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Title: Fils d'émigré
Author: Daudet, Ernest, 1837-1921
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Fils d'émigré" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



FILS D'ÉMIGRÉ

PAR

ERNEST DAUDET

NOUVELLE ÉDITION

PARIS


_À ma Fille

MARIE-THÉRÈSE DAUDET

Ce Roman est dédié._



CHAPITRE PREMIER

CE QUI SE PASSAIT À SAINT-BASLEMONT EN 1792


En juin 1792, à la tombée du jour, dans une chambre du château de
Saint-Baslemont, à l'entrée des Vosges, une femme et un enfant sont
agenouillés devant un grand crucifix accroché au mur, entre des
portraits d'ancêtres. Quoique la femme ait dépassé la première jeunesse,
on la devine vieillie par la douleur plus que par l'âge. Ce qui lui
reste de beauté resplendit encore sous ses cheveux blonds, dans l'éclat
de ses yeux, dans la pureté de ses traits, dans la pâleur de son teint.
Habillée d'une robe noire, en laine, sans ornements, toute sa personne,
cependant, trahit tant d'élégance hautaine que ce vêtement de deuil la
pare à l'égal des habits de cour qu'elle est accoutumée à porter. Elle
se nomme la comtesse Louise de Malincourt.

L'enfant est son second fils, Bernard, celui qu'on appelle M. le
chevalier. Il a treize ans à peine. Mais, depuis longtemps, il voit
autour de lui des visages si tristes, il entend exprimer de si vives
alarmes, raconter de si sombres histoires, proférer de si violentes
menaces, que son esprit s'est mûri prématurément, et, qu'enfant par
l'âge, c'est presque un homme par la pensée. Cette précocité se devine à
l'expression inquiète de son regard, à la gravité répandue sur ses
traits, au pli contracté de ses lèvres déshabituées du rire. Il est
mince et brun, son front haut et large sous la perruque poudrée. Son
habit violet, en soie unie, flotte sur les formes de son buste,
élégantes quoique un peu grêles, et plus bas que la boucle d'argent qui
arrête la culotte au-dessous du genou, la jambe se dessine fine et
vigoureuse.

Agenouillé près de sa mère, il s'associe mentalement à la prière qu'elle
récite à haute voix.

--Mon Dieu! dit-elle, daignez protéger et soutenir dans leur infortune
S. M. Louis XVI, sa famille, les princes ses frères et ses neveux. Je
vous implore aussi pour mon mari, pour moi-même, pour mes enfants,
surtout pour l'aîné que le service du roi expose, loin de nous, à
d'innombrables périls.

Dans l'accent de cette ardente supplication se devinent les angoisses de
l'épouse et de la mère. Elles sont cruelles, ces angoisses, cruelles et
justifiées par les événements survenus depuis la Révolution: le 14
juillet 1789, la prise de la Bastille; le 5 octobre de la même année,
l'invasion de Versailles et le retour forcé de la famille royale aux
Tuileries; en 1790, la fête de la Fédération; en 1791, la tentative
avortée de Varennes et l'arrestation du roi fugitif; puis les massacres
dans les rues de Paris, le pillage d'un grand nombre de châteaux, la
fuite précipitée de plusieurs milliers de nobles, l'arrestation de
beaucoup d'autres, l'audace croissante du parti jacobin et de la Commune
de Paris. Avec un tel passé, que ne peut-on craindre de l'avenir? Cet
avenir, la comtesse de Malincourt, à travers son imagination enfiévrée,
le voit troublé, violent et sombre.

Et sa vision n'exagère rien. Ne touche-t-on pas à la journée du 10 août,
durant laquelle sera proclamée la déchéance de Louis XVI, et aux
journées de septembre, effroyable prologue du 21 janvier et des actes
féroces qui suivront? Sans cesse cette vision angoissante la poursuit,
lui montre son mari et son fils aîné payant de leur vie leur dévouement
à la cause royale. Ne recevant, depuis qu'ils sont partis, que de rares
nouvelles, toujours seule avec son fils cadet dans ce grand château où,
quoiqu'elle n'ait jamais fait que du bien aux habitants de
Saint-Baslemont, elle n'ose se croire en sûreté, elle vit écrasée sous
une douleur persistante que les tendres soins de Bernard ne parviennent
pas à alléger.

Quand, la prière achevée, elle se lève et va s'asseoir près de la
croisée ouverte pour respirer un moment l'air apaisant de cette journée
d'été qui finit, des larmes mouillent ses joues.

Bernard s'approche d'elle, se met à ses pieds, les coudes sur ses
genoux, les mains croisées, et lui dit:

--Si vous saviez, mère chérie, combien je suis malheureux quand vous
pleurez, vous ne pleureriez plus!

Ce reproche affectueux; la rend à elle-même. Elle prend à deux mains la
tête de l'enfant, et, l'embrassant passionnément, elle soupire:

--Pardonnez-moi, mon fils. Je voudrais vous offrir toujours un visage
souriant. Mais la poussée de mes pleurs est plus forte que ma volonté.
Je songe aux malheurs publics, aux malheurs privés, aux nôtres...

--Vous disiez cependant, ma mère, qu'il fallait avoir confiance?

--Oh! je l'ai eue, je l'ai eue longtemps. Même lorsque, l'an dernier,
votre frère est parti pour aller rejoindre à Coblentz nos seigneurs les
princes, frères du roi, elle ne m'a pas abandonnée. Mais, depuis, tant
de catastrophes sont survenues, tant de dangers nous menacent!... Si, du
moins, votre père était près de nous...

--Il reviendra, il reviendra bientôt!

--Depuis qu'il est parti, depuis trois mois durant lesquels nous n'avons
reçu ni lettres de lui, ni lettres d'Armand, je me suis souvent leurrée
du même espoir... Mais on se lasse à la fin!

--Moi, je ne me lasse pas, reprend résolument Bernard. Mon père, vous le
savez, a toujours blâmé les émigrés; il a toujours déclaré qu'il ne les
imiterait pas, qu'il resterait à Saint-Baslemont, tout prêt à retourner
à Paris si le roi faisait appel à son dévouement.

--C'est vrai, dit la comtesse. Quand il est parti pour Coblentz, c'est
qu'il voulait voir Armand et mettre un terme à nos inquiétudes. Mais son
dessein était de rentrer au plus vite, de reprendre sa place auprès de
nous.

--Ayez donc du courage, ma mère. Il fera comme il a dit, et, avant peu,
il sera de retour.

--Dieu vous entende, mon fils, et qu'il vous bénisse pour toute la joie
que me cause votre tendre sollicitude!

Mme de Malincourt pose de nouveau ses lèvres sur le front de l'enfant,
et ils restent ainsi, pressés l'un contre l'autre, immobiles et pensifs,
le regard perdu dans le vaste horizon qui se déroule à leurs pieds.

Derrière les Vosges, le soleil décline lentement. À la cime des forêts
dont la masse sombre, mouvante comme la mer, s'éclaire, çà et là, de
couleurs lumineuses qu'y mettent les toitures de quelques villages, il
laisse de longues traînées d'or. Une brise fraîche s'élève, chasse la
chaleur, agite les feuilles d'où tombe la poussière qui s'y est amassée
depuis le matin. Dans le ciel encore embrasé des feux en train de s'y
éteindre, la lune dessine son disque argenté. Tout autour d'elle, de
rares étoiles commencent à piquer de leurs pointes étincelantes la
blancheur du vide. Une brume empourprée flotte sur les pelouses, caresse
les massifs de fleurs, leur dérobe des parfums qu'elle répand ensuite
dans l'ombre grandissante. Du fond des prairies qui séparent le parc
seigneurial de Saint-Baslemont de la forêt de Relanges, elle a grimpé le
long des terrasses étagées qui descendent du château en degrés géants,
tout chargés de végétations arborescentes. Maintenant, elle escalade les
murailles de l'antique demeure, ses lourdes tours, son faîte ardoisé, sa
façade grisâtre, enveloppant comme d'un voile aux tremblantes
transparences sa masse altière dressée en avant du village à l'extrémité
d'un plateau qui domine la plaine. De tous côtés, à perte de vue, dans
l'espace immense compris entre Saint-Baslemont et les coteaux de Darney
qui dominent la Saône, dans les vallées, sur les collines, sous les
feuillages, ce coin de terre où commencent les Vosges respire tant de
paix et de sérénité qu'on ne pourrait croire qu'au delà des régions où
règne ce silence auguste éclate une crise tragique.

Cependant, par toute la France, sous l'action des fanatiques et des
méchants, la terreur s'est répandue. Elle commence, à travers
d'émouvantes péripéties, son oeuvre sanglante. Aux frontières menacées
par la coalition des armées étrangères, la guerre se prépare. Dans les
campagnes, des châteaux incendiés étalent au soleil leurs ruines
fumantes. Dans les villes, persécuteurs et bourreaux marquent la place
où fonctionnera la guillotine, et déjà les victimes futures remplissent
les prisons. Dans la poussière des routes, la trace des fugitifs que
l'on a comptés par milliers depuis trois ans se devine à l'empreinte de
leurs pas non encore effacés. Mais à ces agitations des hommes, la
nature, comme toujours, demeure indifférente sans cesser d'obéir aux
lois immuables qui règlent sa marche, et ce soir-là, comme les autres
soirs, le jour, témoin insensible et complice inconscient des crimes
qu'a éclairés sa lumière, va se perdre dans la nuit.

Brusquement, un coup discret frappé à la porte de la chambre vient
mettre fin à l'étreinte silencieuse de la mère et de l'enfant. Ils se
lèvent tous deux.

--Valleroy! s'écrie Bernard.

Celui qu'il nomme ainsi a trente ans. C'est un homme de haute taille,
très large d'épaules, avec des yeux bruns qui révèlent une intelligence
affinée, des traits à la fois énergiques et doux que couronne une
chevelure épaisse et noire, toute crépue. Dans le château, où il est né,
il remplit les fonctions d'intendant.

--Je viens rendre compte à Mme la comtesse de l'exécution de ses ordres,
dit-il. Je me suis promené cette après-midi par tout le village afin de
m'enquérir de l'état des esprits. Je suis entré dans plusieurs maisons,
j'ai causé avec leurs habitants; dans la rue, j'ai interrogé les
passants, et nulle part je n'ai constaté de défiance. Personne ne se
doute de l'absence de M. le comte. On le croit malade, hors d'état de
sortir, et on m'a parlé de sa santé avec intérêt.

--Puisse cette croyance durer jusqu'au retour de mon mari, répond la
comtesse, et ces braves gens ignorer toujours qu'il est allé à Coblentz!

--En est-il donc parmi eux qui le dénonceraient? demande Bernard.

--Interrogez Valleroy, mon fils.

--La propagande jacobine fait de grands progrès dans nos contrées, dit
Valleroy sans attendre la question de l'enfant; on peut tout craindre.

--Même une trahison de la part de ceux dont mon père a été le
bienfaiteur?

--Peut-être de ceux-là, Monsieur le chevalier, non par méchanceté, mais
par peur, la peur de se compromettre en cachant la vérité. Heureusement,
ils ne la connaissent pas, et, pour cette nuit encore, Mme la comtesse
pourra dormir en repos.

Le langage de Valleroy exprime tant de confiance que Mme de Malincourt
ne peut contenir l'élan de sa gratitude pour l'honnête serviteur qui
s'attache à la rassurer. Elle s'écrie:

--Merci de votre zèle, Valleroy; nous ne perdrons jamais le souvenir des
preuves que vous nous en donnez à toute heure.

--Jamais, répète gravement Bernard en mettant sa main petite et fine
dans la robuste main de Valleroy.

Très ému, ce dernier s'incline et son geste proteste.

--Valleroy appartient à Malincourt, murmure-t-il.

Et c'est tout. Les quelques paroles qu'il vient d'entendre ont
récompensé son dévouement du plus haut prix qu'il ait ambitionné. Il
n'en attend rien de plus. Il est tout heureux d'avoir mérité la
bienveillante parole de ses maîtres. Pendant cet entretien, les
dernières lueurs du jour se sont dissipées; la nuit est venue à grands
coups d'ailes. La comtesse et son fils descendent dans la salle à manger
pour prendre le repas du soir.

C'est une vaste pièce voûtée, qui s'ouvre sur le parc. Jadis, autour de
la table immense, de nombreux convives s'asseyaient gais et bruyants.
Alors, tout brillait, tout étincelait, les lumières, les cristaux
taillés, l'argenterie massive. Maintenant, sombre est la salle, à peine
éclairée par quelques bougies. Les hauts dressoirs sculptés, rangés au
long du mur, restent vides, depuis que la crainte d'un pillage a
contraint le châtelain à mettre en sûreté les trésors qu'ils
contenaient. Sur un bout de la table, deux couverts très simples. Ce
n'est pas un domestique portant la riche livrée des seigneurs de
Saint-Baslemont qui va servir le souper. C'est Valleroy, qui ne croit
pas s'abaisser en se prodiguant pour ses maîtres. Au dedans du château
comme au dehors, l'existence quotidienne se déroule sous une impression
de terreur, qui en a changé les habitudes et éteint l'éclat. Exposé aux
soupçons et à la délation, chacun évite d'attirer l'attention des
espions révolutionnaires.

Maintenant, la mère et l'enfant mangent en hâte; ils ne parlent pas,
comme s'ils redoutaient que, passant par les croisées largement ouvertes
à la brise fraîche du soir, leurs paroles soient entendues au dehors.
Valleroy s'applique à marcher sans bruit, pour ne pas troubler le
silence qui pèse sur les hommes et sur les choses, traversé seulement
par les rumeurs confuses de la nuit, chants d'oiseaux, cris d'insectes,
murmures des forêts, qui montent des profondeurs de la vallée. Tout à
coup, Mme de Malincourt voit son fils devenir très pâle, se lever et
rester debout à sa place, cloué par l'effroi.

--Qu'est-ce donc, Bernard, demande-t-elle.

--Là, là, murmure-t-il en tendant le bras vers l'une des croisées.

La comtesse regarde dans la même direction et ne peut retenir le cri que
la peur pousse à ses lèvres. Dans le cadre de la croisée, une ombre
vient d'apparaître et se découpe immobile sur le fond des futaies
baignées de lumière pâle.

Un peu avant l'heure où, au château de Saint-Baslemont, la comtesse et
son fils se mettent à table, un homme a débouché de la forêt de Relanges
par l'étroit sentier qui, du fond de Bonneval, conduit au village.
Enveloppé, malgré la chaleur, d'un épais manteau à pèlerine, en
grossière étoffe de couleur jaunâtre, le visage dissimulé sous les
larges bords d'un chapeau brun, en feutre, il marche à pas pressés,
enfonçant lourdement, dans la poussière, à chaque enjambée, ses pieds
chaussés de gros souliers poudreux, aux semelles hérissées de têtes de
clous. À quiconque le verrait passer, il suffirait d'observer son allure
pour deviner qu'il ne veut pas être reconnu et qu'à cet effet, il a
attendu la nuit et le moment du repas des habitants de Saint-Baslemont
pour entrer dans le village. Du reste, il ne fait que le traverser. Au
delà de la dernière maison, le chemin monte vers le château. Il le
gravit sans ralentir sa marche jusqu'à ce qu'il ait atteint le mur du
parc. Là, protégé par l'ombre du mur et des arbres, qui s'allonge sur la
route toute blanche sous la lune, il ne peut plus être vu. Il en profite
pour reprendre haleine, se découvrir et essuyer son front baigné de
sueur. Puis, à la faveur de l'obscurité qui le cache et de la clarté du
ciel qui le guide, il s'avance lentement, comme s'il cherchait à
s'orienter. Mais ce n'est pas sa route qu'il cherche, c'est une brèche
dans la muraille, brèche bien connue de lui. Il l'a vite trouvée et
pénètre dans le parc, à travers l'amoncellement des pierres effondrées.
Il marche vers le château, conduit par la lumière qui brille aux
fenêtres du rez-de-chaussée.

Au fur et à mesure qu'il avance, l'intérieur de la salle à manger, le
couvert mis, la comtesse et Bernard assis à table, Valleroy qui les sert
prennent corps et se dessinent avec netteté. Son front s'éclaire; au
fond de son regard passe un sourire. Sans s'inquiéter de savoir s'il ne
sera pas aperçu, il demeure immobile dans le large cadre de la fenêtre
ouverte, cloué sur place par l'émotion poignante qui l'étreint! Mais, de
l'endroit où il est, il voit soudain Bernard se lever, le désigner à la
comtesse et il entend le cri qu'à son aspect pousse celle-ci. Alors, il
n'hésite plus et saute d'un bond dans la salle, en disant:

--Soyez sans crainte; c'est moi, Malincourt.

Trois cris simultanément lui répondent:

--Jacques! Mon cher mari!

--Mon père!

--Monsieur le comte!

Les êtres qu'il adore, desquels, depuis trois mois, il vit séparé, se
précipitent dans ses bras, l'écrasent sous leurs caresses, tandis que
Valleroy ferme les fenêtres et tire les rideaux. Ce n'est, pendant
quelques minutes, qu'ardentes effusions, que n'épuisent ni les baisers,
ni les étreintes, et qui ne laissent aucune place aux paroles.

--Nous ne vous aurions pas reconnu sous cet accoutrement, mon père, dit
enfin Bernard qui, le premier, recouvre le sang-froid.

--C'est bien pour qu'on ne me reconnaisse pas que je l'ai pris, répond
M. de Malincourt.

En même temps, il se débarrasse du manteau qui le couvre, sous lequel il
est vêtu comme un paysan, et le jette à Valleroy, dont les yeux sont
mouillés de larmes de joie.

--En allant à Coblentz, continue le comte, j'ai couru tant de périls
que, instruit par l'expérience, je me suis efforcé de les éviter au
retour. J'y ai réussi, puisque me voilà.

--C'est vrai, vous voilà, Jacques! soupire la comtesse dont les traits
s'illuminent.

--D'abord, je me suis travesti le mieux que j'ai pu. Puis, la frontière
franchie, j'ai fait la route à pied, marchant la nuit, me cachant le
jour, ne m'arrêtant pour manger que dans des maisons isolées, évitant,
en un mot, d'attirer l'attention. Ce matin, au lever du soleil,
j'arrivais aux ruines de Bonneval, bien près de vous, chers aimés; mais,
quelque hâte que j'eusse de vous embrasser, j'ai résisté à la tentation
et attendu la nuit pour venir vous retrouver. Puisqu'on ne m'a pas su
parti, il importait qu'on ne me sût pas revenu. J'espère que mon voyage
est resté ignoré.

--On l'ignore encore, répond la comtesse.

--Je m'en suis assuré aujourd'hui même, ajoute Valleroy.

--Alors, Dieu soit loué! reprend M. de Malincourt.

Et comme il est affamé par une longue route, il se met, sans ajouter un
mot, à la place que vient de quitter son fils et mange avec avidité.
Valleroy lui passe les plats, lui verse à boire, tandis que la comtesse
et Bernard, pressés l'un contre l'autre, ne le quittent pas des yeux,
affaissés sous le poids de leur soudain bonheur, succédant aux larmes
qu'ils répandaient tout à l'heure. Quand elle juge que la faim du cher
voyageur est apaisée, la comtesse lui dit:

--Vous ne nous avez pas parlé d'Armand, mon ami. J'espère que vous
l'avez trouvé sain et sauf?

--Oui, sain et sauf, et, toujours digne de nous. Le comte d'Artois m'a
fait son éloge en ces termes: «Le vicomte de Malincourt connaît son
devoir et sait le remplir.» Tous ceux qui m'ont parlé de lui vantent sa
courtoisie chevaleresque et son courage. Il fait honneur à notre maison.

--Pauvre cher enfant! soupire la comtesse. Quand le reverrons-nous?

--Plus tôt que vous ne pensez, Louise, car, avant peu, vous serez près
de lui.

--Nous quitterions donc Saint-Baslemont?

--Je crois bien qu'il faudra s'y résigner.

--Vous savez, Jacques, que je suis prête à partir avec vous: mais sans
vous, non.

Le comte ne proteste pas contre la ferme résolution que trahissent ces
paroles.

--Nous reparlerons de ce projet tout à l'heure, se contente-t-il de
répondre.

--La situation s'est-elle donc aggravée? demande la comtesse.

--Vous en jugerez quand je vous l'aurai exposée.

Pressée d'entendre les explications auxquelles fait allusion son mari,
mais comprenant qu'il ne les lui donnera que lorsqu'il sera seul avec
elle, la comtesse change le sujet de l'entretien.

--Vos cheveux ont blanchi, mon cher Jacques, dit-elle.

--Oui; c'est le résultat de mon voyage. Encore un peu, et je passerai
pour un vieillard.

--Un vieillard à cinquante-cinq ans! objecte Bernard.

--Qu'importe l'âge, mon fils, si l'on vit plus vite aujourd'hui
qu'autrefois?

L'enfant demeure rêveur. Il voudrait pénétrer la pensée de son père.
Quant à la comtesse, elle examine son mari, cherchant si les émotions et
les fatigues endurées par lui, au cours de l'excursion qu'il vient de
faire comme un fugitif et comme un proscrit, n'ont pas causé dans sa
personne d'autres dommages que ceux qu'elle vient d'y découvrir. Elle
est bientôt rassurée. M. de Malincourt possède toujours au même degré
l'élégance de sa jeunesse, sa taille svelte, sa vigoureuse agilité, son
énergie physique et morale. Mais, obsédée du désir de s'entretenir
librement avec lui, la comtesse dit à son fils:

--L'heure est venue d'aller dormir, Bernard.

--Déjà! quand j'ai à peine vu mon père! s'écrie l'enfant.

--Vous le verrez plus à loisir demain.

Bernard se résigne. Il vient présenter son front aux baisers paternels.

--Rentrez aussi chez vous, Louise, dit alors M. de Malincourt. J'ai
diverses instructions à donner à Valleroy. J'irai vous retrouver
ensuite.

Mme de Malincourt ne se montre pas moins docile que son fils. Le comte
les embrasse tour à tour et les regarde sortir. Puis, quand la porte
s'est fermée sur eux, il se tourne vivement vers Valleroy.

--J'ai besoin de toi, mon camarade, fait-il.

Et comme en lui parlant il tend la main, Valleroy la prend, se courbe
pour y poser ses lèvres, et, se redressant, répond:

--Je suis à vos ordres, Monsieur, aujourd'hui et toujours.

--C'est que je ne sais si je ne vais pas t'envoyer à la mort, mon pauvre
garçon!

--Je tâcherai de vivre pour vous servir. Mais, s'il faut mourir, je
mourrai.

--Toi seul peux accomplir la mission dont je vais te charger, continue
le comte. Demain, tu partiras pour Paris. Je te laisse maître de décider
quelles précautions tu dois prendre pour y arriver sans encombre.

--Monsieur le comte peut s'en fier à moi.

--En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt. Tu y pénétreras
en veillant à n'être vu de personne, si ce n'est du suisse Kelner à qui
j'en ai confié la garde.

--Kelner est un ami. Nous nous comprendrons à demi mot.

--Ecoute-moi bien, maintenant. Tu monteras dans ma chambre. À la tête du
lit se trouve un bénitier; derrière le bénitier, un bouton de cuivre,
dissimulé sous la tenture; Tu presseras ce bouton et tu découvriras une
cachette ménagée dans le mur. Dans cette cachette, il y a un petit
coffre en fer qui contient quatre mille louis. Tu me l'apporteras.

--Entendu, Monsieur, et, sauf incident, dans quinze jours je serai
rentré à Saint-Baslemont.

--Ce n'est pas à Saint-Baslemont qu'il faudra venir me rejoindre.

--Et où donc, Monsieur?

--À Coblentz.

--C'est donc vrai, s'écrie Valleroy, Monsieur le comte songe à émigrer?

--J'y suis résolu. Oh! ne t'étonne pas, Valleroy. Il y a trois mois,
quand je me mettais en route pour l'Allemagne dans l'unique but
d'embrasser mon fils et de rapporter de ses nouvelles à sa mère, si
quelqu'un m'eût attribué le dessein de vivre hors de France, j'aurais
protesté.

--Et vous auriez eu raison, Monsieur. La place des bons Français est en
France. Si tant de gentilshommes n'avaient pas émigré, les bandits dont
nous subissons le joug ne seraient pas victorieux.

--C'est vrai; mais leur victoire est réalisée. Il en résulte qu'il n'y a
plus sûreté dans le royaume pour les familles nobles. Moi-même, qui n'ai
rien à me reprocher, j'ai été averti, en traversant Nancy, que le Comité
révolutionnaire d'Epinal se propose de réclamer mon arrestation.

--Vous, Monsieur, vous! Que vous reproche-t-on?

--Mon nom, ma naissance, ma fortune, mon vieux dévouement au roi, la
présence de mon fils sous l'étendard des princes.

--Alors, vous avez raison; il faut émigrer.

--Nous partirons la nuit prochaine, la comtesse, Bernard et moi. Je me
suis procuré des passeports. Je sais quelle route nous devons suivre
jusqu'à la frontière pour n'être pas inquiétés. Tandis que tu arriveras
à Paris, nous arriverons à Coblentz. C'est là que tu m'apporteras le
trésor dont je viens de te révéler l'existence et que je te confie.
Sois-en le gardien courageux et vigilant, défends-le au prix même de ta
vie, car il ne m'appartient plus; je n'en suis désormais que le
dépositaire. Je l'ai offert aux princes frères du roi.

--Vous leur donnez cent mille livres!

--Il le faut bien, puisque leurs ressources sont épuisées.

--Ils peuvent s'en procurer d'autres, tandis que vous...

--Plus un mot, Valleroy, j'ai promis.

--Mais de quoi vivrez-vous dans l'exil, Monsieur? De quoi vivront Mme la
comtesse et M. le chevalier?

--Dieu y pourvoira, réplique simplement le comte. Pour toi, ne pense
plus maintenant qu'à l'exécution de mes ordres. Va faire tes préparatifs
et te reposer, car il importe que tu te mettes en route demain en même
temps que nous.

--Je partirai demain et Monsieur le comte peut compter sur moi.

C'est dit d'un ton qui, sous l'invincible dévouement de Valleroy,
dissimule mal sa tristesse.

--Tu me désapprouves donc? lui demande M. de Malincourt.

--Vous désapprouver, moi! Je ne l'oserais. Mais, quitter son pays, aller
vivre à l'étranger parmi ceux qui s'arment contre la France, au risque
d'être confondu avec eux... je vous plains, je nous plains.

--Tu ne seras pas obligé d'y rester. Ta mission remplie, tu pourras
revenir ici.

--Non, Monsieur, car ma place est près de vous. Rappelez-vous la vieille
devise de mon père, que lui avait léguée le sien: «Valleroy appartient à
Malincourt!»

--Si ta place est auprès de moi, la mienne est auprès des princes.
Malincourt appartient aux Bourbons.

Sur ces mots décisifs, Valleroy croit l'entretien terminé. Il va se
retirer. Mais le comte le retient.

--Encore un mot, ajoute-t-il. Nous allons courir, l'un et l'autre, de
grands périls, Valleroy, toi, pour mon service, moi pour la cause royale
et aussi pour mettre en sûreté ma femme et mon fils. Je ne sais ce qu'il
adviendra de nous. Mais, quoi qu'il arrive, et si je meurs et si tu me
survis, souviens-toi que je remets à ta garde mon fils Bernard, et que,
à défaut de son frère, tu dois le protéger jusqu'au jour où il sera
devenu un homme.

--Oh! pour cela, Monsieur, la recommandation était inutile. Depuis
qu'ont éclaté les tourmentes qui nous emportent Dieu sait où, je me suis
dit souvent que si M. le chevalier venait à vous perdre, c'est à moi
qu'incomberait la tâche de veiller sur lui. Soyez donc sans crainte, mon
noble seigneur: tant que je vivrai, il sera bien gardé!

Cette promesse sincère et généreuse va au coeur de M. de Malincourt. Il
ouvre les bras. Valleroy se presse contre lui, et, dans cette étreinte,
le maître et le serviteur scellent le solennel engagement que vient de
prendre ce dernier.



CHAPITRE II

SUITE DU PRÉCÉDENT


Tandis que M. de Malincourt s'entretenait avec Valleroy, la comtesse,
rentrée dans son appartement, attendait impatiente. Rassurée sur le sort
de son fils aîné, heureuse du retour de son mari, elle était troublée
cependant par le peu qu'elle savait de ses projets. Elle avait hâte de
les mieux connaître, et surtout d'en connaître les causes. Elle se
disait que si, résolu naguère à ne pas quitter Saint-Baslemont, il avait
changé d'avis et voulait maintenant en partir, c'est qu'il ne s'y
croyait plus en sûreté; elle tremblait pour des jours qui lui étaient
plus chers que les siens.

Afin de tromper son attente, elle présida au coucher de Bernard; elle
fit avec lui la prière du soir et ne s'éloigna que lorsqu'elle le vit
endormi, après l'avoir tendrement embrassé. Alors, elle revint dans sa
chambre. Là, bercée par le silence de la nuit, elle laissa s'en aller
librement sa pensée vers les souvenirs d'un passé lointain. Elle se
revoyait jeune fille, quand, orpheline et unique héritière de l'antique
maison de Saint-Baslemont, elle fut recherchée par le brillant comte de
Malincourt, colonel d'un régiment du roi, l'un des favoris de
Marie-Antoinette, et alors dans tout l'éclat de sa jeunesse. Devenue sa
femme, elle l'adora. Au milieu d'une société sceptique et pervertie, ils
donnèrent, le rare exemple d'une fidélité réciproque, qui n'eut d'égale
que leur félicité successivement accrue par la naissance des deux
enfants devenus la parure et l'orgueil de leur foyer. Elle repassait
tous les incidents de sa vie d'épouse et de mère heureuse, ses succès à
la cour, sa joie lorsque, à sa demande, la reine accorda à M. de
Malincourt un brevet de maréchal de camp, en la nommant elle-même dame
d'honneur. Son existence s'était écoulée ainsi sans nuages jusqu'à la
Révolution. Alors, autour d'elle, tout s'était assombri, tout était
devenu sujet d'angoisses et d'alarmes. Ses amies les plus chères avaient
émigré. Elle-même avait dû s'éloigner de la cour, quitter Paris, se
réfugier avec son mari et ses enfants au château de Saint-Baslemont où
l'attendaient d'autres tristesses. C'est là que, contrainte de se
séparer de son fils aîné, elle avait versé d'amères larmes au spectacle
des tragiques infortunes de la famille royale et de la noblesse de la
France; là qu'elle avait ressenti les angoisses et l'épouvante en voyant
s'accroître et s'étendre de toutes parts la puissance inconnue et
terrible qui emportait aux abîmes la vieille société française. Et,
après avoir jeté un regard doux et attendri sur ce passé mort,
douloureusement impressionnée par le présent qu'elle était en train de
vivre, elle n'osait interroger l'avenir qu'elle n'entrevoyait qu'à
travers un long torrent de sang.

Heureusement, dans le vaste corridor, des pas se firent entendre. Leur
bruit sur les dalles coupa court à sa pénible rêverie. C'était son mari
qui venait la rejoindre. Elle courut à sa rencontre. Sur le seuil de la
porte, brusquement ouverte et vite refermée, elle le reçut dans ses
bras.

--Je vous ai fait attendre, mon amie, dit-il, ne m'en veuillez pas. Les
instructions que j'étais tenu de donner à Valleroy ne souffraient aucun
retard.

Et, sans lui laisser le temps de l'interroger, il lui expliquait
pourquoi il avait décidé d'envoyer Valleroy à Paris.

Elle approuva tout ce qu'il avait résolu, tout ce qu'il disait, et
surtout le don généreux qu'il avait fait aux princes. Il lui exposa
ensuite les motifs pour lesquels il fallait quitter Saint-Baslemont.

--Je me suis convaincu, continua-t-il, que nous n'y sommes plus
protégés. On commence à nous surveiller, à tenir sur notre compte des
propos malveillants. On a parlé de me dénoncer au Comité révolutionnaire
d'Epinal comme entretenant des intelligences avec les émigrés. Si nous
demeurions ici plus longtemps, nous y serions arrêtés.

--Oh! partons, partons, s'écria la comtesse.

--Nous partirons demain à la nuit, répondit-il.

--Où irons-nous, Jacques?

--A Coblentz. C'est là qu'est la place de tout bon gentilhomme.

--Mais pourrons-nous y arriver?

--Je l'espère. Durant le voyage que je viens d'accomplir, j'ai constaté
que, dans les petites communes comme dans les grandes villes, aux
relais, dans les auberges, partout où s'arrêtent les voitures publiques
et les chaises de poste des particuliers, les municipalités, excitées
par des agents venus de Paris, exercent une surveillance rigoureuse. À
chaque arrêt, les voyageurs sont examinés et interrogés par des
individus défiants et soupçonneux, devenus les maîtres du pays, disposés
à voir dans tout inconnu amené devant eux un royaliste déguisé, un
aristocrate, comme ils disent. Tant pis pour celui dont le passeport
n'est pas en règle, dont la mine déplaît ou qui perd le sang-froid en
répondant aux questions qu'on lui adresse. On le retient jusqu'au jour
où le caprice qui l'a fait arrêter lui permet de continuer sa route ou
l'envoie en prison comme suspect.

--Mais, alors, comment ferons-nous pour gagner l'Allemagne? demanda la
comtesse. Et Valleroy, comment fera-t-il pour gagner Paris?

--Oh! je ne m'inquiète pas de Valleroy. Vous connaissez son courage et
sa présence d'esprit. Il est de taille à se dérober aux investigations
dangereuses. Et puis, un homme du peuple allant à Paris et voyageant
seul ne court pas les mêmes dangers qu'un gentilhomme allant vers la
frontière, accompagné d'une femme et d'un enfant. Valleroy saura
conjurer ceux qu'il peut redouter. Pour moi, je devais surtout me mettre
à même d'éviter ceux qui nous attendent.

--Et vous croyez y avoir réussi?

--Jugez-en, ma chère Louise.

À demi-voix, M. de Malincourt, maintenant, confiait à sa femme les
mesures prises pour assurer leur fuite. À une courte distance de
Saint-Baslemont et à l'entrée de la forêt, se creusait entre des
hauteurs boisées un vallon agreste et mystérieux où existait autrefois
un prieuré, le prieuré de Bonneval. De cette antique dépendance de
l'abbaye de Relanges, il ne restait plus qu'une chapelle, au milieu de
ruines croulantes. Ce site pittoresque où l'on ne passait guère, car on
ne pouvait y accéder et on ne pouvait en sortir que par d'étroits
sentiers escarpés et sablonneux, perdus sous les arbres, la comtesse le
connaissait bien; naguère encore, c'était pour elle un but de promenade.
C'est là que, le lendemain. M. de Malincourt devait envoyer, dès le
matin, par un homme sûr, une voiture de ferme, légère, juste assez
grande pour contenir trois personnes et attelée d'un vigoureux cheval.
La nuit venue, les fugitifs quitteraient sans bruit le château pour se
rendre à pied au prieuré, où les attendrait leur modeste équipage. De
Bonneval à la frontière, la route est longue. Mais le comte, qui venait
de la parcourir, savait que sur toute sa longueur elle est côtoyée par
des chemins se déroulant à travers bois et montagnes. En suivant cet
itinéraire et en évitant les lieux habités, on devait arriver sans
encombre au point où sa famille et lui-même seraient hors de danger.
Pour le cas où se présenterait quelque obstacle, il s'était procuré, à
prix d'argent, des passeports au nom d'un fermier suisse habitant aux
environs de Bâle. Un déguisement propre à confirmer la qualité qu'il
avait prise devait compléter ces précautions. La comtesse écoutait avec
avidité et d'un coeur ferme l'exposé de ce plan. En l'écoutant, elle
sentait lui revenir la confiance. Quand s'acheva cette longue veille
consacrée à étudier et à combiner les mesures de salut, elle s'endormit
apaisée, un ardent espoir dans l'âme, l'espoir d'une délivrance
prochaine.

Le lendemain, debout dès l'aube, M. de Malincourt, secondé par Valleroy,
s'occupait des préparatifs de leur départ. Il était convenu que Valleroy
quitterait Saint-Baslemont à la même heure que lui et marcherait toute
la nuit, pour se trouver à Langres dès le matin, au passage du coche qui
faisait la route de Nancy à Paris. En même temps, le comte et sa famille
se dirigeraient vers Bonneval, où les attendrait la voiture qui devait
les conduire à la frontière. Jusqu'au lever du jour, ils pourraient
voyager librement, protégés par l'obscurité de la nuit. Lorsqu'à
Saint-Baslemont on s'apercevrait de leur fuite, ils seraient déjà loin
et hors d'atteinte. Du reste, comme on pouvait compter sur le dévouement
des serviteurs, ils reçurent l'ordre de taire le départ des maîtres
aussi longtemps qu'il leur serait possible d'en garder le secret. Grâce
à tant de multiples précautions, le comte espérait que ses projets
s'exécuteraient sans difficulté.

Ces dispositions arrêtées, il était tenu d'en prendre d'autres non moins
importantes. En quittant la France, il ne se dissimulait pas que,
lorsque son départ serait connu, il deviendrait passible des lois
rigoureuses édictées contre les émigrés, qu'il serait condamné à mort et
sa tête mise à prix, que ses biens seraient confisqués et vendus au
profit de la nation. Ces biens, il ne pouvait les emporter avec lui. Il
en avait donc fait le sacrifice, le sacrifice de ses terres, de son
château, des richesses mobilières que dix générations y avaient
accumulées. Mais il était convaincu que, lorsque, la Révolution finie,
il rentrerait en France, la confiscation arbitraire et la vente illégale
seraient déclarées nulles et que ses propriétés lui seraient rendues. Il
entendait y retrouver alors les objets précieux qu'il était tenu
maintenant de laisser derrière lui, les archives de sa maison, les
portraits des aïeux, les souvenirs de famille, la vieille argenterie,
les diamants de la comtesse. Durant tout le jour, il travailla à
enfermer ces trésors dans des coffres, lesquels furent descendus ensuite
dans les souterrains du château et enterrés, de telle sorte que les
futurs propriétaires de l'antique demeure, qu'ils la démolissent ou la
conservassent, ignoreraient toujours que sous ses murailles était cachée
une fortune dont ses maîtres légitimes seuls connaissaient l'existence.
Cette besogne, commandée par la prudence, s'accomplit sans bruit, sans
qu'aucun témoignage extérieur la dénonçât à ceux qui devaient l'ignorer.
Quand elle fut terminée, M. de Malincourt alla se montrer aux habitants
du village, à l'effet de prévenir leurs soupçons. Il parcourut les rues,
entra dans deux ou trois maisons, s'entretint avec diverses personnes.
Depuis plusieurs semaines, ces braves gens le croyaient malade et
couché. Ils parurent heureux de le revoir, le félicitèrent de sa
guérison, le louèrent de n'avoir pas imité d'autres gentilshommes qui
s'étaient enfuis depuis les troubles, protestèrent de leur dévouement
envers sa famille et envers lui, et lui donnèrent enfin l'assurance
qu'au milieu d'eux il était en sûreté. Par malheur, et comme pour
démentir ces paroles rassurantes, des hommes étrangers au pays
circulaient depuis quelques jours aux environs du château. M. de
Malincourt les vit passer et devina en eux des agents Jacobins venus
d'Epinal pour le surveiller, pour exciter contre lui ses anciens
vassaux. C'en était assez pour justifier ses craintes et fortifier ses
résolutions.

Quand il revint au château, la nuit approchait et avec elle le moment du
départ. Bernard, à qui dès le matin en avait été confié le secret,
guettait le retour de son père, après avoir erré tout le jour dans le
parc, comme s'il eût voulu revoir, avant de s'en éloigner les terrains
fleuris, les avenues ombreuses, les prairies vertes. Quoique la
perspective d'un voyage en pays étranger séduisit son imagination, la
tristesse était dans son coeur, au moment de s'éloigner de ce domaine
enchanté, son berceau, où si longtemps il avait vécu heureux. Mais cette
tristesse, il la dissimulait, et quand son père se pencha sur lui pour
l'embrasser, c'est par une caresse presque joyeuse que Bernard lui
répondit.

--Allez vous préparer, mon fils, dit M. de Malincourt, et venez me
retrouver dans la salle à manger.

Quelques instants après, le père, la mère et l'enfant étaient réunis
autour de la table familiale, silencieux, surpris de se voir sous les
déguisements qu'ils avaient dû prendre en vue de leur voyage. La
comtesse s'était vêtue comme une paysanne. Ses cheveux sans poudre,
serrés sur la tête, disparaissaient sous un bonnet de deuil, tel que le
portaient alors dans les Vosges les femmes du peuple. À la voir ainsi,
personne ne pouvait deviner en elle une grande dame, car seules
l'élégance de sa démarche et la blancheur de ses mains l'auraient trahie
si elle ne s'était appliquée à les dissimuler. M. de Malincourt avait le
costume qu'il portait la veille en arrivant de Coblentz. Quant à
Bernard, il était habillé à l'unisson de ses parents.

Le repas fut rapide et silencieux. L'émotion étreignait les poitrines;
l'angoisse pesait sur les âmes. Si grave était l'aventure qu'on allait
courir! Puis, quand ce fut fini et quand M. de Malincourt eut dit à
haute voix une courte prière, il s'adressa à Valleroy qui venait
d'entrer, prêt aussi à se mettre en route.

--Fais venir nos gens, mon brave, lui ordonna-t-il. Valleroy ouvrit une
porte, et, sur un geste de lui, se présentèrent cinq domestiques, hommes
et femmes, les seuls qui, depuis la Révolution, eussent été gardés au
château. Serviteurs éprouvés, ils se seraient laissés égorger plutôt que
de trahir leurs maîtres, et ceux-ci, qui le savaient, n'avaient pas
voulu partir sans leur dire adieu.

--Il faut nous séparer, mes amis, leur dit avec émotion M. de
Malincourt. Il le faut, car ici votre seigneur et sa famille sont
menacés dans leur liberté et dans leur vie. Nous partons, mais pour peu
de temps, je l'espère, et avec l'espoir de vous être bientôt rendus.

Un sanglot lui répondit. Avant qu'il eût pu reprendre la parole, la
comtesse, Bernard et lui furent entourés par ces obscurs et fidèles amis
de leur maison qui s'inclinaient devant eux, leur baisaient les mains en
les baignant de larmes.

--Mes pauvres chers enfants, murmura la comtesse défaillante,
épargnez-nous!

En ce moment, au dehors, du côté de la cour d'honneur qui précédait le
château, un bruit sourd troubla le silence. On eût dit une marche
pesante sur le sol. M. de Malincourt prêta l'oreille.

--N'entends-tu rien, Valleroy? demanda-t-il.

Valleroy écoutait. À son tour il répondit:

--Je n'entends rien, si ce n'est la brise du soir qui se lève.

--Je me trompais, murmura le comte.

Et il reprit à haute voix:

--Madame a raison, mes amis. Ce n'est pas le moment de nous attendrir,
et je vous supplie de m'écouter avec le calme que nécessitent les
avertissements que je dois vous donner. Je voudrais vous emmener tous
avec moi, mais force m'est d'y renoncer. Nous ne pourrions voyager aussi
nombreux que nous le sommes sans attirer l'attention, et ce serait notre
perte à tous. Je vous laisse donc ici, où votre obscurité vous protège
contre les périls auxquels m'exposent ma naissance et mon rang. Si,
lorsque je serai parti, le château n'est ni confisqué ni vendu, je vous
autorise à y résider. Je souhaite même que vous y demeuriez aussi
longtemps que vous le pourrez et que vous en soyez les gardiens. Si vous
en êtes chassés, ne vous en éloignez pas et conservez fermement l'espoir
d'y rentrer.

--J'y suis né et je veux y mourir, dit le plus âgé des serviteurs.

--Bien, mon brave Chourlot. Ton langage me prouve que je peux compter
sur ton énergie et ta fidélité. Alors, écoute-moi, écoutez-moi tous. En
mon absence, en l'absence de ma femme et de mes enfants, c'est Valleroy
qui commandera sur mes domaines. Mais lorsque, pour me servir, il en
sera loin, c'est toi, Chourlot, qui exerceras à sa place mon autorité.
Tant que tu n'en seras pas empêché, cultive les terres avec l'aide de
tes camarades ici présents; vends les récoltes et partages-en le prix
avec eux.

--Je vous le conserverai, Monseigneur.

--Je m'y oppose, et j'entends que les choses s'exécutent ainsi que je
viens de l'ordonner. De même, si le château est vendu, efforcez-vous de
vous faire engager par les nouveaux propriétaires. Il me sera doux de
savoir que vous continuez à vivre à l'ombre des vieilles tours de
Saint-Baslemont, plus doux encore de vous y retrouver un jour.
Maintenant, mes amis, disons-nous adieu.

Et déjà M. de Malincourt tendait ses mains ouvertes, quand, de nouveau,
se fit entendre un bruit au dehors. Mais, cette fois, c'était une rumeur
grossissante, une rumeur de foule à laquelle on ne pouvait se méprendre.

--Je ne me trompais pas! s'écria le comte.

Il s'élança vers l'une des croisées donnant sur la cour, souleva les
rideaux et regarda. Sous la flamme vacillante et rougeâtre d'une
demi-douzaine de torches, un groupe tumultueux s'était formé, au milieu
duquel on distinguait des uniformes de gardes nationaux, et s'avançait
vers le château.

--Sauvez-vous par le parc, Monsieur, dit vivement Valleroy.

Et il entraîna le comte vers la porte qui s'ouvrait de ce côté, suivi de
Mme de Malincourt et de Bernard. Mais, comme ils y arrivaient, des
crosses de fusils tombèrent avec fracas sur le sable de la terrasse.

--Les bandits ont cerné la maison, fit Valleroy avec un geste de fureur,
et pas une arme pour leur résister!

--Leur résister! objecta le comte. Nous sommes ici quatre hommes
valides, et ils sont cinquante.

--Que faire, alors?

--Nous résigner fièrement et sans peur.

Mais ses yeux s'arrêtèrent sur sa femme et sur son fils, qui s'étaient
rapprochés de lui.

--Emmène-les, ordonna-t-il à Valleroy. Avec eux, on te laissera passer.

À ces mots, qu'elle entendit, Mme de Malincourt s'empara de son bras.

--Je ne vous quitte pas, Jacques, dit-elle; ma place est auprès de vous.

--Vous vous devez à votre fils, Louise.

--Je me dois d'abord à son père; il le sait.

La parole et le geste révélaient tant d'indomptable volonté que le comte
se résigna. Il enveloppa sa femme d'un regard reconnaissant où se
trahissaient sa tendresse ardente pour elle et le désespoir où le jetait
son impuissance à la défendre. Puis ce regard revint vers Bernard, qui,
pressé contre sa mère, portait haut la tête, comme si, dans cette minute
critique, il eût voulu élever sa taille d'enfant à la hauteur d'un
homme.

--Soit, reprit à voix basse M. de Malincourt. Mais que lui du moins soit
sauvé.

Et, s'adressant à Valleroy, il ajouta:

--Souviens-toi de mes recommandations d'hier. Je te le confie. Pars avec
lui.

Bernard eut un cri de révolte.

--Je veux rester avec vous, mon père, avec ma mère; je veux vous suivre
et partager votre sort.

--Et moi, mon fils, j'exige que vous m'obéissiez et que vous vous
éloigniez avec Valleroy.

--Mon père, je vous supplie...

La comtesse l'interrompit d'une voix qu'étranglaient les sanglots.

--Votre père a ordonné, Bernard...

Au même instant, l'enfant se sentit enlevé entre des bras robustes qui
paralysèrent ses mouvements, comme l'ordre de son père et la prière de
sa mère venaient de paralyser sa volonté. Sur son front renversé
tombèrent des larmes et se posèrent des lèvres, tandis qu'à son oreille
arrivait, comme une plainte, l'adieu suprême de ses parents auxquels
l'arrachait Valleroy.

Il était temps. Par les portes de la vaste salle brusquement ouvertes,
des hommes faisaient irruption. Le comte, que cette entrée violente ne
détourna pas de la préoccupation paternelle qui le dominait, vit le
fidèle Valleroy chargé de son précieux fardeau se jeter de côté pour
éviter le choc des arrivants, puis, lorsqu'étant entrés comme un flot
tumultueux, ils eurent dégagé la porte du côté du parc, s'élancer dehors
et disparaître dans la nuit.

--Ma chère femme, supplia-t-il, de manière à n'être entendu que d'elle,
ayez du courage; notre fils est sauvé.

Un éclair de joie traversa le regard de la mère.

--Que Dieu le protège jusqu'au bout! soupira-t-elle. Et, faisant
violence à son effroi, elle redressa son front, défiant les nouveaux
venus, toujours suspendue au bras de son mari. Ils venaient d'entrer au
nombre d'une soixantaine, paysans et gardes nationaux confondus. Les
paysans, M. de Malincourt les connaissait tous. Il n'en était pas un,
parmi eux, auquel, durant les années de mauvaises récoltes ou au cours
des rigoureux hivers, il n'eût tendu la main et porté secours. Quant aux
gardes nationaux, étrangers au pays et venus de loin, tout poudreux
encore de la poussière des routes, il n'avait jamais vu leur visage pas
plus que celui de quelques hommes en haillons et de méchante mine qui
s'étaient glissés dans leurs rangs. Après avoir envahi tumultueusement
la salle par toutes les portes à la fois, la bande s'était massée dans
un coin, tout à coup silencieuse et comme intimidée par le groupe que
formaient le comte, la comtesse et leurs serviteurs.

--Que désirez-vous, Messieurs? demanda avec hauteur M. de Malincourt.
Depuis quand envahit-on les maisons des citoyens patriotes?

--Depuis que ces citoyens soi-disant patriotes conspirent contre le
peuple.

Le personnage qui venait de prononcer ces paroles sortit de la foule.
C'était un homme encore jeune, vêtu d'une carmagnole, coiffé d'un feutre
en pain de sucre que décorait une cocarde rouge, et ceint d'une écharpe
de même couleur. À sa démarche, à son attitude, on le devinait investi
d'une autorité quelconque et chargé de commander aux autres.

--Votre nom, Monsieur! reprit le comte; vos titres, vos qualités?

L'individu se campa non sans arrogance devant le gentilhomme assez
téméraire pour l'interroger.

--Mon nom, dit-il: Joseph Moulette, surnommé Curtius Scoevola; mes titres
et qualités: membre de la municipalité d'Epinal, délégué par
l'accusateur public de cette ville pour procéder à une visite
domiciliaire dans ce château et à ton arrestation, Monsieur le ci-devant
comte.

--On n'arrête que les coupables. De quoi m'accuse-t-on?

--Je ne suis pas chargé de te le dire, citoyen, et tu t'en expliqueras
avec ceux qui m'ont envoyé. Je me figure cependant que, comme la plupart
de tes pareils, tu es prévenu de communication avec les ennemis du
dehors et du dedans et peut-être aussi d'émigration.

--Prévenu d'émigration quand vous me trouvez chez moi, au milieu de ma
famille! s'écria M. de Malincourt. Il y a ici des braves gens qui me
connaissent et m'ont vu depuis de longs mois. Qu'ils disent si j'ai
émigré!

Du regard comme du geste, il semblait prendre à témoin ses anciens
vassaux de la vérité de sa protestation. L'appel qu'il adressait à leurs
souvenirs fut entendu. Il put même croire qu'ils étaient disposés à le
défendre, car plusieurs voix s'élevèrent en sa faveur.

--Tout le monde à Saint-Baslemont peut affirmer que le citoyen n'a pas
émigré, dit l'une d'elles.

--Depuis longtemps il était malade, dans son lit, hors d'état de
voyager, dit une autre.

--Il a toujours été bon et compatissant pour les pauvres gens, ajouta
une troisième.

--On ne peut l'arrêter, reprirent-elles en choeur, et déjà menaçantes.

Mais, d'un signe, Curtius Scoevola ordonna aux gardes nationaux
disséminés dans la foule de se rapprocher de lui, et d'un ton de
commandement il cria:

--Silence, et que nul de vous ne s'avise de résister à la loi, s'il ne
veut tâter de la prison d'Epinal. J'ai ordre d'emmener le citoyen, et
cet ordre je l'exécuterai. Qu'on se le tienne pour dit. Je pourrais
borner là mes explications. Mais je veux bien vous en donner de plus
complètes, ne serait-ce qu'afin de vous montrer jusqu'où peut aller la
perfidie des aristocrates. Celui-ci vous a trompés, braves gens. Alors
qu'on vous faisait croire que la maladie le clouait sur sa couche, il
était à Coblentz. Il peut nier devant vous. Mais niera-t-il encore quand
on le mettra en présence de ceux qui l'ont vu dans cette ville, au café
des _Trois-Couronnes_, assis à la même table que les émigrés et en train
de conspirer avec eux?

L'éloquent Curtius s'arrêta pour reprendre haleine et juger de l'effet
de ses révélations. Cet effet était tel qu'il, le souhaitait. Se voyant
trahi, et répugnant à un mensonge qu'il sentait inutile, devinant à
l'attitude des gens de Saint-Baslemont leur surprise et comme un
commencement d'irritation, M. de Malincourt se taisait.

--Il ne proteste pas, continua Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola; il
n'ose protester, et son silence est un aveu.

--Je suis allé à Coblentz avec l'intention d'en revenir, objecta
simplement le comte, et j'en suis revenu.

--Avec le dessein d'y retourner, car tu allais partir, à preuve ce
déguisement et celui de la citoyenne ton épouse. Depuis quand les riches
seigneurs accoutumés au velours et à la soie revêtent-ils la laine et la
bure, si ce n'est dans de méchants desseins? Tu déclares n'avoir pas
émigré en fait, soit; mais tu as émigré d'intention, et c'est tout
comme. Si j'étais arrivé une heure plus tard, j'aurais trouvé la maison
vide, avoue-le.

--Eh bien! oui, je l'avoue, s'écria fièrement M. de Malincourt; c'est
trop s'abaisser que de mentir. Je fuyais, non seulement pour sauver ma
liberté et ma vie, la vie et la liberté de ma famille, mais encore pour
ne pas rester dans un pays où l'innocence est persécutée et le crime
triomphant.

Joseph Moulette souriait dédaigneusement.

--Vous l'avez entendu, mes amis, dit-il; non content d'avouer, il
blasphème. Pensez-vous encore qu'il n'a pas mérité la rigueur des lois?

Et comme personne ne répondait, il ajouta en s'adressant à M. de
Malincourt:

--Citoyen, en vertu des ordres dont je suis porteur et au nom de la loi,
je t'arrête. Dans deux heures, nous partirons pour Epinal.

À ce moment, Mme de Malincourt intervint.

--J'espère, Monsieur, que vous me permettrez de partir avec lui,
fit-elle.

--C'est que je n'ai pas reçu d'instructions à ton sujet, citoyenne!

--Vous êtes donc libre d'agir à votre gré, et vous ne serez pas assez
cruel pour me séparer de mon mari. S'il est coupable, je ne le suis pas
moins.

--C'est vrai, ce que tu dis là. Eh bien, c'est entendu, je t'arrête
aussi. Si vous avez tous deux quelques dispositions à prendre, je vous
autorise à y consacrer le temps qui vous reste avant le départ. Quant à
moi, je vais opérer une perquisition dans vos papiers.

Il donna un ordre aux gardes nationaux qui l'entouraient, et ceux-ci
firent évacuer la salle, où bientôt le comte et la comtesse se
trouvèrent seuls, gardés à vue, après avoir vu sortir lentement et tête
basse leurs fidèles serviteurs impuissants à les sauver.

--Nous sommes perdus! dit alors M. de Malincourt.

--Qu'importe! répondit sa femme, si jusqu'à la fin on ne nous sépare
pas.

--Mais nos enfants, Louise?

--Dieu veillera sur eux, répondit-elle.

Quelques heures plus tard, deux voitures sortaient du château de
Saint-Baslemont, remis à la garde de la municipalité. Elles emportaient
vers Epinal les prisonniers et leur escorte, tandis que, non loin de là,
au prieuré de Bonneval, se mettait en route, s'en allant vers l'inconnu,
sous la conduite de Valleroy, un enfant qui pleurait.



CHAPITRE III

SUR LE RHIN


Au lever du soleil, un bateau parti de Bâle et chargé de passagers
descendait le Rhin, ses voiles ouvertes, gonflées par la brise. Après
avoir dépassé Mayence, il se trouvait maintenant entre Bingen et
Coblentz. Le matin était radieux. Sous la fraîcheur de l'air, on sentait
pointer la chaleur. Du ciel qui s'embrasait, s'abaissait sur les choses,
en les enveloppant, une lumière éblouissante. Aux bords du fleuve, se
déroulait un paysage magique. C'étaient, tout au ras de la rive, des
bourgs, des vignes, des forêts; au delà, des montagnes boisées, courant
parallèlement au Rhin, portant sur leurs flancs ou à leur sommet des
châteaux féodaux en ruines, et parfois, accroupies à leur pied, les
murailles écroulées de quelque abbaye, percée de fenêtres ogivales qui
encadraient, depuis des siècles, les mêmes coins d'azur. Brusquement, à
de fréquents intervalles, cette splendeur de nature s'éteignait, dans
l'évanouissement des horizons soudain disparus. Au-dessus des berges,
des rochers sombres remplaçaient villages, vignobles et futaies. Ils
surplombaient le fleuve où se reflétait leur paroi glissante et haute,
couronnée de déchiquetures capricieuses, et le bateau, poursuivant sa
route, paraissait s'engager dans un défilé sauvage sans lumière et sans
issue. Mais bientôt le défilé cessait, et de nouveau le soleil caressait
de ses feux la nappe mouvante des eaux s'étalant plus librement dans
leur lit élargi.

Pour admirer la grandiose beauté de ce spectacle et goûter le charme
infini de ce matin d'été, les passagers, depuis qu'avait commencé à
poindre le jour, étaient montés sur le pont, peu à peu. Réunis en
groupes, appuyés sur la balustrade en bois qui bordait le bateau, assis
sur des bancs, des malles, des tas de câbles enroulés, ils causaient
entre eux, en regardant fuir le rivage des deux côtés de l'immense
fleuve au courant rapide, ou en se montrant les grands radeaux formés de
troncs d'arbres fraîchement coupés, reliés entre eux par des cordes et
des clous, et qui s'en allaient, au fil de l'eau, de leur point de
départ à leur point d'arrivée.

Dans ces groupes, toutes, les conditions sociales étaient représentées.
Il y avait des gentilshommes et des grandes dames que désignaient
l'élégance de leurs vêtements et la blancheur de leurs mains; des
paysans aux costumes pittoresques et variés, qui trahissaient pour
quelques-uns une origine étrangère; des soldats de tous grades, aux
uniformes divers, qui n'appartenaient pas tous aux armées de la
Confédération germanique, bien qu'on fût en pays allemand; des prêtres
en habit noir, reconnaissables à leur petit collet, des moines et des
religieuses. Pour la plupart, ils parlaient en français, sans crainte de
trahir leur qualité d'émigrés.

Les émigrés, à cette époque, remplissaient l'Allemagne et surtout les
contrées du Rhin. On ne pouvait guère voyager sans en rencontrer, dans
les villes, sur les routes, aux relais, sur les bateaux, dans les
voitures publiques, dans les auberges. Partout ils révélaient leur
nationalité par la spirituelle gaieté de leurs propos, par leur
courtoisie envers les femmes, par leur générosité s'ils avaient la
bourse pleine, et, si elle était à sec, par les bonnes et aimables
paroles à l'aide desquelles, à défaut d'argent, ils payaient les
services qu'on leur rendait. Les habitants des territoires qu'ils
traversaient s'étaient tellement accoutumés à leur présence qu'ils ne la
remarquaient plus. Leur rassemblement sur ce bateau, ce matin-là,
n'offrait donc qu'une image réduite de ce qui se passait à la même
heure, un peu partout, dans les pays suisses et allemands, où, quoique
étrangers, ils se considéraient comme chez eux.

Il s'en fallait cependant que, dans cette foule nomade, réunie au hasard
des voyages, tous les visages fussent heureux. Même sur ceux où
s'affichait l'insouciance et s'épanouissait le rire, il y avait comme un
reflet de mélancolie, et, tout au fond du regard, une expression
d'inquiétude qui protestait contre la gaieté factice sous laquelle les
plus fiers s'efforçaient de cacher leur peine. Comment en eût-il été
autrement? D'abord exilés volontaires, les émigrés étaient bientôt
devenus des proscrits, par suite des terribles châtiments édictés contre
eux par l'Assemblée nationale de France. Cette patrie d'où ils s'étaient
enfuis, poussés les uns par la peur, les autres par la colère, ils n'y
pouvaient plus rentrer. Tous ou presque tous y avaient laissé des êtres
chers, leurs biens, leur fortune, ce qui fait la douceur du sol natal et
le charme de la vie. Ces trésors perdus, un ciel étranger ne pouvait les
leur rendre; ils étaient condamnés à les pleurer jusqu'au jour où la
patrie se rouvrirait devant eux.

Cette intime et cruelle douleur, aucun des passagers réunis sur le
bateau allant de Bâle à Coblentz ne paraissait la ressentir au même
degré qu'un enfant d'une douzaine d'années, qui affectait de se tenir à
l'écart, à l'arrière du bateau, adossé au cabestan, d'où, les yeux fixés
devant lui, il semblait suivre, dans le vide, une vision attristante.
Son costume était celui d'une condition modeste. Mais la finesse de ses
traits, la fierté de son regard, la grâce de sa personne révélaient si
clairement la race et la haute éducation, que ses modestes habits en
drap noir, où ne se voyaient ni soie, ni broderies, ni dentelles, ni
rien de ce qui relevait alors la toilette des nobles, avaient l'air d'un
déguisement. À quelque distance de lui, un homme, qu'à sa tenue on
pouvait prendre également pour un artisan aisé ou pour un bourgeois de
petite ville, ne le perdait pas de vue, tout en respectant son isolement
et son silence. À les voir tous deux ainsi, il n'aurait pas fallu une
longue observation pour deviner que le plus jeune avait le droit de
commander au plus âgé, mais que le plus âgé n'était là que pour veiller
sur le plus jeune et le protéger.

Depuis déjà longtemps ils gardaient l'un et l'autre la même attitude,
lorsque, tout à coup, l'enfant sortit de sa rêverie, et se tournant vers
son compagnon:

--Quand arriverons-nous à Coblentz, Valleroy? demanda-t-il.

Tout en se rapprochant, Valleroy répondit:

--Dans la soirée, Monsieur le chevalier.

--Encore douze heures, soupira Bernard; que c'est long!

--Et ce sera bien plus long encore si vous ne vous armez de résignation
et de courage, Monsieur le chevalier; si vous vous obstinez dans votre
tristesse, au lieu de vous distraire!

--Me distraire! Est-il donc possible de ne pas songer à mes malheureux
parents? Me distraire! Quand ils sont emprisonnés, séparés de leurs
enfants, privés de toute consolation!

--Il faut se dire que leur captivité ne durera pas.

--Qu'en sais-tu, Valleroy?

--Il n'est pas d'usage qu'on retienne des innocents sous les verrous.

--Ah! Valleroy, pourquoi m'as-tu emporté? Pourquoi ne m'avoir pas laissé
avec eux?

--Parce que j'avais reçu de M. le comte l'ordre de vous sauver.
D'ailleurs, même sans ordre, j'aurais agi de même. Nous serions bien
avancés si vous étiez en prison! Cela n'eût fait que rendre moins aisée
la délivrance de ceux sur qui vous vous hâtez trop de pleurer.

--Tu espères donc les délivrer?

--Oui, certes, je l'espère. Je n'ai cessé d'y penser depuis que nous
sommes partis de Saint-Baslemont, Durant l'affreuse nuit témoin de notre
fuite, dans la petite voiture qui nous emportait à travers bois, tandis
que vous versiez des larmes, moi j'arrêtais les grandes lignes de mon
plan. Pendant les quelques heures que nous avons passées à Bâle à
attendre le bateau, j'y travaillais encore; j'y ai travaillé depuis, et
maintenant je le tiens.

--Parle, parle, mon bon Valleroy, supplia Bernard en entraînant son
compagnon plus loin des groupes que formaient les passagers. Confie-le
moi, ton plan.

--Oh! il est bien simple. Quand je vous aurai remis à votre frère, à M.
le vicomte Armand, je reviendrai sur mes pas; je referai seul le trajet
que je fais en ce moment avec vous, et j'irai à Epinal. Là, j'ai des
amis, des amis résolus, dévoués, à l'aide desquels je délivrerai M. le
comte et Mme la comtesse.

--Comptes-tu forcer les portes de leur prison?

--Je compte acheter leurs geôliers.

--Et tu crois... As-tu de l'argent, seulement?

--Mes économies d'abord, que je portais sur moi quand le malheur est
arrivé, puisque, par l'ordre de M. le comte, je me disposais à partir
pour Paris.

--Et si tes économies ne suffisent pas?...

--Elles suffiront. Les services des gredins à qui j'aurai affaire ne
coûtent pas cher. D'ailleurs, à Epinal on me connaît, j'ai du crédit,
et, au besoin, je trouverai à emprunter.

--Mais je ne veux pas que tu y sois du tien...

--Le mien est le vôtre, Monsieur le chevalier. Vous me rembourserez plus
tard, si tel est votre bon plaisir.

Bernard prit la main de Valleroy et dit:

--Pourrons-nous reconnaître jamais ce que tu fais pour nous?

--Vous ne me devez rien, Monsieur le chevalier. M. le comte a été mon
bienfaiteur, et jamais je ne m'acquitterai envers lui. Et puis, vous le
savez, Valleroy appartient à Malincourt.

--Oui, s'écria Bernard, mais si, grâce à toi, mes parents sont sauvés,
c'est Malincourt qui appartiendra à Valleroy.

Pendant leur entretien, le soleil qui, tout à l'heure, était encore à
son lever, avait poursuivi sa course dans le ciel. Après être sorti de
derrière les montagnes qui fermaient l'horizon du côté de l'Orient, il
planait maintenant tout en haut du vide immense que ses rayons
chauffaient et éclairaient de leurs pointes de feu, en fouillant
profondément le paysage. Sous sa lumière vibrante, le vert des arbres et
le bleu des eaux étincelaient, chargés de paillettes d'or, que les
forêts du rivage envoyaient au fleuve et que le fleuve leur renvoyait.
Elles flottaient de toutes parts, ces paillettes lumineuses; elles
s'accrochaient aux arbres, se laissaient charrier par les ondes,
donnaient aux rochers nus, noyés dans leurs feux, l'aspect de gisements
aurifères.

Sur le pont du bateau, on avait tendu des tentes sous lesquelles les
passagers cherchaient un abri contre la chaleur. Tous jouissaient de
cette matinée vivifiante et saine, si propre à rendre courage et
sérénité aux âmes énervées par l'excès des infortunes subies déjà ou
redoutées pour un avenir prochain. Les tristesses que la nuit amasse
autour des malheureux, en vagues rêves ou en réflexions poignantes, se
dissipaient, cédant la place pour quelques heures aux espérances qui
soutiennent et consolent, sans lesquelles l'homme serait écrasé sous le
poids de ses maux. Bernard lui-même, malgré de légitimes motifs
d'angoisses, se sentait allégé, voyait l'avenir moins sombre, revenait à
la gaieté de son âge. Oh! le puissant magicien, l'admirable guérisseur
de plaies que le divin soleil!

--Ne voulez-vous pas déjeuner, Monsieur le chevalier? demanda Valleroy.

--Pourrons-nous nous procurer des vivres sur ce bateau? objecta
l'enfant.

--Oui, à prix d'argent, un prix très haut sans doute. Mais, grâce à mes
précautions, je suis en état de vous servir un repas à peu près
convenable.

--Auquel je ne goûterai que si tu en prends ta part, assis à mon côté.

--Je n'oserai jamais, Monsieur le chevalier. Je n'oublie pas que vous
êtes mon seigneur et que je ne suis ici que pour vous servir.

--Que parles-tu de me servir, Valleroy, quand mon père m'a confié à toi
comme à un protecteur? Il n'y a plus ici ni serviteur, ni maître, mais
seulement des amis, entre qui tout doit être commun.

Ce fut dit d'un accent de résolution et de crânerie qui ne permettait ni
protestation ni résistance. Valleroy se résigna, sans mot dire, et
s'éloigna docilement après avoir enveloppé Bernard d'un regard chargé
d'admiration et de sollicitude, qui signifiait que, pour l'enfant remis
à sa garde, il était prêt à se faire hacher en morceaux. Après avoir
disparu la durée de quelques minutes, il revint. Il portait d'une main
une sacoche en cuir, de l'autre, une vieille caisse vide. Il jeta le
tout sur le plancher en disant:

--Voici la table et voici de quoi la garnir.

En un tour de main, le couvert fut dressé, une serviette blanche sur la
caisse, et, sur la serviette, un poulet froid, un pâté à la croûte
luisante, des cerises et une bouteille de vin du Rhin qui, sous le
soleil, semblait contenir un flot de rubis.

--D'où vient tout cela? demanda Bernard surpris.

--De chez un traiteur de Mayence, Monsieur le chevalier. C'est moins
brillant qu'au château de Malincourt, mais vous jugerez que c'est aussi
bon.

Les sièges manquaient. À l'exemple de Valleroy, Bernard en improvisa un
à l'aide d'un tas de cordes et, une fois installé, se mit à manger de
grand appétit. Autour d'eux, beaucoup de passagers en faisaient autant.
Des victuailles apparaissaient de toutes parts. Chacun s'était arrangé à
qui mieux mieux, étalant son repas, qui sur ses genoux, qui sur un banc,
qui sur un panier. Les menus, par exemple, étaient loin de se valoir;
tandis que, pour les uns, ils se composaient de mets choisis, poissons
bouillis ou viandes froides, ils se réduisaient pour d'autres à un
morceau de pain bis sur lequel, très humbles, ils mordaient à la
dérobée, en regardant le paysage, comme honteux d'être contraints de se
nourrir pauvrement et comme si la nature radieuse, qui déroulait ses
splendeurs sous leurs yeux, eût insulté à leur misère.

À ce moment, l'attention de Bernard fut soudain captivée par
l'apparition d'une enfant qui venait de se montrer sur la plus haute
marche de l'escalier conduisant dans l'intérieur du bateau. Huit ans à
peine, des cheveux noirs épars sur les épaules qu'ils caressaient de
leurs boucles soyeuses, des yeux larges et rieurs illuminant le visage
d'une blancheur éclatante, une fossette à la joue droite, cette fillette
vêtue de blanc était, des pieds à la tête, dans ses traits, ses
mouvements, sa démarche, d'une grâce invraisemblable, d'une beauté de
rêve. Timide et hardie à la fois, elle circulait à travers les groupes,
avec l'attitude envieuse et gourmande d'un jeune chien qui rôde autour
d'une table avec l'espoir qu'il en tombera quelque rogaton.

D'où venait-elle, l'adorable enfant? Comment se trouvait-elle là toute
seule, ayant l'air de mendier sa nourriture? Qui était-elle? Oh! ce
n'était pas difficile à deviner. Une petite Française, probablement une
fille d'émigré...

--Peut-être est-elle comme moi, séparée de ses parents, pensa Bernard.

Sous l'empire d'un sentiment qu'il éprouvait pour la première fois, fait
de commisération soudaine et d'involontaire attrait, son coeur allait
d'un bond vers la mignonne créature dans laquelle il devinait une
compagne d'infortune, et que le hasard de sa promenade conduisait vers
lui et vers Valleroy. A trois pas d'eux, elle s'arrêta, l'oeil sur les
cerises, dont la blancheur de la nappe avivait la couleur vermeille.

--Viens, petite! lui cria Bernard.

Elle obéit avec lenteur, un doigt sur ses lèvres, dévorant les fruits de
son regard candide. Alors, il lui dit:

--Veux-tu déjeuner avec moi?

Comme elle ne répondait pas, Valleroy ajouta:

--Puisque M. le chevalier vous invite, acceptez, ma mignonne.

Elle hésitait encore. Mais Bernard tendit la main, attira l'enfant,
l'obligea à s'asseoir sur ses genoux, et, lui donnant une aile du poulet
déjà dépecée, il reprit:

--Mange donc, ma petite amie, et si tu as soif, bois.

Il lui offrait son verre. Elle y trempa ses lèvres et, sans se faire
prier davantage, mordit à belles dents sur le morceau de viande qu'elle
tenait au bout de ses doigts. Mais une voix grondeuse se fit entendre:

--N'as-tu pas de honte, Nina? Est-il convenable qu'une demoiselle de
bonne maison s'attable avec des inconnus? Remercie ces messieurs et
viens près de moi.

À ces mots, Bernard releva la tête pour voir la personne qui venait de
parler. C'était une jeune femme, grande, mince et blonde, avec des yeux
très doux, coiffée d'un chapeau de paille à larges bords, vêtue d'une
robe en soie couleur feuille morte, jadis élégante, mais maintenant usée
aux coutures et toute fripée. Surprise et mécontente de la hardiesse de
l'enfant, elle la rappelait du geste et de la voix, avec des airs de
colère qui n'étaient qu'en surface et ne l'empêchèrent pas de sourire,
quand elle vit l'embarras de Nina partagée entre la nécessité d'obéir et
le regret de quitter si vite le festin devant lequel elle venait de
s'asseoir. Bernard s'était levé, et s'avançant vers l'inconnue:


--Ne la grondez pas, madame: la pauvre petite avait refusé d'abord.
C'est moi qui l'ai obligée à accepter.

--Alors, Monsieur, agréez mes remerciements.

--Je ne les accepterai, Madame, que si vous permettez à votre fille de
rester avec nous et si vous vous joignez à elle pour partager notre
repas.

Et relevant fièrement la tête, il ajouta, à demi-voix:

--On me nomme le chevalier Bernard de Malincourt.

L'inconnue s'inclina; puis montrant Nina, qui, sûre de son consentement,
recommençait à manger:

--Je ne suis pas sa mère, dit-elle, mais, malgré l'apparente humilité de
sa condition, elle est fille de gentilhomme. Son père était le baron
d'Aubeterre, il commandait une compagnie dans le Royal-Allemand,
régiment du prince de Lambesc. Il est mort, le 12 juillet 1789, pour le
service du roi.

--Et sa mère? demanda Valleroy.

--Morte aussi, un an après, à Bruxelles, où elle avait émigré. Elle n'a
pu résister à sa douleur.

--Si jeune et déjà si malheureuse! murmura Valleroy en couvrant
l'orpheline d'un regard de commisération.

--Oui, et bien digne de pitié, continua l'inconnue, car, malgré mes
efforts pour lui faire un sort meilleur, je n'ai pu que l'associer à ma
misère. Sans vous, Messieurs, la pauvre chérie eût été réduite à
déjeuner comme moi d'un morceau de pain... Je ne sais comment vous
exprimer ma reconnaissance.

--C'est bien simple, répliqua Valleroy avec enjouement; mettez-vous là,
Madame, et suivez l'exemple de Nina.

Elle résistait encore, malgré la pressante invitation de Valleroy, que
charmaient sa réserve, sa discrétion et sa grâce. Mais Nina, qui n'avait
encore rien dit, joignit sa prière» à celle de ses nouveaux amis:

--Fais comme moi, tante Isabelle; cela vaudra mieux que de manger ton
pain tout sec. N'est-ce pas, Monsieur le chevalier, que tu veux bien?
ajouta-t-elle en s'adressant à Bernard.

--Je le veux, à condition que tu m'embrasseras.

Un rire clair et perlé lui répondit. Agitant au bout de ses doigts l'os
de poulet qu'elle ne voulait pas lâcher bien qu'il ne restât plus de
viande autour, Nina éleva ses lèvres à la hauteur des joues de Bernard
et l'embrassa en disant:

--Tu es bien gentil, Monsieur le chevalier, et je t'aime de tout mon
coeur.

--Maintenant qu'elle a payé, mettez-vous à table, Madame, reprit
Bernard.

--J'accepte puisque vous le voulez, répondit tante Isabelle souriante,
et aussi parce que j'ai grand'faim.

Valleroy, très empressé, l'obligea à s'asseoir sur le rouleau de cordes
dont il s'était fait un siège et lui-même resta debout, heureux de la
servir, en la regardant. Pendant quelques instants, tante Isabelle
mangea en silence. Puis quand sa faim fut rassasiée, elle dit:

--Je vous ai fait connaître qui était cette enfant. Je dois vous avouer
mon nom et ma profession. On me nomme Isabelle Lebrun et je suis
comédienne.

--Vous jouez la comédie? demanda Bernard, dont la curiosité brusquement
s'éveillait.

--Et aussi la tragédie, tout comme la mère de Nina, qui faisait partie
de la troupe des comédiens du roi quand le baron d'Aubeterre l'épousa. À
cette époque, je ne l'avais jamais vue; je ne savais rien d'elle que son
nom, qui était célèbre, car elle s'appelait Mme Dangeau.

--La grande tragédienne? reprit Bernard. Mais je la connaissais; ta
maman, ajouta-t-il en embrassant Nina. Elle est venue une fois à l'hôtel
de Malincourt, un soir de fête, il y a quelques années. Elle a récité
des vers. J'étais tout petit, mais je m'en souviens.

--Puisque, vous l'avez connue, continua tante Isabelle, je ne vous
parlerai ni de son talent ni de sa beauté. En épousant M. d'Aubeterre,
elle avait quitté le théâtre et s'était fait oublier. Mais lorsque,
après la mort de son mari, elle eut émigré, se trouvant à Bruxelles,
dénuée de ressources, l'idée lui vint d'utiliser ses talents. Une troupe
de comédiens français, dont je faisais partie, donnait des
représentations dans cette ville. Elle alla leur offrir ses services,
qui furent acceptés avec joie, comme bien vous pensez. Jusqu'à son
arrivée, nous avions végété, tant étaient peu nombreux les spectateurs
que nous attirions. Mais quand on sut que la célèbre Dangeau nous
apportait son concours, ils affluèrent, et ce fut pour elle, pendant une
année, sur toutes les grandes scènes de Flandre et des Pays-Bas, une
suite de triomphes. C'est ainsi que j'eus l'honneur non seulement de
paraître sur les planches à côté de la Dangeau, mais encore de recevoir
ses conseils et de conquérir son amitié. Et cela vous explique comment
sa fille se trouve aujourd'hui entre mes mains. En mourant, elle me l'a
confiée.

Valleroy avait écouté ce récit avec une attention émue et attendrie.

--Et maintenant, comment vivez-vous? fit-il.

--De ma profession, quand je trouve à l'exercer. Je parcours les villes
de Suisse et d'Allemagne où se trouvent des Français. S'il y a des
comédiens donnant des représentations, je tâche de me faire admettre
parmi eux. Malheureusement, ces occasions sont rares, d'autant plus
rares que plusieurs dames de l'aristocratie, obligées de gagner leur
vie, se sont résignées à monter sur les planches et y tiennent les mêmes
emplois que moi. Alors, je vais réciter des vers dans les cafés, dans
les auberges, sur les bateaux, partout où il y a des rassemblements. La
petite est intelligente; je l'ai dressée à me donner la réplique. Elle
s'en acquitte gentiment. Puis elle fait la quête parmi les auditeurs.
Quelquefois, elle recueille beaucoup, d'autres fois, très peu. Comment
nous vivons? Au hasard des chemins, comme les hirondelles.

--Vous étiez digne d'une existence meilleure, remarqua Valleroy.

--Aussi, suis-je horriblement lasse de celle que je mène, et si ce
n'était cette enfant à laquelle je me suis dévouée...

Elle n'acheva pas et demeura rêveuse, tandis que Bernard, pressant plus
étroitement contre lui la petite Nina qui s'endormait entre ses bras,
interrogeait Valleroy d'un air inquiet comme s'il craignait de
comprendre le langage de tante Isabelle.

--Si ce n'était cette enfant, que feriez-vous? s'écria Valleroy, tout à
coup anxieux.

Elle regarda le ciel bleu, puis les eaux aux vagues étincelantes, et
murmura:

--La mort, c'est la délivrance.

--La mort! À votre âge! Quelle impiété! Il faut vivre, tante Isabelle,
surtout maintenant que vous avez des amis...

Valleroy parlait avec véhémence, comme inspiré par une ardente
sollicitude. Mais tante Isabelle, un peu surprise, ne comprit pas ce que
signifiait ce langage. Elle ne devait le comprendre que bien des années
après. Elle y puisa cependant assez de confiance et de courage pour
répondre, résignée, au cri de Valleroy:

--Vous avez raison, Monsieur; il faut vivre pour la petite, et je
vivrai. Après tout, la vie n'est pas toujours inclémente. Elle est comme
la nature, qui nous donne, après les jours d'orage, des jours de soleil.
Aujourd'hui est un bon jour puisqu'il nous apporte la sympathie de coeurs
généreux et bons.

Le repas était terminé. Valleroy en serra les restes dans la sacoche,
jeta les débris par-dessus bord. Puis il se rapprocha de tante Isabelle
pour continuer l'entretien commencé, tandis que Bernard, toujours assis
à la même place, demeurait immobile, afin de ne pas réveiller Nina,
endormie sur ses genoux.

Autour d'eux, le pont du bateau, tout à l'heure vivant, bruyant, animé
comme une place publique ou une salle de restaurant, avait pris une
physionomie de somnolence. La chaleur battait son plein. Le soleil de
midi incendiait l'onde calme et unie, les forêts du rivage, les toitures
des maisons, les rochers géants qui dressaient au-dessus d'elles leurs
cimes altières, couronnées de ruines. La brise du matin ayant cessé, les
voiles pendaient dégonflées, piteusement plates, aux mâts qui craquaient
dans l'air brûlant et alourdi. Sous la tente, quelques passagers
faisaient la sieste; d'autres lisaient qui des lettres, qui des
gazettes. Ceux qui causaient entre eux parlaient à demi-voix comme s'ils
eussent subi les effets de l'engourdissement qui pesait sur le paysage
et sur les eaux.

Bernard, à l'exemple de Nina, s'était assoupi, et c'était un groupe
exquis qu'ils formaient tous deux, lui assis sur le plancher, adossé au
cabestan, protégeant de ses bras d'enfant, ainsi qu'un trésor précieux,
l'autre enfant qui dormait la tête sur son épaule, mêlant ses cheveux
aux siens. Comme si le souci de la petite créature laissée sans sa garde
l'eût empêché de s'endormir, de temps en temps, il ouvrait les yeux.
Mais il regardait sans voir et, presque aussitôt, ses paupières
appesanties se refermaient. Tout en poursuivant sa causerie avec tante
Isabelle, Valleroy ne le perdait pas de vue.

--M. le chevalier s'est endormi, dit-il, au bout de quelques instants.
Le pauvre enfant tombait de sommeil. Il a passé la nuit dernière à
pleurer.

--C'est comme Nina, répondit tante Isabelle. Elle avait des rêves
affreux et ne cessait de m'appeler, bien que je l'eusse couchée près de
moi sur un banc de l'entrepont.

--Les chères créatures auront connu bien jeunes de dures épreuves,
observa Valleroy.

--Et cependant, que n'eussions-nous donné pour les leur épargner!

--Vous aimez tendrement cette petite Nina, tante Isabelle?

--Autant que vous aimez votre maître, Monsieur Valleroy.

Ils se regardèrent. À leur insu, l'identité de leurs sentiments
rapprochait leurs coeurs, formait entre eux un lien plus fort.

--Nous avons tous deux ici-bas une tâche égale, reprit Valleroy, un
enfant à protéger et à élever.

--Oui, mais celui qu'on vous a confié aura une destinée meilleure que
celui dont j'ai la garde.

--Qu'en sait-on? Les parents de M. le chevalier sont en prison, réservés
peut-être à quelque mort affreuse.

--S'il a le malheur de les perdre, il aura du moins leur fortune pour
assurer son existence, son frère pour l'élever; enfin, à défaut de
fortune, à défaut de son frère, il peut compter sur vous.

--Je ne suis qu'un homme, moi; je ne saurais lui tenir lieu de mère si
jamais il devenait orphelin; si j'étais chargé de le préparer aux
devoirs de la vie, je voudrais une compagne comme vous pour m'aider à
remplir ma tâche. Elle serait une mère pour M. le chevalier; je serais
un père pour Nina.

--Vous me jugez avec trop de bienveillance.

--C'est mon coeur qui vous juge, et il ne se trompe pas.

Ils restèrent silencieux, accoudés à la balustrade. Tout à coup, tante
Isabelle toucha le bras de Valleroy.

--Connaissez-vous cet homme qui rôde autour de nos enfants?

--Quel homme?

--Ce vieux à longs cheveux blancs.

--Oui, un drôle de particulier et d'allure étrange. Que leur veut-il?
Pourquoi les regarde-t-il ainsi? C'est un personnage à surveiller. On
rencontre tant de coquins en voyage!

L'individu qui attirait ainsi l'attention de Valleroy et de tante
Isabelle ne méritait pas, cependant, à le juger du moins sur les
apparences, la sévère appréciation dont il venait d'être l'objet. Son
regard doux et clair respirait la bonté et sous les cheveux blancs qui
sentaient de son chapeau en feutre, à larges bords, et couvraient ses
épaules de leurs boucles en désordre, il avait une physionomie tout à
fait vénérable. Par malheur pour lui, l'excentricité de son accoutrement
ne prévenait pas en sa faveur. Il portait un vieux pourpoint en velours
noir, serré à la taille par une ceinture de cuir, des culottes
bouffantes également en velours, des bas de soie et des souliers ornés
sur le coup-de-pied de rosettes bouffantes. Comme le fit remarquer tante
Isabelle, on eût dit un personnage de Van Dyck, et, ce qui complétait
l'illusion, c'était une barbe grise, taillée en pointe, et des
moustaches dont les bouts effilés se relevaient menaçants au coin des
lèvres, accusant les rides de la peau jaunie comme un vieux parchemin.

--Ce n'est pas un coquin, fit-elle en souriant.

--Un fou, alors?

--Plutôt un artiste, je suppose.

Comme pour justifier cette opinion, le personnage s'arrêta brusquement
en face des enfants endormis, tira de la poche de son pourpoint un album
auquel attenait un crayon et se mit à croquer rapidement les deux petits
dormeurs.

--Que vous disais-je? continua tante Isabelle. C'est un peintre.

Mais, à ce moment, Bernard se réveillait et tournait la tête, cherchant
des yeux Valleroy.

--Ne bougez pas, mon jeune seigneur, lui cria l'artiste avec un rude
accent tudesque; je n'en ai pas pour longtemps.

D'abord surpris et craintif, mais vite rassuré en apercevant à quelques
pas de lui tante Isabelle et Valleroy, Bernard ne remua plus. Ce fut,
d'ailleurs, terminé en dix minutes et le peintre ferma gravement l'album
en disant:

--Ce n'est qu'un souvenir que j'utiliserai dans mon prochain tableau,
mais dont, moi, Venceslas Reybach de Coblentz, peintre breveté de S. A.
S. Mgr le prince-évêque, électeur de Trêves, je serai enchanté d'offrir
une copie à mes charmants modèles.

Dans ce boniment ampoulé, débité avec emphase, Valleroy n'avait saisi
qu'une chose, c'est que Venceslas Reybach était de Coblentz et que, sans
doute, il y retournait. Il alla vivement à lui.

--Puisque vous êtes de Coblentz, Monsieur, vous avez entendu peut-être
parler du vicomte Armand de Malincourt.

--J'ai fait plus que d'en entendre parler, répliqua Venceslas avec
hauteur; je suis son ami comme je suis l'ami de tous les grands
seigneurs français émigrés, en résidence sur les bords du Rhin.

--Vous connaissez mon frère, Monsieur? s'écria Bernard d'un mouvement si
brusque qu'il réveilla Nina.

--Le vicomte de Malincourt, votre frère!

--Oui, Monsieur, et nous sommes à sa recherche.

--Eh bien! soyez sans inquiétude, je vous conduirai vers lui. Est-ce là
votre soeur? ajouta le peintre en désignant Nina qui, tout effarouchée
par la soudaineté de son réveil, se réfugiait dans les jupes de tante
Isabelle.

--Ce n'est qu'une petite amie, mais je l'aime comme si elle était ma
soeur.

Sur cette réponse qui exprimait l'intime et pure pensée de son coeur,
Bernard se mit à examiner le vieux Reybach, qui devenait un personnage à
ses yeux puisqu'il était l'ami d'Armand, et qui se drapait dans sa
défroque comme un paon dans l'auréole de ses plumes étalées, tout fier
d'être devenu, grâce à ce petit incident, le point de mire de la
curiosité des passagers. Du reste, en dépit de ses allures excentriques
et de son costume invraisemblable, c'était le meilleur des hommes. Il
eut vite fait d'en convaincre Bernard, tante Isabelle et Valleroy,
auxquels, pressé de questions, il parla longuement de Coblentz, des
princes frères du roi de France, du vicomte Armand. Bernard apprit ainsi
que son frère était attaché, comme officier, à la personne du comte
d'Artois, qu'à Coblentz, et partout dans les villes des bords du Rhin,
les émigrés étaient si nombreux qu'il n'y avait plus de logements pour
les nouveaux arrivants.

--C'est très heureux, dit Reybach à Bernard, que le vicomte de
Malincourt soit en état de vous offrir un abri, car je ne sais trop où
vous en auriez trouvé un, tant la ville est pleine.

--Mais alors, qu'allons-nous devenir, Nina et moi? demanda tante
Isabelle avec inquiétude.

--Nous ne vous abandonnerons pas, répondit vivement Valleroy.

--Partout où il y aura place pour moi, il y aura place pour Nina et pour
vous, Madame, ajouta Bernard.

Venceslas ne voulut pas être en reste et dit à tante Isabelle avec bonne
grâce:

--Ma maison n'est pas grande; mais, au besoin, je vous ferai dresser un
lit dans mon atelier.

Les heures s'étaient écoulées ainsi. Maintenant, la chaleur s'apaisait
et, du fleuve, commençait à monter, autour du bateau, un peu de
fraîcheur. Sur le pont, le mouvement des passagers s'accusait dans la
confusion de leurs allées et venues, dans le bruit des conversations
reprises peu à peu.

--Ma mignonne, dit alors tante Isabelle à Nina, il faut tacher de gagner
notre souper. Nous allons donner une séance.

À ces mots, Nina devint très sérieuse. Bernard la vit se recueillir,
lever les yeux au ciel avec des airs inspirés et se poser immobile à
côté de tante Isabelle. Sur un mot de celle-ci, un homme de l'équipage
était descendu dans l'entrepont. Il en revint avec une guitare, que prit
tante Isabelle, et dont elle tira quelques accords pour obtenir le
silence. La rumeur des conversations tomba aussitôt, un cercle se forma
autour des deux femmes, et ce fut dans un calme profond que tante
Isabelle éleva la voix.

--Mesdames et Messieurs, dit-elle, je suis comédienne, et je vais avoir
l'honneur de vous réciter des vers. Je commencerai par une scène
d'_Athalie_, le chef-d'oeuvre du grand Racine. Mlle Nina, ma nièce et mon
élève, me donnera la réplique. Elle sollicitera votre offrande pour elle
et pour moi. Je fais appel à votre générosité.

En écoutant ce discours, Bernard sentait son coeur se serrer. Quoi! cette
petite Nina, qui venait de le captiver, réduite à ce triste métier! Et
tante Isabelle, si douce, si fière, si digne d'être heureuse, obligée
d'implorer la charité publique! Cramponné au bras de Valleroy, il les
suivait des yeux, secoué par l'émotion, ayant peine à refouler ses
larmes, ne sachant s'il devait admirer les infortunées ou les plaindre.
Pendant ce temps, tante Isabelle, figurant Athalie, commençait:

--Comment vous nommez-vous?

Et d'une voix douce, grave, ferme, qui paraissait être la voix d'une
autre tant elle ressemblait peu à celle que Bernard avait entendue déjà,
Nina répondait:

--J'ai nom Éliacin.

--Votre père?

--... Je suis, dit-on, un orphelin...

Et devant les spectateurs attendris, oublieux un moment des misères de
l'exil, la scène se déroula dans la beauté radieuse des vers par
lesquels ils étaient bercés, comme aux accents d'une musique divine.



CHAPITRE IV

LE FRÈRE DE BERNARD


À la fin du même jour, vers 9 heures, la population de Coblentz était
sur les promenades, sous les quinconces, aux devantures des cafés,
attirée au dehors par la beauté du ciel et le calme apaisant de cette
soirée d'été. À cette époque où la science n'avait encore découvert ni
le gaz, ni l'électricité pour éclairer les rues, elles n'avaient pour
tout éclairage, la nuit venue, que la flamme pâle des réverbères à
huile, et Coblentz, quoique capitale de la principauté de Trêves et
résidence de l'électeur régnant, n'était pas mieux partagée que les plus
grandes villes. Mais, ce soir-là, très claire était la nuit, de telle
sorte qu'on y voyait comme en plein jour, et que nul ne semblait pressé
d'aller dormir.

C'était surtout du côté des quais du Rhin, et vers le point où ce fleuve
reçoit les eaux de la Moselle, que la foule se portait de préférence
avec l'espoir de trouver au bord de l'eau un peu plus de fraîcheur que
dans l'intérieur de la ville. De tous côtés elle circulait animée et
bruyante, et, aux propos qui se croisaient, à l'accent des voix, aux
locutions qu'employaient les parleurs, on se serait cru, non en
Allemagne, mais sur les boulevards de Paris. Les costumes des hommes,
les toilettes des femmes, les uniformes des soldats ajoutaient encore à
l'illusion, car uniformes, toilettes, costumes sortaient de chez les
faiseurs de Paris ou avaient été calqués sur les modes de France. Cette
particularité ne pouvait surprendre. Si Coblentz, en cette année 1792,
était la capitale de l'électorat de Trèves, c'était aussi la capitale de
l'émigration, depuis que les frères de Louis XVI étaient venus y
chercher un asile auprès de leur oncle l'électeur, et, grâce à sa
faiblesse, avaient en toute liberté organisé dans ses États leur
gouvernement, leur armée, leur police, en ressuscitant du même coup les
élégances des Tuileries et les magnificences de Versailles. Dès ce
moment, Coblentz était devenue une succursale de Paris, où des
gentilshommes émigrés, accourus en grand nombre autour des princes,
avaient imposé aux habitants leurs goûts, leurs habitudes, leurs moeurs.
Coblentz n'appartenait plus aux Allemands qui y vivaient, mais aux
Français qui y recevaient l'hospitalité et s'y conduisaient à peu près
comme en pays conquis.

En même temps que la foule circulait bruyamment à travers les rues, de
nombreux consommateurs étaient réunis au café des _Trois-Couronnes_, le
café à la mode. Il y en avait sur la terrasse extérieure; il y en avait
dans la salle principale, dont les fenêtres s'ouvraient toutes grandes à
la brise du soir. Presque tous étaient gentilshommes; pour la plupart
officiers dans l'armée du prince. On les reconnaissait à leurs allures
hautaines, à leurs uniformes éclatants, et surtout à leur arrogance
envers les rares bourgeois de la ville qu'une vieille habitude
conduisait encore au café des _Trois-Couronnes_, bien que, depuis
l'arrivée des Français, ils n'y fussent plus considérés que comme des
intrus. Tandis que ces humbles bourgeois se tenaient à l'écart, timides,
comme honteux d'oser fumer leurs pipes de porcelaine, peintes, à tuyau
recourbé, en buvant de la bière, les gentilshommes, au contraire,
allaient et venaient, encombrants, pariant haut, tenant là comme
ailleurs toute la place et les meilleures places, affectant de dédaigner
la bière allemande et se faisant servir des liqueurs, des sirops, des
boissons glacées, toutes choses qui leur rappelaient la France, et, à
défaut du vin de Champagne, les vins mousseux du Rhin qui seuls
trouvaient grâce à leurs yeux.

À une table placée auprès d'une croisée, trois d'entre eux étaient
assis. Indifférents aux bruyantes paroles qui s'échangeaient de table à
table dans le tumulte grossissant des appels, des discussions, des
entrées et des sorties, ils ne semblaient préoccupés que de ne rien
laisser entendre de leur conversation. Penchés les uns vers les autres,
ils parlaient à demi-voix.

--Malincourt ne viendra donc pas? dit brusquement le plus jeune, un
officier des gardes du comte d'Artois, très élégant sous son costume
vert, à parements, revers et collet cramoisi, galonnés d'argent.

