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Title: Edouard
Author: Duras, Claire de Durfort, duchesse de, 1777-1828
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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[Transcriber's note: Madame de Duras (Claire-Louisa-Rose-Bonne Lechal
de Kersaint, duchesse de) (1778-1828), _Edouard_ (1825), édition de 1879]



MME DE DURAS



EDOUARD



PRECEDE D'UNE PREFACE

PAR

OCTAVE UZANNE


PARIS

LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES

Rue Saint-Honoré, 338

M CCCC LXXIX


(...)



INTRODUCTION


J'allais rejoindre à Baltimore mon régiment, qui faisait
partie des troupes françaises employées dans la guerre
d'Amérique; et, pour éviter les lenteurs d'un convoi, je
m'étais embarqué à Lorient sur un bâtiment marchand armé en
guerre. Ce bâtiment portait avec moi trois autres passagers.
L'un deux m'intéressa dès le premier moment que je l'aperçus:
c'était un grand jeune homme d'une belle figure, dont les
manières étaient simples et la physionomie spirituelle; sa
pâleur et la tristesse dont toutes ses paroles et toutes ses
actions étaient comme empreintes éveillaient à la fois
l'intérêt et la curiosité. Il était loin de les satisfaire; il
était habituellement silencieux, mais sans dédain; on aurait
dit, au contraire, qu'en lui la bienveillance avait survécu à
d'autres qualités éteintes par le chagrin. Habituellement
distrait, il n'attendait ni retour ni profit pour lui-même de
rien de ce qu'il faisait. Cette facilité à vivre, qui vient du
malheur, a quelque chose de touchant: elle inspire plus de
pitié que les plaintes les plus éloquentes.

Je cherchais à me rapprocher de ce jeune homme; mais, malgré
l'espèce d'intimité forcée qu'amène la vie d'un vaisseau, je
n'avançais pas. Lorsque j'allais m'asseoir auprès de lui et
que je lui adressais la parole, il répondait à mes questions,
et, si elles ne touchaient à aucun des sentiments intimes du
coeur, mais aux rapports vagues de la société, il ajoutait
quelquefois une réflexion; mais, dès que je voulais entrer
dans le sujet des passions, ou des souffrances de l'âme, ce
qui m'arrivait souvent dans l'intention d'amener quelque
confidence de sa part, il se levait, il s'éloignait, ou sa
physionomie devenait si sombre que je ne me sentais pas le
courage de continuer. Ce qu'il me montrait de lui aurait suffi
de la part de tout autre, car il avait un esprit
singulièrement original; il ne voyait rien d'une manière
commune, et cela venait de ce que la vanité n'était jamais
mêlée à aucun de ses jugements. Il était l'homme le plus
indépendant que j'aie connu; le malheur l'avait rendu comme
étranger aux autres hommes; il était juste parce qu'il était
impartial, et impartial parce que tout lui était indifférent.
Lorsqu'une telle manière de voir ne rend pas fort égoïste,
elle développe le jugement et accroît les facultés de
l'intelligence. On voyait que son esprit avait été fort
cultivé; mais, pendant toute la traversée, je ne le vis jamais
ouvrir un livre; rien en apparence ne remplissait pour lui la
longue oisiveté de nos jours. Assis sur un banc à l'arrière du
vaisseau, il restait des heures entières appuyé sur le bordage
à regarder fixement la longue trace que le navire laissait sur
les flots. Un jour il me dit: "Quel fidèle emblème de la vie!
ainsi nous creusons péniblement notre sillon dans cet océan de
misère qui se referme après nous. -- A votre âge, lui dis-je,
comment voyez-vous le monde sous un jour si triste? -- On est
vieux, dit-il, quand on n'a plus d'espérance. -- Ne peut-elle
donc renaître? lui demandai-je. -- Jamais," répondit-il. Puis,
me regardant tristement: "Vous avez pitié de moi, me dit-il,
je le vois; croyez que j'en suis touché, mais je ne puis vous
ouvrir mon coeur; ne le désirez même pas: il n'y a point de
remède à mes maux, et tout m'est inutile désormais, même un
ami." Il me quitta en prononçant ces dernières paroles.

J'essayai peu de jours après de reprendre la même
conversation; je lui parlai d'une aventure de ma jeunesse; je
lui racontai comment les conseils d'un ami m'avaient épargné
une grande faute. "Je voudrais, lui dis-je, être aujourd'hui
pour vous ce qu'on fut alors pour moi." Il prit ma main: "Vous
êtes trop bon, me dit-il; mais vous ne savez pas ce que vous
me demandez; vous voulez me faire du bien, et vous me feriez
du mal: les grandes douleurs n'ont pas besoin de confidents;
l'âme qui peut les contenir se suffit à elle-même; il faut
entrevoir ailleurs l'espérance pour sentir le besoin de
l'intérêt des autres. A quoi bon toucher à des plaies
inguérissables? Tout est fini pour moi dans la vie, et je suis
déjà, à mes yeux, comme si je n'étais plus." Il se leva, se
mit à marcher sur le pont, et bientôt alla s'asseoir à l'autre
extrémité du navire.

Je quittai alors le banc que j'occupais pour lui donner la
facilité d'y revenir: c'était sa place favorite, et souvent
même il y passait les nuits. Nous étions alors dans le
parallèle des vents alizés, à l'ouest des Açores, et dans un
climat délicieux. Rien ne peut peindre le charme de ces nuits
des Tropiques: le firmament, semé d'étoiles, se réfléchit dans
une mer tranquille. On se croirait placé, comme l'Archange de
Milton, au centre de l'univers, et pouvant embrasser d'un seul
coup d'oeil la création tout entière.

Le jeune passager remarquait un soir ce magnifique spectacle:
"L'infini est partout, dit-il: on le voit là (en montrant le
ciel), on le sent ici (en montrant son coeur); et cependant
quel mystère! qui peut le comprendre! Ah! la mort en a le
secret; elle nous l'apprendra peut-être, ou peut-être nous
fera-t-elle tout oublier. Tout oublier! répéta-t-il d'une voix
tremblante. -- Vous n'entretenez pas une pensée si coupable?
lui dis-je. -- Non, répondit-il: qui pourrait douter de
l'existence de Dieu en contemplant ce beau ciel? Dieu a
répandu ses dons également sur tous les êtres; il est
souverainement bon; mais les institutions des hommes sont
toutes-puissantes aussi, et elles sont la source de mille
douleurs. Les anciens plaçaient la fatalité dans le ciel;
c'est sur la terre qu'elle existe, et il n'y a rien de plus
inflexible dans le monde que l'ordre social tel que les hommes
l'ont créé." Il me quitta en achevant ces mots. Plusieurs fois
je renouvelai mes efforts: tout fut inutile; il me repoussait
sans me blesser, et cette âme inaccessible aux consolations
était encore généreuse, bienveillante, élevée; elle aurait
donné le bonheur qu'elle ne pouvait plus recevoir.

Le voyage finit; nous débarquâmes à Baltimore. Le jeune
passager me demanda de l'admettre comme volontaire dans mon
régiment; il y fut inscrit, comme sur le registre du vaisseau,
sous le seul nom d'Edouard. Nous entrâmes en campagne, et, dès
les premières affaires que nous eûmes avec l'ennemi, je vis
qu'Edouard s'exposait comme un homme qui veut se débarrasser
de la vie. J'avoue que chaque jour m'attachait davantage à
cette victime du malheur; je lui disais quelquefois: "J'ignore
votre vie, mais je connais votre coeur; vous ne voulez pas me
donner votre confiance, mais je n'en ai pas besoin pour vous
aimer. Souffrir profondément appartient aux âmes distinguées,
car les sentiments communs sont toujours superficiels."

"Edouard, lui dis-je un jour, est-il donc impossible de vous
faire du bien?" Les larmes lui vinrent aux yeux. "Laissez-moi,
me dit-il; je ne veux pas me rattacher à la vie." Le lendemain
nous attaquâmes un fort sur la Skulkill. S'étant mis à la tête
d'une poignée de soldats, Edouard emporta la redoute l'épée à
la main. Je le suivais de près; je ne sais quel pressentiment
me disait qu'il avait fixé ce jour-là pour trouver la mort
qu'il semblait chercher. En effet, je le vis se jeter dans les
rangs des soldats ennemis qui défendaient les ouvrages
intérieurs du fort. Préoccupé de l'idée de garantir Edouard,
je ne pensais pas à moi-même: je reçus un coup de feu tiré de
fort près et qui lui était destiné. Nos gens arrivèrent et
parvinrent à nous dégager. Edouard me souleva dans ses bras,
me porta dans le fort, banda ma blessure, et, soutenant ma
tête, il attendit ainsi le chirurgien. Jamais je n'ai vu une
physionomie exprimer si vivement des émotions si variées et si
profondes: la douleur, l'inquiétude, la reconnaissance, s'y
peignaient avec tant de force et de fidélité qu'on aurait
voulu qu'un peintre pût en conserver les traits. Lorsque le
chirurgien prononça que mes blessures n'étaient pas mortelles,
des larmes coulèrent des yeux d'Edouard. Il me pressa sur son
coeur. "Je serais mort deux fois," me dit-il. De ce jour il ne
me quitta plus; je languis longtemps: ses soins ne se
démentirent jamais; ils prévenaient tous mes désirs. Edouard,
toujours sérieux, cherchait pourtant à me distraire; son
esprit piquant amenait et faisait naître la plaisanterie: lui
seul n'y prenait aucune part; seul il restait étranger à cette
gaieté qu'il avait excitée lui-même. Souvent il me faisait la
lecture; il devinait ce qui pouvait soulager mes maux. Je ne
sais quoi de paisible, de tendre, se mêlait à ses soins et
leur donnait le charme délicat qu'on attribue à ceux des
femmes: c'est qu'il possédait leur dévouement, cette vertu
touchante qui transporte dans ce que nous aimons ce _moi_,
source de toutes les misères de nos coeurs, quand nous ne le
plaçons pas dans un autre.

Edouard cependant gardait toujours sur lui-même ce silence qui
m'avait longtemps affligé; mais chaque jour diminuait ma
curiosité, et maintenant je craignais bien plus de l'affliger
que je ne désirais le connaître. Je le connaissais assez:
jamais un coeur plus noble, une âme plus élevée, un caractère
plus aimable, ne s'étaient montrés à moi. L'élégance de ses
manières et de son langage montrait qu'il avait vécu dans la
meilleure compagnie. Le bon goût forme entre ceux qui le
possèdent une sorte de lien qu'on ne saurait définir. Je ne
pouvais concevoir pourquoi je n'avais jamais rencontré
Edouard, tant il paraissait appartenir à la société où j'avais
passé ma vie. Je le lui dis un jour, et cette simple remarque
amena ce que j'avais si long-temps sollicité en vain. "Je ne
dois plus vous rien refuser, me dit-il; mais n'exigez pas que
je vous parle de mes peines. J'essayerai d'écrire et de vous
faire connaître celui dont vous avez conservé la vie aux
dépens de la vôtre." Bientôt je me repentis d'avoir accepté
cette preuve de la reconnaissance d'Edouard: en peu de jours
il retomba dans la profonde mélancolie dont il s'était un
moment efforcé de sortir. Je voulus l'engager à interrompre
son travail. "Non, me dit-il; c'est un devoir, je veux le
remplir." Au bout de quelques jours, il entra dans ma chambre,
tenant dans sa main un gros cahier d'une écriture assez fine.
"Tenez, me dit-il, ma promesse est accomplie; vous ne vous
plaindrez plus qu'il n'y a pas de _passé_ dans notre amitié.
Lisez ce cahier, mais ne me parlez pas de ce qu'il contient;
ne me cherchez même pas aujourd'hui: je veux rester seul. On
croit ses souvenirs ineffaçables, ajouta-t-il, et cependant
quand on va les chercher au fond de son âme, on y réveille
mille nouvelles douleurs." Il me quitta en achevant ces mots,
et je lus ce qui va suivre.



EDOUARD


Je suis le fils d'un célèbre avocat au parlement de Paris; ma
famille est de Lyon, et depuis plusieurs générations elle a
occupé les utiles emplois réservés à la haute bourgeoisie de
cette ville. Un de mes grands-pères mourut victime de son
dévouement dans la maladie épidémique qui désola Lyon en 1748.
Son nom révéré devint dans sa patrie le synonyme du courage et
de l'honneur. Mon père fut de bonne heure destiné au barreau;
il s'y distingua et acquit une telle considération qu'il
devint d'usage de ne se décider sur aucune affaire de quelque
importance sans la lui avoir soumise. Il se maria, déjà vieux,
à une femme qu'il aimait depuis longtemps; je fus leur unique
enfant. Mon père voulut m'élever lui-même, et lorsque j'eus
dix ans accomplis il se retira avec ma mère à Lyon et se
consacra tout entier à mon éducation. Je satisfaisais mon père
sous quelques points; je l'inquiétais sous d'autres. Apprenant
avec une extrême facilité, je ne faisais aucun usage de ce que
je savais. Réservé, silencieux, peu confiant, tout s'entassait
dans mon esprit et ne produisait qu'une fermentation inutile
et de continuelles rêveries. J'aimais la solitude, j'aimais à
voir le soleil couchant; je serais resté des journées
entières, assis sur cette petite pointe de sable qui termine
la presqu'île où Lyon est bâti, à regarder se mêler les eaux
de la Saône et du Rhône, et à sentir ma pensée et ma vie comme
entraînées dans leur courant. On m'envoyait chercher; je
rentrais, je me mettais à l'étude sans humeur et sans dégoût;
mais on aurait dit que je vivais de deux vies, tant mes
occupations et mes pensées étaient de nature différente. Mon
père essayait quelquefois de me faire parler; mais c'était ma
mémoire seule qui lui répondait. Ma mère s'efforçait de
pénétrer dans mon âme par la tendresse; je l'embrassais, mais
je sentais, même dans ces douces caresses, quelque chose
d'incomplet au fond de mon âme.

Mon père possédait au milieu des montagnes du Forez, entre
Boën et Saint-Etienne, des forges et une maison. Nous allions
chaque année passer à ces forges les deux mois de vacances. Ce
temps désiré et savouré avec délices s'écoulait toujours trop
vite. La position de ce lieu avait quelque beauté: la rivière
qui faisait aller la forge descendait d'un cours rapide et
souvent brisé par les rochers; elle formait au-dessous de la
forge une grande nappe d'eau plus tranquille; puis elle se
détournait brusquement et disparaissait entre deux hautes
montagnes recouvertes de sapins. La maison d'habitation était
petite; elle était située au-dessus de la forge, de l'autre
côté du chemin, et placée à peu près au tiers de la hauteur de
la montagne. Environnée d'une vieille forêt de sapins, elle ne
possédait pour tout jardin qu'une petite plate-forme dessinée
avec des buis, ornée de quelques fleurs, et d'où l'on avait la
vue de la forge, des montagnes et de la rivière. Il n'y avait
point là de village; il était situé à un quart de lieue plus
haut, sur le bord du torrent, et chaque matin la population,
qui travaillait aux forges presque tout entière, passait sous
la plate-forme en se rendant aux travaux. Les visages noirs et
enfumés des habitants, leurs vêtements en lambeaux, faisaient
un triste contraste avec leur vive gaieté, leurs chants, leurs
danses et leurs chapeaux ornés de rubans. Cette forge était
pour moi, à la campagne, ce qu'étaient à Lyon la petite pointe
de sable et le cour majestueux du Rhône: le mouvement me
jetait dans les mêmes rêveries que le repos. Le soir, quand la
nuit était sombre, on ne pouvait m'arracher de la plate-forme:
la forge était alors dans toute sa beauté; les torrents de feu
qui s'échappaient de ses fourneaux éclairaient ce seul point
d'une lumière rouge sur laquelle tous les objets se
dessinaient comme des spectres; les ouvriers, dans l'activité
de leurs travaux, armés de leurs grands pieux aigus,
ressemblaient aux démons de cette espèce d'enfer; des
ruisseaux d'un feu liquide coulaient au dehors; des fantômes
noirs coupaient ce feu et en emportaient des morceaux au bout
de leur baguette magique, et bientôt le feu lui-même prenait
entre leurs mains une nouvelle forme. La variété des
attitudes, l'éclat de cette lumière terrible dans un seul
point du paysage, la lune qui se levait derrière les sapins et
qui argentait à peine l'extrémité de leur feuillage, tout ce
spectacle me ravissait. J'étais fixé sur cette plate-forme
comme par l'effet d'un enchantement, et, quand on venait m'en
tirer, on me réveillait comme d'un songe.

Cependant je n'étais pas aussi étranger aux jeux de l'enfance
que cette disposition pourrait le faire croire; mais c'était
surtout le danger qui me plaisait. Je gravissais les rochers
les plus inaccessibles, je grimpais sur les arbres les plus
élevés; je croyais toujours poursuivre je ne sais quel but que
je n'avais encore pu atteindre, mais que je trouverais au delà
de ce qui m'était déjà connu. Je m'associais d'autres enfants
dans mes entreprises; mais j'étais leur chef, et je me
plaisais à les surpasser en témérité. Souvent je leur
défendais de me suivre, et ce sentiment du danger perdait tout
son charme pour moi si je le voyais partagé.

J'allais avoir quatorze ans; mes études étaient fort avancées,
mais je restais toujours au même point pour le fruit que je
pouvais en tirer, et mon père désespérait d'éveiller en moi ce
feu de l'âme sans lequel tout ce que l'esprit peut acquérir
n'est qu'une richesse stérile, lorsqu'une circonstance, légère
en apparence, vint faire vibrer cette corde cachée au fond de
mon âme et commença pour moi une existence nouvelle. J'ai
parlé de mes jeux: un de ceux qui me plaisaient le plus était
de traverser la rivière en sautant de rocher en rocher par-dessus
ses ondes bouillonnantes; souvent même je prolongeais
ce jeu périlleux, et, non content de traverser la rivière, je
la remontais ou je la descendais de la même façon. Le danger
était grand, car, en approchant de la forge, la rivière
encaissée se précipitait violemment sous les lourds marteaux
qui broyaient la mine et sous les roues que le courant faisait
mouvoir. Un jour, un enfant un peu plus jeune que moi me dit:
"Ce que tu fais n'est pas difficile. -- Essaye donc," répondis-je.
Il saute, fait quelques pas, glisse et disparaît dans les
flots. Je n'eus pas le temps de la réflexion: je me précipite,
je me cramponne aux rochers, et l'enfant, entraîné par le
courant, vient s'arrêter contre l'obstacle que je lui
présente. Nous étions à deux pas des roues, et, les forces me
manquant, nous allions périr, lorsqu'on vint à notre secours.
Je fondis en larmes quand le danger fut passé. Mon père, ma
mère accoururent et m'embrassèrent; mon coeur palpita de joie
en recevant leurs caresses. Le lendemain, en étudiant, je
croyais lire des choses nouvelles; je comprenais ce que
jusque-là je n'avais fait qu'apprendre; j'avais acquis la
faculté d'admirer; j'étais ému de ce qui était bien, enflammé
de ce qui était grand. L'esprit de mon père me frappait comme
si je ne l'eusse jamais entendu: je ne sais quel voile s'était
déchiré dans les profondeurs de mon âme. Mon coeur battait dans
les bras de ma mère, et je comprenais son regard. Ainsi un
jeune arbre, après avoir langui longtemps, prend tout à coup
l'essor; il pousse des branches vigoureuses, et on s'étonne de
la beauté de son feuillage: c'est que sa racine a enfin
rencontré le filon de terre qui convient à sa substance;
j'avais rencontré aussi le terrain qui m'était propre, j'avais
dévoué ma vie pour un autre!

De ce moment je sortis de l'enfance. Mon père, encouragé par
le succès, m'ouvrit les voies nouvelles qu'on ne parcourt
qu'avec l'imagination. En me faisant appliquer les sentiments
aux faits, il forma à la fois mon coeur et mon jugement.
"Savoir et sentir, disait-il souvent, voilà toute
l'éducation."

Les lois furent ma principale étude; mais, par la manière dont
cette étude était conduite, elle embrassait toutes les autres.
Les lois furent faites en effet pour les hommes et pour les
moeurs de tous les temps; elles suivirent les besoins.
Compagnes de l'histoire, elles sont le mot de toutes les
difficultés, le flambeau de tous les mystères; elles n'ont
point de secret pour qui sait les étudier, point de
contradiction pour qui sait les comprendre.

Mon père était le plus aimable des hommes; son esprit servait
à tout, et il n'en avait jamais que ce qu'il fallait; il
possédait au suprême degré l'art de faire sortir la
plaisanterie de la raison. L'opposition du bon sens aux idées
fausses est presque toujours comique: mon père m'apprit à
trouver ridicule ce qui manquait de vérité. Il ne pouvait
mieux en conjurer le danger.

C'est un danger pourtant et un grand malheur que la passion
dans l'appréciation des choses de la vie, même quand les
principes les plus purs et la raison la plus saine sont vos
guides. On ne peut haïr fortement ce qui est mal sans adorer
ce qui est bien, et ces mouvements violents sont-ils faits
pour le coeur de l'homme? Hélas! ils le laissent vide et
dévasté comme une ruine, et cet accroissement momentané de la
vie amène et produit la mort.

Je ne faisais pas alors ces réflexions; le monde s'ouvrait à
mes yeux comme un océan sans bornes. Je rêvais la gloire,
l'admiration, le bonheur; mais je ne les cherchais pas hors de
la profession qui m'était destinée. Noble profession, où l'on
prend en main la défense de l'opprimé, où l'on confond le
crime et fait triompher l'innocence! Mes rêveries, qui avaient
alors quelque chose de moins vague, me représentaient toutes
les occasions que j'aurais de me distinguer, et je créais des
malheurs et des injustices chimériques pour avoir la gloire et
le plaisir de les réparer.

La révolution qui s'était faite dans mon caractère n'avait
produit aucun changement dans mes goûts. Comme aux jours de
mon enfance, je fuyais la société; je ne sais quelle
déplaisance s'attachait pour moi à vivre avec des gens,
respectables sans doute, mais dont aucun ne réalisait ce type
que je m'étais formé au fond de l'âme, et qui, au vrai,
n'avait que mon père pour modèle. Dans l'intimité de notre
famille, entre mon père et ma mère, j'étais heureux; mais, dès
qu'il arrivait un étranger, je m'en allais dans ma chambre
vivre dans ce monde que je m'étais créé, et auquel celui-là
ressemblait si peu.

Ma mère avait beaucoup d'esprit, de la douceur et une raison
supérieure; elle aimait les idées reçues, peut-être les idées
communes, mais elle les défendait par des motifs nouveaux et
piquants. La longue habitude de vivre avec mon père et de
l'aimer avait fait d'elle comme un reflet de lui; mais ils
pensaient souvent les mêmes choses par des motifs différents,
et cela rendait leurs entretiens à la fois paisibles et
animés. Je ne les vis jamais différer que sur un seul point.
Hélas! je vois aujourd'hui que ma mère avait raison.

Mon père avait dû la plus grande partie de son talent et de sa
célébrité comme avocat à une profonde connaissance du coeur
humain. Je lui ai ouï dire que les pièces d'un procès
servaient moins à établir son opinion que le tact qui lui
faisait pénétrer jusqu'au fond de l'âme des parties
intéressées. Cette sagacité, cette pénétration, cette finesse
d'aperçus, étaient des qualités que mon père aurait voulu me
donner; peut-être même la solitude habituelle où nous vivions
avait-elle pour but de me préparer à être plus frappé du
spectacle de la société qu'on ne l'est lorsque graduellement
on s'est familiarisé avec ses vices et ses ridicules, et qu'on
arrive blasé sur l'impression qu'on en peut recevoir. Mon père
voulait montrer le monde à mes yeux, lorsqu'il se serait
assuré que le goût du bien, la solidité des principes, et la
faculté de l'observation seraient assez mûris en moi pour
retirer de ce spectacle le profit qu'il se plaisait à en
attendre.

Mon père avait été assez heureux, dans sa jeunesse, pour
sauver dans un procès fameux la fortune et l'honneur du
maréchal d'Olonne. Les rapports où les avait mis cette affaire
avaient créé entre eux une amitié qui depuis trente ans ne
s'était jamais démentie. Malgré des destinées si différentes,
leur intimité était restée la même: tant il est vrai que la
parité de l'âme est le seul lien réel de la vie. Une
correspondance fréquente alimentait leur amitié; il ne se
passait pas de semaine que mon père ne reçût de lettres de M.
le maréchal d'Olonne, et la plus intime confiance régnait
entre eux. C'est dans cette maison que mon père comptait me
mener quand j'aurais atteint ma vingtième année; c'est là
qu'il se flattait de me faire voir la bonne compagnie et de me
faire acquérir ces qualités de l'esprit qu'il désirait tant
que je possédasse. J'ai vu ma mère s'opposer à ces desseins.
"Ne sortons point de notre état, disait-elle à mon père;
pourquoi mener Edouard dans un monde où il ne doit pas vivre,
et qui le dégoûtera peut-être de notre paisible intérieur? --
Un avocat, disait mon père, doit avoir étudié tous les rangs;
il faut qu'il se familiarise d'avance avec la politesse des
gens de la cour pour n'en être pas ébloui. Ce n'est que dans
le monde qu'il peut acquérir la pureté du langage et la grâce
de la plaisanterie. La société seule enseigne les convenances
et toute cette science de goût qui n'a point de préceptes, et
que pourtant on ne vous pardonne pas d'ignorer. -- Ce que vous
dites est vrai, reprenait ma mère; mais j'aime mieux, je vous
l'avoue, qu'Edouard ignore tout cela et qu'il soit heureux. On
ne l'est qu'en s'associant avec ses égaux:


_Among unequals no society

Can sort_ [1]. [ (1) Milton.]


