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Title: Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I
Author: Garneau, F.-X. (François-Xavier), 1809-1866
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I" ***

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Archives nationales du Québec.)



                               HISTOIRE

                                 DU

                               CANADA

              DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'A NOS JOURS.


                                PAR

                          F. X. GARNEAU.


                           TOME PREMIER.



                              QUÉBEC:
          IMPRIMERIE DE N. AUBIN, RUE COUILLARD, No. 14.

                               1845.



Il y a peu de pays en Amérique sur les commencemens desquels l'on ait
tant écrit que sur ceux du Canada, et encore moins qui soient, après
tout, si pauvres en histoires; car on ne doit pas prendre pour telles,
plusieurs ouvrages qui en portent le nom, et qui ne sont autre chose que
des mémoires ou des narrations de voyageur, comme, par exemple,
l'Histoire de l'Amérique septentrionale par la Potherie.

Pendant longtemps l'on vit paraître en France une foule de livres dans
lesquels était soigneusement recueilli tout ce qui se passait dans cette
nouvelle contrée, où une lutte sanglante s'était engagée entre la
civilisation et la barbarie. Mais ces oeuvres avaient pour la plupart
peu de mérite littéraire, quoiqu'elles continssent, en revanche, une
multitude de choses singulières et intéressantes qui les faisaient
rechercher en Europe avec avidité. Peu à peu, cependant, cette ardeur
s'affaiblit avec la nouveauté des scènes qu'elles retraçaient, et le
Canada occupait à peine l'attention de la France, lorsque le sort des
armes le fit passer en d'autres mains. Après cet événement, les
écrivains, qui laissent des matériaux pour l'histoire canadienne de leur
temps, deviennent encore plus rares.

Parmi les auteurs dont nous venons de parler, et qui sont antérieurs à
la conquête, il ne faut pas confondre, cependant, le célèbre Jésuite
Charlevoix. Le plan étendu de son Histoire de la Nouvelle-France,
l'exactitude générale des faits qu'il développe, son style simple et
naturel, lui ont assuré depuis longtemps un rang distingué en Amérique;
et le Canada le réclame encore aujourd'hui comme le premier de ses
historiens.

Il faut reconnaître néanmoins qu'il s'abandonne quelquefois à une pieuse
crédulité, et que ses affections exercent sur lui une influence à
laquelle il ne peut pas toujours se soustraire. Mais cela est bien
pardonnable dans celui dont l'état imposait des obligations que le
caractère d'historien ne pouvait même faire rompre.

Du reste, il parle des hommes et des choses avec autant de modération
qu'il sait, en général, juger avec sagesse et impartialité. Ses rapports
intimes avec la cour de France lui ont procuré l'avantage de puiser à
des sources précieuses; et notre histoire, qui n'était jusqu'à lui qu'un
squelette informe, a pris, sous sa plume, le développement et les
proportions d'un ouvrage complet, le meilleur qui eût été écrit
jusque-là sur l'Amérique septentrionale. C'est à ce titre, que cet
auteur doit d'être appelé le créateur de l'histoire du Canada. S'il est
tombé dans quelques erreurs sur les voyages de Jacques Cartier, et sur
les premiers temps de la colonie, en pouvait-il être autrement à une
époque où les matériaux dont il avait besoin, étaient épars ou inconnus
pour la plupart, et qu'il n'a dû rassembler qu'à grands frais et après
des recherches immenses?

Cependant le but et le caractère de l'Histoire de la Nouvelle-France, ne
conviennent plus à nos circonstances et à notre état politique. Ecrite
principalement au point de vue religieux, elle contient de longues et
nombreuses digressions sur les travaux des missionnaires répandus au
milieu des tribus indiennes, qui sont dénuées d'intérêt pour la
généralité des lecteurs. En outre, l'auteur, s'adressant à la France, a
dû entrer dans une foule de détails nécessaires en Europe, mais inutiles
en Canada; d'autres aussi ont perdu leur intérêt par l'éloignement des
temps.

Les documents historiques découverts depuis, et la centralisation des
ouvrages relatifs au Nouveau-Monde, dans les bibliothèques publiques et
des sociétés savantes, permettent de combler quelques lacunes, que
l'absence d'informations certaines avait forcé de laisser, et de
rectifier des faits qui étaient restés enveloppés dans l'obscurité. Dans
ces bibliothèques figurent toujours au premier rang les écrits dont nous
avons parlé en commençant, et surtout les précieuses relations des
Jésuites, auxquelles les meilleurs historiens américains se plaisent à
payer un juste tribut d'éloges. Québec possède deux collections
d'ouvrages sur l'Amérique, qui s'accroissent tous les jours; l'une a été
formée sous les auspices de la Société littéraire et historique, et
l'autre, sous ceux de la Chambre d'assemblée, à laquelle elle
appartient.[1] La science ne peut avoir trop d'obligation aux auteurs de
ces louables entreprises, et l'on doit espérer que la législature
continuera d'affecter des fonds, pour enrichir ces collections et faire
imprimer des manuscrits, ou de nouvelles éditions d'anciens ouvrages,
qui deviennent de plus en plus rares, relatifs au pays.

[Note 1: Depuis que ceci a été écrit, cette dernière collection a suivi
la Chambre d'assemblée à Montréal, nouvellement érigé en ville
capitale.]

Le plan de cet ouvrage a dû occuper notre attention très-sérieusement,
vu surtout la différence des théâtres sur lesquels se passe l'action
multiple de la colonisation de la Nouvelle-France, dont Québec était le
grand centre. Quoique par son titre cette histoire ne paraisse embrasser
que le Canada proprement dit, elle contiendra en réalité celle de toutes
les colonies françaises de cette partie de l'Amérique jusqu'à la paix de
1763. L'unité de gouvernement et les rapports intimes qui existaient
entre ces diverses provinces, ne permettent point d'en séparer
l'histoire sans diminuer essentiellement l'intérêt de l'ensemble, et
s'exposer à mal représenter l'esprit du système qui les régissait.
Néanmoins, nous ne mènerons pas toujours de front les événemens de ces
différents lieux, parce que cela nous paraît sujet à plusieurs
inconvéniens, dont le moindre est de causer des interruptions fréquentes
qui deviennent à la longue fatigantes pour le lecteur. Nous rapporterons
ceux qui se passaient dans chaque colonie, séparément et à part, autant
que cela pourra se faire sans nuire à l'enchaînement et à la clarté.
Ainsi l'histoire de l'Acadie formera généralement des chapitres qui,
selon le besoin, s'arrêteront en deçà, ou descendront au delà, des
époques correspondantes de celle du Canada proprement dit.

Dans le même système de présenter les faits comme par tableaux où l'on
puisse voir leur ensemble d'un coup-d'oeil l'aperçu des moeurs des
Indiens et celui du régime civil et ecclésiastique du Canada, la
relation des découvertes dans l'intérieur du continent, etc., formeront
autant de chapitres ou groupes; ce qui ajoutera à l'intérêt et permettra
en même temps d'abréger, lorsqu'il s'agira des provinces qui dépendaient
autrefois du gouvernement canadien, et qui s'en sont ensuite séparées,
par exemple la Louisiane, dont l'histoire ne nous intéresse guère plus
que d'une manière générale.

Lorsque nous arriverons à l'époque mémorable de l'établissement du
gouvernement constitutionnel en ce pays, nous recueillerons, avec soin
et impartialité les actes des corps législatifs, qui doivent prendre
place dans l'histoire. Cet événement est aussi pour nous un sujet de
réminiscence; il nous rappelle un de ces actes glorieux dont toute une
race, jusque dans ses plus lointaines ramifications, aime à s'honorer:
et nous devons l'avouer, nous portons nos regards sur ceux qui ont
conquis autrefois la charte des libertés anglaises, et dont la victoire
devait ainsi nous profiter, avec d'autant plus de vénération que la race
normande, d'où sortent la plupart des Canadiens, est celle qui a doté
l'Angleterre de ce bienfait, principale cause de sa gloire et de sa
puissance.[2] L'histoire de cette colonie redouble d'intérêt à partir de
ce moment. L'on voit en effet les sentimens, les tendances et le génie
du peuple, longtemps comprimés, se manifester soudainement et au grand
jour; de grandes luttes politiques et de races agiter la société, le
gouvernement et les représentans populaires combattre, sur les limites
extrêmes de leurs pouvoirs respectifs, pour des droits et des privilèges
toujours contestés; enfin tout attache dans le spectacle animé de ces
joutes paisibles de l'intelligence et de la raison, dont l'amélioration
du pays et le bien-être de ses habitans, constituent l'objet. Cette
partie de notre tâche ne sera ni la moins difficile ni la moins
importante.

[Note 2: Tous les barons qui ont forcé le roi Jean-sans-terre à signer
la Grande-Charte, écrite en français et en latin, portent en apparence
des noms français. Thierry: _Histoire de la conquête de l'Angleterre par
les Normands_.]



                         DISCOURS PRÉLIMINAIRE.


L'histoire est devenue, depuis un demi siècle, une science analytique
rigoureuse; non seulement les faits, mais leurs causes, veulent être
indiqués avec discernement et précision, afin qu'on puisse juger des uns
par les autres. La critique sévère rejette tout ce qui ne porte pas en
soi le cachet de la vérité. Ce qui se présente sans avoir été accepté
par elle, discuté et approuvé au tribunal de la saine raison, est traité
de fable et relégué dans le monde des créations imaginaires. A ce double
flambeau s'évanouissent le merveilleux, les prodiges, et toute cette
fantasmagorie devant laquelle les nations à leur enfance demeurent
frappées d'une secrète crainte, ou saisies d'une puérile admiration;
fantasmagorie qui animait jadis les sombres forêts du Canada dans
l'imagination vive de ses premiers habitans, ces indigènes belliqueux et
sauvages dont il reste à peine aujourd'hui quelques traces.

Cette révolution, car c'en est une, dans la manière d'apprécier les
événemens, est le fruit incontestable des progrès de l'esprit humain et
de la liberté politique. C'est la plus grande preuve que l'on puisse
fournir du perfectionnement graduel des institutions sociales. Les
nuages mystérieux qui enveloppaient le berceau de la Grèce et de
Rome,[3] perdent de leur terreur; l'oeil peut oser maintenant en scruter
les terribles secrets; et s'il pénètre jusqu'à l'origine du peuple
lui-même, il voit le merveilleux disparaître comme ces légers
brouillards du matin aux rayons du soleil. Car bien qu'on ait donné aux
premiers rois une, nature céleste, que l'adulation des zélateurs de la
monarchie, les ait enveloppés de prodiges, pour le peuple, aucun acte
surnaturel ne marque son existence; sa vie prosaïque ne change même pas
dans les temps fabuleux.

[Note 3: Les historiens de ce continent sont affranchis des difficultés
qui ont embarrassé pendant longtemps ceux de l'Europe par rapport à la
question de l'origine des races dont descendent les différens peuples
coloniaux américains. Ils peuvent en effet indiquer sans peine le point
de départ des flots d'émigrans dans les diverses contrées de l'Ancien
Monde, et suivre leur route jusque dans la plus obscure vallée où un
pionnier ait élevé sa hutte dans le nouveau. S'ils veulent remonter
au-delà, ils trouveront tout fait par l'ardeur avec laquelle les
Européens ont travaillé à régler définitivement la question de leur
origine. Mais si cette grande tâche est accomplie pour eux, il en reste
une autre semblable à finir pour les Indigènes de l'Amérique, qui offre
peut-être encore plus de difficultés, et qui a déjà exercé l'ingénuité
de beaucoup de savans.]

A venir jusqu'à il y a à peu près trois siècles une ignorance
superstitieuse obscurcissait et paralysait l'intelligence des peuples.
Les trois quarts du globe qu'ils habitent étaient inconnus; ils
ignoraient également la cause de la plupart des phénomènes naturels qui
les ravissaient d'admiration ou les remplissaient de crainte; les
sciences les plus positives étaient enveloppées de pratiques
mystérieuses; le chimiste passait pour un devin ou sorcier, et souvent
il finissait par se croire lui-même inspiré par les esprits.

L'invention de l'imprimerie et la découverte du Nouveau-Monde
ébranlèrent, sur sa base vermoulue, cette divinité qui avait couvert le
moyen âge de si épaisses ténèbres. Colomb livrant l'Amérique à l'Europe
étonnée, et dévoilant tout à coup une si grande portion du domaine de
l'inconnu, lui porta peut-être le coup le plus funeste.

La liberté aussi, quoique perdue dans la barbarie universelle, ne
s'était pas tout à fait éteinte dans quelques montagnes isolées; elle
contribua puissamment au mouvement des esprits. En effet, l'on peut dire
que c'est elle qui l'inspira d'abord, et qui le soutint ensuite avec une
force toujours croissante.

Depuis ce moment, la grande figure du peuple apparaît dans l'histoire
moderne. Jusque-là, il semble un fond noir sur lequel se dessinent les
ombres gigantesques et barbares de ses maîtres, qui le couvrent presque
en entier. On ne voit agir que ces chefs absolus qui viennent à nous
armés d'un diplôme divin; le reste des hommes, plèbe passive, masse
inerte et souffrante, semble n'exister que pour obéir. Aussi les
historiens courtisans s'occupent-ils fort peu d'eux pendant une longue
suite de siècles. Mais à mesure qu'ils rentrent dans leurs droits,
l'histoire change quoique lentement; elle se modifie quoique l'influence
des préjugés conserve encore les allures du passé à son burin. Ce n'est
que de nos jours que les annales des nations ont réfléchi tous leurs
traits avec fidélité; et que chaque partie du vaste tableau a repris les
proportions qui lui appartiennent. A-t-il perdu de son intérêt, de sa
beauté? Non. Nous voyons maintenant penser et agir les peuples; nous
voyons leurs besoins et leurs souffrances; leurs désirs et leurs joies;
ces masses, mers immenses, lorsqu'elles réunissent leurs millions de
voix, agitent leurs millions de pensées, marquent leur amour ou leur
haine, produisent un effet autrement durable et puissant que la tyrannie
même si grandiose et si magnifique de l'Asie. Mais il fallait la
révolution batave, la révolution de l'Angleterre, des États-Unis
d'Amérique, et surtout celle de la France, pour rétablir solidement le
lion populaire sur son piédestal.

Cette époque célèbre dans la science de l'histoire en Europe, est celle
où paraissent les premiers essais des historiens américains de quelque
réputation. On ne doit donc pas s'étonner si l'Amérique, habitée par une
seule classe d'hommes, le peuple, dans le sens que l'entendent les
vieilles races privilégiées de l'ancien monde, la _canaille_ comme
dirait Napoléon, adopte dans son entier les principes de l'école
historique moderne qui prend la nation pour source et pour but de tout
pouvoir.

Les deux premiers hommes qui ont commencé à miner le piédestal des
idoles mythiques, de ces fantômes qui défendaient le sanctuaire
inaccessible de l'inviolabilité et de l'autorité absolue contre les
attaques sacrilèges du grand nombre, sont un Italien et un Suisse, nés
par conséquent dans les deux pays alors les plus libres de l'Europe.
Laurent Valla donna le signal au 15e. siècle. Glareanus, natif de
Glaris, marcha sur ses traces. «La Suisse est un pays de raisonneurs.
Malgré cette gigantesque poésie des Alpes, le vent des glaciers est
prosaïque; il souille le doute.»[4]

[Note 4: Michelet: _Histoire Romaine_. Nous suivons ici les données de
ce savant et ingénieux historien, et Niebuhr.]

L'histoire des origines de Rome exerça leur esprit de critique. Erasme,
Scaliger et d'autres savans hollandais vinrent après eux. Le Français,
Louis de Beaufort, acheva l'oeuvre de destruction; il fut le véritable
réformateur; mais s'il démolit, il n'édifia point. Le terrain étant
déblayé, le célèbre Napolitain, Vico, parut et donna (1725) son vaste
système de la métaphysique de l'histoire[5] dans lequel, dit Michelet,
existent déjà en germe du moins, tous les travaux de la science moderne.
Les Allemands saisirent sa pensée et l'adoptèrent; Niebuhr, est le plus
illustre de ses disciples.

[Note 5: Son livre dédié au pape Clément XII, porte le titre de la
Nouvelle Science (_Scienza nuova_). La Biographie universelle contient
un article très-détaillé sur cet auteur et ses ouvrages.]

Cependant la voix de tous ces profonds penseurs fut peu à peu entendue
des peuples, qui proclamèrent, comme nous venons de le dire, l'un après
l'autre, le dogme de la liberté. De cette école de doute, de
raisonnement et de progrès intellectuels, sortirent Bacon, la découverte
du Nouveau-Monde, la métaphysique de Descartes, l'immortel ouvrage de
l'esprit des lois, Guisot, et enfin Sismondi, dont chaque ligne est un
plaidoyer éloquent en faveur du pauvre peuple tant foulé par cette
féodalité d'acier jadis si puissante, mais dont il ne reste plus que
quelques troncs décrépits et chancellans, comme ces arbres frappés de
mort par le fer et par le feu qu'on rencontre quelquefois dans un champ
nouvellement défriché.

Il est une remarque à faire ici, qui semble toujours nouvelle tant elle
est vraie. Il est consolant pour le christianisme, malgré les énormes
abus qu'on en a faits, de pouvoir dire que les progrès de la
civilisation, depuis trois ou quatre siècles, sont dus en partie à
l'esprit de ce livre fameux et sublime, la Bible, objet continuel des
méditations des scolastiques et des savans qui nous apparaissent au
début de cette époque mémorable à travers les dernières ombres du moyen
âge. La direction qu'ils ont donnée à l'esprit humain, n'a pas cessé
depuis de se faire sentir; ils ont continué l'oeuvre de la
généralisation du Christ, et leurs paroles, qui s'adressaient toujours à
la multitude, ne faisaient que se conformer au système du maître. Le
Régénérateur-Dieu est né au sein du peuple, n'a prêché que le peuple, et
a choisi, par une préférence trop marquée pour ne pas être
significative, les disciples de ses doctrines dans les derniers rangs de
ces Hébreux infortunés, gémissant dans l'esclavage des Romains, qui
devaient renverser aussi bientôt après leur antique Jérusalem. Ce fait
plus que tout autre explique les tendances humanitaires du
christianisme, et l'empreinte indélébile qu'il a laissée sur la
civilisation moderne.[6]

[Note 6: L'ordre de St.-Benoit donna au monde ancien usé par l'esclavage
le premier exemple du travail accompli par des mains libres. Cette
grande innovation sera une des bases de l'existence moderne (MICHELET).
Cet ordre célèbre fondé Italie à la fin du 5e. siècle servait d'asile à
ceux qui fuyaient la tyrannie du gouvernement Goth et Vendale. Ce sont
les bénédictins qui ont perpétué dans leurs cloîtres le peu de
connaissances qui restaient chez les barbares.]

C'est sous l'influence de cette civilisation et de ces doctrines que
l'Amérique septentrionale s'est peuplée d'Européens.

Une nouvelle phase se passa alors dans l'histoire du monde. C'était le
deuxième débordement de population depuis le commencement de l'ère
chrétienne. Le premier fut, on le sait, l'irruption des barbares qui
précipita la chute de l'empire romain; le second fut l'émigration
européenne en Amérique, qui précipita à son tour la ruine de la
barbarie.

S'il est vrai que le spectacle tant varié de l'histoire excite
constamment notre intérêt, soit qu'on assiste aux époques où les nations
sont à leur plus haut degré de grandeur, ou penchent vers leur déclin,
soit que, se plaçant à leur naissance, l'on jette de ce point ses
regards sur la longue chaîne d'événemens heureux et malheureux qui
signalent leur passage sur la scène du monde; combien cet intérêt ne
dut-il pas redoubler lorsqu'il y a trois siècles, on vit sortir de
différens points de l'Europe, pour se diriger au-delà des mers de
l'occident, ces longues processions d'humbles mais industrieux colons,
dont l'avenir, enseveli dans le mystère, donnait à la fois tant
d'inquiétude et tant d'espérance. L'épée avait jusque-là frayé le chemin
de toutes les émigrations. «La guerre seule a découvert le monde dans
l'antiquité.» L'intelligence et l'esprit de travail sont les seules
armes des hardis pionniers qui vont prendre aujourd'hui possession de
l'Amérique. Leurs succès rapides prouvèrent l'avantage de la paix et
d'un travail libre sur la violence et le tumulte des armes pour fonder
des empires riches et puissans.

L'établissement du Canada date, des commencemens de ce grand mouvement
de population vers l'ouest, mouvement dont on a cherché à apprécier les
causes générales dans les observations qui précèdent, et dont la
connaissance intéresse le Canada comme le reste de l'Amérique. Nous ne
devons pas en effet méconnaître le point de départ et la direction du
courant sous-marin qui entraîne la civilisation américaine. Cette étude
est nécessaire à tous les peuples de ce continent qui s'occupent de leur
avenir.

Tel est donc, nous le répétons, le caractère de cette civilisation, et
de la colonisation commencée et activée sous son influence
toute-puissante. Entre les établissemens américains, ceux-là ont fait le
plus de progrès qui ont été le plus à même d'en utiliser les avantages.
Le Canada, quoique fondé, pour ainsi dire, sous les auspices de la
religion, est une des colonies qui ont ressenti le plus faiblement cette
influence, pour des raisons qu'on aura lieu d'apprécier plus d'une fois
dans la suite. C'est pourquoi aussi y a-t-il peu de pays qui, avec une
population aussi faible, aient déjà passé par tant de guerres, d'orages
et de révolutions.

Au surplus, dans une jeune colonie chaque fait est gros de conséquences
pour l'avenir. L'on se tromperait fort gravement si l'on ne voyait dans
le planteur qui abattit les forêts qui couvraient autrefois les rives du
Saint-Laurent, qu'un simple bûcheron travaillant pour satisfaire un
besoin momentané. Son oeuvre, si humble en apparence, devait avoir des
résultats beaucoup plus vastes et beaucoup plus durables que les
victoires les plus brillantes qui portaient alors si haut la renommée de
Louis XIV. L'histoire de la découverte et de l'établissement du Canada,
ne le cède en intérêt à celle d'aucune autre partie du continent. La
hardiesse de Cartier qui vient planter sa tente au pied de la montagne
d'Hochelaga, au milieu de tribus inconnues, à près de trois cents lieues
de l'Océan; la persévérance de Champlain qui lutte avec une rare
énergie, malgré la faiblesse de ses moyens, contre l'apathie de la
France et la rigueur du climat, et qui, triomphant enfin de tous les
obstacles, jette les fondemens d'un empire dont les destinées sont
inconnues; les souffrances des premiers colons et leurs sanglantes
guerres avec la fameuse confédération iroquoise; la découverte de
presque tout l'intérieur de l'Amérique septentrionale, depuis la baie
d'Hudson jusqu'au golfe du Mexique, depuis la Nouvelle-Ecosse jusqu'aux
nations qui habitaient les rives occidentales du Mississipi; les
expéditions guerrières des Canadiens dans le Nord, dans l'île de
Terreneuve, et jusque dans la Virginie et la Louisiane; la fondation,
par eux ou leurs missionnaires, des premiers établissemens européens
dans les Etats du Michigan, de l'Ouisconsin, de la Louisiane et dans la
partie orientale du Texas, voilà, certes, des entreprises et des faits
bien dignes de notre intérêt et de celui de la postérité, et qui donnent
aux premiers temps de notre histoire, un mouvement, Une variété, une
richesse de couleurs, qui ne sont pas, ce nous semble, sans attraits.

Si l'on envisage l'histoire du Canada dans son ensemble, depuis
Champlain jusqu'à nos jours, on voit qu'elle se partage en deux grandes
phases que divise le passage de cette colonie de la domination française
à la domination anglaise, et que caractérisent, la première, les guerres
des Canadiens avec les Sauvages et les provinces qui forment aujourd'hui
les États-Unis; la seconde, la lutte politique et parlementaire qu'ils
soutiennent encore pour leur conservation nationale. La différence des
armes, entre ces deux époques militantes, nous les montre sous deux
points de vue bien distincts; mais c'est sous le dernier qu'ils
m'intéressent davantage. Il y a quelque chose de touchant et de noble à
la fois à défendre la nationalité de ses pères, cet héritage sacré
qu'aucun peuple, quelque dégradé qu'il fût, n'a jamais osé répudier
publiquement. Jamais cause, non plus, et plus grande et plus sainte n'a
inspiré un coeur haut placé, et mérité la sympathie des hommes généreux.