--Eh! patience donc, marquis, il est à peine 9 heures. Malincourt était,
ce soir, de service auprès du prince. Après le dîner, il aura dû
l'accompagner chez Mme de Polastron, et peut-être l'aura-t-elle retenu
pour faire la partie de Monseigneur.

Celui qui venait de parler était aussi un jeune homme de belle mine, qui
portait avec aisance l'uniforme bleu des chevau-légers.

--Vous êtes heureux d'être patient, vous, mon cher Morfontaine, répliqua
son compagnon, moi, je suis loin de vous ressembler. La patience ne fut
jamais la vertu favorite de la noble maison de Guilleragues à laquelle
j'ai l'honneur d'appartenir.

--Êtes-vous donc si pressé, mon neveu, de voir le vicomte Armand de
Malincourt? demanda le troisième personnage, un vieillard, celui-là, qui
n'avait rien d'un soldat, ni l'uniforme, ni les manières, mais dont le
fin visage, la taille élancée et toute la personne, des pieds à la tête,
révélaient la haute naissance. Aussi vrai que je m'appelle le vidame
d'Épernon, je ne vous vis jamais agité comme ce soir.

--On le serait à moins, mon oncle, puisque j'attends une réponse d'une
extrême importance pour moi.

--Quelle réponse? reprit le vidame, tout en ouvrant la tabatière ornée
de diamants qu'il tournait entre ses doigts fins et blancs et en y
prenant une prise de tabac.

Le marquis de Guilleragues regarda rapidement autour de lui pour
s'assurer que ses paroles ne pouvaient être entendues, puis, se penchant
vers son oncle, il dit:

--Nos princes ont été invités au couronnement de S. M. François II, roi
de Bohême et de Hongrie, comme empereur d'Allemagne. La cérémonie, qui
doit avoir lieu à Mayence, est fixée au 12 juillet et sera l'occasion de
fêtes brillantes. Désireux d'y aller, j'ai sollicité l'honneur d'être
attaché, pendant la durée du voyage, à la suite de Mgr le comte
d'Artois. Malincourt, qui le voit librement à toute heure, s'est chargé
de lui présenter ma requête. Il devait la présenter ce soir et m'en
faire connaître ici le résultat.

--Alors, vous allez être fixé sur votre sort, mon cher, fit vivement
celui qu'on avait appelé Morfontaine. Voilà le vicomte Armand.

Tous les trois tournèrent la tête vers la porte et virent Malincourt qui
les cherchait du regard, et répondait aux obséquieux saluts que lui
valaient de tous côtés la bienveillance et la faveur du comte d'Artois.

--Par ici, Malincourt, lui cria Guilleragues en se levant.

Armand s'avança, le sourire aux lèvres. C'était un beau garçon de vingt
ans, à l'oeil pur et hardi, dont son uniforme, le même que celui de
Guilleragues, mettait en relief les formes sveltes et vigoureuses.

--C'est fait, dit-il à son ami, en tendant la main au vidame d'Épernon
et au comte de Morfontaine. Tu viens avec nous à Mayence.

Guilleragues lui sauta au cou.

--C'est entre nous à la vie et à la mort, vicomte. Je n'oublierai jamais
ce que tu viens de faire pour moi.

--Adresse surtout tes remerciements à Monseigneur, répondit Armand en
s'asseyant. Il a été charmant. À peine j'ai eu prononcé ton nom et
formulé ton désir qu'il m'a coupé la parole en disant qu'il était très
heureux de saisir cette occasion de te prouver l'estime particulière en
laquelle il te tient.

--J'irai lui exprimer ma reconnaissance, fit joyeusement Guilleragues,
et, dès demain matin, je m'occuperai de mes équipages.

Le vidame souriait à cet enthousiasme, tout en donnant de la main de
petits coups secs sur son jabot de dentelle pour en faire tomber
quelques grains de tabac qui en tachaient la blancheur.

--Est-ce de moi que vous souriez, mon oncle? lui demanda Guilleragues.

--De vous, non, mon neveu, mais de votre bonheur. Ah! c'est beau, la
jeunesse! Et vous voilà tout content de pouvoir faire sauter vos écus.

--Puisque j'accompagne un prince de sang à un sacre impérial, il est
tout naturel que je veuille m'y montrer à sa suite dans une tenue digne
de lui.

--Oui, certes, et il est très heureux que votre grand-père maternel ait
été fermier général et se soit enrichi. Seulement, mon enfant, si
j'étais à votre place, je me contenterais des équipages que vous
possédez actuellement et qui sont encore en bon état, et, au lieu de me
livrer à une dépense au moins inutile, qui ne réjouira que vos
fournisseurs, j'en distribuerais le montant entre les camarades moins
fortunés que vous.

--Le fait est que nous ne sommes pas tous sur des roses! soupira
Morfontaine.

--Mais je ne demande qu'à vous rendre service, comte, s'écria
Guilleragues, un peu troublé par la petite leçon que venait de lui
donner son oncle.

--Eh bien, marquis, je ne vous cache pas que cinquante louis seraient en
ce moment les bienvenus dans ma bourse.

--Vous les aurez demain, mon cher, et cela ne m'empêchera pas, tout en
tenant compte du conseil de M. le vidame, mon oncle, de m'acheter un
cheval qui soit digne de figurer dans le cortège de Monseigneur.

Pendant que s'échangeaient ces propos, Armand de Malincourt, qui s'était
fait servir une glace, la dégustait à petites gorgées, silencieux et
préoccupé. Tout à coup, du bout de la cuillère en vermeil, il frappa sur
la table.

--Assez d'enfantillages! dit-il. J'ai à vous entretenir de choses plus
graves.

Et comme les yeux de ses amis, subitement fixés sur lui,
l'interrogeaient, il continua:

--De graves nouvelles sont arrivées ce soir, de Paris, de Berlin et de
Vienne, Monseigneur m'en a fait la confidence.

--Qu'est-ce donc? interrogea le vidame d'Épernon.

--À Paris, la situation du roi devient pire de jour en jour. Sa Majesté
est réellement prisonnière aux Tuileries, n'ayant plus ni la liberté de
ses paroles, ni celle de ses actes. Les scélérats qui gouvernent en son
nom viennent de signifier à l'électeur de Trèves l'invitation pressante,
presque un ordre, de licencier l'armée des princes, et s'ils résistent,
de chasser les émigrés. L'électeur s'est effrayé; il a transmis cet
ordre à nos augustes seigneurs, en les suppliant de s'y conformer.

--Il fallait s'y attendre, objecta le vidame. Voici trois mois que le
gouvernement de Paris, pressé par l'Assemblée nationale, a fait
connaître sa volonté. Il ne se laissera pas braver indéfiniment.

--Par bonheur, les puissances ont enfin mesuré le danger dont les menace
la Révolution. Elles sont décidées à agir. L'empereur François II a
donné l'ordre à ses troupes des Pays-Bas de marcher sur la frontière de
France. D'un autre côté s'avance un Corps prussien. Il traversera
Coblentz vers le milieu du mois prochain. Le duc de Brunswick est nommé
généralissime des armées alliées. Il arrive ici demain.

--L'impératrice Catherine intervient-elle? demanda Morfontaine.

--Non encore par les armes. Mais le prince de Nassau est arrivé ce soir
de Saint-Pétersbourg, apportant un million qu'elle offre à la cause
royale. Quant aux émigrés, le général marquis de Bouillé vient d'obtenir
du roi de Prusse qu'ils soient employés dans les opérations qui se
préparent. Brunswick résistait. Il ne voulait pas de nous. Mais
Frédéric-Guillaume s'est prononcé. L'armée des princes et l'armée de
Condé seront de la partie. On doit négocier à Mayence les conditions de
leur entrée en campagne.

--Enfin, nous allons donc combattre! s'écria Guilleragues dont le visage
s'illuminait.

Le vidame intervint.

--Ne vous réjouissez pas, mon neveu, dit-il. Ce sera un triste spectacle
que celui de Français mêlés aux armées étrangères pour combattre contre
des Français.

Les jeunes gens protestèrent.

--Quoi, Monsieur le vidame, c'est vous qui parlez ainsi? dit
Morfontaine.

--Quand il s'agit de délivrer le roi et de rendre à la noblesse de
France ses antiques privilèges! continua le vicomte Armand.

--Mon oncle a toujours été un peu jacobin, ajouta Guilleragues en riant.

Le vidame allait répondre, mais sa parole fut étouffée sur ses lèvres
par un cri de surprise que poussa Malincourt en se précipitant vers la
porte, au seuil de laquelle venaient d'apparaître de nouveaux venus. Ces
nouveaux venus étaient Bernard et Valleroy, accompagnés ou plutôt guidés
par Venceslas Reybach. Quelques instants avant, au moment de quitter le
bateau, le peintre leur avait dit:

--À cette heure-ci, c'est au café des _Trois-Couronnes_ que vous êtes
sûrs de trouver le vicomte de Malincourt. Je vous y conduirai; si vous
le voulez bien.

Et à peine débarqué, après avoir laissé à sa porte tante Isabelle et
Nina, auxquelles il avait offert une hospitalité provisoire, en
attendant qu'elles trouvassent à se loger, il s'était empressé d'amener
Bernard et Valleroy au café des _Trois-Couronnes_. Au moment où ils y
arrivèrent, Armand regardait du côté de l'entrée. Il les vit surgir tout
à coup, alors qu'il ne songeait guère à eux. Peut-être, si Bernard se
fût présenté seul, il ne l'eût pas reconnu sur-le-champ, tant était
complète la transformation qu'avait subie l'enfant depuis une année.
Mais il reconnut Valleroy et son jeune frère du même coup. C'est alors
que, au grand étonnement de ses amis, il s'était précipité vers la
porte.

--Bernard! Valleroy! s'écria-t-il. Vous ici! Quelles circonstances?...

Il ne put achever, Bernard se jetait dans ses bras, secoué jusqu'aux
larmes par l'émotion que déchaînait dans tout son être leur soudaine
rencontre.

--Armand! mon Armand chéri!

Suspendu au cou de son aîné, il lui prodiguait passionnément de tendres
caresses, tandis que Valleroy, respectueux, son chapeau à la main,
répétait à demi-voix:

--Ah! Monsieur le vicomte, quelle joie de vous revoir!

--Je vous avais bien dit que nous le trouverions ici, observa Reybach.

--Quoi! mon vieux Reybach, c'est vous qui me les amenez?

--C'est moi, Monsieur le vicomte. Le hasard m'a fait connaître l'aimable
Bernard et son digne compagnon sur le bateau qui vient de Mayence et je
me suis engagé à les piloter jusqu'à vous.

--Comment vous remercier?

--En me permettant de me retirer et de rentrer chez moi où m'attendent
deux charmantes Françaises à qui j'ai offert l'hospitalité.

--J'irai vous voir demain, Reybach, pour vous exprimer ma
reconnaissance.

--Et la nôtre aussi, Armand, ajouta Bernard, car depuis ce matin M.
Reybach s'est prodigué en bons soins et en attentions.

--Eh bien, c'est entendu, répondit le peintre; je serai heureux de vous
revoir demain, mes gentilshommes, et je crois bien que vous trouverez
chez moi une petite personne qui sera enchantée, elle aussi, de
retrouver Monsieur le chevalier. Sur ce, je me sauve.

Il s'esquiva, et Armand, qui le suivit d'un oeil reconnaissant, vit son
grand feutre penché cavalièrement sur l'oreille et son pourpoint noir se
perdre dans la foule pressée aux abords du café. Alors, il entraîna son
frère et Valleroy au fond de la salle, et, s'asseyant avec eux à une
table, il les interrogea.

--M'expliquerez-vous comment vous êtes à Coblentz tous les deux, quand
je vous croyais à Saint-Baslemont?

--Nous avons été contraints de fuir, Monsieur le vicomte, dit Valleroy.

--Contraints de fuir! Et notre père, Bernard? Et notre mère?

--Ils ont été arrêtés, mon frère, et emprisonnés à Épinal.

Depuis qu'Armand vivait éloigné de ses parents, tant de malheurs avaient
assailli la France; il avait subi lui-même tant de déceptions, tant
d'angoisses, qu'il lui semblait qu'aucune catastrophe, quelle qu'elle
fût, ne pouvait plus survenir qu'il ne s'y fût attendu et préparé. Mais
celle-ci dépassait ses prévisions et ses craintes. Il s'attendait à
tout, sauf à l'arrestation du comte et de la comtesse de Malincourt,
qu'il croyait protégés par l'attachement de la population de
Saint-Baslemont. Il fut comme écrasé sous cette nouvelle, et, mêlant ses
larmes à celles de son frère, il resta pendant quelques instants sans
pouvoir prononcer une parole, abîmé dans son silence.

--Comment cela est-il arrivé? demanda-t-il enfin.

Bernard étant hors d'état de répondre, Valleroy fit le récit que voulait
connaître Armand, il raconta comment l'arrivée imprévue des gardes
nationaux d'Épinal était venue surprendre M. et Mme de Malincourt dans
les préparatifs de leur départ; comment lui-même, par l'ordre du comte,
avait emporté Bernard, et, après l'avoir mis en sûreté, était revenu sur
ses pas pour assister sans être vu à l'arrestation.

--Il y avait là, dit-il, un certain Joseph Moulette, surnommé Curtius
Scoevola, qui est un fier bandit. Ah! si jamais il me tombe sous la
main...

--Ce n'est probablement pas lui le plus coupable, objecta tristement le
vicomte. Les vrais criminels sont ceux qui ont dénoncé mon père, des
jacobins, assurément, et ces gens de Saint-Baslemont qui n'ont pas eu le
courage de le défendre.

--Oh! ceux-là n'ont fait montre que de couardise. À la première menace
du citoyen Curtius Scoevola, ils se sont mis à trembler comme des roseaux
et n'ont plus songé qu'à se dérober. Peut-être, s'il s'était trouvé au
milieu d'eux un homme énergique, se seraient-ils soulevés. J'ai été au
moment de me présenter, de me mettre à leur tête. Mais nous n'avions pas
d'armes, tandis que les brigands étaient armés jusqu'aux dents. Et puis,
que serait devenu M. le chevalier?

--Oh! moi, je serais mort avec joie pour sauver nos parents! soupira
Bernard.

--Hélas! Monsieur le chevalier, nous aurions bien pu y passer tous; ils
n'auraient pas été sauvés. Et puis, j'avais les ordres de M. le comte;
j'étais tenu d'obéir.

Armand tendit la main à Valleroy.

--Tu as rempli tout ton devoir, mon brave, lui dit-il, et au nom de ma
famille, en mon nom, je te remercie d'avoir sauvé mon frère.

--Vous me remercierez quand j'aurai complété mon oeuvre, Monsieur le
vicomte, répondit Valleroy.

--Que veux-tu dire?

--Je veux dire que je partirai dès demain pour Épinal et que, dussé-je y
laisser ma peau, je délivrerai nos prisonniers.

--Il a un plan, un plan superbe, ajouta Bernard.

Armand secoua la tête et fit un geste de dénégation.

--Je ne doute pas de la beauté de ton plan, Valleroy, reprit-il, ni du
courage que tu mettrais à l'exécuter; mais je doute de son efficacité.
Toute la noblesse de France conjurée, soutenue par l'or des puissances,
n'a pu délivrer le roi.

--Justement parce que c'est le roi, et peut-être aussi parce qu'elle n'a
pas su s'y prendre.

--Tu es libre de le croire; mais tu n'es pas libre d'aller exposer ta
vie sans mon consentement, et sans que nous ayons étudié le moyen
d'atteindre le but que nous poursuivons. Et puis si nous décidons qu'il
y a lieu de tenter cette grande entreprise, n'est-ce pas à moi qu'il
appartient d'agir?

--Vous, Monsieur le vicomte, mais vous ne feriez pas trois pas dans
l'intérieur du royaume sans être arrêté! Songez que vous figurez sur la
liste des émigrés. Ce n'est pas de vous que vos parents peuvent attendre
un prompt secours.

--Aussi n'ai-je pas dit que je veux partir: j'ai dit que je ne veux pas
que tu partes à la légère, sans accord préalable avec moi. D'ailleurs,
en cette circonstance, j'ai le devoir de consulter Mgr le comte
d'Artois. Peut-être sera-t-il d'avis qu'il vaut mieux attendre que les
armées coalisées soient en marche sur Paris. Alors il me sera facile de
m'engager à leur suite, et, en passant à Épinal, de rendre la liberté à
nos parents.

--Mais est-il question de la mise en marche des troupes étrangères?
demanda Valleroy.

--Elle est décidée, et, du même coup, celle de l'armée des princes.
Avant un mois nous serons à Paris.

--Après avoir combattu sous les drapeaux de l'Autriche et de la Prusse,
et Français contre Français! Ce sera une victoire chèrement achetée.

--Et qu'importe, si le résultat final nous dédommage! Si j'étais homme à
avoir comme toi des scrupules, crois-tu que les nouvelles que tu viens
de m'apporter ne les dissiperaient pas? Catholique, hier, je défendais
mon Dieu, et royaliste, je défendais mon roi; fils, je défends
aujourd'hui mon père.

--Et la patrie. Monsieur le vicomte?

--La patrie! Elle est là où est le drapeau royal.

Un silence suivit ces paroles que Valleroy n'osa relever. Son dévouement
à la maison de Malincourt n'altérait pas l'indépendance de ses opinions.
Mais il y puisait l'énergie de ne pas les défendre contre ses maîtres,
même lorsque, sans le vouloir, ils les froissaient. Et puis, il
comprenait qu'un débat eût été en ce moment inutile et cruel, en
présence de deux fils livrés à la plus légitime douleur. Cependant, ce
fut une sensation d'une douceur infinie lorsque, après avoir parlé, il
sentit la petite main de Bernard se poser sur la sienne et la presser.
Il lui semblait que c'était un témoignage d'approbation, et il se
réjouit en pensant que, sur ces graves questions de patriotisme et
d'honneur, le coeur de l'enfant qu'il aimait battait à l'unisson du sien.

Quant au vicomte, les coudes sur la table, le front dans ses mains, il
pleurait de nouveau en se rappelant que quinze jours avant, assis à la
même place, il avait son père en face de lui, qu'ils causaient ensemble
de leur réunion prochaine, en se leurrant de doux espoirs, et que ces
espoirs étaient maintenant détruits. Perdu dans ses souvenirs, que le
présent rendait plus affreux, il ne s'apercevait pas que Bernard, énervé
par la fatigue autant que par la douleur, s'attendrissait encore au
spectacle de celle de son frère, et allait, lui aussi, éclater en
sanglots. Ce fut Valleroy qui le rappela à la réalité.

--Monsieur le vicomte, lui dit-il, pour vous-même et pour M. le
chevalier, il est nécessaire que vous ne vous laissiez pas abattre. La
situation est grave, mais non désespérée. Nous en viendrons à bout.

--Tu as raison, Valleroy. Pleurer est indigne d'un gentilhomme.
Désormais, je serai courageux, je serai fort. Par exemple, si jamais les
misérables qui, ce soir, ont fait couler mes larmes me sont connus!...

Et il eut un geste de menace.

--Oh! pour cela, je vous aiderai, interrompit Valleroy en essayant de
rire, et le nommé Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, passera un
mauvais quart d'heure.

À ce moment, le regard d'Armand s'arrêta sur son frère. Il le vit pâle,
les traits altérés.

--Mais tu tombes de lassitude, mon pauvre chevalier, fit-il d'un accent
de tendre sollicitude. Et moi qui ne m'en apercevais pas, égoïste que je
suis! Allons, viens, rentrons.

Il se leva. Alors seulement il s'aperçut que l'explosion de sa douleur
avait eu pour témoins les consommateurs réunis au café des
_Trois-Couronnes_, et que, de toutes parts, les yeux étaient fixés sur
lui. En même temps, le vidame d'Épernon, le marquis de Guilleragues, le
comte de Morfontaine s'approchaient.

--Ne prenez pas en mauvaise part notre curiosité, mon cher Malincourt,
lui dit le vidame, mais, en voyant votre désespoir, vos amis se sont
inquiétés. Ne nous direz-vous pas quel événement vous afflige et
refuserez-vous de mettre à l'épreuve, en cette circonstance, notre
dévouement?

--Messieurs, répondit Armand en désignant Bernard, je vous présente mon
frère, le chevalier de Malincourt. Chevalier, ajouta-t-il en s'adressant
à celui-ci, je te présente les plus brillants gentilshommes de France.

Et les ayant nommés, il leur dit:

--Le comte et la comtesse de Malincourt ont été arrêtés par les jacobins
d'Épinal, et le chevalier n'a pu se dérober au même sort qu'en prenant
la fuite. En apprenant de sa bouche ce funeste événement, je n'ai pas
été maître de mon émotion. Mais c'est fini maintenant, et je ne veux
plus songer qu'à délivrer nos parents et à tirer vengeance de leurs
persécuteurs. Au besoin, je ferai appel à votre aide, Messieurs.

--Tu peux compter sur moi, vicomte, s'écria Guilleragues.

--Sur moi aussi, ajouta Morfontaine.

--Sur nous tous, reprirent quelques voix.

Seul, le vidame d'Épernon, qui n'était pas soldat, ne s'associa pas à
cette manifestation. Mais, tandis qu'Armand se prodiguait en
remerciements et en reconnaissantes poignées de mains, il s'approcha de
Bernard et lui dit d'un ton affectueux:

--Je vous plains de tout mon coeur, mon cher enfant, car c'est pitié de
vous voir, à peine entré dans la vie, en butte à d'aussi rudes épreuves.
Si vous voulez me rendre en confiance un peu de l'intérêt que vous
m'inspirez, je serai heureux de vous aider à supporter vos peines.

--Oh! merci, Monsieur! s'écria Bernard avec effusion.

À Coblentz, comme dans toutes les villes qui donnaient asile aux
émigrés, la plupart d'entre eux étaient réduits à la gêne ou même à la
misère. On comptait ceux dont les ressources suffisaient à leurs besoins
et qui pouvaient vivre sans faire appel à la générosité des princes ou à
la bienveillance des cours étrangères. Armand de Malincourt appartenait
à ce petit nombre de privilégiés. Grâce à la sollicitude paternelle,
grâce à l'emploi qu'il occupait auprès du second frère de Louis XVI, il
vivait dans l'aisance et pouvait même, de temps en temps, s'offrir le
luxe de venir en aide à un camarade. Dans le quartier le plus élégant de
Coblentz, il avait loué une petite maison, haute de deux étages, où il
résidait avec un seul domestique qui devenait tour à tour cuisinier,
maître d'hôtel, valet de chambre, palefrenier, selon les exigences du
moment. C'est là qu'en quittant le café des _Trois-Couronnes_, il
conduisit Bernard et Valleroy. Son appartement occupait le premier
étage. Mais, au second, se trouvaient des chambres où il les installa.
Bernard, excédé de fatigue, se mit au lit sans tarder et s'endormit à
peine couché.

Le lendemain, quand il ouvrit les yeux, son frère était auprès de lui,
debout et déjà en grande tenue.

--Oh! comme vous voilà beau, Armand! lui dit-il. Est-ce donc aujourd'hui
que vous partez en guerre?

--Chaque chose vient à son heure, répondit Armand, et la guerre viendra
plus tard. Aujourd'hui, j'ai un autre devoir à remplir. Pare-toi de tes
plus beaux habits, chevalier, je vais te présenter à Mgr le comte
d'Artois.

--Mes plus beaux habits! Hélas! Ils sont restés à Saint-Baslemont.

--N'en as-tu pas d'autre que celui que tu portais hier?

--Pas d'autre, mon frère. Le voilà sur cette chaise, regardez-le et vous
comprendrez que je ne puis aller chez un prince du sang en si pauvre
équipage.

--Bah! ce n'est que demi-mal. Nous allons passer chez le fripier et
peut-être y trouverons-nous un costume à ta taille.

--Mais si nous n'en trouvons pas?

--Alors, nous en commanderons un au tailleur.

--Le tailleur demandera plusieurs jours pour le faire, et ma visite au
prince devra être forcément remise.

--Nous ferons notre visite quand même. Une fois n'est pas coutume, et
Monseigneur t'excusera, vu la gravité des circonstances. Allons, debout,
chevalier, et hâte-toi.

Bernard s'empressa d'obéir. Valleroy étant entré sur ces entrefaites,
l'aida à se vêtir, et, quelques instants après, comme sonnaient 9 heures
à la cathédrale de Coblentz, les deux frères sortirent ensemble. De même
que la journée précédente, celle qui commençait s'annonçait radieuse. Le
soleil, déjà haut dans le ciel tout bleu, achevait de boire la fraîcheur
de la nuit. Dans les arbres des promenades, les oiseaux piaillaient,
mêlaient leurs cris aux chansons des joueurs de vielle et à la musique
des orgues de barbarie. Au milieu des places, des charlatans en costumes
mirifiques, juchés sur le siège de leurs voitures, récitaient leur
boniment, arrachaient les dents «sans douleur» ou débitaient des fioles
d'élixir bon à guérir toutes les maladies. Le long des quais du Rhin,
quelques compagnies de l'armée des princes s'exerçaient aux manoeuvres
militaires, et comme tous n'étaient pas encore armés, beaucoup de
soldats se servaient de bâtons. La foule des oisifs circulait lentement,
s'arrêtait à des échoppes en bois, dressées tout près du marché aux
herbes, où des femmes de la noblesse, obligées de travailler pour vivre,
vendaient des broderies, des dentelles, des étoffes, des parfums, des
estampes et des livres. Au coin d'une rue, Bernard vit son frère saluer
avec déférence un cireur de bottes, et comme il s'en étonnait:

--C'est un bon gentilhomme du Poitou, répondit Armand.

Un peu plus loin, une sémillante jeune femme arrêta le vicomte et lui
demanda si son linge n'avait pas besoin d'être ravaudé. Le jeune homme
la remercia en l'appelant madame la marquise. Puis il traita de baronne
une marchande de fleurs, et, comme Bernard ne pouvait dissimuler sa
surprise, il lui dit:

--Ne t'étonne de rien, chevalier, tu en verras bien d'autres. Partout où
il y a des émigrés, ils font tous les métiers; cordonniers, cuisiniers,
gardes-malades, porteurs d'eau, comédiens, d'autres encore. Avant tout,
qu'on soit plébéien ou gentilhomme, il importe de ne pas mourir de faim.

Tout en parlant, ils étaient arrivés devant la boutique d'un fripier,
reconnaissable aux innombrables habits accrochés à la devanture et dans
l'intérieur; habits de toutes sortes, de toutes nuances et pour toutes
conditions: en velours, en soie, en drap; les uns sans ornement, les
autres chargés de broderies d'or et d'argent ou agrémentés de dentelles,
mêlés à des chapeaux, à des bas de soie, à des souliers à boucles, à des
bottes, à des chemises, le tout, neuf ou vieux, étalé au tas dans une
confusion bizarre et criarde de formes et de couleurs.

--C'est ici, fit Armand.

Et sur le seuil de la boutique, au moment d'entrer, il ajouta:

--Le propriétaire de toutes ces défroques est un ancien fermier général.
Le voilà qui vient vers nous.

Un petit vieux, propret, turbulent, très affairé, s'avançait à leur
rencontre.

--Qu'y a-t-il pour votre service, mes gentilhommes? demanda-t-il.

--Nous voudrions un costume élégant pour M. le chevalier, lui dit Armand
en désignant son frère, un costume de cour qui lui fasse honneur et
profit, sans coûter un gros prix.

--M. le chevalier est de petite taille, observa le marchand, et je ne
sais si nous trouverons... Parbleu, j'ai votre affaire, s'écria-t-il
tout à coup, en se frappant le front. C'est la garde-robe des enfants
d'un duc, qui me l'a cédée l'an dernier, au moment de partir pour Rome.
Il était pressé de se mettre en route, et comme les fonds qu'il
attendait n'arrivaient pas, j'ai pourvu aux frais de son voyage. Il m'a
laissé ses malles en gage.

Il s'enfonça dans son magasin, disparut un moment derrière un comptoir
chargé de marchandises, et revint bientôt, traînant péniblement un
immense coffre en bois à ferrures.

--Nous devons trouver là-dedans ce qu'il vous faut, dit-il, en
l'ouvrant, après s'être essuyé le front.

Il en tira d'abord toute une toilette de petite fille, une robe en soie
rose, une écharpe blanche, en gaze, à paillettes d'or, une guimpe en
point de Malines, et enfin une mante en satin, couleur feuille morte, à
triple collet, bordée autour du cou d'une fine fourrure de petits gris.
Il maniait délicatement ces divers objets et les mit de côté, en faisant
remarquer qu'ils avaient appartenu à la fille cadette de M. le duc, une
jolie blonde de sept ans.

--L'âge de Nina, pensa Bernard en jetant un regard de convoitise sur la
toilette de la petite duchesse.

--Voici ce que je cherchais, ajouta triomphalement le marchand.

Et il présentait à Bernard, en les dépliant devant lui, un habit en
soie, couleur chocolat, à boutons en similor, un gilet gris perle en
satin, à semis de fleurettes bleues, une culotte de même étoffe et de
même nuance, avec les bas assortis, des souliers à boucles et un
tricorne à la mode de 1789.

--Ceci doit vous aller comme un gant. Monsieur le chevalier, et c'est
neuf, entièrement neuf. Remarquez qu'aucun de ces vêtements n'a été
porté.

--Le tout est qu'ils soient à ma mesure, objecta Bernard.

--Nous allons nous en assurer. Venez, mon jeune gentilhomme.

Le marchand entraînait Bernard dans son arrière-boutique, en priant
Armand d'attendre. La transformation fut vite opérée, et le vicomte vit
reparaître son frère, vêtu selon son rang, charmant dans sa tenue
nouvelle.

--C'est à croire qu'on l'a fait pour lui, répétait le petit vieux en
s'extasiant; oui, c'est à le croire.

--Et le prix? demanda le vicomte.

--Pour vous, mon officier, c'est soixante-quinze livres, tout au juste.

--Je ne marchande pas; voici votre argent.

Armand jeta trois louis sur le comptoir, et s'adressant à son frère:

--Filons vite, chevalier, Monsieur fera porter chez nous les vêtements
que tu viens de quitter.

Mais, au lieu d'obéir à son aîné, Bernard interrogeait le marchand, en
lui désignant la robe rose, l'écharpe blanche, la guimpe en point de
Malines et la mante à triple collet.

--Combien voulez-vous vendre ceci, Monsieur?

--Vingt-cinq livres seulement, à cause de la difficulté que j'ai à m'en
défaire.

--Mon frère, continua Bernard en se tournant vers Armand, permettez-moi
d'offrir ces parures à une pauvre petite fille avec qui j'ai fait la
route de Mayence à Coblentz?

--Ton amie Nina dont Valleroy m'a parlé? À ton aise, chevalier. Voici un
louis de plus, Monsieur le marchand.

Une pièce d'or alla rejoindre les trois autres. Puis, après que Bernard
eut donné l'ordre d'apporter chez le peintre Venceslas Reybach, pour
Mlle Nina, les objets qu'il venait d'acheter, les deux frères sortirent
pour se rendre au château de Schonbornlust, somptueuse résidence située
aux portes de la ville et mise par l'électeur de Trêves à la disposition
des princes français.

Au fur et à mesure qu'ils avançaient, les maisons s'espaçaient. Ils se
trouvèrent bientôt en pleine campagne, sur une route qu'ombrageaient de
vieux arbres déjà poudreux de la poussière du jour, et tout au bout de
laquelle le château dressait sa masse imposante. Sur cette route, les
piétons étaient nombreux, tous des émigrés, à en juger par les costumes
des hommes, les toilettes des femmes, les uniformes des officiers. Plus
rares étaient les voitures. Cependant, il en passait quelques-unes,
antiques et vénérables berlines pour la plupart traînées par de lourds
chevaux que conduisaient des cochers à la livrée usée et défraîchie.
Parmi ces équipages d'un autre temps, Bernard aperçut un de ces
cabriolets, appelés «pots de chambre», qu'ils avaient vus souvent à
Paris.

--Un fiacre de Paris à Coblentz! s'écria-t-il.

--Nous en avons une douzaine, répondit Armand. Ils ont amené des
émigrés, et les cochers, la course faite, ont trouvé plus simple de
rester ici que de retourner en France.

Ainsi, tout était pour Bernard sujet de surprise: des princes français
en Allemagne, la noblesse dans l'exil, des gentilshommes vivant du
travail de leurs mains, des grands seigneurs et des grandes dames s'en
allant à pied par les routes, des fiacres entreprenant des voyages de
trois cents lieues, et lui, le chevalier de Malincourt, jeté tout à coup
dans cette existence aventureuse et se rendant à l'audience du comte
d'Artois, ayant sur le dos des vêtements d'emprunt, la défroque d'un
petit duc qui sans doute à cette heure menait la même vie nomade que
lui!

Cependant, il continuait à interroger Armand:

--Est-ce que tous ces gens se rendent à Schonbornlust, mon frère?

--Ils vont, comme nous, faire leur cour à nos seigneurs les princes,
qui, tous les matins, reçoivent la noblesse.

--Manifeste-t-elle toujours le même empressement?

--Aujourd'hui, l'affluence est plus nombreuse que de coutume. Cela tient
à ce que la nouvelle s'est répandue que le prince de Nassau est revenu
de Saint-Pétersbourg, apportant un million de livres que l'impératrice
Catherine offre aux frères du roi de France pour subvenir aux frais de
la campagne qui se prépare. Il y a beaucoup de malheureux parmi les
émigrés. Ils se hâtent avec l'espoir qu'en arrivant les premiers ils
recueilleront quelques gouttes de cette pluie d'or.

--Mais si on leur distribue le million, objecta Bernard, il ne restera
plus rien pour les frais de la campagne?

Armand regarda son frère, comme s'il eût été frappé par la justesse de
cette remarque et surpris de l'entendre sortir de la bouche d'un enfant.
Mais il n'y répondit pas.

Qu'aurait-il pu répondre, sinon que la misère et l'exil sont choses
lamentables et compromettent le succès des meilleures causes. Il ne le
savait que trop, lui qui, depuis dix-huit mois, avait vu des sommes
énormes se fondre entre les mains des princes, absorbées, sans profit
pour la cause de la royauté, par l'entretien de leur maison et les
pressants besoins des gentilshommes qui formaient leur cour.

D'ailleurs, on arrivait au château. Deux soldats de la garde des princes
se promenaient devant la porte, silencieux, le fusil sur l'épaule. Ils
présentèrent les armes au vicomte de Malincourt qui passa, suivi du
chevalier.



CHAPITRE V

PRINCES ET GRANDS SEIGNEURS


L'intérieur du château du Schonbornlust présentait la même animation que
l'intérieur du palais de Versailles aux beaux jours de la royauté, à
l'heure du lever du roi. Au pied de l'escalier, des soldats formaient
des groupes bruyants, en attendant le moment d'aller prendre faction sur
quelque point de la vaste demeure. En haut, des suisses armés de
hallebardes gardaient l'entrée du salon d'attente, qui précédait le
cabinet des princes. De toutes parts, dans l'allure et la tenue des
gens, dans les consignes, dans la diversité et l'éclat des uniformes, se
révélaient le souci de l'étiquette, la constante préoccupation des
représentants de la monarchie de s'entourer, dans l'exil, d'un appareil
décoratif aussi pompeux que celui dont elle avait été, durant des
siècles, entourée en France.

La porte du salon d'attente s'ouvrit devant Armand, avant même qu'il eût
fait un signe, car les suisses le connaissaient, et, en sa qualité
d'officier attaché à la personne du comte d'Artois, il avait accès
partout, à tout instant du jour et de la nuit. À sa suite, Bernard se
trouva donc tout à coup, sans avoir attendu ni sollicité, parmi les
personnages les plus considérables de la cour de Coblentz. Ils
remplissaient déjà la vaste et luxueuse salle, très imposante avec ses
boiseries sculptées et ses lambris dorés. Devant le cabinet des princes,
se tenaient immobiles deux gardes du corps, l'épée au poing, et tout à
côté, assis à une petite table, un gentilhomme de la chambre qui
inscrivait les noms des arrivants et désignait à ceux qui avaient obtenu
une audience particulière l'heure à laquelle ils seraient reçus.

À tout moment, cette porte s'entre-bâillait pour laisser entrer ou
sortir des visiteurs. Quelques-uns étaient introduits sans attendre, sur
le simple énoncé de leur nom. Ceux-là étaient les membres du Conseil, à
qui leur fonction assurait cette faveur. Sur le visage de ceux qui
sortaient, ceux qui attendaient leur tour cherchaient à saisir un
reflet, une impression, quelque trait propre à les fixer sur le sort de
la requête qu'eux-mêmes venaient présenter. Ils allaient et venaient,
impatients, dissimulant mal leur anxiété, interrogeant du regard le
gentilhomme chargé de les appeler et de les conduire auprès des princes.
Très mêlée et très bigarrée, cette foule! À côté de hauts seigneurs,
faisant montre de leur nom et de leurs titres, on voyait des individus
d'humble mine, solliciteurs d'argent ou solliciteurs d'affaires, les uns
venus au nom des royalistes de leur province apporter des plans ou
quémander des secours, les autres gentillâtres obscurs en quête d'un
emploi dans l'armée royale, ou encore des banquiers juifs, cherchant à
faire accepter leurs services. Tous n'avaient pu obtenir audience. Mais,
comme ils savaient que les princes traversaient le salon d'attente en se
rendant à la chapelle du château pour la messe et en revenant, ils
tenaient à se trouver sur leur passage pour se faire voir et saisir
l'occasion de toucher un mot de ce qui les avait amenés.

Au milieu de cette assemblée, Bernard fut d'abord perdu et tout étourdi.
Son frère distribuait saluts et poignées de mains, s'inclinait
respectueusement devant certains personnages, en traitait
dédaigneusement d'autres qui semblaient se courber à ses pieds. Au
passage, il présentait Bernard à quelques-uns qui l'accueillaient avec
bienveillance, mais que, dans la cohue, celui-ci avait à peine le temps
d'entendre et d'entrevoir. Ce fut pour le pauvre enfant, pendant
quelques minutes, un inexprimable trouble, presque de l'effarement.
Mais, soudain, il se trouva en présence du vidame d'Épernon. Le fringant
et aimable vieux, assis auprès d'une croisée, paraissait se divertir à
observer la physionomie des allants et venants et à tâcher de deviner
les préoccupations qu'elle dissimulait. La veille, au café des
_Trois-Couronnes_, il avait adressé à Bernard d'affectueuses paroles, et
d'instinct l'enfant se sentait attiré vers lui. Il allait le saluer,
quand Armand se jeta entre eux.

--Pardieu! voilà qui se trouve bien, dit-il. Monsieur le vidame, je
sollicite vos bontés pour mon frère. Je cherchais quelqu'un à qui le
confier pendant que je vais rentrer chez Monseigneur pour l'annoncer.
Voulez-vous, pour quelques instants, le prendre sous votre égide? Je ne
saurais le mettre en meilleures mains.

--Je m'en charge volontiers, répondit M. d'Épernon.

Et tandis qu'après l'avoir remercié le vicomte s'éloignait, il dit à
Bernard en lui désignant une chaise à son côté:

--Asseyez-vous près de moi, chevalier. On est très bien ici pour voir ce
qui peut vous intéresser.

Bernard obéit, et ils restèrent là, tous deux, l'enfant assis au bord de
la chaise, son chapeau sur les genoux, le vieillard enfoncé dans son
fauteuil, sa canne droite entre ses jambes croisées, tournant dans ses
doigts sa tabatière dont les pierreries étincelaient au soleil, entrant
à flots par la croisée.

--Vous étiez triste et bien las, hier, mon enfant, dit M. d'Épernon à
Bernard. Vous sentez-vous mieux, ce matin?

--Oui, Monsieur, et je vous remercie pour la sollicitude que vous me
témoignez.

--Elle est toute naturelle. Dès que je vous ai vu, je me suis intéressé
à vous, à vos malheurs. Il faudrait avoir un coeur de pierre pour n'en
pas être ému. Et voyez, ajouta-t-il avec un sourire, si vous interrogiez
la plupart de ceux qui ne me connaissent que de réputation, ils vous
diraient que le vidame d'Épernon n'est qu'un vieil égoïste sans
entrailles.

--Vous avez, cependant, l'air bon et humain, observa Bernard.

--Et cet air n'est pas trompeur, croyez-le, chevalier. Il serait
malséant de faire mon éloge. Au milieu de la société besogneuse et
mendiante que vous voyez ici, j'ai le bonheur de n'être à charge à
personne. J'ai trouvé dans l'héritage de mes parents des terres en
Bavière. J'en touche le revenu librement et je vis à Coblentz comme je
vivrais à Paris, si j'avais cru prudent d'y rester. En de telles
conditions, je serais ingrat envers le ciel si je ne venais en aide à
d'autres moins heureux que moi. Mais, grâce à Dieu, je n'ai point manqué
à ce devoir.

--Mais alors, Monsieur le vidame, d'où vous vient cette réputation
d'égoïsme?

M. d'Épernon protesta d'un geste, et se redressant, il reprit:

--D'où elle me vient, cette réputation imméritée? De ma franchise, de ce
que je n'approuve pas tout ce qui se passe ici et de ce que j'ose le
dire, de ce que je m'irrite au spectacle des sottises, des hypocrisies,
des bassesses dont je suis le témoin. Plus tard, quand on parlera du
temps où nous vivons, vous et moi, on vous dira que les princes frères
du roi se sont héroïquement dévoués à leur aîné, que la noblesse de cour
s'est sacrifiée pour la cause royale... N'en croyez rien, mon enfant.

--Cependant, Monsieur, il y a ici de grands dévouements.

--Ils n'existent qu'en apparence, chacun songe à soi. Ces gens que vous
voyez se presser à la porte de nos seigneurs ne sont là qu'avec l'espoir
de tirer d'eux pied ou aile. C'est à qui les exploitera le mieux. Autour
d'eux, tout est intrigues, rivalités. Le comte de Calonne, leur homme de
confiance, leur ministre, le personnage le plus puissant de
l'émigration, jalouse le baron de Breteuil, l'homme de confiance du roi,
et le baron de Breteuil jalouse le comte de Calonne, lequel, en sa
qualité d'ami du comte d'Artois, est battu en brèche par le comte de
Jaucourt, ami de Monsieur, comte de Provence. Ces divisions, au sommet,
se répercutent à tous les degrés de l'échelle sociale et produisent de
funestes conséquences. Les princes eux-mêmes, unis à la surface, sont
désunis au fond. Condé, leur cousin, ne veut pas se soumettre à eux et
eux ne veulent pas se soumettre au roi.

--Ils agissent pourtant en son nom, objecta Bernard.

--En son nom sans doute, mais contre lui. Monsieur, comte de Provence,
déteste la reine, et, malgré le roi, voudrait être régent. Le comte
d'Artois se plaint de Monsieur et déclare, comme lui, que le roi n'étant
pas libre a perdu le droit d'ordonner. Ils ne se mettent d'accord que
pour le blâmer, le bafouer et lui désobéir. Ils voudraient bien qu'il
fût sauvé, mais non par d'autres que par eux, et quiconque n'est pas de
leur avis perd leur faveur et tombe en disgrâce. Cette disgrâce, moi qui
vous parle, j'en ai subi les effets.

--Vous, un vaillant gentilhomme, un serviteur éprouvé de la monarchie!

--Sans doute, mais j'ai l'impardonnable tort d'avoir proclamé que, par
certains côtés, la Révolution était légitime, qu'elle serait déjà finie,
si l'on avait donné satisfaction à celles de ses exigences qui étaient
fondées, et surtout si l'on ne s'était attaché à exciter contre la
France les puissances étrangères. Oui, poursuivit M. d'Épernon, qui
s'animait, je passe ici pour un frondeur, pour un sceptique, pour un
jacobin, et si l'on me ménage encore, c'est qu'aux jours de détresse on
a trouvé ma bourse ouverte et qu'on se flatte d'y recourir encore. Mais,
quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, on ne m'empêchera pas de penser et
au besoin d'affirmer tout haut que la politique de Coblentz est une
politique fatale, et qu'après avoir perdu la monarchie, elle enverra la
famille royale à l'échafaud.

Bernard, très impressionné par ce qu'il entendait, s'étonnait de
retrouver dans la bouche du vidame d'Épernon des propos que, en d'autres
circonstances, il avait entendu tenir à son père et à Valleroy.

--Êtes-vous d'avis, Monsieur, que la noblesse eût mieux fait de ne pas
émigrer? demanda-t-il.

--Oui, certes, et ceux-là ont été bien coupables qui ont donné l'exemple
de la fuite.

--Mais vous-même, Monsieur? se permit de dire Bernard.

--Oh! moi, je n'ai pas donné l'exemple, je l'ai suivi. Je n'ai pas
émigré en 1789, mais en 1791, quand les irréparables fautes des princes
et des gentilshommes partis les premiers n'ont plus permis aux autres de
rester en France.

Au cours de cet entretien, qui en apprenait long à Bernard, le salon
s'était rempli au point d'y rendre impossible la circulation. Il régnait
une chaleur lourde qui ajoutait à l'excitation des paroles échangées
bruyamment. Quand s'ouvrait la porte du cabinet des princes, un
mouvement se produisait dans cette foule. Toutes les têtes se tournaient
du même côté, accompagnant d'un regard d'envie ceux qu'appelait le
gentilhomme de la chambre pour les introduire auprès des Altesses
Royales. Soudain, le mouvement s'accentua, la rumeur des conversations
devint plus forte. Instinctivement, et sans qu'aucun ordre eût été
donné, la foule se divisa, de manière à laisser un passage libre de
l'entrée du salon au cabinet des princes. Trois personnages venaient
d'apparaître devant lesquels tous les fronts se courbaient. Ils
s'avançaient lentement, saluant à droite et à gauche, non sans un peu de
hauteur dédaigneuse, qui se marquait surtout chez celui qui paraissait
servir de guide aux deux autres.

--Voulez-vous voir de près les hommes du jour, chevalier? demanda en se
levant M. d'Épernon à Bernard. Montez sur votre chaise et regardez.
Celui qui marche au milieu, en uniforme de général prussien, est le duc
régnant de Brunswick, à qui l'Autriche et la Prusse ont confié le
commandement supérieur des armées qu'elles envoient contre la
Révolution. Il est arrivé tout à l'heure pour attendre ici les troupes
qu'il doit commander, et il vient présenter ses hommages aux frères de
Louis XVI. Tel que vous le voyez, avec ce ventre proéminent, cette
démarche lourde, ce nez busqué, ces gros yeux ronds et cette tête carrée
d'Allemand, il n'a tenu qu'à lui de devenir roi des Français, oui, mon
enfant, roi des Français. L'abbé de Talleyrand-Périgord et ses amis ne
s'étaient-ils pas imaginé de lui offrir la couronne!

--Cet étranger sur le trône des Bourbons! s'écria Bernard.

--Il a refusé et il a bien fait. On dit qu'il possède tout le génie
nécessaire pour délivrer le roi et le rétablir dans son autorité, on le
dit, mais personne n'en est sûr. À sa droite, c'est le prince de Nassau,
un aventurier de haute extraction, mais un aventurier qui a couru le
monde, tour à tour au service de la France et de la Russie, et qui s'est
offert, grâce à sa fortune, le luxe de devenir le trésorier des princes,
leur chevalier servant, leur courtisan et même leur ambassadeur. Il
revient de Saint-Pétersbourg. C'est lui qui a porté le million dont nous
parlions tout à l'heure.

--Et le troisième, Monsieur, celui qui marche à gauche du duc?

--Celui-là, c'est le véritable roi de Coblentz, M. de Calonne.

Bernard observait avidement. Il vit passer un homme assez grand, mince,
touchant à la soixantaine, portant haut la tête, au sommet de laquelle
une perruque cachait mal les cheveux déjà gris et marchant avec une
affectation d'élégance hautaine, qui évoqua dans l'imagination de
l'enfant l'image d'un paon faisant la roue.

À l'aspect des nobles visiteurs qui s'avançaient, les gardes du corps
placés à l'entrée de l'appartement des princes s'étaient empressés d'en
ouvrir la porte. Au même instant, sortait de cet appartement un homme
encore jeune, à la figure osseuse et maigre, d'un caractère ascétique,
au regard pénétrant, les cheveux en coup de vent. Il s'effaça pour
laisser passer les nouveaux venus, et s'inclina quand ils défilèrent
devant lui. Puis, comme il relevait la tête, il aperçut M. de Calonne
qui lui souriait d'un air de condescendance railleuse en accompagnant le
sourire d'un geste de salut protecteur. Il répondit en courbant de
nouveau le front, mais sans bassesse, très sérieux, très froid, et se
faufila dans le salon d'attente, tandis que la porte se fermait sur ses
talons et dérobait aux profanes le sanctuaire où venaient d'être
introduits le ministre Calonne, le duc de Brunswick et le prince de
Nassau. Mais, une fois en présence du flot pressé des courtisans, il fut
tout décontenancé. Il ne connaissait aucun d'eux, et, s'ils le
connaissaient, ils ne voulaient pas lui faire accueil, car il les vit
lui tourner le dos et s'éloigner de lui comme d'un pestiféré.

--Quel est cet homme dont chacun s'écarte? demanda Bernard au vidame
d'Épernon.

--Un messager envoyé officieusement par le roi à ses frères, répondit M.
d'Épernon, en saluant avec bienveillance l'inconnu. À la manière dont on
le reçoit, qui s'en douterait? Mais à Coblentz, les ambassadeurs des
Tuileries ne sont pas en odeur de sainteté. M. Mallet du Pan est en
train d'en faire l'expérience. Il a porté ici des ordres ou des avis qui
déplaisent. On le sait, et vous voyez qu'on le traite en paria. Du
reste, on ne comprendrait guère que Sa Majesté ait choisi pour
l'investir de sa confiance un homme de peu, un gazetier comme l'est M.
Mallet du Pan, si l'on ne savait que, prisonnier dans son palais, Louis
XVI n'est pas libre de communiquer à son gré avec ses frères.

M. Mallet du Pan avait vu M. d'Épernon. Il le rejoignit, tout heureux de
trouver à qui parler. Le vidame l'interrogea à demi-voix.

--Eh bien, Monsieur, êtes-vous satisfait de votre entrevue avec leurs
Altesses Royales?

--Non, Monsieur le vidame, et vous vous en doutez bien, vous qui savez
qu'à Coblentz on ne tient aucun compte de l'autorité du roi. On me
l'avait dit quand j'ai quitté Paris; M. le maréchal de Castries, que
j'ai vu à Cologne, me l'avait répété. Mais je ne pouvais croire que les
princes poussaient à ce point le mépris pour les ordres de leur frère...

--Ils vous ont mal reçu?

--En ennemi, pour dire le mot, et, à mes pressantes exhortations pour
les détourner de prendre part à la guerre contre la France, ils ont
répondu en se moquant du roi. Ah! Monsieur le vidame, pourquoi tout le
monde ici ne vous ressemble-t-il pas? Pourquoi M. de Calonne est-il le
maître?

Il soupira, puis, après avoir adressé ses compliments à M. d'Épernon, il
s'éloigna, traversant la foule pour regagner la sortie. Maintenant, dans
la vaste pièce, on ne parlait plus qu'à voix basse, comme si chacun eût
été pénétré de la gravité des conversations qui se tenaient de l'autre
côté de la porte close, et se fût attaché à ne pas les troubler. On
attendit ainsi pendant vingt minutes environ. Puis cette porte se
rouvrit, et on vit sortir les trois personnages qu'on avait vus entrer.
La visite officielle terminée, ils se retiraient comme ils étaient
venus. Mais, derrière eux, sur le seuil du cabinet des princes, se
montrait le vicomte Armand. D'un signe, il appela son frère. Celui-ci
courut à lui.

--Mgr le comte d'Artois consent à te recevoir, dit l'aîné. Viens vite:
nous n'avons qu'une minute avant la messe.

Bernard suivit Armand et se trouva soudain en présence des deux princes,
frères du roi de France. Ils n'étaient d'un grand âge ni l'un, ni
l'autre: Monsieur, comte de Provence, avait trente-cinq ans; le comte
d'Artois, trente-deux. Mais, auprès de l'aîné, le plus jeune, avec sa
taille svelte, son regard clair, sa figure fine et rosée, semblait un
enfant, tandis qu'auprès du plus jeune, le corps obèse, enflé par la
goutte, le masque lourd et déjà ridé, l'aîné semblait un vieillard. Tous
deux portaient un habit en drap bleu, à boutons d'or, flottant sur un
gilet blanc, et sur ce gilet le grand cordon des Ordres du roi. Sous des
bas noirs en soie, les jambes du comte d'Artois se dessinaient
fringantes et nerveuses, tandis que celles de Monsieur apparaissaient
épaisses et traînantes dans des guêtres qui montaient jusqu'au genou.
Comme écrasé par son précoce embonpoint, ce prince était assis auprès
d'une croisée ouverte, dans un fauteuil très large, fait exprès pour
lui, et écoutait un de ses secrétaires qui lui lisait une lettre de
façon à n'être entendu que de cinq ou six personnages, membres du
Conseil intime, qui, tout en écoutant, gardaient une attitude de
déférence. Le comte d'Artois, au contraire, allait et venait, parlait à
son frère, voltigeait vers une table où travaillaient deux commis de la
correspondance, dictait une phrase à l'un, jetait un ordre à l'autre,
adressait entre temps la parole à ses officiers groupés dans un coin,
pétulant, bruyant, toujours en mouvement, ayant réponse à tout, sans
embarras ni réflexion.

Le hasard de sa marche à travers la salle l'amena vers les messieurs de
Malincourt, qui attendaient, immobiles, qu'il leur adressât la parole.

--Est-ce là votre frère, vicomte? dit-il à Armand en s'arrêtant devant
eux.

--Mon frère, le chevalier Bernard de Malincourt, oui, Monseigneur.

--Vous nous avez apporté de tristes nouvelles, Monsieur le chevalier,
continua le comte d'Artois d'une voix indifférente, comme si ses lèvres
eussent exprimé d'autres idées que celles dont son esprit était
maintenant assailli. Nous sommes sensibles à vos malheurs, car nous
tenons le comte de Malincourt, votre père, pour un féal serviteur,
quoique son zèle ait paru refroidi par le retard qu'il a mis à nous
rejoindre, en dépit de nos avertissements; comme si les bons royalistes
pouvaient hésiter à nous obéir. Mais ces malheurs sont réparables et
seront réparés avec les autres. Le règne des méchants touche à son
terme.

En écoutant le prince, Armand s'était presque agenouillé, témoignant
ainsi sa reconnaissance. Mais Bernard, lui, ne retenait qu'un trait du
langage qu'il venait d'entendre, le blâme indirect infligé à son père.
Ses joues s'empourprèrent, son regard protesta, et, au lieu de
s'incliner, il resta la tête haute. L'auguste interlocuteur ne comprit
pas, et, interpellant un des personnages groupés autour de Monsieur, un
gros homme aux cheveux grisonnants:

--Quand serons-nous à Paris, marquis de Bouillé? demanda-t-il.

Le général marquis de Bouillé, qui ne pouvait se consoler d'avoir été
impuissant à sauver le roi, lors de la fuite à Varennes, tourna vers le
comte d'Artois son morne et martial visage et répondit:

--Vers les derniers jours d'août, Monseigneur, si M. le duc de Brunswick
tient ses promesses.

--Dans six semaines, vos parents seront en liberté, Messieurs, reprit le
comte d'Artois avec assurance en s'adressant aux frères de Malincourt.

Il passa. L'audience était terminée, et Armand déjà entraînait son frère
quand s'éleva, dans le silence, la voix grave de Monsieur. Elle
interrogeait:

--Quel est ce jeune enfant?

À cette question, les deux frères revinrent sur leurs pas, et Armand
répondit:

--C'est mon cadet, Monseigneur.

--Qui donc m'a parlé de lui? Ah! je me souviens, c'est dans un rapport
de police que j'ai lu tout à l'heure le récit de son arrivée au café des
_Trois-Couronnes_, hier soir, Eh bien, vicomte, il faut lui dire de se
consoler, de se rassurer. Il verra de meilleurs jours. Qu'il travaille,
et, à notre retour à Paris, nous le ferons entrer au corps des pages.

Puis tout retomba dans le silence aux entours de Monsieur. Quant au
comte d'Artois, il avait repris sa pétulante promenade de l'un à
l'autre. Armand, comprenant que la bienveillance des princes était
épuisée, allait se retirer. Mais il n'en eut pas le temps. La pendule
ayant sonné dix heures, le comte de Provence se leva:

--La messe, mon frère, s'écria-t-il.

Son frère se rapprocha de lui. Un gentilhomme remit à chacun d'eux un
paroissien, un chapeau et, en plus, une canne à l'aîné. La porte qui
donnait sur le salon d'attente fut ouverte: on entendit résonner sur les
dalles le bruit des hallebardes, et comme le cortège se mettait en
marche, Bernard perçut ces trois mots jetés à la foule des courtisans:

--Les princes, Messieurs.

Alors, ce fut dans cette foule une agitation et une rumeur qui
éclatèrent brusquement, qui s'apaisèrent presque aussitôt. Les princes
s'avançaient au milieu d'elle, dans un calme tel qu'on eût entendu voler
une mouche si, de temps en temps, eux-mêmes ne l'avaient troublé en
adressant la parole à quelqu'un de ceux qui formaient la haie sur leur
passage. Armand avait pris sa place accoutumée derrière le comte
d'Artois; Bernard marchait à côté de son aîné, mais sans rien distinguer
de ce que disaient les princes, quand ils parlaient, bien qu'il le
devinât à l'expression des visages. C'étaient des encouragements aux
uns, des refus à d'autres; ici un éloge, là un blâme, et personne ne
répondait. De toutes parts, on ne voyait que bustes inclinés et têtes
courbées.

La chapelle était au rez-de-chaussée, à l'autre extrémité du château. En
y arrivant, Bernard fut tout heureux de se retrouver à côté du vidame
d'Épernon.

--Permettez-moi de rester auprès de vous. Monsieur le vidame, lui
dit-il, et daignez me nommer encore les personnages fameux.

--Avec plaisir, chevalier, répondit M. d'Épernon. Mais, dites-moi, vous
avez approché Leurs Altesses Royales! Vous ont-elles consolé?

--Elles m'ont parlé brièvement et je n'ai rien trouvé à leur répondre.

--Vous étiez intimidé?

--Irrité plutôt, répliqua Bernard.

Et il raconta les détails de l'audience.

--Toujours les mêmes, observa M. d'Épernon, se croyant déjà les maîtres
et professant la haine de quiconque ne partage pas leurs téméraires et
imprudentes ardeurs.

À ce moment, dans la chapelle, chacun avait pris sa place. Mgr de
Conzié, évêque d'Arras, montait à l'autel. Au premier rang des fidèles,
à droite, on voyait Madame, comtesse de Provence; derrière elle,
l'orgueilleuse comtesse de Balbi, sa dame d'honneur, que l'amitié de
Monsieur avait faite reine de l'émigration; la belle et modeste Louise
de Polastron, favorite du comte d'Artois, et la princesse de Monaco, la
vieille amie du prince de Condé, venue de Worms le matin, envoyée par
lui pour faire connaître aux frères du roi la détresse de l'armée qu'il
commandait. À gauche, se tenaient ceux-ci, ayant à côté d'eux le duc
d'Angoulême et le duc de Berry, fils de l'un et neveux de l'autre, tous
deux encore enfants.

Le vidame d'Épernon désignait au chevalier, en les nommant, ces hauts
personnages. Puis, celui-ci, sa curiosité satisfaite, s'agenouilla et se
recueillit. Alors sa pensée, un moment distraite, s'envola vers
Saint-Baslemont. Il ne vit plus ni princes, ni princesses, ni grands
seigneurs, ni grandes dames. Bercé par l'harmonie des chants religieux
que l'orgue accompagnait, il revoyait le château où il était né, son
père, sa mère. Il revivait tour à tour les jours heureux et les jours
tristes, et la comparaison de ce passé avec le présent, son isolement au
milieu de cette cour en apparence brillante, misérable en réalité, où il
savait bien qu'il ne trouverait aucun secours, faisaient monter à ses
yeux les larmes qui gonflaient sa poitrine, à ses lèvres des prières...
Il resta longtemps ainsi.

--Venez-vous, chevalier? lui dit le vidame d'Épernon. C'est fini.

Les princes étaient sortis sans qu'il s'en aperçût. La foule se pressait
sur leurs pas, dans le bruit des chaises sur les dalles, dans la rumeur
des voix; que grossissait la sonorité des voûtes. Bernard suivit le
vidame, mais il le perdit à la porte de la chapelle. Alors il revint
dans le salon d'attente. C'est là que le retrouva son frère, quelques
instants après, et ils quittèrent le château pour rentrer à Coblentz.
Maintenant rassasié des splendeurs de la cour des princes, Bernard avait
hâte de revoir Nina.

Dans sa modeste maison, située au coeur de la ville, le peintre Venceslas
Reybach vivait seul avec sa gouvernante, Fraulein Lisbeth, qui le
servait, depuis quarante ans. Indépendamment de l'atelier, l'habitation
ne se composait que de deux chambres, l'une occupée par le peintre,
l'autre par Fraulein. Aussi l'arrivée de deux étrangères dans cette
demeure exiguë avait-elle pris aux yeux de la vieille gouvernante les
proportions d'une inoubliable aventure. Pour la contraindre à les y
installer, il avait fallu la volonté formelle de son maître. Il s'était
empressé de céder sa chambre à tante Isabelle et à Nina, se résignant
lui-même à coucher dans son atelier sur un matelas jeté par terre. Après
avoir dormi comme au bivouac, il s'était mis au travail dès le matin et
n'avait interrompu sa tâche que pour céder la place à Lisbeth qui venait
dresser le couvert pour le dîner.

Maintenant, le repas s'achevait. On dînait alors à midi, et les
aiguilles de l'antique cartel en cuivre, accroché au mur, au-dessus d'un
grand buffet flamand, allait marquer une heure. C'est dire que, ce
jour-là, le repas de Reybach, qui l'expédiait ordinairement en dix
minutes, avait duré plus que de coutume. Il est vrai qu'un solitaire
comme lui n'a pas tous les jours à sa table une aimable tante Isabelle
et une mignonne Nina, et que, lorsqu'un heureux hasard les a conduites,
il est bien excusable de s'attarder aux charmes d'une aussi séduisante
compagnie. Un jour radieux entrait dans l'atelier par une vaste baie,
inondait d'une lumière chaude les tableaux épars sur des chevalets, les
vieux meubles ramassés un peu partout par Reybach, au hasard de ses
voyages en Allemagne et dans les Flandres, et au milieu desquels il
vivait comme un de ces peintres du XVIe siècle dont il portait le
costume autant parce qu'il le trouvait commode et seyant qu'afin de
témoigner de son enthousiasme pour l'époque de la renaissance artistique
dont il suivait les traditions.

Amadouée par la bonne grâce de la comédienne et les caresses de
l'enfant, Fraulein, le repas terminé, s'était retirée dans sa cuisine,
et Venceslas Reybach causait librement avec ses petites amies. À cette
heure, l'entretien roulait sur un incident qui venait de se produire.
Quelques instants avant, un homme était entré, apportant un paquet pour
Mlle Nina. Comme on lui objectait qu'il se trompait, que Mlle Nina, ne
connaissant personne à Coblentz et personne ne la connaissant,
n'attendait aucun envoi, il avait répliqué qu'il ne se trompait pas et
était parti sans s'expliquer autrement. Alors, tante Isabelle ayant
défait le paquet, en avait retiré une robe rose, une écharpe blanche,
une guimpe en dentelles et un manteau garni, autour du cou, d'une
fourrure, le tout à la taille de Nina, qui avait voulu revêtir
sur-le-champ ces brillants atours, et, parée comme une fille de
gentilhomme, ne cessait depuis de se pavaner, se trouvant belle comme le
jour. Ce que tous trois cherchaient à deviner, c'était le nom du
donateur généreux auquel l'enfant devait la possession de ces choses.
Mais vains étaient leurs efforts; ils ne savaient à qui attribuer ce
présent, et Nina parlait déjà d'aller promener sa toilette par la ville
que sa protectrice en était encore à se demander si, une fois dehors, on
ne l'arrêterait pas comme une voleuse.

Soudain, à la porte qui s'ouvrait sur la rue, un coup de marteau annonça
des visiteurs. On entendit les pas alourdis de Fraulein qui descendait
ouvrir, puis on l'entendit remonter précipitamment. Elle entra dans
l'atelier comme un ouragan, sa coiffe sur la nuque et dardant sur son
maître ses gros yeux effarés:

--Ils sont trois, Monsieur, gémit-elle.

--De qui me parlez-vous, vieille folle?

--De ceux qui marchent derrière moi. Je ne les connais pas, ou plutôt,
il y en a bien un que j'ai déjà vu; quant aux deux autres...

Elle n'eut pas le temps d'achever. Au seuil de l'atelier venaient
d'apparaître Bernard de Malincourt qu'accompagnaient Armand et Valleroy.
La figure parcheminée de Reybach s'épanouit dans un bienveillant
sourire, et s'adressant à sa gouvernante:

--Vous avez eu peur de ces gentilshommes! Les prenez-vous pour des
malfaiteurs?

--Dans une ville pleine d'émigrés, on doit s'attendre à tout, grommela
Lisbeth, traduisant à sa manière l'opinion défavorable que professait
contre eux la population de Coblentz.

Satisfaite d'avoir décoché ce trait, qui, du reste, n'atteignit
personne, elle disparut tandis que Reybach faisait fête à ses nouveaux
amis.

--Nous venons vous remercier de vos courtois procédés envers mon frère,
mon cher Reybach, lui dit Armand. Il a voulu le faire lui-même avec moi,
et le fidèle Valleroy a tenu à se joindre à nous.

--Nous sommes tous ici les obligés de M. Reybach, ajouta Valleroy,
n'est-ce pas, tante Isabelle?

Il saluait celle-ci, qui s'était levée pour faire sa révérence à la
société. Elle le remercia d'un regard et répondit:

--Les heures de repos et de trêve sont rares dans la vie des proscrits.
Nina et moi nous devons à M. Reybach quelques-unes de ces heures
réparatrices.

--Et moi, intervint tout à coup Nina, je dois à M. le chevalier une
belle toilette. N'est-ce pas, Monsieur, que c'est toi qui me l'a
envoyée? fit-elle en se jetant dans ses bras.

Et comme le silence de Bernard équivalait à un aveu, le peintre se
récria contre lui-même, tout honteux, à ce qu'il confessa, d'avoir
laissé à la petite l'honneur de cette découverte.

--Vous allez la gâter, Monsieur le chevalier, murmura d'un accent de
gratitude tante Isabelle, en s'approchant de Bernard.

--Oh! laissez-les tous deux jouir de leur bonheur, Madame, dit le
vicomte. Le bonheur de recevoir n'a d'égal que le bonheur d'offrir. Vous
pouvez voir que si Mlle Nina est heureuse, mon frère ne l'est pas moins.

Et c'était la vérité, car Bernard tournait et retournait comme une
poupée la mignonne fillette, adorable dans sa robe rose, en riant aux
éclats de ses attitudes coquettes et de la gravité qu'elle affectait, en
croisant sur sa frêle poitrine l'écharpe blanche à paillettes d'or. Ce
joyeux incident avait mis tout le monde à l'aise, et l'intimité nouée la
veille sur le bateau reprit son cours, malgré la présence du vicomte qui
ne demandait qu'à s'y associer. Valleroy, toujours empressé auprès de
tante Isabelle, l'interrogea sur ses projets. Il sut d'elle qu'elle
allait s'enquérir d'un logement pour ne pas rester plus longtemps à la
charge de M. Reybach. Une fois installée chez elle, elle s'annoncerait
dans la ville comme professeur de diction. Cette idée lui était venue
pendant la nuit, et elle en attendait d'heureux résultats, surtout si M.
le vicomte de Malincourt voulait la recommander aux personnes influentes
de la société française réunie à Coblentz, et M. Reybach la présenter
dans la société allemande. Elle s'offrirait en même temps pour réciter
des vers dans les salons de la noblesse. Elle pourrait assurer ainsi
l'existence de Nina et la sienne et goûter enfin un repos que n'avait pu
lui assurer la vie errante qu'elle menait depuis quelques mois. Le
peintre approuva ce plan, promit son concours et son appui.

--Je suis aimé, connu, honoré dans ma ville natale plus que ne le fut
jamais citoyen dans la sienne, affirma-t-il. Il n'est pas un de mes
compatriotes qui ne tienne à honneur de faire droit à mes requêtes, et
quand on saura que je protège tante Isabelle, elle sera à la mode.

Il parlait, la tête fièrement dressée, le bras tendu, campé comme une
statue héroïque sur son piédestal. C'était à croire qu'il prenait tout
Coblentz à témoin de la vérité de ses déclarations. Avec moins
d'emphatique solennité, mais avec un égal empressement, le vicomte de
Malincourt fit des promesses identiques. Par malheur, obligé de partir
le lendemain pour Mayence avec Monsieur et Mgr le comte d'Artois, ce
n'était qu'à son retour qu'il pourrait s'employer utilement pour tante
Isabelle. Mais il ajouta qu'en attendant il la mettrait sous la
protection de ses amis.

--Je la recommanderai au vidame d'Épernon, s'écria Bernard. Il connaît
tout le monde et ne refusera pas de nous servir.

Émue jusqu'aux larmes par ces témoignages d'intérêt, tante Isabelle ne
savait comment remercier, se déclarait impuissante à exprimer sa
reconnaissance. Mais ce fut pis encore, lorsque Valleroy s'approcha
d'elle et lui dit à voix basse:

--Il se peut qu'avant que ces promesses se réalisent vous vous trouviez
dans la gêne, tante Isabelle; sachez qu'aujourd'hui comme demain, comme
toujours, la bourse de Valleroy est à votre disposition.

Elle prit la main du loyal garçon qui lui offrait ainsi son dévouement,
et la gardant dans les siennes, elle murmura:

--Il est donc vrai que mes malheurs touchent à leur terme, puisqu'à
l'improviste ont surgi sur mon chemin tant de coeurs généreux et
secourables?

Et son regard interrogeait le ciel, comme si elle eût attendu qu'il lui
révélât le secret de son destin. Hélas! si le ciel avait pu répondre,
s'il avait répondu, voici ce qu'il lui aurait dit:

--Tu te trompes, tante Isabelle. L'heure de douceur et d'apaisement que
tu es en train de vivre ne marque pas la fin de tes infortunes. Sur ta
route escarpée et dure, ce n'est qu'une halte, une halte fortifiante
mais brève, au delà de laquelle t'attendent de nouvelles épreuves.
Prépare ton coeur, apprête tes larmes. Le présent est trompeur, l'avenir
redoutable, et les années s'écouleront longues, terribles, sanglantes,
avant que tu puisses atteindre le bonheur qui doit te dédommager de tes
peines supportées avec vaillance et résignation.

Mais le ciel restait muet, et tante Isabelle, redevenue confiante, était
rassurée et heureuse.

Dans la matinée du lendemain, vers 10 heures, la population de Coblentz
se pressait sur les quais pour assister au départ du prince électeur de
Trêves, Mgr Clément Venceslas de Saxe, et des frères du roi de France
qui se rendaient à Mayence afin d'assister au couronnement de l'empereur
François II, roi de Bohême et de Hongrie. Les augustes personnages
devaient faire le voyage par le Rhin, et, dès 9 heures, le yacht de
l'électeur, toutes voiles dehors, orné, pavoisé, enrubanné, se balançait
au ras du ponton d'embarquement. Bernard et Valleroy, venus de bonne
heure pour ne rien perdre du spectacle, virent arriver tour à tour et
prendre place à bord le duc de Brunswick, généralissime des armées
alliées, le prince de Nassau, fidèle ami des Bourbons, le comte de
Romanzof, délégué auprès d'eux comme ambassadeur par l'impératrice
Catherine, le comte d'Oxenstiern, ambassadeur du roi de Suède, le baron
de Duminique, ministre de l'électeur, le chevalier de Bray, représentant
de l'Ordre de Malte, puis les seigneurs français, le comte de Calonne,
les maréchaux de Broglie et de Castries, chargés d'ans et de gloire,
l'évêque d'Arras, le duc de Grammont, le général de Bouillé, le marquis
de Vaudreuil, d'autres encore, officiers et gentilshommes que les
princes avaient désignés pour les accompagner.

Tandis que sur un autre bateau où les gardes du corps occupaient une
place réservée on embarquait pêle-mêle chevaux, voitures, des bagages et
une nombreuse domesticité, les musiciens de l'électeur, groupés à
l'avant du yacht, épuisaient leur répertoire, et le son des instruments,
la rumeur des voix, les cris, les appels, les ordres, les acclamations
de la foule se confondaient dans un indescriptible tumulte. C'est là
qu'Armand de Malincourt, précédant les princes de quelques instants,
retrouva son frère et qu'ils échangèrent de tendres adieux. Bien que
l'absence du vicomte ne dût pas dépasser la durée de quinze jours, ils
étaient émus l'un et l'autre. C'était si triste, à peine réunis, de se
séparer de nouveau! Armand répétait ses dernières recommandations.

--Veille sur mon frère comme s'il était de ton sang, disait-il à
Valleroy. Ne l'abandonne en aucun cas et n'oublie jamais que tu es
responsable de sa vie devant nos parents. Et toi, chevalier, ne cesse de
voir en Valleroy le plus sûr des protecteurs, le plus fidèle des amis.

Ces pressantes exhortations n'étaient pas nécessaires. Entre Bernard et
Valleroy régnaient la confiance et l'amitié; ils rassurèrent la
sollicitude d'Armand, qui pressait le chevalier sur son coeur. Soudain,
dans la foule, une rumeur s'éleva. Elle annonçait l'arrivée des voitures
de la cour. Les deux frères échangèrent une dernière étreinte, et le
vicomte, après avoir embrassé Valleroy, courut où son devoir l'appelait.
Bientôt, au milieu des acclamations redoublées, au bruit des fanfares
retentissantes, le yacht s'ébranlait, gagnait majestueusement le milieu
du fleuve et se mettait en route. Tant qu'on put le voir, Bernard et
Valleroy restèrent à la même place, les yeux fixés sur le jeune officier
qu'emportait le navire, et qui, le sourire aux lèvres, des larmes aux
joues, agitait son mouchoir en signe d'adieu.



CHAPITRE VI

LE CITOYEN PRÉSIDENT


Il y avait à peine quinze jours qu'Armand était parti pour Mayence. Cinq
jours encore et il serait revenu. Mais le temps écoulé depuis son
départ, comme le temps à courir avant son retour, paraissait à Bernard
démesurément long. C'étaient des jours et ils lui pesaient comme des
années, non seulement parce qu'il souffrait d'être loin de son frère,
mais encore parce que Coblentz ayant, en l'absence des princes, perdu
l'éclat qu'y répandait leur présence, la misère des émigrés revêtait une
physionomie plus lamentable. Chaque matin et chaque après-midi, Bernard
sortait avec Valleroy, tantôt pour faire une excursion aux environs de
la ville, tantôt pour en parcourir les rues ou en visiter les monuments,
ou encore pour aller voir le vidame d'Épernon, à l'_Hôtel de la Cigogne_
où il était en campement comme un voyageur, Venceslas Reybach à son
atelier, tante Isabelle et Nina, installées toutes deux chez un épicier
qui avait consenti à leur céder deux chambres au-dessus de sa boutique,
tantôt enfin pour recueillir des nouvelles au café des _Trois-Couronnes_
où elles arrivaient toutes. Mais, au terme de ces différentes stations,
longtemps et à dessein prolongées, restaient encore bien des heures à
remplir. C'était dans la vie de l'enfant comme un trou qui se creusait
chaque matin, qu'il n'avait pu combler quand arrivait le soir, une
monotone uniformité dont il ne parvenait pas à vaincre l'ennui, quelque
effort que fit Valleroy pour l'en distraire, et qui le disposait à voir
l'avenir sous des couleurs assombries et attristantes.

Par suite de cet état d'âme, quand sa pensée s'arrêtait au souvenir de
ses parents, et c'est sur ce souvenir qu'elle était ordinairement fixée,
il se sentait envahi et dominé par une noire mélancolie, pire qu'un
bruyant désespoir. Vainement Valleroy s'engageait à partir pour Épinal
aussitôt après le retour d'Armand, à en ramener le comte et la comtesse
de Malincourt, à les rendre à la tendresse de leurs fils, Bernard
refusait de croire au succès de cette entreprise. C'était pitié de
mesurer l'influence qu'exerçait sur ce jeune coeur le doute affreux par
lequel il était possédé et qui trouvait un aliment incessant dans le
caractère tragique des événements qui se déroulaient en France et
arrivaient à l'étranger travestis ou dénaturés, mais non exagérés. Le
roi prisonnier dans son palais, sa liberté, sa couronne et sa vie
menacées, les factions dominant le pays, les prisons remplies
d'innocents, le gouvernement déclarant la guerre à la Confédération
germanique et au Piémont, une armée austro-prussienne se préparant à
franchir la frontière, toutes les puissances s'armant en hâte, la
noblesse émigrée mourant de faim, tel était à mi-juillet de cette année
1792 le spectacle qu'offrait notre pays.

Quand ces nuages s'amassaient dans le ciel, comment concevoir
l'espérance de se dérober aux tempêtes? Les folles illusions des émigrés
pouvaient seules leur faire croire qu'ils s'y déroberaient. Mais ces
illusions, à la faveur desquelles princes et gentilshommes élaboraient
avec enthousiasme des plans dont ils se promettaient merveilles, Bernard
ne les partageait pas. Ses précoces malheurs avaient mûri sa raison en
donnant à sa jeunesse une rare prévoyance, et la captivité de ses
parents fermé son âme aux espoirs chimériques. Valleroy se désolait de
ne pouvoir guérir ce mal qu'avait fait éclater le départ d'Armand. S'il
s'était agi de défendre son cher chevalier contre un danger visible et
tangible, il aurait aisément trouvé des armes dans son dévouement, dans
son énergie. Mais contre le danger mystérieux créé par l'état d'âme de
Bernard, il se sentait impuissant. Il n'en déployait pas moins
d'incessants efforts pour distraire son jeune maître. Il appelait à son
aide tour à tour le vieux Reybach, l'aimable vidame, la chère tante
Isabelle et surtout Nina, car il avait remarqué qu'auprès d'elle Bernard
retrouvait facilement sa bonne humeur et son sourire. Souvent, tandis
que tante Isabelle courait le cachet, se rendait chez les élèves qu'elle
devait aux recommandations de M. d'Épernon et du peintre breveté de Son
Altesse Sérénissime l'électeur de Trêves, Valleroy emmenait les enfants
quelque part aux environs de Coblentz, les promenait tantôt en voiture,
tantôt à pied, à travers monts et plaines, dans les forêts qui bordent
le Rhin, demandant à l'exercice, au grand air, à l'enfantine gaieté de
Nina la guérison de Bernard. Mais, un moment oublieux de ses peines, le
chevalier, à peine rentré en ville et séparé de sa petite amie,
retombait dans sa tristesse. C'était à croire qu'il ne voulait pas
guérir. Aussi Valleroy appelait-il de ses voeux le retour d'Armand qu'il
considérait comme un médecin indispensable à Bernard. Par bonheur, la
date fixée pour ce retour était proche. Valleroy se rassurait en
répétant aux trois amis qui partageaient ses angoisses, en se répétant à
lui-même qu'elles touchaient à leur terme. Ce jour-là, vers la fin du
jour, il s'était rendu, suivant sa coutume, au café des
_Trois-Couronnes_, en compagnie du chevalier. C'était l'heure où s'y
réunissaient les émigrés en résidence à Coblentz; toujours en quête de
nouvelles, ils venaient en ce lieu lire les gazettes, interroger les
voyageurs arrivés de France. Il était rare qu'une journée s'écoulât sans
y amener des visages nouveaux. Malgré la rigueur des lois édictées par
le gouvernement français contre les émigrés, le nombre des fugitifs,
loin de diminuer, allait toujours en augmentant comme la terreur
générale qu'ils invoquaient pour justifier leur fuite. À peine apparus
au café des _Trois-Couronnes_, ces voyageurs y devenaient sur-le-champ
un objet de curiosité. On commençait par les examiner en silence, par
étudier leurs gestes, leurs allures; on les jaugeait en quelque sorte
pour savoir ce qu'ils valaient, et, s'ils étaient pris au sérieux, jugés
dignes de foi, on les interrogeait avidement.

Ce soir-là, comme il s'en était présenté quelques-uns, on les avait
soumis aux formalités ordinaires, et maintenant l'attention était
suspendue aux lèvres de l'un d'entre eux, un Parisien qui prétendait
avoir quitté Paris cinq jours avant, parce que les royalistes n'y
étaient plus en sûreté. Il décrivait l'aspect sinistre de la capitale
livrée à l'émeute; il racontait les méfaits révolutionnaires, les
rigueurs exercées contre des innocents, les violences des clubs, les
rivalités de la Commune et de l'Assemblée, la misère publique, les
humiliations subies par la famille royale. Ses récits consternaient et
excitaient tour à tour ses auditeurs, leur arrachait des clameurs de
colère et des cris de pitié, auxquels succédèrent des exclamations de
surprise quand il révéla que les armées françaises en marche vers les
Flandres et le Rhin étaient des armées redoutables, bien commandées,
formées des vieilles troupes royales et de plusieurs milliers de
volontaires, des adolescents pour la plupart, qui s'enrôlaient en jurant
de mourir pour la patrie. Plusieurs voix protestèrent.

--Ce sont des contes que vous nous faites là!

--La Révolution ne trouvera pas de défenseurs parmi les braves.

--Calonne ne cesse d'affirmer que les factieux n'ont ni soldats ni
argent.

--Calonne s'est trompé, répliqua le Parisien, et vous vous en
convaincrez bientôt, Messieurs.

M. d'Épernon, assis à la même table que Bernard et Valleroy, assistait
impassible à cette scène, et n'avait rien perdu des propos du voyageur.

--Cet homme ne ment pas, dit-il à demi-voix. Quoique dans l'entourage
des princes on affecte de traiter avec dédain les soldats que le
gouvernement français envoie contre les Autrichiens et les Prussiens,
ceux-ci trouveront à qui parler.

En entendant M. d'Épernon rendre cet hommage à la valeur des soldats de
la France, Bernard ne put se défendre d'un mouvement de joie qu'il eut
peine à dissimuler. Étrange et troublant, le sentiment qui s'emparait de
lui. La royauté qu'avaient servie ses ancêtres était en péril; l'ancien
régime, source des richesses et des honneurs de la maison de Malincourt,
s'effondrait dans les débris du trône des Bourbons; son père et sa mère
étaient en prison; lui-même n'était plus qu'un pauvre petit émigré ne
pouvant rien attendre que des victoires de l'étranger, et cependant,
quand tout lui commandait de former des voeux pour le triomphe de
celui-ci, c'est aux armes françaises qu'inconsciemment, comme malgré
lui, il les adressait, animé d'admiration et de sympathie pour ces
jeunes volontaires dont venait de parler le voyageur, qui donnaient leur
vie au pays, et tout brûlant du désir de les imiter. Dans son esprit,
ces choses restaient encore vagues, ne prenaient corps que lentement,
peu à peu. Il eût été bien embarrassé pour les expliquer et les définir,
n'aurait même su de quel nom les appeler. Mais, c'était le patriotisme
qui s'éveillait en lui, et dont il devait, à quelques années de là,
subir la puissance et les entraînements.

Les émotions confuses qu'à cette heure il ressentait, il se garda de les
confier à ses amis, et ils ne les devinèrent pas. M. d'Épernon suivait
avec intérêt la discussion engagée par les habitués du café des
_Trois-Couronnes_ et le nouvel arrivant. Quant à Valleroy, tout en
feignant d'écouter, il ne perdait pas de vue un personnage inconnu de
lui, entré depuis quelques instants et qui se tenait à l'écart, le nez
dans une gazette allemande. C'était un jeune homme, épais et replet, aux
manières communes, à mine futée, avec des yeux gris et fuyants, percés
en trou de vrille, sous un front bas et étroit, qui formait un
saisissant contraste avec le reste du visage trop large et trop gras. Il
portait une lévite noire à pèlerine, des culottes blanches, des bottes à
la russe et un chapeau haut de forme, à grandes ailes, orné d'une boucle
sur le devant. Bien qu'il affectât de se tenir éloigné des groupes que
formaient les émigrés et parût indifférent à leurs propos, il y prêtait,
à ce que crut remarquer Valleroy, une attention soutenue.

--Je connais cette figure, dit l'honnête serviteur des Malincourt. Je
l'ai déjà vue. Mais où?

Et il scrutait ses souvenirs les plus récents comme les plus anciens,
cherchant à y retrouver le personnage dont la présence lui causait
maintenant un indicible malaise. Tout à coup, il tressaillit. Il se
rappelait. À la clarté de sa mémoire, un tableau se dessinait dans sa
pensée, dont les lignes vagues d'abord et comme à demi effacées
sortaient peu à peu des nuages de l'oubli, prenaient une forme précise.
C'était au château de Saint-Baslemont, le soir du funeste jour. Il se
revoyait debout, sur la terrasse du château, secoué par la colère, le
front contre les vitres, à travers lesquelles il embrassait du regard
une vaste salle pleine de gardes nationaux et de peuple auxquels M. de
Malincourt tenait tête. Dans ce tumulte, un petit homme vêtu d'une
carmagnole, coiffé d'un feutre en pointe, s'agitait, pérorait et
finalement donnait l'ordre d'arrêter les châtelains. Et c'était le même
homme auquel, bien des fois depuis, avait songé Valleroy en se
promettant de tirer vengeance de lui, s'il le rencontrait jamais, qui
maintenant se trouvait là, sous sa main, audacieux et tranquille, parce
qu'il se croyait inconnu. Oui, c'était Joseph Moulette, dit Curtius
Scoevola, membre de la municipalité d'Épinal et président du club des
Jacobins créé dans cette ville à l'image de celui de Paris.

Quand Valleroy fut assuré qu'il ne se trompait pas, sa physionomie prit,
à son insu, l'expression menaçante d'un bouledogue en arrêt, la nuit,
devant un malfaiteur. Ah! citoyen Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola,
que ne pouviez-vous comprendre la signification du terrible regard
braqué sur vous!...

--Qu'est-ce qui l'amène à Coblentz? se demandait Valleroy. Sans doute
une méchante action à commettre. C'est comme espion qu'il est venu. Il
s'agit donc pour moi, non seulement de venger mes seigneurs, mais encore
d'empêcher le citoyen de faire des victimes nouvelles. Ah! nous allons
rire, maître Moulette. Monsieur le chevalier, dit-il soudain à Bernard,
je suis obligé de vous quitter un moment. Vous voudrez bien m'attendre
ici, et si je tardais trop à revenir, rentrez sans moi. M. le vidame
daignera vous accompagner jusqu'à la maison.

--Où vas-tu donc, Valleroy? demanda l'enfant avec surprise.

--Je vous le dirai plus tard, Monsieur le chevalier, et vous aussi, vous
le saurez, Monsieur le vidame.

Sans attendre leur réponse, il se leva et partit sur les traces de
Joseph Moulette, qui venait de quitter sa place et se dirigeait vers la
porte. Une fois dehors, le président du club des jacobins d'Épinal jeta
dans la rue à droite et, à gauche un regard chercheur et inquiet, le
regard d'un homme fraîchement débarqué dans une ville qu'il ne connaît
pas, et embarrassé, la nuit venue, d'y trouver son chemin. Puis, s'étant
retourné, il aperçut derrière lui, sur le seuil du café des
_Trois-Couronnes_, Valleroy qui se donnait l'air débonnaire d'un bon
bourgeois regagnant son gîte. Avec une politesse exagérée, il lui dit en
allemand:

--Voudriez-vous bien, Monsieur, m'indiquer la route que je dois suivre
pour regagner la Wilhelmstrasse?

Comme beaucoup de Français habitant les provinces de l'Est, Valleroy
comprenait et parlait la langue allemande. Il s'en servit donc pour
répondre:

--Je vais de ce côté. Monsieur, et je me ferai un plaisir de vous
accompagner.

Sur cette offre courtoise, acceptée aussitôt que formulée, les deux
hommes se mirent à marcher côte à côte. La nuit venait; les réverbères
n'étaient pas encore allumés. Joseph Moulette ne pouvait lire le nom des
rues, ni se rendre compte que son guide allongeait le chemin. Ce
dernier, qui voulait se donner le temps de causer sans contrainte, se
garda donc de prendre par le plus court et commença par tourner le dos à
la Wilhelmstrasse.

Après quelques minutes de marche silencieuse, il interrogea son
compagnon.

--Vous êtes Français, Monsieur?

--Vous l'avez deviné? s'écria Joseph Moulette.

--À votre accent, quand vous m'avez parlé tout à l'heure. Vous avez une
certaine manière de prononcer l'allemand qui est commune aux gens de
votre pays, du nôtre devrais-je dire, car je ne saurais dissimuler que
je suis votre compatriote.

--Mon compatriote! Émigré, peut-être?

--Émigré comme vous, citoyen président.

Le citoyen président bondit.

--Eh! prenez garde, que diable! On peut nous entendre... D'ailleurs, je
ne vous comprends pas; je suis voyageur en grains.

--La rue est déserte, observa Valleroy avec flegme. Vous êtes voyageur
en grains comme moi voyageur en vins, ce qui est la qualification que je
me donne ici.

--Ainsi, vous me connaissez? reprit Joseph Moulette résigné.

--Quand on a eu l'honneur de vous voir et de vous entendre à la tribune
des jacobins d'Épinal, on ne peut plus vous oublier. Votre éloquence, la
pureté de votre civisme laissent dans le coeur des vrais patriotes des
traces ineffaçables.

--Est-ce sincère, ce que vous me dites là? demanda le citoyen président
en essayant de dévisager son interlocuteur qu'enveloppait l'ombre du
soir. N'est-ce pas plutôt un piège que vous me tendez?

--Un piège! s'écria Valleroy, continuant à mentir avec aplomb pour
garder le rôle qu'il avait imaginé. Vous tendre un piège, moi! Dans quel
but? Et quel gage faut-il vous donner de ma sincérité?

--Avouez-moi qui vous êtes.

--Qui je suis? Tiburce Valleroy, délégué à Coblentz par la commune de
Paris pour observer les menées des émigrés et lui en rendre compte.

--Un collègue, alors, un observateur comme moi.

--Parbleu, je m'en doutais, pensa Valleroy.

Et tout haut, il reprit:

--Ah! vous aussi, vous êtes délégué...

--Par la commune d'Épinal comme vous par celle de Paris, avoua Joseph
Moulette, mais avec une mission plus restreinte que la vôtre.

--Quelle est-elle, cette mission? continua le faux espion dont la
curiosité s'excitait.

--Elle consiste à rechercher si un ci-devant comte de Malincourt,
récemment arrêté par mes soins en son château de Saint-Baslemont, dans
les Vosges, comme prévenu d'émigration, a séjourné, le mois dernier, à
Coblentz, et si ses fils s'y trouvent encore.

Valleroy dressait l'oreille.

--Quel intérêt présente cette recherche? fit-il avec bonhomie.

--Un intérêt majeur, répliqua Joseph Moulette gravement. Comme je vous
le disais, c'est par mes soins que le ci-devant comte a été décrété
d'arrestation et emprisonné à Épinal avec la ci-devant comtesse qui
n'avait pas voulu se séparer de lui. Le mandat d'arrêt se justifiait
deux fois, d'abord par le séjour que le prévenu a fait à Coblentz,
ensuite par sa volonté d'y revenir. Le séjour n'est pas contestable; il
a eu un témoin; la volonté est évidente, puisque, lorsque j'ai arrêté le
ci-devant comte, il se préparait à fuir.

--Ah! bandit, ta confession te condamne, murmura Valleroy.

--Vous dites?

--Moi? Rien; je vous écoute.

--L'arrestation était donc légitime et faisait honneur à ma
perspicacité, continua Joseph Moulette. Mais figurez-vous qu'on l'a
blâmée à Paris, où divers habitants de Saint-Baslemont ont, paraît-il,
porté plainte contre moi, pour excès de pouvoir. Oui, on a critiqué mon
zèle, on m'a désavoué, moi dont le civisme est si pur! Paris a commencé
par revendiquer les prisonniers et par nous les enlever. Puis,
l'accusateur public a fait savoir à la municipalité d'Épinal qu'aucune
charge n'existait contre eux, puisqu'il n'était pas démontré que le
ci-devant comte eût commis le crime d'émigration et qu'il était certain
que la ci-devant comtesse ne l'avait pas commis, qu'en conséquence, il
n'y avait pas lieu de poursuivre.

--Mais, alors, on les a mis en liberté? dit Valleroy qu'étouffaient la
colère et l'angoisse.

--Oh! pas encore. Transférés à Paris, ils y ont trouvé des défenseurs.
Mais, si malins que soient ceux-ci, Curtius Scoevola est plus malin
qu'eux. Sur ses conseils, la municipalité d'Épinal a protesté contre
l'esprit de modérantisme de Paris et obtenu un délai pour fournir les
preuves du crime imputé au ci-devant comte. C'est afin de trouver ces
preuves que je suis ici.

À ce moment, Joseph Moulette, dit Curtius Scoevola, courut à son insu le
plus sérieux péril, celui d'être étranglé par les robustes mains de son
prétendu collègue qu'indignait cette confession arrachée par son
habileté à la sotte vanité du citoyen président. Mais, par bonheur pour
ce dernier, Valleroy avait en horreur le meurtre et sut réprimer sa
violence. Il recouvra même assez de sang-froid pour dire avec calme:

--Vous aviez sûrement à tirer vengeance de la famille de Malincourt?
Comment expliquer autrement que vous vous acharniez contre elle?

--Je n'en avais jamais entendu parler. Mais, vous concevez... des
aristocrates... je suis patriote. Et puis, ils ont un château, des
terres; ces biens seront confisqués, mis en vente au profit de la
nation, et peut-être ne me sera-t-il pas impossible de me les faire
adjuger à vil prix.

--Nous voici dans la Wilhelmstrasse, interrompit Valleroy, heureux de
couper court à des propos qui mettaient sa patience à une trop rude
épreuve.

--Et voici ma demeure, ajouta Joseph Moulette en s'arrêtant devant une
auberge reconnaissable à son enseigne, qui représentait, grossièrement
peint sur un fond de verdure, un boeuf couronné.

--Heureux de vous avoir rendu service, fit Valleroy en feignant de
s'éloigner. Je vous souhaite de réussir dans votre entreprise.

Mais l'espion le retint.

--Je ne vous quitte pas si vous ne vous engagez à me revoir, à me venir
en aide. Puisque nous servons tous deux la même cause, j'ai le droit de
compter sur votre concours.

--Il ne vous sera pas refusé, s'il peut vous être utile. Mais que
puis-je pour vous?

--Ce que vous pouvez pour moi? Tout ce que je ne peux moi-même. Me
guider dans cette ville que vous connaissez et où je viens pour la
première fois, m'introduire dans la société des émigrés, qui vous est
familière puisque vous étiez tout à l'heure au milieu d'eux; seconder
enfin les efforts que je viens faire pour découvrir les fils du
ci-devant comte de Malincourt, et leur faire avouer, par la ruse, que
leur père était ici le mois dernier.

Valleroy resta d'abord silencieux, comme si la réponse qu'attendait
Moulette eût mérité réflexion. Puis il dit résolument:

--Je n'ai rien à refuser aux amis du peuple, surtout lorsque, comme
vous, ils s'attachent à déjouer les complots liberticides. Je vous
guiderai dans la ville, je vous présenterai aux plus influents des
émigrés et je vous ménagerai une entrevue avec les fils du ci-devant
comte de Malincourt.

--Ils sont à Coblentz et vous les connaissez?

--Ils sont à Coblentz et je les connais.

--Mais alors, vous devez savoir si leur père est venu à une époque
récente.

--Il est venu.

--Et vous n'en disiez rien!

--Avant de rien dire, j'ai voulu me convaincre que vous ne m'aviez pas
menti, quand vous vous êtes attribué la qualité de délégué de la commune
d'Épinal.

--Et maintenant, vous êtes convaincu?

--Absolument convaincu, et, dès demain, je vous le prouverai.

