Home
  By Author [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Title [ A  B  C  D  E  F  G  H  I  J  K  L  M  N  O  P  Q  R  S  T  U  V  W  X  Y  Z |  Other Symbols ]
  By Language
all Classics books content using ISYS

Download this book: [ ASCII | HTML | PDF ]

Look for this book on Amazon


We have new books nearly every day.
If you would like a news letter once a week or once a month
fill out this form and we will give you a summary of the books for that week or month by email.

Title: La Russie en 1839, Volume III
Author: Custine, Astolphe, marquis de, 1790-1857
Language: French
As this book started as an ASCII text book there are no pictures available.
Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Russie en 1839, Volume III" ***

This book is indexed by ISYS Web Indexing system to allow the reader find any word or number within the document.



by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



LA RUSSIE EN 1839

PAR

LE MARQUIS DE CUSTINE

     «Respectez surtout les étrangers, de quelque qualité, de quelque
     rang qu'ils soient, et si vous n'êtes pas à même de les combler de
     présents, prodiguez-leur au moins des marques de bienveillance,
     puisque de la manière dont ils sont traités dans un pays dépend le
     bien et le mal qu'ils en disent en retournant dans le leur.»

     (Extrait des conseils de Vladimir Monomaque à ses enfants en 1126
     _Histoire de l'Empire de Russie_, par Karamsin, t. II, p. 205.)



TOME TROISIÈME

PARIS

LIBRAIRIE D'AMYOT, ÉDITEUR

1843



LETTRE DIX-NEUVIÈME.

Pétersbourg en l'absence de l'Empereur.--Contre-sens des
architectes.--Rareté des femmes dans les rues de Pétersbourg.--L'œil du
maître.--Agitation des courtisans.--Les métamorphoses.--Caractère
particulier de l'ambition des Russes.--Esprit militaire.--Nécessité qui
domine l'Empereur lui-même.--Le _tchinn_.--Esprit de cette
institution.--Pierre Ier.--Sa conception.--La Russie devient un
régiment.--La noblesse anéantie.--Nicolas plus russe que Pierre
Ier.--Division du tchinn en quatorze classes.--Ce qu'on gagne à faire
partie de la dernière.--Correspondance des classes civiles avec les
grades de l'armée.--L'avancement dépend uniquement de la volonté de
l'Empereur.--Puissance prodigieuse.--Effets de l'ambition.--Pensée
dominante du peuple russe.--Opinions diverses sur l'avenir de cet
Empire.--Coup d'œil sur le caractère de ce peuple.--Comparaison des
hommes du peuple en Angleterre, en France, et en Russie.--Misère du
soldat russe.--Danger que court l'Europe.--Hospitalité russe.--À quoi
elle sert.--Difficulté qu'on éprouve à voir les choses par
soi-même.--Formalités qualifiées de politesses.--Souvenirs de
l'Orient.--Mensonge nécessaire.--Action du gouvernement sur le caractère
national.--Affinité des Russes avec les Chinois.--Ce qui excuse
l'ingratitude.--Ton des personnes de la cour.--Préjugés des Russes
contre les étrangers.--Différence entre le caractère des Russes et celui
des Français.--Défiance universelle.--Mot de Pierre-le-Grand sur le
caractère de ses sujets.--Grecs du Bas-Empire.--Jugement de
Napoléon.--L'homme le plus sincère de l'Empire.--Sauvages gâtés.--Manie
des voyages.--Erreur de Pierre-le-Grand perpétuée par ses
successeurs.--L'Empereur Nicolas seul y a cherché un remède.--Esprit de
ce règne.--Mot de M. de La Ferronnays.--Sort des princes.--Architecture
insensée.--Beauté et utilité des quais de Pétersbourg.--Description de
Pétersbourg en 1718 par Weber.--Trois places qui n'en font
qu'une.--Église de Saint-Isaac.--Pourquoi les princes se trompent plus
que les nations sur le choix des sites.--La cathédrale de
Kasan.--Superstition grecque.--L'église de Smolna.--Congrégation de
femmes menée militairement.--Palais de la Tauride.--Vénus
antique.--Présent du pape Clément XI à Pierre
Ier.--Réflexions.--L'Ermitage.--Galerie de tableaux.--L'Impératrice
Catherine.--Portraits par madame Le Brun.--Règlement de la société
intime de l'Ermitage rédigé par l'Impératrice.


     Pétersbourg, ce 1er août 1839.

La dernière fois que j'ai pu vous envoyer de mes nouvelles, je vous ai
promis de ne pas revenir en France avant d'avoir poussé jusqu'à Moscou;
depuis ce moment, vous ne pensez plus qu'à cette cité fabuleuse,
fabuleuse en dépit de l'histoire[1]. En effet, le nom de Moscou a beau
être assez moderne et nous rappeler les faits les plus positifs de notre
siècle, la distance des lieux, la grandeur des événements le rendent
poétique par-dessus tout autre nom. Ces scènes de poëme épique ont une
grandeur qui contraste d'une manière bizarre avec l'esprit de notre
siècle de géomètres et d'agioteurs. Je suis donc très-impatient
d'atteindre Moscou; c'est maintenant le but de mon voyage; je pars dans
deux jours, mais, d'ici là, je vous écrirai plus assidûment que jamais,
car je tiens à compléter, selon mes moyens, le tableau de ce vaste et
singulier Empire.

On ne saurait se figurer la tristesse de Saint-Pétersbourg les jours où
l'Empereur est absent; à la vérité cette ville n'est, en aucun temps, ce
qui s'appelle gaie; mais sans la cour, c'est un désert: vous savez
d'ailleurs qu'elle est toujours menacée de destruction par la mer.
Aussi, me disais-je ce matin en parcourant ses quais solitaires, ses
promenades vides: «Pétersbourg va donc être submergé; les hommes ont
fui, et l'eau revient prendre possession du marécage; cette fois la
nature a fait raison des efforts de l'art.» Ce n'est rien de tout cela,
Pétersbourg est mort parce que l'Empereur est à Péterhoff; voilà tout.

L'eau de la Néva, repoussée par la mer, monte si haut, les terres sont
si basses, que ce large débouché avec ses innombrables bras ressemble à
une inondation stagnante, à un marais: on appelle la Néva un fleuve,
faute de lui trouver quelque qualification plus exacte. À Pétersbourg la
Néva, c'est déjà la mer; plus haut, c'est un émissaire long de quelques
lieues, et qui sert de décharge au lac Ladoga dont il apporte les eaux
dans le golfe de Finlande.

À l'époque où l'on construisait les quais de Pétersbourg, le goût des
édifices peu élevés était dominant chez les Russes; goût fort
déraisonnable dans un pays où la neige diminue de six pieds pendant huit
mois de l'année la hauteur des murailles, et où le sol n'offre aucun
accident qui puisse couper d'une manière un peu pittoresque le cercle
régulier que forme l'immuable ligne de l'horizon servant de cadres à des
sites plats comme la mer.

Un ciel gris, une eau peu vive, un climat ennemi de la vie, une terre
spongieuse, basse, infertile et sans solidité, une plaine si peu variée
que la terre y ressemble à de l'eau d'une teinte légèrement foncée, tels
sont les désavantages contre lesquels l'homme avait à lutter pour
embellir Pétersbourg et ses environs. C'est assurément par un caprice,
bien contraire au sentiment du beau, qu'on s'avise de poser sur une
table rase une suite de monuments très-plats et qui marquent à peine
leur place sur la mousse unie des marécages. Dans ma jeunesse, je
m'enthousiasmais au pied des montagneuses côtes de la Calabre devant des
paysages dont toutes les lignes étaient verticales, la mer exceptée. Ici
au contraire la terre n'est qu'une surface plane qui se termine par une
ligne parfaitement horizontale tirée entre le ciel et l'eau. Les hôtels,
les palais et les colléges qui bordent la Néva paraissent à peine sortir
du sol ou plutôt de la mer; il y en a qui n'ont qu'un étage, les plus
élevés en ont trois, et tous semblent écrasés. Les mâts des bateaux
dépassent les toits des maisons; ces toits sont de fer peint: c'est
propre et léger; mais on les a faits très-plats à l'italienne; autre
contre-sens! Les toits pointus conviennent seuls aux pays où la neige
abonde. En Russie on est choqué à chaque pas des résultats d'une
imitation irréfléchie.

Entre ces carrés d'édifices dont l'architecture veut être romaine, vous
apercevez de vastes percées droites et vides qu'on appelle des rues;
l'aspect de ces ouvertures, malgré les colonnades classiques qui les
bordent, n'est rien moins que méridional. Le vent balaie sans obstacle
ces routes alignées et larges comme les allées qui divisent les
compartiments d'un camp.

La rareté des femmes contribue à la tristesse de la ville. Celles qui
sont jolies ne sortent guère à pied. Les personnes riches qui veulent
marcher ne manquent jamais de se faire suivre par un laquais; cet usage
est ici fondé sur la prudence et la nécessité.

L'Empereur seul a la puissance de peupler cet ennuyeux séjour, seul il
fait foule dans ce bivouac, abandonné sitôt que le maître a disparu. Il
prête une passion, une pensée à des machines; enfin il est le magicien
dont la présence éveille la Russie et dont l'absence l'endort: dès que
la cour a quitté Pétersbourg, cette magnifique résidence prend l'aspect
d'une salle de spectacle après la représentation. L'Empereur est la
lumière de la lampe. Depuis mon retour de Péterhoff, je ne reconnais pas
Pétersbourg; ce n'est plus la ville que j'ai quittée il y a quatre
jours: si l'Empereur revenait cette nuit, demain on trouverait un vif
intérêt à tout ce qui ennuie aujourd'hui. Il faut être Russe pour
comprendre le pouvoir de l'œil du maître; c'est bien autre chose que
l'œil de l'amant cité par La Fontaine.

Vous croyez qu'une jeune fille pense à ses amours en présence de
l'Empereur. Détrompez-vous, elle pense à obtenir un grade pour son
frère: une vieille femme, dès qu'elle sent le voisinage de la cour, ne
sent plus ses infirmités; elle n'a pas de famille à pourvoir: n'importe;
on fait de la courtisanerie pour le plaisir d'en faire, et l'on est
servile sans intérêt; comme on aime le jeu pour lui-même. La flatterie
n'a pas d'âge. Ainsi, à force de secouer le fardeau des ans, cette
marionnette ridée perd la dignité de la vieillesse: on se sent
impitoyable pour la décrépitude agitée, parce qu'elle est ridicule.
C'est surtout à la fin de la vie qu'il faudrait savoir pratiquer les
leçons du temps, qui ne cesse de nous enseigner le grand art de
renoncer. Heureux les hommes qui de bonne heure ont su profiter de ces
avertissements!!... le renoncement prouve la force de l'âme: quitter
avant de perdre, telle est la coquetterie de la vieillesse.

Elle n'est guère à l'usage des gens de cour; aussi l'exerce-t-on à
Saint-Pétersbourg moins que partout ailleurs. Les vieilles femmes
remuantes me paraissent le fléau de la cour de Russie. Le soleil de la
faveur aveugle les ambitieux et surtout les ambitieuses; il les empêche
de discerner leur véritable intérêt qui serait de sauver sa fierté en
cachant les misères de son cœur. Au contraire, les courtisans russes,
pareils aux dévots perdus en Dieu, se glorifient de leur pauvreté d'âme:
ils font flèche de tout bois, ils exercent leur métier à découvert. Ici
le flatteur joue les cartes sur la table; et ce qui m'étonne, c'est
qu'il puisse encore gagner à un jeu si connu de tout le monde. En
présence de l'Empereur l'hydropique respire, le vieillard paralysé
devient agile, il n'y a plus de malade, plus de goutteux: il n'y a plus
d'amoureux qui brûle, plus de jeune homme qui s'amuse, plus d'homme
d'esprit qui pense, il n'y a plus d'homme!!! C'est l'avanie de l'espèce.
Pour tenir lieu d'âme à ces apparences humaines, il leur reste un
dernier souffle d'avarice et de vanité qui les anime jusqu'à la fin: ces
deux passions font vivre toutes les cours, mais ici elles donnent à
leurs victimes l'émulation militaire; c'est une rivalité disciplinée qui
s'agite à tous les étages de la société. Monter d'un grade en attendant
mieux, telle est la pensée de cette foule étiquetée.

Mais aussi quelle prostration de force a lieu quand l'astre qui faisait
mouvoir ces atomes flatteurs, n'est plus au-dessus de l'horizon! On
croit voir la rosée du soir tomber sur la poussière, ou les nonnes de
Robert-le-Diable se recoucher dans leurs sépulcres en attendant le
signal d'une nouvelle ronde.

Avec cette continuelle tension de l'esprit de tous et de chacun vers
l'avancement, point de conversation possible: les yeux des Russes du
grand monde sont des tournesols de palais: on vous parle sans
s'intéresser à ce qu'on vous dit, et le regard reste fasciné par le
soleil de la faveur.

Ne croyez pas que l'absence de l'Empereur rende la conversation plus
libre; il est toujours présent à l'esprit: alors à défaut des yeux c'est
la pensée qui fait tournesol. En un mot, l'Empereur est le bon Dieu; il
est la vie, il est l'amour pour ce malheureux peuple. C'est en Russie
surtout qu'il faudrait répéter sans se lasser la prière du sage: «Mon
Dieu, préservez-moi de l'ensorcellement des niaiseries!»

Vous figurez-vous la vie humaine réduite à l'espoir de faire la
révérence au maître pour le remercier d'un regard? Dieu avait mis trop
de passions dans le cœur de l'homme pour l'usage qu'il en fait ici.

Que si je me mets à la place du seul homme à qui l'on y reconnaisse le
droit de vivre libre, je tremble pour lui. Terrible rôle à jouer que
celui de la providence de soixante millions d'âmes!! Cette divinité, née
d'une superstition politique, n'a que deux partis à prendre: prouver
qu'elle est homme en se laissant écraser, ou pousser ses sectateurs à la
conquête du monde pour soutenir qu'elle est Dieu; voilà comment en
Russie la vie entière n'est que l'école de l'ambition.

Mais par quel chemin les Russes ont-ils passé pour arriver à cette
abnégation d'eux-mêmes? Quel moyen humain a pu amener un tel résultat
politique? le moyen?... le voici, c'est le _tchinn_: le tchinn est le
galvanisme, la vie apparente des corps et des esprits, c'est la passion
qui survit à toutes les passions!... Je vous ai montré les effets du
tchinn: maintenant il est juste que je vous dise ce que c'est que le
tchinn.

Le tchinn c'est une nation enrégimentée, c'est le régime militaire
appliqué à une société tout entière, et même aux classes qui ne vont pas
à la guerre. En un mot c'est la division de la population civile en
classes, qui répondent aux grades de l'armée. Depuis que cette
hiérarchie est instituée, tel homme qui n'a jamais vu faire l'exercice,
peut obtenir le rang de colonel.

Pierre-le-Grand, c'est toujours à lui qu'il faut remonter pour
comprendre la Russie actuelle: Pierre-le-Grand, importuné de certains
préjugés nationaux qui ressemblaient à de l'aristocratie, et qui le
gênaient dans l'exécution de ses plans, s'avisa un jour de trouver les
têtes de son troupeau trop pensantes, trop indépendantes; voulant
remédier à cet inconvénient, le plus grave de tous aux yeux d'un esprit
actif et sagace dans sa sphère, mais trop borné pour comprendre les
avantages de la liberté quelque profitable qu'elle soit aux nations, et
même aux hommes qui les gouvernent; ce grand maître, en fait
d'arbitraire, n'imagina rien de mieux dans sa pénétration profonde, mais
restreinte, que de diviser le troupeau, c'est-à-dire, le pays en
diverses classes indépendantes du nom, de la naissance des individus et
de l'illustration des familles: si bien que le fils du plus grand
seigneur de l'Empire peut faire partie d'une classe inférieure, tandis
que le fils d'un de ses paysans peut monter aux premières classes selon
le bon plaisir de l'Empereur. Dans cette division du peuple, chaque
homme reçoit sa place de la faveur du prince; et voilà comment la Russie
est devenue un régiment de soixante millions d'hommes, c'est ce qu'on
appelle le _tchinn_, et c'est la plus grande œuvre de Pierre-le-Grand.

Vous voyez de quelle manière ce prince, qui a fait tant de mal par
précipitation, s'est affranchi en un jour des entraves des siècles. Ce
tyran du bien, quand il a voulu régénérer son peuple, a compté la
nature, l'histoire, le passé, le caractère, la vie des hommes pour rien.
De tels sacrifices rendent les grands résultats faciles, aussi Pierre
Ier a-t-il fait de grandes choses, mais avec d'immenses moyens; et ces
grandes choses ont été rarement bonnes. Il sentait fort bien et savait
mieux que personne que tant que la noblesse subsiste dans une société,
le despotisme d'un seul n'y sera jamais qu'une fiction; donc il s'est
dit: pour réaliser mon gouvernement il faut anéantir ce qui reste du
régime féodal, et le meilleur moyen d'atteindre à ce but c'est de faire
des caricatures de gentilshommes, d'accaparer la noblesse, c'est-à-dire
de la détruire en la faisant dépendre de moi: aussitôt la noblesse a été
sinon abolie, du moins transformée, c'est-à-dire annulée par une
institution qui la supplée sans la remplacer. Il est des castes dans
cette hiérarchie où il suffit d'entrer pour acquérir la noblesse
héréditaire. Pierre-le-Grand, que j'appellerais plus volontiers
Pierre-le-Fort, devançant de plus d'un demi-siècle les révolutions
modernes, a écrasé la féodalité par ce moyen. Moins puissante à la
vérité chez lui qu'elle ne l'était chez nous, elle a succombé sous
l'institution moitié civile moitié militaire qui a fait la Russie
actuelle. Il était doué d'un esprit lucide, et néanmoins de courte
portée. Aussi, en élevant son pouvoir sur tant de ruines, n'a-t-il su
profiter de la force exorbitante qu'il accaparait que pour singer plus à
son aise la civilisation de l'Europe.

Avec les moyens d'action usurpés par ce prince, un esprit créateur eût
opéré bien d'autres miracles. Mais la nation russe, montée après toutes
les autres sur la grande scène du monde, a eu pour génie l'imitation: et
pour organe, un élève charpentier! Avec un chef moins minutieux, moins
attaché aux détails, cette nation eût fait parler d'elle plus tard, il
est vrai, mais d'une manière plus glorieuse. Son pouvoir fondé sur des
nécessités intérieures, eût été utile au monde; il n'est qu'étonnant.

Les successeurs de ce législateur en sayon, ont joint pendant cent ans
l'ambition de subjuguer leurs voisins à la faiblesse de les copier.
Aujourd'hui l'Empereur Nicolas croit enfin le temps venu où la Russie
n'a plus besoin d'aller prendre ses modèles chez les étrangers pour
dominer et pour conquérir le monde. Il est le premier souverain vraiment
Russe qu'ait eu la Russie depuis Ivan IV. Pierre Ier, Russe par son
caractère, ne l'était pas par sa politique; Nicolas, Allemand par
nature, est Russe par calcul et par nécessité.

Le tchinn est composé de quatorze classes et chacune de ces classes a
des priviléges qui lui sont propres. La quatorzième est la plus basse.

Placée immédiatement au-dessus des serfs elle a pour unique avantage
celui d'être composée d'hommes intitulés libres. Cette liberté consiste
à ne pouvoir être frappé sans que celui qui donne les coups encoure des
poursuites criminelles. En revanche, tout individu qui fait partie de
cette classe est tenu d'écrire sur sa porte son numéro de classe afin
que nul supérieur ne puisse être induit en tentation ni en erreur;
averti par cette précaution, le batteur d'homme libre deviendrait
coupable et serait passible d'une peine.

Cette quatorzième classe est composée des derniers employés du
gouvernement, des commis de la poste, facteurs, et autres subalternes
chargés de porter ou d'exécuter les ordres des administrateurs
supérieurs: elle répond au grade de sous-officier dans l'armée
Impériale. Les hommes qui la composent, serviteurs de l'Empereur, ne
sont serfs de personne; et ils ont le sentiment de leur dignité sociale;
quant à la dignité humaine, vous le savez, elle n'est pas connue en
Russie.

Toutes les classes du tchinn répondant à autant de grades militaires, la
hiérarchie de l'armée se trouve pour ainsi dire en parallèle avec
l'ordre qui règne dans l'état tout entier. La première classe est au
sommet de la pyramide, et elle se compose aujourd'hui d'un seul homme:
le maréchal Paskiewitch, vice-roi de Varsovie.

Je vous le répète, c'est uniquement la volonté de l'Empereur qui fait
qu'un individu avance dans le tchinn. Ainsi un homme monté de degrés en
degrés jusqu'au rang le plus élevé de cette nation artificielle, peut
parvenir aux derniers honneurs militaires sans avoir servi dans aucune
arme.

La faveur de l'avancement ne se demande jamais, mais elle se brigue
toujours.

Il y a là une force de fermentation immense mise à la disposition du
chef de l'État. Les médecins se plaignent de ne pouvoir donner la fièvre
à certains patients pour les guérir des maladies chroniques: le Czar
Pierre a inoculé la fièvre de l'ambition à tout son peuple pour le
rendre plus pliable et pour le gouverner à sa guise.

L'aristocratie anglaise est également indépendante de la naissance,
puisqu'elle tient à deux choses qui s'acquièrent: à la charge et à la
terre. Or si cette aristocratie, toute mitigée qu'elle est, prête encore
une énorme influence à la couronne, quelle ne doit donc pas être la
puissance d'un maître de qui relèvent toutes ces choses à la fois, en
droit comme en fait?...

Il résulte d'une semblable organisation sociale une fièvre d'envie
tellement violente, une tension si constante des esprits vers
l'ambition, que le peuple russe a dû devenir inepte à tout, excepté à la
conquête du monde. J'en reviens toujours à ce terme, parce qu'on ne peut
s'expliquer que pour un tel but l'excès des sacrifices imposés ici à
l'individu par la société. Si l'ambition excessive dessèche le cœur d'un
homme, elle peut bien aussi tarir la pensée, égarer le jugement d'une
nation au point de lui faire sacrifier sa liberté à la victoire. Sans
cette arrière-pensée, avouée ou non, et à laquelle bien des hommes
obéissent peut-être à leur insu, l'histoire de Russie me paraîtrait une
énigme inexplicable.

Ici s'élève une question capitale: la pensée conquérante qui est la vie
secrète de la Russie, est-elle un leurre propre à séduire plus ou moins
longtemps des populations grossières, ou bien doit-elle un jour se
réaliser?

Ce doute m'obsède sans cesse, et malgré tous mes efforts je n'ai pu le
résoudre. Tout ce que je puis vous dire, c'est que depuis que je suis en
Russie, je vois en noir l'avenir de l'Europe. Pourtant ma conscience
m'oblige à vous avouer que cette opinion est combattue par des hommes
très-sages et très-expérimentés.

Ces hommes disent que je m'exagère la puissance russe, que chaque
société a ses fatalités, que le destin de celle-ci est de pousser ses
conquêtes vers l'Orient, puis de se diviser elle-même. Ces esprits qui
s'obstinent à ne pas croire au brillant avenir des Slaves conviennent
avec moi des heureuses et aimables dispositions de ce peuple; ils
reconnaissent qu'il est doué de l'instinct du pittoresque, ils lui
accordent le sentiment musical; ils concluent que ces dispositions
peuvent l'aider à cultiver les beaux-arts jusqu'à un certain point, mais
qu'elles ne suffisent pas à réaliser les prétentions dominatrices que je
lui attribue ou que je suppose à son gouvernement. «Le génie
scientifique manque aux Russes, ajoutent-ils, ils n'ont jamais montré de
puissance créatrice; n'ayant reçu de la nature qu'un esprit paresseux et
superficiel, s'ils s'appliquent, c'est par peur plus que par penchant;
la peur les rend aptes à tout entreprendre, à ébaucher tout; mais aussi
elle les empêche d'aller loin sur aucune route; le génie est de sa
nature hardi comme l'héroïsme, il vit de liberté, tandis que la peur et
l'esclavage n'ont qu'un règne et une sphère bornés comme la médiocrité
dont ils sont les armes. Les Russes bons soldats sont mauvais marins; en
général, ils sont plus résignés que réfléchis; plus religieux que
philosophes, ils ont plus d'obéissance que de volonté, leur pensée
manque de ressort comme leur âme de liberté[2]. Ce qui leur paraît le
plus difficile et ce qui leur est le moins naturel, c'est d'occuper
sérieusement leur intelligence et de fixer leur imagination, afin de
l'exercer utilement: toujours enfants, ils pourront pour un moment être
conquérants dans le domaine du sabre; ils ne le seront jamais dans celui
de la pensée; or, un peuple qui n'a rien à enseigner aux peuples qu'il
veut subjuguer n'est pas longtemps le plus fort.

«Physiquement même les paysans français et anglais sont plus robustes
que les Russes: ceux-ci sont plus agiles que musculeux, plus féroces
qu'énergiques, plus rusés qu'entreprenants; ils ont le courage passif,
mais ils manquent d'audace et de persévérance: l'armée, si remarquable
par sa discipline et par sa bonne tenue les jours de parade, est
composée, à l'exception de quelques corps d'élite, d'hommes bien
habillés quand ils se montrent en public, mais tenus salement lorsqu'ils
restent dans l'intérieur des casernes. Le teint hâve des soldats trahit
la souffrance et la faim; car les fournisseurs volent ces malheureux qui
ne sont pas assez payés pour subvenir à leurs besoins, en prélevant sur
leur solde de quoi se mieux nourrir: les deux campagnes de Turquie ont
assez montré la faiblesse du colosse: bref, une société qui n'a pas
goûté de la liberté en naissant, et chez laquelle toutes les grandes
crises politiques ont été provoquées par l'influence étrangère, énervée
dans son germe, n'a pas un long avenir...»

De tout cela l'on conclut que la Russie puissante chez elle, redoutable
tant qu'elle ne luttera qu'avec des populations asiatiques, se briserait
contre l'Europe le jour où elle voudrait jeter le masque et faire la
guerre pour soutenir son arrogante diplomatie.

Telles sont, ce me semble, les plus fortes raisons opposées à mes
craintes par les optimistes politiques. Je n'ai point affaibli les
arguments de mes adversaires; ils m'accusent d'exagérer le danger. À la
vérité, mon opinion est partagée par d'autres esprits tout aussi graves
et qui ne cessent de reprocher aux optimistes leur aveuglement, en les
exhortant à reconnaître le mal avant qu'il soit devenu irrémédiable. Je
vous ai présenté la question sous ses deux faces; prononcez: votre arrêt
sera pour moi d'un grand poids; toutefois, je vous préviens que si votre
décision m'est contraire, elle n'aura d'autre résultat prochain que de
me forcer à défendre mon opinion le plus longtemps et le plus
vigoureusement possible, en tâchant de l'étayer par de meilleures
raisons. Je vois le colosse de près, et j'ai peine à me persuader que
cette œuvre de la Providence n'ait pour but que de diminuer la barbarie
de l'Asie. Il me semble qu'elle est principalement destinée à châtier la
mauvaise civilisation de l'Europe par une nouvelle invasion; l'éternelle
tyrannie orientale nous menace incessamment et nous la subirons si nos
extravagances et nos iniquités nous rendent dignes d'un tel châtiment.

Vous n'attendez pas de moi un voyage complet; je néglige de vous parler
de bien des choses célèbres ou intéressantes, parce qu'elles n'ont fait
que peu d'impression sur moi: je veux rester libre, et ne décrire que ce
qui me frappe vivement. Les nomenclatures obligées me dégoûteraient des
voyages: il y a bien assez de catalogues sans que j'ajoute mes listes à
tant de chiffres.

On ne peut rien voir ici sans cérémonie et sans préparation. Aller
quelque part que ce soit, quand l'envie vous prend d'y aller, c'est
chose impossible; s'il faut prévoir quatre jours d'avance où vous
portera votre fantaisie, autant n'avoir point de fantaisie: c'est à quoi
l'on finit par se résigner en vivant ici. L'hospitalité russe, hérissée
de formalités, rend la vie difficile aux étrangers les plus favorisés;
c'est un prétexte honnête pour gêner les mouvements du voyageur et pour
borner la licence de ses observations. On vous fait soi-disant les
honneurs du pays, et grâce à cette fastidieuse politesse, l'observateur
ne peut visiter les lieux, examiner les choses qu'avec un guide; n'étant
jamais seul, il a plus de peine à juger d'après lui-même, et c'est ce
qu'on veut. Pour entrer en Russie, il faut déposer, avec votre
passe-port, votre libre arbitre à la frontière. Voulez-vous voir les
curiosités d'un palais? on vous donnera un chambellan qui vous en fera
les honneurs du haut en bas, et vous forcera par sa présence à observer
chaque chose en détail, c'est-à-dire à ne voir que de son point de vue
et à tout admirer sans choix. Voulez-vous parcourir un camp, qui n'a
d'autre intérêt pour vous que le site des baraques, l'aspect pittoresque
des uniformes, la beauté des chevaux, la tenue du soldat sous la tente?
un officier, quelquefois un général vous accompagnera: un hôpital? le
médecin en chef vous escortera: une forteresse? le gouverneur vous la
montrera ou plutôt vous la cachera poliment: une école, un établissement
public quelconque? le directeur, l'inspecteur sera prévenu de votre
visite, vous le trouverez sous les armes, et l'esprit bien préparé à
braver votre examen: un édifice? l'architecte vous en fera parcourir
toutes les parties, et vous expliquera de lui-même tout ce que vous ne
lui demanderez pas afin d'éviter de vous instruire de ce que vous avez
intérêt d'apprendre.

Il résulte de ce cérémonial oriental que pour ne point passer votre
temps à faire le métier de demander des permissions, vous renoncez à
voir bien des choses; premier avantage!... Ou si votre curiosité est
assez robuste pour vous faire persister à importuner les gens, vous
serez au moins surveillé de si près dans vos perquisitions qu'elles
n'aboutiront à rien; vous ne communiquerez qu'officiellement avec les
chefs des établissements soi-disant publics, et l'on ne vous laissera
d'autre liberté que celle d'exprimer devant l'autorité légitime votre
admiration commandée par la politesse, par la prudence et par une
reconnaissance dont les Russes sont fort jaloux. On ne vous refuse rien,
mais on vous accompagne partout: la politesse devient ici un moyen de
surveillance.

Voilà comme on vous tyrannise sous prétexte de vous faire honneur. Tel
est le sort des voyageurs privilégiés. Quant aux voyageurs non protégés,
ils ne voient rien du tout. Ce pays est organisé de façon que sans
l'intervention immédiate des agents de l'autorité, nul étranger ne peut
le parcourir agréablement ni même sûrement. Vous reconnaissez, j'espère,
les mœurs et la politique de l'Orient déguisées sous l'urbanité
européenne... Cette alliance de l'Orient et de l'Occident dont on
retrouve les conséquences à chaque pas est ce qui caractérise l'Empire
russe.

La demi-civilisation procède par des formalités; une civilisation
raffinée les fait disparaître; c'est ainsi que la politesse parfaite
exclut les façons.

Les Russes sont encore persuadés de l'efficacité du mensonge, et cette
illusion m'étonne de la part de gens qui en ont tant usé... Ce n'est pas
que leur esprit manque de finesse ou de compréhension; mais dans un pays
où les _gouvernants_ n'ont pas encore compris les avantages de la
liberté, même pour eux, les gouvernés doivent reculer devant les
inconvénients immédiats de la sincérité. On est forcé de le répéter à
chaque instant: ici, peuples et grands, tous nous rappellent les Grecs
du Bas-Empire.

Je ne suis peut-être pas assez reconnaissant des soins dont ce peuple
affecte d'entourer un étranger connu; c'est que je vois le fond des
pensées et que je me dis malgré moi: tout cet empressement montre moins
de bienveillance qu'il ne trahit d'inquiétude.

On veut, d'après le judicieux précepte de Monomaque[3], que _l'étranger
sorte content du pays_.

Ce n'est pas que le vrai pays se soucie de ce qu'on dit et pense de lui;
mais quelques familles prépondérantes sont travaillées du puéril désir
de refaire en Europe la réputation de la Russie.

Si je regarde plus avant, j'aperçois, sous le voile dont on se plaît à
couvrir les objets, le goût du mystère pour le mystère même; c'est un
effet de l'habitude et de la complexion... Ici la réserve est à l'ordre
du jour, comme l'imprudence l'est à Paris.

En Russie le secret préside à tout: secret administratif, politique,
social; discrétion utile et inutile, silence superflu pour assurer le
nécessaire; tels sont les inévitables conséquences du caractère primitif
de ces hommes, corroboré par l'influence de leur gouvernement. Tout
voyageur est un indiscret; il faut le plus poliment possible garder à
vue l'étranger toujours trop curieux, de peur qu'il ne voie les choses
telles qu'elles sont, ce qui serait la plus grande des inconvenances.
Bref les Russes sont des Chinois déguisés; ils ne veulent pas avouer
leur aversion pour les observateurs venus de loin; mais s'ils osaient
braver ainsi que les vrais Chinois le reproche de barbarie, ils nous
refuseraient l'entrée de Pétersbourg comme on nous exclut de Pékin, et
ils n'admettraient chez eux que les gens de métiers, en ayant soin de ne
plus permettre à l'ouvrier qui serait reçu de retourner dans son pays.
Vous voyez pourquoi l'hospitalité russe trop vantée m'importune plus
qu'elle ne me flatte et ne me touche; on m'enchaîne sous prétexte de me
protéger; mais de toutes les espèces de gênes, la plus insupportable me
paraît celle dont je n'ai pas le droit de me plaindre. La reconnaissance
que j'éprouve ici pour l'empressement dont je me vois l'objet est celle
d'un soldat enrôlé de force: moi, indépendant avant tout, c'est-à-dire
voyageur, je me sens passer sous le joug: on s'évertue sans cesse à
discipliner mes idées... On ne sait faire autre chose ici que
l'exercice; les esprits y manœuvrent comme les soldats; chaque soir en
rentrant chez moi, je me tâte pour voir quel uniforme je porte,
j'examine mes pensées pour leur demander leur grade, car les idées sont
classées en ce pays selon les personnes: à tel rang on a ou l'on
professe telle manière de voir, et plus on monte, moins on pense,
c'est-à-dire, moins on ose parler.

Ayant évité soigneusement de me lier avec beaucoup de grands seigneurs,
je n'ai bien vu que la cour; je voulais conserver mes droits de juge
indépendant et impartial, je craignais de me faire accuser d'ingratitude
ou d'infidélité; je craignais surtout de rendre des personnes du pays
responsables de mes opinions particulières. Mais à la cour j'ai passé en
revue toute la société.

L'affectation du ton français, moins l'esprit de conversation naturel à
la France, voilà ce qui m'a frappé d'abord. J'ai bien entrevu un esprit
russe, esprit caustique, sarcastique, moqueur, et qui me paraîtrait
amusant dans une conversation libre, sans jamais m'inspirer de sécurité
ni de bienveillance. Mais cet esprit demeure caché aux étrangers comme
tout le reste. Si je séjournais ici un peu de temps j'arracherais leur
masque à ces marionnettes; car je m'ennuie de les voir copier les
grimaces françaises. À mon âge on n'a plus rien à apprendre de
l'affectation; la vérité seule intéresse toujours, parce qu'elle
instruit; elle seule est toujours nouvelle.

Voilà donc pourquoi j'ai profité le moins possible de l'hospitalité des
gens du grand monde; c'est bien assez de subir l'indispensable
hospitalité des administrateurs et des employés de tous grades; cette
surveillance, qu'on s'efforce de décorer d'un nom patriarcal, me rebute
comme l'hypocrisie. Parlez-moi des pays où l'hospitalité n'est pas un
impôt régulier! celle qu'on y reçoit a le prix d'une faveur.

J'ai remarqué dès le premier abord que tout Russe des basses classes,
soupçonneux par nature, déteste les étrangers par ignorance, par préjugé
national; j'ai trouvé ensuite que tout Russe des classes élevées,
également soupçonneux, les craint parce qu'il les croit hostiles; il
dit: «Les Français, les Anglais sont persuadés de leur supériorité sur
tous les peuples,» ce motif suffit au Russe pour haïr l'étranger, comme
en France le provincial se défie du Parisien. Une jalousie sauvage, une
envie puérile, mais impossible à désarmer, domine la plupart des Russes
dans leurs rapports avec les hommes des autres pays; et comme vous
sentez partout cette disposition peu sociable, vous finissez, tout en
vous en plaignant, par partager la méfiance que vous inspirez. Vous
concluez qu'une confiance qui ne devient jamais réciproque est de la
duperie, et dès lors vous restez froid, réservé, comme les cœurs au fond
desquels vous lisez malgré vous et malgré eux.

Le caractère russe, sous beaucoup de rapports, est le contraire du
caractère allemand. Voilà pourquoi les Russes disent qu'ils ressemblent
aux Français; mais cette analogie n'est qu'apparente; dans le fond des
âmes il y a une grande dissemblance. Vous pouvez admirer si bon vous
semble en Russie la pompe, la dignité orientale, vous y pouvez étudier
l'astuce grecque: gardez-vous d'y chercher la naïveté gauloise, la
sociabilité, l'amabilité des Français quand ils sont naturels; vous y
trouveriez encore moins, je l'avoue, la bonne foi, la solidité
d'instruction, la cordialité germaniques. En Russie on rencontrera de la
bonté puisqu'il y en a partout où il y a des hommes; mais on n'y
rencontrera jamais de la bonhomie.

Tout Russe est né imitateur, donc il est observateur avant tout et même,
pour tout dire, ce talent qui est celui des peuples enfants, dégénère
souvent en un espionnage assez bas; il produit des questions importunes,
impolies et qui deviennent choquantes de la part de gens toujours
impénétrables eux-mêmes et dont les réponses ne sont que des
faux-fuyants. On dirait ici que l'amitié même a quelqu'accointance avec
la police. Comment se sentir à son aise avec des hommes si avisés, si
discrets quant à ce qui les concerne et si inquisitifs à l'égard des
autres? S'ils vous voyaient prendre avec eux des manières plus
naturelles que celles qu'ils ont avec vous, ils vous croiraient leur
dupe: gardez-vous donc de leur laisser voir de l'abandon, de leur
témoigner de la confiance: pour des hommes qui ne sentent rien, il y a
un amusement à observer les émotions des autres; mais je n'aime pas à
servir à ce divertissement. Nous voir vivre, c'est le plus grand plaisir
des Russes; si nous les laissions faire, ils se plairaient à lire dans
notre cœur, à faire l'analyse de nos sentiments, comme on va au
spectacle.

La défiance excessive des gens auxquels vous avez affaire ici, à quelque
classe qu'ils appartiennent, vous avertit de vous tenir sur vos gardes:
le danger que vous courez vous est révélé par la peur que vous inspirez.

L'autre jour à Péterhoff un traiteur n'a pas voulu permettre à mon
domestique de place de me servir un mauvais souper dans ma loge
d'acteur, sans lui en faire déposer le prix d'avance. Notez que la
boutique de cet homme si prudent est à deux pas du théâtre. Ce que vous
portez à votre bouche d'une main il faut le payer de l'autre; si vous
commandez quelque chose à un marchand sans lui donner des arrhes, il
croira que vous plaisantez et ne travaillera pas pour vous; nul ne peut
quitter la Russie s'il n'a prévenu de son projet tous ses créanciers;
c'est-à-dire s'il n'a fait annoncer son départ trois fois dans les
gazettes et mis une distance de huit jours entre chaque publication.
Ceci est de rigueur, à moins de payer la police pour abréger les délais,
mais il faut que l'insertion ait eu lieu au moins une ou deux fois. On
ne vous accorde des chevaux de poste que sur une attestation de
l'autorité qui certifie que vous ne devez rien à personne.

Tant de précautions dénotent la mauvaise foi qui règne dans un pays; et
comme jusqu'à présent les Russes ont eu personnellement peu de rapport
avec les étrangers, ils n'ont pu prendre leçon de ruse que d'eux-mêmes.
L'expérience ne leur est venue que des relations qu'ils ont entre eux.
Ces hommes ne nous permettent pas d'oublier le mot de leur souverain
favori Pierre-le-Grand: «Il faut trois juifs pour tromper un Russe.»

À chaque pas que vous faites ici vous reconnaissez ces politiques de
Byzance dépeints par les historiens du temps des croisés et retrouvés
par l'Empereur Napoléon dans l'Empereur Alexandre dont il disait
souvent: «C'est un Grec du Bas-Empire!!...»

Il faut autant qu'on peut éviter d'avoir aucune affaire à traiter avec
des esprits dont les modèles et les instituteurs furent toujours ennemis
de la chevalerie; ces esprits sont esclaves de leurs intérêts, et
souverains de leur parole; je me plais à le répéter: jusqu'à présent
dans tout l'Empire russe je n'ai trouvé qu'une seule personne qui me
parût sincère: c'est l'Empereur.

À la vérité la franchise coûte moins à un autocrate qu'elle ne coûte à
ses sujets. Pour le Czar parler sans déguisement c'est faire acte
d'autorité: le souverain absolu qui ment, abdique.

Mais combien ne s'en est-il pas trouvé qui ont méconnu sur ce point leur
pouvoir et leur dignité! Les âmes basses ne se croient jamais au-dessus
du mensonge; il faut donc savoir gré de sa sincérité même à un homme
tout-puissant. L'Empereur Nicolas unit la franchise à la politesse; et
ces deux qualités, qui s'excluent chez le vulgaire, se servent
merveilleusement l'une l'autre chez ce prince.

Parmi les grands seigneurs, ceux qui ont bon ton l'ont parfait: c'est ce
dont on peut s'assurer tous les jours à Paris et ailleurs. Mais un Russe
de salon qui n'arrive pas à la vraie politesse, c'est-à-dire à
l'expression facile d'une aménité réelle, est d'une grossièreté d'âme
qui devient doublement choquante par la fausse élégance de ses manières
et de son langage. Ces Russes mal élevés et déjà bien endoctrinés, bien
habillés, tranchants, sûrs d'eux-mêmes, suivent au pas de charge
l'élégance de l'Europe, sans savoir que l'élégance des habitudes n'a de
prix qu'autant qu'elle annonce quelque chose de mieux dans le cœur de
ceux qui la possèdent; apprentis de la mode ils prennent l'apparence
pour la chose: ce sont des ours façonnés qui me font regretter les ours
bruts; ils ne sont pas encore des hommes cultivés, qu'ils sont déjà des
sauvages gâtés.

Puisque la Sibérie existe, et qu'on en fait parfois l'usage que vous
savez, je voudrais la peupler de jeunes officiers ennuyés et de belles
dames qui ont mal aux nerfs. «Vous demandez des passe-ports pour Paris,
en voici pour Tobolsk.»

Voilà comment je voudrais que l'Empereur remédiât à la manie des voyages
qui fait d'effrayants progrès en Russie parmi les sous-lieutenants à
imagination et les femmes vaporeuses.

Si en même temps il reportait le siége de son Empire à Moscou, il aurait
réparé le mal causé par Pierre-le-Grand autant qu'un homme peut atténuer
les erreurs des générations.

Pétersbourg, cette ville bâtie contre la Suède plus encore que pour la
Russie, ne devait être qu'un port de mer, un Dantzick russe: au lieu de
cela, Pierre Ier construisit à ses boyards une loge sur l'Europe; il
enferma dans une salle de bal ses grands seigneurs enchaînés, les
laissant lorgner de loin avec envie une civilisation qu'on leur
défendait d'atteindre; car forcer à copier, c'est empêcher d'égaler!
Puis il leur dit: «Vous m'appellerez PIERRE-LE-GRAND sous peine de mort,
parce que c'est moi qui vous civilise au prix de la vie de mon peuple et
de la tête de mon fils!»

Pierre-le-Grand, dans toutes ses œuvres, a compté l'humanité, le temps
et la nature pour rien. Cette erreur, qui est le propre de la médiocrité
obstinée et toute-puissante, c'est-à-dire de la tyrannie dont elle
devient le cachet, ne peut être pardonnée à un homme qualifié de génie
créateur par son peuple. Plus on examine la Russie et plus on se
confirme dans l'opinion que ce prince a été trop exalté, même chez les
étrangers; la postérité peut manquer d'équité par excès d'admiration. Si
le Czar Pierre eût été aussi supérieur qu'on le dit, il eût évité la
fausse route dans laquelle il a poussé son peuple, il eût prévu et
détesté la frivolité d'esprit, l'instruction superficielle à laquelle il
l'a condamné pour des siècles. Peut-on lui pardonner les abus de son
despotisme, à lui qui avait vu le monde au XVIIIe siècle?

Il s'est servi de ses avantages moins en législateur qu'en tyran pour
repétrir sa nation au gré de sa volonté. Malheureusement cette volonté
fut d'un magicien plutôt que d'un esprit vaste et solide. Les grands
hommes pour faire l'avenir n'annulent point le passé, ils l'acceptent
afin d'en modifier les conséquences. Loin de continuer à diviniser cet
ennemi de leur naturel, les Russes devraient lui reprocher d'avoir été
la cause de ce qu'ils n'ont aucun caractère, c'est lui dont l'influence
perpétuée par l'admiration irréfléchie de la postérité les empêche
encore aujourd'hui de produire dans les arts et les sciences, un homme
digne de faire époque chez les peuples étrangers[4]. Un législateur
comme Confucius ne pouvait venir à la suite d'un réformateur tel que le
charpentier de Saardam, et tel que le voyageur capricieux dont l'Europe
d'alors avait vu la barbarie avec effroi, tout en admirant la force
prodigieuse cachée sous cette rude écorce. Ce missionnaire couronné
força un moment la nature parce qu'il le pouvait, mais c'est tout ce
qu'il pouvait... S'il avait été dans sa vie ce qu'il est devenu dans
l'histoire, grâce à la superstition des peuples et à l'exagération des
écrivains, qu'aurait-il fait? il eût attendu; et, par cette patience, il
eût mérité son brevet de grand homme: il a mieux aimé l'obtenir d'avance
et se faire canoniser de son vivant.

Toutes ses idées avec les défauts de caractère dont elles étaient la
conséquence ont encore été exagérées sous les règnes suivants;
l'Empereur Nicolas le premier commence à remonter le torrent en
rappelant les Russes à eux-mêmes: c'est une entreprise que le monde
admirera quand il aura reconnu la fermeté de l'esprit qui l'a conçue.
Après des règnes comme ceux de Catherine et de Paul, refaire de la
Russie, telle que l'avait laissée l'Empereur Alexandre, un Empire russe,
parler russe, penser en russe, avouer qu'on est Russe de cœur, tout en
présidant une cour de grands seigneurs héritiers des favoris de la
_Sémiramis du Nord_: c'est hardi!... Quel que soit le succès d'un tel
plan, il honorera celui qui l'a tracé.

Les courtisans du Czar n'ont nuls droits reconnus et assurés, il est
vrai; mais ils sont toujours forts contre leurs maîtres par les
traditions perpétuées dans le pays; heurter de front les prétentions de
ces hommes, se montrer dans le cours d'un règne déjà long aussi
courageux contre d'hypocrites amis qu'on le fut contre des soldats
révoltés, c'est assurément le fait d'un souverain fort supérieur: cette
double lutte du maître contre ses esclaves furieux et contre ses
impérieux courtisans est un beau spectacle: l'Empereur Nicolas tient ce
qu'il a promis le jour de son avènement au trône; et certes, c'est dire
beaucoup, car aucun prince n'a hérité du pouvoir dans des circonstances
plus critiques, nul n'a fait face à un plus imminent péril avec plus
d'énergie et de grandeur d'âme!...

Après l'émeute du 13 décembre, M. de La Ferronnays s'écriait: Je viens
de voir Pierre-le-Grand civilisé: mot qui avait de la portée parce qu'il
avait de la vérité; en voyant ce même homme dans sa cour développer ses
idées de régénération nationale avec une persévérance infatigable et
cela sans faste, sans bruit, sans violence, on peut s'écrier à plus
juste titre encore: c'est Pierre-le-Grand qui revient pour réparer le
mal fait par Pierre l'aveugle.

En cherchant à juger ce prince avec toute l'impartialité dont je suis
capable, j'ai trouvé en lui tant de choses dignes d'éloges que je ne
permets pas qu'on me parle de ce qui pourrait me troubler dans mon
admiration.

Les pauvres souverains sont comme les statues: on les examine avec une
si minutieuse attention que leurs moindres défauts magnifiés par la
critique font oublier les mérites les plus rares et les plus réels. Mais
plus j'admire l'Empereur Nicolas, plus vous me trouverez injuste
peut-être envers le Czar Pierre. Cependant j'apprécie de mon mieux les
efforts de volonté qu'il a faits pour tirer d'un marais gelé pendant
huit mois de l'année, une ville telle que Pétersbourg. Mais, si j'ai le
malheur d'apercevoir quelques-uns de ces misérables _pastiches_ dont sa
passion pour l'architecture classique, partagée par ses successeurs, a
doté la Russie, mes sens et mon goût révoltés me font perdre tout ce que
j'avais gagné par le raisonnement: des palais antiques pour servir de
casernes à des Finois; des colonnes, des corniches, des frontons, des
péristyles romains sous le pôle, et ces choses à refaire chaque année en
beau plâtre blanc: vous conviendrez qu'une telle parodie de la Grèce et
de l'Italie, moins le marbre et le soleil, peut bien me rendre toute ma
colère; d'ailleurs je renonce avec d'autant plus de résignation au titre
de voyageur impartial, que je suis persuadé que j'y ai droit.

Vous me menaceriez de la Sibérie, que vous ne m'empêcheriez pas de
répéter que le manque de bon sens dans l'ensemble d'un monument, de fini
et d'harmonie dans les détails, est insupportable. En architecture, le
génie sert à trouver le moyen le plus court et le plus simple d'adapter
les édifices à l'usage auquel on les destine. Or, devinez, je vous prie,
à quelle fin des hommes de bon sens ont entassé tant de pilastres,
d'arcades et de colonnades dans un pays qu'on ne peut habiter qu'avec de
doubles châssis aux fenêtres hermétiquement closes pendant neuf mois de
l'année. À Pétersbourg, c'est sous des remparts qu'il faudrait se
promener, non sous des péristyles aériens. Que ne bâtissez-vous des
tunnels et des galeries voûtées pour servir de vestibules, d'ouvrages
avancés, de défense à vos palais[5]. Le ciel est votre ennemi, fuyez-en
donc la vue; le soleil vous manque, vivez aux flambeaux; des
fortifications et des casemates vous sont plus utiles que des promenoirs
à découverte. Avec votre architecture méridionale vous affichez une
prétention au beau climat qui me rend vos pluies et vos vents de l'été
plus insupportables, sans parler des aiguilles de glace qu'on respire
sur vos magnifiques perrons pendant vos interminables hivers.

Les quais de Pétersbourg sont une des plus belles choses de l'Europe:
pourquoi? parce que le luxe est là dans la solidité. Des blocs de granit
apportés dans un bas-fond pour y suppléer la terre, l'éternité du
marbre, opposée à la puissance de destruction du froid, me donnent
l'idée d'une force et d'une grandeur intelligentes. Pétersbourg est en
même temps garanti contre la Néva et orné par les magnifiques parapets
dont on a bordé cette rivière. Le sol nous manque, nous ferons un pavé
de rocs pour porter notre capitale: cent mille hommes y mourront à la
peine! peu nous importe; nous aurons une ville européenne et le renom
d'un grand peuple. Ici, tout en déplorant l'inhumanité qui préside à
cette gloire, je permets qu'on admire, et j'admire moi-même quoiqu'à
regret!... J'admire encore quelques-uns des points de vue dont on jouit
devant le palais d'hiver. Ce palais est bâti dans ce qu'on appelle l'île
de l'Amirauté, aujourd'hui le plus beau quartier de la ville. Voici la
description de Weber, faite, je crois, en 1718; je ne l'ai lue que dans
Schnitzler, qui n'en indique pas clairement la date. «Le quartier
contigu à celui du Jardin d'été, en descendant la Néva, est ce qu'on
nomme l'île de l'Amirauté ou aussi la _Slobode des Allemands_, car c'est
là que la plupart des étrangers sont établis. On y rencontre d'abord (là
où la Moika sort de la Néva) la grande poste et la maison bâtie pour
l'éléphant de Perse, mais où depuis l'on a placé le globe de Gottorp.
L'église luthérienne des Finlandais et celle des catholiques, toutes
deux en bois, sont dans cette partie de l'île appelée aussi _Finnische
Scheeren_, parce qu'elle est occupée en majeure partie par des exilés de
Finlande et de Suède. Les tristes cabanes de ce quartier ressemblent
plus à des cages qu'à des maisons. Il serait difficile d'y trouver les
personnes que l'on cherche, attendu qu'aucune rue ne porte un nom, et
que toutes se désignent par quelques notables habitants qui y demeurent.
Cependant les maisons de Millionne et celles du quai du Palais d'hiver
offrent déjà un bel aspect[6].»

Voilà ce qu'était, il y a un peu plus de cent ans, le plus beau quartier
du Pétersbourg actuel.

Quoique les plus grands monuments de cette ville se perdent dans un
espace qui est plutôt une plaine qu'une place, le palais est imposant,
le style de cette architecture du temps de la régence a de la noblesse,
et la couleur rouge du grès dont l'édifice est bâti plaît à l'œil. La
colonne d'Alexandre, l'État-Major, l'Arc de Triomphe au fond de son
demi-cercle d'édifices, les chevaux, les chars, l'Amirauté avec ses
élégantes colonnettes et son aiguille dorée, Pierre-le-Grand sur son
rocher, les ministères qui sont autant de palais, enfin l'étonnante
église de Saint-Isaac en face d'un des trois ponts jetés sur la Néva;
tout cela perdu dans l'enceinte d'une seule place n'est pas beau, mais
c'est étonnamment grand... Cet enclos bâti est ce qu'on appelle la place
du Palais. C'est réellement un composé de trois places immenses qui n'en
font qu'une: Pétrofskii, Isaakskii, et la place du Palais d'hiver[7].
J'y trouve beaucoup de choses à critiquer; mais j'admire l'ensemble de
ces édifices tout perdus qu'ils sont dans l'espace qu'ils devraient
orner.

Je suis monté sur la coupole d'airain de l'église de Saint-Isaac. Les
échafaudages de ce dôme, l'un des plus élevés du monde, sont à eux seuls
des monuments. L'église n'étant pas terminée, je ne puis avoir l'idée de
l'effet qu'elle produira dans son ensemble.

On voit de là Pétersbourg et ses plats environs; c'est toujours la même
chose à perte de vue, l'homme ne peut vivre ici que par des efforts
soutenus. Le triste et pompeux résultat de ces merveilles me dégoûte des
miracles humains, et servira, j'espère, de leçon aux princes qui
s'aviseraient encore une fois de compter la nature pour rien dans le
choix des lieux où doivent s'élever leurs villes. Une nation ne tombe
guère dans de telles erreurs, elles sont ordinairement le fruit de
l'orgueil des souverains. Ceux-ci se croient le pouvoir de faire de
grandes choses dans les lieux où la Providence avait voulu ne rien faire
du tout; ils prennent la flatterie à la lettre, et se regardent comme
des esprits créateurs. Ce que les princes craignent le moins, c'est
d'être dupes de leur amour-propre; ils se défient de tout, hors
d'eux-mêmes.

J'ai visité quelques églises: celle de la Trinité est belle, mais nue
comme l'intérieur de la plupart des églises grecques que j'ai vues ici:
en revanche l'extérieur des dômes est revêtu d'azur et parsemé d'étoiles
d'or très-brillantes. La cathédrale de Kasan bâtie par Alexandre est
vaste et belle; mais on y entre par un coin: c'est pour respecter la loi
religieuse qui veut que l'autel grec soit invariablement tourné au
levant. La rue dite la Perspective n'étant pas dirigée de manière à
obéir à ce règlement, on a mis l'église de travers; les gens de l'art
ont eu le dessous, les fidèles l'ont emporté, et l'un des plus beaux
monuments de la Russie a été gâté par la superstition.

L'église de Smolna est la plus grande et la plus magnifique de toutes
celles de Pétersbourg: elle appartient à une congrégation, c'est une
espèce de chapitre de femmes et de filles fondé par l'Impératrice Anne.
Des bâtiments énormes sont destinés à loger ces dames. En parcourant
l'enceinte de ce noble asile, de ce cloître grand comme une ville, mais
dont l'architecture serait plus appropriée à un établissement militaire
qu'à une congrégation, on ne sait où l'on est; ce qu'on voit n'est ni
palais ni couvent: c'est une caserne de femmes.

En Russie tout est soumis au régime militaire; la discipline de l'armée
règne dans le chapitre des dames de Smolna.

Près de là, on voit le petit palais de la Tauride bâti en quelques
semaines par Potemkin, pour Catherine: palais élégant, mais abandonné;
or, dans ce pays, ce qui est abandonné est bientôt détruit, car les
pierres mêmes n'y durent qu'à condition qu'on les soigne.

Un jardin d'hiver occupait tout un côté de l'édifice: cette magnifique
serre chaude est vide dans la saison où nous sommes; je la crois
négligée en toutes saisons. C'est de la vieille élégance dépourvue de la
majesté que le temps imprime sur ce qui est antique; de vieux lustres
prouvent qu'on a donné là des fêtes, qu'on y a dansé, qu'on y a soupé.
Je crois que le dernier bal qu'a vu et que verra la Tauride a eu lieu
pour le mariage de la grande-duchesse Hélène, femme du grand-duc Michel.

Il y a dans un coin une Vénus de Médicis, qu'on dit vraiment _antique_;
vous savez que ce type a été souvent reproduit par les Romains.

Cette statue est placée sur un piédestal et l'on y lit l'inscription
suivante écrite en russe:

PRÉSENT DU PAPE CLÉMENT XI, À L'EMPEREUR PIERRE Ier. 1717 ou 1719.

Cette Vénus, envoyée par un pape à un prince schismatique et dans le
costume que vous connaissez, est sans contredit un singulier présent!...
Le Czar, qui méditait depuis longtemps le projet d'éterniser le schisme
en usurpant les dernières libertés de l'Église russe, a dû sourire à
cette marque de bienveillance de l'évêque de Rome[8].

J'ai vu aussi les tableaux de l'Ermitage et je ne vous les décrirai pas,
parce que je pars demain pour Moscou. L'Ermitage! n'est-ce pas un nom un
peu prétentieux pour l'habitation de plaisance d'un souverain au milieu
de sa capitale, à côté de son palais ordinaire? On passe de l'un de ces
palais dans l'autre par un pont jeté sur une rue.

Vous savez comme tout le monde qu'il y a là des trésors surtout de
l'école hollandaise. Mais... je n'aime pas la peinture en Russie; pas
plus que la musique à Londres, où la manière dont on écoute les plus
grands talents et les plus sublimes chefs-d'œuvre me dégoûterait de
l'art. Si près du pôle la lumière n'est pas favorable aux tableaux, et
personne n'est disposé à jouir des merveilleuses nuances du coloris le
plus savant avec des yeux affaiblis par la neige, ou éblouis par une
lumière oblique et persistante. La salle des Rembrandt est admirable
sans doute, néanmoins j'aime mieux ce que j'ai vu de ce maître à Paris
et ailleurs.

Les Claude Lorrain, les Poussin, et quelques tableaux des maîtres
italiens, surtout les Mantegna, les Giambellini, les Salvator Rosa
méritent une mention.

Mais ce qui nuit à cette collection, c'est le grand nombre de tableaux
médiocres qu'il faut oublier pour jouir des chefs-d'œuvre. En formant la
galerie de l'Ermitage, on a prodigué les noms des grands maîtres, ce qui
n'empêche pas que leurs œuvres authentiques n'y soient rares: ces
pompeux baptêmes de tableaux très-ordinaires impatientent les curieux
sans les séduire. Dans une collection d'objets d'art, le voisinage du
beau sert au beau, le mauvais lui nuit: un juge ennuyé est incapable de
juger: l'ennui rend injuste et cruel.

Si les Rembrandt et les Claude Lorrain de l'Ermitage produisent quelque
effet c'est qu'ils sont exposés dans des salles où ils n'ont point de
voisins.

Cette galerie est belle, mais elle me paraît perdue dans une ville où
trop peu de personnes en jouissent.

Une tristesse inexprimable règne dans le palais devenu musée depuis la
mort de celle qui l'animait de sa présence et l'habitait avec esprit.
Cette souveraine absolue entendait mieux que personne la vie intime et
la conversation libre. Ne voulant pas se résigner à la solitude à
laquelle la condamnait sa charge, elle a su causer familièrement tout en
régnant arbitrairement: c'était cumuler des avantages qui s'excluent;
mais je crains que l'Impératrice ne se soit trouvée mieux que son peuple
de cette espèce de tour de force.

Le plus beau portrait qui existe d'elle se voit dans une des salles de
l'Ermitage. J'ai remarqué aussi un portrait de l'Impératrice Marie,
femme de Paul Ier, par madame Le Brun. Il y a, de la même artiste, un
génie écrivant sur un bouclier. Ce dernier ouvrage est un des meilleurs
de l'auteur, dont le coloris qui brave le climat et le temps fait
honneur à l'école française.

À l'entrée d'une salle j'ai trouvé sous un rideau vert ce que vous allez
lire. C'est le règlement de la société intime de l'Ermitage à l'usage
des personnes admises par la Czarine dans cet asile de la liberté...
Impériale.

Je me suis fait traduire littéralement cette charte intime octroyée par
le caprice de la souveraine de ce lieu jadis enchanté; on l'a copiée
pour moi devant moi.

     RÈGLES D'APRÈS LESQUELLES ON DOIT SE CONDUIRE EN ENTRANT.

     ART. 1er.

     «On déposera en entrant ses titres et son rang, de même que son
     chapeau et son épée.

     2.

     «Les prétentions fondées sur les prérogatives de la naissance,
     l'orgueil ou autres sentiments de nature semblable, devront aussi
     rester à la porte.

     3.

     «Soyez gai; toutefois _ne cassez, ni ne gâtez rien_.

     4.

     «Asseyez-vous, restez debout, marchez, faites ce que bon vous
     semblera, sans faire attention à personne.

     5.

     «Parlez modérément et pas trop pour ne pas troubler les autres.

     6.

     «Discutez sans colère et sans vivacité.

     7.

     «Bannissez _les soupirs et les bâillements_, pour ne causer d'ennui
     et n'être à charge à personne.

     8.

     «Les jeux innocents proposés par une personne de la société doivent
     être acceptés par les autres.

     9.

     «Mangez doucement et avec _appétit_, buvez avec modération pour que
     chacun retrouve ses jambes en sortant.

     10.

     «Laissez les querelles à la porte; _ce qui entre par une oreille
     doit sortir par l'autre_ avant de passer le seuil de l'Ermitage. Si
     quelqu'un manquait au règlement ci-dessus, pour chaque faute, et
     sur le témoignage de deux personnes, il sera obligé de boire _un
     verre d'eau fraîche_ (_sans en excepter les dames_): indépendamment
     de cela, il lira à haute voix une page de la _Telemachide_ (poëme
     de Frediakofsky); quiconque manquerait dans une soirée à trois
     articles du règlement sera tenu d'apprendre par cœur six lignes de
     la _Telemachide_. Celui qui manquerait au dixième article ne
     pourrait plus rentrer à l'Ermitage.»

Avant d'avoir lu cette pièce, je croyais à l'Impératrice Catherine un
esprit plus léger. Est-ce une simple plaisanterie? alors elle est
mauvaise puisqu'en fait de plaisanterie les plus courtes sont les
meilleures. Ce qui ne me cause pas moins de surprise que le manque de
goût que dénotent ces statuts, c'est le soin qu'on a pris ici de les
conserver comme une chose précieuse.

Mais ce dont j'ai le plus ri, en lisant ce code social, qui fait le
pendant des instructions galantes de l'Empereur Pierre Ier et de
l'Impératrice Élisabeth à leurs sujets, c'est l'emploi qu'on y fait du
poëme de Frediakofsky. Malheur au poëte immortalisé par un
souverain!!...

Je pars après-demain pour Moscou.



LETTRE VINGTIÈME.

Le ministre de la guerre comte Tchernicheff.--Je lui demande la
permission de voir la forteresse de Schlusselbourg.--Sa réponse.--Site
de ce château fort.--On ne m'accorde la permission que pour les
écluses.--Formalités.--Entraves; politesse gênante à
dessein.--Hallucinations.--Exil du poëte Kotzebue en Sibérie.--Analogie
de nos situations.--Mon départ.--Le feldjæger; effet de sa présence sur
ma voiture.--Quartier des manufactures.--Influence du feldjæger.--Arme à
deux tranchants.--Bords de la Néva.--Villages.--Maisons des paysans
russes.--Le relais.--_Venta_ russe.--Description d'une
ferme.--L'étalon.--Le hangar.--Intérieur de la cabane.--Le thé des
paysans.--Leur costume.--Caractère de ce peuple.--Dissimulation
nécessaire pour vivre en Russie.--Malpropreté des hommes du Nord.--Usage
des bains.--Les femmes de la campagne.--Leur manière de s'habiller; leur
taille.--Mauvais chemin.--Parties de route planchéiées.--Canal
Ladoga.--La maison de l'ingénieur.--Sa femme.--Affectation des femmes du
Nord.--Les écluses de Schlusselbourg.--La source de la Néva.--La
forteresse de Schlusselbourg.--Site du château.--Promenade sur le
lac.--Signe auquel on reconnaît à Schlusselbourg que Pétersbourg est
inondé.--Détour que je prends pour obtenir la permission d'entrer dans
la forteresse.--On nous y reçoit.--Le gouverneur.--Son appartement; sa
femme; conversation traduite.--Mes instances pour voir la prison
d'Ivan.--Description des bâtiments de la forteresse, cour
intérieure.--Ornements d'église.--Prix des chapes.--Tombeau
d'Ivan.--Prisonniers d'État.--Susceptibilité du gouverneur à propos de
cette expression.--L'ingénieur gourmandé par le gouverneur.--Je renonce
à voir la chambre du prisonnier d'Élisabeth.--Différence qu'il y a entre
une forteresse russe et les châteaux forts des autres pays.--Mystère
maladroit.--Cachots sous-marins de Kronstadt.--À quoi sert le
raisonnement.--Abîme d'iniquité.--Le juge seul paraît coupable.--Dîner
de cérémonie chez l'ingénieur.--Sa famille.--La moyenne classe en
Russie.--Esprit de la bourgeoisie: le même partout.--Conversation
littéraire.--Franchise désagréable.--Causticité naturelle des
Russes.--Leur hostilité contre les étrangers.--Dialogue peu
poli.--Allusions à l'ordre de choses établi en France.--Querelle de
mariniers apaisée par la seule apparition de l'ingénieur.--Conversation;
madame de Genlis; Souvenirs de Félicie; ma famille.--Influence de la
littérature française.--Dîner.--Livres modernes prohibés.--Soupe froide;
ragoût russe: quartz, espèce de bière.--Mon départ.--Visite au château
de ***.--Une personne du grand monde.--Différence de ton.--Prétentions
bien fondées.--Avantage des ridicules.--Le grand et le petit
monde.--Retour à Pétersbourg à deux heures du matin.--Ce qu'on exige des
bêtes dans un pays où les hommes sont comptés pour rien.


     Pétersbourg, ce 2 août 1839.


Le jour de la fête de Péterhoff, j'avais demandé au ministre de la
guerre comment je devais m'y prendre pour obtenir la permission de voir
la forteresse de Schlusselbourg.

Ce grave personnage est le comte Tchernicheff: l'aide-de-camp brillant,
l'élégant envoyé d'Alexandre à la cour de Napoléon est devenu un homme
sérieux, important et l'un des ministres les plus occupés de l'Empire:
il ne se passe pas de matinée qu'il ne travaille avec l'Empereur. Il me
répondit: «Je ferai part de votre désir à Sa Majesté.» Ce ton de
prudence, mêlé de quelque surprise, me fit trouver la réponse
significative. Ma demande, quelque simple qu'elle m'eût paru, avait de
l'importance aux yeux d'un ministre. Penser à visiter une forteresse
devenue historique depuis la détention et la mort d'Ivan VI, arrivée
_sous le règne de l'Impératrice Élisabeth_: c'était d'une hardiesse
énorme!... je reconnus que j'avais touché sans m'en douter une corde
sensible, et je me tus.

À quelques jours de là, c'est-à-dire avant-hier, au moment où je me
préparais à partir pour Moscou, je reçus une lettre du ministre de la
guerre qui m'annonçait la permission de voir les _écluses_ de
Schlusselbourg.

L'ancienne forteresse suédoise, dénommée la clef de la Baltique par
Pierre Ier, est située précisément à l'origine de la Néva dans une île
du lac Ladoga, dont cette rivière est, à proprement parler, l'émissaire;
espèce de canal naturel par lequel le lac envoie ses eaux jusqu'au golfe
de Finlande. Mais ce canal, qui est la Néva, se grossit encore d'une
abondante gerbe d'eau qu'on regarde exclusivement comme la source du
fleuve, on la voit sourdre au fond des eaux qui la recouvrent
précisément sous les murs de la forteresse de Schlusselbourg, entre la
rivière et le lac, dont les flots s'écoulant par l'émissaire se
confondent aussitôt avec celles de la source qu'elles entraînent dans
leur cours; c'est une curiosité naturelle des plus remarquables qu'il y
ait en Russie; et le site, quoique très-plat, comme tous ceux du pays,
est l'un des plus intéressants des environs de Pétersbourg.

Moyennant les écluses, les bateaux évitent le danger, ils longent le lac
sans passer sur la source de la Néva, et ils arrivent dans le fleuve,
environ à une demi-lieue au-dessous du lac qu'ils ne sont plus obligés
de traverser.

Voilà le beau travail qu'on me permettait d'examiner en détail; j'avais
demandé une prison d'État, on me répond par des écluses.

Le ministre de la guerre terminait son billet en m'annonçant que
l'aide-de-camp-général, directeur des voies de communications de
l'Empire, avait reçu l'ordre de me donner les moyens de faire ce voyage
avec facilité.

Quelle facilité!... bon Dieu!... à quels ennuis m'avait exposé ma
curiosité! et quelle leçon de discrétion ne me donnait-on pas par tant
de cérémonies qualifiées de politesses! Ne pas profiter de la permission
quand les ordres étaient envoyés pour moi sur toute la route, c'eût été
m'exposer au reproche d'ingratitude; examiner les écluses avec la
minutie russe, sans même voir le château de Schlusselbourg, c'était
donner volontairement dans le piége et perdre un jour; perte grave en
cette saison déjà bien avancée pour tout ce que j'ai le projet de voir
encore en Russie, sans toutefois y passer l'hiver.

