi morte.

    NÉARQUE.

    Ménagez votre vie, à Dieu même elle importe[1234]:             670
    Vivez pour protéger les chrétiens en ces lieux.

    POLYEUCTE.

    L'exemple de ma mort les fortifiera mieux.

    NÉARQUE.

    Vous voulez donc mourir?

    POLYEUCTE.

                            Vous aimez donc à vivre?

    NÉARQUE.

    Je ne puis déguiser que j'ai peine à vous suivre:
    Sous l'horreur des tourments je crains de succomber.

    POLYEUCTE.

    Qui marche assurément n'a point peur de tomber:
    Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.
    Qui craint de le nier, dans son âme le nie:
    Il croit le pouvoir faire, et doute de sa foi.

    NÉARQUE.

    Qui n'appréhende rien présume trop de soi.                     680

    POLYEUCTE.

    J'attends tout de sa grâce, et rien de ma foiblesse.
    Mais loin de me presser, il faut que je vous presse!
    D'où vient cette froideur?

    NÉARQUE.

                              Dieu même a craint la mort.

    POLYEUCTE.

    Il s'est offert pourtant: suivons ce saint effort;
    Dressons-lui des autels sur des monceaux d'idoles.             685
    Il faut (je me souviens encor de vos paroles[1235])
    Négliger, pour lui plaire, et femme, et biens, et rang,
    Exposer pour sa gloire et verser tout son sang.
    Hélas! qu'avez-vous fait de cette amour parfaite
    Que vous me souhaitiez, et que je vous souhaite?               690
    S'il vous en reste encor, n'êtes-vous point jaloux
    Qu'à grand'peine chrétien, j'en montre plus que vous?

    NÉARQUE.

    Vous sortez du baptême, et ce qui vous anime,
    C'est sa grâce qu'en vous n'affoiblit aucun crime;
    Comme encor toute entière, elle agit pleinement,               695
    Et tout semble possible à son feu véhément;
    Mais cette même grâce, en moi diminuée,
    Et par mille péchés sans cesse exténuée,
    Agit aux grands effets avec tant de langueur,
    Que tout semble impossible à son peu de vigueur.               700
    Cette indigne mollesse et ces lâches défenses
    Sont des punitions qu'attirent mes offenses;
    Mais Dieu, dont on ne doit jamais se défier,
    Me donne votre exemple à me fortifier.
      Allons, cher Polyeucte, allons aux yeux[1236] des hommes
    Braver l'idolâtrie, et montrer qui nous sommes;
    Puissé-je vous donner l'exemple de souffrir,
    Comme vous me donnez celui de vous offrir!

    POLYEUCTE.

    A cet heureux transport que le ciel vous envoie,
    Je reconnois Néarque, et j'en pleure de joie.                  710
      Ne perdons plus de temps: le sacrifice est prêt;
    Allons-y du vrai Dieu soutenir l'intérêt;
    Allons fouler aux pieds ce foudre ridicule
    Dont arme un bois pourri ce peuple trop crédule;
    Allons en éclairer l'aveuglement fatal;                        715
    Allons briser ces Dieux de pierre et de métal:
    Abandonnons nos jours à cette ardeur céleste;
    Faisons triompher Dieu: qu'il dispose du reste!

    NÉARQUE.

    Allons faire éclater sa gloire aux yeux de tous,
    Et répondre avec zèle à ce qu'il veut de nous[1237].           720


FIN DU SECOND ACTE.


NOTES:

  [1202] _Var._ Du reste mon esprit ne s'en met guère en peine. (1643-56)

  [1203] _Var._ Cet adorable objet consent que je le voie! (1643-56)

  [1204] _Var._ En lui parlant d'amour, l'as-tu vu s'émouvoir?
  (1643)
         _Var._ En lui parlant de moi, l'as-tu vu s'émouvoir?
  (1648-60)

  [1205] On lit _chargé_, pour _changé_, dans l'édition de 1660.

  [1206] _Var._ Me croyez-vous, Seigneur? ne la revoyez point.
  (1655)

  [1207] Voyez ci-dessus, p. 162, note 432, où l'on a imprimé, par
  inadvertance _dans Rome_, pour _à Rome_.

  [1208] _Var._ J'ai de la peine encore à croire tes discours.
  (1643-60)

  [1209] _Var._ De son dernier soupir lui puisse faire hommage.
  (1643-56 et 68)

  [1210] _Var._ Dans un tel désespoir il suit sa passion. (1643 et
  48 in-4º)

  [1211] _Var._ Sans que l'objet présent l'irrite et la redouble.
  (1643-60)

  [1212] _Var._ Oui, je l'aime, Sévère, et n'en fais point
  d'excuse. (1643-64)

  [1213] _Var._ Je découvris en vous d'assez illustres marques.
  (1648 in-4º)

  [1214] _Var._ Vous acquitte aisément de tous vos déplaisirs!
  (1643-56)

  [1215] _Var._ De la plus forte amour vous portez vos esprits.
  (1643-56)

  [1216] _Var._ La faveur au mépris, et l'amour à la haine.
  (1643-56)

  [1217] _Var._ Je me tiendrois heureux entre les bras d'un autre.
  (1643-60)
  --Voyez tome I, p. 228, note 759-a.

  [1218] _Var._ Je vous aimai, Sévère; et si dedans mon âme
         Je pouvois étouffer les restes de ma flamme. (1643-56)

  [1219] _Var._ Ma raison, il est vrai, dompte mes mouvements.
  (1643-56)

  [1220] _Var._ De plus bas sentiments n'auroient pas méritée
         Cette parfaite amour que vous m'avez portée. (1643 et 48 in-4º)
         _Var._ De plus bas sentiments d'une ardeur moins discrète
         N'auroient pas mérité cette amour si parfaite. (1648 in-12-56)

  [1221] _Var._ Ah! Pauline, excusez une aveugle douleur. (1643-60)

  [1222] _Var._ Je nommais inconstance, et prenois pour des crimes
         D'un vertueux devoir les efforts légitimes. (1643-56)

  [1223] _Var._ D'un coeur comme le mien qu'est-ce qu'elle n'obtienne?
         Vous réveillez les soins que je dois à la mienne. (1643-56)
         _Var._ Il n'est rien que sur moi cette gloire n'obtienne.
  (1660-64)

  [1224] _Var._ Je la veux éviter, mêmes au sacrifice. (1643-56)

  [1225] Les éditions de 1668 et de 1682 portent: «Je vous ai
  plaint,» avec le participe invariable.

  [1226] _Var._ Et quoique je m'effraye avec peu de justice.
  (1643-56)

  [1227] _Var._ Vous-même êtes témoin des voeux qu'il fait pour
  lui. (1643-56)

  [1228] _Var._ A quoi que sa vertu le puisse disposer. (1643-64)

  [1229] _Var._ Et vous ressouvenez que sa faveur est grande.
  (1643-56)

  [1230] Voyez la _Notice_, p. 466.

  [1231] _Var._ Et mourir dans leur temple, ou bien les en chasser.
  (1643-56)

  [1232] _Var._ Je le viens de promettre, et je vais l'accomplir.
  (1643-60)

  [1233] _Var._ Par une sainte vie il la faut mériter. (1643-56)

  [1234] _Var._ Voyez que votre vie à Dieu mêmes importe. (1643-56)

  [1235] Les deux vers suivants sont la reproduction textuelle des
  vers 75 et 76.