--Vous me rendez un fier service, citoyen Valleroy, et si jamais Joseph
Moulette est à même de vous exprimer sa reconnaissance, il le fera, n'en
doutez pas. C'est égal, continua le président du club des jacobins
d'Épinal, quand le hasard se mêle d'être bienveillant pour ceux qui
s'abandonnent à lui, il ne l'est pas à moitié. Lorsqu'il y a quelques
heures je débarquais à Coblentz, pouvais-je croire que j'allais réussir
du premier coup?

--Cela vous était bien dû, répondit Valleroy.

--Un mot encore. Demain, où vous verrai-je?

--Chez vous, à 5 heures: jusque-là, gardez-vous de sortir et d'attirer
l'attention. La police de l'électeur est défiante et disposée en ce
moment à voir dans tout nouveau venu un agent révolutionnaire. Il est
inutile de vous attirer des avanies.

--Oui, vous avez raison. Demain, je ne bougerai pas de mon auberge et je
vous y attendrai à l'heure dite. Au revoir, citoyen Valleroy.

--Au revoir, citoyen président.

Ils se séparèrent sur ces mots.

Il était temps, car, brisé par les efforts qu'il avait faits pour
dissimuler ses sentiments et en contenir l'explosion, Valleroy n'en
pouvait plus. Ainsi, le comte et la comtesse de Malincourt n'étaient
plus à Épinal; on les avait transférés à Paris. Fallait-il s'en réjouir
ou s'en attrister? On les avait soustraits aux basses vexations de
Joseph Moulette et des tyranneaux d'Épinal, disposés à se faire honneur
de cette importante arrestation. Mais on les avait jetés dans la vaste
fournaise parisienne où dix prisons se disputaient les infortunés de
leur condition et de leur rang et où l'oeuvre de leur délivrance
rencontrerait plus de difficultés que dans une petite ville. À Épinal,
Valleroy aurait aisément trouvé des complices pour aider à l'entreprise
qu'il méditait. À Paris, il ne connaissait personne. Les preuves, il est
vrai, manquaient à l'accusation. En empêchant Joseph Moulette de quitter
Coblentz, où il était venu les chercher, on les empêcherait d'arriver à
Paris, puisque seul il pouvait les fournir. Mais le comte et la comtesse
de Malincourt n'en resteraient pas moins captifs, et à quels dangers une
captivité prolongée ne les exposait-elle pas? Le séjour de Paris
devenait d'autant plus redoutable aux aristocrates que la populace,
surexcitée par la menace d'une invasion, ne parlait de rien moins que de
les massacrer avec la famille royale, le jour où les armées étrangères,
à supposer qu'elles fussent victorieuses, arriveraient sous les murs de
la capitale. Ainsi, de quelque côté qu'on envisageât la situation, elle
ne présentait que périls, et ce qui achevait de désoler Valleroy, c'est
que son infatigable dévouement à la maison de Malincourt devenait
impuissant et qu'il craignait de ne plus trouver une propice occasion de
l'exercer.

Tout en examinant ces perspectives angoissantes, il revenait vers le
café des _Trois-Couronnes_. Quand il y entra, Bernard et le vidame
d'Épernon étaient encore à la place où il les avait laissés. Comme il
les rejoignait, Bernard, sans lui laisser le temps de s'asseoir,
l'interrogea.

--Nous diras-tu maintenant pourquoi tu nous as quittés si vite tout à
l'heure?

--Pour aller chercher des nouvelles de vos parents. Monsieur le
chevalier.

Bernard devint très pâle.

--Des nouvelles de mes parents? Tu en as?

--J'en ai, et quoiqu'elles ne soient pas telles que je le voudrais,
elles ne sont pas aussi alarmantes qu'on pouvait le craindre.

Et, pressé de décharger son coeur des émotions qu'il y renfermait depuis
une heure, il fit à Bernard et au vidame d'Épernon le récit fidèle de ce
qu'il avait dit et appris dans son entretien avec le citoyen Joseph
Moulette.

--Ainsi, murmura Bernard quand ce fut fini, cet homme est à Coblentz!
Ah! pourquoi mon frère est-il loin de nous? À défaut de lui, pourquoi
moi-même ne suis-je qu'un enfant?

--Que feriez-vous donc, chevalier, si vous étiez un homme? demanda le
vidame.

--Je me vengerais. Je châtierais ce misérable comme il le mérite.

--Laissez là les idées de vengeance, Bernard. Celui que vous appelez un
misérable n'est, comme ses pareils, que l'instrument de desseins qu'il
ignore et d'ambitions qu'il ne comprend pas. Il n'est qu'une parcelle de
la masse inconsciente, au nom de laquelle quelques fanatiques nous
oppriment, un flot d'écume du torrent qu'ils ont déchaîné pour se frayer
un chemin. Vous venger de lui, la belle affaire! Ne songeons qu'à
l'empêcher de nuire, cela vaudra mieux.

--Oui, l'empêcher de nuire, c'est bien cela, observa Valleroy. Mais
comment?

--Il est fâcheux que nous nous trouvions dans l'impossibilité de
consulter le vicomte Armand, reprit M. d'Épernon, il nous eût suggéré
peut-être un moyen. Pour moi, je n'en vois qu'un, un seul. Pour que le
citoyen Moulette soit impuissant à nuire, il faut le retenir à Coblentz,
l'empêcher de communiquer avec ses amis, et pour le retenir, l'enfermer.
Eh bien, mais, les prisons ne manquent pas à Coblentz. La forteresse de
la Chartreuse vaut bien la défunte Bastille. Nous y ferons mettre M.
Moulette.

--Vous obtiendrez un ordre d'arrestation? s'écria Valleroy.

--Le chef de la police électorale est mon ami. Il ne me refusera pas une
lettre de cachet. Ce ne sera peut-être pas très régulier, mais il y a
force majeure. Et puis, nous trouverons un prétexte.

--Et si le prisonnier se réclame du ministre de France?

--On étouffera sa réclamation... Mais il est 9 heures, ajouta le vidame
d'Épernon en se levant. L'heure de mon souper a sonné depuis longtemps
et je vous quitte. Venez me trouver demain, dès le matin, maître
Valleroy. Nous aviserons. Je vais réfléchir de mon côté; réfléchissez du
vôtre. La nuit porte conseil.

Il s'éloigna à pas comptés, toujours fringant, toujours alerte, cachant
sous son fin sourire ses impressions de la journée. Comme un philosophe,
il les rapportait chaque soir en son logis pour y méditer à loisir et y
puiser la sagesse. Bernard et Valleroy ne tardèrent pas à l'imiter. Mais
ils ne possédaient ni son sang-froid ni son aimable scepticisme, et ils
rentrèrent tristement, portant en eux, obsédante et troublante comme un
cauchemar, la perspective des périls auxquels étaient exposés à Paris le
comte et la comtesse de Malincourt.

Durant l'après-midi du lendemain, à l'auberge du _Boeuf Couronné_, dans
la chambrette qu'il occupait sous les toits, la seule que l'affluence
des émigrés eût laissée disponible, Joseph Moulette attendait la visite
de Valleroy. Très agité, dévoré d'impatience, il allait et venait entre
les quatre murs de son domicile, tirant sa montre à tout instant pour
s'assurer qu'elle ne marquait pas 5 heures. Comme elle allait les
marquer, il entendit un bruit de pas dans le corridor, courut ouvrir et
se trouva en présence de celui qu'il attendait.

--Vous êtes exact, citoyen, lui dit-il. M'apportez-vous de bonnes
nouvelles?

--Vous allez en juger, répondit Valleroy en entrant dans la chambre,
dont il ferma la porte. J'ai vu ce matin les fils du ci-devant comte de
Malincourt. Ils sont deux, l'un officier dans l'armée des émigrés,
l'autre un enfant, de la graine d'aristocrate. Je leur ai annoncé
l'arrivée à Coblentz d'un messager de leur père. C'est en cette qualité
que, tout à l'heure, vous vous présenterez à eux.

--Oh! c'est bien imaginé, admirablement imaginé, s'écria Joseph Moulette
emporté par l'enthousiasme...

--Une fois dans leur confiance, il ne tiendra qu'à vous, si vous êtes
habile, de leur faire avouer tout ce que vous voudrez et d'en apprendre
long. C'est eux qui vous fourniront ainsi les preuves que vous venez
chercher et qui seront au besoin fortifiées par mon témoignage, puisque
j'aurai assisté à l'entrevue.

--Bravo! Le ci-devant comte est frit et son château de Saint-Baslemont
est à moi!

Et le président du club des Jacobins manifesta son contentement en
exécutant une belle pirouette. Mais, à ce moment, on frappait à la
porte.

--Entrez, fit-il sans défiance.

Ceux qui entraient étaient au nombre de cinq. Ils portaient l'uniforme
des gendarmes de l'électeur de Trèves. L'un d'eux, un officier,
commandait aux quatre autres.

--Qui demandez-vous, Messieurs? bégaya le citoyen président, médusé par
cette apparition.

--Vous êtes bien le sieur Joseph Moulette? dit l'officier.

--Oui, Joseph Moulette, émigré français, faisant le commerce des grains.
Et voici mon ami Tiburce Valleroy, honorablement connu à Coblentz.

--Connu à Coblentz, oui, reprit l'officier en portant un regard de
défiance sur Valleroy qui baissait les yeux: mais honorablement, c'est
une autre affaire, et peut-être n'est-il pas bon pour lui d'être trouvé
ici en votre compagnie... Peu importe, d'ailleurs; ce n'est pas de lui
qu'il s'agit en ce moment, mais de vous, Joseph Moulette, dit Curtius
Scoevola: au nom de Mgr l'électeur, je vous arrête.

Il fit un signe et les quatre gendarmes entourèrent le citoyen
président.

--Messieurs, il y a méprise, protesta celui-ci; je ne m'appelle pas
Curtius Scoevola. Je suis un homme inoffensif qui s'est vu contraint de
fuir son pays pour échapper à ses persécuteurs. Vous arrêtez un
innocent.

--Vous direz cela au magistrat chargé de vous interroger. Prenez vos
hardes, si vous voulez, et en route!

--Ne résistez pas, souffla Valleroy à l'oreille de Joseph Moulette, vous
aggraveriez votre cas. Je cours chez le ministre de France pour
l'avertir; il vous fera mettre en liberté.

--Le ministre de France, Bigot de Sainte-Croix, un aristocrate! Il
n'interviendra pas pour moi.

--Alors, j'écrirai à Paris; mais, au nom du ciel, soumettez-vous. Ne
vous inquiétez pas, vous serez bientôt délivré. En attendant, je payerai
votre auberge et vous enverrai vos vêtements là où vous serez.

--Je vous recommande mes papiers, s'ils ne sont pas saisis,
murmura-t-il, surtout le sauf-conduit et la carte de civisme qui m'ont
été délivrés par la municipalité d'Épinal...

Dans la rue, un attroupement s'était formé autour de la voiture qui
devait emporter le prisonnier. Les gendarmes écartèrent cette foule pour
permettre à celui-ci de passer. Ils le firent monter dans le carrosse où
ils s'empilèrent avec lui, qui dans l'intérieur, qui sur le siège. Au
moment où le cocher fouettait ses chevaux, Joseph Moulette aperçut
Valleroy qui lui adressait dans un regard de pitié un triste adieu. Ce
regard le réconforta. Mais, quand la voiture eut tourné le coin de la
rue, le visage de Valleroy se détendit.

--Nous voilà toujours tranquilles de ce côté, pensait le loyal serviteur
de la maison de Malincourt. Les preuves qui pourraient faire condamner
M. le comte n'arriveront pas à Paris.

Il remonta dans la chambre où Joseph Moulette venait d'être arrêté,
fourra pêle-mêle dans une valise les effets du citoyen président dont il
paya la dépense, et donna l'ordre à l'aubergiste d'envoyer le tout à la
forteresse de la Chartreuse. Quant aux papiers, il les mit dans sa poche
en disant:

--Un sauf-conduit! Une carte de civisme! Cela peut servir un jour ou
l'autre. Si jamais il les réclame, on lui répondra qu'ils ont été
saisis.

Le même soir, Joseph Moulette était écroué à la forteresse de la
Chartreuse, prison d'État de l'électorat de Trèves. Sur le registre
d'écrou, à côté de son nom, on écrivit ces mots: «Homme très dangereux.
Devra être l'objet d'une surveillance rigoureuse.»

Peu de jours après, au commencement d'août, l'électeur de Trèves et les
frères du roi de France rentrèrent à Coblentz, faisant escorte à
Frédéric-Guillaume, roi de Prusse, qui venait attendre son armée dans
cette ville, où elle devait se concentrer pour marcher sur la frontière
française. Ce ne fut pendant une semaine que «noces et festins»,
banquets, bals, illuminations, revues. Armand de Malincourt était revenu
en même temps que le comte d'Artois. Son retour, les bruyantes
solennités qui suivirent, furent un allégement à la tristesse de
Bernard, une éclaircie dans l'ombre qui l'enveloppait. Heureux de revoir
son frère, rassuré par l'arrestation de Joseph Moulette sur le sort de
ses parents, excité par les brillants spectacles dont il était témoin,
il recouvra la gaieté de son âge, son ordinaire sérénité, la confiance
naturelle de la jeunesse dans l'avenir.

Malheureusement, le séjour des princes à Coblentz devait être de courte
durée. À Mayence, ils avaient plaidé leur cause auprès de l'empereur
François II et du roi de Prusse, obtenu de prendre part aux opérations
militaires, eux et les vingt mille hommes enrôlés sous leurs ordres et
sous les ordres du prince de Condé. Attaché à la personne du comte
d'Artois, Armand était tenu de le suivie, et Bernard, trop jeune encore
pour être admis parmi les belligérants, contraint de résider à Coblentz
jusqu'à la fin de la campagne. Une séparation nouvelle s'imposait donc
aux deux frères. Mais, quelque chagrin qu'il en ressentît, Bernard
semblait disposé à la supporter plus courageusement que la première.
C'est que cette fois, partageant de nouveau les illusions des émigrés,
il entrevoyait le terme de leurs communes douleurs et la délivrance de
ses parents.

Ces illusions dont, durant quelques jours, par suite de son isolement,
il avait cessé de subir l'influence, de nouveau le dominaient,
l'emportaient sur leurs ailes, et quoique la guerre qui allait s'engager
choquât son patriotisme à peine éveillé, il la considérait comme une
nécessité, comme l'unique moyen d'abréger les malheurs qui désolaient la
patrie. De toutes parts, autour de lui, l'ardeur des émigrés se donnait
libre cours. C'était une ivresse folle qui mettait des menaces dans leur
bouche et gonflait leur coeur d'insatiables besoins de représailles et de
vengeances. Ils annonçaient bruyamment leurs prochaines victoires,
l'écrasement de leurs ennemis, la défaite des armées françaises, la
restauration de l'ancien régime et des privilèges de la noblesse.
Princes et gentilshommes, officiers et soldats, tous tenaient le même
langage, en proie à la même exaltation et au même aveuglement. Chaque
jour, des régiments autrichiens et prussiens arrivaient à Coblentz,
allaient camper autour de la ville, où le roi de Prusse les passait en
revue. Les émigrés se portaient à leur rencontre, visitaient leurs
campements, les acclamaient.

Ces événements grisaient Bernard, et, n'ayant en vue que la mise en
liberté de ses parents, il faisait des voeux pour le succès des armes
étrangères. Plus tôt elles seraient à Paris, plus tôt ses parents
seraient délivrés et plus tôt lui-même pourrait se réunir à eux. Il
n'était plus question maintenant du départ de Valleroy. Armand avait
jugé que ce voyage devenait inutile et que M. et Mme de Malincourt ayant
été transférés à Paris, à leur fils incombait le devoir de les secourir.
Valleroy, constitué protecteur et gardien de Bernard, devait rester à
Coblentz avec lui jusqu'à la victoire définitive de la coalition. À ce
moment, Armand, ayant tiré de leur captivité le comte et la comtesse de
Malincourt, appellerait Bernard auprès d'eux, et celui-ci partirait sous
la conduite de Valleroy pour aller les rejoindre. Tels étaient les plans
qui furent concertés entre les deux frères pendant les quelques jours
qui précédèrent le nouveau départ d'Armand. Celui-ci voulut aussi
assurer l'existence de Bernard et de Valleroy, pendant la durée de son
absence. Aux économies de Valleroy il joignit tout l'argent dont il
pouvait disposer, ne gardant pour lui-même que ce qui lui était
nécessaire durant sa route jusqu'à Paris. Là, il devait trouver des
ressources et notamment les cent mille livres cachées dans l'hôtel de
Malincourt et dont le comte avait révélé l'existence à Valleroy en le
chargeant d'aller les chercher pour les offrir aux princes.

Ces arrangements occupèrent les dernières heures de son séjour auprès de
son frère, puis vint le moment de la séparation. Ce jour-là, Coblentz
assista à un inoubliable spectacle. Dès la veille, la presque totalité
de l'armée prussienne s'était mise en marche sur l'Alsace, suivie des
Corps d'émigrés qui devaient combattre à ses côtés. Il ne restait plus
au camp que quelques régiments. Le roi de Prusse à cheval se met à leur
tête, ayant à ses côtés les princes français, le duc de Brunswick, et
derrière eux une escorte dans laquelle figuraient pêle-mêle des
officiers de tous grades, français et allemands. Au bruit des
acclamations et au son des musiques, le brillant cortège et les
régiments défilèrent devant cent mille spectateurs accourus de toutes
parts. C'était le prologue de la guerre.



CHAPITRE VII

DOULEURS D'EXIL


Le jour commençait à baisser. Dans son atelier où déjà pénétrait
l'ombre, Wenceslas Reybach, penché, depuis plusieurs heures, sur son
travail, se hâtait, afin de mettre à profit les derniers éclats de la
lumière expirante. Ce travail, qu'il espérait finir avant la nuit, était
un portrait, non un portrait sur toile et de grande taille, mais une
miniature sur émail reproduisant avec fidélité la brune chevelure et le
pur visage de la petite Nina. La plus importante partie de l'oeuvre était
terminée. Sur un fond rouge sombre, les traits de l'enfant s'enlevaient
avec vigueur. Maintenant, le peintre en était au dernier coup de
pinceau, à ces perfectionnements de la fin par lesquels l'artiste
imprime aux enfants de sa pensée, livre ou statue, musique ou tableau,
son empreinte personnelle et son cachet définitif.

En face de lui, tante Isabelle, posée au bord d'un fauteuil, tenait Nina
sur ses genoux. Celle-ci, entourée de deux bras dont toujours l'étreinte
lui était douce, demeurait immobile dans la pose que lui avait donnée le
peintre. Méritante était cette immobilité, car, autour de Nina Bernard
présent à la séance s'agitait à outrance sans parvenir à se dominer
assez pour rester en place. Tantôt assis tantôt debout, il allait du
portrait à peine terminé de sa petite amie à un autre portrait également
sur émail, achevé et parachevé, celui-là, et qui reproduisait ses
propres traits. À chaque halte près de l'un ou de l'autre, il s'épandait
en cris d'admiration et d'enthousiasme, tandis que, tout en lui
souriant, tante Isabelle enveloppait Nina d'une attention plus grande
afin d'éviter qu'elle se laissât distraire par le bruit qu'il faisait.

--Là, là, tout beau; du calme. Monsieur le chevalier, répétait Wenceslas
Reybach. Évitez, je vous en prie, de tourner autour de moi. Vous
troublez mon recueillement et vous faites trembler mon pinceau entre mes
doigts.

--C'est que je suis si heureux de penser que, grâce à vous, Nina aura
mon portrait et que j'aurai le sien!

--Tu le garderas, dis? reprenait la petite.

--Sur mon coeur, dans un médaillon, répondait Bernard car c'est pour le
porter toujours sur moi que j'ai prié M. Reybach de le faire. Je
posséderai ton image, Nina; tu posséderas la mienne, de telle sorte que
si nous sommes séparés, nous ne nous oublierons pas.

--Séparés! Crois-tu que nous le serons?

--J'espère que non; mais il faut tout prévoir.

--Me pleurerais-tu pendant longtemps, si tu me perdais? demanda Nina.

Sans rire et très grave, il répondit:

--Je te pleurerais toujours.

--Passez à un autre sujet d'entretien, mes chéris, fit tante Isabelle. À
peine entrés dans la vie, vous redoutez déjà des catastrophes! Laissez
cette crainte aux vieillards.

--Y penser n'est pas les redouter, observa Bernard avec simplicité. Ce
que je voulais dire, c'est que ce portrait, destiné à me rappeler ma
petite amie, ne me quittera jamais.

--Ne vous rappellera-t-il qu'elle, chevalier? demanda le peintre, en
reculant d'un pas pour mieux juger de l'ensemble de son oeuvre.

--Il me rappellera ceux que j'ai connus et aimés en même temps qu'elle,
Monsieur Reybach.

Il formula cette réponse d'un ton si pénétrant que le vieux Reybach jeta
sur Isabelle un regard entendu, en murmurant à demi-voix:

--Enfant par l'âge, homme par le coeur.

Le peintre, de nouveau, se penchait sur la miniature, s'attaquant aux
yeux cette fois pour leur donner tout l'éclat que venaient de prendre
ceux de Nina qu'émerveillait le beau langage de son petit ami, et qui,
n'osant remuer, manifestait son émerveillement par un sourire. Bientôt,
personne ne parla plus, comme si l'ombre, en montant dans l'atelier, eût
imposé silence. Le peintre s'acharnait au travail. Bernard, devenu
immobile, se tenait près de lui dans l'attente d'une parole qu'il
devinait imminente et qui indiquerait que le portrait était fini. Quant
à tante Isabelle, l'expression de son regard témoignait qu'à la faveur
de ce silence une distraction puissante s'emparait d'elle et l'emportait
loin, bien loin de l'atelier de Wenceslas Reybach. Et attristantes
devaient être les images qu'évoquait sa pensée, car son visage s'était
assombri, comme si elle eût subi l'influence d'une angoisse soudaine.

En ces temps calamiteux, ces angoisses étaient fréquentes dans les âmes,
aussi fréquentes qu'étaient nombreuses les causes qui les engendraient.
Deux cent mille Français erraient hors de leur patrie. Ceux qui
n'avaient pu s'enfuir; ceux que l'amour du sol natal tenait attachés à
leur foyer, tremblaient sans cesse pour leur liberté et pour leur vie.
Dans Paris, la guerre civile devenait de jour en jour plus imminente. Le
10 août, après la tragique invasion des Tuileries, le roi avait été
arrêté, sa déchéance prononcée. Au commencement de septembre, des bandes
féroces avaient massacré des prisonniers par centaines, et parmi eux la
princesse de Lamballe, amie de la reine. Dans l'est et le nord de la
France, la guerre étrangère déchaînait ses horreurs. Longwy et Verdun
étaient tombés au pouvoir des armées alliées. Ces armées assiégeaient
Thionville, et le duc de Brunswick marchait sur Paris. Quelle serait
l'issue de la campagne commencée depuis six semaines? Aurait-elle pour
effet de délivrer le roi, de relever son trône, de rouvrir la patrie aux
proscrits, ou, au contraire, ne ferait-elle qu'accroître le pouvoir de
la Révolution et ses fureurs?

En France ou dans l'exil, il n'était pas un Français qui chaque jour ne
se posât ces questions, qui n'eût à se débattre contre les incertitudes
et les doutes qu'elles soulevaient. Vainement on tentait de s'y dérober;
elles s'imposaient, sans éclairer l'avenir. Il demeurait obscur, cet
avenir, obscur et sanglant, car de toutes parts on n'entendait que des
cris de vengeance, défis et menaces, car aucun des partis engagés dans
ces luttes meurtrières ne pouvait se flatter d'obtenir la victoire sans
faire des victimes par milliers. C'est à ces désastres prochains que
pensait sans doute tante Isabelle, et c'est parce qu'elle y pensait que
son coeur se serrait.

Dans cette tourmente qui brisait tout sur son passage, quelle serait sa
destinée? Quelle serait la destinée de l'enfant confiée à sa garde?
Pauvres, inconnues, abandonnées, que deviendraient-elles toutes deux,
livrées à l'ouragan? Allait-il les emporter dans son tourbillon comme
les feuilles détachées d'un arbre? Et lorsqu'il les aurait roulées sans
pitié, pareilles à des épaves que se disputent les flots de la mer, où
les déposerait-il?

Cette douloureuse rêverie fut subitement interrompue. Longtemps courbé
sur la miniature qu'il parachevait, Wenceslas Reybach venait de se
relever rayonnant, criant dans un soupir de soulagement:

--Je n'y vois plus; d'ailleurs, j'ai fini.

Ce cri ramena tante Isabelle dans l'atelier d'où son imagination l'avait
emportée. Nina glissait de ses genoux, venait se placer à côté de
Bernard, regardant de tous ses yeux, dans l'obscurité grandissante, son
portrait minuscule et ressemblant.

--Est-ce que je peux l'emporter? demanda-t-elle à Reybach.

--Oh! pas encore, répondit le peintre. Je veux le revoir au jour. Et
puis, il faut le laisser sécher.

--Quand je pourrai le prendre, ce sera pour l'offrir à Bernard.

--Et en échange, reprit celui-ci, je te donnerai le mien.

Tante Isabelle s'était rapprochée de Reybach et le remerciait.

--Laissez donc, faisait le brave homme. Tout le plaisir est pour moi.

En ce moment, Fraulein Lisbeth entra. Dans chaque main, elle portait un
flambeau dont la flamme vacillante éclairait capricieusement les rides
de sa figure grimaçante. Elle vint tout droit devant les portraits, les
contempla d'un air capable.

--Êtes-vous satisfaite, Fraulein Lisbeth? lui dit son maître.

--Très satisfaite, Monsieur.

Grave et solennelle, elle posa les flambeaux sur une table et sortit.
Mais, comme elle passait le seuil de l'atelier, elle dut s'effacer pour
livrer passage à Valleroy. Il entra en coup de vent, tout essoufflé.
Bernard courut à lui, prit sa main, l'entraîna.

--Les portraits sont finis, fit-il; viens les voir.

Mais c'est à peine si Valleroy donnait son attention aux miniatures.
S'adressant à tante Isabelle et à Reybach, il dit:

--Il y a des nouvelles du théâtre de la guerre.

--Bonnes ou mauvaises? demanda tante Isabelle.

--Le 20 septembre, au village de Valmy, entre Sainte-Menehould et
Châlons-sur-Marne, les Français, commandés par les généraux Dumouriez et
Kellermann, ont remporté une grande victoire. L'armée austro-prussienne
est en déroute. Brunswick renonce à marcher sur Paris et bat en
retraite.

--Mais alors, tout est perdu! gémit tante Isabelle.

--Perdu! quand les Français sont victorieux? s'écria Bernard.

Il ne continua pas. Ce cri, un inconscient sentiment de joie l'avait
poussé à ses lèvres et il n'avait pu le contenir. Mais brusquement il
mesurait toutes les conséquences de cette victoire des Français qui
mettait en péril les jours de son frère et reculait la délivrance de ses
parents.

--Et Armand, soupira-t-il, qu'est-il devenu?

--J'ai lieu de croire que M. le vicomte est sain et sauf, répondit
Valleroy, et qu'il est resté à Verdun avec le comte d'Artois. Il paraît
certain que les émigrés n'ont pas pris part au combat du 20 septembre.

Rassuré de ce côté, Bernard songeait à son père et à sa mère, et il
pleurait en silence ses espoirs détruits, ces espoirs qu'avait éveillés
la marche des alliés sur Paris et qu'anéantissait la nouvelle de leur
retraite. Nina, ayant vu ses larmes, se serra contre lui, et pleurant
elle-même, répétait d'une voix caressante:

--Ne pleure pas, Bernard. Ça me fait trop de peine.

--Qu'allons-nous devenir? interrogea tante Isabelle.

Et après une pause, elle ajouta:

--Est-ce par le vidame d'Épernon que vous avez appris ces nouvelles,
Monsieur Valleroy?

--Le vidame d'Épernon est parti ce matin pour ses terres de Bavière.
Mais il ne pourrait en dire plus que ce que je sais. Ce sont des
fugitifs qui me l'ont raconté tout à l'heure au café des
_Trois-Couronnes_, où ils sont arrivés exténués, les vêtements en
lambeaux, remplis d'épouvante. Les Français ont été admirables,
disent-ils, ils se sont battus comme des lions, et, quoique mal équipés,
mal armés, quelques-uns même chaussés de sabots, ils ont enfoncé les
carrés prussiens. La défaite de Brunswick est complète, et, s'il est en
fuite, c'est qu'il a perdu l'espoir de vaincre. Ce qu'il y a de plus
grave, c'est qu'il a entraîné les émigrés dans sa déroute et que tous
les efforts faits par ceux-ci depuis deux ans sont perdus.

Valleroy semblait se complaire à ces détails, comme s'il se fût fait
violence pour ne pas se réjouir de la victoire des Français. Bernard
l'écoutait avec avidité, partagé entre une satisfaction qu'il ne pouvait
étouffer et ses alarmes filiales renaissantes. Tante Isabelle était très
agitée.

--Si ces graves nouvelles se confirment, dit-elle, il n'y aura bientôt
plus de sûreté à Coblentz pour les émigrés. Ils seront réduits à quitter
cette ville.

Mais Valleroy s'attacha à lui donner du courage, à lui rendre confiance.
Selon lui, avant de songer à fuir, il convenait d'attendre les
événements.

--Restez avec nous, tante Isabelle, ajouta-t-il. Quoi qu'il arrive, nous
ne partirons pas sans vous.

--Et puis, ne serai-je pas là pour vous protéger? remarqua Reybach.

En rentrant dans leur demeure, Bernard et Valleroy y trouvèrent une
lettre d'Armand. C'était la troisième qu'ils recevaient depuis son
départ. Mais, autant les deux premières manifestaient de confiance,
autant celle-ci trahissait de découragement. Datée de Verdun au
lendemain de la bataille de Valmy, elle racontait les lamentables
événements déjà connus à Coblentz. Elle décrivait en termes émouvants
l'échec des alliés, la misère des émigrés et l'affreuse situation de
l'armée des princes. C'était la débâcle dans toute son horreur. Elle
entraînait les princes eux-mêmes. Ils se hâtaient de regagner Coblentz
sans savoir s'ils pourraient y résider encore ou même y arriver. Parmi
leurs partisans, les rivalités qu'avait longtemps contenues l'espoir du
succès éclataient maintenant. Brunswick reprochait à Calonne de l'avoir
trompé. Calonne reprochait à Breteuil d'avoir perdu la cause royale,
Breteuil répliquait que la responsabilité du désastre n'était imputable
qu'à Calonne.

«Au milieu de nos malheurs, ajoutait Armand, j'ai du moins la
consolation, mon frère, de pouvoir te donner des nouvelles de nos
parents. Un Français, envoyé secrètement à Paris par le duc de Brunswick
pour porter au roi un message, a pu se renseigner sur leur sort. Ils
sont à la prison des Carmes, où on semble les oublier. On ne les a pas
encore interrogés. Ils ont couru, le 2 septembre, durant les massacres,
les plus grands périls. Mais ils y ont échappé. Leur santé est bonne et
ils supportent leur infortune avec courage. Pour moi, je pars à
l'instant pour Londres, où m'envoie Mgr le comte d'Artois. Je vais
porter une lettre au roi d'Angleterre. Dès mon arrivée, je t'écrirai, et
ce sera, je l'espère, pour t'annoncer mon retour à Coblentz.»

Bernard et Valleroy ne furent rassurés qu'à demi par cette lettre. Elle
les éclairait sur le sort des êtres chéris dont l'absence déchirait leur
coeur. Mais elle ne permettait pas de prévoir le terme de leurs malheurs
communs, indéfiniment ajourné par l'échec des alliés.

Durant les jours qui suivirent, parvinrent de Paris à Coblentz des
nouvelles de plus en plus alarmantes. Après l'emprisonnement de la
famille royale au Temple, la déchéance du roi et la proclamation de la
République, c'était maintenant le général de Montesquiou entrant en
Savoie, et le général de Custine franchissant le Rhin, entrant en
Allemagne, marchant sur Mayence et s'emparant tour à tour des villes qui
se trouvaient sur sa route. Worms, Spire, Wurtzbourg ouvraient leurs
portes sans coup férir à ses armes triomphantes.

Ainsi, non contents de se défendre, les Français portaient l'attaque
chez les imprudents qui avaient osé franchir leur frontière. On faisait
de leurs soldats de terrifiantes peintures. On les représentait animés
de fureur, redoutables comme des barbares, invincibles comme des héros.
Tout fuyait devant eux. Tandis que l'armée de Brunswick, décimée, en
désordre, se hâtait de repasser le Rhin, les émigrés quittaient les pays
où ils avaient trouvé un refuge en deçà de Mayence, les uns pour
s'enfoncer en Allemagne, les autres pour gagner les Pays-Bas, d'où à
quelques semaines de là la victoire de Jemmapes devait encore les
chasser. Leur fuite revêtait un caractère tragique. Avec l'automne était
venu le mauvais temps. Sous la pluie qui ne cessait de tomber, dans le
brouillard qui ne faisait trêve que durant quelques heures du jour, ces
malheureux s'en allaient par les routes encombrées déjà de soldats
fugitifs, à pied, à cheval, en voiture, en charrette, comme ils
pouvaient, et tous portant sur leur personne, sur leurs traits, sur
leurs vêtements, tant de visibles traces de leur infortune qu'on eût dit
un défilé de vagabonds et de mendiants. Sur le Rhin, des bateaux, des
radeaux, des petites barques en transportaient d'autres. Ils laissaient
en chemin des villes et des villages, où ils n'osaient s'arrêter,
préférant s'en aller toujours plus loin, craignant d'être repoussés. Là
où, deux ans auparavant, ils avaient trouvé un fraternel accueil, on
refusait à présent de les recevoir.

Les émigrés réfugiés à Coblentz vivaient en de continuelles alarmes. La
bienveillance persistante de l'électeur les protégeait encore contre
l'animadversion des habitants qui, longtemps excités par leur présence,
les accusaient d'avoir attiré sur la ville les rigueurs des Français.
Mais, à la tournure que prenaient les événements, il était aisé de
comprendre que bientôt cette protection deviendrait insuffisante et que
Coblentz n'offrait plus aux émigrés un asile sûr. D'autre part, on était
convaincu que si Custine s'emparait de Mayence, il marcherait ensuite
sur l'électorat de Trêves et que les émigrés seraient contraints de
suivre l'irrésistible courant des fugitifs qui s'écoulait sous leurs
yeux.

À la fin de la première quinzaine d'octobre, les princes français
rentrèrent à Coblentz. Quelle différence entre ce retour lamentable et
le triomphal départ du mois précédent! Les habitants qui se trouvaient
encore dans les rues à 9 heures du soir virent passer trois chaises de
poste allant à toute vitesse. Elles contenaient les frères du roi de
France et une poignée de courtisans indissolublement liés à leur
fortune. Elles traversèrent la ville pour gagner le château de
Schonbornlust. Sur leur passage, plus d'acclamations retentissantes,
plus de bruyantes fanfares; derrière elles, plus de bruyante escorte,
mais partout un morne silence, dissimulant mal la sourde colère d'un
peuple menacé, par la faute des émigrés, de l'invasion étrangère. Les
princes ne devaient résider à Schonbornlust que quelques jours. Ils en
repartirent nuitamment comme ils y étaient arrivés, en fugitifs et en
proscrits, allant devant eux sans savoir où ils s'arrêteraient.

Après leur départ, les craintes des émigrés s'accrurent. Du matin au
soir, ils circulaient dans les rues, s'attroupaient au café des
_Trois-Couronnes_, à l'affût de nouvelles. Dans toutes les maisons, les
malles étaient bouclées. Chacun se disposait à partir à la première
alerte. On se disputait les voitures disponibles, les bateaux du Rhin.
Les riches s'assuraient à prix d'or des moyens de transports. Les
pauvres se résignaient à faire la route à pied. Mais où aller? Nul ne le
savait, et, pour ajouter à leur détresse, voici que des pays allemands,
où ils espéraient trouver repos et sûreté, on leur faisait savoir qu'on
ne les recevrait pas. Cette incertitude les retenait encore à Coblentz,
quel que fût le péril d'y rester.

Ce furent des heures cruelles, remplies par la terreur et l'angoisse.
Bernard et Valleroy en connurent toute l'horreur, Valleroy surtout, qui
se considérait comme responsable envers la maison de Malincourt de la
vie du chevalier, et qui s'était engagé à veiller sur Nina et sur tante
Isabelle. Ayant charge d'âmes, il tremblait pour les chers êtres qu'il
devait protéger. Libre d'agir à son gré, il aurait quitté Coblentz sans
attendre que les événements se fussent encore aggravés. Après avoir pris
conseil de tante Isabelle, il était résolu à se rendre avec elle en
Hollande, malgré la difficulté d'y arriver, parce que là du moins on
trouverait un abri à proximité de la France. Mais Bernard, qu'excitait
l'espérance du prochain retour de son frère, ne voulait pas partir sans
l'avoir revu.

Le temps s'écoulait ainsi dans les incertitudes et les larmes Du dehors,
n'arrivait aucune nouvelle sûre et précise. On ne voyait passer à
Coblentz que des fugitifs. Affolés, brisés par la fatigue et par
l'effroi, ils ne savaient rien, ne parlaient que de leur malheur. Ils
faisaient de dramatiques récits de la détresse des émigrés, de cette
débâcle effroyable qui emportait au hasard jeunes et vieux, femmes et
enfants, les laissait sans gîte et sans pain, les jetait au bord des
routes, exténués, les livrait à la brutalité des soldats, conduisait au
suicide les moins vaillants d'entre eux. Impossible de tirer de ces
infortunés aucun renseignement.

Mais, brusquement, la foudre éclata. C'était dans la nuit du 21 octobre.
Après avoir passé la soirée avec Nina chez tante Isabelle et fait une
courte halte au café des _Trois-Couronnes_, Bernard et Valleroy, rentrés
chez eux, s'étaient couchés et endormis. Vers 3 heures du matin,
Valleroy fut brusquement réveillé. Il se souleva et prêta l'oreille. Un
bruit de foule montait de la rue, dominé par des rumeurs confuses qui,
d'abord lointaines, se rapprochaient et grossissaient avec rapidité. Il
se jeta à bas de son lit, s'habilla en un tour de main, courut à la
croisée et l'ouvrit. La rue était pleine de monde, et de toutes parts
éclataient l'effarement et l'épouvante. C'étaient des gens qui
s'éloignaient à grands pas, un léger bagage à la main: d'autres qui se
montraient aux croisées, à peine vêtus, d'autres enfin qui se
lamentaient.

Dans ce tumulte de voix et de cris, se croisaient des phrases sinistres.

--Les Français sont entrés dans Mayence.

--Ils marchent sur Coblentz.

--Ils vont y arriver avant le lever du jour.

--Nous sommes perdus.

Valleroy ne voulut pas en entendre davantage. Depuis plusieurs jours, il
attendait ce moment et s'y était préparé. Il entra dans la chambre de
Bernard, et, réveillant l'enfant endormi, il lui dit avec sang-froid:

--Habillez-vous, Monsieur le chevalier. Nous partons.

--Nous partons! Pourquoi?

--Parce que, dans quelques heures, Coblentz sera occupé par l'armée de
Custine.

--Crois-tu donc que les soldats français nous feraient du mal s'ils nous
trouvaient ici?

--Je ne le crois pas. Mais cette expérience, que j'oserais tenter si je
n'avais à exposer que moi-même, je n'ai pas le droit de l'affronter
alors que vous êtes sous ma garde. Le malheur des temps a fait de nous
des émigrés. Nous sommes, vous et moi, passibles des lois
révolutionnaires, vous surtout, en votre qualité de gentilhomme, fils
d'un suspect. Il importe que les Français ne nous trouvent pas ici.

--Il faut donc fuir?

--Il le faut et sans tarder, Monsieur le chevalier. Hâtez-vous de vous
préparer. Moi, je cours chercher la voiture et le cheval dont je me suis
assuré la possession en vue de l'éventualité qui se produit.

--Fais prévenir tante Isabelle et Nina, reprit Bernard. Tu sais qu'elles
doivent partir avec nous.

--Je vais les chercher. Elles me sont aussi chères qu'à vous-même, et
pas plus que vous je ne veux les abandonner.

Mais comme Valleroy allait quitter la chambre, le bruit de la rue
redoubla. C'étaient des pas rapides, un fracas de chevaux et de roues
brûlant le pavé, qui cessèrent tout à coup. Puis on frappa à la porte de
la maison.

--C'est Armand qui revient, s'écria Bernard, rouge de plaisir.

Ce n'était pas Armand, mais le vidame d'Épernon.

--Vous! Monsieur le vidame, dit Valleroy, qui lui avait ouvert, je vous
croyais en Bavière?

--J'y étais en effet, répondit l'aimable gentilhomme, toujours
guilleret, fringant et souriant. C'est même là que j'ai appris la marche
des Français dans les pays du Rhin. Je n'ai pas voulu que le chevalier
restât exposé aux dangers de la guerre et je viens le chercher. J'arrive
à temps, à ce que je suppose.

--Nous allions partir pour La Haye.

--Vous y rencontreriez d'autres dangers. Je vous emmène en Bavière chez
moi. Vous y attendrez la fin des mauvais jours.

--C'est qu'on assure que les émigrés n'y sont pas reçus.

--Rien de plus vrai; mais, grâce à moi, on vous y recevra. Faites mettre
vos malles sur la berline, et partons. Il faut éviter de tomber dans
l'avant-garde de Custine.

--Est-ce vous, mon frère? demandait Bernard du haut de l'escalier.

--Ce n'est pas votre frère, chevalier; mais c'est un fidèle ami.

Et le vidame enlevait Bernard dans ses bras, le serrait contre sa
poitrine, le couvrait de baisers, en répétant:

--Je vous conduis en Bavière. Pressons-nous. Il n'y a pas une minute à
perdre.

Bernard n'essaya pas de résister. Résigné à partir, il était heureux de
trouver, à défaut de la protection de son frère, celle de M. d'Épernon.

--C'est que nous ne partons pas seuls, fit-il en regardant Valleroy, il
y a Nina et tante Isabelle.

--Vos amies! répondit le vidame. Vous ne voulez pas vous séparer
d'elles? Qu'à cela ne tienne! Nous allons les prendre en passant.

--Oh! que vous êtes bon, Monsieur! s'écria Bernard.

Quelques instants après, la voiture du vidame d'Épernon emportait
l'enfant à travers les rues de Coblentz.

Oh! cette course dans la nuit, au coeur d'une ville qui s'attend à être
prise d'assaut, il ne devait jamais l'oublier. Parvint-il à une
vieillesse avancée, il reverrait toujours ce spectacle d'une population
qu'a abandonnée le sang-froid et qui se croit perdue. Il reverrait ces
fuyards affolés, leur cohue envahissant les bureaux des coches et des
bateaux, des hommes campés au coin des avenues, montrant le ciel d'un
geste menaçant; d'autres, d'un accent impérieux, demandant l'aumône pour
subvenir aux frais de leur route, d'autres enfin portant des torches
allumées pour guider leurs pas.

Devant le palais électoral, un attroupement plus nombreux que les autres
arrêta la voiture pendant quelques minutes; c'étaient des sujets de
l'électeur de Trêves, qui, sur le bruit répandu soudain de son prochain
départ, venaient de se soulever, décidés à l'empêcher de fuir. Pour les
apaiser, ce prince, dont leur révolte paralysait les projets secrets, se
voyait contraint de renoncer à s'éloigner et de se résigner à partager
leur sort jusqu'au bout; perspective affreuse, puisqu'ils s'attendaient
à être massacrés par ces soldats français dont chacun parlait sans les
avoir jamais vus, en racontant à leur propos les plus terrifiantes
histoires.

Bernard, penché à la portière de la voiture, ne perdait pas un trait de
ces scènes que dramatisait la nuit et par où se manifestait la panique
de tout un peuple éperdu. Un indicible effroi le tenait à la gorge,
oppressait son coeur. Il avait hâte maintenant d'être hors la ville, non
seulement pour échapper aux Français que les cris de la foule
représentaient comme au moment d'entrer dans Coblentz, mais encore pour
se délivrer de cette foule que la fureur qui s'était emparée d'elle
rendait agressive et menaçait de rendre meurtrière.

Enfin, on arriva devant la maison qu'habitaient tante Isabelle et Nina,
dans une rue étroite, moins passagère et moins encombrée que les autres.
Mais, au moment où Valleroy se jetait à bas de la voiture pour monter
chez ses amies, sur le seuil de la maison apparut le propriétaire
lui-même, qui, tout en larmes, à moitié fou, fit connaître qu'il ne
savait ce qu'elles étaient devenues. Dès le début de la panique, M.
Wenceslas Reybach, arrivant à l'improviste pour leur porter secours, les
avait emmenées avec lui, sans dire en quel lieu. Valleroy jeta au cocher
l'adresse du peintre, et le lourd équipage de nouveau s'ébranla. Mais,
chez Reybach, portes et fenêtres étaient hermétiquement closes. Lui-même
avait quitté la maison, et, vainement appelée à plusieurs reprises,
Fraulein Lisbeth ne répondit pas.

--Que faire? demanda Valleroy dévoré d'inquiétude.

--Voilà qui est grave, objecta le vidame d'Épernon, car sous peine de
nous mettre dans l'impossibilité de sortir de la ville, nous ne pouvons
courir plus longtemps à la recherche de ces dames.

--Oh! Monsieur, ne les abandonnez pas! supplia Bernard.

--Ce n'est pas volontairement que je les abandonne, chevalier; mais
encore faut-il ne pas nous perdre tous. Il est 4 heures... Au petit jour
les Français seront devant Coblentz.

--Il était convenu avec tante Isabelle qu'à la première alerte nous nous
réunirions, observa Valleroy. Peut-être allait-elle chez nous, pendant
que nous venions chez elle.

--Assurons-nous-en, répondit M. d'Épernon.

Par son ordre, la voiture rebroussa chemin. Cette fois, elle n'avançait
plus qu'avec difficulté, tant la foule se faisait compacte, devenait
malveillante et soupçonneuse. On passa cependant, grâce au sang-froid et
à l'énergie du cocher. Mais ce fut un vain et inutile effort. Pas plus
là où on allait que là d'où l'on venait, on ne trouva trace de celles
qu'on cherchait. Dans la tourmente de cette affreuse nuit, Nina et tante
Isabelle avaient disparu.

Au moment où cette disparition mystérieuse venait d'être constatée, et
comme le vidame d'Épernon et Valleroy se consultaient, se produisit non
loin d'eux un nouveau mouvement de foule, une de ces furieuses poussées
de peuple qui brisent tout sur leur passage. En même temps des clameurs
plus bruyantes s'élevèrent. De toutes parts on n'entendait que ce cri:

--L'ennemi! Voilà l'ennemi!

--Il n'y a plus à hésiter, s'écria d'une voix énergique M. d'Épernon.

Il dit un mot au cocher, et la chaise de poste s'éloigna au galop de ses
chevaux robustes. Quelques instants après, elle était hors la ville et
cheminait rondement sur une route déserte allant vers le Nord.

Bernard, le front dans ses mains, pleurait et gémissait:

--Nina! ma pauvre Nina!

Plus intrépide et plus fort, Valleroy se dominait, contenait sa douleur.
Mais le nom qu'étouffait sa bouche retentissait dans son coeur, et ce
nom, c'était celui de tante Isabelle.

--Pauvre tante Isabelle!

En haut d'une montée gravie d'un train rapide, les chevaux s'arrêtèrent
pour souffler. De cet endroit, à travers les brumes grisâtres du matin,
on apercevait la masse confuse des maisons de Coblentz, et, autour de
cette masse, la ceinture phosphorescente que lui faisaient les eaux du
Rhin et de la Moselle. Les rumeurs de tout à l'heure s'étaient éteintes
et la nuit s'achevait silencieuse. M. d'Épernon avait mis la tête à la
portière.

--C'est étrange, murmura-t-il, on n'entend ni le son des tambours ni le
bruit d'une armée en marche... Si c'était une fausse alerte!

Et c'était une fausse alerte, en effet. En arrivant au terme de leur
course, nos voyageurs devaient apprendre que le général de Custine,
après avoir annoncé, à peine entré dans Mayence, qu'il se portait sur
Coblentz, avait modifié ses plans et s'était décidé à marcher sur
Francfort.



CHAPITRE VIII

POUR LA REINE


À Hamm, en Westphalie, un soir des premiers jours du mois de mars 1793,
dans une salle du château seigneurial appartenant au roi de Prusse, un
gros homme en grand deuil occupait un fauteuil bas et large, au coin
d'une haute cheminée, où brûlaient de lourdes bûches enterrées à moitié
sous la cendre.

Ce qui caractérisait ce personnage dont le regard fin et clair révélait
seul la jeunesse, c'était, indépendamment d'un masque bourbonien aux
proéminences accusées, l'énorme embonpoint qui semblait le clouer sur
son siège d'où pendaient, touchant à peine au sol, ses jambes épaissies
par des enflures de goutte et presque caricaturales sous le bas de soie
qui les dessinait. Sa main droite, enflée comme le reste du corps,
s'étalait sur le bras du fauteuil. De la gauche, il tenait une canne à
pommeau d'or dont il avait enfoncé l'extrémité dans son soulier,
derrière le talon. À cette attitude qui lui était familière, tout émigré
ayant vécu naguère à Coblentz aurait reconnu Monsieur, comte de
Provence, ou Monseigneur le régent, pour rappeler le titre qu'il avait
pris après la mort de Louis XVI, et dont il persistait à se parer, bien
que les puissances eussent refusé de l'admettre en cette qualité.

C'était lui, en effet. Depuis déjà trois mois, il résidait à Hamm, où,
en fuyant les bords du Rhin, il s'était réfugié, ainsi que le comte
d'Artois, après avoir erré longtemps de tous côtés au milieu des plus
pressants périls et où la Prusse consentait à lui accorder un asile
provisoire. Là était venue le surprendre la nouvelle du tragique trépas
de son frère aîné; là, son frère cadet l'avait quitté pour aller plaider
auprès de l'impératrice Catherine de Russie la cause des Bourbons.
Maintenant, il s'y trouvait seul, ou presque seul, entouré de quelques
courtisans, oublié, perdu, si loin de tout, que souvent il pouvait
croire qu'un voile épais le séparait du reste de l'Europe et qu'il
n'était plus le représentant de la maison de France qu'aux yeux de ses
compagnons d'exil ou des rares Français qui venaient protester auprès de
lui de leur inébranlable fidélité.

Sans doute, c'était un de ces loyaux serviteurs, ce vieillard de petite
taille, au corps mince, au visage maigre, qui se tenait assis, en face
du prince, au bord d'une chaise, dans une attitude de déférence, vêtu
comme un seigneur de la cour à l'époque de sa splendeur, tiré à quatre
épingles, et si soigné sur toute sa personne qu'en son costume de
velours aux parements ornés de jais il semblait sortir d'une boite. Oui,
c'en était un, car un ardent dévouement à la cause royale avait seul pu
le conduire à Hamm au cours d'une saison rigoureuse à peine achevée, et
il se nommait le vidame d'Épernon.

En ce moment, sans se départir du respect qu'il devait à un prince du
sang, le brillant gentilhomme causait librement avec Monsieur; et très
attachant devait être le sujet de l'entretien, car le vidame s'était
échauffé à parler, et Monsieur avait blêmi d'impatience en l'écoutant.

--Enfin, si je vous comprends bien, Monsieur le vidame, s'écria le
prince tout à coup, vous venez nous solliciter d'approuver un complot
qui a pour but de sauver notre belle-soeur, S. M. Marie-Antoinette, reine
de France, veuve du roi défunt.

--C'est en effet pour solliciter l'approbation de Monseigneur que je
suis venu du fond de la Bavière dans le fond de la Westphalie, répondit
M. d'Épernon.

--On nous a proposé déjà plusieurs projets analogues, objecta Monsieur;
mais, après examen, il a été reconnu qu'ils étaient inexécutables.

--Celui que j'ose soumettre à Votre Altesse Royale ne mérite pas le même
reproche. C'est en cela qu'il se distingue des autres. Il est l'oeuvre de
mon neveu le marquis de Guilleragues et de quelques vaillants
gentilshommes qui en garantissent la réussite.

--La reine est détenue au Temple; elle y est gardée par des jacobins
forcenés, inaccessibles à la pitié. Avant d'étudier les moyens de la
faire sortir de Paris, il faudrait s'assurer qu'il sera possible de
l'arracher à sa prison.

--L'exécution de cette partie du programme appartient aux royalistes
fidèles qui n'ont pas quitté la capitale et dont le dévouement veille
nuit et jour autour de la reine. Ils se disent sûrs de l'enlever du
Temple et prétendent qu'ils l'eussent déjà fait s'ils savaient à quel
lieu conduire Sa Majesté après l'avoir délivrée. C'est à les seconder et
à couronner leur entreprise que mon neveu et ses amis se sont attachés.

--De Paris à toutes les frontières, les routes sont surveillées, reprit
Monsieur.

--Pas également, Monseigneur, et celle qu'aurait à suivre la reine
n'offre pas ce danger au même degré que les autres. Du reste, si Votre
Altesse Royale daigne jeter les yeux sur le plan que voici, elle verra
que, grâce aux forêts de l'Oise et de la Normandie, il n'est pas
impossible d'arriver à Dieppe par des chemins isolés, couverts et
généralement peu surveillés par les autorités révolutionnaires.

--Voyons votre plan, Monsieur le vidame.

M. d'Épernon s'était levé. Il tira de sa poche une carte géographique,
la déplia et la mit sous les yeux de Monsieur.

--Voilà l'itinéraire, continua-t-il. Monseigneur le régent peut voir que
les grands centres de population sont soigneusement évités et qu'on n'a
devant soi qu'une douzaine de villages qu'il est aisé de contourner.

--Mais vos relais de chevaux, où les placez-vous?

--Il y en a cinq, le premier dans une ferme au-dessus d'Andrésy, le
second dans la forêt de Gisors, le troisième à Gournay sans y entrer, le
quatrième à Serqueux, également sans y entrer, et le cinquième en vue de
Gamaches. À Dieppe, ou plutôt à une lieue de cette ville, en remontant
vers Saint-Valéry-en-Caux, une embarcation attendra la reine pour la
transporter à bord d'un navire anglais qui stationnera non loin des
côtes.

--Oui, c'est assez bien imaginé, fit Monsieur d'une voix grave et lente.
Mais, si sûre que soit cette route, ajouta-t-il, comment la
franchira-t-on? Car il y aura quatre personnes à transporter, Monsieur
le vidame. Je connais la reine. Elle ne consentira à fuir que si sa
fille, son fils et Madame Élisabeth, ma soeur, peuvent fuir avec elle.

--Tout est prévu, Monseigneur. Nos amis de Paris affirment que, grâce
aux relations qu'ils se sont ménagées parmi les gardes nationaux, ils
pourront faire sortir les quatre prisonniers en même temps. Au jour fixé
pour leur évasion, ce sera le soir, une berline les attendra dans la
plaine Saint-Denis. Le marquis de Guilleragues, mon neveu, sera sur le
siège. Un autre gentilhomme, M. de Morfontaine, ira à cheval en avant de
la voiture pour préparer les relais confiés à des hommes d'un dévouement
à toute épreuve.

--En supposant qu'il n'y ait ni contre-temps, ni pertes de temps,
combien faudra-t-il d'heures pour franchir la distance qui sépare Dieppe
de Paris?

--Quatorze heures, Monseigneur. La famille royale sera déjà loin
lorsqu'au Temple on s'apercevra de sa disparition.

--Ne sera-t-elle pas arrêtée en chemin? demanda encore Monsieur.

--C'est peu probable, répondit M. d'Épernon. Le plan que j'ai l'honneur
de présenter à Votre Altesse Royale a pour base la certitude acquise que
la route choisie est libre jusqu'au bout. Cependant, en prévision d'une
mauvaise rencontre, nous nous sommes procuré des passeports au nom de la
femme d'un conventionnel, voyageant avec sa famille.

--Décidément, vidame d'Épernon, vous avez réponse à tout, fit Monsieur,
en se carrant dans son fauteuil sur lequel il s'était soulevé pour
suivre les indications que lui donnait son interlocuteur.

Il garda un moment le silence, puis il reprit:

--Lorsque des gentilshommes français vont exposer leur vie pour sauver
la reine, nous ne saurions, quoique leur entreprise nous inspire peu de
confiance, refuser de l'approuver. Mais il faut que vous compreniez,
Monsieur le vidame, que nous avons quelque mérite à donner cette
approbation, car la reine en liberté deviendra pour nous une cause
d'embarras.

--La reine! Une cause d'embarras?

--Elle voudra exercer seule le pouvoir; elle nous disputera la
régence... Enfin, peu importe! On saura du moins combien étaient
calomnieux les propos abominables qui nous ont accusé de souhaiter la
mort de notre belle-soeur. Car, on l'a dit, Monsieur le vidame, on l'a
dit, s'écria Monsieur d'un accent d'indignation.

--Il n'est pas un royaliste qui n'ait repoussé ces accusations avec
énergie, Monseigneur, protesta M. d'Épernon.

--La reine y a cru, dit Monsieur. Tant pis pour elle, au surplus. Quant
à nous, notre devoir consiste à lui prouver qu'elle s'est trompée, et ce
devoir nous l'accomplirons. Nous approuvons en principe votre plan.

--Ce n'est pas mon plan, Monseigneur. L'honneur en revient tout entier
au marquis de Guilleragues, au comte de Morfontaine et à leurs amis.

--Où sont actuellement ces messieurs?

--M. de Morfontaine est en route pour Paris, sous un déguisement, bien
entendu. En attendant les ordres de Votre Altesse Royale, il se
concertera avec ceux de nos amis qui travaillent à faire sortir du
Temple la famille royale.

--Et le marquis de Guilleragues?

--Il est à Bruxelles, où je dois lui faire parvenir les avis d'après
lesquels il agira.

--À Bruxelles! s'écria Monsieur. Mais, depuis la bataille de Jemmapes,
cette ville est occupée par les Français. Il y a péril pour lui à y
résider.

--Mon neveu parle la langue allemande comme sa langue maternelle. À
Bruxelles, il se fait passer pour un artiste de Munich en tournée de
visite dans les musées de Belgique et de Hollande, et, à la faveur de ce
mensonge, il n'y est pas inquiété. Dès que je l'aurai fait avertir, il
ira s'embarquer à Ostende pour l'Angleterre. Là, il frétera un navire
qui le conduira sur les côtes de France près de Dieppe et qui devra
venir l'y reprendre dix jours plus tard. Une fois débarqué, il partira
pour Paris, à pied, par la route qu'il devra suivre au retour. Chemin
faisant, il verra les royalistes qui se sont chargés d'organiser les
relais de chevaux et ne s'arrêtera qu'à Gennevilliers, près de
Saint-Denis, où M. de Morfontaine viendra le retrouver. Monseigneur
estimera sans doute que nos dispositions sont bien prises.

--Oui, mais on y peut objecter qu'elles manquent de cohésion, remarqua
Monsieur. Je vois bien que chacun des conjurés sait en gros ce qu'il
doit faire, mais non à quelle date il doit le faire. Il faudrait à votre
plan un lien qui en coordonnât toutes les parties. Il faudrait surtout
une note qui les précisât, les résumât et les fit concorder.

--Cette note existe, Monseigneur. Elle prévoit tout ce qui doit être
prévu; elle assigne à chacun sa tâche, et tous les associés de
l'entreprise la recevront en temps opportun.

--Comment la leur ferez-vous parvenir?

--Par un messager très fidèle et très sûr.

--Si fidèle et si sûr qu'il soit, s'il est arrêté en route et si l'on
trouve sur lui des instructions que vous lui aurez confiées, non
seulement votre plan ne pourra plus être utilisé, mais tous ceux qui
auront participé à son exécution payeront de la vie leur dévouement à la
famille royale.

--Ce danger ne se présentera pas, Monseigneur. Le messager ne portera
pas de papiers compromettants. Il n'aura à transmettre que des
instructions verbales.

--Mais ne craignez-vous pas qu'en les transmettant il en oublie
d'essentielles?

--Il les aura apprises par coeur et se contentera de les réciter à ceux
vers qui il aura été envoyé, à M. de Guilleragues à Bruxelles, à M. de
Morfontaine à Paris, et à Sa Majesté la reine au Temple, s'il est assez
heureux pour arriver jusqu'à elle.

--Il faudra donc que sa mémoire n'ait pas de défaillances?

--La mémoire des enfants est sûre. C'est le privilège de leur âge.

--Que parlez-vous d'enfants, Monsieur le vidame? Est-ce à un enfant que
vous confierez d'aussi grands intérêts?

--Celui auquel je pense, Monseigneur, possède la raison d'un homme; il
en aura la prudence et le courage.

Un sourire s'esquissa sur la large face de Monsieur, et il dit non sans
raillerie:

--C'est donc un oiseau rare, un prodige? Comment se nomme-t-il?

--Il se nomme le chevalier de Malincourt, répondit M. d'Épernon en
s'inclinant.

--Le chevalier de Malincourt? répéta Monsieur. Je connais ce nom.

--Votre Altesse Royale connaît aussi le noble enfant qui le porte. À
Coblentz, il fut présenté à Monseigneur par son frère le vicomte de
Malincourt.

--Oui, je m'en souviens... Une physionomie intelligente et recueillie,
le fils d'un des plus fidèles serviteurs du roi... Et c'est cet
adolescent que vous allez exposer aux périls dont nous venons de parler?

--Il s'est offert lui-même à les affronter. Durant l'hiver qui vient de
finir, il vivait auprès de moi, en Bavière, où je lui donnais
l'hospitalité. C'est pendant son séjour dans ma maison, qu'à diverses
reprises il m'a exprimé sa ferme volonté d'aller à Paris pour se
rapprocher de ses parents, détenus à la prison des Carmes.

--C'est un trait rare de vaillance et d'intrépidité, observa Monsieur.

Le vidame d'Épernon continua:

--J'ai vainement essayé de combattre ce projet, en montrant au chevalier
les innombrables difficultés qui se dresseraient sur sa route. Mais,
n'ayant pu le dissuader de faire ce qu'il avait résolu, après m'être
convaincu qu'il le ferait malgré tout, l'idée m'est venue d'utiliser
pour la cause royale son voyage en France. Je lui ai donc fait connaître
ce que j'attendais de lui. Il s'est engagé à me servir, et, dans ce but,
il a appris de mémoire le texte précis des instructions que je suis
maintenant tenu d'envoyer à mon neveu et à ses amis.

--Il faudra nous présenter le chevalier de Malincourt, Monsieur le
vidame. Nous serons heureux de le féliciter et de l'assurer de notre
bienveillance. Amenez-nous-le demain.

--C'est qu'il est là, reprît le vidame, en désignant la porte close qui
ouvrait sur une galerie servant d'antichambre. Il est là, ainsi que
l'homme qui doit l'accompagner à Paris et veiller sur lui. Cet homme,
qu'on appelle Valleroy, est aussi dévoué à la maison de Malincourt que
je le suis moi-même à la famille royale. Monseigneur le régent veut-il
m'autoriser à lui présenter sur-le-champ le chevalier et son compagnon?

--Faites, Monsieur le vidame, faites, dit Monsieur.

M. d'Épernon alla ouvrir la porte, appela de la main, et Bernard parut,
suivi de Valleroy, qui marchait à trois pas de lui, sans embarras ni
timidité. Depuis qu'il s'était enfui de Coblentz et durant le séjour
qu'il venait de faire en Bavière, divers changements s'étaient opérés
dans la personne de Bernard. D'abord, il avait grandi de manière à
pouvoir tromper sur son âge. Il n'avait pas encore atteint sa
quatorzième année et semblait cependant l'avoir dépassée. L'ensemble de
son corps restait grêle, mais sa taille, en s'allongeant, était devenue
plus flexible et plus élégante. Dans l'enfant, elle laissait deviner ce
que serait le jeune homme quand ses membres se seraient développés et
fortifiés.

Toutefois, c'est surtout le visage pâli, la grave expression du regard,
la mobilité des traits qui trahissaient la maturité précoce de Bernard.
Cette maturité, il en portait depuis longtemps le signe, depuis surtout
qu'il avait vu pleurer sa mère. Elle formait en quelque sorte le trait
caractéristique de sa physionomie. Mais, durant les six mois qu'il
venait de passer en Bavière auprès du vidame d'Épernon, elle s'était
encore accentuée. C'est que, pendant ce long hiver, au fond d'un vieux
château perdu sous la neige, séparé du reste du monde, éloigné de ses
parents, le pauvre enfant, malgré l'ingénieuse et infatigable bonté de
M. d'Épernon, malgré la tendre sollicitude de Valleroy, avait beaucoup
souffert et répandu, lui aussi, bien des larmes. Appelant vainement à
son aide, pour se distraire et se consoler, la lecture et l'étude, il ne
pouvait secouer les angoisses qu'amassait dans son coeur l'incessante
vision des malheurs de sa famille et des malheurs de son pays. On
vieillit vite au contact d'épreuves aussi cruelles. Le corps conserve sa
jeunesse; mais l'âme se virilise, et c'est ainsi qu'un matin, Bernard
s'était réveillé en possession de l'énergie qu'exigent les mâles
résolutions.

Alors, il avait entretenu Valleroy de son dessein d'aller à Paris afin
de se rapprocher de ses parents. Valleroy, loin de l'en détourner, ayant
encouragé ce dessein et s'y étant associé, la volonté de Bernard était
devenue peu à peu inébranlable, si bien que les prudentes objections
qu'y fit d'abord M. d'Épernon, quand il en fut averti, étaient venues se
briser contre le parti pris le plus absolu. À ce moment, le vidame
correspondait avec son neveu le marquis de Guilleragues, réfugié à
Berlin, au sujet d'un projet ayant pour but la délivrance de la reine
Marie-Antoinette. Il pensa que Bernard, étant invinciblement décidé à se
rendre à Paris, pourrait participer utilement à l'exécution de ce
projet. Il le lui confia ainsi qu'à Valleroy, et tous deux promirent de
se prêter à ce qu'on attendait d'eux. Telles étaient les circonstances
qui les avaient conduits à Hamm et les mettaient, ce jour-là, en
présence de Monsieur, comte de Provence.

Avant d'entrer dans la salle où il allait les recevoir, Bernard et
Valleroy s'arrêtèrent comme s'ils attendaient des ordres.

--Avancez, chevalier, cria Monseigneur le régent, et vous aussi.
Monsieur Valleroy. Le bien que M. le vidame d'Épernon nous a dit de vous
nous a suggéré le désir de vous connaître. Nous savons à quels nobles et
louables projets vous êtes associés l'un et l'autre, et j'ai tenu à vous
dire que non seulement je les approuve, mais qu'encore il m'est agréable
de penser que l'exécution en est confiée à des vaillants tels que vous.

Bernard répondit au compliment par une inclination silencieuse, tandis
que Valleroy balbutiait:

--Monseigneur me comble et me rend très fier.

--Il faudra que vous soyez prudents, jeunes gens, extrêmement prudents,
insista Monsieur. Vous, Monsieur Valleroy, en votre qualité du plus âgé,
vous veillerez sur le chevalier; vous modérerez ses ardeurs, vous lui
interdirez tout ce qui pourrait trahir sa qualité et vos intentions.
Quant à vous, chevalier, fiez-vous à votre compagnon, laissez-vous
guider par lui et n'ayez d'autre souci que de ne pas perdre la mémoire,
d'y garder très exactement les instructions confiées à votre honneur et
à votre zèle.

--Je suis sûr de les apporter à Bruxelles et à Paris telles qu'elles
m'ont été remises, fit Bernard à qui revenait le sang-froid. D'ailleurs,
ajouta-t-il, pour ne pas les oublier, je les réciterai soir et matin.

Monsieur approuvait de la tête.

--Excellent système, fit-il.

Et après une pause, il ajouta:

--Nous avons encore une mission personnelle à vous confier, chevalier.

--Je la remplirai de mon mieux, Monseigneur, comme l'autre.

--Si vous voyez la reine, offrez-lui nos hommages et assurez-la du
dévouement d'un frère quelle a méconnu et qui mérite sa confiance.
Dites-lui qu'elle aurait tort, une fois en Angleterre d'y rester. Sa
place est à Vienne, où sa présence aura pour effet d'exciter le zèle par
trop boiteux de l'empereur.

--J'aurai l'honneur de répéter à la reine les propres paroles de Votre
Altesse Royale.

Il y eut encore un silence. Puis Monsieur reprit:

--N'avez-vous pas oublié votre leçon, chevalier, seriez-vous en état de
nous la dire?

--Je le crois, Monseigneur.

--Eh bien, j'en veux faire l'expérience. Donnez-moi le texte des
instructions, Monsieur le vidame.

M. d'Épernon présenta au prince une feuille de papier couverte
d'écriture. D'un signe, Monsieur engagea Bernard à réciter.

Celui-ci commença d'une voix assurée:

--On sent combien il y a de difficultés présentement à s'en aller, et
combien de danger à le risquer. Mais on croit qu'il est encore plus
dangereux de rester, et qu'il est même impossible de sortir, autrement
que par une fuite courageuse de l'état où l'on est réduit. C'est ce qui
engage à demander attention et résolution très prompte sur un projet
proposé par des serviteurs très fidèles, duquel on assure que Sa Majesté
a déjà quelque connaissance. On l'a soigneusement examiné et discuté
dans toutes ses parties il paraît avoir des avantages qui le rendent
préférable à tous ceux dont il avait été question jusqu'à ce moment.

À cet endroit, Monsieur interrompit Bernard.

--Il importe que tout ce qui précède soit textuellement répété à la
reine, Monsieur le chevalier. Vous aurez soin de n'en rien omettre.
Continuez.

Bernard reprit sans hésiter:

--La sortie par mer n'est qu'à la distance de quarante lieues. On ne
passera par aucune ville, ni par aucun lieu où il y ait garnison, garde
nationale ou bureaux; la route est facile et connue dans les vingt
premières lieues qu'il faudra faire avec grande vitesse. Elle est
ensuite détournée et ne rentre dans aucune des parties sur lesquelles on
a eu l'éveil et à l'égard desquelles on peut avoir des soupçons.
D'ailleurs tout se fera par des relais et sous la conduite de
gentilshommes sûrs qui périront tous plutôt que de laisser manquer
l'entreprise.

Monsieur, brusquement, arrêta la récitation, et pliant la feuille de
papier qu'il rendit au vidame d'Épernon, il s'écria:

--Inutile d'aller plus loin. C'est merveilleusement su.

Puis, d'une voix qui trahissait une émotion jusqu'à ce moment contenue,
il ajouta:

--Quoique vous soyez un enfant, chevalier, on vous traite en homme.
Montrez-vous digne du nom que vous portez et de la confiance qu'on vous
témoigne. _Macte animo, generose puer!_

Monsieur savait ses classiques et aimait à les citer.

--Quand partez-vous? demanda-t-il encore, en s'adressant cette fois à
Valleroy.

--Demain matin, Monseigneur.

--Eh bien, demain, nous ferons prier Dieu et célébrer la messe pour
l'heureuse issue de votre entreprise. Bon voyage et prompt retour,
Messieurs. Vidame d'Épernon, nous serons heureux de vous revoir avant
que vous ne retourniez en Bavière.

--Demain, alors, Monseigneur.

--Demain, soit. Nous vous recevrons après midi.

L'audience était terminée. Déjà, marchant à reculons, et le front
incliné, le vidame et Valleroy se rapprochaient de la porte, quand ils
s'aperçurent que Bernard, au lieu de les suivre, demeurait debout et
immobile devant Monseigneur le régent.

--Avez-vous autre chose à nous dire, mon enfant? fit celui-ci.

--J'ai une grâce à vous demander, Monseigneur, répondit le chevalier.

--S'il est en notre pouvoir de vous l'accorder, c'est fait.

--Depuis plus de six mois, Monseigneur, je suis séparé de mon frère aîné
le vicomte de Malincourt. Il m'a quitté en septembre dernier pour suivre
Mgr le comte d'Artois à l'armée de Brunswick, et je ne l'ai plus revu.
Un peu plus tard, j'ai su qu'il partait pour l'Angleterre. Ce sont les
dernières nouvelles qui me soient parvenues de lui, et j'ignore s'il est
mort ou vivant.

--Mais nous avons lieu de croire qu'il est vivant, s'écria Monsieur. Le
comte d'Artois l'a chargé de diverses missions pour Londres, Copenhague
et Stockholm. Si, durant ce long voyage, il lui était arrivé quelque
accident, nous en serions averti déjà.

--Si donc je suis sans nouvelles de lui, c'est qu'il n'a su où m'écrire,
ou que ses lettres ne me sont pas parvenues.

--C'est probablement cela.

--Eh bien, continua Bernard, je supplie Votre Altesse Royale de donner
des ordres pour qu'on s'inquiète du vicomte de Malincourt, pour qu'on le
retrouve et qu'on lui fasse savoir que son frère est parti pour Paris.

--Ce sera fait, chevalier, je vous le promets.

--Alors, je n'ai plus qu'à prendre congé de Monseigneur en le
remerciant.

Bernard, pénétré de respect, se courba. Puis il rejoignit M. d'Épernon
et Valleroy qui l'attendaient au seuil de la salle, et sortit avec eux,
suivi du regard de Monsieur où passait un sourire de bienveillante et
douce pitié.

Resté seul, le prince frappa deux coups sur un timbre. Presque aussitôt,
à une porte basse dissimulée dans la boiserie qui cachait les murs,
parut un homme en deuil. Quoique d'aspect jeune et dans la force de
l'âge, il semblait n'avoir que le souffle, tant étaient pâles ses
lèvres, décharné son visage et maladif son teint. C'était le comte
d'Avaray, le conseiller privé, le favori préféré, l'ami fidèle dont
l'habileté, le dévouement, le sang-froid avaient, en 1791, tiré Monsieur
de la fournaise de Paris. Actif et remuant, toujours à portée de son
prince, il exerçait sur lui une influence toute-puissante; nulle
décision grave ne se prenait sans son avis.

--Venez, cher d'Avaray, lui dit Monsieur en le voyant; je suis seul; mes
visiteurs sont partis.

--Ils vous ont longtemps retenu, Monseigneur...

--C'était ce vieux fou de d'Épernon... Ne s'est-il pas avisé de nous
arriver du fond de la Bavière pour nous faire part d'un complot ourdi
dans le but de délivrer la reine!... Comprenez-vous cela, d'Avaray! On
n'a pu, malgré tant d'efforts successifs et combinés, sauver le roi mon
frère, et on sauverait la reine!...

--Une telle tâche est impossible aujourd'hui, répondit le courtisan.

--J'ai essayé de le dire; mais on ne voulait pas m'entendre, et le
vidame d'Épernon aurait pris en mauvaise part les efforts que j'aurais
faits pour empêcher quelques braves gentilshommes d'aller périr dans une
héroïque, mais folle aventure J'ai donc écouté, émis quelques conseils
et donné l'approbation qu'on me demandait.

--Et vous avez bien fait, Monseigneur, M. d'Épernon est une si méchante
langue...

--Ce qui m'attriste le plus, c'est qu'on jette un enfant dans cette
équipée... Autant l'envoyer à la mort...

Mgr le régent fut un moment silencieux; puis, d'une voix un peu éteinte,
comme s'il se parlait à lui-même, il reprit:

--Car il est évident que la reine ne peut plus être délivrée... Elle
périra comme son mari; ses enfants périront avec elle; Madame Élisabeth
ma soeur partagera leur sort, et, contraint d'accomplir le rigoureux
devoir que m'impose ma naissance, j'aurai la douleur de monter sur un
trône ensanglanté... C'est le destin, et nul n'est assez puissant pour
en arrêter le cours... N'est-ce pas votre avis, cher d'Avaray?

--C'est mon avis, Monseigneur...

--Une couronne! Quel lourd fardeau dans les temps où nous sommes!
continua Monseigneur en s'agitant dans son fauteuil.

Un nouveau silence suivit cette exclamation douloureuse. Le prince
paraissait en proie à de sombres méditations.

--Allons, Monseigneur, reprenez courage et confiance, revenez à vous,
lui dit le comte d'Avaray.

Et, désignant sur une table un volume in-folio, relié en cuir rouge,
doré sur tranches, portant sur le plat les armes de France, il ajouta:

--Monseigneur le régent veut-il que je lui relise le cérémonial du sacre
des rois?

--Oui, c'est cela, d'Avaray. Commencez là où nous en étions restés,
quand le roi quitte son prie-Dieu pour aller recevoir la couronne des
mains du cardinal archevêque... Si ce n'était ma maudite goutte,
j'aurais pu m'exercer à cette belle cérémonie... Lisez, cher d'Avaray,
je vous écoute...



CHAPITRE IX

À BRUXELLES


En ce mois de mars 1793, les Pays-Bas étaient en feu. Depuis l'automne,
le général Dumouriez occupait Bruxelles, dont la victoire de Jemmapes
lui avait ouvert la route et d'où les Autrichiens s'étaient enfuis à son
approche. Maître de cette ville, il y avait pris ses quartiers d'hiver,
et son armée confortablement installée en Belgique, il était parti pour
Paris afin d'y faire accepter son plan de campagne en Hollande qu'il
voulait exécuter au printemps. Après une absence de quelques semaines,
il venait de rentrer à Bruxelles, et ses dernières dispositions
arrêtées, il s'était porté à la rencontre des Autrichiens qui prenaient
l'offensive en vue de reconquérir la capitale belge qu'ils considéraient
comme la clé de voûte de leur puissance dans les Pays-Bas.

À la date du 15 mars, les belligérants étaient en présence aux environs
de Liège. Une bataille paraissait donc imminente, et de toutes parts les
populations en attendaient l'issue, affolées par les perspectives
diverses qu'elles pouvaient craindre ou espérer. À Bruxelles, le trouble
était à son comble, car c'est là que les événements qui se préparaient
devaient avoir les contre-coups les plus retentissants et les plus
funestes. À l'exception d'une faible garnison à qui restait confiée la
garde de la ville, toutes les forces disponibles en étaient sorties ou
continuaient à en sortir, se dirigeant sur Nerwinde, où Dumouriez les
concentrait. Ce n'étaient que marches et contre-marches, ordres arrivant
du quartier général, instructions arrivant de Paris, et un perpétuel
va-et-vient de personnages de tous rangs et de toutes conditions, de
visages plus ou moins suspects, et, à vrai dire, un désordre que
favorisaient l'insuffisance et le désarroi de la police locale, placée
sous les ordres d'un officier de Dumouriez.

C'est dans ces circonstances que, le matin du 17 mars, se présentait, à
l'une des barrières de la ville, un marchand colporteur, jeune homme à
mine débonnaire dont les simples allures, même en ce temps où les
autorités se montraient aisément soupçonneuses, ne pouvaient éveiller
leur défiance. Il conduisait l'ordinaire équipage des gens de sa
profession, une voiture-fourgon, attelée d'un seul cheval, dans laquelle
étaient ses marchandises. Arrivé à la barrière, il s'arrêta, et,
s'adressant au factionnaire de garde, il demanda à entrer dans la ville.

--As-tu un passeport, citoyen? lui dit le soldat. Est-il en règle? Dans
ce cas, exhibe-le, afin qu'on voie d'où tu arrives.

--J'arrive de Coblentz, répondit le colporteur.

--De Coblentz! Mais, alors, tu es un émigré!... Et tu oses...

--J'ose parce que je ne suis pas un émigré. Voici ma carte de civisme
qui prouve que je suis un bon Français, et voici un sauf-conduit qui
établit qu'il y a déjà plusieurs mois j'ai été chargé par la
municipalité d'Épinal d'une mission secrète en Allemagne.

Le soldat eut un geste de mépris. Il repoussa dédaigneusement les
papiers que lui présentait le colporteur.

--Tu soumettras ces pièces au chef du poste, citoyen espion, fit-il.

Cette qualification ne parut pas offenser celui à qui elle s'adressait.
Sans la relever, il entra dans le corps de garde et s'y trouva en
présence de l'officier qui en avait le commandement. Il renouvela sa
demande en montrant ses papiers. L'officier les prit et les parcourut.

--Quoique la sentinelle m'ait traité d'espion, dit le colporteur, je
suis un ami désintéressé de la République une et indivisible, un
défenseur de la liberté.

--Tu te nommes Joseph Moulette? demanda l'officier d'une voix brève.

--Joseph Moulette, d'Épinal, délégué de la municipalité de cette ville.

--Et tu viens de Coblentz?

--Oui, mon officier.

--Non pas à pied, j'imagine.

--Ma voiture est là.

--Eh bien, on va l'inspecter, ta voiture, et si elle ne contient aucun
objet suspect, tu pourras entrer en ville, car tes papiers sont en
règle.

Le colporteur sortit aussitôt. L'officier le suivit. Sur son ordre, deux
soldats s'avancèrent pour procéder à l'inspection du fourgon dont le
colporteur s'était empressé d'ouvrir les portes placées sur les côtés.
On put voir alors, comme dans l'intérieur d'une boutique, tout un
étalage de tricots, maillots, bas de laine et foulards couchés sur une
étagère, ou suspendus à une tringle transversale, le tout en si bel
ordre qu'il ne pouvait venir à l'idée qu'entre des marchandises si bien
rangées, il y eût place pour quelqu'un des objets que l'officier avait
qualifiés de suspects.

--C'est bon, laissez passer! dit ce dernier.

Le colporteur ferma sa voiture, et, se mettant à la tête du cheval qu'il
prit par la bride, il pénétra dans la ville par une large rue que
parcouraient en tous sens des piétons et des véhicules, au milieu
desquels il se confondit. Pendant une demi-heure, il continua à avancer
ainsi, regardant à droite et à gauche, comme s'il cherchait son chemin.
Puis, lorsque, d'un rapide coup d'oeil, il eut constaté que, dans la
foule qu'il traversait, personne ne l'observait, il s'arrêta. Il se
trouvait alors devant l'église de Sainte-Gudule, au centre d'une vaste
place. L'endroit, sans doute, lui parut propice au débit de ses
marchandises, car il rangea sa voiture au long d'un mur et en détacha
les auvents comme pour se préparer à exercer son commerce accoutumé.
Mais, tout en feignant de mettre la dernière main à son étalage, il se
penchait dans l'intérieur du fourgon, et parlant à demi-voix, il dit:

--Nous voici dans la citadelle, Monsieur le chevalier, vous pouvez vous
montrer.

Sous une couverture jetée tout au fond du fourgon et dissimulée par les
marchandises, un corps se dessinait. La couverture fut rejetée d'un
brusque mouvement, et entre les tricots tendus sur les tringles apparut
la tête fine et pâle de Bernard de Malincourt.

--Si tu continues à m'appeler Monsieur le chevalier, tu nous attireras
quelque algarade, mon bon Valleroy, dit l'enfant en sautant à terre.

--C'est vrai, confessa Valleroy, j'oublie toujours...

--N'oublie plus, que diable! Rappelle-toi qu'il n'y a ici ni chevalier
ni serviteur, mais seulement un oncle et un neveu, colporteurs de
profession, voyageant ensemble. Tu es célibataire, et moi je suis
Bernard, le fils de ta soeur.

--Entendu, Bernard; j'oublierai que je te dois le respect.

--Alors, nous sommes à Bruxelles? reprit Bernard en jetant des regards
curieux autour de lui...

--À Bruxelles, place Sainte-Gudule, et très exacts au rendez-vous,
puisque c'est aujourd'hui le 17 mars et que c'est du 17 au 20 que M. de
Guilleragues, averti par M. d'Épernon, doit nous rencontrer ici.

--Nous n'avons donc qu'à attendre avec patience.

--C'est toute notre tâche pour le moment. Je vais profiter du répit
qu'elle nous laisse pour me mettre en quête d'une auberge où nous
prendrons nos repas et où nous coucherons, car je pense que vous en avez
assez des nuits à la belle étoile...

--Oui, et j'avoue que ce soir, il me sera doux de dormir dans un bon
lit... C'est égal, ajouta Bernard, il est heureux qu'au poste de la
barrière on n'ait pas eu l'idée de regarder au fond de la voiture... Si
on m'y avait découvert, comment aurais-tu expliqué ma présence sous la
couverture et l'absence de mon nom sur ton passeport?...

--Aussi ai-je eu terriblement peur, sans compter que si l'officier avait
regardé de près au signalement, il aurait vu que Valleroy ne ressemble
guère à Joseph Moulette. Du reste, je renonce à me servir du
sauf-conduit de ce vilain personnage. J'en ai fait usage à défaut de
mieux et parce qu'il fallait entrer dans Bruxelles, coûte que coûte.
Mais, maintenant que nous voici parmi des Français, nous ne nous
remettrons en route qu'avec des passeports réguliers, un pour vous et un
pour moi.

--Crois-tu pouvoir te les procurer?

--M'est avis que M. de Guilleragues m'y aidera.

Tandis qu'il s'entretenait ainsi, Valleroy avait dételé et attaché le
cheval derrière la voiture, en jetant devant lui une botte de foin.
Maintenant, quelques passants, attirés par l'étalage, s'arrêtaient,
s'informaient des prix, marchandaient, achetaient, et Bernard, à
l'exemple de Valleroy, se prodiguait pour répondre aux clients. Jusqu'à
midi, ils furent ainsi tenus l'un et l'autre, empêchés de se distraire
de leur besogne. Mais, à ce moment, il y eut un répit. Ils en
profitèrent pour manger un morceau sur le pouce. Puis Valleroy, laissant
Bernard à la garde de la boutique, s'éloigna afin de s'assurer un gîte
pour la nuit. Bernard resta donc seul, et comme, en cette fin d'hiver,
soufflait encore une bise froide sous un ciel grisâtre, chargé de neige,
il se mit à marcher de long en large pour se réchauffer.

Sa station durait depuis une heure quand, d'une des rues donnant sur la
place, il vit déboucher un individu qui, le nez au vent, les mains dans
les poches, marchait en sifflotant. Sur-le-champ, il le reconnut.
C'était le marquis de Guilleragues, non tel qu'il l'avait entrevu au
café des _Trois-Couronnes_, le soir de son arrivée à Coblentz, tout
pimpant sous le brillant uniforme des gardes du comte d'Artois, mais
vêtu de noir, portant toute la barbe, coiffé d'un feutre à larges bords,
d'où sortaient en désordre de longs cheveux dont les boucles flottaient
sur ses épaules. De son côté, M. de Guilleragues le dévisagea et d'un
air d'indifférence s'approcha de lui, comme attiré par l'étalage des
marchandises exposées.

--Votre serviteur, chevalier de Malincourt.

--Votre serviteur, marquis de Guilleragues.

--À Bruxelles on m'appelle Wilhem Mauser, un passionné d'art et ami des
Français.

--Et moi, Bernard, neveu de Valleroy, marchand colporteur.

--Où est votre oncle?

--Le voici qui revient.

Valleroy s'avançait, en effet, paisible et souriant.

--Vous m'apportez les instructions du vidame d'Épernon? lui dit le faux
Wilhem Mauser.

--Mon neveu Bernard est chargé de vous les transmettre.

--Alors, ce sera pour ce soir, à l'hôtel _de la Providence_, où je loge,
dans la rue de la Montagne-aux-Herbes.

--Pourquoi ce soir, et pas tout de suite? demanda Bernard.

--Parce que Bruxelles, depuis que les Français y sont entrés, regorge
d'espions jacobins, répondit M. de Guilleragues, et qu'ici nous sommes
par trop exposés à leur curiosité. Il n'en sera pas de même à mon hôtel,
où vous ne viendrez d'ailleurs qu'à la nuit. À ce soir, Messieurs, et
soyez circonspects; les murs ont des oreilles.

Il s'éloigna sans ajouter un mot. Jusqu'au soir, Bernard et Valleroy
appartinrent aux clients qui se pressaient autour de leur voiture. À la
nuit, ils plièrent bagage comme des gens éreintés, pressés de goûter le
repos, et allèrent s'abriter, eux, le cheval, le fourgon et les
marchandises, dans une pauvre auberge de la chaussée de Louvain. Puis, à
l'heure fixée pour leur rendez-vous, ils se rendirent à l'hôtel _de la
Providence_, où les attendait le marquis de Guilleragues. Ils le
trouvèrent au second étage, dans une chambre isolée, à l'extrémité d'un
long corridor. Quand ils furent entrés, il ferma la porte et poussa le
verrou.

--De cette manière, dit-il, personne ne saurait ouvrir du dehors à
l'improviste, et comme je me suis assuré que rien de ce qui se dit ici
ne peut être entendu au delà des murs, nous sommes à l'aise pour causer
librement. À vous de parler, Monsieur le chevalier.

Bernard n'eut pas besoin de se recueillir pour retrouver gravées dans sa
mémoire les instructions dont il était dépositaire. Il les récita d'une
haleine, sans en omettre un seul mot, tandis que Guilleragues en
écrivait les parties essentielles sous sa dictée, en une forme abrégée
et indéchiffrable.

--Ainsi, notre projet a reçu l'approbation des princes, fit-il avec
satisfaction, quand Bernard, ayant achevé la leçon, s'arrêta. Nous
sommes autorisés, mes amis et moi, à travailler à la délivrance de la
famille royale!

--Et nous-mêmes, ajouta Valleroy, nous vous sommes adjoints pour
seconder vos efforts, si besoin est.

--Votre concours sera précieux et je l'accepte.

--Alors, marquez-nous ce que nous devrons faire, dit Bernard.

Guilleragues demeura pensif un moment, mais non immobile. Il faisait le
tour de la chambre rasant la muraille comme pour s'assurer une fois de
plus qu'elle ne présentait ni lézardes ni ouvertures quelconques. Il
s'arrêtait devant la porte, y collait son oreille, s'attachant à épier
les bruits affaiblis du dehors. Bientôt rassuré, il vint reprendre sa
place entre Bernard et Valleroy et leur parla à voix basse.

--Écoutez-moi bien tous deux, afin que, si l'un de vous est empêché
d'agir, l'autre puisse le suppléer. Dès que vous aurez pris à Bruxelles
le repos qui vous est nécessaire, vous partirez pour Paris. En y
arrivant, ou plutôt, quand vous vous serez mis en règle avec les
autorités de votre section, et qu'en conséquence vous pourrez espérer de
n'être ni surveillés, ni inquiétés, vous vous rendrez rue du Four
Saint-Germain.

--Dans le voisinage de l'hôtel de Malincourt, remarqua Valleroy.

--Justement à deux pas de votre ancienne demeure. Monsieur le
chevalier... Vers le milieu de cette rue, se trouvent les magasins d'un
marchand de meubles nommé Grignan. Le nom est sur l'enseigne. Vous
entrerez dans ces magasins et demanderez à parler au propriétaire.
Lorsque vous serez en sa présence, seuls avec lui, vous lui direz: «Nous
venons pour ce que tu sais.»

--Et que nous répondra-t-il? interrompit Bernard, que le langage de
Guilleragues intéressait comme un récit d'aventures.

--Il vous révélera la retraite où vit caché, depuis qu'il est rentré
dans Paris, notre principal complice, M. de Morfontaine. Ce gentilhomme
est mon ami. Vous lui réciterez les mêmes instructions qu'à moi,
chevalier. Ensuite, il vous donnera les siennes que vous suivrez
aveuglément.

--Mais nous-mêmes, demanda Valleroy, n'aurons-nous, aucun message à lui
transmettre de votre part?

--Un message très bref. Vous lui ferez connaître qu'à dater du 5 avril
prochain il devra se trouver tous les soirs à 8 heures dans le parc de
la Folie-d'Épernon, à Gennevilliers, près Saint-Denis.

--Tous les soirs à 8 heures?

--Jusqu'à ce qu'il y ait rencontré celui qu'il attend.

--Est-ce tout?

--C'est tout pour aujourd'hui. M. de Morfontaine et le citoyen Grignan
vous apprendront le reste. Maintenant, quand comptez-vous partir pour
Paris? ajouta le marquis.

--Dès que nous aurons des passeports qui nous permettent de circuler
librement sur le territoire de la République, répondit Valleroy.

--Vous n'avez pas de passeports! Mais alors comment avez-vous pu
pénétrer dans Bruxelles?

--Grâce à un peu d'audace et à beaucoup de bonheur; grâce surtout à un
subterfuge qui nous aurait perdus s'il n'avait pas réussi et auquel la
prudence nous oblige à renoncer.

--J'espérais que mon oncle d'Épernon vous aurait mis en état d'arriver
jusqu'à Paris, dit M. de Guilleragues d'un accent de regret. Il lui
était plus facile qu'à moi de vous procurer des pièces d'identité. Voilà
un contre-temps inattendu.

--Qu'allons-nous faire? soupira Bernard.

M. de Guilleragues eut soudain un geste de confiance.

--Bah! nous trouverons! s'écria-t-il. Je vais chercher, et d'ici à
vingt-quatre heures j'aurai trouvé.

--Où nous reverrons-nous? interrogea Valleroy au moment de se retirer
avec Bernard.

--Demain, comme aujourd'hui, devant l'église de Sainte-Gudule.

Ils se séparèrent sur ces mots. La nuit, obscurcie par un brouillard
épais, avait protégé l'entrée de Bernard et de Valleroy à l'hôtel _de la
Providence_; elle protégea leur sortie. Par les rues noyées dans la
brume, ils arrivèrent sans encombre à leur auberge, en dépit des
patrouilles qui, jusqu'au jour, parcouraient la ville.

Le lendemain, la voiture, avec son étalage, vint, dès le matin, occuper
la même place que la veille, contre un mur, en face de l'église.
Seulement, cette fois, les chalands furent plus nombreux, et durant
plusieurs heures les colporteurs improvisés ne surent à qui répondre.
Les marchandises qu'ils offraient étaient de qualité supérieure et d'un
prix modéré. On se les arrachait.

--C'est qu'ils vont vider la boutique, disait Valleroy, en encaissant la
menue monnaie mêlée d'assignats, qui lui tombait de toutes parts. Si
nous restons ici deux heures de plus, nous n'aurons plus rien à vendre.

Heureusement, vers midi, la foule se dispersa. Valleroy et Bernard
s'empressèrent de fermer la voiture, mais ils procédaient avec lenteur,
n'ayant pas encore vu venir le marquis de Guilleragues et ne voulant pas
quitter la place sans avoir échangé quelques mots avec lui. Ils
l'aperçurent enfin, les mains dans les poches, la tête en arrière, et
son chapeau sur la nuque, les airs d'un homme qui dédaigne la terre et
vit dans l'idéal. Il marcha de leur côté. En passant devant eux, il dit
rapidement et à demi-voix:

--Vous vous présenterez aujourd'hui chez le colonel Jussac, commandant
du bureau de police. Il est prévenu de votre visite, et, sur votre
demande, il vous délivrera des passeports.

--Sans autres explications? s'écria Valleroy.

--Sans autres explications, répéta M. de Guilleragues. Le colonel,
quoique servant dans les armées de la République, n'oublie pas qu'il est
gentilhomme et qu'il s'agit aujourd'hui du salut d'une reine, d'une
femme... Quant à vous, une fois munis de vos passeports, vous vous
mettrez en route. Le temps presse. Dumouriez est au moment d'en venir
aux mains avec les Autrichiens. S'il est victorieux, il sera le maître
de la France. Mais ce n'est pas au service, du roi légitime qu'il
consacrera son pouvoir. Il est dévoué à la faction d'Orléans et c'est un
prince d'Orléans qu'il veut mettre sur le trône. Il importe donc, pour
déjouer ses intrigues, que la reine délivrée soit en état de rallier
autour d'elle la noblesse de France afin de défendre la couronne de son
fils.

--Nous partirons sans tarder, répondit Valleroy.

--Au revoir donc, Messieurs, continua le marquis. Soyez courageux et
prudents et que Dieu vous protège!

Le même jour, vers 5 heures Bernard et Valleroy se présentaient au
bureau de police, demandaient à parler au colonel Jussac et furent
introduits aussitôt auprès de lui. Cet officier était gentilhomme. Mais,
comme beaucoup de ses pareils que la Révolution avait trouvés dans les
rangs de l'armée, il y était resté, résolu à ne pas émigrer et à servir
la France, sous le régime nouveau aussi bien que sous l'ancien. Oublieux
de ses origines, abdiquant titre et particule, il n'était plus
aujourd'hui que le colonel Jussac, un vieux soldat, patriote avant tout,
que la confiance du général Dumouriez avait commis à la garde de
Bruxelles. Il touchait à la soixantaine. Mais, sous ses cheveux gris,
son visage conservait la jeunesse, comme, dans sa poitrine, son coeur
conservait, pour tout ce qui touchait au drapeau, l'enthousiasme des
jeunes années.

