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Title: Claire d'Albe
Author: Cottin, Madame (Sophie), 1770-1807
Language: French
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[Transcriber's note: Mme Cottin (Sophie Cottin née Sophie Ristaud
1773-1807), _Claire d'Albe_ (1799), édition de 1824.  L'orthographe
de l'édition de 1824 a été respectée.]



Opinion sur _Claire d'Albe_:



-- opinion de l'auteur anonyme de la _Notice historique sur la
vie et les écrits de Madame Cottin_ (1824)

"(...) Ce roman fut publié en 1798; et, malgré que les esprits
fussent encore tout agités des inquiétudes révolutionnaires,
tout le monde applaudit à la simplicité de l'action, tellement
dégagée d'événemens accessoires et de personnages épisodiques,
qu'un auteur ordinaire y aurait à peine trouvé le sujet d'une
nouvelle. Elle ne s'est attachée à peindre, dans cet ouvrage,
que la naissance et les progrès involontaires d'une passion
funeste et criminelle dans deux jeunes coeurs qui semblaient
nés pour la vertu; mais elle a su tirer d'une combinaison qui
paraissait d'abord si peu féconde, un parti qui atteste toute
l'étendue de son rare talent à peindre les affections de
l'âme. L'action est bien conduite, les situations se lient
entre elles sans gêne et sans effort, elles sont habilement
graduées; mais la partie essentielle, la partie la plus
estimable de l'ouvrage, est le tableau des progrès successifs
de cette passion qui s'empare des deux amans, qui les
subjugue, et qui finit par les perdre tous les deux: tableau
tracé de main de maître, et d'une effrayante vérité. On a
prétendu que ce roman avait été écrit en quinze jours. Mais il
faut observer que cet ouvrage n'était qu'un cadre dans lequel
elle avait fait entrer le développement de scènes, d'idées et
de sentimens sur lesquels elle avait beaucoup réfléchi
d'avance. les masses principales, les détails même existaient
dans sa tête, il ne s'agissait plus que de les adapter à un
plan donné. (...)"



-- opinion de Mme de Genlis:

"_Claire d'Albe_ est, à tous égards, un mauvais ouvrage, sans
intérêt, sans imagination, sans vraisemblance et d'une
immoralité révoltante; c'est le premier roman où l'on ait
représenté l'amour délirant, furieux et féroce, et une héroïne
vertueuse, religieuse, angélique, et se livrant sans mesure et
sans pudeur à tous les emportemens d'une amour effréné et
criminel. Cet ouvrage est en lettres, et c'est l'héroïne qui
écrit; cette manière, qui sauve la difficulté de varier le
style suivant les personnages, est la plus aisée, mais par
cela même la moins agréable..... La main d'une femme, ce quelque
âge qu'elle puisse être, ne peut copier les scènes cyniques de
cet amour adultère, telles qu'on a osé les décrire dans ce
roman; la fausseté des sentimens peut seule en égaler
l'indécence..... Il fut s'arrêter.... Non-seulement une femme,
mais un homme qui aurait quelque respect pour le public,
n'oserait transcrire la page infâme et dégoûtante qui suit ce
discours, dont l'extravagance et l'impiété font toute
l'énergie. Cependant l'auteur, dans l'avant-dernière page de
cette coupable et misérable production, consultant enfin sa
conscience et ses lumières, fait dire à son héroïne expirante
ces belles paroles qu'elle adresse à une amie, en lui
recommandant sa fille: qu'elle sache que ce qui m'a perdue est
d'avoir coloré le vice du charme de la vertu; dis-lui bien que
celui qui la déguise est plus coupable encore que celui qui la
méconnaît. Mais à quoi servent quelques lignes raisonnables,
lorsque, dans le cour de l'ouvrage, on n'a cherché qu'_à
colorer le vice du charme de la vertu?_.... Toutes les règles
invariables du roman passionné se trouvent dans celui-ci:
incorrection de style, phrases inintelligibles, impropriété
d'expressions, fureurs d'amour; un jeune homme vertueux
forcené; une femme céleste, s'humiliant, se prosternant dans
la poussière aux pieds de son amant; des adultères parlant
toujours du ciel, de la vertu, de l'éternité; tous les
confidens et les sages du roman admirant avec enthousiasme ces
deux personnages; les passions divinisées, alors même qu'elles
font commettre des crimes; et enfin le suicide attribué au
héros et comme une grande action!... Voilà ce qui compose
_Claire d'Albe_, premier modèle du genre, qui a produit tant
d'autres romans, dans lesquels on a servilement copié toutes
ces extravagances. Que dire de ceux qui, n'étant point égarés
par leurs propre imagination, c'est-à-dire n'inventant rien,
ont eu le double mauvais goût d'admirer de telles choses et de
les imiter?"



-- opinion du _Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle_
[Larousse]:

"(...) Tel est le fond de ce drame intime, dont la couleur
sombre est tempérée par une noble et féminine délicatesse, une
faiblesse gracieuse et pleine de charme. Claire d'Albe est une
soeur de Werther par les sentiments, et, malgré le but moral
de l'auteur, il a peint avec tant de vivacité sa passion
coupable qu'il y a presque du danger à voir représenter sous
des couleurs si séduisantes les égarements de la passion. Mais
Mme Cottin a déployé un art infini dans la composition de son
roman et a réussi, jusqu'à un certain point, à racheter, par
la combinaison des moyens, l'inconvenance inhérente au fond du
sujet. Ainsi l'intérêt n'est pas excité par la faute de
Claire; on la plaint, mais on la condamne. Subjuguée par
degrés et sans s'en apercevoir, elle lutte courageusement
contre elle-même, et son plus grand tort est son imprudente
confiance en l'inflexibilité de sa vertu. L'imprudence, qui
semble le défaut de tous les personnages, est bien moins
excusable chez son mari, qui, malgré l'expérience de l'âge,
favorise comme à plaisir l'intimité de sa femme et de
Frédéric. Une seconde faute, qui diminue de beaucoup l'intérêt
pour son caractère, présenté d'abord sous des dehors si
généreux, c'est le mensonge auquel il a recours pour arracher
du coeur de Claire l'image de Frédéric. Ce procédé de mari de
comédie est indigne de M. d'Albe. On pardonne plus aisément à
Frédéric son crime commis dans un transport aveugla et si
chèrement expié. Ce roman est écrit sous forme de lettres,
procédé qui d'ordinaire jette une certaine froideur dans les
événements, un récit ne pouvant jamais reproduire l'animation
des faits qui se passent sous les yeux. Aussi le meilleur
morceau est-il celui de la mort de Claire, à laquelle le
lecteur assiste. 'On se sent, dit M. Sainte-Beuve,
profondément ému du pathétique de la situation, de l'élévation
des sentiments et de la sincérité du repentir de l'infortunée
Claire.' On verse des larmes à son lit de mort et on oublie le
tableau un peu trop expressif du moment où elle devient
coupable. Sa faute est, du reste, naturellement amenée par le
jeu des caractères et des événements et par les situations
supérieurement développées. Que de scènes attendrissantes, de
détails enchanteurs, quelle variété dans le ton et les
couleurs, quelle flexibilité de pinceau! C'est le caractère
distinctif du style de Mme Cottin: de la chaleur, et surtout
de la variété avec une élégance soutenue, qualités qui rendent
le lecteur charmé indulgent pour les exagérations de
sentiment. (...)"



BIBLIOTHEQUE FRANCAISE



OEUVRES

COMPLETES

DE MME COTTIN



TOME PREMIER



CLAIRE D'ALBE



PARIS,

MENARD ET DESENNE, FILS.

1824



(...)



PREFACE DE L'AUTEUR



Le dégoût, le danger ou l'effroi du monde ayant fait naître en
moi le besoin de me retirer dans un monde idéal, déjà
j'embrassais un vaste plan qui devait m'y retenir long-temps,
lorsqu'une circonstance imprévue m'arrachant à ma solitude et
à mes nouveaux amis, me transporta sur les bords de la Seine,
aux environs de Rouen, dans une superbe campagne, au milieu
d'une société nombreuse.

Ce n'est pas là où je pouvais travailler: je le savais; aussi
avais-je laissé derrière moi tous mes essais. Cependant la
beauté de l'habitation, le charme puissant des bois et des
eaux, éveillèrent mon imagination et remuèrent mon coeur; il
ne me fallait qu'un mot pour tracer un nouveau plan: ce mot me
fut dit par une personne de la société, et qui a joué elle-même
un rôle assez important dans cette histoire. Je lui
demandai la permission d'écrire son récit: elle me l'accorda;
j'obtins celle de l'imprimer, et je me hâte d'en profiter. Je
me hâte, c'est le mot; car ayant écrit tout d'un trait, et en
moins de quinze jours, l'ouvrage qu'on va lire, je ne me suis
donné ni le temps ni la peine de le retoucher. Je sais bien
que, pour le public, le temps ne fait rien à l'affaire: aussi
il fera bien de dire du mal de mon ouvrage s'il l'ennuie; mais
s'il m'ennuyait encore plus de le corriger, j'ai bien fait de
le laisser tel qu'il est.

Quant à moi, je sens si bien tout ce qui lui manque, que je ne
m'attends pas que mon âge, ni mon sexe me mettent à l'abri des
critiques, et mon amour-propre serait assez mal à son aise
s'il n'avait une sorte de pressentiment que l'histoire que je
médite le dédommagera peut-être de l'anecdote qui vient de
m'échapper.



CLAIRE D'ALBE.



LETTRE PREMIERE.

CLAIRE D'ALBE A ELISE DE BIRE.


Non, mon Elise, non, tu ne doutes pas de la peine que j'ai
éprouvée en te quittant; tu l'as vue: elle a été telle, que M.
d'Albe proposait de me laisser avec toi, et que j'ai été près
d'y consentir. Mais alors le charme de notre amitié n'eût-il
pas été détruit? aurions-nous pu être contentes d'être
ensemble, en ne l'étant pas de nous-mêmes? aurais-tu osé
parler de vertu, sans craindre de me faire rougir, et remplir
des devoirs qui eussent été un reproche tacite pour celle qui
abandonnait son époux et séparait un père de ses enfans?
Elise, j'ai dû te quitter, et je ne puis m'en repentir; si
c'est un sacrifice, la reconnaissance de M. d'Albe m'en a
dédommagée, et les sept années que j'ai passées dans le monde
depuis mon mariage ne m'avaient pas obtenu autant de confiance
de sa part, que la certitude que je ne te préfère pas à lui.
Tu le sais, cousine, depuis mon union avec M. d'Albe, il n'a
été jaloux que de mon amitié pour toi; il était donc essentiel
de le rassurer sur ce point, et c'est à quoi j'ai parfaitement
réussi. Elise, gronde-moi, si tu veux; mais, malgré ton
absence, je suis heureuse, oui, je suis heureuse de la
satisfaction de M. d'Albe. "Enfin, me disait-il ce matin, j'ai
acquis la plus entière sécurité sur votre attachement: il a
fallu long-temps, sans doute; mais pouvez-vous vous en
étonner, et la disproportion de nos âges ne vous rendra-t-elle
pas indulgente là-dessus? Vous êtes belle et aimable: je vous
ai vue dans le tourbillon du monde et des plaisirs,
recherchée, adulée; trop sage pour qu'on osât vous adresser
des voeux, trop simple pour être flattée des hommages, votre
esprit n'a point été éveillé à la coquetterie, ni votre coeur
à l'intérêt; et, dans tous les momens, j'ai reconnu en vous le
desir sincère de glisser dans le monde sans y être aperçue:
c'était là votre première épreuve; avec des principes comme
les vôtres, ce n'était pas la plus difficile. Mais bientôt je
vous réunis à votre amie; je vous donne l'espérance de vivre
avec elle. Déjà vos plans sont formés; vous confondez vos
enfans, le soin de les élever double dxe charme en vous en
occupant ensemble, et c'est du sein de cette jouissance que je
vous arrache pour vous mener dans un pays nouveau, dans une
terre éloignée; vous voilà seule, à vingt-deux ans, sans autre
compagnie que deux enfans en bas âge et un mari de soixante.
Eh bien! je vous retrouve la même, toujours tendre, toujours
empressée; vous êtes la première à remarquer les agrémens de
ce séjour; vous cherchez à jouir de ce que je vous donne, pour
me faire oublier ce que je vous ôte; mais le mérite unique,
inappréciable de votre complaisance, c'est d'être si naturelle
et si abandonnée, que j'ignore moi-même si le lieu que je
préfère n'est pas celui qui vous plaît toujours davantage:
c'était ma seconde épreuve; après celle-ci il ne m'en reste
plus à faire. Peut-être étais-je né soupçonneux, et vous aviez
dans vos charmes tout ce qu'il fallait pour accroître cette
disposition; mais, heureusement pour tous deux, vous aviez
plus encore de vertus que de charmes, et ma confiance est
désormais illimitée comme votre mérite. -- Mon ami, lui ai-je
répondu, vos éloges me pénètrent et me ravissent; ils
m'assurent que vous êtes heureux, car le bonheur voit tout en
beau. Vous me peignez comme parfaite, et mon coeur jouit de
votre illusion, puisque vous m'aimez comme telle; mais, ai-je
ajouté, en souriant, ne faites pas à ce que vous nommez ma
complaisance tout l'honneur de ma gaieté; vous n'avez pas
oublié qu'Elise nous a promis de venir se joindre à nous,
puisque nous n'avions pu rester avec elle, et cette espérance
n'est pas pour moi le moins beau point de vue de ce séjour-ci."
En effet, mon amie, tu ne l'oublieras pas cette promesse
si nécessaire à toutes deux; tu profiteras de ton indépendance
pour ne pas laisser divisé ce que le ciel créa pour être uni;
tu viendras rendre à mon coeur la plus chère portion de lui-même;
nous retrouverons ces instans si doux, et dont
l'existence fugitive a laissé de si profondes traces dans ma
mémoire; nous reprendrons ces éternelles conversations que
l'amitié savait rendre si courtes; nous jouirons de ce
sentiment unique et cher qui éteint la rivalité et enflamme
l'émulation; enfin, l'instant heureux où Claire te reverra,
sera celui où il lui sera permis de dire: pour toujours! et
puisse le génie tutélaire qui présida à notre naissance et
nous fit naître au même moment afin que nous nous aimassions
davantage, mettre le sceau à ses bienfaits, en n'envoyant
qu'une seule mort pour toutes deux!



LETTRE II.

CLAIRE A ELISE.


J'ai tort, en effet, mon amie, de ne t'avoir rien dit de
l'asile qui bientôt doit être le tien, et qui d'ailleurs
mérite qu'on le décrive; mais que veux-tu? quand je prends la
plume, je ne puis m'occuper que de toi, et peut-être
pardonneras-tu un oubli dont mon amitié est la cause.

L'habitation où nous sommes est située à quelques lieues de
Tours, au milieu d'un mélange heureux de coteaux et de
plaines, dont les uns sont couverts de bois et de vignes, et
les autres de moissons dorées et de riantes maisons; la
rivière du Cher embrasse le pays de ses replis, et va se jeter
dans la Loire; les bords du Cher, couverts de bocages et de
prairies, sont rians et champêtres; ceux de la Loire, plus
majestueux, s'ombragent de hauts peupliers, de bois épais et
de riches guérets: du haut d'un roc pittoresque, qui domine le
château, on voit ces deux rivières rouler leurs eaux
étincelantes des feux du jour, dans une longueur de sept à
huit lieues, et se réunir au pied du château en murmurant;
quelques îles verdoyantes s'élèvent de leurs lits; un grand
nombre de ruisseaux grossissent leur cours; de tous côtés on
découvre une vaste étendue de terre riche de fruits, parée de
fleurs, animée par les troupeaux qui paissent dans les
pâturages. Le laboureur courbé sur la charrue, les berlines
roulant sur le grand chemin, les bateaux glissant sur les
fleuves, et les villes, bourgs et villages surmontés de leurs
clochers, déploient la plus magnifique vue que l'on puisse
imaginer.

Le château est vaste et commode, les bâtimens dépendant de la
manufacture que M. d'Albe vient d'établir sont immenses: je
m'en suis approprié une aile, afin d'y fonder un hospice de
santé où les ouvriers malades et les pauvres paysans des
environs puissent trouver un asile; j'y ai attaché un
chirurgien et deux gardes-malades; et, quant à la
surveillance, je me la suis réservée; car il est peut-être
plus nécessaire qu'on ne croit de s'imposer l'obligation
d'être tous les jours utile à ses semblables: cela tient en
haleine, et même pour faire le bien nous avons besoin souvent
d'une force qui nous pousse.

Tu sais que cette vaste propriété appartient depuis long-temps
à la famille de M. d'Albe; c'est là que, dans sa jeunesse, il
connut mon père et se lia avec lui; c'est là qu'enchantés
d'une amitié qui les avait rendus si heureux, ils se jurèrent
d'y venir finir leurs jours, et d'y déposer leurs cendres;
c'est là enfin, ô mon Elise! qu'est le tombeau du meilleur des
pères; sous l'ombre des cyprès et des peupliers repose son
urne sacrée; un large ruisseau l'entoure et forme comme une
île où les élus seuls ont le droit d'entrer. Combien je me
plais à parler de lui avec M. d'Albe! combien nos coeurs
s'entendent et se répondent sur un pareil sujet! "Le dernier
bienfait de votre père fut de m'unir à vous, me disait mon
mari: jugez combien je dois chérir sa mémoire!" Et moi, Elise,
en considérant le monde, et les hommes que j'y ai connus, ne
dois-je pas aussi bénir mon père de m'avoir choisi un si digne
époux?

Adolphe se plaît beaucoup plus ici que chez toi; tout y est
nouveau, et le mouvement continuel des ouvriers lui paraît
plus gai que le tête-à-tête des deux amies: il ne quitte point
son père: celui-ci le gronde et lui obéit; mais qu'importe,
quand l'excès de sa complaisance rendrait son fils mutin et
volontaire dans son enfance, ne suis-je pas sûre que ses
exemples le rendront bienfaisant et juste dans sa jeunesse?

Laure ne jouit point, comme son frère, de tout ce qui
l'entoure: elle ne distingue que sa mère, et encore veut-on
lui disputer cet éclair d'intelligence; M. d'Albe m'assure
qu'aussitôt qu'elle a tété, elle ne me connaît pas plus que sa
bonne, et je n'ai pas voulu encore en faire l'expérience, de
peur de trouver qu'il n'eût raison.

M. d'Albe part demain; il va au-devant d'un jeune parent qui
arrive du Dauphiné: uni à sa mère par les liens du sang, il
lui jura, à son lit de mort, de servir de guide et de père à
son fils, et tu sais si mon mari sait tenir ses sermens;
d'ailleurs il compte le mettre à la tête de sa manufacture, et
se soulager ainsi d'une surveillance trop fatigante pour son
âge; sans ce motif je ne sais si je verrais avec plaisir
l'arrivée de Frédéric; dans le monde: un convive de plus n'est
pas même une différence; dans la solitude, c'est un événement.

Adieu, mon Elise; il règne ici un air de prospérité, de
mouvement et de joie, qui te fera plaisir; et pour moi, je
crois bien qu'il ne me manque que toi pour y être heureuse.



LETTRE III.

CLAIRE A ELISE.


Je suis seule, il est vrai, mon Elise, mais non pas ennuyée;
je trouve assez d'occupation auprès de mes enfans, et de
plaisir dans mes promenades, pour remplir tout mon temps:
d'ailleurs M. d'Albe devant trouver son cousin à Lyon, sera de
retour ici avant dix jours; et puis, comment me croire seule
quand je vois la terre s'embellir chaque jour d'un nouveau
charme? Déjà le premier né de la nature s'avance, déjà
j'éprouve ses douces influences, tout mon sang se porte vers
mon coeur, qui bat plus violemment à l'approche du printemps:
à cette sorte de création nouvelle, tout s'éveille et s'anime;
le desir naît, parcourt l'univers et effleure tous les êtres
de son aile légère: tous sont atteints et le suivent; il leur
ouvre la route du plaisir: tous, enchantés, s'y précipitent;
l'homme seul attend encore, et, différent sur ce point des
êtres vivans, il ne sait marcher dans cette route que guidé
par l'amour. Dans ce temple de l'union des êtres, où les
nombreux enfans de la nature se réunissent, desirer et jouir
étant tout ce qu'ils veulent, ils s'arrêtent et sacrifient
sans choix sur l'autel du plaisir; mais l'homme dédaigne ces
biens faciles entre le desir qui l'appelle, et la jouissance
qui l'excite; il languit fièrement s'il ne pénètre au
sanctuaire: c'est là seulement qu'est le bonheur, et l'amour
seul peut y conduire... O mon Elise! je ne te tromperai pas,
et tu m'as devinée; oui, il est des momens où ces images me
font faire des retours sur moi-même, et où je soupçonne que
mon sort n'est pas rempli comme il aurait pu l'être: ce
sentiment, qu'on dit être le plus délicieux de tous, et dont
le germe était peut-être dans mon coeur, ne s'y développera
jamais, et y mourra vierge. Sans doute, dans ma position, m'y
livrer serait un crime, y penser est même un tort; mais crois-moi,
Elise, il est rare, très-rare, que je m'appuie d'une
manière déterminée sur ce sujet; la plupart du temps je n'ai,
à cet égard, que des idées vagues et générales, et auxquelles
je ne m'abandonne jamais. Tu aurais tort de croire qu'elles
reviennent plus fréquemment à la campagne; au contraire, c'est
là que les occupations aimables et les soins utiles donnent
plus de moyens d'échapper à soi-même. Elise, le monde
m'ennuie, je n'y trouve rien qui me plaise, mes yeux sont
fatigués de ces êtres nuls qui s'entre-choquent dans leur
petite sphère pour se dépasser d'une ligne: qui a vu un homme
n'a plus rien de nouveau à voir, c'est toujours le même cercle
d'idées, de sensations et de phrases, et le plus aimable de
tous ne sera jamais qu'un homme aimable. Ah! laisse-moi sous
mes ombrages; c'est là qu'en rêvant un mieux idéal, je trouve
le bonheur que le ciel m'a refusé. Ne pense pas pourtant que
je me plaigne de mon sort. Elise, je serais bien coupable: mon
mari n'est-il pas le meilleur des hommes? Il me chérit, je le
révère, je donnerais mes jours pour lui; d'ailleurs n'est-il
pas le père d'Adolphe, de Laura? Que de droits à ma tendresse!
Si tu savais comme il se plaît ici, tu conviendrais que ce
seul motif devrait m'y retenir; chaque jour il se félicite d'y
être et me remercie de m'y trouver bien. Dans tous les lieux,
dit-il, il serait heureux par sa Claire; mais ici il l'est par
tout ce qui l'entoure; le soin de sa manufacture, la conduite
de ses ouvriers, sont des occupations selon ses goûts; c'est
un moyen d'ailleurs de faire prospérer son village; par là il
excite les paresseux et fait vivre les pauvres; les femmes,
les enfans, tout travaille: les malheureux se rattachent à
lui; il est comme le centre et la cause de tout le bien qui se
fait à dix lieues à la ronde, et cette vue le rajeunit. Ah!
mon amie, eussé-je autant d'attrait pour le monde qu'il
m'inspire d'aversion, je resterais encore ici; car une femme
qui aime son mari, compte les jours où elle a du plaisir comme
des jours ordinaires, et ceux où elle lui en fait, comme des
jours de fête.



LETTRE IV.

CLAIRE A ELISE.


J'ai passé bien des jours sans t'écrire, mon amie, et au
moment où j'allais prendre la plume, voilà M. d'Albe qui
arrive avec son parent. Il l'a rencontré bien en deçà de Lyon;
c'est pourquoi leur retour a été plus prompt que je ne
comptais. Je n'ai fait qu'embrasser mon mari, et entrevoir
Frédéric. Il m'a paru bien, très-bien. Son maintien est noble,
sa physionomie ouverte; il est timide, et non pas embarrassé.
J'ai mis dans mon accueil toute l'affabilité possible, autant
pour l'encourager que pour plaire à mon mari. Mais j'entends
celui-ci qui m'appelle, et je me hâte de l'aller rejoindre,
afin qu'il ne me reproche pas que, même au moment de son
arrivée, ma première idée soit pour toi. Adieu, chère amie.



LETTRE V.

CLAIRE A ELISE.


Combien j'aime mon mari, Elise! combien je suis touchée du
plaisir qu'il trouve à faire le bien! Toute son ambition est
d'entreprendre des actions louables, comme son bonheur est d'y
réussir. Il aime tendrement Frédéric, parce qu'il voit en lui
un heureux à faire. Ce jeune homme, il est vrai, est bien
intéressant. Il a toujours habité les Cévennes, et le séjour
des montagnes a donné autant de souplesse et d'agilité à son
corps, que d'originalité à son esprit et de candeur à son
caractère. Il ignore jusqu'aux moindres usages. Si nous sommes
à une porte, et qu'il soit pressé, il passe le premier. A
table, s'il a faim, il prend ce qu'il desire, sans attendre
qu'on lui en offre. Il interroge librement sur tout ce qu'il
veut savoir, et ses questions seraient même souvent
indiscrètes, s'il n'était pas clair qu'il ne les fait que
parce qu'il ignore qu'on ne doit pas tout dire. Pour moi,
j'aime ce caractère neuf qui se montre sans voile et sans
détour; cette franchise crue qui fait manquer de politesse, et
jamais de complaisance, parce que le plaisir d'autrui est un
besoin pour lui. En voyant un desir si vrai d'obliger tout ce
qui l'entoure, une reconnaissance si vive pour mon mari, je
souris de ses naïvetés, et je m'attendris sur son bon coeur.
Je n'ai point encore vu une physionomie plus expressive; ses
moindres sensations s'y peignent comme dans une glace. Je suis
sûre qu'il en est encore à savoir qu'on peut mentir. Pauvre
jeune homme! si on le jetait ainsi dans le monde, à dix-neuf
ans, sans guide, sans ami, avec cette disposition à tout
croire et ce besoin de tout dire, que deviendrait-il? Mon mari
lui servira sans doute de soutien; mais sais-tu que M. d'Albe
exige presque que je lui en serve aussi? "Je suis un peu
brusque, me disait-il ce matin, et la bonté de mon coeur ne
rassure pas toujours sur la rudesse de mes manières. Frédéric
aura besoin de conseils. Une femme s'entend mieux à les
donner; et puis votre âge vous y autorise: trois ans de plus
entre vous font beaucoup. D'ailleurs vous êtes mère de
famille, et ce titre inspire le respect." J'ai promis à mon
mari de faire ce qu'il voudrait. Ainsi, Elise, me voilà érigée
en grave précepteur d'un jeune homme de dix-neuf ans. N'es-tu
pas tout émerveillée de ma nouvelle dignité? Mais, pour
revenir aux choses plus à ma portée, je te dirai que ma fille
a commencé hier à marcher. Elle s'est tenue seule pendant
quelques minutes. J'étais fière de ses mouvemens: il me
semblait que c'était moi qui les avais créés. Pour Adolphe, il
est toujours avec les ouvriers. Il examine les mécaniques,
n'est content que lorsqu'il les comprend, les imite
quelquefois, et les brise plus souvent, saute au cou de son
père quand celui-ci le gronde, et se fait aimer de chacun en
faisant enrager tout le monde. Il plaît beaucoup à Frédéric,
mais ma fille n'a pas tant de bonheur: je lui demandais s'il
ne la trouvait pas charmante, s'il n'avait pas de plaisir à
baiser sa peau douce et fraîche. "Non, m'a-t-il répondu
naïvement, elle est laide, et elle sent le lait aigre."

Adieu, mon Elise, je me fie à ton amitié pour rapprocher ces
jours charmans que nous devons passer ici. Je sais que l'état
d'une veuve qui a le bien de ses enfans à conserver, demande
beaucoup de sacrifices; mais, si le plaisir d'être ensemble
est un aiguillon pour ton indolence, il doit nécessairement
accélérer tes affaires. Mon ange, M. d'Albe me disait ce matin
que si l'établissement de sa manufacture et l'instruction de
Frédéric ne nécessitaient pas impérieusement sa présence, il
quitterait femme et enfans pendant trois mois, pour aller
expédier tes affaires, et te ramener ici trois mois plus tôt.
Excellent homme! il ne voit de bonheur que dans celui qu'il
donne aux autres, et je sens que son exemple me rend
meilleure. Adieu, cousine.



LETTRE VI.

CLAIRE A ELISE.


Ce matin, comme nous déjeûnions, Frédéric est accouru tout
essoufflé. Il venait de jouer avec mon fils; mais, prenant
tout-à-coup un air grave, il a prié mon mari de vouloir bien,
dès aujourd'hui, lui donner les premières instructions
relatives à l'emploi qu'il lui destine dans sa manufacture. Ce
passage subit de l'enfance à la raison m'a paru si plaisant,
que je me suis mise à rire immodérément. Frédéric m'a regardée
avec surprise. "Ma cousine, m'a-t-il dit, si j'ai tort,
reprenez-moi; mais il est mal de se moquer. -- Frédéric a
raison, a repris mon mari; vous êtes trop bonne pour être
moqueuse, Claire; mais vos ris inattendus, qui contrastent
avec votre caractère habituel, vous en donnent souvent l'air.
C'est là votre seul défaut; et ce défaut est grave, parce
qu'il fait autant de mal aux autres que s'ils étaient
réellement les objets de votre raillerie." Ce reproche m'a
touchée. J'ai tendrement embrassé mon mari, en l'assurant
qu'il ne me reprocherait pas deux fois un tort qui l'afflige.
Il m'a serrée dans ses bras. J'ai vu des larmes dans les yeux
de Frédéric: cela m'a émue. Je lui ai tendu la main en lui
demandant pardon; il l'a saisie avec vivacité, il l'a baisée,
j'ai senti ses pleurs.... En vérité, Elise, ce n'était pas là
un mouvement de politesse. M. d'Albe a souri. "Pauvre enfant,
m'a-t-il dit, comment se défendre de l'aimer, si naïf et si
caressant! Allons, ma Claire, pour cimenter votre paix, menez-le
promener vers ces forêts qui dominent la Loire. Il
retrouvera là un site de son pays. D'ailleurs il faut bien
qu'il connaisse le séjour qu'il doit habiter. Pour aujourd'hui
j'ai des lettres à écrire. Nous travaillerons demain, jeune
homme."