  [1236] L'édition de 1682 porte, par erreur: «aux pieds,» pour
  «aux yeux.»

  [1237] _Var._ Allons mourir pour lui, comme il est mort pour
  nous[1237-a]. (1643 et 48 in-4º)

    [1237-a] «Néarque ne fait ici que répéter en deux vers
    languissants ce qu'a dit Polyeucte; aussi j'ai vu souvent
    supprimer ces vers à la représentation.»

      (_Voltaire._)



ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

    PAULINE.

    Que de soucis flottants, que de confus nuages
    Présentent à mes yeux d'inconstantes images!
    Douce tranquillité, que je n'ose espérer,
    Que ton divin rayon tarde à les éclairer!
    Mille agitations, que mes troubles produisent[1238],           725
    Dans mon coeur ébranlé tour à tour se détruisent:
    Aucun espoir n'y coule où j'ose persister;
    Aucun effroi n'y règne où j'ose m'arrêter.
    Mon esprit, embrassant tout ce qu'il s'imagine,
    Voit tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine[1239],             730
    Et suit leur vaine idée avec si peu d'effet[1240],
    Qu'il ne peut espérer ni craindre tout à fait.
    Sévère incessamment brouille ma fantaisie:
    J'espère en sa vertu, je crains sa jalousie;
    Et je n'ose penser que d'un oeil bien égal                     735
    Polyeucte en ces lieux puisse voir son rival.
    Comme entre deux rivaux la haine est naturelle,
    L'entrevue aisément se termine en querelle:
    L'un voit aux mains d'autrui ce qu'il croit mériter,
    L'autre un désespéré qui peut trop attenter[1241].             740
    Quelque haute raison qui règle leur courage,
    L'un conçoit de l'envie, et l'autre de l'ombrage;
    La honte d'un affront, que chacun d'eux croit voir
    Ou de nouveau reçue[1242], ou prête à recevoir,
    Consumant dès l'abord toute leur patience,                     745
    Forme de la colère et de la défiance,
    Et saisissant ensemble et l'époux et l'amant,
    En dépit d'eux les livre à leur ressentiment.
    Mais que je me figure une étrange chimère,
    Et que je traite mal Polyeucte et Sévère!                      750
    Comme si la vertu de ces fameux rivaux
    Ne pouvoit s'affranchir de ces communs défauts!
    Leurs âmes à tous deux d'elles-mêmes maîtresses
    Sont d'un ordre trop haut pour de telles bassesses.
    Ils se verront au temple en hommes généreux;                   755
    Mais las! ils se verront, et c'est beaucoup pour eux.
    Que sert à mon époux d'être dans Mélitène,
    Si contre lui Sévère arme l'aigle romaine,
    Si mon père y commande, et craint ce favori,
    Et se repent déjà du choix de mon mari?                        760
    Si peu que j'ai d'espoir ne luit qu'avec contrainte;
    En naissant il avorte, et fait place à la crainte;
    Ce qui doit l'affermir sert à le dissiper.
    Dieux! faites que ma peur puisse enfin se tromper!


SCÈNE II

PAULINE, STRATONICE.

    PAULINE.

    Mais sachons-en l'issue. Eh bien! ma Stratonice,               765
    Comment s'est terminé ce pompeux sacrifice?
    Ces rivaux généreux au temple se sont vus?

    STRATONICE.

    Ah! Pauline!

    PAULINE.

                Mes voeux ont-ils été déçus?
    J'en vois sur ton visage[1243] une mauvaise marque.
    Se sont-ils querellés?

    STRATONICE.

                          Polyeucte, Néarque,                      770
    Les chrétiens....

    PAULINE.

                      Parle donc: les chrétiens....

    STRATONICE.

                                                    Je ne puis.

    PAULINE.

    Tu prépares mon âme à d'étranges ennuis.

    STRATONICE.

    Vous n'en sauriez avoir une plus juste cause.

    PAULINE.

    L'ont-ils assassiné?

    STRATONICE.

                        Ce seroit peu de chose.
    Tout votre songe est vrai, Polyeucte n'est plus....            775

    PAULINE.

    Il est mort!

    STRATONICE.

                Non, il vit; mais, ô pleurs superflus!
    Ce courage si grand, cette âme si divine,
    N'est plus digne du jour, ni digne de Pauline.
    Ce n'est plus cet époux si charmant à vos yeux;
    C'est l'ennemi commun de l'État et des Dieux,                  780
    Un méchant, un infâme, un rebelle, un perfide,
    Un traître, un scélérat, un lâche, un parricide,
    Une peste exécrable à tous les gens de bien,
    Un sacrilége impie: en un mot, un chrétien[1244].

    PAULINE.

    Ce mot auroit suffi sans ce torrent d'injures.                 785

    STRATONICE.

    Ces titres aux chrétiens sont-ce des impostures?

    PAULINE.

    Il est ce que tu dis, s'il embrasse leur foi;
    Mais il est mon époux, et tu parles à moi.

    STRATONICE.

    Ne considérez plus que le Dieu qu'il adore.

    PAULINE.

    Je l'aimai par devoir: ce devoir dure encore.                  790

    STRATONICE.

    Il vous donne à présent sujet de le haïr:
    Qui trahit tous nos Dieux auroit pu vous trahir[1245].

    PAULINE.

    Je l'aimerois encor, quand il m'auroit trahie;
    Et si de tant d'amour tu peux être ébahie[1246],
    Apprends que mon devoir ne dépend point du sien:               795
    Qu'il y manque, s'il veut; je dois faire le mien.
    Quoi? s'il aimoit ailleurs, serois-je dispensée[1247]
    A suivre, à son exemple, une ardeur insensée?
    Quelque chrétien qu'il soit, je n'en ai point d'horreur;
    Je chéris sa personne, et je hais son erreur.                  800
    Mais quel ressentiment en témoigne mon père?

    STRATONICE.

    Une secrète rage, un excès de colère,
    Malgré qui toutefois un reste d'amitié
    Montre pour Polyeucte encor quelque pitié.
    Il ne veut point sur lui faire agir sa justice,                805
    Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.

    PAULINE.

    Quoi? Néarque en est donc?

    STRATONICE.

                              Néarque l'a séduit:
    De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit.
    Ce perfide tantôt, en dépit de lui-même,
    L'arrachant de vos bras, le traînoit au baptême.               810
    Voilà ce grand secret et si mystérieux
    Que n'en pouvoit tirer votre amour curieux.

    PAULINE.

    Tu me blâmois alors d'être trop importune.

    STRATONICE.

    Je ne prévoyois pas une telle infortune.

    PAULINE.

    Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs,                    815
    Il me faut essayer la force de mes pleurs:
    En qualité de femme ou de fille, j'espère
    Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père.
    Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir,
    Je ne prendrai conseil que de mon désespoir.                   820
    Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au temple.

    STRATONICE.