Quand Bernard et Valleroy entrèrent dans le cabinet où il se tenait, ils
le trouvèrent devant un bureau élevé où il écrivait debout.

--Que désirez-vous de moi? demanda-t-il en se tournant vers eux.

--Des passeports qui nous permettent de nous rendre à Paris, où nous
appellent des affaires pressantes, répondit Valleroy.

--Vous vous nommez Valleroy et ce jeune enfant est votre neveu?

--Vous nous connaissez, colonel? s'écria Bernard.

--Wilhem Mauser m'a parlé de vous.

Il alla vers la porte pour s'assurer qu'elle était fermée, puis,
revenant du côté des visiteurs, il reprit:

--Je sais quelles affaires vous appellent à Paris et je veux vous
faciliter les moyens d'y arriver. Quoique serviteur passionné de mon
pays, quoique désavouant les irréparables fautes de la noblesse, je sais
me souvenir à propos que je suis gentilhomme. Je m'honore de m'associer
aux efforts d'un enfant qui veut délivrer ses parents. Vous aurez vos
passeports.

--Merci, mon colonel, murmura Bernard très ému.

--J'ai songé même à vous assurer, indépendamment de ces passeports, une
protection plus efficace, propre à vous éviter les tracasseries des
municipalités auxquelles vous aurez affaire en route. Demain, partiront
de Bruxelles, sous la garde d'un détachement de troupes, des papiers
saisis dans les bagages des prisonniers autrichiens et que j'ai ordre
d'expédier au gouvernement. S'il vous convient de vous joindre à ce
convoi, je vous recommanderai au sergent commandant l'escorte, et de
cette manière vous arriverez sans encombre à votre destination.

--On pourrait même charger les papiers dans ma voiture, remarqua
Valleroy.

--Vous avez une voiture?

--Pour le transport de mes marchandises, oui, mon colonel, répondit
Valleroy. Mais comme nous les avons vendues ici, en deux jours, le
fourgon est vide ou c'est tout comme.

--Mais voilà qui se trouve à merveille et qui vaut mieux que des
passeports. Vous serez roulier pour le compte de l'État, et à ce titre
respecté partout où vous passerez. Est-ce convenu?

--C'est convenu, mon colonel. Mais comment vous exprimerons-nous notre
reconnaissance?

--En me rendant à votre tour un service.

--Nous pourrions vous rendre un service, mon colonel?

--Pour arriver à Paris, vous traverserez Compiègne, continua le colonel.
En avant de cette ville, sur les bords de l'Oise, se trouve un château
qui m'appartient et où réside ma soeur, la chanoinesse de Jussac. Le
service que j'attends de vous consiste à vous arrêter en cet endroit, à
dire à ma soeur que vous m'avez vu bien portant et à lui remettre une
lettre dont je vous chargerai pour elle.

--Madame votre soeur a pu demeurer dans un château, aux portes de Paris,
sans être inquiétée! s'écria Bernard.

--Son histoire est celle de Mgr le duc de Penthièvre, qui a continué à
résider à Sceaux. Comme lui, elle est protégée par la gratitude des
habitants, par le souvenir de ses bienfaits.

--Un souvenir analogue n'a pu défendre mon père contre la haine des
jacobins.

--Ils redoutaient son énergie... tandis qu'ils n'ont rien à craindre
d'un vieillard, d'une femme.

--Vous pouvez être assuré que nous ferons vos commissions, mon colonel,
dit alors Valleroy; mais, même après les avoir faites, nous resterons
vos obligés.

--On va dresser vos passeports, reprit le colonel, et rédiger le contrat
par lequel vous vous engagez à transporter, moyennant un prix convenu et
que je fixe à cent livres payées d'avance, les papiers que je dois faire
parvenir à Paris.

Il alla ouvrir la porte et appela un de ses officiers, auquel il donna
ses ordres. Puis, avisant un sergent de grenadiers qui se tenait debout,
au port d'armes, dans la place où travaillaient les secrétaires:

--Viens ici, Rigobert, lui dit-il.

Le sergent s'avança silencieux. C'était un vieux soldat, maigre et de
haute taille, au visage rude, tanné, ridé, avec de petits yeux où
pétillait la malice, et dont les allures automatiques et déférentes
révélaient une longue habitude de la discipline et de la vie des camps.

--Je vais te charger d'une mission de confiance, mon vieux Rigobert,
continua le colonel. Il s'agit de convoyer jusqu'à Paris des papiers
d'État dont je te confie la garde et dont tu me réponds sur ta tête. Les
caisses qui les contiennent seront chargées sur la voiture du citoyen
Valleroy que voici, un bon patriote avec qui j'ai fait marché pour ce
transport. L'escorte que tu commanderas se composera de cinq hommes. Tu
vas les choisir toi-même parmi les bons. Vous partirez demain matin au
petit jour.

--Bien, mon colonel, répondit Rigobert.

--À propos, ajouta le colonel Jussac, je te recommande le citoyen
Valleroy et son neveu. Ce sont de braves gens en qui on peut avoir
confiance.

Rigobert enveloppa Bernard et Valleroy d'un regard de sympathie qui
signifiait que la protection de son chef les rendait sacrés à ses yeux.
Puis, après avoir échangé quelques mots avec Valleroy pour s'entendre
avec lui sur l'heure du départ et le chargement des papiers, il sortit.
Pendant ce temps, les passeports avaient été préparés, ainsi que le
contrat. Sur ce contrat, Valleroy apposa sa signature, en même temps que
lui était comptée la somme stipulée pour prix de ses services. Il
enferma dans sa bourse les quatre louis, en soufflant à l'oreille de
Bernard:

--La protection des autorités et, par-dessus le marché, cent livres en
or, décidément, M. de Guilleragues a bien travaillé.

Ils allaient se retirer; mais, à ce moment, entra dans la pièce un
hussard aux vêtements en désordre et couvert de boue.

--Le colonel Jussac, demanda-t-il.

--C'est moi, répondit l'officier en s'avançant.

--J'arrive du quartier général, reprit le hussard, et j'ai ce papier à
remettre à mon colonel.

C'était un pli fermé par un cachet de cire rouge. Le colonel le prit,
l'ouvrit et y jeta les yeux sans se départir de son impassibilité.

--À quelle heure êtes-vous parti? interrogea-t-il, sa lecture achevée.

--À 9 heures, mon colonel, au moment où s'ouvrait le feu. Mon cheval a
bien marché.

Le colonel se tourna alors vers ses officiers, dont l'arrivée du
cavalier avait excité la curiosité, et d'un accent où se devinaient
l'émotion et l'enthousiasme:

--Le général Dumouriez est aux prises avec les Autrichiens, non loin de
Louvain, dit-il. Nous déplorons tous de n'être pas associés aux glorieux
périls que courent nos compagnons d'armes et nous formons des voeux
ardents pour leur triomphe. Vive la République!

--Vive la République! répondirent d'un élan unanime tous les soldats.

Et Bernard demeura stupéfait en constatant que lui aussi avait poussé ce
cri. Et comme ses yeux surpris interrogeaient Valleroy, celui-ci dit
gravement:

--Devant l'ennemi, la République, c'est la France.

On ne dormit guère à Bruxelles durant la nuit qui suivit. Vers le soir,
s'était répandu le bruit qu'à vingt lieues de la ville, entre Louvain et
Tirlemont, se livrait depuis le matin une grande bataille. Cette
bataille, on l'avait prévue. Mais, maintenant qu'on la savait engagée,
on en discutait fiévreusement les conséquences. Gagnée par le général
Dumouriez, elle lui ouvrirait la Hollande que son ambition brûlait de
conquérir; perdue par lui, elle l'obligerait à évacuer Bruxelles, à se
replier sur les frontières françaises, en abandonnant les conquêtes déjà
faites en Belgique. Ces deux perspectives étaient également espérées et
redoutées. Ceux qui, lassés de l'ancienne domination autrichienne,
avaient accueilli avec enthousiasme les Français, craignaient de tomber
de nouveau aux mains d'un maître qui leur ferait expier les sympathies
manifestées par eux aux soldats de la Révolution. Ceux qui, par haine du
régime nouveau de la France ou par des motifs d'intérêt, appelaient le
retour des Autrichiens, se demandaient avec angoisse si leurs voeux,
contenus depuis quatre mois, allaient se réaliser ou s'il fallait
renoncer pour toujours à leur réalisation. Puis, il y avait les
indifférents, ceux que le joug autrichien laissait résignés au même
degré que le joug français, et enfin les patriotes, ceux qui ne
voulaient d'aucun maître étranger et qui rêvaient de reconstituer
l'autonomie des Pays-Bas, longtemps asservis par l'Autriche.

Toutes ces opinions s'exprimaient avec la même exaltation dans les
groupes qui, durant cette nuit, circulaient dans les rues de Bruxelles;
chacun, à cette heure, y voyait l'avenir au gré de ses espérances.
Tandis qu'à tout hasard les Français arrivés dans la ville à la suite de
Dumouriez préparaient leur fuite, en prévision de sa défaite, les sujets
belges colportaient de tous côtés leurs craintes et leurs désirs.

Les rares nouvelles qui parvinrent à Bruxelles, durant cette longue
nuit, ne modifièrent pas l'état des esprits. Elles montraient les deux
armées aux prises dans une action formidable, un des lieutenants de
Dumouriez, le général Valence, disputant à l'archiduc Charles le village
de Racourt; un autre, le général Neuilly, s'emparant de Nerwinde, et
délogé ensuite par le général Clairfayt, puis le généralissime
autrichien, prince de Cobourg, établissant son artillerie sur les
hauteurs de Wommersse, et l'impétueux Dumouriez montant à l'assaut de
ces positions formidables sous une pluie de feu. Mais ces épisodes
isolés, successivement connus, ne présageaient rien quant à l'issue
finale. Ce fut seulement au lever du jour que commencèrent à arriver
quelques fuyards français. Ils avaient marché toute la nuit pour faire
connaître la défaite de Dumouriez.

Par toute la ville se produisit alors un effroyable affolement. Dès 6
heures du matin, tandis que la population se demandait ce qu'allaient
faire les Français, la plupart de ceux-ci commençaient à partir, et les
autorités militaires, attendant d'un moment à l'autre l'ordre d'évacuer
Bruxelles, se préparaient à l'exécuter. Six mois avant, les habitants de
la ville avaient vu s'enfuir les Autrichiens et avec eux les émigrés.
Maintenant, ils voyaient s'enfuir les soldats de la République.

À la même heure, Bernard et Valleroy étaient déjà loin de Bruxelles.
Assis dans le cabriolet de leur voiture, ils allaient vers Mons, au
petit trot de leur cheval, un tout petit trot, tranquille et doux, qui
permettait aux cinq grenadiers de l'escorte que commandait le sergent
Rigobert de suivre au pas accéléré.



CHAPITRE X

SUR LA ROUTE DE PARIS


--Vois-tu, petit, comme j'ai déjà fait la route de Paris à Bruxelles, je
connais dans tous ses détours la route de Bruxelles à Paris. Au train
dont nous allons, nous en avons pour huit jours. Ce soir, nous
coucherons à Mons. Il y a dans cette ville, à l'entrée du faubourg, une
bonne auberge, où nous descendrons. Le vin y est mauvais, mais la bière
y est bonne, et dans ces pays du Nord, même quand on est du Midi, il
vaut mieux boire de la bonne bière que du mauvais vin. Demain, nous
coucherons à Valenciennes. Là, je connais un fameux cabaret où ils ont
une eau-de-vie...

Le sergent Rigobert n'acheva pas sa phrase. Mais un fort coup de langue
exprima clairement toute la douceur du souvenir que lui avait laissé
l'eau-de-vie du cabaret de Valenciennes.

C'est à Bernard qu'il était en train de faire ces confidences, tandis
qu'ils marchaient d'un bon pas sur la route durcie par la bise
aigrelette qui soufflait de la plaine. Bernard et Rigobert étaient
devenus bien vite une paire d'amis. Après un long trajet silencieux,
dont quelques voitures, emportant des fugitifs de Bruxelles à Mons,
interrompaient seules l'uniformité, on avait fait halte, vers 11 heures,
sous un hangar abandonné, au bord de la route, pour manger un morceau et
laisser le cheval se reposer.

Là, devant un bon feu, allumé par les grenadiers de l'escorte, à l'aide
de quelques débris de poutres, tandis qu'installés comme au bivouac ils
tiraient de leur sac un pain de munition et un morceau de boeuf bouilli,
Valleroy avait pris dans la voiture des provisions un peu plus
substantielles, une volaille froide, un pâté de gibier, quelques
bouteilles de vin de Moselle, en déclarant que désormais et jusqu'à
Paris grenadiers et rouliers partageraient le même ordinaire et qu'il
entendait être leur pourvoyeur. Cette déclaration avait eu pour effet de
jeter entre les voyageurs les jalons d'une amitié solide que le vin de
Moselle ne fit que cimenter et qui revêtit les formes les plus joyeuses,
quand Bernard ajouta que le cabriolet du fourgon pouvant contenir trois
voyageurs, tout le monde y aurait place tour à tour. De cette manière,
comme le fit observer le sergent Rigobert, on arriverait à Paris sans
fatigue, et pour peu que le printemps qui commençait se montrât clément,
ce voyage qui s'était annoncé à l'égal d'une corvée deviendrait une
partie de plaisir.

C'est ainsi que, lorsqu'on se remit en route, Bernard et Rigobert
étaient compère et compagnon, comme si jadis, ils eussent été conscrits
ensemble. Et vite, Bernard de faire parler Rigobert, ayant deviné que le
sergent devait être un puits d'histoires intéressantes. Songez donc, un
ancien garde-française de Louis XV, un soldat de Bergen et de
Clostercamp, de Rosbach et de Minden, de Valmy et de Jemmapes, qui avait
connu les maréchaux de Broglie et de Castries, sans compter la campagne
d'Amérique, faite avec le général de Lafayette! En avait-il vu,
celui-là, des victoires et des défaites, des triomphes et des revers,
des jours de joie et des jours de deuil! Donc, tout en marchant et après
que Rigobert eut énuméré les étapes auxquelles on s'arrêterait de
Bruxelles à Paris et les bonnes auberges où l'on trouverait un gîte,
Bernard le mit sur le chapitre de ses campagnes.

Sur ce chapitre, le sergent était aussi intarissable qu'était
infatigable l'attention de Bernard. Les souvenirs imaginés et peut-être
très embellis de ses faits d'armes charmaient à ce point l'enfant et
trompaient si bien les longueurs de la route qu'on approchait déjà de
Mons qu'il s'en croyait encore séparé par une longue distance.

--N'est-ce pas étonnant, sergent, que le général Dumouriez ait été battu
hier par les Autrichiens? demanda-t-il tout à coup, convaincu par le
récit des prouesses guerrières de Rigobert que tous les Français étaient
invincibles.

--Tellement étonnant, petit, que je ne sais s'il faut croire à cette
défaite. Quand nous sommes partis de Bruxelles, on ne pouvait encore
rien savoir, et ce qu'on racontait, personne ne l'avait vu.

--Oh! puissiez-vous dire vrai!

--Battu, Dumouriez! Et par Cobourg encore! Allons donc... Il faudrait
donc qu'il l'eût voulu... Je sais bien qu'on l'accuse de trahir...

--Un traître, lui! Un général français...

--Il y en a dans tous les pays, des traîtres, dit Rigobert d'un accent
de fureur, et, à ce jour, la République compte tant d'ennemis... tous
les nobles d'abord...

Bernard, à ces mots, redressa la tête comme un jeune coq:

--Vous vous trompez, sergent, pas tous les nobles... Vous oubliez que
l'armée en est peuplée; Chartres, Valence, La Fayette, Biron, Custine,
Montesquiou, Beurnonville et tant d'autres... Et votre colonel, un noble
aussi, celui-là...

Le sergent Rigobert, écrasé par cette sortie véhémente, regarda Bernard
avec stupéfaction. Puis, d'un ton contrit, il murmura:

--J'ai tort, car celui qui dirait que mon colonel Jussac est un traître,
je lui passerais ma baïonnette à travers le corps.

Après cet aveu, il reprit sa mine joviale et ajouta:

--C'est égal, petit, pour un colporteur, tu en sais long. Où diantre
as-tu appris tout cela?

Et comme Bernard à son tour demeurait interdit, en se confessant son
imprudence, le sergent reprit:

--Quant à Dumouriez, quoi qu'on en dise, il n'a pas été vaincu, j'en
suis bien sûr, et pour croire qu'il l'a été, je voudrais voir des
fuyards de son armée.

--En voilà, dit brusquement une voix derrière lui.

S'étant rapproché sur la fin de la phrase, Valleroy l'avait entendue et
y répondait en désignant un peloton de soldats qui débouchait d'un
chemin de traverse sur la grande route.

--Ça, des fuyards! fit dédaigneusement Rigobert.

--Parbleu! Vous n'avez qu'à voir leurs mines déconfites, leurs habits en
haillons, leurs bottes éculées par la marche et leurs mains sans armes.
Et ces longues dents, et ces faces hâves ou congestionnées... Ils
crèvent de faim, les malheureux!...

Rigobert, immobile, ne cherchant plus à taire son étonnement et son
indignation, embrassait d'un regard furibond la procession sinistre qui
défilait devant lui.

--Halte-là, vous autres! cria-t-il tout à coup.

Et comme les fuyards feignaient de ne pas l'entendre, il continua:

--C'est moi qui vous parle, moi Rigobert, sergent au 2e grenadiers.
Avancez à l'ordre.

Cette fois, son énergie en imposa à la bande. Ceux qui marchaient en
tête s'arrêtèrent intimidés. Les autres suivirent leur exemple, et l'un
d'eux s'avança, tête basse, vers Rigobert.

--D'où venez-vous? demanda ce dernier.

--Nous venons de Nerwinde, où nous nous sommes battus hier depuis le
matin jusqu'au soir.

--C'est parce que vous vous êtes battus que vous n'avez plus de fusils?

--C'est parce que nous n'avions plus de poudre et que nos fusils nous
gênaient.

--Ils vous gênaient pour courir, mauvais drôles! N'avez-vous pas de
honte de fuir comme des lièvres devant les Autrichiens?

--Ils nous ont tué quatre mille hommes et fait six mille prisonniers.

--C'est donc vrai que Dumouriez est vaincu?

--Oui, vaincu, mais après une résistance héroïque... Il était nuit quand
il a ordonné la retraite...

--Et c'est alors que vous l'avez abandonné, tas de lâches... Faites donc
la guerre avec des clampins pareils... Vous êtes des volontaires,
n'est-ce pas?

--Oui, sergent.

--Je m'en doutais. Des vieux soldats auraient déployé plus de courage.
Et maintenant, où allez-vous?

--Nous rentrons en France.

--Vous avez tort et vous feriez mieux de retourner là d'où vous venez!
Ce que je vous en dis, c'est dans votre intérêt. Si vous passez la
frontière, vous serez fusillés... La loi punit de mort la désertion
devant l'ennemi.

Les fuyards hésitaient. Mais celui qui avait déjà parlé reprit:

--Alors, il faudra fusiller plusieurs milliers d'hommes...

Un geste d'indifférence compléta sa pensée. Il jeta les yeux sur ses
compagnons, et derrière eux, sur la route qu'ils venaient de parcourir
et par où s'avançaient en groupes d'autres fuyards dont les silhouettes
lointaines allongeaient leur ombre dans la poussière.

--Jamais on ne pourra fusiller tant de monde! observa-t-il.

Il se remit en marche, suivi de ses camarades, et tous passèrent devant
Rigobert qui les injuriait au passage, irrité de ne pouvoir les arrêter.

--C'est parce que vous êtes des couards que Dumouriez est en déroute,
balbutiait-il, tremblant de colère.

Il fit un signe, et le convoi qu'il escortait reprit son chemin. L'heure
avançait et il fallait se hâter pour arriver à Mons avant la nuit.

Neuf heures sonnaient quand on entra dans cette ville. Pour y entrer et
se rendre à l'auberge que Rigobert avait indiquée, Bernard, Valleroy et
les grenadiers durent se résigner à être confondus parmi les fuyards, à
marcher pêle-mêle avec eux. À ce contact, Rigobert s'exaspérait, et ce
ne fut que devant l'hôtellerie hospitalière où l'on buvait de la bonne
bière à défaut de bon vin que tomba son irritation. Cette hôtellerie
était confortable et vaste. On mit le cheval à l'écurie, le fourgon sous
une remise, avec un factionnaire à la porte, et les voyageurs
pénétrèrent dans la salle commune.

Ils furent assez longtemps sans parvenir à se caser, tant les fuyards
s'y trouvaient en nombre et y tenaient de place. Puis l'hôtelier, dûment
sermonné par Valleroy, excité surtout par le menu du fin repas qui lui
fut commandé, vint à leur aide et fit dresser dans un coin une table
pour eux. Après une longue attente, ils purent enfin, comme disait
Rigobert, se mettre une croûte sous la dent, ce qu'ils firent avec
conscience, sans négliger d'envoyer sa part à celui des grenadiers qui
veillait à la garde du fourgon.

Bernard fut le premier rassasié. Alors, ayant cédé à sa faim, il céda à
sa curiosité. Si nouveau pour lui était ce spectacle, bien qu'il
commençât à s'accoutumer aux foules! Pour la troisième fois il les
surprenait dans le désarroi de la défaite et de la terreur. Il les avait
vues cinq mois avant à Coblentz, quand les habitants de cette ville, se
croyant menacés par Custine, fuyaient de toutes parts. Il les avait
vues, la veille à Bruxelles, effarées à l'approche des Autrichiens. Mais
jamais elles ne s'étaient offertes à ses yeux aussi hideuses que ce
soir-là, dans cette salle d'auberge où montaient au plafond, avec le
bruit des voix rauques et haletantes, la vapeur des haleines et l'odeur
des victuailles.

Le visage et les mains noircis par la poudre, les vêtements maculés par
la boue des routes, gardant encore dans le regard l'épouvante de la mort
entrevue sans les ivresses de la victoire, ces soldats dépenaillés
avaient l'air de bandits, mais de bandits exténués de besoin, rompus de
fatigue, et si faibles, si démoralisés, si dépourvus d'énergie, qu'il
aurait suffi pour les faire tous prisonniers d'une poignée d'hommes
entrant à l'improviste.

Tandis que Bernard, recouvrant son sang-froid, accoutumait son coeur et
ses yeux à ces images brutales, son attention tout à coup fut attirée
par une image plus douce qui, dès ce moment, le prit tout entier. Il la
contempla, silencieux, pendant quelques instants. Puis, touchant le bras
de Valleroy:

--Regarde donc, lui dit-il.

Comme lui, Valleroy observa. Assis seuls à une table et adossés au mur,
deux soldats avaient couché entre eux sur leur banc un enfant roulé dans
une vieille couverture. Comme il dormait, et comme pour protéger son
sommeil ils avaient couvert son visage d'un mouchoir, on ne voyait de
lui que sa tête voilée, posée sur les genoux de l'un d'eux dans un flot
de cheveux noirs, et ses pieds mignons, posés sur les genoux de l'autre.
De temps en temps, celui qui soutenait la tête se penchait, écartait le
mouchoir avec des gestes de femme et regardait l'enfant dormir, tandis
que celui qui soutenait les pieds tirait la couverture pour les mieux
envelopper. Rien ne se pouvait de plus émouvant que la sollicitude de
ces deux hommes à mine de forban, pour l'être faible, délicat et
fragile, endormi sous leur protection.

Cédant à un entraînement dont il n'était pas maître, Bernard se leva,
quitta sa place, et, se glissant à travers les tables, se rapprocha de
celle où mangeaient les deux soldats. Ils le virent venir, et, comme
s'ils eussent deviné, à son oeil si doux, éclairant son teint si pâle, ce
qui l'attirait, ils le saluèrent d'un sourire.

--Tu veux voir la petite, mon garçon, dit l'un d'eux; alors, approche.

--Justement la voilà qui s'éveille, dit l'autre.

Elle s'éveillait en effet. Se soulevant, toute surprise de son réveil
dans cette salle bruyante et chaude, elle montra sa figure à Bernard,
avant même de l'avoir vu. Il chancela sous le coup dune émotion trop
violente, à laquelle il n'était pas préparé. Tout ce qui l'environnait
disparut, pour ne laisser dans sa mémoire d'autre souvenir que celui qui
maintenant le dominait. Il s'élança, sans savoir ce qu'il faisait,
franchit la table d'un bond, se trouva sur le banc, entre les deux
soldats, l'enfant dans ses bras, tandis qu'il criait à pleins poumons:

--Valleroy, c'est Nina!

Ce cri strident couvrit tous les autres bruits. Brusquement ils
cessèrent, et, dans ce silence, une voix grêle et rieuse s'éleva:

--C'est mon ami Bernard; c'est M. le chevalier.

Puis, soudain, elle s'attendrit, s'abîma dans un sanglot en appelant
d'un accent de détresse:

--Tante Isabelle! Tante Isabelle!

Un enfant qui pleure, ce n'est rien. Les conversations reprirent de plus
belle; la rumeur bruyante recommença et l'incident fut vite oublié.
Mais, au cri de Bernard, Valleroy était accouru. Il avait enlevé Nina,
en faisant un signe aux soldats qui la gardaient, et maintenant, ayant
regagné sa place auprès de Rigobert, il les interrogeait.

--Comment Nina est-elle entre vos mains? leur demanda-t-il.

--Vous savez qui elle est? fit l'un d'eux, défiant.

--Oui, je le sais. C'est une orpheline. Elle vivait avec une jeune femme
qui l'avait recueillie et qu'elle appelait tante Isabelle.

--Tante Isabelle doit être morte à l'heure qu'il est, répondit le
soldat.

--Morte! crièrent en même temps Bernard et Valleroy, consternés.

Le soldat reprit:

--C'était hier soir. Nous défendions la chaussée de Tirlemont, canonnée
par les batteries autrichiennes étagées sur les hauteurs de Racourt.
Écrasés et enveloppés, nous avons dû céder la place. Nous nous sommes
enfuis, allant devant nous, serrés de près par la cavalerie de Clairfayt
qui galopait sur nos talons. Tout à coup, du fond d'un fossé que nous
venions de franchir, se sont élevés des gémissements et des cris de
détresse, nous nous sommes arrêtés. Au fond du fossé, gisait une femme
blessée. À côté d'elle, une enfant pleurait; c'était la petite; et la
femme, en nous la montrant, nous a suppliés de la recueillir, de
l'emporter. «Ne l'abandonnez pas, nous a-t-elle dit. Elle se nomme Nina
d'Aubeterre. À Coblentz, il y a un brave homme, un peintre connu,
Wenceslas Reybach. Tâchez de le retrouver, et, à défaut de lui, le sieur
Valleroy, du village de Saint-Baslemont, dans les Vosges. Dites-leur que
tante Isabelle leur confie la petite. Ils ne refuseront pas de s'en
charger.» Après nous avoir fait cette recommandation, la pauvre femme
s'est évanouie.

--Et vous l'avez abandonnée! fit Valleroy frémissant.

--Nous ne pouvions songer à la secourir, ni à l'emporter. Les
Autrichiens s'avançaient. Nous avons pris l'enfant, et nous voilà.

Du revers de sa main, Valleroy essuya ses yeux, qu'aveuglaient les
larmes. Puis il dit:

--Vous pouvez me laisser Nina. C'est moi qui suis Valleroy.

Les soldats se consultèrent. Quoique Valleroy leur fût inconnu, ils ne
songeaient pas à mettre en doute sa parole, à laquelle la présence du
sergent Rigobert donnait à leurs yeux une autorité indéniable et que
confirmait la joie qu'avait manifestée Nina en retrouvant ses amis. Mais
on eût dit qu'il leur en coûtait de se séparer d'elle, comme si, durant
les quelques heures où elle avait reçu leurs soins, ils eussent appris à
la chérir.

--Puisque vous la connaissez, dit enfin l'un d'eux, gardez-la.

--En vous la laissant, continua l'autre, nous ne faisons qu'obéir.

Très émus, ils se penchèrent sur Nina et, après l'avoir embrassée tour à
tour, ils s'éloignèrent.

--Nous ne nous séparerons plus, ma chérie, s'écria alors Bernard;
désormais, tu resteras avec nous. Seulement, il ne faut plus m'appeler
M. le chevalier. Je suis ton ami Bernard.

Le sergent Rigobert avait entendu, et, s'adressant à Valleroy:

--Cela vaudra mieux, fit-il. J'avais bien compris que ce petit-là n'est
pas plus colporteur que je ne suis gentilhomme. Et cela ne m'empêche pas
de déclarer que c'est un aimable enfant et d'être tout prêt à me faire
trouer la peau pour lui. Mais, maintenant que nous allons entrer en
France, il ne serait pas bon que d'autres découvrissent ce que j'ai
découvert.

--Vous êtes un brave homme, sergent, répondit Valleroy, en secouant la
main de Rigobert. C'est égal, ajouta-t-il en souriant tristement, me
voilà, quoique célibataire, avec deux enfants sur les bras!

Ensuite, il interrogea Nina. Il voulait savoir ce qu'elle et tante
Isabelle étaient devenues depuis le jour déjà lointain de la séparation
et connaître surtout les circonstances dans lesquelles celle-ci avait
été blessée. Mais tous les souvenirs de l'enfant n'avaient pas une égale
précision. Elle se souvenait d'être partie de Coblentz, une nuit, avec
tante Isabelle et Wenceslas Reybach, d'un long séjour à Liège, d'où le
peintre, après les y avoir installées, était retourné dans son pays. À
Liège, il y avait un théâtre et des comédiens français. Avec eux et
pendant plusieurs semaines, tante Isabelle avait donné des
représentations. Puis des événements inattendus étaient venus
interrompre ces jours de trêve.

La mémoire et le coeur de Nina gardaient une empreinte confuse de ces
événements sans en conserver les détails, car ils s'étaient précipités
en quelques heures et elle ne les avait entrevus que comme dans un
furieux grondement d'orage. C'était une armée autrichienne entrant dans
Liège, une fuite haletante de femmes et d'enfants, un bruit ininterrompu
de fusillade, dominé par celui du canon, des cris, des lamentations, des
cavaliers à mine farouche, des blessés, des morts, une épaisse fumée
criblée d'étincelles, enveloppant les hommes et les choses, toutes les
horreurs d'une tempête dans la nuit, et tante Isabelle tombant tout à
coup au bord d'une route en poussant un douloureux gémissement. Nina ne
savait rien de plus.

Bernard et Valleroy durent se contenter de ce qu'elle racontait. Bernard
s'y résigna. La jeunesse lui rendait facile la résignation, et le
bonheur d'avoir retrouvé sa petite amie suffisait à cette heure à le
consoler. Mais il n'en fut pas de même pour Valleroy. Il n'osait espérer
que tante Isabelle eût survécu à sa blessure et ne pouvait se résoudre à
croire qu'il ne la verrait plus. Cette horrible incertitude pesa sur son
coeur durant toute la nuit, et longtemps encore il devait en souffrir.
C'était comme un trou creusé soudain dans sa vie et qui jamais ne devait
être fermé.

Le lendemain, dès le matin, on se remit en route, après que Valleroy eut
couru par la ville, afin d'acheter pour Nina des vêtements plus chauds
que ceux qu'elle portait et plus en harmonie avec sa condition nouvelle.
De même que Bernard passait pour son neveu, elle devait passer pour sa
nièce, et ce fut toute joyeuse qu'elle dit en l'embrassant:

--Tu seras mon oncle et Bernard sera mon frère.

Désormais, le voyage allait se poursuivre sans incidents. On marchait
tout le jour, en faisant deux haltes, le temps de déjeuner et de laisser
le cheval manger une mesure d'avoine ou une botte de foin. Pendant la
marche, Nina, bien enveloppée, restait dans le cabriolet de la voiture,
où Bernard, Valleroy et les grenadiers prenaient tour à tour place à
côté d'elle. Au fur et à mesure qu'on s'éloignait des contrées du Nord,
le ciel devenait plus bleu et l'air plus tiède, et la douceur de la
température ouvrait à la gaieté l'âme des soldats comme celle des
enfants. Quand c'était au tour de Bernard de monter auprès de Nina, il
se faisait plus jeune que son âge, comme pour se mieux mettre à sa
portée. Il avait toujours pour elle des pousses d'herbes ou des
fleurettes à peine écloses, cueillies au bord du chemin, et aussi de
belles histoires qui la faisaient se pâmer d'aise. Lorsqu'il la quittait
pour céder sa place à l'un de ses compagnons, il redevenait sérieux, et
quand, d'aventure, il marchait à côté du sergent Rigobert, il prenait
des airs d'homme grave, interrogeant le vieux soldat, le provoquant à
raconter ses souvenirs, les batailles auxquelles il avait assisté, ses
veillées au bivouac, les légendes de son régiment, les faits et gestes
des héros illustres qu'il avait connus.

Le soir, on s'arrêtait dans une auberge de grande ville, ou dans une
grange de village, ou dans quelque ferme. Partout le convoi et son
escorte recevaient bon accueil. La défiance des habitants, ordinairement
excitée, en ces temps de trouble, par des visages nouveaux, tombait vite
au spectacle de ces grenadiers dont le chef parlait haut et dur, comme
un soldat qui ne craint ni le diable ni les hommes. On regardait avec
respect le fourgon qu'ils escortaient, et quand le sergent racontait que
la voiture transportait à Paris des papiers saisis sur les ennemis de la
République et des preuves formelles de leur trahison destinées à en
assurer le châtiment, ces propos, qui donnaient à Bernard et à Valleroy
l'envie d'éventrer les caisses et d'en brûler le contenu, faisaient
passer un frisson chez les auditeurs.

Valleroy et les deux enfants bénéficiaient de ce respect et de cette
terreur. Grâce à leur escorte, ils passaient partout librement, sans que
les sans-culottes des pays où on s'arrêtait manifestassent l'envie de
les interroger, et quand Rigobert avait fait viser aux bureaux des
municipalités le sauf-conduit délivré au convoi par les autorités
militaires de Bruxelles, c'était à qui se prodiguerait pour lui et ses
compagnons.

En plusieurs circonstances, ils purent mesurer l'étendue du service que
leur avait rendu le colonel Jussac, en les plaçant sous la protection
des armes françaises. Plus on approchait de Paris, plus les
municipalités se montraient soupçonneuses, plus elles exerçaient une
surveillance inquisitoriale sur les voyageurs. À la plupart des relais,
on rencontrait nombre de ceux-ci que cette surveillance empêchait de
continuer leur route, qu'on retenait durant plusieurs jours, sous
prétexte de s'assurer de la sincérité de leurs déclarations, de la
régularité de leurs papiers. Puis, c'étaient des prisonniers conduits
par des gardes nationaux ou des gendarmes, pauvres diables, nobles et
roturiers, hommes et femmes, jeunes ou vieux, arrêtés dans leur ville
natale ou dans leur château, sur une dénonciation sans preuve, ou même
sur un simple soupçon, et envoyés au chef-lieu de leur district ou à
Paris, pour y répondre à quelque accusation de modérantisme ou de
communication avec les émigrés.

Ces spectacles entrevus au passage, ces angoisses devinées dans l'effroi
des yeux assombris ou mouillés de pleurs, ces traitements barbares
infligés à des innocents sur qui déjà pesait la mort, serraient le coeur
de Bernard, indignaient Valleroy, arrachaient un murmure à Rigobert.
Mais il fallait passer, passer vite sans s'attendrir, car toute marque
de pitié eût été recueillie par les affidés des jacobins et imputée à
crime à ceux qui l'auraient manifestée.

En même temps, on recueillait d'affreux récits sur l'état de la
capitale. Par les voyageurs qui en revenaient et qui osaient parler, on
apprenait qu'à Paris les prisons étaient pleines, et que depuis la mort
du roi on s'attendait chaque matin à voir fonctionner la guillotine. La
vie sociale y était transformée, le commerce n'allait plus, on crevait
de faim; la moitié de la population avait peur de l'autre moitié. La
Convention tremblait devant la Commune, la Commune devant les clubs, les
clubs devant l'horrible plèbe des sans-culottes et des tricoteuses.

À ces récits, Bernard se demandait ce qu'au milieu de tant de périls
étaient devenus ses parents, et son impatience de les revoir devenait
plus aiguë et plus douloureuse. Maintenant, le voyage, peu à peu,
perdait tout charme pour lui; la route lui paraissait démesurément
longue, et ce Paris où tout était sujet d'effroi l'attirait avec une
puissance fascinatrice.

Il y avait déjà sept jours qu'on était en route, quand le soir, comme on
s'arrêtait pour la nuit, le sergent Rigobert dit à Bernard:

--Demain, nous serons à notre avant-dernière étape, mon petit. Nous
coucherons à Compiègne, et le surlendemain nous serons au bout de notre
course.

--Alors c'est demain que la soeur du colonel Jussac aura des nouvelles de
son frère, répondit Valleroy.

Ce soir-là, Bernard fut long à s'endormir. La fièvre de l'attente le
tint longtemps éveillé, et quand le sommeil vint enfin fermer ses yeux,
ce fut pour le transporter au pays du rêve, pays aux horizons
capricieux, tour à tour riants et sombres, selon que le coeur de l'homme
est joyeux ou triste à l'heure où les portes s'en sont ouvertes devant
lui. Le voyage de Bernard à travers ce pays fut cette nuit-là douloureux
et accidenté.

Le lendemain, vers 4 heures, au moment où le soleil pâle des premières
journées du printemps commençaient à décliner, une petite barque,
élégante de forme et peinte en vert, que conduisaient deux rameurs en
livrée, s'arrêta au pied d'une terrasse dont les eaux de l'Oise
baignaient les dernières marches. Un des rameurs se leva, et laissant à
son camarade le soin de maintenir l'embarcation fixée au rivage, il
tendit la main à une femme assise à l'extrémité, sous une tente en toile
grise et l'aida à débarquer. Elle mit pied à terre aussi lestement que
le lui permettait son embonpoint de quadragénaire, accusé par le fichu
croisé sur le corsage de sa robe en soie grise.

Un jeune domestique à mine de page, imberbe et futée, vêtu d'une livrée
pareille à celle des rameurs, l'attendait sur le bord et lui offrit une
haute canne. Appuyée d'une main sur cette canne, de l'autre sur l'épaule
du domestique, elle demeura debout et immobile, regardant les rameurs
qui attachaient l'embarcation à un anneau rivé dans la pierre du quai.

--La promenade était délicieuse, leur dit-elle quand ils eurent fini.
Nous la recommencerons demain, si le temps le permet. Merci, mes amis.

Ils la saluèrent, tandis que, soutenue par son page, elle montait d'un
pas solennel et lourd les marches de l'escalier en haut duquel
commençait un parc suspendu en cet endroit au-dessus de l'Oise. Là, de
nouveau, elle s'arrêta pour respirer. Sa figure, aux lignes restées
pures, malgré l'envahissement des chairs, s'éclairait, sous les larges
ailes de son chapeau, d'un regard énergique, dont les bandeaux des
cheveux grisonnants, tombant le long des joues, adoucissaient
l'expression dominatrice. Très vivant et très mobile, ce regard
trahissait à la fois une grande intrépidité d'âme et une infinie bonté.

De l'endroit où elle avait fait halte, on découvrait un panorama riant
et agreste. À quelque distance de la rive, à droite et à gauche, des
coteaux accidentés découpaient sur l'horizon leurs sinuosités
capricieuses, où s'étageaient des villages, des clochers d'église, des
toitures de chaumières, des pignons de châteaux. À la base de ces
collines, dans l'espace qui s'étendait entre elles et l'eau, des
prairies déroulaient leur tapis d'herbe verte, tout étoilé de petites
fleurs aux couleurs délicates et encadré de peupliers formant des
avenues circulaires qui donnaient aux champs l'air d'un immense damier
dans lequel, à deux kilomètres de là, Compiègne mettait l'agglomération
confuse de ses maisons. Tout ce paysage à cette heure s'enveloppait de
clartés mourantes, et l'air commençait à fraîchir. Alors et sans se
départir de sa solennité, dont il eût été difficile de dire si elle
était naturelle ou voulue, la femme se remit en marche, entre sa canne
et son page, à travers les allées ombreuses et sablées du parc, dans la
direction d'un château qui dessinait à travers les arbres sa façade, où
la grâce luxuriante de l'art italien le disputait à la majesté
mélancolique de l'architecture Louis XIII.

Sur le perron, trois laquais guettaient la venue de la châtelaine. En la
voyant apparaître, ils se rangèrent devant la porte, où vint se camper
un suisse qui la salua, à son entrée dans l'habitation, d'un coup de sa
hallebarde sur les dalles.

Qu'en pleine Terreur et à quelques lieues de Paris, une châtelaine eût
conservé ses habitudes d'avant la Révolution et l'apparat de son
ancienne existence, cela paraissait à peine croyable. C'était cependant
le cas de Mlle Sophie de Jussac, chanoinesse du Chapitre des dames
nobles de Largentière. Alors qu'autour d'elle la haute société
française, appauvrie, menacée, dépossédée de ses antiques privilèges,
émigrait, cette grande dame, qu'on appelait Mlle la chanoinesse, était
venue s'installer dans la demeure où elle était née et qui appartenait à
son frère le colonel. Protégée par les services de ce frère, soldat dans
les armées de la République, protégée aussi par le souvenir
reconnaissant qu'avaient gardé les habitants de Compiègne des bienfaits
de sa famille, elle vivait sous la Révolution comme elle avait vécu sous
la monarchie. Non seulement elle continuait à faire montre de son
opulence, mais encore elle en accentuait l'éclat, au risque d'attirer
sur sa tête les soupçons, l'envie, la délation.

Il est vrai qu'en toutes circonstances elle affectait de donner au
régime nouveau des témoignages de sa déférence, et, par tous ses actes,
de prouver qu'elle n'en avait pas peur. Dans la cour du château, elle
avait fait planter un arbre de la liberté. À l'occasion des solennités
républicaines, elle ouvrait son parc aux habitants de Compiègne et des
environs. Ils y trouvaient sur les pelouses des pièces de vin où ils
étaient libres de boire à leur soif, et le soir ils pouvaient applaudir
aux splendeurs d'un feu d'artifice tiré sur la terrasse.

--Je paye ma dette aux idées nouvelles, avait-elle coutume de dire, et
j'achète ainsi le droit de conserver mes habitudes anciennes.

Chaque jour, on la rencontrait sur les routes en brillant équipage,
allant visiter les pauvres gens des communes environnantes. Dans son
château, elle comptait autant de domestiques qu'autrefois. Deux
jardiniers entretenaient son parc. Elle continuait à affermer ses
terres, et, tout en venant en aide à ses fermiers, elle exigeait qu'ils
payassent avec exactitude le prix de leur fermage. Dans tous les actes
de sa vie, elle apportait un si viril esprit de résolution, elle parlait
d'un ton si ferme, qu'elle déconcertait, par son audace et ses attitudes
d'homme habillé en femme, les pires énergumènes, déjà disposés,
d'ailleurs, à respecter en elle la soeur d'un officier dont la République
appréciait les services.

Si quelques amis scrupuleux ou pusillanimes, qu'effrayait cette audace,
lui en signalaient les périls, elle levait les épaules et répondait:

--Je n'ai rien à redouter, puisque j'observe les lois.

Et elle les observait avec ostentation, exigeant même que ses gens
l'appelassent citoyenne. Mais elle les enfreignait secrètement en
donnant asile à des proscrits qui s'arrêtaient chez elle comme à la
première étape de leur fuite, en cachant dans son château des prêtres
non assermentés, en faisant chaque jour célébrer la messe par l'un
d'eux, dans une chambre transformée en chapelle. Républicaine en
apparence, royaliste en réalité, elle accomplissait ces choses
simplement, en y apportant une prudence égale à sa témérité. Après la
mort de Louis XVI, elle avait passé toute une semaine en prières et en
larmes, sans que personne eût pu s'en apercevoir.

En rentrant dans son appartement, après sa promenade sur l'Oise, elle
changea de toilette, aidée de ses femmes de chambre. Puis, les ayant
renvoyées, elle prit un livre pour attendre ainsi le moment de souper.
Mais une demi-heure s'était à peine écoulée, quand un de ses domestiques
se présenta devant elle. Elle leva les yeux, et le regardant par-dessus
ses bésicles, elle dit:

--Que me veut-on?

--Citoyenne, des soldats viennent d'entrer dans la cour.

--Ont-ils des intentions hostiles?

--Je ne le crois pas, citoyenne. Ils escortent un fourgon qui vient de
Bruxelles et qu'ils conduisent à Paris. Avec eux, se trouvent un homme
et deux enfants qui demandent à vous parler.

--S'ils viennent de Bruxelles, ils m'apportent des nouvelles de mon
frère! s'écria-t-elle. Je vais les recevoir.

À son appel, le page sur lequel elle avait coutume de s'appuyer
accourut. Avec son aide et celui de sa canne, elle descendit au
rez-de-chaussée, traînant avec des allures de prêtresse sur les marches
du monumental escalier les lourds falbalas de sa toilette de maison.
Quand elle fut sur le perron, elle regarda.

Au milieu de la cour était une lourde voiture attelée d'un seul cheval
encore suant de sa longue course. Autour de la voiture se tenaient six
grenadiers qui venaient de mettre leurs fusils en faisceaux, et, près
d'eux, un homme vêtu comme un marchand de campagne, tenant par la main
un jeune garçon et une petite fille.

--Est-ce à la citoyenne Jussac que vous désirez parler? demanda-t-elle à
haute voix, en enveloppant d'un regard hautain et défiant la troupe
immobile.

--À elle-même, répondit l'homme qui tenait les enfants.

--Alors, je t'écoute, citoyen.

L'homme reprit en désignant les soldats:

--Ces braves gens te demandent l'hospitalité pour quelques heures,
citoyenne. On leur a vanté ton civisme et ils espèrent trouver dans ta
maison la bonne table et le bon gîte auxquels ont droit partout de
vaillants serviteurs de la République, et, ici, des grenadiers
appartenant au régiment de ton frère.

--À ce double titre ils sont les bienvenus, répondit la chanoinesse.
Mais toi, qui es-tu?

--Tu vas le savoir, si tu veux m'entendre en particulier.

La chanoinesse donna des ordres afin d'assurer aux grenadiers une
hospitalité large et confortable. Puis, ayant fait signe à l'homme, elle
rentra dans le château où, sans quitter les enfants, il la suivit.

--Maintenant, tu peux parler, citoyen, dit-elle, quand ils furent seuls
dans un salon dont elle avait eu soin de fermer la porte.

Mais, au lieu de répondre, il s'inclina respectueusement et tendit une
lettre à la chanoinesse de Jussac.

--Une lettre de mon frère! s'écria-t-elle en jetant les yeux sur
l'adresse.

Elle la prit, les mains tremblantes, et, affaiblie soudain par la
violence de son émotion, elle tomba dans un fauteuil, si troublée,
qu'elle fut quelques secondes avant de trouver ses lunettes et de
pouvoir briser le cachet. Elle lut enfin et eut vite fait de dévorer les
quatre pages que lui écrivait le colonel Jussac. Quand ce fut fini, elle
porta les feuillets à ses lèvres et les embrassa en murmurant:

--Mon frère chéri! Dieu te garde à ma tendresse!

Puis, tirant de sa poche, brusquement, un mouchoir, elle essuya ses
larmes, et du même coup, sans doute, domina son émoi passager, car son
visage rasséréné reprit son ordinaire physionomie, tranquille et
hautaine.

--Mais tout cela ne m'apprend pas qui tu es, citoyen, fit-elle, ni ce
que je peux pour toi.

--Le colonel ne le dit pas?

--Il me dit seulement que tu es un brave homme et que je peux ajouter
foi à tes paroles. Fais-moi donc connaître ton nom.

--On me nomme Valleroy, Madame la chanoinesse.

--Et moi, la citoyenne Jussac, répliqua-t-elle vivement, je te dispense
des vieilles formules; elles n'ont plus cours.

Valleroy s'inclina comme s'il s'excusait d'obéir et répéta:

--On me nomme Valleroy, citoyenne. Je suis l'intendant du comte de
Malincourt, mestre de camp des armées royales, actuellement enfermé dans
la prison des Carmes, à Paris, avec Mme la comtesse. Ce jeune homme est
leur fils cadet, le chevalier de Malincourt; l'aîné est en émigration.

--Et cette fillette? demanda la chanoinesse en désignant Nina.

--Nina d'Aubeterre, fille du capitaine d'Aubeterre, qui servait dans le
Royal allemand et qui fut tué lors des troubles de 1789.

--Mais pourquoi avez-vous quitté Bruxelles, et où allez-vous?

--Nous allons à Paris.

--À Paris! Avec ces chérubins! Miséricorde! s'écria la chanoinesse en
agitant sa canne. À Paris! Es-tu fou, brave homme? Ne sais-tu pas qu'on
s'y tue avec fureur et que...

Elle fut soudain interrompue. C'était Bernard. Il avait fait un pas vers
elle et dit avec exaltation:

--N'essayez pas de nous détourner de notre chemin, Madame. Plus on nous
démontrera que Paris est dangereux et plus sera impérieux le devoir qui
nous y appelle.

--Le devoir! Quel devoir?

--Je veux me rapprocher de mes parents, essayer de les arracher à leur
cachot.

--C'est donc là ce but secret dont me parle mon frère?

--Nous en poursuivons encore un autre, reprit Bernard. Mais, sur
celui-là, nous devons garder le silence. Seulement, soyez convaincue,
Madame, qu'aucun obstacle, si grand qu'il fût, ne le serait assez pour
nous empêcher d'aller à Paris.

Le regard de la chanoinesse arrêté sur Bernard exprima tour à tour
l'admiration, la sollicitude, la pitié, et d'une voix grave et attendrie
elle répondit:

--Vous vous êtes mépris, mon enfant. Je n'entendais pas vous détourner
de vos projets que j'ignorais. J'ai seulement cédé à mon coeur en vous
signalant les dangers que vous allez courir. Votre entreprise est digne
d'un bon fils, d'un gentilhomme. Mais vous êtes bien jeune pour les
efforts qu'elle exigera.

--Voici l'ami qui doit me seconder, dit Bernard en posant sa main sur le
bras de Valleroy. À deux, nous réussirons.

--Je prierai Dieu pour vous, ajouta la chanoinesse.

Elle avait attiré Nina sur ses genoux et la caressait tout en parlant.
Puis elle dit:

--Mais cette petite mignonne, qu'allez-vous en faire une fois à Paris?

--J'espère trouver quelqu'un à qui la confier, répondit Valleroy, sinon
elle partagera notre sort, car il ne m'est pas permis de l'abandonner.

À l'appui de sa déclaration, il racontait maintenant à la chanoinesse de
Jussac l'histoire de Nina depuis le jour où il l'avait rencontrée et les
circonstances par suite desquelles elle se trouvait sous sa protection.
En écoutant son récit, la chanoinesse éprouvait une émotion poignante.
Au fur et à mesure que se déroulait le tableau des malheurs de l'enfant,
elle la serrait plus étroitement entre ses bras, et Nina, qui s'y
trouvait comme dans un nid chaud et moelleux, se laissait bercer par les
caresses silencieuses qu'on lui prodiguait.

--Au lieu de l'emmener à Paris, dit tout à coup la chanoinesse,
laissez-la moi. Je suis seule ici, isolée, triste, et, sous la fermeté
dont je fais montre, souvent épouvantée par la perspective des
catastrophes que je prévois. La chère petite sera ma joie, ma
consolation, le charme de ma vie. Elle est orpheline. Plus tard, après
les mauvais jours, mon frère et moi nous l'adopterons.

--Me séparer encore de Nina! soupira Bernard.

--Mais vous pourrez la voir, la voir souvent. Compiègne n'est pas loin
de Paris... Vingt lieues à peine... une petite nuit en poste...

--Et puis, ce serait d'un affreux égoïsme de priver Nina de la
maternelle protection qui s'offre à elle, observa Valleroy.

--Elle aurait eu celle de ma mère, objecta Bernard.

--Eh bien, laissez-la moi provisoirement, jusqu'au jour où la comtesse
de Malincourt délivrée pourra se charger d'elle. Voulez-vous, Monsieur
le chevalier?

--Oui, cela, je le veux bien, Madame, car je sais, qu'elle sera heureuse
près de vous, et pourvu que je la retrouve...

À ce moment, on vint annoncer à la chanoinesse que son souper était
servi.

--Vous vous mettrez à table avec moi, dit-elle à Valleroy et à Bernard.

--Gardez les enfants, Madame, répondit Valleroy. Pour moi, permettez que
je rejoigne mes compagnons de voyage. Ils ont été compatissants tout le
long du chemin. Je ne veux pas avoir l'air de les abandonner.

--Soit, allez souper en leur compagnie. Tout à l'heure, j'irai vous
retrouver au milieu d'eux. Ils pourront ainsi dire à mon frère qu'ils
m'ont vue. D'ailleurs, je veux les prier de repasser par ici à leur
retour de Paris et leur confier ma réponse au colonel. Pensez-vous que
je puisse le faire en toute sûreté?

--En toute sûreté, Madame. Le sergent Rigobert qui les commande est
dévoué corps et âme à votre frère, et si ce dernier m'a remis à moi et
non au sergent la lettre qui vous était destinée, ce n'est point par
défaut de confiance en lui, mais uniquement parce qu'il voulait assurer
ainsi à mon jeune maître un meilleur accueil de votre part.

Valleroy prit congé de la chanoinesse et des enfants et se hâta de
descendre dans la salle où se trouvaient réunis les grenadiers. Déjà,
grâce aux ordres de la châtelaine, le couvert était mis. Rigobert et ses
hommes, déshabitués depuis longtemps de tout confortable et des fins
repas, se préparaient à faire honneur à celui qu'on venait de leur
servir.

--La maison de mon colonel est une maison très hospitalière, observa
sentencieusement Rigobert en montrant la table tout attrayante avec son
luxe de linge et d'argenterie, qui flamboyait sous les bougies allumées.
Les enfants ne soupent-ils pas avec nous?

--La citoyenne s'est intéressée à eux et a voulu les retenir, répondit
Valleroy. Elle nous offre même de garder la petite pendant que nous
irons à Paris.

--Elle est donc aussi bonne que son frère? Ah! si tous les aristocrates
ressemblaient à ces deux-là, le peuple n'aurait pas eu besoin de démolir
la Bastille ni de couper le cou à Capet.

Sur cette belle réflexion, on prit place autour du couvert. Il suffit du
premier verre de vin avalé par-dessus une grande assiettée de soupe au
lard pour ranger les cinq grenadiers à l'avis de leur sergent. Au rôti,
ils confessaient que l'ancien régime avait du bon. Mais c'est surtout au
dessert que fut ébranlé leur civisme. La châtelaine étant venue les
visiter et boire avec eux à la santé du colonel Jussac, leur
enthousiasme n'eut plus de bornes. Pour un rien, ils se fussent déclarés
prêts à rétablir la monarchie.



CHAPITRE XI

LA PREMIÈRE CHARRETTE


Il y avait sept mois que la royauté était abolie et la république
proclamée, deux mois que Louis XVI était monté sur l'échafaud, trois
jours que le Comité de Salut public avait inauguré ses pouvoirs, et
vingt-quatre heures que fonctionnait le tribunal révolutionnaire
institué par la Convention pour juger les émigrés et les suspects.
Paris, devenu, depuis 1789, un foyer d'agitations incessantes, de
soulèvements populaires, d'émeutes sanglantes, de meurtres atroces,
prenait la lugubre physionomie qu'il devait conserver jusqu'au 9
thermidor. Les lois édictées contre les émigrés et leurs complices ayant
reçu un commencement d'exécution, les prisons se remplissaient. À peine
installé, le Comité de Salut public y envoyait de nouvelles victimes.

À la Conciergerie, au Luxembourg, aux Carmes, à Sainte-Pélagie, à
Saint-Lazare, à la Force, partout ailleurs, concierges, greffiers,
guichetiers, étaient sur les dents, et les listes des registres d'écrou
s'allongeaient indéfiniment. Ce n'étaient pas seulement des noms
d'aristocrates qui figuraient sur ces listes, pourvoyeuses de la
guillotine, mais aussi des noms de citoyens humbles et obscurs, qui
avaient eu le malheur d'encourir la haine de quelqu'un des despotes
subalternes chargés d'exécuter les ordres du gouvernement, agents de bas
étage, plus féroces que les chefs auxquels ils obéissaient. Chaque jour
et chaque nuit, les visites domiciliaires se multipliaient. Il n'était
pas de famille, quelque ignorée qu'elle fût, qui n'eût à les redouter.
La dénonciation d'un voisin ou d'un débiteur y suffisait.

Tout devenait crime en ces temps calamiteux. Dans le nom qu'on portait,
dans les relations qu'on entretenait, dans les propos qu'on se
permettait, dans les objets qu'on possédait, l'infâme ingéniosité des
jacobins et des sans-culottes trouvait les éléments d'une accusation
capitale. Crime, la carrière qu'on avait suivie autrefois; crime, le cri
de colère que poussait à vos lèvres le spectacle de quelque injustice ou
le soupir de pitié que vous arrachait l'infortune d'autrui; crime,
quelques provisions mises en réserve en vue des mauvais jours; crime, un
vieux parchemin conservé dans les archives familiales. On était dénoncé
pour rien, pour moins que rien, et traité au gré du caprice de ceux
dont, sans le savoir et sans le vouloir, on avait attiré l'attention,
excité la cupidité. Arrêté par un officier municipal qu'escortaient des
gardes nationaux, il fallait assister sans se plaindre au pillage légal
de sa maison, décoré du nom de perquisition. On était conduit ensuite à
la municipalité de son district, car Paris était divisé maintenant en
quarante-huit districts ou sections dont chacune formait pour les
citoyens qui en dépendaient un gouvernement plus redoutable encore que
le gouvernement central. Après une longue attente dans la boue, sous la
pluie ou sous le soleil, parmi d'autres infortunés, on comparaissait à
son tour devant le Comité révolutionnaire de la section, auquel
s'adjoignaient les plus fameux jacobins du quartier, ou même,
quelquefois, un conventionnel. On subissait un premier interrogatoire à
la suite duquel on était incarcéré dans l'une des prisons de Paris.
C'est ainsi qu'elles s'étaient remplies peu à peu, tandis que la
Convention avisait aux moyens de les vider et confiait ce soin au
tribunal révolutionnaire présidé par le citoyen Dumas, à l'accusateur
public Fouquier-Tinville et au bourreau Samson.

L'aspect général de Paris se ressentait de tant de mesures arbitraires
et vexatoires. Elles déchaînaient la terreur. Dans les quartiers luxueux
et riches, la plupart des maisons étaient abandonnées. Dans le faubourg
Saint-Germain, dans la chaussée d'Antin qu'on appelait alors rue du
Mont-Blanc, dans le faubourg du Roule, la plupart des hôtels de
l'aristocratie avaient été confisqués et vendus. Payés à vil prix et en
assignats, le papier-monnaie ayant remplacé l'or et l'argent, ils
étaient devenus la proie de brocanteurs qui attendaient une occasion
propice pour s'en défaire, ou les dépeçaient, débitant en détail les
persiennes et les portes, les rampes et les balcons en fer forgé, les
boiseries sculptées dont les murs étaient revêtus, les peintures des
plafonds, les marbres des escaliers. Quand ces bandes dévastatrices
avaient passé par là, quand il ne restait que les quatre murs, avec
leurs fenêtres béantes n'encadrant plus que le vide, survenait un
entrepreneur qui réparait les dégâts, et l'aristocratique demeure, tant
bien que mal rafistolée, se transformait en une vulgaire auberge ou en
un dépôt de marchandises.

Les couvents, si nombreux à Paris, n'avaient pas été davantage épargnés.
Mais comme il était plus difficile de leur donner une affectation
nouvelle, ils restaient pour la plupart dans un état complet d'abandon
et de délabrement, ouverts à tout venant et surtout à des bandes
d'enfants qui allaient jouer dans les cloîtres déserts. Quant aux
églises, après en avoir supprimé les croix, remplacées maintenant par
des piques surmontées d'un bonnet rouge, on en avait respecté les
murailles extérieures. Mais à l'intérieur elles étaient dépouillées.
Tableaux, statues, ornements, vases sacrés, ce qui naguère en formait la
richesse, le Trésor national avait fait tout vendre à son profit, ne
laissant dans le temple que ce qui était strictement nécessaire au culte
qu'exerçaient des prêtres assermentés dont la présence éloignait plus de
fidèles qu'elle n'en attirait. Encore quelque temps, et ces nobles
monuments allaient servir de théâtre aux orgies des fêtes de la Raison.

Sur les boulevards, dans les rues réputées jadis comme les plus
aristocratiques, il ne restait rien de ce qui en avait fait l'éclat.
Toute vie élégante était morte; mort aussi le commerce, mortes surtout
les industries de luxe. Elle ne se révélait plus que par la vente aux
encans d'objets dérobés ou saisis dans les maisons des aristocrates.
Seuls les cafés et les restaurants, les théâtres, les lieux publics et
le Palais-Royal notamment, conservaient encore quelque animation. Mais,
rares et isolés, ces points lumineux semblaient perdus dans l'immensité
de la capitale, livrée le jour à une populace déguenillée, bruyante, et
menaçante, et s'enveloppant le soir d'une tristesse silencieuse et
morne, troublée seulement par les rumeurs fiévreuses des clubs.

Telle qu'elle vient d'être décrite, la capitale n'attirait plus
d'étrangers. Il était si difficile d'en sortir par suite des
surveillances qu'exerçait la police révolutionnaire, que le nombre des
départs, comme celui des arrivées, décroissait de jour en jour. On ne
pouvait fuir Paris, mais on n'y venait pas. Les barrières ne s'ouvraient
plus qu'à des charrettes de maraîchers ou de meuniers, destinées à
empêcher la population de mourir de faim, ou à des détachements de
troupes revenant des frontières, ou enfin à des convois de prisonniers
envoyés par les provinces sous la conduite des gendarmes. Si, dans ce
défilé, se montrait une chaise de poste, on pouvait être sûr qu'elle
ramenait à Paris quelque conventionnel dont la mission dans les
départements ou aux armées avait pris fin et qui venait en rendre compte
au Comité de Salut public.

C'est dans ces circonstances que, huit jours après avoir quitté
Bruxelles et douze heures après avoir quitté Compiègne, le convoi que
conduisaient Valleroy et Bernard et qu'accompagnaient le sergent
Rigobert et ses grenadiers se présenta à la barrière Saint-Denis.
Habituellement, cette halte à l'entrée de Paris était de longue durée.
On opérait des perquisitions dans les voitures, on fouillait les
voyageurs et leurs bagages, on vérifiait leurs passeports, et si leur
mine déplaisait, on les soumettait à mille taquineries.

Mais, ce jour-là, quand Rigobert eut présenté au poste de la barrière,
occupé par des gardes nationaux, le sauf-conduit qui lui avait été
délivré à son départ de Belgique, et lorsqu'on sut qu'il amenait de loin
des papiers d'État, à destination du Comité de Salut public, toutes les
difficultés ordinaires s'évanouirent. Le fourgon de Valleroy, conduit
par son propriétaire, assis dans le cabriolet, et à côté duquel se
tenait Bernard, passa librement, escorté par les six grenadiers, entre
une double haie de curieux, et s'engagea dans le faubourg Saint-Denis
pour gagner la place de l'Hôtel-de-Ville et de là les Tuileries, où
siégeait le tout-puissant et redoutable Comité.

Mais les gens qui d'abord s'écartaient pour lui livrer passage ne
tardèrent pas à se rapprocher, et bientôt des groupes se trouvèrent
devant lui et lui barrèrent le chemin. En d'autres circonstances,
Rigobert n'eût pas hésité à croiser la baïonnette pour se dégager. Mais,
outre qu'il n'ignorait pas que dans Paris le peuple était souverain,
l'attitude de cette fouie ne présentait rien de malveillant ni
d'hostile. Il résolut donc d'agir par la douceur.

--Que désirez-vous, mes amis? demanda-t-il. Votre intention est-elle de
nous empêcher d'arriver à notre destination? Je dois vous faire
remarquer que je suis chargé d'une mission importante et que je suis
résolu à la remplir, et mes camarades autant que moi.

--Il n'est pas question d'y mettre obstacle, sergent, répondit un homme
qui s'était placé en tête de la bande, une pique à la main et un bonnet
rouge sur la tête.

--Mais, alors? fit Rigobert.

--Voilà ce que c'est, camarade, reprit l'homme. On nous dit que tu
arrives de Bruxelles.

--C'est vrai. Mes compagnons et moi en sommes partis à la fin de la
semaine dernière.

--Alors, tu sais que Dumouriez a été battu par les Autrichiens?

--Vous en avez déjà la nouvelle?

--Elle est arrivée voici trois jours par estafette au Comité de Salut
public, qui l'a communiquée à la Convention.

--Alors, je n'ai plus rien à vous apprendre.

--Au contraire, car tu peux nous dire s'il est vrai, comme on l'affirme,
que Dumouriez est en train de trahir.

À cette question, Rigobert tressaillit.

--Eh! ce n'est pas mon affaire, camarades, répondit-il avec embarras,
n'osant prendre sur lui d'accuser Dumouriez et encore moins de le
défendre...

--C'est l'affaire de tous les patriotes, citoyen sergent, reprit l'homme
d'une voix sombre.

--Comment se fait-il que Dumouriez se soit laissé battre! ajouta un
autre.

--Si tu le sais, ton devoir est de le dire, continua un troisième.

La situation se compliquait. Ne sachant quel parti prendre, Rigobert
regardait Valleroy comme pour lui demander conseil. Mais Valleroy,
résolu, au moment où il entrait dans Paris, à ne se laisser détourner
sous aucun prétexte du but qu'il poursuivait en y venant, affectait de
ne pas comprendre la question muette du sergent et paraissait très
occupé à contenir son cheval qui se cabrait, effrayé par la foule. Alors
Rigobert prit un grand parti.

--Ce que je pense, résultat de ce que je sais et de ce j'ai vu, je ne
dois le dire qu'aux membres du Comité de Salut public. Mais je ne refuse
pas de vous raconter les incidents de la bataille. Seulement, je vous
ferai observer qu'il est 11 heures et que depuis le petit jour nous
sommes en route et à jeun.

--Viens te réconforter, sergent, toi et tes braves compagnons, s'écria
l'orateur qui avait parlé au nom du peuple. Puis tu nous raconteras la
bataille et nous te laisserons ensuite poursuivre ton chemin, ou plutôt
nous t'accompagnerons jusqu'à la place de l'Hôtel-de-Ville, où doit
fonctionner aujourd'hui la guillotine.

Sans attendre la réponse de Rigobert, il prit le cheval par la bride et
le fit entrer sous une remise qui se trouvait en cet endroit, à côté
d'une boutique de marchand de vin.

Bernard se pencha sur Valleroy.

--Si ces gens-là nous retiennent longtemps ici, j'en deviendrai fou,
murmura-t-il d'un accent désespéré. J'ai hâte d'arriver à la prison des
Carmes, de voir mes parents ou d'avoir de leurs nouvelles.

--Mon impatience est égale à la tienne, mon enfant, répondit Valleroy;
mais gardons-nous de nous trahir. Descendons d'abord en feignant la
résignation. Je vais aviser aux moyens de nous délivrer.

Ils mirent pied à terre au milieu de la cohue qui s'agitait aux abords
de la remise. À ce moment, la foule poussait vers le cabaret Rigobert
qui se débattait, ne voulant pas s'éloigner du fourgon sans y laisser un
factionnaire.

--Que redoutes-tu, lui criait l'orateur de la bande, que redoutes-tu,
puisque ta voiture reste sous la garde du peuple?

Rigobert n'était pas insensible aux attraits d'un verre de vin. Mais,
soldat avant tout, il s'en tenait aux devoirs de son état et à la
discipline. Il comprit que, s'il ne faisait pas acte d'autorité, quelque
incident grave allait se produire. D'un violent coup de coude, il se
dégagea de ceux qui l'environnaient, et d'un ton de commandement:

--En voilà assez, déclara-t-il; je ne connais que ma consigne. J'accepte
volontiers de boire avec vous, mais à la condition que personne ne
restera sous la remise et qu'on en fermera les portes.

Son accent et son attitude en imposèrent à la bande, et cette fois il
fut obéi. Les portes de la remise closes, il y mit un de ses grenadiers
en faction, et alors seulement il consentit à entrer dans le cabaret.
Comme il allait en franchir le seuil, Valleroy s'approcha et lui dit à
voix basse:

--L'enfant et moi avons autre chose à faire qu'à t'attendre, sergent. Je
te confie l'équipage, pour lequel tu trouveras bien un conducteur parmi
ces braillards. Je compte sur toi pour le faire ramener ici, quand les
caisses qu'il contient seront déchargées. Je reviendrai demain pour le
chercher. Tu me feras connaître par l'homme que tu en auras constitué le
gardien où je peux te revoir.

--Compris, répondit simplement Rigobert.

Il se laissa entraîner chez le marchand de vin, où le suivit la foule,
tandis que Bernard et Valleroy, profitant de ce que personne ne
s'occupait d'eux, s'éloignaient à grands pas dans la direction de
l'hôtel de ville. À d'autres époques et à plusieurs reprises, Valleroy
était venu à Paris, appelé par son maître. Il connaissait donc
suffisamment la ville pour s'orienter.

--Avant tout, dit-il à Bernard, nous allons nous rendre à l'hôtel de
Malincourt. Il est probable que le suisse Kelner pourra nous renseigner
sur le sort de M. le comte et de Mme la comtesse et nous fournir les
moyens d'arriver jusqu'à eux.

Mais Bernard semblait soucieux et garda le silence.

--As-tu entendu ce que disait à Rigobert l'homme de tout à l'heure?
demanda-t-il tout à coup.

--Que disait-il?

--Il disait que la guillotine allait fonctionner aujourd'hui sur la
place de l'Hôtel-de-Ville. Cette place ne se trouve-t-elle pas sur notre
chemin?

--Il nous sera facile de l'éviter, répliqua Valleroy, essayant de se
montrer plus rassuré qu'il ne l'était.

Ils passaient en ce moment sous la porte Saint-Denis. Ils traversèrent
le boulevard et entrèrent dans l'étroite et longue rue qui va de cet
endroit vers la Seine. Mais à peine y eurent-ils fait quelques pas,
qu'ils s'aperçurent qu'un grand nombre de gens suivaient la direction
qu'ils suivaient eux-mêmes. Ces gens étaient animés et bruyants. Il y
avait parmi eux des gardes nationaux, des hommes vêtus de la carmagnole,
coiffés du bonnet rouge, quelques-uns portant des piques, d'autres en
haillons, à face patibulaire, et des mégères qui traînaient derrière
elles des enfants et hurlaient d'une voix avinée des refrains
patriotiques, la _Marseillaise_, le _Ça ira_, ou menaçaient les
passants, en proférant le terrible cri: «À la lanterne, les
aristocrates!» Les flots de cette plèbe grouillante se grossissaient de
tout ce qu'elle ramassait au coin de chaque rue, comme un fleuve qui se
grossit sur son parcours des rivières qui lui portent leurs eaux.
Bientôt, la rue fut trop étroite pour la foule, et on n'avança plus
qu'avec lenteur. En cet instant, dans la poussée tumultueuse qui
l'emportait ainsi que Bernard, Valleroy se trouva auprès d'un homme âgé,
dont la figure lui inspira confiance. Il le questionna:

--Citoyen, quoique tu ne me connaisses pas, veux-tu me permettre de te
demander en quel endroit se rend tout ce peuple?

À cette question, l'individu à qui elle s'adressait leva les yeux,
dévisagea son interlocuteur et répondit non sans ironie:

--Ce peuple va voir couper le cou à quatre aristocrates, que le nouveau
tribunal révolutionnaire, pour ses débuts, a condamnés hier à mort.
Depuis l'exécution de Capet, c'est la première fois que se dresse
l'échafaud.

--Quatre! s'écria Valleroy, sans dissimuler la commisération qui
s'emparait de son coeur. De quel crime se sont-ils rendus coupables, les
malheureux?

Au lieu de lui répondre l'inconnu saisit sa main, et comme, s'il eût
compris à qui il avait affaire, il dit à voix basse, avec douceur et
courtoisie:

--Gardez-vous de tout mouvement généreux, Monsieur, si vous ne voulez
suivre à la mort ceux que vous plaignez. Ces quatre infortunés n'en ont
peut-être pas fait autant dans le passé que vous dans la seconde durant
laquelle vous avez parlé, et si d'autres que moi vous avaient entendu...

--Mais, encore une fois qui sont-ils? murmura Valleroy. Pourquoi va-t-on
les guillotiner!

--L'un se nomme Guyot-Dumollans. Il avait émigré; il a cru pouvoir
rentrer. Cette imprudence va lui coûter la vie. L'autre est un soldat
appelé Luthier. Il s'est fait condamner pour avoir osé prétendre que
Louis XVI était un bon prince. Quant aux deux autres, un homme et une
femme, il paraît...

L'individu ne put achever. Une poussée de foule, plus violente que les
autres, le sépara de Valleroy, et lorsque ce dernier le chercha des yeux
autour de lui, il lui fut impossible de le retrouver.

Alors, son regard s'abaissa vers Bernard, qui, suspendu à son bras,
réglait son pas sur le sien, et il s'aperçut que le visage de l'enfant,
couvert d'une pâleur livide, exprimait l'horreur.

--Qu'as-tu donc, petit? lui demanda-t-il.

--Je songe à ces pauvres gens qui vont mourir, murmura Bernard et je
hais les monstres qui vont les voir mourir.

Valleroy ne releva pas cette phrase imprudente. Mais une pression de son
bras sur celui de Bernard fit comprendre à ce dernier qu'il fallait
s'abstenir, à cette heure et en ce lieu, de toute marque de compassion.
Du reste, la conversation devenait maintenant impossible, tant la foule
se faisait épaisse et houleuse. Entre ses chocs tumultueux, Valleroy se
sentait ballotté comme une épave. Ce n'était pas trop de toute sa
vigueur pour protéger Bernard. Il le tenait devant lui et s'efforçait en
vain de faire le vide autour d'eux.

--Nous avons bien choisi notre jour pour arriver à Paris! pensait-il
avec amertume.

Il semblait en effet que toute la population fût dehors par cette
radieuse journée de printemps. Sous le ciel bleu, vibrant de soleil,
aussi loin que s'étendait la vue, ont ne voyait que têtes remuantes,
pressées entre les hautes maisons, aux croisées desquelles on en
apercevait d'autres suspendues par grappes. Il y en avait même sur les
toits, et l'immense clameur qui, du haut en bas des édifices, montait,
étage par étage, jusqu'à leur sommet, y trouvait des échos qui la
renvoyaient à la rue.

Tout à coup, par-dessus ces vagues humaines que, par intervalles, il
parvenait à dominer, Valleroy vit l'espace s'élargir et la lumière du
ciel devenir plus éclatante. On venait de sortir du long boyau de la rue
Saint-Denis et on touchait à la place de l'Hôtel-de-Ville. Mais, tandis
que la foule croyait pouvoir se répandre librement, elle se trouva
subitement comprimée entre les gendarmes à cheval qui gardaient toutes
les issues de la place et les larges masses de peuple, qui, faisant
irruption des rues voisines, affluaient en cet endroit. Un remous
effroyable se produisit. Il arracha des cris de détresse à ceux qui en
étaient les victimes et un cri d'épouvante à ceux qui, des croisées où
ils se tenaient, en furent les témoins.

--Grimpe sur mes épaules, Bernard, cria Valleroy.

Raidissant son buste et ses bras, il fit de ses mains un marchepied à
Bernard et parvint à le mettre à califourchon sur son dos. Mais, presque
aussitôt, il sentit se plier le corps frêle de l'enfant, et il
l'entendit pousser un gémissement de terreur.

--Qu'est-ce encore, Bernard? lui demanda-t-il.

--Remets-moi par terre, Valleroy. Ce que je vois est horrible; je ne
veux pas voir.

--Si je te remettais par terre, tu serais écrasé. Qu'as-tu vu?

--Là, là! C'est affreux, reprit Bernard éperdu, en tendant le bras
devant lui.

Ce qu'il avait vu, c'était, au milieu d'un carré vide formé par les
gendarmes devant la façade de l'hôtel de ville, les armatures de la
guillotine, dressée sur un haut échafaudage, et, entre ces armatures,
une planche inclinée sous une poutre transversale à laquelle attenait un
large coutelas. Trop effrayante pour lui était cette vision. Il courba
le front, et, penché à l'oreille de Valleroy, il lui retraça le
spectacle qu'avait saisi son regard.

--Courage et patience, lui répondit Valleroy; nous allons sortir d'ici.
En attendant, si tu crains de voir, ferme les yeux.

Bernard obéit, tandis que Valleroy essayait de se frayer un passage à la
suite d'un courant de foule qui se formait pour contourner l'hôtel de
ville. Pendant une demi-heure, il dut se résigner à un piétinement sur
place qu'interrompait de temps en temps, tantôt une poussée en avant,
tantôt une poussée en arrière, et qui recommençait ensuite pour
s'interrompre de nouveau. Par bonheur, Valleroy était grand et
vigoureux, sa vigueur lui permettait, quoiqu'il portât Bernard, de
résister aux poussées de la foule, et sa taille, de respirer librement.
Son sang-froid ne contribua pas moins à le tirer d'affaire. Après un
dernier et suprême effort, il put enfin reprendre haleine et se
décharger de son précieux, mais lourd fardeau.

Il se trouvait en ce moment sur les quais de la Seine, aux abords d'un
pont au delà duquel s'étendait la cité et se déroulait la masse
imposante du Palais de justice et de la Conciergerie. À sa droite, il
avait la place de l'Hôtel-de-Ville qu'il ne pouvait voir, et les grilles
du monument contre lesquelles il s'appuyait; à sa gauche, le fleuve, le
long duquel s'échelonnaient quelques privilégiés que les gendarmes
avaient laissés arriver jusque-là. Comment lui-même était-il en cet
endroit, dont l'accès restait interdit à la foule? C'est ce qu'il lui
eût été impossible de dire. Le flot populaire l'avait porté sur ce
point, et quand il s'en aperçut, ce fut pour constater que la
circulation, tout à coup, venait d'y être interdite, et qu'en
conséquence Bernard et lui y étaient en sûreté.

Alors il respira soulagé, et, s'asseyant au pied des grilles de l'hôtel
de ville, sur les pierres dans lesquelles elles étaient plantées, il dit
à Bernard:

--Force nous est d'attendre ici qu'on nous permette de poursuivre notre
chemin. Profitons-en pour nous reposer.

Mais l'enfant, au lieu de suivre ce conseil, grimpait sur les pierres,
se dressait sur la pointe des pieds, afin de regarder par-dessus les
groupes qui se trouvaient devant lui, derrière une rangée de gardes
nationaux formant la haie. Entre ces gardes nationaux et des gendarmes à
cheval immobiles en face d'eux était ménagé un large chemin, se
déroulant comme un ruban blanc à travers les masses profondes de la
foule, tout brillant du scintillement des baïonnettes au bout des fusils
et des sabres tirés du fourreau: il partait de la place de
l'Hôtel-de-Ville, longeait le quai jusqu'au pont de la Cité, traversait
la Seine sur ce pont et venait s'arrêter aux portes de la Conciergerie.
Il mettait ainsi en communication la prison et l'échafaud, et c'est par
là qu'allaient passer les condamnés.

--Ces pauvres gens vont défiler devant nous, remarqua Bernard,
qu'obsédait maintenant un impérieux besoin de regarder en face ce qui
tout à l'heure lui faisait peur.

--Tu ne les verras que si tu veux les voir, répondit Valleroy, et
peut-être vaut-il mieux que tu renonces à ce douloureux spectacle.

Bernard allait obéir et s'asseoir à côté de Valleroy, quand monta de la
foule une clameur plus forte que les autres, qui, d'abord faible,
grossit rapidement, s'éleva dans l'air et couvrit la rumeur confuse de
ce peuple accouru pour voir mourir des innocents. Toutes les têtes se
tournaient du même côté, du côté de la Conciergerie, et de toutes parts
retentissait le même cri:

--Les voilà! Les voilà!

Bernard ne fut pas maître de sa curiosité. C'était une attraction
dominatrice à laquelle il fallait obéir. Valleroy lui-même la subit. Il
se levât et, debout sur les pierres, il regarda. À l'extrémité du chemin
formé par la double haie de soldats, une charrette venait de sortir de
la Conciergerie. Valleroy vit les gens qu'elle transportait, bien qu'il
ne pût distinguer leurs traits. Il les compta; ils étaient cinq, quatre
assis, un debout. La charrette tourna sur le quai. Elle fut enveloppée
aussitôt par une escorte de cavaliers, et ce ne fut pendant un moment,
dans la poussière et sous le soleil, qu'une masse confuse d'uniformes,
sillonnée de miroitements sur les armes étincelantes.

--Viens, Bernard, supplia Valleroy en quittant sa place.

--Laisse-moi, je veux voir, répondit l'enfant d'un accent impérieux où
se trahissait la fièvre.

Il était parvenu à se hisser à la cime des grilles et se tenait là, à
peine assis, accroché aux pointes qu'il serrait de ses mains crispées,
blême, l'oeil brillant d'émotion et de colère. Valleroy ne tenta pas de
vaincre sa résistance ni de l'arracher à sa contemplation. Mais il se
rapprocha de lui, et, grimpé de nouveau sur les pierres, il le soutint
de ses mains robustes. Le lugubre cortège se rapprochait. Encore
quelques minutes et il allait passer près d'eux.

Autour de la charrette qu'entouraient de près les gendarmes, sautait et
gambadait une bande d'êtres hideux, des hommes en bras de chemise, aux
culottes fripées sur leurs jambes nues, coiffés d'un bonnet rouge, et
des femmes aux vêtements sordides, les cheveux sur les épaules. Au
passage, ils haranguaient la foule en lui montrant les condamnés qu'ils
apostrophaient, le rire aux yeux, l'injure aux lèvres, avec des gestes
immondes. Ceux-ci ne leur répondaient pas, ne les regardaient même pas.
Deux d'entre eux, un homme et une femme, étaient placés sur le devant de
la charrette, les cheveux coupés ras, vêtus tous deux comme des gens de
haute condition, les mains liées derrière le dos. Sur une seconde
banquette, se trouvaient leurs compagnons d'infortune, et, au milieu
d'eux, le bourreau, qui tenait dans la main gauche l'extrémité de leurs
liens. Traînée par un seul cheval, la charrette avançait lentement, mais
elle avançait. De la place où ils se trouvaient, Bernard et Valleroy
commençaient à distinguer les visages des condamnés, entre les rangs des
gendarmes, et le regard de l'enfant était invinciblement attiré vers
eux. Soudain, Valleroy, qui le tenait dans ses bras, le sentit se
raidir; une main frémissante se posa sur sa tête en même temps qu'un cri
d'épouvante et de terreur déchirait l'air et jetait dans les clameurs de
la foule ces deux mots, qui la dominèrent la durée d'une seconde:

--Papa! Maman!

Valleroy chancela sous le choc du corps de Bernard convulsé, et son sang
se glaça. S'il ne s'était arc-bouté contre les grilles, il serait tombé,
car, en même temps que Bernard se renversait sur lui, il venait de
reconnaître dans les deux condamnés assis sur le devant de la charrette
le comte et la comtesse de Malincourt.

--Viens! viens! murmura-t-il on essayant d'enlever Bernard.

Mais celui-ci se cramponnait aux grilles en criant:

--Non! non! Je veux leur parler, les embrasser. Au secours!
Délivrez-les! Ce sont mes parents!

À ces cris, des gens se retournaient.

--Emportez cet enfant! crièrent quelques voix.

Mais ce fut tout. Le spectacle de cette charrette traînant des innocents
à la mort était plus pathétique sans doute que celui d'une douleur
d'enfant. Ceux qu'avait importunés cette douleur l'oublièrent presque
aussitôt pour s'absorber dans la vision sinistre qui maintenant prenait
corps. Le cortège passait au milieu d'un silence que troublaient seuls
les hurlements des sans-culottes et des tricoteuses, attachés à ce char
mortuaire comme une bande de démons.

Bernard, le coeur étreint par la violence de son désespoir, la gorge
obstruée par des sanglots qui n'en pouvaient sortir, était impuissant à
proférer un son. Ses lèvres remuaient et demeuraient silencieuses. Il
croyait crier et on ne l'entendait pas. Il n'avait plus de force que
pour résister à Valleroy, qui voulait l'emporter et ne pouvait y
parvenir, en dépit de la force qu'il déployait.

Enfin, l'enfant triompha. Il recouvra la liberté de ses bras et de ses
jambes que Valleroy avait essayé en vain de comprimer. Sa fine
silhouette se dressa au sommet des grilles, et, retrouvant la parole, il
adressa à ses parents un suprême appel. Alors on vit la comtesse de
Malincourt relever son front courbé; ses yeux suivirent la direction
d'où venait le cri qui l'avait arrachée à ses pensées. Son visage, dans
un sourire où déjà passait la mort, exprima la stupéfaction, la douleur
et la joie. D'un bond de tout son corps, elle se pencha vers son mari,
et lui parla fiévreusement. Le regard du comte suivit le sien. À leurs
joues qu'avait blêmies l'approche du trépas, monta un flot de sang qui
les colora. Et sur leur visage effaré se traduisit le martyre indicible
de leur âme, quand, au moment où la charrette allait tourner sur la
place, ils aperçurent leur fils adoré, leur cher Bernard, qui, dans une
convulsion, leur envoyait de la main un baiser.

Puis, brusquement, avant qu'ils eussent pu comprendre si cette image
fugitive était un rêve ou la réalité, elle s'évanouit. Ils ne virent
plus rien que les armatures de la guillotine, qui se détachaient sur les
vieilles murailles de l'Hôtel-de-Ville, et la foule immense qui, de
toutes les extrémités de Paris, était accourue pour assister à leur
supplice. Quant à Bernard, en les voyant disparaître, accablé par
l'immensité du coup qui le frappait, il perdit toute volonté et toute
énergie. Ses doigts se détendirent, lâchèrent les grilles auxquelles il
se retenait, et, poussant un gémissement, il roula inanimé dans les bras
de Valleroy. Ce dernier ne songeait plus qu'à s'enfuir. Par bonheur, la
foule, en se ruant derrière les condamnés, avait laissé un passage libre
jusqu'au pont de la Cité. Ce pont lui-même par où venait de défiler le
cortège était encore presque vide. Valleroy s'y engagea, traversa la
Cité devant le Palais de justice et put atteindre ainsi la rive gauche
de la Seine, portant toujours, serré contre sa poitrine, Bernard
évanoui. Là, il aperçut des fiacres qui stationnaient. Il en héla un, y
déposa avec sollicitude l'enfant dont il était désormais l'unique
protecteur et y monta lui-même en donnant l'ordre au cocher de les
conduire dans la rue de l'Université, où était situé l'hôtel de
Malincourt.



CHAPITRE XII

L'HÔTEL DE MALINCOURT


L'hôtel de Malincourt était une des plus pompeuses résidences de la rue
de l'Université. Construit sous Louis XV, il s'élevait entre une cour
d'honneur d'aspect monumental et un jardin qui s'étendait jusqu'aux murs
d'une abbaye de Bénédictins, morcelée et vendue en partie en 1791, en
exécution des décrets de l'Assemblée nationale par lesquels les biens du
clergé avaient été déclarés propriété de l'État. À sa droite et à sa
gauche, s'élevaient d'autres hôtels «t s'étendaient d'autres jardins, de
telle sorte que, quoique situé en plein Paris, il donnait, avec sa
ceinture d'arbres séculaires, ses vieilles charmilles et ses larges
pelouses, l'impression d'un château planté au milieu d'un parc
solitaire.

Cette physionomie de solitude s'était encore accentuée depuis que la
vente de plusieurs parcelles des terrains du couvent et des
constructions voisines, dont les propriétaires figuraient sur la liste
des émigrés, avait détruit l'opulence et éteint l'éclat de ce quartier
où vivaient jadis en bons rapports moines et noblesse. De cet éclat, de
cette opulence, plus rien ne restait, pas même les armoiries sculptées
dans la pierre, qui naguère s'étalaient au-dessus des hautes portes et
qu'avaient effacées à coups de pic et de marteau les émeutes populaires,
comme elles avaient détruit à l'entrée de la plupart des églises les
statues de saints et les croix qui les décoraient. Sur le pavé de ces
rues aristocratiques, les carrosses aux portières blasonnées ne
roulaient plus. En beaucoup d'endroits, des vitres brisées, des trous
dans la muraille, des traces d'incendie, des débris de marbres, des
portes enfoncées attestaient que les mains dévastatrices de la racaille
de Paris avaient, là comme ailleurs, tenté de détruire.

Cependant, sauf ses armoiries enlevées, l'hôtel de Malincourt ne portait
aucune trace apparente de ces profanations. On ne l'avait encore ni
confisqué ni vendu, son propriétaire n'étant pas considéré comme émigré,
et il était resté sous la garde du suisse Kelner, honnête homme, depuis
longtemps au service du comte de Malincourt. À l'entrée de la cour
d'honneur, se trouvait un étroit pavillon avec un premier étage en
mansardes. C'est là que vivaient Kelner et sa femme Rose, filleule de la
comtesse, dotée par elle quand elle s'était mariée.

Le jour et à l'heure où, sur la place de l'Hôtel-de-Ville, la population
de Paris assistait à l'exécution des malheureux contre lesquels le
tribunal révolutionnaire avait rendu ses premiers arrêts de mort, Rose
se trouvait seule au rez-de-chaussée de son habitation. Sûre de n'être
pas vue, elle s'était agenouillée dans un coin et priait en pleurant.
C'était une jeune femme, petite et mince, à la figure maladive, aux
traits étiolés, dont le regard exprimait les angoisses affreuses qu'elle
subissait depuis les débuts de la Révolution par suite des événements
tragiques dont elle avait été témoin.

Vivement, la porte s'ouvrit sous la poussée d'une main robuste. Un homme
gros et court entra, jeta son chapeau sur une table et alla tomber dans
un fauteuil qui figurait parmi le modeste mobilier de la pièce.
L'épouvante dans le regard, une pâleur livide sur la face, il était
haletant, et la sueur qui perlait sous ses cheveux grisonnants
descendait le long de ses joues grasses, où elle traçait un sillon
humide.

Rose, en l'apercevant, s'était levée. Elle alla vers lui.

--Est-ce fini, Kelner? demanda-t-elle, le visage convulsé par la peur.

--Oui, ce doit être fini maintenant, répondit-il.

--Tu les as vus?

--Au moment où ils sortaient de la Conciergerie, la durée d'un éclair.
Les gendarmes empêchaient d'approcher. J'ai voulu les suivre jusqu'au
bout, mais le coeur m'a manqué. Et puis, il aurait fallu se mêler aux
scélérats qui dansaient autour de la charrette, et j'ai craint de me
trahir. Plutôt que de faire comme eux, j'en aurais étranglé un.

--Nos pauvres maîtres! soupira Rose dans un sanglot.

Et croisant les mains, les yeux au ciel, elle pria:

--Mon Dieu, ayez pitié de leur âme!

Kelner fit un geste de dénégation.

--Inutile de prier pour eux, Rose; c'est eux qu'il faut prier, à qui il
faut demander de veiller sur nous, car, pour sûr, le ciel les attendait.
Ils sont morts comme des martyrs, comme des saints.

--Crois-tu qu'ils t'aient vu?

--Je l'espère et il me semble bien que M. le comte m'a reconnu, car il a
souri et a parlé à Mme la comtesse, qui a paru chercher dans la foule.
Comme ils étaient beaux tous deux! Le regard si fier, l'attitude si
dédaigneuse, Madame surtout... Ah! malheur sur les bourreaux qui ont mis
à mort des innocents...

Il s'arrêta, écrasé sous sa douleur, et sa femme resta debout devant
lui, affaissée elle aussi, et hors d'état de le consoler.

À la porte de la rue, un coup de marteau résonna.

--Qui nous arrive? murmura Rose d'une voix étranglée.

Kelner s'était soulevé pour écouter.

--Peut-être les sectionnaires de la municipalité, fit-il. Ils viennent
nous signifier la sentence de confiscation.

--Déjà, quand le corps des victimes n'est pas encore refroidi!

Kelner allait répondre. Mais il en fut empêché. À l'entrée, on frappait
de nouveau, et, cette fois, c'étaient des coups précipités qui
couvraient le bruit d'une voiture en train de s'éloigner. Il se décida à
aller ouvrir, sans se presser cependant, redoutant quelque nouveau
malheur. Il entre-bâilla la porte et allait passer la tête pour voir qui
venait, quand un choc violent le jeta de côté. Un homme qui portait un
enfant entre ses bras se précipitait dans l'hôtel d'un élan furieux.

--Monsieur Valleroy! s'écria Kelner. Vous ici!

--Oui, moi, répliqua Valleroy. Ne m'interroge pas. Je te dirai tout à
l'heure d'où je viens et pourquoi je viens. Mais avant tout il me faut
un lit pour cet enfant.

--M. le chevalier! Miséricorde!

C'était Rose qui, tout effarée, avait poussé ce cri,

--Ne l'appelez pas ainsi, Rose, reprit Valleroy. Pour vous, pour moi,
pour tout le monde, c'est mon neveu Bernard, fils de ma soeur, marchand
colporteur comme moi-même, et nous sommes vos cousins. Ceci dit,
couchons-le vite, car il est sous le coup de la plus horrible émotion.
Il a reconnu ses parents sur la charrette des condamnés.

--Ah! le pauvre agneau, où allons-nous le mettre?

--Dans la chambre de M. le comte, répondit Kelner. C'est la seule qui
soit en état de le recevoir.

--Mais tu redoutais la visite des sectionnaires, Kelner. S'ils
viennent...

--S'ils viennent, je leur dirai que j'ai mis mon jeune cousin malade
dans les draps d'un aristocrate et ils me féliciteront de cet acte de
civisme. Venez, Monsieur Valleroy.

--Si tu me donnes du monsieur, tu me feras couper le cou.

--Tu as raison, citoyen. Suis-moi.

Ils traversèrent la cour déserte et pénétrèrent dans l'hôtel abandonné.
Puis, par l'escalier monumental, aux murs dépouillés de leurs tentures,
ils montèrent au premier étage. Au milieu d'un large palier, s'ouvrait
l'ancien appartement de M. de Malincourt composé d'un salon et d'une
immense chambre dont les croisées donnaient sur le jardin. Dans cette
chambre se trouvait, dressé sur une estrade et abrité sous de lourds
rideaux, un lit de pied. Bernard, déshabillé par Rose en un tour de
main, y fut couché. Mais il ne reprenait pas connaissance. Son
immobilité, la pâleur de ses lèvres, ses mains glacées lui donnaient
l'apparence d'un cadavre, et, sans les battements de son coeur qu'on
entendait, en collant l'oreille contre sa poitrine, on aurait pu le
croire mort.

--Maintenant, il nous faudrait un médecin, dit Valleroy.

--Est-ce prudent d'introduire un étranger ici? demanda Kelner.

--Je ne sais si c'est prudent. Mais ce que je sais, c'est que nous ne
pouvons laisser mourir le fils de notre maître, faute de soins.

Kelner consulta sa femme du regard; Rose devina sa question. Et ce fut
par un signe d'adhésion qu'elle lui répondit. Alors, s'adressant à
Valleroy:

--Nous aurons un médecin, lui dit-il. Mais, avant de l'aller quérir, je
dois te confier un secret qui ne m'appartient pas, un secret dont la
découverte nous enverrait tous à l'échafaud et avec nous un proscrit.

--Un proscrit! répéta Valleroy sans comprendre;

--Il vit caché près d'ici, dans une retraite qui communique avec cette
maison. C'est un moine bénédictin dont la tête a été mise à prix parce
qu'il a protesté publiquement contre la mise en vente de l'abbaye dont
il faisait partie. Il y est resté, dans une partie du couvent qui n'est
pas encore vendue, et comme il ne pourrait en sortir sans danger, c'est
nous qui le nourrissons.

--Mais, en quoi peut-il nous servir?

--Le P. David a étudié la médecine. C'est lui qui soignait les membres
de sa communauté.

