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Title: Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel - Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795
Author: d'Havré, Louise Elisabeth de Croy, Tourzel, Louise Elisabeth, Duchesse de, 1749-1832
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel - Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



  Note de transcription:
  Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été
  corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas
  été harmonisée.

  Sur la page 258, le nom incorrect (Alexandre) D'AUMONE, a été
  corrigé en D'AUMONT.



  THE FRENCH REVOLUTION
  RESEARCH COLLECTION

  LES ARCHIVES DE LA
  REVOLUTION FRANÇAISE

  PERGAMON PRESS

  Headington Hill Hall, Oxford OX3 0BW, UK



  MÉMOIRES

  DE MADAME

  LA DUCHESSE DE TOURZEL


L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction
et de reproduction à l'étranger.

Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
librairie) en mai 1883.

PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.


  [Illustration: PORTRAIT DE LA REINE MARIE-ANTOINETTE
  Pastel fait en 1791, par KUCHARSKY.]



  MÉMOIRES

  DE MADAME

  LA DUCHESSE DE TOURZEL

  GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE

  PENDANT LES ANNÉES

  1789, 1790, 1791, 1792, 1793, 1795

  PUBLIÉS PAR

  LE DUC DES CARS

  _Ouvrage enrichi du dernier portrait de la Reine_


  TOME PREMIER

  [Illustration]

  PARIS
  E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
  10, RUE GARANCIÈRE

  1883

  _Tous droits réservés_



INTRODUCTION


Les Mémoires que nous soumettons aujourd'hui au public n'ont,
jusqu'ici, jamais été imprimés. Depuis fort longtemps la nombreuse
descendance de madame la duchesse de Tourzel et le cercle restreint
d'amis qui seuls avaient eu connaissance de ce précieux manuscrit en
sollicitaient avec instance la publication, sans que madame la
duchesse des Cars, petite-fille de madame de Tourzel, entre les mains
de qui il était venu par héritage, ni, après elle, M. le duc des Cars,
son fils, aient cru devoir accéder à ce désir. Les motifs d'une
pareille réserve sont faciles à comprendre, si l'on se reporte par la
pensée aux époques troublées que décrivent ces Mémoires. Toute la
génération qui a traversé la période révolutionnaire a gardé des
scènes terribles auxquelles elle avait assisté une impression dont la
vieillesse même n'a pu éteindre la douloureuse vivacité. Lorsque, plus
tard, la police de Napoléon Ier entoura d'une surveillance odieusement
vexatoire les personnes que leur position et leur attachement connu à
la famille royale désignaient à l'ombrageuse méfiance de l'Empereur,
les habitudes de circonspection qu'elles avaient contractées pendant
leur jeunesse devinrent la règle de conduite de leur vie tout entière,
et ces sentiments s'étaient transmis à leurs enfants, témoins
attristés des inquiétudes, parfois même des dangers auxquels leurs
parents et eux-mêmes étaient exposés.

Aujourd'hui, ces raisons n'existent plus, et le moment semble venu de
restituer à l'histoire un document unique, qui, par son caractère
particulier, ne peut être comparé à aucun de ceux dont se compose la
riche collection des mémoires relatifs à la révolution française. Tous
ceux, en effet, qui ont écrit sur cette funeste époque, ont joué un
rôle personnel plus ou moins direct dans le drame qu'ils racontent;
ils ont donc une tendance naturelle, inévitable, à présenter les faits
sous le point de vue préconçu auquel leurs passions, souvent leurs
intérêts, leur commandent de se placer. Madame Campan elle-même n'a pu
échapper entièrement à ce reproche. Malgré le charme qu'inspire son
touchant et respectueux attachement à l'infortunée reine
Marie-Antoinette, on entend, parfois, dans sa voix comme un écho de
susceptibilités froissées, comme un cri inquiet de sa personnalité,
qui contraste péniblement avec l'émotion du lecteur. Cette impression,
on la chercherait en vain dans les _Mémoires de madame la duchesse de
Tourzel_: tout entière aux devoirs de sa charge, sa vie, ses
affections, ses pensées se concentrent exclusivement sur les augustes
enfants dont les épaisses murailles du Temple pourront seules la
séparer. Aux heures les plus menaçantes des émotions populaires,
lorsque la populace égarée envahit aux 5 et 6 octobre 1789 le château
de Versailles, lorsque l'émeute traverse les salons des Tuileries le
20 juin 1792, lorsqu'au 10 août elle s'y établit triomphante sur les
ruines de la monarchie, la gouvernante des Enfants de France trouve
dans son dévouement à la famille royale la force d'étouffer le cri le
plus sacré de la nature. On sent à peine un frémissement d'inquiétude
aux dangers que court sa fille bien-aimée, cette charmante Pauline de
Tourzel, dont le courage désarma les bourreaux de la Force lors des
hideux massacres de Septembre.

Mais si la personnalité de madame de Tourzel ne perce en aucun endroit
de ces Mémoires, on y voit, presque à chaque page, comme un reflet des
deux plus augustes victimes de la tragédie révolutionnaire: le roi
Louis XVI et la reine Marie-Antoinette: c'est là ce qui fait un des
principaux attraits de ces volumes.

Le public trouvera, nous l'espérons, un vif intérêt à suivre dans ce
récit authentique le développement des terribles événements et des
catastrophes qui ont marqué la fin du siècle dernier; il y verra
l'origine de ces convulsions qui, après avoir désorganisé et
bouleversé toute une société, continuent encore à troubler l'époque où
nous vivons. La famille de madame de Tourzel sera heureuse de voir au
milieu de quelles circonstances se sont révélés le courage, le
sang-froid, le dévouement qui ont acquis à l'auteur de ces Mémoires un
tel renom parmi ses contemporains et rendent ses descendants si
justement fiers de lui appartenir.

Nommée gouvernante des Enfants de France au lendemain de la prise de
la Bastille, madame de Tourzel fut, on peut le dire sans crainte, la
dernière, la seule confidente des malheureux princes auxquels le
danger, en relâchant bien vite les entraves de l'étiquette, permettait
de suivre leur penchant pour les tendres effusions du coeur et de
l'intimité.

Pendant cette cruelle agonie de la royauté, alors qu'une surveillance
savamment grossière épie les moindres mouvements et jusqu'aux
impressions du Roi et de la Reine, quand La Fayette semble chercher
dans les humiliations qu'il inflige à la famille royale une sorte
d'orgueilleuse jouissance, c'est dans l'appartement de madame de
Tourzel que les malheureux princes viennent chercher un moment de
calme et l'oubli de leurs souffrances. C'est là qu'ils versent, loin
des regards impies, ces larmes amères que l'histoire a soupçonnées
jusqu'ici plutôt qu'elle n'en a eu la preuve, car, une fois la porte
franchie de nouveau, les devoirs sublimes de la royauté imposaient à
ces nobles et saintes figures le masque d'une résignation surhumaine.
Ces larmes, madame de Tourzel en a été l'unique témoin. Dans les
douloureux épanchements auxquels elle a assisté, elle a saisi le
secret de cette bonté que l'on a, parfois, pu qualifier de faiblesse,
mais qui puisait sa source dans le plus ardent amour de la France.
Aussi, lorsqu'après bien des années, dans une retraite que lui
conseillaient à la fois les circonstances et son impérissable douleur,
la gouvernante des Enfants de France a voulu nous laisser le récit de
ces funestes événements, elle en cherche l'appréciation dans le
souvenir qu'elle a gardé de ces suprêmes et cruelles confidences.
C'est là ce qui distingue, entre tous, les Mémoires de madame la
duchesse de Tourzel, et c'est pour cela que nous n'hésitons pas à les
considérer comme un document historique d'une valeur absolument
incomparable.

Louise-Élisabeth-Félicité-Françoise-Armande-Anne-Marie-Jeanne-Joséphine
de Croy-Havré naquit à Paris le 11 juin 1749. Elle était le cinquième
enfant et la quatrième fille de Louis-Ferdinand-Joseph de Croy[1], duc
d'Havré, prince et maréchal héréditaire du Saint-Empire, marquis de
Vailly, comte de Fontenoy, châtelain héréditaire de Mons, grand
d'Espagne, etc., tué au combat de Filingshausen en 1761, et de
Marie-Louise-Cunégonde de Montmorency-Luxembourg.

   [1] Le duc de Croy-Havré, père de madame de Tourzel, avait trois
   soeurs: 1º Marie-Louise-Josephe, née le 22 février 1714, qui
   avait épousé le comte de Tane, gentilhomme piémontais; 2º
   Marie-Anne-Charlotte, née le 12 mai 1717, qui avait été mariée le
   1er avril 1737 à Joachim-Antoine Ximenès, marquis d'Arizza, grand
   d'Espagne; 3º Pauline-Josephe, qui se fit religieuse.

Les autres enfants, issus du même mariage, furent
Joseph-Anne-Auguste-Maximilien de Croy, duc d'Havré, mort en 1839,
à quatre-vingt-seize ans,

Marie-Anne-Christine-Joséphine, comtesse de Rougé, morte à Paris en 1788;
Emmanuelle-Louise-Gabrielle-Joséphine-Cunégonde, religieuse de la
Visitation; enfin Marie-Charlotte-Joséphine-Sabine, marquise de Vérac.

Louise-Élisabeth-Félicité, la plus jeune de cette nombreuse famille,
épousa, le 8 avril 1764, Louis-François du Bouchet de Sourches,
premier marquis de Tourzel[2], grand prévôt de France. Cinq enfants
naquirent de cette union; quatre filles: la duchesse de Charost[3], la
comtesse François de Sainte-Aldegonde[4], la comtesse Louis de
Sainte-Aldegonde[5], la comtesse de Béarn[6], l'auteur des _Souvenirs
de quarante ans_, où elle trace un tableau si émouvant des massacres
de Septembre. Cette dernière n'était point encore mariée lorsque sa
mère fut nommée gouvernante des Enfants de France; aussi dut-elle
l'accompagner à Versailles d'abord, puis aux Tuileries. Sa discrétion
était telle que la Reine, prévenue par madame de Tourzel que ses
entretiens avec le Roi étaient entendus dans la chambre occupée par sa
fille, se contenta de répondre: «Qu'importe? Je n'ai rien à craindre
quand mes plus secrètes pensées tomberaient dans le coeur de notre
chère Pauline[7].»

   [2] Le marquis de Tourzel était fils de Marguerite-Henriette
   Desmaretz, fille du maréchal de Maillebois: en premières noces
   son père avait épousé Charlotte-Antoinette de Gontaut, fille du
   maréchal de Biron; elle mourut en 1740, laissant quatre enfants:
   1º Ursule, née en 1754, qui épousa Louis-François-René, comte de
   Virieu; 2º Judith, qui épousa, en 1755, Anne-Joachim-Annibal,
   comte de Rochemore; 3º Gabrielle-Louise-Geneviève; 4º
   Marie-Louise.

   Le marquis de Tourzel eut un frère, le comte de Montsoreau, qui
   eut deux filles: l'une épousa le duc de Blacas; l'autre, le comte
   Auguste de la Ferronnays.

   [3] Mourut sans enfants.

   [4] Elle eut un fils, Camille, et une fille, Virginie, depuis
   duchesse de Mortemart.

   [5] Elle eut deux filles: Philippine, comtesse d'Imécourt;
   Antoinette, comtesse de Cossé, et un fils, Charles de
   Sainte-Aldegonde.

   [6] Elle eut une fille, la comtesse de Villefranche, et un fils,
   le comte Hector de Béarn.

   [7] _Souvenirs de quarante ans_, première édition, 1861, page
   32.

Le cinquième enfant de madame de Tourzel fut Charles-Louis-Yves du
Bouchet de Sourches[8], deuxième marquis de Tourzel et dernier grand
prévôt de France.

   [8] Charles-Louis-Yves du Bouchet de Sourches eut, de son
   mariage avec mademoiselle Augustine de Pons, dernière du nom,
   qu'il épousa en 1796 (et qui a laissé, elle aussi, quelques pages
   très-intéressantes sur la Terreur), cinq enfants: Auguste,
   duchesse des Cars; Léonie, duchesse de Lorges; Hélène, comtesse
   d'Hunolstein; Roger, mort en bas âge, et Olivier, duc de Tourzel.
   Ce dernier épousa Anastasie de Crussol d'Uzès, dont il eut un
   fils qui mourut à l'âge de huit ans. Son père lui survécut fort
   peu, et, à sa mort, les papiers de la famille de Tourzel, ainsi
   que les précieux souvenirs de la captivité de la famille royale,
   passèrent à madame la duchesse des Cars, morte en 1870. Le
   manuscrit original de ces Mémoires est devenu de cette façon la
   propriété de M. le duc des Cars, petit-fils de madame de Tourzel.
   Il possède aussi le très-intéressant portrait reproduit en tête
   de ce volume. Ce portrait, commandé au peintre Kouarski par la
   reine Marie-Antoinette, pour la gouvernante des Enfants de
   France, comme témoignage de reconnaissance de son dévouement, fut
   interrompu par la journée du 10 août et est resté dans l'état où
   la révolution l'a surpris.

Les traditions de la famille ne nous ont conservé aucun détail précis
sur les années qui suivirent le mariage de madame de Tourzel; nous
savons seulement que son temps était partagé entre Paris et le
magnifique château de Sourches, près du Mans, que son beau-père venait
de faire construire. On sait en effet que M. de Sourches, pour mieux
sauvegarder l'indépendance de son caractère, vécut, jusqu'à la fin du
règne de Louis XV, retiré de la cour, autant que le permettaient les
devoirs de sa charge.

A l'avénement du roi Louis XVI, il sembla que de nouveaux jours
allaient luire sur la France: beaucoup de familles qui s'étaient
écartées de Versailles y revinrent, attirées par les vertus et le
charme dont le jeune roi et la reine Marie-Antoinette donnaient le
gracieux exemple. Le marquis de Tourzel remplissait ses fonctions
héréditaires de grand prévôt avec l'austère exactitude qui semblait un
apanage de sa race et dont les _Mémoires du marquis de Sourches_,
actuellement en cours de publication, nous ont transmis le témoignage
pendant le règne de Louis XIV. Le grand prévôt de France accompagnait
la cour dans tous ses déplacements. A ce titre, il se trouvait avec le
Roi à Fontainebleau, au mois de novembre 1786, lorsque son cheval,
s'étant emporté sous les futaies pendant une chasse à courre, lui
fracassa la tête contre une branche d'arbre. L'émotion que causa ce
fatal accident fut extrême. Le Roi fit aussitôt transporter le blessé
dans la maison d'un garde, où, pendant huit jours, il reçut les soins
des médecins de la cour, qui s'opposèrent à toute tentative de
déplacement. Louis XVI, qui avait pleuré, nous rapporte madame de
Staël, en apprenant cette catastrophe, et la Reine elle-même,
veillèrent à ce que rien ne manquât au blessé, avec cette affectueuse
et touchante sollicitude dont ils ne cessèrent jamais d'entourer ceux
qui les approchaient. Malheureusement, les efforts de la science
furent impuissants, et après une semaine de la plus cruelle agonie, M.
de Tourzel expira. Sa veuve, aussitôt en proie à un transport de
douleur, s'écria, en jetant son fils sur le corps inanimé de son père:
«J'ai tout perdu; il ne me reste plus qu'un seul espoir en ce monde,
c'est que vous soyez aussi vertueux que l'homme dont vous embrassez le
cadavre.» De telles paroles, dans un pareil moment, disent, avec plus
d'éloquence que ne pourraient le faire les récits de la tradition,
combien avait été heureuse cette union si cruellement brisée.

Le Roi voulut sur-le-champ donner à son fils la survivance de la
charge de grand prévôt de France. En vain lui fit-on observer que le
jeune marquis de Tourzel n'avait pas encore atteint l'âge de la
majorité, condition indispensable pour remplir ces hautes fonctions:
«Les Sourches ne sont point mineurs, répondit-il; la mort de M. de
Tourzel me touche beaucoup. Bon père de famille, sage, religieux et
fidèle, il laisse, jeune, une réputation intacte et des affaires en
bon ordre: belle leçon pour tant d'autres qui n'en laissent que de
mauvaises!» Une semblable oraison funèbre est, à la fois, un honneur
pour celui qui l'a inspirée et pour le prince capable d'apprécier
ainsi la noblesse du caractère de ses serviteurs.

Le nouveau grand prévôt de France se montra, du reste, digne de la
faveur royale, et nous verrons au cours de ces Mémoires avec quel
courageux dévouement, au milieu des plus grands dangers, il sut
remplir, jusqu'à la fin, les devoirs qui lui avaient été dévolus dans
d'aussi solennelles circonstances.

Après ce terrible dénoûment, madame de Tourzel rentra dans la
retraite. Tout entière à sa douleur et aux tendres soins dont elle
entourait l'enfance de sa fille Pauline, il semblait que sa vie fût
terminée pour le monde, et qu'elle ne dût plus jamais reparaître dans
le milieu brillant où elle avait su faire admirer de tous ses vertus
et ses nobles qualités.

Dieu en avait disposé autrement.

Pendant ces funestes années de 1787 et de 1788, les événements
marchèrent vite. Aux intrigues de cour, que suscitait le duc d'Orléans
pour ternir l'éclat de la majesté royale, avait bientôt succédé
l'agitation des assemblées des notables, puis le mouvement plus
redoutable des États généraux. D'un bout à l'autre du royaume, les
esprits étaient en effervescence; toutes les bases de la monarchie
étaient à la fois ébranlées, et la foule apprenait déjà à répéter,
tantôt avec menace, tantôt avec amour, les noms des nouveaux acteurs
qui allaient faire leurs débuts sur la scène de la politique. La
faction d'Orléans, n'osant pas encore s'en prendre directement au Roi,
et comprenant, du reste, que le caractère énergique de la Reine
opposerait à la révolution le plus sérieux obstacle, attaquait sans
relâche cette princesse, en calomniant de la façon la plus odieuse les
personnes qu'elle honorait de son amitié. Au premier rang, parmi
celles que menaçaient les haines populaires, se trouvait la duchesse
de Polignac; aussi, lorsque la prise de la Bastille eut montré aux
hommes de désordre qu'ils pouvaient impunément se livrer aux derniers
excès, la malheureuse Reine comprit qu'il fallait se séparer de l'amie
dévouée à qui elle avait confié le soin de ses enfants. Madame de
Polignac prit donc une des premières la route de l'émigration, pour
rejoindre à Turin le prince de Condé et le comte d'Artois: la place de
gouvernante des Enfants de France devint ainsi vacante; mais cette
charge, qui, à d'autres époques, eût été un honneur envié, n'était
plus, dans les circonstances présentes, qu'un poste périlleux de
sacrifice et de dévouement.

Pour remplir une telle mission, il fallait une personne d'un grand
caractère, incapable de balancer entre le danger et l'accomplissement
de son devoir, prête à sacrifier, sans hésiter, ses affections les
plus chères pour répondre à la confiance royale, et dont le nom
respecté de tous ne soulevât pas, tout d'abord, les préjugés haineux
de l'esprit public. Une si haute abnégation, de telles qualités sont
toujours rares; cependant le choix de la Reine se fixa immédiatement
sur madame de Tourzel, tant son mérite était éclatant et incontesté.

Il n'est pas douteux qu'elle n'eût refusé cette distinction, si les
circonstances avaient permis de la considérer comme une faveur.
Toutefois, avant de se résoudre à l'accepter, elle hésita beaucoup,
tant elle comprenait l'écrasante gravité des devoirs auxquels elle
devrait désormais s'immoler. Dans les _Souvenirs de quarante ans_,
madame la comtesse de Béarn, sa fille, nous a conservé le récit de ces
hésitations: «Le combat entre ses affections particulières et le
souvenir de la bonté que le Roi et la Reine lui avaient témoignée à
l'époque de la mort de mon père dura plusieurs jours, écrit-elle. Mais
le sentiment des malheurs de cette royale famille, le spectacle de
l'abandon où beaucoup de ceux qui l'entouraient l'avaient déjà
laissée, l'emportèrent. Elle se résigna au sacrifice qu'on lui
demandait; c'en était un alors, et un bien grand: on pouvait déjà
prévoir quelques-uns des malheurs cachés dans l'avenir.»

La marquise de Tourzel fut donc nommée gouvernante des Enfants de
France, et la première fois qu'elle vit la Reine en cette
qualité, elle fut saluée par une de ces paroles où l'infortunée
Marie-Antoinette savait mettre toute la gracieuse délicatesse de son
coeur: «Madame, lui dit-elle, j'avais confié mes enfants à l'amitié,
je les confie maintenant à la vertu.»

C'est à ce moment que s'ouvrent les Mémoires.

Nous ne nous permettrons pas, même par la plus modeste des analyses,
d'empiéter sur ces pages émouvantes, qui embrassent les dernières
années de la vieille monarchie française, de la prise de la Bastille à
la fin de la Terreur.

Après huit années de mariage, la Reine avait donné le jour à une
fille, Marie-Thérèse-Charlotte, qui naquit à Versailles, le 19
décembre 1778, et mourut en exil, en 1854, après avoir épuisé tout ce
qu'une vie humaine peut connaître de douleurs et de déceptions: ce fut
l'héroïque prisonnière du Temple, depuis, madame la Dauphine.

Peu après cet événement, que la France entière salua de ses
acclamations enthousiastes, la Reine fit une fausse couche, et ce fut
seulement le 22 octobre 1781 que le canon des Invalides annonça la
naissance de Louis-Joseph-Xavier-François de France, désigné dans
l'histoire comme le premier Dauphin. En effet, ce jeune prince, dont
la belle santé et la précoce intelligence autorisaient les plus
légitimes espérances, devint tout à coup rachitique et s'éteignit à
Meudon au mois de juin 1789.

En 1783, la Reine fit une nouvelle fausse couche, et deux ans plus
tard, elle donnait le jour, le 27 mars 1785, à Louis-Charles de
France, duc de Normandie, qui, devenu Dauphin à la mort de son frère,
fut l'infortuné Louis XVII.

Enfin, le 9 juillet 1786, naissait à Versailles Sophie-Hélène-Béatrix,
qui mourut le 19 juin suivant.

Ainsi, de cette nombreuse famille, il ne restait plus que deux
enfants, le Dauphin et Madame de France, lorsque madame de Tourzel fut
appelée à prendre auprès d'eux la place que lui imposait la confiance
du Roi et de la Reine.

Après la mort de Robespierre, madame de Tourzel, qui, avec son fils
et ses filles, Pauline et la duchesse de Charost, avait échappé comme
par miracle à l'échafaud, se retira dans sa terre d'Abondant, près de
Dreux. Elle y demeura jusqu'à la Restauration, absorbée dans ses
douloureux souvenirs, partageant tous ses instants entre le culte des
augustes victimes dont elle avait été la dernière confidente et les
soins de la plus active charité. Là, sous les ombrages séculaires de
son beau parc, elle avait érigé un modeste monument expiatoire, sur
lequel le visiteur ému peut encore aujourd'hui lire cette touchante
inscription qu'elle avait elle-même dictée:

«QUID SUNT CINERES? HEU! CINIS IPSA DEEST!»

Hélas! de toutes ces grandeurs qu'elle avait connues, de tous ces
nobles martyrs qu'elle avait aimés, il ne restait, en effet, plus
rien! Leurs cendres, confondues dans la fosse commune de Mousseaux et
de Sainte-Marguerite, ou brûlées dans la chaux vive du cimetière de la
Madeleine, n'étaient même plus là pour recevoir les pieux hommages
d'un dévouement que les circonstances avaient élevé jusqu'à la hauteur
de l'héroïsme!

Ce n'étaient pas seulement le Roi, la Reine et l'infortuné Dauphin
qui reposaient dans ces tombes que la république croyait vouées à un
éternel oubli! La grandeur de la France, développée pendant tant de
siècles à l'abri des institutions tutélaires de la royauté, avait,
elle aussi, succombé dans la tourmente révolutionnaire. L'agonie de
ces malheureux princes était en même temps l'agonie de la France, et
tous les bons Français comprenaient que ces terribles événements
entraînaient, avec la ruine de la royauté, la ruine de leur patrie. En
effet, on n'avait pas encore su établir une distinction subtile entre
la France et le Roi; qui aimait l'un aimait l'autre, qui mourait pour
la patrie mourait pour le Roi, qui mourait pour le Roi mourait pour la
patrie.

Depuis le moment néfaste où la révolution a brisé ce faisceau sacré,
les désastres ont succédé aux désastres, les catastrophes se sont
accumulées sur les catastrophes, le désordre enfin s'est librement
développé avec une audace de plus en plus grande; il en sera ainsi
jusqu'au jour où la France désabusée comprendra qu'il lui faut renouer
la chaîne brisée de ses traditions séculaires si elle ne veut, après
avoir été la première parmi les nations civilisées, devenir un triste
exemple de la décadence où les peuples sont entraînés par l'abandon de
tous les grands principes politiques et religieux.

Madame de Tourzel passa donc à Abondant les dernières années du
dix-huitième siècle. Les habitants de cette petite commune avaient
appris à respecter cette profonde douleur; ils en vinrent promptement
à vénérer celle que la bienfaisance seule pouvait arracher à ses
tristes pensées et au pèlerinage quotidien qu'elle faisait, escortée
d'un serviteur fidèle, au monument dont nous avons parlé plus haut. Un
jour,--l'orgie révolutionnaire n'était pas encore terminée,--une de
ces bandes de malfaiteurs qui sillonnaient alors les provinces voulut
abattre les belles futaies du parc d'Abondant, qu'ils jugeaient
incompatibles avec les principes de l'égalité. La population, d'un
mouvement spontané, empêcha ce méfait et dispersa les pillards.

Dès les premiers jours de la Restauration, le roi Louis XVIII, qui
avait déjà attaché à la personne de madame la Dauphine mademoiselle de
Tourzel, devenue la comtesse de Béarn, songea à récompenser le
dévouement dont la gouvernante des Enfants de France avait entouré ses
malheureux parents. Il lui conféra, en 1816, le titre héréditaire de
duchesse, destiné à s'éteindre trop promptement en la personne de son
petit-fils Olivier, duc de Tourzel; son fils était mort en 1815.
Enfin, le 15 mai 1832, la duchesse de Tourzel terminait, à son tour,
cette longue carrière que tant de douleurs avaient traversée; elle
était âgée de quatre-vingt-deux ans. Son corps, rapporté à Abondant, y
fut inhumé dans l'église, et sur la pierre qui recouvre ses restes
mortels fut gravée cette épitaphe, composée par son petit-gendre, le
duc des Cars. Son admirable concision résume aussi complètement que
possible une vie que s'étaient partagée les larmes, le dévouement et
la charité:

           HIC JACET
         L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
         DUCISSA DE TOURZEL
   REGIAE SOBOLIS GUBERNATRIX
         FORTIS IN ADVERSIS
       DEO REGIQUE FIDELIS
       VERE MATER PAUPERUM
   PERTRANSIVIT BENEFACIENDO
       OMNIBUS VENERANDA
   MAGNO PROLIS AMORE DILECTA
       OBIIT ANNO AETATIS 82
       REQUIESCAT IN PACE[9].

   [9] Le corps est placé sous le mur extérieur de l'église, dans le
   cimetière dont elle est entourée, de façon que la bonne duchesse,
   comme l'appelaient les habitants, repose au milieu d'eux. C'est
   de ce côté que se trouve l'inscription française, que nous
   donnons ici; l'inscription latine est dans l'église.

           ICI REPOSE
         L.E.F.F.A.M.J. DE CROY
         DUCHESSE DE TOURZEL
   GOUVERNANTE DES ENFANTS DE FRANCE
         COURAGEUSE DANS L'ADVERSITÉ
         FIDÈLE A DIEU ET AU ROI
       VÉRITABLE MÈRE DES PAUVRES
     ELLE A PASSÉ EN FAISANT LE BIEN
             VÉNÉRÉE DE TOUS
     ARDEMMENT AIMÉE DE SES ENFANTS
       ELLE MOURUT A L'AGE DE 82 ANS
         QU'ELLE REPOSE EN PAIX.

  Les Mémoires que nous publions ont été imprimés sur le manuscrit
  original, qui appartient à M. le duc des Cars: aucune altération
  n'y a été apportée, et un pieux respect a présidé aux moindres
  détails de cette publication, dont toutes les notes sont de la
  main même de l'auteur.

  Il nous reste maintenant à remplir un dernier devoir, pour
  satisfaire à la fois à la vérité et à la volonté formelle de
  madame la duchesse de Tourzel.

  Le marquis de Bouillé dit, dans ses Mémoires, que l'opiniâtreté
  de madame de Tourzel à vouloir suivre le Dauphin dans le voyage de
  Varennes avait empêché le Roi de prendre dans sa voiture un
  militaire distingué, qui eût pu, par son intervention, être d'une
  importance capitale. Madame de Tourzel déclare que la Reine fut la
  seule qui lui fit part de ce voyage, et qu'il ne lui fut jamais
  dit qu'il était question de la remplacer par qui que ce fût. On
  lui demanda simplement si sa santé serait un obstacle. «Je
  n'aurois pas insisté, dit-elle dans une note qu'elle a laissée sur
  ce sujet, si la Reine m'eût témoigné un pareil désir. J'avois
  d'ailleurs la ressource de prendre la place de l'une des deux
  femmes de chambre qui accompagnoient la famille royale dans la
  voiture de suite. En pareil cas, l'attachement ne consulte ni les
  convenances, ni les droits, et j'aurois concilié le devoir que
  m'imposoit ma place de ne jamais quitter Mgr le Dauphin avec le
  désir que Leurs Majestés m'auroient manifesté de se faire
  accompagner par une personne dont les services eussent pu leur
  être plus utiles que les miens.»

  Le caractère de courage et de droiture de madame de Tourzel lui
  eussent fait supporter des torts réels, mais ces griefs supposés
  lui étaient très-pénibles, et sa famille se demandait comment
  d'autres auteurs avaient pu répéter une attaque, si injuste.

  «Il semble, disait une de ses filles, madame la comtesse de
  Sainte-Aldegonde, que le témoignage d'une personne si véridique,
  si consciencieuse, si estimée, est d'un bien autre poids que les
  Mémoires de M. de Bouillé; celui-ci, en effet, avait besoin de
  trouver des raisons pour atténuer les reproches que l'on était en
  droit de lui adresser, soit à lui-même, à cause des dispositions
  défectueuses qu'il avait prises, soit à son fils, qui paraît avoir
  manqué de présence d'esprit et de décision.»

  Sur un autre point encore, une préoccupation constante hanta
  l'esprit de madame de Tourzel jusqu'à la fin de sa vie. Il
  s'agissait de son élève bien-aimé, le malheureux Dauphin. Les
  aventuriers qui ont, à diverses reprises, tenté de se faire passer
  pour Louis XVII, ont presque tous prétendu qu'ils avaient demandé
  à être confrontés avec la gouvernante des Enfants de France, mais
  que le mauvais vouloir intéressé de la famille royale avait
  toujours refusé de leur en accorder l'autorisation. Cette
  confrontation ne pouvait que dévoiler leur imposture; madame de
  Tourzel ne voulait pas se prêter à une manoeuvre d'où l'on aurait
  pu induire qu'elle n'était pas convaincue de la mort du jeune
  prince car, elle n'avait pas, en effet, attendu l'époque tardive à
  laquelle ces revendications se sont produites pour faire,
  d'elle-même, une enquête sur la fin tragique du jeune roi. Nos
  lecteurs en trouveront le récit à la fin du deuxième volume de ces
  Mémoires, et le caractère de madame de Tourzel ne se fût jamais
  prêté à une supercherie,--quelles que fussent les considérations
  politiques invoquées pour la justifier,--si la moindre hésitation
  avait subsisté dans son esprit sur le sort du malheureux prince.
  Elle était, au contraire, absolument convaincue de sa mort; le
  témoignage des médecins qui avaient pratiqué l'autopsie, et
  qu'elle avait eu soin d'interroger aussitôt après, les détails
  circonstanciés qu'elle avait trouvés dans un registre où chaque
  jour étaient consignés les actes du prince, et qu'un hasard
  presque providentiel lui permit de lire lors d'une visite à Madame
  Royale, encore détenue au Temple, enfin les renseignements précis
  qui lui furent fournis par le vénérable curé de Sainte-Marguerite,
  dont le suisse avait été témoin de l'inhumation, toutes ces
  preuves réunies ne lui laissèrent aucun doute à ce sujet. Tous les
  arguments tirés d'un prétendu silence de la duchesse de Tourzel
  sont sans valeur, puisque nous publions aujourd'hui sur ce point
  la déclaration la plus formelle, écrite de sa propre main. Elle
  commence en effet l'exposé de ses démarches en disant:
  «J'interromps un moment le récit de ce qui regarde Madame pour
  parler de ce que j'appris au Temple, concernant le jeune roi, dont
  je parlais souvent à Gomin et à Lasne, et je joindrai à ce détail
  le récit de sa mort et des précautions que je pris pour m'assurer
  de sa réalité, _dont je ne puis conserver le plus léger doute_. Il
  me paraît utile d'en donner la preuve à ceux qui liront ces
  Mémoires.»

  Après avoir lu les pages émues dans lesquelles la duchesse de
  Tourzel rend compte de ses recherches, il semble qu'elle ait prévu
  les objections de la critique historique la plus rigoureuse: la
  mort du vrai Louis XVII était devenue une certitude absolue pour
  la noble femme qui l'avait élevé, et cette certitude, on le sait
  déjà, était partagée au même degré par Madame la Dauphine, qui,
  pendant bien des années, avait gardé l'espérance de retrouver son
  frère. Si donc il survenait de nouveaux imposteurs qui
  cherchassent à se couvrir du témoignage de la duchesse de Tourzel,
  ils trouveraient dans ces pages le démenti le plus catégorique.

  Madame la duchesse de Tourzel prenait soin de faire connaître sa
  pensée sur ce sujet à tous les membres de sa famille. «Ce jeune
  prince était charmant, disait-elle, et doué de facultés qui le
  rendaient attachant au possible. Madame la duchesse d'Angoulême,
  sa soeur, l'aimait passionnément et a tout fait, ainsi que moi,
  pour savoir s'il aurait pu échapper au long et infernal martyre
  auquel des monstres l'avaient soumis. Il n'est que trop certain
  qu'il n'a pas survécu aux mauvais traitements auxquels il a été
  soumis à dessein. Du reste, s'il eût survécu, son corps serait
  resté atrophié et son esprit eût été infirme.»

  LA FERRONNAYS.



  MÉMOIRES

  DE

  MADAME LA DUCHESSE DE TOURZEL



  CHAPITRE PREMIER

  ANNÉE 1789.

    Séjour à Versailles.--Journées des 5 et 6
    octobre.--Établissement du Roi à Paris.--Continuation de la
    fermentation existant dans cette ville.--Conduite du Roi à
    l'égard des Parlements de Rouen et de Metz.--Arrestation de
    diverses personnes.


Appelée par mon souverain à la place honorable de gouvernante des
Enfants de France, à l'époque où la Révolution commençait à prendre le
caractère le plus effrayant, je reçus le précieux dépôt qui m'était
confié, avec la ferme résolution de consacrer ma vie à répondre à la
confiance de Leurs Majestés, et à leur prouver le respectueux
attachement dont j'étais pénétrée pour leurs augustes personnes.

Mgr le Dauphin, âgé de quatre ans, était d'une figure charmante et
d'une intelligence surprenante, qui se développait chaque année de
manière à donner les plus hautes espérances, si la méchanceté des
hommes n'avait enseveli dans le tombeau tant de grâces, d'espérances
et de qualités propres à soutenir dignement le rang où le ciel l'avait
placé.

Comme tous les yeux étaient ouverts sur Mgr le Dauphin, la Reine me
demanda de ne pas le perdre de vue un instant, et de me borner à une
surveillance générale sur Madame, qui, étant âgée de dix ans, devait
recevoir une éducation qui ne pouvait se rapprocher de celle de son
frère.

La tendresse de la Reine pour ses enfants lui faisait désirer d'être
fréquemment avec eux; j'eus l'honneur d'approcher de très-près cette
noble et courageuse princesse, et d'apprécier ses grandes qualités.
C'est pour moi un besoin de rappeler le récit des vertus de mes
augustes et infortunés souverains, ainsi que d'offrir à leur mémoire
l'hommage de l'attachement que je leur conserverai jusqu'à mon dernier
soupir.

Trop d'événements douloureux ont déchiré mon coeur et contristé mon
esprit pour n'avoir pas affaibli ma mémoire; les fréquentes
arrestations que j'ai éprouvées et les dangers, que j'ai courus ne
m'ayant pas permis de conserver les notes que j'avais faites, je ne
puis plus écrire que les faits qui se rappellent le plus à mon
souvenir, dans les événements si frappants dont j'ai eu le malheur
d'être témoin.

Je m'établis à Versailles, les premiers jours d'août 1789. Le Roi et
la Reine ne pouvaient voir sans effroi les décrets désorganisateurs de
l'Assemblée se succéder avec une rapidité effrayante. La plupart des
domestiques de la famille royale étaient gagnés par les factieux, en
étaient les espions et leur rendaient le compte le plus exact de tout
ce qu'on y faisait, de ceux qui y étaient admis et des diverses
impressions qu'elle éprouvait. D'autres personnes, qui désiraient
conserver à la fois leur influence politique et leur attachement pour
Leurs Majestés, jetaient dans l'esprit de celles-ci des inquiétudes
continuelles, sous prétexte de leur rendre compte de ce qui se
passait, les empêchant ainsi de prendre un parti décisif, en leur
mettant perpétuellement sous les yeux les inconvénients qui en
pourraient résulter.

Au mois de septembre de cette année, le Roi, fatigué de sa position
et ne pouvant se dissimuler l'avantage que tiraient les factieux de la
proximité de Paris, pensa sérieusement à quitter Versailles. Il
voulait, en s'éloignant de cette ville, ôter la possibilité de
réaliser des projets que les propos incendiaires des Jacobins ne
donnaient que trop de raison de redouter. Leurs Majestés, toujours
pleines de bonté, eurent celle de me prévenir de me mettre en mesure
de partir sans aucune préparation, si les circonstances l'exigeaient.
Elles n'étaient point encore décidées sur le lieu où elles devaient
s'établir, et je l'ai toujours ignoré; mais elles changèrent bientôt
d'avis et se résolurent à rester à Versailles.

Cependant les victimes se multipliaient, et les crimes restaient
impunis. La populace de Versailles pensa mettre à la lanterne un
malheureux boulanger, dont tout le crime était à ses yeux de faire
deux sortes de pain; elle pilla sa boutique, et l'on eut bien de la
peine à le tirer de ses mains. On profita de cette circonstance pour
faire sentir à la municipalité la nécessité d'augmenter la force
répressive; elle autorisa en conséquence le comte d'Estaing,
commandant de la garde nationale de Versailles, à solliciter l'arrivée
d'un secours de mille hommes de troupes réglées, et le régiment de
Flandre reçut l'ordre de se rendre à Versailles.

L'esprit de ce régiment était alors excellent, ainsi que celui des
chasseurs de Lorraine, qui était alors en garnison à Meudon. Ces deux
corps, réunis aux gardes du corps, étaient plus que suffisants pour
donner au Roi la possibilité de quitter Versailles sans éprouver la
plus légère difficulté, et il eût peut-être évité par cette mesure
tous les malheurs qui l'ont conduit à sa perte.

Les gardes du corps, attachés du fond du coeur à la famille royale,
pénétrés de regret de s'être laissé entraîner à présenter au Roi des
réclamations déplacées, désiraient ardemment trouver l'occasion de
réparer leur faute et donner des preuves de l'attachement que leur
conduite héroïque a si évidemment prouvé. Ils résolurent d'employer
tous les moyens possibles pour empêcher la corruption du régiment de
Flandre, le conserver fidèle au Roi, et ils se flattaient d'y réussir
en lui inspirant estime et confiance. Ils commencèrent par leur
proposer un repas de corps, où ils invitèrent tout ce qu'il y avait de
troupes à Versailles; et quoique la composition de la garde nationale
de cette ville pût leur donner quelque inquiétude, elle n'en fut pas
moins invitée à ce repas, qui se donna dans la salle de la Comédie.

Il était superbe, et chacun des convives témoignait un tel
attachement au Roi et à la famille royale, qu'on engagea Sa Majesté à
combler leurs voeux en les honorant de sa présence. L'arrivée du Roi,
accompagné de la Reine et de M. le Dauphin, fit le plus grand effet:
les cris de: Vive le Roi, la Reine, M. le Dauphin et toute la famille
royale! n'eurent pas besoin d'être commandés; c'était l'élan du coeur,
et l'on reconnut encore en ce moment celui des Français. L'émotion
qu'éprouvaient toutes les personnes fidèles au Roi rendit cette soirée
aussi touchante qu'intéressante. Les coeurs et les têtes étaient
tellement électrisés, que Sa Majesté aurait été accompagnée de tous
ces braves gens, partout où elle aurait voulu se retirer. On ne
profita malheureusement pas de cette bonne disposition, et les
factieux, furieux et inquiets du sentiment qu'inspirait encore la
personne du Roi, ne perdirent pas un moment pour gagner le régiment de
Flandre et soulever les esprits.

Ils feignirent d'abord les plus vives inquiétudes sur les suites
d'un repas qui n'était, disaient-ils, que le prélude de la
contre-révolution; ils parvinrent ensuite à organiser un mouvement
assez violent pour forcer le Roi à venir à Paris et consommer plus
facilement l'exécution de leurs desseins. Quoiqu'ils cachassent encore
le projet de renverser le Roi de son trône pour y placer le Duc
d'Orléans, la violence de leurs déclamations contre leur souverain et
la conduite du côté gauche de l'Assemblée ne laissaient que trop
apercevoir le voeu réel de leur coeur.


JOURNÉES DES 5 ET 6 OCTOBRE, ET ARRIVÉE A PARIS.

Quand les factieux eurent disposé la populace au rôle qu'ils
voulaient lui faire jouer, ils rassemblèrent leurs troupes
auxiliaires, composées de tous les bandits de la capitale, et s'en
allèrent tumultueusement en armes à l'Hôtel de ville se plaindre de la
rareté du pain. Elle était, disaient-ils, occasionnée par des
accaparements faits par ordre de la Cour, qui voulait, par la famine,
les remettre sous le joug du despotisme. Ils forcèrent les membres de
la Commune à donner l'ordre à M. de la Fayette de conduire la garde
nationale à Versailles, pour obliger le Roi à venir à Paris, et à
ramener par sa présence l'abondance dans la capitale. Une troupe de
brigands, parmi lesquels étaient beaucoup d'hommes habillés en femmes
et de poissardes ivres, qui avaient l'air de véritables furies,
précéda la garde nationale, forçant à la suivre toutes les personnes
qu'elle rencontrait sur son chemin.

Le Roi était à la chasse et n'avait pas la moindre connaissance de ce
qui se passait à Paris, lorsque M. de la Devèze, gentilhomme
dauphinois, vint l'avertir de la marche de ces bandits. Les chevaux de
Mgr le Dauphin étaient mis pour aller à la promenade; il eût été bien
facile à la Reine de monter dans sa voiture avec Madame et d'aller
rejoindre le Roi. On n'en eut malheureusement pas l'idée, et le Roi
inquiet revint sur-le-champ à Versailles.

M. de Narbonne-Fritzlard, qui se trouvait en ce moment auprès du Roi,
supplia Sa Majesté de lui donner quelques troupes, avec quelques
pièces de canon, l'assurant qu'elle serait bientôt débarrassée de
cette troupe de bandits. «Il faut, dit-il, garder les ponts de Sèvres
et de Saint-Cloud. Ou elle renoncera à son projet, ou elle passera par
Meudon. Placé alors sur les hauteurs, je la canonnerai, et avec de la
cavalerie, je la poursuivrai dans sa fuite, de manière qu'il n'en
rentrera pas un seul dans Paris.» Le Roi, qui espérait toujours
ramener, par sa bonté, les esprits égarés, ne put se déterminer à
adopter un projet qui devait faire couler le sang de ses sujets, et
laissa arriver sans obstacle cette armée de brigands, incapable
d'éprouver d'autre sentiment que celui de la rage et de l'espoir du
pillage.

M. de Saint-Priest, ministre de la maison du Roi, conseilla alors à ce
prince de partir de Versailles, et il y paraissait disposé, lorsque
l'ayant quitté un instant pour conduire à l'abbaye de Saint-Cyr madame
de Saint-Priest, près d'accoucher, M. Necker profita de son absence
pour jeter dans l'esprit du Roi tant d'inquiétudes sur les suites de
ce parti, et sur l'impossibilité de pouvoir trouver l'argent
nécessaire pour la subsistance des troupes et de sa maison, qu'il le
fit changer de résolution.

Pendant toutes ces incertitudes, les brigands entouraient les grilles
du château, et ayant appris la défense de tirer sur eux, ils
attaquèrent les gardes du corps, en blessèrent beaucoup, en
massacrèrent plusieurs, et se répandirent dans Versailles. La garde
nationale de cette ville, qui s'était jointe à eux, commença à faire
feu sur les gardes du corps, et ce fut de ses rangs que partit le coup
qui cassa le bras à M. de Savonnières, officier des gardes du corps.
Ceux-ci, frémissant de douleur et de rage de ne pouvoir se défendre,
restèrent cependant impassibles; la crainte d'exposer les jours du Roi
et de la famille royale retenait leurs bras, et il est impossible de
rencontrer un dévouement plus héroïque que le leur.

Le Roi, profondément affligé de ce qui se passait, parut penser encore
à quitter Versailles, et donna l'ordre de faire monter les voitures au
château; mais elles furent arrêtées par les propres gens de l'écurie
de Sa Majesté et par la garde nationale de Versailles, et il ne fut
plus question de départ. Le Roi avait fait venir une partie des gardes
du corps dans les cours du château, et ensuite sur la terrasse de
l'Orangerie, d'où il les fit partir pour Rambouillet, sous la conduite
du duc de Guiche, ne gardant que ceux qui faisaient le service de
l'intérieur du château.

Pendant que ce dernier était investi, et que les brigands
parcouraient la ville, l'Assemblée ne s'occupait que de faire
sanctionner son décret du 30 septembre, pour l'acceptation des
premiers articles de la Constitution, et nommément de la déclaration
des Droits de l'homme. Elle décréta d'abord que le président irait à
la tête d'une députation demander au Roi l'acceptation pure et simple
du décret. Elle ne voulut point écouter les représentations du Roi sur
l'inconvénient de donner sa sanction à des décrets isolés, sans avoir
vu l'ensemble de la Constitution; et quoique, pour ôter toute défiance
sur ses intentions, il consentit à donner cette sanction, la réserve
qu'il y avait mise de conserver en entier entre ses mains le pouvoir
exécutif et de ne s'expliquer sur la déclaration des Droits de l'homme
que lorsque la Constitution serait achevée, avait extrêmement déplu à
l'Assemblée. Celle-ci, plus occupée d'en venir à ses fins que des
dangers que couraient le Roi et la famille royale, insista de nouveau
sur l'acceptation pure et simple du décret, et fit demander l'heure de
Sa Majesté, pour recevoir la députation qu'elle lui enverrait à ce
sujet. Le Roi consentit à la recevoir à neuf heures du soir. M.
Mounier, président de l'Assemblée, était à sa tête; et croyant le
salut du Roi attaché à cette sanction, il le pressa tellement de la
donner, que le prince ne put la refuser. Plein d'espoir du succès de
cette démarche, le président retourna à l'Assemblée, et ne vit que
trop clairement, en y arrivant, quel était l'esprit qui la dirigeait,
et qu'on ne pouvait compter sur son appui dans la circonstance
critique où l'on se trouvait.

Le Roi, dont la position devenait à chaque moment plus inquiétante,
ayant témoigné le désir de consulter l'Assemblée sur le parti qu'il y
avait à prendre au milieu de tant de dangers, M. Mounier, accompagné
de plusieurs députés, se rendit de nouveau chez le prince, au moment
où l'on avertissait celui-ci de l'arrivée de M. de la Fayette, à la
tête de la garde nationale parisienne. Le général monta sur-le-champ
chez le Roi, et lui dit que n'ayant pu empêcher l'arrivée des
Parisiens à Versailles, il venait le défendre avec sa garde nationale,
et qu'il suppliait Sa Majesté de vouloir bien lui confier la garde des
postes extérieurs du château. Le prince y consentit, et fit relever
par la garde nationale les gardes du corps, qui se retirèrent dans
leurs salles, dans l'intérieur du château.

Les poissardes demandaient à grands cris à parler au Roi, pour lui
porter le voeu des habitants de Paris, et on ne put les calmer qu'en
en admettant douze chez le malheureux prince. Sa bonté les désarma, et
leurs opinions étaient si changées en retournant vers leurs compagnes,
qu'elles faillirent être victimes de leur fureur.

Le Roi dit alors à M. Mounier que, vu l'état actuel des choses, il
n'avait plus de conseil à demander, mais qu'il l'assurait qu'il ne se
séparerait pas de l'Assemblée nationale. M. Mounier y retourna
sur-le-champ, et trouva la salle occupée par une multitude de femmes
ivres et de bandits. Il y avait un tel tumulte, qu'il se vit forcé de
lever la séance.

La Reine montra dans cette journée cette grandeur d'âme et ce courage
qui l'ont toujours caractérisée. Sa contenance était noble et digne,
son visage calme; et quoiqu'elle ne pût se faire d'illusion sur tout
ce qu'elle avait à redouter, personne n'y put apercevoir la plus
légère trace d'inquiétude; elle rassurait chacun, pensait à tout, et
s'occupait beaucoup plus de ce qui lui était cher que de sa propre
personne.

Cette princesse était convenue avec moi qu'au moindre bruit je
conduirais ses enfants chez elle; mais elle fit dire à onze heures du
soir que si l'on avait de l'inquiétude, je les menasse, au contraire,
sur-le-champ chez le Roi. Elle venait d'être avertie des dangers
personnels qu'elle pouvait courir dans son appartement, et on l'avait
engagée à passer la nuit dans celui du Roi; mais elle s'y refusa
positivement: «J'aime mieux, dit-elle, m'exposer à quelque danger,
s'il y en a à courir, et les éloigner de la personne du Roi et de mes
enfants.» Ce fut le motif du changement de l'ordre qu'elle m'avait
donné d'abord.

Le calme succéda au tumulte, et M. de la Fayette, qui était retourné
dans la ville, s'endormit tellement sur cette apparente tranquillité,
qu'il remonta encore au château, pour assurer le Roi et la Reine
qu'ils n'avaient plus rien à craindre, les différentes personnes
envoyées dans la ville ayant confirmé la tranquillité qui y régnait.
La Reine me fit dire à deux heures du matin qu'elle allait se coucher,
et qu'elle me conseillait d'en faire autant. Les alarmes que l'on
avait éprouvées se dissipèrent. L'illusion fut complète, et chacun se
retira tranquillement chez soi.

Les brigands ne s'endormaient pas, et, assurés de la garde nationale
de Versailles, ils s'occupaient de l'exécution de leurs projets. Un
mélange de superstition qui accompagnait leur barbarie, et qu'on aura
peine à croire, les fit aller à six heures du matin chez le curé de
Saint-Louis, dans la paroisse duquel ils avaient passé la nuit, pour
le prier de leur dire la messe. A peine était-elle finie, qu'une
partie de leur horde se répandit dans la ville, força l'hôtel des
gardes du corps, massacra ceux qu'elle rencontra, et s'empara de
plusieurs autres, qu'elle conduisit à la grille du château pour
délibérer sur le supplice qu'elle leur infligerait. L'autre partie
força les grilles, et se répandit dans les cours et les terrasses du
côté du jardin, pour pénétrer ensuite dans le château. Ces bandits,
qui n'éprouvaient aucun obstacle, massacrèrent deux gardes du corps
qui étaient en sentinelles sous la voûte de l'appartement de Mesdames,
tantes du Roi, et leur firent couper la tête par un monstre qui les
suivait, et qui se faisait appeler le Coupe-tête[10]. Ils montèrent
ensuite le grand escalier et allèrent droit à l'appartement de la
Reine. Les gardes du corps, quoiqu'en petit nombre, en défendirent
l'entrée avec le plus grand courage; plusieurs furent blessés
dangereusement, entre autres MM. de Beaurepaire et de Sainte-Marie;
mais ils eurent heureusement le temps de crier: «Sauvez la Reine[11]!»
Madame Thibaut, sa première femme de chambre, qui ne s'était
heureusement pas couchée, n'eut que le temps de lui donner une robe et
de la faire sauver chez le Roi. A peine Sa Majesté avait-elle quitté
la chambre, que ces scélérats en forcèrent l'entrée, et, furieux de ne
l'y plus trouver, donnèrent des coups de pique dans son lit, pour ne
laisser aucun doute sur le crime qu'ils se proposaient de commettre.

   [10] Ce scélérat s'appelait Jourdan, et figura depuis dans les
   diverses scènes de carnage de la Révolution, et nommément dans
   les massacres d'Avignon, comme nous le dirons en son lieu.

   [11] M. Miomendre de Sainte-Marie est mort en émigration, et je
   ne l'ai pas vu depuis cette horrible journée. M. de Beaurepaire
   venait faire sa cour au Roi et à la Reine aussi souvent qu'il le
   put sans danger. M. le Dauphin voulut le voir dans mon
   appartement, et le fit prier d'y venir dès qu'il le sut à Paris.
   Il se jeta dans ses bras, l'embrassa, et lui dit: «Que je vous ai
   d'obligation d'avoir sauvé maman!» Puis se tournant de mon côté:
   «Madame, dit cet aimable enfant, je vous prie de lui donner à
   dîner; je descends de bonne heure, et je le verrai plus
   longtemps.»

Pendant que se passait cette horrible scène, M. de Sainte-Aulaire,
chef de brigade des gardes du corps et de service auprès de Mgr le
Dauphin, entra dans la chambre de ce jeune prince et m'avertit que le
château était investi. Je me levai précipitamment, et je portai
sur-le-champ Mgr le Dauphin chez le Roi, qui était alors avec la
Reine. Le danger qu'elle venait de courir n'avait point altéré son
courage; son visage était triste, mais calme. Ne voyant point avec moi
Madame, que je n'avais eu que le temps de faire avertir, elle
descendit chez elle par un petit escalier intérieur qui y communiquait
par mon appartement, et y trouvant mes filles, qui y avaient passé la
nuit, elle les rassura, leur dit de monter chez le Roi, et y conduisit
Madame avec une fermeté et une dignité remarquables en un pareil
moment.

L'appartement du Roi n'était pas encore forcé. Les gardes du corps
convinrent entre eux de défendre l'une après l'autre chaque pièce de
l'appartement, où un seul se trouverait, tous les autres se relevant
successivement, jusqu'à celle où se tenait la famille royale; et ils
attendirent, avec le plus grand courage, la mort, qu'ils ne croyaient
pas pouvoir éviter. M. de la Fayette, que sa négligence avait mis dans
la plus affreuse position, fit dans cette occasion les plus grands
efforts pour engager la garde nationale à défendre le Roi et à sauver
les gardes du corps. Les grenadiers le promirent, et frappèrent en
conséquence à la porte de la salle de ces derniers, en criant qu'ils
venaient comme amis pour les défendre et sauver le Roi.

M. de Chavannes, brigadier des gardes du corps, dit alors à ses
camarades: «Mes amis, il faut que l'un de nous se présente à eux pour
voir s'ils disent la vérité; ce sera moi. Retirez-vous tous pour
défendre les autres pièces, si nous n'avons rien de bon à en
attendre.» C'était un homme de la plus haute stature et de la plus
belle figure. Il leur ouvre la porte, enfonçant fièrement son chapeau
dans sa tête et leur disant: «Venez-vous nous assassiner, ou défendre
avec nous votre Roi?» Ils se mirent à crier: «Vive le Roi! nous venons
le défendre et vous aussi.»

Le Roi, profondément affligé de voir ses gardes égorgés par cette
multitude de brigands qui remplissait les cours du château, ouvrit ses
fenêtres et se présenta sur son balcon pour demander au peuple de leur
sauver la vie. Les gardes du corps, qui étaient en ce moment auprès du
Roi, jetèrent leurs bandoulières pour apaiser leur fureur, et
crièrent: «Vive la nation!» Cette démarche du Roi amollit le coeur de
ces tigres; ils embrassèrent ceux qu'ils allaient égorger, et
invitèrent à descendre ceux qui étaient auprès de Sa Majesté, pour
partager leurs caresses.

La famille royale se rendit chez le Roi, ainsi que les personnes qui
habitaient le château; chacun était consterné de ce qui se passait, et
dans la plus grande inquiétude des suites de cette catastrophe. La
Reine, toujours grande dans le malheur, cherchait à rassurer ceux
qu'elle voyait effrayés.

Pendant ce temps, l'Assemblée, au lieu de s'occuper des dangers que
couraient le Roi et sa famille, se bornait à décréter qu'il en serait
inséparable pendant toute la session actuelle.

Le peuple cependant ne perdait pas de vue le but de son entreprise.
Il demandait à grands cris que le Roi vint fixer son séjour à Paris,
et M. de la Fayette envoyait avis sur avis pour l'y déterminer. Le
Roi, effrayé de tout ce qui se passait, pressé et sollicité de toutes
parts, se rendit enfin; et, malgré sa répugnance de s'établir dans
cette ville, il donna sa parole de partir à midi. Cette promesse lui
attira les acclamations du peuple, et bientôt les coups de canon et
les feux roulants de la mousqueterie y répondirent. Le Roi parut une
seconde fois sur son balcon pour confirmer sa promesse, et l'ivresse
de cette multitude fut à son comble. On s'empara des gardes du corps
que l'on avait arrachés à la mort, et on leur fit prendre des bonnets
de grenadiers. Ces braves gens consentirent à se mêler avec eux pour
servir d'escorte à la malheureuse famille royale, et j'en remarquai
plusieurs suivant à pied la voiture du Roi, plus touchés du malheur de
ce prince que de leur situation.

Les poissardes étaient toujours en grand nombre dans les cours du
château, chantant, dansant et faisant éclater les transports de la
joie la plus bruyante et la plus indécente. La cour de marbre, sur
laquelle donnaient les fenêtres de l'appartement du Roi, était remplie
de ces femmes, qui, enivrées de leur succès, demandèrent à voir la
Reine. Cette princesse parut sur le balcon, tenant par la main Mgr le
Dauphin et Madame. Toute cette multitude, la regardant avec fureur,
s'écria: «Faites retirer les enfants.» La Reine les fit rentrer et se
montra seule. Cet air de grandeur et de courage héroïque à la vue d'un
danger qui fit tressaillir tout le monde, en imposa tellement à cette
multitude, qu'elle abandonna à l'instant ses sinistres projets, et
pénétrée d'admiration, elle s'écria: «Vive la Reine!» On remarqua,
comme chose singulière, que toutes les poissardes avaient le teint
blanc, de belles dents, et portaient un linge plus fin qu'elles n'ont
coutume d'en porter: ce qui prouve évidemment qu'il y avait parmi
elles beaucoup de personnes payées pour jouer un rôle dans cette
horrible journée.

Le Roi monta en voiture à une heure et demie, quittant à regret le
palais qu'il ne devait plus revoir. Il était dans le fond de la
voiture, avec la Reine et Madame, sa fille. J'étais sur le devant,
tenant sur mes genoux Mgr le Dauphin, et Madame était à côté de ce
prince. Monsieur et Madame Élisabeth étaient aux portières; M. de la
Fayette, commandant de la garde nationale de Paris, et M. d'Estaing,
de celle de Versailles (qui, au lieu de défendre son Roi, l'avait
livré si lâchement aux brigands qui étaient venus l'attaquer), étaient
tous deux à cheval aux portières de Leurs Majestés. Quel contraste
entre leur conduite et celle de leurs ancêtres! Quelles eussent été la
douleur et l'indignation de ces derniers, s'ils eussent pu prévoir que
leurs descendants, au lieu de les imiter, s'aviliraient un jour au
point de livrer leur Roi à une multitude révoltée, qui les obligerait
de suivre servilement sa volonté et ses caprices!

Un grand nombre d'habitants de la ville de Versailles, travaillés par
les meneurs de la Révolution, en avaient adopté les principes; et
quoiqu'ils eussent tout à perdre à l'établissement du Roi à Paris, ils
éprouvèrent la plus grande joie de son départ. La populace s'assembla
dans l'avenue; une partie suivit les voitures du Roi, une autre grimpa
sur les toits des maisons; tous battaient des mains, criaient: Vive la
nation! et ne cessaient d'applaudir à ce qui aurait dû les couvrir de
honte et de confusion.

Mirabeau, qui s'était refusé à la motion d'envoyer des députés auprès
du Roi dans le moment du danger, fit décréter que cent députés
accompagneraient le Prince à Paris, et eut l'audace de sortir du
milieu d'eux pour le regarder fixement, quand il passa devant
l'Assemblée nationale.

Le cortége de ce malheureux prince était digne de cette effroyable
journée. On vit défiler d'abord le gros des troupes parisiennes, dont
chaque soldat portait un pain au bout de sa baïonnette. Elles étaient
accompagnées d'une populace effrénée, portant sur des piques les têtes
des malheureux gardes du corps[12] massacrés par elle. Suivaient des
charrettes remplies de sacs de farine, et de poissardes décorées de
guirlandes de feuillage, tenant chacune un pain à la main. Toute cette
multitude ne cessait de répéter le cri lugubre de: «Vive la nation!»
prélude de toutes les horreurs qui se sont commises pendant la
Révolution. Les gardes nationales, parmi lesquelles s'étaient mêlés
les fidèles gardes du corps, entouraient la voiture du Roi, qui allait
au pas.

   [12] Les deux gardes du corps tués à Versailles, le matin du 6
   octobre, et dont les têtes furent portées sur des piques, se
   nommaient MM. des Huttes et de Varicourt. Ce dernier était frère
   d'un curé de Gex, député à l'Assemblée nationale, qui se
   conduisit très-bien, et de madame de Villette, appelée par
   Voltaire belle et bonne.

Le Roi et la Reine parlaient avec leur bonté ordinaire à ceux qui
entouraient leur voiture; ils leur représentaient combien on les
égarait sur leurs véritables sentiments. «Le Roi, leur disait cette
princesse, n'a jamais voulu que le bonheur de son peuple. On vous a
dit bien du mal de nous; ce sont ceux qui veulent vous nuire. Nous
aimons tous les Français, et nous nous faisons une gloire de partager
les sentiments de notre bon Roi.» Plusieurs d'entre eux paraissaient
touchés de tant de bonté, et disaient naïvement: «Nous ne vous
connaissions pas, on nous a bien trompés.»

On jeta, à Sèvres, dans la voiture du Roi, un petit paquet qui tomba
sur mes genoux: «Mettez-le dans votre poche, me dit le Roi, et vous
l'ouvrirez en arrivant.» Il tomba dans la voiture; je n'ai jamais su
ce qu'il contenait; mais j'ai supposé, et non sans raison, que c'était
quelque horreur propre à affliger le coeur de la malheureuse famille
royale.

Le régiment de Flandre formait une haie sur le chemin d'Auteuil à
Paris; il partageait alors les sentiments de la populace, et tous les
soldats criaient avec elle: «Vive la nation! A bas les calotins!»
refrain continuel de toute cette multitude qui remplissait les
chemins. Tous ces gens-là, à moitié ivres, tiraient continuellement
des coups de fusil. C'est un grand bonheur qu'il n'en soit résulté
aucun accident.

M. le duc d'Orléans était sur le chemin de Passy, et ses enfants, avec
madame de Genlis, sur le balcon de la maison qu'il y avait louée. Il
les y avait placés pour jouir à son aise du spectacle de l'abaissement
de la famille royale, qui ne put s'empêcher d'en faire la remarque. La
Reine en parla historiquement à madame la duchesse d'Orléans, qui
soupira sans pouvoir rien répondre. Cette excellente princesse était
bien loin de partager les sentiments du duc, son époux. Elle
s'aveuglait encore sur son compte, et elle fut complétement
malheureuse quand, l'illusion cessant, elle ne put s'empêcher
d'apercevoir la part active qu'il prenait à cette affreuse révolution.

En arrivant à la grille de Chaillot, on aperçut M. Bailly, maire de
Paris, qui venait présenter au Roi les clefs de cette ville, et
haranguer Sa Majesté. Il débuta, suivant son usage, par les paroles
suivantes: «_Quel beau jour_, Sire, que celui où les Parisiens vont
posséder dans leur ville Votre Majesté et sa famille!» A ce mot de
_beau jour_, le Roi soupira et répondit à M. Bailly: «Je souhaite et
désire bien vivement, monsieur, que mon séjour y puisse ramener la
paix, la concorde et la soumission aux lois.» Comment M. Bailly
pouvait-il se permettre de donner le nom de _beau jour_ à celui qui
avait pensé être éclairé par le massacre de la Reine; où le Roi avait
vu couler le sang de ses fidèles serviteurs et avait été lui-même
accablé d'outrages? Avec beaucoup d'esprit et d'instruction, M. Bailly
n'avait aucune idée des convenances; il le prouva dans toutes les
circonstances qui le mirent en rapports directs avec le Roi et la
famille royale. Le Roi comptait arriver le soir aux Tuileries, lorsque
M. Bailly le supplia de vouloir bien descendre à l'Hôtel de ville, où
toute la Commune était rassemblée, et de l'honorer de sa présence. Le
Roi s'y refusa, disant «que sa famille et lui avaient trop grand
besoin de repos pour prolonger les fatigues d'une telle journée». Le
maire insista, et M. de la Fayette l'en pressa tellement, et à
plusieurs reprises, que le Roi, malgré sa répugnance, fut obligé de
s'y laisser conduire.

Pendant le chemin, M. de la Fayette s'approcha plusieurs fois de la
voiture de Sa Majesté, l'assurant qu'il serait content de la manière
dont il serait reçu dans sa capitale. Les rues étaient illuminées, et
les cris continuels de: «Vive le Roi!» accompagnèrent ce prince depuis
son entrée dans la rue Saint-Honoré jusqu'à l'Hôtel de ville. Ils
étaient plus bruyants que touchants, et avaient quelque chose de
violent et de pénible à entendre.

Arrivé à la place de Grève, la foule était si considérable que le Roi,
pour éviter quelque malheur, descendit de la voiture ainsi que la
famille royale; et l'on eut beaucoup de peine à écarter la foule pour
lui faire un passage jusqu'à l'Hôtel de ville. M. Bailly fit au Roi un
nouveau discours, auquel il répondit avec sa bonté ordinaire. J'étais
si occupée de Mgr le Dauphin, excédé de fatigues et endormi entre mes
bras, que je n'entendis ni l'un ni l'autre. M. le duc de Liancourt,
qui accompagnait le Roi, le pria de renouveler sa promesse de se
déclarer inséparable de l'Assemblée nationale. Ce malheureux prince,
qui était dans la triste position de ne pouvoir rien refuser,
acquiesça à cette demande, et les cris répétés de: «Vive le Roi!»
terminèrent enfin cette séance.

Le Roi et la famille royale retournèrent tristement aux Tuileries
retrouver leurs fidèles serviteurs, qui étaient en proie à la plus
violente inquiétude, dans l'attente de son retour. Rien n'était
préparé pour les recevoir: Mgr le Dauphin passa la nuit sans gardes,
dans un appartement ouvert de tous côtés, et dont les portes pouvaient
à peine se fermer. Je les barricadai avec le peu de meubles que je
trouvai, et je passai la nuit assise près de son lit, plongée dans la
douleur et les plus tristes réflexions, en considérant, d'après ce qui
s'était passé, ce que l'on pouvait attendre d'un peuple capable de se
porter à de si terribles excès.

Le réveil de la famille royale fut affreux: les cours et les terrasses
des Tuileries étaient remplies d'une foule innombrable de peuple, qui
demandait à grands cris à voir le Roi et la famille royale, les uns
pour le plaisir de jouir du fruit de leur victoire, le plus grand
nombre par curiosité, et quelques-uns par un sentiment d'intérêt et
d'attachement à leurs personnes. La famille royale, même les
Princesses, furent obligées de prendre la cocarde nationale et de se
montrer au peuple à plusieurs reprises, dans un appartement au
rez-de-chaussée, qui donnait sur la cour, et qui était occupé par
Madame Élisabeth. Chaque fois qu'elle paraissait, on criait: Vive le
Roi et la famille royale!

La journée se passa ainsi. La foule, qui se renouvelait sans cesse, ne
quitta le château qu'à la nuit et revint encore le lendemain. On
illumina dans Paris les premiers jours de l'arrivée du Roi, pour
surveiller plus facilement les mauvais desseins que l'on redoutait.

Les factieux, dans l'espoir d'émouvoir la populace, envoyèrent sur le
pont Royal, vis-à-vis des fenêtres de Mgr le Dauphin, des charrettes
remplies de farine, soi-disant avariées, que les forts de la halle et
des poissardes jetaient dans la rivière. Ce spectacle ne produisant
pas la moindre impression, les charrettes s'en retournèrent et ne
revinrent pas.

Ils imaginèrent encore un autre moyen pour indisposer le peuple
contre la Reine. Deux jours après l'arrivée de cette princesse, ils
insinuèrent dans la classe malheureuse l'idée d'aller lui demander de
retirer du Mont-de-piété tous les effets que la pauvreté avait forcé
de mettre en gage. La terrasse des Tuileries était couverte de femmes
qui s'étouffaient à force d'être pressées, et qui demandaient à parler
à la Reine. Les personnes qui entouraient cette princesse en ce moment
l'engageaient à acquiescer à leur désir. Je l'en dissuadai, lui
représentant le danger de compromettre sa dignité en se prêtant aux
caprices de cette multitude, et je lui conseillai seulement de lui
faire dire qu'elle s'occuperait des moyens de lui être utile. Tout le
monde était si effrayé, que personne n'osait se charger de la
commission. J'offris à la Reine de parler moi-même à ces femmes, avec
madame la princesse de Chimay, sa dame d'honneur[13]. Elle y
consentit; et de l'appartement de cette dernière, qui donnait sur la
terrasse des Tuileries, nous haranguâmes cette multitude. Nous lui
dîmes que quoique les malheureux eussent de grands droits sur le coeur
de la Reine, elle ne pouvait prendre d'engagements sans en connaître
l'étendue, mais qu'on pouvait se reposer sur sa bienfaisance et sur sa
bonté. Cette démarche la satisfit; le rassemblement se dissipa, et
chacun s'en retourna tranquillement. Peu de jours après, le Roi
autorisa la Reine à retirer du Mont-de-piété les effets qui
n'excédaient pas la valeur d'un louis.

   [13] Madame la princesse de Chimay, fille du maréchal de
   Fitz-James, était une personne d'un vrai mérite. Sa conduite
   distinguée, sa douceur et sa vertu la firent aimer et estimer
   généralement; et, quand elle quitta la cour, elle fut
   non-seulement regrettée des personnes de sa société, mais encore
   de toutes celles qui avaient des rapports avec elle dans la place
   qu'elle occupait.

La même foule et le même empressement pour voir la famille royale
continuèrent plusieurs jours. Cette indiscrétion fut poussée à un tel
point, que plusieurs poissardes sautèrent dans l'appartement de Madame
Élisabeth. Celle-ci supplia le Roi de la loger ailleurs, et elle a
toujours conservée depuis pour ce logement une répugnance invincible.
On finit enfin par renvoyer le peuple; et le Roi et la Reine purent
rester tranquilles dans leurs appartements.

Prisonniers dans Paris, entourés d'une garde nationale soupçonneuse,
défiante et entretenue dans ces sentiments par ceux qui s'en servaient
si utilement pour l'exécution de leurs desseins, le Roi et la Reine
virent avec la plus vive douleur la nécessité d'éloigner d'eux les
gardes du corps, qui n'eussent pas été en sûreté en continuant leurs
services auprès de leurs personnes. Errants dans le château des
Tuileries, surveillés par la garde nationale, qui regardait avec
inquiétude ceux qui leur parlaient, leur position était affreuse. Le
Roi les fit remercier de leurs services, leur fit dire qu'il espérait
que des temps plus heureux lui permettraient de rapprocher de sa
personne des serviteurs si fidèles, et dont il n'oublierait jamais le
courage et le dévouement.

La garde nationale, qui les remplaçait auprès du Roi et de la famille
royale, ne savait ce qu'elle devait faire. Les honnêtes gens qui
s'étaient mis dans ses rangs, par attachement pour le Roi, gémissaient
de ne pouvoir rien dire; et les factieux, et ceux qu'ils avaient
égarés, triomphaient de l'abaissement de la famille royale et de la
douleur de ceux qui avaient conservé pour elle la fidélité que l'on
doit à ses souverains.

Le Roi, qui voulait rapprocher de lui ses enfants, partagea son
appartement avec Mgr le Dauphin et prit pour lui les cabinets qui
étaient à la suite de l'appartement de la Reine. Cette princesse
occupa le rez-de-chaussée donnant sur la terrasse des Tuileries; et
ayant donné à Madame, sa fille, les petits entre-sol au-dessus de la
chambre du Roi, qui faisaient ses petits appartements, elle en fit
accommoder d'autres au-dessus de ses cabinets et de l'appartement du
premier gentilhomme de la chambre. On pratiqua, en outre, de petits
escaliers particuliers pour que le Roi et la Reine pussent communiquer
librement dans l'intérieur de leurs appartements, et dans celui de Mgr
le Dauphin et de Madame.

Madame Élisabeth occupa le pavillon de Flore, et Monsieur et Madame
allèrent occuper le Luxembourg. Ils venaient tous les jours souper
avec le Roi, qui ne dînait plus en public, mais en particulier avec la
famille royale, excepté Mgr le Dauphin, qui, trop jeune encore, dînait
chez lui à midi.

Le service de la garde nationale finit enfin par s'organiser. Elle
avait, outre son commandant, un major, deux aides-majors, six chefs de
division, et soixante bataillons, un par chaque district, lesquels
avaient un chef appelé commandant de bataillon, et sous ce chef, des
capitaines, lieutenants, etc. Il y avait deux canons à chaque
bataillon, et des canonniers pour les servir.

M. de Gouvion, major de cette garde, et qui avait la confiance de M.
de la Fayette, était un bon officier, et, quoique imbu des nouvelles
opinions, il conservait encore un fond d'attachement pour la personne
du Roi. Il avait du courage et de la fermeté, et j'ai toujours été
convaincue qu'on en aurait pu tirer parti, si on lui eût montré plus
de confiance, et qu'on eût travaillé à le ramener à son devoir.

Les six chefs de division, qui furent pris dans une autre classe que
celle du peuple, étaient: MM. d'Ormesson, Pinon, de Courtomer, de
Saint-Christot, Maudac et Charton.

M. d'Ormesson, ancien contrôleur général des finances, a été assez
connu pour n'avoir pas besoin d'en parler. J'en dirai autant de M.
Pinon, président à mortier, et de M. le marquis de Courtomer.

M. de Saint-Christot, ancien fermier général, était un excellent
homme, et parfaitement attaché au Roi. M. Maudac, riche financier,
l'était aussi; mais il était d'un caractère faible, et avait peu de
capacité.

M. Charton, ancien négociant, constitutionnel par principes, jouissait
d'une bonne réputation et avait d'excellentes manières. Voyant le Roi
d'aussi près, il prit pour sa personne un véritable attachement, et ne
cessa de lui en donner des preuves. Ces trois derniers périrent
pendant la Révolution, victimes de leur dévouement à Sa Majesté.

Le Roi était toujours suivi, lorsqu'il sortait, même pour aller à la
messe à la chapelle, d'un chef de division; la Reine et Mgr le Dauphin
ne l'étaient que par des commandants de bataillon, et le reste de la
famille par des capitaines.

Les commandants de bataillon étaient assez généralement bien
composés, quoiqu'il y eût dans le nombre de bien mauvais sujets, tels
que Santerre et plusieurs autres qui ne valaient pas mieux que lui. Un
assez grand nombre de personnes n'avaient accepté ces places que par
attachement pour la personne du Roi, et dans l'espoir d'être utiles,
entre autres M. d'Ogny, directeur général des postes; M. Gauthier,
administrateur général; MM. de Perceval, anciens fermiers généraux, et
plusieurs autres. Il y avait aussi parmi eux de bons bourgeois, de
gros marchands, et ce bon Acloque, brasseur du faubourg Saint-Marceau,
si opposé par sa probité et sa fidélité à ce malheureux Santerre,
brasseur du faubourg Saint-Antoine, dont le nom ne se prononcera
jamais qu'avec horreur et indignation.