Je suis partie avec mes enfans. Frédéric portait ma fille,
quoiqu'elle sentît le lait aigre. Arrivés dans la forêt, nous
avons causé. Causé n'est pas le mot, car il a parlé seul. Le
lieu qu'il voyait, en lui rappelant sa patrie, lui a inspiré
une sorte d'enthousiasme. J'ai été surprise que les grandes
idées lui fussent aussi familières, et de l'éloquence avec
laquelle il les exprimait. Il semblait s'élever avec elles. Je
n'avais point vu encore autant de feu dans son regard.
Ensuite, revenant à d'autres sujets, j'ai reconnu qu'il avait
une instruction solide, et une aptitude singulière à toutes
les sciences. Je crains que l'état qu'on lui destine ne lui
plaise ni ne lui convienne. Une chose purement mécanique, une
surveillance exacte, des calculs arides, doivent
nécessairement lui devenir insupportables ou éteindre son
imagination, et cela serait bien dommage. Je crois, Elise, que
je m'accoutumerai à la société de Frédéric. C'est un caractère
neuf, qui n'a point été émoussé encore par le frottement des
usages. Aussi présente-t-il toute la piquante originalité de
la nature. On y retrouve ces touches larges et vigoureuses
dont l'homme dut être formé en sortant des mains de la
Divinité; on y pressent ces nobles et grandes passions qui
peuvent égarer sans doute, mais qui, seules, élèvent à la
gloire et à la vertu. Loin de lui ces petits caractères sans
vie et sans couleur, qui ne savent agir et penser que comme
les autres, dont les yeux délicats sont blessés par un
contraste, et qui, dans la petite sphère où ils se remuent, ne
sont pas même capables d'une grande faute.



LETTRE VII.

CLAIRE A ELISE.


J'aurais été bien surprise si l'éloge très-mérité que j'ai
fait de Frédéric ne m'eût attiré le reproche d'enthousiaste de
la part de ma très-judicieuse amie; car je ne puis dire les
choses telles que je les vois, ni les exprimer comme je les
sens, que sa censure ne vienne aussitôt mettre le véto sur mes
jugemens. Il se peut, mon Elise, que je n'aie vu encore que le
côté favorable du caractère de Frédéric; et, pour ne lui avoir
pas trouvé de défauts, je ne prétends pas affirmer qu'il en
soit exempt; mais je veux, par récit suivant, te prouver qu'il
n'y a du moins aucun intérêt personnel dans ma manière de le
juger.

Hier, nous nous promenions ensemble assez loin de la maison.
Tout à coup Adolphe lui demande étourdiment: "Mon cousin, qui
aimes-tu mieux, mon papa ou maman?" Je t'assure que c'est sans
hésiter qu'il a donné la préférence à mon mari. Adolphe a
voulu en savoir la raison. "Ta maman est beaucoup plus
aimable, a-t-il répondu; mais je crois ton papa meilleur, et,
à mes yeux, un simple mouvement de bonté l'emporte sur toutes
les grâces de l'esprit. -- Eh bien! mon cousin, tu dis comme
maman: elle ne m'embrasse qu'une fois quand j'ai bien étudié,
et me caresse long-temps quand j'ai fait plaisir à quelqu'un,
parce qu'elle dit que je ressemblerai à mon papa...." Frédéric
m'a regardée d'un air que je ne saurais trop définir, puis,
mettant la main sur son coeur: "C'est singulier, a-t-il dit à
part soi, cela m'a porté là." Alors, sans ajouter un mot, ni
me faire une excuse, il m'a quittée, et s'en est allé tout
seul à la maison. A dîner, je l'ai plaisanté sur son peu de
civilité, et j'ai prié M. d'Albe de le gronder de me laisser
ainsi seule sur les grands chemins. "Auriez-vous eu peur? a
interrompu Frédéric: il fallait me le dire, je serais resté;
mais je croyais que vous aviez l'habitude de vous promener
seule. -- Il est vrai, ai-je répondu; mais votre procédé doit
me faire croire que je vous ennuie, et voilà ce qu'il ne
fallait pas me laisser voir. -Vous auriez tort de le penser;
j'éprouvais, au contraire, en vous écoutant, une sensation
agréable, mais qui me faisait mal; c'est pourquoi je vous ai
quittée." M. d'Albe a souri. "Vous aimez donc beaucoup ma
femme, Frédéric? lui a-t-il dit. -- Beaucoup? non. -- La
quitteriez-vous sans regret? -- Elle me plaît: mais je crois
qu'au bout de peu de jours je n'y penserais plus. -- Et moi,
mon ami? -- Vous! s'est-il écrié en se levant, et courant se
jeter dans ses bras, je ne m'en consolerais jamais. -- C'est
bien, c'est bien, mon Frédéric, lui a dit M. d'Albe tout ému;
mais je veux pourtant qu'on aime ma Claire comme moi-même. -
Non, mon père, a repris l'autre en me regardant, je ne le
pourrais pas."

Tu vois, Elise, que je suis un objet très-secondaire dans les
affections de Frédéric. Cela doit être: je ne lui pardonnerais
pas d'aimer un autre à l'égal de son bienfaiteur. Je crains de
t'ennuyer en te parlant sans cesse de ce jeune homme.
Cependant il me semble que c'est un sujet aussi neuf
qu'intéressant. Je l'étudie avec cette curiosité qu'on porte à
tout ce qui sort des mains de la nature. Sa conversation n'est
point brillante d'un esprit d'emprunt; elle est riche de son
propre fonds. Elle a surtout le mérite, inconnu de nos jours,
de sortir de ses lèvres telle que la pensée la conçoit. La
vérité n'est pas au fond du puits, mon Elise: elle est dans le
coeur de Frédéric.

Cette après-midi nous étions seuls, je tenais ma fille sur mes
genoux, et je cherchais à lui faire répéter mon nom. Ce titre
de mère m'a rappelé ce qui s'était dit la veille, et j'ai
demandé à Frédéric pourquoi il donnait le nom de père à M.
d'Albe. "Parce que j'ai perdu le mien, a-t-il répondu, et que
sa bonté m'en tient lieu. -- Mais votre mère est morte aussi,
il faut que je devienne la vôtre. -- Vous? Oh! non. -- Pourquoi
donc? -- Je me souviens de ma mère, et ce que je sentais pour
elle ne ressemblait en rien à ce que vous m'inspirez. -- Vous
l'aimiez bien davantage? -- Je l'aimais tout autrement; j'étais
parfaitement libre avec elle: au lieu que votre regard
m'embarrasse quelquefois. Je l'embrassais sans cesse.... -
Vous ne m'embrasseriez donc pas? -- Non: vous êtes beaucoup
trop jolie. -- Est-ce une raison? -- C'est au moins une
différence. J'embrassais ma mère sans penser à sa figure; mais
auprès de vous je ne verrais que cela." Peut-être me blâmeras-tu,
Elise, de badiner ainsi avec lui; mais je ne puis m'en
empêcher: sa conversation me divertit, et m'inspire une gaieté
qui ne m'est pas naturelle; d'ailleurs mes plaisanteries
amusent M. d'Albe, et souvent il les excite. Cependant, ne
crois pas pour cela que j'aie mis de côté mes fonctions
moralistes; je donne souvent des avis à Frédéric, qu'il écoute
avec docilité et dont il profite; et je sens qu'outre le
plaisir qu'éprouve M. d'Albe à me voir occupée de son élève,
j'en trouverai moi-même un bien réel à éclairer son esprit
sans nuire à son naturel, et à le guider dans le monde en lui
conservant sa franchise.

Non, mon Elise, je n'irai point passer l'hiver à Paris. Si tu
y étais, peut-être aurais-je hésité, et j'aurais eu tort; car
mon mari, tout entier aux soins de son établissement, ferait
un bien grand sacrifice en s'en éloignant. Frédéric nous sera
d'une grande ressource pour les longues soirées; il a une
très-jolie voix, il ne manque que de méthode. Je fais venir
plusieurs partitions italiennes. Quel dommage que tu ne sois
pas ici! Avec trois voix il n'y a guère de morceaux qu'on ne
puisse exécuter, et nous aurions mis notre bon vieux ami dans
l'Elysée.



LETTRE VIII.

CLAIRE A ELISE.


Cela t'amuse donc beaucoup que je te parle de Frédéric? et par
une espèce de contradiction je n'ai presque rien à t'en dire
aujourd'hui. Depuis plusieurs jours je ne le vois guère qu'aux
heures des repas; encore, pendant tout ce temps, s'occupe-t-il
à causer avec mon mari de ce qu'ils ont fait ou de ce qu'ils
vont faire. Je suis même plus habituellement seule qu'avant
son arrivée, parce que M. d'Albe, se plaisant beaucoup avec
lui, sent moins le besoin de ma société. Pendant les premiers
jours cela m'a attristée. Pour être avec eux, j'avais rompu le
cours de mes occupations ordinaires, et je ne savais plus le
reprendre; il me semblait toujours que j'attendais quelqu'un,
et l'habitude de la société désenchantait jusqu'à mes
promenades solitaires. Nous sommes de vraies machines, mon
amie; il suffit de s'accoutumer à une chose, pour qu'elle nous
devienne nécessaire; et par cela seul que nous l'avons eue
hier, nous la voulons encore aujourd'hui. Je crois qu'il y a
dans nous une inclination à la paresse, qui est le plus fort
de nos penchans; et s'il y a si peu d'hommes vertueux, c'est
moins par indifférence pour la vertu que parce qu'elle tend
toujours à agir, et nous toujours au repos. Mais aussi comme
elle sait récompenser ceux dont le courage s'élève jusqu'à
elle! si les premiers instans sont rudes, comme la suite
dédommage des sacrifices qu'on lui fait! Plus on l'exerce,
plus elle devient chère: c'est comme deux amis qui s'aiment
mieux à mesure qu'ils se connaissent davantage. Il est aussi
un art de la rendre facile, et ce n'est pas à Paris qu'il se
trouve. Du fond de nos hôtels dorés, qu'il est difficile
d'apercevoir la misère qui gémit dans les greniers! Si la
bienfaisance nous soulève de nos fauteuils, combien
d'obstacles nous y replongent! Au milieu de cette foule de
malheureux qui fourmillent dans les grandes villes, comment
distinguer le fourbe de l'infortuné? On commence par se fier à
la physionomie; mais bientôt revenu de cet indice trompeur,
pour avoir été dupe de fausses larmes, on finit par ne plus
croire aux vraies. Que de démarches, de perquisitions, ne
faut-il pas pour être sûr de ne secourir que les vrais
malheureux! En voyant leur nombre infini, combien l'âme est
tristement oppressée de ne pouvoir en soulager qu'une si
faible partie! et malgré le bien qu'on a fait, l'image de
celui qu'on n'a pu faire vient troubler notre satisfaction.
Mais à la campagne, où notre entourage est plus borné et plus
près de nous, on ne court risque, ni de se tromper, ni de ne
pouvoir tout faire: si le but est moins grand, du moins
laisse-t-il l'espoir de l'atteindre. Ah! si chacun se
chargeait ainsi d'embellir son petit horizon, la misère
disparaîtrait de dessus la terre, l'inégalité des fortunes
s'éteindrait sans efforts et sans secousses, et la charité
serait le noeud céleste qui unirait tous les hommes ensemble!



LETTRE IX.

CLAIRE A ELISE.


Tu connais le goût de M. d'Albe pour les nouvelles politiques.
Frédéric le partage. Un sujet qui embrasse le bonheur des
nations entières lui paraît le plus intéressant de tous: aussi
chaque soir, quand les gazettes et les journaux arrivent, M.
d'Albe se hâte d'appeler son ami pour les lire et les discuter
avec lui. Comme cette occupation dure toujours près d'une
heure, je profite assez souvent de ce moment pour me retirer
dans ma chambre, soit pour écrire ou pour être avec mes
enfans. Durant les premiers jours, Frédéric me demandait où
j'allais, et voulait que je fusse présente à la lecture. A la
fin, voyant qu'elle était toujours pour moi le signal de ma
retraite, il m'a grondée de mon indifférence sur les nouvelles
publiques, et a prétendu que c'était un tort. Je lui ai
répondu que je ne donnais ce nom qu'aux choses d'où il
résultait quelque mal pour les autres; qu'ainsi je ne pouvais
pas me reprocher comme tel le peu d'intérêt que je prenais aux
événemens politiques. "Moi, faible atome perdu dans la foule
des êtres qui habitent cette vaste contrée, ai-je ajouté, que
peut-il résulter du plus ou moins de vivacité que je mettrai à
ce qui la regarde? Frédéric, le bien qu'une femme peut faire à
son pays n'est pas de s'occuper de ce qui s'y passe, ni de
donner son avis sur ce qu'on y fait, mais d'y exercer le plus
de vertus qu'elle peut. -- Claire a raison, a interrompu M.
d'Albe; une femme, en se consacrant à l'éducation de ses
enfans et aux soins domestiques, en donnant à tout ce qui
l'entoure l'exemple des bonnes moeurs et du travail, remplit
la tâche que la patrie lui impose: que chacune se contente de
faire ainsi le bien en détail, et de cette multitude de bonnes
choses naîtra un bel ensemble. C'est aux hommes
qu'appartiennent les grandes et vastes conceptions; c'est à
eux à créer le gouvernement et les lois: c'est aux femmes à
leur en faciliter l'exécution, en se bornant strictement aux
soins qui sont de leur ressort. Leur tâche est facile; car,
quel que soit l'ordre des choses, pourvu qu'il soit basé sur
la vertu et la justice, elles sont sûres de concourir à sa
durée, en ne sortant jamais du cercle que la nature a tracé
autour d'elles; car, pour qu'un tout marche bien, il faut que
chaque partie reste à sa place."

Elise, je recueille bien le fruit d'avoir rempli mon devoir en
accompagnant M. d'Albe ici. Je m'y sens plus heureuse que je
ne l'ai jamais été; je n'éprouve plus ces momens de tristesse
et de dégoût dont tu t'inquiétais quelquefois. Sans doute
c'était le monde qui m'inspirait cet ennui profond, dont la
vue de la nature m'a guérie. Mon amie, rien ne peut me
convenir davantage que la vie de la campagne, au milieu d'une
nombreuse famille. Outre l'air de ressemblance avec les moeurs
antiques et patriarcales, que je compte bien pour quelque
chose, c'est là seulement qu'on peut retrouver cette
bienveillance douce et universelle que tu m'accusais de ne
point avoir, et dont les nombreuses réunions d'hommes ont dû
nécessairement faire perdre l'usage. Quand on n'a avec ses
semblables que des relations utiles, telles que le bien qu'on
peut leur faire, et les services qu'ils peuvent nous rendre,
une figure étrangère annonce toujours un plaisir, et le coeur
s'ouvre pour la recevoir; mais lorsque, dans la société, on se
voit entouré d'une foule d'oisifs qui viennent nous accabler
de leur inutilité, qui, loin d'apprendre à bien employer le
temps, forcent à en faire un mauvais usage, il faut, si on ne
leur ressemble pas, être avec eux ou froide ou fausse: et
c'est ainsi que la bienveillance s'éteint dans le grand monde,
comme l'hospitalité dans les grandes villes.



LETTRE X.

CLAIRE A ELISE.


Ce matin on est venu m'éveiller, avant cinq heures, pour aller
voir la bonne mère Françoise, qui avait une attaque
d'apoplexie. J'ai fait appeler sur-le-champ le chirurgien de
la maison, et nous avons été ensemble porter des secours à
cette pauvre femme. Peu à peu les symptômes sont devenus moins
alarmans, elle a repris connaissance; et son premier
mouvement, en me voyant auprès de son lit, a été de remercier
le ciel de lui avoir rendu une vie à laquelle sa bonne
maîtresse s'intéressait. Nous avons vu qu'une des causes de
son accident venait d'avoir négligé la plaie de sa jambe; et
comme le chirurgien la blessait en y touchant, j'ai voulu la
nettoyer moi-même. Pendant que j'en étais occupée, j'ai
entendu une exclamation; et, levant la tête, j'ai vu
Frédéric... Frédéric en extase: il revenait de la promenade,
et voyant du monde devant la chaumière, il y était entré.
Depuis un moment il était là; il contemplait, non plus sa
cousine, m'a-t-il dit, non plus une femme belle autant
qu'aimable, mais un ange! -- J'ai rougi, et de ce qu'il m'a
dit, et du ton qu'il y a mis, et peut-être aussi du désordre
de ma toilette; car, dans mon empressement à me rendre chez
Françoise, je n'avais eu que le temps de passer un jupon et de
jeter un châle sur mes épaules; mes cheveux étaient épars, mon
cou et mes bras nus. J'ai prié Frédéric de se retirer; il a
obéi, et je ne l'ai pas revu de toute la matinée. Une heure
avant le dîner, comme j'attendais du monde, je suis descendue
très-parée, parce que je sais que cela plaît à M. d'Albe;
aussi m'a-t-il trouvée très à son gré; et, s'adressant à
Frédéric: "N'est-ce pas, mon ami, que cette robe sied bien à
ma femme, et qu'elle est charmante avec? -- Elle n'est que
jolie, a répondu celui-ci, je l'ai vue céleste ce matin." M.
d'Albe a demandé l'explication de ces mots: Frédéric l'a
donnée avec feu et enthousiasme. "Mon jeune ami, lui a dit mon
mari, quand vous connaîtrez mieux ma Claire, vous parlerez
plus simplement de ce qu'elle a fait aujourd'hui: s'étonne-t-on
de ce qu'on voit tous les jours? Frédéric, contemplez bien
cette femme: parée de tous les charmes de la beauté, dans tout
l'éclat de la jeunesse, elle s'est retirée à la campagne,
seule avec un mari qui pourrait être son aïeul, occupée de ses
enfans, ne songeant qu'à les rendre heureux par sa douceur et
sa tendresse, et répandant sur tout un village son active
bienfaisance: voilà quelle est ma compagne! qu'elle soit votre
amie, mon fils: parlez-lui avec confiance; recueillez dans son
âme de quoi perfectionner la vôtre; elle n'aime pas la vertu
mieux que moi, mais elle sait la rendre plus aimable." Pendant
ce discours, Frédéric était tombé dans une profonde rêverie.
Mon mari ayant été appelé par un ouvrier, je suis restée seule
avec Frédéric; je me suis approchée de lui: "A quoi pensez-vous
donc? lui ai-je demandé." Il a tressailli, et prenant mes
deux mains en me regardant fixement, il a dit: "Dans les
premiers beaux jours de ma jeunesse, aussitôt que l'idée du
bonheur eut fait palpiter mon sein, je me créai l'image d'une
femme telle qu'il la fallait à mon coeur. Cette chimère
enchanteresse m'accompagnait partout; je n'en trouvais le
modèle nulle part, mais je viens de la reconnaître dans celle
que votre mari a peinte; il n'y manque qu'un trait: celle dont
je me forgeais l'idée ne pouvait être heureuse qu'avec moi. -
Que dites-vous, Frédéric? me suis-je écriée vivement. -- Je
vous raconte mon erreur, a-t-il répondu avec tranquillité;
j'avais cru jusqu'à présent qu'il ne pouvait y avoir qu'une
femme comme vous; sans doute je me suis trompé, car j'ai
besoin d'en trouver une qui vous ressemble." Tu vois, Elise,
que la fin de son discours a dû éloigner tout-à-fait les idées
que le commencement avait pu faire naître. Puissé-je, ô mon
amie! lui aider à découvrir celle qu'il attend! celle qu'il
desire! elle sera heureuse, bien heureuse; car Frédéric saura
aimer.

Il faut donc m'y résigner, chère amie; encore six mois
d'absence! six mois éloignée de toi! Que de temps perdu pour
le bonheur! Le bonheur, cet être si fugitif que plusieurs le
croient chimérique, n'existe que par la réunion de tous les
sentimens auxquels le coeur est accessible, et par la présence
de ceux qui en sont les objets; un vide l'empêche de naître,
l'absence d'un ami le détruit. Aussi ne suis-je point
heureuse, Elise, car tu es loin de moi, et jamais mon coeur
n'eut plus besoin de t'aimer et de jouir de ta tendresse. Je
sais que si l'amitié t'appelle, le devoir te retient, et je
t'estime trop pour t'attendre; mais combien mes voeux aspirent
à ce moment qui, les accordant ensemble, te ramènera dans mes
bras! Il me serait si doux de pleurer avec toi; cela
soulagerait mon coeur d'un poids qui l'oppresse, et que je ne
puis définir. Adieu.



LETTRE XI.

CLAIRE A ELISE.


Tu me demandes si j'aurais été bien aise que mon mari eût été
témoin de ma dernière conversation avec Frédéric? Assurément,
Elise, elle n'avait rien qui pût lui faire de la peine: cela
est si vrai, que je la lui ai racontée d'un bout à l'autre.
Peut-être bien ne lui ai-je pas rendu tout-à-fait l'accent de
Frédéric: mais qui le pourrait? M. d'Albe a mis à ce récit
plus d'indifférence que moi-même; il n'y a vu que le signe
d'une tête exaltée: et, a-t-il ajouté, c'est le partage de la
jeunesse. "Mon ami, lui ai-je répondu, je crois que Frédéric
joint à une imagination ardente un coeur infiniment tendre. La
contemplation de la nature, la solitude de ce séjour, doivent
nourrir ses dispositions, et dès lors il serait peut-être
nécessaire de les fixer. Puisque vous vous intéressez à son
bonheur, ne pensez-vous pas qu'il serait à propos que
j'invitasse alternativement de jeunes personnes à venir passer
quelque temps avec moi? Ce n'est qu'ainsi qu'il pourra les
connaître, et choisir celle qui peut lui convenir. -- Bonne
Claire! a repris mon mari, toujours occupée des autres, même à
vos propres dépens! car je suis sûr, d'après vos goûts et
l'âge de vos enfans, que la société des jeunes personnes ne
doit point avoir d'attraits pour vous: mais n'importe, ma
bonne amie, je vous connais trop pour vous ôter le plaisir de
faire du bien à mon élève; je crois d'ailleurs vos
observations à son égard très-vraies, et vos projets très-bien
conçus. Voyons: qui inviterez-vous? "J'ai nommé Adèle de
Raincy: elle a seize ans, elle est belle, remplie de talens;
je la demanderai pour un mois......." Je pense, mon Elise, que
ce plan, ainsi que ma confiance en M. d'Albe, répondent aux
craintes bizarres que tu laisses percer dans ta lettre. Ne me
demande donc plus s'il est bien prudent, à mon âge, de
m'ensevelir à la campagne avec _cet aimable, cet intéressant
jeune homme:_ ce serait outrager ton amie que d'en douter; ce
serait l'avilir que d'exiger d'elle des précautions contre un
semblable danger. Où il y a un crime, Elise, il ne peut y
avoir de danger pour moi, et il est des craintes que l'amitié
doit rougir de concevoir. Elise, Frédéric est l'enfant adoptif
de mon mari; je suis la femme de son bienfaiteur: ce sont de
ces choses que la vertu grave en lettres de feu dans les âmes
élevées, et qu'elles n'oublient jamais. Adieu.



LETTRE XII.

CLAIRE A ELISE.


Il se peut, mon aimable amie, que j'aie appuyé trop vivement
sur l'espèce de soupçon que tu m'as laissé entrevoir: mais que
veux-tu? il m'avait révoltée, et je n'adopte pas davantage
l'explication que tu lui donnes. Tu ne craignais que pour mon
repos, et non pour ma conduite, dis-tu? Eh bien! Elise, tu as
tort; il n'y a d'honnêteté que dans un coeur pur, et on doit
tout attendre de celle qui est capable d'un sentiment
criminel. Mais laissons cela; aussi bien j'ai honte de traiter
si long-temps un pareil sujet: et, pour te prouver que je ne
redoute point tes observations, je vais te parler de Frédéric,
et te citer un trait qui, par rapport à lui, serait fait pour
appuyer tes remarques, si tu l'estimais assez peu pour y
persister.

En sortant de table j'ai suivi mon mari dans l'atelier, parce
qu'il voulait me montrer un modèle de mécanique qu'il a
imaginé, et qu'il doit faire exécuter en grand. Je n'en avais
pas encore vu tous les détails, lorsqu'il a été détourné par
un ouvrier. Pendant qu'il lui parlait, un vieux bon-homme qui
portait un outil à la main, passe près de moi, et casse par
mégarde une partie du modèle. Frédéric, qui prévoit la colère
de mon mari, s'élance prompt comme l'éclair, arrache l'outil
des mains du vieillard, et par ce mouvement paraît être le
coupable. M. d'Albe se retourne au bruit; et, voyant son
modèle brisé, il accourt avec emportement, et fait tomber sur
Frédéric tout le poids de sa colère. Celui-ci, trop vrai pour
se justifier d'une faute qu'il n'a pas faite, trop bon pour en
accuser un autre, gardait le silence, et ne souffrait que de
la peine de son bienfaiteur. Attendrie jusqu'aux larmes, je me
suis approchée de mon mari. "Mon ami, lui ai-je dit, combien
vous affligez ce pauvre Frédéric! On peut acheter un autre
modèle, mais non un moment de peine causé à ce qu'on aime." En
disant ces mots, j'ai vu les yeux de Frédéric attachés sur moi
avec une expression si tendre, que je n'ai pu continuer. Les
larmes m'ont gagnée. A ce même moment, le vieillard est venu
se jeter aux pieds de M. d'Albe. "Mon bon maître, lui a-t-il
dit, grondez-moi; le cher M. Frédéric n'est pas coupable,
c'est pour me sauver de votre colère qu'il s'est jeté devant
moi quand j'ai eu cassé votre machine". Ces mots ont apaisé M.
d'Albe: il a relevé le vieillard avec bonté, et, prenant mon
bras et celui de Frédéric, il nous a conduits dans le jardin.
Après un moment de silence il a serré la main de Frédéric, en
lui disant: "Mon jeune ami, ce serait vous affliger que vous
faire des excuses sur ma violence; ainsi je n'en parlerai
point. Sachez du moins, a-t-il ajouté, en me montrant, que
c'est à la douceur de cet ange que je dois de n'en plus avoir
que de rares et de courts accès. Quand j'ai épousé Claire,
j'étais sujet à des emportemens terribles, qui éloignaient de
moi mes serviteurs et mes amis; elle, sans les braver ni les
craindre, a toujours su les tempérer. Au plus haut période de
ma colère, elle savait me calmer d'un mot, m'attendrir d'un
regard, et me faire rougir de mes torts sans me les reprocher
jamais. Peu à peu l'influence de sa douceur s'est étendue
jusqu'à moi, et ce n'est plus que rarement que je lui donne
sujet de me moins aimer: n'est-ce pas, ma Claire?" Je me suis
jetée dans les bras de cet excellent homme, j'ai couvert son
visage de mes pleurs; il a continué en s'adressant toujours à
Frédéric: "Mon ami, je crois être ce qu'on appelle un bourru
bienfaisant; ces sortes de caractères paraissent meilleurs que
les autres, en ce que le passage de la rudesse à la bonté
rehausse l'éclat de celle-ci; mais, parce qu'elle frappe moins
quand elle est égale et permanente, est-ce une raison pour la
moins estimer? Voilà pourtant comment on est injuste dans le
monde, et pourquoi on a cru quelquefois que mon coeur était
meilleur encore que celui de Claire. -- Je crois avoir partagé
cette injustice, lui a répondu Frédéric; mais j'en suis bien
revenu, et votre femme me paraît ce qu'il y a de plus parfait
au monde. -- Mon fils! s'est écrié M. d'Albe, puissé-je vous en
voir un jour une pareille, former moi-même de si doux noeuds,
et couler ma vie entre des amis qui me la rendent si chère! Ne
nous quittez jamais, Frédéric! votre société est devenue un
besoin pour moi. -- Je le jure, ô mon père! a répondu le jeune
homme avec véhémence, et en mettant un genou en terre; je le
jure à la face de ce ciel que ma bouche ne souilla jamais d'un
mensonge, et au nom de cette femme plus angélique que lui.....
Moi, vous quitter! Ah Dieu! Il me semble que, hors d'ici, il
n'y a plus que mort et néant. -- Quelle tête! s'est écrié mon
mari." Ah! mon Elise, quel coeur!

Le soir, m'étant trouvée seule avec Frédéric, je ne sais
comment la conversation est tombée sur la scène de l'atelier.
"J'ai bien souffert de votre peine, lui ai-je dit. -- Je l'ai
vu, m'a-t-il répondu, et de ce moment la mienne a disparu. -
Comment donc? -- Oui, l'idée que vous souffriez pour moi avait
quelque chose de plus doux que le plaisir même; et puis, quand
avec un accent pénétrant vous avez prononcé mon nom: Pauvre
Frédéric! disiez-vous; tenez, Claire, ce mot s'est écrit dans
mon coeur, et je donnerais toutes les jouissances de ma vie
entière pour vous entendre encore: il n'y a que la peine de
mon père qui a gâté ce délicieux moment."

Elise, je l'avoue, j'ai été émue: mais qu'en concluras-tu? Qui
sait mieux que toi combien l'amitié est loin d'être un
sentiment froid! N'a-t-elle pas ses élans, ses transports?
Mais ils conservent leur physionomie, et quand on les confond
avec une sensation plus passionnée, ce n'est pas la faute de
celui qui les sent, mais de celui qui les juge. Frédéric
éprouve de l'amitié pour la première fois de sa vie, et doit
l'exprimer avec vivacité. Ne remarques-tu pas que l'image de
mon mari est toujours unie à la mienne dans son coeur? Quand
je le vois si tendre, si caressant auprès d'un homme de
soixante ans, quand je me rappelle les effusions que nous
éprouvions toutes deux, puis-je m'étonner de la vive amitié de
Frédéric pour moi? Dis, si tu veux, qu'il ne faut pas qu'il en
éprouve, mais non qu'elle n'est pas ce qu'elle doit être.