--Cours vite l'appeler, Kelner. Pour le rassurer, dis-lui qui je suis,
qui est cet enfant. Il verra bien qu'il n'a rien à redouter de nous.

--J'y vais, répondit simplement Kelner en s'éloignant.

--Et moi, ajouta Rose, je vais chercher du vinaigre et préparer des
compresses pour le cas où on en aurait besoin.

Valleroy resta seul avec Bernard. Il se pencha sur lui, et il lui sembla
que la respiration reprenait sa régularité et que la chaleur revenait
aux extrémités glacées tout à l'heure. Il se rassura, et, en attendant
les secours que lui-même était impuissant à donner, il resta debout à la
tête du lit, essayant de se remettre des émotions qu'il venait de subir.

Autour de lui, tout était paix et sérénité. À voir par les croisées les
pelouses du jardin et les arbres avec leurs branches toutes vertes des
premières feuilles qui venaient caresser les vitres; à entendre les cris
d'oiseaux qui seuls troublaient le silence, il pouvait se faire illusion
et se croire loin, bien loin de Paris, loin de cette cité maudite où les
innocents tremblaient devant les juges et devant un bourreau. Alors,
dans ce profond recueillement succédant aux dramatiques agitations de
tout à l'heure, un épisode déjà lointain, auquel il n'avait jamais cessé
de penser, mais qui n'était plus qu'un souvenir à demi effacé, reprit
corps dans sa mémoire. Il se rappelait le dernier entretien qu'il avait
eu avec son maître à Saint-Baslemont et les ordres de ce dernier qu'il
s'était engagé à exécuter.

Ces ordres résonnaient maintenant à son oreille, clairs et précis.

--Tu iras à Paris. En y arrivant, tu te rendras à l'hôtel de Malincourt.
Tu monteras dans ma chambre. À la tête du lit, se trouve un bénitier;
derrière le bénitier, un bouton de cuivre dissimulé sous la tenture. Tu
presseras ce bouton et tu découvriras ainsi une cachette ménagée dans le
mur. Dans cette cachette, il y a un petit coffre en fer qui contient
quatre mille louis. Tu me l'apporteras. Il était à Paris, à l'hôtel de
Malincourt, dans la chambre, à la tête du lit... Il chercha le bénitier.
Le bénitier avait disparu, enlevé par une main prudente, les objets de
piété étant assimilés à des insignes séditieux. Mais un clou doré
marquait sa place vide, et la tenture soulevée laissa voir le bouton de
cuivre. Alors, Valleroy s'assura qu'il était seul auprès de Bernard, et,
sans hésiter, poussa le bouton. Sous cette pression, un pan de la
boiserie s'écarta du mur, se renversa, et, au fond d'une niche apparut
le petit coffre en fer. Valleroy l'attira à lui, tourna une clé laissée
sur la serrure, souleva le couvercle et vit les pièces d'or
soigneusement empilées.

--Cela pourra servir, pensa-t-il.

Mais Bernard remuait. Aussitôt le couvercle retomba sur le coffre, la
boiserie se referma et la tenture reprit sa place.

--Valleroy! gémit l'enfant.

--Je suis là, Bernard, mon cher Bernard.

--Où sommes-nous?

--Dans un asile sûr, où tu recevras des soins et où tu pourras guérir.

--Ai-je donc été malade?

--Très malade et tu l'es encore assez pour que j'aie cru nécessaire de
mander un médecin. Il va venir.

Bernard s'était soulevé, regardait avec surprise autour de lui.

--Mais nous sommes à l'hôtel de Malincourt, s'écria-t-il... Je me
reconnais dans la chambre de... Je me souviens... je me souviens...
Papa, maman!... Au secours! Ils sont morts, morts, morts...

Et, renversé sur l'oreiller, il y enfonçait son visage, tandis que de
nouveau une convulsion tordait ses membres.

Heureusement, Kelner et Rose revenaient, amenant avec eux le P. David.
Valleroy vit entrer un vieillard septuagénaire, aux traits fins, au
regard à la fois énergique et doux, cassé, maigre, ridé, et dont
cependant les allures révélaient la force comme sa parole révélait une
indomptable volonté. Vêtu ainsi qu'un artisan, rien en lui ne trahissait
son caractère ecclésiastique, et personne n'eût deviné qu'il avait porté
la robe noire des Bénédictins. En route, Kelner lui avait confié le nom
et l'histoire de Bernard. Elle était émouvante, cette histoire. Mais le
P. David avait vu, depuis trois ans, se dérouler tant de péripéties
sanglantes; il vivait en butte à tant de redoutables périls, que,
toujours prêt à mourir, il était cuirassé contre les émotions qui
altèrent le sang-froid. Ce fut donc avec son entière présence d'esprit
qu'il examina Bernard.

--Ce n'est qu'une crise passagère, dit-il à Valleroy. Nous en aurons
promptement raison. Cet enfant a besoin de pleurer. Il faut qu'il
pleure. Les larmes le soulageront. Laissez-moi seul avec lui. Je vous
appellerai quand j'aurai besoin de vous.

Sa parole inspirait confiance. Personne ne songea à protester, moins
encore à désobéir, et tandis que, s'asseyant au chevet de Bernard et lui
prenant les mains, il commençait à prononcer des paroles consolantes,
Valleroy, Rose et Kelner se retirèrent pour aller attendre dans le
logement du suisse que le P. David les appelât.

Valleroy profita de ce répit pour raconter à ses amis les événements qui
s'étaient accomplis depuis qu'il avait dû s'enfuir de Saint-Baslemont.
Kelner, à son tour, lui révéla comment M. de Malincourt, en arrivant à
Paris, l'avait averti qu'il était détenu à la prison des Carmes avec la
comtesse, en lui ordonnant de le faire savoir à ses fils. Kelner avait
écrit aussitôt à Coblentz. Mais sa lettre, envoyée par des voies
détournées, était à peine partie que les hostilités s'engageaient sur
les bords du Rhin entre Prussiens et Français, et il avait pu se
convaincre qu'elle ne parviendrait pas à sa destination. Il s'était
alors occupé d'adoucir le sort des prisonniers. Malheureusement, ses
efforts avaient été vains. Maintes fois il avait tremblé pour eux,
notamment durant les terribles journées de septembre. Puis, ce danger
redoutable écarté, il se leurrait de l'espoir de conjurer les autres,
lorsque tout à coup il avait appris que le comte et la comtesse étaient
renvoyés devant le tribunal révolutionnaire à peine constitué. Témoin de
leur procès, de leur condamnation et presque de leur mort, il n'avait
rien pu pour les sauver.

--Et cependant, ajouta Kelner en finissant, quels efforts n'ai-je pas
tentés pour assurer leur délivrance! Tel que tu me vois, citoyen
Valleroy, je me suis fait jacobin, jacobin farouche, un habitué des
clubs, un orateur populaire... J'ai hurlé avec les loups, et, puisque ce
fut en pure perte, je ne m'en consolerai jamais.

--Ne regrette rien, Kelner, car il est heureux que tu sois en faveur
auprès des puissants du jour. Nous allons avoir besoin d'eux.

--Pour quelle entreprise?

--Pour préserver les héritiers de nos maîtres d'une spoliation, pour
empêcher qu'on les dépouille de leurs biens.

--Et comment, puisque la confiscation a été prononcée?

--En rachetant ces biens nous-mêmes et en nous en constituant les
dépositaires jusqu'au jour où nous pourrons les leur restituer.

--J'y ai bien songé. Mais, pour acheter, il faut des fonds.

--J'en aurai, des fonds, moi, répondit Valleroy avec assurance. Cent
mille livres en or suffiront-elles?

--Tu as cent mille livres en or?

--Je les ai et peut-être davantage.

--C'est plus qu'il n'en faut pour acheter la moitié de Paris. Avec mille
francs d'or, bien employés, on peut avoir des assignats pour une somme
cent fois supérieure. Nous serons donc en état de payer l'hôtel de
Malincourt et le château de Saint-Baslemont.

--C'est déjà beaucoup; mais on pourrait mieux encore. Il faut voir tes
amis, Kelner, et recourir à leur protection pour nous faire adjuger les
biens à vil prix, quand ils seront mis en vente. Puisque tu comptes
parmi les bons patriotes, ils te doivent leur appui. Tu me présenteras
comme ton associé pour le commerce des biens d'émigrés. Je me ferai
jacobin comme toi, et à nous deux nous défendrons l'héritage de la
maison des Malincourt. Est-ce entendu?

--C'est entendu, Valleroy, répondit Kelner en lui tendant la main.

Il n'y eut pas entre eux d'autre pacte que ce pacte verbal. Mais il
suffisait de leur loyale étreinte pour le sceller à jamais et le rendre
plus solide que s'il eût été écrit et revêtu de leur signature. Ils
causèrent encore pendant quelques instants en présence de Rose. Elle
était de bon conseil et approuva leurs plans. Il fut convenu que, dès le
lendemain, Kelner commencerait des démarches pour hâter la mise en vente
des biens de Malincourt et se les faire adjuger. Leur entretien ne fut
interrompu que lorsque le P. David vint les chercher pour les ramener
auprès de Bernard. Ils trouvèrent l'enfant toujours accablé par sa
douleur, mais apaisé par les réconfortantes paroles du P. David, comme
par les larmes qu'il avait versées.

--Longtemps encore il sera triste, dit le vieux moine à Valleroy;
longtemps encore il sera poursuivi par l'horrible vision de ses parents
traînés au supplice. Pour consoler cette douleur filiale, il faudrait
des secours qui ne sont pas en mon pouvoir, les tendresses du vicomte
Armand, par exemple. Mais, à force de sollicitude, nous empêcherons le
retour des crises violentes et ce sera le commencement de la guérison.

Tandis qu'il parlait, Bernard lui avait pris la main.

--Je vous reverrai souvent, mon Père? dit l'enfant.

--Aussi souvent que vous voudrez, mon cher petit. Dès que vous serez sur
pied, vous connaîtrez la retraite où je vis caché. Je serai toujours
heureux de vous y recevoir.

Jusqu'à la nuit, le P. David resta près de lui, veillant sur son sommeil
qu'interrompaient parfois des gémissements, lui prodiguant ses soins
avec une sollicitude paternelle. Kelner et Rose, pendant ce temps,
étaient aux aguets, car, ainsi qu'ils l'avaient dit, ils redoutaient la
visite des sectionnaires chargés de prendre possession, au nom de
l'État, des biens des condamnés, et il importait que ces personnages
n'entrassent pas dans l'hôtel avant que le P. David en fût sorti. Mais
ils ne se présentèrent pas ce jour-là. Quant à Valleroy, quoique accablé
par la fatigue, il était parti sous le prétexte de retrouver le sergent
Rigobert et de rentrer en possession de son cheval et de sa voiture.
Lorsque le soir il revint, il raconta à ses amis qu'il avait pris congé
du brave soldat auquel était donné l'ordre de rejoindre sur-le-champ
l'armée de Dumouriez. Il ajouta qu'ayant trouvé un acquéreur pour son
équipage, il le lui avait vendu à un bon prix.

Puis, après s'être assuré que Bernard ne pouvait l'entendre, il
continua:

--J'ai fait autre chose encore. J'ai procuré à la dépouille mortelle de
nos malheureux maîtres une sépulture décente en un endroit connu de moi
seul.

--Tu as osé aller réclamer les corps, Valleroy! s'écria Kelner. Tu n'as
pas craint de te compromettre?

--J'ai acheté des influences, répliqua Valleroy. Vois-tu, Kelner, avec
quelques pièces d'or habilement distribuées, on peut payer bien des
consciences de patriotes, car ça ne vaut pas cher. Le comte et la
comtesse reposeront en terre sainte, et plus tard leurs fils pourront
aller s'agenouiller sur leur tombe.

À la nuit, le P. David laissa Bernard, en lui promettant de revenir le
lendemain dès le matin. Puis, après avoir échangé avec Kelner et
Valleroy quelques paroles qui échappèrent à l'enfant, il se retira.
Valleroy s'étendit sur un matelas auprès du lit de son maître, et
celui-ci, rassuré par sa présence, s'endormit. Lorsque, le lendemain
matin, il se réveilla, un spectacle étrange frappa ses yeux. Entre les
croisées de la chambre, par où entrait à flots le soleil, un autel
s'élevait, et, agenouillé devant un crucifix, priait le P. David revêtu
d'habits sacerdotaux.

--Qu'est-ce donc? demanda Bernard à Valleroy.

Ce fut le moine qui lui répondit.

--Mon cher enfant, dit-il, j'ai pu jusqu'à ce jour, en dépit de la
persécution, célébrer chaque matin le Saint Sacrifice de la messe.
Aujourd'hui, j'ai tenu à le célébrer ici pour le repos de l'âme de vos
parents, et j'ai pensé qu'il vous serait doux d'implorer pour eux avec
moi la miséricorde divine.

Bernard éclata en sanglots.

--Merci, mon Père, murmura-t-il.

La pieuse cérémonie commença. Il y assista, assis sur son lit, les mains
jointes, et se joignit d'un coeur fervent aux oraisons du prêtre. Kelner
faisait le clerc, tandis que Rose et Valleroy se tenaient à genoux. Ce
fut une suprême émotion pour Bernard. Elle couronnait toutes les autres,
mais elle fut salutaire et hâta sa guérison. Le même jour, il voulut se
lever. Et, comme Valleroy insistait pour l'obliger à se reposer encore,
il lui dit:

--Je me sens redevenu fort, Valleroy, et je dois être courageux pour te
seconder dans l'entreprise que nous avons pris l'engagement d'exécuter.
M. de Morfontaine nous attend pour s'occuper du salut de la famille
royale.

--C'est y songer trop tôt, répondit Valleroy.

--Nous devons nous en occuper sans tarder, reprit Bernard avec énergie.
Nous nous mettrons à l'oeuvre dès demain. Plus tard, ce serait trop tard.

Devant ce langage, Valleroy céda. Bernard essaya ses forces en allant
visiter le P. David dans sa retraite. Au fond du jardin de l'hôtel de
Malincourt, une brèche dans la muraille donnait accès à l'ancien
couvent, pour lequel, lors de la mise en vente des biens
ecclésiastiques, ne s'était pas présenté d'acquéreur et où se trouvaient
la chapelle et le cloître. En sa qualité de voisin et d'ardent patriote,
Kelner avait été préposé, par les officiers municipaux de sa section, à
la garde de ces bâtiments où, en attendant l'occasion de les vendre,
personne ne venait jamais, parce qu'on les croyait inhabités. Autant
dire qu'il en était le maître, ce qui lui permettait d'y donner
secrètement l'hospitalité au P. David.

Le vieux moine habitait son ancienne cellule, au-dessus du cloître,
ayant à sa portée, pour s'y réfugier en cas de surprise, les caveaux de
l'abbaye et les jardins de l'hôtel. Ses journées s'écoulaient dans la
prière et dans l'étude. Nourri par le ménage Kelner, objet de la part de
Rose de soins incessants, il attendait sans impatience le terme des
mauvais jours. C'est là que, dès ce moment, Bernard prit l'habitude
d'aller le voir. Au cours des heures tragiques qui commençaient, il
devait trouver auprès du saint religieux des conseils, des
encouragements, des consolations, et, par-dessus tout, un exemple de
l'intrépidité que savent opposer les grandes âmes aux plus dures
épreuves.



CHAPITRE XIII

LES CONSPIRATEURS


Quoi qu'en eût dit Bernard et de quelque énergie qu'en dépit de son
malheur et malgré son jeune âge il parût animé, Valleroy n'espérait pas
le voir de sitôt se dérober aux cruelles impressions qu'il venait de
subir, recouvrer sa sérénité et se rattacher à la vie. Mais c'est le
privilège de la jeunesse de plier sous les coups de l'adversité sans en
être brisée. Elle possède des ressorts merveilleux qui lui permettent de
se redresser après avoir paru à jamais accablé. C'est ainsi qu'au
lendemain de l'affreux événement qui le faisait orphelin, Bernard se
retrouva debout. Un inoubliable et cruel souvenir désormais pèserait sur
lui. Longtemps, bien longtemps, son existence en serait assombrie. Mais
ce souvenir obsédant et impitoyable ne devait affaiblir ni sa vaillance
ni sa confiance. Au moment de se jeter dans une aventure où il pouvait
périr, il les retrouvait en lui, accrues, développées et en quelque
sorte exaspérées par la grandeur de la tâche qu'il avait entreprise.
Dans l'entraînement de cette excitation intérieure, il parut transformé.
Sous son enveloppe d'enfant perçait déjà la virilité de l'âge mûr.

Ce fut avec les allures d'un homme que, trois jours après son arrivée à
Paris, il mit Valleroy en demeure de tenir sans délai l'engagement
qu'ils avaient pris ensemble. Quelques instants après, ils arpentaient
la rue du Four-Saint-Germain, à la recherche du personnage vers lequel
les avait envoyés le marquis de Guilleragues, et qui devait leur révéler
la retraite du comte de Morfontaine. Alors, comme il y a peu de temps
encore, la rue du Four était une rue tortueuse où se pressaient, dans
une indicible confusion, boutiques et enseignes. Bernard et Valleroy y
marchèrent pendant quelques instants sans trouver ce qu'ils cherchaient.

--C'est ici, dit soudain Bernard, en désignant une large plaque de tôle
peinte en vert, couverte de hautes lettres noires et qui se balançait au
vent à l'extrémité d'une longue tige de fer, plantée dans le mur, en
bras de potence.

--Grignan, marchand de meubles vieux et neufs, lut Valleroy; oui, nous
voilà rendus, ajouta-t-il.

Une boutique étroite et profonde s'ouvrait devant eux, comme une
galerie, laissant voir à droite et à gauche, rangés le long du mur et
empilés jusqu'au plafond, des meubles de toutes sortes et de toutes
formes, de tous les pays et de toutes les époques, amassés là, peu à
peu, dans l'attente des clients. Les meubles neufs étaient de
fabrication courante et de qualité commune. On les devinait destinés aux
gens d'humble condition auxquels le luxe est interdit. Les vieux, au
contraire, se faisaient remarquer par leur élégance, leur caractère
artistique dont les moulures dorées et les cuivres ciselés rehaussaient
la valeur. Il suffisait de voir la place qu'ils occupaient dans
l'étalage pour comprendre que ces débris de l'opulence aristocratique
détruite par la Terreur, ramassés un peu partout, au hasard des ventes,
dans les hôtels confisqués, étaient la véritable raison d'être du
commerce de Grignan, tandis que les meubles neufs n'en étaient que le
prétexte.

La douceur de la température permettant de laisser la porte ouverte, le
regard embrassait du dehors la boutique jusqu'au fond, arrêté, au
passage par les commodes au ventre rebondi, les pieds tournés des
tables, les fins contours des consoles, les étoffes claires des
fauteuils aux formes élégantes, toute une richesse d'ameublement que les
ineptes décrets de la Révolution n'avaient pu proscrire qu'en décapitant
la plus belle et la plus lucrative des industries parisiennes. Puis
c'étaient, dans des coins, des rideaux non encore dépliés, des
candélabres tordus, des glaces brisées et des portraits de famille, des
toiles crevées dans des cadres en bois, oeuvre de quelque artiste ignoré,
et, suspendus au plafond, des lanternes et des lustres si nombreux et si
pressés qu'ils cachaient la voûte à laquelle ils étaient accrochés.

Bernard et Valleroy, étant entrés dans la boutique, virent sortir de
derrière ces amas de meubles un gros homme court et joufflu, avec une
figure rougeaude et placide sous ses cheveux, gris ébouriffés, et vêtu
d'un uniforme de garde national.

--Le citoyen Grignan? demanda Valleroy.

--C'est moi, répondit l'homme. Qu'y a-t-il pour ton service, citoyen?

Valleroy fouilla des yeux la boutique, et, s'étant assuré que Bernard et
lui s'y trouvaient seuls avec Grignan, il reprit à demi-voix:

--Nous venons pour ce que tu sais.

Grignan ne broncha pas. Son visage conserva sa placidité. Il répondit
sur le même ton:

--Voilà plusieurs jours que je t'attendais, toi ou d'autres, et je
m'étonnais de n'avoir encore vu personne.

--Nous avons été empêchés de venir plus tôt.

--Suis-moi, avec ton jeune compagnon, et ayons l'air d'examiner des
meubles. On peut nous voir du dehors, et, quoique garde national bien
noté dans ma section, je ne suis pas sûr de n'être pas surveillé. Il y a
des espions partout.

Grignan se mit à marcher dans sa boutique, à pas lents, le bras tendu
vers les meubles, comme s'il en détaillait les beautés, accentuant son
attitude de commerçant qui vante sa marchandise et cherche à séduire le
client. Tout en marchant, il continuait l'entretien.

--Le comte de Morfontaine est absent pour le moment et vous ne pourrez
le voir qu'un peu plus tard.

--Où le verrons-nous?

--Ici même. Il vit près de moi dans cette maison où il passe pour mon
commis. Ce matin, il est sorti pour aller prendre possession de divers
objets que j'ai achetés dans un hôtel d'émigré. Je ne peux dire au juste
quand il rentrera, peut-être tout à l'heure, peut-être ce soir.

--Es-tu au courant des causes de son séjour à Paris? demanda Valleroy,
qui n'osait encore se livrer.

--Comment ne serais-je pas au courant, moi son complice? Il est à Paris
pour essayer de tirer la veuve Capet et sa famille de la prison du
Temple.

Ces mots arrachèrent Bernard à son silence.

--C'est vous, un royaliste, qui appelez la reine du nom que lui donnent
ses ennemis! fit-il vivement.

--Mais je ne suis pas royaliste, mon petit homme, répondit Grignan, et
tu t'en apercevrais bien vite si ton ami et toi étiez ici pour tramer
des complots contre la liberté, car j'irais vous dénoncer!

--Vous n'êtes pas royaliste?

--Pas plus royaliste qu'aristocrate. Je suis patriote avant tout. Mais
on peut être patriote et homme généreux... Marie-Antoinette n'est plus
la reine, puisqu'il n'y a plus de royauté. Mais elle est femme, elle est
malheureuse. Chargé de la garder dans sa prison, j'ai admiré ses vertus
et je l'ai prise en pitié. Elle est si belle et si bonne, et son
infortune si touchante! J'ai résolu de la sauver. Et je ne suis pas seul
à le vouloir. Parmi les sectionnaires qui ont été de faction au Temple,
il en est d'autres qui sont décidés à faire comme moi. Aussi quand M. de
Morfontaine est venu me trouver pour solliciter mon concours, je n'ai
pas hésité. «Topez là, mon ci-devant gentilhomme, lui ai-je dit, et
comptez sur moi.»

--Mais comment as-tu été mis en relations avec lui? demanda Valleroy.

--Je l'ignore et, je dois supposer que la veuve Capet, devant laquelle
je me suis agenouillé un jour pour lui baiser la main, lui a fait savoir
qu'on pouvait compter sur mon dévouement. Du reste, interroge-le
toi-même, car le voilà.

Bernard et Valleroy tournèrent la tête du côté de la porte. Un homme
entrait dans le magasin. C'était M. de Morfontaine. Ils l'avaient vu
quelques mois avant à Coblentz. Mais, sous son costume actuel, costume
d'artisan aisé, avec ses longs cheveux et son épaisse barbe noire, ils
n'auraient pas reconnu en lui le brillant officier des chevau-légers de
l'armée des princes, si Grignan ne le leur eût désigné.

--Mathieu, lui cria celui-ci, voici des citoyens qui désirent te parler.

Et M. de Morfontaine s'étant approché, il ajouta:

--Ils viennent pour ce que tu sais!

--Je vous reconnais, dit spontanément le comte Mathieu de Morfontaine à
Bernard et à Valleroy, en leur tendant la main.

Il retint celle de Bernard dans les siennes et continua:

--Je compatis à votre malheur, mon cher chevalier. J'ai vu vos héroïques
parents gravir leur calvaire. J'ai pensé à vous, à votre frère, mon ami
Armand de Malincourt, et je me suis associé à vos larmes. J'espère que
vous puiserez dans votre infortune le courage qui vous est nécessaire
aujourd'hui.

Quoique en proie à une cruelle émotion, Bernard se redressa.

--J'aurai ce courage. Monsieur, répondit-il. Mais vous parliez de mon
frère. L'avez-vous vu? Savez-vous ce qu'il est devenu?

--Nous étions à Verdun la dernière fois que je l'ai embrassé. Il partait
pour Londres où l'envoyait Mgr le comte d'Artois. Depuis, on m'a dit
qu'il était allé en Russie et je ne sais rien de plus.

--C'est donc comme moi, soupira Bernard. Où est-il, mon frère, où
est-il? Il m'eût été si doux de le revoir après ces jours de détresse et
d'horreur... Mais ce n'est pas pour pleurer que je suis ici, reprit-il.
Ne songeons qu'à ce qui doit faire l'objet de notre entretien. Valleroy
et moi sommes envoyés vers vous par le marquis de Guilleragues pour vous
communiquer ses instructions et recevoir les vôtres.

--C'est que l'endroit n'est guère propice pour un si grave entretien,
objecta M. de Morfontaine.

--Pourquoi pas? demanda Grignan. Tant qu'il n'entrera pas de clients, on
peut causer ici en liberté, avec la certitude de n'être pas entendu.

--Eh bien, soit! Parlez d'abord, Monsieur le chevalier.

--J'ai à vous transmettre en premier lieu l'exposé du plan d'évasion,
tel que l'a dressé le marquis de Guilleragues, rectifié le vidame
d'Épernon, et approuvé Monsieur, comte de Provence, frère du roi. Pour
ne rien oublier de cet important document, je l'ai appris par coeur. Je
l'ai récité à M. de Guilleragues à Bruxelles, et je vais vous le réciter
à vous-mêmes.

D'une voix lente et grave, Bernard s'exécuta. En l'écoutant, M. de
Morfontaine ne savait ce qu'il devait le plus admirer des habiles
dispositions prises par l'inventeur de ce projet d'évasion ou de la
fidélité avec laquelle les lui révélait le jeune messager de M.
d'Épernon.

--Je n'ai rien à objecter, dit-il quand ce fut fini. Tout est prévu et
je ne saurais rien faire de mieux que de me conformer aux ordres que
vous m'apportez.

--Nous devons vous en communiquer un autre, dit alors Valleroy. Vous
êtes invité à vous trouver tous les soirs à 8 heures, à partir du 5
avril, dans le parc de la Folie d'Épernon, à Gennevilliers, jusqu'à ce
que vous y ayez vu la personne qui doit vous y rejoindre.

--À partir du 5 avril j'y serai. Grâce à Grignan et au sauf-conduit
qu'il m'a fait délivrer à la section, je peux aller librement de Paris à
Gennevilliers et de Gennevilliers à Paris. J'en ai profité déjà pour me
procurer la voiture et les chevaux qui conduiront la famille royale à
Dieppe, et pour les cacher dans les écuries de cette propriété,
aujourd'hui délaissée.

--Alors, il ne nous reste plus qu'à recevoir vos instructions, continua
Valleroy.

--Vous les recevrez en temps opportun. Au dernier moment, il sera
nécessaire que le plan d'évasion soit communiqué à la reine. C'est au
chevalier, puisqu'il en est le dépositaire, qu'incombera cette mission.

--Je verrai Sa Majesté! s'écria Bernard.

--C'est moi qui te conduirai auprès d'elle, mon enfant, répondit
Grignan. Tu auras soin de caser dans ta mémoire tout ce que tu devras
lui dire, car, grâce à mes arrangements, tu seras seul en sa présence
pendant quelques minutes, et il importe de profiter d'une occasion qui
ne se représentera plus.

--Je tâcherai de ne rien oublier.

Sur cette réponse de Bernard, et après que ces obscurs mais intrépides
conspirateurs se furent entendus pour décider comment ils se
retrouveraient quand ils auraient besoin de se voir, ils se séparèrent.
Bernard et Valleroy revinrent à l'hôtel de Malincourt. Là, Kelner leur
apprit qu'en leur absence les officiers municipaux de la section de
Grenelle-Fontaine étaient venus lui signifier le décret de confiscation
des biens du comte et de la comtesse, et en prendre possession au nom de
l'État. Ainsi qu'il l'espérait, et grâce à sa réputation d'ardent
patriote, ils lui en avaient confié la garde jusqu'à la mise en vente,
fixée à quelques jours de là.

--Si nous voulons, dit-il à Valleroy, que l'hôtel nous soit adjugé
préférablement aux concurrents qui pourront se présenter, il importe
d'agir sans retard. Tu m'as avoué que tu disposais de cent mille livres
en or, ami Valleroy. C'est le moment d'échanger une partie de cette
somme contre des assignats.

--Pourquoi faire, des assignats? interrogea Bernard.

--Pour payer l'hôtel quand nous l'aurons acheté.

--Ne peut-on le payer avec de l'or?

--Ce serait le moyen de nous faire arrêter comme accapareurs. Posséder
de l'or aujourd'hui est un crime qui conduit à l'échafaud. Mais je
connais un individu qui exerce secrètement l'industrie du change. Grâce
à lui, j'aurai en papier-monnaie toute la somme qui nous est nécessaire.

Quelques instants après, Kelner quittait l'hôtel, emportant vingt mille
livres en pièces d'or éparpillées dans toutes ses poches. Quant, au bout
de plusieurs heures, il rentra, il rapportait cinq cent mille francs en
assignats. C'était plus qu'il n'en fallait pour payer la demeure des
Malincourt quand elle serait mise en vente, et pour acheter les services
des employés de la municipalité chargés de prononcer l'adjudication.

Ces précautions prises, il n'y avait plus qu'à attendre les événements.
Impuissants à les hâter, Bernard et Valleroy se résignaient à les
attendre. Les jours qui suivirent n'amenèrent aucun incident. Cependant,
Kelner ayant trouvé une occasion sûre de faire sortir une lettre de
Paris, Bernard en profita pour écrire à Nina. Au milieu de ses
agitations, il n'oubliait pas sa petite amie. Il tenait à lui apprendre
l'irréparable malheur qui l'avait frappé. Il espérait qu'elle prendrait
part à sa douleur et obtenir une réponse, sinon d'elle, puisqu'elle ne
savait pas encore écrire, du moins de la chanoinesse de Jussac.

Sa lettre partie, il resta dans l'attente de cette réponse et des
instructions promises par M. de Morfontaine et par Grignan. Elle se
prolongea pendant une semaine, cette attente. Les journées étaient
longues au logis, aussi longues qu'eussent été dangereuses les courses à
travers Paris pour un enfant dont la distinction et les allures, sous
ses simples habits de deuil, pouvaient trahir les origines
aristocratiques et la haute naissance.

Par bonheur, pour charmer son isolement, il avait sous la main des
moyens efficaces, les promenades dans le jardin de l'hôtel, les séances
dans la bibliothèque, et enfin les visites au P. David. Il passait de
longues heures auprès du vieux moine dont la parole le consolait, le
charmait, réconfortait son âme ébranlée par les épreuves. Ensemble, ils
allaient à travers le cloître désert, sous les nefs silencieuses de la
chapelle abandonnée, dans la crypte mystérieuse où, sur l'unique autel
resté debout au milieu des pierres tombales, le P. David, chaque matin,
à la lueur crépusculaire du jour naissant, disait la messe. Pendant que
Paris s'abîmait dans la Terreur, un prêtre et un orphelin, l'un
proscrit, l'autre jeté dans une conspiration à l'âge où l'âme s'éveille
aux joies de la vie, devisaient librement et, cachés au coeur même de la
ville ensanglantée, priaient pour les victimes et aussi pour les
bourreaux.

Bernard goûta une autre joie. Il reçut par une voie sûre une lettre
écrite par la chanoinesse de Jussac, au nom de Nina, peut-être même
dictée par celle-ci. Des consolations enfantines, des pensées naïves et
pures, la promesse de prier pour les pauvres morts, des détails sur son
existence quotidienne, un cri de reconnaissance pour sa bienfaitrice, un
pieux souvenir à la mémoire de tante Isabelle et enfin une protestation
de tendresse pour Bernard, tout cela signé Nina d'Aubeterre, telle était
cette lettre. Bernard la lut, en ayant sous les yeux le portrait de la
fillette, peint sur émail par Wenceslas Reybach. Le portrait ne le
quittait jamais et la lettre alla rejoindre le portrait dans la poche où
il le tenait enfermé comme un talisman qui devait lui porter bonheur.

Huit jours après la visite faite à M. de Morfontaine dans la boutique de
Grignan, c'est-à-dire le 7 avril, cette paisible et réparatrice
existence fut interrompue. Le marchand de meubles se présenta à l'hôtel
de Malincourt. Il portait son uniforme de garde national. Cet uniforme,
en ce temps-là, conférait une autorité et assurait une protection à qui
en était vêtu, de telle sorte que, loin d'arriver à l'hôtel en se
cachant, Grignan put y entrer la tête haute sans s'exposer aux soupçons
des voisins.

--M. de Guilleragues est arrivé hier soir à la Folie d'Épernon, dit-il à
Valleroy. M. de Morfontaine l'y attendait. Ils ont conféré ensemble. Ils
conféreront de nouveau aujourd'hui et ils désirent que ton jeune
compagnon et toi assistiez à l'entretien.

--Mais comment nous y prendrons-nous pour nous rendre à Gennevilliers?
demanda Valleroy.

--Vous y viendrez tous deux avec moi, répondit Grignan. Il y a des
meubles à vendre dans la maison de campagne d'un aristocrate qui vient
d'être condamné. Je vais voir s'ils peuvent me convenir, et je vous
emmène dans ma voiture pour faire faire une promenade à l'enfant.

Dans l'après-midi du même jour, un cabriolet sortait de Paris par la
barrière Saint-Denis. Dans ce cabriolet, que conduisait Grignan; se
trouvaient Bernard et Valleroy. Il était très fier, l'honnête Grignan,
très fier et très important dans son uniforme, qui équivalait, pour
lui-même et pour ses amis, à une sauvegarde. Au poste de la barrière il
dut présenter leurs papiers et les siens, cette formalité étant exigée
de quiconque franchissait l'enceinte de Paris, même pour une simple
excursion aux environs. Mais le chef du poste n'y procéda que par acquit
de conscience et pour se conformer à sa consigne. Le civisme du citoyen
Grignan, de la section de Grenelle, était trop connu pour qu'on le
soupçonnât d'avoir pris des émigrés sous sa protection et de conspirer
avec eux.

--Vous voyez que ce n'est pas bien difficile, observa le marchand de
meubles, une fois qu'on fut hors de la ville le tout est de savoir s'y
prendre... Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il philosophiquement,
que nous jouons notre tête. Mais je ne regrette pas d'avoir mis la
mienne au jeu pour la veuve Capet, pardon, pour la reine
Marie-Antoinette, reprit-il en regardant Bernard.

Ce dernier lui prit la main, en disant:

--Vous êtes un brave homme, citoyen Grignan!

La voiture roulait sur le pavé d'une route déserte. Au loin, des
collines et des bois se déroulaient sur l'horizon en un arc de cercle
dont les extrémités revenaient du côté de Paris. Mais à droite et à
gauche de la route, s'étendait une plaine triste et nue, à travers
laquelle étaient jetées au hasard des masures de maraîchers,
reconnaissables aux champs de légumes qui les entouraient. Dans ce
monotone et plat paysage, l'oeil ne distinguait que de rares taches
claires et riantes; c'était çà et là une agglomération de maisons dans
un flot de verdure. Le village de Gennevilliers se présentait avec cette
physionomie, grâce aux quelques parcs dont il était environné et qui
rappelaient les temps encore récents où de grands seigneurs possédaient
là, aux portes de la capitale, des habitations de plaisance.

Entre toutes, il n'en était pas de plus élégante que celle qu'avait
jadis possédée le vidame d'Épernon, et qu'après sa fuite les autorités
révolutionnaires avaient fait saisir comme bien d'émigré. Haute de deux
étages, avec une toiture en terrasse, ornée de balustres sur lesquels se
dressaient des statues mythologiques et précédée d'un portique
monumental que soutenaient six colonnes de marbre grisâtre, elle était
construite en pierres de taille, sur un monticule dominant un parc à la
française dessiné dans le goût de celui de Versailles. Entre les
murailles de ce parc, que tapissait un lierre vieux d'un siècle, on
pouvait admirer des pelouses, encadrées de buis, d'épaisses charmilles
taillées en voûte, de fines colonnades se mirant dans le bassin d'une
source, des fontaines en rocaille au fond de niches mystérieuses
qu'éclairait la blancheur marmoréenne de nymphes souriantes et de
satyres ricanants, le bas du corps perdu dans une gaine, et enfin, çà et
là, des kiosques d'une architecture capricieuse, offrant des haltes aux
promeneurs et des points de vue habilement ménagés.

Ce n'était pas sans raison que les gens du pays désignaient ce domaine
enchanteur sous le nom de Folie d'Épernon. Au dehors comme au dedans, où
le luxe élégant et l'art raffiné du XVIIIe siècle s'étaient donné
carrière par le pinceau ou le ciseau des artistes les plus renommés, il
exprimait bien les entraînements d'une folie. Mise en vente un beau
matin, la Folie d'Épernon avait été achetée à vil prix par un habitant
de Gennevilliers, un pâtissier-traiteur qui rêvait d'y installer un
cabaret où viendrait se divertir la jeunesse dorée de Paris.

Malheureusement, les promenades hors de la capitale exigeaient tant de
formalités, et les plaisirs champêtres, en ces temps lugubres, étaient
si peu compatibles avec l'état des esprits et la rigueur de la loi des
suspects, que, faute de clients, l'acheteur de la Folie d'Épernon
s'était vu obligé de renoncer à son projet avant de l'avoir exécuté.
Depuis, le domaine était livré à l'abandon, la maison restait close, et,
sur plus d'un point, les murs du parc tombaient en ruines. Des brèches
même y avaient été pratiquées par les rôdeurs nocturnes ou par les
enfants du pays et on pouvait y pénétrer librement.

Grignan, sans doute, connaissait ces particularités, car, contournant
Gennevilliers, il dirigea son cheval par un étroit sentier du côté de la
Folie d'Épernon et l'arrêta devant une des ouvertures que, de distance
en distance, présentait le mur. C'est par là qu'étant descendu de
voiture avec ses compagnons il les introduisit à sa suite dans le parc
après avoir attaché à un arbre son cheval tout attelé. Le jour baissait.
Mais il était encore assez clair, pour guider les pas sous les
charmilles. Les trois amis prirent ce chemin mystérieux et arrivèrent
ainsi à un kiosque perdu au milieu des arbres. C'était un de ces
monuments minuscules, délicats et fragiles, tel que les aimait l'époque
qui précéda la Révolution, la réduction d'un temple païen tout en marbre
avec un dôme à jour, qui mettait dans la verdure la tache grise de sa
toiture et le scintillement de son vitrage.

Au bruit de la marche de Grignan et de ceux qui le suivaient, un homme
se montra sur le seuil du petit temple, et ils reconnurent le comte de
Morfontaine.

--Le marquis est là, leur dit-il.

Ils entrèrent tous ensemble dans le kiosque. Au milieu d'une pièce
étroite, meublée comme un boudoir, et du haut en bas revêtue de glaces
qu'encadraient des guirlandes dorées figurant des feuilles d'acanthe, M.
de Guilleragues se tenait debout. Il vint à eux les mains tendues, et,
après un échange d'ardentes effusions, il parla de l'objet de leur
réunion.

--Vous voyez que je vous ai tenu parole, fit-il. Tandis que vous partiez
de Bruxelles pour Paris, moi j'en partais pour Ostende, d'où j'ai gagné
l'Angleterre. À Brighton, j'ai frété un navire qui m'a conduit aux
environs de Dieppe et qui doit se retrouver, à une date déterminée, à
l'endroit où il m'a débarqué. De Dieppe à Gennevilliers, où je suis
arrivé dans la soirée d'hier, j'ai fait la route à pied en suivant le
chemin par où passera la voiture de la reine, dont je serai le
postillon. Je me suis arrêté aux relais établis par nos amis, en des
endroits désignés d'avance, pour les vérifier et pour me faire
connaître. Je peux affirmer aujourd'hui que, grâce aux mesures prises,
la famille royale sera sauvée si vous parvenez à la faire sortir du
Temple d'abord, de Paris ensuite, et si elle arrive ici.

--Elle sortira du Temple, affirma Grignan, elle sortira de Paris et elle
arrivera ici.

Il y avait tant d'assurance dans ce langage qu'il ne vint à la pensée de
personne de mettre en doute l'engagement qu'il formulait. Cependant,
comme une explication était nécessaire entre tous les conjurés et qu'ils
devaient tous être mis à même d'apprécier les mesures prises, M. de
Guilleragues interrogea Grignan.

--Comment la famille royale sortira-t-elle du Temple?

Grignan se recueillit avant de répondre. Puis il dit:

--Dans trois jours, je serai de garde à la prison pour vingt-quatre
heures; à partir de 9 heures du soir, et en même temps que moi, cinq
camarades sur lesquels on peut compter. En prenant la faction à la porte
de la reine, je la préviendrai que tout doit s'effectuer dans la soirée
du lendemain. Le lendemain, j'introduirai auprès d'elle le jeune citoyen
Bernard qui lui récitera l'exposé du plan d'évasion que vous connaissez.

--Mais comment entrerai-je au Temple? interrompit Bernard.

--Tu le sauras au moment voulu, petit, reprit Grignan. Après t'avoir
entendu, la reine, mise, par les instructions que tu lui portes, au
courant de ce qu'elle doit faire, se tiendra prête ainsi que son fils,
sa fille et sa belle-soeur. À la nuit, mes camarades et moi nous
souperons. Il y aura, ce soir-là, sous un prétexte quelconque, abondance
de vin d'Aï, et quiconque nous paraîtra suspect sera impitoyablement
grisé.

--Même les deux officiers municipaux de service? demanda M. de
Morfontaine.

--L'un d'eux conspire avec nous. L'autre roulera sous la table. Pendant
ce temps, la reine et sa belle-soeur endosseront l'uniforme de garde
national, et quand on viendra relever la garde, à l'heure où d'ordinaire
elles sont couchées, elles se mettront dans le rang et sortiront l'arme
au bras, en réglant leur pas sur le nôtre.

--Mais le jeune roi et Madame Royale?

--Ils marcheront au milieu de nous. Ils sont de petite taille, et, à la
faveur de la nuit, ils passeront inaperçus. D'ailleurs, le guichetier
fermera les yeux.

Grignan débitait ces choses avec placidité, sans paraître se douter que
son obscur et généreux héroïsme pouvait avoir la mort pour récompense.
Mais, quand il eut fini, il crut discerner, à l'attitude de ses
auditeurs, que l'audace de son plan excitait leur incrédulité en même
temps que leur admiration.

--Ayez confiance, Messieurs, ajouta-t-il d'un accent solennel. Vous
m'avez demandé de faire sortir du Temple la famille royale. J'ai tout
calculé, tout prévu, tout combiné et, à moins que la fatalité vienne
s'en mêler, elle en sortira.

--Mais une fois hors du Temple, dit M. de Guilleragues, reste à la faire
sortir de Paris?

--Ceci regarde M. de Morfontaine.

--Oui, répondit ce dernier, c'est ici que mon rôle commence, pendant que
Grignan opérera dans la prison, je serai dans une rue voisine, avec un
fiacre que j'ai acheté. La famille royale y montera, moi sur le siège,
et, protégé par un sauf-conduit que nous devons au savoir-faire de notre
intrépide complice, je te l'amènerai, Guilleragues.

--Ajoutez, Monsieur, continua Grignan, que j'irai avec vous jusqu'à la
barrière pour vous aider au besoin à la passer; justement, ce soir-là,
le poste sera commandé par un de mes amis.

--Alors, la partie la plus difficile de notre entreprise sera accomplie,
s'écria Guilleragues avec feu. La berline que Morfontaine s'est procurée
sera tout attelée. Nous nous mettrons en route aussitôt et nous irons
bon train toute la nuit. Quand, au matin, on s'apercevra au Temple que
la famille royale est en fuite, nous aurons brûlé déjà deux étapes.

Et, dans l'excès de sa joie, l'enthousiaste gentilhomme ôta son chapeau
et cria:

--Vive le roi!

--Eh! Monsieur, reprocha Grignan, ce n'est pas pour rétablir la royauté
renversée par le peuple français que je conspire avec vous; c'est par
humanité, par compassion, par admiration de celle que vous appelez la
reine et qui n'est pour moi qu'une femme infortunée. Ne m'obligez pas,
en criant; «Vive le roi!» à crier: «Vive la République!...» Je suis bon
patriote.

--Pardonnez-moi, citoyen Grignan, répondit M. de Guilleragues... ce cri
qui résume ma foi politique et ma foi religieuse m'a échappé. Je
respecte vos convictions, et si tous ceux qui les professent étaient à
votre image, je les honorerais... Il n'y a ici ni républicains, ni
royalistes; il n'y a que des hommes de coeur.

Un court silence succéda à ces paroles. Puis M. de Morfontaine, qui
avait à coeur de dissiper le léger nuage qu'avait attiré sur l'alliance
l'étourderie de son ami, résuma les dispositions qui venaient d'être
arrêtées.

--Tout est donc bien entendu, dit-il. Dans la soirée du 10 avril, la
reine sera prévenue que le complot dont il lui a été parlé une fois, et
auquel elle a adhéré, est mûr pour l'exécution. Le lendemain, notre ami
le chevalier sera introduit auprès d'elle et lui communiquera le plan
dans tous ses détails. Le soir à 9 heures, elle sortira du Temple. Une
heure après, elle sera ici, amenée par moi. Guilleragues nous attendra
et nous partirons aussitôt. Est-ce tout?

--C'est tout, déclara M. de Guilleragues.

--Et moi, n'aurai-je donc rien à faire? interrogea mélancoliquement
Valleroy qui avait assisté silencieux à l'entretien. Il y aura dans
cette entreprise de l'ouvrage pour vous tous, Messieurs. Pourquoi
suis-je seul excepté?

--Nous songerons à vous en une autre circonstance, Monsieur Valleroy,
répliqua en riant M. de Morfontaine.

--Et puis, ajouta Grignan, il n'est pas encore dit que nous ne trouvions
pas à t'occuper ce soir-là, citoyen. Prends patience.

Tout étant définitivement arrêté, il n'y avait plus qu'à se séparer. La
nuit était venue, et au moment de traverser le parc avec Bernard et
Valleroy pour aller retrouver sa voiture, Grignan venait d'allumer une
lanterne dont il s'était muni par précaution.

--Citoyen Grignan, dit alors M. de Guilleragues, jusqu'au grand jour je
ne bougerai pas de la Folie d'Épernon. J'y suis dans les propriétés de
ma famille, n'en déplaise à ceux qui les ont confisquées, et la
sollicitude de Morfontaine m'y a assuré le vivre et le couvert. Vous
sauriez donc où me trouver si vous aviez besoin de me revoir.

--Entendu, Monsieur.

Et comme les mains s'étreignaient, le marquis de Guilleragues reprit:

--Mes amis, que Dieu nous garde!



CHAPITRE XIV

À LA TOUR DU TEMPLE


La prison dans laquelle, après la déchéance de Louis XVI, avait été
incarcérée la famille royale, s'élevait dans le quartier du Marais, sur
l'emplacement où existe encore aujourd'hui le marché du Temple. Cette
prison, connue sous le nom de la Tour du Temple, constituait le dernier
vestige de la somptueuse résidence que, dès le XIIIe siècle, s'était
créée au coeur de Paris l'Ordre des Templiers. Après la suppression de
l'Ordre, les palais, construits au temps de sa splendeur et groupés dans
une même enceinte, avaient d'abord changé de destination, puis disparu
avec le temps. Au moment de la Révolution, la Tour du Temple en
rappelait seule le souvenir. C'était une massive construction carrée,
haute de quatre étages et flanquée de quatre tourelles. Chaque étage
comprenait quatre pièces, la plus grande occupant l'étendue de la tour
carrée, les plus petites ménagées, ainsi que l'escalier, dans les tours
d'angle.

C'est au second étage de ce sombre bâtiment qu'habitaient
Marie-Antoinette d'Autriche, fille de la grande Marie-Thérèse et reine
de France, le jeune Dauphin son fils, sa fille qu'on appelait alors
Madame Royale et qui devait épouser plus tard son cousin le duc
d'Angoulême, et enfin Madame Élisabeth, soeur du roi défunt. Triste,
affreusement triste, était l'existence des prisonniers, surtout depuis
la mort du roi. Bien qu'après ce cruel événement la surveillance et les
rigueurs dont ils étaient l'objet eussent paru se relâcher, ils n'en
restaient pas moins soumis aux vexations quotidiennes de leurs geôliers
et au caprice de la tourbe jacobine qui, après avoir envoyé Louis XVI à
l'échafaud, les menaçait du même sort.

La reine avait alors trente-huit ans. Mais vieillie par les longues
angoisses et par sa récente douleur, elle ne conservait de son imposante
beauté d'autrefois que la calme fierté de son regard à l'expression
douce et hautaine. Au coin des yeux et des lèvres, des rides s'étaient
creusées; dans les cheveux, se marquaient des sillons d'argent, et, sous
les coups du malheur, la peau, naguère d'une blancheur éclatante,
commençait à se flétrir. Après l'exécution de son mari, elle était
tombée dans une torpeur affreuse. Les caresses de ses enfants, la
sollicitude de sa belle-soeur l'avaient peu à peu ramenée à la vie; mais
sous son sourire contraint se devinait l'inguérissable plaie qui
saignait dans son coeur.

Elle souffrait dans le passé qui n'ouvrait sa mémoire aux souvenirs
heureux de Versailles que pour rendre plus douloureux les dramatiques
souvenirs des Tuileries. Elle souffrait dans le présent où, à toute
heure du jour et de la nuit, des incidents successifs et multiples
venaient lui faire mesurer la profondeur de sa déchéance et l'étendue de
sa misère. Elle souffrait enfin dans l'avenir, où tout s'annonçait
redoutable et qu'elle ne scrutait qu'avec épouvante, tant il paraissait
difficile qu'il mît un terme à son malheur.

Malgré tout, cependant, elle ne pouvait renoncer à l'idée d'une
délivrance prochaine.

Avant l'horrible événement du 21 janvier, elle comptait fermement sur
les secours du dehors, sur l'intervention de la maison d'Autriche dont
elle était fille. Les égoïstes lenteurs apportées par les puissances aux
préparatifs de la guerre avaient dissipé ces illusions sans cependant
détruire entièrement dans ce pauvre coeur meurtri l'espérance de la
liberté. Seulement, cette liberté, elle n'osait plus l'espérer de
l'action des cours européennes. Elle en était réduite, maintenant, à
l'attendre du hasard ou d'un coup d'audace accompli par quelques âmes
généreuses dont son malheur exciterait la pitié, presque d'un miracle.
Elle voulait fuir, non pas seule, mais avec ses enfants et sa
belle-soeur, et dans tous ceux que leur grade ou leurs fonctions
amenaient autour d'elle, elle cherchait des complices, non qu'elle tint
à la vie pour elle-même, mais parce qu'elle voulait vivre pour les chers
êtres qui partageaient sa captivité.

À la fin de ses journées monotones, sans joie et sans lumière, qui lui
apportaient avec une régularité désespérante les mêmes soucis, les mêmes
humiliations, les mêmes avanies; lorsque, la nuit venue et le repas pris
en commun, elle avait couché ses enfants et était obligée de se coucher
elle-même, en butte à une surveillance soupçonneuse qui blessait à la
fois sa fierté de reine et sa pudeur de femme, elle gardait au coeur ce
secret espoir. C'est lui qu'elle opposait, tantôt affaibli, tantôt
surexcité, à ses épreuves réitérées. Il l'avait soutenue quand un jour,
sous sa croisée, elle avait vu apparaître au bout d'une pique la tête
sanglante de son amie la princesse de Lamballe, ou quand un autre jour
on avait arraché son mari de ses bras. Et même maintenant, lorsque la
cruauté railleuse de ses geôliers venait greffer des menaces sur les
horreurs de sa prison, c'est encore dans cet espoir, cet espoir inavoué,
cet espoir divin, dont ses enfants étaient l'âme, qu'elle puisait le
courage.

Aussi quel ne fut pas son émoi lorsqu'un matin, peu de temps après la
mort du roi, étant dans sa chambre avec son fils et sa fille, elle vit
le garde national en faction à la porte restée ouverte la suivre d'un
regard de respect et de compassion. Oh! ce regard, quel baume il versa
dans son coeur ulcéré! Comme il était éloquent! Le sien l'interrogea. Ce
fut un échange de pensées, rapide et lumineux comme un éclair, qui
contenait plus de promesses de la part de l'homme, plus de prières de la
part de la reine que n'auraient pu en exprimer des paroles. Puis elle
attendit. Alors, le garde national tira de sa tunique un oeillet et, sans
quitter sa place, le jeta sur le lit, en disant à demi-voix:

--Il y a un papier.

La reine prit la fleur et chercha. Sous les pétales, et fixé au calice
par une épingle imperceptible, était cachée une étroite bande de papier,
pliée en rouleau. Elle la déroula et lut ces mots tracés au crayon:

«Parmi ceux que leur malheur condamne à surveiller la reine, il y a des
hommes généreux et dévoués, résolus à s'employer pour sa délivrance.
Celui qui sera de garde à sa porte ce soir, à l'heure où les officiers
municipaux et les sectionnaires de service descendent souper, profitera
de ce répit pour exposer à Sa Majesté, si elle veut s'arranger pour être
seule, un plan de fuite.»

La reine leva vers le garde national ses yeux chargés de gratitude et
fit un signe d'intelligence. Mais celui-ci ajouta:

--Il faut détruire cet écrit ou me le rendre.

La reine avait roulé le papier. Elle le glissa dans la main de Madame
Royale qui se trouvait à sa portée et lui dit:

--Allez embrasser Monsieur, mon enfant.

La princesse s'élança, et déjà le garde national se penchait pour
recevoir le baiser, lorsque dans l'escalier, auquel il tournait le dos,
un bruit de pas se fit entendre. Brusquement, il reprit son papier, le
fourra dans sa tunique et, écartant Madame Royale, il fit d'un accent de
gronderie:

--Apprends à respecter les serviteurs de la loi, ma petite citoyenne. Je
ne suis pas ici pour jouer.

--N'as-tu pas honte de maltraiter cette enfant, citoyen Grignan? dit une
voix à son côté.

Grignan se retourna et reconnut un des officiers municipaux qui revenait
prendre son service auprès de la reine.

--Chacun pratique son devoir civique comme il l'entend, citoyen
Michonis, répondit-il. Grands et petits, les tyrans et les aristocrates
ont souvent besoin qu'on leur donne une leçon de politesse.

L'officier municipal ne répondit pas. Mais il haussa les épaules, une
expression de mépris sur le visage, et il entra chez la reine pour
procéder à l'inspection des chambres occupées par la famille royale,
inspection qui avait lieu à toute heure et au moins deux fois par jour.

La journée fut longue au gré de Marie-Antoinette, plus longue que les
précédentes que cependant elle trouvait interminables. L'impatience la
dévorait, et jusqu'au soir, elle se montra plus agitée que de coutume,
quelque effort quelle fît pour dissimuler son émotion. Après lui avoir
parlé, Grignan avait été relevé de faction et, depuis, il n'était pas
revenu. Marie-Antoinette commençait à s'en inquiéter, lorsqu'à la nuit
il reparut. C'était l'heure où le personnel de la prison prenait son
repas et, comme Madame Élisabeth venait d'emmener chez elle le petit
Dauphin et Madame Royale, la reine se trouva seule avec Grignan. Alors,
celui-ci s'avança et lui remit un billet en disant:

--Lisez d'abord ceci, Madame.

Elle obéit et lut:

«On peut avoir confiance dans le porteur et croire ce qu'il dira,--Comte
de MORFONTAINE.»

--Vous connaissez le signataire? demanda Marie-Antoinette.

--Je le connais depuis hier, Madame. Il s'est présenté chez moi et,
après m'avoir dit qu'il me savait humain et généreux, quoique patriote,
il m'a demandé si je voulais l'aider à délivrer la famille royale. J'ai
promis.

--Mais qui êtes-vous, Monsieur, pour vous intéresser ainsi à nous?

--Un ennemi des rois, quand ils sont puissants; le serviteur de
quiconque est malheureux, quand il est en mon pouvoir de le servir.

Après avoir formulé avec emphase cette réponse, comme s'il eût voulu
affirmer ainsi sa foi républicaine, Grignan continua:

--Maintenant, Madame, écoutez-moi. Je ne sais pas si je retrouverai de
sitôt l'occasion de m'entretenir avec vous, et les moments sont
précieux. Voici ce que je suis chargé de vous dire: Trois ci-devant
gentilshommes, MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine, se sont
mis en tête de vous tirer de cette prison. Ils sont convaincus que cela
est possible et qu'il est possible aussi de vous conduire hors de France
vous et votre famille. Leur plan a été longuement mûri. Je n'en connais
pas les détails. Je sais seulement qu'il consiste à vous emmener de
Paris à Dieppe et à vous faire embarquer pour l'Angleterre. À eux seuls,
ils ne peuvent l'exécuter, puisqu'il n'est pas en leur puissance de vous
ouvrir les portes du Temple. Mais ce qu'ils ne peuvent, moi, je crois le
pouvoir, avec le concours de quelques dévouements encore endormis dont
je connais l'existence, et qui s'éveilleront quand on aura besoin d'eux.
Si la reine donne à ses amis et à moi-même l'autorisation d'agir, nous
nous occuperons de l'exécution.

--Merci, Monsieur, répondit la reine très émue, merci pour les vaillants
gentilshommes dont vous me révélez les intentions, merci surtout pour
vous qui vous associez à eux dans un généreux entraînement et sans y
être poussé par les mêmes motifs. Mon coeur gardera de leur proposition
et de la vôtre une éternelle reconnaissance. Mais je ne peux accepter
votre dévouement à tous que s'il m'est prouvé qu'il ne coûtera la vie ou
la liberté à aucun de vous.

--Oh! Madame, c'est une preuve que personne ne saurait fournir. Je ne
peux affirmer qu'une chose, c'est que ces Messieurs et moi nous tenons à
notre peau et que nous ferons en sorte qu'elle ne soit pas entamée dans
l'aventure.

--Et vous croyez au succès de votre entreprise? demanda la reine
ébranlée.

--J'y crois fermement, Madame.

--Dès lors, où puiserais-je la force de vous défendre d'agir et de vous
dévouer? J'ai perdu mon mari: je voudrais au moins sauver mes enfants.
Si ma réponse est égoïste, ne vous en prenez qu'à la confiance que vous
m'inspirez.

--Voilà qui est entendu, Madame, reprit Grignan que ces accents ne
semblaient pas émouvoir et qui conservait son ordinaire placidité. Nous
allons nous occuper des détails de l'affaire. Il y faudra trois
semaines, un mois peut-être. Ce délai sera long, mais la pensée
qu'autour de vous des amis agissent en vue de votre salut vous suggérera
la patience. Jusque-là, défiez-vous des pièges qui vous seront tendus,
des propositions d'évasion qui pourraient vous être faites. Fermez
impitoyablement l'oreille à tout ce qui ne vous sera pas transmis de ma
part ou par moi; et si je ne vous fais rien dire, si vous restez quelque
temps sans me voir, n'ayez pas d'inquiétude et ne vous découragez pas.

--J'aurai la patience et la confiance, soupira la reine.

--À bientôt donc, Madame, dit Grignan en s'inclinant au moment de se
retirer.

Mais d'un geste, Marie-Antoinette l'arrêta.

--Je ne sais comment reconnaître ce que vous faites pour nous. Monsieur,
dit-elle d'un accent où se révélaient les sentiments de reconnaissance
qui gonflaient son coeur. Je ne puis même vous prier d'accepter un
souvenir de quelque prix. On m'a dépouillée de tout; on ne m'a rien
laissé, fit-elle en jetant un regard de regret sur sa pauvre robe de
veuve sans ornements, et la reine de France ne peut vous offrir qu'une
fleur, celle que vous lui avez donnée ce matin. La voulez-vous,
Monsieur? Elle est flétrie; mais durant quelques heures, je l'ai
portée...

Et elle tendait à Grignan l'oeillet penché sur sa tige, qu'elle venait de
prendre dans son corsage, où elle l'avait caché. Grignan chancela comme
s'il eût été frappé d'un coup. Un sanglot s'échappa de sa gorge, et,
tombant à genoux, il reçut la fleur dans ses doigts tremblants, tandis
qu'il touchait de ses lèvres la main amaigrie et pâle qui la lui
offrait.

--Oh! Madame, bégaya-t-il...

Il ne trouvait plus les mots qu'il voulait prononcer. Enfin, il murmura:

--Je serais heureux de mourir pour Votre Majesté.

--Relevez-vous, Monsieur, fit vivement la reine, on vient.

Depuis ce jour, un mois, s'était écoulé et la reine n'entendait plus
parler de ce projet de fuite. Une seule fois Grignan reparut devant
elle, étant de garde à l'entrée de sa prison, mais sans pouvoir lui
parler. Ce n'est qu'à force de ruse et d'habileté qu'il était parvenu à
lui glisser ces trois mots:

--Tout va bien.

Elle avait dû se contenter de cette assurance verbale et y puiser la
patience et le courage. Il lui semblait cependant qu'autour d'elle les
conditions de son existence de captive se modifiaient. Les officiers
municipaux chargés de la surveiller ne se montraient plus tous, au même
degré, malveillants et soupçonneux. Il en était même trois qui
saisissaient toutes les occasions de manifester leur respect. Les jours
où leur service les réunissait autour de la reine étaient des jours
presque heureux qu'elle aurait pu marquer d'une pierre blanche, tant ils
lui donnaient la sensation d'un courant d'ardente sympathie en train de
se créer autour d'elle.

Les gardes nationaux eux-mêmes affectaient des allures compatissantes.
Le gardien chargé de veiller à la propreté des chambres qu'elle
occupait, ayant, à diverses reprises, manqué d'égards, on le renvoya,
sans qu'elle en eût fait la demande. Son remplaçant se montra
respectueux et empressé. Un jour, comme il venait de servir le dîner, la
reine ayant rompu son pain, en vit tomber sur son assiette un crayon. Le
lendemain, elle reçut sous une forme analogue du papier et de la cire à
cacheter. Elle ne jugea pas prudent de s'en servir, ni d'écrire au
dehors, mais elle eut ainsi la preuve que quelqu'un travaillait pour
elle et que l'évasion se préparait.

Enfin la certitude lui en fut donnée. Un soir, au moment de se mettre au
lit, elle aperçut Grignan debout devant sa porte. Quoiqu'elle
l'attendît, elle resta saisie. Quant à lui, sans émotion apparente, il
lui jeta de brèves paroles.

--Le moment est venu. Demain matin, à 9 heures. Votre Majesté en saura
plus long.

Elle dut se contenter de cet avertissement et se résigna. Mais, durant
toute la nuit, il la tint éveillée. De bonne heure, elle fut debout. Le
factionnaire de garde à ce moment lui était inconnu. Mais, à 9 heures,
on vint le relever et ce fut Grignan qui le remplaça. En même temps
entra l'officier municipal chargé de l'inspection quotidienne. Son
inspection fut sommaire. Au bout de quelques minutes, il s'éloigna pour
aller rédiger le rapport qu'on envoyait chaque matin à la section.

À ce moment, à l'entrée du Temple, se présentait un petit mitron,
portant sur sa tête une corbeille couverte d'un linge blanc. Un homme
qui, de loin, l'avait suivi jusque-là, se retira après l'avoir vu
disparaître sous la voûte où se trouvait la loge du portier. Par une
circonstance bizarre, le portier venait de s'absenter. Un garde national
occupait sa place.

--Où vas-tu, petit? dit-il à l'enfant.

--J'apporte le pain de la famille Capet, répondit ce dernier. Mon patron
m'a envoyé parce que mon oncle, le citoyen Grignan, est de garde
aujourd'hui et qu'il sait que ça me fera plaisir de le voir.

--Alors, monte, répliqua le garde national, en quittant la loge pour
ouvrir la lourde porte de fer au delà de laquelle se trouvait
l'escalier.

Ordinairement, les consignes étaient rigoureuses et il fallait d'autres
formalités pour entrer au Temple. C'était miracle que le petit pâtissier
y pénétrât si facilement. Cependant, il s'était engagé dans l'escalier
et monta jusqu'au second sans rencontrer personne. Là, il se trouva en
présence de Grignan.

--Te voilà, mon neveu? fit ce dernier.

--Me voilà, mon oncle, avec le pain.

--Eh bien, entre. On t'attend.

Il désignait la chambre de Marie-Antoinette. L'enfant obéit et se trouva
en présence de la reine. D'un mouvement spontané, après avoir déposé son
panier, il s'agenouilla. Mais elle l'obligea à se relever aussitôt.

--Qui êtes-vous, mon petit ami? Que me voulez-vous? demanda-t-elle.

--Madame, je suis le chevalier de Malincourt. Je suis envoyé à Votre
Majesté par S. A. R. Monsieur, que j'ai vu le mois dernier à Hamm, en
Westphalie, et par MM. d'Épernon, de Guilleragues et de Morfontaine. Je
suis chargé de faire connaître à la reine les dispositions arrêtées en
vue de sa fuite.

--Mais comment êtes-vous arrivé jusqu'ici?

--Grâce aux combinaisons du brave Grignan, qui a si bien travaillé
qu'aujourd'hui et jusqu'à ce soir Votre Majesté n'a autour d'elle que
des amis.

--Alors, parlez, mon enfant, je vous écoute.

Une fois de plus, Bernard récita la leçon qu'il avait apprise à Hamm et
qui contenait l'exposé fidèle des mesures prises pour sauver la famille
royale. Mais cette fois, à la leçon, il dut ajouter divers commentaires.
Son exposé ne s'occupait en effet que de la sortie de Paris et du voyage
jusqu'en Angleterre, ce qui concernait la sortie du Temple ayant été
laissé à l'intelligence de ceux qui en seraient chargés, et Grignan
s'étant engagé à élaborer cette partie du plan. Bernard en révéla les
détails à la reine.

Quand Marie-Antoinette apprit qu'elle et Madame Élisabeth devraient
revêtir un uniforme de garde national, elle demanda comment on le leur
procurerait.

--Voici les deux costumes, Madame, répondit Bernard en découvrant la
corbeille qu'il avait apportée.

Ils y étaient en effet, très habilement cachés sous le pain et dans un
double fond.

--Mais qu'allons-nous en faire jusqu'à ce soir? interrogea la reine.

--Que Votre Majesté les mette entre les matelas de son lit. Personne,
aujourd'hui, ne s'avisera de les chercher là.

Marie-Antoinette suivit ce conseil, et, aidée de Bernard, eut caché en
un tour de main les uniformes.

--Est-ce là ce que vous aviez à me dire, mon enfant? reprit-elle alors.

--C'est ce que M. de Morfontaine m'a prié de répéter à Votre Majesté.

--Vous m'aviez parlé de mon beau-frère, le comte de Provence. Ne vous
a-t-il confié aucun message pour moi?

Bernard se recueillit, puis il dit:

--Son Altesse Royale conseille à Votre Majesté, si elle arrive en
Angleterre, de n'y pas résider, mais de se rendre plutôt à Vienne.

La reine se raidit.

--Je sais ce que j'ai à faire, répliqua-t-elle avec hauteur et d'un ton
de mécontentement; le conseil de Monsieur est superflu. Est-ce tout?

--C'est tout, Madame. J'attends maintenant les ordres de Votre Majesté.

Il y eut un silence, la reine enveloppait Bernard d'un regard curieux et
bienveillant.

--Vous êtes mêlé bien jeune à de terribles événements, chevalier,
dit-elle enfin. Pour venir de Hamm à Paris, il vous a fallu beaucoup
d'audace et d'énergie. Au cours de votre voyage, n'avez-vous pas couru
de dangers?

--Une main dévouée et prudente les avait écartés de mon chemin, Madame;
et pour m'aider à surmonter ceux qui auraient pu surgir, j'avais un
compagnon sûr et fidèle.

--Dites-moi son nom, je le fixerai dans ma mémoire à côté du vôtre et de
celui de vos généreux complices, et si jamais je redeviens reine...

--Il se nomme Valleroy, Madame. Ce n'était qu'un serviteur de la maison
de Malincourt. Il est maintenant mon ami.

--Malincourt, Valleroy, d'Épernon, Guilleragues, Morfontaine, Grignan!
soupira la reine. Je me souviendrai de ces coeurs intrépides!...

--Ce n'est pas seulement pour parler à Votre Majesté que je suis venu à
Paris, continua Bernard, c'était aussi pour travailler à la délivrance
de mes parents, emprisonnés comme prévenus d'émigration.

--Avez-vous réussi à les délivrer? interrogea Marie-Antoinette avec
intérêt.

--Je suis arrivé pour les voir aller à l'échafaud.

Et comme Bernard, accablé par ce souvenir, courbait la tête afin de
cacher les larmes qui montaient à ses yeux, la reine posa la main sur
son épaule et, tout attendrie, murmura:

--Ils ont tué aussi ma chère Malincourt! Pauvre enfant, je vous plains!

Elle allait continuer mais elle en fût empêchée. De la porte où il
veillait, Grignan cria tout à coup:

--As-tu fini, mon neveu?

--On m'appelle, Madame, dit Bernard, et Votre Majesté ne m'a pas donné
ses ordres.

--Je n'en ai point à vous donner, chevalier. Faites seulement connaître
à vos amis que je me confie à eux comme je leur confie mes enfants et ma
belle-soeur. Ce soir, à 9 heures, nous serons prêts, armés de sang-froid
et de courage. Jusque-là, nous prierons Dieu pour qu'il protège cette
grande entreprise et la fasse réussir. Quant à vous, aimable enfant,
j'espère vous revoir un jour et récompenser votre héroïsme...

--Oh! Madame, je suis payé par la bonté de la reine.

Il voulut de nouveau s'agenouiller comme il l'avait fait en entrant.
Mais Marie-Antoinette le retint, l'attira dans ses bras et l'embrassa
comme elle eût embrassé son fils. Il demeura tremblant et pâle sous ce
témoignage de gratitude le seul que pût lui donner la souveraine
captive, mais qui, pour un gentilhomme, avait plus de prix qu'un riche
trésor. Puis, se remettant, il prit sa corbeille vide et se dirigea vers
la sortie. En même temps que lui, y arrivait le garde national qui
venait relever de sa faction l'impassible Grignan.

--Je vais avec toi, mon neveu, cria ce dernier.

Ils descendirent ensemble, sans parler. Mais lorsqu'au bas de
l'escalier, la porte de fer s'ouvrit devant Bernard, Grignan ajouta:

--File, maintenant, et qu'on ne te revoie pas ici. Il est plus facile
d'y entrer que d'en sortir.

En mettant le pied dans la rue du Temple, Bernard aperçut Valleroy qui
l'attendait. Au lieu de venir à sa rencontre, Valleroy se mit à marcher,
sans hâter le pas et sans chercher à le rejoindre; Bernard le suivit.
Ils allèrent ainsi, parmi les passants affairés, à travers des rues
tortueuses, jusqu'aux abords de la place Royale. Là se trouvait la
boutique d'un boulanger. Valleroy étant entré dans cette boutique,
Bernard y entra derrière lui.

Cinq minutes après, ils en sortaient tous deux. L'enfant avait quitté
son déguisement pour reprendre ses habits ordinaires. Ils se dirigeaient
à grands pas du côté de la Seine, pressés de s'éloigner de ce quartier
où il importait que personne ne fût à même de les reconnaître un jour.
Ce n'était en effet que par un coup d'audace de M. de Morfontaine et de
Grignan, une de ces ruses dont usent fréquemment les conspirateurs, mais
qu'à cette époque payaient de leur tête ceux qui se laissaient
surprendre, après y avoir participé, qu'avec la complicité payée à prix
d'or du boulanger du Temple, Bernard avait pu arriver jusqu'à la reine.
Ils marchèrent sans s'arrêter jusqu'à la rue du Four-Saint-Germain, où
le magasin de Grignan leur offrait un asile.



CHAPITRE XV

SOMBRES JOURS


En l'absence du marchand de meubles, c'était son prétendu commis, M. de
Morfontaine, qui gardait la maison. Quand ils y pénétrèrent, le
gentilhomme ne s'y trouvait pas seul. Un personnage inconnu d'eux
causait avec lui. Mais, à l'aspect des nouveaux venus, il prit congé
brusquement et s'éloigna sans se retourner.

--C'est fait, dit alors Valleroy.

--Vous avez vu la reine? demanda M. de Morfontaine à Bernard.

--Je l'ai vue. Elle a tout écouté, tout compris, tout accepté...

Il s'arrêta stupéfait. Au lieu de paraître heureux du succès de sa
démarche, M. de Morfontaine donnait les signes du plus grand
accablement.

--Qu'y a-t-il donc? questionna Valleroy.

--Il y a que nous avons trop tardé, répondit M. de Morfontaine d'un
accent où perçait son angoisse. Il fallait agir hier, car aujourd'hui,
au moment de réussir, nous sommes menacés d'échouer.

--Le complot est-il découvert?

--Non, mais son exécution peut être entravée par un événement dont la
nouvelle est arrivée à Paris dans la nuit.

--Quel événement?

M. de Morfontaine se rapprocha de ses amis et répondit à voix basse:

--L'homme que vous avez vu sortir est un de nos agents, employé dans les
bureaux de la Guerre. Il est venu me confier que le général Dumouriez a
fait arrêter, il y a quelques jours, le ministre Beurnonville et les
quatre représentants Quinette, Lamarque, Bancal et Camus, qui s'étaient
rendus à son camp, devant Condé, pour lui intimer l'ordre de comparaître
à la barre de la Convention afin de rendre compte de sa conduite.

--Il a trahi! s'écria Bernard. Le sergent Rigobert le prévoyait.

--Non seulement il a fait arrêter le ministre et les quatre
conventionnels, mais, le même jour, 2 avril, il les livrait aux
Autrichiens, et, le lendemain, menacé lui-même par ses soldats qui
l'accusaient de trahison, il prenait la fuite... Il a passé à l'ennemi.

--Mais en quoi l'infamie de ce traître peut-elle nous empêcher de
réussir? fit Valleroy.

--C'est qu'elle aura pour résultat d'exciter les alarmes et les soupçons
de la Convention, de la Commune et des clubs; d'accroître les mesures de
surveillance dans tout Paris, au dedans et au dehors du Temple, dans les
prisons, aux barrières... Si l'on découvre que Dumouriez voulait
s'emparer du pouvoir, songeait à marcher sur la capitale, y avait des
complices, c'en est fait de nos projets... Dans quelques heures, ces
graves nouvelles seront communiquées à la Convention. Nul ne peut
prévoir l'effet qu'elles y produiront.

--Alors la famille royale ne pourrait être délivrée? demanda Bernard
anxieusement.

--Pas cette fois, hélas! Comment pourrait-elle l'être si l'on change ses
gardiens, si l'on éloigne ceux dont nous avions acquis le concours, si
les rigueurs redoublent autour d'elle. Tout serait â recommencer, à
supposer qu'on nous en laissât la faculté et qu'un de nos complices
prenant peur n'allât pas nous dénoncer... Et Guilleragues qui ne sait
rien... ajouta M. de Morfontaine.

--Voulez-vous que j'aille à Gennevilliers? demanda Valleroy.

--Comment y arriveriez-vous sans sauf-conduit? Vous ne parviendriez même
pas à passer la barrière, surtout en plein jour... D'ailleurs, c'est moi
que ce soin regarde. À la nuit, quand j'aurai vu Grignan, je sortirai de
Paris, coûte que coûte...

Bernard et Valleroy, obligés de rentrer à l'hôtel de Malincourt, où
Kelner les attendait, quittèrent M. de Morfontaine en lui promettant de
le revoir dans la journée. Mais, lorsqu'au cours de l'après-midi, ils
revinrent au magasin de la rue du Four, ce fut pour constater qu'il
était fermé et que M. de Morfontaine avait disparu. Quant à Grignan, que
son service de garde national devait retenir au Temple jusqu'au soir, il
ne pouvait songer à le rejoindre. Ils se dirigèrent alors du côté des
Tuileries et des bâtiments où siégeait la Convention. Déjà, les
nouvelles qu'ils avaient apprises le matin commençaient à être connues
et se propageaient rapidement. Elles attiraient la foule dans les rues
où se formaient des groupes bruyants et agités. On y discutait avec
fièvre les événements. Les visages étaient consternés et des menaces
tombaient des lèvres contractées par la colère. De bouche en bouche se
colportait un seul mot: trahison. Des crieurs de gazette et de pamphlets
annonçaient la grande trahison du général Dumouriez. Des bandes avinées
de sans-culottes et de tricoteuses parcouraient les rues en criant:
«Mort aux traîtres! À la lanterne, les aristocrates!» Aux portes de la
Convention, on se battait pour entrer dans les tribunes et de toutes
parts se répandait le bruit que les Comités allaient proposer des
mesures nouvelles de salut public, plus rigoureuses que celles qui
avaient été édictées déjà. Bientôt les attroupements devinrent si
compacts que Valleroy, jugeant qu'il n'était pas prudent de rester
dehors, voulut retourner à l'hôtel, malgré les prières de Bernard que
passionnait ce spectacle. Ils revinrent tristement vers leur demeure et,
jusqu'au soir, y restèrent enfermés. Ces heures furent longues. Bernard
les passa auprès du P. David, dans la pauvre et paisible cellule où
vivait caché le vieux moine, et au seuil de laquelle expiraient les
retentissantes rumeurs du dehors. À la nuit, Valleroy sortit seul pour
aller aux nouvelles et tâcher de retrouver Grignan. Jusqu'à une heure
avancée de la soirée, Bernard l'attendit en compagnie de Kelner et de
Rose. Alors, écrasé par la fatigue et tombant de sommeil, il se mit au
lit en exigeant de Kelner la promesse de le réveiller au retour de
Valleroy. Mais on ne le réveilla pas, et ce ne fut que le lendemain
matin qu'il connut les lamentables nouvelles recueillies par son ami.

Au Temple, dans la soirée de la veille, au moment où la reine et Madame
Élisabeth songeaient à se préparer pour la fuite, étaient arrivés
brusquement trois commissaires de la Convention. Ils avaient procédé à
des perquisitions minutieuses dans la prison, jusque dans les lits, et
découvert des uniformes, du papier, un crayon, des pains à cacheter,
d'autres preuves encore des complicités que la reine était parvenue à
nouer avec le dehors. Une enquête ouverte sur-le-champ pour découvrir
les complices était restée sans résultat. Mais les gardiens des
prisonniers avaient été changés sur-le-champ, et Grignan, son service
expiré, s'était vu contraint de quitter le Temple sans pouvoir échanger
un seul mot avec Marie-Antoinette. Comme l'avait redouté M. de
Morfontaine, tout était à recommencer.

Ces nouvelles accablèrent Bernard. S'exaltant à la pensée qu'il
contribuerait au salut de la famille royale, il avait subi sans
défaillance les émotions de son long voyage et de son arrivée à Paris.
Sa douleur filiale même n'avait pas ébranlé son énergie. Il avait
supporté, sans en être écrasé, l'horrible événement qui le faisait
orphelin. Mais l'échec de la tentative dans laquelle il s'était jeté
avec l'ardeur et la confiance de son âge ravivait sa douleur. Son
courage l'abandonnait. Sous le coup de tant d'épreuves successives, il
tombait de toute la hauteur de ses illusions dans le gouffre creusé par
l'implacable réalité.

Ce fut comme un ébranlement de ses facultés, comme un choc violent sous
lequel chancela sa nature, en train de se former, en même temps qu'il se
prenait à douter de la justice divine qui favorisait les méchants et
leurs desseins. Que ses parents fussent morts à l'heure même où il
venait les retrouver, que le complot ourdi pour délivrer la reine eût
échoué au moment de réussir, que de vaillants gentilshommes tels que MM.
de Guilleragues et de Morfontaine se fussent en pure perte dévoués
jusqu'à jouer leur vie, c'est là ce que sa raison se refusait à admettre
et ce qui dépassait son entendement. Un grand trouble s'emparait de lui.
Dans son esprit, se dressaient de lugubres images; dans son coeur,
naissaient d'inguérissables regrets. L'absence de Nina, par deux fois
séparée de lui, ajoutait à sa tristesse, et, l'imagination surexcitée
par le spectacle de Paris livré aux émeutes, il subissait maintenant les
premières atteintes de cette Terreur à laquelle il avait d'abord échappé
et qui déjà régnait de toutes parts.

Pendant quelques jours, il demeura silencieux et morne.

Puis, une nuit, son sommeil fut troublé par le délire et la fièvre. Il
eut d'affreuses visions qui lui arrachèrent des cris et des plaintes.
Valleroy accourut à son appel, et sur ce visage d'enfant, pâle,
décomposé, baigné d'une sueur glacée, il crut voir passer la mort. Il
alla chercher le P. David. L'ancien moine reconnut tous les symptômes
d'une affection cérébrale qui échappait à sa rudimentaire science
médicale. Il fut d'avis qu'on devait appeler un médecin.

C'était grave, en ce temps, d'introduire un étranger chez soi. Dans tout
inconnu, on pouvait craindre un espion ou un dénonciateur. Il fallut
cependant se résoudre à suivre le conseil du P. David. Heureusement,
lui-même désigna un praticien habitant le quartier, très brave homme
auquel on pouvait se confier. Celui-ci fut mandé, vint, examina Bernard
et diagnostiqua une de ces maladies du cerveau qui succèdent souvent aux
commotions trop violentes, surtout chez les adolescents et pour
lesquelles il n'est guère de remèdes si ce n'est ceux que porte en soi
le malade quand il possède un tempérament vigoureux, une santé robuste.
Le lendemain, le mal éclatait avec violence. Pendant trois semaines,
Bernard resta littéralement entre la vie et la mort, et quand, à force
de soins, de dévouement, de sollicitude, il fut enfin sauvé, le médecin
déclara que longtemps encore il demeurerait faible, délicat et débile.

Oh! le printemps et l'été de 1793! Cette époque n'eût-elle pas été
rendue inoubliable par les événements qu'elle vit se dérouler, que
Valleroy, pour lequel, à cette heure, il n'en était pas de plus
important que la maladie de Bernard, n'en aurait pas perdu le souvenir.
Que de fois, durant ces sombres jours, il crut que c'en était fait de
son cher chevalier! Que de fois Kelner et Rose, qui se dévouaient comme
lui, le surprirent accablé par le désespoir! Que de fois le P. David dut
le consoler et le réconforter! Enfin, le mal s'apaisa, la convalescence
se fit pressentir. Elle fut longue, beaucoup plus longue que la maladie
elle-même. Mais, du moins, elle apportait l'espoir et non l'angoisse, et
chaque jour quelque progrès nouveau dans l'état de l'enfant.

Quand il put se lever pour la première fois, ses amis constatèrent qu'il
avait grandi. Dans sa maigreur maladive, avec ses membres élancés et
frêles, il ressemblait à un long roseau. Sa physionomie s'était
assombrie, et sur son visage sillonné de rides que devait effacer la
guérison, la douleur semblait s'être à jamais imprimée. Par bonheur, ces
ravages accidentels n'étaient qu'à la surface. La maladie vaincue,
l'intelligence redevenait vive et brillante, et la mémoire, un moment
affaiblie, se raffermissait. Bernard, maintenant, se rappelait les
événements dont le choc l'avait brisé. Mais il se les rappelait sans en
souffrir au même degré qu'autrefois.

Au cours de sa convalescence, un soir d'été où, étendu sur une chaise
longue, dans le jardin, il s'entretenait avec Valleroy, il se mit tout à
coup à en parler, de ces événements funestes, déjà vieux de plus de
trois mois, et comme Valleroy le suppliait de les oublier:

--Je ne les oublierai jamais, répondit Bernard. Mais je m'engage à n'y
plus revenir à la condition que tu me feras connaître ceux qui les ont
suivis.

--Je ne te comprends pas, mon Bernard.

--Alors, je vais t'interroger.

Valleroy écoutait anxieux, ne devinant que trop quelles questions
allaient lui être posées et se demandant comment il devait y répondre.

--Interroge, fit-il enfin.

--Nous continuons à habiter l'hôtel de Malincourt, reprit Bernard. Au
moment où je suis tombé malade, il allait être vendu Ne l'a-t-il pas
été? Et s'il l'a été, comment se fait-il que nous y soyons encore?

--Il l'a été, dit Valleroy. Mais Kelner et moi, nous l'avons acheté afin
de vous le conserver, à ton frère et à toi-même. Il t'appartient donc
toujours. Pour ne pas éveiller de soupçons, nous l'avons mis en
location. Mais comme nous ne voulons pas de locataires, nous avons
écarté, sous divers prétextes, ceux qui se sont présentés.

--Et tu crois, qu'à force de les écarter, vous ne vous attirerez pas des
plaintes et des remontrances de la part de la section?

--Nous l'espérons. Au surplus, nous comptons des amis parmi les
officiers municipaux.

--Parmi les jacobins?

--Nous avons braillé et vociféré avec eux.

--Oh! Valleroy, jacobin, toi, mon ami!

--Il le fallait bien pour nous éviter les perquisitions et les avanies
auxquelles sont exposés les suspects.

--Alors nous pouvons être tranquilles de ce côté?

--Je le crois, et Kelner le croit aussi.

--Tu parlais de mon frère. Pendant ma maladie, n'est-il arrivé aucune
nouvelle de lui?

--Aucune. Comment, d'ailleurs, pourrions-nous en recevoir? Il ne sait
pas plus où nous sommes que nous ne savons où il est.

--C'est vrai! soupira Bernard. Mon pauvre frère, quand le
reverrai-je?... Et Nina, fit-il tout à coup, a-t-elle su que j'étais
malade?

--Une occasion s'est offerte de prévenir Mlle de Jussac. À deux
reprises, elle s'est informée de ta santé, en me disant que Nina
s'associait comme elle à mes angoisses.

--J'écrirai bientôt à Nina, répliqua Bernard.

Et comme il restait silencieux.

--Est-ce là tout ce que tu voulais me demander? interrogea Valleroy.

--Je voulais te demander aussi où est la reine?

--Plus tard, mon enfant, plus tard, s'écria Valleroy. Tu te fatigues et
le médecin a recommandé...

--Je veux savoir ce qu'est devenue la reine... Je le veux...

--Elle est toujours au Temple...

--Nos amis ont donc renoncé à la sauver?

--Ils ont dû y renoncer par sa volonté.

--Elle a refusé de les suivre!... Parle, Valleroy, parle donc!

--Je pense qu'il eût été mieux à toi de ne pas m'interroger, Bernard, et
qu'il serait sage à moi de me taire. Mais tes questions ont un tel
accent d'exigence... Et puis, ce que je te cacherais aujourd'hui, tu
l'apprendrais demain. Autant donc te le dire, puisqu'aussi bien te voilà
redevenu fort. La reine est toujours au Temple, mais pas pour longtemps,
je le crains. On prépare son procès et il est question de la transférer
à la Conciergerie.

--Ainsi, on n'aura pu la sauver! murmura Bernard.

--On aurait pu si elle avait voulu. Grignan malgré l'avortement de sa
première tentative, ne s'était pas découragé. Avec MM. de Guilleragues
et de Morfontaine, il avait combiné un nouveau plan d'évasion.
Seulement, cette fois, il n'était plus possible de faire partir les
enfants en même temps que leur mère. Celle-ci serait partie en avant...
Mais elle a refusé.

--Il fallait s'y attendre. Une mère n'abandonne pas ses enfants.

--La reine n'a voulu abandonner ni les siens, ni Madame Élisabeth. Le
jour où Grignan parvint à s'introduire auprès d'elle--c'était le 2
juillet,--il la trouva en proie au plus affreux désespoir. Le matin
même, on lui avait enlevé son fils. C'est alors qu'elle déclara que tout
projet de fuite devait être abandonné...

--Et nos amis, que sont-ils devenus? demanda encore Bernard.

Cette fois, Valleroy baissa la tête sans répondre.

--On les a arrêtés? s'écria l'enfant en se soulevant.

--Un misérable, qui s'était fait leur complice, les a trahis et
dénoncés.

--On les a arrêtés tous les trois?

--Tous les trois.

--Et où sont-ils, ces pauvres gens?

--Là où vont les martyrs et les saints.

--Morts! Ils sont morts!

--Exécutés il y a huit jours.

Bernard retomba sur sa chaise, stupéfait et comme anéanti. Des larmes
obscurcirent son regard. Mais, en même temps qu'il pleurait, il priait
pour les deux gentilshommes et pour le modeste plébéien qu'un même
dévouement à la reine captive avait conduit au même supplice.

La douloureuse et nouvelle émotion qu'il venait de ressentir n'entrava
pas cependant sa guérison. À la fin de l'été, il était complètement
rétabli et sur son visage ne restait aucune trace de la maladie, au
cours de laquelle il avait été si souvent près de périr. Dès ce moment,
commença pour lui une triste et monotone existence. Valleroy et Kelner
étaient appelés chaque jour au dehors, non seulement par la nécessité
d'aller aux provisions et aux nouvelles, mais encore par l'obligation où
ils étaient de faire preuve de civisme en se montrant aux clubs, dans
les réunions populaires, aux solennités légales. Comme le disait
Valleroy, pour ne pas être dévoré par les loups, il fallait hurler avec
eux, et, comme Kelner, il ne perdait aucune occasion d'étaler ses
sentiments patriotiques. Mais Bernard sortait peu. Il vivait entre Rose
et le P. David, n'ayant d'autre horizon que le jardin abandonné de
l'hôtel de Malincourt ou le cloître désert du couvent des Bénédictins,
d'autre distraction que l'étude à laquelle il s'astreignait sous la
direction du moine.

Si longs et si sombres que fussent les jours dans Paris terrorisé, ils
passaient cependant. Malheureusement, le temps s'écoulait sans que se
montrât au ciel un seul coin bleu. Ni l'été, ni l'automne de 1793 ne
virent la fin des tragiques péripéties commencées au mois de janvier, et
l'hiver de 1794 arriva.

Oh! l'horrible hiver! Il semble que tous les fléaux s'y soient donné
rendez-vous. La Terreur bat son plein et un fleuve de sang coule à
travers la France. L'année précédente, le roi a péri le premier,
condamné à mort par la Convention. Après lui, trois aristocrates et un
obscur soldat sont envoyés à l'échafaud. Le 14 octobre seulement, on y
conduit la reine. Mais déjà, d'innombrables victimes en ont rougi le
chemin. Madame Élisabeth y sera conduite un peu plus tard. Le Dauphin a
été remis aux mains d'un cordonnier ivrogne et brutal chargé désormais
de son éducation. Madame Royale vit au Temple, malheureuse, isolée,
séparée de son frère.

Partout, la guillotine est dressée. À Paris, elle fonctionne sur la
place de la Révolution. Il ne s'écoule pas de jour où le tribunal
révolutionnaire ne lui envoie des condamnés. L'accusateur public
Fouquier-Tinville en est le grand pourvoyeur. Instrument impassible des
Comités, de la Commune et des clubs, c'est lui qui dispose des
malheureux dont les prisons sont remplies. Émigrés, conspirateurs,
gentilshommes, artisans, suspects de tout sexe, de tout âge et de toute
condition, c'est lui qui les tue ou les sauve au gré de son caprice et
de son humeur. S'il veut qu'ils meurent, il les envoie au tribunal
révolutionnaire; s'il veut qu'ils vivent, il les oublie. Quelquefois,
c'est à son insu qu'ils vivent ou qu'ils meurent, grâce à un hasard ou à
une erreur.

Le bourreau Samson est en permanence. On ne saurait compter ceux qui lui
passent par les mains. Ses victimes sont tour à tour inconnues ou
illustres. Un jour, c'est Vergniaud, le groupe des Girondins, Mme
Rolland; un autre jour, Danton et Camille Desmoulins, puis pêle-mêle,
des prêtres, des conventionnels, des religieuses, des généraux, des
duchesses, des paysans, André Chénier, Mme du Barry. Plus tard, ce sera
Robespierre et la fleur de ses partisans. Dans les prisons peuplées
d'innocents, il n'est personne qui puisse affirmer, le matin à son
réveil, qu'il ne sera pas guillotiné le soir, tant les sentences
arrivent imprévues et soudaines. Les greffiers du tribunal passent
chaque jour, suivis d'une charrette. Ils appellent les prisonniers
désignés pour cette fournée. Ceux-ci quittent le groupe où ils se
tenaient, embrassent leurs compagnons, échangent avec ceux qu'ils aiment
de tendres adieux, et en route pour le supplice. Aussi s'est-on
accoutumé à l'idée de la mort. Elle n'épouvante plus. Les femmes mêmes
vont à elle comme à une amie. C'est par exception que fait défaut le
courage de mourir.

Ce qui se passe dans les provinces est à l'image de ce qui se passe à
Paris. Partout, dans les départements, la Convention a envoyé des
commissaires armés de pouvoirs souverains. Sur leur, passage, ils
répandent la terreur. Arrivés à leur poste, ils reçoivent les
dénonciations, et, en quelques ordres d'arrestation, décernés contre
quiconque est suspect, ils remplissent les prisons et alimentent la
guillotine. Quand elle ne fonctionne pas assez vite à leur gré, ils
inventent d'autres procédés homicides. À Lyon, Fouché procède par
fusillades; Carrier, à Nantes, par noyades. Dans le Midi, en Bretagne,
en Vendée, partout où la République rencontre des résistances, c'est de
la mort qu'elle use et toujours de la mort.

En même temps que la Terreur, règne une effroyable misère. À Paris,
durant l'hiver de 1794, les denrées n'arrivent plus, et on meurt de
faim. Pour avoir un morceau de pain chez les boulangers ou un morceau de
viande aux halles, il faut attendre de longues heures, et, quand on a
longtemps attendu, se battre pour n'avoir pas attendu en vain et ne pas
revenir les mains vides. La capitale de la France n'est plus la
brillante cité, la première ville du monde, mais une vaste prison où
chacun surveille son voisin ou se défie de lui. Par les rues, on ne voit
que gens pressés, s'en allant tête basse, comme s'ils redoutaient d'être
reconnus. Le pavé appartient aux sans-culottes et aux tricoteuses,
ordinaire escorte des condamnés. Dans le jour, le peuple, s'il n'est sur
leur passage, est aux abords de la Convention ou dans les tribunes de
l'assemblée. Du dehors ou du dedans, il dicte ses volontés à ceux qui
légifèrent, et ceux-ci obéissent. Comme le confessera, un jour, l'un
d'eux, ils votent sous les poignards. Le soir venu, le peuple se répand
dans les clubs. Il se presse surtout aux Cordeliers et aux Jacobins, et
sous les voûtes vers lesquelles montaient naguère les prières et les
psalmodies, résonnent maintenant les cris furieux de la poignée de
brigands qui fait trembler Paris.

Parfois, à l'improviste, se produit un symptôme de réaction brusque,
lorsque, par exemple, Charlotte Corday assassine Marat. Mais,
immédiatement, les réactionnaires sont écrasés, terrorisés, et le Comité
de Salut public, par des mesures radicales et rapides, coupe court à
leurs tentatives de protestations et de représailles.

Entre temps on se bat de toutes parts. En Bretagne, en Vendée, dans le
Vivarais, dans la Lozère, sous les murs de Lyon, c'est la guerre civile
avec toutes ses horreurs, royalistes contre républicains, blancs contre
bleus. Aux frontières, vers l'Espagne, vers la Savoie, sur le Rhin, dans
les Pays-Bas, à Toulon, c'est la guerre étrangère avec ses abominations
et ses gloires. Partout où il y a des grottes et des forêts, elles
donnent asile à des proscrits, poursuivis et traqués sans savoir quel
est leur crime. On se cache dans les champs, sous les ruines, au fond
des granges, un peu partout, comme on peut. Ainsi, la guillotine et la
misère se sont alliées pour répandre la Terreur. Comme pour régler ce
tragique désordre et diriger ces sanglantes saturnales, existent trois
pouvoirs rivaux: la Convention, la Commune, les clubs. Mais, au-dessus
d'eux, règne le Comité du Salut public et sur ce Comité règne
Robespierre, qui croit encore à l'éternelle durée de sa puissance quand
déjà le guette le bourreau.