Je résume les faits: vous en tirerez les conséquences. On n'est pas
arrivé ici jusqu'à parler librement des iniquités du règne d'Élisabeth;
tout ce qui fait réfléchir sur l'espèce de légitimité du pouvoir actuel
passe pour une impiété; il a donc fallu mettre ma demande sous les yeux
de l'Empereur; celui-ci ne veut ni l'accorder ni la refuser directement:
il la modifie et me permet d'admirer une merveille d'industrie à
laquelle je n'avais pas songé: de l'Empereur cette permission redescend
au ministre, du ministre au directeur général, du directeur général à un
ingénieur en chef, et enfin à un sous-officier chargé de m'accompagner,
de me servir de guide et de répondre de ma _sûreté_ pendant tout le
temps du voyage, _faveur_ qui rappelle un peu le janissaire dont on
honore les étrangers en Turquie... Cette marque de protection me
paraissait trop semblable à une preuve de défiance pour me flatter
autant qu'elle me gênait: ainsi, tout en rongeant mon frein et en
broyant dans mes mains la lettre de recommandation du ministre, je
disais: «Le prince *** que j'ai rencontré sur le bateau de Travemünde,
avait bien raison quand il s'écriait que la Russie est le pays des
formalités inutiles.»

Je suis allé chez l'aide-de-camp-général, directeur des voies de
communication, etc., etc., etc., pour réclamer l'exécution de la parole
suprême.

Le directeur ne recevait pas, ou il était sorti: on me renvoie au
lendemain; ne voulant pas perdre un jour de plus, j'insiste: on me dit
de revenir le soir. Je reviens et je parviens enfin jusqu'à ce grave
personnage; il me reçoit avec la politesse à laquelle m'ont habitué ici
les hommes en place, et après une visite d'un quart d'heure, je sors de
chez lui, muni, notez ceci, des ordres nécessaires pour l'ingénieur de
Schlusselbourg, mais non pour le gouverneur du château! En me
reconduisant jusqu'à l'antichambre, il me promit qu'un sous-officier
serait à ma porte le lendemain dès quatre heures du matin.

Je ne dormis pas; j'étais frappé d'une idée qui vous paraîtra folle: de
l'idée que mon protecteur pourrait devenir mon bourreau. Si cet homme,
au lieu de me conduire à Schlusselbourg à dix-huit lieues de
Pétersbourg, exhibe au sortir de la ville l'ordre de me déporter en
Sibérie pour m'y faire expier ma curiosité inconvenante, que ferai-je,
que dirai-je? il faudra commencer par obéir; et plus tard, en arrivant à
Tobolsk, si j'y arrive, je réclamerai;... la politesse ne me rassure
pas, au contraire; car je n'ai point oublié les caresses d'Alexandre à
l'un de ses ministres saisi par le feldjæger au sortir même du cabinet
de l'Empereur qui avait donné l'ordre de le conduire en Sibérie, à
partir du palais, sans le ramener un seul instant chez lui. Bien
d'autres exemples d'exécutions de ce genre venaient justifier mes
pressentiments et me troubler l'imagination.

La qualité d'étranger n'est pas non plus une garantie suffisante[9]: je
me retraçais les circonstances de l'enlèvement de Kotzebue qui, au
commencement de ce siècle, fut également saisi par un feldjæger et
transporté d'un trait ainsi que moi (je me voyais déjà en chemin) de
Pétersbourg à Tobolsk.

Il est vrai que l'exil du poëte allemand ne dura que six semaines; aussi
dans ma jeunesse m'étais-je moqué de ses lamentations; mais cette nuit,
je n'en riais plus. Soit que l'analogie possible de nos destinées m'eût
fait changer de point de vue, soit que l'âge m'eût rendu plus équitable,
je plaignais Kotzebue du fond du cœur. Un pareil supplice ne doit pas
s'apprécier d'après sa durée: le voyage de dix-huit cents lieues en
téléga sur des rondins et sous ce climat est déjà une torture que bien
des corps ne pourraient supporter; mais sans s'arrêter à ce premier
inconvénient, quel homme n'aurait compassion d'un pauvre étranger enlevé
à ses amis, à sa famille et qui, pendant six semaines, croit qu'il est
destiné à finir ses jours dans des déserts sans noms, sans limites parmi
des malfaiteurs et leurs gardiens, voire même parmi des administrateurs
à grades plus ou moins élevés? Une telle perspective est pire que la
mort et suffit pour la donner, ou au moins pour troubler la raison.

Mon ambassadeur me réclamera; oui, mais pendant six semaines j'aurai
subi le commencement d'un exil éternel! Ajoutez que nonobstant toute
réclamation, si l'on trouve un intérêt sérieux à se défaire de moi, on
répandra le bruit qu'en me promenant en petite barque sur le lac Ladoga,
j'ai chaviré. Cela se voit tous les jours. L'ambassadeur de France
ira-t-il me repêcher au fond de cet abîme? On lui dira qu'on a fait de
vaines recherches pour retrouver mon corps: la dignité de notre nation à
couvert, il sera satisfait et moi perdu.

Quelle avait été l'offense de Kotzebue? Il s'était fait craindre, parce
qu'il publiait ses opinions et qu'on pensait qu'elles n'étaient pas
toutes également favorables à l'ordre de choses établi en Russie. Or,
qui m'assure que je n'ai pas encouru précisément le même reproche ou, ce
qui serait suffisant, le même soupçon? C'est ce que je me disais en
arpentant ma chambre, faute de pouvoir trouver le sommeil dans mon lit.
N'ai-je pas aussi la manie de penser et d'écrire? Si je donne ici le
moindre ombrage, puis-je espérer qu'on aura plus d'égards pour moi qu'on
n'en a eu pour tant d'autres plus puissants et plus en évidence? J'ai
beau répéter à tout le monde que je ne publierai rien sur ce pays, on
croit d'autant moins sans doute à mes paroles que j'affecte plus
d'admiration pour ce qu'on me montre; on a beau se flatter, on ne peut
penser que tout me plaise également. Les Russes se connaissent en
mensonges prudents... D'ailleurs je suis espionné; tout étranger l'est:
on sait donc que j'écris des lettres, que je les garde; on sait aussi
que je ne sors pas de la ville, ne fût-ce que pour un jour, sans
emporter avec moi ces mystérieux papiers dans un grand portefeuille; on
sera peut-être curieux de connaître ma pensée véritable. On me préparera
un guet-apens dans quelque forêt; on m'attaquera, on me pillera pour
m'enlever mes lettres, et l'on me tuera pour me faire taire.

Telles sont les craintes qui m'obsédèrent toute la nuit d'avant-hier, et
quoique j'aie visité hier sans accident la forteresse de Schlusselbourg,
elles ne sont pas tellement déraisonnables que je m'en sente tout à fait
à l'abri pour le reste de mon voyage. J'ai beau me répéter que la police
russe, prudente, éclairée, bien informée, ne se permet, en fait de coups
d'État, que ceux qu'elle croit nécessaires; que c'est attacher bien de
l'importance à mes remarques et à ma personne que de me figurer qu'elles
puissent inquiéter les hommes qui gouvernent cet Empire: ces motifs de
sécurité et bien d'autres encore que je me dispense de noter me
paraissent plus spécieux que solides; l'expérience ne m'a que trop
prouvé l'esprit de minutie qui règne chez les personnages trop
puissants; tout importe à qui veut cacher qu'il domine par la peur; et
quiconque tient à l'opinion ne peut dédaigner celle d'un homme
indépendant qui écrit: un gouvernement qui vit de mystère et dont la
force est dans la dissimulation, pour ne pas dire la feinte,
s'effarouche de tout; tout lui paraît de conséquence; en un mot,
l'amour-propre s'accorde avec la réflexion et avec mes souvenirs pour me
persuader que je cours ici quelques dangers.

Si j'appuie sur ces inquiétudes, c'est parce qu'elles vous peignent le
pays. Supposez que mes craintes soient des visions, ce sont au moins des
visions qui ne pourraient me troubler l'esprit qu'à Pétersbourg et à
Maroc: voilà ce que je veux constater. Toutefois mes appréhensions se
dissipent dès qu'il faut agir; les fantômes d'une nuit d'insomnie ne me
suivent pas sur le grand chemin. Téméraire dans l'action, je ne suis
pusillanime que dans la réflexion; il m'est plus difficile de penser que
d'agir énergiquement. Le mouvement me rend autant d'audace que
l'immobilité m'inspirait de défiance.

Hier, à cinq heures du matin, je suis parti dans une calèche attelée de
quatre chevaux de front; dès qu'on fait une course à la campagne ou un
voyage en poste, les cochers russes adoptent cet attelage antique,
qu'ils mènent avec adresse et témérité.

Mon feldjæger s'est placé devant moi sur le siége, à côté du cocher, et
nous avons traversé Pétersbourg très-rapidement, laissant derrière nous
le quartier élégant; puis, le quartier des manufactures, où se trouvent
entre autres celle des glaces, qui est magnifique, puis d'immenses
filatures de coton, ainsi que bien d'autres usines, pour la plupart
dirigées par des Anglais. Cette partie de la ville ressemble à une
colonie: c'est la cité des fabricants.

Comme un homme n'est apprécié ici que d'après ses rapports avec le
gouvernement, la présence du feldjæger sur ma voiture produisait
beaucoup d'effet. Cette marque de protection suprême faisait de moi un
personnage et mon propre cocher, qui me mène depuis que je suis à
Pétersbourg, paraissait s'enorgueillir soudain de la dignité trop
longtemps ignorée de son maître: il me regardait avec un respect qu'il
ne m'avait jamais témoigné; on eût dit qu'il voulait me dédommager de
tous les honneurs dont jusqu'alors il m'avait privé mentalement par
ignorance. Les paysans à pied, les cochers de drowska, et les
charretiers, tout le monde subissait la magique influence de mon
sous-officier: celui-ci n'avait pas besoin de montrer son cantchou; d'un
signe du doigt il écartait les embarras comme par magie; et la foule,
ordinairement assez peu pliable, était devenue pareille à un banc
d'anguilles au fond d'un vivier où elles se tordent en tout sens,
s'écartent rapidement, s'anéantissent, pour ainsi dire, afin d'éviter la
fouine qu'elles ont aperçue de loin dans la main du pêcheur; ainsi
faisaient les hommes à l'approche de mon sous-officier.

Je remarquais avec épouvante l'efficacité merveilleuse de ce pouvoir
chargé de me protéger, et je pensais qu'il se ferait obéir avec la même
ponctualité s'il recevait l'ordre de m'écraser. La difficulté qu'on
éprouve pour s'introduire dans ce pays m'ennuie, mais elle m'effraie
peu; ce dont je suis frappé, c'est de celle qu'on aurait à s'enfuir. Les
gens du peuple disent: «Pour entrer en Russie les portes sont larges;
pour en sortir elles sont étroites.» Quelque grand que soit cet Empire,
j'y suis à la gêne; la prison a beau être vaste, le prisonnier s'y
trouve toujours à l'étroit. C'est une illusion de l'imagination, j'en
conviens, mais il fallait venir ici pour y être sujet.

Sous la garde de mon soldat, j'ai suivi rapidement les bords de la Néva;
on sort de Pétersbourg par une espèce de rue de village un peu moins
monotone que les routes que j'ai parcourues jusqu'ici en Russie.
Quelques échappées de vue sur la rivière à travers des allées de
bouleaux, une suite de fabriques, des usines en assez grand nombre et
qui paraissent en grande activité; des hameaux de bois varient un peu le
paysage. N'allez pas vous figurer une nature vraiment pittoresque dans
l'acception ordinaire de ce terme; cette partie du pays est moins
désolée que ce qu'on a vu de l'autre côté; voilà tout. D'ailleurs, j'ai
de la prédilection pour les sites tristes; il y a toujours quelque
grandeur dans une nature dont la contemplation porte à la rêverie.
J'aime encore mieux, comme paysage poétique, les bords de la Néva, que
le revers de Montmartre du côté de la plaine de Saint-Denis, ou que les
riches champs de blé de la Beauce et de la Brie.

L'apparence de certains villages m'a surpris: il y a là une richesse
réelle et même une sorte d'élégance rustique qui plaît; les maisons sont
alignées le long d'une rue unique; ces habitations, toujours en bois,
paraissent assez soignées. Elles sont peintes sur la rue, et les
extrémités de leurs toits sont chargées d'ornements qu'on peut dire
prétentieux; car en comparant ce luxe extérieur avec la rareté des
choses commodes et le manque de propreté dont on est frappé dans
l'intérieur de ces joujoux, on regrette de voir régner déjà le goût du
superflu chez un peuple qui ne connaît pas encore le nécessaire. En y
regardant de près on voit que ces baraques sont réellement fort mal
bâties. Ce sont des poutres et des solives à peine équarries, échancrées
aux deux bouts, et enchevêtrées l'une dans l'autre pour former les coins
de la cabane; ces madriers, grossièrement entassés les uns sur les
autres, laissent entre eux des interstices soigneusement calfeutrés de
mousse goudronnée, dont l'odeur sauvage se répand dans toute
l'habitation et même au dehors.

Les ornements ajustés aux toits des chaumières consistent en une espèce
de dentelle de bois; ces ciselures peintes ressemblent aux découpures
des papiers de confiseurs. Ce sont des planches appliquées sur le pignon
de la maison, toujours tourné vers la rue; elles descendent de la pointe
jusqu'au bout du toit. Les dépendances rurales se trouvent dans une cour
planchéiée. Ne voilà-t-il pas des mots qui sonnent bien à votre oreille?
mais aux yeux c'est triste et fangeux. Néanmoins, ces cabanes, ainsi
galonnées sur la rue, m'amusent à voir du dehors, mais je ne puis les
croire destinées à servir d'habitations aux paysans que je vois dans les
champs. Avec leurs planches extrêmement ouvragées, percées à jour et
bariolées de mille couleurs, elles ressemblent à des cages entourées de
guirlandes de fleurs, et leurs habitants me paraissent des marchands
forains dont les baraques vont être enlevées après la fête.

Toujours le même goût pour ce qui saute aux yeux!!... Le paysan est ici
traité comme le seigneur se traite lui-même; les uns et les autres
trouvent plus naturel et plus agréable d'orner la route que d'embellir
l'intérieur de la maison; on se nourrit ici de l'admiration peut-être de
l'envie qu'on inspire. Mais le plaisir, le vrai plaisir où est-il? les
Russes eux-mêmes seraient bien embarrassés de répondre à cette question.

L'opulence en Russie est une vanité colossale; moi qui n'aime de la
magnificence que ce qui ne paraît pas, je blâme dans ma pensée tout ce
qu'on espère me faire admirer ici. Une nation de décorateurs et de
tapissiers ne réussira jamais qu'à m'inspirer la crainte d'être sa dupe;
en mettant le pied sur ce théâtre où les fausses trappes dominent, je
n'ai qu'un désir: le désir d'aller regarder derrière la coulisse et
j'éprouve la tentation de lever un coin de la toile de fond. Je viens
voir un pays, je trouve une salle de spectacle.

J'avais envoyé un relais à dix lieues de Pétersbourg: quatre chevaux
frais et tout garnis m'attendaient dans un village. J'ai trouvé là une
espèce de _venta_ russe, et j'y suis entré. En voyage, j'aime à ne rien
perdre de mes premières impressions; c'est pour les sentir que je
parcours le monde, et pour les renouveler que je décris mes courses. Je
suis donc descendu de voiture afin de voir une ferme russe. C'est la
première fois que j'aperçois les paysans chez eux. Péterhoff n'était pas
la Russie naturelle: la foule entassée là pour une fête changeait
l'aspect ordinaire du pays, et transportait à la campagne les habitudes
de la ville. C'est donc ici mon début dans les champs.

Un vaste hangar tout en bois; murs en planches de trois côtés, planches
sous les pieds, planches sur la tête; voilà ce que je remarque d'abord;
j'entre sous cette halle énorme qui occupe la plus grande partie de
l'habitation rustique, et, malgré les courants d'air, je suis saisi par
l'odeur d'oignons, de choux aigres et de vieux cuir gras qu'exhalent les
villageois et les villages russes.

Un magnifique étalon attaché à un poteau absorbait l'attention de
plusieurs hommes occupés à le ferrer, non sans peine. Ces hommes étaient
munis de cordes pour garrotter le fougueux animal, de morceaux de laine
pour lui couvrir les yeux, de caveçon et de torche-nez pour le mater.
Cette superbe bête appartient, m'a-t-on dit, au haras du seigneur
voisin; dans la même enceinte, au fond du hangar, un paysan monté sur
une voiture fort petite, comme toutes les charrettes russes, entasse
dans un grenier du foin non bottelé, et qu'il enlève par fourchetées
afin de l'élever au-dessus de sa tête; un autre homme s'en empare et va
le serrer sous le toit. Huit personnes environ restent occupées autour
du cheval: tous ces hommes ont une taille, un costume et une physionomie
remarquables. Cependant la population des provinces attenantes à la
capitale n'est pas belle, elle n'est même pas russe, étant fort mêlée
d'hommes de race finoise et qui ressemblent aux Lapons.

On dit que dans l'intérieur de l'Empire je retrouverai les types des
statues grecques dont j'ai déjà remarqué quelques modèles à
Saint-Pétersbourg, où les seigneurs élégants se font servir par des
hommes nés dans leurs domaines lointains. Une salle basse et peu
spacieuse est attenante à ce prodigieux hangar: j'y pénètre et me crois
dans la chambre principale de quelque bateau plat naviguant sur une
rivière: je me crois aussi dans un tonneau; tout est en bois; les murs,
le plafond, le plancher, les siéges, la table, ne sont qu'un assemblage
de madriers et de douves de diverses longueurs et grossièrement
travaillés. L'odeur du chou aigre et de la poix domine toujours.

Dans ce réduit presque privé d'air et de lumière, car les portes en sont
basses et les fenêtres petites comme des lucarnes, j'aperçois une
vieille femme occupée à servir du thé à quatre ou cinq paysans barbus,
couverts de pelisses de mouton dont la laine est tournée en dedans (il
fait assez froid déjà depuis quelques jours, le 1er août); ces hommes,
de petite taille pour la plupart, sont assis à une table; leur pelisse
de cuir drape l'homme de plusieurs manières, elle a du style, mais elle
a encore plus de mauvaise odeur; je ne connais que les parfums des
seigneurs qui soient pires. Sur la table brille une bouilloire en cuivre
jaune et une théière. Le thé est toujours de bonne qualité, fait avec
soin, et si l'on ne veut pas le boire pur on trouve partout du bon lait.
Cet élégant breuvage, servi dans des bouges meublés comme des granges,
je dis granges pour m'exprimer poliment, me rappelle le chocolat des
Espagnols. C'est un des mille contrastes dont le voyageur est frappé à
chaque pas qu'il fait chez ces deux peuples également singuliers dans
des genres aussi différents que les climats qu'ils habitent.

J'ai souvent lieu de vous le répéter, le peuple russe a le sentiment de
ce qui prête à la peinture: parmi les groupes d'hommes et d'animaux qui
m'environnaient dans cet intérieur de ferme russe un peintre aurait
trouvé le sujet de plusieurs charmants tableaux.

La chemise rouge ou bleue des paysans, boutonnée sur la clavicule et
serrée autour des reins avec une ceinture, par-dessus laquelle le haut
de cette espèce de sayon retombe en plis antiques, tandis que le bas
flotte comme une tunique, et recouvre le pantalon où on ne l'enferme
pas[10]: la longue robe à la persanne souvent ouverte, et qui lorsque
l'homme ne travaille pas recouvre en partie cette blouse, les cheveux
longs des côtés séparés sur le front, mais coupés ras par derrière un
peu plus haut que la nuque, ce qui laisse à découvert la force du col:
tout cet ensemble ne compose-t-il pas un costume original et
gracieux?... L'air doux et sauvage à la fois des paysans russes n'est
pas dénué de grâce: leur taille élégante, leur force qui ne nuit pas à
la légèreté, leur souplesse, leurs larges épaules, le sourire doux de
leur bouche, le mélange de tendresse et de férocité qui se retrouve dans
leur regard sauvage et triste, rend leur aspect aussi différent de celui
de nos laboureurs que les lieux qu'ils habitent et le pays qu'ils
cultivent sont différents du reste de l'Europe. Tout est nouveau ici
pour un étranger. Les personnes y ont un certain charme qu'on sent et
qui ne s'exprime pas: c'est la langueur orientale jointe à la rêverie
romantique des peuples du Nord; et tout cela sous une forme inculte,
mais noble, qui lui donne le mérite des dons primitifs. Ce peuple
inspire beaucoup d'intérêt sans confiance: c'est encore une nuance de
sentiment que j'ai appris à connaître ici. Les hommes du peuple en
Russie sont des fourbes amusants. On pourrait les mener loin si on ne
les trompait pas, mais les paysans, lorsqu'ils voient que leurs maîtres
ou les agents de leurs maîtres mentent plus qu'eux, s'abrutissent dans
la ruse et la bassesse. Il faut valoir quelque chose pour savoir
civiliser un peuple: la barbarie du serf accuse la corruption du
seigneur.

Si vous êtes étonné de la malveillance de mes jugements, je vous
étonnerai davantage en ajoutant que je ne fais qu'exprimer l'opinion
générale, seulement je dis ingénument ce que tout le monde dissimule ici
avec une prudence que vous cesseriez de mépriser si vous voyiez comme
moi à quel point cette vertu, qui en exclut tant d'autres, est
nécessaire à qui veut vivre en Russie.

La malpropreté est grande en ce pays; mais celle des maisons et des
habits me frappe plus que celle des individus: les Russes prennent assez
de soin de leurs personnes; à la vérité leurs bains de vapeur nous
paraissent dégoûtants; ce sont des émanations d'eau chaude: j'aimerais
mieux l'eau pure à grands flots; cependant ce brouillard bouillant lave
le corps et le fortifie, tout en ridant la peau prématurément.
Néanmoins, grâce à l'usage de ces bains, on voit souvent des paysans qui
ont la barbe et les cheveux nets tandis qu'on s'en peut dire autant de
leurs habits. Des vêtements chauds coûtent cher: on est forcé de les
porter longtemps; et ils paraissent sales bien avant d'être usés; des
chambres où l'on ne pense qu'à se garantir du froid sont nécessairement
moins aérées que ne le sont les logements des hommes du Midi. En général
la saleté du Nord, toujours renfermée, est plus repoussante et plus
profonde que celle des peuples qui vivent au soleil: l'air qui purifie
manque aux Russes pendant neuf mois de l'année; la saleté de leurs
maisons et celle de leurs personnes est donc plutôt l'inévitable
résultat du climat sous lequel ils vivent que l'effet de leur complexion
et de leur négligence.

Dans certaines contrées les hommes qui travaillent portent sur la tête
une casquette de drap bleu foncé en forme de ballon. Cette coiffure
ressemble à celle des bonzes: ils ont plusieurs autres manières de se
couvrir la tête; toutes ces toques et tous ces bonnets de formes
diverses sont assez agréables à l'œil. Que de goût, en comparaison de la
négligence prétentieuse des gens du peuple, aux environs de Paris!

Lorsqu'ils travaillent nu-tête, ils seraient gênés par leurs longs
cheveux; pour remédier à cet inconvénient ils s'avisent de se couronner
d'un diadème[11]: ils se nouent un ruban, une ficelle, un roseau, un
jonc, une lanière de cuir autour de la tête; ce diadème grossier, mais
toujours attaché avec soin, leur coupe le front et lisse leurs cheveux;
il sied aux jeunes gens, et comme les hommes de cette race ont en
général la tête ovale et d'une jolie forme, ils se sont fait une parure
d'une coiffure de travail.

Mais que vous dirai-je des femmes? Jusqu'ici celles que j'ai aperçues
m'ont paru repoussantes. J'espérais dans cette excursion rencontrer
quelques belles villageoises. Mais c'est ici comme à Pétersbourg, elles
ont de grosses tailles courtes et elles se mettent la ceinture aux
épaules un peu au-dessus de la gorge, qui continue de s'étendre
librement sous la jupe; c'est hideux! Ajoutez à cette difformité
volontaire de grosses bottes d'hommes, en cuir puant et gras, et une
espèce de houppelande de peau de mouton, pareille à celle des pelisses
de leurs maris, et vous vous ferez l'idée d'une créature souverainement
désagréable; malheureusement cette idée sera exacte. Pour comble de
laideur la fourrure des femmes est coupée d'une manière moins gracieuse
que la petite redingote des hommes, et, ceci tient sans doute à une
louable économie, elle est aussi d'ordinaire plus mangée des vers; elle
tombe en lambeaux, à la lettre!!... Telle est leur parure. Nulle part
assurément le beau sexe ne se dispense de coquetterie plus que chez les
paysannes russes (je parle du coin de pays que j'ai vu); néanmoins ces
femmes sont les mères des soldats dont l'Empereur est fier, et des beaux
cochers qu'on aperçoit dans les rues de Pétersbourg, portant si bien
l'armiak et le cafetan: costume imité de l'habit persan.

À la vérité, la plupart des femmes qu'on rencontre dans le gouvernement
de Pétersbourg sont de race finoise. On m'assure que dans l'intérieur du
pays que je vais visiter il y a de fort belles paysannes.

La route de Pétersbourg à Schlusselbourg est mauvaise dans quelques
passages: ce sont tantôt des sables profonds, tantôt des boues mouvantes
sur lesquelles on a jeté des planches insuffisantes pour les piétons, et
nuisibles aux voitures; ces morceaux de bois mal assujétis font la
bascule et vous éclaboussent jusqu'au fond de votre calèche; c'est là le
moindre des inconvénients du chemin; il y a quelque chose de pis que les
planches, je veux parler des rondins non fendus et posés tout bruts en
travers, sur certaines portions de terrains spongieux qu'il faut
franchir de distance en distance, et dont le sol sans solidité
engloutirait tout autre encaissement qu'une route de bûches.
Malheureusement ce rustique et mobile parquet posé sur la bourbe est
construit en bouts de bois mal joints, inégaux; tout l'édifice branlant
danse à la fois sous les roues dans un terrain sans fond, toujours
détrempé, et qui à la moindre pression devient élastique. Au train dont
on voyage en Russie on a bientôt brisé sa voiture sur de pareilles
_grandes_ routes: les hommes s'y cassent les os et de verste en verste
les boulons des calèches sautent de tous côtés; le fer des roues se
coupe, les ressorts éclatent; ceci doit réduire les équipages à leur
plus simple expression, à quelque chose d'aussi primitif que la téléga.

Excepté la fameuse chaussée de Pétersbourg à Moscou, la route de
Schlusselbourg est encore un des chemins où il y a le moins de ces
redoutables rondins. J'y ai compté beaucoup de ponts en mauvaises
planches, et l'un de ces ponts m'a semblé périlleux. La vie humaine est
peu de chose en Russie. Avec soixante millions d'enfants, peut-on avoir
des entrailles de père?

À mon arrivée à Schlusselbourg où j'étais attendu, je fus reçu par
l'ingénieur chargé de diriger les travaux des écluses.

Le canal Ladoga, tel qu'il est aujourd'hui, longe la partie du lac qui
se trouve entre la ville du même nom et Schlusselbourg: c'est un
magnifique ouvrage; il sert à préserver les bateaux des dangers auxquels
les tempêtes du lac les exposaient jadis; maintenant les barques
tournent cette mer orageuse, et les ouragans ne peuvent plus interrompre
une navigation qui passait autrefois, même parmi les plus hardis
mariniers, pour très-périlleuse[12].

Il faisait un temps gris, froid, venteux; à peine descendu de voiture
devant la maison de l'ingénieur, bonne habitation toute de bois, je fus
introduit par lui-même dans un salon convenable, où il m'offrit une
légère collation en me présentant avec une sorte d'orgueil conjugal à
une jeune et belle personne; c'était sa femme. Elle m'attendait là toute
seule, assise sur un canapé d'où elle ne se leva pas à mon arrivée; elle
ne disait mot, parce qu'elle ne savait pas le français, et n'osait se
mouvoir, je ne sais pourquoi; elle prenait peut-être l'immobilité pour
de la politesse, parce qu'elle confondait les airs guindés avec le bon
goût; sa manière de me faire les honneurs de chez elle consistait à ne
se permettre aucun mouvement; elle semblait s'appliquer à représenter
devant moi la statue de l'hospitalité vêtue de mousseline blanche
doublée de rose. Dans cette parure plus recherchée qu'élégante, elle me
faisait l'effet d'une belle apparition; ou plutôt, en considérant avec
attention sa jupe brochée, ouverte par devant et doublée de soie, et
tous les pompons dont elle s'était affublée pour éblouir l'étranger; en
voyant, dis-je, cette figure de cire, rose, impassible, étalée sur un
grand sofa duquel on eût dit qu'elle ne pouvait se détacher, je la
prenais pour une madone grecque sur l'autel; il ne lui manquait que des
lèvres moins roses, des joues moins fraîches, qu'une châsse et des
applications d'or et d'argent pour rendre l'illusion complète. Je
mangeais et me réchauffais en silence; elle me regardait sans presque
oser détourner les yeux de dessus moi; c'eût été les mouvoir, et le
parti de l'immobilité était si bien pris que ses regards mêmes étaient
fixes. Si j'avais pu soupçonner qu'il y eût au fond de ce singulier
accueil de la timidité, j'aurais éprouvé de la sympathie; je ne sentis
que de l'étonnement: le sentiment en pareil cas ne me trompe guère, car
je me connais en timidité.

Mon hôte me laissa contempler à loisir cette curieuse pagode, qui me
prouva ce que je savais, c'est que les femmes du Nord sont rarement
naturelles, et que leur affectation est quelquefois si grande qu'elle
n'a pas besoin de paroles pour se trahir; ce brave ingénieur me parut
flatté de l'effet que son _épouse_ produisait sur un étranger; il
prenait mon ébahissement pour de l'admiration; cependant, voulant
remplir sa charge en conscience, il finit par me dire: «Je regrette de
vous presser de sortir, mais nous n'avons pas trop de temps pour visiter
les travaux que j'ai reçu l'ordre de vous montrer en détail.»

J'avais prévu le coup sans pouvoir le parer, je le reçus avec
résignation et me laissai conduire d'écluses en écluses, toujours
pensant avec un inutile regret à cette forteresse, tombeau du jeune Ivan
dont on ne voulait pas me laisser approcher. J'avais sans cesse présent
à la pensée ce but non avoué de ma course: vous verrez bientôt comment
il fut atteint.

Le nombre de quartiers de granit que j'ai vus pendant cette matinée, de
vannes enchâssées dans des rainures pratiquées au milieu des blocs de
cette même pierre, de dalles de la même matière employées à paver le
fond d'un canal gigantesque, ne vous importe guère, et j'en suis fort
aise, car je ne pourrais vous le dire: sachez seulement que depuis dix
ans que les premières écluses sont terminées, elles n'ont exigé aucune
réparation. Étonnant exemple de solidité dans un climat comme celui du
lac Ladoga, où le granit, les pierres, les marbres les plus solides ne
durent que quelques années.

Ce magnifique ouvrage est destiné à égaliser la différence de niveau
qu'il y a entre le canal Ladoga et le cours de la Néva près de sa
source, à l'extrémité occidentale de l'émissaire qui débouche dans la
rivière par plusieurs déversoirs. On a multiplié les écluses avec un
luxe admirable afin de rendre aussi facile et aussi prompte que possible
une navigation que la rigueur des saisons laisse à peine libre pendant
trois ou quatre mois de l'année.

Rien n'a été épargné pour la solidité ni pour la précision du travail;
on se sert autant que possible du granit de Finlande pour les ponts,
pour les parapets, même, je le répète avec admiration, pour le fond du
lit du canal; les ouvrages en bois sont soignés de manière à répondre à
ce luxe de matériaux: bref, on a profité de toutes les inventions, de
tous les perfectionnements de la science moderne; et l'on a complété à
Schlusselbourg un travail aussi parfait dans son genre que le permettent
les rigueurs de la nature sous ces climats ingrats.

La navigation intérieure de la Russie mérite d'occuper toute l'attention
des hommes du métier; c'est une des principales sources de la richesse
du pays; moyennant un système de canalisation colossale, comme tout ce
qui s'exécute dans cet Empire, on est parvenu, depuis Pierre-le-Grand, à
joindre sans danger pour les bateaux, la mer Caspienne à la mer Baltique
par le Volga, le lac Ladoga et la Néva. L'Europe et l'Asie sont ainsi
traversées par des eaux qui joignent le Nord au Midi. Cette pensée,
hardie à concevoir, prodigieuse à réaliser, a fini par produire une des
merveilles du monde civilisé: c'est beau et bon à savoir, mais j'ai
trouvé que c'était ennuyeux à voir, surtout sous la conduite d'un des
exécuteurs du chef-d'œuvre; l'homme du métier accorde à son ouvrage
l'estime qu'il mérite sans doute, mais pour un simple curieux tel que
moi l'admiration reste étouffée sous des détails minutieux et dont je
vous fais grâce. Nouvelle preuve de ce que je vous ai dit ailleurs:
abandonné à soi-même, un voyageur en Russie ne voit rien: protégé,
c'est-à-dire escorté, gardé à vue, il voit trop, ce qui revient au même.

Quand je crus avoir strictement accordé ce qui était dû de mon temps et
de mes éloges aux merveilles que j'étais contraint de passer en revue
pour répondre à la grâce qu'on croyait me faire, je revins au premier
motif de mon voyage, et déguisant mon but pour le mieux atteindre, je
demandai à voir la source de la Néva. Ce désir, dont l'insidieuse
innocence ne put dissimuler l'indiscrétion, fut d'abord éludé par mon
ingénieur qui me répondit: «Elle surgit sous l'eau à la sortie du lac
Ladoga, au fond du canal qui sépare ce lac de l'île où s'élève la
forteresse.»

Je le savais.

«C'est une des curiosités naturelles de la Russie, repris-je. N'y
aurait-il pas moyen d'aller visiter cette source?

--Le vent est trop fort; nous ne pourrons apercevoir les bouillonnements
de l'eau, il faudrait un temps calme pour que l'œil pût distinguer une
gerbe d'eau qui s'élance au fond des vagues; cependant je vais faire ce
que je pourrai afin de satisfaire votre curiosité.»

À ces mots, l'ingénieur fit avancer un fort joli bateau conduit par six
rameurs élégamment habillés, et nous partîmes soi-disant, pour aller
voir la source de la Néva, mais réellement pour nous approcher des murs
du château fort, ou plutôt de la prison enchantée dont on me refusait
l'accès avec la plus habile politesse: mais les difficultés ne faisaient
qu'exciter mon envie; j'aurais eu parole d'y pouvoir délivrer quelque
malheureux prisonnier que mon impatience n'eût guère été plus vive.

La forteresse de Schlusselbourg est bâtie sur une île plate, espèce
d'écueil peu élevé au-dessus du niveau des eaux. Ce roc divise le fleuve
en deux; il sépare également le fleuve du lac proprement dit, car il
sert d'indication pour reconnaître la ligne où les eaux se confondent.
Nous tournâmes autour de la forteresse afin, disions-nous, d'approcher
le plus près possible de la source de la Néva. Notre embarcation nous
porta bientôt tout juste au-dessus de ce tourbillon. Les rameurs étaient
si habiles à couper les lames que malgré le mauvais temps et la
petitesse de notre barque, nous sentions à peine le balancement de la
vague qui pourtant s'agite en cet endroit comme au milieu de la mer. Ne
pouvant distinguer la source dont le tourbillon était caché par le
mouvement des vagues qui nous emportaient, nous fîmes d'abord une
promenade sur le grand lac, puis au retour, le vent un peu calmé nous
permit d'apercevoir à une assez grande profondeur quelques flots
d'écume: c'était la source même de la Néva au-dessus de laquelle nous
voguions.

Lorsque le vent d'ouest fait refluer le lac, le canal qui tient lieu
d'émissaire à cette mer intérieure reste presque à sec, et alors cette
belle source paraît à découvert. Dans ces moments, heureusement fort
rares, les habitants de Schlusselbourg savent que Pétersbourg est sous
l'eau, et ils attendent d'heure en heure le récit de la nouvelle
catastrophe. Ce récit n'a jamais manqué de leur arriver le lendemain,
parce que le même vent d'ouest qui repousse les eaux du lac Ladoga, et
met à sec la Néva près de sa source, fait refluer, lorsqu'il est
violent, les eaux du golfe de Finlande dans l'embouchure de la Néva.
Aussitôt le cours de cette rivière s'arrête: et l'eau trouvant le
passage barré par la mer, rebrousse chemin en débordant sur Pétersbourg
et sur les environs.

Quand j'eus bien admiré le site de Schlusselbourg, bien vanté cette
curiosité naturelle, bien contemplé avec la lunette d'approche la
position de la batterie placée par Pierre-le-Grand pour bombarder le
château fort des Suédois, enfin bien vanté tout ce qui ne m'intéressait
guère; «allons voir l'intérieur de la forteresse, dis-je de l'air du
monde le plus dégagé: elle est dans un site qui me paraît bien
pittoresque», ajoutai-je un peu moins adroitement, car c'est surtout en
fait de finesse qu'il ne faut rien de trop. Le Russe jeta sur moi un
regard scrutateur dont je sentis toute la portée; ce mathématicien
devenu diplomate reprit:

«Cette forteresse n'a rien de curieux pour un étranger, monsieur.

--N'importe, tout est curieux dans un pays aussi intéressant que le
vôtre.

--Mais, si le commandant ne nous attend pas, on ne nous laissera pas
entrer.

--Vous lui ferez demander la permission d'introduire un voyageur dans la
forteresse; d'ailleurs je crois qu'il nous attend.»

En effet, on nous admit sur le premier message de l'ingénieur, ce qui me
fit supposer que ma visite avait été sinon annoncée comme certaine, au
moins indiquée comme probable.

Reçus avec le cérémonial militaire, nous fûmes conduits sous une voûte à
travers une porte assez mal défendue, et, après avoir traversé une cour
où l'herbe croît, on nous introduisit dans... la prison?... Point du
tout, dans l'appartement du commandant. Il ne sait pas un mot de
français, mais il m'accueillit avec honnêteté, affectant de prendre ma
visite pour une politesse dont lui seul était l'objet; il me faisait
traduire par l'ingénieur les remercîments qu'il ne pouvait m'exprimer
lui-même. Ces compliments astucieux me paraissaient plus curieux que
satisfaisants. Il fallut faire salon et avoir l'air de causer avec la
femme du commandant, qui lui non plus ne parlait guère le français, il
fallut prendre du chocolat, enfin s'occuper à tout autre chose qu'à
visiter la prison d'Ivan, ce prix fabuleux de toutes les peines, de
toutes les ruses, de toutes les politesses et de tous les ennuis du
jour. Jamais l'accès d'un palais de fées ne fut désiré plus vivement que
je souhaitais l'entrée de ce cachot.

Enfin, quand le temps d'une visite raisonnable me parut écoulé, je
demandai à mon guide s'il était possible de voir l'intérieur de la
forteresse. Quelques mots, quelques coups d'œil furent rapidement
échangés entre le commandant et l'ingénieur, et nous sortîmes de la
chambre.

Je croyais toucher au terme de mes efforts; la forteresse de
Schlusselbourg n'a rien de pittoresque; c'est une enceinte de murailles
suédoises peu élevées et dont l'intérieur ressemble à une espèce de
verger où l'on aurait dispersé divers bâtiments tous très-bas; savoir:
une église, une habitation pour le commandant, une caserne, enfin des
cachots invisibles et masqués par des jours dont la hauteur n'excède pas
celle du rempart. Rien n'annonce la violence, le mystère est ici dans le
fond des choses, il n'est pas dans leur apparence. L'aspect presque
serein de cette prison d'État me semble plus effrayant pour la pensée
que pour la vue. Les grilles, les ponts-levis, les créneaux, enfin
l'appareil un peu théâtral qui décorait les redoutables châteaux du
moyen âge ne se retrouvent point ici. En sortant du salon du gouverneur
on a commencé par me montrer de _superbes ornements d'église!_ les
quatre chapes qui furent solennellement déployées devant moi ont coûté
trente mille roubles, à ce que le commandant a pris la peine de me dire
lui-même. Las de tant de simagrées, j'ai parlé tout simplement du
tombeau d'Ivan VI; à cela on a répondu en me montrant une brèche faite
aux murailles par le canon du Czar Pierre, lorsqu'il assiégeait en
personne la forteresse suédoise, la clef de la Baltique.

«Le tombeau d'Ivan, ai-je repris, sans me déconcerter, où est-il?» Cette
fois on m'a mené derrière l'église, près d'un rosier du Bengale: «il est
ici», m'a-t-on dit.

Je conclus que les victimes n'ont pas de tombeau en Russie.

«Et la chambre d'Ivan», poursuivis-je avec des instances qui devaient
paraître aussi singulières à mes hôtes que l'étaient pour moi leurs
scrupules, leurs réticences et leurs tergiversations.

L'ingénieur me répondit à demi-voix qu'on ne pouvait pas montrer la
chambre d'Ivan, parce qu'elle était dans une des parties de la
forteresse actuellement occupée par des prisonniers d'État.

L'excuse me parut légitime, je m'y attendais; mais ce qui me surprit, ce
fut la colère du commandant de la place; soit qu'il entendît le français
mieux qu'il ne le parlait, soit qu'il eût voulu me tromper en faisant
semblant d'ignorer notre langue, soit enfin qu'il eût deviné le sens de
l'explication qu'on venait de me donner, il réprimanda sévèrement mon
guide à qui son indiscrétion, ajouta-t-il, pourrait quelque jour devenir
funeste. C'est ce que celui-ci, piqué de la semonce, trouva le moyen de
me dire en choisissant un instant favorable, et en ajoutant que le
gouverneur l'avait averti d'une manière très-significative, de
s'abstenir désormais de parler _d'affaires publiques_, ni d'introduire
des étrangers dans une prison d'État. Cet ingénieur a toutes les
dispositions nécessaires pour devenir bon Russe, mais il est jeune et ne
sait pas encore le fond de son métier... Ce n'est pas de celui
d'ingénieur que je veux parler.

Je sentis qu'il fallait céder; j'étais le plus faible, je me reconnus
vaincu et je renonçai à visiter la chambre où le malheureux héritier du
trône de Russie était mort imbécile, parce qu'on avait trouvé plus
commode de le faire crétin qu'Empereur. Je ne pouvais assez m'étonner de
la manière dont le gouvernement russe est servi par ses agents. Je me
souvenais de la mine du ministre de la guerre, la première fois que
j'osai témoigner le désir de visiter un château devenu historique par un
crime commis du temps de l'Impératrice Élisabeth; et je comparais avec
une admiration, mêlée d'effroi, le désordre des idées qui règne chez
nous à l'absence de toute pensée, de toute opinion personnelle, à la
soumission aveugle qui fait la règle de conduite des chefs de
l'administration russe, aussi bien que des employés subalternes: l'unité
d'action de ce gouvernement m'épouvantait; j'admirais en frémissant
l'accord tacite des supérieurs et des subordonnés pour faire la guerre
aux idées et même aux faits. Je me sentais autant d'envie de sortir, que
l'instant d'auparavant j'avais eu d'impatience d'entrer, et rien ne
pouvant plus attirer ma curiosité dans une forteresse, dont on n'avait
voulu me montrer que la sacristie, je demandai de retourner à
Schlusselbourg. Je redoutais de devenir par force un des habitants de ce
séjour des larmes secrètes et des douleurs ignorées. Dans mon angoisse
toujours croissante, je n'aspirais plus qu'au plaisir physique de
marcher, de respirer; et j'oubliais que le pays même que j'allais revoir
est encore une prison: prison d'autant plus redoutable, qu'elle est plus
vaste, et qu'on en atteint et franchit plus difficilement les limites.

Une forteresse russe!!! ce mot produit sur l'imagination une impression
différente de ce qu'on ressent en visitant les châteaux forts des
peuples réellement civilisés, sincèrement humains. Les puériles
précautions qu'on prend en Russie pour dissimuler ce qu'on qualifie de
secrets d'État, me confirment plus que ne le feraient des actes de
barbarie à découvert dans l'idée que ce gouvernement n'est qu'une
tyrannie hypocrite. Depuis que j'ai pénétré dans une prison d'État
russe, et que j'ai moi-même éprouvé l'impossibilité d'y parler de ce que
tout étranger vient pourtant chercher dans un lieu pareil, je me dis que
tant de dissimulation doit servir de masque à une profonde inhumanité:
ce n'est pas le bien qu'on voile avec un pareil soin.

Si, au lieu de chercher à déguiser la vérité sous une fausse politesse,
on m'eût mené simplement dans les lieux qu'il est permis de montrer; si
l'on eût répondu avec franchise à mes questions sur un fait accompli
depuis un siècle, j'eusse été moins occupé de ce que je n'aurais pu
voir; mais ce qu'on m'a refusé trop artificieusement m'a prouvé le
contraire de ce qu'on voulait me persuader. Tous ces vains détours sont
des révélations aux yeux de l'observateur expérimenté. Ce qui
m'indignait, c'était que les hommes qui usaient avec moi de ces
subterfuges pussent croire que j'étais la dupe de leurs ruses d'enfants.
On m'assure, et je tiens ceci de bon lieu, que les cachots sous-marins
de Kronstadt renferment, entre autres prisonniers d'État, des infortunés
qui s'y trouvent relégués depuis le règne d'Alexandre. Ces malheureux
sont abrutis par un supplice dont rien ne peut excuser ni motiver
l'atrocité; s'ils venaient maintenant à sortir de terre, ils se
lèveraient comme autant de spectres vengeurs qui feraient reculer
d'effroi le despote lui-même, et tomber en ruine l'édifice du
despotisme; tout peut se défendre par de belles paroles et même par de
bonnes raisons; les arguments ne manquent à pas une des opinions qui
divisent le monde politique, littéraire et religieux; mais on dira ce
qu'on voudra, un régime dont la violence exige qu'on le soutienne par de
tels moyens est un régime profondément vicieux.

Les victimes de cette odieuse politique ne sont plus des hommes: ces
infortunés, déchus du droit commun, croupissent étrangers au monde,
oubliés de tous, abandonnés d'eux-mêmes dans la nuit de leur captivité,
où l'imbécillité devient le fruit et la dernière consolation d'un ennui
sans terme; ils ont perdu la mémoire, et jusqu'à la raison, cette
lumière humaine qu'aucun homme n'a le droit d'éteindre dans l'âme de son
semblable. Ils ont oublié même leur nom, que les gardiens s'amusent à
leur demander, par une dérision brutale et toujours impunie; car il
règne au fond de ces abîmes d'iniquité un tel désordre, les ténèbres y
sont si épaisses, que les traces de toute justice s'y effacent.

On ignore jusqu'au crime de certains prisonniers, qu'on retient pourtant
toujours, parce qu'on ne sait à qui les rendre, et qu'on pense qu'il y a
moins d'inconvénient à perpétuer le forfait qu'à le publier. On craint
le mauvais effet de l'équité tardive, et l'on aggrave le mal, pour
n'être pas forcé d'en justifier les excès...; atroce pusillanimité qui
s'appelle respect pour _les convenances_, prudence, obéissance, sagesse,
sacrifice au bien public, à la raison d'État..., que sais-je?... Les
paroles ne manquent pas aux oppresseurs; n'y a-t-il pas deux noms pour
toutes choses dans les sociétés humaines? C'est ainsi qu'on nous dit à
chaque instant qu'il n'y a pas de peine de mort en Russie. Enterrer vif,
ce n'est pas tuer! Quand on pense d'un côté à tant de malheurs, de
l'autre à tant d'injustice et d'hypocrisie, on ne connaît plus de
coupable en prison; le juge seul paraît criminel, et, ce qui porte au
comble mon épouvante, c'est que je sais que ce juge inique n'est point
féroce par plaisir. Voilà ce qu'un mauvais gouvernement peut faire des
hommes intéressés à sa durée!... Mais la Russie marche au-devant de ses
destinées; ceci répond à tout. Certes si l'on mesure la grandeur du but
à l'étendue des sacrifices, on doit présager à cette nation l'empire du
monde.

Au retour de cette triste visite, une nouvelle corvée m'attendait chez
l'ingénieur: un dîner de cérémonie avec des personnes de la classe
moyenne. L'ingénieur avait réuni chez lui, pour me faire honneur, des
parents de sa femme et quelques propriétaires des environs. Société qui
m'eût paru curieuse à observer, si dès le début je n'eusse reconnu que
je n'avais rien à y apprendre. Il y a peu de bourgeois en Russie; mais
la classe des petits employés et des propriétaires, obscurs bien
qu'anoblis, y représente la bourgeoisie des autres pays. Envieux des
grands, mais en butte à l'envie des petits, ces hommes ont beau
s'appeler nobles, ils se trouvent exactement dans la position où les
bourgeois étaient en France avant la révolution; les mêmes données
produisent partout les mêmes résultats.

Je sentis qu'il régnait dans cette société une hostilité mal déguisée
contre la véritable grandeur et contre l'élégance réelle de quelque pays
qu'elle fût. Cette roideur de manières, cette aigreur de sentiments mal
déguisées sous un ton doucereux et des airs patelins ne me rappelaient
que trop l'époque où nous vivons et que j'avais un peu oubliée en Russie
où je vois uniquement la société des gens de la cour. J'étais chez des
ambitieux subalternes, inquiets de ce qu'on doit penser d'eux; et ces
hommes-là sont les mêmes partout.

Les hommes ne me parlèrent pas et parurent faire peu d'attention à moi,
ils ne savent le français que pour le lire, encore difficilement: ils
formaient un groupe dans un coin de la chambre et causaient en russe.
Une ou deux femmes de la famille portaient tout le poids de la
conversation française. Je vis avec surprise qu'elles connaissaient de
notre littérature tout ce que la police russe en laisse pénétrer dans
leur pays.

La toilette de ces dames, qui, excepté la maîtresse de la maison,
étaient toutes des personnes âgées, me parut manquer d'élégance; le
costume des hommes était encore plus négligé: de grandes redingotes
brunes traînant presque à terre remplaçaient l'habit national, qu'elles
rappelaient un peu cependant, tout en le faisant regretter; mais, ce qui
m'a surpris plus que la tenue négligée des personnes de cette société,
c'est le ton mordant et contrariant de leurs discours et le manque
d'aménité de leur langage. La pensée russe, déguisée avec soin par le
tact des hommes du grand monde, se montrait ici à découvert. Cette
société, plus franche, était moins polie que celle de la cour, et je vis
clairement ce que je n'avais fait que pressentir ailleurs, c'est que
l'esprit d'examen, de sarcasme et de critique domine dans les relations
des Russes avec les étrangers: ils nous détestent comme tout imitateur
hait son modèle; leurs regards scrutateurs nous cherchent des défauts
avec le désir de nous en trouver. Quand j'eus reconnu cette disposition,
je ne me sentis nullement porté à l'indulgence.

J'avais cru devoir adresser quelques mots d'excuses sur mon ignorance de
la langue russe, à la personne qui s'était chargée d'abord de causer
avec moi, je finis ma harangue en disant que tout voyageur devrait
savoir la langue du pays où il va, attendu qu'il est plus naturel qu'il
se donne la peine de s'exprimer comme les personnes qu'il vient chercher
que de leur imposer celle de parler comme il parie.

À ce compliment on répondit sur un ton d'humeur: disant qu'il fallait
cependant bien me résigner à entendre estropier le français par les
Russes sous peine de voyager en muet.

«C'est ce dont je me plains, répliquai-je; si je savais estropier le
russe comme je le devrais, je ne vous forcerais pas à changer vos
habitudes pour parler ma langue.

--Autrefois nous ne parlions que français.

--C'était un tort.

--Ce n'est pas à vous de nous le reprocher.

--Je suis vrai avant tout.

--La vérité est donc encore bonne à quelque chose en France?

--Je l'ignore, mais ce que je sais, c'est qu'on doit aimer la vérité
sans calcul.

--Cet amour-là n'est plus de notre siècle.

--En Russie?

--Nulle part, ni surtout dans un pays gouverné par les journaux.»

J'étais de l'avis de la dame; ce qui me donna le désir de changer de
conversation, car je ne voulais ni parler contre mon opinion, ni
acquiescer à celle d'une personne qui, même lorsqu'elle pensait comme
moi, exprimait sa manière de voir avec une âpreté capable de me dégoûter
de la mienne. Je ne dois pas oublier de noter que cette disposition
hostile, espèce de bouclier opposé d'avance à la moquerie française,
était déguisée sous un son de voix fluté, factice, et d'une douceur
extrêmement désagréable.

Un incident vint fort à propos faire diversion à l'entretien. Un bruit
de voix dans la rue attira tout le monde à la fenêtre: c'était une
querelle de bateliers; ces hommes paraissaient furieux; la rixe menaçait
de devenir sanglante; mais l'ingénieur se montre sur le balcon, et la
vue seule de son uniforme produit un coup de théâtre. La rage de ces
hommes grossiers se calme, sans qu'il soit nécessaire de leur dire une
parole; le courtisan le plus rompu aux faussetés de cour ne pourrait
mieux dissimuler son ressentiment. Je fus émerveillé de cette politesse
de manants.

«Quel bon peuple!» s'écria la dame qui m'avait entrepris.

Pauvres gens, pensais-je en me rasseyant, car je n'admirerai jamais les
miracles de la peur; toutefois je jugeai prudent de me taire...

«L'ordre ne se rétablirait pas ainsi chez vous», poursuivit mon
infatigable ennemie, sans cesser de me percer de ses regards
inquisitifs.

Cette impolitesse était nouvelle pour moi; en général j'avais trouvé à
tous les Russes des manières presque trop affectueuses à cause de la
malignité de leur pensée, que je devinais sous leur langage patelin; ici
je reconnaissais un accord encore plus désagréable entre les sentiments
et l'expression.

«Nous avons chez nous les inconvénients de la liberté, mais nous en
avons les avantages, répliquai-je.

--Quels sont-ils?

--On ne les comprendrait point en Russie.

--On s'en passe.

--Comme de tout ce qu'on ne connaît pas.»

Mon adversaire piquée, tâcha de me cacher son dépit en changeant
subitement le sujet de la conversation.

«Est-ce de votre famille que madame de Genlis parle si longuement dans
les _Souvenirs de Félicie_, et de votre personne dans ses Mémoires?»

Je répondis affirmativement; puis je témoignai ma surprise de ce qu'on
connût ces livres à Schlusselbourg. «Vous nous prenez pour des Lapons,
repartit la dame avec le fond d'aigreur que je ne pus parvenir à lui
faire quitter, et qui à la longue réagissait sur moi au point de me
monter au même diapason.

--Non, madame, mais pour des Russes qui ont mieux à faire que de
s'occuper des commérages de la société française.

--Madame de Genlis n'est point une commère.

--Tant s'en faut; mais ceux de ses écrits où elle ne fait que raconter
avec grâce les petites anecdotes de la société de son temps ne
devraient, ce me semble, intéresser que les Français.

--Vous ne voulez pas que nous fassions cas de vous et de vos écrivains.

--Je veux qu'on nous estime pour notre vrai mérite.

--Si l'on vous ôte l'influence que vous avez exercée sur l'Europe par
l'esprit de société, que vous restera-t-il?»

Je sentis que j'avais affaire à forte partie: «Il nous restera la gloire
de notre histoire et même celle de l'histoire de Russie, car cet Empire
ne doit sa nouvelle influence en Europe qu'à l'énergie avec laquelle il
s'est vengé de la conquête de sa capitale par les Français.

--Il est sûr que vous nous avez prodigieusement servis, quoique sans le
vouloir.

--Avez-vous perdu quelque personne chère dans cette terrible guerre?

--Non monsieur.»

J'espérais pouvoir m'expliquer par quelque ressentiment trop légitime
l'aversion contre la France qui perçait à chaque mot dans la
conversation de cette rude dame. Mon attente fut trompée.

La conversation qui ne pouvait devenir générale languit jusqu'au dîner
sur le même ton inquisitif et amer d'une part, contraint et forcément
réservé de l'autre. J'étais décidé à garder beaucoup de mesure, et j'y
réussissais tant que la colère ne me faisait pas oublier la prudence. Je
cherchai à détourner l'entretien vers notre nouvelle école littéraire:
on ne connaissait que Balzac qu'on admire infiniment et qu'on juge
bien... Presque tous les livres de nos écrivains modernes sont prohibés
en Russie; ce qui atteste l'influence qu'on leur suppose.

Enfin, après une mortelle attente, on se mit à table. La maîtresse de la
maison, toujours fidèle à son rôle de statue, ne fit de la journée qu'un
seul mouvement: elle se transporta, sans remuer les yeux ni les lèvres,
de son canapé du salon à sa chaise de la salle à manger; ce déplacement
opéré spontanément me prouva que la pagode avait des jambes.

Le dîner se passa non sans gêne, mais il ne fut pas long et me parut
assez bon, hors la soupe dont l'originalité passait les bornes. Cette
soupe était froide et remplie de morceaux de poissons qui nageaient dans
un bouillon de vinaigre très-épicé, très-sucré, très-fort. À part ce
ragoût infernal et le quarss aigre qui est une boisson du pays, je
mangeai et bus de tout avec appétit. On servit d'excellent vin de
Bordeaux et de Champagne; mais je voyais clairement qu'on s'imposait une
grande gêne à mon égard: ce qui me mettait moi-même au supplice.
L'ingénieur n'était pas complice de tant de contrainte; tout entier à
ses écluses il s'annulait absolument chez lui, et laissait sa belle-mère
faire les honneurs de sa maison avec la grâce dont vous avez pu juger.

À six heures du soir, mes hôtes et moi, avec un contentement réciproque
et non dissimulé, il faut l'avouer, nous prîmes congé les uns des
autres, et je partis pour le château de ***, où j'étais attendu.

La franchise de ces bourgeoises m'avait raccommodé avec les minauderies
de certaines grandes dames: tout vaut mieux qu'une sincérité
déplaisante. On espère triompher de l'affectation; le naturel est
invincible.

Tel fut mon début dans les classes moyennes et tel fut le premier essai
que je fis de cette hospitalité russe tant vantée en Europe.

Il faisait encore jour quand j'arrivai à ***, qui n'est qu'à six ou huit
lieues de Schlusselbourg; je passai là le reste de la soirée à me
promener au crépuscule dans un jardin fort beau pour le pays; à voguer
en petit bateau sur la Néva et surtout à jouir de l'élégante et
gracieuse conversation d'une personne du grand monde. J'avais besoin de
cette diversion aux souvenirs de la politesse ou plutôt de l'impolitesse
bourgeoise que je venais d'essuyer. J'appris dans cette journée qu'en
fait de prétentions les pires ne sont pas les plus mal fondées, car
toutes celles dont on m'avait fait souffrir étaient justifiées; c'est ce
que je reconnaissais avec un dépit comique. J'avais causé avec une femme
qui prétendait parler assez bien le français: elle ne le parlait pas
mal, quoique moyennant beaucoup de temps entre chaque phrase et d'accent
à chaque mot; elle prétendait connaître la France; elle la jugeait assez
bien, quoiqu'avec prévention; elle prétendait aimer son pays, elle
l'aimait trop; enfin elle voulait se montrer capable de faire sans
fausse humilité les honneurs de la maison de sa fille à un Parisien, et
elle m'accabla du poids de tous ses avantages: c'était un aplomb
imperturbable, une phraséologie d'hospitalité plutôt cérémonieuse que
polie, mais irréprochable au moins aux yeux d'une dame russe du second
rang en province.

Je conclus que ces pauvres ridicules tant bafoués sont quelquefois bons
à quelque chose, quand ce ne serait qu'à mettre à leur aise ceux qui
s'en croient exempts: j'ai trouvé là des personnes désagréablement
hostiles. Mais tous les inconvénients de leur conversation portaient sur
moi et ne prêtaient nullement à rire à leurs dépens, comme il arrive en
pareille circonstance dans les pays à bonnes gens, à esprits naïfs; la
surveillance continuelle qu'elles exerçaient sur elles-mêmes et sur moi
me prouvait que rien ne pourrait leur produire une impression nouvelle;
toutes leurs idées étaient fixées depuis vingt ans; cette conviction a
fini par me faire sentir mon isolement en leur présence, au point de
regretter la bonhomie des esprits moins difficiles à émouvoir et à
satisfaire; j'ai presque dit: la crédulité des sots!... voilà où m'a
réduit la malveillance trop visible des Russes de province. Ce que j'en
ai vu à Schlusselbourg ne me fera pas rechercher les occasions
d'affronter des interrogatoires tels que ceux que j'ai subis dans cette
société-là. De pareils salons ressemblent à des champs de bataille. Le
grand monde avec tous ses vices me paraît valoir mieux que ce petit
monde avec ses vertus.

Revenu à Pétersbourg après minuit, j'avais fait dans ma journée à peu
près trente-six lieues par des chemins sableux ou fangeux, avec deux
attelages de chevaux de remise.

Ce qu'on fait faire aux bêtes est en proportion de ce qu'on exige des
hommes: les chevaux russes ne durent guère plus de huit à dix ans. Il
faut convenir que le pavé de Pétersbourg est funeste aux animaux, aux
voitures et même aux personnes; dès que vous sortez des incrustations de
bois qui n'existent que dans un petit nombre de rues, la tête vous fend.
Il est vrai que les Russes, qui mettent beaucoup de luxe aux choses mal
faites, dessinent sur leur détestable pavé de beaux compartiments en
grosses pierres, ornement qui accroît encore le mal, car il rend les
rues plus cahoteuses. Lorsque les roues passent sur ces cordons,
semblables pour le coup d'œil aux dessins d'un parquet, la voiture et
ceux qu'elle transporte éprouvent une secousse à tout briser. Mais
qu'importe aux Russes que les choses qu'ils font servent à l'usage
auquel ils les destinent? Un certain air d'élégance, l'apparence de la
magnificence, la fanfaronnade de la richesse et de la grandeur: voilà
uniquement ce qu'ils cherchent en toutes choses. Ils ont commencé le
travail de la civilisation par le superflu; si c'était là le moyen
d'aller loin, il faudrait crier: _Vive la vanité! à bas le sens commun_!

Je pars sans faute après-demain pour Moscou; pour Moscou, entendez-vous
bien!



LETTRE VINGT ET UNIÈME.

Adieux à Pétersbourg.--Rapport qu'il y a entre l'absence et la
nuit.--Effets de l'imagination.--Description de Pétersbourg au
crépuscule.--Contraste du ciel au couchant et au levant.--La Néva la
nuit.--Lanterne magique.--Tableaux naturels.--Mythologie du Nord
expliquée par les sites.--Dieu visible par toute la terre.--Ballade de
Coleridge.--René vieillissant.--La pire des intolérances.--Conditions
nécessaires pour vivre dans le monde.--De quoi se compose le
succès.--Contagion des opinions.--Diplomatie de salon.--Défaut des
esprits solitaires.--Flatterie au lecteur.--Le pont de la Néva la
nuit.--Sens symbolique du tableau.--Pétersbourg comparé à
Venise.--L'Évangile dangereux.--On ne prêche pas en
Russie.--Janus.--Soi-disant conspirations polonaises.--Ce qui en
résultera.--Argument des Russes.--Scènes de meurtres au bord du
Volga.--Le loup de La Fontaine.--Avenir certain, époque
douteuse.--Visite inattendue.--Communication intéressante.--Histoire du
prince et de la princesse Troubetzkoï.--Émeute lors de l'avènement de
l'Empereur au trône.--Dévouement de la princesse.--Quatorze années dans
les mines de l'Oural.--Ce que c'est que cette vie.--Justice
humaine.--Comment un despote flatte.--Opinion de beaucoup de Russes sur
la condition des condamnés aux mines.--Le 18 fructidor.--Froid de 40
degrés.--Première lettre au bout de sept ans de galères.--Les enfants de
galériens.--Réponse de l'Empereur.--Justice russe.--Ce qu'on appelle en
Sibérie, coloniser.--Les enfants chiffrés.--Désespoir, humiliation d'une
mère.--Seconde lettre au bout de quatorze ans.--Ce qui prouve
l'éternité.--Réponse de l'Empereur à la 2e lettre de la
princesse.--Comment il faut qualifier de tels sentiments.--Ce qu'il faut
entendre par l'abolition de la peine de mort en Russie.--La famille des
exilés.--L'Empereur supplié par la mère de famille.--Éducation
involontaire qu'elle donne à ses enfants.--Apostrophe de
Dante.--Changements dans mes projets et dans mes
sentiments.--Conjectures.--Parti que je prends pour cacher mes
lettres.--Moyen détourné de tromper la police.--Note touchant la peine
de mort.--Citation de la brochure de M. Tolstoï.--Ce qu'on y apprend.


     Pétersbourg, ce 2 août 1839, à minuit.

Je viens de jeter un dernier coup d'œil sur cette ville extraordinaire:
j'ai dit adieu à Pétersbourg... Adieu!! c'est un mot magique!! il prête
aux lieux comme aux personnes un attrait inconnu. Pourquoi Pétersbourg
ne m'a-t-il jamais paru si beau que ce soir? c'est que je le vois pour
la dernière fois. L'âme riche d'illusions a donc le pouvoir de
métamorphoser le monde dont la figure n'est jamais pour nous que le
reflet de notre vie intérieure? Ceux qui disent que rien n'existe hors
de nous ont peut-être raison; mais moi, philosophe sans le vouloir,
métaphysicien sans autre mission que le laisser aller naturel de mon
esprit, inclinant toujours vers les questions insolubles, j'ai tort sans
doute de chercher à me rendre compte de cet incompréhensible prestige.
Le tourment de ma pensée, le plus grand défaut de mon style, tient au
besoin de définir l'indéfinissable; ma force se perd à la poursuite de
l'impossible, mes paroles n'y suffisent non plus que mes sentiments, que
mes passions... Nos rêves, nos visions, sont aux idées nettes ce qu'un
horizon de nuages brillants est aux montagnes dont ils imitent
quelquefois la chaîne entre le ciel et la terre. Nulle expression ne
peut rendre ces fugitives créations de la fantaisie qui s'évanouissent
sous la plume de l'écrivain, comme les brillantes perles d'une eau vive
et courante échappent aux filets du pêcheur.

Expliquez-moi ce que peut ajouter à la beauté réelle d'un lieu l'idée
que vous allez le quitter. En songeant que je le regarde pour la
dernière fois, je crois le voir pour la première.

Notre destin est si mobile, comparé à l'immobilité des choses, que tout
ce qui nous retrace la brièveté de nos jours nous inspire un
redoublement d'admiration: ce respect pour ce qui dure plus que nous
nous porte à faire un retour sur nous-mêmes. Le courant que nous
descendons est tellement rapide que ce que nous laissons sur le bord
nous semble à l'abri du temps. L'eau de la cascade doit croire à
l'immortalité de l'arbre qui l'ombrage; et le monde nous paraît éternel,
tant nous passons précipitamment.

Peut-être la vie du voyageur n'est-elle si féconde en émotions que parce
que les départs dont elle se compose sont une répétition de la mort.
Voilà sans doute une des raisons qui font qu'on voit en beau ce qu'on
quitte; mais il y en a une autre qu'à peine j'ose indiquer ici.

Dans certaines âmes le besoin de l'indépendance va jusqu'à la passion;
la peur des liens fait qu'on ne s'attache qu'à ce qu'on fuit, parce que
l'attrait qu'on sent pour ce qu'on va laisser derrière soi n'engage à
rien. On s'enthousiasme sans conséquence; on part! Partir, n'est-ce pas
faire acte de liberté? Par l'absence on se dégage des entraves du
sentiment; l'homme jouit en toute sécurité du plaisir d'admirer ce qu'il
ne reverra jamais; il s'abandonne à ses affections, à ses préférences,
sans crainte et sans contrainte: il sait qu'il a des ailes!!... Mais
quand, à force de les déployer et de les reployer, il sent qu'il les
use; quand il découvre que le voyage l'instruit moins qu'il ne le
fatigue, alors le temps du retour et du repos est venu; je m'aperçois
qu'il approche pour moi.

C'était la nuit: l'obscurité a son prestige comme l'absence, comme elle,
elle nous force à deviner; aussi vers la fin de la journée l'esprit
s'abandonne à la rêverie, le cœur s'ouvre à la sensibilité, aux regrets;
quand tout ce qu'on voit disparaît, il ne reste que ce qu'on sent: le
présent meurt, le passé revient; la mort, la terre, rendent ce qu'elles
avaient pris, et la nuit riche d'ombre laisse tomber sur les objets un
voile qui les agrandit et les fait paraître plus touchants; l'obscurité
comme l'absence captive la pensée par l'incertitude, elle appelle le
vague de la poésie au secours de ses enchantements: la nuit l'absence et
la mort sont des magiciennes et leur puissance à toutes les trois est un
mystère aussi bien que tout ce qui agit sur l'imagination. L'imagination
dans ses rapports avec la nature, dans ses effets, dans ses prestiges ne
sera jamais définie d'une manière satisfaisante par les esprits les plus
subtils, ni les plus sublimes. Définir clairement l'imagination ce
serait remonter à la cause des passions. Source de l'amour, véhicule de
la pitié, instrument du génie, don redoutable entre tous les dons, car
il fait de l'homme un nouveau Prométhée, l'imagination est la force du
Créateur, prêtée pour un instant à la créature; l'homme la reçoit, il ne
la mesure pas; elle est en lui, elle n'est pas à lui.

Quand la voix cesse de chanter, quand l'arc-en-ciel s'efface, savez-vous
où sont allés les sons et les couleurs? pouvez-vous dire d'où ils
étaient venus? Tels sont, mais bien plus incalculables, bien plus
variés, plus fugitifs et surtout plus inquiétants les prestiges de
l'imagination!!... Je l'ai senti toute ma vie avec un inutile effroi,
j'ai beaucoup trop d'imagination pour ce que j'en fais: je devais me
rendre le maître de cette faculté; j'en suis resté le jouet et devenu la
victime.

Abîme de désirs et de contradictions, c'est elle encore qui me presse de
parcourir le monde, et c'est elle qui m'attache aux lieux dans le moment
même où elle m'appelle ailleurs. Ô illusions! que vous êtes perfides
quand vous nous séduisez, et cruelles quand vous nous quittez!!...

Il était plus de dix heures: je revenais de la promenade des îles. C'est
le moment où l'aspect de la ville est d'un effet singulier et bien
difficile à décrire; car la beauté de ce tableau ne consiste pas dans
les lignes puisque le site est entièrement plat, elle est dans la magie
des vaporeuses nuits du Nord; nuits lumineuses et qu'il faut voir pour
en comprendre la poétique majesté.