Ma petite Laure commence à courir toute seule; il n'y a rien
de joli comme les soins d'Adolphe envers elle; il la guide, la
soutient, écarte tout ce qui peut la blesser, et perd, dans
cette intéressante occupation, toute l'étourderie de son âge.
Adieu.



LETTRE XIII.

CLAIRE A ELISE.


Pourquoi donc, mon Elise, viens-tu, par des mots entrecoupés,
par des phrases interrompues, jeter une sorte de poison sur
l'attachement qui m'unit à Frédéric? Que n'es-tu témoin de la
plupart de nos conversations, tu verrais que notre mutuelle
tendresse pour M. d'Albe est le noeud qui nous lie le plus
étroitement, et que le soin de son bonheur est le sujet
inépuisable et chéri qui nous attire sans cesse l'un vers
l'autre. J'ai passé la matinée entière avec Frédéric, et
durant ce long tête-à-tête, mon mari a été presque le seul
objet de notre entretien. C'est dans trois jours la fête de M.
d'Albe; j'ai fait préparer un petit théâtre dans le pavillon
de la rivière, et je compte établir un concert d'instrumens à
vent dans le bois de peupliers, où repose le tombeau de mon
père. C'est là qu'ayant fait descendre ma harpe, ce matin, je
répétais la romance que j'ai composée pour mon mari. Frédéric
est venu me joindre: ayant deviné mon projet, il avait
travaillé de son côté, et m'apportait un duo dont il a fait
les paroles et la musique. Après avoir chanté ce morceau, que
j'ai trouvé charmant, je lui ai communiqué mon ouvrage; il en
a été content: si M. d'Albe l'est aussi, jamais auteur n'aura
reçu un prix plus flatteur et plus doux. Il commençait à faire
chaud; j'ai voulu rentrer, Frédéric m'a retenue. Assis près de
moi, il me regardait fixement, trop fixement: c'est là son
seul défaut; car son regard a une expression qu'il est
difficile... j'ai presque dit dangereux de soutenir. Après un
moment de silence il a commencé ainsi: "Vous ne croiriez pas
que ce même sujet qui vient de m'attendrir jusqu'aux larmes,
enfin que votre union avec M. d'Albe m'avait inspiré, avant de
vous connaître, une forte prévention contre vous. Accoutumé à
regarder l'amour comme le plus bel attribut de la jeunesse, il
me semblait qu'il n'y avait qu'une âme froide ou intéressée
qui eût pu se résoudre à former un lien dont la disproportion
des âges devait exclure ce sentiment. Ce n'était point sans
répugnance que je venais ici, parce que je me figurais trouver
une femme ambitieuse et dissimulée; et, comme on m'avait
beaucoup vanté votre beauté, je plaignais tendrement M.
d'Albe, que je supposais être dupe de vos charmes. Pendant la
route que je fis avec lui, il ne cessa de m'entretenir de son
bonheur et de vos vertus. Je vis si clairement qu'il était
heureux, qu'il fallut bien vous rendre justice; mais c'était
comme malgré moi, mon coeur repoussait toujours une femme qui
avait fait voeu de vivre sans aimer, et rien ne put m'ôter
l'idée que vous étiez raisonnable par froideur, et généreuse
par ostentation. J'arrive, je vous vois, et toutes mes
préventions s'effacent. Jamais regard ne fut plus touchant,
jamais voix humaine ne m'avait paru si douce. Vos yeux, votre
accent, votre maintien, tout en vous respire la tendresse, et
cependant vous êtes heureuse: M. d'Albe est l'objet constant
de vos soins; votre âme semble avoir créé pour lui un
sentiment nouveau: ce n'est point l'amour, il serait ridicule;
ce n'est point l'amitié, elle n'a ni ce respect ni cette
déférence; vous avez cherché dans tous les sentimens existans
ce que chacun pouvait offrir de mieux pour le bonheur de votre
époux, et vous en avez formé un tout qu'il n'appartenait qu'à
vous de connaître et de pratiquer. O aimable Claire! j'ignore
quel motif ou quelle circonstance vous a jetée dans la route
où vous êtes; mais il n'y avait que vous au monde qui pussiez
l'embellir ainsi." Il s'est tu, comme pour attendre ma
réponse; je me suis retournée, et, montrant l'urne de mon
père: "Sous cette tombe sacrée, lui ai-je dit, repose la
cendre du meilleur des pères. J'étais encore au berceau
lorsqu'il perdit ma mère; alors, consacrant tous ses soins à
mon éducation, il devint pour moi le précepteur le plus
aimable et l'ami le plus tendre, et fit naître dans mon coeur
des sentimens si vifs, que je joignais pour lui, à toute la
tendresse filiale qu'inspire un père, toute la vénération
qu'on a pour un dieu. Il me fut enlevé comme j'entrais dans ma
quatorzième année. Sentant sa fin approcher, effrayé de me
laisser sans appui, et n'estimant au monde que le seul M.
d'Albe, il me conjura de m'unir à lui avant sa mort. Je crus
que ce sacrifice la retarderait de quelques instans, je le
fis; je ne m'en suis jamais repentie. O mon père! toi qui lis
dans l'âme de ta fille, tu connais le voeu, l'unique voeu
qu'elle forme. Que le digne homme à qui tu l'as unie n'éprouve
jamais une peine dont elle soit la cause, et elle aura vécu
heureuse..... -- Et moi aussi, s'est écrié Frédéric dans une
espèce de transport, et moi aussi, mes voeux sont exaucés!
Chaque jour j'en formais pour le bonheur de mon père. Mais que
peut-on demander pour celui qui possède Claire? Le ciel, par
un tel présent, épuisa sa munificence, il n'a plus rien à
donner..." Un moment de silence à succédé; j'étais un peu
embarrassée; mes doigts, errant machinalement sur ma harpe,
rendaient quelques sons au hasard. Frédéric m'a pris la main,
et la baisant avec respect: "Est-il vrai, est-il possible,
m'a-t-il dit, que vous consentiez à être mon amie? Mon père le
voudrait, le desire. De tous les bienfaits qu'il m'a
prodigués, c'est celui qui m'est le plus cher; pour la
première fois seriez-vous moins généreuse que lui?" Elise,
chère Elise, comment lui aurais-je refusé un sentiment dont
mon coeur était plein, et qu'il mérite si bien? Non, non, j'ai
dû lui promettre de l'amitié, je l'ai fait avec ferveur. Eh!
qui peut y avoir plus de droit que lui? lui, dont tous les
penchans sont d'accord avec les miens, qui devine mes goûts,
pressent ma pensée, chérit et vénère le père de mes enfans! Et
toi, mon Elise, toi la bien-aimée de mon coeur, quand
viendras-tu, par ta présence, me faire goûter dans l'amitié
tout ce qu'elle peut donner de félicité! Que ce sentiment
céleste me tienne lieu de tous ceux auxquels j'ai renoncé;
qu'il anime la nature; que je le retrouve partout. Je
l'écouterai dans les sons que je rendrai, et leur vibration
aura son écho dans mon coeur: c'est lui qui fera couler mes
larmes, et lui seul qui les essuyera. Amitié, tu es tout! la
feuille qui voltige, la romance que je chante, la rose que je
cueille, le parfum qu'elle exhale. Je veux vivre pour toi, et
puissé-je mourir avec toi!



LETTRE XIV.

CLAIRE A ELISE.


Si mes deux dernières lettres ont ranimé tes doutes, cousine,
j'espère que celle-ci les détruira tout-à-fait. Adèle de
Raincy est arrivée depuis trois jours, et déjà elle a fait une
assez vive impression sur Frédéric. Je voulais lui laisser
ignorer qu'elle dût venir, afin de le surprendre, et j'ai
réussi. Aussitôt qu'Adèle fut arrivée, je la conduisis dans le
pavillon que baigne la rivière, et je fis appeler Frédéric; il
accourut; mais, voyant Adèle près de moi, un cri lui échappe,
et la plus vive rougeur couvre son visage; il s'approche
pourtant, mais avec embarras, et son regard craintif et
curieux semblait lui dire: Etes-vous celle que j'attends?
Adèle, par un souris malin, allait achever de le déconcerter,
lorsque j'ai dit en souriant: "Vous êtes surpris, Frédéric, de
me trouver avec une pareille compagne? -- Oui, m'a-t-il répondu
en la regardant, j'ignorais qu'on pût être aussi belle." Ce
compliment flatteur, et qui, dans la bouche de Frédéric, avait
si peu l'air d'en être un, a changé aussitôt les dispositions
d'Adèle; elle lui a jeté un coup-d'oeil obligeant, en lui
faisant signe de s'asseoir auprès d'elle; il a obéi avec
vivacité, et a commencé une conversation qui ne ressemble
guère, ou je suis bien trompée, à celle que cette jeune
personne entend tous les jours; aussi répondait-elle fort peu;
mais son silence même enchantait Frédéric: il lui a paru une
preuve de modestie et de timidité, et c'est ce qui lui plaît
par-dessus tout dans une jeune personne. Adèle, de son côté,
me paraît très-disposée en sa faveur. L'admiration qu'elle lui
inspire la flatte, l'agrément de ses discours l'attire, et le
feu de son imagination l'amuse. D'ailleurs la figure de
Frédéric est charmante; s'il n'a pas ce qu'on appelle de la
tournure, il a de la grâce, de l'adresse et de l'agilité: tout
cela peut bien faire impression sur un coeur de seize ans.
Depuis un an que je n'avais vu Adèle, elle est singulièrement
embellie; ses yeux sont noirs, vifs et brillans; sa brune
chevelure tombe en anneaux sur un cou éblouissant; je n'ai
point vu de plus belles dents ni des lèvres si vermeilles, et,
sans être amant ni poète, je dirai que la rose humide des
larmes de l'aurore n'a ni la fraîcheur ni l'éclat de ses
joues; son teint est une fleur, son ensemble est une Grâce. Il
est impossible, en la voyant, de ne pas être frappé
d'admiration; aussi Frédéric la quitte-t-il le moins qu'il
peut. Vient-il dans le salon, c'est toujours elle qu'il
regarde, c'est toujours à elle qu'il s'adresse. Il a laissé
bien loin toutes mes leçons de politesse, et le sentiment qui
l'inspire lui en a plus appris en une heure que tous mes
conseils depuis trois mois. A la promenade, il est toujours
empressé d'offrir son bras à Adèle, de la soutenir si elle
saute un ruisseau, de ramasser un gant quand il tombe, car
c'est un moyen de toucher sa main, et cette main est si
blanche et si douce! Je ne sais si je me trompe, Elise, mais
il me semble que ce gant tombe bien souvent.

Ce matin, Adèle examinait un portrait de Zeuxis qui est dans
le salon. "Cela est singulier, a-t-elle dit, de quelque côté
que je me mette, je vois toujours les yeux de Zeuxis qui me
regardent. -- Je le crois bien, a vivement répondu Frédéric, ne
cherchent-ils pas la plus belle?" Tu vois, mon amie, comment
le plus léger mouvement de préférence forme promptement un
jeune homme, et j'espère que désormais tu ne seras plus
inquiète de son amitié pour moi. Ce mot amitié est même trop
fort pour ce que je lui inspire; car, dans mes idées, l'amour
même ne devrait pas faire négliger l'amitié, et je ne puis me
dissimuler que je suis tout-à-fait oubliée. Un seul mot
d'Adèle, oui, un seul mot, j'en suis sûre, ferait bientôt
enfreindre cette promesse, jurée si solennellement, de ne
jamais nous quitter. En vérité, Elise, je me blâme de la
disposition que j'avais à m'attacher à Frédéric. Quand une
fois le sort est fixé comme le mien, aucune circonstance ne
pouvant changer les sentimens qu'on éprouve, ils restent
toujours les mêmes; mais lui, dans l'âge des passions, pouvant
être entraîné, subjugué par elles, peut-on compter de sa part
sur un sentiment durable! Non, l'amitié serait bientôt
sacrifiée, et j'en ferais seule tous les frais. Malheur à moi,
alors! car, nous le savons, mon Elise, ce sentiment exige tout
ce qu'il donne. Puissé-je voir Frédéric heureux! Mais
tranquillise-toi, cousine, il n'a pas besoin de moi pour
l'être. Adieu.



LETTRE XV.

CLAIRE A ELISE.


Si je ne t'ai pas écrit depuis près de quinze jours, ma tendre
amie, c'est que j'ai été malade. En finissant ma dernière
lettre, je me sentais oppressée, triste, sans savoir pourquoi,
et faisant une très-maussade compagnie à la vive et brillante
Adèle. Je remettais chaque jour à t'écrire, à cause de
l'abattement qui m'accablait; enfin la fièvre m'a prise. J'ai
craint que le dérangement de ma santé ne nuisît à ma fille,
j'ai voulu la sevrer. Le médecin, tout en convenant que je
faisais bien pour elle, m'a objecté que j'avais tort pour moi,
parce que dans un moment où les humeurs étaient en mouvement,
le lait pouvait passer dans le sang et causer une révolution
fâcheuse. Mon mari a vivement appuyé cet avis: j'ai persisté
dans le mien. A la fin, il s'est emporté, et m'a dit qu'il
voyait bien que je ne me souciais ni de son repos ni de son
bonheur, puisque je faisais si peu de cas de ma vie; qu'au
surplus il me défendait de sevrer tout à coup. Je tenais ma
fille entre mes bras, je me suis approchée de lui, et la
mettant dans les siens: "Cet enfant est à vous, mon ami, lui
ai-je dit, et vos droits sur elle sont aussi puissans que les
miens; mais oubliez-vous qu'en lui donnant la vie nous prîmes
l'engagement sacré de lui sacrifier la nôtre? et si nous la
perdons, croyez-vous pouvoir oublier que vous en serez la
cause, ni m'en consoler jamais? Par pitié pour moi, pour vous-même,
souvenez-vous que devant l'intérêt de nos enfans le
nôtre doit être compté pour rien." Il m'a rendu ma fille.
"Claire, m'a-t-il dit, vous êtes libre: malheur à qui pourrait
vous résister!" J'ai promis à M. d'Albe de le dédommager de sa
condescendance, en usant de tous les ménagemens possibles, et
c'est ce que j'ai fait: aussi ma santé va-t-elle mieux, et
j'espère avant peu de jours être tout-à-fait rétablie. Adèle
me disait ce matin: "Je vois bien, madame d'Albe, à quel point
je suis loin de pouvoir faire encore une bonne mère; j'ai été
effrayée l'autre jour des devoirs que vous vous êtes imposés
envers vos enfans. Quoi! vous croyez leur devoir le sacrifice
de votre existence! J'ai été si surprise quand vous l'avez
dit, que j'ai été tentée de vous croire folle.... -- Folle!
s'est écrié Frédéric; dites sublime, Mademoiselle. -- Vous ne
le croiriez pas, mon jeune ami, a interrompu M. d'Albe; mais
dans le monde ces deux mots sont presque synonymes; vous y
verrez taxé de bizarre et d'esprit systématique celui dont
l'âme élevée dédaigne de copier les copies qui l'entourent."

Cela est bien vrai, mon Elise! cette injustice est une suite
de ce petit esprit du monde, qui tend toujours à rabaisser les
autres pour les mettre à son niveau. Je me rappelle que dans
ces assemblées insipides où l'oisiveté enfante la médisance,
et où la futilité parvient à tout dessécher, j'ai souvent
pensé que ce sot usage de s'asseoir en rond pour faire la
conversation était la cause de tous nos torts et la source de
toutes nos sottises... Mais je sens ma tête trop faible pour
en écrire davantage. Adieu, mon ange.



LETTRE XVI.

CLAIRE A ELISE.


Adèle a voulu aller au bal ce soir, Frédéric lui donne la
main, et mon mari leur sert de Mentor. Mes deux amis
desiraient bien rester avec moi, Frédéric surtout a insisté
auprès d'Adèle pour l'empêcher de me quitter. Il a voulu lui
faire sentir que, ne me portant pas bien, il était peu délicat
à elle de me laisser seule; mais l'amour de la danse a prévalu
sur toutes ses raisons, et elle a déclaré que le bal étant son
unique passion, rien ne pouvait l'empêcher d'y aller:
d'ailleurs, a-t-elle ajouté avec un souris moqueur, vous savez
que Madame d'Albe n'aime pas qu'on se gêne; et puis, comment
craindrions-nous qu'elle s'ennuie? ne la laissons-nous pas
avec ses enfans? Elle a appuyé sur ce dernier mot avec une
sorte d'ironie. Frédéric l'a regardée tristement. "Il est
vrai, a-t-il répondu, c'est là son plus doux plaisir, et je
crois qu'il n'appartient pas à tout le monde de savoir
l'apprécier. Vous avez raison, Mademoiselle, il faut que
chacun prenne la place qui lui convient: celle de madame
d'Albe est d'être adorée en remplissant tous ses devoirs; la
vôtre est d'éblouir, et le bal doit être votre triomphe."
Adèle n'a vu qu'un éloge de sa beauté dans cette phrase; j'y
ai démêlé autre chose. Je vois trop que malgré les charmes
séduisans d'Adèle, si son âme ne répond pas à sa figure, elle
ne fixera pas Frédéric. Cependant, que ne peut-on pas espérer
à son âge? Elise, je veux mettre tous mes soins à cacher des
défauts que le temps peut corriger. Nous sommes invitées dans
trois jours à un autre bal; si je n'y vais pas, Adèle me
quittera encore, et Frédéric ne lui pardonnera pas. Je suis
donc décidée à l'accompagner; d'ailleurs il est possible que
la danse et le monde me distraient d'une mélancolie qui me
poursuit et me domine de plus en plus. J'éprouve une langueur,
une sorte de dégoût qui décolore toutes les actions de la vie.
Il me semble qu'elle ne vaut pas la peine que l'on se donne
pour la conserver. L'ennui d'agir est partout, le plaisir
d'avoir agi nulle part. Je sais que le bien qu'on fait aux
autres est une jouissance; mais je le dis plus que je ne le
sens, et si je n'étais souvent agitée d'émotions subites, je
croirais mon âme prête à s'éteindre. Je n'ai plus assez de vie
pour cette solitude absolue où il faut se suffire à soi-même.
Pour la première fois je sens le besoin d'un peu de société,
et je regrette de n'avoir point été au bal. Adieu, la plume me
tombe des mains.



LETTRE XVII.

CLAIRE A ELISE.


Adèle peint supérieurement pour son âge; elle a voulu faire
mon portrait, et j'y ai consenti avec plaisir, afin de
l'offrir à mon mari. Ce matin, comme elle y travaillait,
Frédéric est venu nous joindre. Il a regardé son ouvrage et a
loué son talent, mais avec un demi-sourire qui n'a point
échappé à Adèle, et dont elle a demandé l'explication. Sans
l'écouter ni lui répondre, il a continué à regarder le
portrait, et puis moi, et puis le portrait, ainsi
alternativement. Adèle, impatiente, a voulu savoir ce qu'il
pensait. Enfin, après un long silence: "Ce n'est pas là madame
d'Albe, a-t-il dit, vous n'avez pas même réussi à rendre un de
ses momens. -- Comment donc, a interrompu Adèle en rougissant,
qu'y trouvez-vous à redire? Ne reconnaissez-vous pas tous ses
traits? -- J'en conviens, tous ses traits y sont; si vous
n'avez vu que cela en la regardant, vous devez être contente
de votre ouvrage. -- Que voulez-vous donc de plus? -- Ce que je
veux? qu'on reconnaisse qu'il est telle figure que l'art ne
rendra jamais, et qu'on sente du moins son insuffisance. Ces
beaux cheveux blonds, quoique touchés avec habileté, n'offrent
ni le brillant, ni la finesse, ni les ondulations des siens.
Je ne vois point sur cette peau blanche et fine refléter le
coloris du sang ni le duvet délicat qui la couvre. Ce teint
uniforme ne rappellera jamais celui dont les couleurs varient
comme la pensée. C'est bien le bleu céleste de ses yeux; mais
je n'y vois que leur couleur: c'est leur regard qu'il fallait
rendre. Cette bouche est fraîche et voluptueuse comme la
sienne; mais ce sourire est éternel; j'attends en vain
l'expression qui le suit. Ces mouvemens nobles, gracieux,
enchanteurs, qui se déploient dans ses moindres gestes, sont
enchaînés et immobiles.... Non, non, des traits sans vie ne
rendront jamais Claire; et là où je ne vois point d'âme, je ne
puis la reconnaître. -- Hé bien! lui a dit Adèle avec dépit,
chargez-vous de la peindre, pour moi je ne m'en mêle plus."
Alors, jetant brusquement ses pinceaux, elle s'est levée et
est sortie avec humeur. Frédéric l'a suivie des yeux d'un air
surpris; et puis, laissant échapper un soupir, il a dit: "Dans
quelle erreur n'ai-je pas été en la voyant si belle! J'avais
cru que cette femme devait avoir quelque ressemblance avec
vous; mais pour mon malheur, mon éternel malheur, je le vois
trop, vous êtes unique..." Je ne puis te dire, Elise, quel mal
ces mots m'ont fait; cependant, me remettant de mon trouble,
je me suis hâtée de répondre. "Frédéric, ai-je dit, gardez-vous
de porter un jugement précipité, et de vous laisser
atteindre par des préventions qui pourraient nuire au bonheur
qui vous est peut-être destiné. Parce qu'Adèle n'est pas en
tout semblable à la chimère que vous vous êtes faite,
devez-vous fermer les yeux sur ce qu'elle vaut? Ne savez-vous pas,
d'ailleurs, combien on peut changer? Croyez que telle personne
qui vous plaît quand elle est formée, vous aurait peut-être
paru insupportable quelques années auparavant? Vous voulez
toujours comparer: mais parce que le bouton n'a pas le parfum
de la fleur entièrement éclose, oubliez-vous qu'il l'aura un
jour, et mille fois plus doux peut-être? Frédéric, pénétrez-vous
bien que dans celle que vous devez choisir, dans celle
dont l'âge doit être en proportion avec le vôtre, vous ne
pouvez trouver ni des qualités complètes ni des vertus
exercées: un coeur aimant est tout ce que vous devez chercher;
un penchant au bien, tout ce que vous devez vouloir: quand
même il serait obscurci par de légers travers, faudrait-il
donc se rebuter? De même qu'il est peu de matins sans nuages,
on ne voit guère d'adolescence sans défauts; mais elle s'en
dégage tous les jours, surtout quand elle est guidée par une
main aimée. C'est à vous qu'appartiendra ce soin touchant;
c'est à vous à former celle qui vous est destinée, et vous ne
pourrez y réussir qu'en la choisissant dans l'âge où l'on peut
l'être encore. Mais, ô Frédéric! ai-je ajouté avec solennité,
au nom de votre repos, gardez-vous bien de lever les yeux sur
toute autre." En disant ces mots, je suis sortie de la chambre
sans attendre sa réponse.

Elise, je n'ose te dire tout ce que je crains; mais l'air de
Frédéric m'a fait frémir: s'il était possible...! Mais non, je
me trompe assurément; inquiète de tes craintes, influencée par
tes soupçons, je vois déjà l'expression d'un sentiment
coupable où il n'y a que celle de l'amitié, mais ardente, mais
passionnée, telle que doit l'éprouver une âme neuve et
enthousiaste. Néanmoins, je vais l'examiner avec soin; et
quant à moi, ô mon unique amie! bannis ton injurieuse
inquiétude, fie-toi à ce coeur qui a besoin, pour respirer à
son aise, de n'avoir aucun reproche à se faire, et à qui le
contentement de lui-même est aussi nécessaire que ton amitié.



LETTRE XVIII.

CLAIRE A ELISE.


Elise, comment te peindre mon agitation et mon désespoir? C'en
est fait, je n'en puis plus douter, Frédéric m'aime. Sens-tu
tout ce que ce mot a d'affreux dans notre position? Malheureux
Frédéric! mon coeur se serre, et je ne puis verser une larme.
Ah dieu! pourquoi l'avoir appelé ici? Je le connais, mon amie,
il aime, et ce sera pour la vie; il traînera éternellement le
trait dont il est déchiré, et c'est moi qui cause sa peine!
Ah! je le sens: il est des douleurs au-dessus des forces
humaines. Comment te dire tout cela? comment rappeler mes
idées? dans le trouble qui m'agite, je n'en puis retrouver
aucune. Chère, chère Elise, que n'es-tu ici, je pourrais
pleurer sur ton sein!

Aujourd'hui, à peine avons-nous eu dîné, que mon mari a
proposé une promenade dans les vastes prairies qu'arrose la
Loire. Je l'ai acceptée avec empressement; Adèle, d'assez
mauvaise grâce, car elle n'aime point à marcher; mais
n'importe, j'ai dû ne pas consulter son goût quand il
s'agissait du plaisir de mon mari. J'ai pris mon fils avec
moi, et Frédéric nous a accompagnés. Le temps était superbe;
les prairies, fraîches, émaillées, remplies de nombreux
troupeaux, offraient le paysage le plus charmant; je le
contemplais en silence, en suivant doucement le cours de la
rivière, quand un bruit extraordinaire est venu m'arracher à
mes rêveries. Je me retourne: ô Dieu! un taureau échappé,
furieux, qui accourait vers nous, vers mon fils! Je m'élance
au-devant de lui, je couvre Adolphe de mon corps. Mon action,
mes cris effraient l'animal; il se retourne, et va fondre sur
un pauvre vieillard. Enfin, mon mari aussi allait être sa
victime, si Frédéric, prompt comme l'éclair, n'eût hasardé sa
vie pour le sauver. D'une main vigoureuse il saisit l'animal
par les cornes: ils se débattent; cette lutte donne le temps
aux bergers d'arriver; ils accourent, le taureau est terrassé:
il tombe! Alors seulement j'entends les cris d'Adèle et ceux
du malheureux vieillard; j'accours à celui-ci: son sang
coulait d'une épouvantable blessure; je l'étanche avec mon
mouchoir: j'appelle Adèle pour me donner le sien; elle me
l'envoie par Frédéric, en ajoutant qu'elle n'approchera pas,
que le sang lui fait horreur, et qu'elle veut retourner à la
maison. "Quoi! sans avoir secouru ce malheureux, lui dit
Frédéric? -- N'y a-t-il pas assez de monde ici, répond-elle?
Pour moi, je n'ai pas la force de supporter la vue d'une
plaie; j'ai besoin de respirer des sels pour calmer la
violente frayeur que j'ai éprouvée; et si je reste un moment
de plus ici, je suis sûre de me trouver mal." Pendant qu'elle
parlait, le pauvre vieillard gémissait sur le sort de sa femme
et de ses enfans que sa mort allait réduire à la mendicité.
Entraînée par le desir de consoler cette malheureuse famille,
j'ai prié mon mari de ramener Adèle et Adolphe à la maison, et
de m'envoyer tout de suite le chirurgien de l'hospice dans le
village que le vieillard m'indiquait, et où Frédéric et moi
allions nous charger de le faire conduire. "Quoi! vous restez
ici, M Frédéric? lui a dit Adèle d'un air chagrin. -- Si je
reste! a-t-il répondu d'un ton terrible, et qui m'a remuée
jusqu'au fond de l'âme.... allez, Mademoiselle, a-t-il ajouté
plus doucement, allez vous reposer, ce n'est point ici votre
place." Elle est partie avec M. d'Albe. Deux bergers nous ont
aidés à faire un brancard, ils y ont placé le pauvre
vieillard, que nous avons conduit dans sa chaumière, à une
lieue de là. Ah! mon Elise, quel spectacle que celui de cette
famille éplorée! quels cris déchirans en voyant un père, un
mari dans cet état! J'ai pressé ces infortunés sur mon sein;
j'ai mêlé mes larmes aux leurs; je leur ai promis secours et
protection, et mes efforts ont réussi à calmer leur douleur.
Le chirurgien est arrivé au bout d'une heure; il a mis un
appareil sur la blessure, et a assuré qu'elle n'était pas
mortelle. Je l'ai prié de passer la nuit auprès du malade, et
j'ai promis de revenir les visiter le lendemain. Alors, comme
il commençait à faire nuit, j'ai craint que mon mari ne fût
inquiet, et nous avons quitté ces bonnes gens, Frédéric et
moi, comblés de leurs bénédictions.