CHAPITRE XVI

OÙ L'ON REVOIT D'ANCIENNES CONNAISSANCES


Depuis près d'une année, Bernard et Valleroy vivaient à Paris, résignés
à leur sort, attendant avec une secrète impatience, comme la plupart des
Parisiens, la fin des mauvais jours. On était en mars 1794, quand, un
matin, vers 10 heures, sous une de ces violentes averses qui éclatent au
printemps entre deux rayons d'un pâle soleil, une voiture s'arrêta
devant le ci-devant hôtel de Malincourt. C'était le moment de la journée
où, là-bas, tout au fond du cloître, dans la pauvre cellule du P. David,
Bernard travaillait avec l'ancien religieux qui avait entrepris son
instruction, négligée depuis de longs mois, par suite des événements. À
la même heure, aux étages supérieurs de l'hôtel, Valleroy procédait au
classement des papiers de M. de Malincourt, laissés en désordre depuis
le commencement de la Révolution. Kelner étant aux provisions, Rose se
trouvait seule dans le pavillon d'entrée qu'elle habitait avec lui. Au
bruit des roues sur le pavé, elle alla ouvrir la porte de la rue et
regarda au dehors.

La voiture qui venait de s'arrêter devant l'hôtel, après avoir fait
vibrer les vitres des maisons du quartier, était une antique et
vénérable berline peinte en jaune, portant encore sur ses panneaux des
traces d'armoiries mal effacées. Attelée de deux robustes chevaux à qui
des harnais sans élégance donnaient l'air d'un attelage de labour, elle
avait un paysan pour cocher. Dans l'intérieur étaient assises une femme
et une petite fille; celle-ci au regard vif et pénétrant, avivant son
teint de brune qu'accentuait sa chevelure noire toute bouclée; la femme,
déjà grisonnante, avec son visage énergique et ayant haute mine, en
dépit de l'embonpoint qui alourdissait ses mouvements et ses gestes.

Toutes deux étaient vêtues comme des femmes de condition, et, avant même
de savoir qui elles étaient, Rose éprouva cette surprise qu'on éprouvait
alors, toutes les fois que dans Paris, en proie à la Terreur,
apparaissait sur les gens, dans leurs allures, leur langage, leur
manière d'être, quelque vestige de la vie d'autrefois. Deux femmes
habillées à la mode de 1789, circulant à travers les rues, dans un
équipage aristocratique, qui conservait, malgré tout, des airs d'ancien
régime, c'était à cette époque, dans une existence aussi monotone que
celle de Rose, aussi dominée par d'incessantes craintes, un événement.

En voyant s'ouvrir la porte de l'hôtel et Rose sur le seuil, la grosse
dame mit la tête à la portière.

--Citoyenne, demanda-t-elle d'une voix où se révélait une hardiesse
toute virile, n'est-ce pas ici qu'habite le citoyen Valleroy?

--C'est ici, Madame, répondit Rose, impressionnée au point d'oublier que
la Révolution avait décrété l'égalité entre tous les Français.

--Alors, ma bonne, aidez-nous à descendre et veuillez le prévenir que la
chanoinesse de Jussac désire lui parler.

Et prenant l'enfant entre ses fortes mains, après avoir, d'un geste
brusque, ouvert la portière, elle la passait à Rose et mettait ensuite
pied à terre aussi lestement que le lui permettait sa massive carrure.

Mme la chanoinesse de Jussac! s'était écriée Rose; mais, alors, cette
jolie enfant est Mlle Nina d'Aubeterre!

--Vous me connaissez? fit Nina.

--Je vous connais, oui, ma mignonne, pour avoir souvent entendu parler
de vous par votre ami Bernard, et c'est de même aussi que je connais Mme
la chanoinesse.

--Mais, vous, comment vous nomme-t-on? demanda celle-ci.

--On me nomme Rose, Madame, Rose Kelner.

--Eh bien, Rose, hâtez-vous d'aller quérir le citoyen Valleroy, car ce
que j'ai à lui dire ne souffre aucun retard.

La chanoinesse et Nina entrées dans l'hôtel et la lourde porte refermée.
Rose s'empressa d'obéir. Moins de cinq minutes après, Valleroy arrivait,
manifestant de loin la joyeuse surprise que lui causait l'arrivée des
deux visiteuses. En le voyant, Nina s'était précipitée dans ses bras.
Quand il l'eut tendrement embrassée, tout en saluant la chanoinesse, il
interrogea celle-ci.

--D'où venez-vous et où allez-vous? dit-il.

--D'où je viens? répondit-elle. Je viens de Compiègne où, par suite de
l'audace croissante des jacobins du cru, je n'étais plus en sûreté. Où
je vais? Au Comité de Salut public pour réclamer contre les traitements
que je subis là-bas, malgré ma réputation de bonne patriote.

--On vous a maltraitée?

--Maltraitée, non. Mais, depuis huit jours, des bandes de chenapans sont
venues, à diverses reprises, aux abords du château, proférer des injures
et des menaces, chanter la _Carmagnole_ et le _Ça ira_. D'abord, j'ai
toléré ce supplice quotidien. Puis, quand j'ai compris que mes oreilles
s'échauffaient et que l'aventure tournerait mal, je suis allée me
plaindre à la municipalité de Compiègne.

--Elle vous devait protection, en effet.

--Elle me la devait et me l'a promise. Mais, promettre et tenir font
deux, et, soit méchanceté, soit impuissance, on ne m'a pas protégée. Dès
lors, que pouvais-je toute seule contre cinquante mauvais drôles dont la
malice inventait chaque jour quelque nouvelle avanie, et qui se sont
même avisés de mettre le feu à l'une de mes granges? Si j'eusse été
seule, j'aurais livré bataille, et, aidée de mes gens, je me serais
défendue, eussé-je dû voir mon château mis au pillage. Mais la présence
de Nina m'a empêchée de suivre mes instincts belliqueux. J'ai décidé de
me réfugier dans Paris, et, puisque m'y voilà, j'en veux profiter pour
dénoncer les malfaiteurs qui m'ont chassée de ma demeure. Il m'a semblé
que la soeur du colonel de Jussac pouvait et devait obtenir justice.

--Justice contre d'intrépides sans-culottes! fit Valleroy.
Détrompez-vous, Madame, vous ne l'obtiendrez pas.

--Paris est donc une caverne de brigands?

--Dites même d'assassins... Une caverne, oui, Madame. À supposer que
vous trouviez un conventionnel de bonne volonté pour écouter vos
doléances, il n'en tiendra aucun compte. Si vous objectez que votre
frère est un des plus vaillants serviteurs de la République, on vous
répondra que le colonel de Jussac a été l'ami du traître Dumouriez et
que, sans doute, ils ont conspiré ensemble. Peut-être même serez-vous
soupçonnée d'avoir conspiré avec eux, de telle sorte qu'en voulant vous
défendre, vous vous exposez à attirer sur vous les foudres du terrible
Comité, sur vous et sur votre frère.

-Que faire alors? demanda la chanoinesse, dont le langage de Valleroy
contrariait les résolutions sans les ébranler.

--Rien: ne pas vous montrer, ne pas agir, vous faire oublier. C'est déjà
un miracle que vous ayez pu rester jusqu'à ce jour dans votre château
sans y rien changer à votre vie. C'était trop beau pour durer et, à
l'improviste, on vous l'a fait comprendre. Maintenant, moins vous ferez
parler de vous, mieux cela vaudra.

--Mais, pendant que je m'appliquerai à garder le silence,
qu'adviendra-t-il du château de Jussac? Sera-t-il mis à sac, ou démoli,
ou incendié?

--Nul ne peut le dire et tout est à craindre.

--Et vous croyez que je me résignerai à voir MM. les jacobins de
Compiègne consommer leur attentat sur les pierres innocentes de Jussac?
s'écria la chanoinesse avec impétuosité. Cela est impossible, citoyen
Valleroy. Je me dois, je dois à mon frère, au nom que nous portons tous
deux, de ne renoncer à la lutte qu'après avoir épuisé les moyens de
défense et de salut. Quoi que vous en disiez, j'irai s'il le faut
jusqu'à Robespierre en demandant justice et sûreté. Si je ne réussis pas
à les obtenir, je retournerai à Compiègne, et là, à l'exemple d'une de
mes aïeules, Yolande-Athénaïs de Jussac, qui soutint un siège contre les
Anglais, j'en soutiendrai un contre les jacobins; je me défendrai par le
fer et par le feu, et, plutôt que de me rendre, je m'ensevelirai sous
les ruines de mon château.

La vaillante femme debout, le bras tendu, l'air impérieux, semblait
chercher une épée pour engager le combat. Et tant de mâle résolution
éclatait sur son visage empourpré que Valleroy n'osa tenter de la
dissuader de son dessein, ni lui démontrer que son héroïsme n'aurait
d'autre effet que de la marquer irréparablement pour l'échafaud.

--Mais, Nina, qu'en ferez-vous? se contenta-t-il de demander, en
désignant l'enfant qui, durant cette scène, était restée silencieuse,
collée aux jupes de Rose Kelner.

--Nina, je vous la laisserai, répondit Mme de Jussac. Je vais même vous
la laisser dès maintenant. Je ne dois pas l'associer aux aventures où je
m'engage. Si j'en sors saine et sauve, je viendrai vous la redemander et
elle continuera à vivre auprès de moi. Sinon, et comme il faut tout
prévoir, vous trouverez dans ce pli, en billets de la banque
d'Angleterre, de quoi assurer son avenir.

Et elle tendait à Valleroy une large enveloppe scellée à ses armes,
qu'il prit en tremblant, tant il était ému par la sollicitude et la
générosité que la chanoinesse prodiguait à Nina.

--La petite vous a-t-elle remerciée? interrogea-t-il, ne sachant que
dire.

--Elle sait combien je l'aime, et sa reconnaissance s'est manifestée par
un redoublement de caresses. À son âge, je ne puis rien lui demander de
plus. Plus tard, que je vieillisse près d'elle ou que je ne sois plus
pour elle qu'un souvenir, c'est vous, Valleroy, qui lui apprendrez à
bénir mon nom.

En prononçant ces mots, sa voix virile et dure s'était attendrie. Elle
se baissa pour embrasser l'enfant qui se suspendit à son cou en disant
d'un accent d'effroi:

--Est-ce que vous me quittez, bonne amie?

--Non, certes, se hâta de répondre la chanoinesse. Je sortirai tout à
l'heure, mais, je reviendrai. En attendant, tu joueras avec ton ami
Bernard. Où est-il, Bernard? ajouta-t-elle en s'adressant à Valleroy.

Celui-ci fit un signe à Rose qui s'éloigna aussitôt. Alors il se
rapprocha de la chanoinesse, et, après s'être assuré que Nina ne pouvait
l'entendre, il dit:

--Madame, par pitié, réfléchissez avant de donner suite à vos projets.
Vous avez parlé d'aller trouver Robespierre. Autant vous jeter dans la
gueule du loup!

--Je me suis toujours montrée bonne patriote, répliqua Mme de Jussac, et
j'ai le droit de vivre libre dans ma maison. Qu'on m'y protège ou je m'y
défendrai contre ceux qui viennent en troubler la paix. C'est tout ce
que je veux dire à Robespierre. Il doit m'écouter et m'écoutera quand je
lui rappellerai que mon frère a versé son sang pour la République.

--Robespierre est jacobin, Madame, et auprès de lui la voix des jacobins
de Compiègne sera plus puissante et plus écoutée que la vôtre.

--Tant pis pour lui, alors, reprit l'intraitable chanoinesse. Quant à
moi, tant qu'il me restera un souffle, je réclamerai la liberté
d'exercer tous mes droits.

L'entretien fut interrompu. Rose revenait et ramenait Bernard qu'elle
était allée chercher dans la cellule du P. David. Nina, en l'apercevant,
courut à lui, le rire aux lèvres, et ils s'embrassèrent avec effusion.

--Petite Nina, je ne m'attendais guère à te voir aujourd'hui, disait
Bernard à travers les baisers.

--Moi, je savais que je te verrais. Quand, ce matin, nous sommes montées
en voiture avec bonne amie, elle m'a dit que c'était pour venir te
retrouver.

Laissant un moment sa petite camarade, Bernard alla saluer gravement la
chanoinesse. D'un brusque mouvement, elle l'attira sur son coeur, en
témoignage du plaisir qu'elle avait à le revoir. Mais lorsqu'après un
échange de tendres propos, il voulut s'informer des motifs de ce voyage
impromptu, ce fut Valleroy qui répondit:

--Tu les connaîtras plus tard, mon garçon, dit-il. À cette heure, je
dois te demander d'emmener Nina dans le jardin et de jouer avec elle
jusqu'à ce que j'aille vous rejoindre.

Bernard le regarda, comprenant qu'il y avait du nouveau. Mais il se
garda d'interroger, et, sans mot dire, il entraîna sa petite amie qui le
suivit toute joyeuse.

--Maintenant, je peux partir sans faire verser des larmes, observa la
chanoinesse. À bientôt, je l'espère, Valleroy. Au revoir, ma bonne Rose.

Elle se dirigeait vers la porte. Alors seulement Valleroy vit la vieille
berline qui stationnait dans la rue.

--Vous êtes venue de Compiègne dans cet équipage? s'écria-t-il. Et on ne
vous a pas arrêtée en route?

--Au contraire, on m'a arrêtée plusieurs fois. Mais il m'a suffi de
montrer mes passeports pour circuler librement. À l'entrée de Paris, on
me les a redemandés, on les a visés... J'ai bien aperçu des gens de
méchante mine qui se retournaient pour nous voir. Mais, en somme, je
suis arrivée ici sans encombre.

--C'est extraordinaire, Madame, et providentiel le hasard qui vous a
protégée! Se promener dans une voiture pareille est le plus souvent un
crime. C'est déjà grave qu'elle ait stationné devant le ci-devant hôtel
de Malincourt, et si cela se renouvelait, il y aurait de quoi nous
compromettre tous.

--Je ne peux cependant aller à pied dans Paris.

--Prenez un fiacre, alors; ce sera plus prudent.

--Pauvre Paris, comme ils me l'ont changé...

--Oui, la guillotine en permanence et tout luxe proscrit! C'est ce
qu'ils appellent le règne de la liberté.

La chanoinesse remonta dans sa voiture, et, à son départ comme à son
arrivée, le fracas des roues et des chevaux sur le sol parut ébranler
les maisons de la rue ordinairement silencieuse. Quand il eut perdu de
vue l'équipage, Valleroy ferma la porte, et, très triste, dominé par de
sinistres pressentiments, il revint vers Rose.

--Nous voilà avec un enfant de plus, Rose, dit-il. Il faudra maintenant
que vous teniez lieu de mère à cette fillette; je crains bien que la
chanoinesse ne puisse de si tôt venir la chercher.

--Je l'aimerai comme j'aime Bernard, répondit la brave femme, et elle
trouvera en mon mari comme en vous un protecteur qui ne cessera de
veiller sur elle.

Dans la soirée du même jour, Valleroy, laissant les enfants à la garde
du ménage Kelner, sortit pour se rendre au club des jacobins où le rôle
qu'il s'était donné l'obligeait à se montrer assidu. En ce temps-là,
pour être classé parmi les bons citoyens, pour rester à l'abri des
soupçons et des dénonciations, il ne suffisait pas de manifester une
fois des sentiments civiques. Il fallait les manifester souvent, par les
actes, par le langage, par une exemplaire assiduité aux réunions
populaires, par les applaudissements accordés aux orateurs les plus
exaltés.

Valleroy, résolu à écarter de Bernard et de lui-même la foudre toujours
grondante, ne négligeait rien pour tromper sur ses véritables sentiments
la clique tumultueuse et malfaisante au milieu de laquelle il était
obligé de vivre. C'est donc par prudence et sur le conseil de Kelner
qu'il s'était affilié à la Société des jacobins. Fondée au commencement
de la Révolution, cette société comptait dans son sein les terroristes
les plus ardents, et le plus redoutable de tous, Robespierre. Par la
création de Sociétés similaires, émanées d'elle, qui correspondaient
avec elle, sollicitaient ses ordres et les exécutaient, elle avait
étendu son action sur tout le territoire de la République. Si forte
était son organisation, si puissante son influence, que tout tremblait
au simple énoncé de son nom et qu'elle dictait sa volonté à la
Convention, à la Commune et même au Comité de Salut public qui seul, à
cette heure, constituait le gouvernement de la France. Elle tenait ses
réunions dans la chapelle d'un ancien couvent de Dominicains ou
Jacobins, située sur l'emplacement actuel du marché Saint-Honoré.

Là, chaque soir, devant une foule passionnée, docile à la voix de
quelques fanatiques qui menaient tout le reste comme un troupeau, des
orateurs se faisaient entendre. Des conventionnels, revenant d'une
tournée de province ou d'une inspection aux armées, y rendaient compte
de leur mission. Des publicistes y examinaient, soit pour les critiquer,
soit pour les approuver, les décrets de la Convention. De cette tribune
retentissante tombaient tour à tour des accusations contre les hommes
publics, des propositions de lois que le vote des sociétaires imposait
au pouvoir, des protestations ardentes en faveur de la Révolution. En un
mot, la Société des jacobins était une puissance dans l'État, avec
laquelle toutes les autres devaient compter.

Lorsque, ce soir-là, Valleroy entra dans la salle des séances, un
orateur occupait la tribune. Si pressés étaient les auditeurs, que,
obligé de rester aux derniers rangs de cette foule compacte, Valleroy
d'abord ne le vit pas. Il se contenta donc d'écouter. Mais, soudain, il
tressaillit. Cette voix aiguë, qui montait vers les voûtes de la vieille
chapelle et remplaçait les chants religieux, il la connaissait, et ces
accents évoquaient dans sa mémoire les douloureux souvenirs d'un passé
déjà lointain.

--Oui, citoyens, disait l'orateur, je suis moi aussi une victime des
tyrans et des aristocrates, et j'ai voué une haine éternelle au vil
Cobourg par qui je fus emprisonné. Je voulais déjouer les complots
liberticides et je m'étais rendu à Coblentz, dans la citadelle même de
l'émigration scélérate pour surveiller ses menées. Par un vote
patriotique, la Société des jacobins d'Épinal m'avait confié cette
périlleuse mission, et je l'avais acceptée à l'image de ces vieux
Romains qui brûlaient de mourir pour la liberté.

--Mais c'est Joseph Moulette! se dit Valleroy.

En jouant du coude à travers la foule, il put s'approcher assez de la
tribune pour distinguer les traits de l'orateur. C'était bien Joseph
Moulette, en effet, mais Joseph Moulette amaigri, transformé, une
expression tragique dans le regard.

--Dénoncé, arrêté, jeté au fond d'un obscur cachot, continua-t-il, j'y
suis resté durant une année, séparé du monde, chargé de chaînes. Voyez,
citoyens, voyez mes poignets meurtris par le poids des fers! Enfin j'ai
pu m'enfuir, et je suis ici pour te vouer, Coblentz, à l'exécration de
l'univers et de la postérité!

Des applaudissements couvrirent ces paroles, et Joseph Moulette, dit
Curtius Scoevola, descendit de la tribune au milieu d'une bruyante
ovation. Valleroy restait anxieux.

Qu'allait-il faire? Devait-il s'esquiver, éviter Joseph Moulette?
Valait-il mieux aller à lui, feindre d'être heureux de le revoir,
s'exposer à encourir ses reproches et les conséquences d'une colère qui
serait terrible, si le citoyen président connaissait les circonstances
de son arrestation?

Valleroy hésitait. Mais il était homme de décision et n'hésita pas
longtemps. Il se décida pour le parti le plus énergique, quelque
périlleux qu'il fût. Justement, Joseph Moulette, poussé par la foule,
venait de son côté. Il l'attendit au passage et le salua.

--Je suis heureux de te revoir, citoyen président, et d'attester dans
cette assemblée de patriotes la vérité de ton récit.

--Valleroy! s'écria Joseph Moulette.

Il se jeta dans les bras de Valleroy, lui donna l'accolade et s'élança,
le traînant derrière lui, vers la tribune qu'il venait de quitter.

--Citoyens, reprit-il, voici un témoin de mes souffrances et de mes
malheurs. Interrogez-le et que la foudre m'écrase si j'ai menti!

--Le citoyen Joseph Moulette a dit la vérité, dit d'une voix forte
Valleroy, debout sur les degrés de la tribune. Il a été victime de son
civisme et d'un infâme guet-apens, et moi-même, après avoir tenté en
vain de le délivrer, je n'ai pu me dérober que par la fuite au même sort
que lui.

Des acclamations nouvelles saluèrent ce langage. Un orateur proposa de
déclarer que les citoyens Moulette et Valleroy avaient bien mérité de la
patrie.

--Qu'ils se réjouissent, ajouta-t-il. Ils seront vengés. Avant peu
l'armée du Rhin marchera sur Coblentz, et ce boulevard de la tyrannie
tombera au pouvoir de la République. Alors, justice sera faite.

La proposition fut votée d'enthousiasme, et, quelques instants après,
les deux amis quittaient la salle, enivrés de leur triomphe. Une fois
dans la rue, Moulette prit le bras de Valleroy.

--Je t'avais promis, dit-il, de n'oublier jamais ce que tu avais fait
pour moi. Estimes-tu que j'ai tenu parole?

--Tu ne me devais rien, citoyen président. Ma conduite à Coblentz a été
conforme aux sentiments fraternels que tu m'avais inspirés.

--Oui, j'ai su que tu t'es efforcé, au prix des plus grands périls,
d'obtenir ma mise en liberté.

--Tu le sais! répéta Valleroy abasourdi.

--Mes geôliers eux-mêmes ont rendu témoignage à ton dévouement
républicain. S'il n'a pas porté les fruits que tu en attendais, tu n'en
mérites pas moins ma gratitude. Aussi, n'hésite pas, si je peux quelque
chose pour toi, à me le demander. Mais, d'abord, parle-moi de toi, de ta
condition. J'ai vu avec joie que tu t'étais affilié aux jacobins.

--Peut-on être bon patriote sans cela?

--Exerces-tu un métier? Es-tu content?

--Tout en me consacrant à mes devoirs civiques, je me suis fait acheteur
de biens nationaux et, pour commencer mes opérations, j'ai acquis
l'hôtel du ci-devant comte de Malincourt.

--Malincourt! Celui que j'avais arrêté?

--Lui-même. La justice du peuple t'a donné raison, Moulette. Elle a
condamné le ci-devant et sa femme et les a envoyés à la lunette.

--Ce que fait le peuple est bien fait, murmura Moulette. Périssent les
traîtres et les aristocrates!

Résolu à tenir son rôle jusqu'au bout, Valleroy ne broncha pas. Il
continua à régler son pas sur celui du citoyen président, et, comme ils
arrivaient au bord de la Seine, il eut vaguement la pensée de
débarrasser la société du malfaisant personnage, en le jetant à l'eau.
Puis il se dit qu'il aurait peut-être besoin de lui et il écarta
l'homicide obsession qui le poursuivait.

--Et toi, que fais-tu? demanda-t-il.

--Je suis employé dans les bureaux de l'accusateur public,
Fouquier-Tinville. À mon retour de captivité, je suis allé le voir. Il a
compris, me jugeant à ma valeur, quels services il pouvait attendre de
moi. Il m'a proposé un poste de confiance auprès de lui, et, ma foi,
jaloux de servir la République une et indivisible, j'ai renoncé à
retourner à Épinal. Je suis chargé des enquêtes que nécessitent les
dénonciations contre les suspects.

--Un bon métier, sans doute, remarqua Valleroy.

--Oui, excellent, répondit Joseph Moulette, qui s'abandonnait au besoin
de faire étalage de son crédit et de son influence. Les aristocrates
prévenus d'émigration, ou de relations avec des ennemis du dehors, ou de
quelque autre crime, ont toujours l'argent au bout des doigts et croient
pervertir ainsi la conscience des patriotes. On feint d'être sensible à
leurs séductions et c'est tout bénéfice. Il y a aussi les visites
domiciliaires qui rapportent. Il est si difficile de ne rien garder des
objets précieux sur lesquels on fait main basse.

Le drôle souriait complaisamment.

--Tu es riche, alors? fit Valleroy avec admiration.

--Ça commence, mais ça ne fait que commencer.

--On pourrait peut-être violenter la fortune, et si deux hommes comme
toi et moi s'alliaient secrètement, résolus à marcher d'accord, il y
aurait plus d'un bon coup à faire.

Moulette regarda Valleroy, et la physionomie de ce dernier lui inspira
tant de confiance qu'il s'écria, en tendant la main:

--Tope là, et soyons unis.

--Compris et entendu. C'est entre nous à la vie et à la mort.

Ils se séparèrent en se promettant de se revoir désormais tous les
jours.

--C'est dur de feindre d'être l'ami, de ce coquin, pensait Valleroy en
regagnant sa demeure, à travers les rues désertes et obscures. Mais il
n'était pas d'autre moyen de se mettre à l'abri de sa méchanceté.

Le lendemain, dès le matin, comme Valleroy venait de se lever, Kelner
lui remit une lettre qu'avait apportée, quelques instants avant un
inconnu. Cette lettre, signée Sophie de Jussac, était datée de la prison
du Luxembourg et ne contenait que quelques lignes ainsi conçues:

«Ainsi que je vous en avais prévenu, écrivait la chanoinesse, je me suis
présentée hier dans les bureaux du Comité de Salut public, qui m'ont
renvoyée au Comité de sûreté générale. Là, quand j'ai commencé à
formuler mes plaintes, on m'a mis sous les yeux une dénonciation en
règle, signée contre moi par ces coquins de Compiègne et qui m'avait
devancée à Paris. Je suis accusée de complicité avec les ennemis de la
République, de relations avec les émigrés et de résistance aux décrets
de la Convention. On m'a arrêtée séance tenante et conduite à la prison
du Luxembourg, où je suis incarcérée. Un homme sûr se charge de vous
faire parvenir cet avis.»

--Pauvre femme! murmura Valleroy. La voilà victime de sa présomption et
de sa confiance dans la justice des scélérats!

Et, songeant tout-à-coup à Joseph Moulette, il ajouta mentalement:

--Je ne peux abandonner à son sort la chère créature, et il faut que ce
drôle m'aide à la sauver.



CHAPITRE XVII

CHEZ LES LOUPS


Les bureaux de l'accusateur public Fouquier-Tinville étaient situés dans
les bâtiments du Palais de justice, entre la salle où le tribunal
révolutionnaire tenait ses audiences et la prison de la Conciergerie
destinée à recevoir les prévenus, au moment où commençait leur procès.
Cette prison et cette salle pouvaient être considérées comme les deux
étapes qui les séparaient de l'échafaud.

Ce fut donc au Palais de justice, que, au lendemain de l'arrestation de
la chanoinesse de Jussac, se rendit Valleroy pour voir Joseph Moulette.
À l'extrémité d'un long corridor, il entra dans une salle d'attente déjà
remplie de gens, hommes et femmes de tous rangs et de tout âge.

C'étaient pour la plupart des solliciteurs qui venaient implorer, en
faveur de parents incarcérés, la pitié du magistrat qu'avait investi de
pouvoirs souverains un décret de la Convention, et dont le peuple de
Paris ne prononçait le nom qu'avec terreur.

Au milieu de ces solliciteurs éplorés qui risquaient eux-mêmes leur vie
en essayant de sauver celle d'autrui, parmi ces hommes dont le visage
exprimait l'angoisse, parmi ces femmes en deuil, venues pour disputer à
la guillotine un époux, un père, un frère, un fils, Valleroy, ne sachant
à qui s'adresser, resta un moment décontenancé. Enfin, ayant interrogé
un des sectionnaires préposés à la garde de la salle, il parvint à faire
avertir de sa présence Joseph Moulette. Celui-ci vint aussitôt, et,
apparaissant sur le seuil de la pièce où il se tenait, il appela d'un
geste Valleroy qui s'empressa de le suivre.

--Je te sais gré, citoyen Valleroy, de n'avoir mis aucun retard à tenir
ta promesse et d'être venu me trouver, dit Joseph Moulette. Que puis-je
pour toi? As-tu un service à me demander ou une affaire à me proposer?

--C'est d'une affaire qu'il s'agit, répondit résolument Valleroy.

--Parle alors, je t'écoute avec l'attention que je dois à mon associé.

--On a arrêté hier une femme se disant chanoinesse de Jussac, continua
Valleroy. Elle est prévenue d'avoir conspiré contre la République.

--La chanoinesse de Jussac? dit Joseph Moulette. Il me semble que j'ai
vu déjà ce nom quelque part.

Tout en parlant, il s'était assis devant une table couverte de papiers,
et, maintenant, il avait l'air d'en chercher un parmi les autres.

--Que cherches-tu? demanda Valleroy.

--Parle, parle, je ne perds pas un mot de ce que tu dis. Justement,
voilà le dossier de ta citoyenne. Je savais bien qu'il m'avait passé par
les mains.

Il le feuilletait en murmurant entre ses dents:

--Une dénonciation de la Société des jacobins de Compiègne... Complicité
avec des aristocrates et des émigrés... La messe célébrée la nuit dans
son château... Luxe scandaleux... Oh! mais, tout cela est très grave!

Et se renversant dans son fauteuil, il ajouta:

--L'affaire de ta ci-devant chanoinesse est claire. Dans trois jours
elle ira au tribunal et, le lendemain...

Il n'acheva pas; mais portant la main à sa nuque, il eut le geste
tragique d'un bourreau.

Valleroy ne sourcilla pas, et ce fut avec le plus grand calme qu'il
répondit.

--C'est que, justement, il n'y a pas lieu de se presser.

--Tu t'intéresses à elle?

--Comme on peut s'intéresser à une poule aux oeufs d'or qu'il serait
imprudent de tuer trop vite.

--La citoyenne est riche?

--Très riche, et j'ai su par hasard qu'avant de partir de son château de
Jussac pour venir se faire prendre à Paris, elle a enterré quelque part,
dans un endroit connu d'elle seule, une grosse, très grosse somme en
beaux louis comptant. Avant qu'elle soit envoyée à la guillotine, je
voudrais gagner sa confiance, lui arracher son secret et savoir où est
caché le magot. Quand nous le saurons, il sera temps de requérir sa
condamnation et de nous débarrasser d'elle. Alors, part à deux!

--Oui, je comprends, et ton plan est certes bien imaginé. Mais
l'exécution n'en est pas facile. Gagner la confiance de la citoyenne,
comment?

--Rien de plus facile, au contraire, si tu veux me seconder.

--Tu as un moyen?

--Notre ci-devant chanoinesse est détenue au Luxembourg. Suppose que je
sois nommé geôlier dans cette prison. Me voilà en relations quotidiennes
avec la citoyenne. Je feins de m'intéresser à elle, de vouloir la
sauver...

--Oui, oui, je comprends. Je comprends et je t'admire, car tu es un
habile homme. Mais moi, que dois-je faire?

--Obtenir de Fouquier-Tinville ma nomination comme geôlier au
Luxembourg. Tu me feras passer pour un de tes amis, bon patriote.
D'ailleurs, je suis connu pour mon civisme. À la Commune et aux
jacobins, vingt voix affirmeront que mes opinions sont pures et que
jamais je ne tombai dans le modérantisme.

--Il suffira que je me porte garant pour toi, observa fièrement Joseph
Moulette. Fouquier-Tinville n'a rien à me refuser.

--Ce n'est pas tout, ajouta Valleroy, qui puisait l'imperturbable aplomb
de son mensonge dans le souvenir qu'il avait gardé de la crédulité de
Joseph Moulette, puisque ton crédit est tel que tu le dis, l'opération
peut devenir plus lucrative que je n'espérais. La ci-devant Jussac
possède un château aux environs de Compiègne. Après sa mort, ce château
sera confisqué, mis en vente et nous tâcherons de nous le faire adjuger
à bas prix. Il serait donc à souhaiter que, jusque-là, sous prétexte de
frapper les aristocrates dans leurs biens comme dans leur vie, les
jacobins de Compiègne n'allassent pas le détériorer.

--Ordre sera donné à la municipalité de cette ville d'y mettre bonne
garde.

Joseph Moulette s'était levé. Soudain, il reprit:

--Mais, j'y songe! Attends-moi là. Fouquier-Tinville est dans son
cabinet. Je vais lui parler de toi, séance tenante, et, si je le trouve
en belle humeur, je lui arrache ta nomination.

Le citoyen président disparut et Valleroy resta seul, tout heureux du
succès de sa ruse, se leurrant de l'espoir qu'il pourrait la prolonger
et en obtenir ce qu'il en espérait: le salut de Mme de Jussac et la
conservation du château. Ces pensées captivaient encore son esprit quand
Joseph Moulette reparut et l'appela, en disant:

--Le citoyen accusateur public va te recevoir.

Sur son invitation, Valleroy entra derrière lui dans le cabinet de
Fouquier-Tinville. Au milieu de la vaste pièce, que chauffait un grand
feu, le terrible pourvoyeur de la guillotine travaillait, assis à son
bureau encombré de lettres et de dossiers. Au bruit des visiteurs
derrière lui, il tourna la tête, et Valleroy eut quelque peine à
supporter sans en être intimidé le regard qui se posa sur lui. Il
tombait, ce regard, de deux yeux chatoyants, ronds et petits, dont
l'éclat sombre se reflétait sur le visage grêlé, couturé, exprimant à la
fois une audace servile et cynique, une incessante agitation intérieure,
et pour tout dire, hideux avec son front étroit et blême, à moitié caché
par les cheveux noirs. Mais, à peine arrêtés sur Valleroy, ces yeux
mobiles et fuyants prirent une autre direction, et ce fut sans le
regarder que Fouquier-Tinville lui parla:

--C'est toi qu'on nomme Valleroy? demanda-t-il.

--C'est moi, citoyen.

--Tu désires être employé dans la prison du Luxembourg?

--Mon ambition serait comblée si je pouvais l'être.

--Est-ce dans celle-là ou dans une autre que tu veux servir la patrie?

--Dans celle-là, citoyen.

--Pourquoi?

--Parce que je sais que, dans celle-là, les ennemis de la République
ourdissent plus qu'ailleurs des complots liberticides.

--Et tu espères les déjouer?

--C'est mon principal souci.

--Tu sais que si tu trompais la confiance du peuple dont je suis ici le
représentant, tu périrais?

--Je le sais.

--N'as-tu pas été jadis observateur pour le compte de la Commune?

--Elle m'a envoyé à Coblentz en l'an I de l'ère de la liberté pour
surveiller les émigrés, affirma Valleroy avec effronterie.

--Le citoyen Joseph Moulette me répond de toi et cela me suffit. Je vais
donc faire ce que tu me demandes. Dès demain, tu seras geôlier au
Luxembourg. Mais ce n'est pas seulement pour garder les prisonniers que
je t'y envoie; c'est aussi pour surveiller ceux qui les gardent. Partout
règne la trahison. Nous croyons tout savoir et nous ne savons rien. Le
plus souvent, nos agents eux-mêmes pactisent avec nos ennemis. Ta
vigilance devra donc s'exercer surtout sur le personnel de la prison,
sur les gardiens, sur les sectionnaires, sur le greffier, et,
fréquemment, tu me rendras compte par écrit de ce que tu auras
découvert.

--Je me conformerai scrupuleusement à tes ordres, citoyen.

--N'oublie pas qu'il y va de ta tête.

Valleroy s'inclina comme s'il mettait sa tête à la disposition de
Fouquier-Tinville. Le mouvement eut sans doute de l'éloquence et de
l'à-propos, car l'accusateur public reprit:

--Je te crois bon patriote; sois-le toujours. Voici un ordre qui
t'ouvrira les portes du Luxembourg.

Il tendait à Valleroy un papier, après l'avoir signé, et d'un geste il
le congédia. Puis il se plongea de nouveau dans les paperasses où il
cherchait les éléments des actes d'accusation qu'il dressait en grand
nombre tous les jours.

--Est-ce là ce que tu souhaitais? demanda Joseph Moulette à son associé
quand ils furent seuls.

--Tu as réalisé mes désirs.

--Alors, citoyen, bonne chance. Je ne te recommande pas d'agir
loyalement avec moi, d'abord parce que, convaincu de ta probité, je suis
sûr que tu ne manqueras pas au contrat verbal qui nous lie; ensuite,
parce que, si tu me trompais, je consacrerais tout mon pouvoir à tirer
vengeance de toi.

--Ne menace pas, Joseph Moulette, répliqua Valleroy d'un accent
solennel. Je t'ai déjà prouvé que je suis au-dessus du soupçon. Les
gains de nos entreprises doivent être partagés entre nous; et ils le
seront tout aussi bien que si j'en avais signé l'engagement.

Sur cette superbe réponse, que le citoyen président accueillit par un
silence embarrassé, ils se séparèrent, et comme Valleroy descendait
lestement l'escalier du Palais de Justice, il ne put se défendre de
penser que souvent rien n'est plus bête qu'un coquin. Il revint en toute
hâte à l'hôtel de Malincourt, et, à peine arrivé, réunissant Bernard et
Kelner, il leur annonça qu'il allait s'éloigner d'eux pendant quelques
semaines. D'abord Bernard protesta. Mais, quand il sut à quelle noble
tâche se dévouait son ami, loin de protester, il lui dit:

--Espérons que tu seras plus heureux que lorsque nous avons tenté de
délivrer mes pauvres parents et la reine. Je t'approuve, Valleroy. Je
regrette seulement que tu ne m'aies pas convié à te seconder.

--Eh! je le ferai peut-être, mon garçon! s'écria Valleroy. Attends-toi à
être appelé à la prison du Luxembourg. Dès que je serai familiarisé avec
mes nouvelles fonctions, je ne manquerai pas de t'inviter à me venir
voir.

Ces paroles aidèrent Bernard à se résigner.

--N'estimes-tu pas qu'il serait bon de faire connaître au colonel de
Jussac l'arrestation de sa soeur? demanda-t-il alors. Sans doute, il
volerait à son secours, et on écouterait un brave soldat tel que lui.

--J'y ai pensé. Mais comment l'avertir? Par une lettre? Si elle était
ouverte, elle nous perdrait tous. Par un messager? Où en trouver un
assez sûr?

--Ne suis-je pas là? dit Kelner.

--Ta présence, Kelner, est nécessaire ici en mon absence pour garder la
maison, ta femme et les enfants. Et puis, à supposer que le colonel soit
prévenu, à supposer qu'il arrive, parviendra-t-il à sauver sa soeur? Ne
s'exposerait-il pas lui-même à être soupçonné, arrêté, condamné? La
République n'est pas tendre pour les soldats qui la défendent. Plus d'un
a déjà payé de sa vie l'honneur de la servir. Laissons M. de Jussac aux
armées. Là, du moins, sa qualité de gentilhomme n'est pas crime, et il
est protégé. Si sa soeur doit être sauvée, elle le sera plus sûrement par
nous que par lui.

Bernard et Kelner se rangèrent à cette opinion. Le lendemain, dès le
matin, Valleroy les quittait pour aller prendre au Luxembourg ses
nouvelles fonctions. Les arrestations, à cette époque, se multipliant
incessamment et les prisons de Paris étant devenues insuffisantes pour
recevoir les prévenus, il avait fallu en augmenter le nombre. C'est
ainsi que le Palais du Luxembourg, ancienne résidence de Monsieur, comte
de Provence, avait été transformé, après la fuite de ce prince, en
maison de détention. À l'entrée de la vaste cour, sous les voûtes
donnant accès dans l'intérieur des bâtiments, en bas et en haut des
escaliers, dans les corridors, on avait planté de lourdes et solides
grilles de fer. Les galeries, les salles aux proportions monumentales
étaient devenues des dortoirs, des réfectoires, des cellules, et
maintenant, sous les lambris dorés où, tour à tour, avaient vécu Marie
de Médicis, Gaston d'Orléans, Mlle de Montpensier, la duchesse de Berry,
fille du régent, et le frère de Louis XVI, des centaines d'innocents
promenaient leur infortune, en attendant que leur destinée se réalisât.

C'est là qu'avait été conduite la chanoinesse de Jussac. Écrouée sur
l'ordre du Comité de surveillance qui fonctionnait à côté du Comité de
Salut public, on l'avait placée dans une salle où se trouvaient déjà
d'autres femmes. Les unes étaient, comme elle, de nobles dames dont le
crime consistait dans un passé aristocratique, dans le nom qu'elles
portaient, dans les services rendus à l'État par leurs aïeux. Filles ou
épouses d'émigrés, les relations entretenues par elles avec des êtres
chers étaient assimilées à des complots contre la République, et, pour
avoir obéi au plus naturel, au plus légitime des sentiments humains,
elles étaient prévenues de communications avec les ennemis du dehors et
du dedans. À côté d'elles, il en était de plus obscures, d'humbles
épouses d'artisans, dénoncées pour avoir donné asile à des proscrits,
pour avoir caché des prêtres insermentés, ou même pour moins que cela,
pour des propos imprudents que l'étendue de leur misère avait arrachés
un jour à leur bouche exaspérée.

Rapprochées par la communauté de leur malheur et par l'identité de leur
sort, patriciennes et plébéiennes vivaient entre elles fraternellement.
Les premières oubliaient leur éducation, leurs origines pour relever le
moral de leurs compagnes par la parole et par l'exemple. Celles-ci, en
retour, se prodiguaient pour leur rendre les mille soins auxquels
étaient accoutumées les femmes de la noblesse et que le régime de la
prison leur refusait. Monotone était leur existence, mais non sans
charme, car, sauf la privation de la liberté et la perspective de la
guillotine, leur sort ne comportait pas de trop cruelles rigueurs. Mal
nourries, mal couchées, entassées dans des pièces trop étroites,
exposées sans cesse à la brutalité de leurs gardiens, elles jouissaient,
d'autre part, de précieuses faveurs. Le plus souvent, il leur était
permis de circuler dans la prison. Elles pouvaient se visiter, se
réunir, causer longtemps, se promener dans les cours transformées en
préau, où elles retrouvaient parmi les hommes détenus comme elles des
amis des jours heureux. Aussi, chacun organisait-il sa vie au gré de ses
goûts et de ses sympathies, et, fréquemment, il arrivait que les
journées, en s'écoulant, amenaient des douceurs et des surprises qui en
abrégeaient la longueur. Ce qui dominait les préoccupations
quotidiennes, c'était l'insouciance, le détachement de l'existence, le
mépris de la mort. Comme, à toute heure, on pouvait croire qu'on allait
être envoyé au tribunal, comme on savait que le tribunal précédait
l'échafaud, on ne songeait qu'à être heureux durant les moments dont on
disposait encore. Ce fut le trait caractéristique de ces temps que les
plus faibles et les plus frêles se préparaient au supplice avec sérénité
et l'attendaient non avec des larmes, mais avec des sourires. Ce qui se
passait au Luxembourg se passait dans toutes les autres prisons.
Seulement, dans ce vieux palais, on avait de plus qu'ailleurs des salles
aérées, des cours spacieuses, la vue de jardins où se reposaient les
yeux, et c'était encore une infinie douceur d'être incarcéré là plutôt
qu'au Plessis, ou aux Madelonnettes, ou dans quelque autre des édifices
où on emprisonnait les prévenus, édifices plus sombres et d'aspect plus
effrayant que ce somptueux et élégant Luxembourg qui n'avait pas été
construit pour recevoir des prisonniers. Mais si la captivité y revêtait
une physionomie moins lugubre que dans les autres prisons de Paris, la
mort s'y présentait dans des conditions analogues. C'étaient toujours
les mêmes émissaires accompagnant la même charrette, et s'arrêtant à
cette étape de leur tournée comme aux autres, afin d'y prendre les
victimes désignées pour ce jour-là. C'étaient les mêmes formalités, le
même appel, les mêmes adieux, et quand les victimes étaient parties, la
même tristesse parmi ceux qui leur survivaient, tristesse bientôt
dissipée par la volonté de ne pas affaiblir leur propre courage, appelé
à subir, le lendemain, de nouvelles épreuves.

En moins de quarante-huit heures, la chanoinesse de Jussac fut faite à
sa nouvelle vie. Elle trouva parmi les prisonnières l'accueil auquel lui
donnaient droit dans le monde son rang, son âge et son nom. À peine
incarcérée, elle s'occupa d'avertir Valleroy, et, à force de se remuer,
elle parvint à trouver un homme sûr à qui elle crut pouvoir confier une
lettre. Puis, certaine qu'elle serait promptement secourue, elle
attendit, s'occupant à préparer sa défense, en prévision de sa
comparution devant le tribunal. La salle dans laquelle on l'avait mise
contenait douze lits où couchaient vingt femmes. Arrivée la dernière,
elle aurait dû en partager un avec une de ses compagnes. Mais, par égard
pour elle, celles-ci voulurent lui épargner cette obligation. Elle eut
donc son lit. En outre, une femme du peuple, détenue comme elle,
sollicita l'honneur de la servir, de telle sorte que la chanoinesse,
accoutumée au confort et au luxe de son château, put espérer qu'elle
n'aurait pas trop à souffrir de son changement d'existence.

Le surlendemain de son entrée au Luxembourg, vers 10 heures du matin,
comme elle descendait dans la cour, accompagnée d'autres prisonnières,
elle se trouva soudainement en présence de Valleroy. Mais il était
accoutré de telle sorte, que, d'abord, elle ne le reconnut pas. Il
portait une veste longue en ratine verte, ainsi que des culottes de même
étoffe et de même couleur. Il était coiffé d'un bonnet rouge et tenait à
la main un trousseau de clés. Ce costume le transformait et le déguisait
à ce point que la chanoinesse ne se tourna même pas pour le voir. Ce fut
seulement lorsqu'à deux reprises, il eut passé devant elle avec
l'évidente intention de se faire remarquer qu'elle mit un nom. Elle
allait manifester sa surprise. Mais Valleroy ne lui en laissa pas le
temps. Avant que son étonnement se fût exprimé, il se trouva près d'elle
et dit à voix basse, d'un air bourru, comme s'il adressait une
remontrance à la prisonnière.

--Feignez de ne pas me connaître. Je suis ici pour travailler à votre
délivrance.

Il s'éloigna sans ajouter un mot, la laissant stupéfaite. Durant la
journée, ayant obtenu d'être préposé à la garde de la salle où elle se
tenait, il trouva moyen, à diverses reprises de communiquer avec elle,
tantôt dans cette salle, tantôt dans le préau. Elle sut ainsi que,
désormais, elle avait auprès d'elle un protecteur et un ami.

--Si je peux quelque chose pour améliorer votre sort matériel, dites-le
moi, ajouta-t-il. Je m'efforcerai de l'obtenir.

--Il me serait très doux d'être transférée du dortoir commun dans une
cellule où je serais seule, répondit-elle.

--Ce n'est peut-être pas impossible.

Impossible ou non, ce fut fait dès le lendemain, et la chanoinesse de
Jussac eut un chez elle où elle pouvait rester seule et recevoir, durant
le jour, les prisonniers qu'elle avait distingués. Chaque après-midi,
vers 3 heures, sa chambre se remplissait de ses compagnons d'infortune.
On venait la voir, comme si elle eût eu encore un salon, et c'était un
touchant spectacle que celui de ces réunions de grandes dames et de
gentilshommes où, pour tromper les cruels loisirs de la détention, on
remontait aux souvenirs du passé, sans négliger de s'entretenir des
tristesses du présent.

Souvent manquaient à l'appel un ou plusieurs visiteurs qu'on avait vus
la veille. C'est que, dans l'intervalle, ils avaient été mandés au
tribunal et n'en étaient revenus que pour annoncer qu'ils étaient
condamnés à mort. On leur donnait un souvenir, quelques larmes; puis on
s'attachait à consoler ceux que leur brusque départ laissait dans le
deuil.

Quand la chanoinesse restait seule, Valleroy, après avoir rempli les
nombreuses obligations de sa charge, venait à son tour la voir. Leurs
entretiens étaient toujours rapides, fréquemment interrompus et auraient
pu se résumer dans cette phrase que Valleroy ne cessait de répéter:

--Tant que je serai près de vous, vous ne serez pas appelée au tribunal.

Il y avait déjà huit jours qu'il était entré au Luxembourg quand, un
matin, il fut appelé chez le directeur de la prison. Il s'y rendit
aussitôt et y trouva Joseph Moulette venu pour le voir. Sur l'ordre du
citoyen président, le directeur, très humble devant lui, les laissa
seuls dans son cabinet.

--Eh bien, où en sommes-nous? demanda le secrétaire de
Fouquier-Tinville. Crois-tu que ta ci-devant chanoinesse déliera sa
langue et te confessera l'endroit où elle cache son trésor?

--Je le crois, répondit Valleroy. Mais il ne faut pas lui manifester
d'impatience. Nous nous exposerions à tout gâter. Elle est défiante, la
vieille! Il faudra des ruses et du temps pour lui arracher son secret.
Elle m'a bien avoué que le trésor, existe, mais elle ne semble pas
encore disposée à dire où elle le détient.

--Il est dommage que Capet, quand il régnait, ait aboli la torture, fit
observer Joseph Moulette. Nous aurions obligé ta chanoinesse à parler.

--Oui, mais nous n'avons plus la torture à notre service!

--Ce qu'elle nous eût donné en quelques minutes, combien te faudra-t-il
de temps pour l'obtenir?

--Six semaines ou deux mois, répliqua Valleroy, peut-être davantage.

Le citoyen président bondit.

--Mais il sera impossible de résister durant si longtemps aux démarches
de la Société des jacobins de Compiègne!

--Elle est donc bien pressée de voir couper le cou à la ci-devant
Jussac?

--Elle affirme que ce grand exemple est nécessaire dans le pays pour en
imposer à l'audace des aristocrates. À deux reprises déjà, le Comité de
surveillance a transmis à Fouquier-Tinville les requêtes des patriotes
de Compiègne, et, par deux fois, celui-ci m'a ordonné de dresser le
dossier.

--Mais alors notre opération est compromise? fit Valleroy d'un accent
d'inquiétude.

--Oh! j'ai plus d'un moyen de gagner du temps, dit Joseph Moulette, avec
un sourire hautain et ironique. Mais je tenais à exciter ton zèle, à te
démontrer la nécessité d'agir rapidement. Si Fouquier-Tinville me
demande de nouveau le dossier, je serai obligé de le lui remettre et de
trouver des raisons pour retarder l'envoi au tribunal.

--Tu pourras invoquer les services que rend à la République le frère de
la citoyenne Jussac.

--Le colonel? s'écria Joseph Moulette. Mais il est mort! La nouvelle en
est arrivée à Paris durant la dernière décade.

--Il est mort!

--Tué à l'ennemi, dans un combat d'avant-garde.

--Et on oserait guillotiner la soeur de ce brave? Valleroy, un moment
oublieux de son rôle, avait poussé ce cri avec impétuosité.

--Entre-t-il dans tes desseins de la sauver? demanda froidement Joseph
Moulette.

--Si elle était sauvée, fit Valleroy se reprenant, il n'y aurait plus ni
château à vendre, ni trésor à retrouver, partant, plus de gain pour
nous. Je ne peux donc vouloir la sauver. J'ai voulu seulement t'indiquer
comment, en invoquant les services du frère, tu pourras ajourner la mort
de la soeur jusqu'au moment où il ne sera plus utile qu'elle vive.

Si la généreuse mais imprudente exclamation de Valleroy avait éveillé un
soupçon dans l'âme défiante de son interlocuteur, ce soupçon fut effacé
par l'explication que son ordinaire présence d'esprit venait de lui
suggérer.

--La ci-devant chanoinesse de Jussac vivra aussi longtemps que son
existence nous sera nécessaire, déclara Joseph Moulette rassuré. Tu peux
t'en fier à moi. Ne laisse pas cependant de t'appliquer à provoquer des
aveux. Plus tôt nous les aurons et mieux cela vaudra, car nous avons
tout intérêt à éviter que Fouquier-Tinville s'aperçoive que je n'apporte
à l'exécution de ses ordres qu'un zèle refroidi. Et, à ce propos, ne
néglige pas de lui envoyer les rapports qu'il t'a demandés.

--T'en a-t-il reparlé?

--Non; mais cet homme terrible n'oublie rien; il feint d'oublier; puis
un beau jour, brusquement, il s'étonnera de ton silence, et alors... il
a des colères terribles!

--Mais je ne sais qui lui dénoncer! Le personnel de la prison est dévoué
à la République, à la liberté, à la cause du peuple.

--Et qu'importe! Invente, laisse pressentir que tu es sur la trace d'un
complot. Fais comme moi; gagne du temps.

--Je tâcherai... Quand te reverrai-je?

--Oh! pas de sitôt. Il faut craindre les dénonciations que ne
manqueraient pas d'exciter nos entrevues, si elles devenaient
fréquentes. Il me suffit d'être venu et de t'avoir reçu dans ce cabinet
pour donner à ta personne et à tes modestes, mais utiles fonctions, le
prestige que tu dois conserver dans l'intérêt de notre entreprise, aux
yeux de tes égaux, comme aux yeux de ceux de qui tu reçois les ordres.
Désormais, sois-en sûr, on ne te demandera dans cette prison aucun
compte de ta conduite, et, en ta qualité de protégé de
Fouquier-Tinville, tu inspireras à tous une terreur salutaire; à toi
d'en profiter. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici.

--Mais alors, comment communiquerai-je avec toi?

--N'as-tu pas un intermédiaire à mettre entre nous?

Valleroy réfléchit un moment; puis, soudain, se frappant le front:

--J'en ai un, mon neveu, Bernard. Il va sur ses quinze ans. Il est,
comme son oncle, ardent patriote et, soit dit en passant, pétri de
malice. C'est lui que je chargerai de porter mes rapports à
Fouquier-Tinville, et il aura ainsi une occasion toute naturelle de te
voir, de te parler, de te donner mes avertissements et de recevoir les
tiens. Est-ce entendu?

--C'est entendu. Maintenant, retourne à ton poste. Et crois-moi, ne
perds pas ton temps. Il importe que le trésor des Jussac arrive à bref
délai dans nos mains. Retrouverions-nous plus tard, pour nous
l'approprier, des circonstances aussi favorables que les circonstances
présentes? Si, d'aventure, les ennemis de Robespierre l'emportaient,
qu'adviendrait-il de Fouquier-Tinville et de moi-même?...

--Robespierre! Que dis-tu là? Est-il menacé?

--Eh! que sait-on! Il est des scélérats aux yeux de qui son civisme est
suspect et qui lui reprochent les impitoyables rigueurs qu'il déploie
contre les ennemis de la patrie. Ils sont puissants, quoiqu'il les
domine encore. Mais s'il allait faiblir...

--Pour la République et pour nous, puisse l'Être suprême écarter ces
sombres perspectives! murmura hypocritement Valleroy.

Et d'un ton presque badin, il ajouta:

--Je m'engage à travailler activement à notre fortune.

Il alla ouvrir la porte du cabinet et, avant de se retirer, salua
respectueusement Joseph Moulette et le citoyen directeur qui rentrait.
Puis il s'éloigna, une grande joie au coeur et aussi un peu de tristesse;
un peu de tristesse, quand il songeait au brave colonel de Jussac, mort
à l'ennemi; une grande joie, lorsqu'il se disait que, grâce à son
subterfuge, il pourrait mander auprès de lui son cher Bernard et le voir
désormais en toute liberté. Pour la première fois, depuis une semaine
qu'il l'avait quitté, il lui écrivit ce soir-là; sa lettre était brève
et ne contenait que ces quelques mots:

«Viens, Bernard, j'ai besoin de toi.--Valleroy.»

Quant à la chanoinesse, en la revoyant, il se garda bien de lui annoncer
le trépas glorieux de son frère. Si elle devait vivre, elle apprendrait
son malheur toujours assez tôt; si elle devait mourir, autant épargner à
son coeur ce nouveau déchirement.



CHAPITRE XVIII

BERNARD S'AGITE


Depuis qu'il habitait Paris, Bernard avait contracté l'habitude de ne
sortir de l'hôtel de Malincourt qu'à de rares intervalles. C'est sur le
conseil de Valleroy qu'il s'y était résigné. Si triste était la capitale
avec ses solennités civiques et ses manifestations patriotiques, avec
les convois de condamnés, parcourant la ville à toute heure, avec les
sans-culottes et les tricoteuses maîtres du pavé, les longues files
formées aux abords des halles et des boulangeries, la guillotine en
permanence, que Valleroy s'efforçait d'en dérober le spectacle à
Bernard. Mais lorsqu'il l'eut quitté pour s'enfermer au Luxembourg,
l'enfant manifesta la volonté de changer d'existence et d'aller tous les
jours par la ville. Il se considérait maintenant comme un homme,
quoiqu'il n'eût pas quinze ans, et il voulait accoutumer son coeur et ses
yeux aux émotions que, en ces jours douloureux, la rue, du matin
jusqu'au soir, présentait aux Parisiens.

Kelner tenta vainement de le détourner de ce projet. Bernard demeura
inébranlable, et le lendemain du jour où Valleroy était parti, il sortit
accompagné du brave Suisse qui, pour cette première promenade, n'avait
jamais voulu le laisser seul. Par la rue de Seine et par la rue de
Tournon, ils arrivèrent au Luxembourg. Avant toute autre excursion,
Bernard avait voulu voir la résidence de Valleroy et de la chanoinesse
de Jussac. Ils en firent le tour, en traversant les jardins ouverts au
public et, tant que dura la promenade, il tint ses yeux fixés sur les
croisées du monument, comme s'il eût espéré d'y voir apparaître le
visage énergique et doux de son ami.

De là, contournant le théâtre de l'Odéon et à travers le quartier Latin
non encore ouvert par des boulevards, ainsi qu'il l'est aujourd'hui, à
la lumière et à l'air salubre, ils gagnèrent le Palais de Justice. Ils y
entrèrent. Le tribunal révolutionnaire siégeait ce jour-là. Bernard
voulut graver dans sa mémoire la vision d'une de ces audiences où des
innocents étaient jugés par des criminels. Il vit l'accusateur public
Fouquier-Tinville, le président Dumas et ses assesseurs. Il vit aussi
les prévenus: une femme du peuple et deux gentilshommes, compromis dans
un prétendu complot contre la République. Il assista à leur
interrogatoire et, après avoir constaté qu'on ne leur accordait pas la
liberté de se défendre, il entendit la sentence qui les condamnait à
mort tous les trois.

Très exalté et très ému, il entraîna Kelner, auquel il demanda de le
conduire à l'entrée de la Conciergerie. Une fois là, il se dirigea vers
la place de l'Hôtel-de-Ville, désireux de parcourir le chemin par lequel
ses parents avaient été conduits au supplice. À cette heure, les
souvenirs du passé assaillaient son esprit. Remontant à une année en
arrière, il se revoyait arrivant à Paris, tombant à l'improviste dans la
foule hurlante, et, parmi les flots pressés de cette foule, il suivait
par la pensée la sinistre charrette où, pour la dernière fois, il avait
aperçu ses parents ainsi que dans un sinistre cauchemar, sans pouvoir
les embrasser ni même leur parler.

Comme au jour de ce drame abominable. Un tiède soleil de printemps
descendait du ciel et éclairait la terre. La Seine coulait lumineuse
entre ses hautes berges, au bord desquelles le Louvre, les Tuileries, le
Palais Mazarin, dressaient leurs façades monumentales et allait se
perdre au loin, sous les hauteurs verdoyantes de Passy qui s'étageaient
dans une lumière éclatante, où flottait une poussière d'or. Et devant ce
radieux spectacle, Bernard se demandait comment une ville si belle était
tombée au pouvoir des scélérats qui la déshonoraient et pourquoi Dieu
permettait que la nature, créée par lui et embellie par la main des
hommes, servît de cadre à leurs forfaits. Silencieux, le coeur oppressé,
il marchait à côté de Kelner qui n'osait interrompre ses rêveries et
réglait son pas sur le sien, sans protester contré la longueur de la
course.

Lorsque, après plusieurs heures, ils revinrent à l'hôtel, Bernard
tombait de fatigue. Mais, résolu à se mêler désormais à la vie de Paris,
il déclara qu'il sortirait le lendemain et ensuite tous les jours.
Seulement, il entendait sortir seul, ayant, disait-il, acquis et payé
chèrement le droit d'être traité comme un homme et non comme un enfant.
Kelner, effrayé en songeant aux périls auxquels son jeune maître serait
exposé, alla supplier le P. David d'user de l'ascendant moral qu'il
exerçait sur Bernard pour le retenir. Mais, à sa grande surprise, le P.
David fut d'un autre avis que lui.

--Laissez donc le chevalier agir à sa guise, dit-il. On ne saurait trop
le pénétrer du sentiment de sa responsabilité personnelle. Il est jeune
d'âge, mais mûr d'esprit, et à cette maturité, il faut un aliment qu'il
ne peut trouver qu'au dehors. C'est une émancipation prématurée
peut-être; mais dans les temps où nous sommes, on vieillit plus vite
qu'autrefois.

À partir de ce jour, couvert par l'opinion du P. David, Bernard
entreprit des excursions quotidiennes à travers Paris, et si rapidement
se familiarisa avec les rues de la capitale qu'au bout d'une semaine il
était en état de s'y guider. On le voyait sous les galeries du
Palais-Royal où il assistait aux séances de clubs formés en plein vent,
sous les arbres du jardin, par des orateurs improvisés; au restaurant
Méot où dînaient d'illustres conventionnels; sur la terrasse des
Tuileries, où, à deux pas de la Convention, représentants et spectateurs
venaient continuer, en respirant l'air du jardin, les ardents débats
commencés dans l'assemblée. Un jour, perdu dans des groupes hideux, il
suivit jusqu'à la place de la Révolution, où avaient lieu maintenant les
exécutions capitales, une charrette de condamnés. Cédant à une soudaine
défaillance de son coeur, il ne cessa de les regarder qu'au moment où ils
montaient sur l'échafaud.

À ces spectacles, son esprit et son coeur se trempaient: il y puisait
l'art de juger hommes et choses au gré de sa raison grandissante et de
sa jeune expérience. Il apprenait à détester le crime, à plaindre les
criminels, et, en enveloppant d'une commisération plus attendrie leurs
victimes, à reconnaître les fautes qu'elles expiaient quelquefois pour
leur compte et plus souvent pour autrui. Les gens qui voyaient passer, à
travers les tragiques et tumultueuses agitations de Paris, cet enfant
long et frêle, vêtu de noir comme un petit bourgeois et dont un grave et
ardent regard éclairait le visage pâle, ne se doutaient guère des idées
qu'il portait en lui, ni des chocs qui se produisaient entre celles
qu'il tenait de son éducation première et celles qu'il devait à sa
précoce science de la vie. Pour les comprendre, il aurait fallu causer
avec lui. Mais depuis que Valleroy s'était enfermé au Luxembourg,
Bernard ne parlait à personne de l'état de son âme, sauf au P. David
auquel chaque jour, en rentrant, il aimait à confier les impressions
qu'il rapportait de ses promenades et à qui il les confiait parce qu'il
savait que le vieux religieux ne le trahirait pas.

C'est dans ces circonstances qu'il reçut un matin le billet de Valleroy
qui l'appelait au Luxembourg. Il se rendit à cet appel sans tarder. À la
porte de la prison, on lui demanda qui il était et ce qu'il voulait.
Quand il eut répondu qu'il venait pour voir son oncle, le geôlier
Valleroy, on le fit entrer dans la salle du greffe, où celui qu'il
demandait et qu'on était allé quérir devait venir le retrouver. Et là,
soudainement, il eut l'impression nette et saisissante des rapides
formalités de l'incarcération des détenus. Justement, on venait d'en
amener six, parmi lesquels se trouvaient deux femmes, l'une en cheveux
blancs, l'autre qui semblait avoir à peine vingt ans.

Assis sur un banc contre le mur, ces infortunés paraissaient accablés.
Leur regard exprimait la résignation et l'angoisse. À l'appel de leur
nom, ils se levaient, s'approchaient du greffier, et d'une voix brisée,
répondaient à ses questions, questions brèves destinées uniquement à
établir leur identité. Le nom inscrit sur le registre d'écrou, on y
mentionnait sous une forme concise les causes de l'arrestation. Ces
causes ne variaient guère. C'était toujours de complot contre la
République et de relations avec les émigrés qu'on accusait les suspects.

Le coeur serré, Bernard s'intéressait passionnément à ces scènes
douloureuses, quand entra Valleroy. Si vive fut la joie de l'enfant en
retrouvant son ami que les cruelles impressions qu'il venait de
ressentir s'apaisèrent un moment. Valleroy lui serra la main, puis
s'approcha du greffier auquel il dit quelques mots à voix basse.
Celui-ci regarda Bernard. Il écrivit ensuite quelques mots sur une
feuille imprimée qui se trouva sous sa main et qu'il lui remit en
disant:

--Tiens, citoyen, voici une autorisation qui te permettra de circuler
librement dans la prison.

--Suis-moi! dit alors Valleroy.

Il entraîna Bernard dans la cour du palais, muette et déserte, les
prisonniers n'étaient pas encore descendus.

--Tu m'as appelé, fit Bernard, et je me suis empressé de venir.

--Je suppose que Kelner t'a accompagné jusqu'à la porte du Luxembourg.

--Comme quand tu m'accompagnas au Temple, lorsque j'allai voir la reine?
demanda Bernard en souriant. Non, Kelner ne m'a pas accompagné. Je suis
assez grand pour aller seul, et je n'ai besoin ni de lui ni de personne.
Traite-moi comme un homme, Valleroy.

--Tu vas voir que c'est comme un homme que je veux te traiter.

--En quoi puis-je servir?

Valleroy répondit à cette question en exposant à Bernard ce qu'il
attendait de lui. La mission qu'il entendait lui confier consistait à
être son intermédiaire auprès de Joseph Moulette, à recevoir les
communications de ce dernier et à lui transmettre celles que l'intérêt
de Mme de Jussac commanderait de faire au citoyen président, devenu
secrétaire de Fouquier-Tinville.

--Ainsi, dit Bernard, je devrai me trouver en présence du personnage qui
a arrêté mes parents: qui, sans les connaître, les a poursuivis de sa
haine et est cause de leur mort?

--Oui, tu devras te trouver en sa présence, Bernard, et ne rien trahir
des sentiments qu'il t'inspire.

--Sais-tu que c'est une dure tâche que tu m'imposes?

--Il te sera facile de l'accomplir jusqu'au bout, si tu veux te souvenir
que le salut de la chanoinesse de Jussac l'exige et qu'elle est la
bienfaitrice de Nina. Je pense de ce coquin ce que tu en penses
toi-même. Je feins cependant d'être son ami, son associé, son complice.
Guide-toi sur cet exemple, Bernard, il le faut.

--J'y consens, mais à une condition.

--Laquelle?

--C'est que plus tard, quand nous n'aurons plus besoin de lui, nous nous
vengerons.

À ces mots Valleroy parut hésiter. Mais le visage et la parole de
Bernard exprimaient tant d'ardeur passionnée et de volonté qu'il lui
prit les mains et répondit:

--Oui, nous nous vengerons. Pour aujourd'hui, tu te rendras au Palais de
Justice afin de remettre à Fouquier-Tinville le pli que voici. Tu
arriveras à lui en t'adressant à Joseph Moulette, et tu ne manqueras pas
de dire à ce dernier que tu attends ses ordres pour me les apporter.
Désormais, tu viendras ici tous les matins.

Ils causèrent encore quelques instants. Puis Bernard songea à se
retirer. Mais, à ce moment, éclatèrent à l'entrée de la cour un grand
mouvement et du bruit. La lourde grille tourna sur ses gonds, s'ouvrit
toute grande; une voiture entra, protégée par une escorte de gendarmes
et vint s'arrêter devant un perron par où on accédait au greffe.

--Qu'est-ce que ces gens-là? demanda Bernard.

--Des prisonniers qu'on vient écrouer. Ils arrivent de loin sans doute;
leur voiture est couverte de poussière et de boue.

Un gardien s'était approché, ouvrait la portière, et les voyageurs
mirent pied à terre. Ce fut d'abord un vieillard de haute mine, vêtu
comme un homme de condition. À peine descendu, il se retourna et, se
découvrant, il tendit la main à une femme qui descendait à son tour.
Celle-ci, étant enveloppée d'une mante brune dont le capuchon
enveloppait sa tête, Bernard et Valleroy ne purent d'abord voir son
visage. Mais, une fois sur le perron, elle rejeta le capuchon sur ses
épaules d'un geste alangui, et alors, dans la pleine lumière du matin
apparut, sous un casque de cheveux blonds, sa figure fine et voilée de
mélancolie. Valleroy chancela. Bernard, saisi comme lui par la surprise,
lui prit fiévreusement le bras, et ils restèrent ainsi tous deux, cloués
au sol, tandis que de leur bouche sortait, dans un cri, ce nom si
souvent répété par eux depuis un an.

--Tante Isabelle!

Oui, c'était elle! Ils l'avaient crue morte et elle vivait! Mais d'où
venait-elle? Quelles aventures l'avaient conduite du champ de bataille
de Nerwinde à Paris? Comment y était-elle et pourquoi venait-elle, après
tant d'épreuves, s'échouer dans une prison? Et à la joie qui pénétrait
leur coeur, alors qu'ils la retrouvaient vivante, se mêlait une
inquiétude. Toujours immobiles, ils suivaient des yeux tante Isabelle et
la virent entrer dans la salle du greffe.

--Il faudrait la rejoindre, dit Bernard, lui parler.

--Gardons-nous-en bien, répliqua Valleroy. La secousse serait trop
violente pour son coeur et son émotion aussi funeste pour elle que
dangereuse pour nous. Je trouverai une occasion meilleure de l'avertir
que je suis près d'elle. Éloigne-toi, Bernard; ne songe qu'au message
que je t'ai confié. Demain, tu en sauras plus long sur la tante
Isabelle. Quelque excitée que fût sa curiosité, Bernard se résigna à
obéir. Il sortit et se dirigea vers le Palais de Justice, ayant hâte de
s'acquitter des commissions dont l'avait chargé Valleroy. Peu d'instants
après, il était en présence de Joseph Moulette. Quoiqu'il se fût
rencontré une fois avec lui, l'année précédente, au café des
_Trois-Couronnes_ à Coblentz, il ne se souvenait pas de l'avoir vu, et
quand on l'introduisit auprès du secrétaire de Fouquier-Tinville, auprès
de ce personnage malfaisant, cause première de ses malheurs, il était
aussi ému, aussi troublé que s'il fût entré dans la cage d'une bête
fauve.

--Qui es-tu, petit, et que veux-tu? lui demanda Joseph Moulette.

--Je suis Bernard, neveu de Valleroy, citoyen. Il m'envoie auprès de
toi, d'abord pour que tu me conduises chez l'accusateur public à qui je
dois remettre un rapport secret; ensuite, pour que tu me communiques les
instructions ou les ordres que tu aurais à lui faire parvenir.

--Mais, toi-même, n'as-tu aucune communication à me faire de sa part?

--Une communication très brève. Les choses qui t'intéressent marchent à
souhait.

--Es-tu au courant de ces choses?

--Mon oncle a confiance en moi et ne me cache rien.

--Tu sais alors que tu ne dois me répéter ce qu'il te confie que lorsque
nous sommes seuls...

--Je le sais, répondit Bernard.

--Si nos accords étaient découverts, continua Joseph Moulette, notre
tête à tous trois aurait cessé d'être solide sur nos épaules. Maintenant
que te voilà prévenu, je vais avertir Fouquier-Tinville de ta présence.

Il s'éloigna, revint presque aussitôt, fit un signe, et Bernard le
suivit dans le cabinet de l'accusateur public, sanctuaire redoutable où
il n'était aisé d'entrer et de s'assurer un favorable accueil que si
l'on venait comme dénonciateur ou comme espion.

Fouquier-Tinville se tenait debout devant la cheminée sur laquelle un
buste de la liberté, coiffé du bonnet phrygien, étalait ses robustes
appas. Impénétrable et froid, il regarda venir Bernard qui, le coeur
agité, se dominant pour ne pas trahir ses émotions, s'avançait vers lui.

--Tu as une lettre à me remettre, mon jeune citoyen? demanda
l'accusateur public. Presse-toi de me la donner. Le tribunal n'attend
plus que moi pour ouvrir l'audience et elle doit être longue... Il y a
toute une fournée d'accusés.

Bernard, qui avait tiré de sa poche le pli destiné à l'accusateur
public, le lui tendit en saluant. Puis il resta debout, promenant ses
yeux autour de lui, tandis que le terrible magistrat lisait le mémoire
rédigé par Valleroy. Joseph Moulette, pendant ce temps, allait et
venait, autour du bureau, feuilletant les dossiers qui s'y trouvaient et
en prenant quelques-uns qu'il mettait à part. Quand il en eut formé une
liasse, il alla les enfermer dans un carton placé sur une étagère à côté
de beaucoup d'autres, et sur lesquels Bernard lut ces mots: _Dossiers
des prévenus à envoyer au tribunal_. Un frisson secoua son corps, car il
venait de comprendre que ce carton contenait la liste des futures
victimes et les pièces accusatrices savamment coordonnées pour justifier
leur condamnation.

Cependant, Fouquier-Tinville avait achevé sa lecture et, par-dessus le
papier qui tremblait entre ses doigts, il regardait de nouveau l'enfant.
Tout à coup, s'adressant à Joseph Moulette, il lui dit d'un accent bref
et impérieux:

--Laisse-nous, citoyen Moulette.

Les yeux de Joseph Moulette exprimèrent la surprise que lui causait cet
ordre. Néanmoins, il mit un servile empressement à obéir. Il se dirigea
vers la porte, comme il y arrivait, Fouquier-Tinville reprit:

--Il est arrivé hier de Lille au Luxembourg des prisonniers que le
Comité de surveillance a mandés à Paris. Parmi eux se trouve une femme
nommée Isabelle Lebrun. Elle est signalée comme ayant vécu à Coblentz et
à Liège parmi les émigrés. Dès que tu auras reçu les papiers qui la
concernent, tu me dresseras un rapport sommaire sur cette prévenue. Je
te rappelle aussi l'affaire Jussac.

--Bien, citoyen accusateur public, répondit Joseph Moulette, qui s'était
arrêté pour recevoir les ordres de Fouquier-Tinville.

Après ces mots, il sortit. Fouquier-Tinville et Bernard restèrent seuls.

--Tu es le neveu de Valleroy? demanda le premier.

--Oui, citoyen, le propre fils de sa soeur, répondit Bernard.

--Professes-tu les mêmes opinions que lui?

--Comme lui, je suis prêt à mourir pour la République et pour la
liberté.

--Et en attendant de verser ton sang pour elles, tu les sers?

--Je suis son exemple.

--Quel âge as-tu?

--Quinze ans, citoyen.

--Connais-tu le contenu du pli que tu viens de m'apporter?

--Non, citoyen; c'est ce matin seulement que, pour la première fois, mon
oncle m'a mandé près de lui. Il m'a fait connaître que, désormais, je
serais chargé de t'apporter les rapports qu'il aurait à te faire
parvenir. Il avait préparé celui-ci à l'avance et me l'a confié pour te
le remettre sans avoir le temps de m'en révéler le contenu.

--Tu ne sais donc rien des tentatives de complot qu'il me dénonce?

--Rien, citoyen. Mais ce n'est pas que mon oncle doute de ma discrétion.
Ce qu'il m'a laissé ignorer aujourd'hui, il se peut qu'il me l'apprenne
demain.

--C'est donc qu'il te croit capable de garder un secret? Je veux espérer
qu'il ne se trompe pas. Tu es jeune, non assez cependant pour ne pas
être responsable de tes actes. Par conséquent, si tu te laissais tenter
par les ennemis de la République, si tu versais dans la trahison, tu
serais châtié comme un homme.

--Les menaces ne sont pas nécessaires pour m'inciter à remplir mon
devoir, répliqua Bernard, d'un accent où se révélait l'orgueilleuse et
ferme volonté de ne jamais faillir.

--Ta réponse est fière. Elle me garantit la pureté de ton civisme. Mais,
peut-on compter sur ton énergie, sur ta clairvoyance pour surveiller les
ennemis du peuple et déjouer les complots liberticides? Et si la
conduite de quelque citoyen te semblait louche, celui-là fût-il Joseph
Moulette ou ton oncle lui-même, le dénoncerais-tu?

À ces paroles odieuses, un flot de sang monta aux joues de Bernard, une
indignation irritée gonfla son coeur. Sa jeunesse généreuse fut au moment
de protester. Mais il se contint à temps, saisi par cette pensée que,
s'il était assez faible pour se trahir, il se perdait et Valleroy avec
lui. Sous l'empire de cette crainte, il parvint non seulement à se
dominer, mais encore à feindre des sentiments contraires aux siens, et
d'une voix que faisait vibrer sa colère, il s'écria:

--Celui-là, fût-il mon oncle, je le dénoncerais.

Un mauvais sourire éclaira le visage de Fouquier-Tinville, comme s'il
eût été satisfait de découvrir, sous l'apparente candeur de l'enfant,
des sentiments aussi féroces que les siens.

--Bien, bien, fit-il, je trouverai à utiliser ces heureuses
dispositions. Tu diras à ton oncle de continuer à épier les menées des
aristocrates et à se faire au besoin seconder par toi. Tu te prépareras
ainsi à rendre de plus grands services à la République. Toutes les fois
que tu voudras me parler, viens librement par la même porte
qu'aujourd'hui. Joseph Moulette recevra des ordres pour que tu puisses
toujours arriver jusqu'à moi, et même m'attendre ici, si j'étais au
tribunal.

Bernard tressaillit. Presque malgré lui, son regard se coula vers le
carton où se trouvaient les dossiers des prévenus bons à envoyer devant
les juges et, une fois de plus, il dut se faire violence pour ne pas se
trahir, tant il était ému à la pensée qu'il pourrait se trouver seul
dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en tête-à-tête avec ces dossiers
qui contenaient la mort, et qu'il rêvait de détruire pour anéantir les
preuves qu'ils renfermaient.

Cependant, il fallait feindre encore, et, poursuivant son rôle, il dit
avec aplomb:

--Merci pour ta bienveillance, citoyen. Je saurai m'en montrer digne.

Il salua fièrement et sortit, tandis que Fouquier-Tinville se hâtait de
se rendre à l'audience du tribunal, qui allait s'ouvrir à quelques pas
de là. Joseph Moulette, très humilié de n'avoir pu assister à
l'entretien, en attendait la fin avec impatience. Dès qu'il vit Bernard,
il courut à lui:

--Que t'a-t-il dit? demanda-t-il.

Mais Bernard, le prenant de haut, répondit d'un ton pénétré.

--Le citoyen accusateur public m'a fait défense de répéter à qui que ce
soit les propos qu'il m'a tenus. Sûrement, il t'en fera part. Mais c'est
un soin que je suis contraint de lui laisser.

Joseph Moulette n'osa insister, et, quel que fût son dépit, il parvint à
le dissimuler.

--La défense qui t'est faite est sacrée pour moi comme pour toi, fit-il.
Garde-toi de l'enfreindre.

--Que devrai-je dire de ta part à mon oncle? reprit Bernard.

--Rien, sinon qu'il se hâte d'agir. Tu as entendu Fouquier-Tinville me
réclamer le dossier de la ci-devant Jussac. Il serait fâcheux que ma
bonne volonté fût impuissante. Notre opération serait manquée.

--Heureusement, tu pourras lui livrer celui d'Isabelle Lebrun qu'il t'a
réclamé aussi, observa Bernard.

--Oh! celui-là, il l'aura dans trois jours et beaucoup d'autres en même
temps. C'est un loup affamé, ce Fouquier-Tinville, ajouta Joseph
Moulette en souriant ironiquement; il faut tromper sa faim.

Pressé de revoir Valleroy et de lui révéler les détails de son entrevue
avec l'accusateur public, Bernard n'eut pas la patience d'attendre
jusqu'au lendemain. Dans l'après-midi, il retourna à la prison du
Luxembourg dont les grilles, sur le vu du sauf-conduit qui lui avait été
délivré le matin, s'ouvrirent devant lui. Libre de circuler à travers
les bâtiments, il se mit à la recherche de Valleroy et finit par le
découvrir dans un corridor, non loin de la cellule où était enfermée la
chanoinesse de Jussac.

--Toi, encore! s'écria Valleroy. Qu'arrive-t-il?

--Il arrive qu'à moins d'un miracle, tante Isabelle est perdue et que
Mme de Jussac le sera bientôt.

Et Bernard répéta à son ami les paroles de Fouquier-Tinville.

--Joseph Moulette, excité par sa cupidité, ajouta-t-il, trouvera moyen
de retarder la comparution de la chanoinesse devant le tribunal. Mais,
n'ayant pas de motifs pour déployer les mêmes efforts en faveur de tante
Isabelle, il va se hâter de préparer son dossier. Il le livrera, et,
alors, c'est la mort.

--Il ne faut pas qu'il le livre, s'écria Valleroy.

--Comment l'en empêcher?

--Tu lui diras qu'Isabelle Lebrun est une ancienne amie de la
chanoinesse, que je les ai mises dans la même cellule, qu'avant peu,
rapprochées par la communauté de leur sort, elles n'auront plus de
secrets l'une pour l'autre et que tout ce qui aura été confié par
celle-ci à celle-là, je le saurai; que je suis sûr en conséquence de
connaître bientôt le secret de Mme de Jussac, mais à la condition que
les jours d'Isabelle Lebrun soient prolongés. Si elle meurt, je ne
réponds de rien.

--Oh! voilà qui est bien trouvé! dit Bernard avec admiration. Nous
gagnerons ainsi un peu de temps. Mais en gagnerons-nous assez? Et
pourras-tu user longtemps de ce stratagème?

--J'ai confiance en Dieu. Il ne voudra pas laisser périr ces deux nobles
créatures. Il étendra sa main pour les protéger, j'en suis sûr. Vois-tu,
Bernard, continua Valleroy avec conviction, les Parisiens commencent à
se lasser de voir verser des flots de sang. Après les avoir terrorisés,
Robespierre les irrite; ils sont las de son joug, et, un de ces jours,
ils se soulèveront. Déjà, dans la Convention, les ennemis de cet homme
commencent à relever la tête; ils s'agitent...

--Tu crois qu'ils oseront se révolter?

--Je crois surtout à une réaction.

--Ce que tu penses, le P. David le pense aussi. Depuis quelque temps, il
a repris confiance et ne cesse de répéter que le règne des méchants va
finir.

--Alors, nos amis seront sauvés!

--Le ciel t'entende! murmura Bernard. Mais, dis-moi, ajouta-t-il, as-tu
pu t'entretenir avec tante Isabelle?

--Quelques instants seulement, assez cependant pour savoir que ses
malheurs, depuis que nous l'avons perdue, ont égalé son courage. Relevée
grièvement blessée sur le champ de bataille de Nerwinde, elle fut
transportée par des Français fugitifs, d'abord à Bruxelles, puis à Mons
et de là à Lille, où elle fut soignée à l'hôpital et emprisonnée après
sa guérison.

--Emprisonnée! Pourquoi?

--À l'hôpital, on trouva dans ses vêtements des lettres d'émigrés
qu'elle avait emportées en quittant Liège. Ces lettres ont servi de base
à l'accusation dressée contre elle.

--Et il a fallu plus d'une année pour la dresser?

--Oui, plus d'une année. Pauvre tante Isabelle, que de souffrances, que
d'angoisses! D'abord, trois mois à l'hôpital; puis oubliée dans les
prisons de Lille; enfin, une instruction longue et vexatoire, rendue
plus longue par les exigences du Comité de surveillance de Paris qui
avait jugé l'affaire assez grave pour vouloir en connaître lui-même et
qui, plus tard, a exigé que l'accusée fût amenée ici. Et pour rendre
plus cruelle cette persécution, l'inconsolable douleur d'avoir perdu
Nina!

--Mais, maintenant, elle doit savoir que Nina est vivante! Tu le lui as
dit, n'est-ce pas?

--Oui, je le lui ai dit, et cette nouvelle a cicatrisé la plus profonde
plaie de son coeur meurtri. Mais la chère créature est encore bien
accablée! Pour lui rendre confiance après tant de déceptions et
d'épreuves, il faudrait la liberté et les caresses de sa fille adoptive.

--Ne puis-je la voir, ne fût-ce qu'une minute? supplia Bernard.

Valleroy ne répondit pas. Mais, après avoir regardé autour de lui et
s'être assuré que le corridor était désert en ce moment, il alla tirer
les verrous d'une porte qu'il entr'ouvrit en faisant signe à Bernard
d'avancer. Bernard s'approcha et, par l'entre-bâillement, il vit tante
Isabelle et Mme de Jussac. Au bruit des gonds, elles s'étaient levées et
se tenaient débout dans un angle de leur étroite cellule, l'inquiétude
aux yeux, effarées et toutes pâles. Mais à l'aspect de l'enfant qui leur
envoyait de la main des baisers, leur visage se transfigura.

--J'embrasserai Nina pour vous deux!

Bernard leur jeta ces mots d'une voix éteinte. Mais elles les
entendirent, et ce fut, dans les ténèbres de leur prison un rayon de
soleil qui les réchauffa pour tout le jour, et porte se referma sans
bruit.

--Maintenant, sauve-toi, mon Bernard, dit Valleroy. Tu verras plus
longuement les nobles femmes à une heure plus propice; Quant à toi
songe, cher enfant, que, hors de cette prison, tu es leur unique appui;
que moi-même je n'ai d'autre complice que toi et ne peux compter que sur
toi pour tirer parti de la cupidité du citoyen Moulette et pour
détourner d'elles la férocité du tigre Fouquier-Tinville.

--Oh! nous les sauverons! s'écria Bernard.

À dater de ce jour, tous les matins, à la même heure, on eût pu voir
Bernard à la prison du Luxembourg et au Palais de Justice. À la prison,
il échangeait quelques mots avec Valleroy qui lui confiait, à d'assez
fréquents intervalles, une communication pour Joseph Moulette ou un
message pour Fouquier-Tinville. Au Palais de justice, il traversait
gravement les salles d'attente remplies de solliciteurs. Cuirassant son
coeur contre les émotions et la colère, il pénétrait chez Joseph Moulette
et même dans le cabinet de Fouquier-Tinville, où, sous prétexte
d'attendre l'accusateur public, il lui arrivait de rester seul. C'est
ainsi qu'il parvint à se rendre compte que chaque jour, en arrivant à
son bureau, Fouquier-Tinville tirait de son carton quelques dossiers
pour les envoyer au tribunal, prenant ordinairement ceux qui se
trouvaient au-dessus, ne touchant presque jamais à ceux qui se
trouvaient au-dessous, plus pressé de fournir des victimes au bourreau
que de les choisir. Il constata encore que, chargé de besogne, détourné
à tout instant, par des incidents imprévus et multiples, des affaires
qu'il avait paru suivre, le terrible accusateur les oubliait, arrivant à
la fin de ses fiévreuses journées sans avoir pu épuiser les occupations
qu'il s'était proposées le matin. Ces circonstances frappaient Bernard.
Il se promettait d'en tirer parti au profit de tante Isabelle et de Mme
de Jussac.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi sans amener de changement dans la
situation des deux prisonnières. Il semblait même qu'on ne songeait plus
à elles, et Valleroy, heureux d'avoir gagné du temps, se flattait d'en
gagner encore. Au commencement du mois de juin, ou, pour parler comme le
calendrier républicain, à la fin de prairial, Bernard, en arrivant un
matin au Palais de justice, ne trouva pas Joseph Moulette dans la pièce
où il se tenait ordinairement. Il allait s'enquérir des motifs de son
absence, quand Fouquier-Tinville apparut, traversant cette pièce pour se
rendre à l'audience.

--Tu cherches Joseph Moulette? dit-il à Bernard. Tu ne le reverras pas.
Ce misérable a été surpris en flagrant délit de trahison. Il usait des
pouvoirs dont je l'avais investi pour soustraire des coupables à la
justice du peuple et leur vendre ses services. Son crime est grand et il
le payera de sa tête. Médite cet exemple, et, puisque je t'ai accordé ma
confiance, songe au châtiment que subiront ceux qui l'ont trompée. Il
attend ceux qui la tromperaient.

Il sortit, laissant Bernard terrifié par la perspective des périls que
l'arrestation de Joseph Moulette créait à ses amis et à lui-même. En
toute autre circonstance, il se fût réjoui de l'événement qui le
vengeait du personnage qu'il considérait comme l'artisan le plus actif
de son malheur. Mais il craignait que le coquin, en se voyant perdu, ne
voulût perdre du même coup ceux qui s'étaient servis de lui, et il
quitta le Palais de justice en proie à la plus vive inquiétude.
Lorsqu'au bout de vingt-quatre heures il y revint, il était anxieux,
pressé de savoir si ses amis et lui-même n'étaient pas compromis dans
l'aventure de Joseph Moulette. Et comme, avec une réserve prudente, il
cherchait à s'en informer, un des employés du bureau lui apprit que le
secrétaire de Fouquier-Tinville, arrêté, dans son lit, la veille, à 5
heures du matin, avait été conduit à la prison du Plessis, non sans
avoir énergiquement protesté de son innocence et s'être réclamé des
habitants d'Épinal. L'ordre était donné d'instruire son procès. Mais,
sans doute, ce procès traînerait en longueur, et comme Joseph Moulette
comptait parmi ses compatriotes des défenseurs ardents il ne désespérait
pas de dérober sa tête au bourreau.

Ces renseignements ne rassurèrent Bernard qu'à demi. Ils permettaient de
penser que le prévenu serait oublié au fond de sa prison, et que tant
qu'il ne verrait pas sa vie menacée, il s'abstiendrait de toute
révélation compromettante pour ses complices. Mais son arrestation n'en
mettait pas moins les prisonniers du Luxembourg à la merci de
Fouquier-Tinville, et c'est de cela, surtout, que Bernard s'alarmait. Ce
même jour, sous l'influence de ses alarmes, il pénétra dans le cabinet
de l'accusateur public. Avec une témérité qui pouvait lui coûter la vie,
il alla droit au carton où étaient enfermés les dossiers, l'ouvrit et
tira ceux du dessus. Sur l'un d'eux, il lut ce nom: «Ci-devant
chanoinesse de Jussac»; sur l'autre: «Isabelle Lebrun».

Elles étaient là, les pièces accusatrices, les preuves accablantes.
Allait-il les détruire? Non, car si Fouquier-Tinville s'apercevait de
leur disparition, il en demanderait compte. Seulement, il les glissa
sous les autres, tout au fond du carton, en se promettant de venir
s'assurer tous les jours qu'elles étaient à la même place.



CHAPITRE XIX

HÉROÏSME DE FEMME


On était maintenant en plein été et le mois de thermidor venait de
commencer. Dans le calendrier républicain, inauguré l'année précédente,
le 1er thermidor correspondait au 19 juillet. À cette époque, une
protestation lente et sourde commençait à s'élever contre la Terreur.
Elle montait de toutes parts, cette protestation. Elle se dressait en
face de Robespierre devenu, depuis la chute des Girondins, le maître
tout-puissant de la France; en face de ses complices, Couthon et
Saint-Just, membres comme lui du Comité de Salut public, et des nombreux
exécuteurs de leurs volontés. Ceux qui la formulaient n'étaient pas
seulement terrorisés, c'étaient aussi les premiers terroristes que
Robespierre avait espéré anéantir en frappant Danton et qui maintenant
relevaient la tête, devenaient menaçants, appuyés sur la réaction que
provoquait l'abus qu'il avait fait de son pouvoir.

Lui-même comprenait la nécessité d'arrêter la Terreur. Il le proclamait
en déclarant que seuls les tyrans et les aristocrates devaient subir les
rigueurs des lois et que, désormais, les innocents devaient être
épargnés. Mais arrêter la Terreur n'était point facile à ceux qu'on
accusait de l'avoir déchaînée, et de plus en plus, la Convention, où il
comptait plus d'ennemis que d'amis, s'attachait à le leur faire
comprendre. Lancés sur la pente où d'autres avant eux avaient glissé,
nul frein ne pouvait les y retenir. Ils étaient condamnés à aller
jusqu'au bout et à périr par les armes qu'ils avaient forgées. Tout
appel à la modération formulé par eux ne pouvait que les affaiblir, et
tout retour en arrière leur était interdit. C'est en vain qu'ils
s'efforçaient de résister à l'évidence, elle les écrasait. L'instrument
dont ils avaient abusé s'énervait, se paralysait entre leurs mains, et
en même temps qu'éclatait pour eux la nécessité de fortifier par un acte
énergique, avec l'appui de la Commune et des clubs, leur pouvoir
ébranlé, un parti se formait dans la Convention pour les renverser.

Au 1er thermidor, cette situation se posait nettement, grosse de
complications prochaines et de crises violentes. Les Parisiens, chaque
jour, à leur réveil, se demandaient qui allait l'emporter de la faction
de Robespierre, ayant avec elle et pour elle le club des Jacobins, la
Commune et les principaux chefs de la garde nationale, ou de la
coalition des réactionnaires que la Convention comptait dans son sein.
En attendant le dénouement, et comme pour se le rendre plus sûrement
favorable, les terroristes redoublaient de rigueurs et de cruautés. Le
tribunal révolutionnaire ne cessait pas de condamner, la guillotine
d'exécuter, et alors qu'ils n'avaient jamais été plus près de la
délivrance, les Parisiens pouvaient craindre de n'être jamais délivrés.
La physionomie de Paris était lamentable. La ville appartenait aux
brigands. Les honnêtes gens évitaient de se montrer dans les rues. Avec
l'été revenu, la misère, dont on avait tant pâti durant les mois
d'hiver, perdait son caractère aigu, non que les privations fussent
moindres, mais parce que, grâce à la belle saison, on les supportait
mieux.

Il n'y avait jamais eu plus grand encombrement dans les prisons. Les
vides qu'y faisait le bourreau étaient comblés aussitôt, grâce à des
arrestations nouvelles. Le pain manquait ainsi que la viande. Les
citoyens étaient à la ration, et la difficulté de se procurer des vivres
devenait telle que des familles entières souffraient de la faim. Il
était clair que cet état de choses ne pouvait durer. Cependant, si grave
qu'il fût, la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle avaient jusqu'à ce
jour échappé à la mort. Il est vrai que l'accusateur public
Fouquier-Tinville, emporté maintenant par une folie homicide poussée au
paroxysme, avait chaque jour tant d'arrêts de mort à signer qu'il les
signait sans les lire, et que pour fournir un aliment à l'activité du
tribunal révolutionnaire, comme à celle du bourreau, il leur envoyait
des victimes sans se demander si elles étaient innocentes ou coupables.
C'est au hasard et non d'après une volonté raisonnée qu'il les
désignait, prenant dans l'énorme tas de dossiers que lui envoyait le
Comité de Sûreté générale ce qui tombait sous sa main, négligeant même
d'établir l'identité des prévenus, si bien qu'il arrivait que ceux
auxquels on ne songeait pas étaient conduits à l'échafaud à la place de
ceux qu'on avait voulu y envoyer.

Si la chanoinesse de Jussac et tante Isabelle étaient encore épargnées,
si jamais le dossier contenant l'acte d'accusation dressé contre elles
ne se présentait aux mains de Fouquier-Tinville, c'est que Bernard,
habitué du cabinet de l'accusateur public, s'y introduisait tous les
jours à l'heure où il était sûr de n'y rencontrer personne et
enfouissait ce dossier sous les autres, avec l'espoir qu'on n'irait pas
le chercher où il l'avait mis. Mais, en s'exposant ainsi pour les
sauver, il ne se dissimulait pas que leur vie ne tenait qu'à un fil.
Qu'il fût surpris au moment où il cachait la pièce accusatrice et tout
était perdu. Il suffisait même qu'un jour, il lui fût impossible de se
trouver seul dans le repaire de Fouquier-Tinville pour que le nom des
deux prisonnières oubliées se présentât au souvenir ou aux yeux de ce
dernier et pour qu'il les traduisît devant le tribunal. C'est là surtout
ce que redoutait Bernard, ce qui lui suggérait les angoisses qu'il
confiait au P. David, à Valleroy, à Kelner, et qu'ils ressentaient au
même titre que lui.

