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Title: Nos femmes de lettres
Author: Flat, Paul, 1865-1918
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nos femmes de lettres" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



PAUL FLAT

Nos
Femmes de Lettres

PARIS
LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1909
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.


Published twenty October nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,
approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.



DU MÊME AUTEUR


CRITIQUE:

    =Journal d'Eugène Delacroix= (Plon)           3 vol.

    =Essais sur Balzac= (Plon)                    1 vol.

    =Seconds Essais sur Balzac= (Plon)            1 vol.

    =Les Premiers Vénitiens= (Laurens)            1 vol.

    =Figures de rêve= (Lemerre)                   1 vol.

    =Le Musée Gustave Moreau=                     1 vol.


ROMAN:

    =Deux Ames souffrantes= (Lemerre)             1 vol.

    =Les Ames sans frein= (Lemerre)               1 vol.

    =Pastel vivant= (Revue Bleue)                 1 vol.

    =L'Illusion sentimentale= (Fontemoing)        1 vol.

    =Le Roman de la Comédienne= (Fontemoing)      1 vol.



TABLE DES MATIÈRES


    PRÉFACE                          1

    Mme de Noailles                 19

    Mme Lucie Delarue-Mardrus       57

    Mme Henri de Régnier           101

    Mme Marcelle Tinayre           143

    Mme Renée Vivien               179

    CONCLUSIONS                    203



PRÉFACE


La Femme-auteur, à notre époque, ne se manifeste plus comme un
phénomène isolé, comme une plante de serre chaude, poussée à grand
renfort de lumière et de terreau. Elle est devenue un fait collectif,
un fait social, car le groupement pressé de celles qui tiennent une
plume, et qui s'en servent, suffirait à retenir l'attention de
quiconque s'intéresse aux modifications de la Société, considérée
comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas à envisager ce point de
vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra
pourtant choisir un critérium pour faire sortir du rang l'élite de ces
bataillons serrés: il tiendra tout dans une distinction nécessaire
entre celles qui se consacrent à des besognes, fournisseurs attitrés
des innombrables magazines à images, et celles qui marquent un réel
souci d'art littéraire.

Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrêmes portés sur ce
produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous
dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: «Que
peut-on attendre de la part des femmes, si l'on réfléchit que, dans le
monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement
grand, ni une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts, ni,
en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable.» Et ce
Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par là d'un sexe qu'il
n'avait que trop aimé, faisait succéder à cette première flèche ce
trait suprême de son mépris: «Il est évident que la Femme, par nature,
est destinée à obéir. Et la preuve en est que celle qui est placée
dans cet état d'indépendance absolue, contraire à sa nature, s'attache
aussitôt à n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et
dominer, parce qu'elle a besoin d'un maître. Est-elle jeune? Elle
prend un amant. Vieille? Un confesseur!» Boutade expressive d'un
philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent à son aurore
oublia, parmi les longues tresses dénouées, combien courtes pouvaient
être les idées de celles à qui leur beauté servait alors de suffisante
excuse!

Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la
_Sixtine_, ni le _Tombeau des Médicis_, ni les _Disciples
d'Emmaüs_, non plus qu'_Othello_ ou _Phèdre_, ni la _Neuvième Symphonie_,
ni quoi que ce soit qui approche ces inégalables témoignages de
virilité créatrice. Sur ces hauteurs, sacrées par le génie mâle,
flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons; et comme il
est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude l'intime
signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour
leur susciter des équivalents. Par définition, et, si j'ose dire, par
constitution mentale, la femme incline à s'adapter, à se plier aux
influences: pareille à la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont
elle partage le destin, elle épouse la forme de qui elle aime, ou de
qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants,
nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est
le plus touché. Et ce n'est pas simple signe d'élection amoureuse,
mais le mieux accusé des symboles féminins.

Cette règle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans
l'histoire de la pensée contemporaine, tel exemple de femme, quand ce
ne serait que Mme Ackermann, pour donner un démenti à l'aphorisme de
Schopenhauer. Nous pouvons même le chercher encore plus près de nous.
Quand les soins pieux et le culte passionné du docteur Christomanos
révélèrent à l'élite européenne le fruit des méditations où s'était
appliquée son impériale élève Élisabeth d'Autriche, notre plus vive
surprise fut qu'une femme eût pu penser _par elle-même_ avec cette
énergie; que les images du monde se fussent réfléchies en un miroir si
puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses pensées n'évoquassent
la discipline d'un maître déterminé. Chose merveilleuse au premier
abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'était
délibérément soumise à la plus intense culture! On connaît la variété
de ses lectures, la fréquence de ses méditations, poursuivies dans la
solitude de toute l'obstination d'une volonté qui s'attache à l'Idéal
le plus précieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang
suprême où la Fortune l'éleva. Comme si elle avait voulu s'excuser par
avance de laisser un testament durable de sa pensée--peut-être
soupçonnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour
l'historien?--l'Impératrice avait pris soin de marquer les limites
précises où il lui semblait que dût s'astreindre l'activité féminine:
«Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles
apprennent ne fait à vrai dire que les égarer: elles désapprennent une
partie d'elles-mêmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire
et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires,
elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des pensées, mais
par leur seul contact éveiller et faire mûrir chez eux des idées et
des résolutions.»

C'était presque dénier à son sexe toute aptitude aux grands premiers
rôles, prétendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant
nulle femme n'a plus pensé par elle-même. C'est que les leçons de
l'expérience et les épreuves de la vie l'avaient marquée d'une de ces
empreintes auprès de quoi pâlissent toutes les influences littéraires,
si chères soient-elles à un coeur! Et nous savons la vivacité de ses
admirations. La statue du poète Henri Heine, que son expresse volonté
avait dressée auprès des héros de l'Achilléion, et qu'une grossièreté
toute tudesque fit enlever récemment par le nouveau possesseur, nous
était le meilleur témoignage d'un culte qui pourtant, à la différence
de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalité. Pareillement
verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple
de sensation directe traduite et transposée en originalité créatrice:
c'est la raison de cette étude, où l'on chercherait bien moins
justement un ensemble de critiques littéraires qu'un essai en vue de
dégager l'accent des figures qui nous présentent le plus vif relief.
On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entières de
leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas négligeables, mais ne nous
eussent été d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....

Elle apparaît toujours un peu délicate, fausse en quelque façon,
l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrère et rival,
il se résigne malaisément à ce que soit constatée telle supériorité
qui lui prépare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus
douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que
l'élite de _celles_ qui possèdent un don est infiniment supérieure à
la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour écrire
d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la
satisfaction légèrement puérile de la vanité? D'où l'âpreté de
jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo
le notait avec un sens aigu des réalités: «Les haines politiques
désarment, les haines littéraires jamais.» On le vit bien dans une
circonstance mémorable, qui n'est pas éloignée de nous: Quand une
distinction officielle fut proposée pour reconnaître le mérite d'un
des plus rares talents féminins de ce temps, ce fut un déchaînement,
une sorte d'agression sauvage, où collaborèrent les plus basses plumes
du Journalisme, faite pour donner une singulière idée de la légendaire
chevalerie française: véritable coup de pied d'âne, à double titre
faut-il dire, par l'élégance dont il fut administré, et par la qualité
littéraire de ceux qui le donnèrent.

Plus délicate encore, plus fausse assurément, en face de la
Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant.
C'est là qu'une fois de plus nous observons le danger de toute
interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement
la supériorité du mâle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux
époques les plus reculées, nous fait voir dans l'élément viril le
traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si
bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froissé par la moindre
indication opposée. Il n'y a rien à faire là contre, et si l'on veut
une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire
qu'amène aux lèvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa
compagne qui le dépasse de toute la hauteur de la tête. Dans l'ordre
intellectuel il en va de même: on ne peut effacer de son souvenir
l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre présidente de
la société des Gens de lettres au dix-huitième siècle, dont
Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un étranger demanda à
Mme Geoffrin ce qu'était devenu ce vieux Monsieur qui assistait
autrefois régulièrement aux dîners, et qu'on ne voyait plus:--«C'était
mon mari, fit-elle, il est mort»!--Faisons la part du trait qui
exagère presque nécessairement ces sortes d'aventures: celle-là n'en
demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y
pourront méditer. C'est une attitude insoutenable, un rôle que nul
acteur social ne devrait accepter, celui de mari effacé d'une femme
dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet
rare, sorte de prince-époux qui accompagne un phénomène, on est
toujours tenté de placer dans sa bouche le drôlatique et peu
respectueux jeu de mots dont notre moquerie française tendait à
ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second
Empire:--«Je suis les talons de la Reine!»

On trouvera dans ces pages une entière liberté d'esprit et la plus
complète indépendance de jugement; pour tout dire, rien de cette
galanterie à la française, qui régit les habituels rapports des deux
sexes dans l'attitude de l'homme à l'égard de la femme, et qui risque
de fausser, ou du moins d'atténuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu
me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois trompé, car nul
d'entre nous n'est à l'abri de l'erreur, surtout en des matières où le
goût personnel tient une telle place et représente un élément
déformateur propre à celui qui écrit. Mais on ne rencontrera pas un
trait qui ait été dicté par un mouvement de passion, de ceux que l'on
aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe
deux façons--je l'ai montré autre part[1]--d'être agréable à qui l'on
commente. Et la première, c'est celle qui consiste à le vanter tout
uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffinée et la plus
efficace, c'est de dénigrer ou simplement d'omettre un rival.

[1] Cf. notre _Roman de la Comédienne_.

Je n'ai jamais aimé les petites chapelles, coteries littéraires, ou de
quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de
n'avoir pas tenté une démarche en vue de participer aux bénéfices du
groupement. Non que je méconnaisse--il faudrait être aveugle--les
incomparables avantages de ces secrètes associations, de cette
franc-maçonnerie où le premier article des statuts consiste en un
engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous
les efforts où trouve son application le symbole expressif de
l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, où tant de
réputations furent édifiées que le Temps s'est déjà chargé de
remettre à leur place; dans la Musique, où d'ingénieux assimilateurs,
munis d'une technique savante, furent baptisés les continuateurs de
Beethoven... mais dans la Littérature surtout, qui demeure notre art
national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom
littéraire, ne le doivent qu'à la puissance de leurs relations--vigoureux
cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la côte... leur
oeuvre, fardeau lourd de poids, mais léger de valeur, qui, faute d'un
tel appui, fût demeurée aux régions inférieures. Mais voilà, on ne
refait pas son tempérament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un
centimètre à sa taille, une échine vraiment droite ne se plie aux
voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie
littéraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre
féminin qui monte à l'horizon, il devient plus délicat encore d'y
prendre place.

Il me faut donc déclarer ici que je ne connais à aucun titre, sinon à
titre littéraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai.
Jamais avec aucune d'elles je n'ai même fait ce banal échange de
cartons par où l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si
la première page des Magazines illustrés ne nous avait abondamment
renseignés, en des dimensions qui s'imposent à la vue, sur leur
personnalité physique, j'ignorerais jusqu'à la forme de leurs traits,
au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge à une
première représentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce
sont là, on voudra bien le reconnaître, les meilleures garanties
extérieures pour les juger littérairement. A leur égard, et dans toute
la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygiène
morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Théâtre: «Un
bon critique ne doit jamais dîner hors de chez lui.»



MADAME DE NOAILLES


On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napoléon
justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, créé par une volonté qui
tente de suppléer aux insuffisances de la Nature, est conçu à
l'imitation de la Nature elle-même. Mais qui n'en pressent les
défaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer
dans certains cas à l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de
même qu'à certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le
père adoptif prend conscience de l'abîme qui les sépare, nous tous
qui sommes de pure tradition française, pouvons discerner chez cette
Française d'adoption des éléments inassimilables.

Ravivons des souvenirs: images enregistrées dans notre mémoire, si peu
que soit vivace en nous l'impression des physionomies observées.
Combien de fois est-il arrivé, pénétrant dans un salon, dans une salle
de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux
s'arrêtent à une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle
est plus différente de ce qu'ils sont accoutumés à fixer. Est-ce la
couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie
qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a
quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons
exactement préciser: le _quid proprium_ d'où naît aussitôt
l'intuition, équivalente à une certitude: cette créature vivante
ordonne ses sensations suivant une méthode qui n'est pas la nôtre;
elle subit des réactions que nous ne saurions partager et pareillement
il est en nous toute une région de l'âme qui à jamais lui demeurera
impénétrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de
cette étrangeté: c'est le chant de la Sirène qui perd celui qui s'y
arrête. Être différent, voilà une raison suffisante de fixer
l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots:
Étrange... Étranger... syllabes qui se superposent exactement.
Dégageons aussitôt des conséquences qui s'imposent d'elles-mêmes.

Il faut être logique en tout: comment la seule investiture d'un nom
illustre, fût-il le plus français d'ailleurs par atavisme et par
tradition, atteindrait-elle à supprimer vingt années de culture
antérieure, où les images de notre pays ne se réfléchirent qu'assez
indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dépouillé
d'artifice, le jour où il dédiait un de ses romans: «_Aux jeunes
écrivains de France_... à ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a
chaque jour dans mon travail aidé...» N'a-t-il pas fait mieux encore,
en allant plus loin et plus profondément que les hommes? N'a-t-il pas
voulu se rattacher à la terre elle-même, quand il dédiait son premier
volume de poèmes: «_Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et
limpides, pour qu'ils le protègent de leurs ombrages.» Le geste est
élégant, le mouvement plein de grâce, en tout digne du sexe qui
d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je
ne doute pas que cet appui ait été réel. Pourtant je me plais à y voir
plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme
qui reparaît sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de
s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de
France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de
loin. Il faudrait ne rien connaître des vingt dernières années de
notre histoire littéraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages
signés de noms français furent sacrifiés de parti pris aux productions
étrangères. Publier un livre sous le patronage des confrères de sa
génération, quand on est femme et de naissance étrangère, c'est
s'assurer un double titre à la bienveillance d'un accueil qui, sans
ces circonstances, eût pu rencontrer plus de froideur.

C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dépit de son nom français,
fait à nos yeux figure d'étrangère: elle est encore une cosmopolite,
puisque ses goûts et ses premières expériences nous révèlent une
formation où les images enregistrées viennent se combattre, en se
confrontant les unes aux autres. Tout écrivain fortement raciné se
manifeste tel dès le premier abord, et ses héros ont un accent par où
se révèle la saveur du terroir: vérité tellement frappante que l'on
rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le
point de vue contraire. Spontanément viennent s'offrir à nous deux
images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du
moins ne lui fit infidélité que pour lui revenir ensuite, plus tendre,
plus passionné, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont
chercher qu'un prétexte à mieux aviver les traits de celle que
par-dessus tout ils chérissent. Pour certaines natures bizarrement
organisées, ou seulement plus compliquées que le commun des mortels,
l'infidélité en amour n'est qu'un moyen de contrôle qui, par
différence, permet de préciser la valeur de ses sensations. C'est le
voyage sentimental, où les aspects sans cesse se renouvellent et nous
confirment dans le choix fait antérieurement. De tels déplacements
demeurent à jamais incompréhensibles aux véritables fidèles et aux
vrais racinés. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une
faible étendue, mais elles gagnent en intensité, en profondeur, ce qui
leur manque pour la diversité, et surtout leur sincérité s'affirme
d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de
Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face
d'eux viennent s'offrir les représentants du type adverse: bataillon
serré de ceux qui dispersèrent leur sensibilité aux quatre coins du
monde, pour y chercher les rehauts d'émotion que ne suffit point à
leur départir la vigueur de leur tempérament: c'est le thème initial,
le _motif_ que va quêter le peintre, déplaçant son chevalet à travers
les multiples sites de nature, quand le véritable sujet est en lui,
s'il veut bien réfléchir que les plus grands maîtres du paysage ne
firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur
vision.

Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de
soi-même, pour chercher l'excitant nécessaire à la production, de
suppléer aux défaillances d'un tempérament qui ne saurait, par sa
seule vigueur, étreindre son sujet: à une époque où l'originalité
véritable tend à se faire de plus en plus rare, quelle meilleure
marque de plasticité littéraire? Nul doute qu'il faille attribuer à
cette double cause: origine étrangère et cosmopolitisme, la plasticité
de notre auteur. Singulière faculté, commune à tant de femmes, chez
celle-ci poussée à un point que l'on rencontrerait difficilement
ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter,
mais de les accepter, de les quêter, comme un fardeau voulu, attendu,
désiré. Chasseresse littéraire, elle est au centre d'un carrefour, et
de tous côtés hume les senteurs de la forêt. Tout aussitôt elle prend
une piste, puis revient sur elle-même, car elle aurait peur de perdre
quelque avantage à s'engager trop avant. Seule la différence de
structure mentale pourra nous donner la solution d'une énigme qui
n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours
conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes
il s'est abandonné. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois
se révolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la
cadence d'un maître qui fut trop chère à son oreille, il éprouve un
scrupule et se rejette en arrière, tel un cheval qui veut se
débarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujétion: c'est une
caresse nouvelle qu'elle reçoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction
et sa destinée qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet
emblème viril: la plume de l'écrivain. Comme elle sait plier son être
physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art à la
manière de celui qu'elle admire.

J'ai connu la soeur d'un poète, qu'il est préférable de ne pas
nommer, car cette omission permettra à plusieurs de se retrouver en
son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans
ses démarches extérieures; ses yeux tendres et voilés, constamment
fixés sur lui, disaient l'admiration, le dévouement du chien fidèle,
et seuls faisaient écho à sa parole, car elle eût craint d'affaiblir
d'un seul mot ce qu'elle jugeait définitif, étant tombé de ses lèvres
à lui. Eh bien, la femme écrivain, c'est trop souvent la soeur de ce
poète... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et
par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du maître. Un
philosophe, prévenu sans doute par excès de misanthropie, mais auquel
un perpétuel repliement sur lui-même suscita d'étranges lueurs, n'a
pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse:
«La Femme veut être prise, acceptée comme propriété. Elle veut se
fondre dans l'idée de propriété, de possession. Aussi désire-t-elle
quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-même,
qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de
force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.»
Nietzsche restreignait son jugement à la femme amoureuse. Mais ne
faut-il pas admettre l'unité de constitution mentale? Possédée par son
amant comme femme, comme écrivain la voici qui veut être prise encore
par ses maîtres.

D'où la série des influences, visibles comme à travers une glace, pour
les yeux les moins prévenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits
romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres.
Comme en un carquois bien garni les plus fortes flèches et les mieux
barbelées sont assemblées l'une près de l'autre, ainsi de ces traits
littéraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais
sans doute, pour ce qu'ils furent déjà émoussés par l'usage, iront en
nous moins profondément.

Comment imaginer un faisceau plus serré d'influences que celles qui
présidèrent à la conception d'Antoine Arnault, le héros de la
_Domination_? Quelles images atteindraient à nous faire sentir,
toucher du doigt la formation de cette sensibilité artificielle où
viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme
et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages,
et lorsqu'on écrit un roman contemporain, leur donner une affabulation
répondant au thème choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme
de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui
court les risques de la fortune littéraire, mais quand même se
présente à nos yeux revêtu de la défroque illustre des Manfred et des
René. Poursuivant comme but unique le frémissement de son être
sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule
l'exaltation peut donner, c'est par la série des expériences
amoureuses qu'il confronte son âme à la réalité, car, après vingt
aventures similaires, s'il paraît un instant se fixer aux passionnées
étreintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour,
dans le même instant, faire retour aux ardeurs dévoratrices de la
Bacchante Émilie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouvé l'objet
inatteignable où fixer ses désirs, cette Élisabeth qui ne peut être à
lui, sur quel ton affolé de lyrisme, nous l'entendons qui fait son
invocation aux demi-dieux du Romantisme: «Que me font les barques de
Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me
fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un
conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que
le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de René
la tempête recouvre à jamais les gémissements d'Atala, que le balcon
de Vérone s'abîme et disparaisse avec l'alouette et l'échelle de soie,
que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et
mourir!»