Chaque bataillon montait la garde au château pendant vingt-quatre
heures, et était relevé par un autre au bout de ce temps. Chaque
commandant de service auprès du Roi, de la Reine et de Mgr le Dauphin,
venait prendre l'ordre en arrivant, au cas qu'ils voulussent sortir,
et les capitaines en faisaient autant auprès des autres membres de la
famille royale. Le plus grand nombre était respectueux; mais plusieurs
d'entre eux, oubliant le respect qu'ils devaient à leurs souverains,
et enivrés de leur grade, prenaient un ton de familiarité qui faisait
mal à voir. Un nommé Gerdret, entre autres, marchand de dentelles de
la Reine, eut la hardiesse de lui proposer, à son arrivée à Paris, de
rassembler quelques musiciens de la garde nationale pour lui donner un
petit concert: «Je suis étonnée, lui dit cette princesse, que vous,
Gerdret, imaginiez de me faire en ce moment une pareille proposition.»
Il n'en fut plus question depuis.

Le Roi conserva encore quelque temps plusieurs de ses fidèles sujets,
qui occupaient de grandes charges auprès de sa personne, tels que les
quatre premiers gentilshommes de sa chambre, le capitaine des
cent-suisses de sa garde, le grand Prévôt de France, et le grand
Maréchal des logis.

Le duc de Richelieu, père du duc de Richelieu actuel, premier
gentilhomme de la chambre, voulut exercer les fonctions de sa charge à
l'arrivée du Roi à Paris; mais comme il était mourant, il fut forcé de
se laisser remplacer par le duc de Villequier, qui faisait, outre son
service, celui du duc de Fleury, trop jeune encore pour exercer les
fonctions de sa charge. M. le duc de Villequier ne varia jamais dans
sa conduite ni dans son attachement à la personne de Sa Majesté. Il
lui donna d'excellents conseils, pleins de sagesse et de fermeté, et
il ne l'aurait jamais abandonné, si les factieux n'avaient forcé ce
prince à l'éloigner de sa personne.

Le jeune marquis de Duras, depuis duc de Duras, qui venait d'être
nommé premier gentilhomme de la chambre depuis la mort du maréchal de
Duras, son grand-père, pénétré de l'idée de ses devoirs et de
reconnaissance pour les bontés de son Roi, ne le quitta qu'en 1791,
sur l'ordre exprès que lui donna le Roi de quitter les Tuileries et
même la France, qu'il ne pouvait plus habiter sans danger.

Le duc de Brissac, commandant des cent-suisses de la garde du Roi,
était brave, loyal, et un vrai chevalier français. Il témoigna au Roi
un attachement sans bornes; il fut constamment auprès de sa personne,
jusqu'au moment où, après la suppression de la garde constitutionnelle
du Roi, l'Assemblée législative le décréta d'accusation et l'envoya
dans les prisons d'Orléans, d'où il fut conduit à Paris, après les
journées des 2 et 3 septembre. Il fut massacré en arrivant à
Versailles, victime de son zèle et de son dévouement à la personne de
Sa Majesté[14].

   [14] Ce ne fut point à Paris, mais en entrant dans les rues de
   Versailles, et dans un endroit appelé les Quatre-Bornes, que
   furent massacrés le duc de Brissac et les autres prisonniers
   d'Orléans. Cette ville, qui était excellente, avait donné plus
   d'une fois à M. de Brissac les moyens de se sauver de sa prison;
   mais il s'y refusa toujours, dans la crainte de compromettre
   notre malheureux souverain. On lui renouvela les instances qui
   lui en avaient été faites, lorsque l'emprisonnement du Roi au
   Temple ne rendait plus sa sortie susceptible des mêmes
   inconvénients. Mais pénétré de la crainte d'augmenter la rage des
   ennemis de Sa Majesté, il préféra courir pour sa propre personne
   des dangers qu'il ne pouvait se dissimuler, et mourut avec un
   courage digne de son nom et une fermeté peu commune.

Le marquis de Tourzel, mon fils, grand Prévôt de France, ne quitta pas
le Roi d'un instant. Toujours auprès de sa personne dans les moments
de crise les plus dangereux, il ne cessa de lui donner les preuves
d'une fidélité sans bornes, et ne le quitta qu'au moment où ce trop
bon et malheureux prince fut conduit au Temple. Il employa tous les
moyens possibles pour obtenir de rester auprès de sa personne; mais,
malgré ses démarches réitérées, appuyées même de la demande
personnelle du Roi, il ne put obtenir de s'enfermer avec lui.

Le marquis de la Suze, grand Maréchal des logis, continua d'exercer
pendant quelque temps les fonctions de sa charge. Son dévouement ne se
démentit pas d'un instant.

Le marquis de Brézé, grand Maître des cérémonies, fut toujours fidèle
à ses devoirs, et profondément attaché au Roi. Quoique privé des
fonctions de sa charge, il resta toujours auprès de sa personne, le
suivit aux Feuillants, où il passa la nuit du 10 août, et ne quitta le
Prince qu'au moment où la violence le sépara de ceux qui l'avaient
accompagné.

Le Roi avait aussi conservé auprès de sa personne de fidèles
serviteurs dont il savait apprécier les services, entre autres MM.
Thierry et de Chamilli, deux de ses premiers valets de chambre, qui,
dans toutes les occasions, lui donnèrent des preuves d'un dévouement
dont ils finirent par être victimes l'un et l'autre.

Le corps des huissiers de la chambre conserva aussi une fidélité sans
bornes. Plusieurs autres les imitèrent; et ce bon prince me disait un
jour, en me parlant de ceux sur lesquels il pouvait encore compter:
«J'ai besoin de regarder ceux qui me sont restés fidèles pour consoler
mon coeur affligé.»

J'espère qu'on ne trouvera pas cette digression déplacée. Après le
récit de tant d'horreurs, j'avais besoin de reposer un moment mon
esprit sur des souvenirs plus consolants, et de montrer à ceux qui
liront ces mémoires qu'il existait encore des coeurs français qui
auraient risqué mille fois leur vie pour la conservation de leur
souverain.

M. de la Fayette aurait bien désiré que le Roi consentît à sortir;
mais comme il ne pouvait être accompagné que par la garde nationale,
il aima mieux se priver d'air et de tout exercice, que de laisser
croire qu'il eût abandonné volontairement ses fidèles gardes du corps,
et il fut longtemps sans vouloir sortir de son appartement. Les
promenades de la Reine et de ses enfants se bornèrent au jardin des
Tuileries, où l'on avait fait accommoder un petit terrain entouré de
treillages, pour la promenade particulière de Mgr le Dauphin, qui y
allait accompagné d'un commandant de bataillon et de quatre soldats de
la garde nationale.

Ce jeune prince, extrêmement avancé pour son âge, me demandait
souvent la raison de son changement de situation, et me disait: «Je
vois bien qu'il y a des méchants qui font de la peine à papa, et je
regrette nos bons gardes du corps, que j'aimais bien mieux que ces
gardes-là, dont je ne me soucie pas du tout.» Je lui répondis que le
Roi et la Reine seraient très-fâchés s'il n'était pas honnête
vis-à-vis de la garde nationale, et s'il parlait devant elle de son
désir de revoir les gardes du corps; qu'il fallait toujours les aimer,
mais n'en parler qu'entre nous et espérer que des temps plus heureux
permettraient au Roi de les rappeler auprès de sa personne.--«Vous
avez raison», dit-il; et de ce moment il cessa d'en parler
publiquement. Sa mémoire était admirable, et il avait une pénétration
d'esprit si singulière, qu'il faisait, dès l'âge de quatre ans, les
réflexions les plus justes sur ce qu'il voyait et ce qu'il entendait.

Il avait pour instituteur l'abbé Davauz, qui l'avait été du premier
Dauphin et de Madame. C'était un homme de mérite, et qui savait
tellement se mettre à la portée des enfants, que le moment de l'étude
était pour eux une récréation. Il était très-aimé de Mgr le Dauphin,
et il l'avait avancé à un point incroyable, trouvant toujours le moyen
de lui apprendre, dans ses jeux, quelque chose d'utile et d'agréable.
Ce jeune prince était extrêmement curieux, faisait des questions sur
tout ce qu'il voyait. Il s'apercevait très-bien si les réponses qu'on
lui faisait étaient justes ou non, et avait même alors des reparties
assez plaisantes. Un jour que je le reprenais sur quelque chose qu'il
avait dit mal à propos, une personne qui était chez moi lui dit en
badinant: «Je parie que madame de Tourzel a tort, et que Monsieur le
Dauphin a toujours raison.» «Monsieur, lui dit-il en riant, vous êtes
un flatteur, car je me suis mis en colère ce matin.»

Il voulut faire l'essai de ce qu'il avait à attendre de moi, et voir
si je saurais lui résister. Il se refusa, en conséquence, à quelque
chose que je lui demandais, et me dit du plus grand sang-froid: «Si
vous ne faites pas ce que je veux, je crierai; on m'entendra de la
terrasse, et qu'est-ce que l'on dira?»--«Que vous êtes un méchant
enfant.»--«Mais si mes cris me font mal?»--«Je vous ferai coucher, et
je vous mettrai au régime d'un malade.» Alors il se mit à crier, à
taper des pieds, et à faire un tapage affreux. Je ne lui dis pas une
parole; je fis faire son lit, et je demandai un bouillon pour son
souper. Alors il me regarda fixement, cessa ses cris, et me dit: «J'ai
voulu voir de quelle manière je pourrais vous prendre; je vois que je
n'ai d'autre moyen que de vous obéir; pardonnez-moi, je vous promets
que cela n'arrivera plus.» Le lendemain, il dit à la Reine:
«Savez-vous qui vous m'avez donné pour gouvernante? C'est madame
Sévère.»

Comme je ne le tourmentais jamais sans raison, et qu'il aimait à venir
chez moi et à voir du monde, il prit bientôt pour moi et pour ma fille
Pauline une véritable affection. Il nous disait souvent de la manière
la plus aimable: «Mon Dieu! que je me trouve heureux avec vous!» Et ma
Pauline, il l'aimait au point d'en être jaloux, et c'était la chose la
plus plaisante que de voir son petit dépit, s'il croyait qu'elle
aimait mieux une autre personne que lui.

Le régiment de Flandre vint me faire une visite de corps en arrivant
à Versailles. On parla de cette visite devant Mgr le Dauphin, qui
témoigna à la Reine le plus grand désir d'en être témoin. «Mais vous
ne saurez que dire à ces messieurs», lui dit cette princesse.--«Ne
soyez pas en peine, maman, je ne serai pas embarrassé.» A peine tous
les officiers furent-ils entrés, que le jeune prince dit à ceux qui
étaient au premier rang: «Je suis, messieurs, ravi de vous voir, mais
bien fâché d'être trop petit pour vous apercevoir tous.» Puis
remarquant un officier qui était très-grand: «Monsieur, lui dit-il,
portez-moi dans vos bras, pour que je voie tous ces messieurs.» Et
alors il dit avec une gaieté charmante: «Je suis bien aise, messieurs,
d'être au milieu de vous tous.» Tous les officiers étaient transportés
et attendris en voyant, dans un âge aussi tendre, un enfant aussi
aimable et aussi intéressant, à la veille peut-être d'éprouver de
grands malheurs.

Quoiqu'il eût la plus grande facilité pour apprendre tout ce qu'il
voulait, il trouvait si ennuyeux d'apprendre à lire, qu'il ne se
donnait aucune peine pour y parvenir; et comme la Reine lui disait
qu'il était honteux de ne pas savoir lire à quatre ans: «Eh bien!
maman, je le saurai pour vos étrennes.» A la fin de novembre, il dit à
l'abbé Davauz: «Il faut cependant que je sache combien j'ai de temps
jusqu'au jour de l'an, puisque j'ai promis à maman de savoir lire pour
ce jour-là.» Apprenant qu'il n'avait plus qu'un mois, il regarda
l'abbé Davauz, et lui dit avec un sang-froid inconcevable:
«Donnez-moi, je vous prie, mon bon abbé, deux leçons par jour, et je
m'appliquerai tout de bon.» Il tint parole, et entra triomphant chez
la Reine, tenant un livre à la main, et se jetant à son cou: «Voilà
vos étrennes, lui dit cet aimable enfant; j'ai tenu ma promesse, et je
sais lire à présent.» Sa gaieté et ses grâces faisaient tout
l'amusement de la Reine, qui n'avait d'autre distraction que celle que
lui procuraient ses enfants.

La vie du Roi et la sienne étaient fort tristes: la Reine déjeunait
seule tous les jours, voyait ensuite ses enfants, et, pendant ce
temps, le Roi venait lui faire une visite. Elle allait à la messe, et
s'enfermait ensuite dans ses cabinets. Elle dînait à une heure avec le
Roi, Madame sa fille et Madame Élisabeth. Après dîner, elle faisait
une partie de billard avec le Roi pour lui faire faire un peu
d'exercice, travaillait à la tapisserie et rentrait ensuite dans ses
cabinets jusqu'à huit heures et demie, heure à laquelle Monsieur et
Madame arrivaient pour souper, et à onze heures chacun se retirait.

Il y avait Cour le dimanche, et jeu le soir, et Cour encore le jeudi
matin seulement. La Reine était trop affectée pour penser à aller au
spectacle, et son coeur trop affligé pour se livrer à aucune
dissipation extérieure.

On continuait à entretenir la fermentation dans Paris; et la garde
nationale, M. de la Fayette à la tête, craignait tellement de se
compromettre avec le peuple, qu'on n'employait de mesures répressives
qu'à la dernière extrémité. Un malheureux boulanger fut pendu dans une
émotion populaire, et la garde nationale arriva trop tard pour sauver
la vie à ce pauvre malheureux. Cette faiblesse enhardit ceux à qui le
crime ne coûtait rien, et causa bien des malheurs, que plus de fermeté
aurait pu faire éviter. Le Roi, qui ne pouvait apporter aucun remède à
la continuation de l'anarchie, fut réduit à gémir sur ce nouveau
crime, et ne put qu'envoyer des secours à la famille de ce pauvre
homme, dont la femme mourut de chagrin quelque temps après la mort de
son mari.

Sur ces entrefaites, les présidents des Parlements de Metz et de Rouen
déclarèrent, chacun par un arrêté plein de force et de fermeté, qu'ils
ne consentaient à cesser leurs fonctions et à se laisser remplacer par
la Chambre des vacations que pour ne pas augmenter les malheurs du
Roi, et lui donner par là une nouvelle preuve de leur respect et de
leur soumission. Le Roi, à qui les arrêtés furent présentés, craignant
que cet acte de courage n'attirât de grands malheurs sur ceux qui les
avaient rédigés et qui y avaient adhéré, se détermina, par le conseil
de ses ministres, à les dénoncer à l'Assemblée, pour se laisser la
faculté de lui demander de ne pas sévir contre ceux qui en étaient les
auteurs. Ce bon prince craignait tellement d'exposer ceux qui lui
donnaient des marques d'attachement, que ce motif fut souvent la cause
des actes de faiblesse qu'on lui reproche.

L'Assemblée s'emporta violemment contre les deux Parlements, et
voulait les traiter avec rigueur; mais flattée de voir le Roi
s'abaisser jusqu'à demander leur grâce, elle se contenta de les mander
à sa barre et de les déclarer incapables d'exercer aucune fonction
publique.

Quand elle fut installée dans le manége des Tuileries, elle se crut
obligée de donner au Roi une marque de respect, et vint en corps lui
présenter ses hommages, ainsi qu'à la Reine. Cette princesse la reçut
avec une grâce et une majesté qui l'étonnèrent, et lui imprimèrent un
sentiment qu'elle ne s'attendait pas à éprouver. Il ne fut pas de
longue durée. On continua à saper les fondements de l'autorité royale.

Plusieurs membres de l'Assemblée, et entre autres le duc de Lévis,
proposèrent à la Reine de chercher à gagner Mirabeau, et chacun
voulait être l'intermédiaire des propositions qu'on lui ferait. M. de
Lévis fit l'impossible pour obtenir une audience de la Reine, et vint
plusieurs fois chez moi me prier de la lui procurer. La Reine, qui
n'avait en cette idée aucune confiance, et qui ne se souciait pas de
le voir, éludait toujours, sans vouloir le refuser totalement, de peur
de s'en faire un ennemi, lorsque d'autres affaires firent renoncer M.
de Lévis au projet qu'il avait formé.

On conseilla au Roi d'avoir des conférences avec les membres de la
Commune chargés de l'approvisionnement de Paris, tels que MM. de
Vauvilliers, Moreau de Saint-Merry et plusieurs autres. Ce prince les
étonna par l'étendue de ses connaissances dans la partie
administrative, par son extrême bonté et son amour pour son peuple. Il
en ramena le plus grand nombre sur les idées qu'on leur avait données
de sa personne, et nommément M. de Vauvilliers, qui voua à ce prince
un attachement qui ne s'est jamais démenti.

L'arrestation de M. Augeard, secrétaire des commandements de la Reine,
causa à cette princesse, ainsi qu'au Roi, un nouveau chagrin; elle
n'eut heureusement d'autre suite qu'une captivité momentanée. Il fut
remis en liberté quelque temps après. Il n'en fut pas de même de M. de
Favras. Ce dernier avait formé quelques projets pour tirer le Roi de
sa cruelle situation. Ils furent découverts, et les factieux, pour
intimider ceux qui pourraient en avoir de ce genre, résolurent de
forcer le Châtelet à le condamner comme criminel de lèse-nation.

M. de la Fayette, qui redoutait M. le duc d'Orléans, et qui avait
travaillé avec succès à lui faire avoir une soi-disant mission pour
l'Angleterre, effrayé des intrigues qu'on pouvait encore former, et
nommément de celle dont on accusait M. de Favras, qu'on prétendait
être dirigée contre lui, irrita la garde nationale à un tel degré,
qu'elle mit le plus grand acharnement à la condamnation de ce
gentilhomme. Un grand nombre de personnes honnêtes qui étaient dans
cette garde en étaient confuses et affligées; mais elles n'y pouvaient
malheureusement rien. Le Roi et la Reine firent l'impossible pour
sauver M. de Favras, sans pouvoir y réussir. Pénétrées de douleur,
Leurs Majestés se virent obligées de renfermer en elles-mêmes les
sentiments qu'elles éprouvaient, dans la crainte de compromettre les
personnes qui leur étaient attachées et qui avaient pu avoir des
relations avec lui.

Le Roi n'avait aucune part aux intrigues qui se formaient en sa
faveur. Ce bon et excellent prince était si effrayé des malheurs
qu'entraîne une guerre civile, qu'il préférait souffrir plus longtemps
que de voir employer un moyen qui pouvait occasionner tant de maux. Il
jugeait malheureusement le coeur des hommes par le sien, et croyait
impossible que tant de patience et tant de bonté ne finissent pas par
ramener des sujets égarés. Cet espoir lui fit refuser la proposition
de M. de Virieu et de plusieurs autres députés, qui offraient de
partir pour leurs provinces, et de les exciter sur l'atrocité des
journées des 5 et 6 octobre, et sur sa captivité dans Paris. Les
désordres qui se commettaient dans les provinces affligeaient
sensiblement le Roi, et chaque nouvelle de ce genre qu'il apprenait
lui faisait vivement sentir le malheur de ne pouvoir y remédier.

On cherchait continuellement à inquiéter le Roi et la Reine, et l'on
avait répandu les bruits les plus sinistres sur un complot qui devait
avoir lieu pendant la messe de minuit. Plusieurs personnes tentèrent
d'empêcher Leurs Majestés d'y aller, quoiqu'elle dût se dire à la
chapelle; mais elles s'y sèrent, trouvant que cet air d'inquiétude ne
pouvait que produire un mauvais effet. Ne pouvant me défendre de celle
qui m'avait été donnée, je refusai d'y aller, et je passai tout ce
temps-là auprès de M. le Dauphin, résolue de ne me coucher que lorsque
je saurais Leurs Majestés retirées tranquillement dans leur
appartement. La Reine, qui le sut, eut la bonté de monter chez M. le
Dauphin en sortant de la messe, de me plaisanter sur ma pusillanimité,
en y ajoutant les choses les plus aimables sur mon attachement. Il
était impossible de ne pas éprouver le dévouement le plus vif pour une
princesse qui joignait tant de grâces et de bonté à des qualités si
dignes de son rang et de son nom.



CHAPITRE II

ANNÉE 1790

    Jour de l'an.--Démarche de la Chambre des vacations du Parlement
    de Bretagne.--Procès de M. de Besenval.--Essai pour réunir le
    côté droit et le parti modéré de l'Assemblée.--Démarche du Roi à
    l'Assemblée, le 4 février, et discours de ce prince.--Troubles
    dans les provinces.--Commencement d'insurrection parmi les
    troupes.--Mort de M. de Favras.--Décret pour assurer la
    tranquillité des provinces.--Députation des commerçants du
    royaume.--Commencement d'insurrection à
    Saint-Domingue.--Autorité que s'attribuent les
    districts.--L'Assemblée usurpe tous les pouvoirs et ne laisse au
    Roi aucune autorité.--Mort de l'empereur Joseph II.--Enquêtes du
    Châtelet et de la Commune sur les journées des 5 et 6
    octobre.--Belles réponses de la Reine à ce sujet.


Une députation de l'Assemblée, ayant à sa tête M. Desmeunier,
président, vint présenter ses hommages au Roi et à la Reine au sujet
de la nouvelle année. Ayant fait espérer au Roi des jours plus
heureux, dans le discours qu'il fit à ce sujet: «Je le serai, répondit
vivement ce bon prince, du bonheur de mon peuple, qui sera toujours
l'objet de mes voeux.» Le président vint ensuite chez la Reine, qui le
reçut au milieu de ses deux enfants, et qui lui rappela avec tant de
noblesse et de sentiment l'espoir du bonheur qu'il donnait au Roi, que
M. Desmeunier, attendri, ne put cacher le sentiment qu'il éprouvait.

Rien n'était, en effet, plus touchant que de voir cette princesse
entourée de deux enfants charmants. L'un, trop jeune encore pour
sentir les malheurs qui le menaçaient, portait sur son visage
l'empreinte du bonheur et de la gaieté; la jeune princesse, dans un
âge où l'on n'aurait dû connaître que ces deux sentiments, commençait
déjà la carrière de douleur qu'elle a parcourue avec tant de courage,
de douceur et de sensibilité. Le Roi avait pour celle-ci une
prédilection toute particulière; et quoiqu'il ne fût pas démonstratif,
il ne laissait échapper aucune occasion de faire apercevoir la
tendresse qu'il lui portait. La Reine, qui n'en avait pas moins pour
elle, se croyait obligée d'user de sévérité à son égard. On lui avait
donné de fausses impressions sur le caractère de Madame, qu'elle
croyait fière et d'un esprit si dissipé, qu'on ne pouvait sans
inconvénient lui laisser voir de jeunes personnes de son âge.

Je n'ai jamais pu concevoir ce qui avait pu donner lieu à cette
opinion. Cette jeune princesse était, au contraire, bonne, affable,
timide, et avait même besoin qu'on lui inspirât de la confiance. Il
lui eût été plus utile de voir un peu plus de monde, que d'être
toujours seule dans son appartement, avec ses femmes et la jeune
personne à qui la Reine avait permis de partager ses études et ses
jeux. Privée si jeune de tout appui, livrée à elle-même dans une
cruelle captivité, elle seule a fini son éducation; le malheur a été
son instituteur, et n'a heureusement pas altéré les grandes qualités
que les circonstances l'ont mise à portée de développer dans tout le
cours de sa vie.

Peu de temps après, l'Assemblée envoya au Roi une nouvelle députation,
le président à la tête, pour demander à Sa Majesté de fixer elle-même
le montant de sa liste civile, de considérer l'éclat qui devait
environner le trône d'un grand Roi, et de ne point écouter cette
économie sévère qui prenait sa source dans son amour pour son peuple,
et dans ses moeurs patriarcales, qui faisaient de lui le meilleur et
le plus vertueux des Rois. «Je suis sensiblement touché, dit le Roi,
de la démarche de l'Assemblée; mais j'attendrai, pour m'expliquer,
qu'il y ait des fonds assurés pour le payement des créanciers de
l'État et pour les dépenses nécessaires à maintenir l'ordre public; ce
qui me regarde personnellement est le moindre sujet de mes
inquiétudes.» Comment une assemblée qui rendait un pareil témoignage
aux vertus de son Roi, pouvait-elle continuer à porter des décrets qui
ne tendaient à rien moins qu'à le précipiter du trône, et à accumuler
par là tant de maux sur notre malheureuse patrie?

La Chambre des vacations du Parlement de Bretagne, ayant refusé
d'enregistrer le décret qui suspendait le Parlement et constituait la
Chambre des vacations, fut mandée à la barre de l'Assemblée. Elle
était composée de douze magistrats, à la tête desquels était le
président de la Houssaye. Ce vertueux magistrat représenta, tant en
son nom qu'en celui de ses collègues, avec toute l'énergie possible,
l'incompétence de la Chambre pour l'enregistrement de cette loi, et
l'impossibilité où elle était de s'attribuer le droit de renoncer à un
des priviléges de la Bretagne, qui ne s'était donnée à la France que
sous des conditions qu'elle seule pouvait révoquer; qu'il s'honorait,
lui et ses vertueux collègues, de remplir fidèlement les devoirs que
leur imposait la qualité de magistrats. En déclarant au Roi et à
l'Assemblée qu'ils n'étaient pas compétents pour accéder à un décret
totalement contraire aux priviléges de la province, ils ne pouvaient
qu'expliquer respectueusement les motifs de leur refus.

Mirabeau et les autres députés démagogues répliquèrent avec violence
et emportement. Ils voulaient sévir avec rigueur et traiter en
criminels de lèse-majesté des magistrats qui refusaient d'obéir à
leurs décrets. MM. de Frondeville, de Cazalès, d'Éprémenil et
plusieurs autres en firent sentir l'inconvénient, et l'Assemblée se
borna à décréter que leur résistance à la loi les rendait incapables
de posséder aucune fonction de citoyens actifs, jusqu'à ce que, sur
leur requête présentée au corps législatif, ils eussent été admis à
prêter le serment de fidélité à la Constitution décrétée par
l'Assemblée et sanctionnée par le Roi. Ce prince, malgré l'estime et
la sensibilité qu'il éprouvait de la courageuse fidélité de ces
magistrats, fut réduit à garder le silence, et ne put leur donner
publiquement aucune marque de la satisfaction que lui inspirait une
conduite aussi ferme que courageuse.

M. le baron de Besenval, arrêté depuis la prise de la Bastille, sous
le prétexte d'avoir voulu attaquer Paris et en faire égorger les
habitants, avait été transféré dans les prisons du Châtelet, où son
procès se suivait avec acharnement. MM. Ogier et Garaud de Coulon,
membres du comité des recherches, présentaient chaque jour de
nouvelles dénonciations, plus absurdes les unes que les autres, et ce
dernier, nommément, qui était rapporteur du comité, laissait
apercevoir, de la manière la plus révoltante, le désir de le trouver
coupable. On alla même jusqu'au point d'aposter des gens pour exciter
la multitude et intimider les juges.

M. Boucher d'Argis, président du Châtelet, se conduisit dans tout le
cours de cette procédure avec une fermeté qui lui fit infiniment
d'honneur. Il donna des ordres pour contenir les violateurs du bon
ordre, et s'adressant aux membres du comité: «Messieurs, leur dit-il,
de soixante-quatre témoins entendus contre M. de Besenval, pas un n'a
été fourni par le Châtelet, le comité les a tous fournis; si quelqu'un
a des choses plus graves à déclarer contre lui, qu'il se présente.» Un
profond silence ayant été la réponse à cette interpellation, on crut
que le procès allait finir; mais le comité déclara qu'il prolongeait
encore l'information.

Quelques jours avant la clôture, on excita une émeute à Versailles
pour le prix du pain. On publia en même temps dans Paris
l'élargissement de M. de Besenval, et l'on annonça le soulèvement des
faubourgs. Une foule d'agitateurs se rendit autour du Châtelet,
demandant les têtes de MM. de Besenval et de Favras. Vingt-quatre
soldats de la troupe soldée s'assemblèrent, le même jour, aux
Champs-Élysées, avec des vues séditieuses, et l'on répandit en même
temps des bruits de contre-révolution propres à soulever le peuple. On
espérait, par ces moyens, parvenir à intimider les membres du
Châtelet; mais on ne put y parvenir. Ils conservèrent le plus grand
calme au milieu de toutes ces agitations, et le zèle de la garde
nationale prévint les suites de cette insurrection.

MM. de Sèze et de Bruges, avocats de M. de Besenval, le défendirent
avec autant de zèle que de fermeté, et témoignèrent leur étonnement de
voir le comité des recherches réunir à la fois les fonctions de
dénonciateur, de partie et de ministère public, et d'être eux-mêmes
accusés d'avoir été à la recherche des témoins.

La fermeté et le sang-froid de M. de Besenval ne se démentirent pas
un instant pendant tout le cours de ce procès. Enfin, après l'audition
de cent soixante-dix-huit témoins, le tribunal, conformément aux
conclusions de M. de Brunville, procureur du Roi, déclara, par
l'organe de M. Boucher d'Argis, que M. de Besenval n'était point
coupable des crimes qu'on lui imputait; et, après sept mois de
captivité, il recouvra enfin sa liberté.

M. de Besenval fut le lendemain chez le Roi et la Reine, qui lui
témoignèrent, de la manière la plus touchante, la joie qu'ils
éprouvaient de le revoir, les inquiétudes qu'il leur avait causées, en
y ajoutant mille questions sur sa captivité et la manière dont il
avait été traité. Il avait été mis sous la garde d'un commandant de
bataillon de la garde nationale de Paris, nommé Bourdon de l'Oise. Cet
homme était originairement procureur et avait de l'esprit; mais il
était révolutionnaire, violent, inquiet et ombrageux. L'inégalité de
son caractère rendait la position de M. de Besenval dépendante de la
situation de son esprit. Quand il avait de l'humeur, il le menaçait
des dangers qu'il courait; et dans d'autres moments, il était très-bon
pour lui. En rendant compte à Leurs Majestés de la conduite qu'il
avait tenue au Champ de Mars, lors de la prise de la Bastille, il fit
les plus grands éloges de celle du duc de Choiseul, qu'il avait sous
ses ordres, le donna pour un homme de tête dans les occasions
critiques, et d'un attachement sans bornes à la personne de Leurs
Majestés. Ce témoignage, rendu dans un moment où le Roi et la Reine
étaient si émus de tout ce que M. de Besenval avait souffert, fit sur
eux la plus vive impression; et de ce moment, ils témoignèrent à M. de
Choiseul une confiance toute particulière. M. de Besenval, avec
beaucoup d'esprit, avait trop de légèreté pour bien juger les hommes;
et, dans cette occasion, il en donna une preuve qui eut des suites
bien funestes pour le Roi et pour la France.

Plusieurs députés du côté droit et attachés au Roi, quoique du parti
constitutionnel, entre autres MM. Malouet, Redon, etc., pénétrés de la
nécessité de lui donner les moyens de faire respecter son autorité,
proposèrent une fusion avec ceux du parti royaliste, espérant attirer,
par ce moyen, un grand nombre de membres du côté gauche dans leur
parti, et former alors une majorité capable d'en imposer aux factieux.
MM. de la Chèze, le chevalier de Boufflers et l'évêque de Nancy (M. de
la Fare) se rendirent avec eux chez le duc de la Rochefoucauld. MM. de
la Fayette, de Maubourg, de la Coste, et le duc de Liancourt, s'y
trouvèrent aussi, et l'on proposa pour base de la fusion:

De maintenir la Constitution jusqu'à ce que le temps et l'expérience
eussent manifesté les changements que l'on devait y apporter; de
conserver la réunion des trois ordres en un seul, et de se hâter de
rendre au Roi le pouvoir nécessaire pour gouverner conformément aux
principes monarchiques et au voeu de la nation reconnu par
l'Assemblée;

De défendre de tout leur pouvoir les droits de l'homme et du citoyen
si essentiellement violés; et, si le complément de la Constitution
exigeait encore quelque innovation, d'éviter dans l'exécution les
moyens violents, qui ne pouvaient qu'aigrir les esprits et multiplier
les malheurs; d'employer tous leurs efforts pour établir l'ordre et la
sécurité, seule ressource pour ramener la confiance, le crédit et la
perception des impôts;

De n'inquiéter personne pour les opinions religieuses, et de laisser
jouir la seule religion catholique, à titre de religion nationale, de
la solennité du culte public;

De conserver aux églises une dotation territoriale; de s'opposer à
toute autre aliénation que celle qui avait été faite au mois de
décembre 1789, comme secours extraordinaire, jusqu'à ce que la
dotation eût été déterminée; et, sous aucun prétexte, de ne laisser
faire d'aliénation ou de meilleure répartition des biens de l'Église,
que d'après les instructions et sous la surveillance des provinces qui
y étaient intéressées;

De restreindre les tribunaux au seul pouvoir de juger, et en
conciliant la nécessité et la justice, de ne point oublier les égards
dus aux anciens magistrats;

De protéger la liberté de la presse, en réprimant en même temps sa
licence par une loi sage et prudemment motivée;

De contenir la force armée par des lois sévères, et de la subordonner
totalement au Roi, à qui l'armée et la garde nationale devaient être
soumises, comme le monarque l'était lui-même à la loi;

De réunir enfin tous leurs efforts pour accélérer la conclusion des
travaux de l'Assemblée, et maintenir l'union dans tout le royaume,
sous la protection de la loi et du Roi.

Le Roi, qui n'avait en vue que le bonheur de la France, et qui croyait
ce plan propre à ramener les esprits, si chacun voulait consentir à
quelques sacrifices pour ramener la paix et la concorde, se décida,
par l'avis de ses ministres, à tenter vis-à-vis de l'Assemblée une
démarche qu'il croyait propre à remplir ce but. Il s'y rendit en
personne le 4 février, et déclara que la gravité des circonstances le
conduisait au milieu d'elle, pour lui représenter le danger imminent
qu'il y avait à laisser affaiblir chaque jour l'ordre et la
subordination, celui qu'entraînaient la suspension et l'inactivité de
la justice, la situation critique des finances et l'incertitude sur la
fortune publique. Il ajouta que tout se réunissant pour inquiéter les
amis de l'ordre et de la prospérité du royaume, il était temps de
mettre un terme à tant de maux.

Le discours du Roi peignait tellement sa bonté et son amour pour son
peuple, que je ne puis me refuser à en donner un extrait:

«Messieurs, leur dit ce bon prince, un grand but se présente à nos
regards; mais il faut l'atteindre sans accroissement de troubles et de
convulsions. J'ai tout tenté pour vous donner les moyens d'y parvenir,
et malgré les circonstances difficiles et affligeantes où je me suis
trouvé, je n'ai rien négligé pour contribuer au bonheur du peuple. Je
ferai, comme j'ai déjà fait, tous les sacrifices nécessaires pour y
parvenir; mais il faut que nous nous secondions mutuellement. Un
intérêt commun doit réunir aujourd'hui tous les citoyens, pour ne
mettre aucun obstacle à terminer la Constitution; le temps réformera
ce qu'elle peut avoir de défectueux; mais toute entreprise qui
tendrait à la renverser ne pourrait avoir que des suites funestes.

«Mettez fin aux inquiétudes qui éloignent de la France un si grand
nombre de citoyens, et dont l'effet contraste avec la liberté que vous
voulez établir.

«J'aime à croire que les Français reconnaîtront un jour l'avantage de
la suppression d'ordres et d'états, tant qu'il sera question de
travailler en commun au bien public; mais je pense, en même temps, que
rien ne peut détruire tout ce qui tend à rappeler à une nation
l'ancienneté et la continuité des services d'une race honorée, non
plus que le respect dû aux ministres d'une religion que tous les
citoyens ont un égal intérêt à maintenir et à défendre.

«Je ne puis vous dissimuler les pertes qu'ont faites ceux qui ont
abandonné leurs priviléges pécunieux, et qui ne font plus d'ordre
politique dans l'État; mais ils ont assez de générosité pour se
trouver dédommagés, si la nation se trouve heureuse de leurs
sacrifices. J'en aurais aussi beaucoup à compter, si je m'occupais de
mes pertes personnelles; mais j'y trouverai une pleine compensation
quand je serai témoin du bonheur du peuple.

«Je maintiendrai la liberté constitutionnelle dont le voeu général a
consacré les principes, et, de concert avec la Reine, je préparerai de
bonne heure le coeur et l'esprit de mon fils au nouvel ordre de choses
qui s'établit, et je l'accoutumerai, dès ses premiers ans, à être
heureux du bonheur des Français.

«Je ne mets pas en doute que vous ne vous occupiez d'affermir le
pouvoir exécutif, sans lequel il ne peut y avoir aucune sûreté au
dedans et au dehors, et que vous ne perdrez pas de vue que la
confusion des pouvoirs dégénère bientôt dans la plus dangereuse des
tyrannies.

«Vous considérerez tout ce qu'exige un royaume tel que la France, par
son étendue, sa population, ses relations extérieures, et vous ne
négligerez pas de fixer votre attention sur le caractère et les
habitudes du peuple français, pour ne point altérer, mais entretenir,
au contraire, les sentiments de douceur, de confiance et de bonté qui
lui ont valu tant de renommée et de considération; donnez-lui
l'exemple de la justice qui sert de sauvegarde à la propriété, et qui
est si nécessaire à l'ordre social.

«Joignez-vous à moi pour empêcher les violences criminelles et les
excès qui se commettent dans les provinces; et vous, Messieurs, qui
pouvez par tant de moyens influer sur la confiance publique, éclairez
ce bon peuple qui m'est si cher, et dont on me dit que je suis aimé,
quand on veut me consoler de mes peines. Ah! s'il savait combien je
suis malheureux quand j'apprends qu'il s'est commis quelque attentat
contre les personnes et les propriétés, il m'épargnerait cette
douloureuse amertume; il est temps de faire cesser toute inquiétude,
et de rendre au royaume toute la force et le crédit auquel il peut
attendre.

«Puisse cette journée, où votre Monarque vient s'unir à vous de la
manière la plus franche et la plus intime, être un signal de paix et
de rapprochement; que ceux qui s'éloignent de cet esprit de paix et de
concorde me fassent le sacrifice de tout ce qui les afflige, et je les
payerai de la plus profonde reconnaissance. Ne professons tous, à
compter de ce jour, qu'un seul sentiment: l'attachement à la
Constitution, et le désir ardent de la paix et de la prospérité de la
France.»

M. Bureau de Puzi, président, qui partageait les sentiments que le Roi
venait d'exprimer, témoigna, au nom de l'Assemblée, le respect, la
gratitude et l'amour que la France devait au patriotisme d'un Roi qui,
sans faste, seulement orné de ses vertus, venait contracter
l'engagement d'aimer, de maintenir la Constitution et d'obéir à la
loi.

Les applaudissements, qui avaient interrompu plus d'une fois le
discours du Roi, se renouvelèrent à sa sortie; le président
l'accompagna jusqu'à la porte, et une députation le reconduisit au
château. Elle trouva la Reine qui se promenait sur la terrasse des
Feuillants avec Mgr le Dauphin. «Messieurs, leur dit cette princesse,
je partage tous les sentiments du Roi; voici mon fils; je
l'entretiendrai souvent des vertus du meilleur des pères et de l'amour
de la liberté publique, dont, je l'espère, il sera le plus ferme
appui.»

M. Goupil de Préfel demanda, aussitôt après la sortie du Roi, que tous
les députés prêtassent le serment civique ainsi conçu: «Je jure d'être
fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de maintenir de tout mon
pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée et sanctionnée par le
Roi.» Presque tous les députés, le président à la tête, prêtèrent ce
serment; le garde des sceaux (M. de Cicé, archevêque de Bordeaux),
comme député, en fit autant, et tout ce qui composait les galeries s'y
joignit en levant les mains.

Le premier voeu de l'Assemblée, exprimé par M. le comte de
Clermont-Tonnerre, fut de témoigner à Sa Majesté la reconnaissance du
corps législatif par une adresse de remercîments, et d'en présenter
également une à la Reine. Elles furent décrétées, et, le soir même,
une députation de soixante membres, le président à la tête, se rendit
au château.

Après les témoignages de reconnaissance, le président promit au Roi
l'oubli de toutes les discussions, le concert de toutes les volontés,
et la réunion des intérêts particuliers dans le seul intérêt public,
comme devant être le fruit du patriotisme et des vertus de son Roi; et
il termina son discours par demander à Sa Majesté de jouir de la
confiance et de l'amour de son peuple, l'assurant que la postérité
même ne cesserait de bénir sa mémoire. Le Roi le remercia des
sentiments qu'il lui exprimait, lui témoigna l'espérance qu'il
concevait de voir les vrais amis du peuple se rallier autour de lui,
pour assurer son bonheur et la liberté publique.

La députation fut ensuite chez la Reine, et après lui avoir témoigné
la sensibilité de l'Assemblée pour les paroles nobles et touchantes
qui lui avaient été transmises de sa part, elle ajouta en regardant
Mgr le Dauphin: «Veillez, Madame, sur ce précieux rejeton; qu'il ait
la sensibilité, l'affabilité et le courage qui vous caractérisent; vos
soins assureront sa gloire, et la France, dont vous aurez procuré le
bonheur, en sentira le prix, en pensant qu'elle le doit aux vertus de
Votre Majesté.»

Le garde des sceaux avait apporté à la Reine le modèle d'un petit
discours à prononcer, d'après celui que lui avait montré le président;
mais celui-ci l'ayant changé depuis, la Reine, qui s'exprimait
parfaitement sans le secours de personne, répondit d'elle-même à la
députation: «Je suis bien sensible, Messieurs, aux témoignages de
votre affection; vous avez reçu ce matin l'expression de mes
sentiments; ils n'ont jamais varié pour une nation que je me fais
gloire d'avoir adoptée, en m'unissant au Roi; mon titre de mère en
assure pour toujours les liens.»

La démarche et le discours du Roi à l'Assemblée produisirent un
enthousiasme général. M. Bailly proposa d'envoyer au Roi soixante
membres de la Commune, pour lui présenter les témoignages de son
respect et de son attachement, et de rendre le même hommage à la
Reine. Cet avis fut adopté à l'unanimité, et la députation se rendit
le lendemain au château; la ville fut illuminée le soir, et il fut
décidé qu'on chanterait le _Te Deum_, le dimanche suivant, dans
l'église de Notre-Dame.

Le 4 au soir, M. Bailly proposa à l'assemblée générale de la Commune
la prestation du serment civique. Chaque membre le prêta
individuellement; les spectateurs en firent autant, et l'on proposa
d'y admettre la multitude rassemblée sur la place de l'Hôtel-de-Ville.
M. Bailly descendit sur le perron et jura, ainsi que l'avaient fait
les députés, d'être fidèle à la nation, à la loi et au Roi, et de
maintenir de tout son pouvoir la Constitution décrétée par l'Assemblée
et sanctionnée par le Roi. Le peuple l'écouta avec le plus profond
silence, et adhéra ensuite à son serment par des acclamations
réitérées et aux cris de: Vive le Roi!

L'abbé Faucher employa toute son éloquence pour faire décerner à M.
Bailly, dans cette séance, le titre de municipe général de toutes les
municipalités du royaume, et à M. de la Fayette, celui de frère
d'armes de toutes les gardes nationales du royaume; mais cette motion
fut très-mal accueillie et rejetée de la manière la plus énergique.

Plusieurs personnes et plusieurs membres de l'Assemblée trouvèrent
trop vague la clause de maintenir de tout son pouvoir une Constitution
qui n'était pas encore terminée, et refusèrent de prêter le serment;
mais, sur l'explication du président, qui déclara que le serment ne
pouvait prévaloir sur le droit national de réformer la Constitution,
le plus grand nombre consentit à le prêter.

Cette démarche du Roi fut loin de produire l'effet qu'il en
attendait. M. Malouet, voulant profiter de la sensation qu'avait
produite le discours du Roi, proposa le lendemain à l'Assemblée de
délibérer sur les demandes du Roi, et fit la motion de consacrer une
séance à en examiner les principaux points et les observations
auxquelles ils devaient donner lieu. Mais cette motion rencontra tant
d'opposition, qu'on passa à l'ordre du jour. M. Malouet déclara qu'il
la rendrait publique, et proposa qu'au moins on fit un décret pour
demander au Roi de prendre les mesures les plus efficaces et de donner
des ordres pour la protection des propriétés et la sûreté des
citoyens; qu'on y ordonnât à tous les corps administratifs et
militaires d'exécuter ponctuellement les ordres du Roi, signés par un
secrétaire d'État; qu'on déclarât que toute résistance, qui ne serait
point motivée sur la violation constatée des décrets constitutionnels,
serait punie comme forfaiture; que toute insubordination dans l'armée
de terre et de mer le fût conformément aux lois militaires; que ce
même décret supprimât le comité des recherches de Paris et ceux qui
pourraient être établis dans diverses villes du royaume, et ordonnât
au comité des finances de rendre compte incessamment à l'Assemblée du
déficit des six derniers mois de l'année 1789.

Le refus de délibérer sur une motion aussi raisonnable démontra
visiblement l'esprit de l'Assemblée, et la réunion proposée, sous le
titre d'Impartiaux, n'eut pas le succès dont on s'était vainement
flatté. Le duc de la Rochefoucauld et ceux de son parti déclarèrent
qu'ils ne prétendaient pas faire scission avec l'Assemblée. Les
royalistes, qui se méfiaient toujours des constitutionnels, ne
montrèrent que plus d'éloignement à s'en rapprocher, et la société des
Impartiaux tomba alors dans une sorte de mépris: le nom de
_Monarchiens_ qu'on donna à ses membres la tourna tellement en
ridicule, qu'elle ne put opérer aucun bien.

Le Roi avait bien prévu l'effet que ferait sur les royalistes sa
démarche à l'Assemblée. Il n'espérait pas non plus faire impression
sur les factieux; mais il voulut tenter ce dernier moyen de ramener
ceux qui n'étaient qu'égarés. Son peu de succès augmenta encore le
regret de voir ce prince s'engager à soutenir une Constitution non
encore terminée, et dont les auteurs, loin de réprimer les excès qui
se commettaient journellement dans les provinces, ne tendaient qu'au
bouleversement du royaume et au renversement du monarque et de la
monarchie.

Les insurrections se multipliaient dans l'intérieur du royaume, et
les brigands profitaient de l'impunité pour piller les châteaux, les
brûler, et commettre toutes sortes de désordres. L'Assemblée, qui ne
perdait pas de vue ses projets de destruction, était beaucoup plus
occupée de celle des ordres monastiques et de la vente des biens du
clergé, que de la répression de tous ces excès. Une séance fut
cependant consacrée à s'en occuper; mais elle se borna à supplier le
Roi de donner des ordres pour l'exécution du décret du 6 août
concernant la liberté publique, et à charger le président de
l'Assemblée d'écrire aux municipalités où les troubles avaient eu
lieu, combien elle était affectée des désordres qui se commettaient,
lesquels forceraient le pouvoir exécutif d'employer les forces qui
seraient mises à sa disposition pour y mettre ordre. Il est à
remarquer que depuis quelque temps l'Assemblée évitait de prononcer le
nom de Roi, et se servait de celui de pouvoir exécutif, pour
désaccoutumer le peuple du respect qu'il portait à ce nom vénéré
depuis si longtemps. L'abbé Maury et M. de Cazalès firent sentir que
le recours au pouvoir exécutif, à qui l'on avait ôté toute force et
toute autorité, était évidemment illusoire, et qu'il fallait employer
des moyens forts et vigoureux, le défaut de la force publique étant la
seule cause de toutes les atrocités.

MM. Voidel et Lanjuinais répondirent à l'abbé Maury; et le dernier
rejeta la cause de tous les crimes qui se commettaient sur la rigueur
avec laquelle les seigneurs maintenaient leur autorité. M. de Cazalès
démentit victorieusement cette assertion; mais on n'eut aucun égard
aux preuves qu'il produisit à l'appui de son discours, et l'on n'en
convint pas moins d'employer les voies de douceur contre ce bon peuple
qui brûlait les châteaux. «Ne prostituez pas le nom de peuple, et
appelez-les _brigands_,» dit M. d'Épréménil.--«Je dirai, si vous
voulez, reprit Robespierre, les citoyens qui brûlent les châteaux; car
l'amour de la tranquillité pouvait mettre la liberté en péril.» La
conséquence de cette consolante explication fut l'adoption du décret
proposé.

Le Roi était profondément affligé du renouvellement de tant d'excès,
et avait de plus la douleur de voir dénoncer les citoyens qui se
conduisaient avec courage et fermeté. Il fut vivement affecté de voir
inculper outrageusement M. d'Albert de Rioms, commandant de la marine
à Toulon, et M. de Bournissac, prévôt général de Provence, dans le
rapport qui fut fait à l'Assemblée sur l'affaire de Toulon et de
Marseille.

M. d'Albert de Rioms, ayant voulu punir la désobéissance de deux
ouvriers du port de Toulon, souleva contre lui un certain nombre de
volontaires de la marine, qui demandèrent justice au peuple de Toulon.
M. d'Albert de Rioms, effrayé du danger que pouvait courir l'arsenal
par l'effervescence excitée parmi les ouvriers du port, préféra se
laisser conduire en prison plutôt que d'opposer une résistance dont
les suites pouvaient être si funestes; il se borna à demander que
justice lui fût rendue. Cette affaire fut portée à l'Assemblée, qui
mit en suspens si la conduite de M. d'Albert de Rioms ne pouvait pas
être taxée d'attentat contre la liberté.

M. de Mirabeau et plusieurs autres députés, entre autres un nommé
Ricard, député de Provence, s'emportèrent violemment contre M.
d'Albert de Rioms, et voulaient renvoyer cette affaire au Châtelet.
Mais tous les membres raisonnables de l'Assemblée se réunirent pour
rendre à cet officier la justice que méritait sa conduite sage et
modérée. Après plusieurs séances, on décréta qu'il n'y avait pas
matière à inculpation contre M. d'Albert de Rioms, non plus que contre
les officiers accusés dans cette affaire; qu'on lui ferait transmettre
par le président le décret qui venait d'être prononcé, et qu'on y
ajouterait les témoignages de l'estime de l'Assemblée pour un guerrier
qui avait soutenu si glorieusement l'honneur de la nation. On remarqua
comme chose bien singulière que les députés les plus acharnés contre
M. d'Albert de Rioms non-seulement applaudirent au décret, mais
demandèrent, de plus, que les mêmes témoignages d'estime fussent
étendus aux officiers de la marine de Toulon qui avaient été impliqués
dans cette affaire.

L'affaire de M. de Bournissac fut la matière d'un plus grand nombre de
séances. Il avait réprimé par une conduite ferme et courageuse les
troubles excités à Marseille par trois individus qu'il avait fait
arrêter et remettre entre les mains de la justice. Ils portèrent
plainte à l'Assemblée, et les protecteurs de la licence défendirent
les auteurs de ces insurrections. Le comte de Mirabeau parla en leur
faveur avec sa véhémence ordinaire; et voulant se venger de M. de
Bournissac, qui l'avait condamné dans une affaire antérieure à la
Révolution, il employa tous les moyens qui étaient en son pouvoir pour
le faire trouver coupable; mais il ne put y parvenir, et l'Assemblée
renvoya cette affaire devant les juges naturels.

Le régiment de _Vivarais_, en garnison à Béthune, se mit aussi en
insurrection. Il refusa de reconnaître pour lieutenant-colonel le
chevalier de Maillier, sans pouvoir articuler aucune plainte contre
lui. Le Roi, après lui avoir laissé le temps de se repentir, voulant
faire cesser un exemple aussi dangereux, ordonna que le régiment
quitterait Béthune, qu'on séparerait les soldats fidèles d'avec les
révoltés, et qu'on ne garderait aux drapeaux que ceux qui
reconnaîtraient l'autorité du chevalier de Maillier. Cet ordre fut
signifié au régiment en arrivant à Lens; mais le plus grand nombre des
soldats, ayant à leur tête plusieurs bas officiers, refusèrent
d'obéir, s'emparèrent des drapeaux, de la caisse et des équipages du
régiment, ramenèrent le tout à Béthune, et les déposèrent chez le
commandant de la garde nationale. Le marquis de Courtarvel, les
officiers, bas officiers et soldats qui étaient restés fidèles, firent
les derniers efforts pour sauver les drapeaux; mais n'ayant pu y
parvenir, M. de Courtarvel partit sur-le-champ pour les redemander au
maire de Béthune, qui refusa de les donner.

Le Roi, instruit des progrès de cette révolte, cassa tous les soldats
et bas officiers qui avaient refusé d'obéir à ses ordres, déclara ne
les reconnaître que pour des rebelles qui devaient être livrés à la
rigueur des ordonnances militaires, et envoya de nouveaux drapeaux au
régiment, regardant les anciens comme souillés. En outre, ayant appris
que la ville de Lens était venue au secours du régiment et lui avait
fait des avances, il ordonna qu'elle en fût remboursée le plus
promptement possible, et chargea le comte de Sommièvre, qui commandait
dans la province, de lui marquer sa satisfaction du véritable
patriotisme qu'elle avait montré dans cette occasion.

Il y eut aussi une insurrection à Lyon, dirigée contre M. Imbert
Colonia, premier échevin et commandant des volontaires de cette ville.
C'était un homme d'un mérite distingué. Les services qu'il avait
rendus à la tête des volontaires, en maintenant la tranquillité
publique dans Lyon et les environs, ne purent le garantir de la fureur
des factieux. On souleva le peuple contre lui, et malgré la prudence
et la fermeté qu'il montra dans cette occasion, il finit par être
obligé de se sauver à Bourg en Bresse, où la municipalité le prit sous
sa protection; mais avant de quitter Lyon, il envoya sa démission au
consulat.

Il y eut à Béziers, dans le même temps, des rixes sanglantes pour la
défense des contrebandiers. Le Limousin, le Quercy, le Périgord,
éprouvèrent aussi des pillages et des incendies; et l'esprit de
révolte se manifesta de toutes parts.

L'Assemblée, craignant que ces continuelles dissensions n'altérassent
la confiance de la nation, décréta une adresse aux provinces, et
chargea M. de Talleyrand de sa rédaction. Elle contenait l'énumération
des travaux de l'Assemblée, des soi-disant bienfaits sans nombre
qu'elle avait déjà procurés à la nation, et de ceux dont le complément
de la Constitution devait encore les faire jouir; elle les engageait à
ne point se laisser décourager par les insinuations de quelques
malveillants, et de continuer à mettre leur confiance dans une
Assemblée qui mettrait sous la sauvegarde de la nation la Constitution
la plus propre à rendre la France libre et heureuse.

Lorsque le rapport de la division du royaume fut fini, M. de Cazalès
représenta à l'Assemblée qu'il était nécessaire que, dans le moment où
les provinces s'assembleraient, elles pussent juger la conduite de
leurs représentants; que, les dissensions qui existaient entre les
différents partis dont l'Assemblée était composée mettant des
obstacles continuels au succès de ses travaux, il faisait la motion de
faire élire de nouveaux députés à l'Assemblée nationale, dès que les
départements seraient formés; d'exclure les membres de la législature
actuelle de celle qui la remplacerait, et de prier le Roi de la
convoquer dans une ville distante de Paris de trente lieues au moins;
que c'était l'unique moyen de prouver à la nation que l'Assemblée
n'avait pas méconnu son autorité; de prévenir le soupçon des provinces
sur le séjour forcé du Roi dans la capitale, et l'ombrage qu'on
pouvait leur donner sur la tenue de l'Assemblée nationale dans une
ville dont les intérêts étaient si souvent en opposition avec les
leurs. Cette motion occasionna la plus vive indignation parmi les
membres du côté gauche de l'Assemblée, et, sans vouloir permettre
aucune discussion, elle passa à l'ordre du jour.

On ne négligeait aucune occasion d'exciter la fermentation dans les
esprits, et l'on se permettait des calomnies atroces contre les
personnes les plus respectables. Plusieurs journaux se permirent
d'insérer dans leurs feuilles que le régiment de Condé, en garnison
dans la ville de ce nom, venait de mettre en pièces les armes de ce
prince et demandait de changer de nom. Le régiment chargea le comte de
Sesmaisons, son colonel, de démentir cette nouvelle au nom de tout un
corps aussi outrageusement calomnié. Le comte écrivit, en conséquence,
la lettre la plus noble, par laquelle le régiment faisait connaître
qu'il se faisait gloire de porter un nom aussi illustre dans les
fastes de la nation et soutenu avec un nouvel éclat, dans la dernière
guerre, par le prince qui en porte aujourd'hui le nom; et il fit
insérer sa lettre dans tous les journaux.

Les têtes étaient tellement renversées, que les membres du bataillon
du district Saint-Honoré, pour rendre hommage au décret récemment
promulgué, en vertu duquel les fautes, étant déclarées personnelles,
ne pouvaient retomber sur les familles des coupables, rendirent avec
solennité les derniers devoirs aux corps de MM. Agasse, neveux du
président de ce district et suppliciés pour crime de faux actes,
accordèrent des grades supérieurs à tous les parents de ces malheureux
et vinrent ensuite faire hommage de cette conduite à l'Assemblée, qui
leur donna de grands éloges et leur accorda les honneurs de la séance.

La mort de M. de Favras affecta sensiblement toutes les personnes
sensées et honnêtes, qui ne purent voir sans indignation l'acharnement
que le comité des recherches mettait à sa condamnation. Il était
partagé par M. de la Fayette et une grande partie de la garde
nationale, et il était poussé à un tel point, que plusieurs de ses
membres, quoique très-attachés à la Constitution, se trouvaient
honteux de porter un habit sous lequel on se permettait de pareils
excès.

Aucun des témoins entendus dans l'affaire de M. de Favras n'avait
déposé contre lui. Il n'y avait aucune preuve réelle de conspiration;
les plus fortes présomptions résultaient des seules dépositions des
nommés Turcatti et Morel, tous deux recruteurs, l'un dénonciateur
avoué, et l'autre accusé par M. de Favras, et qui, pour cette raison,
ne pouvait être reçu comme témoin. Ce fut cependant sur de pareilles
dépositions, après une séance qui dura jusqu'à six heures du soir, que
M. de Favras fut déclaré coupable d'avoir tenté un projet de
contre-révolution pour dissoudre l'Assemblée nationale, conduire le
Roi à Péronne, et faire périr MM. Necker, de la Fayette et Bailly; et,
en conséquence de cette déclaration, il fut condamné à être pendu et à
faire amende honorable à Notre-Dame.

M. Thilorier, son avocat, et le baron de Cormeré, son frère, le
défendirent avec toute la chaleur et l'éloquence du sentiment, mais
ils eurent la douleur de voir, par la manière dont on travaillait à
influencer ses juges, que leurs efforts seraient inutiles. Toutes les
séances de ce procès furent accompagnées d'un tumulte qui ne pouvait
manquer d'effrayer les âmes faibles et pusillanimes; et l'on poussa
l'atrocité jusqu'à se permettre de battre des mains en signe
d'approbation au prononcé de sa condamnation.

M. Quatremer fit à M. de Favras la lecture de son arrêt, qu'il écouta
avec fermeté, l'interrompant cependant à diverses reprises pour
protester de son innocence. M. Quatremer, en l'exhortant à profiter
des consolations de la religion, les seules qu'il pût lui offrir,
ajouta, dit-on, ces paroles: «Votre vie est un sacrifice que vous
devez à la tranquillité publique.»--«Mes consolations, dit M. de
Favras, sont dans mon innocence. Ah! que je plains les Français,
puisque la dénonciation de deux hommes pervers suffit pour les faire
condamner!» Il demanda le curé de Saint-Paul pour l'assister dans ses
derniers moments, et passa une heure et demie seul avec lui. Il monta
ensuite dans le tombereau avec fermeté, regardant avec mépris les
applaudissements d'une populace ivre et excitée. Arrivé à Notre-Dame,
il prit son arrêt, le lut d'une voix ferme et assurée, et prononça ces
paroles: «Écoutez, peuple, ce que je vais vous dire! Je meurs
innocent, comme il est vrai que je vais paraître devant Dieu; j'obéis
à la justice des hommes, qui n'est pas, comme vous savez,
infaillible.» Il remonta ensuite dans le tombereau avec la même
fermeté, et demanda à être conduit à l'Hôtel de ville.

Il y trouva M. Quatremer et deux autres juges, qu'il salua de la
manière la plus imposante. Il expliqua ensuite sa conduite par un
discours aussi solide que touchant, pardonna aux auteurs de sa mort,
et déclara que le refus d'entendre les témoins qu'il voulait produire
était la cause du jugement inique qui avait souillé les lèvres qui
l'avaient prononcé et les mains qui l'avaient signé. «Ma conduite,
ajouta-t-il, est honorable; j'aimais mon Roi, et je voulais le sauver
des dangers qu'il pouvait courir. Je meurs avec le calme que donne la
tranquillité de la conscience, et je recommande ma mémoire à l'estime
de tous les citoyens vertueux, ainsi que ma femme et mes enfants à qui
j'étais si nécessaire. Je demande la grâce des faux témoins s'ils
étaient reconnus pour tels; et que personne n'appréhende les suites
d'un complot imaginaire.» Il descendit de l'Hôtel de ville et monta
sur l'échafaud avec la même fermeté, donnant l'exemple d'une mort
aussi héroïque que chrétienne.

Le Roi et la Reine furent profondément affectés de la condamnation de
M. de Favras. Je fus témoin de leur douleur, et je ne puis encore
penser à l'état où je vis la Reine quand elle apprit que M. de Favras
n'existait plus.

On revint encore le 20 février sur la nécessité de prendre des moyens
pour rétablir la tranquillité publique. L'abbé Maury, MM. Malouet et
de Cazalès regardèrent comme indispensable de commencer par rétablir
l'autorité du Roi; mais Mirabeau et ceux de son parti parlèrent avec
une telle chaleur sur le danger que courait la Constitution, si, avant
qu'elle fût achevée, on donnait au pouvoir exécutif celui qui lui
était réservé, que l'Assemblée se borna à décréter: que l'on ne
pouvait se prévaloir d'aucun acte émané du Roi et de l'Assemblée qui
ne serait pas revêtu des formes prescrites par la loi, sans être
réputé perturbateur du repos public; qu'on enverrait le discours du
Roi, l'adresse de l'Assemblée à toutes les municipalités du royaume,
ainsi que les décrets sanctionnés par le Roi, avec ordre de les
afficher, aux curés de les publier au prône, et aux officiers
municipaux d'employer tous les moyens qui seraient en leur pouvoir
pour maintenir la sûreté des personnes et des propriétés; et dans le
cas où des attroupements séditieux les mettraient en danger, de
publier la loi martiale. Elle obligeait toutes les municipalités à se
prêter main-forte sur leur réquisition réciproque, et les rendait
responsables des suites de leur refus. Les communes devaient être de
leur côté responsables des dommages qui se commettraient par un
attroupement, sauf à avoir recours contre ceux qui en seraient les
auteurs; leur responsabilité devait être jugée par le tribunal du
lieu, sur la réquisition du tribunal du district.

Une députation du commerce de tout le royaume, et nommément une de
celui de Bordeaux, vint représenter que son dépérissement annonçait un
anéantissement total, si l'Assemblée n'apportait un prompt remède à
l'esprit d'insurrection qui se manifestait dans les colonies. «Les
établissements que la France a formés, dirent les membres de ces deux
députations, produisent deux cent quarante millions de revenu, dont
une balance de quatre-vingts millions en notre faveur. L'existence de
six millions de Français est liée à leur sort. Il est reconnu que les
noirs seuls peuvent cultiver les colonies; elles ne peuvent subsister
sans la conservation de la traite et de la servitude des noirs, et
quatre cents millions dus à la métropole par les colonies n'ont
d'autre gage que les propriétés de celles-ci.»

L'insurrection se préparait à Saint-Domingue depuis plus de trois
mois. Les députés de cette île en avertirent l'Assemblée, qui n'en
tint aucun compte, et le gouvernement seul était dans l'inquiétude sur
le sort des colonies. L'intendant avait été forcé de fuir; le
commissaire ordonnateur et le procureur général avaient été fort
maltraités; et, pour combler la mesure, M. Ferrand des Grandières,
sénéchal, accusé sans fondement d'avoir voulu exciter les mulâtres au
Cap et dans les provinces du Nord, fut pendu; les armes furent
enlevées de l'arsenal; on créa de nouvelles milices, et le régiment du
Cap s'y incorpora, sous les ordres de M. de la Chevalerie, qu'on nomma
capitaine général. On intercepta le plan de convocation pour les
assemblées, envoyé par le ministre de la marine, ainsi que deux
lettres adressées à M. de Peinières, commandant à Saint-Domingue, pour
lui indiquer le mode de convocation, et la conduite qu'il devait
tenir.

L'assemblée provinciale du Cap se forma d'elle-même, et nomma pour
président M. de la Chevalerie. Elle déclara que tout pouvoir résidait
en elle; que toute autre assemblée était illégale et séditieuse;
qu'elle ne reconnaîtrait plus M. de Peinières pour commandant, tant
qu'il n'aurait pas prêté le serment. Elle cassa le conseil supérieur,
rétablit celui du Cap et ouvrit les ports aux étrangers. M. de
Peinières attendait toujours les ordres du Roi pour prêter le serment;
mais n'en recevant point (ses lettres ayant été supprimées et
interceptées), il se détermina enfin à le prêter pour maintenir la
paix dans les parties de la colonie qui n'avaient pas encore participé
à l'insurrection.

Toutes ces nouvelles causaient la plus vive inquiétude. L'Assemblée,
au lieu d'y porter remède, s'occupait, au contraire, de la liberté des
noirs. Les représentations des commerçants devinrent enfin si
pressantes, qu'elle se détermina à nommer une commission de douze
membres pour faire un rapport sur les colonies. Le Roi, qui en sentait
toute l'importance, était fort agité du résultat. On parvint
heureusement à faire sentir à Barnave, chargé de ce rapport,
l'importance de conserver une propriété aussi essentielle à la France;
et il promit d'employer tous ses moyens pour que sa rédaction fît
cesser toute inquiétude et pour la faire adopter à l'Assemblée. Il
tint parole; et le décret, qui fut prononcé d'après le rapport de la
commission, était si sage et si modéré, qu'il sauva pour le moment la
colonie. Il fut rendu à la presque unanimité, malgré les efforts de
Péthion, de Mirabeau et des amis des noirs, qui voulaient sacrifier à
leurs principes une colonie si précieuse à la France et d'où dépendait
l'existence d'un si grand nombre de Français. Le Roi et la Reine
éprouvèrent une joie sensible de ce décret. Ils étaient l'un et
l'autre plus occupés des malheurs de la France que de leur propre
situation; et il est impossible de trouver un souverain plus attaché à
son peuple que ne l'était notre malheureux Roi.

Peu de jours après, Leurs Majestés eurent encore la satisfaction de
voir mettre en liberté M. Augeard, secrétaire des commandements de la
Reine. Il était en prison depuis quatre mois et avait été traduit
devant le tribunal du Châtelet, établi, comme on sait, par l'Assemblée
pour juger les crimes de lèse-nation. MM. Ogier et Garaud de Coulon,
membres du comité des recherches, firent l'impossible pour le faire
déclarer coupable d'un prétendu projet d'enlever le Roi; mais
l'information l'ayant déchargé de toute accusation, il recouvra sa
liberté.

Plusieurs districts, assurés d'être soutenus par l'Assemblée,
s'arrogeaient un pouvoir arbitraire et se permettaient les motions les
plus incendiaires. Celui des Cordeliers était un des plus remarquables
en ce genre. Il était composé de tout ce qu'il y avait de plus
turbulent et de plus séditieux dans la capitale. Danton, un de ses
membres, ci-devant avocat au Conseil, et qui a depuis figuré d'une
manière si cruelle dans la Révolution, ayant été accusé de motions
incendiaires, fut assigné au Châtelet pour être ouï, et n'en ayant
tenu compte, il fut décrété de prise de corps. Le district prit parti
pour lui et envoya une députation à l'Assemblée pour obtenir sa
liberté. Il alléguait en sa faveur un décret qui avait absous un
procureur du Roi, accusé d'avoir tenu les mêmes propos. L'abbé Fauchet
parla en faveur de Danton et d'un arrêté du même district qui
demandait l'établissement d'un grand jury pour juger les crimes de
lèse-nation. M. Godard fit tellement sentir à l'Assemblée
l'inconvenance de cette mesure, qu'elle passa à l'ordre du jour.

Rien n'était aussi effrayant que la facilité avec laquelle on
attentait à la liberté des citoyens. Le chevalier de Laizer avait été
arrêté quelques jours auparavant par un commissaire du Châtelet,
assisté de dix membres de la garde nationale, sur la simple
dénonciation d'un inconnu, et avait été conduit en prison; mais la
réclamation du district des Minimes, qui était le sien, lui fit rendre
la liberté. Ce district envoya une députation à la Commune pour se
plaindre des arrestations arbitraires et demander la suppression du
comité de recherches. L'abbé Fauchet, président de la Commune, déclara
que ce n'était point le comité qui avait fait arrêter M. de Laizer;
qu'il était indispensable de le conserver, ayant plus fait pour la
Révolution que toute autre institution.

Il y eut à l'Assemblée de grandes discussions sur la constitution
militaire. L'abbé Maury proposa que l'armée fût aux ordres du Roi,
sauf la responsabilité des agents. Une pareille autorité dans les
mains du Roi effraya l'Assemblée. Barnave, Alexandre de Lameth et
Dubois de Crancé protestèrent et soutinrent que, la souveraineté
résidant dans le peuple, on ne devait confier au Roi que le pouvoir de
faire exécuter la loi. On décréta que le Roi serait le chef suprême de
l'armée, mais qu'il n'y pourrait introduire de troupes étrangères
qu'en vertu d'un acte du Corps législatif sanctionné par lui; que
chaque citoyen serait admissible aux emplois militaires; qu'aucun
militaire ne pourrait être destitué sans un jugement légal; que la
vénalité de tout emploi militaire serait supprimée; que tout militaire
prêterait le serment civique; que chaque législature réglerait les
sommes à donner pour l'entretien de l'armée, le nombre dont elle
devait être composée, la solde de chaque grade, et le mode d'admission
ou d'avancement; que le comité de constitution serait chargé de
proposer, le plus promptement possible, un projet sur l'emploi des
forces dans l'intérieur du royaume et leur rapport avec le pouvoir
civil et les gardes nationales; sur l'organisation des tribunaux
militaires et des formes de jugement; sur le mode de recrutement en
temps de guerre, d'après la suppression du tirage de la milice; et que
le Roi serait supplié de présenter un plan d'organisation pour mettre
l'Assemblée en état de délibérer sur les objets du ressort du pouvoir
exécutif.

La Chambre des vacations du Parlement de Bordeaux ayant décrété une
information contre les brigands qui désolaient les provinces de son
ressort, sur la réquisition de M. Dudon, procureur général de cette
cour, fut dénoncée à l'Assemblée par l'armée patriotique bordelaise,
ainsi que le réquisitoire de M. Dudon. Ce dernier s'était permis de
blâmer les suites de la Révolution, faisant le parallèle des malheurs
qu'elle occasionnait avec celui du bonheur qu'elle aurait produit si
elle eût été mieux conduite. L'Assemblée ordonna un rapport sur cette
affaire, et, d'après l'avis du comité, manda à sa barre le président
de la Chambre des vacations, ainsi que M. Dudon, à qui elle permit
cependant, vu son âge de quatre-vingt-trois ans, de donner par écrit
les motifs de sa conduite; et elle ajouta des remercîments à l'armée
patriotique bordelaise pour le zèle qu'elle ne cessait de témoigner
depuis la Révolution.

M. Augeard, président de la Chambre des vacations, se rendit
sur-le-champ à Paris, parut à la barre, et justifia sa compagnie par
un discours plein de force et de sagesse. L'Assemblée en fut irritée à
un tel point, que M. de Menou, qui la présidait, s'emporta contre lui
de la manière la plus indécente. Il y eut à ce sujet les débats les
plus violents. On finit cependant par permettre à M. Augeard de se
retirer, en lui disant que l'Assemblée se réservait d'examiner les
motifs de la conduite de la Chambre.

La Reine joignit aux tourments qu'elle éprouvait la perte la plus
sensible à son coeur. L'empereur Joseph II mourut à Vienne, le 20
février. Il avait toujours tendrement aimé la Reine, la cadette de
toutes ses soeurs. Il la regardait comme sa fille et était vivement
touché de ses malheurs. Il lui écrivit, les derniers jours de sa vie,
la lettre la plus tendre et la plus touchante. Il lui témoignait qu'un
de ses regrets les plus vifs en mourant, était de la laisser dans une
position aussi cruelle, et de ne pouvoir lui donner des marques
réelles de la tendresse qu'il avait toujours conservée pour elle. La
Reine, après s'être livrée quelques jours à la douleur, la concentra
courageusement en elle-même et reçut les compliments usités en
pareille occasion. L'Assemblée lui envoya une députation ayant à sa
tête l'abbé de Montesquiou, qui en était président. Ce dernier profita
de cette occasion pour rendre au caractère de la Reine l'hommage qui
lui était dû, et termina son discours par cette phrase remarquable:
«L'Assemblée place son espoir, Madame, dans cette force de caractère
qui élève Votre Majesté au-dessus de tous les revers.»

Toujours grande et noble, cette princesse forçait au respect ceux qui
étaient les plus disposés à lui en manquer. La Commune de Paris,
faisant des recherches sur les événements des 5 et 6 octobre, leurs
fauteurs et leurs adhérents, envoya chez cette princesse une
députation pour la supplier de lui donner des lumières sur cette
effroyable journée: «Non, jamais, répondit-elle, je ne serai la
délatrice des sujets du Roi.» Sa réponse à la députation du Châtelet
pour le même objet ne fut pas moins noble: «_J'ai tout vu, tout su, et
tout oublié._» Et elle borna sa réponse à ces belles paroles.

L'activité que mettait le Châtelet à trouver les coupables de
journées dont les crimes déshonoraient la France lui attira de grands
ennemis. Le comité des recherches, effrayé par leurs menaces, et
composé d'ardents révolutionnaires, déclara et demanda acte à la
Commune de n'avoir à dénoncer que la journée du 6 octobre, regardant
la dénonciation de celle du 5 comme antirévolutionnaire. C'était
cependant dans cette journée qu'avait commencé l'attaque du château,
qu'ils auraient violé si la bonne contenance des gardes du corps ne
les eût arrêtés; qu'ils avaient assassiné deux officiers de ce corps,
et fait connaître leurs sinistres projets par les propos affreux
qu'ils se permettaient, et en cherchant des issues par où ils pussent
pénétrer dans les appartements de la famille royale.



CHAPITRE III

ANNÉE 1790.

    Première communion de Madame.--Formation de plusieurs
    fédérations dans diverses provinces du royaume.--Désordre des
    finances.--Vente des biens et Constitution civile du
    clergé.--Suppression de tous les tribunaux du
    royaume.--Dénonciations continuelles et protection accordée aux
    dénonciateurs.--Institution des juges.--Troubles dans le
    royaume.--Discussion sur le droit de paix et de guerre, et
    décret rendu à ce sujet.


Quoique Madame ne fût âgée que de onze ans, le Roi et la Reine se
décidèrent à lui faire faire, à Pâques, sa première communion. Sa
piété, qui semblait être née avec elle, rendit cette cérémonie bien
touchante. Avant de partir pour l'église de Saint-Germain l'Auxerrois,
paroisse des Tuileries, Madame tomba aux pieds du Roi et de la Reine
pour leur demander leur bénédiction. Le Roi, pénétré des principes
religieux qui seuls ont pu le soutenir dans des malheurs sans exemple,
lui parla de la manière la plus touchante sur la grande action qu'elle
allait faire, et ajouta en la serrant entre ses bras: «Priez, ma
fille, pour la France et pour nous; les prières de l'innocence peuvent
fléchir la colère céleste.» La jeune princesse fondit en larmes, ne
put proférer une parole et monta en voiture avec moi, la duchesse de
Charost, ma fille, et la baronne de Mackau, sous-gouvernante des
Enfants de France, spécialement chargée de Madame. Cette jeune
princesse arriva à l'église avec le maintien le plus recueilli, et
approcha de la sainte table avec les marques de la dévotion la plus
sincère. La Reine assista incognito à cette cérémonie, qui fut de la
plus grande simplicité et qui se passa de la manière la plus décente.
Leurs Majestés firent distribuer à cette occasion d'abondantes aumônes
dans les diverses paroisses de Paris.