-- La citation est exacte, répondit mon père; mais le poëte ne
l'entend que de l'égalité morale, et, sur ce point, je suis de
son avis: j'ai le droit de l'être. -- Oui, sans doute, reprit
ma mère; mais le maréchal d'Olonne est une exception.
Respectons les convenances sociales; admirons même la
hiérarchie des rangs: elle est utile, elle est respectable;
d'ailleurs n'y tenons-nous pas notre place? Mais gardons-la,
cette place; on se trouve toujours mal d'en sortir." Ces
conversations se renouvelaient souvent, et j'avoue que le
désir de voir des choses nouvelles, et je ne sais quelle
inquiétude cachée au fond de mon âme, me mettaient du parti de
mon père et me faisaient ardemment souhaiter d'avoir vingt ans
pour aller à Paris et pour voir le maréchal d'Olonne.

Je ne vous parlerai pas des deux années qui s'écoulèrent
jusqu'à cette époque. Des études sérieuses occupèrent tout mon
temps: le droit, les mathématiques, les langues, employaient
toutes les heures de mes journées; et cependant ce travail
aride, qui aurait dû fixer mon esprit, me laissa tel que la
nature m'avait créé, et tel sans doute que je dois mourir.

A vingt ans, j'attendais un grand bonheur, et la Providence
m'envoya la plus grande de toutes les peines: je perdis ma
mère. Comme nous allions partir pour Paris, elle tomba malade,
et à cette maladie succéda un état de langueur qui se
prolongea six mois. Elle expira doucement dans mes bras; elle
me bénit, elle me consola. Dieu eut pitié d'elle et de moi; il
lui épargna la douleur de me voir malheureux, et à moi celle
de déchirer son âme; elle ne me vit pas tomber dans ce piége
que sa raison avait su prévoir, et dont elle avait inutilement
cherché à me garantir. Hélas! puis-je dire que je regrette la
paix que j'ai perdue? voudrais-je aujourd'hui de cette
existence tranquille que ma mère rêvait pour moi? Non sans
doute. Je ne puis plus être heureux, mais cette douleur que je
porte au fond de mon âme m'est plus chère que toutes les joies
communes de ce monde; elle fera encore la gloire du dernier de
mes jours, après avoir fait le charme de ma jeunesse. A vingt-trois
ans, des souvenirs sont tout ce qui me reste; mais
qu'importe? ma vie est finie, et je ne demande plus rien à
l'avenir.


Dans le premier moment de sa douleur, mon père renonça au
voyage de Paris. Nous allâmes en Forez, où nous croyions nous
distraire et où nous trouvâmes partout l'image de celle que
nous pleurions. Qu'elle est cruelle, l'absence de la mort!
absence sans retour! Nous la sentions, même quand nous
croyions l'oublier. Toujours seul avec mon père, je ne sais
quelle sécheresse se glissait quelquefois dans nos entretiens.
C'est par ma mère que la décision de mon père et mes rêveries
se rencontraient sans se heurter: elle était comme la nuance
harmonieuse qui unit deux couleurs vives et trop tranchées. A
présent qu'elle n'y était plus, nous sentions pour la première
fois, mon père et moi, que nous n'étions pas toujours
d'accord.

Au mois de novembre, nous partîmes pour Paris. Mon père alla
loger chez un frère de ma mère, M. d'Herbelot, fermier général
fort riche. Il avait une belle maison à la Chaussée-d'Antin,
où il nous reçut à merveille. Il nous donna de grands dîners,
me mena au spectacle, au bal, me fit voir toutes les
curiosités de Paris. Mais c'était M. le maréchal d'Olonne que
je désirais voir, et il était à Fontainebleau, d'où il ne
devait revenir que dans quinze jours. Ce temps se passa dans
des fêtes continuelles. Mon oncle ne me faisait grâce d'aucune
façon de s'amuser: les pique-niques, les parties de toute
espèce, les comédies, les concerts, Géliot, et Mlle Arnould.
J'étais déjà fatigué de Paris, quand mon père reçut un billet
de M. le maréchal d'Olonne, qui lui mandait qu'il était arrivé
et qu'il l'invitait à dîner pour ce même jour. "Amenez votre
Edouard," disait-il. Combien cette expression me toucha!

Je vous raconterai ma première visite à l'hôtel d'Olonne,
parce qu'elle me frappa singulièrement. J'étais accoutumé à la
magnificence chez mon oncle M. d'Herbelot; mais tout le luxe
de la maison d'un fermier général fort riche ne ressemblait en
rien à la noble simplicité de la maison de M. le maréchal
d'Olonne. Le passé, dans cette maison, servait d'ornement au
présent: des tableaux de famille, qui portaient des noms
historiques et chers à la France, décoraient la plupart des
pièces; de vieux valets de chambre marchaient devant vous pour
vous annoncer. Je ne sais quel sentiment de respect vous
saisissait en parcourant cette vaste maison, où plusieurs
générations s'étaient succédé, faisant honneur à la fortune et
à la puissance plutôt qu'elles n'en étaient honorées. Je me
rappelle jusqu'au moindre détail de cette première visite;
plus tard, tout est confondu dans un seul souvenir. Mais alors
j'examinais avec une vive curiosité ce qui avait fait si
souvent le sujet des conversations de mon père et cette
société dont il m'avait parlé tant de fois.

Il n'y avait que cinq ou six personnes dans le salon lorsque
nous arrivâmes. M. le maréchal d'Olonne causait debout auprès
de la cheminée; il vint au-devant de mon père et lui prit les
mains. "Mon ami, lui dit-il, mon excellent ami! enfin vous
voilà! Vous m'amenez Edouard... Savez-vous, Edouard, que vous
venez chez l'homme qui aime le mieux votre père, qui honore le
plus ses vertus et qui lui doit une reconnaissance éternelle?"
Je répondis qu'on m'avait accoutumé de bonne heure aux bontés
de M. le maréchal. "Vous a-t-on dit que je devais vous servir
de père si vous n'eussiez pas conservé le vôtre? -- Je n'ai pas
eu besoin de ce malheur pour sentir la reconnaissance,"
répondis-je. Il prit occasion de ce peu de mots pour faire mon
éloge. "Qu'il est bien! dit-il; qu'il est beau! qu'il a l'air
modeste et spirituel!" Il savait qu'en me louant ainsi il
réjouissait le coeur de mon père. On reprit la conversation.
J'entendis nommer les personnes qui m'entouraient: c'étaient
les hommes les plus distingués dans les sciences et dans les
lettres, et un Anglais, membre fameux de l'opposition. On
parlait, je m'en souviens, de la jurisprudence criminelle en
Angleterre et de l'institution du jury. Je sentis, je vous
l'avoue, un mouvement inexprimable d'orgueil en voyant
combien, dans ces questions intéressantes, l'opinion de mon
père était comptée. On l'écoutait avec attention, presque avec
respect. La supériorité de son esprit semblait l'avoir placé
tout à coup au-dessus de ceux qui l'entouraient, et ses beaux
cheveux blancs ajoutaient encore l'autorité et la dignité à
tout ce qu'il disait. C'est la mode d'admirer l'Angleterre. M.
le maréchal d'Olonne soutenait le côté de la question qui
était favorable aux institutions anglaises, et les personnes
qui se montraient d'une opinion opposée s'étaient placées sur
un mauvais terrain pour la défendre. Mon père, en un instant,
mit la question dans son véritable jour; il présenta le jury
comme un monument vénérable des anciennes coutumes
germaniques, et montra l'esprit conservateur des Anglais et
leur respect pour le passé dans l'existence de ces
institutions, qu'ils reçurent de leurs ancêtres presque dans
le même état où ils les possèdent encore aujourd'hui; mais mon
père fit voir dans notre système judiciaire l'ouvrage
perfectionné de la civilisation. "Notre magistrature, dit-il,
a pour fondement l'honneur et la considération, ces grands
mobiles des monarchies (1) [(1) Montesquieu.]; elle est comme
un sacerdoce dont la fonction est le maintien de la morale à
l'extérieur de la société, et elle n'a au-dessus d'elle que
les ministres d'une religion qui, réglant cette société dans
la conscience de l'homme, en attaque les désordres à leur
seule et véritable source." Mon père alla jusqu'à défendre la
vénalité des charges, que l'Anglais attaquait toujours.
"Admirable institution, dit mon père, que celle qui est
parvenue à faire payer si cher le droit de sacrifier tous les
plaisirs de la vie et d'embrasser la vertu comme une
convenance d'état. Ne nous calomnions pas nous-mêmes, dit
encore mon père; la magistrature qui a produit Molé,
Lamoignon, d'Aguesseau, n'a rien à envier à personne; et, si
le jury anglais se distingue par l'équité de ses jugements,
c'est que la classe qui le compose en Angleterre est
remarquable surtout par ses lumières et son intégrité. En
Angleterre l'institution repose sur les individus; ici les
individus tirent leur lustre et leur valeur de l'institution.
-- Mais il se peut, ajouta mon père en finissant cette
conversation, que ces institutions conviennent mieux à
l'Angleterre que ne feraient les nôtres. Cela doit être: les
nations produisent leurs lois, et ces lois sont tellement le
fruit des moeurs et du génie des peuples qu'ils y tiennent plus
qu'à tout le reste; ils perdent leur indépendance, leur nom
même, avant leurs lois. Je suis persuadé que cette expression:
_subir la loi du vainqueur_, a un sens plus étendu qu'on ne lui
le donne en général: c'est le dernier degré de la conquête que
de subir la loi d'un autre peuple, et les Normands, qui en
Angleterre ont presque conquis la langue, n'ont jamais pu
conquérir la loi."

Ces matières étaient sérieuses, mais elles ne le paraissaient
pas. Ce n'est pas la frivolité qui produit la légèreté de la
conversation: c'est cette justesse qui, comme l'éclair, jette
une lumière vive et prompte sur tous les objets. Je sentis, en
écoutant mon père, qu'il n'y a rien de si piquant que le bon
sens d'un homme d'esprit.

Je me suis étendu sur cette première visite pour vous montrer
ce qu'était mon père dans la société de M. le maréchal
d'Olonne. Ne devais-je pas me plaire dans un lieu où je le
voyais respecté, honoré comme il l'était de moi-même? Je me
rappelais les paroles de ma mère: "sortir de son état!" Je ne
leur trouvais point de sens... Rien ne m'était étranger dans
la maison de M. le maréchal d'Olonne: peut-être même je me
trouvais chez lui plus à l'aise que chez M. d'Herbelot. Je ne
sais quelle simplicité, quelle facilité dans les habitudes de
la vie me rendait la maison de M. le maréchal d'Olonne comme
le toit paternel. Hélas! elle allait bientôt me devenir plus
chère encore.

"Natalie est restée à Fontainebleau, dit M. le maréchal
d'Olonne à mon père; je l'attends ce soir. Vous la trouverez
un peu grandie, ajouta-t-il en souriant. Vous rappelez-vous le
temps où vous disiez qu'elle ne ressemblerait à nulle autre et
qu'elle plairait plus que toute autre? Elle avait neuf ans
alors. -- Mme la duchesse de Nevers promettait, dès ce temps-là,
tout ce qu'elle est devenue depuis, dit mon père. -- Oui,
reprit le maréchal, elle est charmante; mais elle ne veut pas
se remarier, et cela me désole. Je vous ai parlé de mes
derniers chagrins à ce sujet; rien ne peut vaincre son
obstination." Mon père répondit quelques mots, et nous
partîmes. "Je suis du parti de Mme de Nevers, me dit mon père.
Mariée à douze ans, elle n'a jamais vu qu'à l'autel ce mari,
qui, dit-on, méritait peu une personne aussi accomplie. Il est
mort pendant ses voyages. Veuve à vingt ans, libre et
charmante, elle peut épouser qui elle voudra; elle a raison de
ne pas se presser, de bien choisir et de ne pas se laisser
sacrifier une seconde fois à l'ambition." Je me récriai sur
ces mariages d'enfants. "L'usage les autorise, dit mon père;
mais je n'ai jamais pu les approuver."

Ce fut le lendemain de ce jour que je vis pour la première
fois Mme la duchesse de Nevers! Ah! mon ami! comment vous la
peindre? Si elle n'était que belle, si elle n'était
qu'aimable, je trouverais des expressions dignes de cette
femme céleste; mais comment décrire ce qui tout ensemble
formait une séduction irrésistible? Je me sentis troublé en la
voyant, j'entrevis mon sort; mais je ne vous dirai pas que je
doutai un instant si je l'aimerais: cet ange pénétra mon âme
de toute part, et je ne m'étonnai point de ce qu'elle me
faisait éprouver. Une émotion de bonheur inexprimable s'empara
de moi; je sentis s'évanouir l'ennui, le vide, l'inquiétude
qui dévoraient mon coeur depuis si long-temps; j'avais trouvé
ce que je cherchais, et j'étais heureux. Ne me parlez ni de ma
folie ni de mon imprudence; je ne défends rien. Je paye de ma
vie d'avoir osé l'aimer: eh bien, je ne m'en repens pas; j'ai
au fond de mon âme un trésor de douleur et de délices que je
conserverai jusqu'à la mort. Ma destinée m'a séparé d'elle: je
n'étais pas son égal, elle se fût abaissée en se donnant à
moi; un souffle de blâme eût terni sa vie; mais du moins je
l'ai aimée comme nul autre que moi ne pouvait l'aimer, et je
mourrai pour elle, puisque rien ne m'engage plus à vivre.

Cette première journée que je passai avec elle, et qui devait
être suivie de tant d'autres, a laissé comme une trace
lumineuse dans mon souvenir. Elle s'occupa de mon père avec la
grâce qu'elle met à tout; elle voulait lui prouver qu'elle se
souvenait de ce qu'il lui avait autrefois enseigné; elle
répétait les graves leçons de mon père, et le choix de ses
expressions semblait en faire des pensées nouvelles. Mon père
le remarqua et parla du charme que les mots ajoutent aux
idées. "Tout a été dit, assurait mon père; mais la manière de
dire est inépuisable." Mme de Nevers se mêlait à cette
conversation. Je me souviens qu'elle dit qu'elle était née
défiante, et qu'elle ne croyait que l'accent et la physionomie
de ceux qui lui parlaient. Elle me regarda en disant ces mots:
je me sentis rougir, elle sourit; peut-être vit-elle en ce
moment en moi la preuve de la vérité de sa remarque.

Depuis ce jour, je retournai chaque jour à l'hôtel d'Olonne.
Habituellement peu confiant, je n'eus pas à dissimuler: l'idée
que je pusse aimer Mme de Nevers était si loin de mon père
qu'il n'eut pas le moindre soupçon; il croyait que je me
plaisais chez M. le maréchal d'Olonne, où se réunissait la
société la plus spirituelle de Paris, et il s'en réjouissait.
Mon père, assurément, ne manquait ni de sagacité ni de finesse
d'observation; mais il avait passé l'âge des passions, il
n'avait jamais eu d'imagination, et le respect des convenances
régnait en lui à l'égal de la religion, de la morale et de
l'honneur; je sentais aussi quel serait le ridicule de
paraître occupé de Mme de Nevers, et je renfermais au fond de
mon âme une passion qui prenait chaque jour de nouvelles
forces.

Je ne sais si d'autres femmes sont plus belles que Mme de
Nevers, mais je n'ai vu qu'à elle cette réunion complète de
tout ce qui plaît: la finesse de l'esprit et la simplicité du
coeur, la dignité du maintien et la bienveillance des manières;
Partout la première, elle n'inspirait point l'envie; elle
avait cette supériorité que personne ne conteste, qui semble
servir d'appui et exclut la rivalité. Les fées semblaient
l'avoir douée de tous les talents et de tous les charmes. Sa
voix venait jusqu'au fond de mon âme y porter je ne sais
quelles délices qui m'étaient inconnues. Ah! mon ami!
qu'importe la vie quand on a senti ce qu'elle m'a fait
éprouver! Quelle longue carrière pourrait me rendre le bonheur
d'un tel amour?

Il convenait à ma position dans le monde de me mêler peu de la
conversation. M. le maréchal d'Olonne, par bonté pour mon
père, me reprochait quelquefois le silence que je préférais
garder, et je ne résistais pas toujours à montrer devant Mme
de Nevers que j'avais une âme et que j'étais peut-être digne
de comprendre la sienne; mais habituellement c'est elle que
j'aimais à entendre: je l'écoutais avec délices, je devinais
ce qu'elle allait dire, ma pensée achevait la sienne, je
voyais se réfléchir sur son front l'impression que je recevais
moi-même, et cependant elle m'était toujours nouvelle, quoique
je la devinasse toujours.

Un des rapports les plus doux que la société puisse créer,
c'est la certitude qu'on est ainsi deviné. Je ne tardai pas à
m'apercevoir que Mme de Nevers sentait que rien n'était perdu
pour moi de tout ce qu'elle disait. Elle m'adressait rarement
la parole, mais elle m'adressait presque toujours la
conversation. Je voyais qu'elle évitait de la laisser tomber
sur des sujets qui m'étaient étrangers, sur un monde que je ne
connaissais pas; elle parlait littérature; elle parlait
quelquefois de la France, de Lyon, de l'Auvergne; elle me
questionnait sur nos montagnes et sur la vérité des
descriptions de d'Urfé. Je ne sais pourquoi il m'était pénible
qu'elle s'occupât ainsi de moi. Les jeunes gens qui
l'entouraient étaient aussi d'une extrême politesse, et j'en
étais involontairement blessé; j'aurais voulu qu'ils fussent
moins polis, ou qu'il me fût permis de l'être davantage. Une
espèce de souffrance sans nom s'emparait de moi dès que je me
voyais l'objet de l'attention. J'aurais voulu qu'on me laissât
seul, dans mon silence, entendre et admirer Mme de Nevers.

Parmi les jeunes gens qui lui rendaient des soins et qui
venaient assidûment à l'hôtel d'Olonne, il y en avait deux qui
fixaient plus particulièrement mon attention: le duc de L...
et le prince d'Enrichemont. Ce dernier était de la maison de
Béthune et descendait du grand Sully; il possédait une fortune
immense, une bonne réputation, et je savais que M. le maréchal
d'Olonne désirait qu'il épousât sa fille. Je ne sais ce qu'on
pouvait reprendre dans le prince d'Enrichemont, mais je ne
vois pas non plus qu'il y eût rien à admirer. J'avais appris
un mot nouveau depuis que j'étais dans le monde, et je vais
m'en servir pour lui: ses formes étaient parfaites. Jamais il
ne disait rien qui ne fût convenable et agréablement tourné;
mais aussi jamais rien d'involontaire ne trahissait qu'il eût
dans l'âme autre chose que ce que l'éducation et l'usage du
monde y avaient mis. Cet acquis était fort étendu et
comprenait tout ce qu'on ne croirait pas de son ressort. Le
prince d'Enrichemont ne se serait jamais trompé sur le
jugement qu'il fallait porter d'une belle action ou d'une
grande faute; mais, jusqu'à son admiration, tout était
factice: il savait les sentiments, il ne les éprouvait pas, et
l'on restait froid devant sa passion et sérieux devant sa
plaisanterie, parce que la vérité seule touche, et que le
coeur méconnaît tout pouvoir qui n'émane pas de lui.

Je préférais le duc de L..., quoiqu'il eût mille défauts.
Inconsidéré, moqueur, léger dans ses propos, imprudent dans
ses plaisanteries, il aimait pourtant ce qui était bien, et sa
physionomie exprimait avec fidélité les impressions qu'il
recevait. Mobiles à l'excès, elles n'étaient pas de longue
durée; mais enfin il avait une âme, et c'était assez pour
comprendre celle des autres. On aurait cru qu'il prenait la
vie pour un jour de fête, tant il se livrait à ses plaisirs;
toujours en mouvement, il mettait autant de prix à la rapidité
de ses courses que s'il eût eu les affaires les plus
importantes. Il arrivait toujours trop tard, et cependant il
n'avait jamais mis que cinquante minutes pour venir de
Versailles; il entrait sa montre à la main, en racontant une
histoire ridicule ou je ne sais quelle folie qui faisait rire
tout le monde. Généreux, magnifique, le duc de L... méprisait
l'argent et la vie; et, quoiqu'il prodiguât l'un et l'autre
d'une manière souvent indigne du prix du sacrifice, j'avoue à
ma honte que j'étais séduit par cette sorte de dédain de ce
que les hommes prisent le plus. Il y a de la grâce dans un
homme à ne reconnaître aucun obstacle, et, quand on expose
gaiement sa vie dans une course de chevaux ou qu'on risque sa
fortune sur une carte, il est difficile de croire qu'on
n'exposerait pas l'une et l'autre avec encore plus de plaisir
dans une occasion sérieuse. L'élégance du duc de L... me
convenait donc beaucoup plus que les manières un peu
compassées du prince d'Enrichemont; mais je n'avais qu'à me
louer de tous deux. Les bontés de M. le maréchal d'Olonne
m'avaient établi dans sa société de la manière qui pouvait le
moins me faire sentir l'infériorité de la place que j'y
occupais. Je n'avais presque pas senti cette infériorité dans
les premiers jours; maintenant elle commençait à peser sur
moi. Je me défendais par le raisonnement, mais le souvenir de
Mme de Nevers était encore un meilleur préservatif: il m'était
bien facile de m'oublier quand je pensais à elle, et j'y
pensais à chaque instant.

Un jour, on avait parlé longtemps dans le salon du dévouement
de Mme de B..., qui s'était enfermée avec son amie intime, Mme
d'Anville, malade et mourante de la petite vérole. Tout le
monde avait loué cette action, et l'on avait cité plusieurs
amitiés de jeunes femmes dignes d'être comparées à celle-là.
J'étais debout devant la cheminée et près du fauteuil de Mme
de Nevers. "Je ne vous vois point d'amie intime, lui dis-je. --
J'en ai une qui m'est bien chère, me répondit-elle: c'est la
soeur du duc de L.... Nous sommes liées depuis l'enfance, mais
je crains que nous ne soyons séparées pour bien longtemps: le
marquis de C..., son mari, est ministre en Hollande, et elle
est à La Haye depuis six mois. -- Ressemble-t-elle à son frère?
demandai-je. -- Pas du tout, reprit Mme de Nevers; elle est
aussi calme qu'il est étourdi. C'est un grand chagrin pour moi
que son absence, dit Mme de Nevers. Personne ne m'est
nécessaire que Madame de C...: elle est ma raison; je ne me
suis jamais mise en peine d'en avoir d'autre, et à présent que
je suis seule je ne sais plus me décider à rien. -- Je ne vous
aurais jamais cru cette indécision dans le caractère, lui
dis-je. -- Ah! reprit-elle, il est si facile de cacher ses défauts
dans le monde! Chacun met à peu près le même habit, et ceux
qui passent n'ont pas le temps de voir que les visages sont
différents. -- Je rends grâces au Ciel d'avoir été élevé comme
un sauvage, repris-je: cela me préserve de voir le monde dans
cette ennuyeuse uniformité; je suis frappé, au contraire, de
ce que personne ne se ressemble. -- C'est, dit-elle, que vous
avez le temps d'y regarder; mais, quand on vient de Versailles
en cinquante minutes, comment voulez-vous qu'on puisse voir
autre chose que la superficie des objets? -- Mais quand c'est
vous qu'on voit, lui dis-je, on devrait s'arrêter en chemin. --
Voilà de la galanterie, dit-elle. -- Ah! m'écriai-je, vous
savez bien le contraire!" Elle ne répondit rien et se mit à
causer avec d'autres personnes. Je fus ému toute la soirée du
souvenir de ce que j'avais dit; il me semblait que tout le
monde allait me deviner.