Morceau d'exécution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait
la musique du Romantisme pour l'avoir étudiée chez les maîtres--car
vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais où
nous ne discernons que trop l'artifice littéraire et cette
accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe
et la patine légèrement défraîchie des sujets de pendule! Je voudrais
ici ne contrister personne, car une critique indépendante n'est pas
nécessairement une critique de combat, et telle allure agressive par
où l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les
puissances du jour, peut faire soupçonner des dépendances d'un autre
genre. Il faut donc se défier des extrêmes et dire simplement: voici
un document incomparable, tout débordant de naturel et criant de
vérité, sur la plasticité féminine. Est-elle pas saisissante et
transparente--car toute âme de femme littéraire est transparente--cette
préconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait déroule ses
antécédents: Lara et le Corsaire, son cher décor de Venise, Wagner et
le Rhin, Vérone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cité
ses auteurs, accumulé tant de références, dévoilé les sources d'un
idéal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours
sentir! Épuiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie
romantique... tel aussi le secret de l'âme d'Antoine Arnault.

Si pourtant nous examinons de près la biographie des personnages qui
ont fait figure dans l'histoire littéraire, et par l'élan de leurs
appétitions créé l'état d'esprit romantique, il nous est aisé de
discerner le point où le Rêve se sépare de la Réalité, la limite où le
héros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont
il reçut l'être. Qu'on veuille bien s'arrêter un instant aux plus
expressives figures: un Chateaubriand, un Byron, à celui qui le plus
désespérément tendit à vivre son rêve, ce Berlioz sans équivalent
comme type représentatif: si leur front se confond avec les nuages du
ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux
pierres du chemin. D'où la valeur unique de ces documents: Lettres et
Mémoires, qui précisent leurs agitations par refus d'accepter les
dures conditions de la vie. Telle est la part concrète du héros, et
que nous touchons du doigt, par où il nous devient un contemporain et
un frère: Mme de Noailles l'a délibérément rejetée; elle s'est placée
en dehors de la réalité. Dirait-on pas que, pour situer son
personnage, elle se complaît à ordonner des faits contraires à la
vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend à prouver: qu'Antoine
Arnault est un désabusé, revenu de tout. Mais quand même, nous
admettons difficilement cette destinée qui «connaît toutes les
agitations de la politique et du succès». Nous repoussons ce qu'il
entre d'abstrait, par conséquent d'invraisemblable dans la fortune
d'un auteur qui fait jouer une pièce dont l'effet immédiat est de
«provoquer un élan d'amour dans sa ville»--nous savons trop par
expérience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui «tous
les soirs les planches poudreuses de la scène furent comme un profond
divan où il posséda le coeur blessé, le coeur traîné des nerveuses
spectatrices». Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abîme
entre le rêve et la réalité! Pourtant, c'est la réalité qu'entend nous
dépeindre l'auteur. Qui donc hésiterait à en contester l'artifice?

Mais nous avons mieux encore, aveu plus catégorique du disciple qui
met ses pas dans les pas de ses maîtres, et, s'il se peut dire,
proclame son acte de foi. Plus encore que dans la préconception
d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complète de
lien avec la réalité, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au
grossissement des faits par où l'auteur le caractérise, nous avons la
marque romantique dans cette exaspération de la sensation qui crée
l'amertume dans la volupté. Lorsque, à la suite d'une longue
séparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache à lui «avec les
grands mouvements de l'être,» écoutez ses accents: «Vous êtes mon
jardin refleuri, ma maison retrouvée, ma volupté vivante; vous êtes ma
tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie,
non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela
suffit. Une nuit pour que je saccage mon rêve! Une nuit pour me
gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu'à la
racine de ce désir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pâli,
vieilli, ô mon amour, ô dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens
pour que je te goûte encore, et que, délivrée enfin, je puisse dire:
J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois.
Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme
autrefois.»

Brièveté de la sensation amoureuse... Fugacité du bonheur... amertume
dans la volupté... Coeur qui se brise et se complaît aux pointes où
il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage
d'anéantissement qui toujours accompagne les extrêmes de la volupté
sensuelle... vous les reconnaissez ces thèmes fameux, dont les
variations firent la renommée littéraire des Romantiques, depuis
Chateaubriand jusqu'à notre moderne Barrès. Merveilleuse élève en
vérité, disciple fidèle, cette étrangère, cette cosmopolite devenue
Française par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est
de ne pas disposer assez de mystère autour de ses emprunts. Mais
serait-elle femme, s'il en était autrement? Mme de Noailles ignore le
grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop
en lumière, trop évident, trop manifeste pour des yeux non prévenus.
Une des premières fois qu'il fut donné, cet accent d'amertume, ce cri
de meurtrissure dans la volupté, ce fut par le père de René, et l'on
sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas
user, c'est abuser, c'est pousser jusqu'à l'indiscrétion, que nous
offrir une paraphrase aussi transparente du célèbre morceau où Atala
mourante s'écrie: «Tantôt j'aurais voulu être avec toi la seule
créature vivante sur la terre. Tantôt, sentant une divinité qui
m'arrêtait dans nos horribles transports, j'aurais désiré que cette
Divinité se fût anéantie, pourvu que, serrée dans tes bras, j'eusse
roulé d'abîme en abîme, avec les débris de Dieu et du monde!»

Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux
demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur,
Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revêtu de
la défroque illustre des Manfred et des René, que la passionnée Donna
Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme
l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le père d'Atala, c'est
seulement hommage aux grands ancêtres qui inventèrent une forme
nouvelle de sensibilité littéraire. Mais comme on est toujours le fils
de quelqu'un, on a toujours aussi ses héritiers. Chateaubriand, comme
Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, après s'être
agenouillée dans la partie centrale du temple, continue son action de
grâces dans les chapelles latérales. Connaissant ses auteurs autant et
mieux qu'écrivain de France, elle se souvient à propos qu'en un
morceau de critique fameux: _l'École Païenne_, poussé par cet instinct
de mystification qui se trouvait à la racine de son génie, Baudelaire
jeta l'anathème au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation,
car de même que la haine est encore une forme de l'amour, la
contradiction peut aussi bien être une forme de l'imitation, et
n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancière, belle et
nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter
une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si
énergiquement ravala aux régions inférieures: «Tous les poètes, et,
mon cher Pan, il est beaucoup de poètes, t'attendent dans les jardins:
ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux
religions de Judée. S'ils disent que leur âme est altérée de mystère,
c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouvé. Ah!
qu'un matin de Pâques, quand sur les villes chrétiennes les cloches
chanteront, vaines poupées de métal, la forêt enfin se ranime! Que
l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouillées! Que les
bergers s'élancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil,
et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le
feuillage chante: Pan est ressuscité!»

Pour avoir longuement médité l'oeuvre de ses devanciers, Mme de
Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulière de
l'amour fondée sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et
asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception fît le
succès d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette
sécheresse d'âme et ce cruélisme donjuanesque qui circulent, comme des
thèmes animateurs, à travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises
langues pourront affirmer que, de tous les traits où s'accuse la
plasticité de notre auteur, celui-là fut le plus spontané, et que
Donna Marie, c'est le miroir fidèle où vient se réfléchir l'image de
la romancière elle-même. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutôt nous
nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout
d'abord, à laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme,
de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la
sensation exclusive, dans cette sorte de fatalité qui réduit tout au
geste de l'instinct et n'hésite pas à généraliser avec cette rigueur.
«Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui
se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts
se touchent, les genoux se touchent: tout un être attire l'autre être,
et dans la saison chaude, les femmes tristes ou légères ne
tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?»

Il y a là, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une véritable
profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la première, glissa
aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante Émilie
de s'abandonner à ses étreintes. Sont-elles pas commandées toutes deux
par la rigueur de l'instinct? Nous avons parlé du cruélisme
d'annunzien: le voici qui se fait jour à travers les complications
sentimentales dont il faut bien rehausser ces détentes instinctives.
Quand la bacchante Émilie alterne, avec Donna Marie sa maîtresse, dans
les bras d'Antoine Arnault, à l'heure de l'abandon, ses yeux «ont le
luisant du scarabée», ses cils «le velu de la bête des champs»; elle a
«la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mâle dans
la sombre forêt». Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit
avec amour la réalisation voluptueuse et l'image qui donnera
satisfaction à sa veine? On s'explique, sans plus abondants
commentaires, que le poète, le romancier, le dramaturge Antoine
Arnault se dégoûte assez vite de cette bacchante, qui se précipite
au-devant de son désir, car les hommes les plus exigeants ont quelque
répugnance à constater chez la femme des servitudes correspondantes.
On conçoit qu'Antoine Arnault n'espère plus de plaisir, pas même de
réelle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera,
car... «Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?»...
tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale,
le seul conflit à dégager de la situation: le raffinement dans l'amour
qui torture, qui s'ingénie à torturer celle qu'il aime. Mme de
Noailles développe une fois de plus un thème où s'exerça avec
surabondance le cruélisme d'annunzien. En vérité, n'avais-je pas
raison de l'écrire?... si l'on écarte la préconception romantique
d'Antoine Arnault et les traits essentiels du héros qui furent
empruntés à Manfred, à René, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de
d'Annunzio qu'il tire cette sécheresse d'âme, ce cruélisme, ce culte
de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif,
aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers
éléments composent l'unité d'une âme et sont entre eux dans un rapport
nécessaire de cause à effet.

Comment s'étonner, après tout, de cette prédominance, de cet
exclusivisme de la sensation, devenue à tel point absorbante qu'elle
constitue le fond, l'âme même des personnages de Mme de Noailles? Que
dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dégager des
conséquences favorables à l'auteur: nous y trouverons sa réelle
originalité. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages
d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'Émilie, et dans leur conception
et dans le choix des épisodes par où ils se manifestent, si marqués
que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir
toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache à Mme de Noailles.
Dès l'instant que l'on écarte l'hypothèse du devoir d'élève ou du
pastiche prémédité, il faut toujours chercher un élément de sincérité
dans cette ouverture sur l'âme humaine qu'est une page littéraire....
_Sincérité_, c'est-à-dire aveu, confession, manifestation du trait
individuel qui échappe à la conscience. Car, ne l'oublions pas, la
sincérité est d'autant plus réelle qu'elle est plus inconsciente; on
pourrait même soutenir qu'il n'y a de vraie sincérité que celle qui
est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout à
fait digne qu'on s'y arrête pour la méditer, à notre époque de
repliement et d'examen perpétuel, cette observation de Carlyle:
«Toujours la caractéristique d'une bonne réalisation est une certaine
spontanéité. Les gens bien portants ne connaissent pas leur santé,
mais seulement les malades. De sorte que le vieux précepte du
critique, si dur qu'il parût à son ambitieux disciple, pourrait
contenir une vérité des plus fondamentales, applicable à nous tous et
dans beaucoup de choses autres que la littérature: «Toutes les fois
que vous avez écrit quelque phrase qui paraît particulièrement
excellente, prenez garde de l'effacer.»

Avec Thomas Carlyle, nous croyons à la valeur de cette spontanéité,
jour ouvert sur une âme mise à nu. Eh bien, une sincérité, une
spontanéité de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle
difficulté de les reconnaître chez celle que l'on pouvait croire tout
uniment composée d'artifice littéraire. Qu'on n'aille pas les chercher
dans ses romans, où l'obligation de créer des personnages crée la
nécessité correspondante d'ordonner des séries de sensations en leur
imprimant l'unité--non point dans ses romans, mais dans ses poèmes, et
parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation
initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant à la mère.
Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu
en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prédominance en
eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de
Noailles, quand nous la voyons absorbante au point où nous la montrent
certains de ses poèmes?

Comment s'opère chez elle le contact avec la Nature? Quelles réactions
détermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face
d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre
attention, le détail des objets qui le composent se fond presque
toujours en une harmonieuse unité. Chez Mme de Noailles au contraire,
les objets se présentent successivement avec tout le cortège des
images qui peuvent impressionner la vue, l'ouïe, l'odorat. Je ne sais
rien de plus curieux que cette pièce: _le Verger_, où vous suivrez
leur succession:

    Dans le jardin _sucré_ d'oeillets et d'aromates,
    Lorsque l'aube a mouillé le serpolet touffu,
    Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
    Chancellent, de rosée et de sève pourvus...

    L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure,
    Sur l'effort généreux et prudent des semis,
    Sur la salade vive et le buis des bordures,
    Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre à demi.

    Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, collées
    Au mur où le soleil _s'écrase_ chaudement;
    La lumière emplira les étroites allées,
    Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vêtement.

J'ai souligné exprès ce qui est plus particulièrement expressif de la
sensation immédiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner,
car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette poésie.
Quiconque a connu et goûté le genre de sensation que note ici Mme de
Noailles, quiconque s'est trouvé, par un brûlant après-midi d'été, en
face de ces objets qui, par le détail se mirent en elle, peut observer
la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en présente. Mais
qui donc serait habile à le présenter ainsi, s'il n'était doué, au
préalable, de ce genre particulier de vision? La voilà bien la
_sincérité_, _sa_ sincérité à elle. Sincérité et Don, termes égaux,
réciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte
correspondance entre la réalité précise vue par de certains yeux et la
sensation du poète qui fixe cette réalité. Tellement absorbante que
l'art la transforme à peine; il la fixe simplement, grâce à une
intuition singulière de ses analogies, de ses correspondances avec les
sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_
donnera une idée exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie
sincérité, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut
s'empêcher d'opposer aux artifices littéraires constatés plus haut.

    Voici l'heure où le pré, les arbres et les fleurs
    Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs,
    Les baies du lierre obscur où l'ombre se _recueille_,
    Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.
    Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend
    Fait dans le bassin clair son bruit _rafraîchissant_.
    La paisible maison _respire_, au jour qui baisse,
    Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;
    Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'étang,
    Lassé des feux du jour, s'apaise et se détend.
    Peu à peu la maison entr'ouvre ses fenêtres,
    Où tout le soir vivant et parfumé pénètre,
    Et comme elle, penché sur l'horizon, mon coeur
    S'emplit d'ombre, de paix, de rêve et de fraîcheur.

Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-même,
mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beauté émane
toujours d'un rapport--vous ne pourrez être qu'émerveillé de la
perfection d'un tableau si mesuré, si éloigné du grossissement
romantique, où toutes les sensations visuelles, olfactives,
gustatives, s'appellent, se confondent, se pénètrent l'une l'autre,
nous découvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement approprié
à ressentir comme à fixer ces correspondances dont Th. Gautier et
Baudelaire firent le credo de leur esthétique, si bien que Mme de
Noailles a pu très justement conclure dans son _Offrande à la Nature_:

    Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent,
    Nul n'aura comme moi, si chaudement aimé
    La lumière des jours et la douceur des choses,
    L'eau luisante, et la Terre où la vie a germé.
    La Forêt, les étangs, et la plaine féconde,
    Ont plus touché mes yeux que les regards humains.
    Je me suis appuyée à la beauté du Monde,
    Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
    Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
    Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure,
    Que ne visitent pas la lumière et l'amour!



MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS


    Parmi la pureté du matin triomphant,
    Je vais, le souvenir encore si frais dans l'âme,
    Du temps où je n'étais qu'un embryon de femme,
    Qu'il me semble donner la main à quelque enfant.

    L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.
    La mer au bord des prés vient chanter son bruit clair,
    Et la falaise aussi déferle dans la mer,
    De tout le terrain jaune et mou qui s'en éboule.

    Les troupeaux, comme au long d'un poème latin,
    Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,
    Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes
    Que chaque vague berce à son rythme incertain.

    Et la prée, et les eaux également étales,
    Sourient si bien à mes matineux errements,
    Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,
    Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...

..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premières émotions, de ses
_enfances_, disaient nos pères, l'auteur _d'Occident_, dès les pages
liminaires de son second recueil, rend témoignage à ses origines. Et
ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube
sur la mer, où ressuscitent à leur place les images qu'ordonna la
Nature, c'est encore hommage ému d'une Française au sol natal d'où
elle tira sa sève et sa vigueur.

    Tout ce coin de Nature en qui j'épancherais,
    Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,
    Câlinement, les yeux fermés, toute mon âme,
    Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.

C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui
maintenant connaît la vie, au petit être en formation qui se dédouble
en elle, qui s'isole de sa personnalité présente, au point de lui
sembler _une autre_, mais de qui cependant les premières impressions,
reçues sur cette matière malléable comme cire chaude qu'est le
cerveau d'une enfant, y marquèrent le pli définitif qui doit
persévérer jusqu'à la mort. «L'enfance est la vie d'une bête», s'écrie
Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par là que le grand orateur
catholique n'a jamais rien su du premier âge, habitué qu'il était à
ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du
point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier
à une époque aussi exclusivement _intellectuelle_ que notre
dix-septième siècle français, il serait sans excuse en un temps où
l'on a reconnu que la vie émotive constituait l'assise de toute
formation. Mais en vérité les poètes n'ont que faire des arguments des
psychologues, quand ils possèdent l'intuition, don merveilleux plus
sûr que toute science, qui leur révèle ce que l'observation leur
viendra confirmer. Il faudrait n'être aucunement poète, avoir une âme
dénuée de toute intuition poétique, pour ne pas attribuer à ces
premières impressions une importance justement contraire à celle que
leur reconnaissait l'éducateur du Dauphin. Et nous allons voir que
l'auteur _d'Occident_ possède une incontestable nature de poète.

Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie:
circonstance qu'il faut se garder de négliger, puisque tel élément,
d'apparence extérieur à l'être, par la suite devient cause efficiente
et constitutive de sa personnalité. Combien cela est vrai et
rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non
certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une
doctrine qui, après avoir connu tant de faveur, tomba par la suite
dans le plus injuste discrédit. Tout comme les renommées, les théories
littéraires ont leurs destins alternés, et si elles disparaissent un
temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en
faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins
suffisant, des éléments qui composent le génie de ces hommes,
véritables demi-dieux ayant dominé leur époque, on fut sévère à
celle-ci au delà de toute mesure: «Le Génie, s'écriait Barbey
d'Aurevilly dans un élan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le
génie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il
réagit avec fierté contre sa race, quand il se cogne contre son
milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa
crinière... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de
ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.»

Magnifique mouvement d'éloquence à la française, chez cet autre
Normand d'authentique génie... plaidoyer _pro domo_... défense
personnelle où l'on retrouve l'accent du vieux lion méconnu qui
justement secoue sa crinière et sort encore les griffes qui
marquèrent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres
exemples viennent réconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici
de Génie, mais d'un de ces talents précis et restreints dont, mieux
que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les
limites! Elles nous découvriront à la fois cette part de sincérité et
d'artifice qui existe chez tant d'écrivains, chez la femme qui tient
une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez
la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa
constitution mentale, conséquence de cette plasticité dont nous avons
étudié déjà un saisissant exemple.

Qui de nous, l'ayant une fois traversée, n'a conservé dans le précieux
répertoire où s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche
campagne normande? Beauté précise et mesurée de ces paysages qui se
succèdent sans à coup, c'est presque avec la sage ordonnance de
tableaux composés par un maître qu'ils développent sous nos yeux les
lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprévu en eux, rien de
brisé, ni qui force notre attention par la soudaineté d'une
perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, où viennent
collaborer, suivant une succession méthodique, les éléments
constitutifs de cette beauté. A mainte reprise, dans les Poèmes de
l'auteur, passent en familières images les objets qui impressionnèrent
les yeux de l'enfant et sont demeurés chers à son coeur pour ce
qu'ils furent liés à l'éveil de sa vie émotionnelle. C'est _une
autre_, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme
elle revit ces premières heures, et pourtant ne sait-elle pas,
d'intuition sûre, qu'il n'est pas une impression de ce premier éveil
qui n'ait contribué à la formation de l'âme vivante et vibrante
qu'elle est aujourd'hui? La pièce intitulée: _Beau Jour_ nous restitue
ces images:

    ... Je me suis penchée au petit mur du clos
    En face des beaux prés que baise la mer bleue,
    Les tempes dans mes poings, avec ma robe à queue
    Enroulée à mes pieds, à voir, à pas très lents,
    Paître, sans relever leurs gros yeux indolents,
    Les vaches aux deux pis gonflés comme des outres,
    Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,
    Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,
    Et, redoutant la hâte automnale des soirs,
    Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,
    Le papillonnement sans fin des voiles blanches.

