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Title: Esclave... ou reine?
Author: Delly, pseud.
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Esclave... ou reine?" ***

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[Transcriber's note: Delly (Marie Petitjean - de la Rosière) (1875-1947),
_Esclave... ou reine?_ (1910), édition de 1910]



M. DELLY



ESCLAVE... OU REINE?



PARIS

LIBRAIRIE PLON

PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-EDITEURS

8, RUE GARANCIERE -- 6e



_Tous droits réservés_



ESCLAVE... OU REINE?



I


Chassés par un vent du sud-ouest humide et tiède, les nuages couraient
sur l'azur pâle en voilant à tout instant le soleil de novembre qui
commençait à décliner. En ces moments-là, l'obscurité se faisait
presque complète dans le petit cimetière bizarrement resserré entre
l'église et le presbytère, deux constructions aussi vénérables, aussi
croulantes l'une que l'autre. Le feuilles mortes exécutaient une danse
folle dans les allées et sur les tombes, les saules agitaient leurs
maigres branches dépouillées, les couronnes de perles cliquetaient
contre les grilles dépeintes, le vent sifflait et gémissait, tel qu'une
plainte de trépassé...

Et la grande tristesse de novembre, des souvenirs funèbres, de ces
jours où l'âme des disparus semble flotter autour de nous, la grande
tristesse des tombes sur laquelle l'espérance chrétienne seule jette
une lueur réconfortante planait ici aujourd'hui dans toute son
intensité.

La jeune fille qui apparaissait sous le petit porche donnant accès de
l'église dans le cimetière devait ressentir puissamment cette
impression, car une mélancolie indicible s'exprimait sur son visage, et
des larmes vinrent à ses yeux -- des yeux d'Orientale, immenses,
magnifiques, dont le regard avait la douceur d'une caresse, et le
charme exquis d'une candeur, d'une délicatesse d'âme qu'aucun souffle
délétère n'était venu effleurer.

C'était une créature délicieuse. Son visage offrait le plus pur type
circassien, bien que les traits n'en fussent pas encore complètement
formés -- car elle sortait à peine de l'adolescence, et sur ses épaules
ses cheveux noirs, souples et légers, flottaient encore comme ceux
d'une fillette.

Elle descendit les degrés de pierre couverts d'une moisissure verdâtre
et s'engagea entre les tombes. Son allure était souple, gracieuse, un
peu ondulante. La robe d'un gris pâle presque blanc, dont elle était
vêtue, mettait une note discrètement claire dans la tristesse ambiante.
Le vent la faisait flotter et soulevait sur le front blanc les frisons
légers qui s'échappaient de la petite toque de velours bleu.

La jeune fille s'arrêta devant un mausolée de pierre, sur lequel
étaient inscrits ces mots: "Famille de Subrans." Elle s'agenouilla et
pria longuement. Puis, se relevant, elle fit quelques pas et tomba de
nouveau à genoux devant une tombe couverte de chrysanthèmes blancs.

Au-dessous de la croix qui dominait cette sépulture était gravée cette
épitaphe:



ICI REPOSE

DANS L'ATTENTE DE LA RESURRECTION

GABRIEL-MARIE DES FORCILS

RETOURNE A DIEU A L'AGE DE DIX-HUIT ANS



La jeune fille inclina un peu la tête et l'appuya sur ses petites mains
jointes. Des larmes glissaient sur ses joues et tombaient sur les
fleurs blanches.

-- Gabriel, comme vous me manquez! murmura-t-elle.

Derrière elle, dans l'allée étroite, une femme en deuil s'avançait.
Elle vint s'agenouiller près de la jeune fille et, entourant de son
bras les épaules encore graciles, mit un long baiser sur le beau front
qui se levait vers elle.

-- Vous ne l'oubliez pas, chérie, petite Lise qu'il aimait tant!
dit-elle d'une voix étouffée par les sanglots.

-- L'oublier! Oh! madame!

Elle pleurait. Sur les fleurs blanches, les larmes de la mère se
mêlaient à celles de l'amie d'enfance. Lise commença le _De profundis_.
Le répons sortit comme un souffle insaisissable des lèvres frémissantes
de Mme des Forcils. Les yeux bleus pâlis par tant de larmes versées --
elle était veuve et venait de perdre son dernier enfant -- se fixaient
sur la croix avec une expression de douleur résignée.

-- _Requiescant in pace!_ dit la voix tremblante de Lise.

Le bras de Mme des Forcils se serra un peu plus contre ses épaules.

-- Lise, il doit être au ciel! Mon Gabriel était un saint!

-- Oh! oui! dit Lise avec ferveur.

Elles demeuraient là, appuyées l'une contre l'autre, insouciantes du
vent qui s'acharnait sur elles. Devant leurs yeux s'évoquaient la mince
silhouette de Gabriel, son fin visage à la bouche souriante, ses yeux
bleus sérieux et si doux, si gravement tendres, et qui, souvent,
semblaient regarder quelque mystérieux et attirant au-delà.

Gabriel des Forcils avait été un de ces êtres exquis que Dieu envoie
parfois sur la terre comme un reflet de la perfection angélique. "Je ne
lui connais qu'un défaut, c'est de ne pas avoir de défauts", avait dit
un jour le vieux curé de Péroulac, en manière de boutade. Fils
respectueux et très tendre, chrétien admirable, sachant sacrifier de la
meilleure grâce du monde la solitude où se plaisait son âme
contemplative pour se faire tout à tous dans la vie active, il était
adoré de tous: domestiques, paysans, pauvres qu'il secourait avec la
plus délicate charité; relations de sa mère, maîtres et camarades de
collège.

Lise de Subrans avait six ans, lorsque, pour la première fois, elle
s'était trouvée en présence de Gabriel. Dès ce moment, sa petite âme
avait été conquise par l'âme fervente de ce garçonnet dont les yeux
semblaient refléter un peu de la lumière céleste. Chez elle, entre un
père indifférent et une belle-mère appartenant de nom à la religion
orthodoxe russe, mais n'en pratiquant en réalité aucune, Lise vivait en
petite païenne, sauf une prière hâtive que lui faisait dire de temps à
autre, Micheline, la jeune bonne périgourdine. Mais l'âme enfantine,
chercheuse et réfléchie, avait une soif consciente de vérité et
d'idéal, et elle s'était attachée aussitôt à ces deux êtres d'élite,
Mme des Forcils et Gabriel, qui vivaient de l'une et de l'autre.

Pour Lise, Gabriel avait été le conseiller, le guide toujours écouté.
C'était lui, l'adolescent moralement mûri avant l'âge et cependant
demeuré pur comme le lis des champs, qui avait formé l'âme de cette
petite Lise, -- âme vibrante et délicate entre toutes, âme tendre,
aisément mystique, mais un peu timide, se repliant sur elle-même devant
le choc prévu et à laquelle il avait dit: "La force de Dieu est avec
vous. Faites votre devoir et ne craignez rien!"

Au moment où il allait contempler en elle l'épanouissement de son
oeuvre, Dieu l'avait rappelé à lui. Lise l'avait vu une dernière fois
sur son lit de mort, et il était si calme, si angéliquement beau
qu'elle n'avait pu que murmurer, en tombant à genoux:

-- Gabriel, priez pour moi!

Ces mêmes paroles, elle les répétait toujours, instinctivement, près du
tombeau de l'ami disparu, comme elle l'eût fait sur la sépulture d'un
saint. Elle venait souvent ici, et, comme autrefois, lui confiait
simplement ses petits soucis, ses réflexions sur tel fait, telle
lecture, ses joies ou ses tristesses spirituelles. La voix douce et
ferme ne lui répondait plus, mais une impression apaisante se faisait
en elle, comme si l'âme angélique l'avait effleurée et miraculeusement
fortifiée.

Elle se rencontrait ici avec Mme des Forcils, et c'était, pour la mère
désolée, une consolation indicible de presser quelques instants sur son
coeur celle que Gabriel avait aimée à la manière des anges -- l'enfant
timide, sérieuse et délicieusement tendre qui comprenait mieux que tout
autre sa douleur et pleurait avec elle le disparu.

-- Ne restez pas plus longtemps, ma chérie, dit-elle tout à coup. Il y
a ici un véritable courant d'air, et vous êtes peu couverte. Allez,
petite Lise, et merci.

Lise mit un baiser sur la joue flétrie, jeta un dernier regard sut la
tombe et se leva. Elle sortit du cimetière, s'engagea dans une ruelle
étroite qui directement menait dans la campagne. Une longue allée de
chênes commençait à quelque distance. Tout au bout se dressait une
gentilhommière quelque peu délabrée, mais d'assez bel air encore. Des
armoiries presque effacées se voyaient au-dessus de la porte. Cette
demeure avait été jadis le patrimoine des cadets de la famille de
Subrans. Tandis qu'à la Révolution, leur château de Bozac, à quelques
kilomètres de là, était pillé et démoli, la Bardonnaye restait en leur
possession, et Jacques de Subrans, le père de Lise, avait été fort
heureux de trouver le vieux logis pour venir y mourir, après avoir
dissipé sa santé et sa fortune personnelle dans la grande vie
parisienne.

Sa veuve y était demeurée et y élevait ses enfants avec l'aide d'un
précepteur. Lise n'était que la belle-fille de Catherine de Subrans.
Le vicomte Jacques avait épousé en premières noces la cousine de
celle-ci, la jolie Xénia Zoubine, russe comme elle, qui était morte
seize mois après son mariage d'un accident arrivé à l'époque de ses
fiançailles et dont elle ne s'était jamais bien remise.

Lise, en rentrant cet après-midi-là, trouva se belle-mère dans le salon
garni de vieux meubles fanés, où elle se tenait habituellement pour
travailler. Entre les longs doigts blancs garnis de fort belles bagues,
passait une grande partie des vêtements et du linge de la famille. Le
personnel se trouvait restreint à la Bardonnaye, où l'on vivait sur le
pied d'une stricte économie. Catherine Zoubine était, à l'époque de son
mariage, une riche héritière, comme sa cousine Xénia. Mais, en ces
dernières années, cette fortune, de même que celle venant à Lise de sa
mère, avait été en partie anéantie au cours des troubles et des
pillages de Russie. Ce qu'il en restait suffisait à faire vivre
simplement la famille à la campagne, grâce au génie de femme
d'intérieur que s'était découvert la vicomtesse après la ruine de son
mari, -- elle qui avait été élevée en grande dame intellectuelle et
aurait plus facilement soutenu une thèse philosophique qu'exécuté une
reprise ou confectionné des confitures.

A l'entrée de sa belle-fille, Mme de Subrans leva un peu son visage
maigre, au teint blafard, dont la seule beauté avait toujours été les
yeux bleus très grands, généralement froids, mais qui savaient se faire
fort expressifs lorsqu'une émotion agitait Catherine.

-- Tu as été bien longtemps, Lise!

-- Je me suis arrêtée un peu au cimetière, maman.

-- N'exagère pas ces visites, mon enfant. Avec ta nature un peu
mystique et impressionnable, cela ne vaut rien. Je pense qu'il sera
bon, l'année prochaine, de sortir quelque peu de notre existence de
recluses, pour commencer à te faire connaître le monde.

Lise eut un geste de protestation.

-- Oh! maman, je n'aurai que seize ans.

-- Aussi n'est-il pas question d'une véritable présentation. Il s'agira
simplement d'accepter quelques invitations des châtelains voisins...
Tiens, il vient de m'en arriver une de Mme de Cérigny. Elle me demande
fort aimablement d'assister à la chasse à courre qui se donnera chez
eux la semaine prochaine. Cela t'intéresserait-il, Lise?

-- Je ne sais, maman. Je n'ai pas idée... S'il faut voir tuer une
pauvre bête, je vous avoue que je n'éprouverai qu'une impression
pénible.

-- Nous pourrons nous dispenser d'assister à ce dernier acte... Et,
réflexion faite, je vais répondre à Mme de Cérigny par une acceptation.

Lise, qui s'était rapprochée de sa belle-mère, se pencha pour prendre
sa main.

-- Mais vous n'allez plus dans le monde, maman! Il ne faut pas que pour
moi, qui n'y tiens guère, je vous assure, vous vous croyiez obligée d'y
reparaître, au risque d'y retrouver peut-être des souvenirs douloureux.

-- C'est mon devoir, Lise. Je ne puis t'enfermer ici, car un jour il
faudra songer à ton établissement, et ce n'est pas dans notre solitude
que les épouseurs viendront te chercher. Monte dans ta chambre, regarde
ce qui te manque pour ta toilette, et, s'il le faut, nous irons à
Périgueux demain.

Elle baissa de nouveau la tête sur son ouvrage. Jamais il n'avait
existé chez elle d'expansion à l'égard de sa belle-fille, mais Lise
avait toujours senti qu'elle veillait sur elle avec un dévouement qui
existait à peine à ce degré pour ses propres enfants, très
passionnément aimés pourtant, puisqu'elle n'avait pu encore se décider
à se séparer d'eux, et, de même que Lise, les faisait instruire au
logis.



II


La chasse s'achevait. Le cerf, forcé près du carrefour des
Trois-Hêtres, gisait maintenant sans vie, et le premier piqueur
présentait sur sa cape le pied de la victime à une grande dame anglaise
que les Cérigny comptaient au nombre de leurs hôtes.

-- Cela ne vaut pas vos chasses de l'Ukraine, prince? demanda Robert de
Cérigny, fils aîné des châtelains, en s'adressant à celui des chasseurs
que le hasard de la poursuite avait amené près de lui, au moment de
l'hallali.

-- Celle-ci m'a fort intéressé, je vous assure. La chasse, sous quelque
forme que ce soit, est ma passion.

Celui qui parlait ainsi était un homme de vingt-huit à trente ans, dont
la haute taille ne semblait pas exagérée en raison de l'harmonie de ses
formes et de la souple élégance de toute sa personne. Une légère barbe
blonde terminait son visage aux traits fermes, d'une singulière
énergie. La bouche était dure, le front hautain, les gestes gracieux et
souples, très slaves. Mais les yeux surtout frappaient aussitôt dans
cette physionomie. De quelle couleur étaient-ils? Bleus? Oui, on
l'aurait dit un moment. Puis, tout à coup, on les aurait déclarés
verts, d'un étrange vert changeant, mystérieux et troublant. D'autres
fois, on les avait vus noirs, -- cela dans les très rares moments où,
en public, le prince Ormanoff avait laissé paraître quelque irritation.

En tout cas, c'était un énigmatique regard, très froid, dédaigneux et
sans douceur, mais fascinant par son étrangeté même et par
l'intelligence rare qui s'y exprimait.

-- Très chic, ce prince Ormanoff! Mais je doute que sa femme ait été
heureuse! chuchota une jeune femme à l'oreille de sa voisine, une noble
russe, relation d'hiver des châtelains, tandis que cavaliers et
voitures se dirigeaient vers un grand pavillon de chasse où devait être
servi le lunch.

-- Mais détrompez-vous! Il était parfaitement bien avec elle, la
comblait de bijoux et de toilettes, la menait constamment dans le monde
et ne la quittait guère. Seulement il exigeait qu'elle n'eût pas
d'autre volonté que la sienne, d'autres idées et d'autres goûts que les
siens.

-- Eh bien! si vous trouvez ça amusant!

-- Cela dépend des caractères. Olga Serkine, qu'il avait épousée à
seize ans, était une petite créature passive, très éprise de son mari,
je crois, et complètement dominée par lui. Il me semble qu'elle n'a pas
dû souffrir de ce despotisme.

-- Etait-elle jolie?

-- Admirable! Elle tenait d'une aïeule circassienne une beauté telle
qu'on en rencontre bien peu de par le monde.

-- Et comment est-elle morte?

-- Je ne sais pas au juste... Un accident dans le domaine que le prince
possède en Ukraine. Elle périt, et avec elle son unique enfant.

-- Et le mari ne fut pas désespéré?

-- Désespéré, lui! Peut-être a-t-il éprouvé quelque émotion, -- je veux
du moins l'espérer, -- mais j'ai ouï dire qu'il n'avait jamais eu à ce
moment un autre visage que celui que vous lui voyez aujourd'hui.
Certainement, il manque un organe à cet homme-là: c'est le coeur. Tous
ceux qui l'ont connu sont unanimes à le dire.

-- C'est dommage, car autrement il est remarquable. Je l'ai entendu
causer, il est étonnamment intelligent et érudit. Croyez-vous qu'il
songe à se remarier?

-- Je l'ignore. Il lui faudrait en ce cas tomber sur une seconde Olga,
car autrement, hum!... je crois que le ménage ne marcherait pas
longtemps, avec une pareille nature. Malgré tout, il se trouverait
quand même bien des femmes qui accepteraient sa demande, éblouies par
son titre, sa haute position sociale, ses immenses richesses et cette
existence de luxe raffiné qui est la sienne. J'avoue que, pour ma part,
tout cela n'aurait pas compensé l'esclavage dans lequel était tenue la
princesse Olga. L'âme rude des vieux Moscovites s'unit chez cet homme
au despotisme oriental. Pour lui, -- je le lui ai entendu déclarer un
jour, -- la femme est un être très inférieur, un joli objet que l'on
pare pour le plaisir des yeux, que l'on place dans sa demeure comme on
le ferait d'une belle statue ou d'une oeuvre d'art remarquable, et qui
doit posséder toute la souplesse et l'humilité nécessaires pour plier
sans un murmure sous la volonté et les caprices de son seigneur et
maître. Mais ne lui parlez jamais, je ne dis pas des femmes savantes,
-- grands dieux! -- mais simplement d'une femme bien instruite, quelque
peu intellectuelle, ayant des idées personnelles, se prétendant non
semblable à l'homme, mais différente, et son égale pourtant.

-- Savez-vous qu'il est effrayant, votre compatriote, comtesse! Brr! ce
n'est pas moi qui lui chercherai une seconde femme!... Les Cérigny
l'ont connu à Cannes, n'est-ce pas?

-- En effet. Il possède là-bas une merveilleuse villa où, du temps de
la princesse Olga, il donnait des fêtes inoubliables. Il vit là avec sa
soeur, la baronne de Rühlberg, veuve d'un diplomate allemand, les deux
fils de celle-ci, plus une cousine pauvre, personnage terne qui fait
partie du mobilier des différentes résidences du prince Ormanoff.

En causant ainsi, les deux amazones arrivaient près du pavillon de
chasse, coquette bâtisse Louis XV autour de laquelle se groupaient les
invités descendant de cheval ou de voiture. Le prince Ormanoff venait
de mettre pied à terre, et, jetant la bride de son cheval à un piqueur
très empressé, -- on savait le noble étranger très généreux, --
s'arrêtait un instant en promenant autour de lui un regard à la fois
investigateur et indifférent.

Ce regard s'immobilisa tout à coup. Il venait de rencontrer, au milieu
d'un groupe, la maigre silhouette de Mme de Subrans, et, près d'elle,
le ravissant visage de sa belle-fille.

La vicomtesse et Lise étaient arrivées un peu en retard et avaient
rejoint en forêt les autres équipages. On les regardait beaucoup, car
depuis des années Mme de Subrans ne sortait plus et n'entretenait avec
les châtelains du voisinage que des relations espacées. Mais, surtout,
la beauté de Lise excitait l'intérêt et l'admiration.

-- Est-ce que je rêve? -- murmura la comtesse Soblowska à l'oreille de
sa voisine. Je vois là une toute jeune fille qui ressemble
extraordinairement à la défunte princesse Ormanoff.

-- C'est Mlle de Subrans. Sa mère était russe, comme sa belle-mère, du
reste. Je crois que leur nom était Zoubine.

-- Zoubine? En effet, deux comtesses Zoubine, deux cousines, ont épousé
successivement un Français... Mais alors, ces dames seraient cousines
du prince Ormanoff?... Et, j'y pense, cette ressemblance s'explique!
Olga Serkine était fille d'une Zoubine.

-- Voyez, il se dirige vers elle. Une pareille ressemblance doit
l'émotionner, cependant!

Mais le plus perspicace des observateurs n'aurait pu saisir aucune
impression de ce genre sur le visage impassible du prince Ormanoff,
tandis qu'il s'avançait vers Mme de Subrans.

La vicomtesse, en tournant la tête, l'aperçut tout à coup à quelques
pas d'elle. Une teinte un peu verdâtre couvrit son visage, sur lequel
courut un frémissement, et pendant quelques secondes une lueur d'effroi
parut dans son regard.

-- Vous ne vous attendiez pas à me rencontrer ici, Catherine Paulowna?
dit-il en la saluant.

Elle balbutia:

-- En effet, j'ignorais que vous fussiez en villégiature dans ce pays.

-- Je suis depuis cinq jours l'hôte du marquis de Cérigny...
Voulez-vous me présenter votre belle-fille?... Car je suppose que j'ai
devant moi la fille de Xénia Zoubine?

Ses yeux s'abaissaient sur Lise, toute délicate et si exquise dans sa
toilette de drap souple, d'un bleu doux. La jeune fille frémit sous ce
regard étrange, indéfinissable, où n'existaient ni admiration ni
douceur, mais seulement la satisfaction de l'homme qui a trouvé enfin
l'objet rare longtemps cherché.

La teinte verdâtre s'accentua sur le visage de Catherine, tandis
qu'elle répondait d'une voix presque éteinte:

-- Oui, c'est la fille de Xénia... Lise, ton cousin, le prince Serge
Ormanoff.

Le prince prit la petite main que Lise, glacée à sa vue, ne songeait
pas à lui offrir et la porta à ses lèvres. Mais il s'inclinait à peine,
et ce geste, chez lui, était accompli avec une telle hauteur, une si
visible condescendance, qu'il perdait toute sa signification habituelle
de courtoisie respectueuse ou affectueuse, selon les cas.

-- J'ai beaucoup connu votre mère, ma cousine. Elle venait passer
souvent les vacances à Kultow, mon domaine de l'Ukraine, alors que
j'étais un très jeune garçon. Ce fut même là que furent célébrées ses
fiançailles avec le vicomte de Subrans.

Et, sans attendre une réplique que Lise, complètement raidie par une
étrange timidité, aurait eu grand'peine à trouver, il s'éloigna pour
rejoindre M. de Cérigny qui discutait avec quelques-uns de ses hôtes
sur les péripéties de la chasse.

-- Maman, vous ne m'avez jamais parlé de ce cousin? murmura Lise.

Elle levait les yeux vers sa belle-mère. Et elle s'effraya à la vue de
ce visage altéré.

-- Qu'avez-vous? Etes-vous souffrante, maman?

-- Oui, un peu... Mes palpitations me reprennent. Nous ferions mieux de
rentrer, je crois.

Elles prirent hâtivement congé de Mme de Cérigny, qui les reconduisit à
leur voiture en leur exprimant tous ses regrets. Le prince Ormanoff les
regarda partir et les suivit quelques instants des yeux, tandis que
l'équipage s'éloignait.

-- Cette jeune fille -- cette fillette plutôt -- est déjà idéale! fit
observer quelqu'un près de lui.

-- C'est exact, dit-il froidement.

Et il se dirigea vers l'entrée du pavillon de chasse, suivi par de
nombreux regards, car ce grand seigneur slave, de si haute mine et de
physionomie si énigmatique, excitait la plus vive curiosité chez les
invités du marquis de Cérigny.

Dans la voiture qui emportait les habitantes de la Bardonnaye vers leur
demeure, Lise examinait avec un peu d'anxiété le visage de sa
belle-mère. Mme de Subrans avait déjà eu quelques petites crises
cardiaques, et le médecin avait prescrit d'éviter les fortes émotions.

Mais quelle émotion avait-elle pu éprouver aujourd'hui? Ce prince
Ormanoff, dont elle n'avait jamais parlé à ses enfants, devait être
presque un étranger pour elle... A moins qu'il ne lui rappelât quelques
souvenirs pénibles. Lise savait que sa belle-mère avait perdu ses
parents et un frère unique, alors qu'elle était déjà jeune fille.
Peut-être Serge Ormanoff se trouvait-il présent au moment de ces
malheurs, sur lesquels Catherine ne s'étendait pas en longs détails.

Mme de Subrans, levant tout à coup les yeux, rencontra le regard
inquiet de Lise.

-- Ne te tourmente pas, mon enfant, dit-elle de la même voix éteinte
qu'elle avait tout à l'heure en répondant au prince. Ce ne sera rien.
Je n'étais déjà pas très bien ce matin, j'aurais dû m'abstenir...

-- Mais oui, maman! Pourquoi ne m'avez-vous rien dit? Il aurait été
bien plus raisonnable de rester tranquillement à la maison.

-- Certainement, si j'avais pu prévoir...

Ses mains maigres frémirent, et un tremblement agita ses lèvres.

Lise ne s'en aperçut pas, et se rassura en voyant qu'à l'arrivée au
logis Mme de Subrans avait presque repris sa mine habituelle, sauf un
cerne assez prononcé autour des yeux.



III


Un clair soleil d'automne inondait la grande pièce assez nue que l'on
dénommait salle d'étude à la Bardonnaye. Le crâne poli de M. Babille,
le précepteur, en était tout illuminé et brillait du plus vif éclat.
Mais le brave homme n'en avait cure. Tout en humant délicatement, de
temps à autre, une prise de tabac, il mettait tous ses soins dans la
correction d'une version latine que venait de terminer Lise, "la plus
intelligente petite cervelle féminine que j'aie jamais connue,"
déclarait-il volontiers orgueilleusement.

Car il était fier de l'aînée de ses élèves, le bon M. Babille! Certes,
Albéric, un garçon de douze ans, turbulent et entêté, et sa soeur
Anouchka ne manquaient pas d'intelligence, mais ils ne possédaient pas
la vive compréhension de Lise, son ardeur au travail, et, non plus,
cette délicate bonté qui avait toujours empêché la charmante Lise de
s'unir aux gamineries qu'ils imaginaient envers le précepteur, dont les
petites manies et les petits ridicules excitaient leur verve parfois
inconsciemment méchante.

En ce moment, Albéric, penché vers Anouchka, lui montrait le crâne
éblouissant. La petite fille éclata de rire. M. Babille leva un peu les
yeux, murmura un "chut" plein d'indulgence, puis se remit à sa
correction.

Mais Lise regarda ses cadets d'un air sévère, et, aussitôt, ils se
remirent au travail. Cette soeur aînée, si belle, si douce, exerçait
sur eux un véritable ascendant et, pour rien au monde, ils n'auraient
voulu faire pleurer "leur Lise", comme ils l'appelaient en leurs
moments de câlinerie.

-- Mademoiselle Lise, ceci est absolument parfait! s'écria d'un ton de
triomphe M. Babille en élevant entre ses doigts, brunis par le contact
du tabac, la feuille couverte de la charmante écriture de Lise. A la
bonne heure, voilà une élève qui me fait honneur! Ah! quand vous aurez
travaillé encore deux ans, quelle jolie instruction vous aurez!

Un coup de sonnette l'interrompit. Lise se leva vivement en donnant un
petit coup sur son tablier de percale rose un peu fripé.

-- Il faut que j'aille ouvrir, Micheline et Josette sont en course.

Elle sortit dans le vestibule et se dirigea vers la porte, qu'elle
ouvrit au moment où retentissait un second coup de sonnette, sec et
impatient.

Elle eut un sursaut et un involontaire mouvement de recul en voyant
devant elle le prince Ormanoff.

Il se découvrit en demandant:

-- Pourrais-je voir Mme de Subrans, ma cousine?

-- Mais oui, je pense... Voulez-vous entrer, prince?

Il ne protesta pas contre l'appellation cérémonieuse, mais enveloppa
d'un regard dominateur la jeune créature toute rougissante et gênée
devant lui.

Elle le précéda jusqu'à la porte du salon, qu'elle ouvrit en disant:

-- Je vais prévenir ma mère.

Il se détourna un peu, la regarda de nouveau d'un air singulier...

-- Vous l'appelez votre mère? Est-ce elle qui l'a exigé?

-- Non, c'est moi qui lui ai toujours donné ce nom, puisqu'elle m'a
élevée, répliqua-t-elle, très surprise.

-- Ah! oui, au fait! dit-il entre ses dents.

Tandis qu'il pénétrait dans le salon, mieux meublé que l'autre, où l'on
introduisait les étrangers, Lise entra dans la pièce voisine et
s'approcha de sa belle-mère occupée à ses raccommodages.

-- Maman, le prince Ormanoff vous demande.

L'ouvrage s'échappa des mains de Mme de Subrans, et son visage revêtit
la même teinte bizarre que la veille, au moment où son parent s'était
approché d'elle. Mais, sans prononcer un mot, elle se leva et, ouvrant
la porte de communication, entra dans le salon.

Le prince, qui se tenait debout au milieu de la pièce, la laissa
s'avancer vers lui. Son regard aigu semblait fouiller jusqu'au fond de
l'âme de cette femme, qui se raidissait visiblement pour ne pas baisser
les yeux.

-- Voici longtemps que nous ne nous étions vus, Catherine Paulowna,
dit-il d'un ton de calme froideur.

Pas plus que la veille, ils ne se tendaient la main, et qui eût vu l'un
en face de l'autre ces deux cousins, aurait eu conscience qu'une
barrière mystérieuse les séparait.

-- En effet, Serge... Je ne me doutais pas que... que vous viendriez ici,
chez moi...

Sa voix était rauque et ses yeux se détournaient un peu comme pour fuir
le regard de ces prunelles vertes.

-- Aussi n'est-ce pas pour vous que j'y viens, Catherine. Je n'ai pas
perdu mon habitude d'autrefois d'aller droit au fait, surtout avec les
femmes, qui aiment, en général, à s'égarer dans mille petites
circonlocutions plus ou moins hypocrites. Voici donc ce que je désire:
la fille de ma cousine Xénia ressemble d'une façon extraordinaire à
Olga, ma défunte femme. Pour ce motif, j'ai l'intention de faire de
cette enfant la princesse Ormanoff.

Mme de Subrans recula de plusieurs pas, en fixant sur lui des yeux
dilatés par la stupéfaction.

-- Vous voulez... épouser Lise! Une enfant, comme vous dites, car elle
n'a pas seize ans!

-- C'est précisément pour cela. A cet âge, je la formerai à mon gré,
ainsi que j'ai fait naguère d'Olga.

Et comme Mme de Subrans demeurait sans parole, en le regardant d'un air
ahuri, il ajouta d'un ton sec:

-- On croirait vraiment que je vous dis la chose la plus extraordinaire
du monde!

-- Mais, Serge... songez que vous ne la connaissez pas.

-- Elle ressemble à Olga; elle sera pour le moins aussi belle qu'elle,
et elle est assez jeune pour être encore malléable. Cela me suffit.
L'intelligence m'est indifférente, et quant au caractère, quel qu'il
soit, je saurai le transformer selon mes goûts.

-- Alors... elle serait peut-être malheureuse? balbutia Mme de Subrans.

Il eut un ironique plissement de lèvres.

-- Une femme est-elle jamais malheureuse quand son mari l'entoure de
luxe, la comble de toilettes et de bijoux, la conduit dans les fêtes
les plus brillantes?

-- Cela ne suffirait pas à Lise, peut-être. Elle est très sérieuse et
très pieuse.

Les sourcils du prince se rapprochèrent.

-- Pieuse? A quelle religion appartient-elle?

-- Elle est catholique.

-- Cela n'a pas d'importance. Une femme ne doit avoir d'autre religion
que celle de son mari, et, dès qu'elle sera devenue la princesse
Ormanoff, Lise suivra le culte orthodoxe.

Le regard effaré de Mme de Subrans se posa sur l'impassible visage de
Serge.

-- Vous... vous l'obligeriez à quitter sa religion? balbutia-t-elle.

-- Parfaitement. Pour mon compte, je n'ai point de croyances, mais mes
traditions de famille et de race m'imposent la pratique apparente de la
religion de mon pays. Il en doit en être de même pour ma femme.

-- Serge, elle ne voudra jamais! Renoncez à cette idée, c'est
impossible! L'enfant ne serait pas heureuse, d'ailleurs...