Si la guerre a fait briller autrefois la bravoure des Canadiens avec
éclat; à leur tour, les débits politiques ont fait surgir, au milieu
d'eux, des noms que respectera la postérité; des hommes dont les talens,
le patriotisme ou l'éloquence, sont pour nous à la fois un juste sujet
d'orgueil, et une cause de digne et généreuse émulation. Les Papineau,
(père), les Bedard, les Stuart, descendus dans la tombe entourés de la
vénération publique, ont à ce titre pris la place distinguée que leurs
compatriotes leur avaient assignée depuis longtemps dans notre histoire,
comme dans leur souvenir.

Par cela même que le Canada a été soumis à de grandes vicissitudes, qui
ne sont pas de son fait, mais qui tiennent à la nature de sa dépendance
coloniale, les progrès n'y marchent qu'à travers les obstacles, les
secousses sociales, et une complication qu'augmentent, de nos jours, la
différence des races mises en regard par la métropole, les haines, les
préjugés, l'ignorance et les écarts des gouvernant et quelquefois des
gouvernés. L'union des Canadas, surtout, projetée en 1822, et exécutée
en 1839, n'a été qu'un moyen adopté pour couvrir d'un voile légal une
grande injustice. L'Angleterre, qui ne voit, dans les Canadiens
français, que des colons turbulens, entachés de désaffection et de
républicanisme, oublie que leur inquiétude ne provient que de
l'attachement qu'ils ont pour leurs institutions et leurs usages
menacés, tantôt ouvertement, tantôt secrètement par l'autorité
proconsulaire. L'abolition de leur langue, et la restriction de leur
franchise électorale pour les tenir, malgré leur nombre, dans la
minorité et la sujétion, ne prouvent-ils pas que trop, du reste, que ni
les traités, ni les actes publics les plus solennels, n'ont pu les
protéger contre les attentats commis au préjudice de leurs droits.

Mais quoiqu'on fasse, la destruction d'un peuple n'est pas chose aussi
facile qu'on pourrait se l'imaginer; et la perspective qui se présente
aux Canadiens, est, peut-être, plus menaçante que réellement dangereuse.
Néanmoins, il est des hommes que l'avenir inquiète, et qui ont besoin
d'être rassurés; c'est pour eux que nous allons entrer dans les détails
qui vont suivre. L'importance de la cause que nous défendons nous
servira d'excuse auprès du lecteur. Heureux l'historien qui n'a pas la
même tâche à remplir pour sa patrie!

L'émigration des îles britanniques, et l'acte d'union des Canadas dont
on vient de parler, passé en violation des statuts impériaux de 1774 et
1791, sont, sans doute, des événemens qui méritent notre plus sérieuse
attention. Mais a-t-on vraiment raison d'en appréhender les révolutions
si redoutées par quelques uns de nous, tant désirées par les ennemis de
la nationalité franco-canadienne? Nous avons plus de foi dans la
stabilité d'une société civilisée, et nous croyons à l'existence future
de ce peuple dont l'on regarde l'anéantissement, dans un avenir plus ou
moins éloigné, comme un sort fatal, inévitable. Si je m'abandonnais,
comme eux, à ces pensées sinistres, loin de vouloir retracer les
événemens qui ont signalé sa naissance et ses progrès, et de me
complaire dans la relation des faits qui l'honorent, je ne trouverais de
voix que pour gémir sur son tombeau. Je me couvrirais la tête pour ne
pas voir agoniser ma patrie, expirer ma race. Non, homme d'espérance,
l'on n'entendra jamais ma voix prédire le malheur; homme de mon pays;
l'on ne me verra jamais, par crainte ou par intérêt, calculer sur sa
ruine supposée pour abandonner sa cause.

Mais, dans le vrai, cette existence du peuple canadien n'est pas plus
douteuse aujourd'hui, qu'elle ne l'a été à aucune époque de son
histoire. Sa destinée est de lutter sans cesse, tantôt contre les
barbares qui couvrent l'Amérique, tantôt contre une autre race qui,
jetée en plus grand nombre que lui dans ce continent, y a acquis depuis
longtemps une prépondérance, qui n'a plus rien à craindre. Mais qui peut
dire que ces luttes aient retardé essentiellement sa marche? C'est
pendant celle dont on craint les plus funestes résultats, que son
extension a pris les plus grands développemens. Dans les 152 ans de la
domination française, la population du Canada n'a atteint que le chiffre
de 80,000 âmes environ, tandis que dans les 83 ans de la domination
anglaise, ce chiffre s'est élevé à plus de 500,000, et le pays s'est
établi dans sa plus grande étendue. On voit donc que les frayeurs dont
l'on vient de parler, sont plus chimériques que réelles.

En effet, ce qui caractérise la race française, par-dessus toutes les
autres, c'est «cette force secrète de cohésion et de résistance, qui
maintient l'unité nationale à travers les plus cruelles vicissitudes et
la relève triomphante de tous les obstacles.» La vieille étourderie
gauloise, dit un auteur[7], a survécu aux immuables théocraties de
l'Egypte et de l'Asie, aux savantes combinaisons politiques des
Hellènes, à la sagesse et à la discipline conquérante des Romains. Doué
d'un génie moins flexible, moins confiant et plus calculateur, ce peuple
antique et toujours jeune quand retentit l'appel d'une noble pensée ou
d'un grand homme, ce peuple eût disparu comme tant d'autres plus sages
en apparence, et qui ont cessé d'être parce qu'ils ne comprenaient qu'un
rôle, qu'un intérêt ou qu'une idée.

[Note 7: M. Mailler: _De la puissance et des institutions de l'Union
Américaine_.]

Rien ne prouve que les Français établis en Amérique aient perdu, au
contraire, tout démontre qu'ils ont conservé, ce trait caractéristique
de leurs pères, cette puissance énergique et insaisissable qui réside en
eux-mêmes, et qui, comme le génie, échappe à l'astuce de la politique
comme au tranchant de l'épée. Il se conserve, comme type, même lorsque
tout semble annoncer sa destruction. Un noyau s'en forme-t-il au milieu
des races étrangères, il se propage, en restant comme isolé, au sein de
ces populations avec lesquelles il peut vivre, mais avec lesquelles il
ne peut guère s'amalgamer. Des Allemands, des Hollandais, des Suédois se
sont établis par groupes dans les États-Unis, et se sont insensiblement
fondus dans la masse sans résistance, sans qu'une parole même révélât
leur existence au monde. Au contraire, aux deux bouts de cette moitié du
continent, deux groupes français ont pareillement pris place, et non
seulement ils s'y maintiennent comme race, mais on dirait qu'une énergie
qui est comme indépendante d'eux, repousse les attaques dirigées contre
leur nationalité. Leurs rangs se resserrent, la fierté du grand peuple
dont ils descendent et qui les anime alors qu'on les menace, leur fait
rejeter toutes les capitulations qu'on leur offre; leur esprit de
sociabilité, en les éloignant des races flegmatiques, les soutient aussi
dans les situations où d'autres perdraient toute espérance. Enfin cette
force de cohésion, dont nous venons de parler, se développe d'autant
plus que l'on veut la détruire.

«La nationalité d'ailleurs n'est pas un fruit artificiel; c'est le don
de Dieu; personne ne peut l'acquérir, et il est impossible de le
perdre.»[8] Les six siècles de persécution, d'esclavage et de sang de
l'Irlande sont une preuve mémorable des dangers de la
_dénationalisation_, qu'on me passe ce terme, forcée et violente d'un
peuple civilisé par un autre peuple civilisé.

[Note 8: _De la philosophie catholique en Italie_, (M. Ferrari).--Revue
des deux Mondes.]

Les hommes d'état éminens qui ont tenu le timon des affaires de la
Grande-Bretagne après la cession du Canada en 1763, comprirent que la
situation particulière des Canadiens, dans l'Amérique septentrionale,
était un gage de leur fidélité; et cette prévision n'a été qu'une des
preuves de la sagacité que le cabinet de cette puissance a données en
tant d'occasions.

Livrés aux réflexions pénibles que leur situation dut leur inspirer
après la lutte sanglante et prolongée dans laquelle ils avaient montré
tant de dévouement à la France, les Canadiens jetèrent les yeux sur
l'avenir avec inquiétude. Délaissés par la partie la plus riche et la
plus éclairée de leurs compatriotes qui, en abandonnant le pays, les
privèrent du secours de leur expérience; faibles en nombre et mis un
instant pour ainsi dire à la merci des populeuses provinces anglaises
auxquelles ils avaient résisté pendant un siècle et demi avec tant
d'honneur, ils ne désespérèrent pas, néanmoins, de leur position. Ils
exposèrent au nouveau gouvernement leurs voeux en réclamant les droits
qui leur avaient été garantis par les traités; ils représentèrent avec
un admirable tact que la différence même qui existait entre leur langue
et leur religion et celles des colonies voisines, les attacherait plutôt
à la cause métropolitaine qu'à la cause coloniale: ils avaient deviné la
révolution américaine.

Le hasard a fait découvrir dans les archives du secrétariat provincial à
Québec, un de ces mémoires, écrit avec beaucoup de sens, et dans lequel
l'auteur a fait des prédictions que les événemens n'ont pas tardé à
réaliser. En parlant de la séparation probable de l'Amérique du nord
d'avec l'Angleterre, il observe «que s'il ne subsiste pas entre le
Canada et la Grande-Bretagne d'anciens motifs de liaison et d'intérêt
étrangers à ceux que la Nouvelle-Angleterre pourrait, dans le cas de la
séparation, proposer au Canada, la Grande-Bretagne ne pourra non plus
compter sur le Canada que sur la Nouvelle-Angleterre. Serait-ce un
paradoxe d'ajouter, dit-il, que cette réunion de tout le continent de
l'Amérique formée dans un principe de franchise absolue, préparera et
amènera enfin le temps où il ne restera à l'Europe de colonies en
Amérique, que celles que l'Amérique voudra bien lui laisser; car une
expédition préparée dans la Nouvelle-Angleterre sera exécutée contre les
Indes de l'ouest, avant même qu'on ait à Londres, la première nouvelle
du projet.

S'il est un moyen d'empêcher, ou du moins, d'éloigner cette révolution,
ce ne peut-être que de favoriser tout ce qui peut entretenir une
diversité d'opinions, de langage, de moeurs et d'intérêt entre le Canada
et la Nouvelle-Angleterre.»

La Grande-Bretagne influencée par ces raisons qui tiraient une nouvelle
force des événemens qui se préparaient pour elle au-delà des mers, ne
balança plus entre ses préjugés et une politique dictée si évidemment
dans l'intérêt de l'intégrité de l'empire. La langue, les lois et la
religion des Canadiens furent conservées dans le temps même où il aurait
été comparativement facile pour elle d'abolir les unes et les autres,
puisqu'elle possédait alors la moitié de toute l'Amérique. Elle eut
bientôt lieu de se réjouir de ce qu'elle avait fait cependant. Deux ans
à peine s'étaient écoulés depuis la promulgation de l'acte de 1774, que
ses anciennes colonies étaient toutes en armes contre son autorité, et
faisaient de vains efforts pour s'emparer du Canada, qu'elles disaient
n'avoir aidé à conquérir que pour l'intérêt et la gloire de
l'Angleterre.

Les Canadiens appelés à défendre leurs institutions et leurs lois
garanties par les traités et par ce même acte de 1774, que le congrès
des provinces rebelles avait maladroitement «déclaré injuste,
inconstitutionnel, très dangereux et subversif des droits américains,»
se rangèrent sous le drapeau de leur nouvelle mère-patrie, qui profita
ainsi plus tôt qu'elle ne l'avait pensé, de la sagesse de sa politique,
politique sanctionnée depuis par le parlement impérial, en deux
occasions solennelles, savoir: en 1791, en octroyant une charte
constitutionnelle à cette province; et, en 1828, en déclarant que «les
Canadiens d'origine française ne devaient pas être inquiétés le moins du
monde dans la jouissance de leurs lois, de leur religion et de leurs
priviléges, tel que cela leur avait été assuré par des actes du
parlement britannique.»

Si cette politique, qui a déjà sauvé deux fois le Canada, a été méconnue
et répudiée par l'acte d'union, il n'est pas improbable que les
événemens y fassent revenir, et qu'on s'aperçoive que les Canadiens, en
s'amplifiant, ne deviennent rien moins qu'Anglais. Rien n'indique que
l'avenir sera différent du passé; et ce retour pourrait être commandé
par le progrès des colonies qui restent encore à la Grande-Bretagne dans
ce continent, et par la perspective d'une révolution semblable à celle
qui a frayé le chemin à l'indépendance de l'Union américaine.

S'il en était autrement, il faudrait croire que le cabinet de Londres a
jugé d'avance la cause de la domination britannique dans cette partie du
monde, et qu'il la regarde comme définitivement perdue. Mais l'on doit
présumer qu'il y connaît fort bien la situation des intérêts anglais;
qu'il a déjà jeté les jeux sur l'avenir, comme on peut l'inférer de
quelques passages qui se trouvent dans le rapport de lord Durham sur le
Canada, et qu'il désire enfin le dénoûment le moins préjudiciable à la
nation. La Grande-Bretagne tient notre sort entre ses mains; et selon
que sa conduite sera juste et éclairée, ou rétrécie et tyrannique, ces
belles et vastes provinces formeront, lorsque le temps en sera venu, une
nation indépendante et une alliée utile et fidèle, ou elles tomberont
dans l'orbite de la puissante république qui semble destinée à lui
disputer l'empire des mers. Cette question mérite l'attention grave des
hommes d'état métropolitains et coloniaux; plusieurs peuples sont
intéressés à sa solution.

Dans les observations ci-dessus, nous avons énoncé franchement et sans
crainte nos vues sur un sujet qui doit préoccuper tous les Canadiens
dans la situation exceptionnelle où ils se trouvent comme peuple. Nous
l'avons fait, parce que nous croyons que nos lecteurs avaient droit de
connaître notre opinion à cet égard; nous avons dû aussi exprimer nos
espérances que nous croyons bien fondées parcequ'elles procèdent des
déductions les plus sévères des faits historiques dont nous allons
dérouler le riche et intéressant tableau.



                         HISTOIRE DU CANADA.



                            INTRODUCTION.



                          CHAPITRE PREMIER.


                      DÉCOUVERTE DE L'AMÉRIQUE.

                             1492-1534.

De l'Amérique; a-t-elle été connue des
anciens?--L'Atlantide.--L'Amérique n'était pas connue des
modernes.--Découvertes des Portugais et des Espagnols.--Christophe
Colomb; sa naissance, sa vie; il s'établit à Lisbonne; va en Espagne;
Ferdinand et Isabelle à qui il fait part de son projet d'aller aux Indes
par l'Ouest, lui donnent trois bâtimens.--Il découvre l'Amérique--Son
retour; réception magnifique qu'on lui fait à la cour.--Suite de ces
découvertes.--Envoyé en Espagne dans les fers par Bovadilla.--Caractère
de Colomb.--Continuation des découvertes des Espagnols et des
Portugais.--Sébastien Cabot, Vénitien, découvre la Floride, Terreneuve
et les côtes de Labrador pour Henri VII d'Angleterre.--Verazzani, au
service de François I, côtoie l'Amérique, depuis Floride jusqu'à
Terreneuve.--Les pêcheurs basques, bretons et normands faisaient la
pêche de la morue sur les bancs de Terreneuve depuis longtemps.


Les Grecs et les Romains, qui divinisaient tout ce qui porte un
caractère de grandeur et de beauté, mettaient les fondateurs de leur
patrie au rang des dieux. Chez eux Colomb eût été placé à coté de
Romulus. Le hasard auquel sont dues tant de découvertes, n'a été pour
rien dans celle de l'Amérique. Colomb seul a eu la magnifique idée
d'aller sonder les mystères qui sommeillaient sur les limites
occidentales de la mer Atlantique, vers lesquelles l'Europe jetait, en
vain, un oeil scrutateur depuis tant de siècles; lui seul, il a su
retrouver un monde perdu depuis des milliers d'années peut-être. Ce
continent qui forme presqu'un tiers du globe habitable, a été entrevu, à
ce qu'il paraît, de quelques peuples anciens de l'Europe, et
probablement en relation avec les nations plus anciennes encore, qui y
avaient précédé ceux-ci. Les traditions égyptiennes parlent d'une île
nommée Atlantide située au couchant des colonnes d'Hercule dans l'Océan,
et que les Phéniciens disent avoir aussi visitée.

Le premier auteur qui en fasse mention est Platon dans deux de ses
dialogues, dont l'un est intitulé: Timéee, et l'autre Critias. Sur une
tradition qui a un fond de vérité, il brode un événement qui paraît fait
pour flatter la vanité nationale des Grecs. Solon voyageait en Egypte.
Un prêtre de ce pays, parlant des antiquités d'Athènes, lui dit: «Il y a
longtemps qu'Athènes subsiste. Il y a longtemps qu'elle est civilisée.
Il y a longtemps que son nom est fameux en Egypte par des exploits que
vous ignorez, et dont l'histoire est consignée dans nos archives: c'est
là que vous pouvez vous instruire dans les antiquités de votre ville...
C'est là que vous apprendrez de quelle manière glorieuse les Athéniens,
dans les temps anciens, réprimèrent une puissance redoutable qui s'était
répandue dans l'Europe et l'Asie, par une irruption soudaine de
guerriers sortis du sein de la mer Atlantique. Cette mer environnait un
grand espace de terre, situé vis-à-vis de l'embouchure du détroit appelé
les colonnes d'Hercule. C'était une contrée plus vaste que l'Asie et la
Lybie ensemble. De cette contrée au détroit il y avait nombre d'autres
îles plus petites. Ce pays dont je viens de vous parler, ou l'île
Atlantide, était gouvernée par des souverains réunis. Dans une
expédition, ils s'emparèrent d'un côté de la Lybie jusqu'à l'Egypte, et
de l'autre côté de toutes les contrées jusqu'à la Tirhénie. Nous fûmes
tous esclaves, et ce furent vos ayeux qui nous rendirent la liberté: ils
conduisirent leurs flottes contre les Atlantes et les défirent. Mais un
plus grand malheur les attendait. Peu de temps après leur île fut
submergée; et cette contrée plus grande que l'Europe et l'Asie ensemble
disparut en un clin d'oeil.»

Les annales de Carthage rapportent qu'Himilcon vit une nouvelle terre
dans les mêmes régions. L'an 356 de la fondation de Rome, un vaisseau
Carthaginois ayant pris sa route vers le couchant, pénétra dans une mer
inconnue, où il découvrit fort loin de la terre une île déserte,
spacieuse, arrosée de grandes rivières, couverte de forêts, dont la
beauté semblait répondre de la fertilité du sol. Une partie de
l'équipage ne put résister à la tentation de s'y établir. Les autres
étant retournés à Carthage, le Sénat auquel ils rendirent compte de leur
découverte, crut devoir ensevelir dans l'oubli, un événement dont il
craignit les suites. Il fit en conséquence donner secrètement la mort à
ceux qui étaient revenus dans le vaisseau; et ceux qui étaient restés
dans l'île demeurèrent sans ressource pour en sortir.[9] Il semble assez
certain aujourd'hui que cette île est le Nouveau-Monde.

[Note 9: Aristote, Théophraste. La coutume de la cupide Carthage était
de faire périr ainsi tous ceux qui pouvaient sciemment ou non nuire à
ses intérêts ou exciter les soupçons du Conseil des cent, image du
Conseil des dix de Venise. «Carthage, dit Montesquieu, avait un
singulier droit des gens; elle faisait noyer tous les étrangers qui
trafiquaient en Sardaigne et vers les colonnes d'Hercule.»]

Ces rapports ou traditions ont pris la consistance de la vérité depuis
les découvertes archéologiques faites dans l'Amérique centrale par
Antonio del Rio et autres; découvertes qui donnent aussi plus de
probabilité que jamais à l'hypothèse que les Atlantes étaient des
habitans de ce continent. Mais en quel temps ont-ils existé? Quelques
écrivains veulent que ce soit avant le déluge.[10] Quoiqu'il en soit, il
est probable qu'à l'époque de l'existence de cet ancien peuple,
l'Amérique était en communication avec l'Europe. Les ruines majestueuses
de Palenque et de Mitla, dans les forêts du Yucatan, où l'on trouve des
pyramides, des restes d'édifices aussi vastes qu'imposans, des idoles de
granit, des bas-reliefs colossaux, des hiéroglyphes, &c., témoignent
qu'il avait atteint un haut degré de civilisation.[11]

[Note 10: Le bailli d'Engel:--_Essai sur cette question, quand et
comment l'Amérique a-t-elle été peuplée d'hommes et d'animaux?_]

[Note 11: Diodore de Sicile. Isoard Delisle.--_Histoire des Atlantes._]

Au reste, il n'existait plus au temps des Carthaginois, qui ne
trouvèrent dans ce continent, comme Colomb, que des forêts sans le
moindre vestige d'art ni d'industrie.

Tels sont les témoignages de l'antiquité sur l'existence de l'Atlantide
qui demeura toujours cependant un objet de spéculation parmi les savans,
anciens et modernes, jusqu'au 15e. siècle. A cette époque, les peuples
de l'Europe avaient les idées les plus confuses des pays avec lesquels
ils n'étaient pas immédiatement en rapport. Les contemporains de Colomb
croyaient encore que la Zone torride, brûlée par les rayons qui
tombaient perpendiculairement du soleil, était inhabitable.
L'imagination se plaisait à peupler d'êtres extraordinaires et
merveilleux les contrées inconnues; et l'on était plus empressé de
croire des relations fabuleuses, que de les critiquer ou d'aller en
reconnaître la vérité sur les lieux-mêmes.

Malgré toutes les fables que l'on débitait sur l'Occident, il est
certain que jusqu'à Colomb, personne n'avait pensé à aller explorer ces
régions des mers, et qu'au commencement du quinzième siècle les savans,
perdus au milieu des débris des connaissances géographiques qu'ils
avaient amassées avec peine, étaient dans une ignorance profonde à
l'égard de cette partie du globe.[12]

[Note 12: Washington Irving:--_Histoire de Christophe Colomb_.]

L'on ne s'arrêtera pas aux expéditions supposées des Gaulois, des
Scandinaves, et d'autres peuples septentrionaux, en Amérique. Le hasard
peut les avoir conduits jusque dans le Groenland, jusque dans ce
continent même.

Mais quoiqu'il soit probable que les Danois ou les Norvégiens aient
colonisé cette île à une époque reculée,[13] leurs voyages étaient
inconnus dans le reste de l'Europe, ou les contrées qu'ils fréquentaient
étaient regardées comme des îles avancées qui hérissaient les bords
orientaux de l'Océan.

[Note 13: La Peyrère rapporte que les Norvégiens découvrirent en passant
par l'Islande le Groenland en 770.--_Relation de l'Islande_.]

Enfin, les temps étaient arrivés où les hommes, sortis des ténèbres de
l'ignorance, allaient prendre un nouvel essor.

Le commerce et l'esprit d'aventures surtout, entraînaient depuis bien
des années les navigateurs au-delà des anciennes limites connues. On dit
que les Normands, conduits par le génie inquiet et entreprenant qui les
distinguait, avaient pénétré jusqu'aux îles Canaries, où les avaient
devancés les Espagnols, et même plus au sud, dans leurs expéditions
commerciales, ou à mains armées pour piller les habitans. Jean de
Béthencourt, baron normand, ayant conquis les Canaries, les posséda à
titre de fief relevant de la couronne de Castille, et les laissa à ses
enfans. Ces îles étaient fameuses chez les anciens qui y avaient placé
le jardin des Hespérides, alors les bornes du monde connu. Telle fut la
première navigation importante faite sur l'Océan par les modernes; elle
servit à enhardir les navigateurs, et à exciter leur émulation dans
leurs courses maritimes.