On voit le charme, autant que les limites de cette poésie. Menus
tableaux de vivante fraîcheur et de grâce, qui nous entretiennent des
réalités immédiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais
ne sauraient exalter notre âme jusqu'à la notion d'infini! S'il est un
sentiment que ne suggère pas cette beauté, c'est, en effet, celui de
grandeur et de majesté qu'enferme en ses romanesques sites la
pathétique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirèrent
argument pour exalter leur sol natal aux dépens du voisin, et
poussèrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu'à se
montrer iniques pour toute une catégorie de richesses naturelles
qu'ils prétendaient rabaisser.

C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la réalité
précise des choses _vues_ que Mme Lucie Delarue tire ce premier
élément de sincérité qui s'affirme en ses vers. Tâchons de
reconstituer en elle la série des étapes qui aboutissent à cet effet
particulier de condensation poétique, grâce à quoi l'on enferme, en la
traduisant, une émotion vécue. Cela, c'est presque tout le secret de
l'art du poète. Sans doute il en est qui, à ce don initial, unissent
d'autres facultés; mais un vrai poète qui ne le possédât à aucun
degré, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un
artisan de rimes, c'est-à-dire la chose la plus froide, la plus
artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la
perception nette des objets qui viennent affecter ses différents sens,
vue, ouïe, odorat: d'où sensation directe des choses de Nature; et de
même que dans le décor de sa riche Normandie les _motifs_ viennent se
proposer à notre attention, la première marque de son talent
spontané--j'entends: chaque fois que ce talent est spontané--c'est
d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre
esprit. Sa poésie vaut avant tout par le détail minutieusement
observé, puis par le groupement de ces détails. Veut-elle rajeunir le
thème immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence
par une série de petites touches légères, presque impressionnistes,
papillotantes et à peine fixées (_Avril_; _On va vivre_), puis elle
aboutit à cette pièce: _Recueillement_, dans laquelle elle ramasse et
concentre ses effets:

    Le soir a provoqué les voix dominatrices
    Des rossignols puissants comme des cantatrices.
    Sorti du plus profond des parcs arborescents,
    Le Printemps est déjà dans l'air comme un encens.
    Fermons les yeux. Goûtons les heures tout entières,
    Dans le recueillement des pesantes paupières.
    L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,
    Qui fait battre nos coeurs et trembler nos genoux.
    On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,
    En face des moments où la journée expire,
    Et l'on pleure d'angoisse à sentir vivre en soi
    L'Ineffable bonheur de ce muet émoi...

Dans la série des brèves esquisses qui précèdent ce _Recueillement_,
on voit que l'auteur a été affecté directement par les objets qu'il
s'est appliqué à fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire
oeuvre d'art, particulièrement dans l'effort de la composition
littéraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-même, sent et
pense à travers un maître: d'où chez elle la rareté de l'invention
originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-même, quand elle fixe ces
petits tableaux de Nature, et son originalité n'a pas d'autre cause
que sa sincérité.

... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthétiser, par
des gestes identiques, les passionnés mouvements de l'âme humaine: en
ce sens un Frédérick Lemaître et un Eugène Delacroix pouvaient tirer
les plus durables bénéfices d'une fréquentation régulière, puisque
leurs moyens d'expression étaient voisins et que se confondaient les
limites de leur art. Pareillement évoquons les images plastiques
déposées en nous par la fréquentation des Musées et des Théâtres: si
parfois je cherche à me représenter les sources vives d'émotion chez
la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois très exactement
qui met la main sur son coeur pour en suivre les battements. Et ce
n'est pas là un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport
indirect avec leur objet... c'est le _signe_ correspondant à la chose
_signifiée_. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'éternité
l'instant pathétique de la passion: un des plus raffinés parmi les
peintres de ce temps avait compris son éloquence, plus expressive que
celle des mots, en imaginant cette formule: _Arts du silence_[2], par
laquelle il entendait opposer la Peinture à la Musique et à la Poésie:
c'était seulement, il faut le dire, prédilection d'un peintre pour sa
spécialité, car, à le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la
production, il n'est pas d'art supérieur, mais seulement des artistes
supérieurs. D'identiques analogies nous invitent à conclure, dans
l'ordre de la production poétique: la beauté d'un thème n'est pas
seulement dans la richesse des développements que nous lui supposons;
elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime
sensibilité, et d'ailleurs comment les pourrions-nous même imaginer,
si à quelque degré déjà cette concordance ne nous était suggérée?

[2] C'était là une de ces formules chères à Gustave Moreau, qui
revenaient fréquemment dans ses entretiens avec ses élèves, et qui se
retrouvent dans les notes demeurées inédites où il fixait ses rêveries
et ses pensées sur l'art.

D'un instinct sûr, que rien ne saura dérouter, la Femme-Poète
poursuivra correspondances, et analogies. Voilà donc une matière rare:
son coeur, son propre coeur, qu'elle pourra travailler en toute
assurance, et je n'entends pas par là ces grands mouvements de la
passion où la puissance de conception virile lui est un trop dangereux
rival,--domaine réservé qu'elle fera sagement de laisser à
l'homme--mais plutôt ces intimes et mystérieux recoins où celui-là ne
saurait pénétrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient
dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si
fervent que soit un amour, la femme échappe à l'homme. Que ne peut-on
les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouillé de tendresse,
semblaient fondre leur âme et tout à l'heure uniront leur être d'un
élan passionné! Oui, que ne peut-on pénétrer jusqu'aux plus intimes
replis d'eux-mêmes! On serait effrayé de ce qu'on y verrait. Leurs
lèvres une fois descellées et leurs bras désunis, quand la pleine
possession de la conscience a remplacé cette folie d'une minute qu'est
la fougue de l'instinct, quel abîme entre deux êtres qui tout à
l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces
souffles mêlés, plus rien qui demeure, hélas! La vraie nature a repris
ses droits. Ils sont redevenus eux-mêmes, car dans cette brève détente
de l'instinct, ils étaient tout au juste, et dans la rigueur
grammaticale du terme, _aliénés_ d'eux-mêmes. Et ce n'est pas
seulement impénétrabilité particulière, difficulté d'adaptation, qui
fait que deux âmes rapprochées par la vie ne sont pas plus
rigoureusement pareilles que deux feuilles assemblées aux souffles de
la forêt. Non, ce n'est pas désaccord d'une heure; c'est quelque chose
à la fois de plus général et de plus local, général dans ses effets et
local dans ses causes.

Là véritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur
elle-même, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles
de sa chair et les contractions de son coeur. Il faudrait ne rien
concéder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser à
la femme, si peu douée fût-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu,
de confession, par où elle saura se révéler tout entière, à nous que
d'irréductibles divergences de physiologie empêchent de sentir comme
elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que
nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous
permet de soupçonner des angoisses qui ne sauraient avoir d'écho
direct en nous. Domaine réservé, comment y pénétrer si nulle analogie
n'existe, nulle correspondance entre des épreuves qui la bouleversent
toute et nos propres émotions!

Un seul écrivain contemporain eut cette audace singulière de se
substituer à elle en quelque façon et de pousser son diagnostic
jusqu'aux régions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer
l'auteur illustre de la _Femme_ et de l'_Amour_? Je ne sache pas que
sous une autre plume virile, dans aucune littérature, les défaillances
d'un tempérament aient été plus minutieusement décrites. Mais il
advint qu'en dépit d'une merveilleuse sensibilité, la plus étrangement
féminine qui eût jamais paru, les mouvements tumultueux d'une
imagination jadis faussée par une extrême continence de jeunesse
firent trembler sa main d'une émotion sénile et obscurcirent son
regard d'inquiétantes visions. Michelet lui-même ne nous donna donc
qu'une contrefaçon de l'âme féminine, séduisante à coup sûr, mais
faussée de parti pris. Si nous nous tenons à la prose, les cris
déchirants d'une Lespinasse nous présentent un tableau, sous forme de
confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une
signature virile. Là véritablement elle est l'égale de l'homme, que
dis-je? un instant elle lui devient supérieure, car si la faculté
d'expression s'ajoute en elle à la sincérité de son émotion, elle peut
hausser jusqu'à la puissance un accent de poète qui jusqu'alors
n'avait pas marqué d'ambitions si hautes... La douleur seule est
positive: nous le savons par notre propre expérience... Elle
accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'émotion, les
éléments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre à
l'objectivité. Je la trouve, il n'y a pas à dire, cette profondeur
d'accent, dans la série des pièces intitulées: _Femmes_.

    Complexe chair offerte à la virilité,
    Femme, amphore profonde et douce où dort la joie,
    Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,
    OEuf douloureux où gît notre pérennité,

    Femme qui perds la vie au soir où ta jeunesse
    Trépasse, et qui survis, pour des jours superflus,
    Te débattant, passé qu'on ne regarde plus,
    Dans le noir du Destin où ton être se blesse,

    Humanité sans force, endurante moitié
    Du monde, ô camarade éternelle, ô moi-même,
    Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime
    D'un coeur si gros d'amour, et si lourd de pitié!

Voilà des accents qui correspondent à l'émotion directe et nous
rendent un compte exact de ces éléments de sincérité qu'il faut
reconnaître à l'origine de toute production durable, faute de quoi
l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots,
juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thèmes immortels, qui
vaudront toujours ce que vaut l'Humanité, et dureront autant qu'elle,
puisqu'ils composent la matière de ses angoisses et de ses espoirs:
_Brièveté des heures_, _Beauté fugace_, _Inconstance du sentiment_,
pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah!
toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront
dans ses poèmes, qui douées du pouvoir redoutable d'analyser leurs
sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la
progression des flétrissures dont le temps stigmatise leur beauté...
celles-là surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les
malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur
ces pages: _Femmes_, les _Adorées_, miroir grossissant où vient se
réfracter leur image. Et c'est bien, à parler franc, comme un miroir
dont la monture inférieure, garnie de pointes, leur déchirerait le
coeur! Où donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette
puissance d'évocation? C'est que vraisemblablement, étant femme, elle
se représente ces sentiments avec plus de vivacité--je ne dis point
qu'elle les ait éprouvés, car elle n'est pas encore à l'âge d'une
telle épreuve--mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force
de l'imagination lui permet de recomposer les éléments de cette
prescience. Donc ici je la vois pleinement sincère, grâce à la valeur
de l'émotion directe qui commande l'inspiration et dicte
l'expression--il faut insister sur ce mot: _dicte_--puisque le vrai
poème, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau
du poète sous la secousse directe qu'est la sensation:

    Car votre chair n'était qu'une fugace rose,
    Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,
    Vous sentiez tristement s'émietter vos argiles,
    Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,
    Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps écloses,
    Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,
    Qu'avec l'automne vient la douleur de déchoir,
    Et que la Femme est brève entre toutes les choses!
    Belles, belles, plutôt pleurer sur votre mort
    Que de voir s'effeuiller vos quarantaines pâles,
    Lorsqu'arrachant le sceptre à vos mains triomphales,
    La vieillesse vous prend à la gorge et vous tord.
    Ah! comment assister alors cette détresse,
    Qui fait trembler vos coeurs et vos pauvres genoux?
    Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux
    Répareraient la vie et sa scélératesse?

Merveilleuse puissance de l'émotion vécue, ou sinon vécue, recréée par
une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons
exprimée cette vérité d'âme, comme le plus cher article de notre credo
littéraire, et avec une rigueur qui nous fut reprochée: «Savoir n'est
rien... Sentir est tout!» puisque l'émotion, c'est justement
l'étincelle qui fait jaillir la lumière dans l'âme du poète. Il est
pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne
rendrait qu'un compte insuffisant de la réalité. Elle demeure
toujours exacte en effet, elle enferme une part de vérité profonde, la
réplique de M. Maurice Barrès à l'objection de M. Paul Bourget:
«L'écrivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de coeur...»--«Qu'importe,
s'il avait de l'imagination!»--Entendez par là que le pouvoir de se
représenter des états d'âme, de les raviver dans l'ordre où la Nature
les suscita chez nos semblables, peut suppléer à telle lacune de
sensibilité individuelle que le poète manifeste dans la vie
journalière. Qu'il y ait correspondance entre la vie vécue et l'art
créé, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction à l'Idéal
que nous portons en nous. Mais ce n'est pas là une nécessité
rigoureuse pour la production. Tout à l'heure nous observions la grâce
de tel tableau. Ici, c'est l'émotion intime qui suscite la qualité de
l'accent.

[3] Voir dans nos _Figures de Rêve_, les pages sur Venise et Vérone,
sous ce titre: _Du jardin de Vérone_, l'_Art d'émotion à Venise_. Dans
nos _Premiers Vénitiens_ également nous avons touché à cette question.

Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur.
Voici maintenant qu'une seconde fait suite à la première... et le nom
qui se dédouble en s'allongeant nous en devient le transparent
symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substituée à Lucie Delarue.--«Un
jour, en effet, observe notre confrère Charles Maurras, le poète de
l'Occident épousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, né au Caire
d'une famille orientale.» Belle union, vraiment faite pour rajeunir le
sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de
la vie, où nous voyons des enfants de frères unis par le mariage et
voués à faire souche de dégénérés!... Et, du point de vue poétique, le
seul où nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses
immédiates conséquences dans la production de l'auteur! C'est la
lumière de l'Orient qui pénètre et réchauffe les brumes
septentrionales. Tout aussitôt, sous l'action de ces bienfaisants
effluves, le _poète_ s'efface et laisse la _femme_ passer au premier
plan: «Cette âme qui, dans la virginité d'hier, ainsi parla et chanta
loin des paroles et des chants humains, je la dédie toute, avec ses
poèmes, diversifiés selon une lente inspiration d'éclectique forme
spontanée, à celui qui pour le futur l'a située dans la vie.»

Négligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de légèrement
artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revêt un tel don:
le don en bloc d'une sensibilité féminine. Un écrivain de l'autre
sexe, désireux de rendre témoignage à un amour dont il tiendrait le
meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque réserve,
quelque atténuation. Mais le propre de la Femme est de toujours
pousser jusqu'à l'extrême: nous le constatons une fois de plus dans
cette dédicace d'_Occident_. Ce sont les seules proses que nous
possédions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne
sauraient compter parmi le meilleur de son oeuvre. Il n'en eut pas
moins, ce don, des conséquences fort naturelles, conformes à l'ordre
habituel des choses en général, aux exigences du tempérament féminin
en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez
banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens à la vie, et qui
soudain le découvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voilà,
sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le récent éclat de son
regard est pour nous son seul truchement.

C'est une sérieuse garantie de mystère pour la vie émotionnelle que de
ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en
revanche, si l'on sait imprimer un rythme à sa pensée, de prétendre y
plier chaque mouvement de la sensibilité! Mme Lucie Delarue-Mardrus
ne néglige aucun thème favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de
disposer un voile, quand l'intéressée elle-même découvre avec une
pareille franchise son âme réellement mise à nu? Car la jeune fille
devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous
révéler les troubles de l'adolescence. Dans une très belle invocation
qui porte ce titre: _les Voix de la Mer_, elle supplie la grande
Divinité païenne de calmer ses ardeurs:

    Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!
    Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,
    Ces rêves de baisers où l'âme s'effémine,
    Ces tendresses qui font les esprits indolents!
    Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,
    L'adulte chair qui songe à de la volupté,
    Car je me veux pudique en ma virginité,
    Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre poétesse!...

Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilité en un personnage de
roman, on peut toujours hésiter à reconnaître, dans le héros
imaginaire, un sosie de son âme, car sur l'ensemble des traits qu'il
lui prêta, quelques-uns peuvent n'être pas à lui. Mais ici
qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par où
le poète prend à témoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en
cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnaître en
cette jeune poétesse des exigences précises. Plus sûrement
qu'Amphitrite, dans cette âme obstinément païenne, l'amour humain
devait produire le résultat attendu. Elle a rencontré enfin celui qui
sut parler à tout son être, et traduit son émotion avec ce beau sens
de réalisme à peine transposé, qui est bien d'une Française, précisons
mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a décidément
pénétré les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous
trouverions dans les origines de la Femme tous les éléments de
sincérité qui s'affirment chez le Poète.

Une minute seulement je la suppose Bretonne--hypothèse après tout qui
n'a rien d'offensant.--De même qu'il n'est presque pas d'homme, un peu
mécontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu à s'imaginer une
autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien
lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de
quelques degrés vers l'ouest. Eût-elle, avec cette franchise
dépouillée d'artifice, parlé d'amour, de son amour, et du même coup
dévoilé le secret de ses premières initiations? Peut-être eût-elle
ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme
bretonne brûle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlèrent
d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empêche de trahir son secret.
Elle le concentre en elle, elle en est ravagée, mais plutôt en mourir
que dévoiler le mystère de ses troublantes émotions! On connaît
l'affabulation de ce récit: _Emma Kosilis_, unique dans l'oeuvre de
Renan, qui par les nuances du détail créant la progression de
l'intérêt, nous montre le merveilleux conteur qu'eût pu devenir, s'il
s'en était mêlé, le savant exégète des _origines_; il nous marque
aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionnée. Une
jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus âgé qu'elle,
qui n'a pas soupçonné ce tendre attachement. Celui-ci se marie, épouse
une de ses amies précisément, et devient père d'une nombreuse famille.
Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre à la vie
religieuse, mais sans pouvoir arracher de son coeur l'image de celui
qu'elle aime et continue de chérir par-dessus toutes choses. Elle se
dessèche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientôt que
l'ombre d'elle-même. La destinée pourtant semble prendre pitié d'un si
constant amour. Son inconsciente rivale meurt prématurément, et comme
elle n'a pas prononcé de voeux éternels, comme d'ailleurs les
relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis,
par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du
coeur depuis tant d'années. Emma épouse celui à qui l'unissait un si
fidèle attachement: femme heureuse et mère comblée, elle voit, à
l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'épanouir à nouveau
des charmes que la solitude avait flétris.

Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de
l'affabulation littérale, mais, par la flamme du sentiment qui
l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fixé, vivant tableau de
grâce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai
voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'âme bretonne,
partant une conception de l'amour justement opposée à celle de notre
auteur. Ici, rien qui ne soit voilé, secret, mystérieux. Là au
contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu
indiscret. Combien de femmes, et même d'hommes, seront choqués de
cette intimité soudain dévoilée! J'en sais à qui elle paraîtra
intolérable et le contraire du véritable amour. Je n'y veux voir, pour
ma part, que la sincérité d'une plume obéissant aux vives impulsions
d'une amoureuse, laquelle, de tempérament réaliste, ne craint pas
l'image physique et parfois même semble la chercher. Écoutez-la qui
fait sa déclaration.

    J'ouvrirai grands mes yeux d'abîme dans tes yeux,
    Pour que leur regard noir reste dans ta pensée,
    Ainsi qu'une clarté vive longtemps fixée
    Inscrit dans notre vue un halo lumineux.

    Je laisserai dormir ma tempe chevelue
    Au creux de ton épaule offerte, lourdement,
    Afin que son ampleur garde, éternellement,
    La place qu'y creusa la tête de l'Élue!

    Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,
    Dont ton âme chérit les rites et les prônes,
    Afin que dans ton âme attentive elle trône,
    De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.

    Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes
    Ne souhaitent plus rien que ma captation,
    Pour que ton coeur, m'ayant en son ambition,
    Se sente déborder de dieux et de royaumes.