Le lendemain, mon père se trouva un peu souffrant. Nous
devions dîner à l'hôtel d'Olonne, et, pour ne pas me priver
d'un plaisir, il fit un effort sur lui-même et sortit. Jamais
son esprit ne parut si libre et si brillant que ce jour-là.
Plusieurs étrangers qui se trouvaient à ce dîner témoignèrent
hautement leur admiration, et je les entendis qui disaient
entre eux qu'un tel homme occuperait en Angleterre les
premières places. La conversation se prolongea longtemps;
enfin la société se dispersa. Mon père resta le dernier, et,
en lui disant adieu, M. le maréchal d'Olonne lui fit promettre
de revenir le lendemain. Le lendemain! grand Dieu! il n'y en
avait plus pour lui! En traversant le vestibule, mon père me
dit: "Je sens que je me trouve mal." Il s'appuya sur moi et
s'évanouit. Les domestiques accoururent: les uns allèrent
avertir M. le maréchal d'Olonne; les autres transportèrent mon
père dans une pièce voisine. On le déposa sur un lit de repos,
et là tous les secours lui furent donnés. Mme de Nevers les
dirigeait avec une présence d'esprit admirable. Bientôt un
chirurgien attaché à la maison de M. le maréchal d'Olonne
arriva, et, voyant que la connaissance ne revenait point à mon
père, il proposa de le saigner. Nous attendions Tronchin, que
Mme de Nevers avait envoyé chercher. Quelle bonté que la
sienne! Elle avait l'air d'un ange descendu du Ciel près de ce
lit de douleur; elle essayait de ranimer les mains glacées de
mon père en les réchauffant dans les siennes. Ah! comment la
vie ne revenait-elle pas à cet appel? Hélas! tout était
inutile. Tronchin arriva et ne donna aucune espérance. La
saignée ramena un instant la connaissance. Mon père ouvrit les
yeux; il fixa sur moi son regard éteint, et sa physionomie
peignit une anxiété douloureuse. M. le maréchal d'Olonne le
comprit; il saisit la main de mon père et la mienne. "Mon ami,
dit-il, soyez tranquille, Edouard sera mon fils." Les yeux de
mon père exprimèrent la reconnaissance; mais cette vie
fugitive disparut bientôt; il poussa un profond gémissement:
il n'était plus! Comment vous peindre l'horreur de ce moment?
Je ne le pourrais même pas. Je me jetai sur le corps de mon
père, et je perdis à la fois la connaissance et le sentiment
de mon malheur. En revenant à moi, j'étais dans le salon; tout
avait disparu. Je crus sortir d'un songe horrible, mais je vis
près de moi Mme de Nevers en larmes. M. le maréchal d'Olonne
me dit: "Mon cher Edouard, il vous reste encore un père." Ce
mot me prouva que tout était fini. Hélas! je doutais encore...
Mon ami, quelle douleur! Accablé, anéanti, mes larmes
coulaient sans diminuer le poids affreux qui m'oppressait.
Nous restâmes longtemps dans le silence; je leur savais gré de
ne pas chercher à me consoler. "J'ai perdu l'ami de toute ma
vie, dit enfin M. le maréchal d'Olonne. -- Il vous a dû sa
dernière consolation, répondis-je. -- Edouard, me dit M. le
maréchal d'Olonne, de ce jour je remplace celui que vous venez
de perdre: vous restez chez moi. J'ai donné l'ordre qu'on
préparât pour vous l'appartement de mon neveu, et j'ai envoyé
l'abbé Tercier prévenir M. d'Herbelot de notre malheur. Mon
cher Edouard, je ne vous donnerai pas de vulgaires
consolations; mais votre père était un chrétien, vous l'êtes
vous-même: un autre monde nous réunira tous." Voyant que je
pleurais, il me serra dans ses bras. "Mon pauvre enfant, dit-il,
je veux vous consoler, et j'aurais besoin de l'être moi-même!"
Nous retombâmes dans le silence. J'aurais voulu
remercier M. le maréchal d'Olonne, et je ne pouvais que verser
des larmes. Au milieu de ma douleur, je ne sais quel sentiment
doux se glissait pourtant dans mon âme: les pleurs que je
voyais répandre à Mme de Nevers étaient déjà une consolation;
je me la reprochais, mais sans pouvoir m'y soustraire.

Dès que je fus seul dans ma chambre, je me jetai à genoux; je
priai pour mon père, ou plutôt je priai mon père. Hélas! il
avait fourni sa longue carrière de vertu, et je commençais la
mienne en ne voyant devant moi que des orages. "Je fuyais ses
sages conseils quand il vivait, me disais-je, et que
deviendrai-je maintenant que je n'ai plus que moi-même pour
guide et pour juge de mes actions! Je lui cachais les folies
de mon coeur; mais il était là pour me sauver; il était ma
force, ma raison, ma persévérance; j'ai tout perdu avec lui.
Que ferai-je dans le monde sans son appui, sans le respect
qu'il inspirait? Je ne suis rien, je n'étais quelque chose que
par lui; il a disparu, et je reste seul comme une branche
détachée de l'arbre et emportée par les vents!" Mes larmes
recommencèrent; je repassai les souvenirs de mon enfance; je
pleurai de nouveau ma mère, car toutes les douleurs se
tiennent, et la dernière réveille toutes les autres! Plongé
dans mes tristes pensées, je restai longtemps immobile et dans
l'espèce d'abattement qui suit les grandes douleurs: il me
semblait que j'avais perdu la faculté de penser et de sentir;
enfin, je levai les yeux par hasard, et j'aperçus un portrait
de Mme de Nevers... Indigne fils! en le contemplant, je perdis
un instant le souvenir de mon père! Qu'était-elle donc pour
moi? Quoi! déjà son seul souvenir suspendait dans mon coeur la
plus amère de toutes les peines! Mon ami, ce sera un sujet
éternel de remords pour moi que cette faute dont je vous fais
l'aveu: non, je n'ai point assez senti la douleur de la mort
de mon père! Je mesurais toute l'étendue de la perte que
j'avais faite; je pleurais son exemple, ses vertus; son
souvenir déchirait mon coeur, et j'aurais donné mille fois ma
vie pour racheter quelques jours de la sienne; mais, quand je
voyais Mme de Nevers, je ne pouvais pas m'empêcher d'être
heureux.

Mon père témoignait par son testament le désir de reposer près
de ma mère. Je me décidai à le conduire moi-même à Lyon.
L'accomplissement de ce devoir soulageait un peu mon coeur.
Quitter Mme de Nevers me semblait une expiation du bonheur que
je trouvais près d'elle malgré moi. Mon père me recommandait
aussi de terminer des affaires relatives à la tutelle des
enfants d'un de ses amis: je voulais lui obéir; je me disais
que je reviendrais bientôt, que j'habiterais sous le même toit
que Mme de Nevers, que je la verrais à toute heure; et mon
coupable coeur battait de joie à de telles pensées!

La veille de mon départ, M. le maréchal d'Olonne alla passer
la journée à Versailles; je dînai seul avec Mme de Nevers et
l'abbé Tercier. Cet abbé demeurait à l'hôtel d'Olonne depuis
cinquante ans; il avait été attaché à l'éducation du maréchal,
et la protection de cette famille lui avait valu un bénéfice
et de l'aisance. Il faisait les fonctions de chapelain, et
était un meuble aussi fidèle du salon de l'hôtel d'Olonne que
les fauteuils et les ottomanes de tapisseries des Gobelins qui
le décoraient. Un attachement si long, de la part de cet abbé,
avait tellement lié sa vie à l'existence de la maison d'Olonne
qu'il n'avait d'intérêt, de gloire, de succès et de plaisirs
que les siens; mais c'était dans la mesure d'un esprit fort
calme et d'une imagination tempérée par cinquante ans de
dépendance. Il avait un caractère fort facile: il était
toujours prêt à jouer aux échecs ou au trictrac, ou à dévider
les écheveaux de soie de Mme de Nevers, et, pourvu qu'il eût
bien dîné, il ne cherchait querelle à personne. La veille donc
du jour où je devais partir, voyant que Mme de Nevers ne
voulait faire usage d'aucun de ses petits talents, l'abbé
s'établit après dîner dans une grande bergère auprès du feu,
et s'endormit bientôt profondément. Je restai ainsi presque
tête à tête avec celle qui m'était déjà si chère. J'aurais dû
être heureux, et cependant un embarras indéfinissable vint me
saisir quand je me vis seul avec elle. Je baissai les yeux, et
je restai dans le silence. Ce fut elle qui le rompit. "A
quelle heure partez-vous demain? me demanda-t-elle. -- A cinq
heures, répondis-je; si je commençais ici la journée, je ne
saurais plus comment partir. -- Et quand reviendrez-vous? dit-elle
encore. -- Il faut que j'exécute les volontés de mon père,
répondis-je; mais je crois que cela ne peut durer plus de
quinze jours, et ces jours seront si longs que le temps ne me
manquera pas pour les affaires. -- Irez-vous en Forez?
demanda-t-elle. -- Je le crois; je compte revenir par là, mais
sans m'y arrêter. -- Ne désirez-vous donc pas revoir ce lieu? me
dit-elle; on aime tant ceux où l'on a passé son enfance! -- Je ne
sais ce qui m'est arrivé, lui dis-je; mais il me semble que je
n'ai plus de souvenirs. -- Tâchez de les retrouver pour moi,
dit-elle. Ne voulez-vous pas me raconter l'histoire de votre
enfance et de votre jeunesse? A présent que vous êtes le fils
de mon père, je ne dois plus rien ignorer de vous. -- J'ai tout
oublié, lui dis-je; il me semble que je n'ai commencé à vivre
que depuis deux mois." Elle se tut un instant, puis elle me
demanda si le monde avait donc si vite effacé le passé de ma
mémoire. "Ah! m'écriai-je, ce n'est pas le monde!" Elle
continua: "Je ne suis pas comme vous, dit-elle; j'ai été
élevée jusqu'à l'âge de sept ans chez ma grand'mère, à
Faverange, dans un vieux château, au fond du Limousin, et je
me le rappelle jusque dans ses moindres détails, quoique je
fusse si jeune; je vois encore la vieille futaie de
châtaigniers et ces grandes salles gothiques boisées de chêne
et ornées de trophées d'armes comme au temps de la chevalerie.
Je trouve qu'on aime les lieux comme des amis, et que leur
souvenir se rattache à toutes les impressions qu'on a reçues.
-- Je croyais cela autrefois, lui répondis-je; maintenant je ne
sais plus ce que je crois ni ce que je suis." Elle rougit,
puis elle me dit: "Cherchez dans votre mémoire: peut-être
trouverez-vous les faits, si vous avez oublié les sentiments
qu'ils excitaient dans votre âme. Si vous voulez que je pense
quelquefois à vous quand vous serez parti, il faut bien que je
sache où vous prendre, et que je n'ignore pas, comme à
présent, tout le passé de votre vie."

J'essayai de lui raconter mon enfance et tout ce que contient
le commencement de ce cahier; elle m'écoutait avec attention,
et je vis une larme dans ses yeux quand je lui dis quelle
révolution avait produite en moi l'accident de ce pauvre
enfant dont j'avais sauvé la vie. Je m'aperçus que mes
souvenirs n'étaient pas si effacés que je le croyais, et près
d'elle je trouvais mille impressions nouvelles d'objets qui
jusqu'alors m'avaient été indifférents. Les rêveries de ma
jeunesse étaient comme expliquées par le sentiment nouveau que
j'éprouvais, et la forme et la vie étaient données à tous ces
vagues fantômes de mon imagination.

L'abbé se réveilla comme je finissais le récit des premiers
jours de ma jeunesse. Un moment après, M. le maréchal d'Olonne
arriva. Mme de Nevers et lui me dirent adieu avec bonté. Il me
recommanda de hâter autant que je le pourrais la fin de mes
affaires, et me dit que pendant mon absence il s'occuperait de
moi. Je ne lui demandai pas d'explication. Mme de Nevers ne me
dit rien; elle me regarda, et je crus lire un peu d'intérêt
dans ses yeux. Mais que je regrettais la fin de notre
conversation! Cependant j'étais content de moi. "Je ne lui ai
rien dit, pensais-je, et elle ne peut m'avoir deviné." C'est
ainsi que je rassurais mon coeur. L'idée que Mme de Nevers
pourrait soupçonner ma passion me glaçait de crainte, et tout
mon bonheur à venir me semblait dépendre du secret que je
garderais sur mes sentiments.

J'accomplis le triste devoir que je m'étais imposé, et pendant
le voyage je fus un peu moins tourmenté du souvenir de Mme de
Nevers. L'image de mon père mort effaçait toutes les autres.
L'amour mêle souvent l'idée de la mort à celle du bonheur;
mais ce n'est pas la mort dans l'appareil funèbre dont j'étais
environné: c'est l'idée de l'éternité, de l'infini, d'une
éternelle réunion, que l'amour cherche dans la mort; il recule
devant un cercueil solitaire.

A Lyon, je retrouvai les bords du Rhône et mes rêveries, et
Mme de Nevers régna dans mon coeur plus que jamais. J'étais
loin d'elle, je ne risquais pas de me trahir, et je n'opposai
aucune résistance à la passion qui venait de nouveau s'emparer
de toute mon âme. Cette passion prit la teinte de mon
caractère. Livré à mon unique pensée, absorbé par un seul
souvenir, je vivais encore une fois dans un monde créé par
moi-même et bien différent du véritable: je voyais Mme de
Nevers, j'entendais sa voix; son regard me faisait
tressaillir; je respirais le parfum de ses beaux cheveux. Emu,
attendri, je versais des larmes de plaisir pour des joies
imaginaires. Assis sur une pierre au coin d'un bois, ou seul
dans ma chambre, je consumais ainsi des jours inutiles.
Incapable d'aucune étude et d'aucune affaire, c'était
l'occupation qui me dérangeait; et, malgré que je susse bien
que mon retour à Paris dépendait de la fin de mes affaires, je
ne pouvais prendre sur moi d'en terminer aucune. Je remettais
tout au lendemain; je demandais grâce pour les heures, et les
heures étaient toutes données à ce délice ineffable de penser
sans contrainte à ce que j'aimais. Quelquefois on entrait dans
ma chambre, et on s'étonnait de me voir impatient et contrarié
comme si l'on m'eût interrompu. En apparence, je ne faisais
rien; mais, en réalité, j'étais occupé de la seule chose qui
m'intéressât dans la vie. Deux mois se passèrent ainsi. Enfin,
les affaires dont mon père m'avait chargé finirent, et je fus
libre de quitter Lyon.


C'est avec ravissement que je me retrouvai à l'hôtel d'Olonne;
mais cette joie ne fut pas de longue durée. J'appris que Mme
de Nevers partait dans deux jours pour aller voir à La Haye
son amie Madame de C... Je ne pus dissimuler ma tristesse, et
quelquefois je crus remarquer que Mme de Nevers aussi était
triste; mais elle ne me parlait presque pas, ses manières
étaient sérieuses; je la trouvais froide, je ne la
reconnaissais plus, et, ne pouvant deviner la cause de ce
changement, j'en étais au désespoir.

Après son départ, je restai livré à une profonde tristesse.
Mes rêveries n'étaient plus, comme à Lyon, mon occupation
chérie; je sortais, je cherchais le monde pour y échapper.
L'idée que j'avais déplu à Mme de Nevers, et l'impossibilité
de deviner comment j'étais coupable, faisaient de mes pensées
un tourment continuel. M. le maréchal d'Olonne attribuait à la
mort de mon père l'abattement où il me voyait plongé. "Notre
malheur a fait une cruelle impression sur Natalie, me dit un
jour M. le maréchal d'Olonne; elle ne s'en est point remise,
elle n'a pas cessé d'être triste et souffrante depuis ce
temps-là. Le voyage, j'espère, lui fera du bien. La Hollande
est charmante au printemps; Madame de C... la promènera, et
des objets nouveaux la distrairont."

Ce peu de mots de M. le maréchal d'Olonne me jeta dans une
nouvelle anxiété. Quoi! c'était depuis la mort de mon père que
Mme de Nevers était triste! Mais qu'était-il arrivé? qu'avais-je
fait? Elle était changée pour moi: voilà ce dont j'étais
trop sûr et ce qui me désespérait.

M. le maréchal d'Olonne, avec sa bonté accoutumée, s'occupait
de me distraire. Il voulait que j'allasse au spectacle et que
je visse tout ce qu'il croyait digne d'intérêt ou de
curiosité; il me questionnait sur ce que j'avais vu, causait
avec moi comme l'aurait fait mon père, et, pour m'encourager à
la confiance, il me disait que ces conversations l'amusaient
et que mes impressions rajeunissaient les siennes. M. le
maréchal d'Olonne, quoiqu'il ne fût point ministre, avait
cependant beaucoup d'affaires. Ami intime du duc d'A..., il
passait pour avoir plus de crédit qu'en réalité il ne s'était
soucié d'en acquérir; mais les grandes places qu'il occupait
lui donnaient le pouvoir de rendre d'importants services.
Toute la Guyenne, dont il était gouverneur, affluait chez lui.
Pendant la plus grande partie de la matinée, il recevait
beaucoup de monde. Quatre fois par semaine il s'occupait de sa
correspondance, qui était fort étendue. Il avait deux
secrétaires qui travaillaient dans un de ses cabinets, mais il
me demandait souvent de rester dans celui où il écrivait
lui-même; il me parlait des affaires qui l'occupaient avec une
entière confiance; il me faisait quelquefois écrire un mémoire
sur une chose secrète, ou des notes relatives aux affaires
qu'il m'avait confiées, et dont il ne voulait pas que personne
eût connaissance. J'aurais été bien ingrat si je n'eusse été
touché et flatté d'une telle préférence. Je devais à mon père
les bontés de M. le maréchal d'Olonne, mais ce n'était pas une
raison pour en être moins reconnaissant. Je cherchais à me
montrer digne de la confiance dont je recevais tant de
marques, et M. le maréchal d'Olonne me disait quelquefois,
avec un accent qui me rappelait mon père, qu'il était content
de moi.

Il est singulièrement doux de se sentir à son aise avec des
personnes qui vous sont supérieures. On n'y est point si l'on
éprouve le sentiment de son infériorité; on n'y est pas non
plus en apercevant qu'on l'a perdu: mais on y est si elles
vous le font oublier. M. le maréchal d'Olonne possédait ce don
touchant de la bienveillance et de la bonté; il inspirait
toujours la vénération, et jamais la crainte; il avait cette
sorte de sécurité sur ce qui nous est dû qui permet une
indulgence sans bornes; il savait bien qu'on n'en abuserait
pas et que le respect pour lui était un sentiment auquel on
n'avait jamais besoin de penser. Je sentais mon attachement
pour lui croître chaque jour, et il paraissait touché du
dévouement que je lui montrais.

J'allais quelquefois chez mon oncle M. d'Herbelot, et j'y
retrouvais la même gaieté, le même mouvement qui m'avaient
tant déplu à mon arrivée à Paris. Mon oncle ne concevait pas
que je fusse heureux dans cet intérieur grave de la famille de
M. le maréchal d'Olonne, et moi je comparais intérieurement
ces deux maisons tellement différentes l'une de l'autre.
Quelque chose de bruyant, de joyeux, faisait de la vie, chez
M. d'Herbelot, comme un étourdissement perpétuel. Là on ne
vivait que pour s'amuser, et une journée qui n'était pas
remplie par le plaisir paraissait vide; là on s'inquiétait des
distractions du jour autant que de ses nécessités, comme si
l'on eût craint que le temps qu'on n'occupait pas de cette
manière ne se fût pas écoulé tout seul. Une troupe de
complaisants, de commensaux, remplissaient le salon de M.
d'Herbelot et paraissaient partager tous ses goûts; ils
exerçaient sur lui un empire auquel je ne pouvais m'habituer:
c'était comme un appui que cherchait sa faiblesse. On aurait
dit qu'il n'était jamais sûr de rien sur sa propre foi: il lui
fallait le témoignage des autres. Toutes les phrases de M.
d'Herbelot commençaient par ces mots: "Luceval et Bertheney
trouvent... Luceval et Bertheney disent..." Et _Luceval_ et
_Bertheney_ précipitaient mon oncle dans toutes les folies et
les ridicules d'un luxe ruineux et d'une vie pleine de
désordres et d'erreurs. Dans cette maison, toutes les
frivolités étaient traitées sérieusement, et toutes les choses
sérieuses l'étaient avec légèreté. Il semblait qu'on voulût
jouir à tout moment de cette fortune récente et de tous les
plaisirs qu'elle peut donner, comme un avare touche son trésor
pour s'assurer qu'il est là.

Chez M. le maréchal d'Olonne, au contraire, cette possession
des honneurs et de la fortune était si ancienne qu'il n'y
pensait plus; il n'était jamais occupé d'en jouir, mais il
l'était souvent de remplir les obligations qu'elle impose. Des
assidus, des commensaux, remplissaient aussi très-souvent le
salon de l'hôtel d'Olonne; mais c'étaient des parents pauvres,
un neveu officier de marine, venant à Paris demander le prix
de ses services; c'était un vieux militaire couvert de
blessures et réclamant la croix de Saint-Louis; c'étaient
d'anciens aides de camp du maréchal; c'était un voisin de ses
terres; c'était, hélas! le fils d'un ancien ami. Il y avait
une bonne raison à donner pour la présence de chacun d'eux; on
pouvait dire pourquoi ils étaient là, et il y avait une sorte
de paternité dans cette protection bienveillante autour de
laquelle ils venaient tous se ranger.

Les hommes distingués par l'esprit et le talent étaient tous
accueillis chez M. le maréchal d'Olonne, et ils y valaient
tout ce qu'ils pouvaient valoir: car le bon goût qui régnait
dans cette maison gagnait même ceux à qui il n'aurait pas été
naturel; mais il faut pour cela que le maître en soit le
modèle, et c'est ce qu'était M. le maréchal d'Olonne.

Je ne crois pas que le bon goût soit une chose si
superficielle qu'on le pense en général. Tant de choses
concourent à le former! La délicatesse de l'esprit, celle des
sentiments; l'habitude des convenances, un certain tact qui
donne la mesure de tout sans avoir besoin d'y penser. Et il y
a aussi des choses de position dans le goût et le ton qui
exercent un tel empire! Il faut une grande naissance, une
grande fortune; de l'élégance, de la magnificence dans les
habitudes de la vie; il faut enfin être supérieur à sa
situation par son âme et ses sentiments, car on n'est à son
aise dans les prospérités de la vie que quand on s'est placé
plus haut qu'elles. M. le maréchal d'Olonne et Mme de Nevers
pouvaient être atteints par le malheur sans être abaissés par
lui, car l'âme du moins ne déchoit point, et son rang est
invariable.

On attendait Mme de Nevers de jour en jour, et mon coeur
palpitait de joie en pensant que j'allais la revoir. Loin
d'elle, je ne pouvais croire longtemps que je l'eusse
offensée. Je sentais que je l'aimais avec tant de
désintéressement, j'avais tellement conscience que j'aurais
donné ma vie pour lui épargner un moment de peine, que je
finissais par ne plus croire qu'elle fût mécontente de moi, à
force d'être assuré qu'elle n'avait pas le droit de l'être.
Mais son retour me détrompa cruellement!

Dès le même soir, je lui trouvai l'air sérieux et glacé qui
m'avait tant affligé; à peine me parla-t-elle, et mes yeux ne
purent jamais rencontrer les siens. Bientôt il parut que sa
manière de vivre même était changée: elle sortait souvent, et
quand elle restait à l'hôtel d'Olonne elle y avait toujours
beaucoup de monde; elle était depuis quinze jours à Paris, et
je n'avais encore pu me trouver un instant seul avec elle. Un
soir, après souper, on se mit au jeu; Mme de Nevers resta à
causer avec une femme qui ne jouait point. Cette femme, au
bout d'un quart d'heure, se leva pour s'en aller, et je me
sentis tout ému en pensant que j'allais rester tête à tête
avec Mme de Nevers. Après avoir reconduit Madame de R..., Mme
de Nevers fit quelques pas de mon côté; mais, se retournant
brusquement, elle se dirigea vers l'autre extrémité du salon,
et alla s'asseoir auprès de M. le maréchal d'Olonne, qui
jouait au whist, et dont elle se mit à regarder le jeu. Je fus
désespéré. "Elle me méprise! pensai-je; elle me dédaigne!
Qu'est devenue cette bonté touchante qu'elle montra lorsque je
perdis mon père? C'était donc seulement au prix de la plus
amère des douleurs que je devais sentir la plus douce de
toutes les joies! Elle pleurait avec moi alors; à présent,
elle déchire mon coeur, et ne s'en aperçoit même pas." Je
pensai pour la première fois qu'elle avait peut-être pénétré
mes sentiments et qu'elle en était blessée. "Mais pourquoi le
serait-elle? me disais-je: c'est un culte que je lui rends
dans le secret de mon coeur; je ne prétends à rien, je n'espère
rien. L'adorer, c'est ma vie: comment pourrais-je m'empêcher
de vivre?" J'oubliais que j'avais mortellement redouté qu'elle
ne découvrît ma passion, et j'étais si désespéré que je crois
qu'en ce moment je la lui aurais avouée moi-même pour la faire
sortir, fût-ce par la colère, de cette froideur et de cette
indifférence qui me mettaient au désespoir.