Le Portugal, l'un des plus petits pays de l'Europe, était destiné à
ouvrir la carrière des découvertes géographiques qui devaient illustrer
l'esprit curieux et insatiable des modernes. Ses capitaines avaient déjà
fait des progrès dans celle nouvelle voie, lorsque Henri parut, prince à
jamais mémorable dans les annales de la navigation et du commerce: il
donna à tout un nouvel essor. Profondément versé dans toutes les
sciences qui ont rapport à la marine, il forma le projet d'envoyer des
navires en Asie en leur faisant doubler le continent africain, et
d'ouvrir ainsi au commerce des Indes, un chemin plus expéditif et moins
dispendieux que celui de la mer Rouge. Les Carthaginois avaient
autrefois entrepris ce même voyage. S'il réussissait, lui, il faisait du
Portugal le centre du commerce et des richesses de l'Europe. Cette idée
était digne de son génie qui était bien en avant de son siècle.

Sous ses auspices, les navigateurs portugais doublèrent le cap Bojador,
pénétrèrent dans les régions redoutables du Tropique, et explorèrent les
côtes de l'Afrique jusqu'au cap Vert, entre le Sénégal et la Gambie,
qu'il découvrirent en 1474. Presque dans le même temps Gonzalo Vello
découvrit les îles Açores à 360 lieues de Lisbonne entre l'Europe et
l'Amérique; mais Henri mourut au milieu de ces découvertes, et plusieurs
années avant que Vasquez de Gama pût doubler le cap de Bonne-Espérance.
Néanmoins l'honneur de cette grande entreprise lui appartient tout
entier.

Les découvertes des Portugais excitèrent bientôt l'attention de toute
l'Europe.[14] Le bruit de leurs expéditions lointaines, et les relations
presque merveilleuses de leurs voyageurs, se répandirent dans tous les
pays. Les hommes les plus hardis se dirigèrent sur le Portugal, pour
aller chercher fortune ou des aventures dans les régions nouvelles vers
lesquelles les marins de cette nation, s'élançaient avec ardeur.
Christophe Colomb était de ce nombre; il vint à Lisbonne en 1470.[15]

[Note 14: Herrera.]

[Note 15: Son fils Ferdinand dit que c'est un accident fortuit qui
l'amena à Lisbonne. A la suite d'un engagement avec des galères de
Venise, entre cette ville et le cap St.-Vincent, le vaisseau de son père
et celui de son ennemi prirent feu, et Colomb fut obligé de se jeter à
la mer et atteint heureusement le rivage qui était à plus de deux
lieues. _Histoire de l'Amiral_, ch. 5.]

Colomb, dont le nom est à jamais lié à l'histoire du Nouveau-Monde, est
né, suivant la supposition la plus vraisemblable, à Gênes, vers 1435 ou
36. Son père était réduit à vivre du travail de ses mains. Il ne put
faire donner à son fils qu'une éducation médiocre. Le jeune Colomb
montra de bonne heure du penchant pour la science géographique; et la
mer eut pour lui un attrait irrésistible. Il entra dans cette carrière
périlleuse à l'âge de 14 ans. Les premières années de sa vie maritime
sont enveloppées de beaucoup d'obscurité. Il parait néanmoins qu'il prit
part à plusieurs expéditions de guerre, soit contre les barbaresques,
soit contre des princes d'Italie. Il servit aussi sous Jean d'Anjou dans
la guerre de Naples, et sous Louis XI, les rois de France étant dans
l'usage à cette époque de prendre des navires de Gênes à leur solde.
Dans ces diverses courses, il déploya de l'habileté et un grand courage,
qualités qu'il fit briller surtout dans l'expédition de Naples.[16]

[Note 16: _Histoire de l'Amiral_ (C. Colomb). BOSSI.]

Pendant sa résidence à Lisbonne, il s'occupa de sa science favorite, et
se rendit familier avec toutes les découvertes des Portugais, et avec
les auteurs anciens et modernes qui traitaient de la cosmographie. Il
fit avec les premiers plusieurs voyages sur les côtes de la Guinée, et
un en Islande en 1477. Ses travaux et ses études le mirent aussi en
relation avec plusieurs savans de l'Europe, et des navigateurs qui
avaient pris part aux voyages qui s'étaient faits depuis le prince
Henri. C'est en vivant au milieu de ce monde, dont l'imagination
s'exaltait au récit des découvertes journellement annoncées, qu'il
conçut, en 1474, le dessein d'aller aux Indes en cinglant droit à
l'ouest. Ce projet, dans ses idées, n'avait rien que de raisonnable,
parce qu'il s'était convaincu, contre l'opinion des partisans du système
de Ptolémée, alors reçu partout, que la terre était ronde, ainsi que
plusieurs anciens l'avaient pensé, et qu'allait l'enseigner Copernic
dans le nord de l'Europe, quelques années plus tard.

Vers cette époque, sous Jean II de Portugal, l'on appliqua à la
navigation l'astrolabe, qui est devenu l'octant par les améliorations du
célèbre Auzout. Cet instrument avec la boussole qui commençait à
s'introduire, permit aux navigateurs de s'éloigner sans crainte des
routes tracées.

Il fit part de son projet à la cour du Portugal, et sollicita vainement
le roi Jean II, de lui donner quelques vaisseaux pour tenter une
entreprise dont le succès jetterait une gloire ineffaçable sur son
règne. Refusé par ce prince, il partit pour l'Espagne en 1484, avec son
fils Diègue, afin de faire les mêmes propositions à Ferdinand et
Isabelle. Après huit ans de sollicitations auprès de ces monarques,
durant lesquels il passa par toutes les épreuves, et eut à lutter contre
tous les obstacles que l'ignorance et l'incrédulité peuvent inventer;
son génie persévérant triompha. Tout le monde connaît le fameux examen
qu'on lui fit subir devant les théologiens d'Espagne qui voulaient lui
prouver, la Bible à la main, son erreur. Presque dans le même temps, les
rois de France et d'Angleterre, auprès desquels il avait fait faire des
démarches, par son frère Barthélemi, envoyaient des réponses favorables.
Ferdinand et Isabelle lui donnèrent trois petits navires, dont deux sans
pont, et le plus gros ayant nom _Santa Maria_, avec le titre d'Amiral
des terres qu'il pourrait découvrir. Il fit voile de Palos le 3 août
1492, accompagné des trois frères Pinçon, qui voulurent hasarder leur
vie et leur fortune dans cette expédition.

La petite escadre avait à bord pour douze mois de provisions, et portait
quatre-vingt-dix hommes, la plupart marins, avec quelques aventuriers
qui suivaient la fortune de Colomb. La traversée ne fut pas orageuse;
mais une crainte superstitieuse qui s'était emparée de l'esprit des
matelots, leur faisait voir sans cesse mille dangers imaginaires. Cette
crainte fut encore augmentée par les variations du compas remarquées
alors pour la première fois, et qui leur firent croire que les lois de
la nature changeaient à mesure qu'ils avançaient. Tantôt ils tombaient
dans le plus grand découragement; tantôt, perdant patience, ils
poussaient des cris de révolte, et allèrent même un jour jusqu'à menacer
Colomb de le jeter à la mer. Le génie ferme de ce capitaine ne
l'abandonna point, et il réussit à les maîtriser, et à relever leur
courage. Il y avait 70 jours qu'ils avaient quitté Palos, lorsque, dans
la nuit du 12 octobre, une lumière qui allait et venait à quelque
distance des bâtimens, frappa tout-à-coup la vue de Colomb, qui, n'osant
s'en rapporter à ses yeux, la fit observer à un homme qui était près de
lui. L'on attendit le jour avec la plus grande anxiété. Dès qu'il
commença à poindre, on aperçut la terre. A ce spectacle, tout le monde
fut transporté d'une vive allégresse sur les trois navires; l'on entonna
à haute voix le _Te Deum_ en action de grâces; des larmes de joie
coulaient de tous les yeux.

Quand le soleil fut levé, on lança toutes les chaloupes à l'eau, et on
les arma: chacun mit ses plus beaux habits. Colomb fit déployer les
étendards, et donna l'ordre de ramer vers le rivage aux accens d'une
musique guerrière. Il fut le premier qui y mit le pied, tenant une épée
nue à la main. Tous les Espagnols tombèrent à genoux et baisèrent cette
terre qu'ils désiraient si ardemment et depuis si longtemps. Ils
plantèrent ensuite une croix et prirent possession du pays au nom de la
couronne de Castille et de Léon. La terre où ils débarquèrent est une
des îles Lucayes, ou Bahama, que Colomb nomma San-Salvador.

Les Espagnols trouvèrent la rive couverte de Sauvages qui manifestaient,
par leurs gestes et par leurs attitudes, leur profond étonnement. La
blancheur de la peau des Européens, leur costume, leurs armes, leurs
navires, tout excitait l'admiration des naturels qui les prirent pour
les fils du soleil, qui venaient visiter la terre. Les armes à feu des
Espagnols, les canons surtout dont l'explosion imite le bruit du
tonnerre, en les remplissant d'épouvante, contribuèrent à leur persuader
davantage que ces nouveaux venus étaient d'origine céleste. D'un autre
côté, si les aborigènes étaient dans l'étonnement, les Espagnols
n'étaient pas moins surpris de tout ce qui frappait leurs regards. Sans
parler des habitans, de leur teint cuivré, de leur mine farouche, il n'y
avait pas jusqu'aux arbres et aux plantes qui ne présentassent une
différence avec ceux de l'Europe. Du reste le climat était agréable, et
le sol paraissait d'une grande fertilité, quoiqu'il ne portât aucune
marque de culture.

Colomb continua ses découvertes. Il visita les îles Lucayes, et ensuite
celles de Cuba et de St. Domingue où il trouva le tabac dont les
Indigènes faisaient usage pour fumer, pratique inconnue des Européens,
et la pomme de terre, humble tubercule peu apprécié alors, dit
Washington Irving, mais dont l'acquisition fut plus précieuse pour
l'homme que toutes les épices de l'Orient. Il prit encore possession de
ces nouvelles conquêtes pour l'Espagne.

Colomb fut bien accueilli par les différentes peuplades qu'il visita.
Ayant perdu un de ses navires sur l'île de St. Domingue, il se détermina
à y laisser une partie de ses équipages. Il obtint du cacique de la
contrée, la permission de bâtir un fort, qu'il appela de la Nativité, à
condition, que la garnison qu'il y mettrait lui prêterait secours contre
les Caraïbes peuple féroce et pillard qui habitaient les îles les plus
méridionales. Les Indiens travaillèrent eux-mêmes, avec un aveugle
empressement à élever ce fort, qui fut le premier monument de leur
servitude. Le 4 janvier 1493 Colomb remit à la voile pour l'Europe. Son
petit navire, après une traversée orageuse, rentra le 16 mars dans le
port de Palos aux acclamations de la population.

L'immortel navigateur partit immédiatement pour aller rendre compte de
ses découvertes à Ferdinand et Isabelle. Son voyage de cette ville à
Barcelone où était la cour, fut une marche triomphale au milieu des
populations accourues de toutes parts sur son passage pour le voir.

Les deux monarques voulurent le recevoir avec une pompe royale, et le
trône fut dressé devant le peuple sous un dais magnifique. Le roi et la
reine, entourés des grands de la nation, se levèrent à l'approche de
Colomb, qui entra suivi d'une foule de seigneurs entre lesquels il se
distinguait par un port noble et imposant, et une chevelure blanche qui
tombait sur ses épaules. Après l'avoir fait asseoir en leur présence,
honneur accordé très-rarement même aux plus grands de l'Espagne, les
deux monarques lui firent raconter les événemens les plus remarquables
de son voyage, récit qu'ils écoutèrent avec l'émotion la plus profonde.
Quand il eut fini, ils se jetèrent tous deux à genoux, et levant les
mains vers le ciel, ils le remercièrent, en versant des larmes de joie
et de reconnaissance, d'avoir couronné leur entreprise d'un succès aussi
éclatant qu'il était inattendu. Tous ceux qui étaient présens les
imitèrent, et un enthousiasme profond et solennel s'empara de cette
auguste assemblée.

Colomb fut anobli, lui et toute sa postérité.

La nouvelle de ses découvertes se répandit aussitôt dans le reste de
l'Europe, où elle causa un étonnement extrême. Les savans capables d'en
apprécier la grandeur et les effets, se félicitèrent de vivre à l'époque
où cet événement extraordinaire venait de reculer si loin les bornes des
connaissances et des observations de l'esprit humain.[17]

Colomb fit encore trois voyages dans le Nouveau-Monde,[18] dans lesquels
il découvrit presque toutes les îles de l'archipel du Mexique. Dans le
dernier, il côtoya le continent méridional, depuis la baie de Honduras
jusqu'au golfe de Darien. Il aborda également à la côte de la
Terre-Ferme et explora le golfe de Paria. C'est dans une de ces
expéditions que François de Bovadilla, gouverneur de St-Domingue, et
ennemi de Colomb, le fit arrêter et osa l'envoyer chargé de fers en
Espagne. Le Roi lui fit des excuses; mais Colomb n'oublia jamais ce
trait de noire ingratitude. Il portait ces fers partout où il allait
avec lui, et il ordonna qu'ils fussent mis dans son tombeau après sa
mort.

[Note 17: Robertson. Herrera.]

[Note 18: L'un de 1493 à 96; le second en 1498, et le dernier de 1502 à
1504.]

Colomb était de haute stature, avait le visage long et de bonne mine, le
nez aquilin, les yeux bleus, le teint blanc, tirant sur le rouge
enflammé. Il avait eu les cheveux roux dans sa jeunesse; mais les périls
où il s'était trouvé, et ses travaux, les firent bientôt devenir blancs.
Il avait l'air gracieux, parlait bien et avec beaucoup d'éloquence. Il
était avec cela doué d'un grand courage.

Tandis qu'il continuait ses conquêtes dans les îles de la baie du
Mexique, d'autres voyageurs, émules de sa gloire, tentaient des routes
nouvelles dans le même hémisphère. Pinçon découvrit, en 1500, le fleuve
des Amazones et une partie du Brésil. Cabral en revenant de Calicut,
prenant trop au large pour doubler le cap de Bonne-Espérance, arriva en
présence de terres inconnues, qui se trouvèrent être une partie des
côtes du Brésil. Ainsi, comme l'observe Robertson, si Colomb n'eut pas
découvert l'Amérique en 1492, le hasard l'aurait probablement indiquée à
l'Europe cinq ans plus tard.

Ces brillantes découvertes des Portugais et des Espagnols réveillèrent
enfin les autres nations de leur long assoupissement. Une noble
émulation commença à s'emparer d'elles, et leurs marins prirent le
chemin de ces mers mystérieuses sur lesquelles leur imagination ne
plongeait naguère encore qu'avec effroi. Sébastien Cabot, Vénitien,[19]
au service de Henri VII, roi d'Angleterre, fit un voyage, en 1497, à la
recherche d'un passage aux Indes par le Nord-Ouest. Il s'éleva au nord
jusque par le 58e degré de latitude, et découvrit la Floride, Terreneuve
et Labrador. Il fut le premier navigateur qui fréquenta les mers de
l'Amérique septentrionale.[20] Les Espagnols et les Anglais, qui se sont
partagés presque tout ce continent, doivent ainsi ces vastes contrées au
génie italien.

[Note 19: Quelques auteurs prétendent qu'il est né A Bristol; mais la
lettre qu'il écrivit au nonce d'Espagne, contient ces mots qui décident
la question. «Quand mon père partit de Venise pour s'établir en
Angleterre... il m'emmena avec lui, j'étais fort jeune alors.» Quant à
la date de son voyage en Amérique, un grand nombre d'anciens écrivains
disent que ce fut de 1507 à 1516, comme Herrera, Lopez de Gomera,
Corneille Wytfliet, Antoine Magin, R. Thorne, &c.]

[Note 20: Hackluit.]

Cependant l'on croyait universellement que les terres découvertes au
couchant, formaient partie du continent asiatique, quoiqu'elles ne
répondissent point aux descriptions des Indes que l'on cherchait. On ne
s'imaginait pas encore qu'elles pussent former un continent à part,
c'est pourquoi on leur donna d'abord le nom d'_Indes occidentales_. L'on
resta dans cette erreur jusqu'en 1513, que Vasco de Nunez aperçut du
haut des montagnes du Mexique, la mer Pacifique dont lui avait parlé un
chef indien quelque temps auparavant. Déjà vers cette époque, l'on
commençait à donner à une portion du Brésil, le nom d'Amérique, qui
s'étendit petit à petit dans la suite à tout le continent. Voici comment
s'introduisit cette appellation. Améric Velpuce, de Florence, accompagna
Alonzo de Ojeda dans une expédition à la Terre-Ferme en 1499. Il fit
deux ans après un autre voyage sur les côtes du Brésil, et ensuite un
troisième dans la même contrée, où il découvrit la baie de tous les
Saints pour le roi de Portugal. Il publia à Strasbourg, en 1505, et à
St.-Diez en Lorraine deux ans après, deux relations de ses voyages, dans
la dernière desquelles il prétend avoir découvert la Terre-Ferme en
1497, l'année même où Colomb y aborda pour la première fois. Presque
tous les auteurs, s'appuyant sur des documens contemporains, regardent
cette dernière relation, que Velpuce a donnée, sous la forme d'une
lettre au Prince René de Lorraine, comme l'histoire de ses aventures
particulièrement dans le voyage qu'il fit avec Ojeda.[21] Néanmoins
comme ses deux relations furent longtemps les seules rendues publiques
sur le Nouveau-Monde, son nom resta attaché à ce continent, et fut
ensuite consacré par l'usage.

[Note 21: Témoignages dans le procès du fils de Colomb avec le roi,
1508. Las Casas, Al. Sanchez de Carvajal, Herrera.]

Trois ans après le voyage de Cabot, il paraît que les côtes de
Terreneuve et de Labrador furent visitées par un Portugais nommé
Cortéréal; mais il n'y fit point d'établissement, du moins rien ne
l'indique.

Nous touchons enfin à l'époque où nous trouvons les Basques, les Bretons
et les Normands faisant tranquillement la pêche de la morue sur le grand
banc de Terreneuve et sur les côtes du Canada. Charlevoix nous assure
avoir vu, dans des mémoires, qu'un habitant de Honfleur, nommé Jean
Denis, avait tracé une carte d'une partie du golfe St.-Laurent en 1506.
L'on peut raisonnablement se demander comment ils ont pu se mettre en
possession, simultanément et si peu de temps après le voyage du
navigateur vénitien, de cette branche d'industrie. Il semble qu'il
aurait fallu à cette pêche plus d'une dizaine d'années pour acquérir
l'étendue et l'importance qu'elle avait déjà. C'est ce qui a fait croire
à quelques écrivains, que les navigateurs français connaissaient les
parages dont nous parlons depuis longtemps. Quelques uns même l'assurent
positivement, comme l'auteur des Us et coutumes de la mer, ouvrage
estimé.--(_V. appendice A_).

Il est certain que, lorsque Sébastien Cabot visita Terreneuve, les
naturels qu'il vit sur le rivage lui dirent que cette île se nommait
_Bacaleos_ du nom d'un poisson qui fréquentait ces mers. Ce mot qui
n'est pas sauvage, mais basque, est le nom que la morue porte dans cette
langue. Nous livrons du reste ces réflexions au lecteur qui en tirera
les conjectures qu'il croira les plus raisonnables.

Cependant, malgré l'intérêt que plusieurs autres nations prenaient aux
découvertes d'outre-mer, le gouvernement français ne fit aucune
attention à l'Amérique jusqu'en 1523. Les seuls rapports que la France
avait eus jusque-là avec ces nouvelles contrées, avaient été établis par
des particuliers et dans l'intérêt de leurs entreprises commerciales. Il
est probable qu'il entrait dans leurs calculs de se tenir autant que
possible dans l'ombre du secret. Néanmoins, en 1518, le baron de Léri,
mû par le bien public et la gloire de la nation, et sans doute aussi par
l'exemple des Espagnols, essaya de fonder un établissement dans le nord
de l'Acadie. C'était un homme de courage et qui brûlait du désir de se
distinguer par de grandes choses. Il partit pour le Nouveau-Monde afin
d'y commencer une colonie; son dessein était de s'y fixer lui-même. Mais
les vents et d'autres obstacles firent échouer son entreprise.

François I venait de succéder à Louis XII. Les guerres et la sévère
économie du feu roi, qui n'avait d'autre pensée que celle d'alléger les
charges qui pesaient sur ses peuples, l'empêchèrent d'envoyer des
expéditions dans le Nouveau-Monde, soit pour y faire des découvertes, ou
y fonder des colonies. François I, quoique moins homme d'état que
guerrier, avait néanmoins des qualités plus brillantes, et quelques unes
de celles qui distinguent un grand prince. Il aimait les entreprises qui
pouvaient jeter de l'éclat sur sa couronne; et au milieu de la guerre
acharnée qu'il soutenait contre Charles-Quint, dont les vastes Etats
menaçaient l'indépendance de l'Europe, il ne perdit point de vue
l'Amérique. Il excita l'émulation de ses sujets pour le commerce et la
navigation, comme il le faisait pour les lettres et les beaux arts.
Verazzani, navigateur italien à son service, fut chargé d'aller
découvrir de nouvelles terres dans le Nouveau-Monde, dans la vue d'y
ouvrir des établissemens si le sol et le climat étaient favorables. Ce
capitaine fit avec quatre vaisseaux, en 1523, un voyage dont la relation
ne nous est pas parvenue. Il en parle dans la lettre qu'il adressa au
roi après son second voyage; mais comme il le suppose instruit de ses
premières découvertes, il n'entre dans aucun détail sur les pays qu'il
avait visités.

Il partit l'année suivante pour sa seconde expédition avec deux navires,
dont il laissa un, la Normande, sur les côtes d'Espagne, et continua
seul sa route avec la Dauphine, ayant à bord 50 hommes d'équipage. Après
50 jours de traversée, il atteint une terre peu élevée qu'il côtoya
l'espace d'environ 50 lieues en se dirigeant vers le sud. Ne trouvant
point de havre, il vira de bord, et vint jeter l'ancre en pleine mer
devant une côte droite et régulière, par les 34 degrés de latitude nord,
ou à peu près. Les Indigènes, comme ceux de San Salvador, accoururent
sur le rivage, et manifestèrent, à la vue des Européens et de leur
vaisseau, autant de surprise que d'admiration. Il croissait dans leur
pays des palmiers, des cyprès d'une grande hauteur, des lauriers, et
plusieurs sortes d'arbres inconnus en Europe, qui répandaient un doux
parfum sur la mer.

Déployant de nouveau ses voiles, le navigateur français s'éleva au nord
jusqu'aux terres découvertes, dit-il, au temps passé par les Bretons,
sous le 50e degré de latitude.[22]

[Note 22: Charlevoix et l'Escarbot ne s'accordent pas sur l'étendue de
pays côtoyée par Verazzani; mais sa relation est, ça semble, assez
claire: la Floride et Terreneuve sont les deux points extrêmes de sa
course.]

Le roi fut si content du rapport qu'il lui fit à son retour en France,
qu'il lui donna ordre de préparer une nouvelle expédition. Ce célèbre et
infortuné voyageur repartit, suivant l'ordre de son maître, et l'on n'a
plus entendu parler de lui depuis.

Le sort funeste de cette expédition interrompit le projet qu'on avait
formé d'aller profiter des immenses territoires que le hasard venait de
livrer à l'entreprise et à la cupidité européenne au-delà des mers.
D'ailleurs, la nation étant encore moins maritime que commerçante, l'on
ne pensait pas en France qu'il fût de quelque utilité d'avoir des
possessions dans les régions éloignées.

Une autre circonstance qui entrava longtemps la fondation des colonies,
c'est l'état agité de la France dans ce siècle. Cet état, on ne peut
mieux le peindre, qu'en empruntant les paroles philosophiques de
l'historien des deux Indes: «Des troubles intérieurs, dit-il, la
détournaient (la France) encore plus des grands objets d'un commerce
étendu et éloigné, et de l'idée d'aller chercher des royaumes dans les
deux Indes.

«L'autorité des rois n'était pas formellement contestée. Mais on lui
résistait, on l'éludait. Le gouvernement féodal avait laissé des traces;
et plusieurs de ses abus subsistaient encore. Le prince était sans cesse
occupé à contenir une noblesse inquiète et puissante. La plupart des
provinces qui composaient la monarchie, se gouvernaient par des lois et
des formes différentes. La machine du gouvernement était compliquée. La
nation négociait sans cesse avec le prince. L'autorité des rois était
illimitée, sans être avouée par les lois; la nation souvent trop
indépendante n'avait aucun garant de sa liberté. De là on s'observait,
on se craignait, on se combattait sans cesse. Le gouvernement s'occupait
uniquement, non du bien de la nation, mais de la manière de
l'assujettir.»