Du côté du couchant la ville restait sombre; la ligne tremblante qu'elle
dessinait à l'horizon ressemblait à une petite découpure en papier noir
collé sur un fond blanc: ce fond, c'est le ciel de l'Occident, où le
crépuscule luit longtemps après que le soleil a disparu, tandis que par
un effet contraire la même lueur illumine au loin les édifices du
quartier opposé dont les élégantes façades se détachent en clair sur une
partie du ciel de l'Orient, moins transparente et plus profonde que
celle où brille la gloire du couchant. Il arrive de cette opposition
qu'à l'ouest la ville est noire et que le ciel est clair, tandis qu'à
l'est, ce qui s'élève sur la terre est éclairé et se détache en blanc
sur un ciel sombre; ce contraste produit à l'œil un effet que les
paroles ne rendent que très-imparfaitement. La lente dégradation des
teintes du crépuscule, qui semble perpétuer le jour en luttant contre
l'obscurité toujours croissante, communique à toute la nature un
mouvement mystérieux: les terres basses de la ville, avec leurs édifices
peu élevés au bord de la Néva, semblent osciller entre le ciel et l'eau:
on s'attend à les voir disparaître dans le vide.

La Hollande, quoiqu'elle ait un meilleur climat et une plus belle
végétation, pourrait donner l'idée de quelques-unes des vues de
Pétersbourg, mais seulement en plein jour, car les nuits polaires ont
des apparitions merveilleuses.

Plusieurs des tours et des clochers de la ville sont, comme je vous l'ai
dit ailleurs, surmontés de flèches aiguës et qui ressemblent à des mâts
de vaisseau; la nuit, ces aigrettes des monuments russes, dorées selon
l'usage national, nagent dans le vague de l'air, sous un ciel qui n'est
ni noir ni clair, et lorsqu'elles ne s'y détachent pas en ombre, elles
brillent de mille reflets semblables à la moire des écailles du lézard.

Nous sommes au commencement du mois d'août, c'est la fin de l'été sous
cette latitude: pourtant une petite partie du ciel reste encore
lumineuse pendant toute la nuit; cette auréole de nacre fixés sur
l'horizon se reflète dans la Néva, qui, les jours calmes, paraît sans
courant; le fleuve, ou plutôt le lac, ainsi éclairé, devient semblable à
une immense plaque de métal, et cette plaine argentée n'est séparée du
ciel blanc comme elle que par la silhouette d'une ville. Ce peu de terre
qu'on voit se détacher et trembler sur l'eau comme une écume apportée
par l'inondation, ces petits points noirs et irréguliers, à peine
marqués entre le blanc du ciel et le blanc du fleuve, seraient-ils la
capitale d'un vaste empire? ou bien tout cela n'est-il qu'une apparence,
qu'un effet d'optique? Le fond du tableau est une toile et les figures
sont des ombres animées un instant par la lanterne magique qui leur
prête une existence imaginaire; et tandis qu'elles mènent dans l'espace
leur ronde silencieuse la lampe va s'éteindre, la ville va retomber dans
le vide, et le spectacle finira comme une fantasmagorie.

J'ai vu l'aiguille de l'église de la cathédrale où sont déposés les
restes des derniers souverains de la Russie se détacher en noir sur la
toile blanche du ciel: cette flèche domine la forteresse et la cité:
plus haute et plus aiguë que la pyramide d'un cyprès, elle produisait
sur le gris de perle du lointain l'effet d'un coup de pinceau trop dur
et trop hardi, donné par l'artiste dans un moment d'ivresse: un trait
qui attire l'œil gâterait un tableau; il embellit la réalité: Dieu ne
sait pas peindre comme nous. C'était beau... peu de mouvement, mais un
calme solennel, un vague inspirateur. Tous les bruits, toutes les
agitations de la vie ordinaire étaient interrompus; les hommes avaient
disparu, la terre restait livrée aux puissances surnaturelles: il y a
dans ces restes de jour, dans ces inégales et mourantes clartés des
nuits boréales des mystères que je ne saurais définir et qui expliquent
la mythologie du Nord. Je comprends aujourd'hui toutes les superstitions
des Scandinaves. Dieu se cache dans la lumière du pôle comme il se
révèle dans le jour éclatant des tropiques. Tous les lieux, tous les
climats sont beaux aux yeux du sage qui ne veut voir dans la création
que le Créateur.

En quelque coin du monde que l'inquiétude de mon cœur me fasse porter
mes pas, c'est toujours le même Dieu que j'admire, toujours la même voix
que j'interroge. Partout où l'homme abaisse son regard religieux, il
reconnaît que la nature est le corps dont Dieu est l'âme.

Vous vous rappelez la ballade de Coleridge, où le matelot anglais voit
le spectre d'un vaisseau glisser sur la mer: c'est à quoi je songeais
tout à l'heure devant le spectre d'une ville endormie. Ces prestiges
nocturnes sont pour les habitants des régions polaires, ce qu'est la
Fata Morgana en plein jour pour les hommes du Midi: les couleurs, les
lignes, les heures sont différentes; l'illusion est la même.

En contemplant avec attendrissement une des contrées de la terre où la
nature est la plus pauvre et passe pour la moins digne d'admiration,
j'aime à me reposer sur cette consolante pensée que Dieu a départi assez
de beautés à chaque point du globe pour que ses enfants puissent le
reconnaître partout à des signes non douteux, et qu'ils aient sujet de
lui rendre grâce quelles que soient les zones où sa providence les
appelle à vivre. La physionomie du Créateur est empreinte sur toutes les
parties de la terre, qu'elle rend saintes à l'œil de l'homme.

Je voudrais pouvoir passer un été à Pétersbourg uniquement occupé à
faire chaque soir ce que j'ai fait aujourd'hui.

Quand j'ai trouvé le beau site d'un pays ou d'une ville, je m'y attache
avec passion, j'y reviens tous les jours à l'heure favorable. C'est le
même refrain sans cesse répété, mais qui chaque fois nous dit quelque
chose de nouveau. Les lieux ont leur âme, selon l'expression si poétique
de Jocelyn; je ne puis me lasser d'un site qui me parle; l'enseignement
que j'en retire suffit au modeste bonheur de ma vie. Le goût des voyages
n'est chez moi ni une mode, ni une prétention, ni une consolation. Je
suis né voyageur comme on naît homme d'État: ma patrie à moi est partout
où j'admire, où je reconnais Dieu dans ses œuvres; or, de toutes les
œuvres de Dieu, celle que je comprends le plus facilement, c'est
l'aspect de la nature et ses affinités avec les créations de l'art. Dieu
est là qui se révèle à mon cœur par les indéfinissables rapports établis
entre son Verbe éternel et la pensée fugitive de l'homme: j'y trouve le
sujet d'une méditation féconde. Cette contemplation toujours la même et
toujours nouvelle est l'aliment de ma pensée, le secret, la
justification de ma vie; elle emploie mes forces morales et
intellectuelles, elle occupe mon temps, elle absorbe mon esprit. Oui,
dans l'isolement mélancolique mais délicieux auquel me condamne cette
vocation de pèlerin, ma curiosité me tient lieu d'ambition, de
puissance, de crédit, de carrière...; ces rêveries, je le sais, ne sont
plus de mon âge; M. de Chateaubriant était trop grand poëte pour nous
peindre un René vieillissant. Les langueurs de la jeunesse excitent la
sympathie, son avenir lui tient lieu de force et d'espérance; mais la
résignation de René grisonnant ne prête guère à l'éloquence; pourtant
mon destin, à moi pauvre glaneur dans le champ de la poésie, était de
vous montrer comment vieillit un homme né pour mourir jeune; sujet plus
triste qu'intéressant, tâche ingrate entre toutes les tâches! Mais je
vous dis tout sans crainte, sans scrupule, parce que je n'affecte rien.

Appelé par mon caractère, qui a fait mon sort, à voir passer la vie des
autres plutôt qu'à vivre moi-même, si vous me refusez la rêverie sous
prétexte que j'ai joui trop longtemps de cette ivresse des enfants et
des poëtes, vous m'ôtez avant l'heure ce que Dieu m'avait départi
d'existence.

Mais que deviendrait la société, dites-vous, si tous les hommes
faisaient ce que vous faites? Singulière crainte des serviteurs du
siècle! Ils croient toujours leur idole menacée d'abandon. Je n'ai garde
de les prêcher; néanmoins je rappellerai à ces glorieux esprits que la
pire des intolérances est l'intolérance philosophique.

Je ne puis vivre de la vie du monde parce que ses intérêts, son but ou
du moins les moyens qu'il emploie pour les défendre et pour l'atteindre
n'ont rien qui m'inspire cette émulation salutaire, sans laquelle un
homme est vaincu d'avance dans les luttes d'ambition ou de vertu qui
font la vie des sociétés. Là le succès se compose de deux problèmes
contraires: vaincre ses rivaux et faire proclamer sa victoire par ses
rivaux. Voilà pourquoi il est si difficile à conquérir une fois, si rare
pour ne pas dire si impossible à obtenir longtemps...

J'y ai renoncé même avant l'âge du découragement. Puisque je dois cesser
de lutter un jour, j'aime mieux ne pas commencer: c'est ce que mon cœur
me disait en me rappelant la belle expression du prédicateur des gens du
monde: «Tout ce qui finit est si court!» Là-dessus je laisse défiler
sans envie comme sans dédain le cortége de nos audacieux jouteurs qui
croient que le monde est à eux parce qu'ils se donnent à lui.

Accordez-moi mon congé sans craindre que jamais les soldats viennent à
manquer aux luttes de ce monde, et laissez-moi tirer tout le parti
possible de mon loisir et de mon indifférence; ne voyez-vous pas
d'ailleurs que l'inaction n'est qu'apparente, et que l'intelligence
profite de la liberté pour observer plus attentivement, pour réfléchir
sans distraction?

L'homme qui voit les sociétés à distance est plus lucide dans ses
jugements que celui qui s'expose toute sa vie au froissement de la
machine politique; l'esprit discerne d'autant mieux la figure des
mécaniques employées à la fabrication des choses de ce monde, qu'il
demeure plus étranger à leur triture: ce n'est pas en grimpant sur une
montagne qu'on en distingue les formes.

Les hommes d'action n'observent que de mémoire et ne pensent à peindre
ce qu'ils ont vu que lorsqu'ils sont retirés du théâtre; mais alors
aigris par une disgrâce ou sentant s'approcher leur fin, fatigués,
désenchantés, ou livrés à des accès d'espérance dont l'inutile retour
est une inépuisable source de déception, ils gardent presque toujours
pour eux seuls le trésor de leur expérience.

Croyez-vous que si j'eusse été poussé à Pétersbourg par le courant des
affaires, j'aurais deviné, j'aurais aperçu le revers des choses comme je
les vois, et en si peu de temps? Renfermé dans la société des
diplomates, j'aurais considéré ce pays de leur point de vue; obligé de
traiter avec eux, il m'eût fallu conserver ma force pour l'affaire en
discussion; et sur tout le reste, j'aurais eu intérêt à me concilier
leur bienveillance par une grande facilité; ne croyez pas que ce manége
puisse s'exercer longtemps sans réagir sur le jugement de celui qui s'en
impose la contrainte. J'aurais fini par me persuader que, sur beaucoup
de points, je pensais comme ils pensent, ne fût-ce que pour m'excuser à
mes propres yeux de la faiblesse de parler comme ils parlent. Des
opinions que vous n'osez réfuter, quelque peu fondées que vous les
trouviez d'abord, finissent par modifier les vôtres: quand la politesse
va jusqu'à une tolérance aveugle, elle équivaut à une trahison envers
soi-même: elle nuit au coup d'œil de l'observateur qui doit vous montrer
les choses et les personnes non comme il les veut, mais comme il les
voit.

Et encore, malgré toute l'indépendance dont je me targue, suis-je
souvent forcé pour ma sûreté personnelle de flatter l'amour-propre
féroce de cette nation ombrageuse, parce que tout peuple à demi barbare
est défiant. Ne croyez pas que mes jugements sur les Russes et sur la
Russie étonnent ceux des diplomates étrangers qui ont eu le loisir, le
goût et le temps d'apprendre à connaître cet Empire: soyez sûr qu'ils
sont de mon avis; mais c'est ce dont ils ne conviendront pas tout
haut... Heureux l'observateur placé de manière à ce que personne n'ait
le droit de lui reprocher un abus de confiance!

Toutefois je ne me dissimule pas les inconvénients de ma liberté: pour
servir la vérité, il ne suffit pas de l'apercevoir; il faut la
manifester aux autres. Le défaut des esprits solitaires, c'est qu'ils
sont trop de leur avis, tout en changeant à chaque instant de point de
vue; car la solitude livre l'esprit de l'homme à l'imagination qui le
rend mobile.

Mais vous, vous pouvez et vous devez mettre à profit mes apparentes
contradictions pour retrouver l'exacte figure des personnes et des
choses à travers mes capricieuses et mouvantes peintures. Remerciez-moi:
peu d'écrivains sont assez courageux pour abandonner au lecteur une
partie de leur tâche et pour braver le reproche d'inconséquence plutôt
que de charger leur conscience d'un mérite affecté. Quand l'expérience
du jour dément mes conclusions de la veille, je ne crains pas de
l'avouer: avec la sincérité dont je fais profession, mes voyages
deviennent des confessions: les hommes de parti pris sont tout méthode,
tout ordonnance, et par là ils échappent à la critique pointilleuse;
mais ceux qui, comme moi, disent ce qu'ils sentent sans s'embarrasser de
ce qu'ils ont senti, doivent s'attendre à payer la peine de leur laisser
aller. Ce naïf et superstitieux amour de l'exactitude est sans doute une
flatterie au lecteur, mais c'est une flatterie dangereuse par le temps
qui court. Aussi m'arrive-t-il parfois de craindre que le monde où nous
vivons ne soit pas digne du compliment.

J'aurai donc tout risqué pour satisfaire l'amour de la vérité, vertu que
personne n'a; et dans mon zèle imprudent, sacrifiant à une divinité qui
n'a plus de temple, prenant au positif une allégorie, je manquerai la
gloire du martyre et passerai pour un niais! Tant il est vrai, que dans
une société où le mensonge trouve toujours son salaire la bonne foi est
nécessairement punie!... Le monde a des croix pour chaque vérité.

Pour méditer sur ces matières et sur bien d'autres je me suis arrêté
longtemps au milieu du grand pont de la Néva: je désirais me graver dans
la mémoire les deux tableaux différents dont j'y pouvais jouir en me
retournant seulement et sans changer de place.

Au levant, le ciel sombre, la terre brillante; au couchant, le ciel
clair et la terre dans l'ombre: il y avait dans l'opposition de ces deux
faces de Pétersbourg à l'occident et à l'orient un sens symbolique que
je croyais pénétrer: à l'ouest est l'ancien, à l'est le moderne
Pétersbourg; c'est bien cela, me disais-je: le passé, la vieille ville,
dans la nuit; l'avenir, la ville nouvelle, dans la lumière... Je serais
demeuré là longtemps, j'y serais encore si je n'avais voulu me hâter de
rentrer chez moi pour vous peindre, avant d'en avoir perdu la mémoire,
une partie de l'admiration rêveuse que me faisaient éprouver les tons
décroissants de ce mouvant tableau. L'ensemble des choses se rend mieux
de souvenir, mais, pour peindre certains détails, il faut saisir ses
premières impressions au vol.

Le spectacle que je viens de vous décrire me remplissait d'un
attendrissement religieux et que je craignais de perdre. On a beau
croire à la réalité de ce qu'on sent vivement, on n'est point arrivé à
l'âge que j'ai sans savoir qu'entre tout ce qui passe, rien ne passe si
vite que les émotions tellement vives qu'elles nous semblent devoir
durer toujours.

Pétersbourg me paraît moins beau, mais plus étonnant que Venise. Ce sont
deux colosses élevés par la peur: Venise fut l'œuvre de la peur toute
simple: les derniers des Romains aiment mieux fuir que mourir, et le
fruit de la peur de ces colosses antiques devient une des merveilles du
monde moderne; Pétersbourg est également le produit de la terreur, mais
d'une terreur pieuse, car la politique russe a su faire de l'obéissance
un dogme. Le peuple russe passe pour très-religieux, soit: mais
qu'est-ce qu'une religion qu'il est défendu d'enseigner? On ne prêche
jamais dans les églises russes. L'Évangile révélerait la liberté aux
Slaves.

Cette crainte de laisser comprendre une partie de ce qu'on veut faire
croire m'est suspecte: plus la raison, plus la science resserrent le
domaine de la foi, et plus cette lumière divine concentrée dans son
foyer répand d'éclat; on croit mieux quand on croit moins. Les signes de
croix ne prouvent pas la dévotion; aussi, malgré leurs génuflexions et
toutes leurs marques extérieures de piété, il me semble que les Russes
dans leurs prières pensent à l'Empereur plus qu'au bon Dieu. À ce peuple
idolâtre de ses maîtres, il faudrait, comme au Japonais, un second
souverain: un Empereur spirituel pour le conduire au ciel. Le souverain
temporel l'attache trop à la terre. «Réveillez-moi quand vous en serez
au bon Dieu», disait un ambassadeur endormi dans une église russe par la
liturgie Impériale.

Quelquefois je me sens prêt à partager la superstition de ce peuple.
L'enthousiasme devient communicatif lorsqu'il est général, ou seulement
qu'il le paraît; mais sitôt que le mal me gagne, je pense à la Sibérie,
à cet auxiliaire indispensable de la civilisation moscovite, et soudain
je retrouve mon calme et mon indépendance.

La foi politique est plus ferme ici que la foi religieuse; l'unité de
l'Église grecque n'est qu'apparente: les sectes, réduites au silence par
le silence habilement calculé de l'Église dominante, creusent leurs
chemins sous terre; mais les nations ne sont muettes qu'un temps: tôt ou
tard le jour de la discussion se lève: la religion, la politique, tout
parle, tout s'explique à la fin. Or, sitôt que la parole sera rendue à
ce peuple muselé, on entendra tant de disputes que le monde étonné se
croira revenu à la confusion de Babel: c'est par les dissensions
religieuses qu'arrivera quelque jour une révolution sociale en Russie.

Lorsque je m'approche de l'Empereur, que je vois sa dignité, sa beauté,
j'admire cette merveille; un homme à sa place, c'est chose rare à
rencontrer partout; mais sur le trône, c'est le phénix. Je me réjouis de
vivre dans un temps où ce prodige existe, vu que j'aime à respecter
comme d'autres se plaisent à insulter.

Toutefois j'examine avec un soin scrupuleux les objets de mon respect;
il arrive de là que lorsque je considère de près ce personnage unique
sur la terre, je crois que sa tête est à deux faces comme celle de
Janus, et que les mots violence, exil, oppression, ou leur équivalent à
tous, Sibérie, sont gravés sur celui des deux fronts que je ne vois pas.

Cette idée me poursuit sans cesse, même quand je lui parle. J'ai beau
m'efforcer de ne penser qu'à ce que je lui dis, mon imagination voyage
malgré moi de Varsovie à Tobolsk, et ce seul nom de Varsovie me rend
toute ma défiance.

Savez-vous qu'à l'heure qu'il est les chemins de l'Asie sont encore une
fois couverts d'exilés nouvellement arrachés à leurs foyers, et qui vont
à pied chercher leur tombe comme les troupeaux sortent du pâturage pour
marcher à la boucherie? Ce renouvellement de colère est dû à une
soi-disant conspiration polonaise; conspiration de _jeunes fous_, qui
seraient des héros s'ils avaient réussi, quoique pour être désespérées
leurs tentatives n'en soient, ce me semble, que plus généreuses. Mon
cœur saigne pour les bannis, pour leur famille, pour leur pays!!...
qu'arrivera-t-il quand les oppresseurs de ce coin de terre où fleurit
naguère la chevalerie, auront peuplé la Tartarie de ce qu'il y avait de
plus noble et de plus courageux parmi les enfants de la vieille Europe?
Alors, achevant de combler leur glacière politique, ils jouiront de leur
succès: la Sibérie sera devenue le royaume et la Pologne le désert.

Ne devrait-on pas rougir de honte en prononçant le mot de libéralisme,
quand on pense qu'il existe en Europe un peuple qui fut indépendant, et
qui ne connaît plus d'autre liberté que celle de l'apostasie? Les
Russes, lorsqu'ils tournent contre l'Occident les armes qu'ils emploient
avec succès contre l'Asie, oublient que le même mode d'action qui aide
au progrès chez les Calmoucks, devient un crime de lèse-humanité chez un
peuple depuis longtemps civilisé. Je m'abstiens, vous voyez avec quel
soin, de proférer le mot de tyrannie: il serait pourtant à sa place;
mais il prêterait des armes contre moi à des hommes blasés sur les
plaintes qu'ils excitent sans cesse. Ces hommes sont toujours prompts à
crier _aux déclamations révolutionnaires_! Ils répondent aux arguments
par le silence, cette raison du plus fort; à l'indignation par le
mépris, ce droit du plus faible usurpé par le plus fort; connaissant
leur tactique, je ne veux pas les faire sourire... Mais de quoi me
vais-je inquiéter? Passé quelques pages, ils ne me liront pas: ils
mettront le livre à l'index et défendront d'en parler; ce livre
n'existera pas, il n'aura jamais existé pour eux, ni chez eux; leur
gouvernement se défend en faisant le muet comme leur Église; une telle
politique a réussi jusqu'à ce jour et doit réussir longtemps encore dans
un pays où les distances, l'isolement, les marais, les bois, et les
hivers tiennent lieu de conscience aux hommes qui commandent, et de
patience à ceux qui obéissent.

On ne peut assez le répéter, leur révolution sera d'autant plus terrible
qu'elle se fera au nom de la religion: la politique russe a fini par
fondre l'Église dans l'État, par confondre le ciel et la terre: un homme
qui voit Dieu dans son maître n'espère le paradis que de la grâce de
l'Empereur.

Les scènes du Volga continuent; et l'on attribue ces horreurs aux
provocations des émissaires polonais: imputation qui rappelle la justice
du loup de La Fontaine. Ces cruautés, ces iniquités réciproques
préludent aux convulsions du dénouement et suffisent pour nous faire
prévoir quelle en sera la nature. Mais dans une nation gouvernée comme
l'est celle-ci, les passions bouillonnent longtemps avant d'éclater; le
péril a beau s'approcher d'heure en heure, le mal se prolonge, la crise
se retarde; nos petits-enfants ne verront peut-être pas l'explosion que
nous pouvons cependant présager dès aujourd'hui comme inévitable, mais
sans en prédire l'époque.

(_Suite de la lettre précédente_.)

     Pétersbourg, ce 3 août 1839.

Je ne partirai jamais, le bon Dieu s'en mêle!... encore un retard!...
mais celui-ci est légitime, vous ne me le reprocherez pas... J'allais
monter en voiture; un de mes amis insiste pour me voir: il entre. C'est
une lettre qu'il veut me faire lire à l'instant même. Quelle lettre, bon
Dieu!!... Elle est de la princesse Troubetzkoï, qui l'adresse à une
personne de sa famille chargée de la montrer à l'Empereur. Je désirais
la copier pour l'imprimer sans y changer un mot, c'est ce qu'on n'a pas
voulu me permettre. «Elle parcourrait la terre entière, disait mon ami,
effrayé de l'effet qu'il venait de produire sur moi.

--Raison de plus pour la faire connaître, répondis-je.

--Impossible. Il y va de l'existence de plusieurs individus; d'ailleurs
on ne me l'a prêtée que pour vous la montrer sous parole d'honneur et à
condition qu'elle sera rendue dans une demi-heure.»

Malheureux pays, où tout étranger apparaît comme un sauveur aux yeux
d'un troupeau d'opprimés, parce qu'il représente la vérité, la
publicité, la liberté chez un peuple privé de tous ces biens.

Avant de vous dire ce que contient cette lettre, il faut vous conter en
peu de mots une lamentable histoire. Vous en connaissez les principaux
faits, mais vaguement comme tout ce qu'on sait d'un pays lointain et
auquel on ne prend qu'un froid intérêt de curiosité: ce vague vous rend
cruel et indifférent comme je l'étais avant de venir en Russie: lisez et
rougissez; oui, rougissez, car quiconque n'a pas protesté de toutes ses
forces contre la politique d'un pays où de pareils actes sont possibles,
en est jusqu'à un certain point complice et responsable.

Je renvoie les chevaux par mon feldjæger sous prétexte d'indisposition
subite, et je le charge de dire à la poste que je ne partirai que
demain; débarrassé de cet espion officieux, je me mets à vous écrire.

Le prince Troubetzkoï fut condamné _aux galères_ il y a quatorze ans;
jeune alors il venait de prendre une part très-active à la révolte du
quatorze décembre.

Il s'agissait de tromper les soldats sur la légitimité de l'Empereur
Nicolas. Les chefs des conjurés espéraient profiter de l'erreur des
troupes pour opérer à la faveur d'une émeute de caserne une révolution
politique, dont heureusement ou malheureusement pour la Russie, eux
seuls jusqu'alors avaient senti le besoin. Le nombre de ces réformateurs
était trop peu considérable pour que les troubles excités par eux
pussent aboutir au résultat qu'ils se proposaient: c'était faire du
désordre pour le désordre.

La conspiration fut déjouée par la présence d'esprit de l'Empereur[13]
ou mieux par l'intrépidité de son regard; ce prince, dès le premier jour
d'autorité, puisa dans l'énergie de son attitude toute la force de son
règne.

La révolution arrêtée, il fallut procéder à la punition des coupables.
Le prince Troubetzkoï, un des plus compromis, ne put se justifier, on
l'envoya comme forçat aux mines de l'Oural pour quatorze ou quinze ans
et pour le reste de sa vie en Sibérie dans une de ces colonies
lointaines que les malfaiteurs sont destinés à peupler.

Le prince avait une femme dont la famille tient à ce qu'il y a de plus
considérable dans le pays; on ne put jamais persuader à la princesse de
ne pas suivre son mari dans le tombeau. «C'est mon devoir, disait-elle;
je le remplirai: nulle puissance humaine n'a le droit de séparer une
femme de son mari; je veux partager le sort du mien.» Cette noble épouse
obtint la grâce d'être enterrée vivante avec son époux. Ce qui m'étonne
depuis que je vois la Russie, et que j'entrevois l'esprit qui préside à
ce gouvernement, c'est que, par un reste de vergogne, on ait cru devoir
respecter cet acte de dévouement pendant quatorze années. Qu'on favorise
l'héroïsme patriotique, c'est tout simple, on en profite; mais tolérer
une vertu sublime qui ne s'accorde pas avec les vues politiques du
souverain, c'est un oubli qu'on a dû se reprocher. On aura craint les
amis des Troubetzkoï; une aristocratie, quelque énervée qu'elle soit,
conserve toujours une ombre d'indépendance, et cette ombre suffit pour
offusquer le despotisme. Les contrastes abondent dans cette société
terrible: beaucoup d'hommes y parlent entre eux aussi librement que
s'ils vivaient en France: cette liberté secrète les console de
l'esclavage public qui fait la honte et le malheur de leur pays.

Donc dans la crainte d'exaspérer des familles prépondérantes, on aura
cédé à je ne sais quel genre de prudence ou de miséricorde: la princesse
est partie avec son mari le galérien; et ce qu'il y a de plus
merveilleux, c'est qu'elle est arrivée. Voyage immense, et qui était à
lui seul une épreuve terrible. Vous savez que ces voyages se font en
téléga, petite charrette découverte, sans ressorts; on roule pendant des
centaines, des milliers de lieues sur des rondins qui brisent les
voitures et les corps. La malheureuse femme a supporté cette fatigue et
bien d'autres après celle-là: j'entrevois ses privations, ses
souffrances, mais je ne puis vous les décrire, les détails me manquent,
et je ne veux rien imaginer: la vérité dans cette histoire m'est sacrée.

L'effort vous paraîtra plus héroïque quand vous saurez que jusqu'à
l'époque de la catastrophe les deux époux avaient vécu assez froidement
ensemble. Mais un dévouement passionné ne tient-il pas lieu d'amour?
n'est-ce pas l'amour lui-même? L'amour a plusieurs sources et le
sacrifice est la plus abondante.

Ils n'avaient point eu d'enfants à Pétersbourg; ils en eurent cinq en
Sibérie!

Cet homme glorifié par la générosité de sa femme est devenu un être
sacré aux yeux de tout ce qui s'approche de lui. Eh! qui ne vénérerait
l'objet d'une amitié si sainte!

Quelque criminel que fut le prince Troubetzkoï, sa grâce, que l'Empereur
refusera probablement jusqu'à la fin, car il croit devoir à son peuple
et se devoir à lui-même une sévérité implacable, est depuis longtemps
accordée au coupable par le Roi des Rois; les vertus presque
surnaturelles d'une épouse peuvent apaiser la colère d'un Dieu, elles
n'ont pu désarmer la justice humaine. C'est que la toute-puissance
divine est une réalité, tandis que celle de l'Empereur de Russie n'est
qu'une fiction.

Il y a longtemps qu'il aurait pardonné s'il était aussi grand qu'il le
paraît, mais la clémence, outre qu'elle répugne à son naturel, lui
semble une faiblesse par laquelle le Roi manquerait à la royauté;
habitué qu'il est à mesurer sa force à la peur qu'il inspire, il
regarderait la pitié comme une infidélité à son code de morale
politique.

Quant à moi qui ne juge du pouvoir d'un homme sur les autres que par
celui que je lui vois exercer sur lui-même, je ne crois son autorité
assurée que lorsqu'il a su pardonner; l'Empereur Nicolas n'a osé que
punir. C'est que l'Empereur Nicolas, qui se connaît en flatterie,
puisqu'il est flatté toute sa vie par soixante millions d'hommes,
lesquels s'évertuent à lui persuader qu'il est au-dessus de l'humanité,
croit devoir rendre à son tour quelques grains d'encens au peuple dont
il est adoré, et cet encens empoisonné inspire la cruauté. Le pardon
serait une leçon dangereuse à donner à un peuple aussi rude encore au
fond du cœur que l'est le peuple russe. Le prince se rabaisse au niveau
de ses sauvages sujets; il s'endurcit avec eux, il ne craint pas de les
abrutir pour se les attacher: peuple et souverain luttent entre eux de
déceptions, de préjugés et d'inhumanité. Abominable combinaison de
barbarie et de faiblesse, échange de férocité, circulation de mensonge
qui fait la vie d'un monstre, d'un corps cadavéreux dont le sang est du
venin: voilà le despotisme dans son essence et dans sa fatalité!...

Les deux époux ont vécu pendant quatorze ans à côté, pour ainsi dire,
des mines de l'Oural, car les bras d'un ouvrier comme le prince avancent
peu le travail matériel de la pioche; il est là pour y être... voilà
tout; mais il est galérien, cela suffit... Vous verrez tout à l'heure à
quoi cette condition condamne un homme... _et ses enfants_!!...

Il ne manque pas de bons Russes à Pétersbourg; et j'en ai rencontré qui
regardent la vie des condamnés aux mines comme fort supportable et qui
se plaignent de ce que les _modernes faiseurs de phrases_ exagèrent les
souffrances des conspirateurs de l'Oural. À la vérité, ils conviennent
qu'on ne peut leur faire parvenir aucun argent; mais leurs parents ont
la permission de leur envoyer des denrées: ils reçoivent ainsi des
vêtements et des vivres... des vivres!... Il est peu d'aliments qui
puissent traverser ces distances fabuleuses sous un tel climat sans se
détériorer. Mais quelles que soient les privations, les souffrances des
condamnés, les vrais patriotes approuvent sans restriction le bagne
politique d'invention russe. Ces courtisans des bourreaux trouvent
toujours la peine trop douce pour le crime.

Au 18 fructidor, les républicains français ont usé du même moyen: l'un
des cinq directeurs, Barthélémy, fut déporté à Cayenne, ainsi qu'un
nombre considérable de personnes accusées et convaincues de n'avoir pas
adopté avec assez d'enthousiasme les idées philanthropiques du parti de
la majorité; mais au moins ces malheureux furent exilés sans être
dégradés; on les traitait en citoyens quoiqu'en ennemis vaincus. La
République les envoyait mourir dans des pays où l'air empoisonne les
Européens, mais en les tuant pour se débarrasser d'eux, elle n'en
faisait pas des parias.

Quoi qu'il en soit des délices de la Sibérie, la santé de la princesse
Troubetzkoï est altérée par son séjour aux mines: on a peine à
comprendre qu'une femme habituée au luxe du grand monde dans un pays
voluptueux, ait pu supporter si longtemps les privations de tous genres
auxquelles elle s'est soumise par choix. Elle a voulu vivre; elle a
vécu, elle est devenue grosse, elle est accouchée, elle a élevé ses
enfants sous une zone où la longueur et le froid de l'hiver nous
paraissent contraires à la vie. Le thermomètre y descend chaque année de
36 à 40 degrés: cette température seule suffirait pour détruire la race
humaine... Mais la sainte femme a bien d'autres soucis.

Au bout de sept années d'exil, lorsqu'elle vit ses enfants grandir, elle
crut devoir écrire à une personne de sa famille pour tâcher qu'on
suppliât humblement l'Empereur de permettre qu'ils fussent envoyés à
Pétersbourg ou dans quelque autre grande ville, afin d'y recevoir une
éducation convenable.

La supplique fut portée aux pieds du Czar, et le digne successeur des
Ivan et de Pierre Ier a répondu que des enfants de galérien, galériens
eux-mêmes, sont toujours assez savants.

Sur cette réponse, la famille,... la mère,... le condamné, ont gardé le
silence pendant sept autres années. L'humanité, l'honneur, la charité
chrétienne, la religion humiliés, protestaient seuls pour eux, mais tout
bas; pas une voix ne s'est élevée pour réclamer contre une telle
_justice_.

Cependant aujourd'hui un redoublement de misère vient de tirer un
dernier cri du fond de cet abîme.

Le prince a fait son temps de galères, et maintenant les exilés libérés,
comme on dit, sont condamnés à former, eux et leur jeune famille, une
colonie dans un coin des plus reculés du désert. Le lieu de leur
nouvelle résidence, choisi _à dessein_ par l'Empereur lui-même, est si
sauvage que le nom de cet antre n'est pas même encore marqué sur les
cartes de l'état-major russe, les plus fidèles et les plus minutieuses
cartes géographiques que l'on connaisse.

Vous comprenez que la condition de la princesse (je ne nomme qu'elle),
est plus malheureuse depuis qu'on lui permet d'habiter cette solitude
(remarquez que dans cette langue d'opprimés, interprétée par
l'oppresseur, les permissions sont obligatoires); aux mines elle se
chauffait sous terre; là du moins cette famille avait des compagnons
d'infortune, des consolateurs muets, des témoins de son héroïsme: elle
rencontrait des regards humains qui contemplaient et déploraient
respectueusement son martyre _inglorieux_, circonstance qui le rendait
plus sublime. Il s'y trouvait des cœurs qui battaient à sa vue; enfin,
sans même avoir besoin de parler, elle se sentait en société, car les
gouvernements ont beau faire de leur pis, la pitié se fera jour partout
où il y aura des hommes.

Mais comment attendrir des ours, percer des bois impénétrables, fondre
des glaces éternelles, franchir les bruyères spongieuses d'un marais
sans bornes, se garantir d'un froid mortel dans une baraque? comment
enfin subsister seule avec son mari et ses cinq enfants, à cent lieues,
peut-être plus loin de toute habitation humaine, si ce n'est de celle du
surveillant des colons? car c'est là ce qu'on appelle en Sibérie
coloniser!...

Ce que j'admire autant que la résignation de la princesse, c'est ce
qu'il lui a fallu trouver dans son cœur d'éloquence et de tendresse
ingénieuse pour surmonter la résistance de son mari, et pour réussir à
lui persuader qu'elle était encore moins à plaindre en restant avec lui,
en souffrant comme lui, qu'elle ne le serait à Pétersbourg entourée de
toutes les commodités de la vie, mais séparée de lui. Quand je considère
ce qu'elle est parvenue à donner et à faire recevoir, je reste muet
d'admiration; c'est ce triomphe du dévouement récompensé par le succès,
puisqu'il est consenti par l'objet de tant d'amour, que je regarde comme
un miracle de délicatesse, de force et de sensibilité; savoir faire le
sacrifice de soi-même, c'est noble et rare; savoir faire accepter un
pareil sacrifice, c'est sublime...

Aujourd'hui, ce père et cette mère dénués de tout secours, sans force
physique, contre tant d'infortunes, épuisés par les trompeuses
espérances du passé, par l'inquiétude de l'avenir, perdus dans leur
solitude, brisés dans l'orgueil de leur malheur qui n'a plus même de
témoins, punis dans leurs enfants, dont l'innocence ne sert que
d'aggravations au supplice de leurs parents: ces martyrs d'une politique
féroce ne savent plus comment vivre eux et leur famille. Ces petits
forçats de naissance, ces parias impériaux ont beau porter des numéros
en guise de noms, s'ils n'ont plus de patrie, plus de place dans l'État,
la nature leur a donné des corps qu'il faut nourrir et vêtir: une mère,
quelque dignité, quelque élévation d'âme qu'elle ait, verra-t-elle périr
le fruit de ses entrailles sans demander grâce? non; elle s'humilie;...
et cette fois ce n'est pas par vertu chrétienne; la femme forte est
vaincue par la mère au désespoir; prier Dieu ne suffit que pour le salut
éternel, elle prie l'homme pour du pain: que Dieu lui pardonne!... elle
voit ses enfants malades sans pouvoir les secourir, sans avoir aucun
remède à leur administrer pour les soulager, pour les guérir peut-être,
pour leur sauver la vie qu'ils vont perdre... Aux mines, on pouvait
encore les faire soigner; dans leur nouvel exil ils manquent de tout.
Dans ce dénûment extrême, elle ne voit plus que leur misère; le père, le
cœur flétri par tant de malheur, la laisse agir selon son inspiration,
bref, pardonnant... (demander grâce, c'est pardonner?...) pardonnant
avec une générosité héroïque à la cruauté d'un premier refus, la
princesse écrit une seconde lettre du fond de sa hutte; cette lettre est
adressée à sa famille, mais destinée à l'Empereur. C'était se mettre
sous les pieds de son ennemi, c'était oublier ce qu'on se doit à
soi-même; mais qui ne l'absoudrait, l'infortunée?... Dieu appelle ses
élus à tous les genres de sacrifices, même à celui de la fierté la plus
légitime; Dieu est généreux et ses trésors sont inépuisables... Oh!
l'homme qui pourrait comprendre la vie sans l'éternité n'aurait vu des
choses de ce monde que le beau côté! il aurait vécu d'illusions comme on
voudrait me faire voyager en Russie.

La lettre de la princesse est arrivée à sa destination, l'Empereur l'a
lue; et c'est pour me communiquer cette lettre qu'on m'a empêché de
partir; je ne regrette pas le retard: je n'ai rien lu de plus simple ni
de plus touchant: des actions comme les siennes dispensent des paroles:
elle use de son privilége d'héroïne, elle est laconique, même en
demandant la vie de ses enfants... C'est en peu de lignes qu'elle expose
sa situation, sans déclamations, sans plaintes. Elle s'est placée
au-dessus de toute éloquence: les faits seuls parlent pour elle; elle
finit en implorant pour unique faveur la permission d'habiter à portée
d'une apothicairerie, afin, dit-elle, de pouvoir donner quelque médecine
à ses enfants quand ils sont malades... Les environs de Tobolsk,
d'Irkutsk ou d'Orenbourg lui paraîtraient le paradis. Dans les derniers
mots de sa lettre elle ne s'adresse plus à l'Empereur, elle oublie tout,
excepté son mari, c'est à la pensée de leur cœur qu'elle répond avec une
délicatesse et une dignité qui mériteraient l'oubli du forfait le plus
exécrable: et elle est innocente!... et le maître auquel elle s'adresse
est tout-puissant, et il n'a que Dieu pour juge de ses actes!... «Je
suis bien malheureuse, dit-elle, pourtant si c'était à refaire, je le
ferais encore.»

Il s'est trouvé dans la famille de cette femme une personne assez
courageuse, et quiconque connaît la Russie doit rendre hommage à cet
acte de piété, une personne assez courageuse pour oser porter cette
lettre à l'Empereur et même pour appuyer d'une humble supplication la
requête d'une parente disgraciée. On n'en parle au maître qu'avec
terreur comme on parlerait d'une criminelle; cependant devant tout autre
homme que l'Empereur de Russie, on se glorifierait d'être allié à cette
noble victime du devoir conjugal. Que dis-je? il y a là bien plus que le
devoir d'une femme, il y a l'enthousiasme d'un ange.

Néanmoins il faut compter pour rien tant d'héroïsme; il faut trembler,
demander grâce pour une vertu qui force les portes du ciel; tandis que
tous les époux, tous les fils, toutes les femmes, tous les humains
devraient élever un monument en l'honneur de ce modèle des épouses, tous
devraient tomber à ses pieds en chantant ses louanges; on la
glorifierait devant les saints; on n'ose la nommer devant
l'Empereur!!... Pourquoi règne-t-on, si ce n'est pour faire justice à
tous les genres de mérite? Quant à moi, si elle revenait dans le monde,
j'irais la voir passer, et si je ne pouvais m'approcher d'elle et lui
parler, je me contenterais de la plaindre, de l'envier, et de la suivre
de loin comme on marche derrière une bannière sacrée.

Eh bien! après quatorze ans de vengeance suivie sans relâche, mais non
assouvie... Ah! laissez éclater mon indignation, ménager les termes en
racontant de tels faits ce serait trahir une cause sacrée! Que les
Russes réclament s'ils l'osent: j'aime mieux manquer de respect au
despotisme qu'au malheur. Ils m'écraseront s'ils le peuvent, mais au
moins l'Europe apprendra qu'un homme à qui soixante millions d'hommes ne
cessent de dire qu'il est tout-puissant, se venge!... Oui, c'est le mot
vengeance que je veux attacher à une telle justice!! Donc après quatorze
ans, cette femme ennoblie par tant d'héroïques misères, obtient de
l'Empereur Nicolas, pour toute réponse, les paroles que vous allez lire,
et que j'ai recueillies de la bouche même d'une personne à qui le
courageux parent de la victime venait de les répéter: «Je suis étonné
qu'on ose encore me parler... (deux fois en quinze ans!...) d'une famille
dont le chef a conspiré contre moi.» Doutez de cette réponse, j'en doute
moi-même, cependant j'ai la preuve qu'elle est vraie. La personne qui me
l'a redite, mérite toute confiance; d'ailleurs les faits parlent: la
lettre n'a rien changé au sort des exilés.

Et la Russie se vante de l'abolition de la peine de mort[14]!! Modérez
votre zèle, abolissez seulement le mensonge qui préside à tout, défigure
tout, envenime tout chez vous et vous aurez fait assez pour le bien de
l'humanité.

Les parents des exilés, les Troubetzkoï, famille puissante, vivent à
Pétersbourg; et ils vont à la cour!!!... Voilà l'esprit, la dignité,
l'indépendance de l'aristocratie russe. Dans cet Empire de la violence,
la peur justifie tout!.. bien plus, elle est assurée d'une récompense.
La peur, embellie du nom de prudence et de modération, est le seul
mérite qui ne reste jamais oublié.

Il y a des personnes ici qui accusent la princesse Troubetzkoï de folie:
«Ne peut-elle revenir seule à Pétersbourg?» dit-on. La dérision de la
bassesse, c'est le coup de pied de l'âne. Fuyez un pays où l'on ne tue
pas légalement, il est vrai, mais où l'on fait des familles de damnés au
nom d'un fanatisme politique qui sert à tout absoudre.

Plus d'hésitation, plus d'incertitude; pour moi l'Empereur Nicolas est
enfin jugé... C'est un homme de caractère et de volonté, il en faut pour
se constituer le geôlier d'un tiers du globe; mais il manque de
magnanimité: l'usage qu'il fait de son pouvoir ne me le prouve que trop.
Que Dieu lui pardonne; je ne le verrai plus heureusement! Je lui dirais
ce que je pense de cette histoire et ce serait le dernier degré de
l'insolence... D'ailleurs par cette audace gratuite, je porterais le
coup de grâce aux infortunés dont j'aurais pris la défense sans mission,
et je me perdrais moi-même[15].

Quel cœur ne saignerait à l'idée du supplice volontaire de cette
malheureuse mère? Mon Dieu! si c'est là ce que vous destinez sur la
terre à la vertu la plus sublime, montrez-lui votre ciel, ouvrez-le pour
elle avant l'heure de la mort!... Se figure-t-on ce que doit éprouver
cette femme quand elle jette les yeux sur ses enfants, et qu'aidée de
son mari, elle tâche de suppléer à l'éducation qui leur manque?
l'éducation!.. c'est du poison pour ces brutes numérotées! et cependant
des gens du monde, des personnes élevées comme nous, peuvent-elles se
résigner à n'enseigner à leurs enfants que ce qu'ils doivent savoir pour
être heureux dans la colonie sibérienne? Peuvent-elles renier tous leurs
souvenirs, toutes leurs habitudes pour dissimuler le malheur de leur
position aux innocentes victimes de leur amour? L'élégance native des
parents ne doit-elle pas inspirer à ces jeunes sauvages des idées qu'ils
ne pourront jamais réaliser? quel danger, quel tourment de tous les
instants pour eux et quelle mortelle contrainte pour leur mère! Cette
torture morale ajoutée à tant de souffrances physiques est pour moi un
rêve affreux dont je ne puis me réveiller: depuis hier matin, à chaque
instant du jour ce cauchemar me poursuit; je me surprends disant: que
fait maintenant la princesse Troubetzkoï? Que dit-elle à ses enfants: de
quel œil les regarde-t-elle? Quelle prière adresse-t-elle à Dieu pour
ces créatures damnées avant de naître par la providence des Russes? Ah!
ce supplice qui tombe sur une génération innocente déshonore toute une
nation!!...

Je finis par l'application trop méritée de ces vers de Dante. Quand je
les appris par cœur j'étais loin de me douter de l'allusion qu'ils me
fourniraient ici:

     Ahi Pisa! vituperio delle genti
         Del bel paese là dove 'l si sona;
         Poi ch' i vicini a to punir son lenti,
     Muova si la Capraia e la Gorgona;
         E faccian siepe ad Arno in su la foce,
         Si ch'egli annieghi in to ogni persona:
     Che se 'I conte Ugolino aveva voce
         D'aver tradita te de le castella;
         Non dovei tu i figluioi porre à tal croce.
     Innocenti i facea l'eta novella,
         Novella Tebe, Uguiccion, e 'l Brigata
         E gli altri due, ch' el canto suso appella.

«Ah! Pise! honte des peuples de cette belle contrée, où le oui est
sonore; puisque les voisins sont lents à te punir, que la Capraia et la
Gorgona s'ébranlent et forment digue à l'Arno près de la mer afin qu'il
noie chez toi tous tes citoyens. Que si le comte Ugolin passait pour
avoir livré tes forteresses, devais-tu condamner ses enfants à un tel
supplice? Innocents les faisait leur âge encore nouveau, nouvelle
Thèbes, Uguiccion et le Brigata et les autres, que j'ai chantés plus
haut.»

J'achèverai mon voyage, mais sans aller à Borodino, sans assister à
l'entrée de la cour au Kremlin; sans vous parler davantage de
l'Empereur: qu'aurais-je à vous dire de ce prince que vous ne sachiez
maintenant aussi bien que moi? Songez, pour vous faire une idée des
hommes et des choses de ce pays, qu'il s'y passe bien d'autres histoires
du genre de celles que vous venez de lire: mais elles sont et resteront
ignorées: il a fallu un concours de circonstances que je regarde comme
providentiel pour me révéler les faits et les détails que ma conscience
me force à consigner ici.

Je vais recueillir toutes les lettres que j'ai écrites pour vous depuis
mon arrivée en Russie, et que vous n'avez pas reçues, car je les ai
conservées par prudence; j'y joindrai celle-ci; et j'en ferai un paquet
bien cacheté, que je déposerai en mains sûres, ce qui n'est pas chose
facile à trouver à Pétersbourg. Puis je terminerai ma journée en vous
écrivant une autre lettre, une lettre officielle qui partira demain par
la poste; toutes les personnes, toutes les choses que je vois ici seront
louées à outrance dans cette lettre. Vous y verrez que j'admire ce pays
sans restriction avec tout ce qui s'y trouve et tout ce qui s'y fait...
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que je suis persuadé que la police russe
et que vous-même vous serez également les dupes de mon enthousiasme de
commande et de mes éloges sans discernement ni restrictions[16].

Si vous n'entendez plus parler de moi, pensez qu'on m'a emporté en
Sibérie: ce voyage seul pourrait déranger celui de Moscou, que je ne
différerai pas davantage, car mon feldjæger revient me dire que les
chevaux de poste seront irrévocablement à ma porte demain matin.



LETTRE VINGT-DEUXIÈME.

Route de Pétersbourg à Moscou.--Rapidité du voyage.--Nature des
matériaux.--Balustrades des ponts.--Cheval tombé.--Mot de mon
feldjæger.--Portrait de cet homme.--Postillon battu.--Train dont on mène
l'Empereur.--Asservissement des Russes.--Ce que l'ambition coûte aux
peuples.--Le plus sûr moyen de gouverner.--À quoi devrait servir le
pouvoir absolu?--Mot de l'Évangile.--Malheur des Slaves.--Desseins de
Dieu sur l'homme.--Rencontre d'un voyageur russe.--Ce qu'il me prédit
touchant ma voiture.--Prophétie accomplie.--Le postillon
russe.--Ressemblance du peuple russe avec les gitanos d'Espagne.--Femmes
de la campagne.--Leur coiffure, leur ajustement, leur chaussure.--La
condition des paysans; meilleure que celle des autres Russes.--Résultat
bienfaisant de l'agriculture.--Aspect du pays.--Bétail
chétif.--Question.--La maison de poste.--Manière dont elle est
décorée.--Des distances en Russie.--Aspect désolé du pays.--Habitations
rurales.--Montagnes de Valdaï: exagération des Russes.--Toque des
paysans; plumes de paon.--Chaussures de nattes.--Rareté des
femmes.--Leur costume.--Rencontre d'une voiture de dames russes.--Leur
manière de s'habiller en voyage.--Petites villes russes.--Petit lac;
couvent dans un site romantique.--Forêts dévastées.--Plaines
monotones.--Torjeck.--Cuir brodé, maroquin.--Côtelettes de
poulet.--Aspect de la ville.--Ses environs.--Double chemin.--Troupeaux
de bœufs.--Charrettes.--Encombrement de la route.


     Pomerania, ce 3 août 1839, maison de poste à dix-huit lieues de
     Pétersbourg.


Voyager en poste sur la route de Pétersbourg à Moscou, c'est se donner
pendant des jours entiers la sensation qu'on éprouvait lorsqu'on
descendait les montagnes russes à Paris. On fait bien d'apporter une
voiture anglaise à Pétersbourg, uniquement pour avoir le plaisir de
parcourir sur des ressorts réellement élastiques (ceux des voitures
russes ne le sont que de nom) cette fameuse route, la plus belle
chaussée de l'Europe, au dire des Russes et je crois des étrangers. Il
faut convenir qu'elle est bien soignée, mais dure, à cause de la nature
des matériaux qui tout cassés qu'ils sont, et même en assez petits
morceaux, s'incrustent dans le corps de la chaussée, où ils forment de
petites aspérités immobiles et secouent les boulons au point d'en faire
sauter un ou deux par poste; d'où il arrive qu'on perd au relais le
temps qu'on a gagné sur la route, où l'on tourbillonne dans la poussière
avec l'étourdissante rapidité d'un ouragan chassant les nuages devant
lui. La voiture anglaise est bien agréable pour les premiers relais,
mais à la longue on sent ici le besoin d'un équipage russe pour résister
au train des postillons et à la dureté du chemin. Les garde-fous des
ponts sont en belles grilles de fer ornées d'écussons aux armes
impériales, et les poteaux qui soutiennent ces élégantes balustrades
sont des piliers de granit équarris avec luxe; toutes ces choses ne font
qu'apparaître aux yeux du voyageur abasourdi, le monde fuit derrière lui
comme les rêves d'un malade.

Cette route, plus large que les routes d'Angleterre, est tout aussi unie
quoique moins douce, et les chevaux qui vous traînent sont petits, mais
pleins de nerf.

Mon feldjæger a des idées, une tenue, une figure qui ne me permettent
pas d'oublier l'esprit qui règne dans son pays. En arrivant au second
relais, un de nos quatre chevaux attelés de front manque des quatre
pieds et tombe sous la roue. Heureusement le cocher, sûr de ceux qui lui
restent, les arrête sur place; malgré la saison avancée, il fait encore
dans le milieu du jour une chaleur brûlante, et la poussière rend l'air
étouffant. Je pense que le cheval tombé vient d'être frappé d'un coup de
soleil, et que si on ne le saigne à l'instant il va mourir; j'appelle
mon feldjæger, et, tirant de ma poche un étui contenant une flamme de
vétérinaire, je la lui offre en lui disant d'en faire usage tout de
suite, s'il veut sauver la pauvre bête. Il me répond avec un flegme
malicieux, sans prendre l'instrument que je lui présente, sans regarder
l'animal: «C'est bien inutile, nous sommes au relais.»

Là-dessus, au lieu d'aider le malheureux postillon à dégager l'animal,
il entre dans l'écurie voisine pour nous faire préparer un autre
attelage.

Les Russes sont encore loin d'avoir comme les Anglais une loi pour
protéger les animaux contre les mauvais traitements des hommes; chez eux
au contraire les hommes auraient besoin qu'on plaidât leur cause comme
on plaide à Londres pour les chiens et les chevaux. Mon feldjæger ne
croirait pas à l'existence d'une telle loi.

Cet homme, Livonien d'origine, parle allemand, heureusement pour moi.
Sous les dehors d'une politesse officielle, à travers un langage
obséquieux, on lui lit dans la pensée beaucoup d'insolence et
d'obstination. Sa taille est grêle, ses cheveux d'un blond de filasse
donnent à ses traits un air enfantin que dément l'expression dure de sa
physionomie et surtout de ses yeux, dont le regard est faux et cruel;
ils sont gris, bordés de cils presque blancs; son front est bombé, mais
bas; ses épais sourcils sont d'un blond fade; son visage est sec; sa
peau serait blanche, mais elle est tannée par l'action habituelle de
l'air; sa bouche fine, toujours serrée au repos, est bordée de lèvres si
minces, qu'on ne les entrevoit que lorsqu'il parle. Son uniforme, vert
russe, proprement tenu, bien coupé, fixé autour des reins au moyen d'une
ceinture de cuir bouclée par devant, lui donne une sorte d'élégance. Il
a la démarche légère, mais l'esprit extrêmement lent.

Malgré la discipline qui l'a façonné, on s'aperçoit qu'il n'est pas
Russe d'origine: la race moitié suédoise, moitié teutonne qui peuple la
côte méridionale du golfe de Finlande, est très-différente de celle des
Slaves et des Finois qui dominent dans le gouvernement de Pétersbourg.
Les vrais Russes valaient primitivement mieux que les populations
bâtardes qui défendent les abords du pays.

Ce feldjæger m'inspire peu de confiance; officiellement il s'appelle mon
protecteur, mon guide; mais je vois en lui un espion déguisé, et je
pense qu'à chaque instant il pourrait recevoir l'ordre de se déclarer
sbire ou geôlier... De telles idées troubleraient le plaisir de voyager;
mais je vous ai déjà dit qu'elles ne me viennent que lorsque j'écris: en
route le mouvement qui m'emporte et la succession rapide des objets me
distraient de tout.

Je vous ai dit aussi que les Russes entre eux font assaut de politesse
et de brutalité; tous se saluent et se frappent à l'envi les uns des
autres: voici, entre mille, un nouvel exemple de cet échange de
compliments et de mauvais traitements. Le postillon qui vient de me
conduire à la maison de poste d'où je vous écris ceci, avait encouru au
départ je ne sais par quelle faute, une peine qu'il est plus habitué à
subir que je ne le suis à la voir infligée par un homme à un autre
homme. Celui-ci donc tout jeune, on peut même dire tout enfant qu'il
est, a été foulé aux pieds avant de me mener, et rudement frappé à coups
de poing par son camarade, le chef de l'écurie. Les coups étaient forts,
car je les entendais de loin retentir dans la poitrine du patient. Quand
l'exécuteur des hautes œuvres, le justicier de la poste fut las de sa
tâche, la victime se releva sans proférer une parole: essoufflé,
tremblant, le malheureux rajuste sa chevelure, salue son supérieur, et,
encouragé par le traitement qu'il vient de recevoir de lui, il monte
légèrement sur mon siége, pour me faire faire au triple galop quatre
lieues et demie ou cinq lieues en une heure. L'Empereur en fait sept.
Les wagons du chemin de fer auraient de la peine à suivre sa voiture.
Que d'hommes doivent être battus, que de chevaux doivent crever, pour
rendre possible une si étonnante vélocité, et cela pendant cent
quatre-vingts lieues de suite!... On prétend que l'incroyable rapidité
de ces voyages en voiture découverte nuit à la santé: peu de poitrines
résistent à l'habitude de fendre l'air si rapidement. L'Empereur est
constitué de manière à supporter tout, mais son fils, moins robuste, se
ressent des assauts qu'on livre à son corps, sous prétexte de le
fortifier. Avec le caractère que ses manières, sa physionomie et son
langage font supposer, ce prince doit souffrir dans son pays moralement
autant que physiquement. C'est le cas d'appliquer le mot de Champfort:
«Dans la vie de l'homme, il vient inévitablement un âge où il faut que
le cœur se bronze ou se brise.»

Le peuple russe me fait l'effet de ces hommes d'un talent gracieux et
qui se croient nés exclusivement pour la force: avec le laisser aller
des Orientaux il possède le sentiment des arts, ce qui équivaut à dire
que la nature lui a donné le besoin de la liberté: au lieu de cela leurs
maîtres en font des machines à oppression. Un homme, pour peu qu'il
s'élève d'une ligne au-dessus de la tourbe, acquiert aussitôt le droit,
bien plus, il contracte l'obligation de maltraiter d'autres hommes
auxquels il est chargé de transmettre les coups qu'il reçoit d'en haut;
quitte à chercher, dans les maux qu'il inflige, des consolations à ceux
qu'il subit. Ainsi descend d'étage en étage l'esprit d'iniquité jusque
dans les fondements de cette malheureuse société qui ne subsiste que par
la violence; mais une violence telle qu'elle force l'esclave à se mentir
à lui-même pour remercier le tyran; et de tant d'actes arbitraires dont
se compose chaque existence particulière, naît ce qu'on appelle ici
l'ordre public, c'est-à-dire une tranquillité morne, une paix
effrayante, car elle tient de celle du tombeau; les Russes sont fiers de
ce calme. Tant qu'un homme n'a pas pris son parti de marcher à quatre
pattes, il faut bien qu'il s'enorgueillisse de quelque chose, ne fût-ce
que pour conserver son droit au titre de créature humaine... Que si l'on
parvenait à me prouver la nécessité de l'injustice et de la violence
pour obtenir de grands résultats politiques, j'en conclurais que le
patriotisme, loin d'être une vertu civique, comme on l'a dit jusqu'à
présent, est un crime de lèse-humanité.

Par esprit de réaction contre les doctrines chrétiennes on est convenu
dans le monde, surtout depuis un siècle, de préconiser l'ambition, comme
si ce n'était pas la plus cruelle, la plus impitoyable des passions, et
comme si l'État se voyait à chaque instant menacé de manquer de talents
orgueilleux, de cœurs avides, d'esprits dominateurs. Mais c'est surtout
aux gouvernements qu'on permet l'ambition; il semble que les chefs des
peuples aient le privilége de l'iniquité. Quant à moi, je ne vois nulle
différence morale entre l'injuste convoitise d'une nation conquérante,
et le vol à main armée d'un brigand. La seule distinction à établir
entre les crimes publics et les forfaits isolés, c'est que les uns font
un grand, et les autres un petit mal.

Les Russes s'excusent à leurs propres yeux par la pensée que le
gouvernement qu'ils subissent est favorable à leurs ambitieuses
espérances; mais tout but qui ne peut être atteint que par de tels
moyens est mauvais. Ce peuple est intéressant; je reconnais chez les
individus des dernières classes une sorte d'esprit dans leur pantomime,
de souplesse, de prestesse dans leurs mouvements, de finesse, de
mélancolie, de grâce dans leur physionomie qui dénote des hommes de
race: on en a fait des bêtes de somme. Me persuadera-t-on qu'il faille
superposer les dépouilles de ce bétail humain dans le sol, pour que la
terre s'engraisse pendant des siècles avant de pouvoir produire des
générations dignes de recueillir la gloire que la Providence promet aux
Slaves? La Providence défend de faire un petit mal, même dans l'espoir
du plus grand bien.

Ce n'est pas à dire qu'on doive et qu'on puisse aujourd'hui gouverner la
Russie comme on gouverne les autres pays de l'Europe; seulement, je
soutiens qu'on éviterait bien des maux si l'exemple de l'adoucissement
des mœurs était donné d'en haut. Mais qu'espérer d'un peuple de
flatteurs, flatté par son souverain? Au lieu de les élever à lui, il
s'efforce de s'abaisser à leur niveau.

Si la politesse de la cour influe sur les manières des hommes des
dernières classes, n'est-il pas permis de penser que l'exemple de la
clémence donné par un prince absolu, inspirerait le sentiment de
l'humanité à tout son peuple?

Usez de sévérité contre ceux qui abusent et de mansuétude contre ceux
qui souffrent, et bientôt vous aurez changé votre troupeau en nation...
problème difficile à résoudre sans doute; mais n'est-ce pas pour
exécuter ce qui serait impossible à d'autres que vous êtes déclaré et
reconnu tout-puissant ici-bas? L'homme qui occupe la place de Dieu sur
la terre ne doit reconnaître d'impossible que le mal. Il est obligé de
ressembler à la Providence pour légitimer la puissance qu'il s'attribue.

Si le pouvoir absolu n'est qu'une fiction qui flatte l'amour-propre d'un
seul homme aux dépens de la dignité d'un peuple, il faut l'abolir; si
c'est une réalité, elle coûte trop cher pour ne servir à rien.

Vous voulez gouverner la terre comme les anciennes sociétés: par la
conquête; vous prétendez vous emparer par les armes des pays qui sont à
votre convenance, et de là opprimer le reste du monde par la terreur:
tel est votre but; et les moyens que vous prenez vous y mèneront,
dites-vous... c'est possible; mais moi je déteste et votre but et vos
moyens.

L'extension de puissance que vous rêvez n'est point intelligente, elle
n'est point morale; et si Dieu vous l'accorde ce sera pour le malheur du
monde.

Je le sais trop, la terre n'est pas le lieu où la justice absolue
triomphe. Néanmoins le principe reste immuable, le mal est mal en lui
sans égard à ses effets: soit qu'il serve à la perte ou à
l'agrandissement d'un peuple, à la fortune ou au déshonneur d'un homme,
il pèse toujours du même poids dans la balance éternelle. Ni la
perversité d'un individu, ni les crimes d'un gouvernement ne sont jamais
entrés dans les desseins de la Providence; Dieu n'excuse pas plus les
forfaits d'un Roi et de son peuple que ceux d'un chef de bandits et de
sa troupe. Mais s'il n'a pas voulu les actions coupables, le résultat
des événements s'accorde toujours avec les vues de sa justice, car cette
justice veut toutes les conséquences du crime qu'elle ne voulait pas.
Dieu fait l'éducation du genre humain, et toute éducation est une suite
d'épreuves.

Les conquêtes de l'Empire romain n'ont pas ébranlé la foi chrétienne; le
pouvoir oppressif de la Russie n'empêchera pas la même foi de subsister
dans le cœur des justes. La foi durera sur la terre autant que
l'inexplicable et l'incompréhensible.

Dans un monde où tout est mystère, depuis la grandeur et la décadence
des nations jusqu'à la reproduction et la disparition d'un brin d'herbe,
où le microscope nous en apprend autant sur l'intervention de Dieu dans
la nature que le télescope dans le ciel, que la renommée dans
l'histoire, la foi se fortifie de l'expérience de chaque jour, car elle
est la seule lumière analogue aux besoins d'un être entouré de ténèbres
et qui de sa nature n'atteint qu'au doute.

Si nous étions destinés à souffrir l'ignominie d'une nouvelle invasion,
le triomphe des vainqueurs ne m'attesterait que les fautes des vaincus.

Aux yeux de l'homme qui pense, le succès ne prouve rien, si ce n'est que
la vie de la terre n'est ni le premier ni le dernier mode de la vie
humaine. Laissons aux juifs leur croyance intéressée et rappelons-nous
le mot de Jésus-Christ: _Mon royaume n'est pas de ce monde_.

Ce mot si choquant pour l'homme charnel, on est bien forcé de le répéter
à chaque pas qu'on fait en Russie; à la vue de tant de souffrances
inévitables, de tant de cruautés nécessaires, de tant de larmes non
essuyées, de tant d'iniquités volontaires et involontaires, car ici
l'injustice est dans l'air; devant le spectacle de ces calamités
répandues non sur une famille, non sur une ville, mais sur une race, sur
un peuple habitant le tiers du globe, l'âme éperdue est contrainte de se
détourner de la terre, et de s'écrier: «C'est bien vrai, mon Dieu! votre
royaume n'est pas de ce monde.»

Hélas! pourquoi mes paroles ont-elles si peu de puissance? Que ne
peuvent-elles égaler par leur énergie l'excès d'un malheur qu'on ne
saurait consoler que par un excès de pitié! Le spectacle de cette
société, dont tous les ressorts sont tendus comme la batterie d'une arme
qu'on va tirer, me fait peur au point de me donner le vertige.

Depuis que je vis en ce pays, et que je connais le fond du cœur de
l'homme qui le gouverne, j'ai le fièvre et je m'en vante, car si l'air
de la tyrannie me suffoque, si le mensonge me révolte, je suis donc né
pour quelque chose de mieux, et les besoins de ma nature, trop nobles
pour pouvoir être satisfaits dans des sociétés comme celle que je
contemple ici, me présagent un bonheur plus pur pour moi et pour mes
semblables. Dieu ne nous a pas doués de facultés sans emploi. Sa pensée
nous assigne notre place de toute éternité; c'est à nous de ne pas nous
rendre indignes de la gloire qu'il nous réserve et du poste qu'il nous
destine. Ce qu'il y a de meilleur en nous a son terme en lui.

Savez-vous ce qui vous condamne à lire ces réflexions? c'est un accident
arrivé à ma voiture et qui me donne le loisir de vous peindre tout ce
qui naît dans ma pensée.

À deux heures d'ici, j'ai rencontré un Russe de ma connaissance qui
avait été visiter une de ses terres et revenait à Pétersbourg. Nous nous
arrêtons pour causer un instant; le Russe, en regardant ma voiture, se
met à rire et à me montrer un lisoir, une traverse, des brides,
l'encastrure, les mains de derrière et une des jambes de force d'un
ressort.

«Vous voyez toutes ces pièces? me dit-il, elles n'arriveront pas
entières à Moscou. Les étrangers qui s'obstinent à se servir de leurs
voitures chez nous, partent comme vous partez et reviennent en
diligence.

--Même pour n'aller qu'à Moscou?

--Même pour n'aller qu'à Moscou.

--Les Russes m'ont dit que c'était la plus belle route de l'Europe; je
les ai crus sur parole.

--Il y a des ponts qui manquent, des parties de chemins à refaire; on
quitte la chaussée à chaque instant pour traverser des ponts provisoires
en planches inégales, et grâce à l'inattention de nos postillons les
voitures étrangères cassent toujours dans ces mauvais passages.

--Ma voiture est anglaise et éprouvée par de longs voyages.

--Nulle part on ne mène aussi vite que chez nous; les voitures ainsi
emportées éprouvent tous les mouvements d'un vaisseau: le tangage et le
roulis combinés comme dans les grands orages; pour résister à ces longs
balancements sur une route unie comme celle-ci, mais dont le fond est
dur, il faut, je vous le répète, qu'elles aient été construites dans le
pays.

--Vous avez encore le vieux préjugé des voitures lourdes et massives; ce
ne sont pourtant pas les plus solides.

--Bon voyage! vous me direz des nouvelles de la vôtre, si elle arrive à
Moscou.»

À peine avais-je quitté cet oiseau de mauvais augure qu'un lisoir a
cassé. Nous étions près du relais, où me voici arrêté. Notez que je n'ai
fait encore que dix-huit lieues sur cent quatre-vingts... Je serai forcé
de renoncer au plaisir d'aller vite, et j'apprends un mot russe pour
dire: doucement, c'est le contraire de ce que disent les autres
voyageurs.

Un postillon russe, vêtu de son cafetan de gros drap, ou s'il fait chaud
comme aujourd'hui, couvert de sa simple chemise de couleur qui fait
tunique, paraît au premier coup d'œil un homme de race orientale; à voir
seulement l'attitude qu'il prend en s'asseyant sur son siége on
reconnaît la grâce asiatique. Les Russes ne mènent qu'en cochers, à
moins qu'une voiture très-lourde n'exige un attelage de six ou huit
chevaux, et même dans ce cas le premier postillon mène du siége. Ce
postillon ou cocher tient dans ses mains tout un sac de cordes; ce sont
les huit rênes du quadrige: deux pour chacun des chevaux attelés de
front. La grâce, la facilité, la prestesse et la sûreté avec lesquelles
il dirige ce pittoresque attelage; la vivacité de ses moindres
mouvements, la légèreté de sa démarche lorsqu'il met pied à terre, sa
taille élancée, sa manière de porter ses vêtements, toute sa personne
enfin rappelle les peuples les plus naturellement élégants de la terre,
et surtout les gitanos d'Espagne. Les Russes sont des gitanos blonds.

Déjà j'ai aperçu quelques paysannes moins laides que celles des rues de
Pétersbourg. Leur taille manque toujours de finesse, mais leur visage a
de l'éclat, leur teint est frais et brillant; dans cette saison, leur
coiffure consiste en un mouchoir d'indienne lié autour de la tête et
dont les pointes retombent par derrière avec une grâce qui me paraît
naturelle à ce peuple. Elles portent quelquefois une petite redingote
coupée aux genoux, liée à la taille avec une ceinture et fendue
au-dessous des hanches pour former deux basques qui s'ouvrent par devant
en laissant voir la jupe. La forme de cet ajustement a de l'élégance,
mais ce qui dépare ces femmes, c'est leur chaussure: elle consiste en
une paire de bottes de cuir gras à grosses semelles arrondies du bout.
Les pieds de ces bottes sont larges, grimaçants, et la tige en est
plissée au point de cacher entièrement la forme de la jambe, on dirait
qu'elles ont dérobé la chaussure de leurs maris.