    C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple;
    Je ne puis y penser sans frémir à l'instant,
    Et crains de faire un crime en vous la racontant.
    Apprenez en deux mots leur brutale insolence.                  825
      Le prêtre avoit à peine obtenu du silence,
    Et devers l'orient assuré son aspect,
    Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect[1248].
    A chaque occasion de la cérémonie,
    A l'envi l'un et l'autre étaloit sa manie,                     830
    Des mystères sacrés hautement se moquoit,
    Et traitoit de mépris les Dieux qu'on invoquoit.
    Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense;
    Mais tous deux s'emportant[1249] à plus d'irrévérence:
    «Quoi? lui dit Polyeucte en élevant sa voix,                   835
    Adorez-vous des Dieux ou de pierre ou de bois?»
    Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes
    Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes.
    L'adultère et l'inceste en étoient les plus doux.
    «Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous[1250].          840
      Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque
    De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
    Seul être indépendant, seul maître du destin[1251],
    Seul principe éternel, et souveraine fin.
    C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remercie          845
    Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie;
    Lui seul tient en sa main le succès des combats;
    Il le veut élever, il le peut mettre à bas[1252];
    Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;
    C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense.             850
    Vous adorez en vain des monstres impuissants.»
    Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,
    Après en avoir mis les saints vases par terre,
    Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre,
    D'une fureur pareille ils courent à l'autel.                   855
    Cieux! a-t-on va jamais, a-t-on rien vu de tel?
    Du plus puissant des Dieux nous voyons la statue
    Par une main impie à leurs pieds abattue,
    Les mystères troublés, le temple profané,
    La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné,                   860
    Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste.
    Félix.... Mais le voici qui vous dira le reste.

    PAULINE.

    Que son visage est sombre et plein d'émotion!
    Qu'il montre de tristesse et d'indignation!


SCÈNE III.

FÉLIX, PAULINE, STRATONICE.

    FÉLIX.

    Une telle insolence avoir osé paroître!                        865
    En public! à ma vue! il en mourra, le traître.

    PAULINE.

    Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.

    FÉLIX.

    Je parle de Néarque, et non de votre époux.
    Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gendre,
    Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre:                 870
    La grandeur de son crime et de mon déplaisir
    N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.

    PAULINE.

    Je n'attendois pas moins de la bonté d'un père.

    FÉLIX.

    Je pouvois l'immoler à ma juste colère;
    Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur                 875
    De son audace impie a monté la fureur;
    Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.

    PAULINE.

    Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.

    FÉLIX.

    Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit,
    Quand il verra punir celui qui l'a séduit.                     880
      Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre,
    La crainte de mourir et le desir de vivre
    Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir,
    Que qui voit le trépas cesse de le vouloir.
    L'exemple touche plus que ne fait la menace:                   885
    Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace,
    Et nous verrons bientôt son coeur inquiété[1253]
    Me demander pardon de tant d'impiété.

    PAULINE.

    Vous pouvez espérer qu'il change de courage?

    FÉLIX.

    Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.                  890

    PAULINE.

    Il le doit; mais, hélas! où me renvoyez-vous,
    Et quels tristes hasards ne court point mon époux,
    Si de son inconstance il faut qu'enfin j'espère
    Le bien que j'espérois de la bonté d'un père?

    FÉLIX.

    Je vous en fais trop voir, Pauline, à consentir[1254]          895
    Qu'il évite la mort par un prompt repentir.
    Je devois même peine à des crimes semblables[1255];
    Et mettant différence entre ces deux coupables,
    J'ai trahi la justice à l'amour paternel;
    Je me suis fait pour lui moi-même criminel;                    900
    Et j'attendois de vous, au milieu de vos craintes,
    Plus de remercîments que je n'entends de plaintes.

    PAULINE.

    De quoi remercier qui ne me donne rien?
    Je sais quelle est l'humeur et l'esprit d'un chrétien:
    Dans l'obstination jusqu'au bout il demeure;                   905
    Vouloir son repentir, c'est ordonner qu'il meure.

    FÉLIX.

    Sa grâce est en sa main, c'est à lui d'y rêver.

    PAULINE.

    Faites-la toute entière.

    FÉLIX.

                            Il la peut achever.

    PAULINE.

    Ne l'abandonnez pas aux fureurs de sa secte.

    FÉLIX.

    Je l'abandonne aux lois, qu'il faut que je respecte.           910

    PAULINE.

    Est-ce ainsi que d'un gendre un beau-père est l'appui?

    FÉLIX.

    Qu'il fasse autant pour soi comme je fais pour lui.

    PAULINE.

    Mais il est aveuglé.

    FÉLIX.

                        Mais il se plaît à l'être:
    Qui chérit son erreur ne la veut pas connoître.

    PAULINE.

    Mon père, au nom des Dieux....

    FÉLIX.

                                  Ne les réclamez pas,
    Ces Dieux dont l'intérêt demande son trépas.

    PAULINE.

    Ils écoutent nos voeux.

    FÉLIX.

                            Eh bien! qu'il leur en fasse.

    PAULINE.

    Au nom de l'Empereur dont vous tenez la place....

    FÉLIX.

    J'ai son pouvoir en main; mais s'il me l'a commis,
    C'est pour le déployer contre ses ennemis.                     920

    PAULINE.

    Polyeucte l'est-il?

    FÉLIX.

                        Tous chrétiens sont rebelles.

    PAULINE.

    N'écoutez point pour lui ces maximes cruelles:
    En épousant Pauline il s'est fait votre sang.

    FÉLIX.

    Je regarde sa faute, et ne vois plus son rang[1256].
    Quand le crime d'État se mêle au sacrilége[1257],              925
    Le sang ni l'amitié n'ont plus de privilége.

    PAULINE.

    Quel excès de rigueur!

    FÉLIX.

                          Moindre que son forfait.

    PAULINE.

    O de mon songe affreux trop véritable effet!
    Voyez-vous qu'avec lui vous perdez votre fille[1258]?

    FÉLIX.

    Les Dieux et l'Empereur sont plus que ma famille.              930

    PAULINE.

    La perte de tous deux ne vous peut arrêter!

    FÉLIX.

    J'ai les Dieux et Décie ensemble à redouter.
    Mais nous n'avons encore à craindre rien de triste:
    Dans son aveuglement pensez-vous qu'il persiste?
    S'il nous sembloit tantôt courir à son malheur,                935
    C'est d'un nouveau chrétien la première chaleur.

    PAULINE.

    Si vous l'aimez encor, quittez cette espérance,
    Que deux fois en un jour il change de croyance:
    Outre que les chrétiens ont plus de dureté,
    Vous attendez de lui trop de légèreté.                         940
    Ce n'est point une erreur avec le lait sucée[1259],
    Que sans l'examiner son âme ait embrassée[1260]:
    Polyeucte est chrétien, parce qu'il l'a voulu,
    Et vous portoit au temple un esprit résolu.
    Vous devez présumer de lui comme du reste:                     945
    Le trépas n'est pour eux ni honteux ni funeste;
    Ils cherchent de la gloire à mépriser nos Dieux[1261];
    Aveugles pour la terre, ils aspirent aux cieux;
    Et croyant que la mort leur en ouvre la porte,
    Tourmentés, déchirés, assassinés, n'importe,                   950
    Les supplices leur sont ce qu'à nous les plaisirs,
    Et les mènent au but où tendent leurs desirs:
    La mort la plus infâme, ils l'appellent martyre.