Madame avait été instruite par le curé de Saint-Eustache, qui avait de
l'esprit, de l'instruction et des moeurs exemplaires. Mais, étant
malheureusement d'un caractère faible et timide, il n'eut pas le
courage de s'exposer à la persécution qui devait être la suite de
l'acceptation de la Constitution civile du clergé. Le chagrin qu'il
éprouva de sa faiblesse altéra sensiblement sa santé et abrégea ses
jours. Il témoigna le regret le plus sensible de sa faute pendant sa
dernière maladie, et ne différa sa rétractation que dans l'espoir de
la faire lui-même dans son église; mais la mort le surprit avant
d'avoir pu remplir un devoir que la publicité de sa faute avait rendu
si nécessaire.

Il se forma en Dauphiné, ainsi que dans plusieurs autres provinces du
royaume, des fédérations parlementaires. Celle de la ville de Romans,
composée de huit mille personnes, avait à sa tête le baron de
Gilliers, commandant des gardes nationales du Dauphiné et du Vivarais.
Il fut chargé de présenter au Roi, au nom de ces deux provinces, une
adresse qui ne respirait que soumission et désir de voir rendre au Roi
une autorité si nécessaire pour le salut de la France et le bonheur de
ses sujets. Le baron de Gilliers avait de l'esprit et de la fermeté.
Au commencement de la Révolution, il s'était laissé emporter, comme
tous les Dauphinois, à un désir exagéré de la liberté; mais, honnête
homme et attaché à son Roi, il vit avec douleur qu'il s'était mépris,
et il désirait réparer, par des services réels, l'erreur où il s'était
laissé entraîner. Il ne varia pas un instant dans cette résolution, et
donna plusieurs fois des preuves d'un dévouement qui le firent
distinguer de Madame Élisabeth, qui lui donna dans plus d'une occasion
des marques de confiance et d'estime.

L'Assemblée, pressée d'apporter un prompt remède à l'état critique
des finances, ordonna que le ministre lui rendît compte de leur
situation et de ses vues pour leur amélioration. M. Necker se rendit,
en conséquence, à l'Assemblée. Après avoir démontré la nécessité de
prendre des mesures promptes et efficaces pour arrêter un déficit qui
croissait journellement, il indiqua plusieurs moyens d'y remédier,
étant loin de désespérer de rétablir les finances d'un royaume qui
présentait tant de ressources. L'Assemblée décréta qu'on examinerait
son rapport et qu'on destinerait trois séances par semaine pour
s'occuper des finances du royaume.

M. Necker portait déjà la peine de son ingratitude et de sa déloyauté.
Méprisé de l'Assemblée, détesté des fidèles serviteurs du Roi, sans
aucune possibilité de pouvoir satisfaire son ambition, il sentit, mais
trop tard, que l'on finit par être la victime de ceux que l'on élève
aux dépens de son devoir.

Le moment paraissant favorable pour opérer la destruction du clergé
par la vente de ses biens, M. Bailly, pour y parvenir plus
promptement, vint proposer à l'Assemblée d'accorder par un décret à la
municipalité de Paris la faculté d'acheter pour _quatre cents
millions_ de biens du clergé, en échange desquels elle souscrirait
pour autant de billets remboursables en quinze années, et d'étendre la
même faveur, jusqu'à concurrence de pareille somme, aux autres
municipalités du royaume. Cette proposition occasionna les discussions
les plus vives entre les deux partis de l'Assemblée. Un grand nombre
de membres s'élevèrent contre. L'archevêque d'Aix, l'évêque de Nancy
et plusieurs autres, montrèrent, avec autant de sagesse que de
modération, les inconvénients qu'entraîneraient l'établissement des
assignats et la vente des biens du clergé, avant d'avoir pourvu aux
dîmes qui formaient une grande partie de ces biens, à la fixation des
frais du culte et de ses ministres, et au mode de payement des
créances des particuliers sur le clergé. Ils représentèrent qu'en
chargeant les municipalités de la vente desdits biens, on courait le
risque de les voir dilapider, et de laisser l'État grevé des frais du
culte et des créances des particuliers.

Le désir ardent de la majorité de l'Assemblée pour l'expropriation du
clergé lui permit à peine d'écouter aucune des raisons alléguées
contre la demande de M. Bailly. Elle fut convertie en décret, en y
ajoutant la nomination de douze commissaires pris dans l'Assemblée,
pour faire, de concert avec la municipalité, l'estimation des biens
qui lui étaient accordés. On l'obligea, en outre, ainsi que les autres
municipalités, de mettre en vente sur-le-champ lesdits biens, et de
les adjuger au plus offrant et dernier enchérisseur, dès qu'il se
présenterait quelque acquéreur qui les portât au prix fixé par la
Commission. L'Assemblée n'eut garde d'accepter les _quatre cents
millions_ offerts par le clergé, à la condition qu'on lui laisserait
la disposition de ses biens. Un membre du côté gauche en donna
naïvement la raison à une personne de ma connaissance, qui lui
opposait que pareille somme pouvait opérer la libération de l'État.
«Cela peut être, répondit-il; mais le clergé ne serait pas détruit.»

Dom Gerle, pour fermer la bouche à ceux qui prétendaient que la
destruction du clergé entraînerait celle de la religion et admettrait
l'admission de toutes les sectes en France, proposa de décréter que la
religion catholique, apostolique et romaine demeurerait toujours la
religion de l'État, et que son culte seul serait autorisé. MM. de
Menou, de Lameth et de Mirabeau s'opposèrent à cette motion, et
firent, avec une pompeuse dérision, leur profession d'attachement à la
religion catholique, en disant que c'était faire injure à l'Assemblée
de douter de ses sentiments pour une religion où le culte était mis à
la tête des dépenses publiques. Après une vive discussion entre les
membres de l'Assemblée, Dom Gerle retira sa motion, et l'Assemblée
passa à l'ordre du jour.

Non contente d'avoir dépouillé le clergé de tous ses biens, elle
voulut encore changer la forme de sa Constitution et régler elle-même
ce qui concernait ses ministres. Elle fit une nouvelle distribution
des évêchés, en supprima un grand nombre, déclara qu'à l'avenir les
curés et même les évêques seraient nommés par le peuple, ôta aux
derniers toute autorité sur les curés et tout pouvoir dans leurs
diocèses. C'était le dernier coup qu'elle pût porter à la religion; et
il était facile de voir qu'en avilissant le clergé et le réduisant à
l'impossibilité de faire aucun bien, on lui ferait perdre toute
considération dans l'esprit du peuple, qui du mépris des ministres
passerait bientôt à celui de la religion.

L'abbé Maury et plusieurs autres membres distingués du clergé
discutèrent avec sagesse et modération tous les articles de cette
Constitution; prouvèrent évidemment qu'elle était inadmissible dans la
religion catholique, et qu'elle serait une occasion de troubles, par
celui qu'elle mettrait dans les consciences. Mais le parti était pris,
et malgré la protestation du clergé et d'un grand nombre de membres de
l'Assemblée de ne prendre aucune part au décret qu'on voulait rendre
sur cet objet, cette Constitution civile du clergé fut décrétée par la
majorité de l'Assemblée. L'événement n'a que trop justifié les
craintes qu'elle inspirait. Le peuple, après avoir passé du mépris des
ministres à celui de la religion, finit par n'en avoir aucune, et nous
recueillons les tristes fruits de cet abus de tout frein et de tout
principe.

L'Assemblée s'occupa ensuite du traitement des membres du clergé et
des autres bénéficiers, et décréta qu'à l'avenir le sort des évêques
et archevêques serait fixé à douze mille francs; celui des curés, à
mille deux cents francs, non compris leur casuel, qu'on laisserait
subsister; celui des vicaires des campagnes fut fixé à sept cents
francs, et il n'y eut rien de changé dans le traitement des vicaires
des villes.

Comme il était impossible de réduire à pareille somme les évêques et
les curés qui avaient joui jusqu'alors d'un revenu si différent, elle
décida que les évêques et archevêques dont les revenus excédaient
douze mille francs conserveraient, avec cette somme, la moitié de leur
revenu actuel, pourvu qu'il ne passât pas trente mille francs, ainsi
que les bâtiments de la maison épiscopale et les jardins attenants.
Les pensionnaires, dignitaires, chanoines et autres bénéfices furent
traités de la même manière; le seul archevêque de Paris conserva un
traitement de soixante-treize mille francs. Les curés dont les cures
excédaient le revenu de mille deux cents francs conservèrent, avec
cette somme, la moitié de l'excédant de leur revenu, pourvu qu'il ne
passât pas six cents francs, avec leur maison et le jardin attenant.

Le chevalier de Boufflers, MM. Malouet, Rewbell, de Clermont-Tonnerre
et beaucoup d'autres, firent des représentations inutiles sur
l'injustice d'ôter aux prélats qui jouissaient de fortunes
considérables la faculté de payer des dettes dont la plupart avaient
été contractées pour des objets de charité ou d'utilité publique, et
de frustrer des créanciers qui avaient traité de bonne foi et sur la
garantie de propriétés regardées comme inattaquables. On répondit par
des injures et des sarcasmes aux raisons alléguées en faveur du
clergé, et les bénéficiers furent dépouillés. On accorda seulement aux
évêques, depuis l'âge de soixante-quinze ans, un traitement de
dix-huit mille francs, et leur maximum fut de plus augmenté d'un
tiers; les évêques destitués n'eurent que le tiers du traitement des
évêques conservés.

Il est à remarquer que le clergé ne prit aucune part à la
délibération qui concernait son traitement; il se contenta de défendre
ce qui intéressait le fond de la religion, et montra dans tout le
cours des séances de l'Assemblée, et nommément dans cette occasion,
une dignité et un désintéressement au-dessus de tout éloge.

L'Assemblée ne se borna pas à la proposition de M. Bailly; elle
décréta de plus la vente de tous les domaines nationaux, autres que
les forêts et ceux que le Roi jugerait à propos de se réserver; et
pour accélérer la vente des biens du clergé, elle décréta que chaque
particulier, sans distinction, aurait la faculté d'acquérir des biens
nationaux. L'abbé Maury, M. de Cazalès et plusieurs autres
représentèrent avec force que les créanciers du clergé et les porteurs
de rentes assignés sur lui devaient avoir la préférence; que cette
mesure entraînerait la dilapidation des biens du clergé, et ne
favoriserait que les agioteurs et les capitalistes. Ils ne furent
point écoutés, et le décret fut prononcé.

L'Assemblée, malgré la réclamation d'un grand nombre de ses membres,
décréta également l'aliénation des domaines royaux. On eut beau lui
prouver que c'était le patrimoine de nos Rois, elle ne voulut rien
écouter, et étendit même cette mesure jusqu'aux successions qui
pouvaient leur arriver par la suite, et qui devaient à leur mort
rentrer dans la classe des domaines royaux.

Il en fut de même pour la liberté du commerce de l'Inde, malgré les
observations d'un grand nombre de commerçants, qui représentèrent,
mais inutilement, qu'un pareil décret ruinerait notre commerce et
donnerait aux Anglais un avantage immense, dont ils profiteraient à
nos dépens.

Mais ce qu'on aura peine à croire, ce fut de voir décréter en deux
heures de temps la suppression de tous les tribunaux existant dans le
royaume. L'Assemblée adopta les conclusions de M. Thouret, rapporteur
du comité de constitution, sans vouloir écouter aucune discussion sur
le danger de livrer la France à l'anarchie par une destruction aussi
subite, et sur la dette immense dont elle allait être grevée par le
remboursement des finances de chaque charge de la magistrature.

Les dénonciations se multipliaient, et les intrigants tiraient un tel
parti du métier de délateur, qu'ils s'y livraient avec complaisance.
Le secrétaire du comte de Maillebois et son valet de chambre, espérant
tirer parti pour leur compte de diverses idées que leur maître avait
jetées sur le papier et qu'il avait données à copier à son secrétaire,
substituèrent la copie à l'original et allèrent le dénoncer au comité
des recherches. «Nous ne demandons rien, dirent-ils, et nous voulons
seulement remplir le plus saint des devoirs en dénonçant M. de
Maillebois, pour le salut de la patrie.» Ils eurent seulement le reste
de pudeur d'avertir le comte de Maillebois qu'ayant trouvé un emploi à
Paris, ils ne reviendraient plus auprès de lui. Ce dernier courut à
son portefeuille, et, ne trouvant que la copie de ses papiers, il fit
mettre des chevaux à sa voiture et partit sur-le-champ pour la
Hollande, ne voulant point risquer l'épreuve d'une longue captivité
avant d'avoir pu prouver son innocence.

L'Assemblée, ne voulant plus être présidée par des membres du côté
droit, et mécontente de voir succéder le comte de Virieu au marquis de
Bounai, imagina, pour l'écarter, de proposer qu'il ajoutât au serment
ordinaire celui de ne jamais protester contre aucun des décrets de
l'Assemblée. Il y consentit, en ajoutant seulement: «lorsqu'ils auront
été sanctionnés par le Roi.» Cette restriction occasionna un grand
tumulte. Le côté gauche prétendait que les décrets rendus par
l'Assemblée étaient obligatoires pour tous ses membres, même avant la
sanction du Roi; le côté droit soutenait le contraire avec chaleur. M.
de Virieu, ne pouvant se faire entendre, pria M. de Bounai de le
remplacer jusqu'à ce que le calme fût rétabli. Il reprit alors la
présidence pour faire reconnaître son droit; et élevant la voix, il
déclara que pour le bien de la paix il se démettait de la présidence.
L'Assemblée nomma l'abbé Goutte à sa place. Celui-ci, d'un ton
hypocrite, proclama solennellement que le but de l'Assemblée dans un
pareil choix était d'honorer la religion dans la personne d'un de ses
ministres; et pour jouer son rôle jusqu'à la fin, il fit porter son
compliment de remercîment, en quittant la présidence, sur
l'incompatibilité des richesses avec la religion.

L'institution des juges occasionna de violents débats. On voulait
qu'ils fussent nommés par le Roi, sur la présentation de trois sujets.
Le côté gauche s'y opposa, ainsi qu'à leur inamovibilité. Craignant
toujours de voir donner au Roi trop d'autorité, l'Assemblée décréta:
que les juges seraient nommés par le peuple pendant six ans, avec la
faculté d'être réélus au bout de ce terme; que le Roi serait tenu de
les accepter, et qu'ils en recevraient seulement leur provision. La
cour d'appel, qu'il avait été question de rendre ambulante, fut enfin
déclarée sédentaire, et la nomination du ministère public fut
seulement réservée au Roi.

Les troubles continuaient dans le royaume; les soldats se révoltaient
contre leurs officiers, dont plusieurs perdirent la vie en voulant
maintenir l'autorité du Roi. Le massacre de M. de Voisins, commandant
à Valence, trouva des approbateurs dans l'Assemblée, sous le prétexte
de l'inquiétude que causaient au peuple les sentiments de cet
officier.

M. de Saint-Priest écrivit à l'Assemblée le récit des excès qui
s'étaient commis à Marseille. Le peuple s'était rendu maître du fort
de la Garde et de la citadelle de Saint-Nicolas par la faiblesse de M.
Calvit, commandant. M. de Beausset, major du fort Saint-Jean, avait,
au contraire, constamment refusé de le livrer, et s'était dévoué
courageusement à la mort plutôt que de manquer à son devoir. Mandé à
la municipalité pour y rendre compte de sa conduite, il vit clairement
que le peuple n'attendait que sa sortie du fort pour attenter à sa
vie; mais, ne voulant donner aucune prise sur lui, il consentit à s'y
rendre, après avoir mis ordre à ses affaires et fait par écrit ses
adieux à sa famille. A peine fut-il sorti du fort, que le peuple se
jeta sur lui et le massacra, au milieu des municipaux chargés de le
conduire à la municipalité. M. de Saint-Priest finit ce triste récit
par demander que M. de Crillon fût nommé commandant à Marseille, à la
place de M. le marquis de Miran, qui avait donné sa démission.
L'Assemblée s'y opposa, à cause de sa qualité de député, quoique M. le
duc de Biron l'eût été en Corse lors du meurtre du comte de Reuilly,
sur la démission du vicomte de Barrin.

La partie saine de l'Assemblée demanda justice d'un si cruel
attentat, qui blessait toutes les lois et portait une atteinte si
visible à l'autorité du Roi. M. le duc de la Rochefoucauld, M. d'André
et plusieurs autres, firent vivement sentir la nécessité de punir de
pareils forfaits, et le danger de laisser les municipalités s'écarter
de leurs devoirs, sous prétexte de conserver leur popularité; et ils
opinèrent pour que la municipalité de Marseille fût mandée à la barre
pour y rendre compte de sa conduite.

M. de Mirabeau se porta pour son défenseur. Il soutint qu'une
illégalité n'était pas un crime, et que la mander à la barre était la
préjuger coupable. Il assimila les deux journées de troubles à
Marseille à celles des 5 et 6 octobre, et ajouta qu'il fallait faire
tomber la hache sur la tête des Parisiens, si l'on voulait punir la
ville de Marseille. M. le baron de Menou, confirmant les assertions de
Mirabeau, ajouta qu'il était urgent de changer tous les commandants
militaires, pour les remplacer par des officiers dévoués à la
Révolution, et il dénonça M. de Saint-Priest comme un de ses ennemis.

Le vicomte de Mirabeau demanda sur-le-champ que les troubles de
Marseille fussent jugés par les juges chargés de connaître les
forfaits des 5 et 6 octobre. M. le comte de Mirabeau s'écria avec
emportement qu'on voulait le représenter comme instigateur de ces
troubles: «J'ai mis, dit-il, je mets et je mettrai la paix à
Marseille; on veut m'illuminer de crimes; qu'ils viennent, ces
accusateurs, les dénoncer au comité des recherches, et y dérouler mes
crimes.» Il fallait que M. de Mirabeau fût bien assuré des
dispositions de l'Assemblée pour oser tenir un pareil langage; mais il
connaissait trop bien son indulgence envers le crime, pour en avoir
rien à redouter. Elle se borna à témoigner au Roi sa profonde douleur
des troubles de Marseille, à le remercier des mesures qu'il avait
prises pour remédier à ces excès, et à renvoyer cette affaire au
comité des rapports.

Il y eut également une émeute à Toulon, pour faire délivrer des armes
au peuple et faire mettre en liberté les matelots qui étaient en
prison. Ces demandes d'armes s'étendaient dans tous les ports du
royaume, ainsi que les soulèvements du peuple pour les obtenir. M. de
Glandevès, obligé de quitter l'Hôtel de la marine, fut d'abord détenu
à la municipalité, et l'arsenal courait le plus grand risque d'être
spolié. Le Roi, en faisant part à l'Assemblée de la révolte de Toulon,
demanda la punition des coupables, et que l'on prît des mesures
efficaces pour prévenir les demandes d'armes qui, existant dans tous
les ports, pouvaient avoir les suites les plus funestes pour la
conservation de la marine française. Mais l'Assemblée, ayant reçu en
même temps une lettre de la municipalité de Toulon qui annonçait que
le calme y était rétabli et M. de Glandevès remis en liberté, se borna
à renvoyer l'affaire au comité des rapports.

M. de Montmorin écrivit, au nom du Roi, au président de l'Assemblée
pour lui annoncer que les différends qui existaient entre l'Espagne et
l'Angleterre obligeaient Sa Majesté, qui veillait à la sûreté de
l'État, d'armer quatorze vaisseaux de ligne dans les ports de l'Océan
et de la Méditerranée, et de se préparer même à augmenter les
armements militaires, si les circonstances l'exigeaient; que malgré
l'espoir qu'avait Sa Majesté de voir terminer à l'amiable les
différends de ces deux puissances, la France ne pouvait rester
désarmée tant que l'Angleterre serait armée; que les secours que nous
avions reçus de l'Espagne dans toutes les occasions, et nommément dans
la dernière guerre, ne permettaient pas au Roi de mettre en doute
l'empressement de l'Assemblée à soutenir l'honneur de la nation et à
décréter les secours nécessaires, lorsque le tableau lui en aurait été
mis sous les yeux.

«Vous ne pouvez, dirent les membres du côté gauche, accorder de
secours qu'après avoir décidé à qui appartiendra le droit de faire la
paix ou la guerre, et surtout lorsque les négociations sont entre les
mains d'un homme aussi suspect à la nation que l'est M. le duc de
Vauguyon.» On décréta que le Roi serait remercié des mesures qu'il
avait prises pour le maintien de la paix, et que, dès le lendemain, on
délibérerait si c'était au Roi ou à la nation de faire la paix ou la
guerre.

Plusieurs membres du côté droit, entre autres l'abbé Maury, MM. de
Cazalès, de Montlosier, Malouet, l'abbé de Montesquiou et plusieurs
autres, soutinrent avec force la nécessité d'en laisser le pouvoir au
Roi, et l'utilité qu'en retirerait la nation. M. de Mirabeau même se
joignit à eux dans cette occasion; mais MM. de Lameth, Barnave,
Rewbell, Dupont de Nemours, Bionzac, Chapellier, de Custine,
d'Aiguillon et de Crillon, soutinrent avec chaleur l'opinion
contraire. Après sept jours de discussions très-animées, l'Assemblée
décréta que la paix ou la guerre ne pourrait être décidée que par un
décret de l'Assemblée sur la proposition du Roi, et sanctionné par
lui; qu'au Roi seul appartiendrait le soin de veiller sur la sûreté du
royaume; de maintenir ses droits et ses possessions; d'entretenir les
relations politiques et de nommer les agents; de faire les préparatifs
de guerre de terre et de mer, et d'en régler la destination; que s'il
s'agissait d'hostilités imminentes ou de conserver un allié, le Roi en
donnerait connaissance au Corps législatif, qui se rassemblerait le
plus promptement possible, s'il était en vacances; que s'il était
prouvé que la guerre fût occasionnée par quelque agent du pouvoir
exécutif, il serait regardé comme criminel de lèse-nation, la France
renonçant solennellement à entreprendre aucune conquête et à employer
ses forces contre la liberté d'aucun peuple; que toute déclaration de
guerre se ferait au nom du Roi et de la nation, et que, en cas de
refus du pouvoir législatif, il serait tenu, à l'instant où la guerre
se terminerait, de congédier les troupes au-dessus du pied de paix, à
l'époque fixée par le Corps législatif, et que si elles restaient
rassemblées, le ministre en serait responsable et poursuivi comme
criminel de lèse-nation; qu'il appartiendrait au Roi de signer avec
les puissances étrangères tous les traités de paix, d'alliance et de
commerce, mais qu'ils n'auraient d'exécution qu'après la ratification
du Corps législatif.

Le Roi éprouva une vive douleur de ce décret. Il regardait comme
essentiel au bien de l'État que le droit de paix et de guerre lui fût
réservé. Mais ceux des membres de l'Assemblée qui n'aspiraient qu'à la
destruction de l'autorité royale ne se contentèrent pas de s'opposer à
laisser au Roi cette prérogative attachée à la souveraineté; ils
firent établir, avant le prononcé du décret, des groupes de leurs
affidés autour de l'Assemblée et dans les Tuileries, pour intimider
les faibles et les ranger à leur parti. M. de la Fayette avait promis
de voter pour le Roi dans cette circonstance; mais, craignant de
perdre sa popularité, il se joignit avec ses partisans au parti
contraire, et sortit ensuite de l'Assemblée avec cette populace, à la
tête de laquelle il traversa la terrasse des Tuileries aux cris
répétés de: «Vive la nation!» La Reine, pour éviter ce bruit continuel
au-dessous de ses fenêtres, se réfugia dans les petits entre-sol
qu'occupait Madame, et y passa l'après-midi. Elle avait besoin de tout
son courage pour supporter des insultes qui se renouvelaient si
souvent.

M. Bailly, qui, comme je l'ai déjà dit, n'avait aucune idée des
convenances, crut donner au Roi une marque de respect en lui
présentant une des médailles que la ville avait fait frapper à
l'occasion du séjour du Roi dans la capitale. Elle représentait
l'entrée du Roi aux Tuileries et avait pour légende les mots suivants:
«J'y ferai désormais ma demeure habituelle. 6 octobre 1789.»--«Sire,
dit-il au Roi, ces paroles de Votre Majesté, gravées sur le bronze,
sont dans le coeur de nos concitoyens.»

La médaille qu'il remit au Roi était d'or. Celle qu'il présenta à la
Reine était d'argent, et il ajouta «que la promesse du Roi renfermant
celle du séjour de la Reine et de M. le Dauphin, elle allait embellir
par sa présence une capitale dont le voeu du peuple était d'y
conserver ses souverains».--«Et vous, Monseigneur, dit-il à M. le
Dauphin en lui présentant une médaille de cuivre, aimez toujours le
Roi comme nous l'aimons; marchez sur ses traces et remplissez ses
promesses.» La Reine reçut en rougissant une médaille qui retraçait le
souvenir d'une journée que la ville aurait dû s'attacher à faire
oublier, plutôt que d'en perpétuer le souvenir, et elle ne put
s'empêcher de me dire, quand M. Bailly fut sorti de chez elle, que le
Roi serait à plaindre si les sentiments de son fils étaient ceux du
modèle qu'on lui proposait.



CHAPITRE IV

ANNÉE 1790

    Continuation des troubles dans le royaume et décret rendu à ce
    sujet.--Liste civile décrétée par l'Assemblée.--Voyage de
    Saint-Cloud.--Suppression de la noblesse.--Désorganisation de
    l'armée.--Troubles excités à Avignon pour opérer la réunion du
    Comtat à la France.--Pétitions incendiaires accueillies à
    l'Assemblée.--Protection accordée aux factieux dans les diverses
    provinces du royaume.


M. de Saint-Priest écrivit de nouveau à l'Assemblée pour se plaindre
de la municipalité de Marseille, qui laissait démolir la citadelle,
laquelle coûterait des millions à rétablir; il montrait aussi
l'importance de s'opposer à un pareil désordre. L'Assemblée décréta
que la démolition serait arrêtée, et que le Roi serait supplié de
donner des ordres pour l'exécution de ce décret. La municipalité
envoya sur-le-champ des députés pour demander seulement la démolition
des batteries qui dominaient la ville et inquiétaient le peuple, et
elle dénonça M. de Saint-Priest comme l'ennemi déclaré de la ville de
Marseille. L'affaire fut renvoyée au comité des rapports.

L'Assemblée n'avait pas été aussi indulgente pour quelques troubles
qu'il y eut à Nîmes au sujet des cocardes blanches portées par des
citoyens de la garde nationale, et arrachées par des soldats du
régiment de Guyenne. Les sabres se tiraient de part et d'autre,
lorsque M. de Marguerite, maire de Nîmes, qui signait à ce moment un
arrêté pour défendre de porter la cocarde blanche, en ayant été
averti, se rendit sur-le-champ au lieu du combat et le fit cesser par
sa présence. Des hommes armés de piques et éclairés par des torches
parcoururent la nuit toute la ville; le régiment de Guyenne demanda et
obtint que la loi martiale fût proclamée, et le tumulte cessa.
L'Assemblée décréta que M. de Marguerite, quoique député, serait mandé
à la barre pour rendre compte de la conduite de la municipalité, et
que le Roi serait supplié de ne pas éloigner de Nîmes le régiment de
Guyenne. On était toujours assuré de voir accuser les fidèles
serviteurs du Roi et de trouver, au contraire, des motifs d'excuse
dans les actions les plus blâmables et les plus contraires à son
autorité.

Sa Majesté, pour éviter les troubles qui pouvaient résulter des
différentes cocardes qui se portaient dans le royaume, fit une
proclamation pour défendre d'en porter d'autre que la cocarde
nationale, qu'il portait lui-même. Il saisit cette occasion pour
exhorter de nouveau les Français à la paix, à l'union, et à mettre fin
aux violences qui affectaient si vivement son coeur paternel. Jamais
prince n'aima plus sincèrement son peuple et ne désira plus ardemment
de remédier aux calamités auxquelles la France était en proie. Mais
une partie de ses ministres, plus occupés de leur sûreté et de leur
intérêt personnel que de ceux de ce prince, et de la nation qu'ils
mettaient toujours en avant, lui inspirèrent une telle crainte des
moyens qu'il pouvait employer pour conserver son autorité, qu'il crut
que le bien public exigeait qu'il restât dans une inertie complète. Il
refusa, en conséquence, d'écouter les conseils de ceux qui lui
représentaient le danger d'adopter un pareil système.

Les membres de l'Assemblée ennemis de la monarchie, voyant M. de
Saint-Priest sincèrement attaché au Roi et le soupçonnant de lui
donner des conseils qui pouvaient nuire à leurs projets, travaillèrent
sourdement à l'éloigner, ainsi que ceux des ministres qu'ils croyaient
pouvoir mettre obstacle à leur dessein.

Paris était inondé de mendiants étrangers qui y accouraient de toutes
parts. L'Assemblée décréta qu'ils sortiraient du royaume, et que ceux
des provinces seraient renvoyés dans leurs communes, que les mendiants
valides qui seraient trouvés à Paris huit jours après la publication
du décret seraient renfermés dans des maisons de travail; que l'on
conduirait les infirmes, hors d'état de travailler, dans des hôpitaux
et autres maisons de secours, et qu'il serait fourni, par le trésor
public de quoi subvenir aux dépenses extraordinaires occasionnées par
le présent décret. Il était bien nécessaire, car il y avait tout à
craindre de pareilles gens pour la sûreté de la ville et de ses
habitants.

L'Assemblée rendit encore un décret non moins utile que le précédent,
pour mettre un terme aux désordres qui se multipliaient dans le
royaume. Il enjoignait aux honnêtes gens de dénoncer aux municipalités
et aux autres administrations ceux qui porteraient le peuple à exercer
des violences contre les personnes et les propriétés, et se
prévaudraient de prétendus décrets de l'Assemblée non revêtus des
formes prescrites par la loi, et nommément ceux qui n'auraient pas été
publiés par les autorités compétentes. On devait également dénoncer
les curés qui se refuseraient à publier au prône les décrets de
l'Assemblée sanctionnés par le Roi. On interdisait les ports d'armes
dans les assemblées primaires, dans les églises, dans les marchés et
dans les réunions publiques.

Ce même décret mettait toutes les propriétés quelconques, les artisans
et les cultivateurs sous la protection de la loi; ordonnait que tous
les chefs d'émeute, instigateurs de troubles, et généralement tous
ceux qui se porteraient à des violences contre les personnes et les
propriétés, fussent constitués prisonniers et punis suivant la rigueur
des lois, sans préjudice de la loi martiale, et l'on rendait les
citoyens de chaque commune responsables des désordres qu'ils auraient
pu empêcher.

La connaissance et le jugement des attentats commis dans les
départements du Cher, de l'Allier, de la Nièvre et de la Corrèze,
furent attribués, à compter du 1er mai, aux bailliages de Bourges, de
Moulins, de Saint-Pierre-le-Moustier et de Limoges.

Le Roi, ayant le désir de passer l'été à Saint-Cloud, fut conseillé de
faire auparavant quelques promenades dans les environs de Paris. Il
consentit en conséquence à monter à cheval et à se promener au bois de
Boulogne. Il y allait accompagné de quelques officiers de la garde
nationale et de ceux de sa maison. Les Parisiens en éprouvèrent une
joie très-grande, espérant que la sortie du Roi détruirait les bruits
de sa captivité. Dans la capitale, la famille royale commença aussi de
son côté à faire quelques promenades, qui lui procurèrent quelques
moments de distraction, qui lui étaient bien nécessaires pour pouvoir
soutenir l'amertume de sa position.

Dans une des séances consacrées à la question des finances,
l'Assemblée fixa le traitement des ministres et les dépenses de leur
département; celles du département des affaires étrangères le fut à
six millions trois cent mille livres, non compris cent quatre-vingt
mille francs de traitement pour son ministre. Celui des autres
ministres fut de cent mille francs; le traitement de ceux qui
n'avaient point de département et qui n'étaient que ministres d'État
fut de quatre-vingt mille francs, et l'on accorda, de plus, cent
quarante mille francs pour la personne qu'il plairait au Roi
d'admettre dans son conseil. Barnave demanda que ce traitement ne fût
que provisoire, et Goupil de Préfeln obtint que ce dernier article fût
réduit à quatre-vingt mille francs. On attendit, pour déterminer les
dépenses des départements de la guerre et de la marine, les différents
rapports des comités chargés de ces deux objets.

On supprima les haras comme dépense inutile, et l'on proposa de
réduire la dépense de la maison des princes, qui montait à huit
millions deux cent quarante mille francs, à quatre millions sept cent
mille francs, dont deux millions pour Monsieur, autant pour M. le
comte d'Artois, et sept cent mille francs pour les deux princes ses
enfants; mais cette dernière proposition fut ajournée pour être
examinée de nouveau, et l'Assemblée finit par décréter que le Roi
serait supplié de fixer lui-même sa liste civile.

Le Roi se détermina enfin à la fixer à vingt-cinq millions, en y
ajoutant le revenu des parcs, domaines et forêts des maisons de
plaisance qu'il conserverait. Il se chargeait, sur cette somme, de sa
maison militaire, de celle des princesses ses tantes, et de Madame
Élisabeth. Il pria l'Assemblée d'assurer à la Reine un sort convenable
à son état, et tel que l'Impératrice avait eu droit de l'attendre en
lui donnant sa fille en mariage. Il représenta qu'elle venait de faire
le sacrifice de sa maison particulière, qu'avaient eue de tout temps
les reines de France, montant à quatre millions, et qu'il attachait un
grand prix à remplir les engagements qu'il avait contractés avec la
famille de la Reine. L'Assemblée décréta que la lettre du Roi serait
elle-même le décret; qu'il y serait ajouté qu'il avait été rendu par
acclamation; que le douaire de la Reine serait fixé à quatre millions,
et que l'Assemblée porterait au Roi, avec cette résolution, les
témoignages de son amour et de son respect.

L'évêque d'Autun fit un rapport sur l'utilité d'une fédération
générale de tout le royaume, pour prêter un serment de fidélité
solennelle à la nation, à la loi, au Roi et à la Constitution décrétée
par l'Assemblée nationale et sanctionnée par le Roi; et il proposa
d'en fixer l'époque au 14 juillet; ce qui fut décrété sur-le-champ.

Le 23 mai, jour de la Fête-Dieu, le Roi et la Reine suivirent à pied,
suivant la coutume, la procession du Saint-Sacrement de Saint-Germain
l'Auxerrois, paroisse des Tuileries; l'Assemblée, qui y avait été
invitée, la suivit aussi, le président à la droite du Roi. Madame,
trop jeune et trop délicate pour en supporter la fatigue, resta aux
Tuileries, et elle alla, avec Mgr le Dauphin, la voir passer dans la
galerie du Louvre.

Le lendemain, le Roi, la Reine, Mgr le Dauphin, Madame et Madame
Élisabeth allèrent s'établir à Saint-Cloud pour y passer la belle
saison. M. de la Fayette et même l'Assemblée furent bien aises de voir
le Roi quitter Paris, pour ôter aux provinces l'idée de sa captivité à
l'époque de la Fédération. Ils en sentaient tellement la nécessité,
que ce furent eux-mêmes qui persuadèrent le peuple de l'utilité de cet
établissement; de manière que ce voyage se passa très-tranquillement.
La garde du Roi y fut composée des volontaires de Saint-Cloud et de
Sèvres, de quatre cents hommes de la garde nationale de Paris, et, des
compagnies ordinaires des gardes-suisses.

Le Roi et la Reine venaient tous les quinze jours à Paris, et même
plus souvent, si les circonstances l'exigeaient. Il n'y eut à demeurer
à Saint-Cloud que les personnes du service du Roi et de la Reine, et
les grandes charges dont le service était habituel. Les dames du
palais même n'y étaient que pour le temps de leur semaine. Monsieur et
Madame y venaient souper tous les soirs et s'en retournaient ensuite à
Paris. Le Roi ne voulut recevoir à ce voyage aucune dame étrangère au
service, pour éviter les demandes qui lui eussent été faites et qui
eussent été désagréables; les dames de Madame et les officiers de la
maison de Monsieur, qui les accompagnaient, soupaient alors avec le
Roi.

Ce prince dînait et soupait tous les jours avec les personnes qui
étaient du voyage. Il faisait une partie de billard après dîner et
après souper. Il se plaisait plus à Saint-Cloud qu'à Paris, ainsi que
la Reine, qui y avait plus de liberté et pouvait y avoir plus
facilement les personnes qui lui étaient agréables. Madame la duchesse
de Fitz-James et la princesse de Tarente, qu'elle aimait beaucoup, y
venaient fréquemment, ainsi que plusieurs autres personnes.

Mgr le Dauphin, qui n'était pas d'âge à sentir ses malheurs, s'y
amusait infiniment. Il était continuellement dans le jardin, et allait
tous les soirs se promener dans le parc de Meudon. La Reine le menait
quelquefois elle-même à la promenade, surtout quand madame de Tarente
était de service. Elle connaissait sa discrétion, la noblesse de ses
sentiments, et son extrême attachement pour elle. Il était tel,
qu'elle eût fait le sacrifice de sa vie, si elle eût pu, à ce prix,
tirer la Reine de la cruelle situation où elle se trouvait. Cette
princesse épanchait souvent son coeur dans celui d'une personne si
sûre. Étant un jour avec nous à la promenade, et se voyant entourée de
gardes nationaux, dont une partie était composée de gardes-françaises
qui avaient déserté leurs drapeaux, elle nous dit, les larmes aux
yeux: «Que ma mère serait étonnée, si elle voyait sa fille, fille,
femme et mère de rois, ou du moins d'un enfant destiné à le devenir,
entourée d'une pareille garde! Il semblait que mon père eût un esprit
prophétique le jour où je le vis pour la dernière fois.» Et elle nous
raconta que l'empereur François 1er, partant pour l'Italie, d'où il ne
devait jamais revenir, rassembla ses enfants pour leur dire adieu.
«J'étais la plus jeune de mes soeurs, ajouta-t-elle. Mon père me prit
sur ses genoux, m'embrassa à plusieurs reprises et toujours les larmes
aux yeux, paraissant avoir une peine extrême à me quitter. Cela parut
singulier à tous ceux qui étaient présents, et moi-même ne m'en serais
peut-être plus souvenue, si ma position actuelle, en me rappelant
cette circonstance, ne me faisait voir, pour le reste de ma vie, une
suite de malheurs qui n'est que trop facile à prévoir.»

L'impression que nous firent éprouver ces dernières paroles fut si
vive, que nous fondîmes en larmes. Alors la Reine nous dit avec sa
grâce et sa bonté ordinaires: «Je me reproche de vous avoir
attristées; remettez-vous avant d'arriver au château; unissons nos
courages, la Providence nous rendra peut-être moins malheureux que
nous ne le croyons.»

Il était impossible à cette princesse de ne pas comparer les jours
heureux qu'elle avait passés à Saint-Cloud avec ceux du séjour actuel.
Elle en faisait souvent la réflexion; et, un jour que nous étions
ensemble au bout de la galerie, dont Paris fait un des principaux
points de vue, elle me dit en soupirant: «Cette vie de Paris faisait
jadis mon bonheur, j'aspirais à l'habiter souvent. Qui m'aurait dit
alors que ce désir ne serait accompli que pour y être abreuvée
d'amertume, et voir le Roi et sa famille captifs d'un peuple révolté!»


DESTRUCTION DE LA NOBLESSE.

Le Roi, informé du projet qu'avait l'Assemblée de détruire la
noblesse, imagina qu'il pourrait prévenir cette mesure, sans blesser
les susceptibilités du Corps législatif, en faisant écrire de sa part
à Chérin de ne plus recevoir à l'avenir des titres généalogiques,
qu'on était dans l'usage de lui remettre pour les présentations à la
Cour. On lui en avait donné le conseil; mais cet expédient n'eut pas
le succès qu'on en attendait.

Le 23 juin, l'Assemblée, profitant d'une séance du soir peu
nombreuse, décréta la suppression de la noblesse, sans permettre
aucune discussion sur un sujet si important. M. de Lameth débuta par
demander qu'on ôtât, avant le 14 juillet, les statues enchaînées
autour de la statue de Louis XIV, monument de servitude qui
flétrissait la place des Victoires. La famille d'Aubusson les réclama
inutilement comme propriété de famille, et les artistes, comme des
chefs-d'oeuvre de l'art. Ces derniers, désolés d'une pareille
destruction, offrirent d'ôter les chaînes de ces statues: «Vous n'en
ôterez pas l'attitude humiliée», dit M. Bouche. Et M. de Saint-Fargeau
ajouta: «Nous égalerons les monuments du siècle de Louis XIV, et ce
grand siècle sera effacé par celui d'une grande nation.»

M. Lambel, avocat, M. le vicomte de Noailles et Mathieu de
Montmorency, demandèrent la suppression de la noblesse, de tout titre
héréditaire, des livrées, des amoiries; et Charles de Lameth ajouta
que l'on regarderait comme ennemis de la Constitution ceux qui
continueraient à les porter: «Plus d'Altesse, d'Excellence et
d'Éminence!» s'écria Lanjuinais.--«Qu'on supprime les noms de terre,
dit M. de Saint-Fargeau, et qu'on oblige chacun à reprendre celui de
sa famille.»

M. de la Fayette s'opposa à toute espèce d'exception, même en faveur
des Princes du sang. Selon lui, dans le système d'égalité qui allait
régir la France, il ne devait plus y avoir que des citoyens actifs.
Son esprit révolutionnaire l'aveuglait au point de ne pas voir que
dans une monarchie héréditaire, dont les femmes étaient exclues, la
dignité de la couronne exigeait que ceux qui étaient appelés à la
porter jouissent d'un rang qui les fît respecter. On demanda
l'ajournement, vu la gravité de la matière, et il fut opiniâtrement
refusé.

M. Landsberg, député d'Alsace, parla avec sagesse et modération, et
déclara qu'assuré d'être désavoué par ses commettants, il se retirait
la tristesse dans l'âme. «Soumis, dit-il, aux décrets de l'Assemblée,
ils sauront qu'ils vivent avec le sang dans lequel ils sont nés, et
que rien ne peut les empêcher de vivre et mourir gentilshommes.»--«Si
vous détruisez la noblesse, dit M. de Faucigny, vous aurez à la place
la distinction de banquiers, usuriers, agioteurs et propriétaires de
trois cent mille francs de rente, et l'amour des richesses remplacera
l'honneur français, âme de la noblesse.»

Malgré l'opposition de MM. d'Egmont, d'Ambli, de Grosbois, de Digoine
et de beaucoup d'autres, toutes ces motions furent décrétées sans
discussion. On se borna seulement à défendre d'attenter aux monuments
placés dans les temples, aux chartes, titres et renseignements
concernant les familles et les propriétés, et aux décorations d'aucun
lieu public ou particulier; et l'on ajouta que les dispositions
relatives aux livrées et aux voitures ne pourraient être exigées pour
Paris avant le 14 juillet, et avant trois mois pour les provinces.

L'armée se désorganisait de jour en jour. Le régiment de Royal-marine,
en quittant Marseille pour arriver à Lambesc, cassa tous ses
officiers, les recommandant à l'intérêt de la nation. La municipalité
tenta inutilement de rappeler les mutins à leur devoir. L'Assemblée se
contenta de témoigner sa satisfaction à la municipalité de Lambesc, et
de menacer le régiment, s'il ne rentrait pas dans le devoir, d'être
exclu de la fédération.

Le ministre de la guerre se plaignait en vain des inconvénients que
pouvaient entraîner des fautes d'un genre aussi grave. Profondément
affligé de l'insouciance de l'Assemblée, il lui remit un mémoire qui
représentait avec force que le corps militaire menaçait de tomber dans
la plus violente anarchie. Des régiments entiers étaient en
insurrection et violaient les serments les plus solennels. «Les
ordonnances, disait-il, étaient sans force, les chefs sans autorité;
la caisse militaire et les drapeaux enlevés; les officiers avilis,
méprisés, et souvent captifs; les commandants égorgés sous les yeux de
leurs propres soldats, et les ordres du Roi bravés hautement. De
pareils excès, ajoutait-il, peuvent tôt ou tard menacer la nation
elle-même. La force armée doit être nécessairement obéissante et mue
par un seul; du moment où elle se fera corps délibératif, elle agira
suivant ses propres résolutions, et le gouvernement deviendra une
démocratie militaire, espèce de monstre politique qui finit toujours
par dévorer ceux qui l'ont produit.»

L'Assemblée se souciait peu de remédier à ces désordres; elle
craignait de voir dans les mains du Roi une armée fidèle et obéissante
qui pût mettre obstacle à ses projets, et elle préférait voir tomber
sur sa patrie les maux dont on la menaçait, plutôt que de voir
restreindre une autorité dont elle abusait si cruellement.

On n'écoutait que les récits des fauteurs de désordres, fussent-ils
même anonymes; et avant d'avoir entendu la défense des accusés, on se
hâtait de prononcer des décrets en faveur des premiers. M. Macage,
chargé du rapport relatif aux troubles de la ville de Nîmes, chercha à
confondre lesdits troubles avec deux pétitions présentées
antérieurement par la ville d'Uzès pour demander la conservation de la
religion catholique, la répression des troubles, et que l'on rendit au
Roi l'autorité nécessaire pour y parvenir.

Cette dernière demande avait irrité l'Assemblée, et avait été
représentée par MM. de Lameth et de Mirabeau comme tendant à amener
une contre-révolution. Ils crurent utile de lier cette démarche aux
troubles de Nîmes, et produisirent en conséquence des lettres anonymes
adressées au comité des recherches, et qui, selon eux, devaient être
admises comme pouvant servir à donner des lumières et mettre sur la
voie des projets des soi-disant catholiques de Nîmes.

MM. Malouet, d'Épréménil et autres relevèrent le mot de _soi-disant
catholiques_ et représentèrent, mais inutilement, que la liberté
serait nulle si l'on ne pouvait adresser à l'Assemblée aucune
représentation; que les troubles étaient apaisés à Nîmes; que les
élections s'y faisaient paisiblement, et qu'il y aurait du danger à
altérer, par des suppositions, la tranquillité rétablie dans cette
ville. Des réflexions aussi sages ne firent aucune impression sur
l'Assemblée, et elle décréta que les signataires des pétitions
seraient mandés à la barre pour rendre compte de leur conduite, et
privés jusque-là du droit de citoyens actifs. Elle suspendit la
municipalité, et supplia le Roi d'ordonner l'information des faits
par-devant le présidial de Nîmes.

Il n'y avait pas de moyens que les révolutionnaires n'employassent
pour opérer la réunion du comtat d'Avignon à la France. Mais
l'assemblée générale des États d'Avignon, organe du voeu unanime des
habitants du Comtat, persista dans la résolution de rester sous la
domination du Saint-Siége, protesta contre toute démarche tendant à
l'en soustraire, et déclara que leurs concitoyens voulaient vivre et
mourir sous une domination qui les rendait tranquilles et heureux,
invoquant le droit éternel des nations pour n'être pas forcés à en
changer.

Cependant, les esprits ardents et turbulents, qui ne désiraient cette
réunion que pour s'emparer du pouvoir, ne cessaient d'exciter des
troubles dans Avignon. Depuis quatre mois, cette malheureuse ville
était livrée aux horreurs de l'anarchie.

Un nommé Tournal, originairement maître d'école, homme sans moeurs et
sans fortune, s'était mis à la tête de ceux qui cherchaient à soulever
la populace, et était parvenu, par son secours, à se faire nommer
lieutenant-colonel de la garde nationale et membre de la nouvelle
municipalité, composée en grande partie de ses créatures. Cette
dernière persécutait tout ce qu'il y avait de gens honnêtes et
vertueux, et les rendait responsables des excès dont ceux de son parti
étaient eux-mêmes les auteurs. Pour s'assurer une protection dans
l'Assemblée, ils correspondaient avec MM. Bouche et Camus, et
combinaient avec eux la demande qu'ils devaient faire de la réunion du
Comtat à la France.

Après avoir provoqué ceux de la ville qu'ils savaient être contraires
à leurs projets et les avoir forcés à se défendre, ils les accusèrent
d'être les auteurs des désordres commis dans les journées des 9 et
10.....; et la municipalité écrivit à M. Bouche en ces termes: «Les
aristocrates s'étaient emparés des canons, avaient fait feu sur le
peuple et tué trente citoyens. Les communes d'Orange et des environs
sont heureusement venues à notre secours. Nous avons tué quatre
scélérats et emmené vingt-deux prisonniers d'Orange. Nous n'avons de
sûreté à espérer que dans notre réunion à la France. La déclaration
des districts est unanime pour la demander, et nous supplions
l'Assemblée d'avoir égard à un voeu aussi prononcé.»

L'Assemblée, sans aucune autre information, décréta qu'elle
instruirait le Roi de la déclaration des districts avignonnais.

On n'avait entendu que le voeu de la municipalité, et l'on se
souciait peu d'approfondir la vérité. Le marquis de Rochegude, un des
soi-disant scélérats victimes de la fureur populaire, était malade
depuis huit jours, et n'avait pu paraître à la journée du 10. Les
patriotes vinrent le prendre chez lui, le conduisirent à la potence à
coups de baïonnette, et prolongèrent son supplice l'espace d'une
heure, pour jouir plus longtemps du spectacle de ses souffrances. Lui,
l'abbé d'Auffroi, un ouvrier en soie et le marquis d'Aulan, qui
subirent le même sort, étaient tous quatre vertueux et généralement
estimés dans la ville; ce dernier nommément employait sa fortune à
secourir les malheureux, et en ouvrant son testament, on y trouva un
legs de vingt mille francs pour les pauvres de la ville et de sept
louis pour chacune de ses paroisses. Sans la généreuse assistance du
maire d'Orange, de ses gardes nationales, de celles de Bagnols et des
villes voisines, plus de trois cents citoyens recommandables eussent
subi le même sort. Pour mettre fin à ces horreurs, ils furent obligés
de capituler avec ces scélérats et de leur rendre leurs armes. Avignon
était plongée dans la consternation; quatre cents familles des plus
considérables de la ville s'expatrièrent, pour ne pas être exposées
aux suites des calomnies que le sieur Tournal ne cessait de répandre
sur leur compte.

S'il avait été possible de s'égayer au milieu de tant d'horreurs, la
scène que donna l'Assemblée dans une de ses séances du soir en eût été
bien capable. Anacharsis Clootz, se disant orateur du genre humain,
arriva à l'Assemblée, à la tête d'une troupe de soi-disant
représentants de toutes les nations du monde connu: Européens,
Asiatiques, Africains et Américains. C'était, en un mot, un petit
extrait de tous les peuples de ces diverses contrées, qui venaient
s'unir à la nation française, dont les immortels travaux
retentissaient au bout du monde. «Nous demandons, disaient-ils, à être
placés au Champ de Mars, le jour de la Fédération générale, pour y
planter le bonnet de la liberté, comme le gage de la délivrance
prochaine de nos concitoyens. Nos lettres de créance ne sont pas sur
nos parchemins; elles sont gravées dans le coeur de tous les hommes;
et, grâce aux auteurs de la déclaration des droits de l'homme, nos
chiffres ne sont pas accessibles aux tyrans.»

M. de Menou, qui occupait alors le fauteuil, leur fit un discours
analogue à la circonstance, et les congédia en leur disant: «Allez,
Messieurs; et, après cette fête auguste, retournez dans vos pays, et
dites à vos chefs que si leurs coeurs sont jaloux de suivre un grand
exemple, ils imitent Louis XVI, restaurateur de la liberté française.»

Mais ce qu'il y eut de plaisant, ce fut de voir un des auteurs de
cette scène venir réclamer le lendemain à M. de Biancourt la somme de
douze francs pour le rôle d'Africain qu'il avait joué dans la séance
de la veille. Ce pauvre homme s'était trompé de nom, et sa méprise, en
mécontentant le parti qui l'avait employé, lui fit perdre probablement
la petite somme qu'il réclamait.

Les fidèles serviteurs du Roi ne cessaient d'être en butte aux
persécutions des malveillants, qui, étant assurés de trouver une
indulgence paternelle dans le sein de l'Assemblée, se permettaient des
arrestations continuelles sur les dénonciations les plus
invraisemblables.

Le comte de Lautrec, député, allant aux eaux de Baréges, s'arrêta au
château de Blegnac, et fut bien étonné de se voir arrêté par un décret
de prise de corps de la municipalité de Toulouse, sous le prétexte
d'une dénonciation de leurs soldats, qui prétendaient que M. de
Lautrec, après leur avoir fait part de ses projets de contre-révolution,
leur avait proposé de s'engager dans un corps de huit cents hommes,
qu'il levait secrètement pour dissoudre la fédération générale et
rendre au Roi son autorité. M. d'Amblé démontra en vain l'absurdité
d'une pareille dénonciation, et que les infirmités de M. de Lautrec,
occasionnées par quinze blessures honorables, lui rendaient les eaux
nécessaires. L'Assemblée n'en ordonna pas moins son retour pour rendre
compte de sa conduite, sauf à elle de décider s'il y avait matière à
accusation, et elle décréta des remercîments à la municipalité de
Toulouse pour sa vigilance patriotique.

Robespierre, appuyé de Péthion, crut la circonstance favorable pour
faire décider que les députés ne pourraient être soumis à la justice
d'aucun tribunal avant que l'Assemblée eût décrété qu'ils devaient
être poursuivis. Garac, l'aîné, observa que leur inviolabilité ne
pouvait s'étendre hors de l'Assemblée, et que partout ailleurs leurs
actions devaient être soumises à la loi. On décréta que, jusqu'à
l'établissement des jurés en matière criminelle, les députés pris en
flagrant délit pourraient être arrêtés, qu'on pourrait recevoir des
plaintes et prendre des informations contre eux; mais qu'ils ne
pourraient être condamnés par aucun juge avant que l'Assemblée eût
décidé s'il y avait lieu à accusation.

Le vicomte de Mirabeau avait obtenu un congé pour aller arrêter à
Perpignan l'insubordination qui se manifestait dans son régiment.
N'ayant pu y réussir, il revint à Paris, emportant avec lui les
cravates de ses drapeaux pour les remettre entre les mains du Roi, le
priant de les rendre aux soldats restés fidèles, en les réunissant
dans une ville éloignée où ils pussent former le noyau d'un régiment
fidèle. Les soldats, furieux, de cet enlèvement, en rendirent
responsable le maire de Perpignan, et donnèrent avis aux municipalités
des environs d'arrêter le vicomte de Mirabeau comme coupable du crime
de lèse-nation. Il fut effectivement arrêté comme tel à Castelnaudary,
et plusieurs membres de la municipalité de Perpignan firent un rapport
à l'Assemblée des torts qui lui étaient imputés. Mais l'Assemblée,
ayant reçu le lendemain une lettre de M. de Mirabeau, ordonna qu'il
serait remis en liberté, malgré les efforts de ses ennemis pour le
faire déclarer coupable. Elle lui enjoignit cependant de venir
sur-le-champ rendre compte de sa conduite, et elle ajouta que le Roi
serait prié de faire élargir le maire de Perpignan, qui avait été mis
en prison.

Les libellistes débitèrent à cette occasion leurs mensonges
ordinaires, et firent distribuer un écrit portant en titre: _Grande
Conspiration du vicomte de Mirabeau_. MM. Malouet et de Cazalès
profitèrent de cette circonstance pour demander d'arrêter le cours des
libelles incendiaires, qui ne tendaient à rien moins qu'à faire
assassiner le vicomte de Mirabeau. L'Assemblée décréta que le Roi
serait prié de prendre des mesures pour sa sûreté, et que sa personne
serait mise sous la sauvegarde de la loi, et le surplus renvoyé au
comité des rapports.

Le vicomte de Mirabeau se présenta à l'Assemblée à l'instant de son
arrivée, et y fit le récit écrit de l'affreuse insubordination de son
régiment, des voies de fait qu'il s'était permises contre sa personne,
en enlevant de chez lui les drapeaux et la caisse; qu'il avait cru
devoir alors cacher les cravates pour les remettre au Roi, et qu'il ne
les aurait jamais rendues, s'il n'avait craint que sa résistance ne
coûtât la vie à un homme aussi respectable que le maire de Perpignan.
Il demanda d'être jugé par un conseil de guerre, s'engageant à y
donner les preuves de la manière dont le régiment avait été travaillé
et payé. «Je donnerai, ajouta-t-il, le fil des troubles qui se sont
propagés d'Antibes à Dunkerque et de Perpignan à Strasbourg.»
L'Assemblée, au lieu de faire droit à sa demande, la renvoya aux
comités des rapports réunis au comité militaire.

Une députation de Seine-et-Oise, qui était venue complimenter
l'Assemblée sur ses heureux travaux, osa vouer à l'exécration et à
l'infamie ceux qui osaient faire des représentations sur ses décrets.
Tous les membres du côté droit se levèrent pour demander justice de
cet attentat, qui révolta également plusieurs membres du côté gauche.
«Où en serions-nous, dit M. Malouet, si des insultes aussi graves
déterminaient le côté droit à quitter l'Assemblée, et que de malheurs
n'en pourrait-il pas résulter!» L'Assemblée n'osa pas accueillir par
les honneurs de la séance une pareille audace; elle se borna à
remercier la députation de son zèle et de son patriotisme.

Mgr l'évêque de Nancy et le marquis de Saint-Simon ayant demandé des
congés, M. Lucas proposa de faire désormais un appel nominal pour voir
ceux qui manqueraient, et d'en envoyer la liste aux provinces. M.
Rewbell se permit même d'ajouter que cette mesure était d'autant plus
utile, que l'on répandait dans le public que c'était par poltronnerie
que beaucoup de députés s'absentaient. Le duc de Caylus, qui avait
aussi demandé un congé, pria M. Rewbell de venir lui dire en
particulier s'il le regardait comme un poltron. M. Rewbell, qui ne se
souciait nullement d'une conversation de ce genre, déclara qu'il
n'avait eu l'intention de désigner personne; que, s'il avait eu ce
malheur, il soutiendrait le propos qu'il aurait tenu; mais que le fait
n'existant pas, il en signait volontiers le désaveu. La proposition de
M. Lucas fut même traitée d'incendiaire par un grand nombre de membres
de l'Assemblée; en sorte que celle-ci passa à l'ordre du jour et ne
lui donna aucune suite.

M. Arthur Dillon annonça l'insurrection la plus alarmante dans l'île
de Tabago. Le deuxième bataillon de la Guadeloupe, après s'être porté
aux plus violents excès, avait mis le feu à la ville de Port-Louis,
qui fut entièrement consumée, et s'était ensuite embarqué sur des
bâtiments étrangers pour revenir en France. Il représenta la cruelle
situation de cette malheureuse colonie, qui suppliait la France de
venir à son secours et d'y envoyer promptement des troupes et de
l'argent, dont elle avait le plus pressant besoin. Robespierre voulut
nier la vérité de cette nouvelle; mais elle était si évidente qu'on ne
put la révoquer en doute. L'Assemblée se borna à supplier le Roi d'y
faire passer les secours que demandait cette malheureuse colonie.

Elle écouta avec plus de complaisance la motion de plusieurs membres
de l'Assemblée, dont les uns demandaient une amnistie pour les
déserteurs, ainsi que la faculté de reprendre leurs rangs dans les
régiments; et les autres, l'élargissement des détenus pour cause
d'insubordination militaire. On peut juger de l'esprit qui régnait
dans l'Assemblée, quand de pareilles pétitions, loin d'être rejetées
avec indignation, étaient envoyées au comité des rapports. Celle des
incendiaires des barrières de Paris, en 1789, eut encore plus de
succès. Décrétés de prise de corps par la cour des aides, ils
implorèrent la clémence de l'Assemblée. Muguet de Nautou, rapporteur,
conclut à considérer ledit délit comme un élan de patriotisme,
semblable à celui qui avait fait détruire la Bastille, et à jeter, en
cette occasion, un voile sur la loi. L'Assemblée, prenant ces motifs
en considération, décréta que la procédure serait regardée comme non
avenue, et ordonna l'élargissement des prisonniers.

Les citoyens d'Avignon, enfermés dans les prisons de la ville
d'Orange, et parfaitement innocents des imputations portées contre eux
par la municipalité d'Avignon, demandaient leur élargissement; mais
Robespierre s'y opposa, en raison de leur opposition aux principes des
Avignonnais qui demandaient la réunion du Comtat à la France; et M.
Bouche s'emporta violemment contre les habitants de cette malheureuse
ville, qu'il dépeignit, ainsi que ceux du comtat Venaissin, comme
composant un repaire d'aristocrates. Il prétendit que les troubles
d'Avignon coïncidaient avec ceux de Montauban et de Nîmes, que les
prisons d'Orange n'étaient que le lazaret de l'aristocratie. Il
demanda que l'on envoyât un régiment à Orange et des troupes à Avignon
pour protéger cette ville, en attendant la décision de la grande
question sur la souveraineté de cette ville. Il termina son discours
en faisant ressortir la nécessité de faire garder les chevaux de
poste, le grenier à sel et les magasins de tabac appartenant à la
France. On put sans malignité conclure de son discours qu'il
craignait, et non sans raison, que ses protégés ne pillassent les
établissements en question.

L'abbé Maury représenta fortement l'opposition qui existait entre
cette demande et le décret qui proclamait que la France, renonçant à
toute idée de conquête, assurait ses voisins qu'elle les protégerait
plutôt qu'elle n'attenterait à leur liberté; que cette apparente
protection présageait la décision de la question sur la souveraineté
d'Avignon. Il prouva qu'il ne pouvait y avoir aucun rapport entre les
troubles d'Avignon et ceux de Nîmes et de Montauban, puisqu'il n'y
avait pas un seul protestant à Avignon; et tout en sollicitant
vivement l'envoi d'un secours à Orange, il s'opposait de tout son
pouvoir à celui qu'on demandait pour Avignon. L'Assemblée décréta que
le Roi serait prié d'envoyer à Orange le nombre de troupes convenable,
et qu'il serait nommé un comité pour examiner l'affaire d'Avignon et
lui en faire un rapport.

Après deux mois d'attente, M. Troncher fit enfin le rapport du comité
sur les événements d'Avignon, sur la demande de sa réunion à la France
par les districts de cette ville, et sur celle des détenus d'Orange.
Il démontra que la réunion ne pouvait se faire sans blesser les lois
divines et humaines, et rappela les raisons de l'abbé Maury pour s'y
opposer. MM. Malouet et de Clermont-Tonnerre parlèrent aussi contre la
réunion, de manière à ne laisser aucun moyen de réplique à leurs
adversaires. Ils firent également sentir l'injustice de retenir
captifs des citoyens contre lesquels on n'alléguait aucune charge. Ces
raisons déterminèrent l'Assemblée à ajourner la demande de la réunion
à la France et à décréter l'élargissement des détenus d'Orange, à la
charge de tenir la ville pour prison, sous la sauvegarde de la nation
française, qui se chargeait de pourvoir à la subsistance des ouvriers
qui pourraient se trouver parmi eux.

Cependant, les auteurs des troubles d'Avignon ne s'endormaient pas.
Ils tentèrent de nouveaux moyens pour entraîner dans leur parti le
comtat Venaissin. Furieux de ne pouvoir y exciter de soulèvement, ils
parvinrent à opérer un mouvement dans la petite ville de Thor, et sans
les milices du pays, il y aurait eu beaucoup de sang répandu. Les
chefs de ces milices profitèrent de cette réunion pour délivrer
Cavaillon du joug affreux sous lequel cette ville gémissait. Une
troupe de bandits s'y étaient emparés de l'autorité, et avaient mis à
sa tête un nommé Tournal, ancien soldat, qui correspondait avec les
municipaux d'Avignon. Ce scélérat, pour imprimer la terreur dans la
ville, y avait fait élever une énorme potence, en face de la Commune,
et y avait fait enfoncer huit crochets de fer, en distribuant en même
temps dans la ville des listes de proscription. Toutes les milices des
cantons voisins, réunies au nombre de trois mille hommes, entrèrent à
Cavaillon, firent abattre la potence, rétablirent l'ordre dans la
ville, et livrèrent à la justice l'auteur de tous ces maux. Ils
voulaient ensuite aller délivrer Avignon de ses oppresseurs, mais M.
d'Aimar, maire de cette ville, craignant qu'il n'en résultât de plus
grands malheurs, parvint à les en détourner. Les municipaux
continuaient à y entretenir une fermentation habituelle, et, sous le
prétexte de veiller à la sûreté publique, ils imposaient des taxes
énormes sur les citoyens présents et absents.

On se plaignait, de toutes les parties du royaume, du refus que
faisaient les paysans de payer les droits de dîme et de champart,
qu'ils ne devaient cesser d'acquitter qu'à l'établissement du mode de
remboursement. L'Assemblée décréta que les particuliers seraient
autorisés à se faire payer en employant les voies légales. Mais ce
décret était véritablement illusoire; pas une municipalité n'eût osé
les employer, de peur de se compromettre et d'en être elle-même
victime. Les impôts ne se payaient plus; les désordres se
multipliaient, et il y eut dans plusieurs endroits du royaume, et
nommément à Lyon, des mouvements séditieux qu'on eut bien de la peine
à réprimer. Le pouvoir, qui avait été remis entre les mains des
municipalités, étant exercé par des hommes effrayés et peu jaloux de
remplir leurs devoirs, il devenait impossible de remédier à tous ces
désordres. Plusieurs municipalités s'arrogeaient le droit d'ouvrir les
lettres, même celles des puissances étrangères, et arrêtaient les
voyageurs qui avaient le malheur de leur être suspects. Celles du
Dauphiné, voisines de la Savoie, encore plus ardentes et plus
inquiètes que les autres, signalaient leur patriotisme par des
arrestations continuelles. La conduite de l'Assemblée vis-à-vis de la
municipalité de Montauban n'était pas propre à les engager à se bien
conduire.

Les agitateurs de cette ville ne pouvaient pardonner à la municipalité
d'y maintenir l'ordre et la tranquillité. D'autre part, la garde
nationale, furieuse d'avoir vu retirer les clefs de l'arsenal à M.
Dupuis-Montbrun, son commandant et ardent patriote, avait excité un
mouvement dans la ville, qui fut, il est vrai, promptement réprimé,
mais où il y eut du sang répandu. La garde nationale envoya à
l'Assemblée une dénonciation contre la municipalité. Cette
dénonciation, quoique anonyme, à l'exception de la lettre de M.
Dupuis-Montbrun, n'en fut pas moins accueillie avec empressement par
l'Assemblée.

Le comité des rapports, chargé de l'examen de cette affaire, commença
par écarter l'information du juge de Montauban. Il avait cependant
pris la précaution, pour éviter tout soupçon, d'appeler des adjoints
protestants, et de les faire déposer alternativement avec les
catholiques; mais l'Assemblée ne pouvait pardonner à cette
municipalité l'attachement qu'elle conservait pour la personne du Roi,
et sa demande pour la conservation de la religion catholique, de son
évêché et de son séminaire. On obtint à grand'peine que l'Assemblée
entendit le maire et le procureur-syndic de la Commune, qui étaient
venus à Paris pour se justifier. On ne leur avait pas même communiqué
les charges portées contre eux, au nombre de _trente_, et on voulait
les juger sans les entendre.

L'abbé Maury et M. de Cazalès ne purent parvenir à faire écouter les
preuves qu'ils opposèrent aux griefs qu'on imputait à la municipalité.
Ce fut avec bien de la peine qu'ils obtinrent un délai de deux jours,
quoiqu'il fût évidemment impossible de répondre en si peu de temps à
un aussi grand nombre d'imputations. «Point de délais, s'écria Charles
de Lameth; il y a longtemps qu'ils auraient dû être jugés dans le sens
de la Révolution.» Ce mot fit une telle horreur à l'Assemblée, qu'il
fut obligé d'interpréter le sens de l'imprécation qu'il n'avait pas eu
honte de proférer.

Le jugement était prononcé d'avance. Les preuves fournies par la
municipalité ne furent point écoutées; on donna gain de cause à la
garde nationale; et ce fut au milieu du vacarme le plus violent que
fut prononcé le décret qui suspendait la municipalité et renvoyait
l'information devant le tribunal criminel de Toulouse. Les galeries,
qui avaient participé au désordre qui régnait dans l'Assemblée,
applaudirent par des acclamations et des battements de mains au décret
qui venait d'être prononcé.



CHAPITRE V

ANNÉE 1790


LA FÉDÉRATION

Après l'acceptation du décret sur la fédération générale du royaume,
au 14 juillet, l'Assemblée s'occupa de régler tout ce qui concernait
cette cérémonie.

Elle décréta que personne ne pourrait avoir à la fois le commandement
de la garde nationale de plusieurs départements, se réservant même de
délibérer s'il ne serait pas plus utile de le restreindre à chaque
district. Cet article était un effet de la frayeur que lui causait
l'influence d'officiers considérés dans leurs départements, et dont la
réunion à Paris ne la laissait pas sans inquiétude.

Elle décida que chaque district du royaume enverrait un homme sur
deux cents, élu par des députés rassemblés à cet effet; que chaque
régiment députerait un officier et un bas officier, résidant au corps
et pris par ancienneté de service, ainsi que quatre soldats par
régiment d'infanterie, et deux cavaliers par régiment de cavalerie;
que tous les autres corps de l'armée députeraient dans les mêmes
proportions, pour chaque corps à pied ou à cheval. Le régiment du Roi
et celui des gardes-suisses eurent une double représentation, en
raison de leur nombre. Tous les corps quelconques existant dans le
royaume et non réunis, la maison militaire du Roi ou des Princes,
devaient être représentés par le plus ancien officier desdits corps.

Le génie, la marine, les invalides, les commissaires des guerres, les
lieutenants des maréchaux de France et la gendarmerie de toute la
France, devaient être représentés par des députés pris dans chacun de
ces corps par ancienneté de service, ainsi que le connétable.

Les maréchaux de France, lieutenants généraux, maréchaux de camp, et
les officiers de marine correspondant à ces différents grades, le
devaient être par les plus anciens officiers de chacun de ces grades.
M. de Champagny demanda et obtint, malgré l'opposition de M. de
Lameth, que M. d'Albert de Rioms assisterait à la Fédération comme
représentant son escadre.

Il y eut de grands débats à l'Assemblée sur le cérémonial de la
Fédération, et nommément pour décider si le Roi prendrait le titre de
Roi des Français, ou celui de premier citoyen français; s'il aurait
celui de chef de l'armée et de toutes les gardes nationales du
royaume; quelle serait la nature du serment qu'il prêterait; et si
tout autre que le Roi aurait une place distinguée à la Fédération.

L'abbé Maury et M. de Cazalès firent sentir vivement l'inconvénient de
pareils débats, et représentèrent avec force que c'était blesser la
majesté royale que de mettre en question si, dans une monarchie
héréditaire, le Roi avait besoin d'un décret pour être chef suprême
des forces nationales, et qu'il était inconcevable de mettre en doute
si une famille appelée successivement au trône pouvait être confondue
dans la foule des citoyens. «Le Roi, ajoutèrent-ils, ne doit point
prêter de serment différent à la nation.»--«C'est à lui, s'écria M. de
Folleville, à dicter lui-même le serment qu'il doit prêter.»--«Et
comme nos rois, dit M. Malouet, tiennent leur pouvoir de la nation,
avant l'établissement des lois actuelles, il doit y être dit
expressément que le pouvoir lui est délégué par la nation et la loi
constitutionnelle.»

Cet argument, qui donnait à la nation et au Roi des droits antérieurs
à l'existence de l'Assemblée, fut écarté et combattu par Barnave. En
conséquence, l'Assemblée décréta que le Roi serait prié de prendre le
commandement des gardes nationales et autres troupes du royaume, et de
nommer les officiers qui exerceraient le commandement sous ses ordres;
qu'à la Fédération du 14 juillet le président serait placé à la droite
du Roi, _sans intermédiaire_, et les députés à la gauche et à la
droite du Roi, sans distinction; et que Sa Majesté serait priée de
donner des ordres pour que sa famille fût placée convenablement;
qu'aussitôt que le serment aurait été prêté par les députés des gardes
nationales et autres troupes du royaume, le président prononcerait,
debout et à haute voix, le serment du 4 février; que celui du Roi
serait conçu en ces termes: «Moi, Roi des Français, je jure d'employer
tout le pouvoir qui m'est délégué par les lois constitutionnelles de
l'État, à maintenir la Constitution décrétée par l'Assemblée nationale
et sanctionnée par moi.»

Pendant la discussion sur le cérémonial de la Fédération, Mgr l'évêque
de Clermont déclara qu'il exceptait expressément du serment qu'il
allait prononcer les objets qui dépendaient de la puissance
spirituelle; que toute feinte serait un crime pour un homme revêtu de
son caractère, et que cette exception était le plus sûr garant de sa
fidélité à ce qu'il aurait juré. Tous les évêques du côté droit, et un
grand nombre d'ecclésiastiques et de laïques, se levèrent aussitôt
pour déclarer leur adhésion aux sentiments de Mgr l'évêque de
Clermont.

Les Parisiens se crurent aussi obligés de faire une adresse aux
Français pour les inviter à se rallier tous ensemble autour de la loi,
le jour de la Fédération générale, pour contribuer à l'établissement
de la Constitution. «Nous aurions été de bien bon coeur jurer avec
vous cette belle alliance, disaient-ils, où nous nous confondrons
tous, sous le nom seul de Français, même jusqu'aux extrémités de la
France, si nous ne possédions dans nos murs nos législateurs, et le
Roi. Serrons-nous tous autour d'eux à cette belle époque du 14
juillet, jour où nous aurons conquis la liberté. Jurons de la
maintenir; et que toute la France retentisse des cris répétés de:
Vivent la nation, la loi et le Roi!» Cette adresse fut signée par MM.
de la Fayette et Bailly, Charron, président de la Commune, Lafitte et
Pastoret, secrétaires, et par les citoyens assemblés des districts de
Paris.

Il fallait bien que, dans cette circonstance, l'Assemblée honorât la
conduite des vainqueurs de la Bastille. Aussi décréta-t-elle que,
pleine d'estime pour leur courage, il leur serait accordé une place
honorable à la Fédération de Juillet; qu'on fournirait à chacun d'eux
un uniforme complet, ainsi qu'un armement; qu'il serait inscrit sur la
lame du sabre et sur le canon du fusil: «_Donné à... vainqueur de la
Bastille_»; qu'on donnerait un brevet honorable à chacun d'eux et aux
veuves de ceux qui y avaient péri.

M. le duc d'Orléans fit remettre une lettre à l'Assemblée par M. de
la Touche, pour la prévenir que sa mission était finie. Il avait écrit
au Roi qu'il se préparait à revenir à Paris; mais M. de la Fayette lui
avait fait dire par M. de Boinville, son aide de camp, que son nom
pouvant encore servir à exciter de nouveaux troubles, il croyait utile
qu'il prolongeât son séjour en Angleterre. Le prince priait
l'Assemblée de lui intimer ses ordres à cet égard; et que s'il n'en
recevait point de réponse, il regarderait comme non avenue la démarche
de M. de Boinville.

M. de la Fayette répliqua que les mêmes raisons qui avaient déterminé
M. le duc d'Orléans à s'éloigner subsistant toujours, il avait cru
plus prudent de l'engager à ne pas revenir encore, pour ôter tout
sujet d'inquiétude dans un aussi beau jour que celui de la Fédération;
qu'il était loin d'en avoir, et qu'il pouvait même assurer que plus on
en approchait, plus il se confirmait dans l'idée qu'elle se passerait
dans la plus grande tranquillité. M. le duc de Biron demanda alors que
si nul accusateur ne se faisait connaître, M. le duc d'Orléans vînt
rendre compte de sa conduite et assister à la Fédération. L'Assemblée
ayant passé à l'ordre du jour, M. le duc d'Orléans revint à Paris.

En arrivant, il alla aux Tuileries faire sa cour au Roi et à la
Reine. Cette princesse, qui n'avait pas vu le duc d'Orléans depuis son
départ de Versailles, éprouva une vive émotion. Elle se contint
cependant, et eut même le courage de lui adresser quelques paroles,
auxquelles il répondit avec un embarras qu'il lui fut impossible de
dissimuler. Il fut ensuite à l'Assemblée, et y prononça un discours
qui fut extrêmement applaudi. Il y protesta de nouveau de son amour
pour la liberté, de son attachement au Roi et à la Constitution;
exprima le bonheur qu'il éprouvait d'attacher son nom à une époque
qu'il regardait comme la plus grande et la plus heureuse de toutes les
époques de la nation française, et prononça ensuite le serment du 4
février.