Les maisons ressemblent à celles que je vous ai décrites en revenant de
Schlusselbourg; mais elles ne sont pas toutes aussi élégantes. L'aspect
des villages est monotone: un village, c'est toujours deux lignes plus
ou moins longues de chaumières en bois, régulièrement plantées, à une
certaine distance de la grande route, car en général la rue du village
dont la chaussée fait le milieu, est plus large que l'encaissement de
cette route. Chaque cabane construite en pièces de bois assez
grossières, a le pignon tourné vers le chemin. Ces habitations se
ressemblent toutes; mais, malgré l'inévitable ennui qui résulte d'une
telle uniformité, il m'a paru qu'un air d'aisance et même de bien-être
régnait dans les villages. Ils sont champêtres sans être pittoresques,
on y respire le calme de la vie pastorale, dont on jouit doublement en
quittant Pétersbourg. Les habitants des campagnes ne me paraissent pas
gais, mais ils n'ont pas non plus l'air malheureux comme les soldats et
les employés du gouvernement; de tous les Russes ce sont ceux qui
souffrent le moins de l'absence de la liberté; s'ils sont les plus
esclaves, ils sont les moins inquiets.

Les travaux de l'agriculture sont propres à réconcilier l'homme avec la
vie sociale, quelque prix qu'elle coûte; ils lui inspirent la patience,
et lui font supporter tout pourvu qu'on lui permette de se livrer sans
trouble à des occupations qui toutes sont analogues à sa nature.

Le pays que j'ai parcouru jusqu'ici est une mauvaise forêt marécageuse
où l'on ne découvre à perte de vue que de petits bouleaux avortés et de
misérables pins clair-semés dans une plaine stérile. On ne voit ni
campagne cultivée, ni bois touffus et productifs; l'œil ne se repose que
sur de maigres champs ou sur des forêts dévastées. Le bétail est ce qui
rapporte le plus; mais il est chétif et de mauvaise qualité. Ici le
climat opprime les bêtes comme le despotisme tyrannise l'homme. On
dirait que la nature et la société luttent d'efforts pour y rendre la
vie difficile. Quand on pense aux données physiques d'où il a fallu
partir pour organiser ici une société, on n'a plus le droit de s'étonner
de rien, si ce n'est de trouver la civilisation matérielle aussi avancée
qu'elle l'est chez un peuple si peu favorisé par la nature.

Serait-il vrai qu'il y eût dans l'unité des idées et dans la fixité des
choses des compensations à l'oppression même la plus révoltante? Quant à
moi je ne le pense pas, mais s'il m'était prouvé que ce régime fût le
seul sous lequel pouvait se fonder et se soutenir l'Empire russe, je
répondrais par une simple question: était-il essentiel aux destinées du
genre humain que les marais de la Finlande fussent peuplés, et que des
hommes réunis là pour leur malheur y bâtissent une ville merveilleuse à
voir, mais qui au fond n'est qu'une singerie de l'Europe occidentale? Le
monde civilisé n'a gagné à l'agrandissement des Moscovites que la peur
d'une invasion nouvelle et le modèle d'un despotisme sans miséricorde
comme sans exemple, si ce n'est dans l'histoire ancienne. Encore, s'il
était heureux, ce peuple!... mais il est la première victime de
l'ambition dont se nourrit l'orgueil de ses maîtres.

La maison d'où je vous écris est d'une élégance qui contraste
grossièrement avec la nudité des campagnes environnantes, elle est à la
fois poste et auberge, et je la trouve presque propre. On la prendrait
pour l'habitation de campagne de quelque particulier aisé; des stations
de ce genre, quoique moins soignées que celle de Pomerania, sont bâties
et entretenues de distance en distance sur cette route aux frais du
gouvernement: les murs et les plafonds de celle-ci sont peints à
l'italienne; le rez-de-chaussée, composé de plusieurs salles spacieuses,
ressemble assez à un restaurateur de province en France. Les meubles
sont recouverts en cuir; les siéges sont en canne et propres en
apparence: partout on voit de grands canapés pouvant tenir lieu de lits,
mais j'ai déjà trop d'expérience pour risquer d'y dormir; je n'ose même
pas m'y asseoir; dans les auberges russes, sans excepter les plus
recherchées, les meubles de bois à coussins rembourrés sont autant de
ruches où fourmille et pullule la vermine.

Je porte avec moi mon lit, qui est un chef-d'œuvre d'industrie russe. Si
je casse encore une fois d'ici à Moscou, j'aurai le temps de profiter de
ce meuble, et de m'applaudir de ma précaution; mais à moins d'accident
on n'a pas besoin de s'arrêter entre Pétersbourg et Moscou. La route est
belle, et il n'y a rien à voir: il faut donc être forcé à descendre de
voiture pour interrompre le voyage.

(_Suite de la même lettre_.)

     Yedrova entre Novgorod-la-Grande et Valdaï, ce 4 août 1839.

Il n'y a pas de distance en Russie: c'est ce que disent les Russes, et
ce que tous les voyageurs sont convenus de répéter. J'avais adopté comme
les autres ce jugement tout fait; mais l'incommode expérience me force
de dire précisément le contraire. Tout est distance en Russie: il n'y a
pas autre chose dans ces plaines vides à perte de vue; deux ou trois
points intéressants sont séparés les uns des autres par des espaces
immenses. Ces intervalles sont des déserts sans beautés pittoresques: la
route de poste détruit la poésie de la steppe; il ne reste que l'étendue
de l'espace, et l'ennui de la stérilité. C'est nu et pauvre, ce n'est
pas imposant comme un sol illustré par la gloire de ses habitants, comme
la Grèce ou la Judée dévastées par l'histoire et devenues le poétique
cimetière des nations; ce n'est pas non plus grandiose comme une nature
vierge: ce n'est que laid, c'est une plaine tantôt aride, tantôt
marécageuse, et ces deux espèces de stérilité varient seules l'aspect
des paysages. Quelques villages de moins en moins soignés à mesure qu'on
s'éloigne de Pétersbourg, attristent le paysage au lieu de l'égayer. Les
maisons ne sont que des amas de troncs d'arbres assez bien joints,
supportant des toits de planches auxquels on ajoute quelquefois pour
l'hiver une double couverture en chaume. Ces habitations doivent être
chaudes, mais leur aspect est attristant: elles ressemblent aux baraques
d'un camp; seulement elles sont plus sales que l'intérieur des baraques
provisoires des soldats.

Les chambres de ces cases sont infectes, noires, et l'on y manque d'air.
Il ne s'y trouve pas de lits: l'été on dort sur des bancs qui forment
divan le long des murs de la salle, et l'hiver sur le poêle, ou sur le
plancher autour du poêle, c'est-à-dire qu'un paysan russe campe toute sa
vie. Le mot demeurer suppose une manière de vivre confortable, des
habitudes domestiques ignorées de ce peuple.

En passant par Novgorod-la-Grande[17], je n'ai vu aucun des anciens
édifices de cette ville qui fut longtemps une république, et qui devint
le berceau de l'Empire russe, je dormais profondément quand nous l'avons
traversée; si je retourne en Allemagne par Vilna et Varsovie, je n'aurai
vu ni le Volkof, ce fleuve qui fut le tombeau de tant de citoyens, car
la turbulente république n'épargnait pas la vie de ses enfants, ni
l'église de Sainte-Sophie à laquelle se rattache le souvenir des
événements les plus glorieux de l'histoire russe, avant la dévastation
et l'asservissement définitif de Novgorod par Ivan IV, ce modèle de tous
les tyrans modernes.

On m'avait beaucoup parlé des montagnes de Valdaï que les Russes
appellent pompeusement la Suisse moscovite. J'approche de cette ville,
et depuis une trentaine de lieues je remarque que le terrain devient
inégal, sans qu'on puisse dire qu'il soit montagneux: ce sont de petits
ravins où la route est tracée de manière à ce qu'on monte et descende
les pentes au galop; on continue d'être bien mené tout en perdant du
temps à chaque relais: les postillons russes sont lents à garnir et à
atteler leurs chevaux.

Les paysans de ce canton portent une toque aplatie et large du haut,
mais très-serrée contre la tête: cette coiffure ressemble à un
champignon: elle est quelquefois entourée d'une plume de paon roulée
autour du bandeau qui touche le front: si l'homme porte un chapeau, le
même ornement est fixé autour du ruban. Le plus souvent leur chaussure
est faite de nattes de roseau tissées par les paysans eux-mêmes et
attachées aux jambes en guise de bottines avec des ficelles pour servir
de lacets. C'est plus beau en sculpture qu'agréable à voir dans la vie
usuelle. Quelques statues antiques nous prouvent l'ancienneté de cet
ajustement.

Les paysannes sont toujours rares[18]; on voit dix hommes avant de
rencontrer une femme: celles que j'ai pu apercevoir avaient un costume
qui annonce l'absence totale de coquetterie: c'est une espèce de
peignoir très-large qui s'agrafe au col et tombe jusqu'à terre. Ce
surtout qui ne marque nullement la taille, est fermé par devant au moyen
d'un rang de boutons, un grand tablier de la même longueur et attaché
derrière les épaules par deux courtes bretelles croisées sans aucune
grâce, car elles ressemblent aux cordons d'un sac, complète le costume
champêtre. Elles marchent presque toutes pieds nus; les plus riches ont
toujours pour chaussures les grosses bottes que j'ai déjà décrites.
Elles se couvrent la tête avec des mouchoirs d'indienne ou des morceaux
de toile en façon de serre-tête. La vraie coiffure nationale des femmes
russes ne se porte que les jours de fête: c'est encore aujourd'hui celle
des dames de la cour: elle consiste en une espèce de shako ouvert d'en
haut, ou plutôt de diadème extrêmement élevé qui fait le tour de la
tête. Il est brodé de pierreries pour les dames, et de fleurs en fils
d'or et d'argent pour les paysannes. Cette couronne a de la noblesse et
ne ressemble à aucune autre coiffure si ce n'est à la tour de Cybèle.

Les paysannes ne sont pas les seules femmes mal soignées. J'ai vu des
_dames_ russes qui ont en voyage une toilette des plus négligées. Ce
matin, dans une maison de poste où je m'étais arrêté pour déjeuner, j'ai
rencontré toute une famille que je venais de laisser à Pétersbourg où
elle habite un de ces palais élégants que les Russes sont fiers de
montrer aux étrangers. Ces dames étaient là magnifiquement vêtues à la
mode de Paris. Mais dans l'auberge où, grâce à de nouveaux accidents
arrivés à ma voiture, je fus rejoint par elles, c'était d'autres
personnes; je les trouvais si bizarrement métamorphosées qu'à peine
pouvais-je les reconnaître; les fées étaient devenues sorcières.
Figurez-vous des jeunes personnes que vous n'auriez vues que dans le
monde et qui, tout à coup, reparaîtraient devant vous en costume de
Cendrillon, et pire, coiffées de vieux serre-tête en toile soi-disant
blanche, sans chapeaux ni bonnets, portant des robes sales, des fichus
déguenillés et qui ressemblent à des serviettes, traînant aux pieds des
savates en guise de souliers et de pantoufles: il y a bien là de quoi
vous persuader que vous êtes ensorcelé.

Ce qu'il y avait de pis, c'est que les voyageuses étaient suivies d'un
train considérable. Ce peuple de valets, hommes et femmes, affublés de
vieux habits plus dégoûtants que ceux de leurs maîtresses, allant,
venant, faisant un bruit infernal, complétaient l'illusion d'une scène
du sabbat. Tout cela criait, courait çà et là; on buvait, on mangeait,
on engloutissait les vivres avec une avidité capable d'ôter l'appétit à
l'homme le plus affamé. Cependant ces dames n'oubliaient pas de se
plaindre avec affectation devant moi de la malpropreté de la maison de
poste, comme si elles eussent eu le droit de remarquer de la négligence
quelque part; je me croyais tombé au milieu d'une halte de Bohémiennes,
si ce n'est que les Bohémiennes n'ont pas de prétentions.

Moi qui me pique de n'être pas difficile en voyage, je trouve les
maisons de poste établies sur cette route par le gouvernement,
c'est-à-dire par l'Empereur, assez confortables; j'y ai fait presque
bonne chère; on y pourrait même coucher pourvu qu'on se passât de lit:
car ce peuple nomade ne connaît que le tapis de Perse ou de peau de
mouton, ou même de natte étendue sur un divan, et sous une tente, tente
de bois, de plâtre ou de toile: c'est toujours un souvenir du bivouac;
l'usage du coucher comme meuble de première nécessité n'a pas encore été
adopté par les peuples de race slave; le lit finit à l'Oder.

Quelquefois au bord des petits lacs dont est parsemé l'immense marécage
qu'on appelle la Russie, on aperçoit de loin une ville, c'est-à-dire un
amas de petites maisons en planches grises qui se reflètent dans l'eau
et produisent un effet assez pittoresque. J'ai traversé deux ou trois de
ces ruches d'hommes, mais je n'ai remarqué que la ville de Zimagoy.
C'est une rue de maisons toutes en bois; cette rue assez montueuse a une
lieue de long, et ce qui fait qu'on ne l'oublie pas, c'est qu'à quelque
distance, on découvre de l'autre côté d'un des golfes du petit lac du
même nom, un couvent romantique et dont les tours blanches se détachent
pittoresquement au-dessus d'une forêt de sapins, qui m'a paru plus haute
et plus touffue qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'à présent en
Russie. Quand on songe à la consommation de bois que font les Russes,
soit pour construire leurs maisons, soit pour les chauffer, on s'étonne
qu'il reste des forêts dans leur pays.

Toutes celles que j'ai traversées jusqu'ici sont dégarnies d'arbres. On
appelle cela des bois, mais ce sont des halliers fangeux et dévastés, où
dominent de loin en loin des pins de peu d'apparence, et quelques
bouleaux dont les maigres cépées ne peuvent servir qu'à empêcher de
cultiver la terre.

(_Suite de la même lettre_.)

     Torjeck, ce 5 août 1839.

On ne voit pas de loin dans les plaines parce que tout y fait obstacle à
l'œil; un buisson, une barrière, un palais vous cachent des lieues de
terrain avec l'horizon qui les termine. Du reste ici nul paysage ne se
grave dans la mémoire, nul site n'attire vos regards; pas une ligne
pittoresque, les plans sont rares, sans mouvement, sans lignes
contrariées; aussi ne contrastent-ils point entre eux; sur un terrain
dénué d'accidents, il faudrait au moins les couleurs du ciel méridional:
elles manquent à cette partie de la Russie, où la nature doit être
comptée absolument pour rien.

Ce qu'on appelle les montagnes de Valdaï sont une suite de pentes et de
contre-pentes aussi monotones que les plaines tourbeuses de Novgorod.

La ville de Torjeck est citée pour ses fabriques de cuir; c'est ici
qu'on fait ces belles bottes ouvragées, ces pantoufles brodées en fils
d'or et d'argent, délices de tous les élégants de l'Europe, surtout de
ceux qui aiment les choses bizarres pourvu qu'elles viennent de loin.
Les voyageurs qui passent par Torjeck y paient les cuirs fabriqués dans
cette ville beaucoup plus cher qu'on ne les vend à Pétersbourg ou à
Moscou.

Le beau maroquin, le cuir de Russie parfumé se fait à Kazan, et c'est
surtout à la foire de Nijni qu'on peut, dit-on, l'acheter à bon marché,
et choisir ce qu'on veut parmi des montagnes de peaux.

Torjeck a encore une autre spécialité, pour parler le langage du jour,
ce sont les côtelettes de poulet. L'Empereur s'arrêtant un jour à
Torjeck, dans une petite auberge, y a mangé des côtelettes de poulet
farcies, et à son grand étonnement, il les a trouvées bonnes. Aussitôt
les côtelettes de Torjeck sont devenues célèbres par toute la Russie.
Voici leur origine[19]. Un Français malheureux avait été bien reçu et
bien traité dans ce lieu par l'aubergiste; c'était une femme. Avant de
partir il lui dit: «Je ne puis vous payer, mais je ferai votre fortune»;
et il lui montra comment il fallait accommoder les côtelettes de poulet.
Le bonheur voulut, m'a-t-on dit, que cette précieuse recette fût
éprouvée d'abord sur l'Empereur et qu'elle réussît. L'aubergiste de
Torjeck est morte; mais ses enfants ont hérité de sa renommée, et ils
l'exploitent.

Torjeck, lorsque cette ville apparaît tout d'un coup aux yeux du
voyageur qui vient de Pétersbourg, fait l'effet d'un camp au milieu d'un
champ de blé. Ses maisons blanchies, ses tours, ses pavillons rappellent
aussi les minarets des mosquées de l'Orient. On aperçoit les flèches
dorées des dômes, on voit des clochers ronds, d'autres carrés, les uns
sont à plusieurs étages, les autres sont bas, tous sont peints en vert,
en bleu; quelques-uns sont ornés de petites colonnes; en un mot, cette
ville annonce Moscou. Le terrain qui l'entoure est bien cultivé, c'est
une plaine nue, ornée de seigle; je préfère de beaucoup encore cette vue
à l'aspect des bois malades dont mes yeux ont été attristés depuis deux
jours: la terre labourée est au moins fertile: on pardonne à une contrée
de manquer de beautés pittoresques en faveur de sa richesse; mais une
terre stérile et qui pourtant n'a pas la majesté du désert, est ce que
je connais de plus ennuyeux à parcourir.

J'ai oublié de faire mention d'une chose assez singulière qui m'a frappé
au commencement du voyage.

Entre Pétersbourg et Novgorod, pendant plusieurs relais de suite, je
remarquai une seconde route parallèle à la chaussée principale qu'elle
suivait sans interruption à une distance peu considérable. Cette espèce
de contre-allée avait des barrières, des garde-fous, des ponts en bois
pour aider à traverser les cours d'eau et les mares; enfin on n'avait
rien négligé afin de rendre ce chemin praticable, quoiqu'il fût moins
beau et beaucoup plus raboteux que la grande route. Arrivé à un relais
je fis demander au maître de poste la cause de cette singularité: mon
feldjæger me transmit l'explication de cet homme; la voici: cette route
de rechange est destinée aux rouliers, aux bestiaux et aux voyageurs,
quand l'Empereur ou les personnes de la famille Impériale se rendent à
Moscou. On évite par cette séparation la poussière et les embarras qui
incommoderaient et retarderaient les augustes voyageurs si la grande
route restait publique au moment de leur passage. Je ne sais si le
maître de poste s'est moqué de moi, il parlait d'un air très-sérieux, et
trouvait fort simple à ce qu'il me parut, de laisser accaparer le chemin
par le souverain dans un pays où le souverain est tout. Le roi qui
disait: _la France c'est mois_! s'arrêtait pour laisser passer un
troupeau de moutons, et sous son règne le piéton, le roulier, le manant
qui suivait le grand chemin, répétait notre vieux adage aux princes
qu'il rencontrait: «La route est pour tout le monde;» ce qui fait
vraiment les lois, c'est la manière de les appliquer.

En France les mœurs et les usages ont de tout temps rectifié les
institutions politiques; en Russie ils les exagèrent dans l'application,
ce qui fait que les conséquences deviennent pires que les principes.

Au reste, je dois dire que cette double route finit à Novgorod; on a
sans doute pensé que l'encombrement serait plus grand aux environs de la
capitale; ou peut-être a-t-on renoncé à continuer ce chemin de rebut.

Il faut convenir qu'avec le train dont on est mené en Russie, les
troupeaux de bœufs que vous rencontrez à chaque instant sur la grande
route, ainsi que les longues files de charrettes conduites par un seul
roulier, peuvent occasionner des accidents graves et fréquents. La
précaution de la double route est peut-être plus nécessaire ici
qu'ailleurs; mais je ne voudrais pas qu'on attendît pour écarter le
danger qu'il menaçât la vie de l'Empereur ou des membres de sa famille:
ceci n'est pas dans l'esprit de Pierre-le-Grand, qui empruntait aux
marchands de Pétersbourg le prix des drowskas de louage dans lesquels il
se faisait voiturer, et qui lorsqu'on voulait fermer un de ses parcs au
public, s'écriait: «Vous croyez donc que j'ai dépensé tant d'argent pour
moi tout seul?»

Adieu; si je continue mon voyage sans accident ma première lettre sera
datée de Moscou. Chacune des lettres que je vous écris est ployée sans
adresse et cachée le plus secrètement possible. Mais toutes mes
précautions seraient insuffisantes si l'on venait à m'arrêter et à
fouiller ma voiture.



LETTRE VINGT-TROISIÈME.

Madame la comtesse O'Donnell.--Postillons enfants.--Leur manière de
mener.--Elle ressemble à une tempête sur mer.--Souvenirs du cirque des
anciens.--Pindare.--Marche poétique.--Adresse merveilleuse.--Routes
encombrées de rouliers.--Chariots à un cheval.--Grâce naturelle du
peuple russe.--Élégance qu'il donne aux objets dont il se sert.--Intérêt
particulier que la Russie doit inspirer aux penseurs.--Costume des
femmes.--Bourgeoises de Torjeck.--Leur toilette.--La
balançoire.--Plaisirs silencieux.--Hardiesse des Russes.--Beauté des
paysannes.--Beaux vieillards.--Beauté parfaite.--Chaumières
russes.--Divans des paysans.--Bivouacs champêtres.--Penchant au
vol.--Politesse, dévotion.--Dicton populaire.--Mon feldjæger vole les
postillons.--Propos d'une grande dame.--Parallèle de l'esprit du grand
monde en France et en Russie.--Femmes d'État.--Diplomatie, double emploi
des femmes dans la politique.--Conversation des dames russes.--Manque de
moralité chez les paysans.--Réponse d'un ouvrier à son
seigneur.--Bonheur des serfs russes.--Ce qu'il faut en penser.--Ce qui
fait l'homme social.--Vérité poétique.--Effets du despotisme.--Droits du
voyageur.--Vertus et crimes relatifs.--Rapports de l'Église avec le chef
de l'État.--Abolition du patriarcat de Moscou.--Citation de l'Histoire
de Russie, par M. l'Évesque.--Esclavage de l'Église russe.--Différence
fondamentale entre les sectes et l'Église mère.--L'Évangile instrument
de révolution en Russie.--Histoire d'un poulain.--À quoi tiennent les
vertus.--Responsabilité du crime: plus redoutée chez les anciens que
chez les modernes.--Rêve d'un homme éveillé.--Première vue du
Volga.--Souvenirs de l'histoire russe.--L'Espagne et la Russie
comparées.--Rosées du Nord; leur danger.


À MADAME LA COMTESSE O'DONNELL[20].

     Klin, petite ville à quelques lieues de Moscou, ce 6 août 1839.

Encore un temps d'arrêt et toujours pour la même cause! nous cassons
régulièrement toutes les vingt lieues. Certes l'officier russe de
Pomerania était un _gettatore_!...

Il y a des moments où, malgré mes réclamations et l'usage réitéré du mot
_tischné_ (doucement), les postillons me font perdre haleine; alors
convaincu de l'inutilité de mes instances, je me tais et je ferme les
yeux pour éviter le vertige. Au reste, parmi tant de postillons, je n'ai
pas rencontré un maladroit, même plusieurs de ceux qu'on m'a donnés
jusqu'à présent étaient d'une habileté surprenante. Les Napolitains et
les Russes sont les premiers cochers du monde; les plus habiles étaient
des vieillards et des enfants; les enfants surtout m'étonnent. La
première fois que je vis ma voiture et ma vie confiées à un bambin de
dix ans, je protestai contre une telle imprudence; mais mon feldjæger
m'assura que c'était l'usage, et comme sa personne était exposée autant
que la mienne, je crus ce qu'il me disait; et nous partîmes au galop de
nos quatre chevaux dont l'ardeur sauvage et l'air indépendant n'étaient
pas faits pour me rassurer. L'enfant expérimenté se gardait bien
d'essayer de les arrêter, au contraire, les défiant à la course, il les
lançait ventre à terre et la voiture suivait comme elle pouvait. Ce
manége, plus d'accord avec le tempérament de l'animal qu'avec celui de
l'équipage, durait tout le temps du relais; seulement au bout d'une
verste, les rôles étaient changés, alors c'était le cocher toujours plus
impatient qui pressait l'attelage essoufflé; à peine les chevaux
paraissaient-ils vouloir ralentir leur course que l'homme les fouettait
jusqu'à ce qu'ils eussent repris leur premier train, l'émulation qui
s'établit facilement entre quatre chevaux courageux, menés de front,
nous faisait conserver une extrême vitesse jusqu'au bout du relais. Ces
ardents animaux courant tous quatre l'un à côté de l'autre,
s'efforçaient de se devancer tout le temps du relais, ils mourraient
plutôt qu'ils ne renonceraient à la lutte. En appréciant le caractère de
cette race de chevaux et en voyant le parti que les hommes en tirent, je
reconnus bientôt que le mot que j'avais appris à prononcer avec tant de
soin, le mot _tischné_, ne servirait à rien dans ce voyage, et que même,
je m'exposerais à des accidents, si je m'obstinais à ralentir le train
ordinaire des postillons. Les Russes ont le don et le talent de
l'équilibre; hommes et chevaux perdraient leur aplomb au petit trot;
leur manière d'aller me divertirait beaucoup avec une voiture plus
solide que la mienne; mais à chaque tour de roue, je crois sentir notre
équipage tomber en pièces, nous cassons si souvent que mes appréhensions
ne sont que trop justifiées. Sans mon valet de chambre italien qui me
sert de charron et de serrurier, nous serions déjà restés en chemin;
cependant j'admire l'air de nonchalance avec lequel nos cochers prennent
possession de leur siége. Ils s'asseyent de côté avec une grâce non
apprise, et bien préférable à l'élégance étudiée des cochers civilisés.
Quand la route descend, ils se dressent tout à coup sur leurs pieds et
mènent debout, le corps légèrement arqué, les bras et les huit rênes
tendus. Dans cette attitude de bas-relief antique, on les prendrait pour
des cochers du cirque. On fend l'air, des nuages de poussière semblables
à l'écume des flots bouillonnants sous un navire marquent le passage des
chevaux sur la terre qu'ils effleurent à peine. Alors les ressorts
anglais font éprouver à la caisse de la voiture un balancement semblable
à celui d'une barque emportée par un vent furieux, mais dont la violence
est neutralisée par des courants contraires; dans ce choc des éléments,
on sent le char près de s'effondrer: cependant il fuit dans la carrière;
on croit relire Pindare, on croit rêver par cette foudroyante rapidité;
il s'établit alors je ne sais quel rapport entre la volonté de l'homme
et l'intelligence de la bête. Il y va de la vie pour tous; ce n'est pas
seulement d'après une impulsion mécanique que l'équipage est guidé, on
reconnaît qu'il y a là échange de pensées et de sentiments: c'est de la
magie animale, un vrai magnétisme. Cette manière de marcher me paraît un
prodige continuel. Le conducteur miraculeusement obéi, accroît la
surprise du voyageur en faisant arrêter, tourner à volonté ses quatre
animaux qu'il guide de front comme un seul cheval. Tantôt il les
resserre au point de ne tenir guère plus de place qu'un attelage de deux
chevaux et ils passent alors dans d'étroits défilés; tantôt il les
espace de manière à ce qu'ils remplissent à eux seuls la moitié de la
grande route. C'est un jeu, c'est une guerre qui tient sans cesse en
haleine l'esprit et les sens. En fait de civilisation, tout est
incomplet en Russie, parce que tout est moderne; sur le plus beau chemin
du monde, il reste toujours quelque travail interrompu; à chaque
instant, vous rencontrez des ponts volants ou provisoires, et que vous
êtes obligé de traverser pour sortir brusquement de la chaussée
principale, obstruée par quelque réparation urgente; alors le cocher,
sans ralentir sa course, fait tourner le quadrige sur place et le mène
hors de la route au grand galop comme un habile écuyer dirigerait sa
monture. Reste-t-on sur la grande route, on n'y marche jamais droit, car
presque tout le temps du relais, on serpente d'un côté du chemin à
l'autre, et toujours avec la même adresse, la même rapidité furieuse,
entre une multitude de petites charrettes à un cheval, dispersées sans
ordre sur la chaussée, parce que dix de ces chariots au moins étant
conduits par un seul roulier, cet homme unique ne peut maintenir en
ligne un si grand nombre de voitures traînées chacune par un cheval
quinteux. En Russie, l'indépendance s'est réfugiée chez les bêtes.

La route est donc nécessairement encombrée par tous ces chariots, et
sans l'adresse des postillons russes à trouver un passage au milieu de
ce labyrinthe mouvant, il faudrait que la poste marchât au train des
rouliers, c'est-à-dire au pas. Ces voitures de transport ressemblent à
de grandes tonnes coupées en long par la moitié et posées ainsi tout
ouvertes sur des brancards à essieux: ce sont des espèces de coquilles
de noix qui rappellent un peu nos chars de Franche-Comté, mais seulement
sous le rapport de la légèreté, car la construction de l'équipage et la
manière d'atteler sont particulières à la Russie. On voiture là-dessus,
en fait de denrées, tout ce qu'on ne fait pas voyager par eau. Le
chariot est attelé d'un seul cheval assez petit, mais dont la force est
proportionnée à la charge qu'il traîne; cet animal courageux, plein de
nerf, tire peu, mais il lutte longtemps avec énergie, il marche jusqu'à
la mort et tombe avant de s'arrêter; aussi sa vie est-elle courte autant
que généreuse; en Russie un cheval de douze ans est un phénomène.

Rien n'est plus original, plus différent de tout ce que j'ai vu ailleurs
que l'aspect des voitures, des hommes et des bêtes qu'on rencontre sur
les chemins de ce pays. Le peuple russe a reçu en partage l'élégance
naturelle, la grâce qui fait que tout ce qu'il arrange, tout ce qu'il
touche ou ce qu'il porte prend à son insu et malgré lui un aspect
pittoresque. Condamnez des hommes d'une race moins fine à faire usage
des maisons, des habits, des ustensiles des Russes, ces objets vous
paraîtront tout simplement hideux; ici je les trouve étranges,
singuliers, mais significatifs et dignes d'être peints. Condamnez les
Russes à porter le costume des ouvriers de Paris, ils en feront quelque
chose d'agréable à l'œil; ou pour mieux dire, jamais Russe n'imaginerait
des ajustements si dénués de goût. La vie de ce peuple est amusante, si
ce n'est pour lui-même, au moins pour le spectateur; l'ingénieux tour
d'esprit de l'homme a réussi à triompher du climat et des obstacles de
tous genres que la nature opposait à la vie sociale dans un désert sans
poésie. Le contraste de l'aveugle soumission politique d'un peuple
attaché à la glèbe, et de la lutte énergique et continue de ce même
peuple contre la tyrannie d'un climat ennemi de la vie, son indépendance
sauvage vis-à-vis de la nature perce à chaque instant sous le joug du
despotisme, et c'est une source inépuisable de tableaux piquants et de
méditations graves. Pour faire un voyage de Russie complet, il faudrait
associer un Horace Vernet à un Montesquieu.

Dans aucune de mes courses je n'ai regretté, comme je le fais dans
celle-ci, de me sentir peu de talent pour le dessin. La Russie est moins
connue que l'Inde, elle a été moins souvent décrite et dessinée: elle
est néanmoins tout aussi curieuse que l'Asie, même sous le rapport de
l'art, de la poésie, et surtout de l'histoire.

Tout esprit sérieusement préoccupé des idées qui fermentent dans le
monde politique, ne peut que gagner à examiner de près cette société,
gouvernée, en principe, à la manière des États le plus anciennement
nommés dans les annales du monde, mais déjà toute pénétrée des idées qui
fermentent dans les nations modernes les plus révolutionnaires... La
tyrannie patriarcale des gouvernements de l'Asie en contact avec les
théories de la philanthropie moderne, les caractères des peuples de
l'Orient et de l'Occident incompatibles par nature et pourtant
violemment enchaînés l'un à l'autre dans une société à demi barbare,
mais régularisée par la peur; c'est un spectacle dont on ne peut jouir
qu'en Russie; et certes, nul homme qui pense ne regrettera la peine
qu'il faut prendre pour venir l'examiner de près.

L'État social, intellectuel et politique de la Russie actuelle, est le
résultat, et pour ainsi dire le résumé des règnes d'Ivan IV, surnommé le
Terrible, par la Russie elle-même, de Pierre Ier, dit le Grand, par des
hommes qui se glorifient de singer l'Europe, et de Catherine II,
divinisée par un peuple qui rêve la conquête du monde et qui nous flatte
en attendant qu'il nous dévore; tel est le redoutable héritage dont
l'Empereur Nicolas dispose... Dieu sait à quelle fin!... Nos neveux
l'apprendront, car sur les faits de ce monde un homme de l'avenir sera
aussi éclairé que la Providence l'est aujourd'hui.

J'ai continué de rencontrer de loin en loin quelques paysannes assez
jolies; mais je ne cesse de me récrier contre la coupe disgracieuse de
leur costume. Ce n'est pas d'après cet accoutrement qu'il faut juger du
sens pittoresque que j'attribue aux Russes. L'ajustement de ces femmes
défigurerait, ce me semble, la beauté la plus parfaite. Figurez-vous une
manière de peignoir sans corsage, sans forme, un sac qui leur tient lieu
de robe, et qu'elles froncent tout juste sous l'aisselle: ce sont, je
crois, les seules femmes du monde qui aient la fantaisie de se faire une
taille au-dessus et non au-dessous du sein, contrairement à l'usage
indiqué par la nature et adopté par toutes les autres femmes; c'est
l'exagération de nos modes du Directoire: non pas que les femmes
moscovites aient imité les Françaises du pavillon d'Hanovre habillées à
la grecque par David et ses élèves; mais sans le savoir, elles sont la
caricature des statues antiques que Paris a vues se promener sur les
boulevards après le temps de la terreur. Ces paysannes russes se font
une taille qui n'en est pas une, puisqu'elle est raccourcie comme je
viens de vous le dire, au point de s'arrêter au-dessus de la gorge.
Voici ce qu'il en résulte: à la première vue, la personne entière ne
représente plus qu'un grand ballot, où toutes les parties du corps sont
confondues sans grâce et pourtant sans liberté. Mais ce costume a encore
bien d'autres inconvénients assez difficiles à décrire; une de ses plus
graves conséquences, sans contredit, c'est qu'une paysanne russe
pourrait donner à téter par dessus l'épaule, comme les Hottentotes.
Telle est l'inévitable difformité produite par une mode qui détruit la
forme du corps; les Circassiennes qui comprennent mieux la beauté de la
femme et le moyen de la conserver, portent, dès le jeune âge, autour des
reins une ceinture qu'elles ne quittent jamais.

J'ai remarqué à Torjeck une variante dans la toilette des femmes; elle
mérite, ce me semble, d'être mentionnée. Les bourgeoises de cette ville
ont un manteau court, espèce de pèlerine plissée que je n'ai vue qu'à
elles, car ce collet a cela de particulier qu'il est entièrement fermé
par devant, un peu échancré par derrière, montrant à nu le col et une
partie du dos, et qu'il s'ouvre au-dessus des reins, entre les deux
épaules; c'est précisément le contraire de tous les collets ordinaires
qui sont fendus par devant. Figurez-vous un grand falbala haut de huit à
dix pouces de haut, en velours, en soie ou en drap noir, attaché
au-dessous de l'omoplate, faisant par devant tout le tour de la personne
comme un camail d'évêque et revenant s'agrafer à l'épaule opposée, sans
que les deux extrémités de cette espèce de rideau se rejoignent ou se
croisent par derrière. C'est plus singulier que joli ou commode; mais
l'extraordinaire suffit pour amuser un passant; ce que nous cherchons en
voyage, c'est ce qui nous prouve que nous sommes bien loin de chez nous;
voilà ce que les Russes ne veulent pas comprendre. Le talent de la
singerie leur est si naturel, qu'ils se choquent tout naïvement quand on
leur dit que leur pays ne ressemble à aucun autre: l'originalité, qui
nous paraît un mérite, leur semble un reste de barbarie; ils s'imaginent
qu'après nous être donné la peine de venir les voir si loin, nous devons
nous estimer fort heureux de retrouver, à mille lieues de chez nous, une
mauvaise parodie de ce que nous venons de quitter, par amour pour le
changement.

La balançoire est le grand plaisir des paysans russes: cet exercice
développe le don de l'équilibre naturel aux hommes de ce pays. Ajoutez à
cela que c'est un plaisir silencieux, et que les divertissements calmes
conviennent à un peuple rendu prudent par la peur.

Le silence préside à toutes les fêtes des villageois russes. Ils boivent
beaucoup, parlent peu, crient encore moins: ils se taisent ou ils
chantent en chœur d'une voix nasillarde des notes mélancoliques et
soutenues, formant des accords d'une harmonie recherchée, mais peu
bruyante. Les chants nationaux des Russes ont une expression triste; ce
qui m'a surpris, c'est que presque toutes ces mélodies manquent de
simplicité.

Le dimanche, en passant par des villages populeux, je voyais des rangées
de quatre à huit jeunes filles se balancer par un mouvement à peine
sensible sur des planches suspendues à des cordes, tandis, qu'à quelques
pas plus loin, un nombre égal de jeunes garçons se trouvaient placés de
la même manière en face des femmes: leur jeu muet dure longtemps, jamais
je n'ai eu la patience d'en attendre la fin. Ce doux balancement n'est
qu'une espèce d'intermède qui sert de délassement dans les intervalles
du divertissement animé de la véritable balançoire. Celui-ci est
très-vif, même il effraie le spectateur. Une haute potence d'où
descendent quatre cordes soutient, à deux pieds de terre environ, une
planche aux extrémités de laquelle se placent deux personnes; cette
planche et les quatre poteaux qui la portent sont disposés de manière à
ce que le balancement puisse se faire à volonté en long ou en large.

Je n'ai jamais vu dans les moments sérieux plus de deux personnes à la
fois sur la planche; ces deux personnes sont tantôt un homme et une
femme, tantôt deux hommes ou deux femmes: elles se placent toujours
debout, droites sur leurs jambes, aux deux extrémités de la planche, où
elles conservent l'équilibre en se tenant fortement aux cordes qui font
aller la machine. Dans cette attitude elles sont lancées en l'air
jusqu'à des hauteurs effrayantes, car à chaque volée on voit le moment
où la machine fera le tour et où les jouteurs arrachés de leur place
seront lancés à terre d'une hauteur de trente ou quarante pieds; car
j'ai vu des poteaux qui je crois avaient bien vingt pieds de haut. Les
Russes, dont le corps est svelte et la taille souple, trouvent aisément
un aplomb qui nous étonne: ils montrent dans cet exercice beaucoup
d'agilité, de grâce et de hardiesse.

Je me suis arrêté dans plusieurs villages à voir ainsi lutter des jeunes
filles avec des jeunes gens, et j'ai enfin trouvé à admirer quelques
visages de femmes parfaitement beaux. Elles ont le teint d'une blancheur
délicate; leurs couleurs sont pour ainsi dire sous la peau, qui est
transparente et d'une finesse extrême. Elles ont des dents éclatantes de
blancheur, et chose rare!!... leur bouche est d'une forme parfaitement
pure, et dessinée à l'antique; leurs yeux ordinairement bleus sont
cependant fendus à l'orientale; ils sont à fleur de tête, et ils ont
cette expression de fourberie et d'inquiétude naturelle au regard des
Slaves, qui en général voient de côté et même derrière eux sans tourner
la tête. Cet ensemble a bien du charme; mais soit par un caprice de la
nature, soit par l'effet du costume, tous ces agréments se trouvent plus
rarement réunis chez les femmes russes que chez les hommes. Entre cent
paysannes on en rencontre une charmante, tandis que le grand nombre des
hommes est remarquable par la forme de la tête et la pureté des traits.
Il y a des vieillards aux joues roses, au front chauve encadré de
cheveux d'argent, et dont la barbe également blanche et soyeuse descend
sur leur large poitrine. À voir ces beaux visages on dirait que le temps
leur prête en dignité tout ce qu'il leur ôte en jeunesse: ce sont des
têtes plus belles à peindre que tout ce que j'ai vu de Rubens, de
l'Espagnolet ou du Titien; mais je n'ai pas trouvé une seule tête de
vieille femme à mettre dans un tableau.

Il arrive quelquefois qu'un profil régulièrement grec se réunit à des
traits d'une si extrême finesse que l'expression de la physionomie ne
perd rien à la perfection des lignes du visage: alors on reste frappé
d'admiration. Pourtant ce qui domine dans les figures d'hommes et de
femmes c'est le type calmouck: les pommettes des joues saillantes et le
nez écrasé. Les femmes sont plus casanières que dans l'occident de
l'Europe; elles vivent enfermées, on a peu d'occasions de les voir, si
ce n'est le dimanche, ou dans les foires; encore ces jours-là même
sortent-elles moins que leurs maris. Il n'y a guère plus de cent ans que
les Russes ne gardent plus leurs femmes chez eux. Les chaumières russes
sont mieux closes que celles de nos paysans; aussi la mauvaise odeur,
l'obscurité qui règnent au fond de ces réduits font-elles repentir le
voyageur lorsqu'il tente par curiosité de pénétrer dans l'intérieur d'un
ménage rural.

À l'heure où les paysans se reposent, je suis entré dans plusieurs de
ces cases presque privées d'air: point de lits: hommes et femmes sont
étendus pêle-mêle sur des bancs de bois qui font divans tout autour de
la salle; mais la malpropreté de ce bivouac champêtre m'a toujours
arrêté, j'ai reculé; cependant jamais assez vite pour ne pas emporter
dans mes habits quelque souvenir vivant en punition de mes indiscrètes
tentatives.

Pour se garantir des courtes, mais vives chaleurs de l'été, il y a hors
de quelques chaumières un divan en plein air; c'est un large balcon
couvert, mais à jour: cette espèce de terrasse tourne autour de la
maison, et sert de lit à la famille qui même choisit quelquefois pour sa
couche la terre nue. Les souvenirs de l'Orient nous suivent partout.

À toutes les postes où je suis descendu pendant la nuit, j'ai trouvé une
rangée de peaux de mouton noires jetées dans la rue le long des maisons.
Ces toisons, que je prenais pour des sacs oubliés à terre, étaient des
hommes couchés à la belle étoile pour jouir du frais. Nous avons cet été
des chaleurs telles qu'on n'en a pas vu en Russie de mémoire d'homme. Le
soleil lui-même penche pour cet Empire.

Les peaux de mouton, taillées en petites redingotes, servent
non-seulement d'habits, mais encore de lits, de tapis et de tentes aux
paysans russes. Les ouvriers qui, pendant la grande chaleur du jour, se
reposent au milieu des champs, ôtent leur houppelande, et s'en font un
toit pittoresque pour se défendre des rayons du soleil: ils passent,
avec l'ingénieuse adresse qui les distingue des hommes de l'occident de
l'Europe, les deux brancards de leur brouette dans les manches de cette
pelisse, et tournent ensuite ce toit mouvant contre le jour pour s'en
faire un abri, et dormir tranquillement à l'ombre de leur draperie
rustique. Cet habit fort chaud est d'une forme élégante; il serait joli
s'il n'était toujours vieux et graisseux; un pauvre paysan ne peut
renouveler souvent un ajustement qui coûte si cher; ils le portent
jusqu'à l'user.

Le paysan russe est industrieux, et sait se tirer d'embarras en toute
occasion: il ne sort jamais sans sa hache, petit instrument de fer
propre à tout dans les mains d'un homme adroit au milieu d'un pays où le
bois ne manque pas encore. Avec un Russe à votre service, si vous vous
perdiez dans une forêt, vous auriez une maison en peu d'heures pour y
passer la nuit plus commodément peut-être et à coup sûr plus proprement
que dans un vieux village. Mais si vous avez des objets de cuir, ils ne
sont en sûreté nulle part: les Russes volent avec l'adresse qu'ils
mettent à tout les courroies, les tabliers, les sangles de vos malles et
de vos voitures; ce qui n'empêche pas ces mêmes hommes d'être fort
dévots.

Je n'ai jamais achevé un relais sans que mon postillon fît au moins
vingt signes de croix pour saluer autant de petites chapelles; puis,
remplissant avec la même ponctualité ses devoirs de politesse, il
saluait de son bonnet tous les charretiers qu'il rencontrait, et Dieu
sait si le nombre en était grand!... Ces formalités accomplies, nous
arrivions à la poste, où il se trouvait toujours que, soit en attelant,
soit en dételant, l'adroit, le pieux, le poli filou nous avait volé
quelque chose, une valise servant de ferrière, une courroie, une
enveloppe de malle, ne fût-ce qu'une bougie de lanterne, un clou, une
vis; enfin il ne retournait jamais au logis _les mains nettes_, et me
rappelait, à mes dépens, le naïf et caractéristique dicton russe:
«Notre-Seigneur volerait aussi s'il n'avait pas les mains percées.»

Ces hommes sont extrêmement avides d'argent, mais ils n'osent se
plaindre quand on les paie mal. C'est ce qui arrivait souvent ces jours
derniers à ceux qui nous menaient, parce que mon feldjæger gagnait sur
le prix des guides dont je lui avais remis le montant d'avance à
Pétersbourg avec celui des chevaux pour toute la route. Dans le cours du
voyage, m'étant aperçu de cette supercherie, je suppléais de ma poche
aux guides du malheureux postillon privé d'une partie du salaire que,
d'après les habitudes des voyageurs ordinaires, il avait le droit
d'espérer de moi, et le fripon de feldjæger s'étant aperçu à son tour de
ma générosité (c'est ainsi qu'il appelait ma justice), s'en plaignit
effrontément, en me disant qu'il ne pourrait plus répondre de moi en
voyage si je continuais de le contrarier dans le légitime exercice de
son autorité.

Au surplus, faut-il s'étonner de voir les hommes du commun dénués de
sentiments délicats dans un pays où les grands regardent les plus
simples règles de la probité comme des lois bonnes pour régir les
bourgeois, mais qui ne peuvent atteindre des hommes de leur rang? Ne
croyez pas que j'exagère: je vous dis ce que je vois; un orgueil
aristocratique, dégénéré et contraire au véritable honneur, règne en
Russie dans la plupart des familles prépondérantes. Dernièrement, une
grande dame me fit, sans s'en douter, un aveu naïf; son discours m'a
trop frappé pour que je ne sois pas sûr de vous le rendre mot à mot; de
pareils sentiments, assez communs ici parmi les hommes, sont rares parmi
les femmes qui ont conservé mieux que leurs maris ou que leurs frères la
tradition des idées véritablement nobles. Voilà pourquoi ce langage m'a
doublement surpris dans la bouche de la personne qui le tenait.

«Nous ne saurions, disait-elle, nous faire une juste idée d'un état
social tel que le vôtre; on m'assure qu'en France aujourd'hui le plus
grand seigneur pourrait être mis en prison pour une dette de deux cents
francs: c'est révoltant; voyez la différence: il n'y a pas dans toute la
Russie un fournisseur, un marchand qui osât nous refuser du crédit pour
un temps illimité; avec vos opinions aristocratiques, ajouta-t-elle,
vous devez vous trouver à l'aise chez nous. Il y a plus de rapports
entre les Français de l'ancien régime et nous, qu'entre aucune des
autres nations de l'Europe.»

Il est certain que j'ai rencontré plusieurs vieux Russes qui ont la
réputation de faire très-bien de petits couplets impromptus.

Je ne saurais vous dire ce qu'il m'a fallu d'empire sur moi-même pour ne
pas protester soudain et hautement contre l'affinité dont se vantait
cette dame. Cependant malgré ma prudence obligée, je ne pus m'empêcher
de lui faire remarquer qu'un homme qui passerait aujourd'hui chez nous
pour un aristocrate ultra pourrait bien être rangé, à Pétersbourg, parmi
les libéraux les plus exagérés; et je finis en ajoutant: «Quand vous
m'assurez que, dans vos familles, on ne pense pas qu'il soit nécessaire
de payer ses dettes, je ne vous en crois pas sur parole.

--Vous avez tort; plusieurs d'entre nous ont des fortunes énormes, mais
ils seraient ruinés s'ils voulaient payer ce qu'ils doivent.»

J'ai regardé d'abord ce langage comme une vanterie de mauvais goût, ou
même comme un piége tendu à ma crédulité; mais les informations que j'ai
prises plus tard m'ont prouvé qu'il était sérieux.

Pour me faire comprendre à quel point les personnes du grand monde en
Russie ont l'esprit français, la même dame me racontait qu'un de ses
parents chez lequel on jouait un jour des vaudevilles, répondit par des
vers improvisés à d'autres vers chantés en l'honneur du maître de la
maison, le tout sur le même air: «Vous voyez combien nous sommes
Français,» ajoutait-elle avec un orgueil qui me faisait rire tout bas.
«Oui, plus que nous, répondis-je,» et nous parlâmes d'autre chose. Je me
figurais l'étonnement de cette dame franco-russe, arrivant à Paris dans
_les salons_[22] de madame ***, et demandant à notre France actuelle ce
qu'est devenue la France du temps de Louis XV.

Sous l'Impératrice Catherine, la conversation du palais et celle de
quelques personnes de la cour ressemblait à celle des salons de Paris:
aujourd'hui nous sommes plus sérieux en paroles, ou du moins plus hardis
qu'aucun des peuples de l'Europe, et sous ce rapport nos Français
modernes sont loin de ressembler aux Russes, car nous parlons de tout et
les Russes ne parlent de rien.

Le règne de Catherine a laissé dans la mémoire de quelques dames russes
des traces profondes; ces dames aspirant au titre de femmes d'État, ont
le génie de la politique, et comme plusieurs d'entre elles joignent à ce
don des mœurs qui rappellent tout à fait celles du XVIIIe siècle, ce
sont autant d'Impératrices voyageuses remplissant l'Europe du bruit de
leur dévergondage, mais qui sous ce cynisme de conduite cachent un
profond esprit de gouvernement et d'observation. Grâce au génie
d'intrigue de ces Aspasies du Nord, il n'y a presque pas une capitale en
Europe qui n'ait deux ou trois ambassadeurs russes: l'un public,
accrédité, reconnu et revêtu de tous les insignes de sa charge: les
autres, secrets, non avoués, non responsables, et faisant en jupe et en
bonnet le double rôle d'ambassadeur indépendant et d'espion de
l'ambassadeur officiel.

Dans tous les temps des femmes ont été employées avec succès aux
négociations politiques; plusieurs des révolutionnaires modernes se sont
servis de femmes pour conspirer plus habilement, plus en sûreté, et avec
plus de secret; l'Espagne a vu de ces infortunées devenues des héroïnes
par le courage avec lequel elles ont subi la punition de leur dévouement
amoureux, car la galanterie entre toujours pour beaucoup dans le courage
d'une Espagnole. Chez les femmes russes, au contraire, l'amour est
l'accessoire. La Russie a toute une diplomatie féminine organisée, et
l'Europe n'est peut-être pas assez attentive à ce singulier moyen
d'influence. Avec son armée cachée d'agents amphibies, d'amazones
politiques, à l'esprit fin et mâle, au langage féminin, la cour de
Russie recueille des nouvelles, reçoit des rapports, des avis qui, s'ils
étaient connus, expliqueraient bien des mystères, donneraient la clef de
bien des contradictions, révéleraient bien des petitesses.

La préoccupation politique de la plupart des femmes russes rend leur
conversation insipide, d'intéressante qu'elle pourrait être. Ce malheur
arrive surtout aux femmes les plus distinguées, qui sont naturellement
les plus distraites lorsque l'entretien ne roule pas sur des sujets
graves: il y a un monde entre leurs pensées et leurs discours: les
paroles qu'elles vous disent vous trompent, car leur esprit est
ailleurs; elles pensent toujours à autre chose qu'à ce dont elles
parlent; il résulte de cette division un manque d'accord, une absence de
naturel, en un mot, une duplicité fatigante dans les rapports ordinaires
de la vie sociale. La politique est de sa nature une chose peu
divertissante; on en supporte les ennuis par le sentiment du devoir, et
il en sort quelquefois des traits de lumière qui animent la conversation
des hommes d'État; mais la politique frauduleuse, la politique d'amateur
est le fléau de la conversation. L'esprit qui se livre par choix à cette
occupation mercenaire s'avilit, s'annule, et perd son éclat sans
compensation comme sans excuse.

On m'assure que le sentiment moral n'est presque pas développé parmi les
paysans russes, et mon expérience journalière confirme les récits que
j'entends faire aux personnes le moins instruites.

Un grand seigneur m'a conté qu'un homme à lui, habile en je ne sais quel
métier, était venu en permission exercer son talent à Pétersbourg: au
bout de deux ans révolus, on lui donne congé pour quelques semaines,
qu'il désire aller passer dans son village, près de sa femme. Il revient
à Pétersbourg au jour prescrit.

«Es-tu content d'avoir revu ta famille? lui dit son maître.

--Fort content, réplique naïvement l'ouvrier; ma femme m'avait donné
deux enfants de plus en mon absence, et je les ai trouvés chez nous avec
grand plaisir.»

Ces pauvres gens n'ont rien à eux, ni leur chaumière, ni leurs femmes,
ni leurs enfants, ni même leur cœur: ils ne sont pas jaloux; de quoi le
seraient-ils?... d'un accident?... l'amour chez eux n'est pas autre
chose... Telle est pourtant l'existence des hommes les plus heureux de
la Russie: des serfs!!... J'ai souvent entendu envier leur sort par les
grands, et peut-être à juste titre.

«Ils n'ont point de soucis, dit-on, nous sommes chargés d'eux et de
leurs familles (Dieu sait comment on s'acquitte de cette charge, quand
les paysans deviennent vieux et inutiles); assurés du nécessaire pour
leur vie et celle de leurs descendants, ils sont moins à plaindre cent
fois que les paysans libres ne le sont chez vous.»

Je me taisais en écoutant ce panégyrique du servage: mais je pensais:
s'ils n'ont point de soucis, ils n'ont point de famille, et partant
point d'affections, point de bonheur, point de sentiment moral; point de
compensation aux peines matérielles de la vie; ils ne possèdent rien, et
c'est la propriété particulière qui fait l'homme social, parce que seule
elle constitue la famille.

Les faits que je vous cite me paraissent en contradiction avec les
sentiments poétiques exprimés par l'auteur de Thelenef. Ma mission n'est
pas de concilier les contradictions; je ne suis obligé qu'à peindre les
contrastes: les expliquera qui pourra.

D'ailleurs les poëtes russes ont le monopole du mensonge comme tous les
autres poëtes: si ces privilégiés de la pensée imaginent, c'est pour
être plus vrais que les historiens.

La vérité morale est la seule qui mérite notre culte, et c'est à la
saisir que tendent tous les efforts de l'esprit humain, quelle que soit
la sphère de ses travaux.

Si dans mes voyages, je mets un soin extrême à peindre le monde tel
qu'il est, c'est pour exciter dans tous les cœurs et surtout dans le
mien le regret de ne pas le trouver tel qu'il devrait être. C'est pour
réveiller dans les âmes le sentiment de l'immortalité en nous rappelant
à chaque injustice, à chaque abus inhérents aux choses de la terre, le
mot de Jésus-Christ: «Mon royaume n'est pas de ce monde.»

Jamais je n'ai eu tant d'occasions d'appliquer ce mot que depuis mon
séjour en Russie: il me revient à chaque instant; sous le despotisme,
toutes les lois sont calculées pour profiter à l'oppression;
c'est-à-dire que plus l'opprimé aura sujet de se plaindre, moins il en
aura le droit ni la hardiesse. Il faut avouer cependant que devant Dieu,
la mauvaise action d'un citoyen est plus criminelle que la même mauvaise
action d'un serf; celui qui voit tout, tient compte de l'insensibilité
de sa conscience à l'homme abruti par le spectacle de l'iniquité
toujours triomphante.

Le mal est mal partout, dira-t-on, et l'homme qui vole à Moscou est un
voleur tout comme le filou de Paris. Voilà précisément ce que je nie.
C'est de l'éducation générale que reçoit un peuple que dépend en grande
partie la moralité de chaque individu, d'où il suit qu'une effrayante et
mystérieuse solidarité de torts et de mérites a été établie par la
Providence entre les gouvernements et les sujets, et qu'il vient un
moment dans l'histoire des sociétés où l'État est jugé, condamné,
exterminé comme un seul homme.

Il faut le répéter souvent; les vertus, les vices, les crimes des
esclaves n'ont pas la même signification que ceux des hommes libres:
ainsi lorsque j'examine le peuple russe, je puis constater comme un fait
qui n'implique pas ici le même blâme qu'il impliquerait chez nous, qu'en
général il manque de fierté, de délicatesse, de noblesse; et qu'il
supplée à ces qualités par la patience et la finesse: tel est mon droit
d'exposition, droit acquis à tout observateur véridique; mais je
l'avoue, à tort ou à raison, je vais plus loin encore; je condamne ou je
loue ce que je vois; ce n'est pas assez de peindre, je juge; si vous me
trouvez passionné, permis à vous d'être plus raisonnable que moi.

L'impassibilité est une vertu facile au lecteur; tandis qu'elle a
toujours paru difficile si ce n'est impossible à l'écrivain.

«Le peuple russe est doux,» me dit-on; à cela je réponds: «Je ne lui en
sais nul gré, c'est l'habitude de la soumission...» D'autres me disent:
«le peuple russe n'est doux que parce qu'il n'ose montrer ce qu'il a
dans le cœur: le fond de ses sentiments et de ses idées, c'est la
superstition et la férocité.» À ceci, je réponds: «Pauvre peuple! il est
si mal élevé.»

Voilà pourquoi les paysans russes me font grande pitié, quoiqu'ils
soient les hommes les plus heureux, c'est-à-dire, les moins à plaindre
de la Russie.

De tout ce que je vois en ce monde et surtout en ce pays, il résulte que
le bonheur n'est pas le vrai but de la mission de l'homme ici-bas. Ce
but est tout religieux: c'est le perfectionnement moral, la lutte et la
victoire.

Mais depuis les usurpations de l'autorité temporelle, la religion
chrétienne en Russie a perdu sa vertu: elle est stationnaire; c'est un
des rouages du despotisme: voilà tout. Dans ce pays où rien n'est défini
nettement, et, pour cause, on a peine à comprendre les rapports actuels
de l'Église avec le chef de l'État, qui s'est fait aussi l'arbitre de la
foi, sans cependant proclamer positivement cette prérogative: il se
l'est arrogée; il l'exerce de fait; mais il n'ose la revendiquer comme
un droit; il a conservé un synode: c'est un dernier hommage rendu par la
tyrannie au Roi des Rois et à son Église ruinée. Voici comment cette
révolution religieuse est racontée dans l'Évesque que je lisais tout à
l'heure.

J'étais descendu de voiture à la poste, et pendant qu'on allait me
chercher un forgeron pour raccommoder une des mains de derrière de ma
calèche, je parcourais l'_Histoire de Russie_, d'où j'ai extrait ce
passage, que je vous copie sans y changer un mot.

«1721. Depuis la mort d'Adrien[23], Pierre[24] avait paru différer
toujours de se prêter à l'élection d'un nouveau patriarche. Pendant
vingt années de délai, la vénération religieuse du peuple pour ce chef
de l'Église s'était insensiblement refroidie.

«L'Empereur crut pouvoir déclarer enfin que cette dignité était abolie
pour toujours. Il partagea la puissance ecclésiastique, réunie
auparavant tout entière dans la personne d'un grand pontife, et fit
ressortir toutes les matières qui concernent la religion d'un nouveau
tribunal qu'on appelle le saint synode.

«Il ne se déclara pas le chef de l'Église; _mais il le fut en effet_ par
le serment que lui prêtèrent les membres du nouveau collége
ecclésiastique. Le voici: «Je jure d'être fidèle et obéissant serviteur
et sujet de mon naturel et véritable souverain... _Je reconnais qu'il
est le juge suprême de ce collége spirituel_.»

«Le synode est composé d'un président, de deux vice-présidents, de
quatre conseillers et de quatre assesseurs. Ces juges amovibles des
causes ecclésiastiques sont bien éloignés d'avoir ensemble le pouvoir
que possédait seul le patriarche, et dont autrefois avait joui le
métropolite. Ils ne sont point appelés dans les conseils; leur nom ne
paraît point dans les actes de la souveraineté; ils n'ont même, dans les
matières qui leur sont soumises, qu'une autorité subordonnée à celle du
souverain. Comme aucune marque extérieure ne les distingue des autres
prélats, et que leur autorité cesse dès qu'ils ne siégent plus sur leur
tribunal; enfin, comme ce tribunal lui-même n'a rien de fort imposant,
ils n'inspirent point au peuple une vénération particulière.»

(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
Pierre-Charles l'Évesque; 4e édition, publiée par Malte-Brun et Depping,
volume 5, pages 89 et 90. Paris, 1812. Fournier, rue Poupée, n° 7;
Ferra, rue des Grands-Augustins, n° 11.)

Ce qui me console des accidents arrivés à ma voiture, c'est que ces
retards sont favorables à mes travaux.

Le peuple russe est de nos jours le plus croyant des peuples chrétiens:
vous venez de voir la principale cause du peu d'efficacité de sa foi.
Quand l'Église abdique la liberté, elle perd la virtualité morale;
esclave, elle n'enfante que l'esclavage. On ne peut assez le répéter, la
seule Église véritablement indépendante, c'est l'Église catholique, qui
seule aussi a conservé le dépôt de la vraie charité; toutes les autres
Églises font partie constitutive des États qui s'en servent comme de
moyens politiques pour appuyer leur puissance. Ces Églises sont
d'excellents auxiliaires du gouvernement; complaisantes pour les
dépositaires du pouvoir temporel, princes ou magistrats, dures pour les
sujets, elles appellent la Divinité au secours de la police; le résultat
immédiat est sûr, c'est le bon ordre dans la société; mais l'Église
catholique, tout aussi puissante, politiquement, vient de plus haut et
va plus loin. Les Églises nationales font des citoyens: l'Église
universelle fait des hommes. Chez les sectaires, le respect pour
l'Église se confond avec l'amour de la patrie; chez les catholiques,
l'Église et l'humanité régénérée ne font qu'un.

En Russie, le respect pour l'autorité est encore aujourd'hui l'unique
ressort de la machine publique; ce respect est nécessaire sans doute,
mais, pour civiliser profondément le cœur des hommes, il faut leur
enseigner quelque chose de plus que l'obéissance aveugle.

Le jour où le fils de l'Empereur Nicolas (je dis le fils, car cette
noble tâche n'appartient pas au père, obligé qu'est celui-ci d'employer
son règne laborieux à resserrer les liens de la vieille discipline
militaire qui est tout le gouvernement moscovite): du jour où le fils de
l'Empereur aura fait pénétré parmi toutes les classes de cette nation
l'idée que celui qui commande doit du respect à celui qui obéit, une
révolution morale se sera opérée en Russie; et l'instrument de cette
révolution, c'est l'Évangile.

Plus je vis dans ce pays, plus je reconnais que le mépris pour le faible
est contagieux; ce sentiment devient si naturel ici que ceux qui le
blâment le plus vivement finissent par le partager. J'en suis la preuve.

En Russie, le besoin de voyager vite devient une passion, et cette
passion sert de prétexte à toutes sortes d'actes inhumains. Mon courrier
la partage et me la communique; d'où il suit que je me rends souvent
sans me l'avouer complice de ses injustices. Il se fâche lorsque le
cocher descend de son siége pour rajuster un harnais, ou que cet homme
s'arrête en chemin sous tout autre prétexte.

Hier au soir, au commencement d'un relais, un jeune enfant qui nous
menait avait été plusieurs fois menacé de coups par mon feldjæger pour
un semblable délit, et je partageais l'impatience et la colère de cet
homme; tout à coup un poulain, âgé seulement de quelques jours et bien
connu de l'enfant, s'échappe d'un enclos voisin de la route et se met à
galoper et à hennir auprès de ma voiture, car il prenait une des juments
de notre attelage pour sa mère. Le jeune postillon, déjà coupable de
retard, veut encore une fois s'arrêter pour venir en aide au poulain
qu'il voit à chaque instant menacé d'être écrasé sous ma voiture. Mon
courrier lui défend impérieusement de descendre; l'enfant immobile sur
son siége, obéit en bon Russe qu'il est, et continue de nous mener au
galop sans proférer une plainte: j'appuie l'acte de sévérité de mon
courrier: «il faut soutenir l'autorité, même quand elle fait une faute,
me dis-je, c'est l'esprit du gouvernement russe; mon feldjæger n'a pas
trop de zèle; si je le décourage lorsqu'il montre de l'empressement à
faire son devoir, il laissera tout aller au hasard et ne me servira plus
à rien; d'ailleurs, c'est l'usage: pourquoi serais-je moins pressé qu'un
autre, il y va de ma dignité de voyager vite; avoir du temps, c'est se
déshonorer; il faut être impatient pour être important dans ce pays...»
Pendant que je me faisais à moi-même ces raisonnements et bien d'autres,
la nuit était venue.

Je m'accuse d'avoir eu la dureté, plus que russe, car je n'ai pas pour
excuse mes habitudes d'enfance, de laisser le pauvre poulain et le
malheureux enfant se lamenter de concert, l'un en hennissant de toute sa
force, l'autre, en pleurant tout bas, différence qui donnait à la brute
un avantage réel sur l'homme. J'aurais dû interposer mon autorité pour
faire cesser ce double supplice: mais non, j'ai assisté, j'ai contribué
au martyre avec indifférence. Il fut long, car le relais était de six
lieues; l'enfant, forcé de torturer l'animal qu'il aurait voulu sauver,
souffrait avec une résignation qui m'aurait touché, si je n'avais eu
déjà le cœur endurci par mon séjour dans ce pays: chaque fois qu'un
paysan paraissait de loin sur la route, l'enfant sentait renaître
l'espoir de délivrer son cher poulain; il faisait de loin des signes, il
se préparait à parler, il criait de cent pas au-devant du piéton, mais
n'osant ralentir l'impitoyable galop de nos chevaux, il ne parvenait
jamais à se faire comprendre à temps. Si parfois un paysan, plus avisé
que les autres, pensait de lui-même à s'emparer du poulain, la voiture
lancée ne le laissait point approcher, et le jeune cheval, collé aux
flancs d'une de nos bêtes, passait hors d'atteinte devant l'homme
déconcerté; la même chose avait lieu dans les villages; à la fin, le
découragement de notre postillon devint tel que l'enfant abruti
n'appelait même plus les gens au secours de son protégé. Cette
courageuse bête, âgée de huit jours, au dire du postillon, eut assez de
nerf pour faire ses six lieues au galop.

Là, notre esclave, c'est de l'homme que je parle, se voyant enfin
délivré du joug rigoureux de la discipline, put appeler le village tout
entier au secours du poulain; l'énergie de ce généreux animal était
telle que, malgré la fatigue d'une course forcée, malgré la raideur de
ses membres ruinés avant d'être formés, il fut encore très-difficile à
prendre. On ne put s'en saisir qu'en le faisant entrer dans une écurie à
la suite de la jument qu'il avait adoptés pour mère. Quand on lui eut
mis un licol, on l'enferma près d'une autre jument qui lui donna son
lait; mais il n'avait plus la force de téter. Les uns disaient qu'il
téterait plus tard, d'autres qu'il était fourbu, et qu'il allait mourir.
Je commence à comprendre quelques mots de russe; en écoutant cet arrêt,
prononcé par l'ancien du village, notre petit postillon s'identifiait
avec le jeune animal, et prévoyant sans doute le traitement réservé au
gardien des poulains, il paraissait consterné, comme s'il eût dû
recevoir lui-même les coups dont on allait accabler son camarade. Jamais
je n'ai vu l'expression du désespoir plus profondément empreinte sur un
visage d'enfant; mais pas un regard, pas un geste de reproche contre mon
cruel courrier ne lui échappa. Tant d'empire sur soi-même, tant de
contrainte à cet âge me faisait peur et pitié.

Cependant le courrier, sans s'occuper un instant du poulain, sans
accorder un regard à l'enfant désolé, remplissait gravement sa tâche, et
s'occupait, avec l'air d'importance requis en pareil cas, de nous faire
amener un nouvel attelage.

Sur cette route, la principale et la plus fréquentée de la Russie, les
villages où se trouvent les relais sont peuplés de paysans établis là
pour desservir la poste; à l'arrivée d'une voiture, le directeur
Impérial envoie de maison en maison chercher des chevaux et un homme
disponibles: quelquefois les distances sont assez considérables pour
faire perdre aux voyageurs pressés un quart d'heure et beaucoup plus;
j'aimerais mieux relayer plus promptement, et faire la poste avec un peu
moins de rapidité. Au moment où je quittai le poulain surmené et le
jeune postillon désespéré, je ne sentis pas le remords. Il ne m'est venu
qu'en réfléchissant, et surtout en vous écrivant: la honte a réveillé le
repentir. Vous voyez qu'on se corrompt vite à respirer l'air du
despotisme... que dis-je? en Russie le despotisme est sur le trône, mais
la tyrannie est partout.

Si vous faites la part de l'éducation et des circonstances, vous
reconnaîtrez que le seigneur russe le plus habitué à subir et à exercer
le pouvoir arbitraire, ne peut commettre au fond de sa province une
barbarie plus blâmable que l'acte de cruauté dont je me suis rendu
coupable hier au soir par mon silence.

Moi, Français, qui me crois doux de caractère, qui prétends à être
civilisé de longue date, qui voyage chez un peuple dont j'observe les
mœurs avec une attention sévère, voilà qu'à la première occasion
d'exercer un petit acte de férocité inutile, je succombe à la tentation;
le Parisien se conduit en Tatare! le mal est dans l'air...

En France, où l'on sait respecter la vie, même chez les animaux, si mon
postillon n'eût pas songé à sauver le poulain, j'aurais fait arrêter
pour appeler moi-même des paysans, et je n'aurais continué ma route
qu'après avoir mis la bête en sûreté: ici j'ai contribué à sa perte par
un silence impitoyable. Soyez donc fier de vos vertus quand vous êtes
forcé de reconnaître qu'elles dépendent des circonstances plus que de
vous!! Un grand seigneur russe, qui dans un accès de colère ne bat pas à
mort un de ses paysans, mérite des éloges, il est humain; tandis qu'un
Français peut être cruel pour avoir laissé courir un poulain sur une
route.