Une lueur irritée passa dans les yeux de Serge, qui, en ce moment,
semblèrent presque noirs.

-- Pour qui me prenez-vous, Catherine? Quelqu'un aurait-il inventé que
j'avais rendu Olga malheureuse?... elle qui avant de rendre le dernier
soupir, me baisait les mains en murmurant: "Serge, vous m'avez donné du
bonheur!" Jamais elle n'a eu un souhait à formuler, car je la devançais
toujours. J'agirai avec Lise comme j'ai agi envers elle. J'entends
demeurer toujours le maître absolu; mais, en retour, je donne à ma
femme toutes les satisfactions convenant à une cervelle féminine. Que
pourrait-elle demander de plus?

-- Que vous l'aimiez autrement, peut-être, murmura Mme de Subrans.

Une sorte de demi-sourire ironique glissa sur les lèvres de Serge.

-- Et que je sois son humble serviteur, comme tant de nigauds le sont à
l'égard des femmes? J'ai un tout autre respect de ma supériorité
masculine, et, avant toute chose, j'entends être obéi, sans discussion.

-- Et vous dites qu'elle sera heureuse!

Le prince eut un mouvement d'impatience.

-- Oui, elle le sera, parce que je saurai lui enlever toute ridicule
sensibilité, si elle en a! Olga était douce, aimable, caressante, mais
jamais je n'ai souffert de voir une larme dans ses yeux, ni un pli sur
son front. Elle s'y était très vite accoutumée, et me montrait toujours
un visage serein et souriant. Si je ne l'avais dirigée ainsi dès les
premiers jours de notre union, j'aurais risqué de voir apparaître des
pleurs, des bouderies, des caprices, -- tout ce que je hais.

-- Alors, votre femme n'avait même pas le droit de pleurer?

-- Je me suis conduit de telle sorte envers elle qu'elle n'a jamais eu
aucun motif raisonnable de verser des larmes, dit-il froidement.

Pendant quelques secondes, Mme de Subrans demeura bouche close, ahurie
par cette déclaration faite du ton le plus sérieux.

-- Serge, ce n'est pas possible! murmura-t-elle enfin. Lise est trop
jeune; elle est de santé délicate...

-- Elle aura chez moi tous les soins nécessaires, ne craignez rien. Je
ne tiens aucunement à avoir une femme malade. Mais réellement,
Catherine, j'admire votre sollicitude pour la fille de cette pauvre
Xénia!

Une singulière ironie se glissait dans l'accent du prince, dont le
regard aigu ne quittait pas le visage de Catherine qui se couvrait
d'une pâleur effrayante.

-- Il est vrai que je la soigne de mon mieux, dit-elle d'une voix
étouffée, et je voudrais qu'elle fût heureuse.

-- Elle le sera par moi.

-- Non, Serge, non! D'abord, elle ne voudra jamais changer de
religion...

Les sourcils du prince se froncèrent.

-- Comptez-vous donc pour quelque chose la volonté d'une enfant?
D'ailleurs, à cet âge, une forme quelconque de religion importe peu.

Mme de Subrans joignit les mains.

-- Ne me demandez pas cela, Serge! Je ne puis faire le malheur de
cette pauvre petite...

-- En vérité, voilà qui est très flatteur pour moi! dit-il d'un ton
d'irritation mordante. A propos, est-il exact que Xénia soit morte
des suites de cet accident singulier dont elle faillit périr naguère
à Kultow?

Un affolement passa dans le regard de Mme de Subrans. Sa main saisit le
dossier d'une chaise et s'y cramponna...

-- Je... je ne sais... balbutia-t-elle en détournant les yeux.

-- On me l'a dit... Savez-vous qu'Ivan Borgueff est toujours fort et
alerte et qu'il a conservé une mémoire extraordinaire, surtout pour les
faits un peu anciens, -- tels, par exemple, que votre séjour et celui
de Xénia à Kultow?

Elle tremblait des pieds à la tête, et ses yeux fuyaient toujours le
regard étincelant, telle une bête traquée sous les prunelles du
dompteur.

-- Il est très bavard, ma volonté seule enchaîne sa langue. C'est
heureux pour vous, Catherine, car le jour où je lui dirais: "Peu
importe, Ivan, parle à ta guise", il aurait peut-être le mauvais goût
de faire des révélations sensationnelles, qui seraient plutôt
désagréables pour vos enfants, n'est-il pas vrai, Catherine Paulowna?

Cette fois, elle le regarda, en élevant les bras dans un geste de
supplication.

-- Serge, par pitié!... N'est-ce pas assez du remords qui me ronge?
J'ai fait mon possible pour rendre Lise heureuse...

-- Mais en la trompant odieusement. Et ne pensez-vous pas qu'elle sera
plus à sa place près de moi, qui suis un honnête homme, que sous le
toit de la femme qui a tué sa mère?

Un gémissement s'échappa de la poitrine de Mme de Subrans.

-- Serge!... oh! je vous en prie! bégaya-t-elle.

Il continua impassiblement:

-- Cette raison seule me ferait un devoir d'enlever d'ici cette jeune
fille. Vous allez donc lui faire part de ma demande, et demain nous
serons fiancés.

Cette fois elle ne protesta pas. Elle était domptée par l'arme
mystérieuse qui rendait Serge tout-puissant sur elle.

-- Je lui parlerai, dit-elle d'une voix rauque.

-- Ce sera raisonnable, car si elle ne devenait pas ma femme, je me
croirais tenu de lui faire connaître certaines choses qui rendraient
impossible pour elle un plus long séjour ici. Mais du moment où elle
sera la princesse Ormanoff, peu importe, vous garderez votre secret, et
vos enfants n'auront pas le déplaisir de...

-- Je lui parlerai, Serge, répéta-t-elle.

Et ses doigts se crispèrent si fortement au dossier de la chaise que
les ongles s'enfoncèrent dans le bois.

-- C'est bien. Comme je ne tiens en aucune façon à éterniser les
fiançailles, vous vous arrangerez de façon que le mariage puisse être
célébré dans un mois. Il le sera d'abord à l'église catholique, --
c'est une concession que je veux bien faire, puisque, jusqu'ici, Lise a
pratiqué cette religion qui est celle de ce pays et qui était celle de
son père. Puis, un de nos prêtres viendra bénir ici notre union selon
nos rites.

-- Et... si elle refuse absolument, sur ce point-là? murmura Mme de
Subrans.

Il eut un impatient mouvement d'épaules:

-- Une enfant! comment peut-elle avoir une opinion arrêtée sur telle ou
telle religion? Cela ne signifie rien du tout, Catherine. Elle s'y fera
sans difficulté, d'autant plus qu'elle m'a paru fort timide.

-- Oui, elle est timide et très douce. C'est une nature charmante.

-- Tant mieux! Elle me semble réaliser, de toutes façons, mon idéal. A
demain, Catherine.

Sans plus lui tendre la main qu'à l'arrivée, il se dirigea vers la
porte. Comme il allait sortir, elle le rejoignit tout à coup.

-- Vous... vous ne la ferez pas trop souffrir, Serge? dit-elle d'un ton
de supplication.

Il eut un mouvement irrité.

-- Prétendez-vous vous moquer de moi, Catherine? Je n'ai aucune idée de
passer pour un Barbe-Bleue, sachez-le. Olga a été heureuse près de moi,
Lise le sera de même... Et rappelez-vous que, de toutes façons, cette
enfant ne restera pas ici maintenant. Vous n'avez pas dû oublier,
n'est-ce pas? que la devise des princes Ormanoff est: "Périsse la terre
entière, et l'honneur même des miens, pourvu que ma volonté
s'accomplisse?"

Elle courba la tête sans répondre, et il sortit du salon.

Alors elle s'affaissa sur un siège et enfouit son visage entre ses
mains.

-- C'est affreux!... affreux!... murmura-t-elle. Pauvre petite Lise,
dois-je donc te sacrifier? Oui, car je sais trop bien qu'il mettra sa
mesure à exécution. Alors mes enfants seraient déshonorés... Et Lise,
elle-même, serait si malheureuse, en apprenant que... Oh! quelle
torture que ce poids que je traîne! gémit-elle en se tordant les mains.
Pourquoi faut-il que cet homme soit venu y ajouter encore!... Il est
vrai que, peut-être, Lise sera près de lui plus heureuse que je ne le
crois. Charmante comme elle l'est, il l'aimera, si froid que soit son
coeur. Elle l'amènera à des idées moins intransigeantes...

Elle essayait ainsi de se rassurer, de se persuader même que Lise
trouverait le bonheur dans cette union. Après tout, il était vrai
qu'elle avait entendu dire qu'Olga semblait très heureuse, et qu'elle
aimait beaucoup son mari. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour Lise?

-- Je vais lui parler... Il y a bien la question de religion, mais elle
s'arrangera avec lui. Après tout, il ne cache pas qu'il est indifférent
et ne tient à la sienne que par tradition. Dès lors, il se laissera
fléchir, si elle sait s'y prendre.

Elle se leva, ouvrit la porte et appela:

-- Lise!

Puis elle entra dans la pièce voisine et s'assit à sa place habituelle,
mais en tournant le dos au jour, car elle avait conscience de
l'altération de son visage.

-- Vous m'avez appelée, maman? dit Lise en s'avançant d'un pas léger.

-- Oui, mon enfant. Assieds-toi ici, et écoute-moi... Je vais droit au
but. Le prince Ormanoff, voyant en toi le vivant portrait de sa
première femme, ta cousine et la sienne, te demande en mariage.

Lise eut un sursaut de stupéfaction en fixant sur sa belle-mère ses
beaux yeux effarés.

-- Oh! maman... C'est une plaisanterie! A mon âge!

-- Olga n'avait pas seize ans quand Serge l'a épousée.

-- Oh! non, non!... dites-lui non, maman! s'écria spontanément Lise
avec un petit frisson d'effroi. Lui qui me fait si peur!

Les mains de Mme de Subrans eurent un frémissement.

-- C'est un enfantillage de ta part, Lise. Serge est un homme de haute
valeur, et, de toutes façons, ce sera pour toi un mariage magnifique.
Les princes Ormanoff sont de vieille race souveraine et les tsars, en
leur enlevant cette souveraineté, leur ont laissé de nombreux
privilèges ainsi que des biens immenses. Tu seras entourée de luxe, tu
auras toutes les satisfactions imaginables. Serge te conduira dans le
monde, il te fera voyager... Tu seras heureuse, tu verras, mon enfant.

Elle parlait d'un ton monotone, comme si elle récitait une leçon
longuement apprise, et en détournant les yeux du regard stupéfait et
effrayé de Lise.

-- Maman!... mais je ne veux pas! C'est impossible, voyons, maman! On
ne se marie pas à mon âge!

La surprise avait d'abord dominé chez elle, mais maintenant c'était la
terreur en comprenant que, réellement, cette chose inconcevable était
sérieuse.

-- Mais si, Lise! Ne m'oblige pas à te répéter les mêmes choses, mon
enfant! Je suis si lasse!

Lise se pencha un peu pour essayer de voir le visage de sa belle-mère.

-- C'est vrai, vous semblez bien fatiguée, maman! Qu'avez-vous?

-- Ce coeur, toujours, dit Mme de Subrans d'une voix un peu haletante.
Il me faudrait du calme... et ce n'est pas aujourd'hui que j'en
aurai... surtout si tu te montres récalcitrante, Lise.

-- Maman, est-ce possible que vous vouliez cela? s'écria Lise avec
angoisse. Je ne connais pas ce prince Ormanoff...

-- Mais moi, je le connais; je sais qu'il a rendu sa première femme
heureuse. Certes, il est d'apparence très froide, mais que signifie
cela? Les belles protestations, les douces paroles ne cachent souvent
que des pièges. De plus, vu ta jeunesse, il ne sera pas mauvais pour
toi d'avoir un mari sérieux, qui saura te diriger... Ne prends pas cet
air navré, Lise! Ne croirait-on pas que je te condamne au supplice?

Lise tordit machinalement ses petites mains.

-- Il me fait peur!... Et puis, jamais encore je n'avais pensé que je
puisse me marier. Cela me semblait si, si lointain! Je me considérais
toujours comme une enfant... Et, tout d'un coup, vous venez me dire
qu'il faut que je devienne la femme de cet étranger, qui m'emmènera où
il voudra, loin d'ici, loin de vous tous! Oh! maman! dites-lui non, ne
pensez plus à cela, je vous en prie!

Mme de Subrans abaissa un peu ses paupières, comme si la vue du doux
regard implorant lui était insoutenable.

-- Tu es folle, Lise! Certes, tu n'avais aucune raison jusqu'ici de
penser au mariage; mais, du moment où une occasion inespérée se
présente, il importe de ne pas la laisser échapper.

-- Mais, maman, je sui sûre que le prince Ormanoff n'est pas catholique!

-- Non, naturellement. Mais tu seras mariée d'abord selon le rite de ta
religion, ainsi qu'il est habituel pour les unions mixtes.

-- Je ne puis épouser qu'un catholique! s'écria Lise avec un geste de
protestation.

-- Que tu es ridiculement exagérée, ma pauvre enfant! Ta mère et moi
étions-nous catholiques? Cela a-t-il empêché que je vous laisse suivre
à tous trois la religion de votre père?

-- Mais... lui... voudrait-il? murmura Lise.

Les paupières de Catherine battirent un peu.

-- C'est lui-même qui m'a dit que votre mariage serait béni à l'église
catholique, répondit-elle d'une voix sourde. Tu verras qu'il n'est pas
si terrible qu'il en a l'air. Avec de l'adresse, qui sait? tu en feras
peut-être ce que tu voudras, petite Lise!

Elle essayait de sourire, mais si elle n'avait pas été placée à
contre-jour, la jeune fille aurait vu avec surprise quel douloureux
rictus tordait ses lèvres -- ses lèvres menteuses qui trompaient une
enfant innocente.

Lise cacha son visage entre ses mains.

-- Est-ce possible!... est-ce possible que, tout d'un coup, je doive me
décider!... Mais je puis réfléchir quelques jours, maman, demander
conseil?

Le visage de Catherine se contracta. Demander conseil!... à son
confesseur, sans doute? Qui sait si ce prêtre ne viendrait pas se
mettre à la traverse! Il fallait, à tout prix, arracher à l'enfant une
promesse.

-- Réfléchir! Lise, le prince veut une réponse ce soir. Comprends-tu,
il retrouve en toi sa première femme qu'il a beaucoup aimée, et depuis
qu'il t'a vue, il ne vit plus, dans la crainte d'un refus. Pense donc,
Lise, ce sera une charité de consoler ce veuf, de lui rappeler Olga...

Les mots sortaient avec peine des lèvres desséchées. A bout de force,
Mme de Subrans laissa tomber sa tête sur le dossier du fauteuil.

-- Maman, maman! dit Lise avec angoisse.

Catherine était évanouie. La jeune fille appela Albéric, l'envoya
chercher le médecin, puis essaya de faire revenir à elle sa belle-mère.
Mais la syncope durait encore quand arriva le docteur Mourier.

-- Est-elle donc plus malade, docteur? demanda Lise lorsque, Mme de
Subrans ayant repris ses sens, le médecin s'éloigna après avoir écrit
quelques prescriptions.

-- Un peu plus, oui... Il faudrait lui éviter les grandes contrariétés,
les trop fortes émotions. A-t-elle eu quelque chose de ce genre
aujourd'hui?

-- Oui, peut-être, murmura Lise en rougissant.

-- C'est cela. Elle a besoin d'une grande tranquillité d'esprit, je ne
vous le cache pas, mademoiselle Lise. A ce prix, elle peut vivre des
années avec cette maladie.

Lise, en revenant vers la chambre de sa belle-mère, se sentait toute
troublée. Etait-ce donc sa résistance à ce mariage qui avait occasionné
cette secousse dont, visiblement, le docteur se montrait inquiet?
Alors, si un malheur survenait, si Albéric et Anouchka devenaient
orphelins, ce serait elle, Lise, qui en serait la cause?...

-- Que faire, mon Dieu?... que faire? murmura-t-elle éperdument.

En l'entendant entrer, Madame de Subrans tourna vers elle son visage
défait.

-- Tu vois, enfant, en quel état précaire est ma santé, dit-elle d'une
voix étouffée. Un jour ou l'autre, je puis m'en aller dans une crise,
dans une syncope. Tu resterais sans proche parenté... Tandis que,
mariée, tu n'aurais besoin de personne, et je partirais plus tranquille
pour toi...

La main brûlante de Lise se posa sur celle de sa belle-mère, qui
tremblait convulsivement.

-- Vraiment, si j'acceptais ce mariage, vous seriez satisfaite, maman?

Un oui presque imperceptible passa entre les lèvres de Catherine.

-- En ce cas, puisque vous pensez que c'est un bien pour moi,
j'épouserai le prince Ormanoff, dit Lise d'une vois un peu éteinte.

En même temps elle se penchait, offrant son front aux lèvres de sa
belle-mère.

Catherine eut un geste pour la repousser, mais, se raidissant, elle
donna un baiser à l'enfant qu'elle venait de sacrifier aux exigences
impitoyables de Serge Ormanoff.

-- Va, Lise, dit-elle d'un ton affaibli. Laisse-moi, j'ai besoin de me
reposer. Et ce soir, j'écrirai un mot à Serge.

Lise sortit du salon et, gravissant rapidement l'escalier, entra dans
sa chambre, une grande pièce simplement meublée qu'elle entretenait
elle-même avec beaucoup de soin. Elle se jeta à genoux devant son
crucifix et, prenant sa tête à deux mains, se mit à pleurer.

-- Mon Dieu, mon Dieu, est-ce possible!... Je ne pourrai jamais! j'ai
trop peur!... Oh! Gabriel, priez pour moi! dites, cher Gabriel, priez
pour votre petite Lise!



IV


La Providence a des voies impénétrables qui confondent les prévisions
de la sagesse humaine. Comme Lise, le lendemain matin, s'en allait au
presbytère pour parler au curé de Péroulac, elle apprit que le vieux
prêtre, frappé d'apoplexie cette nuit même, était à l'agonie.

Ainsi, celui qui aurait pu éclairer la pauvre petite conscience
inexpérimentée manquait tout à coup. Lise n'avait même pas la ressource
d'aller prendre conseil près de Mme des Forcils. La mère de Gabriel se
trouvait pour un mois à Bordeaux, chez sa soeur malade.

Lise attendit donc, avec une secrète terreur, la visite annoncée de
l'étranger qui allait devenir son fiancé. Elle essayait de se rassurer
en se disant que Mme de Subrans paraissait connaître Serge Ormanoff et
qu'elle ne l'engagerait pas à un mariage qui ne lui paraîtrait pas
présenter de suffisantes garanties. Elle avait une très grande
confiance en sa belle-mère, qu'elle savait très sérieuse et qui lui
avait toujours témoigné du dévouement et de la sollicitude. De plus,
Lise, petite âme humble, défiante d'elle-même et consciente de son
inexpérience, -- qui était réellement encore sur beaucoup de points
celle d'une enfant, par suite de l'existence retirée qu'elle menait et
de la méthode d'éducation aucunement moderne en usage à la Bardonnaye,
-- estimait que la docilité à un jugement plus mûr faisait partie de
ses devoirs.

Elle n'avait donc aucune velléité de se révolter contre ce mariage
presque imposé par sa belle-mère. Pourtant quand, dans l'après-midi,
elle entendit l'automobile du prince Ormanoff s'arrêter devant la
maison,  elle devint toute pâle et regarda d'un air éperdu Mme de
Subrans.

Catherine détourna les yeux de ces merveilleuses prunelles si
éloquentes, semblables à celles de la gazelle du désert, lorsque,
traquée, elle implore le chasseur impitoyable. Elle avait la
physionomie d'une personne qui sort d'une grave maladie et, quand le
prince fut introduit, tout son corps eut un long frisson.

-- Voilà votre fiancée, Serge, dit-elle d'un accent un peu rauque, en
désignant la jeune fille qui s'était avancée machinalement, mais
baissait les yeux pour retarder le moment où il faudrait rencontrer ce
regard qui lui avait causé une impression d'effroi.

-- C'est fort bien, dit la voix brève de Serge. J'en suis heureux,
Lise... Mais levez donc les yeux, je vous prie. Olga me laissait
toujours lire jusqu'au fond de son regard, je désire que vous agissiez
de même.

Elle obéit, et ses grands yeux timides et apeurés se posèrent sur la
froide physionomie de son fiancé. Pendant quelques secondes, il parut
contempler avec une sorte de satisfaction altière la délicate créature
tremblante devant lui. Puis l'étrange nuance verte de ses yeux changea,
se fit presque bleue, tandis que sa main se posait sur la sombre
chevelure de Lise, en un geste qui était peut-être une caresse, mais
qui avait beaucoup plus l'apparence d'une prise de possession.

-- Vous n'êtes encore qu'une enfant, Lise. Vous serez, je l'espère,
très soumise et tout ira fort bien... Vous semblez souffrante,
Catherine? Ne vous croyez pas obligée de vous fatiguer à demeurer ici.
Je serais désolé de gêner qui que ce fût, pendant ce temps de
fiançailles que nous rendrons très bref, n'est-ce pas?

Mme de Subrans ne protesta pas. De fait, elle n'en pouvait plus. Puis,
ne valait-il pas mieux laisser seuls les fiancés? Peut6être ainsi une
étincelle jaillirait-elle ente eux.

Cependant, un tel événement ne semblait pas devoir se produire. Le
prince Ormanoff avait avancé à Lise un fauteuil et avait pris place
près d'elle. Avec sa haute taille, il semblait la dominer et l'écraser.
Posant sa longue main fine sur l'épaule de la jeune fille, il se mit à
l'interroger sur son existence, sur ses occupations, sur ses études.
Comme elle répondait d'une voix étranglée par l'émotion, il
l'interrompit...

-- Avez-vous peur de moi, Lise? demanda-t-il d'un ton presque doux.

Elle murmura en rougissant:

-- Un peu, oui. Pardonnez-moi...

-- Cela ne me déplaît pas, à condition que cette crainte ne vous
paralyse pas et ne vous enlève pas l'usage de la voix. J'ai l'intention
de vous rendre très heureuse, pourvu que vous soyez docile à la
direction que je vous donnerai.

-- Je ferai ce que vous voudrez, dit-elle doucement.

Elle se rappelait tout à coup les conseils de l'Apôtre sur la
soumission requise de l'épouse envers l'époux, et songeait qu'elle, si
jeune, avait plus que d'autres besoin de s'y conformer.

Serge continua son interrogatoire. Il eut un hochement de tête
satisfait en apprenant qu'elle parlait couramment le russe et
l'allemand, mais fronça le sourcil au seul mot de latin.

-- Vous me ferez le plaisir d'oublier cela, dit-il froidement. Rien ne
donne davantage à une femme un air de pédantisme, -- ce que je déteste
le plus au monde. Du reste, votre instruction me paraît en voie d'être
poussée trop loin. Heureusement, il est temps encore d'endiguer.

-- Vous... vous ne me permettrez plus de travailler? balbutia-t-elle.

-- Ah! certes non! Salir vos doigts à des écrivasseries inutiles à
votre sexe, fatiguer vos beaux yeux à des études ridicules! Ce n'est
pas moi qui autoriserai jamais cela, Lise!

Des larmes qu'elle ne put retenir vinrent aux yeux de la jeune fille.

Serge eut un mouvement d'irritation, et il parut à Lise que sa main
s'appesantissait lourdement sur son épaule.

-- Ecoutez-moi, et que ceci soit dit une fois pour toutes:
accoutumez-vous à ne plus pleurer à propos de tout et de rien, comme le
font si volontiers les femmes, car rien n'est plus insupportable.

Elle courba la tête et essaya de refouler ses larmes. Mais elles
augmentaient au contraire, et glissaient lentement sur ses joues et
jusque sur le corsage de voile blanc qu'elle avait revêtu aujourd'hui
en l'honneur de ses fiançailles.

Une lueur d'émotion, presque imperceptible, parut un instant dans le
regard du prince. Il eut un mouvement pour se pencher vers Lise. Mais,
se ravisant, il s'enfonça dans son fauteuil en disant d'un ton calme:

-- Quand vous serez plus raisonnable, nous causerons, petite fille trop
impressionnable.

Il sortit de sa poche un étui d'or délicatement ciselé et, l'ouvrant, y
prit une cigarette. Bientôt une mince spirale de fumée s'éleva et une
odeur de fin tabac flotta dans la pièce.

Du coin de l'oeil, Serge observait sa fiancée. Elle tenait toujours la
tête baissée, mais les pleurs séchaient sur ses joues un peu
empourprées.

-- Lise!

Elle leva ses yeux, encore embués de larmes, et regarda successivement,
d'un air interloqué, l'étui qui lui était présenté et le visage du
prince Ormanoff.

-- Vous ne fumez pas?

-- Oh! non! dit-elle d'un ton effaré.

-- C'est cependant chose fréquente dans notre pays, et il faudra vous y
accoutumer, car il me plaît de voir parfois une cigarette entre de
jolies lèvres.

Elle semblait si absolument abasourdie, et suffoquée même, qu'un léger
sourire vint aux lèvres de Serge.

-- Cela paraît vous étonner prodigieusement, petite Lise? Il est vrai
que ma cousine Catherine ne fumait jamais, mais votre mère, en
revanche, était une fervente de la cigarette.

Lise dit timidement:

-- Vous avez beaucoup connu maman... prince?

-- Appelez-moi Serge. Oui, je l'ai vue pendant plusieurs années, durant
mes séjours à Moscou et à Pétersbourg. J'étais très jeune, alors. Elle
vint aussi une année, à Kultow, avec sa cousine Catherine. Déjà elle
était fiancée au vicomte de Subrans... Donnez-moi votre main, Lise.
J'ai pu trouver à Périgueux une fort jolie bague, en attendant que je
vous en choisisse une autre à Paris.

Il glissa au petit doigt frémissant le cercle d'or orné d'un rubis et
de brillants; puis, gardant sa main entre les siennes, et la caressant
comme celle d'un enfant bien sage, il se mit à lui décrire Cannes, les
fêtes qui s'y donnaient, les relations qui étaient les siennes -- le
tout avec la condescendance d'un homme sérieux qui veut bien s'occuper
à amuser une petite fille.

Cette attitude ne varia aucunement par la suite. Lise était constamment
traitée en enfant. Parfois, sans motif apparent, il lui montrait une
froideur sévère, et la tremblante petite fiancée, tout éperdue,
cherchait en vain ce qu'elle avait pu dire ou faire contre son gré.
Déjà elle sentait s'appesantir sur elle une inflexible volonté. Serge
la considérait comme lui appartenant et parlait en maître.

-- Lise, venez avec moi dans le jardin... Gardez votre coiffure
d'enfant, je préfère cela pour le moment... Je vous emmène en
automobile à Périgueux...

Tout cela du ton péremptoire d'un homme accoutumé à voir tout plier
devant sa volonté.

Mme de Subrans avait cependant essayé d'objecter que cette promenade à
deux n'était pas conforme aux usages français, mais il avait répondu
simplement par un ironique sourire, et, les deux jours suivants, avait
emmené Lise un peu plus loin encore.

Catherine courbait la tête. Le prince Ormanoff lui avait trop bien fait
comprendre qu'elle, moins que tout autre, pouvait se targuer de droits
sur sa belle-fille.

Un matin, en arrivant à la Bardonnaye, Serge trouva sa fiancée occupée
à repriser du linge. C'était une tâche qu'elle assumait souvent pour
aider sa belle-mère, et elle le faisait de grand coeur, car
l'empressement à soulager autrui ou à lui faire plaisir était un des
traits de sa belle petite nature.

-- A quoi travaillez-vous là? dit sèchement de prince. Voulez-vous bien
me laisser cela!

Et, prenant la serviette des mains de Lise tout abasourdie, il la jeta
au loin sur une chaise.

-- Je ne veux pas que vous vous abîmiez les doigts à des horreurs
pareilles, ajouta-t-il. Seules, quelques broderies délicates seront
tolérées par moi.

La pauvre Lise se trouvait complètement désemparée. Etait-ce donc
vraiment une existence oisive et inutile qui lui était préparée, à elle
si laborieuse, et qui aimait tant le travail sous toutes ses formes?
Seule, la musique semblait trouver grâce devant Serge Ormanoff, -- et
encore ne permettait-il pas une musique trop savante qui ne convenait
pas à une cervelle féminine, avait-il déclaré avec son habituelle
hauteur dédaigneuse.

Six jours après les fiançailles, Mme de Subrans, Lise et le prince
partirent pour Paris. Serge avait décidé qu'il fallait y aller
commander le trousseau et les toilettes de la future princesse.
Catherine et sa belle-fille descendirent dans un hôtel de la rive
gauche, où, chaque jour, une des voitures du prince Ormanoff vint les
chercher pour les conduire dans les magasins les plus renommés. C'était
Serge lui-même qui choisissait les toilettes, chapeaux, fourrures. Il
lui imposait son goût -- qui était, du reste, très sûr, car il avait le
sens très vif de la beauté -- à la petite fiancée craintive, un peu
ahurie, elle qui n'avait jamais été plus loin que Périgueux, et
ignorait toutes les recherches du luxe et de la vanité qui s'étalaient
devant elle. Son avis n'était jamais demandé. Quand Serge avait décidé,
tout était dit, il ne restait qu'à s'incliner.

Pourtant, un jour, Lise s'insurgea. Elle avait été avec sa belle-mère
essayer des toilettes de bal chez un des plus célèbres couturiers
parisiens. Mais, quand elle vit le décolletage assez prononcé qui avait
été fait, elle rougit et dit vivement:

-- Jamais je ne porterai cela! Il faudra faire monter ce corsage plus
haut, madame.

La première s'exclama:

-- Mais ce n'est rien, cela, mademoiselle! C'est un décolletage modéré.
Vous avez des épaules délicieuses, bien qu'un peu frêles encore, il
faut les montrer, légèrement, tout au moins.

-- Non, je ne le veux pas, dit Lise d'un ton ferme. Vous changerez ce
corsage, je vous prie.

-- Mon enfant, n'exagère pas! murmura à son oreille Mme de Subrans pour
qui une semblable délicatesse d'âme demeurait incompréhensible, car,
jeune fille, elle avait été follement mondaine. Songe d'ailleurs que
Serge sera très mécontent.

-- Je lui en parlerai moi-même. Mais jamais je ne porterai cela, dit
résolument Lise.

Lui en parler! C'était facile à dire, mais autrement difficile à faire!
Pourtant, telle était l'énergie latente dans l'âme de Lise qu'elle
n'hésita pas, le soir de ce jour, à aborder la question à la fin du
dîner, pris dans le petit salon d'un restaurant à la mode où le prince
avait conduit sa fiancée et Mme de Subrans.

Dès les premiers mots, Serge fronça les sourcils.

-- Qu'est-ce que cela? Vous avez décidé ce changement de votre propre
autorité?

-- Mais non, vous le voyez, Serge, puisque je vous en parle.

Ses lèvres tremblaient un peu, et elle était délicieusement touchante
ainsi, avec ses beaux yeux craintifs, timidement levés vers lui.

Les sourcils blonds se détendirent, Serge leva légèrement les épaules...

-- Folle petite fille! Je veux bien être indulgent pour cette fois,
d'autant plus que vos femmes de chambre auront vite fait de remettre
les choses en état quand il le faudra... Mes compliments sur
l'éducation sérieuse que vous lui avez donnée, Catherine! ajouta-t-il
avec une imperceptible ironie, en se tournant vers sa cousine.

Il traitait généralement Mme de Subrans en quantité négligeable, ne lui
témoignant qu'une stricte politesse et paraissant la considérer à peu
près uniquement comme le chaperon de Lise. Catherine, nature cependant
autoritaire, se soumettait passivement à toutes ses volontés, traînant
Lise de magasin en magasin, malgré son état de fatigue que l'air de
Paris augmentait encore, et suivant aveuglément ses instructions au
sujet des achats à faire pour la jeune fiancée. Serge, par le secret
qu'il détenait, la gardait complètement en sa puissance.