François I est un des rois qui eurent la moins de difficultés et de
dissensions intérieures à combattre. Cependant la révolte du fameux
connétable de Bourbon, et des émeutes populaires au sujet des impôts,
troublèrent son règne. Les discordes civiles et religieuses auraient été
probablement beaucoup plus sérieuses sans ses guerres avec le puissant
Charles-Quint, dans lesquelles les grands comme les petits voyaient
l'intérêt de la France profondément engagé.

A l'époque du départ de Verazzani pour son troisième voyage, l'on était
dans le fort de la guerre; et après la fin désastreuse de cette
expédition, jusqu'au rétablissement de la paix, tout projet de
colonisation parut abandonné.



                              CHAPITRE II.


                         DÉCOUVERTE DU CANADA.

                               1534-1543.

Paix de Cambrai.--Projet d'établissement en Amérique.--Jacques Cartier
est nommé pour commander la 1re. expédition; il explore le golfe
St.-Laurent; son retour en France.--Second voyage de Jacques Cartier; il
découvre le fleuve St.-Laurent.--_Stadaconé_ (Québec)--Beautés
naturelles du pays.--_Hochelaga_ (Montréal).--Cartier hiverne dans la
rivière St. Charles.--Le scorbut parmi les Français; il en meurt
26.--Départ de Cartier pour la France.--La guerre fait suspendre les
expéditions en Amérique.--Roberval est nommé gouverneur du Canada au
rétablissement de la paix.--Troisième voyage de Jacques Cartier; il
remonte le St.-Laurent jusqu'au lac St.-Louis et hiverne au
Cap-Rouge.--Il part pour l'Europe et rencontre Terreneuve Roberval qui
allait au Canada et qu'il refuse de suivre.--Roberval au Cap-Rouge; il
s'y fortifie et y passe l'hiver.--Maladie qui emporte 50
personnes.--Cartier vient le chercher pour le ramener en France sur
l'ordre du Roi qui le fait mander, la guerre étant de nouveau déclarée
avec l'empereur.


Le traité de Cambrai avait rendu la paix à la France. Philippe de
Chabot, amiral du royaume voyant le succès des Portugais et des
Espagnols dans l'Amérique centrale et méridionale, où ils soumettaient
d'immenses pays à leur domination, avec autant de facilité qu'à peu de
frais, proposa au roi de reprendre ses desseins sur le Nouveau-Monde,
d'où il pourrait tirer comme eux de grandes richesses. Les pêcheries
considérables qu'on avait sur les côtes de Terreneuve, étaient déjà un
premier acheminement vers cette région.

Le monarque qui avait le goût des entreprises lointaines, se voyant en
paix, agréa ce projet, et choisit Jacques Cartier, habile navigateur de
St.-Malo, pour le mettre à exécution. Lorsque la nouvelle en parvint aux
rois d'Espagne et de Portugal, ils firent tous deux grand bruit de
l'empiétement des Français. _Eh quoi!_ dit en riant François I, quand on
lui raconta leurs prétentions, _ils partagent tranquillement entre eux
toute l'Amérique sans souffrir que j'y prenne part comme leur frère! Je
voudrais bien voir l'article du testament d'Adam qui leur lègue ce vaste
héritage?_

Cartier partit de St.-Malo dans le printemps de 1534, avec deux bâtimens
de 60 tonneaux chacun et 61 hommes d'équipage, et arriva, au bout de 20
jours, à Terreneuve, d'où il pénétra par le détroit de Belle-île dans le
golfe St.-Laurent. Il parcourut une partie des côtes de cette mer
intérieure de 106 lieues de long sur 79 de large, trafiquant avec les
Indigènes et examinant le pays attentivement. Il employa deux mois et
demi à cette exploration.

Dans ce premier voyage, il ne fit aucune découverte importante, la
plupart des parages qu'il visita étant déjà connus des pêcheurs français
qui y avaient même donné des noms à plusieurs caps.[23] Il reconnut la
côte aride et désolée du Labrador, longea Terreneuve jusqu'au cap de
Raye, passa devant les îles de la Magdeleine et entra dans la baie des
Chaleurs, à laquelle il donna le nom qu'elle porte aujourd'hui, à cause
du chaud excessif qu'il y éprouva. Selon la coutume européenne, il prit
possession du pays pour François I, en élevant, malgré les protestations
d'un vieux chef indien, une croix sur une pointe de terre située
probablement entre cette baie et le cap des Rosiers.

[Note 23: Comme le cap Royal, le cap d'Orléans près de Miramichi, le cap
de Montmorenci, etc. V. _Voyages de découvertes au Canada entre les
années_ 1534, _et_ 1542, _par Jacques Cartier_, imprimés à Québec, en
1843, sons la direction de la Société littéraire et historique de cette
ville.]

Toutefois, cette expédition ne fut pas sans fruit, puisqu'elle le
conduisit à la découverte du St.-Laurent. Deux naturels de Gaspé qu'il
emmena en France, sont les premiers, à ce qu'il paraît, qui lui
donnèrent connaissance de l'existence de ce fleuve; et nous sommes porté
à croire, par la route qu'il a suivie, que son second voyage a eu
principalement pour objet la vérification de ce rapport des Indiens, qui
lui donnèrent aussi des informations sur les contrées que ce fleuve
traverse depuis Montréal jusqu'à la mer.[24]

[Note 24: «Il y a entre les terres du sud et du nord, environ 30 lieues,
et plus de 200 brasses de profond. Et nous ont les Sauvages certifié
être le chemin et commencement du grand fleuve de _Hochelaga_ et chemin
du Canada, lequel allait toujours en étroississant jusque à Canada; et
puis que l'on trouve l'eau douce au dit fleuve, qui va si loin que
jamais homme n'avait été au bout qu'ils eussent ouï, et qu'autre passage
n'y avait que par bateaux. Et voyant leur dire, et qu'ils affirmaient
n'y avoir autre passage, ne voulut le dit capitaine passer outre
jusqu'après avoir vu le reste» des côtes au nord et au sud. _Second
voyage de Cartier._]

Cependant la cause de la colonisation ralliait tous les jours de
nouveaux amis et d'utiles défenseurs. A Philippe de Chabot, à qui l'on
devait la reprise de ces voyages, vint se joindre Charles de Mouy, sieur
de la Mailleraie, vice-amiral, qui s'en montra l'un des plus actifs
partisans, et les encouragea de toute son influence. Il obtint pour
Cartier des pouvoirs beaucoup plus amples que ceux de l'année
précédente, et il lui fit donner trois navires et de bons équipages.

Suivant l'usage à cette époque de fervente piété lorsqu'on commençait
quelque grande entreprise, Cartier et ses compagnons implorèrent, avant
de s'embarquer, l'aide et la protection du maître de toutes choses. Ils
se rendirent en corps à la cathédrale de St.-Malo, où, après avoir
assisté à une messe solennelle et communié très-dévotement, l'évêque,
revêtu de ses habits pontificaux et entouré de son clergé, leur donna sa
bénédiction qu'ils reçurent tous avec un pieux recueillement.

L'escadre portant 110 hommes et des provisions pour un long voyage,
ouvrit enfin, après quelques jours d'attente, ses voiles à un vent
favorable dans le mois de mai (1535). Elle se composait de la
Grande-Hermine de 100 à 120 tonneaux, sur laquelle Cartier arbora son
pavillon, comme capitaine général; de la Petite-Hermine et de
l'Émerillon, commandés, l'un par Guillaume Le Breton, et l'autre par
Marc Jalobert. Plusieurs gentilshommes servaient à bord en qualité de
volontaires. Dans la traversée qui fut longue, la petite flotte fut
dispersée par les vents. Cartier n'arriva qu'en juillet dans la baie des
Châteaux, dans une île située entre Terreneuve et Labrador, qu'il avait
donnée pour rendez-vous; et les deux autres bâtimens que 10 jours après.

Le capitaine français entra dans le fleuve du Canada par le nord de
l'île d'Anticosti. Il s'arrêta quelque temps dans une baie que l'on
suppose être l'embouchure de la rivière St. Jean, et à laquelle il donna
le nom de St.-Laurent, appellation qui s'est étendue dans la suite à ce
fleuve et au golfe dans lequel il se jette.

Conduit par ses deux Sauvages qu'il avait ramenés avec lui, il le
remonta plus de 200 lieues à partir de l'Océan, jusqu'au pied d'un île
agréablement située (l'île d'Orléans). Selon leur rapport ce pays se
divisait en trois provinces. Le Saguenay s'étendait depuis l'île
d'Anticosti jusqu'à l'île aux Coudres. Le Canada, dont la principale
bourgade était _Stadaconé_ (Québec), commençait à cette dernière île et
se prolongeait en remontant le fleuve jusque vers Hochelaga, qui formait
la dernière province et la portion la plus riche et la plus populeuse de
toute la contrée.

Le nom de _Canada_, donné ici par les Indigènes à une partie du pays à
la totalité duquel il s'étend maintenant, ne permet point d'avoir de
doutes sur son étymologie. L'on doit donc rejeter les hypothèses de ceux
qui veulent lui donner une origine européenne. L'on sait du reste que ce
mot signifie, en dialecte indien, amas de cabanes, village.

Cartier fit mettre alors ses guides à terre pour s'aboucher avec les
naturels, qu'il vit bientôt s'approcher de ses navires dans de nombreux
canots d'écorce, et offrir aux Français des poissons, du maïs et des
fruits: il les reçut avec politesse et leur fit distribuer des présens.

Le lendemain, l'_Agouhanna_, ou chef du pays, qui résidait à Stadaconé,
descendit avec douze canots pour visiter les étrangers qui entraient sur
le territoire de la tribu. L'entrevue fut amicale; et les Européens et
les Sauvages se séparèrent fort contens les uns des autres. Avant de
partir le chef indien demanda la permission de baiser les bras du
capitaine français; ce qui était une des plus grandes marques de respect
chez ces peuples.

Cependant, ce dernier, après avoir reconnu le fleuve jusqu'au bassin de
Québec, voyant la saison avancée, prit la résolution hardie d'y passer
l'hiver. En conséquence, il fit monter ses vaisseaux dans la rivière
St.-Charles, nommée par lui, Ste.-Croix, sous la bourgade de Stadaconé
qui couronnait une montagne du côté du sud, pour les mettre en
hivernage. Cet endroit du St.-Laurent est, à cause de ses points de vue,
l'un des sites les plus grandioses et les plus magnifiques de
l'Amérique.

Les deux rives du fleuve depuis le golfe ont un aspect imposant, mais
triste. Sa grande largeur à son embouchure, quatre vingt dix milles, les
dangers de ses nombreux écueils et ses brouillards en en faisant un lieu
redoutable pour les navigateurs, contribuent encore à augmenter cette
tristesse. Les côtes escarpées qui le bordent pendant l'espace de plus
de cent lieues; les montagnes couvertes de sapin noir, qui resserrent au
nord et au sud la vallée qu'il descend et dont il occupe par endroit
presque tout le fond; les îles aussi nombreuses et variées par leur
forme, que dangereuses aux marins, et dont la multitude augmente à
mesure qu'on avance; enfin tous ces débris épars des obstacles qu'il a
rompus et renversés pour se frayer un passage à la mer, saisissent
l'imagination du voyageur qui le remonte pour la première fois autant
par leur majesté que par la solitude profonde qui y règne.

Mais à Québec la scène change. Autant la nature est âpre et sauvage sur
le bas du fleuve, autant elle est ici variée et pittoresque, sans cesser
de conserver un caractère de grandeur.

A peine d'anticiper sur le temps, reproduisons le tableau qu'en fait un
des auteurs qui aient le mieux écrit sur l'Amérique britannique,
aujourd'hui que la main de la civilisation a répandu partout sur cette
scène l'art, le mouvement et la vie.

«En remontant le fleuve, dit M. McGregor, le spectateur n'aperçoit la
ville qu'au moment ou il est presqu'en ligne avec l'extrémité supérieure
de l'île d'Orléans et la pointe de Lévy. Alors Québec et les beautés
sublimes qui l'environnent lui apparaissent tout à coup. Le grand et
vaste tableau qui s'offre à ses regards frappe d'une manière si
irrésistible qu'il est rare que ceux qui l'ont vu une fois oublient la
majesté de cette scène et l'impression qu'ils en ont reçue. Un
promontoire abrupte de 350 pieds de hauteur, couronné d'une citadelle
imprenable (le Gibraltar du Nouveau-Monde) et entouré de fortes
murailles sur lesquelles flotte tous les jours la bannière britannique;
les clochers des cathédrales et des autres églises dont la couverture en
fer blanc étincelle au soleil; la résidence des vice-rois soutenue par
de solides contreforts et suspendue au bord du précipice; les maisons et
les magasins qui se pressent dans la basse-ville; le nombre de navires
qui couvrent la rade, ou gisent le long des quais; les bateaux-à-vapeur
qui sillonnent le port dans tous les sens; des multitudes d'embarcations
de toutes les formes; des vaisseaux en construction, ou qu'on lance dans
les ondes; la cataracte de Montmorency dont l'eau se précipite écumante
d'une hauteur de 220 pieds dans le St.-Laurent; les églises, les
maisons, les champs et les bois de Beauport et de Charlesbourg derrière
lesquels s'élèvent les montagnes qui bordent l'horison; la côte escarpée
et les clochers du village de St.-Joseph, et au pied les tentes et les
canots d'écorce éparpillés sur le rivage; d'immenses radeaux de bois
descendant sur le noble fleuve et venant des forêts des Outaouais; tout
cela peut donner une idée du panorama qui se déploie aux yeux du
spectateur qui remonte le St.-Laurent, lorsqu'il aperçoit pour la
première fois la capitale de l'empire britannique dans l'Amérique du
nord.»

S'il était permis à Cartier de sortir du tombeau et de contempler
maintenant le vaste pays qu'il a livré, couvert de forêts et de hordes
barbares et misérables, à l'entreprise et à la civilisation européenne,
ce spectacle suffirait bien, ce semble, pour le récompenser de ses
travaux et des inquiétudes de ses dangereuses navigations.

Impatient de voir Hochelaga dont on lui avait fort exagéré l'étendue, il
partit le 29 septembre avec les gentilshommes et une partie des
matelots; il mit treize jours à y parvenir. L'on sait que cette bourgade
occupait à peu près l'emplacement où est aujourd'hui Montréal.

A l'apparition du capitaine français et de sa suite, une grande foule
d'hommes, de femmes et d'enfans vint au devant de lui et le reçut avec
les marques de la plus grande joie. Le lendemain, il entra dans la
bourgade suivi des gentilshommes et des marins qui n'étaient pas restés
à la garde des embarcations, tous vêtus de leurs plus beaux habits. Elle
se composait d'une cinquantaine de maisons en bois de 50 pas de longueur
sur douze ou quinze de largeur, et couvertes d'écorces cousues ensemble
avec beaucoup de soin. Chaque maison contenait plusieurs chambres
distribuées autour d'une grande salle carrée, où toute la famille se
tenait habituellement, et où se faisait aussi l'ordinaire.

La ville était entourée d'une triple enceinte circulaire de palissades,
percée d'une seule porte fermant à barre. Des galeries régnaient au haut
de cette enceinte en plusieurs endroits et au dessus de la porte, avec
des échelles pour y monter. Des amas de pierre y étaient déposés pour la
défense. Dans le milieu de la bourgade se trouvait une grande place.
C'est là où l'on fit arrêter les Français. Après les saluts d'usage
parmi ces nations, les Sauvages s'accroupirent autour d'eux. Aussitôt
des femmes apportèrent des nattes qu'elles étendirent sur le sol, et y
firent asseoir les étrangers. L'_agouhanna_ arriva peu de temps après,
porté par une dizaine d'hommes. Une peau de cerf fut déployée par terre,
et on le déposa dessus. Il paraissait âgé d'environ 50 ans, et perclus
de tous les membres. Un bandeau rouge de fourrure ceignait son front.
Après avoir salué le capitaine et ceux qui l'accompagnaient, il exprima
par des signes combien leur arrivée lui faisait de plaisir. Comme il
souffrait beaucoup, il montra à Cartier les bras et les jambes, le
priant de les toucher. Celui-ci les frotta avec ses mains. Le chef
sauvage prit alors le bandeau qu'il avait sur la tête et le lui
présenta. Aussitôt de nombreux malades et infirmes entourèrent le
capitaine français et se pressaient les uns les autres pour le toucher.

Après avoir fait distribuer des présens, il se fit conduire à une
montagne qui était à un quart de lieue de là. Du sommet, il découvrit un
vaste pays s'étendant de tous côtés jusqu'où l'oeil peut atteindre,
excepté vers le nord-ouest où l'horison est borné dans le lointain par
des montagnes bleuâtres. Vers le centre de ce tableau que traverse le
St-Laurent, «grand, large et spacieux,» s'élèvent quelques pics isolés.
Les Sauvages lui montrèrent de la main la direction que suit le fleuve
qui vient du couchant, et les endroits où la navigation en est
interrompue par des cascades. Partout le pays lui parut propre à la
culture. Dans la direction du nord-ouest, ils lui indiquèrent la rivière
des Outaouais, dont un bras baigne le pied des Deux-Montagnes; et lui
dirent que passé les rapides du St.-Laurent, l'on pouvait naviguer trois
lunes en le remontant, et qu'il y avait vers sa source des mines
d'argent et de cuivre.

Enchanté de la vue étendue qu'on a du haut de cette montagne, Cartier la
nomma Mont-Royal.

De retour à la rivière St. Charles, ayant quelque soupçon sur les
dispositions des Sauvages, il fit renforcer les palissades que ses gens
avaient élevées, pendant son absence, autour des vaisseaux, et garnies
de canons. Il s'occupa ensuite des moyens de conserver la santé de ses
équipages pendant l'hiver qu'il avait à passer dans le pays. Mais malgré
tous ses soins, le scorbut éclata parmi eux dès le mois de décembre avec
une extrême violence, et l'on ne trouva d'abord aucun remède pour
arrêter cette maladie qui était encore peu connue. La situation des
Français devint déplorable.

Dans cette calamité, la fermeté et le courage de Cartier ne se
démentirent pas un instant. Le froid fut excessif; la glace qui
entourait ses vaisseaux avait deux brasses d'épaisseur; et il y avait
quatre pieds de neige sur la terre; elle était plus haute que les bords
des navires. Sur 110 hommes, il n'y en eut que trois ou quatre pendant
quelque temps qui fussent en santé; et dans un des vaisseaux il ne resta
personne capable de prendre soin des malades. Trop faibles pour creuser
la terre gelée, ceux qui pouvaient marcher enterraient leurs compagnons
morts sous la neige. Vingt six personnes succombèrent jusqu'au mois
d'avril; et la plupart des autres étaient mourantes, lorsqu'un Indien
rencontra par hasard Cartier atteint lui-même de la contagion, et lui
indiqua un remède, qui en quelques jours guérit complètement non
seulement les simples scorbutiques, mais encore ceux qui étaient
attaqués avec cela du mal vénérien.

La belle saison, qui contribua peut-être autant que le remède du Sauvage
à la guérison des malades, arriva enfin. L'on se prépara pour le départ,
et le 16 mai Cartier, abandonnant la Petite-Hermine aux naturels faute
d'hommes pour la manoeuvre,[25] commença à redescendre le fleuve,
emmenant avec lui pour les présenter au roi, quelques Sauvages au nombre
desquels était Donnacona, qui se vantait d'avoir beaucoup voyagé, et
d'avoir vu dans les pays occidentaux des hommes portant des vêtemens de
laine.

[Note 25: En 1843, sur les indices de quelques chasseurs, M. Hamel,
inspecteur-voyer de Québec, a découvert les débris d'un vieux bâtiment
enfouis dans la terre à l'embouchure du ruisseau St.-Michel qui tombe
dans la rivière St.-Charles à l'endroit, ou à peu près, où Cartier a
passé l'hiver de 1535-6. Plusieurs personnes instruites pensent que ces
débris sont ceux de la Petite-Hermine, d'autant plus qu'on a trouvé
quelques projectiles de guerre grossièrement coulés et très anciens au
milieu de ces restes. M. Sheppard, président de la société littéraire et
historique de cette ville, incline à croire, d'après l'opinion de
constructeurs de navires qui ont fait une descente sur les lieux, que le
vaisseau en question est d'une date plus récente. D'autres personnes de
l'art sont d'une opinion contraire. L'on peut consulter sur cette
découverte intéressante: le _Canadien_ du 25 août 1843, et le _Journal
de Québec_ du 10 du même mois 1844, qui contient une dissertation sur
cette matière lue par M. A. Berthelot devant la société de discussion et
qui mérite toute l'attention des archéologues. L'opinion de ce savant
doit avoir d'autant plus de poids que jusqu'à la publication de son
mémoire dit «sur le canon de bronze», l'on croyait généralement dans le
pays que Cartier avait hiverné à l'entrée de la rivière qui porte son
nom à 10 lieues de Québec; il prouva dans ce mémoire que l'illustre
navigateur de St.-Malo ne pouvait avoir hiverné que dans la rivière
St.-Charles.]

Cartier trouva à son retour la France en proie aux persécutions
religieuses, et engagée dans une guerre terrible avec Charles-Quint. Dès
l'année précédente, des lois sévères avaient été décrétées contre les
nouveaux sectaires; des échafauds et des bûchers couvraient le royaume.
Pendant ce temps-là, l'empereur avait su, par une politique habile,
endormir son rival dans ses conquêtes en Italie, et il en profitait pour
fondre à la fois sur le nord et sur le sud de ses Etats, que ses vastes
provinces enveloppaient des deux côtés jusqu'à l'Océan. La voix de
Cartier fut perdue dans le fracas des armes; le gouvernement n'eut pas
le temps de penser à l'Amérique.

Il fallut attendre un moment plus favorable. Dès l'année suivante
cependant, le succès de François I amena une trêve qui fut ensuite
prolongée; mais ce ne fut que vers 1540 qu'on s'occupa sérieusement de
la découverte du célèbre navigateur malouin. Tout en France a ses
ennemis acharnés; même les choses les plus utiles. Le résultat de la
dernière expédition réveilla le parti opposé à la colonisation; il fit
sonner bien haut la rigueur du climat des contrées visitées par Cartier;
son insalubrité qui avait fait périr d'une maladie affreuse une partie
des Français, enfin l'absence de mines d'or et d'argent. Ces assertions
et bien d'autres encore laissèrent une impression défavorable dans
quelques esprits. Mais les amis des colonies repoussèrent toutes ces
attaques, et firent valoir les avantages que l'on pourrait tirer du
commerce de pelleteries avec les Indigènes. D'ailleurs, disait-on,
l'intérêt de la France ne permet point que les autres nations partagent
seules la vaste dépouille du Nouveau-Monde.

Le parti du progrès l'emporta pour le moment. Dans ce parti se
distinguait par dessus tous les autres, François de la Roque, seigneur
de Roberval, que François I appelait le petit roi de Vimeu.

Ce seigneur, qui avait su conquérir l'estime du monarque par sa bravoure
et par sa fidélité, demanda et obtint le gouvernement des pays
nouvellement découverts. Cartier fut en même temps nommé
capitaine-général de l'escadre qui devait y transporter les colons; car
l'on avait décidé d'y former sans délai un établissement. La difficulté
de réunir tout ce qu'il fallait pour l'entreprise, retarda cependant le
départ de Roberval; Cartier prit les devans avec cinq vaisseaux au
commencement de l'été de 1541, et après avoir attendu vainement à
Terreneuve le gouverneur qui devait le suivre à quelques jours de
distance, il continua sa route et vint jeter l'ancre dans l'embouchure
de la rivière du Cap-Rouge, à trois lieues de Québec, donnant la
préférence à cette rivière sur celle de St.-Charles, à cause de
l'excellente position défensive qu'offre l'élévation d'un de ses bords,
qui commande aussi le fleuve très rétréci vers cet endroit.

Il fortifia ce poste et fit commencer les défrichemens tandis qu'il
allait inutilement tenter une seconde fois, avec le vicomte de Beaupré,
de remonter le fleuve au-dessus du Sault-St-Louis.