"Si j'étais le prince d'Enrichemont ou le duc de L..., me
disais-je, j'oserais m'approcher d'elle, je la forcerais à
s'occuper de moi; mais, dans ma position, je dois l'attendre,
et, puisqu'elle m'oublie, je veux partir. Oui, je la fuirai,
je quitterai cette maison. Mon père y apportait trente ans de
considération et une célébrité qui le faisait rechercher de
tout le monde; moi, je suis un être obscur, isolé; je n'ai
aucun droit par moi-même, et je ne veux pas des bontés qu'on
accorde au souvenir d'un autre, même de mon père. Personne
aujourd'hui ne s'intéresse à moi; je suis libre, je la fuirai,
j'irai au bout du monde avec son souvenir, le souvenir de ce
qu'elle était il y a six mois! Livré à ces pensées
douloureuses, je me rappelais les rêveries de ma jeunesse, de
ce temps où je n'étais l'inférieur de personne. "Entouré de
mes égaux, pensais-je, je n'avais pas besoin de soumettre mon
instinct à l'examen de ma raison; j'étais bien sûr de n'être
pas _inconvenable_, ce mot créé pour désigner des torts qui n'en
sont pas. Ah! ce malaise affreux que j'éprouve, je ne le
sentais pas avec mes pauvres parents; mais je ne le sentais
pas non plus, il y a six mois, quand Mme de Nevers me
regardait avec douceur, quand elle me faisait raconter ma vie
et qu'elle me disait que j'étais le fils de son père. Avec
elle je retrouverais tout ce qui me manque. Qu'ai-je donc
fait? en quoi l'ai-je offensée?"

Le jeu était fini; M. le maréchal d'Olonne s'approcha de moi
et me dit: "Certainement, Edouard, vous n'êtes pas bien...
Depuis quelques jours vous êtes fort changé, et ce soir vous
avez l'air tout à fait malade." Je l'assurai que je me portais
bien, et je regardai Mme de Nevers. Elle venait de se
retourner pour parler à quelqu'un. Si j'eusse pu croire
qu'elle savait que je souffrais pour elle, j'aurais été moins
malheureux. Les jours suivants, je crus remarquer un peu plus
de bonté dans ses regards, un peu moins de sérieux dans ses
manières; mais elle sortait toujours presque tous les soirs,
et, quand je la voyais partir à neuf heures, belle, parée,
charmante, pour aller dans ces fêtes où je ne pouvais la
suivre, j'éprouvais des tourments inexprimables; je la voyais
entourée, admirée; je la voyais gaie, heureuse, paisible, et
je dévorais en silence mon humiliation et ma douleur.

Il était question depuis quelque temps d'un grand bal chez M.
le prince de L..., et l'on vint tourmenter Mme de Nevers pour
la mettre d'un quadrille russe que la princesse voulait qu'on
dansât chez elle et où elle devait danser elle-même. Les
costumes étaient élégants et prêtaient fort à la magnificence.
On arrangea le quadrille; il se composait de huit jeunes
femmes, toutes charmantes, et d'autant de jeunes gens, parmi
lesquels étaient le prince d'Enrichemont et le duc de L.... Ce
dernier fut le danseur de Mme de Nevers, au grand déplaisir du
prince d'Enrichemont. Pendant quinze jours, ce quadrille
devint l'unique occupation de l'hôtel d'Olonne: Gardel venait
le faire répéter tous les matins; les ouvriers de tout genre
employés pour le costume prenaient les ordres; on assortissait
des pierreries, on choisissait des modèles, on consultait des
voyageurs pour s'assurer de la vérité des descriptions et ne
pas s'écarter du type national, qu'avant tout on voulait
conserver. Je savais mauvais gré à Mme de Nevers de cette
frivole occupation, et cependant je ne pouvais me dissimuler
que, si j'eusse été à la place du duc de L..., je me serais
trouvé le plus heureux des hommes. J'avais l'injustice de dire
des mots piquants sur la légèreté en général, comme si ces
mots eussent pu s'appliquer à Mme de Nevers! Des sentiments
indignes de moi, et que je n'ose rappeler, se glissaient dans
mon coeur. Hélas! il est bien difficile d'être juste dans un
rang inférieur de la société, et ce qui nous prime peut
difficilement ne pas nous blesser. Mme de Nevers cependant
n'était pas gaie, et elle se laissait entraîner à cette fête
plutôt qu'elle n'y entraînait les autres. Elle dit une fois
qu'elle était lasse de tous ces plaisirs; mais pourtant le
jour du quadrille arriva, et Mme de Nevers parut dans le salon
à huit heures en costume et accompagnée de deux ou trois
personnes qui allaient avec elle répéter encore une fois le
quadrille chez la princesse avant le bal.

Jamais je n'avais vu Mme de Nevers plus ravissante qu'elle ne
l'était ce soir-là. Cette coiffure de velours noir, brodée de
diamants, ne couvrait qu'à demi ses beaux cheveux blonds; un
grand voile brodé d'or et très-léger surmontait cette
coiffure, et tombait avec grâce sur son cou et sur ses
épaules, qui n'étaient cachées que par lui; un corset de soie
rouge boutonné, et aussi orné de diamants, dessinait sa jolie
taille; ses manches blanches étaient retenues par des
bracelets de pierreries, et sa jupe courte laissait voir un
pied charmant, à peine pressé dans une petite chaussure en
brodequin, de soie aussi et lacée d'or; enfin, rien ne peut
peindre la grâce de Mme de Nevers dans cet habit étranger, qui
semblait fait exprès pour le caractère de sa figure et la
proportion de sa taille. Je me sentis troublé en la voyant,
une palpitation me saisit; je fus obligé de m'appuyer contre
une chaise. Je crois qu'elle le remarqua: elle me regarda avec
douceur. Depuis si longtemps je cherchais ce regard qu'il ne
fit qu'ajouter à mon émotion. "N'allez-vous pas au spectacle?
me demanda-t-elle. -- Non, lui dis-je, ma soirée est finie. --
Cependant, reprit-elle, il n'est pas encore huit heures? --
N'allez-vous pas sortir?" répondis-je. Elle soupira; puis, me
regardant tristement: "J'aimerais mieux rester," dit-elle. On
l'appela; elle partit. Mais, grand Dieu! quel changement
s'était fait autour de moi! "J'aimerais mieux rester!" Ces
mots si simples avaient bouleversé toute mon âme! "J'aimerais
mieux rester!" Elle me l'avait dit, je l'avais entendu; elle
avait soupiré, et son regard disait plus encore! Elle aimerait
mieux rester! rester pour moi! O Ciel! cette idée contenait
trop de bonheur: je ne pouvais la soutenir; je m'enfuis dans
la bibliothèque; je tombai sur une chaise. Quelques larmes
soulagèrent mon coeur. "Rester pour moi!" répétai-je.
J'entendais sa voix, son soupir; je voyais son regard, il
pénétrait mon âme, et je ne pouvais suffire à tout ce que
j'éprouvais à la fois de sensations délicieuses. Ah! qu'elles
étaient loin, les humiliations de mon amour-propre! que tout
cela me paraissait en ce moment petit et misérable! Je ne
concevais pas que j'eusse jamais été malheureux. "Quoi! elle
aurait pitié de moi!" Je n'osais dire: "Quoi! elle
m'aimerait!" Je doutais, je voulais douter! Mon coeur n'avait
pas la force de soutenir cette joie! Je le tempérais comme on
ferme les yeux à l'éclat d'un beau soleil; je ne pouvais la
supporter tout entière. Mme de Nevers se tenait souvent le
matin dans cette même bibliothèque où je m'étais réfugié: je
trouvai sur la table un de ses gants; je le saisis avec
transport; je le couvris de baisers; je l'inondai de larmes.
Mais bientôt je m'indignai contre moi-même d'oser ainsi
profaner son image par mes coupables pensées; je lui demandais
pardon de la trop aimer. "Qu'elle me permette seulement de
souffrir pour elle! me disais-je; je sais bien que je ne puis
prétendre au bonheur. Mais est-il donc possible que ce qu'elle
m'a dit ait le sens que mon coeur veut lui prêter? Peut-être
que si elle fût restée un instant de plus elle aurait tout
démenti." C'est ainsi que le doute rentrait dans mon âme avec
ma raison; mais bientôt cet accent si doux se faisait entendre
de nouveau au fond de moi-même. Je le retenais, je craignais
qu'il ne s'échappât; il était ma seule espérance, mon seul
bonheur: je le conservais comme une mère serre un enfant dans
ses bras!

Ma nuit entière se passa sans sommeil. J'aurais été bien fâché
de dormir, et de perdre ainsi le sentiment de mon bonheur. Le
lendemain, M. le maréchal d'Olonne me fit demander dans son
cabinet. Je commençai alors à penser qu'il fallait cacher ce
bonheur, qu'il me semblait que tout le monde allait deviner;
mais je ne pus surmonter mon invincible distraction. Je n'eus
pas besoin longtemps de dissimuler pour avoir l'air triste...
Je revis Mme de Nevers; elle évita mes regards, ne me parla
point, sortit de bonne heure et me laissa au désespoir.
Cependant sa sévérité s'adoucit un peu les jours suivants, et
je crus voir qu'elle n'était pas insensible à la peine qu'elle
me causait. Je ne pouvais presque pas douter qu'elle ne m'eût
deviné: si j'eusse été sûr de sa pitié, je n'aurais pas été
malheureux.

Je n'avais jamais vu danser Mme de Nevers, et j'avais un
violent désir de la voir, sans en être vu, à une de ces fêtes
où je me la représentais si brillante. On pouvait aller à ces
grands bals comme spectateur: cela s'appelait aller _en beyeux_.
On était sur des tribunes ou sur des gradins séparés du reste
de la société; on y trouvait en général des personnes d'un
rang inférieur et qui ne pouvaient aller à la cour. J'étais
blessé d'aller là, et la pensée de Mme de Nevers pouvait seule
l'emporter sur la répugnance que j'avais d'exposer ainsi à
tous les yeux l'infériorité de ma position. Je ne prétendais à
rien, et cependant me montrer ainsi à côté de mes égaux
m'était pénible. Je me dis qu'en allant de bonne heure je me
cacherais dans la partie du gradin où je serais le moins en
vue, et que dans la foule on ne me remarquerait peut-être pas.
Enfin, le désir de voir Mme de Nevers l'emporta sur tout le
reste, et je pris un billet pour une fête que donnait
l'ambassadeur d'Angleterre et où la reine devait aller. Je me
plaçai en effet sur des gradins qu'on avait construits dans
l'embrasure des fenêtres d'un immense salon. J'avais à côté de
moi un rideau derrière lequel je pouvais me cacher, et
j'attendis là Mme de Nevers, non sans un sentiment pénible,
car tout ce que j'avais prévu arriva, et je ne fus pas plutôt
sur ce gradin que le désespoir me prit d'y être. Le langage
que j'entendais autour de moi blessait mon oreille; quelque
chose de commun, de vulgaire, dans les remarques, me choquait
et m'humiliait comme si j'en eusse été responsable. Cette
société momentanée où je me trouvais avec mes égaux
m'apprenait combien je m'étais placé loin d'eux. Je m'irritais
aussi de ce que je trouvais en moi cette petitesse de
caractère qui me rendait si sensible à leurs ridicules. "Le
vrai mérite dépend-il donc des manières? me disais-je. Qu'il
est indigne à moi de désavouer ainsi au fond de mon âme le
rang où je suis placé et que je tiens de mon père! N'est-il
pas honorable ce rang? Qu'ai-je donc à envier?" Mme de Nevers
entrait en ce moment. Qu'elle était belle et charmante! "Ah!
pensai-je, voilà ce que j'envie; ce n'est pas le rang pour le
rang, c'est qu'il me ferait son égal. O mon Dieu! huit jours
seulement d'un tel bonheur, et puis la mort." Elle s'avança,
et elle allait passer près du gradin sans me voir, lorsque le
duc de L... me découvrit au fond de mon rideau et m'appela en
riant. Je descendis au bord du gradin, car je ne voulais pas
avoir l'air honteux d'être là. Mme de Nevers s'arrêta, et me
dit: "Comment! Vous êtes ici? -- Oui, lui répondis-je; je n'ai
pu résister au désir de vous voir danser. J'en suis puni, car
j'espérais que vous ne me verriez pas." Elle s'assit sur la
banquette qui était devant le gradin, et je continuai à causer
avec elle. Nous n'étions séparés que par la barrière qui
isolait les spectateurs de la société, triste emblème de celle
qui nous séparait pour toujours! L'ambassadeur vint parler à
Mme de Nevers, et lui demanda qui j'étais. "C'est le fils de
M. G..., avec lequel je me rappelle que vous avez dîné chez
mon père, il y a environ un an, lui répondit-elle. -- Je n'ai
jamais rencontré un homme d'un esprit plus distingué," dit
l'ambassadeur. Et, s'adressant à moi: "Je fais un reproche à
Mme de Nevers, dit-il, de ne m'avoir pas procuré le plaisir de
vous inviter plus tôt... Quittez, je vous prie, cette mauvaise
banquette, et venez avec nous." Je fis le tour du gradin, et
l'ambassadeur, continuant: "La profession d'avocat est une des
plus honorées en Angleterre, dit-il; elle mène à tout. Le
grand-chancelier actuel, lord D..., a commencé par être un
simple avocat, et il est aujourd'hui au premier rang dans
notre pays. Le fils de lord D... a épousé une personne que
vous connaissez, Madame, ajouta l'ambassadeur en s'adressant à
Mme de Nevers: c'est lady Sarah Benmore, la fille aînée du duc
de Sunderland. Vous souvenez-vous que nous trouvions qu'elle
vous ressemblait?" L'ambassadeur s'éloigna. "Comme vous êtes
pâle! qu'avez-vous? me dit Mme de Nevers. -- Je l'emmène, dit
le duc de L... sans l'entendre; je veux lui montrer le bal, et
d'ailleurs vous allez danser." Le prince d'Enrichemont vint
chercher Mme de Nevers, et j'allai avec le duc de L... dans la
galerie, où la foule s'était portée, parce que la reine y
était. Le duc de L..., toujours d'un bon naturel, était charmé
de me voir au bal; il me nommait tout le monde, et se moquait
de la moitié de ceux qu'il me nommait. J'étais inquiet, mal à
l'aise; l'idée qu'on pouvait s'étonner de me voir là m'ôtait
tout le plaisir d'y être. Le duc de L... s'arrêta pour parler
à quelqu'un; je m'échappai, je retournai dans le salon où
dansait Mme de Nevers, et je m'assis sur la banquette qu'elle
venait de quitter. Ah! ce n'est pas au bal que je pensais! Je
croyais encore entendre toutes les paroles de l'ambassadeur...
Que j'aimais ce pays où toutes les carrières étaient ouvertes
au mérite, où l'impossible ne s'élevait jamais devant le
talent, où l'on ne disait jamais: "Vous n'irez que jusque-là!"
Emulation, courage, persévérance, tout est réduit par
l'impossible, cet abîme qui sépare du but et qui ne sera
jamais comblé! Et ici l'autorité est nulle comme le talent; la
puissance elle-même ne saurait franchir cet obstacle, et cet
obstacle, c'est ce nom révéré, ce nom sans tache, ce nom de
mon père dont j'ai la lâcheté de rougir! Je m'indignai contre
moi-même, et, m'accusant de ce sentiment comme d'un crime, je
restai absorbé dans mille réflexions douloureuses. En levant
les yeux je vis Mme de Nevers auprès de moi. "Vous étiez bien
loin d'ici, me dit-elle. -- Oui, lui répondis-je; je veux aller
en Angleterre, dans ce pays où rien n'est impossible. -- Ah!
dit-elle, j'étais bien sûre que vous pensiez à cela!... Mais
ne dansez-vous pas? me demanda-t-elle. -- Je crains que cela ne
soit inconvenable, lui dis-je. -- Pourquoi donc? reprit-elle;
puisque vous êtes invité, vous pouvez danser, et je ne vois
pas ce qui vous en empêcherait... Et qui inviterez-vous?
ajouta-t-elle en souriant. -- Je n'ose vous prier, lui dis-je;
je crains qu'on ne trouve déplacé que vous dansiez avec moi. --
Encore! s'écria-t-elle; voilà réellement de l'humilité
fastueuse. -- Ah! lui dis-je tristement, je vous prierais en
Angleterre." Elle rougit. "Il faut que je quitte le monde,
ajoutai-je; il n'est pas fait pour moi: j'y souffre, et je m'y
sens de plus en plus isolé. Je veux suivre ma profession:
j'irai au Palais. Personne là ne demandera pourquoi j'y suis;
je mettrai une robe noire, et je plaiderai des causes. Me
confierez-vous vos procès? lui demandai-je, je les gagnerai
tous. -- Je voudrais commencer par gagner celui-ci, me dit-elle.
Ne voulez-vous donc pas danser avec moi?" Je ne pus
résister à la tentation: je pris sa main, sa main que je
n'avais jamais touchée! et nous nous mîmes à une contredanse.
Je ne tardai pas à me repentir de ma faiblesse: il me semblait
que tout le monde nous regardait; je croyais lire l'étonnement
sur les physionomies, et je passais du délice de la
contempler, d'être si près d'elle, de la tenir presque dans
mes bras, à la douleur de penser qu'elle faisait peut-être
pour moi une chose inconvenante, et qu'elle en serait blâmée.
Comme la contredanse allait finir, M. le maréchal d'Olonne
s'approcha de nous, et je vis son visage devenir sérieux et
mécontent. Mme de Nevers lui dit quelques mots tout bas, et
son expression habituelle de bonté revint sur-le-champ. Il me
dit: "Je suis bien aise que l'ambassadeur vous ait prié. C'est
aimable à lui." Cela voulait dire: "Il l'a fait pour
m'obliger, et c'est par grâce que vous êtes ici." C'est ainsi
que tout me blessait, et que, jusqu'à cette protection
bienveillante, tout portait un germe de souffrance pour mon
âme et d'humiliation pour mon orgueil.

Je fus poursuivi pendant plusieurs jours après cette fête par
les réflexions les plus pénibles, et je me promis bien de ne
plus me montrer à un bal. L'infériorité de ma position m'était
bien moins sensible dans l'intérieur de la maison de M. le
maréchal d'Olonne, ou même au milieu de sa société intime,
quoiqu'elle fût composée de grands seigneurs ou d'hommes
célèbres par leur esprit. Mais là, du moins, on pouvait valoir
quelque chose par soi-même, tandis que dans la foule on n'est
distingué que par le nom ou l'habit qu'on porte; et y aller
comme pour y étaler son infériorité me semblait insupportable,
tout en ne pouvant m'empêcher de trouver que cette souffrance
était une faiblesse. Je pensais à l'Angleterre: que j'admirais
ces institutions qui du moins relèvent l'infériorité par
l'espérance! "Quoi! me disais-je, ce qui est ici une folie
sans excuse serait là le but de la plus noble émulation! là je
pourrais conquérir Mme de Nevers! Sept lieues de distance
séparent le bonheur et le désespoir. Qu'elle était bonne et
généreuse à ce bal! Elle a voulu danser avec moi pour me
relever à mes propres yeux, pour me consoler de tout ce
qu'elle sentait bien qui me blessait. Mais est-ce d'une femme,
est-ce de celle qu'on aime, qu'on devrait recevoir protection
et appui? Dans ce monde factice, tout est interverti, ou
plutôt c'est ma passion pour elle qui change ainsi les
rapports naturels; elle n'aurait pas _rendu service_ au prince
d'Enrichemont en le priant à danser. Il prétendait à ce
bonheur, il avait droit d'y prétendre, et moi toutes mes
prétentions sont déplacées, et mon amour pour elle est
ridicule!" J'aurais mieux aimé la mort que cette pensée; elle
s'empara pourtant de moi au point que je mis à fuir Mme de
Nevers autant d'empressement que j'en avais mis à la chercher;
mais c'était sans avoir le courage de me séparer d'elle tout à
fait, en quittant, comme je l'aurais dû peut-être, la maison
de M. le maréchal d'Olonne, et en suivant ma profession. Mme
de Nevers, par un mouvement opposé, m'adressait plus souvent
la parole, et cherchait à dissiper la tristesse où elle me
voyait plongé; elle sortait moins le soir, je la voyais
davantage, et peu à peu sa présence adoucissait l'amertume de
mes sentiments.

Quelques jours après le bal de l'ambassadeur d'Angleterre, la
conversation se mit sur les fêtes en général; on parla de
celles qui venaient d'avoir lieu, et l'on cita les plus
magnifiques et les plus gaies. "Gaies, s'écria Mme de Nevers;
je ne reconnais pas qu'aucune fête soit gaie; j'ai toujours
été frappée, au contraire, qu'on n'y voyait que des gens
tristes et qui semblaient fuir là quelque grande peine. -- Qui
se serait douté que Mme de Nevers ferait une telle remarque?
dit le duc de L.... Quand on est jeune, belle, heureuse,
comment voit-on autre chose que l'envie qu'on excite et
l'admiration qu'on inspire? -- Je ne vois rien de tout cela,
dit-elle, et j'ai raison; mais, sérieusement, ne trouvez-vous
pas comme moi que la foule est toujours triste? Je suis
persuadée que la dissipation est née du malheur: le bonheur
n'a pas cet air agité. -- Nous interrogerons les assistants au
premier bal, dit en riant le duc de L.... -- Ah! reprit Mme de
Nevers, si cela se pouvait, vous seriez peut-être bien étonné
de leurs réponses! -- S'il y a au bal des malheureux, dit le
duc de L..., ce sont ceux que vous faites, Madame. Voici le
prince d'Enrichemont: je vais l'appeler et invoquer son
témoignage." Le duc de L... se tirait toujours de la
conversation par des plaisanteries: observer et raisonner
était une espèce de fatigue dont il était incapable; son
esprit était comme son corps, et avait besoin de changer de
place à tout moment. Je me demandai aussi pourquoi Mme de
Nevers avait fait cette réflexion sur les fêtes, et pourquoi
depuis six mois elle y avait passé sa vie. Je n'osais croire
ce qui se présentait à mon esprit: j'aurais été trop heureux.

Les jours suivants, Mme de Nevers me parut triste, mais elle
ne me fuyait pas. Un soir, elle me dit: "Je sais que mon père
s'est occupé de vous, et qu'il espère que vous serez placé
avantageusement au ministère des affaires étrangères. Cela
vous donnera des moyens de vous distinguer prompts et sûrs, et
cela vous mettra aussi dans un monde agréable. -- Je tenais à
la profession de mon père, lui dis-je; mais il me sera doux de
laisser M. le maréchal d'Olonne et vous disposer de ma vie."

Peu de jours après, elle me dit: "La place est obtenue, mais
mon père ne pourra pas longtemps vous y être utile. -- Les
bruits qu'on fait courir sur la disgrâce de M. le duc d'A...
sont donc vrais? lui demandai-je. -- Ils sont trop vrais, me
répondit-elle, et je crois que mon père la partagera. Suivant
toute apparence, il sera exilé à Faverange, au fond du
Limousin, et je l'y accompagnerai. -- Grand Dieu! m'écriai-je,
et c'est en ce moment que vous me parlez de place? Vous me
connaissez donc bien peu si vous me croyez capable d'accepter
une place pour servir vos ennemis! Je n'ai qu'une place au
monde: c'est à Faverange, et ma seule ambition, c'est d'y être
souffert." Je la quittai en disant ces mots, et j'allai,
encore tout ému, chez M. le maréchal d'Olonne lui dire tout ce
que mon coeur m'inspirait. Il en fut touché. Il me dit qu'en
effet le duc d'A... était disgracié, et que, sans avoir
partagé ni sa faveur ni sa puissance, il partagerait sa
disgrâce. "J'ai dû le soutenir dans une question où son
honneur était compromis, dit-il; je suis tranquille, j'ai fait
mon devoir, et la vérité sera connue tôt ou tard. J'accepterai
votre dévouement, mon cher Edouard, comme j'aurais accepté
celui de votre père; je vous laisserai ici pour quelques
jours; vous terminerez des affaires importantes, que sans
doute on ne me donnera pas le temps de finir. Restez avec moi,
me dit-il; je veux mettre ordre au plus pressé, être prêt et
n'avoir rien à demander, pas même un délai."

L'ordre d'exil arriva dans la soirée, et répandit la douleur
et la consternation à l'hôtel d'Olonne. M. le maréchal
d'Olonne, avec le plus grand calme, donna des ordres précis,
et, en fixant une occupation à chacun, suspendit les plaintes
inutiles.

Le duc de L..., le prince d'Enrichemont et les autres amis de
la famille accoururent à l'hôtel d'Olonne au premier bruit de
cette disgrâce. M. le maréchal d'Olonne eut toutes les peines
du monde à contenir le bouillant intérêt du duc de L..., à
enchaîner son zèle inconsidéré et à tempérer la violence de
ses discours. Le prince d'Enrichemont, au contraire, toujours
dans une mesure parfaite, disait tout ce qu'il fallait dire,
et je ne sais comment, en étant si convenable, il trouvait le
moyen de me choquer à tout moment. Quelquefois, en écoutant
ces phrases si bien tournées, je regardais Mme de Nevers, et
je voyais sur ses lèvres un léger sourire, qui me prouvait que
le prince d'Enrichemont n'avait pas auprès d'elle plus de
succès qu'auprès de moi. J'eus à cette époque un chagrin
sensible. M. d'Herbelot se conduisit envers M. le maréchal
d'Olonne de la manière la plus indélicate. Ils avaient eu à
traiter ensemble une affaire relative au gouvernement de
Guienne, et, après des contestations assez vives, mon oncle
avait eu le dessous. Il restait quelques points en litige; mon
oncle crut le moment favorable pour le succès; il intrigua et
fit décider l'affaire en sa faveur. Je fus blessé au coeur de
ce procédé.