Le coeur plein de toutes les émotions que j'avais éprouvées,
je marchais en silence, et en me retraçant le dévouement
héroïque avec lequel Frédéric s'était presque exposé à une
mort certaine pour sauver son père: j'ai jeté les yeux sur
lui; la lune éclairait doucement son visage, je l'ai vu baigné
de larmes. Attendrie, je me suis approchée, mon bras s'est
appuyé sur le sien, il l'a pressé avec violence contre son
coeur: ce mouvement a fait palpiter le mien. "Claire, Claire,
a-t-il dit d'une voix étouffée, que ne puis-je payer de toute
ma vie la prolongation de cet instant! je la sens là contre
mon coeur, celle qui le remplit en entier; je la vois, je la
presse." En effet, j'étais presque dans ses bras. "Ecoute, a-t-il
ajouté dans une espèce de délire, si tu n'es pas un ange
qu'il faille adorer, et que le ciel ait prêté pour quelques
instans à la terre; si tu es réellement une créature humaine,
dis-moi pourquoi toi seule as reçu cette âme, ce regard qui la
peint, ce torrent de charmes et de vertus qui te rendent
l'objet de mon idolâtrie?... Claire, j'ignore si je t'offense;
mais comme ma vie est passée dans ton sang, et que je n'existe
plus que par ta volonté, si je suis coupable, dis-moi:
Frédéric, meurs, et tu me verras expirer à tes pieds." Il y
était tombé en effet; son front était brûlant, son regard
égaré. Non, je ne peindrai pas ce que j'éprouvais: la pitié,
l'émotion, l'image de l'amour enfin, tel que j'étais peut-être
destinée à le sentir, tout cela est entré trop avant dans mon
coeur; je ne me soutenais plus qu'à peine, et me laissant
aller sur un vieux tronc d'arbre dépouillé: "Frédéric, lui
ai-je dit, cher Frédéric, revenez à vous, reprenez votre raison,
voulez-vous affliger votre amie?" Il a relevé sa tête; il l'a
appuyée sur mes genoux: Elise, je crois que je l'ai pressée,
car il s'est écrié aussitôt: "O Claire! que je sente encore ce
mouvement de ta main adorée qui me rapproche de ton sein; il a
porté l'ivresse dans le mien!" En disant cela, il m'a enlacée
entre ses bras, ma tête est tombée sur son épaule, un déluge
de larmes a été ma réponse; l'état de ce malheureux
m'inspirait une pitié si vive!... Ah! quand on est la cause
d'une pareille douleur, et que c'est un ami qui souffre, dis,
Elise, n'a-t-on pas une excuse pour la faiblesse que j'ai
montrée?..... J'étais si près de lui.... J'ai senti
l'impression de ses lèvres qui recueillaient mes larmes. A
cette sensation si nouvelle, j'ai frémi, et repoussant
Frédéric avec force: "Malheureux! me suis-je écriée, oublies-tu
que ton bienfaiteur, que ton père est l'époux de celle que
tu oses aimer! Tu serais un perfide, toi! ô Frédéric! reviens
à toi, la trahison n'est pas faite pour ton noble coeur."
Alors, se levant vivement et me fixant avec effroi: "Qu'as-tu
dit? ah! qu'as-tu dit, inconcevable Claire? j'avais oublié
l'univers près de toi; mais tes mots, comme un coup de foudre,
me montrent mon devoir et mon crime. Adieu, je vais te fuir,
adieu: ce moment est le dernier qui nous verra ensemble.
Claire, Claire, adieu!...." Il m'a quittée. Effrayée de son
dessein, je l'ai rappelé d'un ton douloureux; il m'a entendue,
il est revenu. "Ecoutez, lui ai-je dit: Le digne homme dont
vous avez trahi la confiance ignore vos torts; s'il les
soupçonnait jamais, son repos serait détruit; Frédéric, vous
n'avez qu'un moyen de les réparer, c'est d'anéantir le
sentiment qui l'offense. Si vous fuyez, que croira-t-il? Que
vous êtes un perfide ou un ingrat; vous, son enfant! son ami!
Non, non, il faut se taire, il faut dissimuler enfin; c'est un
supplice affreux, je le sais, mais c'est au coupable à le
souffrir; il doit expier sa faute en en portant seul tout le
poids...." Frédéric ne répondait point, il semblait pétrifié;
tout à coup un bruit de chevaux s'est fait entendre, j'ai
reconnu la voiture que M. d'Albe envoyait au-devant de moi.
"Frédéric, ai-je dit, voilà du monde, si la vertu vit encore
dans votre âme, si le repos de votre père vous est cher; si
vous attachez quelque prix à mon estime, ni vos discours, ni
votre maintien, ni vos regards ne décèleront votre
égarement....." Il ne répondait point; toujours immobile, il
semblait que la vie l'eût abandonné: la voiture avançait
toujours; je n'avais plus qu'un moment, déjà j'entendais la
voix de M. d'Albe; alors, me rapprochant de Frédéric: "Parle
donc, malheureux, lui ai-je dit; veux-tu me faire mourir?...."
Il a tressailli.... "Claire, a-t-il répondu, tu le veux, tu
l'ordonnes, tu seras obéie; du moins pourras-tu juger de ton
pouvoir sur moi." Comme il prononçait ces mots, mes gens
m'avaient reconnue, et la voiture s'est arrêtée: mon mari est
descendu. "J'étais bien inquiet, m'a-t-il dit; mes amis, vous
avez tardé bien long-temps; si la bienfaisance n'était pas
votre excuse, je ne vous pardonnerais pas d'avoir oublié que
je vous attendais ". Sens-tu, Elise, tout ce que ce reproche
avait de déchirant dans un pareil instant? Il m'a atterrée;
mais Frédéric.... O amour! quelle est donc ta puissance! Ce
Frédéric si franc, si ouvert, à qui, jusqu'à ce jour, la
feinte fut toujours étrangère, le voilà changé; un mot, un
ordre a produit ce miracle! Il répond d'un air tranquille,
mais pénétré: "Vous avez raison, mon père, nous avons bien des
torts; mais ce seront les derniers, je vous le jure: au reste,
c'est moi seul qui ai été entraîné, votre femme ne vous a
point oublié. -- Vous vous vantez, Frédéric, a répondu M.
d'Albe; je connais le coeur de Claire sur ce sujet, il était
aussi entraîné que le vôtre; et si elle a pensé plus tôt à
moi, c'est qu'elle me doit davantage: n'est-ce pas, bonne
Claire?...." Elise, je ne pouvais répondre; jamais, non jamais
je n'ai tant souffert: serais-je donc coupable? Nous avons
remonté en voiture; en arrivant j'ai demandé la permission de
me retirer. Ah! je ne feignais pas en disant que j'avais
besoin de repos! Dis, Elise, pourquoi dois-je porter la
punition d'une faute dont je ne suis point complice? Quand
j'ai exigé de Frédéric qu'il tût la vérité, je ne savais pas
tout ce qu'il en coûte pour la déguiser. Je crains les regards
de mon mari, de cet ami que j'aime, et que mon coeur n'a pas
trahi; car le ciel m'est témoin que l'amitié seule m'intéresse
au sort de Frédéric. Je crains qu'il ne m'interroge, qu'il ne
me pénètre; le moindre soupçon qu'il concevrait à cet égard me
fait trembler; le bonheur de sa vie entière serait détruit; il
faudrait éloigner ce Frédéric dont l'esprit et la société
répandent tant de charmes sur ses jours; il faudrait cesser
d'aimer le fils de son adoption; il faudrait jeter dans le
vague du monde l'orphelin qu'il a promis de protéger; il lui
semblerait entendre sa mère lui crier d'une voix plaintive:
"Tu t'étais chargé du sort de mon fils; cette espérance
m'avait fait descendre en paix dans la tombe, et tu le chasses
de chez toi, sans ressources, sans appui, consumé d'un amour
sans espoir! Regarde-le, il va mourir: est-ce donc ainsi que
tu remplis tes sermens?" Elise, mon mari ne soutiendra jamais
une pareille image. Plutôt que d'être parjure à sa foi, il
garderait Frédéric auprès de lui; mais alors plus de paix: la
cruelle défiance empoisonnerait chaque geste, chaque regard;
le moindre mot serait interprété, et l'union domestique à
jamais troublée. Moi-même serais-je à l'abri de ses soupçons?
Hélas! tu sais combien il a douté long-temps que je puisse
l'aimer. Enfin, après sept années de soins, j'étais parvenue à
lui inspirer une confiance entière à cet égard: qui sait si
cet événement ne la détruirait pas entièrement? Tant de
rapports entre Frédéric et moi, tant de conformité dans les
goûts et les opinions, il ne croira jamais qu'une âme neuve à
l'amour comme la mienne, ait pu voir avec indifférence celui
que j'inspire à un être si aimable.... Il doutera du moins; je
verrais cet homme respectable en proie aux soupçons! ce
visage, image du calme et de la satisfaction, serait sillonné
par l'inquiétude et les soucis! elle s'évanouirait, cette
félicité que je me promettais à le voir heureux par moi
jusqu'à mon dernier jour! Non, Elise, non, je sens qu'en
achetant son repos au prix d'une dissimulation continuelle,
c'est plus que le payer de ma vie; mais il n'est point de
sacrifices auxquels je ne doive me résoudre pour lui. Que
Frédéric cherche un prétexte de s'éloigner, me diras-tu; mais
comment en trouver un? Tu sais qu'à l'exception de M. d'Albe,
la mère de Frédéric était brouillée avec tous ses autres
parens, et que son père était un étranger. Il n'a donc de
famille que nous, de ressource que nous, d'amis que nous;
quelle raison alléguer pour un pareil départ, surtout au
moment où il vient d'être chargé presque seul de la direction
de l'établissement de M. d'Albe? Que veux-tu que pense celui-ci?
Il le croira fou ou ingrat; il m'en parlera sans cesse:
que lui répondrai-je? Ou plutôt il soupçonnera la vérité; il
connaît trop Frédéric pour ignorer que la crainte de nuire à
son bienfaiteur est le seul motif capable de l'éloigner de cet
asile: mais du moment que les soupçons seront éveillés sur
lui, ils le seront aussi sur moi; il se rappellera mon
trouble; je ne pourrai plus être triste impunément, et dès
lors toutes mes craintes seront réalisées. Non, non, que
Frédéric reste et qu'il se taise; j'éviterai soigneusement
d'être seule avec lui, et quand je m'y trouverai malgré moi,
mon extrême froideur lui ôtera tout espoir d'en profiter. Mais
crois-tu qu'il le desire? Ah! mon amie, si tu connaissais
comme moi l'âme de Frédéric, tu saurais que si la violence des
passions l'a subjuguée un moment, elle est trop noble pour y
persister.

Pourquoi le ciel injuste l'a-t-il poussé vers une femme qui ne
s'appartient pas? Sans doute que celle qui eût été libre de
faire son bonheur, eût été trop heureuse.... Mais je ne sais
pas ce que je dis; pardonne, Elise, ma tête n'est point à moi;
l'image de ce malheureux me poursuit; j'entends encore ses
accens, ils retentissent dans mon coeur. Hélas! si sa peine
venait d'une autre cause, l'humanité m'ordonnerait de
l'adoucir par toute la tendresse que permet l'amitié. Et parce
que c'est moi qu'il aime, parce que c'est moi qui le fais
souffrir, il faut que je sois dure et barbare envers lui!
Combien une pareille conduite choque les lois éternelles de la
justice et de la vérité!.... Ecris-moi, Elise, guide-moi, je
ne sais que vouloir; je ne sais que résoudre, je me sens
malade, je ne quitterai point ma chambre. Adieu.



LETTRE XIX.

CLAIRE A ELISE.


Je n'ai point sorti encore de mon appartement, l'idée de voir
Frédéric me fait frémir. J'ai dit que j'étais malade, je le
suis en effet; ma main tremble en t'écrivant, et je ne puis
calmer l'agitation de mes esprits. Qu'est-ce donc que ce
terrible sentiment d'amour, si sa vue, si la pitié qu'il
inspire, jettent dans l'état où je suis? Ah! combien je bénis
le ciel de m'avoir garantie de son pouvoir! Va, mon amie,
c'est bien à présent que je suis sûre d'être toujours
indifférente; je l'étais moins quand je croyais que les
passions pouvaient être une source de félicité; mais à présent
que j'ai vu avec quelle violence elles entraînent à la folie
et au crime, j'en ai un effroi qui te répond de moi pour la
vie.

Elise, ô mon Elise! c'est lui, je l'ai vu, il vient
d'entr'ouvrir la porte, il a jeté un billet et s'est retiré
avec précipitation; son regard suppliant me disait: _lisez_.
Mais le dois-je? je n'ose ramasser ce papier.... Cependant si
on venait, qu'on le vît.... Je l'ai lu. Ah! mon amie, voilà
les premières larmes que j'ai versées depuis hier; j'en ai
inondé ce billet, je vais tâcher de le transcrire.


FREDERIC A CLAIRE.

"Pourquoi vous cacher? pourquoi fuir le jour? c'est à moi d'en
avoir horreur: vous! vous êtes aussi pure que lui."



Adieu, Elise, j'entends mon mari, je vais m'entourer de mes
enfans; je ne sais si je répondrai, je ne sais ce que je
répondrai. Non, il vaut mieux se taire. Adieu.



BILLET.
FREDERIC A CLAIRE.

Vous m'évitez, je le vois; vous êtes malade, j'en suis cause;
je dissimule avec un père que j'aime, j'offense dans mon coeur
le bienfaiteur qui m'accable de ses bontés: Claire, le ciel ne
m'a pas donné assez de courage pour de pareils maux.



BILLET.
CLAIRE A FREDERIC.

Qu'osez-vous me faire entendre, malheureux! une faiblesse nous
a mis sur le bord de l'abîme, une lâcheté peut nous y plonger:
vous aurai-je trop estimé, en supposant que vous pouviez
réparer vos torts; et ne ferez-vous rien pour moi?



BILLET.
FREDERIC A CLAIRE.

Je ne suis pas maître de mon amour, je le suis de ma vie; je
ne puis cesser de vous offenser qu'en cessant d'exister,
chaque battement de mon coeur est un crime, laissez-moi
mourir.



BILLET.
CLAIRE A FREDERIC.

Non, on n'est pas maître de sa vie quand celle d'un autre y
est attachée. Malheureux! frémis du coup que tu veux porter,
il ne t'atteindrait pas seul.



BILLET.
FREDERIC A CLAIRE.

Je ne résiste point.... Le ton de votre billet, ce que j'y ai
cru voir... Ah! Claire, s'il était possible..... Puisque vous
persistez à ne point me voir seule, permettez du moins que
j'écrive pour m'expliquer, peut-être vous paraîtrai-je alors
moins coupable. Demain matin, quand il me sera permis d'entrer
chez vous pour savoir de vos nouvelles, daignez recevoir ma
lettre.



LETTRE XX.

FREDERIC A CLAIRE.


Dans l'abîme de misère où je suis descendu, s'il est un lien
qui puisse me rattacher à la vie, je le trouve dans l'espoir
de regagner votre estime; en vous montrant mon coeur tel qu'il
fut, tel qu'il est animé par vous, peut-être ne rougirez-vous
pas de l'autel où vous serez adorée jusqu'à mon dernier jour.

Vous le savez, Claire, je fus élevé par une mère qui s'était
mariée malgré le voeu de toute sa famille; l'amour seul avait
rempli sa vie, et elle me fit passer son âme avec son lait.
Sans cesse elle me parlait de mon père, du bonheur d'un
attachement mutuel: je fus témoin du charme de leur union, et
de l'excessive douleur de ma mère, lors de la mort de son
mari, douleur qui, la consumant peu à peu, la fit périr elle-même
quelques années après.

Toutes ces images me disposèrent de bonne heure à la
tendresse, j'y fus encore excité par l'habitation des
montagnes. C'est dans ces pays sauvages et sublimes que
l'imagination s'exalte et allume dans le coeur un feu qui
finit par le dévorer; c'est là que je me créai un fantôme
auquel je me plaisais à rendre une sorte de culte: souvent,
après avoir gravi une de ces hauteurs imposantes où la vue
plane sur l'immensité. Elle est là, m'écriai-je, dans une
douce extase, celle que le ciel destine à faire la félicité de
ma vie! Peut-être mes yeux sont-ils tournés vers le lieu où
elle embellit pour mon bonheur; peut-être que, dans ce même
instant où je l'appelle, elle songe à celui qu'elle doit
aimer: alors je lui donnais des traits; je la douais de toutes
les vertus; je réunissais sur un seul être toutes les
qualités, tous les agrémens dont la société et les livres
m'avaient offert l'idée; enfin, épuisant sur lui tout ce que
la nature a d'aimable, et tout ce que mon coeur pouvait aimer,
j'imaginai Claire!.... Mais non, ce regard, le plus puissant
de tes charmes, ce regard que rien ne peut peindre ni définir,
il n'appartenait qu'à toi de le posséder: l'imagination même
ne pouvait aller jusque-là.

Ma mère avait gravé dans mon âme les plus saints préceptes de
morale et le plus profond respect pour les noeuds sacrés du
mariage: aussi, en arrivant ici, combien j'étais loin de
penser qu'une femme mariée, que la femme de mon bienfaiteur,
pût être un objet dangereux pour moi! J'étais d'autant moins
sur mes gardes, que, quoique votre premier regard eût fait
évanouir toutes mes préventions, et que je vous eusse trouvée
charmante, un souris fin, j'ai presque dit malin, qui effleure
souvent vos lèvres, me faisait douter de l'excellence de votre
coeur. Aussi n'avez-vous pas oublié peut-être que, dans ce
temps-là j'osai vous dire plus d'une fois que votre mari
m'était plus cher que vous, ce n'est pas que je n'éprouvasse
dès lors une sorte de contradiction entre ma raison et mon
coeur, et dont je m'étonnais moi-même, parce qu'elle m'avait
toujours été étrangère. Je ne m'expliquai point comment,
aimant votre mari davantage, je me sentais plus attiré vers
vous; mais à force de m'interroger à cet égard, je finis par
me dire, que, comme vous étiez plus aimable, il était tout
simple que je préférasse votre conversation à la sienne,
quoiqu'au fond je lui fusse plus réellement attaché. Peu à peu
je découvris en vous, non pas plus de bonté que dans M.
d'Albe, nul être ne peut aller plus loin que lui sur ce point,
mais une âme plus élevée, plus tendre et plus délicate; je
vous vis alternativement douce, sublime, touchante,
irrésistible: tout ce qu'il y a de beau et de grand vous est
si naturel, qu'il faut vous voir de près pour vous apprécier,
et la simplicité avec laquelle vous exercez les vertus les
plus difficiles, les ferait paraître des qualités ordinaires
aux yeux d'un observateur peu attentif. Dès lors je ne cessai
plus de vous contempler; je m'enorgueillissais de mon
admiration, je la regardais comme le premier des devoirs,
puisque c'était la vertu qui me l'inspirait; et, tandis que je
ne croyais n'aimer qu'elle en vous, je m'enivrais de tous les
poisons de l'amour. Claire, je l'avoue, dans ce temps-là, je
sentis plusieurs fois près de vous des impressions si vives,
qu'elles auraient pu m'éclairer; mais vous ignorez sans doute
combien on est habile à se tromper soi-même, quand on pressent
que la vérité nous arrachera à ce qui nous plaît; un instinct
incompréhensible donne une subtilité à notre esprit qu'il
avait ignorée jusque alors: à l'aide des sophismes les plus
adroits, il éblouit la raison et subjugue la conscience.
Cependant la mienne me parlait encore; j'éprouvais un
mécontentement intérieur, un malaise confus, dont je ne
voulais pas voir la véritable cause: ce fut sans doute le
motif secret de la joie que je sentis à l'arrivée de
mademoiselle de Raincy; en la voyant brillante de tous vos
charmes, je lui prêtai toutes vos vertus, et je me crus sauvé.
Je fus plusieurs jours séduit par sa figure; elle est plus
régulièrement belle que vous; j'osai vous comparer.... Ah!
Claire, si la terre n'a rien de plus beau qu'Adèle, le ciel
seul peut m'offrir votre modèle!

Vous m'estimez assez, j'espère, pour penser qu'il ne me fallut
pas long-temps pour mesurer la distance qui sépare vos
caractères; je me rappelle qu'un jour où vous me fîtes son
éloge, en me laissant entrevoir le dessein de nous unir, je
fus humilié que vous pussiez penser qu'après vous avoir connue
je pusse me contenter d'Adèle, et que vous m'estimassiez assez
peu pour croire que si la beauté pouvait m'émouvoir, il ne me
fallût pas autre chose pour me fixer. O Claire! m'écriai-je
souvent en m'adressant à votre image, si vous voulez qu'on
puisse aimer une autre femme que vous, cessez d'être le
parfait modèle qu'elles devraient toutes imiter: ne nous
montrez plus qu'elles peuvent unir l'esprit à la franchise,
l'activité à la douceur, et remplir avec dignité tous les
petits devoirs auxquels leur sexe et leur sort les
assujettissent.... Claire, je ne m'avouais point encore que je
vous aimais; mais souvent, lorsqu'attiré vers vous par mon
coeur, encouragé par la touchante expression de votre amitié,
je me sentais prêt à vous serrer dans mes bras, par un
mouvement dont je ne me rendais pas compte, je m'éloignais
avec effort, je n'osais ni vous regarder, ni toucher votre
main, je repoussais même jusqu'à l'impression de votre
vêtement; enfin, je faisais par instinct ce que j'aurais dû
faire par raison. Cependant un jour.... Claire, oserai-je vous
le dire? un jour vous me priâtes de dénouer les rubans de
votre voile; en y travaillant, mes yeux fixèrent vos charmes,
un mouvement plus prompt que la pensée m'attira, j'osai porter
mes lèvres sur votre cou: je tenais Adolphe entre mes bras,
vous crûtes que c'était lui, je ne vous détrompai pas, mais
j'emportai un trouble dévorant, une agitation tumultueuse;
j'entrevis la vérité, et j'eus horreur de moi-même.

Enfin ce jour, ce jour fatal où ma lâche faiblesse vous a
appris ce que vous n'auriez jamais dû entendre, combien
j'étais éloigné de penser qu'il dût finir ainsi! Dès le matin
j'avais été parcourir la campagne, et, m'élevant avec une
piété sincère vers l'auteur de mon être, je l'avais conjuré de
me garantir d'une séduction dont la cause était si belle et
l'effet si funeste. Ces élans religieux me rendirent la paix;
il me sembla que Dieu venait de se placer entre nous deux, et
j'osai me rapprocher de vous.

De même qu'un calme parfait est souvent le précurseur des plus
violentes tempêtes, un repos qui m'était inconnu depuis long-temps
avait rempli ma journée. J'acceptai avec empressement la
promenade proposée par M. d'Albe, afin de revoir cette nature
dont la bienfaisante influence m'avait été si salutaire le
matin: mais je la revis avec vous, et elle ne fut plus la
même: la terre ne m'offrait que l'empreinte de vos pas; le
ciel, que l'air que vous respiriez; un voile d'amour répandu
sur toute la nature m'enveloppait délicieusement, et me
montrait votre image dans tous les objets que je fixais.
Enfin, Claire, à cet instant où je vous vis prête à sacrifier
vos jours pour votre fils, et où je craignis pour votre vie,
alors seulement je sentis tout ce que vous étiez pour moi.
Témoin de la sensibilité courageuse qui vous fit étancher une
horrible blessure, de cette inépuisable bonté qui vous
indiquait tous les moyens de consoler des malheureux, je me
dis que le plus méprisable des êtres serait celui qui pourrait
vous voir sans vous adorer, si ce n'était celui qui oserait
vous le dire.

Ce fut dans ces dispositions, Claire, que je sortis de cette
chaumière où vous aviez paru comme une déité bienfaisante: la
faible lueur de la lune jetait sur l'univers quelque chose de
mélancolique et de tendre; l'air doux et embaumé était
imprégné de volupté; le calme qui régnait autour de nous
n'était interrompu que par le chant plaintif du rossignol;
nous étions seuls au monde..... Je devinai le danger, et j'eus
la force de m'éloigner de vous; ce fut alors que vous vous
approchâtes, je vous sentis et je fus perdu; la vérité,
renfermée avec effort, s'échappa brûlante de mon sein, et vous
me vîtes aussi coupable, aussi malheureux qu'il est donné à un
mortel de l'être. Dans ce moment où je venais de me livrer
avec frénésie à tout l'excès de ma passion, dans ce moment où
vous me rappeliez combien elle outrageait mon bienfaiteur, où
l'image de mon ingratitude, toute horrible qu'elle était, ne
combattait que faiblement la puissance qui m'attirait vers
vous, je vois mon père.... Egaré, éperdu, je veux fuir; vous
m'ordonnez de rentrer et de feindre. Feindre, moi! je crus
qu'il était plus facile de mourir que d'obéir, je me trompai;
l'impossible n'est plus quand c'est Claire qui le commande;
son pouvoir sur moi est semblable à celui de Dieu même; il ne
s'arrête que là où commence mon amour.

Claire, je ne veux pas vous tromper: si dans vos projets sur
moi vous faites entrer l'espoir de me guérir un jour, vous
nourrissez une erreur; je ne puis ni ne veux cesser de vous
aimer; non, je ne le veux point: il n'est aucune portion de
moi-même qui combatte l'adoration que je te porte. Je veux
t'aimer, parce que tu es ce qu'il y a de meilleur au monde, et
que ma passion ne nuit à personne; je veux t'aimer enfin,
parce que tu me l'ordonnes: ne m'as-tu pas dit de vivre?

Ecoutez, Claire, j'ai examiné mon coeur, et je ne crois point
offenser mon père en vous aimant. De quel droit voudrait-il
qu'on vous connût sans vous apprécier, et qu'est-ce que mon
amour lui ôte? Ai-je jamais conçu l'espoir, ai-je même le
desir que vous répondiez à ma tendresse? Ah! gardez-vous de le
croire! j'en suis si loin, que ce serait pour moi le plus
grand des malheurs; car ce serait le seul, l'unique moyen de
m'arracher mon amour; Claire méprisable n'en serait plus
digne; Claire méprisable ne serait plus vous: cessez d'être
parfaite, cessez d'être vous-même, et de ce moment je ne vous
crains plus.

D'après cette déclaration, étonnante peut-être, mais vraie,
mais sincère, que risquez-vous en vous laissant aimer?
Permettez-moi de toujours adorer la vertu, et de lui prêter
vos traits pour m'encourager à la suivre; alors il n'y a rien
dont elle ne me rende capable. Ma raison, mon âme, ma
conscience, ne sont plus qu'une émanation de vous; c'est à
vous qu'appartient le soin de ma conduite future. Je vous
remets mon existence entière, et vous rends responsable de la
manière dont elle sera remplie; si votre cruauté me repousse,
s'il m'est défendu de vous approcher, tous les ressorts de mon
être se détendent, je tombe dans le néant. Eloigné de vous, je
me perds dans un vague immense, où je ne distingue plus la
vertu, l'humanité ni l'honneur. O céleste Claire! laisse-moi
te voir, t'entendre, t'adorer! je serai grand, vertueux,
magnanime; un amour chaste comme le mien ne peut offenser
personne, c'est un enfant du ciel à qui Dieu permet d'habiter
la terre.

Je ne quitterai point ce séjour, j'y veux employer chaque
instant de ma vie à vous imiter, en faisant le bonheur de mon
père. Ce digne homme se plaît avec moi, il m'a prié de diriger
les études de son fils; Claire, je m'attache à votre maison, à
votre sort, à vos enfans, je veux devenir une partie de vous-même,
en dépit de vous-même: c'est là mon destin, je n'en
aurai point d'autre; ne me parlez plus de liens, de mariage,
tout est fini pour moi, et ma vie est fixée.

Je vous promets de révérer en silence l'objet sacré de mon
culte: dévoré d'amour et de desirs, ni mes paroles ni mes
regards ne vous dévoileront mon trouble; vous finirez par
oublier ce que j'ai osé vous dire, et je vous jure de ne
jamais vous rappeler ce souvenir. Claire, si ma situation vous
paraissait pénible, si votre tendre coeur était ému de
compassion, ne me plaignez point; il est dans votre dernier
billet un mot!.... Source d'une illusion ravissante, il m'a
fait goûter un moment tout ce que l'humanité peut attendre de
félicité! O Claire! ne m'ôte point mon erreur! qu'y gagnerais-tu?
Je sais que c'en est une; mais elle m'enchante, me
console; c'est elle qui doit essuyer toutes mes larmes,
laisse-moi ce bien précieux: ce n'était pas ta volonté de me
le donner; je l'ai saisi afin de pouvoir t'obéir quand tu m'as
commandé de vivre: aurais-tu la barbarie de me l'arracher?



LETTRE XXI.

CLAIRE A FREDERIC.


Votre lettre m'a fait pitié; si ce n'était celle d'un
malheureux qu'il faut guérir, ce serait celle d'un insensé que
je devrais chasser de chez moi; le délire de votre raison peut
seul vous aveugler sur les contradictions dont elle est
remplie. Ce mot que je devrais désavouer, ce mot qui seul vous
a rattaché à la vie, n'est-il pas le même qui rendrait Claire
méprisable à vos yeux, si elle osait le prononcer? Et jamais
amour chaste fut-il dévoré de desirs, et déroba-t-il de
coupables faveurs? Malheureux! rentrez en vous-même; votre
coeur vous apprendra qu'il n'est point d'amour sans espoir, et
que vous nourrissez le criminel desir de séduire la femme de
votre bienfaiteur. Il se peut que la faiblesse que j'ai eue de
vous écouter, de vous répondre, celle que j'ai de tolérer
votre présence après l'inconcevable serment que vous faites de
m'aimer toujours, autorise votre téméraire espoir; mais sachez
que quand même mon coeur m'échapperait, vous n'en seriez pas
plus heureux, et que Claire serait morte avant d'être
coupable.

Je répondrai dans un autre moment à votre lettre, je ne le
puis à présent.



LETTRE XXII.

CLAIRE A ELISE.


Ah! qu'as-tu dit, ma tendre amie? de quelle horrible lumière
viens-tu frapper mes yeux? Qui! moi! j'aimerais! Tu le penses,
et tu me parles encore! et tu ne rougis pas de ce nom d'amie
que j'ose te donner? Quoi! sous les yeux du plus respectable
des hommes, mon époux; parjure à mes sermens, j'aimerais le
fils de son adoption? le fils que sa bonté a appelé ici, et
que sa confiance a remis entre mes mains? Au lieu des vertueux
conseils dont j'avais promis de pénétrer son coeur, je lui
inspirerais une passion criminelle? Au lieu du modèle que je
devais lui offrir, je la partagerais?..... O honte! chaque mot
que je trace est un crime, et j'en détourne la vue en
frémissant. Dis, Elise, dis-moi, que faut-il faire? Si tu
m'estimes encore assez pour me guider, soutiens-moi dans cet
abîme dont tu viens de me découvrir toute l'horreur; je suis
prête à tout, il n'est point de sacrifice que je ne fasse.
Faut-il cesser de le voir, le chasser, percer son coeur et le
mien? je m'y résoudrai, la vertu m'est plus chère que ma vie,
que la sienne.... L'infortuné! dans quel état il est! Il se
tait, il se consume en silence, et pour prix d'un pareil
effort, je lui dirai: "Sors d'ici, va expirer de misère et de
désespoir; tu ne voulais que me voir, ce seul bien te
consolait de tout, eh bien! Je te le refuse...." Elise, il me
semble le voir les yeux attachés sur les miens; leur muette
expression me dit tout ce qu'il éprouve, et tu m'ordonnerais
d'y résister! Quoi! ne peut-on chérir l'honnêteté sans être
barbare et dénaturée, et la vertu demanda-t-elle jamais des
victimes humaines? Laisse, laisse-moi prendre des moyens plus
doux; pourquoi déchirer les plaies au lieu de les guérir? Sans
doute je veux qu'il s'éloigne; mais il faut que mon amitié l'y
prépare; il faut trouver un prétexte; le goût des voyages en
est un: c'est une curiosité louable à son âge, et je ne doute
pas que M. d'Albe ne consente à la satisfaire. Repose-toi sur
moi, Elise, du soin de me séparer de Frédéric. Ah! j'y suis
trop intéressée pour n'y pas réussir!