Suprême élément de sincérité, voici donc la marque de l'amour. Et
l'auteur ne marchande pas les termes où vient s'affirmer le sentiment
de la femme. Elle déclare l'_Empreinte_. Si, comme poète, elle est
sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalité, comme
femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vérifie, en l'intervertissant
dans la forme, mais se livrant avec délice dans le fait, la parole
saisissante: «Ce que la femme entend par amour est assez clair:
complet abandon de corps et d'âme. La Femme veut être prise, acceptée
comme propriété. Elle veut se fondre dans l'idée de propriété. La
Femme se donne, l'homme prend.»

Qu'entendait donc nous persuader le poète en Mme Lucie
Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme
n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le poète a composé les vers,
n'est-ce pas l'amante qui rédigea la dédicace? C'est elle qui
revendique l'empreinte, mais pour être mieux absorbée. Femme,
doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien
qu'elle semble y contredire.

Il serait vraiment trop beau, il serait incompréhensible que chez une
femme, si douée fût-elle, dès l'instant qu'elle tient une plume, nul
accent d'artifice ne vînt se mêler aux voix de la sincérité. Chez Mme
Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparaît chaque fois qu'elle échappe
à la sensation directe et à sa notation réaliste. Alors elle ne sent
plus par elle-même. Elle subordonne son émotion à la vision d'un
maître et les influences se révèlent, disons mieux: elle se révèle à
travers ces influences.

Qu'y a-t-il, que discernons-nous à l'origine de cette déformation?
Tout uniment parti pris d'étonner, et, si l'on y veut réfléchir, rien
de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une
petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune
bourgeoise qu'à travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son
innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes
bourgeoises émancipées par le mariage, on n'attend pareille
clairvoyance dans l'observation des réalités. Processus facile à
reconstituer, celui qui chez la femme conduit au désir d'étonner;
c'est simplement celui de la contradiction:--Ton sexe t'interdit de
t'arrêter à tel détail... Attends un peu... on va bien voir!--De là au
fait d'exagérer sa sensation, même de la créer artificiellement, pour
en modeler l'expression sur l'exemple d'un maître, il n'y a qu'un pas,
et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note,
comme tout à fait expressive à cet égard, dans la série des _Femmes_,
cette pièce intitulée: _Esclaves_, qui serait un chef-d'oeuvre si
toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modèle:

    Avec nos regards nus sur la réalité,
    Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,
    Nous regardons marcher votre morne héroïsme,
    Grelottant en hiver et suant en été,

    Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,
    Vous, épouses qu'on bat, et vous, maigres catins,
    Sans fards dont rehausser vos pauvres sens éteints,
    Qu'assaille le désir brutal comme une trique...

    Enceintes de misère, enceintes de laideur,
    Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,
    Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,
    L'esclavage éternel et muet du malheur.

Ici l'influence est transparente, et dans le ramassé de la forme elle
accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnaître l'accent et
jusqu'aux formules des plus célèbres morceaux des _Fleurs du Mal_,
comme dans l'esprit qui dicta cette pièce, ce parti pris d'étonner,
que Baudelaire lui-même théorisa, en le vantant comme un condiment de
beauté. Désir d'étonner, où il trouvait une sorte de rajeunissement de
la forme littéraire épuisée par l'âge, une ligne de démarcation entre
les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la
mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.

Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la
spontanéité originelle d'une nature; car alors la volonté humaine joue
le rôle du dresseur qui, par un entraînement méthodique, tend à
susciter, chez un bel animal, une suite de réactions contraires à son
instinct. Sans doute avec une longue persévérance, en s'y prenant dès
le premier âge, on habitue les chats à passer dans des cerceaux. Mais
alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et
s'ils nous intéressent pour une raison proprement _féline_. N'est-ce
pas plutôt curiosité qui nous retient un instant, parce qu'elle
contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais
le bel élan spontané du fauve sur sa proie? Pareillement cette
gentille Normande, en qui se réfléchissent si nettement les images de
son pays, et qui trouve des accents émus pour exalter les souffrances
de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau métaphysique.
Qu'elle chante son _Carpe diem_ en le modernisant, tous les poètes
l'ont fait qui s'absorbèrent dans la sensation. Mais y joindre sa
profession de foi métaphysique, c'est fausser sa nature:

    Les oiseaux alternés comme un choeur de pipeaux,
    L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos
    Des bons après-midi qu'un peu d'ombre tamise,
    T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise
    Que celle où ta jeunesse aimable sent sa chair
    Encensée au contact des feuilles et de l'air.

La voilà bien, la pire attitude littéraire, celle de la leçon apprise
qu'on applique au thème choisi. Peut-être viendra-t-on dire: Origines
normandes... donc nature qui se rattache toute à la terre et
radicalement dénuée d'Idéalisme. Il y aurait alors sincérité, au sens
où l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutôt, dans cette
profession de foi païenne, une acquisition de seconde main? hypothèse
qui va se confirmer aisément.

De quelle étrange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante
chez notre auteur... nous l'avons vérifié dans les pièces
d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: _Ferveur_,
_Occident_. Voici pourtant que l'amante passionnée se replie sur
elle-même et communie en Schopenhauer: elle éprouve le besoin de faire
sa soumission au maître de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus
accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vérifie les bienfaisants
effets sur sa production littéraire. Mais elle en repousse les
conséquences physiologiques, la Maternité. Danaé d'un nouveau genre,
elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre
fécondation que celle du cerveau!

    O toi, naissance, soeur jumelle de la Mort,
    Race obscure, dans notre geste confinée,
    Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,
    Complices du vouloir d'où sort la Destinée?

    Je n'accepterai pas, en mon humanité
    Animale, où l'esprit n'est point, ta magie noire;
    Ton égoïste événement dans notre histoire,
    Je le repousse avec toute ma charité.

    Loin de moi donc le faix de ton oeuvre incertaine,
    Et que puisse la vie oublier l'oeuf caché
    Où couverait, ainsi qu'un monstrueux péché,
    Dans mes flancs, malgré moi, l'horreur d'une âme humaine.

Ici la _Femme de lettres_ l'emporte sur la _Femme_, pour l'absorber
toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prétexte à un beau cri, à un
anathème littéraire? Prétendre enlever à la femme toute raison de
vivre, quand l'heure fatale a marqué la dernière étape de la vie,
c'est trop délibérément s'insurger contre des lois inéluctables et
pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la
Femme fasse retour à sa nature? Imprimer un accent poétique à la
doctrine de Schopenhauer, et du même coup faire sa soumission à
l'esthétique baudelairienne, c'est l'argument suprême en faveur de la
plasticité féminine!



MADAME HENRI DE RÉGNIER


Combien diverses les destinées d'écrivains... aussi diverses que les
physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine!
J'ai connu pourtant deux frères jumeaux qui se ressemblaient à tel
point que leurs parents eux-mêmes n'arrivaient pas à les distinguer.
Quand ils furent mariés l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y
pût tromper--ce qui aurait eu plus de conséquence--chacun portait une
cravate de couleur déterminée. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre
intellectuel, des similitudes aussi marquées: les catégories y sont
mieux délimitées. Chez certains, le don d'écrire est un fait naturel,
spontané, s'épanouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez
d'autres, il apparaît comme un phénomène plus complexe, qui se
rattache à l'instinct d'imitation sommeillant chez tout être, en vertu
duquel chacun de nous tend à répéter les gestes qu'il voit accomplir
autour de lui.

Mme Henri de Régnier (Gérard d'Ouville) fait partie d'une puissante
association, merveilleusement agencée pour le succès de ses
adhérents... la plus active, la plus énergique qui fut jamais,
et--détail unique, je crois, dans la vie littéraire--se restreignant
toute aux membres d'une même famille. Qui donc prétend que se
relâchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel
s'attendrissaient nos mères, qu'elles proposaient à notre culte, avec
raison d'ailleurs, comme la première garantie d'ordre social, est
demeuré intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres
de cette collectivité sans précédent. Qu'êtes-vous devenue, antique
conception de l'homme de lettres, sur laquelle précisément vivaient
nos mères, et qui leur faisait si peur, synonyme de relâchement, de
dissipation, de bohémianisme, pour laquelle on eût pu créer ce mot de
Murgérisme! Quelques années après les dates héroïques du Romantisme,
ayant une fois pour toutes dépouillé le gilet rouge d'_Hernani_, et
quand il n'était plus qu'un fournisseur désenchanté de feuilletons
dramatiques, Théophile Gautier observe, en sa préface aux _Fleurs du
Mal_, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un père et une mère
d'accord pour préparer leur fils à la vie littéraire, et ce fils
était.... Chapelain, le futur auteur de la _Pucelle_: cinglante ironie
du sort, qui n'en fait jamais d'autres.

Mais la date des _Fleurs du Mal_ est déjà loin de nous. Nous nous
formons aujourd'hui et transmettons à nos enfants une tout autre idée
de la vie littéraire. Car en vérité je ne distingue ici qu'ordre et
méthode, entente tacite pour organiser des carrières, et ce je ne sais
quoi d'un peu administratif par où l'on prépare les beaux avancements
dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes
aient pris à leur compte quelques-uns des préjugés qu'ils
ridiculisaient chez nos pères? A une heure où tous les Bourgeois se
piquent d'être artistes, il est naturel que les artistes fassent
échange de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que
dans cette famille littéraire l'esprit de solidarité. Comment en tout
cas demeurer indifférents à la précision des causes qui préparent la
formation d'un talent?

Examinons de près la vigueur du groupe familial dont il est issu.
Dans un temps où chacun vit pour soi et n'attend des voisins que
horions et crocs-en-jambe, à une époque où la moralité dominante est
celle du coup de poing, Mme Henri de Régnier connut le bienfait des
plus solides appuis. Il n'est que d'avoir éprouvé les difficultés des
débuts dans la vie littéraire, l'énergie farouche dont les aînés
s'entendent à bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bénéfice
irremplaçable de voir, sur un simple signe, les barrières s'ouvrir
devant vous. Élevée sur les genoux d'un père qui poursuivait ses rimes
à travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hésitant pas à
parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses
jeunes ans bercés au son de la musique des phrases, et cette
musique-là, tout comme l'autre, dépose en notre oreille des rythmes
qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de
Commanville, la nièce de Gustave Flaubert, lequel contribua à sa
première éducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un
illustre écrivain possédât le moindre don d'expression verbale. Mais
d'avoir pris ses ébats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait
son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de
_Madame Bovary_, il subsista dans sa mémoire des rythmes qu'elle
n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile à les faire passer dans
ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possède un véritable
don?

A moins d'être un obstiné solitaire, chacun de nous tend à se
rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle
énergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes
pour sortir d'une atmosphère irrespirable à leurs poumons! Ce sont là
circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans
son ensemble la carrière d'un écrivain. Pour Mme Henri de Régnier,
rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait
au préalable, et qu'elle n'aurait même pas eu licence de s'y
soustraire. Voilà une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en
observerait pas une seconde dans la vie littéraire: Fille de poète,
femme de poète, soeur par alliance de romanciers[4], comment
eût-elle pu faire, proche de tant d'écritoires, pour n'avoir pas
quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque à
courir, c'était qu'elle connût la satiété, que pour avoir vu telle
consommation de littérature autour d'elle, elle la prit en dégoût. On
pourrait citer quelques exemples de ce désaveu, où ce n'est pas le
père qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous
liens avec celui dont il reçut la vie! Risque infime, faut-il le
dire? Chez Mme Henri de Régnier, ce fut l'instinct d'imitation qui
l'emporta.

[4] Il est à peine besoin de rappeler les noms qui composent ce
puissant état-major: José Maria de Hérédia, Henri de Régnier, Maurice
Maindron et Pierre Louÿs.

L'instinct d'imitation... c'est bientôt dit! Car enfin il faudrait
s'entendre, sous peine d'être inique. Entre toutes nos femmes
littéraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-être tire
le plus d'elle-même, de la subtilité de ses sensations, et le moins
fait songer à ses auteurs: détail notable chez une personne qui à la
lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas à subir le seul
rythme officiel et consacré des morts, mais les cadences autrement
dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est, à mon sens, celui
qui compte le plus; j'y vois la décisive épreuve, la ceinture de
flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de
littérature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une âme
qui s'éveille à la vie, cela peut être plus redoutable qu'aucune
littérature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que
cette âme porte en soi sa littérature et sa musique, auquel cas rien
au monde ne saurait les empêcher d'en sortir, tandis que les
réminiscences d'une mémoire trop fidèle risquent d'anéantir toute
spontanéité.

Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font
suspecter notre partialité. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour
que j'y résiste: dès qu'on lit une phrase de Mme de Noailles--je parle
de son oeuvre romanesque, non de ses vers--on discerne les maîtres
qu'elle évoque, auxquels elle tend la main pour réconforter sa
faiblesse. Il semble qu'elle soit obligée de prendre à témoin
quelqu'un de ceux qui contribuèrent à la formation de son esprit. Et,
je ne prétends pas que toujours elle souligne ses références. Mais
c'est à nous qu'il appartient de les retrouver. On connaît cette image
de François de Sales, charmante, tout embaumée de senteurs empruntées
à la nature, par laquelle le gracieux saint conseille à ses ouailles
de «faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent
à leur père, et de l'autre cueillent des fraises ou des mûres le long
des haies».--Excellente méthode de discipline chrétienne, qui donc y
contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littéraire,
c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense à
travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-même, matière
originale de toute pensée, elle la transforme et la transpose, en
l'avivant d'un accent grâce auquel s'évoque le souvenir de celui qui
tout d'abord le donna.

Chose curieuse, on en conviendra, que précisément la plante de serre
chaude ait produit à la lumière du jour les fruits les plus savoureux!
Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le
moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent à nul
autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des
apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans
l'empreinte des influences extérieures, s'expliqueront suffisamment
par la plus immédiate hérédité! Le père de Mme Henri de Régnier, le
parfait artisan de rimes José Maria de Hérédia, était Cubain. Bien que
frappé avant la vieillesse, il vécut assez pour voir s'épanouir chez
une enfant de son sang des dons littéraires qui venaient confirmer le
sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de
cette circonstance, que l'on peut qualifier à son gré heureuse ou
malheureuse, mais qui n'est qu'un des éléments d'une destinée,
l'auteur d'_Esclave_ eût pu composer ce poème de la servitude
amoureuse?

... Je voudrais évoquer ici un souvenir de ma première jeunesse, dont
la principale image se rattache d'invincible façon à l'héroïne de Mme
Henri de Régnier. C'était à Venise, un après-midi de printemps. Je
revenais de Padoue. J'avais pris le bateau à vapeur qui fait le
service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont,
j'étais descendu à l'étage inférieur. Tout d'un coup mes yeux
tombèrent sur une figure de femme qui força mon attention pour
l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent à la vie
extérieure. La grande beauté seule exerce ce magique pouvoir de couper
tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour
une minute trop brève, elle isole l'être des vulgarités qui
l'oppriment et brusquement déchire le voile qui lui cachait un pan du
ciel. Nul visage créole plus ardent et plus doux à la fois... des yeux
qui composaient toute l'âme de ce visage, qui l'emplissaient et le
dévoraient tout, et pourtant s'arrêtaient sur vous comme une caresse!
Un corps de rythme et d'harmonie, où chaque organe contribuait à la
perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris à part,
d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'eût-elle pas recomposé
un poème d'amour sur ce thème initial! C'est la secousse indispensable
qui ébranle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par
où tout l'organisme est exalté!... Quelle n'est pas sa puissance sur
l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystérieux secret de
son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri
de Régnier l'ait vue aussi, dans sa réalité tangible, celle qui allait
devenir l'_Esclave_ de son inspiration?

Fugace beauté qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la
Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaçable image, puisqu'après
tant d'années écoulées celle-ci reconquit sa vitalité, quand je pris
contact avec la Grâce Mirbel de Mme Henri de Régnier. Il me devenait
impossible de me représenter l'héroïne d'_Esclave_ sous d'autres
traits que ceux de mon apparition vénitienne. Par bonheur, aucun des
traits physiques que lui prête le romancier ne venait contrarier ceux
que ressuscitait ma mémoire. Mais je crois bien que si, par aventure,
une telle contradiction se fût produite, j'aurais été contraint de
substituer mes souvenirs personnels à l'image que l'auteur me venait
proposer. Et c'est un étrange appui pour un personnage imaginaire
d'éveiller en nous des analogies avec quelque épisode de notre vie
émotive, comme pour l'auteur qui le créa de le pouvoir rattacher à son
expérience personnelle.

Si la qualité d'un ouvrage de l'esprit se mesure à la persistance des
images qu'il imprime dans notre cerveau, _Esclave_ de Mme Henri de
Régnier est assurée d'un rang qui ne saurait être médiocre: Grâce
Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples
contours viennent se réfléchir en nos yeux pour y laisser une trace
durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe saturée d'aromes,
pareille à un beau fruit de ces régions fortunées, dont la senteur
monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut
avant tout par sa condensation et sa brièveté, dont l'ordonnance est
bien dans la pure tradition française, parce qu'il déblaie
soigneusement les circonstances accessoires inhabiles à renforcer
l'intérêt, et que, suivant l'esthétique d'une mise en scène bien
composée, nulle figure ne s'avance au-delà du plan qui tout d'abord
lui fut indiqué.

Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par
l'harmonie de leurs proportions, se rattachent à ce qu'il y a de plus
pur dans la tradition de notre génie. Il faut les aimer, non seulement
parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beauté, mais d'une
_certaine_ Beauté, qui n'est qu'à nous, et par laquelle nous avons
exercé sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot
des importations de l'étranger et ce cosmopolitisme malsain venant
composer de toutes les esthétiques un étrange amalgame. On se défend
comme l'on peut, et la meilleure façon de se défendre, c'est encore
d'obéir aux suggestions de son tempérament. D'avoir retrouvé dans ce
bref récit: _Esclave_, si ramassé dans sa forme, toutes les vertus de
notre génie français, ce fut pour nous la plus vive satisfaction.
Pareillement, à distance, avant même de mettre un nom sur un visage,
on distingue la silhouette et l'accent national qu'il révèle. J'en
sais qui viendront le taxer de sécheresse. Laissons dire: il n'est
rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de
l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et méthode dans l'art de composer.
Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle
sobriété de détails, quand chez eux tout est prétexte à sortir du
sujet, à faire craquer le cadre du tableau[5].

[5] Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des
comparaisons empruntées aux arts plastiques. On voudra bien ne pas
s'en étonner, puisqu'à vrai dire les méthodes de composition sont
identiques et qu'il serait aisé de classer, par catégories d'esprits,
tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au
même type psychologique.

Mme Henri de Régnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait
lui contester, à la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce
que nous goûtons dans ce roman: _Esclave_. Un minimum de personnages:
Grâce Mirbel, qui subit une première fois le despotisme amoureux,
puis, s'étant reprise, lutte à nouveau contre le maître de son
coeur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la
certitude d'une nouvelle victoire, vers la conquête de celle qui une
fois déjà fut à lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre
toute son âme, et se trouve broyé entre les deux! Les figures
d'arrière-plan ne valent que comme touches complémentaires, qui
viennent préciser et vivifier le décor d'un drame tout intérieur.

Grâce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Régnier, et si c'est
une trouvaille littéraire par l'art dont furent assemblés les traits
qui composent sa physionomie, déjà nous avons admis que leurs éléments
essentiels en doivent être recherchés plus haut, dans une inconsciente
hérédité. Par un mécanisme assez identique à celui qui confrontait
notre rencontre vénitienne aux traits de la figure venant s'ordonner
sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasinées dans
le cerveau du scrupuleux artisan José Maria de Hérédia, que celui-ci
n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitèrent
chez sa fille en _valeur d'émotion_, d'où Grâce Mirbel tire sa vivante
poésie. Vous sentez le mécanisme et avec quelle rigueur il précise les
lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse
jusqu'à ses conséquences extrêmes, nous ne produisons à la lumière du
jour que ce qui est en nous, à tel point que les mêmes séries
d'images, enregistrées en des cerveaux si proches par le sang que ceux
d'un père et d'une fille, puis renforcées encore par l'hérédité,
peuvent donner naissance à deux formes d'art aussi différentes que
celles de ce père et de cette fille: d'une part, la poésie la plus
voulue, la plus purement extérieure, la plus froide qui fut jamais; de
l'autre, une prose, colorée sans doute, riche d'images empruntées à la
vie objective, mais qui sans trêve évoque les mouvements passionnés
de l'âme, et nous les rend présents par l'ardeur dont elle les décrit.
Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la
durée aux oeuvres de l'esprit, par où tous deux relèvent d'une même
école et sont disciples des mêmes maîtres. Et si ce n'était froisser
les justes sentiments d'une fille pour un père auquel elle doit tant,
je n'hésiterais pas à indiquer une préférence sur laquelle je me
reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui
peuvent blesser, fussent-elles marquées au coin de la plus évidente
sincérité.

Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit
que Grâce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Régnier.
Trouvaille... c'est-à-dire chose unique, qui vous appartient en
propre, dont on cherche en vain l'équivalent dans le passé. Et
pourtant elle a de fermes assises dans la réalité observée. On
connaît cette fin d'un _petit Poème en prose_: «Il y a des femmes qui
inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci
donne le désir de mourir lentement sous son regard.» Beauté pliante et
soumise, Grâce Mirbel est de la race des premières. Des pieds à la
tête, elle n'est que sensibilité amoureuse, subordonnée à la
sensualité. Voilà ce que Mme Henri de Régnier nous illumine d'un vif
éclat, ce qui donne sa pleine signification à cette figure féminine:
la prédominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister
aucune place dans cette âme d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre
qu'une existence d'amante! Petit animal câlin, qui ne saura se
soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine
Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait libérer:
«Écoutez, avoue-t-elle à Charlie, pendant des années, j'ai été sa
pauvre, sa misérable esclave, le jouet de tous ses caprices, la
complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruautés presque
inconscientes... Il avait cent maîtresses, me les montrait, me parlait
des beautés de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou
rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage
convulsé, quand je le voyais ébaucher quelque aventure, poursuivre
quelque caprice, ou s'acharner à une tentative amoureuse qui ne lui
eût peut-être pas paru si délectable, si je n'en avais été le témoin
averti, impuissant et déchiré. Et je l'aimais! comme je l'aimais!»

Ce n'est là qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut négliger,
le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on
fait son choix dans le sens de la thèse que l'on veut démontrer. Mais
on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne
contribuât à l'unité d'accent du personnage! L'affabulation du roman
nous marque un conflit, une lutte dans l'âme de Grâce Mirbel, lutte où
nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense
pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots,
l'abandon morbide, alangui, toujours prêt, de celle qui s'étant laissé
marquer, à cette profondeur de chair, par la griffe aiguë de la
volupté, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonçant à tout
espoir de jamais se reprendre[6].

[6] J'ai parlé plus haut de _trouvaille_, en commentant Grâce Mirbel.
Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littérature contemporaine,
des figures féminines issues d'une même veine poétique. Chez la fille
de Hérédia, l'originalité d'auteur est plus encore dans l'assemblage
des traits qui contribuent à l'unité du personnage que dans la
conception même de ce personnage. L'artiste littéraire y apparaît
supérieure à l'observatrice.

Libre au moraliste de faire telle réserve qu'il jugera bonne sur cet
affaissement, sur ce perpétuel abandon de soi-même qui rend possible
une création comme celle-ci. Il est clair que, si la société comptait
un grand nombre de Grâce Mirbel, les rapports sexuels, réglés en vue
du mariage, et qui sont déjà difficiles, deviendraient tout à fait
impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la
retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une réalité dans la
vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez
pour justifier chez l'artiste le désir de peindre. Qui de nous ne
pourrait retrouver, dans ce magnifique répertoire de souvenirs que
crée une expérience personnelle subordonnée à l'observation, quelque
figure s'apparentant à l'héroïne de Mme Henri de Régnier? Il sera
d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il
embrassera plus d'objets: comme s'étend la perspective du voyageur à
mesure qu'il s'élève davantage, la portée d'une observation croît à
proportion des documents qu'elle assembla...

La nature même de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose
dire, par nécessité de logique intérieure, un amant déterminé. Il y a
ainsi des voix littéraires qui s'appellent et se répondent l'une à
l'autre, comme un écho dans la forêt. En face de Grâce Mirbel, Mme
Henri de Régnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du
_Dominateur_, de l'_Homme à femmes_, du maître de l'esclave amoureuse,
esclave lui-même de ses instincts, et rivé à ses appétits. Thème
éternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu'à Priola, le
plus original des créateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations
à la donnée première, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec
une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en écarter. Antoine
Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littéraire,
quand ses yeux, traduisant son désir, disent à Grâce, après trois
années d'abandon: «Eh bien oui, je vous ai trompée, je vous ai
trahie, je vous ai humiliée, je vous ai détestée, je vous ai quittée,
je vous ai oubliée, autant qu'un être humain peut oublier un autre
être... A présent je ne désire plus que vous... Je veux vous faire
souffrir encore: en ce moment moi-même je souffre d'une profonde
jalousie... Je suis votre maître, car vous ne chérirez plus personne
comme vous m'avez chéri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi
qui depuis de longues années n'ai pas eu pour votre détresse lointaine
le plus petit regret pitoyable ou attendri!»

A cet accent vous pourrez reconnaître la série des générateurs
immédiats, ceux à l'influence de qui la faculté inventive de l'auteur
n'avait pas licence d'échapper, puisque ces voix d'âge en d'âge se
répondent avec une vibration qui prolonge en nous leur écho: Juan de
Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore
les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des
conseils à son fils.... quels conseils, et à qui donnés! C'est la
morale du Cruélisme dans l'amour, à laquelle il faut tout ramener, car
si les instincts nobles, ou _conservateurs_ de l'ordre social,
spontanément s'érigent en lois pour constituer un corps de doctrines,
il en ira pareillement des _destructeurs_, qui s'opposent aux premiers
de toute l'énergie des révoltés. Pas plus que Valmont, pas plus que
Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun ancêtre Juan,
qui est de _théoriser_, de formuler des vues d'ensemble sur la vie...
et comme pour eux la vie se réduit toute à l'amour, sur la conquête de
la Femme.

Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation
nouvelle. Et je crois que notre auteur en a découvert une qui pourrait
faire envie à M. d'Annunzio lui-même. C'est quand, durant une soirée
masquée, Antoine déclare sa passion à celle qu'il croit être une amie
de Grâce, vêtue des mêmes dominos et des mêmes capuchons rabattus sur
des loups à longues dentelles: «Antoine m'avait reconnue, s'écrie la
jeune femme, il me parlait malgré moi, sa bouche sur ma bouche. Il
murmurait: «Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien à
elle que s'adressait mon désir, qu'allaient mes paroles et mes
baisers. Mais elles n'auraient pu être si brûlantes, ils n'auraient
pas été si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours
obscur, comme on devine la lune argentée sous le nuage qui passe.»

Voilà l'élément intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en
manière de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degré de
l'aigu les pointes extrêmes de la volupté. Par delà cet épisode, on ne
saurait rien imaginer qui demeurât du domaine littéraire. C'est peu
que posséder l'objet convoité, et d'un regard scrutateur observer les
frémissements de ses nerfs, car répétition engendre monotonie, et,
suivant une loi trop souvent vérifiée, la possession éteint la
passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine
Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles,
et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux
yeux, larmes versées pour son amour! Ici, par une interversion des
lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture
de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frémissement de la
machine nerveuse, c'est encore un témoignage nouveau, ajouté à tant
d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel
enchaînement d'états morbides trouvât sa conclusion dans la plus
farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grâce Mirbel n'arrive à
détester celui qu'elle enveloppe de son mépris. Mais l'auteur n'a pas
voulu pousser jusqu'à cette suprême étape le développement de ses
personnages, et leur histoire s'achève sur une étreinte plus
passionnée encore que les précédentes...

Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc
ce que décrit, d'un bout à l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri
de Régnier. Affaissement de l'être moral, prédominance de l'instinct,
pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse à ce degré ne se
différencie guère du pur instinct animal que par les nuances
d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la même
idée, mais traduite par des moyens différents, que chez Mme de
Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation
qu'Antoine Arnault, également ligoté par l'impulsion, non moins
victime de l'instinctivité. Les circonstances sont différentes, le
décor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncière est
identique. Grâce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est
vaincue, nous apparaît à la merci de ses instincts, tout autant que
Donna Marie ou l'institutrice Émilie. Aux prises avec l'amour, les uns
comme les autres n'ont guère que des réflexes, de soudaines détentes,
et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi.
Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume féminine noter avec ce
cruélisme désabusé l'impulsivité virile. De tout autre, sans doute,
n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui soupçonneront
quelque attitude à cet obstiné parti pris. Il est si tentant de donner
une image de soi-même différente de celle qu'on attendait. La seule
excuse de Mme Henri de Régnier est d'avoir étendu à son héroïne
l'empreinte dont elle n'hésite pas à marquer son héros.

Seul échappe à l'étreinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie,
de qui le désir s'ennoblit de courage et de dévouement--dévouement,
parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-même... courage, parce
qu'il s'agit de prouver à l'adorée qu'au prix de son amour nul risque
ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne
descendait en ligne directe de trop illustres modèles: Charlie-Chérubin,
filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin
d'une si tendre cousine; Charlie, «le cavalier servant, cet enfant
inoccupé qui, entre l'éducation finie et une carrière à choisir,
passait son temps à ramasser l'éventail de sa belle cousine ou à lui
plier son châle à franges...» Charlie, toujours présent et qui irrite
les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familières images ressuscitant dans
nos songes avec les traits précis de ceux qui, au temps de notre
adolescence, déposèrent en nous le charme de leur première empreinte!
Ce sont illustres répondants, sous l'invocation desquels l'auteur
d'_Esclave_ place son jeune héros--car il est impossible que Mme Henri
de Régnier, qui d'autre part se rattache si évidemment à la tradition
de notre génie français, n'ait point voulu par là rendre hommage à
deux noms qui en sont les représentants immortels.

En présence de tels héros, si délicats et si sensibles, tout soupçon
de violence ou de froissement brutal se trouve écarté de la notion
d'amour, par où justement, dans les habituelles rencontres, elle nous
paraît avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossièreté tant soit
peu répulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve réduite au
minimum. Transposé dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tôt
fait d'y perdre cette brusque violence, cette impériosité, ce
despotisme, qui d'ordinaire régissent les impulsions passionnelles.
Pourtant la différence de méridien fait couler dans ses veines un sang
plus impétueux et, quand il traduit son désir, c'est en des termes
qui de deux tons au moins montent Fortunio: «J'ai dix-neuf ans et je
voudrais vous protéger, me dévouer pour vous»: voilà bien Fortunio.
Puis, «Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez,
pardonnez-moi... de tout votre corps.»--Ah, cela, c'est du Charlie
tout pur, car jamais tel aveu ne fût sorti de la bouche qui murmurait
ses déclarations à Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le
dévouement, et la sincérité de cet amour? A l'issue du duel qui met
face à face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble
Grâce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, décidément
vaincue!

Gardons-nous des apparences et défions-nous des catégories où, d'après
leur forme, on enferme les oeuvres de l'art. Au-dessous d'un titre
comme cette _Esclave_, l'éditeur qui fait appel au public et se
préoccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit
délibérément ce sous-titre: _Roman_. Sait-il pas en effet que, parmi
les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la
clientèle d'un auteur d'imagination, la grande majorité vient chercher
dans ses livres _l'histoire_ qui la pourra divertir un instant? Donc
il importe de souligner le genre où se classe le livre qu'on lui vient
proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point
de vue, qui justement fut inventée pour donner aux oeuvres de
l'esprit leur véritable cote, non d'après leur succès, mais d'après
leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de
plaisir que lui procure _Esclave_:

Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette _Esclave_ et la
multitude des ouvrages qu'on nous présente revêtus de la même
estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages
en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur,
donner son affabulation à un développement littéraire. Mais, tandis
que chez la plupart les faits extérieurs dominent, et oppriment les
faits psychologiques qu'ils sont destinés à traduire, ici c'est une
esthétique en tous points conforme à celle que formulait Renan dans
une page de ses _Cahiers de Jeunesse_: «Je ne sais pas pourquoi les
faits et incidents extérieurs, les péripéties survenant sans être un
pur développement psychologique, me choquent dans le Roman et le
Drame. Je voudrais que ce fût le simple développement de la passion se
peignant par des faits extérieurs.»--Déjà cette sobriété qui déblaie
tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des
premiers mérites de notre génie latin, auquel plus haut nous rendions
hommage. C'est la conception classique de l'oeuvre imaginative,
telle qu'elle sortit de notre dix-septième siècle français,
et--rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une
femme--de la plume de Mme de La Fayette.

Condensation des effets, sobriété de l'accent: vertus rares que nous
admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe
ayant tendance à se distinguer par les défauts contraires. C'est peu
encore, au prix de l'élégance du style, de la beauté formelle, qui
donne à cet ouvrage un rang à part parmi les productions féminines de
ce temps. Je détache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y
arrête, ce portrait de Grâce Mirbel, à l'époque où Antoine la revoit,
découvre en elle une beauté nouvelle, donc une femme nouvelle: «Le nez
fin, très peu busqué, respirait la rose épanouie, et les cils noirs et
courbes voilaient les longs yeux baissés. Il savait, sans les voir,
combien ces yeux étaient beaux. Vert sombre ou clair, ou grisâtre,
selon l'humeur de Grâce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa
chevelure foncée, toujours abondante et ondée, qu'elle portait ce soir
tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait inclinée la nuque
fière, dont la peau était plus ambrée que celle des joues. Jadis il
avait aimé mordre ce cou frémissant, par une sorte de férocité
amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore
d'une minceur élancée. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des
dentelles courtes de la manche, était ce même bras si blanc, si lisse
et si délicatement charnu, qu'on désirait le respirer comme une fleur
encore en bouton.»

Vous suivez les scrupules de l'exécution chez l'artiste. Dans un temps
où la plupart des oeuvres d'imagination dénotent la hâte avec
laquelle elles furent écrites, où de plus en plus on méconnaît le
principe fondamental de toute esthétique: que la Forme seule peut
imprimer la durée aux oeuvres de l'esprit, c'est déjà un mérite
singulier que d'en connaître la vertu. Mais lui rendre témoignage en
un livre où précisément l'exécution correspond au double principe de
notre génie français, résumé dans ces deux mots: _sobriété_ du détail,
_pureté_ de la forme, c'est assez pour qu'à ce premier sous-titre:
Roman, nous puissions substituer celui de _Poème en Prose_, qui plus
exactement fait justice à son mérite.



MADAME MARCELLE TINAYRE


Quand Victor Hugo, _pater familias_ et pontife de plusieurs
générations, prononçait ses fameuses paroles sur l'indéfectible
rigueur des haines littéraires, c'était en un temps où la production
féminine ne se manifestait que comme fait isolé, d'autant plus
remarqué peut-être, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence.
L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour
mieux rehausser de virilité sa coquetterie féminine, en dit long sur
la Femme-auteur aux belles années du Roi Citoyen... et la Gloire
elle-même qui lui réservait des statues là où tant d'autres n'eurent
même pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de
limite à ses caprices. Devenue vieille et châtelaine de Nohant,
l'auteur d'_Indiana_ voulut bien reconnaître que la Fortune avait
souri à sa carrière. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La
Femme venant s'offrir au jugement public une plume à la main, c'était
un peu, comme de nos jours, celle qui, vêtue de la toge, erre à
travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phénomène,
pour voir si tant de plis superposés sont agréables au regard.
Volontiers les confrères s'arrêtent pour coqueter avec elle, parce
qu'il est reposant d'agrémenter de quelque diversion les démarches
professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche où
les dossiers rémunérateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat.
Le jour où cette hypothèse menacerait de devenir réalité, on verrait
alors ce qui subsisterait de la légendaire galanterie française.

Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan à peu
près identique. C'est dire qu'ils relèvent du même principe
économique: dès que la concurrence est organisée, les mesures de
protection interviennent. Qu'une femme bénéficiât de la renommée
littéraire, on l'avait déjà vu, on l'admettait parfaitement. Mais
qu'elle connût du même coup et la réputation et les succès de
librairie, cette fois c'en était trop: il importait d'y mettre ordre.
Non qu'il existât, même dans la pensée des moins habiles, une
corrélation nécessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le
chiffre de ses éditions: on pourrait citer tel manoeuvre, tel
spécialiste du feuilleton, dont les tirages sont considérables, et que
nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe à faire rentrer dans le
genre littéraire, tandis que la clientèle payante des oeuvres
critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne
suffit pas à couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le
moins acceptable, ce fut que, sur le marché littéraire, la femme pût
devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothèse sembla
plausible, dès l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus
comme un fait isolé, mais comme un phénomène collectif.

Voyez plutôt, interrogez éditeurs, libraires, aux vitrines desquels
couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils
vous diront--vous pourrez constater d'ailleurs--que les signatures
féminines se présentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes
poétesses pour qui le lancement du premier volume coïncide avec
l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde,
analysent les mouvements de l'âme avant même de les avoir pu
ressentir. Effrayante précocité! Miracle du petit prodige! Dieu sait
les monstres qu'elle nous prépare! Je ne vois rien de plus inquiétant
que le désenchantement de la maturité sur de jeunes visages, et ces
traits déjà flétris par les rides, quand les joies de la vie les
devraient seules illuminer. Comme jadis les études de notaires se
passaient héréditairement, suivant une tradition consacrée, ce sera
bientôt l'écritoire de l'auteur qui constituera l'héritage, et la
transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe
faible.

Je reviens à cette forme particulière de la lutte pour la vie qu'est
un livre imprimé. On se rappelle les incidents qui accompagnèrent le
projet de décoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits
parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance
apparente, mais étrangement expressifs parfois et curieusement
révélateurs par leurs prolongements sur l'âme humaine. Bien plus que
le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifiée. Il était
difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons à chaque
promotion fleurir la boutonnière de tel plumitif n'ayant d'autre titre
que l'appui de ses recommandations politiques, eût soudain le pouvoir
de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'était, comme on dit
couramment, que la goutte d'eau grâce à quoi déborde le vase, le vase
des jalousies et des rancoeurs, et l'auteur de la _Maison du Péché_
allait être le bouc émissaire de tant de rancoeurs accumulés. Basses
besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les
plus méprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance où
l'on est assuré de rencontrer certains noms, comme tels lieux de
réunion ne se peuvent même concevoir sans le groupement de certaines
têtes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus médiocre dans la
littérature féminine se garda bien de manquer à l'appel? «La Haine
emporte tout», observa-t-on justement, puisque la haine est entre les
hommes un lien plus fort encore que l'amour.

Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait
juste--_juste_, entendons-nous bien, par l'importance du point visé,
car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualité et la
formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes
féminines qui se sont révélées dans ces dernières années. Ce fut un de
mes étonnements, je ne le cache pas, à la première lecture de la
_Maison du Péché_, qu'une femme eût pu concevoir avec cette force,
réaliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une
sorte de démenti apporté à l'habituelle psychologie de la femme. D'un
tel point de vue, je ne pouvais me défendre de lui attribuer un
intérêt supérieur, en dehors même du sujet traité, et qui dépassait de
beaucoup la personnalité de son auteur, pour s'étendre à toute une
catégorie d'esprits similaires. Et ce n'était pas là seulement besoin
de généraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans
l'oeuvre d'art une psychologie en action... C'était aussi
constatation de la plus évidente réalité.

Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, étant femmes et pourvues
du don littéraire, entendent se limiter à un domaine spécial, plus
particulièrement réservé à la femme, de celles qui, penchées sur
elles-mêmes et mettant la main sur leur coeur pour en suivre les
battements, ne font à vrai dire que transposer leurs émotions. Nous en
avons vu des exemples où s'affirme avec éclat la psychologie de la
Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions--et c'est peu
d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions.
Sous une enveloppe féminine elle dissimule un tempérament viril, le
seul réellement viril que nous comptions dans notre littérature
féminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que
son art littéraire, aussi bien dans sa conception première que dans sa
réalisation, présente ce double caractère de la virilité créatrice: il
est _objectif_, étrangement objectif, et il sait être _intellectuel_.

Ne sort pas de soi-même qui veut! Et sortir de soi-même, c'est la
condition première de tout art objectif. Se représenter des états
d'âme différents de ceux que l'on éprouve, des suites de réactions
opposées à celles qui constituent notre mentalité, ce n'est pas
seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute
compréhension intégrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, à
la fois illustre et méconnu, celui de qui tout à l'heure nous
prononcions le nom, a écrit ces paroles mémorables: «Si le mot de
Pascal: Le Moi est haïssable, était vrai, il emporterait du coup toute
la littérature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait?
Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est
lyrique et élégiaque, la plus immense part de la poésie humaine.» Beau
mouvement par où se traduit une vérité à laquelle nul plus que nous ne
saurait rendre hommage, quelle réplique aussitôt vient s'inscrire sous
notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve
restreint à la littérature personnelle le domaine de la création
littéraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Théâtre... qui
est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est
assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de
lettres, de marquer un dédain pour un genre qui, plus que tous les
autres, se subordonne aux goûts du public. Encore serait-ce une
question de savoir lequel des deux réagit le plus énergiquement sur
l'autre et si l'autorité d'un seul venant s'affirmer à ce public avec
la marque du génie, ne le mâterait pas d'un despotisme au moins égal à
celui dont il s'impose à ses fournisseurs attitrés.....

La littérature objective, cette forme d'art où l'imagination de
l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement
différents de lui-même, et s'opposant entre eux par la stature
physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement
l'oeuvre balzacienne, triomphe de la virilité créatrice et qui égale
en majesté les plus riches monuments du passé. Balzac,...
Shakespeare... voilà une équation[7] qui tout d'abord scandalisa,
mais aujourd'hui ne fait plus difficulté. Il fallut des années pour
que l'on s'y accoutumât, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout
d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de
l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle
doit garder dans l'avenir, alors même que les hommages officiels l'ont
déjà dressée sur son socle. Maintenant nous sommes fixés sur elle, et
nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains.
Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse
puissance objective au génie le plus féminin, le plus personnel de la
littérature contemporaine, un Musset, de qui tous les héros ne sont
qu'une transposition de lui-même?

[7] Nous n'avons pas osé y insister dans nos _Essais sur Balzac_ qui
remontent déjà à une quinzaine d'années. Mais plus le recul se fait,
plus cette équation apparaît légitime.

Inversement, et pour nous tenir à des noms moins illustres, que sont
donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altération de sa
propre sensibilité, vue et repensée à travers ses auteurs? Une
analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en
elle la chaîne des influences romantiques directes et de leurs
succédanées, qui contribuèrent à ce miracle d'artifice littéraire que
représente un roman comme la _Domination_. A quel point, mais d'autre
façon, Mme Henri de Régnier est objective aussi, nous avons pu le voir
à l'examen de son roman: _Esclave_. Elle ne l'est pas par assimilation
d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art où
trois figures en contraste suffisent à créer l'intérêt[8].

[8] On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de
Noailles et Mme Henri de Régnier, bien que leur point de rencontre
soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman.

Combien différente la méthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand
j'inscris ce mot: Méthode, je sens toute l'insuffisance, toute
l'impropriété d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu,
d'artificiel, contraire à la réalité des faits. Une méthode, c'est
quelque chose de froid, de réglé, comme toute discipline d'esprit se
subordonnant à la logique, tandis que _création d'art_, chez un être
vraiment doué, est synonyme d'impulsivité, d'ardeur où se manifeste
une part d'inconscience. Malheur à celui qui ne se sent pas, à
certaines heures, entraîné par une force supérieure à la raison, qui
se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rênes intérieures
qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la _Maison du Péché_
compose à la façon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les
exigences de sa nature littéraire l'y entraînent invinciblement. Sans
doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur
qui se concentre l'intérêt: quel est le tableau composé où, sur les
premiers plans, la lumière ne vienne irradier les personnages? Ainsi
toute l'émotion, tout le pathétique du drame, c'est de savoir ce
qu'il adviendra du conflit passionnel où sont engagés Augustin et
Fanny, âmes adverses, toutes passionnées qu'elles soient l'une de
l'autre: en voilà assez pour créer un intérêt d'intrigue qui nous
tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de négliger le second
plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime à sortir d'elle-même, que
d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont
guère moins attirantes. Elles ne se trouvent pas là par obligation de
créer un milieu, et parce qu'il faut de toute nécessité expliquer ses
personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte,
individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette
solidarité qui fait l'unité d'un ouvrage, on les pourrait concevoir
comme autant de petites esquisses détachées, se suffisant à
elles-mêmes.

Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prépare une de ces vastes
compositions que Delacroix appelait les _Grandes Machines_[9], il
s'applique, après l'esquisse d'ensemble, à réaliser séparément chacune
des figures qui doivent collaborer à la totalité de l'impression. Il
peut advenir alors que, cédant à ces tentations qui suivent les
trouvailles du pinceau, il s'attache à l'une d'elles plus qu'il ne
conviendrait, quand elles seront reportées au plan qu'exige leur
valeur propre. Plus tard en effet, dans la réalisation définitive, la
beauté du tableau sera faite, non seulement de l'expression de
chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre
elles. Pareillement dans la _Maison du Péché_, tous ces personnages
accessoires, Marie-Angélique, la mystique et implacable
Marie-Angélique, Forgerus l'ultra-janséniste, Vitalis, Jacquine, tout
à la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien
l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plaît à les
considérer isolément. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne
les oublions plus, qu'une fois silhouettés par le crayon aigu du
dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils
reparaissent, à chaque allusion, dans leur réalité de chair. Si
personnel est leur accent qu'un nouvelliste à la Française, doué du
pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux
trouver la matière d'un de ces contes où se reflète toute une
existence. Combien plus vive apparaîtra cette empreinte, combien plus
marqué cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils
complètent sans doute, mais dont ils tirent également leur éclat.

[9] Dans notre Préface au _Journal d'Eugène Delacroix_, nous avons
développé l'idée qui n'est ici qu'indiquée.

Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre,
dont j'entends qu'on veuille bien ne pas déduire plus de conséquences
que je n'en vois moi-même. Comparer n'est pas égaler, et ce n'est pas
un motif, si nous établissons une analogie entre la facture d'un
ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que
nécessairement on en déduise une équivalence: affaire de nuances que
chacun comprendra! C'est ainsi que, dans _Madame Bovary_, les figures
de second ordre: Homais, Bournisien, le père Rouault, sans pourtant
dépasser le plan où sut les maintenir un merveilleux instinct de
composition, présentent l'intense relief qui les rend inoubliables,
presque au même titre que les protagonistes de l'oeuvre: Emma,
Rodolphe et Léon.

Je ne regrette pas d'avoir cité ce roman fameux, car s'il est ouvrage
d'imagination ayant exercé quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre,
c'est, à n'en pas douter, _Madame Bovary_. Il serait aisé de montrer,
citations en mains, que la technique de la _Maison du Péché_ est
sensiblement analogue à celle de Gustave Flaubert. C'est le même
procédé de composition par _Portraits_ détachés où s'affirme un
extraordinaire don visuel, par _Descriptions_ de nature, isolées en
apparence, mais liées intimement aux minutes pathétiques du drame,
enfin par _Morceaux_, exécutés avec ce souci de leur donner une
exceptionnelle importance[10]. Et je ne prétends pas--chacun me
comprendra--qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de
plier son esthétique à celle d'un maître admiré, ou qu'une
fréquentation trop assidue ait marqué une de ces empreintes par où
s'accuse la plasticité féminine. Nullement, c'est simplement analogie
d'esthétique, rencontre de tempéraments, qui fait qu'à cinquante
années de distance, deux natures bien françaises et qui toutes deux
méritaient d'être normandes, associèrent leurs images en obéissant à
d'identiques exigences. La grande loi de la _Liaison des Idées_
commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une
rigueur plus évidente encore. Douée de qualités visuelles qui
l'apparentent d'étrange façon à Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre
associe ses images conformément à l'esthétique de _Madame Bovary_.
Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est
pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes
ou façons de conduire la phrase, ne découvre de saisissantes
analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa première jeunesse,
fut bercée au son de ces cadences.

[10] Je détache ce simple passage--mais on en pourrait joindre dix
autres d'identique réalisation: «Il rentrait au pavillon, ouvrait la
fenêtre, et, penché sur le balustre, contemplait le précipice noir,
les yeux errants dans la profondeur, une grande étoile immobile et
scintillant à l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables
peut-être, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son âge,
tout fiévreux d'ambition et d'amour, à ceux qui veillaient, courbés
sur des livres, à ceux qui pressaient des femmes pâmées dans leurs
bras. Il se trouvait si gauche, si médiocre, il était si ridicule sans
doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?»--Que ceux-là qui ont
eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma
Bovary et de Frédéric Moreau: dans l'_Éducation Sentimentale_... Ils
sentiront aussitôt l'analogie.

Pour rendre témoignage de vigueur créatrice, il n'est pas que ce
pouvoir de s'extérioriser. Prenons les plus illustres entre les
ouvrages de l'esprit, ceux où nous avons voulu voir les garanties de
cette virilité; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel.
D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi:
toute grande oeuvre apparaît comme la combinaison des deux éléments
qui créent la personne humaine: Intelligence et Sensibilité. Jadis,
l'esprit classique, modelé par la discipline purement logique des
dix-septième et dix-huitième siècles français, attribuait à
l'intelligence la place prépondérante: la littérature de ces deux
siècles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des
psychologues, fondés sur l'observation directe de la vie, sur l'éveil
de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure
justification littéraire dans l'épanouissement romantique du
dix-huitième siècle, reconnaissent, dans la vie émotive, l'assise de
toute personnalité, comme le tuf où l'intelligence vient plonger les
racines qui fortifieront son développement.

Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dépasser ma pensée,
dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des
analogies pour préciser cette pensée. De ce qu'un ouvrage signé d'un
nom féminin comme la _Maison du Péché_, présente, dans l'exécution et
dans la conception même, quelques traits communs avec telle oeuvre
fameuse consacrée par le temps, il n'en faut pas tirer plus de
conséquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement à
souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus
virile des plumes féminines d'aujourd'hui.

Qu'est-ce en somme que ce roman: _la Maison du Péché_? Un problème de
psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne à des données si
précises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si
peu soit-il, sans altérer la vraisemblance des crises passionnelles
qui vont se succéder, données où les éléments intellectuels font
équilibre à ceux de la sensibilité. Et ceci encore est une preuve de
virilité chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goûter la
pleine saveur de son oeuvre, des facultés n'ayant d'habitude qu'un
rapport éloigné avec les ouvrages de pure imagination.

Voici un jeune homme élevé par une mère ultra-janséniste, suivant les
principes de la plus sévère discipline morale, celle qui voit dans
l'oeuvre de chair l'irréparable souillure, la cause d'éternelle
damnation.--«Chaste entre les chastes--c'est le principal portrait de
la mère d'Augustin--restée vierge de coeur, Thérèse-Angélique
conservait du mariage et de la maternité un dégoût invincible pour
l'oeuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse
et ridicule, la marque de la bête que le sacrement même n'efface pas
tout à fait?» Son fils Augustin a atteint l'âge viril sans perdre sa
fleur d'innocence, élevé par les soins du janséniste Forgerus, mais
sans soupçonner--car l'occasion ne s'en est point offerte--les sources
vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du
Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose
par ce sourire qu'une parfaite méconnaissance de l'âme humaine, car il
a de tout temps existé, aujourd'hui même il existe encore plus
d'Augustins qu'on n'imagine: «Un jeune homme, fervent chrétien,
rencontre une jeune femme belle et désirable, il ne voit pas sa
beauté, il ne la désire pas. Il souffre de la sentir réticente,
réfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui
arracher un aveu. Bientôt le salut de cette créature lui devient plus
cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'Église,
l'associer à la communion des Saints. Et ce prosélytisme ingénu, cette
sollicitude qui s'ignore, cet inconscient appétit du sacrifice, c'est
l'amour!»

En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude
expérience et dès le premier âge d'aimer, a connu les tourments de la
vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle
en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dégoût. Son unique désir,
c'est de la recommencer au point même où ses malheurs l'ont laissée.
Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conçoit qu'illuminée du
sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en même temps, c'est une âme
profondément anti-religieuse, ou plutôt a-religieuse, pour qui demeure
lettre morte toute notion d'au-delà.

Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manolé, vivantes données d'un
passionnant problème. Il faut souligner cette épithète:
_vivantes_.--Car il ne s'agit pas ici d'êtres abstraits, imaginés pour
mettre une thèse en valeur. De l'un à l'autre intervient la
souveraine, l'inéluctable fatalité d'amour. Nous avons alors la suite
rigoureuse, déduite avec une force étrange chez une femme, force
_intellectuelle_, non plus seulement sensible, des états passionnels
et des crises qu'elle comporte, présentant un caractère de logique
auquel on ne saurait rien modifier sans altérer du même coup la portée
comme la signification de l'ouvrage.

Et c'est d'abord l'enchantement des premières initiations, tout le
côté mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une âme vierge qui
pour la première fois s'ouvre à l'amour. C'est la révélation de la
grâce, de la beauté féminine, du charme puissant et doux qui se dégage
du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeuré longtemps chaste.
Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et délicatement rendu. Non, ce n'est
pas un vain symbole, celui de la force inhérente à la chasteté, de la
puissance de prise que donne sur le monde une énergie qui ne s'est pas
dispersée aux dépenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de
Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une
vérité qui persiste à travers les âges, dont nous sentons l'immortelle
portée dès la première défaillance du héros, quand les bras souples de
l'Enchanteresse inclinent cette tête juvénile sur son sein parfumé...
Ce sont ensuite les joies de former une âme, de la plier à son idéal,
de croire du moins qu'on atteindra à la convaincre: décevant espoir,
car on ne transforme pas l'essence d'un être... on ne saurait qu'y
ajouter, et la visite à Port-Royal, le plus beau morceau du livre à
mon avis, n'est qu'un délicieux tableau psychique, où deux âmes se
confrontent entre elles, sans aucune chance de se pénétrer. De toutes
les formes de pensée, la forme religieuse est la plus incommunicable,
celle qui exige le plus de don pour être entendue dans son sens
intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aimée les
délices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idéal
supra-terrestre une âme dont les appétitions se restreignent toutes à la
terre. Vient enfin la révélation foudroyante de l'homme _complet_,
avec ses exigences qui se manifestent dès la première possession... et
c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile,
cette brusque audace succédant à tant de timidité, cet impérieux
accent que commande la voix de l'instinct dès que la beauté dévêtue de
Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rôles
que je n'eusse point tant admirée sous la plume d'un écrivain de mon
sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre.
Je sais peu de tableaux comparables à cette scène d'abandon dans la
_Maison du Péché_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant
de brève folie.

Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires
déclarés des sens, les disciples de Forgerus et de Thérèse-Angélique,
combien plus grave, irréparable à vrai dire, chez ces amants
exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures!
Pour eux désormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer
succédant aux premières délices, et si jamais oeuvre d'art pouvait
servir à l'édification morale de qui la voit ou l'entend, on ne
saurait imaginer tableau plus propre à détourner du mal sacré deux
êtres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par
la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures
qui se révèle même dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour
et après la possession! Rancoeur de la possession où s'ajoute cette
certitude de l'impénétrabilité des âmes, d'autant plus impénétrables
que les êtres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalité
et de jalousie du passé, cette jalousie plus féroce parfois que celle
du présent, qui vient aviver chez l'homme le désir physique que tout
exaspère!... Enfin cette volupté des sens, où de moins en moins
participent les mouvements de l'âme, atteignant à créer une
désagrégation de l'être moral qui va presque jusqu'à la démence, par
où l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de
Noailles et de Mme Henri de Régnier, en marquant une fois de plus
cette domination, cet esclavage des sens, négation du profond
amour--car s'il est une loi démontrée en psychologie amoureuse, c'est
que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en
raison inverse de la volupté qui l'annihile! Aurai-je atteint à
marquer la forte assise intellectuelle qui permet des déductions de
cette rigueur, et que par là du moins, le don littéraire de Mme
Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de
ses rivales?

Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalité, dès que deux
talents sont en face et s'opposent? Tellement inhérente à notre race
que cette douce Terre de France se présente à nos yeux sous l'aspect
d'un vaste champ d'entraînement, où concurrents de catégories diverses
prennent leur mesure et préparent leur victoire. L'heure du concours
commence avec le premier âge pour ne finir qu'avec la Vie. En vérité,
c'est un perpétuel concours que la vie, où nul n'est assuré, si
brillants que soient ses succès, de tenir le premier rang. Ce mot dont
on use, dont on abuse à notre époque: «Un tel est arrivé», n'a pas de
sens à y regarder de près, puisqu'il implique négation du mouvement,
et que par définition la vie est un perpétuel mouvement, une lutte
ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits à transposer dans l'art les
conditions mêmes de la vie, et comme c'est une question vitale,
suffisant à créer l'intérêt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus
fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou
Grâce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manolé, pareillement
c'est une manière de concours, organisé entre les deux talents, qui
nous proposent la formule de leur art.

Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux à leur
but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilité
particulière, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages
imaginaires les plus raffinées, les plus subtiles de ses sensations,
celle-là sortant franchement d'elle-même, pour créer la forme
romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait été proposée par
une plume féminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la
virilité créatrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore
dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en
amour, pour donner à la Femme rôle et fonction _d'Initiatrice_. Avec
elle il faut retourner le mot de Nietzsche: «L'Homme se donne, la
Femme prend.» Par les expériences de sa vie antérieure, par les rudes
épreuves qu'elle eut à traverser, par la connaissance des troubles
passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est
elle l'éducatrice. Peu importe qu'à l'heure du suprême abandon,
lorsqu'en face de sa beauté dévêtue Augustin de Chanteprie obéit au
seul réflexe du désir, peu importe que Fanny Manolé retrouve le geste
de ses premières pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_,
et cette seule interversion des rôles suffit à lui prêter une attitude
qui la distingue entre toutes et dans notre esprit à jamais
l'individualise.....



MADAME RENÉE VIVIEN


Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mêmes. Il nous
faudra oublier nos habituelles façons de sentir et de penser, si nous
voulons atteindre à reconstituer cette exceptionnelle personnalité de
notre littérature féminine, Mme Renée Vivien.

    Je reviens chercher l'illusion des choses
    D'autrefois, afin de gémir en secret
    Et d'ensevelir notre amour sous les roses
              Blanches du regret.

Cette pièce intitulée _Atthis_, qui célèbre la mélancolie d'un amour,
pourrait servir d'épigraphe à l'oeuvre de notre jeune poétesse, car
elle traduit l'irréparable tristesse d'appétitions vers un passé que
le rêve seul est habile à revivre. De notre existence contemporaine,
avec ses inquiétudes, ses tourments, ses angoisses, sa beauté
aussi--car tout ce qui lutte a sa beauté propre--voici donc une jeune
femme qui se refuse à rien connaître, parce que délibérément elle
plaça son amour dans la contemplation d'un rêve. Le mépris ou la haine
n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du
présent sera donc faite en elle de tous les regrets du passé. Doctrine
qui pourra amener le sourire aux lèvres du philosophe, puisqu'elle
s'insurge contre l'acceptation nécessaire, convient-elle pas
merveilleusement au poète qui suit les impulsions de son tempérament,
qui s'abandonne aux exigences de sa nature?