    FÉLIX.

    Eh bien donc! Polyeucte aura ce qu'il désire:
    N'en parlons plus.

    PAULINE.

                       Mon père....


SCÈNE IV.

FÉLIX, ALBIN, PAULINE, STRATONICE.

    FÉLIX.

                                    Albin, en est-ce fait?

    ALBIN.

    Oui, Seigneur, et Néarque a payé son forfait.

    FÉLIX.

    Et notre Polyeucte a vu trancher sa vie?

    ALBIN.

    Il l'a vu, mais, hélas! avec un oeil d'envie.
    Il brûle de le suivre, au lieu de reculer;
    Et son coeur s'affermit, au lieu de s'ébranler.                960

    PAULINE.

    Je vous le disois bien. Encore un coup, mon père,
    Si jamais mon respect a pu vous satisfaire,
    Si vous l'avez prisé, si vous l'avez chéri....

    FÉLIX.

    Vous aimez trop, Pauline, un indigne mari.

    PAULINE.

    Je l'ai de votre main: mon amour est sans crime;               965
    Il est de votre choix la glorieuse estime;
    Et j'ai, pour l'accepter, éteint le plus beau feu[1262]
    Qui d'une âme bien née ait mérité l'aveu.
      Au nom de cette aveugle et prompte obéissance
    Que j'ai toujours rendue aux lois de la naissance,             970
    Si vous avez pu tout sur moi, sur mon amour,
    Que je puisse sur vous quelque chose à mon tour!
    Par ce juste pouvoir à présent trop à craindre,
    Par ces beaux sentiments qu'il m'a fallu contraindre,
    Ne m'ôtez pas vos dons: ils sont chers à mes yeux,             975
    Et m'ont assez coûté pour m'être précieux.

    FÉLIX.

    Vous m'importunez trop: bien que j'aye un coeur tendre[1263],
    Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre;
    Employez mieux l'effort de vos justes douleurs:
    Malgré moi m'en toucher, c'est perdre et temps et pleurs;
    J'en veux être le maître, et je veux bien qu'on sache
    Que je la désavoue alors qu'on me l'arrache.
    Préparez-vous à voir ce malheureux chrétien,
    Et faites votre effort quand j'aurai fait le mien.
    Allez: n'irritez plus un père qui vous aime,                   985
    Et tâchez d'obtenir votre époux de lui-même.
    Tantôt jusqu'en ce lieu je le ferai venir[1264]:
    Cependant quittez-nous, je veux l'entretenir.

    PAULINE.

    De grâce, permettez....

    FÉLIX.

                            Laissez-nous seuls, vous dis-je:
    Votre douleur m'offense autant qu'elle m'afflige.              990
    A gagner Polyeucte appliquez tous vos soins;
    Vous avancerez plus en m'importunant moins.

SCÈNE V.

FÉLIX, ALBIN.

    FÉLIX.

    Albin, comme est-il mort?

    ALBIN.

                                En brutal, en impie,
    En bravant les tourments, en dédaignant la vie,
    Sans regret, sans murmure, et sans étonnement,                 995
    Dans l'obstination et l'endurcissement,
    Comme un chrétien enfin, le blasphème à la bouche.

    FÉLIX.

    Et l'autre?

    ALBIN.

                Je l'ai dit déjà, rien ne le touche.
    Loin d'en être abattu, son coeur en est plus haut;
    On l'a violenté pour quitter l'échafaud.                      1000
    Il est dans la prison où je l'ai vu conduire;
    Mais vous êtes bien loin encor de le réduire[1265].

    FÉLIX.

    Que je suis malheureux!

    ALBIN.

                            Tout le monde vous plaint.

    FÉLIX.

    On ne sait pas les maux dont mon coeur est atteint:
    De pensers sur pensers mon âme est agitée,                    1005
    De soucis sur soucis elle est inquiétée;
    Je sens l'amour, la haine, et la crainte, et l'espoir,
    La joie et la douleur tour à tour l'émouvoir;
    J'entre en des sentiments qui ne sont pas croyables:
    J'en ai de violents, j'en ai de pitoyables,                   1010
    J'en ai de généreux qui n'oseroient agir,
    J'en ai même de bas, et qui me font rougir.
    J'aime ce malheureux que j'ai choisi pour gendre,
    Je hais l'aveugle erreur qui le vient de surprendre;
    Je déplore sa perte, et le voulant sauver,                    1015
    J'ai la gloire des Dieux ensemble à conserver;
    Je redoute leur foudre et celui de Décie;
    Il y va de ma charge, il y va de ma vie:
    Ainsi tantôt pour lui je m'expose au trépas[1266],
    Et tantôt je le perds pour ne me perdre pas.                  1020

    ALBIN.

    Décie excusera l'amitié d'un beau-père;
    Et d'ailleurs Polyeucte est d'un sang qu'on révère.

    FÉLIX.

    A punir les chrétiens son ordre est rigoureux;
    Et plus l'exemple est grand, plus il est dangereux.
    On ne distingue point quand l'offense est publique;           1025
    Et lorsqu'on dissimule un crime domestique,
    Par quelle autorité peut-on, par quelle loi,
    Châtier en autrui ce qu'on souffre chez soi?

    ALBIN.

    Si vous n'osez avoir d'égard à sa personne,
    Écrivez à Décie afin qu'il en ordonne.                        1030

    FÉLIX.

    Sévère me perdroit, si j'en usois ainsi:
    Sa haine et son pouvoir font mon plus grand souci.
    Si j'avois différé de punir un tel crime,
    Quoiqu'il soit généreux, quoiqu'il soit magnanime,
    Il est homme, et sensible, et je l'ai dédaigné;               1035
    Et de tant de mépris son esprit indigné[1267],
    Que met au désespoir cet hymen de Pauline,
    Du courroux de Décie obtiendroit ma ruine.
    Pour venger un affront tout semble être permis,
    Et les occasions tentent les plus remis.                      1040
    Peut-être, et ce soupçon n'est pas sans apparence,
    Il rallume en son coeur déjà quelque espérance;
    Et croyant bientôt voir Polyeucte puni,
    Il rappelle un amour à grand'peine banni.
    Juge si sa colère, en ce cas implacable,                      1045
    Me feroit innocent de sauver un coupable,
    Et s'il m'épargneroit, voyant par mes bontés
    Une seconde fois ses desseins avortés.
      Te dirai-je un penser indigne, bas et lâche?
    Je l'étouffe, il renaît; il me flatte, et me fâche:           1050
    L'ambition toujours me le vient présenter,
    Et tout ce que je puis, c'est de le détester.
    Polyeucte est ici l'appui de ma famille;
    Mais si, par son trépas, l'autre épousoit ma fille,
    J'acquerrois bien par là de plus puissants appuis,            1055
    Qui me mettroient plus haut cent fois que je ne suis.
    Mon coeur en prend par force une maligne joie;
    Mais que plutôt le ciel à tes yeux me foudroie,
    Qu'à des pensers si bas je puisse consentir,
    Que jusque-là ma gloire ose se démentir!                      1060

    ALBIN.