Cependant les ballots, les paquets, remplirent bientôt les
vestibules et les cours de l'hôtel d'Olonne, quelques chariots
partirent en avant avec une partie de la maison, et M. le
maréchal d'Olonne et Mme de Nevers quittèrent Paris le
lendemain, ne voulant être accompagnés que de l'abbé Tercier.
Tout Paris était venu dans la soirée à l'hôtel d'Olonne; mais
M. le maréchal d'Olonne n'avait reçu que ses amis. Il
dédaignait cette insulte au pouvoir, dont les exemples étaient
alors si communs; il trouvait plus de dignité dans un
respectueux silence. Je l'imite, mais je ne doute pas qu'à
cette époque vous n'ayez entendu parler de l'exil de M. le
maréchal d'Olonne comme d'une grande injustice et d'un abus de
pouvoir fondé sur la plus étrange erreur.


Les affaires de M. le maréchal d'Olonne me retinrent huit
jours à Paris. Je partis enfin pour Faverange, et mon coeur
battit de joie en songeant que j'allais me trouver presque
seul avec celle que j'adorais. Joie coupable! indigne
personnalité! J'en ai été cruellement puni, et cependant le
souvenir de ces jours orageux que j'ai passés près d'elle sont
encore la consolation et le seul soutien de ma vie.

J'arrivai à Faverange dans les premiers jours de mai. Le
maréchal d'Olonne se méprit à la joie si vive que je montrai
en le revoyant; il m'en sut gré, et je reçus ses éloges avec
embarras. S'il eût pu lire au fond de mon coeur, combien je lui
aurais paru coupable! Lorsque j'y réfléchis, je ne comprends
pas que M. le maréchal d'Olonne n'eût point encore deviné mes
sentiments secrets; mais la vieillesse et la jeunesse manquent
également de pénétration: l'une ne voit que ses espérances, et
l'autre que ses souvenirs.

Faverange était ce vieux château où Mme de Nevers avait été
élevée et dont elle m'avait parlé une fois. Situé à quelques
lieues d'Uzerches, sur un rocher, au bord de la Corrèze, sa
position était ravissante. Un grand parc fort sauvage
environnait le château; la rivière qui baignait le pied des
terrasses fermait le parc de trois côtés. Une forêt de vieux
châtaigniers couvrait un espace considérable, et s'étendait
depuis le sommet du coteau jusqu'au bord de la rivière. Ces
arbres vénérables avaient donné leur ombre à plusieurs
générations. On appelait ce lieu la Châtaigneraie. La rivière,
les campagnes, les collines bleuâtres qui fermaient l'horizon,
tout me plaisait dans cet aspect; mais tout m'aurait plu dans
la disposition actuelle de mon âme. La solitude, la vie que
nous menions, l'air de paix, de contentement de Mme de Nevers,
tout me jetait dans cet état si doux où le présent suffit, où
l'on ne demande rien au passé ni à l'avenir, où l'on voudrait
faire durer le temps, retenir l'heure qui s'échappe et le jour
qui va finir.

M. le maréchal d'Olonne, en arrivant à Faverange, avait établi
une régularité dans la manière de vivre qui laissait du temps
pour tout. Il avait annoncé qu'il recevrait très-peu de monde,
et, avec le bon esprit qui lui était propre, il s'était créé
des occupations qui avaient de l'intérêt, parce qu'elles
avaient un but utile. De grands défrichements, la construction
d'une manufacture, celle d'un hospice, occupaient une partie
de ses matinées; d'autres heures étaient employées dans son
cabinet à écrire des mémoires sur quelques parties de sa vie
plus consacrées aux affaires publiques. Le soir, tous réunis
dans le salon, M. le maréchal d'Olonne animait l'entretien par
ses souvenirs ou ses projets; les gazettes, les lectures,
fournissaient aussi à la conversation, et jamais un moment
d'humeur ne trahissait les regrets de l'ambition dans le grand
seigneur exilé, ni le dépit dans la victime d'une injustice.
Cette simplicité, cette égalité d'âme, n'étaient point un
effort dans M. le maréchal d'Olonne: il était si naturellement
au-dessus de toutes les prospérités et de tous les revers de
la fortune qu'il ne lui en coûtait rien de les dédaigner, et
si la faiblesse humaine, se glissant à son insu dans son coeur,
y eût fait entrer un regret de la vanité, il l'aurait raconté
naïvement et s'en serait moqué le premier. Cette grande bonne
foi d'un caractère élevé est un des spectacles les plus
satisfaisants que l'homme puisse rencontrer; il console et
honore ceux mêmes qui ne sauraient y atteindre.

Je parlais un jour avec admiration à Mme de Nevers du
caractère de son père. "Vous avez, me dit-elle, tout ce qu'il
faut pour le comprendre. Le monde admire ce qui est bien, mais
c'est souvent sans savoir pourquoi; ce qui est doux, c'est de
retrouver dans une autre âme tous les éléments de la sienne,
et, quoi qu'on fasse, dit-elle, ces âmes se rapprochent: on
veut en vain les séparer! -- Ne dites pas cela! lui répondis-je;
je vous prouverais trop aisément le contraire. -- Peut-être
ce que vous me diriez fortifierait mon raisonnement, reprit-elle;
mais je ne veux pas le savoir." Elle se rapprocha de
l'abbé Tercier, qui était sa ressource pour ne pas rester
seule avec moi.

Il était impossible qu'elle ne vît pas que je l'adorais:
quelquefois j'oubliais l'obstacle éternel qui nous séparait.
Dans cette solitude, le bonheur était le plus fort. La voir,
l'entendre, marcher près d'elle, sentir son bras s'appuyer sur
le mien, c'étaient autant de délices auxquelles je
m'abandonnais avec transport. Il faut avoir aimé pour savoir
jusqu'où peut aller l'imprévoyance; il semble que la vie soit
concentrée dans un seul point, et que tout le reste ne se
présente plus à l'esprit que comme des images effacées. C'est
avec effort que l'on appelle sa pensée sur d'autres objets,
et, dès que l'effort cesse, on rentre dans la nature de la
passion, dans l'oubli de tout ce qui n'est pas elle.

Quelquefois je croyais que Mme de Nevers n'était pas
insensible à un sentiment qui ressemblait si peu à ce qu'elle
avait pu inspirer jusqu'alors; mais, par la bizarrerie de ma
situation, l'idée d'être aimé, qui aurait dû me combler de
joie, me glaçait de crainte. Je ne mesurais qu'alors la
distance qui nous séparait; je ne sentais qu'alors de combien
de manières il était impossible que je fusse heureux. Le
remords aussi entrait dans mon âme avec l'idée qu'elle pouvait
m'aimer. Jusqu'ici je l'avais adorée en secret, sans but, sans
projets, et sachant bien que cette passion ne pouvait me
conduire qu'à ma perte; mais enfin je n'étais responsable à
personne du choix que je faisais pour moi-même. Mais, si
j'étais aimé d'elle, combien je devenais coupable! Quoi! je
serais venu chez M. le maréchal d'Olonne, il m'aurait traité
comme un fils, et je n'aurais usé de la confiance qui
m'admettait chez lui que pour adorer sa fille, pour m'en faire
aimer, pour la précipiter peut-être dans les tourments d'une
passion sans espoir! Cette trahison me paraissait indigne de
moi, et l'idée d'être aimé, qui m'enivrait, ne pouvait
pourtant m'aveugler au point de voir une excuse possible à une
telle conduite; mais là encore l'amour était le plus fort: il
n'effaçait pas mes remords, mais il m'ôtait le temps d'y
penser. D'ailleurs, la certitude d'être aimé était bien loin
de moi, et le temps s'écoulait comme il passe à vingt-trois
ans, avec une passion qui vous possède entièrement.

Un soir, la chaleur était étouffante; on n'avait pu sortir de
tout le jour; le soleil venait de se coucher, et l'on avait
ouvert les fenêtres pour obtenir un peu de fraîcheur. M. le
maréchal d'Olonne, l'abbé et deux hommes d'une petite ville
voisine assez instruits étaient engagés dans une conversation
sur l'économie politique; ils agitaient depuis une heure la
question du commerce des grains, et cela faisait une de ces
conversations pesantes où l'on parle longuement, où l'on suit
un raisonnement, où les arguments s'enchaînent et où
l'attention de ceux qui écoutent est entièrement absorbée;
mais rien aussi n'est si favorable à la rêverie de ceux qui
n'écoutent pas: ils savent qu'ils ne seront pas interrompus et
qu'on est trop occupé pour songer à eux. Mme de Nevers s'était
assise dans l'embrasure d'une des fenêtres pour respirer l'air
frais du soir; un grand jasmin qui tapissait le mur de ce côté
du château montait dans la fenêtre et s'entrelaçait dans le
balcon. Debout à deux pas derrière elle, je voyais son profil
charmant se dessiner sur un ciel d'azur encore doré par les
derniers rayons du couchant; l'air était rempli de ces petites
particules brillantes qui nagent dans l'atmosphère à la fin
d'un jour chaud de l'été; les coteaux, la rivière, la forêt,
étaient enveloppés d'une vapeur violette qui n'était plus le
jour et qui n'était pas encore l'obscurité. Une vive émotion
s'empara de mon coeur. De temps en temps un souffle d'air
arrivait à moi; il m'apportait le parfum du jasmin, et ce
souffle embaumé semblait s'exhaler de celle qui m'était si
chère! Je le respirais avec avidité. La paix de ces campagnes,
l'heure, le silence, l'expression de ce doux visage, si fort
en harmonie avec ce qui l'entourait, tout m'enivrait d'amour.
Mais bientôt mille réflexions douloureuses se présentèrent à
moi. "Je l'adore, pensai-je, et je suis pour jamais séparé
d'elle! Elle est là, je passe ma vie près d'elle, elle lit
dans mon coeur, elle devine mes sentiments, elle les voit peut-être
sans colère: eh bien! jamais, jamais, nous ne serons rien
l'un à l'autre! La barrière qui nous sépare est
insurmontable... Je ne puis que l'adorer; le mépris la
poursuivrait dans mes bras! Et cependant nos coeurs sont créés
l'un pour l'autre. Et n'est-ce pas là peut-être ce qu'elle a
voulu dire l'autre jour!" Un mouvement irrésistible me
rapprocha d'elle; j'allai m'asseoir sur cette même fenêtre où
elle était assise, et j'appuyai ma tête sur le balcon. Mon
coeur était trop plein pour parler. "Edouard, me dit-elle,
qu'avez-vous? -- Ne le savez-vous pas?" lui dis-je. Elle fut un
moment sans répondre; puis elle me dit: "Il est vrai, je le
sais; mais, si vous ne voulez pas m'affliger, ne soyez pas
ainsi malheureux. Quand vous souffrez, je souffre avec vous;
ne le savez-vous pas aussi? -- Je devrais être heureux de ce
que vous me dites, répondis-je, et cependant je ne le puis. --
Quoi! dit-elle, si nous passions notre vie comme nous avons
passé ces deux mois, vous seriez malheureux?" je n'osai lui
dire que oui; je cueillis des fleurs de ces jasmins qui
l'entouraient et qu'on ne distinguait plus qu'à peine; je les
lui donnai, je les lui repris, puis je les couvris de mes
baisers et de mes larmes. Bientôt j'entendis qu'elle pleurait,
et je fus au désespoir. "Si vous êtes malheureuse, lui dis-je,
combien je suis coupable! Dois-je donc vous fuir? -- Ah! dit-elle,
il est trop tard." On apporta des lumières, je m'enfuis
du salon; je me trouvais si à plaindre! et pourtant j'étais si
heureux que mon âme était entièrement bouleversée.

Je sortis du château, mais sans pouvoir m'en éloigner;
j'errais sur les terrasses, je m'appuyais sur ces murs qui
renfermaient Mme de Nevers, et je m'abandonnais à tous les
transports de mon coeur. Etre aimé, aimé d'elle! Elle me
l'avait presque dit, mais je ne pouvais le croire. Elle a
pitié de moi, me disais-je: voilà tout; mais n'est-ce pas
assez pour être heureux! Elle n'était plus à la fenêtre; je
vis de la lumière dans une tour qui formait l'un des angles du
château. Cette lumière venait d'un cabinet d'étude qui
dépendait de l'appartement de Mme de Nevers. Un escalier
tournant, pratiqué dans une tourelle, conduisait de la
terrasse à ce cabinet. La porte était ouverte, je m'en
rapprochai involontairement; mais à peine eus-je franchi les
premières marches que je m'arrêtai tout à coup. "Que vais-je
faire? pensai-je; lui déplaire peut-être, l'irriter!" Je
m'assis sur les marches; mais bientôt, entraîné par ma
faiblesse, je montai plus haut. "Je n'entrerai pas, me disais-je;
je resterai à la porte, je l'entendrai seulement, et je me
sentirai près d'elle." Je m'assis sur la dernière marche, à
l'entrée d'une petite pièce qui précédait le cabinet. Mme de
Nevers était dans ce cabinet! Bientôt je l'entendis marcher,
puis s'arrêter, puis marcher encore. Mon coeur, plein d'elle,
battait dans mon sein avec une affreuse violence. Je me levai,
je me rassis, sans savoir ce que je voulais faire. En ce
moment sa porte s'ouvrit: "Agathe, dit-elle, est-ce vous? --
Non, répondis-je; me pardonnerez-vous? J'ai vu de la lumière
dans ce cabinet... j'ai pensé que vous y étiez... Je ne sais
comment je suis ici. -- Edouard, dit-elle, venez. J'allais vous
écrire; il vaut mieux que je vous parle, et peut-être que
j'aurais dû vous parler plus tôt." Je vis qu'elle avait
pleuré. "Je suis bien coupable, lui dis-je; je vous offense en
vous aimant, et cependant que puis-je faire? Je n'espère rien,
je ne demande rien: je sais trop bien que je ne puis être que
malheureux. Mais dites-moi seulement que, si le sort m'eût
fait votre égal, vous ne m'eussiez pas défendu de vous aimer?
-- Pourquoi ce doute? me dit-elle; ne savez-vous pas, Edouard,
que je vous aime? Nos deux coeurs se sont donnés l'un à l'autre
en même temps; je ne me suis fait aucune illusion sur la folie
de cet attachement; je sais qu'il ne peut que nous perdre.
Mais comment fuir sa destinée? L'absence eût guéri un
sentiment ordinaire: j'allai près de mon amie chercher de
l'appui contre cette passion qui fera, Edouard, le malheur de
tous deux. Eugénie employa toute la force de sa raison pour me
démontrer la nécessité de combattre mes sentiments. Hélas!
vous n'ignorez pas tout ce qui nous sépare! Je crus qu'elle
m'avait persuadée; je revins à Paris armée de sa sagesse bien
plus que de la mienne. Je pris la résolution de vous fuir; je
cherchai la distraction dans ce monde où j'étais sûre de ne
pas vous trouver. Quelle profonde indifférence je portais dans
tous ces lieux où vous n'étiez pas, où vous ne pouviez jamais
venir! Ces portes s'ouvraient sans cesse, et ce n'était jamais
pour vous! Le duc de L... me plaisantait souvent sur mes
distractions. En effet, je sentais bien que je pouvais obéir
aux conseils d'Eugénie et conduire ma personne au bal; mais,
Edouard, n'avez-vous jamais senti que mon âme était errante
autour de vous, que la meilleure moitié de moi-même restait
près de vous, qu'elle ne pouvait pas vous quitter?" Je tombai
à ses pieds. Ah! si j'avais osé la serrer dans mes bras! Mais
je n'avais que de froides paroles pour peindre les transports
de mon coeur. Je lui redis mille fois que j'étais heureux; que
je défiais tous les malheurs de m'atteindre; que ma vie se
passerait près d'elle à l'aimer, à lui obéir; qu'elle ne
pouvait rien m'imposer qui ne me parût facile. En effet, mes
chagrins, mes remords, son rang, ma position, la distance qui
nous séparait, tout avait disparu; il me semblait que je
pouvais tout supporter, tout braver, et que j'étais
inaccessible à tout ce qui n'était pas l'ineffable joie d'être
aimé de Mme de Nevers. "Je ne vous impose qu'une loi, me
dit-elle: c'est la prudence. Que mon père ne puisse jamais
soupçonner nos sentiments: vous savez assez que, s'il en avait
la moindre idée, il se croirait profondément offensé; son
bonheur, son repos, la paix de notre intérieur, seraient
détruits sans retour. C'est de cela que je voulais vous
parler, ajouta-t-elle en rougissant. Voyez, Edouard, si je
dois ainsi rester seule avec vous? Je vous ai dit tout ce que
je ne voulais pas vous dire. Hélas! nous ne savons que trop
bien à présent ce qui est au fond de nos coeurs! Ne nous voyons
plus seuls. -- Je vais vous quitter, lui dis-je; ne m'enviez
pas cet instant de bonheur... Est-il donc déjà fini?"

L'enchantement d'être aimé suspendit en moi pour quelques
jours toute espèce de réflexion: j'étais devenu incapable d'en
faire. Chacune des paroles de Mme de Nevers s'était gravée
dans mon souvenir et y remplaçait mes propres pensées; je les
répétais sans cesse, et le même sentiment de bonheur les
accompagnait toujours. J'oubliais tout: tout se perdait dans
cette idée ravissante que j'étais aimé; que nos deux coeurs
s'étaient donnés l'un à l'autre en même temps; que, malgré
tous ses efforts, elle n'avait pu se détacher de moi; qu'elle
m'aimait; qu'elle avait accepté mon amour; que ma vie
s'écoulerait près d'elle; que la certitude d'être aimé me
tiendrait lieu de tout bonheur. Je le croyais de bonne foi, et
il me paraissait impossible que la félicité humaine pût aller
au delà de ce que Mme de Nevers venait de me faire éprouver
lorsqu'elle m'avait dit que, même absente, son âme était
errante autour de moi.

Cet enivrement aurait peut-être duré longtemps si M. le
maréchal d'Olonne, qui se plaisait à louer ceux qu'il aimait,
n'eût voulu un soir faire mon éloge. Il parlait à quelques
voisins qui avaient dîné à Faverange; j'avais essayé de sortir
dès le commencement de la conversation, mais il m'avait forcé
de rester. Ah! quel supplice il m'imposait! M'entendre vanter
pour ma délicatesse, pour ma reconnaissance, pour mon
dévouement! Il n'en fallait pas tant pour rappeler ma raison
égarée et pour faire rentrer le remords dans mon âme. Il s'en
empara avec violence, et me déchira d'autant plus que j'avais
pu l'oublier un moment; mais, par une bizarrerie de mon
caractère, j'éprouvai une sorte de joie de voir pourtant que
je sentais encore ce que devait sentir un homme d'honneur; que
la passion m'entraînait sans m'aveugler, et que du moins Mme
de Nevers ne m'avait pas encore ôté le regret des vertus que
je perdais pour elle. J'essayai de me dire qu'un jour je la
fuirais. Fuir Mme de Nevers! m'en séparer! Je ne pouvais en
soutenir la pensée, et cependant j'avais besoin de me dire que
dans l'avenir j'étais capable de ce sacrifice. Non, je ne
l'étais pas; j'ai senti plus tard que m'arracher d'auprès
d'elle, c'était aussi m'arracher la vie.

Il était impossible qu'un coeur déchiré comme l'était le mien
pût donner ni recevoir un bonheur paisible. Mme de Nevers me
reprochait l'inégalité de mon humeur. Elle qui n'avait besoin
que d'aimer pour être heureuse, tout était facile de sa part:
c'était elle qui faisait les sacrifices; mais moi, qui
l'adorais et qui étais certain de ne la posséder jamais,
dévoré de remords, obligé de cacher à tous les yeux cette
passion sans espoir, qui ferait ma honte si le hasard la
dévoilait à M. le maréchal d'Olonne! Que me dirait-il? que je
devais fuir? Il aurait raison, et je sentais que je n'avais
d'autre excuse qu'une faiblesse indigne d'un honnête homme,
indigne de mon père, indigne de moi-même; mais cette faiblesse
me maîtrisait entièrement: j'adorais Mme de Nevers, et un de
ses regards payait toutes mes douleurs. Grand Dieu! je n'ose
dire qu'il effaçait tous mes remords.

On passait ordinairement les matinées dans une grande
bibliothèque, que M. le maréchal d'Olonne avait fait arranger
depuis qu'il était à Faverange. On venait de recevoir de Paris
plusieurs caisses remplies de livres, de gravures, de cartes
géographiques, et un globe fort grand et fort beau
nouvellement tracé d'après les découvertes récentes de Cook et
de Bougainville. Tous ces objets avaient été placés sur des
tables, et M. le maréchal d'Olonne, après les avoir examinés
avec soin, sortit, emmenant avec lui l'abbé Tercier.

Je demeurai seul avec Mme de Nevers, et nous restâmes quelque
temps, debout devant une table, à faire tourner ce globe avec
l'espèce de rêverie qu'inspire toujours l'image, même si
abrégée, de ce monde que nous habitons. Mme de Nevers fixa ses
regards sur le grand Océan pacifique et sur l'archipel des
îles de la Société, et elle remarqua cette multitude de petits
points qui ne sont marqués que comme des écueils. Je lui
racontai quelque chose du voyage de Cook que je venais de
lire, et des dangers qu'il avait courus dans ces régions
inconnues par ces bancs de corail que nous voyons figurés sur
le globe, et qui entourent cet archipel comme pour lui servir
de défense contre l'Océan. J'essayai de décrire à Mme de
Nevers quelques-unes de ces îles charmantes; elle me montra du
doigt une des plus petites, située un peu au nord du tropique,
et entièrement isolée. "Celle-ci, lui dis-je, est déserte;
mais elle mériterait des habitants: le soleil ne la brûle
jamais, de grands palmiers l'ombragent; l'arbre à pain, le
bananier, l'ananas, y produisent inutilement leurs plus beaux
fruits; ils mûrissent dans la solitude, ils tombent, et
personne ne les recueille. On n'entend d'autre bruit, dans
cette retraite, que le murmure des fontaines et le chant des
oiseaux; on n'y respire que le doux parfum des fleurs; tout
est harmonie, tout est bonheur dans ce désert. Ah! lui dis-je,
il devrait servir d'asile à ceux qui s'aiment. Là, on serait
heureux des seuls biens de la nature, on ne connaîtrait pas la
distinction des rangs, ni l'infériorité de la naissance; là,
on n'aurait pas besoin de porter d'autres noms que ceux que
l'amour donne, on ne serait pas déshonoré de porter le nom de
ce qu'on aime!" Je tombai sur une chaise en disant ces mots;
je cachai mon visage dans mes mains, et je sentis bientôt
qu'il était baigné de mes larmes. Je n'osais lever les yeux
sur Mme de Nevers. "Edouard, me dit-elle, est-ce un reproche?
Pouvez-vous croire que j'appellerais un sacrifice ce qui me
donnerait à vous? Sans mon père, croyez-vous que j'eusse
hésité?" Je me prosternai à ses pieds; je lui demandai pardon
de ce que j'avais osé lui dire: "Lisez dans mon coeur, lui
dis-je; concevez, s'il est possible, une partie de ce que je
souffre, de ce que je vous cache... Si vous me plaignez, je
serai moins malheureux."

Cette île imaginaire devint l'objet de toutes mes rêveries.
Dupe de mes propres fictions, j'y pensais sans cesse; j'y
transportais en idée celle que j'aimais. Là, elle
m'appartenait; là, elle était à moi, toute à moi! Je vivais de
ce bonheur chimérique; je la fuyais elle-même pour la
retrouver dans cette création de mon imagination, ou, loin de
ces lois sociales, cruelles et impitoyables, je me livrais à
de folles illusions d'amour, qui me consolaient un moment,
pour m'accabler ensuite d'une nouvelle et plus poignante
douleur.

Il était impossible que ces violentes agitations n'altérassent
pas ma santé: je me sentais dépérir et mourir; d'affreuses
palpitations me faisaient croire quelquefois que je touchais à
la fin de ma vie, et j'étais si malheureux que j'en voyais le
terme avec joie. Je fuyais Mme de Nevers; je craignais de
rester seul avec elle, de l'offenser peut-être en lui montrant
une partie des tourments qui me déchiraient.