J'ai passé la nuit à méditer sur le grand problème des vertus et des
vices relatifs; et j'ai conclu qu'on n'a pas assez éclairci de nos jours
un point de morale politique fort important. C'est la part de mérite ou
de responsabilité que chaque individu a le droit de revendiquer dans ses
propres actions, et celle qui revient à la société où il est né. Si la
société se glorifie des grandes choses que produisent quelques-uns de
ses enfants, elle doit aussi se regarder comme solidaire des crimes de
quelques autres. Sous ce rapport, l'antiquité était plus avancée que
nous ne le sommes; le bouc émissaire des Juifs nous montre à quel point
la nation craignait la solidarité du crime. De ce point de vue, la peine
de mort n'était pas seulement le châtiment plus ou moins juste du
coupable, elle était une expiation publique, une protestation de la
société contre toute participation au forfait et à la pensée qui
l'inspire. Ceci nous sert à comprendre comment l'homme social a pu
s'arroger le droit de disposer légalement de la vie de son semblable;
œil pour œil, dent pour dent, vie pour vie: la loi du talion, en un mot,
était politique; une société qui veut subsister doit rejeter de son sein
le criminel: quand Jésus-Christ est venu mettre sa charité à la place de
la rigoureuse justice de Moïse, il savait bien qu'il abrégeait la durée
des royaumes de la terre; mais il ouvrait aux hommes le royaume du
ciel... Sans l'éternité et l'immortalité, le christianisme coûterait à
la terre plus qu'il ne lui rapporte. C'est à quoi je rêvais tout éveillé
cette nuit.

Un cortége d'idées indécises, fantômes de l'intelligence, active à demi,
à demi engourdie, défilait lentement dans ma tête; le galop des chevaux
qui m'emportaient me semblait plus rapide que le travail de mon esprit
appesanti; le corps avait des ailes, la pensée était de plomb; je la
laissais, pour ainsi dire, derrière moi, en roulant dans la poussière
plus vite que l'imagination ne traverse l'espace: les steppes, les
marais avec leurs pins étiolés et leurs bouleaux difformes, les
villages, les villes fuyaient devant mes yeux comme des figures
fantastiques sans que je pusse me rendre compte de ce qui m'avait amené
devant ce mouvant spectacle où l'âme ne parvenait pas à suivre le corps,
tant la sensation était prompte!... Ce renversement de la nature, ces
illusions de l'esprit dont la cause était matérielle, ce jeu d'optique
appliqué au mécanisme des idées, ce déplacement de la vie, ces songes
volontaires étaient prolongés par les chants monotones des hommes qui
conduisaient mes chevaux; tristes notes semblables aux psalmodies du
plain-chant dans nos églises, ou plutôt aux accents nasillards des vieux
juifs dans les synagogues allemandes. C'est à quoi se sont réduits pour
moi jusqu'à présent les airs russes tant vantés. On dit ce peuple
très-musical: nous verrons plus loin; je n'ai rien entendu encore qui
mérite la peine d'être écouté: la conversation chantée du cocher avec
ses chevaux pendant la nuit était lugubre; ce roucoulement sans rhythme,
espèce de rêverie déclamée où l'homme confie son chagrin à la brute, la
seule espèce d'amis dont l'homme n'ait point à se défier, me remplissait
l'âme d'une mélancolie plus profonde que douce.

Il y a un moment où la route s'abat brusquement sur un pont de bateaux
très-bas en ce moment, parce que la sécheresse a resserré le fleuve
qu'il traverse. Ce fleuve, large encore, quoique rétréci par les
chaleurs de l'été, a un grand nom: c'est le Volga: sur le bord de ce
fleuve fameux, une ville m'apparaît au clair de lune: ses longues
murailles blanches brillent dans la nuit, qui n'est qu'un crépuscule
favorable aux évocations; une route nouvellement rechargée tourne autour
de cette ville nouvellement recrépie et où je retrouve les éternels
frontons romains et les colonnades de plâtre que les Russes aiment tant,
parce qu'ils croient prouver par là qu'ils s'entendent aux arts; on ne
peut avancer qu'au pas sur cette route encombrée. La ville, dont je fais
le tour, me paraît immense: c'est Twer; ce nom me retrace les
interminables disputes de famille qui ont fait l'histoire de Russie
jusqu'à l'invasion des Tatares: j'entends les frères insulter leurs
frères; le cri de guerre retentit; j'assiste au massacre; le Volga roule
du sang; du fond de l'Asie les Calmoucks viennent le boire et en verser
d'autre. Mais moi, pourquoi suis-je mêlé à cette foule altérée de
carnage? c'est pour avoir un nouveau voyage à vous raconter; comme si le
tableau d'un pays où la nature n'a rien fait, où l'art n'a produit que
des ébauches ou des copies pouvait vous intéresser après la description
de l'Espagne, de cette terre où le peuple le plus original, le plus gai,
le plus indépendant de caractère, et même le plus libre de fait si ce
n'est de droit, lutte sourdement contre le gouvernement le plus sombre;
où l'on danse, où l'on prie ensemble en attendant qu'on s'égorge et
qu'on pille les églises: voilà le tableau qu'il faut vous faire oublier
par la peinture d'une plaine de quelques mille lieues, et par la
description d'une société qui n'a d'original que ce qu'elle cache... La
tâche est rude.

Moscou même ne me dédommagera pas de la peine que je me donne pour
l'aller voir. Renonçons à Moscou, faisons tourner bride au postillon, et
partons en toute hâte pour Paris. J'en étais là de mes rêveries quand le
jour est venu. Ma calèche était restée découverte et dans mon
demi-sommeil je ne m'apercevais pas de la maligne influence des rosées
du Nord: mes habits étaient traversés, mes cheveux comme trempés de
sueur, tous les cuirs de ma voiture baignés d'une eau malfaisante.
J'avais mal aux yeux, un voile était sur ma vue; je me rappelais le
prince de *** devenu aveugle en vingt-quatre heures pour avoir bivouaqué
en Pologne sous la même latitude dans une prairie humide[25].

Mon domestique m'annonce que ma voiture est raccommodée: je pars, et si
l'on ne m'a pas ensorcelé, si quelque accident nouveau ne me retient pas
en chemin, si je ne suis pas destiné à faire mon entrée à Moscou en
charrette ou à pied, ma première lettre sera datée de la ville sainte
des Russes, où l'on me fait espérer d'arriver dans quelques heures.

Me voyez-vous occupé à cacher mes écritures, car chacune de mes lettres,
même celle qui vous paraîtrait le plus innocente, suffirait pour me
faire envoyer en Sibérie. J'ai soin de m'enfermer pour écrire, et quand
c'est mon feldjæger ou quelqu'un de la poste qui frappe à ma porte, je
serre mes papiers avant d'ouvrir et fais semblant de lire. Je vais
glisser cette lettre-ci entre la forme et la doublure de mon chapeau:
ces précautions sont superflues, je l'espère bien, mais je crois
nécessaire de les prendre; c'est assez pour vous donner une idée du
gouvernement russe.



LETTRE VINGT-QUATRIÈME.

Première apparition de Moscou.--Flotte en pleine terre.--Campaniles des
églises grecques: leur nombre sacramentel.--Sens symbolique de cette
architecture.--Peinture des toits et des clochers, décoration métallique
des églises.--Château de Pétrowski.--Style de son architecture.--Entrée
de Moscou.--Privilége de l'art.--Aspect du Kremlin.--Couleur du
ciel.--L'église de Saint-Basile vue de loin.--Les Français à
Moscou.--Anecdote relative à la marche de notre armée au delà de
Smolensk.--La cassette du ministre de la guerre.--Bataille de la
Moskowa.--Le Kremlin est une cité.--Origine du titre de Czar.--Intérieur
de Moscou.--Auberge de madame Howard.--Précautions qu'elle prend pour
maintenir la propreté chez elle.--Promenade nocturne.--Description de la
ville pendant la nuit.--Aspect du Kremlin au clair de lune.--Poussière
des rues; nuées de drowskas.--Chaleurs de l'été.--Population de
Moscou.--Illuminations officielles.--Réflexions.--Plantations sous les
murs du Kremlin.--Aspect de ses remparts.--Ce que c'est que le
Kremlin.--Souvenir des Alpes.--Ivan III.--Chemin voûté.--Magie de la
nuit et de l'architecture.--Bonaparte au Kremlin.


     Moscou, ce 7 août 1839.

Ne vous est-il jamais arrivé, aux approches de quelque port de la Manche
ou du golfe de Biscaye, d'apercevoir les mâts d'une flotte derrière des
dunes peu élevées qui vous cachaient la ville, les jetées, la plage, la
mer elle-même avec la coque des navires qu'elle portait? Vous ne pouviez
découvrir au-dessus du rempart naturel qu'une forêt dépouillée, portant
des voiles éclatantes de blancheur, des vergues, des pavillons bariolés,
des banderoles flottantes, des oriflammes de couleurs vives et variées:
et vous restiez surpris devant cette apparition d'une escadre en pleine
terre; c'est ce qui m'est arrivé quelquefois en Hollande, et un jour en
Angleterre après avoir pénétré dans l'intérieur du pays à une certaine
distance de la Tamise entre Gravesende et l'embouchure du fleuve: eh
bien! tel est exactement l'effet qu'a produit sur moi la première vue de
Moscou: une multitude de clochers brillait seule au-dessus de la poudre
de la route, et le corps de la ville disparaissait sous ce nuage
tourbillonnant, tandis qu'au-dessus des derniers lointains du paysage la
ligne de l'horizon s'effaçait derrière les vapeurs du ciel d'été
toujours un peu voilé dans ces parages.

La plaine inégale, à peine habitée, à demi cultivée, infertile à l'œil,
ressemble à des dunes où croîtraient de maigres bouquets de sapins et où
des pêcheurs auraient bâti de loin en loin quelques cabanes peu solides,
mais suffisantes pour abriter leur indigence. C'est du milieu de cette
solitude que je vis tout à coup sortir des milliers de tours peintes et
de campaniles étoiles dont je n'apercevais pas la base: c'était la
ville; les maisons basses restaient encore cachées dans une des
ondulations du sol, tandis que les flèches aériennes des églises, les
formes bizarres des tours, des palais et des vieux couvents attiraient
déjà mes regards comme une flotte à l'ancre et dont on ne peut découvrir
que les mâts planant dans le ciel[26].

Cette première vue de la capitale de l'Empire des Slaves qui s'élève
brillante dans les froides solitudes de l'Orient chrétien, produit une
impression qu'on ne peut oublier.

On a devant soi un paysage triste, mais grand comme l'Océan, et pour
animer ce vide, une ville poétique et dont l'architecture n'a point de
nom, comme elle n'a point de modèle.

Pour bien comprendre la singularité du tableau, il faut vous rappeler le
dessin orthodoxe de toute église grecque; le faîte de ces pieux
monuments est toujours composé de plusieurs tours qui varient dans leur
forme et dans leur hauteur, mais dont le nombre est de cinq au moins; ce
nombre sacramentel est quelquefois beaucoup plus considérable. Le
clocher du milieu est le plus élevé; les quatre autres, maintenus à des
étages inférieurs, entourent avec respect la tour principale. Leur forme
varie: le sommet de ces donjons symboliques ressemble assez souvent à
des bonnets pointus posés sur une tête; on peut aussi comparer le grand
clocher de certaines églises, peint et doré extérieurement, à une mitre
d'évêque, à une tiare ornée de pierreries, à un pavillon chinois, à un
minaret, à une toque de bonze; souvent aussi c'est tout simplement une
petite coupole en forme de boule et terminée par une pointe; toutes ces
figures plus ou moins bizarres sont surmontées de grandes croix de
cuivre travaillées à jour, dorées, et dont le dessin compliqué rappelle
un peu les ouvrages en filigrane. Le nombre et la disposition de ces
campaniles a toujours un sens religieux; ils signifient les degrés de la
hiérarchie ecclésiastique. C'est le patriarche entouré de ses prêtres,
de ses diacres et sous-diacres élevant entre la terre et le ciel sa tête
radieuse. Une variété pleine de fantaisie préside au dessin de ces
toitures plus ou moins ornées, mais l'intention primitive, l'idée
théologique y est toujours scrupuleusement respectée. De brillantes
chaînes de métal dorées ou argentées unissent les croix des flèches
inférieures à la croix de la tour principale; et ce filet métallique
tendu sur une ville entière produit un effet impossible à rendre même
dans un tableau, à plus forte raison dans une description; car les mots
restent presqu'aussi loin des couleurs que des sons. Imaginez-vous donc,
si vous pouvez, l'effet de cette sainte cohorte de clochers, qui, sans
avoir avec précision les formes humaines, représentent grotesquement une
réunion de personnages assemblés sur le faîte de chaque église comme sur
les toits des moindres chapelles: c'est une phalange de fantômes qui
planent sur une ville.

Mais je ne vous ai pas dit encore ce qu'il y a de plus singulier dans
l'aspect des églises russes: leurs dômes mystérieux sont, pour ainsi
dire, cuirassés, tant le travail de leur enveloppe est recherché. On
dirait d'une armure damasquinée, et l'on reste muet d'étonnement en
voyant briller au soleil cette multitude de toits guillochés, écaillés,
émaillés, pailletés, zébrés, rayés par bandes et peints de couleurs
diverses, mais toujours très-vives et très-brillantes.

Représentez-vous de riches tentures étalées du haut en bas le long des
édifices les plus apparents d'une ville dont les masses d'architecture
se détachent sur le fond vert d'eau de la campagne solitaire. Le désert
est pour ainsi dire illuminé par ce magique réseau d'escarboucles qui se
détache sur un fond de sable métallique. Le jeu de la lumière, miroitant
sur cette ville aérienne, produit une espèce de fantasmagorie en plein
jour qui rappelle l'éclat des lampes reflétées dans la boutique d'un
lapidaire: ces lueurs chatoyantes donnent à Moscou un aspect différent
de celui de toutes les autres grandes cités de l'Europe. Vous pouvez
vous figurer l'effet du ciel vu du milieu d'une telle ville: c'est une
gloire pareille à celle des vieux tableaux, on n'y voit que de l'or.

Je ne dois pas négliger de vous rappeler le grand nombre des églises que
renferme cette ville. Schnitzler, page 52, rapporte qu'en 1730 Weber
avait compté à Moscou 1500 églises et que les gens du pays faisaient
alors monter ce chiffre à 1600, mais il ajoute que c'est une
exagération. Coxe en 1778 le fixe à 484. Lavau redit encore ce nombre.
Quant à moi je me contente de vous peindre l'aspect des choses; j'admire
sans compter et je renvoie les amateurs de catalogues aux livres faits
exclusivement avec des chiffres.

J'en ai dit assez, j'espère, pour vous faire comprendre et partager ma
surprise à la première apparition de Moscou: voilà mon unique ambition.
Votre étonnement s'accroîtra, si vous rappelez à votre souvenir ce que
vous avez lu partout: que cette ville est un pays tout entier, et que
les champs, les lacs, les bois renfermés dans son enceinte mettent des
distances considérables entre les divers édifices dont elle est ornée.
Il résulte d'un tel éparpillement un surcroît d'illusion; la plaine
entière est couverte d'une gaze d'argent; trois ou quatre cents églises
ainsi espacées forment à l'œil un demi-cercle immense; aussi lorsqu'on
approche pour la première fois de la ville vers l'heure du soleil
couchant et que le ciel est orageux, on croit voir un arc-en-ciel de feu
planant sur les églises de Moscou; c'est l'auréole de la ville sainte.

Mais à trois quarts de lieue environ de la porte, le prestige
s'évanouit, on s'arrête devant le très-réel château de Pétrowski, lourd
palais de briques brutes, bâti par Catherine II dans un goût bizarre,
d'après un dessin moderne surchargé d'ornements qui se détachent en
blanc sur le rouge des murs. Cette parure, de plâtre, à ce que je crois,
et non de pierre, tient du gothique, mais ce n'est pas du gothique de
bon style, ce n'est qu'extravagant. L'édifice est carré comme un dé;
régularité de plan qui ne rend pas l'aspect général plus imposant. C'est
là que s'arrête le souverain quand il doit faire une entrée solennelle à
Moscou. J'y reviendrai, car on y a établi un spectacle d'été, planté un
jardin, et bâti une salle de bal, espèce de café public, rendez-vous des
oisifs de la ville pendant la belle saison.

Passé Pétrowski, le désenchantement va toujours croissant tellement
qu'en entrant dans Moscou on finit par ne plus croire à ce qu'on avait
vu de loin: on rêvait, et au réveil on se retrouve dans ce qu'il y a de
plus prosaïque et de plus ennuyeux au monde; dans une grande ville sans
monuments, c'est-à-dire sans un seul objet d'art qui soit digne d'une
admiration réfléchie; devant cette lourde et maladroite copie de
l'Europe, vous vous demandez ce qu'est devenue l'Asie qui vous était
apparue un instant. Moscou vu du dehors et dans son ensemble, est une
création des sylphes, c'est le monde des chimères; de près et en détail,
c'est une vaste cité marchande, inégale, poudreuse, mal pavée, mal
bâtie, peu peuplée, qui dénote sans doute l'œuvre d'une main puissante,
mais en même temps la pensée d'une tête à qui l'idée du beau a manqué
pour produire un seul chef-d'œuvre. Le peuple russe a la force des bras,
c'est-à-dire celle du nombre; la puissance de l'imagination lui manque.

Sans génie pour l'architecture, sans talent, sans goût pour la
sculpture, on peut entasser des pierres, faire des choses énormes par
les dimensions; on ne peut produire rien d'harmonieux, c'est-à-dire de
grand par les proportions. Heureux privilége de l'art!... les
chefs-d'œuvre se survivent à eux-mêmes, ils subsistent dans la mémoire
des hommes bien des siècles après que le temps les a ruinés; ils
participent par l'inspiration qui se manifeste jusque dans leurs
derniers débris, à l'immortalité de la pensée qui les a créés; tandis
que des masses informes, quelque solidité qu'on leur donne, seront
oubliées même avant que le temps en ait fait raison. L'art, lorsqu'il
atteint à sa perfection, donne de l'âme aux pierres; c'est un mystère.
Voilà ce qu'on apprend en Grèce où chaque morceau de sculpture concourt
à l'effet du plan général de chaque monument. En architecture, comme
dans les autres arts, c'est de l'excellence des moindres détails et de
leurs rapports savamment combinés avec le plan général, que naît le
sentiment du beau. Rien dans toute la Russie ne produit cette
impression.

Néanmoins, dans le chaos de plâtre, de briques et de planches qu'on
appelle Moscou, deux points fixent incessamment les regards: l'église de
Saint-Basile, je vous en décrirai tout à l'heure l'apparence, et le
Kremlin; le Kremlin dont Napoléon lui-même n'a pu faire sauter que
quelques pierres!

Ce prodigieux monument, avec ses murs blancs, inégaux, déchirés, ses
créneaux étagés, est à lui seul grand comme une ville. Vers la fin du
jour, au moment où j'entrais à Moscou, les masses bizarres des palais et
des églises renfermés dans cette citadelle se détachaient en clair sur
un fond de paysage vaporeux, simple de lignes, pauvre de plans, grand de
vide, mais froid de ton; ce qui n'empêche pas que nous soyons brûlés de
chaleur, étouffés de poussière, dévorés de mousquites. C'est la longue
durée de la saison chaude qui colore les sites méridionaux; dans le
Nord, on sent les effets de l'été, on ne les voit pas; l'air a beau
s'échauffer par moments, la terre reste toujours décolorée.

Je n'oublierai jamais le frisson de terreur que je viens d'éprouver à la
première apparition du berceau de l'Empire russe moderne: le Kremlin
vaut le voyage de Moscou.

À la porte de cette forteresse, mais en dehors de son enceinte, à ce que
dit mon feldjæger, car je n'ai pu encore arriver jusque-là, s'élève
l'église de Saint-Basile, _Vassili Blagennoï_; elle est connue aussi
sous le nom de cathédrale de la protection de la sainte Vierge. Dans le
rit grec on prodigue aux églises le titre de cathédrales, chaque
quartier, chaque monastère a la sienne, chaque ville en a plusieurs;
celle de Vassili est à coup sûr le monument le plus singulier, si ce
n'est le plus beau de la Russie. Je ne l'ai vue que de loin, l'effet
qu'elle produit est prodigieux. Figurez-vous une agglomération de
petites tourelles inégales, composant ensemble un buisson, un bouquet de
fleurs; figurez-vous plutôt une espèce de fruit irrégulier, tout hérissé
d'excroissances, un melon cantaloup à côtes brodées, ou mieux encore une
cristallisation de mille couleurs, dont le poli métallique a des reflets
qui brillent de loin aux rayons du soleil comme le verre de Bohême ou de
Venise, comme la faïence de Delft la plus bariolée, comme l'émail de la
Chine le mieux verni: ce sont des écailles de poissons dorés, des peaux
de serpents étendues sur des tas de pierres informes, des têtes de
dragons, des armures de lézards à teintes changeantes, des ornements
d'autel, des habits de prêtres; et le tout est surmonté de flèches dont
la peinture ressemble à des étoffes de soie mordorée: dans les étroits
intervalles de ces campaniles, ornés comme on parerait des personnes,
vous voyez reluire des toits peints en couleur gorge de pigeon, en rose,
en azur, et toujours bien vernis; le scintillement de ces tapisseries
éblouit l'œil et fascine l'imagination. «Certes, le pays où un pareil
monument s'appelle un lieu de prière, n'est pas l'Europe, c'est l'Inde,
la Perse, la Chine, et les hommes qui vont adorer Dieu dans cette boîte
de confitures ne sont pas des chrétiens.» Telle est l'exclamation qui
m'est échappée en apercevant pour la première fois la singulière église
de Vassili; depuis que je suis entré dans Moscou, je n'ai d'autre désir
que d'aller examiner de près ce chef-d'œuvre du caprice. Il faut que ce
monument soit d'un style bien extraordinaire pour m'avoir distrait du
Kremlin au moment où ce redoutable château m'apparaissait pour la
première fois.

Mais bientôt mes idées prenant un autre tour, mon attention s'est
distraite de ce qui frappait mes regards pour se représenter les faits
accomplis dans ces lieux. Quel est le Français qui pourrait se défendre
d'un mouvement de respect et de fierté... (le malheur a son orgueil, et
c'est le plus légitime), en entrant dans l'unique ville où il se soit
passé, de notre temps, un événement biblique, une scène, imposante comme
les plus grands faits de l'histoire ancienne.

Le moyen que la ville asiatique a pris pour repousser son ennemi est un
acte de désespoir sublime, et désormais le nom de Moscou est fatalement
uni à celui du plus grand capitaine des temps modernes; l'oiseau sacré
des Grecs s'est consumé pour échapper aux serres de l'aigle, et
semblable au phénix, la colombe mystique renaît de ses cendres.

Dans cette guerre de géants où tout était gloire, la renommée est
indépendante du succès!!! Le feu sous la glace, les armes des démons du
Dante: telles furent les machines de guerre que Dieu mit aux mains des
Russes pour nous repousser et nous anéantir! Une armée de braves peut
s'honorer d'être venue jusque-là fût-ce pour y mourir.

Mais qui peut excuser le chef de qui l'imprévoyance l'a exposée à une
telle lutte? À Smolensk, Bonaparte dictait ou refusait la paix qu'on n'a
pas même daigné lui offrir à Moscou. Il l'espérait pourtant, il
l'espérait en vain. Ainsi la manie des collections a borné
l'intelligence du grand politique; il a sacrifié son armée à la puérile
satisfaction d'occuper une capitale de plus. Repoussant les avis les
plus sages, il fit violence à sa propre raison afin de venir s'installer
dans la forteresse des Czars, comme il avait dormi dans le palais de
presque tous les potentats de l'Europe: et pour ce vain triomphe du chef
aventureux, l'Empereur a perdu le sceptre du monde.

La manie des capitales a causé l'anéantissement de la plus belle armée
de la France et du monde, et deux ans plus tard la chute de l'Empire.

Voici un fait ignoré chez nous, mais dont je vous garantis
l'authenticité: il vient à l'appui de mon opinion sur la faute
impardonnable commise par Napoléon lorsqu'il a marché sur Moscou. Cette
opinion d'ailleurs n'a rien de particulier, puisqu'elle est aujourd'hui
celle des hommes les plus éclairés et les plus impartiaux de tous les
pays.

Smolensk était considéré par les Russes comme le boulevard de leur pays;
ils espéraient que notre armée se contenterait d'occuper la Pologne et
la Lithuanie sans s'aventurer au delà: mais lorsqu'on apprit la conquête
de cette ville, la clef de l'Empire, un cri d'épouvante s'éleva de
toutes parts; la cour et le pays furent dans la consternation; et la
Russie se crut au pouvoir du vainqueur. C'est à Pétersbourg que
l'empereur Alexandre reçut cette désastreuse nouvelle.

Son ministre de la guerre partageait l'opinion générale, et voulant
soustraire à l'ennemi ce qu'il avait de plus précieux, il mit une
quantité considérable d'or, de papiers, de bijoux, de diamants dans une
petite caisse qu'il fit porter à Ladoga par un de ses secrétaires, le
seul homme auquel il crut pouvoir confier un tel dépôt. Il lui dit
d'attendre là de nouvelles instructions, en lui annonçant que
probablement il lui enverrait l'ordre de se rendre avec la cassette au
port d'Archangel, et plus tard en Angleterre. On attendait avec anxiété
des détails ultérieurs; quelques jours se passèrent sans qu'on vît
arriver de courrier; enfin le ministre reçut l'avis officiel de la
marche de notre armée vers Moscou. Sans hésiter un instant, il renvoie
chercher à Ladoga son secrétaire et sa cassette, et se rend chez
l'Empereur d'un air triomphant. Alexandre savait déjà ce qu'on venait
lui apprendre: «Sire, lui dit le ministre, Votre Majesté a des grâces à
rendre à la Providence; si vous persistez à suivre le plan arrêté, la
Russie est sauvée: c'est une expédition à la Charles XII.

--Mais Moscou, reprit l'Empereur.--Il faut l'abandonner, Sire: combattre
serait donner quelque chose au hasard; nous retirer en affamant le pays,
c'est perdre l'ennemi sans rien risquer. La dévastation et la disette
commenceront sa ruine, l'hiver et l'incendie la consommeront; brûlons
Moscou pour sauver le monde.»

L'Empereur Alexandre modifia ce plan dans l'exécution. Il exigea qu'un
dernier effort fût tenté pour garantir sa capitale.

On sait avec quel courage les Russes combattirent à la Moskowa. Cette
bataille, qui a reçu de leur maître le nom de Borodino, fut glorieuse
pour eux et pour nous, puisque, malgré leurs généreux efforts, ils ne
purent empêcher notre entrée à Moscou.

Dieu voulait fournir un récit épique aux gazetiers du siècle, siècle
prosaïque entre tous ceux que le monde a vus s'écouler. Moscou fut
sacrifié volontairement, et la flamme de ce pieux incendie devint le
signal de la révolution de l'Allemagne et de la délivrance de l'Europe.

Les peuples sentirent enfin qu'ils n'auraient de repos qu'après avoir
anéanti cet infatigable conquérant qui voulait la paix par le moyen de
la guerre perpétuelle.

Tels sont les souvenirs qui dominaient ma pensée à la première vue du
Kremlin. Pour récompenser dignement Moscou, l'Empereur de Russie aurait
dû rétablir sa résidence dans cette ville deux fois sainte.

Le Kremlin n'est pas un palais comme un autre, c'est une cité tout
entière, et cette cité est la souche de Moscou; elle sert de frontière à
deux parties du monde, l'Orient et l'Occident: le monde ancien et le
monde moderne sont là en présence; sous les successeurs de Gengis-Khan,
l'Asie s'était ruée une dernière fois sur l'Europe; en se retirant, elle
a frappé du pied la terre, et il en est sorti le Kremlin!

Les princes qui possèdent aujourd'hui cet asile sacré du despotisme
oriental disent qu'ils sont Européens, parce qu'ils ont chassé de la
Moscovie les Calmoucks leurs frères, leurs tyrans et leurs instituteurs;
ne leur en déplaise rien ne ressemblait aux khans de Saraï comme leurs
antagonistes et leurs successeurs, les Czars de Moscou, qui leur ont
emprunté jusqu'à leur titre. Les Russes appelaient Czars les khans des
Tatars. Karamsin dit à ce sujet, volume VI, page 438:

«Ce mot n'est pas l'abrégé du latin César, comme plusieurs savants le
croient sans fondement. C'est un ancien nom oriental que nous connûmes
par la traduction slavonne de la Bible: donné d'abord par nous aux
empereurs d'Orient, et ensuite aux khans des Tatars, il signifie en
persan _trône, autorité suprême_, et se fait remarquer dans la
terminaison des noms des rois d'Assyrie et de Babylone, comme Phalassar,
Nabonassar, etc.» Et en note il ajoute: «Voyez BOYER, _Origine russ_.
Dans notre traduction de l'Écriture sainte on écrit Kessar au lieu de
César, mais Tzar ou _Czar_ est tout à fait un autre mot.»

Une fois entré dans l'enceinte de Moscou, j'ai oublié la poésie,
l'histoire elle-même, et je n'ai plus pensé qu'à ce que je voyais;
c'était pourtant peu de chose, car je me trouvais dans des rues
pareilles à celles de tous les faubourgs de grandes villes: bientôt j'ai
traversé un boulevard qui ressemble à tout, puis j'ai suivi une pente
assez douce au bas de laquelle je suis arrivé dans un quartier élégant,
bâti en pierre, et dont les rues sont tirées au cordeau; enfin on m'a
conduit dans la Dmitriskoï: c'est la rue où m'attendait une belle et
bonne chambre retenue pour moi dans une excellente auberge anglaise.
J'avais été recommandé dès Pétersbourg à madame Howard, qui ne m'aurait
pas admis chez elle sans cette précaution. Je n'ai garde de lui
reprocher ses scrupules, car grâce à tant de prudence, on peut dormir
tranquille dans sa maison.

Êtes-vous curieux de savoir à quel prix elle achète une propreté
difficile à obtenir partout, mais qui devient une vraie merveille en
Russie? elle a bâti dans sa cour un corps de logis séparé, afin d'y
faire coucher tous les domestiques russes. Ces hommes n'entrent dans la
maison principale que pour y vaquer au service de leurs maîtres. En fait
de précautions, madame Howard va plus loin encore. Elle ne reçoit
presque aucun Russe; aussi ni mon postillon, ni mon feldjæger ne
connaissaient sa maison; nous avons eu quelque peine à la trouver,
quoique cette maison, sans enseigne il est vrai, soit la meilleure
auberge de Moscou et de la Russie.

Aussitôt que je fus installé, je me suis mis à vous écrire pour me
reposer. La nuit approche, il fait clair de lune; je m'interromps afin
d'aller parcourir la ville; je reviendrai vous raconter ma promenade.

(_Suite de la même lettre_.)

     Moscou, ce 8 août 1839, à 1 heure du matin.

Sorti vers dix heures du soir, sans guide, seul, me dirigeant au hasard,
selon ma coutume, j'ai commencé à parcourir de longues rues larges, mal
percées comme toutes les rues des villes russes, et de plus montueuses;
mais ces vilaines rues sont tracées régulièrement. La ligne droite ne
fait pas faute à l'architecture de ce pays; cependant, l'équerre et le
cordeau ont moins défiguré Moscou qu'ils n'ont gâté Pétersbourg. Là ces
imbéciles tyrans des villes modernes trouvèrent table rase; mais ils
avaient à lutter ici contre les inégalités du terrain et contre de vieux
monuments nationaux: grâce à ces invincibles obstacles de l'histoire et
de la nature, l'aspect de Moscou est resté celui d'une ville ancienne;
c'est la plus pittoresque de toutes celles de l'Empire qui la reconnaît
toujours pour sa capitale, en dépit des efforts presque surnaturels du
Czar Pierre et de ses successeurs; tant la loi des choses est forte
contre la volonté des hommes même les plus puissants!

Dépouillée de ses honneurs religieux, privée de son patriarche,
abandonnée de ses souverains et des plus courtisans de ses vieux
boyards, sans autre prestige que celui d'un trait d'héroïsme trop
moderne pour être justement apprécié des contemporains, Moscou est
devenu, faute de mieux, une ville de commerce et d'industrie; on vante
sa fabrique de soieries!!... Mais l'histoire et l'architecture sont
toujours là pour lui conserver ses droits imprescriptibles à la
suprématie politique. Le gouvernement russe favorise les usines: ne
pouvant arrêter tout à fait le torrent du siècle, il aime encore mieux
enrichir le peuple que l'affranchir.

Ce soir vers dix heures, le jour tombait et la lune se levait brillante
à travers la poussière, animée d'un horizon du Nord, au moment du
crépuscule. Les flèches des couvents, les aiguilles des chapelles, les
tours, les remparts, les palais et toutes les masses irrégulières et
imposantes du Kremlin recevaient par accident des traits de lumière
resplendissants comme des franges d'or, tandis que le corps de la ville
rentré dans l'ombre perdait peu à peu les luisants reflets du soleil
couchant que je voyais glisser en s'affaiblissant de tuile peinte en
tuile peinte, de coupole de cuivre en coupole, papillotant et se fondant
par flots lumineux sur les chaînes dorées et sur les toits métalliques,
qui sont le firmament de Moscou: tous ces monuments dont les peintures
ressemblent à de riches tapisseries, brillaient d'un air de fête sur le
fond bleuâtre du ciel. On eût dit que le soleil à son déclin voulait
saluer la ville qu'il allait fuir; cet adieu du jour aux palais de fées
de la vieille capitale de la Russie était magnifique. Des nuées de
mousquites bourdonnaient à mes oreilles, tandis que mes yeux étaient
brûlés du sable des rues, incessamment enlevé sous les pieds des chevaux
qui traînent au galop dans tous les sens des milliers d'équipages.

Les plus nombreux et les plus pittoresques sont les drowskas; cette
voiture vraiment nationale est la plus petite de toutes les voitures:
c'est le traîneau d'été: je le compare à une mouche sans ailes. Ne
pouvant transporter commodément qu'une personne à la fois, les drowskas
doivent se multiplier à l'infini pour suffire aux besoins d'une
population active, nombreuse, mais perdue dans une ville immense et dont
les habitants refluent continuellement de toutes les extrémités vers le
centre. La poussière de Moscou est extrêmement incommode; fine comme la
cendre légère, comme les tourbillons d'insectes auxquels elle se mêle en
cette saison, elle offusque la vue et gêne la respiration. Nous avons
une température brûlante tout le jour, et les nuits sont encore trop
courtes pour que la fraîcheur pernicieuse des rosées puisse tempérer
l'aride chaleur du matin; la lueur de ce jour dévorant ne finit que bien
avant dans la soirée. Au surplus, les Russes sont étonnés de l'intensité
des chaleurs de cet été comme de leur durée.

L'Empire slave, ce soleil levant du monde politique, vers lequel toute
la terre tourne les yeux, aurait-il aussi pour lui le soleil de Dieu?
Les gens du pays prétendent et ils répètent souvent que le climat de la
Russie s'adoucit. Étonnant pouvoir de la civilisation humaine dont les
progrès changeraient jusqu'à la température du globe!... Quoi qu'il en
soit des hivers de Moscou et de Pétersbourg, je connais peu de climat
plus désagréable que celui de ces deux villes pendant l'été. C'est la
belle saison qui est le vilain temps des pays du Nord.

La première chose qui m'a frappé dans les rues de Moscou, c'est une
population qui paraissait plus vive dans ses allures, plus franche dans
sa gaieté que celle de Pétersbourg: on respire ici un air de liberté
inconnu dans le reste de l'Empire; c'est ce qui m'explique la secrète
aversion des souverains pour cette ville qu'ils flattent, qu'ils
redoutent et qu'ils fuient.

L'Empereur Nicolas qui est bon Russe l'aime beaucoup, dit-il: néanmoins
je ne vois pas qu'il l'habite plus souvent que n'ont fait ses
prédécesseurs qui la détestaient.

Ce soir on avait illuminé quelques rues, mais mesquinement et par un
assez petit nombre de lampions dont quelques-uns n'étaient que posés à
terre. On a peine à s'expliquer le goût des Russes pour les
illuminations, quand on pense que pendant la courte saison où l'on peut
jouir de ce genre de décoration, il n'y a presque pas de nuit sous les
latitudes de Moscou, et surtout de Saint-Pétersbourg.

En rentrant chez moi, j'ai demandé à quelle occasion se faisaient ces
modestes démonstrations de joie. On m'a répondu qu'on illuminait pour
célébrer les anniversaires de la naissance ou du baptême de toutes les
personnes de la famille Impériale; ce sont des réjouissances
permanentes. Il y a chaque année tant de fêtes de ce genre en Russie,
qu'elles passent à peu près inaperçues. Cette indifférence m'a prouvé
que la peur a ses imprudences, et qu'elle ne sait pas toujours si bien
flatter qu'elle le voudrait. Il n'y a de flatteur habile que l'amour,
parce que ses louanges, même les plus exagérées, sont sincères. Voilà
une vérité que la conscience dit... inutilement, aux despotes.

L'inutilité de la conscience dans les affaires humaines, dans les plus
grandes comme dans les moindres, est à mes yeux le plus étonnant mystère
de ce monde, car il me prouve l'existence de l'autre. Dieu ne fait rien
sans but; donc puisqu'il a donné la conscience à tous les hommes et que
cette lumière intérieure ne sert à rien sur la terre, il faut qu'elle
ait sa destination quelque part: les injustices de ce monde ont pour
excuses nos passions: l'inflexible justice de l'autre aura pour avocat
notre conscience.

J'ai suivi lentement des promeneurs désœuvrés et après avoir descendu et
remonté plusieurs pentes à la suite d'un flot d'oisifs que je prenais
machinalement pour guides, je suis arrivé vers le centre de la ville,
sur une place vague où commence une allée de jardin; cette promenade me
parut très-brillante: on entendait de la musique lointaine, on voyait
scintiller des lumières nombreuses, plusieurs cafés ouverts rappelaient
l'Europe; mais je ne pouvais m'intéresser à ces plaisirs: j'étais sous
les murs du Kremlin; montagne colossale élevée pour la tyrannie, par les
bras des esclaves. On a fait pour la ville moderne une promenade
publique, une espèce de jardin planté à l'anglaise autour des murs de
cette ancienne forteresse de Moscou.

Savez-vous ce que c'est que les murs du Kremlin? ce mot de murs vous
donne l'idée d'une chose trop ordinaire, trop mesquine, il vous trompe;
les murailles du Kremlin: c'est une chaîne de montagnes... Cette
citadelle bâtie aux confins de l'Europe et de l'Asie est aux remparts
ordinaires ce que les Alpes sont à nos collines: le Kremlin est le mont
Blanc des forteresses. Si le géant qu'on appelle l'Empire russe avait un
cœur, je dirais que le Kremlin est le cœur de ce monstre: il en est la
tête...

Je voudrais pouvoir vous donner l'idée de cette masse de pierres qui se
dessinait en gradins dans le ciel: singulière contradiction!!.. cet
asile du despotisme s'éleva au nom de la liberté, car le Kremlin fut un
rempart opposé aux Calmoucks par les Russes: ses murailles à deux fins
ont favorisé l'indépendance de l'État et servi la tyrannie du souverain.
Elles suivent avec hardiesse les profondes sinuosités du terrain;
lorsque les pentes du coteau deviennent trop rapides le rempart
s'abaisse par escaliers; ces degrés qui montent entre le ciel et la
terre sont énormes, c'est une échelle pour les géants qui vont faire la
guerre aux dieux.

La ligne de cette première ceinture de constructions est coupée par des
tours fantastiques si élevées, si fortes et d'une forme si bizarre
qu'elles rappellent les pics de la Suisse avec leurs rocs de diverses
figures et leurs glaciers de mille couleurs: l'obscurité, sans doute,
contribuait à grandir les objets, à leur donner un dessin et des teintes
hors de nature, je dis des teintes parce que la nuit a son coloris comme
la gravure... J'ignore d'où venait le prestige dont je ressentais
l'influence: mais ce que je sais c'est que je ne pouvais me défendre
d'une secrète épouvante... et voir des messieurs et des dames vêtus à la
parisienne, se promener aux pieds de ce palais fabuleux, c'est à croire
qu'on rêve!... Je rêvais. Qu'aurait dit Ivan III, le restaurateur, on
peut bien dire le fondateur du Kremlin, s'il eût pu apercevoir au pied
de la forteresse sacrée ses vieux Moscovites rasés, frisés, en fracs, en
pantalons blancs, en gants jaunes, nonchalamment assis au son des
instruments et prenant des glaces bien sucrées devant un café bien
illuminé? il aurait dit comme moi: c'est impossible!... et pourtant
c'est ce qui se voit maintenant tous les soirs d'été à Moscou.

J'ai donc parcouru les jardins publics plantés sur les glacis de la
vieille citadelle des Czars, j'ai vu des tours, puis d'autres tours, des
étages, puis d'autres étages de murailles; et mes regards planaient sur
une ville enchantée. C'est trop peu dire que de parler de féerie!... il
faudrait l'éloquence de la jeunesse, que tout étonne et surprend, pour
trouver des mots analogues à ces choses prodigieuses. Au-dessus d'une
longue voûte que je venais de traverser, j'ai aperçu un chemin suspendu
par lequel piétons et voitures entrent dans la sainte Cité. Ce spectacle
me paraissait incompréhensible; rien que des tours, des portes, des
terrasses élevées les unes sur les autres, en lignes contrariées; rien
que des rampes rapides, que des arceaux qui servent à porter des routes
par lesquelles on sort du Moscou d'aujourd'hui du Moscou vulgaire, pour
entrer au Kremlin, au Moscou de l'histoire, au Moscou merveilleux. Ces
aqueducs, sans eau, supportent encore d'autres étages d'édifices plus
fantastiques; j'ai entrevu, appuyée sur un de ces passages suspendus,
une tour basse et ronde, toute hérissée de créneaux en fer de lance: la
blancheur éclatante de cet ornement singulier se détache sur un mur
rouge de sang: contraste criant! et que l'obscurité toujours un peu
transparente des nuits septentrionales ne m'empêchait pas de discerner.
Cette tour était un géant qui dominait de toute sa tête le fort dont il
paraissait le gardien. Quand je fus rassasié du plaisir de rêver tout
éveillé, je tâchai de retrouver mon chemin pour rentrer chez moi, où je
me suis mis à vous écrire: occupation peu propre à calmer mon agitation.
Mais je suis trop fatigué, je ne puis me reposer; il faut de la force
pour dormir.

Que ne voit-on pas la nuit au clair de lune en tournant au pied du
Kremlin? là tout est surnaturel; on y croit aux spectres malgré soi: qui
pourrait approcher sans une religieuse terreur de ce boulevard sacré
dont une pierre détachée par Bonaparte a rebondi jusqu'à Sainte-Hélène
pour écraser le triomphateur au milieu de l'Océan!... Pardon, je suis né
du temps des phrases.

La plus nouvelle des nouvelles écoles achève de les bannir et de
simplifier le langage d'après cette loi: que les peuples les plus dénués
d'imagination sont ceux qui se défendent le plus soigneusement des
écarts d'une faculté qu'ils n'ont pas. Je puis admirer le style puritain
lorsqu'il est employé par des talents supérieurs et capables d'en
racheter la monotonie: je ne saurais l'imiter.

Après avoir vu ce que j'ai vu ce soir, on ferait bien de s'en retourner
tout droit dans son pays: l'émotion du voyage est épuisée.



LETTRE VINGT-CINQUIÈME.

Le Kremlin au grand jour.--Ses hôtes naturels.--Caractère de son
architecture.--Sens symbolique.--Dimension des églises
russes.--L'histoire des hommes employée comme un moyen de décrire les
lieux.--L'influence d'Ivan IV.--Mot de Pierre Ier.--Patience
coupable.--Les sujets d'Ivan IV et les Russes actuels.--Ivan IV comparé
à tous les tyrans cités dans l'histoire.--Source où j'ai puisé les faits
racontés.--Brochure du prince Wiasemski.--Pourquoi on doit se fier à
Karamsin.


     Moscou, ce 8 août 1839.

Une ophthalmie que j'ai gagnée entre Pétersbourg et Moscou m'inquiète et
me fait souffrir. Malgré ce mal, j'ai voulu recommencer aujourd'hui ma
promenade d'hier au soir, afin de comparer le Kremlin du grand jour avec
le fantastique Kremlin de la nuit. L'ombre grandit, déplace toutes
choses, mais le soleil rend aux objets leurs formes et leurs
proportions.

À cette seconde épreuve, la forteresse des Czars m'a encore surpris. Le
clair de lune agrandissait et faisait ressortir certaines masses de
pierres, mais il m'en cachait d'autres, et tout en rectifiant quelques
erreurs, en reconnaissant que je m'étais figuré trop de voûtes, trop de
galeries couvertes, trop de chemins suspendus, de portiques et de
souterrains, j'ai retrouvé assez de toutes ces choses pour justifier mon
enthousiasme.

Il y a de tout au Kremlin: c'est un paysage de pierres.

La solidité de ses remparts surpasse la force des rochers qui les
portent; le nombre et la forme de ses monuments est une merveille. Ce
labyrinthe de palais, de musées, de donjons, d'églises, de cachots est
effrayant comme l'architecture de Martin, c'est aussi grand et plus
irrégulier que les compositions du peintre anglais. Des bruits
mystérieux sortent du fond des souterrains; de telles demeures doivent
être hantées par des esprits, elles ne peuvent convenir à des êtres
semblables à nous. On y rêve aux scènes les plus étonnantes; et l'on
frémit quand on se souvient que ces scènes ne sont point de pure
invention. Là les bruits qu'on entend semblent sortir du tombeau; on y
croit à tout, hors à ce qui est naturel.

Persuadez-vous bien que la citadelle de Moscou n'est nullement ce qu'on
dit qu'elle est. Ce n'est pas un palais, ce n'est pas un sanctuaire
national où se conservent les trésors historiques de l'Empire; ce n'est
pas le boulevard de la Russie, l'asile révéré où dorment les saints,
protecteurs de la patrie: c'est moins et c'est plus que tout cela; c'est
tout simplement la prison des spectres.

Ce matin, marchant toujours sans guide, je suis arrivé jusqu'au milieu
même du Kremlin, et j'ai pénétré seul dans l'intérieur de quelques-unes
des églises qui font l'ornement de cette cité pieuse, aussi vénérée par
les Russes pour ses reliques que pour les richesses mondaines et les
glorieux trophées qu'elle renferme. Je suis trop agité en cet instant
pour vous décrire les lieux avec détail; plus tard je ferai une visite
méthodique au trésor, et vous saurez ce que j'y aurai vu.

Le Kremlin sur sa colline m'est apparu de loin comme une ville
princière, bâtie au milieu de la ville populaire. Ce tyrannique château,
cet orgueilleux monceau de pierres domine le séjour du commun des hommes
de toute la hauteur de ses rochers, de ses murs et de ses campaniles, et
contrairement à ce qui arrive aux monuments d'une dimension ordinaire,
plus on approche de cette masse indestructible, et plus on est
émerveillé. Tel que certains ossements d'animaux gigantesques, le
Kremlin nous prouve l'histoire d'un monde dont nous ne pouvons nous
empêcher de douter encore, même en en retrouvant les débris. À cette
création prodigieuse, la force tient lieu de beauté, le caprice
d'élégance; c'est le rêve d'un tyran, mais c'est puissant, c'est
effrayant comme la pensée d'un homme qui commande à la pensée d'un
peuple; il y a là quelque chose de disproportionné: je vois des moyens
de défense qui supposent des guerres comme il ne s'en fait plus; cette
architecture n'est pas en rapport avec les besoins de la civilisation
moderne.

Héritage des temps fabuleux, où le mensonge était roi sans contrôle:
geôle, palais, sanctuaire; boulevard contre l'étranger, bastille contre
la nation, appui des tyrans, cachots des peuples: voilà le Kremlin!

Espèce d'Acropolis du Nord, de Panthéon barbare, ce sanctuaire national
pourrait s'appeler l'Alcazar des Slaves.

Tel fut donc le séjour de prédilection des vieux princes moscovites, et
pourtant ces redoutables murailles ne suffirent pas encore à calmer
l'épouvante d'Ivan IV.

La peur d'un homme tout-puissant est ce qu'il y a de plus terrible en ce
monde, aussi n'approche-t-on du Kremlin qu'en frémissant.

Des tours de toutes les formes: rondes, carrées, à flèches aiguës, des
beffrois, des donjons, des tourelles, des vedettes, des guérites sur des
minarets, des clochers de toutes les hauteurs, différant de couleurs, de
style et de destination; des palais, des dômes, des vigies, des murs
crénelés, percés; des meurtrières, des mâchicoulis, des remparts, des
fortifications de toutes sortes, des fantaisies bizarres, des inventions
incompréhensibles, un kiosque à côté d'une cathédrale; tout annonce le
désordre et la violence, tout trahit la continuelle surveillance
nécessaire à la sûreté des êtres singuliers qui se condamnèrent à vivre
dans ce monde surnaturel. Mais ces innombrables monuments d'orgueil, de
caprice, de volupté, de gloire, de piété, malgré leur variété apparente
n'expriment qu'une seule et même pensée qui domine ici partout: la
guerre soutenue par la peur. Le Kremlin est sans contredit l'œuvre d'un
être surhumain, mais d'un être malfaisant. La gloire dans l'esclavage,
telle est l'allégorie figurée par ce monument satanique, aussi
extraordinaire en architecture que les visions de saint Jean sont
extraordinaires en poésie: c'est l'habitation qui convient aux
personnages de l'Apocalypse.

En vain chaque tourelle a son caractère et son usage particulier, toutes
ont la même signification: la terreur armée!

Les unes ressemblent à des bonnets de prêtres, d'autres à la gueule d'un
dragon, d'autres à des glaives renversés: la garde en bas, la pointe en
haut: d'autres rappellent la forme et jusqu'à la couleur de certains
fruits exotiques: d'autres encore ont la figure d'une coiffure de Czars
pointue et ornée de pierreries comme celle du doge de Venise: d'autres
enfin sont de simples couronnes, et toutes ces espèces de tours revêtues
de tuiles vernissées; toutes ces coupoles métalliques, tous ces dômes
émaillés, dorés, azurés, argentés brillent au soleil comme des émaux sur
une étagère, ou plutôt comme les stalactites colossales des mines de sel
qu'on voit aux environs de Cracovie. Ces énormes piliers, ces flèches de
diverses formes, pyramidales, rondes, pointues, mais rappelant toujours
un peu la figure humaine, dominent la ville et le pays.

À les voir de loin briller dans le ciel, on dirait d'une réunion de
potentats richement vêtus et décorés des insignes de leur dignité: c'est
une assemblée d'ancêtres, un conseil de Rois siégeant sur des tombeaux;
ce sont des spectres qui veillent sur le faîte d'un palais.

Habiter le Kremlin ce n'est pas vivre, c'est se défendre; l'oppression
crée la révolte, la révolte nécessite les précautions; les précautions
accroissent le danger, et de cette longue suite d'actions et de
réactions naît un monstre, le despotisme qui s'est bâti une maison à
Moscou: le Kremlin! voilà tout. Les géants du monde antédiluvien s'ils
revenaient sur terre visiter leurs faibles successeurs, pourraient
encore se loger là.

Tout a un sens symbolique, volontaire ou non, dans l'architecture du
Kremlin; mais ce qui reste de réel quand vous avez surmonté votre
première épouvante pour pénétrer au sein de ces sauvages magnificences,
c'est un amas de cachots pompeusement surnommés palais et cathédrales.
Les Russes ont beau faire, ils ne sortent pas de prison.

Leur climat lui-même est complice de la tyrannie. Le froid de ce pays ne
permet pas d'y construire de vastes églises, où les fidèles seraient
gelés pendant la prière; ici l'esprit n'est point élevé au ciel par la
pompe de l'architecture religieuse; sous cette zone, l'homme ne peut
bâtir au bon Dieu que des donjons obscurs. Les sombres cathédrales du
Kremlin, avec leurs voûtes étroites et leurs épaisses murailles
ressemblent à des caves, ce sont des prisons peintes comme les palais
sont des geôles dorées.

Des merveilles de cette effrayante architecture il faut dire ce que les
voyageurs disent de l'intérieur des Alpes: ce sont de belles horreurs.

_Suite de la lettre vingt-cinquième_.

     Le même jour, au soir.

Mon œil s'enflamme de plus en plus: je viens de faire appeler un médecin
qui m'a condamné à rester trois jours dans ma chambre avec un bandeau.
Heureusement que l'un de mes yeux me reste; je puis m'occuper.

J'ai le projet d'employer ces trois jours de loisir forcé à terminer un
travail commencé pour vous à Pétersbourg et interrompu par les
agitations de la vie que je menais dans cette ville. C'est l'aperçu du
règne d'Ivan IV, le tyran par excellence, et l'âme du Kremlin. Ce n'est
pas qu'il ait bâti cette forteresse, mais il y est né, il y est mort, il
y revient, son esprit y demeure.

Le plan en fut conçu et exécuté par son aïeul Ivan III et par des hommes
de cette trempe; et je veux me servir de ces figures colossales comme de
miroirs pour vous représenter le Kremlin, qu'il me faut, je le sens,
renoncer à vous peindre tout simplement; car ici mes paroles ne vont pas
aux choses. D'ailleurs cette manière détournée de compléter une
description me paraît neuve, et je la crois sûre; aussi bien j'ai fait
jusqu'à présent ce qui dépendait de moi pour vous donner l'idée du lieu
en lui-même, il faut maintenant vous faire l'histoire des hommes qui
l'habitèrent.

Si de l'arrangement d'une maison nous déduisons le caractère de la
personne qui l'habite, ne pouvons-nous pas, par une opération d'esprit
analogue, nous figurer l'aspect des édifices d'après les hommes pour
lesquels ils furent construits? Nos passions, nos habitudes, notre génie
sont bien assez puissants pour se graver ineffaçablement jusque sur les
pierres de nos demeures.

Certes, s'il existe un monument auquel puisse s'appliquer ce procédé de
l'imagination, c'est le Kremlin...

On voit là l'Europe et l'Asie en présence, et le génie des Grecs du
Bas-Empire les unit.

À tout prendre, soit que l'on considère cette forteresse sous le rapport
purement historique, soit qu'on la contemple du point de vue poétique et
pittoresque, c'est le monument le plus national de la Russie, et, par
conséquent, le plus intéressant pour les Russes comme pour les
étrangers.

Je vous l'ai dit, Ivan IV n'a point bâti le Kremlin: ce sanctuaire du
despotisme fut reconstruit en pierre sous Ivan III, en 1485, par deux
architectes italiens, Marco et Pietro Antonio, appelés à Moscou par le
_Grand Prince_[27], qui voulait relever les remparts naguère de bois de
la forteresse fondée plus anciennement sous Dmitri Donskoï.

Mais si ce palais n'est pas l'œuvre d'Ivan IV, il est sa pensée. C'est
par esprit de prophétie que ce grand Roi a élevé le palais du tyran son
petit-fils. Il y a eu des architectes italiens partout: nulle part ces
hommes n'ont rien produit qui ressemble à l'œuvre accomplie par eux à
Moscou. J'ajoute qu'il y a eu ailleurs des souverains absolus, injustes,
arbitraires, bizarres, et que pourtant le règne d'aucun de ces monstres
ne ressemble au règne d'Ivan IV: la même graine germant sous des zones
et dans des terrains différents produit des plantes du même genre, mais
de dimensions et d'aspects divers. La terre ne verra pas deux
chefs-d'œuvre du despotisme pareils au Kremlin, ni deux nations aussi
superstitieusement patientes que le fut la nation moscovite sous le
règne fabuleux de son tyran.

Les suites s'en font encore sentir de nos jours. Si vous m'aviez
accompagné dans ce voyage, vous découvririez, avec moi, au fond de l'âme
du peuple russe les inévitables ravages du pouvoir arbitraire poussé à
ses dernières conséquences; d'abord c'est une indifférence sauvage pour
la sainteté de la parole, pour la vérité des sentiments, pour la justice
des actes; puis c'est le mensonge triomphant, le manque de probité, la
mauvaise foi, la fraude sous toutes les formes; en un mot, le sens moral
est émoussé.

Il me semble voir une procession de vices sortir par toutes les portes
du Kremlin pour inonder la Russie.

Pierre Ier disait qu'il faudrait trois juifs pour tromper un Russe; nous
qui ne sommes pas obligés de ménager nos termes comme un Empereur, nous
traduisons ce mot ainsi: «Un Russe à lui seul attraperait trois juifs.»

D'autres nations ont supporté l'oppression, la nation russe l'a aimée;
elle l'aime encore. Ce fanatisme d'obéissance n'est-il pas
caractéristique? Ici, toutefois, on ne peut nier que cette manie
populaire ne devienne, par exception, le principe d'actions sublimes.
Dans ce pays inhumain, si la société a dénaturé l'homme, elle ne l'a pas
rapetissé: il n'est pas bon, mais il n'est pas mesquin: c'est aussi ce
qu'on peut dire du Kremlin. Cela ne fait pas plaisir à regarder, mais
cela fait peur. Ce n'est pas beau, c'est terrible, terrible comme le
règne d'Ivan IV.

Un tel règne aveugle à jamais l'âme humaine chez la nation qui l'a subi
patiemment jusqu'au bout: les derniers neveux de ces hommes, stigmatisés
par les bourreaux, se ressentiront de la prévarication de leurs pères:
le crime de lèse-humanité dégrade les peuples jusque dans leur postérité
la plus reculée. Ce crime ne consiste pas seulement à exercer
l'injustice, mais à la tolérer; un peuple qui, sous prétexte que
l'obéissance est la première des vertus, lègue la tyrannie à ses neveux,
méconnaît ses propres intérêts; il fait pis que cela, il manque à ses
devoirs.

L'aveugle patience des sujets, leur silence, leur fidélité à des maîtres
insensés sont de mauvaises vertus: la soumission n'est louable, la
souveraineté vénérable qu'autant qu'elles deviennent des moyens
d'assurer les droits de l'humanité. Quand le Roi les méconnaît, quand il
oublie à quelles conditions il est permis à un homme de régner sur ses
semblables, les citoyens ne relèvent plus que de Dieu, leur maître
éternel, qui les délie du serment de fidélité au maître temporel.

Voilà des restrictions que les Russes n'ont jamais admises ni comprises;
pourtant elles sont nécessaires au développement de la vraie
civilisation; sans elles, il arriverait un moment où l'état social
deviendrait plus nuisible qu'utile à l'humanité, et les sophistes
auraient beau jeu pour renvoyer l'homme au fond des bois.

Cependant une telle doctrine, avec quelque modération qu'on l'expose et
qu'on veuille la mettre en pratique, passe pour séditieuse à
Pétersbourg, bien qu'elle ne soit que l'application des saintes
Écritures. Donc, les Russes de nos jours sont les dignes enfants des
sujets d'Ivan IV. C'est un des motifs qui me décident à vous faire le
court résumé de ce règne.

En France j'avais oublié cette histoire; mais en Russie on est bien
forcé de s'en retracer les affreux détails. Ce sera le sujet de ma
prochaine lettre; ne craignez pas l'ennui: jamais récit ne fut plus
intéressant, ou du moins plus curieux.

Cet insensé a, pour ainsi dire, dépassé les limites de la sphère où la
créature a reçu de Dieu, sous le nom de libre arbitre, la permission de
faire du mal: jamais le bras de l'homme n'a porté si loin. La brutale
férocité d'Ivan IV fait pâlir les Tibère, les Néron, les Caracalla, les
Louis XI, les Pierre-le-Cruel, les Richard III, les Henri VIII, enfin
tous les tyrans anciens et modernes avec leurs juges les plus
incorruptibles: Tacite à leur tête.

Aussi, avant de vous retracer les détails de ces incroyables excès, je
sens le besoin de protester de mon exactitude. Je ne citerai rien de
mémoire; en commençant ce voyage, j'ai rempli ma voiture des livres qui
m'étaient nécessaires, et la principale source où j'ai puisé, c'est
Karamsin, auteur qui ne peut être récusé par les Russes, puisqu'on lui
reproche d'avoir adouci plutôt qu'exagéré les faits défavorables à la
renommée de sa nation. Une prudence excessive et qui va jusqu'à la
partialité, tel est le défaut de cet auteur: en Russie le patriotisme
est toujours entaché de complaisance. Tout écrivain russe est courtisan:
Karamsin l'était: j'en trouve la preuve dans une petite brochure publiée
par un autre courtisan, le prince Wiasemski: c'est la description de
l'incendie du palais d'hiver à Pétersbourg, description qui est écrite
tout à la louange du souverain, lequel cette fois a mérité les éloges
qu'on lui adresse. On y trouve le passage suivant:

«Quelle est la noble famille de Russie qui n'ait aussi quelque glorieux
souvenir à revendiquer dans ses murs[28]? Nos pères, nos ancêtres,
toutes nos illustrations politiques, administratives, guerrières, y
reçurent des mains du souverain, et au nom de la patrie, les témoignages
éclatants dus à leurs travaux, à leurs services, à leur valeur. C'est
ici que Lomonosloff, que Derjavine firent résonner leur lyre nationale,
que _Karamsin lut les pages de son histoire_ devant un auditoire
auguste[29]. Ce palais était le palladium (_sic_) des souvenirs de
toutes nos gloires; c'était le Kremlin de notre histoire moderne.»
(_Incendie du palais d'hiver à Saint-Pétersbourg_, par le prince
Wiasemski. Paris, G. A. Dentu, Palais-Royal, galerie vitrée, n° 13, page
11.)

On peut, on doit donc ajouter foi à Karamsin quand il raconte les
monstruosités de la vie d'Ivan IV. J'affirme que tous les faits que vous
lirez dans mon précis, se trouvent racontés avec plus de détails, par
cet historien, dans son livre intitulé: _Histoire de l'Empire de
Russie_, par M. de Karamsin, traduite par Jauffret et terminée par M. de
Divoff, conseiller d'État actuel et chambellan de l'Empereur de Russie;
onze volumes grand in-8°. Paris, à la galerie de Bossange père, libraire
de S. A. R. Monseigneur le duc d'Orléans, rue de Richelieu, n°60, près
de l'arcade Colbert, 1826.



LETTRE VINGT-SIXIÈME.

Histoire d'Ivan IV.--Citation de la brochure de M. de Tolstoï--Début du
règne d'Ivan IV.--Effets de sa tyrannie sur les Russes.--Une des causes
de sa cruauté.--Siége de Kazan.--Prise d'Astrakan.--Comment il traite
ses anciens amis.--Souvenirs de son enfance.--Changement moral et
physique.--Ses mariages.--Mensonge inhérent au despotisme.--Ses
raffinements de cruauté.--Supplices ordonnés et surveillés par
lui.--Sort de Novgorod.--Jusqu'où vont ses vengeances.--Horloges
vivantes.--Ironie sanglante.--Abdication.--Ce que font les Russes à
cette occasion.--Motif secret de la servilité des Russes.--Ivan reprend
la couronne.--À quelle condition.--La Slobode
Alexandrowsky.--L'_opritchnina_ ou les élus.--Portrait d'Ivan IV par
Karamsin.--Divers extraits du même écrivain.--Conséquences de
l'opritchnina.--Lâcheté d'Ivan IV.--Sa conduite lors de l'incendie de
Moscou.--Ce qu'il fait de la Livonie.--La Sibérie conquise.--Sympathie
d'Ivan pour Élisabeth d'Angleterre.--Lettre d'Élisabeth à Ivan.--Projet
de mariage avec Marie Hastings, parente de la reine
d'Angleterre.--Travestissement d'Ivan et de ses compagnons de
débauche.--Explication de la servilité des sujets d'Ivan.--Résignation
religieuse.--Église russe enchaînée.--Quelle est la seule Église
indépendante.--Le prêtre russe.--Sort qui attend toute Église
schismatique.--Le prêtre catholique.--Autres extraits de
Karamsin.--Trait de férocité du grand-duc Constantin.--Ressemblance des
Russes actuels avec leurs ancêtres.--Encore une citation de Karamsin:
l'ambassadeur et le supplicié.--Correspondance du Czar avec
Griasnoï.--La Livonie cédée par Ivan à Batori.--Conséquence de cette
trahison.--Mort du Czarewitch, le fils du Czar.--Tragédie.--Vocation
divine.--Puissance de l'âme humaine.--Mort d'Ivan IV.--Son dernier
crime.--APPENDICE.--Le Kremlin.--Karamsin.--Nouveaux extraits.--Excuses
au despotisme.--Ce que les Russes devraient penser et dire de
Karamsin.--Ce que signifie le besoin de justice qui est dans le cœur de
l'homme.--Spiritualisme chrétien.--Souvenir que le peuple russe conserve
d'Ivan IV.--Portrait d'Ivan III par Karamsin.--Ressemblance de
Pierre-le-Grand avec les Ivan.--Extraits de M. de Ségur.--Conduite du
Czar Pierre Ier envers son fils.--Supplice de Glébof.--Mort d'Alexis,
fils du Czar Pierre.


     Moscou, ce 11 août 1839.

Si vous n'avez pas fait une étude particulière des annales de la Russie,
le travail que vous allez lire vous paraîtra le résultat d'une
combinaison monstrueuse: et pourtant ce n'est que le résumé de faits
authentiques.

Mais tout cet amas d'abominations attestées par l'histoire et qu'on lit
comme des fables n'est pas ce qui donne le plus à penser lorsqu'on se
retrace le long règne d'Ivan IV. Non, un problème tout à fait insoluble
pour le philosophe, un éternel sujet de surprise, et de redoutables
méditations, c'est l'effet produit par cette tyrannie sans seconde sur
la nation qu'elle a décimée; non-seulement elle ne révolte pas les
populations, elle les attache. Cette circonstance me paraît jeter un
jour nouveau sur les mystères du cœur humain.

Ivan IV, encore enfant, monte sur le trône en 1533; couronné à 17 ans,
le 16 janvier 1546, il est mort dans son lit au Kremlin, après un règne
de 51 ans, le 18 janvier 1584, à 64 ans, et il a été pleuré par sa
nation tout entière, sans excepter les enfants de ses victimes. On ne
sait si les mères moscovites l'ont pleuré; c'est ce dont il est permis
de douter, grâce au silence des annalistes sur ce point.

Sous les mauvais régimes, les femmes se dénaturent moins complétement
que les hommes; ceux-ci participant seuls aux actes du gouvernement, il
arrive nécessairement que les préjugés sociaux en circulation dans
chaque siècle et dans chaque pays ont prise sur eux plus que sur elles.
Quoi qu'il en soit, il faut bien le dire, ce règne monstrueux a fasciné
la Russie au point de lui faire trouver jusque dans le pouvoir effronté
des princes qui la gouvernent, un objet d'admiration; l'obéissance
politique est devenue pour les Russes un culte, une religion[30]. Ce
n'est que chez ce peuple, du moins je le crois, qu'on a vu les martyrs
en adoration devant les bourreaux!... Rome est-elle tombée aux pieds de
Tibère et de Néron pour les supplier de ne point abdiquer le pouvoir
absolu et de continuer à la brûler, à la piller, à se baigner
tranquillement dans son sang, à déshonorer ses enfants? C'est ce que
vous verrez faire aux Moscovites au milieu du règne et au plus fort de
la tyrannie d'Ivan IV.

Il voudra se retirer; mais les Russes luttant de ruse avec leur maître,
le supplieront de continuer à les gouverner selon son humeur. Ainsi
justifié, ainsi garanti, le tyran recommencera le cours de ses
exécutions. Pour lui, régner c'est tuer, il tue par peur et par devoir,
et cette trop simple charte est confirmée par l'assentiment de la Russie
tout entière; et par les regrets et les pleurs de la nation à la mort du
tyran!!!... Ivan, lorsqu'il se décide comme Néron à secouer le joug de
la gloire et de la vertu pour régner uniquement par la terreur, ne se
borne pas à des recherches de cruauté inconnues avant et après lui, il
accable encore d'invectives les malheureux objets de ses fureurs; il est
ingénieux, il est comique dans l'atrocité: l'horrible et le burlesque
récréent à la fois son esprit satirique et impitoyable. Il perce les
cœurs par des paroles sarcastiques en même temps qu'il déchire lui-même
les corps, et dans l'œuvre infernale accomplie par lui contre ses
semblables que son orgueil inquiet prend pour autant d'ennemis, le
raffinement des paroles surpasse la barbarie des actes.

Ceci ne veut pas dire qu'il n'ait point renchéri en fait de supplices
sur toutes les manières inventées avant lui de faire souffrir les corps
et de prolonger la douleur; son gouvernement est le règne de la torture.

L'imagination refuse de croire à la durée d'un tel phénomène moral et
politique. Je viens de le dire, et il est à propos de le répéter: Ivan
IV commence, comme le fils d'Agrippine, par la vertu et par ce qui
commande plus encore peut-être l'amour d'une nation ambitieuse et vaine:
par les conquêtes. À cette époque de sa vie, faisant taire les appétits
grossiers et les terreurs brutales qu'il avait manifestés dès son
enfance, il se soumet à la direction d'amis sages et sévères.

De pieux conseillers, de prudents directeurs font du début de ce règne
une des époques les plus brillantes et les plus heureuses des annales
moscovites; mais le début fut court auprès du reste et la métamorphose
prompte, terrible et complète.

Kazan, ce redoutable boulevard de l'islamisme en Asie tombe en 1552,
après un siége mémorable, sous les coups du jeune Czar; l'énergie que ce
prince déploie paraît surprenante même aux yeux d'hommes à demi
barbares. Il défend ses plans de campagne avec une opiniâtreté de
courage et une sagacité d'esprit qui terrasse les plus vieux capitaines
et finit par commander leur admiration.

À son début dans la carrière des armes, l'audace de ses entreprises eût
fait paraître pusillanime tout courage prudent, mais bientôt vous le
verrez aussi lâche, aussi rampant qu'il fut téméraire; il devient
pusillanime en même temps que cruel: c'est que chez lui comme chez
presque tous les monstres, la cruauté avait sa principale racine dans la
peur. Il s'est souvenu toute sa vie de ce qu'il a souffert dans son
enfance: le despotisme des boyards, leurs dissensions avaient menacé ses
jours à l'époque où la force lui manquait pour les défendre: on dirait
que la virilité ne lui apporta d'autre désir que celui de se venger de
l'imbécillité du premier âge.

Mais s'il y a un fait profondément moral dans l'histoire de la terrible
vie de cet homme, c'est qu'il perd l'audace en perdant la vertu.

Serait-il vrai que Dieu, lorsqu'il fit le cœur de l'homme, lui eût dit:
Tu ne seras brave qu'autant que tu seras humain?

S'il en était ainsi et si de trop nombreux et de trop célèbres exemples
ne démentaient cette règle désirable, la foi nous deviendrait trop
facile: nous verrions Dieu face à face dans les destinées de ses
créatures les mieux douées, comme nous le voyons à découvert dans la vie
d'un Ivan IV. Dieu soit loué, ce prince dont l'histoire ainsi que le
caractère contrastent d'une manière frappante avec les autres
caractères, se montre courageux comme un lion tant qu'il est généreux,
il devient poltron comme un esclave dès qu'il est sans pitié. Cette
leçon, bien qu'elle fasse exception dans les annales du genre humain, me
paraît précieuse et consolante; et je me félicite de la recueillir au
fond de cette épouvantable histoire.