Comment t'exprimer ce que je souffre? Adèle est partie hier,
et depuis ce moment mon mari, inquiet sur ma santé, me quitte
le moins qu'il peut; il faut que je dévore mes larmes: je
tremble qu'il n'en voie la trace et qu'il n'en devine la
cause; il s'étonne de ce que j'interdis ma chambre à tout le
monde. "Ma bonne amie, me disait-il tout à l'heure, pourquoi
n'admettre que moi et vos enfans auprès de vous? Est-ce que
mon Frédéric vous déplaît?" Cette question si simple m'a fait
tressaillir; j'ai cru qu'il m'avait devinée et qu'il voulait
me sonder. O tourmens d'une conscience agitée! c'est ainsi que
je soupçonne dans le plus vrai, le meilleur des hommes, une
dissimulation dont je suis seule coupable; et je vois trop que
la première peine du méchant est de croire que les autres lui
ressemblent.



LETTRE XXIII.

CLAIRE A ELISE.


Ce matin, pour la première fois, je me suis présentée au
déjeûner; j'étais pâle et abattue. Frédéric était là, il
lisait auprès de la cheminée: en me voyant entrer, il a changé
de couleur, il a posé son livre et s'est approché de moi; je
n'ai point osé le regarder; mon mari a avancé un fauteuil; en
le retournant, mes yeux se sont fixés sur la glace: j'ai
rencontré ceux de Frédéric, et, n'en pouvant soutenir
l'expression, je suis tombée sans force sur mon siége.
Frédéric s'est avancé avec effroi. M. d'Albe, aussi effrayé
que lui, m'a remise entre ses bras pendant qu'il allait
chercher des sels dans ma chambre. Le bras de Frédéric était
passé autour de mon corps; je sentais sa main sur mon coeur,
tout mon sang s'y est porté: il le sentait battre avec
violence. "Claire, m'a-t-il dit à demi-voix, et moi aussi, ce
n'est plus que là qu'est le mouvement et la vie.... Dis-moi,
a-t-il ajouté en penchant son visage vers le mien, dis-moi, je
t'en conjure, que ce n'est pas la haine qui le fait palpiter
ainsi." Elise, je respirais son souffle, j'en étais embrasée,
je sentais ma tête s'égarer... Dans mon effroi, j'ai repoussé
sa main; je me suis relevée: "Laissez-moi, lui ai-je dit, au
nom du ciel, laissez-moi, vous ne savez pas le mal que vous me
faites." Mon mari est rentré, ses soins m'ont ranimée: quand
j'ai été un peu remise, il m'a exprimé toute l'inquiétude que
mon état lui cause. "Je ne vous ai jamais vue si étrangement
souffrante. Ma Claire, m'a-t-il dit, je crains que la cause de
ce changement ne soit une révolution de lait; laissez-moi, je
vous en conjure, faire appeler quelque médecin éclairé."
Elise, mon coeur s'est brisé, il ne peut soutenir le pesant
fardeau d'une dissimulation continuelle; en voyant l'erreur où
je plongeais mon mari, en sentant près de moi le complice trop
aimé de ma faute, j'aurais voulu que la terre nous engloutît
tous deux. J'ai pressé les mains de M. d'Albe sur mon front:
"Mon ami, lui ai-je répondu, je me sens en effet bien malade;
mais ne me refusez pas vos soins, guérissez-moi, sauvez-moi,
remettez-moi en état de consacrer mes jours à votre bonheur;
quels qu'en soient les moyens, soyez sûr de ma
reconnaissance." Il a paru surpris: j'ai frémi d'en avoir trop
dit;  alors, tâchant de lui donner le change, j'ai attribué au
bruit et au grand jour la faiblesse de ma tête, et j'ai
demandé à rentrer chez moi. Il a prié Frédéric de lui aider à
me soutenir. Je n'aurais pu refuser son bras sans éveiller des
soupçons qu'il ne faut peut-être qu'un mot pour faire naître;
mais, Elise, te le dirai-je? en levant les yeux sur Frédéric,
j'ai cru y voir quelque chose de moins triste que d'attendri;
j'ai même cru y démêler un léger mouvement de plaisir..... Ah!
je n'en doute plus! ma faiblesse lui aura révélé mon secret.
Mon trouble devant M. d'Albe ne lui aura point échappé; il
aura vu mes combats; ils lui auront appris qu'il est aimé, et
peut-être jouissait-il d'un désordre qui lui marquait son
pouvoir..... Elise, cette idée me rend à la fierté et au
courage. Crois-moi, je saurai me vaincre et le désabuser; il
est temps que ce tourment finisse: ta lettre m'a dicté mon
devoir, et du moins suis-je digne encore de t'entendre! Je
vais lui écrire; oui, ma tendre amie, j'y suis résolue; il
partira: qu'il se distraie, qu'il m'oublie, le ciel m'est
témoin que ce voeu est sincère; et moi, pour retrouver des
forces contre lui, je vais relire cette lettre où tu me peins
les devoirs d'épouse et de mère sous des couleurs qu'il
n'appartenait qu'à ma digne amie de savoir trouver. Adieu.



LETTRE XXIV.

CLAIRE A FREDERIC.


J'ignore jusqu'où la vertu a perdu ses droits sur votre âme,
et si l'amour que je vous inspire vous a dégradé au point de
n'être plus capable d'une action courageuse et honnête; mais
je vous déclare que si dans deux jours vous n'avez pas exécuté
ce que je vais vous prescrire, Claire aura cessé de vous
estimer.

Mon mari vous aime et en fait son bonheur; j'ai voulu, et je
veux encore lui laisser ignorer un égarement qui détruirait
son repos, et peut-être son amitié; mais, en lui taisant la
vérité, j'ai dû m'imposer la loi d'agir comme il le ferait si
elle lui était connue. Partez donc, Frédéric, quittez un lieu
que vous remplissez de trouble: allez purifier votre coeur, et
surtout oubliez une femme que les plus saints devoirs vous
ordonnaient de respecter: je ne vous reverrai qu'alors.

Le goût des voyages est un des plus vifs chez les jeunes gens:
prenez ce prétexte pour vous éloigner d'ici; exprimez à votre
père le desir d'aller vous instruire en parcourant de
nouvelles contrées: l'excellent homme que vous offensez
s'affligera de votre absence, mais sacrifiera son propre
plaisir à celui d'un ingrat qui l'en récompense si mal.
Aussitôt que vous aurez obtenu sa permission, que je hâterai
de tous mes efforts, vous vous éloignerez sans tarder. Je vous
défends de me voir seule, je ne recevrai point vos adieux; ne
vous imaginez pas néanmoins que je croie cette précaution
nécessaire à mon repos: non, l'honnêteté est un besoin pour
moi, et non pas un effort; et, si elle pouvait être jamais
ébranlée, ce ne serait pas par l'homme qui, se laissant
dominer par un penchant coupable, l'excuse au lieu de le
combattre, et humilie celle qui en est l'objet, en la rendant
cause de l'avilissement où il est réduit.



LETTRE XXV.

FREDERIC A CLAIRE.


Qu'est-il nécessaire d'insulter avec froideur la victime qu'on
dévoue à la mort? Qu'aviez-vous besoin, pour me la donner, de
me parler de votre haine? L'ordre de mon départ suffisait;
mais il vous était doux de me montrer à quel point je vous
suis odieux: je n'ai point reconnu Claire à cette barbarie.

Vous le voyez, je suis de sang-froid; votre lettre a glacé les
terribles agitations de mon sang, et je suis en état de
raisonner.

Pourquoi dois-je partir, Claire? Si c'est pour votre époux, et
que le sentiment que je porte en mon coeur soit un outrage
pour lui, où trouverez-vous un point de l'univers où je puisse
cesser de l'offenser? Sous les pôles glacés, sous le brûlant
tropique, tant que mon coeur battra dans mon sein, Claire y
sera adorée; si c'est une froide pitié qui vous intéresse à
moi, je la rejette; ce n'est point elle qui trouvera les
moyens d'adoucir mes maux, et vous me rendez trop malheureux
pour que je vous laisse l'arbitre de mon sort. Claire,
l'intérêt de votre repos pouvait seul me chasser d'ici; mais
votre estime même est trop chère à ce prix, et s'il faut
m'éloigner de vous, je ne connais plus qu'un asile.



LETTRE XXVI.

CLAIRE A ELISE.


Où suis-je, Elise, et qu'ai-je fait? Une effrayante fatalité
me poursuit; je vois le précipice où je me plonge, et il me
semble qu'une main invisible m'y pousse malgré moi. C'était
peu qu'un criminel amour eût corrompu mon coeur, il me
manquait d'en faire l'aveu. Entraînée par une puissance contre
laquelle je n'ai point de force, Frédéric connaît enfin
l'excès d'une passion qui fait de ton amie la plus méprisable
des créatures...... Je ne sais pourquoi je t'écris encore; il
est des situations qui ne comportent aucun soulagement, et ta
pitié ne peut pas plus m'arracher mes remords que tes conseils
réparer ma faute. L'éternel repentir s'est attaché à mon
coeur; il le dévore. Je n'ose mesurer l'abîme où je me perds,
et je ne sais où poser les bornes de ma faiblesse... J'adore
Frédéric, je ne vois plus que lui seul au monde; il le sait,
je me plais à le lui répéter; s'il était là, je le lui dirais
encore: car, dans l'égarement où je suis en proie, je ne me
reconnais plus moi-même..... Je voulais t'écrire tout ce qui
vient de se passer; mais je ne le puis: ma main tremblante
peut à peine tracer ces lignes mal assurées... Dans un instant
plus calme, peut-être..... Ah! qu'ai-je dit? le calme, la
paix, il n'en est plus pour moi!



LETTRE XXVII.

CLAIRE A ELISE.


Depuis trois jours, Elise, j'ai essayé en vain de t'écrire, ma
main se refusait à tracer les preuves de ma honte; je le ferai
pourtant, j'ai besoin de ton mépris, je le mérite et le
demande, ton indulgence me serait odieuse; ma faute ne doit
pas rester impunie, et le pardon m'humilierait plus que les
reproches. Songe, Elise, que tu ne peux plus m'aimer sans
t'avilir, et laisse-moi la consolation de m'estimer encore
dans mon amie.

La lettre de Frédéric (1) [(1) Lettre XXV.], que tu trouveras
ci-jointe, m'avait rendu une sorte de dignité; je m'étonnais
d'avoir pu craindre un homme qui osait me dire qu'il
dédaignait mon estime; impatiente de lui prouver qu'il l'avait
perdue, j'ai vaincu ma faiblesse pour paraître à dîner: mon
air était calme et imposant; j'ai fixé Frédéric avec hauteur,
et, uniquement occupée de mon mari et de mes enfans, j'ai
répondu à peine à deux ou trois questions qu'il m'a adressées,
et je trouvais une jouissance cruelle à lui montrer le peu de
cas que je faisais de lui. En sortant de table, Adolphe s'est
assis sur mes genoux; il m'a rendu compte des différentes
études qui l'avaient occupé pendant mon indisposition; c'était
toujours son cousin Frédéric qui lui avait appris ceci, cela;
jamais une leçon ne l'ennuie quand c'est son cousin Frédéric
qui la donne. "C'est si amusant de lire avec lui! me disait
mon fils, il m'explique si bien ce que je ne comprends pas!
Cependant, ce matin, il n'a jamais voulu m'apprendre ce que
c'était que _la vertu:_ il m'a dit de te le demander, maman! -
C'est la force, mon fils, ai-je répondu, c'est le courage
d'exécuter rigoureusement tout ce que nous sentons être bien,
quelque peine que cela nous fasse; c'est un mouvement grand,
généreux, dont ton père t'offre souvent l'exemple, dont la
seule idée m'attendrit, mais dont ton cousin ne pouvait pas te
donner l'explication." En disant ces derniers mots, que
Frédéric seul a entendus, j'ai jeté sur lui un regard de
dédain.... O mon Elise! Il était pâle, des larmes roulaient
dans ses yeux, tous ses traits exprimaient le désespoir; mais,
soumis à sa promesse de dissimuler toutes ses sensations
devant mon mari, il continuait à causer avec une apparence de
tranquillité. M. d'Albe, les yeux fixés sur un livre, ne
remarquait pas l'état de son ami, et répondait sans le
regarder. Pour moi, Elise, dès cet instant toutes mes
résolutions furent changées; je trouvai que j'avais été dure
et barbare: j'aurais donné ma vie pour adresser à Frédéric un
mot tendre qui pût réparer le mal que je lui avais fait, et,
pour la première fois, je souhaitai de voir sortir M.
d'Albe..... Le jour baissait: plongée dans la rêverie, j'avais
cessé de causer, et mon mari, n'y voyant plus à lire, me
demande un peu de musique. J'y consens; Frédéric m'apporte ma
harpe: je chante, je ne sais trop quoi; je me souviens
seulement que c'était une romance, que Frédéric versait des
pleurs, et que les miens, que je retenais avec effort,
m'étouffaient en retombant sur mon coeur. A cet instant,
Elise, un homme vient demander mon mari; il sort: un instinct
confus du danger où je suis me fait lever précipitamment pour
le suivre; ma robe s'accroche aux pédales, je fais un faux
pas; je tombe: Frédéric me reçoit dans ses bras; je veux
appeler, les sanglots éteignent ma voix; il me presse
fortement sur son sein... A ce moment tout a disparu, devoirs,
époux, honneur; Frédéric était l'univers, et l'amour, le
délicieux amour, mon unique pensée. "Claire, s'est-il écrié,
un mot, un seul mot, dis quel sentiment t'agite? -- Ah! lui ai-je
répondu, éperdue, si tu veux le savoir, crée-moi donc des
expressions pour le peindre!" Alors je suis retombée sur mon
fauteuil; il s'est précipité à mes pieds: je sentais ses bras
autour de mon corps; la tête appuyée sur son front, respirant
son haleine, je ne résistais plus. "O femme idolâtrée! a-t-il
dit, quelles inexprimables délices j'éprouve en ce moment! la
félicité suprême est dans mon âme.... Oui, tu m'aimes, oui,
j'en suis sûr; le délire du bonheur où je suis n'était réservé
qu'au mortel préféré par toi. Ah! que je l'entende encore de
ta bouche adorée, ce mot dont la seule espérance a porté
l'ivresse dans tous mes sens! -- Si je t'aime, Frédéric!
oses-tu le demander? imagine ce que doit être une passion qui
réduit Claire dans l'état où tu la vois: oui, je t'aime avec
ardeur, avec violence; et, dans ce moment même, où j'oublie,
pour te le dire, les plus sacrés devoirs, je jouis de l'excès
d'une faiblesse qui te prouve celui de mon amour." O souvenir
ineffaçable de plaisir et de honte! A cet instant les lèvres
de Frédéric ont touché les miennes; j'étais perdue, si la
vertu, par un dernier effort, n'eût déchiré le voile de
volupté dont j'étais enveloppée: m'arrachant d'entre les bras
de Frédéric, je suis tombée à ses pieds. "O épargne-moi, je
t'en conjure, me suis-je écriée; ne me rends pas vile, afin
que tu puisses m'aimer encore. Dans ce moment de trouble, où
je suis entièrement soumise à ton pouvoir, tu peux, je le
sais, remporter une facile victoire; mais si je suis à toi
aujourd'hui, demain je serai dans la tombe; je le jure au nom
de l'honneur que j'outrage, mais qui est plus nécessaire à
l'âme de Claire que l'air qu'elle respire: Frédéric! Frédéric!
contemple-la, prosternée, humiliée à tes pieds, et mérite son
éternelle reconnaissance, en ne la rendant pas la dernière des
créatures! -- Lève-toi, m'a-t-il dit en s'éloignant, femme
angélique, objet de ma profonde vénération et de mon immortel
amour! Ton amant ne résiste point à l'accent de ta douleur;
mais, au nom de ce ciel dont tu es l'image, n'oublie pas que
le plus grand sacrifice dont la force humaine soit capable, tu
viens de l'obtenir de moi." Il est sorti avec précipitation;
je suis rentrée chez moi égarée; un long évanouissement a
succédé à ces vives agitations. En recouvrant mes sens, j'ai
vu mon époux près de mon lit, je l'ai repoussé avec effroi,
j'ai cru voir le souverain arbitre des destinées qui allait
prononcer mon arrêt. "Qu'avez-vous, Claire? m'a-t-il dit d'un
ton douloureux; chère et tendre amie, c'est votre époux qui
vous tend les bras." J'ai gardé le silence, j'ai senti que si
j'avais parlé j'aurais tout dit: peut-être l'aurais-je dû, mon
instinct m'y poussait: l'aveu a erré sur mes lèvres; mais la
réflexion l'a retenu. Loin de moi cette franchise barbare, qui
soulageait mon coeur aux dépens de mon digne époux! En me
taisant, je reste chargée de mon malheur et du sien; la vérité
lui rendrait la part des chagrins qui doivent être mon seul
partage. Homme trop respectable! vous ne supporteriez pas
l'idée de savoir votre femme, votre amie, en proie aux
tourmens d'une passion criminelle; et l'obligation de mépriser
celle qui faisait votre gloire, et de chasser de votre maison
celui que vous aviez placé dans votre coeur, empoisonnerait
vos derniers jours; je verrais votre visage vénérable, où ne
se peignit jamais que la bienfaisance et l'humanité, altéré
par le regret de n'avoir aimé que des ingrats, et couvert de
la honte que j'aurais répandue sur lui; je vous entendrais
appeler une mort que le chagrin accélérerait peut-être, et je
joindrais ainsi au remords du parjure tout le poids d'un
homicide. O misérable Claire! ton sang ne se glace-t-il pas à
l'aspect d'une pareille image? Est-ce bien toi qui es parvenue
à ce comble d'horreur? et peux-tu te reconnaître dans la femme
infidèle qui n'oserait avouer ce qui se passe dans son coeur
sans porter la mort dans celui de son époux? Quoi! un pareil
tableau ne te fera-t-il pas abjurer la détestable passion qui
te consume? ne te fera-t-il pas abhorrer l'odieux complice de
ta faute, Frédéric!.... Frédéric! qu'ai-je dit! moi le haïr!
moi renoncer à ce bonheur pour lequel il n'est point
d'expression! à ce bonheur de l'entendre dire qu'il m'aime! le
chasser de cet asile, ne plus l'espérer, ni le voir, ni
l'entendre! Eh! quels sont les crimes qui ne seraient pas trop
punis par de pareils sacrifices? et comment ai-je mérité de me
les imposer? Retirée du monde, j'étais paisible dans ma
retraite; heureuse du bonheur de mon mari, je ne formais aucun
desir: il m'amène un jeune homme charmant, doué de tout ce que
la vertu a de grand, l'esprit d'aimable, la candeur de
séduisant; il me demande mon amitié pour lui, il nous laisse
sans cesse ensemble; le matin, le soir, partout je le vois,
partout je le trouve; toujours seuls, sous des ombrages, au
milieu des charmes d'une nature qui s'anime, il aurait fallu
que nous fussions nés pour nous haïr, si nous ne nous étions
pas aimés. Imprudent époux! pourquoi réunir ainsi deux êtres
qu'une sympathie mutuelle attirait l'un vers l'autre, deux
êtres qui, vierges à l'amour, pouvaient en ressentir toutes
les premières impressions sans s'en douter! Pourquoi surtout
les envelopper de ce dangereux voile d'amitié, qui devait être
un si long prétexte pour se cacher leurs vrais sentimens!
C'était à vous, à votre expérience, à prévoir le danger et à
nous en préserver: loin de là, quand votre main elle-même nous
en approche, le couvre de fleurs et nous y pousse, pourquoi,
terrible et menaçant, venir nous reprocher une faute qui est
la vôtre, et nous ordonner de l'expier par le plus douloureux
supplice?.... Qu'ai-je dit, Elise; c'est Frédéric que j'aime,
et c'est mon époux que j'accuse! Ce Frédéric, qui m'a vue
entre ses bras, faible et sans défense, c'est lui que je veux
garder ici! O Elise! tu seras bien changée, si tu reconnais
ton amie dans celle qu'une pareille situation peut laisser
incertaine sur le parti qu'elle doit prendre.



LETTRE XXVIII.

FREDERIC A CLAIRE.


Femme, femme trop enchanteresse, qui es-tu pour faire entrer
dans mon coeur les sentimens les plus opposés, pour me faire
passer tout à coup de l'excès du bonheur à celui de
l'infortune? Ces yeux si touchans, qu'il est impossible de
regarder sans la plus vive émotion, ces yeux qui
n'appartiennent qu'à Claire, l'idole chérie de mon coeur, la
première femme que j'aie aimée, la seule que j'aimerai jamais;
ces yeux où elle me permettait hier de lire l'expression de la
tendresse, sont voilés aujourd'hui par la douleur et la
sévérité; et mon âme, où tu règnes despotiquement, mon âme,
qui n'a maintenant plus de sentimens que tu n'aies fait
naître, gémit de ta peine sans en connaître la cause. O ma
douce, ma charmante amie! garde-toi bien de te croire
coupable, ni de t'affliger du bonheur que tu m'as donné; le
repentir ne doit point entrer dans une âme dont le mal
n'approcha jamais. Toi, craindre le crime, Claire! ton seul
regard le tuerait. Femme adorée et trop craintive, oses-tu
penser que la divinité qui te forma à son image, nous entraîne
vers le vice par tout ce que la félicité a de plus doux! Non,
non; ces élans, ces transports, ces émotions enchanteresses me
rassurent contre le remords, et je me sens trop heureux pour
me croire criminel. Ah! laisse-moi retrouver ces instans où,
t'enlaçant dans mes bras et respirant ton souffle, j'ai
recueilli sur tes lèvres tout ce que l'immensité de l'univers
et de la vie peut donner de félicité à un mortel.

Claire, tu m'as éloigné de toi, mais je ne t'ai point quittée;
mon imagination te plaçait sur mon sein, je t'inondais de
caresses et de larmes; ma bouche avide pressait la tienne:
Claire ne s'en défendait point, Claire partageait mes
transports; sans autre guide que son coeur et la nature, elle
oubliait le monde, ne sentait que l'amour, ne voyait que son
amant; nous étions dans les cieux. Ah! Claire, ce n'est pas là
qu'est le crime.

Claire, je t'idolâtre avec frénésie, ton image me dévore, ton
approche me brûle; trop de feux me consument: il faut mourir
ou les satisfaire. Laisse-moi te voir, je t'en conjure; ne me
fuis point, laisse-moi te presser encore une fois entre mes
bras: je les étends pour te saisir; mais c'est une ombre qui
m'échappe. Je t'écris à genoux, mon papier est baigné de mes
pleurs! O Claire! un de tes baisers, un seul encore! Il est
des plaisirs trop vifs pour pouvoir les goûter deux fois sans
mourir.



LETTRE XXIX.

FREDERIC A CLAIRE.


Je ne puis dormir; j'erre dans ta maison, je cherche la
dernière place que tu as occupée; ma bouche presse ce fauteuil
où ton bras reposa long-temps; je m'empare de cette fleur
échappée de ton sein; je baise la trace de tes pas, je
m'approche de l'appartement où tu dors, de ce sanctuaire qui
serait l'objet de mes ardens desirs, s'il n'était celui de mon
profond respect. Mes larmes baignent le seuil de ta porte;
j'écoute si le silence de la nuit ne me laissera pas
recueillir quelqu'un de tes mouvemens...... J'écoute.... O
Claire! Claire! je n'en doute pas, j'ai entendu des sanglots.
Mon amie, tu pleures! qui peut donc causer ta peine (1) [(1)
S'il ne faisait pas cette question, il serait un monstre; car
la folie de l'amour ne serait pas complète.]? Quand je te
dois un bonheur dont le reste du monde ne peut concevoir
l'idée, puisque nul mortel ne fut aimé de toi, qui peut
t'affliger encore? Claire, que ton amour est faible, s'il te
laisse une pensée ou un sentiment qui ne soit pas pour lui, et
si sa puissance n'a pas anéanti toutes les autres facultés de
ton âme! Pour moi, il n'est plus de passé ni d'avenir: absorbé
par toi, je ne vois que toi, je n'ai plus un instant de ma vie
qui ne soit à toi; tous les autres êtres sont nuls et
anéantis; ils passent devant moi comme des ombres: je n'ai
plus de sens pour les voir, ni de coeur pour les aimer.
Amitié, devoir, reconnaissance, je ne sens plus rien, l'amour,
l'ardent amour a tout dévoré; il a réuni en un seul point
toutes les parties sensibles de mon être, et il y a placé
l'image de Claire: c'est là le temple où je te recueille, où
je t'adore en silence, quand tu es loin de moi; mais si
j'entends le son de ta voix, si tu fais un mouvement, si mes
regards rencontrent tes regards, si je te presse doucement sur
mon sein... alors ce n'est plus seulement mon coeur qui
palpite, c'est tout mon être, c'est tout mon sang, qui
frémissent de desir et de plaisir, un torrent de volupté sort
de tes yeux et vient inonder mon âme. Perdu d'amour et de
tendresse, je sens que tout moi s'élance vers toi, je voudrais
te couvrir de baisers, recevoir ton haleine, te tenir dans mes
bras, sentir ton coeur battre contre mon coeur, et m'abîmer
avec toi dans un océan de bonheur et de vie.... Mais, ô ma
Claire! Seule, tu réunis ce mélange inconcevable de décence et
de volupté qui éloigne et attire sans cesse, et qui éternise
l'amour. Seule, tu réunis ce qui commande le respect et ce qui
allume les desirs; mais comment exprimer ce qu'est et ce
qu'inspire une femme enchanteresse, la plus parfaite de toutes
les créatures, l'image vivante de la divinité? et quelle
langue sera digne d'elle? Je sens que mes idées se troublent
devant toi comme devant un ange descendu du ciel: rempli de
ton image adorée, je n'ai plus d'autre sentiment que l'amour
et l'adoration de tes perfections; toute autre pensée que la
tienne s'évanouit; en vain je cherche à les fixer, à les
rassembler, à les éclaircir; en vain je cherche à tracer
quelques lignes qui te peignent ce que je sens: les termes me
manquent, ma plume se traîne péniblement, et si mon premier
besoin n'était pas de verser dans ton coeur tous les sentimens
qui m'oppressent, effrayé de la grandeur de ma tâche, je me
tairais, accablé sous ta puissance, et sentant trop pour
pouvoir penser.



LETTRE XXX.

CLAIRE A FREDERIC.


Non, je ne vous verrai point; trop de présomption m'a perdue,
et je suis payée pour n'oser plus me fier à moi-même. Je vous
écris, parce que j'ai beaucoup à vous dire, et qu'il faut un
terme enfin à l'état affreux où nous sommes.

Je devrais commencer par vous ordonner de ne plus m'écrire,
car ces lettres si tendres, malgré moi je les presse sur mes
lèvres, je les pose contre mon coeur; c'est du poison qu'elles
respirent.... Frédéric, je vous aime, et n'ai jamais aimé que
vous; l'image de votre bonheur, de ce bonheur que vous me
demandez, et que je pourrais faire, égare mes sens et trouble
ma raison; pour le satisfaire, je compterais pour rien la vie,
l'honneur, et jusqu'à ma destinée future: vous rendre heureux
et mourir après, ce serait tout pour Claire, elle aurait assez
vécu; mais acheter votre bonheur par une perfidie! Frédéric
vous ne le voudriez pas... Insensé! tu veux que Claire soit à
toi, uniquement à toi! Est-elle donc libre de se donner?
s'appartient-elle encore? Si tes yeux osent se fixer sur ce
ciel que nous outrageons, tu y verras les sermens qu'elle a
faits: c'est là qu'ils sont écrits! et qui veux-tu qu'elle
trahisse? son époux et ton bienfaiteur, celui qui t'a appelé
dans son sein, qui te nourrit, qui t'éleva et qui t'aime,
celui dont la confiance a remis dans nos mains le dépôt de son
bonheur! Un assassin ne lui ôterait que la vie; et toi, pour
prix de ses bontés, tu veux souiller son asile, ravir sa
compagne, remplacer par l'adultère et la trahison la candeur
et la vertu qui régnaient ici, et que tu en as chassées. Ose
te regarder, Frédéric, et dis qu'est-ce qu'un monstre ferait
de plus que toi? Quoi? ton coeur est-il sourd à cette voix qui
te crie que tu violes l'hospitalité et la reconnaissance? Ton
regard ose-t-il se porter sur cet homme respectable que tu
dois frémir de nommer ton père? Ta main peut-elle presser la
sienne sans être déchirée d'épines? Enfin, n'as-tu rien senti
en voyant hier des larmes dans ses yeux? Ah, que n'ai-je pu
les payer de tout mon sang! tu étais agité, j'étais pâle et
tremblante. Il a tout vu, il sait tout, c'en est fait, et
l'innocent porte la peine due au vice..... Malheureuse Claire!
était-ce donc pour empoisonner sa vie que tu juras de lui
consacrer la tienne? Femme perfide, te sied-il d'accuser un
autre, quand tu es toi-même si coupable! Frédéric, vous fûtes
faible, et je suis criminelle. Il me semble que toute la
nature crie après moi et me réprouve; je n'ose regarder ni le
ciel, ni vous, ni mon époux, ni moi-même. Si je veux embrasser
mes enfans, je rougis de les presser contre un coeur d'où
l'innocence est bannie; les objets qui me sont les plus chers,
sont ceux que je repousse avec le plus d'effroi.... Toi-même,
Frédéric, c'est parce que je t'adore, que tu m'es odieux;
c'est parce que je n'ai plus de forces pour te résister, que
ta présence me fait mourir, et mon amour ne me paraît un crime
que parce que je brûle de m'y livrer. O Frédéric! éloigne-toi;
si ce n'est pas par devoir, que ce soit par pitié: ta vue est
un reproche dont je ne peux plus supporter le tourment; si ma
vie et la vertu te sont chères, fuis sans tarder davantage:
quelles que soient tes résolutions, de quelque force que
l'honneur les soutienne, elles ne résisteraient point à
l'occasion ni à l'amour; songe, Frédéric, qu'un instant peut
faire de toi le dernier des hommes, et me faire mourir
déshonorée, et que si, après y avoir pensé, il était
nécessaire de te répéter encore de fuir, tu serais si vil à
mes yeux, que je ne te craindrais plus.