Les deux femmes étaient exténuées lorsque, au bout de dix jours, elles
reprirent le chemin de Péroulac, sans que Lise, durant cette course
continuelle de fournisseur en fournisseur, eût pu voir de Paris ce
qu'elle désirait surtout connaître: les musées, les églises, les
monuments historiques et les environs, tels que Versailles et
Saint-Germain, dont les noms hantaient sa jeune intelligence où l'étude
de l'histoire se trouvait toute fraîche encore.

Le prince Ormanoff était parti pour Pétersbourg, où l'appelaient
quelques affaires. Il ne reparut à la Bourdonnaye que trois jours avant
le mariage. Ce temps avait paru bien court à Lise, qui se sentait plus
légère et plus elle-même en sachant loin, très loin ce fiancé pour
lequel elle éprouvait une crainte insurmontable. Combien la date
redoutée approchait vite!

-- Oh! maman, n'y a-t-il pas moyen de faire autrement? murmura-t-elle
en prenant congé de sa belle-mère, un soir où l'angoisse l'étreignait
plus fortement.

Le visage blafard de Mme de Subrans se crispa un peu, tandis qu'elle
répondait:

-- Mais non, Lise, il n'y a aucune raison pour cela. Voyons, Serge est
très bon pour toi. Sa nature est autoritaire, mais il t'aimera beaucoup
si tu es gentille et bien soumise, comme il convient à ton âge.

-- J'ai peur de lui, soupira Lise. Quand je pense qu'il va m'emmener si
loin de vous!

C'était une pensée qui la faisait frissonner, tandis qu'au matin du
jour redouté sa belle-mère, dont le visage était affreusement altéré,
l'aidait à revêtir la longue robe de soie souple garnie d'admirables
dentelles, exécutée d'après un dessin fait par le prince Ormanoff. Sur
les épaules de la tremblante petite mariée, Mme de Subrans jeta un
vêtement tout en renard blanc, d'un prix inestimable, que Serge avait
rapporté de Pétersbourg... Et, à la sortie de l'église, bien des
regards envieux couvrirent la jeune épousée ainsi royalement vêtue.
Mais d'autres personnes hochèrent la tête en regardant la physionomie
altière et fermée du prince Serge, et le beau visage de Lise, si pâle
et si doux.

-- C'est un mariage magnifique... mais sera-t-elle heureuse?
songeait-on.

Et Mme des Forcils, revenue pour assister au mariage de sa petite amie,
pleura et pria de toute son âme pendant la cérémonie; car, en
rencontrant tout à l'heure au passage les beaux yeux qu'elle
connaissait si bien, elle y avait lu une souffrance profonde et une
douloureuse anxiété.



V


Une neige légère était tombée le matin et poudrait encore les arbres
dépouillés du cimetière, les allées étroites, les tombes qui semblaient
ainsi toutes parées, comme pour accueillir la nouvelle mariée qui
venait d'ouvrir la vieille grille rouillée.

Après la seconde bénédiction nuptiale donnée par un pope dans le salon
de Mme de Subrans, Lise, sur l'ordre du prince Ormanoff, était montée
afin d'échanger sa robe blanche contre un costume de voyage. Et tandis
qu'elle s'habillait en refoulant ses larmes, il lui était venu
l'irrésistible désir d'aller prier encore une fois sur la tombe de
Gabriel.

Le prince avait dit qu'ils ne partiraient que dans une heure. Elle
avait le temps de courir jusqu'au cimetière et de revenir bien vite,
avant qu'il s'en aperçût.

Maintenant, agenouillée, la tête entre ses mains, elle évoquait devant
cette tombe l'angélique visage de Gabriel, et ses yeux graves et
profonds qui avaient conquis à Dieu l'âme de la petite Lise. Que
n'était-il là aujourd'hui pour encourager sa pauvre petite amie! Oh! si
elle avait pu entendre sa chère voix, avant de s'en aller avec cet
étranger, énigme vivante devant laquelle s'effarait son jeune coeur!

Elle étendit la main et cueillit un des chrysanthèmes blancs qui
demeuraient encore fleuris, grâce au soin qu'en prenait la vieille
servante de Mme des Forcils, tombée à peu près en enfance depuis la
mort de Gabriel, "son petiot chéri".

-- Je la garderai en souvenir de vous, mon ami Gabriel! murmura Lise en
posant ses lèvres sur la fleur. Et vous qui êtes un saint, vous prierez
pour votre pauvre Lise, vous la protégerez... Oh! mon Dieu, soyez ma
force! Voyez comme je suis petite et faible...

Elle était si absorbée qu'un bruit de pas, d'ailleurs assourdi par la
neige, ne lui avait pas fait lever les yeux, jusqu'à ce que l'arrivant
se trouvât à quelques pas d'elle. Alors elle eut une exclamation
étouffée en reconnaissant le prince Ormanoff.

-- Que faites-vous ici?

La voix était dure, les yeux que rencontra le regard éperdu de Lise
parurent à la jeune femme presque noirs.

-- Je suis venue prier une dernière fois sur la tombe d'un ami,
répondit-elle d'une voix un peu éteinte.

-- Un ami? comment cela? Expliquez-vous.

Elle dit alors comment elle était entrée en relations avec Mme des
Forcils et son fils, comment Gabriel et elle avaient sympathisé
aussitôt, et quel chagrin lui avait causé sa mort. Elle tremblait,
beaucoup moins à cause de la bise froide que du saisissement dû à
l'apparition inopinée de son mari, et, oubliant de se relever, elle
semblait agenouillée devant lui comme une pauvre petite agnelle devant
quelque fauve sans pitié.

Il l'écoutait, impassible, et, quand elle eut fini, il dit seulement,
d'un ton net et glacé:

-- Il faudra oublier tout cela, Lise.

Un effarement passa dans le regard de la jeune femme.

-- Oublier Gabriel! Oh! Serge!

-- Il le faudra. Toute trace de votre existence antérieure doit
disparaître de votre mémoire, car j'ai droit à toutes vos pensées, et
j'entends les posséder toutes. Vous ne devez plus avoir qu'un but dans
l'existence: c'est de m'obéir et de me plaire. Maintenant, levez-vous
et suivez-moi.

Sa main ferme et pourtant étrangement souple se posa sur celle de Lise
et la détacha sans violence de la grille à laquelle elle se crispait.
La jeune femme se releva machinalement. Le regard aigu du prince se
posa sur son autre main, fermée comme si elle retenait quelque chose.

-- Qu'avez-vous là, Lise?

-- Une fleur, murmura-t-elle.

-- Quelle fleur?

Du geste, elle désigna les chrysanthèmes.

-- Vous l'avez cueillie ici, vous l'emportiez comme souvenir?

Elle inclina affirmativement la tête. Sa gorge était tellement serrée
qu'il lui semblait impossible de prononcer un mot.

-- Donnez-moi cela!

Elle leva un regard d'angoisse sur le hautain  visage de Serge.

-- Pourquoi? balbutia-t-elle.

-- Parce que je le veux. Donnez!

Mais elle serra plus fort la fleur entre ses doigts tremblants, et,
instinctivement, essaya de reculer comme pour échapper à Serge.

Hélas! une poigne vigoureuse tenait sa frêle petite main! Qu'elle était
peu de chose près de cet homme dans tout l'épanouissement de sa
triomphante force masculine!

-- Donnez, Lise! répéta-t-il.

Sa voix était froide, très calme, mais Lise frissonna sous le regard
dur et troublant qui s'attachait sur elle.

La main de la jeune femme s'entr'ouvrit, laissant voir la fleur
blanche. Mais elle ne la tendit pas à Serge. Ce fut lui qui la prit
entre ses doigts gantés. Il la jeta à terre et appuya son talon dessus.

-- Voilà ce que je fais des "fleurs du souvenir". Quand à une pareille
résistance à ma volonté, je me dispense de la qualifier. Mais je vous
engage à ne plus recommencer une scène de ce genre.

Il lui prit le bras, et, le serrant sous le sien, emmena la jeune femme
vers la porte du cimetière.

Elle se laissait faire, incapable de résister. Mais son pauvre coeur
bondissait de douleur et d'effroi, et des larmes s'amoncelaient sous
ses paupières frémissantes.

Devant la porte attendait la superbe automobile du prince Ormanoff.
Serge y fit monter sa femme, et s'assit près d'elle en jetant cet ordre
au chauffeur:

-- A toute vitesse!

Presque sans bruit, l'automobile s'éloigna, et, à peine hors du
village, prit une allure folle.

Lise, d'abord, n'y fit pas attention. Elle concentrait sa pensée sur
cette pauvre fleur, qui gisait là-bas sur le sol neigeux, piétinée,
méconnaissable, -- la fleur de Gabriel, blanche et pure comme lui.

Et les larmes brûlantes glissaient, une à une, sur son visage pâle et
désolé, sans qu'elle songeât à la défense qui lui avait été intimée
naguère, sans qu'elle remarquât le regard d'impatience irritée qui se
posait sur elle.

Mais tout à coup, elle sursauta, et ses yeux stupéfaits allèrent du
paysage fuyant, inconnu d'elle, aux objets qu'elle remarquait seulement
maintenant, posés sur la banquette de devant: la magnifique pelisse de
zibeline que le prince avait voulu qu'elle emportât pour le voyage, et
le sac -- une merveille d'élégance raffinée -- qu'il lui avait rapporté
de Russie. Elle avait laissé ces deux objets dans sa chambre, comptant
les prendre au retour du cimetière. Qui donc avait eu l'idée de les
descendre et de les mettre dans la voiture sans l'attendre? Le sac
n'était même pas fermé...

Elle leva vers son mari ses yeux encore gros de larmes, en murmurant
timidement:

-- Est-ce que... nous ne retournons pas tout de suite à la Bardonnaye,
Serge?

-- Ni tout de suite, ni plus tard, dit-il d'un ton sec.

Elle se redressa brusquement.

-- Vous ne voulez pas dire que... que je vais partir sans les revoir,
sans les embrasser? balbutia-t-elle.

-- Parfaitement, c'est cela même. Ces adieux étaient inutiles et
j'aurais encore eu à supporter la vue de ces larmes que vous fait
verser une sensibilité réellement à fleur de peau. Vous pourrez écrire
un mot à Mme de Subrans, une fois à Cannes, je vous y autorise.

Lise jeta un regard désespéré vers le paysage qui passait avec une
vitesse vertigineuse.

-- Mais ce n'est pas possible! Je ne peux pas m'en aller comme cela!
dit-elle d'une voix étranglée. Je vous en prie, Serge, revenons!... Je
ne serai pas longue, le temps seulement de les embrasser, de leur
dire...

Il détourna les yeux des belles prunelles implorantes, et un pli de
colère vint barrer son front.

-- Taisez-vous, Lise, cessez ces supplications ridicules! Il me plaît
d'agir ainsi, vous n'avez qu'à vous soumettre, -- d'autant mieux que
vous avez à vous faire pardonner votre révolte de tout à l'heure, pour
laquelle il n'est pas mauvais que vous ayez une punition.

Les petites mains jointes retombèrent, les paupières s'abaissèrent sur
les yeux noirs qui se remplissaient de nouveau de larmes. Lise
s'enfonça davantage dans son coin, en appuyant sur ses mains
tremblantes son visage glacé par l'émotion douloureuse. Elle savait
maintenant qu'en cet époux qui avait ce matin, par la voix du prêtre,
promis amour et protection à Lise de Subrans, elle ne trouverait qu'un
maître despotique et impitoyable.

Son coeur battait à coups précipités, et à grand'peine, elle étouffait
les sanglots qui l'étranglaient. Une vague de souffrance désespérée
montait en elle... Oh! si cette automobile, dans sa course effrénée,
pouvait se briser, et qu'elle, Lise, fût réduite en miettes! Là-haut,
elle retrouverait Gabriel, elle serait loin de cet homme effrayant, qui
lui interdisait jusqu'aux larmes!

Quelle allait donc être sa vie? Que deviendrait-elle s'il lui fallait
trembler ainsi constamment devant lui?

Une prière éperdue montait à ses lèvres, vers le Dieu que Gabriel lui
avait appris à connaître. Jamais, mieux qu'en cet instant, elle n'avait
eu une telle conscience de sa propre faiblesse, en même temps que de la
force toute-puissante qui, du haut du ciel, veillait sur elle et
s'insufflait en sa jeune âme chancelante sous la douleur.

Peu à peu, la fatigue, la vue fuyante du paysage d'hiver, la tiédeur
qui régnait dans la voiture, le subtil parfum d'Orient que le prince
Ormanoff affectionnait, provoquaient chez la jeune femme une torpeur
qui finit par se changer en sommeil. Serge, lui aussi, fermait les
yeux. Mais il ne dormait pas, car sa main dégantée caressait
fréquemment sa barbe blonde, en un geste qui lui était habituel dans
ses moments de contrariété.

Un cahot rejeta tout à coup Lise contre son mari. Serge abaissa les
yeux vers la tête délicate qui reposait maintenant contre son épaule.
Lise ne s'était pas réveillée. Sur son visage se voyaient encore des
traces de larmes. Mais elle était de ces femmes que les larmes
n'enlaidissent pas, qu'elles ne rendent que plus touchantes. Un peu de
fièvre empourprait ses joues, sur lesquelles ses longs cils sombres
jetaient une ombre douce. Sa petite bouche gardait jusque dans le
sommeil une contraction douloureuse, et un tout petit pli de souffrance
se voyait sur son front blanc.

Pendant quelques secondes, Serge la contempla. Il se pencha tout à coup
et ses lèvres effleurèrent les paupières closes. Mais il se redressa
brusquement, le visage plus dur, le front contracté. Il prit à deux
mains l'exquise petite tête, et doucement, en un mouvement presque
imperceptible, il la reposa sur les coussins de la voiture, sans que la
jeune femme se réveillât.

Alors, se détournant, il s'appuya à l'accoudoir de velours, en fixant
vaguement sur le paysage neigeux son regard sombre et soucieux.



VI


Sans une panne, sans un arrêt autre que celui nécessité par le dîner,
vers sept heures, l'automobile du prince Ormanoff arrivait à la gare de
Lyon un quart d'heure avant le départ du rapide qui devait emmener à
Cannes les nouveaux époux.

Cette allure folle avait brisé et ahuri Lise, et ce fut presque comme
une inconsciente qu'elle descendit de voiture et suivit son mari
jusqu'au train, où les attendaient Vassili, le valet de chambre favori
du prince, et Dâcha, la première femme de chambre de la défunte
princesse Olga, qui passait maintenant au service de Lise.

Vaguement, la jeune princesse distingua une femme d'une cinquantaine
d'années, maigre, au visage ridé, qui s'inclinait profondément pour lui
baiser la main. Elle se laissa conduire au sleeping-car, déshabiller et
coucher; elle répondit machinalement aux offres de service de Dâcha:
"Merci, je n'ai plus besoin de rien, je voudrais essayer de dormir..."
Mais quand elle fut seule, le sommeil ne vint pas et elle passa une
nuit fiévreuse, pleine d'angoisse, en se remémorant les incidents de la
journée écoulée, l'attitude glaciale dont ne s'était pas départi le
prince durant le reste du voyage, -- il l'avait traitée visiblement
comme un enfant en pénitence, -- et surtout cette scène du cimetière,
si cruelle! Oh! quel homme était-il donc, celui qui lui ordonnait
d'oublier les morts et l'enlevait aux vivants sans lui permettre un
adieu!

Elle était si défaite le matin, que Dâcha lui demanda avec inquiétude
si elle était malade... Et cette même question sortit des lèvres de
Serge, lorsque, une fois coiffée et habillée, elle le rejoignit dans le
wagon-salon, où Vassili avait préparé le thé.

-- Très fatiguée, seulement, Serge. Je n'ai pas dormi une minute cette
nuit.

Elle lui tendait la main, d'un joli geste timide et hésitant qu'il prit
peut-être pour un geste de soumission, car sa physionomie si froide
s'adoucit légèrement.

-- A qui la faute, méchante enfant! Pourquoi n'avoir pas été plus
raisonnable hier et m'avoir obligé à la sévérité? Je pardonne
aujourd'hui, mais n'oubliez pas cette leçon, Lise.

Il la baisa au front et la fit asseoir près de lui, tandis que Vassili
servait le thé. Pendant le reste du voyage, il reprit l'attitude de
condescendance à la fois dédaigneuse et légèrement caressante qu'il
avait eue en général au cours de ses fiançailles. Hier, Lise était
l'enfant insoumise que l'on punit, aujourd'hui c'était l'enfant sage et
repentante, envers laquelle un maître magnanime voulait bien montrer
quelque indulgence.

Mais, tout en forçant ses lèvres au sourire, Lise demeurait au fond du
coeur mortellement triste, et cette impression ne fut pas modifiée par
le soleil radieux, par la vue de la végétation méridionale, par la
traversée des luxueux quartiers de Cannes dans la voiture qui attendait
le prince et sa femme à la gare.

Cependant une exclamation admirative lui échappa à l'apparition de la
merveille qu'était la villa Ormanoff.

-- Ma demeure vous plaît, petite Lise? demanda Serge dont
l'indéfinissable regard revenait sans cesse vers elle.

-- Oh! beaucoup! que c'est beau!... Je n'aurais jamais pensé qu'il
existât quelque chose de semblable!

-- Vous êtes destinée à en être le plus charmant ornement, Lise.

Etait-ce un compliment? Rien, dans le ton froid ni dans la physionomie
du prince, ne pouvait le lui faire croire. Il semblait plutôt lui
tracer en quelques mots un programme.

La voiture s'arrêtait devant le double perron de marbre blanc, au pied
duquel était rangée la domesticité, en très grande partie russe. Serge
aida à descendre la jeune femme, qui jetait un regard effaré sur tous
ces gens respectueusement courbés. Lui faudrait-il donc, en tant que
maîtresse de maison, commander à tout ce monde?

Brièvement, Serge lui nomma l'intendant, la femme de charge, le
majordome, les principaux de ces serviteurs dont le maître lui-même ne
connaissait pas au juste le nombre, qui le suivaient dans tous ses
déplacements et s'augmentaient encore d'autres unités durant ses
séjours en Ukraine, par suite de l'éloignement du domaine et de
l'immensité du château qui exigeait un personnel énorme.

Cette formalité accomplie, le prince et Lise pénétrèrent dans le
vestibule dont les délicates colonnes de marbre blanc disparaissaient
presque sous les fleurs, et de là dans un salon où se tenaient trois
personnes: une jeune femme et deux garçonnets de dix à douze ans.

Serge avait parlé comme d'une chose sans importance de la présence chez
lui de sa soeur et de ses neveux. Il n'avait jamais été question que
Mme de Rühlberg vînt assister à son mariage. Son frère semblait la
considérer en quantité très négligeable, et Lise savait par sa
belle-mère qu'elle était insignifiante, très apathique et d'assez
faible santé.

Tout cela en effet se lisait sur la physionomie de la belle femme
blonde, un peu forte, au teint trop blanc et aux yeux bleus hésitants
et sans expression, que Serge présenta en ces termes:

-- M a soeur, Lydie Vladimirowna, baronne de Rühlberg.

Lydie offrit à sa belle-soeur une main garnie de bagues étincelantes,
en prononçant, d'une voix lente, quelques paroles de bienvenue, très
banales, auxquelles Lise, malgré son émotion, n'eut pas de peine à
répondre. Puis les deux enfants baisèrent la main de leur oncle et de
leur nouvelle tante. L'aîné, un gros garçon blond et flegmatique,
ressemblait à sa mère. Mais le petit Sacha était un joli enfant brun,
frêle et un peu pâle, aux yeux gris intelligents et vifs, qui se
fixèrent avec une naïve admiration sur la jeune princesse.

-- Venez vous reposer maintenant, Lise, dit le prince Ormanoff.

Comme elle se détournait pour obéir à cette invitation, elle se trouva
en face d'une personne qui venait d'apparaître silencieusement,
glissant sur l'épais tapis d'Orient. C'était une femme d'environ
vingt-cinq ans, petite, maigre, légèrement contrefaite et vêtue d'une
robe de soie noire toute unie. Une volumineuse chevelure d'un blond de
lin, très souple et très soyeuse, couvrait sa tête, fort petite, et
semblait l'obliger à la tenir penchée de côté. Le teint était blanc,
couverte de taches de rousseur, les traits fins, bien formés, sauf le
nez, trop mince. De longs cils blond-pâle se soulevèrent et Lise
entrevit d'étranges prunelles jaunes, qui lui causèrent la plus
désagréable impression.

-- Ah! c'est vous, Varvara! dit la voix brève de Serge... Lise, Varvara
Petrowna Dougloff, ma cousine.

Lise lui tendit sa main, dans laquelle Varvara mit ses longs doigts aux
ongles aigus, dont la vue rappela involontairement à la jeune femme les
griffes d'un loup capturé un des hivers précédents aux environs de
Péroulac. Elle remarqua en outre que Mlle Dougloff avait une attitude
très humble, qu'elle tenait les yeux modestement baissés et qu'elle
s'écarta aussitôt comme une ombre discrète, sans que son cousin parût
songer à lui adresser un mot de plus.

Dâcha et Sonia, la seconde femme de chambre, attendaient leur jeune
maîtresse dans l'appartement qui avait été celui de la première femme.
Tentures et mobilier avaient été changés, mais ils étaient absolument
semblables aux précédents. Le prince Ormanoff voulait sans doute que
tout lui rappelât la défunte, autour de cette jeune femme qui était le
vivant portrait d'Olga.

-- Reposez-vous, Lise, tâchez de dormir, dit-il en prenant congé
d'elle. Nous dînons à huit heures. En vous éveillant à sept, il vous
restera un temps suffisant pour vous habiller.

Quand les caméristes l'eurent revêtue d'une robe d'intérieur, Lise
s'étendit sur une chaise longue, dans le salon qui précédait sa chambre
et qui était, comme celle-ci, une merveille du luxe le plus délicat.
Pourtant, combien cette atmosphère raffinée semblait lourde à la jeune
femme! Les chaînes d'or sont toujours des chaînes, et, déjà, elle
sentait qu'elles l'enserraient impitoyablement.

Sa fatigue était telle qu'elle s'endormit presque aussitôt. Ce sommeil
durait encore à sept heures, lorsque Dâcha entr'ouvrit doucement la
porte pour informer sa jeune maîtresse qu'il était temps de songer à sa
toilette.

-- Pauvre petite princesse, elle repose encore! murmura-t-elle en
s'adressant à Sonia qui se tenait derrière elle. Cela me fait de la
peine de la réveiller. Elle était si fatiguée et si triste!... Tiens,
regarde donc, Sonia, comme elle est jolie en dormant! Quel coeur
faut-il avoir pour tourmenter une mignonne colombe comme cela?

Dâcha avait prononcé ces derniers mots dans un chuchotement, mais Sonia
laissa échapper un geste d'effroi et un "chut" terrifié, en jetant un
coup d'oeil autour d'elle.

-- Marraine, soyez prudente! Si on vous entendait!...

Elle avança un peu la tête, et regarda à son tour la dormeuse. Lise
reposait dans une attitude charmante, en appuyant sa tête sur le
délicat petit bras blanc qui ressortait de la large manche de précieuse
dentelle. Ses cheveux sombres tombaient en deux longues nattes sur la
robe flottante, en soyeuse étoffe blanche, que couvraient presque des
flots de dentelle. Sa physionomie fatiguée s'était détendue sous
l'empire du repos, un peu de rose montait à son teint satiné, d'une
blancheur nacrée. Peut-être faisait-elle en ce moment quelque doux
rêve, car ses petites lèvres s'entr'ouvraient légèrement, comme pour un
sourire.

-- Elle est plus belle encore que la princesse Olga! chuchota Sonia
d'un ton admiratif.

-- C'est vrai. Mais elle souffrira davantage, dit Dâcha en hochant la
tête.

-- Pourquoi, marraine?

-- Parce qu'elle doit avoir plus d'âme. On voit cela dans ses yeux...
Non, Sonia, je n'ai pas le courage de la réveiller maintenant! Si elle
fait un joli rêve, mieux vaut qu'elle le continue un peu, pauvre
mignonne princesse. A sept heures et demie, nous aurons encore le temps
de l'habiller, en nous dépêchant beaucoup.

Les deux femmes de chambre avaient disparu depuis un long moment,
lorsqu'une porte s'ouvrit sans bruit, laissant apparaître le prince
Ormanoff. Il était en tenue du soir, comme toujours pour le dîner, même
en famille. Il s'arrêta à quelques pas de la chaise longue et,
longuement, contempla Lise.

Il passa tout à coup la main sur son front et, tournant le dos, se mit
à arpenter lentement le salon. Sur le tapis, son pas s'amortissait. De
temps à autre, il jetait un coup d'oeil sur la dormeuse, et ses
sourcils avaient un froncement d'impatience. Il s'arrêta enfin dans une
embrasure de fenêtre et se mit battre une marche légère sur la vitre,
en pétrissant de son talon le tapis -- signe de forte irritation.

Dâcha entra pour voir si la jeune femme était enfin éveillée. Mais elle
s'éloigna aussitôt sur un geste impératif du prince.

-- Son Altesse n'a tout de même pas osé la réveiller! murmura-t-elle à
l'oreille de Sonia. Elle dort comme une petite bienheureuse! Et lui
attend... Il attend! Seigneur! il saura bien lui faire payer cette
patience-là, qui est trop étonnante chez lui pour ne pas cacher quelque
chose!

Huit heures sonnèrent, et Lise dormait toujours. Sous le talon de
Serge, un grand creux s'était formé dans la laine blanche du tapis semé
de fleurs rosées.

-- C'est ridicule! murmura-t-il tout à coup.

D'un pas résolu, il s'avança vers la chaise longue. Sa main se posa sur
l'épaule de la jeune femme...

-- Lise! appela-t-il.

Un sursaut la secoua. Ses paupières se soulevèrent et ses grands yeux
apparurent, un peu vagues d'abord, puis effrayés en reconnaissant celui
qui était là.

-- Vous oubliez l'heure, dit froidement Serge.

Elle se redressa vivement sur la chaise longue.

-- C'est vrai?... Est-il très tard?

-- Huit heures viennent de sonner.

-- Huit heures! dit-elle d'un ton d'effroi. Pourquoi ne m'a-t-on pas
réveillée? Pardonnez-moi, Serge, mais...

-- Laissons cela et allez vite vous faire habiller. Pour ce premier
jour j'accepte d'attendre. Mais ce n'est pas mon habitude, Lise.

Les femmes de chambre firent des prodiges de célérité et bientôt la
jeune femme vint rejoindre son mari. Dans cette toilette du soir, d'un
blanc crémeux, Lise, avec son visage reposé par le sommeil, était
idéalement belle.

Serge l'enveloppa d'un long regard, et un sourire vint à ses lèvres en
rencontrant les yeux, un peu inquiets, qui se levaient vers lui. Il
prit la petite main tremblante et la posa sur son bras.

-- C'est très bien ainsi, Lise. Je ferai de vous la plus charmante des
princesses et la plus parfaite des épouses.

Pendant le dîner, servi avec tous les raffinements imaginables, la
conversation fut languissante. Le prince parlait peu, sa soeur
également. Quant à Varvara, elle n'ouvrait pas la bouche et personne ne
paraissait songer à lui adresser la parole. Toujours vêtue de la même
robe noire montante, qui formait un sombre contraste avec les toilettes
du soir que portaient Lise et Mme de Rühlberg, elle semblait un
personnage très terne et gardait une attitude tout à fait effacée. Une
fois seulement, Lise rencontra son regard, et ces yeux bizarres lui
firent une impression si singulière qu'elle vit avec plaisir les
longues paupières de Varvara demeurer retombantes tout le reste de la
soirée.



VII


L'air léger, tiède, parfumé, venait caresser le visage rosé de Lise,
assise près de son mari dans la voiture qui les emportait vers
l'église. La veille, comme elle s'apprêtait à s'informer près de Serge
de l'heure à laquelle elle pourrait remplir son devoir dominical,
lui-même avait pris les devants en la prévenant qu'elle eût à se tenir
prête pour venir avec lui à la messe.

Il lui avait paru étonnant qu'un homme comme lui se donnât la peine
d'accompagner à un office d'une religion autre que la sienne la jeune
femme qu'il traitait si visiblement en créature inférieure. Mais elle
en avait éprouvé une joie réelle, de même que de le voir pour elle un
peu moins raide, presque aimable par instants, durant cette première
journée à la villa Ormanoff. Il lui avait fait faire en voiture une
longue promenade à travers Cannes, en s'arrêtant chez un joaillier où
il avait choisi, sans consulter le goût de Lise, un bracelet qu'il
avait attaché lui-même au poignet de la jeune femme. C'était une souple
et large chaîne d'or ornée de diamants et d'admirables rubis. Ce bijou
superbe semblait lourd sur le délicat poignet, et Lise, à qui il ne
plaisait pas, l'avait mis ce matin à contrecoeur, dans la crainte
seulement de froisser son mari si elle s'en abstenait.

De même qu'à l'arrivée à la gare, de même qu'au cours de la promenade
de la veille, on regardait beaucoup Lise des voitures que croisait
celle du prince Ormanoff. L'admiration se lisait sur tous les visages.
Et une lueur d'orgueilleuse satisfaction venait éclairer la froide
physionomie de Serge, qui jetait de temps à autre un coup d'oeil
indéfinissable sur la délicieuse créature assise à ses côtés.

La voiture s'arrêta devant l'église toute blanche qui s'élevait au
milieu de la verdure d'un jardin. Lise remarqua avec surprise les deux
clochers surmontés de bulbes et les nombreuses croix grecques qui se
répétaient partout. Comme cette église était différente de celles
qu'elle avait vues jusqu'ici!

De luxueux équipages s'arrêtaient, des hommes de haute mine, des femmes
au type slave, richement vêtues, en descendaient. Comme eux, Serge et
Lise pénétrèrent dans une nef éclairée par le jour tombant d'une
coupole. L'oeil de Lise fut tout d'abord attiré vers le fond par de
grandes portes en bois précieux et des rideaux cramoisis. Puis ils
distinguèrent, sur les murs blancs, d'immenses images d'or et d'argent.

Que cette église était singulière!... Et comme l'attitude des fidèles
différait de celle à laquelle était accoutumée Lise! Ils n'avaient pas
de livres et de plaçaient au hasard, sans s'agenouiller ni s'asseoir.
Sans cesse, ils faisaient d'amples signes de croix, mais au vif
étonnement de Lise, ils touchaient l'épaule droite avant la gauche. Il
y en avait qui se prosternaient et frappaient de leur front le tapis
épais qui couvrait le sol, puis ils recommençaient à se signer en
tournant la tête vers les images rutilantes.

Dans un banc placé à droite du sanctuaire, plusieurs personnes
apparurent -- de hauts personnages sans doute, car une porte spéciale
leur avait livré passage.

Des chants commençaient, très graves, en langue russe, les portes du
sanctuaire glissèrent sans bruit. Un prêtre apparut -- un prêtre âgé, à
la longue barbe blanche, qui parut à Lise très différent de tous ceux
qu'elle avait vus jusqu'ici, par le type de physionomie et par la forme
de ses vêtements sacerdotaux éblouissants d'or.

Et bien plus étrange encore était sa façon d'officier. Lise ne s'y
reconnaissait plus du tout. Puis, comme les chantres, ce prêtre
employait la langue russe.

Elle leva vers son mari un regard interrogateur et stupéfait. Serge,
debout, croisait les bras sur sa poitrine. Lui ne faisait pas de signes
de croix, et il avait l'attitude hautaine et indifférente d'un homme
qui accomplit une indispensable formalité de son rang.

Il ne parut pas voir le regard de lise. Et la jeune femme, un peu
ahurie, continua à suivre des yeux ces rites inconnus. Elle sentait une
vague angoisse l'envahir, à tel point qu'elle était incapable
d'apprécier la beauté des chants, d'une simplicité mélancolique et
grandiose, à travers laquelle passaient tout à coup des sonorités
sauvages.