Dès qu'il fut décidé que la Fédération aurait lieu au Champ de Mars,
on s'empressa d'y faire les préparatifs nécessaires pour y réunir une
assemblée aussi nombreuse; et comme le temps pressait, on invita les
citoyens à aider les ouvriers, pour que tous les travaux fussent
terminés avant le jour de la cérémonie. Un zèle patriotique s'empara
de toutes les têtes des amateurs de la Révolution. Chacun voulait
avoir part à l'ouvrage; c'était la terre sacrée, malheur à celui qui
n'y aurait pas mis la main! Les dames mêmes se faisaient conduire en
carrosse pour charger la brouette; et toute personne qui aurait passé
tranquillement près du Champ de Mars sans s'y arrêter courait risque
d'être insultée. C'était une exaltation dont on ne peut se faire
d'idée. Elle alla jusqu'à forcer les religieux à sortir de leurs
couvents et à traverser Paris, la pelle sur le dos, conduits par une
multitude de peuple, pour aller travailler au Champ de Mars. Les
religieuses elles-mêmes, menacées, se crurent obligées d'y envoyer
leurs tourières.

On voyait à la fois à l'ouvrage des ouvriers, des bourgeois, des
chartreux et autres religieux de différents ordres, des militaires, de
belles dames, des hommes et des femmes de toutes les classes et de
tous les états de la société, travailler suivant leurs facultés. Les
uns dissimulaient les sentiments que leur faisait éprouver la
contrainte à laquelle on les condamnait; les autres s'y livraient avec
l'élan du patriotisme, auquel se joignait le plaisir d'insulter ceux
qu'ils supposaient éloignés de partager leurs sentiments. On entendait
de temps en temps les cris répétés de: «Vive la Nation! Les
aristocrates à la lanterne!» et les «Ça ira», etc, etc., appelés
hymnes patriotiques par les dames passionnées pour la Révolution.
Plusieurs d'entre elles, même de la plus haute classe de la société,
s'y fatiguèrent tellement, qu'elles en tombèrent malades, et finirent
par être victimes de leur zèle patriotique.

Les fédérés arrivèrent à Paris dans des dispositions bien opposées à
celles qu'en attendait l'Assemblée. La plupart, sincèrement attachés
au Roi, manifestaient hautement leurs sentiments, et se conduisirent
parfaitement depuis leur arrivée jusqu'au moment de leur départ. La
fédération de l'armée partageait les mêmes sentiments et témoignait
publiquement son respect et son attachement pour la personne du Roi et
pour toute la famille royale. L'Assemblée commença à en prendre de
l'inquiétude, et se repentit d'avoir attiré à Paris une réunion
d'hommes dont les sentiments se trouvaient si opposés à ceux qu'elle
avait espéré y rencontrer.

Tous les ouvrages relatifs à la Fédération furent exécutés avec une
telle rapidité, que tout se trouvait prêt quelques jours avant la
cérémonie. On avait établi dans le pourtour du Champ de Mars trente
rangs de gradins, où chaque spectateur pouvait être assis commodément;
et il y avait encore de la place par derrière pour des spectateurs
debout. Au milieu du Champ de Mars était l'autel de la patrie, dont
les quatre faces étaient chargées de figures et d'inscriptions
analogues à la circonstance. Le terrain de l'École militaire était un
amphithéâtre de gradins, qui devaient être occupés par les corps
civils, les personnes de la Cour et les suppléants de l'Assemblée. Il
était surmonté par les siéges du Roi et de l'Assemblée, et couvert
d'un coutil orné de flammes et des couleurs nationales. Au-dessus du
trône du Roi, élevé de quelques pouces au-dessus du fauteuil du
président, flottait le pavillon blanc. On avait élevé une estrade
derrière le trône du Roi et les siéges des députés, pour la Reine et
la famille royale. Les fédérés devaient être placés en ligne
elliptique dans l'intérieur de l'enceinte; la garde nationale était
entre eux, et les gradins de côté; les militaires, et les officiers à
leur tête, occupaient le milieu du Champ de Mars.

La veille de la Fédération, le Roi passa en revue les fédérés des
départements. On les faisait défiler devant lui et la famille royale,
au pied du grand escalier des Tuileries. Le Roi demandait le nom de
chaque députation, et parlait à chacun de ses membres avec une bonté
qui redoubla encore leur attachement. La Reine leur présenta ses
enfants et leur dit quelques mots avec cette grâce qui ajoutait un
nouveau prix à tout ce qu'elle disait. Transportés de joie, ils
entrèrent dans les Tuileries aux cris de: «Vivent le Roi, la Reine,
Mgr le Dauphin et la famille royale!» Le Roi s'y promena sans gardes,
avec sa famille, suivi d'un peuple immense et entouré des fédérés, qui
continrent tellement les malveillants, que pas un n'osa s'écarter de
son devoir.

Chacun voulait voir la cérémonie de la Fédération, et la peur de ne
pas trouver de place détermina un grand nombre de personnes à passer
la nuit au Champ de Mars, les uns excités par un zèle patriotique, et
les autres par la curiosité qu'inspirait un spectacle aussi
extraordinaire. La pluie qui tombait par torrents ne diminua pas le
zèle de chacun, et toutes les places se trouvèrent remplies. Une foule
immense était derrière, et les coteaux de Passy et de Chaillot étaient
également couverts de spectateurs. Les parapluies de diverses couleurs
que nécessitait la pluie continuelle faisaient aussi un singulier
effet. C'était le coup d'oeil le plus extraordinaire, et qui aurait
été magnifique s'il eût été éclairé par le soleil d'un beau jour.

Le cortége se mit en marche à six heures du matin, et parcourut les
rues centrales de la capitale pour se rendre au Champ de Mars par le
Cours-la-Reine. Pour y arriver commodément, on avait construit un pont
de bateaux à son extrémité. Deux compagnies de volontaires ouvraient
la marche; elles étaient suivies du corps municipal, des électeurs et
des présidents de district. Des chasseurs et des vétérans précédaient
ensuite les quarante-deux premiers départements, marchant par ordre
alphabétique, chacun étant précédé de sa bannière où était inscrit le
nom de son département, et ayant son oriflamme propre. Les officiers
portaient l'épée nue. Les troupes de ligne venaient ensuite, et l'on y
distinguait avec plaisir les gardes du corps, les carabiniers, les
hussards et l'artillerie. Elles avaient à leur tête MM. de Ségur et de
Mailly, maréchaux de France, suivis des lieutenants généraux et des
maréchaux de camp, précédés de l'oriflamme. La marine, commandée par
le comte d'Estaing, marchait ensuite; puis les quarante et un derniers
départements, suivis de chasseurs et d'une compagnie de cavalerie qui
fermait la marche.

Le ciel ne fut pas favorable à la fête. Les averses se succédaient
continuellement; des torrents d'eau inondaient les rues, et la pluie
ne cessa d'accompagner les bataillons tout le temps de leur marche.
Quoique trempés jusqu'aux os, ils ne laissèrent échapper aucune
plainte, et l'ordre de la marche n'en fut pas dérangé un instant. Les
spectateurs bordaient leur passage; les croisées étaient garnies d'un
monde prodigieux, et le reste de la ville déserte présentait le
spectacle le plus extraordinaire.

La colonne n'arriva qu'à midi à la place Louis XV. L'Assemblée s'y
rendit, le président à la tête, marchant entre deux haies de drapeaux
qui les escortèrent jusqu'au Champ de Mars, où leur arrivée et celle
du Roi furent annoncées par des salves d'artillerie.

Le Roi arriva le dernier, avec la famille royale, en grande
cérémonie, et accompagné d'un nombreux cortége. Quand chacun fut
placé, l'évêque d'Autun, qui officiait, fit la bénédiction des
drapeaux et célébra la messe immédiatement après; elle ne commença
qu'à quatre heures. A l'élévation, M. de la Fayette, nommé par le Roi
major général de la fédération, donna le signal du serment, monta à
l'autel et le prononça; à l'instant, tous les sabres furent tirés et
les mains levées. M. de la Fayette vint alors avertir le Roi que
c'était le moment de prononcer le serment. La pluie tombait à grands
flots, et un grand nombre de spectateurs qui étaient inondés
cherchaient à en diminuer l'effet, en étendant leurs parapluies. Comme
ils empêchaient de voir le Roi, la multitude se mit à crier: «A bas, à
bas les parapluies!» M. de la Fayette, qui n'entendit d'abord que les
mots: _A bas_, crut probablement que ce cri le regardait; il hésita un
moment, et sa pâleur ordinaire redoubla sensiblement; mais, rassuré
promptement, il continua sa marche et arriva au Roi, qui prononça la
formule du serment. M. de Bonnai, président de l'Assemblée, la répéta,
et avec lui trois cent mille voix. La Reine éleva plusieurs fois entre
ses bras Mgr le Dauphin pour le faire voir au peuple et à l'armée, qui
fit éclater des démonstrations de joie et d'amour pour le Roi et la
famille royale.

Les personnes sincèrement attachées à la religion virent avec peine
que, dans une cérémonie qui n'était rien moins que religieuse, et où
l'attention se portait uniquement sur un spectacle aussi
extraordinaire que celui dont on était témoin, on ne se fût pas borné
à faire prêter le serment sur les saints Évangiles, plutôt que
d'exposer à une sorte de profanation les mystères les plus augustes de
notre religion.

Après la cérémonie, une partie des fédérés alla dîner au château de
la Muette, où l'on avait préparé des tables pour les recevoir.
D'autres revinrent à Paris, et quelques-uns repartirent le soir même
pour leurs provinces. M. de la Fayette se rendit à la Muette, où on
lui prodigua, comme au Champ de Mars, les témoignages d'idolâtrie
populaire dont M. Necker avait été l'objet l'année précédente. Il
était alors à l'apogée de sa gloire; elle eut la durée de la faveur
populaire, et ne lui laissa que le regret de n'avoir pas su profiter
de sa position pour sauver son Roi et sa patrie des dangers qui les
menaçaient. Sous le nom de liberté, qu'il prononçait avec tant de
complaisance, la France était livrée à l'anarchie la plus complète, et
tout ce qui y existait de gens honnêtes et vertueux gémissait sous le
joug le plus tyrannique.

Le Roi retourna aux Tuileries aux cris répétés de: «Vivent le Roi et
la famille royale!» Le duc de Villequier et plusieurs autres personnes
sensées, qui épiaient avec soin la disposition des esprits, pensaient
que le Roi pouvait tirer parti de cette journée, et auraient voulu
qu'il montât à cheval, et qu'au lieu de prêter le serment exigé, il
déclarât au milieu du Champ de Mars qu'étant pour cette fois à la tête
de l'élite de la nation, il lui représentait qu'il trouvait un
inconvénient réel à jurer fidélité à une Constitution qui n'était pas
encore terminée, et dont l'ensemble pouvait seul démontrer les
avantages et les inconvénients; qu'il était prêt, après cette
observation, à faire le serment d'observer les articles décrétés, si
la nation réunie lui en témoignait le désir. Le Roi consulta
probablement son conseil. Les hommes qui le composaient n'avaient pas
assez d'énergie pour oser risquer une pareille démarche, et ils l'en
auront sûrement détourné, sous le prétexte des dangers qu'elle pouvait
entraîner. La suite des événements donna malheureusement lieu de se
repentir de n'avoir pas saisi cette occasion.

Le Roi vint s'établir à Paris quelques jours avant la Fédération, et y
resta jusqu'au départ des fédérés. Leurs Majestés, pour répondre au
désir que ceux-ci témoignaient de voir toute la famille royale,
dînaient tous les jours avec eux en public, à l'exception de Mgr le
Dauphin, qui, trop jeune encore, mangeait à ses heures particulières
dans sa chambre. La joie était peinte sur les visages des fédérés, qui
ne perdaient aucune occasion de témoigner au Roi leur respect et leur
attachement. La sensibilité que leur en témoignait la famille royale,
et la bonté avec laquelle elle leur parlait, les y attachaient encore
davantage. Elle les questionnait sur leurs provinces, leur disait des
choses aimables sur chacune, et augmentait de jour en jour le désir
que l'on avait de les y posséder.

Ils avaient un extrême plaisir à voir Mgr le Dauphin. Il descendait à
trois heures dans mon appartement. On ouvrait les fenêtres du salon
qui donnaient sur la galerie, et il se présentait fréquemment au petit
balcon qui était sur le perron de l'escalier par lequel on y
descendait. Il disait en passant un petit mot à l'un et à l'autre, et
retournait ensuite jouer dans le salon, où l'on pouvait facilement
l'apercevoir.

S'amusant un jour à arracher quelques feuilles d'un lilas qui était
sur le balcon, un fédéré lui demanda de les lui donner pour garder
toute sa vie quelque chose qu'il tiendrait de sa main. Sa demande eut
l'effet de l'électricité. Chaque fédéré voulut en avoir une, et en un
instant l'arbuste fut dépouillé aux cris de: «Vivent le Roi, la Reine
et Mgr le Dauphin!» Sa gaieté, sa beauté, sa grâce, ses manières
enjouées et engageantes lui gagnaient tous les coeurs. Il allait tous
les jours à cinq heures à son petit jardin des Tuileries. Les fédérés
demandèrent avec instance qu'il leur fût permis d'y entrer. On le leur
accorda, sous la condition qu'ils n'entreraient qu'un certain nombre à
la fois, pour ne pas fatiguer le jeune prince par trop de monde dans
un aussi petit espace, et qu'ils se renouvelleraient successivement
tout le temps que durerait la promenade. Il leur parlait souvent et
toujours avec une naïveté si aimable, qu'ils en sortaient tous
enchantés. On ne se fait pas d'idée du dévouement qu'ils témoignaient
pour la personne du Roi, et des voeux qu'ils formaient pour la
conservation de cet aimable enfant. Chaque députation témoignait le
désir le plus vif de voir le Roi parcourir ses provinces: «Venez,
disait à ce jeune prince la députation du Dauphiné, venez dans votre
province du Dauphiné. Votre nom vous rend notre possession, et nous
saurons bien vous y défendre contre vos ennemis.»--«N'oubliez jamais,
Monseigneur, lui dirent les Normands à leur tour, que vous avez porté
le nom de notre province, et que les Normands ont été et seront
toujours fidèles à leur Roi.» Chaque fédération s'empressait de
témoigner son attachement; et il était impossible de ne pas être
touché de l'expression de leurs sentiments, et de l'attendrissement
qu'ils éprouvaient en considérant ce jeune prince, qu'ils ne pouvaient
se lasser de regarder.

Chacun s'empressa de fêter les fédérés. Il y eut plusieurs
réjouissances en leur honneur: des danses, des spectacles et des
joutes sur la rivière. Ils se conduisirent avec une mesure parfaite,
ne perdant aucune occasion de montrer leur respect et leur attachement
pour la famille royale. Aucun des moyens qu'on employa pour les
séduire ne put faire varier leurs sentiments. Plusieurs d'entre eux
présentèrent même les adresses les plus touchantes à la famille
royale, entre autres ceux du Poitou et de l'Anjou, provinces dont la
conduite a si bien justifié les sentiments qu'ils témoignaient.

Le Roi passa en revue, à l'Étoile, chaque députation de l'armée.
Elles témoignèrent au Roi le plus vif attachement pour sa personne; et
les fédérés, qui étaient en grand nombre à cette revue, le supplièrent
de venir visiter chacune de ses provinces, l'assurant qu'il y
trouverait des coeurs qui sentiraient vivement le bienfait de sa
présence. La Reine était en calèche découverte avec Mgr le Dauphin,
Madame et Madame Élisabeth. Elle parlait à ceux qui en approchaient
avec une bonté et une affabilité qui lui gagna tous les coeurs. Ce
jour-là fut véritablement un jour de bonheur pour le Roi, la Reine et
ceux qui leur étaient dévoués. C'était une ivresse de sentiments; ce
fut le dernier beau jour de la Reine, qui, depuis cette époque, vit
chaque jour lui annoncer de nouveaux malheurs, et mettre à de
terribles épreuves son courage et sa fermeté.

Si le Roi eût profité de cette circonstance pour voyager dans ses
provinces et pour annoncer à cette revue qu'il allait se rendre au
voeu qu'elle lui exprimait par l'organe de ses députés; qu'il ne
voulait point d'autre garde que celle des habitants des lieux qu'il
allait parcourir, et qu'il ne voulait être accompagné dans ces voyages
que par les bons fédérés qui lui témoignaient tant d'attachement, il
eût déconcerté l'Assemblée et l'aurait mise dans la position d'avoir
recours à ses bontés. Mais il était écrit dans l'ordre de la
Providence que nous boirions le calice jusqu'à la lie. Le Roi était
malheureusement loin de se faire une idée de l'effet que sa présence
produirait dans les provinces; il craignait que le zèle de ses fidèles
serviteurs ne les entraînât trop loin, et que la résistance des
méchants n'occasionnât une guerre civile. Toutes ces considérations
l'empêchèrent de suivre le conseil qu'on lui donnait, de profiter
d'une occasion si favorable pour s'absenter de Paris. Le peu d'énergie
de la plupart de ses ministres, dont une partie craignait toujours de
porter atteinte à cette funeste liberté qui n'existait que de nom,
l'entretenait avec soin dans des idées aussi nuisibles à ses intérêts;
et cette funeste crainte, produite par trop de bonté, causa tous nos
malheurs. Le Roi avait celui d'avoir une trop grande défiance de
lui-même. Persuadé que les autres voyaient mieux que lui, il n'osait
prendre le parti que lui indiquaient la justesse de son esprit et la
bonté de son coeur. Mécontent de l'éducation qu'il avait reçue, il se
jugeait défavorablement, et ne se rendait pas la justice qu'il
méritait.

L'Assemblée était inquiète du parti qu'allait prendre le Roi; et, se
voyant perdue si le Roi quittait Paris, il n'y avait pas de moyen
qu'elle n'employât pour gagner les fédérés. Je n'ai pu douter de ces
craintes après le propos que tint Barnave dans la voiture du Roi, au
retour du malheureux voyage de Varennes. Il parlait avec Madame
Élisabeth des événements de la Révolution, et nommément de la
fédération; et sur ce que cette princesse parlait des vues qu'avait
eues l'Assemblée en la décrétant: «Ah! Madame, ne vous plaignez pas de
cette époque, car si le Roi en eût su profiter, nous étions tous
perdus.» On peut juger de l'impression que produisit un aveu aussi
remarquable dans des coeurs aussi profondément affligés que ceux de la
famille royale, dans la position où elle se trouvait en ce moment.



CHAPITRE VI

ANNÉE 1790

    Arrestations, dénonciations et décrets
    désorganisateurs.--Continuation des mesures pour anéantir
    l'autorité royale.--Des meurtres et des désordres dans les
    diverses parties du royaume.


On avait arrêté à Saint-Cloud deux individus, espèce d'illuminés,
nommés d'Hosier et Petit-Jean. Ils avaient l'air d'avoir la tête un
peu timbrée, et se rendirent suspects par les instances qu'ils firent
pour parler au Roi. On les fouilla, et l'on trouva sur leur poitrine
un billet par lequel ils mandaient au Roi de se confier à Dieu et à la
Sainte Vierge, et qu'il recouvrerait son autorité. Le hasard les avait
fait connaître à madame de Jumilhac. Ils la nommèrent dans leur
interrogatoire; et il n'en fallut pas davantage pour faire donner
l'ordre à deux capitaines de la garde nationale de Paris de l'aller
arrêter en Périgord, où elle était alors. Ils prirent trois cents
hommes à Limoges, arrivèrent à Jumilhac, et la conduisirent à Paris.
Ses réponses furent si simples et si naturelles, que, ne trouvant
aucune charge contre elle, on lui rendit la liberté, au grand
contentement des habitants de Jumilhac, qui, comblés de ses bienfaits
et pénétrés de reconnaissance, témoignaient la joie la plus vive de la
revoir au milieu d'eux.

M. de Clermont-Tonnerre saisit cette occasion pour se plaindre d'un
comité des recherches qui, établi de lui-même et sans aucune loi, se
permettait des arrestations si contraires à la liberté, s'arrogeait
des droits encore plus odieux que les lettres de cachet, et vexait
impunément toutes les classes des citoyens. Toute la partie saine de
l'Assemblée applaudit à ce discours, qui ne contribua pas peu à la
prompte liberté de madame de Jumilhac; mais le comité n'en continua
pas moins ses vexations ordinaires.

On avait arrêté sur les frontières M. de Bonne-Savardin, porteur d'un
écrit du comte de Maillebois à M. le comte d'Artois. Enfermé d'abord à
Pierre-en-Cise, il fut ensuite renvoyé à Paris par ordre du comité des
recherches. Il portait sur lui un petit livre dans lequel il se
rendait compte de toutes les actions de sa journée, et où il avait
écrit, entre autres, un dîner qu'il avait fait chez M. de
Saint-Priest. Le comité voulut trouver de l'identité entre ce dernier
et M. de Maillebois. M. de Bonne eut beau assurer que ces deux noms
n'avaient aucun rapport, et qu'il savait M. de Saint-Priest trop
opposé à tout projet de contre-révolution pour lui en proposer un de
ce genre; le nom de M. de Saint-Priest n'en fut pas moins ajouté, dans
l'acte d'accusation porté au Châtelet, à celui de MM. de Maillebois et
de Bonne-Savardin. On y joignit même l'inculpation de mépris pour
l'Assemblée nationale et ses décrets, quoique l'on ne pût en fournir
aucune preuve.

M. de Saint-Priest, ayant appris qu'à l'appui de cette dénonciation,
Brissot de Warville, journaliste et membre du comité des recherches,
promettait dans son journal de grands développements sur cette
assertion, se crut obligé, pour cette fois, de se plaindre à
l'Assemblée des calomnies dont il était journellement l'objet. Il lui
écrivit la lettre la plus noble pour lui représenter qu'ayant toujours
eu une conduite irréprochable dans les divers emplois qu'il avait
exercés, et étant, en ce moment, honoré de la confiance du Roi, il
croyait de son devoir, comme ministre, de repousser les inculpations
dont il était la victime; qu'il ne connaissait particulièrement ni M.
de Maillebois ni M. de Bonne-Savardin; qu'il n'avait jamais eu aucun
rapport de confiance avec eux; qu'il n'avait rien à se reprocher de
contraire à son serment d'être fidèle à la Constitution, et que la
conduite de toute sa vie était la preuve qu'il savait être fidèle à
ses serments.

On fit reparaître à cette occasion la dénonciation de la Commune
contre M. de Maillebois. Elle ne portait que sur des souvenirs de son
secrétaire, d'après lesquels ce seigneur aurait écrit qu'avec 2,500
Piémontais, 14,000 hommes fournis par l'Espagne, et le concours du duc
de Deux-Ponts, du margrave de Baden et du landgrave de Hesse, il se
chargeait de bloquer Paris, de subjuguer la France et d'amener la
nation à résipiscence. Il est difficile de croire qu'un homme d'esprit
et de talent, tel qu'était le comte de Maillebois, ait pu former un
pareil projet et l'envoyer au roi de Sardaigne et à M. le comte
d'Artois. D'après la dénonciation de la Commune et du comité, le
procureur du Roi au Châtelet rendit plainte contre MM. de Maillebois,
de Saint-Priest et de Bonne-Savardin.

L'Assemblée continuait par de nouveaux décrets à ôter au Roi le peu
d'autorité qui lui restait. Elle se chargea de l'organisation de
l'armée, de la décision des pensions, de la quotité des retraites, et
mit ce prince dans l'impossibilité de faire aucun bien, ni de remédier
aux désordres qui se commettaient journellement. Il sentait vivement
les blessures qu'en recevait son autorité, et vivait dans la
persuasion que tant de patience et de résignation, opposées à la
conduite de l'Assemblée, ouvriraient les yeux à la nation, et que sans
moyens violents elle reviendrait d'elle-même au gouvernement paternel
d'un roi qui ne voulait que son bonheur. Hélas! il se trompait, et les
factieux qui comprimaient la nation abusèrent de sa bonté pour
continuer leurs pratiques séditieuses, et entretenir l'aveuglement
d'un peuple égaré par l'appât du gain et par l'impunité des crimes
qu'il commettait journellement.

L'Assemblée ne pouvait pardonner à MM. de Saint-Priest, de la Luzerne
et de la Tour du Pin l'attachement qu'ils témoignaient au Roi, et les
représentations continuelles qu'ils lui adressaient sur les excès qui
se commettaient dans les provinces, dans les régiments et dans les
ports. Les dénonciations journalières qu'on se permettait contre eux
n'avaient d'autre but que de faire déclarer au Roi qu'ils avaient
perdu la confiance de la nation, et de le forcer à les remplacer par
des êtres plus soumis à la volonté de l'Assemblée, et moins attachés à
la personne de Sa Majesté.

M. Malouet, indigné des libelles atroces et incendiaires de Camille
Desmoulins, lesquels se débitaient même à la porte de l'Assemblée,
crut qu'il serait utile au bien public d'en dénoncer un contre sa
personne, dans lequel il se permettait les paroles les plus
outrageantes. Il représenta, avec sa fermeté ordinaire, les dangers
que pouvait courir chaque particulier, lorsqu'un journaliste ne
craignait pas de prêcher le meurtre, le pillage et l'incendie;
contraignant ainsi un représentant du peuple à porter sur lui des
armes pour la défense de sa vie; qu'il aurait dédaigné ces injures,
s'il n'avait espéré par là faire punir un être aussi dangereux pour la
société. Cet impudent était allé jusqu'à le menacer de le marquer à la
joue d'un fer chaud, comme un infâme galérien sorti du bagne de Brest.
Cette injure paraissant tenir de la folie, M. Malouet demanda que,
d'après le rapport des médecins, il fût enfermé, s'il y avait lieu,
dans une maison de fous, pour y être guéri; et, dans le cas contraire,
qu'on l'obligeât à se rétracter au greffe et dans son premier numéro;
à payer les frais du procès, et vingt mille francs d'amende
applicables aux pauvres de la charité maternelle, et que ladite
sentence, au nombre de quatre mille exemplaires, fût imprimée à ses
dépens et affichée à Paris, Brest, Toulon, et autres lieux où besoin
serait, sauf au procureur du Roi à prendre telles conclusions qu'il
lui plairait, pour la réparation due aux moeurs, aux lois, et à la
dignité d'un représentant de la nation.

Il dénonça encore, peu de temps après, un libelle de Marat, intitulé:
_C'en est fait de nous_, par lequel il proposait de s'assurer du Roi
et de Mgr le Dauphin; d'enfermer la Reine et Monsieur; de se défaire
de toutes les autorités, et d'abattre six cents têtes; qu'alors
seulement le peuple serait heureux, ne payerait plus d'impôts, et
jouirait d'une liberté dont il ne connaissait que le nom; que, sans
cette mesure, leurs ennemis les égorgeraient tous, eux, leurs femmes
et leurs enfants.

M. Malouet parla avec la plus grande éloquence sur le danger de
laisser courir de tels libelles, qui ne tendaient à rien moins qu'à
opérer une contre-révolution, par l'horreur qu'inspiraient de pareils
moyens. Il représenta fortement l'intérêt de chacun à ne pas laisser
égarer à ce point l'esprit du peuple, qui, du meurtre de celui qu'il
regardait comme son ennemi, passerait au massacre de ceux qui
voudraient réprimer les excès, et finirait par rendre la France un
théâtre de carnage et d'horreur. Il demanda de décréter que le
procureur du Roi fût mandé à la barre, séance tenante, pour recevoir
l'ordre de poursuivre comme criminels de lèse-nation les auteurs,
imprimeurs et colporteurs d'écrits propres à exciter l'insurrection du
peuple contre les lois, ainsi qu'au renversement de la Constitution.

Le discours de M. Malouet avait fait une telle impression, que le
décret passa sans opposition. Mais deux jours après, on présenta à
l'Assemblée un projet de législation criminelle dont Marat lui faisait
hommage. Camille Desmoulins profita de cette occasion pour se plaindre
de la sévérité avec laquelle on traitait les écrivains patriotes,
tandis qu'on laissait débiter sans aucune difficulté ceux du parti
opposé, tels que les _Actes des apôtres_, la _Gazette de Paris_, la
_Passion de Louis XVI_, etc., etc. C'était, selon lui, une mesure
intolérable de le traduire devant un tribunal, parce qu'il l'accusait
d'être contre-révolutionnaire.

«Serait-il possible, s'écria M. Malouet, qu'on pût justifier des
libelles qui provoquent au meurtre et au carnage, et à la dissolution
de toutes les autorités!»--«Je l'ose,» dit une voix qu'on reconnut
pour être celle de Camille Desmoulins. Le président ordonna de
l'arrêter; mais il se perdit dans la foule, et reparut l'instant
d'après dans la salle. Robespierre excusa sa conduite sur son extrême
sensibilité de se voir accusé de crime envers la nation, lui qui
journellement ne cessait d'être le défenseur de ses droits. Dubois de
Crancé se joignit à lui, et crut l'occasion favorable pour représenter
à l'Assemblée que le comité des recherches ayant accusé M. de
Saint-Priest d'être le complice de MM. de Maillebois et de
Bonne-Savardin, il fallait qu'elle fît déclarer au Roi, par le
président, qu'elle ne pouvait plus correspondre avec un ministre si
grièvement attaqué. Chacun garda le silence. Seul M. Desmeunier
démontra avec courage qu'on ne pouvait déplacer un ministre sans qu'il
fût accusé et jugé légalement, et qu'alors seulement, s'il était
trouvé coupable, il subirait la peine portée par la loi. Personne
n'osa répondre, et la motion de M. Dubois de Crancé n'eut aucune
suite.

Péthion, de son côté, dénonça le décret rendu contre les libellistes
comme ayant un effet rétroactif. «Une révolution n'est pas, dit-il, un
temps de calme; vous avez vous-même favorisé l'insurrection d'un grand
peuple; vous l'avez approuvée par vos décrets; je demande donc qu'on
ne donne aucune suite au dernier décret, jusqu'à ce que vous ayez
défini les crimes de lèse-nation et décrété la procédure par jury.»

M. Malouet répondit vainement qu'il n'y aurait plus alors ni paix ni
sûreté en France; que la nation demanderait compte un jour à
l'Assemblée des maux qu'elle aurait causés, et dont elle finirait par
être elle-même la victime. Il ne fut point écouté, et l'Assemblée,
sans égard à l'amendement qu'il avait proposé au décret incriminé,
pour en éloigner tout arbitraire, proclama qu'il ne pourrait être
intenté aucune action, ni être dirigé aucune poursuite contre les
écrits publiés jusqu'à ce jour sur les affaires publiques, sauf
l'écrit intitulé: _C'en est fait de nous_; mais qu'indignée de la
licence des écrivains, elle chargeait son comité de constitution et
celui de jurisprudence criminelle réunis de lui proposer un mode
d'exécution du décret rendu contre les libellistes.

Le tumulte avait été si grand, qu'il fut impossible aux trois quarts
de l'Assemblée d'entendre la rédaction du décret. On avait compté
qu'il y serait ajouté qu'on proposerait ce mode d'exécution dans le
plus bref délai. MM. Malouet et Dupont de Nemours, ayant constaté
cette omission, demandèrent qu'on la réparât; mais l'Assemblée refusa
opiniâtrément de rien changer au décret prononcé.

On s'apercevait sensiblement des progrès de l'émigration. On s'en
plaignit à l'Assemblée, qui délibéra sur les moyens d'y remédier. «Il
en est un aussi simple qu'immanquable, dit M. de Murinais; rendez la
paix à la France; ramenez-y l'ordre et la justice, et il n'y aura plus
d'émigration.» Les factieux qui dominaient l'Assemblée étaient loin de
l'agréer, sachant mieux que personne que ce n'était qu'au sein du
trouble et de la confusion qu'ils pouvaient réaliser les projets
qu'ils avaient formés pour la destruction de la religion et de la
monarchie.

M. de Bonne-Savardin occasionna de grandes rumeurs dans l'Assemblée
par sa fuite de la prison de l'Abbaye. Craignant avec raison de ne
pouvoir éviter d'être découvert, et voulant se mettre en sûreté, il
fut trouver l'abbé de Barmond, membre du côté droit de l'Assemblée, et
connu par sa bienfaisance; il le supplia de lui donner pour quelques
jours un asile dans sa maison. L'abbé de Barmond, craignant de se
compromettre, eut de la peine à s'y décider; mais son bon coeur
l'emporta.

L'abbé de Barmond allait partir pour les eaux. M. de Bonne, l'ayant
appris, lui demanda avec tant d'instances de l'emmener avec lui, qu'il
ne put s'y refuser, quoiqu'il eût déjà dans sa voiture un fédéré,
qu'il ramenait dans son pays. Dénoncé par un quidam, qu'on crut être
son domestique, l'abbé de Barmond fut suivi par MM. Mestre et Julien,
aides de camp de M. de la Fayette, qui, rencontrant sa voiture près de
Châlons, prirent les devants, prévinrent la municipalité et firent
arrêter les voyageurs. On ne leur trouva d'autres papiers que des
lettres pour M. le cardinal de Rohan, dont M. Égys était porteur.

L'Assemblée, instruite de cet événement, ordonna que les voyageurs
seraient ramenés à Paris; que MM. Égys et de Bonne-Savardin seraient
conduits séparément dans les prisons de cette ville, et que l'abbé de
Barmond resterait dans sa maison jusqu'à ce que l'Assemblée eût statué
sur son sort.

L'abbé d'Aimar assura que M. Égys n'était pour rien dans cette
affaire; qu'il ne connaissait pas même l'abbé de Barmond, qui s'était
chargé, à sa sollicitation, de le ramener dans son pays; qu'on pouvait
s'assurer de sa personne, mais qu'il ne méritait pas d'être traité en
criminel. On n'eut aucun égard à ses représentations, et il n'en fut
pas moins conduit en prison.

Quand l'abbé de Barmond fut arrivé à Paris, on le manda à la barre de
l'Assemblée, et il y fut conduit de manière à attirer sur lui tous les
regards. Une foule tumultueuse entoura sa voiture, et l'on eut
beaucoup de peine à l'écarter. Il avoua naturellement qu'il avait
manqué de prudence dans cette occasion, mais qu'ayant passé sa vie à
secourir les malheureux et les opprimés, il n'avait pu se défendre
d'un sentiment de pitié pour un homme emprisonné depuis trois mois par
les ordres d'un tribunal illégal, sans qu'on eût pu trouver de preuves
contre lui; qu'il n'avait jamais connu M. de Maillebois, ni M. de
Bonne-Savardin; que la sensibilité l'avait emporté sur la prudence, et
qu'il n'avait pas autre chose à dire pour sa justification.

MM. Duport du Tertre et de Frondeville défendirent avec chaleur l'abbé
de Barmond. Le dernier, après avoir insisté sur l'illégalité des
dépositions du comité des recherches, la terreur des gens de bien, ne
put retenir son indignation en comparant la sévérité avec laquelle on
traitait l'abbé de Barmond, et l'indulgence que l'on avait pour les
assassins de la famille royale, dont plusieurs siégeaient peut-être
parmi les membres de l'Assemblée. Cette phrase excita la rumeur la
plus violente. Les deux partis de l'Assemblée se livrèrent aux
personnalités les plus fortes, et au milieu du vacarme et des cris de
chacun, M. de Frondeville fut censuré pour avoir fait entendre son
opinion. Un grand nombre de membres du côté droit demandèrent à
partager sa censure, adhérant d'esprit et de coeur au discours qu'il
avait prononcé; et pendant tout ce tumulte, l'Assemblée décréta que le
comité des recherches serait chargé de l'examen des pièces relatives à
l'affaire de l'abbé de Barmond, pour lui en rendre compte sous huit
jours, et qu'il resterait en arrestation jusqu'à ce qu'il en fût
autrement ordonné.

Dès le lendemain, M. de Frondeville fit imprimer et distribuer
gratuitement son discours, avec une épigraphe et un avant-propos qui
exprimaient positivement qu'il s'honorait de la censure qu'il avait
encourue la veille. M. Goupil de Préfeln dénonça ce discours comme un
libelle dangereux, et conclut, ainsi que Barnave, qu'un pareil manque
de respect pour l'Assemblée ne méritait pas moins de huit jours de
prison, peine encore bien douce pour un pareil délit.

M. de Faucigny, ne pouvant retenir son indignation, s'écria: «C'est
par trop fort! c'est la guerre de la majorité contre la minorité; et
nous n'avons plus d'autre parti que de tomber le sabre à la main sur
ces gaillards-là.» La colère du côté gauche fut à son comble, et
Barnave demanda au président de s'assurer sur-le-champ de la personne
de M. de Faucigny.

M. de Frondeville, affligé d'une scène aussi fâcheuse que celle qui
venait de se passer, demanda sur-le-champ la parole, se reconnut
coupable d'y avoir donné lieu par son écrit, en témoigna son regret à
l'Assemblée, et demanda instamment que la punition tombât sur lui
seul, puisqu'il était la cause de l'emportement d'une tête aussi vive
et aussi exaltée que l'était celle de M. de Faucigny. La manière
franche avec laquelle M. de Frondeville reconnut sa faute désarma
l'Assemblée, et elle se contenta de le condamner aux arrêts pour huit
jours dans sa propre maison.

M. de Faucigny désavoua de son côté l'emportement où il s'était
livré. «Il pourrait cependant, disait-il, interpréter le propos
déplacé qu'il s'était permis d'une manière différente de celle dont il
avait été entendu, s'il ne croyait plus prudent de ne pas le répéter;
qu'au surplus, il se soumettait d'avance à la peine que l'Assemblée
jugerait à propos de lui infliger.» Elle déclara qu'ayant égard aux
excuses et à la déclaration de M. de Faucigny, elle lui remettait la
peine qu'elle aurait pu lui infliger.

Huit jours après, M. Voidel, au nom du comité des recherches, déclara
à l'Assemblée que dans l'examen des pièces qui lui avaient été
remises, il n'avait trouvé aucun délit ni même de preuves de
complicité dans l'évasion de M. de Bonne-Savardin; mais que l'abbé de
Barmond s'était rendu coupable d'un des plus grands crimes dans
l'ordre social, en cherchant à soustraire à la vengeance des lois et à
couvrir de son inviolabilité un homme sous la main de la justice,
comme prévenu du crime de lèse-nation; qu'il ne fallait pas croire
qu'il se fût tant exposé pour laisser son ouvrage imparfait; qu'il
demandait donc, en conséquence, que l'abbé de Barmond restât en état
d'arrestation; que le Châtelet poursuivit les auteurs et complices de
l'évasion de M. de Bonne; qu'une commission de l'Assemblée interrogeât
séparément l'abbé de Barmond et M. de Foucault, qui paraissait
compromis dans cette affaire, et que M. Égys, qui n'y était pour rien,
fût mis en liberté.

M. de Foucault, inculpé d'avoir reçu chez lui M. de Bonne-Savardin,
justifia sa conduite et celle de l'abbé de Barmond par les mêmes
raisons qui avaient été données dans la séance où avait comparu ce
dernier. L'abbé Maury, par un discours plein de sagesse et de
modération, invoqua la Constitution violée par des arrestations aussi
arbitraires, releva les suppositions que se permettait M. Voidel comme
méritant l'indignation publique, fit sentir que de pareilles
conclusions tendaient à éterniser la captivité de l'abbé de Barmond,
et finit son discours par demander sa liberté provisoire, à la charge
de se représenter toutes les fois qu'il en serait requis, d'ordonner
au Châtelet de continuer l'information contre M. de Bonne-Savardin, et
de punir les coupables conformément aux ordonnances.

Ce discours fit une telle impression, que les deux tiers de
l'Assemblée demandèrent que l'on convertit en décret la demande de
l'abbé Maury. Mais Barnave, Péthion, Mirabeau, et ceux qui
partageaient leurs opinions, s'emportèrent avec violence contre un
décret qu'ils taxèrent de contre-révolutionnaire; et aidés du secours
des galeries, qui mêlaient à leurs raisons des cris et des battements
de mains, ils ramenèrent la majorité à décider qu'il y avait lieu à
accusation contre l'abbé de Barmond. On demanda, mais vainement, que
la liberté fût au moins rendue au pauvre M. Égys, déchargé
d'accusation par le comité des recherches; l'Assemblée passa à l'ordre
du jour, et il resta toujours en prison.

L'Assemblée ne s'écartait jamais du plan de ne laisser au Roi qu'un
vain titre sans aucune autorité. Elle déclara que l'accusation
publique ne serait plus exercée par les commissaires du Roi, étant
trop dangereux de laisser entre leurs mains l'exercice d'une pareille
puissance. Elle révoqua les apanages des Enfants de France, les
réduisit à une pension, et elle arrêta qu'ils ne pourraient hériter
des biens meubles et immeubles appartenant au Roi, à la Reine et à
l'héritier présomptif de la couronne, lors de leur décès, non plus que
des successions qui pourraient leur échoir, et que le tout serait
réuni au domaine de la couronne.

Le Roi fit représenter à l'Assemblée, par M. Necker, que la
destruction des pensions sur le trésor royal à moins de vingt-cinq ou
trente ans de service, mettait dans la position la plus cruelle une
infinité de personnes en droit de compter sur la récompense qui leur
était due. Ils n'avaient pris aucun état et allaient se trouver dénués
de tout moyen d'existence. «Sa Majesté, ajouta le ministre, voit aussi
avec peine la défense faite aux pensionnaires de l'État de recevoir
aucune pension ni aucun secours de la liste civile, et elle espère que
l'Assemblée prendra en considération des objets qui intéressent si
vivement son coeur.»

M. Necker profita de cette occasion pour faire sentir à l'Assemblée
qu'elle mettait le Roi trop à l'écart dans la distribution des grades
et des récompenses, et mit en parallèle la conduite de l'Angleterre,
qui ne négligeait aucun moyen d'environner le Roi de tous les moyens
de considération. Barnave, Charles de Lameth et Boutidoux se
récrièrent violemment contre l'audace de M. Necker, qui osait se
permettre de donner des conseils à l'Assemblée; et, sans vouloir
écouter les raisons que l'on opposait à leur emportement, ni faire
aucune distinction entre les demandes du Roi et les réflexions de M.
Necker, ils entraînèrent la majorité de l'Assemblée à passer à l'ordre
du jour.

M. Necker, sensiblement affligé des suites de sa démarche, comprit,
mais trop tard, la funeste influence de sa conduite dans le
commencement de la Révolution. Il était vivement affecté de la manière
dont il était traité par l'Assemblée, et ses regrets ne pouvaient
qu'augmenter, en réfléchissant sur ce qu'il était et ce qu'il aurait
pu être, s'il eût tenu la conduite que lui imposait la confiance de Sa
Majesté en l'appelant auprès de sa personne.

La chaleur avec laquelle MM. Barnave et de Cazalès soutenaient leurs
opinions ayant donné lieu à quelques personnalités, Barnave en demanda
raison à M. de Cazalès, et ils se battirent au pistolet. M. de Cazalès
fut blessé, et dut à son chapeau la conservation de la vie. La
populace témoigna la joie la plus vive du succès de Barnave, et
déclara que s'il avait été tué, elle aurait massacré son adversaire.
Sa férocité augmentait de jour en jour, et l'on apprenait les
nouvelles les plus désastreuses de ce qui se passait dans les
provinces.

M. de Pont, intendant de Metz, qui allait subir l'opération de la
pierre, fut investi à l'intendance par cent cinquante miliciens qui
voulaient être payés de leur solde, qu'ils prétendaient leur être due
depuis 1775, et dont ils le rendaient responsable. La populace se
joignit à eux, et après avoir accablé M. de Pont de mauvais
traitements, ils en extorquèrent un billet de mille louis. M. Louis de
Bouillé et plusieurs autres officiers coururent les plus grands
dangers en voulant défendre M. de Pont. La municipalité eut le courage
d'arborer le drapeau rouge, de faire braquer les canons devant l'hôtel
de ville, et de déclarer nuls les billets extorqués à l'intendant. Le
lendemain, on fit courir le bruit qu'une armée de brigands dévastait
les moissons, et de ces bruits artificieux résulta l'armement presque
universel des habitants des provinces frontières.

L'esprit de révolte se soutenait dans les différents ports du
royaume. M. de Castellat, commandant de la marine à Toulon, fut
assassiné par les ouvriers du port, sous prétexte que le manque de
fonds leur faisait craindre une suspension de payement. Ils se
disposaient à le pendre, tout blessé qu'il était, lorsque deux
grenadiers du régiment de Barrois l'arrachèrent tout sanglant de leurs
mains et le portèrent à l'hôpital. M. de Glandevez, en rendant compte
de cet événement, demanda ce que pouvait faire un commandant sans
force contre des hommes qui, égarés par le mot de liberté, se
livraient à toutes sortes d'atrocités. M. Malouet proposa sur-le-champ
un projet de loi qui, rédigé par les comités des recherches, des
rapports et de la marine, rendrait la sénéchaussée de Toulon juge en
dernier ressort des complices de cet attentat, et chargerait le
président de l'Assemblée d'écrire une lettre de satisfaction à la
municipalité et à la garde nationale, qui avait déjà arrêté plusieurs
des assassins de M. de Castellat, et aux deux braves grenadiers qui
lui avaient sauvé la vie au prix de la leur propre.

M. de Mirabeau opina fortement pour s'opposer à de pareils désordres,
et déclara qu'il ne voyait d'autre remède à tant de maux que dans le
licenciement de l'armée. Il proposa de le décréter pour le 20
septembre, de fixer sa recréation au moment où les décrets sur
l'organisation militaire seraient terminés, et de soumettre chaque
individu qui la composerait à un serment tellement précis et
déterminé, qu'il exclût toute diversité de principes et d'opinions. Il
proposa, de plus, de faire en même temps une adresse à l'armée, qui
développerait les devoirs que lui imposait ce serment, et qui
servirait de préservatif contre les interprétations que des gens
grossiers ou enthousiastes avaient tirées de la déclaration des droits
de l'homme. Il termina en avouant qu'il était temps de la faire suivre
de celle des devoirs. Si cette déclaration, si vivement sollicitée par
les gens sages de l'Assemblée et si opiniâtrement refusée, eût été
décrétée à la suite de celle des droits de l'homme, elle eût
évité bien des malheurs. La proposition de M. de Mirabeau fut
malheureusement trop tardive; le mal était facile à prévenir dans le
principe, et il devenait alors difficile d'y remédier.

Le licenciement de l'armée excita la colère de Marat. Il fit courir un
libelle qui déclarait que si le décret du licenciement de l'armée
proposé par Mirabeau venait à passer, il fallait élever huit cents
potences aux Tuileries pour y pendre tous les traîtres, Mirabeau à la
tête. M. Malouet dénonça ce libelle, et demanda que le maire de Paris
fût requis de faire arrêter Marat, ainsi que les colporteurs de
pareilles atrocités. Mirabeau invoqua, au contraire, le mépris de
l'Assemblée sur de pareilles extravagances, qu'il traita d'ivresse de
la part de Marat, et dénonça comme libelle le réquisitoire du Châtelet
sur les événements des 5 et 6 octobre.

On fit lecture à l'Assemblée d'une lettre des vainqueurs de la
Bastille, et des écrivains patriotes, tels que Carra, Marat, Camille
Desmoulins, Brissot, Loustalot, etc., qui invitaient tous les bons
citoyens à se trouver à un service qu'ils feraient célébrer au Champ
de Mars pour les camarades morts à la prise de la Bastille.
Robespierre voulait que l'Assemblée y envoyât une députation; mais sur
l'observation qu'on lui fit, qu'elle ne pourrait siéger à côté de ceux
qu'elle avait condamnés, M. Duport fit décréter que c'était à
l'Assemblée à ordonner ce service, et qu'il fallait surseoir
jusque-là.



CHAPITRE VII

ANNÉE 1790

    Affaire de Nancy.--Retraite de M. Necker.--Camp de
    Jalès.--Nouvelle émission d'assignats.


Le ministre de la guerre vint faire part à l'Assemblée de la situation
critique où se trouvait la ville de Nancy par la révolte des régiments
du Roi, de Mestre de camp et des Suisses de Châteauvieux. Ce dernier
régiment, qui avait été entraîné, parut d'abord se repentir; mais,
excité de nouveau par ceux qui fomentaient tous ces troubles, il
persista dans sa révolte. Chacun de ces régiments voulait rendre ses
officiers solidaires des sommes qu'il prétendait lui être dues, pour
les retenues injustes qu'on lui faisait depuis longtemps, et ils
menaçaient de se faire justice eux-mêmes, si l'on refusait
d'acquiescer à leur demande.

M. de Malseigne, ancien major général des carabiniers, officier de
tête et de courage, envoyé à Nancy pour y rétablir l'ordre et la
subordination, fit assembler un conseil au quartier des Suisses pour
la reddition des comptes, et s'y rendit le 24 août. On rejeta les
demandes injustes des soldats, et on leur accorda celles qui étaient
justes et raisonnables. Mais les esprits s'échauffant, M. de Malseigne
remit la séance à un autre jour. Lorsqu'il sortit du quartier, un
grenadier, qui était de sentinelle à la porte, lui ferma le passage,
en lui appuyant sa baïonnette sur la poitrine. M. de Malseigne tira
son épée, le blessa, et traita de même un second grenadier qui leva le
sabre sur sa tête. Il se fit jour ensuite avec son épée au travers de
cette soldatesque effrénée, et se rendit chez M. de Nouë, colonel en
second du régiment du Roi, qui commandait dans la ville, et chez qui
tous les officiers s'étaient rassemblés.

Les soldats de Châteauvieux voulurent forcer les portes de la maison
de M. de Nouë; mais on la barricada, et l'on parvint pour le moment à
la faire respecter. M. de Malseigne voulait braver leur fureur; mais
apprenant que la fermentation croissait d'heure en heure, que la plus
grande partie des régiments du Roi et de Mestre de camp, unis à la
multitude, partageaient les ressentiments des Suisses, et que sa vie
était dans le plus grand danger, il se détermina à céder aux instances
qu'on lui faisait de quitter Nancy et de retourner à Lunéville, où il
fut reçu des carabiniers avec toutes les marques d'estime et de
confiance qu'il n'avait cessé de leur inspirer.

Dès qu'on eut appris son départ de Nancy, trente soldats de Mestre de
camp se mirent à sa poursuite; mais il était heureusement entré dans
Lunéville quand ils approchèrent de la ville. Un détachement de
carabiniers monta à cheval, fut à leur rencontre, tua plusieurs
d'entre eux, et fit les autres prisonniers. Ces nouvelles apportées à
Nancy, et grossies par la malveillance, jetèrent l'alarme parmi les
révoltés. On fit courir le bruit que les étrangers avaient pénétré
dans le royaume, et le désordre fut à son comble. Les soldats crièrent
à la trahison, forcèrent la maison de M. de Nouë, le traînèrent au
cachot, emprisonnèrent les officiers qui étaient auprès de sa
personne, arrêtèrent même M. Percheloche, aide de camp de M. de la
Fayette, et le mirent sous la garde de leurs fusiliers.

Les trois régiments en insurrection partirent sur-le-champ pour aller
attaquer les carabiniers, et la garde nationale se mit aussi en
mouvement. M. Percheloche offrit alors à ceux qui le gardaient d'aller
avec eux défendre leurs camarades, et ils partirent tous pour
Lunéville. Ils trouvèrent les carabiniers en ordre de bataille; les
deux troupes s'envoyèrent des députés. M. de Malseigne proposa de
retourner à Nancy, accompagné de deux députés, l'un carabinier et
l'autre des troupes des régiments; et M. Percheloche fut prié par les
gardes nationales, et même par les soldats du régiment du Roi, d'aller
à Paris, et d'y rendre compte de ce qui se passait. Il y consentit,
après avoir obtenu la liberté de M. de Nouë et de ceux qui avaient été
arrêtés avec lui.

M. de Bouillé, en rendant compte de ces faits, demanda deux
commissaires à l'Assemblée pour agir de concert avec lui, et détruire
par là les bruits que l'on faisait courir, qu'il ne rassemblait des
troupes que pour opérer une contre-révolution. Il informait
l'Assemblée qu'il avait sous ses ordres, outre les carabiniers, les
régiments suisses de Castella et de Vigier, déterminés à venger la
honte qu'imprimait sur leur nation la défection de Châteauvieux.

Pendant ce temps, la situation de Nancy était affreuse. L'arsenal
avait été pillé; la classe inférieure défendait les soldats, et la
classe supérieure courait journellement le risque d'être massacrée. Un
grand nombre de gardes nationales avaient quitté la ville pour marcher
contre les carabiniers avec les trois régiments, et les citoyens
étaient sans défense contre l'effervescence de la multitude. On
demandait instamment à l'Assemblée de soutenir le décret qu'elle avait
rendu pour autoriser à réprimer par la force une insurrection dont les
suites pouvaient devenir si dangereuses. Mais la garde nationale de
Nancy avait envoyé à Paris deux députés, qui, dans un discours
prononcé devant l'Assemblée, excusèrent les troupes et rejetèrent la
cause des désordres sur les chefs des régiments, et nommément sur M.
de Malseigne. Ils parvinrent ainsi à refroidir l'Assemblée sur les
mesures qu'elle avait d'abord adoptées. «Tous les torts des soldats,
disaient-ils, ne proviennent que de leur attachement aux principes de
la Révolution. Il faut, ajoutèrent-ils, temporiser et rendre justice à
la pureté de leurs sentiments.»

Ces raisons, appuyées par les démagogues de l'Assemblée, leur firent
accorder les honneurs de la séance. Barnave, Robespierre, et autres
députés du même parti, cherchèrent de leur côté à inspirer de la
défiance sur les opinions de M. de Bouillé. Il allait, disaient-ils,
former une réunion d'aristocrates et de despotes soudoyés pour égorger
les soldats. Ils parvinrent, quoique avec peine, par ces mensonges, à
obtenir de l'Assemblée qu'elle ferait une nouvelle proclamation, par
laquelle elle déclarerait qu'elle scruterait la conduite de chacun;
que les soldats et les citoyens seraient mis sous la sauvegarde de la
nation; mais que pour obtenir justice, il fallait d'abord rentrer dans
l'ordre. Elle décida que cette proclamation serait portée à Nancy par
deux commissaires, autorisés à requérir la force militaire, après
avoir épuisé tous les moyens de paix et de justice.

Les décrets et la proclamation de l'Assemblée ne firent aucune
impression sur l'esprit des révoltés. Ils entraînèrent même dans leur
parti un grand nombre de carabiniers, qui se saisirent de MM. de Nouë
et de Malseigne, et les conduisirent en prison, où ils se trouvaient à
la merci de ces furieux. M. de Bouillé, après avoir employé
inutilement tous les moyens possibles pour faire rentrer les troupes
dans le devoir, se vit forcé d'employer la force, et se détermina à
faire exécuter le décret.

Il réunit toutes les troupes de ligne, les gardes nationales de
Metz, de Lunéville, et la partie saine de celle de Nancy, leur lut le
décret de l'Assemblée sanctionné par le Roi, et, assuré de leur
fidélité, il marcha contre les révoltés. Ceux-ci envoyèrent une
députation à M. de Bouillé pour demander à capituler. Il répondit
qu'on ne capitulait point avec des rebelles; qu'ils n'avaient d'autre
parti à prendre que celui de la soumission, et que si dans deux heures
MM. de Nouë et de Malseigne ne lui étaient pas rendus, et que les
trois régiments ne fussent pas en bataille hors de la ville, reposés
sur leurs armes, il ferait exécuter le décret. On rendit MM. de Nouë
et de Malseigne, et après de nouveaux pourparlers où M. de Bouillé
tint ferme, une nouvelle députation de la municipalité et du régiment
du Roi vint l'assurer que pour obéir à ses ordres on allait quitter la
ville. M. de Bouillé la reçut au milieu de ses troupes, dont il avait
peine à contenir l'ardeur. Les soldats sortirent de la ville; mais on
remarqua qu'une de ses portes était gardée par des soldats des trois
régiments, qui avaient conservé de l'artillerie. M. de Bouillé y
marcha avec l'avant-garde, y arriva à quatre heures, et fit sommer de
rendre la porte. Ils se préparaient à la défendre, lorsque M.
Désilles, jeune officier du régiment du Roi, plein d'honneur et de
bravoure, tenta un dernier effort pour les porter à la soumission. Il
employa d'abord la persuasion et la raison pour les engager à ne pas
faire couler le sang pour une défense impossible; mais ne pouvant rien
gagner sur les esprits obstinés, il se plaça à l'embouchure du canon,
se flattant de les arrêter par cette démarche. Tout fut inutile; ils
répondirent à la dernière sommation de M. de Bouillé par un coup de
canon à mitraille et une décharge de mousqueterie, qui blessa
mortellement le jeune et héroïque Désilles[15]. Les volontaires
ripostèrent par un feu très-vif, forcèrent la porte et tuèrent tout ce
qu'ils rencontrèrent. Les révoltés se défendirent avec acharnement.
Ils tiraient par les fenêtres sur les troupes de M. de Bouillé, et lui
tuèrent beaucoup de monde. Après un combat de trois heures, où les
soldats de Châteauvieux furent en partie tués ou blessés, et Mestre de
camp s'étant sauvé, le régiment du Roi se décida à se rendre. M. de
Bouillé fut sur-le-champ à son quartier, et lui ordonna de se rendre à
Verdun; Mestre de camp, dispersé ou prisonnier, reçut l'ordre de se
rendre à Toul, Moyenvic et Marsal. M. de Bouillé donna les plus grands
éloges au courage et à la bravoure des troupes et des gardes
nationales. Trente hommes de celle de Metz furent tués, et beaucoup
furent blessés. Nancy leur dut son salut, et l'ordre y fut
parfaitement rétabli.

   [15] Il était Breton et avait puisé dans sa famille le courage et
   la générosité qu'il montra dans cette circonstance. Son père et
   la plus grande partie de sa famille furent victimes de leur
   attachement à la royauté sous la Terreur, en 1795.

M. de Bouillé tint, dès le lendemain, un conseil de guerre pour juger
les coupables, et demanda les ordres de l'Assemblée relativement aux
soldats de Châteauvieux. M. de Malseigne, en quittant Nancy, fut
rejoindre les carabiniers qui étaient rentrés dans le devoir, et qui,
en lui témoignant leur profonde douleur, livrèrent vingt de leurs
camarades, principaux auteurs de l'insurrection.

Le courage et la fermeté de M. de Bouillé furent applaudis
généralement. Il n'avait que trois mille hommes à opposer aux
révoltés, qui étaient au nombre de dix mille. La modestie avec
laquelle il rendit compte de ses succès ajouta encore à l'estime
qu'inspira sa conduite.

Le Roi et la Reine, qui étaient dans la plus mortelle inquiétude sur
ce qui se passait à Nancy, témoignèrent à M. de Bouillé la
satisfaction qu'ils éprouvaient de sa conduite, et en firent
publiquement l'éloge le plus flatteur et le plus mérité. Il n'en fut
pas de même de l'Assemblée. Tout ce qui tendait à donner de la
considération au Roi était un sujet de déplaisance pour elle. Aussi,
en remerciant par un décret les autorités, les gardes nationales et M.
Désilles, de leur zèle, de leur bravoure et de leur patriotisme, elle
se contenta d'une simple approbation pour le général et les troupes de
ligne qui avaient fait leur devoir, et elle ordonna aux commissaires
dont l'envoi avait été décrété, de se rendre sans délai à Nancy, pour
y prendre les informations nécessaires sur les auteurs de
l'insurrection, punir les coupables sans distinction de chefs ni de
soldats, et prendre les mesures nécessaires pour la conservation de la
tranquillité publique. Elle se chargea de pourvoir au sort des femmes
et des enfants des gardes nationaux qui avaient péri à Nancy.

Le Roi avait nommé pour commissaires les deux présidents des
départements les plus voisins de cette ville, comme ayant une parfaite
connaissance de ce qui s'y était passé; mais M. de la Fayette s'y
opposa, et fit nommer à leur place M. Dumanoir, un de ses aides de
camp, et M. Duport du Tertre. Ces deux messieurs, ne s'étant pas
souciés de se charger de cette mission, furent remplacés par MM. du
Verrier et Cayer de Gerville, avocats.

Si le Roi eût voulu quitter Paris à cette époque, et se retirer à Metz
pour s'y mettre à la tête des troupes, la considération dont jouissait
M. de Bouillé lui en aurait donné les moyens, et le séjour de
Saint-Cloud toutes sortes de facilités pour partir secrètement. Mais
il ne put se résoudre à un parti dont il redoutait les suites.

Les factieux, mécontents de voir l'ordre rétabli à Nancy par la
valeur héroïque des troupes et de la garde nationale, tentèrent
d'exciter une émeute à Paris. Ils rassemblèrent les groupes du
Palais-Royal, et une troupe de gens armés se réunirent autour de la
salle, et se répandirent ensuite dans le jardin des Tuileries en
proférant des imprécations contre M. de Bouillé et contre les
ministres, dont ils demandaient le renvoi. Ils déploraient le meurtre
de Nancy, et feignaient même de vouloir forcer la salle. La bonne
contenance de la garde nationale arrêta le commencement de cette
sédition. M. Dupont de Nemours se plaignit vivement de l'audace des
factieux, qui, sans armée apparente, en avaient une réelle dans le
grand nombre de leurs partisans, obéissaient à un mot de guerre, et se
rassemblaient au premier signal pour commettre tous les excès qui leur
étaient commandés. Il demanda que l'Assemblée donnât des ordres pour
informer contre les auteurs de ce dernier tumulte, et pour enjoindre à
la municipalité de Paris de veiller soigneusement à l'exécution des
décrets relatifs à la tranquillité publique. Malgré un discours de M.
d'André, qui n'eut pas honte d'attribuer à la minorité les excès dont
on se plaignait, pour indisposer contre elle, le décret proposé passa
à l'unanimité.

L'émeute du 2 septembre décida la retraite de M. Necker. Effrayé des
dangers qu'il courait, il écrivit à l'Assemblée que sa santé ne lui
permettant plus de remplir les fonctions de sa place, il lui envoyait
sa démission. Il l'informait en même temps qu'il lui avait remis, le 2
juillet, le compte de la recette et de la dépense depuis le 1er mai
1789 jusqu'au mois de mai 1790; qu'il laissait pour garant de son
administration ses maisons de Paris et de la campagne, et deux
millions quatre cent mille livres de ses propres fonds qu'il avait
versés au trésor royal, et dont il demandait à retirer seulement
quatre cent mille livres. Cette démission fut reçue avec la plus
profonde indifférence. L'Assemblée se chargea de l'administration du
trésor public, et ajouta l'administration des finances à tous les
autres pouvoirs qu'elle avait réunis entre ses mains.

L'arrivée subite de M. Necker ayant causé quelque émotion dans le
village de Saint-Ouen, il crut prudent de le quitter et erra toute la
nuit dans la vallée de Montmorency. Il revint à Paris dans la matinée
du lendemain, et partit peu après pour Coppet. Son voyage ne fut pas
heureux. Il fut arrêté à Arcis-sur-Aube par la municipalité, qui
refusa de le laisser continuer sa route, jusqu'à ce qu'elle y fût
autorisée par l'Assemblée nationale. M. Necker écrivit au président
pour lui demander de lui obtenir cette autorisation, et ses amis en
obtinrent une lettre pour assurer son voyage. Muni de ces papiers, on
lui laissa continuer sa route jusqu'à Vesoul, où il fût arrêté de
nouveau. Mais la municipalité le fit mettre en liberté, et il quitta
enfin la France pour n'y plus revenir, emportant avec lui un chagrin
et une inquiétude qui, joints à la douleur que lui causa la perte de
sa femme, rendirent sa vie amère jusqu'à son dernier soupir.

Les persécutions qu'éprouvaient les habitants des provinces
méridionales attachés au Roi et à la religion, les déterminèrent à se
réunir pour parvenir à s'y soustraire. Ils formèrent un camp fédératif
à Jalès dans le bas Languedoc. Ils avaient fixé le 18 août pour le
jour du ralliement. Ce camp était déjà composé de quarante-cinq mille
hommes, lorsque dix mille montagnards du Vivarais en vinrent grossir
le nombre. On forma un bataillon carré au milieu duquel on dressa un
autel, sur lequel on célébra la messe; et les têtes s'échauffant, on
proposa d'aller venger les catholiques opprimés par les protestants.
M. de Lazantides, ancien officier du régiment de Penthièvre, qui
sentit le danger de cette proposition, saisit adroitement le prétexte
du manque de vivres pour les engager à se retirer.

Les habitants du Vivarais furent plus difficiles à persuader que les
autres, et n'y consentirent qu'à la condition d'envoyer des
commissaires qui auraient pour mission d'obliger les protestants à
envoyer à Montpellier, ou autre ville de sûreté, les catholiques
emprisonnés, pour y être jugés et punis s'ils se trouvaient coupables;
de vendre des armes aux catholiques, ou de désarmer aussi les
protestants; de faire remettre les canons à la citadelle de Nîmes, et
d'en faire sortir les soldats du régiment de Guyenne, vendus aux
protestants.

L'Assemblée, inquiète de ce rassemblement, décréta qu'elle approuvait
la proclamation du département de l'Ardèche pour s'opposer aux arrêtés
de l'armée du camp de Jalès, et chargea le président de demander au
Roi d'ordonner au tribunal de Villeneuve-de-Berg de faire le procès
aux auteurs des arrêtés inconstitutionnels de ce camp, de déclarer le
comité militaire de cette armée inconstitutionnel, de lui défendre de
s'assembler, et à ses commissaires de se rendre à Montpellier pour y
prendre des renseignements sur l'affaire de Nîmes; de défendre
également à tous les gardes nationaux du royaume de former aucun camp
fédératif sans l'autorisation du directoire du département, et de
supplier Sa Majesté de donner les ordres les plus prompts pour
l'exécution du présent décret.

Le parti qu'avait pris le Roi, par le conseil de ses ministres, de
sanctionner sans réflexion tous les décrets de l'Assemblée, lui
causait souvent de violents chagrins. Obligé par cette mesure
d'abandonner ceux qui cherchaient à défendre son autorité, il vit avec
douleur que loin de remplir le but qu'on s'était proposé, elle ne
tendait qu'à accroître celle de l'Assemblée, qui ne s'occupait qu'à
éteindre dans le coeur des Français l'attachement envers leur
souverain, qui ne désirait que le bonheur de son peuple.

Le côté gauche de l'Assemblée, qui avait juré la destruction du
clergé, trouvant que la vente de ses biens traînait en longueur,
proposa pour la déterminer plus promptement une nouvelle émission de
deux milliards d'assignats, y compris ceux qui avaient été créés
précédemment. Mirabeau et les membres du comité de liquidation avaient
estimé à cette somme le remboursement de la dette publique, qui se
composait: des charges de la maison du Roi et des princes, des emplois
militaires, des dîmes inféodées, et des emprunts de Hollande et de
Gênes. Ils disaient qu'en échangeant ces deux milliards contre des
domaines de pareille valeur, on délivrerait l'État d'une dette aussi
considérable, et que le peuple n'aurait plus à payer par an que quatre
cent soixante-quatorze millions. Mirabeau opina pour rembourser la
dette publique en assignats, sans intérêts; pour mettre en vente
sur-le-champ les domaines nationaux, et ouvrir des enchères dans tous
les districts; pour recevoir exclusivement les assignats en payement
des acquisitions, en les brûlant à mesure de leur rentrée, et charger
le comité des finances d'un projet de décret et d'une instruction sur
cet objet.

Un grand nombre de séances furent employées à la discussion de cette
proposition. Tout ce qu'il y avait de gens instruits et raisonnables à
l'Assemblée se récria contre cette mesure; et un grand nombre de
députés du côté gauche se joignirent à eux et en firent sentir les
dangers par des discours pleins de force et de sagesse. Ils peignirent
avec chaleur les désordres qui ne pouvaient manquer d'en résulter,
tels que le renchérissement des denrées, la dilapidation des biens du
clergé et la banqueroute, qui serait la suite infaillible d'une
semblable émission d'assignats. Les représentations des grandes villes
du royaume, sur le tort qu'elle ferait au commerce, n'eurent pas plus
d'effet. Le parti était pris; la fougueuse éloquence de Mirabeau,
appuyée par son parti, entraîna la majorité de l'Assemblée, et il fut
décrété que la dette non constituée de l'État et celle du ci-devant
clergé seraient remboursées en assignats-monnaie sans intérêts; qu'il
ne serait pas mis plus de douze cents millions en circulation, au delà
des quatre cents qui avaient été décrétés; que les assignats qui
rentreraient dans la caisse seraient brûlés, et qu'on ne pourrait en
fabriquer de nouveaux sans l'autorisation du corps législatif, et sous
la condition qu'ils ne pourraient excéder la valeur des domaines
nationaux, ni se trouver au-dessus de douze cents millions dans la
circulation.



CHAPITRE VIII

ANNÉE 1790 (OCTOBRE)

    Procédure sur les événements des 5 et 6 octobre.--Conduite de
    l'Assemblée à ce sujet.--Insubordination de la flotte de
    Brest.--Démission de M. d'Albert de Rioms.--Nouvelle
    dénonciation des ministres.--Démission de M. de la
    Luzerne.--Protestations énergiques des divers Parlements contre
    les atteintes portées à l'autorité royale.--Troubles de la
    Martinique.--Incertitude du Roi pour s'éloigner de Paris.--Son
    retour dans cette capitale.--Démission des ministres et leur
    remplacement.--Continuation des troubles.


Le Châtelet, suffisamment instruit sur les attentats des 5 et 6
octobre, avant de décréter d'accusation les personnes qui y étaient
impliquées, envoya une députation à la barre de l'Assemblée, à la tête
de laquelle était M. Boucher d'Argis, président de ce tribunal. Il
déclara qu'il allait révéler des secrets pleins d'horreur, et que
malgré les menaces faites de toutes parts au Châtelet, il ne
craindrait aucun danger lorsqu'il s'agirait d'affirmer la liberté en
la séparant de la licence; qu'il avait été douloureusement affligé en
reconnaissant parmi les accusés deux membres de l'Assemblée; mais
qu'il était persuadé qu'ils s'empresseraient de solliciter eux-mêmes
la poursuite d'une procédure dont il espérait que le complément
mettrait au jour leur innocence.

Il déposa sur le bureau la procédure scellée, déclarant qu'il était
redevable de la plus grande partie des pièces qui la composaient au
comité des recherches de l'Assemblée, et se plaignant à regret de
celui des recherches de la ville de Paris, qui avait constamment
refusé de remettre celles qu'il avait entre les mains.

«L'Assemblée ne peut être ni accusatrice ni juge, dit M. de Mirabeau;
elle ne peut que connaître des charges qui inculpent deux de ses
membres. Je propose de décréter que le paquet soit remis au comité des
recherches de l'Assemblée, qui fera le rapport des charges qui
inculpent deux de ses membres, pour qu'elle puisse les décréter, s'il
y a lieu à accusation.»

L'abbé Maury représenta que l'inviolabilité des députés ne pouvait
s'étendre à toute espèce de délit, et nommément lorsqu'il était
question du crime de lèse-nation et de haute trahison; qu'il fallait
déclarer que, tous les hommes étant égaux devant la loi, on renvoyait
la procédure au Châtelet, en lui ordonnant la poursuite, et en mandant
aussi au comité des recherches de la ville de Paris de remettre à ce
tribunal tous les documents qu'il jugerait nécessaires.

Péthion s'étonna qu'on réveillât une affaire qu'il croyait assoupie,
et déclara qu'il croyait bien plus conforme à l'inviolabilité des
députés de laisser l'Assemblée prononcer s'il y avait ou non matière à
accusation contre deux de ses membres, impliqués dans la procédure du
Châtelet.

M. de Cazalès, indigné, insista sur la nécessité de donner la plus
grande publicité à la justification de ceux qui étaient accusés d'un
forfait qui pesait sur la nation entière, et qui ferait à jamais son
déshonneur lorsque la postérité dirait: D'infâmes assassins ont mis en
péril les jours de la Reine, fille de Marie-Thérèse. Les murmures
redoublèrent son courage: «Oui, dit-il, la fille de Marie-Thérèse,
dont le nom survivra à ceux des conspirateurs de cette exécrable
journée.»

L'Assemblée décréta que le paquet serait ouvert par le comité des
recherches de l'Assemblée, en présence des commissaires du Châtelet,
devant lesquels on ferait l'inventaire des pièces qui y étaient
contenues; que le comité des rapports lui rendrait compte des charges
contre les représentants de la nation, s'il en existait dans la
procédure, pour la mettre à portée de déclarer s'il y avait ou non
matière à accusation; qu'elle n'entendait point arrêter le cours de la
justice à l'égard des autres accusés qui pourraient y être compris, et
que le comité des recherches de Paris serait tenu de remettre aux
commissaires du Châtelet les pièces et documents qui pourraient être
nécessaires pour la suite de la procédure; et sur la demande de MM. de
Cazalès, Malouet et Dufraisse-Duché, on ordonna l'exécution des
décrets lancés contre des personnes étrangères à l'Assemblée avant
l'ouverture du paquet.

Le comité des recherches de la ville accusa le Châtelet de vouloir
faire la contre-révolution, en donnant à la procédure le titre des
journées des 5 et 6 octobre, tandis qu'il ne devait être question que
des événements de cette dernière journée. Le Châtelet répondit à cette
accusation par une adresse à l'Assemblée, où il prouva par des pièces
justificatives que la déposition des témoins entraînait une telle
connexité entre ces deux journées, qu'il était impossible de pouvoir
les séparer. Des voix furieuses s'opposèrent à la continuation de la
lecture de l'adresse. M. Dufraisse-Duché eut beau représenter qu'un
pareil refus laisserait croire que l'Assemblée voulait laisser impunis
des crimes qui souilleraient la Révolution, et que cette impunité la
couvrirait, elle et ses auteurs, d'un opprobre éternel, ses
représentations ne furent point écoutées. La majorité refusa
d'entendre la continuation de la lecture de l'adresse, qui fut envoyée
au comité des rapports.

Ce comité demanda, pour pouvoir faire son rapport, l'impression de la
procédure du Châtelet, et M. de Mirabeau demanda qu'il fût fait le
plus promptement possible: «Je n'ignore pas que j'y dois jouer un
rôle, dans ce procès fait à la Révolution, dit-il avec impudence; mais
il y a plus à craindre l'évasion des témoins que des accusés.»

M. Chabroud, chargé du rapport du comité des recherches, ne s'attacha
qu'à justifier Mirabeau et M. le duc d'Orléans. Il s'efforça de faire
regarder cette effroyable journée comme un de ces événements où le
sort se plaît à confondre la prévoyance humaine: «Les juges, dit-il,
ont érigé en certitude ce qui pouvait n'être qu'un soupçon; les
témoins ont cru voir ce qu'ils affirmaient, et se sont évidemment
trompés. La plupart sont peu dignes de foi. M. le duc d'Orléans et M.
de Mirabeau n'ont pu être coupables de ce dont on les accuse,
puisqu'ils étaient l'un et l'autre dans des endroits différents de
ceux où l'on dit les avoir vus.» Il ne voit dans toute cette procédure
qu'un procès fait à la Révolution, pour avoir le droit d'attribuer à
ses véritables amis les imprudences de ses ennemis. Le dîner des
gardes du corps, la crainte trop fondée d'une contre-révolution, les
premiers coups de fusil tirés sur le peuple, ce sont les circonstances
qui ont amené les événements dont on se plaint. Il accusa M. Malouet
de s'être plu à noircir des propos de conversation, et entre autres
une légèreté de M. Coraller, qui s'était permis de dire, dans un
moment d'emportement, que si l'on n'avait pas renvoyé M. Necker, on
aurait mis le feu au Palais-Bourbon, pour commencer la Révolution.
«Quant aux malheurs arrivés le 6 octobre, je les livre, dit-il en
finissant son horrible discours, à l'instruction des races futures, et
à fournir une leçon aux rois, aux courtisans et au peuple.» Il conclut
par demander, au nom du comité, qu'on décrétât qu'il n'y avait pas
matière à accusation.