L'hiver se passa assez tranquillement; mais au printemps les secours
qu'on attendait ne parurent point; et les Sauvages commencèrent à
devenir menaçans. Dans ces circonstances Cartier ne vit pas d'autre
parti à prendre que de se rembarquer pour la France.

Cependant Roberval n'avait pu faire voile pour le Canada qu'en 1542,
avec trois vaisseaux portant 200 personnes des deux sexes et plusieurs
gentilshommes. Le hasard fit que les deux escadres se rencontrèrent à
St.-Jean de Terreneuve; mais Cartier, pour des motifs que nous ne
connaissons pas, ne voulut point retourner sur ses pas et suivre le
gouverneur, qui n'arriva au Cap-Rouge que vers le milieu de l'été.
Cartier avait nommé ce lieu _Charlesbourg-Royal_, celui-ci le nomma
_France-Roy_.

Il fit aussitôt commencer de grands travaux pour mettre les colons à
l'abri des injures de l'air et des attaques des Indigènes.[26] Dans
l'automne, il renvoya deux de ses vaisseaux en France, pour informer le
roi de son débarquement et demander des secours de vivres pour l'année
suivante.

[Note 26:--«Le général susdit, aussitôt son arrivée, fit bâtir un joli
fort, proche et un peu à l'ouest du Canada (Québec sans doute), lequel
était beau à voir, et d'une grande force, sur une haute montagne, dans
lequel il y avait deux corps de logis, une grosse tour, et une autre de
la longueur de 40 ou 60 pieds, où il y avait diverses chambres, une
salle, une cuisine, des chambres d'office, des celliers haut et bas, et
proche d'iceux il y avait un four et des moulins, aussi un poêle pour y
chauffer les gens, et un puits au devant de la maison. Le bâtiment était
situé sur la grande rivière du Canada, appelé _France-Prime_ par M. de
Roberval. Il y avait aussi au pied de la montagne un autre logement,
dont partie formait une tour à deux étages, avec deux corps de logis, où
l'on gardait toutes les provisions et tout ce que nous avions apporté;
et près de cette tour il y a une autre petite rivière. Dans ces deux
endroits, tant en bas qu'en haut, furent logés les gens du commun.»
_Voyage de Roberval._]

Le Cap-Rouge, comme la plupart des lieux où l'on a commencé des colonies
en Amérique, dut payer le tribut à la mort. Cinquante colons périrent
dans le cours de l'hiver. Le printemps seul mit un terme à cette
effrayante mortalité.

Dans le mois de juin, le gouverneur partit avec 70 hommes pour tâcher de
remonter le fleuve jusqu'à sa source, où les Indiens disaient que l'on
trouvait des pierres précieuses et des mines d'or abondantes. Mais il
paraît qu'il n'eut pas plus de succès que Cartier; du moins c'est ce que
l'on doit inférer du silence qui règne à cet égard; car, quoique la fin
de la relation de son voyage soit perdue, s'il eût fait quelque nouvelle
découverte, il nous en serait sans doute parvenu quelque chose.

Cependant, la nouvelle de son débarquement en Canada était arrivée à
Paris juste au moment où la guerre allait se déclarer de nouveau entre
François I et Charles-Quint; et le roi, au lieu de lui envoyer les
secours qu'il demandait, chargea, au rapport de Lescarbot, Cartier en
1543 de le ramener en France,[27] où sa valeur et son influence sur les
populations de la Picardie, qui allait devenir le théâtre de la lutte,
pourraient lui être utiles, comme en effet elles le furent à ce
monarque. La colonie entière se serait rembarquée avec lui.

[Note 27: On met en doute ce quatrième voyage du navigateur de St.-Malo,
auquel Lescarbot seul paraît avoir fait attention, et qui depuis a été
perdu de vue. Mais l'auteur précité dit positivement: «Le roi occupé à
de grandes affaires qui pressaient la France pour lors, il n'y eut moyen
d'envoyer, nouveau rafaichissement de vivres à ceux qui devaient avoir
rendu le pays capable de les nourrir... et que le dit de Roberval fut
mandé pour servir le Roi par deçà: car _je trouve par le compte du dit
Quartier qu'il employa huit mois_ à l'aller quérir, après y avoir
(Roverval) demeuré dix sept mois.» _Histoire de la nouvelle France_ par
Lescarbot (1618). La relation de Roberval confirme cet historien en ce
qui concerne la demande de vivres:--«Roberval renvoya en France deux
navires... afin de donner avis au roi, et de revenir l'année suivante
avec des victuailles et autres fournitures ainsi qu'il plairait au
roi».]

Ainsi finit le premier essai de colonisation fait par la France dans
l'Amérique septentrionale il y a plus de trois cents ans, si l'on
excepte toutefois celui du baron de Léry. C'est la guerre avec
Charles-Quint qui amena l'abandon du Cap-Rouge: premier exemple du
funeste effet du système politique européen des Français pour leurs
possessions d'outre-mer.

Le nom de Jacques Cartier, immortalisé par la découverte du Canada,
disparaît de l'histoire après ce voyage. Rien n'indique néanmoins que ce
navigateur cessât de ce moment d'avoir des rapports avec l'Amérique. Si
l'on en croit les représentations que firent ses neveux près d'un demi
siècle après, pour obtenir la continuation des privilèges accordés à
leur oncle, l'on doit supposer qu'il y fit encore longtemps la traite
des pelleteries.

Cartier s'est distingué dans ses expéditions au Canada par son habileté
et par son courage. Aucun navigateur n'avait encore osé de son temps, si
rapproché de Colomb, pénétrer aussi loin que lui dans l'intérieur du
Nouveau-Monde. En s'aventurant dans le climat rigoureux du Canada, où la
terre est couverte de neige et les communications fluviales interrompues
durant six mois de l'année; en hivernant deux fois au milieu de
peuplades barbares dont il pouvait avoir tout à craindre, il a donné une
nouvelle preuve de l'intrépidité des marins de cette époque.

Avec lui commence la longue série de voyageurs qui ont découvert
l'intérieur de l'Amérique du Nord. Le St.-Laurent qu'il remonta jusqu'au
Sault-St.-Louis fut la grande voie qu'il indiqua aux Français, et qui
les conduisit successivement dans la vallée du Mississipi, dans le
bassin de la baie d'Hudson, et jusque dans les immenses contrées que
baigne la mer Pacifique.

Pour récompense de ses découvertes, il fut anobli, dit-on, par le roi de
France.[28] Mais sa gloire la plus durable sera toujours celle d'avoir
placé son nom à la tête des annales canadiennes, et ouvert la première
page d'un nouveau livre dans la grande histoire du monde.

[Note 28: Recherches de M. Cunat sur Jacques Cartier, consignées dans
une annexe au procès-verbal de la commission nommée par M. Hovius, chev.
de la légion d'honneur, maire de St.-Malo, pour recevoir et reconnaître
les débris de la Petite-Hermine, le 13 décembre 1843; duquel
procès-verbal copie est déposée dans les archives de la société
littéraire et historique de Québec.]



                             CHAPITRE III.


                    ABANDON TEMPORAIRE DU CANADA.

                              1543-1603.

Roberval part pour l'Amérique après la guerre, et périt avec tous ceux
qui l'accompagnent.--M. Villegagnon tente de fonder une colonie dans le
Brésil; la désunion des colons cause leur ruine.--Fondation de la
Caroline dans la Floride.--Massacre des Français de cette colonie par
les Espagnols, en pleine paix; Catherine de Médicis, régente, néglige
d'en demander satisfaction.--De Gourgues les venge.--Pendant longtemps
on ne pense plus en France aux colonies.--Observations à cet égard.--Les
troubles du royaume entravent la colonisation.--Progrès des pêcheries et
du commerce des pelleteries.--Le marquis de la Roche veut fonder un
établissement en Acadie; il échoue.--40 colons abandonnés dans l'île de
Sable, périssent, excepté 12 que le roi envoie chercher au bout de cinq
ans.--De la Roche, ruiné par son entreprise, meurt de
chagrin.--Obstacles qu'éprouvait alors la colonisation.


La guerre dura plusieurs années entre François I et l'Empereur
Charles-Quint. Comme cela était déjà arrivé, et devait arriver encore,
on oublia le Canada dans le tumulte des camps.

Enfin la paix étant rétablie, Roberval, dont la réputation de bravoure
s'était encore accrue, travailla sans perdre de temps à former une
nouvelle expédition pour retourner en Amérique. Il s'adjoignit à cet
effet son frère, soldat très brave que le roi, bon juge en cette
matière, avait surnommé le _Gendarme d'Hannibal_. Il fit voile en 1549,
sous le règne de Henri II, et périt dans le voyage avec tous ses
compagnons, sans qu'on ait jamais su comment était arrivé ce malheur,
qui fit abandonner entièrement le Canada, et qui aurait eu probablement
l'effet de dégoûter pour longtemps la France de ces hasardeuses
entreprises, sans l'Amiral de Coligny, qui tourna l'attention vers
d'autres climats.

En 1555, ce chef des Huguenots, un des génies les plus étendus, dit
l'abbé Raynal, les plus fermes, les plus actifs qui aient jamais
illustré ce puissant empire; grand politique, citoyen jusque dans les
horreurs des guerres civiles, proposa à Henri II de former une colonie
dans quelque partie du Nouveau-Monde, où ses sujets de la religion
réformée pourraient se retirer pour exercer leur culte librement et en
paix. Le roi approuva ce dessein. Heureux pour la France s'il eût été
érigé en système et suivi fidèlement. Quelles sources de richesses et de
puissance il lui eût assurées! et combien il eût fait éviter peut-être
de discordes civiles et de désastres! Mais à cette époque de haineuses
passions, l'on sacrifiait avec délices les plus chers intérêts du pays
aux fureurs du fanatisme et aux appréhensions d'une tyrannie égoïste et
soupçonneuse.

Nicolas Durant de Villegagnon, chevalier de Malte, et vice-amiral de
Bretagne, imbu des doctrines nouvelles, s'offrit pour conduire les
colons dans le Brésil, contrée que sa température faisait préférer au
Canada. Cet établissement échoua néanmoins. Villegagnon étant revenu au
catholicisme, la désunion se mit parmi les Français et ils ne purent se
maintenir dans le pays.

Cependant les dissensions religieuses allaient toujours croissantes en
France. L'effroyable boucherie des Vaudois (1545) avait rempli les
protestans d'une secrète terreur. La guerre civile allait se rallumer.
Coligny songea encore plus sérieusement qu'auparavant à trouver un asile
pour ses co-religionnaires, sur lesquels on avait recommencé à faire
peser les rigueurs d'une sanglante persécution. Il profita d'une espèce
de trêve, en 1562, pour intéresser la cour au plan d'établissement qu'il
avait projeté pour eux dans la Floride. Charlevoix assure que, selon
toutes les apparences, il ne découvrit pas ce dessein au roi; et qu'il
ne lui fit envisager son projet que comme une entreprise avantageuse à
la France; mais il est difficile de croire qu'il pût en imposer à la
cour à cet égard. Charles IX n'ignorait point, et il fut fort aise en
effet de voir que Coligny n'employait à cette expédition que des
calvinistes, parce que c'était autant d'ennemis dont il purgeait l'Etat.
Les catholiques firent bientôt néanmoins changer cette sage et prudente
politique.

L'amiral fut laissé maître de toute l'entreprise. Il donna le
commandement de l'expédition à Jean de Ribaut, de Dieppe, bon marin,
lequel partit, en 1562, pour la Floride, et jeta les fondemens d'un
établissement qu'il nomma Charlesfort, dans une île de Port-Royal
(Caroline du sud) au septentrion de la rivière Savannah. Deux ans plus
tard, Laudonnière à qui le roi avait fait compter cinquante mille écus,
arrivant avec de nouveaux colons, fit abandonner ce poste et élever un
autre fort dans un endroit plus avantageux sur la rivière Alatamaha
(Géorgie) à deux lieues de la mer.

Cette colonie nommée la Caroline, qui serait devenue un empire
florissant si elle eût été suffisamment protégée,[29] a fini par un
événement tragique trop célèbre pour le passer sous silence. Trois ans
après sa fondation, elle fut attaquée par une flotte espagnole de six
vaisseaux commandée par Don Pedro Menendez. Philippe II ayant appris que
les Français avaient fondé un établissement dans la Floride, qu'il
prétendait appartenir à sa couronne, avait résolu de les en chasser, et
cette flotte était envoyée pour exécuter la volonté du farouche
monarque. Le fort des Français fut surpris, et tous ceux qui ne purent
s'échapper, hommes, femmes et enfans, furent massacrés avec cette
cruauté froide qui distingue les Espagnols. Les détails des actes de
barbarie commis par eux font frémir d'horreur. Les prisonniers furent
fusillés, ou pendus à un arbre, sur lequel on mit par dérision une
inscription portant ces mots: «_Ceux-ci n'ont pas été traités de la
sorte en qualité de Français, mais comme hérétiques et ennemis de
Dieu_». Presque tous les colons périrent dans cette catastrophe:
quelques uns seulement réussirent à se sauver avec leur chef,
Laudonnière. Les vainqueurs gardèrent leur conquête, et s'y fortifièrent
avec l'intention de rester dans le pays.

[Note 29: Bancroft:--_History of the United States_.]

Lorsque la nouvelle de ce massacre arriva en France, elle y excita au
plus haut point l'indignation publique. Tous les Français, de quelque
religion qu'ils fussent, regardèrent cet acte comme une insulte à la
nation, et brûlaient de la venger. Mais la cour fut d'une opinion
contraire, et, en haine de Coligny et des Huguenots, Charles IX, ou
plutôt Catherine de Médicis, car c'était elle qui gouvernait l'Etat, le
roi n'ayant encore que 15 ans, fit semblant de ne pas s'apercevoir de
cet affront. Le monarque oubliant ainsi son devoir, un simple individu
prit entre ses mains la défense de l'honneur national et la vengeance de
la France. Cet homme était le chevalier Dominique de Gourgues d'une
famille distinguée de la Gascogne, et en outre bon catholique. C'était
un officier de la plus grande distinction, et qui avait été éprouvé par
des revers de fortune. Il soutint près de Sienne en Toscane, avec un
détachement de 30 hommes, longtemps les efforts d'une partie de l'armée
espagnole; tous ses soldats ayant été tués, il fut fait prisonnier et
envoyé aux galères. La galère dans laquelle il était fut prise par les
Turcs, et ensuite reprise par les chevaliers de Malte. Ce dernier
événement l'ayant rendu à la liberté, il se mit à voyager, et visita
toutes les parties du globe. Il devint l'un des marins les plus habiles
et les plus hardis de son siècle. Vivement ému au récit du massacre des
Français à la Caroline, il jura de les venger. Il vendit pour cela tout
son bien, et arma trois navires montés par 80 matelots et 150 soldats,
la plupart gentilshommes.

Rendu à l'île de Cuba, il assembla toutes ses gens, et leur retraça sous
les plus vives couleurs le tableau des cruautés inouïes que les
espagnols avaient exercées sur les Français de la Floride. «Voilà,
ajouta-t-il, mes camarades le crime de nos ennemis. Et quel serait le
nôtre, si nous différions plus longtemps à tirer justice de l'affront
qui a été fait à la nation française? C'est ce qui m'a engagé à vendre
mon bien; c'est ce qui m'a ouvert la bourse de mes amis; j'ai compté sur
vous, je vous ai cru assez jaloux de la gloire de votre patrie pour lui
sacrifier jusqu'à votre vie en une occasion de cette importance; me
suis-je trompé? J'espère donner l'exemple, être partout à votre tête,
prendre pour moi les plus grands périls; refuserez-vous de me suivre?»

L'on répondit par des acclamations à cette allocution noble et
chaleureuse; et, dès que le temps le permit, l'on cingla vers la
Floride. Les Sauvages étaient mal disposés contre les Espagnols. De
Gourgues en profita et forma une ligue avec eux. Sans perdre de temps,
il fit les dispositions nécessaires pour attaquer les ennemis, qui
avaient ajouté deux forts à celui qu'ils avaient enlevé aux Français. On
garda le plus grand secret pour ne pas leur donner l'éveil.

De Gourgues divisa ses troupes en deux colonnes pour l'attaque, et
marcha, aidé des Sauvages, contre le premier fort. La garnison qui était
de soixante hommes, l'ayant abandonné, tomba entre les deux colonnes, et
fut presque toute détruite au premier choc. Le second fort fut pris
après quelque résistance de la part de ses défenseurs, qui dans leur
fuite furent aussi cernés et taillés en pièces. Le troisième fort, la
Caroline, était plus grand que les autres, et renfermait deux cents
hommes. Le commandant français ayant résolu de l'escalader, avait
disposé des troupes autour de la place, lorsque les assiégés firent une
sortie avec 80 arquebusiers, ce qui avança leur perte. On les attira par
stratagème loin de leurs murailles, et on leur coupa la retraite.
Assaillis de tous côtés, ils furent tous tués après avoir offert la plus
vigoureuse résistance. Les soldats qui formaient le reste de la
garnison, effrayés, voulurent se sauver dans les bois; mais ils
tombèrent aussi sous le fer des Français et des Indiens, excepté
quelques uns que l'on réserva pour une mort plus ignominieuse. On fit un
butin considérable. Les prisonniers furent amenés au lieu où les
Français avaient subi leur supplice, et où Menendez avait fait graver
sur une pierre ces mots: «_Je ne fais ceci comme à des Français, mais
comme à des Luthériens._» De Gourgues leur fit des reproches sanglans sur
leur cruauté et sur leur manque de foi, et ensuite les fit pendre à un
arbre, sur lequel il fit mettre à la place de l'ancienne inscription,
celle-ci écrite sur une planche de sapin: «_Je ne fais ceci comme à
Espagnols; mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers_.»

Trop faibles pour garder le pays, les Français rasèrent les forts et
mirent à la voile pour la France, où le peuple accueillit avec
satisfaction la nouvelle du succès de leur entreprise, qui fut regardée
comme un acte de justes représailles. Mais la reine-mère et la faction
des Guises auraient sacrifié de Gourgues au ressentiment du roi
d'Espagne, sans des amis, et le président de Marigny qui le cacha à
Rouen. Sa conduite reçut hautement l'approbation des autres nations, et
la reine d'Angleterre, Elizabeth, alla jusqu'à lui offrir un poste
avantageux dans sa marine. Il remercia cette princesse de ses offres
généreuses, le roi lui ayant rendu ses bonnes grâces.

Il se préparait à aller prendre le commandement de la flotte de don
Antoine, qui disputait à Philippe II, la couronne du Portugal, lorsqu'il
mourut à Tours en 1567. Il emporta dans la tombe le regret général, et
laissa après lui la réputation d'un des meilleurs capitaines du siècle,
aussi habile sur mer que sur terre.

La faiblesse de Catherine de Médicis dans cette affaire, sembla
autoriser les bruits que les Espagnols faisaient courir pour atténuer
l'odieux de leur conduite. Ils assuraient que Charles IX s'était entendu
avec leur roi, son beau-frère, pour exterminer les Huguenots établis à
la Floride. Quoiqu'il se soit refusé à demander satisfaction de cette
horrible violation du droit des gens, et que d'autres actes de son règne
ternissent encore beaucoup plus sa mémoire, il est impossible d'ajouter
foi à de pareils rapports sans des témoignages clairs et précis qui les
rendent indubitables.

En formant des établissemens de protestans français dans le
Nouveau-Monde, Coligny exécutait un projet patriotique, projet dont
l'Angleterre sut ensuite profiter, et dont nous voyons aujourd'hui les
immenses résultats. Il voulait ouvrir en Amérique à tous ceux qui
s'étaient séparés de la religion établie du royaume, un asile, où, tout
en formant partie du même empire, et en augmentant son étendue et sa
puissance, ils pourraient jouir des avantages que possédaient les
fidèles de l'ancienne religion dans la mère-patrie. Ce projet est
vraiment une des plus belles et des plus nobles conceptions modernes; et
s'il n'a pas réussi, quoiqu'il eût d'abord l'appui du gouvernement,
c'est parce que le parti catholique, qui eut toujours la principale
influence sur le trône, s'y opposa sans cesse, tantôt sourdement, tantôt
ouvertement. Il en fut ainsi surtout vers le temps où nous sommes
arrivé. La longue période qui s'écoula depuis l'expédition de Roberval
jusqu'à celle du marquis de la Roche en Acadie, en 1598, est entièrement
remplie par la lutte avec l'Espagne et l'Empire, et par les longues et
sanglantes guerres de religion rendues si tristement fameuses par le
massacre de la St.-Barthélemi, et que termina le traité de Vervins.
Durant tout ce temps, l'attention des chefs de l'Etat fut absorbée par
ces événemens mémorables, qui ébranlèrent la France jusqu'en ses
fondemens.

Ce ne fut qu'après cette triste époque, et lorsque Henri IV fut
solidement établi sur le trône, que l'on revint aux desseins que l'on
avait formés sur le Canada et les pays voisins, et auxquels on paraît en
général avoir tenu jusque-là plus par esprit d'imitation et par
fantaisie, que par ambition ou par intérêt bien entendu.

Mais tandis que le reste des Français travaillait à s'entre-détruire
avec un acharnement qu'on a peine à concevoir aujourd'hui, pour des
croyances dont ces massacres mêmes prouvaient que Dieu seul pouvait être
le juge, et qui devront servir de salutaire exemple dans tous les temps
aux peuples de ce continent, où il y a tant de religions diverses, les
Normands, les Basques et les Bretons continuaient de faire la pêche de
la morue et de la baleine, comme si leur pays eût joui de la plus grande
tranquillité. Tous les jours ils agrandissaient le cercle de leur
navigation. C'était à eux que l'on devait cette pêche qu'ils avaient
créée à une époque reculée, et qui augmentait d'une manière si
considérable l'industrie française. Ils l'avaient d'abord commencée sur
le grand banc de Terreneuve; ils l'étendirent graduellement sur les
côtes voisines et dans le golfe et le fleuve St.-Laurent. En 1578, cent
cinquante navires français vinrent à Terreneuve. Un autre négoce non
moins profitable qui s'était établi avec les Indigènes des côtes, est
celui des pelleteries, lequel se faisait avec une grande facilité et
avec avantage pour la France. Les trafiquans de fourrures furent attirés
à la recherche de cette marchandise, le long d'une grande partie des
rivages de l'Amérique du nord, et dans les rivières qui tombent dans la
mer. Ils remontaient le fleuve St.-Laurent jusqu'au-dessus de Québec,
côtoyaient les îles du golfe et des environs, et les pays voisins. C'est
à ce commerce enfin que sont dûs en grande partie les premiers
établissemens que l'on va voir bientôt se former au Canada et dans
l'Acadie.

Jacques Noël et Châton, neveux et héritiers de Cartier, avaient continué
ses entreprises, et s'étaient livrés au commerce des pelleteries qui
rendait de grands bénéfices; ils excitèrent à tel point la jalousie des
autres traitans, que ceux-ci brûlèrent trois ou quatre de leurs
pataches. Afin de ne plus être exposés aux mêmes attaques, ils
sollicitèrent du roi le renouvellement des priviléges qui avaient été
accordés à leur oncle, dans la vue de former une habitation dans la
Nouvelle-France, avec le droit exclusif de commercer avec les Sauvages
durant 12 ans, et d'exploiter les mines qu'ils avaient découvertes. En
considération des services de leur oncle, des lettres-patentes leur
furent accordées à cet effet en 1588. Cependant, dès que les marchands
de St.-Malo eurent appris ce qui venait de se passer, et l'existence du
privilége qui les privait d'un négoce lucratif, ils se plaignirent
hautement. Ils se pourvurent au conseil privé du roi, pour faire
révoquer les lettres-patentes, et obtinrent un arrêt favorable à leur
demande sans beaucoup de difficultés.

Dans l'année même du rétablissement de la paix (1598), le marquis de la
Roche, de la province de Bretagne, se fit confirmer par le roi dans la
charge de lieutenant-général du Canada, de l'Acadie et des pays
adjacens, que lui avait accordée Henri III, et dont les troubles du
royaume l'avaient probablement empêché de prendre possession. Ses
pouvoirs avaient la même étendue que ceux de Roberval. Il était autorisé
à prendre dans les ports de France, les navires, capitaines et matelots
dont il pourrait avoir besoin; à lever des troupes, faire la guerre et
bâtir des villes dans les limites de sa vice-royauté; à y promulguer des
lois et les faire exécuter; à concéder les terres aux gentilshommes, à
titre de fiefs, seigneuries, baronnies, comtés, etc. Le commerce était
laissé également sous son contrôle absolu.