Un singulier énervement la prenait, il lui venait une hâte fébrile de
quitter cette église, de savoir... Quoi?...

L'office se terminait. Le prince Ormanoff et sa femme sortirent un peu
avant les autres fidèles. Ils montèrent dans la voiture, qui les emmena
le long du boulevard Alexandre-III.

Lise leva les yeux vers son mari, qui s'accoudait nonchalamment aux
soyeux coussins dont le vert doux s'harmonisait si bien avec le teint
délicat, les cheveux noirs et la robe beige de la jeune princesse.

-- Cette église... c'est une église catholique? demanda-t-elle d'une
voix un peu étouffée par la sourde inquiétude qui la serrait au coeur.

-- Une église catholique? Mais vous avez bien dû voir que non. C'est
"notre" église, l'église orthodoxe russe.

Les yeux de la jeune femme se dilatèrent soudainement, une pâleur
intense couvrit son beau visage...

-- Notre église! Mais je suis catholique!

-- Vous l'étiez, voulez-vous dire. Maintenant, il convient que vous
n'ayez d'autre religion que celle de votre mari... Mme de Subrans ne
vous avait donc pas fait part de ma volonté à ce sujet?

-- Elle m'avait laissé entendre, au contraire, que je serais libre de
pratiquer ma religion, dit Lise d'une voix éteinte.

Serge eut un méprisant plissement de lèvres.

-- C'est un tort. Il était inutile de vous tromper ainsi. Pour ma part,
je ne vous en ai jamais parlé, d'abord parce que je croyais que
Catherine s'en était chargée, et ensuite parce que je considère la
chose comme de peu d'importance. Une certaine religiosité ne dépare pas
une femme, lui est même assez utile au point de vue moral, mais elle
existe aussi bien dans notre religion que dans le catholicisme. Il
faudra vous habituer désormais à prier selon nos rites, Lise.

Il parut à la jeune femme que tout tournait autour d'elle. Pendant
quelques secondes, elle demeura sans voix, crispant machinalement ses
doigts gantés de blanc sur le manche de son ombrelle.

-- Il n'est pas possible que vous me demandiez cela? murmura-t-elle
enfin d'un ton d'angoisse. On ne change pas ainsi de religion. La
mienne renferme toute la vérité, j'y tiens plus qu'à tout au monde...

Une lueur passa dans les yeux de Serge; sa main, un peu dure, se posa
sur le poignet de Lise...

-- Plus qu'à tout au monde? Sachez, Lise, que vous ne devez tenir à
rien, sinon à me contenter, en tout et toujours... Mais ce n'est pas le
moment d'une conversation de ce genre... ajouta-t-il d'un ton impératif
en désignant les voitures et les piétons qui les croisaient.

Ils demeurèrent silencieux jusqu'à la villa. Dans l'âme de Lise
s'agitait une anxiété atroce. Serge allait certainement lui demander
raison de sa résistance, et elle s'apprêtait à lutter avec énergie, si
elle ne pouvait le convaincre autrement.

Mais le prince paraissait avoir complètement oublié l'incident. Il se
montra seulement, pendant les jours qui suivirent, un peu plus despote
encore que de coutume, -- sans doute pour bien pénétrer sa jeune femme
de l'inutilité d'une révolte. Même lorsqu'elle était hors de sa
présence, Lise sentait peser lourdement sur elle cette volonté
tyrannique, qui s'exerçait sur les plus petits détails. La chaîne d'or
que Serge lui avait attachée au poignet était vraiment symbolique: la
princesse Ormanoff était une esclave, et le maître revendiquait jusqu'à
la domination de sa conscience et de toute son âme.

Elle savait aussi maintenant quel rôle lui était dévolu près de cet
étrange époux. Serge Ormanoff était un dilettante qui voulait voir
autour de lui la beauté sous toutes ses formes. Parmi les raffinements
de luxe et d'élégance exquise dont il s'entourait, l'un des principaux
consistait dans la présence d'une jeune femme, très belle, aux
mouvements souples, d'une grâce idéale, et dont les toilettes étaient
un poème d'art délicat. Celles-ci devaient toujours s'harmoniser
parfaitement avec le cadre dans lequel la jeune princesse était appelée
à se trouver, à telle ou telle heure de la journée, et il était arrivé
deux fois qu'elle avait dû changer de robe, celle dont Dâcha l'avait
revêtue, d'après les instructions du prince pourtant, ayant choqué par
un détail quelconque l'oeil d'esthète de Serge.

Elle n'était pour lui qu'un ornement de sa demeure, un plaisir pour ses
yeux et pour son cerveau de grand seigneur artiste, comme les
merveilles d'art qui remplissaient sa villa, comme les fleurs sans prix
de ses jardins, comme les équipages dont la beauté n'avait pas d'égale
dans cette luxueuse ville de Cannes elle-même.

Si inexpérimentée qu'elle fût, Lise était trop profondément
intelligente, et de coeur trop délicat, pour ne pas avoir saisi au bout
de quelques jours seulement cette particulière conception du rôle que
la princesse Ormanoff devait tenir ici, et pour ne pas, surtout, en
éprouver une souffrance secrète, mais intense. Ce rôle d'objet de luxe,
de statue parée pour la représentation, qui aurait peut-être suffi à
une nature ordinaire, révoltait déjà la jeune âme sérieuse, tendre et
si réellement chrétienne de Lise.

Mais elle n'osait en laisser rien paraître. Serge lui inspirait une
crainte telle qu'en entendant seulement son pas souple et ferme elle se
sentait toujours agitée d'un frisson d'effroi.

C'était qu'il était pour elle, même dans ses meilleurs moments, une
énigme redoutable. C'est qu'il était aussi le maître absolu et qu'elle
se sentait toute petite, sans défense devant lui.

Elle comprit toute l'étendue de la domination qui pesait sur elle,
quelques jours après son arrivée.

C'était une fin d'après-midi. Elle brodait dans le salon blanc et or
qui avait les préférences de Serge. Le petit Sacha, la voyant seule,
était venu s'asseoir près d'elle et causait gaiement. C'était un joli
enfant, très vif, très ouvert. Seul de la famille, il inspirait à
première vue à Lise une réelle sympathie.

Le prince Ormanoff entra tout à coup, il tenait deux lettres à la main.
Du premier coup d'oeil, Lise reconnut celle qu'elle avait écrite le
matin même à sa petite soeur Anouchka, et une adressée à Mme des
Forcils, avec qui elle n'avait pu échanger qu'un mot hâtif après la
cérémonie nuptiale. Elle les avait remises à Dâcha afin qu'elle les fît
jeter à la poste.

Sur un geste de son oncle, Sacha s'éclipsa. Lise, inquiète, leva un
regard interrogateur vers son mari.

-- Voilà une correspondance que je confisque, Lise, dit-il froidement.

Une rougeur d'émotion monta au visage de la jeune femme.

-- Pourquoi donc?

-- Parce que j'en autorise aucune. Tous ces rapports d'amitié doivent
cesser, je croyais vous l'avoir fait comprendre. Il faut désormais que
vous soyez toute à moi.

D'un geste machinal, Lise appuya ses mains sur son coeur qu'elle
sentait bondir dans sa poitrine.

-- Vous ne voulez pas que... que j'écrive à ma soeur? dit-elle d'une
voix étouffée.

-- Ni à votre soeur, ni à votre belle-mère, ni à personne... Cela soit
dit une fois pour toutes. Maintenant, très chère, jouez-moi donc une
rêverie de Schumann. J'ai envie de musique, ce soir.

Elle se leva, mais, au lieu de s'avancer vers le piano, elle posa sa
main sur le bras de son mari.

-- Ce n'est pas possible! Vous ne pouvez me défendre cela, Serge! Mme
de Subrans a été pour moi comme une mère, j'aime Albéric et Anouchka...

D'un geste doux -- les gestes du prince Ormanoff l'étaient d'ailleurs
presque toujours -- Serge détacha la petite main tremblante et la garda
quelques secondes dans la sienne.

-- Obéissez-moi sans chercher à comprendre mes raisons, Lise. Je veux
qu'il en soit ainsi, cela doit vous suffire. Allez vite vous asseoir au
piano, car je vois des larmes prêtes à paraître, et la musique aura
peut-être le don de les refouler.

-- Serge!

Elle le regardait avec supplication. Une contraction d'impatience passa
sur le visage du prince, dont les yeux se détournèrent légèrement.

-- C'est assez, Lise. La question est réglée maintenant.

Elle comprit qu'en effet il était inutile d'insister. Baissant la tête,
elle alla s'asseoir devant le piano et commença le morceau demandé.
Elle jouait machinalement, tout entière à la souffrance et à
l'indignation qui gonflaient son coeur. Ainsi, il voulait la séquestrer
en quelque sorte, la tenir dans le plus étroit esclavage! Il prétendait
lui interdire jusqu'au souvenir même de sa famille, de la femme qui lui
avait servi de mère!

Mme de Subrans ignorait-elle le véritable caractère de son cousin? Oui,
certainement, car sans cela elle ne lui aurait pas accordé la main de
cette enfant qu'elle aimait, la vouant ainsi à la souffrance pour
toute sa vie. Et pourtant, s'il était vrai qu'elle connaissait la
volonté de Serge de lui faire changer de religion, elle l'avait
trompée sur ce point. Avec une profonde angoisse, Lise se demandait
si sa belle-mère n'avait pas abusé de sa confiance et de son
inexpérience pour lui faire contracter ce mariage... Mais dans quel
but?

Serge s'était assis à quelque distance, de façon à avoir devant lui
l'admirable profil éclairé par la douce lueur des lampes électriques.
Il pouvait discerner le tremblement des petites lèvres roses retenant à
grand'peine les sanglots qui montaient à la gorge de Lise, et le
battement fébrile des longs cils noirs sur sa joue pâlie. Peut-être son
âme de dilettante trouvait-elle un charme particulier à la façon
infiniment triste, presque douloureuse, dont Lise interprétait cette
rêverie.

En laissant s'éteindre sous ses doigts la dernière note, la jeune femme
tourna un peu la tête et s'aperçut que le prince avait disparu.

Alors elle se réfugia dans un angle de la pièce, sur un petit canapé,
et, mettant son visage entre ses mains, elle pleura sans contrainte.

Pourtant, Serge pouvait revenir d'un moment à l'autre. Mais Lise était
à un de ces moments de découragement, d'amère tristesse où tout importe
peu, où rien ne semble pire que ce que l'on endure.

Quand, au bout de quelque temps, ses doigts s'écartèrent, laissant voir
son visage couvert de larmes, elle eut un sursaut d'effroi. Deux grands
yeux jaunes la regardaient. Varvara Dougloff était devant elle.

-- Il ne faut pas pleurer, dit une voix lente et terne. Olga ne
pleurait jamais.

Lise se redressa, et un éclair de fierté et de révolte brilla dans ses
yeux.

-- Je ne suis pas Olga!

Les cils pâles s'abaissèrent un peu, tandis que Varvara murmurait d'un
ton étrange:

-- C'est vrai, vous n'êtes pas Olga.



VIII


Le même soir, Serge apprit à sa femme que la grande-duchesse, cousine
du tsar, qui avait vu la nouvelle princesse Ormanoff à l'église le
dimanche précédent, venait de lui faire connaître son désir que la
jeune femme lui fût présentée le lendemain.

Un véritable émoi s'empara de lise à cette perspective. C'était la
première fois qu'elle allait paraître dans le monde et qu'elle se
trouverait en présence de si hauts personnages. Sa timidité
s'effrayait, surtout à l'idée que ces débuts auraient lieu sous l'oeil
impitoyable du prince Ormanoff.

Combien, en effet, ils lui eussent paru moins difficiles si elle avait
pu les accomplir sous l'égide d'un mentor indulgent et affectueux!

Serge régla dans ses moindres détails la toilette que devait porter sa
femme pour cette réunion relativement intime. Et le soir, quand Dâcha
et Sonia eurent fini d'habiller leur jeune maîtresse, il vint donner le
coup d'oeil du critique suprême.

Cette fois, il ne trouva rien à dire. Lise était idéale dans cette robe
en crêpe de Chine d'un rose pâle, tombant en longs plis souples autour
de sa taille délicate. L'ouverture échancrée du corsage laissait
apparaître son cou d'une blancheur neigeuse, sur lequel courait un fil
de perles d'une grosseur rare. Dans les cheveux noirs coiffés un peu
bas brillait une étoile de rubis énormes -- la pierre préférée du
prince Ormanoff, qui en possédait une collection sans rivale.

Serge enveloppa la jeune femme d'un long regard investigateur et dit
laconiquement:

-- C'est très bien.

-- Vraiment, on aurait cru que Son Altesse n'était pas satisfaite?
chuchota Sonia quand le prince et sa femme furent sortis de
l'appartement. Il avait un air singulier en disant cela. Pourtant, on
ne peut rêver quelque chose de plus ravissant que notre princesse, ce
soir surtout! Jamais la princesse Olga n'a été ainsi, et cependant, le
prince ne se montrait pas aussi froid pour elle. Il est vrai qu'elle
était autrement caressante, et autrement souple que celle-ci! Vous
rappelez-vous, marraine, de quel air humble elle lui disait, en
appuyant timidement sa tête sur son épaule: "Suis-je bien ainsi, mon
cher seigneur?" Il n'avait pas de raison d'être raide, alors. Pourquoi
se fâcher devant une jeune femme toujours sereine, toujours souriante,
toujours soumise? Mais la princesse Lise est triste, et il y a de la
résistance dans ses yeux.

-- Malheureusement pour elle! soupira Dâcha en se baissant pour
ramasser un petit soulier qui eût excité la jalousie de Cendrillon.

Lise eut ce soir-là un immense succès d'admiration et de sympathie. La
grande-duchesse la combla de marques de bienveillance; le grand-duc
l'entretint un long moment et lui adressa quelques délicats compliments
qui firent monter une vive rougeur à ses joues, ce qui la rendit plus
jolie encore. A l'envi, tous les invités des princes célébrèrent sa
grâce, sa candide et si exquise réserve, et déclarèrent le plus heureux
des hommes le prince Ormanoff dont l'impassible visage ne laissait rien
deviner des sentiments que pouvait lui inspirer le succès de sa femme.
De l'avis de tous, et en particulier du grand-duc et la grande-duchesse
qui avaient causé un peu plus longuement avec elle, la nouvelle
princesse était, de toutes façons, et malgré sa très grande jeunesse,
supérieure à Olga, pour l'intelligence en particulier.

Dans le coupé qui le ramenait avec Lise vers leur demeure, Serge
demeura un moment silencieux, regardant la jeune femme, qui fermait un
peu les yeux, car cette veillée inaccoutumée la fatiguait et elle
sentait le sommeil l'envahir.

-- Racontez-moi donc ce que vous a dit le grand-duc, ma chère, dit-il
tout à coup.

Une teinte pourpre monta aux joues de Lise. Sa modestie s'émouvait à
l'idée de répéter ces paroles flatteuses.

-- Voyons! j'attends, dit-il en voyant qu'elle restait silencieuse.

Lise, confuse, s'exécuta pourtant, car elle savait maintenant qu'on ne
résistait jamais aux exigences de Serge Ormanoff.

-- Cela vous a fait plaisir?

Il se penchait un peu et plongeait son regard dans celui de la jeune
femme.

-- Oh! pas du tout! dit-elle spontanément.

Ses grands yeux limpides et graves ne se baissaient pas sous le regard
impératif, bien que la jeune femme dût s'avouer qu'il ne lui avait
jamais paru plus énigmatique, plus troublant que ce soir.

-- C'est bien, dit-il tranquillement. Laissez-moi toujours lire dans
vos yeux comme ce soir, Lise, et ne me cachez jamais rien.

Elle sentit qu'un bras entourait doucement son cou, que des lèvres
effleuraient ses cheveux et se posaient sur sa tempe. Son regard, un
peu effacé par la stupéfaction, rencontra des yeux tout à coup très
bleus, tels qu'elle ne les avait jamais vus...

-- Je suis content de vous, Lise, dit une voix adoucie.

Pendant quelques secondes, elle demeura presque inconsciente, la parole
coupée par la surprise et l'émotion. Puis, tout à coup, une pensée
s'éleva en elle: c'était le moment d'adresser la demande pour laquelle,
depuis plusieurs jours, elle guettait en vain l'occasion favorable.

Mais la voiture arrivait devant la villa d'Ormanoff; Serge retirait son
bras et écartait la tête charmant qui s'appuyait la seconde
d'auparavant sur son épaule. Et en le regardant, Lise constata avec un
serrement de coeur que sa physionomie n'avait jamais été plus
froidement altière.

Non, ce n'était pas encore le moment de régler avec lui cette question
religieuse, au sujet de laquelle il n'avait plus ouvert la bouche.
Cependant le dimanche revenait dans deux jours, et Lise voulait remplir
son devoir de catholique.

Après avoir longuement réfléchi le samedi, elle s'arrêta à ceci: elle
se rendrait à une messe matinale, dans une église qu'elle avait aperçue
très proche de la villa; elle tâcherait de s'informer près d'un prêtre
de la ligne de conduite qu'il lui faudrait suivre, puis elle rentrerait
pour affronter l'assaut, qu'elle prévoyait terrible.

A cette seule pensée, un frisson la secouait. Elle ne savait de quoi
était capable ce sphinx effrayant qu'était le prince Ormanoff. Mais
elle était résolue, malgré tout, à accomplir son devoir.

Ce fut en tremblant et en priant qu'elle s'habilla hâtivement, le
dimanche matin, et sortit à sept heures de la villa. Les domestiques,
qui commençaient le nettoyage, la regardèrent passer avec un
ahurissement indicible. L'un d'eux murmura même:

-- Je pense qu'elle est un peu folle, la pauvre princesse! Je ne
voudrais pas me trouver à sa place, tout à l'heure!

En quelques minutes, Lise était à l'église. Un prêtre âgé entrait
précisément au confessionnal. Lise lui ouvrit son âme, le mit au
courant de sa situation et reçut l'assurance qu'elle devait, coûte que
coûte, résister aux prétentions de l'époux qui voulait lui imposer une
apostasie.

Quand elle eut entendu la messe et reçu avec une évangélique ferveur le
pain des forts, elle revint vers la villa Ormanoff, -- sa prison. Dans
sa chambre, Dâcha l'attendait, effarée et désolée.

-- Madame!... Oh! Altesse! s'écria-t-elle en joignant les mains. Que
va-t-il arriver?... Seigneur! Seigneur!

-- Ne vous inquiétez pas, Dâcha. Il n'arrivera jamais rien que Dieu
n'ait permis.

Le calme, la douce sérénité de la jeune femme parurent stupéfier Dâcha,
en la réduisant au silence. Sans mot dire, elle revêtit sa maîtresse
d'une vaporeuse robe d'intérieur, toute rose, qui seyait mieux que tout
autre à la beauté de Lise. Ne fallait-il pas tout faire pour adoucir la
terrible colère qui éclaterait tout à l'heure?

Mais en vaquant à sa tâche, Dâcha demandait quelle mystérieuse
influence amenait dans le regard de lise ce rayonnement céleste.

La jeune princesse congédia Dâcha et, s'asseyant dans son salon, se mit
à prier. De temps à autre, un frisson impossible à réprimer la
secouait. La veille, Serge s'était montré précisément plus froid et
plus fantasque que jamais, presque dur même à certains instants.
Avait-il eu l'intuition de la révolte qui se préparait?

Elle tressaillit tout à coup, en serrant nerveusement ses mains l'une
contre l'autre. Une porte s'ouvrait, laissant apparaître le prince
Ormanoff.

Il n'y avait aucune expression inusitée sur sa physionomie. Seuls, les
yeux, d'un vert sombre, presque noirs, annonçaient l'orage.

Il s'avança vers Lise, et, lui saisissant le poignet, l'obligea à se
lever.

-- Où avez-vous été ce matin? interrogea-t-il.

-- A la messe, Serge.

Par un héroïque effort de volonté, elle réussissait à réprimer le
tremblement de sa voix, à soutenir sans bravade, mais avec une calme
énergie, ce regard, si terrible pourtant.

-- Où?

-- A l'église, tout près d'ici.

-- Vous avez osé me braver ainsi? Savez-vous comment mes ancêtres
traitaient les épouses insoumises? Ils les faisaient fouetter jusqu'à
ce qu'elles crient grâce et obéissent à leurs volontés.

Lise frémit, mais ses beaux yeux rayonnèrent.

-- Vous pouvez faire de moi ce qu'il vous plaira, je suis trop faible
pour me défendre, mais je souffrirai tout plutôt que de commettre une
faute. Au reste, je suis prête à vous obéir en tout ce qui n'offense
pas la loi divine. Vous ne pouvez exiger davantage.

Les doigts de Serge s'enfoncèrent dans le frêle poignet, à l'endroit où
il se trouvait entouré par la chaîne d'or, et Lise retint un
gémissement de douleur en sentant les minces chaînons pénétrer dans sa
chair.

-- J'exige tout. J'exige votre âme tout entière. Je suis votre maître
et votre guide, j'ai droit à votre obéissance absolue, sans réserve.
Vous allez me demander pardon pour votre inqualifiable équipée de ce
matin, et, tout à l'heure, vous m'accompagnerez à notre église.

-- Jamais, Serge. Je suis catholique, et je le resterai.

Une lueur terrifiante s'alluma dans le regard de Serge. Ses doigts,
devenus incroyablement durs, broyèrent le poignet de Lise, et, cette
fois, la douleur fut telle que la jeune femme pâlit jusqu'aux lèvres,
en laissant échapper un gémissement.

Il devint blême et la lâcha aussitôt.

-- Jamais je ne me suis heurté à pareille révolte, dit-il d'une voix
sourde. Vous m'obligez à des actes tout à fait en dehors de mes
habitudes. Vous allez vous habiller et vous me rejoindrez en bas pour
m'accompagner, comme je vous l'ai dit. Alors, je pardonnerai, peut-être.

Et, sans attendre la réponse, il tourna les talons et sortit du salon.

Lise se laissa tomber sur un fauteuil. Ses nerfs, raidis sous l'effort
de la résistance morale, se détendirent, et les larmes se mirent à
couler, lourdes et brûlantes.

Des élancements se faisaient sentir à son poignet meurtri. Elle enleva
le bracelet, non sans une plus forte douleur, car la dure pression
avait enfoncé profondément les chaînons dans la peau si tendre. Elle
passa dessus de l'eau fraîche et remit aussitôt la chaîne d'or. Il ne
fallait pas que personne vît ces traces de brutalité du prince Ormanoff.

Le laps de temps fixé par Serge s'écoula. Lise entendit le roulement de
la voiture qui s'éloignait. Il s'en allait seul à l'église.

Maintenant, qu'allait-il advenir d'elle? Comment punirait-il la
révoltée? Lise le saurait bientôt, sans doute.

-- Mon Dieu! Défendez-moi! je me remets entre vos mains! dit-elle en un
élan de confiance éperdue.

Bien qu'elle se sentît brisée par les terribles émotions de cette
matinée et par l'appréhension de l'avenir, elle descendit comme de
coutume pour le déjeuner. Le prince ne parut pas s'apercevoir de sa
présence; Mme de Rühlberg ne lui adressa que quelques mots, d'un air
gêné, et Varvara baissa encore plus que de coutume le nez vers son
assiette.

Lise passa l'après-midi dans son appartement, essayant de combattre par
la prière l'angoisse qui la serrait au coeur. Au dîner, elle eut un
soulagement en constatant l'absence de Serge, retenu chez le grand-duc,
avec lequel il s'était rencontré l'après-midi.

Le repas terminé, Lise remonta aussitôt chez elle. Elle y trouva ses
femmes de chambre, affairées autour des armoires, transportant des
malles... Dâcha lui apprit que le prince avait donné l'ordre de passer
la nuit à faire ses bagages et ceux de la princesse, tous deux partant
le lendemain matin pour Kultow avec leurs serviteurs particuliers.

Kultow!... Le domaine immense où le prince Ormanoff régnait en
quasi-souverain; la demeure ancestrale perdue dans la solitude neigeuse
de la steppe. C'était l'exil, c'était la tyrannie impitoyable
s'abattant sans obstacle sur la jeune épouse révoltée et sans défense,
dont les plaintes seraient étouffées plus facilement là-bas.

Un moment, Lise chancela de terreur devant la perspective entrevue.
Mais elle se ressaisit aussitôt, et tandis qu'elle implorait du
Seigneur la force nécessaire, il lui sembla entendre la douce voix de
Gabriel qui répétait, comme autrefois: "La force de Dieu est avec vous.
Faites votre devoir et ne craignez rien."



IX


Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à Kultow à la nuit. Durant
tout le voyage, Serge n'avait adressé à la jeune femme que les paroles
absolument indispensables. A sa suite, elle pénétra dans l'immense
demeure d'aspect féodal, dont l'intérieur, éclairé à profusion par
l'électricité, était décoré avec une somptuosité extraordinaire et
toutes les recherches du confort moderne le plus exigeant.

-- Voilà votre appartement, Lise, dit le prince en s'arrêtant au
premier étage. Jusqu'à nouvel ordre, vous n'en sortirez pas et vous y
prendrez vos repas.

Lise eut un frémissement, mais ne protesta pas. Inclinant légèrement la
tête pour prendre congé de son mari, elle entra dans cet appartement
qui allait être sa prison -- pour toujours sans doute.

Jusqu'à nouvel ordre... Cela voulait dire jusqu'à ce qu'elle se soumît
sans réserve aux exigences du prince Ormanoff. Cette sentence
équivalait donc pour elle à la réclusion perpétuelle, jusqu'à la mort.

Elle eut un court instant de désespoir, après lequel son habituel
recours vers Dieu lui rendit le repos... Et les jours commencèrent à
couler, interminables, dans l'atmosphère tiède entretenue par les
calorifères et les doubles fenêtres. Lise n'avait pour s'occuper que
quelques broderies. Les livres et la musique lui faisaient défaut. Elle
manquait d'air et s'étiolait, perdant complètement l'appétit, se
sentant devenir très faible et constatant dans la glace sa pâleur
extrême et le cercle noir qui entourait ses yeux.

-- Peut-être mourrai-je bientôt, songea-t-elle.

Et cette pensée lui fut très douce. C'était le seul moyen d'échapper à
Serge Ormanoff, c'était la délivrance et le bonheur en Dieu, le seul
réel et immuable.

Elle n'avait plus revu son mari. Par Dâcha, elle savait qu'il passait
ses journées à la chasse. Elle avait appris aussi l'arrivée de Mme de
Rühlberg et de ses enfants, ainsi que de Varvara. La baronne était,
paraît-il, d'humeur morose, car elle regrettait amèrement les plaisirs
et le climat de Cannes. Mais elle n'en laissait rien paraître devant
son frère, de qui elle tenait les fort beaux revenus dont elle et ses
fils jouissaient, M. de Rühlberg étant mort après avoir complètement
ruiné femme et enfants.

Mais pas plus Lydie que Varvara n'apparurent chez la prisonnière.
Celle-ci ne voyait que ses femmes de chambre, qui multipliaient pour
elle le dévouement et les petits soins; car, déjà, la délicieuse nature
de la jeune princesse, sa bonté angélique avaient conquis entièrement
ces coeurs, tandis que son courage et sa patience les remplissaient
d'admiration.

-- Une enfant comme elle! disait Dâcha en levant les bras au ciel.
Quand on pense que la princesse Olga, après cinq ans de mariage,
tremblait encore au seul froncement de ses sourcils! Ah! bien! il
aurait pu lui dire d'abandonner tout, de ne plus croire en Dieu, elle
lui aurait obéi, c'est sûr! Mais celle-ci! Voilà une femme au moins, et
non pas une serve toujours courbée sous le regard du maître!

-- N'empêche qu'elle n'y résistera pas longtemps, pauvre belle petite
princesse! murmurait Sonia en hochant tristement la tête.

De fait, le quinzième jour de cette réclusion, Dâcha s'effraya en
constatant l'altération du visage de Lise. Et quand, dans l'après-midi,
elle la vit glisser inanimée entre ses bras, prise de syncope, elle
décida qu'il lui fallait prévenir le prince.

Précisément, ce jour-là, elle savait par Vassili qu'il était rentré en
meilleure disposition que de coutume, à la suite d'une chasse à l'ours
semée de péripéties, et au cours de laquelle il avait failli périr.
C'était le bon moment pour lui faire cette communication, qui
ramènerait sa pensée sur la prisonnière objet de son ressentiment, --
et le ressentiment d'un Ormanoff était tout autre chose que celui du
commun des mortels, surtout lorsque l'orgueil, si effrayant chez les
hommes de cette famille, se trouvait en jeu.

Elle s'arrangea pour le rencontrer ce soir-là, comme il sortait de son
appartement à l'heure du dîner, et, en tremblant un peu, -- car les
vieux serviteurs eux-mêmes n'étaient jamais très à l'aise sous le
regard troublant du prince Serge, -- elle dit que la jeune princesse
était malade.

-- Sérieusement? interrogea-t-il, sans qu'un muscle de son visage
bougeât.

-- Elle s'est évanouie cet après-midi, Altesse. Et elle ne mange plus,
elle a une mine!...

-- C'est bien.

Et, la congédiant du geste, il se dirigea vers l'escalier.

"Pourvu qu'il la fasse soigner! songea Dâcha. S'il avait l'idée de la
laisser s'en aller comme cela!... Non, non, c'est trop affreux, ce que
je pense là!"

Elle se reprocha davantage encore son soupçon en introduisant le
lendemain matin chez sa jeune maîtresse le docteur Vaguédine, le
médecin attaché à Kultow, envoyé par le prince Ormanoff pour donner à
sa femme les soins nécessaires.

C'était un homme d'une cinquantaine d'années, grisonnant, de mine douce
et sympathique. Il interrogea paternellement Lise et lui déclara
qu'elle était seulement anémique, qu'il n'y avait pas lieu de
s'inquiéter...

-- Oh! je ne m'inquiète pas! dit-elle avec un pâle et mélancolique
sourire. Je ne crains pas la mort, au contraire!

Le médecin enveloppa d'un regard de compassion navrée la délicieuse
créature qui prononçait ces paroles avec tant de calme et une si
visible sincérité. Elle n'était encore qu'une enfant, et déjà la mort
lui apparaissait le seul bien désirable.

En sortant de chez la jeune femme, le docteur Vaguédine se rendit chez
le prince Ormanoff. Il le trouva dans son cabinet de travail,
parcourant les journaux.

-- Eh bien? interrogea Serge d'un ton bref.

-- La princesse est extrêmement affaiblie par une anémie très sérieuse,
mais encore très susceptible de guérison. Les nerfs aussi ont besoin
d'être soignés. Il lui faudrait, outre une nourriture très fortifiante,
de l'air, beaucoup d'air, des promenades et de la distraction sans
fatigue.

Un autre mot, "de l'affection", était sur les lèvres du médecin. Mais
il ne le prononça pas. Ce mot-là ne pouvait être compris du prince
Ormanoff.

-- C'est tout? demanda Serge, qui l'avait écouté en frappant sur son
bureau de petits coups secs avec le coupe-papier qu'il tenait à la main.

-- J'ai prescrit à la princesse quelques médicaments... Mais je dois
dire qu'un obstacle sérieux me paraît se dresser devant la guérison. La
malade ne la désire pas; elle semble complètement résignée à la mort...
On croirait même qu'elle la souhaite.

Un imperceptible tressaillement courut sur le visage de Serge.

-- C'est bien, j'aviserai, dit-il d'un ton laconique.

Ce même jour, vers deux heures, Dâcha entra toute joyeuse chez sa
maîtresse. Le prince faisait prévenir sa femme qu'elle eût à s'habiller
promptement pour faire avec lui une promenade en traîneau.

Cette nouvelle stupéfia Lise, sans lui causer aucun plaisir. Sans
doute, son tyran imaginait quelque nouveau genre de persécution. Puis,
dans l'état de fatigue où elle se trouvait, elle ne désirait que le
repos.