On lut ensuite la copie de deux lettres de M. d'Estaing à la Reine,
pour prouver combien étaient fondées les craintes que l'on éprouvait
que des conseils fussent donnés au Roi de quitter Versailles pour
aller à Metz. M. d'Estaing parlait dans sa seconde lettre du mauvais
effet du dîner des gardes du corps, et engageait la Reine à suivre les
conseils qu'il lui donnait de ne pas s'entourer des ennemis de la
Révolution. Ces deux lettres étaient si plates et si diffuses, que la
Reine n'avait pas daigné y répondre, et l'on ne put s'empêcher d'être
étonné de les voir entre les mains de M. Chabroud, qui jugea à propos
de s'en servir à l'appui de la cause qu'il soutenait.

M. de Bonnai justifia les gardes du corps, dont l'héroïsme devait
passer à la postérité. L'abbé Maury fit sentir, avec l'éloquence qui
caractérisait tous ses discours, la fausseté des assertions de M.
Chabroud, et combien il était douloureux de voir atténuer des crimes
dont le souvenir affligeait si vivement ceux qui aimaient réellement
leur patrie, lorsqu'ils pensaient au déshonneur dont elle se couvrait
en les laissant impunis.

MM. Malouet, de Montlosier et Henri de Longuève cherchèrent vainement
à faire discuter la procédure, et parlèrent avec autant de force que
de sagesse pour en faire sentir la nécessité. Mais, pour toute
réponse, M. de Mirabeau s'emporta contre le Roi, le Châtelet et les
membres du côté droit. Il entra dans le sens de Chabroud sur le procès
fait à la Révolution: «Sans vouloir rappeler, dit-il, que le trône a
des torts à expier et la vengeance nationale des complots à mettre en
oubli, j'ai le droit d'accuser le Châtelet de chercher à exciter les
provinces contre Paris, en peignant le Roi comme captif dans sa
capitale, et l'Assemblée comme une réunion de factieux.»

M. de Biron justifia M. le duc d'Orléans, qui prononça lui-même un
discours à l'Assemblée pour prouver que les accusations dirigées
contre lui étaient dictées par la vengeance; qu'il ratifiait
l'engagement qu'avait pris M. de Biron de porter la lumière jusque
dans les moindres détails de cette ténébreuse affaire, et qu'il ne
refuserait aucun éclaircissement à ceux qui avaient intérêt à le
contredire, de même qu'à ceux qui avaient le droit d'en connaître.
Barnave ajouta que du moment où la procédure avait été remise au
comité, elle avait été jugée; qu'il n'y avait d'autre conjuration que
la procédure elle-même; qu'il demandait le plus profond mépris pour le
Châtelet, la procédure et les témoins, et que M. le duc d'Orléans en
ferait imprimer ce qu'il voudrait, ne pouvant que confirmer l'estime
que lui portait la nation, pour son patriotisme et son attachement à
la liberté.

(_2 octobre._) L'Assemblée, d'après les conclusions du comité des
rapports, décréta qu'il n'y avait pas matière à accusation.

Cette décision consterna tous les gens de bien, qui virent avec une
profonde douleur la honte qui en rejaillissait sur la nation; et il
fallait qu'elle fût bien aveuglée pour conserver le moindre espoir du
bien que pouvait faire une Assemblée qui s'avilissait au point de
fermer les yeux sur de pareils attentats, et d'en protéger les
auteurs. Cent quarante-huit députés de l'Assemblée, non compris les
témoins, ne pouvant soutenir l'idée d'associer leurs noms à un pareil
décret, déclarèrent et firent imprimer leur improbation du rapport de
Chabroud, dans les termes les plus énergiques.

M. d'Albert de Rioms, qui jouissait à juste titre de la considération
la plus distinguée, après avoir tenté tous les moyens possibles pour
rétablir la subordination dans la flotte de Brest, se voyant
journellement inculpé, et ne pouvant plus faire aucun bien, donna sa
démission, et fut remplacé par M. de Bougainville.

L'Assemblée avait chargé M. de Menou du rapport sur l'insurrection
qui avait donné lieu à la retraite de M. d'Albert de Rioms. Pénétré du
danger qui en pouvait résulter, le rapporteur y avait fait sentir la
nécessité d'employer sans perdre de temps tous les moyens propres à
empêcher le retour de pareils excès. Mais le rapport ayant été
désapprouvé par les démagogues de l'Assemblée, il désavoua trois jours
après tout ce qu'il avait avancé, et fit retomber le blâme de
l'insurrection sur la sévérité des officiers envers des gens égarés
par excès de patriotisme, qui seraient ramenés à l'ordre par la voie
de la douceur et à la vue du pavillon tricolore, qu'il concluait à
faire adopter pour la marine française.

On fit plusieurs objections sur les inconvénients qui pouvaient
résulter de cette mesure; mais l'Assemblée n'en voulut écouter aucune,
et la proposition de se borner à mettre seulement les cravates de
couleur nationale enflamma tellement la colère de M. de Mirabeau, que,
non content de prononcer le discours le plus incendiaire, il en vint
au point de menacer le côté droit de la fureur populaire.

M. de Guillermi, ne pouvant entendre de sang-froid un pareil discours,
s'écria que c'était le langage d'un factieux. Un homme des tribunes
ouvrit alors une fenêtre sur la terrasse des Feuillants, répétant aux
affidés toujours à leur poste sur cette terrasse, le propos de M. de
Guillermi. Leurs hurlements, joints au tapage des tribunes, détermina
le côté gauche de l'Assemblée, qui avait toujours la majorité, à
ordonner les arrêts pour trois jours à M. de Guillermi, et l'on
décréta que le pavillon français serait dorénavant tricolore (22
octobre).

M. de Menou et les démagogues de l'Assemblée profitèrent de cette
circonstance pour dénoncer de nouveau les ministres, ajoutant qu'il
fallait faire connaître au Roi qu'ils avaient perdu la confiance de la
nation. M. de Cazalès, en s'opposant à cette mesure comme
inconstitutionnelle, s'emporta avec violence contre ces mêmes
ministres, qu'il accusa d'une lâche indifférence et de manquer de la
fermeté nécessaire pour réprimer les excès qui se commettaient
journellement, comme s'ils avaient eu plus de possibilité que M. de
Cazalès pour s'opposer aux décrets désorganisateurs qui paralysaient
tous les moyens de répression. Personne ne put concevoir le motif d'un
reproche aussi déplacé dans les circonstances où l'on se trouvait.
Plusieurs représentants ayant fait sentir l'inconvenance de cette
dénonciation, l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

Les sections se réunirent de leur côté pour arrêter entre elles le
renvoi des ministres, comme si les sections de Paris avaient eu le
droit de gouverner la France à leur volonté. En conséquence de cette
décision, M. Bailly vint annoncer à l'Assemblée, à la tête d'une
députation des quarante-huit sections, qu'elles s'occupaient de
rédiger une adresse dans laquelle elles exprimaient le voeu de la
commune entière de Paris pour un changement de ministres; qu'elles
venaient déposer leurs alarmes dans le sein des pères de la patrie;
qu'elles pouvaient être réputées celles de la nation entière, puisque
Paris réunissait dans chaque section un grand nombre de citoyens de
tous les départements.

Danton, ancien avocat au conseil, et qui était un vrai scélérat,
prononça ensuite un discours qui était une véritable diatribe contre
les ministres. Il y peignait l'archevêque de Bordeaux comme un ennemi
caché de la Révolution, qui, non content de retarder l'expédition des
décrets les plus essentiels, se permettait d'en altérer quelquefois le
texte. Il lui reprochait, en outre, d'avoir, dans ses instructions aux
commissaires du Roi dans les provinces, commenté les décrets relatifs
à leurs fonctions, de manière à leur donner une extension de pouvoir
funeste à la Constitution.

Il accusait M. de Saint-Priest d'avoir puisé à Constantinople des
principes de despotisme, menaçant les têtes françaises de son fameux
damas; d'avoir été l'âme de la contre-Révolution projetée par M. de
Maillebois, et d'avoir donné au Roi l'idée d'une maison militaire,
pour opprimer les patriotes et les amis de la Révolution.

Il reprochait à M. de la Luzerne et de la Tour du Pin d'opprimer les
officiers et les soldats patriotes, et, de plus, à ce dernier, sa
faiblesse, sa vanité, son attachement pour ses parchemins, et d'avoir
dégarni les frontières pour porter les troupes dans l'intérieur du
royaume.

M. de Montmorin fut le seul exclu de cette dénonciation. Les
démagogues le regardaient comme partisan de la liberté, et n'avaient,
disaient-ils, rien d'essentiel à lui reprocher. Il était cependant
profondément attaché au Roi, et ne caressait ce parti-là que dans
l'espoir de lui être utile. Il se trompa dans son calcul, et forcé à
des démarches qui répugnaient à son coeur, il se vit méprisé des deux
partis, et finit par être victime des fureurs de la Révolution.

Danton termina son discours par supplier l'Assemblée de nommer
promptement une haute cour nationale pour juger les crimes de
lèse-nation, et notamment les ministres, contre lesquels on n'avait
pas besoin d'autre preuve de culpabilité que leur volonté de vouloir
se maintenir dans leurs places, pendant l'instruction du procès qui
allait s'intenter contre eux.

L'Assemblée reconnut le droit de pétition dans la démarche des
sections, promit d'examiner les preuves qu'elles fourniraient et qui
ne pouvaient être repoussées par le Roi, puisqu'il devait au peuple
justice et protection.

Elle ne pouvait dissimuler son inquiétude sur la seule idée de voir
le Roi se former une maison militaire, et c'était ce qu'elle redoutait
le plus; aussi Charles de Lameth s'emporta-t-il avec sa fougue
ordinaire contre une mesure qui pouvait, disait-il, mettre en péril la
liberté; il ajouta que la même raison devait faire décréter que le Roi
ne commanderait jamais l'armée en personne.

M. Malouet représenta que la dignité du trône exigeait que le Roi eût
une garde nommée par lui; que l'Assemblée ne pouvait s'occuper que du
nombre d'hommes dont elle serait composée, et que quant à la
proposition d'ôter au Roi le commandement de l'armée, c'était lui ôter
toute considération et toute autorité, amener la nation insensiblement
à se passer de Roi, et perpétuer le trouble et l'anarchie. Il ne fut
pas écouté, non plus que les autres membres de l'Assemblée opposés à
une pareille violation de la Constitution. Sur la proposition de M. de
Lameth, la discussion de ces deux objets fut renvoyée aux comités
militaire et de constitution réunis.

On ne reconnaissait d'autres principes à l'Assemblée que la soumission
aux volontés des démagogues. Pour donner l'idée de la corruption où
elle était tombée, un député, nommé Lavie, osa proposer, dans une de
ses séances, de ne plus parler de Dieu au peuple, de renfermer la
religion dans le payement de l'impôt, et d'obliger les curés à se
contenter de répéter en chaire: L'impôt, l'impôt! Le côté droit
témoigna son indignation, qui ne fut qu'un sujet de risée pour ses
adversaires.

Les ministres, se voyant dans l'impossibilité de pouvoir faire le
bien, donnèrent au Roi leur démission. Mais ce prince ne l'ayant point
acceptée, ils conservèrent leurs places, à l'exception de M. de la
Luzerne, qui réitéra sa demande et remit au Roi un compte sommaire de
la marine, à l'époque où il en quittait le département. Elle était
composée de soixante-dix vaisseaux de ligne et de soixante-cinq
frégates à flot, non compris douze vaisseaux et six frégates en
construction et prêts à être lancés. C'était le fruit du travail de
Louis XVI, qui s'était occupé sans relâche du soin de créer une marine
respectable. N'était-il pas affreux de voir une Assemblée nationale se
plaire à rendre ces efforts inutiles, et à paralyser le zèle
d'officiers aussi instruits qu'expérimentés, par l'insubordination
qu'elle se plaisait à fomenter entre les subordonnés et leurs
supérieurs? Le Roi voyait avec douleur la destruction de l'objet de
ses soins; mais sentant que M. de la Luzerne ne pouvait rien contre
ceux qui ne voulaient que détruire, il accepta sa démission et lui
écrivit en même temps qu'il n'oublierait jamais ses services; qu'il
avait besoin de lui en exprimer sa satisfaction, et d'y joindre ses
regrets sur la nécessité où il se croyait de quitter le ministère. Le
Roi regrettait avec raison un ministre qui réunissait aux talents et à
la probité un extrême attachement pour sa personne. En effet, il
aurait de bon coeur sacrifié à son Roi tous les désagréments qu'il
éprouvait, s'il avait seulement entrevu une possibilité de lui être
utile; mais, ne pouvant s'en flatter, il préféra une retraite
honorable à une vaine résistance aux volontés d'une Assemblée
toute-puissante, qui voulait tenir les ministres dans son entière
dépendance.

Le Roi écrivit à l'Assemblée pour lui faire part du choix qu'il avait
fait de M. de Fleurieu pour ministre de la marine. Celui-ci promit à
l'Assemblée de se distinguer par son zèle pour l'exécution des lois et
pour assurer la tranquilité publique. Il lui annonça en même temps le
choix qu'avait fait le Roi de M. de Bougainville pour remplacer M.
d'Albert de Rioms.

La suppression des Parlements, décrétée sans discussion le 6 décembre
1789, fut exécutée dans tout le royaume au mois d'octobre de l'année
suivante, et les tribunaux inférieurs reçurent l'ordre de continuer
leurs fonctions jusqu'à leur remplacement. Les Parlements de Bordeaux,
de Rouen, de Grenoble et d'Aix, après avoir protesté contre ce décret,
en envoyèrent la transcription aux tribunaux inférieurs. Les avocats
de celui d'Aix déclarèrent, par l'organe de Pascalis, l'un d'entre
eux, qu'ils étaient décidés à s'ensevelir avec la Monarchie et à
mourir en sujets fidèles du Roi de France et du comte de Provence, et
ils refusèrent de continuer leur ministère. Le président de Cabre fit
transcrire leurs discours et leurs noms sur le registre de la Cour,
comme une marque honorable de leur inébranlable fidélité[16]. Le
Parlement de Toulouse protesta contre toutes les atteintes portées à
la religion et à la dignité de ses ministres, aux droits de la
couronne, contre l'anéantissement des ordres, le démembrement du
Languedoc, l'anéantissement de ses priviléges et les lettres patentes
portant suppression de la Cour.

   [16] M. Pascalis fut victime de son courage dans les horreurs qui
   se commirent en 1791; il fut un des premiers que massacrèrent les
   scélérats qui désolèrent ces contrées, en lui reprochant la
   fermeté et la noblesse de sa conduite lors de la destruction des
   Parlements.

Cette protestation porta l'alarme dans l'Assemblée. Robespierre en
prit occasion d'inculper le pouvoir exécutif; car le nom de Roi
n'existait déjà plus parmi les démagogues. MM. de Broglie et Alexandre
de Lameth la taxèrent de rébellion et demandèrent le prompt
établissement de la haute Cour pour juger les coupables. Mais les
magistrats, par leur fuite en Espagne, se dérobèrent à la vengeance
que l'Assemblée se préparait à tirer de leur résistance à ses décrets.

Les troubles de la Martinique excitèrent l'attention de l'Assemblée;
ils furent la suite de l'esprit désorganisateur qu'on répandait dans
les colonies, sans vouloir écouter aucune représentation sur les
dangers qui en pourraient résulter.

Le vicomte de Damas, commandant à la Martinique, fidèle et loyal
serviteur du Roi, cherchait à conserver à la France une colonie aussi
précieuse, pendant que l'on travaillait à établir l'insubordination et
à renouveler les anciennes querelles contre l'Assemblée coloniale et
les planteurs. M. de Chabrol, colonel du régiment de la Martinique,
prit parti pour les gens de couleur et se mit à leur tête, suivi des
soldats qui avaient abandonné leur drapeau. M. de Damas, qui
protégeait avec raison les propriétaires et l'Assemblée coloniale,
marcha contre lui. M. de Chabrol, ayant perdu beaucoup des siens,
appela à son secours les habitants de la Guadeloupe, divisés également
en deux partis. M. de Damas, sentant l'importance de remédier à ce
désordre, fit un rapport sur la situation de la Martinique, qui fut
envoyé à l'Assemblée, laquelle, sans vouloir écouter les raisons qu'il
apportait pour justifier la conduite qu'il avait tenue et la justice
que lui rendaient les colons, décréta son retour en même temps que
l'envoi de six mille hommes à la Martinique et de quatre vaisseaux de
ligne aux îles françaises.

Les discours incendiaires de Mirabeau, et le scandale des séances de
l'Assemblée, dont les décrets tendaient à la désorganisation du
royaume, déterminèrent M. de La Tour du Pin à représenter au Roi que
s'il avait le projet de s'éloigner de Paris, il le suppliait de se
décider en ce moment; qu'il prévoyait être forcé de donner sa
démission, mais qu'il pouvait auparavant, et sans donner d'ombrage à
l'Assemblée, disposer la marche de plusieurs régiments fidèles de
manière à protéger sa route; que l'habitation de Saint-Cloud donnait
de grandes facilités pour sa sortie, et que cette occasion perdue, il
en retrouverait difficilement une semblable; qu'il ne prétendait point
préjuger les desseins de Sa Majesté, mais qu'en sujet fidèle et
dévoué, il croyait devoir lui soumettre ces réflexions. Il eût été
bien heureux pour la France que le Roi les eût adoptées. M. de Bouillé
avait alors la confiance de deux ou trois départements, et ce voyage
aurait eu probablement une issue bien différente de celui que nous
aurons à raconter.

L'issue de la procédure des événements des 5 et 6 octobre fit balancer
le Roi, et l'on crut qu'il allait se décider au parti que lui
proposait M. de La Tour du Pin. Mais la crainte d'une guerre civile
qui ferait couler le sang de ses sujets était si fortement empreinte
dans son esprit, qu'il ne put se résoudre à partir, espérant toujours
que la nation ouvrirait d'elle-même les yeux sur les malheurs
qu'occasionnaient les décrets de l'Assemblée; que ses inconséquences
naturelles finiraient par la discréditer; que sa violence et son
despotisme, comparés à sa bonté et à sa modération, lui ramèneraient
sans efforts et sans violences tout ce qu'il y avait de gens sages et
modérés, et que la paix se rétablirait dans le royaume. Cette
illusion, qui partait d'un coeur rempli de droiture et de bonté, fut
trompée d'une manière bien cruelle.

La famille royale voyait approcher avec peine le moment du retour à
Paris. Elle avait à Saint-Cloud l'avantage d'être éloignée de cette
populace qui, payée pour occasionner des troubles, garnissait
journellement les Tuileries et augmentait le désagrément de cette
habitation. Mgr le Dauphin se plaisait extrêmement à Saint-Cloud; sa
santé se fortifiait, et son esprit se développait chaque jour d'une
manière surprenante. Il avait dès lors, quoiqu'il n'eût encore que
cinq ans, un goût naturel pour l'étude, une belle mémoire, et se
plaisait extrêmement à ses leçons. On l'accoutumait à répondre de
lui-même aux compliments qui lui étaient adressés, et l'on préférait
le voir rester court, plutôt que de lui suggérer des idées qui
n'auraient pas été les siennes. On se contentait seulement de les
rectifier quand elles n'étaient pas justes. Cela le mettait
quelquefois en colère, mais il finissait par trouver le moyen de
répondre, et il s'était accoutumé par là à dire de lui-même des choses
aimables et obligeantes. Il nous fit bien rire un jour au sujet du
régiment Dauphin-Dragon. Ce régiment passant par Paris, le comte de
Choiseul-d'Aillecourt, qui en était colonel, m'écrivit ses regrets de
ne pouvoir présenter à Mgr le Dauphin un régiment digne de ses bontés
par son attachement et sa fidélité. Il me priait d'être auprès de ce
jeune prince l'interprète des sentiments du régiment et des siens.
«Mon Dieu! qu'il est joli d'avoir un régiment à mon âge, dit Mgr le
Dauphin, et que je voudrais le voir!--Que voulez-vous, Monseigneur,
que je réponde de votre part?--Cela m'embarrasse, répondez, je vous
prie, pour moi.--Je vais donc répondre que Mgr le Dauphin, ne sachant
que dire à son âge, répondra quand il sera plus grand.--Que vous êtes
méchante! me dit-il; et qu'est-ce que mon régiment dira de moi?» Il
entra dans une colère affreuse, battant des pieds et des mains; et
comme il vit qu'on n'en faisait que rire: «Eh bien, dit-il en me
regardant d'un air sévère, je répondrai tout seul, puisque vous ne
voulez pas m'aider. Dites à M. de Choiseul que j'aurais bien voulu
voir mon régiment et me mettre à sa tête, qu'il le lui dise de ma
part; et en même temps remerciez-le de tout ce qu'il me fait dire de
la sienne et de celle de mon régiment.» Je l'embrassai, et il finit
par me remercier, quand il vit que chacun approuvait sa réponse. Ce
jeune prince, qui avait une grâce charmante dans tout ce qu'il disait,
annonçait déjà de la fermeté, en y joignant cette bonté naturelle à
tous les Bourbons. Aussi était-il adoré de tous ceux qui
l'approchaient et qui étaient à portée de le connaître.

A peine le Roi fut-il de retour à Paris, que les motions et les
articles incendiaires des journaux recommencèrent plus vivement que
jamais. La Royauté y était fortement attaquée, les nobles et les
prêtres journellement calomniés, et les violences et les crimes des
scélérats dans les diverses provinces, restant toujours impunis, les
encourageaient à continuer leurs excès.

Le Roi, voyant ses ministres entravés dans toutes leurs opérations et
exposés à voir renouveler sans cesse les dénonciations contre leurs
personnes, se détermina, quoique avec peine, à leur demander leurs
démissions. M. de la Fayette intrigua beaucoup pour faire nommer un
ministre à sa dévotion; et sur l'assurance qu'il donna au Roi de
l'appui qu'il trouverait alors dans son parti, il lui en laissa la
composition.

On supprima l'office de chancelier et de garde des sceaux, et M.
Duport du Tertre, qui remplaça l'archevêque de Bordeaux, eut seulement
le titre de ministre de la justice et de garde des sceaux; M. Du
Portail fut nommé ministre de la guerre; M. Valdec de Lessart,
contrôleur des finances, à la place de M. Lambert. On ajouta plus tard
à ce ministère celui de l'intérieur du royaume[17]. Le Roi annonça à
l'Assemblée ces diverses nominations, et les nouveaux ministres
protestèrent de leur dévouement et de leur exactitude à faire observer
les lois.

   [17] M. Duport du Tertre, ancien avocat au Parlement, était
   devenu électeur, officier municipal et administrateur de la
   police. M. de Lessart était un ancien maître des requêtes, et M.
   Du Portail, militaire, avait servi sous M. de la Fayette dans la
   guerre d'Amérique.

M. Duport du Tertre ajouta dans sa lettre à l'Assemblée qu'il avait eu
de la peine à accepter le ministère, mais qu'il avait pensé qu'il eût
été de mauvais exemple qu'un homme honoré de la confiance du peuple ne
se crût pas digne de celle du Roi.

M. Du Portail marquait de son côté qu'il n'avait pu se refuser au
désir de prendre une part active à une aussi glorieuse révolution, à
assurer par les efforts de son zèle l'exécution des lois données par
les augustes représentants de la nation, et à réduire en pratique leur
sublime théorie. Il alla ensuite au club des Jacobins professer les
mêmes maximes, assista à la séance en bonnet rouge, et laissa voir par
cette conduite ce que l'on pouvait attendre d'un tel ministre.

Il était clair que le projet de l'Assemblée était de discréditer
totalement le ministère, et de transporter aux comités les diverses
branches de l'administration, pour en venir ensuite à l'abolition de
la Royauté. M. de la Fayette lui-même, de peur de perdre sa
popularité, se garda bien de réaliser les espérances qu'il avait
données, et se montra toujours le même, dans toutes les circonstances
où l'on avait cru pouvoir compter sur lui.

La nomination du nouveau ministère ne diminua pas la violence de
l'Assemblée. Loin d'improuver les excès commis à Avignon, elle sembla
les autoriser, en y envoyant les troupes demandées par les factieux,
écoutant avec faveur leur demande réitérée de la réunion du Comtat à
la France, et avec la défaveur la plus marquée les raisons opposées
que présentaient M. l'abbé Maury et M. de Clermont-Tonnerre sur le
danger de cette réunion. Si elle n'accéda pas pour le moment à une
demande si vivement sollicitée par MM. Bouche et Camus, il était
facile de voir qu'elle n'attendait qu'un moment plus opportun.

Elle se contenta de rendre la liberté aux prisonniers détenus à
Orange, sans désapprouver l'injustice de leur détention ni les excès
commis à Avignon, et elle laissa cette malheureuse ville dans la
crainte continuelle de voir renouveler les scènes qui en avaient fait
un séjour de terreur et de désolation.

Elle tint la même conduite dans le rapport de l'affaire de Nancy. M.
de Sillery, qui en fut le rapporteur, se garda bien de blâmer la
rébellion des régiments révoltés. Il se permit des insinuations
perfides contre M. de Bouillé et les officiers qui l'avaient secondé,
en exceptant seulement les amis de la Constitution; il blâma la
municipalité et proposa de ne donner aucune suite à la procédure
commencée par le bailliage, de faire mettre en liberté tous les
détenus, et de supplier le Roi de demander aux cantons suisses la
grâce des soldats de Châteauvieux. Il finit par demander que l'on
cassât le régiment du Roi et celui de Mestre de camp.

MM. de Cazalès, de Clermont-Tonnerre et de Virieu parlèrent avec
force contre le décret proposé par M. de Sillery, en firent sentir le
danger, démontrèrent qu'il détruirait celui qui avait été rendu, qu'il
ne tendait qu'à favoriser le désordre et l'insurrection dans l'armée,
et qu'il ravissait le fruit de la conduite de ceux qui avaient empêché
les désastres qui eussent été la suite d'une pareille insurrection.
Ils proposèrent de se borner à casser les deux régiments et à
conserver aux officiers qui s'étaient conduits avec tant de sagesse et
de modération, leur activité de service jusqu'au moment de leur
remplacement. Ils ne furent point écoutés. L'Assemblée décréta le
licenciement des deux régiments, l'abolition de la procédure
commencée, la mise en liberté des soldats et autres prisonniers
impliqués dans cette affaire; elle révoqua l'approbation qu'elle avait
donnée à la municipalité et au directoire, et approuva le courage avec
lequel s'étaient montrées les municipalités de Metz, Toul et
Pont-à-Mousson, lors de l'exécution de la loi.

On procéda à l'élection des juges de Paris, et on ne nomma pour tels
que de zélés patriotes, tels que MM. Ogier et Garaud de Coulon (qui
avaient figuré d'une manière inique dans le procès de M. de Bezenval),
M. Hérault de Séchelles, ancien avocat général au Parlement de Paris,
et M. Bigot de Préameneu. Les six présidents des tribunaux furent: MM.
Freteau, Duport, Target, Treilhard, Touret et Mesleu, tous membres de
l'Assemblée. Chabroud y avait aussi concouru, mais il ne put obtenir
de pluralité.

Les membres du côté gauche, assurés de la faveur populaire, se
permettaient sans ménagement les propos les plus indiscrets contre
leurs adversaires. Charles de Lameth, dans un démêlé qu'il eut avec M.
de Chauvigny, et dont il avait prévu les suites, se permit de dire
publiquement que c'était le duc de Castries qui avait mis M. de
Chauvigny à ses trousses. Celui-ci, indigné d'un pareil propos, en
demanda raison à M. de Lameth, et ils se battirent au bois de
Boulogne. M. de Lameth ne fut heureusement que blessé; car le peuple,
furieux de la simple blessure d'un député qu'il regardait avec raison
comme un des plus chauds partisans de la Révolution, se porta avec
violence à l'hôtel de Castries, en pilla tous les appartements et
aurait immanquablement massacré M. de Castries, s'il n'avait eu la
prudence de quitter la France sur-le-champ.

M. de la Fayette, quoique prévenu de la fureur populaire dirigée
contre M. de Castries, arriva trop tard pour empêcher le désordre. Sa
commisération pour cette indigne populace, qu'il traitait d'amis et
d'enfants, et qu'il essayait de ramener par la douceur, en leur
montrant son cheval blanc qu'ils connaissaient tous, ne les empêcha
pas de continuer le pillage en sa présence, et il ne put parvenir avec
sa garde nationale qu'à empêcher la destruction de la maison. M. de
Castries, n'étant plus en sûreté à Paris, demanda et obtint un congé
de l'Assemblée, qui lui fut envoyé à Lausanne, où il s'était retiré.

La postérité croira difficilement que de pareils excès trouvèrent des
défenseurs dans l'Assemblée, et que M. de Mirabeau, furieux de
l'indignation qu'en témoignaient les membres du côté droit, s'emporta
jusqu'à dire qu'on provoquait la colère du peuple en se portant
toujours ses accusateurs; qu'il était heureux, pour ceux qui abusaient
de sa patience, que quelques exemples, en les effrayant, les
empêchassent de continuer à s'opposer à la loi et à la raison. Le côté
droit n'y put tenir et se leva en témoignant l'horreur que lui
inspirait un propos aussi atroce. M. Roy, député d'Angoulême, ne put
s'empêcher d'ajouter que c'était le langage d'un factieux. Le côté
gauche s'emporta avec violence; les tribunes s'y joignirent; les cris,
les injures, les hurlements et la demande de la prison pour M. Roy,
rendirent cette séance une des plus scandaleuses qui eussent encore
existé. Ce fut au milieu de ce tumulte que M. Roy fut condamné à trois
jours de prison à l'Abbaye.

De pareilles scènes se renouvelaient journellement. Il y en eut une de
ce genre à l'Opéra. Le parti démagogue, qui attachait le plus grand
prix à voir établir promptement la nouvelle constitution du clergé,
cherchait par tous les moyens possibles à inspirer la terreur aux
personnes qu'ils supposaient y être opposées.

Les spectacles et les lieux publics lui paraissant propres à remplir
cet objet, ils y excitaient des désordres dans l'espoir de causer au
Roi et à la famille royale de vives inquiétudes sur le refus que
pourrait faire Sa Majesté sur le décret que l'Assemblée se proposait
de rendre à ce sujet.

On donnait à l'Opéra la représentation d'_Iphigénie_; le choeur
chantant: _Célébrons notre Reine_, fut vivement applaudi par les
royalistes, qui crièrent _bis_. Il y eut quelques sifflets et des
murmures du parti opposé; mais n'étant pas en force, il ne put
empêcher qu'on recommençât. Le mécontentement des opposants redoubla
lorsque Lainez se permit de dire: «Je crois, messieurs, que tout bon
Français doit aimer le Roi et la Reine», et qu'à la suite de ce propos
on lui jeta une couronne de laurier. La colère des démagogues n'eut
alors plus de bornes, et il y eut un vacarme affreux. Ils laissèrent
cependant finir la pièce, mais avec la résolution de se venger de
l'affront qu'ils croyaient avoir reçu.

Deux jours après, Lainez jouant le rôle de Jephté, les
révolutionnaires, qui avaient loué presque toutes les places du
parterre, lui firent les reproches les plus sanglants, tinrent les
propos les plus outrageants contre les femmes et les jeunes gens qui
garnissaient les loges, et ne permirent pas à Lainez de jouer qu'il
n'eût foulé aux pieds la couronne qu'il avait reçue la veille. Ils
insultèrent même quelques femmes à la sortie du spectacle. Le plaisir
de la vengeance ne fut pas le seul but du vacarme; on cherchait à
animer les esprits dans tous les sens, pour faire du bruit et donner
lieu de craindre quelque nouvelle insurrection.

On ne pouvait voir de plus triste situation que celle du Roi et de la
Reine. Les insultes journalières et multipliées qu'ils recevaient
constamment, les nouvelles désastreuses des provinces, la stagnation
du commerce, le malheur présent et l'inquiétude de l'avenir les
pénétraient d'une profonde tristesse. Mais, au milieu de tant de
chagrins, la Reine conserva toujours le calme et la dignité
convenables au rang où le Ciel l'avait placée.



CHAPITRE IX

ANNÉE 1791

    Constitution civile du clergé.--Serment exigé à ce sujet.--Refus
    de la plupart de ses membres.--Persécutions qu'il
    excite.--Remplacement des évêques et des curés.--Formation de
    divers clubs tant à Paris que dans les provinces.--Troubles dans
    les provinces du Midi.--Essai d'un club monarchique dont les
    démagogues ne voulurent jamais souffrir l'établissement.


L'Assemblée se crut encore obligée de donner au Roi, cette année, une
marque de considération (car on ne pouvait plus dire de respect), et
les discours au Roi et à la famille royale furent bien moins mesurés
que ceux de l'année précédente. Il était difficile qu'elle pût
exprimer des sentiments trop opposés au but qu'elle poursuivait
d'avilir le Roi afin de pouvoir s'en passer plus facilement, en y
accoutumant un peuple qu'elle s'était soumis par les espérances dont
elle le berçait journellement.

Non contente d'avoir dépouillé le clergé de ses biens, elle voulut
encore régler elle-même l'administration de ce qui tenait au
spirituel, supprimer un grand nombre de diocèses, les réunir à ceux
qu'elle jugeait à propos de conserver, décider la forme des élections
des évêques et des curés, des membres des chapitres des divers
évêchés, de ceux du conseil de l'évêque; en un mot, se rendre
maîtresse du spirituel comme du temporel, et elle en fit un décret
formel.

Les évêques, après avoir défendu avec une modération remarquable les
propriétés ecclésiastiques, ne se permirent plus, depuis le prononcé
du décret, une seule plainte ni une seule réclamation personnelle
contre l'injustice qu'ils éprouvaient. Cette admirable résignation
déplut à l'Assemblée, qui s'était flattée qu'ils engageraient à la
révolte ceux qui leur étaient attachés, et justifieraient par là
l'iniquité de sa conduite. Trompée dans cette attente, elle fit jouer
tous les ressorts de la méchanceté pour les décrier dans l'esprit du
peuple, et finit par décréter que chaque membre du clergé serait
obligé d'adhérer au décret qui venait d'être rendu sur la constitution
civile du clergé, sous peine de perdre sa place et tout traitement
quelconque. Elle se flattait qu'en mettant le clergé dans la nécessité
d'opter entre la misère et sa conscience, le plus grand nombre
prêteraient le serment, et qu'elle parviendrait par là au projet de
Mirabeau, de décatholiciser la France.

N'ayant pas obtenu plus de succès de cette mesure, elle excita la
populace contre divers membres du clergé, se flattant que la crainte
d'éprouver sa fureur les rendrait moins inflexibles; mais les voyant
insensibles à d'autres sentiments qu'à ceux du devoir et de l'honneur,
elle décréta que chaque évêque, curé ou autre fonctionnaire public
prêterait individuellement le serment, espérant entraîner par là
quelques évêques dans son parti. Ceux-ci, toujours animés de l'esprit
de paix et de concorde, offrirent de prêter une formule de serment
rédigée par Mgr l'évêque de Clermont, qui portait expressément que ce
n'était que pour ce qui regardait le temporel, excluant positivement
tout ce qui tenait au spirituel et demandant qu'on les laissât se
concerter avec le Souverain Pontife, duquel ils ne pouvaient se
séparer. MM. Malouet, de Cazalès et l'abbé Maury parlèrent avec force
sur l'opposition qui existait entre la liberté et la violence exercée
contre les consciences. Mais ils ne furent point écoutés. On fixa huit
jours pour tout délai entre l'acceptation ou le refus du serment, et
le Roi fut instamment prié de sanctionner le décret. La position de ce
Prince était affreuse. Placé entre sa conscience et les malheurs qu'on
lui faisait envisager comme suite de son refus, il demandait qu'on lui
laissât le temps de se concerter avec le Pape sur les moyens de
conciliation qu'on pourrait employer pour répondra au désir de
l'Assemblée, sans blesser la conscience des évêques et du clergé. Il
lui fit dire qu'il avait écrit au Pape à ce sujet, et qu'il désirait
en attendre la réponse.

L'Assemblée, loin d'entrer dans de pareilles voies, pressa au
contraire M. Duport du Tertre de décider le Roi à donner promptement
sa sanction à ce décret. Celui-ci, qui se regardait plus comme le
ministre de l'Assemblée que comme celui du Roi, et qui n'avait d'autre
crainte que celle de lui déplaire, harcelait ce malheureux prince à
toutes les heures de la journée. Il lui faisait envisager la fureur de
la populace, se portant immanquablement sur les ecclésiastiques et sur
les membres de l'Assemblée qui partageaient leur opinion; le massacre
qui en serait la suite, ce que le refus du décret pouvait occasionner
sous les yeux mêmes de Sa Majesté. On fit redoubler les hurlements des
factieux à la porte de l'Assemblée; on y débitait les brochures les
plus incendiaires, et l'on poussa la cruauté jusqu'à faire craindre au
Roi pour les jours de sa famille et des habitants des Tuileries; car
pour sa personne on savait bien que sa seule conservation n'aurait
influé sur aucune de ses décisions[18].

   [18] On m'a assuré, sans que je puisse cependant en répondre,
   que les ministres avaient intercepté la réponse du Pape, et ne
   l'avaient pas voulu donner au Roi pour pouvoir obtenir plus
   facilement la sanction d'un décret auquel ils attachaient tant de
   prix.

Tout ce qui était attaché à la religion était dans la consternation.
Madame Élisabeth pressait le Roi de ne pas se laisser intimider par
les craintes que lui inspirait un ministre incapable de mettre le
moindre prix à ce qui intéressait la Monarchie et la religion, qui en
était le plus ferme soutien.

Le Roi résista longtemps; mais, vaincu par la peur de voir couler le
sang, il donna le 26 décembre (1790) cette sanction si désirée par les
factieux et si redoutée par les amis de la Monarchie.

Il se flattait que la violence que l'on employait à son égard, et
l'esclavage dans lequel on le retenait, frapperaient de nullité toutes
ces sanctions, et que l'ordre finirait par renaître de l'excès du mal,
espoir qui ne l'abandonna jamais.

Dès le lendemain de la sanction du Roi, l'abbé Grégoire, à la tête de
cinquante et un ecclésiastiques du côté gauche de l'Assemblée, vint
prêter le serment décrété. Il ne pouvait, disait-il, répugner à sa
conscience, l'Assemblée n'ayant jamais prétendu porter atteinte à
l'autorité du Chef de l'Église; fait bien prouvé par le titre de
«constitution _civile_ du clergé», qu'elle avait donné à sa nouvelle
organisation. Il finit par assurer qu'ils honoreraient tous le
sacerdoce par la pureté de leurs moeurs et par leur exactitude à
remplir les devoirs de leur état.

Les évêques, pour éclairer le public sur la constitution civile du
clergé, avaient publié un ouvrage portant pour titre: _Exposition des
principes sur la constitution civile du clergé_, ouvrage plein de
raison et de sagesse, et signé de tous les évêques, à l'exception de
MM. de Tayllerand, évêque d'Autun, de Jarente, évêque d'Orléans, de
Savine, évêque de Valence, et de Brienne, archevêque de Sens. On se
récria contre cet écrit à l'Assemblée, qui, le 4 _janvier_ (1791),
jour de l'expiration des huit jours donnés au clergé pour se décider,
exigea le serment des évêques, des curés et autres ecclésiastiques
membres de l'Assemblée, et décréta qu'on se présenterait pour prêter
le serment par lettres alphabétiques.

Les groupes qui entouraient la salle faisaient retentir l'air de leurs
cris et de leurs menaces, espérant parvenir par leurs bruyantes
clameurs à intimider le clergé dans une circonstance aussi critique.
Ils se trompèrent dans leur attente, et cette journée sera à jamais
remarquable dans les fastes de l'Église.

L'évêque d'Agen, qui se trouva le premier à parler, déclara ne donner
aucun regret à sa place et à sa fortune, mais qu'obligé d'écouter la
voix de sa conscience, il ne pouvait que témoigner à l'Assemblée son
regret de ne pouvoir prêter le serment. Tous les évêques, à
l'exception de ceux nommés ci-dessus, s'y refusèrent chacun à leur
tour, et beaucoup d'entre eux exposèrent d'une manière simple et
touchante le motif de leur refus. «J'ai soixante-dix ans, dit entre
autres l'_évêque de Poitiers_; j'en ai passé trente-cinq dans
l'épiscopat, où j'ai fait le plus de bien que j'ai pu. Accablé
d'années et d'infirmités, je ne déshonorerai pas ma vieillesse en
prêtant un serment désavoué par ma conscience, et je prendrai mon sort
en patience.» Un discours aussi touchant excita les huées des tribunes
et du gauche de l'Assemblée. M. Émery, président, étonné de la fermeté
du clergé, et craignant que son extrême modération, opposée aux
insultes de l'Assemblée, ne finît par faire quelque impression, décida
qu'on se contenterait de répondre à l'appel par ces mots: «J'accepte»
ou «Je refuse».

MM. de Cazalès et d'Épréménil représentèrent l'injustice d'empêcher
les membres du clergé d'expliquer les motifs de leur refus, et
citèrent même l'exemple des martyrs, à qui les empereurs païens
n'avaient jamais refusé cette faculté. On dédaigna de leur répondre.
Jamais tyrannie ne fut plus complète que celle qui s'exerça dans cette
journée. Deux curés, MM. Fournès et Le Clerc, tinrent le même langage
que leurs évêques, et plus de la moitié des curés refusa le serment.

L'Assemblée ne fut pas plus heureuse le 5 et le 6. Plus de vingt
curés rétractèrent le serment qu'ils avaient prêté la veille, et
Barnave, effrayé de ces rétractations, décida qu'on n'en recevrait
plus. On essaya d'effrayer ceux qui n'avaient encore ni prêté ni
refusé le serment, par les injures dont on accabla ceux qui avaient
donné l'exemple du refus. L'Assemblée et les groupes étaient déchaînés
contre eux. On les comparait à des tigres et à des bêtes féroces, qui
voulaient, disait-on, établir la guerre civile en France, pour
recouvrer les biens dont ils avaient été si justement dépouillés. On
donna gratis au peuple un drame intitulé: _le Despotisme renversé_,
_ou la Prise de la Bastille_, à la fin duquel le peuple prêta le
serment civique, et l'orchestre joua l'air: «_Ça ira, ça ira, les
aristocrates à la lanterne_, etc.»

Le lendemain, on cria dans les rues la liste des évêques et des curés
qui n'avaient pas prêté le serment, et de ceux qu'on supposait devoir
le refuser. MM. Bailly, Duport du Tertre et Desmeuniers employèrent
tous les moyens de persuasion et de terreur pour gagner ceux des curés
qui avaient le plus d'influence sur les fidèles. Ils allèrent chez eux
la nuit, les réveillèrent, et les pressèrent de prêter le serment. Ils
en usèrent ainsi, notamment, envers le curé de Sainte-Marguerite,
pasteur vénérable, âgé de plus de quatre-vingts ans, s'imaginant par
là faire plus d'impression sur son esprit. Mais n'ayant rien pu gagner
sur la fermeté de ces généreux ecclésiastiques, ils laissèrent mettre
des affiches aux portes des églises, qui portaient en tête du décret
sur la constitution civile du clergé que ceux qui le refuseraient
seraient regardés comme perturbateurs du repos public. M. Bailly et
les deux autres nommés ci-dessus, regardés comme auteurs secrets de
ces affiches, ne les firent enlever que lorsqu'elles eurent produit
l'effet qu'on en attendait, et s'excusèrent ensuite comme d'une erreur
de leurs bureaux. Une pareille malversation, qui méritait une punition
exemplaire, n'eut aucune suite, malgré les réclamations de MM. Malouet
et de Cazalès contre l'atrocité d'une pareille conduite.

Les églises furent remplies de brigands des deux sexes, le jour où les
municipaux s'y rendirent pour exiger le serment qui devait avoir lieu
à l'issue du prône. A peine était-il fini que le tumulte commença. Les
brigands faisaient retentir l'air des cris répétés de: «Le serment! le
serment! A la lanterne!» et l'on ne peut se faire d'idée d'un pareil
scandale. Il fut plus grand à Saint-Sulpice qu'ailleurs. Les forcenés
se frayèrent un passage à travers le clergé, les municipaux et les
grenadiers qui entouraient le curé, quand il retourna à la sacristie,
après le refus du serment. Ils le menaçaient tous de le frapper; l'un
d'eux lui donna un coup de poing, un autre lui arracha les cheveux, et
un troisième lui mit le pistolet sur la joue. Le maréchal de Mouchi,
qui était à la messe, ne quitta pas le curé, et para même plusieurs
coups qu'on lui portait. M. Bailly arriva, à son ordinaire quand le
danger fut passé. Ce n'était pas le premier de cette espèce que
courait M. le curé, malgré son extrême charité pour les pauvres, à qui
il avait distribué plus de soixante mille francs de son patrimoine,
depuis trois ans qu'il était curé de Saint-Sulpice.

Dans le courant de l'hiver de 1790-91, il avait annoncé dans sa
paroisse une messe, à la suite de laquelle il devait donner l'état des
sommes qu'il avait reçues des bienfaiteurs des pauvres de sa paroisse.
On envoya ce jour-là à Saint-Sulpice une nuée de brigands, qui
remplirent l'église et entourèrent le presbytère, demandant à grands
cris le curé. Chacun était dans la consternation et le crut à sa
dernière heure. La fuite était impossible; elle aurait eu une
apparence de lâcheté qui eût été fâcheuse dans les circonstances où
l'on se trouvait. La fermeté seule pouvait le sauver. Son clergé,
après avoir déclaré qu'il mourrait avec lui, fut le chercher
processionnellement, le fit monter dans sa chaire, et les jeunes
prêtres se mirent sur les degrés, bien résolus de lui faire un rempart
de leur corps. Les brigands se mirent alors à crier: «Faites un
sermon.» Il se recueillit un instant, et improvisa un discours sur le
jugement dernier, qui leur fit une telle impression, que le silence
succéda au tumulte; et quand le curé, quittant sa chaire, commença la
quête, chacun de ces brigands y mit une pièce blanche, et elle monta à
quinze cents francs. Ce qui prouve jusqu'à l'évidence qu'ils avaient
été payés pour faire cette insurrection.

Il n'y avait pas de moyens que l'on n'employât pour disposer les
esprits en faveur de la nouvelle constitution civile du clergé. On fit
paraître à l'Assemblée une députation des électeurs de la ville de
Parts, pour la féliciter sur ses talents et les grandes vertus dont
elle donnait l'exemple à l'Europe. Le comédien Larrive en était
l'orateur, et le discours avait été fait par Céréti: «Vous avez, leur
dit-il, éternisé le trône, la législature, la monarchie et le
christianisme. Nous regardons tout ecclésiastique contraire ou
infidèle au serment national, comme trahissant Dieu et le peuple, et
nous venons vous protester que malgré toutes les manoeuvres employées
pour faire douter de la pureté de nos opinions religieuses, nous ne
choisirons que des ecclésiastiques dignes de la nation et des autels.»

Alquier proposa de charger les comités ecclésiastiques de rédiger une
instruction pastorale pour ramener le clergé aux institutions de son
divin fondateur.

L'opposition au serment ne fut pas générale parmi les ecclésiastiques
de second ordre. Il y en eut un assez grand nombre qui le prêtèrent
parmi les membres de l'Assemblée. L'abbé Mouchel, recteur de
l'Université, et toujours du parti le plus fort, parla au nom de cette
école célèbre, quoiqu'il ne fût avoué que d'un petit nombre de
professeurs ou d'agrégés, et il félicita l'Assemblée des vertus
qu'elle transplantait dans un royaume où, avant ses séances, on ne
connaissait que des tyrans et des esclaves. Quelques ecclésiastiques,
qui aspiraient, ainsi que lui, à remplacer ceux qui refusaient le
serment, outrèrent encore les éloges. Ils ne furent pas trompés dans
leur attente. Presque tous eurent des évêchés, et l'abbé du Mouchel,
nommément, fut élu évêque de Nîmes.

Mirabeau, de son côté, fit une adresse incendiaire pour être envoyée
dans les départements. Il y invectivait contre le clergé de la manière
la plus sanglante, lui prêtant les intentions les plus perfides. Il
l'accusait de persuader au peuple que la religion et la Révolution ne
pouvaient subsister ensemble, au lieu de l'amener, par leur conduite,
à ne connaître que le Dieu créateur de la nature et de la liberté, et
à ne sacrifier que sur l'autel de la patrie.

Le but du serment était d'éliminer du clergé les évêques, les
ecclésiastiques nobles et tous ceux que leur attachement à la
religion, à l'honneur et à la monarchie rendaient ennemis des maximes
contraires aux bonnes moeurs, et qui par leurs discours et leurs
exemples contenaient le peuple dans la soumission aux lois.

Pour exciter davantage le peuple contre le clergé et contre les
personnes qui pouvaient mettre obstacle à leurs projets destructeurs,
Chapelier fit décréter la liberté de représenter au théâtre telle
pièce que l'on voudrait, sans qu'elle fût soumise à la censure.
Autrement, disait-il, celui qui parlerait de la liberté et des tyrans
serait obligé d'effacer des maximes sacrées, si les troupes
privilégiées se refusaient à les prononcer.

La licence théâtrale se dirigea alors principalement contre le clergé,
et redoubla d'efforts pour le rendre odieux. Lorsque l'on verra les
productions du siècle qui s'intitulait modestement le siècle des
lumières, on sera étonné du mauvais goût et du fanatisme des pièces
qu'enfanta la licence.

On attribua aux corps administratifs l'exécution de la loi du 26
décembre, pour procéder au remplacement des ecclésiastiques
fonctionnaires publics qui refuseraient le serment, et le 16 janvier
fut le jour fixé pour le remplacement. Dès la veille, Fréron, Marat et
autres libellistes, chargés du soin d'agiter les carrefours, ne
parlaient que de conspirations, faisaient arriver les étrangers en
France, soudoyés par les princes et les nobles, et se permettaient les
injures les plus atroces contre les évêques et les curés qui avaient
refusé le serment, qu'ils allaient, disaient-ils, remplacer par des
ecclésiastiques pleins de l'esprit saint du civisme.

Les nouveaux pasteurs furent choisis par les jacobins. Ceux-ci avaient
bien prévu qu'il en naîtrait un schisme dans l'Église, et que la
plupart des fidèles ne les reconnaîtraient pas et cesseraient d'aller
à l'église; mais ils savaient, en même temps, que le peuple, sans être
animé du même esprit, suivrait leur exemple et se déshabituerait petit
à petit de l'assistance du service divin: ce qui leur permettrait de
supprimer le culte, qu'ils ne faisaient exercer que par des hommes qui
leur étaient dévoués, pour accoutumer le peuple à s'en passer.

Les prêtres constitutionnels avaient pour chef l'évêque d'Autun, qui
se chargea de conférer l'ordination à ses nouveaux collègues.
L'archevêque de Sens, qui n'avait accepté la constitution civile du
clergé que par la peur d'être recherché sur son administration pendant
le temps de son ministère, écrivit au Pape pour lui faire connaître le
motif qui l'avait engagé à prêter, seulement du bout des lèvres, un
serment où son coeur n'avait nulle part. Le Pape lui reprocha, par sa
réponse, le déshonneur qu'il avait imprimé à la pourpre romaine, en
acceptant et exécutant la constitution civile du clergé, en supprimant
son chapitre et en se faisant élire à un siége étranger: «L'excuse que
vous en donnez, disait le Pontife, est non-seulement indigne de la
sainteté du serment, mais même de la probité naturelle à un honnête
homme.» Il ajoutait que s'il ne réparait, par une prompte
rétractation, le scandale qu'il avait donné, il serait contraint de le
dépouiller de sa dignité. M. de Brienne, pour toute réponse, lui
renvoya le chapeau de cardinal. Sa pusillanimité ne le garantit pas
des persécutions qu'il redoutait. L'imprudence de sa conduite le mit
souvent dans le cas d'avoir recours au mensonge. Il ne put tromper les
jacobins, et la frayeur de l'échafaud lui fit terminer lui-même sa
triste carrière pour ne pas risquer de tomber entre leurs mains.

La publication du bref du Pape affermit dans leurs principes ceux qui
s'étaient déclarés contre le serment, et ébranla beaucoup de ceux qui
s'étaient décidés à la soumission. La fureur des jacobins en devint
encore plus ardente; et pour avoir toujours des satellites prêts à
exécuter leurs ordres, ils attirèrent à Paris des malfaiteurs de tous
les pays et de tous les coins de la France. Cette classe de criminels,
qui n'appartenait à aucune nation, égara la population et frappa de
terreur les citoyens honnêtes, en se répandant dans les rues, les
spectacles et autres lieux publics.

Le repaire de ces brigands était un souterrain au-dessous du club des
Jacobins, où se réunissaient les ouvriers, les artisans, les porteurs
d'eau, et les hommes et les femmes sans état et sans bien. Ils
fondèrent d'autres clubs dans les faubourgs et les autres quartiers de
la capitale. On n'y était reçu qu'en prouvant son patriotisme. Il y en
eut même un dans la rue Jacob où l'on n'était reçu qu'en prouvant
qu'on n'avait ni feu ni lieu. Là, sous les auspices de Prud'homme,
fondateur de ce club, on lisait les récits les plus violents contre la
religion, les rois, la noblesse et le clergé; et par tous les moyens
on familiarisait ceux qui les fréquentaient avec des maximes qui les
auraient fait frémir dans des temps moins corrompus.

Un autre club, composé de personnes d'un état plus relevé, se forma au
cirque du Palais-Royal, sous le nom de _Bouche de fer_. Il eut Biauzac
pour président, et pour orateur ce même abbé Fauchet qui, après avoir
en chaire calomnié deux fois la noblesse et le clergé, et dénoncé les
rois comme des tyrans, prêcha dans ce club, au nom de la nature,
contre la religion, le trône et l'inégalité des fortunes.

Les départements avaient aussi leurs clubs, composés de leurs plus
mauvais sujets, des jeunes gens d'un esprit ardent, et des hommes
mûrs, mais d'un caractère bouillant. Ils discutaient les droits
naturels, blâmaient tous les anciens usages, et faisaient les
fonctions de comités des recherches, d'inspecteurs de municipalités et
de délateurs, se permettant de violer les domiciles, d'ouvrir même les
lettres. Ils avaient, de plus, des bureaux de délation et une justice
accusatrice.

L'ardeur de leur patriotisme les porta jusqu'à fonder des clubs dans
les villages, et la France s'en trouva couverte d'un bout à l'autre.
Ils correspondaient les uns avec les autres, et formaient, sous la
direction de ceux de Paris, une puissance d'autant plus redoutable
qu'elle s'élevait sur les ruines des ordres et des corporations que la
monarchie avait vus naître. Elle comprima toutes les classes de
citoyens et exerça même son despotisme sur la liberté individuelle et
sur les propriétés. Achard de Bon-Vouloir, député, eut le courage de
dénoncer à l'Assemblée le danger de laisser élever une telle
puissance. Il fut interrompu par des cris affreux, et sa motion fut
envoyée au comité des rapports, où elle resta ensevelie avec beaucoup
d'autres du même genre.

Ces nouveaux clubs envoyèrent des missionnaires dans les campagnes
pour catéchiser le peuple et l'exciter contre les évêques et les
prêtres insermentés, auxquels ils donnaient le nom de réfractaires.
Les directoires de districts et de départements, et les municipalités,
faisaient de leur côté des arrêtés où ils traitaient les mêmes
ecclésiastiques de révoltés et de perturbateurs du repos public. Ils
soulevaient ainsi le peuple contre ses pasteurs et le disposaient au
mépris de la religion, d'où s'ensuivait nécessairement sa
démoralisation. Ces injures et ces calomnies, répandues dans toute la
France, furent le prélude de l'horrible persécution contre le clergé
et des massacres qui en furent la suite.

Le club des Jacobins de Paris envoyait dans les départements la liste
des personnes qu'il voulait porter à l'épiscopat. Ils les choisirent
d'abord parmi les membres de l'Assemblée, auxquels ils accordèrent les
meilleurs évêchés; ils donnèrent les autres aux ecclésiastiques les
plus marquants dans la Révolution. Ces nouveaux évêques, sensibles aux
bontés de l'Assemblée, à laquelle ils étaient redevables de leur
fortune, lui envoyèrent des professions de foi dignes de son
approbation. On employa la violence pour faire prêter le serment aux
curés dont, on connaissait la faiblesse, et ceux qui s'y refusaient
furent remplacés de la même manière que les évêques.

Ces innovations éprouvèrent de la résistance en plusieurs endroits,
et notamment en Bretagne. On arma contre les récalcitrants les gardes
nationales et les troupes de ligne, et l'on employa la même violence
dans plusieurs départements. C'était la suite du discours de M. de
Lameth, qui avait osé dire en pleine Assemblée que tout était permis
pour assurer la Révolution. Les philosophes, les protestants et les
jansénistes, dont un grand nombre en avait adopté les principes, se
chargèrent du soin d'animer le peuple des villes et des campagnes, en
lui disant que le clergé n'avait d'autre but, dans sa résistance, que
le retour des dîmes et des autres droits qui pesaient autrefois sur le
peuple; et ils y parvinrent facilement en employant de pareils moyens.

L'Assemblée manda à sa barre, sur une simple dénonciation sans preuve,
les évêques de Tréguier, de Saint-Malo et de Saint-Paul de Léon,
suspendit de ses fonctions le directoire du Bas-Rhin, accusé de s'être
conduit trop mollement envers les prêtres insermentés, et autorisa les
commissaires du Roi à le remplacer, quoique par la Constitution le
peuple seul eût le droit d'en choisir les membres.

M. de Saint-Priest, ne voyant plus de moyen d'être utile au Roi,
donna sa démission, et le portefeuille fut donné à M. de Lessart. M.
de Montmorin fut le seul des anciens ministres qui conserva sa place
dans l'espoir d'être utile au Roi. Il n'avait jamais cessé de
témoigner une grande déférence à l'Assemblée, et de caresser les
démagogues; aussi le virent-ils garder sa place avec plaisir. Mais
cette conduite, qui ne lui fut d'aucun avantage vis-à-vis x, lui
attira le mépris des royalistes, qui ne rendaient point justice aux
motifs qui le dirigeaient, le regardant comme un ingrat qui
abandonnait le parti de son Roi, à l'amitié duquel il devait toute sa
fortune.

M. de Vauvilliers, membre distingué de la Commune de Paris, ne voulant
pas participer aux violences qui s'exerçaient contre le clergé, donna
sa démission. Il s'était fortement opposé à l'établissement du comité
des recherches de Paris, et avait parlé avec une grande énergie sur le
danger d'un tribunal aussi contraire à la liberté. Mis au bureau des
subsistances, et même à la tête de ce comité, il y donna des preuves
de ses talents. Dès qu'il eut connu Louis XVI, il s'y attacha
profondément et en fut très-considéré. Extrêmement instruit, il ne
s'occupa plus que de l'étude des sciences et des belles-lettres. Il
aurait pu se croire à l'abri des persécutions; mais il n'en fut pas
ainsi. Obligé de quitter sa patrie, il se réfugia en Russie, où on lui
témoigna la considération due à ses talents et à ses vertus.

Les troubles du Midi se propageant d'une manière effrayante, un
nombre considérable de citoyens de la ville d'Aix se déterminèrent à
former un club sous le titre de _défenseurs de la religion, des lois
et de la propriété_. Son but était de prêter main-forte aux
municipalités en cas de troubles, et ils firent la déclaration de
cette association à la municipalité d'Aix. Dès le lendemain, les
brigands s'assemblèrent au lieu de ses séances, et dans les cafés de
la ville où se réunissaient les royalistes, les provoquèrent de
manière à exciter leur ressentiment, et, malgré la sagesse qu'ils
eurent de ne se permettre aucune voie de fait, ces brigands les
accusèrent d'avoir tiré plusieurs coups de fusil. Sous ce prétexte,
ils pillèrent plusieurs maisons, et s'emparèrent de MM. Pascalis et de
la Roquette, qu'ils conduisirent en prison. La municipalité resta
tranquille, ne requit aucun secours de la force armée, et laissa
forcer la prison aux brigands, qui en tirèrent MM. Pascalis et de la
Roquette, et les pendirent aux arbres du cours de la ville. M. de
Guiramond, qui s'était sauvé à la campagne, en fut arraché et subit le
même sort que les premiers. M. Lieutaud, correspondant de Mirabeau et
ancien commandant de la garde nationale, fut emprisonné par les
furieux, pour avoir voulu mettre l'ordre dans la ville et organiser la
garde nationale de manière à la rendre utile au besoin. La
consternation régnait à Aix, et quand le calme fut rétabli, plus de
deux mille personnes demandèrent des passe-ports pour quitter cette
malheureuse ville.

Les meurtres et les dévastations qui se renouvelaient journellement
en Quercy déterminèrent plusieurs gentilshommes de ce pays à former
une association pour se défendre mutuellement en cas d'attaque; mais
n'étant pas assez forte, elle ne put remplir cet objet. M.
d'Esqueyrac, qui en était un des membres, se voyant sans aucun moyen
de défense contre les brigands qui venaient l'attaquer, voulut se
retirer en Languedoc, et passa par le château de M. de Clarac, qui se
trouva tout d'un coup investi. Tous deux cherchèrent à se défendre;
mais les brigands ayant mis le feu au château, ils n'eurent plus de
salut que dans la fuite. M. d'Esqueyrac fut tué en cherchant à se
sauver au travers des flammes, et M. de Clarac fut réduit à se cacher
dans un souterrain, où il faillit être écrasé par la chute de la
maison. Il demeura vingt-quatre heures enseveli dans les décombres,
lui et un de ses amis. Ils n'en furent tirés que par le secours de
quelques personnes, qui purent bien sauver leur vie, mais non les
garantir d'être conduits en prison par cette populace effrénée.
L'accusateur public n'eut pas honte de traduire en jugement M. de
Clarac, comme coupable d'avoir tiré un coup de pistolet, qu'il affirma
sur son honneur n'avoir jamais tiré.

Tous les fonctionnaires publics n'étaient cependant pas des
scélérats. Un grand nombre n'étaient qu'égarés ou tellement effrayés,
que, tout en gémissant sur les crimes qui se commettaient, ils
n'avaient pas le courage de s'y opposer. Presque tous les honnêtes
gens, craignant de s'associer au grand nombre de mauvais sujets qui
remplissaient les places, s'en écartaient et leur laissaient le champ
libre.

Il s'était formé un nouveau club sous le titre de: «Amis de la
constitution monarchique», dont étaient MM. Malouet, de
Clermont-Tonnerre, de Virieu, et plusieurs autres personnes qui
professaient les mêmes opinions. Ils avaient eu la précaution d'en
prévenir le maire et le commandant de Paris, et commencèrent ensuite
leurs séances. Comme beaucoup de personnes se disposaient à les
joindre, les Jacobins, effrayés, résolurent d'attaquer le club par
tous les moyens qu'ils avaient en leur pouvoir. Ils lui donnèrent
d'abord le nom d'_impudents monarchiens_. Profitant ensuite de
l'imprudence qu'ils avaient faite de donner aux pauvres du pain
au-dessous de la taxe de la ville, ils l'accusèrent de chercher à
corrompre le peuple, et le club reçut l'ordre d'interrompre ses
séances jusqu'à ce qu'il plût à M. Cayer de Gerville, procureur de la
commune, d'instruire son procès, conformément à l'ordre que lui en
avait donné la section de l'Oratoire. La société s'y soumit, mais en
protestant et demandant justice contre une pareille violation de la
Constitution. Plusieurs sociétés du même genre qui s'étaient formées à
Grenoble et dans d'autres villes du royaume furent également forcées
de se dissoudre, comme étant contraires à la liberté! Les Jacobins
seuls avaient le droit d'en former de semblables, et chaque crime ou
acte de violence de leur part était toujours excusé, sous le prétexte
de déjouer un projet de contre-révolution.

On permit, quelque temps après, de rouvrir le club monarchique; mais
les Jacobins, pour en effrayer les membres, organisèrent un
attroupement qui menaça d'incendier la maison de M. Clermont-Tonnerre.
Il en fut averti, quitta sur le champ l'Assemblée, et parvint par sa
fermeté à dissiper l'attroupement. M. Bailly, qui n'arrivait jamais
qu'à la fin des tumultes, et qui adoucissait toujours les violences
des stipendiés des Jacobins, vint assurer l'Assemblée que le
rassemblement était peu de chose, et même déjà calmé au moment de son
arrivée. Si le peuple eût été aussi facile à soulever qu'au
commencement de la Révolution, M. Malouet, menacé violemment en venant
au secours de M. de Clermont-Tonnerre, aurait été mis en pièces; mais
il commençait heureusement à se fatiguer des insurrections, qui
n'étaient plus formées que par les stipendiés des Jacobins. MM. Victor
de Broglie, Alexandre de Lameth et de Beauharnais, qui redoutaient
l'établissement du club monarchique, se permirent contre lui les
déclamations les plus violentes, dans les séances des Jacobins.
Barnave, qui ne perdait pas une occasion de saper les fondements de la
monarchie en détruisant tous ses soutiens, les seconda, et ils
intimidèrent tellement les locataires de leur salon, qu'aucun n'osa
les recevoir, et cette société ne put jamais parvenir à s'établir.

Depuis l'établissement des jurés pris parmi les matelots pour juger
les fautes d'insubordination, elles s'accroissaient de jour en jour;
et pour achever la désorganisation de la marine on proposa d'admettre
dans la marine militaire les officiers de la marine marchande. M. de
La Coudraye, officier de la marine militaire, en fit sentir les
inconvénients par le discours le plus sage, et dans lequel il prouva
jusqu'à l'évidence que l'intérêt étant l'âme du commerce, et le
désintéressement et l'amour de la gloire celle de la marine, leur
alliance était incompatible. Il représenta le danger d'introduire des
idées de commerce dans l'esprit des officiers, souvent obligés de tout
sacrifier à l'honneur; que c'était la raison qui empêchait le lest des
vaisseaux avec des marchandises, et que le moyen le plus sûr de
distraire la marine française était de décourager les officiers, en
reculant leur avancement, seule récompense de leurs continuels
sacrifices. Il ne fut point écouté, et la question fut seulement
ajournée. L'émigration des officiers de la marine, à laquelle
l'insubordination de leurs subordonnés les força, rendit la question
inutile.

Rien ne pouvait faire plus de peine au Roi que la destruction d'une
marine qu'il s'était donné tant de peine à former, et qui était
composée d'officiers reconnus pour être les plus instruits de
l'Europe. Mais il était destiné à éprouver tous les jours de nouvelles
amertumes. Ce malheureux décret sur le remplacement de l'ancien clergé
occasionnait des persécutions qui l'affligeaient profondément. La
profanation des églises en fut la suite. Sous le prétexte de verser
dans le Trésor public l'argenterie et le prix des ornements
appartenant aux églises et aux communautés supprimées, on s'empara,
avec la dernière indécence, de ces derniers, ainsi que des vases
sacrés qu'on ne jugea plus nécessaires au culte. L'argenterie,
destinée à alimenter le Trésor public, n'y fut pas d'une grande
ressource. Les commissaires chargés de cette opération en détournèrent
une grande partie à leur profit, et les ornements vendus à l'encan,
avec une sacrilége inconvenance, satisfaisaient plus ceux qui en
tiraient un motif de risée qu'ils ne procuraient la ressource qu'on
s'était proposé d'en obtenir.



CHAPITRE X

ANNÉE 1791

    Départ de Mesdames. Insurrection provoquée à cette
    occasion.--Nouveaux moyens employés pour échauffer le peuple et
    diminuer le respect dû à la Majesté Royale.--Nouvelles
    suppressions de l'Assemblée.--Journée du 28 février.--Mort de
    Mirabeau.


Mesdames Adélaïde et Victoire, tantes du Roi, ne voyant plus de
sûreté ni de tranquillité à espérer à l'avenir, prévoyant d'ailleurs
que les choses en viendraient au point de forcer le Roi à s'éloigner
de la capitale et d'une Assemblée qui l'injuriait journellement, et
qui ne respectait ni les personnes, ni les propriétés, se décidèrent à
quitter momentanément la France et à se retirer à Rome. Les
préparatifs de leur départ occasionnèrent une grande rumeur parmi les
démagogues des clubs et de l'Assemblée, qui voulaient que le Roi les
empêchât de partir. La municipalité leur ayant refusé des passe-ports,
le Roi ordonna à M. de Montmorin, ministre des affaires étrangères, de
leur en donner, et les signa lui-même. M. Bailly, toujours esclave de
ce bon peuple, vint représenter au Roi les alarmes qu'occasionnait ce
départ, et l'engagea à s'y opposer. Mais le Roi lui répondit que,
malgré son regret de voir éloigner Mesdames, il ne pouvait leur ôter
le droit qu'avait chaque individu de voyager librement, droit garanti
par la Constitution et dont il serait injuste de les priver. On
fomenta une petite insurrection pour se porter à Bellevue, lieu de
leur résidence; mais Mesdames, averties à temps, la prévinrent et
partirent à minuit. Elles furent arrêtées à Moret par la municipalité
de cette petite ville; mais les chasseurs du Hainaut les firent passer
et les escortèrent jusqu'à une certaine distance de la ville. Le
compte que rendit la municipalité de Moret de ce qui s'était passé à
cette occasion produisit une grande rumeur dans l'Assemblée, qui
voulut même faire punir l'officier qui commandait les chasseurs; mais
M. de Cazalès en fit tellement sentir l'inconvenance, qu'elle passa à
l'ordre du jour.

La seconde arrestation de Mesdames, à Arnay-le-Duc, que la
municipalité de cette ville ne voulut plus laisser sortir sans
l'autorisation de l'Assemblée, occasionna de nouveaux débats. Les
démagogues profitèrent de cette occasion pour donner des inquiétudes
au peuple et pour injurier de nouveau le Roi dans la personne des
membres de sa famille. Comment est-il possible, disait Charles de
Lameth, que des princesses, nourries pendant cinquante ans par la
nation, et qui devraient sentir le bienfait de la Révolution, puissent
quitter une patrie qui leur procure tant d'avantages? Barnave et son
parti s'opposèrent fortement à leur départ. Après les discussions les
plus étranges, l'affaire fut renvoyée au pouvoir exécutif, et Mesdames
continuèrent enfin leur voyage. Elles reçurent, dans tous les pays
qu'elles traversèrent en quittant la France, les hommages dus à leurs
vertus et à leur rang.

Des hommes de la lie du peuple arrivèrent à Bellevue; mais Mesdames
étaient parties. Ils y firent peu de dégâts et se contentèrent de
boire, manger et se coucher dans les fauteuils de l'appartement.

Ils allèrent aussi au Luxembourg pour s'assurer s'il était vrai que
Monsieur et Madame se proposassent aussi de partir. Monsieur les en
dissuada. Madame, à qui ils eurent la hardiesse de s'adresser de
nouveau, les traita avec la hauteur et la dignité qui convenaient à
son rang; et Monsieur et Madame, qui devaient aller aux Tuileries,
montèrent en voiture devant cette populace, qui, après les avoir
suivis pendant quelque temps, finit par se dissiper.

Pour profiter de cette occasion de soulever le peuple, on fit courir
le bruit qu'on avait fait partir secrètement Mgr le Dauphin. Sous ce
prétexte, la populace s'assembla le 24 février sur la terrasse des
Tuileries et dans le Carrousel, voulant entrer de force au château
pour voir Mgr le Dauphin et demander au Roi le rappel de Mesdames. Les
grilles furent fermées sur-le-champ, et la garde nationale déclara
qu'elle ne laisserait plus forcer le château et saurait le défendre de
toute invasion.

M. Bailly et les officiers municipaux vinrent haranguer les séditieux,
qui leur répondirent par des injures. Toujours indulgent pour cette
populace, qu'il appelait le bon peuple, il voulait faire ouvrir les
grilles; mais M. de Mazelière, ancien officier du régiment de
Picardie, en ayant fait sentir le danger à la garde nationale, elle
s'y opposa formellement.

M. Bailly monta alors au château pour supplier le Roi de n'employer
que des moyens de douceur. Le Roi lui répondit qu'il savait mieux que
personne qu'elle était dans son coeur, mais qu'il fallait l'allier à
la fermeté et apprendre au peuple à obéir. Sur cette réponse, M. de la
Fayette fit disposer les troupes, et nettoya en un instant le
Carrousel et les alentours.

Il n'y avait sorte de moyens que l'Assemblée n'employât pour diminuer
le respect dû au Roi. Comme les mots font beaucoup sur le peuple, elle
ne l'appela plus, dans le décret qu'elle fit sur la régence, que le
_premier fonctionnaire public_, Mgr le Dauphin, _premier suppléant_,
et le prince appelé à la régence par le droit de primogéniture,
_suppléant majeur_. La Reine, à qui l'on ôta la régence et qui fut
seulement chargée de la garde du Roi mineur, fut nommée _mère du
premier suppléant_. On se permit les propos les plus indécents à ce
sujet. Barnave et Chapelier, et les autres principaux factieux,
laissèrent voir clairement qu'ils ne voulaient qu'une république. La
plupart de leurs complices entendaient sous ce nom l'anarchie, le
pillage et l'invasion des propriétés, qu'ils entendaient faire tourner
à leur profit.

Le comité de constitution proposa de décréter que les fonctionnaires
publics seraient tenus à la résidence dans le lieu de leurs fonctions,
et que le Roi, premier fonctionnaire public, devant toujours être à la
portée de l'Assemblée, ne pourrait s'en éloigner de plus de vingt
lieues lorsqu'elle serait rassemblée, et ne pourrait qu'après sa
séparation s'établir dans tel lieu du royaume qui lui conviendrait;
que l'héritier présomptif serait tenu de résider près de sa personne
et ne pourrait voyager sans sa permission dans l'intérieur du royaume,
dont il ne pourrait sortir que par un décret de l'Assemblée sanctionné
par le Roi; que pendant sa minorité, sa mère et le prince appelé après
lui à la couronne seraient tenus à la même résidence, sous peine, pour
le Roi et pour eux tous, d'être déchus de tout droit à la couronne,
étant alors censés avoir renoncé à leurs fonctions. Ils eurent grand
soin de comprendre dans le décret, au nombre des fonctionnaires
publics, le Roi et sa famille, pour diminuer par cette dénomination le
respect attaché au nom du Roi et de la famille royale.

MM. de Cazalès, l'abbé Maury et plusieurs autres membres du côté
droit parlèrent avec force sur l'injure faite au Roi et à la famille
royale, en leur imposant de pareilles conditions et en substituant
toujours le nom de pouvoir exécutif à celui de Roi. Ils conclurent
pour le rejet du décret ou au moins pour l'ajournement, afin de
laisser le temps de réfléchir sur les graves inconvénients qu'il
entraînerait après lui. On divagua du côté gauche sur la beauté du
titre de premier fonctionnaire public d'une nation libre, et sur la
justice d'imposer des conditions à une famille à qui l'on accordait
une si éminente dignité. «Nous ne permettrons pas, dit M. de Cazalès,
que l'autorité du Roi soit anéantie, et qu'il tienne de l'Assemblée un
nouveau titre que celui que lui et sa race possèdent depuis plus de
huit cents ans. Je renouvelle, en ce moment, le serment qui m'attache
à sa personne et dont rien ne pourra nous délier: Vive le Roi!» Tout
le côté droit quitta sa place, s'élança vers le président et arracha
ce cri d'amour et de fidélité. Mais la proposition du comité n'en fut
pas moins convertie en décret, et les factieux s'applaudirent de cette
nouvelle atteinte portée à l'autorité royale.

Chapelier, après avoir tonné sur le tort que l'émigration faisait au
peuple, au commerce et aux manufactures, proposa d'obliger les émigrés
à rentrer en France, sous peine de confiscation de leurs biens et de
leurs propriétés. «Tous ceux qui quittent leur patrie en temps de
trouble ne peuvent plus, disait-il, prétendre à ses bienfaits et à sa
protection pour leurs propriétés.» Sentant cependant combien un pareil
décret était contraire à la Constitution, il ajouta: «Quand l'ordre
est dérangé, les lois ordinaires ne conviennent plus, il faut des lois
de circonstance.» L'abbé Maury, M. de Cazalès et plusieurs autres
relevèrent avec force une si monstrueuse assertion. «Un tyran,
répliquèrent-ils, peut seul forcer de rester dans une patrie quand on
en change les lois, et surtout quand il s'y commet tant d'excès
impunis, qui laissent la vie et la propriété à la merci des brigands.
Le projet de loi de Chapelier, en trois articles, portait: 1º que
cette loi serait en vigueur dans les temps de troubles; 2º qu'on
établirait un conseil de trois personnes qui exerceraient sur le droit
de sortir du royaume et l'obligation d'y rentrer, un pouvoir
dictatorial; 3º que la résistance à cette obligation entraînerait la
confiscation des propriétés et la perte du droit de citoyen français.