    Votre coeur est trop bon, et votre âme trop haute.
    Mais vous résolvez-vous à punir cette faute?

    FÉLIX.

    Je vais dans la prison faire tout mon effort
    A vaincre cet esprit par l'effroi de la mort;
    Et nous verrons après ce que pourra Pauline[1268].            1065

    ALBIN.

    Que ferez-vous enfin, si toujours il s'obstine?

    FÉLIX.

    Ne me presse point tant: dans un tel déplaisir
    Je ne puis que résoudre, et ne sais que choisir.

    ALBIN.

    Je dois vous avertir, en serviteur fidèle,
    Qu'en sa faveur déjà la ville se rebelle,                     1070
    Et ne peut voir passer par la rigueur des lois
    Sa dernière espérance et le sang de ses rois.
    Je tiens sa prison même assez mal assurée[1269]:
    J'ai laissé tout autour une troupe éplorée;
    Je crains qu'on ne la force.

    FÉLIX.

                                Il faut donc l'en tirer,          1075
    Et l'amener ici pour nous en assurer.

    ALBIN.

    Tirez-l'en donc vous-même, et d'un espoir de grâce
    Apaisez la fureur de cette populace.

    FÉLIX.

    Allons, et s'il persiste à demeurer chrétien,
    Nous en disposerons sans qu'elle en sache rien.               1080


FIN DU TROISIÈME ACTE.

NOTES:

  [1238] _Var._ Mille pensers divers, que mes troubles produisent,
         Dans mon coeur incertain à l'envi se détruisent:
         Nul espoir ne me flatte où j'ose persister;
         Nulle peur ne m'effraye où j'ose m'arrêter. (1643-56)

  [1239] _Var._ Veut tantôt mon bonheur, et tantôt ma ruine. (1643
  et 48 in-4º)

  [1240] _Var._ L'un et l'autre le frappe avec si peu d'effet.
  (1643-56)

  [1241] _Var._ L'autre un désespéré qui le lui veut ôter.
  (1643-56)

  [1242] On lit: «_Ont_ de nouveau reçue,» dans les éditions de
  1663 et de 1664.

  [1243] On lit: «sur _son_ visage,» dans les éditions de 1648-54
  et de 1656.

  [1244] Dans sa _Pratique du théâtre_ (nouveau chapitre manuscrit
  du livre VI), l'abbé d'Aubignac fait la remarque suivante: «Dans
  le _Polyeucte_ de Corneille.... Stratonice, qui n'est qu'une
  simple suivante, et quelques autres acteurs font plusieurs
  discours en faveur de la religion des païens et disent une
  infinité d'injures contre le christianisme, qu'ils ne traitent
  que de crimes et d'extravagances, et l'auteur n'introduit aucun
  acteur capable d'y répondre et d'en détruire la fausseté; cela
  fit un si mauvais effet que feu M. le cardinal de Richelieu ne le
  put jamais approuver.»

  [1245] _Var._ Qui trahit bien les Dieux auroit pu vous trahir.
  (1643-56)

  [1246] _Var._ Et si de cette amour tu peux être ébahie. (1643-56)

  [1247] Voyez tome I, p. 208, note 692.

  [1248] _Var._ Que l'on s'est aperçu de leur peu de respect.
  (1643-56)

  [1249] Les éditions de 1643-63 donnent: «s'emportants,» avec une
  _s_.

  [1250] _Var._ Oyez, Félix, suit-il, oyez, peuple, oyez, tous.
  (1643-56)

  [1251] _Var._ Seul maître du destin, seul être indépendant,
         Substance qui jamais ne reçoit d'accident. (1643-56)

  [1252] _Var._ Il le veut élever, il le peut mettre bas. (1643-63)

  [1253] _Var._ N'en ayez plus l'esprit si fort inquiété:
         Il se repentira de son impiété.
         PAUL. Quoi? vous espérez donc qu'il change de courage?
  (1643-56)

  [1254] _Var._ Je lui fais trop de grâce encor de consentir.
  (1643-56)

  [1255] _Var._ La même peine est due à des crimes semblables.
  (1643-56)

  [1256] L'édition de 1648 in-4º donne, par erreur, _son sang_,
  pour _son rang_.

  [1257] _Var._ Où le crime d'État se mêle au sacrilége. (1643-56)

  [1258] _Var._ Voyez qu'avecque lui vous perdez votre fille.
  (1643-56)

  [1259] Toutes les éditions portent _succée_.

  [1260] _Var._ Que sans examiner son âme ait embrassée. (1643-64)

  [1261] _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser les Dieux.
  (1643-64 in-8º)
         _Var._ Ils cherchent de la gloire à mépriser des Dieux.
  (1664 in-12)

  [1262] _Var._ Et j'ai, pour l'accepter, éteint les plus beaux feux
         Qui d'une âme bien née aient mérité les voeux. (1643-56)

  [1263] _Var._ Vous m'importunez trop.
                                PAUL. Dieux! que viens-je d'entendre?
         FÉL. [Je n'aime la pitié qu'au prix que j'en veux prendre:]
         Par tant de vains efforts malgré moi m'en toucher,
         C'est perdre avec le temps des pleurs à me fâcher.
         Vous m'en avez donné, mais je veux bien qu'on sache. (1643-56)

  [1264] _Var._ Tantôt jusques ici je le ferai venir. (1643-56)

  [1265] _Var._ Mais vous n'êtes pas prêt encor de le réduire.
  (1643-56)

  [1266] _Var._ Aussi tantôt pour lui je m'expose au trépas. (1655)

  [1267] _Var._ Et des mépris reçus son esprit indigné. (1643-56)

  [1268] _Var._ J'emploierai puis après le pouvoir de Pauline.
  (1643-56)

  [1269] _Var._ Et même sa prison n'est pas fort assurée. (1643-56)



ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

POLYEUCTE, CLÉON, TROIS AUTRES GARDES.

    POLYEUCTE.

    Gardes, que me veut-on?

    CLÉON.

                            Pauline vous demande.

    POLYEUCTE.
    O présence, ô combat que surtout j'appréhende!
    Félix, dans la prison j'ai triomphé de toi,
    J'ai ri de ta menace, et t'ai vu sans effroi:
    Tu prends pour t'en venger de plus puissantes armes;
    Je craignois beaucoup moins tes bourreaux que ses larmes.
      Seigneur, qui vois ici les périls que je cours,
    En ce pressant besoin redouble ton secours;
    Et toi qui, tout sortant encor de la victoire,
    Regardes mes travaux du séjour de la gloire,                  1090
    Cher Néarque, pour vaincre un si fort ennemi,
    Prête du haut du ciel la main à ton ami.
      Gardes, oseriez-vous me rendre un bon office[1270]?
    Non pour me dérober aux rigueurs du supplice:
    Ce n'est pas mon dessein qu'on me fasse évader;               1095
    Mais comme il suffira de trois à me garder,
    L'autre m'obligeroit d'aller querir Sévère;
    Je crois que sans péril on peut me satisfaire[1271]:
    Si j'avois pu lui dire un secret important,
    Il vivroit plus heureux, et je mourrois content.              1100

    CLÉON.

    Si vous me l'ordonnez, j'y cours en diligence[1272].