Revêtu ainsi d'une autorité aussi despotique que vaine et imaginaire, il
partit pour le Nouveau-Monde avec 60 hommes. Aucun marchand n'osa élever
la voix contre le monopole accordé à ce seigneur, comme on l'avait fait
contre les neveux de Cartier: son rang leur imposa silence.

Le marquis de la Roche, soit qu'il craignit la désertion de ses gens,
composés de repris de justice, soit qu'il crut ce lieu plus à la main en
attendant qu'il eût trouvé dans la terre ferme un territoire propre à
son dessein, les déposa dans l'île de Sable. Cette île, en forme de
croissant, étroite, aride et d'un aspect sauvage, ne porte ni arbres, ni
fruits; il n'y pousse qu'un peu d'herbe, et l'on n'y trouve qu'un lac
d'eau douce au centre.

Après avoir ainsi débarqué ses colons sur cette terre désolée, entourée
d'écueils battus par la mer, il passa en Acadie. En revenant, il fut
surpris par une furieuse tempête qui le chassa en dix ou douze jours sur
les côtes de France. Il n'eut pas plutôt mis pied à terre, qu'il se
trouva enveloppé dans une foule de difficultés. Le duc de Mercoeur, qui
commandait en Bretagne, le garda aussi prisonnier quelque temps. Ce ne
fut que cinq ans après, qu'il put raconter au roi qui se trouvait à
Rouen, ce qui lui était arrivé dans son voyage. Le monarque, touché du
sort des malheureux abandonnés dans l'île de Sable, ordonna au pilote
qui y avait conduit le marquis de la Roche, d'aller les chercher. Il
n'en trouva plus que douze sur quarante qui y avaient été débarqués.

Dès qu'ils avaient été livrés à eux-mêmes, ces hommes, accoutumés à
donner libre cours à la fougue de leurs passions, n'avaient plus voulu
reconnaître de maître. La discorde les avait armés bientôt les uns
contre les autres, et plusieurs avaient péri dans des querelles qui
empirèrent encore leur triste position. A la longue cependant la misère
dompta leur caractère farouche, et ils prirent des habitudes plus
paisibles, et que nécessitait d'ailleurs l'intérêt de leur conservation.

Ils se construisirent des huttes avec les débris d'un navire échoué sur
les rochers de la plage, et vécurent pendant quelque temps de la chair
des animaux que le baron de Léry y avait débarqués 80 ans auparavant, et
qui s'y étaient propagés (Laët.--_Histoire de l'Amérique_). Ils en
avaient aussi apprivoisé quelques uns qui leur fournissaient des
laitages; mais bientôt cette ressource leur manqua, et il ne leur resta
plus que la pêche pour fournir à leur subsistance. Lorsque leurs habits
furent usés, ils s'en firent de peaux de loup-marin. A leur retour,
Henri IV voulant les voir dans le même état dans lequel on les avait
trouvés, on les lui présenta avec les vêtemens dont l'on vient de
parler. Leur barbe et leurs cheveux qui étaient d'une longueur démesurée
et fort en désordre, donnaient un air rude et sauvage à leur figure. Le
roi leur fit distribuer à chacun cinquante écus, et leur permit de
retourner dans leurs familles sans pouvoir être recherchés de la justice
pour leurs anciennes offenses.

Cependant, le marquis de la Roche qui avait engagé sa fortune dans cette
entreprise, la perdit toute entière par suite des malheurs qui ne
cessèrent de l'accabler. Ruiné et sans espérance de pouvoir reprendre un
projet qu'il avait toujours à coeur, le chagrin s'empara de lui et le
conduisit lentement au tombeau. L'histoire des traverses et de
l'infortune de cet homme et des colons qui le suivirent dans l'île de
Sable, forme un épisode digne d'exercer la plume d'un romancier.

On a reproché à M. de la Roche plusieurs fautes. Sans nous arrêter à
blâmer des plans qu'il n'a pas eu le temps de développer, nous devons
dire que, comme victime de ses efforts pour la cause de la colonisation,
il a laissé un nom qui sera toujours respecté en Amérique.

Plusieurs causes contribuaient à cette époque à ces insuccès.
L'insurbordination, et le choix d'hommes de guerre n'ayant d'autre
expérience que celle de l'épée, pour conduire ces entreprises, sont
parmi les principales. Dans toutes les tentatives faites jusqu'alors, ni
règle, ni ensemble n'a été suivi; et toujours le manque de prévoyance
l'a disputé à l'inconstance et à l'apathie des gouvernemens; aux
divisions et à la faiblesse de moyens des individus. Au reste, les
mutineries et les désordres étaient le mal des populations du temps,
fruit sans doute des agitations sociales qui bouleversaient l'Europe
depuis près d'un siècle.

La France n'est pas le seul pays qui ait eu de ces obstacles à vaincre.
L'histoire des États-Unis nous apprend que l'Angleterre s'y prit
plusieurs fois avant de pouvoir réussir à se fixer dans ce continent,
d'une manière solide et durable. Sans parler de la première colonie
qu'elle y envoya en 1579, et que les Espagnols, maîtres de la mer et
jaloux des entreprises que les autres nations pouvaient faire dans le
Nouveau-Monde, attaquèrent en route et forcèrent à rebrousser chemin
(_Oldys. American Annals_), l'on sait que dès quatre ans après, le
chevalier Humphrey Gilbert alla commencer un établissement dans l'île de
Terreneuve, à St.-Jean; et que, malgré les espérances qu'on en conçut
d'abord, l'indiscipline des colons amena une fin désastreuse; que le
célèbre Walter Raleigh, élève de Coligny, dont il avait contracté
l'esprit de persévérance, voulant continuer les desseins de son
beau-frère Gilbert, n'eut pas plus de succès à Roenoke dans la Floride,
et qu'au bout de trois ans l'amiral Drake fut obligé de ramener dans
leur patrie les colons qu'il y avait débarqués[30]; qu'en 1587 une autre
plantation fut commencée dans la Virginie, dont tous les habitans
moururent de misère, ou furent massacrés par les Indigènes; qu'en 1602
encore l'on ne fut pas plus heureux dans un nouvel essai fait sur les
côtes de la Nouvelle-Angleterre, qu'enfin, il en fut ainsi de plusieurs
autres entreprises du même genre dans la suite, parmi lesquelles
plusieurs cependant ont été plutôt des expéditions commerciales que des
tentatives sérieuses d'établissement.

[Note 30: R. Beverley:--_The History of Virginia_.]



                               HISTOIRE
                                  DU
                                CANADA.



                            LIVRE PREMIER.

             ÉTABLISSEMENT PERMANENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.



                             CHAPITRE I.


                    ACADIE--(Nouvelle-Ecosse.)

                             1603-1613.

Observations sur la civilisation de l'Europe à cette époque.--Importance
des colonies pour la France.--M. Chauvin, à la suggestion de Pontgravé,
se fait nommer lieutenant-général du Canada et de l'Acadie, et obtient
le privilége exclusif d'y faire le commerce des pelleteries.--Il
meurt.--Le commandeur de Chaste lui succède; il forme une société de
commerce pour faciliter la colonisation.--Pontgravé et Champlain font un
voyage en Canada. Le Commandeur étant mort, M. de Monts, calviniste, est
nommé lieutenant-général de cette contrée où l'on permet aux protestans
de s'établir.--Expédition de M. de Monts en Acadie, province découverte
par les Français.--De Monts et Champlain découvrent la baie de Fundy, et
les rivières St.-Jean, Penobscot et Kénébec. Les colons débarquent à
l'île Ste.-Croix--Champlain explore les côtes jusqu'à 20 lieues au sud
du cap Cod.--De Monts, ou plutôt le baron de Poutrincourt fonde
Port-Royal; il retourne en France.--Port-Royal concédé au baron de
Poutrincourt.--Lescarbot.--Progrès de Port-Royal.--Retrait du privilége
accordé à de Monts.--Dissolution de la société des pelleteries.--Abandon
temporaire de Port Royal.--Poutrincourt y retourne en 1610.--Il refuse
d'y mener des Jésuites.--Assassinat de Henri IV.--La marquise de
Guercheville achète les droits des associés de de Monts pour envoyer des
Jésuites en Acadie.--Difficultés entre les colons et les Jésuites.--Mde.
de Guercheville les envoie fonder St.-Sauveur sur la rivière
Penobscot.--Les Anglais de la Virginie détruisent St.-Sauveur et
Port-Royal, en pleine paix.--Le gouvernement français ne s'intéresse
point au sort de ces deux colonies qui n'était que des entreprises
particulières.


Nous sommes enfin parvenu à l'époque à laquelle on peut fixer le
commencement des succès permanens de la colonisation française. Bien des
obstacles et bien des calamités en arrêteront encore le cours,
paraîtront même l'interrompre; mais ils ne cesseront pas d'être réels;
ils seront comme la lumière qui paraît et disparaît vacillante au
souffle du vent; elle brûle toujours quoiqu'elle semble quelquefois
s'éteindre.

Cette époque correspond au règne d'Henri IV, l'un des plus grands rois
qu'ait eus la France, et à celui de son successeur, Louis XIII. La
guerre civile avait fait place à la guerre étrangère; et Richelieu
achevait l'abaissement de la maison d'Autriche, et de la noblesse du
royaume que les guerres de religion avaient divisée et affaiblie. Le
caractère national s'était retrempé dans ces longues et sanglantes
disputes; son énergie s'était réveillée. Rendue à la paix, la France eut
besoin de nouvelles carrières pour donner cours à son activité.

La marche de la civilisation ne s'était pas ralentie en Europe. La
grande lutte religieuse où le principe protestant avait triomphé, avait
donné, si je puis m'exprimer ainsi, plus de ressort et plus d'étendue à
l'esprit humain, en agrandissant le champ de son expérience et en
détruisant ses préjugés.

La France, l'Angleterre et les Provinces-Unies avaient pris un
accroissement rapide de population, de richesse et de grandeur.

Henri IV police et fait fleurir son royaume, rétablit l'ordre dans les
finances, réforme la justice, oblige les deux religions de vivre en
paix; encourage l'agriculture et le commerce, établit des manufactures
de drap d'or et d'argent, de tapisseries, de glaces. C'est aussi sous
lui que les vers à soie sont introduits en France et qu'on y creuse le
canal de Briare.

Le commerce établissait déjà des communications entre tous les pays,
mettait en regard leurs moeurs et leurs usages. L'imprimerie qui se
propageait, en généralisant les connaissances, appelait les hommes de
génie à éclairer leurs concitoyens prêts à recevoir l'impulsion qui leur
serait donnée et à marcher dans la voie des progrès. Les classes
moyennes ayant acquis par l'industrie de l'importance, de la liberté et
des richesses, reprenaient le rang qu'elles doivent occuper dans la
société dont elles sont la principale force. En repoussant du poste
qu'elle occupait depuis des siècles cette noblesse guerrière qui ne
s'était distinguée que par la destruction et l'effusion du sang, elles
allaient introduire dans l'Etat des principes plus favorables à sa
puissance et à la liberté des peuples. «Tout progrès, en effet, dit
Lamennais, se résout dans l'extension de la liberté, car le progrès ne
peut être conçu que comme un développement plus libre ou plus complet
des puissances propres des êtres. Or, dans l'ordre social, nulle liberté
sans propriété: elle seule affranchit pleinement l'homme de toute
dépendance.»

La découverte du Nouveau-Monde avait activé ce grand mouvement. Les
nations s'étaient mises à coloniser, les unes pour se débarrasser de
sectaires remuans, d'autres pour ouvrir un champ aux travaux des
prédicateurs chrétiens, toutes pour se créer des sources de richesse et
de puissance. La France s'est surtout distinguée par ses efforts pour
convertir les infidèles, et l'on peut dire à l'honneur de sa foi,
qu'aucun autre peuple n'a tant fait pour cette cause toute de sainteté
et de philantropie. C'est par cela probablement que l'on peut expliquer
l'estime que toutes les nations indiennes ont eue dans tous les temps
pour elle sur tous les autres peuples.

Cette conduite de la France, envisagée sous le rapport politique, ne
mérite pas les mêmes louanges, surtout à cause de la pernicieuse
influence qu'elle exerça sur la police des colonies. En Canada, par
exemple, de peur de scandaliser les Sauvages par le spectacle de
plusieurs religions, l'on persuada au gouvernement de n'y laisser passer
que des émigrans catholiques. Ainsi le catholicisme forcé de laisser
subsister la religion protestante à côté de lui dans la métropole, eut
encore assez de force cependant pour le faire exclure dans les
plantations d'outre-mer, exclusion qui annonce déjà l'arrière pensée qui
devait se manifester plus tard par la révocation de l'édit de Nantes, et
qui devait aussi altérer le système de gouvernement intérieur adopté par
Henri IV et Sully. Les tendances libérales et quelque peu républicaines
des Huguenots, les rendirent d'ailleurs redoutables à la cour, qui
voyait d'un tout autre oeil la soumission des catholiques et du haut
clergé aussi hostile pour le moins que le pouvoir royal aux libertés
populaires.

Tel était l'état de l'Europe et particulièrement celui de la France,
lorsque s'ouvrit le dix-septième siècle.

Le commerce de pelleteries et la pêche de la morue prenant de jour en
jour plus de développement, il devenait aussi d'une grande importance
pour cette nation de s'assurer de la possession des pays où se faisaient
ces deux négoces si avantageux pour sa marine. D'ailleurs le système
colonial de l'Espagne s'agrandissait rapidement; l'Angleterre persistait
à s'établir dans la Floride en dépit de ses échecs. Elle ne pouvait donc
rester tranquille en Europe, pendant que ses ennemis ou ses rivaux
cherchaient à se fortifier en Amérique. Elle se mit aussi en frais plus
sérieusement qu'elle ne l'avait fait jusque là, d'y avoir au moins un
pied à terre. Mais les premiers hommes à qui elle confia cette tâche
après la mort du marquis de la Roche, en firent simplement un objet de
spéculation.

Pontgravé l'un des principaux négocians de St.-Malo, forma le vaste
projet d'accaparer la traite des fourrures en Canada et en Acadie. Pour
le réaliser, il jeta les yeux sur un capitaine de vaisseau nommé
Chauvin, qui avait des amis puissans à la cour, et qui se recommandait
en outre par les services qu'il avait rendus au roi dans les dernières
guerres. Cet officier obtint facilement les pouvoirs qui avaient été
accordés à la Roche. Mais il mourut après avoir débarqué à Tadoussac une
douzaine de colons qui seraient morts de faim dans l'hiver sans les
Sauvages qui les recueillirent dans leurs cabanes.

Le commandeur de Chaste, gouverneur de Dieppe, succéda à ses priviléges.
Il paraît que le commerce n'était pour lui qu'un objet secondaire; mais
Pontgravé, qui n'entrait dans ces entreprises que pour s'enrichir, lui
démontra la nécessité de la traite pour subvenir aux dépenses de premier
établissement toujours si considérables. Le nouveau gouverneur forma, à
sa suggestion, une société dans laquelle entrèrent plusieurs personnes
de qualité et les principaux marchands de Rouen.

Sur ces entrefaites, Samuel de Champlain, capitaine de vaisseau,
officier distingué, nouvellement arrivé des Indes occidentales, se
trouva à la cour où Henri IV le retenait près de lui. A la demande du
commandeur il voulut bien accompagner l'expédition qu'on envoyait en
Canada.

La petite flotte qui consistait en barques de douze à quinze tonneaux
seulement, fit voile en 1603. Champlain remonta le St.-Laurent avec
Pontgravé jusqu'au Sault-St.-Louis, et de retour en France, il montra au
roi la carte et la relation de son voyage. Henri en fut si content qu'il
promit de favoriser l'entreprise de tout son pouvoir; et le commandeur
étant mort pendant ce temps-là, il donna sur le champ sa commission à
Pierre Dugua, sieur de Monts, de la province de Saintonge, gentilhomme
ordinaire de sa chambre et gouverneur de Pons, avec le privilége
exclusif de faire la traite depuis le cap de Raze, en Terreneuve,
jusqu'au 50e degré de latitude nord. Les Huguenots eurent la liberté de
professer leur religion dans les colonies qu'on établirait tout comme en
France; mais les Indigènes devaient être instruits dans la foi
catholique.

On attendait beaucoup des talens et de l'expérience de M. de Monts, qui
avait toujours montré un grand zèle pour la gloire de son pays.

La société formée par son prédécesseur fut continuée et même augmentée
par l'adjonction de plusieurs marchands de la Rochelle et d'autres
villes du royaume. Cet accroissement permit de faire un armement plus
considérable qu'à l'ordinaire. Quatre vaisseaux furent donc équipés,
dont un pour faire la traite à Tadoussac; un autre pour visiter les
côtes maritimes de la Nouvelle-France et saisir les bâtimens qui
trafiqueraient avec les Sauvages en contravention à la défense du roi;
et les deux derniers pour transporter les colons et chercher un lieu
propre à leur établissement. Nombre de gentilshommes et d'hommes de
métier s'embarquèrent sur ces navires avec quelques soldats.

On a déjà pu remarquer avec quelle ardeur les jeunes gens de famille
noble se jetaient dans ces entreprises. Cartier et Roberval furent
accompagnés par des gentilshommes dans tous leurs voyages. L'esprit
inquiet et aventureux qui a distingué à un si haut degré la noblesse
française du moyen âge, alors la première du monde, et dont les exploits
depuis les bords brumeux d'Albion jusqu'aux rochers arides du Jourdain,
formeraient un livre si intéressant et si dramatique, cet esprit,
disons-nous, semblait chercher en Amérique un nouvel élément à son
activité, et l'occasion de se soustraire à la sujétion que la politique
du souverain faisait peser de plus en plus sur cette caste, dont
l'ambition et l'indépendance avaient été pendant si longtemps pour la
royauté un objet de souci et de crainte.

Champlain s'embarqua de nouveau avec le baron Jean de Poutrincourt pour
l'Amérique, où ce dernier avait dessein de s'établir avec sa famille.
Partis en mars 1604, du Havre-de-Grâce, les vaisseaux chargés d'émigrans
des deux religions avec leurs prêtres et leurs ministres, se dirigèrent
vers l'Acadie, dont de Monts préférait le climat à celui du Canada,
qu'il trouvait trop rigoureux.

L'Acadie à peine connue, n'était fréquentée que par les traitans.
C'était le plus beau pays de la Nouvelle-France du côté de l'Océan; il y
a plusieurs ports excellens, où l'on entre, et d'où l'on sort par tous
les vents, et le climat y est tempéré et fort sain. Le long de la mer le
sol est rocheux et aride; mais dans l'intérieur il est de la plus grande
fertilité, et l'on y a découvert des mines de cuivre, de fer, de charbon
et de gypse. Le poisson de toute espèce abondait sur les côtes, comme la
morue, le saumon, le maquereau, le hareng, la sardine, l'alose, etc. Le
loup-marin, la vache-marine, ou phoque, et la baleine y étaient aussi en
grande quantité. Les Micmacs, ou Souriquois, qui habitaient cette
contrée quoique très-braves avaient des moeurs fort douces, et ils
accueillirent les Français avec beaucoup de bienveillance.

Outre l'avantage du climat et de la pêche, l'Acadie possède encore sur
le Canada celui d'une situation plus heureuse pour le commerce maritime;
la navigation y est ouverte dans toutes les saisons. Tout contribuait
donc à justifier le choix de cette contrée.

On fit terre d'abord dans un port de l'Acadie qui fut nommé de
Rossignol, aujourd'hui _Liverpool_. De là l'on côtoya toute la
presqu'île acadienne jusque dans le fond de la baie de Fundy, appelée
par de Monts la baie Française.

L'on entra, chemin faisant, dans un bassin spacieux, entouré de collines
d'où coulaient plusieurs rivières. Le baron de Poutrincourt, enchanté de
la beauté de ce port et des terres qui l'environnent, en obtint la
concession, et le nomma Port-Royal. Il devint et demeura le chef-lieu de
l'Acadie durant toute la durée de la domination française.

L'on descendit ensuite vers le sud en longeant les côtes du
Nouveau-Brunswick, où Champlain qui avait pris les devans, découvrit la
rivière St.-Jean et lui donna ce nom qu'elle conserve encore. A une
vingtaine de lieues de là, l'on atteignit l'île de Ste.-Croix
(maintenant _Boon_ ou _Doceas Island_) dans l'embouchure d'une grosse
rivière (Ste.-Croix ou Schoodic) où M. de Monts résolut de placer sa
colonie, la saison commençant à être avancée. Cette petite île était
facile à défendre, et le sol, comme celui du pays environnant,
paraissait d'une grande fertilité.

Les Indigènes furent enchantés des manières des Français et de la
douceur de leurs moeurs. M. de Monts surtout captiva tellement leur
confiance qu'ils le choisissaient pour juge des différends qui
s'élevaient entre eux, et se soumettaient volontiers à ses décisions.

Cependant l'hiver fit bientôt apercevoir les inconvéniens du poste qu'on
avait choisi. L'on se trouva sans eau et sans bois dans l'île, et ce
n'était qu'avec des peines infinies qu'on pouvait s'en procurer de la
terre ferme. Le scorbut, dont trente six personnes moururent, vint
encore aggraver la situation des Français. L'on résolut dès lors d'aller
s'établir ailleurs dès que la belle saison serait venue.

Après avoir exploré les côtes jusqu'au cap Cod (dans l'Etat du
Massachusetts), et que Champlain qui avait poussé en chaloupe jusqu'à
une vingtaine de lieues au delà, appelle cap Mallebarre, de Monts ne
trouvant point de localité qui réunît tous les avantages qu'il désirait,
songea à retourner en Acadie.

Sur ces entrefaites, Pontgravé arriva d'Europe avec 40 nouveaux colons.
Ce secours, venu fort à propos, releva tous les courages que les
fatigues de l'hiver écoulé, et surtout les ravages du scorbut, avaient
très-abattus. La colonie se transporta à Port-Royal sur la rivière de
l'Equille, où l'on jeta les fondemens (1604) de la ville qu'on appelle
maintenant Annapolis.

Dans l'automne M. de Monts étant passé en France, trouva les esprits
prévenus contre son entreprise, par suite des bruits que les gens
intéressés à la traite de la pelleterie, et que son privilége avait
privés de ce négoce, faisaient courir contre le climat de l'Acadie et
l'utilité de ces établissemens dispendieux. Il craignit un moment de
voir sa société se dissoudre; mais le baron de Poutrincourt, repassé en
Europe, vint à son aide, et se chargea du gouvernement de la colonie
naissante pour laquelle il partit sans délai. Il était temps qu'il
arrivât en Amérique, car les colons, se croyant délaissés, s'étaient
déjà embarqués pour repasser dans leur pays natal.

Celui qui rendit alors les plus grands services à Port-Royal, fut le
célèbre Lescarbot, homme très-instruit et le premier qui indiqua les
vrais moyens de donner à un établissement de ce genre une base durable.
Il représenta que la culture de la terre était la seule garantie de
succès; qu'il fallait s'y attacher particulièrement, et donna lui-même
l'exemple aux colons. Il animait les uns, dit un auteur, il piquait les
autres d'honneur, il se faisait aimer de tous, et ne s'épargnait
lui-même en rien. Il inventait tous les jours quelque chose de nouveau
pour l'utilité publique, et jamais l'on ne comprit mieux de quelle
ressource peut être dans un nouvel établissement un esprit cultivé par
l'étude, que le zèle de l'Etat engage à se servir de ses connaissances
et de ses réflexions. C'est à lui que nous sommes redevables des
meilleurs mémoires que nous ayons de ce qui s'est passé sous ses yeux,
et d'une histoire de la Floride française. L'on y voit un auteur exact
et judicieux, un homme qui a des vues, et qui eût été aussi capable
d'établir une colonie que d'en écrire l'histoire.