Cependant, depuis trois mois que la chanoinesse de Jussac et tante
Isabelle étaient détenues à la prison du Luxembourg, l'espoir de la
délivrance ne les avait pas un seul jour abandonnées. C'est à Valleroy
qu'elles devaient le maintien de cet espoir, aux soins empressés qu'il
ne cessait de leur prodiguer, à sa sollicitude toujours en éveil, qui
les accompagnait à toutes les heures des longues et monotones journées
de leur captivité. Quoiqu'il affectât de se montrer bienveillant et
humain envers les nombreuses prisonnières placées sous sa surveillance,
c'est surtout pour la chanoinesse et pour tante Isabelle qu'il se
plaisait à adoucir les rigueurs du règlement de la prison. Elles
jouissaient de toutes les faveurs qu'il pouvait accorder sans se
compromettre. Elles en jouissaient avant de les avoir sollicitées. Elles
vivaient librement dans la cellule où il les avait réunies. Elles
pouvaient même y recevoir quelques-uns de leurs compagnons d'infortune,
et comme, d'autre part, un lien d'étroite sympathie s'était formé entre
elles, qu'elles y fussent en nombreuse compagnie ou seules, elles s'y
trouvaient heureuses.

Dès leur première rencontre dans l'étroite chambre elles s'étaient
senties attirées l'une vers l'autre. En dépit de ses préjugés
aristocratiques, la chanoinesse n'avait pas été longue à tomber sous le
charme de tante Isabelle, à lui témoigner un tendre attachement, et
celle-ci à payer en respectueuses et incessantes prévenances la dette
qu'elle avait contractée envers la mère adoptive de Nina. Nina! c'était
elle qui réunissait dans un même sentiment affectueux les deux pauvres
captives; par elle, en parlant d'elle qu'elles se consolaient. Privées
de voir l'enfant, ne sachant de son sort que ce que leur en disait
Valleroy, elles se promettaient une égale joie de la retrouver un jour,
de la reprendre sous leur protection. La chanoinesse allait même plus
loin. Elle rêvait d'une rentrée triomphante au château de Jussac et s'y
voyait à jamais établie entre Nina et tante Isabelle. Ces divers espoirs
fréquemment et longuement caressés apaisaient les tristesses de la
prison, et tante Isabelle déclarait qu'après les cruelles épreuves
qu'elle avait subies, nulle existence ne lui eût semblé plus douce que
celle qu'on menait au Luxembourg, si seulement elle avait été libre d'y
garder Nina à côté d'elle.

Cette vie, d'ailleurs, était presque joyeuse, comparée à celle des
infortunés, détenus dans les autres prisons de Paris. Au Luxembourg, les
prisonniers jouissaient d'une liberté relative. Ils pouvaient se réunir
entre eux, se visiter, et même, avec un peu d'habileté, s'assurer, à un
prix modéré, le droit de recevoir des communications du dehors, à la
condition qu'elles auraient pour unique objet les nouvelles publiques ou
le sort d'êtres chers et aimés. Brusquement, ces faveurs diminuèrent et
finirent par être supprimées par une décision du bureau de la police
générale, qui découvrit ou feignit de découvrir au Luxembourg une
conspiration. Il y eut parmi les prisonniers des arrestations opérées.
Plusieurs d'entre eux payèrent de leur vie le soupçon faux ou fondé
qu'ils avaient encouru. La surveillance, dès ce moment, devint plus
sévère.

Mais, grâce à Valleroy, la chanoinesse et tante Isabelle n'eurent pas
trop à en souffrir. La protection de leur gardien continua à veiller sur
elles, leur évita les mesures vexatoires que d'autres durent supporter,
sans que jamais les traitements dont elles étaient l'objet donnassent
lieu à des protestations. On redoutait Valleroy parce qu'on le savait en
relations avec Fouquier-Tinville, mais on l'aimait parce qu'il avait
maintes fois employé son crédit à améliorer le sort des prisonniers, et
ses protégées bénéficièrent autant de la reconnaissance qu'il méritait
que des craintes qu'il inspirait. Quand Joseph Moulette fut arrêté,
Valleroy partagea un moment l'effroi de Bernard et redouta comme lui
d'être compromis par les dénonciations du citoyen président ou même par
le souvenir de leurs relations en apparence amicales. Il s'attendit
durant tout un jour à être décrété d'arrestation et ne respira que
lorsqu'il apprit que Joseph Moulette s'était laissé emprisonner sans le
désigner comme son complice.

À ce moment, les échos du dehors commençaient à apporter dans la prison
les rumeurs qui s'élevaient à travers Paris et présageaient la fin du
pouvoir exécré de Robespierre. À partir du Ier thermidor, ces rumeurs se
précisèrent. Elles annonçaient l'éclat des rivalités qui, depuis
longtemps, s'étaient élevées entre le parti de Robespierre et la
Convention. On racontait que Robespierre, appuyé sur les sections de
Paris et de la garde nationale, voulait provoquer dans le sein même de
la Convention un mouvement en sa faveur et l'écraser si elle lui
résistait. Mais on disait celle-ci résolue à se défendre, à user de ses
pouvoirs, pour mettre hors la loi quiconque méconnaîtrait son autorité,
celui-là fût-il Robespierre.

Dans ces nouvelles qui se pressaient et enfiévraient Paris, Valleroy
puisait l'espérance de voir finir la captivité des milliers d'innocents
qu'avaient incarcérés les terroristes. Il se croyait au terme de ses
angoisses et goûtait une indicible joie à communiquer à ses protégées
tous les bruits propres à faciliter leur confiance et la sienne.
Maintenant, le matin venu, il attendait avec impatience l'heure qui
devait amener Bernard au Luxembourg. Dès qu'il l'apercevait, il courait
à lui, l'interrogeait, dévorait des yeux les journaux que lui apportait
l'enfant. Puis il se hâtait d'aller répéter à Mme de Jussac et à tante
Isabelle ce qu'il venait d'apprendre.

C'est ainsi que le 8 thermidor, alors qu'entre les autorités rivales,
Robespierre et la Commune d'un côté, et de l'autre, la Convention,
parlant au nom de la loi, la lutte se préparait sans qu'on pût prévoir
encore pour qui se prononcerait Paris, Valleroy se promenait à grands
pas dans la cour du Luxembourg chauffée par le soleil de juillet, qui au
même moment, incendiait les cervelles des Parisiens et ajoutait à leur
exaltation. À tout instant, ses yeux se tournaient vers la grille
d'entrée, exprimaient les anxiétés d'une attente prolongée et
paraissaient interroger un être invisible et mystérieux. Soudain, un
rayon de plaisir éclaira son visage. Mais ce ne fut qu'un éclair qui
s'éteignit presque aussitôt dans un assombrissement soudain de sa
physionomie. Bernard venait vers lui, non avec l'expression de gravité
douce qu'il portait ordinairement sur le visage, mais livide, le regard
effaré, les cheveux en désordre et tout essoufflé par la rapidité de sa
course.

Valleroy pressentit un malheur.

--Qu'as-tu donc? lui demanda-t-il.

--J'ai que le dossier de tante Isabelle n'est plus dans le carton de
Fouquier-Tinville. Il y était hier avec celui de la chanoinesse; je les
ai vus tous deux. Il n'y en a plus qu'un aujourd'hui.

--On a enlevé l'autre! s'écria Valleroy écrasé par cette nouvelle.

--On l'a enlevé pour l'envoyer au tribunal, sans doute.

--Non, non, c'est impossible! Le ciel ne peut vouloir que tante Isabelle
périsse, alors que nous sommes parvenus à la dérober jusqu'ici au
bourreau et que, demain peut-être, la guillotine sera renversée! C'est
impossible.

Sa voix tremblait; des larmes montaient à ses yeux, coulaient sur ses
traits où se révélait son désespoir, tandis que ses mains s'agitaient
convulsivement.

--Par grâce, Valleroy, supplia Bernard, domine-toi, ou tu vas te perdre.

--Et qu'importe! soupira le pauvre garçon... Pourquoi vivre si tante
Isabelle meurt?

--Pourquoi vivre? Ne suis-je donc plus rien pour l'ami à qui je dois de
n'être pas mort de douleur et de misère? Pourquoi vivre! As-tu oublié
ton devoir? Valleroy n'appartient-il plus à Malincourt?

Et comme dans la cour presque déserte personne ne s'occupait d'eux,
Bernard saisit la main de son ami et la garda dans la sienne,
s'efforçant, par cette étreinte, de le rappeler à lui-même.

--Oui, tu as raison, reprit alors Valleroy, j'ai fait à ton père une
promesse, celle de ne pas t'abandonner. Je dois la tenir, je la
tiendrai. Mais je veux tenter de sauver tante Isabelle.

--La sauver! Comment?

--Je ne sais encore. Mais je trouverai. Dieu m'inspirera.

Il poussa ce cri sans conviction, comme un soldat désarmé qui ne veut
pas s'avouer vaincu. Sauver tante Isabelle, alors qu'elle serait appelée
au tribunal et condamnée, était une tâche au-dessus de ses forces, et il
le savait bien. Quant à la faire évader, il n'y fallait pas songer, les
consignes étaient trop sévères et trop rigoureusement observées pour
qu'on pût tenter de les enfreindre avec quelque chance d'y réussir. Il
aurait fallu un miracle, et déjà, à cette époque, on ne croyait plus aux
miracles.

Ces objections s'élevaient dans la pensée de Valleroy, et pour la
première fois depuis qu'il était venu s'enfermer au Luxembourg, il
sentait s'ébranler les fermes espoirs qui, jusqu'à ce jour, avaient
fortifié son énergie et sa confiance. Mais ce fut pire encore quand la
lourde grille de l'entrée s'ouvrit avec fracas pour livrer passage à une
charrette vide qu'escortaient des gendarmes et qui, après avoir franchi
l'enceinte de la prison, vint s'arrêter devant le greffe. Oh! cette
charrette, il la connaissait bien, étant accoutumé à la voir arriver
tous les jours. C'était elle qui venait chercher les prisonniers pour
les conduire au tribunal et de là à la mort, après une courte halte à la
Conciergerie.

--Tout est perdu! murmura Valleroy en désignant à Bernard le lugubre
équipage.

Et tous deux restèrent debout au milieu de la cour, immobiles, les
jambes tremblantes, pendant que le chef de l'escorte descendait de
cheval et entrait dans le bureau du greffier où il resta quelques
instants. Quand il en sortit, il n'était pas seul. Il avait à ses côtés
le gardien-chef de la prison et le greffier, ce dernier tenant à la main
une feuille de papier sur laquelle étaient inscrits plusieurs noms.
C'était la liste des détenus que réclamait l'accusateur public.

--Qu'on fasse descendre tous les prisonniers, ordonna le gardien-chef en
s'adressant à Valleroy.

Valleroy, contraint d'obéir, rentra dans la prison, transmit l'ordre à
ses camarades qui le répétèrent. Alors, ce fut, dans les corridors, des
cris d'appel, des fracas de portes ouvertes et fermées, des bruits de
pas sur les dalles, une rumeur de voix éplorées, à travers laquelle on
était surpris d'entendre passer des rires. Et à tous les étages, de
toutes les issues aboutissant aux escaliers, sortaient des gens de tout
âge et de toute condition qui se hâtaient de descendre dans la cour où
ils se rangeaient en demi-cercle, les vieillards appuyés aux bras
d'hommes plus jeunes qui les soutenaient les femmes pressées et
effarées, les unes contre les autres, la pâleur aux joues, mais se
raidissant pour surmonter leur angoisse et ne pas paraître avoir peur.
Le nombre de ces infortunés était considérable; c'est par centaines
qu'on les comptait. Parmi eux, on distinguait des gentilshommes, dont
quelques-uns portaient encore les riches costumes d'autrefois, des
bourgeois des paysans, pour la plupart vêtus de noir; des grandes dames
parées comme pour un jour de fête, des femmes du peuple, des prêtres,
des religieuses et même des enfants. C'est dans toutes les classes
sociales que la Terreur ramassait ses victimes.

Bernard s'était jeté dans un coin et regardait, le coeur serré, ce triste
spectacle, cherchant dans cette foule la chanoinesse de Jussac et tante
Isabelle. Il s'étonnait de ne les avoir pas encore vues, quand, sur le
seuil de la prison, apparut la chanoinesse, conduite par Valleroy.

Alourdie par son embonpoint, appuyée sur sa haute canne, elle marchait
lentement et vint se placer dans un groupe formé de gens qu'elle
connaissait. Alors, un vieillard lui offrit son bras, et elle s'y
suspendit, en prononçant des paroles de remerciement.

Valleroy s'était rapproché de Bernard.

--Et tante Isabelle? demanda ce dernier.

--Elle est couchée, souffrante, et dormait encore, répondit Valleroy. Je
n'ai pas osé la réveiller. Il sera toujours temps d'aller la chercher,
si on l'appelle.

À ce moment, l'appel commençait. Dans le silence, le greffier jetait les
noms à haute voix. Homme ou femme, le prévenu désigné pour le bourreau
disait rapidement adieu à ses compagnons, recevait leurs étreintes, et
venait se ranger près de la charrette, entre les gendarmes.

On n'entendait ni plaintes ni cris, à peine un gémissement répondant à
la voix du greffier. Les douleurs restaient muettes, les larmes
coulaient sans bruit, soit que l'habitude de voir mourir eût cuirassé
les coeurs contre les émotions bruyantes, soit que ceux que la Terreur
laissait encore vivre eussent compris qu'il importait de ne pas
ébranler, par d'inutiles manifestations, le courage de ceux qui allaient
quitter la vie. Quatorze personnes furent ainsi appelées. Valleroy et
Bernard écoutaient cette funèbre énumération, saisis d'une horrible
angoisse, espérant toujours que la liste était épuisée et que le nom de
tante Isabelle n'y figurait pas.

Mais, tout à coup, le greffier reprit:

--Isabelle Lebrun, comédienne.

Valleroy chancela, s'appuyant d'une main sur le bras de Bernard, et, de
l'autre, étreignant sa poitrine en feu, sous sa veste d'uniforme.
Personne ne répondait à l'appel du greffier.

--Isabelle Lebrun, répéta ce dernier.

Valleroy, dont relevait la prisonnière absente, s'attendait à être
interpellé par le gardien-chef et à recevoir l'ordre d'aller la quérir,
quand, soudain, il vit la chanoinesse de Jussac abandonner le bras sur
lequel elle s'appuyait, sortir des groupes et s'avancer vers le
gardien-chef, en disant:

--Excusez-moi, Monsieur, je n'avais pas entendu.

Il y eut dans les rangs de ceux qui la connaissaient comme un murmure de
protestation. Mais, d'un regard impérieux, elle imposa silence à ses
amis, et aucun d'eux ne dénonça son généreux mensonge qu'au milieu de
cette foule de prisonniers les gardiens ne remarquèrent même pas.
L'accusateur public leur demandait une femme; c'est une femme qu'ils lui
livraient sans demander qui elle était. Quant à Valleroy, il s'était
élancé pour protester à son tour, entraîné par l'ardent désir d'arracher
la chanoinesse à la mort. Mais, sans que ni Bernard, ni personne l'eût
retenu, il s'arrêta aussi épouvanté par ce qu'il allait faire que par ce
qu'il laissait faire. D'un mot, il pouvait sauver Mme de Jussac. Il lui
suffisait de pousser un cri, de signaler au greffier l'erreur
volontairement commise par celle qui devait en être la victime. Mais,
prononcer ce mot, pousser ce cri, signaler cette erreur, c'était perdre
tante Isabelle, l'envoyer à la guillotine. Oh! qu'avec joie il eût, en
ce moment, offert sa vie pour les délivrer toutes deux. Par malheur, en
se perdant, il ne les aurait pas sauvées, et il se trouvait dans cette
effroyable alternative d'avoir à laisser mourir l'une ou de condamner
l'autre. Et tandis que ces pensées torturaient son esprit, ordre avait
été donné aux prisonniers de monter dans la charrette. Maintenant, ils
s'y trouvaient tous, les femmes assises sur des planches posées
transversalement en guise de banquettes, les hommes debout.

--C'est complet, cria le gendarme commandant l'escorte, qui venait de se
remettre à cheval. En route!

Et, comme une voiture de boucher chargée de moutons qu'on mène à
l'abattoir, la charrette s'ébranla et roula lourdement sous la voûte du
palais, tandis que les prisonniers à qui on permettait encore de vivre
se désespéraient de toutes parts et que Bernard et Valleroy assistaient
de loin à ce départ, consternés et pénétrés d'épouvante. Le fracas des
roues se perdit dans une subite poussée de cris. C'était la foule massée
au dehors qui accueillait de ses huées les prévenus dont commençait le
supplice. La grille s'était déjà refermée que ces cris retentissaient
encore. Bernard dit alors:

--Si tante Isabelle, en s'éveillant, s'aperçoit de la disparition de la
chanoinesse et apprend la vérité, elle ira se livrer pour son amie.

Valleroy tressaillit.

--Elle n'apprendra pas la vérité, fit-il brusquement. Je vais l'enfermer
à clé dans sa cellule, et, jusqu'à demain, personne ne pénétrera auprès
d'elle. Quant à toi, suis la charrette, et sache ce que va devenir Mme
de Jussac.

Ils se séparèrent, et Bernard sortit du palais en toute hâte. En marche
vers la Conciergerie, par les rues tortueuses du quartier Latin, le
convoi des prévenus, quand il le rejoignit, entrait dans la rue
Dauphine, où déjà stationnait une grande foule venue là, non pour voir
passer la sinistre charrette, mais pour commenter les événements qui se
précipitaient et allaient mettre aux prises la Convention et la Commune.
Cette foule rejetée à droite et à gauche, contre les maisons, par les
gendarmes, regarda défiler le cortège sans pousser les ordinaires cris
qu'en pareil cas, et depuis de si longs mois, la peur lui arrachait. Son
attitude maintenant disait l'horreur du sang versé, la pitié pour les
victimes, la haine des bourreaux et l'impérieux besoin de tirer
vengeance de leurs forfaits.

Ces sentiments, non encore hautement manifestés, éclataient avec tant de
force dans l'expression des visages que les sans-culottes et les
tricoteuses qui suivaient la charrette arrêtèrent leurs danses et leurs
clameurs cannibalesques, dans la crainte de provoquer des protestations.
Quelques voix même s'élevèrent en faveur des prévenus. Allait-on encore
guillotiner ceux-là? N'était-ce pas assez d'avoir coupé le cou à des
milliers d'innocents? Les juges et le bourreau ne se lasseraient-ils
donc pas de leur sanglante besogne? Il y eut un moment où la foule
devint menaçante. Les gendarmes se regardèrent et, aux signes échangés
entre eux, on put deviner que si quelque tentative était faite pour
délivrer les prisonniers, ils ne s'y opposeraient pas. Qu'un homme
énergique et entreprenant se fût trouvé là, et les sans-culottes eussent
été culbutés, les prévenus mis en liberté. Mais cet homme ne se
rencontra pas et le peuple, si longtemps terrorisé, n'osa violer les
lois. Robespierre vivait encore; il exerçait encore le pouvoir. À cette
heure, il allait monter à la tribune de la Convention pour dévoiler les
iniquités de ses ennemis, et ses partisans annonçaient qu'il en
descendrait triomphant.

Les prévenus arrivèrent donc sans encombre jusqu'au Pont-Neuf. Là, leur
escorte se resserra autour d'eux et on atteignit ainsi la Conciergerie
dont les portes s'ouvrirent pour les recevoir et se refermèrent
aussitôt. Alors, Bernard se rendit au Palais de justice et entra dans la
salle où le tribunal révolutionnaire allait tenir son audience. Il
attendit une heure environ, perdu parmi les spectateurs qui se
pressaient dans l'espace réservé au public. Puis il vit entrer
successivement l'accusateur public Fouquier-Tinville, les juges, en tête
desquels marchait leur président Dumas, et enfin les accusés désignés
pour comparaître les premiers.

Leur procès fut bref. Un interrogatoire sommaire, le réquisitoire de
l'accusateur public, la condamnation et ce fut tout. La chanoinesse de
Jussac comparut à son tour. Assurément, si elle eût révélé son nom,
évoqué le souvenir de son frère mort au service de la République, on
n'eût osé la condamner. Mais aux premières questions qui lui furent
posées, elle répondit:

--Je me nomme Isabelle Lebrun.

--Tu as conspiré avec les ennemis de la patrie, lui dit le président. Tu
étais à Coblentz, à Bruxelles, à Liège, partout où se tramaient des
complots.

--J'y étais et j'ai conspiré, répliqua-t-elle. Condamnez-moi.

On la condamna. Elle écouta l'arrêt, la tête haute, un sourire
dédaigneux sur les lèvres. Les sentences prononcées à cette audience
reçurent leur exécution le même jour, comme si Fouquier-Tinville, en
prévision des événements qui se préparaient, eût voulu hâter le supplice
des condamnés que ces événements auraient sauvés. C'est ainsi que périt,
victime de son héroïque dévouement, la chanoinesse de Jussac. Quant à
tante Isabelle, elle devait ignorer longtemps en quelles circonstances
elle avait été sauvée, Valleroy ayant jugé prudent de les lui taire pour
ne pas accroître la vive douleur qu'elle ressentit en apprenant la mort
de sa compagne de captivité.

Le 9 thermidor, dans l'après-midi. Robespierre, son frère, et ceux de
ses collègues du Comité de Salut public qui avaient pris parti pour lui
étaient décrétés d'arrestation par la Convention nationale et mis hors
la loi. Le lendemain, après des tragiques péripéties qui appartiennent à
l'histoire, ils montaient sur l'échafaud et y recevaient la mort de la
main du même bourreau par lequel ils avaient fait verser à flots le sang
des innocents, celui de leurs rivaux et de leurs complices. Ce jour-là
Paris et la France se crurent délivrés. Ils se trompaient. Leurs maux
n'étaient pas finis. Longtemps encore ils devaient subir d'autres
tortures et connaître d'autres douleurs. Mais à ce premier moment, ils
respiraient, soulagés; ils s'attachaient passionnément à l'espoir d'un
avenir réparateur, et l'allégresse était générale parmi tous ceux qui,
si longtemps, avaient été menacés, opprimés et persécutés. Ce qui
ajoutait à la joie publique, c'est que partout s'ouvraient les prisons,
et que les détenus étaient mis en liberté, tandis que les suspects qui,
durant la Terreur, s'étaient tenus cachés, osaient enfin se montrer dans
la rue.

Vers la fin de cette émouvante journée, dans une salle du ci-devant
hôtel de Malincourt, tante Isabelle, Nina, Bernard, Valleroy et le P.
David étaient réunis. Après un court repas servi par Kelner et par Rose,
les coudes sur la table, ils s'entretenaient des événements passés et
des pauvres morts tombés en chemin au cours de ces émouvantes aventures.
Tout à coup et comme la conversation semblait languir, Valleroy, assis à
côté de tante Isabelle, désigna Nina qui jouait avec Bernard sous le
regard attendri de l'ancien moine bénédictin et dit à demi-voix:

--Vous souvenez-vous, tante Isabelle, de l'entretien que nous eûmes, sur
le bateau de Coblentz, la première fois que nous nous vîmes, voici deux
ans?

--Quel entretien? demanda la jeune femme.

--Je vous disais que nous avions tous deux, vous et moi, une tâche
égale, un enfant à protéger et à élever et que, pour m'aider à préparer
aux devoirs de la vie celui qui m'était confié, je voudrais une compagne
comme vous. «Elle serait une mère pour lui, ajoutais-je, et je serais un
père pour Nina.»

--Oui, je me souviens, répondit tante Isabelle avec mélancolie.

--Bernard sera bientôt un homme, reprit Valleroy; mais, en attendant
qu'il le devienne, une maternelle influence lui serait nécessaire. Quant
à Nina, elle est si jeune encore qu'elle aura longtemps besoin d'une
sollicitude telle que la vôtre et d'un appui tel que le mien, de telle
sorte que le voeu que j'exprimais il y a deux ans n'a rien perdu de sa
raison d'être. Ne pensez-vous pas comme moi?

--Oui, je pense comme vous.

--Alors, ce voeu, voulez-vous le réaliser, tante Isabelle? Si vous me
jugez digne de vous, voulez-vous être ma femme?

Et la main ouverte sur la table, le regard anxieux et suppliant, il
implorait une réponse favorable. Tante Isabelle ne la fit pas longtemps
attendre. Pendant quelques minutes, elle resta silencieuse et
recueillie, les yeux à demi clos, comme si elle interrogeait sa raison
et son coeur. Puis elle se redressa, et, laissant tomber sa main dans
celle qui la sollicitait, elle répondit:

--Je le veux bien, Monsieur Valleroy.

Ce même soir, Joseph Moulette parvenait à sortir de la prison du Plessis
où il avait été enfermé par ordre de Fouquier-Tinville. À lui comme à
d'autres, la chute de Robespierre apportait le salut. Mais ce salut, il
le devait au hasard seulement, car il n'avait cessé, depuis le
commencement de la Révolution, d'être pour les oppresseurs contre les
opprimés. Aussi, redoutant d'être recherché comme jacobin et de devenir
victime de la réaction qui commençait, s'empressait-il de quitter Paris.



CHAPITRE XX

RETOUR À SAINT-BASLEMONT


Une lourde chaise de poste chargée de bagages et contenant cinq
voyageurs, sans compter le postillon, venait de traverser au grand trot
des quatre chevaux qui y étaient attelés un des pittoresques vallons
qu'on rencontre à l'entrée des Vosges. On était en l'an III de la
République une et indivisible, au mois de brumaire, c'est-à-dire en
octobre 1794, vers le milieu de l'après-midi. Des nuages grisâtres
voilaient le fond du ciel et, lorsqu'à de longs intervalles, ils se
déchiraient sous les efforts du soleil automnal, ce n'était que pour
laisser passer de pâles rayons impuissants à égayer la mélancolie du
paysage sur lequel soufflait un vent sec et rude, qui emportait dans ses
courtes rafales les dernières feuilles des arbres, desséchées et
jaunies.

Au sortir du vallon, la route se bifurquait. D'un côté, elle allait vers
Épinal; de l'autre, par une montée très dure, vers le village de
Saint-Baslemont qu'on apercevait au sommet du coteau que couronnait,
comme une forteresse, le vieux château apporté en dot au comte de
Malincourt par la riche héritière qu'il avait épousée. C'est cette
montée que prirent les chevaux, en ralentissant leur allure.

Par des sentiers pierreux, la voiture s'éleva, dominant de plus en plus
les prairies, les vignes, les forêts, au fur et à mesure que
s'élargissait l'espace, vu de plus haut, dans son cadre de collines qui
se violaçaient sous la lumière assombrie du jour déclinant.

--Réveille-toi, Bernard, dit tout à coup l'un des voyageurs, en
s'adressant au chevalier de Malincourt qui sommeillait dans le fond de
la voiture entre Nina endormie et tante Isabelle pensive, dans son coin.

--Où sommes-nous donc, Valleroy? demanda Bernard en frottant ses yeux
encore appesantis.

--Nous arrivons à Saint-Baslemont et, comme je l'avais prévu, nous y
arrivons avant la nuit.

Bernard, sans répondre, allongea le cou par-dessus les genoux de tante
Isabelle, pour passer la tête à la portière afin de voir plus vite la
maison où s'était écoulée son heureuse enfance et d'où il s'était enfui
deux ans auparavant. Mais il ne vit rien qu'un grand mur du haut duquel
tombait, sur les pierres moussues, un épais rideau de lierre et coupé,
çà et là, par intervalles, de brèches qu'avait ouvertes le temps ou la
main des malfaiteurs. Par ces brèches, le regard pénétrait dans le parc
mais sans en percer les profondeurs, tant étaient pressés et branchus
les troncs des arbres. Bernard se rejeta dans le fond de la voiture,
dépité de n'avoir pu même apercevoir la façade grise dont sa mémoire
conservait le souvenir, ni les vieilles tours de Saint-Baslemont. Puis,
se tournant vers sa petite amie que venaient d'éveiller ses mouvements:

--Nina, fit-il, nous allons entrer dans mon château.

--Où est-il, ton château? interrogea Nina.

--Là, parmi ces arbres, répondit Bernard.

--Ne te hâte pas de le déclarer tien, mon petit, intervint alors
Valleroy. Savons-nous seulement en quelles mains il est tombé et si
elles voudront nous le restituer?

--Qu'on nous le restitue ou non, il n'en est pas moins la propriété de
mon frère et la mienne, l'héritage de nos parents. On a pu nous en
déposséder. Ce n'est pas ce qui nous empêche d'en être les maîtres
légitimes, les seuls. N'ai-je pas raison, tante Isabelle?

--Vous avez raison, Monsieur Bernard. Mais il ne faut pas le crier trop
vite ni trop haut.

--Ne pas crier si je suis dépouillé! répliqua Bernard avec impétuosité.
On me vole et je n'ai pas le droit de crier: «Au voleur!»

--Ce n'est pas le droit que je conteste, objecta tante Isabelle. Je dis
qu'il est prudent, par les temps où nous sommes, de ne pas se lancer à
l'aventure dans des réclamations bruyantes que la résistance des
détenteurs actuels de votre bien, appuyés sur les lois, rendrait
inutiles et que tout acte de violence rendrait dangereuses. Interrogez
le P. David, Monsieur Bernard. Je suis sûre qu'il sera de mon avis.

Assis à côté de Valleroy, le P. David suivait ce débat en silence, mais
un sourire sur les lèvres comme s'il eût été satisfait d'assister à
cette éclosion de virile énergie dans l'âme de Bernard qu'il considérait
un peu comme son ouvrage. Interpellé par tante Isabelle, il répondit:

--Votre droit n'est pas contestable, Bernard. Mais les jacobins en ont
violé beaucoup d'autres qui n'étaient pas moins sacrés et que leurs
victimes ne recouvreront jamais. Ils ont, par des lois arbitraires,
sanctionné leurs iniquités et ils ont coupé le cou à ceux qui
protestaient contre ces lois.

--Ce temps est passé, mon Père. Robespierre n'est plus.

--Ses successeurs valent-ils mieux que lui? demanda le vieillard d'un
air de doute. Avant de quitter Paris, Valleroy, après avoir établi votre
qualité d'héritier du comte de Malincourt, a fait constater que vous
n'avez pas été porté sur la liste des émigrés et qu'en conséquence, vous
n'êtes pas déchu de votre droit à l'héritage de vos parents. On lui a
répondu qu'après leur mort, leurs biens ont été confisqués et mis en
vente, et vous savez quelles démarches longues et multipliées il a dû
faire pour obtenir que, si le château de Saint-Baslemont n'a pas trouvé
d'acquéreur, mais dans ce cas seulement, vous en soyez considéré comme
propriétaire.

--Alors, s'il y a eu un acquéreur?... fit Bernard.

--S'il y a eu un acquéreur, vous ne rentrerez en possession de votre
bien qu'autant qu'il voudra bien vous le revendre. C'est inique; mais
cela est ainsi.

Bernard ne protesta pas. Mais son attitude révélait qu'il n'était pas
convaincu.

--Ajoutez, mon Père, reprit Valleroy, que la décision qui rend au
chevalier son héritage, s'il n'a pas passé dans des mains étrangères,
constitue une rare faveur; qu'elle n'a été rendue que parce que j'ai pu
acheter les bonnes grâces de ceux qui étaient chargés de la rendre, et
surtout parce qu'ils ignoraient que Bernard a été émigré de fait. Mais
cette circonstance peut être divulguée, et alors nos efforts auraient
été inutiles. Les lois contre les émigrés sont toujours en vigueur.

--La sagesse ne t'abandonne jamais, Valleroy, murmura Bernard vaincu par
ce raisonnement et déjà résigné. Je me tairai, quoi qu'il arrive; je
serai prudent et j'approuve d'avance ce que tu feras.

Le silence recommença dans l'intérieur de la voiture qui continuait à
gravir la côte de Saint-Baslemont, et l'on n'entendit plus que le bruit
des roues écrasant les cailloux et le pas régulier des chevaux sur la
route montante.

Trois mois s'étaient écoulés depuis la chute de Robespierre. La France
respirait, délivrée du sanglant cauchemar qui, durant deux ans, avait
pesé sur elle. Peu à peu, elle prenait une physionomie nouvelle par
suite du rétablissement de la vie sociale et de la vie domestique. Le
luxe longtemps proscrit réapparaissait dans les rues de Paris comme dans
les maisons! L'or recommençait à circuler. Les salons se rouvraient, non
ceux de la noblesse que la peur et des lois rigoureuses non encore
abolies retenaient à l'étranger, mais ceux de la bourgeoisie qui se
hâtait de ressaisir son influence. Chacun se sentait redevenir libre.
Sur les visages, si longtemps en larmes, des sourires révélaient
l'allégement des âmes.

Cet allégement, il est vrai, n'était pas sans contrainte. Le coup de
thermidor qui avait renversé Robespierre s'était produit plutôt comme un
accident brutal et inattendu, aux effets passagers, que comme un
événement venant en son temps et à son heure, avec un caractère
définitif. On ne pouvait oublier que les personnages qui s'étaient
déclarés brusquement contre Robespierre avaient été ses complices, que
ses crimes étaient leurs crimes, et que, durant la Terreur, ils ne
s'étaient montrés ni moins impitoyables, ni moins féroces que lui. Sur
les mains de Tallien, de Barrère, de Collot d'Herbois, de Fouché, de
Fréron, de Barras, de tous ceux qu'on appelait les thermidoriens, il n'y
avait pas moins de sang que sur les siennes. S'ils s'étaient décidés à
faire le siège de son pouvoir, c'est qu'ils avaient craint de devenir
ses victimes. En l'envoyant à la mort, ils s'étaient moins préoccupés de
faire cesser la Terreur que de sauver leur tête. Mais, à peine maîtres
du gouvernement, ils avaient confirmé les mesures déjà votées contre les
émigrés et les prêtres, et il n'était pas sûr que si quelque événement
menaçait leur puissance, ils n'eussent recours, pour la consolider ou la
défendre, à ces mêmes terroristes parmi lesquels ils comptaient tant
d'anciens alliés et qui, même lorsqu'ils étaient traqués et proscrits,
ne se résignaient pas à leur défaite.

Ces circonstances paralysaient encore les espoirs conçus au lendemain du
9 thermidor et maintenaient sur la France une anxieuse inquiétude. On
s'efforçait cependant de la dissimuler ou de l'oublier. On se jetait
avec d'autant plus d'ardeur dans la vie reconquise qu'on avait été plus
près de la mort. Ce qui caractérisait la réaction soudain déchaînée
c'était le besoin de représailles et de vengeances qui animait les
coeurs. De toutes parte, elles commençaient à s'exercer, faisant succéder
aux crimes qu'elles voulaient châtier d'autres crimes non moins
abominables. Dans le Midi, c'étaient des massacres où périssaient par
centaines coupables et innocents; un peu partout des assassinats isolés,
quelques-uns aggravés par la cruauté des raffinements ajoutés au
supplice. Pour assouvir ces fureurs, des bandes s'étaient formées. Elles
allaient par les campagnes, pillaient les propriétés de ceux qui
s'étaient montrés favorables au régime de la Terreur. Elles mettaient
les propriétaires à mort. La plupart du temps, les assassins étaient
masqués. Leur ordinaire vengeance consistait dans la chauffe, d'où le
nom de chauffeurs qu'on leur donna. Avant de tuer la victime, on lui
brûlait les pieds pour l'obliger à confesser ses crimes ou à révéler en
quel lieu elle cachait son argent. C'était une Terreur nouvelle.

Au début, elle avait eu pour unique mobile des motifs politiques. Mais
bientôt vinrent s'y mêler des motifs personnels et particuliers. Dès
lors, personne ne fut assuré d'être à l'abri des exploits des
réactionnaires thermidoriens. Ces exploits devinrent non moins atroces
que ceux des terroristes. Ils dégénérèrent en un vaste brigandage:
diligences arrêtées, voyageurs détroussés, courriers de poste attaqués
et volés.

À Paris, la réaction offrait une physionomie moins barbare. Mais elle
accomplissait son oeuvre avec une égale ardeur, une égale violence. Des
bandes de jeunes hommes allaient par les rues, armés de gourdins,
toujours prêts à courir sus à quiconque était suspect de terrorisme. On
les rencontrait dans les bals populaires, dans les cafés, dans les
salles de spectacles, sur les promenades, faisant fête aux nobles non
émigrés, à peine sortis de leur prison ou des retraites obscures où ils
avaient vécu depuis deux ans, et menaçant les jacobins exposés à leur
tour aux délations, à l'emprisonnement ou même à la mort. La Convention
s'effrayait de ces représailles déchaînées par elle, le jour où elle
avait condamné Robespierre. Elle s'alarmait des progrès de l'opinion
thermidorienne que professaient les royalistes, et, bien qu'elle
s'efforçât de les contenir et de paralyser leur action, bien qu'elle les
combattit sans répit ni trêve, ainsi qu'elle le fit en les écrasant à
Quiberon, elle était contrainte de tolérer leurs violences dans les
villes et leurs crimes dans les campagnes, de telle sorte qu'à
l'effusion du sang des aristocrates succédait l'effusion du sang des
révolutionnaires sans qu'il lui fût possible de l'arrêter. Tel était
l'état de la France au moment où Bernard et Valleroy, accompagnés de
Nina, de tante Isabelle et du P. David, arrivaient à Saint-Baslemont.

Plusieurs causes avaient déterminé ce voyage. L'une d'elles
n'intéressait que Valleroy. Son mariage avec tante Isabelle étant
décidé, c'est dans son village qu'il souhaitait de le voir célébrer. À
cet effet, dès le lendemain du 9 thermidor, il avait fait part de ses
intentions à sa fiancée, qui les avait approuvées, heureuse d'aller
vivre durant quelques mois, sinon toujours, dans la paix des champs,
sous le ciel natal de son mari. Les autres motifs du départ étaient
tirés de l'intérêt de Bernard, que Valleroy considérait comme supérieur
au sien.

Après avoir conservé l'hôtel de Malincourt aux héritiers du comte et de
la comtesse, grâce au dévouement de Kelner et à sa propre habileté, il
avait hâte de savoir ce qu'il était advenu du château de
Saint-Baslemont. Pendant les jours sanglants de la Terreur, il n'avait
osé s'en informer, une telle démarche offrant trop de périls, alors
surtout qu'il faisait passer Bernard pour son neveu. Après la chute de
Robespierre, quand il devenait possible de se renseigner, il s'était
heurté à d'autres difficultés. On n'avait pu lui dire à Paris si le
château confisqué de droit, à la suite de la condamnation de ses
propriétaires, avait été mis en vente, ni même si des acquéreurs
s'étaient présentés. Le désordre administratif, en ces temps agités,
s'aggravait de la difficulté des communications, et, finalement
Valleroy, résolu à partir pour les Vosges, s'était borné à faire établir
que Bernard, ne figurant pas sur la liste des émigrés, devait être mis
en possession des biens de ses parents, s'ils n'avaient pas été aliénés.

À une époque où toute faveur était tarifée, il n'avait pu enlever qu'à
prix d'or et qu'à la suite de démarches multipliées cette décision
bienveillante. Mais, à l'heure où il s'éloignait de Paris, en emmenant
avec lui les êtres qu'il aimait, tant de joie gonflait son coeur qu'il ne
regrettait ni le temps perdu ni l'argent dépensé. Les mauvais jours
eux-mêmes, ces jours allongés par la douleur et l'angoisse, il les
oubliait. Parvenu au terme de sa course, après un long et fatigant
voyage, il n'y pensait plus, à ces jours maudits; toute son âme se
concentrait dans la contemplation de l'avenir qui, pour la première
fois, s'annonçait clément et doux. Cependant, on atteignait le sommet de
la côte de Saint-Baslemont. La chaise de poste, emportée par son robuste
attelage, roula avec fracas sur le pavé, entre les maisons du village,
se dirigeant vers le château. Alors, dans l'entre-bâillement des portes,
aux croisées entr'ouvertes se montrèrent des têtes curieusement
penchées. Attirés au seuil de leurs demeures par le bruit des roues, les
habitants de Saint-Baslemont se demandaient quels étaient ces voyageurs
qui arrivaient en grand équipage dans un temps et dans un pays où, en
fait d'équipages, on ne rencontrait guère, depuis plusieurs années, que
ceux des commissaires de la République en mission. Et comme la voiture
s'arrêtait sur la place du château, devant les vieilles grilles, elle y
fut entourée d'une foule de gens pressés de voir les arrivants. Valleroy
ouvrit vivement la portière et mit pied à terre. Puis, tandis que ses
compagnons descendaient derrière lui, il interpella les curieux.

--Bonjour, mes amis, dit-il. Ne me reconnaissez-vous pas?

Et comme on lui répondait en prononçant son nom, il ajouta:

--Oui, c'est moi qui vous reviens après une longue séparation, et qui
vous ramène le fils de vos anciens seigneurs, celui que vous appeliez le
chevalier de Malincourt. Embrasse ces braves gens, Bernard,
continua-t-il, en s'adressant à ce dernier. Ils ont toujours été les
fidèles amis de ta maison.

Bernard s'exécutait. Très ému, mais très digne, il parcourait les
groupes, distribuait des poignées de main, recevait de rudes accolades,
et son retour inattendu provoquait tant de cris de joyeuse surprise,
tant de manifestations sympathiques, qu'il ne savait comment exprimer sa
propre joie et traduire sa reconnaissance. Pendant ce temps, Valleroy
causait à l'écart avec de vieilles connaissances, s'informait des
événements survenus en son absence et se renseignait, afin de savoir si
le château avait été mis en vente. Tout à coup, il appela Bernard, et
celui-ci s'étant approché, il lui dit:

--Remercions Dieu, Bernard. Le château t'appartient toujours. Après la
mort de tes parents, il a été confisqué avec leurs autres biens et le
décret de confiscation a même été signifié à la municipalité de
Saint-Baslemont. Mais elle n'en a tenu aucun compte. Elle a toujours
négligé de mettre le domaine en vente et s'est contentée de le prendre
sous sa protection, de telle sorte qu'à défaut d'un nouveau propriétaire
et grâce à la décision que j'ai fait rendre en ta faveur, non seulement
tu es libre de rentrer à Saint-Baslemont, mais encore tu peux t'y
considérer toujours comme chez toi, et ce résultat, tu le dois aux
anciens vassaux de ton père qui, tous, sans exception, se sont faits les
complices de la municipalité pour empêcher la vente de tes biens.

--Oh! les braves gens! s'écria Bernard. Mes amis, dit-il en s'adressant
à eux, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon frère et
pour moi.

--Mais où est-il, votre frère? demanda une voix. Pourquoi ne le
voyons-nous pas avec vous?

Embarrassé pour répondre, Bernard regarda Valleroy comme pour solliciter
un conseil. Valleroy comprit et fit lui-même la réponse.

--Le citoyen Armand nous rejoindra bientôt et il s'unira au citoyen
Bernard pour vous remercier du dévouement dont vous leur avez donné
l'éclatant témoignage. Et maintenant, reprit-il, en s'adressant à
Bernard, entre dans ta maison, mon enfant; entres-y la tête haute et
reprends-en publiquement possession.

Lui-même s'avança vers la grille, saisit une chaîne qui descendait le
long de la porte et la tira brusquement. On entendit un son de cloche,
et, des communs situés sur la droite de la cour d'honneur, on vit sortir
un vieillard robuste et très droit, dont le visage sillonné de rides
s'éclaira d'un sourire d'étonnement en apercevant la bonne figure de
Valleroy.

--C'est Chourlot! fit Valleroy. Arrive, mon vieux, cria-t-il. Je te
ramène ton maître.

Chourlot hâtait le pas. Puis, quand il fut près de la grille, il tira de
sa poche une clé que ses mains tremblantes introduisirent dans la
serrure, tandis qu'il bégayait, d'une voix qu'étranglaient les larmes:

--Valleroy! Monsieur le Chevalier!

--Ne m'appelle plus ainsi, dit Bernard. La Révolution a aboli les
titres.

--Elle a eu beau les abolir, vous serez toujours pour moi M. le
chevalier!

La porte était ouverte, et Bernard, sautant au cou du brave homme,
l'embrassa vigoureusement! Ce dernier balbutiait:

--M. le comte m'avait confié le château. Je vous le remets, Monsieur le
chevalier; vous le trouverez tel qu'il l'a laissé. Grâce à Dieu, je n'ai
pas eu à défendre votre domaine, car toute la population de
Saint-Baslemont m'aidait à le garder.

Bernard, de nouveau, remercia ces braves gens. Puis, prenant congé
d'eux, il franchit la grille, suivi de ses compagnons de route, et
pénétra dans la cour d'honneur, au fond de laquelle le château déroulait
son antique façade, enveloppée de silence et voilée de mélancolie, avec
ses portes et ses fenêtres closes. Mais, quelques instants après, elles
s'ouvraient, ces fenêtres et ces portes, et, de nouveau, la vieille
maison se remplissait d'air et de lumière. Comme l'avait dit Chourlot,
elle était telle que l'avait laissée Bernard, deux ans avant, lorsqu'il
s'enfuyait sous la conduite de Valleroy. Il voulut la parcourir du haut
en bas, revoir la chambre de ses parents, la salle où ils avaient été
arrêtés par Joseph Moulette, la chambre où lui-même était né et où, tant
de fois, il avait attendu le sommeil, bercé dans les bras de sa mère.

Pendant ce temps, Valleroy descendait dans les souterrains et s'assurait
que les trésors de la famille de Malincourt étaient toujours à la place
où le comte, au moment de partir, les avait enfouis. Tranquille de ce
côté, il s'occupa de préparer pour Bernard, pour tante Isabelle, pour
Nina, pour le P. David et pour lui-même, une installation provisoire, en
attendant qu'on pût secouer la poussière entassée sur les murs, sur les
meubles, sur le plancher, remettre chaque chose à sa place, rendre au
château sa physionomie d'autrefois.

--Si j'avais été prévenu de votre arrivée, disait Chourlot, j'aurais
tout préparé pour vous recevoir.

--Mais je ne pouvais te prévenir, répondait Valleroy. Je ne savais si le
château n'avait pas passé en d'autres mains, ni même si tu y étais
encore.

Avant la nuit, grâce à Chourlot et à d'anciens serviteurs du comte de
Malincourt qui s'étaient consacrés aussi à la garde et à la conservation
du domaine, les ordres donnés par Valleroy étaient exécutés, les
chambres prêtes, et les voyageurs pouvaient procéder à quelques soins de
toilette avant de se réunir pour le souper. Quand on se mit à table,
Bernard avait déjà parcouru le parc en compagnie de Nina et revu les
lieux familiers où s'était écoulée son enfance.

Après le repas, tante Isabelle alla coucher l'enfant, qui tombait de
fatigue et de sommeil. Elle ne vint retrouver, ses amis qu'après l'avoir
vu s'endormir. Bernard alors se retira, car lui aussi était las de ce
long voyage de Paris à Saint-Baslemont qui durait depuis huit jours.

Tante Isabelle, le P. David et Valleroy restèrent donc seuls.

--Parlons maintenant de nous, mon Père, dit alors Valleroy à l'ancien
religieux. Avant de quitter Paris, je vous ai confié l'intention où nous
sommes, tante Isabelle et moi, de nous marier et notre volonté de
célébrer ici notre mariage. C'est même pour nous aider à réaliser ce
projet que vous avez consenti à nous accompagner à Saint-Baslemont.

--Ce n'est en effet, que dans ce but, répondit le P. David. J'ai hâte de
partir pour l'Italie. Il y a à Rome une maison de l'Ordre auquel
j'appartiens. J'espère qu'on voudra m'y recevoir. La Révolution m'a
délié de mes voeux, mais elle n'en avait pas le droit, et l'eût-elle
possédé, ce droit, je n'en voudrais pas profiter. Moine je suis, moine
je veux mourir. Je partirai donc, dès que vous serez mariés, mes amis.

--Nous ne vous retiendrons pas longtemps, mon Père. Dès demain, je ferai
à la municipalité de Saint-Baslemont les déclarations nécessaires en vue
de notre union. D'ici à huit jours, elle pourra y procéder. Mais comme
tante Isabelle et moi ne considérons le mariage civil que comme une
formalité insuffisante, nous vous demanderons ensuite de nous bénir. La
cérémonie s'accomplira ici, secrètement, et ensuite vous serez libre.
M'approuvez-vous, tante Isabelle?

--J'approuve tout ce que vous faites, Valleroy, répondit la jeune femme
en tendant la main à son fiancé.

--Tout reste donc ainsi convenu, reprit Valleroy.

On dormit paisiblement cette nuit-là au château de Saint-Baslemont. Pour
la première fois depuis deux ans, après tant de cruelles épreuves
héroïquement supportées, Bernard et ses amis pouvaient se livrer au
repos en toute sécurité, sans avoir à redouter les jours qui devaient
suivre.

Le lendemain, tout le monde était debout de bonne heure. Tandis que
Bernard promenait à travers le domaine de Malincourt tante Isabelle,
Nina et le P. David, Valleroy commençait ses démarches auprès de la
municipalité en vue de hâter son mariage et de faire régulariser en même
temps la situation de Bernard, à l'aide des décisions qu'il avait
obtenues avant de quitter Paris, en faveur de l'héritier des Malincourt.
Comme il l'avait prévu, ces démarches et les formalités qu'elles
nécessitaient exigèrent une semaine durant laquelle il eut à s'occuper
de rendre habitable le château. Mais il se prodigua, et, grâce à son
activité, les choses, à l'expiration du terme qu'il s'était fixé,
avaient marché comme il le souhaitait.



CHAPITRE XXI

LE TEMPS S'ENVOLE


Un matin, de bonne heure, tante Isabelle et Valleroy se rendirent à la
municipalité de Saint-Baslemont. En présence de quatre témoins, le maire
les maria conformément aux lois nouvelles édictées par la Révolution.
Puis ils rentrèrent au château où le P. David devait, la nuit venue,
consacrer leur union d'après les rites de l'Eglise, abolis par le
nouveau régime, mais que, même en pleine Terreur, les catholiques
avaient observés autant qu'ils le pouvaient. Après le souper, dans une
pièce située au premier étage, qui servait jadis d'oratoire à la
comtesse de Malincourt, le P. David, aidé de Bernard et de Valleroy,
dressa un autel qu'il orna de guipures et de dentelles, de candélabres
d'argent et de fleurs d'arrière-saison, cueillies dans le parc avant la
fin du jour par tante Isabelle. L'église du village, abandonnée depuis
longtemps, avait fourni les vêtements sacerdotaux, les vases sacrés, et
même pour Bernard, qui devait assister l'officiant, une soutane rouge et
un surplis d'enfant de choeur.

Puis, lorsque ces préparatifs furent terminés, on attendit dans le
recueillement que sonnât minuit. Alors, dans cette chapelle improvisée,
vinrent prendre place Chourlot et Nina qui seuls devaient être présents
à la cérémonie, puis Valleroy et tante Isabelle. Ils s'agenouillèrent
devant l'autel, et, au moment où les pendules du château frappaient les
douze coups de minuit, le P. David entra, précédé de Bernard.

En quelques paroles éloquentes, il traça aux époux le tableau de leurs
nouveaux devoirs et formula les voeux dont il allait demander pour eux la
réalisation. Il les unit ensuite et célébra la messe à leur intention,
tandis que, courbés au pied de la croix, ils remerciaient Dieu qui
mettait un terme à leurs épreuves et liait à jamais leurs coeurs en leur
versant l'oubli du passé dans la perspective d'un bonheur infini.

La cérémonie était terminée déjà, le P. David avait quitté les vêtements
sacerdotaux, quand soudain, du rez-de-chaussée, monta un bruit sourd. À
l'une des portes du château, du côté du parc, des coups précipités se
faisaient entendre. Il y eut un moment de surprise et d'inquiétude.

--Qui nous arrive? demanda Valleroy en se levant.

--Nous n'attendons personne, objecta tante Isabelle.

--C'est peut-être Armand qui revient! s'écria Bernard. Sur ce mot,
Valleroy s'élança hors de la pièce, suivi de Chourlot qui portait un
flambeau. Ils arrivèrent au rez-de-chaussée contre la porte à laquelle
on frappait. Et comme les coups redoublaient:

--Qui va là? interrogea Valleroy.

--Un proscrit qui sollicite un asile, répondit une voix mâle.

--Il n'y a de proscrits aujourd'hui que les jacobins et les terroristes
souffla Valleroy à l'oreille de Chourlot. Défions-nous...

--N'ouvrez pas! murmura Chourlot.

--Tous les malheureux ont droit à notre pitiés Tournant la clé dans la
serrure, Valleroy entre-bâilla la porte. L'ouverture n'était pas grande,
mais, si peu qu'elle le fût, elle l'était assez pour permettre à un
homme de passer, et le proscrit, s'y précipitant, entra dans le château
où, à peine entré, il tomba à genoux, sans qu'on pût voir son visage
dissimulé sous les larges bords de son chapeau.

--Par pitié, ne me repoussez pas, murmura-t-il. Je suis poursuivi; j'ai
marché depuis le lever du jour et n'ai pu trouver ni un morceau de pain
ni un verre d'eau.

--Dites au moins qui vous êtes, reprit Valleroy. Puisque vous vous êtes
arrêté à cette porte, c'est que vous saviez que personne, dans notre
maison, n'est capable de vous dénoncer.

Alors, l'inconnu redressa son front courbé, en se relevant lentement.
Mais, tout à coup, il bondit et poussa un cri en montrant son visage à
Valleroy, qui, stupéfait à son tour, laissait échapper de ses lèvres le
nom de celui qu'il venait de reconnaître et qui n'était autre que Joseph
Moulette, dit Curtius Scoevola, président du club des jacobins d'Epinal,
et ancien secrétaire de l'accusateur public Fouquier-Tinville.

--Oui, c'est moi, c'est bien moi, Joseph Moulette. Mais, toi-même,
Valleroy, comment es-tu ici?

--Je répondrai plus tard à ta question, fit Valleroy. Tu m'as dit tout à
l'heure que tu avais faim et soif. Tu vas manger et boire. Nous
causerons ensuite.

À voix basse, il donna un ordre à Chourlot, qui disparut.

--Le château est-il habité? interrogea Joseph Moulette en promenant tout
autour de lui des regards qui trahissaient son inquiétude.

Valleroy devina sa pensée;

--Il est habité. Mais ceux qui l'habitent ont l'âme noble et généreuse,
et tu ne cours aucun risque au milieu d'eux.

--Je peux donc respirer. C'est la première fois depuis mon départ de
Paris, que je dormirai sans craindre d'être surpris par ceux qui me
cherchent.

--Viens d'abord te rassasier.

Passant le premier, Valleroy conduisit le citoyen président dans la
salle à manger où Chourlot venait de mettre un couvert sur un coin de
table et de servir les restes du souper.

--Je me reconnais, dit Joseph Moulette, on s'asseyant. C'est ici, dans
cette pièce, qu'en 92, j'arrêtai le ci-devant comte de Malincourt et la
ci-devant comtesse, son épouse.

--C'est donc par ta faute qu'ils sont allés à l'échafaud, répliqua
Valleroy. Ne rappelle pas ce souvenir dans leur maison. Cela te
porterait malheur.

Joseph Moulette le regarda, une expression de crainte aux yeux, car,
dans cet avertissement, il avait saisi comme un accent de menace. La
physionomie tranquille de Valleroy le rassura. Cédant au besoin, il se
mit à manger avec avidité. Tant que dura son repas, Valleroy resta
silencieux, se contentant de le contempler. Mais, bientôt, cette
attitude devint intolérable à Joseph Moulette. Pour échapper plus vite à
ce regard qui l'enveloppait et semblait vouloir pénétrer jusqu'à son
âme, il se hâta.

--J'ai fini, dit-il tout à coup en repoussant son assiette d'un geste
brusque et en s'écartant de la table. Raconte-moi maintenant comment il
se fait que je te retrouve dans cette maison.

--Parle le premier, citoyen président.

--Eh ne me donne plus ce titre. J'expie assez cruellement le périlleux
honneur de l'avoir porté. Je lui dois mes malheurs actuels. C'est grâce
à lui que je suis hors la loi.

--Après le rôle que tu as joué pendant la Terreur, il fallait s'y
attendre, observa philosophiquement Valleroy.

--Tu te souviens qu'au moment de la chute de Robespierre, j'étais en
prison, continua Joseph Moulette. L'événement de thermidor ne me surprit
pas. Je l'avais prévu le jour même de mon arrestation. Du moment qu'il
tolérait qu'on emprisonnât les patriotes tels que moi, Robespierre était
perdu.

--Tu fus arrêté parce que Fouquier-Tinville t'accusa de le trahir.

--Et c'est vrai que je le trahissais. Mais, tu sais pourquoi, Valleroy.
Je voulais que la ci-devant chanoinesse de Jussac et la nommée Isabelle
Lebrun vécussent aussi longtemps que ce serait utile à nos intérêts.

--N'invoque pas cette excuse, Joseph Moulette. Ce n'est pas en
prolongeant l'existence de ces pauvres femmes que tu t'es perdu.
Fouquier-Tinville a toujours ignoré les engagements que tu avais pris
envers moi et notre accord. Ce qui t'a valu ta disgrâce, c'est que tu
vendis tes services à d'autres malheureux auxquels tu avais promis de
les sauver. Et cela, tu le faisais à mon insu. Tu ne les as pas sauvés,
quoique ayant reçu le prix dont vous étiez convenus ensemble, et leurs
parents t'ont dénoncé.

Joseph Moulette ne put contenir un geste de surprise irritée. Mais, il
le réprima presque aussitôt, et, souriant d'un mauvais sourire, il
reprit:

--Quelle qu'ait été la cause de mon arrestation, sans le 9 thermidor,
j'étais perdu. Cette journée assura mon salut, et le mois suivant,
j'obtenais ma mise en liberté. J'en profitai pour fuir Paris où les
patriotes ne trouvaient plus justice. Je retournai à Épinal avec
l'espoir de m'y faire oublier. Mais, là aussi la réaction triomphait, et
quand j'arrivai dans cette ville ce fut pour apprendre que les autorités
nouvelles avaient demandé à Paris et obtenu ma mise hors la loi, comme
terroriste. Depuis, j'erre de tous côtés, dénoncé, poursuivi, traqué.
Partout on me demande mes papiers d'identité, et comme je ne puis les
exhiber sans révéler qui je suis et sans me perdre de partout je suis
obligé de m'enfuir.

--Mais, dans quel but es-tu venu te réfugier ici?

--Les hasards de ma fuite m'ont conduit de ce côté. Alors, je me suis
rappelé que ce château, son parc, les bois qui l'entourent offraient
d'inaccessibles retraites. J'y suis venu dans la pensée d'y vivre caché.
Mais, ce soir, j'étais exténué, affamé, couvert de meurtrissures. Quand,
tout à l'heure, j'ai frappé à cette porte, au risque de rencontrer des
hommes sans entrailles, capables de me livrer à mes ennemis, j'étais las
de vivre, et la mort me semblait préférable aux souffrances que j'ai
endurées. Heureusement, je t'ai trouvé et tu me sauveras.

--Oui, je te sauverai, répondit gravement Valleroy. L'humanité m'en fait
un devoir.

--L'humanité et l'amitié, car tu es mon ami.

--Dis plutôt que tu as cru que je l'étais.

--M'aurais-tu trompé? demanda Joseph Moulette stupéfait.

Depuis un moment, Valleroy se contenait. À cette question, il éclata:

--Si je t'ai trompé! Mais je n'ai pas fait autre chose depuis que je te
connais! Je t'ai trompé à Coblentz où, tout en feignant de seconder tes
menées criminelles, je te dénonçais à la police de l'Électeur et
obtenais ton arrestation pour t'empêcher de nuire à la famille de
Malincourt. Je t'ai trompé au club des jacobins quand je t'y retrouvai
en te laissant croire que j'étais disposé à devenir de nouveau ton
complice pour t'enrichir et m'enrichir de la dépouille des innocents. Je
t'ai trompé, le lendemain, dans le cabinet de Fouquier-Tinville, en
inventant une histoire de trésor caché dans le château de Jussac, à
l'unique effet de sauver la chanoinesse. Je t'ai trompé plus tard encore
quand j'exigeai qu'Isabelle Lebrun ne comparût pas devant le tribunal
révolutionnaire. Oui, grâce à ta sottise plus encore qu'à mon habileté,
j'avais fait de toi ma dupe et l'instrument de mes desseins. Et toi,
pauvre niais, tu n'as rien vu, rien deviné, rien compris. Tu as ajouté
foi à tous mes mensonges. Plus ils étaient grossiers, plus ils te
trouvaient crédule. Si tu m'avais observé pourtant... Regarde-moi,
citoyen président, ai-je l'air d'un scélérat de ton espèce?

Tout en parlant, Valleroy marchait fiévreusement à travers la salle,
passant et repassant devant Joseph Moulette médusé, immobile et comme
cloué sur sa chaise.

-Mais qui donc es-tu? demanda timidement ce dernier. Valleroy s'arrêta
et, penché sur lui, il répondit:

--Je suis le fidèle serviteur du comte et de la comtesse de Malincourt,
que tu es venu surprendre ici quand ils allaient s'enfuir et dont, pour
t'emparer de leurs biens, tu as causé la mort. Je suis l'ami de leurs
fils qui auraient subi le même sort que leurs parents si, à Coblentz, je
ne m'étais mis entre eux et toi pour les protéger contre tes tentatives
d'espionnage. Je suis enfin le mari d'Isabelle Lebrun qui, plus heureuse
que la chanoinesse de Jussac, a été préservée et qui seule te protège
aujourd'hui, car si elle avait péri, tu ne serais pas vivant.

--Vas-tu maintenant chercher à te venger de moi? interrogea Joseph
Moulette, courbé sous l'effroi.

--Me venger? Non, dit dédaigneusement Valleroy. Tu es arrivé à
Saint-Baslemont dans un jour heureux, un de ces jours qui disposent à la
clémence. Je t'ai promis de te sauver et je te sauverai. Seulement, je
dois t'avertir que le maître de ce château se nomme le chevalier Bernard
de Malincourt. C'est cet enfant qui, à Paris, passait pour mon neveu, et
qui, maintes fois, alla te porter mes messages. Tâche de ne pas te
trouver sur son chemin, car il te connaît, et je ne sais si, en songeant
à ses parents guillotinés, il serait disposé à user envers toi d'une
clémence égale à la mienne.

À ces mots, Joseph Moulette se leva. S'efforçant de dissimuler sous une
ironie voulue la peur qu'excitait en lui l'impétueux discours de
Valleroy, il murmura:

--Elle me semble dangereuse, ta clémence, citoyen. Et peut-être vaut-il
mieux que j'aille chercher ailleurs un autre asile...

--Tu es libre de partir et libre de rester. Si tu restes et si tu suis
aveuglément mes conseils, je me porte garant de ta sécurité. Si tu pars,
on tâchera de t'oublier. Choisis.

Joseph Moulette ne répondit pas sur-le-champ, comme s'il eût voulu se
recueillir avant de prendre une décision. Eh attendant qu'il la fit
connaître, Valleroy allait et venait de nouveau dans la salle
silencieuse, cherchant à dominer son impatience et sa colère, évitant
d'arrêter ses regards sur le sinistre coquin que la destinée vengeresse
venait de lui livrer. En se montrant généreux, il croyait n'avoir rien à
redouter de lui. Il ne le considérait plus que comme une bête venimeuse
mise à jamais dans, l'impossibilité de mordre. Mais, s'il l'eût observé,
il aurait bien vite compris que le drôle ne se jugeait pas ainsi, et
que, loin de se croire désarmé, il ruminait déjà quelque vengeance, car
sur sa face blêmie revenait l'expression sournoise qui lui était
habituelle.

--Es-tu décidé? demanda brutalement Valleroy lassé d'attendre.

--Je reste et je me fie à ta générosité, supplia d'un ton très humble
Joseph Moulette.

Chourlot attendait dans une pièce voisine la fin de cet entretien.
Valleroy l'appela.

--Voici un homme que je te confie, lui dit-il, en désignant le citoyen
président. C'est un proscrit. À ce titre, et puisqu'il est venu chercher
près de nous un refuge, nous lui devons secours. Cette nuit, il couchera
près de toi, dans les communs. Demain, nous aviserons à le mieux
installer.

--Suivez-moi, Monsieur, répondit Chourlot.

Joseph Moulette balbutia un remerciement. Puis il sortit; la tête basse,
derrière le vieux paysan, à la garde duquel Valleroy venait de le
remettre, et ce dernier s'empressa de rejoindre sa femme et ses amis.
Nina dormait. Mais Bernard n'avait pas voulu se coucher sans revoir
Valleroy. Il veillait avec tante Isabelle et le P. David.

--Que s'est-il passé? demanda-t-il à Valleroy.

--Un événement sans importance. Nous en reparlerons:

Ce soir-là, Valleroy ne voulut rien dire de plus. Mais, le lendemain, il
confessa à Bernard toute la vérité.

--Comment ce misérable a-t-il osé se présenter ici? s'écria Bernard;
indigné.

--Il ignorait qu'il nous y trouverait;

--Mais, maintenant qu'il sait que nous y sommes, persistera-t-il à y
demeurer?

--Il est convaincu que tu ne chercheras pas à tirer vengeance de lui.

--Il se trompe. J'ai le droit de châtier le meurtrier de mes parents.

--As-tu ce droit, Bernard? N'est-ce pas à Dieu, à Dieu seul qu'il
appartient? Et puis, frapper un homme qui est venu se réfugier à ton
foyer!... Laisse-le à ses remords.

--Alors, qu'il aille les traîner ailleurs. Je ne puis répondre de moi si
mon regard s'arrête sur lui.

--Tu lui refuses donc l'hospitalité?

--Je consens à la lui accorder tant qu'il sera empêché de trouver un
autre asile. Mais, peut-être, est-il possible de lui en assurer un
ailleurs que dans cette maison, ou même de le faire sortir de France.
Tout ce que tu voudras, Valleroy, sauf la prolongation de son séjour
ici.

--C'est bien, il partira, répondit Valleroy.

Le même jour; il signifia à Joseph Moulette la volonté de Bernard.

--Tu ne peux rester près de lui, dit-il. Ta présence lui rappellerait
trop d'affreux souvenirs, et toi-même, tu comprendrais bientôt que tu
n'es pas en sûreté dans une maison où tu as laissé des traces
sanglantes.

--Je partirai, puisqu'on me chasse.

--On ne te chasse pas. On consent même à te garder tant que ta vie et ta
liberté seront en péril. Mais on souhaite ton éloignement et on pense,
que tu trouveras aisément une autre retraite. Si même tu veux passer la
frontière on s'offre à seconder tes efforts, pour y atteindre.

--Passer la frontière! Comment? Elle est occupée par l'armée de la
République, et je ne parviendrais pas jusque-là. Je ne veux pas tenter
l'aventure. Je quitterai Saint-Baslemont à la nuit.

En prononçant ces mots sa voix révélait moins de résignation que de
sourde colère. On eût dit qu'il menaçait. Mais Valleroy ne s'en alarma
pas convaincu que le personnage ne pouvait rien, contre les habitants du
château. Toutefois, par prudence, il le surveilla jusqu'au soir. La nuit
venue, dans la petite chambre qu'occupait Joseph Moulette et de laquelle
il n'était pas sorti de tout le jour, Chourlot lui servit un copieux
repas. Le citoyen président put manger à sa faim et boire à sa soif.
Quand il eut fini, Valleroy lui glissa quelques pièces d'or dans la main
et accompagna ce don généreux d'un avertissement solennel:

--Tu nous as fait beaucoup de mal, Joseph Moulette. Tu as vu comment
nous nous vengeons. Profite de cet exemple et puisse le ciel ouvrir ton
âme au repentir! Et surtout, garde-toi de revenir par ici. Il ne faut
braver ni Dieu ni les hommes.

Joseph Moulette s'inclina sans prononcer une parole. Puis il s'éloigna,
suivi de Valleroy et de Chourlot qui l'escortèrent jusqu'au delà de la
grille et demeurèrent debout, sur le seuil du château jusqu'à ce qu'il
eût disparu au détour de la route déserte qu'enveloppait l'ombre du
soir.

--Bon voyage! murmura Valleroy.

--Est-ce bien prudent de laisser partir ce coquin? demanda Chourlot.
M'est avis que, puisque vous le teniez, il fallait le mettre dans
l'impossibilité de nuire.

--L'assassiner? Y penses-tu, Chourlot?

--Quand on rencontre une vipère, on l'écrase.

--Bah! celle-ci a épuisé son venin.

--Puissiez-vous dire vrai, Monsieur Valleroy, et n'avoir pas à regretter
un jour votre bonté!

Durant la semaine qui suivit cet événement, les habitants de
Saint-Baslemont assistèrent à un autre départ. Mais loin d'être pour eux
une délivrance, celui-ci devait exciter leurs regrets. Le P. David les
quittait pour se rendre à Rome, où il allait reprendre le joug
monastique sous lequel il voulait finir sa vie. Depuis longtemps, il
partageait et consolait leurs douleurs. Grands et petits lui avaient
voué autant d'affection que de reconnaissance. Tout ce qu'avait appris
Bernard pendant ces deux années, tout ce qu'il savait, les
développements de son esprit, la maturité de ses jugements, l'élévation
de son âme, c'est au P. David qu'il en était redevable non moins qu'aux
tragiques événements dans lesquels il avait puisé l'expérience, le
sang-froid, l'énergie. En le perdant, il perdait un maître indulgent,
patient et sûr, une source inépuisable de sages conseils. La séparation
fut cruelle, et Bernard pleurait quand, au moment de s'éloigner, le P.
David voulut bénir les amis qu'il laissait derrière soi. Le jour de son
départ fut un jour de tristesse et de deuil.

Maintenant, l'existence des habitants de Saint-Baslemont allait revêtir
une physionomie nouvelle. Aux troubles de Paris, à ces agitations
révolutionnaires au milieu desquelles ils avaient vécu de longs jours,
succédait pour eux le calme réconfortant de la libre vie des champs. En
quelques semaines, ils en avaient ressenti si vivement les salutaires
effets que, venus dans les Vosges avec le dessein de n'y faire qu'une
halte, Bernard, tante Isabelle et Valleroy tombèrent d'accord pour y
demeurer jusqu'au moment où la France serait pacifiée. Les intérêts de
Bernard n'exigeaient pas sa présence à Paris, pas plus que celle de
Valleroy; Kelner suffisait à les défendre. En revanche, ils justifiaient
son séjour à Saint-Baslemont, où manquait depuis longtemps l'oeil du
maître, où manquait surtout pour l'exploitation du domaine la main
habile et vigoureuse de l'intendant des Malincourt. Il était donc décidé
qu'on ne retournerait pas à Paris de si tôt, et comme après les épreuves
antérieures, la perspective de quelques mois à passer loin du bruit des
villes et dans la paix de la campagne offrait une rare douceur, la
décision rendait tout le monde heureux.

On touchait alors à la fin de l'automne. Au-dessus des bois effeuillés
et jaunis, le vent froid des hautes montagnes annonçait l'hiver. Mais la
neige ne tombait pas encore et fréquemment le soleil se montrait. On
partait alors pour de grandes promenades d'où les enfants rapportaient
appétit, force et santé. Nina se développait à miracle. Sous son visage
de chérubin brun, dans le flot de ses cheveux noirs, perçait la beauté
de la jeune fille en éclosion.

Ce n'était pas seulement une fraternelle tendresse que Bernard
nourrissait pour elle: c'était aussi une admiration passionnée qui ne
tolérait ni les critiques ni même les maternelles remontrances de tante
Isabelle. Cette admiration était d'ailleurs réciproque, car Nina
considérait son chevalier comme le plus accompli des chevaliers comme le
plus beau, le plus vigoureux, le plus habile, et à la voir près de lui,
on devinait aisément qu'elle tirait vanité de ce protecteur dont ses
exigences enfantines et ses caprices ne lassaient jamais la patience.
Quoi quelle voulût, quoi qu'elle demandât, Bernard s'ingéniait toujours
à la satisfaire. Rien ne se pouvait de plus touchant que les témoignages
de son incessante sollicitude pour la mignonne créature que la destinée
avait introduite et fixée au foyer des Malincourt.

Quant à lui, il se transformait à vue d'oeil. Il allait vers, seize ans
et avait presque la taille d'un homme. Bien qu'encore un peu grêle, sa
poitrine s'élargissait. Son visage s'était virilisé; l'expression
pénétrante et grave de son regard s'accentuait. Sa démarche, ses gestes,
son allure décelaient le noble sang dont il était issu. Sous cette
séduisante enveloppe, battait un coeur fier, généreux, sensible, une âme
ardente, toujours prête à s'enthousiasmer au spectacle des actions
éclatantes et des mâles vertus. Tout en lui révélait qu'il était d'assez
forte trempe pour affronter les luttes de la vie. Son esprit de
résolution, sa raison s'affirmaient en toutes circonstances avec tant de
spontanéité que Valleroy lui-même en subissait l'empire et qu'après
avoir été longtemps les guide il se laissait tenant guider volontiers.

Au moment où commençait l'hiver de 1794, le bonheur semblait, revenu au
château de Saint-Baslemont. Bernard en aurait joui sans contrainte si
l'absence de son frère n'eût entretenu dans son coeur une plaie toujours
saignante. Mais cette absence incompréhensible et mystérieuse se
prolongeait. Après avoir vainement attendu Armand, après avoir
patiemment attendu de ses nouvelles, Bernard, déçu dans son attente, ne
savait que penser ni comment s'y prendre pour s'éclairer sur le sort de
ce frère chéri duquel il ne pouvait dire s'il était vivant ou s'il était
mort.

Dès les premiers froids, la neige avait étendu sur le sol, en couches
épaisses, son tapis blanc et ouaté. Le pays des Vosges, dans le cercle
de ses montagnes, était comme enseveli sous ce linceul. Les routes
devenant impraticables, il semblait séparé du reste du monde. Les
nouvelles du dehors n'arrivaient plus que rarement à Saint-Baslemont. On
n'en connaissait guère que ce que racontait Kelner dans les lettres
qu'il écrivait une ou deux fois par mois, que ce qu'on apprenait par
quelques rares voyageurs. Les uns et les autres décrivaient l'état de
Paris, ses agitations incessantes la lutte qui s'engageait entre les
thermidoriens et les royalistes, les progrès de l'esprit réactionnaire,
activés par ceux-ci, combattus par ceux-là. Unies quand il s'était agi
de renverser Robespierre, ces deux factions maintenant se menaçaient, et
leur accidentelle alliance était en train de se rompre.

Paris, si longtemps dominé par la Terreur, se prononçait pour les
royalistes. La Convention, à l'effet de lui résister, cherchait un point
d'appui du côté des jacobins, qui commençaient à reprendre espoir. À la
veille de se séparer, l'Assemblée discutait une constitution nouvelle,
qui devait, sous le nom de Constitution de l'an III, remplacer celle
qui, dans les mains de Robespierre, était devenue l'instrument des maux
de la France et qu'elle ne considérait plus qu'avec horreur.

Aux frontières, les hostilités duraient encore. Des seize armées que la
France avait opposées à ses ennemis, il en restait huit. Au Nord, au
Midi, avec des fortunes diverses, elles défendaient son territoire. Mais
la Prusse et l'Espagne demandaient la paix. Les Autrichiens et les
Anglais étaient seuls disposés à continuer la guerre, les premiers en
Allemagne et en Italie, les seconds sur les mers et en Vendée, où ils
soutenaient de leur or et de leurs conseils l'insurrection non encore
abattue.

Les causes de troubles et de conflits étaient donc innombrables.
L'avenir restait obscur tant à cause des difficultés du dehors que des
rivalités du dedans. Mais, en attendant qu'il se réalisât, la société
française se livrait au bonheur de vivre, sans regarder au delà de
l'heure présente.

Ces événements n'avaient à Saint-Baslemont que des échos affaiblis. Ils
n'altéraient pas la sérénité de l'existence et ne troublaient en rien le
repos réparateur que goûtaient Bernard, tante Isabelle et Valleroy.
Quand tombait la neige ou la pluie, ils restaient enfermés. Le travail,
l'étude, les occupations usuelles remplissaient leurs instants. La
pétulance juvénile de Nina les égayait. Dès qu'un rayon de soleil se
montrait dans le ciel, on allait courir les bois. Le soir, à la veillée,
devant les flammes dansantes sur les bûches énormes entassées dans la
cheminée, on commentait les incidents de la promenade, à défaut de
mieux.

Ce long hiver durant lequel Bernard vécut comme dans une retraite fut
salutaire à son corps et à son esprit. L'exercice et l'air sain des
montagnes imprimèrent la vigueur à son organisme, en même temps que son
instruction se complétait par des lectures suivies. La salle où se
trouvait la bibliothèque devint son séjour préféré. Il y passait des
heures et des heures sans se lasser. Il en dévora tous les volumes,
s'attachant de préférence à ceux qui racontaient des batailles,
d'éclatants faits d'armes, la vie de soldats illustres. Ces récits
flattaient son goût pour les choses de la guerre, qu'avaient fait
naître, depuis 1792, les périls de la patrie attaquée de toutes parts et
l'héroïsme déployé par ses défenseurs. Cette patrie devenue l'objet de
son culte, il brûlait de la défendre. Il s'y préparait en ne négligeant
aucune occasion d'admirer ceux qui l'avaient défendue et qu'il se
proposait d'imiter.

Au printemps, les relations de Saint-Baslemont avec le reste de la
France se renouèrent. On put recevoir régulièrement les journaux de
Paris. Les lettres de Kelner devinrent plus fréquentes, et on cessa de
vivre dans l'ignorance complète de ce qui se passait au dehors. Alors
Bernard s'intéressa aux événements plus encore qu'il ne l'avait fait
jusque-là. Mais c'est le mouvement des armées engagées sur le Rhin et en
Italie qu'il suivait de préférence au mouvement des partis dans Paris.
Sa pensée le conduisait anxieux, fiévreux, passionné, à la suite des
soldats français. Il pleurait sur leurs défaites, applaudissait à leurs
victoires, accordant à peine une attention dédaigneuse aux luttes
politiques qui présageaient la guerre civile. Il suivait dans leurs
campagnes les généraux de la République: Pichegru, Moreau, Jourdan,
Kellermann, Moncey, Hoche, Marceau, Kléber, Championnet, Lefebvre,
d'autres encore, destinés, les uns, à une glorieuse carrière, les
autres, à une mort prochaine, non moins glorieuse. Il connaissait leurs
noms, leur valeur, leurs exploits, tandis qu'il n'aurait pu dire quels
hommes étaient Barras, Tallien, Fouché, ni ceux qui, par eux et avec
eux, allaient devenir les maîtres de la France, en attendant celui qui
devait les éclipser tous, Bonaparte, dont à ce moment les services
étaient encore trop obscurs pour être admirés et commentés dans un
village perdu du département des Vosges.

C'est ainsi que le temps s'écoula heureux et paisible pour les habitants
du château de Saint-Baslemont.



CHAPITRE XXII

LES DERNIERS MÉFAITS DU CITOYEN PRÉSIDENT


Vers la fin de l'été de 1795, une après-midi du mois de vendémiaire,
Valleroy rentrait d'une promenade sur les terres de Saint-Baslemont
quand il vit une voiture qu'escortaient deux gendarmes à cheval
s'arrêter sut la place du château devant la grille, et descendre de
cette voiture trois personnages. Il pressa le pas et les rejoignit au
moment où ils pénétraient dans la cour d'honneur. De loin, il n'avait
reconnu aucun d'eux. Mais, en les abordant, il éprouva la même sensation
que s'il se fût trouvé à l'improviste en présence d'une bande de
malfaiteurs. L'un de ces personnages était Joseph Moulette.

Si violent fut le saisissement de Valleroy que, d'abord, il perdait son
ordinaire sang-froid, affolé par le retour inattendu du sinistre coquin
parti de Saint-Baslemont, un an auparavant, misérable, vêtu de haillons,
proscrit, et qui s'y présentait maintenant en brillant équipage, les
pistolets à sa ceinture et, des pieds à la tête, transformé. Assurément,
ce retour ne présageait rien de bon. Il suffisait de voir le méchant
sourire qui voltigeait sur la face patibulaire du citoyen président pour
comprendre, bien qu'il affectât de garder le silence et de s'effacer
derrière ses compagnons, qu'il revenait triomphant, animé de mauvais
desseins, avide de reprendre sa revanche, ainsi qu'un messager de
malheur.

Comme Valleroy s'était trouvé aux prises avec d'autres périls, la
nécessité de faire face à celui-ci lui rendit bientôt son énergie. Les
individus qu'accompagnait Joseph Moulette lui étaient inconnus. Mais ils
portaient une écharpe sur leur habit à longues basques et à larges
revers, une cocarde rouge à leur chapeau, autour des reins une ceinture
à laquelle attenait un sabre, et il n'eut aucune peine à deviner leur
qualité. Celui qui semblait le plus important des deux s'empressa
d'ailleurs de la décliner.

--Nous sommes délégués par le district d'Épinal, citoyen, dit-il, et
envoyés vers toi pour procéder à une enquête sur des faits qui te
concernent.

--Je suis à vos ordres, citoyens, répondit Valleroy. Si vous voulez
entrer dans la maison, nous pourrons causer librement.

Marchant devant eux, il traversa la cour et les introduisit dans une
salle au rez-de-chaussée. En y entrant, celui qui avait déjà parlé
s'allongea dans un fauteuil avec un air de grande fatigue, et, d'un
geste lassé, jeta son chapeau sur une table.

--Vous arrivez d'Epinal? demanda Valleroy en essayant de se donner des
airs niais.

--Sans débrider, répondit le délégué. Nous sommes partis au petit jour.

--Mais alors, vous devez avoir besoin de vous réconforter! Le délégué
consulta du regard ses compagnons et répondit:

--II est certain qu'un verre de vin et une croûte de pain seraient les
bienvenus.

--Je vais vous faire servir une collation, reprit Valleroy.

--Nous acceptons, et, avec le consentement du citoyen Joseph Moulette
ici présent, nous t'autorisons à nous envoyer deux ou trois bonnes
bouteilles de ce vin vieux de Moselle dont la cave du château de
Saint-Baslemont était abondamment pourvue, à ce qu'il paraît, au temps
du tyran Capet. Tu permets, citoyen Moulette?

--Je permets, dit froidement celui-ci.

Valleroy était stupéfait.

--Je ne vois pas en quoi le consentement du citoyen Moulette...

Le délégué l'interrompit.

--Tu verras tout à l'heure, citoyen Valleroy. Mais, d'abord, fais-nous
servir; nous causerons ensuite.

Quoiqu'il ne comprît rien à ce langage, Valleroy ne s'attarda pas à
discuter. Il sortit, saisissant avec empressement l'occasion qui lui
était offerte d'être seul un moment, de se recueillir et d'aviser aux
moyens de conjurer le danger qui venait d'éclater. Dans quel but le
district d'Épinal envoyait-il des délégués à Saint-Baslemont? De quelle
mission étaient-ils chargés? Pourquoi Joseph Moulette les
accompagnait-il? Autant de questions auxquelles Valleroy était empêché
de répondre. Mais la présence des nouveaux venus, leur langage, leurs
allures, les airs mystérieux et compassés que se donnait Joseph Moulette
en disaient assez pour prouver à Valleroy que la sécurité des habitants
de Saint-Baslemont était menacée. En moins de temps qu'il n'en faut pour
l'exprimer, cette conviction se forma dans son esprit, et, du même coup,
il conçut tout un plan, d'une exécution rapide et facile, à l'effet de
mettre à l'abri du péril mystérieux qu'il devinait sans le voir les
êtres aimés confiés à sa garde.

Une fois hors de la pièce où venaient d'entrer les délégués, il aperçut
Chourlot. Le vieux brave homme avait assisté à leur arrivée. Saisi
d'inquiétude, il attendait anxieux, le moment de se trouver seul avec
Valleroy. Il allait l'interroger. Celui-ci lui coupa la parole.

--Ecoute-moi, lui dit-il, et n'oublie aucune des instructions que je
vais te donner. Notre salut à tous en dépend. Ce que veulent ces
gens-là, je l'ignore. Mais Joseph Moulette est avec eux. Par conséquent,
leurs intentions sont perfides.

--Je vous l'avais bien dit, que ce coquin nous jouerait un vilain tour!
objecta Chourlot. Vous vous êtes montré généreux envers lui. Il en a
profité pour nous nuire.

--Je que j'ai fait, je le ferais encore, si c'était à recommencer,
répliqua Valleroy. Je ne suis pas un assassin et je n'avais pas le droit
de me faire justicier. Les récriminations d'ailleurs sont maintenant
inutiles, et nous ne devons songer qu'à nous tirer de la situation où
nous sommes.

--Que dois-je faire? demanda Chourlot.

--Tu vas servir aux citoyens du vin, du pain, de la viande froide, des
fruits, ce que tu trouveras à l'office, du vin surtout. Tu en feras
autant pour leur postillon, à qui tu promettras de prendre soin de ses
chevaux, et pour les deux gendarmes que tu installeras avec lui dans la
cuisine. Puis, quand tu les verras attablés, tu monteras sur le siège de
leur voiture et tu la conduiras au bas du parc. Une fois là, tu
attendras M. le chevalier. Il ne tardera pas à te rejoindre avec ma
femme et Nina, et tous trois partiront pour une destination que je leur
aurai indiquée. Quand ils seront partis, tu viendras me le dire.

--Mais, vous, Monsieur Valleroy?

--Ne t'inquiète pas de moi. Je filerai quand il en sera temps. Après
notre départ, et si notre absence devait se prolonger, tu demeureras ici
et, quoi qu'il arrive, tu laisseras faire sans protester. Si même il
faut feindre de nous oublier et de nous trahir tu feindras. M'as-tu
compris?

--Je vous ai compris. Mais que redoutez-vous donc?

--La vengeance de Joseph Moulette, et je veux la déjouer.

Tu vois que j'ai besoin de compter sur ton activité, sur ta présence
d'esprit pour exécuter mes ordres. Il faut que, dans une demi-heure, M.
le chevalier ne soit plus à Saint-Baslemont.

--Je cours, je cours, répondit Chourlot. Seulement, si, au lieu de
prendre la voiture des délégués, vous preniez une des nôtres?

--Ce serait du temps de perdu, et les moments sont comptés. Va, mon bon
Chourlot, et souviens-toi que je fais appel aujourd'hui à ton vieux
dévouement, à ce même dévouement qu'invoquait, il y a trois ans, notre
maître, au moment de s'enfuir.

À ce moment, Bernard, tante Isabelle et Nina étaient réunis dans la
bibliothèque du château. Tous les jours, ils s'y trouvaient ainsi, à la
même heure, l'heure de l'étude, assis autour d'une grande table. À l'un
des bouts de cette table, Bernard lisait; à l'autre bout, Nina, un
modèle sous les yeux, prenait sa leçon d'écriture, surveillée par tante
Isabelle, qui s'était improvisée professeur pour l'instruire. Comme les
croisées de la bibliothèque donnaient sur le parc, ils ignoraient
l'arrivée des délégués du district d'Epinal et ne se doutaient pas qu'à
côté d'eux, commençaient de graves événements qui, de nouveau, allaient
bouleverser leur existence. Aussi, furent-ils surpris en voyant
apparaître Valleroy; non qu'il ne lui fût jamais arrivé de venir
assister au travail de Bernard et de Nina, mais, parce qu'à l'expression
de sa physionomie, ils devinèrent qu'il avait hâte de leur parler.
Bernard quitta sa place pour aller au-devant de lui; tante Isabelle se
leva, dominée par le pressentiment d'un malheur, et Nina resta, la plume
en l'air, une expression de crainte dans les yeux.

--Joseph Moulette est revenu, dit Valleroy, sans attendre qu'on
l'interrogeât.

--Il a été assez imprudent pour revenir! s'écria Bernard. Vas-tu, une
fois de plus, le laisser s'échapper?

--Il n'est pas revenu seul, continua Valleroy. Deux délégués du district
d'Epinal l'accompagnent, escortés eux-mêmes par deux gendarmes.

--Oh! mais c'est une expédition! observa tante Isabelle.

--Quel en est le but? reprit Bernard.

--Je ne sais encore, puisque je n'ai pu m'entretenir avec ces puissants
personnages. Mais, quel qu'il soit, m'est avis qu'ils ont en tête de
détestables desseins. Je serai mieux instruit tout à l'heure. Toutefois,
comme j'entends ne pas vous mettre à leur merci, vous partirez sur le
champ tous les trois.

--Ne partez-vous pas avec nous? dit tante Isabelle alarmée déjà.

--Je ne peux pas partir sans avoir conversé avec nos voyageurs, sans
m'être enquis de leurs projets, ni m'exposer à laisser derrière moi un
danger inconnu. Mais soyez sans crainte. Avant la fin du jour, je vous
rejoindrai.

--En quel lieu? demanda Bernard.

--Au bourg de Darney.

--À quatre lieues d'ici! C'est un long trajet pour des piétons.

--Il est court, pour de bons chevaux. Au moment où je vous parle, une
voiture attelée stationne en bas du parc, où vous allez vous rendre. Tu
prendras les rênes, Bernard, et tu conduiras, bon train, tante Isabelle
et Nina à Darney, où tu m'attendras avec elles. Tu auras soin de
renvoyer ici l'équipage sous la conduite d'un homme sûr, afin qu'il soit
restitué à ses propriétaires, les citoyens délégués du district
d'Épinal, à qui je l'emprunte pour quelques heures. Nous ne sommes pas
des voleurs, nous!

--Tu as l'esprit ingénieux, Valleroy, fit Bernard en riant.

Je me demande seulement comment tu nous rejoindras.

--C'est mon affaire. Je vous rejoindrai.

--Et alors, que ferons-nous?

--Ce que les circonstances exigeront.

Ce fut dit avec tant de force que ni tante Isabelle, ni Bernard ne
songèrent à résister. Accoutumés à l'intrépide sang-froid dont Valleroy
avait fait preuve en maintes circonstances périlleuses, ils savaient
qu'on pouvait se confier à lui, et ses rapides conseils les trouvèrent
prêts à obéir.

--En route donc, dit résolument Bernard.

--Oui, pressez-vous, fit Valleroy, il n'y a pas un instant à perdre.

Tante Isabelle se hâtait de jeter dans un sac de voyage ses rares
bijoux, un peu d'or, de couvrir Nina d'une mante, d'en prendre une pour
elle-même, un vêtement chaud pour Bernard. Ces préparatifs terminés,
elle embrassa son mari, très émue, mais sans défaillance, se mettant
courageusement à la hauteur du péril qu'il s'agissait de conjurer.
Valleroy l'étreignit entre ses bras et, après elle, leur fille adoptive
et le cher chevalier. Puis il les accompagna jusqu'à l'une des portes du
château du côté du parc, et resta là les regardant s'éloigner.

Quand il les eut vus disparaître au détour d'une avenue qui descendait
vers l'endroit où attendait la voiture, il soupira en essuyant du doigt
une larme. Mais cet attendrissement ne dura pas. À cette heure, il avait
mieux à faire qu'à s'attendrir. Une fois seul, il courut aux écuries.
Des nombreux et superbes chevaux qu'elles contenaient autrefois, au
temps de la splendeur de Saint-Baslemont, il n'en restait que deux.
Employés maintenant à tous les usages, ils avaient perdu leur ardeur.
L'un, cependant, était encore assez agile pour fournir une longue
course. Valleroy le sella, sans le détacher, de manière à l'avoir sous
la main et prêt à partir au moment opportun. Quant à ceux des gendarmes,
il les enferma sous clé dans l'arrière-écurie. Puis, ces précautions
prises, il revint à pas comptés vers la salle où l'attendaient les
délégués et Joseph Moulette. Il trouva les deux personnages officiels
attablés, le teint haut monté en couleur et la face épanouie. Trois
bouteilles vides attestaient qu'ils avaient agréablement employé la
durée de son absence. Quant à Joseph Moulette, assis avec eux, il
s'abstenait de manger et de boire, et le regard dédaigneux dont il les
enveloppait exprimait le blâme muet que leur intempérance mettait sur
ses lèvres.

--Voilà un drôle qui tient à ne pas laisser sa raison dans les pots,
pensa Valleroy. C'est donc qu'il médite quelque crime. Attention!

Comme pour justifier cette opinion, Joseph Moulette, en le voyant
entrer, lui dit d'un accent de froide sévérité:

--Tu as bien tardé, citoyen Valleroy!

--Le temps m'était-il mesuré, citoyen Moulette?

--Les citoyens t'attendent pour t'interroger.

--Me voici prêt à leur répondre.

Joseph Moulette fit aux délégués un signe à la fois impérieux et
suppliant. Ce signe fut compris et l'un d'eux, se tournant vers
Valleroy, lui parla:

--Une grave accusation pèse sur toi, citoyen, et nous sommes ici pour
nous informer de ce qui peut la fortifier ou la réduire à néant. Avant
de commencer notre enquête, j'ai le devoir de t'interroger et je vais le
remplir.

--Je remplirai le mien en répondant sans détours.

--Savais-tu qu'après la mort du ci-devant comte et de la ci-devant
comtesse, propriétaires de ce château, leurs biens avaient été
confisqués au profit de la nation? Ne me réponds pas que tu l'ignorais.
Nous savons le contraire.

--Alors, pourquoi m'interrogez-vous? observa railleusement Valleroy.

L'observation décontenança le citoyen délégué, préparé déjà par quelques
verres de vin à une défaite facile. Il adressa à Joseph Moulette, dans
un regard éteint, une interrogation.

--Cède-moi la parole, dit ce dernier. Ce n'est pas un interrogatoire
qu'il y a lieu de faire subir au citoyen, mais un acte d'accusation
qu'il faut lui signifier.

--Et je l'aime mieux ainsi, répliqua Valleroy. Voyons ton acte
d'accusation, citoyen président.

Celui-ci continua:

--L'an dernier, à Paris, après thermidor, tu t'es présenté au Comité de
sûreté générale, et, surprenant sa bonne foi, tu as fait restituer ce
château de Saint-Baslemont à celui que tu appelles ton maître, le
ci-devant chevalier Bernard de Malincourt. Tu n'as obtenu cette
restitution qu'à l'aide d'un mensonge. Contrairement à la vérité, et
profitant d'une erreur, tu as affirmé que le ci-devant chevalier n'avait
pas émigré. C'était faux. Non seulement il avait émigré, mais tu ne
l'ignorais pas, puisque tu vécus avec lui à Coblentz, où vous conspiriez
tous deux contre la République et contre la liberté. J'ai été le témoin
de vos complots et j'en fus la victime.

--Où veux-tu en venir, citoyen président?

--A ceci, c'est que la restitution prononcée au profit du ci-devant
chevalier de Malincourt, n'ayant été obtenue que par un subterfuge
coupable, elle est nulle en fait et en droit; qu'en conséquence, ce
château n'a pas cessé d'appartenir à la nation, et que c'est faussement
que le ci-devant chevalier s'en prétend propriétaire. Il le prétend sans
droit et c'est sans droit aussi qu'il l'habite et que tu l'habites avec
lui. Tu ne seras donc pas surpris si les citoyens délégués vous
signifient à tous deux un arrêté d'expulsion.

--Un arrêté d'expulsion! Pris par qui?

--Par le Comité de sûreté générale, qui l'a transmis au district
d'Epinal avec l'ordre de l'exécuter. Injonction vous est faite à ton
prétendu maître et à toi de vider les lieux. Et pour que tu n'en
ignores, voici l'arrêté.

Joseph Moulette tira d'une des poches de son habit une liasse de papiers
et de cette liasse une feuille, couverte d'écriture qu'il brandit
triomphalement.

--Est-ce tout? demanda Valleroy.

--Ce n'est pas tout, reprit Joseph Moulette. Écoute encore. Le château
appartenant à la nation, elle avait le droit de le vendre. Elle l'a
vendu, et c'est moi qui en ai été l'acquéreur. Voici l'arrêté de mise en
vente et l'acte qui me déclare propriétaire au lieu et place de la
nation. Tu verras que je suis ici chez moi.

Il tira deux autres feuilles de sa liasse de papiers et les présenta à
Valleroy.

--Est-ce tout? répéta Valleroy.

--Non, ce n'est pas tout. Mais ce qui reste à dire doit être dit par le
représentant de la loi. Parle citoyen délégué.

Durant cette scène, le citoyen délégué, un moment perdu dans les
brouillards du vin, s'était retrouvé et ressaisi. Il se leva et dit à
Valleroy:

--J'ai l'ordre de procéder à ton arrestation, citoyen, et à celle du
ci-devant chevalier. Voici les mandats, ajouta-t-il, en désignant deux
autres feuilles que Joseph Moulette agitait en souriant haineusement.

--Et quand nous serons arrêtés, que fera-t-on de nous?