Je vous le répète, je suis sûre que mon mari a tout deviné;
ainsi je n'ai malheureusement plus à redouter les soupçons que
votre départ peut occasionner. D'ailleurs, vous savez que les
affaires d'Elise s'accumulent de plus en plus et lui donnent
le besoin d'un aide; soyez le sien, Frédéric, devenez utile à
mon amie, allez mériter d'elle le pardon des maux que vous
m'avez faits; vous trouverez dans cette femme chérie une autre
Claire, mais sans faiblesse et sans erreurs. Montrez-vous tel
à ses yeux, qu'elle puisse dire qu'il n'y avait qu'une Elise
ou un ange capable de vous résister: que vos vertus
m'obtiennent ma grâce, et que votre travail me rende mon amie;
que ce soit à vous que je doive son retour ici, afin que
chaque heure, chaque minute où je jouirai d'elle, soit un
bienfait que je vous doive, et que je puisse remonter à vous
comme à la source de ma félicité. Frédéric, il dépend de vous
que je m'enorgueillisse de la tendresse que j'éprouve et de
celle que j'inspire: élevez-vous par elle au-dessus de vous-même;
qu'elle vous rattache à toutes les idées de vertu et
d'honneur, pour que je puisse fixer mes yeux sur vous chaque
fois que l'idée du bien se présentera. Enfin, en devenant le
plus grand et le meilleur des hommes, forcez ma conscience à
se taire, pour qu'elle laisse mon coeur vous aimer sans
remords. O Frédéric, s'il est vrai que je te sois chère,
apprends de moi à chérir assez notre amour pour ne le souiller
jamais par rien de bas ni de méprisable. Si tu es tout pour
moi, mon univers, mon bonheur, le dieu que j'adore; si la
nature entière ne me présente plus que ton image; si c'est par
toi seul que j'existe, et pour toi seul que je respire; si ce
cri de mon coeur, qu'il ne m'est plus possible de retenir,
t'apprend une faible partie du sentiment qui m'entraîne, je ne
suis point coupable. Ai-je pu l'empêcher de naître? suis-je
maîtresse de l'anéantir? dépend-il de moi d'éteindre ce qu'une
puissance supérieure alluma dans mon sein? Mais, de ce que je
ne puis donner de pareils sentimens à mon époux, s'ensuit-il
que je ne doive point lui garder la foi jurée? Oserais-tu le
dire, Frédéric, oserais-tu le vouloir? L'idée de Claire livrée
à l'opprobre ne glace-t-elle pas tous tes desirs, et ton amour
n'a-t-il pas plus besoin encore d'estime que de jouissance?
Non, non; je la connais bien cette âme qui s'est donnée à moi;
c'est parce que je la connais que je t'ai adoré. Je sais qu'il
n'est point de sacrifice au-dessus de ton courage; et quand je
t'aurai rappelé que l'honneur commande que tu partes, et que
le repos de Claire l'exige, Frédéric n'hésitera pas.



LETTRE XXXI.

FREDERIC A CLAIRE.


J'ai lu votre lettre, et la vérité, la cruelle vérité, a
détruit les prestiges enchanteurs dont je me berçais; les
tortures de l'enfer sont dans mon coeur, l'abîme du désespoir
s'est ouvert devant moi: Claire ordonne que je m'y précipite,
je partirai.

Ce sacrifice, que la vertu ne m'eût jamais fait faire, et que
vous seule pouviez obtenir de moi, ce sacrifice auquel nul
autre ne peut être comparé, puisqu'il n'y a qu'une Claire au
monde, et qu'un coeur comme le mien pour l'aimer, ce
sacrifice, dont je ne peux moi-même mesurer l'étendue, quel
que soit le mal qu'il me cause, je te jure, ô ma Claire! de ne
jamais attenter à des jours qui te sont consacrés et qui
t'appartiennent; mais si la douleur, plus forte que mon
courage, dessèche les sources de ma vie, me fait succomber
sous le poids de ton absence, promets-moi, Claire, de me
pardonner ma mort, et de ne point haïr ma mémoire. Sois sûre
que l'infortuné qui t'adore eût préféré t'obéir, en se
dévouant à des tourmens éternels et inouïs, que de descendre
dans la paix du tombeau que tu lui refuses.



LETTRE XXXII.

CLAIRE A ELISE.


Elise, il me quitte demain, et c'est chez toi que je l'envoie;
en le remettant dans tes bras, je tiens encore à lui, et, près
de mon amie il ne m'aura pas perdue tout-à-fait. Soulage sa
douleur; conserve-lui la vie, et, s'il est possible, fais plus
encore, arrache-moi de son coeur. Elise, Elise, que l'objet de
ma tendresse ne soit pas celui de ton inimitié! Pourquoi le
mépriserais-tu, puisque tu m'estimes encore? pourquoi le haïr,
quand tu m'aimes toujours? pourquoi ton injustice l'accuse-t-elle
plus que moi? s'il a troublé ma paix, n'ai-je pas
empoisonné son coeur, ne sommes-nous pas également coupables?
Que dis-je? ne le suis-je pas bien plus? son amour l'emporte-t-il
sur le mien? ne suis-je pas dévorée en secret des mêmes
desirs que lui? Il voulait que Claire lui appartînt; eh! ne
s'est-elle pas donnée mille fois à lui dans son coeur! Enfin,
que peux-tu lui reprocher dont je sois innocente? Nos torts
sont égaux, Elise, et nos devoirs ne l'étaient pas: j'étais
épouse et mère; il était sans liens: je connaissais le monde;
il n'avait aucune expérience: mon sort était fixé et mon coeur
rempli; lui, à l'aurore de sa vie, dans l'effervescence des
passions, on le jette, à dix-neuf ans, dans une solitude
délicieuse, près d'une femme qui lui prodigue la plus tendre
amitié, près d'une femme jeune et sensible, et qui l'a
peut-être devancé dans un coupable amour. J'étais épouse et mère,
Elise, et ni ce que je devais à mon époux, à mes enfans, ni
respect humain, ni devoirs sacrés, rien ne m'a retenue; j'ai
vu Frédéric, et j'ai été séduite. Quand les titres les plus
saints n'ont pu me préserver de l'erreur, tu lui ferais un
crime d'y être tombé! Quand tu me crois plus malheureuse que
coupable, l'infortuné qui fut appelé ici comme une victime, et
qui s'en arrache par un effort dont je n'aurais pas été
capable peut-être, ne deviendrait pas l'objet de ta plus
tendre indulgence et de ton ardente pitié! O mon Elise!
recueille-le dans ton sein; que ta main essuie ses larmes.
Songe qu'à dix-neuf ans il n'a connu des passions que les
douleurs qu'elles causent et le vide qu'elles laissent;
qu'anéanti par ce coup, il aurait terminé ses jours, s'il
n'avait craint pour les miens. Songe, Elise, que tu lui dois
ma vie.... Tu lui dois plus peut-être; il m'a respectée quand
je ne me respectais plus moi-même; il a su contenir ses
transports, quand je ne rougissais pas d'exhaler les miens;
enfin, s'il n'était pas le plus noble des hommes, ton amie
serait peut-être à présent la plus vile des créatures.



LETTRE XXXIII.

CLAIRE A ELISE.


Inexprimables mouvemens du coeur humain! il est parti, Elise,
et je n'ai pas versé une larme; il est parti, et il semble que
ce départ m'ait donné une nouvelle vie; j'éprouve une force
inconnue qui me commande une activité continuelle; je ne puis
rester en place, ni garder le silence, ni dormir; le repos
m'est impossible, et je sens que la gaieté même est plus près
de moi que le calme. J'ai ri, j'ai plaisanté avec mon mari,
j'étais montée sur un ton extraordinaire; je ne savais pas ce
que je faisais, je ne me reconnaissais plus moi-même. Si tu
pouvais voir comme je suis loin d'être triste, je n'éprouve
pas non plus cette satisfaction douce et paisible qui naît de
l'idée d'avoir fait son devoir, mais quelque chose de
désordonné et de dévorant, qui ressemblerait à la fièvre, si
je n'étais d'ailleurs en parfaite santé. Croirais-tu que je
n'ai aucune impatience d'avoir de ses nouvelles, et que je
suis aussi indifférente sur ce qui le regarde que sur tout le
reste du monde? Je t'assure, mon Elise, que ce départ m'a fait
beaucoup de bien, et je me crois absolument guérie..... N'est-ce
pas ce matin qu'il nous a quittés? Je ne sais plus comment
marche le temps: il me semble que tout ce qui s'est passé dans
mon âme depuis hier, n'a pu avoir lieu dans un espace aussi
court.... Cependant il est bien vrai, c'est ce matin que
Frédéric s'est arraché d'ici; je n'ai compté que douze heures
depuis son départ, pourquoi donc le son de l'airain a-t-il
pris quelque chose de si lugubre? Chaque fois qu'il retentit,
j'éprouve un frémissement involontaire.... Pauvre Frédéric!
chaque coup t'éloigne de moi, chaque instant qui s'écoule
repousse vers le passé l'instant où je te voyais encore; le
temps l'éloigne, le dévore: ce n'est plus qu'une ombre
fugitive que je ne puis saisir, et ces heures de félicité que
je passais près de toi, sont déjà englouties par le néant.
Accablante vérité! les jours vont se succéder; l'ordre général
ne sera pas interrompu, et pourtant tu seras loin d'ici. La
lumière reparaîtra sans toi, et mes tristes yeux, ouverts sur
l'univers, n'y verront plus le seul être qui l'habite. Quel
désert, mon Elise! Je me perds dans une immensité sans rivage;
je suis accablée de l'éternité de la vie; c'est en vain que je
me débats pour échapper à moi-même, je succombe sous le poids
d'une heure; et pour aiguiser mon mal, la pensée, comme un
vautour déchirant, vient m'entourer de toutes celles qui me
sont encore réservées..... Mais pourquoi te dis-je tout cela?
Mon projet était autre: je voulais te parler de son départ,
qu'est-ce donc qui m'arrête? Lorsque je veux fixer ma pensée
sur ce sujet, un instinct confus le repousse; il me semble,
quand la nuit m'environne et que le sommeil pèse sur
l'univers, que peut-être ce départ aussi n'est qu'un
songe..... Mais je ne puis m'abuser plus long-temps: il est
trop vrai! Frédéric est parti; ma main glacée est restée sans
mouvement dans la sienne; mes yeux n'ont pas eu une larme à
lui donner, ni ma bouche un mot à lui dire... J'ai vu sur ces
lambris son ombre paraître et s'effacer pour jamais; j'ai
entendu le seuil de la porte retenir sous ses derniers pas, et
le bruit de la voiture qui l'emportait se perdre peu à peu
dans le vide et le néant.... Mon Elise, j'ai été obligée de
suspendre ma lettre; je souffrais d'un mal singulier: c'est le
seul qui me reste, j'en guérirai sans doute. J'éprouve un
étouffement insupportable, les artères de mon coeur se
gonflent, je n'ai plus de place pour respirer, il me faut de
l'air. J'ai été dans le jardin; déjà la fraîcheur commençait à
me soulager, lorsque j'ai vu de la lumière dans l'appartement
de M. d'Albe; j'ai cru même l'apercevoir à travers ses
croisées; et, dans la crainte qu'il n'attribuât au départ de
Frédéric la cause qui troublait mon repos, je me suis hâtée de
rentrer; mais, hélas! mon Elise, je suis presque sûre,
non-seulement qu'il m'a vue, mais qu'il sait tout ce qui se passe
dans mon coeur. J'avais espéré pourtant l'arracher au soupçon
en parlant la première du départ de Frédéric, et, par un
effort dont son intérêt seul pouvait me rendre capable, je le
fis sans trouble et sans embarras. Dès le premier mot je crus
voir un léger signe de joie dans ses yeux; cependant il me
demanda gravement quels motifs me faisaient approuver ce
projet; je lui répondis que tes affaires demandant un aide, et
ce moment-ci étant un temps de vacance pour la manufacture, je
pensais que c'était celui où Frédéric pouvait le plus
s'absenter; que pour moi, je souhaitais vivement qu'il allât
t'aider à venir plus tôt ici. Frédéric était là quand j'avais
commencé à parler, mais il n'avait pas dit un mot; il
attendait, pâle, et les yeux baissés, la réponse de M. d'Albe:
celui-ci, nous regardant fixement tous deux, me répondit:
"Pourquoi n'irais-je pas à la place de Frédéric? J'entends
mieux que lui le genre d'affaires de votre amie; au lieu qu'il
est en état de suivre les miennes ici: d'ailleurs il dirige
les études d'Adolphe avec un zèle dont je suis très-satisfait,
et j'ai été touché plus d'une fois, en le voyant, auprès de
cet enfant, user d'une patience qui prouve toute sa tendresse
pour le père..." Ces mots ont atterré Frédéric. Il est affreux
sans doute de recevoir un éloge de la bouche de l'ami qu'on
trahit, et une estime que le coeur dément, avilit plus que
l'aveu même d'avoir cessé de la mériter. Nous avons tous gardé
le silence; mon mari attendait une réponse; ne la recevant
pas, il a interrogé Frédéric. "Que décidez-vous, mon ami?
a-t-il dit: est-ce à vous de rester, est-ce à moi de partir?"
Frédéric s'est précipité à ses pieds, et les baignant de
larmes: "Je partirai, s'est-il écrié avec un accent énergique
et déchirant, je partirai, mon père, et du moins une fois
serai-je digne de vous!" M. d'Albe, sans avoir l'air de
combattre ces derniers mots, ni en demander l'explication, l'a
relevé avec tendresse, et le pressant dans ses bras: "Pars,
mon fils, lui a-t-il dit: souviens-toi de ton père, sers la
vertu de tout ton courage, et ne reviens que quand le but de
ton voyage sera rempli. Claire, a-t-il ajouté en se retournant
vers moi, recevez ses adieux et la promesse que je fais en son
nom de ne jamais oublier la femme de son ami, la respectable
mère de famille; ce sont là les traits qui ont dû vous graver
dans son âme: l'image de votre beauté pourra s'effacer de sa
mémoire, mais celle de vos vertus y vivra toujours. Mon fils,
a-t-il continué, je me charge du soin de vous parler de vos
amis: il me sera si doux à remplir, que je le réserve pour moi
seul..." Ce mot, Elise, est une défense, je l'ai trop entendu;
mais je n'en avais pas besoin: quand je me sépare de Frédéric,
nul n'a le droit de douter de mon courage. Ah! sans doute cet
inconcevable effort me relève de ma faiblesse, et plus le
penchant était irrésistible, plus le triomphe est glorieux!
Non, non, si le coeur de Claire fut trop tendre pour être à
l'abri d'un sentiment coupable, il est trop grand peut-être
pour être soupçonné d'une lâcheté. Pourquoi M. d'Albe
paraissait-il donc craindre de me laisser seule avec Frédéric
dans ces derniers momens? Croyait-il que je ne saurais pas
accomplir le sacrifice en entier? ne m'a-t-il pas vue regarder
d'un oeil sec tous les apprêts de ce départ? ma fermeté m'a-t-elle
abandonnée depuis? Enfin, Elise, le croiras-tu, je n'ai
point senti le besoin d'être seule, et de tout le jour je n'ai
pas quitté M. d'Albe; j'ai soutenu la conversation avec une
aisance, une vivacité, une volubilité qui ne m'est pas
ordinaire; j'ai parlé de Frédéric comme d'un autre, je crois
même que j'ai plaisanté; j'ai joué avec mes enfans, et tout
cela, Elise, se faisait sans effort; il y a seulement un peu
de trouble dans mes idées, et je sens qu'il m'arrive
quelquefois de parler sans penser. Je crains que M. d'Albe
n'ait imaginé qu'il y avait de la contrainte dans ma conduite,
car il n'a cessé de me regarder avec tristesse et sollicitude;
le soir, il a passé la main sur mon front, et l'ayant trouvé
brûlant: "Vous n'êtes pas bien, Claire, m'a-t-il dit, je vous
crois même un peu de fièvre; allez vous reposer, mon enfant. -
En effet, ai-je repris, je crois avoir besoin de sommeil."
Mais ayant fixé la glace en prononçant ces mots, j'ai vu que
le brillant extraordinaire de mes yeux démentait ce que je
venais de dire, et, tremblant que M. d'Albe ne soupçonnât que
je faisais un mensonge pour m'éloigner de lui, je me suis
rassise. "Je préférerais passer la nuit ici, lui ai-je dit, je
ne me sens bien qu'auprès de vous. -- Claire, a-t-il repris, ce
que vous dites là est peut-être plus vrai que vous ne le
pensez vous-même; je vous connais bien, mon enfant, et je sais
qu'il ne peut y avoir de paix, et par conséquent de bonheur
pour vous, hors du sentier de l'innocence. -- Que voulez-vous
dire? me suis-je écriée. -- Claire, a-t-il répondu, vous me
comprenez et je vous ai devinée; qu'il vous suffise de savoir
que je suis content de vous, ne me questionnez pas davantage:
à présent, mon amie, retirez-vous, et calmez, s'il se peut,
l'excessive agitation de vos esprits." Alors, sans ajouter un
mot ni me faire une caresse, il est sorti de la chambre; je
suis restée seule: quel vide! quel silence! partout je voyais
de lugubres fantômes, chaque objet me paraissait une ombre,
chaque son un cri de mort; je ne pouvais ni dormir, ni penser,
ni vivre; j'ai erré dans la maison pour me sauver de moi-même;
ne pouvant y réussir, j'ai pris la plume pour t'écrire: cette
lettre du moins ira où il est, ses yeux verront ce papier que
mes mains ont touché; il pensera que Claire y aura tracé son
nom, ce sera un lien, c'est le dernier fil qui nous retiendra
au bonheur et à la vie..... Mais hélas! le ciel ne nous
ordonne-t-il pas de les briser tous? et cette secrète douceur
que je trouve à penser qu'au milieu du néant qui nous entoure,
nos âmes conserveront une sorte de communication, n'est-elle
pas le dernier noeud qui m'attache à ma faiblesse? Ah! faut-il
donc que mes barbares mains les anéantissent tous! Faut-il
enfin cesser de penser à lui, et vivre étrangère à tout ce qui
fait vivre? O mon Elise! quand le devoir me lie sur la terre
et me commande d'oublier Frédéric; que ne puis-je oublier
aussi qu'on peut mourir!



LETTRE XXXIV.

ELISE A M. D'ALBE.


Mon amie, en s'unissant à vous, m'ôta le droit de disposer
d'elle. Je puis vous donner des avis; mais je dois respecter
vos volontés: vous m'ordonnez donc de lui taire l'état de
Frédéric: j'obéirai. Cependant, mon cousin, s'il y a des
inconvéniens à la vérité, il y en a plus encore à la
dissimulation; l'exemple de Claire en est la preuve; il nous
apprend que celui qui se sert du mal, même pour arriver au
bien, en est tôt ou tard la victime. Si dès le premier instant
elle vous eût fait l'aveu de l'amour de Frédéric, cet
infortuné aurait pu être arraché à sa destinée; ma vertueuse
amie serait pure de toute faiblesse, et vous-même n'auriez pas
été déchiré par l'angoisse d'un doute; et pourtant où fut-il
jamais des motifs plus plausibles, plus délicats, plus forts
que les siens pour se taire? Le bonheur de votre vie entière
lui semblait compromis par cet aveu: quel autre intérêt au
monde était capable de lui faire sacrifier la vérité? Qui
saura jamais apprécier ce qui lui en a coûté pour vous
tromper? Ah! pour user de dissimulation, il lui a fallu toute
l'intrépidité de la vertu.

Moi-même, lorsqu'elle me confia ses raisons, je les approuvai:
je crus qu'elle aurait le temps et la force d'éloigner
Frédéric avant que vous eussiez soupçonné les feux dont il
brûlait. J'espérais encore que le voeu unique et permanent de
Claire, ce voeu de n'avoir été pour vous pendant sa vie qu'une
source de bonheur, pouvait être rempli.... Un instant a tout
détruit: ces mots échappés à mon amie dans le délire de la
fièvre, éveillèrent vos soupçons, l'état de Frédéric les
confirma. Vous fûtes même plus malheureux que vous ne deviez
l'être, puisque vous crûtes voir dans l'excessive douleur de
Claire la preuve de son ignominie. Ses caresses vous
rassurèrent bientôt, vous connaissiez trop votre femme pour
douter qu'elle n'eût repoussé les bras de son époux, si elle
n'avait pas été digne de s'y jeter. J'ai approuvé la
délicatesse qui vous a dicté de ne point l'aider dans le
sacrifice qu'elle voulait faire, afin qu'en ayant seule le
mérite, il pût la raccommoder avec elle-même. Mais je suis
loin de redouter comme vous le désespoir de Claire; cet état
demande des forces, et tant qu'elle en aura, elles tourneront
toutes au profit de la vertu. En lui peignant Frédéric tel
qu'il est, je donnerai sans doute plus d'énergie à sa douleur;
mais, dans les âmes comme la sienne, il faut de grands
mouvemens pour soutenir de grandes résolutions; au lieu que
si, fidèle à votre plan, je lui laisse entrevoir qu'elle a mal
connu Frédéric; que non-seulement il peut l'oublier, mais
qu'une autre est prête à la remplacer; si je lui montre léger
et sans foi ce qu'elle a vu noble et grand; enfin si j'éveille
sa défiance sur un point où elle a mis tout son coeur, la
vérité, l'honneur même ne seront plus pour elle qu'un
problème. Si vous lui faites douter de Frédéric, craignez
qu'elle ne doute de tout, et qu'en lui persuadant que son
amour ne fut qu'une erreur, elle ne se demande si la vertu
aussi n'en est pas une.

Mon ami, il est des âmes privilégiées qui reçurent de la
nature une idée plus exquise et plus délicate du beau moral;
elles n'ont besoin ni de raison, ni de principes pour faire le
bien, elles sont nées pour l'aimer, comme l'eau pour suivre
son cours, et nulle cause ne peut arrêter leur marche, à moins
qu'on ne dessèche leur source; mais si, remontant pour ainsi
dire vers le point visuel de leur existence, vous parvenez, en
l'effaçant entièrement, à ébranler l'autel qu'elles se sont
créé, vous les précipitez dans un vague où elles se perdent
pour jamais: car, après l'appui qu'elles ont perdu, elles ne
peuvent plus en trouver d'autre: elles aimeront toujours le
bien; mais, ne croyant plus à sa réalité, elles n'auront plus
de forces pour le faire; et cependant comme cet aliment seul
était digne de les nourrir, et qu'après lui l'univers ne peut
rien offrir qui leur convienne, elles languissent dans un
dégoût universel, jusqu'à l'instant où le créateur les réunit
à leur essence.

Mon cousin, je ne risque rien à vous montrer Claire telle
qu'elle est; dans aucun moment elle ne perdra à se laisser
voir en entier, et il n'est point de faiblesse que ses
angéliques vertus ne rachètent. J'oserai donc tout vous dire:
le mépris qu'elle concevra pour Frédéric pourra lui arracher
la vie, mais le devoir seul peut lui ôter son amour. Fiez-vous
à elle pour y travailler, personne ne le veut davantage; si
elle n'y réussit pas, nul n'aurait réussi: et du moins si tous
les moyens échouent, réservez-vous la consolation de n'en
avoir employé que de dignes d'elle.

Je ne lui écris point aujourd'hui; j'attends votre réponse
pour lui parler de Frédéric.

Je le connais donc enfin cet étonnant jeune homme: jamais
Claire ne me l'a peint comme il m'a paru: c'est la tête
d'Antinoüs sur le corps de l'Apollon, et le charme de sa
figure n'est pas même effacé par le sombre désespoir empreint
dans tous ses traits. Il ne parle point, il répond à peine;
enfin, jusqu'au nom de Claire, rien ne l'arrache à son morne
silence: les grandes blessures de l'âme et du corps ne
saignent point au moment qu'elles sont faites, elles
n'impriment pas si tôt leurs plus vives douleurs, et dans les
violentes commotions c'est le contre-coup qui tue.

La seule excuse de ce jeune homme, mon cousin, est dans
l'excès même de sa passion: s'il n'en était pas tyrannisé au
point de n'avoir pas une idée qui ne fût pour elle, si les
desirs que Claire lui inspire n'étouffaient pas jusqu'au
sentiment de ce qu'il vous doit: s'il pouvait, en l'aimant, se
ressouvenir de vous, ce ne serait plus un malheureux insensé,
mais un monstre. Vous avez tort, je crois, de ne point
permettre que Claire lui écrive; dans ce moment il ne peut
entendre qu'elle; elle seule l'a fait partir, seule elle peut
pénétrer dans son âme, lui rappeler ses devoirs et le faire
rougir des torts affreux dont il s'est rendu coupable. Mon
ami, je ne crains point de le dire, en interceptant toute
communication entre ces deux êtres, vous les isolez sur la
terre; aucune voix ne pourra ni les sauver ni les guérir, car
nulle autre n'arrivera jusqu'à eux. Croyez-moi, pour un
sentiment comme celui-là il faut d'autres moyens que ceux qui
réussissent à tout le monde; laissez-les déifier leur amour en
le rendant la base de toutes les vertus, peu à peu la vérité
saura briser l'idole et se substituer à sa place.

Frédéric est arrivé hier; j'avais du monde chez moi, je me
suis esquivée pour l'aller recevoir; je voulais qu'il ne parût
point, qu'il restât dans son appartement, parce que je sais
que, dans les passions extrêmes, l'instinct dicte des cris,
des mouvemens et des gestes qui donnent un cours aux esprits
et font diversion à la douleur; mais il s'est refusé à tous
ces ménagemens. "Non, m'a-t-il dit, au milieu du monde, comme
ici, partout je suis seul; elle n'y est plus." Il est descendu
avec moi; son regard avait quelque chose de si sinistre, que
je n'ai pu m'empêcher de frémir en lui voyant manier des
pistolets qu'il sortait de la voiture. Il a deviné ma pensée.
"Ne craignez rien, m'a-t-il dit avec un sourire affreux, je
lui ai promis de n'en pas faire usage." Le reste de la soirée
il a paru assez tranquille; cependant je ne le perdais pas de
vue. Tout à coup je me suis aperçue qu'il pâlissait, sa tête a
fléchi, et en un instant il a été couvert de sang; des
artères, comprimées par la violence de la douleur, s'étaient
brisées dans sa poitrine. J'ai fait appeler des secours, et,
d'après ce qu'on m'a dit, il est possible que cette crise de
la nature, en l'affaiblissant beaucoup, contribue à le sauver:
je réponds de lui si je peux l'amener à l'attendrissement;
mais comment l'espérer, si un mot de Claire ne vient lui
demander des larmes? car il ne peut plus en verser que pour
elle.

Mon ami, en vous ouvrant tout mon coeur sur ce sujet, je vous
ai donné la plus haute preuve d'estime qu'il soit possible de
recevoir: de pareilles vérités ne pouvaient être entendues que
par un homme assez grand pour se mettre au-dessus de ses
propres passions, afin de juger celles des autres; assez juste
pour que ce qu'il y a de plus vif dans l'intérêt personnel ne
dénature pas son jugement; assez bon pour que le mal dont il
souffre n'endurcisse pas son coeur contre ceux qui le lui
causent, et il n'appartenait qu'à l'époux de Claire d'être cet
homme-là.



LETTRE XXXV.

ELISE A M. D'ALBE.


Je gémis de votre erreur, et je m'y soumets; puissiez-vous ne
vous repentir jamais d'avoir assez peu apprécié votre femme,
pour croire que ce qui pouvait être bon pour une autre pouvait
lui convenir. J'ai éprouvé une répugnance extrême à déguiser
la vérité à mon amie: c'est la première fois que cela
m'arrive; mon coeur me dit que c'est mal, et il ne m'a jamais
trompée. Croyez néanmoins que je sens toute la force de vos
raisons, et que je n'ignore pas combien il est dangereux pour
Claire de lui laisser croire qu'aimer Frédéric, c'est aimer la
vertu. Ce coloris pernicieux dont la passion embellit le vice,
est assurément le plus subtil des poisons, car il sait
s'insinuer dans les âmes honnêtes, mettre la sensibilité de
son parti, et intéresser à tous ses égaremens. Je m'indigne
comme vous du pouvoir de l'imagination, qui, à l'aide de
sophismes adroits et touchans, nous fait pardonner des choses
qui feraient horreur si on les dépouillait de leur voile.
Ainsi, ne croyez pas que si je voyais Claire chercher des
illusions pour colorer ses torts, ma lâche complaisance
autorisât son erreur: mais l'infortunée a senti toute
l'étendue de sa faute, et son coeur gémit écrasé sous ce
poids. Ah! que pouvons-nous lui dire dont elle ne soit
pénétrée? Qui peut la voir plus coupable qu'elle ne se voit
elle-même? Accablée de vos bontés et de votre indulgence,
tourmentée du remords affreux d'avoir empoisonné vos jours,
elle voit avec horreur ce qui se passe dans son âme, et
tremble que vous n'y pénétriez; et ne croyez pas que cet
effroi soit causé par la crainte de votre indignation: non,
elle ne redoute que votre douleur. Si elle ne pensait qu'à
elle, elle parlerait; il lui serait doux d'être punie comme
elle croit le mériter, et les reproches d'un époux outragé
l'aviliraient moins à son gré qu'une indulgence dont elle ne
se sent pas digne; mais elle croit ne pouvoir effacer sa
faiblesse qu'en l'expiant, ni s'acquitter avec la justice,
qu'en portant seule tout le poids des maux qu'elle vous a
faits.