Un jour, elle me dit que je lui tenais mal la promesse que je
lui avais faite d'être heureux du seul bonheur d'être aimé
d'elle. "Vous êtes mauvais juge de ce que je souffre, lui dis-je,
et je ne veux pas vous l'apprendre. Le bonheur n'est pas
fait pour moi, je n'y prétends pas; mais dites-moi seulement,
dites-moi une fois que vous me regretterez quand je ne serai
plus, que ce tombeau qui me renfermera bientôt attirera
quelquefois vos pas; dites que vous eussiez souhaité qu'il n'y
eût pas d'obstacle entre nous." Je la quittai sans attendre sa
réponse; je n'étais plus maître de moi; je sentais que je lui
dirais peut-être ce que je ne voulais pas lui dire, et la
crainte de lui déplaire régnait dans mon âme autant que mon
amour et que ma douleur. Je m'en allais dans la campagne; je
marchais des journées entières, dans l'espérance de fuir deux
pensées déchirantes qui m'assiégeaient tour à tour: l'une, que
je ne posséderais jamais celle que j'aimais; l'autre, que je
manquais à l'honneur en restant chez M. le maréchal d'Olonne.
Je voyais l'ombre de mon père me reprocher ma conduite, me
demander si c'était là le fruit de ses leçons et de ses
exemples; puis à cette vision terrible succédait la douce
image de Mme de Nevers: elle ranimait pour un moment ma triste
vie; je fermais les yeux pour que rien ne vînt me distraire
d'elle. Je la voyais, je me pénétrais d'elle; elle devenait
comme la réalité, elle me souriait, elle me consolait, elle
calmait par degré mes douleurs, elle apaisait mes remords.
Quelquefois je trouvais le sommeil dans les bras de cette
ombre vaine; mais, hélas! j'étais seul à mon réveil! O mon
Dieu! si vous m'eussiez donné seulement quelques jours de
bonheur! Mais jamais, jamais! tout était inutile; et ces deux
coeurs formés l'un pour l'autre, pétris du même limon, pénétrés
du même amour, le sort impitoyable les séparait pour toujours!

Un soir, revenant d'une de ces longues courses, je m'étais
assis à l'extrémité de la Châtaigneraie, dans l'enceinte du
parc, mais cependant fort loin du château. J'essayais de me
calmer avant que de rentrer dans ce salon où j'allais
rencontrer les regards de M. le maréchal d'Olonne, lorsque je
vis de loin Mme de Nevers qui s'avançait vers moi. Elle
marchait lentement sous les arbres, plongée dans une rêverie
dont j'osai me croire l'objet: elle avait ôté son chapeau, ses
beaux cheveux tombaient en boucles sur ses épaules; son
vêtement léger flottait autour d'elle; son joli pied se posait
sur la mousse si légèrement qu'il ne la foulait même pas; elle
ressemblait à la nymphe de ces bois. Je la contemplais avec
délices; jamais je ne m'étais encore senti entraîné vers elle
avec tant de violence; le désespoir auquel je m'étais livré
tout le jour avait redoublé l'empire de la passion dans mon
coeur. Elle vint à moi, et, dès que j'entendis le son de sa
voix, il me sembla que je reprenais un peu de pouvoir sur
moi-même. "Où avez-vous donc passé la journée? me demanda-t-elle;
ne craignez-vous pas que mon père ne s'étonne de ces longues
absences? -- Qu'importe! lui répondis-je; mon absence bientôt
sera éternelle. -- Edouard, me dit-elle, est-ce donc là les
promesses que vous m'aviez faites? -- Je ne sais ce que j'ai
promis, lui dis-je; mais la vie m'est à charge: je n'ai plus
d'avenir, et je ne vois de repos que dans la mort. Pourquoi
s'en effrayer? Lui dis-je; elle sera plus bienfaisante pour
moi que la vie. Il n'y a pas de rangs dans la mort, je n'y
retrouverai pas l'infériorité de ma naissance, qui m'empêche
d'être à vous, ni mon nom obscur: tous portent le même nom
dans la mort! Mais l'âme ne meurt pas, elle aime encore après
la vie, elle aime toujours. Pourquoi dans cet autre monde ne
serions nous pas unis? -- Nous le serons dans celui-ci, me
dit-elle. Edouard, mon parti est pris: je serai à vous, je serai
votre femme. Hélas! c'est mon bonheur aussi bien que le vôtre
que je veux! Mais dites-moi que je ne verrai plus votre visage
pâle et décomposé comme il l'est depuis quelque temps;
dites-moi que vous reviendrez à la vie, à l'espérance; dites-moi que
vous serez heureux. -- Jamais! m'écriai-je avec désespoir.
Grand Dieu! c'est donc quand vous me proposez le comble de la
félicité que je dois me trouver le plus malheureux de tous les
hommes!... Moi, vous épouser! Moi, vous faire déchoir! vous
rendre l'objet du mépris! changer l'éclat de votre rang contre
mon obscurité! vous faire porter mon nom inconnu! -- Eh!
qu'importe? dit-elle; j'aime mieux ce nom que tous ceux de
l'histoire; je m'honorerai de le porter, il est le nom de ce
que j'aime. Edouard! ne sacrifiez pas notre bonheur à une
fausse délicatesse. -- Ah! ne me parlez pas de bonheur, lui
dis-je; point de bonheur avec la honte! Moi, trahir l'honneur!
trahir M. le maréchal d'Olonne! Je ne pourrais seulement
soutenir son regard! Déjà je voudrais me cacher à ses yeux! De
quelle juste indignation ne m'accablerait-il pas! Le
déshonneur! c'est comme l'impossible; rien à ce prix! -- Eh
bien, Edouard, dit-elle, il faudra donc nous séparer?" Je
demeurai anéanti. "Vous voulez ma mort, lui dis-je; vous avez
raison, elle seule peut tout arranger. Oui, je vais partir; je
me ferai soldat, je n'aurai pas besoin pour cela de prouver ma
noblesse; j'irai me faire tuer. Ah! que la mort me sera douce!
Je bénirais celui qui me la donnerait en ce moment." Je ne
regardais pas Mme de Nevers en prononçant ces affreuses
paroles. Hélas! la vie semblait l'avoir abandonnée. Pâle,
glacée, immobile, je crus un moment qu'elle n'existait plus;
je compris alors qu'il y avait encore d'autres malheurs que
ceux qui m'accablaient! A ses pieds, j'implorai son pardon; je
repris toutes mes paroles, je lui jurai de vivre, de vivre
pour l'adorer, son esclave, son ami, son frère; nous
inventions tous les doux noms qui nous étaient permis. "Viens,
me dit-elle en se jetant à genoux; prions ensemble; demandons
à Dieu de nous aimer dans l'innocence, de nous aimer ainsi
jusqu'à la mort!" Je tombai à genoux à côté d'elle; j'adorai
cet ange presque autant que Dieu même; elle était un souffle
émané de lui; elle avait la beauté, l'angélique pureté des
enfants du Ciel. Comment un désir coupable m'aurait-il atteint
près d'elle? elle était le sanctuaire de tout ce qui était
pur. Mais loin d'elle, hélas! je redevenais homme, et j'aurais
voulu la posséder ou mourir.

Nous entrâmes bientôt dans la lutte la plus singulière et la
plus pénible, elle pour me déterminer à l'épouser, et moi pour
lui prouver que l'honneur me défendait cette félicité que
j'eusse payée de mon sang et de ma vie. Que ne me dit-elle pas
pour me faire accepter le don de sa main! Le sacrifice de son
nom, de son rang ne lui coûtait rien; elle me le disait, et
j'en étais sûr. Tantôt elle m'offrait la peinture séduisante
de notre vie intérieure. "Retirés, disait-elle, dans notre
humble asile, au fond de nos montagnes, heureux de notre
amour, en paix avec nous-mêmes, saurons-nous seulement si l'on
nous blâme dans le monde?" Et elle disait vrai, et je
connaissais assez la simplicité de ses goûts pour être certain
qu'elle eût été heureuse, sous notre humble toit, avec mon
amour et l'innocence. Quelquefois elle me disait: "Il se peut
que j'offense, en vous aimant, les convenances sociales; mais
je n'offense aucune des lois divines: je suis libre, vous
l'êtes aussi, ou plutôt nous ne le sommes plus ni l'un ni
l'autre. Y a-t-il, Edouard, un lien plus sacré qu'un
attachement comme le nôtre? Que ferions-nous dans la vie,
maintenant, si nous n'étions pas unis? Pourrions-nous faire le
bonheur de personne?" Je ne puis dire ce que me faisait
éprouver un pareil langage: je n'étais pas séduit, je n'étais
pas même ébranlé; mais je l'écoutais comme on prête l'oreille
à des sons harmonieux qui bercent et endorment les douleurs.
Je n'essayais pas de lui répondre; je l'écoutais, et ses
paroles enchanteresses tombaient comme un baume sur mes
blessures. Mais, par une bizarrerie que je ne saurais
expliquer, quelquefois ces mêmes paroles produisaient en moi
un effet tout contraire, et elles me jetaient dans un profond
désespoir. Inconséquence des passions! le bonheur d'être aimé
me consolait de tout ou mettait le comble à mes maux. Mme de
Nevers quelquefois feignait de douter de mon amour. "Vous
m'aimez bien peu, disait-elle, si je ne vous console pas des
mépris du monde. -- J'oublierais tout à vos pieds, lui disais-je,
hors le déshonneur, hors le blâme dont je ne pourrais pas
vous sauver. Je le sais bien, que les maux de la vie ne vous
atteindraient pas dans mes bras; mais le blâme n'est pas comme
les autres blessures, sa pointe aiguë arriverait à mon coeur
avant que de passer au vôtre; mais elle vous frapperait malgré
moi, et j'en serais la cause. De quel nom ne flétrirait-on pas
le sentiment qui nous lie? Je serais un vil séducteur, et vous
une fille dénaturée. Ah! n'acceptons pas le bonheur au prix de
l'infamie! Tâchons de vivre encore comme nous vivons, ou
laissez-moi vous fuir et mourir. Je quitterai la vie sans
regret: qu'a-t-elle qui me retienne? Je désire la mort plutôt;
je ne sais quel pressentiment me dit que nous serons unis
après la mort, qu'elle sera le commencement de notre éternelle
union."

Nos larmes finissaient ordinairement de telles conversations;
mais, quoique le sujet en fût si triste, elles portaient en
elles je ne sais quelle douceur qui vient de l'amour même. Il
est impossible d'être tout à fait malheureux quand on s'aime,
qu'on se le dit, qu'on est près l'un de l'autre. Ce bien-être
ineffable que donne la passion ne saurait être détruit que par
le changement de ceux qui l'éprouvent, car la passion est plus
forte que tous les malheurs qui ne viennent pas d'elle-même.

Cependant nous sentions la nécessité de nous distraire
quelquefois de ces pensées douloureuses pour conserver la
force de les supporter. Nous essayâmes de lire ensemble, de
fixer sur d'autres objets que nous-mêmes nos idées et nos
réflexions; mais l'imagination préoccupée par l'amour
ressemble à cette forêt enchantée que nous peint le Tasse, et
dont toutes les issues ramenaient toujours dans le même lieu.
La passion répond à tout, et tout ramène à elle. Si nous
trouvions dans nos lectures quelques sentiments exprimés avec
vérité, c'est qu'ils nous rappelaient les nôtres; si les
descriptions de la nature avaient quelque charme pour nous,
c'est qu'elles retraçaient à nos coeurs l'image de la solitude
où nous eussions voulu vivre. Je trouvais à Mme de Nevers la
beauté et la modestie de l'Eve de Milton, la tendresse de
Juliette, et le dévouement d'Emma.

La passion, qui produit tous les fruits de la faiblesse, est
cependant ce qui met l'homme de niveau avec tout ce qui est
grand, noble, élevé. Il nous semblait quelquefois que nous
étions capables de tout ce que nous lisions de sublime: rien
ne nous étonnait, et l'idéal de la vie nous semblait l'état
naturel de nos coeurs, tant nous vivions facilement dans cette
sphère élevée des sentiments généreux. Mais quelquefois aussi
un mot qui nous rappelait trop vivement notre propre
situation, ou ces tableaux touchants de l'amour dans le
mariage, qu'on rencontre si fréquemment dans la poésie
anglaise, me précipitaient du faîte de mes illusions dans un
violent désespoir. Mme de Nevers alors me consolait, essayait
de nouveau de me convaincre qu'il n'était pas impossible que
nous fussions heureux, et la même lutte se renouvelait entre
nous et apportait avec elle les mêmes douleurs et les mêmes
consolations.


Il y avait environ six mois que M. le maréchal d'Olonne était
à Faverange, et nous touchions aux derniers jours de
l'automne, lorsqu'un soir, comme on allait se retirer, on
entendit un bruit inaccoutumé autour du château: les chiens
aboyaient, les grilles s'ouvraient, les chaînes des ponts
faisaient entendre leur claquement en s'abaissant, les fouets
des postillons, le hennissement des chevaux, tout annonçait
l'arrivée de plusieurs voitures en poste. Je regardai Mme de
Nevers: le même pressentiment nous avait fait pâlir tous deux,
mais nous n'eûmes pas le temps de nous communiquer notre
pensée. La porte s'ouvrit, et le duc de L... et le prince
d'Enrichemont parurent. Leur présence disait tout, car M. le
maréchal d'Olonne avait annoncé qu'il ne voulait recevoir
aucune visite tant que durerait son exil, et il n'était venu à
Faverange que deux ou trois vieux amis, qui même n'y avaient
fait que peu de séjour. M. le maréchal d'Olonne était en effet
rappelé. Le duc de L... le lui annonça avec le bon coeur et la
bonne grâce qu'il mettait à tout, et le prince d'Enrichemont
recommença à dire toutes ces choses convenables que Mme de
Nevers ne pouvait lui pardonner. Il en avait toujours de
prêtes pour la joie comme pour la douleur, et il n'en fut
point avare en cette occasion. Il s'adressait plus
particulièrement à Mme de Nevers. Elle répondait en
plaisantant. La conversation s'animait entre eux, et je
retrouvais ces anciennes souffrances que je ne connaissais
plus depuis six mois; seulement elles me paraissaient encore
plus cruelles par le souvenir du bonheur dont j'avais joui
près de Mme de Nevers, seul en possession du moins de ce
charme de sociabilité qui n'appartenait qu'à elle: à présent
il fallait le partager avec ces nouveaux venus, et, pour que
rien ne me manquât, je retrouvais encore leur politesse,
cérémonieuse de la part du prince d'Enrichemont, cordiale de
la part du duc de L..., mais enfin me faisant toujours
ressouvenir et de ce qu'ils étaient et de ce que j'étais moi-même.

La conversation s'établit sur les nouvelles de la société, sur
Paris, sur Versailles. Il était simple que M. le maréchal
d'Olonne fût curieux de savoir mille détails que personne
depuis longtemps n'avait pu lui apprendre; mais j'éprouvais un
sentiment de souffrance inexprimable en me sentant si étranger
à ce monde dans lequel Mme de Nevers allait de nouveau passer
sa vie. Le prince d'Enrichemont conta que la reine avait dit
qu'elle espérait que Mme de Nevers serait de retour pour le
premier bal qu'elle donnerait à Trianon. Le duc de L... parla
du voyage de Fontainebleau, qui venait de finir. Je ne pouvais
m'étonner que Mme de Nevers s'occupât de personnes qu'elle
connaissait, de la société dont elle faisait partie; mais
cette conversation était si différente de celles que nous
avions ordinairement ensemble qu'elle me faisait l'effet d'une
langue inconnue, et j'éprouvais une sensation pénible en
voyant cette langue si familière à celle que j'aimais. Hélas!
j'avais oublié qu'elle était la sienne, et le doux langage de
l'amour que nous parlions depuis si longtemps, avait effacé
tout le reste.

Le duc de L..., qu'on ne fixait jamais longtemps sur le même
sujet, revint à parler de Faverange, et s'engoua de tout ce
qu'il voyait, de l'aspect du château par le clair de lune, de
l'escalier gothique, surtout de la salle où nous étions. Il
admira la vieille boiserie de chêne, noir et poli comme
l'ébène, qui portait dans chacun de ses panneaux un chevalier
armé de toutes pièces, sculptés en relief, avec le nom et la
devise du chevalier, sculptés aussi au bas du panneau. Le duc
de L... lut les devises et plaisanta sur la délivrance de Mme
de Nevers, enfermée dans ce donjon gothique comme une
princesse du temps de la chevalerie. Il lui demanda si elle ne
s'était pas bien ennuyée depuis six mois. "Non sans doute,
dit-elle, je ne me suis jamais trouvée plus heureuse, et je
suis sûre que mon père quittera Faverange avec regret. -- Oui,
dit M. le maréchal d'Olonne, le souvenir du temps que j'ai
passé ici sera toujours un des plus doux de ma vie. Il y a
deux manières d'être heureux, ajouta M. le maréchal d'Olonne:
on l'est par le bonheur qu'on éprouve ou par celui qu'on fait
éprouver. S'occuper du perfectionnement moral et du bien-être
physique d'un grand nombre d'hommes est certainement la source
des jouissances les plus pures et les plus durables, car le
plaisir dont on se lasse le moins est celui de faire le bien,
et surtout un bien qui doit nous survivre." Je fus frappé au
dernier point de ce peu de paroles. Une pensée traversa mon
esprit. Quoi! M. le maréchal d'Olonne, si je lui ravissais sa
fille, aurait encore une autre manière d'être heureux; et moi,
grand Dieu! en perdant Mme de Nevers, je sentais que tout
était fini pour moi dans la vie! Avenir, repos, vertu même,
tout me devenait indifférent; et jusqu'à ce fantôme d'honneur
auquel je me sacrifiais, je sentais qu'il ne me serait plus
rien si je me séparais d'elle. La mort seule alors deviendrait
ma consolation et mon but: rien n'était plus rien pour moi
dans le monde; le monde lui-même n'était plus qu'un désert et
un tombeau. Cette idée que M. le maréchal d'Olonne serait
heureux sans sa fille était le piége le plus dangereux qu'on
eût encore pu m'offrir.

Deux jours après l'arrivée des deux amis, M. le maréchal
d'Olonne quitta Faverange. Avec quelle douleur je m'arrachai
de ce lieu où Mme de Nevers m'avait avoué qu'elle m'aimait! Je
ne partis que quelques heures après elle; je les employai à
dire un tendre adieu à tout ce qui restait d'elle. J'entrai
dans le cabinet de la tour, dans ce cabinet où elle n'était
plus; je me mis à genoux devant le siége qu'elle occupait; je
baisais ce qu'elle avait touché; je m'emparais de ce qu'elle
avait oublié; je pressais sur mon coeur ces vestiges qu'avait
laissés sa présence. Hélas! c'était tout ce qu'il m'était
permis de posséder d'elle, mais ils m'étaient chers comme
elle-même, et je ne pouvais m'arracher de ces murs qui
l'avaient entourée, de ce siége où elle s'était assise, de cet
air qu'elle avait respiré. Je savais bien que je serais moins
avec elle où j'allais la retrouver que je ne l'étais en ce
moment dans cette solitude remplie de son image: un triste
pressentiment me disait que j'avais passé à Faverange les
seuls jours heureux que le ciel m'eût destinés.

En arrivant à l'hôtel d'Olonne, j'éprouvai un premier chagrin:
Mme de Nevers était sortie. Je parcourus ces grands salons
déserts avec une profonde tristesse. Le souvenir de la mort de
mon père se réveilla dans mon coeur. Je ne sais pourquoi cette
maison semblait me présager de nouveaux malheurs. J'allai dans
ma chambre: j'y retrouvai le portrait de Mme de Nevers enfant.
Sa vue me consola un peu, et je restai à le contempler jusqu'à
l'heure du souper. Alors je descendis dans le salon: je le
trouvai plein de monde. Mme de Nevers faisait les honneurs de
ce cercle avec sa grâce accoutumée, mais je ne sais quel nuage
de tristesse couvrait son front. Quand elle m'aperçut, il se
dissipa tout à coup. Magie de l'amour! j'oubliai toutes mes
peines; je me sentis fier de ses succès, de l'admiration qu'on
montrait pour elle. Si j'eusse pu lui ôter une nuance de ce
rang qui nous séparait pour toujours, je n'y aurais pas
consenti. En ce moment, je jouissais de la voir au-dessus de
tous encore plus que je ne souhaitais de la posséder, et
j'éprouvais pour elle un enivrement d'orgueil dont j'étais
incapable pour moi-même. Si j'avais pu ainsi m'oublier
toujours, j'aurais été moins malheureux; mais cela était
impossible: tout me froissait, tout blessait ma fierté. Ce que
j'enviais le plus dans une position élevée, c'est le repos que
je me figurais qu'on devait y éprouver; c'était de ne compter
avec personne et d'être à sa place partout. Cette inquiétude,
ce malaise d'amour-propre, aurait été un véritable malheur si
un sentiment bien plus fort m'eût laissé le temps de m'y
livrer; mais je pensais trop à Mme de Nevers pour que les
chagrins de ma vanité fussent durables, et je les sentais
surtout parce qu'ils étaient une preuve de plus de
l'impossibilité de notre union. Tout ce qui me rabaissait
m'éloignait d'elle, et cette réflexion ajoutait une nouvelle
amertume à des sentiments déjà si amers.

J'occupai, à mon retour de Faverange, la place que M. le
maréchal d'Olonne m'avait fait obtenir aux affaires
étrangères, et qu'on m'avait conservée par considération pour
lui. Le travail n'en était pas assujettissant, et cependant je
le faisais avec négligence. La passion rend surtout incapable
d'une application suivie: c'est avec effort qu'on écarte de
soi une pensée qui suffit au bonheur, et tout ce qui distrait
d'un objet adoré semble un vol fait à l'amour. Cependant ces
sortes d'affaires sont si faciles qu'on était content de moi
et que je recueillais de ma place à peu près tout ce qu'elle
avait d'agréable; elle me donnait des relations fréquentes
avec les hommes distingués qui affluaient à Paris de toutes
les parties de l'Europe, et je prenais insensiblement un peu
plus de consistance dans le monde, à cause des petits services
que je pouvais rendre. Je logeais toujours à l'hôtel d'Olonne;
j'y passais toutes mes journées, et ce nouvel arrangement
n'avait rien changé à ma vie que de créer quelques rapports de
plus. Les étrangers qui venaient chez M. le maréchal d'Olonne,
me connaissant davantage, me montraient en général plus
d'obligeance et de bonté.

J'avais bien prévu qu'à Paris je verrais moins Mme de Nevers;
mais je me désespérais des difficultés que je rencontrais à la
voir seule. Je n'osais aller que rarement dans son
appartement, de peur de donner des soupçons à M. le maréchal
d'Olonne, et dans le salon il y avait toujours du monde. Elle
était obligée d'aller assez souvent à Versailles, et
quelquefois d'y passer la journée. Il me semblait que je
n'arriverais jamais à la fin de ces jours où je ne devais pas
la voir: chaque minute tombait comme un poids de plomb sur mon
coeur; il s'écoulait un temps énorme avant qu'une autre minute
vînt remplacer celle-là. Lorsque je pensais qu'il faudrait
supporter ainsi toutes les heures de ce jour éternel, je me
sentais saisi par le désespoir, par le besoin de m'agiter du
moins et de me rapprocher d'elle à tout prix. J'allais à
Versailles; je n'osais entrer dans la ville, de peur d'être
reconnu par les gens de M. le maréchal d'Olonne; mais je me
faisais descendre dans quelque petite auberge d'un quartier
éloigné, et j'allais errer sur les collines qui entourent ce
beau lieu. Je parcourais les bois de Satory ou les hauteurs de
Saint-Cyr. Les arbres, dépouillés par l'hiver, étaient tristes
comme mon coeur. Du haut de ces collines je contemplais ces
magnifiques palais dont j'étais à jamais banni. Ah! je les
aurais tous donnés pour un seul regard de Mme de Nevers! Si
j'avais été le plus grand roi du monde, avec quel bonheur
j'aurais mis à ses pieds toutes mes couronnes! Qu'il est
heureux, l'homme qui peut élever à lui la femme qu'il aime, la
parer de sa gloire, de son nom, de l'éclat de son rang, et,
quand il la serre dans ses bras, sentir qu'elle tient tout de
lui, qu'il est l'appui de sa faiblesse, le soutien de son
innocence! Hélas! je n'avais rien à offrir à celle que
j'aimais qu'un coeur déchiré par la passion et par la douleur!
Je restais longtemps abîmé dans ces pénibles réflexions, et,
quand le jour commençait à tomber, je me rapprochais du
château; j'errais dans ces bosquets déserts qui semblent
attendre encore la grande ombre de Louis XIV. Quelquefois,
assis aux pieds d'une statue, je contemplais ces jardins
enchantés, créés par l'amour; ils ne déplaisaient pas à mon
coeur: leur tristesse, leur solitude, étaient en harmonie avec
la disposition de mon âme. Mais, quand je tournais les yeux
vers ce palais qui contenait le seul bien de ma vie, je
sentais ma douleur redoubler de violence au fond de mon âme.
Ce château magique me paraissait défendu par je ne sais quel
monstre farouche. Mon imagination essayait en vain d'en forcer
l'entrée; elle tentait toutes les issues: toutes étaient
fermées, toutes se terminaient par des barrières
insurmontables, et ces voies trompeuses ne menaient qu'au
désespoir. Je me rappelais alors ce qu'avait dit l'ambassadeur
d'Angleterre. Ah! si j'avais eu une seule carrière ouverte à
mon ambition, quelles difficultés auraient pu m'effrayer?
J'aurais tout vaincu, tout conquis. L'amour est comme la foi
et partage sa toute-puissance; mais l'impossible flétrit toute
la vie! Bientôt la triste vérité venait faire évanouir mes
songes; elle me montrait du doigt cette fatalité de l'ordre
social qui me défendait toute espérance, et j'entendais sa
voix terrible qui criait au fond de mon coeur: "Jamais, jamais
tu ne posséderas Mme de Nevers!" La mort alors m'eût semblé
douce en comparaison des tourments qui me déchiraient. Je
retournais à Paris dans un état digne de pitié, et cependant
je préférais ces agitations à la longue attente de l'absence,
où je me sentais me consumer sans pourtant me sentir vivre.