Je ne sais rien des goûts, des habitudes, de tout ce qui constitue la
personnalité effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformément
aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres,
je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la
restitue assez bien, et même j'accepterais difficilement que des
documents authentiques vinssent contredire l'idée que je m'en fais.
Dans une demeure somptueuse, isolée autant que possible des grossiers
contacts de la vie contemporaine, je me la représente cultivant avec
amour les sensations les plus curieuses et les plus raffinées dont
notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'ouïe,
de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent révélées par
nos maîtres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont
elle-même nous vante les surprises:

    L'art du toucher, complexe et curieux, égale
    Le rêve des parfums, le miracle des sons.

Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se
relèvent à volonté, s'abattent, assourdissant tout bruit autour
d'elles, miroirs qui reflètent et prolongent la beauté, statues et
peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus
expressif... ce sont là les images, quelques-unes du moins parmi
celles qui dans ma pensée viennent s'ordonner harmonieusement autour
du nom de Mme Renée Vivien. Si toutefois la réalité de la vie ne
répondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais
pardon à notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la
_réalité de son rêve_. Or, pour le poète, ne le savons-nous pas? de
l'une à l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux
lèvres pour les autres mortels qui s'acharnent à la poursuite du
bonheur?

Pourtant, ne faut-il pas toujours «rabattre de nos rêves[11]»? Ah!
comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du présent,
poursuit les images du passé, et tente de les fixer sous la forme
harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire où sa fantaisie
sut grouper quelques témoignages de son culte, son regard intérieur
pousse au delà des objets qui lui rappellent un temps trop rapproché
de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela?
vains et artificiels témoignages, auprès du désir qui se représente la
vie entière comme une harmonie, où chaque geste est expressif et
contribue à la perfection du tout! S'être figuré l'idéal sous ce
gracieux symbole: un groupe de vierges enlacées, esquissant un pas
rythmique à l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel
hellénique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, eût-on
pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres à
en faire oublier la noirceur, c'est quand même un rude contraste! Pour
qui possède la faculté d'expression verbale, il ne reste plus qu'à
fixer son rêve dans la forme impérieuse du rythme, unique compensation
de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui
présente:

    Douceur de mes chants, allons vers Mitylène.
    Voici que mon âme a repris son essor
    Nocture et craintive ainsi qu'une phalène
          Aux prunelles d'or!
    Allons vers l'accueil des vierges adorées!
    Nos yeux connaîtront les larmes des retours!
    Nous verrons enfin s'éloigner les contrées
          Des ternes amours!

[11] Formule heureuse de M. Maurice Barrès.

C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour
Cythère, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que,
sous sa plume d'or, la prose française peut avoir des caresses et des
douceurs d'accent égales à celles de la plus suave poésie, l'élève de
Sapho décrit en prose rythmée le berceau de son héroïne,--«La terre
d'où jaillit une fleur sans pareille est en vérité la patrie de la
volupté et du Désir, une île amoureuse que berce une mer sans reflux,
au fond de laquelle s'empourprent les algues.»--Que de tendresse et de
regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une âme qui vint à la
lumière du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'après ces
soupirs! Que seront-ils pour l'héroïne elle-même?--«L'oeuvre du
divin poète fait songer à la Victoire de Samothrace, ouvrant dans
l'infini ses ailes mutilées. Comme elles s'allient profondément avec
l'aube et le silence, ces paroles trempées dans le parfum des nuits
mityléniennes: «Les Étoiles autour de la belle lune voilent aussitôt
leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de
sa lueur d'argent...» En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette
mystérieuse beauté, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, à
travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y
trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses
parfums, elle les a versés aux pieds délicats de ses amantes. Ses
frémissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules à les
recevoir. N'a-t-elle point prononcé ces paroles, si profondément
imprégnées de ferveur et de souvenir: «Envers vous, belles, ma pensée
n'est point changeante.» Je vous le disais bien que notre prose
française enferme une musicalité sans égale, qui ne le cède en rien à
celle de la plus suave poésie, quand l'archet qui la fait vibrer
frémit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce
fragment lyrique, digne à tous égards d'André Chénier:

    O parfum de Paphos! O poète, ô prêtresse,
    Apprends-nous le secret des divines douleurs.
    Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse
    Où pleure le plaisir, flétri parmi les fleurs!
    O langueur de Lesbos! Charme de Mitylène,
    Apprends-nous le ver d'or que ton râle étouffa.
          De ton harmonieuse haleine
          Inspire-nous, Psappha!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On suit l'accent, comme on voit l'Idéal auquel il se subordonne. Un
Idéal qui délibérément repousse tout ce qui est de ce temps.
Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel étant
synonyme d'insincère, c'est-à-dire conçu à froid, et ne répondant pas
aux mouvements spontanés de l'être. Mon Dieu non, pas plus qu'un poème
de cet André Chénier que nous citions tout à l'heure, pas plus qu'une
aquarelle de Gustave Moreau, où ces âmes, mal satisfaites du présent,
et qui avaient leurs raisons intérieures de l'être, célèbrent leur
puissance de rêve et leurs regrets des temps disparus!

Il est des esprits myopes, irrémédiablement, pour qui nulle sincérité
n'existe, en dehors de la représentation des objets immédiats:
conception basse et bien digne d'une époque qui subit le joug
avilissant de trente années de réalisme. Gardons-nous d'en partager
l'illusion. Parce que telle nature répugne, de façon invincible, aux
images que lui viennent proposer les spectacles de la vie
contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver
l'éveil de sa sensibilité? Il suffit qu'elle découvre le point de
contact entre cette sensibilité et son véritable objet. Quand, après
avoir contemplé les merveilles naturelles de la baie de Naples,
lesquelles à vrai dire ne se sont guère modifiées depuis l'heure où
s'y développait une civilisation en tout contraire à la nôtre, nous
venons nous recueillir dans la petite salle du musée qui enferme les
fragments épars des fresques pompéiennes, nous n'avons pas besoin d'un
vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images
les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de
culture aidée d'une faculté d'abstraction qui pour quelques instants
abolit le présent. Chez celle qu'inclinait déjà une prédisposition
naturelle, les rives parfumées de Lesbos et l'enchantement des nuits
mityléniennes suscitèrent le décor incomparable où les strophes de
Sapho, l'antique poétesse, mutilées sans doute, mais radieuses encore
de vie comme un beau marbre antique, allaient évoquer des groupements
harmonieux.

Léger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_
nous donne la mesure et la qualité de cette inspiration. Comme un
précieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal ciselé le plus
capiteux des aromes, ses vers dégagent la senteur de l'Idéal qui tout
entier s'exprime par eux: «Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et
un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où l'ombre
avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de
l'Orient. Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion,
et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.»--Mélange
subtil que nous goûtons aux vers de Mme Renée Vivien. A vrai dire je
ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrière, ni qui
montre mieux ce phénomène singulier: un écrivain de notre race, vivant
parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant à pieds joints
par-dessus deux mille années de culture, pour nous faire respirer une
âme tout imprégnée des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses
reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammbô_ de Gustave
Flaubert jusqu'à l'_Aphrodite_ de M. Pierre Louÿs, en passant par la
_Thaïs_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice où le
travail de l'érudit vient alourdir l'inspiration du poète: on y sent
le coup de dictionnaire de l'archéologue, et tout justement cet effort
qui est le contraire même de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de
_Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt siècles ait appesanti
ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de léthargie qui se
confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie: à son réveil
elle n'eût pu restituer, avec plus de fidélité, les états antérieurs
qui constituèrent sa première conscience. Je prononçais tout à l'heure
le beau nom de Chénier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet,
ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la
transformer en poésie. De quel art incomparable elle sait se plier au
modèle qui régla cette inspiration? Plasticité... dira-t-on... Et
certes j'y souscris, mais plasticité d'ordre unique et vraiment
merveilleuse puisque, tout en épousant la forme de qui régla cette
inspiration, elle fait passer dans une langue différente l'essentiel
de celle-ci. Comme un musicien, docile au génie du maître qu'il
admire, plie les mouvements de son rythme au thème initial dont il
tirera ses variations, ainsi notre jeune poétesse subordonne les
accents de sa lyre à toutes les nuances que lui propose son modèle.
J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thème,
ou fragment saphique: «Et toi, ô Dika, ceins de guirlandes ta
chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains.
Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premières dans
la faveur des Bienheureuses: celles-ci se détournent des jeunes jeunes
filles qui ne sont pas couronnées.»--Après le thème, écoutez
maintenant la variation:

    Va jusqu'au jardin clair où tu te reposes,
    Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.
    Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,
                Mêle les couleurs.

    Et si tu veux plaire aux sereines Déesses,
    Entoure l'autel des souffles de l'été.
    Elles souriront, ainsi que leurs prêtresses,
                A ta piété.

    Porte à l'Artémis les sombres violettes,
    A l'Aphrodite la pourpre des Iris,
    A Perséphona, vierge aux lèvres muettes,
                La langueur des lys.

C'est bien comme un tout aux éléments indissociables qu'il faut
envisager cette conception de la vie que dans ses vers recrée Mme
Renée Vivien, en y subordonnant les forces vives de son être. Et
j'admire la souplesse du geste servant à recomposer l'attitude que
tant de siècles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous
vîmes esquissé par d'autres, mais qui sentait son acteur et la
préoccupation de tenir un rôle, il est chez elle si spontané qu'il
rejette délibérément dans le lointain la vie présente, pour faire
surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur
comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines
de ses images pour les situer dans un décor contemporain, Mme Renée
Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle
pièce signée d'elle qui, par son caractère d'universalité, ne saurait
s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple développer les
variations qu'enferme ce thème immortel: la douleur de vieillir, sans
doute on n'y trouvera pas les contractions d'un poète à l'inspiration
toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images à
portée de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la pureté
de la forme nous rappellera chez Mme Renée Vivien les prédilections
inhérentes à sa nature:

    Puisque telle est la loi lamentable et stupide,
    Tu te flétriras un jour, ah! mon lys!
    Et le déshonneur hideux de la ride
    Marquera ton front de ce mot: Jadis!
    Tes pas oublieront le rythme de l'onde;
    Ta chair sans désir, tes membres perclus,
    Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde.
    L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.

Si ces vers, d'une étrange perfection formelle, n'ont pas l'accent
déchirant et contracté de tels autres, qui pareillement se lamentent
sur la déchéance de la beauté, il n'en reste pas moins qu'ils
associent, dans une imbrisable unité, la Beauté au Désir, et par
conséquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que
nous touchons à la véritable originalité de Mme Renée Vivien, celle
qui la différencie nettement de ses rivales littéraires.

Quelles que puissent être en effet les divergences d'exécution qui
sont liées à la diversité de leur tempérament, ces rivales s'accordent
sur un point: l'amour est conçu dans leur oeuvre comme une
servitude, comme une domination, où l'élément viril exerce une sorte
de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicité,
armes naturelles, moyens de défense que l'instinct du sexe disposa en
leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny,
leur ancêtre, dans ce puissant raccourci: _La Colère de Samson_! Les
femmes de Mme de Noailles cèdent avec délice au joug du mal sacré,
«tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des
hommes». Le décor toujours voulu, cherché avec un raffinement
intentionnel, au milieu duquel elle nous les présente, n'est à vrai
dire qu'une vaste alcôve, où nous les voyons tour à tour succomber en
proclamant leur croyance, leur unique croyance à l'invincible pouvoir
du Dieu qui les étreint. Les Femmes de Mme Henri de Régnier y font
plus de façons peut-être: elles ont un mouvement de révolte contre la
force qui va les soumettre. Mais dans l'instant précis où nous
percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et déjà
tremblantes de leur défaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous
leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui créa la
hiérarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception
moderne issue d'une culture où se rencontrèrent tant d'éléments
divers empruntés aux Littératures et aux Religions, à laquelle vient
s'opposer l'antique conception de l'élève de Sapho. De toute son
énergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossièreté du
Désir répugne à ses sens délicats, et le geste d'amour esquissé par
une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter.
Ce n'est pas seulement amour d'indépendance qui sent ce qu'elle va
perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore
raffinement d'esthétique qui repousse les exigences d'un maître.

Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti
la valeur de la virginité, ce qu'elle maintient à l'âme de vigueur et
d'énergie, en lui permettant de canaliser dans une même direction
l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant
pas ce souci de moralité inséparable de la conception chrétienne, il
n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En
condensant son idée dans le mythe des _Amazones_, il lui avait imposé
des limites où s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir
dans la virginité que l'horreur de toute dépendance et la fierté de
l'âme qui a refusé le joug:

    Leur regard de dégoût enveloppe les mâles
    Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Elles gardent une âme éclatante et sonore
    Où le rêve s'émousse, où l'amour s'abolit,
    Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,
    Le mépris du baiser et le dédain du lit.
    Leur chasteté tragique et sans faiblesse abhorre
    Les époux de hasard que le rut avilit.

Pourtant les froideurs de la virginité s'accordent mal avec l'air
embaumé que l'on respire sous le ciel hellénique, avec les
enchantements des nuits mityléniennes, et ce serait par trop
méconnaître les gracieux enseignements de la poétesse Psappha que s'en
tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je
vois circuler des groupes entrelacés où l'oeil ne discerne plus bien
les intentions formelles de la Nature quand elle créa la dualité des
sexes. La conception de _l'Androgyne_ est le fruit de cette
complaisance secrète, et nous sentons pareillement de quel prix elle
peut être aux yeux de notre auteur. De lui nous répéterons ce que
jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il
traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul à quoi l'on attache un
prix infini, il paraît bien que ce furent la grâce _indécise_ et la
beauté fuyante de cet âge où le jeune homme, encore à peine sorti de
l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilité. Il y
a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes
pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie
complaisance de l'artiste. Comment s'émurent ces mains gracieuses, de
quelle douceur ardente et contenue elles esquissèrent le geste par où
nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles à qui les sut
élire... nous le percevons à travers ces poèmes. Mais que peut valoir
notre commentaire au prix des vers mêmes du poète célébrant le charme
de l'Androgyne!

    Ta royale jeunesse a la mélancolie
    Du Nord, où le brouillard efface les couleurs.
    Tu mêles la discorde et le désir aux pleurs,
    Grave comme Hamlet, pâle comme Ophélie.

    Souris, amante blonde, ou rêve, sombre amant,
    Ton être double attire, ainsi qu'un double aimant,
    Et ta chair brûle avec l'ardeur froide d'un cierge.

    Mon coeur déconcerté se trouble, quand je vois
    Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,
    Tantôt l'un, tantôt l'autre et les deux à la fois.

[12] Voir nos _Figures de Rêve_: Les _Jeunes-Hommes de Luini_.



CONCLUSIONS


J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque
inconvenance, à prétendre indiquer, dès ses pages liminaires, les
conclusions d'un livre. C'est douter en quelque façon de la subtilité
du lecteur, croire ou paraître croire qu'il n'y a pas assez de
pénétration en lui pour dégager à mesure les intentions de l'auteur,
ce que Stendhal appelait sa pensée de derrière la tête. Pareil à
l'enfant qui ne supporte pas d'être tenu en lisière passé un certain
âge, celui-ci ne veut pas que trop énergiquement on mette les points
sur les _i_. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation même d'un
livre qu'il exigeât trop de préliminaires? Comme un paysage matinal
enveloppé de brumes, sous la poussée d'une brise légère découvre à nos
regards la diversité de ses aspects, les perspectives morales d'un
ouvrage doivent se dégager progressivement des brouillards qui les
isolaient de la vue.

Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer
ici son application, si les intentions et les limites du livre
s'étaient dégagées du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot
que le travail de synthèse, qui reconstitue une pensée, se fût opéré
peu à peu, à mesure de l'analyse qui le décompose en ses multiples
éléments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de
fixer l'attention, celle qui se restreindrait à son rôle de
dissociation, sans souci de préparer l'effort qui permet d'embrasser
les ensembles. La poitrine ne se dilate complètement que sur les
sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable à
celui de l'archéologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de
plaine.

On chercherait à tort ici un tableau de la littérature féminine telle
qu'elle se présente aux environs de l'année 1908. Un mouvement auquel
correspondent tant d'efforts, et dans des sens si différents, assez
imposant d'ailleurs pour avoir suscité l'ombrage des jalousies
viriles, ne saurait se réfléchir en cinq Portraits, quand même ces
Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du
talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout
à fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici
ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est-à-dire de la critique
littéraire et l'analyse des principales oeuvres répondant à tel nom
déterminé. Je vais faire une comparaison qui mettra mon idée en
pleine lumière: lorsque le peintre d'expression a rencontré la figure
qui le plus énergiquement parle à son âme, et suscité le plaisir de
peindre en lui donnant ce petit coup au coeur qui ne saurait
tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontanés de cette
figure atteignent à leur plus intense qualité expressive. Pareillement
nous avons choisi nos modèles, et fort peu soucieux de l'accessoire,
c'est-à-dire de tout ce qui ne pouvait contribuer à mettre leur
physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mêmes ils prissent
la pose la plus propre à dégager leur intimité.

Grouper des documents précis sur la femme littéraire, tel fut l'objet
de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons
atteint, du même coup nous aurons assemblé les matériaux de la
synthèse qui lui doit succéder, puisque les personnages de ces romans
avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou
lyrique de ces poèmes avec les nuances qui leur sont propres,
deviennent autant de témoignages irrécusables sur l'âme qui s'exprima
par eux. La question du talent dépensé est désormais hors de cause:
seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti
pris et qui tiendraient les yeux fermés devant l'évidence même. Quand
deux romanciers comme Mme Henri de Régnier et Mme Marcelle Tinayre
sont arrivés, par des moyens si différents, à dresser debout des
figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pensée une durable
image; que de plus elles ont atteint à leur donner une forme qui, pour
se rattacher à la tradition des maîtres, n'en garde pas moins son
accent propre; quand deux poètes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et
Mme Renée Vivien ont su traduire certains mouvements de l'âme avec
une sincérité et une perfection plastique que n'égalèrent même pas
leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la
plus mauvaise grâce du monde en venant contester ces mérites? Ils
n'aboutiraient qu'à découvrir au grand jour les sentiments de rivalité
dont tendent à se défendre tous leurs efforts apparents. Non moins
vainement pourraient-ils objecter à ces talents certains les
précédents du génie, car elles auraient toujours la faculté de leur
répondre: «Où sont donc vos Balzac? Où sont vos Victor Hugo?... De
quel droit le talent vient-il à talent égal opposer l'exemple du
génie?»

Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le répètent mentalement,
quand une trop vive attaque les invite à rappeler leurs adversaires à
l'ordre, en leur restituant le sens des réalités: «Où sont nos Balzac?
Où sont nos Victor Hugo?...» Si nous interrogeons du regard l'horizon
littéraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons
pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fécondité d'invention
et ce bouillonnement intérieur qui correspond au jaillissement de la
source soient l'irrécusable témoignage de la virilité créatrice et le
signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le
domaine de la création artistique et littéraire, cette espèce d'hommes
n'a plus de représentants, la seule devant laquelle la Femme soit
obligée de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le
disions au début de notre Préface, sur ces hauteurs sacrées par le
génie mâle flotte une atmosphère irrespirable à de certains poumons,
et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plénitude
l'intime signification de leurs oeuvres, on en trouve moins encore
pour leur susciter des équivalents. C'est donc vainement que nous en
chercherions: depuis longtemps déjà, le sexe fort n'affirme sa
domination par le despotisme d'aucun génie, et comme il advient dans
l'ordre des réalités, quand nulle main puissante ne fait sentir la
vigueur de son étreinte, les forces adverses redressent la tête. Point
de génie, avons-nous dit, mais un groupe de délicieux talents... Quoi
d'étonnant si, de valeur presque égale, quelques-unes sont venues
réclamer leur place dans la lumière que projette la Renommée?