Il y eut une rumeur effroyable à la suite de la lecture de ce projet.
«Vous ne pouvez, dit M. d'André, qu'ôter les pensions aux émigrés, et
non les dépouiller.»--«La loi est si atroce, dit Mirabeau, qu'il
faudrait être un Busiris pour l'exécuter.» Et il parla contre cette
loi avec une telle véhémence, en demandant la question préalable, que
les factieux l'accusèrent de vouloir exercer une dictature dans
l'Assemblée. Il les interpella à son tour, et le tumulte continuant:
«Silence aux trente voix, s'écria-t-il»; et le projet de Chapelier
allait être rejeté, si Vernier n'eût demandé l'ajournement, sous
prétexte de rédiger une loi plus raisonnable. On borna celle qu'avait
proposée Chapelier aux fonctionnaires publics, attendant, pour la
rendre générale, un moment plus opportun. Les factieux gagnèrent à
cette discussion d'indisposer le peuple et une grande partie de la
nation contre les émigrés, et de tracer à leurs successeurs le plan
d'une loi qu'ils avaient seulement ébauchée.

Chacun fut étonné du discours de Mirabeau. On ignorait qu'il fût entré
dans le parti du Roi, et qu'il lui eût promis de rétablir la monarchie
et de lui rendre son autorité. Il est difficile d'en douter quand on a
entendu, comme moi, le Roi dire à la Reine le jour de sa mort: «Ne
vous réjouissez pas, Madame, de la mort de Mirabeau. Nous faisons une
perte plus grande que vous ne pensez.» Je n'ai su aucun des projets de
Mirabeau, ni des conditions qu'il avait faites avec le Roi; mais ce
qu'il y a de certain, c'est que les factieux furent si épouvantés de
la seule idée qu'il pût abandonner leur parti et d'avoir à redouter un
adversaire si dangereux, qu'il paraît constant qu'ils le firent
empoisonner.

Le comité militaire fit enfin paraître son travail, il réduisit à
huit le nombre des maréchaux de France et fixa leur traitement à
trente mille francs. Il ne conserva que trente lieutenants généraux en
activité de service, à vingt mille francs d'appointements, et réserva
au Roi la nomination de quatre principaux commandants de troupe avec
un traitement égal à celui de lieutenant général.

M. le prince de Broglie, voulant faire conserver à son père les
appointements de maréchal de France, produisit à l'Assemblée une
prétendue lettre de ce dernier, formellement opposée aux principes
qu'il avait professés jusqu'alors. Mais le maréchal la démentit par
une lettre aussi noble que touchante, dans laquelle il témoignait le
regret qu'il éprouvait d'être réduit à démentir une démarche de son
fils.

L'Assemblée continuait toujours ses destructions. Elle détruisit
toutes les coutumes qui rendaient les partages inégaux. Un grand
nombre de députés démontrèrent en vain l'utilité de ces coutumes dans
les pays agricoles. Ils eurent beau prouver qu'elles régissaient
également les biens roturiers et les biens nobles, il fallait faire
passer partout la faux de l'égalité. Ces principes firent détruire les
maîtrises, les jurandes et toute espèce de corporation; et sur les
représentations que l'on faisait aux meneurs de l'Assemblée, ils
répondaient: «On peut avoir raison en principe, mais il faut, en
révolution, que tout change et cède à l'intérêt du moment.»

Ils allèrent jusqu'à vouloir détruire l'établissement des Invalides;
mais il fut défendu par l'abbé Maury par des raisons si fortes et
appuyées avec une telle éloquence, que l'Assemblée n'osa poursuivre le
projet et se contenta de décréter qu'on ne recevrait dorénavant aux
Invalides que des militaires estropiés ou d'un âge avancé, et que ceux
qui habitaient présentement l'hôtel seraient libres d'y rester ou d'en
sortir avec une pension proportionnée à leur grade. L'état-major fut
supprimé, et l'administration réformée d'après les vues que devait
présenter le comité militaire.

L'abbé Maury et M. de Cazalès furent moins heureux en soutenant les
droits incontestables de M. le prince de Condé sur la province du
Clermontois, droit fondé sur les traités et reconnu à diverses
reprises par nos souverains. Il fut déclaré appartenir à la nation; et
par ce décret la maison de Condé fut privée de douze cent mille livres
de rente: prix des services du grand Condé, dont la race a si bien
soutenu l'honneur d'un pareil nom.

Les brigands dévastaient les deux parcs de Chantilly et en vendaient
publiquement le gibier. Ils tuèrent deux officiers des chasses de M.
le prince de Condé et blessèrent si gravement M. de Bonneval, officier
du régiment de Berry, qui était venu à leur secours, qu'on désespéra
de sa vie. Tous ces excès restaient impunis, et la France était livrée
aux plus affreux brigandages, pendant que l'Assemblée, uniquement
occupée des soi-disant crimes de lèse-nation, décrétait
l'établissement provisoire d'une haute cour nationale pour les juger.
Elle devait être composée de quinze juges pris dans les tribunaux des
environs d'Orléans, où elle devait tenir ses séances. Le président et
l'accusateur public devaient être pris parmi eux, et le commissaire du
Roi près le tribunal d'Orléans devait exercer les mêmes fonctions
auprès de la haute cour nationale. Pour achever le complément de cette
loi, on déclara qu'il suffirait de dix juges pour prononcer un
jugement. Voilà le fruit que retira la France de cette liberté si
vantée, à laquelle on ne pouvait faire trop de sacrifices, en
réfléchissant sur les biens inestimables qu'elle devait lui procurer.

On tenait toujours le peuple dans un état de fermentation continuelle.
Les incendiaires persuadèrent aux habitants des faubourgs
Saint-Antoine et circonvoisins qu'on ne rétablissait le donjon de
Vincennes que pour en faire une forteresse; que l'on y transportait de
la poudre et des boulets, et qu'on travaillait à y pratiquer un
souterrain par lequel devaient s'évader le Roi et la famille royale.
Sur ce simple soupçon dénué de toute vraisemblance, des bandes
nombreuses se réunirent le 28 février pour démolir le donjon. Ils
étaient déjà à l'ouvrage, lorsque M. de la Fayette y envoya la force
armée, qui dissipa les travailleurs et emmena soixante d'entre eux
prisonniers.

Comme les esprits travaillaient sur les événements, on aperçut dans
la chambre qui précédait celle de Mgr le Dauphin un chevalier de
saint-Louis dont on ignorait le nom, et qui portait à son côté un
petit couteau de chasse. On l'arrêta, et on le conduisit à la section
voisine. Il répondit aux questions qu'on lui fit, avec beaucoup de
simplicité. Il s'appelait, dit-il, de Coust, et serait désolé qu'on
lui soupçonnât une mauvaise intention.

Les malveillants profitèrent de cette circonstance pour répandre
sur-le-champ dans tous les quartiers de Paris des feuilles volantes
qui disaient qu'on avait trouvé chez le Roi un assassin armé de
poignard et de pistolet, et sous ce prétexte il se porta une foule
considérable aux Tuileries. Sa composition n'était rien moins que
rassurante, et l'on eut beaucoup de peine à l'écarter. Comme elle
tenait de très-mauvais propos, trois cents gentilshommes, qui venaient
journellement aux Tuileries, inquiets de la fermentation qui régnait
dans les esprits, s'armèrent de pistolets et montèrent au château pour
défendre la personne du Roi, si elle était attaquée. La garde
nationale, soupçonneuse et défiante, en prit un tel ombrage, qu'elle
menaça de désarmer ceux qui occupaient les appartements du Roi. M. de
Gouvion, qui en fut informé, en avertit Sa Majesté et lui fit craindre
quelques excès. Le Roi sortit alors de son cabinet et ordonna à tous
les gentilshommes qui étaient au château d'y déposer leurs armes, les
assurant qu'elles leur seraient rendues le lendemain. Ils obéirent;
mais, après leur départ, M. de la Fayette s'empara de ces mêmes armes,
quoique déposées dans le cabinet du Roi, et les fit remettre à la
garde nationale.

Lorsque les gentilshommes qui étaient dans le château quittèrent les
appartements du Roi, ils furent fouillés par la garde nationale,
quoique, d'après l'ordre de Sa Majesté, pas un n'eût gardé ses
pistolets. Plusieurs même furent maltraités. On arrêta MM. de La
Bourdonnaye, Fontbelle, Dubois de la Motte, de Lillen, de
Champéon-Godard, de Douville, de Songi et de Berthier, fils de
l'intendant de Paris, qui refusèrent de se laisser fouiller. On les
conduisit à la prison de l'Abbaye, où ils restèrent près de quinze
jours, après lesquels on les mit en liberté.

Dès le lendemain, on tapissa les rues d'estampes représentant des
gentilshommes et des abbés, armés de poignards ou de pistolets,
parcourant ainsi l'appartement, et l'on désigna longtemps sous le nom
de chevaliers du poignard les amis de l'ordre et de la monarchie.

Je ne fus pas présente à cette cruelle journée, étant retenue dans
mon appartement par une fièvre rouge qui m'empêchait de communiquer
avec Mgr le Dauphin; mais je savais tout ce qui se passait par le
récit que m'en faisaient ceux qui descendaient perpétuellement chez
moi, et dont plusieurs y déposaient leurs armes. Je m'affligeais
d'être séparée de ce jeune prince dans un moment aussi critique et
dont on ne pouvait prévoir les suites. Plusieurs personnes pensaient
que le Roi devait profiter d'une circonstance où il était si
grièvement insulté pour quitter Paris. Tout ce qui lui était attaché
était profondément affligé et portait sur son visage l'empreinte de la
douleur qu'inspirait une scène aussi injurieuse au Roi que celle dont
on venait d'être témoin.

M. de la Fayette fut accusé d'avoir médité longtemps cette déplorable
journée; Mirabeau disait qu'elle était d'une grande profondeur.
L'ordre du jour que La Fayette donna le lendemain ne put que profiter
de cette opinion. Cet ordre du jour portait: «Qu'il avait pris les
ordres du Roi pour que la garde nationale ne laissât plus remplir le
château de ces hommes armés, dont quelques-uns par un zèle sincère,
mats plusieurs par un _zèle très-suspect_, avaient osé se placer entre
le Roi et la garde nationale; qu'en conséquence il avait intimé
l'ordre de Sa Majesté aux chefs de la _domesticité_ du château,
d'éviter à l'avenir de pareilles indécences, le Roi de la Constitution
ne devant être entouré que des soldats de la liberté.» Il finissait en
priant ceux qui étaient en possession des armes dont avaient été
dépouillés ceux qui s'étaient _glissés dans le château_, de les
remettre au procureur de la commune de Paris. Un pareil ordre du jour
ne put qu'augmenter la haine que lui portait la noblesse, qu'il avait
si lâchement abandonnée.

Dès le lendemain, le journal de Paris annonça que M. de la Fayette
était nommé commandant de la maison de Sa Majesté, ainsi que du
château des Tuileries. Le fait était faux, et fut démenti par une
lettre qu'adressèrent à M. de la Fayette MM. de Villequier et de
Duras, premiers gentilshommes de la chambre, et qu'ils firent insérer
dans tous les journaux. Cette lettre est si noble, si raisonnée, et
répond si parfaitement aux inculpations de M. de la Fayette, que je ne
puis me refuser de la copier littéralement.


    _Lettre de MM. de Villequier et de Duras, premiers gentilshommes
    de la chambre du Roi, à M. de la Fayette, en réponse à l'ordre
    du jour donné le 29 février, signé:_ LA FAYETTE.

«On vient de nous communiquer, Monsieur, une copie littérale de
l'ordre que vous avez donné à la garde nationale en date du 1er mars.
Nous nous devons, nous devons à la nation, nous devons au Roi même,
d'en discuter les articles qui regardent ce qui s'est passé au château
le 28 février.

«Nous transcrivons les propres termes de votre ordre:

«Le commandant général croit devoir prévenir l'armée parisienne qu'il
a pris les ordres du Roi pour que les appartements du château ne se
remplissent plus de ces hommes armés, dont quelques-uns par un zèle
sincère, mais dont plusieurs par un zèle très-justement suspect, ont
osé se placer hier entre le Roi et la garde nationale.»

«Justement suspect.....» avez-vous bien pesé la valeur et senti tout
l'odieux d'une pareille expression? Vous ne pouvez ignorer que c'est
avec des inculpations vagues que depuis longtemps on est parvenu à
égarer l'esprit du peuple.

«Qui sont-ils, ces gens suspects? Osez les nommer! Nous disons plus:
vous le devez, pour ne pas les confondre avec des maréchaux de France,
des officiers généraux, des militaires, des officiers de la maison du
Roi, des députés, des fédérés et des citoyens honnêtes, dont les
sentiments étaient connus et qui ne se sont rendus au château que pour
concourir, avec la garde nationale, aux yeux de laquelle on les a
calomniés, à l'honneur de défendre leur Roi et de partager ses
dangers.

«Entendriez-vous par _justement suspects_, comme vous l'avez dit à M.
de Villequier, ceux qui ne sont pas de votre goût, et en qui vous ne
pouvez avoir confiance? _Suspect_, parce qu'on n'est pas de votre
goût; _suspect_, parce qu'on n'a pas votre confiance! Ici nous nous
taisons, et nous n'avons plus personne à défendre. Poursuivons
l'examen de votre ordre.

«Le commandant général, d'après les ordres du Roi, a intimé aux chefs
de la domesticité du château qu'ils eussent à prendre des mesures pour
prévenir pareilles indécences.»

«Vous nous avez, dites-vous, intimé les _ordres du Roi_. Ce fait est
inexact dans tous ses points. Vous avez, il est vrai, adressé la
parole à M. de Villequier dans le cabinet du Roi; mais le Roi n'y
était pas alors, vous ne l'aviez pas encore vu; vous ne pouviez donc
qu'énoncer vos opinions particulières, et non intimer les ordres du
Roi que vous n'aviez pu prendre encore.

«Depuis quand donc serions-nous à vos ordres? Vous ne pouvez ignorer,
Monsieur, que pour ce qui regarde notre service, nous ne pouvons et
n'avons jamais pris d'autres ordres que ceux que nous recevons
directement de Sa Majesté.

«Le Roi de la Constitution, ajoutez-vous, ne doit et ne veut être
entouré que des soldats de la liberté!» Ah! Monsieur, voulez-vous donc
priver des maréchaux de France, des militaires et des citoyens, que
leurs fonctions éloignent de Paris une partie de l'année, du bonheur
de voler à la défense de leur Roi? Et voudriez-vous interdire à Sa
Majesté la douce consolation d'être entourée de ceux qui lui sont
dévoués?

«Non, Monsieur, il est de notre devoir de vous déclarer et de
publier, du consentement même du Roi, qu'il n'a point partagé la
défiance inspirée à la garde nationale contre ceux qui étaient dans
son appartement, et dont il connaissait lui-même la plus grande
partie, et qu'il ne partage pas l'opinion qui vous fait taxer
d'indécente une démarche qui n'était dictée que par l'attachement à sa
personne; et en voici, Monsieur, une preuve à laquelle il est
impossible de se refuser.

«Pour mettre fin aux troubles occasionnés par une erreur suggérée, le
Roi a désiré que l'on déposât chez lui les pistolets dont on s'était
armé pour sa défense; son seul désir a été une loi pour chacun, et ces
armes ont été remises dans la chambre de Sa Majesté. Voilà cependant,
Monsieur, les personnes que vous osez peindre comme suspectes; voilà
ceux que l'autorité d'un ordre émané d'un commandant général de la
garde parisienne pouvait inculper aux yeux des provinces, si elles
n'étaient pas instruites de la vérité des faits.

«Nous avons donc l'honneur de vous prévenir que nous rendons notre
lettre publique, et que nous la terminons par la profession de foi que
nous vous avons faite, ainsi qu'à MM. d'Arblay, major de la seconde
division, et Gondran, officier du 4e bataillon; nous la renouvelons au
nom des maréchaux de France, des officiers généraux, des militaires de
tout grade, des officiers de la maison du Roi, des députés, des
fédérés, enfin de tous ceux qui s'étaient rassemblés au château le 28
février.

«Nous affirmons, en leur nom, qu'animés du même esprit que la garde
nationale pour la défense du Roi, si une insurrection avait pu causer
quelque inquiétude pour sa personne, leur projet et le nôtre était de
se mêler avec elle, et de se montrer émule du zèle qu'elle avait
montré dans plusieurs occasions, et récemment encore, le 24 février.
Le poste le plus exposé eût été celui que leur courage et leur amour
pour le Roi leur eussent fait ambitionner.

   «Alexandre D'AUMONT,
   «Ci-devant duc DE VILLEQUIER.
   «Amédée DURFORT,
   «Ci-devant marquis DE DURAS.

«_P.S._--Nous croirions manquer à tous les officiers attachés au
service de Sa Majesté et qui sont sous nos ordres, si nous ne
relevions l'expression de _chefs de la domesticité du château_, par
laquelle vous avez voulu désigner les premiers gentilshommes de la
chambre du Roi.»


En réponse à la lettre de MM. de Villequier et de Duras, le _Journal
de Paris_ publia l'article suivant, signé: LA FAYETTE:

«Un article du _Journal de Paris_, copié dans plusieurs autres
feuilles, m'a investi de je ne sais quelle surintendance de la maison
du Roi, absolument étrangère aux fonctions de la garde nationale.
Quelle qu'ait été la combinaison de l'auteur de cette fable, je dois,
en la démentant, m'occuper un instant d'une lettre écrite par les
personnes véritablement attachées à ce service.

«C'est au nom des maréchaux de France, des officiers généraux de tout
grade, des officiers de la maison du Roi, des différents députes des
fédérés», que MM. de Villequier et de Duras prétendent parler. Mais ne
pourrais-je pas, moi, demander à MM. les maréchaux de France, à tous
ceux désignés dans cette lettre, qui respectent la Constitution et
chérissent l'ordre public, ce qu'eux-mêmes ont pensé en voyant le
nombreux rassemblement d'hommes armés se placer entre le Roi et ceux
qui répondent à la nation de sa sûreté?

«Il me suffit, pour éviter toute interprétation insidieuse, de
déclarer que j'entends par soldats de la liberté ceux qui, appartenant
à quelque partie de la force publique, ont prêté serment à la nation,
à la loi, et _au Roi que la Constitution reconnaît_, et qui veulent
vivre et mourir pour elle;

«Que j'ai entendu par hommes _justement suspects_ ceux qui, portant
des armes cachées, ne se sont fait remarquer que par des propos
antipatriotiques et incendiaires, et qui loin de se faire reconnaître
par les postes de la garde nationale, auxquels ils se proposaient,
dit-on, de se joindre, les ont évites en s'introduisant au château par
une entrée nouvellement pratiquée.

«Certes, il est permis, en pareil cas, à un commandant de la garde
nationale, chargé des ordres du Roi pour la sûreté de son palais, de
prendre des mesures efficaces pour que pareil événement ne se répète
plus.

«Au reste, si ma conduite dans le cours de cette journée a pu être
utile, j'abandonne volontiers à mes ennemis la consolation d'en
critiquer quelques détails.»

On ne peut cependant dissimuler qu'il était, naturel que les
véritables amis du Roi n'eussent pas une confiance illimitée dans M.
de la Fayette, et que le souvenir du sommeil du 6 octobre leur laissât
quelque inquiétude, lorsqu'il s'agissait de la défense de sa personne.

Le Roi fut fort souffrant pendant quelques jours d'un gros catarrhe
avec de la fièvre, et cracha même un peu de sang. Il n'était pas
extraordinaire que sa santé se ressentit du tourment qu'il éprouvait
de ne pouvoir remédier aux maux qui accablaient la France, et dont son
coeur était si affligé. L'Assemblée envoyait tous les jours chercher
son bulletin, et elle décréta un _Te Deum_ quand il fut rétabli de
cette petite maladie. Elle n'avait d'autre but que de tromper le
peuple par cette conduite, et de voiler, sous cette apparence
d'intérêt, les menées secrètes qu'elle employait pour la destruction
de la royauté.

Les nouveaux évêques, pleins de reconnaissance pour l'Assemblée, à
qui ils étaient redevables de leur nouvelle dignité, lui présentaient
journellement leurs hommages, accompagnés de protestations de la plus
entière soumission à ses décrets et de leur dévouement au maintien de
la Révolution. Ce nouveau clergé était si mal composé, que, loin
d'inspirer le respect, il secondait parfaitement le projet de
discréditer la religion dans l'esprit du peuple, de la lui rendre un
objet de mépris, et, en ôtant au vulgaire tout principe, d'en disposer
plus facilement dans les occasions où l'on voudrait s'en servir
utilement.

On renouvela les membres du département de Paris. Le duc de La
Rochefoucault en fut nommé président; M. Pastoret, procureur-syndic,
et MM. de Kersaint, de Talleyrand, d'Ormesson, Brière de Surgi,
Thouin, Dumont, Alexandre Lameth, Veillard, Charton, etc., furent
administrateurs. Le directoire fut composé de MM. Auzon, Mirabeau, du
Tremblay, Crété de Palluel, l'abbé Siéyès.

Mirabeau, qui sentait qu'on ne pouvait rétablir la monarchie avec les
mêmes maximes qui avaient opéré la Révolution, signa avec eux une
proclamation dont on prétendit qu'il était l'auteur, et par laquelle
on condamnait de la manière la plus positive les opinions qu'il avait
soutenues avec tant d'audace contre la minorité de l'Assemblée, qui
n'avait cessé d'invoquer les principes qu'il voulait travailler à
rétablir. Son plan paraissait être de déconsidérer tellement
l'Assemblée, que la nation, fatiguée, finît par en demander le rappel.

Toutes ses séances étaient marquées par quelque nouvelle injustice.
Les amis de l'ordre et de la royauté étaient emprisonnés sur une
simple délation, quoiqu'elle ne fût appuyée d'aucune preuve. On leur
attribuait les troubles occasionnés pur les moteurs des désordres. Si
une municipalité faisait son devoir dans des occasions de ce genre,
elle était sûre d'être destituée et remplacée par une qui fût dans le
sens de la Révolution. Les troubles de Nîmes et d'Uzès, où les
catholiques n'avaient fait usage que du droit de défense, en furent la
preuve. Les crimes commis à Aix et à Avignon restèrent impunis, et les
scélérats, toujours sûrs d'être justifiés, faisaient trembler les gens
de bien. Tel était alors l'état de notre malheureuse France. Le mal,
qui avait été si facile à commettre, devenait difficile à réparer,
surtout après avoir mis en jeu les passions d'hommes violents, n'ayant
d'autres principes que l'intérêt, et à qui les crimes ne coûtaient
rien, quand ils en pouvaient tirer quelque utilité.

Mirabeau en fit lui-même l'épreuve, si, comme l'ont dit beaucoup de
personnes, il est mort empoisonné. Il ne fut malade que deux jours. La
promptitude de sa fin et l'embarras avec lequel s'exprimaient les
médecins qui avaient assisté à l'ouverture de son corps, accréditèrent
cette opinion. On prétendit, d'un autre côté, que ses excessive
débauches rendirent mortelle une maladie qui eût été facile à guérir
dans un autre corps que le sien. Vicq-d'Azir, premier médecin de la
Reine, homme très-instruit et de beaucoup d'esprit, fut appelé à cette
ouverture et vint rendre compte à cette princesse de ce qui s'était
passé. J'étais chez elle en ce moment, et je fus témoin du récit
suivant: «La corruption, dit Vicq-d'Azir, s'était mise si promptement
dans le corps de Mirabeau, qu'on fut obligé de l'établir dans une
tente au milieu de son jardin, Une foule immense s'était portée du
côté de la maison et dans les rues adjacentes, et l'on craignait à
chaque instant qu'elle ne forçat les portes de la maison. Nous
n'étions nullement à notre aise; l'odeur était infecte, et si la
maison eût été forcée, nous ne pouvions prévoir ce qui serait arrivé.
«Nous voulons voir encore une fois notre père», disait cette foule au
milieu d'un bruit effroyable. On se détermina à y envoyer un de nous,
qui leur démontra l'impossibilité de les faire entrer tous dans la
maison, et ils se bornèrent, par composition, à envoyer une députation
des forts de la Halle, qui entrèrent dans le pavillon, regardèrent
fixement Mirabeau en disant: «Ce que c'est de notre père à présent!»
Ils sortirent ensuite paisiblement, rendirent compte de ce qu'ils
avaient vu, et la foule se dispersa tranquillement. Nous finîmes le
plus promptement possible notre opération, car nous étions bien
pressés de quitter un lieu aussi infect.»--«Répondez-vous, dit la
Reine, qu'il n'ait pas été empoisonné?» Vicq-d'Azir fit une réponse
évasive. Rien dans le monde ne l'en eût fait convenir, non plus que
ses confrères, par la peur qu'ils éprouvaient tous de s'attirer la
vengeance des Jacobins.

La mort de Mirabeau occasionna des impressions bien différentes. Les
Jacobins, enchantés d'en être délivrés, affectaient un grand regret de
sa perte. Ceux de son parti en étaient sincèrement affligés, et les
royalistes furent partagés d'opinion. Le plus grand nombre, qui ne le
croyaient pas sincérement revenu, craignant qu'il ne voulût régner au
nom du Roi et lui dicter des conditions contraires aux véritables
intérêts de la Monarchie, sous peine de l'abandonner, ne purent le
regretter. D'autres, qui croyaient son retour sincère par le motif de
son propre intérêt, et persuadés qu'il allait employer ses talents à
faire triompher le parti du Roi, regardèrent sa mort comme un
événement malheureux, et par cette raison en furent affligés.

On annonça sa mort à l'Assemblée comme une calamité publique, et l'on
en fit l'éloge comme d'un des plus grands hommes que la liberté eût
jamais produits. On lui décerna les plus grands honneurs, et l'on
décréta que son corps serait porté à Sainte-Geneviève, qui de ce
moment servirait de sépulture aux grands hommes dont la France
s'honorerait, avec cette inscription sur le portail: «_Aux grands
hommes la patrie reconnaissante._» Le convoi de Mirabeau fut une
espèce de triomphe. Toute l'Assemblée nationale, les ministres, les
corps administratifs et militaires, tous les clubs de Paris et des
environs, toutes les sociétés fraternelles, et des députés de toutes
les classes de la société, formaient un cortége tel que l'on n'en
avait jamais vu. Les plus habiles musiciens faisaient entendre une
musique sombre et majestueuse. Le convoi, qui commença à défiler à
cinq heures, ne finit qu'à minuit. On changea le nom de l'église de
Sainte-Geneviève en celui de «Panthéon», et l'on fit piquer les beaux
bas-reliefs de cette église pour y substituer des emblèmes
patriotiques et irréligieux. L'Assemblée décréta ensuite un deuil de
huit jours pour tous ses membres, exemple qui fut imité par les clubs
et les directoires de district et de département, qui arrêtèrent, de
plus, que le buste de Mirabeau serait placé dans le lieu de leurs
séances.

Rien ne prouvait plus la démoralisation du peuple français que de lui
voir rendre de semblables honneurs à un homme à qui l'on pouvait
reprocher les plus grands crimes, et qui avait entraîné son pays dans
un abîme de malheurs, dont il était si persuadé lui-même, qu'il
s'écria en mourant: «J'entraîne avec moi les débris de la Monarchie.»



CHAPITRE XI

ANNÉE 1791

    Décret de la responsabilité des ministres.--Violences exercées
    contre les catholiques. Arrêté du département à ce
    sujet.--Insurrection dirigée contre le château pour mettre
    obstacle au voyage que le Roi devait faire à Saint-Cloud.
    Insultes faites à ce prince.--Éloignement forcé du plus grand
    nombre de ses fidèles serviteurs.--Fausses démarches du Roi par
    le conseil de ses ministres.--Continuation des mesures violentes
    de l'Assemblée, qui ne garde plus aucune mesure.--Rétractation
    de l'abbé Raynal.--Le Roi pense sérieusement à s'éloigner de
    Paris.


L'Assemblée, avant de s'occuper sérieusement de la responsabilité des
ministres, décréta que tout député de cette Assemblée et des
Assemblées suivantes ne pourrait accepter aucune place de ministre, ni
de celles qui pourraient être dans leur dépendance, ni aucun don,
aucune pension ou gratification, non plus que d'avancement dans le
militaire (sauf le droit d'ancienneté), que quatre ans après leur
sortie.

D'après le rapport de son comité militaire, elle détermina les
devoirs qu'imposait aux ministres leur responsabilité, et les peines
qui seraient la conséquence de leur infraction. Elles les obligea à
signer tous les ordres émanés de leurs bureaux, sans pouvoir, dans
aucun cas, se soustraire à cette loi, même sous le prétexte d'avoir
exécuté les ordres du Roi ou les décisions du conseil. Elle les
déclara responsables de tout délit quelconque contre la sûreté
nationale, de tout attentat contre la propriété et la liberté
individuelle, de toute dissipation de fonds par eux ou par leurs
subordonnés, et les obligea de rendre compte de leur conduite et de
l'état des affaires, toutes les fois qu'ils en seraient requis par le
corps législatif.

M. de Saint-Fargeau présenta un code très-détaillé des délits
ministériels et des peines qui devaient leur être appliquées. Celle de
la mort était fréquente, et plus encore celle des galères; celle du
carcan, dans un petit nombre de cas. La peine du carcan et celle des
galères devaient avoir lieu contre les ministres qui mettraient
obstacle à la liberté d'écrire et d'imprimer.

L'Assemblée régla le nombre, la division et la démarcation des
départements, de manière à ne laisser au Roi aucune autorité. Toujours
préoccupée de l'idée d'établir un gouvernement républicain, elle
prolongeait l'anarchie pour arriver plus facilement à ses fins. Les
ministres se trouvaient, par le nouveau décret, dans une telle
dépendance, et l'autorité du Roi était tellement circonscrite par la
loi sur leur responsabilité, que ce prince se trouvait l'esclave d'un
ministère dont il ne pouvait diriger les mouvements ni la volonté.

Il était évident que le décret n'avait pour but que de remplir le
ministère et ses agents des créatures de l'Assemblée (nul n'osant se
risquer à une responsabilité dépendante de ses caprices), d'avilir le
Roi par la nullité de son autorité, pour parvenir à s'en passer et
réduire la nation à un tel état de servitude, qu'elle ne pût résister
au joug qu'il plairait aux factieux de lui imposer.

MM. de Lessart et de Montmorin, véritablement attachés à la personne
du Roi, suivaient directement le plan de Mirabeau, et pour ne pas
donner prise sur eux par la loi de la responsabilité, ils induisirent
souvent le prince à des mesures fausses et contraires à sa dignité.
Ils les croyaient nécessaires pour entretenir la sécurité de
l'Assemblée, afin de parvenir à tirer le Roi de sa cruelle situation
et le mettre à portée de reprendre le gouvernement de son royaume. Les
autres ministres, à l'exception de M. de Fleurieu, étaient de francs
Jacobins, en qui l'on ne pouvait prendre aucune confiance; et même ce
dernier, quoique honnête homme, était d'un caractère trop faible pour
approuver une mesure qui pouvait foire courir le moindre danger. Pour
donner une idée des principes de M. du Portail, ministre de la guerre,
il suffira de dire qu'il osa proposer à l'Assemblée de permettre
l'affiliation des soldats, des sous-officiers, et même des officiers
aux sociétés jacobines, pour y puiser des principes d'ordre public, de
régénération militaire et patriotique, et de remédier par là aux
insurrections qui se multipliaient dans presque tous les régiments de
l'armée.

Le remplacement des évêques et des curés, qui se trouvait être
précisément dans le temps de Pâques alarmait les consciences; et le
peu de monde qui fréquentait les églises ne laissait que trop
apercevoir que la majorité de la France désapprouvait la conduite de
l'Assemblée relativement au clergé. Cette résistance à ses volontés
augmenta l'intolérance des auteurs de la constitution civile. Après
les plus fortes invectives contre les prêtres et les évêques, ils en
vinrent aux persécutions, espérant ébranler leur fermeté par la
crainte des mauvais traitements. Leurs beaux discours sur la
régénération de l'Église, dont ils voulaient rappeler les temps
primitifs, n'ayant pas fait plus d'impression, ils insultèrent les
femmes et les différents individus qui exerçaient le culte catholique
sans l'intervention des intrus; ils outragèrent, de la manière la plus
indécente, les religieuses, et même les soeurs de la Charité; et
personne n'était à l'abri des violences qu'ils se permettaient
journellement.

Le département fit un arrêté où, en désapprouvant de semblables
violences, il défendait expressément d'entrer dans d'autres églises
que celles qui avaient été conservées pour le culte national. Il
étendit même cette défense jusqu'aux chapelles des maisons
religieuses, des colléges et des hôpitaux, qui ne pourraient recevoir
que des personnes habitant l'intérieur de leurs maisons. Il permit
cependant la location ou l'acquisition d'un édifice quelconque pour y
exercer tel culte que l'on voudrait, pourvu que l'on en fît la
déclaration à la municipalité, et qu'elle eût une inscription pour
indiquer son usage et la distinguer des églises nationales, dont le
service était payé par la nation.

Conformément à cette proclamation, une société du faubourg
Saint-Germain avait loué à bail l'église des Théatins, en remplissant
les formalités prescrites, et elle devait s'ouvrir le dimanche
suivant, qui était le dimanche des Rameaux. Dès la veille, les groupes
se rassemblaient, les motions les plus incendiaires les animaient, et
ils ne se séparèrent qu'à la nuit. Ils en vinrent le lendemain aux
voies de fait. Une jeune personne, conduite à l'église avec sa mère, y
fut fouettée à la porte, lorsqu'elle allait y entrer. Les fidèles
furent forces de rebrousser chemin; et pour apprendre à chacun le sort
qui l'attendait, si l'on s'obstinait à vouloir rentrer dans l'église,
on suspendit à la porte un balai et des verges, pour qu'on n'en pût
prendre cause d'ignorance. On mit en pièces l'affiche du département
qui instruisait le public du droit que donnait la déclaration des
droits de l'homme d'exercer tel culte que l'on voudrait, en
remplissant les formes prescrites par la loi, et un harangueur
déclamait que le moyen d'empêcher le schisme des soi-disant
catholiques était de fouetter les dévotes et d'assommer les prêtres.

Cette fermentation gagna les Tuileries. Des groupes se rassemblèrent
dans les environs; et ayant appris que le Roi se disposait à passer la
semaine sainte et les fêtes de Pâques à Saint-Cloud, ils déclamèrent
contre ce voyage, en tenant des propos atroces à ce sujet. Fréron et
les autres orateurs de cette espèce allèrent même jusqu'à menacer les
jours du Roi et de la famille royale, qu'ils accusaient d'exciter les
étrangers contre la France. Leur fureur s'étendait aussi sur ceux qui
leur étaient attachés et qui devraient, disaient-ils, être remplacés
par des patriotes sincèrement attachés à la Révolution. Ils se
déchaînaient contre les prêtres non jureurs; et un grenadier échauffa
tellement les esprits contre les ecclésiastiques qui suivaient le Roi
le dimanche à la messe, que la garde nationale fit entendre des
menaces de quitter le service, et M. de la Fayette eut de la peine à
rétablir l'ordre parmi elle.

Le Roi, qui voyait depuis longtemps les progrès que faisait la
mauvaise disposition des esprits, et qui redoutait ce qui se passerait
pendant la semaine sainte, m'avait engagée à envoyer ma fille à ses
soeurs, qui s'étaient absentées de Paris à cette époque. Pour être
plus maître de ses actions, il s'était décidé à passer à Saint-Cloud
la quinzaine de Pâques, et devait partir le lundi saint. Les groupes
de la veille se rassemblèrent le lendemain, tenant de très-mauvais
propos sur le départ du Roi et sur la nécessite de s'y opposer. Il n'y
avait encore personne de rassemblé aux Tuileries à dix heures, lorsque
j'en sortis un instant pour aller prendre des arrangements avec une de
mes soeurs, religieuse de Sainte-Marie, rue du Bac, pour qu'elle se
décidât à partir pour Mons, où on lui offrait un asile dans une des
maisons de son Ordre; et je fus bien étonnée, au bout d'une demi-heure
d'absence, de trouver le Carrousel rempli d'une foule innombrable qui
entourait les grilles du château. Je mis sur-le-champ pied à terre;
je renvoyai ma voiture à mes gens, et je me déterminai à traverser
cette foule pour rentrer aux Tuileries. Elle refusa d'abord de me
laisser passer; et je fus obligée de la haranguer, en lui disant
qu'étant la gouvernante de Mgr le Dauphin, il fallait que je
l'allasse retrouver: «Vous feriez bien mieux, disaient-ils, de le
garder.»--«Trouveriez-vous bon, leur répondis-je, que la bonne de vos
enfants raisonnât sur vos actions, refusât de vous obéir, et vous
dictât la conduite que vous devriez tenir?» Cette réponse les calma
un peu, et je gagnai toujours du terrain, lorsque, à ma grande
satisfaction, l'officier de garde me fit entrer. J'ai toujours observé
que lorsque l'on avait le malheur de se trouver au milieu d'un peuple
ameuté, on en tirait meilleur parti en lui parlant avec une contenance
ferme et assurée, qu'en lui laissant apercevoir la plus légère trace
de frayeur.

Le Roi et la Reine, qui avaient fait leurs paquets le matin, montèrent
en voiture à l'issue de la messe, avec Mgr le Dauphin, Madame, et
Madame Élisabeth. J'étais avec cette princesse sur le devant de la
voiture, et je fus témoin de l'horrible scène qui se passa dans cette
cruelle journée. Les grenadiers de la garde nationale, parmi lesquels
on avait jeté l'alarme sur le départ du Roi, voyant les chevaux prêts
à partir, se révoltèrent, se mirent à la tête des chevaux, et
déclarèrent qu'ils ne laisseraient pas partir le Roi. MM. Bailly et de
la Fayette tentèrent inutilement de vaincre leur résistance, en leur
faisant sentir que, très-répréhensible en elle-même, elle était, de
plus, inconstitutionnelle. «Il serait étonnant, leur dit le Roi
lui-même en mettant la tête à la portière, qu'après avoir donné la
liberté à la nation, je ne fusse pas libre moi-même.» Le peuple qui
entourait le Carrousel les affermissait dans leur résolution, et rien
ne put les persuader. Ils ne s'en tinrent pas là. Ils se permirent
même d'insulter les personnes qui entouraient la voiture du Roi, les
forçant de s'écarter, et usèrent d'une telle violence envers M. de
Duras, premier gentilhomme de la chambre, que le prince fut obligé de
commander à deux grenadiers fidèles de le tirer de leurs mains, en
leur disant qu'ils lui en répondaient.

Mgr le Dauphin, qui n'avait pas marqué jusque-là la moindre frayeur,
se mit à pleurer en voyant traiter ainsi M. de Duras, et à crier de
toute sa force: «Qu'on le sauve, qu'on le sauve donc!» MM. Gougenot et
Missilier, officiers de la bouche du Roi, que leur attachement avait
fait approcher de sa voiture, furent aussi très-maltraités. Les gardes
nationales écartaient les personnes de Sa Majesté et ne laissaient que
les leurs approcher de la voiture. MM. Railly et de la Fayette
essayèrent encore inutilement de haranguer cette multitude, et
allèrent à l'Assemblée, mais sans oser y ouvrir la bouche sur ce qui
se passait aux Tuileries. Voyant toutes leurs démarches infructueuses,
M. de la Fayette offrit au Roi d'employer la violence pour faire
sortir sa voiture, et de donner ses ordres en conséquence: «C'est à
vous, monsieur, lui dit vivement le Roi, à voir ce que vous devez
faire pour faire exécuter votre Constitution.» Après de nouveaux
efforts, aussi infructueux que les premiers, M. de la Fayette vint
dire au Roi que sa sortie ne serait pas sans danger. «Il faut donc que
je rentre», dit le prince, et il quitta sa voiture pour rentrer dans
son appartement, seul, sans sa suite ordinaire, profondément affecté
de ce qui venait de se passer et du peu de fruit qu'il retirait de
toutes ses concessions.

Rien ne fut plus affligeant que les suites de cette journée. Dès le
soir même, le département vint offrir une adresse au Roi pour lui
représenter l'inquiétude du peuple de le voir entouré de prêtres
réfractaires, et la crainte qu'il éprouvait que la protection qu'il
leur accordait n'indiquât les véritables sentiments de son coeur;
qu'il fallait le rassurer par une démarche franche et positive, en
éloignant de sa personne tous ceux qu'il regardait comme ennemis de la
Constitution; qu'il apprendrait par là aux nations qu'il avait
sincèrement adopté la Révolution, puisque sa personne n'était plus
entourée que d'amis de la liberté; que ce conseil lui serait également
donné par les quatre-vingt-trois autres départements, s'ils étaient
aussi à portée que le leur de lui faire entendre leurs voix. M. de La
Rochefoucault, président du département, qui portait la parole,
l'engagea aussi à éloigner les personnes qui entouraient Mgr le
Dauphin, et qui leur étaient également suspectes.

Il est inconcevable qu'un département qui se piquait de faire observer
strictement la Constitution se permit de la violer ouvertement et de
manquer aussi essentiellement au chef suprême de cette nation, en
venant lui donner des ordres dans un moment où il ne devait témoigner
que de la douleur de la scène scandaleuse qui venait de se passer.

Le Roi, craignant d'exposer la personne de ses fidèles serviteurs,
ordonna à MM. de Duras et de Villequier de s'éloigner. La séparation
de ce dernier, qui lui donnait depuis si longtemps des marques
d'attachement et de fidélité, lui fut extrêmement sensible, et il lui
donna, en le quittant, l'espoir que des temps plus heureux le
rapprocheraient de sa personne. Il donna le même ordre à M. le
cardinal de Montmorency, son grand aumônier, et à MM. de Roquelaure et
de Sabran, évêques de Meaux et de Laon (le premier, son premier
aumônier, et l'autre, celui de la Reine), à ses autres aumôniers et à
ceux de cette princesse. La chapelle ne fut plus alors desservie que
par de simples chapelains. M. de Brissac, qui avait la goutte en ce
moment, ne fut pas compris dans la prescription générale.

Quoique la prévôté de l'hôtel fût détruite, comme mon fils demeurait
avec moi aux Tuileries, et qu'on était accoutumé à le voir auprès du
Roi, on n'en fut point effarouché; et en usant d'une grande prudence
pour ne pas se rendre suspect à la garde nationale, que sa mauvaise
conduite rendait encore plus ombrageuse, il parvint à continuer sans
obstacle son assiduité auprès du Roi. Il n'avait jamais varié dans ses
sentiments. Lors de la suppression de la prévôté de l'hôtel, M. de
Beauharnais fit l'impossible pour lui faire accepter une place dans
l'armée, qui le dédommagerait de celle qu'il venait de perdre. Mon
fils, indigné de ses instances, lui répondit: «Le Roi m'a fait
l'honneur de m'attacher à sa personne dès ma plus tendre jeunesse;
pour rien au monde je ne la quitterais dans le moment où l'on n'en a
rien à espérer, et je lui resterai attaché tant que je vivrai.» Et sur
le reproche qu'il lui fit de paraître devant lui avec l'uniforme de
grand prévôt, après le décret qui venait d'être rendu: «Je prendrai,
dit-il, les ordres du Roi pour le licenciement de la compagnie, et je
remettrai ensuite entre ses mains la marque du commandement qu'il
m'avait confié.» M. de Beauharnais, après lui avoir représenté qu'une
pareille conduite ne pouvait qu'être nuisible à ses intérêts, finit
cependant par ajouter qu'il ne pouvait s'empêcher d'estimer le motif
d'un tel égarement. Le Roi, dont il prit les derniers ordres pour le
licenciement de la compagnie, lui témoigna sa satisfaction de la
conduite qu'il avait tenue, et ne cessa de lui donner des témoignages
de sa confiance en sa fidélité et son attachement.

On se figurera facilement la tristesse que présentait l'aspect du
château le lendemain de cette fatale journée. Le Roi, seul, n'avait
auprès de sa personne que mon fils et des officiers de la garde
nationale; tous les visages de ses fidèles serviteurs portaient
l'empreinte de la douleur. Mesdames de Chimay et de Duras, l'une dame
d'honneur et l'autre dame du palais de la Reine, craignant d'être
forcées à des démarches qui répugnaient à leurs principes, donnèrent
leur démission, et toute la journée se passa à voir les préparatifs du
départ de chacun. Mon coeur était navré de la position du Roi et de la
séparation de personnes que j'aimais, que j'estimais, et dont la
société m'était d'une grande consolation.

Le pauvre petit Dauphin, triste de la tristesse de chacun, se voyant
seul avec moi et l'abbé d'Avaux, dit en soupirant: «Qu'ils sont donc
méchants, tous ces gens-là, de faire tant de peine à papa, qui est si
bon! Je ne le dis qu'à vous, ma bonne madame de Tourzel, que j'aime de
tout mon coeur, car je sais qu'il faut se taire.» Et me serrant dans
ses petits bras, il m'embrassa tendrement; puis se jetant sur un
canapé, il prit, pour se désennuyer, un livre du petit Berquin. La
première histoire qui lui tomba sur la main fut celle du petit
prisonnier. Se levant alors précipitamment, il porta son livre à
l'abbé d'Avaux, et lui dit, les larmes aux yeux: «Voyez, mon bon abbé,
le livre qui me tombe aujourd'hui sous la main.» Je ne pus retenir mes
larmes en lui voyant faire, si jeune, une pareille réflexion, et en
pensant aux malheurs qui pouvaient lui arriver, quoique je fusse bien
loin de prévoir l'étendue de ceux auxquels il était réservé. C'était
l'enfant le plus attachant; sensible aux soins qu'on lui donnait, il
ne perdait pas une occasion de nous dire les choses les plus tendres
et les plus aimables.

Le Roi, voyant qu'il n'avait rien à espérer de l'Assemblée, malgré
tous les ménagements dont il avait usé à son égard, s'occupa
sérieusement des moyens de sortir de Paris et des mesures à prendre
pour le rétablissement de son autorité. Le plan que lui avait proposé
M. de Montmorin, et qui paraît avoir eu son assentiment, était de
s'assurer de l'accord des puissances pour menacer la France si elle
persistait dans sa rébellion, et d'intimider tellement la nation par
leurs préparatifs, qu'elle se vît forcée de recourir au Roi pour les
empêcher de venger les injures faites à la royauté; qu'alors Sa
Majesté l'éclairerait sur ses véritables intérêts, lui prouverait que
sa déclaration du 21 juin était le véritable voeu de la nation,
exprimé librement dans les cahiers donnés à ses députés, et lui
montrerait évidemment que le plus grand nombre d'entre eux n'avaient
usé du pouvoir qu'ils s'étaient attribué que pour violer leurs
serments et plonger la France dans un abîme de malheurs dont ils
pouvaient seuls la tirer. Ce qui me porte à croire à la vérité de ce
plan est ce dont je fus témoin la veille de ce malheureux voyage de
Varennes. J'étais chez la Reine pour prendre ses derniers ordres,
lorsque M. de Montmorin lui apporta une très-grande lettre, qu'elle
lut avec beaucoup d'attention. Quand il fut sorti de chez elle: «Il
n'y a plus, dit-elle, à balancer pour notre départ; voici une lettre
de l'Empereur, qui nous engage à ne le pas différer, en nous mandant
positivement qu'on ne peut rien faire pour nous tant que nous
resterons à Paris.»

La plus grande partie des ministres, inquiets de l'effet que pouvait
produire dans les provinces l'effroyable journée du lundi saint,
s'imaginèrent que si le Roi se présentait à l'Assemblée et lui
montrait que la continuation de l'opposition à son voyage de
Saint-Cloud pouvait donner des doutes sur sa liberté et sur celle de
la sanction à ses décrets, elle serait la première à lui demander de
suivre son premier projet. Ils engagèrent donc ce prince à tenter
cette démarche. Il arriva à l'Assemblée, lui parla du scandale de
cette journée et lui fit sentir de persuader au peuple que son bonheur
dépendait de son obéissance aux lois et aux autorités constituées. La
démarche que l'on fit faire au Roi était d'autant plus imprudente,
qu'on pouvait d'avance en prévoir le peu de succès, ayant Chabroud en
ce moment pour président de l'Assemblée. Aussi sa réponse à Sa Majesté
ne fut-elle qu'une excuse de la scène de la veille, fondée sur
l'inquiétude inséparable de la liberté, à laquelle il ajouta
l'avertissement d'empêcher une faction trop connue de se placer entre
le Roi et la nation, et qu'alors les voeux du peuple seraient remplis.

Le côté droit, profondément affligé, laissait voir par sa contenance
la peine qu'il éprouvait de la démarche que l'on faisait faire au Roi;
ce qui donna occasion à un sarcasme de Roederer, qui dit en montrant
le côté droit: «Ces messieurs, qui applaudissent toujours quand il est
question du Roi, ne se sont pas même permis aujourd'hui une seule
acclamation quand il est sorti de l'Assemblée.» Les ministres, ses
vils serviteurs, ne s'en tinrent pas là. De concert avec elle, ils
pressèrent tellement le Roi de faire écrire à ses ministres dans les
Cours étrangères une lettre officielle pour faire connaître à chaque
souverain ses sentiments sur la Révolution, qu'il n'osa s'y refuser.
Persuadé, comme il l'était, que la violence qui s'exerçait à son égard
frappait de nullité toutes ses démarches, et que plus elles seraient
contraires à ses intérêts, plus elles persuaderaient les puissances de
l'impossibilité où il était de résister aux volontés de la faction qui
gouvernait la France, il regarda cette lettre comme la suite de la
conduite qu'il était forcé de tenir. M. de Montmorin, loin de partager
cette opinion, représenta au Roi qu'une pareille lettre était de
nature à nuire essentiellement aux démarches que l'on tentait en ce
moment; qu'elle le mettait en contradiction avec lui-même, et ajouta
que, ne pouvant se résoudre à la signer, il priait le Roi d'accepter
sa démission. Le Roi tint bon, dans la crainte que sa résistance ne
donnât des soupçons sur ses projets. Et M. de Montmorin, dans la
crainte de les faire évanouir, signa cette malheureuse lettre. Elle
était une protestation de l'attachement du Roi à la Constitution, de
son adhésion libre à ses décrets, qui n'avaient réformé que des abus,
en lui conservant toute sa puissance. Il ajoutait que la paix régnait
dans le royaume, et qu'il n'avait d'autres ennemis que ceux qui
s'étaient éloignés, et qui mettaient en doute la sincérité de son
attachement à la Constitution; qu'ils le mettaient dans la nécessité
de faire connaître aux puissances étrangères ses véritables
sentiments, en les assurant qu'elles n'avaient rien à craindre d'une
puissance qui avait renoncé aux conquêtes, et qui désirait la paix
avec ses voisins. Il chargeait par cette lettre ces mêmes ministres de
protéger les Français qui voudraient voyager en pays étrangers, contre
les insultes journalières qu'on leur faisait éprouver.

Cette lettre, qui passait pour être l'ouvrage de M. de Lameth, n'avait
pour but que de déconsidérer le Roi parmi les puissances étrangères.
Quand elle fut portée à l'Assemblée, elle y fut reçue avec les plus
vives acclamations. Les factieux ne dissimulèrent pas leur joie
d'avoir aussi bien réussi, et décrétèrent qu'une députation irait
sur-le-champ, le président à la tête, remercier le Roi de la preuve de
patriotisme qu'il venait de donner, en faisant connaître aux
puissances étrangères ses véritables sentiments, et l'assurer, en même
temps, que la démarche qu'il venait de faire, fixant le bonheur du
peuple, ne pouvait manquer de le rendre heureux.

M. de la Fayette fut le seul qui remplit les devoirs de sa place à la
suite de la journée du lundi saint, 18 avril. Il donna dès le
lendemain sa démission de commandant de la garde nationale; et sur les
instances réitérées qui lui furent faites pour la reprendre, il se
rendit à la Commune de Paris, blâma ouvertement les excès qui
s'étaient commis la veille, et déclara positivement qu'il ne
reprendrait sa démission qu'à la condition de licencier les soldats
qui s'en étaient rendus coupables. La compagnie soldée de l'Oratoire
fut en conséquence désarmée. Il en fut de même de celui qui avait
provoqué l'insurrection, quoique le club des Cordeliers eût fait
afficher dans les rues que sa conduite était un modèle de civisme. Ces
conditions remplies, il reprit sa place, en faisant promettre aux
soldats d'être dorénavant fidèles à la loi et à la subordination si
indignement violée, et exigea de plus un nouveau serment pour preuve
de la sincérité de leur retour.

On ne peut se faire d'idée de tout ce que nous eûmes à souffrir
pendant la semaine sainte. Menacés des derniers outrages par une
populace qui se réjouissait de la solitude des Tuileries, la vue du
Roi privé de ses grands officiers et nous tous à la veille d'être
forcés de nous éloigner de sa personne, les offices de l'église,
auxquels nous assistions régulièrement et qui offraient des analogies
si frappantes avec la situation, le tombeau du jeudi saint, espèce de
cénotaphe entouré de cyprès et sur lequel il y avait une couronne
d'épines, emblème si juste de celle que portait le Roi, tout
contribuait à augmenter la profonde tristesse dont nous étions
pénétrés, et qu'il fallait renfermer en soi-même pour ne la pas faire
partager à notre pauvre petit Dauphin. La princesse de Tarente, qui
partageait tous mes sentiments, était alors mon unique consolation.
Nos coeurs ne faisaient qu'un, et nous nous affligions des maux qui
n'étaient encore que le prélude de ceux qui nous étaient réservés.

Le commencement du bonheur promis au Roi par l'Assemblée fut la
violence faite à ses sentiments religieux. On l'obligea, pour garantie
de sa sanction aux décrets de l'Assemblée, d'aller, le jour de Pâques,
avec la Reine, à Saint-Germain l'Auxerrois, paroisse des Tuileries et
desservie par des prêtres constitutionnels. Monsieur et Madame n'y
accompagnèrent pas Leurs Majestés; ils restèrent au Luxembourg, où ils
entendirent la messe; et Madame Élisabeth, sous prétexte
d'incommodité, passa la journée dans sa chambre.

Mgr le Dauphin était resté au château avec un très-petit nombre de
gardes nationaux, le plus grand nombre ayant accompagné le Roi à
Saint-Germain l'Auxerrois. Le jeune prince avait précisément ce
jour-là pour commandant de bataillon un nommé M. de Luigné, qui,
quoique bon gentilhomme et possesseur de quatre-vingt mille francs de
rente, avait donné à corps perdu dans la Révolution. Il était vil,
débauché, et n'avait pour société que des gens perdus, comme lui, de
réputation, et avec lesquels il mangeait toute sa fortune. Il
inspirait une telle méfiance, que M. de Gouvion vint lui-même
m'assurer qu'il avait pris toutes ses précautions pour que le mauvais
sujet ne pût causer aucune inquiétude; M. d'Arblay, officier de la
garde nationale, et que je savais être très-attaché au Roi, avait
l'ordre de ne le pas perdre de vue un instant et même de le suivre
dans l'appartement de Mgr le Dauphin, si son service le mettait dans
le cas d'y entrer. Tout fut fort paisible pendant l'absence du Roi; le
ciel seul fut en courroux, car il y eut un violent orage et de grands
coups de tonnerre pendant que Leurs Majestés furent à la paroisse.
Elles en revinrent profondément tristes. Ce sentiment était habituel
parmi la famille royale, qui ne se consolait de tout ce qu'elle avait
à souffrir que par l'espoir de voir couronner de succès les moyens que
l'on employait en ce moment pour la tirer de sa cruelle captivité.

Les démarches que les ministres firent faire au Roi rendirent
l'Assemblée encore plus audacieuse. Elle accueillit avec complaisance
la dénonciation du sieur Baujour, commis de la marine, contre M. de
Fleurieu, malgré le caractère d'infidélité et de fausseté qu'elle
portait avec elle, et elle osa mettre en délibération si elle ne
demanderait pas compte au Roi de sa liste civile. M. de Fleurieu,
effrayé de l'idée seule d'une dénonciation et de la difficulté de
concilier l'attachement qu'il portait au Roi avec la soumission
servile qu'exigeait l'Assemblée, donna sa démission, et fut remplacé
par M. Thévenard. M. Tarbé fut nommé en même temps ministre des
contributions publiques. C'était un homme instruit, parfaitement
honnête et très-attaché au Roi. J'en ai eu personnellement la preuve.
Aussi le Roi l'honorait-il de son estime et de sa confiance.

La malheureuse colonie de Saint-Domingue éprouva de nouveaux malheurs.
Les promoteurs du désordre y firent circuler la nouvelle que les
décrets du 8 mars et du 12 octobre allaient être rapportés; qu'il en
résulterait l'admission des gens de couleur aux assemblées, et, par
suite, l'affranchissement des nègres. Cet espoir occasionna une
nouvelle fermentation dans un pays dont les têtes étaient déjà si
agitées. Les troupes, à leur arrivée, prirent parti contre les blancs,
se révoltèrent et refusèrent d'obéir à M. de Blanchelande, gouverneur
de Saint-Domingue. Ils massacrèrent M. de Mauduit, leur colonel, qui
voulait les ramener à l'obéissance; et tout annonçait l'insurrection
la plus alarmante, qui devait nécessairement entraîner la perte de la
colonie. Ces détails furent apportés à l'Assemblée par un officier
témoin du massacre de M. de Mauduit, et qui s'était échappé comme par
miracle des mains de ces furieux. L'Assemblée, loin d'en témoigner de
l'indignation, se borna à les envoyer au comité des rapports.

Ce comité n'en présenta pas moins un projet de décret pour admettre
aux assemblées coloniales et paroissiales les gens de couleur nés de
père et mère libres. Toutes les personnes raisonnables de l'Assemblée
s'opposèrent à ce projet et démontrèrent qu'il entraînerait la révolte
des nègres contre les blancs, des massacres affreux et la perte des
colonies. Mais les démagogues ayant déclaré qu'ils préféraient la
perte des colonies à celle d'un principe, et Dupont de Nemours et
plusieurs autres membres de l'Assemblée, égarés par un fol amour de la
liberté, s'étant joints à eux, le projet fut converti en un décret,
qui ne tarda pas à produire tous les malheurs qu'on avait annoncé en
devoir être la suite.

Les excès qui se multipliaient dans toutes les parties du royaume
firent faire de sérieuses réflexions à une grande partie des membres
de l'Assemblée, et déterminèrent M. de Pastoret à lui demander de
décréter un code pénal qui fît cesser l'impunité et arrêtât tant de
désordres, et de s'occuper en même temps de régler la forme du droit
de pétition. Craignant, en même temps, que de pareilles demandes ne
lui attirassent des ennemis, il s'empressa de faire l'éloge de la
soumission de la ville de Paris et de l'énergie avec laquelle la garde
nationale, égarée un moment, était rentrée dans le devoir; et il finit
par assurer que cette même ville de Paris, qui s'était acquittée la
première du saint devoir de l'insurrection, serait le plus ferme appui
de la Constitution.

On demanda à l'Assemblée une émission de petits assignats pour la
commodité des habitants de Paris. Cette monnaie ne perd rien, disaient
les promoteurs de la Révolution; c'est l'argent qui gagne.--Je les y
égale, dit M. de Crillon, qui eût été bien fâché si on l'avait prié
d'en donner lui-même la preuve. M. de Montesquiou, en votant pour leur
admission, y ajouta l'éloge le plus pompeux de la prospérité de la
France. La déraison fut poussée à son comble dans cette séance; et peu
après, l'Assemblée décréta l'admission des petits assignats, malgré
tous les inconvénients qui en pouvaient résulter.

Bouche, Robespierre et M. de Menou, ainsi que plusieurs autres du même
parti, demandèrent de nouveau la réunion du comtat d'Avignon à la
France. Ils se gardèrent bien de faire connaître que les votes
nombreux qu'ils présentaient à ce sujet avaient été donnés au milieu
du carnage, du pillage et de la dévastation des villes du Comtat. Ils
discutèrent longuement sur les droits de la France sur ce malheureux
pays, et employèrent jusqu'à la violence pour démontrer la nécessité
de la réunion.

MM. Malouet et de Clermont prouvèrent jusqu'à l'évidence que la plus
grande partie des votes n'avaient pas même atteint la majorité et
n'avaient été donnés que par la crainte qu'inspiraient les brigands
qui désolaient le pays. Ils retracèrent les crimes de tout genre
commis par le coupe-tête Jourdan, si connu à Paris par sa férocité et
sa cruauté. Ce scélérat s'était associé deux municipaux d'Avignon, ses
dignes émules (Mainville et Tournal), qui, secondés des déserteurs des
régiments de Penthièvre et de Soissonnais, dévastaient les villes et
les campagnes, et poussaient même la fureur jusqu'à faire périr ceux
des leurs qui conservaient un reste d'humanité. MM. Malouet et de
Clermont démontrèrent le peu de solidité des raisons de leurs
adversaires pour la réunion du Comtat à la France, le danger qui
pouvait résulter de l'inquiétude que causerait aux puissances
étrangères une pareille violation du droit des nations; ils finirent
par se plaindre de la mauvaise foi qui avait fait soustraire les
pièces qui prouvaient la vérité des événements qu'ils venaient de
mettre sous les yeux de l'Assemblée.

Les démagogues, ne pouvant répondre à de pareilles raisons, se
répandirent en injures, et engagèrent l'Assemblée à prononcer au moins
un décret qui ne décidât pas totalement la question. Pour répondre à
leurs désirs, elle se borna à décréter que la ville d'Avignon et le
Comtat ne feraient pas partie intégrale de la France.

M. de Clermont-Tonnerre, en sortant de l'Assemblée, courut de grands
dangers. Injurié et menacé d'être jeté dans le bassin des Tuileries
par une foule de scélérats qui se trouvèrent sur son passage, il n'eut
que le temps de se réfugier chez le suisse, où plusieurs particuliers
vinrent à son secours. Six grenadiers du régiment d'Angoulême le
reconduisirent chez lui en fiacre, où une multitude ameutée l'avait
précédé et avait déjà forcé la porte de sa maison. Les grenadiers qui
le défendaient donnèrent le temps au maire et à la garde nationale
d'arriver pour faire cesser ce tumulte et dissiper l'attroupement.

Les scélérats d'Avignon, pour se venger de l'échec qu'ils avaient
reçu, vinrent assiéger la ville de Carpentras; mais elle se défendit
si vigoureusement, qu'ils furent obligés d'en lever le siége après
avoir perdu un nombre assez considérable de leurs indignes associés.
Tous ces malheurs étaient dus à la lâcheté de M. du Portail, qui, dans
la crainte de déplaire aux clubs jacobins, s'opposa au renvoi des
régiments de Penthièvre et de Soissonnais, dont les soldats en
insurrection désolaient le Comtat. Ils étaient, en outre, une suite de
la défense faite par le ministre aux Dauphinois de venir au secours
des Comtadins, qu'ils auraient facilement délivrés de leurs
oppresseurs.

La crainte que le décret que menait de rendre l'Assemblée ne nuisit
aux droits de la Franco sur le Comtat, fournit aux démagogues
l'occasion de revenir sur cette décision, en remettant en question
s'il n'était pas au moins nécessaire de réunir la ville d'Avignon pour
la soustraire aux calamités qui l'accablaient depuis si longtemps.
L'Assemblée, n'osant pas revenir sur un décret discuté si
solennellement, essaya de l'atténuer en en faisant un nouveau, par
lequel elle priait Sa Majesté d'envoyer des médiateur pour interposer
ses bons offices entre les Comtadins et les Avignonnais; de faire
cesser les hostilités respectives, provisoire nécessaire avant de
prendre un parti ultérieur sur les droits qu'avait la France sur ce
malheureux pays; d'empêcher les invasions des troupes avignonnaises
sur le territoire français; de regarder comme déserteurs les Français
des deux armées qui refuseraient de rentrer en France après l'ordre
qui leur en serait donné, et de traiter comme embaucheurs ceux qui
recruteraient en France pour l'un ou l'autre parti.

Les troubles continuaient toujours dans toutes les parties du royaume.
Le licenciement de la compagnie soldée du bataillon de l'Oratoire mit
en mouvement tous les factieux. Les clubs se récrièrent sur
l'injustice d'exiger des troupes une obéissance passive; les sections
se partagèrent sur la question de savoir s'il y avait lieu ou non à
demander le nouveau serment que voulait faire prêter M. de la Fayette,
et les malveillants saisirent avec empressement cette occasion
d'établir la division dans la garde nationale.

On apprenait de toute part des nouvelles affligeantes, des
soulèvements, des massacres, des incendies; et l'impunité de tous ces
crimes en augmentait le nombre. La populace de Versailles voulut
s'opposer au départ du régiment de Flandre, qui quittait cette ville
pour retourner dans le département du Nord; elle gagna quelques
soldats, qui en entraînèrent d'autres, et il y eut un moment de
résistance de leur part. M. de Montmorin, gouverneur de Fontainebleau
et colonel en second de ce régiment, fut renversé deux fois de son
cheval; mais il tint bon, et secondé des chasseurs de Lorraine et de
la garde nationale de Versailles, il les fit rentrer dans le devoir,
se mit à leur tête et les fit partir pour leur destination. M. de
Montmorin était un homme excellent, plein d'honneur et de bravoure,
rempli d'attachement pour la personne du Roi. Il ne cessa de lui en
donner des preuves, et fut une des premières victimes de la
Révolution, quand nos malheurs furent à leur comble.

Après diverses discussions sur la forme des élections de la prochaine
législature, l'Assemblée décréta qu'aucun des membres de l'Assemblée
nationale ne pourrait être réélu avant quatre années révolues du jour
de l'expiration de ses séances, que dès que les élections seraient
terminées, elle le fixerait le jour où cesseraient ses fonctions et où
commenceraient celtes de la législature qui lui succéderait, laquelle,
de son côté, terminerait ses séances le 1er mai 1793. Plusieurs
membres du côté droit demandèrent que l'Assemblée, avant sa
séparation, déterminât l'étendue du pouvoir que l'on accordait au Roi,
pour mettre un terme à l'anarchie qui désolait le royaume; mais cette
demande entravait trop les vues de l'Assemblée pour qu'elle daignât y
faire droit.

L'abbé Raynal, profondément affligé de l'abus que l'on avait fait des
principes de liberté répandus dans son _Histoire philosophique du
commerce des Européens dans les deux Indes_, se crut en droit, à son
retour en France, d'en témoigner sa douleur à l'Assemblée, et dans une
adresse qu'il lui envoya, de lui dire les vérités qu'il crut propres à
l'amener à réparer les torts que lui avait fait commettre son amour
excessif de la liberté: «Il serait beau, disait-il, d'avouer
vous-mêmes que vous avez été trop loin, de rendre au Roi l'autorité
dont il a besoin pour faire le bien, de balancer sagement les pouvoirs
des diverses autorités, et de ne pas donner à la multitude un pouvoir
dont elle ne peut qu'abuser; des lois sages vous feront bénir des
peuples, qui maudiront, au contraire, un jour celles qui, en
consacrant l'anarchie, attireront sur la France des malheurs dont vous
gémirez quand il ne sera plus temps de les réparer.»

L'Assemblée entra en fureur, et se récria sur une audace digne,
disait-elle, des Malouet et de ceux de son parti; et l'abbé Raynal,
porté aux nues quant on croyait ses principes les mêmes que ceux de
l'Assemblée, fut regardé, même par les plus modérés du côté gauche,
comme un homme en démence, et l'on attribua à la faiblesse de l'âge
des remords qu'elle était si loin de partager.

MM. de Saint-Fargeau et Robespierre demandèrent l'abolition de la
peine de mort et de toute peine infamante pour quelque crime que ce
fût. Le premier voulait même qu'après un long emprisonnement, un
baptême civique rétablît le criminel dans tous ses droits. On prononça
de grands discours tendant à demander, au nom de l'humanité, de mettre
plus de douceur dans le Code pénal pour la répression des délits; mais
on représenta si vivement l'inconvénient de l'abolition de la peine de
mort et de la condamnation aux travaux publics, dans un moment où la
France était couverte de scélérats auxquels les crimes ne coûtaient
rien, qu'on les laissa subsister. La nécessité de bâtir
quatre-vingt-trois maisons de réclusion fit peut-être plus
d'impression que le motif de nuire à la tranquillité publique.

L'Assemblée, trouvant que le droit de faire grâce, abusif en
lui-même, donnait au Roi trop d'autorité, décréta, sans égard pour la
Majesté Royale, qu'il lui serait interdit, ainsi qu'à toute personne
que ce fût. La privation d'un droit dont jouissaient tous les princes
de l'Europe, et même les plus minces souverains, affecta le Roi
sensiblement. Mais c'était ce qui occupait le moins l'Assemblée, qui,
peu touchée de sa soumission à ses moindres désirs, l'accablait
journellement des plus violentes amertumes. Achard de Bonvouloir,
député, ayant voulu démontrer à l'Assemblée les inconvénients qui
résulteraient de l'admission dans les clubs des soldats et des bas
officiers, on lui coupa la parole et on le força d'envoyer les preuves
qu'il allait produire au comité des rapports.

Elle décréta encore, mais non sans de vifs débats, que l'on ne
recevrait en France aucune bulle, ordonnance ou écrit du Pape, sans
l'approbation du corps législatif sanctionnée par le Roi, et défense
jusque-là de les afficher ou de leur donner force de loi; que tout
évêque, curé, ecclésiastique et fonctionnaire public qui ferait
imprimer lesdits écrits, en contradiction au présent décret, serait
poursuivi comme perturbateur du repos public et subirait la peine de
la dégradation civique.

Les démagogues firent de nouvelles tentatives pour le licenciement de
l'armée, ou du moins pour celui de tous les officiers soupçonnés de
haine pour la Révolution et de regret pour l'ancien régime; et ils en
parlèrent avec un mépris qui fut vivement relevé par M. de Cazalès et
quelques autres membres de l'Assemblée. Plusieurs d'entre eux, même du
côté gauche, firent sentir à l'Assemblée le danger d'une pareille
mesure, dans un moment où l'on avait tant à redouter des menées
hostiles des puissances étrangères. En conséquence, elle se borna à
prier le Roi de signer promptement le décret qui mettait les troupes
des frontières sur le pied de guerre et ordonnait l'approvisionnement
de leurs places, et une levée d'hommes dans toutes les gardes
nationales du royaume.

On pria, de plus, le Roi de faire notifier à M. le prince de Condé,
et dans le plus bref délai, l'ordre de rentrer sous quinze jours dans
le royaume, ou de s'éloigner des frontières, en prêtant le serment de
ne rien entreprendre contre la Constitution sanctionnée par le Roi, ni
de troubler en rien la tranquillité de l'État, faute de quoi ses
propriétés seraient séquestrées, et toute communication avec lui
interdite, sous peine d'être réputé traître à la patrie. On ajouta à
ce décret que, dans le cas où il se présenterait en armes sur les
frontières, on donnerait ordre à tous les citoyens de courir sus sur
sa personne et celle de ses adhérents, et on le rendit responsable de
tous les mouvements hostiles qui pourraient être dirigés contre la
France.

Tant d'insultes réitérées contribuèrent à affermir le Roi dans la
résolution de se soustraire à une tyrannie dont la nation éprouvait,
ainsi que lui, les effets les plus funestes. Il n'y avait pas même
jusqu'aux hommages qu'on ne trouvât moyen de rendre insultants; le
fait suivant en est une preuve.

Un nommé Palloi, architecte de la ville, et qui avait été à la tête
des destructeurs de la Bastille, fit demander à la Reine la permission
de présenter à Mgr le Dauphin un jeu de domino fait en entier des
pierres de la Bastille. On n'osa le refuser, et la Reine lui fit dire
que s'il voulait aller trouver Mgr le Dauphin dans son jardin, il y
recevrait son présent. J'étais ce jour-là dans mon lit, avec une si
violente attaque de colique hépatique que j'avais été saignée trois
fois dans la journée, et je n'étais précisément remplacée que par
madame de Soucy, la belle-fille. Je craignais que la frayeur de se
compromettre ne lui fît faire quelque bassesse, et je priai la
princesse de Tarente, qui suivait souvent avec moi le jeune prince à
la promenade, de ne pas y manquer dans cette occasion, et de
surveiller madame de Soucy.

Comme il fallait toujours éviter les interprétations malignes que les
patriotes donnaient à toutes les paroles de la famille royale, nous
convînmes que Mgr le Dauphin se bornerait à dire à M. Palloi: «Je suis
bien sensible, monsieur, à l'idée que vous avez eue, qu'un jeu de
domino pourrait m'amuser, et je vous remercie bien de celui que vous
me donnez.» Il était furieux de recevoir un pareil présent, et il le
fut encore davantage quand M. Palloi lui eut dit que le présent devait
lui être d'autant plus agréable que, composé des pierres de la
Bastille, il lui rappellerait la générosité avec laquelle le Roi, son
père, avait renoncé à toute idée de despotisme et promis de lui
inculquer, de bonne heure, des sentiments pareils aux siens. Mgr le
Dauphin fit, en rougissant, la réponse qui lui avait été prescrite. Il
demanda à rentrer dès que M. Palloi l'eut quitté, et fit sur-le-champ
disparaître le domino, en demandant qu'on n'en parlât plus.

Il était impossible d'annoncer plus de noblesse et de dignité dans
les sentiments qu'en faisait ce jeune prince, et le tout sans hauteur;
car il était rempli de bonté pour tout ce qui l'approchait, et
parfaitement aimable, tant avec les enfants qui jouaient avec lui
qu'avec les personnes qui l'entouraient. Ses jeux se ressentaient de
son caractère vif et ardent. Il avait un goût prononcé pour tout ce
qui tenait au militaire, et un de ses plus grands plaisirs était de
faire tirer de petits canons dans son jardin et de commander, le sabre
à la main, que l'on fît feu. Il se croyait alors un petit héros, et
prenait un air grave le plus plaisant du monde.

Il avait encore un genre d'amusement qui lui plaisait infiniment.
C'était de prendre le costume d'un ancien chevalier français, en se
revêtant d'une petite armure que lui avait faite M. Palloi. Le casque
en tête, la cuirasse sur le dos et la lance à la main, il se croyait
un véritable chevalier. Ce jeu n'était permis qu'entre nous, et
seulement dans son appartement, pour ne pas laisser à la malveillance
le plaisir de s'exercer sur ce petit divertissement. Il importunait la
Reine pour lui permettre de descendre chez elle dans son costume
favori, si bien qu'elle lui dit, pour s'en débarrasser, qu'elle n'y
consentirait qu'autant qu'il désignerait sur-le-champ le nom du
chevalier français qu'il prendrait pour paraître devant elle. Ce sera,
dit-il, celui du chevalier Bayard, sans peur et sans reproche.

Il aimait beaucoup à lire des traits historiques, et l'abbé d'Avaux,
son précepteur, lui faisait faire la lecture de tous ceux qui
pouvaient l'instruire en l'amusant. Il en causait avec nous, les
gravait dans sa mémoire, et faisait les applications les plus justes,
sans pédanterie et avec une naïveté charmante. Il étonna bien un jour
l'abbé Barthélemy, de l'Académie des sciences. On avait fait lire au
jeune prince quelques fragments de l'histoire de Scipion et d'Annibal,
et on les comparaît ensemble: «J'aime bien mieux Scipion, dit-il,
c'est mon héros.»--«Seriez-vous bien aise de voir son bouclier?» lui
dit M. d'Avaux.--«J'en serais enchanté.» L'abbé Barthélemy, à qui
cette conversation fut rapportée, se fit un plaisir de le lui
apporter. Mgr le Dauphin le considéra avec soin et le tourna de tous
côtés; puis, partant comme un trait, il fut chercher son sabre, et le
frotta sur le bouclier. «Que faites-vous donc, Monseigneur?» lui dit
l'abbé Barthélemy.--«Je frotte mon sabre sur le bouclier d'un grand
homme.» L'abbé Barthélemy témoigna le plus grand étonnement de cette
action et de la vivacité de sa réponse. Mais l'abbé d'Avaux ne le
laissa pas longtemps indécis sur le motif qui l'avait occasionné. Il
lui apprit que ce n'était qu'une heureuse application de ce qu'il lui
avait raconté d'un beau mouvement d'un régiment de grenadiers, en
voyant à Strasbourg le tombeau du maréchal de Saxe. L'abbé Barthélemy,
attendri en regardant cet aimable enfant, ne put s'empêcher de lui
témoigner sa satisfaction de l'usage heureux qu'il faisait de sa
mémoire, qui était vraiment admirable.