Je tombai bientôt dans un état qui tenait le milieu entre le
désespoir et la folie. En proie à une idée fixe, je voyais
sans cesse Mme de Nevers; elle me poursuivait pendant mon
sommeil; je m'élançais pour la saisir dans mes bras, mais un
abîme se creusait tout à coup entre nous deux; j'essayais de
le franchir, et je me sentais retenu par une puissance
invincible; je luttais en vain, je me consumais en efforts
superflus; je sortais épuisé, anéanti, de ce combat qui
n'avait de réel que le mal qu'il me faisait et la passion qui
en était cause. Mystérieuse alliance de l'âme et du corps!
Qu'est-ce que cette enveloppe fragile qui obéit à une pensée,
que le malheur détruit et qu'une idée fait mourir! Je sentais
que je ne résisterais pas longtemps à ces cruelles
souffrances. Mme de Nevers me montrait sans déguisement sa
douleur et son inquiétude; elle cherchait à adoucir mes peines
sans pouvoir y parvenir; sa tendresse ingénieuse me prouvait
sans cesse qu'elle me préférait à tout. Elle, si brillante, si
entourée, elle dédaignait tous les hommages, elle trouvait
moyen de me montrer à chaque instant qu'elle préférait mon
amour aux adorations de l'univers. Une reconnaissance
passionnée venait se joindre à tous les autres sentiments de
mon coeur, qui se concentraient tous en elle seule. Si j'avais
pu lui donner ma vie! mourir pour elle, pour qu'elle fût
heureuse! ajouter mes jours à ses jours, ma vie à sa vie!
Hélas je ne pouvais rien, et elle me donnait ce trésor
inestimable de sa tendresse sans que je pusse lui rien donner
en retour.

Chaque jour la contrainte où je vivais, la dissimulation à
laquelle j'étais forcé, me devenait plus insupportable.
J'avais renoncé au bonheur, et il me fallait sacrifier
jusqu'au dernier plaisir des malheureux, celui de s'abandonner
sans réserve au sentiment de leurs maux! il me fallait
composer mon visage et feindre quelquefois une gaieté
trompeuse qui pût masquer les tourments de mon coeur et
prévenir des soupçons qui atteindraient Mme de Nevers! La
crainte de la compromettre pouvait seule me donner assez
d'empire sur moi-même pour persévérer dans un rôle qui m'était
si pénible.

Je m'apercevais depuis quelque temps que cette bienveillance
dont j'avais eu tant à me louer de la part du prince
d'Enrichemont et du duc de L... avait entièrement cessé. Le
prince d'Enrichemont me montrait une froideur qui allait
jusqu'au dédain, et le duc de L... avait avec moi une sorte
d'ironie qui n'était ni dans son caractère ni dans ses
manières habituelles. Si j'eusse été moins préoccupé, j'aurais
fait plus d'attention à ce changement; mais M. le maréchal
d'Olonne me traitait toujours avec la même bonté, me montrait
toujours la même confiance: il me semblait que je n'avais à
craindre que lui seul, et que, tant qu'il ne soupçonnerait pas
mes sentiments pour Mme de Nevers, j'étais en sûreté. La
conduite du prince d'Enrichemont et du duc de L... me blessa
donc sans m'éclairer. Je n'avais jamais aimé le premier, et je
me sentais à mon aise pour le haïr; je n'étais pas jaloux de
lui, je savais que Mme de Nevers ne l'épouserait jamais, et
cependant je l'enviais d'oser prétendre à elle et d'en avoir
le droit. Je lui rendais avec usure la sécheresse et l'aigreur
qu'il me montrait, et je ne perdais pas une occasion de me
moquer devant lui des défauts ou des ridicules dont on pouvait
l'accuser, et de louer avec exagération les qualités qu'on
savait bien qu'il ne possédait pas.

Un jour M. le maréchal d'Olonne alla souper et coucher à
Versailles: Mme de Nevers devait l'accompagner, mais elle se
trouva souffrante: elle fit fermer sa porte, resta dans son
cabinet, et l'abbé et moi nous passâmes la soirée avec elle.
Jamais je ne l'avais vue si belle que dans cette parure
négligée, à demi couchée sur un canapé, et un peu pâle de la
souffrance qu'elle éprouvait. Je lui lus un roman qui venait
de paraître, et dont quelques situations ne se rapportaient
que trop bien avec la nôtre. Nous pleurâmes tous deux; l'abbé
s'endormit. A dix heures, il se réveilla, et mon coeur battit
de joie en voyant qu'il allait se retirer. Il partit et nous
laissa seuls: dangereux tête-à-tête, pour lequel nous étions
bien mal préparés tous deux! "Edouard, me dit-elle, je veux
vous gronder... Qu'est-ce que ces continuelles altercations
dans lesquelles vous êtes avec le prince d'Enrichemont? Hier
vous lui avez dit les choses les plus aigres et les plus
piquantes. -- Prenez-vous son parti? lui demandai-je. Il est
vrai, je le hais; il prétend à vous, et je ne puis le lui
pardonner. -- Je vous conseille d'être jaloux du prince
d'Enrichemont! me dit-elle; je vous offre ce que je lui
refuse, et vous ne l'acceptez pas! -- Ah! faites-moi le plus
grand roi du monde, m'écriai-je, et je serai à vos genoux pour
vous demander d'être à moi. -- Vous ne voulez pas recevoir de
moi ce que vous voudriez me donner, me dit-elle. Est-ce ainsi
que l'amour calcule? Tout n'est-il pas commun dans l'amour? --
Ah! sans doute, lui dis-je; mais c'est quand on s'appartient
l'un à l'autre, quand on n'a plus qu'un coeur et qu'une âme!
Alors, en effet, tout est commun dans l'amour. -- Si vous
m'aimiez comme je vous aime, dit-elle, combien il vous en
coûterait peu d'oublier ce qui nous sépare!" Je me mis à ses
pieds. "Ma vie est à vous, lui dis-je, vous le savez bien;
mais l'honneur! il faut le conserver: vous m'ôteriez votre
amour si j'étais déshonoré. -- Vous ne le seriez point, me
dit-elle. Le monde nous blâmerait peut-être... Eh! qu'importe?
quand on est à ce qu'on aime, que faut-il de plus? -- Ayez
pitié de moi, lui dis-je; ne me montrez pas toujours l'image
d'un bonheur auquel je ne puis atteindre: la tentation est
trop forte. -- Je voudrais qu'elle fût irrésistible, dit-elle.
Edouard! ne refusez pas d'être heureux!... Va, dit-elle avec
un regard enivrant, je te ferais tout oublier! -- Vous me
faites mourir, lui dis-je. Eh bien, répondez-moi. Ce sacrifice
que vous me demandez, c'est celui de mon honneur. Le feriez-vous,
ce sacrifice, dites, le feriez-vous, à mon repos? le
feriez-vous, hélas! à ma vie?" Elle ne me comprit que trop
bien. "Edouard, dit-elle d'une voix altérée, est-ce vous qui
me parlez?" J'allai me jeter sur une chaise à l'autre
extrémité du cabinet. Je crus que j'allais mourir: cette voix
sévère avait percé mon coeur comme un poignard. Me voyant si
malheureux, elle s'approcha de moi et voulut prendre ma main.
"Laissez-moi, lui dis-je; ne me faites pas perdre le peu de
raison que je conserve encore." Je me levai pour sortir; elle
me retint. "Non, dit-elle en pleurant, je ne croirai jamais
que vous ayez besoin de me fuir pour me respecter!" Je tombai
à ses genoux. "Ange adoré, je te respecterai toujours, lui
dis-je; mais, tu le vois, tu le sens bien toi-même, que je ne
puis vivre sans toi! Je ne puis être à toi, il faut donc
mourir!... Ne t'effraye pas de cette pensée: nous nous
retrouverons dans une autre vie, bien-aimée de mon coeur! Y
seras-tu belle, charmante, comme tu l'es en ce moment?
viendras-tu là te rejoindre à ton ami? lui tiendras-tu les
promesses de l'amour? Dis, seras-tu à moi dans le Ciel? --
Edouard, vous le savez bien, dit-elle toute troublée, si vous
mourez, je meurs... Ma vie est dans ton coeur: tu ne peux
mourir sans moi!" Je passai mes bras autour d'elle; elle ne
s'y opposa point; elle pencha sa tête sur mon épaule. "Qu'il
serait doux, dit-elle, de mourir ainsi! -- Ah! lui dis-je, il
serait bien plus doux d'y vivre! Ne sommes-nous pas libres
tous deux? Personne n'a reçu nos serments: qui nous empêche
d'être l'un à l'autre? Dieu aura pitié de nous." Je la serrai
sur mon coeur. "Edouard, dit-elle, aie toi-même pitié de moi,
ne déshonore pas celle que tu aimes! Tu le vois, je n'ai pas
de forces contre toi. Sauve-moi! sauve-moi! S'il ne fallait
que ma vie pour te rendre heureux, il y a longtemps que je te
l'aurais donnée; mais tu ne te consolerais pas toi-même de mon
déshonneur. Eh quoi! tu ne veux pas m'épouser, et tu veux
m'avilir? -- Je ne veux rien, lui dis-je au désespoir, je ne
veux que la mort! Ah! si du moins je pouvais mourir dans tes
bras, exhaler mon dernier soupir sur tes lèvres!" Elle
pleurait; je n'étais plus maître de moi: j'osai ravir ce
baiser qu'elle me refusait. Elle s'arracha de mes bras; ses
larmes, ses sanglots, son désespoir, me firent payer bien cher
cet instant de bonheur: elle me força de la quitter. Je
rentrai dans ma chambre le plus malheureux des hommes, et
pourtant jamais la passion ne m'avait possédé à ce point.
J'avais senti que j'étais aimé; je pressais encore dans mes
bras celle que j'adorais. Au milieu des horreurs de la mort,
j'aurais été heureux de ce souvenir. Ma nuit entière se passa
dans d'affreuses agitations; mon âme était entièrement
bouleversée; j'avais perdu jusqu'à cette vue distincte de mon
devoir qui m'avait guidé jusqu'ici. Je me demandais pourquoi
je n'épouserais pas Mme de Nevers; je cherchais des exemples
qui pussent autoriser ma faiblesse; je me disais que dans une
profonde solitude j'oublierais le monde et le blâme; que, s'il
le fallait, je fuirais avec elle en Amérique et jusque dans
cette île déserte objet de mes anciennes rêveries. Quel lieu
du monde ne me paraîtrait pas un lieu de délices avec la
compagne chérie de mes jours, mon amie, ma bien-aimée?
Natalie! Natalie! Je répétais son nom à demi-voix pour que ces
doux sons vinssent charmer mon oreille et calmer un peu mon
coeur. Le jour parut, et peu d'instants après on me remit une
lettre. Je reconnus l'écriture de Mme de Nevers... Jugez de ce
que je dus éprouver en la lisant!

"Ne craignez pas mes reproches, Edouard; je ne vous en ferai
point: je sais trop que je suis aussi coupable et plus
coupable que vous; mais que cette leçon nous montre du moins
l'abîme qui est ouvert sous nos pas: il est encore temps de
n'y point tomber. Plus tard, Edouard, cet abîme ensevelirait à
la fois et notre bonheur et notre vertu. Ne trahissons pas les
sentiments qui ont uni nos deux coeurs. C'est par ce qui est
bon, c'est par ce qui est juste, vrai, élevé dans la vie, que
nous nous sommes entendus; nous avons senti que nous parlions
le même langage, et nous nous sommes aimés. Ne démentons pas à
présent ces qualités de l'âme auxquelles nous devons notre
amour, et sachons être heureux dans l'innocence et nous
contenter du bonheur dont nous pouvons jouir devant Dieu.

"Il le faut, Edouard, oui, il faut nous unir ou nous séparer.
Nous séparer! Crois-tu que je pourrais écrire ce mot si je ne
savais bien que l'effet en est impossible? où trouverais-tu de
la force pour me fuir? Où en trouverais-je pour vivre sans
toi? Toi, moitié de moi-même, sans lequel je ne puis seulement
supporter la vie un seul jour, ne sens-tu pas comme moi que
nous sommes inséparables? Que peux-tu m'opposer? Un fantôme
d'honneur qui ne reposerait sur rien. Le monde t'accuserait de
m'avoir séduite! Eh! quelle séduction y a-t-il, pour deux
êtres qui s'aiment, que la séduction de l'amour? N'est-ce pas
moi, d'ailleurs, qui t'ai séduit? Si je ne t'avais montré que
je t'aimais, m'aurais-tu avoué ta tendresse? Hélas! tu mourais
plutôt que de m'en faire l'aveu! Tu dis que tu ne veux pas
m'abaisser! Mais, pour une femme, y a-t-il une autre gloire
que d'être aimée? un autre rang que d'être aimée? un autre
titre que d'être aimée? Te défies-tu assez de ton coeur pour
croire qu'il ne me rendrait pas tout ce que tu te figures que
tu me ferais perdre? Imagine, si tu le peux, le bonheur qui
nous attend quand nous serons unis, et regrette, si tu l'oses,
ces prétendus avantages que tu m'enlèves. Mon père, Edouard,
est le seul obstacle: je méprise tous les autres, et je les
trouve indignes de nous. Eh bien! je veux t'avouer que je ne
suis pas sans espérance d'obtenir un jour le pardon de mon
père. Oui, Edouard, mon père m'aime; il t'aime aussi: qui ne
t'aimerait pas? Je suis sûre que mon père a regretté mille
fois de ne pouvoir faire de toi son fils: tu lui plais, tu
l'entends, tu es le fils de son coeur. Eh! n'es-tu pas celui de
son vieil ami, qui sauva autrefois son honneur et sa fortune?
Eh bien! nous forcerons mon père d'être heureux par nos soins,
par notre tendresse. S'il nous exile de Paris, il nous
admettra à Faverange. Là, il osera nous reconnaître pour ses
enfants; là, il sera père dans l'ordre de la nature, et non
dans l'ordre des convenances sociales, et la vue de notre
amour lui fera oublier tout le reste. Ne crains rien. Ne
sens-tu pas que tout nous sera possible quand nous serons une fois
l'un à l'autre? Crois-moi, il n'y a d'impossible que de cesser
de nous aimer ou de vivre sans nous le dire. Choisis, Edouard!
ose choisir le bonheur. Ah! ne le refuse pas! Crois-tu n'être
responsable de ton choix qu'à toi seul? Hélas! ne vois-tu pas
que notre vie tient au même fil? Tu choisirais la mort en
choisissant la fuite, et ma mort avec la tienne!"

En achevant cette lettre, je tombai à genoux; je fis le
serment de consacrer ma vie à celle qui l'avait écrite, de
l'aimer, de l'adorer, de la rendre heureuse. J'étais plongé
dans l'ivresse; tous mes remords avaient disparu, et la
félicité du Ciel régnait seule dans mon coeur. "Mme de Nevers
connaît mieux que moi ce monde où elle passe sa vie, me
disais-je; elle sait ce que nous avons à en redouter. Si elle
croit notre union possible, c'est qu'elle l'est. Que j'étais
insensé de refuser le bonheur! M. d'Olonne nous pardonnera
d'être heureux; un jour il nous bénira tous deux. Et Natalie!
Natalie sera ma compagne chérie, ma femme bien-aimée; je
passerai ma vie entière près d'elle, uni à elle." Je
succombais sous l'empire de ces pensées délicieuses, et mes
larmes seules pouvaient alléger cette joie trop forte pour mon
coeur, cette joie qui succédait à des émotions si amères, si
profondes et souvent si douloureuses.

J'attendais avec impatience qu'il fût midi, heure à laquelle
je pouvais, sans donner de soupçons, paraître un instant chez
Mme de Nevers et la trouver seule. Les plus doux projets
remplirent cet intervalle; j'étais trop enivré pour qu'aucune
réflexion vînt troubler ma joie. Mon sort était décidé; je me
relevais à mes propres yeux de la préférence que m'accordait
Mme de Nevers, et une pensée, une seule pensée absorbait
toutes les autres: elle sera à moi! elle sera toute à moi! La
mort, s'il eût fallu payer de la mort une telle félicité, m'en
eût semblé un léger salaire. Mais penser que ce serait là le
bonheur, le charme, le devoir de ma vie! Non, l'imagination
chercherait en vain des couleurs pour peindre de tels
sentiments, ou des mots pour les rendre! Que ceux qui les ont
éprouvés les comprennent, et que ceux qui les ignorent les
regrettent: car tout est vide et fini dans la vie sans eux ou
après eux!

Les deux jours qui suivirent cette décision de notre sort
furent remplis de la félicité la plus pure. Mme de Nevers
essayait de me prouver que c'était moi qui lui faisais des
sacrifices, et que je ne lui devais point de reconnaissance
d'avoir voulu son bonheur, et un bonheur sans lequel elle ne
pouvait plus vivre. Nous convînmes qu'elle irait au mois de
mai en Hollande. Ce voyage était prévu; une visite promise
depuis longtemps à Mme de C... en serait le prétexte naturel.
Je devais de mon côté feindre des affaires en Forez, qui me
forceraient de m'absenter quinze jours; j'irais secrètement
rejoindre Mme de Nevers à La Haye, où le chapelain de
l'ambassade devait nous unir: c'était un vieux prêtre qu'elle
connaissait et sur la fidélité duquel elle comptait
entièrement. Une fois de retour, nous avions mille moyens de
nous voir et d'éviter les soupçons.

Lorsque je réfléchis aujourd'hui sur quelles bases fragiles
était construit l'édifice de mon bonheur, je m'étonne d'avoir
pu m'y livrer, ne fût-ce qu'un instant, avec une sécurité si
entière; mais la passion crée autour d'elle un monde idéal. On
juge tout par d'autres règles; les proportions sont agrandies;
le factice, le commun disparaissent de la vie; on croit les
autres capables des mêmes sacrifices qu'on ferait soi-même,
et, lorsque le monde réel se présente à vous, armé de sa
froide raison, il cause un douloureux et profond étonnement.


Un matin, comme j'allais descendre chez Mme de Nevers, mon
oncle, M. d'Herbelot, entra dans ma chambre. Depuis l'exil de
M. le maréchal d'Olonne, je le voyais peu; ses procédés, à
cette époque, avaient encore augmenté l'éloignement que je
m'étais toujours senti pour lui. Croyant qu'il était de mon
devoir de ne pas me brouiller avec le frère de ma mère,
j'allais chez lui de temps en temps; il me traitait toujours
très-bien, mais depuis près de trois semaines je ne l'avais
pas aperçu* [*On est prié de lire la note à la fin du
volume.]. Il entra avec cet air jovial et goguenard qui
annonçait toujours quelque histoire scandaleuse; il se
plaisait à cette sorte de conversation, et y mêlait une
bonhomie qui m'était encore plus désagréable que la franche
méchanceté: car porter de la simplicité et un bon coeur dans le
vice est le comble de la corruption.

"Eh bien! Edouard, me dit-il, tu débutes bien dans la
carrière! Vraiment, je te fais mon compliment, tu es passé
maître. Ma foi, nous sommes dans l'admiration, et Luceval et
Bertheney prédisent que tu iras au plus loin. -- Que voulez-vous
dire, mon oncle? lui demandai-je assez sérieusement. --
Allons donc! dit-il, vas-tu faire le mystérieux? Mon cher, le
secret est bon pour les sots; mais, quand on vise haut, il
faut de la publicité, et la plus grande. On n'a tout de bon
que ce qui est bien constaté; l'une est un moyen d'arriver à
l'autre, et il faudra bientôt grossir ta liste. -- Je ne vous
comprends pas, lui dis-je, et je ne conçois pas de quoi vous
voulez parler. -- Tu t'y es pris au mieux, continua-t-il sans
m'écouter, tu as mis le temps à profit. Que diront les
bégueules et les cagots? Toutes les femmes raffoleront de toi.
-- De moi! répétai-je; qu'est-ce que tout cela signifie? -- Tu
es un beau garçon, je ne suis pas étonné que tu leur plaises.
Diable! elles en ont de plus mal tournés. -- Qui donc? de quoi
parlez-vous? -- Comment! de quoi je parle? Eh! mais, mon cher,
je parle de Mme de Nevers. N'es-tu pas son amant? Tout Paris
le dit. Ma foi, tu ne peux pas avoir une plus jolie femme et
qui te fasse plus d'honneur. Il faut pousser ta pointe; nous
établirons le fait publiquement, et c'est là, Edouard, le
chemin de la mode et de la fortune." Je sentis mon sang se
glacer dans mes veines. "Quelle horreur! m'écriai-je; qui a pu
vous dire une si infâme calomnie? Je veux connaître l'insolent
et lui faire rendre raison de son crime." Mon oncle se mit à
rire. "Comment donc, dit-il, ne serais-tu pas si avancé que je
croyais? Serais-tu amoureux, par hasard? Va, tu te corrigeras
de cette sottise. Mon cher, on a une femme aujourd'hui, une
autre demain; elles ne sont occupées elles-mêmes qu'à
s'enlever leurs amants les unes aux autres. Avoir et enlever,
voilà le monde, Edouard, et la vraie philosophie. -- Je ne sais
où vous avez vu de pareilles moeurs, lui dis-je indigné; grâce
au Ciel, elles me sont étrangères, et elles le sont encore
plus à la femme angélique que vous outragez. Nommez-moi dans
l'instant l'auteur de cette horrible calomnie!" Mon oncle
éclata de rire de nouveau, et me répéta que tout Paris parlait
de ma bonne fortune et me louait d'avoir été assez habile et
assez adroit pour séduire une jeune femme qui était sans doute
fort gardée. "Sa vertu la garde! répliquai-je dans une
indignation dont je n'étais plus le maître; elle n'a pas
besoin d'être autrement gardée. -- C'est étonnant! dit mon
oncle. Mais où as-tu donc vécu? dans un couvent de nonnes? --
Non, Monsieur, répondis-je; j'ai vécu dans la maison d'un
honnête homme, où vous n'êtes pas digne de rester." -- Et,
oubliant ce que je devais au frère de ma mère, je poussai
dehors M. d'Herbelot et fermai ma porte sur lui.


Je demeurai dans un désespoir qui m'ôtait presque l'usage de
la raison. Grand dieu! j'avais flétri la réputation de Mme de
Nevers! La calomnie osait profaner sa vie, et j'en étais
cause! On se servait de mon nom pour outrager l'ange adorable
objet de mon culte et de mon idolâtrie! Ah! j'étais digne de
tous les supplices, mais ils étaient tous dans mon coeur.
"C'est mon amour qui la déshonore, pensai-je, qui la livre au
blâme, au mépris, à cette honte que rien n'efface, qui
reparaît toujours comme la tache sanglante sur la main de
Macbeth! Ah! la calomnie ne se détruit jamais, sa souillure
est éternelle; mais les calomniateurs périront, et je vengerai
l'ange de tous ceux qui l'outragent. Se peut-il qu'oubliant
l'honneur et mon devoir j'aie risqué de mériter ces vils
éloges? Voilà donc comment ma conduite peut se traduire dans
le langage du vice? Hélas! le piége le plus dangereux que la
passion puisse offrir, c'est ce voile d'honnêteté dont elle
s'enveloppe." Je voyais à présent la vérité nue, et je me
trouvais le plus vil comme le plus coupable des hommes. Que
faire? que devenir? Irais-je annoncer à Mme de Nevers qu'elle
est déshonorée, qu'elle l'est par moi? Mon coeur se glaçait
dans mon sein à cette pensée. Hélas! qu'était devenu notre
bonheur? Il avait eu la durée d'un songe! Mon crime était
irréparable! Si j'épousais à présent Mme de Nevers, que
n'imaginerait-on pas? quelle calomnie nouvelle inventerait-on
pour la flétrir? Il fallait fuir! il fallait la quitter! Je le
sentais, je voyais que c'était mon devoir; mais cette
nécessité funeste m'apparaissait comme un fantôme dont je
détournais la vue. Je reculais devant ce malheur, ce dernier
malheur, qui achevait pour moi tous les autres et mettait le
comble à mon désespoir. Je ne pouvais croire que cette
séparation fût possible: le monde ne m'offrait pas un asile
loin d'elle; elle seule était pour moi la patrie, tout le
reste un vaste exil. Déchiré par la douleur, je perdais
jusqu'à la faculté de réfléchir. Je voyais bien que je ne
pouvais rester près de Mme de Nevers; je sentais que je
voulais la venger, surtout sur le duc de L..., que mon oncle
m'avait désigné comme l'un des auteurs de ces calomnies; mais
le désespoir surmontait tout: j'étais comme noyé, abîmé, dans
une mer de pensées accablantes; aucune consolation, aucun
repos, ne se présentait d'aucun côté; je ne pouvais pas même
me dire que le sacrifice que je ferais en partant serait
utile: je le faisais trop tard; je ne prenais pas une
résolution vertueuse; je fuyais Mme de Nevers comme un
criminel, et rien ne pouvait réparer le mal que j'avais fait:
ce mal était irréparable! Tout mon sang versé ne rachèterait
pas sa réputation injustement flétrie! Elle, pure comme les
anges du Ciel, verrait son nom associé à ceux de ces femmes
perdues objets de son juste mépris! et c'était moi, moi seul,
qui versais cet opprobre sur sa tête! La douleur et le
désespoir s'étaient emparés de moi à un point que l'idée de la
vengeance pouvait seule en ce moment m'empêcher de m'ôter la
vie.