Une activité aussi intelligente porta bientôt ses fruits. L'on fabriqua
du charbon de bois; des chemins furent ouverts dans la forêt; un moulin
à farine, mû par l'eau, fut construit sur la rivière et épargna beaucoup
de fatigues aux colons qui avaient été jusque-là obligés de moudre leur
blé à bras, opération des plus pénibles; l'on fit des briques et un
fourneau dans lequel on monta un alambic pour clarifier la gomme de
sapin et en faire du goudron. Les Indiens étaient tout étonnés de voir
naître tant d'inventions qui étaient des merveilles pour eux. Ils
s'écriaient dans leur admiration, «Que les Normands savent beaucoup de
choses!» C'est ainsi qu'ils appelaient les Français, parceque la plupart
des pêcheurs qui fréquentaient leurs côtes étaient de cette partie de la
nation.

Mais tandis que les amis de l'établissement se félicitaient du succès
qui avait enfin couronné trois ans de pénibles efforts, deux accidens
vinrent détruire de si belles espérances. Toutes les pelleteries de la
société acquises dans une année de trafic, furent enlevées par les
Hollandais conduits par un transfuge; ce qui lui causa une perte à peine
réparable. Et dans le même temps, les marchands de St.-Malo, obtinrent
la révocation du privilége exclusif de la traite accordée à M. de Monts,
son chef, qui ne reçut en retour qu'une indemnité imaginaire.

Ces deux événemens, arrivés coup sur coup, amenèrent la dissolution de
la société. Les lettres qui contenaient ces nouvelles furent lues
publiquement à Port-Royal, où elles causèrent un deuil universel. L'on
abandonnait en effet l'entreprise au moment où le succès paraissait
assuré, car dès l'année suivante la colonie aurait pu suffire à ses
besoins.

Poutrincourt s'était fait chérir des Indigènes. Ils versèrent des larmes
en le reconduisant sur le rivage, larmes qui font le plus bel éloge de
sa conduite et de son humanité. Tel était leur respect pour les Français
qu'ils ne dérangèrent rien dans les habitations qu'ils avaient
abandonnées; et que, quand ils revinrent trois ans après, ils trouvèrent
le fort et les maisons dans l'état dans lequel ils les avaient laissés,
les meubles étant même encore à leur place. C'est en 1607 que Port-Royal
fut ainsi abandonné.

Mais Poutrincourt était parti avec la résolution de revenir, s'il
pouvait trouver quelque citoyen riche pour s'associer à son entreprise,
de Monts s'en étant retiré tout-à-fait. Des personnes de qualité
l'amusèrent d'abord pendant deux ans de leurs vaines promesses. Voyant
que ces négociations n'avaient aucun résultat, il tourna les yeux
ailleurs, et forma enfin un traité avec deux riches négocians de Dieppe,
nommés Dujardin et Duquêne. Le coeur plein de joie, il remit à la voile
pour l'Acadie (1610) avec bon nombre d'artisans et de personnes
appartenant aux classes les plus respectables.

Dans la même année fut assassiné Henri IV. Cette calamité nationale eut
encore des suites plus funestes pour la lointaine et faible colonie de
la baie Française, que pour le reste du royaume. L'intrigue et la
violence qui firent place, sous Marie de Médicis et son ministre
Concini, à la politique conciliante du feu roi, vinrent troubler
jusqu'aux humbles cabanes de Port-Royal, où elles jetèrent la confusion,
et dont elles causèrent la ruine plus tard.

Dès que le ministre italien fut au pouvoir, les Jésuites eurent assez
d'influence pour forcer le baron de Poutrincourt de les recevoir dans
son établissement en qualité de missionnaires. Ses associés qui étaient
huguenots, ou qui avaient des préjugés contre ces religieux, qu'ils
regardaient comme les auteurs de la ligue et de l'assassinat de Henri,
préférèrent se retirer de la société que d'y rester si l'on persistait à
les admettre dans la colonie. Ils y furent remplacés sur le champ par la
marquise de Guercheville qui s'était déclarée la protectrice des
missions de l'Amérique: c'était tout ce que l'on demandait. La marquise
acheta en outre les droits que de Monts avait sur toute l'Acadie, et
qu'elle se promettait de faire revivre. Poutrincourt se trouva
complètement à sa merci. Son fils signa un arrangement avec elle, par
lequel la subsistance des missionnaires devait être prise sur le produit
de la pêche et du commerce des pelleteries.

Cette dame qui ne faisait rien sans l'avis des Jésuites, les fit entrer
encore dans le partage des profits de la traite, ôtant ainsi, selon
Lescarbot, à ceux qui auraient eu la volonté d'aider à l'entreprise, le
moyen d'y prendre part. «S'il fallait donner quelque chose, continue ce
judicieux écrivain, c'était Poutrincourt, et non au Jésuite qui ne peut
subsister sans lui. Je veux dire qu'il fallait premièrement aider à
établir la république, sans laquelle l'Eglise ne peut être, d'autant
que, comme disait un ancien évêque, l'Eglise est en la république, et
non la république en l'Eglise.»

Les profits que rendaient les pelleteries se trouvèrent ainsi en partie
absorbés pour le soutien des missions au détriment de Port-Royal. Les
protestans et les catholiques, partisans de la politique de Sully,
composaient ce qu'il y avait de plus industrieux en France, et étaient
par cela-même plus favorables aux améliorations que leurs adversaires,
auxquels ils durent cependant céder le pas dans les plantations comme
ailleurs, depuis l'avènement de Marie de Médicis aux affaires. L'intérêt
du pays fut ainsi sacrifié à la dévotion sublime, mais outrée du 17e
siècle.

Les dissensions ne tardèrent pas à éclater en Acadie. Les Jésuites,
agissant au nom de celle qui les y avait envoyés et maintenus, firent
saisir les vaisseaux de Poutrincourt; il s'en suivit des emprisonnemens
et des procès qui le ruinèrent, et réduisirent les habitans de
Port-Royal auxquels il ne put envoyer des provisions, à vivre de glands
et de racines durant tout un hiver.

La marquise de Guercheville se retira alors de la société, et avisa aux
moyens d'établir les Jésuites ailleurs. Champlain fit tout ce qu'il put
pour l'engager à se lier avec de Monts; mais elle refusa constamment de
s'associer avec un calviniste. Au reste les Jésuites espéraient
peut-être former en Acadie un établissement semblable à celui qu'ils
avaient déjà dans le Paraguay, et qui fût entièrement sous leur
contrôle; mais leur tentative eut les suites les plus funestes.

Leur protectrice fit armer à ses frais un vaisseau à Harfleur, dépense à
laquelle la reine-mère voulut bien contribuer; et de la Saussaye, un de
ses favoris, fut choisi pour le commander. Il alla prendre les Jésuites
de Port-Royal et continua sa route vers le Mont-Désert, où il entra dans
la rivière Penobscot (Pentagoët), que le P. Biart avait explorée l'année
précédente, et commença sur la rive gauche un établissement qu'il nomma
St.-Sauveur (1613).

Tout marcha d'abord comme on pouvait le désirer; et l'on se flattait
déjà d'un succès qui dépasserait toutes les espérances, lorsqu'un orage,
parti du côté d'où l'on devait le moins l'attendre, vint fondre sur la
nouvelle colonie et l'étouffer dans son berceau. Voici ce qui donna lieu
à cet événement.

L'Angleterre réclamait le pays jusqu'au 45e. degré de latitude
septentrionale, c'est-à-dire, une grande portion de l'Acadie. La France,
au contraire, prétendait descendre vers le sud jusqu'au 40e. degré. Il
résultait de ce conflit que, tandis que la Saussaye se croyait dans les
limites de la Nouvelle-France à St.-Sauveur, les Anglais l'y regardèrent
comme empiétant sur leur territoire.

Aussi le capitaine Argall de la Virginie, n'eut-il pas été plutôt
informé de son apparition sur la rivière Penobscot, qu'il résolût
d'aller le déloger. L'espoir d'y faire un riche butin fut néanmoins pour
beaucoup dans cet accès de patriotisme.

Il parut devant St.-Sauveur avec un vaisseau de 14 canons, et jeta la
terreur dans la place qui était sans défense, et qui le prit d'abord
pour un corsaire. Le P. Gilbert du Thet voulut opposer de la résistance
avec quelques habitans et fut tué. Argall s'empara alors de
l'établissement et le livra au pillage, donnant lui-même le premier
l'exemple.

Pour légitimer cet acte de piraterie, il déroba la commission que la
Saussaye tenait du roi de France, et feignit de le regarder, lui et les
siens, comme des gens sans aveu; il se radoucit cependant lorsqu'il eut
pris tout ce qu'il avait trouvé à sa guise, et rendit les prisonniers à
la liberté, en proposant à ceux qui avaient des métiers de le suivre à
Jamestown, d'où, après y avoir travaillé un an, on les transporterait
dans leur patrie. Une douzaine acceptèrent cette offre. Les autres avec
la Saussaye et le P. Masse, préférèrent se risquer sur une frêle
embarcation pour atteindre la Hève, où ils trouvèrent un bâtiment de St.
Malo qui les ramena en France.

Ceux qui s'étaient fiés à la parole d'Argall, furent bien surpris en
arrivant à Jamestown de se voir jeter en prison et traiter comme des
pirates. Ils réclamèrent vainement l'exécution du traité conclu avec
lui, et furent condamnés à mort. Celui-ci qui n'avait pas songé que la
soustraction de la commission de la Saussaye finirait d'une manière
aussi tragique, et ne voulant point prendre sur lui la responsabilité de
l'exécution des condamnés, la remit au gouverneur, le chevalier Thomas
Dale, et avoua tout.

Ce document et les renseignemens puisés dans le cours de l'affaire,
engagèrent le gouvernement de la Virginie à chasser les Français de tous
les points qu'ils occupaient au sud de la ligne 45. En conséquence, une
escadre de trois vaisseaux sous les ordres du même Argall, fut chargée
d'aller exécuter cette résolution. Les prisonniers de St.-Sauveur y
furent embarqués, et entre autres le P. Biart, qu'on accuse avec trop de
précipitation sans doute d'avoir servi de pilote aux ennemis à
Port-Royal, en haine de Biencourt, qui en était gouverneur, et avec
lequel il avait eu des difficultés en Acadie.

La flotte alla ruiner d'abord tout ce qui restait de l'ancienne
habitation de Ste.-Croix, vengeance inutile puisqu'elle était abandonnée
depuis plusieurs années; elle cingla ensuite vers Port-Royal, où elle ne
trouva personne en arrivant, tout le monde étant aux champs à deux
lieues de là. En moins de deux heures toutes les maisons et le fort
furent réduits en cendre. Alors le P. Biart voulut vainement persuader
aux habitans, attirés par la fumée et les flammes qui dévoraient leurs
asiles, de se retirer avec les Anglais; que leur chef était ruiné et ne
pourrait plus les soutenir; ils repoussèrent cet avis avec mépris, et
l'un d'eux leva même une hache sur ce Jésuite et menaça de le tuer, en
l'accusant d'être la cause de leurs malheurs.

Après la destruction de Port-Royal, une partie des habitans se dispersa
dans les bois ou se mêla avec les naturels; une autre gagna
l'établissement que Champlain avait fondé sur le fleuve St.-Laurent. Ce
désastre acheva d'épuiser les ressources du baron de Poutrincourt, qui,
l'amertume dans l'âme et n'ayant plus aucune espérance, abandonna pour
jamais l'Amérique.

De retour en France il prit du service, et dans les troubles qui
survinrent à l'occasion du mariage du roi, il fut chargé de s'emparer de
Méri-sur-Seine et de Château-Thierri. Il fut tué au siège de la première
ville qui fut prise, et son corps fut enterré à St.-Just en Champagne.
On peut le regarder à juste titre comme le véritable fondateur de
Port-Royal ou Annapolis. Sa persévérance assura le succès de
l'établissement de l'Acadie; car la destruction de Port-Royal n'amena
pas l'abandon de cette province, qui continua d'être occupée par la
plupart des anciens colons, auxquels vinrent bientôt se joindre de
nombreux aventuriers.

Le gouvernement français, qui n'avait pris aucun intérêt direct à cette
colonie, n'eut pas même l'idée de venger les actes de piraterie
d'Argall. La cour de la régente, livrée aux cabales et aux factions des
grands qui finirent par se soulever, et mirent la monarchie sur le bord
de l'abîme,[31] avait d'ailleurs bien autre chose à faire qu'à prendre
en main la cause des pauvres planteurs de l'Acadie. Poutrincourt n'avait
pas assez d'influence auprès de Marie de Médicis pour espérer qu'elle se
chargeât de la défense de ses intérêts, et il ne fit aucune démarche
auprès d'elle. Il se contenta d'adresser des plaintes inutiles contre le
P. Biart à l'amirauté de Guyenne.

[Note 31: «L'ambassadeur d'Espagne voyant ce déchaînement presque
général écrivait à son roi de profiter de cette circonstance pour
démembrer la France, au lieu de lui procurer, par le mariage de sa
fille, une tranquillité dont la monarchie espagnole pourrait
souffrir.»--Anquetil.]

La marquise de Guercheville envoya la Saussaye à Londres pour y demander
réparation des dommages qu'on lui avait faits contre le droit des gens;
elle fut indemnisée d'une partie de ses pertes par l'appui qu'elle reçut
sans doute de la part de l'ambassadeur de France. Elle reconnut alors,
mais trop tard, la faute qu'elle avait faite de ne pas suivre l'avis de
Champlain qui la rejette indirectement sur le P. Cotton, confesseur de
Louis XIII. Mais y aurait-il eu bien de la sûreté répète-t-on à confier
à un calviniste la direction d'un établissement dont le principal objet
était de répandre la foi catholique parmi les tribus de la
Nouvelle-France? Ce que l'on peut répondre à cela, c'est qu'il est bien
fâcheux que l'intérêt des colonies et celui de la religion, n'aient pas
toujours été identiques.

Malgré la nullité de ses résultats aujourd'hui, l'on ne peut s'empêcher
cependant d'admirer un enthousiasme religieux comme celui qui animait
madame de Guercheville, et qui la portait à sacrifier une partie de sa
fortune pour la conversion des infidèles. Mais en lui rendant toute la
justice qui lui est due pour un dévouement qui doit paraître sublime
dans ce siècle de froid calcul et d'égoïste avidité, l'on peut se
demander pourquoi est-il resté sans fruit, et ultérieurement sans
avantage pour la France. Il est vrai qu'à cette époque l'expérience
n'avait pas encore appris que l'intérêt religieux même exigeait
impérieusement que tout fût sacrifié à l'avancement et à la
consolidation des colonies; car celles-ci tombant, la ruine des missions
devait en être la suite, ou du moins leur succès devenait fort
problématique.



                               CHAPITRE II.


                                 CANADA.

                                1603-1628.

M. de Monts abandonne l'Acadie pour le Canada.--Fondation de
Québec.--Conspiration contre Champlain punie.--Alliance avec les
Algonquins et leurs alliés.--1ère expédition contre les Iroquois.--2me
expédition contre les mêmes.--De Monts se retire des affaires du
Canada.--Le comte de Soissons le remplace comme lieutenant-général.--Il
meurt.--Le prince de Condé lui succède.--Champlain forme une société qui
obtient le privilège exclusif de la traite des pelleteries.--Opposition
que ce privilège fait naître.--Le prince de Condé vend sa lieutenance
générale au duc de Montmorenci.--Traité de Champlain avec les
Hurons.--Il explore la rivière des Outaouais, et découvre le lac Ontario
et le lac Nipissing.--3me expédition contre les Iroquois.--Paix entre
les Algonquins et leurs alliés et les cinq cantons.--Le duc de
Ventadour lieutenant-général de la Nouvelle-France.--Arrivée des
Jésuites en Canada.--Champlain passe deux ans en France.--Richelieu
dissout la compagnie du Canada, et forme celle dite des cent associés.


Nous avons vu dans le chapitre précédent que M. de Monts avait abandonné
l'Acadie, après le retrait de son privilège exclusif de la traite en
1607. Il tourna alors entièrement ses regards du côté du Canada, où deux
motifs le firent persister dans son entreprise: l'augmentation des
possessions françaises, et l'espoir de pénétrer quelque jour par le
St.-Laurent jusqu'à la mer occidentale, et de là à la Chine. Le passage
au grand Océan par le Nord-Ouest, est un problème dont on cherche la
solution depuis Colomb, et qui n'a été résolu que de nos jours.

Ayant obtenu du roi le renouvellement de son privilège pour un an, afin
de s'indemniser de ses dépenses, il nomma Champlain pour son lieutenant;
et arma en 1608, avec ses associés, deux navires, dont l'un pour
trafiquer à Tadoussac, et l'autre pour porter les colons qui devaient
commencer l'établissement qu'il avait projeté dans le St.-Laurent.

Champlain arriva à Québec le 3 juillet, et débarqua sur une pointe
qu'occupe aujourd'hui la Basse-Ville. La nature avait formé l'île de
terre qu'entourent le fleuve St.-Laurent et les rivières du Cap-Rouge et
St.-Charles, pour être le berceau de la colonie; et en effet depuis
Cartier les avantages de cette situation frappaient tous ceux qui
remontaient le fleuve. Il y fit élever une habitation fortifiée et
spacieuse, et tout le monde fut mis à défricher la terre, ou employé à
d'autres travaux. Ainsi le bruit et le mouvement remplacèrent le silence
qui avait régné jusque-là sur cette plage déserte et solitaire, et
annoncèrent aux Sauvages l'activité européenne, et la naissance d'une
ville qui devait devenir l'une des plus fameuses du Nouveau-Monde.

L'étymologie du nom de Québec a été, comme celle du nom du Canada, un
objet de discussion parmi les savans. Malheureusement pour les amateurs
d'origines romanesques ou singulières, nous sommes forcé bien malgré
nous de détruire encore ici une de leurs illusions. Québec ne doit le
nom qu'il porte, ni au cri d'admiration d'un Normand enthousiasmé, ni à
la piété patriotique d'un colon transportant soigneusement avec lui une
appellation propre à réveiller dans son coeur les souvenirs de son pays
natal. Champlain nous dit positivement qu'il débarqua dans un lieu que
les Indigènes nommaient Québec, mot sauvage qui signifie _détroit_, et
qui désigne en effet le rétrécissement du St.-Laurent sur ce point de
son cours, où (au Cap-Rouge) il n'a pas plus de 900 verges de
largeur.[32]

[Note 32: Le mot _Québec_ prononcé _Ouabec_ dans la langue algonquine,
dit M. Sta.-Vassal, signifie détroit. Ce Monsieur, né d'une mère
abénaquise et qui parle plusieurs dialectes des Indigènes au milieu
desquels il a passé la plus grande partie de sa vie, m'assure que ce mot
est purement sauvage.

M. Malo, missionnaire en 1842 chez les tribus du golfe St.-Laurent, et
dont j'ai eu le plaisir de faire la connaissance en descendant du
Haut-Canada, m'assure pareillement que le mot Kibec dans l'idiome Micmac
a la même signification. Ce M. qui voudra bien me pardonner d'avoir fait
usage de son nom, n'a aucun doute que celui de notre ancienne capitale
est d'origine indienne.]

A peine pouvait-on dire que la colonie existât, qu'une conspiration
faillit de la détruire de fond en comble. La discipline sévère maintenue
par son chef, servit de prétexte à un serrurier normand, nommé Jean
Duval, pour se défaire de lui. Cet homme, d'un caractère déterminé, qui
avait été blessé dans la guerre avec les Sauvages de la
Nouvelle-Angleterre pendant son séjour en Acadie, entraîna plusieurs
personnes dans son complot. Les conjurés après avoir fait périr le
gouverneur, soit en l'étranglant dans son lit, soit en le tuant à coup
d'arquebuse si le premier moyen ne réussissait pas, devaient piller les
magasins et se retirer en Espagne avec leurs dépouilles. Quatre jours
avant l'exécution du projet, un d'entre eux, tourmenté de remords, vint
tout avouer et nomma ceux de ses complices qui lui étaient connus.
Quatre des principaux furent arrêtés sur le champ; et dans l'ignorance
où l'on était de l'étendue des ramifications, on les envoya à Tadoussac
afin de rompre entièrement la trame, et d'ôter à leurs associés l'envie
même de les délivrer.

Lorsqu'on eût pris les mesures de sûreté nécessaires, et organisé le
conseil pour faire leur procès, on les ramena à Québec, où ils
confessèrent leur crime et furent condamnés à mort. Duval seul fut
exécuté; les autres ayant été reconduits en France, y reçurent leur
grâce. Cette prompte justice en imposa aux mécontens et la paix ne fut
plus troublée.[33]

[Note 33: Champlain, Lescarbot.]

Le gouverneur avait été revêtu des pouvoirs exécutif, législatif et
judiciaire les plus amples, qui passèrent ensuite à ses successeurs. La
colonie resta soumise à ce despotisme pur jusqu'en 1663, sans qu'il y
fût fait presqu'aucune modification. Alors il fut circonscrit dans son
action par des formes qui en limitèrent l'abus. Ces pouvoirs sont
consignés dans la commission que le fondateur du Canada reçut du roi en
partant pour ce pays, laquelle peut être à ce titre regardée comme la
première constitution qu'il ait tenue des Européens. Voici quelques unes
des principales dispositions de ce document, que nous reproduisons dans
leur vieux style et textuellement.

«En paix, repos, tranquillité, y commander (le gouverneur) tant par mer
que par terre: ordonner, décider, et faire exécuter tout ce que vous
jugerez se devoir et pouvoir faire, pour maintenir, garder, et conserver
les dits lieux sous notre puissance et autorité, par les formes, voies
et moyens prescrits par nos ordonnances. Et pour y avoir égard avec
nous, commettre, établir et constituer tous officiers, tant ès affaires
de la guerre que de justice et police pour la première fois, et de là en
avant nous les nommer et présenter, pour en être par nous disposé, et
donner les lettres, titres et provisions tels qu'ils seront nécessaires.
Et selon les occurrences des affaires, vous-même avec l'avis de gens
prudens et capables, prescrire sous notre bon plaisir, des lois, statuts
et ordonnances, autant qu'il se pourra conformes aux nôtres, notamment
ès choses et matières, auxquelles n'est pourvu par icelles.»

Les gouverneurs n'avaient pour tempérer leur volonté, que les avis d'un
conseil de leur choix, et qu'ils n'étaient pas tenus de suivre. Tout
cela était bien vague et bien fragile. Mais tels sont à peu près les
pouvoirs qui ont été délégués à tous les fondateurs de colonies dans
l'Amérique septentrionale, sauf quelques rares exceptions dans les
provinces anglaises. Ce système avait peu d'inconvéniens dans le
commencemens, parce que la plupart des planteurs étaient aux gages d'un
gouverneur ou d'une compagnie sous les auspices desquels se formait
l'établissement. Mais à mesure que les colonies prenaient de
l'extension, leurs institutions se formulaient sur celles de leurs
mères-patries respectives, dont elles prenaient plus ou moins la
physionomie et le caractère.

Champlain trouva que depuis Jacques Cartier, le Canada avait été
bouleversé par des révolutions. Stadaconé et Hochelaga n'existaient
plus; et il paraît aussi que ce n'était plus les mêmes habitans qui
occupaient le pays. Ces bourgades avaient-elles été renversées par la
guerre ou transportées ailleurs par suite des vicissitudes de la chasse
ou de la pêche? Colden[34] rapporte que les cinq nations iroquoises
avaient occupé autrefois les environs de Montréal, et qu'elles en
avaient été chassées par les Algonquins; c'était là, dit-il, une
tradition accréditée chez ces nations elles-mêmes. Il est tout probable
en effet qu'au moins une partie a possédé cette contrée dans un passé
plus ou moins éloigné.

[Note 34: _History of the five Indian nations of Canada._]

Les révolutions de cette nature n'étaient pas rares chez les nations
indiennes, qui erraient dans leurs vastes forêts sans laisser ni
monument de leur existence, ni trace de leur passage.

D'après les relations de Cartier l'on serait porté à croire cependant,
que la lutte entre les Iroquois et les autres Sauvages du Canada n'était
pas encore commencée de son temps. Il ne parle que des _Toudamens_,
tribus établies sur les bords de la mer, entre la N. Ecosse et la N.
York, lesquels traversaient les Alleghanys pour venir porter leurs
ravages dans la vallée du St.-Laurent.