Pourtant elle se laissa habiller et envelopper de fourrures, puis elle
descendit pour rejoindre le prince, qui l'attendait dans le jardin
d'hiver. Son coeur battait à grands coups précipités, à l'idée de se
retrouver en face de lui, et elle dut faire appel à toute son énergie
pour réprimer l'étourdissement qui la saisissait en pénétrant dans la
serre superbe qui était une des merveilles de Kultow.

Il se leva à son entrée. Et comme l'angoisse obscurcissait ses yeux,
elle ne vit pas l'expression étrange -- mélange de douleur et de colère
-- qui traversait le regard de Serge, ni la pâleur qui couvrait son
visage, ni le geste ébauché pour tendre les bras vers elle...

Elle ne vit, quelques secondes plus tard, qu'un homme très froid, qui
lui présentait son bras, sans la regarder, en disant d'un ton calme et
bref:

-- Appuyez-vous sur moi, Lise, si vous vous sentez un peu faible.

Il la conduisait jusqu'au traîneau, l'y installa en la couvrant de
fourrures et s'assit près d'elle. Puis l'équipage s'éloigna dans les
allées neigeuses du parc, sous les rayons du soleil pâle qui éclairait
le délicat visage émacié par la réclusion, et surtout par la souffrance
morale.

Lise se sentait revivre en aspirant l'air froid et sec. Un peu de rose
venait à ses joues trop blanches. Le prince ne parlait pas, sauf pour
lui demander de temps à autre si elle n'avait pas froid, ou si elle ne
se sentait pas fatiguée. Seulement, lorsque les fourrures glissaient un
peu, il les ramenait avec soin autour d'elle.

Mais au retour, en descendant du traîneau, elle eut un vertige et
serait tombée si les bras de Serge n'avaient été là pour la recevoir.

-- Vite, le médecin! dit-il aux domestiques accourus au son des
clochettes du traîneau.

Mais elle se redressait déjà.

-- Ce n'est rien... un simple étourdissement. Le médecin est tout à
fait inutile, murmura-t-elle.

Les bras qui la retenaient s'écartèrent, mais Serge garda sa main dans
la sienne, et la conduisit jusqu'à son appartement où il la remit aux
soins de Dâcha, en enjoignant à celle-ci de servir immédiatement à la
jeune princesse du thé très chaud.

-- Désormais, vous descendrez pour les repas, ajouta-t-il en
s'adressant à Lise. Mais aujourd'hui, en raison de ce malaise, vous
pourrez demeurer encore chez vous.

Son ton glacé enlevait à ses actes et à ses paroles toute apparence de
sollicitude. La compassion était certainement étrangère à ce changement
de régime. Lise pensa qu'il craignait de voir sa victime lui échapper
trop tôt, et se décidait pour ce motif à la soigner quelque peu.

Le lendemain, elle s'assit à table en face de son mari, dans la salle à
manger aux proportions énormes, et où, sur des dressoirs d'ébène,
s'étalaient d'incomparables pièces d'orfèvrerie. Il y avait là, outre
la baronne, Varvara et les deux petits garçons, le précepteur de
ceux-ci, un jeune Allemand à la barbe roussâtre et aux yeux fuyants, le
docteur Vaguédine et le bibliothécaire de Kultow, un gros petite homme
chauve qui semblait perpétuellement dans les nuages, sauf lorsqu'il
s'agissait de causer livres et littérature. Alors, son regard terne
s'animait, sa langue, qui paraissait généralement embarrassée, se
déliait comme par miracle, et il donnait fort bien la réplique au
lettré très fin qu'était le prince Ormanoff.

Le docteur Vaguédine et Hans Brenner, le précepteur, tous deux fort
instruits, se mêlaient à la conversation, à laquelle aucune des trois
femmes présentes n'aurait osé prendre part. Le prince Serge n'admettait
pas qu'une intelligence féminine, sur laquelle il avait quelque droit,
s'ingérât dans des questions de ce genre.

Cet ostracisme ne gênait pas Mme de Rühlberg, dont la médiocrité
intellectuelle était faite pour réjouir son frère. Varvara, elle,
demeurait fidèle à son habitude de tenir les paupières à demi closes,
de telle sorte qu'on ignorait toujours ce qui se passait en elle. Mais
Lise s'intéressait extrêmement à ces conversations. Sa vive
intelligence, dont la culture avait été fort avancée par les soins du
bon M. Babille, était capable d'apprécier de tels entretiens. Et elle y
prenait un goût d'autant plus vif qu'elle était privée maintenant de
toute nourriture intellectuelle.

Cet intérêt se lisait clairement dans ses grands yeux si expressifs. Un
soir, où la conversation s'était poursuivie au salon, le docteur
Vaguédine lui dit en souriant:

-- Ces graves sujets ne paraissent pas vous ennuyer, princesse?

-- Oh! pas du tout! J'y prends, au contraire, grand plaisir!
répondit-elle sincèrement.

Un regard étincelant et irrité se dirigea vers elle. Le docteur se
mordit les lèvres en se traitant secrètement de maladroit. Qu'avait-il
besoin de faire remarquer cela devant le prince Ormanoff! Pourvu qu'il
n'occasionnât pas de ce chef des ennuis nouveaux à cette pauvre petite
princesse, coupable de prendre intérêt à une conversation intelligente,
au lieu de bâiller discrètement derrière son mouchoir, comme la défunte
princesse Olga, ou de somnoler comme Mme de Rühlberg!

Mais si le prince Serge était mécontent, il ne fit pas du moins
éprouver les effets de cette contrariété à sa femme. Du reste, elle le
voyait fort peu. Il était continuellement en chasse, soit seul, soit
avec des hôtes qui venaient passer pour ce motif quelques jours à
Kultow. Le soir seulement, tous se trouvaient réunis. Lise remplissait
alors son rôle de maîtresse de maison avec une grâce exquise et une
dignité à la fois souriante et grave que les invités du prince Ormanoff
célébraient autant que sa beauté.

C'était maintenant presque toujours Mme de Rühlberg qui accompagnait sa
belle-soeur dans ses promenades en traîneau ou à pied à travers le
parc. Serge en avait exprimé le désir à Lydie, qui s'était inclinée
aussitôt comme devant toutes les volontés de son frère. Celle-ci, du
reste, ne lui paraissait pas désagréable. Lise était une compagne
charmante, et la baronne avait une nature trop molle, trop insouciante,
pour garder longtemps rancune à la jeune femme dont la révolte avait
provoqué le départ de Cannes.

Quand elles s'en allaient à pied, Hermann et Sacha, les deux fils de
Lydie, les accompagnaient, et fort souvent aussi les grands lévriers du
prince, deux bêtes magnifiques qui s'étaient prises d'ardente affection
pour Lise. Le babillage de Sacha distrayait la jeune femme beaucoup
mieux que la conversation frivole et vide de Lydie. Parfois la tante et
le neveu entreprenaient une partie de balle, et, dans ces moments-là,
Lise se sentait encore très enfant, elle se reprenait à la vie.

Sa santé s'améliorait. Les lassitudes et les faiblesses se faisaient
beaucoup plus rares, l'appétit revenait un peu. Mais le beau visage
restait pâle, le cerne diminuait à peine autour des yeux noirs où,
presque constamment, demeurait une sereine mélancolie.

Lise souffrait toujours. Elle soufrait du manque d'occupations, car
elle n'avait à sa disposition que la broderie, qui la fatiguait très
vite, et la musique, dont le docteur Vaguédine lui avait prescrit de ne
pas abuser, plus quelques lectures insignifiantes et frivoles tirées de
la bibliothèque de la défunte princesse et seules permises par Serge.
Elle souffrait de sa situation étrange, du glacial despotisme de son
mari, de l'absence d'affection, de la privation de toutes nouvelles de
ceux qu'elle aimait, -- car si des lettres étaient arrivées de
Péroulac, elle n'en avait jamais eu connaissance.

Elle souffrait surtout du manque de secours religieux. Le prince
n'était plus revenu sur la question qui avait amené l'exil de Lise. Il
trouvait évidemment plus simple, au lieu de continuer la lutte avec une
enfant rebelle, de laisser agir le temps en privant la jeune femme des
pratiques de cette religion pour laquelle elle avait refusé d'embrasser
la sienne. Sans doute espérait-il que la lassitude se ferait sentir, ou
que la tiédeur préparerait les voies à l'indifférence. Alors, elle
serait à sa discrétion, il pétrirait à son gré cette jeune âme
autrefois intransigeante.

Mais Lise savait qu'elle n'était pas seule, que la force divine la
soutiendrait dans cette lutte et lui donnerait le courage de résister
victorieusement à l'implacable domination de Serge Ormanoff.

Même en l'absence du prince, la jeune femme sentait toujours peser
lourdement ce despotisme, non seulement sur elle, mais encore sur tous
les êtres qui peuplaient la demeure seigneuriale. Chez les Ormanoff,
c'était une tradition de se faire craindre. Les punitions corporelles
existaient même encore quelque peu à Kultow. L'autorité fermait les
yeux, et les intéressés se gardaient de se plaindre, car, si le prince
Serge aimait parfois les arguments frappants, il était par contre d'une
extrême générosité et répandait sans compter l'or autour de lui, avec
une sorte d'insouciance où semblait entrer beaucoup de mépris.

Pourtant, ce maître exigeant et altier s'était attiré des dévouements
passionnés. Outre Vassili et Stépanek, le cosaque du prince, qui se
partageaient ses faveurs, il y avait à Kultow une créature qui baisait
la trace de ses pas. C'était Madia, la vieille "niania", qui avait
soigné le petit seigneur enfant, et qui vivait maintenant dans un coin
du vieux château, heureuse pour bien des jours lorsque, rencontrant le
prince dans les corridors, elle pouvait lui baiser la main et entendre
sa voix brève lui dire:

-- Bonjour, Madia. Comment vas-tu?

Lise connaissait maintenant cette femme, que Mme de Rühlberg lui avait
présentée un jour. C'était une grande vieille osseuse, au teint jaune
et aux yeux perçants. Elle s'était inclinée sur la main de Lise en
murmurant:

-- Que Dieu vous rende heureuse, ma belle princesse!

Depuis, quand la jeune femme rencontrait Madia, elle était toujours
frappée de l'expression compatissante et douce de son regard, et du
sourire qui entr'ouvrait sa bouche édentée.



X


-- Ma tante, voulez-vous me permettre d'aller avec vous?

C'était Sacha qui adressait cette demande à Lise, en la rencontrant
dans un corridor du château, toute prête pour faire une courte
promenade dans le parc.

Elle répondit affirmativement, et bientôt tante et neveu s'engagèrent
dans une allée.

Sacha bavardait. Il racontait qu'Ivan Borgueff, le sommelier, avait bu
plus que de raison hier soir et qu'il disait toutes sortes de choses
étranges. Lui, Sacha, avait entendu par hasard.

-- Il racontait qu'il savait un secret qui pourrait faire jeter en
prison une parente du prince Ormanoff. Mais celui-ci lui avait ordonné
de se taire, et il obéissait. Pourtant, il savait très bien qui avait
disjoint les marches de la vieille tour, pour que la jolie comtesse fît
une chute terrible. Je suis resté un moment pour tâcher de savoir de
qui il voulait parler. Mais il ne prononçait pas de nom... C'est égal,
si mon oncle apprend cela, je crois qu'Ivan ne sera pas long à
déguerpir!

Tour en causant, ils avaient fait une bonne petite traite. Lise dit
tout à coup:

-- C'est assez! il est temps de retourner. Nous sommes même allés trop
loin, Sacha, car votre oncle nous avait bien défendu de nous éloigner,
à cause des loups qui commencent à se rapprocher.

Ils rebroussèrent chemin. Devant eux, venant en sens inverse,
s'avançait un homme portant la tenue des gardes forestiers du prince
Ormanoff. Lorsqu'il fut à quelques pas de la princesse et de Sacha, il
enleva son bonnet de fourrure.

-- Qu'avez-vous? s'exclama Lise.

Le visage de l'homme était traversé de lignes rouges et gonflées et ses
paupières meurtries semblaient avoir peine à se soulever.

-- Ce n'est rien, Altesse. J'ai effrayé sans le vouloir le cheval du
prince, qui a failli le désarçonner. Alors j'ai reçu quelques coups de
cravache...

-- Oh! pauvre homme! murmura Lise avec un geste d'horreur.

Dans les yeux bleus du garde, il y avait une résignation paisible, mais
un pli amer et douloureux se dessinait au coin de ses lèvres.

-- C'est dur tout de même, pour si peu, murmura-t-il.

-- Cela vous fait beaucoup souffrir? demanda Lise en l'enveloppant de
son doux regard compatissant.

-- Assez, oui, Altesse. Mais je rentre tout de suite, ma femme va me
mettre quelque chose dessus et ce sera vite fini.

-- Est-ce que vous avez des enfants?.... Deux?... Si je le pouvais,
j'irais les voir. J'aime beaucoup les enfants. J'essaierai, un de ces
jours, si vous ne demeurez pas trop loin.

-- Non, ce n'est pas très loin. Merci, Altesse, dit-il d'un ton ému.

Il s'éloigna et Lise se remit en marche. Une indignation douloureuse
gonflait son coeur; Elle aurait voulu pouvoir, tout au moins, réparer
quelque peu les impitoyables procédés de ce maître cruel. Mais elle
n'était pas libre, elle n'avait pas d'argent à sa disposition, et, si
elle voulait se rendre un jour chez ces pauvres gens, il lui faudrait
demander une permission qui serait certainement refusée.

-- Voilà mon oncle! dit tout à coup Sacha.

Lise eut un léger tressaillement. Il lui était affreusement pénible de
le voir, tandis qu'elle était encore sous le coup de cette émotion
indignée qu'elle ne pouvait lui exprimer.

Il s'avançait rapidement. Sans doute venait-il de descendre de cheval,
car il avait encore sa cravache à la main. Du premier coup d'oeil, Lise
et Sacha virent que sa physionomie était à l'orage. Et le petit garçon
murmura craintivement:

-- Surtout, il ne faut rien dire, ma tante! Nous serions battus aussi!

-- Ne vous avais-je pas défendu de vous éloigner ainsi, Lise? fit
froidement Serge en s'arrêtant près de sa femme.

-- C'est vrai, Serge, j'ai eu tort. Nous l'avons fait sans y penser, je
vous assure.

-- Et que faisiez-vous arrêtée près de cet homme?

Les lèvres de Lise tremblèrent un peu.

-- Je lui demandais ce qu'il avait au visage... Et il m'a dit... Oh!
Serge!

Ses beaux yeux pleins de reproche et de tristesse se levaient vers lui.
Et ils étaient si limpides qu'on pouvait y lire aussi toute l'horreur
qui remplissait l'âme de Lise pour cet acte cruel.

Un éclair passa dans le regard de Serge.

-- Je vous interdis de vous mêler de cela! dit-il durement. Je châtie
qui il me plaît et comme il me plaît, sans permettre à quiconque de me
blâmer. De plus, je ne souffrirai pas que vous témoigniez à ces gens de
la sympathie ou de la pitié! C'est là encore une preuve de cette
sensiblerie dont vous me semblez largement pourvue.... Va-t'en,
Sacha... Non, attends. C'est toi, paraît-il, qui as cassé hier
l'orchidée jaune, dans le jardin d'hiver?

L'enfant devint pourpre et baissa la tête en murmurant:

-- Oui, mon oncle.

-- Mais c'est surtout ma faute, dit vivement Lise. J'avais manqué
tomber, je me suis retenue à lui, qui a perdu à son tour l'équilibre et
est tombé sur la fleur. Ne vous a-t-on pas raconté cela ainsi, Serge?

-- Certainement. Mais il a toujours été interdit à Hermann et à Sacha
d'entrer dans le jardin d'hiver...

-- Il venait m'apporter mon mouchoir, que j'avais perdu dans le salon.
Je l'ai gardé près de moi un petit moment, sans y penser, vraiment!

Il riposta d'un ton de froide ironie:

-- De tout cela, il résulterait en bonne justice que vous aussi méritez
une punition. Je vous en fais grâce cependant, Sacha l'aura à votre
place... Rentre, Sacha, et préviens Yégor qu'il ait à te donner, ce
soir, vingt coups de verge.

Sacha pâlit; mais, inclinant la tête, il s'éloigna sans protester.

Une exclamation d'effroi indigné avait jailli des lèvres de Lise:

-- Serge, vous ne ferez pas cela!... Ce serait trop injuste!... et trop
cruel!

-- Vous n'avez pas à juger mes actes, dit-il froidement. Je ne vous le
permettrai jamais, Lise.

En un mouvement presque inconscient, elle posa ses mains frémissantes
sur le bras de son mari.

-- Serge, ne faites pas cela! L'enfant est nerveux et délicat!... Et
c'est ma faute, je vous le répète! Punissez-moi à sa place...
Faites-moi châtier si vous le voulez. Je ne crains pas la souffrance...
mais je ne puis supporter voir souffrir autrui!

Une supplication ardente s'échappait de ses yeux pleins de larmes. D'un
geste presque violent, Serge secoua son bras pour en détacher les
petits doigts crispés.

-- Assez, Lise! Votre sensibilité est insupportable, il est bon qu'elle
soit battue en brèche, je m'en aperçois. Rentrez maintenant... et
n'oubliez pas que nous avons une partie de patinage cet après-midi.

Il s'éloigna dans une allée transversale. Aux oreilles de Lise parvint
le sifflement de sa cravache frappant les branches dénudées des
arbustes. Sans doute avait-il bonne envie d'infliger le même traitement
à la jeune femme qui se permettait de le blâmer.

Elle revint machinalement vers le château. Son âme si douce se
soulevait de colère et d'indignation, en même temps que de chagrin.
Pauvre petit Sacha, un peu étourdi peut-être, mais si bon et si franc!
Déjà, sa mère montrait ouvertement sa préférence pour Hermann, si lourd
pourtant, si peu intelligent, mais sournois et flatteur. Il ne
manquerait plus maintenant que son oncle, lui aussi, le prît en grippe!

Serait-ce parce que Lise lui témoignait de l'affection, et imaginait-il
de la faire souffrir en tourmentant cet enfant!

Quel être odieux était donc ce prince Ormanoff?

Quand elle eut retiré ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers
l'étage supérieur. Dâcha lui avait appris que Madia était malade, et
elle voulait aller la visiter. Ce devoir de charité la forcerait
d'ailleurs à faire trêve à ses pénibles préoccupations et à l'angoisse
que lui donnait la pensée du châtiment injuste préparé à Sacha.

-- Que vous êtes bonne de venir me voir, ma douce princesse! dit la
vieille niania en lui baisant les mains. Mais vous êtes bien pâle... et
vous semblez triste. On dirait que vous avez pleuré.

La jeune femme ne répondit pas et essaya de sourire. Mais Madia hocha
la tête.

-- Non, vous ne pouvez pas... La princesse Olga souriait toujours,
elle, devant "lui". Mais elle a pleuré quelquefois quand elle était
seule. Pas très souvent, pourtant... Ce fut surtout après la naissance
du petit Volodia. Elle aurait voulu s'occuper de lui comme font les
autres mères. Mais chez les Ormanoff, l'enfant, quand c'est un fils,
est soustrait aussitôt à l'influence maternelle. Elle avait la
permission de le voir seulement une fois par jour. Quand il était
malade, elle ne pouvait pas le soigner. Heureusement, sa nature n'était
pas très sensible. Mais elle souffrait un peu quand même, car elle
aimait bien son petit enfant, -- pas au point, pourtant, de résister à
son mari, car, lui, elle l'aimait plus que tout.

-- Elle le craignait surtout, je pense! murmura amèrement Lise.

Aimer cet implacable tyran, ce coeur de marbre? Qui donc en aurait été
capable?

-- Oh! oui, elle le craignait! Cependant, il était bon pour elle...
Pourquoi me regardez-vous comme cela, Altesse? Il était bon, je vous
assure, et la princesse Olga n'a pas souffert comme vous pourriez le
croire. Sa nature passive s'accommodait très bien de la soumission
passive et du genre d'affection que lui accordait son mari. Elle
n'aurait pas entrepris la moindre chose de son propre chef, elle
cherchait toujours dans ses yeux une approbation. C'était un bon
ménage, Altesse.

Pourquoi donc cette vieille femme lui racontait-elle tout cela?
Qu'avait-elle besoin de savoir que la première femme avait été une
parfaite esclave? Elle, Lise, n'avait aucune velléité de l'imiter! Elle
était toujours prête pour la soumission due à l'époux, mais en
conservant sa dignité de femme et sa liberté de conscience tout entière.

-- Je vais vous dire au revoir, Madia. Il est temps que je m'habille
pour le déjeuner.

-- Oui, allez, ma princesse. Me voilà contente pour la journée, rien
que de vous avoir vue. C'est du ciel que vous avez dans les yeux, ma
belle princesse. Mais ne les faites pas pleurer, ne vous tourmentez
pas... Ecoutez que je vous dise un secret. La vieille niania sait bien
des choses, elle a vu et entendu... Le grand-père de notre prince était
un homme terrible, jaloux comme plusieurs Turcs réunis, dur comme
toutes les glaces de notre pays. Après avoir fait mourir sa femme de
chagrin, il obligea ses filles à des mariages qui leur déplaisaient, et
tourmenta son fils Vladimir parce que celui-ci, qui était bon et plus
affectueux que ne le sont en général les Ormanoff, témoignait à sa
femme une certaine considération. Le prince Vladimir mourut très jeune,
et son père éleva lui-même le petit prince Serge. Il l'éleva selon ses
idées, c'est-à-dire qu'il lui enseigna d'abord la dureté de coeur,
l'orgueil de sa supériorité masculine, le mépris et l'asservissement de
la femme. Sa pauvre mère n'avait la permission de le voir que de temps
à autre, toujours en présence du grand-père, et elle ne pouvait lui
donner aucune caresse. C'est ainsi que son orgueil naturel se
développa, c'est ainsi que s'endurcit son coeur... son coeur qui était
naturellement bon, et tendre même, Altesse!

Lise ne put retenir un geste et une parole de véhémente protestation.

-- Oh! Madia!

Les petits yeux bleu pâle de la vieille femme clignotèrent, un sourire
mystérieux entr'ouvrit ses lèvres.

-- Il n'est pas mort, Altesse; il revivra... Oui, oui, je comprends,
Votre Altesse me prend pour une folle. Mais je sais ce que je dis. Je
le connais, mon beau prince. Il n'y a même que moi qui le connaisse,
ici. Soyez courageuse, ma princesse; ayez patience, et vous verrez.

Les yeux de Madia brillaient, et Lise songea qu'elle devait avoir une
forte fièvre pour divaguer ainsi.

Elle s'éloigna en disant qu'elle reviendrait la voir le lendemain.
Comme elle atteignait la porte, elle entendit la vieille femme qui
murmurait:

-- Vous n'êtes pas la princesse Olga, vous... Oh! non!

Elle se détourna vivement.

-- Pourquoi dites-vous cela? et de la même manière que Mlle Dougloff?

-- Ah! elle vous l'a dit aussi? Oui, elle a dû s'en apercevoir
aussitôt. Le prince ne lui adresse peut-être pas dix mots dans l'année,
et pourtant elle le connaît presque aussi bien que moi. Sous ses
paupières baissées, elle voit tout, elle devine tout. Ma douce petite
princesse, elle sait certainement déjà un secret que vous ignorez
encore, -- un beau secret qui vous donnera le bonheur. Mais, à cause de
cela, prenez garde! Elle haïssait déjà la princesse Olga, que sera-ce
de vous!

-- Pourquoi me haïrait-elle? s'écria Lise d'un ton stupéfait. Je ne lui
ai jamais rien fait, je lui parle même chaque fois que je le peux, car
je trouve fort triste que, parce qu'elle est une parente pauvre, on la
laisse ainsi à l'écart.

-- Et bien l'on fait! dit Madia en étendant la main. A la place du
maître, je l'aurais depuis longtemps envoyée ailleurs. Voyez-vous, moi,
j'ai une idée... Mais je ne peux pas le dire, parce que ce n'est rien
qu'une idée... Pourquoi elle vous hait? Parce qu'elle est une louve, et
vous, une agnelle du bon Dieu. Parce que, surtout... vous êtes la femme
du prince Ormanoff. Défiez-vous d'elle... Et ne le craignez pas trop,
lui. Croyez-en la vieille Madia, Altesse: quand vous aurez quelque
chose à lui demander, faites-le hardiment, et vous obtiendrez tout.

Décidément, Madia avait une forte fièvre, ou bien son cerveau se
dérangeait, -- ce qui n'avait rien d'étonnant, vu son grand âge.

-- Je tâcherai d'en parler au docteur Vaguédine, songea Lise en
regagnant son appartement.

Il y avait en ce moment à Kultow deux hôtes: un diplomate autrichien,
fanatique de chasse, et un parent éloigné du prince Ormanoff; le comte
Michel Darowsky, capitaine aux gardes à cheval. Pendant le déjeuner,
tous deux observèrent que la jeune princesse, à laquelle ils
témoignaient une courtoisie empressée et une discrète admiration, avait
un teint bien pâle ce matin et un cerne profond autour de ses beaux
yeux, plus tristes que jamais. De même, il leur fut impossible de ne
pas remarquer la mine sombre du prince Serge, et le pli dur qui barrait
son front. La conversation se traînait, malgré les efforts de tous, et
en particulier de Lydie qui secouait quelque peu son apathie en
l'honneur de son cousin Michel. Le prince dédaignait aujourd'hui de s'y
mêler autrement que pour prononcer quelques phrases laconiques, et cela
seul suffisait pour jeter un froid sur tous les convives.

-- Il a dû encore tourmenter cette merveilleuse petite princesse!
murmura le diplomate à l'oreille du comte Darowsky tout en allumant un
cigare, tandis que tous se réunissaient après le déjeuner dans le
jardin d'hiver que des glaces sans tain séparaient du grand salon Louis
XVI.

-- Probablement! Il est odieux! Une si délicieuse créature, et si
jeune, si touchante!... Tenez, regardez-moi cela. Elle nous a pourtant
dit l'autre jour, devant lui, que fumer lui était désagréable!

Serge venait d'allumer une cigarette et la présentait à sa femme. Elle
esquissa un geste de refus. Mais lui, tranquillement, la mit entre les
petites lèvres roses. Et Lise n'osa l'enlever dans la crainte de
quelque scène. Chaque fois que cette fantaisie avait pris à Serge, elle
avait dû céder, se réservant la résistance pour des motifs plus graves.
Mais quelque chose se révoltait toujours au fond d'elle-même
lorsqu'elle devait se plier à ce caprice despotique.

Aujourd'hui, il ne prolongea pas son ennui. A peine lui-même avait-il
tiré quelques bouffées de sa cigarette qu'il se leva, en disant que
l'heure était venue de s'habiller pour le patinage. Aussitôt chacun
s'ébranla. Lise et lui sortirent les derniers du salon et montèrent
ensemble l'escalier.

Au premier étage, Serge se dirigea vers son appartement. Lise demeura
un moment immobile, indécise, le coeur battant. Il lui venait l'idée
folle, mais irrésistible, de lui demander encore la grâce de Sacha.

Folle, oui, après la façon dont il l'avait traitée ce matin, après
l'attitude qu'il avait eue pendant le repas. Mieux vaudrait supplier
ces murs de pierre que cet homme impitoyable.

Et pourtant, pourtant!... Les étranges paroles de Madia bourdonnaient à
ses oreilles...

Elle s'élança tout à coup et rejoignit le prince comme il ouvrait la
porte de son appartement.

-- Serge, pardonnez-moi!... mais je voudrais vous supplier encore pour
Sacha!

Elle ne recula pas devant la lueur irritée du regard, ni devant le
geste de colère...

-- Voulez-vous donc me pousser à bout, Lise? Faut-il, pour vous
contenter, que je fasse doubler la punition?

-- Serge!... Oh! ne soyez pas cruel! Accordez-moi sa grâce, je vous en
prie! Tenez! je vous la demande à genoux!

Elle se laissait glisser à terre, en levant vers lui ses mains jointes
et ses grands yeux implorants et douloureux.

Il se baissa vivement, lui prit les mains et la releva.

-- Assez! assez! Lise! Je vous l'accorde... je vous accorde tout! Mais
allez-vous-en! Vous me rendez fou!

Repoussant doucement la jeune femme, il entra chez lui, en fermant la
porte avec violence.

Elle resta pendant quelques minutes abasourdie, tout autant de sa
victoire que des étranges manières de Serge. Puis elle revint bien vite
chez elle et fit appeler Sacha pour lui donner l'heureuse nouvelle.

-- Oh! ma tante, vous avez osé!... Ce n'est pas ma tante Olga qui
aurait fait cela! Mais jamais je n'aurais cru que mon oncle
céderait!... Merci, ma tante Lise, ma jolie tante!

Tout émue de sa reconnaissance, elle l'embrassa et le renvoya. Puis, le
coeur plus léger, elle se laissa habiller par Dâcha. Celle-ci la
revêtit d'une robe de drap blanc qui découvrait ses petits pieds, et du
vêtement de renard blanc qu'elle portait le jour de son mariage. Une
toque semblable, ornée d'une aigrette, fut posée sur ses cheveux. Et ce
fut en toute vérité que le comte Darowsky put murmurer d'un ton
d'enthousiasme contenu, en l'aidant à monter en traîneau:

-- Vous êtes la reine des neiges, princesse!

Au dernier moment, Vassili était venu prévenir que le prince Ormanoff
ne pouvait accompagner ses hôtes aujourd'hui. Ce brusque changement
d'idées étonna quelque peu, étant donné que c'était lui-même qui avait
parlé aujourd'hui de patinage et avait pressé pour qu'on s'habillât.

-- Capricieux comme une jolie femme, notre hôte! dit Michel Darowsky à
l'Autrichien, assis dans le même traîneau que lui.

-- Oui, il l'est même pour deux, car je suis bien certain que la
princesse Ormanoff n'a pas ce défaut-là.

-- Elle! Oh! c'est une sainte! on le voit dans ses yeux... Une sainte
et une martyre, peut-être!

-- Mon cher comte, un conseil: ne laissez pas trop paraître votre
chevaleresque admiration. Le prince Ormanoff est ombrageux comme un
Oriental.

-- Je ne l'ignore pas. Mais, en vérité, personne ne pourrait s'offenser
de l'admiration respectueuse qu'inspire la princesse Lise!

-- On ne sait jamais, avec un homme de cette trempe! Il suffirait
qu'une lubie lui traversât l'esprit.

Le lieu choisi était un lac de grande étendue, enchâssé dans des forêts
de sapins couvertes de neige. Sur le bord se dressait un chalet du plus
pur style norvégien, où des domestiques tenaient à la disposition des
hôtes du prince Ormanoff des grogs chauds, du thé et des pâtisseries.

Quand Lise eut chaussé ses patins, le comte Michel lui offrit sa main
et tous deux s'élancèrent sur la glace. La jeune princesse, si souple
et si légère, patinait à ravir. Pour un instant, elle oubliait sa
tristesse et se laissait aller au plaisir de glisser sur cette glace
superbe, dans ce décor immaculé qu'éclairaient de pâles rayons de
soleil.

Une forme masculine se dressa tout à coup près d'elle.

-- A mon tour de vous servir de cavalier, Lise, dit la voix du prince
Ormanoff.

Elle eut un sursaut de surprise et serait tombée si le comte ne l'avait
retenue.

-- Serge!... Je croyais que vous ne deviez pas venir!

-- On ne sait jamais, avec moi... Michel, allez donc délivrer cette
pauvre Lydie qui n'ose lâcher le piètre patineur qu'est le comte
Berkerheim. Ce sera oeuvre de charité.

Le comte Darowsky eut un léger froncement de sourcils. Le ton
sardonique de son cousin laissait supposer une intention blessante. Il
retint pourtant le mot un peu vif qui lui venait aux lèvres, et,
s'inclinant devant Lise, il se dirigea vers l'endroit où évoluaient Mme
de Rühlberg et le diplomate autrichien.