Grâce à la persévérance du jeune héros, blâmée alors par tout son
conseil, Astrakan subit le sort de Kazan. La Russie, délivrée du
voisinage de ses anciens maîtres, les Tatars, jette des cris
d'allégresse; mais ce peuple de subalternes, qui ne sait échapper à un
joug que pour passer sous un autre, idolâtre son jeune souverain avec
l'orgueil et la timidité de l'affranchi.

Le Czar fatigué se repose et s'arrête au milieu de sa gloire, il
s'ennuie de ses vertus bénies, il succombe sous le poids des lauriers et
des palmes, et renonce pour jamais à poursuivre sa sainte carrière. Il
aime mieux se méfier de tous et punir ses amis de la peur qu'ils lui
inspirent, que d'écouter de sages conseils. Mais sa folie est dans le
cœur; elle ne gagne pas la tête. Car, au milieu des actions les plus
déraisonnables, ses discours sont pleins de sens, ses lettres de
logique; leur style incisif peint la malignité de son âme, mais il fait
honneur à la pénétration, à la lucidité de son esprit.

Ses anciens conseillers sont les premiers en butte à ses coups; ils lui
apparaissent comme des traîtres, ou, ce qui est synonyme à ses yeux,
comme des maîtres. Il condamne à l'exil, à la mort ces criminels de
lèse-autocratie, qui s'avisèrent pendant longtemps de se croire plus
sages que leur maître; et l'arrêt paraît équitable aux yeux de la
nation. C'était aux avis de ces hommes incorruptibles qu'il avait dû sa
gloire; il ne peut supporter le poids de la reconnaissance qu'il leur
doit, et de peur de leur paraître ingrat, il les tue... Une fureur
sauvage se réveille alors en lui; le souvenir toujours présent des
dissensions et des violences des grands qui se disputèrent la garde de
son berceau, lui montre partout des traîtres et des conspirateurs.

L'idolâtrie de lui-même, appliquée dans toutes ses conséquences au
gouvernement de l'État, tel est le code des justices du Czar, confirmé
par l'assentiment de la Russie entière. Malgré ses forfaits, Ivan IV est
à Moscou l'élu de la nation; ailleurs on l'eût regardé comme un monstre
vomi par l'enfer. Las de mentir, il pousse le cynisme de la tyrannie au
point de se dispenser de la dissimulation, de cette précaution des
tyrans vulgaires. Il se montre simplement féroce; et pour n'avoir plus à
rougir des vertus des autres, il abandonne les derniers de ses austères
amis aux vengeances de favoris plus indulgents.

Alors s'établit entre le Czar et ses satellites une émulation de crime
qui fait frémir; et... (ici Dieu se dévoile encore dans cette histoire
presque surnaturelle) de même que sa vie morale se partage en deux
époques, son aspect physique change avant l'âge: beau dans sa première
jeunesse, il devient hideux quand il est criminel.

Il perd une épouse accomplie; il en reprend une autre aussi sanguinaire
que lui; celle-ci meurt encore. Il se remarie au grand scandale de
l'Église grecque, qui ne permet pas les troisièmes noces; il se remarie
ainsi, cinq, six et sept fois!!!... On ignore le nombre exact de ses
mariages. Il répudie, il tue, il oublie ses femmes, aucune ne résiste
longtemps à ses caresses ni à ses fureurs; et malgré son indifférence
affichée pour les objets de ses anciennes amours, il s'applique à venger
leur mort avec une rage scrupuleuse, qui à chaque veuvage du souverain,
répand l'épouvante dans l'Empire. Cependant, le plus souvent, cette mort
qui servait de prétexte à tant d'exécutions, avait été causée ou
commandée par le Czar lui-même. Ses deuils ne sont pour lui qu'une
occasion de verser du sang et de faire pleurer les autres.

Il fait dire en tous lieux que la pieuse Czarine, que la belle Czarine,
que l'infortunée Czarine a été empoisonnée par les ministres, par les
conseillers du Czar, ou par les boyards dont il veut se défaire.

Ne le voyez-vous pas, c'est en vain qu'il a voulu jeter le masque; il
ment par habitude, si ce n'est par nécessité, tant le mensonge est
inhérent à la tyrannie! C'est l'aliment des âmes qui se dégradent et des
gouvernements dont on outre le principe; comme la vérité est la
nourriture des âmes qui se régénèrent et des sociétés raisonnablement
organisées.

Les calomnies d'Ivan IV sont toujours prouvées d'avance; quiconque est
atteint du venin de sa parole succombe, les cadavres s'amoncellent
autour de lui; mais la mort est le moindre des maux dont il accable les
condamnés. Sa cruauté approfondie a découvert l'art de leur faire
désirer longtemps le dernier coup. Expert dans les tortures, il jouit de
la douleur de ses victimes, il la prolonge avec une infernale adresse,
et dans sa cruelle sollicitude, il aime leur supplice et craint leur fin
autant qu'elles la souhaitent. La mort est le seul bien qu'il accorde à
ses sujets.

Il faut cependant vous décrire, une fois pour toutes, quelques-uns des
raffinements de cruauté inventés par lui contre les soi-disant coupables
qu'il veut punir[33]: il les fait bouillir par parties, tandis qu'on les
arrose d'eau glacée sur le reste du corps: il les fait écorcher vifs _en
sa présence_; puis il fait lacérer par lanières leurs chairs mises à nu
et palpitantes; cependant ses yeux se repaissent de leur sang, de leurs
convulsions; ses oreilles de leurs cris: quelquefois il les achève de sa
main à coups de poignard mais le plus souvent, se reprochant cet acte de
clémence comme une faiblesse, il ménage aussi longtemps que possible le
cœur et la tête, pour faire durer le supplice; il ordonne qu'on dépèce
les membres, mais avec art et sans attaquer le tronc; puis il fait jeter
un à un ces tronçons vivants à des bêtes affamées et avides de cette
misérable chair dont elles s'arrachent les affreux lambeaux, en présence
des victimes à demi hachées.

On soutient les torses palpitants avec des soins, avec une science, une
intelligence atroces afin de les forcer d'assister plus longtemps à
cette curée humaine dont ils font les frais, et où le Czar le dispute au
tigre en férocité...

Il lasse les bourreaux; les prêtres ne peuvent suffire aux enterrements.
Novgorod-la-Grande sera choisie pour servir d'exemple à la colère du
monstre. La ville en masse, accusée de trahison en faveur des Polonais,
mais coupable surtout d'avoir été longtemps indépendante et glorieuse,
est empestée à dessein par la multitude des exécutions arbitraires qui
ont lieu dans ses murs ensanglantés; les eaux du Volkof se corrompent
sous les cadavres restés sans sépulture autour des remparts de la ville
condamnée, et, comme si la mort par les supplices n'était pas assez
prompte au gré du tyran, une épidémie factice rivalise avec les
échafauds pour décimer plus vite les populations et pour assouvir la
rage du _Père_, nom d'affection, ou plutôt titre que les Russes donnent
machinalement à leurs tout-puissants et bien-aimés souverains quels
qu'ils soient.

Sous ce règne insensé nul homme ne suit le cours naturel de sa vie, nul
n'atteint le terme probable de son existence: l'impiété humaine anticipe
sur la prérogative divine: la mort elle-même, la mort, réduite à la
condition de valet de bourreau, perd de son prestige en proportion de ce
que la vie perd de son prix. Le tyran a détrôné l'ange, et la terre,
baignée de pleurs et de sang, voit avec résignation le ministre des
justices de Dieu marcher docilement à la suite des sicaires du prince.
Sous le Czar, la mort devient esclave d'un homme. Ce tout-puissant
insensé a enrégimenté la peste, qui dépeuple, avec la soumission d'un
caporal, des pays entiers dévoués à la désolation par le caprice d'un
prince. La joie de cet homme est le désespoir des autres, son pouvoir,
l'extermination, sa vie, la guerre sans gloire, la guerre en pleine
paix, la guerre à des créatures privées de défense, nues, sans volonté,
et que Dieu avait mises sous sa protection sacrée; sa loi, la haine du
genre humain, sa passion, la peur; la peur double: celle qu'il ressent
et celle qu'il fait sentir.

Quand il se venge, il poursuit le cours de ses _justices_ jusqu'au
dernier degré de parenté; exterminant des familles entières, jeunes
filles, vieillards, femmes grosses et petits enfants; il ne se borne
pas, comme les tyrans vulgaires, à frapper simplement quelques familles,
quelques individus suspects: on le voit singeant le Dieu des juifs, tuer
jusqu'à des provinces sans y faire grâce à personne; tout y passe, tout
ce qui a eu vie disparaît: tout, jusqu'aux animaux, jusqu'aux poissons
qu'il empoisonne dans les lacs, dans les rivières; le croirez-vous? il
oblige des fils à faire l'office de bourreaux... contre leurs pères!...
et il s'en trouve qui obéissent!!!... L'homme peut donc porter l'amour
de la vie au point de tuer, de peur de la perdre, l'être à qui il la
doit?

Se servant de corps humains pour horloges, Ivan invente des poisons à
heure fixe, et parvient à marquer avec une régularité satisfaisante les
moindres divisions de son temps par la mort de ses sujets, échelonnés
avec art de minute en minute sur le chemin du tombeau qu'il tient sans
cesse ouvert pour eux; la précision la plus scrupuleuse préside à ce
divertissement infernal. Infernal n'est-il pas le mot propre? l'homme à
lui seul inventerait-il de telles voluptés? oserait-il surtout profaner
le saint nom de justice en l'appliquant à ce jeu impie?

Le monstre assiste lui-même à tous les supplices qu'il commande: la
vapeur du sang l'enivre sans le saturer; il n'est jamais plus allègre
que lorsqu'il a vu mourir et fait souffrir beaucoup de malheureux.

Il se fait un divertissement, que dis-je, un devoir d'insulter à leur
martyre, et le tranchant de sa parole moqueuse est plus acéré que le fer
de ses poignards.

Eh bien! devant ce spectacle, la Russie reste muette!!... Mais non,
bientôt vous la verrez s'émouvoir; elle va protester. Gardez-vous de
croire que ce soit en faveur de l'humanité outragée; elle proteste
contre le malheur de perdre un prince qui la gouverne de la manière que
vous venez de voir.

Le monstre, après avoir donné tant de gages de férocité, devait être
connu de son peuple; il l'était!... Tout à coup, soit pour s'amuser à
mesurer la longanimité des Russes, soit repentir chrétien... (il
affectait du respect pour les choses saintes; l'hypocrisie même a pu se
changer en dévotion vraie à certains moments d'une vie toute
surnaturelle, car la grâce, cette manne des esprits, ce poison céleste
pénètre par intervalles dans le cœur des plus grands criminels, tant que
la mort n'a pas consommé leur réprobation)... soit donc repentir
chrétien, soit peur, soit caprice, soit fatigue, soit ruse, un jour il
dépose son sceptre, c'est-à-dire sa hache, et jette sa couronne à terre.
Alors, mais alors seulement dans tout le cours de ce long règne,
l'Empire s'émeut: la nation menacée de délivrance se réveille comme en
sursaut: les Russes, jusque-là témoins muets, instruments passifs de
tant d'horreurs, retrouvent la voix, et cette voix, du peuple qui
prétend être la voix de Dieu, s'élève tout à coup pour déplorer la perte
d'un tel tyran!... Peut-être doutait-on de sa bonne foi, on craignait à
juste titre ses vengeances, si l'on eût accepté sa feinte abdication:
qui sait si tout cet amour pour le prince n'avait pas sa source dans la
terreur qu'inspirait le tyran; les Russes ont raffiné la peur en lui
donnant l'amour pour masque.

Moscou est menacé d'invasion (le pénitent avait bien choisi son temps);
on craint l'anarchie, autrement dit, les Russes prévoient le moment où,
ne pouvant se garantir de la liberté, ils seront exposés à penser, à
vouloir par et pour eux-mêmes, à se montrer hommes, et, qui pis est,
citoyens: ce qui ferait le bonheur d'un autre peuple exaspère celui-ci.
Bref, la Russie aux abois, énervée par sa longue incurie, tombe éperdue
aux pieds d'Ivan, qu'elle redoute moins qu'elle ne se craint elle-même;
elle implore ce maître indispensable, ramasse sa couronne et son sceptre
ensanglantés, les lui rend, et lui demande pour unique faveur la
permission de reprendre le joug de fer qu'elle ne se lassera jamais de
porter.

Si c'est de l'humilité, elle va trop loin, même pour des chrétiens; si
c'est de la lâcheté, elle est impardonnable; si c'est du patriotisme, il
est impie. Que l'homme brise son orgueil, il fait bien; qu'il aime
l'esclavage, il fait mal; la religion humilie, l'esclavage avilit; il y
a entre eux la différence de la sainteté à la brutalité.

Quoi qu'il en soit, les Russes étouffant le cri de leur conscience
croient au prince plus qu'à Dieu; aussi se font-ils une vertu de
sacrifier tout au salut de l'Empire;... détestable Empire que celui dont
l'existence ne pourrait se perpétuer qu'au mépris de la dignité
humaine!!!... Aveuglés par leur idolâtrie monarchique, à genoux devant
l'idole politique qu'ils se sont faite, les Russes, ceux de notre siècle
aussi bien que ceux du siècle d'Ivan, oublient que le respect pour la
justice, que le culte de la vérité importent plus à tous les hommes, y
compris les Slaves, que le sort de la Russie.

Ici m'apparaît encore une fois, dans ce drame aux formes antiques,
l'intervention d'un pouvoir surnaturel. On se demande en frémissant quel
est l'avenir réservé par la Providence à une société qui paie à ce prix
la prolongation de sa vie.

J'ai trop souvent lieu de vous le faire remarquer, un nouvel Empire
romain couve en Russie sous les cendres de l'Empire grec. La peur seule
n'inspire pas tant de patience. Non, croyez-en mon instinct, il est une
passion que les Russes comprennent comme aucun peuple ne l'a comprise
depuis les Romains: c'est l'ambition. L'ambition leur fait sacrifier
tout, absolument tout, comme Bonaparte, à la nécessité d'être.

C'est cette loi souveraine qui soumet une nation à un Ivan IV: un tigre
pour Dieu plutôt que l'anéantissement de l'Empire: telle fut la
politique russe sous ce règne qui a fait la Russie, et qui m'épouvante
bien plus encore par la longanimité des victimes que par la frénésie du
tyran; politique d'instinct ou de calcul, peu m'importe!... Ce qui
m'importe, et ce que je vois avec terreur, c'est qu'elle se perpétue
tout en se modifiant d'après les circonstances, et qu'aujourd'hui encore
elle produirait les mêmes effets sous un règne semblable, s'il était
donné à la terre de faire naître deux fois un Ivan IV.

Admirez donc ce tableau unique dans l'histoire du monde: les Russes,
avec le courage et la bassesse des hommes qui veulent posséder la terre,
pleurent aux pieds d'Ivan pour qu'il continue de les gouverner... vous
savez comment, et pour qu'il leur conserve ce qui ferait haïr la société
à tout peuple qui ne serait pas enivré du pressentiment fanatique de sa
gloire à venir.

Tous jurent, les grands, les petits, les boyards, les marchands, les
castes et les individus, en un mot, la nation entière jure avec larmes,
avec amour de se soumettre à tout, pourvu qu'il ne l'abandonne pas à
elle-même: ce comble d'infortune est le seul revers que les Russes, dans
leur ignoble patriotisme, ne puissent envisager de sang-froid, attendu
que l'inévitable désordre qui en résulterait détruirait leur empire
d'esclaves. L'ignominie, poussée à ce degré, approche du sublime, c'est
de la vertu: elle perpétue l'État... mais quel État, bon Dieu!... Le
moyen déshonore le but!

Cependant la bête féroce attendrie prend en pitié les animaux dont elle
fit longtemps sa pâture, elle promet au troupeau de recommencer à le
décimer, elle reprend le pouvoir sans concessions, au contraire, à des
conditions absurdes, et toutes à l'avantage de son orgueil et de sa
fureur; encore les fait-elle accepter comme des faveurs à ce peuple
exalté pour la soumission autant que d'autres sont fanatiques de
liberté, à ce peuple altéré de son propre sang, et qui veut qu'on le tue
pour amuser son maître; car il s'inquiète, il tremble dès qu'il respire
en paix.

À dater de ce moment s'organise une tyrannie méthodique, et pourtant si
violente, que les annales du genre humain n'offrent rien de semblable,
vu qu'il y a autant de démence à la subir qu'à l'exercer. Prince et
nation, à cette époque, tout l'Empire devient frénétique: mais les
suites de l'accès durent encore.

Le redoutable Kremlin, avec tous ses prestiges, avec ses portes de fer,
ses souterrains fabuleux, ses inaccessibles remparts élevés jusqu'au
ciel, ses mâchicoulis, ses créneaux, paraît un asile trop faiblement
défendu à l'insensé monarque qui veut exterminer la moitié de son peuple
pour pouvoir gouverner l'autre en paix. Dans ce cœur qui se pervertit
lui-même à force de terreur et de cruauté, où le mal et l'effroi qu'il
engendre font chaque jour de nouveaux ravages, une inexplicable
défiance, car elle est sans motif apparent, ou du moins positif, s'allie
à une atrocité sans but; ainsi la lâcheté la plus honteuse plaide en
faveur de la férocité la plus aveugle. Nouveau Nabuchodonosor, le Roi
est changé en tigre.

Il se retire d'abord dans un palais voisin du Kremlin, et qu'il fait
fortifier comme une citadelle, puis dans _une solitude_: la Slobode
Alexandrowsky. Ce lieu devient sa résidence habituelle. C'est là que
parmi les plus débauchés, les plus perdus de ses esclaves, il se choisit
pour garde une troupe d'élite, composée de mille hommes, qu'il appelle
les élus: _opritchnina_. À cette légion infernale il livre, pendant sept
années consécutives, la fortune, la vie du peuple russe: je dirais son
honneur, si ce mot pouvait avoir un sens chez des hommes qu'il fallait
bâillonner pour les gouverner à leur gré.

Voici comment Karamsin, tome IX, page 96, nous peint Ivan IV, en l'année
1565, dix-neuf ans après son couronnement:

«Ce prince, dit-il, grand, bien fait, avait les épaules hautes, les bras
musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches,
le nez aquilin; de petits yeux gris, mais brillants, pleins de feu, et
au total, une physionomie qui avait eu autrefois de l'agrément. À cette
époque, il était tellement changé qu'à peine on pouvait le reconnaître.
Une sombre férocité se peignait dans ses traits déformés. Il avait l'œil
éteint, il était presque chauve, et il ne lui restait plus que quelques
poils à la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme!
Après une nouvelle énumération des fautes commises par les boyards, il
répéta son consentement à garder la couronne, s'étendit longuement sur
l'obligation imposée aux princes de maintenir la tranquillité dans leurs
États, et de prendre à cet effet toutes les mesures qu'ils jugent
convenables; _sur le néant de la vie humaine_, la nécessité de porter
ses regards au delà du tombeau; enfin il proposa l'établissement de
l'_opritchnina_, nom jusqu'alors inconnu. Les résultats de cet
établissement firent de nouveau trembler la Russie.

       *       *       *       *       *

Le Czar annonça qu'il choisirait mille satellites parmi les princes, les
gentilshommes et les enfants boyards[34], et qu'il leur donnerait, dans
ses districts, des fiefs dont les propriétaires actuels seraient
transférés dans d'autres lieux.

«Il s'empara, dans Moscou même, de plusieurs rues, d'où il fallut
chasser les gentilshommes et employés qui ne se trouvaient pas inscrits
dans le millier du Czar. [...] Comme s'il eût pris en haine les augustes
souvenirs du Kremlin et les tombeaux de ses ancêtres, il ne voulut pas
habiter le magnifique palais d'Ivan III; en dehors des murs du Kremlin,
il en fit construire un nouveau, entouré de remparts élevés, ainsi
qu'une forteresse. Cette partie de la Russie et de Moscou, ce _millier_
du Czar, cette cour nouvelle, formèrent ensemble une propriété
particulière d'Ivan IV, placée sous sa dépendance immédiate, et reçut le
nom d'_opritchnina_.»

Plus loin, pages 99 et suivantes, même tome, on voit recommencer les
supplices des boyards, c'est-à-dire le règne d'Ivan IV.

«Le 4 février, Moscou vit remplir les conditions annoncées par le Czar
au clergé, ainsi qu'aux boyards, dans le bourg d'Alexandrowsky. On
commença les exécutions des prétendus traîtres accusés d'avoir conspiré,
avec Kourbsky, contre les jours du monarque, de la Czarine Anastasie et
de ses enfants. La première victime fut le célèbre Voiëvode, prince
Alexandre Gorbati-Schouïsky, descendant de saint Vladimir, de
Vsevolod-le-Grand et des anciens princes de Souzdal. Cet homme, d'un
_génie profond_, militaire habile, animé d'une égale ardeur pour la
religion et la patrie, qui avait enfin puissamment contribué à la
réduction du royaume de Kazan, fut condamné à mort, ainsi que son fils
Pierre, jeune homme de dix-sept ans[35]. Ils se rendirent tous deux au
lieu du supplice avec calme et dignité, sans frayeur, et se tenant par
la main; afin de ne pas être témoin de la mort de l'auteur de ses jours,
le jeune Pierre présenta le premier sa tête au glaive; mais son père le
fit reculer en disant avec émotion: «_Non, mon fils, que je ne te voie
pas mourir_.» Le jeune homme lui cède le pas, et aussitôt la tête du
prince est détachée du corps; son fils la prend entre ses mains, la
couvre de baisers, et levant les yeux au ciel, il se livre d'un air
serein entre les mains du bourreau. Le beau-frère de Gorbati, prince
Khovrin, Grec d'origine; le grand officier Golovin, le prince Soukhoï
Kachin, grand échanson, le prince Pierre Gorensky furent décapités le
même jour. Le prince Sheviref fut empalé. On rapporte que cet infortuné
supporta pendant un jour entier ses horribles souffrances, mais que
soutenu par la religion, il les oubliait pour chanter le cantique de
Jésus. Les deux boyards, princes Kourakin et Nemoï furent contraints
d'embrasser l'état monastique: un grand nombre de gentilshommes et
d'enfants boyards virent leurs biens confisqués, d'autres furent
exilés...»

À la page 103, même tome, Karamsin nous décrit la manière dont le Czar
formait sa nouvelle garde, qui ne fut pas longtemps restreinte au nombre
de mille, annoncé d'abord, ni choisie parmi les classes élevées de la
société.

«On amenait, dit-il, des jeunes gens dans lesquels on ne recherchait pas
la distinction du mérite, mais une certaine audace, cités par leurs
débauches, et une corruption qui les rendait propres à tout
entreprendre; Ivan leur adressait des questions sur leur naissance,
leurs amis, leurs protecteurs. On exigeait surtout qu'ils n'eussent
aucune espèce de liaison avec les grands boyards: l'obscurité, la
bassesse même de l'extraction était un titre d'adoption. Le Czar porta
leur nombre jusqu'à six mille hommes, qui lui prêtèrent serment de le
servir envers et contre tous; de dénoncer les traîtres, de n'avoir
aucune relation avec les citoyens _de la commune_, c'est-à-dire avec
tout ce qui n'était pas inscrit dans la légion des élus[36], de ne
connaître ni parenté ni famille lorsqu'il s'agirait du souverain. En
récompense leur Czar leur abandonna, non-seulement les terres, mais
encore les maisons et les biens meubles de douze mille propriétaires,
qui furent chassés, les mains vides, des lieux affectés à la légion, de
sorte qu'un grand nombre d'entre eux, hommes distingués par leurs
services, couverts d'honorables blessures, se trouvèrent dans la cruelle
nécessité de partir à pied, pendant l'hiver, avec leurs femmes et leurs
enfants pour d'autres domaines éloignés et déserts, etc., etc., etc.»

C'est encore dans Karamsin qu'il faut lire les résultats de cette
institution infernale. Mais les développements dont l'histoire appuie
son récit ne peuvent trouver place dans un cadre aussi resserré que
celui-ci.

Une fois cette horde lâchée contre le pays, on ne voit partout que
rapines, qu'assassinats; les villes sont pillées par les nouveaux
privilégiés de la tyrannie, et toujours impunément. Les marchands, les
boyards avec leurs paysans, les bourgeois, enfin tout ce qui n'est pas
des _élus_ appartient aux _élus_. Cette garde terrible est comme un seul
homme dont l'Empereur est l'âme.

Des tournées nocturnes se font dans Moscou et aux environs au profit des
pillards; le mérite, la naissance, la fortune, la beauté, tous les
genres d'avantages nuisent à qui les possède: les femmes, les filles qui
sont belles et qui ont le malheur de passer pour vertueuses, sont
enlevées afin de servir de jouets à la brutalité des favoris du Czar. Ce
prince retient les malheureuses dans son repaire; puis quand il est las
de les y voir, on renvoie à leurs époux, à leur famille celles qu'on n'a
pas fait périr dans l'ombre par des supplices inventés tout exprès pour
elles. Ces femmes échappées aux griffes des tigres reviennent mourir de
honte dans leurs foyers déshonorés.

C'est peu; l'instigateur de tant d'abominations, le Czar veut que ses
propres fils prennent part aux orgies du crime; par ce raffinement de
tyrannie, il ôte jusqu'à l'avenir à ses stupides sujets.

Espérer en un règne meilleur ce serait conspirer contre le souverain
actuel. Peut-être aussi craindrait-il de trouver un censeur dans un fils
moins impur, moins dégradé qu'il ne l'est lui-même. D'ailleurs...
faut-il sonder la profondeur de cet abîme de corruption? Ivan trouve de
la volupté à pervertir: c'est une autre espèce de mort. En perdant l'âme
il se repose de la fatigue de tuer le corps, mais il continue de
détruire. Tel est son délassement.

Dans la conduite des affaires, la vie de ce monstre est un mélange
inexplicable d'énergie et de lâcheté. Il menace ses ennemis tant qu'il
se croit le plus fort; vaincu, il pleure, il prie; il rampe, il se
déshonore, il déshonore son pays, son peuple, et toujours sans éprouver
de résistance!!! La honte, ce dernier châtiment des nations qui se
manquent à elles-mêmes, ne dessille pas les yeux des Russes!...

Le khan de Crimée brûle Moscou, le Czar fuit: il revient quand sa
capitale est un tas de cendres; sa présence produit plus de terreur
parmi ce reste d'habitants que n'en avait causé celle de l'ennemi.
N'importe, pas un murmure ne rappelle au monarque qu'il est homme et
qu'il a failli en abandonnant son poste de Roi.

Les Polonais, les Suédois éprouvent tour à tour les excès de son
arrogance et de sa lâcheté. Dans les négociations avec le khan de
Crimée, il s'abaisse au point d'offrir aux Tatars Kazan et Astrakan,
qu'il leur avait arrachés jadis avec tant de gloire. Il se joue de la
gloire comme de tout.

Plus tard on le verra livrer à Étienne Batori la Livonie, ce prix du
sang, ce but des efforts de sa nation pendant des guerres de plusieurs
siècles; mais malgré les trahisons réitérées de son chef, la Russie,
infatigable dans la servilité, ne se dégoûte pas un instant d'une
obéissance aussi onéreuse qu'avilissante; l'héroïsme eût coûté moins
cher à cette nation acharnée contre elle-même. De nos jours encore,
Karamsin se croit obligé d'adoucir en ces termes l'indignation que
devrait inspirer à tous les Russes la déshonorante conduite de leur
chef:

«Nous avons déjà fait mention des institutions militaires de ce règne:
Jean, dont la _lâcheté_ sur le champ de bataille _couvrait de honte_ les
drapeaux de la patrie, lui laissa cependant une armée mieux disciplinée
et beaucoup plus nombreuse qu'elle n'en avait jamais eu jusqu'alors.»
Tom. IX, page 567. Ceci est un fait; mais comment n'y pas ajouter un mot
pour protester en faveur de l'humanité et de la gloire nationale.

C'est sous ce règne que la Sibérie fut pour ainsi dire découverte et
qu'elle fut conquise par d'héroïques aventuriers moscovites. Il était
dans la destinée d'Ivan IV de léguer à ses successeurs ce moyen de
tyrannie.

Ivan ressent pour Élisabeth d'Angleterre une sympathie qui tient de
l'instinct; les deux tigres se devinent, ils se reconnaissent de loin;
les affinités de leur nature agissent malgré la différence des
situations qui explique celle des actes. Ivan IV est un tigre en
liberté, Élisabeth un tigre en cage.

Toujours en proie à des terreurs imaginaires, le tyran moscovite écrit à
la cruelle fille de Henri VIII, à la triomphante rivale de Marie Stuart
pour lui demander un asile dans ses États en cas de revers de fortune.
Celle-ci lui répond une lettre détaillée et pleine de tendresse.
Karamsin ne cite textuellement que des parties de cette lettre: je
traduis littéralement les passages anglais qu'il nous donne; l'original
est conservé, dit-il, dans les archives de la Russie.

«Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre frère Empereur et
grand-duc Ivan Vassili, souverain de toute la Russie.

«Si à une époque il arrive que vous soyez par quelque circonstance
casuelle, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité
étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans
notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et que vos
enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous
traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand
prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux
que vous amènerez à votre suite. Et il vous sera loisible de pratiquer
votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car
nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre
Majesté ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de
la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa
foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que
vous habiterez _à vos propres frais_ aussi longtemps que vous voudrez
bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la
parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous la Reine Élisabeth,
nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre
noblesse et conseil:

«Nicolas Bacon chevalier, (le père du célèbre philosophe), grand
chancelier de notre royaume d'Angleterre, William lord Parr, marquis de
Northampton, chevalier de la Jarretière, Henri comte d'Arundell,
chevalier dudit ordre, Robert Dudley lord Debigh, comte de Leicester,
grand écuyer et chevalier de la Jarretière. Suivent encore quelques noms
dont le dernier est Cecil, chevalier, premier secrétaire.»

Dans la conclusion, la Reine ajoute ces lignes: «Promettant que nous
unirons nos forces pour combattre ensemble nos ennemis communs, et que
nous observerons tout ce qui est exprimé dans cette lettre, aussi
longtemps que Dieu nous prêtera vie, et cela est confirmé par la parole
et la foi royale.

«À notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne et
l'an de Notre-Seigneur 1570.» (Note 44 du tom. IX de l'_Histoire de
Russie par Karamsin_, pages 620, 621, 622.)

Cette amitié dura jusqu'à la fin de la vie du Czar qui fut même au
moment de contracter un huitième mariage avec Marie Hastings, parente de
la Reine d'Angleterre; mais la réputation d'Ivan IV n'exerça pas sur
l'imagination de sa fiancée le même prestige qui fascinait le mâle
esprit d'Élisabeth; heureusement il n'est pas donné à beaucoup de cœurs
de ressentir les attraits de la cruauté.

Les négociations relatives à ce projet de mariage avaient été entamées
par un des médecins de la cour d'Angleterre, Robert Jacobi, qu'Élisabeth
envoya près _de son ami_, peu de temps avant la mort de ce prince;
Jacobi était porteur d'une lettre ainsi conçue:

«Je vous cède, _mon frère chéri_, l'homme le plus habile dans l'art de
guérir, bien qu'il me soit très-utile, mais parce qu'il vous est
nécessaire; vous pouvez en toute confiance lui abandonner votre santé.
Je vous envoie avec lui des pharmaciens et des chirurgiens, expédiés _de
gré ou de force_, quoique nous n'ayons pas nous-mêmes un nombre
suffisant de gens de cette espèce.»

(_Histoire de Russie par Karamsin_, tom. IV, p. 533.)

Ces relations suffisent pour faire connaître l'espèce de liaison que
l'instinct du despotisme et les intérêts commerciaux, dès lors les
premiers de tous pour l'Angleterre, avaient fondée entre les deux
souverains. Achevons l'esquisse de la tyrannie d'Ivan.

Un jour il imagine de se revêtir du froc, il en revêt ses compagnons de
débauche; travesti de la sorte, il continue d'épouvanter le ciel et la
terre par son inhumanité ainsi que par son libertinage monstrueux. Il
émousse l'indignation dans le cœur des peuples; il tente le désespoir,
mais toujours en vain! À l'insatiable cruauté, à la démence du maître,
l'esclave oppose une inépuisable résignation: les Russes veulent vivre
sous ce prince, ils l'aiment avec ses fureurs et ses déportements;
prenant en pitié ses terreurs, ils donnent volontiers leur vie pour le
rassurer. Ils se trouvent assez heureux, assez indépendants, assez
hommes, pourvu qu'il soit Czar et qu'il règne. Rien n'assouvit leur
inextinguible soif de servitude, ce sont des martyrs d'abjection; jamais
brute ne fut plus généreuse, je veux dire plus aveugle dans sa
soumission... Non, l'obéissance poussée à cet excès n'est plus de la
patience, c'est de la passion; et voilà le mot de l'énigme!

Chez les nations encore jeunes, il existe une telle foi en l'universelle
présence de Dieu, un tel sentiment de son intervention dans les moindres
événements de ce monde, que la marche des affaires humaines n'y est
jamais attribuée à l'homme; tout ce qui arrive est le résultat d'un
décret du ciel; quels sont les biens périssables que n'abandonne pas
avec joie un vrai croyant? La vie n'est rien pour qui n'aspire qu'au
bonheur des élus. Quelle que soit la main qui vous ôte le jour, elle
vous sert au lieu de vous nuire. Vous quittez peu pour trouver beaucoup,
vous souffrez un temps pour jouir pendant une éternité; qu'est-ce que la
possession de la terre entière en comparaison du prix assuré à la vertu,
à cet unique bien dont la tyrannie ne puisse dépouiller les hommes,
puisqu'au contraire le bourreau accroît, centuple ce trésor des victimes
par les moyens de sanctification qu'il offre à leur résignation pieuse?

C'est ainsi que raisonnent les peuples passionnés pour la soumission à
toute épreuve; mais jamais cette dangereuse religion n'a produit autant
de fanatiques qu'en a vu et qu'en voit encore la Russie.

On frémit en reconnaissant à quel usage les vérités religieuses peuvent
servir ici-bas; et l'on tombe à genoux devant Dieu pour lui demander une
grâce, une seule, c'est de vouloir que les interprètes de sa suprême
sagesse soient toujours des hommes libres: un prêtre esclave est
inévitablement un menteur, un apostat, et peut devenir un bourreau.
Toute église _nationale_ est au moins schismatique et dès lors
dépendante. Le sanctuaire, une fois qu'il a été profané par la révolte,
devient une officine où se distille le poison sous l'apparence du
remède. Tout véritable prêtre est citoyen du monde et pèlerin du ciel.
Sans s'élever au dessus des lois de son pays comme homme, il n'a pour
juge de sa foi comme apôtre que l'évêque des évêques, que le seul
pontife indépendant qu'il y ait sur la terre. C'est l'indépendance du
chef visible de l'Église qui assure à tous les prêtres catholiques la
dignité sacerdotale. C'est elle aussi qui promet au pape la perpétuité
du pouvoir. Tous les autres prêtres reviendront à l'Église mère quand
ils reconnaîtront la sainteté de leur mission; et ils pleureront
l'éclatante honte de leur apostasie. Alors le pouvoir temporel ne
trouvera plus de ministres pour justifier ses envahissements contre le
spirituel. Le schisme et l'hérésie, ces religions nationales, feront
place à l'Église catholique, à la religion du genre humain; car selon la
belle expression de M. de Chateaubriant, le protestantisme est la
religion des princes.

Toutefois, il faut le dire, malgré la timidité proverbiale du clergé
russe, c'est encore le pouvoir religieux qui, durant l'incompréhensible
règne d'Ivan IV, a le plus longtemps résisté. Plus tard, Pierre Ier et
Catherine II ont bien vengé leur prédécesseur des hardiesses de
l'Église. Le sacrifice est consommé; le prêtre russe, appauvri, humilié,
dégradé, marié, privé de son chef suprême dans l'ordre spirituel,
dépouillé de tout prestige, de toute-puissance surnaturelle, homme de
chair et de sang, se traîne à la suite du char triomphal de son ennemi
qu'il appelle encore son maître; il est devenu de que ce maître a voulu
qu'il fût: le plus humble des esclaves de l'autocratie; grâce à la
persévérance de Pierre Ier et de Catherine II, Ivan IV est content.
Désormais, d'un bout de la Russie à l'autre, on est sûr que la voix de
Dieu ne peut plus couvrir la voix de l'Empereur.

Tel est l'inévitable abîme où tomberont à la fin toutes les églises
nationales; les circonstances pourront être diverses, l'asservissement
moral sera le même partout; partout où le prêtre abdique, l'État usurpe.
Faire secte, c'est enchaîner le sacerdoce. Dans toute église séparée du
tronc, la conscience du prêtre est une puissance illusoire; dès lors, la
pureté de la foi s'altère, et la charité, ce feu du ciel, dont le cœur
des saints est brûlé, dégénère en humanité!!...

Alors, on voit la grâce céder la place à la raison, qui en matière de
foi, n'est que l'auxiliaire hypocrite de la force matérielle.

De là vient la haine profonde de tous les ministres et de tous les
docteurs sectaires contre le prêtre catholique. Tous reconnaissent qu'il
est leur seul ennemi, car lui seul est prêtre, lui seul enseigne; les
autres plaident.

Si l'on veut compléter le portrait d'Ivan IV, il faut encore recourir à
Karamsin: je vais donc choisir dans son histoire, pour terminer mon
travail, quelques passages des plus caractéristiques, tome IX, page 343
(Karamsin).

«Des querelles de prééminence avaient lieu dans le service de la Cour.»
(Vous le voyez, l'étiquette régnait dans l'antre de la bête féroce.) «Le
beau Boris Godounof[37], nouvel échanson et favori de Jean, eut à ce
sujet, en 1578, un procès avec le prince Basile Sitzky: le fils de
celui-ci refusait de servir à la table du Czar de pair avec Boris; et,
bien que le prince Basile fût revêtu de la dignité de boyard, Godounof
fut déclaré par une lettre patente du souverain, plus élevé que lui _de
plusieurs rangs_, parce que l'aïeul de Godounof était inscrit dans les
anciens registres avant les Sitzky; mais, s'il fermait les yeux sur les
disputes des voiëvodes à l'occasion de la primauté, il ne leur
pardonnait jamais de fautes dans leur conduite militaire: par exemple,
le prince Michel Nozdrovoty, officier de haut rang, _fut fouetté dans
les écuries_ pour avoir mal disposé le siége de Milten.»

Voilà comment le Czar entendait la dignité de la noblesse et de l'armée.
Ce fait qui se passa en 1577, me rappelle un autre fait de l'histoire de
Russie, tout moderne, puisqu'il est arrivé de nos jours. Je m'applique à
confronter les époques, pour vous prouver qu'il y a moins de différence
que vous ne pensez, entre le passé et le présent de ce pays. C'était à
Varsovie, du temps du grand-duc Constantin, et sous le règne de
l'Empereur Alexandre, le plus philanthrope des Czars.

Un jour Constantin passait sa garde en revue; et voulant montrer à un
étranger de marque à quel point la discipline était observée dans
l'armée russe, il descend de cheval, s'approche _d'un de ses
généraux_... D'UN GÉNÉRAL!... et sans le prévenir d'aucune façon, sans
articuler un reproche, il lui perce tranquillement le pied de son épée.
Le général demeure immobile, et ne pousse pas une plainte: on l'emporte
quand le grand-duc a retiré son épée. Ce stoïcisme d'esclave justifie la
définition de l'abbé Galiani: _Le courage_, disait-il, _n'est qu'une
très-grande peur!_

Les spectateurs de la scène restent muets. Ceci s'est passé dans le XIXe
siècle à Varsovie sur la place publique.

Vous le voyez, les Russes de notre époque sont les dignes petits-fils
des sujets d'Ivan, et ne venez pas m'objecter la folie de Constantin.
Cette folie, supposez-la réelle, devait être connue, puisque la conduite
de cet homme depuis sa première jeunesse n'avait été qu'une suite
d'actes publics de démence. Or, après tant de preuves d'aliénation
mentale, lui laisser commander des armées, gouverner un royaume, c'est
afficher un mépris révoltant pour l'humanité, c'est une dérision aussi
nuisible à ceux qui exercent l'autorité qu'insultante pour ceux qui
obéissent. Mais moi, je nie la folie du grand-duc Constantin; et je ne
vois dans sa vie qu'une cruauté effrénée.

On a souvent répété que la folie était héréditaire dans la famille
Impériale de Russie: c'est une flatterie. Je crois que ce mal tient à la
nature même du gouvernement et non à l'organisation vicieuse des
individus. Le pouvoir absolu, quand il est une vérité, troublerait, à la
longue, la raison la plus ferme; le despotisme aveugle les hommes;
peuple et souverain, tous s'enivrent ensemble à la coupe de la tyrannie.
Cette vérité me paraît prouvée jusqu'à l'évidence par l'histoire de
Russie.

Continuons nos extraits, même page: c'est un annaliste livonien, cité
par Karamsin, qui parle. Cette fois, nous verrons successivement en
scène un ambassadeur et un supplicié, tous deux également idolâtres de
leur maître et bourreau. «Ni les supplices, ni le déshonneur ne
pouvaient affaiblir le dévouement de ces hommes à leur souverain. Nous
allons en citer un mémorable témoignage: Le prince Sougorsky, envoyé
vers l'Empereur Maximilien en 1576, tomba malade au moment où il
traversait la Courlande. Par respect pour le Czar, le duc fit demander
plusieurs fois des nouvelles de cet envoyé par son propre ministre qui
l'entendait répéter sans cesse: _Ma santé n'est rien, pourvu que celle
de notre souverain prospère_. Le ministre étonné, lui dit:--_Comment
pouvez-vous servir un tyran avec autant de zèle?--Nous autres Russes_,
répondit le prince Sougorsky, _nous sommes toujours dévoués à nos Czars
bons ou cruels_. Pour preuve de ce qu'il avançait, le malade raconta que
quelque temps auparavant, Jean avait fait empaler _un de ses hommes de
marque_ POUR UNE FAUTE LÈGÈRE, que cet infortuné avait vécu vingt-quatre
heures dans des tourments affreux, s'entretenant avec sa femme et ses
enfants, et répétant sans cesse: Grand Dieu! protége le Czar[38]!...
C'est-à-dire (ajoute Karamsin lui-même) que les Russes faisaient gloire
de ce que leur reprochaient les étrangers: d'un dévouement aveugle et
sans bornes à la volonté du monarque, lors même que dans ses écarts les
plus insensés, il foulait aux pieds toutes les lois de la justice et de
l'humanité.»

Je regrette de n'oser multiplier ces curieuses citations; mais il faut
choisir. Je me bornerai donc à copier encore ici la correspondance du
Czar avec une de ses créatures, tome IX, page 264:

«Le khan de Crimée avait en son pouvoir Vassili Griaznoï, l'un des
favoris de Jean, fait prisonnier par les Tatars dans une reconnaissance,
près de Moloschnievody; il offrit de l'échanger contre Mouzza Divy,
proposition que le Czar ne voulut pas accepter, bien qu'il plaignît le
sort de Griaznoï, et qu'il lui écrivît _des lettres amicales_, dans
lesquelles, selon son caractère, il ridiculisait les services de son
favori malheureux. Tu as cru, lui disait-il, qu'il était aussi facile de
faire la guerre aux Tatars que de plaisanter à ma table; ils ne sont pas
comme vous autres. Ils ne s'endorment pas en pays ennemi, et ne répètent
pas sans cesse: _Il est temps de retourner chez nous!..._ Quelle
singulière idée t'est venue de te faire passer pour un homme de marque!
Il est vrai qu'obligé d'éloigner les perfides boyards qui nous
entouraient, nous avons dû rapprocher de notre personne des esclaves
comme toi de basse extraction: mais tu ne dois pas oublier ton père et
ton aïeul. Oses-tu t'égaler à Divy? La liberté te rendrait un lit
voluptueux, tandis qu'elle lui mettrait un glaive à la main contre les
chrétiens. Il doit suffire que protégeant ceux de nos esclaves qui nous
servent avec zèle, nous soyons prêts à payer une rançon pour toi.»

La réponse du serviteur est digne de la lettre du maître: la voici telle
que Karamsin nous la rapporte: il y a là plus que la peinture du cœur
d'un homme vil, on peut s'y faire une idée de l'espionnage exercé dès
lors chez l'étranger par les Russes. Il en est peu sans doute qui
seraient capables de commettre les crimes de Griaznoï, mais je ne puis
m'empêcher de croire qu'il en est plusieurs qui écriraient des lettres
pareilles, au moins pour le fond des sentiments, à celle de ce
misérable; la voici:

«Mon seigneur, je n'ai pas dormi en pays ennemi: _j'exécutais tes
ordres, je recueillais des renseignements pour la sûreté de l'Empire_;
ne me fiant à personne et veillant jour et nuit, j'ai été pris couvert
de blessures, au moment de rendre le dernier soupir, abandonné de mes
lâches compagnons d'armes. J'exterminais au combat les ennemis du nom
chrétien, et pendant ma captivité _j'ai fait périr les traîtres Russes_
qui ont voulu te perdre: _ils ont été secrètement immolés de ma main_;
et il n'en reste plus dans ces lieux un seul au nombre des vivants[39].
Je plaisantais à la table de mon souverain pour l'égayer; aujourd'hui je
meurs pour DIEU et pour LUI. C'est par une grâce particulière du
Très-Haut que je respire encore; c'est l'ardeur de mon zèle pour ton
service qui me soutient, afin que je puisse retourner en Russie _pour
recommencer à divertir_ mon prince. Mon corps est en Crimée, mais mon
âme est avec _Dieu_ et _Ta Majesté_. Je ne crains pas la mort, je ne
crains que ta disgrâce.»

Telle est la correspondance _amicale_ du Czar avec sa créature.

Karamsin ajoute: «C'étaient des misérables de cette espèce qu'il fallait
à Jean pour son gouvernement, et, à ce qu'il croyait, pour sa sûreté.»

Mais tous les événements de ce règne prodigieux, prodigieux surtout par
son calme et sa longue durée, s'effacent devant le plus épouvantable des
forfaits.

Nous l'avons déjà dit: avili, tremblant au seul nom de la Pologne, Ivan
cède à Batori, presque sans combat, la Livonie, province disputée depuis
des siècles avec acharnement aux Suédois, aux Polonais, à ses propres
habitants, et surtout à ses souverains conquérants, les chevaliers
porte-glaive. La Livonie était pour la Russie la porte de l'Europe, la
communication avec le monde civilisé; elle faisait depuis un temps
immémorial l'objet de la convoitise des Czars et le but des efforts de
la nation moscovite; dans un incompréhensible accès de terreur, le plus
arrogant, et tout à la fois le plus lâche des princes, renonce à cette
proie qu'il abandonne à l'ennemi, non pas à la suite d'une bataille
désastreuse, mais spontanément, d'un trait de plume, et quoiqu'il se
trouve encore riche d'une innombrable armée et d'un trésor inépuisable:
or, écoutez la scène qui fut la première conséquence de cette trahison.

Le Czarewitch, le fils chéri d'Ivan IV, l'objet de toutes ses
complaisances, qu'il formait à son image dans l'exercice du crime et
dans les habitudes de la plus honteuse débauche, ressent quelque
vergogne en voyant la déshonorante conduite de son père et de son
souverain; il ne hasarde pas de remontrance, il connaît Ivan; mais,
évitant avec soin toute parole qui pourrait ressembler à une plainte, il
se borne à demander la permission d'aller combattre les Polonais.

«Ah! tu blâmes ma politique: c'est déjà me trahir, répond le Czar; qui
sait si tu n'as pas dans le cœur la pensée de lever l'étendard de la
révolte contre ton père?»

Là-dessus, enflammé d'une colère subite, il saisit son bâton ferré et il
en frappe avec violence la tête de son fils; un favori veut retenir le
bras du tyran; Ivan redouble; le Czarewitch tombe, blessé à mort!

Ici commence la seule scène attendrissante de la vie d'Ivan IV. Le
pathétique en est au-dessus de la nature: il faudrait le langage de la
poésie pour faire croire à des vertus si sublimes qu'elles en sont
incompréhensibles.

Le prince eut une agonie de plus d'un jour: sitôt que le Czar vit qu'il
venait de tuer de sa main ce qu'il avait de plus cher au monde, il tomba
dans un désespoir sauvage aussi violent que sa colère avait été
terrible: il se roulait dans la poussière en poussant des hurlements
féroces, il mêlait ses larmes au sang de son malheureux fils, baisant
ses plaies, invoquant le ciel et la terre pour lui conserver la vie
qu'il venait de lui arracher, appelant à lui, médecins, sorciers et
promettant trésors, honneurs, pouvoir à qui lui rendrait l'héritier de
son trône, l'unique objet de sa tendresse... de la tendresse d'Ivan
IV!!...

Tout est inutile! l'inévitable mort s'approche, le père a frappé: Dieu a
jugé le père et le fils; le fils va mourir!!... Mais le supplice est
long, Ivan apprendra une fois à souffrir de la douleur d'un autre.

La victime pleine de vie lutte pendant quatre jours entiers contre
l'agonie.

Mais à quoi croyez-vous que ces quatre jours sont employés? comment
croyez-vous que cet enfant perverti par son père, notez ce point,
injustement soupçonné, injurié, tué par son père; comment croyez-vous
qu'il se venge de la perte de toutes ses espérances en ce monde et des
quatre jours de torture auxquels le ciel le condamne pour l'édification
de la terre, et s'il est possible, pour la conversion de son bourreau?

Il passe ce temps d'épreuves à prier Dieu pour son père, à consoler ce
père qui ne veut pas le quitter, à le justifier, à lui prouver, à lui
répéter avec une délicatesse digne du fils d'un meilleur homme, que son
châtiment, si sévère qu'il paraisse n'est point inique, car un fils qui
blâme même dans le secret du cœur la conduite d'un père couronné, mérite
de périr. La mort est là; ce n'est plus la peur qui parle, c'est la
superstition, c'est la foi politique.

Quand les dernières crises approchent, l'infortuné ne pense plus qu'à
voiler les horreurs de sa mort aux yeux de son assassin, qu'il vénère à
l'égal du meilleur des pères et du plus grand des Rois; il supplie le
Czar de s'éloigner.

Et lorsqu'au lieu de céder aux instances du mourant, Ivan dans le délire
du remords se jette sur le lit de son fils, puis retombe à genoux par
terre pour demander un tardif pardon à sa victime, ce héros de piété
filiale retrouve dans le sentiment du devoir une puissance surnaturelle;
déjà aux prises avec la mort, il s'arrête au passage, il se suspend un
instant à la vie qu'il retient comme par miracle pour répéter avec plus
d'énergie et de solennité qu'il est coupable, que sa mort est juste,
qu'elle est trop douce; il parvient à déguiser l'agonie à force d'âme,
d'amour filial et de respect pour la souveraineté; il cache à son père
les tourments d'un corps où la jeunesse révoltée lutte terriblement
contre la destruction. Le gladiateur tombe avec grâce, non par un vil
orgueil, mais par un effort de charité, uniquement pour adoucir le
remords dans le cœur de son coupable père. Il proteste jusqu'à son
dernier souffle de sa fidélité, de sa soumission au souverain légitime
de la Russie, et il meurt enfin en baisant la main qui l'a tué, en
bénissant Dieu, son pays et son père.

Ici toute mon indignation se change en un étonnement pieux; j'admire les
merveilleuses ressources de l'âme humaine qui peut remplir sa vocation
divine, partout, en dépit des institutions et des habitudes les plus
vicieuses... Mais je m'arrête effrayé devant ma pensée, car je sens
venir la crainte que la servilité de l'esclave n'ait suivi le martyr
dans son triomphe jusqu'aux portes du ciel.

Oh! non, la mort n'est pas flatteuse, pas même en Russie; non, non, cet
exemple de vertu surnaturelle nous prouve seulement et c'est une belle
chose à prouver, que l'action de la société la plus corrompue est
insuffisante pour dénaturer les plans primitifs de la Providence et que
l'homme qui, selon Platon, est un ange tombé, peut toujours devenir un
saint.

Le Czarewitch expire hors de Moscou dans le repaire de la tyrannie
appelé la Slobode Alexandrowsky.

Quelle tragédie! Jamais Rome païenne ni Rome chrétienne n'ont rien
produit de plus noble que ces longs adieux du fils d'Ivan IV à son père.

Si les Russes ne savent pas être humains, ils savent quelquefois
s'élever au-dessus de l'humanité. Ils font mentir le proverbe vulgaire:
pouvant le plus, ils ne peuvent pas le moins.

Karamsin, plus sévère, révoque en doute la sincérité de la douleur du
Czar. Il est vrai qu'elle dura peu, mais je crois qu'elle fut véritable.

Quoi qu'il en soit, il faut le dire, cette épreuve n'adoucit pas le
caractère du monstre qui continua jusqu'à la fin de ses jours à
s'abreuver de sang innocent et à se vautrer dans la plus sale débauche.

Aux approches du trépas, il se fit porter plusieurs fois dans
l'appartement qui renfermait ses trésors. Là, d'un regard éteint, il
contemple avidement ses pierres précieuses: impuissantes richesses qui
lui échappent avec la vie!

Après avoir vécu en bête féroce, on le voit mourir en satyre;
outrageant, par un acte de lubricité révoltante, sa belle-fille
elle-même, un ange de vertu, de pureté, la jeune et chaste épouse de son
second fils Fedor, devenu, depuis la mort du Czarewitch Jean, l'héritier
de l'Empire. Cette jeune femme s'approchait du lit du moribond pour le
consoler à ses derniers moments;... mais soudain on la voit reculer et
s'enfuir en jetant un cri d'épouvante.

Voilà comme Ivan IV est mort au Kremlin, et... on a peine à le croire,
il fut pleuré, pleuré longtemps par la nation tout entière, par les
grands, le peuple, les bourgeois et le clergé comme s'il eût été le
meilleur des princes. Ces marques de sympathie, libres ou non, ne sont
pas encourageantes, il faut l'avouer, pour les souverains bienfaisants.
Reconnaissons donc et ne nous lassons pas de le répéter, que le
despotisme sans frein produit sur l'esprit humain l'effet d'un breuvage
enivrant; mais ce qui accroît mon étonnement et mon épouvante, c'est de
voir que la démence de l'homme qui exerce la tyrannie se communique si
facilement aux hommes qui la subissent; les victimes deviennent les
zélés complices de leurs bourreaux. Voilà ce qu'on apprend en Russie.

Une histoire détaillée et tout à fait véridique de ce pays serait
peut-être le livre le plus instructif qu'on pût offrir à la méditation
des hommes; mais il est impossible à faire. Karamsin l'a tenté; il a
flatté ses modèles et encore s'est-il arrêté avant l'avènement des
Romanow. Toutefois l'esquisse affaiblie et abrégée que je viens de vous
tracer, suffit pour vous représenter les faits et les hommes vers
lesquels la pensée se reporte malgré soi à la vue des terribles murs du
Kremlin. L'histoire est là sculptée en figures colossales.



APPENDICE.


En terminant ici ce travail historique préparé depuis mon arrivée à
Pétersbourg, je vous répéterai que le portrait des hôtes du palais
Impérial, à Moscou, vous aide à vous figurer les lieux. Maintenant vous
connaissez la physionomie du Kremlin; un peintre pourrait seul vous
donner l'idée de sa forme.

L'art n'a pas de nom pour caractériser l'architecture de cette
forteresse infernale; le style de ces palais, de ces prisons, de ces
chapelles, surnommées cathédrales, ne ressemble à rien de connu. Le
Kremlin n'a point de modèle: il n'est bâti ni dans le goût mauresque, ni
dans le goût gothique, ni dans le goût ancien, ni même dans le style
byzantin pur, il ne rappelle ni l'Alhambra, ni les monuments de
l'Égypte, ni ceux de la Grèce d'aucun temps, ni l'Inde, ni la Chine, ni
Rome... C'est, passez-moi l'expression, c'est de l'architecture
czarique.

Ivan est l'idéal du tyran, le Kremlin est l'idéal du palais d'un tyran.
Le Czar c'est l'habitant du Kremlin; le Kremlin c'est la maison du Czar.
J'ai peu de goût pour les mots de nouvelle fabrique, surtout pour ceux
qui ne sont encore autorisés que par l'usage que j'en fais, mais
l'architecture czarique est une expression nécessaire à tout voyageur,
aucune autre ne pourrait vous représenter ce qu'elle peint à la pensée
de quiconque sait ce que c'est qu'un Czar.

Rêvez, un jour de fièvre, que vous parcourez l'habitation des hommes que
vous venez de voir vivre et mourir devant vous, et vous vous figurerez
aussitôt cette ville des géants, dont les édifices s'élèvent les uns sur
les autres, au milieu de la ville des hommes. Il y a dans Moscou deux
cités en présence, celle des bourreaux et celle des victimes. L'histoire
nous montre comment ces deux cités ont pu naître l'une de l'autre, et
subsister l'une dans l'autre.

Le Kremlin a été deviné par M. de Lamartine, qui sans l'avoir vu, l'a
peint dan» ses descriptions de la ville des géants antédiluviens. Malgré
la rapidité du travail, ou peut-être grâce à cette rapidité même qui
tient de l'improvisation, il y a dans la _Chute d'un Ange_ des beautés
du premier ordre; c'est de la poésie à fresque; mais le public français
a pris la loupe pour la juger; il a comparé la première inspiration du
génie à des œuvres achevées; il s'est trompé, ce qui arrive parfois même
au public.

J'avoue qu'il m'a fallu pour bien apprécier le mérite de cette ébauche
épique, venir jusqu'au pied du Kremlin lire les pages sanglantes de
l'_Histoire de Russie_. Karamsin, tout timide historien qu'il est, est
instructif, parce qu'il a un fond de loyauté qui perce à travers ses
habitudes de prudence, et qui lutte contre son origine russe et contre
ses préjugés d'éducation. Dieu l'avait appelé à venger l'humanité malgré
lui peut-être et malgré elle. Sans les ménagements que je lui reproche,
on ne l'eût pas laissé écrire: l'équité fait ici l'effet d'une
révolution.

J'ajoute divers extraits qui me paraissent appuyer d'une manière
frappante l'opinion que ce voyage m'a forcé de prendre des Russes et de
la Russie.

Je commence par les excuses que Karamsin croit devoir adresser au
despotisme, après avoir osé peindre la tyrannie; le mélange de hardiesse
et de crainte que vous reconnaîtrez dans ce passage, vous inspirera,
comme il me l'inspire, une admiration mêlée de pitié pour un historien
si gêné par les choses dans l'expression des idées.

Volume IX, pages 556 et suivantes: «À peine soustraite au joug des
Mogols, la Russie avait dû se voir encore la proie d'un tyran. Elle le
supporta et conserva l'amour de l'aristocratie[40], persuadée que Dieu
lui-même envoyait parmi les hommes la peste, les tremblements de terre
et les tyrans. Au lieu de briser entre les mains de Jean le sceptre de
fer dont il l'accablait, elle se soumit au destructeur pendant
vingt-quatre années[41], sans autre soutien que la prière et la
patience, afin d'obtenir, dans des temps plus heureux, Pierre-le-Grand
et Catherine II (l'histoire n'aime pas à citer les vivants). Comme les
Grecs aux Thermopyles[42], d'humbles et généreux martyrs périssaient sur
les échafauds pour la patrie, la religion et la foi jurée, sans
concevoir même l'idée de la révolte[43]. C'est en vain que, pour excuser
la cruauté de Jean, quelques historiens étrangers ont parlé des factions
qu'elle avait anéanties; d'après le témoignage universel de nos annales,
d'après tous les documents officiels, ces factions n'existaient que dans
l'esprit troublé du Tzar. Si les boyards, le clergé, les citoyens
eussent tramé la trahison qu'on leur imputait avec autant d'absurdité
que de sortiléges[44], ils n'auraient point rappelé le tigre de son
antre d'Alexandrowsky. Non, il s'abreuvait du sang des agneaux, et le
dernier regard que ses victimes jetèrent sur la terre demandait à leurs
contemporains, ainsi qu'à la postérité, justice et un souvenir de
compassion.

«Malgré toutes les explications possibles, morales et métaphysiques, le
caractère d'Ivan, héros de vertu dans sa jeunesse, tyran sanguinaire
dans l'âge mûr et au déclin de sa vie, _est une énigme pour le cœur
humain, et nous aurions révoqué en doute les rapports les plus
authentiques sur sa vie, si les annales des autres peuples n'offraient
des exemples aussi étonnants_.»

Karamsin continue son plaidoyer par un parallèle beaucoup trop flatteur
pour Ivan IV, qu'il compare à Caligula, à Néron et à Louis XI, puis
l'historien poursuit: «Ces êtres dénaturés, contraires à toutes les lois
de la raison, paraissent dans l'espace des siècles comme d'effrayants
météores, pour nous montrer l'abîme de dépravation où peut tomber
l'homme et nous faire trembler!... La vie d'un tyran est une calamité
pour le genre humain, mais son histoire offre toujours d'utiles leçons
aux souverains et aux nations. Inspirer l'horreur du mal, n'est-ce pas
répandre l'amour du bien dans tous les cœurs? Gloire à l'époque où
l'historien, armé du flambeau de la vérité peut, sous un gouvernement
autocrate, vouer les despotes à un éternel opprobre, afin de préserver
l'avenir du malheur d'en rencontrer d'autres! Si l'insensibilité règne
au delà du tombeau, les vivants au moins redoutent la malédiction
universelle et la réprobation de l'histoire. Celle-ci est insuffisante
pour corriger les méchants, mais elle prévient quelquefois des crimes
toujours possibles, parce que les passions exercent aussi leurs fureurs
dans les siècles de civilisation. Trop souvent leur violence force la
raison à se taire, ou à justifier d'une voix servile les excès qui en
sont le résultat.» Pages 558, 559, tome IX, Karamsin, _Histoire de
Russie_.

Suit un éloge de la gloire du monstre. Toutes ces tergiversations
morales, toutes ces précautions oratoires se changent innocemment en une
satire sanglante; une telle timidité équivaut à de l'audace, car c'est
une révélation, révélation d'autant plus frappante qu'elle est
involontaire.

Néanmoins les Russes, autorisés par l'approbation du souverain,
s'enorgueillissent de ce talent qu'ils admirent, par ordre, tandis
qu'ils devraient bannir le livre de toutes leurs bibliothèques, en
refaire une édition, déclarer la première apocryphe, ou plutôt en nier
l'existence, soutenir qu'elle n'a jamais paru et que la publication n'a
commencé qu'à la seconde qui deviendrait la première.

N'est-ce pas leur manière de procéder contre toute vérité gênante? À
Saint-Pétersbourg on étouffe les hommes dangereux et l'on supprime les
faits incommodes; avec cela on fait ce qu'on veut. Si les Russes ne
prennent ce moyen pour se défendre des coups que le livre de leur
Karamsin porte au despotisme, la vengeance de l'histoire sera presque
assurée, car la vérité est en partie dévoilée.

L'Europe, au contraire, doit des honneurs à la mémoire de Karamsin; quel
est l'étranger qui aurait obtenu la permission d'aller fouiller aux
sources où il a puisé pour en tirer le peu de clarté qu'il jette sur la
plus ténébreuse des histoires modernes? Ne suffit-il pas que le régime
despotique rende toujours de telles conséquences possibles, pour qu'il
soit jugé et condamné? Un pareil gouvernement ne peut subsister qu'à
force de ténèbres...

Il paraît que Dieu veut qu'il dure, dans ce pays singulier; car s'il
aveugle l'esprit du peuple, celui des écrivains et des grands, il
enseigne au pouvoir absolu, je suis forcé d'en convenir, à tempérer
l'ardeur du feu dans la fournaise; la tyrannie est devenue moins
pesante, mais son principe persiste et produit trop souvent encore les
résultats les plus extrêmes; la Sibérie le sait... les souterrains de la
forteresse de Pierre-le-Grand, à Pétersbourg, les prisons de Moscou, de
Schlusselbourg, tant d'autres cachots muets et qui me sont inconnus, le
savent, la Pologne le sait...

Les décrets de Dieu sont impénétrables: la terre les subit sans les
comprendre... Mais malgré son aveuglement, l'homme conserve l'éternel
besoin de la justice et de la vérité; ce besoin que rien ne peut
étouffer dans les cœurs, est une promesse d'immortalité, car ce n'est
point ici-bas qu'il sera satisfait. Il est en nous, mais il vient de
plus haut que la terre, et nous conduit plus loin.

Le spiritualisme reproché de nos jours aux chrétiens, par des hommes qui
s'efforcent d'expliquer l'Évangile dans un sens favorable à leur
politique, et qui veulent appuyer sur la jouissance une religion fondée
sur le renoncement, ce spiritualisme qu'on nous représente comme une
pieuse fraude de nos prêtres, est pourtant le seul remède que Dieu ait
offert aux hommes contre les inévitables maux de la vie telle qu'il la
leur a faite et qu'ils se la sont faite eux-mêmes.

Le peuple russe est de tous les peuples civilisés, celui chez lequel le
sentiment de l'équité est le plus faible et le plus vague; aussi, en
donnant à Ivan IV le surnom de Terrible, accordé autrefois à titre
d'éloge à son aïeul Ivan III, n'a-t-il fait justice ni au glorieux
monarque, ni au tyran; il a flatté celui-ci après sa mort, et ce trait
est encore caractéristique. Est-il vrai qu'en Russie la tyrannie ne
meurt pas? Voyez encore Karamsin, pages 600 et 601, vol. IX.

«Il est à remarquer, dit-il, que dans _la mémoire du peuple_, la
_brillante_ renommée de Jean a survécu au souvenir de ses _mauvaises
qualités_. Les gémissements avaient cessé, les victimes étaient réduites
en poussière, des _événements nouveaux faisaient oublier les anciennes
traditions_, et le nom de ce prince paraissait en tête du code des lois;
il rappelait la conquête de trois royaumes mogols. Les témoignages de
ses actions atroces étaient ensevelis au fond des archives. Tandis que
dans le cours des siècles, Kazan, Astrakan, la Sibérie étaient aux yeux
du peuple d'impérissables monuments de sa gloire. Les Russes qui
révéraient en lui l'illustre auteur de leur puissance, de leur
civilisation, avaient rejeté ou mis en oubli le surnom de tyran que lui
avaient donné ses contemporains. Seulement, d'après quelques souvenirs
confus de sa cruauté, ils le nomment encore de nos jours
_Jean-le-Terrible_; mais sans le distinguer de son aïeul, à qui
l'ancienne Russie avait accordé la même épithète, plutôt comme éloge
qu'à titre de reproche. L'histoire ne pardonne pas aux mauvais princes
aussi facilement que les peuples.»

Vous le voyez, le grand prince et le monstre sont qualifiés du même
surnom _le Terrible_!!... et cela _par la postérité_! C'est de l'équité
à la russe; le temps ici est complice de l'injustice. Le Cointe Lavau
dans son _Guide de Moscou_, en décrivant le palais des Czars au Kremlin,
ne rougit pas d'invoquer l'ombre d'Ivan IV qu'il ose comparer à David
pleurant les fautes de sa jeunesse.

Je ne puis me refuser le plaisir de vous faire lire une dernière
citation de Karamsin; c'est le résumé du caractère d'un prince dont la
Russie se glorifie. Un Russe seul pouvait parler d'Ivan III comme en
parle Karamsin, et croire qu'il en fait l'éloge. Un Russe seul pouvait
peindre le règne d'Ivan IV comme le peint Karamsin, et finir ce tableau
par des excuses au despotisme. Voici textuellement comment l'historien
caractérise le grand Ivan III, l'aïeul d'Ivan IV. Tom. VI, pages 434,
435, 436.

«Fier dans ses relations avec les autres souverains, Ivan III aimait à
déployer une grande pompe devant leurs ambassadeurs; il introduisit
l'usage de baiser la main du monarque, en signe de faveur distinguée; il
voulut, par tous les moyens extérieurs possibles, s'élever au-dessus des
hommes pour frapper fortement l'imagination; ayant enfin pénétré le
secret de l'autocratie, il devint comme un dieu terrestre aux yeux des
Russes, qui commencèrent _dès lors_ (c'est Karamsin ou son traducteur
qui souligne ce mot) à étonner tous les autres peuples par une aveugle
soumission à la volonté de leur souverain. Le premier, il reçut en
Russie le surnom de _Terrible_; mais terrible seulement à ses ennemis et
aux rebelles. Cependant sans être un tyran, comme son petit-fils Jean
IV, il avait reçu de la nature une certaine dureté de caractère, qu'il
savait modérer par la force de sa raison. Les fondateurs des monarchies
se sont rarement fait distinguer par leur sensibilité; et la fermeté
nécessaire pour les grandes actions politiques est bien voisine de la
rudesse. On dit qu'un seul regard de Jean, lorsqu'il était enflammé de
colère, suffisait pour faire évanouir les femmes timides; que les
solliciteurs craignaient de s'approcher du trône; qu'à sa table même les
grands tremblaient devant lui, n'osant proférer une seule parole ni
faire le plus léger mouvement, lorsque le monarque, fatigué d'une
bruyante conversation et échauffé par le vin, s'abandonnait au sommeil
vers la fin du repas: tous assis dans un profond silence, attendaient un
nouvel _ordre_ pour le divertir, ou pour se livrer eux-mêmes à la joie.

«Nous ajouterons aux remarques que nous avons déjà faites sur la
sévérité de Jean, que les dignitaires marquants, tant séculiers que
membres du clergé dépouillés de leurs emplois pour quelque crime,
n'étaient pas exempts du terrible supplice du knout. En 1491, par
exemple, le prince Oukhtomsky, le gentilhomme Khomoutof et
l'Archimandrite de Tchoudof furent knoutés publiquement pour un faux
titre qu'ils avaient fabriqué, à l'effet de s'approprier un domaine
appartenant à l'un des frères du grand prince.

«L'histoire n'étant point un panégyrique, il est impossible qu'elle ne
trouve pas quelques taches dans la vie des plus grands hommes eux-mêmes.
À ne considérer que l'homme dans Jean III, il n'eut point les aimables
qualités de Monomaque ni celles de Dmitri Donskoi; mais comme souverain,
il s'est placé au plus haut degré de grandeur. Toujours guidé par la
circonspection, il parut quelquefois timide ou indécis, mais cette
irrésolution fut toujours de la prudence, vertu qui ne nous charme pas
autant qu'une généreuse témérité, mais plus propre à consolider ses
créations par des progrès lents et d'abord incomplets. Combien
d'illustres héros n'ont légué à la postérité que le souvenir de leur
gloire! Jean nous a laissé un empire d'une immense étendue, puissant par
le nombre de ses peuples, et plus encore par l'esprit de son
gouvernement; cet empire enfin qu'il nous est aujourd'hui si doux, si
glorieux d'appeler notre patrie.»