    POLYEUCTE.

    Sévère, à mon défaut, fera ta récompense.
    Va, ne perds point de temps, et reviens promptement.

    CLÉON.

    Je serai de retour, Seigneur, dans un moment.


SCÈNE II.

POLYEUCTE.

(Les gardes se retirent aux coins du théâtre[1273].)

    Source délicieuse, en misères féconde[1274],                  1105
    Que voulez-vous de moi, flatteuses voluptés?
    Honteux attachements de la chair et du monde,
    Que ne me quittez-vous, quand je vous ai quittés?
    Allez, honneurs, plaisirs, qui me livrez la guerre:
            Toute votre félicité,                                 1110
            Sujette à l'instabilité,
            En moins de rien tombe par terre;
            Et comme elle a l'éclat du verre,
            Elle en a la fragilité[1275].

    Ainsi n'espérez pas qu'après vous je soupire:                 1115
    Vous étalez en vain vos charmes impuissants;
    Vous me montrez en vain par tout ce vaste empire
    Les ennemis de Dieu pompeux et florissants.
    Il étale à son tour des revers équitables
            Par qui les grands sont confondus;                    1120
            Et les glaives qu'il tient pendus
            Sur les plus fortunés coupables[1276]
            Sont d'autant plus inévitables,
            Que leurs coups sont moins attendus.

    Tigre altéré de sang, Décie impitoyable[1277],                1125
    Ce Dieu t'a trop longtemps abandonné les siens;
    De ton heureux destin vois la suite effroyable:
    Le Scythe va venger la Perse et les chrétiens[1278];
    Encore un peu plus outre, et ton heure est venue;
            Rien ne t'en sauroit garantir;                        1130
            Et la foudre qui va partir,
            Toute prête à crever la nue,
            Ne peut plus être retenue
            Par l'attente du repentir.

    Que cependant Félix m'immole à ta colère;                     1135
    Qu'un rival plus puissant éblouisse ses yeux[1279];
    Qu'aux dépens de ma vie il s'en fasse beau-père,
    Et qu'à titre d'esclave il commande en ces lieux:
    Je consens, ou plutôt j'aspire à ma ruine.
            Monde, pour moi tu n'as plus rien[1280]:              1140
            Je porte en un coeur tout chrétien
            Une flamme toute divine;
            Et je ne regarde Pauline
            Que comme un obstacle à mon bien.

    Saintes douceurs du ciel, adorables idées,                    1145
    Vous remplissez un coeur qui vous peut recevoir:
    De vos sacrés attraits les âmes possédées
    Ne conçoivent plus rien qui les puisse[1281] émouvoir.
    Vous promettez beaucoup, et donnez davantage:
            Vos biens ne sont point inconstants;                  1150
            Et l'heureux trépas que j'attends
            Ne vous sert que d'un doux passage
            Pour nous introduire au partage
            Qui nous rend à jamais contents.

    C'est vous, ô feu divin que rien ne peut éteindre,            1155
    Qui m'allez faire voir Pauline sans la craindre.
      Je la vois; mais mon coeur, d'un saint zèle enflammé,
    N'en goûte plus l'appas dont il étoit charmé;
    Et mes yeux, éclairés des célestes lumières,
    Ne trouvent plus aux siens leurs grâces coutumières.


SCÈNE III.

POLYEUCTE, PAULINE, GARDES.

    POLYEUCTE.

    Madame, quel dessein vous fait me demander?
    Est-ce pour me combattre, ou pour me seconder?
    Cet effort généreux de votre amour parfaite[1282]
    Vient-il à mon secours, vient-il à ma défaite?
    Apportez-vous ici la haine, ou l'amitié,                      1165
    Comme mon ennemie, ou ma chère moitié?

    PAULINE.

    Vous n'avez point ici d'ennemi que vous-même:
    Seul vous vous haïssez, lorsque chacun vous aime[1283];
    Seul vous exécutez tout ce que j'ai rêvé:
    Ne veuillez pas vous perdre, et vous êtes sauvé.              1170
    A quelque extrémité que votre crime passe,
    Vous êtes innocent si vous vous faites grâce.
    Daignez considérer le sang dont vous sortez,
    Vos grandes actions, vos rares qualités:
    Chéri de tout le peuple, estimé chez le prince,               1175
    Gendre du gouverneur de toute la province;
    Je ne vous compte à rien le nom de mon époux:
    C'est un bonheur pour moi qui n'est pas grand pour vous;
    Mais après vos exploits, après votre naissance,
    Après votre pouvoir, voyez notre espérance,                   1180
    Et n'abandonnez pas à la main d'un bourreau
    Ce qu'à nos justes voeux promet un sort si beau.

    POLYEUCTE.

    Je considère plus; je sais mes avantages,
    Et l'espoir que sur eux forment les grands courages:
    Ils n'aspirent enfin qu'à des biens passagers,                1185
    Que troublent les soucis, que suivent les dangers;
    La mort nous les ravit, la fortune s'en joue;
    Aujourd'hui dans le trône, et demain dans la boue;
    Et leur plus haut éclat fait tant de mécontents,
    Que peu de vos Césars en ont joui longtemps.                  1190
      J'ai de l'ambition, mais plus noble et plus belle:
    Cette grandeur périt, j'en veux une immortelle,
    Un bonheur assuré, sans mesure et sans fin,
    Au-dessus de l'envie, au-dessus du destin.
    Est-ce trop l'acheter que d'une triste vie                    1195
    Qui tantôt, qui soudain me peut être ravie,
    Qui ne me fait jouir que d'un instant qui fuit,
    Et ne peut m'assurer de celui qui le suit?

    PAULINE.

    Voilà de vos chrétiens les ridicules songes;
    Voilà jusqu'à quel point vous charment leurs mensonges:
    Tout votre sang est peu pour un bonheur si doux!
    Mais pour en disposer, ce sang est-il à vous?
    Vous n'avez pas la vie ainsi qu'un héritage;
    Le jour qui vous la donne en même temps l'engage:
    Vous la devez au prince, au public, à l'État.                 1205

    POLYEUCTE.

    Je la voudrais pour eux perdre dans un combat;
    Je sais quel en est l'heur, et quelle en est la gloire.
    Des aïeux de Décie on vante la mémoire;
    Et ce nom, précieux encore à vos Romains,
    Au bout de six cents ans lui met l'empire aux mains.
    Je dois ma vie au peuple, au prince, à sa couronne;
    Mais je la dois bien plus au Dieu qui me la donne:
    Si mourir pour son prince est un illustre sort,
    Quand on meurt pour son Dieu, quelle sera la mort!

    PAULINE.

    Quel Dieu!

    POLYEUCTE.

              Tout beau, Pauline: il entend vos paroles,
    Et ce n'est pas un Dieu comme vos Dieux frivoles,
    Insensibles et sourds, impuissants, mutilés,
    De bois, de marbre, ou d'or, comme vous les voulez:
    C'est le Dieu des chrétiens, c'est le mien, c'est le vôtre;
    Et la terre et le ciel n'en connoissent point d'autre,        1220

    PAULINE.

    Adorez-le dans l'âme, et n'en témoignez rien.

    POLYEUCTE.