Serge prit la main de sa femme, et tous deux s'élancèrent sur la glace.
Lise put constater aussitôt qu'il était un incomparable patineur.
Entraînée par lui, elle accomplissait de véritables prouesses... Et il
l'emmenait loin, très loin, jusqu'à l'extrémité du lac, comme s'il eût
souhaité soustraire à tous les yeux la délicieuse reine des neiges.

Elle se sentait très lasse, mais n'osait lui demander de s'arrêter.
Pourtant sa vue se brouillait, et tout à coup, un vertige la saisit.

-- Serge!... je tombe!

L'élan était donné, il fallut toute l'adresse du prince pour s'arrêter
presque aussitôt. D'un mouvement instinctif, Lise, défaillante,
s'appuyait contre sa poitrine, se retenait à son cou... Et, pour la
première fois de sa vie, elle était en proie à une hallucination: elle
sentait des baisers sur son visage, elle entendait une voix anxieuse
qui murmurait: "Lise!... ma Lise!" Pendant quelques secondes elle
ressentit une impression de repos, de tranquille et confiant bien-être.
Puis, tout se noya dans l'ombre, elle perdit complètement connaissance.

Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans le chalet, étendue sur
un divan. Vers elle se penchait Mme de Rühlberg, un flacon de sels à la
main... Et un peu plus loin le prince Serge se tenait debout, les bras
croisés, avec son visage rigide des plus mauvais jours.

-- Là, c'est fini, dit Lydie d'un ton de soulagement. Un verre de thé
bien chaud, maintenant, et vous serez tout à fait remise.

-- Vous allez la ramener à Kultow, Lydie. Mais tant que vous ne serez
pas parvenue à dompter ces ridicules faiblesses, Lise, vous vous
abstiendrez de patinage.

Et, tournant les talons, le prince Ormanoff sortit du chalet.

-- Il est très mécontent! chuchota Mme de Rühlberg. Songez donc, il a
été obligé de vous ramener dans ses bras depuis l'extrémité du lac! Si
fort qu'il soit, et si peu que vous pesiez, c'était difficile quand
même. Puis, pour un homme vigoureux et plein de vie comme lui, il est
irritant d'avoir une femme qui se pâme pour un rien et qui gêne toutes
les parties.

C'était la première fois que Lydie prononçait de semblables paroles.
Elle, si apathique en général, était aujourd'hui visiblement furieuse
d'avoir à quitter le patinage.

Le pâle visage de Lise se couvrit de rougeur.

-- Je ne veux gêner personne! dit-elle vivement. Je retournerai seule à
Kultow, et désormais, je vous laisserai faire vos parties en paix!
Allez, allez, Lydie. Quand je me sentirai un peu moins faible, Thadée
m'aidera à gagner le traîneau.

-- Et Serge me fera une scène terrible. Merci bien! J'aime encore mieux
me priver du plaisir que je me promettais pour une bonne heure encore.
Mais je me demande pourquoi, au lieu de vous renvoyer tout de suite,
Serge ne vous laisse pas tranquillement ici. On dirait qu'il a hâte de
se débarrasser de vous!

Lise ne répliqua rien et abaissa ses paupières sur ses yeux fatigués.
Elle se sentait en ce moment si lasse et si faible qu'il lui semblait
voir la mort toute proche. Quelle délivrance! Et personne ne la
pleurerait, sauf peut-être Sacha, ses femmes de chambre et la vieille
Madia. Le prince Ormanoff serait le premier à se réjouir de cette
solution, puisqu'il devait juger impossible maintenant de pétrir à son
gré cette jeune rebelle, et qu'il ne pouvait supporter une femme malade
-- même lorsqu'elle ne l'était devenue que par sa faute.



XI



Le comte Darowsky quitta Kultow le surlendemain. Lydie avait en vain
déployé pour lui toutes ses grâces. Un mariage avec ce parent jeune,
riche et distingué lui souriait beaucoup, d'autant mieux qu'il lui
aurait permis d'échapper à la lourde tutelle de son frère. Mais Michel
n'avait paru rien comprendre. Il avait perdu, quelques années
auparavant, une jeune femme très aimée et ne songeait aucunement à la
remplacer à son foyer, où sa mère élevait les deux petits enfants qui
étaient sa seule consolation.

Lydie n'ignorait aucunement ces détails. Mais elle se persuada -- ou on
lui persuada -- que cette indifférence de son cousin était due surtout
à la présence de Lise. Près de cette incomparable beauté, les plus
jolies femmes ne paraissaient plus rien. De là, une sourde rancune
envers la jeune princesse -- rancune qui se manifestait par de petites
piques, de petites méchancetés sournoises, des froideurs inexpliquées.

Mme de Rühlberg avait, en outre, un autre motif de ressentiment. Elle
s'irritait secrètement de la préférence de sa belle-soeur pour Sacha,
et Hermann, jaloux, l'excitait en dessous.  Le précepteur, lui aussi,
avait pris en grippe Sacha, dont la franchise déplaisait à son âme
tortueuse, et le punissait à propos de tout et de rien. Le pauvre
enfant, entre sa mère, son frère et Hans Brunner, était loin d'être
heureux. Il venait conter ses chagrins à Lise, qui le consolait avec de
douces paroles. Elle ne pouvait pas autre chose. Elle-même était
l'objet d'une hostilité latente, qu'elle sentait s'épaississant autour
d'elle et qui augmentait la tristesse dont saignait son coeur. Il
n'était pas jusqu'à l'obséquieuse et sournoise admiration du précepteur
qui ne vînt encore augmenter ses ennuis.

Et le seul être qui eût pu délivrer Lise et Sacha de ces persécutions
sourdes se renfermait dans une indifférence altière, dans une froideur
écrasante, au retour de la chasse à laquelle il consacrait maintenant
toutes ses journées, s'y adonnant avec une sorte de passion furieuse --
à tel point, disaient les gardes qui l'accompagnaient, qu'il risquait à
tout moment sa vie.

Toujours effacée, toujours silencieuse, Varvara Dougloff glissait comme
une ombre dans la princière demeure. Nul ne s'inquiétait de ce qu'elle
faisait, comment elle vivait. Lise seule avait voulu essayer de
s'intéresser à elle. Mais elle s'était heurtée à une porte close.
Varvara gardait jalousement le secret de son âme derrière ses paupières
baissées.

Par Lydie, Lise savait qu'elle était la fille d'une cousine des
Ormanoff, qui avait épousé malgré leur désapprobation un jeune homme de
petite noblesse, lequel l'avait laissée veuve et sans ressources au
bout de six ans de mariage. Elle avait végété avec sa fille jusqu'au
jour où, apprenant la mort du prince Cyrille, grand-père de Serge, elle
était venue solliciter le secours de celui-ci, espérant trouver chez le
très jeune homme qu'il était alors un peu moins de dureté que chez
l'aïeul. Serge ignorait la compassion, mais il était généreux par
nature. La veuve et sa fille avaient obtenu l'autorisation de demeurer
à Kultow, -- mais elles avaient fort bien compris qu'elles n'y seraient
tolérées qu'à la condition de se faire oublier. C'était de là sans
doute que datait l'attitude effacée de Varvara, et son allure d'ombre,
glissante et terne.

La mère était morte il y avait maintenant deux ou trois ans, mais
Varvara avait continué à mener la même existence silencieuse, suivant
Lydie qui elle-même évoluait docilement dans l'orbe du prince Ormanoff,
ayant autour d'elle un reflet du luxe qui régnait dans les résidences
princières, et ne laissant jamais rien paraître des sentiments qui
pouvaient agiter son âme, -- reconnaissance, ou bien aigreur, envie
peut-être.

Lise, si bonne et si délicate, pensait qu'elle devait souffrir de cette
situation de parasite. Plus d'une fois, elle avait songé qu'à la place
de Varvara, jeune et paraissant bien portante, elle aurait préféré
travailler pour sauvegarder sa dignité et son indépendance. Que
pouvait-elle faire, toujours seule chez elle? A quoi occupait-elle ses
longues journées? Lydie, questionnée un jour à ce sujet par sa
belle-soeur, avait levé les épaules en répondant:

-- Je vous avoue que je n'en sais rien! Cette pauvre fille est
tellement insignifiante!

Lise ne la jugeait pas du tout ainsi. Au fond, elle était obligée de
s'avouer que Varvara lui inspirait une sorte d'antipathie instinctive,
tout à fait irraisonnée. Mais par le fait même de ce sentiment qu'elle
se reprochait, elle se croyait tenue à se montrer meilleure à son égard.

Ce fut guidée par ce motif qu'un jour, ayant appris au déjeuner que
Mlle Dougloff était malade, -- il régnait en ce moment à Kultow un vent
de grippe, -- Lise se dirigea vers son appartement situé dans une
partie éloignée du château.

Elle s'arrêta, indécise, devant une porte entr'ouverte. Une voix
sourdement irritée demanda:

-- Est-ce vous enfin, Nadia?

Alors elle poussa la porte et entra en disant:

-- Non, Varvara, c'est moi, Lise.

Dans l'ombre projetée par les lourds rideaux du lit, elle vit se
dresser la tête blonde de Varvara.

-- Vous!... vous! dit une voix étouffée.

Lise s'avança jusqu'au lit. Du premier coup d'oeil, elle vit que
Varvara était en proie à la fièvre, car elle était fort rouge, et ses
yeux, ses étranges yeux jaunes luisaient.

-- Je viens vous voir, Varvara. J'ai su tout à l'heure que vous étiez
malade.

-- Ce n'est rien! interrompit brusquement Varvara. Je regrette que vous
vous soyez dérangée. Vous risquez que je vous communique cette maladie.
Olga avait un tout autre soin de sa santé. Je suppose que si le prince
Ormanoff vous savait ici, vous passeriez un mauvais moment. Mais,
naturellement, vous ne lui avez pas demandé la permission?

-- Cela me regarde! dit sèchement Lise, blessée par ce bizarre accueil
et ce ton ironique.

-- Evidemment! Mais je ne me soucie pas du tout que mon cousin m'accuse
de vous avoir retenue ici. Ainsi donc, tout en vous remerciant
beaucoup, je vous demanderai de vous retirer. J'ai l'air d'être
malhonnête, mais c'est dans votre intérêt, je vous assure, princesse.

Ses paupières étaient retombées sur ses yeux, et elle parlait
maintenant d'un ton très doux, un peu chantant.

Lise l'enveloppa d'un regard perplexe... Et ce regard fit ensuite le
tour de la chambre, très vaste, bien meublée, mais fort en désordre.
Dans une bibliothèque s'alignaient des livres en nombre considérable,
et d'autres étaient posés sur une table auprès de la malade, à côté
d'une carafe et d'un verre vide.

-- Je crois que vous exagérez, Varvara. Vous n'avez rien de très
contagieux... Etes-vous bien soignée, au moins?

-- Bien soignée! Mais je suis abandonnée par cette Nadia, qui perd la
tête depuis qu'elle est fiancée au fils d'Ivan Borgueff! Je suis sûre
que la coquine a coupé les fils électriques, de telle sorte que j'ai
beau sonner, resonner, personne ne bouge. Quand elle se décidera à
apparaître, elle me dira que la sonnette était détraquée. En attendant,
je n'ai plus une goutte d'eau et la soif me dévore. Mais Varvara
Dougloff est si peu de chose! A quoi lui servirait de se plaindre?

-- Mais si, il faut vous plaindre! Je vais en parler à Natacha. En
attendant, je vous enverrai Sonia, qui est une très bonne fille, fort
adroite et serviable.

Varvara eut un petit plissement de lèvres ironique.

-- Natacha et les autres ne tiennent compte que des observations et des
ordres du prince Ormanoff. Tout ce que vous direz sera lettre morte.

Un peu de rougeur monta aux joues de Lise. C'était vrai, elle n'était
rien dans cette demeure, où tout gravitait autour de la volonté du
maître.

Elle quitta Varvara sous une impression désagréable. Décidément, elle
ne lui était pas sympathique! Mais cela n'empêchait pas qu'elle ne lui
vînt charitablement en aide.

Après avoir envoyé Sonia porter du thé à la malade, elle fit appeler la
femme de charge. Elle put se convaincre aussitôt que Varvara avait
deviné juste. Sous la politesse obséquieuse de Natacha, elle se heurta
à la tranquille inertie d'une femme qui sait n'avoir aucun compte à
rendre en dehors de la seule autorité existante. Pas plus qu'à la
défunte princesse, le prince Ormanoff n'avait délégué à sa seconde
femme le moindre pouvoir. Dans la demeure conjugale, Lise semblait une
invitée -- ou bien encore une plante précieuse que l'on soigne parce
que le maître semble y tenir, mais qui n'est considérée par tous qu'au
point de vue de son rôle décoratif.

Olga avait pu ne pas souffrir de cette situation, mais il n'en était
pas de même de Lise, dont la nature délicate et fière ressentait
profondément toutes ces blessures.

Quand Natacha se fut retirée, après avoir dit du bout des lèvres
qu'elle allait parler à Nadia, Lise s'habilla et descendit pour faire
avec Sacha une promenade en traîneau. Il était maintenant son habituel
compagnon. Depuis l'incident du patinage, Lydie s'abstenait souvent de
sortir avec sa belle-soeur. Serge, s'absentant quotidiennement, n'en
savait rien, et elle était bien certaine que Lise, dont elle devait,
bon gré mal gré, reconnaître la discrète bonté, ne lui en parlerait
jamais.

Ce jour-là, la tante et le neveu firent prolonger un peu la promenade.
Au retour, en descendant du traîneau, ils virent dès l'entrée une
animation inaccoutumée... Et Mme de Rühlberg, surgissant tout à coup,
leva les bras au ciel.

-- Serge l'a échappé belle! A peine étiez-vous partie qu'on l'a ramené
à peu près inanimé, le bras et l'épaule gauche labourés par les griffes
d'un ours. Le docteur Vaguédine assure qu'il n'y a rien d'atteint
gravement. Il a refusé de se mettre au lit -- un Ormanoff n'arrive à
cette extrémité qu'en face de la mort, et encore pas toujours. Il s'est
installé dans son cabinet de travail, en défendant que personne vienne
le voir... Il paraît qu'il s'en est fallu de rien que l'ours ne
l'étouffât. Heureusement il a réussi à lui enfoncer dans le coeur son
couteau de chasse.

Une émotion sincère s'emparait de Lise. A défaut d'une affection
qu'elle ne pouvait éprouver pour son mari, son âme était trop
profondément chrétienne et trop délicatement bonne pour ne pas compatir
même à la souffrance de l'homme qui la tenait sous son impitoyable
despotisme.

Après avoir demandé à sa belle-soeur quelques détails, elle remonta
chez elle. Tandis qu'elle se déshabillait, elle songea avec mélancolie
à son étrange situation. D'elle-même, elle ne pouvait se rendre près de
son mari blessé et lui offrir ses soins. Il l'obligeait à l'inutilité,
réduisant son rôle d'épouse à celui d'un objet de luxe que son caprice
du moment ignorait, ou tyrannisait.

Tristement pensive, elle s'attardait dans sa chambre, le front appuyé à
la vitre d'une des fenêtres derrière laquelle, entre les doubles
châssis, s'épanouissaient des fleurs rares. Mais Dâcha entra tout à
coup et l'informa que le prince Ormanoff la faisait demander.

Elle tressaillit légèrement. Etait-il donc plus malade?

Elle se dirigea d'un pas rapide vers son appartement. Dans la grande
galerie garnie d'inappréciables oeuvres d'art et de souvenirs de
famille qui le précédait, Stépanek, le cosaque, se tenait en
permanence. Il ouvrit silencieusement le battant d'une porte et Lise
entra dans une pièce encore inconnue d'elle -- une pièce très vaste,
tendue d'un admirable cuir de Cordoue, éclairée par des baies garnies
de vitraux anciens. Les raffinements du luxe moderne se mêlaient ici à
un faste tout oriental, sur lequel de superbes peaux d'ours noirs et
blancs venaient jeter une note sauvage. Dans l'atmosphère chaude
flottait une étrange senteur faite du parfum préféré du maître de
céans, des émanations du cuir de Russie, de l'odeur des fines
cigarettes turques, des exhalaisons enivrantes s'échappant des gerbes
de fleurs répandues partout.

Serge était assis près de son bureau, et appuyait son front sur sa
main. A ses pieds étaient couchés Ali et Fricka, ses lévriers, qui se
levèrent, s'élancèrent vers la jeune femme et se mirent à bondit autour
d'elle, quêtant des caresses.

Elle les écarta doucement et s'avança vers son mari qui n'avait pas
bougé, mais tournait vers elle son regard.

-- Vous n'étiez pas curieuse de venir voir ce que maître Bruin avait
fait de moi, Lise? dit-il d'un ton froid, légèrement sarcastique.

-- Votre soeur m'avait dit que vous ne vouliez voir personne,
balbutia-t-elle en rougissant sous cette parole qui semblait un
reproche.

-- Alors vous vous êtes crue englobée avec les autres dans cette
interdiction? Oubliez-vous que vous êtes ma femme et qu'à ce titre vous
me devez vos soins?

-- Mais je ne demande pas mieux! dit-elle spontanément. Je suis toute
prête, Serge...

-- Merci, l'intention me suffit... Ah! si, tenez, puisque vous êtes là,
donnez-moi donc de la quinine. Je sens que la fièvre augmente. Vous en
trouverez là, sur ce meuble. Le docteur a tout préparé.

-- Souffrez-vous beaucoup? demanda timidement Lise tout en se dirigeant
vers le meuble désigné.

-- Beaucoup, oui. Mais j'ai la force nécessaire pour supporter cela.
Les Ormanoff n'ont jamais craint la douleur physique.

Tandis qu'il avalait le médicament préparé par elle, Lise constata que
son visage était profondément altéré et que des frémissements de
souffrance y passaient. Mais le regard conservait toujours toute son
énergie hautaine.

-- Maintenant, asseyez-vous là, dit-il en désignant un siège près de
lui. Et racontez-moi pourquoi Lydie ne vous accompagnait pas
aujourd'hui.

La jeune femme rougit un peu.

-- Elle n'était pas disposée... Vous savez qu'elle est souvent
fatiguée...

-- Pas plus que vous, certainement. Et les promenades font partie du
régime qui lui est prescrit. Ces abstentions se renouvellent-elles
souvent?

-- Quelquefois... murmura Lise avec embarras. Mais je vous assure que
je trouve tout naturel...

-- Vous, peut-être, mais moi, non. Il faudra que cela change... Mais
peut-être préférez-vous la compagnie de Sacha à celle de sa mère? Je ne
fais aucune difficulté pour reconnaître que ma soeur n'est pas fort
intéressante.

Et sa bouche eut un pli de dédain.

-- Je ne dis pas cela... Mais j'aime beaucoup Sacha, qui est affectueux
et gai.

-- Eh bien! prenez-le pour compagnon. Lydie pourra paresser tout à
loisir, quand elle aura bien digéré les reproches que je lui prépare.

-- Ne lui dites rien à cause de moi, je vous en prie! murmura Lise d'un
ton suppliant.

-- A cause de vous?... Mais non, ma chère, il s'agit ici simplement
d'un désir exprimé par moi, et considéré comme non avenu par ma soeur.
C'est moi qui me trouve l'offensé.

Lise rougit. A quoi songeait-elle donc, en effet? Qu'importait à Serge
que sa femme fût traitée plus ou moins aimablement, qu'elle souffrît
même de mauvais procédés? La seule faute impardonnable, pour lui, était
l'insoumission à ses volontés.

Il fermait les yeux et demeurait silencieux. La fièvre empourprait un
peu ses joues. Près de lui, Lise restait immobile, regardant le décor
magnifique au milieu duquel elle se trouvait. La chaleur et les parfums
de cette pièce l'oppressaient singulièrement -- mais moins encore,
peut-être, que la présence de celui qui n'avait jamais su que la faire
souffrir.

-- Lise!

Elle leva la tête et vit les yeux de Serge fixés sur elle.

-- Qu'auriez-vous éprouvé, si Bruin m'avait étouffé complètement?

Elle devint pourpre et détourna son regard. Que lui répondre?
Loyalement, elle ne pouvait lui dire que ceci: "J'aurais éprouvé une
émotion profonde, telle que je la ressentirais pour n'importe qui en
semblable occasion. Mais je ne vous aurai pas pleuré autrement que
comme chrétienne."

-- Regardez-moi, Lise!

En un de ces gestes à la fois impérieux et doux qui lui étaient
particuliers, il portait sa main brûlante de fièvre sur la nuque de
Lise et obligeait la jeune femme à tourner la tête vers lui.

-- Laissez-moi lire votre réponse dans vos yeux, car vos lèvres se
refuseraient à me la faire connaître... Oui, Bruin a failli vous donner
la liberté, Lise...

-- Serge! murmura-t-elle en rougissant plus fort.

Une lueur sarcastique passa dans le regard du prince.

-- Oh! il s'en est fallu de bien peu, je vous assure! Si ma main avait
été moins ferme, la lame déviait... et vous étiez veuve. Après tout,
cela aurait mieux valu... pour moi.

Il laissa aller la tête de Lise en murmurant d'un ton impatienté:

-- Laissez-moi maintenant... Allez, allez, Lise.

Elle se leva et se dirigea vers la porte. Comme elle l'ouvrait, il lui
sembla entendre prononcer son nom. Elle se détourna un peu. Mais Serge
était immobile, et ses yeux étaient à demi clos sous les cils blonds.

Elle sortit alors et regagna son appartement. Ce soir-là, elle eut une
affreuse migraine, due sans doute à l'atmosphère saturée de parfums qui
régnait chez Serge. Et dans ses rares moments de sommeil traversés de
rêves pénibles, il lui sembla entendre de nouveau la voix suppliante et
impérieuse qui murmurait:

-- Lise!... Lise!



XII


En dépit d'une nuit de fièvre et de souffrance, le prince Ormanoff fit
appeler le lendemain sa soeur près de lui, et les dix minutes que dura
l'entretien furent sans doute bien utilisées par lui, car Lydie sortit
de son cabinet avec un visage altéré et des yeux gros de larmes qu'elle
avait eu grand'peine à retenir, mais qui se donnèrent libre cours
aussitôt qu'elle fut hors de chez lui.

Comme elle rentrait dans son appartement, elle se heurta à Varvara qui
glissait, en véritable ombre qu'elle était, à travers les corridors
immenses, avec son air absorbé et indifférent à tout. Pourtant, cette
fois, elle remarqua la physionomie bouleversée de la baronne et
l'interrogea:

-- Qu'avez-vous, Lydie?

Mme de Rühlberg ne demandait qu'à s'épancher. Elle raconta que Serge
venait de lui faire les plus durs reproches, parce qu'elle ne s'était
pas montrée suffisamment aimable pour sa femme. Et comme elle
balbutiait des excuses, en disant qu'elle recommencerait à accompagner
sa belle-soeur, il avait répliqué: "Vous n'aurez pas cette peine. Lise
préfère à votre compagnie celle de Sacha. Mais le n'oublierai pas de
quelle façon vous comprenez la déférence aux désirs que je vous
exprime."

-- Voyez-vous, Varvara, cette sainte nitouche qui a osé se plaindre à
lui! Ce n'est pas Olga qui aurait fait cela! Une bonne petite, bien
insignifiante, qui ne souciait de rien ni de personne en dehors de son
mari. Je n'ai jamais eu d'ennuis avec elle. Mais celle-ci! Voilà
qu'elle s'est toquée de Sacha, et Serge, aussitôt, décrète qu'il
l'accompagnera désormais... Varvara, ne trouvez-vous pas qu'il y a là
une complaisance bien étrange chez lui?

Elle baissait la voix en prononçant ces mots.

Les paupières de Varvara battirent légèrement.

-- Oui, peut-être... Je vous conseille de vous défier de cette jeune
femme, Lydie.

-- Me défier? Pourquoi?

-- Pour tout... Craignez qu'elle ne vous desserve près du prince
Ormanoff. Craignez pour Hermann, qu'elle n'aime pas.

-- Mais vous rêvez, Varvara! Elle n'a et elle n'aura jamais, pas plus
qu'aucune femme au monde, la moindre influence sur Serge!

Une sorte de rire bref glissa entre les lèvres de Varvara.

-- Non, elle n'en aura pas... Je rêve, Lydie! Serge Ormanoff dominé par
sa femme! La plaisante idée que voilà!

Et, riant de nouveau, elle s'éloigna de son pas silencieux, laissant
Lydie très surprise, et un peu perplexe.

Quels que fussent les sentiments que Mme de Rühlberg nourrissait à
l'égard de sa belle-soeur, à la suite des reproches de Serge, elle se
montra dès lors très aimable et empressée près de la jeune femme. Les
petites méchancetés cessèrent... Mais Lise continua à sentir autour
d'elle un souffle de malveillance qui semblait fort pénible à sa nature
aimante.

Elle se demandait avec anxiété si elle devait retourner sans être
appelée près de son mari. La veille, il l'avait renvoyée de si étrange
manière!... Mais vers deux heures, toutes ses perplexités se trouvèrent
réduites à néant par l'apparition de Vassili venant l'informer que le
prince la demandait.

Il était très pâle, visiblement fatigué et énervé par la souffrance.
Après avoir répondu laconiquement aux timides interrogations de Lise
sur son état, il lui demanda:

-- A quoi étiez-vous occupée, quand je vous ai fait demander?

-- Je faisais une partie de dames avec Sacha, qui est souffrant
aujourd'hui.

-- Eh bien! sonnez Stépanek et dites-lui d'aller prévenir Sacha qu'il
vienne ici continuer cette partie.

Très surprise de ce caprice imprévu, elle obéit pourtant sans risquer
de réflexion. Sacha arriva aussitôt, la tante et le neveu
s'installèrent près de Serge, qui suivit les péripéties du jeu en
donnant des conseils à sa femme, de telle sorte que Sacha, fort peu à
son aise d'ailleurs en présence de son oncle, perdit haut la main la
partie.

Après quoi, Lise fit invitée à passer dans le salon voisin où se
trouvait un piano, son mari désirant entendre un peu de musique.

Ce ne fut pas là une fantaisie passagère. Les jours suivants, Sacha fut
appelé encore pour venir faire avec sa tante une partie quelconque.
Après quoi, le prince l'envoyait étudier ses leçons ou jouer avec les
lévriers dans un coin de la pièce, tandis que lise brodait près de son
mari silencieux et songeur, ou se mettait au piano, la musique calmant
la fièvre et la souffrance, prétendait-il.

Il semblait ainsi qu'il s'attachât à mettre toujours l'enfant en tiers
entre Lise et lui.

Pendant les premiers jours, ses blessures avaient inspiré quelques
inquiétudes au docteur Vaguédine, qui avait en vain essayé de lui faire
garder le lit. Mais elles entraient maintenant dans une bonne voie, la
fièvre baissait, et le prince, qui restait auparavant toute la journée
inactif, quelque peu abattu en dépit de son énergie, commençait à
s'occuper, à lire, à dépouiller la correspondance qui s'amoncelait sur
les plateaux, et à indiquer à ses secrétaires les réponses à donner.

Un après-midi, il trouva parmi les revues qui encombraient toute une
table, un livre qu'il parcourut rapidement, puis tendit à Lise.

-- Tenez, coupez-moi donc cela, Lise.

C'était un volume de poésies d'un jeune et déjà célèbre poète français.
Tandis que Lise faisait manoeuvrer le coupe-papier, des strophes
harmonieuses passaient devant ses yeux. Elle soupirait, en songeant
mélancoliquement que c'était un supplice de Tantale infligé là par le
prince Ormanoff à la jeune intelligence qu'il privait de tout aliment
intellectuel.

-- C'est fini? dit-il quand elle lui tendit le livre. Eh bien!
lisez-m'en donc un peu tout haut.

Réprimant la profonde surprise que lui causait cette nouvelle
fantaisie, Lise se mit en devoir d'obéir. Elle lisait parfaitement, car
M. Babille tenait à la diction, elle lisait surtout avec intelligence,
avec émotion, s'identifiant aux sentiments très élevés du poète. Et sa
voix pure, au timbre profond et doux, augmentait le charme délicat de
ces vers.

-- C'est assez, il ne faut pas vous fatiguer, dit tout à coup le prince
Ormanoff. Mettez ce livre là, et reposez-vous. Vous continuerez cette
lecture demain.

Ce fut désormais une habitude de chaque après-midi... Et ce fut, pour
Lise, un des meilleurs moments de la journée. Que le prince le cherchât
ou non, ces lectures, choisies par lui, se trouvaient être celles qui
s'associaient le mieux à l'âge, aux idées, au degré de culture
intellectuelle de sa femme. Elle y trouvait un plaisir extrême, qui
s'exprimait sincèrement dans ses beaux yeux pleins de candeur et de
lumière où Serge pouvait lire à son aise, ainsi qu'il lui en avait
exprimé la volonté... Et en admettant -- ce qui semblait bien
improbable -- qu'il éprouvât le désir de connaître les impressions de
sa femme, il n'avait pas besoin de l'interroger. Son regard parlait
pour elle.

Une autre fois, ce furent d'anciennes estampes découvertes par Nicolas
Versky, le bibliothécaire, et que Serge montra lui-même à Lise, en y
joignant d'érudites explications qui intéressèrent vivement la jeune
femme.

Elle jouissait de ces petites satisfactions très inattendues, tout en
s'en étonnant grandement. Il était certain qu'il y avait, à son égard,
un changement chez le prince Ormanoff. Il était peut-être encore plus
froid qu'au temps des fiançailles et aux premiers jours de leur
mariage, mais son despotisme se faisait moins sentir, se nuançait de
quelques concessions que Lise n'eût jamais osé espérer, car il semblait
de ce fait lever quelque peu l'interdit jeté pour sa femme sur les
occupations intellectuelles.

C'était maintenant sans trop d'appréhension qu'elle entrait chaque jour
chez lui, qu'elle s'installait dans le grand fauteuil à haut dossier
sur le fond sombre duquel ressortaient si bien son visage admirable et
les robes d'étoffe souple et de nuances claires, qu'elle portait
généralement à l'intérieur. Tout en elle était harmonie, le moindre des
ses mouvements avait une grâce naturelle inimitable, et il n'était pas
étonnant qu'un dilettante comme le prince Ormanoff ne la quittât pas
des yeux, tandis qu'elle évoluait silencieusement autour du samovar
pour préparer le thé, ou qu'elle distribuait des caresses à Ali et à
Fricka qui se les disputaient, en manquant parfois de la renverser --
ce qui amenait une intervention sévère de leur maître, malgré les
timides protestations de Lise.

Un soir, Fricka, en sautant par surprise sur la jeune femme, lui fit au
poignet une large égratignure. Serge sonna aussitôt et donna l'ordre à
Stépanek d'administrer une correction à la coupable.

-- Non, je vous en prie! La pauvre bête pèche par trop d'affection. Ne
la faites pas corriger, Serge! dit Lise d'un ton suppliant.

Il se pencha et prit entre ses doigts le poignet sur lequel perlaient
quelques gouttes de sang.

-- Franchement, ceci mérite une punition, Lise!

Il s'interrompit brusquement en se mordant les lèvres... Et Lise
rougit, car elle comprit qu'il pensait au traitement douloureux infligé
par lui à ce même poignet délicat, et dont il avait pu voir les marques
le lendemain, car, les chairs tuméfiées ayant gonflé, il avait été
impossible à la jeune femme de remettre le bracelet.

-- Emmène Fricka, mais ne la corrige pas, dit-il au cosaque qui s'en
allait déjà, traînant l'animal, car il jugeait tout à fait inutile
d'attendre le résultat des supplications de la jeune dame, lesquelles
ne changeraient rien, pensait-il, à la décision du maître.

Quand Stépanek rapporta ce fait à l'office, ce fut, de toutes parts, un
vif étonnement. Seule Madia sourit d'un air entendu, en cachant sous
ses paupières clignotantes un regard ravi.