Sa dernière lettre me dit qu'elle commence à soupçonner
fortement que vous êtes instruit de tout ce qui se passe dans
son coeur; mais elle ne rompra le silence que quand elle en
sera sûre. Croyez-moi, allez au-devant de sa confiance;
relevez son courage abattu; joignez à la délicatesse qui vous
a fait attendre pour le départ de Frédéric qu'elle l'eût
décidé elle-même, la générosité qui ne craint point de le
montrer aussi intéressant qu'il l'est; qu'elle vous voie enfin
si grand, si magnanime, que ce soit sur vous qu'elle soit
forcée d'attacher les yeux pour revenir à la vertu. Enfin, si
les conseils de mon ardente amitié peuvent ébranler votre
résolution, le seul artifice que vous vous permettrez avec
Claire, sera de lui dire que je vous avais suggéré l'idée de
la tromper; mais que l'opinion que vous avez d'elle vous a
fait rejeter tout moyen petit et bas; que vous la jugez digne
de tout entendre, comme vous l'êtes de tout savoir. En
l'élevant ainsi, vous la forcez à ne pas déchoir sans se
dégrader; en lui confiant toutes vos pensées, vous lui faites
sentir qu'elle vous doit toutes les siennes; et, pour vous les
communiquer sans rougir, elle parviendra à les épurer. O mon
cousin! quand nos intérêts sont semblables, pourquoi nos
opinions le sont-elles si peu, et comment ne marche-t-on pas
ensemble quand on tend au même but?

Vous trouverez ci-joint la lettre que j'écris à Claire, et où
je lui parle de Frédéric sous des couleurs si étrangères à la
vérité. Depuis son accident il n'a pas quitté le lit; au
moindre mouvement le vaisseau se rouvre, une simple sensation
produit cet effet. Hier, j'étais près de son lit, on m'apporte
mes lettres, il distingue l'écriture de Claire. A cette vue,
il jette un cri perçant, s'élance et saisit le papier, il le
porte sur son coeur; en un instant il est couvert de sang et
de larmes. Une faiblesse longue et effrayante succède à cette
violente agitation. Je veux profiter de cet instant pour lui
ôter le fatal papier; mais, par une sorte de convulsion
nerveuse, il le tient fortement collé sur son sein; alors j'ai
vu qu'il fallait attendre, pour le ravoir, que la connaissance
lui fût revenue. En effet, en reprenant ses sens, sa première
pensée a été de me le rendre en silence sans rien demander,
mais en retenant ma main comme ne pouvant s'en détacher, et
avec un regard!..... Mon cousin, qui n'a pas vu Frédéric, ne
peut avoir l'idée de ce qu'est l'expression; tous ses traits
parlent; ses yeux sont vivans d'éloquence, et si la vertu
elle-même descendait du ciel, elle ne le verrait point sans
émotion; et c'est auprès d'une femme belle et sensible que
vous l'avez placé, au milieu d'une nature dont l'attrait parle
au coeur, à l'imagination et aux sens; c'est là que vous les
laissiez tête à tête, sans moyens d'échapper à eux-mêmes!
Quand tout tendait à les rapprocher, pouvaient-ils y rester
impunément? Il eût été beau de le pouvoir, il était insensé de
le risquer, et vous deviez songer que toute force employée à
combattre la nature, succombe tôt ou tard. Dans une pareille
situation, il n'y avait qu'une femme supérieure à tout son
sexe, qu'une Claire, enfin, qui pût rester honnête; mais, pour
n'être pas sensible, ô mon imprudent ami! il fallait être un
ange.

En vous engageant à n'user d'aucune réserve avec Claire, je ne
vous peins que les avantages qui doivent résulter de la
franchise: mais qui peut nombrer les terribles inconvéniens de
la dissimulation, s'ils viennent à la découvrir? et c'est ce
qui arrivera infailliblement, quels que soient les moyens que
nous emploierons pour les tromper; deux coeurs animés d'une
semblable passion ont un instinct plus sûr que notre adresse;
ils sont dans un autre univers, ils parlent un autre langage;
sans se voir ils s'entendent, sans se communiquer ils se
comprennent; ils se devineront et ne nous croiront pas. Prenez
garde de mettre la vérité de leur parti, et de les rapprocher
en leur faisant sentir que, hors eux, tout les trompe autour
d'eux; prenez garde enfin d'avoir un tort avec Claire: ce
n'est pas qu'elle s'en prévalût, elle n'en a pas le droit, et
ne peut en avoir la volonté; mais ce n'est qu'en excitant dans
son âme tout ce que la reconnaissance a de plus vif, et
l'admiration de plus grand, que vous pouvez la ramener à vous
et l'arracher à l'ascendant qui l'entraîne.



LETTRE XXXVI.

CLAIRE A ELISE


L'univers entier me l'eût dit, j'aurais démenti l'univers!
mais toi, Elise, tu ne me tromperais pas, et quelque changée
que je sois, je n'ai pas appris encore à douter de mon
amie..... Frédéric n'est point ce qu'il me paraissait être;
ardent et impétueux dans ses sensations, il est léger et
changeant dans ses sentimens: on peut captiver son
imagination, émouvoir ses sens, et non pénétrer son coeur.
C'est ainsi que tu l'as jugé, c'est ainsi que tu l'as vu;
c'est Elise qui le dit, et c'est de Frédéric qu'elle parle! O
mortelle angoisse! si ce sentiment profond, indestructible,
qui me crie qu'il est toujours vertueux et fidèle, qu'on me
trompe et qu'on le calomnie; si ce sentiment, qui est devenu
l'unique substance de mon âme, est réel, c'est donc toi qui me
trahis? Toi, Elise! quel horrible blasphème! toi, ma soeur, ma
compagne, mon amie, tu aurais cessé d'être vraie avec moi?
Non, non; en vain je m'efforce à le penser, en vain je
voudrais justifier Frédéric aux dépens de l'amitié même; la
vertu outragée étouffe la voix de mon coeur, et m'empêche de
douter d'Elise: ce mot terrible que tu as dit a retenti dans
tout mon être, chaque partie de moi-même est en proie à la
douleur, et semble se multiplier pour souffrir; je ne sais où
porter mes pas, ni où reposer ma tête; ce mot terrible me
poursuit, il est partout, il a séché mon âme et renversé
toutes mes espérances.

Hélas! depuis quelques jours ma passion ne m'effrayait plus;
pour sauver Frédéric je me sentais le courage d'en guérir.
Déjà, dans un lointain avenir, j'entrevoyais le calme succéder
à l'orage: déjà je formais des plans secrets pour une union,
qui, en le rendant heureux, lui aurait permis de se réunir à
nous; notre pure amitié embellissait la vie de mon époux, et
nos tendres soins effaçaient la peine passagère que nous lui
avions causée. Combien j'avais de courage pour un pareil but!
nul effort ne m'eût coûté pour l'atteindre, chacun devait me
rapprocher de Frédéric! Mais quand il a cessé d'aimer, quand
Frédéric est faux et frivole, qu'ai-je besoin de me surmonter?
ma tendresse n'est-elle pas évanouie avec l'erreur qui l'avait
fait naître? et que doit-il me rester d'elle, qu'un profond et
douloureux repentir de l'avoir éprouvée? O mon Elise, tu ne
peux savoir combien il est affreux d'être un objet de mépris
pour soi-même. Quand je voyais dans Frédéric la plus parfaite
des créatures, je pouvais estimer encore une âme qui n'avait
failli que pour lui; mais quand je considère pour qui je fus
coupable, pour qui j'offensais mon époux, je me sens à un tel
degré de bassesse, que j'ai cessé d'espérer de pouvoir
remonter à la vertu.

Elise, je renonce à Frédéric, à toi, au monde entier; ne
m'écris plus, je ne me sens plus digne de communiquer avec
toi; je ne veux plus faire rougir ton front de ce nom d'amie
que je te donne ici pour la dernière fois; laisse-moi seule;
l'univers et tout ce qui l'habite n'est plus rien pour moi:
pleure ta Claire, elle a cessé d'exister.



LETTRE XXXVII.

CLAIRE A ELISE.


Hélas! mon Elise, tu as été bien prompte à m'obéir, et il t'en
a peu coûté de renoncer à ton amie! ton silence ne me dit que
trop combien ce nom n'est plus fait pour moi, et cependant,
tout en étant indigne de le porter, mon âme déchirée le chérit
encore, et ne peut se résoudre à y renoncer. Il est donc vrai,
Elise, toi aussi tu as cessé de m'aimer? La misérable Claire
se verra donc mourir dans le coeur de tout ce qui lui fut
cher, et exhalera sa vie sans obtenir un regret ni une larme!
Elle qui se voyait naguère heureuse mère, sage épouse, aimée,
honorée de tout ce qui l'entourait, n'ayant point une pensée
dont elle pût rougir, satisfaite du passé, tranquille sur
l'avenir, la voilà maintenant méprisée par son amie, baissant
un front humilié devant son époux, n'osant soutenir les
regards de personne: la honte la suit, l'environne; il semble
que, comme un cercle redoutable, elle la sépare du reste du
monde, et se place entre tous les êtres et elle. O tourmens
que je ne puis dépeindre! quand je veux fuir, quand je veux
détourner mes regards de moi-même, le remords, comme la griffe
du tigre, s'enfonce dans mon coeur et déchire ses blessures.
Oui, il faut succomber sous de si amères douleurs, celui qui
aurait la force de les soutenir ne les sentirait pas; mon sang
se glace, mes yeux se ferment, et, dans l'accablement où je
suis, j'ignore ce qui me reste à faire pour mourir... Mais,
Elise, si mon trépas expie ma faute, et que ta sagesse daigne
s'attendrir sur ma mémoire, souviens-toi de ma fille, c'est
pour elle que je t'implore: que l'image de celle qui lui donna
la vie ne la prive pas de ton affection; recueille-la dans ton
sein, et ne lui parle de sa mère que pour lui dire que mon
dernier soupir fut un regret de n'avoir pu vivre pour elle.



LETTRE XXXVIII.

CLAIRE A ELISE.


Pardonne, ô mon unique consolation! mon amie, mon refuge,
pardonne, si j'ai pu douter de ta tendresse! Je t'ai jugée,
non sur ce que tu es, mais sur ce que je méritais; je te
trouvais juste dans ta sévérité, comme tu me parais à présent
aveugle dans ton indulgence. Non, mon amie, non, celle qui a
porté le trouble dans sa maison et la défiance dans l'âme de
son époux, ne mérite plus le nom de vertueuse, et tu ne me
nommes ainsi que parce que tu me vois dans ton coeur.

Malgré tes conseils, je n'ai point parlé avec confiance à mon
mari; je l'aurais desiré, et plus d'une fois je lui ai donné
occasion d'entamer ce sujet; mais il a toujours paru
l'éloigner: sans doute il rougirait de m'entendre; je dois lui
épargner la honte d'un pareil aveu, et je sens que son silence
me prescrit de guérir sans me plaindre. Elise, tu peux me
croire, le règne de l'amour est passé: mais le coup qu'il m'a
porté a frappé trop violemment sur mon coeur, je n'en guérirai
pas. Il est des douleurs que le temps peut user, on se résigne
à celles émanées du ciel: on courbe sa tête sous les décrets
éternels, et le reproche s'éteint quand il faut l'adresser à
Dieu; mais ici tout conspire à rendre ma peine plus cuisante:
je ne peux en accuser personne; tous les maux qu'elle cause
refoulent vers mon coeur, car c'est là qu'en est la source...
Cependant je suis calme, car il n'y a plus d'agitation pour
celui qui a tout perdu. Néanmoins je vois avec plaisir que M.
d'Albe est content de l'espèce de tranquillité dont il me voit
jouir. Il a saisi cet instant pour me parler de la lettre où
tu lui apprends la réunion imprévue d'Adèle et de Frédéric;
pourquoi donc m'en faire un mystère, Elise? Si cette charmante
personne parvient à le fixer, crains-tu que je m'en afflige,
crois-tu que je le blâme? Non, mon amie, je pense au contraire
que Frédéric a senti que quand l'attachement était un crime,
l'inconstance devenait une vertu, et il remplit, en
m'oubliant, un devoir que l'honneur et la reconnaissance lui
imposaient également; c'est ce que j'ai fait entendre à M.
d'Albe, lorsqu'il est entré dans les détails de ce que tu lui
écrivais. J'ai vu qu'il était étonné et ravi de ma réponse;
son approbation m'a ranimée, et l'image de son bonheur m'est
si douce, que j'en remplirais encore tout mon avenir, si je ne
sentais pas mes forces s'épuiser, et la coupe de la vie se
retirer de moi.



LETTRE XXXIX.

CLAIRE A ELISE.


Non, mon amie, je ne suis pas malade, je ne suis pas triste
non plus, mes journées se déroulent et se remplissent comme
autrefois: à l'extérieur, je suis presque la même; mais
l'extrême faiblesse de mon corps et de mes esprits, le profond
dégoût qui flétrit mon âme, m'apprennent qu'il est des
chagrins auxquels on ne résiste pas. La vertu fut ma première
idole, l'amour la détruisit; il s'est détruit à son tour, et
me laisse seule au monde: il faut mourir avec lui. Ah! mon
Elise! je souffre bien moins du changement de Frédéric, que de
l'avoir si mal jugé: tu ne peux comprendre jusqu'où allait ma
confiance en lui; enfin, te le dirai-je? il a été un moment où
j'ai pensé que tu étais d'accord avec mon époux pour me
tromper, et que vous vous réunissiez pour me peindre sous des
couleurs infidèles et odieuses l'infortuné qui expirait de mon
absence; il me semblait voir ce malheureux que j'avais envoyé
vers toi pour reposer sa douleur sur ton sein, abusé par tes
fausses larmes, confiant entre tes bras, tandis que tu le
trahissais auprès de ton amie, enfin mon criminel amour,
répandant son venin sur tes lettres et sur les discours de mon
époux, m'y faisait trouver des signes nombreux de fausseté.
Elise, conçois-tu ce qu'est une passion qui a pu me faire
douter de toi? Ah! sans doute, c'est là son plus grand
forfait!

Mon amie, le coup qui me tue est d'avoir été trompée sur
Frédéric; je croyais si bien le connaître! il me semblait que
mon existence eût commencé avec la sienne, et que nos deux
âmes, confondues ensemble, s'étaient identifiées par tous les
points. On se console d'une erreur de l'esprit, et non d'un
égarement du coeur: le mien m'a trop mal guidée pour que j'ose
y compter encore, et je dois voir avec inquiétude jusqu'aux
mouvemens qui le portent vers toi. O Frédéric! mon estime pour
toi fut de l'idolâtrie; en me forçant à y renoncer, tu
ébranles mon opinion sur la vertu même; le monde ne me paraît
plus qu'une vaste solitude, et les appuis que j'y trouvais,
que des ombres vaines qui échappent sous ma main. Elise, tu
peux me parler de Frédéric: Frédéric n'est point celui que
j'aimais: semblable au païen qui rend un culte à l'idole qu'il
a créée, j'adorais en Frédéric l'ouvrage de mon imagination;
la vérité ou Elise ont déchiré le voile, Frédéric n'est plus
rien pour moi; mais comme je peux tout entendre avec
indifférence, de même je peux tout ignorer sans peine, et
peut-être devrais-je vouloir que tu continues à garder le
silence, afin de pouvoir consacrer entièrement mes dernières
pensées à mon époux et à mes enfans.



LETTRE XL.

CLAIRE A ELISE.


Je n'en puis plus, la langueur m'accable, l'ennui me dévore,
le dégoût m'empoisonne; je souffre sans pouvoir dire le
remède; le passé et l'avenir, la vérité et les chimères ne me
présentent plus rien d'agréable, je suis importune à moi-même;
je voudrais me fuir et je ne puis me quitter: rien ne me
distrait, les plaisirs ont perdu leur piquant, et les devoirs
leur importance. Je suis mal partout: si je marche, la fatigue
me force à m'asseoir; quand je me repose, l'agitation m'oblige
à marcher. Mon coeur n'a pas assez de place, il étouffe et
palpite violemment; je veux respirer, et de longs et profonds
soupirs s'échappent de ma poitrine. Où est donc la verdure des
arbres? les oiseaux ne chantent plus. L'eau murmure-t-elle
encore? Où est la fraîcheur? où est l'air? Un feu brûlant
court dans mes veines et me consume; des larmes rares et
amères mouillent mes yeux et ne me soulagent pas. Que faire?
où porter mes pas? pourquoi rester ici? pourquoi aller
ailleurs? J'irai lentement errer dans la campagne; là,
choisissant des lieux écartés, j'y recueillerai quelques
fleurs sauvages et desséchées comme moi, quelques soucis,
emblèmes de ma tristesse: je n'y mêlerai aucun feuillage, la
verdure est morte dans la nature, comme l'espérance dans mon
coeur. Dieu! que l'existence me pèse! l'amitié l'embellissait
jadis, tous mes jours étaient sereins, une voluptueuse
mélancolie m'attirait sous l'ombre des bois, j'y jouissais du
repos et du charme de la nature. Mes enfans! je pensais à vous
alors, je n'y pense plus maintenant que pour être importunée
de vos jeux, et tyrannisée par l'obligation de vous rendre des
soins. Je voudrais vous ôter d'auprès de moi, je voudrais en
ôter tout le monde, je voudrais m'en ôter moi-même.... Lorsque
le jour paraît, je sens mon mal redoubler. Que d'instans
comptés par la douleur! Le soleil se lève, brille sur toute la
nature et la ranime de ses feux; moi seule, importunée de son
éclat, il m'est odieux et me flétrit: semblable au fruit qu'un
insecte dévore au coeur, je porte un mal invisible..... et
pourtant de vives et rapides émotions viennent souvent frapper
mes sens; je me sens frissonner dans tout mon corps; mes yeux
se portent du même côté, s'attachent sur le même objet; ce
n'est qu'avec effort que je les en détourne. Mon âme, étonnée,
cherche et ne trouve point ce qu'elle attend; alors plus
agitée, mais affaiblie par les impressions que j'ai reçues, je
succombe tout-à-fait, ma tête penche, je fléchis, et dans mon
morne abattement, je ne me débats plus contre le mal qui me
tue.



LETTRE XLI.

ELISE A M. D'ALBE.


Votre lettre m'a rassurée, mon cousin, j'en avais besoin, et
je me féliciterais bien plus des changemens que vous avez
observés chez Claire, si je ne craignais qu'abusé par votre
tendresse, vous ne prissiez l'affaissement total des organes
pour la tranquillité, et la mort de l'âme pour la résignation.

Je ne m'étonne point de ce que vous inspire la conduite de
Claire: je reconnais là cette femme dont chaque pensée était
une vertu, et chaque mouvement un exemple. Son coeur a besoin
de vous dédommager de ce qu'il a donné involontairement à un
autre, et elle ne peut être en paix avec elle-même qu'en vous
consacrant tout ce qui lui reste de force et de vie. Vous êtes
touché de sa constante attention envers vous, de l'expression
tendre dont elle l'anime; vous êtes surpris des soins
continuels de son active bienfaisance envers tout ce qui
l'entoure. Eh! mon cousin, ignorez-vous que le coeur de Claire
fut créé dans un jour de fête, qu'il s'échappa parfait des
mains de la nature, et que son essence étant la bonté, elle ne
peut cesser de faire le bien qu'en cessant de vivre?

Je ne vous peindrai point le mal que m'ont fait ses lettres;
je rejette avec effroi cette confiance sans borne qui, lui
faisant étouffer jusqu'à l'instinct de son coeur, me rend
responsable de sa vie; elle se reproche, comme un forfait,
d'avoir pu douter de son époux et de son amie, et ce forfait,
il faut le dire, c'est nous qui l'avons commis, car c'en est
un de tromper une femme comme elle; ses torts furent
involontaires, les nôtres sont calculés; elle repousse les
siens avec horreur, nous persistons dans les nôtres de sang-froid.
Animée par un motif sublime, elle put se résoudre à
taire la vérité: nous! nous l'avons souillée par de
méprisables détours, sans avoir même la certitude de réussir;
cependant je ne me reproche rien, et la vie de Claire dût-elle
être le prix de l'exécution de vos volontés, en m'y
soumettant, en la sacrifiant elle-même au moindre de vos
desirs, je remplis son voeu, je ne fais que ce qu'elle m'eût
prescrit, que ce qu'elle ferait elle-même avec transport.

Ne pensez pas pourtant que je fusse d'avis de changer de plan;
non, à présent il faut le suivre jusqu'au bout, et il n'est
plus temps de reculer, une nouvelle secousse l'épuiserait;
mais n'attendez pas que je persiste à lui donner des détails
imaginaires sur l'état de Frédéric: non, elle-même ayant senti
que la raison nous engageait à n'en parler jamais, je me
bornerai à garder un silence absolu sur ce sujet.

Depuis que Frédéric commence à se lever, il m'a conjurée de
lui donner le détail de mes affaires; je l'ai fait avec
empressement, dans l'espérance de le distraire; il les a
saisies avec intelligence, il les suit avec opiniâtreté:
comment s'en étonner? Claire lui ordonna ce travail.

Il a reçu hier votre lettre, celle où, sans lui parler
directement de votre femme, vous la lui peignez à chaque page,
gaie et tranquille. J'ignore l'effet que ces nouvelles ont
produit sur lui, il ne m'en a rien dit; j'observe seulement
que son regard est plus sombre, et son silence plus absolu: il
concentre toutes ses sensations en lui-même, rien ne perce,
rien ne l'atteint, rien ne le touche. Ce matin, tandis qu'il
travaillait auprès de moi, pour le tirer de sa morne stupeur,
j'ai sorti le portrait de Claire de mon sein et l'ai posé
auprès de lui: son premier mouvement a été de me regarder avec
surprise, comme pour me demander ce que cela signifiait, et
puis, reportant ses yeux sur l'objet qui lui était offert, il
l'a contemplé long-temps; enfin, me le rendant avec froideur:
"Ce n'est pas elle," m'a-t-il dit, puis il s'est tu, et s'est
remis à l'ouvrage. Quelques heures se sont passées dans un
mutuel silence; il ne me questionne que sur mes affaires; si
je l'interroge sur tout autre sujet que Claire, il n'a pas
l'air de m'entendre, ou bien il me répond par un signe ou un
monosyllabe; j'écarte avec grand soin toute conversation
tendant à une entière confiance, car je ne me sentirais pas la
force de continuer à le tromper. A chaque instant la pitié
m'entraîne à lui ouvrir mon coeur; c'est un besoin qui
s'accroît de jour en jour, et mon courage n'est pas à
l'épreuve de sa douleur: je n'ai pourtant rien dit encore;
mais il ne faut peut-être qu'un mot de sa part, qu'un instant
d'épanchement pour m'arracher votre secret! Ah! mon cousin,
pardonnez mon incertitude; mais voir souffrir un malheureux,
pouvoir le soulager d'un mot, et se taire, c'est un effort
auquel je ne peux pas espérer d'atteindre. Puis-je même le
desirer? Voudrais-je étouffer dans mon âme cet ascendant qui
nous pousse à adoucir les maux d'autrui? Ah! si c'est là une
faiblesse, je ne sais quel courage la vaudrait! Il y a une
heure que j'étais avec Frédéric; les cris de ma fille m'ayant
forcée à sortir avec précipitation, j'ai oublié sur ma
cheminée une lettre de Claire, que je venais de recevoir.
L'idée que Frédéric pouvait la lire m'a fait frémir, je suis
remontée comme un éclair, il la tenait dans sa main.
"Frédéric, qu'avez-vous fait? me suis-je écriée. -- Rien
qu'elle ne m'eût permis! m'a-t-il répondu. -Vous n'avez donc
pas lu cette lettre? ai-je repris. -- Non! elle m'aurait
méprisé, m'a-t-il dit en me la remettant." J'ai voulu louer sa
discrétion, sa délicatesse, il m'a interrompue. "Non, Elise,
vous vous méprenez; je n'ai plus ni délicatesse, ni vertu; je
n'agis, ne sens et n'existe plus que par elle, et peut-être
eussé-je lu ce papier, si la crainte de lui déplaire ne m'eût
arrêté." En finissant cette phrase, il est retombé dans son
immobilité accoutumée. Que ne donnerais-je pas pour qu'il
exhalât ses transports, pour l'entendre pousser des cris
aigus, pour le voir se livrer à un désespoir forcené! combien
cet état serait moins effrayant que celui où il est!
Concentrant dans son sein toutes les furies de l'enfer, elles
le déchirent par cent forces diverses, et ses blessures qu'il
renferme, s'aigrissent, s'enveniment sur son coeur, et portent
dans tout son être des germes de destruction. L'infortuné
mérite votre pitié; et quelle que fût son ingratitude envers
vous, son supplice l'expie et l'emporte sur elle.



LETTRE XLII.

CLAIRE A ELISE.


Elise, je crois que le ciel a béni mes efforts, et qu'il n'a
pas voulu me retirer du monde avant de m'avoir rendue à moi-même:
depuis quelques jours un calme salutaire s'insinue dans
mes veines; je souris avec satisfaction à mes devoirs; la vue
de mon mari ne me trouble plus, et je partage le contentement
qu'il éprouve à se trouver près de moi; je vois qu'il me sait
gré de toute la tendresse que je lui montre, et qu'il en
distingue bien toute la sincérité. Son indulgence m'encourage,
ses éloges me relèvent, et je ne me crois plus méprisable
quand je vois qu'il m'estime encore; mais à mesure que mon âme
se fortifie, mon corps s'affaiblit. Je voudrais vivre pour mon
digne époux, c'est là le voeu que j'adresse au ciel tous les
jours, c'est là le seul prix dont je pourrais racheter ma
faute; mais il faut renoncer à cet espoir. La mort est dans
mon sein, Elise, je la sens qui me mine, et ses progrès lents
et continus m'approchent insensiblement de ma tombe. O mon
excellente amie! ne pleure pas sur mon trépas, mais sur la
cause qui me le donne; s'il m'eût été permis de sacrifier ma
vie pour toi, mes enfans ou mon époux, ma mort aurait fait mon
bonheur et ma gloire; mais périr victime de la perfidie d'un
homme, mais mourir de la main de Frédéric!.... O Frédéric! ô
souvenir mille fois trop cher! Hélas! ce nom fut jadis pour
moi l'image de la plus noble candeur; à ce nom se rattachaient
toutes les idées du beau et du grand; lui seul me paraissait
exempt de cette contagion funeste que la fausseté a soufflée
sur l'univers; lui seul me présentait ce modèle de perfection
dont j'avais souvent nourri mes rêveries, et c'est de cette
hauteur où l'amour l'avait élevé qu'il tombe.... Frédéric, il
est impossible d'oublier si vite l'amour dont tu prétendais
être atteint; tu as donc feint de le sentir? L'artifice d'un
homme ordinaire ne paraît qu'une faute commune; mais Frédéric
artificieux est un monstre: la distance de ce que tu es, à ce
que tu feignais d'être, est immense, et il n'y a pas de crime
pareil au tien. Mon plus grand tourment est bien moins de
renoncer à toi que d'être forcée de te mépriser, et ta
bassesse était le seul coup que je ne pouvais supporter.

Mon amie, cette lettre-ci est la dernière où je te parlerai de
lui; désormais mes pensées vont se porter sur de plus dignes
objets; le seul moyen d'obtenir la miséricorde céleste, est
sans doute d'employer le reste de ma vie au bonheur de ce qui
m'entoure; je visite mon hospice tous les jours; je vois avec
plaisir que ma longue absence n'a point interrompu l'ordre que
j'y avais établi. Je lèguerai à mon Elise le soin de
l'entretenir; c'est d'elle que ma Laure apprendra à y veiller
à son tour: puisse cette fille chérie se former auprès de toi
à toutes les vertus qui manquèrent à sa mère! parle-lui de mes
torts, surtout de mon repentir; dis-lui que si je t'avais
écoutée, j'aurais vécu paisible et honorée, et que je t'aurais
value peut-être. Que ses tendres soins dédommagent son vieux
père de tout le mal que je lui causai; et pour payer tout ce
qu'elle tiendra de toi, puisse-t-elle t'aimer comme
Claire!.... Adieu, mon coeur se déchire à l'aspect de tout ce
que j'aime; c'est au moment de quitter des objets si chers,
que je sens combien ils m'attachent à la vie. Elise, tu
consoleras mon digne époux, tu ne le laisseras pas isolé sur
la terre; tu deviendras son amie, de même que la mère de mes
enfans; ils n'auront pas perdu au change.



LETTRE XLIII.

CLAIRE A ELISE.


Ne t'afflige point, mon amie, la douce paix que Dieu répand
sur mes derniers jours m'est un garant de sa clémence;
quelques instans encore, et mon âme s'envolera vers
l'éternité. Dans ce sanctuaire immortel, si j'ai à rougir d'un
sentiment qui fut involontaire, peut-être l'aurai-je trop
expié sur la terre pour en être punie dans le ciel. Chaque
jour, prosternée devant la majesté suprême, j'admire sa
puissance et j'implore sa bonté; elle enveloppe de sa
bienfaisance tout ce qui respire, tout ce qui sent, tout ce
qui souffre: c'est là le manteau dont les malheureux doivent
réchauffer leurs coeurs........ Mais, quand la nuit a laissé
tomber son obscur rideau, je crois voir l'ombre du bras de
l'Eternel étendu vers moi; dans ces instans d'un calme
parfait, l'âme s'élance vers le ciel et correspond avec Dieu,
et la conscience, reprenant ses droits, pèse le passé et
pressent l'avenir. C'est alors que, jetant un coup-d'oeil sur
ces jours engloutis par le temps, on se demande, non sans
effroi, comment ils ont été employés, et en faisant la revue
de sa vie on compte par ses actions les témoins qui déposeront
bientôt pour ou contre soi. Quel calcul! qui osera le faire
sans une profonde humilité, sans un repentir poignant de
toutes les fautes auxquelles on fut entraîné? O Frédéric!
comment supporteras-tu ces redoutables momens? Quand il se
pourrait qu'innocent d'artifice, tu aies cru sentir tout ce
que tu m'exprimais, songe, malheureux, que pour t'absoudre de
ton ingratitude envers ton père, il aurait fallu que le ciel
lui-même eût allumé les feux dont tu prétendais brûler, et
ceux-là ne s'éteignent point. Et toi, mon Elise, pardonne, si
le souvenir de Frédéric vient encore se mêler à mes dernières
pensées; le silence absolu que tu gardes à ce sujet me dit
assez que je devrais t'imiter; mais, avant de quitter cette
terre que Frédéric habite encore, permets-moi du moins de lui
adresser un dernier adieu, et de lui dire que je lui pardonne:
s'il reste à cet infortuné quelques traits de ressemblance
avec celui que j'aimai, l'idée d'avoir causé ma mort
accélérera la sienne, et peut-être n'est-il pas éloigné
l'instant qui doit nous réunir sous la voûte céleste. Ah!
quand c'est là seulement que je dois le revoir, serais-je donc
coupable de souhaiter cet instant?