Il avait la répartie prompte, et nous étonna bien un jour par la
preuve qu'il nous en donna. On jouait avec lui un petit jeu qui
obligeait chacun de conter son histoire. «J'en sais une très-drôle,»
nous dit-il. Il y avait à la porte de l'Assemblée nationale un crieur
qui vendait les décrets aussitôt qu'ils étaient imprimés; pour abréger
ses paroles, il criait: A deux sols, à deux sols, l'Assemblée
nationale! Un plaisant qui passait par là lui dit: «Mon ami, tu nous
dis bien ce qu'elle vaut, mais non pas ce qu'elle nous coûte. Avouez
que c'est drôle.» Je lui avais expressément défendu de parler de tout
ce qui pouvait y avoir rapport. Le regardant donc assez sévèrement:
«Qui vous a appris, lui dis-je, cette petite histoire?» Se
ressouvenant alors de la défense, il me dit très-plaisamment: «M.
l'abbé, qui nous a appris ce jeu, nous a bien dit, madame, que chacun
était obligé de conter son histoire, mais il n'est pas du jeu de dire
de qui on la tient.» Et il se débarrassa de cette manière de répondre
à une question qui l'embarrassait, sans nommer la personne qui lui
avait appris sa petite histoire.



CHAPITRE XII

ANNÉE 1791

VOYAGE DE VARENNES


Le chagrin que j'éprouvais des insultes journalières qu'essuyait la
famille royale, et mon inquiétude des suites qui en devaient être la
conséquence, rendaient pénible la convalescence de la maladie que je
venais d'éprouver. La Reine, qui avait eu la bonté de me venir voir
plusieurs fois, vint chez moi un matin de très-bonne heure pour
m'engager d'aller aux eaux de Plombières. «Il est probable, me
dit-elle, que nous serons obligés de quitter Paris, et vous êtes bien
faible pour nous suivre.» L'idée d'abandonner Mgr le Dauphin et
Madame, au milieu des dangers qu'ils pouvaient courir, me fit une
peine extrême et me redonna assez de force pour espérer d'être, sous
peu de jours, en état de les suivre. Je ne pouvais d'ailleurs, comme
je le dis à la Reine, aller aux eaux sans faire découvrir leur départ,
ayant dit publiquement à quelqu'un qui m'en avait donné le conseil,
que la mort seule me ferait abandonner Mgr le Dauphin. J'ajoutai à
cette princesse que j'espérais que le Ciel me donnerait, d'ici là, les
forces dont j'aurais besoin, mais que dans le cas contraire je ne
quitterais pas mon appartement. «A quels dangers ne vous exposez-vous
pas? reprit la Reine avec vivacité.--«Si j'étais né homme,
répondis-je, Votre Majesté ne m'aurait pas empêché de monter à la
tranchée. Je me sens digne d'être la fille d'un père qui a perdu la
vie pour le service de son Roi et de sa patrie. Que Votre Majesté ne
s'embarrasse pas de moi; si j'étais malade, je resterais dans la
première auberge au risque de ce qui pourrait m'arriver; mais qu'elle
soit bien persuadée que je resterais à Paris, si je ne me sentais
assez de force pour soutenir la route, et causer le moindre retard au
voyage[19].»

   [19] Je ne puis passer sous silence le reproche que me font M.
   de Bouillé, dans ses _Mémoires_, et M. Royou, dans son _Histoire
   de France_, lorsqu'ils prétendent que l'opiniâtreté que j'ai mise
   à suivre Mgr le Dauphin dans le voyage de Varennes a empêché le
   Roi de prendre dans sa voiture un militaire distingué. La Reine,
   qui fut la seule qui me fit part de ce voyage, ne m'a jamais dit
   qu'il en fût question, et ne me parla que de l'obstacle de ma
   santé. Je n'aurais certainement pas insisté si elle m'eût
   témoigné un pareil désir. J'avais d'ailleurs la ressource de
   prendre la place d'une des deux femmes qui accompagnaient la
   famille royale dans la voiture de suite. En pareil cas,
   l'attachement ne consulte ni les convenances ni les droits, et
   j'aurais alors concilié le devoir que m'imposait ma place, de ne
   jamais quitter Mgr le Dauphin, avec le désir que Leurs Majestés
   auraient manifesté de se faire accompagner par une personne dont
   les services eussent pu leur être plus utiles que les miens.

On devait partir la nuit du dimanche au lundi 20 juin; mais la
crainte que l'on eut qu'une femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'on
savait être attachée à M. de la Fayette, et qui était de service ce
jour-là, ne lui révélât le départ de la famille royale, le fit
remettre au lendemain 21, où elle se trouvait tout naturellement
remplacée par une autre sur laquelle on pouvait compter. On avait
craint, en éloignant la première, de donner de la consistance au bruit
qui courait, même dans le château, du prochain départ de la famille
royale. M. de Bouillé en fut prévenu, et si M. le duc de Choiseul eût
eu moins de légèreté et plus d'aplomb, ce retard eût été sans
inconvénient.

Pour ne donner aucun soupçon, la Reine mena promener elle-même ces
enfants à Tivoli, dans le jardin de M. Boutin, dans la soirée du
lundi, et donna l'ordre en rentrant, au commandant de bataillon, pour
la sortie du lendemain. J'en fis autant pour Mgr le Dauphin. Et pour
ôter à mes gens toute idée de départ, je leur dis de me préparer un
bain pour le lendemain à l'heure où je sortirais de chez Mgr le
Dauphin, et je montai chez lui à dix heures, suivant ma coutume, avec
ma femme de chambre, qui couchait dans une chambre à côté de la
sienne.

Un moment après, la Reine entra dans l'appartement, et réveilla ce
jeune prince qui était profondément endormi. A peine eut-il entendu
qu'il irait dans une place de guerre, où il commanderait son régiment,
qu'il se jeta à bas de son lit, en disant: «Vite, vite,
dépêchons-nous, qu'on me donne mon sabre, mes bottes, et partons.»
L'idée de ressembler à Henri IV, qu'il avait pris comme modèle,
l'échauffa tellement, qu'il ne ferma pas l'oeil en chemin. Ce ne fut
qu'après l'arrestation que la nature reprit ses droits, et qu'il
s'endormit du sommeil le plus calme et le plus tranquille.

La Reine, en déclarant son départ, annonça à madame de Neuville,
première femme de chambre de Mgr le Dauphin, qu'elle le suivrait dans
une chaise de poste, avec madame Branyer, première femme de chambre de
Madame, qui venait d'être avertie et qui allait se rendre chez Mgr le
Dauphin. Elle dit à madame de Bar, cette femme, comme je l'ai déjà
dit, sur laquelle on pouvait parfaitement compter, qu'elle était
affligée de ne pouvoir pas l'emmener, qu'elle allait la faire conduire
sûrement chez elle, et qu'elle comptait assez sur son attachement pour
être assurée de sa discrétion, Cette pauvre femme fut des plus
touchantes; elle se jeta aux genoux de la Reine, lui baisa la main,
fit des voeux pour le succès du voyage, qui l'occupait beaucoup plus
que les persécutions qu'elle pourrait éprouver et que les précautions
que l'on prenait pour la conduire sûrement chez elle.

Nous descendîmes dans l'entre-sol de la Reine, où le Roi s'était
rendu de son côté. Leurs Majestés me dirent qu'elles seraient suivies
par trois gardes du corps, dont l'un donnerait le bras à la Reine pour
la conduire à pied à la voiture; que les deux autres conduiraient la
voiture de voyage, qui devait attendre le Roi à quelque distance de la
barrière (car toute la famille royale sortait à pied, à l'exception de
Mgr le Dauphin et de Madame). Le Roi ajouta que je ne saurais qu'en
chemin les détails du voyage, pour diminuer l'embarras de mes réponses
si j'avais le malheur d'être arrêtée; et il me donna ensuite un billet
signé de sa main, pour prouver, en cas d'accident, que c'était par ses
ordres que j'emmenais Mgr le Dauphin et Madame. Il me donna, de plus,
la permission d'emmener avec moi M. de Gouvion, si nous le
rencontrions, dans le cas où il s'engagerait à favoriser le départ de
Leurs Majestés. J'avais aussi marqué deux pièces d'or, l'une pour
donner à un garde national, si le hasard nous en faisait rencontrer,
en lui ajoutant la promesse de faire sa fortune et de lui donner une
bonne somme d'argent, lorsqu'il me reproduirait une pièce pareille à
celle que je gardais pour la confronter avec la sienne.

J'avais pris, depuis longtemps, la précaution de faire faire à ma
fille Pauline une petite robe de toile et un bonnet pour habiller en
petite fille Mgr le Dauphin, si les circonstances rendaient ce
changement nécessaire. Nous nous en servîmes avec succès. La voiture
étant arrivée, la Reine alla regarder elle-même si tout était
tranquille dans la cour, et ne voyant personne, elle m'embrassa en me
disant: «Le Roi et moi vous remettons entre les mains, madame, tout ce
que nous avons de plus cher au monde, avec la plus entière confiance;
tout est prêt, partez.» Nous descendîmes par l'appartement de M. de
Villequier, où il n'y avait pas de sentinelle; nous passâmes par une
porte peu fréquentée, et nous montâmes dans une vieille et antique
voiture, ressemblant à un fiacre, que conduisait le comte de Fersen.

Pour donner au Roi le temps d'arriver, nous fîmes une promenade sur
les quais, et nous revînmes par la rue Saint-Honoré attendre la
famille royale, vis-à-vis la maison appelée alors l'hôtel de
Gaillarbois. J'attendis trois quart d'heure sans voir arriver personne
de la famille royale. M. de Fersen jouait parfaitement le rôle de
cocher de fiacre, sifflant, causant avec un soi-disant camarade qui se
trouvait là par hasard, et prêtant du tabac dans sa tabatière. J'étais
sur les épines, quoique je ne fisse paraître aucune inquiétude,
lorsque Madame me dit: «Voilà M. de la Fayette.» Je cachai Mgr le
Dauphin sous mes jupes, en les assurant tous deux qu'ils pouvaient
être fort tranquilles. Je ne l'étais cependant guère. M. Bailly le
suivait à peu de distance. Ils passèrent tous deux, ne se doutant de
rien; et après trois quarts d'heure d'anxiété, j'eus la consolation de
voir arriver Madame Élisabeth. C'était cependant un commencement
d'espérance. Il était onze heures et demie, et ce ne fut qu'après
minuit que nous vîmes arriver le Roi. MM. Bailly et de la Fayette qui
étaient venus au coucher, s'étaient mis à causer, et pour ne leur
donner aucun soupçon, ce prince ne voulut point avoir l'air pressé de
se retirer. Il fallut ensuite que le Roi se déshabillât, se mît au
lit, refît une nouvelle toilette, mît une perruque pour se déguiser,
et vînt à pied des Tuileries pour rejoindre la voiture. La Reine n'en
devait sortir qu'après le Roi; et l'extrême attachement qu'il lui
portait se démontra vivement dans cette circonstance par la manière
dont il exprimait son inquiétude. Dès qu'elle fut montée dans la
voiture, il la serra entre ses bras, l'embrassait, et lui répétait:
«Que je suis content de vous voir arrivée!» Chacun s'embrassa; toute
la famille royale me fit le même honneur, et convaincus que nous
avions franchi l'obstacle le plus difficile à surmonter, nous
commençâmes à espérer que le Ciel favoriserait notre voyage.

Le Roi nous raconta qu'après avoir été débarrassé de MM. Bailly et de
la Fayette, il était sorti seul par la grande porte des Tuileries,
avec une grande tranquillité; qu'il était pleinement rassuré par la
précaution qu'il avait prise de faire sortir par cette même porte M.
le chevalier de Coigny, dont la tournure, parfaitement semblable à la
sienne, accoutumait depuis quinze jours les factionnaires de cette
porte à le laisser sortir le soir avec une entière sécurité; qu'elle
était telle, que son soulier s'étant défait, il l'avait remis sans
qu'on y eût fait attention, et qu'il n'avait pas éprouvé la plus
légère difficulté.

Le chevalier de Coigny était un des plus fidèles et des plus
affectionnés serviteurs du Roi. Celui-ci lui avait confié le secret de
son voyage, et s'il eût suivi les conseils qu'il lui avait donnés, il
y a tout lieu de croire que le voyage eût réussi. «Personne, dit-il au
Roi, ne rend plus de justice que moi à la bravoure et à la fidélité de
MM. les gardes du corps. Mais, dans une occasion aussi importante, il
faut employer des personnes qui aient l'habitude des voyages, et qui
aient été dans l'occasion de prendre des partis décisifs. Priol,
commandant de la gendarmerie, homme de tête et qui a l'habitude de la
surveillance, vous serait d'une grande ressource, ainsi qu'un maître
de poste retiré, qui connaît parfaitement toutes les routes du
royaume, qui est plein d'intelligence et d'un attachement sans bornes
à la personne de Votre Majesté.» Il en nomma un troisième dont j'ai
oublié le nom et l'état.

Le Roi, qui voulait donner cette marque de confiance à ses gardes du
corps, ne suivit malheureusement pas un avis aussi sage, et persista
dans sa première résolution. Il avait demandé à M. Dagoût, aide-major
des gardes du corps, de lui en donner trois pour porter des lettres
aux princes, ses frères; et ignorant leur véritable destination, il
lui avait donné les trois premiers qui s'étaient trouvés sous sa main.
Ils s'appelaient MM. du Moutier, de Maldan et de Valori. On ne pouvait
sans injustice mettre en doute leur courage et leur dévouement; mais
accoutumés par leur grade à une parfaite obéissance, et n'ayant jamais
commandé en chef, une pareille entreprise était au-dessus de leurs
forces. Ils n'osèrent rien prendre sur eux, demandèrent les ordres du
Roi, qu'ils auraient exécutés, quelque dangereux qu'ils fussent, même
au péril de leur vie, mais ils manquèrent de l'audace nécessaire dans
la circonstance où l'on se trouvait.

La Reine avait mis dans sa confidence madame Thibault, sa première
femme de chambre, personne de mérite et d'un attachement sans bornes à
sa personne. Elle avait disposé tout ce qui était nécessaire pour le
voyage, et avait pris un passe-port pour Tournay, d'où elle devait
aller rejoindre Sa Majesté, dès qu'elle aurait reçu la nouvelle de son
arrivée dans la ville où elle devait séjourner momentanément. Elle
avait été chargée d'emmener ma femme de chambre, dont la terreur et la
naïveté, tout en faisant rire la famille royale, firent sentir la
nécessité de ne la pas abandonner à elle-même.

Nous éprouvâmes plusieurs petits incidents qui ne prouvèrent que trop
que les plus petites causes influent souvent sur de grands événements.
M. de Fersen, craignant que les gardes du corps n'eussent pris un
autre chemin que celui qu'il leur avait indiqué, et que lui prenant le
plus court, on fût forcé pour les rejoindre de repasser la barrière,
préféra prendre le plus long pour éviter cet inconvénient, ce qui nous
fit perdre une demi-heure, laquelle, ajoutée aux trois quarts d'heure
qu'avait duré de plus le coucher du Roi, nous mit en retard d'une
heure et demie. Nous trouvâmes ensuite une noce chez les commis de la
barrière, beaucoup de monde et de lumière aux portes, mais nous ne
fûmes heureusement pas reconnus, et nous passâmes sans difficulté.
Pour comble de malheur, les chevaux de la voiture du Roi s'abattirent
deux fois entre Nintré et Châlons, tous les traits cassèrent, et nous
perdîmes plus d'une heure à réparer ce désastre.

Il a été dit, mais bien à tort, que le Roi s'était arrêté pour dîner.
Il n'a jamais mangé que dans la voiture, lui et la famille royale. On
ne s'est arrêté nulle part; le Roi ne descendît qu'une seule fois dans
toute la route, entra dans une écurie où il n'y avait personne, ne
parla à qui que ce soit et remonta sur-le-champ dans sa voiture. Les
enfants descendirent seulement deux fois, dans des moments où des
postillons montaient au pas de grandes côtes, et dont je profitai pour
leur faire prendre l'air; mais cette petite promenade ne causa aucun
retard.

Nous trouvâmes à quelque distance de la barrière de Clichy la voiture
qui nous attendait, et nous laissâmes la vieille voiture et les
chevaux sans nous embarrasser de ce qu'ils deviendraient. M. de Fersen
conduisit le Roi en cocher jusqu'à Laye, où nous prîmes la poste. Le
Roi, en le quittant, lui témoigna sa reconnaissance de la manière la
plus affectueuse, espérant que ce serait autrement qu'en paroles, et
se flattant de le revoir bientôt.

Nous voyagions dans une grande berline bien commode, mais qui n'avait
rien d'extraordinaire, comme on s'est plu à le répéter depuis la
triste issue de ce malheureux voyage. J'étais censée être la maîtresse
sous le nom de baronne de Korff; le Roi passait pour mon valet de
chambre, la Reine pour ma femme de chambre, et Madame Élisabeth pour
la bonne des enfants. On savait que la baronne de Korff, dont je
portais le nom, avait fait exprès le voyage de Paris à Montmédy par la
même route que nous prenions, dans une voiture pareille à la nôtre,
avec le même nombre de personnes, et qu'on ne lui avait demandé nulle
part son passe-port. On avait poussé l'observation jusqu'à calculer le
nombre d'heures qu'elle avait employé pour arriver à Montmédy, et l'on
verra le triste résultat de cette dernière précaution.

Quand la barrière fut passée, le Roi, commençant à bien augurer de
son voyage, se mit à causer sur ses projets. Il commençait par aller à
Montmédy, pour aviser au parti qu'il croirait convenable, bien résolu
de ne sortir du royaume que dans le cas où les circonstances
exigeraient qu'il traversât quelques villes frontières pour arriver
plus promptement à celle de France où il voudrait fixer son séjour, ne
voulant pas même s'arrêter un instant en pays étranger.

«Me voilà donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, où
j'ai été abreuvé de tant d'amertume. Soyez bien persuadés qu'une fois
le cul sur la selle, je serai bien différent de ce que vous m'avez vu
jusqu'à présent.» Il nous lut ensuite le mémoire qu'il avait laissé à
Paris pour être porté à l'Assemblée; et il jouissait d'avance du
bonheur qu'il espérait faire goûter à la France, du retour des princes
ses frères et de ses fidèles serviteurs, et de la possibilité de
rétablir la religion et de réparer les maux que ses sanctions forcées
avaient pu lui causer. Regardant ensuite sa montre qui marquait huit
heures: «La Fayette, dit-il, est présentement bien embarrassé de sa
personne.»

Il était difficile de partager l'anxiété du général, et d'éprouver
d'autre sentiment que la joie d'avoir secoué sa dépendance.

Il n'en était pas de même lorsque nous pensions à la position de ceux
que nous avions laissés à Paris. Nous étions loin de soupçonner que la
stupeur et la consternation remplaçaient l'audace qu'avaient eue les
Parisiens à toutes les époques de la Révolution; et ce n'était pas
sans fondement que nous étions dans l'inquiétude des excès où ils
pourraient se porter vis-à-vis de ceux dont on connaissait
l'attachement au Roi et à la famille royale. Plus on avançait dans la
route, plus on se livrait à l'espérance: «Quand nous aurons passé
Châlons, nous n'aurons plus rien à redouter, disait le Roi; nous
trouverons à Pont-de-Sommevel le premier détachement des troupes, et
notre voyage est assuré.» Nous passâmes Châlons sans être reconnus.
Nous fûmes alors parfaitement tranquilles, et nous étions loin de nous
douter que notre bonheur touchait à son terme et allait être remplacé
par la plus affreuse catastrophe.

Arrivés à Pont-de-Sommevel, quelles furent notre douleur et notre
inquiétude lorsque les courriers nous rapportèrent qu'ils n'avaient
trouvé aucune trace de troupe ni qui que ce soit qui pût donner aucune
indication; qu'ils n'osaient faire aucune question de peur de donner
des soupçons, et qu'il fallait espérer qu'à Orbeval, qui était la
poste suivante, nous serions plus heureux! Mais notre bonheur était
fini. Le Ciel, qui voulait éprouver jusqu'à la fin nos augustes et
malheureux souverains, permit que le duc de Choiseul perdît totalement
la tête. L'entreprise était au-dessus de ses forces. Son coeur était
pur, et il se serait fait tuer pour sauver le Roi; mais il n'avait pas
ce courage calme et tranquille qui fait juger de sang-froid les
événements et les moyens de porter remède aux circonstances imprévues.

M. de Choiseul, en prenant congé du Roi, lui avait donné un
itinéraire de sa route jusqu'au Pont-de-Sommevel, où il devait se
trouver à la tête du premier détachement des troupes chargé d'escorter
Sa Majesté. Muni de tous les renseignements nécessaires pour arriver
sûrement au terme du voyage, il avait marqué où le Roi devait user
d'une grande précaution pour n'être pas reconnu, avait calculé, comme
je l'ai déjà dit, le temps qu'il devait mettre en route, et par
conséquent l'heure où il devait arriver à Pont-de-Sommevel. Mais il
n'avait malheureusement pas fait entrer dans ce calcul les accidents
qui pourraient arriver, et ce fut la cause de notre perte.

Pour éviter tout soupçon de la part des troupes qu'on avait placées
par échelons, depuis Pont-de-Sommevel jusqu'à Clermont, on les avait
averties qu'elles étaient destinées à escorter un trésor dont
l'arrivée avait été retardée jusqu'au lundi 21. Quelques propos tenus
sur le retard de l'arrivée de ce trésor inquiétèrent M. de Choiseul,
qui, s'apercevant que l'heure de l'arrivée du Roi était outrepassée de
deux heures, se persuada que le Roi avait changé d'avis et que le
projet était avorté. Il donna alors, à ce que l'on m'a assuré, son
cabriolet à Léonard, coiffeur de la Reine, qu'il avait emmené de Paris
avec lui, pour avertir les troupes stationnées sur la route que le
voyage était manqué et que le Roi n'avait pas paru, lui enjoignant de
plus d'aller jusqu'à Montmédy porter le même avertissement. Il monta
ensuite à cheval, disant au détachement qui était à Pont-de-Sommevel
qu'il venait de recevoir l'avis que le trésor ne passerait plus, et
qu'il allait gagner Montmédy par le plus court chemin.

Ce parti était dépourvu de sens. En suivant la grande route, le
détachement pouvait rencontrer le Roi, dans le cas où il n'y eût eu
qu'un retard accidentel dans le voyage (circonstance que M. de
Choiseul eût dû prévoir). Le chemin de traverse qu'il fit prendre aux
troupes répandit l'alarme dans tous les environs de Pont-de-Sommevel.
Il n'en fallait pas tant pour semer l'inquiétude dans un pays aussi
révolutionné que celui que nous allions parcourir. Toutes les villes
en étaient mauvaises, et c'était pour éviter Verdun qu'on avait fait
passer le Roi par Varennes, quoiqu'il n'y eût pas de chevaux de poste
dans cette misérable petite ville. Pour obvier à cet inconvénient, on
avait mis des chevaux de relais dans une maison à l'entrée de la
ville, pour conduire le Roi à Dun, où il devait trouver M. de Bouillé
à la tête des troupes. On avait si peu d'inquiétude sur le passage de
Varennes, qu'on n'y en avait placé aucune, et qu'on s'était contenté
d'y envoyer le second fils de M. de Bouillé et le frère cadet de M. de
Raigecourt, pour soigner les relais et avertir sur-le-champ M. de
Bouillé de l'arrivée du Roi à Varennes. On poussa le peu de précaution
jusqu'à oublier d'avertir du nom de l'auberge où étaient les chevaux.

Nous ne fûmes pas plus heureux à Orbeval qu'à Pont-de-Sommevel. Même
silence, même inquiétude. Nous arrivâmes à Sainte-Menehould dans une
violente agitation; elle fut encore augmentée lorsque M. Dandouins,
capitaine dans le régiment de M. de Choiseul, s'approcha un moment de
la voiture et me dit tout bas: «Les mesures sont mal prises; je
m'éloigne pour ne donner aucun soupçon.» Ce peu de paroles nous perça
le coeur; mais il n'y avait autre chose à faire que de continuer notre
route, et l'on ne se permit pas même la plus légère incertitude.

Le malheur voulut que l'infâme Drouet, fils du maître de poste de
Sainte-Menehould, patriote enragé, se trouvât en ce moment à la porte,
et qu'ayant eu la curiosité de regarder dans la voiture, il crut
reconnaître le Roi et s'en assura positivement en comparant la figure
de ce prince avec un assignat qu'il avait dans sa poche. Ce malheureux
prit un cheval, suivit la voiture du Roi jusqu'à Clermont, et ayant
entendu dire qu'il allait à Varennes, il jugea qu'il serait facile de
le faire arrêter en prenant les devants, et en avertissant les
autorités et les habitants sur lesquels il pouvait compter, du passage
de Sa Majesté.

Nous gagnâmes encore Clermont sans inconvénient; mais à notre arrivée
dans cette ville, le comte Charles de Damas, colonel des dragons de
Monsieur, et qui n'avait pas quitté son poste, malgré l'avertissement
du duc de Choiseul, nous dit qu'il y avait de la fermentation dans le
pays, et qu'il allait faire l'impossible pour faire sortir son
régiment et escorter la voiture de Sa Majesté. Il le tenta en effet,
mais sans succès. Les autorités se joignirent aux habitants pour
empêcher le régiment de sortir de la ville, et les troupes refusèrent
d'obéir à M. de Damas. Il fut tenté de les enlever en leur disant
qu'ils allaient escorter le Roi et sa famille; mais il n'osa, dans la
crainte d'éprouver un refus, dont les suites eussent été l'arrestation
du Roi. Il se contenta d'envoyer, sur-le-champ, à Varennes, un
officier à toute bride, pour avertir MM. de Bouillé et de Raigecourt
que le Roi allait arriver; mais la fatalité qui accompagnait toutes
les démarches du Roi pour sortir de sa cruelle situation, fit que cet
officier, qui ne connaissait pas bien la route, prit la route de
Verdun au lieu de celle de Varennes, et ne se trouva plus à temps pour
remplir sa mission. On aperçut, sur les hauteurs de cette dernière
ville, un homme qui avait l'air de se cacher. Nos inquiétudes
augmentèrent. Nous nous crûmes trahis, et nous cheminâmes dans un
trouble et une tristesse plus faciles à imaginer qu'à décrire.

La position était affreuse; elle le devint encore davantage, lorsque,
arrivés à Varennes, nous ne trouvâmes ni relais, ni personne qui pût
nous donner la moindre indication sur ce qu'ils étaient devenus. Nous
frappâmes à une porte; nous questionnâmes sur la connaissance qu'on
pouvait avoir d'un relais qui nous attendait. Nous ne pûmes rien
apprendre sur ce qui nous intéressait, et nous tentâmes le seul moyen
qui nous restait, en proposant aux postillons de doubler la poste, en
leur proposant de l'argent à cet effet. Ils s'y refusèrent, en disant
que leurs chevaux étaient trop fatigués. Nous leur dîmes alors de nous
conduire à la dernière auberge de la ville, pour repartir dès que
leurs chevaux seraient reposés. Il n'y avait déjà plus moyen d'y
arriver, et l'infâme Drouet avait eu le temps de prendre toutes ses
précautions pour s'opposer au passage de Leurs Majestés. Il avait fait
barrer le pont par lequel il fallait passer pour sortir de la ville,
en y faisant renverser une charrette de meubles que le hasard lui
avait fait tomber sous la main, et il avait prévenu la garde nationale
de la ville et Sauce, procureur de la commune, de l'arrivée du Roi et
de la nécessité de l'arrêter. Il s'était, de plus, associé un nommé
Mangin, ardent patriote, et qui le seconda parfaitement. Ils firent
boire les gardes nationales, ainsi que les soldats qui étaient dans la
ville, et firent avertir, à Clermont, les dragons du régiment de
Monsieur, de s'opposer à la demande de leur colonel, de protéger le
voyage du Roi.

Cependant, les voitures cheminaient toujours; mais dès que celle des
femmes, qui précédait celle du Roi, passa devant la maison de Sauce,
elle fut arrêtée, et on les obligea de descendre pour visiter leurs
passe-ports. Il était alors onze heures et demie du soir. Nous fûmes
avertis de ce qui se passait par les gardes du corps, mais nous étions
trop avancés dans la ville pour pouvoir reculer, et nous continuâmes
notre chemin. Un moment après, lorsque nous passions sous une arcade
qui conduisait au pont de Varennes, deux particuliers, appelés Leblanc
et Poucin, arrêtèrent la voiture et menacèrent de tirer dessus si l'on
faisait la moindre résistance[20]. Je n'ai appris que depuis mon
arrivée à Paris cette dernière circonstance. Je sais seulement que les
gardes du corps offrirent au Roi d'employer la force pour le faire
passer, mais que ce prince s'y refusa. On demanda les passe-ports, et
quoiqu'ils fussent parfaitement en règle, et que la Reine priât que
l'on se dépêchât parce que l'on était pressé d'arriver, on fit toutes
sortes de difficultés pour donner le temps de se rassembler aux
patriotes de la ville et des environs.

   [20] Georges, député de la ville de Varennes, vint présenter à
   l'Assemblée Leblanc et Poucin, qui avaient arrêté la voiture du
   Roi et menacé de tirer dessus. Ils en furent parfaitement
   accueillis; et l'abbé Grégoire, qui la présidait en ce moment,
   les assura que Varennes serait à jamais célèbre, et que les
   Français reconnaissants se rallieraient tous autour de ses murs,
   si jamais elle se trouvait attaquée.

Un officier s'approcha de la voiture du Roi, lui dit tout bas qu'il y
avait un gué, et lui offrit de tenter de le faire passer; mais le Roi,
qui voyait augmenter à chaque instant le nombre de ceux qui
entouraient la voiture, et à quel point ils étaient exaspérés,
craignant de n'être pas en force et d'occasionner un massacre en pure
perte, n'osa en donner l'ordre; il lui dit seulement de presser M. de
Bouillé d'employer tous ses efforts pour le tirer de sa cruelle
position.

On sonnait le tocsin dans Varennes et dans tous les environs, et il
était impossible de se dissimuler que nous ne fussions reconnus. Le
Roi tint bon assez longtemps pour ne pas se nommer et ne pas quitter
sa voiture; mais les instances devinrent si pressantes, jointes à la
promesse de nous laisser partir, si nous étions en règle après
l'examen de nos signatures, qu'il n'y eut plus moyen de s'en défendre.
Le Roi entra dans la maison de Sauce, procureur de la commune, et l'on
monta dans une chambre où l'on coucha les enfants sur un lit qui s'y
trouva. Accablés de fatigue, ils s'endormirent sur-le-champ. Leur
sommeil était calme et tranquille, et le contraste de cette situation
avec celle de leurs malheureux parents était vraiment déchirant.

On n'était pas encore bien sûr, à Varennes, que ce fût le Roi et la
famille royale qui fussent dans la maison de Sauce; mais Mangin, qui
la connaissait, monta dans la chambre pour s'en assurer, et déclara si
positivement que c'était le Roi et sa famille, qu'on ne se permit plus
d'en douter. Ce Mangin, grand patriote, avait déjà couru, ainsi que
ses pareils, dans tous les villages voisins, et avait rassemblé en
moins d'une heure quatre mille gardes nationales, tant de la ville que
des environs.

Le Roi, voyant que la dissimulation était inutile, déclara qu'il était
le Roi, qu'il quittait Paris pour se soustraire aux insultes
journalières dont on se plaisait à l'accabler, qu'il ne pensait point
à quitter le royaume, qu'il voulait seulement aller à Montmédy, pour
être plus à portée de surveiller les mouvements des étrangers; que si
les autorités de Varennes doutaient de la véracité de sa parole, il
consentait à se faire accompagner par telles personnes qu'elles
désigneraient. Le Roi et la Reine employèrent tous les moyens
possibles pour toucher leurs coeurs, et y ranimer l'ancien amour des
Français pour leur Roi. C'étaient des coeurs de bronze, que la crainte
seule pouvait remuer. Il leur prenait de temps en temps des frayeurs
de l'arrivée de M. de Bouillé, et ils priaient alors le Roi de les
protéger et mettaient en doute s'ils lui laisseraient continuer son
voyage; mais ces dispositions changeaient dès qu'on leur donnait des
motifs de se rassurer.

M. de Goguelas, que M. de Bouillé avait donné pour adjoint à M. de
Choiseul, et qui paraissait avoir eu sa confiance, arriva à Varennes,
désolé de la triste issue de ce voyage. Il voulut tenter, avec les
hussards de Lauzun, de délivrer le Roi; mais Leblanc et Mangin ayant
crié comme des furieux qu'ils ne l'auraient que mort, il osa d'autant
moins insister que le Roi se refusait à en donner l'ordre; et il ne
put faire autre chose que de faire placer les hussards devant la
maison qu'occupaient le Roi et la famille royale[21].

   [21] La conduite de M. de Goguelas étonna tout le monde. C'était
   un homme grand, froid, réfléchi, et que l'on pouvait supposer
   capable de modérer l'esprit impétueux et irréfléchi du duc de
   Choiseul. Personne ne put concevoir les raisons qui l'empêchèrent
   de le détourner d'un parti aussi dangereux que celui qu'il prit
   au Pont-de-Sommevel, ou tout au moins de n'avoir pas trouvé
   quelque moyen d'en faire avertir le Roi, dans le cas où un
   accident aurait retardé son voyage, accident qui ne fut
   malheureusement que trop vrai. Mais ce qui est impardonnable et
   ce qu'on ne concevra jamais, c'est d'avoir osé prendre sur soi,
   comme paraît l'avoir fait M. de Choiseul, de faire dire aux
   officiers qui étaient dans le secret du voyage qu'il était
   manqué, sans en avoir la certitude absolue.

Le Roi envoya donner contre-ordre aux dragons qui étaient à Clermont
et qui devaient protéger son voyage. Il n'eut pas de peine à être
obéi, car ils étaient déjà gagnés, et leur conduite à l'égard de M. de
Damas prouvait le peu de fonds que l'on pouvait faire sur eux. On
n'avait pas perdu l'espoir de voir arriver M. de Bouillé. Cependant le
temps s'écoulait; on n'en entendait pas parler, et l'inquiétude finit
par prendre la place de l'espérance. M. de Damas, ne pouvant plus se
flatter de rendre utile le détachement qu'il commandait, parvint à
sortir de Clermont et se rendit auprès du Roi, qu'il ne quitta pas
d'un instant pendant le temps qu'il passa à Varennes, attendant avec
impatience l'arrivée de M. de Bouillé, et engageant Sa Majesté à
différer son départ le plus longtemps qu'il se pourrait.

M. de Choiseul arriva aussi à Varennes, sensiblement affligé de la
situation du Roi. Mais les sentiments de son coeur lui faisaient
illusion sur les terribles inconvénients du parti qu'il avait pris. Il
venait seulement remplir les devoirs de tout bon Français et mourir
aux pieds de son Roi, si les circonstances l'exigeaient, ne se doutant
pas qu'il eût rien à réparer, et croyant qu'à sa place tout autre se
serait conduit comme lui.

MM. Baillon et de Romeuf, le premier, commandant de bataillon de la
garde nationale de Paris, et le second, aide de camp de M. de la
Fayette, arrivèrent à Varennes entre trois et quatre heures du matin.
Ils étaient porteurs d'un décret de l'Assemblée qui ordonnait les
mesures les plus promptes et les plus actives pour protéger la sûreté
de la personne du Roi, de Mgr le Dauphin, de la famille royale et des
personnes dont elle était accompagnée, et d'assurer leur retour à
Paris avec les égards dus à la majesté royale. Ce même décret nommait
commissaires de l'Assemblée pour exécuter ces dispositions, MM.
Péthion, Barnave et de La Tour-Maubourg, leur donnant pouvoir de faire
agir les gardes nationales, les troupes de ligne et les corps
administratifs pour l'exécution de leur mission, ordonnant à ceux-ci
une entière obéissance aux commissaires pour l'exécution de ce décret.
Il enjoignait, de plus, l'arrestation de M. de Bouillé et la défense
la plus absolue à quelque troupe que ce fût d'exécuter aucun de ses
ordres, et nommait M. Dumas, adjudant de l'armée, pour commander les
troupes qui ramèneraient le Roi à Paris et exécuter les ordres qu'il
recevrait des commissaires.

Quand la Reine vit arriver les deux porteurs du décret, qui s'étaient
toujours donnés pour être entièrement dévoués à la famille royale,
elle ne put contenir son indignation et leur reprocha l'opposition de
leur conduite avec leurs protestations journalières, arracha le décret
de leurs mains, sans vouloir en entendre la lecture, et l'aurait même
déchiré, si le Roi ne s'y était opposé; elle se contenta de le jeter
par terre avec mépris.

Romeuf, qui avait encore un reste de pudeur, qui le faisait rougir du
rôle qu'il jouait en ce moment, gardait le silence; mais Baillon, qui
n'avait en vue que la récompense qu'il espérait obtenir pour prix de
sa mission, ne cherchait qu'à tromper le Roi: «Prenez bien garde, lui
disait-il, d'exciter l'inquiétude par un trop long séjour dans cette
ville.» Et sur ce que le Roi lui objectait que les enfants ayant
besoin de repos, il y resterait quelque temps, il répondit d'un ton
hypocrite: «Quoique Votre Majesté ne me rende pas la justice de croire
que je n'ai accepté la mission dont je suis chargé que dans l'espoir
de lui être utile, je vais faire mon possible pour engager cette
multitude à respecter le sommeil de Mgr le Dauphin et de Madame.» Et
il l'excitait, au contraire, à presser le départ du Roi, en lui
communiquant sa crainte excessive du danger qu'elle pouvait courir, si
M. de Bouillé parvenait à enlever le Roi.

La nuit se passa bien tristement, le Roi n'osant prendre le parti
d'employer la force pour sortir de sa cruelle situation, et les
officiers, qui lui auraient obéi au péril de leur vie, ne croyant pas
pouvoir prendre de parti décisif sans son autorisation. Il eût
peut-être réussi dans le moment de l'arrestation, mais chaque instant
y apportait de nouvelles difficultés; l'effervescence augmentait à
mesure que grossissait cette multitude, à qui l'on débitait les
nouvelles les plus invraisemblables pour exciter sa terreur et sa
fureur.

On ne cessait de presser le Roi de partir; les chevaux étaient mis à
la voiture; les clameurs redoublaient et étaient excitées par la peur
que l'on avait de l'arrivée de M. de Bouillé. La Reine avait beau
montrer ses enfants endormis et représenter le besoin qu'ils avaient
d'un peu de repos, on ne voulait écouter aucune raison, et l'on
entendait, de la chambre où était la famille royale, cette affreuse
populace demander à grands cris son départ.

Après huit mortelles heures d'attente à Varennes, M. de Bouillé
n'arrivait pas, et nous n'en avions aucune nouvelle. Le Roi, ne voyant
aucune possibilité de se tirer des mains de cette multitude, qui
grossissait à vue d'oeil, ne crut pas pouvoir différer plus longtemps
son départ, et se détermina à retourner à Paris. Avant de partir, il
embrassa les officiers qui ne l'avaient pas quitté et les recommanda
aux autorités de Varennes; mais à peine étions-nous montés en voiture,
que nous entendîmes crier: «Arrête Choiseul!» On se saisit de sa
personne, ainsi que de celles de MM. de Damas, de Florac, capitaine de
son régiment, et de Remi, quartier-maître, et on les mena à Verdun, où
ils furent mis en prison.

La voiture de Sa Majesté était escortée des membres de tous les clubs
environnants, des gardes nationales, de cinquante sapeurs et de cent
cinquante dragons de ce même régiment de Monsieur, qui avait refusé
d'obéir à son colonel, lesquels manifestaient leur patriotisme par les
cris de: «Vive la nation et l'Assemblée nationale!» Ces cris, répétés
par toute cette multitude, ne cessèrent que par la rapidité avec
laquelle on fit aller la voiture, pour s'éloigner le plus promptement
possible des troupes que l'on supposait devoir bientôt arriver dans
cette malheureuse ville de Varennes.

M. de Bouillé arriva sur les hauteurs de cette ville au moment où Sa
Majesté venait de la quitter; et il eut la douleur de voir cheminer sa
voiture entourée de son affreuse escorte. La mauvaise disposition du
pays et des troupes, jointe à la fureur des meneurs de cette populace,
lui fit craindre pour les jours du Roi et de la famille royale s'il
tentait un effort pour la délivrer. Il se retira pénétré de douleur,
et quitta sur-le-champ la France, ne pouvant mettre en doute le sort
qui l'attendait.

On ne peut se faire d'idée des souffrances de la famille royale dans
cet infortuné voyage: souffrances physiques et morales, rien ne lui
fut épargné. Dans les endroits où l'on était forcé d'aller doucement,
les cris de: «Vive la nation et l'Assemblée nationale!» retentissaient
à ses oreilles, et redoublaient à chaque village que l'on trouvait.
Les maires des villes, en lui présentant les clefs, se permettaient de
lui faire les plus vifs reproches sur son départ de Paris, et la
manière dont ils lui rendaient cet hommage était une nouvelle insulte.

Lorsque le Roi passa sur une chaussée entre Clermont et
Sainte-Menehould, nous entendîmes tirer des coups de fusil, et nous
vîmes courir dans la prairie une foule de gardes nationaux. Le Roi
demanda ce qui se passait. «Rien, lui répondit-on; c'est un fou que
l'on tue.» Et nous sûmes, peu après, que c'était M. de Dampierre,
gentilhomme de Clermont et frère de l'évêque actuel de Clermont, que
son empressement à chercher à approcher de la voiture de Sa Majesté
avait rendu suspect à la garde nationale. Le Roi et la famille royale
éprouvèrent un saisissement facile à concevoir, et leur douleur
augmenta à la pensée des dangers que pouvaient courir ceux dont on
connaissait l'attachement à la personne du Roi et de son auguste
famille[22].

   [22] Un motif bien noble engagea M. de Dampierre à s'exposer aux
   dangers qui lui coûtèrent la vie. Il voulut prouver au Roi que la
   nation était loin de partager les sentiments des misérables qui
   entouraient sa voiture, et que ses malheurs ne portaient aucune
   atteinte aux sentiments de ses fidèles sujets, toujours prêts à
   se sacrifier pour lui prouver leur respect et leur attachement.

Ceux qui entouraient la voiture du Roi interpellaient Leurs Majestés
avec une insolente familiarité, toutes les fois que cela leur
convenait, et répondaient à leurs questions avec une grossièreté
révoltante. La bonté avec laquelle la famille royale les traitait, et
la patience avec laquelle elle supportait les incommodités de la
chaleur et de la poussière, qui étaient excessives, et qu'elle ne
paraissait sentir que par rapport aux souffrances du jeune prince et
de la jeune princesse, auraient dû faire impression sur des coeurs
moins endurcis; mais ils n'avaient qu'un sentiment: celui de la
jouissance de l'abaissement de la famille royale et de leur triomphe.
C'était un bonheur pour eux d'abreuver d'amertumes leurs infortunés
souverains.

On s'arrêta pour dîner à Sainte-Menehould, et le Roi fut obligé
d'écouter les remontrances du président du district de cette ville,
qui, à la tête des membres qui le composaient, se permit de lui faire
de vifs reproches sur ce qu'en quittant la France il la livrait aux
étrangers. Le Roi les réfuta avec douceur, en l'assurant qu'on
trompait le peuple sur ses véritables intentions; qu'il n'avait eu en
vue que le bien de ce même peuple, qui avait toujours été l'objet
constant de ses soins. Le dîner fut court, et le Roi se pressa de
quitter cette ville pour arriver à Châlons, où il devait coucher et
qu'il savait être dans des dispositions bien différentes à son égard.

La ville de Châlons était loin de partager les sentiments de celles
que le Roi venait de traverser; les habitants voyaient avec peine la
triste situation de la famille royale. Leur contenance respectueuse et
la tristesse peinte sur leurs visages manifestaient clairement les
sentiments qu'ils n'osaient exprimer. La réception qu'ils firent au
Roi et les harangues des autorités constituées se ressentirent de ces
dispositions.

La famille royale logea à l'ancienne intendance, et y fut reçue avec
les égards dus à la majesté royale. C'était cette même maison où la
Reine, arrivant en France, avait été reçue avec tant de pompe et au
milieu des acclamations et des cris réitérés de: «Vive le Roi et
Madame la Dauphine!» Il y existait encore des personnes qui avaient
été témoins de cette réception, et qui fondaient en larmes en
considérant le contraste de sa situation actuelle. La Reine le soutint
avec son courage ordinaire, et éprouva même un peu de consolation des
sentiments qui lui furent exprimés dans cette ville. Des jeunes filles
lui apportèrent des fleurs, plusieurs d'entre elles s'empressaient de
la servir, et tout ce qui était autour d'elle lui témoignait le vif
intérêt qu'il prenait à ses malheurs. Les autorités de la ville
témoignèrent secrètement au Roi la peine qu'elles ressentaient de ne
pouvoir le délivrer. Quelques personnes lui offrirent même de le
sauver pendant la nuit, mais lui seul, plus de monde pouvant le faire
reconnaître, et ils lui montrèrent un escalier dérobé qui était dans
la chambre où couchait Mgr le Dauphin, et qu'il était impossible de
découvrir quand on ne le connaissait pas. Le Roi, effrayé des dangers
que son évasion pouvait faire courir à la Reine et à la famille
royale, se refusa à cette proposition, qui pénétra son coeur d'une
profonde reconnaissance.

La famille royale aurait bien voulu, sous le prétexte d'attendre à
Châlons les commissaires, se reposer un peu dans cette ville, car elle
en avait grand besoin; mais il n'y eut pas moyen. Les forcenés qui
accompagnaient la voiture, effrayés des sentiments qu'ils apercevaient
dans les habitants de Châlons, envoyèrent le soir même à Reims, pour
recruter dans les clubs et dans la ville une troupe de mauvais sujets,
afin de composer un bataillon pour les renforcer et en imposer aux
habitants. Cet effroyable détachement arriva à Châlons à dix heures du
matin, et s'annonça par ses cris et ses vociférations. C'était le jour
de la Fête-Dieu, et le Roi entendait alors la messe. Un grand nombre
d'entre eux, entrant dans la maison, obligèrent le prêtre de quitter
la messe, qui était au _Sanctus_, pour servir sur-le-champ le déjeuner
et mettre des chevaux à la voiture de Sa Majesté. Le Roi, craignant
que sa résistance n'occasionnât quelque désordre dans la ville,
consentit à partir sur-le-champ. Il témoigna secrètement à ceux qui
l'entouraient combien il était touché des sentiments qu'on lui
témoignait, les assurant qu'il ne quittait Châlons si précipitamment
que pour ne pas l'exposer à une persécution qui affligerait
sensiblement son coeur paternel.

Les soldats de cet effroyable bataillon, qui se mit à la suite de la
voiture du Roi, l'obligèrent d'aller au pas et se plaignirent de la
faim qu'ils éprouvaient. La Reine, avec sa bonté ordinaire, tira
quelques provisions de sa voiture et les leur donna. Une voix sortit
de cette terrible troupe et leur cria: «N'y touchez pas, car c'est
sûrement empoisonné, puisqu'on nous l'offre.» Le Roi, indigné, en
mangea sur-le-champ, ainsi que ses enfants. Ils en firent alors
autant, et cet acte de bonté adoucit un peu leur férocité.

Nous gagnâmes ainsi Épernay, où nous attendait la populace la plus
exaltée et la plus effrénée: autorités, habitants, garde nationale,
tout en était détestable. Le maire présenta au Roi les clefs de la
ville. Le président du district, qui l'accompagnait, se permit de
faire à ce prince les remontrances les plus aigres, et termina le
discours le plus insolent en disant qu'il devait savoir gré à la ville
de présenter ses clefs à un Roi en fuite. La foule, qui remplissait la
cour et la maison où le Roi devait dîner, l'obligea de descendre à la
porte. Elle tenait des propos affreux, et l'on entendit un de ces
monstres-là dire à son voisin: «Cache-moi bien pour que je tire sur la
Reine, sans qu'on sache d'où le coup sera parti.»

Je ne sais ce qui serait arrivé sans M. de Cazotte fils. Il se mit à
la tête de cette garde nationale, qui avait obligé, la veille, son
commandant de s'éloigner, et il parvint heureusement à l'adoucir et à
la contenir. Son père, qui demeurait dans les environs d'Épernay,
connaissant le mauvais esprit de ses habitants, y avait envoyé son
fils, en lui enjoignant de tout tenter pour empêcher l'exécution de
leurs mauvais desseins, et de risquer sa vie, s'il le fallait, pour
sauver celle de la famille royale. Il n'eut pas de peine à le
persuader, ces sentiments étant profondément gravés dans son coeur. Il
ne quitta pas un moment cette multitude, et, à force de persuasion et
d'adresse, il parvint à la maintenir[23].

   [23] M. de Cazotte était fils de M. de Cazotte, homme aimable,
   littérateur agréable, et tellement connu pour son attachement au
   Roi et à la famille royale, qu'il fut incarcéré à l'Abbaye après
   le 10 août, et destiné à être une des victimes du massacre
   projeté. Le courage, la présence d'esprit et la tendresse filiale
   d'Élisabeth Cazotte, sa fille, qui s'était enfermée avec lui,
   firent une telle impression sur les assassins de cette prison,
   qu'ils les mirent tous deux en liberté. Mais, arrêté de nouveau
   deux jours après sa sortie de l'Abbaye, par l'ordre des scélérats
   qui composaient le tribunal du 10 août, ils lui firent subir le
   même sort qu'à MM. de Bachmann et de La Porte, victimés dans la
   place du Carrousel, en face du château des Tuileries. M. de
   Cazotte émigra après la mort de son père, servit avec distinction
   dans le régiment Loyal émigrants, fit partie des malheureuses
   expéditions de Quiberon et de l'île Dieu, et ne rentra en France,
   ayant toujours servi dans les armées, qu'en 1802, après le
   licenciement du régiment d'artillerie dans lequel il servait.
   Rempli d'esprit et de probité, héritier des sentiments de son
   père, dont toute la fortune a été confisquée, il n'a, pour élever
   sa nombreuse famille, qu'un revenu bien modique. Mais, uniquement
   occupé de ses devoirs, il jouit de l'estime de toutes les
   personnes à portée d'apprécier ses qualités et ses vertus. Il m'a
   dit, depuis, que la garde nationale d'Épernay avait été chassée
   par les factieux, et que ce fut à la tête de celle de Pierry
   qu'il arriva à Épernay, et qu'étant sûr des gens qu'il amenait,
   il espérait s'en servir utilement.

Madame Élisabeth, qui le connaissait, le voyant à la tête de tous ces
forcenés, ne put s'empêcher de lui dire: «Et vous aussi,
Cazotte!»--«Je ne suis ici, répondit-il, que pour vous servir, et il
est essentiel que vous n'ayez pas l'air de me connaître.»

Le dîner fut cruel. Personne ne pouvait manger, au bruit effroyable
de cette multitude qui grossissait à chaque instant. M. de Cazotte,
malgré tous ses soins, ne put empêcher qu'on forçât le Roi à quitter
son dîner pour se montrer à cette populace, qui le demandait avec
fureur. Il lui prit ensuite une terreur panique, et elle pressa le
départ du Roi, qui ne désira pas moins qu'elle de quitter cette
horrible ville. Elle le conduisit au milieu de ce vacarme jusqu'à sa
voiture, dont elle me coupa le passage, ne voulant pas m'y laisser
monter. Sans M. de Cazotte, je serais restée entre les mains de ces
furieux. Mais, apercevant les difficultés que j'éprouvais, il fendit
la presse, me donna le bras pour traverser cette foule de monde, et me
conduisit à la voiture du Roi, qu'il fit arrêter pour me donner la
facilité d'y monter.

Entre Épernay et Dormans, nous eûmes encore l'inquiétude de voir
massacrer un pauvre curé, lié sur le cheval d'un gendarme, qui tenait
des propos propres à faire craindre qu'il n'eût l'intention de le
faire périr sous les yeux de Sa Majesté. Dans ce moment arrivèrent les
trois commissaires de l'Assemblée, qui firent arrêter la voiture du
Roi et lui présentèrent leurs pouvoirs. C'étaient MM. de Maubourg,
Barnave et Péthion. Ils étaient accompagnés de M. Mathieu Dumas,
chargé par l'Assemblée du commandement des troupes qui ramenaient le
Roi à Paris. Le Roi pria Barnave de sauver la vie de ce pauvre curé.
Il le promit et tint parole, car il a survécu à la Révolution, et
n'est mort que peu de temps avant le retour du Roi.

Leurs Majestés couchèrent à Dormans. Les commissaires furent polis.
Barnave consentit même à se charger d'une lettre pour ma famille, et
parut touché de la peine que je ressentais de l'inquiétude qu'elle
devait éprouver. Il fut impossible de fermer l'oeil de la nuit par le
bruit qui se faisait dans la ville. Les cris de: «Vive la nation et
l'Assemblée nationale!» qui commencèrent avec le jour, firent une
telle impression sur l'esprit du petit Dauphin, qu'il rêva qu'il était
dans un bois avec les loups et que la Reine y était en danger, et il
se réveilla en pleurant et sanglotant. On ne put le calmer qu'en le
conduisant chez cette princesse; et la voyant bien portante, il se
laissa recoucher et dormit tranquillement jusqu'au moment du départ.

M. de Maubourg se conduisit parfaitement pendant le voyage. Il fut
très-respectueux vis-à-vis du Roi, et me chargea même de dire à ce
prince que, quoiqu'il fût convenu que les commissaires iraient
successivement dans la voiture de Sa Majesté, il la priait d'y laisser
MM. Péthion et Barnave; que la vue de la famille royale pouvait faire
sur eux une impression favorable et dont on pourrait tirer parti; que
ce conseil était dicté par son attachement pour la personne du Roi, et
qu'il se bornerait à aller avec les femmes à la suite de la famille
royale pour protéger leur voyage. Les propos de M. de Maubourg
déterminèrent le Roi à lui confier qu'il était accompagné de trois
gardes du corps et à les lui recommander. Il l'assura qu'il pouvait
compter qu'il les défendrait au péril même de sa vie, et il remplit sa
promesse. Les femmes de Mgr le Dauphin et de Madame, qui, jusqu'à son
arrivée, avaient eu beaucoup à souffrir de la part de ceux qui
accompagnaient les voitures, achevèrent tranquillement leur voyage, et
se louèrent infiniment de ses procédés.

On parla de divers objets pendant la route, et entre autres du
départ du Roi. Madame Élisabeth entreprit d'en justifier les motifs;
et, adressant la parole à Barnave, elle lui retraça, avec une sagesse
et un courage admirables, la conduite du Roi, qu'elle mit en
opposition avec celle de l'Assemblée dans les diverses époques de la
Révolution. Voici ce que j'ai retenu de ce discours, qui dura plus
d'une heure et demie: «Je suis bien aise que vous me mettiez à portée
de vous ouvrir mon coeur et de vous parler franchement sur la
Révolution. Vous avez trop d'esprit, monsieur Barnave, pour n'avoir
pas connu sur-le-champ l'amour du Roi pour les Français et son désir
de les rendre heureux. Égaré par un amour excessif de la liberté, vous
n'avez calculé que ses avantages, sans penser aux désordres qui
pouvaient l'accompagner. Vos premiers succès vous ont enivré, et vous
ont fait aller bien au delà du but que vous vous étiez proposé. La
résistance que vous avez éprouvée vous a roidi contre les difficultés,
et vous a fait briser sans réflexion tout ce qui mettait obstacle à
vos projets. Vous avez oublié que le bien s'opère lentement, et qu'en
voulant arriver trop promptement au but, on court risque de s'égarer.
Vous vous êtes persuadé qu'en détruisant tout ce qui existait, bon ou
mauvais, vous construiriez un ouvrage parfait, et que vous rétabliriez
ce qui était utile à conserver. Séduit par cette idée, vous avez
attaqué tous les fondements de la royauté et abreuvé d'outrages et
d'amertumes le meilleur des rois. Tous ses efforts et ses sacrifices
pour vous ramener à des idées plus saines ont été inutiles, et vous
n'avez cessé de calomnier ses intentions et de l'avilir aux yeux de
son peuple, en ôtant à la royauté toutes les prérogatives qui
inspirent le respect et l'amour.

«Arraché de son palais et conduit à Paris de la manière la plus
indécente, sa bonté ne s'est pas démentie. Il tendait les bras à ses
enfants égarés et cherchait à s'entendre avec eux pour opérer le bien
de cette France qu'il chérissait malgré ses erreurs. Vous l'avez forcé
de signer une constitution point achevée, quoiqu'il vous représentât
qu'il était plus convenable de ne donner sa sanction qu'à un ouvrage
terminé, et vous l'avez obligé de la présenter ainsi au peuple, dans
une fédération dont l'objet était de vous attacher les départements en
isolant le Roi de la nation.»--«Ah! Madame, reprit vivement Barnave,
ne vous plaignez pas de cette fédération; nous étions perdus si vous
aviez su en profiter.»

La famille royale soupira, et Madame Élisabeth continua la
conversation.

«Le Roi, ajouta-t-elle, malgré les diverses insultes qu'il a
éprouvées de nouveau depuis cette époque, ne pouvait encore se
résoudre au parti qu'il vient de prendre. Mais, attaqué dans ses
principes, dans sa famille, dans sa propre personne, profondément
affligé des crimes qui se commettent dans toute la France, et voyant
une désorganisation générale dans toutes les parties du gouvernement,
et les maux qui en résultaient, il s'est déterminé à quitter Paris
pour aller dans une ville du royaume où, libre de ses actions, il pût
engager l'Assemblée à réviser ses décrets et à faire, de concert avec
elle, une Constitution qui, classant les divers pouvoirs et les
remettant à leur place, pût faire le bonheur de la France.

«Je ne parle point de nos malheurs particuliers; le Roi seul, qui ne
doit faire qu'un avec la France, nous occupe uniquement. Je ne
quitterai jamais sa personne, à moins que vos décrets achevant d'ôter
toute liberté de pratiquer la religion, je ne sois forcée de
l'abandonner pour aller dans un pays où la liberté de conscience me
donne les moyens de pratiquer ma religion, à laquelle je tiens plus
qu'à ma propre vie.»

«Gardez-vous-en bien, Madame, répliqua Barnave; vos exemples et votre
présence sont trop utiles à votre pays.»

«Je n'y penserai jamais sans cela; il m'en coûterait trop de quitter
mon frère, quand il est aussi malheureux. Mais un pareil motif ne peut
faire impression sur vous, monsieur Barnave, qu'on dit protestant, et
qui n'avez peut-être aucune religion.» Barnave s'en défendit,
prétendant qu'on l'avait calomnié, en lui prêtant des propos bien
éloignés de ses sentiments, et nommément, dit-il, cet infâme propos,
après la mort de MM. Foulon et Berthier: «_Ce sang est-il donc si
pur?_»

Je ne fais qu'une analyse très-courte de ce discours, dans lequel
Madame Élisabeth retraça avec un ordre admirable chaque époque de la
Révolution, et chaque décret contraire à la religion, à l'autorité du
Roi, aux prérogatives essentielles de la royauté, à l'ordre et à la
tranquillité du royaume. Barnave répondait à chaque article avec
lenteur, s'écoutant parler, pour ne pas aller au delà des bornes que
lui imposait la crainte de se compromettre; mais il lui était
impossible de répondre d'une manière satisfaisante à la force des
raisonnements de Madame Élisabeth, qui lui parlait le langage de la
vérité avec l'éloquence et la douleur les plus entraînantes. Il ne lui
échappa pas une parole ni une réflexion qui pût le choquer en rien,
non plus que son collègue Péthion. Ce discours fit une telle
impression sur Barnave, qu'il changea de ce moment de conduite et de
sentiment. La Reine parla aussi dans le même sens; mais Madame
Élisabeth avait tellement épuisé la matière qu'elle ne put que revenir
sur les mêmes sujets, ce qui nuisit nécessairement à l'impression
qu'elle aurait pu produire auparavant.

Barnave fut silencieux et respectueux pendant tout le voyage.
Péthion, bavard et insolent, demandait à boire à Madame lorsqu'il
avait soif, avec la familiarité la plus révoltante. Il parlait
toujours de l'Amérique et du bonheur des républiques: «Nous savons
bien, lui dit le Roi, le désir que vous auriez d'en établir une en
France.»--«Elle n'est pas encore assez mûre pour cela, répondit-il
insolemment, et je ne serai pas assez heureux pour la voir établir de
mon vivant.»

Il faisait une chaleur excessive. Le Roi, la famille royale et chaque
personne qui était dans la voiture, étaient couverts de sueur et de
poussière. L'excès de la souffrance fit éprouver un moment de
consolation en arrivant à la Ferté-sous-Jouarre, où nous devions
dîner. Le sieur Renard, maire de cette ville, chez qui le Roi
descendit, avait prévu d'avance tout ce qui pouvait adoucir la
situation de la famille royale pendant le peu de temps qu'elle devait
passer dans sa maison. Elle trouva un appartement frais, des
rafraîchissements, un dîner simple, mais proprement servi, et
d'excellentes gens. La femme du maire, ne voulant point, par
délicatesse, manger avec la famille royale, s'habilla en cuisinière,
et la servit avec autant de zèle que de respect. Elle et son mari
souffraient cruellement de l'état dans lequel ils la voyaient. Brûlée
du soleil, couverte de poussière, elle portait sur son visage
l'empreinte de toutes ses souffrances; car pour mettre le comble à la
barbarie avec laquelle on la traitait, on ne voulut pas lui laisser
baisser les stores de la voiture, où le soleil donnait d'aplomb, pour
laisser à cette populace, qui se renouvelait à chaque instant, le
plaisir de rassasier ses yeux du spectacle de voir son Roi et son
infortunée famille au pouvoir de ses sujets. Elle comblait de
bénédictions les députés, et toujours avec le refrain continuel de:
«Vive la nation et l'Assemblée nationale!»

Le maire de la Ferté-sous-Jouarre fit dire au Roi qu'il n'avait osé
lui témoigner ouvertement les sentiments qu'il éprouvait; qu'il le
suppliait de vouloir bien les interpréter; qu'il s'occupait par
nécessité des commissaires de l'Assemblée, mais que son coeur était
tout à son Roi. Ce fut le seul endroit de toute la route où la famille
royale eut un moment de repos et de tranquillité. Le Roi offrit aux
députés de dîner avec lui; mais ils n'acceptèrent pas sa proposition,
et mangèrent ensemble séparément.

Nous remontâmes à trois heures en voiture. Barnave était dans le fond
de la voiture, entre le Roi et la Reine, qui tenait Mgr le Dauphin sur
ses genoux. Madame Élisabeth, Péthion et moi, étions sur le devant, et
cette princesse et moi tenions Madame alternativement sur nos genoux.
La chaleur était encore excessive. La poussière que faisaient les
personnes qui entouraient la voiture, soit à pied, soit à cheval,
était aussi épaisse que le plus affreux brouillard, et le peu d'air
qui existait se trouvait intercepté par les troupes à pied et à cheval
et par la multitude des curieux qui se pressaient autour de la
voiture.

Nous gagnâmes Meaux de cette manière. Nous fûmes coucher chez
l'évêque constitutionnel, qui reçut le Roi de son mieux. On ne peut se
faire d'idée du peu de dignité de cet évêque et de son clergé. Il
était bonhomme, et le Roi n'eut pas à s'en plaindre. M'étant trouvée
mal, on me fit passer dans la chambre de la concierge de l'évêché, qui
eut pour moi tous les soins possibles: «Vous voyez en moi, me
dit-elle, la personne la plus malheureuse. J'étais profondément
attachée à Mgr de Polignac, notre ancien évêque; je suis restée ici
pour tâcher de conserver ce qui lui appartient, et je suis obligée de
servir ce malheureux constitutionnel que je déteste. Il n'est
heureusement pas méchant; mais quelle différence avec notre bon
évêque! Tout le monde le respectait, et l'on se moque de celui-ci. Mon
Dieu! que je souffre des peines de mon Roi! dites-le-lui bien, je vous
prie.»

Nous repartîmes de Meaux, le 25 juin, pour arriver à Paris, où des
outrages d'un nouveau genre attendaient la famille royale. Arrivés à
Claye, une troupe de forcenés, à qui l'on supposait les plus mauvais
desseins, voulut s'emparer exclusivement de la garde du Roi. Pour
parer aux malheurs qui en pouvaient résulter et qui avaient été prévus
d'avance, on avait envoyé de Paris deux bataillons de la garde
nationale dont on était parfaitement sûr, pour protéger son retour.
Ils repoussèrent cette horrible troupe, et s'emparèrent de force des
portières de la voiture. Nous crûmes un moment qu'on allait se battre
autour d'elle; mais M. Dumas et les deux commissaires soutinrent les
bataillons de Paris, qui escortèrent le Roi tout le reste de la route.
Ils étaient à pied, et la voiture fut obligée d'aller au pas pour
qu'ils pussent la suivre. La chaleur était si forte, que plusieurs
grenadiers se trouvèrent mal, et nous fûmes obligés de leur faire
respirer des sels pour les faire revenir. Pendant le chemin de Meaux à
Claye, Péthion, ayant aperçu un de ses amis appelé Kerveleguen, fit
arrêter la voiture pour lui souhaiter le bonjour. Celui-ci affecta de
tourner le dos au Roi et de garder son chapeau sur sa tête; Péthion
lui en fit des reproches: «On ne salue ni on ne regarde un Roi en
fuite», répondit-il avec insolence. Puis s'approchant de l'oreille de
Péthion, il lui parla bas un moment et dit ensuite à la voiture de
continuer son chemin.

Nous trouvâmes à la barrière de Paris un peuple immense rassemblé sur
le chemin par où devait passer notre malheureux Roi. Chacun avait la
tête couverte, par l'ordre de M. de la Fayette, qui avait, de plus,
enjoint de garder le silence le plus profond, pour montrer au Roi,
disait-il, les sentiments que faisait éprouver son voyage. Ses ordres
furent si strictement observés, que plusieurs marmitons sans chapeau
se couvrirent la tête de leur serviette sale et crasseuse.

Arrivés à la place Louis XV, on nous fit entrer aux Tuileries par le
pont tournant, pour descendre sous la voûte, où les officiers de Sa
Majesté l'attendaient. Les gardes nationaux l'entourèrent
sur-le-champ, et l'un d'eux s'empara de la personne de Mgr le Dauphin
pour le porter dans son appartement. Mais comme l'enfant se mit à
pleurer en se voyant dans des mains inconnues, il le remit dans celles
de M. Hue, qui le conduisit chez le Roi. On voulut ensuite s'emparer
des trois gardes du corps qui avaient accompagné le Roi; et pour les
sauver des fureurs de la populace ameutée autour des Tuileries, on les
conduisit à l'Abbaye, ainsi que mesdames de Neuville et Branger, qui
étaient dans la voiture de suite de Leurs Majestés.

L'Assemblée, de son côté, n'avait rien oublié de tout ce qui pouvait
faire perdre le respect dû au Roi; elle avait été parfaitement
secondée par la Commune de Paris. Cette dernière avait donné des
couronnes civiques à Blanc et à Mangin, qui avaient arrêté la voiture
de Leurs Majestés; et l'Assemblée, devant laquelle ils se
présentèrent, fit mention honorable de leur civisme et de leur
patriotisme.

Thouret proposa de se passer de la sanction du Roi et de faire
exercer par les ministres et sous leur responsabilité les fonctions du
pouvoir exécutif. Roederer prétendit que l'inviolabilité du Roi
n'était pas différente de celle des députés, et qu'il n'était question
pour le moment que de le mettre en arrestation provisoire. Malouet
représenta avec force qu'on changeait la nature du gouvernement en
transportant tous les pouvoirs dans l'Assemblée, et déclara qu'il ne
voterait jamais pour constituer le Roi prisonnier. La proposition fut
convertie en décret, et le pouvoir exécutif fut suspendu dans les
mains du Roi. On décida, de plus, qu'on lui donnerait une garde, ainsi
qu'à la Reine et à l'héritier présomptif de la couronne (titre qu'on
substituait depuis longtemps à celui de Dauphin); que cette garde
serait sous les ordres du commandant général de la garde nationale,
qui veillerait à la sûreté de la famille royale, et répondrait de
leurs personnes.

Après de longues discussions relatives aux informations à prendre sur
ce malheureux voyage, il fut décidé que trois membres de l'Assemblée
seraient nommés commissaires pour recevoir la déclaration du Roi et de
la Reine, et que les personnes qui avaient suivi Leurs Majestés,
seraient interrogées par les membres du tribunal du premier
arrondissement.

Goupil profita de la circonstance pour demander le licenciement des
quatre compagnies des gardes du corps, que M. Voidel assura être
beaucoup plus attachés au Roi qu'à la nation, et il en donna pour
preuve l'absence de M. de Bonnay le jour du départ du Roi. M. de
Bonnay releva avec courage les invectives que l'on s'était permises
contre une garde aussi fidèle, et ajouta: «Je regarderai toujours le
Roi et la Patrie comme indivisibles, et partout où leur service
m'appellera, je volerai. Si le Roi m'avait consulté sur son voyage, je
le lui aurais déconseillé; mais s'il m'eût ordonné de le suivre, je
serais mort à ses côtés, et je me serais honoré de mourir pour sa
défense.» La droite de l'Assemblée applaudit, la gauche murmura, et la
demande du licenciement fut convertie en décret.

Le Roi et la Reine, en arrivant à Paris, trouvèrent dans leurs
appartements les officiers dont M. de la Fayette avait fait choix pour
les garder et répondre de leurs personnes. Ceux du Roi et de la Reine
étaient MM. Guinguerlot et Collot, chefs de bataillon, M. de la
Colombe, aide de camp et ami particulier de M. de la Fayette, et
plusieurs capitaines dont j'ai ignoré les noms.

Les deux premiers, profondément attachés au Roi et à la famille
royale, se conduisirent de manière à mériter leur confiance; et Leurs
Majestés leur témoignèrent, avec cette bonté qui les caractérisait, la
sensibilité qu'elles en éprouvaient. Le Roi leur donna même par la
suite des marques de bienveillance, en plaçant M. Guinguerlot dans la
finance et M. Collot dans sa garde constitutionnelle.

Mgr le Dauphin avait pour gardiens MM. Le Hoc et du Vergier, chefs de
bataillon, et le même M. de la Colombe, qui allait de chez lui chez la
Reine, et les capitaines MM. Coroller, Mathis, et un troisième dont
j'ai oublié le nom. M. de la Colombe avait un caractère souple et
insinuant, et il se plaisait à faire parade de l'autorité qui lui
avait été confiée. M. Le Hoc avait de l'esprit, de l'instruction, mais
de l'ambition. N'ayant aucun principe fixe, il suivait toujours le
parti du plus fort. Du Vergier, bijoutier de profession, était sombre,
dissimulé, un franc Jacobin, ainsi que MM. Mathis, Coroller, et celui
dont j'ai oublié le nom. Ce dernier était, en outre bavard, mal élevé,
et du plus mauvais ton.

Madame Élisabeth et Madame furent les seules qui ne furent point mises
en arrestation, et qui par conséquent n'eurent pas de gardiens.

Parmi les capitaines qui étaient dans l'appartement de la Reine, il y
en eut un qui eut une conduite si insolente, qu'on aura peine à le
croire. Un soir que cette princesse ne se portait pas bien et qu'elle
s'était couchée de bonne heure, il entra dans son appartement, dont
les portes restaient ouvertes, et il dit à madame Jarjage, sa première
femme de chambre, qu'elle eût à se retirer: «Vous ne savez donc pas,
monsieur, lui dit-elle, que la Reine n'est jamais seule dans sa
chambre la nuit, à moins que le Roi n'y vienne?» Il n'en tint compte,
s'approcha du lit de cette princesse, mit son coude sur son oreiller,
et menaça Madame Jarjage de la faire sortir de la chambre de la Reine:
«La violence seule me la fera quitter, lui répondit-elle, et je saurai
alors par mes cris appeler à mon secours.» Elle passa la nuit auprès
de la Reine sans se coucher, et comme elle se plaignit de la conduite
de cet officier, on lui interdit l'entrée de l'appartement de cette
princesse. Il était grand magnétiseur, et de plus, franc illuminé,
affectant, ainsi que ceux de sa secte, un grand recueillement quand il
allait à l'église. Il voulut un jour me persuader d'en grossir le
nombre, en m'assurant qu'elle me procurerait le plus grand bonheur, et
notamment celui d'avoir des communications avec la Sainte Vierge. On
jugera facilement quelle fut ma réponse à de pareilles propositions.

J'appris, depuis, la conduite qu'il avait tenue, et je fus bien
étonnée de le voir entrer au château après une scène aussi indécente.
Mais M. de la Fayette n'eût pas osé lui en interdire l'entrée, de
crainte de nuire à sa popularité, qu'il entretenait par les moyens les
plus ridicules. Il fit visiter en grand apparat et avec le soin le
plus minutieux tous les appartements du Roi et de la Reine, ainsi que
ceux de Mgr le Dauphin, et envoya même des ramoneurs pour examiner si
la famille royale pouvait se sauver par la cheminée. Il fit fermer à
double tour toutes les portes qui donnaient dans la chambre de Mgr le
Dauphin, même celle qui communiquait à la chambre du Roi, et en fit
mettre les clefs dans les poches de ses officiers. Il fit aussi placer
des sentinelles à chaque escalier de l'intérieur du château, faisant
mettre des chaises auprès d'eux pour qu'ils ne se fatiguassent pas; il
poussa même l'attention jusqu'à prévenir, aux dépens même de la
décence, leurs plus légers besoins. Cette bizarre et singulière
invention fut mise en pratique même sur le palier intérieur de
l'escalier par lequel on montait chez Madame, qui était celui par où
elle allait chez la Reine, toutes les autres communications étant
alors interdites.

Je m'attendais à éprouver le même sort que mesdames de Neuville et
Branger, mais la bonté de la Reine m'en préserva. Elle pria madame la
duchesse de Luynes d'employer tous ses moyens auprès des personnes
qu'elle connaissait dans l'Assemblée pour me faire rester aux
Tuileries, en donnant pour raison le mauvais état de ma santé. Elle
fut deux jours sans espoir de réussir, après lesquels la Reine me fit
dire d'être tranquille, que je resterais au secret dans le cabinet de
Mgr le Dauphin, gardée par deux officiers de la garde nationale, qui
se relayeraient toutes les vingt-quatre heures, et qui ne me
quitteraient ni jour ni nuit. Cette précaution était bien inutile,
puisque le cabinet n'avait d'autre issue que par la chambre du jeune
prince, où étaient, jour et nuit, deux officiers de la garde
nationale; mais elle entrait dans les vues de M. de la Fayette, qui se
plaisait à faire parade de son extrême surveillance.



CHAPITRE XIII

ANNÉE 1791

    Déclaration demandée au Roi et à la Reine relativement au voyage
    de Varennes.--Les ministres obtiennent le désaveu de sa
    protestation en quittant Paris.--Lettre de M. de Bouillé à
    l'Assemblée.--Délibérations des comités relativement au Roi et
    au gouvernement à établir en France.--Protestations du côté
    droit contre les actes attentatoires à l'autorité
    royale.--Moyens employés pour échauffer le peuple.--Décret pour
    obliger M. le prince de Condé et les autres émigrés à rentrer en
    France.--Autre décret relatif aux personnes qui avaient
    accompagné le Roi, et suspension des fonctions royales jusqu'à
    l'acceptation de la Constitution.--Démarches du roi d'Espagne et
    des autres princes de l'Europe.--Lettre de M. de Montmorin aux
    ambassadeurs et ministres dans les différentes cours.--Abolition
    de tout titre et décoration.--Démarches des deux partis pour
    engager le Roi à accepter ou à refuser la Constitution.--Lettres
    des princes pour en appuyer le refus.--Le Roi accepte la
    Constitution et va en personne le déclarer à
    l'Assemblée.--Décrets par lesquels elle termine sa session.