Le prince reprenait maintenant sa place aux repas. Il montrait à soeur
une excessive froideur, malgré les manières humbles et repentantes de
Lydie, et, n'ignorant pas sa préférence pour Hermann, affectait de ne
jamais s'apercevoir de la présence de celui-ci, tandis qu'il témoignait
à Sacha une attention inaccoutumée et même une certaine indulgence pour
des étourderies sans importance qu'il aurait impitoyablement punies
quelque temps auparavant.

Lydie rongeait son frein et s'inquiétait sérieusement. Les paroles de
Varvara lui revenaient à l'esprit, bien qu'elle les taxât d'idées
folles. Il était en effet inadmissible de songer que cette jeune femme,
si durement traitée par Serge, exerçât une influence quelconque sur les
actes de celui-ci. Mais il était certain aussi que la nouvelle attitude
du prince avec sa soeur et Hermann et son engouement pour Sacha
coïncidaient avec les rapports plus fréquents entre sa femme et lui.

De plus, il y avait un fait indéniable, et que tous remarquaient: le
prince traitait Lise d'une manière plus douce, moins visiblement
autoritaire.

Mme de Rühlberg essaya de consulter Varvara. Mais celle-ci se dérobait
toujours avec une étonnante souplesse. Elle semblait fort lasse depuis
quelque temps, ne sortait plus guère et montrait des traits altérés, un
teint plombé de personne malade.

Des tempêtes de neige étaient venues empêcher les promenades pour Lise
et Sacha. Serge les retenait plus longuement près de lui. Les blessures
étaient cicatrisées, mais en raison de la faiblesse du bras, la chasse
lui demeurait encore interdite. Il travaillait avec ses secrétaires et
Nicolas Versky, compulsait les vieilles archives poudreuses pour une
histoire de sa famille commencée depuis plusieurs années, ou parcourait
les nombreux livres et revues qui lui parvenaient.

Un dimanche, il ne parut pas au déjeuner. Ce fait se produisait
parfois. On ne sait par quelle fantaisie, il se faisait alors servir
chez lui. Personne ne songeait à s'en plaindre, car sa présence jetait
toujours une contrainte sur les convives, même lorsqu'il était dans ses
meilleurs moments. Pour les siens, comme pour ceux dont il payait les
services, à quelque degré de la hiérarchie sociale qu'ils
appartinssent, le prince Ormanoff ne savait être que le maître, -- et
un maître redouté.

Après le déjeuner, Lise demeura quelques instants dans le salon près de
sa belle-soeur qui souffrait de névralgies. Puis elle sortit pour
remonter chez elle. Comme elle atteignait la dernière marche du
monumental escalier, elle vit surgir devant elle la silhouette falote
du précepteur.

-- Princesse, pardonnez-moi mon audace! Mais permettez à votre humble
admirateur...

Il tombait à genoux et portait à ses lèvres la robe de Lise.

Elle recula si brusquement qu'elle faillit choir en arrière dans
l'escalier.

-- Comment osez-vous!... dit-elle d'une voix étouffée par la stupeur et
l'indignation.

Quelqu'un, d'un corridor voisin, s'élança tout à coup sur Hans Brenner,
le saisit et le traîna dans une pièce dont la porte fut refermée avec
violence. Lise, glacée d'effroi, entendit des cris de rage et de
douleur, une voix qui balbutiait: "Grâce!... grâce!"

Pourvu que Serge ne tuât pas cet homme, ou ne le blessât pas
grièvement! Il était si fort, et l'autre si gringalet! Il fallait
qu'elle courût vers eux, qu'elle essayât d'empêcher un malheur, au
risque de tourner contre elle la colère de son mari...

Mais comme elle atteignait la porte, celle-ci s'ouvrit, laissant
passage au prince Ormanoff, correct et calme comme s'il venait
d'accomplir la chose la plus habituelle. Seule la teinte sombre des
prunelles décelait l'irritation intérieure.

-- Oh! Serge, que lui avez-vous fait? s'écria Lise d'une voix que
l'effroi étranglait un peu.

-- Je lui ai administré la correction qu'il méritait. Que votre
sensibilité se rassure, Lise, il est encore vivant et sera même en état
de partir ce soir, en emportant de Kultow un cuisant souvenir qu'il
conservera quelques jours... Allons, prenez mon bras que je vous
reconduise chez vous, car vous voilà toute bouleversée par la faute de
ce misérable imbécile.

Quand elle fut assise dans son salon, il resta debout devant elle, les
yeux fixés sur les petites mains encore frémissantes d'émotion.

-- Aviez-vous déjà eu à vous plaindre de cet individu, Lise?

-- Mais non... Il m'était seulement peu sympathique, à cause de son
regard en dessous et de ses façons cauteleuses.

-- Vous auriez dû me le dire. Je l'aurais mis à la porte.

Et, sans paraître remarquer le regard d'indicible étonnement qui se
levait vers lui, il poursuivit:

-- Il est une autre personne qui doit vous être certainement
désagréable. L'âme fourbe de Varvara n'est pas faite pour vivre près de
la vôtre. Elle partira d'ici.

-- Varvara!... Oh! Serge, cette pauvre fille sans famille, sans
fortune! Mais elle ne m'a rien fait! Ce serait affreux de la faire
partir ainsi, sans motif!

-- Pardon, j'ai plusieurs motifs et, entre autres, celui-ci: une
circonstance fortuite m'a révélé ce matin qu'elle était imbue d'idées
révolutionnaires et collaborait secrètement à une revue des plus
avancées.

-- Serait-ce possible! Elle semble si calme, si effacée!

Un sourire sardonique courut sur les lèvres du prince.

-- On ne se doute pas ce qu'il y a dans cette âme-là... Mais vous
voyez, Lise, que je ne puis conserver ici une personne de cette sorte.

La jeune femme murmura timidement:

-- Pourtant, si on pouvait tenter de changer ses idées, de lui faire du
bien...

Le même sourire reparut sur les lèvres de Serge.

-- Qui s'en chargerait? Pas moi, à coup sûr! Vous non plus, Lise.

-- Pourquoi? Je pourrais essayer...

-- Croyez-vous donc que je vous le permettrais? Cette femme vous hait,
d'ailleurs.

-- Moi! Oh! Serge, vous dites comme Madia! Pourquoi me haïrait-elle,
cependant?

Il courba un peu sa haute taille et prit entre ses mains la tête de
Lise.

-- Parce qu'elle est une créature mauvaise... et vous, vous êtes un
ange.

Ses lèvres se posèrent sur le front de la jeune femme. Puis, se
détournant brusquement, il sortit du salon.



XIII


Pendant quelques minutes, Lise demeura interdite, se demandant si elle
n'était pas la proie d'un songe.

Mais non, elle sentait encore sur son front la chaleur de ce baiser. Et
c'étaient bien aussi les lèvres de Serge qui avaient prononcé ces
paroles si inattendues.

Que signifiait cela? De plus en plus, il était pour elle l'énigme.
Fallait-il penser que cette âme de marbre s'amollissait quelque peu?

Oh! si Dieu permettait ce miracle!

Un frémissement d'émotion agitait la jeune femme. Son regard tomba sur
le livre d'heures posé sur la table à côté d'elle, un vieux volume dans
lequel avant elle avaient prié plusieurs dames de Subrans. Elle
l'ouvrit et prit entre ses doigts une image peinte pour elle par
Gabriel des Forcils. Au verso étaient inscrits ces mots: "A ma chère
petite amie Lise de Subrans. -- Son tout dévoué en Notre-Seigneur:
Gabriel."

Au recto, sous une croix lumineuse entourée de lis et de violettes, de
fines lettres d'or redisaient la parole consolatrice: "Qui sème dans
les larmes moissonnera dans l'allégresse."

-- Gabriel, priez pour que le Seigneur miséricordieux fasse retomber
mes larmes sur cette âme, pour l'adoucir et l'amener à lui!" murmura la
jeune femme.

A ce moment, on frappa à la porte. Lise ne put réprimer un sursaut en
voyant apparaître Varvara.

-- Pardonnez-moi de vous déranger! Mais un malheureux sollicite votre
présence. Voici de quoi il s'agit: Ivan Borgueff, le sommelier, s'étant
enivré hier, le fait a été porté à la connaissance du prince Ormanoff,
qui lui a fait signifier son congé immédiat. Le pauvre homme -- un très
ancien serviteur -- s'en est trouvé si saisi qu'il a été frappé  d'une
congestion. D'après le docteur Vaguédine, il n'a guère que deux ou
trois jours à vivre. J'ai été le voir tout à l'heure. Sa langue est
embarrassée, mais il a pu m'expliquer qu'il souhaitait vous parler.

-- A moi! dit Lise avec surprise. Je ne connais pas du tout ce pauvre
homme, cependant.

-- Il prétend avoir un fait de grande importance à vous révéler.
Agissez, du reste, comme bon vous semblera. Mais il me semble que la
charité exigerait que vous répondissiez à l'appel de ce malheureux.

-- En effet. Voulez-vous me montrer le chemin, Varvara?

Tout en suivant Mlle Dougloff, Lise se sentait fort intriguée. Que
pouvait donc lui vouloir ce serviteur, qu'elle ne se souvenait pas même
avoir aperçu, la domesticité étant si nombreuse à Kultow?

Varvara la laissa à la porte de la chambre d'Ivan. Le sommelier, un
septuagénaire la veille encore alerte et vigoureux, était étendu sans
mouvement sur son lit. A l'entrée de la jeune princesse, ses yeux
voilés parurent reprendre un peu de vie, une de ses mains, moins
atteinte que l'autre par la paralysée, se leva légèrement...

-- Vous désirez me parler? dit doucement Lise en se penchant vers lui.

-- Oui, Altesse... On m'a dit que je devais vous révéler... que vous
deviez savoir...

Sa langue se mouvait difficilement, déjà gagnée par la paralysie.

-- ...Je sais qui a essayé de tuer la mère de Votre Altesse. J'ai vu
desceller les vieilles pierres des marches de la tour, en haut de
laquelle était montée la princesse Xénia... Après l'accident, je le dis
au prince Cyrille et au prince Serge. Ils m'ordonnèrent le secret...
Mais on m'a assuré que je devais vous apprendre, avant de mourir...

-- Quoi! ma mère a été victime d'une tentative criminelle? s'écria Lise
avec effroi.

-- Oui... La comtesse Catherine était jalouse de sa cousine, parce
qu'elle aussi aimait M. de Subrans...

-- La comtesse Catherine? bégaya Lise.

-- C'est elle qui descella les pierres... je l'ai vue. Je le jure sur
les saintes images!

Lise chancela et se retint au lit pour ne pas tomber.

-- Ce n'est pas possible!... Oh! non! non!

-- Si, c'est vrai... Oh! j'ai eu de la peine à ne pas parler!...

Il balbutia encore quelques mots indistincts, puis se tut. Sa langue
semblait lui refuser tout à coup le service.

Varvara entra à ce moment, et, tout en jetant un coup d'oeil de côté
sur le visage bouleversé de la jeune femme, se pencha sur Ivan dont
elle essuya le front moite.

-- Reposez-vous, Ivan. Vous avez tenu à parler, malgré la défense du
docteur Vaguédine, mais c'est assez, c'est trop.

Lise, incapable de prononcer une parole, sortit de la pièce et se
réfugia dans sa chambre. Là, glacée d'horreur, elle se jeta à genoux
devant son crucifix.

Etait-il possible que cette chose épouvantable fût vraie?... Que sa
belle-mère?...

Oh! non, non, cet homme avait menti, ou plutôt sa raison s'égarait!...
Oui, c'était cela certainement! Les ravages produits par la congestion
le faisaient divaguer...

Et d'ailleurs, elle avait un moyen bien simple de savoir la vérité:
c'était d'aller trouver le prince Ormanoff et de lui rapporter les
paroles du sommelier.

-- Dès les premiers mots, il me dira que je suis folle d'y avoir
accordé seulement un instant d'attention! pensa-t-elle.

Elle se leva... Mais alors, mille faits jusque-là insignifiants pour
elle surgirent à sa mémoire: l'émoi de Mme de Subrans à l'apparition du
prince Ormanoff à la chasse des Cérigny, l'attitude si froide, tout
juste polie de Serge, la gêne extrême que semblait éprouver devant lui
sa cousine... Elle avait un peu en ces moments-là l'attitude d'une
coupable...

Lise se rappelait tout à coup que jamais elle n'avait vu se rencontrer
les mains de Serge et de Catherine.

-- Non! non!... Oh! c'est trop épouvantable de m'arrêter seulement à
cette idée! murmura-t-elle en se tordant les mains.

Le bruit d'une porte qui s'ouvrait dans le salon voisin se fit entendre
à ce moment. Qui venait là? Il n'y avait que Serge pour entrer ainsi
sans s'annoncer...

Que lui voulait-il? Le souvenir des paroles et du baiser de tout à
l'heure, éloigné par l'affreuse révélation qui venait de lui être
faite, reparut et fit battre un peu plus vite son coeur.

Et il arrivait si bien! Elle allait lui parler aussitôt de la
confidence du sommelier...

Elle s'avança vivement et entra dans le salon.

Serge était débout, près de la petite table sur laquelle demeurait
ouvert le livre d'heures... Et, entre ses doigts, il tenait l'image de
Gabriel.

Il leva les yeux, et Lise s'immobilisa, frissonnante, sous ce regard
sombre.

-- Approchez, Lise... Et dites-moi comment vous avez osé conserver
ceci, après l'injonction que je vous ai faite d'avoir à oublier tout
votre passé.

Un frémissement inaccoutumé courait sur sa physionomie, toujours si
impassible à l'ordinaire, et les vibrations irritées de sa voix
n'avaient pas la glaciale froideur habituelle dans ses colères
elles-mêmes.

Comme la jeune femme demeurait immobile, saisie par cette apostrophe,
il s'avança de quelques pas.

-- Répondez! Pourquoi avez-vous conservé cette image? Vous pensez
encore à cet étranger?

Elle reprenait un peu possession d'elle-même, et le ton dur de Serge
éveilla en elle une soudaine impression de révolte.

-- Certes, j'y pense! dit-elle d'un ton vibrant. Je n'ai pas coutume
d'oublier mes amis, ceux qui m'ont aimée et que j'ai aimés!

Jamais encore Lise n'avait vu dans les yeux de son mari cette
expression de sombre violence qui, tout à coup, transformait la
physionomie de Serge. Il s'avança encore, et, posant sa main sur
l'épaule de la jeune femme, qui chancela presque sous le choc, il
approcha son visage du sien.

-- Vous l'avez aimé? Et ceci est un souvenir de lui?... un cher
souvenir? Eh bien? voici ce que j'en fais.

D'un geste violent, il déchira l'image et en jeta au loin les morceaux.

-- Voilà le sort de tout ce qui vous rappellera le passé! dit-il d'une
voix qui sifflait entre ses dents serrées. Vous devez m'aimer à
l'exclusion de tous, parents ou amis, et sans qu'aucun retour de
l'autrefois vienne s'insinuer dans votre coeur, où je dois régner seul.

-- Vous aimer!... Vous, vous, mon bourreau!... Vous qui me faites tant
souffrir, et qui imaginez même, après m'avoir privée des consolations
de la religion, de m'interdire le souvenir sacré de l'amitié d'un
saint, -- d'un saint qui a quitté ce monde!

Elle se redressait devant lui, grandie soudain par l'indignation et la
douleur, les yeux étincelants, belle d'une surnaturelle beauté de
chrétienne intrépide. Elle n'était plus en ce moment l'enfant
craintive, mais une femme révoltée devant l'injustice, devant la
tyrannie morale qui prétendait s'exercer sur elle.

-- ... Vous pouvez exiger bien des choses, mais il en est trois que
vous ne m'imposerez pas: l'abandon de mes croyances, l'oubli de mes
affections de famille et d'amitié... et l'amour pour celui qui n'a
voulu considérer en moi qu'une pauvre chose sans âme, bonne à pétrir
selon sa fantaisie!

Elle se détourna brusquement et se dirigea vers sa chambre. Elle
sentait que ses forces allaient la trahir, et elle ne voulait pas
défaillir devant lui.

Il fit un mouvement en avant, comme pour la rejoindre. Mais il tourna
tout à coup les talons, et, le visage raidi, les yeux durs, il sorti du
salon.

Stépanek, qui ouvrit devant lui la porte du cabinet de travail, songea
avec un petit frisson d'inquiétude:

-- Gare à qui bronchera aujourd'hui!

Pendant quelques instants, Serge arpenta d'un pas saccadé la vaste
pièce. Il s'arrêta tout à coup, en écrasant de son talon le magnifique
tapis d'Orient.

-- Lâche!... lâche que je suis! murmura-t-il d'un ton de sourde fureur.
Si mon aïeul me voit de sa tombe, il doit se demander quel misérable
sang coule maintenant dans mes veines! Dire que j'ai été au moment de
me jeter aux pieds de cette enfant qui me bravait!... moi, son mari,
son maître! Elle me rend fou! Mais je saurai me vaincre... et la
réduire à la soumission complète.

Il se remit en marche, puis s'arrêta de nouveau, le front contracté.

-- La faire souffrir encore!... Non, je ne puis plus! murmura-t-il
d'une voix étranglée. Déjà, tout à l'heure... C'est la faute de ce
Gabriel... de cet ami qu'elle n'oublie pas, qui l'a aimée, qu'elle a
aimé... qu'elle aime peut-être encore, et que je hais, moi! Comme elle
a défendu le droit à son souvenir!... Et moi, elle me déteste...

Il s'interrompit en laissant échapper une sorte de ricanement.

-- Que m'importe! pourvu qu'elle me craigne et m'obéisse. Un Ormanoff
se soucie peu d'être aimé... Allons, il convient de faire trêve à ces
rêvasseries indignes d'un cerveau masculin. J'ai une exécution à
accomplir ce soir.

Il sonna et donna l'ordre à Stépanek de prévenir Mlle Dougloff qu'il
désirait lui parler.

Quand Varvara entra, Serge se tenait débout près de son bureau. Il
inclina légèrement la tête en réponse au salut toujours humble de sa
cousine et dit froidement:

-- Je voulais vous informer moi-même qu'un petit colis à votre adresse
s'est égaré, a été ouvert par mégarde... et que j'y ai trouvé ceci.

Il prit sur le bureau une revue jaune pâle, zébrée de rouge, et la
tendit à Varvara.

Une pâleur cendreuse couvrit le visage de Mlle Dougloff, un tremblement
subit agita ses mains.

-- C'est bien à vous, n'est-ce pas?

Elle répondit d'une voix un peu sourde:

-- Oui, c'est à moi, Serge Wladimirowitch.

-- Mes compliments! Vous vous abreuvez à des sources quelque peu...
volcaniques, Varvara Petrowna. J'ai même pu constater, en feuilletant
cette publication légèrement incendiaire, que vous preniez à sa
rédaction une part active. N'ayant aucun droit légal sur vous, je ne
puis que constater votre entière liberté à ce sujet. Mais, tant que je
serai le maître ici, Kultow n'abritera jamais de révolutionnaires, --
et surtout des révolutionnaires en jupon, les pires qui existent. Vous
voudrez bien vous organiser pour trouver, avant la fin du mois, et hors
de mes domaines, un autre toit où vous pourrez élaborer en paix le
programme des sociétés futures.

Elle l'écoutait sans faire un mouvement, comme médusée. Ses longues et
molles paupières cachaient son regard, mais les cils battaient
fébrilement, et, sur la revue qu'elle avait prise des mains de Serge,
ses doigts se crispaient, froissant la couverture étrange.

Aux derniers mots du prince, elle laissa échapper une sorte de
gémissement:

-- Vous me chassez!

Elle glissa à genoux, en levant vers Serge ses yeux à demi découverts
qui suppliaient.

-- Serge, par pitié... Pardonnez-moi ces folles idées, cette sympathie
déjà évanouie pour des doctrines que vous réprouvez! Jamais vous ne les
retrouverez en moi! Ce sont des divagations de cerveau en délire,
auxquelles, pauvre isolée, j'ai pu me laisser prendre un instant...
Serge, pardonnez-moi! Ne me chassez pas de votre demeure, de votre
présence. Ma vie est ici, dans l'ombre de celui que l'humble Varvara
vénère comme un dieu, et qu'elle voudrait servir à genoux!

Elle parlait d'une voix basse et tremblante, en courbant la tête et en
joignant les mains.

-- Je n'ai vraiment que faire d'un aussi ardent dévouement! dit la voix
mordante de Serge. Vous pourrez trouver à l'employer plus utilement
ailleurs, Varvara Petrowna... pour la cause de la révolution, par
exemple. Vraiment, qui se serait douté que vous cachiez de telles
flammes sous une aussi paisible apparence! Je ne parle pas pour moi,
naturellement, car depuis longtemps je vous avais devinée. Les yeux
baissés ne m'ont jamais trompé.

Varvara leva la tête, et cette fois, les prunelles jaunes apparurent
tout entières, étincelèrent sous l'ombre légère des cils pâles.

-- Vous savez alors que, si vous m'aviez choisie, vous auriez trouvé en
moi l'esclave de vos rêves, dont vous auriez possédé l'âme tout
entière, et qui ne vous aurait pas disputé une bribe de sa conscience,
elle!

Un regard d'indicible mépris tomba sur elle.

-- Une âme d'esclave? Avec de l'or, j'en achèterais. Mais une belle âme
pure et intrépide, que l'attrait du luxe et de la vanité ne peut
réduire, qui résiste à la force toute-puissante et préférerait mourir
que de céder à ce que sa conscience réprouve, voilà ce que j'admire, ce
que je respecte, ce que je vénère au-dessus de tout.

Varvara se releva brusquement, le visage blêmi.

-- Cette âme-là ne vous aime pas, Serge Ormanoff! dit-elle d'une voix
rauque.

Le front de Serge eut une imperceptible contraction.

-- Qu'en savez-vous? riposta-t-il d'un ton hautain. Mais, du reste,
cela vous importe peu, j'imagine? Vous vous êtes égarée là dans des
sentiers qui nous éloignent de notre sujet, -- c'est-à-dire de votre
départ. Réflexion faite, je crois que vous pourriez être prête à
quitter Kultow dans huit jours. Vous trouverez bien un couvent pour
vous recevoir provisoirement, -- à moins que quelque soeur en
révolution ne vous offre l'abri de son toit.

Un sursaut secoua Varvara. Sur son teint blanc, une pâleur livide
s'étendit, gagnant jusqu'aux lèvres. Lentement, les paupières
s'abaissèrent sur les yeux où venait de passer une lueur étrange, --
désespoir, -- fureur ou haine, tout cela ensemble peut-être.

-- Je partirai avant, Serge Vladimirowitch, dit-elle d'un ton calme.

Elle se détourna, gagna la porte... mais, au moment de l'ouvrir, elle
se détourna de nouveau...

-- Vous êtes vaincu cette fois, prince Ormanoff!

Elle sortit sur ces mots, jetés d'un ton d'ironie mauvaise qui fit
tressaillir Serge.

-- Vaincu! vaincu!... et par une enfant! murmura-t-il en retombant sur
son fauteuil. Un Ormanoff!... Elle l'a deviné, cette vipère! Ah! mes
aïeux doivent s'agiter dans leurs tombes, devant la lâcheté de leur
descendant! C'est son âme qui m'attire, qui m'émeut jusqu'au fond du
coeur! et je la martyrise! En ce moment, elle pleure sans doute, elle
souffre... Et un mot de moi -- ce que je brûle de lui dire -- sécherait
les larmes de ces yeux admirables que j'aime plus que tout, parce
qu'ils reflètent son âme. Je la verrais sourire peut-être! -- non du
sourire contraint et timide qu'elle a toujours devant moi, mais du
sourire de la femme confiante et aimée...

Il se leva si brusquement que son lourd fauteuil tomba à terre,
réveillant en sursaut Fricka et Ali.

-- Je divague! Elle me fait perdre la tête!... Stépanek!... Ramasse ce
fauteuil et préviens qu'on me serve à dîner ici, ce soir.

Il ouvrit la porte, s'engagea dans un escalier couvert d'un épais tapis
et gagna la bibliothèque, où il s'absorba dans l'examen des vieilles
paperasses.



XIV


La tempête de neige avait cessé le lendemain, et le ciel était si pur,
le soleil si doux que Lise se décida vers dix heures à faire une courte
promenade dans le parc, pour remettre un peu son visage défait par une
nuit d'insomnie.

Sacha ayant une bronchite, elle ne pouvait demander sa compagnie. Et
d'ailleurs, aujourd'hui, elle préférait être seule. Une lourde
tristesse pesait sur son coeur. La scène de la veille l'avait
bouleversée profondément, et d'autant plus que l'attitude du prince
Ormanoff, depuis quelque temps, avait pu lui donner un très léger
espoir de le voir s'adoucir quelque peu. Rien n'était changé: il était
toujours l'implacable despote qui prétendait annihiler en elle toute
liberté morale; il était toujours l'être sans pitié et sans justice qui
se jouait de la souffrance d'une jeune femme sans défense, le maître
ombrageux qui ne craignait pas de s'attaquer au souvenir d'un mort.

Qu'allait-il faire aujourd'hui? Comment punirait-il l'enfant audacieuse
qui avait osé, hier, lui lancer au visage de telles paroles?

En se les rappelant, Lise se demandait comment elle avait pu les
prononcer... et comment surtout il ne l'en avait pas châtiée sur
l'heure.

Elle ne perdrait rien pour attendre. Mais après tout, un peu plus, un
peu moins de souffrance!... La douleur silencieuse serait le lot de son
existence, près du tyran au coeur impitoyable qui la tiendrait en son
pouvoir jusqu'au jour où Dieu la délivrerait par la mort.

Elle marchait lentement, les yeux fixés droit devant elle, l'esprit
tout occupé de ses tristes pensées. Un bruit de pas derrière elle lui
fit pourtant tourner la tête. C'était Varvara enveloppée dans sa
pelisse fourrée.

-- Vous vous promenez, princesse? dit-elle en serrant la main que lui
tendait la jeune femme. Moi, je vais voir une pauvre famille misérable,
tout près d'ici.

-- Vous vous occupez des pauvres?

-- Un peu, oui, autant que me le permettent mes faibles moyens.

-- Je voudrais bien le faire aussi! dit Lise avec un soupir. Mais je
crois bien inutile d'y songer.

-- Oh! certainement! le prince Ormanoff ne vous le permettrait jamais.
Il ne se soucie guère des malheureux, du reste... Ceux que je vais
visiter ont été jetés dans la misère par ses ordres, pour une
peccadille.

Le coeur de Lise eut un sursaut d'indignation. Ah! comme elle le
connaissait bien là!

Lentement, Varvara se remettait en marche, et elle la suivait, écoutant
la voix apitoyée qui disait avec une pathétique émotion les souffrances
de ces pauvres gens...

-- Mais je vais trop loin! dit-elle tout à coup. Il faut que je
retourne...

-- Ne voulez-vous pas venir jusque chez ces malheureux? C'est si près
maintenant! Et ce serait une telle consolation pour eux!

Lise hésita un instant... Mais, après tout, pourquoi pas? Elle
essaierait ainsi de réparer quelque peu, par sa compassion, la dureté
du prince Ormanoff.

Elle suivit donc Varvara, cette fois hors du parc. Mlle Dougloff
marchait d'un pas sûr, en personne qui connaît son but.

Tout à coup, un hurlement retentit.

Lise s'arrêta brusquement.

-- Qu'est-ce que cela?

-- Les loups, dit tranquillement Varvara.

-- Les loups! balbutia Lise en pâlissant d'effroi.

-- La tempête les avait confinés dans la forêt; ils sortent aujourd'hui
et se rapprochent des lieux habités pour trouver une proie. Mais ne
vous tourmentez pas, nous avons le temps d'atteindre une isba toute
proche.

Rassurée par ce calme, Lise suivit sa compagne, qui marchait
hâtivement. En quelques minutes elles arrivaient à une isba de minable
apparence.

-- Elle est déserte, mais nous pourrons nous y enfermer, dit Varvara.

Au même moment, des hurlements se firent entendre, tout près cette fois.

Lise et Varvara s'élancèrent à l'intérieur et refermèrent soigneusement
la porte.

-- Les voilà! dit Mlle Dougloff, qui s'était approchée de l'étroite
petite fenêtre.

Lise s'avança à son tour et réprima un cri de terreur. Il y avait là
sept ou huit loups de forte taille, qui dardaient leurs yeux jaunes sur
cette demeure où se cachait la proie convoitée.

-- Oh! Varvara, comment allons-nous faire?

-- Mais simplement attendre qu'on vienne nous délivrer. S'il n'y avait
que moi, ce pourrait être plus long, car Varvara Dougloff est un
personnage de si petite importance qu'on ne s'apercevrait pas très vite
de son absence. Mais il n'en est pas de même de la précieuse petite
princesse dont la mort jetterait dans le désespoir ce pauvre Serge...
Pourquoi me regardez-vous comme cela? Ignorez-vous qu'il vous aime
comme un fou?

-- Vous divaguez, je pense, Varvara? balbutia la jeune femme.

Un léger ricanement s'échappa des lèvres de Varvara.

-- Ah! pauvre innocente! Je le connais, moi, voyez-vous. A force
d'hypnotiser mon regard et ma pensée sur lui, je sais discerner toutes
les impressions sur cette physionomie qui est pour les autres une
énigme. J'y ai lu son secret dès le jour de votre arrivée à Cannes...
et j'avais prévu d'avance quel serait le vaincu dans la lutte soutenue
entre son orgueil et son coeur. Je le connais, vous dis-je! Un jour, je
l'ai vu ramasser une fleur tombée de votre ceinture, la porter à ses
lèvres, puis la jeter au loin avec colère. Vous comprenez, Serge
Ormanoff obligé de s'incliner devant une femme, devant une enfant de
seize ans qui lui a tenu tête, c'est dur, et la résistance est
terrible... Mais la victoire n'en aurait été que plus enivrante,
n'est-ce pas, princesse?

Lise, les yeux un peu dilatés par la stupéfaction, l'écoutait,
interdite et troublée par l'étrange regard qui l'enveloppait. Au
dehors, les loups hurlaient...

-- ... Et, pendant ce temps, un autre coeur endurait tous les
tourments. Il y a treize ans, une fillette arrivait avec sa mère à
Kultow, et était présentée au prince Ormanoff, un tout jeune homme
alors, mais aussi orgueilleux, impénétrable et dédaigneux
qu'aujourd'hui. Un regard empreint de la plus indifférente froideur
tomba sur l'enfant... Et pourtant, ces yeux, qui avaient la teinte
changeante et mystérieuse de nos lacs du Nord, ces yeux fascinants par
leur froideur même enchaînèrent à jamais Varvara Dougloff. Au fond de
son coeur, elle dressa un autel à celui qui ne daigna jamais
s'apercevoir de ce culte silencieux. Le jour où il épousa Olga Serkine,
elle pensa sérieusement à se donner la mort. Pourtant elle continua à
vivre, trouvant malgré tout une âpre jouissance à le contempler, à
entendre sa voix, à suivre de loin le sillage de son existence. Mais
elle détestait Olga, naturellement... Et, un jour, une occasion
favorable se présentant, elle "aida" l'accident qui coûta la vie à la
femme et au fils de Serge Ormanoff.

Lise eut un cri d'horreur, en reculant brusquement.

-- Varvara!... Quelle épouvantable histoire me racontez-vous là?
bégaya-t-elle.

Une lueur satanique brilla dans les yeux de Varvara.

-- Oh! c'est une histoire vraie! La pauvre dédaignée espérait que,
peut-être, son cousin, veuf, s'aviserait de s'apercevoir qu'une
créature était là, près de lui, qui ne demandait qu'à prendre la chaîne
dont son despotisme avait chargé sa première femme, et qui, mieux
encore que celle-ci, lui aurait livré son âme tout entière pour qu'il
la pétrît, qu'il la transformât selon sa volonté. Hélas! il vous
vit!... Et, cette fois, ce n'était pas Olga, cette créature
insignifiante qui n'avait pour elle que sa beauté, mais qui n'était
qu'une pâte molle, une jolie statue sans intelligence que Serge n'avait
jamais réellement aimée. Vous étiez une âme, vous, et c'est votre âme
qui l'a vaincu. Par votre résistance à ses volontés, vous avez conquis
l'amour de ce coeur orgueilleux. Triomphez donc, princesse!...
Hâtez-vous de savourer ce secret que je vous livre, car la méprisée va
se venger.