    Que je sois tout ensemble idolâtre et chrétien!

    PAULINE.

    Ne feignez qu'un moment, laissez partir Sévère,
    Et donnez lieu d'agir aux bontés de mon père.

    POLYEUCTE.

    Les bontés de mon Dieu sont bien plus à chérir:               1225
    Il m'ôte des périls que j'aurois pu courir,
    Et sans me laisser lieu de tourner en arrière,
    Sa faveur me couronne entrant dans la carrière;
    Du premier coup de vent il me conduit au port,
    Et sortant du baptême, il m'envoie à la mort.                 1230
    Si vous pouviez comprendre et le peu qu'est la vie,
    Et de quelles douceurs cette mort est suivie!
    Mais que sert de parler de ces trésors cachés
    A des esprits que Dieu n'a pas encor touchés?

    PAULINE.

    Cruel, car il est temps que ma douleur éclate,                1235
    Et qu'un juste reproche accable une âme ingrate,
    Est-ce là ce beau feu? sont-ce là tes serments?
    Témoignes-tu pour moi les moindres sentiments?
    Je ne te parlois point de l'état déplorable
    Où ta mort va laisser ta femme inconsolable;                  1240
    Je croyois que l'amour t'en parleroit assez,
    Et je ne voulois pas de sentiments forcés;
    Mais cette amour si ferme et si bien méritée
    Que tu m'avois promise, et que je t'ai portée,
    Quand tu me veux quitter, quand tu me fais mourir,
    Te peut-elle arracher une larme, un soupir?
    Tu me quittes, ingrat, et le fais avec joie[1284];
    Tu ne la caches pas, tu veux que je la voie;
    Et ton coeur, insensible à ces tristes appas,
    Se figure un bonheur où je ne serai pas!                      1250
    C'est donc là le dégoût qu'apporte l'hyménée?
    Je te suis odieuse après m'être donnée!

    POLYEUCTE.

    Hélas!

    PAULINE.

          Que cet hélas a de peine à sortir!
    Encor s'il commençoit un heureux repentir[1285],
    Que tout forcé qu'il est, j'y trouverois de charmes!          1255
    Mais courage, il s'émeut, je vois couler des larmes.

    POLYEUCTE.

    J'en verse, et plût à Dieu qu'à force d'en verser
    Ce coeur trop endurci se pût enfin percer!
    Le déplorable état où je vous abandonne
    Est bien digne des pleurs que mon amour vous donne;
    Et si l'on peut au ciel sentir quelques douleurs[1286],
    J'y pleurerai pour vous l'excès de vos malheurs;
    Mais si, dans ce séjour de gloire et de lumière,
    Ce Dieu tout juste et bon peut souffrir ma prière,
    S'il y daigne écouter un conjugal amour,                      1265
    Sur votre aveuglement il répandra le jour.
      Seigneur, de vos bontés il faut que je l'obtienne[1287];
    Elle a trop de vertus pour n'être pas chrétienne:
    Avec trop de mérite il vous plut la former,
    Pour ne vous pas connoître et ne vous pas aimer,              1270
    Pour vivre des enfers esclave infortunée,
    Et sous leur triste joug mourir comme elle est née.

    PAULINE.

    Que dis-tu, malheureux? qu'oses-tu souhaiter?

    POLYEUCTE.

    Ce que de tout mon sang je voudrois acheter.

    PAULINE.

    Que plutôt....

    POLYEUCTE.

                  C'est en vain qu'on se met en défense:
    Ce Dieu touche les coeurs lorsque moins on y pense.
    Ce bienheureux moment n'est pas encor venu;
    Il viendra, mais le temps ne m'en est pas connu.

    PAULINE.

    Quittez cette chimère, et m'aimez.

    POLYEUCTE.

                                      Je vous aime,
    Beaucoup moins que mon Dieu, mais bien plus que moi-même.

    PAULINE.

    Au nom de cet amour ne m'abandonnez pas.

    POLYEUCTE.

    Au nom de cet amour, daignez suivre mes pas[1288].

    PAULINE.

    C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire?

    POLYEUCTE.

    C'est peu d'aller au ciel, je vous y veux conduire.

    PAULINE.

    Imaginations!

    POLYEUCTE.

                  Célestes vérités!                               1285

    PAULINE.

    Étrange aveuglement!

    POLYEUCTE.

                        Éternelles clartés!

    PAULINE.

    Tu préfères la mort à l'amour de Pauline!

    POLYEUCTE.

    Vous préférez le monde à la bonté divine!

    PAULINE.

    Va, cruel, va mourir: tu ne m'aimas jamais.

    POLYEUCTE.

    Vivez heureuse au monde, et me laissez en paix.               1290

    PAULINE.

    Oui, je t'y vais laisser; ne t'en mets plus en peine;
    Je vais....


SCÈNE IV.

POLYEUCTE, PAULINE, SÉVÈRE, FABIAN. GARDES.

    PAULINE.

              Mais quel dessein en ce lieu vous amène,
    Sévère? auroit-on cru qu'un coeur si généreux[1289]
    Pût venir jusqu'ici braver un malheureux?

    POLYEUCTE.

    Vous traitez mal, Pauline, un si rare mérite:                 1295
    A ma seule prière il rend cette visite.
      Je vous ai fait, Seigneur, une incivilité[1290],
    Que vous pardonnerez à ma captivité.
    Possesseur d'un trésor dont je n'étois pas digne,
    Souffrez avant ma mort que je vous le résigne[1291],          1300
    Et laisse la vertu la plus rare à nos yeux
    Qu'une femme jamais pût recevoir des cieux
    Aux mains du plus vaillant et du plus honnête homme
    Qu'ait adoré la terre et qu'ait vu naître Rome.
    Vous êtes digne d'elle, elle est digne de vous;               1305
    Ne la refusez pas de la main d'un époux:
    S'il vous a désunis, sa mort vous va rejoindre.
    Qu'un feu jadis si beau n'en devienne pas moindre:
    Rendez-lui votre coeur, et recevez sa foi;
    Vivez heureux ensemble, et mourez comme moi;                  1310
    C'est le bien qu'à tous deux Polyeucte desire.
      Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.
    Allons, gardes, c'est fait.


SCÈNE V.

SÉVÈRE, PAULINE, FABIAN.

    SÉVÈRE.

                                Dans mon étonnement,
    Je suis confus pour lui de son aveuglement;
    Sa résolution a si peu de pareilles,                          1315
    Qu'à peine je me fie encore à mes oreilles,
    Un coeur qui vous chérit (mais quel coeur assez bas
    Auroit pu vous connoître, et ne vous chérir pas?),
    Un homme aimé de vous, sitôt qu'il vous possède,
    Sans regret il vous quitte; il fait plus, il vous cède;       1320
    Et comme si vos feux étoient un don fatal,
    Il en fait un présent lui-même à son rival!
    Certes ou les chrétiens ont d'étranges manies,
    Ou leurs félicités doivent être infinies,
    Puisque, pour y prétendre, ils osent rejeter                  1325
    Ce que de tout l'empire il faudroit acheter.
      Pour moi, si mes destins, un peu plus tôt propices,
    Eussent de votre hymen honoré mes services,
    Je n'aurois adoré que l'éclat de vos yeux,
    J'en aurois fait mes rois, j'en aurois fait mes Dieux;        1330
    On m'auroit mis en poudre, on m'auroit mis en cendre,
    Avant que....