LETTRE XLIV.

ELISE A M. D'ALBE.


Il est donc vrai, mon amie s'affaiblit et chancelle, et vous
êtes inquiet sur son état! Ces évanouissemens longs et
fréquens sont un symptôme effrayant, et un obstacle au desir
que vous auriez de lui faire changer d'air! Ah! sans doute, je
volerai auprès d'elle: je confierai mes deux fils à Frédéric;
c'est une chaîne dont je l'attacherai ici; je dissimule ma
douleur devant lui, car, s'il pouvait soupçonner le motif de
mon voyage; s'il se doutait que tout ce que vous lui dites de
Claire n'est qu'une erreur, s'il voyait ces terribles paroles
que vous n'avez point tracées sans frémir, et que je n'ai pu
lire sans désespoir, déjà les ombres de la mort couvrent son
visage, aucune force humaine ne le retiendrait ici.

Non, mon ami, non, je ne vous fais pas de reproches, je n'en
fais pas même à l'auteur de tous nos désastres. Dès qu'un être
est atteint par le malheur, il devient sacré pour moi, et
Frédéric est dans un état trop affreux pour que l'amertume de
ma douleur tourne contre lui; mais mon âme est brisée de
tristesse, et je n'ai point d'expressions pour ce que
j'éprouve. Claire était le flambeau, la gloire, le délice de
ma vie; si je la perds, tous les liens qui me restent me
deviendront odieux; mes enfans, oui, mes enfans eux-mêmes ne
seront plus pour moi qu'une charge pesante: chaque jour, en
les embrassant, je penserai que ce sont eux qui m'empêchent de
la rejoindre; dans ma profonde douleur, je rejette, et leurs
caresses, et les jouissances qu'ils me promettaient, et tous
les noeuds qui m'attachent au monde; et mon âme désespérée
déteste les plaisirs que Claire ne peut plus partager.

Ah! croyez-moi, laissez-lui remplir tous ses exercices de
piété, ce ne sont point eux qui l'affaiblissent; au contraire,
les âmes passionnées comme la sienne ont besoin d'aliment, et
cherchent toujours leurs ressources ou très-loin ou très-près
d'elles, dans les idées religieuses ou dans les idées
sensibles, et le vide terrible que l'amour y laisse ne peut
être rempli que par Dieu même.

Annoncez-moi à Claire; je compte partir dans deux ou trois
jours. Fiez-vous à ma foi, je saurai respecter votre volonté,
ma parole et l'état de mon amie, et elle ignorera toujours que
son époux, cessant un moment de l'apprécier, la traita comme
une femme ordinaire.



LETTRE XLV.

ELISE A M. D'ALBE.


O mon cousin! Frédéric est parti, et je suis sûre qu'il est
allé chez vous, et je tremble que cette lettre, que je vous
envoie par un exprès, n'arrive trop tard, et ne puisse
empêcher les maux terribles qu'une explication entraînerait
après elle. Comment vous peindre la scène qui vient de se
passer? Aujourd'hui, pour la première fois, Frédéric m'a
accompagnée dans une maison étrangère: muet, taciturne, son
regard ne fixait aucun objet, il semblait ne prendre part à
rien de ce qui se faisait autour de lui, et répondait à peine
quelques mots au hasard aux différentes questions qu'on lui
adressait. Tout à coup un homme inconnu prononce le nom de
madame d'Albe, il dit qu'il vient de chez elle, qu'elle est
mal, mais très-mal..... Frédéric jette sur moi un oeil hagard
et interrogatif, et voyant des larmes dans mes yeux, il ne
doute plus de son malheur. Alors il s'approche de cet homme et
le questionne. En vain je l'appelle, en vain je lui promets de
lui tout dire, il me repousse avec violence en s'écriant:
"Non, vous m'avez trompé, je ne vous crois plus..." L'homme
qui venait de parler, et qui n'avait été chez vous que pour
des affaires relatives à votre commerce, étourdi de l'effet
inattendu de ce qu'il a dit, hésite à répondre aux questions
pressantes de Frédéric. Cependant, effrayé de l'accent
terrible de ce jeune homme, il n'ose résister ni à son ton ni
à son air. "Ma foi, dit-il, madame d'Albe se meurt, et on
assure que c'est à cause de l'infidélité d'un jeune homme
qu'elle aimait, et que son mari a chassé de chez elle."

A ces mots, Frédéric jette un cri perçant, renverse tout ce
qui se trouve sur son passage, et s'élance hors de la chambre;
je me précipite après lui, je l'appelle: c'est au nom de
Claire que je le supplie de m'entendre, il n'écoute rien,
nulle force ne peut le retenir, il écrase tout ce qui s'oppose
à sa fuite; je le perds de vue, je ne l'ai plus revu, et
j'ignore ce qu'il est devenu; mais je ne doute point qu'il
n'ait porté ses pas vers l'asile de Claire, je tremble qu'elle
ne le voie; la surprise, l'émotion épuiseraient ses forces. O
mon ami! puisse ma lettre arriver à temps pour prévenir un
pareil malheur! L'insensé, dans son féroce délire, il ne songe
pas que son apparition subite peut tuer celle qu'il aime. Ah!
s'il se peut, empêchez-les de se voir, repoussez-le de votre
maison; qu'il ne retrouve plus en vous ce père indulgent qui
justifiait tous ses torts; faites tonner l'honneur outragé,
accablez-le de votre indignation: que vous font sa fureur, ses
imprécations, sa douleur même? Songez que c'est lui qui est le
meurtrier de Claire, que c'est lui qui a porté le trouble dans
cette âme céleste, et qui a terni une réputation sans tache;
car enfin les discours de cet homme inconnu ne sont-ils pas
l'écho fidèle de l'opinion publique? Ce monde barbare, odieux
et injuste, a déshonoré mon amie; sans égard pour ce qu'elle
fut, il la juge à la rigueur sur de trompeuses apparences,
mais ne distingue pas la femme tendre et irréprochable de la
femme adultère. Eh! quand ma Claire retrouverait toutes ses
forces contre l'amour, en aurait-elle contre la perte de
l'estime publique? Celle qui la respecta toujours, qui la
regardait comme le plus bel ornement de son sexe, pourrait-elle
vivre après l'avoir perdue? Non, Claire, meurs, quitte
une terre qui ne sut pas te connaître, et qui n'était pas
digne de te porter: abreuvée de larmes et d'outrages, va
demander au ciel le prix de tes douleurs, et que les anges,
empressés auprès de toi, ouvrent leurs bras pour recevoir leur
semblable.



Ici finissent les lettres de Claire; le reste est un récit
écrit de la main d'Elise. Sans doute elle en aura recueilli
les principaux traits de la bouche de son amie, et elle les
aura confiés au papier, pour que la jeune Laure, en les lisant
un jour, pût se préserver des passions dont sa déplorable mère
avait été la victime.



Il était tard, la nuit commençait à s'étendre sur l'univers;
Claire, faible et languissante, s'était fait conduire au bas
de son jardin, sous l'ombre des peupliers qui couvrent l'urne
de son père, et où sa piété consacra un autel à la Divinité.
Humblement prosternée sur le dernier degré, le coeur toujours
dévoré de l'image de Frédéric, elle implorait la  clémence du
ciel pour un être si cher, et des forces pour l'oublier. Tout
à coup une marche précipitée l'arrache à ses méditations, elle
s'étonne qu'on vienne la troubler; et, tournant la tête, le
premier objet qui la frappe c'est Frédéric! Frédéric pâle,
éperdu, couvert de sueur et de poussière. A cet aspect, elle
croit rêver, et reste immobile comme craignant de faire un
mouvement qui lui arrache son erreur. Frédéric la voit et
s'arrête, il contemple ce visage charmant qu'il avait laissé
naguère brillant de fraîcheur et de jeunesse, il le retrouve
flétri, abattu; ce n'est plus que l'ombre de Claire, et le
sceau de la mort est déjà empreint dans tous ses traits: il
veut parler, et ne peut articuler un mot; la violence de la
douleur a suspendu son être. Claire, toujours immobile, les
bras étendus vers lui, laisse échapper le nom de Frédéric: à
cette voix il retrouve la chaleur et la vie, et saisissant sa
main décolorée: "Non, s'écrie-t-il, tu ne l'as pas cru que
Frédéric ait cessé de t'aimer. Non, ce blasphème horrible,
épouvantable, a été démenti par ton coeur. O ma Claire! en te
quittant, en renonçant à toi pour jamais, en supportant la vie
pour t'obéir, j'avais cru avoir épuisé la coupe amère de
l'infortune; mais si tu as douté de ma foi, je n'en ai goûté
que la moindre partie.......... Parle donc, Claire, rassure-moi,
romps ce silence mortel qui me glace d'effroi." En disant
ces mots, il la pressait sur son sein avec ardeur. Claire, le
repoussant doucement, se lève, fixe les yeux sur lui, et le
parcourant long-temps avec surprise: "O toi, dit-elle, qui me
présentes l'image de celui que j'ai tant aimé, toi, l'ombre de
ce Frédéric dont j'avais fait mon dieu! dis, descends-tu du
céleste séjour pour m'apprendre que ma dernière heure
approche? et es-tu l'ange destiné à me guider vers l'éternelle
région? -- Qu'ai-je entendu? lui répond Frédéric, est-ce toi
qui me méconnais? Claire, ton coeur est-il donc changé comme
tes traits, et reste-t-il insensible auprès de moi? -- Quoi! il
se pourrait que tu sois toujours Frédéric! s'écrie-t-elle; mon
Frédéric existerait encore? On me l'avait dit perdu, l'amitié
m'aurait-elle donc trompée? -- Oui, interrompit-il avec
véhémence, une affreuse trahison me faisait paraître infidèle
à tes yeux, et te peignait à moi gaie et paisible; on nous
faisait mourir victimes l'un de l'autre, on voulait que nous
enfonçassions mutuellement le poignard dans nos coeurs. Crois-moi,
Claire, amitié, foi, honneur, tout est faux dans le
monde; il n'y a de vrai que l'amour; il n'y a de réel que ce
sentiment puissant et indestructible qui m'attache à ton être,
et qui dans ce moment même te domine ainsi que moi: ne le
combats plus, ô mon âme! livre-toi à ton amant; partage ses
transports, et sur les bornes de la vie où nous touchons l'un
et l'autre, goûtons, avant de la quitter, cette félicité
suprême qui nous attend dans l'éternité." Frédéric dit, et
saisissant Claire, il la serre dans ses bras, il la couvre de
baisers, il lui prodigue ses brûlantes caresses; l'infortunée,
abattue par tant de sensations, palpitante, oppressée, à
demi-vaincue par son coeur et par sa faiblesse, résiste encore, le
repousse et s'écrie: "Malheureux! quand l'éternité va
commencer pour moi, veux-tu que je paraisse déshonorée devant
le tribunal de Dieu! Frédéric, c'est pour toi que je
t'implore, la responsabilité de mon crime retombera sur ta
tête. -- Eh bien! je l'accepte, interrompit-il d'une voix
terrible, il n'est aucun prix dont je ne veuille acheter la
possession de Claire; qu'elle m'appartienne un instant sur la
terre, et que le ciel m'écrase pendant l'éternité!" L'amour a
doublé les forces de Frédéric, l'amour et la maladie ont
épuisé celles de Claire. Elle n'est plus à elle, elle n'est
plus à la vertu; Frédéric est tout, Frédéric l'emporte.....
Elle l'a goûté dans toute sa plénitude, cet éclair de délice
qu'il n'appartient qu'à l'amour de sentir; elle l'a connue,
cette jouissance délicieuse et unique, rare et divine comme le
sentiment qui l'a créée: son âme, confondue dans celle de son
amant, nage dans un torrent de volupté. Il fallait mourir
alors: mais Claire était coupable, et la punition l'attendait
au réveil. Qu'il fut terrible! quel gouffre il présenta à
celle qui vient de rêver le ciel! Elle a violé la foi
conjugale! elle a souillé le lit de son époux! la noble Claire
n'est plus qu'une infâme adultère! Des années d'une vertu sans
tache, des mois de combats et de victoires sont effacés par ce
seul instant! elle le voit, et n'a plus de larmes pour son
malheur, le sentiment de son crime l'a dénaturée; ce n'est
plus cette femme douce et tendre dont l'accent pénétrant
maîtrisait l'âme des êtres sensibles, et en créait une aux
indifférens; c'est une femme égarée, furieuse, qui ne peut se
cacher sa perfidie, et qui ne peut la supporter. Elle
s'éloigne de Frédéric avec horreur, et élevant ses mains
tremblantes vers le ciel: "Eternelle justice! s'écrie-t-elle,
s'il te reste quelque pitié pour la vile créature qui ose
t'implorer encore, punis le lâche artisan de mon malheur;
qu'errant, isolé dans le monde, il y soit toujours poursuivi
par l'ignominie de Claire et les cris de son bienfaiteur! Et
toi, homme perfide et cruel, contemple ta victime, mais écoute
les derniers cris de son coeur; il te hait, ce coeur, plus
encore qu'il ne t'a aimé; ton approche le fait frémir, et ta
vue est son plus grand supplice; éloigne-toi, va, ne me
souille plus de tes indignes regards." Frédéric, embrasé
d'amour et dévoré de remords, veut fléchir son amante:
prosterné à ses pieds, il l'implore, la conjure; elle n'écoute
rien; le crime a anéanti l'amour, et la voix de Frédéric ne va
plus à son coeur. Il fait un mouvement pour se rapprocher
d'elle; effrayée, elle s'élance auprès de l'autel divin, et
l'entourant de ses bras, elle dit: "Ta main sacrilége osera-t-elle
m'atteindre jusqu'ici? Si ton âme basse et rampante n'a
pas craint de profaner tout ce qu'il y a de saint sur la
terre, respecte au moins le ciel, et que ton impiété ne vienne
pas m'outrager jusque dans ce dernier asile. C'est ici,
ajouta-t-elle dans un transport prophétique, que je jure que
cet instant où je te vois est le dernier où mes yeux
s'ouvriront sur toi; si tu demeures encore, je saurai trouver
une mort prompte, et que le ciel m'anéantisse à l'instant où
tu oserais reparaître devant moi."

Frédéric, terrassé par cette horrible imprécation, et
frémissant que le moindre délai n'assassine son amante,
s'éloigne avec impétuosité. Mais à peine est-il hors de sa
vue, qu'il s'arrête; il ne peut sortir du bois épais qui les
couvre, sans l'avoir entendue encore une fois, et élevant la
voix, il s'écrie: "O toi, que je ne dois plus revoir! toi qui,
d'accord avec le ciel, viens de maudire l'infortuné qui
t'adorait! toi qui, pour prix d'un amour sans exemple, le
condamnes à un exil éternel! toi, enfin, dont la haine l'a
proscrit de la surface du monde, ô Claire! avant que
l'immensité nous sépare à jamais, avant que le néant soit
entre nous deux, que j'entende encore ton accent, et au nom du
tourment que j'endure, que ce soit un accent de pitié!........
" Il se tait, il ne respire pas, il étouffe les horribles
battemens de son coeur pour mieux écouter, il attend la voix
de Claire...... Enfin ces mots faibles, tremblans, et qui
percent à peine le repos universel de la nature, viennent
frapper ses oreilles et calmer ses sens: _Va, malheureux, je te
pardonne_.

L'indignation avait ranimé les forces de Claire,
l'attendrissement les anéantit: subjuguée par l'ascendant de
Frédéric, à l'instant où, en lui pardonnant, elle sentit
qu'elle l'aimait encore, elle tomba sans mouvement sur les
degrés de l'autel.

Cependant M. d'Albe qui n'avait point reçu la lettre d'Elise,
et qui était sorti pour quelques heures, apprend à son retour
que Frédéric a paru dans la maison; il frémit, et demande sa
femme; on lui dit qu'elle est allée, selon son usage, se
recueillir près du tombeau de son père. Il dirige ses pas de
ce côté; la lune éclairait faiblement les objets: il appelle
Claire, elle ne répond point; sa première idée est qu'elle a
fui avec Frédéric; la seconde, plus juste, mais plus terrible
encore, est qu'elle a cessé d'exister. Il se hâte d'arriver;
enfin, à la lueur des rayons argentés qui percent à travers
les tremblans peupliers, il aperçoit un objet..... une robe
blanche..... il approche..... c'est Claire étendue sur le
marbre et aussi froide que lui. A cette vue il jette des cris
perçans; ses gens l'entendent et accourent. Ah! comment
peindre la consternation universelle! Cette femme céleste
n'est plus, cette maîtresse adorée, cet ange de bienfaisance
n'est plus qu'une froide poussière! La désolation s'empare de
tous les coeurs: cependant un mouvement a ranimé l'espérance;
on se hâte, on la transporte, les secours volent de tous
côtés. La nuit entière se passe dans l'incertitude; mais le
lendemain une ombre de chaleur renaît, et ses yeux se rouvrent
au jour, au moment même où Elise arrivait auprès d'elle.

Cette tendre amie avait suivi sa lettre de près, mais sa
lettre n'était point arrivée; un mot de M. d'Albe l'instruit
de tout, elle entre éperdue. Claire ne la méconnaît point,
elle lui tend les bras. Elise se précipite, Claire la presse
sur son coeur déjà atteint des glaces de la mort. Elle veut
que l'amitié la ranime et lui rende la force d'exprimer ses
dernières volontés: son oeil mourant cherche son époux; sa
voix éteinte l'appelle; elle prend sa main, et l'unissant à
celle de son amie, elle les regarde tous deux avec tristesse,
et dit: "Le ciel n'a pas voulu que je meure innocente:
l'infortunée que vous voyez devant vous s'est couverte du
dernier opprobre; mes sens égarés m'ont trahie; et un ingrat,
abusant de ma faiblesse, a brisé les noeuds sacrés qui
m'attachaient à mon époux. Je ne demande point d'indulgence,
ni lui ni moi n'avons droit d'y prétendre: il est des crimes
que la passion n'excuse pas, et que le pardon ne peut
atteindre....." Elle se tait. En l'écoutant, l'âme d'Elise se
ferme à toute espérance, elle est sûre que son amie ne
survivra pas à sa honte.

M. d'Albe, consterné de ce qu'il entend, ne repousse pas
néanmoins la main qui l'a trahi. "Claire, lui dit-il, votre
faute est grande sans doute; mais il vous reste encore assez
de vertus pour faire mon bonheur; et le seul tort que je ne
vous pardonne pas, est de souhaiter une mort qui me laisserait
seul au monde." A ces mots, sa femme lève sur lui un oeil
attendri et reconnaissant: "Cher et respectable ami, lui dit-elle,
croyez que c'est pour vous seul que je voudrais vivre,
et que mourir indigne de vous est ce qui rend ma dernière
heure si amère. Mais je sens que mes forces diminuent,
éloignez-vous l'un et l'autre, j'ai besoin de me recueillir
quelques momens, afin de vous parler encore."

Elise ferme doucement le rideau, et ne profère pas une parole;
elle n'a rien à dire, rien à demander, rien à attendre: l'aveu
de son amie lui a appris que tout était fini, que l'arrêt du
sort était irrévocable, et que Claire était perdue pour elle.

M. d'Albe, qui la connaît moins, s'agite et se tourmente; plus
heureux qu'Elise, il craint, car il espère; il s'étonne de la
tranquillité de celle-ci, sa muette consternation lui paraît
de la froideur, il le dit et s'en irrite. Elise, sans
s'émouvoir de sa colère, se lève doucement, et l'entraînant
hors de la chambre: "Au nom de Dieu! lui dit-elle, ne troublez
pas la solennité de ces momens par de vains secours qui ne la
sauveront point, et calmez un emportement qui peut rompre le
dernier fil qui la retient à la vie. Craignez qu'elle ne
s'éteigne avant de nous avoir parlé de ses enfans; sans doute
son dernier voeu sera pour eux; tel qu'il soit, fût-il de lui
survivre, je jure de le remplir. Quant à son existence
terrestre elle est finie; du moment que Claire fut coupable,
elle a dû renoncer au jour: je l'aime trop pour vouloir
qu'elle vive, et je la connais trop pour l'espérer." L'air
imposant et assuré dont Elise accompagna ces mots, fut un coup
de foudre pour M. d'Albe; il lui apprit que sa femme était
morte.

Elise se rapprocha du lit de son amie: assise à son chevet,
toujours immobile et silencieuse, il semblait qu'elle attendît
le dernier souffle de Claire pour exhaler le sien.

Au bout de quelques heures, Claire étendit la main, et prenant
celle d'Elise: "Je sens que je m'éteins, dit-elle, il faut me
hâter de parler; fais sortir tout le monde, et que M. d'Albe
reste seul avec toi." Elise fait un signe, chacun se retire;
le malheureux époux s'avance, sans avoir le courage de jeter
les yeux sur celle qu'il va perdre; il se reproche
intérieurement d'avoir peut-être causé sa mort en la trompant.
Claire devine son repentir, et croit que son amie le partage;
elle se hâte de les rassurer. "Ne vous reprochez point, leur
dit-elle, de m'avoir déguisé la vérité, votre motif fut bon,
et ce moyen pouvait seul réussir; sans doute, il m'eût guérie,
si l'effrayante fatalité qui me poursuit n'eût renversé tous
vos projets." Elise ne répond rien, elle sait que Claire ne
dit cela que pour calmer leur conscience agitée, et elle ne se
justifie pas d'un tort qui retomberait en entier sur M.
d'Albe; mais celui-ci s'accuse, il rend à Elise la justice qui
lui est due, en apprenant à Claire qu'elle n'a cédé qu'à sa
volonté. Elle est dédommagée de sa droiture; un léger
serrement de main que M. d'Albe n'aperçoit pas, la récompense
sans le punir. Claire reprend la parole. "O mon ami! dit-elle
en regardant tendrement son mari; nul n'est ici coupable que
moi; vous, qui n'eûtes jamais de pensées que mon bonheur, et
que j'offensai avec tant d'ingratitude, est-ce à vous à vous
repentir?" M. d'Albe prend la main de sa femme et la couvre de
larmes; elle continue: "Ne pleurez point, mon ami, ce n'est
pas à présent que vous me perdez, mais quand, par une honteuse
faiblesse j'autorisai l'amour de Frédéric; quand par un
raisonnement spécieux je manquai de confiance en vous pour la
première fois de ma vie; ce fut alors que, cessant d'être moi-même,
je cessai d'exister pour vous; dès l'instant où je
m'écartai de mes principes, les anneaux sacrés qui les liaient
ensemble se brisèrent, et me laissèrent sans appui dans le
vague de l'incertitude; alors la séduction s'empara de moi,
fascina mes yeux, obscurcit le sacré flambeau de la vertu, et
s'insinua dans tous mes sens; au lieu de m'arracher à
l'attrait qui m'entraînait, je l'excusai, et dès lors la chute
devint inévitable. O toi, mon Elise! continua-t-elle avec un
accent plus élevé, toi qui vas devenir la mère de mes enfans,
je ne te recommande point mon fils, il aura les exemples de
son père; mais veille sur ma Laure, que son intérêt l'emporte
sur ton amitié. Si quelques vertus honorèrent ma vie, dis-lui
que ma faute les effaça toutes; en lui racontant la cause de
ma mort, garde-toi bien de l'excuser, car dès lors tu
l'intéresserais à mon crime: qu'elle sache que ce qui m'a
perdue est d'avoir coloré le vice des charmes de la vertu;
dis-lui bien que celui qui la déguise est plus coupable encore
que celui qui la méconnaît; car, en la faisant servir de voile
à son hideux ennemi, on nous trompe, on nous égare, et on nous
approche de lui quand nous croyons n'aimer qu'elle........
Enfin, Elise, ajouta-t-elle en s'affaiblissant, répète souvent
à ma Laure, que si une main courageuse et sévère, avait
dépouillé le prestige dont j'entourais mon amour, et qu'on
n'eût pas craint de me dire que celle qui compose avec
l'honneur l'a déjà perdu, et que jamais il n'y eut de nobles
effets d'une cause vicieuse, alors, sans doute, j'eusse foulé
aux pieds le sentiment dont j'expire aujourd'hui...." Ici
Claire fut forcée de s'interrompre, en vain elle voulut
achever sa pensée, ses idées se troublèrent, et sa langue
glacée ne put articuler que des mots entrecoupés. Au bout de
quelques instans elle demanda la bénédiction de son époux; en
la recevant, un éclair de joie ranima ses yeux. "A présent je
meurs en paix, dit-elle, je peux paraître devant Dieu..... je
vous offensai plus que lui, il ne sera pas plus sévère que
vous." Alors, jetant sur lui un dernier regard, et serrant la
main de son amie, elle prononça le nom de Frédéric, soupira et
mourut.

Quelques jours après, M. d'Albe reçut ce billet écrit par
Elise et dicté par Claire.


CLAIRE A M. D'ALBE.

Je ne veux point faire rougir mon époux, en prononçant devant
lui un nom qu'il déteste peut-être; mais pourra-t-il oublier
que cet infortuné voulait fuir cet asile, et que mon ordre
seul l'y a retenu; que, dans notre situation mutuelle, ses
devoirs étant moindres, ses torts le sont aussi, et que mon
amour fut un crime quand le sien n'était qu'une faiblesse? Il
est errant sur la terre, il a vos malheurs à se reprocher, il
croira avoir causé ma mort, et son coeur est né pour aimer la
vertu. O mon époux! mon digne époux! la pitié ne vous dit-elle
rien pour lui, et n'obtiendra-t-il pas une miséricorde que
vous ne m'avez pas refusée?



Pour remplir les dernières volontés de sa femme, M. d'Albe
s'informa de Frédéric dans tous les environs, il fit faire les
perquisitions les plus exactes dans le lieu de sa naissance;
tout fut inutile, ses recherches furent infructueuses; jamais
on n'a pu découvrir où il avait traîné sa déplorable
existence, ni quand il l'avait terminée. Jamais nul être
vivant n'a su ce qu'il était devenu: on dit seulement qu'aux
funérailles de Claire, un homme inconnu, enveloppé d'une
épaisse redingotte, et couvert d'un large chapeau, avait suivi
le convoi dans un profond silence; qu'au moment où l'on avait
posé le cercueil dans la terre, il avait tressailli, et
s'était prosterné la face dans la poussière, et qu'aussitôt
que la fosse avait été comblée, il s'était enfui
impétueusement en s'écriant: "A présent je suis libre, tu n'y
seras pas long-temps seule!"



FIN.



IMPRIMERIE DE DEMONVILLE.



Erreurs typographiques:



Lettre 2: =bâtimens dépendans= remplacé par =bâtimens dépendant"

Lettre 2: =bienfait de mon père= remplacé par =bienfait de votre
père=

Lettre 5: =aigre.= remplacé par =aigre."=

Lettre 6: =serré dans ses bras= remplacé par =serrée dans ses
bras=

Lettre 7: =aie vue encore= remplacé par =aie vu encore=

Lettre 10: =schall= remplacé par =châle=

Lettre 11: =J'ai nommé Adèle= remplacé par ="J'ai nommé Adèle=

Lettre 13: =bois des peupliers= remplacé par =bois de peupliers=

Lettre 13: =pour un Dieu= remplacé par =pour un dieu=

Lettre 13: =presse ma pensée= remplacé par =pressent ma pensée=

Lettre 17: =Adèle impatiente= remplacé par =Adèle, impatiente=

Lettre 17: =Ce n'est pas là= remplacé par ="Ce n'est pas là=

Lettre 17: =un de ses momens.= remplacé par =un de ses momens. --=

Lettre 18: =aidé à faire= remplacé par =aidés à faire=

Lettre 18: =je la presse.= remplacé par =je la presse."=

Lettre 18: =Il m'a atterré= remplacé par =Il m'a atterrée=

Lettre 18: =bonne Claire?....= remplacé par =bonne Claire?...."=

Lettre 20: =jusque là= remplacé par =jusque-là=

Lettre 23: =faites. "Mon mari= remplacé par =faites."
Mon mari=

Lettre 23: =Je ne vous ai jamais vue= remplacé par ="Je ne
vous ai jamais vue=

Lettre 23: =Il a prie Frédéric= remplacé par =Il a prié
Frédéric=

Lettre 25: =il vous était doux= remplacé par mais =il vous
était doux=

Lettre 26: =t'agite? Ah!= remplacé par =t'agite? -- Ah!=

Lettre 27: =mes sens! "Si je t'aime= remplacé par =mes sens!
-- Si je t'aime=

Lettre 27: =par tout je le trouve= remplacé par =partout je
le trouve=

Lettre 33: =Je partirai= remplacé par ="Je partirai=

Lettre 33: =ce sont-là= remplacé par =ce sont là=

Lettre 41: =conjuré= remplacé par =conjurée=

Lettre 42: =valu= remplacé par =value=

Epilogue: =à cette fois= remplacé par =à cette voix=

Epilogue: =pendant l'éternité!= remplacé par =pendant
l'éternité!"=

Epilogue: =le condamne= remplacé =par le condamnes=





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Claire d'Albe" ***

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