Un frisson de terreur secoua Lise. Une atroce expression de haine se
lisait sur la physionomie de Varvara, convulsée par la passion... Et
elle était seule avec cette femme, plus forte qu'elle certainement,
malgré sa petite taille...

-- ... Je veux me venger de Serge, qui m'a chassée hier, et de vous que
je hais. Il y aura tout à l'heure une criminelle de plus dans la
famille... Qu'est-ce que vous dites de la manière dont votre belle-mère
cherchait à se débarrasser de sa cousine? Cela vous a fait plaisir de
connaître ce petit secret, n'est-ce pas? Je le pensais bien, c'est
pourquoi j'ai engagé Ivan Borgueff, que j'avais entendu parler en un de
ses moments d'ivrognerie, à vous l'apprendre. Elle était aussi jalouse,
Catherine... Mais son moyen ne me plaît pas. Je préfère agir plus
franchement. Tout d'abord, j'avais préparé ceci...

Elle sortait de dessous ses vêtements un long poignard.

-- ... Mais les circonstances viennent de me faire trouver mieux. Je
vois d'ici les terribles nuits que passera Serge, en se représentant sa
Lise bien-aimée déchirée toute vivante par la dent des fauves, en
croyant entendre ses appels et ses cris de douleur. Ah! quelle douce
chose que la vengeance, princesse!

Elle approchait son visage, hideusement contracté, de celui de la jeune
femme qui reculait en frissonnant de terreur sous ce regard semblable à
celui des fauves qui hurlaient, dehors, en réclamant leur proie. Déjà,
les mains de Varvara saisissaient les siennes, y enfonçaient leurs
ongles aigus...

Lise comprit qu'elle était perdue, si un miracle ne la sauvait. A la
pensée de la mort atroce qui se préparait, elle se sentit défaillir
d'horreur, et du fond de son coeur, un appel éperdu jaillit vers le
ciel...

Varvara l'enlaça, l'entraîna vers la porte. Elle essaya de lutter. Mais
comme elle l'avait pensé, Mlle Dougloff était douée d'une extrême force
nerveuse, décuplée en ce moment par la passion furieuse.

Serrant d'une main contre elle la jeune femme à demi évanouie, Varvara
ouvrit rapidement la porte et poussa au dehors sa victime qui tomba sur
le sol.

Les fauves, étonnés, eurent un mouvement de recul. Puis ils se ruèrent
sur cette proie si inopinément offerte à leurs convoitises...

Plusieurs coups de feu retentirent. Trois loups tombèrent... Les autres
s'arrêtèrent... Seul l'un d'eux, plus affamé ou moins peureux que les
autres, s'élança sur Lise et saisit le bras de la jeune femme entre ses
dents aiguës.

Mais une balle le coucha à terre... Et plusieurs hommes surgissant, le
fusil à la main, eurent promptement raison des autres carnassiers, dont
deux, seulement blessés, réussirent à s'enfuir.

Un de ces hommes -- c'était le garde forestier naguère châtié par le
prince Ormanoff -- s'approcha et se pencha vers la jeune femme.

-- Mais c'est la princesse! dit-il avec stupéfaction.

Il l'enleva entre ses bras et voulut ouvrir la porte. Mais celle-ci
était fermée de l'intérieur.

-- Qu'est-ce que ça veut dire?... Piotre, enfonce-moi cela!

Piotre, un hercule, appuya son épaule contre la porte, qui craqua et
céda.

Alors, au fond de la petite salle, les hommes aperçurent Varvara, pâle,
les yeux étincelants de rage...

-- Sauvée!... Ah! quelle malédiction est sur moi! murmura-t-elle.

D'un geste prompt, elle sortit son poignard, l'enfonça dans sa poitrine
et tomba sur le sol.

Quand Piotre se pencha sur elle, ses yeux étaient vitreux et son sang
s'échappait à flots.

-- Je crois que c'est fini, par là... Mais, dis donc, Michel,
comprends-tu?...

-- Ce n'est pas le moment de chercher à comprendre. La pauvre princesse
est blessée au bras et elle ne bouge pas plus que si elle était morte.
Je vais vite l'emporter au château. Quant à celle-ci, elle n'a plus
besoin de rien. Le maître dira ce qu'on doit en faire. Mais le plus
pressé est de soigner la princesse.

Et Michel, avec l'aide d'un de ses compagnons, emporta la jeune femme
inanimée, dont le bras, atteint par les crocs du carnassier, saignait
abondamment.

Comme ils s'engageaient dans le parc, ils aperçurent le prince Serge
qui arrivait d'un pas rapide. A la vue du fardeau porté par ces hommes,
il s'élança, et les gardes s'arrêtèrent instinctivement, stupéfaits
devant cette physionomie bouleversée.

-- Qu'est-il arrivé? dit-il d'une voix rauque.

-- La princesse allait être dévorée par les loups... Nous sommes
arrivés à temps...

Déjà, Serge enlevait entre ses bras la jeune femme. Seul, il l'emporta
au château. Il courait presque, comme si ce fardeau n'eût rien pesé
pour lui.

Tandis que sur un ordre bref jeté au passage, des domestiques allaient
en hâte chercher le docteur Vaguédine, il gagna l'appartement de sa
femme et déposa Lise sur une chaise longue. Dâcha, pâle et tremblante,
enleva les vêtements fourrés et mit à nu le joli bras blanc atteint par
les dents du fauve.

-- Et ses mains, ses pauvres petites mains, qui donc les lui a mises en
cet état? balbutia la femme de chambre d'un air navré.

Elle recula tout à coup, tandis que sa physionomie exprimait
l'ahurissement le plus complet. Le prince Ormanoff s'agenouillait près
de la chaise longue et couvrait de baisers les mains déchirées par les
ongles aigus de Varvara.

Jamais Dâcha, ainsi qu'elle le déclara plus tard, n'aurait pu penser
que cette physionomie fût susceptible d'exprimer à un tel degré
l'angoisse et la douleur.

Le docteur Vaguédine apparut presque aussitôt. Il banda le bras, puis
s'occupa de mettre fin à l'évanouissement qui se prolongeait.

Toujours agenouillé, Serge entourait de son bras le cou de Lise et
appuyait sur sa poitrine la tête inerte. Quand la jeune femme ouvrit
les yeux, ce fut son visage qu'elle aperçut d'abord.

Et, dans la demi-inconscience où elle se trouvait encore, elle eut un
instinctif mouvement d'effroi.

Une voix tendre murmura à son oreille:

-- Ne crains rien, ma Lise, ma petite reine! Je t'aime, et tu feras de
moi ce que tu voudras.

Un effarement s'exprima dans les grands yeux noirs. Mais le regard qui
s'attachait sur Lise complétait éloquemment les paroles inattendues. Le
teint livide se rosa légèrement, les longs cils noirs frémirent, toute
la physionomie de la jeune femme parut s'éclairer d'un reflet de
bonheur.

-- Serge!

Elle ne put dire que ce mot, car sa faiblesse était telle qu'elle se
sentait presque dans l'impossibilité de parler. Mais tandis qu'il la
serrait plus étroitement contre son coeur, elle appuya son front sur
son épaule en un mouvement d'enfant confiante qui s'abandonne à une
puissante protection.

-- Il faut que la princesse soit mise tout de suite au lit, dit le
docteur Vaguédine. Pendant ce temps, j'irai préparer les médicaments
nécessaires.

Sans doute, à ce moment, le souvenir de la scène affreuse reparut-il
dans le cerveau de Lise, qui se dégageait des brumes dont l'avait
enveloppé l'évanouissement. Elle tressaillit et une expression
d'horreur bouleversa sa physionomie.

-- Oh... ces yeux!... C'est un loup! Serge, chassez-le!

Tremblante des pieds à la tête, elle se cramponnait au cou de son mari.

-- Il n'y a rien, ma chérie! Tu es dans ta chambre, vois donc, et je
suis là, près de toi. Ne crains rien, ma colombe!

Sous les caresses, sa frayeur parut s'apaiser. Mais elle s'aperçut
alors que son bras était blessé, et, du regard, interrogea son mari et
le docteur.

-- Tu t'es fait un peu mal en tombant, et on t'a mis un petit bandage.
Mais ce ne sera rien du tout, expliqua Serge.

Maintenant, elle regardait ses mains... Et, de nouveau, son visage
exprima la terreur...

-- Varvara! Ses ongles!... Voyez!...

Elle étendait ses mains lacérées, ses petites mains si blanches et si
délicatement jolies sur lesquelles Varvara s'était acharnée en la
traînant vers la porte.

Serge eut un tressaillement.

-- Varvara?... Que veux-tu dire?

Mais un geste du médecin lui ferma la bouche.

-- Allons, allons, princesse, oubliez tout cela pour le moment! dit le
docteur Vaguédine en prenant doucement ses mains meurtries entre les
siennes. Vous êtes ici bien tranquille, près de votre mari, près de
nous qui vous sommes tout dévoués. Vous n'avez qu'à vous laisser
soigner...

-- Et aimer, ajouta Serge en l'embrassant. Maintenant, Dâcha et Sonia
vont te coucher, et, pendant ce temps, je vais mettre ordre à quelques
affaires pressantes. Puis je reviendrai près de toi, ma Lise.

Quand le prince fut hors de la chambre, il interrogea avec angoisse:

-- Eh bien, Vaguédine?

-- Je ne puis trop me prononcer encore, prince. J'espère qu'il ne
s'agit que d'un ébranlement nerveux. Mais d'abord, qu'est-il arrivé?

-- Je n'en sais rien moi-même. En m'en allant au-devant d'elle dans le
parc, vers lequel des domestiques l'avaient vue se diriger, j'ai
rencontré deux gardes qui la rapportaient évanouie. L'un d'eux m'a
parlé de loups. Mais ce n'était pas moment d'interroger. Bien vite, je
l'ai ramenée ici. Maintenant, je vais prendre des informations.

-- Elle a prononcé le nom de Mlle Dougloff, murmura le docteur.

-- Oui... Je vais savoir si ces hommes ont connaissance de quelque
chose.

Michel et Piotre, prévoyant qu'ils seraient interrogés, étaient venus
jusqu'au château où les avaient rejoints leurs camarades, pour faire
leur rapport sur le tragique événement. Appelés en présence de leur
maître, ils racontèrent en peu de mots, par l'organe de Michel, ce
qu'ils avaient vu.

-- C'est bien... Je vous remercie et je n'oublierai pas que c'est vous
qui l'avez sauvée, dit le prince en les congédiant avec une
bienveillance qui les abasourdit quelque peu.

Serge rejoignit le docteur Vaguédine et lui rapporta brièvement le
récit des gardes.

-- Voici, selon moi, ce qui s'est passé, ajouta-t-il. Cette misérable
Varvara jalousait et haïssait ma femme. Je m'en étais aperçu et hier,
trouvant un prétexte valable, je lui avais fait comprendre qu'elle eût
à quitter mon toit. Cette âme trouble et mauvaise a, sans doute,
combiné alors quelque atroce vengeance... Mais Lise seule, quand elle
sera complètement remise, pourra nous apprendre toute la vérité, que je
devine épouvantable.

-- Ce doit être cette femme qui lui a abîmé les mains, fit observer le
docteur. Ses ongles étaient de véritables griffes.

Une lueur effrayante s'alluma dans les yeux de Serge.

-- Oh! si elle n'était pas morte! si je pouvais la tenir vivante entre
mes mains! dit-il avec violence.

"Peste! je crois qu'il la traiterait bien, en effet! songea le docteur.
Et ce n'est pas moi qui lui donnerais tort, car vraiment, s'attaquer à
un ange comme la princesse Lise!..."

Quand Serge et le médecin revinrent chez Lise, la jeune femme reposait
dans son grand lit Louis XV. Un tremblement l'agitait. Mais l'effroi
que le souvenir affreux mettait encore dans son regard disparut quand
Serge fut assis près d'elle, qu'il tint entre ses mains les petites
mains déchirées que Dâcha avait couvertes d'un onguent rafraîchissant
et enveloppées d'une bande de fine toile.

Le docteur fit prendre à Lise un calmant, s'assura que la fièvre
n'était pas très forte, puis il s'éloigna en disant que la malade
n'avait besoin que de repos.

-- Me permets-tu de rester près de toi, Lise? demanda Serge d'un ton de
prière. Je ne bougerai pas, pour ne pas t'empêcher de reposer.

-- Oh! oui, restez! J'ai peur quand vous n'êtes pas là! dit-elle en
frissonnant.

-- Alors, tu ne me crains plus?... Et tu me pardonneras peut-être un
jour ma tyrannie, ma cruauté envers toi, petite âme angélique que j'ai
fait souffrir? Et cette scène, hier! Oh! combien donnerais-je pour
pouvoir l'effacer de ton souvenir! Pourras-tu me pardonner, dis, mon
amour?

-- Oui, oh! oui, puisque vous regrettez... puisque vous m'aimez, dit la
voix affaiblie de Lise.

-- Merci, ma bien-aimée! Mais j'ai à réparer maintenant. Désormais,
c'est toi qui régneras, et je ne serai que le premier de tes serviteurs.

Elle eut un geste de protestation.

-- Non, Serge! Je vous dois obéissance pour tout ce qui est juste...

-- Petite sainte! dit-il en la couvrant d'un regard de tendresse émue.
Sais-tu à dater de quel moment je t'ai le plus aimée? C'est quand tu
m'as résisté pour conserver ta religion. Ce jour-là, j'ai compris que
tu étais une âme, -- une vraie. Et dans ma colère, je t'admirais,
Lise... Mais, ô ma pauvre chérie, combien je t'ai fait souffrir!

-- Il ne faut pas parler de cela! murmura-t-elle en mettant sa main sur
la bouche de son mari.

-- Non, ma petite âme, je n'en parlerai pas, mais j'y penserai
toujours. Maintenant, tu seras libre, et tu pratiqueras ta religion
comme tu l'entendras. Et un jour, peut-être, en voyant mon repentir et
mon amour, tu m'aimeras un peu, enfant chérie dont je fus l'odieux
tyran?

Doucement, elle inclina sa tête sur l'épaule de Serge en murmurant:

-- Vous êtes mon cher mari.



XV


Comme l'avait prévu le docteur Vaguédine, les nerfs de la jeune
princesse avaient été fortement ébranlés. Aussitôt qu'elle fut un peu
moins faible, Serge l'emmena hors de ce Kultow qui lui rappelait un si
triste souvenir; ils regagnèrent Cannes, où les accueillirent un soleil
radieux et une température tiède, qui, dès les premiers jours, amena
une amélioration notable dans la santé de Lise.

Les Rühlberg les avaient suivis. Aux yeux de Serge, Sacha, si espiègle
et si gai, était précieux pour distraire sa jeune tante... Car
maintenant, le prince Ormanoff ne voyait au monde que le bien-être, la
satisfaction de Lise.

Tous ceux qui vivaient sous sa dépendance, depuis sa soeur et Hermann
jusqu'au dernier des marmitons, savaient maintenant qu'une douce et
toute-puissante autorité faisait courber sa tête altière. Le sceptre
avait changé de mains: il reposait entre celles, toutes bienfaisantes,
de la jeune femme que le prince Serge entourait d'un culte passionné,
dont il épiait tous les désirs pour les satisfaire aussitôt, se
plaignant seulement, moitié souriant et moitié sérieux, qu'elle n'eût
jamais de caprices.

-- Tu es trop bonne, ma Lise, lui dit-il un jour. Une autre, à ta
place, se vengerait un peu en me tyrannisant à mon tour.

-- Me venger! Oh! le vilain mot! riposta-t-elle avec le joli sourire
qu'elle avait souvent maintenant. Ou bien, si, je me vengerai en te
rendant heureux le plus que je pourrai, mon Serge.

A mesure qu'il pénétrait mieux en cette âme délicate, si aimante, si
loyale, et d'une bonté exquise, l'admiration et le respect croissaient
dans le coeur de Serge. Ce coeur, endurci par les leçons de son aïeul,
sortait enfin de sa prison de glace, de cette armure d'airain derrière
laquelle le prince Ormanoff l'avait comprimé jusqu'au jour où une
enfant l'avait conquis par son courage et la pure lumière de ses yeux.

Ce n'était pas sans un retour en arrière. Plus d'une fois, Lise dut
intervenir pour réprimer ou réparer des actes de dureté envers ses
neveux, -- Hermann surtout, qu'il n'aimait pas, -- ou ses serviteurs.
Mais, personnellement, elle ne trouvait chez lui que la plus tendre
bonté, sans le plus lointain rappel de cette tyrannie d'autrefois,
qu'il appelait "ma criminelle folie".

Maintenant, Lise avait toute liberté pour sa correspondance. Une longue
lettre était partie à l'adresse de Mme des Forcils, mettant sur le
compte de la maladie le silence si longtemps gardé et parlant en termes
élogieux et pleins d'affection du prince Serge. Même à cette amie très
chère, Lise ne voulait pas faire connaître les souffrances que l'amour
de son mari réparait si bien maintenant.

Mais il ne pouvait être question d'écrire à Mme de Subrans. Etant
encore à Kultow, Lise avait un jour posé à Serge l'interrogation
anxieuse qui était depuis longtemps sur ses lèvres, et il n'avait pu
lui cacher qu'Ivan Borgueff avait dit la vérité.

-- Mon grand-père et moi avions gardé le silence, d'autant plus
facilement que Xénia parut se remettre assez vite, ajouta-t-il. Mais
jamais, depuis lors, je n'eus aucun rapport avec Catherine. Il fallut
cette rencontre chez les Cérigny pour me décider à renouer
accidentellement les relations de parenté, à cause de toi, Lise.

Il lui avait raconté alors comment il avait obligé Mme de Subrans à lui
accorder la main de sa belle-fille et avait avoué loyalement qu'il
s'était fort mal conduit en cette circonstance, suivant la terrible
devise de ses ancêtres: "Périsse la terre entière et l'honneur même des
miens, pourvu que ma volonté s'accomplisse!"

La pensée que cette femme, aimée et respectée jadis par elle, avait tué
sa mère, et l'avait livrée elle-même, enfant confiante et sans
expérience, à ce parent dont elle n'ignorait pas les idées et le
terrible despotisme, tourmentait toujours douloureusement le coeur de
Lise. Mais les enfants n'étaient pas responsables des fautes de la
mère, et, en arrivant à Cannes, elle avait écrit à Anouchka, en lui
demandant des nouvelles de la Bardonnaye.

La petite fille répondit en exprimant toute sa joie d'avoir enfin une
lettre de cette soeur que tout le monde, à Péroulac, croyait perdue à
jamais pour sa famille. Elle disait que sa mère était fort malade et
qu'elle se montrait d'une tristesse impossible à vaincre.

Lise savait, hélas! quel souvenir tourmentait cette âme!

...Un matin d'avril, la jeune princesse, assise sur la grande terrasse
de marbre merveilleusement fleurie, lisait un ouvrage historique
récemment paru -- car elle avait maintenant toute licence pour
compléter son instruction, et Serge lui-même se faisait le professeur
de cette jeune intelligence, qu'il proclamait supérieure,  tout comme
M. Babille.

Elle était aujourd'hui tout à fait remise de la terrible secousse. Elle
grandissait, se fortifiait, ses traits admirables se formaient
complètement. L'enfant devenait femme. Mais ses grands yeux veloutés
gardaient leur candide et fière douceur et leur profondeur pleine de
lumière.

-- Voilà le courrier, ma tante, annonça Sacha, qui apprenait une leçon
à l'autre extrémité de la terrasse tout en caressant un minuscule chien
anglais que Lise lui avait donné pour son anniversaire.

Un domestique apparaissait, tenant à la main un plateau qu'il posa près
de la princesse.

Lise, écartant les lettres et revues destinées à son mari, prit une
enveloppe à son adresse.

-- C'est d'Anouchka. Qu'y a-t-il? songea-t-elle, tout en la fendant
rapidement.

"Je t'écris à la hâte un petit mot, soeur chérie, disait la petite
fille. Maman est très, très mal, le docteur croit qu'elle peut nous
quitter d'un moment à l'autre. Elle sait qu'elle est perdue, et, tout à
l'heure, elle m'a dit de t'écrire, de te supplier de venir si cela
t'était possible, parce qu'elle voudrait t'apprendre quelque chose,
pour pouvoir mourir tranquille. Elle était si agitée en disant cela!...
Essaye de venir, ma Lise! Mais j'ai bien peur que ton mari ne te
permette pas! Il doit être si terrible! Te rappelles-tu comme nous en
avions peur, Albéric et moi?... et toi aussi, je l'ai bien compris.
Pourquoi donc l'as-tu épousé? Sans cela, tu serais encore aujourd'hui
avec nous.

"Voilà ma pauvre maman qui m'appelle. Bien vite, je t'embrasse. Viens,
ma chérie, nous sommes si malheureux! Ne fais pas attention aux taches
qui sont sur le papier, c'est parce que j'ai pleuré en pensant à maman.

"Ta pauvre petite soeur,

"ANOUCHKA".



-- Y a-t-il des lettres pour moi, chérie?

C'était Serge qui apparaissait sur la terrasse, revenant d'une
promenade à cheval.

-- Mais qu'as-tu, ma très chère? s'écria-t-il avec inquiétude, en
voyant les larmes qui remplissaient les yeux de sa femme.

Sans parler, elle lui tendit la lettre d'Anouchka, qu'il parcourut
rapidement.

-- Elle veut te faire sa confession, Lise. Evidemment, le remords doit
être terrible... Mais tu ne peux songer à répondre à cet appel.

-- Je ne le peux! Oh! Serge, je veux le faire, au contraire!

-- Tu veux t'en aller là-bas?... risquer de compromettre ta santé par
de nouvelles émotions?

-- Ma santé est très bonne, je n'ai vraiment aucune raison de ne pas me
rendre à l'appel de cette malheureuse.

-- Une malheureuse qui a tué ta mère et qui a risqué de faire le
malheur de toute ta vie!

Les lèvres de Lise frémirent.

-- C'est justement parce que j'ai beaucoup à lui pardonner que je
dois me rendre près d'elle, dit-elle d'une voix tremblante.

Serge se pencha et prit ses mains qu'il porta à ses lèvres.

-- Mon cher ange, tu sais que je ne puis rien te refuser! Mais,
vraiment, cela est tellement peu raisonnable!... Et quand veux-tu
partir?

-- Ce soir, si c'est possible. Songe qu'elle est tout à fait mal,
qu'elle peut être enlevée d'un moment à l'autre, avec une maladie de ce
genre surtout. Puis ces pauvres enfants sont si seuls, dans de pareils
moments!

-- Allons, nous partirons ce soir!... Mais je pense qu'après cela
Anouchka ne trouvera plus que je suis si terrible? ajouta-t-il, avec un
sourire tendre qui donnait maintenant un charme tout particulier à sa
hautaine physionomie et un rayonnement très doux à ses yeux, toujours
bleus quand ils se posaient sur Lise.

Elle se leva et glissa son bras sous le sien.

-- Elle dira que tu es très bon... Et elle ne se doutera pas encore
jusqu'à quel point tu l'es.

-- Il faut que ce soit toi pour trouver cela, ma sainte petite Lise,
riposta-t-il avec émotion.

Maître Sacha, en les regardant s'éloigner appuyés l'un sur l'autre, se
fit cette judicieuse réflexion:

-- C'est tout de même autrement agréable ici, depuis que c'est ma jolie
tante qui commande! Mon oncle est bien plus aimable, maman et Hermann
n'osent plus me tracasser, tout le monde a l'air beaucoup plus
heureux... Quand je me marierai, c'est ma femme qui commandera aussi,
vois-tu, mon petit Tip! conclut-il en mettant un baiser sur le mignon
museau noir de son chien, qui se mit à japper, ce que Sacha considéra
comme un signe d'approbation.



* * *



Le prince Ormanoff et sa femme arrivèrent à la nuit à Péroulac. La
voiture de la Bardonnaye les emmena jusqu'à la vieille demeure, de
laquelle Lise était partie naguère sans que son mari lui permît un
dernier adieu.

Anouchka et Albéric se jetèrent tout en larmes au cou de leur soeur. La
mourante avait toute sa connaissance, mais le dénouement fatal était
attendu à tout instant. La dépêche envoyée la veille par Lise l'avait à
la fois agitée et légèrement galvanisée. Elle avait recommandé que l'on
fît monter sa belle-fille aussitôt son arrivée, et l'attendait avec une
fiévreuse impatience.

Tandis qu'Albéric introduisait le prince au salon, Lise gagna
rapidement la chambre de Mme de Subrans. A sa vie, le visage ravagé
parut se décomposer encore. Elle étendit les mains vers la jeune femme
qui s'avançait, tandis que la garde-malade s'éclipsait discrètement.

-- Lise, il faut que je te dise, vite... car je vais mourir...

-- Ne me dites rien, je sais tout, murmura Lise en prenant doucement
entre les siennes ces mains brûlantes, qui tremblaient convulsivement.

-- Tu sais?... Serge t'a dit?

-- Non, ce n'est pas lui. Mais peu importe, je le sais.

-- Et tu viens quand même?

-- Oui, parce que, ayant compris que vous vous repentiez, je voulais
vous apporter mon pardon.

-- Merci! merci! Ah? si tu savais ce que le remords m'a fait
endurer!... Mais dis-moi encore, lise!... Es-tu très malheureuse?

-- Très heureuse, voulez-vous dire. Serge est le meilleur et le plus
tendre des maris.

-- Est-ce possible? Oh! quel poids tu m'ôtes! Combien de fois, dans mes
insomnies, me suis-je représenté ta vie près de lui sous les plus
sombres couleurs! Dieu est bon de m'épargner ce nouveau remords...
Maintenant, je suis prête à mourir. J'ai vu un prêtre ce matin, Lise...

Elle s'interrompit en portant la main à sa poitrine. Un spasme affreux
la tordit... Lise se précipita pour appeler. Quand Serge, la religieuse
et les enfants pénétrèrent dans la chambre, Catherine de Subrans avait
cessé de vivre.



.           .           .           .           .           .
.           .           .           .           .           .
.           .



Le prince et la princesse Ormanoff prolongèrent quelque peu leur séjour
à la Bardonnaye, après les funérailles. Il y avait différentes affaires
à régler, Serge, sur le désir de sa femme, ayant demandé la tutelle
d'Albéric et d'Anouchka.

Lise ne s'en plaignait pas, heureuse de se retrouver dans ce pays
qu'elle aimait, dans cette vieille demeure dont la simplicité ne lui
faisait pas regretter le luxe qui l'entourait chez elle, et au-dessus
duquel planait son âme sérieuse. Le contentement de sa femme primant
tout à ses yeux, Serge s'accommodait avec la meilleure grâce du monde
de la privation de ses habituels raffinements de confortable et
d'élégance, dont il se souciait moins d'ailleurs depuis que l'influence
de Lise s'exerçait sur lui.

Un matin tout ensoleillé, ils sortirent de la Bardonnaye et de
dirigèrent vers le village. Lise voulait entendre la messe, et Serge
l'accompagnait, selon sa coutume. Ainsi qu'il l'avait déclaré naguère à
Mme de Subrans, sa religion était toute de surface. Il la considérait
simplement comme une obligation de son rang. Elevé par un aïeul
sceptique, il l'était lui-même, et absorbé dans l'orgueil de son
intelligence et de sa domination, se croyant de bonne foi, selon les
leçons reçues autrefois du prince Cyrille, d'une essence très
supérieure au commun des mortels, il n'avait jamais eu l'idée de
rechercher la vérité, de se préoccuper des pensées surnaturelles.
Maintenant encore, il y songeait peu. Son amour l'occupait tout entier.
Mais Lise était de ces êtres d'élite, de ces âmes saintes dont Dieu se
sert parfois pour élever des âmes païennes, par l'attrait d'un
sentiment tout humain, jusqu'au surnaturel, jusqu'à la divine vérité.
Ce que Serge admirait le plus en elle, ce qu'il entourait d'un
religieux respect, c'étaient précisément cette fraîcheur d'âme et cette
douce énergie dans le devoir, dans la fidélité à sa foi, qu'elle tenait
de ses croyances bien mises en pratique. L'éducation si étrange donnée
par son grand-père avait pu faire du prince Ormanoff un orgueilleux, un
impitoyable despote, lui endurcir le coeur et l'aveugler même sur
l'injustice profonde de certains de ses actes, elle n'avait pu détruire
en lui un fonds de loyauté et un vague attrait vers l'idéal, lequel
attrait, se précisant peu à peu, l'inclinerait sous l'influence de Lise
vers Celui qui, déjà, n'était plus tout à fait pour lui le Dieu inconnu.

Et aujourd'hui, dans cette vieille église assombrie par d'antiques
vitraux, une impression inaccoutumée pénétrait en lui. Cependant, chez
un homme épris, comme lui, de la beauté, cette petite église de
village, pauvre et presque laide, privée de toute valeur artistique, ne
semblait pas devoir éveiller une émotion quelconque. Mais une ambiance
de grave ferveur flottait dans ce modeste sanctuaire, un parfum de foi
et d'amour divin s'exhalait des prières liturgiques, des coeurs de ses
fidèles prosternés, et pénétrait jusqu'à l'âme incrédule, mais déjà
ébranlée, de Serge Ormanoff.

La messe finie, le prince et sa femme sortirent par la petite porte
conduisant au cimetière. Ils s'engagèrent dans une des étroites allées,
sur laquelle le soleil traçait quelques bandes lumineuses. En cet
espace resserré, ses rayons pénétraient difficilement, et pour peu de
temps, de telle sorte que le cimetière de Péroulac semblait toujours
sombre, même un jour ensoleillé comme aujourd'hui.

Lise pria quelques instants sur le tombeau de sa famille. Comme elle se
relevait, le bras de Serge entoura ses épaules.

-- Viens, maintenant, ma colombe, je veux te conduire moi-même "sa"
tombe, murmura à son oreille une voix émue.

Et tandis que Lise, agenouillée, priait devant la pierre sous laquelle
reposaient les restes mortels de Gabriel des Forcils, il songeait avec
un profond remords à sa conduite odieuse envers l'enfant aimante et si
délicatement sensible dont il avait naguère, ici même, fait couler les
larmes par sa froide violence. Il songeait qu'il avait été assez fou
pour se laisser envahir par la jalousie.

Oui, il avait été jaloux d'un mort, et de l'affection tout angélique qui
avait existé entre ces deux enfants.

Il mit tout à coup un genou en terre, sur la marche de pierre, près de
Lise, et, se penchant, cueillit une touffe de muguet.

-- Tiens, ma Lise, prends ces fleurs, dit-il à voix basse. J'ai détruit
deux souvenirs de "lui": garde celui-ci comme une réparation, et pense
souvent à lui, qui t'a aidée à devenir ce que tu es.

Elle prit les fleurs et y posa ses lèvres.

-- Il me sera doublement cher, venant de toi, mon mari bien aimé. La
sainte âme de Gabriel a prié pour nous, c'est elle qui a obtenu de Dieu
l'union de nos coeurs. Qu'elle nous protège du haut du ciel, où nous la
retrouverons un jour!

Un rayon de soleil descendait sur la tête penchée de Serge et de Lise,
une brise fraîche, se parfumant au passage sur les muguets et les
jacinthes blanches, vint caresser leurs fronts. L'âme angélique,
répondant à l'invocation de Lise, semblait bénir l'époux revenu de ses
erreurs et la jeune femme dont l'intrépide _non licet_ avait vaincu le
prince Ormanoff.



FIN



PARIS

TYPOGRAPHIE PLON

8, rue Garancière





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Esclave... ou reine?" ***

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