Les louanges données par l'historien courtisan au héros me paraissent
significatives, autant au moins que les timides reproches adressés au
tyran. Le panégyrique du Roi glorieux ressemble tellement à l'arrêt
prononcé contre le monstre, que l'un et l'autre servent à mesurer la
confusion d'idées et de sentiments qui règne dans les têtes russes les
mieux organisées. Cette indifférence au bien et au mal nous fait
apprécier la distance qui sépare la Russie du reste de l'Europe.

C'est Ivan III qui fut le véritable fondateur du moderne empire des
Russes; c'est lui aussi qui a rebâti en pierre les murs du Kremlin.
Encore un hôte terrible; encore un esprit bien digne de hanter ce
palais, et de se reposer au sommet de ses tours!!!...

Ce portrait d'Ivan III, par Karamsin, ne dément pas le mot du même grand
prince: «Je donnerai la Russie à qui bon me semble.» C'est ce qu'il
répondit aux boyards, lorsque ceux-ci réclamaient la couronne au profit
de son petit-fils, qu'il dépouillait en faveur du fils de sa seconde
femme; car jusqu'à présent la légitimité russe a été soumise au bon
plaisir des Czars. Or qui peut dire ce que devient la noblesse dans un
pays gouverné de la sorte?

Pierre-le-Grand a confirmé le principe d'Ivan III, en soumettant comme
ce prince la succession de la couronne au caprice des Czars. Le même
réformateur s'est encore plus approché du tyran, par le supplice qu'il a
fait subir à son fils et aux soi-disant complices de ce fils. On va lire
un extrait de M. de Ségur qui prouve que le grand réformateur moderne
était plus semblable au monstre que l'histoire ne l'a dit. Il s'agit des
lois promulguées par Pierre-le-Grand et de la trahison de ce prince
envers son malheureux fils, et du supplice des prêtres et autres
personnages qui encourageaient le jeune prince dans sa résistance à la
civilisation importée de l'Occident, et ordonnée comme le plus saint des
devoirs par le cruel fondateur du nouvel empire de Russie.

«Code militaire, divisé en deux parties, en quatre-vingt-onze chapitres
et publié dès 1716.

«Le début en est remarquable; soit piété sincère, soit politique d'un
chef de religion qui veut conserver dans toute sa force un si puissant
mobile, il y déclare que de tous les vrais chrétiens,»--«le militaire
est celui dont les mœurs doivent être le plus honnêtes, décentes et
chrétiennes; le guerrier chrétien devant être toujours prêt à paraître
devant Dieu, sans quoi il n'aurait point la sécurité nécessaire pour le
sacrifice continuel que sa patrie exige de lui.»--«Et il termine par
cette citation de Xénophon: Que dans les batailles, ceux qui craignent
le plus les dieux, sont ceux qui craignent le moins les hommes!»--«Puis
il prévoit jusqu'aux moindres délits contre Dieu, contre la discipline,
les mœurs, l'honneur, et même contre la civilité! comme s'il eût voulu
faire de son armée une nation à part dans la nation, et son modèle.

«Mais c'est là surtout que se développe avec une complaisance effrayante
le génie de son despotisme!»--«Tout l'État, dit-il, est en lui, tout
doit se faire pour lui, maître absolu et despotique, qui ne doit compte
de sa conduite qu'à Dieu seul!»--«C'est pourquoi toute parole injurieuse
contre sa personne, tout jugement indécent de ses actions ou intentions,
doivent être punis de mort.

«C'était en 1716 que ce Czar se déclarait ainsi en dehors et au-dessus
de toutes les lois, comme s'il se fût préparé au terrible coup d'État
dont, en 1718, il devait ensanglanter sa renommée.» (_Histoire de Russie
et de Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. 2e édition,
Baudouin. Paris, livre XI, chapitre VI, pages 489, 490.)

Plus loin: «En septembre 1716, Alexis, pour échapper à la civilisation
naissante des Russes, se réfugie au milieu de la civilisation
européenne. Il s'est mis sous la protection de l'Autriche, et vit caché
dans Naples avec une maîtresse.

«Pierre découvre sa retraite. Il lui écrit. Sa lettre commence par des
reproches fondés; elle finit par des menaces terribles s'il n'obéit aux
ordres qu'il lui envoie.

«Ces mots surtout y dominent: «Me craignez-vous? Je vous assure et je
vous promets, au nom de Dieu et par le jugement dernier, que si vous
vous soumettez à ma volonté et que vous reveniez ici, je ne vous ferai
subir aucune punition, et que même je vous aimerai encore plus
qu'auparavant.»

«Sur cette foi solennelle d'un père et d'un souverain, Alexis revient à
Moscou le 3 février 1718, et, le lendemain, il est désarmé, saisi,
interrogé, exclu honteusement du trône, lui et sa postérité; il est même
maudit s'il ose jamais en appeler.

«Ce n'est pas tout encore: on le jette dans une forteresse. Là, chaque
jour, chaque nuit, un père absolu, violant la foi jurée, tous les
sentiments, toutes les lois de la nature et celles que lui-même a
données à son Empire[45], s'arme, contre un fils trop confiant, d'une
inquisition politique égale en insidieuse atrocité à l'inquisition
religieuse. Il torture l'esprit pusillanime de cet infortuné par toutes
les peurs du ciel et de la terre; il le contraint à dénoncer amis,
parents, jusqu'à sa mère; enfin, à s'accuser, à se rendre indigne de
vitre, et à se condamner lui-même à mort sous peine de mort.

«Ce long crime dure cinq mois. Il a ses redoublements. Dans les deux
premiers, l'exil et le dépouillement de plusieurs grands, l'exhérédation
d'un fils, l'emprisonnement d'une sœur, la réclusion, la flagellation de
sa première femme, le supplice d'un beau-frère, ne suffisent point.

«Pourtant, dans une même journée, Glébof, un général russe, amant avéré
de la Czarine répudiée, vient d'être empalé au milieu d'un échafaud dont
les têtes d'un évêque, d'un boyard et de deux dignitaires roués et
décapités, marquent les quatre coins[46]. Cet horrible échafaud est
lui-même entouré d'un cercle de troncs d'arbres, sur lesquels plus de
cinquante prêtres et autres citoyens ont eu la tête tranchée.

«Vengeance effroyable contre ceux dont les intrigues et l'obstination
superstitieuse jetèrent ce cœur inflexible dans la nécessité de
sacrifier son fils à son Empire! Punition cent fois plus coupable que la
faute; car, pour tant d'atrocités, quel motif peut être une excuse? Mais
il semble que, poussé par cet instinct soupçonneux des gouvernements
contre nature, Pierre se soit obstiné à chercher et à trouver une
conspiration où il n'existait qu'une inerte opposition de mœurs, qui
espérait et attendait sa mort pour éclater.

«Et pourtant cette horrible boucherie a trouvé des flatteurs! Le
vainqueur de Pultawa s'en est lui-même enorgueilli comme d'une victoire.
«Quand le feu, a-t-il dit, rencontre la paille, il la consume; mais s'il
rencontre du fer, il faut qu'il s'éteigne.» Puis il s'est promené
froidement au milieu de ces supplices. On dit même que, poussé par une
inquiète férocité, il est venu jusque sur son échafaud interroger encore
l'agonie de Glébof, et que celui-ci, lui faisant signe d'approcher de
son supplice, lui a craché au visage.

«Moscou elle-même est prisonnière; en sortir sans son aveu est un crime
capital. Ses citoyens ont ordre, sous peine de mort, d'être
réciproquement leurs espions et leurs délateurs.

«Cependant, la principale victime est restée tremblante, isolée par tant
de coups frappés autour d'elle. Pierre l'entraîne alors des prisons de
Moscou dans celles de Pétersbourg.

«C'est là surtout qu'il se tourmente à torturer l'âme de son fils pour
en extorquer jusqu'aux moindres souvenirs d'irritation, d'indocilité ou
de rébellion; il les note chaque jour avec un horrible soin;
s'applaudissant à chaque aveu, ajoutant les uns aux autres tous ces
soupirs, toutes ces larmes, en dressant un détestable compte;
s'efforçant enfin de composer un crime capital de toutes ces velléités,
de tous ces regrets auxquels il prétend donner un poids dans la balance
de sa justice[47].

«Puis, quand, à force d'interprétations, il croit avoir fait de rien
quelque chose, il se hâte d'appeler l'élite de ses esclaves. Il leur dit
son œuvre maudite; il leur en étale l'iniquité féroce et tyrannique avec
une naïveté de barbarie, une candeur de despotisme qu'aveugle son droit
de souverain absolu, comme s'il existait un droit hors de la justice, et
que tout cédât à son but, qui, par bonheur, se trouvait grand et utile.

«Par là, il espère faire attribuer à la justice le sacrifice qu'il fait
à sa politique. Il veut se justifier aux dépens de sa victime, et faire
taire le double cri de sa conscience et de la nature qui l'importune.

«Après que, par cette longue accusation, ce maître absolu croit avoir
irrévocablement condamné, il interpelle les siens. «_Ils viennent
d'entendre_, s'est-il écrié, la longue déduction de crimes presque
inouïs dans le monde, dont son fils est coupable contre lui, son père et
son souverain. On sait assez que seul il aurait le droit de le juger;
néanmoins, il vient leur demander leur secours; _car il appréhende la
mort éternelle, d'autant plus qu'il a promis le pardon à son fils, et
qu'il le lui a juré sur les jugements de Dieu_... C'est donc à eux à en
faire justice, sans considération pour sa naissance, sans égard pour sa
personne, afin que la patrie ne soit point lésée.» Il est vrai qu'à cet
ordre clair et terrible, il a entremêlé ces mots grossièrement
astucieux: «Qu'on doit prononcer, sans le flatter ni craindre sa
disgrâce, si l'on décide que son fils ne mérite qu'une punition légère.»

«Les esclaves ont compris leur maître: ils voient quel est l'horrible
secours qu'il leur demande. Aussi, les prêtres consultés n'ont-ils
répondu que par des citations de leurs saints livres, choisissant en
nombre égal celles qui condamnent et celles qui pardonnent, sans oser
mettre de poids dans la balance, pas même cette foi jurée qu'ils
craignent de rappeler.

«En même temps, les grands de l'État, au nombre de cent vingt-quatre,
ont obéi. Ils ont prononcé la mort unanimement et sans hésiter; mais
leur arrêt les condamne eux-mêmes bien plus que leur victime. On y voit
les dégoûtants efforts de cette foule d'esclaves se tourmentant à
effacer le parjure de leur maître; et comme leur lâche mensonge,
s'ajoutant au sien, le fait ressortir davantage!

«Pour lui, il achève inflexiblement: rien ne l'arrête; ni le temps qui
vient de s'écouler sur sa colère, ni ses remords, ni le repentir d'un
infortuné, ni la faiblesse tremblante, soumise, suppliante! Enfin, tout
ce qui, d'ordinaire, même entre ennemis étrangers, apaise et désarme,
est sans effet sur le cœur d'un père pour son fils.

«Bien plus, comme il vient d'être son accusateur et son juge, il sera
son bourreau. C'est le 7 juillet 1718, le lendemain même du jugement,
qu'il va, suivi de tous ses grands, recevoir les dernières larmes de son
fils, y mêler les siennes; et quand enfin on le croit attendri, il
envoie chercher _la forte potion_ que lui-même a fait préparer!
Impatient, il en hâte l'arrivée par un second message; il la fait
présenter devant lui comme un remède salutaire, et ne se retire,
profondément triste, il est vrai[48], qu'après avoir empoisonné
l'infortuné qui implorait encore son pardon. Puis il attribue la mort de
sa victime, expirée quelques heures après dans d'affreuses convulsions,
à la frayeur dont l'a frappée son arrêt! Il ne couvre toute cette
horreur, aux yeux des siens, que de cette grossière apparence: il la
juge suffisante à leurs mœurs brutales; leur commandant, au reste, le
silence, _et étant si bien obéi que, sans les Mémoires d'un étranger
témoin, acteur même, dans cet horrible drame, l'histoire en eût à jamais
ignoré les terribles et derniers détails_.» (_Histoire de Russie et de
Pierre-le-Grand_, par M. le général comte de Ségur. Livre X, chapitre
III, pages 438, 439, 440, 441, 442, 443, 444.)



LETTRE VINGT-SEPTIÈME.

Club anglais.--Nouvelle visite au trésor du Kremlin.--Caractère
particulier de l'architecture de Moscou.--Mot de madame de
Staël.--Avantage des voyageurs obscurs.--Kitaigorod, ville des
marchands.--Madone de Vivielski.--Miracles russes attestés par un
Italien.--Groupe de Minine et Pojarski--Église de Vassili
Blagennoï.--Manière dont le czar Ivan récompensa l'architecte.--Porte
sainte.--Pourquoi on ne la passe point sans ôter son chapeau.--Avantage
de la foi sur le doute.--Contraste de l'extérieur et de l'intérieur du
Kremlin.--Cathédrale de l'Assomption.--Artistes étrangers.--Pourquoi on
fut obligé de les appeler à Moscou.--Peintures à fresque.--Clocher de
Jean-le-Grand.--Église du Sauveur dans les bois.--La grande
cloche.--Couvent des Miracles et couvent de l'Ascension.--Tombeau de la
Czarine Hélène, mère d'Ivan IV.--Intérieur du trésor.--Hiérarchie des
couronnes et des trônes.--Couronne de Monomaque.--Couronne de
Sibérie.--Couronne de Pologne.--Réflexions.--Vases ciselés.--Verreries
rares.--Brancard de Charles XII.--Citation de Montaigne.--Singularité
historique.--Parallèle entre les grands-ducs de Russie et les autres
princes régnants de l'Europe à la même époque.--Carrosses de parade des
Czars et du patriarche de Moscou.--Palais actuel de l'Empereur au
Kremlin.--Divers palais.--Palais anguleux.--Caractère de son
architecture.--Nouveaux travaux commencés au Kremlin par ordre de
l'Empereur.--Profanation.--Faute de l'Empereur Pierre Ier et de
l'Empereur Nicolas.--Où est la vraie capitale de l'Empire russe.--Ce que
pourrait devenir Moscou.--Incendie du palais de Pétersbourg:
avertissement du ciel.--Plan de Catherine II, repris en partie par
Nicolas.--Vue qu'on a de la terrasse du Kremlin, le soir.--Coucher de
soleil.--Souterrain ouvert.--Poussière de Moscou, la nuit.--La montagne
des Moineaux.--Souvenirs de l'armée française.--Mot de l'Empereur
Napoléon.--Danger d'être soupçonné d'héroïsme en Russie.--Lutte de
médiocrité.--Responsabilité des maîtres absolus.--Rostopchin.--Il craint
de passer pour un grand homme.--Sa brochure.--Conséquence qu'on en doit
tirer.--Chute de Napoléon: son dernier résultat.--Louis XIV.--Phénomène
historique.


     Moscou, ce 11 août 1839, au soir.


L'inflammation de mon œil est diminuée, et je suis sorti de ma prison
hier pour aller dîner au club anglais. C'est une espèce de salon de
restaurateur où l'on ne peut être admis qu'à la demande d'un des membres
de la société, laquelle est composée de personnes des plus distinguées
de la ville. Cette institution assez nouvelle est imitée de l'Anglais, à
l'instar de nos cercles de Paris. Je vous en parlerai une autre fois.

Dans l'état où la fréquence des communications a mis l'Europe moderne,
on ne sait plus à quelle nation s'adresser pour trouver des mœurs
originales, des habitudes qui soient l'expression vraie des caractères.
Les usages adoptés récemment chez chaque peuple sont le résultat d'une
foule d'emprunts: il résulte de cette triture de tous les caractères
dans la mécanique de la civilisation universelle, une monotonie bien
contraire au plaisir du voyageur; pourtant, à aucune époque, le goût des
voyages ne fut plus répandu. C'est que la plupart des gens voyagent par
ennui plus que par besoin de s'instruire. Je ne suis pas de ces
voyageurs-là; curieux, infatigable, je reconnais chaque jour, à mes
dépens, que les différences sont ce qu'il y a de plus rare en ce monde;
les ressemblances font le désespoir du voyageur qu'elles réduisent au
rôle de dupe, le plus difficile de tous à accepter précisément parce
qu'il est le plus facile à jouer.

On voyage pour sortir du monde où l'on a passé sa vie; et l'on n'en peut
pas sortir; le monde civilisé n'a plus de limites: c'est la terre. Le
genre humain se refond, les langues s'effacent, les nations abdiquent,
la philosophie réduit les religions à une croyance intérieure, dernier
produit du catholicisme effacé, en attendant qu'il brille d'un nouvel
éclat, et serve de base à la société future. Qui peut assigner le terme
de ce remaniement du genre humain? Il est impossible de ne pas entrevoir
ici un but providentiel. La malédiction de Babel touche à son terme, et
les nations vont s'entendre malgré tout ce qui les a désunies.

Aujourd'hui j'ai recommencé mon voyage par une visite méthodique et
détaillée au Kremlin sous la conduite de M***, à qui j'avais été
recommandé; toujours le Kremlin! c'est pour moi tout Moscou, toute la
Russie! le Kremlin c'est un monde! Mon domestique de place étant allé
dès le matin au trésor prévenir le gardien, celui-ci nous attendait. Je
croyais trouver un concierge comme tant d'autres; au lieu de cela nous
avons été reçus par un officier, homme instruit et poli.

Le trésor du Kremlin fait à juste titre l'orgueil de la Russie; il
pourrait tenir lieu de chronique à ce pays, c'est une histoire en
pierres précieuses comme le Forum romanum était une histoire en pierres
de taille.

Les vases d'or, les armures, les vieux meubles ne sont pas ici seulement
pour être admirés; chacun de ces objets retrace quelque fait glorieux,
singulier, digne de commémoration. Mais avant de vous décrire ou plutôt
de vous indiquer rapidement les magnificences d'un arsenal qui n'a pas,
je crois, son second en Europe, je veux vous faire suivre pas à pas le
chemin par où l'on m'a conduit jusqu'à ce sanctuaire révéré des Russes,
et justement admiré des étrangers.

En sortant de la grande Dmytriskoï pour me rendre au trésor, j'ai
traversé, comme l'autre jour, plusieurs places où débouchent des rues
montueuses, mais tirées au cordeau; puis arrivé en vue de la forteresse,
j'ai passé sous une voûte que mon domestique de place m'a forcé
d'admirer en faisant arrêter ma voiture d'autorité, sans juger seulement
nécessaire de me consulter, tant l'intérêt qui s'attache à ce lieu est
chose reconnue!!... Cette voûte forme le dessous d'une tour d'un aspect
bizarre, comme tout ce qu'on aperçoit aux approches du vieux quartier de
Moscou.

Je n'ai point vu Constantinople, mais je crois qu'après cette ville,
Moscou est de toutes les capitales de l'Europe celle dont l'aspect
général est le plus frappant. C'est la Byzance de terre ferme. Dieu
merci, les places de la vieille capitale ne sont pas immenses comme
celles de Pétersbourg, où Saint-Pierre de Rome se perdrait. À Moscou,
les monuments sont moins espacés, et dès lors ils produisent plus
d'effet. Le despotisme des lignes droites et des plans symétriques s'est
vu gêné ici par l'histoire et par la nature; Moscou est surtout
pittoresque. Le ciel, sans y être pur, prend une teinte argentée et
brillante; des modèles de tous les genres d'architecture sont entassés
là sans ordre et sans plan; aucun monument n'est parfait, néanmoins
l'ensemble vous saisit, non d'admiration, mais d'étonnement. Les
inégalités du sol multiplient les points de vue. Les églises avec leurs
coupoles, dont le nombre varie et dépasse souvent de beaucoup le chiffre
sacramental commandé aux architectes par l'orthodoxie, font scintiller
dans l'air leurs magiques auréoles. Une multitude de pyramides dorées et
de clochers en forme de minarets dessinent sur l'azur des profils
reluisants de soleil; un pavillon oriental, un dôme indien vous
transportent à Delhi; un donjon, une tourelle vous ramènent en Europe au
temps des croisades; la sentinelle qui veille sur la tour de garde vous
représente le muezzin invitant les fidèles à la prière; enfin, pour
achever de confondre vos idées, la croix qui brille partout, avertissant
le peuple de se prosterner devant le Verbe, semble tombée là du ciel au
milieu de l'assemblée des nations de l'Asie pour les guider toutes
ensemble dans l'étroite voie du salut: c'est devant ce poétique tableau,
sans doute, que madame de Staël s'est écriée: _Moscou est la Rome du
Nord_!

Le mot manque de justesse, car sous aucun rapport on ne pourrait établir
un parallèle entre ces deux villes. C'est à Ninive, à Palmyre, à
Babylone qu'on pense lorsqu'on entre à Moscou, non aux chefs-d'œuvre de
l'art dans l'Europe païenne, ou chrétienne; l'histoire, la religion de
ce pays ne reportent pas davantage vers Rome l'esprit du voyageur. Rome
est plus étrangère à Moscou que Pékin; mais madame de Staël pensait à
toute autre chose qu'à regarder la Russie lorsqu'elle a traversé ce pays
pour aller en Suède et en Angleterre, faire la guerre du génie et des
idées à l'ennemi de toute liberté de pensée, à Bonaparte. Elle se sera
débarrassée en quelques paroles de sa tâche de grand esprit arrivant
dans une contrée nouvelle. Le malheur des personnes célèbres qui
voyagent, c'est qu'elles sont obligées de semer des mots derrière elles,
et si elles s'obstinent à n'en pas dire, on leur en prête.

Je n'ai de confiance qu'aux relations des voyageurs inconnus; vous direz
que je prêche pour mon saint; je ne m'en défends pas, mais du moins je
profite de mon obscurité pour chercher et pour découvrir le vrai. Le
bonheur de rectifier les préventions et les préjugés d'un esprit tel que
le vôtre, et du petit nombre de ceux qui lui ressemblent, suffirait à ma
gloire. Vous voyez que mon ambition est modeste; car rien n'est plus
facile à corriger que les erreurs des hommes distingués. Il me semble
que s'il en est quelques-uns qui ne haïssent pas le despotisme autant
que je le hais, ils le haïront malgré ses pompes, et grâce à ses œuvres,
après avoir lu le tableau véridique que j'offre à votre méditation.

La massive tour au pied de laquelle mon domestique de place m'a fait
descendre de voiture, est percée pittoresquement de deux arches, elle
sépare les murs du Kremlin, proprement dits, de leur continuation, qui
sert d'enceinte au Kitaigorod, ville des marchands, autre quartier du
vieux Moscou, fondé par la mère du Czar Jean Vassilievitch, en 1534.
Cette date nous paraît nouvelle, mais elle est antique pour la Russie,
le plus jeune des pays de l'Europe.

Le Kitaigorod, espèce d'annexe du Kremlin, est un immense bazar, un
quartier, une ville toute percée de ruelles sombres et voûtées, ce qui
les fait ressembler à des souterrains: ces catacombes marchandes ne sont
rien moins qu'un cimetière; c'est une foire en permanence; labyrinthe de
galeries, ces voûtes ressemblent un peu aux passages de Paris,
quoiqu'elles aient moins d'élégance et d'éclat, et plus de solidité. Ce
système de construction est motivé, il est conforme aux besoins du
commerce sous ce climat: dans le Nord les rues couvertes remédient
autant que possible aux inconvénients et aux rigueurs du ciel, pourquoi
donc y sont-elles si rares? Les vendeurs et les acheteurs s'y trouvent à
l'abri du vent, de la neige, du froid, et des inondations du dégel; au
contraire, les légères colonnades à jour, les portiques aériens font là
un contre-sens risible: au lieu des Grecs et des Romains les architectes
russes auraient dû prendre pour modèles les taupes et les fourmis.

À chaque pas que vous faites dans Moscou vous rencontrez quelque
chapelle vénérée par le peuple, et saluée par tout le monde. Ces
chapelles ou ces niches renferment ordinairement une image de la Vierge,
conservée sous verre et honorée d'une lampe qui brûle sans cesse. Ces
châsses sont gardées par un vieux soldat. Les vétérans servent en Russie
de suisses aux grands seigneurs, et de domestiques au bon Dieu. On en
rencontre toujours quelques-uns à l'entrée de l'habitation des personnes
riches dont ils gardent l'antichambre, et dans les églises, qu'ils
balayent. La vie d'un vieux soldat russe qui ne serait recueilli ni par
les riches ni par les prêtres, serait bien misérable. La pitié cachée
est inconnue à ce gouvernement, qui lorsqu'il fait la charité bâtit des
palais aux malades ou aux enfants; et les façades de ces pieux monuments
attirent tous les regards.

Entre la double arcade de la tour est incrustée dans le pilier qui
sépare ces deux passages la Vierge de Vivielski, ancienne image peinte
dans le style grec, et très-vénérée à Moscou.

J'ai remarqué que toutes les personnes qui passaient devant cette
chapelle, seigneurs, paysans, grandes dames, bourgeois et militaires
s'inclinaient et faisaient de nombreux signes de croix; plusieurs, sans
se contenter de cet hommage facile, s'arrêtaient; des femmes bien
habillées se prosternaient jusqu'à terre devant la Vierge miraculeuse,
et même elles touchaient de leur front humilié le pavé de la rue: des
hommes qui n'étaient pas de simples paysans, s'agenouillaient et
faisaient des signes de croix répétés jusqu'à la lassitude: ces actes
religieux s'accomplissent en pleine rue avec une rapidité insouciante
qui dénote plus d'habitude que de ferveur.

Mon domestique de place est Italien; rien de plus bouffon que le mélange
de préjugés divers qui s'est opéré dans la tête de ce pauvre étranger,
établi depuis un grand nombre d'années à Moscou, sa patrie adoptive; ses
idées d'enfance, apportées de Rome, le disposent à croire à
l'intervention des saints et de la Vierge, et sans se perdre dans des
subtilités théologiques il prend pour bons, à défaut de mieux, les
miracles des reliques et des images de l'Église grecque. Ce pauvre
catholique devenu un adorateur zélé de la Vierge de Vivielski, me
prouvait la toute-puissance de l'unanimité dans les croyances: cette
unanimité, ne fût-elle qu'apparente, est d'un effet irrésistible. Il ne
cessait de me répéter, avec sa loquacité italienne: «Signor, creda à me:
questa madonna fa dei miracoli, ma dei miracoli veri, veri verissimi,
non è come da noi altri; in questo paese tutti gli miracoli sono veri.»

Cet Italien, apportant la vivacité naïve et la bonhomie des gens de son
pays dans l'Empire du silence et de la réserve, m'amusait parfaitement,
en même temps qu'il m'épouvantait; quelle terreur politique révèle cette
foi à une religion étrangère!

Un bavard en Russie, c'est un phénomène; cette rareté est précieuse à
rencontrer: elle manque à chaque instant au voyageur opprimé par le tact
et la prudence de tous les naturels du pays. Pour engager cet homme à
parler, ce qui n'était pas difficile, je me hasardai à lui témoigner
quelques doutes sur l'authenticité des miracles de sa vierge de
Vivielski; j'aurais nié l'autorité spirituelle du pape que mon Romain
n'eût pas été plus scandalisé.

En voyant ce pauvre catholique s'évertuer à me prouver le pouvoir
surnaturel d'une peinture grecque, je pensais que ce n'est plus la
théologie qui sépare les deux Églises. L'histoire des nations
chrétiennes nous enseigne que la politique des princes a profité de
l'opiniâtreté, de la subtilité et de la dialectique des prêtres pour
envenimer les disputes religieuses.

Au sortir, de la voûte qui perce la tour au pilier de laquelle s'est
nichée cette fameuse madone et sur une place de médiocre dimension, est
un groupe en bronze, d'un très-mauvais style soi-disant classique. Je me
crois dans un atelier de sculpture, au Louvre, sous l'Empire, chez un
artiste du second ordre. Ce groupe représente sous la figure de deux
Romains, Minine et Pojarski, les libérateurs de la Russie dont ils ont
chassé les Polonais au commencement du XVIIe siècle: singuliers héros
pour porter le manteau romain!!... Ces deux personnages sont très à la
mode aujourd'hui. Plus loin, que vois-je devant moi? c'est la
merveilleuse église de Vassili Blagennoï dont l'aspect m'avait tant
frappé de loin que, depuis mon arrivée à Moscou, ce souvenir m'ôtait le
repos. Le style de ce grotesque monument contraste d'une manière par
trop bizarre avec les statues classiques des libérateurs de Moscou. Dans
mes promenades, entreprises seul et au hasard, j'avais pénétré au
Kremlin par des portes éloignées, de sorte que l'église à peau de
serpent, autrement dite de la protection de la Vierge, monument vraiment
russe, s'était toujours dérobée à mes investigations. Enfin la voilà
devant moi, cette fois j'y entre, mais quel désenchantement!!... une
quantité de coupoles bulbeuses dont pas une n'est semblable à l'autre,
un plat de fruits, un vase de fayence de Delft rempli d'ananas tout
piqués de croix d'or, une cristallisation colossale: il n'y a pas là de
quoi faire un monument d'architecture: celui-ci perd son prestige à
n'être pas vu de loin. Cette église est petite comme toute église russe,
à bien peu d'exceptions près; la flèche informe ne brille que de loin,
et malgré l'incompréhensible bariolage de ses couleurs, elle n'intéresse
pas longtemps l'observateur attentif: deux rampes assez belles
conduisent à l'esplanade sur laquelle l'édifice est construit: de cette
terrasse on entre dans l'intérieur qui est resserré, mesquin, sans
caractère. Cette œuvre impatientante a causé la perte de l'homme qui
l'accomplit. Elle fut commandée en mémoire de la prise de Kazan, l'année
1554, par Ivan IV dit poliment _le Terrible_[49]. Ce prince que vous
allez reconnaître, voulant, sans démentir son caractère, remercier
dignement l'architecte d'avoir embelli Moscou, fit crever les yeux à ce
pauvre homme sous prétexte qu'il ne voulait pas que ce chef-d'œuvre pût
être reproduit ailleurs.

Si ce malheureux n'eût pas réussi sans doute il eût été empalé: son
succès a surpassé l'attente du grand prince, aussi n'a-t-il perdu que
les yeux: alternative qui ne laisse pas que d'être encourageante pour
les artistes.

En quittant l'Église de la protection nous avons passé sous la porte
sainte du Kremlin; et selon l'usage religieusement observé par les
Russes, j'ai eu soin d'ôter mon chapeau avant d'entrer sous cette voûte
qui n'est pas longue. Cet usage remonte à ce qu'on assure au temps de la
dernière attaque des Calmoucks, qu'une intervention miraculeuse des
saints protecteurs de l'Empire aurait empêchés de pénétrer dans la
forteresse sacrée. Les saints ont eu leurs moments de distraction; mais
ce jour-là ils veillaient, le Kremlin fut sauvé, et la Russie
reconnaissante perpétue, par une marque de respect à chaque instant
renouvelée, le souvenir de la divine protection dont elle se glorifie.

Il y a dans ces manifestations publiques d'un sentiment religieux plus
de philosophie pratique que dans l'incrédulité des peuples qui se disent
les plus éclairés de la terre, parce qu'après avoir usé et abusé des
forces de l'intelligence, blasés qu'ils sont sur le vrai et le simple,
ils doutent du but de l'existence, ils doutent de tout et s'en vantent
pour encourager les autres à les imiter, comme si leur perplexité était
bien digne d'envie!... Vous voyez, disent-ils, combien nous sommes à
plaindre, imitez-nous donc!... Les esprits forts sont des esprits morts
qui répandent autour d'eux la torpeur dont ils sont atteints; ces
redoutables sages privent les nations de leurs mobiles d'activité sans
pouvoir remplacer ce qu'ils détruisent, car l'avidité de la richesse et
du plaisir n'inspire aux hommes qu'une agitation fébrile et passagère,
comme leur courte vie, dont elle subit les phases. C'est le cours du
sang plus que la lumière de la pensée qui guide les matérialistes dans
leur marche indécise, et toujours contrariée par le doute, car la raison
d'un homme de bonne foi, fût-il le premier de son pays, fût-il Gœthe,
n'a pas encore atteint plus haut que le doute: or, le doute porte le
cœur à la tolérance, mais il le détourne du sacrifice. Or, dans les
arts, dans les sciences comme dans la politique, le sacrifice est la
base de toute œuvre durable, de tout effort sublime. On n'en veut plus;
on reproche au christianisme de prêcher l'abnégation: c'est blâmer la
vertu. Les prêtres de Jésus-Christ ouvrent à la foule une route qui
n'était connue et pratiquée que par les âmes d'élite!! Qui peut dire où
vont les peuples guidés par de si dangereux instituteurs?

Je ne me blase pas sur l'effet du Kremlin vu du dehors; ses bâtiments
bizarres, ses prodigieux remparts, la multitude d'ogives, de voûtes, de
vedettes, de clochers, d'assommoirs, de créneaux qu'on découvre à chaque
pas qu'on fait autour de ce fabuleux monument; les dimensions
prodigieuses de toutes ces choses, l'entassement de leurs masses, les
déchirures des murailles, produisent sur mon imagination une impression
toujours nouvelle. Les murs extérieurs inégalement dessinés, montant et
descendant pour suivre les profondes et abruptes sinuosités des coteaux
et des vallons, tant d'étages d'édifices d'un style étrange, portés les
uns sur les autres, composent une décoration des plus originales et des
plus poétiques qu'il y ait au monde; encore une fois, ce n'est pas à moi
de vous montrer ces merveilles; les paroles me manquent pour en décrire
l'effet: ce sont de ces choses dont les yeux seuls sont juges.

Mais comment vous peindre ma surprise lorsqu'en entrant dans l'intérieur
de cette ville magique, je m'approchai du bâtiment moderne qu'on nomme
le Trésor et que je vis devant moi un petit palais aux angles aigus, aux
lignes roides, aux frontons grecs ornés de colonnes corinthiennes? Cette
froide et mesquine imitation de l'antique à laquelle j'aurais dû être
préparé, me parut si ridicule que je reculai de quelques pas, et que je
demandai à mon compagnon la permission de retarder notre visite au
Trésor sous prétexte d'aller admirer d'abord quelques églises. Depuis le
temps que je suis en Russie, je devrais être fait à tout ce que le
mauvais goût des architectes impériaux peut inventer de plus incohérent,
mais cette fois la dissonance était trop criante, elle me frappa comme
une nouveauté.

Nous avons donc commencé notre revue par une visite à la cathédrale de
l'Assomption. Cette église possède une des innombrables peintures de la
Vierge Marie que les bons chrétiens de tous les pays attribuent à
l'apôtre saint Luc. L'édifice rappelle les constructions saxonnes et
normandes plutôt que nos églises gothiques. Il est l'œuvre d'un
architecte italien du XVe siècle; cet artiste fut appelé à Moscou par un
des grands princes parce que les Russes d'alors ne pouvaient se passer
du secours des étrangers pour bâtir. Cette église avait croulé plusieurs
fois sur les ignorants ouvriers employés à la construire par de plus
ignorants architectes; enfin après deux années d'essais infructueux
tentés par des artistes moscovites, on eut recours aux Italiens; celui
qui fut appelé à Moscou n'a servi qu'à rendre l'œuvre solide; pour le
style des ornements, il s'est soumis au goût du pays. Les voûtes sont
élevées, les murs épais et l'ensemble de l'édifice est confus, sans
grandeur, ni clarté, ni beauté.

J'ignore la règle prescrite par l'Église grecque-russe relativement au
culte des images; mais en voyant cette église entièrement ornée de
peintures à fresque, de mauvais goût, et dessinées dans le style roide
et monotone qu'on appelle le style grec moderne, parce que les modèles
en étaient à Byzance, je me demande quelles sont donc les figures, quels
sont donc les sujets qu'il est défendu de représenter dans les églises
russes? apparemment on ne bannit de ces pieux asiles que les bons
tableaux.

En passant devant la Vierge de saint Luc, mon cicerone italien m'a bien
assuré qu'elle est authentique; il ajoutait avec la foi d'un mugic:
«Signore, signore, è il paese dei miracoli...» «C'est le pays des
miracles!...» Je le crois bien, la peur est le premier des thaumaturges!
Quel curieux voyage que celui qui vous reporte en quinze jours à
l'Europe d'il y a quatre cents ans! Et encore, chez nous, au moyen âge,
l'homme sentait mieux sa dignité qu'il ne la sent aujourd'hui en Russie.
Des princes aussi rusés, aussi faux que les héros russes du Kremlin
n'auraient jamais été surnommés grands chez nous.

L'ichonostase de cette cathédrale est magnifiquement peint et doré
depuis le pavé de l'église jusqu'au plus haut des voûtes. L'ichonostase
est une cloison, un panneau élevé dans les églises grecques, entre le
sanctuaire toujours caché par des portes et la nef de l'église, où se
tiennent les fidèles; cette séparation monte ici jusqu'au faîte de
l'édifice: elle est décorée magnifiquement. L'église à peu près carrée,
très-haute, est si petite qu'en la parcourant, on croit marcher en long
et en large dans le fond d'un cachot.

Cette cathédrale renferme les tombeaux de beaucoup de patriarches; il
s'y trouve aussi des châsses très-riches et des reliques fameuses
apportées de l'Asie; vu en détail, le monument n'est rien moins que
beau; mais dans son ensemble, il a quelque chose d'imposant. À défaut
d'admiration, on y est saisi de tristesse: c'est beaucoup; la tristesse
dispose l'âme aux sentiments religieux: à qui recourir quand on souffre?
Mais dans les grands monuments élevés par l'Église catholique, il y a
plus que la tristesse chrétienne, il y a le chant de triomphe de la foi
victorieuse.

La sacristie renferme des curiosités qu'il serait trop ennuyeux de vous
décrire ici: n'attendez pas de moi une liste des richesses de Moscou,
pas plus qu'un catalogue de ses monuments. Tout cela est curieux à voir
en masse, mais insipide à peindre en détail. Je vous dis ce qui me
frappe; pour le reste, je vous renvoie à Laveau et à Schnitzler, et
surtout à nos successeurs qui feront mieux que moi. De nouveaux
voyageurs ne peuvent tarder à explorer la Russie, car ce pays ne saurait
rester longtemps aussi mal connu qu'il l'est.

Le clocher de Jean-le-Grand, Ivan Velikoï, est renfermé dans l'enceinte
du Kremlin. C'est l'édifice le plus élevé de la ville; sa coupole, selon
l'usage russe, est dorée en or de ducats. Nous avons passé devant cette
riche tour de bizarre construction, et qui fait l'objet de la vénération
des paysans moscovites. Tout est saint à Moscou, tant il y a de
puissance de respect dans le cœur du peuple russe!

On m'a montré en passant l'église de Spassnaborou (du Sauveur dans les
bois), la plus ancienne de Moscou; puis une cloche dont il manque un
morceau, la plus grosse cloche du monde, à ce que je crois, qui est
posée à terre et qui fait coupole à elle toute seule; cette cloche fut
refondue, dit-on, après un incendie qui l'avait fait tomber, sous le
règne de l'Impératrice Anne. M. de Montferrand, l'architecte français
qui bâtit en ce moment l'église de Saint-Isaac, à Saint-Pétersbourg, est
parvenu à tirer cette cloche du terrain où elle s'était à demi enfoncée.
Le succès de cette opération, qui a exigé plusieurs essais et coûté
beaucoup d'argent, a fait honneur à notre compatriote.

Nous avons encore visité deux couvents, toujours dans l'enceinte du
Kremlin, celui des Miracles qui renferme deux églises avec des reliques
de saints, et le couvent de l'Ascension où se trouvent les tombeaux de
plusieurs Czarines, entre autres celui d'Hélène, la mère de
Jean-le-Terrible; elle était digne de lui; impitoyable comme son fils,
elle n'avait que de l'esprit; quelques-unes des épouses de ce prince
sont également enterrées là. Les églises du couvent de l'Ascension
étonnent les étrangers par leur richesse.

Enfin j'ai pris sur moi d'affronter les péristyles grecs, les colonnades
corinthiennes du Trésor, et bravant, les yeux fermés, ces dragons du
mauvais goût, je suis monté dans l'arsenal glorieux où se trouvent
rangés comme dans un cabinet de curiosités les monuments historiques les
plus intéressants de la Russie.

Quelle collection d'armures, de vases, et de bijoux nationaux! quelle
profusion de couronnes et de trônes réunis dans une seule enceinte! La
manière dont ces objets sont rangés ajoute à l'impression qu'ils
produisent. On ne peut s'empêcher d'admirer le goût de décoration, et
plus que cela l'intelligence politique, qui ont présidé à la disposition
tant soit peu orgueilleuse de tant d'insignes et de trophées; mais
l'orgueil patriotique est le plus légitime de tous les orgueils. On
pardonne à la passion qui aide à remplir tant de devoirs. Il y a là une
idée profonde dont les choses ne sont que le symbole.

Les couronnes sont posées sur des coussins portés par des piédestaux, et
les trônes rangés près des murs sont exhaussés sur autant d'estrades. Il
ne manque à cette évocation du passé que la présence des hommes pour qui
toutes ces choses furent faites. Leur absence vaut un sermon sur la
vanité des choses humaines. Le Kremlin sans ses Czars: c'est un théâtre
sans lumière et sans acteurs.

La plus respectable, sinon la plus imposante des couronnes, est celle de
Monomaque; elle lui fut apportée de Byzance à Kiew en 1116.

Une autre couronne est également attribuée à Monomaque, quoique
plusieurs la regardent comme plus ancienne encore que le règne de ce
prince.

Viennent ensuite couronnes sur couronnes, mais qui toutes sont
subordonnées à la couronne Impériale. On compte dans cette constellation
royale les couronnes des royaumes de Kazan, d'Astrakan, de Géorgie: la
vue de ces satellites de la royauté maintenus à une distance
respectueuse de l'étoile qui les domine tous est singulièrement
imposante: tout fait emblème en Russie, c'est un pays poétique...
poétique comme la douleur! quoi de plus éloquent que les larmes qui
coulent en dedans et retombent sur le cœur? La couronne de Sibérie se
trouve parmi tant d'autres couronnes; celle-ci est de fabrique russe,
c'est un insigne imaginaire qui fut déposé là comme pour mentionner un
grand fait historique accompli par des aventuriers commerçants et
guerriers sous le règne d'Ivan IV, époque d'où date non la découverte,
mais la conquête de la Sibérie. Toutes ces couronnes sont couvertes des
pierres les plus précieuses et les plus énormes du monde. Les entrailles
de cette terre de désolation se sont ouvertes pour fournir un aliment à
l'orgueil du despotisme dont elle est l'asile.

Le trône et la couronne de Pologne font partie de ce superbe firmament
impérial et royal... Tant de joyaux renfermés dans un petit espace
brillaient à mes regards comme la roue d'un paon. Quelle vanité
sanglante! me répétais-je tout bas à chaque nouvelle merveille devant
laquelle mes guides me forçaient de m'arrêter...

Les couronnes de Pierre Ier, de Catherine Ire et d'Élisabeth m'ont
surtout frappé: que d'or, de diamants... et de poussière!!! Les globes
Impériaux, les trônes, les sceptres, tout est réuni là pour attester la
grandeur des choses, le néant des hommes, et quand on pense que ce néant
s'étend jusqu'aux empires, on ne sait plus à quelle branche s'accrocher
sur le torrent du temps.

Comment s'attacher à un monde où la forme est la vie et où nulle forme
ne dure? Si Dieu n'eût pas fait un paradis il se serait trouvé des âmes
d'une trempe assez forte pour remplir cette lacune de la création... La
pensée platonique d'un monde immuable et purement spirituel, type idéal
de tous les univers, équivaut pour moi à l'existence même d'un tel
monde. Comment pourrions-nous croire que Dieu fût moins fécond, moins
riche, moins puissant et moins équitable que le cerveau de l'homme?
Notre imagination dépasserait les bornes de l'œuvre du Créateur, de qui
nous tenons la pensée. Ah!... c'est impossible... cela implique
contradiction. On a dit que c'est l'homme qui crée Dieu à son image:
oui, comme un enfant fait la guerre avec des soldats de plomb; mais ce
jeu ne suffit-il pas pour servir de preuve à l'histoire? Sans Turenne,
sans Frédéric II et Napoléon, nos enfants s'amuseraient-ils à figurer
des batailles?

Les vases ciselés à la manière de Benvenuto Cellini, les coupes ornées
de pierreries, les armes, les armures, les étoffes précieuses, les
broderies rares, les verreries de tous les pays et de tous les siècles
abondent dans cette merveilleuse collection, dont un vrai curieux ne
terminerait pas l'inventaire en une semaine. J'ai vu là, outre les
trônes ou fauteuils de tous les princes russes de tous les siècles, les
caparaçons de leurs chevaux, leurs vêtements, leurs meubles; et ces
choses plus ou moins riches, plus ou moins rares éblouissaient mes yeux.
Je vous fais penser aux palais des _Mille et une Nuits_, tant mieux, je
n'ai plus que ce moyen de vous décrire un séjour fabuleux, si ce n'est
enchanté.

Mais ici l'intérêt de l'histoire ajoute encore à l'effet de tant de
merveilles: combien de faits curieux ne sont-ils pas enregistrés là
pittoresquement, et attestés par de vénérables reliques!... Depuis le
casque ouvragé de saint Alexandre Newski jusqu'au brancard qui portait
Charles XII à Pultawa, chaque objet vous rappelle un souvenir
intéressant, un fait singulier. Ce trésor est le véritable album des
géants du Kremlin.

En terminant l'examen de ces orgueilleuses dépouilles du temps, je me
suis rappelé, comme par inspiration, un passage de Montaigne que je vous
copie, pour compléter par un contraste curieux cette description des
magnificences du trésor moscovite. Vous savez que je ne voyage jamais
sans Montaigne:

«Le duc de Moscovie debvoit anciennement cette révérence aux Tartares
quand ils envoyoient vers lui des ambassadeurs qu'il leur alloit
au-devant à pied et leur présentoit un gobeau de laict de jument
(breuvage qui leur est en délices) et si, en buvant, quelque goutte en
tomboit sur le crin de leurs chevaulx il estoit tenu de la leicher avec
la langue[50].

«En Russie, l'armée que l'Empereur Bajazet y avoit envoyée feut accablée
d'un si horrible ravage de neige que pour s'en mettre à couvert et
sauver du froid plusieurs s'avisèrent de tuer et esventrer leurs
chevaulx pour se jecter dedans et jouir de la chaleur vitale.»

Je cite ce dernier trait parce qu'il rappelle l'admirable et terrible
description que M. de Ségur fait du champ de bataille de la Moskowa,
dans son _Histoire de la campagne de Russie_. Voyez aussi pour confirmer
la citation de Montaigne, le même trait de servilité, rapporté par le
même M. de Ségur dans son _Histoire de Russie et de Pierre-le-Grand_.

L'Empereur de toutes les Russies, avec tous ses trônes, avec toutes ses
fiertés, n'est cependant que le successeur de ces mêmes grands-ducs que
nous voyons si humiliés au XVIe siècle; encore ne leur a-t-il succédé
que par des droits contestables; car sans parler de l'élection des
Troubetzkoï, annulée par les intrigues de la famille Romanow et de ses
amis, les crimes de plusieurs générations de princes ont seuls pu faire
arriver au trône les enfants de Catherine II. Ce n'est donc pas sans
motif qu'on cache l'histoire de Russie aux Russes, et qu'on voudrait la
cacher au monde. Certes, la rigidité des principes politiques d'un
prince assis sur un trône ainsi fondé n'est pas une des moindres
singularités de l'histoire de ce temps-ci.

À l'époque où les grands-ducs de Moscou portaient à genoux le joug
honteux qui leur était imposé par les Mongols, l'esprit chevaleresque
florissait en Europe, surtout en Espagne où le sang coulait par torrents
pour l'honneur et l'indépendance de la chrétienté. Je ne crois pas que
malgré la barbarie du moyen âge, on eût trouvé dans l'Europe occidentale
un seul Roi capable de déshonorer la souveraineté en consentant à régner
d'après les conditions imposées aux grands-ducs de Moscovie aux XIIIe,
XIVe et XVe siècles par leurs maîtres les Tatars. Plutôt perdre la
couronne que d'avilir la majesté royale: voilà ce qu'eût dit un prince
français, espagnol, ou tout autre Roi de la vieille Europe. Mais en
Russie la gloire est de fraîche date comme tout le reste. Le temps qu'a
duré l'invasion a divisé l'histoire de ce pays en deux époques
distinctes; l'histoire des Slaves indépendants et l'histoire des Russes
façonnés à la tyrannie par trois siècles d'esclavage. Et ces deux
peuples n'ont à vrai dire de commun que le nom avec les anciennes tribus
réunies en corps de nation par les Varègues.

Au rez-de-chaussée du palais du Trésor, on m'a montré les voitures de
parade des Empereurs et des Impératrices de Russie; le vieux carrosse du
dernier patriarche se trouve aussi parmi cette collection, plusieurs des
glaces de ce coche sont en corne; c'est une vraie relique, et ce n'est
pas l'un des objets les moins curieux de l'orgueilleux garde-meuble
historique du Kremlin.

On m'a fait voir le petit palais qu'habite l'Empereur lorsque ce prince
vient au Kremlin, et je n'y ai trouvé rien qui me parût digne de
remarque, si ce n'est un tableau de la dernière élection d'un roi de
Pologne. Cette turbulente diète, qui mit Poniatowski sur le trône et la
Pologne sous le joug, a été curieusement représentée par un peintre
français dont je n'ai pu savoir le nom.

D'autres merveilles m'attendaient ailleurs: j'ai visité le sénat, les
palais Impériaux, l'ancien palais du patriarche, qui n'ont d'intéressant
que leurs noms; et enfin le petit palais anguleux qui est un bijou et un
joujou; cette construction rappelle un peu les chefs-d'œuvre de
l'architecture mauresque, elle brille par son élégance au milieu des
lourdes masses qui l'environnent: on dirait d'une escarboucle enchâssée
dans des pierres de taille; ce palais est à plusieurs étages dont les
inférieurs sont plus vastes que ceux qu'ils supportent: ce qui multiplie
les terrasses et donne à l'édifice entier une forme pyramidale d'un
effet très-pittoresque. Chaque étage s'élève en retraite sur l'étage
inférieur, et le dernier, qui forme la pointe de la pyramide, n'est
qu'un petit pavillon. À chacun de ces étages, des carreaux de faïence
vernissés à la manière des Arabes, dessinent les lignes d'architecture
avec beaucoup de goût et de précision; l'intérieur vient d'être
remeublé, vitré, colorié, restauré en entier non sans intelligence.

Vous dire le contraste produit par tant d'édifices divers entassés sur
un seul point qui fait le centre d'une ville immense; et au milieu de
cette confusion vous peindre l'effet de ce petit palais nouvellement
reconstruit, mais dont les ornements sont d'un style ancien approchant
du gothique et mélangé d'arabe, c'est impossible: ici des temples grecs,
là des forts gothiques, plus loin des tours indiennes, des pavillons
chinois, le tout bizarrement enchâssé dans une enceinte fermée par des
murailles cyclopéennes: voilà ce qu'il faudrait vous montrer d'un mot
comme on l'aperçoit d'un coup d'œil.

Les paroles ne peignent les objets que par les souvenirs qu'elles
rappellent: or, aucun de vos souvenirs ne peut vous servir à vous
figurer le Kremlin. Il faut être Russe pour comprendre une pareille
architecture.

L'étage inférieur de ce petit chef-d'œuvre est presque entièrement
occupé par une voûte énorme portée sur un seul pilier qui fait le milieu
de la pièce. C'est la salle du trône, les Empereurs s'y rendent au
sortir de l'église après leur couronnement. Là, tout rappelle les
magnificences des anciens Czars et l'imagination est forcée de se
reporter aux règnes des Ivan, des Alexis: c'est vraiment moscovite. Les
peintures toutes nouvelles qui recouvrent les murs de ce palais m'ont
paru d'assez bon goût: l'ensemble rappelle les dessins que j'ai vus de
la tour de porcelaine à Pékin.

Ce groupe de monuments fait du Kremlin une des décorations les plus
théâtrales du monde: mais aucun des édifices entassés l'un sur l'autre
dans ce forum russe ne supporterait l'examen, pas plus que ceux qui se
trouvent dispersés dans le reste de la ville. À la première vue, Moscou
produit un effet prodigieux; ce serait la plus belle des villes pour un
porteur de dépêches qui passerait au galop le long des murs de toutes
ses églises, de ses couvents, de ses palais et de ses châteaux forts,
constructions qui sont loin d'être d'un goût pur, mais qu'au premier
coup d'œil on prend pour le séjour d'êtres surnaturels.

Malheureusement, on bâtit aujourd'hui au Kremlin un nouveau palais, afin
de rendre plus commode l'ancienne habitation de l'Empereur; mais
s'est-on demandé si cette amélioration impie ne gâtera pas l'ensemble,
unique au monde, des anciens édifices de la forteresse sainte?
L'habitation actuelle du souverain est mesquine, j'en conviens, mais
pour remédier à cet inconvénient on entame les édifices les plus
respectables du vieux sanctuaire national: c'est une profanation. À la
place de l'Empereur j'aurais suspendu mon nouveau palais dans les airs
plutôt que d'abattre une pierre des vieux remparts du Kremlin.

Un jour à Saint-Pétersbourg lorsqu'il me parla de ces travaux, ce prince
me dit qu'ils embelliraient Moscou: j'en doute, pensais-je: c'est comme
si l'on voulait orner l'histoire. Certes l'architecture de l'ancienne
forteresse n'était guère conforme aux règles de l'art: mais elle était
l'expression des mœurs, des actes et des idées d'un peuple et d'un temps
que le monde ne reverra plus; c'était sacré, comme l'irrévocable. Il y
avait là le sceau d'une puissance supérieure à l'homme: la puissance du
temps. Mais en Russie l'autorité touche à tout. L'Empereur qui sans
doute vit sur ma figure une expression de regret, me quitta en
m'assurant que son nouveau palais serait beaucoup plus vaste et plus
conforme aux besoins de sa cour que ne l'était l'ancien. Cette raison
répond à tout dans un pays comme celui-ci.

En attendant que la cour soit mieux logée, on englobe dans l'enceinte du
nouveau palais la petite église du Sauveur dans les bois. Ce vénérable
sanctuaire, le plus ancien du Kremlin et de Moscou, je crois, va donc
disparaître sous les belles murailles unies et blanches dont on
l'entourera, au grand regret des amateurs d'antiquités et de points de
vue pittoresques.

Au surplus, cette profanation se commet avec un respect dérisoire qui me
la rend plus odieuse: on se vante de laisser debout le vieux monument:
c'est-à-dire qu'il ne sera pas rasé, mais qu'il sera enterré vif dans un
palais. Tel est le moyen employé ici pour concilier le culte officiel du
passé avec la passion du comfort nouvellement importée d'Angleterre.
Cette manière d'embellir la ville nationale des Russes est tout à fait
digne de Pierre-le-Grand. Ne suffisait-il pas que le fondateur de la
nouvelle capitale eût abandonné l'ancienne? Voilà que ses successeurs la
démolissent sous prétexte de l'orner.

L'Empereur Nicolas pouvait acquérir une gloire personnelle; au lieu de
se traîner sur la route tracée par un autre, il n'avait qu'à quitter le
palais d'hiver brûlé à Pétersbourg, et revenir fixer à jamais la
résidence Impériale dans le Kremlin tel qu'il est; puis, pour les
besoins de sa maison, pour les grandes fêtes de la cour, il eût bâti
hors de l'enceinte sacrée tous les palais qu'il aurait cru nécessaires.
Par ce retour il eût réparé la faute du Czar Pierre, qui, au lieu
d'entraîner ses boyards dans la salle de spectacle qu'il leur bâtissait
sur la Baltique, eût pu et dû les civiliser chez eux, en profitant des
admirables éléments que la nature avait mis à leur portée et à sa
disposition; éléments qu'il a méconnus avec un dédain, avec une légèreté
d'esprit indignes d'un homme supérieur comme il l'était sous certains
rapports. Aussi, à chaque pas que l'étranger fait sur la route de
Pétersbourg à Moscou, la Russie, avec son territoire sans bornes, avec
ses immenses ressources agricoles, grandit dans son esprit autant que
Pierre-le-Grand rapetisse. Monomaque, au XIe siècle, était un prince
vraiment russe; Pierre Ier, au XVIIIe, grâce à sa fausse méthode de
perfectionnement, n'est qu'un tributaire de l'étranger, un singe des
Hollandais, un imitateur de la civilisation qu'il copie avec la minutie
d'un sauvage.

Si je voyais jamais le trône de Russie majestueusement replacé sur sa
véritable base, au centre de l'Empire russe, à Moscou; si
Saint-Pétersbourg, laissant ses plâtres et ses dorures retomber en
poussière dans le marais ruineux où on les apporta, redevenait ce qu'il
aurait dû être toujours, un simple port de guerre en granit, un
magnifique entrepôt de commerce entre la Russie et l'Occident, tandis
que, d'un autre côté, Kazan et Nijni serviraient d'échelles entre la
Russie et l'Orient; je dirais: la nation slave, triomphant par un juste
orgueil de la vanité de ses guides, vit enfin de sa propre vie, elle
mérite d'atteindre au but de son ambition; Constantinople l'attend: là
les arts et la richesse récompenseront naturellement les efforts d'un
peuple appelé à devenir d'autant plus grand, plus glorieux, qu'il fut
plus longtemps obscur et résigné.

Se figure-t-on la majesté d'une capitale assise au centre d'une plaine
de plusieurs milliers de lieues; d'une plaine qui va de la Perse à la
Laponie, d'Astrakan et de la mer Caspienne jusqu'à l'Oural, et à la mer
Blanche avec son port d'Archangel? puis en redescendant vers les
contrées plus naturellement habitables, elle borde la mer Baltique où se
trouvent Saint-Pétersbourg et Kronstadt, les deux arsenaux de Moscou;
enfin elle s'étend vers l'ouest et le sud, depuis la Vistule jusqu'au
Bosphore; là les Russes sont attendus; Constantinople sert de porte de
communication entre Moscou, la ville sainte des Russes, et le monde!!...
Certes, la majesté de cette ville Impériale avec toutes ses succursales
situées vers les quatre points du ciel, serait imposante entre toutes
les puissances de ce monde et justifierait le superbe emblème des
couronnes du trésor gardé au Kremlin.

L'Empereur Nicolas, malgré son grand sens pratique et sa profonde
sagacité, n'a pas discerné le meilleur moyen d'atteindre un tel but: il
vient de temps en temps se promener au Kremlin; ce n'est pas suffisant;
il aurait dû reconnaître la nécessité de s'y fixer; s'il l'a reconnue,
il n'a pas eu la force de se résigner à un tel sacrifice: c'est une
faute. Sous Alexandre, les Russes ont brûlé Moscou pour sauver l'Empire;
sous Nicolas, Dieu a brûlé le palais de Pétersbourg pour avancer les
destinées de la Russie: et Nicolas n'a pas répondu à l'appel de la
Providence. La Russie attend encore!... Au lieu de s'enraciner comme un
cèdre dans le seul terrain qui lui soit propre, il remue, il bouleverse
ce sol pour y bâtir des écuries et un palais. Il veut, dit-il, se loger
plus commodément pendant ses voyages, et dans cet intérêt misérable, il
oublie que chaque pierre de la forteresse nationale est un objet de
vénération pour les vrais Moscovites, ou du moins, qu'elle devrait
l'être. Ce n'était pas à lui, souverain superstitieusement obéi de son
peuple, d'ébranler par un sacrilége le respect des Moscovites pour le
seul monument vraiment national qu'ils possèdent. Le Kremlin est l'œuvre
du génie russe; mais cette merveille irrégulière, pittoresque, l'orgueil
de tant de siècles, va subir enfin le joug de l'art moderne; c'est
encore le goût de Catherine II qui règne sur la Russie.

Cette femme qui, malgré l'étendue de son esprit, ne connaissait rien aux
arts ni à la poésie, non contente d'avoir couvert l'Empire de monuments
informes, copiés d'après les chefs-d'œuvre de l'antiquité, a laissé un
plan pour rendre plus régulière la façade du Kremlin; et voilà que son
petit-fils exécute en partie ce projet monstrueux: des surfaces planes
et blanches, des lignes roides, des angles droits remplacent les pleins
et les vides où se jouaient les ombres et la lumière; les terrasses, les
escaliers extérieurs, les rampes, les admirables saillies et les
renfoncements, sources de contrastes et de surprises qui plaisaient à
l'œil et faisaient rêver l'esprit: ces murailles peintes, ces façades
incrustées de tuiles mauresques, ces palais de faïence de Delft dont
l'aspect parlait à l'imagination, vont disparaître. Qu'on les démolisse,
qu'on les enterre ou qu'on les regrette, peu importe, ils feront place à
de belles murailles bien lisses, à de belles baies de fenêtres bien
carrées et à de grandes portes cérémonieuses;... non, Pierre-le-Grand
n'est pas mort; des Asiatiques enrégimentés sous leur chef, voyageur
comme lui, comme lui imitateur de l'Europe, qu'il continue de copier
tout en affectant de la dédaigner, poursuivent leur œuvre de barbarie,
soi-disant de civilisation, trompés qu'ils sont par la parole d'un
maître qui a pris pour devise l'uniformité et pour emblème l'uniforme.

Il n'y a donc pas d'artistes en Russie; il n'y a pas d'architectes: tout
ce qui conserve quelque sentiment du beau devrait se jeter aux pieds de
l'Empereur et lui demander la grâce de son Kremlin. Ce que l'ennemi n'a
pu faire l'Empereur l'accomplit: il détruit les saints remparts dont les
mines de Bonaparte ont à peine fait sauter un coin.

Et moi qui suis venu au Kremlin pour voir gâter cette merveille
historique, j'assiste à l'œuvre impie sans oser jeter un seul cri de
douleur, sans demander au nom de l'histoire, au nom des arts et du goût
le salut des vieux monuments condamnés à disparaître sous les
conceptions avortées de l'architecture moderne. Je proteste, mais tout
bas contre ce crime de lèse-nationalité, de lèse-bon goût, contre ce
mépris de l'histoire; et si quelques hommes des plus spirituels et des
plus savants qu'il y ait ici osent m'écouter, voici ce qu'ils m'osent
répondre: «L'Empereur, disent-ils imperturbablement, veut que sa
nouvelle résidence soit plus _convenable_ que ne l'était l'ancienne; de
quoi vous plaignez-vous?» (convenable est le mot sacramentel du
despotisme russe.) «Il a ordonné qu'elle fût rebâtie à la place même du
palais de ses ancêtres? il n'y aura rien de changé.»

Et voilà le courage que la peur donne aux esprits les plus distingués:
le courage de l'absurde!! Je suis prudent et ne réplique rien, parce que
je suis étranger et partant plus indifférent que ne le doit être un
homme du pays. Mais moi Russe, je défendrais pierre à pierre les vieux
murs, les tours magiques de la forteresse des Ivan et je préférerais le
cachot sous la Néva, ou l'exil, à la honte de rester muet complice de ce
vandalisme Impérial!!... Le martyr du bon goût aurait encore une place
honorable au-dessous des martyrs de la foi: les arts sont une religion,
et de nos jours ce n'est pas la moins puissante ni la moins révérée.

La vue qu'on a du haut de la terrasse du Kremlin est magnifique: c'est
surtout le soir qu'il faut l'admirer; je viens de retourner seul au pied
du clocher de Jean-le-Grand, la tour Velikoï, la plus élevée du Kremlin,
et je crois de Moscou; de là j'ai vu coucher le soleil, et j'y
reviendrai souvent, car rien ne m'intéresse à Moscou comme le Kremlin.

Les plantations nouvelles dont depuis quelques années on a entouré la
plus grande partie de ses remparts sont un ornement de fort bon goût.
Elles embellissent la ville marchande, ville toute moderne et en même
temps elles encadrent l'Alcazar des vieux Russes. Les arbres ajoutent à
l'effet pittoresque des murailles anciennes. Il y a de vastes espaces
dans l'épaisseur des murs de ce château fabuleux; on y voit des
escaliers dont la hardiesse et la hauteur font rêver; on y suit de l'œil
tout une population de morts qu'on ressuscite en esprit, et qui
descendent des pentes douces, qui parcourent des terre-pleins, qui
s'appuient sur des balustrades, au sommet de leurs vieilles tours,
lesquelles sont portées sur des voûtes étonnantes d'audace et de
solidité; de là elles jettent sur le monde le regard froid et dédaigneux
de la mort: plus je contemple ces masses inégales et d'une variété de
forme infinie, et plus j'en admire l'architecture biblique et les
poétiques habitants.

Quand le soleil disparaît derrière les arbres du jardin, ses rayons
éclairent encore le sommet des tourelles du palais et des églises, qui
brillent dans l'azur foncé du ciel, avec tous leurs clochers: c'est un
tableau magique.

Il y a au milieu de la promenade qui fait extérieurement le tour des
remparts une voûte que je vous ai déjà décrite, mais qui vient de
m'étonner comme si je l'eusse aperçue pour la première fois, c'est un
souterrain monstre. Vous quittez une ville au sol inégal, une ville
toute hérissée de tours qui s'élèvent jusqu'aux nues, vous vous enfoncez
sous un chemin couvert et sombre; vous montez dans ce souterrain obscur
dont la pente est longue et rapide: parvenu au sommet, vous vous
retrouvez sous le ciel et vous planez au-dessus d'une autre partie de la
ville jusque-là inaperçue qui se confond avec la poussière animée des
promenades et s'étend sous vos pieds au bord d'une rivière à demi
desséchée par l'été, la Moskowa; quand les derniers rayons du soleil
sont près de s'éteindre, on voit le reste d'eau oublié dans le lit de ce
fleuve se colorer d'une teinte de feu. Figurez-vous ce miroir naturel
encadré dans de gracieuses collines dont les masses sont rejetées aux
extrémités du paysage comme la bordure d'un tableau: c'est imposant!
Plusieurs de ces monuments lointains, entr'autres l'hospice des enfants
trouvés, sont grands comme une ville, ce sont des établissements de
charité, des écoles, des fondations pieuses. Figurez-vous la Moskowa
avec son pont de pierre, figurez-vous les vieux couvents avec leurs
innombrables coupoles, avec leurs petits dômes métalliques qui
représentent au-dessus de la ville sainte des colosses de prêtres
perpétuellement en prière, représentez-vous le tintement adouci des
cloches dont le son est particulièrement harmonieux en ce pays, murmure
pieux qui s'accorde avec le mouvement d'une foule calme, et cependant
nombreuse, continuellement animée, mais jamais agitée par le passage
silencieux et rapide des chevaux et des voitures dont le nombre est
grand à Moscou comme à Pétersbourg; et vous aurez l'idée d'un soleil
couchant dans la poussière de cette vieille cité. Toutes ces choses font
que, chaque soir d'été, Moscou devient une ville unique au monde: ce
n'est ni l'Europe ni l'Asie: c'est la Russie, et c'en est le cœur.

Au delà des sinuosités de la Moskowa, au-dessus des toits enluminés et
de la poussière pailletée de la ville, on découvre la montagne des
Moineaux. C'est du haut de cette côte que nos soldats aperçurent Moscou
pour la première fois...

Quel souvenir pour un Français!! En parcourant de l'œil tous les
quartiers de cette grande ville, j'y cherchais en vain quelques traces
de l'incendie qui réveilla l'Europe et détrôna Bonaparte. De conquérant,
de dominateur qu'il était en entrant à Moscou, il est sorti de la ville
sainte des Russes, fugitif et désormais condamné à douter de la fortune
dont il croyait l'inconstance vaincue.

Le mot cité par l'abbé de Pradt, et pourtant avéré, donne ce me semble
la mesure de ce qui peut entrer de cruauté dans l'ambition désordonnée
d'un soldat: «_Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas_,» s'écriait à
Varsovie le héros sans armée. Eh quoi! dans ce moment solennel, il ne
pensait qu'à la figure qu'il allait faire dans un article de journal!...
Certes, les cadavres de tant d'hommes qui périssaient pour lui n'étaient
rien moins que ridicules! la colossale vanité de l'empereur Napoléon
pouvait seule être frappée du côté moquable de ce désastre qui fera
trembler les nations jusqu'à la fin des siècles et dont le seul souvenir
rend depuis trente ans la guerre impossible en Europe. S'occuper de soi
dans un moment si solennel, c'est pousser la personnalité jusqu'au
crime. Le mot cité par l'archevêque de Malines est le cri du cœur de
l'égoïste, un instant maître du monde, mais qui n'a pu l'être de soi. Ce
trait d'inhumanité, dans un pareil moment, sera noté par l'histoire
lorsqu'elle aura pris le temps de devenir équitable.

J'aurais voulu pouvoir relever devant moi la décoration de cette scène
d'épopée, le plus étonnant événement des temps modernes: mais tous
s'efforcent ici de faire oublier les grandes choses: un peuple esclave a
peur de son propre héroïsme, et dans cette nation d'hommes naturellement
et nécessairement discrets et prudents, chacun s'efface pour lutter
d'insignifiance et d'obscurité. On n'aspire qu'à disparaître, on
s'annule à l'envi et l'on jette les nobles actions, les hauts faits à la
tête de ses rivaux, de ses ennemis, comme ailleurs les ambitieux
s'entre-reprochent les bassesses. Je n'ai trouvé personne ici qui voulût
répondre à mes questions sur le trait de patriotisme et de dévouement le
plus glorieux de l'histoire de Russie.

En rappelant aux étrangers de tels faits je ne me sens pas humilié dans
mon orgueil national. Quand je pense à quel prix ce peuple a reconquis
son indépendance, je reste fier, quoique assis sur les cendres de nos
soldats: la défense donne la mesure de l'attaque; l'histoire dira que
l'une fut au niveau de l'autre; mais, comme elle est incorruptible, elle
ajoutera que la défense fut plus juste.

C'est à Napoléon de répondre à ceci: la France était alors dans la main
d'un seul homme; elle agissait, elle ne pensait plus; elle était ivre de
gloire comme les Russes sont ivres d'obéissance; c'est à ceux qui
pensent pour tout un peuple de répondre des événements. Ici maintenant
toutes ces grandes choses ne sont bonnes qu'à être oubliées, et si l'on
s'en souvient, ce n'est pas pour s'en vanter, c'est pour s'en excuser.