    PAULINE.

                  Brisons là: je crains de trop entendre,
    Et que cette chaleur, qui sent vos premiers feux,
    Ne pousse quelque suite indigne de tous deux.
    Sévère, connoissez Pauline toute entière.                     1335
      Mon Polyeucte touche à son heure dernière;
    Pour achever de vivre il n'a plus qu'un moment:
    Vous en êtes la cause encor qu'innocemment.
    Je ne sais si votre âme, à vos desirs ouverte,
    Auroit osé former quelque espoir sur sa perte;                1340
    Mais sachez qu'il n'est point de si cruels trépas
    Où d'un front assuré je ne porte mes pas,
    Qu'il n'est point aux enfers d'horreurs que je n'endure[1292],
    Plutôt que de souiller une gloire si pure,
    Que d'épouser un homme, après son triste sort,                1345
    Qui de quelque façon soit cause de sa mort;
    Et si vous me croyiez d'une âme si peu saine,
    L'amour que j'eus pour vous tourneroit toute en haine.
    Vous êtes généreux; soyez-le jusqu'au bout.
    Mon père est en état de vous accorder tout,                   1350
    Il vous craint; et j'avance encor cette parole,
    Que s'il perd mon époux, c'est à vous qu'il l'immole;
    Sauvez ce malheureux, employez-vous pour lui;
    Faites-vous un effort pour lui servir d'appui.
    Je sais que c'est beaucoup que ce que je demande;             1355
    Mais plus l'effort est grand, plus la gloire en est grande.
    Conserver un rival dont vous êtes jaloux,
    C'est un trait de vertu qui n'appartient qu'à vous;
    Et si ce n'est assez de votre renommée,
    C'est beaucoup qu'une femme autrefois tant aimée,             1360
    Et dont l'amour peut-être encor vous peut toucher,
    Doive à votre grand coeur ce qu'elle a de plus cher:
    Souvenez-vous enfin que vous êtes Sévère.
    Adieu: résolvez seul ce que vous voulez faire[1293];
    Si vous n'êtes pas tel que je l'ose espérer,                  1365
    Pour vous priser encor je le veux ignorer.


SCÈNE VI.

SÉVÈRE, FABIAN.

    SÉVÈRE.

    Qu'est-ce-ci, Fabian? quel nouveau coup de foudre
    Tombe sur mon bonheur, et le réduit en poudre?
    Plus je l'estime près, plus il est éloigné;
    Je trouve tout perdu quand je crois tout gagné;               1370
    Et toujours la fortune, à me nuire obstinée,
    Tranche mon espérance aussitôt qu'elle est née:
    Avant qu'offrir des voeux je reçois des refus;
    Toujours triste, toujours et honteux et confus
    De voir que lâchement elle ait osé renaître,                  1375
    Qu'encor plus lâchement elle ait osé paroître,
    Et qu'une femme enfin dans la calamité[1294]
    Me fasse des leçons de générosité.
      Votre belle âme est haute autant que malheureuse,
    Mais elle est inhumaine autant que généreuse,                 1380
    Pauline, et vos douleurs avec trop de rigueur
    D'un amant tout à vous tyrannisent le coeur.
    C'est donc peu de vous perdre, il faut que je vous donne,
    Que je serve un rival lorsqu'il vous abandonne,
    Et que par un cruel et généreux effort,                       1385
    Pour vous rendre en ses mains, je l'arrache à la mort.

    FABIAN.

    Laissez à son destin cette ingrate famille;
    Qu'il accorde, s'il veut, le père avec la fille,
    Polyeucte et Félix, l'épouse avec l'époux.
    D'un si cruel effort quel prix espérez-vous?                  1390

    SÉVÈRE.

    La gloire de montrer à cette âme si belle
    Que Sévère l'égale, et qu'il est digne d'elle;
    Qu'elle m'étoit bien due, et que l'ordre des cieux
    En me la refusant m'est trop injurieux.

    FABIAN.

    Sans accuser le sort ni le ciel d'injustice,                  1395
    Prenez garde au péril qui suit un tel service:
    Vous hasardez beaucoup, Seigneur, pensez-y bien.
    Quoi? vous entreprenez de sauver un chrétien!
    Pouvez-vous ignorer pour cette secte impie
    Quelle est et fut toujours la haine de Décie?                 1400
    C'est un crime vers lui si grand, si capital,
    Qu'à votre faveur même il peut être fatal.

    SÉVÈRE.

    Cet avis seroit bon pour quelque âme commune.
    S'il tient entre ses mains ma vie et ma fortune,
    Je suis encor Sévère, et tout ce grand pouvoir                1405
    Ne peut rien sur ma gloire, et rien sur mon devoir.
    Ici l'honneur m'oblige, et j'y veux satisfaire;
    Qu'après le sort se montre ou propice ou contraire,
    Comme son naturel est toujours inconstant,
    Périssant glorieux, je périrai content.                       1410
      Je te dirai bien plus, mais avec confidence:
    La secte des chrétiens n'est pas ce que l'on pense;
    On les hait; la raison, je ne la connois point,
    Et je ne vois Décie injuste qu'en ce point.
    Par curiosité j'ai voulu les connoître:                       1415
    On les tient pour sorciers dont l'enfer est le maître,
    Et sur cette croyance on punit du trépas
    Des mystères secrets que nous n'entendons pas;
    Mais Cérès Éleusine et la Bonne Déesse
    Ont leurs secrets, comme eux, à Rome et dans la Grèce;
    Encore impunément nous souffrons en tous lieux,
    Leur Dieu seul excepté, toutes sortes de Dieux:
    Tous les monstres d'Égypte ont leurs temples dans Rome;
    Nos aïeux à leur gré faisoient un Dieu d'un homme;
    Et leur sang parmi nous conservant leurs erreurs,             1425
    Nous remplissons le ciel de tous nos empereurs;
    Mais à parler sans fard de tant d'apothéoses,
    L'effet est bien douteux de ces métamorphoses.
      Les chrétiens n'ont qu'un Dieu, maître absolu de tout,
    De qui le seul vouloir fait tout ce qu'il résout;             1430
    Mais si j'ose entre nous dire ce qui me semble,
    Les nôtres bien souvent s'accordent mal ensemble;
    Et me dût leur colère écraser à tes yeux,
    Nous en avons beaucoup pour être de vrais Dieux[1295].
    Enfin chez les chrétiens les moeurs sont innocentes,
    Les vices détestés, les vertus florissantes;
    Ils font des voeux pour nous qui les persécutons[1296];
    Et depuis tant de temps que nous les tourmentons,
    Les a-t-on vus mutins? les a-t-on vus rebelles?
    Nos princes ont-ils eu des soldats plus fidèles?              1440
    Furieux dans la guerre, ils souffrent nos bourreaux,
    Et lions au combat, ils meurent en agneaux.
    J'ai trop de pitié d'eux pour ne les pas défendre.
    Allons trouver Félix; commençons par son gendre;
    Et contentons ainsi, d'une seule action,