MM. Tronchet, Duport et d'André, nommés commissaires pour recevoir les
déclarations du Roi et de la Reine, se rendirent chez le Roi, le
dimanche 26 juin, lendemain de son arrivée, à huit heures du soir. Sa
Majesté leur déclara positivement qu'elle n'entendait pas subir un
interrogatoire, et que son intention était de faire seulement une
déclaration.

Il donna pour motifs de son départ de Paris les menaces et les
outrages faits à sa personne et à la famille royale le 18 avril, les
provocations au renouvellement des mêmes violences et le peu de sûreté
qu'il y avait pour lui dans une ville où il éprouvait de si cruelles
insultes. Il ajouta que son intention n'avait jamais été de quitter la
France. Il en donnait pour preuves les logements qu'il avait fait
préparer pour lui et sa famille à Montmédy, qu'il n'avait choisi que
pour être plus à portée de s'opposer à toute espèce d'invasion en
France et de se porter partout où il pourrait y avoir quelque danger.
Il donna encore pour motif de son départ la nécessité de faire cesser
l'argument de sa non-liberté, qui aurait pu être une occasion de
troublé, assurant qu'il conservait toujours le désir de revenir à
Paris, désir prouvé par la dernière phrase de son adresse aux
Français, où il s'exprimait ainsi: «Français, et vous surtout
Parisiens, quel plaisir n'aurai-je pas à me retrouver au milieu de
vous!»

Sa Majesté ajouta que Monsieur n'avait été prévenu que peu de temps
avant le voyage; qu'il n'était sorti de France que parce qu'il était
convenu qu'il ne suivrait pas la même route, afin de ne pas manquer de
chevaux, et qu'il devait venir le rejoindre sur-le-champ dans le lieu
où il aurait fixé son séjour; que quant aux personnes qui l'avaient
suivi, elles n'avaient su son départ qu'au dernier moment. Il
terminait sa déclaration en disant qu'ayant reconnu dans son voyage
que l'opinion publique était décidée en faveur de la Constitution, il
s'était convaincu de plus en plus de la nécessité de donner de la
force aux pouvoirs établis pour maintenir la tranquillité publique;
qu'à la vue de cette volonté, générale, il n'avait point hésité à
faire le sacrifice de tout ce qui lui était personnel pour assurer le
bonheur du peuple, objet constant de tous ses soins; que le motif qui
l'avait fait consentir à revenir à Paris était la crainte d'exposer le
royaume aux maux que sa résistance aurait pu occasionner; qu'il
oublierait aisément tous les désagréments qu'il avait éprouvés, s'il
pouvait par là procurer la paix et la tranquillité de la nation, et
que la Reine était dans les mêmes sentiments.

Cette princesse, qui était dans le bain quand les commissaires
sortirent de chez le Roi, remit pour les recevoir au lendemain à onze
heures du matin.

Elle déclara que le Roi devant partir de Paris, nulle puissance
humaine n'aurait pu l'empêcher de le suivre; que l'assurance qu'il lui
avait donnée de ne pas quitter la France, n'aurait pu que la fortifier
dans cette résolution; mais que s'il en avait témoigné le désir, elle
aurait employé tous ses moyens pour l'en empêcher.

Elle assura les commissaires qu'étant malade depuis trois semaines,
je n'avais su le voyage que très-peu de temps auparavant, et que
n'ayant pu rien emporter avec moi, elle m'avait prêté tout ce dont je
pouvais avoir besoin; que les courriers ne savaient ni le but ni la
destination du voyage. Elle répéta la même chose que le Roi
relativement à rétablissement à Montmédy, ajoutant qu'elle était
sortie par la porte de l'appartement de M. de Villequier.

Le moment qu'avait pris le Roi pour quitter Paris n'était pas
favorable. La France commençait à se lasser de l'Assemblée, qui
perdait tous les jours dans l'opinion publique. Le Roi n'eût pu que
gagner à laisser propager cette opinion. Mais ayant une fois pris le
parti de sortir de Paris, il eût fallu le soutenir et se refuser aux
instances de ses ministres pour désavouer la protestation qu'il avait
fait remettre à l'Assemblée en quittant Paris. Ces derniers, effrayés
de la disposition des esprits et de la manière dont on échauffait le
peuple, mirent en avant les malheurs dont la France était menacée si
le Roi persistait à soutenir sa protestation, et, par cette
considération, ils en obtinrent le désaveu.

M. de Bouillé, profondément affligé de l'arrestation du Roi, et
craignant pour les jours de ce prince et de la famille royale, espéra
atténuer la rage de l'Assemblée et la porter sur lui-même en lui
écrivant la lettre la plus capable de faire impression sur des esprits
moins exaltés et capables d'écouter la raison. Il y déclarait que ce
n'était que sur ses instances réitérées que le Roi s'était déterminé à
quitter Paris, que lui seul avait donné des ordres relatifs au voyage
et pour la conduite du Roi à Montmédy, et que ce n'était que sur les
outrages qu'il avait éprouvés lors du voyage de Saint-Cloud, qu'il
avait pu parvenir à le décider à s'établir dans une ville où il pût se
porter pour médiateur entre l'Assemblée et les puissances étrangères,
effrayées de la marche que prenait la Révolution.

Il peignit des couleurs les plus fortes la situation où l'Assemblée
avait mis la France, qui eût été sauvée si le voyage du Roi eût
réussi, et il la menaça de la vengeance des puissances étrangères,
dont il conduirait lui-même les armées en France, s'il tombait un seul
cheveu de la tête du Roi et de la famille royale.

Cette lettre ne produisit aucun effet. L'Assemblée, ivre de ses succès
et de toutes les lettres de félicitation qu'elle recevait de tous les
clubs du royaume, n'en laissait pas moins continuer contre la personne
du Roi les discours les plus violents, qui ne tendaient à rien moins
qu'à provoquer sa destitution pour le mettre ensuite en jugement.

Les comités chargés du rapport sur le voyage de Varennes et sur le
parti à prendre relativement au Roi et à la forme de gouvernement à
établir, hésitèrent longtemps avant de se prononcer. M. de
Montesquiou, oubliant tout ce qu'il devait au Roi et à la famille
royale, se rangea du parti des factieux et demanda que l'Assemblée
s'emparât des fonctions de la royauté. «Le pouvoir exécutif inspirant,
disait-il, autant de défiance que l'Assemblée inspire de confiance, il
ne faut pas sacrifier le salut public à un respect superstitieux pour
la distinction des pouvoirs»; et il appuya toutes les raisons que
Thouret, Chapelier et autres avaient alléguées pour faire regarder le
voyage du Roi connue une infraction à la Constitution.

M. de Liancourt parla, au contraire, avec beaucoup de force sur les
dangers de la destitution du Roi, réfuta toutes les raisons mises en
avant pour en justifier la nécessité, et il se conduisit parfaitement
dans cette occasion.

M. de la Fayette ne s'oubliait pas et travaillait sourdement à faire
adopter l'opinion des factieux. Il se tint chez lui plusieurs
conférences, dans lesquelles il opina pour mettre le Roi en jugement,
espérant hâter par là rétablissement d'une république, objet constant
de tous ses voeux. Il espérait jouer le rôle de Washington, ne
calculant ni la différence de la France à l'Amérique, ni le peu de
ressemblance qu'il y avait entre lui et celui qu'il avait la
prétention d'imiter. Barnave s'opposa fortement au projet de mettre le
Roi en jugement, et M. de Gilliers menaça et effraya tellement M. de
la Fayette sur les risques qu'il courait s'il réussissait dans ce
projet, qu'il revint, quoique avec peine, à la conservation de la
royauté dans la personne du Roi, et soutint même dans la suite cette
opinion avec assez de fermeté. Je tiens cette anecdote de M. de
Virieu, député, qui la tenait de M. de Gilliers même, et qui me l'a
répétée plus d'une fois avant et depuis l'acceptation de la
Constitution de 1791.

Plusieurs membres de l'Assemblée proposèrent de donner un gouverneur à
Mgr le Dauphin et d'ordonner qu'on mît sous les yeux la liste des
personnes qu'on jugerait propres à cette fonction. M. Malouet et
plusieurs autres députés s'opposèrent fortement à une mesure aussi
révoltante que celle d'ôter à un père tout pouvoir sur son enfant;
mais l'Assemblée n'eut aucun égard aux raisons qui combattaient une
pareille proposition, et elle fut adoptée sur-le-champ.

On remit, quelques jours après, sur le bureau de l'Assemblée une liste
de plus de quatre-vingts personnes de toute profession et de tout
état, qu'on proposait pour gouverneurs de Mgr le Dauphin. Elle était
si bizarrement composée, qu'elle fit sentir le ridicule de cette
proposition, à laquelle on finit par ne donner aucune suite.

Les députés du côté droit, indignés de la conduite de l'Assemblée,
protestèrent, par un écrit qu'ils signèrent tous, contre les décrets
attentatoires à l'autorité royale, déclarant qu'ils se contenteraient
d'assister aux délibérations de l'Assemblée, sans prendre aucune part
à celles qui n'auraient pas pour but de défendre les intérêts de la
famille royale, défense qui leur avait été confiée par leurs
commettants, et à laquelle ils se faisaient gloire d'obéir en y
employant toutes leurs forces.

Ces deux cent quatre-vingt-dix députés demandèrent la lecture de la
déclaration de leur protestation relativement aux décrets qui avaient
été rendus; mais l'Assemblée, craignant l'impression qu'elle pouvait
produire, s'y opposa, et l'on fut obligé de se borner à la déposer sur
le bureau. L'Assemblée la fit même retirer sur-le-champ.

Je fus pendant plus de quinze jours dans le cabinet de Mgr le Dauphin,
et ce ne fut qu'après mon interrogatoire que j'eus la liberté de
parler à quelques personnes. La Reine et Madame Élisabeth, pleines de
bonté, trouvaient toujours moyen de me dire quelques mots, et de me
glisser quelques petits billets, lorsqu'elles traversaient le cabinet
pour aller à la messe. Je sus par là la déclaration du Roi et de la
Reine, et ce qu'il m'était le plus intéressant de savoir. On me permit
ensuite la lecture du _Moniteur_, qui me mit au courant de ce qui se
passait à l'Assemblée. Ma seule consolation, pendant ce temps, fut la
permission que l'on me donna d'entendre la messe du Roi, qui se disait
tous les jours dans la galerie de Diane, et où je voyais, avec la
famille royale, mes parents et mes amis, qui ne manquaient jamais d'y
assister. Les hommes avaient la permission de voir le Roi à cette
heure-là, mais il n'en admettait qu'un petit nombre, pour ne pas
donner d'ombrage à toute la garde qui l'entourait.

Le duc de Brissac fut le seul qui eut la permission de suivre le Roi.
N'ayant point été du voyage de Varennes, il n'avait pas été éloigné de
sa personne, et ce fut pour ce prince une grande consolation de voir
auprès de lui un sujet aussi fidèle, aussi dévoué, et dont la conduite
noble et héroïque s'est soutenue jusqu'à son dernier soupir.

On ne disait plus de messe dans la chapelle du château. L'abbé
d'Avaux, comme habitant de l'enceinte des Tuileries, avait la
permission de la célébrer le dimanche, et n'y a jamais manqué, non
plus que de porter l'habit ecclésiastique. Plusieurs personnes,
effrayées de la position où l'on se trouvait, lui conseillèrent de le
quitter; mais il répondit qu'il conserverait cette marque extérieure
d'attachement à son état tant qu'on lui en laisserait la possibilité,
et qu'il la regardait comme un devoir dans un moment où l'on se
permettait les propos les plus indécents contre les ecclésiastiques.
On ne s'en permit aucun sur sa personne. Sa conduite lui avait attiré
l'estime générale, et sa politesse et ses bonnes manières vis-à-vis de
la garde nationale lui en avaient acquis l'amitié, et elle le lui
prouva dans des occasions essentielles.

On employait toute sorte de moyens pour échauffer le peuple. Les rues
étaient tapissées des caricatures les plus grossières; les
chansonniers se permettaient les chansons les plus infâmes contre la
Reine; on vendait à tous les coins de rue les satires les plus
sanglantes contre le Roi et cette princesse, et des orateurs
débitaient dans les lieux publics les mensonges les plus atroces.
Toutes ces horreurs restaient impunies et entraient dans les vues des
factieux, pour ôter au peuple un reste de respect au Roi et de la
famille royale.

On aposta des gens sur le quai des Tuileries pour crier: «Vive notre
petit Roi!» quand Mgr le Dauphin se promenait sur la terrasse de
l'eau, dont on fut obligé de lui interdire la promenade. Ce pauvre
petit prince s'amusait de ces cris, dont il ne supposait pas la
conséquence; car tout ce qui l'entourait, mourant de peur, n'osait lui
faire aucune réflexion. Ce ne fut que lorsque l'abbé d'Avaux et moi
pûmes le voir, que nous lui fîmes sentir toute l'horreur que ces cris
devaient lui inspirer, et combien il devait se défier de tout ce qu'on
pourrait lui dire de contraire au respect et à l'attachement qu'il
devait avoir pour le Roi et la Reine.

Ce prince et cette princesse, ne voulant point s'exposer comme
prisonniers aux regards de la garde nationale ni aux insultes d'une
multitude égarée, ne quittèrent plus leurs appartements et ne
voulurent même pas prendre l'air dans le petit jardin de Mgr le
Dauphin. L'incertitude de leur sort, la mauvaise disposition des
esprits, les incommodités d'une chaleur étouffante, tout concourait à
augmenter l'horreur et le désagrément de leur situation. Ils avaient
besoin de tout leur courage pour la supporter avec le calme et la
dignité qui ne les abandonnèrent pas un instant dans les circonstances
les plus critiques.

Madame Élisabeth ne voulut pas non plus, par respect pour la position
du Roi, sortir de l'intérieur du château. Cette angélique princesse
fut leur consolation pendant leur captivité, ses attentions pour le
Roi, la Reine et leurs enfants redoublant toujours en proportion de
leurs malheurs. Elle et la Reine obligèrent le Roi à faire tous les
jours une partie de billard après dîner, pour lui faire faire un peu
d'exercice. Il passait le reste du temps enfermé dans son cabinet,
lisant et travaillant beaucoup; car il n'était pas un moment oisif, et
il avait une profonde instruction. La Reine s'occupait de ses enfants,
voyait le soir, à sept heures, ses dames du palais, même celles qui
avaient donné leur démission, et passait le reste de la journée à
lire, à écrire et à travailler.

Le seul délassement de la famille royale était le moment de la
réunion, et celui où elle était témoin des jeux innocents du jeune
prince et de Madame. Ils se donnaient aussi, les premiers jours de
leur retour à Paris, la petite consolation de voir passer et repasser
sous leurs fenêtres les députés du côté droit qui les saluaient avec
une expression de douleur et de respect qui excitait leur sensibilité.
Mais l'Assemblée en prit ombrage, et fit fermer les Tuileries, même
aux députés, pour priver encore le Roi de cette légère satisfaction.

Malgré la violence de ses déclamations, l'Assemblée ne pouvait se
défendre de l'inquiétude d'une invasion; et cette crainte augmentant
sa fureur contre les émigrés, il fut question de les obliger à rentrer
sous deux mois, sous peine de séquestrer leurs biens. On représenta si
fortement l'injustice d'une pareille loi, qu'on se contenta, pour le
moment, de décréter une triple imposition pour ceux qui ne seraient
pas rentrés au bout de ce terme, sauf des peines plus graves en cas
d'invasion. M. du Verrier, qui avait été chargé par l'Assemblée
d'aller notifier à M. le prince de Condé le décret qui ordonnait le
séquestre sur ses biens, s'il ne rentrait à une époque déterminée, la
rassura à son retour sur les craintes qu'elle pouvait avoir des
puissances étrangères, et affirma, ainsi que les autres commissaires
qui avaient été envoyés aux frontières, que l'énergie du peuple
français, jointe aux mesures qui avaient été prises, garantissait de
toute inquiétude. M. du Verrier, avocat de profession, était celui-là
même que l'Assemblée avait envoyé comme commissaire à Nancy, dans le
temps de la révolte des troupes, pour prendre des informations sur la
conduite qui y avait été tenue. Comme sa mission vis-à-vis du prince
de Condé s'était positivement rencontrée au moment du départ du Roi,
on avait de l'inquiétude sur ce qui pouvait lui être arrivé; mais il
n'éprouva que quelques retards, et revint paisiblement rendre compte
du peu de succès de sa mission.

Je ne fus interrogée que plus de trois semaines après le retour du
Roi. Un huissier du tribunal du premier arrondissement vint me
chercher dans l'appartement de Mgr le Dauphin, pour me conduire dans
le mien avec l'officier qui le gardait. Je trouvai M. Carrouge,
président du Tribunal, accompagné de M. Mabille et d'un greffier pour
écrire ma déposition. Elle fut courte et conforme à la déclaration du
Roi et de la Reine. On me questionna sur la manière dont Mgr le
Dauphin et Madame étaient sortis des Tuileries et sur le déguisement
du jeune prince.

On me demanda quelle était la personne qui avait mené la voiture du
Roi et quelles étaient celles qui étaient venues trouver le Roi à
Varennes. Mes réponses étaient simples et laconiques: J'étais malade,
leur disais-je, et l'état de faiblesse dans lequel j'étais m'avait
empêché de rien apercevoir. Ces messieurs terminèrent au bout d'une
heure leur interrogatoire, et je fus reconduite dans l'appartement de
Mgr le Dauphin, qui me servait de prison.

M. Carrouge se conduisit avec autant d'honnêteté que de délicatesse
dans cet interrogatoire, et termina ainsi ses questions: «Vous n'avez
sûrement jamais connu, madame, ce que c'est qu'un interrogatoire; il
faut vous faire connaître vos droits, et que vous sachiez que vous
pouvez revenir sur ce que vous avez dit, tant que vous n'aurez pas
signé.» Je profitai de l'avis pour changer une petite circonstance
qui, quoique simple en elle-même, pouvait être mal interprétée, et en
quittant ces messieurs, je ne pus m'empêcher de leur dire que, quelque
pénible que pût être ma position actuelle, je ne pourrais jamais me
reprocher une conduite que l'honneur me prescrivait, et qui me donnait
des droits à leur estime, quoiqu'ils ne pussent l'avouer dans les
fonctions qu'ils remplissaient.

Je m'attendais, en traversant la salle des gardes nationales, précédée
d'un huissier, à essuyer quelques mauvais propos. Je pris un air plus
assuré que je ne l'étais dans le fond de l'âme, étant loin de
m'attendre à trouver dans cet interrogatoire autant de justice que
d'égards; mais je dois à la vérité d'assurer que le plus profond
silence fut observé quand je passai et repassai dans cette salle pour
rentrer dans l'appartement de Mgr le Dauphin.

Le 13 juillet, jour où le comité devait faire son rapport sur le
voyage de Varennes, un inconnu présenta à l'Assemblée un mémoire,
qu'il fit circuler dans tout Paris, et dans lequel il rappelait tout
ce que le Roi avait fait depuis son avénement au trône pour le bonheur
de la nation et pour la ville de Paris. Il y retraçait la garantie de
la dette contractée sous le règne de ses prédécesseurs,
l'affranchissement des serfs, l'établissement des Assemblées
provinciales, l'abolition des corvées, celle de la question,
l'adoucissement des lois contre la désertion, la fraude et la violence
exclues des enrôlements, l'état civil rendu aux protestants, les arts
et les sciences protégés, les marais desséchés, le rétablissement de
la marine et de la liberté de la pêche à Terre-Neuve, une paix
honorable en 1782, des travaux à Dunkerque, au Havre, à la Rochelle, à
Toulon et au port de Vendres, des canaux creusés en Bourgogne, en
Picardie et dans le Berry, la double représentation accordée au Tiers;
et il finissait par représenter cette bonté si connue, qui lui avait
toujours fait exposer sa personne pour rétablir la tranquillité et
empêcher l'effusion du sang de ses sujets.

On ne peut s'empêcher de gémir sur la perversité de l'espèce humaine
quand on voit tant de bienfaits payés par la plus noire ingratitude,
et couronnés par un forfait, auquel on ne peut penser sans frémir, et
dont on cherche à détourner la vue pour l'honneur de la nation.

D'après le rapport des sept comités réunis, l'Assemblée décréta, le
15 juillet, qu'il y avait matière à accusation contre MM. de Bouillé
père et fils, auteurs du complot de l'enlèvement de la famille royale,
et que leur procès serait fait et parfait devant la haute cour
nationale séant à Orléans; qu'il y avait également lieu à accusation,
comme complices du complot, contre MM. Heymann, Gliuglin, d'Offelyse,
Disoteur, Guoguelas, Choiseul, Stainville, Maudelle, Fersen, du
Moutier, Valori et Maldan, qui devaient être conduits sous bonne garde
à Orléans pour y être jugés par la haute cour nationale; que MM. de
Damas, d'Audouin, Valecourt, Marassin, Talon, de Florac, Rémy, Lacour,
ainsi que M. de Briges et moi[24], resterions en état d'arrestation
jusqu'après les informations prises, pour être ensuite statué sur
notre sort, et que mesdames Branger et de Neuville seraient mises en
liberté.

   [24] M. de Briges partit de Paris dès qu'il eut appris le départ
   du Roi, et ayant eu quelques données pour croire que ce prince
   avait pris la route de Châlons, il se rendait dans cette ville
   lorsque M. de Romeuf y entrait de son côté. Il y fut mis en état
   d'arrestation, et n'en sortit qu'après l'acceptation de la
   Constitution. Il était un des plus fidèles serviteurs du Roi, et
   périt à la funeste expédition de Quiberon en 1795.

On continua la discussion relativement à la personne du Roi. Péthion,
Vadier, Robespierre, Buzot et Rewbell se permirent les propos les plus
affreux contre ce prince. Ils voulaient sa mise en jugement, et
proposèrent à cet effet l'établissement d'une convention nationale.
Goupil et plusieurs autres députés représentèrent qu'une pareille
mesure ferait recommencer la Révolution, entraînerait les suites les
plus graves et serait la destruction de la Constitution. Pragnan
appuya leur opinion sur les raisons les plus solides, insistant sur la
nécessité d'un gouvernement monarchique en France; et l'Assemblée
décréta, le lendemain, que la suspension du pouvoir exécutif et des
fonctions royales entre les mains du Roi, décrétée le 25 juin,
subsisterait jusqu'au moment où, la Constitution étant achevée, l'acte
constitutionnel serait présenté à l'acceptation de Sa Majesté; que si
le Roi, après avoir prêté serment à la Constitution, venait à le
rétracter, il serait censé avoir abdiqué; qu'il en serait de même s'il
se mettait à la tête d'une armée dirigée contre la nation, s'il en
donnait l'ordre à l'un de ses généraux, et s'il ne s'opposait pas
formellement à un acte de cette nature; qu'un Roi qui aurait abdiqué
rentrerait dans la classe des simples citoyens et serait accusable de
tous les délits postérieurs à son abdication.

Les Jacobins se plaignirent amèrement de ce décret. Ils voulaient la
destitution du Roi et sa mise en jugement; et ils prétendirent que
l'Assemblée n'ayant pas nommé Louis XVI dans le décret, il n'avait
aucune valeur vis-à-vis de sa personne. Ils proposèrent en conséquence
d'envoyer une adresse à toutes les sociétés populaires du royaume pour
faire connaître le voeu de la nation; de la revêtir de dix millions de
signatures et de la présenter ensuite à l'Assemblée, qui ne pourrait
la révoquer en doute. Robespierre conseilla, au contraire, de se
borner à déclarer que le Roi avait perdu la confiance de la nation. La
contradiction de toutes ces propositions les empêcha d'aboutir à une
résolution, mais elles exaspérèrent tellement les esprits, que quatre
mille forcenés partirent du Palais-Royal, et vinrent déclarer au club
leur intention d'aller jurer au Champ de Mars de ne jamais reconnaître
Louis XVI pour leur Roi et de demander vengeance de son crime à la
société. Laclos se chargea de la rédaction de la pétition qu'ils se
proposaient d'y porter pour la faire signer à tous les bons citoyens.

Une partie des membres du club des Jacobins, qui voulaient la
Constitution monarchique telle que la décrétait l'Assemblée,
s'opposèrent à ce projet, firent scission avec ceux-ci, se retirèrent
aux Feuillants, et y firent un nouveau club sous le nom de _club des
Feuillants_. Les Jacobins vouèrent aux membres de ce club une haine
irréconciliable et firent périr dans la suite tous ceux qu'ils en
purent arrêter.

Les placards les plus incendiaires se multipliaient de jour en jour,
et le club des Cordeliers poussa l'audace jusqu'à faire afficher qu'il
recélait dans son sein une société de tyrannicides qui avaient juré de
tuer quiconque voudrait porter atteinte à la liberté française.
D'André, qui avait passé du club des Jacobins à celui des Feuillants,
se plaignit fortement de la conduite des premiers, qui ne tendaient à
rien moins qu'à la destruction de la Constitution, et il proposa de
mander sur-le-champ le ministre de la justice, les six accusateurs
publics et la municipalité, pour leur intimer l'ordre de faire arrêter
les perturbateurs du repos public, et en cas de résistance, de faire
proclamer la loi martiale.

Il n'y avait pas de temps à perdre. Dès le lendemain, 17 juillet,
seize mille hommes de la lie du peuple, parmi lesquels on reconnut
beaucoup d'étrangers, s'assemblèrent tumultueusement au Champ de Mars,
cherchant à entraîner le peuple à la révolte. Ils massacrèrent deux
hommes au Gros-Caillou, les accusant d'avoir voulu faire sauter
l'autel de la patrie; et ils se disposaient à porter leurs têtes au
haut d'une pique, quand la municipalité arriva, ayant à sa tête M.
Bailly. Celle-ci employa tous les moyens de persuasion auprès de cette
multitude, lui lut le décret de l'Assemblée, et témoigna tant de
regrets d'être forcée d'en venir aux voies de rigueur, qu'elle
enhardit les factieux. Elle poussa même la complaisance à leur égard
jusqu'à accuser les prêtres et les nobles d'avoir provoqué la
sédition, et elle passa la plus grande partie de la journée à
temporiser. Mais la garde nationale ayant été assaillie à coups de
pierres à son arrivée, M. Bailly ordonna, après la lecture de la loi
martiale, de faire feu sur les rebelles, et il y en eut douze ou
quinze de tués et autant de blessés. La frayeur prit alors la place de
l'arrogance, et ils se mirent tous à fuir. On se saisit de
quelques-uns d'entre eux, et la tranquillité fut rétablie pour quelque
temps. On arrêta, entre autres, un Italien nommé Rotondo, homme
exécrable, dont l'arrivée annonçait toujours quelque catastrophe, et
qu'on pouvait appeler à juste titre le procureur du crime. Tous furent
mis en prison et n'en sortirent qu'à l'amnistie générale, qui,
confondant le crime et l'innocence, remit dans la société tous les
scélérats qui devaient s'attendre à la punition de leurs forfaits. Les
Jacobins vouèrent de ce jour une haine implacable à MM. de la Fayette
et Bailly; et ce dernier fit la triste expérience de ce que l'on gagne
à abandonner son souverain pour embrasser le parti populaire, dont on
finit toujours par être la victime.

Le projet des révoltés avait été d'attaquer le château; mais M. de
Gouvion, qui s'était chargé de sa défense, fit assurer la famille
royale qu'elle n'avait rien à redouter, ayant pris toutes les
précautions nécessaires pour l'exécution de sa promesse. Il avait
imaginé un moyen très-singulier pour dissiper sans effusion de sang
les attroupements qui chercheraient à forcer l'entrée des Tuileries;
c'était d'établir des pompiers aux issues extérieures du jardin et du
château, qui devaient faire jouer leurs pompes sur les rebelles, et il
croyait pouvoir assurer qu'une pareille invention les ferait fuir en
un instant. On fut dispensé d'en faire usage. La fusillade du Champ de
Mars avait inspiré une terreur telle, que personne ne remua et que les
environs du château se trouvèrent presque déserts.

Quelques jours après mon interrogatoire, M. de la Fayette me fit dire
que je pouvais voir mes parents et quelques amis; j'usai sobrement de
cette permission, qui me fut d'une grande consolation. Je les recevais
dans le cabinet de Mgr le Dauphin, que je n'avais pas encore la
permission de quitter. MM. Banks et du Foë, mes gardiens, se
retiraient, dès qu'ils les voyaient arriver, dans la pièce voisine,
dont je laissais seulement la porte ouverte pour ne les pas
compromettre. Je leur rends la justice de s'être conduits
très-honnêtement à mon égard, et de leur avoir toujours entendu tenir
les meilleurs propos sur la famille royale, à laquelle ils se
piquaient d'être très-attachés. M. Banks, âgé de soixante ans,
détestait la Révolution et était profondément affligé de ses excès;
mais, étant d'une humeur très-pacifique, il redoutait tout ce qui
pouvait troubler sa tranquillité, et attachait un grand prix à
l'observation de la Constitution, qu'il regardait comme l'ancre du
salut de la France. M. du Foë, jeune, vif et brave, mais mauvaise
tête, était susceptible de toutes les impressions qu'on pouvait lui
donner. Il changea continuellement de parti, et finit par une conduite
dont je ne me permets pas de parler en pensant à celle qu'il tint à
mon égard.

L'abbé d'Avaux et madame de Tarente, appelés au château par le devoir
de leur place, passaient des heures entières avec moi dans le cours de
la journée. Leur société adoucissait l'amertume de ma situation, et je
n'oublierai jamais toutes les marques d'attachement que j'en ai
reçues. Cette dernière me donnait des nouvelles de la famille royale
et avait pour moi toutes les recherches d'attention imaginables. La
conformité de nos sentiments nous avait liées de l'amitié la plus
tendre. La mort seule eut le pouvoir de la rompre; mais elle n'a pu
effacer de mon coeur les sentiments que cette amie fidèle savait si
bien inspirer, non plus que le souvenir de son beau et noble
caractère, qui lui a mérité l'estime de toutes les personnes qui l'ont
connue et l'attachement le plus tendre des amies qui ont été à portée
de l'apprécier.

On diminua successivement les gênes de ma position. On donna d'abord
à mes gardiens la permission de ne plus passer la nuit dans ma
chambre, et l'on me permit ensuite de me promener dans les Tuileries.
Rien n'était plus triste que cette promenade, où, toujours accompagnée
d'un de mes gardiens je ne rencontrais que des gardes nationaux. Il
fallait avoir autant de besoin de respirer l'air, comme j'en avais,
pour profiter de cette permission. Celle qui me fit le plus sensible
plaisir fut de pouvoir aller chez toutes les personnes de la famille
royale et nommément dans la chambre de Mgr le Dauphin. Mes gardiens me
conduisaient jusqu'à la porte des membres de la famille royale et
restaient dans la pièce voisine. J'eus encore la permission, mais
toujours accompagnée, de descendre dans mon appartement et d'avoir à
dîner quelques personnes de mes amies. Comme nos gardiens se
conduisaient avec délicatesse et discrétion, je donnais à dîner à
celui qui était de garde, et ils furent extrêmement sensibles à cette
politesse.

On avait cherché à éloigner de moi Mgr le Dauphin, par la peur
qu'éprouvaient ceux qui l'entouraient d'être compromis s'il avait
seulement tenté de me regarder en traversant la chambre que
j'occupais. Quand j'eus enfin la permission de rester avec lui dans
son appartement, car il m'était extrêmement défendu de l'accompagner,
je lui demandai quelle était la raison qui m'avait fait priver de ma
liberté: «C'est, me répondit-il bien bas, pour avoir suivi
papa.»--«C'est donc une action bien criminelle à vos yeux d'avoir
donné au Roi des marques de mon respect, de mon attachement et de mon
dévouement à votre personne? Dites-moi, je vous prie, de quel nom on
peut qualifier la conduite que vous tenez, et que croyez-vous qu'en
pensera votre chère Pauline dont vous parlez si souvent?» Il rougit et
se jeta dans mes bras en disant: «Pardonnez-moi, j'ai eu bien tort;
mais ne le mandez pas à ma chère Pauline, car elle ne m'aimerait
plus.» Je le lui promis, et de ce moment il n'y eut sorte de soins et
d'attentions que n'eut pour moi cet aimable enfant, voulant,
disait-il, me faire oublier le tort qu'il avait eu et dont il était si
fâché. Il était impossible d'en voir un plus attachant, rempli de plus
d'intelligence et s'exprimant avec autant de grâce. Il saisissait les
occasions de dire des choses agréables à ceux qui l'entouraient. Il
était très-attaché au Roi; mais comme il lui en imposait, il n'était
pas aussi à son aise avec lui qu'avec la Reine, qu'il adorait, et à
laquelle il exprimait ses sentiments de la manière la plus touchante,
trouvant toujours à lui dire quelque chose de tendre et d'aimable. Sa
gaieté et son amabilité étaient la seule diversion aux peines
journalières dont la Reine était accablée. Elle l'élevait
parfaitement, et quoiqu'elle eût pour lui la tendresse la plus vive,
je lui dois la justice de dire qu'elle ne l'a jamais gâté, et qu'elle
a toujours appuyé les justes représentations que l'on faisait à ce
jeune prince. Il aimait l'occupation, et, dans un âge aussi tendre,
l'étude lui plaisait tellement, qu'on était obligé de lui faire
quitter ses leçons, malgré ses instances pour les continuer, lorsque
l'on jugeait que leur prolongation pouvait le fatiguer. Il n'en était
pas moins vif ni moins gai. Il aimait à courir, à sauter, à passer
dans des chemins difficiles, et nommément à descendre à pic dans des
fossés un peu profonds. Il ne craignait rien, et l'on était souvent
obligé de l'arrêter dans les petites entreprises qu'il voulait faire
pour prouver sa force et sa légèreté. Rien ne l'incommodait; et
quoique son extérieur n'annonçât rien d'extraordinaire pour la force,
il supportait singulièrement toute espèce de fatigue. Hélas! cette
excellente santé a augmenté la longueur du supplice que lui a fait
souffrir la barbarie la plus atroce. Elle a combattu longtemps, et ce
n'a été qu'à la longue qu'elle a éprouvé les suites de l'affreux
régime sous lequel gémissait cette illustre et dernière victime de la
tyrannie la plus révoltante.

M. le comte de Fernand Nuñès, ambassadeur d'Espagne, reçut de M. de
Florida de Blanca, principal ministre de cette cour, l'ordre de
remettre à l'Assemblée la déclaration du roi d'Espagne, lorsqu'il
apprit le départ du Roi, avec défense d'y rien changer, malgré le
mauvais succès du voyage. Ce prince exhortait la nation française à
réfléchir sur les motifs qui avaient déterminé la démarche du Roi, à
revenir sur les procédés qui en avaient été la cause, à respecter la
haute dignité du Roi et de sa famille, et à se persuader que toutes
les fois que la nation française remplirait tous ces devoirs, elle
n'aurait pas d'alliés plus fidèles et plus constants que l'Espagne.

La lecture de cette lettre fut suivie d'éclats de rire. Plusieurs voix
demandèrent l'ordre du jour, et la majorité de l'Assemblée déclara que
ne se mêlant point des affaires des puissances étrangères, elle ne
souffrirait pas qu'elles se mêlassent de celles de la France. A quoi
M. d'André ajouta que lorsque l'Assemblée aurait pris une
détermination sur le gouvernement à établir et sur le sort du Roi,
elle la ferait connaître à l'Europe; que cette détermination serait
ferme comme un rocher, et que tous mourraient plutôt que d'y rien
changer.

M. de Fernand Nuñès, d'un caractère doux et pacifique, avait adopté
quelques idées du parti constitutionnel, et notamment celle qu'en
temporisant, le Roi retrouverait sans secousse la portion d'autorité
nécessaire au roi d'une grande nation. Il ne s'aperçut que trop
combien il s'était trompé dans son attente, et les événements
démontrèrent d'une manière bien cruelle l'impossibilité de l'alliance
du crime avec la vertu. La crainte, inséparable des crimes commis,
jointe à une profonde ambition, permet rarement de croire à la
générosité qu'inspire la véritable vertu, et empêche de revenir à elle
ceux qui s'en sont trop écartés.

M. de Staël, ambassadeur du roi de Suède, reçut de ce prince la
lettre la plus énergique par laquelle il lui défendait toute
communication avec qui que ce fût sans l'autorisation du Roi,
d'accepter aucune conférence avec le ministre des affaires étrangères,
de ne répondre que verbalement à tout ce qu'il lui communiquerait de
bouche ou par écrit, et que quand même les choses viendraient à
changer plus heureusement pour le Roi, de ne rien prendre sur lui et
d'attendre ses ordres ultérieurs. Il lui donnait de plus l'ordre
positif et rigoureux de donner au Roi, par son respect et par ses
soins, toutes les consolations qui seraient en son pouvoir, et que
tout dans sa maison annonçât le deuil et la tristesse. Il sentait,
disait-il, avec douleur, que de pareils ordres pouvaient lui faire
courir quelque danger, mais il tenait à la dignité de sa couronne, et
il n'était pas possible d'y rien changer.

Les autres princes parurent ébranlés par la conduite du roi de Suède;
ce qui inquiéta l'Assemblée et la détermina à décréter la levée d'une
armée de quatre cent mille hommes. Sur quatre places à donner, elle
n'en laissa qu'une au Roi et se réserva la nomination des trois
autres: ce qui mettait nécessairement l'armée dans sa main. L'amnistie
qu'elle accorda aux soldats et aux officiers qui avaient mis les
régiments en insurrection, acheva d'y détruire toute idée de
discipline militaire et la rendit propre à l'exécution de toutes ses
volontés.

Pendant que l'Assemblée s'occupait de la rédaction de la Constitution,
elle continuait à laisser impunis les propos et les écrits les plus
séditieux contre la famille royale. Le décret sur la suppression du
marc d'argent pour être éligible aux assemblées suivantes, en ouvrait
la porte à tous ceux qui, n'ayant rien à perdre et tout à gagner,
devaient profiter de l'exaspération des esprits et tout tenter pour
parvenir au pouvoir, au risque de couvrir la France de sang et de
ruines.

Sa rage contre tout ce qui pouvait rappeler le plus léger souvenir de
la noblesse lui fit abolir tout titre et décoration quelconque. Elle
permit seulement au Roi et à son fils aîné, comme appelé à la
couronne, de porter le cordon bleu, le seul ordre de Saint-Louis étant
conservé pour le moment.

Le Roi, en sanctionnant ce décret, cessa de porter le cordon bleu, ne
pouvant, dit ce prince, éprouver aucun plaisir à porter une décoration
qu'il ne pouvait faire partager à ceux qui lui étaient attachés.

Cette Constitution, dont le défaut d'acceptation devait faire rentrer
le Roi dans la classe d'un simple particulier, était si démocratique,
et laissait tellement l'autorité sans force et sans appui, qu'il était
impossible qu'elle subsistât sans renverser le trône jusque dans ses
fondements. L'Assemblée, pour en faire partager le bénéfice aux
puissances étrangères, fit traduire dans toutes les langues la
déclaration des Droits de l'homme et la fit parvenir dans toutes les
cours d'Europe.

Pour terminer ses sessions d'une manière digne de son commencement,
cette désastreuse Assemblée décréta des récompenses non-seulement à
ceux qui avaient arrêté le Roi et qui l'avaient forcé de revenir à
Paris, mais même aux deux individus qui avaient menacé de tirer sur
lui s'il continuait son voyage.

On donna à la ville de Varennes le couvent des Cordeliers pour y
établir un tribunal de district et un détachement de cavalerie avec
deux canons. On lui envoya un drapeau tricolore portant pour
inscription: «A la ville de Varennes la patrie reconnaissante», et
l'on fit présent d'un fusil et d'un sabre à chaque garde national de
cette ville.

On accorda à la ville de Clermont une pièce de canon et cinq cents
fusils pour sa garde nationale, et autant à la ville de
Sainte-Menehould. Drouet, Sausse et Baillon obtinrent chacun trente
mille francs. Chacun de ceux qui avaient contribué à l'arrestation du
Roi reçurent trois mille francs; d'autres reçurent aussi des
récompenses, mais moins considérables et proportionnées à la part
qu'ils avaient prise à ce cruel événement.

M. de Montmorin, inquiet de l'effet que pourrait produire sur
l'Empereur la conduite de l'Assemblée, écrivit au marquis de Noailles,
ambassadeur à Vienne, lui mandant d'excuser le parti qu'elle avait
pris sur la position difficile où elle se trouvait, ayant à lutter
contre un parti qui voulait saper le trône dans ses fondements, et qui
lui avait même fait courir plus d'un danger lorsqu'elle avait voulu
s'opposer à ses efforts. Il ajouta que la Révolution était faite et
sans retour; qu'espérer le contraire était une erreur qui pouvait
avoir les suites les plus funestes et entraîner l'Europe dans de
grands malheurs; que la Constitution devait être présentée sous peu de
jours à l'acceptation du Roi; que son refus entraînerait les plus
grands dangers: que Sa Majesté en était intimement persuadée, et qu'on
seconderait mal ses intentions en cherchant à la renverser; que
c'était une vérité dont on cherchait à pénétrer les princes et les
émigrés, et qu'il était essentiel que l'Empereur ne mît point les
malveillants dans le cas de lui supposer des vues apposées à la
tranquillité de la France.

M. de Montmorin se laissait aisément persuader; et il était en ce
moment influencé par Thouret, Beaumetz, Chapelier, Barnave et Duport,
qu'on supposait être l'auteur de cette lettre. D'André, qui avait
gagné sa confiance et qui voulait se tirer d'affaire, quelle que fût
la direction que prissent les événements, lui persuada que, pour
servir utilement le Roi, il fallait que sa conduite ne fût point en
opposition avec celle de l'Assemblée, et que par cette raison il
devait appuyer toutes les motions de la majorité, quelque injustes
qu'elles pussent être. La conduite de M. de Montmorin n'avait pour but
que de servir le Roi, et je ne l'ai jamais vu occupé de ses intérêts
personnels; mais ayant peu d'énergie et d'élévation dans l'esprit,
faible et craintif par caractère, aimant le repos et la tranquillité,
il fut toujours trompé par les révolutionnaires, qui s'en servirent
pour entraîner le Roi dans des démarches qui répugnaient à la droiture
de son caractère et à la justesse de son esprit. On effrayait ce
prince sur les dangers que courraient sa famille et ses fidèles
serviteurs s'il se refusait aux mesures qui lui étaient proposées; et,
connaissant l'attachement de M. de Montmorin, il prenait pour un
esprit conciliant cette faiblesse de caractère qui répugnait à
employer la vigueur et la fermeté pour déconcerter les démarches de
ses ennemis.

L'Assemblée s'occupait de la révision de la Constitution avec autant
de légèreté qu'elle en avait mise à décréter les principaux articles.
Peu lui importait qu'elle eût les moyens de garantir sa stabilité
contre les entreprises des factieux. Uniquement occupée d'abaisser la
puissance royale et de concentrer tous les pouvoirs dans la
législature, il lui suffisait de laisser à la France l'ombre de la
royauté; et croyant essentiel de terminer son ouvrage avant les
élections, elle refusa constamment d'écouter la moindre objection de
la partie saine de l'Assemblée, qui s'abstint de son côté de
contribuer en rien à cette oeuvre d'iniquité.

Les démagogues désiraient le refus du Roi pour prononcer la déchéance
et établir la république. Les autres membres du côté gauche, qui
voulaient au contraire l'acceptation de la Constitution, employaient
tous les ressorts possibles pour y déterminer le Roi. Ses ministres
l'effrayaient sur les dangers que son refus ferait courir à la France,
à sa famille et à ceux qui avaient contribué à son voyage (car pour sa
personne, on savait bien qu'il ne la comptait pour rien).

Le côté droit, seul véritablement attaché au Roi et à la monarchie,
lui représentait au contraire avec fermeté les risques réels que lui
ferait courir l'acceptation de la Constitution, risques qu'il ne
ferait que retarder en se prêtant aux désirs de ceux qui ne
consultaient que leurs intérêts dans les instances qu'ils lui
faisaient; qu'il pouvait juger leur intention par la conduite qu'ils
avaient tenue depuis le commencement de l'Assemblée et par
l'acharnement qu'ils mettaient à le priver de l'autorité nécessaire à
un roi pour faire le bien et le bonheur de son peuple.

L'abbé Maury fit parvenir au Roi deux projets de conduite: l'un pour
le refus positif de la Constitution, et l'autre pour son acceptation
en en faisant disparaître les principaux vices, qu'il désignait et qui
la rendaient bien dangereuse à accepter telle qu'on la lui présentait.
M. Malouet était de ce dernier avis, et montra une grande énergie
vis-à-vis de l'Assemblée malgré la manière indigne dont il était
traité par le côté gauche, toutes les fois qu'il prenait la parole. M.
Bark fils, qui avait toujours pris, ainsi que son père, le plus vif
intérêt à la position du Roi, lui écrivit la lettre la plus touchante
et la plus raisonnée pour lui démontrer qu'il ne devait pas balancer à
refuser son acceptation. Il l'engageait à s'armer de courage et à
s'exposer à tout plutôt que de donner son adhésion à des décrets qui
consacraient l'injustice et le mépris de tous les devoirs. Il l'assura
qu'on s'occupait efficacement de venir à son secours; que cette
acceptation contrarierait toutes les mesures que l'on prenait pour le
rétablir sur son trône; que son courage en imposerait, et serait
apprécié par toute l'Europe; et il terminait sa lettre par quatre
lignes que son père lui avait envoyées, comme plus faciles qu'une
lettre à faire tenir au Roi. Elles ne contenait que ce peu de mots:
«Dites peu, n'écrivez rien, ne consentez à rien, conservez votre
courage jusqu'à la fin, nous travaillons pour vous.»

Cependant les ministres redoublaient d'efforts pour effrayer le Roi et
lui faire regarder comme assurée la perte de ceux qui étaient dans les
prisons à cause du voyage de Varennes. On m'en avertit, en me disant
que, puisque j'étais dans une position analogue avec la leur, il était
de mon devoir de demander au Roi de n'avoir aucun égard à cette
considération. J'hésitais à cause de ceux qui étaient dans les prisons
d'Orléans; mais on m'assura tellement qu'ils seraient les premiers à
désirer cette démarche, que je me décidai à aller, dès le lendemain,
chez le Roi. Je dis à Sa Majesté que, quoiqu'il ne m'appartînt pas de
me mêler des affaires du gouvernement et de préjuger ses intentions
sur l'acceptation de la Constitution, je croyais de mon devoir de le
supplier, en mon nom et en celui de tous ceux qui avaient contribué à
son voyage, de vouloir bien écarter de sa pensée l'idée qu'il pourrait
leur faire courir quelque danger par son refus; que je pouvais lui
répondre qu'il n'y en avait pas un de nous qui ne s'y exposât de bon
coeur pour lui voir prendre le parti le plus honorable et le plus
utile pour sa sûreté présente et future.

«Je suis profondément touché, me dit Sa Majesté, d'une démarche aussi
généreuse; mais je sais ce que je dois à ceux qui se sont sacrifiés
pour moi.» De ce moment je n'eus plus de doute sur l'acceptation de la
Constitution, et je me bornai à faire des voeux pour qu'elle
n'entraînât pas ce prince dans les malheurs que présageaient ceux qui
en conseillaient le refus.

Peu de jours après, une députation de l'Assemblée vint apporter la
Constitution à Sa Majesté, en lui donnant dix jours pour l'examiner,
et au bout desquels il devait donner une réponse positive. Comme il
eût été difficile de supposer à cette acceptation une apparence de
liberté, si l'on eût continué à tenir ce prince dans la captivité où
on le retenait depuis son retour de Varennes, on retira les officiers
qui étaient chargés de sa personne, et on lui rendit les honneurs
accoutumés. Il fut, en conséquence, le dimanche suivant, à la messe
dans la chapelle des Tuileries avec la famille royale. Le peuple s'y
rendit en foule et témoigna une grande joie de le revoir. On cria de
toute part: «Vive le Roi!» Une seule voix sortie de la foule ajouta:
«_Oui, s'il accepte la Constitution._» Il était impossible d'en douter
en voyant sa même confiance dans ses ministres, dont les uns par
faiblesse, et les autres dans des intentions plus coupables,
désiraient vivement l'acceptation d'une Constitution dont les suites
devaient être si funestes.

Les princes, frères de Sa Majesté, instruits des instances qu'on lui
faisait pour accepter cette Constitution, lui écrivirent la lettre la
plus forte et la plus raisonnée pour l'en détourner. Ils lui
représentaient qu'elle soutenait tous les crimes, qu'elle portait
atteinte à la religion, aux droits de ses sujets et à ceux de la
monarchie, dont elle était destructive; qu'elle était, de plus,
impraticable à exécuter, et que Sa Majesté éprouverait un jour les
plus vifs regrets si elle se laissait entraîner, par la suggestion de
ses ministres, à accepter un acte aussi opposé aux lumières de son
esprit qu'aux sentiments de son coeur.

Ils l'assuraient qu'on allait venir à son secours; et pour lui
prouver que ce n'était pas par de simples paroles, ils lui envoyaient
la copie de la déclaration de l'Empereur et du roi de Prusse, signée à
Pilnitz, et dont l'original était entre leurs mains. Ils terminaient
cette lettre en lui représentant que sa couronne étant héréditaire à
tous les princes de sa maison, il n'avait pas le droit d'en abandonner
les prérogatives; qu'ils protestaient, lui Monsieur et Mgr le comte
d'Artois, tant en son nom qu'en celui des princes ses enfants, contre
une acceptation dictée par la violence et diamétralement contraire au
voeu de la nation librement exprimé dans l'un des cahiers donnés aux
diverses députations aux États généraux. Ils renouvelaient ensuite au
Roi, à la suite de cette protestation, l'assurance des sentiments du
respect le plus profond et du plus vif attachement pour la personne de
Sa Majesté, leur seigneur et frère, dans les bras duquel ils
voleraient avec empressement pour y renouveler l'hommage de leur
obéissance et en donner l'exemple aux sujets de Sa Majesté.

Les princes de la maison de Condé lui écrivirent aussi la lettre la
plus soumise, mais en même temps la plus noble, pour lui rappeler
leurs droits et protester contre toute atteinte portée à ceux de la
monarchie, qu'ils défendraient jusqu'à la dernière goutte de leur
sang.

Les ministres représentèrent au Roi que les princes n'étant pas à
portée de connaître la position où se trouvait Sa Majesté, elle seule
pouvait juger du danger qu'il ferait courir à la France en refusant
d'accepter la Constitution. Le Roi, fatigué de leurs instances et de
sa position actuelle, effrayé de celle où il pouvait se trouver, et
craignant par-dessus tout d'attirer une guerre civile en France, se
détermina à suivre leur avis et à accepter une Constitution dont les
suites devaient être aussi funestes pour eux que pour la personne de
Sa Majesté.

Au bout du temps prescrit, Duport du Tertre, ministre de la justice,
porta à l'Assemblée une lettre de ce prince par laquelle il se
déterminait à accepter la Constitution, et dans laquelle il ajoutait
que, trouvant plus convenable de prêter le serment d'y être fidèle
dans le lieu où elle avait été faite, il se rendrait le lendemain 14
septembre à l'Assemblée nationale. La lettre de Sa Majesté avait été
dictée par Thouret, Beaumets, etc. Thouret, président de l'Assemblée,
sous prétexte que l'écriture était difficile à lire, demanda de la
parcourir avant d'en faire la lecture; il voulait s'assurer qu'on n'y
avait rien changé. Son but principal était d'atténuer la déclaration
lancée par le Roi en partant pour Montmédy, et elle était, par
conséquent, aussi astucieuse que la conduite de ses auteurs.

Elle commençait par rappeler que la conduite de Sa Majesté, depuis
son avénement au trône, avait eu uniquement pour but le bonheur de ses
sujets; que l'espoir de le voir réaliser plus promptement l'avait
déterminé à sanctionner tous les décrets de l'Assemblée avant même
leur réunion dans, l'ensemble de la Constitution; que celui de voir la
loi reprendre sa force dans les nouvelles autorités constituées avait
longtemps soutenu son courage; mais que, voyant au contraire
l'anarchie prendre la place du pouvoir et la licence portée à son
comble, il n'avait pas voulu accepter une Constitution décrétée dans
de pareilles conditions, et avait jugé utile de s'isoler de tous les
partis, pour connaître véritablement le voeu de la nation; qu'ayant
vu, depuis, son retour, l'Assemblée s'occuper d'objets aussi utiles
que l'organisation de l'armée, la répression de la licence de la
presse, et ne pouvant mettre en doute l'attachement de la nation à la
monarchie et son désir de lui voir accepter la Constitution, il se
décidait, par des motifs aussi pressants, à la faire exécuter par tous
les moyens qui seraient en son pouvoir; qu'il renonçait au concours
qu'il avait d'abord réclamé dans sa formation, et que n'étant
responsable qu'à la nation, nul ne pouvait se plaindre de sa
renonciation à ce concours.

Il convenait, à la fin de cette lettre, qu'il y avait plusieurs points
essentiels à désirer dans la Constitution, mais que vu la division qui
existait dans les esprits, le temps seul pouvait en être le juge, et
qu'on ne pourrait lui faire de reproches d'employer tous les moyens
qui étaient en son pouvoir pour la mettre en oeuvre, et de l'aider à
remplir le but qu'on en devait attendre.

Le côté droit garda le plus profond silence pendant cette lecture, qui
fut interrompue par les bravos du côté gauche de l'Assemblée.

Sur la proposition de M. de la Fayette, on décréta la mise en liberté
de toutes les personnes détenues à l'occasion du voyage du Roi, et la
libre sortie du royaume. On révoqua le décret concernant les émigrés
et les procédures nées de la Révolution. On accorda une amnistie à
ceux qui avaient contribué au voyage de Varennes, et on la rendit même
générale, pour y comprendre les assassins, les pillards et les soldats
rebelles, qui allèrent tous grossir la horde de brigands que les
conjurés tenaient à leur solde. M. de Montmorin fut, de plus, chargé
par l'Assemblée d'interposer ses bons offices auprès des cantons
suisses pour obtenir la grâce des soldats de Châteauvieux, condamnés
aux galères par cette nation.

On envoya une députation de soixante membres à l'Assemblée pour porter
ces décrets à l'acceptation du Roi et lui témoigner la joie que sa
lettre avait causée à l'Assemblée. La réponse de Sa Majesté fut dans
le sens de sa lettre; et pour compléter la satisfaction des députés,
la Reine se présenta à la porte du cabinet du Roi, tenant par la main
Mgr le Dauphin et Madame, et les assura qu'elle partageait les
sentiments du Roi et les inspirerait à ses enfants.

L'Assemblée s'occupa le même jour de la réunion du comtat d'Avignon à
la France. Elle était résolue depuis longtemps, et elle fut proclamée
avec la même légèreté que les autres décrets de l'Assemblée. On opina
pour la réunion, d'après le soi-disant voeu des Comtadins, voeu
exprimé sous la pression de la terreur inspirée à la plupart des
signataires. Il n'avait de sincère que la signature des brigands
correspondant avec les factieux de l'Assemblée.

L'armée aux ordres de ces derniers, qui se faisait appeler la brave
armée des brigands de Vaucluse et avait à sa tête Jourdan, secondé
d'Antonelle et autres scélérats, faisait trembler le pays. Les scènes
d'horreur qu'ils avaient commises et qu'ils menaçaient de renouveler
forcèrent quarante mille Avignonnais à s'expatrier, pour ne pas
s'exposer à leur fureur. Elle était telle, que l'abbé Mulot, envoyé
comme commissaire de l'Assemblée dans ce malheureux pays, écrivait que
les atrocités qui y avaient été commises étaient au-dessus de tout ce
que l'on en pouvait écrire. Cela ne l'empêcha pourtant pas, ainsi que
Verninac et Lescène des Maisons, ses collègues, de seconder toutes les
manoeuvres employées pour faire demander une réunion qui affligeait
tous ceux qui ne partageaient pas les opinions de ces misérables.

L'abbé Maury accusa la commission d'abus de pouvoir, dévoila leur
conduite à l'égard de ce malheureux pays, et leur reprocha la
protection qu'ils accordaient aux brigands qui le désolaient. On
refusa d'écouter les preuves dont il appuya son accusation et de
prendre aucune information pour s'assurer de la vérité. La réunion fut
décrétée, et l'on pria le Roi de faire traiter avec la cour de Rome
des dédommagements et intérêts qui lui étaient dus.

On s'occupa ensuite du cérémonial à observer pour la réception du
Roi. L'Assemblée décida qu'on le saluerait en arrivant et qu'on
s'assoirait ensuite; qu'il y aurait devant le bureau deux fauteuils
couverts de tapis avec des fleurs de lys, et parfaitement semblables,
l'un pour le Roi, l'autre pour le président. M. Malouet ayant fait
observer que l'on témoignait au Roi bien peu de respect par une
pareille conduite, il lui fut crié: «Mettez-vous à genoux, si vous le
voulez.»

Le côté droit, pour prouver son opposition à l'acceptation d'une
pareille Constitution, se retira avant l'arrivée du Roi, et fit
ensuite une protestation, signée de tous ses membres, contre la
violence faite au Roi et sur l'impossibilité où il était de sacrifier
aucun des droits de la couronne, qui devait être remise à ses
successeurs telle qu'il l'avait reçue de ses aïeux.

Le décret de l'amnistie m'ayant rendu la liberté, je repris mes
fonctions auprès de Mgr le Dauphin et de Madame, et je les suivis le
lendemain à l'Assemblée. Nous allâmes dans une loge préparée pour la
Reine, qui fut forcée, à son grand regret, d'assister à une séance
aussi pénible pour une princesse dont le coeur et l'esprit étaient à
la hauteur de son rang. Ce qui s'y passa n'était pas fait pour adoucir
ses chagrins.

Le Roi prononça, debout et découvert, le serment prescrit par
l'Assemblée; mais, s'apercevant qu'il était seul debout, il s'assit à
côté de Thouret, président de l'Assemblée, et, après avoir achevé la
formule du serment, il lui témoigna le désir le plus vif de
recueillir, comme fruit de la démarche qu'il venait de faire, le
retour de la paix et de la concorde, et qu'elle fût le gage du bonheur
du peuple et de la tranquillité de l'empire.

Thouret, les jambes croisées, les bras appuyés sur ceux de son
fauteuil, pour avoir l'air plus libre, répondit au Roi du ton le plus
insolent, faisant l'éloge de l'Assemblée et de son courage pour la
destruction des abus. Puis il ajouta qu'il n'avait plus rien à désirer
en voyant le Roi couronner le plus solennel des engagements par
l'acceptation de la royauté constitutionnelle, qui lui était déférée
par l'attachement des Français et lui était garantie par cette
immortelle Constitution et par le besoin qu'avait la nation d'une
monarchie héréditaire. Il termina son discours en assurant le Roi que
cette nouvelle régénération donnait aux Français une patrie, à lui,
comme roi, un nouveau titre de grandeur et de gloire, et comme homme,
une nouvelle source de jouissance et de sentiments de bonheur.

Il était difficile de se jouer d'une manière plus insolente et plus
indécente de la majesté royale. La Reine souffrit cruellement en
entendant un pareil discours, et elle sortit de l'Assemblée la mort
dans l'âme, ne prévoyant que trop les malheurs que l'on devait
attendre de pareilles dispositions.

Le Roi, qui se flattait encore de pouvoir, à l'ombre de cette
Constitution et à force de sagesse et d'application, profiter de
toutes les circonstances pour ouvrir enfin les yeux à la nation sur
ses véritables intérêts, déclara à la Reine qu'il allait faire tout ce
qui dépendrait de lui pour faire marcher la Constitution. Il lui
demanda, ainsi qu'à toutes les personnes qui l'entouraient, de
s'interdire toute réflexion sur les démarches que les circonstances
venaient d'exiger de lui; de ne se permettre rien de contradictoire à
la Constitution, et, conformément à un de ses articles, de ne plus
nommer à l'avenir Mgr le Dauphin que du nom de prince royal.

On ordonna un _Te Deum_ et des réjouissances publiques en action de
grâces de l'acceptation de la Constitution. On établit des jeux pour
le peuple dans les places et les carrefours, avec des distributions de
comestibles, et il y eut illumination générale dans tout Paris. Celles
des Tuileries, de la place Louis XV et des Champs-Élysées étaient
superbes. On fit tant d'instances au Roi et à la Reine pour aller voir
cette dernière, que Leurs Majestés ne purent s'y refuser. Elles y
furent en carrosse avec Mgr le Dauphin, Madame, Madame Élisabeth, le
duc de Brissac et moi. On cria souvent: «Vive le Roi!» mais sans cet
élan du coeur qui ne se commande pas, et plusieurs voix crièrent
aussi: «Vive la Fayette!» Il est remarquable qu'il n'y avait aucune
gaieté parmi toute cette multitude, dont la foule se pressait pour
jouir du plaisir de la promenade et de la magnifique illumination des
Champs-Élysées. «Qu'il est triste, me dit la Reine, que quelque chose
d'aussi beau ne laisse dans nos coeurs qu'un sentiment de tristesse et
d'inquiétude!» Elle faisait effort sur elle-même pour parler aux
gardes nationaux qui entouraient sa voiture et dissimuler sa
tristesse. Le jeune prince même, non plus que Madame, ne prirent aucun
plaisir à cette promenade, et semblaient prévoir les malheurs qu'ils
avaient à attendre d'une pareille Constitution.

Les derniers actes de l'Assemblée ne furent pas plus respectueux pour
le Roi que sa conduite précédente. Elle décréta le brisement du sceau
royal portant: _le Roi et la loi_, pour y substituer: _la nation, la
loy et le Roi_. Elle abolit les notaires royaux pour en créer de
nationaux, et elle aurait fait passer les Suisses dans les troupes de
ligne si l'on n'eût eu besoin du consentement des cantons: ce qui
obligea de renvoyer la proposition au ministre des affaires
étrangères, pour lui laisser le temps de faire une convention avec les
Suisses.

Elle condamna ceux qui rappelleraient dans les actes les titres
supprimés, comme anciennement existants, à payer le sixième de la
contribution foncière, les déclarant, en outre, incapables de posséder
aucun emploi civil ou militaire et rayés du tableau civique. Mêmes
peines pour ceux qui conserveraient des livrées, des armes et des
armoiries sur leurs maisons et sur leurs voitures. Seraient destitués
les notaires et officiers civils qui recevraient de pareilles
dénominations et qui auraient prêté leur ministère à établir des
titres de noblesse. On obligea, sous la même peine, les préposés aux
droits d'enregistrement de remettre de pareils actes aux commissaires
du Roi près les tribunaux, pour leur faire porter la peine décrétée
ci-dessus. Dans la colère qui l'emportait, M. Chabroud demanda même
que les nobles que l'on trouverait en contravention de ce décret
fussent mis pendant trois heures au carcan; mais cette demande fut
trouvée si ridicule, qu'elle tomba dans le mépris qu'elle méritait.

M. d'Estournel proposa que l'Ordre de Saint-Louis, auquel on substitua
le nom d'Ordre militaire, fût exempt du serment de catholicité, et
commun aux protestants comme aux catholiques. On se doute bien que la
proposition fut acceptée sans difficulté. Il n'en fut pas de même des
réclamations qu'adressèrent les parents des fondateurs de maisons
pieuses, pour rentrer en possession des biens donnés à titre de
réversion, en cas de destruction. Elles furent rejetées, sous prétexte
que les biens, ayant été donnés en vue d'utilité publique, devaient
rester à la disposition de la nation, sauf à légaliser et à faire
droit aux demandes particulières, d'après les clauses des actes de
fondation.

Comme l'Assemblée ne pensait à rendre aucun compte par recette et par
dépense des fonds dont elle avait ordonné l'emploi, M. Malouet fit la
motion quelle fût tenue d'en rendre compte avant la fin de la session,
pour que l'on sût positivement où avait passé le produit de toutes les
sommes qui avaient été versées entre ses mains. M. de Montesquiou
répondit que ces comptes étaient au comité, et qu'on pouvait les y
aller voir.--«Il faut les preuves à l'appui», répondit M. Malouet. A
ces mots, la rage s'emparant des membres du côté gauche, on l'injuria,
on lui coupa la parole, et l'Assemblée passa à l'ordre du jour.

La déclaration que fit ensuite le même M. Malouet pour confirmer le
refus de son suffrage à une Constitution contraire sur plusieurs
points, non-seulement à son mandat, mais encore aux principes de
l'ordre, de la liberté et du gouvernement monarchique, excita la même
fureur. Le député Lavie, véritable énergumène, après avoir accablé
d'injures les membres du côté droit, finit, dans l'excès de sa colère,
par les appeler brigands, assassins, ajoutant qu'on aurait soin de les
recommander aux provinces. Tout cela se passait au moment où M. de
Lessart, ministre de l'intérieur, apportait à l'Assemblée une
proclamation du Roi, pour inviter à abjurer tout esprit de parti et à
y substituer un esprit de paix et de concorde.

Cependant, l'influence des clubs commençait à inquiéter l'Assemblée.
Elle leur fit défense de s'opposer aux actes émanés des autorités
constituées, de présenter des pétitions et de former des députations
pour assister aux cérémonies publiques, condamnant les contrevenants à
être rayés pour six mois du tableau civique et déclarés incapables des
fonctions publiques. Mais la frayeur qu'ils inspiraient faisait agir
si mollement contre eux, que cette faiblesse les enhardissait à violer
toutes les lois lorsque leur intérêt l'exigeait.

Un huissier, ayant voulu exécuter un décret de prise de corps contre
Danton pendant l'assemblée électorale, après en avoir demandé la
permission à M. Pastoret, président, n'en fut pas moins conduit en
prison par les ordres de ce dernier, effrayé des menaces de Danton,
qui avait une grande influence dans le club des Cordeliers; et ce déni
de justice demeura impuni.

L'Assemblée termina enfin sa session. Le Roi en fit la clôture et y
prononça un discours qui ne respirait que l'amour de son peuple et le
désir de voir la paix et la concorde remplacer les troubles dont la
France était agitée. Il promit d'employer tous les moyens que lui
avait donnés la Constitution, pour en assurer l'observation, engagea
les députés, en retournant dans leurs provinces, à se servir de leur
influence pour faire respecter les lois, en prêchant la soumission aux
autorités constituées. Il les chargea, de plus, d'assurer leurs
concitoyens que le Roi serait toujours le meilleur ami de son peuple.

Thouret répondit à Sa Majesté par l'assurance de l'attachement qu'il
inspirait au peuple, grâce à son acceptation franche et entière de la
Constitution; que l'énergie de ses sentiments ne pourrait que
s'accroître par ses efforts pour le maintien de la Constitution, qui
garantissait également et la royauté et la liberté; que son
acceptation avait porté le découragement au dehors et ranimé la
confiance au dedans, et qu'il pouvait compter sur les soins des
députés pour remplir le voeu exprimé par Sa Majesté.

Le Roi sortit de l'Assemblée au milieu des battements de mains et des
cris de: «Vive le Roi!» accompagné d'une simple députation qui le
conduisit au château. Après sa sortie, Target lut le procès-verbal, et
déclara que la mission de l'Assemblée étant remplie, elle terminait
ses séances.

Avant de quitter la salle, elle reçut encore les hommages de la
municipalité, ayant à sa tête M. Bailly, qui la félicita en son nom et
au sien sur les immortels travaux qu'elle avait accomplis.

M. Pastoret, au nom de la Commune de Paris, renchérit encore sur ces
éloges, la louant sur l'avantage d'avoir établi la plus belle
Constitution de l'univers, et d'avoir effacé les traces du despotisme
par cette immortelle déclaration des droits de l'homme, qui, en
rétablissant l'égalité, avait fait ressortir cette grande vérité: que
toute la force des tyrans était dans la patience des peuples. Il
invita ensuite l'Assemblée législative à s'occuper sérieusement des
finances, dont l'embarras pouvait entraîner la ruine de la Révolution.

Au sortir de la séance, les galeries prodiguèrent leurs
applaudissements à Péthion et à Robespierre, et huèrent plusieurs de
ceux qui avaient été précédemment l'objet de leur admiration.

Le choix des députés de l'Assemblée législative ne pouvait donner au
Roi l'espoir de retirer le fruit de tant de sacrifices, pour procurer
à la France le repos qui lui était si nécessaire. On avait nommé un
grand nombre des plus violents démagogues, tels que Brissot,
Antonelle, l'abbé Mulot, Lacroix, Vergniaud, Guadet, Gensonné,
Grangeneuve, l'abbé Fauchet, Esnard, Hérault de Séchelles, Le Quinço,
Camille Desmoulins, Basire, Merlin, Chabot, Cerotti, Le Cointre de
Versailles, Couthon, Andréis, Guiton de Morveau, Quinette, Cambon,
Dubois de Crancé, Garaud de Coulon, Lacépède, Cuvillier, auteur de
l'insurrection de Brest, etc., etc., lesquels, voulant jouir à leur
tour des mêmes avantages que leurs prédécesseurs, annonçaient le
dessein de réformer ce qu'ils trouvaient encore de trop aristocratique
dans la nouvelle Constitution. Moins touchés des malheurs qu'ils
pouvaient attirer sur leur patrie que de l'espoir de se frayer le
chemin des honneurs et de la fortune, le plus grand nombre d'entre eux
avaient un désir effréné de liberté et d'égalité, et aspiraient à
établir une forme de gouvernement qui approchât tellement de celui
d'une république, que la royauté ne pût se soutenir contre leurs
efforts pour l'anéantir.

Les autres députés de l'Assemblée, tels que Ramond, Vaublanc,
Pastoret, etc., etc., lesquels eussent été membres du côté gauche de
la précédente assemblée, et qui étaient devenus du côté droit de
celle-ci, ne partageaient pas leurs sentiments, mais ils n'étaient pas
de force à résister à leurs attaques. Tout annonçait qu'il se
préparait une nouvelle révolution, qui entraînerait avec elle la ruine
de la monarchie et celle de la Constitution, en établirait une plus
populaire, dont la République serait le fondement.


FIN DU TOME PREMIER.



TABLE DU TOME PREMIER.


CHAPITRE PREMIER.

(1789)

  Séjour à Versailles.--Journées des 5 et 6
  octobre.--Établissement du Roi à Paris.--Continuation
  de la fermentation existant dans cette ville.--Conduite
  du Roi à l'égard des Parlements de Rouen et de
  Metz.--Arrestation de diverses personnes.                           1

CHAPITRE II.

(1790)

  Jour de l'an.--Démarche de la Chambre des vacations
  du Parlement de Bretagne.--Procès de M. de
  Besenval.--Essai pour réunir le côté droit et le
  parti modéré de l'Assemblée.--Démarche du Roi à
  l'Assemblée, le 4 février, et discours de ce
  prince.--Troubles dans les provinces.--Commencement
  d'insurrection parmi les troupes.--Mort de M. de
  Favras.--Décret pour assurer la tranquillité des
  provinces.--Députation des commerçants du
  royaume.--Commencement d'insurrection à
  Saint-Domingue.--Autorité que s'attribuent les
  districts.--L'Assemblée usurpe tous les pouvoirs et
  ne laisse au Roi aucune autorité.--Mort de
  l'empereur Joseph II.--Enquêtes du Châtelet et de la
  Commune sur les journées des 5 et 6 octobre.--Belles
  réponses de la Reine à ce sujet.                                   44

CHAPITRE III.

(1790)

  Première communion de Madame.--Formation de
  plusieurs fédérations dans diverses provinces du
  royaume.--Désordre des  finances.--Vente des biens
  et Constitution civile du clergé.--Suppression de
  tous les tribunaux du royaume.--Dénonciations
  continuelles et protection accordée aux
  dénonciateurs.--Institution des juges.--Troubles
  dans le royaume.--Discussion sur le droit de paix et
  de guerre.--Décret rendu à ce sujet.                               83

CHAPITRE IV.

(1790)

  Continuation des troubles dans le royaume et décret
  rendu à ce sujet.--Liste civile décrétée par
  l'Assemblée.--Voyage de Saint-Cloud.--Suppression de
  la noblesse.--Désorganisation de l'armée.--Troubles
  excités à Avignon pour opérer la réunion du Comtat à
  la France.--Pétitions incendiaires accueillies à
  l'Assemblée.--Protection accordée aux factieux dans
  les diverses provinces du royaume.                                102

CHAPITRE V.

(14 juillet 1790)

LA FÉDÉRATION. 133

CHAPITRE VI.

(1790)

  Arrestations, dénonciations et décrets
  désorganisateurs.--Continuation des mesures pour
  anéantir l'autorité royale.--Des meurtres et des
  désordres dans les diverses parties du royaume.                   152

CHAPITRE VII.

(1790)

  Affaire de Nancy.--Retraite de M. Necker.--Camp
  de  Jalès.--Nouvelle émission d'assignats.                        172

CHAPITRE VIII.

(1790)

  Procédure sur les événements des 5 et 6
  octobre.--Conduite de l'Assemblée à ce
  sujet.--Insubordination de la flotte de
  Brest.--Démission de M. d'Albert de Rioms.--Nouvelle
  dénonciation des ministres.--Démission de M. de la
  Luzerne.--Protestations énergiques des divers
  Parlements contre les atteintes portées à l'autorité
  royale.--Troubles de la Martinique.--Incertitude du
  Roi pour s'éloigner de Paris.--Son retour dans cette
  capitale.--Démission des ministres et leur
  remplacement.--Continuation des troubles.                         187

CHAPITRE IX.

(1791)

  Constitution civile du clergé.--Serment exigé
  à ce sujet.--Refus de la plupart de ses
  membres.--Persécutions qu'il excite.--Remplacement
  des évêques et des curés.--Formation de divers clubs
  tant à Paris que dans les provinces.--Troubles dans
  les provinces du Midi.--Essai d'un club monarchique
  dont les démagogues ne voulurent jamais souffrir
  l'établissement.                                                  215

CHAPITRE X.

(1791)

  Départ de Mesdames. Insurrection provoquée à cette
  occasion.--Nouveaux moyens employés pour échauffer
  le peuple et diminuer le respect dû à la Majesté
  Royale.--Nouvelles suppressions de
  l'Assemblée.--Journée du 28 février.--Mort de
  Mirabeau.                                                         240

CHAPITRE XI.

(1791)

  Décret sur la responsabilité des
  ministres.--Violences exercées contre les
  catholiques.--Arrêté des départements à ce
  sujet.--Insurrection dirigée contre le château pour
  mettre  obstacle au voyage que le Roi voulait faire
  à Saint-Cloud.--Fausses démarches du Roi par le
  conseil de ses ministres.--Insultes faites à ce
  prince.--Éloignement forcé de ses plus fidèles
  serviteurs.--Continuation des mesures violentes de
  l'Assemblée, qui ne garde plus aucune
  mesure.--Rétractation de l'abbé Raynal.--Le Roi
  pense sérieusement à quitter Paris.                               266

CHAPITRE XII.

(21 juin 1791)

  VOYAGE DE VARENNES                                                301

CHAPITRE XIII.

(1791)

  Déclaration demandée au Roi et à la Reine
  relativement au voyage de Varennes.--Les ministres
  obtiennent le désaveu de sa protestation en quittant
  Paris.--Lettre de M. de Bouillé à
  l'Assemblée.--Délibérations des comités relativement
  au Roi et au gouvernement à établir en
  France.--Protestations du côté droit contre les
  actes attentatoires à l'autorité royale.--Moyens
  employés pour échauffer le peuple.--Décret pour
  obliger M. le prince de Condé et les autres émigrés
  à rentrer en France.--Autre décret relatif aux
  personnes qui avaient accompagné le Roi, et
  suspension des fonctions royales jusqu'à
  l'acceptation de la Constitution.--Démarches du roi
  d'Espagne et des autres princes de l'Europe.--Lettre
  de M. de Montmorin aux ambassadeurs et ministres
  dans les différentes cours.--Abolition de tout titre
  et décoration.--Démarches des deux partis pour
  engager le Roi à accepter ou à refuser la
  Constitution.--Lettres des princes pour en appuyer
  le refus.--Le Roi accepte la Constitution et va en
  personne le déclarer à l'Assemblée.--Décrets par
  lesquels elle termine sa session.                                 350


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

Paris. Typographie de E. Plon et Cie, rue Garancière, 8.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Mémoires de Madame la Duchesse de Tourzel - Gouvernante des enfants de France pendant les années 1789 à 1795" ***

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