Elles obéissent simplement aux exigences spontanées de l'être:
utiliser la faculté d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce
mot: _utiliser_ ne rend-il qu'un des aspects de la vérité, car il
apparaît trop pratique, trop positif, précisant ces seules démarches
par où l'on tente d'imposer son nom à l'attention, de la plus sûre
façon qui chez nous réussisse: en faisant figure littéraire. Qui ne
reconnaîtrait à cette attitude le meilleur trait de la mentalité
latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie
Delarue-Mardrus et Mme Renée Vivien, ces Femmes-poètes, disciples de
Baudelaire, le plus latin des maîtres de notre poésie contemporaine,
qui atteignent à condenser comme lui, dans le raccourci d'une brève
pièce, tout l'aigu d'une émotion rare, après s'être meurtries aux
pointes extrêmes de la sensation. Une telle poésie serait impossible
en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paraître
incompréhensible à ceux qui n'y furent pas préparés par une identique
formation. Parfaites latines également ces romancières, Mme Henri de
Régnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes
qualités plastiques à la notation précise, implacable et cruellement
désabusée des réalités de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-même
qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconné sur
tous les territoires, gardés ou non, de la littérature romantique n'en
réussit pas moins à composer un amalgame fort divertissant pour le
goût. Ce n'est plus là simple parti pris de faire figure dans le monde
littéraire, mais ambition justifiée par des mérites correspondants.

Je me représente le plus déterminé des Misogynes, et, pour n'en citer
qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et
choisissant dans son écritoire la plus aiguë de ses plumes pour juger
la production féminine de ce temps. Peut-être ne paraîtra-t-il pas
sans intérêt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en
trouveraient-elles modifiées, et dans quelle mesure? De lui nous
n'avons guère retenu que le mot fameux qui se grave dans la
mémoire--tel un profil de médaille--sur le sexe «aux cheveux longs et
aux idées courtes», premier trait d'un dédain qui déduit ses raisons
de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motivé: «Que
peut-on attendre des femmes, si l'on réfléchit que dans le monde
entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit véritablement grand, ni
une oeuvre complète et originale dans les Beaux-Arts?» Songez que le
maître de Franckfort notait ses aphorismes au temps où la femme-auteur
se manifestait comme le phénomène le plus rare et le plus isolé, vingt
années avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses
sentiments, flétrît en George Sand «l'ambition populacière qui aspire
aux sentiments généreux».

Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de
plumes féminines saurait retenir son attention: le passage du fait
individuel au phénomène collectif lui serait un suffisant témoignage,
quant à l'intérêt d'un mouvement qui mobilise des forces
correspondantes à celles dont la société se trouve travaillée. Car
c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui où
les conclusions du moraliste viennent se déduire logiquement de
l'enquête du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un
dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de
vue littéraire, le philosophe de Franckfort aurait tôt fait de
déblayer le terrain, de renvoyer à leurs magazines celles qui brassent
des besognes en contribuant pour leur bonne part à ce que Sainte-Beuve
appelait déjà, voici cinquante années, l'industrie littéraire. Mais
une fois terminé ce premier travail éliminatoire, quand il aurait, de
son clair regard d'observateur, fouillé l'âme de chacune en plongeant
ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sondé les reins et ausculté
les coeurs de celles qui représentent une _valeur_, quel serait son
diagnostic? Je vous le demande et me le demande à moi-même en tentant
de le reconstituer.

Point de génie sans doute, si l'on entend par là le jaillissement
spontané d'une âme qui, grâce à la puissance de ses moyens
d'expression, ne trouve d'image adéquate que dans les forces de la
nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son
premier jugement, quand il parle «d'oeuvre complète et originale
dans les Beaux-Arts». Mais que de talent dépensé et comment demeurer
insensible, si l'on connaît la tradition française, à tant d'art mis
en oeuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il
insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnaître en
celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes initiées? Ici, en
effet, l'impartialité du juge se complique et s'affaiblit de
l'indulgence du maître pour des disciples en qui il retrouve un miroir
à ses plus chères doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance:
avoir conçu, en s'en créant un premier titre à la gloire, une
métaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation
désenchantée de ses exigences physiologiques; en avoir déduit, dans
une langue aussi claire qu'impérieuse, des servitudes qui s'imposent à
l'humanité suivant la rigueur implacable de l'antique destinée... puis
rencontrer soudain dans l'oeuvre rapprochée de cinq auteurs femmes
qui n'eurent guère entre elle que ce point commun, je ne dis pas
seulement la confirmation, mais une manière d'hymne enthousiaste à vos
plus solides croyances, n'est-ce pas là de quoi brouiller le meilleur
regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?

Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidité première qui
fit son indépendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes
femmes qui spontanément lui viennent rendre hommage et s'avouent ses
disciples en rendant témoignage à son oeuvre, n'a point entamé sa
liberté d'appréciation. A son tour il s'incline devant cette
saisissante faculté d'assimilation, et la souplesse de talents qui,
tout en continuant la meilleure tradition de notre génie latin,
gardent pourtant leur accent propre. Il s'étonne qu'une même poussée
de sève ait produit ces fleurs rares à la lumière du jour. Mais dans
le même instant qu'il en admire l'éclat et qu'il en respire le parfum,
il démêle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas
éblouir, il ne perd pas un instant la tête. Je l'aperçois même qui
prépare sa volte-face et opère son mouvement de retraite. Toutes les
concessions qu'il a faites comme écrivain, il va revenir sur elles,
comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonné
comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intérêt supérieur. J'ai
beau faire, je ne puis m'empêcher d'entendre ses conclusions: les
voici, brièvement résumées, avant même que nous les développions: La
Femme littéraire est un _monstre_, au sens latin du mot. Elle est un
monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle
parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier
terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant
microcosme, la plupart des ferments de dégénérescence qui travaillent
notre monde moderne.

Voici, je pense, comment pourrait s'édifier un raisonnement qui
n'apparaît pas seulement celui que tiendrait le philosophe de
Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs
déductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'idée
spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces
hiérarchisées entre elles suivant un plan inéluctable, on aboutit à ce
principe: Tout être doit se développer dans l'ordre de ses tendances,
et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au
dépens de sa destinée personnelle, c'est encore pour le plus grand
dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme
l'universel principe de solidarité des forces qui établit un rapport
de mutuelle dépendance entre chaque mouvement individuel, si bien
qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur
le voisin, par un jeu de tous points identique à celui des flots de la
mer, où nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le
visage réagissant sur la courbure la plus proche et collaborant par là
à l'immensité du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus
hautement symbolique que je sache de la loi de solidarité, son premier
mérite n'est-il pas de substituer sa vertu éducatrice à ce que l'idée
toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux
d'intérêts en conflit et de puissances rivales que représente une
société, quel est le rôle, quelle est la mission de la femme? Notre
seul instinct suffit à les préciser: ils sont tout de _création_ et de
_conservation_.

Prenons-la dès sa petite enfance, pour observer dans l'oeuf les
traits primordiaux que la Nature en elle déposa, comme le germe d'où
sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord
embryonnaires, mais non moins précis pour cela, composeront plus tard
sa décisive personnalité. Voyez ce groupe d'enfants où se trouvent
confondus les deux sexes! Tandis que les garçons se dépensent en
généreux efforts, déjà les filles ne livrent qu'une partie
d'elles-mêmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intérêt
s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah!
que les mots sont donc étroits, et dans leur brutale précision
expriment insuffisamment les nuances dont se compose une âme humaine,
fût-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais,
sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cachée, le
trait inconscient qui n'en est que plus fort, par où le psychologue
fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie,
dites-vous. Je le veux bien, mais plutôt encore: besoin de plaire,
première esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage
rendu par l'instinct à sa destination future, au rôle, au rôle unique
que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans
les propos que le vulgaire traite de puérils, et, pour ma part, j'aime
à la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les allées d'un
jardin public qui, par ses prolongements sur l'âme féminine, vaut à
mon sens les plus médullaires légendes de Gavarni: «Maman,
soupire-t-elle à sa mère qui la tient encore par la main, repassons,
dans cette allée.--Pourquoi, mon enfant?--Parce qu'il y a une dame qui
a dit que j'étais jolie!»

Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les
époques lointaines où ce leur était l'unique moyen d'échapper à la
mort en écartant, par l'éveil du désir, les brutalités du mâle
primitif, jusqu'aux temps d'extrême civilisation où ce devint leur
meilleur gage de domination sur le citoyen policé, elles ne
poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont à préparer les
armes qui assureront leur pouvoir. D'où leur propension aux larmes...
les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un
instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: «C'est leur
sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs
miracles...» les larmes, à propos desquelles un évêque, qui dans la
pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la
psychologie féminine, faisait cette observation: «Les petites filles
aiment tant à pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant
un miroir pour _jouir doublement_ de leur état.» Faut-il insister sur
ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre à ravir un
psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de dédoublement de
l'âme féminine. La voyez-vous, la fille d'Ève? elle pleure et se
regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rôle et prépare ses
effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il
faut encore les étudier par le détail pour saisir l'infinité de leurs
nuances.

Qui donc a prétendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux
d'hommes peut-être, qu'ils boursoufflent et tuméfient. Mais elles,
savent-elles pas s'arrêter à temps pour en dégager une séduction?
C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractérise le
charme de Cléopâtre, et partant, de toute femme qui obéit à son
instinct: «Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas à
cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrêta
palpitante, si gracieuse _qu'elle faisait d'une défaillance une
beauté_.» Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont liés
ensemble, comme un effet à sa cause. C'est pour elles la part
sérieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destinée en
dépend et qu'il n'y a rien de plus sérieux pour l'être que d'accomplir
sa destinée. D'où leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les
petites filles ont la terreur d'êtres moquées, car elles sentent déjà
que c'est la suprême atteinte au prestige par où elles s'imposeront.

Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prédominance
affective et son corollaire, la passionnalité, où nous allons trouver
les puissances de création et de conservation que la nature lui
assigna comme rôle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la
Sablière disait d'elle: «Elle n'a jamais pensé, elle n'a fait que
sentir.» Paradoxe évident, où il nous fait voir l'exagération du mot
qui s'ingénie à souligner une vérité. Corrigeons ce qu'il y a
d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie née de l'abstrait.
Quand elle pense, c'est toujours à travers sa sensibilité, à l'état
secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre
moitié du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'où le
succès de la littérature d'imagination qui n'est pas près de
disparaître ni même de diminuer, tant que les femmes composeront une
moitié de ce monde. Il n'y faut voir qu'une conséquence de cette
personnalité au sujet de laquelle Fénelon observe: «Un défaut bien
plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner même pour
les choses les plus indifférentes. Elles ne sauraient voir deux
personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur coeur
pour l'une ou contre l'autre.»

Ah! celui-là connaissait bien un sexe pour qui l'idée de justice toute
nue correspond précisément à l'abstraction ennemie de sa nature, et
tellement hostile à son tempérament qu'elle aime mieux la négliger de
parti pris que d'y plier les prédilections de son coeur.

Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier
âge, la parfaite unité de constitution mentale chez celle dont la vie
a ce double but: _créer_, _conserver_. Petite fille, déjà nous la
voyons qui mime son rôle, puisqu'à vrai dire le sens de sa destinée
tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle quête
l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'élection amoureuse,
et l'étreinte dont elle presse sur son coeur le hochet de bois qui
figure sa maternité à venir. C'est bien le rôle qu'elle répète dans la
coulisse avant de revêtir le costume et de passer à l'avant-scène.
Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle
se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en définitive,
il pourra se ramener à ces éléments essentiels. Un vague instinct lui
révéla que, pour sa tâche de création, la Nature exige la dualité des
sexes, et plus tard le regard passionné de l'amante ne sera que
l'affirmation consciente du sentiment qui cherche à fixer ce que le
premier regard de la petite fille s'était appliqué à conquérir. Car il
ne suffit pas de créer; encore faut-il conserver, et ce geste est
encore plus expressif de l'âme féminine, qui enserre de ses bras et
presse sur sa poitrine la tête de celui qui assurera la durée du
foyer.

Tous les instincts de la Femme vont donc spontanément à cette forme de
conservatisme social qui d'avance accepte une hiérarchie de forces à
laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorité
virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme
inséparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir
subsister aux premiers âges. Il faut voir un expressif symbole, et de
qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la _brebis blanche_
Desdemone vers le _bélier noir_ Othello. Ce n'est pas seulement notre
amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images
rapprochées. N'a-t-on pas toujours observé que les plus faibles et les
plus femmes inclinaient à l'amour des plus robustes et des plus
virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux êtres, en se
rapprochant, cherchent à se compléter l'un l'autre. Certains y verront
une suite de la tendance ancestrale à laquelle la Femme fut redevable
de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas
opérée la sélection indispensable à la race. C'est, en tout cas, le
principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous:
la sexualité, de ce conservatisme social qui d'avance accepte
l'autorité, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages
d'une _durée_ correspondante à son besoin de fixité.

Tel est donc le type normal. Créer, Conserver... ce sont les deux
termes où vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mères, nos
soeurs, nos amantes et nos épouses. Si puissante l'unité de
constitution mentale qui les régit, que cherchons en chacune les mêmes
traits fondamentaux, diversifiés seulement dans le détail par les
exigences de notre nature subordonnée elle-même à la volonté de vie
qui se perpétue par elles. J'admire à quel point nous restons, suivant
la féconde pensée du philosophe de Franckfort, les instruments
aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant à ses lois,
car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalité, on ne
fait que marquer par là une prédilection métaphysique, et elle n'en
demeure pas moins l'unique régulatrice de nos destinées. Qui de nous
voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lèvres
le baiser d'amour préludant à la fusion des êtres, qui d'entre nous
voudrait d'une femme en qui il ne retrouvât pas quelques-unes des
vertus essentielles admirées chez sa mère, chez ses soeurs!
L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente
vers les qualités qui lui paraissent le plus sûr gage de sa durée,
assez semblable à celui du citoyen qui participe à la vie de la
nation, dont il se sent un membre actif et responsable.

Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous
les instincts de la Femme, envisagée comme type normal et
continuatrice de la vie. Il répond aux besoins intimes de l'homme qui
la veut perpétuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de
garanties ou de forces qui ne se sont guère modifiées depuis que le
monde se développe en sociétés organisées, et auxquelles il paraît
bien, d'après de récentes expériences, que l'on aura du mal à trouver
des suppléantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales,
authentiques soutiens de la société? Ce sont l'Ordre, reposant tout
entier sur le principe d'autorité, qui maintient entre les divers
membres du groupe, comme entre les pièces d'un organisme savamment
assemblées, les rapports de dépendance et de hiérarchie propres à
assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'être
individuel, comme un composé d'instincts bons et mauvais, entre
lesquels se poursuit une lutte sans trêve, les uns conservateurs, les
autres destructeurs de la personnalité, répondant de façon frappante
d'ailleurs à cette théorie biologique de la _Phagocytose_, ou lutte
entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'être physique et
rivalisent entre eux pour la destruction ou la durée de celui-ci... La
Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'idée kantienne, perçue
bien avant Kant, de la relativité de la connaissance, propose
l'hypothèse d'une Destinée supra-terrestre, laquelle peut seule donner
un sens à la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins,
assise même de l'ordre social, sur laquelle durant tant de siècles
s'appuya l'édifice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en
termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier
soutien de cet ordre compromis: «On peut évaluer son apport dans nos
sociétés modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et
d'humanité, ce qu'elle y entretient d'honnêteté, de bonne foi et de
justice.»

Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce
sera la _Femme de lettres_, telle que nous la propose, en groupement
serré, la production contemporaine. Si j'atteins à l'établir, j'aurai
terminé mon effort de synthèse, en recomposant le monstre. Mais déjà
les éléments épars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas
édifiants? Dès l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se
révèle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons
concevoir dans l'ordre privé excellente épouse, mère accomplie, puis
démentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la
valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je
renonce à en chercher l'ultime raison, laissant ce soin à des
psychologues plus pénétrants ou plus patients que moi, et me contente
de grouper mes conclusions.

Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les
héros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres
d'une même famille avec qui vous fîtes individuellement connaissance,
et qui se trouvent maintenant à portée de votre main. Quelle
ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualités du talent
qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur
énergie nous les avons vus démentir et repousser les instincts
conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de
celles qui sont à ce point esclaves et victimes de la sensation
exclusive, qu'elle est devenue la Divinité devant laquelle elles
s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne à établir une hiérarchie
dans nos appétits, comme la morale à exalter les uns et à rabaisser
les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez
celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'être?

Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en
ceci: les _Droits_ _de la passion_. Nul plus que nous ne les saurait
admettre, à une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un
contrepoids nécessaire. Évidemment l'adultère n'est pas près de
disparaître, la plus riche matière littéraire où s'exerça et
continuera de s'exercer utilement l'imagination des écrivains, pour en
dégager des conflits propres à passionner l'intérêt. Mais ce sera
précisément à raison de ces luttes où sont engagées les destinées de
l'âme, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices,
qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la
Littérature d'imagination ne prennent leur relief à nos yeux que par
l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que
consacra le recul des années, la _Femme de trente ans_ par exemple ne
garde son prestige littéraire, que dans la phase _morale_ si je puis
dire, celle où l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les
mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-même, dont toute une
génération fit un symbole d'immortalité, connaît également la lutte,
puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'après avoir
cherché un refuge au confessionnal et s'être heurtée aux insuffisances
du prêtre incompétent. Qui sait ce qu'il fût advenu d'elle, si le
pauvre curé Bournisien avait sympathisé avec ses angoisses, et ne lui
avait somme toute fait la réponse: Puisque vous êtes malade, pourquoi
n'allez-vous pas trouver votre mari?...

[13] Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gâté par sa
conclusion cette merveille, que représente la première partie du
roman.

Par la plus étrange interversion, qui modifie sa nature en l'élevant
au rang littéraire, la Femme-auteur a changé tout cela[14]; aussi
bien, la voulant caractériser, sera-ce peu que dire _antimorale_.
C'est _amorale_ qu'il faut substituer. Si la prédestination de la
Femme, envisagée comme elle l'est par nos auteurs, à la façon d'une
antique Fatalité, est bien de succomber dès l'instant qu'on l'attaque;
si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhérente à son être,
«comme le fruit mûr tomber sur la prairie», qui ne voit que du même
coup s'affaisse le ressort d'intérêt qui nous attachait à ses actes?
Peut-être nous arrêterons-nous encore à quelques sujets de ces trop
spéciales nosographies. Mais, du simple point de vue littéraire, en
admettant que nous écartions des conséquences morales pourtant si
attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications
sentimentales, qui faisaient contrepoids à l'instinct et créaient un
rempart de toutes leurs défenses assemblées. Pour ce qui est du point
de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur oeuvre
représente dans la dissolution des idées morales qui jadis ont mené le
monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour,
faute d'une meilleure lumière pour le guider!

[14] Ma seule réserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art
objectif se rapproche si étrangement de la conception virile. Nous
l'avons montré dans notre étude: Des Poèmes comme ceux de Mme Lucie
Delarue-Mardrus et de Mme Renée Vivien sont aussi rigoureusement
amoraux que la _Domination_ ou _Esclave_.


    FIN


2241-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie.

       *       *       *       *       *

Au lecteur:

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La ponctuation n'a pas été modifiée, hormis quelques erreurs mineures.

Concernant l'orthographe, quelques mots ont été corrigés:

page VI: fémine remplacée par féminine

page 41: trouvée par trouvé (qu'ils ne t'ont point trouvé)

page 73: d'un par d'une (d'une émotion sénile)

page 74: nsus par nous (nous le savons)

page 90: vint par vînt (nul accent d'artifice ne vînt se mêler)
         Delarus par Delarue

page 107 (note 4): Loüys par Louÿs

page 108: traverer par traverser (flammes qu'elle sut traverser)

page 122: en par on (on en trouvrait cent autres)

page 169: junévile par juvénile

page 170: resteignent par restreignent (les appétitions se restreignent)

page 172: Tynaire par Tinayre

page 190: Louys par Louÿs

page 193: poupre par pourpre (A l'Aphrodite la pourpre des Iris)

page 203: conculsions par conclusions

page 230: vertues par vertus





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Nos femmes de lettres" ***

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