--Vous serez conduits à Epinal et incarcérés pour être soumis aux
formalités judiciaires.

Valleroy était un peu pâle. Mais son attitude comme sa voix marquait
qu'il conservait toute sa présence d'esprit. Soudain, son visage
s'éclaira d'un sourire. Par la croisée, il venait d'apercevoir Chourlot,
dont le retour lui annonçait que Bernard était en sûreté.

--Je proteste contre les infamies que vous venez de débiter, dit-il avec
gravité. Je ne souscris ni à l'arrêté d'expulsion, ni à l'arrêté qui
dépouille mon maître au profit d'un coquin. Libre à toi, Joseph
Moulette, de nous chasser d'ici et de t'y mettre à notre place. Tu n'y
resteras pas longtemps, car, si tu viens de Paris, moi j'irai et
j'obtiendrai justice.

--Pour aller à Paris, il faut être libre. Tu oublies que tu es décrété
d'arrestation, fit Joseph Moulette en ricanant.

--Est-ce toi qui m'arrêteras? demanda Valleroy.

--Je suis ici à cet effet. Je t'arrêterai, j'arrêterai ton chevalier,
celui que tu appelais ton neveu!

--Pour ce qui est de lui, je t'en défie.

--Un enfant en rébellion contre les lois! Et Joseph Moulette levait les
épaules.

--Il est parti, répliqua froidement Valleroy.

--Eh bien, tu payeras pour deux et tu sauras comment je me venge. Holà!
gendarmes!

Le citoyen président, en poussant ce cri, avait ouvert une croisée pour
le faire mieux entendre du dehors. Il le répéta d'une voix exaspérée.
Mais les gendarmes étaient lents à se montrer.

--Prêtez-moi main forte, citoyens délégués, reprit-il. À nous trois nous
en aurons raison.

Ils se précipitèrent sur Valleroy. Mais il s'attendait à leur agression,
et, comme ils croyaient le tenir, il s'arma de deux chaises à l'aide
desquelles il fit le vide autour de lui, avant de les leur jeter dans
les jambes. Puis, pendant qu'ils s'efforçaient de se débarrasser de cet
obstacle inattendu, Valleroy, d'un bond, sauta dans la cour par la
fenêtre ouverte. Joseph Moulette, furieux et hurlant, se précipita à sa
poursuite. Valleroy courait du côté des écuries. Il y entra par une
porte qu'il ferma derrière lui et contre laquelle vint s'abattre Joseph
Moulette, s'obstinant à vouloir passer par celle-là, sans remarquer
qu'un peu plus loin il y en avait une autre par où sortit tout à coup
celui qu'il poursuivait. Mais, maintenant il était à cheval et
traversait la cour d'un furieux galop pour atteindre la grille. Comme il
y arrivait, une détonation retentit. C'était Joseph Moulette qui venait
de tirer sur lui un coup de pistolet, sans l'atteindre. Dans son
trouble, il avait mal visé. La balle alla se loger dans un des piliers
de l'entrée, après avoir rasé la tête du cavalier qui s'élançait sur la
route.

À ce moment, à la porte des cuisines, apparurent les gendarmes et le
postillon.

--Misérables! leur cria Joseph Moulette, grâce à votre négligence, le
coquin nous échappe... Courez derrière lui à pied, à cheval, en voiture,
comme vous voudrez; mais ramenez-le moi mort ou vif, sinon je vous
envoie au Conseil de guerre.

Il y eut une minute d'affolement. Les gendarmes cherchaient de tous
côtés leurs chevaux, le postillon sa voiture, les délégués, au milieu de
la cour, se répandaient en gestes désespérés, tandis que Joseph Moulette
écumait, debout sur la route où se formaient autour de lui des groupes
de paysans attirés par cet esclandre.

--Poursuivez-le, cria-t-il. Au nom de la loi, je vous ordonne de le
poursuivre.

Mais personne ne bougeait, et Valleroy gagnait du terrain. Bientôt, il
disparut au détour de la route en envoyant un adieu, dans un geste
railleur, à Joseph Moulette, qui s'arrachait les cheveux. Tout à coup,
Chourlot apparut dans la cour, sortant du château, ayant sur le visage
une expression d'ahurissement, comme s'il ne comprenait pas les causes
de cette agitation. Le postillon et les gendarmes s'élancèrent vers lui.

--Ma voiture, où est-elle? cria le premier.

--Et nos chevaux? ajoutèrent les seconds.

--La voiture est sous la remise, les chevaux sont à l'écurie,
répondit-il.

Le postillon et les gendarmes coururent vers l'endroit qu'il désignait.
Mais la porte de la petite écurie était fermée à clé. Quant à la
voiture, elle avait disparu.

--Voilà qui est bien extraordinaire, murmurait Chourlot, en feignant la
surprise, tandis que les gendarmes enfonçaient la porte.

Joseph Moulette revenait dans la cour.

--Qui es-tu, toi? demanda-t-il à Chourlot.

--Un pauvre valet de ferme, obligé, pour gagner son pain, de servir les
aristocrates.

--Sais-tu où est le ci-devant chevalier de Malincourt?

--Il est parti ce matin, avec la citoyenne Valleroy, pour une
destination inconnue.

--Vous le voyez, citoyens délégués, reprit Joseph Moulette, nous avons
été trahis. Notre visite avait été annoncée, et les coupables se sont
dérobés à la vengeance des lois.

Et comme les gendarmes, ayant retrouvé leurs chevaux, se mettaient en
selle pour courir après Valleroy, il les arrêta d'un geste.

--Toute poursuite serait inutile, dit-il. Le coquin a sur vous une trop
grande avance. Vous ne l'atteindriez pas. Demeurez ici et attendez mes
ordres.

Puis il rentra dans la maison avec les délégués, en ordonnant à Chourlot
de le suivre. Chourlot s'empressa d'obéir.

--La République sait toujours retrouver ses ennemis, lui dit alors
Joseph Moulette, et le citoyen Valleroy n'échappera pas au châtiment
qu'ont mérité ses crimes. Sous peu de jours, le Comité de sûreté
générale sera averti de ce qui vient de se passer et prendra les mesures
nécessaires pour assurer l'exécution de ses volontés. Malheur à toi si,
dans ces circonstances, tu as été le complice de ceux que tu servais.

--Leur complice, moi? prétexta Chourlot. Mais, si j'avais su que vous
vouliez vous emparer d'eux, je vous les aurais livrés! Je suis patriote.

--Voilà de bonnes paroles et je te félicite de ces sentiments. S'ils
sont sincères, tu apprendras avec satisfaction que le ci-devant
chevalier de Malincourt n'a plus aucun droit sur ce domaine, et que,
désormais, c'est à moi qu'il appartient. Voici les pièces légales qui
m'en déclarent propriétaire.

--Me garderez-vous à votre service? demanda Chourlot avec une inquiétude
jouée.

--Oui, si tu me promets de me servir avec dévouement et fidélité.

--Mettez-moi à l'épreuve, et vous verrez qu'on peut compter sur moi.

--Alors, occupe-toi de faire préparer un bon souper ainsi que des
chambres pour cette nuit. Je pense, citoyens, que vous accepterez mon
hospitalité fraternelle, ajouta t-il en s'adressant aux délégués, et que
vous ne rentrerez pas à Épinal avant demain.

--N'y rentreras-tu pas avec nous? demanda l'un d'eux.

--Non, j'attends ici mes associés de Paris, car vous pensez bien que ce
n'est pas pour ressusciter les traditions des aristocrates et pour y
vivre dans un luxe antirépublicain que j'ai acheté ce château. Je l'ai
acheté pour le démolir et pour en vendre les terres morcelées.

Et plus bas il ajouta en riant:

--Ce sera ma vengeance.

Chourlot sortait en ce moment. Il eut le temps de recueillir ces paroles
menaçantes.

--Ah! bandit, murmura-t-il, si quelqu'un porte un jour une main
sacrilège sur le château de Saint-Baslemont, ce ne sera pas toi!

Jusqu'au soir, Joseph Moulette fit aux citoyens délégués les honneurs de
son château. Il voulut le leur montrer des caves aux greniers et les
promener à travers les avenues de son parc. Avec eux, il s'occupa
ensuite de rédiger un rapport détaillé sur les événements qui venaient
de s'accomplir, rapport que le district d'Epinal devait envoyer au
Comité de sûreté générale. Enfin, à 8 heures, ils se mirent à table,
déjà consolés de leur déconvenue de la journée. À ce moment, un paysan
ramenait leur voiture à Saint-Baslemont. Ils apprirent de sa bouche qu'à
Darney, dans l'après-midi, Valleroy, Bernard, tante Isabelle et Nina
avaient pris le coche qui faisait en ce temps la route de Nancy à Paris.



CHAPITRE XXIII

LES CHAUFFEURS


Le lendemain, à la tombée du jour, dans la grande salle du château de
Saint-Baslemont, autour d'un luxueux couvert, vingt convives achevaient
un repas qui durait depuis midi. À en juger par le nombre des plats et
des bouteilles vides que Chourlot, aidé de deux camarades, employés
comme lui sur les terres du château, entassait dans un coin, au fur et à
mesure qu'il en débarrassait la table, le banquet avait été copieux et
largement arrosé. Ce qui le prouvait encore, c'étaient les couleurs
écarlates plaquées aux joues des convives par l'afflux du sang surexcité
et l'expression mourante de leurs yeux où se devinait la fatigue des
estomacs gorgés à l'excès. À la place d'honneur, Joseph Moulette,
majestueux et solennel, présidait. À sa droite et à sa gauche, il était
flanqué des deux délégués du district d'Épinal, dont il avait retardé le
départ, afin de se faire honneur de leur présence aux agapes offertes
par lui au maire, aux officiers municipaux et aux notables de
Saint-Baslemont, à l'occasion de son installation en qualité de
propriétaire.

Ah! il avait utilement employé son temps, Joseph Moulette, depuis le
jour où il était parti de Saint-Baslemont, fugitif, après y avoir trouvé
un refuge durant quelques heures. Pendant plusieurs mois, il s'était
caché dans les montagnes des Vosges, errant, misérable, vendant ses
services comme valet de ferme, n'osant rester dans le même endroit au
delà de quelques semaines, de peur d'être reconnu et dénoncé comme
jacobin, ne s'approchant des centres habités que pour y recueillir les
nouvelles de Paris et s'informer des progrès de la contre-révolution.

Ce supplice avait duré jusqu'à l'été de 1796. À ce moment, ayant appris
que le gouvernement des thermidoriens, menacé par les royalistes,
recherchait l'appui des anciens partisans de la Terreur, il s'était
dirigé vers Épinal. Il y était rentré un soir, à la dérobée, comme un
voleur. Mais, dès le lendemain, il osait se montrer publiquement dans
les rues, où ses amis et ses complices, naguère proscrits comme lui,
tenaient de nouveau le haut du pavé, retrouvaient leur crédit et leur
influence. Une fois de plus, royalistes et prêtres se cachaient; une
fois de plus, les jacobins devenaient puissants. À la faveur de ces
dispositions nouvelles, Joseph Moulette partait pour Paris. Là, le
courant de l'opinion était hostile aux thermidoriens. Les sections de la
capitale s'armaient contre la Convention et contre les Comités où
siégeaient Barras, Tallien, Carnot. Mais ceux-ci résistaient. Ils
accueillaient à bras ouverts quiconque se déclarait pour eux, Joseph
Moulette avait retrouvé en place des amis d'autrefois. C'est par eux
qu'il avait sollicité et obtenu les arrêtés et les ordres à l'aide
desquels il s'était présenté, tête haute et triomphant, au château de
Saint-Baslemont, où il poursuivait une vengeance qu'il voulait
éclatante.

Maintenant, il avait réussi; il était bel et bien maître, seul maître du
domaine. Afin d'établir publiquement ses droits, il avait convié les
autorités du village à s'asseoir à sa table de châtelain frais émoulu et
bon patriote. Tous ceux qu'il avait appelés étaient venus, non qu'ils
fussent disposés à fêter le personnage qui osait se parer de la
dépouille des Malincourt, mais parce que son invitation ressemblait à un
ordre et que le temps n'était pas encore arrivé où les honnêtes gens
cesseraient d'avoir peur des terroristes. Si, dans l'enivrement de sa
facile victoire, il avait conservé assez de sang-froid pour observer ses
convives, il aurait deviné, à leur attitude embarrassée, à leurs gestes
compassés, à leur visage contraint, qu'ils n'étaient là qu'à
contre-coeur, et que, tout en se courbant devant lui, ils souhaitaient
que quelque événement soudain l'emportât aussi vite qu'il était venu.
Mais, loin de comprendre cet état d'esprit, loin de pressentir les
malédictions qu'ils appelaient sur sa tête, il croyait les avoir
éblouis, en se montrant à eux protégé par deux des plus farouches
suppôts de la Terreur, et s'être à jamais assuré leur docilité.

Le repas terminé, il se leva. Tous suivirent son exemple, quittèrent la
salle où la nuit naissante allongeait ses ombres, et entrèrent derrière
lui dans un salon brillamment éclairé par la flamme de cent bougies.
Démeublé en partie depuis le départ du comte et de la comtesse de
Malincourt, ce salon, sous l'ardente clarté qui tombait des candélabres
et d'un lustre, semblait pauvre et nu. Joseph Moulette, mécontent, en
fit la remarque à Chourlot.

--Valleroy, malgré le retour du jeune maître, s'est toujours refusé à
remettre le château dans son ancien état, répondit froidement le brave
homme, qui jouait son rôle en habile comédien.

--Mais où sont les meubles? demanda Joseph Moulette. Il y avait sans
doute des tapisseries sur ces murs, des tapis sur ces planchers, des
rideaux aux fenêtres, des objets de prix dans ces vitrines, des livres
dans ces bahuts. Qu'a-t-on fait de ces objets?

--On les a enfermés dans des coffres.

--Avec l'argenterie probablement, avec des bijoux, des portraits. Où
sont-ils, ces coffres?

--Cachés dans des souterrains du château.

--Tu les feras monter demain et nous les ouvrirons.

--Croyez-vous que ce soit prudent, citoyen? demanda Chourlot.

--Je ne comprends pas ta question. Précise...

--Depuis quelques jours, des bandes de chauffeurs et de pillards se sont
montrées dans le pays. Peut-être convient-il d'éviter de les attirer ici
par l'étalage de vos richesses.

--Je ne crains ni les chauffeurs ni les pillards, répliqua avec hauteur
Joseph Moulette. Tu exécuteras l'ordre que je viens de te donner.

Chourlot s'inclina en signe d'obéissance et disparut. Alors Joseph
Moulette regarda autour de lui. Les convives, en ce moment, formaient un
groupe dont les deux délégués occupaient le centre. Ceux-ci parlaient
avec animation aux paysans, qui les écoutaient, déférents et silencieux,
et le citoyen président, qui s'était approché, entendit tomber de leur
bouche, dans le silence, des mots qui lui étaient familiers; devoirs
civiques... complots liberticides... audace des aristocrates... infamies
de Pitt et Cobourg. Il comprit que les hauts personnages plaidaient la
cause du peuple et de la liberté et appelaient la foudre sur la tête des
ennemis de la République. Il attendit la fin de ces harangues
éloquentes. Puis, quand personne ne parla plus, il parla lui-même.

--Les ennemis de la République, fit-il d'un accent dramatique, il y en a
partout. Mais qu'ils tremblent! Le châtiment qui les attend sera
terrible; ils seront, écrasés...

Et comme un frisson passait dans l'âme de ses auditeurs, il ajouta:

--Doivent être tenus pour tels les émigrés, nobles ou non, les prêtres,
les accapareurs et ces brigands qui infestent nos campagnes et y portent
l'effroi. C'est à ces bandits que nous devons faire une guerre
incessante et implacable. Peut-être certains d'entre eux en veulent-ils
à mes jours. Mais je ne les crains pas, car s'ils venaient m'attaquer
ici, les braves patriotes de Saint-Baslemont voleraient à mon secours.
N'est-ce pas, braves patriotes que vous sauriez me défendre?...

Et comme la réponse lui parut manquer d'unanimité et d'enthousiasme, il
ajouta:

--Si je périssais sans avoir été défendu, la République saurait venger
un de ses plus vaillants serviteurs, en punissant les lâches qui
auraient laissé triompher le crime et succomber la vertu.

--Bien dit, Joseph Moulette, répliqua l'un des délégués, en accentuant
par ce mot les menaces que venait de proférer le citoyen président.
Mais, tu es en sûreté, puisque nous te mettons sous la garde des
habitants de cette commune, toi et tes propriétés.

Un grand silence succéda à ces discours, et Joseph Moulette en profita
pour entraîner les délégués hors du groupe où ils venaient de pérorer.
Une fois à l'écart, il leur dit à voix basse:

--Merci pour le secours que vous venez de me donner. Mais j'attends de
vous un autre service. La population de ce pays est imbue de préjugés
aristocratiques; elle s'est abreuvée du lait du modérantisme. Je ne me
sens pas en sûreté au milieu d'elle. Quand vous serez rentrés à Épinal,
obtenez qu'on m'envoie quelques soldats pour me garder et pour assurer
dans ce pays le respect et l'exécution des lois.

Les délégués promirent à Joseph Moulette d'obtempérer à son désir.
Cependant, l'heure qu'ils avaient fixée pour leur départ approchait.
Chourlot vint les avertir que leur voiture les attendait, et que les
gendarmes qui devaient les suivre étaient prêts à monter à cheval. Les
délégués se dirigèrent vers la porte. Joseph Moulette les accompagna
jusque dans la cour, suivi des autres convives, puis, quand, après un
échange d'adieux, l'équipage se mit en marche, le citoyen président leva
son chapeau en criant:

--Vive la République une et indivisible! Meurent les aristocrates!

Quelques voix répétèrent ces cris jusqu'au moment où voiture et chevaux
se perdirent dans les brumes grises de la nuit. Alors, Joseph. Moulette
rentra dans le château en compagnie des notables de Saint-Baslemont, et
les entretiens recommencèrent. Mais ils n'offraient plus l'intéressante
vivacité de ceux de tout à l'heure, comme si les délégués, en partant,
avaient emporté l'âme de la réunion. Les conversations se traînaient
dans des banalités et des lieux communs, et plus Joseph Moulette
multipliait ses questions, moins on mettait d'empressement à lui
répondre.

--Je ne vous retiens pas, braves patriotes, dit-il alors. Je me
reprocherais de vous séparer plus longtemps de vos familles.
Rejoignez-les et répétez à vos épouses et à vos fils les patriotiques
propos que vous avez entendus.

Les braves patriotes ne se le firent pas dire deux fois. Humbles et
respectueux, ils défilèrent un à un devant le nouveau châtelain de
Saint-Baslemont, et bientôt il resta seul avec Chourlot.

--Le citoyen a-t-il des ordres à me donner? demanda ce dernier.

Au lieu de répondre à cette question, Joseph Moulette se jeta dans un
fauteuil, et, regardant Chourlot bien en face, il lui dit:

--Tu m'as avoué, hier, que tu étais las d'être l'esclave des
aristocrates et que tu serais heureux de te dévouer à mon service.
Est-ce bien vrai?

--Je ne mens pas, répondit hypocritement Chourlot.

--Alors, quoi que je te demande, tu le feras?

--Je le ferai.

--Eh bien, je te prends au mot. Je désire, sans attendre jusqu'à demain,
me rendre compte, dès ce soir, de la valeur des richesses que le
ci-devant comte de Malincourt fit enfouir autrefois dans les souterrains
du château. Prends une lanterne et conduis-moi dans ces souterrains.
Nous examinerons ensemble les objets qu'ils renferment.

Chourlot tressaillit, et son visage exprima le sentiment de révolte qui
s'emparait de lui. Mais, presque du même coup, il se domina. Son regard,
où avait passé une flamme, s'éteignit, et ce fut très calme qu'il
répondit:

--Ce n'est pas en quelques heures, citoyen, que vous pourrez procéder à
cet examen. Il y faudra plusieurs journées, et, si vous m'en croyez,
vous remettrez à demain cette longue besogne.

--Je ne remets jamais au lendemain ce que je peux faire la veille,
répliqua Joseph Moulette. J'ai hâte de savoir si, en achetant le château
de Saint-Baslemont, mes associés et moi avons fait urne opération
lucrative. Il me suffira d'un coup d'oeil pour m'en rendre compte.

--Alors, je suis à vos ordres, fit Chourlot. Je vais quérir une
lanterne.

Il s'éloigna pour revenir bientôt.

--Passe devant et guide-moi, lui dit le citoyen président; je te
suivrai.

Chourlot obéit. À l'extrémité d'un corridor qui traversait le château
dans sa largeur, il ouvrit une porte massive. Elle laissa voir les
premières marches d'un escalier descendant dans les caves. Il s'y
engagea lentement, afin d'éclairer la marche de Joseph Moulette. Au bas
de cet escalier, commençait un autre corridor à droite et à gauche
duquel se voyaient des portes basses. Il en poussa une et introduisit
Joseph Moulette dans une vaste pièce autour de laquelle étaient rangées
des bouteilles de vin.

Au milieu de cette pièce, se servant d'une pelle qu'il prit dans un
coin, il gratta le sol au niveau duquel la terre rejetée à droite et à
gauche découvrit une large dalle blanche. La dalle soulevée, apparut un
nouvel escalier plus étroit que le premier et qu'il se mit à descendre.
Bientôt, les deux hommes se trouvèrent dans un caveau voûté aux murs
enduits de ciment.

C'est là que, dans de nombreux coffres de toutes tailles, étaient
cachées les richesses du château de Saint-Baslemont. Pressé de savoir ce
qu'ils contenaient, Joseph Moulette soulevait les couvercles et les
laissait aussitôt retomber ébloui par la vision rapide qui frappait ses
regards: couverts et plats d'argent, aiguières en cristal montées en or,
pendules artistiques, flambeaux ciselés, coffrets, flacons, écrins sur
le velours desquels s'étalaient des parures précieuses. Christs en
ivoire, reliquaires, tout un trésor d'un prix inestimable qui dormait
depuis plusieurs années, en attendant qu'on le remît en lumière. Puis,
c'étaient des tableaux de maîtres et des portraits de famille, rangés
dans des coins, des glaces de Venise avec des cadres en bois sculpté et
doré, des meubles de grand prix, des tentures et des tapis roulés, tout
ce qui formait, en d'autres temps, la splendeur et le luxe du château de
Saint-Baslemont.

Bien qu'il s'efforçât de rester impassible à la vue de ces richesses,
maintenant devenues siennes, elles déchaînaient dans l'âme de Joseph
Moulette d'ardentes cupidités. Sous la lueur rougeâtre de la lanterne
que soulevait Chourlot, les mains du citoyen président les effleuraient,
toutes tremblantes. Et si violente était son émotion, qu'il ne trouvait
pas un mot à dire pour exprimer le mépris qu'en sa qualité de bon
patriote il aurait voulu feindre.

--Vous voyez, citoyen, que ce n'est pas en quelques heures qu'on
pourrait procéder à l'inventaire de ces trésors.

--Je commencerai demain, répondit Joseph Moulette. Remontons,
maintenant.

Soudain, ses doigts heurtèrent un coffret revêtu de cuir noir. Il le
tira à lui, non sans peine, car ce coffret était très lourd. Mais quand
il voulut l'ouvrir, le couvercle résista.

--Je le garde, fit-il alors. J'essayerai ce soir de forcer la serrure.
Cela m'amusera.

Lentement, ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus,
remettant en place la dalle qui cachait l'ouverture du caveau, fermant
les portes derrière eux, et, quelques instants après, Joseph Moulette
déposait le coffret sur une table, dans sa chambre, la propre chambre du
comte de Malincourt, qu'il avait choisie, la veille, pour s'y installer.
De nouveau, Chourlot se tenait debout, attendant les ordres du maître.

--Tu peux te retirer, lui dit ce dernier. Avant d'aller dormir,
assure-toi que toutes choses sont en ordre et les portes et croisées
closes.

Il resta seul dans la vaste chambre, très sévère avec son lit de pied,
hissé sur une estrade entre de lourdes tentures. Pour combattre la
fraîcheur de la nuit, on avait allumé du feu. Les flammes qui dansaient
sur les bûches géantes enterrées sous les cendres, au fond de la haute
cheminée, éclairaient les murs d'une clarté plus vive que celle des
bougies.

--On est mieux ici qu'à battre la campagne, pensa Joseph Moulette.

Sur sa face épanouie, un sourire exprima le bien-être qu'il ressentait.
Un grand calme régnait dans le château. Au dehors, l'ombre et le silence
enveloppaient le paysage. Un vent très doux soufflait dans les arbres;
sa rumeur arrivait, affaiblie, aux oreilles de Joseph Moulette, et
berçait son repos. Il était seul, bien seul, libre de suivre sa pensée
capricieuse vers l'avenir où elle l'emportait. Il le voyait radieux, cet
avenir, embelli par la possession des biens dont un habile coup de main
venait de le rendre maître. Les combats qu'il livrait depuis plusieurs
années avaient pris fin; les aristocrates étaient vaincus, les bons
patriotes installés à leur place. Les temps devenaient paisibles, des
lois rigoureuses protégeaient les nouveaux seigneurs de la France. Et il
était un de ces heureux, lui! Qu'aurait-il pu souhaiter de plus?

Son regard, perdu dans l'espace, s'arrêta soudain sur le coffret qu'il
avait rapporté de sa visite dans les souterrains du château. Il s'assit
devant la table sur laquelle en entrant il l'avait déposé, et, le
prenant dans ses robustes mains, il essaya de l'ouvrir. Mais la serrure
était solide, et, faute de clé, le citoyen président restait impuissant
devant la lourde boite dont il brûlait de connaître le contenu. Il
n'était pas homme à se résigner à cette impuissance, et brusquement il
se mit en devoir de faire sauter la serrure. Les pincettes lui servirent
de levier. Il en introduisit l'extrémité entre les rainures du coffret
et pesa de tout son poids sur l'autre bout. On entendit un craquement,
et le couvercle brisé se leva.

Joseph Moulette ne put retenir un cri d'étonnement et de joie. La boîte
était pleine de pièces d'or, rangées en piles pressées les unes contre
les autres, de telle sorte qu'il devait y en avoir pour une somme
considérable. Il voulut les compter et retourna la boîte dont le contenu
s'éparpilla sur le tapis avec un son métallique. Alors, il plongea dans
cet amas d'or ses mains brûlantes de fièvre. Pendant quelques instants,
il les y laissa comme s'il eût espéré trouver un remède contre son
excitation passagère, et si complètement absorbé qu'il perdit soudain la
sensation des choses extérieures, emporté haut et loin dans des rêves
fous dont sa nouvelle fortune lui assurait la réalisation.

Il ne vit donc pas ce qui se passait, au même instant, derrière lui. La
porte de la chambre s'ouvrait avec lenteur, sans bruit, et un homme
entrait, marchant d'un pas si léger qu'on ne pouvait l'entendre. Cet
homme portait un masque sur le visage, un masque noir aux ouvertures
duquel brillaient des yeux ardents et lumineux, comme ceux d'un chat
dans la nuit. Une fois le seuil franchi, cet homme, s'étant assuré que
Joseph Moulette lui tournait le dos, fit un signe d'appel, et quatre
autres personnages, le visage couvert d'une couche de suie qui les
défigurait, entrèrent en silence l'un après l'autre. Le dernier venu
ferma la porte, devant laquelle ils se rangèrent toujours silencieux.
Alors, celui qui était entré le premier prononça le nom de Joseph
Moulette à haute et intelligible voix. Joseph Moulette sursauta,
repoussa violemment sa chaise, et se trouva debout, appuyé dans une
attitude de défense et de résistance contre la table chargée d'or,
véritablement pétrifié, une sueur glacée au visage et au coeur la trouée
aiguë d'une lame effilée.

--Les chauffeurs! murmura-t-il enfin.

Et, comme s'il revenait à lui, il bondit vers l'une des croisées,
l'ouvrit, et, se penchant au dehors, il appela:

--Au secours! À moi, Chourlot!

Les chauffeurs demeuraient immobiles et impassibles. Mais celui qui
portait un masque dit:

--N'appelle pas, Joseph Moulette. Personne ne viendra à ton secours.
Nulle puissance au monde ne peut te soustraire au sort qui t'attend.
L'heure est venue d'expier tes crimes.

À ce menaçant langage, le citoyen président, qui s'était éloigné de la
fenêtre, instinctivement, voulut s'en rapprocher, décidé, dans ce péril
extrême, à sauter de la hauteur du premier étage pour s'enfuir à travers
le parc. Mais elle était fermée et gardée par deux hommes. Il se
précipita vers l'autre; elle était également gardée.

--On, ne sort plus, reprit l'homme masqué.

Il fit un signe, et ses complices au visage noir de suie se jetèrent sur
Joseph Moulette.

--Allez-vous m'assassiner? s'écria le citoyen président, tentant en vain
de se débattre.

Personne ne lui répondit. On le couchait brutalement par terre, et,
tandis que trois chauffeurs le clouaient au sol en fixant ses bras au
long de son corps, un quatrième déroulait un peloton de grosse ficelle
et ligotait le malheureux des épaules aux genoux. Ce fut fait en un tour
de main. Lorsque l'opération se termina, il était hors d'état de remuer.
Cependant, tout en lui infligeant cet abominable traitement, on ne
l'avait pas encore frappé. Il se demandait, avec une angoisse mêlée
d'espoir, à quel genre de supplice il allait être soumis. Son
incertitude fut brève. Une main brutale lui arracha ses bottes et ses
bas. Bientôt, sous ses jambes et ses pieds nus, il sentait la fraîcheur
des dalles. Il comprit et fit entendre une plainte. Mais elle ne pouvait
attendrir ses bourreaux. Ceux-ci, l'ayant soulevé, le portèrent devant
la cheminée, les pieds nus tendus vers le feu.

--Chauffez! ordonna l'homme masqué.

À ce mot, un lourd tisonnier tenu par un bras ferme tomba sur les bûches
à demi consumées. Dans un crépitement d'étincelles, les flammes se
ravivèrent et vinrent lécher les extrémités du patient. Pendant quelques
secondes il tenta de se raidir contre la douleur. Mais la chaleur devint
vite intolérable. Un jet de flamme plus violent que les autres la
transforma en une brûlure lancinante. Alors, aux gémissements, des cris
succédèrent, des cris déchirants qui redoublaient lorsque le malheureux,
essayant de plier les genoux pour éloigner ses pieds du feu, des coups
de bâton sur les jambes l'obligeaient à les étendre.

--Pitié! Pitié! fit-il enfin d'une voix expirante.

Il allait perdre connaissance. Sur un geste de l'homme masqué, son
corps, raide dans ses liens, fut porté en arrière comme une masse
inerte, et, de sa poitrine, s'échappa un soupir de délivrance. L'homme
masqué parla de nouveau:

--Tu es condamné, Joseph Moulette. Tu vas périr et rejoindre tes
victimes. Mais c'est toi-même qui dois prononcer ton arrêt, après avoir
confessé tes forfaits.

--Je suis innocent et n'ai rien à confesser, tas de bandits, répondit
Joseph Moulette, dont le naturel reprenait le dessus en même temps que
s'apaisait sa souffrance.

--C'est ce que nous allons voir. Chauffez! répéta l'homme masqué.

De nouveau, les pieds furent tendus vers la flamme, et par un
raffinement de cruauté, posés sur les chenets brûlants.

--Je confesserai tout ce que vous voudrez, hurla Joseph Moulette.

Le misérable se tordait sous les mains de fer qui le maintenaient
couché; une écume légère blanchissait le coin de ses lèvres et des
larmes emplissaient ses yeux. Une fois de plus, on l'éloigna de la
cheminée.

--Tu vois que nous avons les moyens de te faire parler, continua l'homme
masqué. Parle donc de bonne grâce et réponds à mes questions sans
détour.

--Interrogez-moi, scélérats, soupira Joseph Moulette en enveloppant les
chauffeurs d'un regard où se trahissait, sous son involontaire
résignation, sa rage impuissante.

--Reconnais-tu que tu as envoyé à l'échafaud le comte et la comtesse de
Malincourt? demanda l'homme masqué. Reconnais-tu qu'ils étaient
innocents?

--Ils étaient coupables; coupables d'être nobles, coupables d'avoir
voulu émigrer, coupables d'avoir tramé des complots contre la liberté.
Ils avaient justement encouru la rigueur des lois.

--Reconnais-tu que leur mort est un crime?

--Je ne le reconnais pas, je ne le reconnaîtrai jamais.

--À ton aise; chauffez, vous autres.

--Non, non, se hâta de supplier Joseph Moulette.

--Alors, avoue que tu as lâchement assassiné les seigneurs de ce
château.

--Je l'avoue, mais je proteste contre la violence qui m'est faite.

L'homme masqué leva les épaules et continua:

--Reconnais-tu qu'après les avoir assassinés, tu as tenté de faire subir
le même sort à leur fils et à leur fidèle serviteur Valleroy?

--Valleroy est un traître et...

--Veux-tu, oui ou non, avouer ta perfidie à leur égard?

Si terrible était l'accent de cette question, que Joseph Moulette
frissonna.

--Eh bien oui, fit-il, vaincu, j'avoue... J'avoue, parce que je suis
impuissant à me défendre et à faire entendre la vérité.

--Tu reconnais aussi que tu es venu dans ce pays pour dépouiller
l'héritier des Malincourt, que tu l'as obligé à sortir de sa maison, en
t'en emparant par le mensonge et la ruse?

--Je le reconnais.

--Et que, lorsque nous t'avons surpris, tu étais en train, de lui voler
l'or dont cette table est couverte.

--Je le reconnais.

--Donc, tu es assassin et voleur... Veux-tu le déclarer?

Cette fois, Joseph Moulette garda le silence, comme si cet aveu était
au-dessus de ses forces.

--Faut-il chauffer? demanda l'homme masqué.

Le citoyen président poussa un soupir de colère et répondit:

--Je suis un assassin et un voleur.

--Je renonce à te demander compte de tes autres crimes. Tu les expieras
avec ceux que tu as confessés et toutes tes victimes seront vengées en
même temps. Reconnais-tu avoir mérité la mort?

--Je le reconnais.

--Tu vas donc la recevoir, mais la recevoir de la main du seul assassin
qui se trouve parmi nous, de ta propre main.

Joseph Moulette jeta autour de lui un regard effaré. Il ne comprenait
pas. Soudain, il vit les chauffeurs se pencher, détendre ses liens, non
pour le délivrer, mais pour rendre à son bras droit seul la liberté des
mouvements, et l'un d'eux mettre un poignard dans sa main redevenue
libre. Alors, il reprit espoir. Armé, il pouvait encore se sauver en
tuant un ou plusieurs de ses bourreaux, après avoir coupé ses liens.
L'énergie avec laquelle il serrait entre ses doigts la poignée de l'arme
trahissait cet espoir soudain et inattendu.

--Frappe-toi! lui dit brusquement l'homme masqué.

--Et si je refuse? demanda Joseph Moulette en se soulevant, appuyé sur
son bras lié et en agitant l'autre pour atteindre ses bourreaux.

La réponse qu'il provoquait imprudemment ne se fit pas attendre. D'un
vigoureux coup de pied, il fut précipité devant la cheminée, mais si
près cette fois que ses jambes nues allèrent heurter les bûches
incandescentes et en firent jaillir un flot d'étincelles. Une odeur de
roussi monta dans la chambre avec des hurlements de douleur.

--Bâillonnez-le! fit l'homme masqué. L'ordre fut exécuté. Dans la bouche
ouverte et convulsée, un mouchoir tordu, roulé, serré, fit l'office
d'une poire d'angoisse et étouffa les cris. Maintenant, le misérable
était cloué au sol par les lourdes bottes des chauffeurs. Il ne pouvait
ni crier, ni remuer. Son bras droit, toujours armé, s'agitait dans le
vide. Sur la braise ardente, sa chair se grésillait, et la souffrance
qui le laissait encore vivant était si cuisante qu'elle mettait dans ses
yeux démesurément agrandis une expression de terreur et de folie
furieuse qui n'avait plus rien d'humain.

L'homme masqué s'inclina vers lui.

--Tu vois bien que tu feras mieux de mourir et d'abréger ton supplice,
lui criait-il d'un accent railleur.

Lui-même saisit le bras de Joseph Moulette et posa sur le coeur du
supplicié la pointe du poignard. La main crispée autour du manche
s'agita. Un peu de sang rougit la chemise. La lame s'enfonçait d'un seul
coup dans la poitrine jusqu'à la garde. Une dernière convulsion, un
bruyant soupir, et ce fut tout. Le club des jacobins d'Épinal n'avait
plus de président.

Alors, l'homme masqué se releva, arracha son masque et laissa voir la
vieille face parcheminée de Chourlot.

--Justice est faite, dit-il, nos maîtres sont vengés et leurs héritiers
ne seront pas dépouillés. Demain, nous le ferons savoir à M. le
chevalier et à Valleroy. Quant à vous autres, vous témoignerez tous au
besoin que cet homme s'est donné volontairement la mort.



CHAPITRE XXIV

UN PROFIL HISTORIQUE


Dans la soirée du 13 vendémiaire, vers 11 heures, la diligence qui
faisait à cette époque le service de Nancy à Paris s'arrêta toute
poudreuse devant une auberge située aux portes de Meaux, à côté du
relais de poste. Tandis que le postillon dételait ses chevaux couverts
de sueur, qui allaient être remplacés par des chevaux frais, les
voyageurs descendaient et entraient dans l'auberge où les attendait le
souper. Parmi eux, se trouvaient Bernard, Valleroy, tante Isabelle et
Nina, partis quatre jours avant de Darney, où ils s'étaient donné
rendez-vous. En s'y rencontrant, après s'être enfuis de Saint-Baslemont,
ils avaient décidé de se rendre à Paris. À Paris seulement ils pouvaient
organiser «une défense efficace contre les machinations de Joseph
Moulette, et s'y dérober, s'ils ne parvenaient pas à les déjouée. À
Paris seulement ils pouvaient obtenir justice contre le scélérat gui
venait de dépouiller traîtreusement les héritiers de Malincourt. Cette
résolution une fois prise, ils l'avaient exécutée sans délai. Ayant eu
la bonne fortune de trouver quatre places disponibles dans la diligence
venant de Nancy, et qui s'arrêtait à Darney, ils s'étaient mis en route
quelques, heures après avoir quitté Saint-Baslemont.

Maintenant ils touchaient au terme de leur voyage. Au lever du soleil,
ils arriveraient à Paris, où Bernard et Valleroy entendaient commencer
sur-le-champ les démarches qu'ils avaient en vue. Au mois d'octobre, les
nuits sont déjà froides, et, ce soir-là, le vent soufflait avec
violence, enveloppant hommes et choses de tourbillons d'une poussière
sèche qui cinglait et rougissait le visage. Aussi les voyageurs ne
s'attardaient-ils pas au dehors. À peine descendus de voiture, ils
s'empressaient d'entrer dans la grande salle de l'auberge, ouverte sur
la cuisine, où brillait, au fond d'une cheminée monumentale, une flamme
joyeuse devant laquelle des poulets mis en broche achevaient de se
rôtir.

Valleroy, ayant avisé dans un coin une table de quatre couverts, en prit
possession pour ses compagnons et pour lui, et dit à l'aubergiste qui
s'empressait autour d'eux:

--Vous nous servirez ici.

Et comme tante Isabelle s'asseyait, en plaçant à côté d'elle avec
sollicitude Nina qui venait de s'éveiller et se frottait les yeux, il
ajouta en s'adressant à l'enfant:

--Allons, mignonne, assez dormi. Pour le moment, il s'agit de souper. Tu
feras ensuite un bon somme jusqu'à Paris, où nous serons demain matin.

Ce langage affectueux, le mouvement, la chaleur, la lumière, la
perspective d'un bon repas rendirent à Nina sa vivacité:

--Où est Bernard? demanda-t-elle en voyant une place vide.

Soudain, elle l'aperçut debout au milieu de la salle. D'un bond, elle
quitta sa place, courut à lui, et lui prit la main comme pour
l'entraîner du côté de la table.

--Attends, répondit Bernard.

Elle obéit, demeura immobile et silencieuse, sans comprendre d'abord ce
qu'il faisait. Comme elle cherchait à savoir, elle vit le regard de son
ami fixé sur l'une des extrémités de la salle. Le sien suivit
instinctivement la même direction. Là, se tenait seul, à l'écart et un
peu perdu dans l'ombre, mangeant très vite et sans doute pressé de
partir, un petit vieux vêtu de noir qui donnait l'impression d'un
honnête tabellion de province ayant bon appétit et le désir de
n'adresser la parole à personne.

C'est ce petit vieux que regardait Bernard et qu'à son tour se mit à
regarder Nina. Brusquement et comme si leur attention l'eût importuné,
il se leva et vint au-devant d'eux. Ce mouvement mit son visage en
pleine lumière, et ils reconnurent le vidame d'Épernon. Mais, avant
qu'ils l'eussent nommé, il les pressait dans ses bras, en disant:

--Je vous ai reconnus, mes enfants, ainsi que Valleroy et tante
Isabelle. Je vous ai reconnus au moment où vous êtes entrés. Mais je
redoutais, un peu les éclats de votre surprise et j'ai gardé le silence.

Et, se penchant vers Bernard, il continua:

--Vous me comprendrez quand vous saurez que je me suis enfui de Paris ce
matin, afin de me dérober aux vengeances des vainqueurs.

--Quels vainqueurs? demanda Bernard.

--C'est vrai! Vous ne pouvez connaître encore les événements qui se sont
accomplis ce matin. Je vous les raconterai tout à l'heure.

--Oh! oui, tout à l'heure, Monsieur, dit vivement Bernard. Avant tout,
j'ai hâte de vous adresser une question.

--Parlez vite, mon enfant, et si je peux vous répondre...

--Savez-vous ce qu'est devenu mon frère?

--Le vicomte Armand? Etes-vous donc sans nouvelles de lui?

--Sans nouvelles, oui, Monsieur, et cela depuis le jour où nous nous
séparâmes à Coblentz, en 1793. Est-il vivant? Est-il mort? Je l'ignore.

--Il est vivant, n'en doutez pas, se hâta de répondre M. d'Épernon pour
rassurer Bernard.

--Comment donc ne m'a-t-il pas écrit?

--Avant thermidor, quand régnait la Terreur, il ne pouvait vous écrire
sans vous compromettre. D'ailleurs, savait-il seulement où vous étiez?
Depuis, sans doute, il vous a envoyé de ses nouvelles; mais vous ne les
avez pas reçues. Songez qu'il y a loin de l'Autriche à Paris.

--Il est donc en Autriche? s'écria Bernard.

--Vous l'ignoriez!

--Par qui et comment l'aurais-je su? Et que fait-il dans ce pays
lointain?

Cette fois, M. d'Épernon ne se pressait pas de répondre, et sons
attitude indiquait clairement que ce n'était pas par ignorance qu'il
restait silencieux, mais parce que ce qu'il avait à lui dire lui
coûtait.

--L'avez-vous vu? demanda Bernard suppliant.

--Non, je ne l'ai pas vu. Mais, à diverses reprises, j'ai rencontré des
gens qui m'ont parlé de lui, il y a quelques mois encore, et c'est ainsi
que j'ai appris...

De nouveau M. d'Épernon hésitait.

--Qu'avez-vous appris? Par grâce, Monsieur!...

--J'ai appris qu'il avait pris du service dans l'armée autrichienne!

--Lui! mon frère le vicomte de Malincourt? Un Français dans les rangs
des ennemis de la France!

Bernard était devenu très pâle et des larmes brillaient dans ses yeux.

--Malheureusement, il n'est pas le seul, reprit tristement M. d'Épernon.
Que d'émigrés, étreints par la nécessité, se sont engagés dans les
troupes étrangères! C'était une question de vie et de mort, et votre
frère...

--C'est bien, Monsieur, c'est bien, ne parlons plus de lui, interrompit
vivement Bernard.

Et changeant de ton, il ajouta:

--Voulez-vous saluer tante Isabelle?

Elle venait à la rencontre de M. d'Épernon, l'ayant, elle aussi,
reconnu. Valleroy la suivait, souriant, exprimant sa surprise. Quelques
instants après, assis tous ensemble à la même table, ils se confiaient
les circonstances à la suite desquelles ils venaient de se retrouver.
Valleroy parla le premier; il révéla au vieux gentilhomme les émouvantes
aventures survenues depuis deux ans: l'arrivée de Bernard à Paris la
mort de son père et de sa mère, l'échec du complot ourdi pour sauver la
reine, l'exécution de Guilleragues, de Morfontaine et de Grignan. Le
vidame d'Épernon ignorait la plupart de ces événements. Il n'en
connaissait même qu'un seul, la tragique fin de son neveu et de ses deux
complices. Après avoir donné de nouveaux regrets à leur mémoire, il
interrogea Valleroy.

--Et maintenant, lui dit-il, qu'allez-vous faire à Paris?

--Nous allons demander justice contre le citoyen Joseph Moulette.

--Justice contre un jacobin! Et à qui la demanderez-vous, grand Dieu!

--Au gouvernement de la République.

--Vous ne savez donc pas ce qui se passe? Vous ignorez donc que les
Jacobins sont en train de redevenir les maîtres de la France?

--J'ai cru qu'ils tentaient de reconquérir leur ancien pouvoir. La
criminelle conduite de Joseph Moulette envers Bernard nous a fourni la
preuve de leurs efforts. Mais je ne pensais pas que ces efforts eussent
réussi.

--Rien n'est plus vrai pourtant, reprit M. d'Épernon. C'est l'esprit
jacobin qui de nouveau règne en France. Les pouvoirs de la Convention
touchent à leur fin. Encore quelques semaines, cette assemblée néfaste
n'existera plus et la Constitution qu'elle a votée sera mise en
pratique. Nous aurons une assemblée nouvelle, un gouvernement nouveau,
mais les principes resteront les mêmes. On prêchera encore au peuple la
haine des nobles et des prêtres, et comme par le passé, on nous
persécutera. La persécution est déjà commencée, et j'en suis, comme
vous, la victime. Les royalistes ont un moment espéré de rétablir la
monarchie. Mais cet espoir est détruit. Nous avons, été vaincus.

--Vaincus sans combat? demanda Valleroy.

--Après un combat opiniâtre au contraire. Aujourd'hui même, le peuple de
Paris, que nous avions travaillé depuis le 9 thermidor, s'est soulevé.
Les sections en armes ont marché contre la Convention pour l'abattre.
Nous espérions, à la faveur de ce mouvement, nous rendre maîtres du
pouvoir et préparer le retour du roi. Mais la Convention s'était mise en
état de nous résister. Elle avait confié à Barras, l'un de ses membres,
le soin de sa défense. Ce dernier avait investi du commandement
militaire un jeune général nommé Bonaparte, qu'on dit homme d'énergie et
qui nous a prouvé ce qu'il vaut.

--Il a déjà combattu à Toulon et en Italie, observa Bernard.

--C'est à lui que nous devons notre défaite, continua M. d'Épernon.
Grâce aux mesures qu'il avait prises, les sections ont été écrasées, la
Convention triomphe, et, de nouveau, la France est livrée aux
terroristes. Pour leur échapper, je me suis enfui de Paris où j'étais
revenu après la chute de Robespierre. Je n'ai plus d'autre ressource que
de prendre une fois de plus le chemin de l'exil, et je crains bien, mes
amis, que vous ne soyez bientôt réduits à en faire autant.

À ces mots, Bernard protesta.

--Lorsque j'ai émigré, dit-il, j'étais un enfant et tenu d'obéir
aveuglément aux ordres de mon père. Mais, aujourd'hui, je suis un homme,
libre de mes volontés, et, quoi qu'il arrive, je n'émigrerai pas.

--Bien dit, Bernard, s'écria Valleroy.

--Même si vous êtes décrété d'arrestation? fit M. d'Épernon.

--Même dans ce cas, ni dans aucun cas. J'ai l'âge d'être soldat, et
c'est aux armées que j'irai servir ma patrie.

Il y eut un court silence; puis Mr d'Épernon reprit:

--Vous êtes jeune, Bernard. Les hommes de votre génération sont sans
engagements. Ils peuvent faire ce que nous, les vieux, nous ne pouvons
faire. Je vous envie: oui, je vous envie et je vous approuve.

À ces récits, à ces retours vers le passé, les instants rapidement
s'étaient enfuis; de nouveau, il fallait se séparer.

La diligence qui se dirigeait vers Paris allait repartir; la chaise de
poste qui devait emporter M. d'Épernon jusqu'à la frontière l'attendait
tout attelée dans la cour de l'auberge. En hâte, on échangea de tendres
adieux auxquels se mêlèrent des larmes. Se reverrait-on jamais? C'est
sur cette question attristante qu'on se quitta. M. d'Épernon, pressé de
s'éloigner de la capitale, où il n'aurait pu demeurer qu'au péril de ses
jours, ses amis, au contraire, pressés d'y rentrer, parce que, quoi
qu'il leur eût dit pour les détourner du but de leur course, ils
attendaient des démarches qu'ils allaient entreprendre la réalisation de
leurs espérances.

À minuit, la diligence qui emportait Bernard roulait dans les plaines de
la Brie, en route vers Paris. Les rayons de la lune, entrant par les
vitres couvertes de buée, éclairaient le visage de tante Isabelle et
celui de Nina, qui, toutes deux, s'étaient endormies. Alors, quand
Bernard se fut assuré qu'elles ne pouvaient l'entendre, il dit à
demi-voix:

--Dors-tu, Valleroy?

--Non, cher Bernard. Comment pourrais-je dormir quand je te vois si
préoccupé, si triste? Qu'as-tu donc?

--Le vidame m'a donné des nouvelles d'Armand.

--De bonnes nouvelles?

--Mon frère est soldat dans l'armée autrichienne, murmura Bernard, et je
crois que j'aimerais mieux qu'il fût mort!

Et le pauvre enfant, qui, depuis quelques instants, s'efforçait de
contenir ses larmes, les laissa librement couler, tandis que Valleroy,
sans prononcer une parole, lui prenait les mains et les gardait dans les
siennes, comme pour bercer sa douleur dans cette paternelle étreinte.

Au lever du jour, la diligence entrait dans Paris et conduisait au
bureau des Messageries de la rue Notre-Dame des Victoires les voyageurs
qu'elle transportait. Une heure plus tard, Bernard, Valleroy, tante
Isabelle et Nina arrivaient en fiacre à l'hôtel de Malincourt, où ils
étaient reçus par Kelner et par Rose, que comblait de surprise et de
joie ce retour imprévu.

Dès le lendemain, tandis que Valleroy et Kelner se rendaient au Comité
de sûreté générale pour s'enquérir des formes sous lesquelles devaient
être présentées les réclamations des héritiers du comte de Malincourt
contre le citoyen Joseph Moulette, Bernard sortait seul afin de faire
une promenade à travers Paris. Il avait hâte de revoir les lieux où
désormais et jusqu'à la fin de sa vie il devait retrouver vivants les
poignants souvenirs de sa jeunesse. Il passa par la rue du
Four-Saint-Germain et devant la boutique de Grignan. Elle s'était
transformée; on n'y vendait plus de meubles; un pâtissier y débitait ses
friandises. Transformé aussi le Luxembourg. Le vieux palais avait cessé
d'être une prison; une armée d'ouvriers le remettait à neuf en vue de
l'installation du Directoire exécutif qui allait gouverner la France
pendant cinq ans.

Le Palais de justice, la Conciergerie et l'Hôtel de ville, ces étapes
d'une route que Bernard ne pourrait jamais plus parcourir sans ressentir
des impressions douloureuses, conservaient leur physionomie d'autrefois,
assombrie encore par les pleurs et le sang que leurs murailles avaient
vu verser. De tous côtés, ce n'étaient que maisons à louer, antiques
hôtels et vieux mobiliers à vendre. Au fronton des monuments, on lisait
en gros caractères ces mots sinistres: «Unité, indivisibilité de la
République; liberté, égalité, fraternité ou la mort.» Au sommet des
églises, un bonnet phrygien au bout d'une pique remplaçait la croix
renversée. Mais, en dépit de tant de témoignages de la Terreur non
encore apaisée, la vie de Paris avait pris un air plus rassurant et plus
joyeux. La foule qui circulait dans les rues osait sourire, et,
quoiqu'on fût au lendemain de l'émeute du 13 vendémiaire, quoique les
rues fussent sillonnées de patrouilles et les maisons assaillies par des
descentes de police, qui allaient à domicile désarmer les citoyens, on
devinait que, indifférente ou insensible à ces derniers épisodes d'un
temps exécré, la population cessait d'avoir peur et s'adonnait de
nouveau à la douceur de vivre.

Dans le jardin des Tuileries, sur la terrasse des Feuillants, au palais
Egalité, Bernard rencontra des femmes en parure élégante, poussée
jusqu'à l'excentricité. Les sans-culottes et les tricoteuses ne
circulaient plus dans les rues, ni en aussi grand nombre qu'autrefois,
ni avec la même audace. Sur les murs s'étalaient des affiches annonçant
des spectacles innombrables, des bals publics, des plaisirs variés.
Enfin, les brillants équipages, longtemps proscrits, de nouveau se
montraient et transportaient, à défaut des grands seigneurs de jadis,
tous morts ou émigrés, les parvenus du moment, les puissants du jour,
pour la plupart spéculateurs véreux qui s'étaient enrichis pendant la
Révolution au détriment de ce peuple qu'elle n'avait délivré d'un tyran
que pour lui en imposer des milliers d'autres.

Bernard avait commencé sa promenade, un trouble amer au coeur. Mais,
bientôt, il s'était laissé prendre par le mouvement des rues, par les
vitrines des magasins où réapparaissait le luxe des jours heureux. Il
n'était si mince épisode qui ne captivât ses regards. Marchands
ambulants, chanteurs, joueurs de vielle, charlatans, escouades de
soldats, tout contribuait à le distraire de sa tristesse, et, la
naturelle gaieté de son âge reprenant le dessus, il se sentait redevenir
confiant et fort.

Sur les boulevards, à la hauteur de la rue du Mont-Blanc, il se trouva
soudain arrêté par un flot de foule qui stationnait aux abords de cette
rue, vers laquelle tous les regards se dirigeaient. Il fit comme la
foule, il s'arrêta et regarda dans la même direction qu'elle. Alors il
vit s'avancer vers le boulevard, venant du fond de la rue, un homme à
cheval, portant l'uniforme des généraux de la République, suivi à une
courte distance de deux hussards. Cet homme avait des cheveux noirs,
longs et plats, dont les extrémités cachaient sa nuque et caressaient le
collet montant de son habit à larges revers. Son visage aux joues
creuses, éclairé par des yeux où s'allumait, dans un éclat sombre, une
expression saisissante d'indomptable volonté, ressemblait à celui d'un
ascète. Il était impassible et impénétrable, ce masque blême qui
rappelait celui de César.

Mais ce qui frappa Bernard, ce fut l'air d'extrême jeunesse du cavalier.
C'était à croire qu'il n'avait pas vingt ans.

--Voilà le général Bonaparte! dit une voix.

Le général Bonaparte, le héros du jour, celui qui, la veille, avait
mitraillé les sections et sauvé la Convention d'une chute irrémédiable,
celui dont maintenant, et après les avoir longtemps tenus en oubli, on
vantait les éclatants services en Italie, celui enfin que, depuis
quelques heures, on commençait à désigner comme le futur commandant en
chef de l'armée des Alpes, c'était lui. Bernard fut bouleversé. Ses yeux
s'attachèrent sur le cavalier silencieux qui passait au milieu de la
foule sans avoir l'air de la voir, et il était déjà loin qu'ils le
suivaient encore avec admiration. L'enfant rentra très impressionné à
l'hôtel de Malincourt, si plein de cette vision qu'il n'entendit que
d'une oreille distraite le récit que lui faisait Valleroy de sa visite
au Comité de sûreté générale. Et comme Valleroy se plaignait de
l'accueil qu'il avait reçu dans les bureaux du Comité, des mauvaises
dispositions des jacobins qui y régnaient en maîtres et qui avaient osé
opposer à ses justes réclamations les prétendus droits de Joseph
Moulette, Bernard s'écria:

--Eh bien, j'irai trouver le général Bonaparte et je lui demanderai
justice! Oui, justice et l'autorisation de servir comme volontaire dans
les rangs de l'armée qu'il commandera.

--Es-tu donc résolu à être soldat? demanda Valleroy avec émotion.

--Inébranlablement résolu. Il est grand temps qu'on voie un Malincourt
combattre à l'ombre du drapeau tricolore.

Cette résolution hantait depuis longtemps la pensée de Bernard. Elle
s'était présentée à son esprit pour la première fois, à Bruxelles, dans
le cabinet du colonel de Jussac, lorsque, à l'exemple de ce vaillant
soldat, passionnément dévoué à sa patrie, il avait crié, lui, fils de
noble et émigré: «Vive la République!» Il avait compris, ce jour-là, que
quel que ce soit le drapeau sous lequel elle s'abrite, les enfants d'une
même patrie lui doivent de l'aimer, de la servir et de la défendre. Ces
sentiments, son voyage de Bruxelles à Paris, en compagnie du sergent
Rigobert, les avait fortifiés. Pendant le long séjour qu'il venait de
faire à Saint-Baslemont, la réflexion, des lectures quotidiennes les
avaient entretenus, et maintenant, après sa rencontre imprévue avec le
général Bonaparte, ils gonflaient son coeur. Il brûlait du désir de voler
aux frontières pour combattre les ennemis de son pays, C'était comme un
accès de patriotisme qui, brusquement, éclatait en lui, après avoir mis
des années à mûrir sous les impressions successives que subissait son
âme réfléchie et enthousiaste. Ces dispositions, personne autour de lui
ne tentait de les contrarier. Dès ce moment, il fut admis que Bernard
serait soldat. Il n'attendait plus qu'une occasion propice pour mettre
son projet à exécution. Elle ne tarda pas à se présenter.

Quelques jours après son arrivée à l'hôtel de Malincourt, on reçut une
lettre de Saint-Baslemont. Elle était de Chourlot, ou plutôt du maître
d'école du village, qui l'avait écrite sous sa dictée:

«Je dois faire connaître à Monsieur le chevalier, y était-il dit, que le
lendemain de son départ, est survenu ici un fâcheux événement. Le
citoyen Joseph Moulette a été trouvé dans sa chambre les pieds rôtis et
un poignard dans le coeur. On n'a pu établir si la mort était le résultat
d'un crime ou d'un suicide. Le juge de paix de Saint-Baslemont a été
immédiatement prévenu. Il a dressé un procès-verbal qui a été envoyé à
Épinal et a fait enterrer le défunt dans le cimetière de la commune.

»S'il y a eu crime, il est à craindre que les assassins, des chauffeurs
probablement, restent inconnus. S'il y a eu suicide, on n'en peut
attribuer la cause qu'à la fièvre chaude ou peut-être à des remords, car
il paraît que ce Joseph Moulette était un grand scélérat. Le district
d'Épinal a déclaré que le château de Saint-Baslemont devait faire retour
à la nation, et moi j'ai pensé que ces détails pourraient être utiles, à
Monsieur le chevalier.»

--Voilà un bon débarras, dit Valleroy, après avoir lu cette lettre, très
propre à faciliter nos démarches au Comité de sûreté générale.

Il y retourna le même jour, accompagné de Kelner, le brave suisse ayant
conservé dans les bureaux des intelligences qui pouvaient servir. Mais
cette démarche n'avança pas leurs affaires. On leur déclara que le
château était devenu une fois de plus la propriété de la nation, la
nation avait le droit et le devoir de le mettre en vente de nouveau.

--Nous n'obtiendrons rien de ces drôles-là, soupirait Valleroy
découragé. Vois-tu, Bernard, ajouta-t-il, si tu persistes dans ton
projet de faire appel à la protection du général Bonaparte, le moment
est venu de l'exécuter, car un miracle peut seul nous faire obtenir
justice.

--Eh bien, j'irai voir le général, répondit résolument Bernard.

Le lendemain, dès le matin, sans faire part à personne de ses
intentions, il sortit. Depuis son retour à Paris, il avait repris les
habits de sa condition, des habits à la mode du jour, lévite en velours
noir à pèlerine, culotte grise, bottes à revers. Il était coiffé d'un
chapeau noir en soie bas de forme, orné sur le devant d'une boucle
d'acier: il avait fière mine sous ce costume, la mine d'un homme de
race, sans pouvoir cependant être confondu avec ces jeunes incroyables
qui tenaient le haut du pavé et qu'il méprisait parce qu'ils affectaient
une mise excentrique. Sa taille svelte, son fin visage au regard grave
et doux, son élégance naturelle ne pouvaient que prévenir en sa faveur
le puissant général auquel, avec la téméraire confiance que donne la
jeunesse, il allait porter ses réclamations.

Depuis la journée du 13 vendémiaire, Bonaparte commandait les forces
militaires réunies à Paris. En cette qualité, il y avait son quartier
général dans la rue Neuve-des-Capucines. Bernard connaissait bien ce
somptueux hôtel, ancienne demeure d'une noble famille, devant lequel il
lui était arrivé de passer à plusieurs reprises et même de stationner,
curieux du va-et-vient des officiers à travers la cour pavée qu'il
fallait traverser pour accéder au perron d'entrée où se tenaient deux
factionnaires. C'est donc au quartier général qu'il se rendit. Il passa
sous la haute porte, si fier, l'air si décidé, que le portier, debout
sur le seuil de sa loge, ne songea même pas à lui demander où il allait
et ce qu'il voulait. À la suite d'un groupe d'officiers, Bernard gravit
le monumental escalier de l'hôtel. Au premier étage, il entra derrière
eux, dans un salon où quelques personnes attendaient, après avoir donné
leur nom à l'aide de camp de service.

Le coeur de Bernard battait très fort, mais ce n'était ni crainte, ni
timidité. Enfant, il avait connu les splendeurs de la cour de France;
plus tard approché les frères du roi dans leur exil. En des
circonstances mémorables, il s'était agenouillé devant la reine
Marie-Antoinette captive; il avait subi sans trembler les menaces de
Fouquier-Tinville. Il n'éprouvait donc aucune appréhension à la pensée
de se présenter devant Bonaparte. Mais la gloire naissante de ce soldat
l'éblouissait, et son émotion prenait sa source dans l'admiration même
qu'excitait en lui cette gloire. Il s'approcha de l'aide de camp pour
solliciter la faveur d'être introduit auprès du général.

--Que lui voulez-vous? demanda l'officier.

--Je ne peux le dire qu'à lui.

--Avez-vous une lettre d'audience?

--On m'a affirmé que je n'en avais pas besoin et que le général recevait
tous ceux qui se présentaient pour le voir.

--Il faudrait donc qu'il reçût tout Paris. On vous a trompé, mon jeune
ami. D'ailleurs, il est occupé. La veuve du général de Beauharnais est
auprès de lui.

--J'attendrai, répondit froidement Bernard.

Triste et pensif, il se mit à l'écart. Le nom de Beauharnais venait de
lui rappeler un trait raconté, peu de jours avant, par les gazettes et
dont tout Paris s'était entretenu. Le général de Beauharnais, quoique
gentilhomme, était resté au service de la République. Mais ce témoignage
de son patriotisme n'avait pu le défendre contre les fureurs jacobines.
Déclaré suspect, décrété d'arrestation, traduit devant le tribunal
révolutionnaire, condamné, il était monté à l'échafaud quelques jours
avant le 9 thermidor, ne laissant à sa femme et à son fils unique
d'autre héritage que le souvenir de ses exploits. Lorsque, au lendemain
de vendémiaire, la Convention avait ordonné le désarmement général des
sections, la police s'était présentée chez sa veuve et, malgré ses
supplications, lui avait enlevé le sabre de son mari, relique précieuse
qui devait être transmise à son fils. Alors, ce dernier, quoique enfant,
était venu réclamer ce sabre glorieux au général Bonaparte, qui, touché
par ses larmes et ses prières, le lui avait fait rendre.

--C'est sans doute afin de le remercier que Mme de Beauharnais s'est
présentée au quartier général, pensait Bernard. Ce qu'il a fait pour le
jeune de Beauharnais en lui rendant l'arme de son père, pourquoi ne le
ferait-il pas pour l'héritier des Malincourt en lui rendant le château
de ses aïeux?

Et, sur cette question qu'il se posait à lui-même, Bernard, un moment
découragé par l'accueil de l'aide de camp, reprenait espoir.

Soudain, une porte s'ouvrit. Sur le seuil, apparut le général Bonaparte.
Il reconduisait Mme de Beauharnais. Elle lui exprimait encore sa
reconnaissance, et, devant cette jeune femme, séduisante et charmante
sous les blonds cheveux qui encadraient comme d'une auréole sa beauté,
il semblait à ce point soumis et subjugué, que Bernard acquit
instantanément la conviction que, si sa demande était présentée par
elle, elle serait exaucée. Son parti fut pris aussitôt. Il s'approcha,
et, s'inclinant devant Mme de Beauharnais:

--Madame, dit-il, je me nomme Bernard de Malincourt. Je suis ici pour
présenter une requête au général Bonaparte. Mais on vient de me refuser
sa porte et de me déclarer qu'il ne m'écouterait pas. Daignez intercéder
pour moi et il consentira à m'entendre.

Bonaparte s'était retourné, surpris, une expression de mécontentement
sur le visage. Quant à Mme de Beauharnais, elle souriait d'un sourire de
bienveillance et d'intérêt, en enveloppant Bernard d'un regard
affectueux.

--Général, dit-elle, vous vous êtes offert tout à l'heure à exaucer mes
désirs. Permettez donc que j'intervienne pour cet enfant, en faveur de
sa jeunesse et de l'illustre nom qu'il porte. Recevez-le, écoutez-le,
et, si vous le pouvez, accueillez favorablement sa demande. Il n'est
pas, en ce moment, de meilleur moyen de me faire votre cour.

--Oh! merci, Madame, s'écria Bernard.

Alors il sentit la main de Bonaparte qui s'appuyait familièrement sur
son épaule et il entendit le général dire à demi-voix, en saluant Mme de
Beauharnais:

--Il sera fait selon vos ordres, Madame.

Une minute après, Bernard se trouvait seul en présence du soldat à
l'autorité duquel il avait osé recourir.

--Exposez-moi ce qui vous amène, dit celui-ci.

--Debout devant une table couverte de papiers et de plans, il
feuilletait machinalement un dossier, comme s'il lui eût été impossible
de rester inoccupé, même en accordant une audience. Alors Bernard lui
raconta brièvement son histoire, sa fuite à Coblentz, son retour en
France, la mort tragique de ses parents, ses efforts pour sauver la
reine, sa rentrée à Saint-Baslemont et son départ, précipité quand
Joseph Moulette était venu s'emparer de ses biens.

--Maintenant cet homme est mort, ajouta-t-il; le château qu'il m'avait
volé est redevenu la propriété de la nation, et c'est afin d'obtenir
qu'on me le rende, mon général, que je viens à vous.

--Savez-vous que vous êtes passible des lois de la République, Monsieur?
objecta froidement Bonaparte. Vous avez émigré et, par conséquent, vous
n'aviez pas le droit de rentrer en France sans autorisation.

Bernard ne se laissa pas décontenancer par cette parole sévère et
hautaine.

--J'avais douze ans quand j'ai émigré, répondit-il avec assurance. Je
n'ai pas été libre d'agir autrement. Mais j'ai abrégé autant que je l'ai
pu la durée de mon séjour à l'étranger et saisi la première occasion qui
m'a été offerte de rentrer dans mon pays.

--Vous y êtes revenu pour conspirer, pour vous associer à des fauteurs
de complots.

--Pour arracher à sa prison et à la mort, une femme, une reine, la veuve
du prince qu'on m'avait accoutumé à considérer comme mon roi, s'écria
Bernard. Ce que j'ai fait, mon général, si vous aviez été à ma place, si
vous aviez porté le nom que je porte, vous l'eussiez fait aussi.

Bonaparte releva brusquement son visage au teint bilieux, et ses yeux
clairs et perçants s'arrêtèrent étonnés sur le jeune audacieux qui osait
adressée cet appel indirect, à sa générosité.

--Avec l'éducation que vous avez reçue et dans les milieux où vous avez
vécu, vous avez dû apprendre à haïr la République, ajouta-t-il.

--Je n'ai appris qu'à aimer la France, affirma Bernard.

--Et maintenant, qu'avez-vous à lui offrir en échange de ce que vous
êtes venu réclamer de moi?

--J'ai à lui offrir mon bras, mon sang, toute ma vie.

--Vous voulez être soldat?

--Oui, mon général, et en même temps que je demande justice, je
sollicite l'honneur de marcher à l'avant-garde de l'armée que vous
commanderez.

Un éclair traversa le regard de Bonaparte. D'un geste affectueux et
familier, il prit l'oreille de Bernard et en serra l'extrémité entre ses
doigts, en disant:

--Bien, jeune homme. Voilà des sentiments dignes d'un Français. Ils vous
assurent ma protection. Rédigez votre requête aujourd'hui; apportez-la
moi demain et je la mettrai sous les yeux de Barras, en me portant
garant de votre loyauté, de votre courage et de votre volonté de servir
sous les drapeaux de la République. Quel âge avez-vous?

--Seize ans passés, mon général.

Bonaparte revint vers la table, y prit une plume et tirant à lui une
feuille de papier il y traça quelques lignes.

--Vous vous présenterez aux bureaux de la place avec l'ordre que voici,
dit-il. On y recevra votre engagement. Conduisez-vous de manière à
mériter les éloges de vos chefs; j'aurai l'oeil sur vous.

Les mains de Bernard tremblaient quand il reçut de celles de Bonaparte
le billet que celui-ci venait d'écrire.

--Ah! mon général, dit-il, je n'oublierai jamais que c'est à vous que
j'aurai dû d'entrer dans la carrière des armes et je saurai m'y montrer
digne de la protection que vous m'avez accordée.

Il sortit ivre de joie.

Vers la fin de la semaine suivante, deux gendarmes se présentaient
successivement dans la même journée au ci-devant hôtel de Malincourt. Le
premier était porteur d'un décret du Comité de l'Intérieur qui
réintégrait l'héritier du comte et de la comtesse dans la possession du
château de Saint-Baslemont; le second venait remettre au jeune
volontaire l'ordre de rejoindre à Nice la cinquième demi-brigade des
grenadiers d'infanterie, appartenant à l'armée des Alpes dans laquelle
il était incorporé.

Bonaparte avait tenu sa promesse; c'était maintenant à Bernard à tenir
la sienne.

Ce fut un triste jour, un jour de deuil et de larmes, que celui où, il
dut s'arracher aux étreintes de Valleroy, de tante Isabelle et de Nina.
Ils allaient quitter Paris en même temps que lui, mais c'était pour
remonter vers l'Est, pour retourner à Saint-Baslemont, tandis que
lui-même descendrait vers le Midi. Afin d'affronter les émotions de
cette heure douloureuse, il avait fait provision d'énergie et, aux
douleurs de la séparation, il s'était promis d'opposer tout son courage.

Mais, au dernier moment, énergie et courage s'évanouirent. Il redevint,
pour quelques instants, l'enfant timide et doux à qui Valleroy s'était
passionnément dévoué, qu'il avait protégé contre de pressants et
fréquents périls et qui lui gardait au fond de l'âme une reconnaissance
égale à sa tendresse. En quittant ce fidèle ami de sa maison, ce vieux
compagnon d'infortune, Bernard avait le coeur déchiré, impuissant à
s'arracher à ces bras vigoureux, qui tant de fois s'étaient croisés
autour de son corps frêle et qui maintenant ne se résignaient pas à s'en
détacher.

--Ne nous oublie pas, mon Bernard, soupirait Valleroy. Quoi qu'il
arrive, souviens-toi que, toujours et pour toujours, Valleroy appartient
à Malincourt.

--Valleroy et tante Isabelle, ajoutait celle-ci d'une, voix que les
pleurs étouffaient.

Et Nina sanglotait aussi.

--Reviens bientôt, Bernard, suppliait-elle, car ta petite amie sera
malheureuse jusqu'à ton retour...

--Sois digne de ton nom, de tes aïeux, reprenait Valleroy.

--Nous prierons pour vous matin et soir, continuait tante Isabelle.

--Nous t'aimerons éternellement, promettait Nina. Et lui ne pouvait que
répéter:

--Mes amis! Mes chers amis!

Ah! la vie n'est pas rose tous les jours. Il n'est pas de bonheur
qu'elle ne fasse expier. Bernard payait de ses sanglots et de ses
déchirements la patriotique joie qui gonflait son coeur d'adolescent au
moment où il allait combattre pour sa patrie.



CHAPITRE XXV

PREMIÈRES ARMES


En mars 1796, le volontaire Bernard de Malincourt était à Nice depuis
cinq mois, dans la division du général Masséna. Cette division faisait
partie de l'armée des Alpes en formation. Par suite de la rigueur de la
saison, du manque de vêtements, de chaussures et de vivres, l'hiver qui
finissait avait été dur pour les soldats de la République. Les
ressources du trésor national étant épuisées depuis longtemps,
l'administration de la Guerre en était réduite à fermer l'oreille aux
plaintes et aux prières des généraux qui réclamaient des secours pour
leurs troupes. Bernard avait souffert, comme les camarades, des
privations imposées à l'armée, mais vaillamment supporté sa souffrance,
grâce à sa belle jeunesse, à sa robuste santé, à son goût passionné pour
l'état militaire.

Ardemment attaché à ses nouveaux devoirs, il s'était appliqué à l'étude
de son métier. En quelques semaines, il avait acquis les connaissances
techniques qui, son courage et les circonstances aidant, allaient
faciliter son avancement. Quoiqu'il n'eût pas encore dix-sept ans, toute
sa personne respirait une dignité si haute, tant de mâle énergie, sa
parole trahissait tant de volonté, une raison si mûre, le tout sous une
attrayante enveloppe de naturel et de simplicité que, bien vite autour
de lui, on s'était accoutumé à le respecter et à l'aimer. Dans sa
compagnie on le désignait sous le nom du «petit gentilhomme, et ses
chefs eux-mêmes, séduits par sa bonne grâce et sa fière mine,
pressentant qu'un jour il serait leur égal, se plaisaient à l'appeler
ainsi et à lui témoigner, sous cette forme, leur estime et leur
bienveillance. Pour lui, il attendait avec impatience l'ouverture de la
campagne. Il brûlait de se mesurer avec les Piémontais qui, de l'autre
côté des Alpes, défendaient la route de Turin, et avec les Autrichiens
qui gardaient la route de la Lombardie. Avec le printemps revenu et les
longues journées et la tiédeur de la température, on ne parlait plus que
d'une prochaine mise en marche de l'armée et on s'attendait, chaque
matin, à recevoir l'avis de la nomination du général en chef.

La nouvelle de cette nomination arriva enfin. Le commandement des
troupes destinées à marcher en Italie était confié à Bonaparte. Ce
général était encore un inconnu pour la plupart de ses futurs soldats.
Mais Bernard, qui le connaissait se réjouit.

--J'aurai l'oeil sur vous, lui avait dit Bonaparte.

Et cette phrase résonnait, pleine de promesses, à l'oreille de Bernard.
Le 2 avril, à 9 heures du matin, la demi-brigade à laquelle il
appartenait était rangée aux portes de Nice, dans une plaine sur le bord
de la mer. Elle allait être passée en revue par le commandant en chef.
Un tiède soleil répandait sa claire lumière sur les flots bleus de la
Méditerranée, sur les rochers du rivage, sur les avenues d'aloès et de
palmiers, qui sillonnaient de toutes parts le paysage. Par cette matinée
féerique, les soldats oubliaient leurs maux passés. Ils ne songeaient
plus qu'ils avaient eu faim et froid, qu'ils étaient chaussés de bottes
éculées, vêtus d'uniformes en lambeaux. L'enthousiasme qui échauffait
leurs âmes effaçait le souvenir de leurs dures épreuves.

Quand le général Bonaparte apparut à cheval, à la tête de son
état-major, quand son regard s'arrêta sur eux, ils furent saisis d'une
émotion indicible. Ils reconnaissaient en lui celui qui devait leur
donner la victoire. Il leur parla et sa parole les électrisait. Il les
engageait à être patients, à se résigner à souffrir encore. Mais, en
même temps, il leur disait que leurs souffrances touchaient à leur
terme, et, la main tendue vers l'Italie, il leur promettait de les
conduire dans les plus fertiles plaines du monde. Quand il eut fini de
se faire entendre, de toutes parts des acclamations s'élevèrent. Dans le
bruit des clairons vibrait l'âme même de la patrie, qui de nouveau se
réveillait et se préparait à la conquête du monde.

Très pâle, le coeur agité, la fièvre aux yeux, Bernard, placé au premier
rang de sa compagnie, assistait à ce spectacle, maintenant convaincu
que, sous peu de jours, il verrait enfin l'ennemi. Lorsque Bonaparte
passa près de lui, il se redressa vivement et demeura immobile au port
d'arme, étouffant, par respect pour la discipline, le cri de
reconnaissance et d'admiration qui brûlait ses lèvres. Mais le général
l'avait aperçu et reconnu. Et, au passage, il lui envoya un sourire.
Trois jours après, Bernard quittait Nice avec sa division. Le
surlendemain, il campait avec elle, vingt lieues, plus loin, à Albenga,
sur la route de Gênes.

Le projet de Bonaparte était de passer les Alpes au-dessus de Savone, de
descendre en Piémont, et, une fois là, de se placer entre l'armée
autrichienne, concentrée aux environs d'Alexandrie, sous les ordres du
général de Beaulieu, et l'armée sarde, commandée par le général de
Colli, protégeant Turin. Après un court repos à Albenga, la division
Masséna se portait sur la route de Savone qui traverse la montagne et
s'occupait d'y élever des redoutes. C'est là que le 10 avril, un des
lieutenants de Beaulieu, le comte d'Argenteau, vint l'attaquer et que
Bernard vit le feu pour la première fois. Vivement repoussé, d'Argenteau
se replia sur le village de Montenotte et s'y retrancha, tandis que les
soldats français, la nuit venue, se préparaient à coucher sur leurs
positions. Cette soirée, Bernard la passa avec plusieurs «de ses
camarades; dans une chaumière, au bord d'un chemin dont les troupes de
la division Masséna occupaient toutes les issues.

Vers 11 heures, comme la fatigue l'accablait, il se jeta sur la terre
durcie qui formait le plancher de la cabane, et, la tête sur son sac, il
ferma les yeux et s'endormit. Mais brusquement on le réveilla. Il fut
debout en un clin d'oeil et vit devant lui son sergent. Il l'interrogea.

--Qu'y a-t-il, sergent?

--Il y a, mon petit gentilhomme, que nous déménageons sans tambours ni
trompettes, histoire d'aller surprendre l'Autrichien chez lui!

--Nous marchons sur Montenotte?

--Tu l'as dit, sur Montenotte où on ne nous attend pas. On se mit en
route dans un profond silence. Quoique deux divisions, celle de Masséna
et celle d'Augereau, fussent en mouvement, on n'entendait presque aucun
bruit. La nuit n'était pas très claire, elle l'était assez cependant
pour que les soldats pussent se guider par les nombreux petits chemins
qui allaient sur le village où d'Argenteau passait la nuit. Le général
autrichien avait pris pour se garder les précautions les plus
minutieuses. Mais soit que ses ordres eussent été mal exécutés, soit que
la rigueur des consignes se fut relâchée à la faveur de cette nuit
paisible qui éloignait toute idée de surprise, les troupes françaises
arrivèrent devant son camp vers minuit, sans avoir été signalées.

Quand les sentinelles autrichiennes donnèrent l'alarme, c'était déjà
trop tard. Les Français pénétraient dans la place avec impétuosité. En
quelques instants, ils s'emparaient de quatre drapeaux, et de cinq
canons, faisaient deux mille prisonniers, rendaient libre la route que
se proposait de suivre Bonaparte pour gagner le Piémont, et
inauguraient, par un avantage marqué, cette série de combats qui
allaient se succéder durant cinq jours, aboutir à la défaite de l'armée
austro-sarde et permettre à Bonaparte de marcher sur Turin.

Pendant le combat d'avant-garde, engagé le matin sur la route de Savone.
Bernard n'avait pas eu l'occasion de tirer un coup de fusil. Au moment
de l'attaque, il se trouvait en arrière, et elle était déjà repoussée,
quand sa compagnie recevait l'ordre de se porter en avant sur les talons
de l'ennemi. Mais, à Montenotte, il n'en fut pas de même. Il était parmi
ceux qui se jetèrent les premiers sur les Autrichiens, et, pendant plus
d'une heure, il combattit effectivement, à travers les rues du village
où il fallait conquérir les maisons l'une après l'autre et en déloger
l'ennemi. Il ne cessait de tirer que pour croiser la baïonnette, très
excité, mais n'ayant rien perdu de sa présence d'esprit, et tout aussi
attentif à se défendre qu'à profiter de toute bonne occasion pour
frapper.

À la première détonation, au premier sifflement de balle à ses oreilles,
son intrépidité, un moment ébranlée pendant la marche en avant, lui
était revenue tout entière, et, loin de l'affaiblir, la vue du sang et
l'odeur de la poudre l'excitaient, le jetaient dans une sorte de
griserie sous l'empire de laquelle il était entraîné. De ce qui se
passait hors de sa portée, il ne voyait rien et ne savait rien. Pour
lui, l'intérêt du combat était entièrement concentré dans l'espace
resserré où, avec une poignée d'hommes, il s'évertuait à repousser
l'ennemi. C'était maintenant sur la place du village où l'avaient
conduit les péripéties de cette lutte nocturne. De tous côtés, les
Autrichiens fuyaient. Mais il en restait, encore une centaine, qui
s'étaient retranchés dans l'église. L'officier qui les commandait avait
planté lui-même sous le porche le drapeau de son régiment, et ce
drapeau, maintenant criblé de balles, semblait marquer la ligne que
cette poignée d'hommes, électrisée par son chef, s'était juré de ne pas
laisser franchir.

Par trois fois les Français s'étaient élancés à l'assaut de l'église, et
par trois fois, une fusillade nourrie les avait obligés à reculer, en
décimant leurs rangs. Assaillants et assiégés s'exaspéraient de leurs
pertes inutiles, ceux-ci comprenant qu'ils étaient condamnés, à périr
jusqu'au dernier et que rien ne les empêcherait de succomber; ceux-là
rendus furieux par la rançon de sang et de vies humaines, dont la valeur
de leurs adversaires les contraignait à payer une victoire désormais
certaine. Et dans l'ombre de la nuit où passaient tour à tour la blanche
lueur de pâles rayons de lune perçant les nuages, et la clarté rougeâtre
de quelques torches allumées dans le temple dévasté, c'était une folle
poussée d'hommes se ruant les uns sur les autres et ne se séparant
qu'après avoir mis entre eux de nouveaux cadavres et fait couler des
flots de sang.

Du côté des Autrichiens, ce qui tirait l'oeil, c'était la silhouette de
l'officier qui les commandait. Elle se dessinait, svelte et claire dans
un uniforme blanc, toujours bondissante, à travers les groupes des
soldats et autour du drapeau, de telle sorte que c'est en vain que les
Français la prenaient pour cible. À droite, à gauche, partout, on ne
voyait qu'elle, et incessamment, elle se dérobait. Soudain, une grêle de
balles s'abattit sur la hampe du drapeau. Elle s'inclina, cassée par le
milieu. L'officier s'élança pour la saisir et en prévenir la chute. Mais
lui-même chancela, en portant la main à sa poitrine. Cette fois, il
était atteint.

Du côté des Français, un soldat, en le voyant tomber, se jeta sur le
drapeau. Il s'en empara et, comme la silhouette blanche de l'officier
s'abîmait parmi les cadavres, il brandit son trophée, en criant en
allemand aux Autrichiens épouvantés:

--Braves gens, rendez-vous!

À ces accents, on vit l'officier renversé se redresser d'un mouvement
automatique, sa main tremblante saisir par le bras le soldat français,
le tirer à lui comme pour le dévisager et, dans la rumeur tumultueuse
que mêlaient les vainqueurs aux gémissements des vaincus, deux voix,
déchirées par le désespoir, se firent entendre.

--Bernard! Bernard! criait l'une.

--Armand, mon frère! répondit l'autre.

Et les deux fils du comte de Malincourt, effarés et frémissants, en se
retrouvant les armes à la main, fondaient en larmes, tandis que le plus
jeune s'agenouillait et recevant entre ses bras le corps de l'aîné qui
venait de perdre connaissance, le couvrait de baisers et de larmes.

Au petit jour, dans un coin de l'église, dévastée, transformée en
ambulance, Bernard se tenait agenouillé devant un matelas sur lequel son
frère était étendu. Depuis plusieurs heures, le pauvre enfant demeurait
immobile à la même place, anxieusement penché sur le cher blessé, qui
s'était assoupi après avoir été pansé en hâte par un chirurgien
militaire. Du projectile, entré dans la poitrine et logé sous le poumon
gauche, on pouvait redouter d'irréparables ravages, de telle sorte que
Bernard ne savait ce qu'il devait craindre et encore moins ce qu'il
pouvait espérer. En suivant avec sollicitude le sommeil de son frère, en
le regardant si fier et si beau sous la pâleur livide du visage, en
écoutant cette respiration oppressée et sifflante, il se demandait avec
effroi si, après avoir connu la douleur de voir ses parents aller au
supplice, il connaîtrait cette autre douleur de perdre ce frère adoré,
tombé dans les rangs ennemis, frappé par une balle française, et de le
perdre au moment où il le retrouvait.

Devant l'imminence de la catastrophe qu'il redoutait, une question se
dressait, terrible, dans sa pensée. Le coup auquel son frère allait
peut-être succomber, qui l'avait porté? N'était-ce pas lui? Il essayait
alors de reconstituer le combat et de ressusciter le moment décisif où
Armand était tombé. Il aurait voulu savoir s'il avait une responsabilité
quelconque dans l'événement. Mais c'est là justement ce que son esprit
obscurci et troublé ne pouvait discerner. Et ce doute affreux déchirait
son coeur, mettait sur ses lèvres des malédictions contre les luttes
fratricides qui arment les peuples les uns contre les autres, éteignait
comme dans des flots de sang et de pleurs l'enthousiasme qui naguère
gonflait son âme quand, par l'imagination, il voyait se dérouler devant
lui, brillante et glorieuse, sa carrière de soldat. Ah! maintenant, elle
lui semblait criminelle, cette carrière, et peut-être l'eût-il, ce
jour-là, prise en horreur, s'il n'eût été retenu par le caractère des
engagements qu'il avait contractés et par un souci supérieur, obsédant
et puissant, de se dévouer à son pays, de le défendre et au besoin de
mourir pour lui.

La gloire des armes! Il la voyait à cette heure dans toute sa beauté
sinistre. Son frère mourant, tué par lui peut-être, et tout autour de
cette couche improvisée, d'autres grabats dressés en hâte d'où montaient
des gémissements et des râles. Et un peu partout, des cadavres allongés
dans des flaques de sang, des vêtements en lambeaux, des sacs éventrés,
des débris d'armes dans des débris de murailles écroulées; partout la
dévastation, la ruine, la mort. Sur ces abominations, le jour montait
dans les brumes grisâtres du matin, un jour de printemps clair et
joyeux, fouetté par une brise fraîche, toute chargée des senteurs des
premières feuilles. Qu'importaient au ciel bleu, au soleil qui
s'allumait vers l'Orient par-dessus les Alpes, aux fleurs, aux pousses
nouvelles, que leur importaient ces sanglants témoignages de la folie
des hommes! L'impassible nature, poursuivant sa marche, allait
resplendir au-dessus d'eux, et verser aux vivants l'oubli des morts.

Bernard, abîmé dans son angoisse, aurait voulu ne pas penser à ces
choses, mais elles l'assaillaient, l'obsédaient, le dominaient. En même
temps, le passé s'implantait en maître dans sa mémoire et y revivait
avec la précision de la réalité. C'était comme un tableau se déroulant
devant lui et ramenant à son souvenir les innombrables épisodes de sa
vie encore si courte et déjà si pleine. En se rappelant tout ce qu'il
avait vu, tout ce qu'il avait souffert, il s'attendrissait, il pleurait
sur lui-même, sur ses parents suppliciés, sur les défunts compagnons de
ses tragiques aventures, sur la cruauté des bourreaux, sur l'infortune
des victimes et aussi sur les aberrations des partis, cause initiale de
la guerre civile et de la guerre étrangère.

Et une violente protestation s'élevait en lui, une révolte de tout son
être qui grondait dans sa poitrine et soudain s'apaisait dans une
ardente prière que sa bouche d'adolescent accoutumée à implorer le ciel
aux heures de détresse envoyait vers le Dieu qui a créé les hommes non
pour qu'ils se haïssent, mais pour qu'ils s'aiment. Et alors, il se
sentait pris d'une pitié profonde pour ceux qui souffrent et d'une
clémence infinie pour ceux qui font souffrir, les uns et les autres
instruments mystérieux de desseins qu'ils ignorent et qui précipitent
l'humanité vers les destinées inconnues qu'elle doit parcourir.

Tout à coup, ses méditations douloureuses furent interrompues. Son frère
se réveillait. Il le vit se soulever et promener fiévreusement autour de
lui ses yeux égarés, en disant d'une voix rauque:

--Où suis-je?

--Vous êtes auprès de moi, cher Armand.

--Auprès de toi, Bernard! Mais que signifie cet uniforme? Tu es donc
soldat? Ah! oui, je me souviens; tout à l'heure, nous combattions l'un
contre l'autre.

Et couvrant son front de ses mains tremblantes, il murmura:

--Oh! les frères ennemis!

--Non, Armand, non, pas ennemis, mais réconciliés.

--Et dire que j'aurais pu te tuer, mon Bernard! Te tuer, toi que je
chéris! Mais le ciel a voulu m'éviter ce grand crime. Il m'a désarmé à
temps. C'est égal, mon frère, je ne me consolerai jamais.

--De quoi ne vous consolerez-vous pas, Armand?

--D'avoir porté les armes contre la France.

Et il retomba, des sanglots plein la gorge, sur sa couchette qui trembla
sous les convulsions de ses membres meurtris.

--Mon frère, par grâce, revenez à vous, supplia Bernard: vous me
désespérez.

--Je ne suis pas coupable, cependant, soupira Armand. C'est pour Dieu et
le roi que je combattais.

Après cette crise, le blessé parut s'apaiser. Mais son agitation, en se
dissipant, en cessant de le soutenir, le laissait tel que l'avait fait
sa blessure, c'est-à-dire d'une faiblesse extrême, par suite de tout le
sang qu'il perdait depuis quelques heures. Il ne parlait plus que très
doucement, avec lenteur, comme s'il eût cherché des mots pour exprimer
sa pensée.

--Donne-moi des nouvelles de nos amis, Bernard; de Valleroy, d'abord?

--Valleroy appartient toujours à Malincourt. C'est un coeur fidèle et
vaillant. Je lui dois d'avoir traversé, sans y périr, tous les dangers
que j'ai courus.

--Et où est-il, ce serviteur éprouvé?

--Il est à Saint-Baslemont.

--La République n'a donc pas confisqué notre château?...

--Elle nous l'avait pris; elle nous l'a rendu.

--Oui, c'était bien assez d'avoir mis à mort nos parents.

--Vous avez connu ce malheur, mon frère?

--Par une gazette française que je lus un soir, à Londres. Ah! comme, en
ce moment, j'aurai voulu me trouver près de toi, mon Bernard! Mais
comment te rejoindre? Et puis, savais-je seulement où tu étais? C'est
cette cruelle ignorance qui m'a empêché de t'écrire, de te donner de mes
nouvelles...

--Je vous ai cru mort.

--Et tu ne te trompais pas, car, je le suis, vois-tu; c'est maintenant
comme si je l'étais.

--Mon frère aimé, ne parlez pas ainsi.

--Pourquoi se dissimuler la vérité? Avec l'uniforme que tu portes, tu
dois avoir le courage de la regarder en face, et la vérité, c'est que je
suis flambé.

--Non, non, s'écria Bernard, nous vous guérirons. Armand secoua la tête
en se frappant le coeur comme pour marquer que le mal avait son siège là,
et qu'il était incurable. Puis, pour détourner l'entretien, il ajouta en
souriant:

--Tu ne m'as rien dit de ta petite amie Nina?

--Elle est auprès de Valleroy avec tante Isabelle, répondit Bernard qui
s'efforçait, lui aussi, de sourire pour cacher sa douleur. En épousant
tante Isabelle, Valleroy a adopté l'enfant.

--Valleroy, marié! Puisse-t-il être heureux... Et la fillette
aime-t-elle toujours son chevalier?

--Tout autant que son chevalier la chérit.

Il y eut un silence; puis Armand reprit, moitié sérieux, moitié
plaisant:

--Je me figure qu'un jour, dans quelques années, cette petite Nina sera
une charmante châtelaine pour Saint-Baslemont, et une aimable compagnie
pour Bernard de Malincourt.

Les joues pâlies de Bernard se teignirent d'une légère rougeur.

--Vous vous fatiguez à parler, Armand, dit-il.

--Malheureusement, continua ce dernier, d'une voix qui s'éteignait, je
ne serai plus là pour le voir.

Ses yeux se fermèrent; il demeura immobile, sans abandonner la main de
Bernard qu'il avait prise dans la sienne. Celui-ci aurait voulu se
dégager, se mettre à la recherche du chirurgien, le ramener auprès de
son frère. Mais trop forte était l'étreinte du mourant.

--Reste là, Bernard, fit-il tout à coup; ne me quitte pas.

--Laissez-moi appeler le médecin, Armand.

--À quoi bon! Ni lui, ni personne ne pourrait me sauver. Ma blessure est
mortelle; je l'ai compris en sentant pénétrer en moi la balle qui l'a
faite. Que du moins je m'en aille en paix, toi à mes côtés. Il m'eût été
doux d'avoir un prêtre en ce moment. Mais, à défaut de son assistance,
j'ai la tienne, mon frère... Et à toi, je peux dire, comme à un
confesseur, que ma conscience est en repos. J'ai aimé Dieu et mon roi!
Je meurs dans la religion de mes parents et digne d'eux. Si j'ai pris
les armes contre mon pays, c'est que j'ai cru que son intérêt même me le
commandait. Je crois bien que je me suis trompé; mais ce n'est pas pour
cette erreur involontaire dont je suis durement puni que le ciel voudra
me châtier davantage.

Sa voix devenait plus faible. Bernard, dont il continuait à étreindre la
main, comprit que la mort venait; il se raidit contre sa douleur, et
dévorant ses larmes pour ne pas en donner au mourant le spectacle, il se
courba sur lui en disant:

--Apaisez-vous, mon frère adoré, ne songez qu'à vivre pour votre petit
Bernard.

--Oh! mon petit Bernard n'a plus besoin de moi, répondit Armand d'un
accent qui s'éteignait. C'est maintenant un homme mûri par les épreuves
et préparé aux luttes de la vie. Il portera vaillamment le nom de
Malincourt; il relèvera notre maison, et la perpétuera, toujours fidèle
à la tradition de nos aïeux... Adieu, mon Bernard, adieu, ou plutôt, au
revoir... Dieu m'appelle. Je vais revoir nos parents... Mon frère, en
leur nom, je te bénis... Tu prieras pour le repos de mon âme et, dès que
tu le pourras, tu ramèneras mon corps à Saint-Baslemont...
Embrasse-moi...

Les lèvres de Bernard se posèrent sur le front de son frère au moment où
la mort y déposait aussi son baiser, Alors, le pauvre enfant
s'agenouilla désespéré devant le petit lit où Armand de Malincourt
venait de rendre l'âme, et il laissa couler librement ses pleurs.

À ce moment, dans l'espace où maintenant resplendissait le soleil,
retentit et monta un battement de tambour, que d'autres battements
successifs vinrent bientôt grossir. C'était l'appel qui éveillait les
troupes endormies après le combat de la nuit et leur annonçait que le
moment était venu de se mettre en marche.

Quelques instants plus tard, elles couvraient la route de leurs masses
sombres et bruyantes. Bernard était à son rang, la tête haute malgré sa
douleur. Après avoir donné à son frère, dans le cimetière de Montenotte,
une sépulture provisoire, il redevenait soldat, et le
«petit-gentilhomme», mêlé aux bataillons de la République, allait suivre
le drapeau tricolore dans ses pérégrinations glorieuses à travers
l'Italie.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Fils d'émigré" ***

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