Je balançais si j'irais chez le duc de L... avant de parler à
Mme de Nevers, lorsque j'entendis sonner avec violence les
sonnettes de son appartement. Un mouvement involontaire me fit
courir de ce côté; un domestique m'apprit que Mme de Nevers
venait de se trouver mal et qu'elle était sans connaissance.
Glacé d'effroi, je me précipitai vers son appartement; je
traversai deux ou trois grandes pièces sans savoir ce que je
faisais, et je me trouvai à l'entrée de ce même cabinet où la
veille encore nous avions osé croire au bonheur. Mme de Nevers
était couchée sur un canapé, pâle et sans mouvement. Une jeune
femme que je ne connaissais point la soutenait dans ses bras;
je n'eus que le temps de l'entrevoir. M. le maréchal d'Olonne
vint au-devant de moi. "Que faites-vous ici? me dit-il d'un
air sévère. Sortez. -- Non, lui dis-je; si elle meurt, je
meurs." Je me précipitai au pied du canapé. M. le maréchal
d'Olonne me releva. "Vous ne pouvez rester ici, me dit-il;
allez dans votre chambre... Plus tard je vous parlerai." Sa
sécheresse, sa froideur, aurait percé mon coeur, si j'avais pu
penser à autre chose qu'à Mme de Nevers mourante; mais je
n'entendais qu'à peine M. le maréchal d'Olonne; il me semblait
que ma vie était comme en suspens et ne tenait plus qu'à la
sienne. La jeune femme se tourna vers moi; je vis des larmes
dans ses yeux. "Natalie va vous voir quand elle reprendra
connaissance, dit-elle; votre vue peut lui faire du mal. -- Le
croyez-vous? lui dis-je. Alors je vais sortir." J'allai dans
la pièce qui précédait le cabinet; je ne pus aller plus avant,
je me jetai à genoux: "O mon Dieu! m'écriai-je, sauvez-la!
sauvez-la!" Je ne pouvais répéter que ces seuls mots: "Sauvez-la!"
Bientôt j'entendis qu'elle reprenait connaissance; on
parlait, on s'agitait autour d'elle. Un vieux valet de chambre
de Mme de Nevers, qui la servait depuis son enfance, parut en
ce moment. Me voyant là, il vint à moi. "Il faut rentrer chez
vous, monsieur Edouard, me dit-il. Bon dieu! comme vous êtes
pâle! Pauvre jeune homme! vous vous tuez. Appuyez-vous sur
moi, et regagnons votre chambre." J'allais suivre ce conseil,
lorsque M. le maréchal d'Olonne sortit de chez sa fille.
"Encore ici! dit-il d'une voix altérée. Suivez-moi, Monsieur;
j'ai à vous parler. -- Il ne peut se soutenir, dit le
vieillard. -- Oui, je le puis," dis-je en l'interrompant; et,
essayant de reprendre des forces pour la scène que je
prévoyais, je suivis M. le maréchal d'Olonne dans son
appartement.

"Les explications sont inutiles entre nous, me dit M. le
maréchal d'Olonne: ma fille m'a tout avoué. Son amie,
instruite plus tôt que moi des calomnies qu'on répandait sur
elle, est venue de Hollande pour l'arracher de l'abîme où elle
était prête à tomber. Je pense que vous n'ignorez pas le tort
que vous avez fait à sa réputation. Votre conduite est
d'autant plus coupable qu'il n'est pas en votre pouvoir de
réparer le mal dont vous êtes cause. Je désire que vous
partiez sur-le-champ. Je n'abandonnerai point le fils d'un
ancien ami, quelque peu digne qu'il se soit montré de ma
protection: j'obtiendrai pour vous une place de secrétaire
d'ambassade dans une cour du nord, vous pouvez y compter.
Partez sans délai pour Lyon, et vous y attendrez votre
nomination. -- Je n'ai besoin de rien, Monsieur, lui dis-je;
permettez-moi de refuser vos offres. Demain je ne serai plus
ici. -- Où irez-vous? me demanda-t-il. -- Je n'en sais rien,
répondis-je. -- Quels sont vos projets? -- Je n'en ai point. --
Mais que deviendrez-vous? -- Qu'importe? -- Ne croyez pas,
Edouard, que l'amour soit toute la vie. -- Je n'en désire point
une autre, lui dis-je. -- Ne perdez pas votre avenir. -- Je n'ai
plus d'avenir. -- Malheureux! que puis-je donc faire pour toi?
-- Rien. -- Edouard, vous me déchirez mon coeur! Je l'avais armé
de sévérité, mais je ne puis en avoir longtemps avec vous. Je
n'ai point oublié les promesses que je fis à votre père
mourant; je ferais tout pour votre bonheur; mais, vous le
sentez vous-même, Edouard, vous ne pouvez épouser ma fille. --
Je le sais, Monsieur, je le sais parfaitement: je partirai
demain. Me permettez-vous de me retirer? -- Non, pas ainsi...
Edouard, mon enfant, ne suis-je pas ton second père? -- Ah! lui
dis-je, vous êtes celui de Mme de Nevers! Soignez-la, aimez-la,
consolez-la quand je n'y serai plus. Hélas! elle aura
besoin de consolation!" Je le quittai. J'allai chez moi, dans
cette chambre que j'allais abandonner pour toujours! dans
cette chambre où j'avais tant pensé à elle, où je vivais sous
le même toit qu'elle! "Il faudra donc m'arracher d'ici! me
disais-je. Ah! qu'il vaudrait bien mieux y mourir!" J'eus la
pensée de mettre un terme à ma vie et à mes tourments. L'idée
de la douleur que je causerais à Mme de Nevers et le besoin de
la vengeance me retinrent.

Ma fureur contre le duc de L... ne connaissait pas de bornes,
car il nous voyait d'assez près pour avoir pu juger que mon
respect pour Mme de Nevers égalait ma passion, et il n'avait
pu feindre de me croire son amant que par une méchanceté
réfléchie, digne de tous les supplices. Je brûlais du désir de
tirer de lui la vengeance qui m'était due, et je jetais sur
lui seul la fureur et le désespoir que tant de causes réunies
avaient amassés dans mon sein. Je passai la nuit à mettre
ordre à quelques affaires; j'écrivis à Mme de Nevers et à M.
le maréchal d'Olonne des lettres qui devaient leur être
remises si je succombais; je fis une espèce de testament pour
assurer le sort de quelques vieux domestiques de mon père que
j'avais laissés en Forez. Je me calmais un peu en songeant que
je vengerais Mme de Nevers, ou que je finirais ma triste vie
et que je serais regretté par elle. Je me défendais de
l'attendrissement qui voulait quelquefois pénétrer dans mon
coeur, et aussi des sentiments religieux dans lesquels j'avais
été élevé et des principes qui, malgré moi, faisaient entendre
leur voix au fond de mon âme. A huit heures, je me rendis chez
le duc de L.... Il n'était pas réveillé. Il me fallut
attendre; je me promenais dans un salon avec une agitation qui
faisait bouillonner mon sang. Enfin je fus admis. Le duc de
L... parut étonné de me voir. "Je viens, Monsieur, lui dis-je,
vous demander raison de l'insulte que vous m'avez faite et des
calomnies que vous avez répandues sur Mme de Nevers à mon
sujet. Vous ne pouvez croire que je supporterai un tel
outrage, et vous vous devez, Monsieur, de m'en donner
satisfaction. -- Ce serait avec le plus grand plaisir, me dit
le duc de L.... Vous savez, Monsieur G..., que je crains peu
ces occasions-là; mais, malheureusement, dans ce cas-ci, c'est
impossible. -- Impossible! m'écriai-je; c'est ce qu'il faudra
voir! Ne croyez pas que je vous laisserai impunément calomnier
la vertu et noircir la réputation d'un ange d'innocence et de
pureté! -- Quant à calomnier, dit en riant le duc de L..., vous
me permettrez de ne pas le prendre de si haut. J'ai cru que
vous étiez l'amant de Mme de Nevers; je le crois encore, je
l'ai dit... Je ne vois pas, en vérité, ce qu'il y a là
d'offensant pour vous. On vous donne la plus charmante femme
de Paris, et vous vous fâchez!... Bien d'autres voudraient
être à votre place, et moi tout le premier. -- Moi, Monsieur,
je rougirais d'être à la vôtre. Mme de Nevers est pure, elle
est vertueuse, elle est irréprochable. La conduite que vous
m'avez prêtée serait celle d'un lâche, et vous devez me rendre
raison de vos indignes propos. -- Mes propos sont ce qu'il me
plaît, dit le duc de L...; je penserai de vous et même de Mme
de Nevers ce que je voudrai. Vous pouvez nier votre bonne
fortune: c'est fort bien fait à vous, quoique ce soit peu
l'usage aujourd'hui. Quant à me battre avec vous, je vous
donne ma parole d'honneur qu'à présent j'en ai autant d'envie
que vous; mais, vous le savez, cela ne se peut pas... Vous
n'êtes point gentilhomme, vous n'avez aucun état dans le
monde, et je me couvrirais de ridicule si je consentais à ce
que vous désirez. Tel est le préjugé. J'en suis désespéré,
ajouta-t-il en se radoucissant; soyez persuadé que je vous
estime du fond du coeur, Monsieur G..., et que j'aurais été
charmé que nous pussions nous battre ensemble. Vous pâlissez!
dit-il; je vous plains, vous êtes un homme d'honneur. Croyez
que je déteste cet usage barbare: je le trouve injuste, je le
trouve absurde; je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis
de me battre avec vous. -- Grand Dieu! m'écriai-je, je croyais
avoir épuisé toutes les douleurs! -- Edouard, dit le duc, qui
paraissait de plus en plus touché de ma situation, ne prenez
pas un ami pour un ennemi. Ceci me cause, je vous l'assure,
une véritable peine. Quelques paroles imprudentes ne peuvent-elles
se réparer? -- Jamais! répondis-je. Me refusez-vous la
satisfaction que je vous demande? -- J'y suis forcé, dit le
duc. -- Eh bien! repris-je, vous êtes un lâche, car c'est une
lâcheté que d'insulter un homme d'honneur et de le priver de
la vengeance!"

Je sortis comme un furieux de la maison du duc de L.... Je
parcourais les rues comme un insensé; toutes mes pensées me
faisaient horreur. Les furies de l'enfer semblaient s'attacher
sur moi: le mal que j'avais fait était irréparable, et on me
refusait la vengeance! Je retrouvais là cette fatalité de
l'ordre social qui me poursuivait partout, et je croyais voir
des ennemis dans tous les êtres vivants ou inanimés qui se
présentaient à mes regards. Je m'aperçus que c'était la mort
que j'avais cherchée chez le duc de L..., car je ne m'étais
occupé de rien au delà de cette visite. La vie se présentait
devant moi comme un champ immense et stérile où je ne pouvais
faire un pas sans dégoût et sans désespoir. Je me sentais
accablé sous le fardeau de mon existence comme sous un manteau
de plomb. Un instant peut me délivrer de ce supplice! pensai-je;
et une tentation affreuse, mais irrésistible, me précipita
du côté de la rivière!

Le duc de L... logeait à l'extrémité du faubourg Saint-Germain,
vers les nouveaux boulevards, et je descendais la rue
du Bac avec précipitation dans ces horribles pensées. J'étais
coudoyé et arrêté à chaque instant par la foule qui se
pressait dans cette rue populeuse. Ces hommes qui allaient
tranquillement à leurs affaires me faisaient horreur. La
nature humaine se révolte contre l'isolement; elle a besoin de
compassion: la vue d'un autre homme, d'un semblable,
insensible à nos douleurs, blesse ce don de pitié que Dieu mit
au fond de nos âmes, et que la société étouffe et remplace par
l'égoïsme. Ce sentiment amer augmentait encore mon irritation:
on dirait que le désespoir se multiplie par lui-même. Le mien
était au comble, lorsque tout à coup je crus reconnaître la
voiture de Mme de Nevers qui venait vers moi; je distinguai de
loin ses chevaux et ses gens, et mon coeur battit encore une
fois d'autre chose que de douleur en pensant que j'allais la
voir passer. Cependant la voiture s'arrêta à dix pas de moi et
entra dans la cour du petit couvent de la Visitation des
filles Sainte-Marie. Je jugeai que Mme de Nevers allait y
entendre la messe, et au même instant l'idée me vint de l'y
suivre, de prier avec elle, de prier pour elle, de demander à
Dieu des forces pour nous deux, d'implorer des secours, de la
pitié, de cette source de tout bien, qui donne des
consolations quand rien n'en donne plus! C'est ainsi que cet
ange me sauva, que sa seule présence enchaîna mon désespoir et
me préserva du crime que j'allais commettre.

Je me jetai à genoux dans un coin obscur de cette petite
église. Avec quelle ferveur je demandai à Dieu de consoler, de
protéger, de bénir celle que j'aimais! Je ne la voyais pas
(elle était dans une tribune grillée), mais je pensais qu'elle
priait peut-être en ce moment elle-même pour son malheureux
ami, et que nos sentiments étaient encore une fois semblables.
"O mon Dieu! que nos prières se confondent en vous, m'écriai-je,
comme nos âmes s'y confondront un jour! C'est ainsi que
nous serons unis, pas autrement. Vous n'avez pas voulu que
nous le fussions sur la terre, mais vous ne nous séparerez pas
dans le Ciel. Ne la rendez pas victime de mes imprudences:
alors je pourrai tout supporter; confondez ses calomniateurs.
Je ne suis pas digne de la venger! dit-on... Qu'importe?
Qu'importe ma vie, qu'importe tout, pourvu qu'elle soit
heureuse, qu'elle soit irréprochable? Seul je suis coupable.
Si j'eusse écouté la voix de mon devoir, je n'aurais pas
troublé sa vie! Il faut maintenant avoir le courage de lui
rendre l'honneur que ma présence lui fait perdre; il faut
partir, partir sans délai." Il me semblait que je retrouvais
dans cette église une force qui m'était inconnue, et que le
repentir, au lieu de me plonger dans le désespoir, m'animait
de je ne sais quel désir d'expier mes fautes en me sacrifiant
moi-même, et de retrouver ainsi la paix, ce premier besoin du
coeur de l'homme. Je pris avec moi-même l'engagement de partir
ce même jour; mais ensuite je ne pus résister à l'espoir de
voir encore une fois Mme de Nevers, quand elle monterait en
voiture. Je sortis: hélas! elle n'y était plus! En quittant le
couvent, je rencontrai un jeune homme que je connaissais un
peu. Il arrivait d'Amérique; il m'en parla. Ce seul mot
d'Amérique m'avait décidé: tout m'était si égal! Je me résolus
à partir dans la soirée. On fait la guerre en Amérique,
pensai-je; je me ferai soldat, je combattrai les ennemis de
mon pays. Mon pays! hélas! ce sentiment était pour moi amer
comme tous les autres. Enfant déshérité de ma patrie, elle me
repousse, elle ne me trouve pas digne de la défendre!
Qu'importe? mon sang coulera pour elle, et, si mes os reposent
dans une terre étrangère, mon âme viendra errer autour de
celle que j'aimerai toujours. Ange de ma vie! tu as seule fait
battre mon coeur, et mon dernier soupir sera pour toi!

Je rentrai à l'hôtel d'Olonne comme un homme condamné à mort,
mais dont la sentence ne sera exécutée que dans quelque temps.
J'étais résigné, et mon désespoir s'était calmé en pensant que
mon absence rendrait à Mme de Nevers sa réputation et son
repos. C'était du moins me dévouer une dernière fois pour
elle.

Le vieux valet de chambre de Mme de Nevers vint dans ma
chambre. Il m'apprit qu'elle était restée à la Visitation avec
son amie Madame de C..., et qu'elles n'en reviendraient que le
lendemain. Je perdais ainsi ma dernière espérance de la voir
encore une fois. Je voulus lui écrire, lui expliquer, en la
quittant pour toujours, les motifs de ma conduite, surtout lui
peindre les sentiments qui déchiraient mon coeur. Je n'y
réussis que trop bien: ma lettre était baignée de mes larmes.
A quoi bon augmenter sa douleur? pensai-je; ne lui ai-je pas
fait assez de mal? Et cependant est-ce mon devoir de me
refuser à lui dire une fois, une dernière fois, que je
l'adore? J'ai espéré pouvoir le lui dire tous les jours de ma
vie; elle le voulait, elle croyait que c'était possible!
J'essayai encore d'écrire, de cacher une partie de ce que
j'éprouvais: je ne pus y parvenir. Autant le coeur se resserre
quand on n'aime pas, autant il est impossible de dissimuler
avec ce qu'on aime... La passion perce tous les voiles dont on
voudrait l'envelopper. Je donnai ma lettre au vieux valet de
chambre de Mme de Nevers; il la prit en pleurant. Cet intérêt
silencieux me faisait du bien; je n'aurais pu en supporter un
autre. Je demandai des chevaux de poste à la nuit tombante, et
je m'enfermai dans ma chambre. Ce portrait de Mme de Nevers,
qu'il fallait encore quitter, avec quelle douleur ne lui
dis-je point adieu! Je baisais cette toile froide, je reposais ma
tête contre elle; tous mes souvenirs, tout le passé, toutes
mes espérances, tout semblait réuni là, et je ne sentais pas
en moi-même la faculté de briser le lien qui m'attachait à
cette image chérie; je m'arrachais à ma propre vie en
déchirant ce qui nous unissait: c'était mourir que de renoncer
ainsi à ce qui me faisait vivre. On frappa à ma porte. Tout
était fini... Je me jetai dans une chaise de poste, qui me
conduisit, sans m'arrêter, à Lorient, où je m'embarquai le
lendemain sur le bâtiment qui nous amena ici tous deux.


CONCLUSION


C'est avec effort que je respectai les intentions d'Edouard et
que j'observai la parole que je lui avais donnée de ne pas
chercher à le voir le reste du jour. L'amitié reconnaît
difficilement son insuffisance: elle croit pouvoir consoler,
et ne sait pas que l'ami dont elle partage les maux, n'est
dans ses bras qu'un vain simulacre privé de sentiment et de
vie. Je préparais cependant une consolation à Edouard: c'était
de parler avec lui de Mme de Nevers. Je la connaissais, et je
savais combien elle était digne de la passion qu'elle avait su
inspirer. Je passai la nuit à réfléchir au sort d'Edouard, à
cette fatalité dont il était la victime, à la bizarrerie de
l'ordre social, à ce malheur indépendant des hommes, et
cependant créé par eux. Je cherchais des remèdes à la
situation de mon malheureux ami, et j'étais forcé de m'avouer
avec douleur qu'elle n'en offrait aucun d'efficace.

Le lendemain, de bonne heure, j'entrai dans la chambre
d'Edouard; elle était déserte. J'aperçus sur sa table quelques
journaux qui venaient d'arriver de France. Personne ne l'avait
vu sortir. Comme je savais qu'on devait attaquer, ce matin
même, le camp anglais, l'inquiétude me prit; je me fis donner
un cheval, et je courus, encore très-faible, sur les traces de
l'armée. En arrivant, je trouvai une canonnade violente
engagée pour une position dont il paraissait presque
impossible de chasser l'ennemi. Je distinguai Edouard au
premier rang, et j'arrivai pour le voir tomber couvert de
blessures. Je le reçus dans mes bras; son sang coulait à gros
bouillons: je voulus essayer de l'arrêter; il s'y opposa.
"Laissez-moi mourir, me dit-il, et ne me plaignez pas... La
mesure est comblée, la vie m'est odieuse: j'ai tout perdu! Ah!
dit-il, la mort vient trop tard." Il expira, sa tête se pencha
sur moi; je reçus son dernier soupir. Je revins dans un
désespoir dont je ne me croyais plus capable.

Les gazettes contenaient cet article:

_Hier, 26 août, à onze heures du matin, on a célébré en l'église et
paroisse de Saint-Sulpice les obsèques et funérailles de T. H. et
T. P. dame Mme Louise-Adélaïde-Henriette-Natalie d'Olonne, veuve de
T. H., T. P., et T. Ill. seigneur Mgr le duc de Nevers, prince de
Châtillon, marquis de Souvigny, etc., etc., décédée en son hôtel,
rue de Bourbon, à l'âge de vingt et un ans, par suite d'une maladie
de langueur. Après la cérémonie, le convoi s'est mis en marche pour
le Limousin, où Mme la duchesse de Nevers a témoigné le désir
d'être enterrée. On la conduit en la baronnie de Faverange,
bailliage de généralité de ***, où elle reposera au caveau de
ses ancêtres, en l'église et chapitre abbatial dudit
Faverange, etc., etc._


Vers la fin de cette même année, la paix me permit de repasser
en France. Je ramenai avec moi le corps de mon malheureux ami.
Je demandai et j'obtins de M. le maréchal d'Olonne la
permission de le déposer dans ce caveau qui contenait l'autre
moitié de lui-même. Je le fis placer au pied du cercueil de
Mme de Nevers, et alors seulement je sentis le premier
soulagement à ma douleur.

M. le maréchal d'Olonne avait quitté le monde et la cour. Il
habita Faverange jusqu'à la fin de sa vie, qu'il consacra à la
bienfaisance la plus active et la plus éclairée; mais, quoique
sa carrière ait été longue et en apparence paisible, il
conserva toujours une profonde tristesse. Il disait souvent
qu'il s'était trompé en croyant qu'il y avait dans la vie deux
manières d'être heureux.


FIN


NOTE

DE LA PAGE 122


Je ne sais si les expressions de cette conversation ne
paraîtront pas un peu forcée; elles sont copiées
textuellement, et on les trouvera toutes dans les mémoires du
temps, dans ceux de Mme d'Epinay, du baron de Bezenval, du duc
de Lauzun; dans les lettres de Mme de Graffigny, etc., etc.;
monuments mémorables d'une époque où le vice était tellement
entré dans les moeurs d'une portion de la société qu'on peut
dire qu'il s'y était établi comme un ami dont la présence ne
dérange plus rien dans la maison. Dans ces moeurs-là, on était
bon, généreux, brave, indulgent et vicieux. A côté des modèles
les plus admirables de l'intégrité de la vie, la corruption se
montrait sans voile et semblait faire gloire d'elle-même; la
perversité était devenue telle que, dans ce monde nouveau, le
vice n'était plus qu'un sujet de plaisanterie; l'esprit, abusé
par de fausses doctrines, niait presque également le bien et
le mal, et ne reconnaissait d'autre culte que le plaisir. Une
seule chose avait survécu à ce naufrage de la morale. Cette
chose était un mot indéfinissable dans sa puissance, et qui
n'avait peut-être échappé à la ruine de toutes les vertus que
par son vague même: c'était l'honneur. Il a été pour nous la
planche dans le naufrage, car il est remarquable que, dans la
Révolution, c'est par l'honneur qu'on est rentré dans la
morale; c'est l'honneur qui a fait l'émigration; c'est
l'honneur qui a ramené aux idées religieuses. Dès que le
mépris s'est attaché à la puissance, on a voulu être opprimé;
dès que le déshonneur s'est attaché à l'impiété, on a voulu
être homme de bien: tant il est vrai que les vertus se
tiennent comme les vices, et que, tant qu'on en conserve une,
il ne faut pas désespérer de toutes les autres.



Erreurs typographiques corrigées silencieusement:


=était à Lyon= remplacé par =étaient à Lyon=

=charges que, l'Anglais= remplacé par =charges, que l'Anglais=

=Mais il se peut= remplacé par =-- Mais il se peut=

=m'a fait éprouver?= remplacé par =m'a fait éprouver!=

=Mobile à l'excès= remplacé par =Mobiles à l'excès=

=inconcevable= remplacé par =inconvenable=

=vivants et inanimés= remplacé par =vivants ou inanimés=





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