Rostopchin, après avoir passé des années à Paris, où il avait même
établi sa famille, eut la fantaisie de retourner dans son pays. Mais,
redoutant la gloire patriotique attachée à tort ou à raison, à son nom,
il se fit précéder auprès de l'Empereur Alexandre par une brochure
publiée uniquement dans le but de prouver que l'incendie de Moscou avait
éclaté spontanément, et que cette catastrophe n'avait pas été le
résultat d'un plan concerté d'avance. Ainsi Rostopchin mettait tout son
esprit à se justifier en Russie de l'héroïsme dont il était accusé par
l'Europe étonnée de la grandeur et, depuis sa brochure, de la misère de
cet homme, né pour servir un meilleur gouvernement!... Quoi qu'il en
soit, cachant, reniant son courage, il se plaignait amèrement de cette
espèce de calomnie d'un genre nouveau, par laquelle on voulait faire
d'un général obscur le libérateur de son pays!

L'Empereur Alexandre, de son côté, n'a cessé de répéter qu'il n'avait
jamais donné l'ordre d'incendier sa capitale.

Ce combat de médiocrité est caractéristique; on ne peut assez s'étonner
de la sublimité du drame, en voyant par quels acteurs il fut joué.
Jamais comédiens se sont-ils donné tant de peine pour persuader aux
spectateurs qu'ils ne comprenaient rien à ce qu'ils faisaient?

Aussitôt que j'eus lu Rostopchin, je l'ai pris au mot, car je me suis
dit: un homme qui a si peur de passer pour grand est bien ce qu'il
prétend être. En ce genre, on doit croire les gens sur parole; la fausse
modestie elle-même est sincère malgré elle; c'est un brevet de
petitesse; car les hommes vraiment supérieurs n'affectent rien: ils se
rendent justice tout bas, et s'ils sont forcés de parler d'eux, ils le
font sans orgueil, mais aussi sans trompeuse humilité, il y a longtemps
que j'ai lu cette singulière brochure; jamais elle ne m'est sortie de la
mémoire, parce qu'elle m'a révélé dès lors l'esprit du gouvernement et
de la nation russes.

Au moment où j'ai quitté le Kremlin, il faisait presque nuit; les
teintes des édifices de Moscou, dont quelques-uns sont grands comme des
villes, et celles des coteaux lointains s'étaient doucement rembrunies;
le silence et la nuit descendaient sur la ville; les sinuosités de la
Moskowa n'étaient plus dessinées en traits éclatante; le soleil ne
réfléchissait plus ses lueurs brillantes dans les flaques d'eau du
fleuve à demi desséché; la flamme de l'occident assoupie, éteinte, était
devenue brune; ce site grandiose et tous les souvenirs que son aspect
réveillait en moi me serraient le cœur; je croyais voir l'ombre d'Ivan
IV, d'Ivan-le-Terrible, se lever sur la plus haute des tours de son
palais désert et, à l'aide de sa sœur et amie, Élisabeth d'Angleterre,
s'efforcer de noyer Napoléon dans une mare de sang!... Ces deux fantômes
semblaient applaudir à la chute du géant qui, par un arrêt fatal, devait
en tombant laisser ses deux ennemis plus puissants qu'il ne les avait
trouvés.

L'Angleterre et la Russie ont sujet de rendre des actions de grâces à
Bonaparte, aussi ne les lui refusent-elles point. Tel ne fut pas pour la
France le résultat du règne de Louis XIV. Aussi la haine européenne
a-t-elle survécu pendant un siècle et demi au grand roi, tandis que le
grand capitaine est déifié depuis sa chute, et que, à de rares
exceptions près, ses geôliers ne craignent pas de mêler leur voix
discordante au concert de louanges parties de tous les bouts de
l'Europe; phénomène historique que je crois unique dans les annales du
monde, et qui ne s'explique que par l'esprit d'opposition dominant
aujourd'hui chez toutes les nations civilisées. Au surplus le règne de
cet esprit-là tire à sa fin. Nous pouvons donc espérer de lire bientôt
des écrits où Bonaparte sera jugé en lui-même, et sans allusions
malignes contre le pouvoir régnant en France ou ailleurs.

J'aspire à voir se lever le jour du jugement pour cet homme, aussi
étonnant par les passions qu'il fomente après sa mort que par les
actions de sa vie. La vérité n'atteint encore que le piédestal de cette
figure, défendue jusqu'à présent contre l'équitable sévérité de
l'histoire par le double prestige des fortunes et des infortunes les
plus inouïes.

Il faudra pourtant bien que nos neveux apprennent qu'il avait plus
d'étendue d'esprit que de dignité de caractère, et qu'il fut plus grand
par son talent à profiter du succès que par sa constance à lutter contre
les revers. Alors, mais seulement alors, les terribles conséquences de
son immoralité politique et de tous les mensonges de son gouvernement
machiavélique seront atténuées.

Descendu des terrasses du Kremlin, je suis rentré chez moi fatigué comme
un homme qui vient d'assister à une horrible tragédie, ou plutôt comme
un malade qui se réveille du cauchemar avec la fièvre.



LETTRE VINGT-HUITIÈME.

Aspect oriental de Moscou.--Les chefs-d'œuvre manquent à cette
ville.--Rapport qui existe entre son architecture et le caractère de ses
habitants.--Ce que les Russes répondent au reproche d'inconstance qu'on
leur adresse.--Fabriques de soie.--Apparences de liberté.--À quoi elles
tiennent.--Club anglais.--Isolement de Moscou au milieu d'un vaste
continent.--Piété des Russes.--Entretien sur ce sujet avec un homme
d'esprit.--L'Angleterre sait bien tirer parti de l'hypocrisie.--L'Église
anglicane.--Ses inconséquences.--Les vrais dévots et les hommes
d'État.--Erreur des libéraux lorsqu'ils repoussent le
catholicisme.--Politique de l'Angleterre.--Sur quoi elle s'appuie.--Vrai
moyen de faire la guerre à l'Angleterre.--Sacerdoce des journaux.--Ce
gouvernement est-il plus moral que celui des ecclésiastiques?--Église
gréco-russe.--Silence officiel.--Point de prédication.--Point
d'enseignement religieux en public.--Sectes nombreuses.--Le calvinisme y
domine.--Mauvaise politique.--Secte qui favorise la polygamie.--Corps
des marchands.--Fête publique au monastère de Devitscheipol.--Vierge
miraculeuse.--Tombeaux de plusieurs princesses de la famille
Impériale.--Cimetière.--Foule populaire.--Caractère particulier des
paysages.--Le pays dans la ville.--Ivrognerie: vice des Russes.--Ce qui
l'excuse.--Emblème de la nation et de son gouvernement.--Place où se
donne la fête.--Site du couvent.--Singularité de cette
fête.--Physionomie du peuple.--Poésie cachée.--Chant des Cosaques du
Don.--Mélodie analogue aux folies d'Espagne.--Style de la musique chez
les peuples septentrionaux.--Les Cosaques.--Leur caractère.--Subterfuge
indigne employé par les officiers.--Courage extorqué.--L'Attelage: fable
polonaise traduite.


     Moscou, ce 12 août 1839.


Avant de venir en Russie, j'avais lu, je crois, la plupart des
descriptions de Moscou publiées par les voyageurs; cependant je ne me
figurais pas le singulier aspect de cette cité montueuse, sortant de
terre comme par magie, et apparaissant dans des espaces unis, immenses,
avec ses collines encore exhaussées par les bâtiments qu'elles
supportent au milieu d'une plaine onduleuse. C'est une décoration de
théâtre. Moscou est à peu près le seul pays de montagnes qu'il y ait au
centre de la Russie... N'allez pas, sur ce mot, vous imaginer la Suisse
ou l'Italie: c'est un terrain inégal, voilà tout. Mais le contraste de
ces accidents du sol au milieu d'espaces où l'œil et la pensée se
perdent comme dans les savanes de l'Amérique ou comme dans les steppes
de l'Asie, produit des effets surprenants. C'est la ville des panoramas.
Avec ses sites pompeux et ses édifices bizarres, qui auraient pu servir
de modèles aux fantastiques compositions de Martin, elle rappelle l'idée
qu'on s'est formée, sans trop savoir pourquoi, de Persépolis, de Bagdad,
de Babylone, de Palmyre: romanesques capitales de pays fabuleux, dont
l'histoire est une poésie et l'architecture un rêve; en un mot, à
Moscou, on oublie l'Europe. Voilà ce que j'ignorais en France.

Les voyageurs ont donc manqué à leur devoir. Il en est un surtout auquel
je ne puis pardonner de ne m'avoir pas fait jouir de son séjour en
Russie. Nulle description ne vaut les dessins d'un peintre exact et
pittoresque à la fois, comme Horace Vernet. Quel homme fut jamais mieux
doué pour sentir et pour faire sentir aux autres l'esprit qui vit dans
les choses? La vérité de la peinture, c'est la physionomie des objets:
il la comprend comme un poëte, et la reproduit comme un artiste: aussi
je ne sors pas de colère contre lui, chaque fois que je reconnais
l'insuffisance de mes paroles: regardez les Horace Vernet, vous
dirais-je, et vous connaîtrez Moscou; ainsi j'atteindrais mon but sans
peine, tandis que je me fatigue à le manquer.

Ici tout fait paysage. Si l'art a peu fait pour cette ville, le caprice
des ouvriers et la force des choses y ont créé des merveilles. L'aspect
extraordinaire des groupes d'édifices, la grandeur des masses frappent
l'imagination. À la vérité, c'est une jouissance d'un ordre inférieur:
Moscou n'est pas le produit du génie, les connaisseurs n'y trouveraient
aucun monument digne d'un examen attentif; ce n'est pas non plus une
majestueuse solitude où le temps démolit en silence ce qu'a fait la
nature: c'est l'habitation désertée de quelque race de géants, race
intermédiaire entre Dieu et l'homme; c'est l'œuvre des cyclopes. On ne
saurait la comparer au reste de l'Europe; mais dans une ville où nul
grand artiste en aucun genre n'a laissé l'empreinte de sa pensée, on
s'étonne, rien de plus; or, l'étonnement s'épuise vite, et l'âme ne se
complaît guère à l'exprimer.

Toutefois il n'y a pas jusqu'au désenchantement qui suit ici la première
surprise, dont je ne tire quelque leçon; il marque un rapport intime
entre l'aspect de la ville et le caractère des hommes. Les Russes aiment
ce qui brille, ils se laissent séduire par l'apparence, et c'est aussi
ce qui séduit en eux: faire envie, n'importe à quel prix, voilà leur
bonheur! L'orgueil ronge l'Angleterre, la vanité rouille la Russie.

Je sens le besoin de vous rappeler ici que les généralités passent
toujours pour des injustices. Toutefois le retour périodique de cette
précaution oratoire doit vous ennuyer autant qu'il me fatigue; je
voudrais donc, une fois pour toutes, faire réserve des exceptions, et
protester de mon respect, de mon admiration pour les mérites et les
agréments individuels qui échappent naturellement à mes critiques. Après
tout, je me rassure en pensant que nous ne sommes pas à la Chambre, et
que nous ne discutons pas mes opinions à coups d'amendements et de
sous-amendements.

D'autres voyageurs ont dit avant moi que moins on connaît un Russe et
plus on le trouve aimable: on leur a répondu qu'ils parlaient contre
eux-mêmes, et que le refroidissement dont ils se plaignaient ne prouvait
que leur peu de mérite: «Nous vous avons bien accueillis, leur disent
les Russes, parce que nous sommes naturellement hospitaliers; et si nous
avons changé pour vous, c'est que nous vous avions d'abord estimé plus
que vous ne valez.» Cette réponse a été faite il y a longtemps à un
voyageur français, écrivain habile, mais d'une excessive réserve,
commandée par sa position, et dont je ne veux citer ici ni le livre ni
le nom. Le petit nombre de vérités qu'il avait laissé entrevoir dans ses
récits pâles de prudence, lui ont attiré néanmoins beaucoup de
désagréments. C'était bien la peine de se refuser l'usage de l'esprit
qu'il avait pour se soumettre à des exigences qu'on ne satisfait jamais,
pas plus en les flattant qu'en en faisant justice! Il n'en coûte pas
plus de les braver: c'est ce que je fais comme vous le voyez.

Moscou s'enorgueillit du progrès de ses fabriques; les soieries russes
luttent ici avec celles de l'Orient et de l'Occident. La ville des
marchands, le Kitaigorod, ainsi que la rue surnommée le pont des
Maréchaux, où se trouvent les boutiques les plus élégantes, sont comptés
parmi les curiosités de cette capitale. Si j'en fais mention, c'est
parce que je pense que les efforts du peuple russe pour s'affranchir du
tribut qu'il paie à l'industrie des autres peuvent avoir de graves
conséquences politiques en Europe.

La liberté qui règne à Moscou n'est qu'une illusion; cependant on ne
peut nier que, dans les rues de cette ville, il n'y ait des hommes qui
paraissent se mouvoir spontanément, des hommes qui pour penser et pour
agir n'attendent l'impulsion que d'eux-mêmes. Moscou est en cela bien
différent de Pétersbourg.

Parmi les causes de cette singularité je mets en première ligne la vaste
étendue et les accidents du territoire au milieu duquel Moscou a pris
racine. L'espace et l'inégalité (je prends ici ce mot dans toutes ses
acceptions) sont des éléments de liberté, car l'égalité absolue est
synonyme de tyrannie, puisque c'est la minorité mise sous le joug; la
liberté et l'égalité s'excluent, à moins de réserves et de combinaisons
plus ou moins habiles qui dénaturent ou neutralisent les choses tout en
conservant les mots.

Moscou reste comme enterré au milieu même du pays dont il est la
capitale. De là le cachet d'originalité empreint sur ses édifices; de là
l'air de liberté qui distingue ses habitants; de là enfin le peu de goût
des Czars pour cette résidence à physionomie indépendante. Les Czars,
ces anciens tyrans, mitigés par la mode, qui les a métamorphosés en
Empereurs, bien plus, en hommes aimables, fuient Moscou. Ils préfèrent
Pétersbourg malgré tous ses inconvénients, parce qu'ils ont besoin
d'être en rapport continuel avec l'occident de l'Europe. La Russie,
telle que Pierre-le-Grand l'a faite, ne se fie pas à elle-même pour
vivre et pour s'instruire. À Moscou, on ne pourrait recevoir en sept
jours des pacotilles d'anecdotes de Paris, et rester au courant des
moindres commérages relatifs à la société, à la littérature éphémère de
l'Europe. Ces détails, tout misérables qu'ils nous paraissent, sont
cependant ce qui intéresse le plus la cour, et par conséquent la Russie.

Si les neiges glacées et les neiges fondantes ne rendaient les chemins
de fer nuls en ce pays pendant six et huit mois de l'année, vous verriez
le gouvernement russe devancer les autres dans la construction de ces
routes qui rapetissent la terre; car, plus que tout autre, il souffre de
l'inconvénient des distances. Mais on aura beau multiplier les lignes de
fer, augmenter la vitesse des transports, une vaste étendue de
territoire est et sera toujours le plus grand obstacle à la circulation
de la pensée, car le sol ne se laisse pas sillonner en tous sens comme
la mer; l'eau, qui au premier coup d'œil paraît destinée à diviser les
habitants de ce monde, est ce qui les unit. Merveilleux problème:
l'homme prisonnier de Dieu n'en est pas moins le roi de la nature.

Certes, si Moscou était un port de mer, ou seulement le centre d'un
vaste réseau, de ces ornières de métal, conducteurs électriques de la
pensée humaine, et qui semblent destinées à satisfaire quelques-unes des
impatiences du siècle où nous vivons, on n'y verrait pas ce que j'ai vu
hier au club anglais: des militaires de tout âge, des messieurs
élégants, des hommes graves et de jeunes étourdis, faire le signe de la
croix et se recueillir quelques instants avant de se mettre à table, non
pas en famille; mais, à table d'hôte, entre hommes. Les personnes qui
s'abstiennent de ce devoir religieux (il y en avait un assez grand
nombre) regardaient faire les autres sans s'étonner: vous voyez bien
qu'il y a encore huit cents bonnes lieues de Paris à Moscou.

Le palais où ce club est installé me paraît grand et beau, tout
l'établissement est conçu et dirigé convenablement; on y trouve à peu
près ce qu'on trouve ailleurs dans les clubs. Ceci ne m'a pas surpris;
mais ce que j'admire de très-bonne foi, c'est la piété des Russes. Et je
l'ai dit à la personne qui m'avait présenté à ce cercle.

Nous causions en tête à tête après le dîner, au fond du jardin du club.
«Il ne faut pas nous juger sur l'apparence, me répondit mon introducteur
qui est un Russe des plus éclairés, comme vous l'allez voir.--C'est
justement cette apparence, repris-je, qui m'inspire de l'estime pour
votre nation. Chez nous, on ne craint que l'hypocrisie; le cynisme est
pourtant bien plus funeste aux sociétés.--Oui, mais il révolte moins les
cœurs nobles.--Je le crois, repris-je, mais par quelle bizarrerie est-ce
surtout l'incrédulité qui crie au sacrilége dès qu'elle suppose au fond
du cœur d'un homme un peu moins de piété qu'il n'en affiche dans ses
actes et dans ses paroles? Si nos philosophes étaient conséquents, ils
toléreraient l'hypocrisie comme un des étais de la machine de l'État. La
foi est plus tolérante.--Je ne m'attendais pas à vous entendre faire
l'apologie de l'hypocrisie.--Je la déteste comme le plus odieux de tous
les vices; mais je dis que ne nuisant à l'homme que dans ses rapports
avec Dieu, l'hypocrisie est moins pernicieuse pour les sociétés que
l'incrédulité effrontée, et je soutiens que les âmes vraiment pieuses
ont seules le droit de la qualifier de profanation. Les esprits
irréligieux, les hommes d'État philosophes devraient la traiter avec
indulgence, et pourraient même s'en servir comme d'un puissant
auxiliaire politique; néanmoins, c'est ce qui n'est arrivé en France que
rarement, et à de longs intervalles, parce que la sincérité gauloise se
refuse à tirer parti du mensonge pour gouverner les hommes; mais le
génie calculateur d'une nation rivale a su se plier mieux que nous au
joug des fictions salutaires. La politique de l'Angleterre, pays où
règne l'esprit pratique par excellence, n'a-t-elle pas généreusement
rémunéré chez elle l'inconséquence théologique et l'hypocrisie
religieuse? L'Église anglicane est certes beaucoup moins réformée que ne
l'est l'Église catholique, depuis que le concile de Trente a fait droit
aux réclamations légitimes des princes et des peuples; il est absurde de
détruire l'unité, sous prétexte d'abus, tout en perpétuant ces mêmes
abus pour l'abolition desquels on s'est arrogé le funeste droit de faire
secte; pourtant, cette Église fondée sur des contradictions patentes et
appuyée par l'usurpation, aide encore aujourd'hui le pays à poursuivre
la conquête du monde, et le pays la récompense par une protection
hypocrite; cela peut paraître révoltant, mais c'est un moyen de force.
Aussi je soutiens que ces inconséquences et ces hypocrisies monstrueuses
aux yeux des hommes sincèrement religieux, ne sauraient choquer des
philosophes ni des hommes d'État.--Vous ne prétendez pas dire qu'il n'y
ait nuls chrétiens de bonne foi chez les anglicans?--Non, j'admets des
exceptions, il y en a toujours à tout; je soutiens seulement que chez
ces chrétiens-là, le grand nombre manque de logique, ce qui n'empêche
pas, je vous le répète, que je n'envie pour la France la politique
religieuse de l'Angleterre, de même qu'ici j'admire à chaque pas que je
fais la pieuse soumission du peuple russe. Chez les Français, tout
prêtre en crédit devient un oppresseur aux yeux des esprits forts qui
gouvernent le pays en le désorganisant depuis tantôt cent trente ans,
soit ouvertement par leur fanatisme révolutionnaire, soit tacitement par
leur indifférence philosophique.»

L'homme vraiment éclairé avec qui je causais parut réfléchir
sérieusement; puis après un silence assez long, il reprit: «Je ne suis
pas si loin que vous le pensez de partager votre opinion; car depuis
l'expérience que j'ai acquise pendant mes voyages, une chose m'a
toujours paru impliquer contradiction, c'est l'éloignement des libéraux
pour la religion catholique. Je parle même de ceux qui se disent
chrétiens. Comment ces esprits (il y en a qui raisonnent juste, et
poussent les arguments jusqu'à leurs dernières conséquences), comment ne
voient-ils pas qu'en renonçant à la religion romaine, ils se privent
d'une garantie contre le despotisme local que tout gouvernement, de
quelque nature qu'il soit, tend toujours à exercer chez soi?--Vous avez
bien raison, répliquai-je; mais le monde se conduit par la routine; et
pendant des siècles, les meilleurs esprits ont tellement crié contre
l'intolérance et l'avidité de Rome, que personne encore n'a pu
s'habituer chez nous à changer de point de vue, et à regarder le pape en
sa qualité de chef spirituel de l'Église, comme l'immuable appui de la
liberté religieuse dans toute la chrétienté; et en sa qualité de
souverain temporel, comme une puissance vénérable, embarrassée dans ses
devoirs de double nature, complication inévitable peut-être pour
conserver son indépendance au vicaire de Jésus-Christ, dont la politique
est devenue inoffensive au dehors, à force de faiblesse au dedans.
Comment ne voit-on pas d'un coup d'œil qu'il suffirait qu'une nation fût
sincèrement catholique pour devenir inévitablement l'adversaire de
l'Angleterre, dont la puissance politique s'appuie uniquement sur
l'hérésie? Que la France arbore et défende de toute la force de sa
conviction la bannière de l'Église catholique, elle fait par cela seul,
d'un bout du monde à l'autre, une guerre terrible à l'Angleterre. Ce
sont de ces vérités qui devraient sauter aux yeux de tout le monde
aujourd'hui, et qui pourtant n'ont frappé jusqu'à présent chez nous que
l'esprit de quelques personnes intéressées, et dès lors sans autorité;
car, et ceci est une autre bizarrerie de notre époque, on se figure en
France qu'un homme a tort dès qu'on soupçonne qu'il a quelque intérêt à
avoir raison: le bon sens aurait plus de crédit, s'il était bien prouvé
qu'il ne rapporte jamais rien...

«Tel est le désordre d'idées produit par cinquante ans de révolutions et
cent ans et plus de cynisme philosophique et littéraire. N'ai-je pas
raison de vous envier votre foi?

--Mais le résultat de votre politique religieuse serait de mettre la
nation aux pieds de ses prêtres.

--Les exagérations pieuses ne sont pas ce que je vois de plus à redouter
dans notre siècle; mais quand la piété des fidèles serait aussi
menaçante qu'elle me le paraît peu, je ne reculerais pas pour cela
devant les conséquences de mes principes; tout homme qui veut obtenir ou
faire quelque chose de positif en ce monde, se met nécessairement aux
pieds de quelqu'un, pour me servir de votre expression.

--D'accord, mais j'aime encore mieux flatter le gouvernement des
journalistes que celui des prêtres; la liberté de la pensée a plus
d'avantages que d'inconvénients.

--Si vous aviez vu de près, comme je les ai vus, la tyrannie de l'esprit
et les résultats du pouvoir arbitraire de la plupart des hommes qui
dirigent la presse périodique en France, vous ne vous contenteriez pas
de ce beau mot: liberté de la pensée; vous demanderiez la chose, et
bientôt vous reconnaîtriez que le sacerdoce des journalistes s'exerce
avec autant de partialité et beaucoup moins de moralité que l'autorité
des ecclésiastiques. Laissant un moment de côté la politique, allez
demander aux journaux ce qui les décide dans la part de renommée qu'ils
accordent à chacun... la moralité d'un pouvoir dépend de l'école par
laquelle sont obligés de passer les hommes qui se destinent à en user.
Or, vous ne croyez pas que l'école du journalisme soit plus capable
d'inspirer des sentiments vraiment indépendants, vraiment humains, que
ne l'est l'école sacerdotale. Toute la question est là; et la France
d'aujourd'hui est appelée à la résoudre ainsi que bien d'autres
questions, par des transactions conformes à l'esprit du temps; car
quelle que soit l'opinion qui prévaudra, je me rassure en pensant que
Dieu n'applique jamais rigoureusement la logique humaine au gouvernement
de ce monde, et que les hommes à sentiments inflexibles, à idées
absolues, exclusives, ne conservent que pendant bien peu de moments le
pouvoir qu'ils usurpent quelquefois...

«Mais laissons là les considérations générales, et donnez-moi une idée
de l'état de la religion dans votre pays; dites-moi quelle est la
culture d'esprit des hommes qui enseignent et qui expliquent l'Évangile
en Russie?»

Bien qu'adressée à un homme fort supérieur, cette question eût été
indiscrète à Pétersbourg; à Moscou, je sentis qu'on pouvait la risquer
par la raison qu'ici règne cette liberté mystérieuse dont on use sans
s'en rendre compte, qu'on ne peut motiver ni définir, mais qui est
réelle, quoique la trompeuse confiance qu'elle inspire puisse parfois se
payer bien cher[51]. Voici en résumé ce que m'a répondu mon Russe
philosophe: j'emploie le mot dans l'acception la plus favorable. Vous
savez déjà de quelle nature sont ses opinions: après des années de
séjour dans les divers pays de l'Europe il est revenu en Russie
très-libéral, mais très-conséquent. Voici ce qu'il m'a dit:

«On a toujours prêché fort peu dans les églises schismatiques, et chez
nous, l'autorité politique et religieuse s'est opposée plus qu'ailleurs
aux discussions théologiques; sitôt qu'on a voulu commencer à expliquer
les questions débattues entre Rome et Byzance, le silence a été imposé
aux deux partis. Les sujets de dispute ont si peu de gravité que la
querelle ne peut se perpétuer qu'à force d'ignorance. Dans plusieurs
institutions de filles et de garçons, à l'instar des jésuites, on a fait
donner quelques instructions religieuses; mais l'usage de ces
conférences n'est que toléré, et de temps à autre on l'abroge: un fait
qui vous paraîtra incompréhensible, quoiqu'il soit positif, c'est que la
religion n'est pas enseignée publiquement en Russie[52]. Il résulte de
là une multitude de sectes dont le gouvernement ne vous laisse pas
soupçonner l'existence.

«Il y en a une qui tolère la polygamie: une autre va plus loin: elle
pose en principes et met en pratique la communauté des femmes pour les
hommes, et des hommes pour les femmes.

«Il est défendu à nos prêtres d'écrire, même des chroniques: à chaque
instant un paysan interprète un passage de la Bible, qui, pris isolément
et appliqué à faux, donne aussitôt lieu à une nouvelle hérésie,
calviniste le plus souvent. Quand le pope du village s'en aperçoit,
l'hérésie a déjà gagné une partie des habitants de la commune, et grâce
à l'opiniâtreté de l'ignorance, elle s'est même enracinée jusque chez
les voisins: si le pope crie, aussitôt les paysans infectés sont envoyés
en Sibérie, ce qui ruine le seigneur, lequel, s'il est prévoyant, fait
taire le pope par plus d'un moyen; et quand, malgré tant de précautions,
l'hérésie arrive au point d'éclater aux yeux de l'autorité suprême, le
nombre des dissidents est si considérable qu'il n'est plus possible
d'agir: la violence ébruiterait le mal sans l'étouffer, la persuasion
ouvrirait la porte à la discussion, le pire des maux aux yeux du
gouvernement absolu; on n'a donc recours qu'au silence qui cache le mal
sans le guérir, et qui, au contraire, le favorise.

«C'est par les divisions religieuses que périra l'Empire russe; aussi,
nous envier, comme vous le faites, la puissance de la foi, c'est nous
juger sans nous connaître!!»

Telle est l'opinion des hommes les plus clairvoyants et les plus
sincères que j'aie rencontrés en Russie...

Un étranger digne de foi, établi depuis longtemps à Moscou, vient aussi
de me raconter qu'un marchand de Pétersbourg le fit dîner, il y a
quelques années, avec _ses trois femmes_; non pas ses concubines, ses
femmes légitimes: ce marchand était un dissident, sectateur secret d'une
nouvelle église. Je pense que les enfants que lui ont donnés ses trois
épouses n'ont pas été reconnus pour légitimes par l'État, mais sa
conscience de chrétien était tranquille.

Si je tenais ce fait d'un homme du pays, je ne vous le raconterais pas,
car vous savez qu'il est des Russes qui s'amusent à mentir pour dérouter
les voyageurs trop curieux et trop crédules, ce qui ne laisse pas que
d'entraver un métier difficile partout pour qui veut l'exercer en
conscience, mais plus difficile ici que partout ailleurs: le métier
d'observateur.

Le corps des négociants est très-puissant, très-ancien et très-considéré
à Moscou; l'existence de ces riches trafiquants rappelle la condition
des marchands de l'Asie: nouveau rapport entre les mœurs moscovites et
les usages de l'Orient, si bien retracés dans les contes arabes. Il y a
tant de points de ressemblance entre Moscou et Bagdad, que lorsqu'on
voyage en Russie, on perd la curiosité de voir la Perse: on la connaît.

J'ai assisté à une fête populaire autour du monastère de Devitscheipol.
Là les acteurs sont des soldats et des mugics; les spectateurs sont des
gens du monde qui ne laissent pas que d'y venir en grand nombre. Les
tentes et les baraques où l'on boit sont plantées près du cimetière: le
culte des morts sert de prétexte au plaisir du peuple. La fête a lieu en
commémoration de je ne sais quel saint dont on visite scrupuleusement
les reliques et les images entre deux libations de _kwass_. Il se fait
ce soir-là une consommation fabuleuse de cette boisson nationale.

La Vierge miraculeuse de Smolensk, d'autres disent sa copie, est
conservée dans ce couvent qui renferme huit églises.

Vers la fin du jour, je suis entré dans la principale; elle m'a paru
imposante: l'obscurité ajoutait à l'impression du lieu. Les nonnes ont
le soin d'orner les autels de leurs chapelles, et elles s'acquittent
très-exactement de ce devoir, le plus facile de leur état, sans doute;
quant aux devoirs les plus difficiles, ils sont, à ce qu'on m'assure,
assez mal observés, car s'il en faut croire des personnes bien
instruites, la conduite des religieuses de Moscou n'est rien moins
qu'édifiante.

Cette église renferme les tombeaux de plusieurs Czarines et princesses,
notamment celui de l'ambitieuse Sophie, sœur de Pierre-le-Grand, et le
tombeau de la Czarine Eudoxie, la première épouse de ce prince. Cette
malheureuse femme répudiée, je crois, en 1696, fut forcée de prendre le
voile à Sousdal.

L'Église catholique a tant de respect pour l'indissoluble nœud du
mariage, qu'elle ne permet à une femme mariée de se faire religieuse que
lorsque son époux entre en même temps dans les ordres ou prononce comme
elle des vœux monastiques. Telle est la règle; mais chez nous comme
ailleurs, les lois ont souvent plié sous les intérêts; toutefois,
l'histoire atteste que le clergé catholique est encore celui qui, dans
le monde entier, sait le mieux défendre les droits sacrés de
l'indépendance religieuse contre les usurpations de la politique
humaine.

L'Impératrice nonne mourut à Moscou, au monastère de Devitscheipol, en
1731.

Le préau de l'église est en partie consacré au cimetière qui est beau.
En général, les couvents russes ont plutôt l'air d'une agglomération de
petites maisons, d'un quartier de ville muré que d'une retraite
religieuse. Souvent détruits et rebâtis, ils ont une apparence moderne
sous ce climat où rien ne dure, nul édifice ne peut résister ici à la
guerre des éléments. Tout s'use en peu d'années et tout se refait à
neuf; aussi le pays a-t-il l'apparence d'une colonie fondée de la
veille. Le Kremlin seul semble destiné à braver le climat, et à vivre
autant que l'Empire dont il est l'emblème et le boulevard.

Mais si les couvents russes n'imposent pas par le style de
l'architecture, l'idée de l'irrévocable est toujours solennel. En
sortant de cette enceinte, je n'étais guère en train de me mêler à la
foule dont le bruit m'importunait. La nuit montait jusqu'au faîte des
églises; je me mis à examiner un des plus beaux sites de Moscou et des
environs; dans cette ville, les points de vue abondent. Du milieu des
rues, vous n'apercevez que les maisons qui les bordent; mais traversez
une grande place, montez quelques degrés, ouvrez une fenêtre, sortez sur
un balcon, sur une terrasse, vous découvrez aussitôt une ville nouvelle,
immense, répandue sur des collines assez profondément séparées par des
champs de blé, des étangs, des bois même: l'enceinte de cette cité est
un pays, et ce pays se prolonge jusque vers des campagnes inégales, mais
dont les ondulations ressemblent aux vagues de la mer. La mer, vue de
loin, fait toujours l'effet d'une plaine, quelqu'agités que soient ses
flots.

Moscou est la ville des peintres de genre; mais les architectes, les
sculpteurs et les peintres d'histoire n'ont rien à y voir, rien à y
faire. Des masses d'édifices espacés dans des déserts y forment une
multitude de jolis tableaux, et marquent hardiment les premiers plans
des grands paysages qui rendent cette vieille capitale un lieu unique
dans le monde, parce qu'elle est la seule grande cité qui, tout en se
peuplant, soit encore restée pittoresque comme une campagne. On y compte
autant de routes que de rues, de champs cultivés que de collines bâties,
de vallons déserts que de places publiques. Sitôt qu'on s'éloigne du
centre on se trouve dans un amas de villages, d'étangs, de forêts plutôt
que dans une ville: ici vous apercevez de distance en distance
d'imposants monastères qui s'élèvent, avec leurs multitudes d'églises et
de clochers; là vous voyez des coteaux bâtis, d'autres coteaux
ensemencés, ailleurs une rivière presqu'à sec en été; un peu plus loin
ce sont des îles d'édifices extraordinaires autant que variés; des
salles de spectacle avec leurs péristyles antiques sont environnées de
palais de bois, les seules habitations d'architecture nationale, et
toutes ces masses de constructions diverses sont à moitié cachées sous
la verdure; enfin cette poétique décoration est toujours dominée par le
vieux Kremlin aux murailles dentelées, aux tours extraordinaires et dont
la couronne rappelle la tête chenue des chênes d'une forêt. Ce Parthénon
des Slaves commande et protége Moscou; on dirait d'un doge de Venise
assis au milieu de son sénat.

Ce soir les tentes où s'entassaient les promeneurs de Devitscheipol
étaient empestées de senteurs diverses dont le mélange produisait un air
fétide; c'était du cuir de Russie parfumé, c'était des boissons
spiritueuses, de la bière aigre, du chou, c'était de la graisse aux
bottes des Cosaques, du musc et de l'ambre sur la personne de quelques
seigneurs venus là par désœuvrement, et qui paraissaient décidés à
s'ennuyer, ne fût-ce que par orgueil aristocratique; il m'eût été
impossible de respirer longtemps cet air méphitique.

Le plus grand des plaisirs de ce peuple, c'est l'ivresse, autrement dit,
l'oubli. Pauvres gens! il leur faut rêver pour être heureux; mais ce qui
prouve l'humeur débonnaire des Russes, c'est que lorsque des mugics se
grisent, ces hommes, tout abrutis qu'ils sont, s'attendrissent au lieu
de se battre et de s'entre-tuer selon l'usage des ivrognes de nos pays;
ils pleurent et s'embrassent: intéressante et curieuse nation!... il
serait doux de la rendre heureuse. Mais la tâche est rude, pour ne pas
dire impossible à remplir. Trouvez-moi le moyen de satisfaire les vagues
désirs d'un géant, jeune, paresseux, ignorant, ambitieux et garrotté au
point de ne pouvoir bouger ni des pieds ni des mains!... Jamais je ne
m'attendris sur le sort du peuple de ce pays sans plaindre également
l'homme tout-puissant qui le gouverne.

Je m'éloignai des tavernes et me mis à parcourir la place: des nuées de
promeneurs y soulevaient des flots de poussière. L'été d'Athènes est
long, mais les jours en sont courts, et, grâce à la brise de mer, l'air
n'y est guère plus chaud qu'il l'est à Moscou pendant le rapide été du
Nord. Cette saison est en Russie d'une chaleur insupportable; elle tire
à sa fin, la nuit revient et l'hiver la suit à grands pas; il va me
forcer d'abréger mon séjour, malgré l'intérêt que je trouverais à
prolonger ce voyage.

On ne souffre pas du froid à Moscou, c'est le refrain de tous les
apologistes du climat de la Russie; peut-être disent-ils vrai, mais huit
mois d'emprisonnement, de fourrures, de doubles fenêtres et de
précautions pour se garantir d'une gelée de 15 à 30 degrés, n'y a-t-il
pas là de quoi nous faire hésiter?

Le couvent de Devitscheipol est situé près de la Moskowa qu'il domine;
le champ de foire, comme on dit en Normandie, c'est-à-dire la place où
se donne la fête, est un terrain vague, descendant en pente, tantôt
douce, tantôt rapide, jusqu'au lit de la rivière qui, cette année,
ressemble à une route inégalement large, sablonneuse, sillonnée dans
toute sa longueur par un filet d'eau. D'un côté vers la campagne,
s'élèvent les tours du couvent qui bornent l'espace, et du côté opposé
apparaissent les édifices du vieux Moscou, qu'on entrevoit dans le
lointain; les échappées de vue sur la plaine et les masses de maisons
coupées par des masses d'arbres, les planches grises des cabanes à côté
du plâtre et de la chaux des splendides palais, les lointaines forêts de
pins entourant la ville d'une ceinture de deuil, les teintes lentement
décroissantes d'un long crépuscule: tout concourt ici à grandir l'effet
des monotones paysages du Nord. C'est triste, mais c'est imposant. Il y
a là une poésie écrite dans une langue mystérieuse que nous ne
connaissons pas: en foulant cette terre opprimée, j'écoute sans les
comprendre les lamentations d'un Jérémie ignoré; le despotisme doit
enfanter ses prophètes: l'avenir est le paradis des esclaves et l'enfer
des tyrans! quelques notes d'un chant douloureux, des regards obliques,
fourbes, furtifs, rusés, me font interpréter la pensée qui germe dans le
cœur de ce peuple; mais le temps et la jeunesse, qui bien qu'on la
calomnie, est plus favorable à l'étude que ne l'est l'âge mûr,
pourraient seuls m'enseigner nettement tous les mystères de cette poésie
de la douleur.

À défaut de documents positifs je m'amuse au lieu de m'instruire; la
physionomie du peuple, son costume moitié oriental, moitié finlandais,
contribuent incessamment à divertir le voyageur; je m'applaudis d'être
venu à cette fête si peu gaie, mais si différente de tout ce que j'ai vu
ailleurs.

Les Cosaques se trouvaient mêlés en grand nombre parmi les promeneurs et
les buveurs qui remplissaient la place. Ils formaient des groupes
silencieux autour de quelques chanteurs dont les voix perçantes
psalmodiaient des paroles mélancoliques sur une mélodie très-douce,
quoique le rhythme en soit fortement marqué. Cet air est le chant
national des Cosaques du Don. Il a quelque analogie avec la vieille
mélodie des folies d'Espagne; mais il est plus triste, c'est doux et
pénétrant comme la tenue du rossignol quand on l'entend de loin, la
nuit, au fond des bois. Quelquefois les assistants répétaient en chœur
les dernières paroles de la strophe.

En voici la traduction en prose vers par vers, qu'un Russe vient de
m'apporter.

     LE JEUNE COSAQUE.

     Ils poussent le cri d'alarme,
     J'entends mon cheval frapper la terre;
     Je l'entends hennir,
     Ne me retiens pas.

     LA JEUNE FILLE.

     Laisse les autres courir à la mort,
     Toi, trop jeune et trop doux,
     Tu veilleras encore cette fois sur notre chaumière;
     Tu ne passeras pas le Don.

     LE JEUNE COSAQUE.

     L'ennemi, l'ennemi, aux armes!...
     Je vais me battre pour vous;
     Doux avec toi, fier avec l'ennemi,
     Je suis jeune, mais j'ai du courage,
     Le vieux Cosaque rougirait de honte et de colère
     S'il partait sans moi.

     LA JEUNE FILLE.

     Vois ta mère pleurer,
     Vois ses genoux trembler;
     C'est elle et moi que va frapper ta lance
     Avant d'avoir atteint l'ennemi.

     LE JEUNE COSAQUE.

     En racontant la campagne,
     On me nommerait comme un lâche;
     Si je meurs, mon nom célébré par mes frères,
     Te consolera de ma mort.

     LA JEUNE FILLE.

     Non, le même tombeau nous réunira:
     Si tu meurs, je te suivrai,
     Tu pars seul, mais nous succomberons ensemble,
     Adieu; je n'ai plus de pleurs.

Le sens de ces paroles me paraît moderne, mais la mélodie leur prête un
charme d'ancienneté, de simplicité qui fait que je passerais des heures
sans ennui à les entendre répéter par les voix du pays.

À chaque refrain, l'effet augmente: autrefois on dansait à Paris un pas
russe que cette musique me rappelle. Mais sur les lieux, les mélodies
nationales produisent une tout autre impression; au bout de quelques
couplets on se sent pénétré d'un attendrissement irrésistible.

Il y a plus de mélancolie que de passion dans le chant des peuples du
Nord; mais l'impression qu'il cause ne peut s'oublier, tandis qu'une
émotion plus vive s'évanouit bientôt. La mélancolie dure plus longtemps
que la passion. Après avoir écouté cet air plusieurs fois, je le
trouvais moins monotone et plus expressif; c'est l'effet que produit
ordinairement la musique simple, la répétition lui donne une puissance
nouvelle. Les Cosaques de l'Oural ont aussi des chants particuliers; je
regrette de ne les avoir pas entendus.

Cette race d'hommes mériterait une étude à part; mais ce travail n'est
pas facile à faire pour un étranger pressé comme je le suis; les
Cosaques, mariés pour la plupart, sont une famille militaire, une horde
domptée plutôt qu'une troupe assujettie à la discipline du régiment.
Attachés à leurs chefs comme un chien l'est à son maître, ils obéissent
au commandement avec plus d'affection et moins de servilité que les
autres soldats russes. Dans un pays où rien n'est défini, ils se croient
les alliés, ils ne se sentent pas les esclaves du gouvernement Impérial.
Leur agilité, leurs habitudes nomades, la vitesse et le nerf de leurs
chevaux, la patience et l'adresse de l'homme et de la bête identifiés
l'un à l'autre, endurcis ensemble à la fatigue, aux privations, sont une
puissance. On ne peut s'empêcher d'admirer quel instinct géographique
aide ces sauvages éclaireurs de l'armée à se guider sans routes dans les
contrées qu'ils envahissent: dans les plus désertes, les plus stériles,
comme dans les plus civilisées et les plus peuplées. À la guerre, ce
seul nom de Cosaque ne répand-il pas d'avance la terreur chez les
ennemis? Des généraux qui savent bien employer une telle cavalerie
légère ont un grand moyen d'action que n'ont pas les capitaines des
armées plus civilisées.

Les Cosaques sont, dit-on, d'un naturel doux; ils ont plus de
sensibilité qu'on n'aurait droit d'en attendre d'un peuple aussi
grossier; mais l'excès de leur ignorance me fait de la peine pour eux et
pour leurs maîtres.

Quand je me rappelle le parti que les officiers tirent ici de la
crédulité du soldat, tout ce que j'ai de dignité dans l'âme se révolte
contre un gouvernement qui descend à de tels subterfuges, ou qui ne
punit pas ceux de ses serviteurs qui osent y recourir.

Je tiens de bonne part que plusieurs chefs des Cosaques conduisant leurs
hommes hors du pays, lors de la guerre de 1814 à 1815, leur disaient:
«Tuez beaucoup d'ennemis, frappez vos adversaires sans crainte. Si vous
mourez dans le combat, vous serez avant trois jours revenus auprès de
vos femmes et de vos enfants; vous ressusciterez en chair et en os,
corps et âme, qu'avez-vous donc à redouter?»

Des hommes habitués à reconnaître la voix de Dieu le Père dans celle de
leurs officiers, prenaient à la lettre les promesses qu'on leur faisait,
et se battaient avec l'espèce de courage que vous leur connaissez:
c'est-à-dire qu'ils fuient en maraudeurs tant qu'ils peuvent échapper au
danger; mais si la mort est inévitable ils l'affrontent en soldats.

Quant à moi, s'il fallait nécessairement recourir à de tels moyens ou à
des moyens semblables pour conduire ces pauvres braves gens, je ne
consentirais pas à rester huit jours leur officier. Tromper les hommes,
dût le mensonge créer des héros, me paraîtrait une tâche indigne d'eux
et de moi; je veux bien user du courage de ceux que je commande, mais je
veux pouvoir l'admirer tout en en profitant; les exciter par des moyens
légitimes à braver le danger, c'est le devoir d'un chef; les décider à
mourir en leur cachant la mort, c'est ôter la vertu à leur courage, la
dignité morale à leur dévouement; c'est agir en escamoteur d'âmes:
escobarderie militaire qui ne vaut pas mieux qu'une escobarderie
religieuse. Si la guerre excusait tout comme certaines gens le
prétendent, qui excuserait la guerre?

Mais peut-on se figurer sans épouvante et sans dégoût l'état moral d'une
nation dont les armées étaient dirigées de la sorte il n'y a pas
vingt-cinq ans? Ce qui se passe aujourd'hui, je l'ignore et je crains de
l'apprendre.

Ce trait est venu à ma connaissance, mais vous pouvez penser combien
d'autres ruses pires que celle-ci peut-être ou semblables à celle-ci, me
sont restées inconnues. Quand une fois on a recours à la puérilité pour
gouverner les hommes, où peut-on s'arrêter? Toutefois la supercherie n'a
qu'un effet borné; mais un mensonge par campagne et la machine de l'État
marche: à chaque guerre suffit sa fraude.

Je finis par une fable qui semble avoir été faite exprès pour justifier
ma colère. L'idée est d'un Polonais, l'évêque de Warmie, fameux par son
esprit, sous le règne de Frédéric II; l'imitation en français est du
comte Elzéar de Sabran.

     L'ATTELAGE.--FABLE.

     Un habile cocher menait un équipage,
     Avec quatre chevaux par couples attelés;
     Après les avoir muselés,
     En les guidant il leur tint ce langage:
     Ne vous laissez pas devancer,
     Disait-il à ceux de derrière;
     Ne vous laissez pas dépasser,
     Ni même atteindre, en si belle carrière,
     Disait-il à ceux de devant,
     Qui l'écoutaient le nez au vent;
     Un passant dans cette occurrence,
     Lui dit alors à ce propos:
     Vous trompez ces pauvres chevaux.
     Il est vrai, reprit-il, mais la voiture avance.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.



NOTES


[1: Ceci répond à une lettre reçue de Paris.]

[2: _Voir_ le portrait des Russes, lettre trente-deuxième, Moscou.]

[3: _Voyez_ l'épigraphe tome Ier et la conclusion tome IV.]

[4: Les Russes, superficiels en tout, ne sont profonds que dans l'art de
feindre.]

[5: _Voyez_ la description de Moscou.]

[6: Voyez _la Russie, la Pologne et la Finlande_, par M. J. H.
Schnitzler. Paris, chez Jules Renouard, 1835, p. 193.--Je dois dire une
fois pour toutes que ce bon et utile ouvrage, protégé à Pétersbourg, est
extrêmement partial, du moins dans la forme du langage, condition
nécessaire si l'on veut faire tolérer en Russie ce qu'on écrit touchant
ce pays.]

[7: _Voyez_ pour les nomenclatures, les mesures, les monuments et pour
toute la partie technique de la description des lieux, la statistique de
Schnitzler, page 200.]

[8: _Voyez_ tome III, la lettre vingt-troisième.]

[9: _Voyez_ dans l'Appendice, tome IV, l'histoire de l'emprisonnement
d'un Français, de M. Pernet, à Moscou.]

[10: _Voir_ lettre dix-huitième la description du costume de Fedor par
le prince *** dans l'histoire de Thelenef.]

[11: _Voyez_ l'histoire de Thelenef dans la lettre dix-huitième.]

[12: «Pierre Ier, en joignant par un canal la Msta à la Twer, avait
établi une communication entre la mer Caspienne et le lac Ladoga,
c'est-à-dire entre les rivages de la Perse et ceux de la mer Baltique;
mais le lac, souvent orageux, est hérissé d'écueils, sur lesquels la
Russie perdait chaque année un grand nombre de bâtiments. L'Empereur
Pierre Ier conçut le projet d'épargner au commerce ce passage funeste en
réunissant, par un nouveau canal, le Volkof à la Néva. Il commença les
travaux; mais il fut mal secondé. Les ingénieurs qui obtinrent sa
confiance se trompèrent et le trompèrent lui-même; les nivellements
furent mal pris, et cet ouvrage utile ne fut terminé que sous le règne
de Pierre II.»

(_Histoire de Russie et des principales nations de l'Empire russe_, par
Pierre Charles l'Évêque, 4e édition, publiée par Malte-Brun, Depping.)

Si j'insère ici cet extrait, c'est par un sentiment d'équité. Je juge
Pierre Ier d'une manière différente de la plupart des écrivains, et j'ai
trouvé juste de citer, à propos des travaux qui font honneur aux règnes
suivants, un trait propre à mettre en relief la sagacité d'esprit du
fondateur de l'Empire russe moderne. Il s'est trompé en général dans la
direction de sa politique intérieure, mais il apportait un jugement sûr,
un tact fin dans les détails de l'administration.]

[13: _Voyez_ tome II. treizième lettre, conversation de l'Empereur.]

[14: À quoi servent les institutions dans un pays où le gouvernement est
au-dessus des lois, où le peuple languit dans l'oppression à côté de la
justice, qui lui est montrée de loin comme on présente un morceau friand
à un chien qu'on bat s'il ose en approcher, comme une curiosité qui
subsiste à condition que personne n'y touche. On croit rêver quand sous
un régime aussi cruellement arbitraire, on lit dans la brochure de M. J.
Tolstoï, intitulée: _Coup d'œil sur la législature russe_, suivi d'un
léger aperçu sur l'administration de ce pays, ces paroles dérisoires:
«C'est elle (l'Impératrice Élisabeth) qui décréta l'abolition de la
peine de mort; cette question si difficile à résoudre, que les
publicistes les plus éclairés, les criminalistes et les jurisconsultes
de nos jours ont examinée, controversée et débattue sous toutes ses
faces sans parvenir à en trouver la solution, Élisabeth l'a résolue il y
a environ un siècle dans un pays qu'on ne cesse de représenter comme une
terre barbare.» Ce chant de triomphe exécuté d'un air si délibéré nous
donne un échantillon de la manière dont les Russes comprennent la
civilisation. En fait de progrès politique et législatif, la Russie
jusqu'à présent s'est contentée du mot; à la manière dont les lois sont
observées dans ce pays on ne risque rien de les faire douces. C'est
ainsi que par un système opposé on les faisait sévères dans l'Europe
occidentale du moyen âge et avec tout aussi peu de succès! On devrait
dire aux Russes: commencez par décréter la permission de vivre, vous
raffinerez ensuite sur le code pénal.

En 1836, la sœur d'un M. Pawlof, employé dans je ne sais quelle
administration, avait été séduite par un jeune homme qui refusait de
l'épouser, malgré les sommations du frère. Celui-ci apprenant que le
séducteur allait épouser une autre femme, attend le fiancé à la porte de
sa maison au moment où le cortége revient de la messe et il poignarde le
marié. Le lendemain, Pawlof fut dégradé, il allait subir la peine légale
de l'exil, lorsque l'Empereur, mieux informé, casse l'arrêt de
l'Empereur mal informé!... Le surlendemain, l'assassin est réhabilité.

Lors de l'affaire d'Alibaud, un Russe, qui n'est pas un paysan puisqu'il
est le neveu d'un des grands seigneurs les plus spirituels de la Russie,
déclamait contre le gouvernement français: quel pays, s'écriait-il;
juger un pareil monstre!... que ne l'exécutait-on le lendemain de
son attentat!!...

Voilà l'idée que les Russes se font du respect qu'on doit à la justice
et au monarque.

La courte brochure de M. J. Tolstoï n'est qu'un hymne en prose en
l'honneur du despotisme, qu'il confond sans cesse, soit à dessein, soit
naïvement, avec la monarchie tempérée; cet ouvrage est précieux par les
aveux qui s'y trouvent renfermés sous la forme de louanges: il a
d'ailleurs un caractère officiel comme tout ce que publient les Russes
qui veulent continuer de vivre dans leur pays. Voici quelques exemples
de cette flatterie innocente qui ailleurs s'appellerait insulte; mais
ici l'encens n'est pas raffiné. L'auteur loue l'Empereur Nicolas des
réformes introduites par ce prince dans le code des lois russes: grâce à
ces améliorations, dit-il, _aucun noble ne pourra désormais être mis aux
fers quelle que soit sa condamnation_. Ce titre de gloire du
législateur, rapproché des actes de l'Empereur, et particulièrement des
faits que vous venez de lire, vous donne la mesure de la confiance que
vous pouvez accorder aux lois de ce pays et à ceux qui
s'enorgueillissent tantôt de leur douceur, tantôt de leur efficacité.
Ailleurs le même courtisan..., j'allais dire écrivain, poursuit son
cours de louanges et nous exalte en ces termes ce qu'il prend pour la
constitution de son malheureux pays: «En Russie, la loi qui émane
directement du souverain, acquiert plus de force que les lois qui
proviennent des assemblées délibérantes par la raison qu'il y a un
_sentiment religieux_ attaché à tout ce qui dérive de ce principe,
l'Empereur _étant le chef-né de la religion du pays_; et le peuple que
des doctrines _déicides_ n'ont pas encore entamé, considère comme sacré
tout ce qui découle de cette source.»

La sécurité avec laquelle cette flatterie est dispensée rend toute
remarque superflue, nulle satire ne pourrait porter coup après de tels
éloges. Le choix du point de vue de l'écrivain, homme du monde, homme
d'esprit, homme d'affaires, vous en apprend plus sur la législation de
son pays, ou plutôt sur la confusion religieuse, politique et juridique
qu'on appelle l'ordre social en Russie, sur la vie civile, sur l'esprit,
les opinions et les mœurs des Russes que tout ce que j'essaierais de
vous développer dans des volumes de réflexions.]

[15: Je n'ai pas cette crainte en publiant mon voyage, car ayant écrit
librement mon opinion sur toutes choses, je ne puis être soupçonné de
parler, en cette circonstance, à la prière d'une famille ou d'une
personne.]

[16: Je pensais, non sans fondement, que ces flatteries circonstanciées
saisies à la frontière assureraient ma tranquillité pendant le reste de
mon voyage.]

[17: _Voir_ pour la description de ce qui reste de cette ville célèbre
la relation écrite au retour de Moscou.]

[18: Il y a un peu plus de cent ans que les femmes russes vivaient
renfermées.]

[19: Il n'y a rien qu'un Empereur de Russie ne puisse mettre à la mode
dans son pays; à Milan, si le vice-roi protége un artiste, celui-ci est
perdu de réputation et sifflé impitoyablement.]

[20:

     Milan, ce 1er janvier 1842.

Trois années ne se sont pas encore écoulées depuis le jour que cette
lettre fut écrite, et madame la comtesse O'Donnell à qui elle était
adressée, n'existe plus; à peine arrivée jusqu'au milieu de la vie, elle
est morte, quasi subitement, sans presque avoir été malade, sans pouvoir
préparer sa famille, ses amis à la douleur de la perdre.

Nous qui comptions sur ses soins ingénieux pour nous consoler dans les
inévitables chagrins de la vieillesse, faut-il que nous l'ayons vue,
jeune encore, aimée, entourée, nous devancer sur cette pente que nous
descendrons vieux et délaissés en regrettant à chaque pas l'appui que
nous promettait son cœur généreux, son charmant esprit?

Hélas! sans craindre désormais de la compromettre en lui adressant mes
jugements sur le singulier pays que je décris, je mets ici son nom à
l'abri du tombeau. Aussi ce nom paraîtra-t-il seul cette fois parmi les
lettres que je publierai.

C'est celui d'une des femmes les plus aimables, les plus spirituelles
que j'aie connues; elle était en même temps l'une des plus dignes
d'inspirer, comme des plus capables d'éprouver une amitié véritable.
Elle savait à la fois diriger hardiment et doucement embellir la vie de
ses amis; sa raison courageuse lui inspirait les conseils les plus
sages, son cœur lui dictait les résolutions les plus nobles, les plus
fortes; et la gaieté de son esprit rendait l'existence facile aux plus
malheureux; comment désespérer de l'avenir quand on rit du présent?

C'était un caractère sérieux, un esprit léger, piquant, aussi prompt à
la réplique, qu'indépendant dans ses aperçus; esprit plein de ressort,
esprit imprévu comme les circonstances qui provoquaient ses saillies;
esprit toujours prêt à répondre au besoin qu'on avait de lui, et qu'il
avait de lui-même, car ses reparties étaient parfois une défense
terrible.

Ennemie éclairée de toute affectation, elle compatissait à la faiblesse;
elle usait avec discernement des armes que lui fournissait sa
pénétration naturelle; équitable jusque dans ses plaisanteries, juste
même dans ses vivacités, elle ne frappait que sur les ridicules
évitables; douée d'un jugement droit et en même temps exempte de toute
pédanterie, elle rectifiait les préjugés des autres avec une adresse
d'autant plus efficace qu'elle était mieux cachée; sans la sincérité du
sentiment qui la guidait dans ce travail bienfaisant, on aurait pris son
habile instinct, son goût sûr et délicat pour de l'art, tant elle
réussissait à corriger les défauts, et même à redresser les torts sans
blesser les personnes. Mais cet art était de la bonté. Sa finesse ne lui
a jamais servi qu'à réaliser les désirs bienveillants de son cœur.

Lorsqu'elle croyait de son devoir d'éclairer la raison d'un ami elle
disait des vérités sévères sans irriter l'amour-propre, car sa franchise
était une preuve d'intérêt, et rien n'était plus flatteur que de
l'intéresser, parce qu'elle avait l'âme trop noble pour n'être pas
indépendante; exclusive dans ses affections, elle jugeait ce qu'elle
aimait; car elle avait l'esprit d'une rare justesse, qualité sans
laquelle toutes les autres sont perdues.

Ce qu'elle montrait de son caractère était agréable, ce qu'elle en
cachait était attachant; elle avait toujours l'envie de faire du bien,
mais elle n'avouait ordinairement que celle d'amuser et de plaire.

D'autant plus ingénu, plus élégant, plus libre dans ses allures qu'il
s'appliquait moins à produire, son esprit aimait à se jeter par la
fenêtre comme l'or des riches. Elle disait qu'elle jouissait mieux du
talent des autres, parce qu'elle ne possédait que celui de l'apprécier.

La vie de famille lui avait fourni d'abord plus qu'à personne les
exemples nécessaires et les occasions favorables au développement de
cette aimable disposition innée à jouir sincèrement des productions
d'autrui[21], faculté qu'elle sut exercer ensuite d'une manière
gracieuse au profit de tout le monde.

Toutefois, on se serait trompé si l'on eût pris au mot sa modestie
naturelle: un esprit si fécond en aperçus fins, en expressions
originales et pittoresques, brillant parmi les plus brillants,
prime-sautier, comme dirait Montaigne, équivaut bien au talent; c'était
l'esprit de conversation de la société parisienne au meilleur temps,
mais appliqué à juger notre époque qu'elle comprenait comme un
philosophe, et peignait comme un miroir. Tant de qualités diverses, tant
de solidité de caractère, de bonté de cœur, de mouvement d'esprit, un si
heureux mélange de raison et de gaieté faisait d'elle un des types de
ces femmes françaises, qui avec leur énergie cachée sous des grâces dont
elles seules ont le secret sont selon les temps des coquettes
séduisantes ou des héros. Les révolutions éprouvent le fond des cœurs et
mettent au jour les vertus ignorées.

Naturellement obligeante, elle était heureuse du bien qu'elle faisait
plus que des services qu'on lui rendait et pourtant... faculté rare!...
elle avait poussé la délicatesse de l'amitié au point d'apprendre à
recevoir aussi bien qu'à donner; c'est avoir atteint la perfection du
sentiment.

Veillant de près et de loin sur ses amis, sans jamais les importuner de
sa sollicitude; toujours sincère avec elle-même et patiente envers les
autres; résignée à leurs imperfections comme à la nécessité, cachant
avec un soin contraire à celui que prennent les femmes ordinaires, une
sagesse profonde sous la légèreté du discours, elle voyait les hommes
comme ils sont, et les choses du côté consolant. Ceux qui l'ont connue,
savent aussi bien que moi tout ce qu'il y avait de philosophie, de
courage dans sa manière prompte et simple de se soumettre aux
circonstances, et de charité, d'élévation, de pénétration dans ses
jugements sur les caractères.

Eclairée sur les objets de ses affections, elle les aimait malgré leurs
défauts qu'elle ne cherchait à cacher qu'aux yeux du monde, elle les
aimait dans leurs succès comme dans leurs revers, car elle était exempte
d'envie, et ce qui est plus rare, et plus beau, elle savait en même
temps s'abstenir de toute générosité de parade.

Ses procédés envers les amis malheureux paraissaient le résultat d'une
douce inspiration plutôt que le produit d'un calcul de vertu formulé
d'avance: rien en elle n'annonçait la contrainte, et tout avait le
charme du naturel: mère, fille, sœur, amie excellente, elle n'employait
sa vie qu'à faire du bien aux personnes qui lui étaient chères, et loin
de se vanter de tant de dévouement, elle était la dernière à
s'apercevoir des sacrifices qu'elle faisait; elle en obtenait le prix
sans le demander; enfin on pardonnait en elle ce qu'on hait dans les
autres: la jalousie; elle était jalouse.. mais seulement des affections
et jamais des avantages; cette inquiétude exempte d'exigence et de
vanité désarmait les cœurs les plus fiers et les attachait sans les
révolter: l'envie inspire le mépris, la jalousie mérite la compassion.

Telle était la femme à qui j'écrivais cette lettre au moment d'entrer à
Moscou; celui qui m'aurait dit alors qu'avant de la publier j'y
ajouterais une si triste note, m'aurait découragé pour tout le reste du
voyage.

Elle était si aimée, si vivante, qu'on ne peut croire à sa mort, même en
la pleurant. Elle revit dans tous nos souvenirs; chacun de nos plaisirs,
chacune de nos peines, la font renaître dans notre imagination, et
désormais notre vie ne sera qu'une continuelle évocation de cette vie
que nous n'eussions jamais dû voir s'éteindre.

Ce n'est pas moi seul que je désigne ici par ce mot _nous_, je parle
pour tous ceux qui l'ont aimée, c'est-à-dire bien connue, pour sa
famille, surtout pour sa mère qui lui ressemble, et je suis assuré que
malgré la distance qui nous sépare en ce moment ils retrouveront une
partie de leurs sentiments dans l'expression des miens.]

[21: Madame O'Donnell était fille de madame Sophie Gay et sœur de madame
Delphine de Girardin.]

[22: _Les salons d'une femme_, expression nouvellement empruntée aux
restaurateurs par les gens du grand monde.]

[23: Le dernier patriarche de Moscou. (_Note du Voyageur_.)]

[24: L'Empereur. (_Ibid._)]

[25: Peu s'en fallut que ce malheur auquel je croyais avoir échappé ne
m'arrivât. Le mal d'yeux qui commençait, quand j'écrivais cette lettre,
n'a fait qu'augmenter pendant tout mon séjour à Moscou et plus loin;
enfin, au retour de la foire de Nijni, il a dégénéré en une ophthalmie
dont je me ressens encore.]

[26: Schnitzler, dans sa statistique, décrit ainsi le territoire du
gouvernement de Moscou; je copie littéralement:

«Généralement le sol est maigre, fangeux et peu fertile, et quoique près
de la moitié de sa surface soit en culture, il n'est nullement
proportionné à la population et ne donne qu'un produit très-médiocre,
insuffisant pour la consommation,» etc., etc. (_La Russie, la Pologne et
la Finlande_, par M. J. H. Schnitzler, Paris, chez J. Renouard, 1835.
Page 37.)]

[27: C'est le titre qu'on donnait alors aux grands-ducs de Moscou.
(_Note du Voyageur_.)]

[28: Le palais d'hiver à Pétersbourg fut brûlé le 29 décembre 1837.]

[29: Karamsin n'a sûrement pas cherché à exagérer ce qui pouvait
déplaire à de tels juges.]

[30: M. de Tolstoï, que j'ai cité ailleurs, expose en ces termes la
doctrine des hommes politiques de son pays:

«Et qu'on ne dise pas qu'un seul homme peut faillir, que ses aberrations
peuvent amener de graves catastrophes, d'autant plus qu'aucune
responsabilité ne domine ses actes.

[...]

«Est-il possible d'admettre l'absence du sentiment patriotique dans un
homme appelé par la Providence à gouverner ses semblables? un tel prince
serait une exception monstrueuse.

«Pour ce qui regarde la responsabilité, elle existe dans la malédiction
des peuples[31] et dans les tables de l'histoire qui burine sans pitié
les méfaits des puissants de la terre. Où en serait l'Empire de Russie
si Pierre-le-Grand eût été gêné dans l'exercice de son pouvoir?

«Où en seraient les Russes, si des députés se réunissaient chaque année
pour passer six mois à délibérer sur des mesures dont la plupart d'entre
eux n'ont aucune idée? Car la science gouvernementale n'est pas innée;
et que deviendrions-nous, si nous n'avions pas à la tête des destinées
de la Russie un monarque dont la pensée sage et énergique, _libre de
tout contrôle_, n'est dirigée que vers un seul but: le bonheur de la
Russie[32]?» (_Coup d'œil sur la Législation russe_. Pages 143, 144.)]

[31: Elle n'existe pas dans un pays où l'on bénit la tyrannie dans ses
derniers excès. (_Note du Voyageur_.)]

[32: Ceci suffit, je pense, pour prouver que les idées politiques des
Russes les plus éclairés de nos jours ne diffèrent pas beaucoup de
celles des sujets d'Ivan IV, et que dans leur idolâtrie monarchique ils
ne cessent de confondre le despotisme absolu avec un gouvernement
tempéré. (_Ibid._)]

[33: Karamsin d'où ceci est extrait cite les sources. (_Ibid._)]

[34: Les enfants boyards sont un corps de trois cent mille hommes
tenanciers de la couronne, institués comme une noblesse secondaire par
Ivan III, aïeul d'Ivan IV.]

[35: Le supplice de ceux-ci fut simple: grâce enviée de bien des
malheureux sous ce règne. (_Note du Voyageur_.)]

[36: Donc _la commune_ était la Russie entière, moins les six mille
bandits gagés par le Czar. (_Ibid._)]

[37: Qui plus tard fut l'assassin de l'héritier du trône et l'usurpateur
de la couronne. (_Ibid._)]

[38: Ce dévouement de la victime du tyran est certainement une espèce de
fanatisme particulière aux hommes de l'Asie et aux Russes. (_Ibid._)]

[39: On peut voir tous les jours à la cour de l'Empereur Nicolas un
grand seigneur, surnommé tout bas l'_empoisonneur_, et qui plaisante de
ce sobriquet.]

[40: Je suppose qu'il y a ici une erreur du traducteur, et qu'il
faudrait substituer le mot d'_autocratie_ à celui d'_aristocratie_; mais
je copie littéralement. (_Note du Voyageur_.)]

[41: Tel est le terme assigné par Karamsin à la tyrannie d'Ivan IV, qui
régna cinquante ans. (_Ibid._)]

[42: Comparaison vraiment russe et qui montre combien l'étude de
l'histoire est inutile quand on en tire des conséquences forcées.
Néanmoins, il faut le répéter, Karamsin est un esprit distingué; mais il
est né et il a vécu en Russie. (_Ibid._)]

[43: Et vous osez qualifier du titre de martyre une telle servilité!
(_Ibid._)]

[44: Copie littérale. (_Ibid._)]

[45: _Voyez_ dans son Code ou Concordance des lois au chap. VI, les art.
1, 2, 6 et 8.]

[46: Bruce.]

[47: Ici Pierre-_le-Grand_ n'est-il pas plus odieux, s'il est possible,
qu'Ivan IV _le Terrible_?]

[481: Pleurer sur sa victime est un des traits du caractère russe.
(_Note du voyageur_.)]

[49: Ceci est pris de Laveau. J'ai lu ailleurs que cette église avait
été construite sous Vassili-le-Béni, auquel on attribuait le même trait
d'inhumanité dont Laveau accuse Ivan IV.]

[50: _Voyez_ la Chronique de Moscovie, par P. Petrius suédois, imprimée
en allemand, à Leipsick, en 1620, in-4, part. II, p. 159. Cette espèce
d'esclavage commença vers le milieu du XIIIe siècle et dura près de deux
cent soixante ans. Note par Coste. _Essais de Montaigne_, livre Ier,
chap. 48 des Destriès, p. 14 de l'édition de Paris, Firmin Didot frères,
1836, en un seul volume. (_Note de l'Éditeur de Montaigne_.)]

[51: _Voir_ plus loin le danger d'une telle illusion et la détention
arbitraire d'un Français. Vol. IV, APPENDICE.]

[52: Je savais ce fait, et je l'ai noté ailleurs.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "La Russie en 1839, Volume III" ***

Doctrine Publishing Corporation provides digitized public domain materials.
Public domain books belong to the public and we are merely their custodians.
This effort is time consuming and expensive, so in order to keep providing
this resource, we have taken steps to prevent abuse by commercial parties,
including placing technical restrictions on automated querying.

We also ask that you:

+ Make non-commercial use of the files We designed Doctrine Publishing
Corporation's ISYS search for use by individuals, and we request that you
use these files for personal, non-commercial purposes.

+ Refrain from automated querying Do not send automated queries of any sort
to Doctrine Publishing's system: If you are conducting research on machine
translation, optical character recognition or other areas where access to a
large amount of text is helpful, please contact us. We encourage the use of
public domain materials for these purposes and may be able to help.

+ Keep it legal -  Whatever your use, remember that you are responsible for
ensuring that what you are doing is legal. Do not assume that just because
we believe a book is in the public domain for users in the United States,
that the work is also in the public domain for users in other countries.
Whether a book is still in copyright varies from country to country, and we
can't offer guidance on whether any specific use of any specific book is
allowed. Please do not assume that a book's appearance in Doctrine Publishing
ISYS search  means it can be used in any manner anywhere in the world.
Copyright infringement liability can be quite severe.

About ISYS® Search Software
Established in 1988, ISYS Search Software is a global supplier of enterprise
search solutions for business and government.  The company's award-winning
software suite offers a broad range of search, navigation and discovery
solutions for desktop search, intranet search, SharePoint search and embedded
search applications.  ISYS has been deployed by thousands of organizations
operating in a variety of industries, including government, legal, law
enforcement, financial services, healthcare and recruitment.



Home