A l'époque de l'arrivée de Champlain le pays était occupé par des
peuplades encore plus barbares que celles qui existaient au temps de
Cartier, et qui luttaient avec difficulté contre des ennemis qui leur
étaient supérieurs, sinon par le courage du moins par l'habileté et par
la prudence. Ces peuples désespérés s'empressèrent d'accourir au devant
de lui et de briguer son alliance contre les Iroquois qui occupaient les
forêts situées à l'occident du lac Ontario. Ces Sauvages, de la famille
des Hurons, formaient cinq nations confédérées; et chacune d'elle était
partagée en trois tribus qui portaient les noms allégoriques de la
_Tortue_, de _l'Ours_ et du _Loup_ (Cadwallader Colden.)

Ignorant la force et le caractère de cette confédération, Champlain
accepta peut-être trop précipitamment des offres dont l'effet fut de
doter la colonie d'une guerre qui dura plus d'un siècle. Il pensait
qu'en ayant pour alliés toutes les tribus du pays, il pourrait subjuguer
facilement, non seulement cette confédération, mais encore toutes les
peuplades qui voudraient entraver ses projets par la suite. Jusqu'alors
les autres nations européennes, n'avaient trouvé que des ennemis dans
les Indiens parmi lesquels elles étaient venues s'établir; il dut
croire, lui, en les voyant rechercher son amitié, qu'avec leur appui le
succès de son entreprise n'était que plus assuré. Il ne savait pas
encore que d'autres Européens, rivaux de la France, étaient déjà établis
à côté des Iroquois, et prêts à les soutenir dans leurs luttes.

On explique ainsi l'origine de la guerre entre ces Sauvages et les
autres tribus canadiennes, les Algonquins, les Hurons et les Montagnais.

«Une année, il arriva qu'un parti d'Algonquins, peu adroits ou peu
exercés à la chasse, y réussit mal. Les Iroquois qui les suivaient,
demandèrent la permission d'essayer s'ils seraient plus heureux. Cette
complaisance qu'on avait eue quelquefois, leur fut refusée. Une dureté
si déplacée les aigrit. Ils partirent à la dérobée pendant la nuit, et
revinrent avec une chasse très abondante. La confusion des Algonquins
fut extrême. Pour en effacer jusqu'au souvenir, ils attendirent que les
chasseurs iroquois fussent endormis, et leur cassèrent à tous la tête.
Cet assassinat fit du bruit. La nation offensée demanda justice. Elle
lui fut refusée avec hauteur. On ne lui laissa pas même l'espérance de
la plus légère satisfaction.

«Les Iroquois, outrés de ce mépris, jurèrent de périr ou de se venger;
mais n'étant pas assez forts pour tenir tête à leur superbe offenseur,
ils allèrent au loin s'essayer à s'aguerrir contre des nations moins
redoutables. Quand ils eurent appris à venir en renards, à attaquer en
lions, à fuir en oiseaux, c'est leur langage, alors ils ne craignirent
plus de se mesurer avec l'Algonquin. Ils firent la guerre à ce peuple,
avec une férocité proportionnée à leur ressentiment.» (Raynal)[35]

[Note 35: Charlevoix:--_Journal historique d'un voyage de l'Amérique._
Colden.]

Gonflés par des succès inouïs, ils se considérèrent comme supérieurs au
reste des hommes, et s'appelèrent orgueilleusement _Ongue honwe_,
c'est-à-dire, hommes qui surpassent les autres hommes.

Ils devinrent la terreur de toutes les nations de l'Amérique
septentrionale. Lorsque les Agniers prenaient les armes contre les
tribus de la Nouvelle-Angleterre, un seul de leurs guerriers
paraissait-il parmi elles, aussitôt le terrible cri d'alarme s'élevait
de colline en colline, un Iroquois! un Iroquois! Et saisies d'épouvante,
toutes les tribus, hommes, femmes et enfans, prenaient la fuite comme un
timide troupeau de moutons poursuivis par des loups. Cette terreur de
leur nom, ils mettaient le plus grand soin à la répandre en cherchant en
toutes occasions à persuader aux autres peuples qu'ils étaient
invincibles.

Pontgravé lui ayant amené à Québec deux barques remplies d'hommes,
Champlain repartit aussitôt avec ses nouveaux alliés et une douzaine de
Français pour marcher contre eux. Il les rencontra sur les bords du lac
auquel il a donné son nom. Les deux armées se trouvèrent en présence le
29 Juillet (1609) et se préparèrent au combat. Les Sauvages passèrent
toute la nuit à danser, à chanter et à se provoquer d'un camp à l'autre
à la façon des Grecs et des Troyens d'Homère. Les Français pour qui les
usages des Indigènes étaient nouveaux, regardaient tout cela avec une
curiosité mêlée de surprise.

Le lendemain matin, les Indiens sortirent de leurs retranchemens et se
rangèrent en bataille. Les Iroquois au nombre de 200 s'avancèrent au
petit pas avec beaucoup de gravité et d'assurance, sous la conduite de
trois chefs que distinguaient de grands panaches. Champlain n'avait que
deux Français avec lui, les autres étant restés en arrière. Ses alliés
se séparèrent en deux corps et le mirent en avant à leur tête, tandis
que ses deux compagnons se placèrent sur la lisière du bois avec
quelques Sauvages. On lui dit de tirer sur les chefs. Les ennemis
s'arrêtèrent à 30 pas de lui, et le contemplèrent quelque temps avec
surprise; alors les deux partis firent une décharge de flèches, et dans
le même temps tombèrent raides morts deux chefs Iroquois frappés par les
balles, et un troisième mortellement blessé. Les alliés poussèrent un
cri de joie; les ennemis saisis d'épouvante, prirent la fuite et se
dispersèrent dans les bois, mais non sans avoir encore perdu plusieurs
guerriers qui furent tués ou faits prisonniers.

Cette victoire ne coûta que 15 ou 16 blessés aux vainqueurs qui, après
avoir pillé le camp des vaincus, où ils trouvèrent du maïs et des armes,
commencèrent une retraite précipitée le jour même. Le soir ils prirent
un de leurs prisonniers et lui commandèrent d'entonner le chant de mort.
Ensuite, suivant la coutume de ces barbares, il lui firent souffrir les
plus affreux tourmens. Champlain, révolté de leur cruauté, n'obtint la
permission d'achever ce pauvre misérable qu'après qu'ils furent las de
le torturer, et que le sang eut satisfait leur vengeance.

Vers l'automne le gouverneur s'embarqua pour l'Europe, et se rendit à
Fontainebleau où était Henry IV, qui le reçut très bien, et écouta avec
intérêt le rapport qu'il lui fit de la situation de la Nouvelle-France,
nom que ce grand roi donna alors au Canada.

De Monts fit d'inutiles efforts pour faire renouveler son privilège de
la traite; des intérêts trop puissans s'y opposaient pour qu'il pût
réussir. Néanmoins ses associés ne l'abandonnèrent pas encore tout à
fait après cet échec, espérant pouvoir dans la concurrence générale
retirer des pelleteries de quoi couvrir les dépenses de la colonie
naissante. Le Gendre et Collier furent ceux qui secondèrent son zèle
avec le plus d'ardeur. Il put, grâce à leur appui, expédier dans le
printemps (1610) deux navires sur l'un desquels revint Champlain, qui
trouva les habitans de Québec dans les dispositions les plus
encourageantes, la santé publique ne s'étant pas un instant altérée, et
la récolte ayant produit abondamment de manière à répondre aux
espérances les plus ambitieuses.

Les Indigènes attendaient son retour avec impatience pour entreprendre
une nouvelle expédition contre leurs ennemis qu'ils ne craignaient plus
maintenant d'aller attaquer chez eux. A peine donc fut-il débarqué et
eut-il donné ses ordres, qu'il partit pour se mettre à la tête de leur
armée réunie à l'embouchure de la rivière Richelieu.

On ne marcha pas longtemps sans rencontrer les Iroquois que l'on croyait
bien plus loin. Ils s'étaient fortement retranchés pour se mettre à
l'abri des armes meurtrières des Européens, dont ils avaient vu l'effet
au combat de l'année précédente, et ils repoussèrent leurs assaillans
dans une première attaque. A la seconde cependant, le feu de la
mousqueterie décida la victoire qui fut longtemps disputée. Champlain et
un de ses gens y furent blessés. Les ennemis furent taillés en pièces,
et ceux qui échappèrent au casse-tête périrent dans une rivière dans
laquelle ils furent culbutés. Deux cents Hurons arrivèrent après le
combat. La plupart d'entre eux n'ayant jamais vu d'Européens regardaient
les Français, leurs habits, leurs armes, avec étonnement.

La liberté du commerce des pelleteries ayant été promulguée dans tous
les ports de mer du royaume, plusieurs navires vinrent en Canada pour
faire la traite. Ils apportèrent la nouvelle de la mort de Henri IV. Ce
tragique événement y répandit la même consternation qu'à Port-Royal.
Tout le monde sentait la perte qu'on venait de faire, et surtout
Champlain qui avait joui de la protection et de l'amitié de cet
infortuné monarque. Il partit presque immédiatement pour la France, afin
de veiller aux intérêts de Québec qui auraient pu se trouver gravement
compromis dans les dissensions que faisaient redouter cette catastrophe.

L'esprit du nouveau gouvernement et la liberté entière de la traite, qui
dès lors donna lieu à une concurrence très-vive, obligèrent de Monts à
abandonner tous ses projets, faute de moyens pour les continuer, ayant
même eu de la peine à subvenir aux dépenses de la colonie dans le temps
qu'il était en possession du monopole de son commerce. Il fallut donc
songer à adopter un nouveau système; et Champlain, après en avoir
conféré avec lui à Pons, travailla à former une nouvelle compagnie et à
mettre le Canada sous la protection de quelque grand personnage de la
nation, comme le moyen le plus propre à lui assurer les dispositions
favorables de la cour. L'exemple de l'influence de la marquise de
Guercheville dans les affaires de l'Acadie, lui semblait prouver la
nécessité d'une pareille protection, à laquelle la couronne montrait
beaucoup d'égards, pour récompenser sans doute et encourager la fidélité
de la noblesse, avec laquelle elle voulait se mettre en faveur comme
elle faisait avec le clergé.

Charles de Bourbon, comte de Soissons, se chargea à sa prière des
intérêts du Canada. Il s'en fit nommer par la régente lieutenant-général
à la place de M. de Monts, et choisit Champlain pour son lieutenant, par
ses lettres du mois d'octobre 1612. A peine cette commission était-elle
signée que ce prince mourut. Ce capitaine allait retomber dans son
premier embarras, lorsqu'heureusement le prince de Condé accepta la
charge vacante par la mort du comte de Soissons, et le continua dans ses
fonctions.

La commission de ce dernier lui ordonnait de saisir tous les bâtimens
qui feraient la traite, sans permission, depuis Québec en remontant le
fleuve. C'était abolir, pour ces limites, la liberté du commerce
accordée par Henri IV. Lorsque cette commission fut publiée dans les
havres et ports du royaume, elle souleva une opposition formidable.
Champlain montra dans cette circonstance les ressources de son esprit
ingénieux. Il proposa d'établir une association pour coloniser le
Canada, et y faire le commerce des pelleteries, dans laquelle tous les
marchands auraient droit d'entrer. Il voulait assurer par ce plan le
succès de sa colonie, et rendre en même temps le commerce libre à tous
ceux qui le faisaient, sous certaines conditions. Ce projet était bon;
néanmoins les marchands de la Rochelle refusèrent de se prêter à son
exécution. Ils avaient été priés de se trouver à Fontainebleau pour
signer l'acte de société, ils n'y vinrent point; ceux de Rouen et de
St.-Malo seulement s'y rendirent. Malgré cela, il fut décidé de leur
laisser le droit d'entrer dans la compagnie pour un tiers, s'ils
venaient à changer d'avis; mais ne s'étant point conformés aux articles
proposés dans le temps donné, l'acte fut clos, et les deux dernières
villes y furent parties chacune pour moitié. Fait pour onze années, il
fut ratifié par le Prince de Condé et confirmé par le roi. Les
Rochellois regrettèrent alors leur obstination, parceque la liberté du
commerce se trouva abolie par cette confirmation royale, à laquelle,
sans doute, ils ne s'attendaient pas. Ils continuèrent toutefois par
contrebande la traite sur un pied considérable sans qu'on pût y mettre
fin, à cause de l'impossibilité à cette époque de garder les côtes du
Canada.

Dans la prévision d'une pareille association, Champlain avait fait faire
des défrichemens dans le voisinage de Montréal, pour élever un petit
fort afin de protéger le comptoir de la compagnie, qui pourrait être
avantageusement établi dans cette île. C'est pendant qu'il était occupé
à ce travail qu'il fut visité par 200 Hurons avec lesquels il fit un
traité d'alliance et de commerce, et qu'il obtint la permission de
former des établissemens dans leur pays s'il en trouvait le sol
convenable.

En 1613, trompé par un imposteur qui disait être parvenu avec les
Algonquins fort loin dans le nord, jusque sur les bords d'une mer où il
avait vu les débris d'un navire anglais, il partit pour aller vérifier
ce fait, que la découverte de la baie d'Hudson peu d'années auparavant
(1602) rendait très probable. Il remonta la rivière des Outaouais jusque
dans le voisinage de sa source sans rien trouver; et les Sauvages
l'ayant convaincu de la fausseté de ce rapport, il revint sur ses pas.
Avec de bons guides il aurait pu cependant atteindre la baie d'Hudson en
peu de temps, puisqu'avec un canot léger l'on peut, dit-on, s'y rendre
des Trois-Rivières par celle de St.-Maurice en 15 jours. L'année 1615
est remarquable dans les annales de la colonie par la découverte du lac
Ontario, la première de ces quatre grandes mers intérieures qui
distinguent l'Amérique septentrionale. Champlain se trouvant au
Sault-St.-Louis, les Hurons et les Outaouais réclamèrent encore son
secours contre les Iroquois, qui leur barraient le chemin pour venir
vendre leurs pelleteries aux comptoirs français. Dans l'intérêt de la
traite et de ses projets de découverte, il consentit à aller se mettre à
leur tête, et se rendit quelque temps après de sa personne à _Cahiagué_,
où les alliés devaient réunir leurs forces. Il prit la route de la
rivière des Outaouais, parvint jusqu'au lac _Nipissing_, à environ 60
lieues au nord-est du lac Huron, puis descendant vers le sud, il arriva
sur les bords du lac Ontario à la fin de juillet. Il est le premier
Européen qui ait contemplé cette _mer douce_, comme il l'appelle, ce lac
océanique que ne sillonnaient encore que les fragiles esquifs de
l'Indien, qui ne réfléchissait que les sombres forêts de ses rives
solitaires; mais qui devait baigner dans la suite tant de villes
florissantes, et porter sur son sein les plus gros navires qu'ait
inventés l'industrie humaine.

Il trouva dans une bourgade 14 Français qui étaient partis avant lui de
Montréal; il traversa cinq autres villages tous défendus par de triples
palissades, et entra enfin dans celui de _Cahiagué_ qui renfermait 200
cabanes. Il fut reçu avec la plus grande distinction par toute la tribu.

Cependant l'armée barbare ne tarda pas à se mettre en marche; l'on
traversa le St.-Laurent par le 43e. degré de latitude. L'ennemi prévenu
de l'invasion, avait eu le temps de prendre ses mesures et de se mettre
en état de défense. Solidement retranché, il repoussa toutes les
attaques des alliés qui furent faites sans ordre et avec une confusion
étrange, malgré les efforts des Français pour régulariser les mouvemens
de ces hordes indociles, qui passèrent alors de l'excès de la
présomption au plus profond découragement. Il fallut songer à la
retraite qui s'opéra néanmoins avec régularité et sans perte.

Champlain qui avait reçu deux blessures dans cette campagne, demanda,
lorsqu'il fut assez rétabli pour supporter les fatigues du voyage, des
guides pour le reconduire à travers les forêts à Montréal. On les lui
refusa sous divers prétextes, et il fut obligé de passer l'hiver chez
ces peuples. Mettant ce délai à profit, il étendit ses courses au midi
du lac Ontario, et visita la nation neutre, tribu populeuse qui, malgré
sa position intermédiaire entre les parties belligérentes, conservait
des relations amicales avec tous ses voisins. Il ne fut de retour au
Sault-St.-Louis que dans le mois de juin suivant. Le bruit avait été
répandu qu'il était mort; ce fut donc avec la plus grande joie que ses
compatriotes le virent arriver sain et sauf au milieu d'eux, après avoir
fait des découvertes qui devaient ajouter encore une nouvelle célébrité
à son nom.

En 1618, les Etats du royaume étant assemblés, les députés de la
Bretagne réussirent à faire accepter par le conseil l'article de leurs
cahiers qui demandait la liberté du commerce des pelleteries en Canada,
fait qui démontre l'importance que ce négoce avait prise du moins dans
cette province de France. Champlain qui était passé en Europe en partie
pour veiller aux intérêts de la colonie dans les troubles qui agitaient
encore le royaume, comme il l'avait déjà fait lors de la mort de Henri
IV, fit revenir sur cette mesure, qui sappait par sa base la société du
Canada qu'il avait eu tant de peine à former; et après une discussion
approfondie où tous les intéressés furent entendus, elle fut retirée.
Des procès et des difficultés sans nombre assaillissaient de toutes
parts cette compagnie, qui, n'ayant que des motifs de lucre, se fût
bientôt dégoûtée d'une entreprise ingrate sans Champlain qui, mettant
tour à tour en jeu l'intérêt, le patriotisme et l'honneur, réussit
encore à l'empêcher de se dissoudre et à conserver ce qu'il regardait
comme la sauvegarde de la colonie. Après avoir ainsi assuré l'existence
de cette société, il la pressa de travailler avec zèle à la
colonisation; elle lui fit des promesses qu'elle se donna bien de garde
d'exécuter. Au reste il eut bientôt lieu d'en éprouver lui-même les
bonnes volontés, et de se convaincre de la manière dont elle entendait
acquitter ses obligations.

Comme il se préparait à passer à Québec avec toute sa famille, elle
voulut l'employer seulement à des voyages de découverte pour lier de
nouvelles relations commerciales avec les nations qu'il pourrait
découvrir; et charger de l'administration de la province Pontgravé,
homme facile et tout à fait selon ses vues, et qui ne s'était jamais
intéressé qu'à la traite. Il refusa de consentir à cet arrangement. Là
dessus s'éleva une contestation qui fut portée devant le conseil du roi,
lequel par un arrêt rendu en 1619, maintint Champlain à la tête du
gouvernement de la Nouvelle-France pour laquelle il ne put partir
cependant qu'en 1620 à cause de toutes ces difficultés. A peu près dans
le même temps le prince de Condé qui avait été emprisonné pendant les
troubles, fut rendu à la liberté et céda la lieutenance-générale de ce
pays, dont il était chargé depuis quelques années, au duc de Montmorenci
pour 11,000 écus; d'où l'on peut conclure que le patronage du Canada
valait déjà quelque chose. Champlain fut confirmé dans ses fonctions, et
reçut ordre de bâtir un fort à Québec. M. Dolu, grand audiencier, fut
chargé en France des affaires du Canada, auxquelles le duc de
Montmorenci parut prendre plus d'intérêt que son prédécesseur. Les
associés voulurent encore partager le commandement de Champlain; mais
les ordres du roi les restreignirent à leur commerce seul, et placèrent
la colonie sous l'administration exclusive de ce capitaine.

C'est à son retour à Québec qu'il fit commencer la construction du
château St.-Louis, sur la cime du cap, château devenu célèbre pour avoir
servi de résidence aux gouverneurs du Canada jusqu'en 1834, qu'il fut
entièrement détruit par un incendie. Tous leurs actes étaient
généralement datés de cette demeure vice-royale, qui n'a pas été
rebâtie.[36]

[Note 36: On a conservé ce nom à un bâtiment bâti à la fin du dernier
siècle pour servir de dépendance au château, et que le feu a épargné.]

Les Récollets commencèrent aussi à se construire cette année un couvent
sur la rivière St.-Charles, quoique la population de Québec ne dépassât
pas encore une cinquantaine d'âmes, en y comprenant même ces moines.
Mais tel était l'esprit de dévotion en France que différens ordres
religieux purent, par les libéralités des personnes pieuses, élever au
milieu des forêts du Canada, qu'ils étaient obligés de défricher pour en
poser les fondations, les vastes établissemens scolaires et de
bienfaisance qui font aujourd'hui encore l'honneur de ce pays. Des corps
religieux les Récollets qui y sont venus les premiers, sont aussi les
premiers qui en ont disparu. Ce qui frappait davantage autrefois
l'étranger en arrivant sur ces bords, c'étaient nos institutions
conventuelles, comme dans les provinces anglaises, c'étaient les
monumens du commerce et de l'industrie: cela était caractéristique de
l'esprit des deux peuples. Tandis que nous érigions des monastères, le
Massachusetts se faisait des vaisseaux pour commercer avec toutes les
nations.

L'année suivante, Champlain promulgua des ordonnances et des réglemens
pour la bonne conduite des colons et le maintien de l'ordre. Ce petit
code de lois, le premier qui ait été fait pour le Canada, ne paraît pas
avoir été conservé. Ce serait une pièce curieuse pour l'histoire des
premiers jours de la colonie. Il n'est pas non plus indigne de cette
histoire de mentionner que c'est vers cette époque qu'il commence à y
avoir des habitans qui vivent du produit de leurs terres; et les Hébert
et les Couillard sont les plus notables de ceux dont l'on trouve le nom
dans nos anciennes annales: c'est en 1628 seulement qu'on laboura pour
la première fois avec des boeufs. La plupart des Français passés en
Canada étaient encore alors employés à la traite des pelleteries, dont
Tadoussac, Québec, les Trois-Rivières et le Sault-St.-Louis étaient les
principaux comptoirs.

Cependant les Sauvages qui avaient toujours continué de se faire la
guerre, soupiraient depuis longtemps après la paix. Les deux partis
fatigués d'une lutte sanglante qui, selon leur rapport, durait depuis
plus de 50 ans, avaient en effet tacitement consenti à une espèce de
trêve, qui fut suivie ensuite d'un traité solennel ratifié en 1622.

D'un autre côté, la traite était un objet continuel de disputes entre
les négocians qui y étaient engagés, ou entre ces négocians et le
gouvernement. La société formée entre Rouen et St.-Malo en 1616, avait
été supprimée par le roi, faute par elle d'avoir rempli ses obligations
relativement à la colonisation du pays; et une nouvelle association
s'était, à ce qu'il paraît, organisée avec les frères de Caen à sa tête.
Il s'éleva aussitôt des procès entre l'ancienne et la nouvelle compagnie
au sujet de réclamations litigieuses. Le tout fut porté devant le
conseil du roi, et se termina par la réunion des deux sociétés.

Il est souvent difficile de démêler la complication des sociétés
commerciales qui exploitaient alors la colonie; mais il importe peu
qu'elles fussent composées de tels ou tels hommes, portassent tels ou
tels noms, ou eussent telles ou telles obligations à remplir envers
elle; il suffit de savoir que toutes elles se ressemblaient sous un
point, c'est-à-dire, qu'elles ne faisaient rien ou presque rien pour le
Canada. Elles n'avaient pas fait défricher un seul arpent de terre; et
il est constant qu'elles regardèrent, en Canada comme en Acadie,
l'établissement du pays comme destructif de la traite.[37]

[Note 37: Voir ce que M. Denis dit sur la conduite de d'Aunay en Acadie:
_Description de l'Amérique Septentrionale_, chap. III.]

Le duc de Montmorenci fatigué comme vice-roi de tous ces débats, céda
pour une certaine somme sa charge à Henri de Lévis, duc de Ventadour. Le
roi fit en conséquence expédier en 1625 ses lettres patentes nommant
lieutenant-général de la Nouvelle-France ce dernier duc, qui dégoûté du
monde était entré dans les ordres sacrés. Son but en acceptant cette
charge était de travailler bien moins à l'établissement de la colonie
qu'à la conversion des idolâtres. Aussi fit-il peu de chose pour elle;
mais s'il y envoya peu ou point de colons, en revanche il y fit passer,
dans l'année même et à ses propres frais, cinq Jésuites: c'étaient les
P. P. Lallemant, Bréboeuf,[38] Masse et deux autres religieux. Tout
louable qu'était ce dessein, cela donnait peu d'espoir à ceux qui
désiraient voir avancer le Canada en population, en industrie et en
richesses. Mais Champlain veillait sur lui, et s'il ne faisait pas de
progrès, du moins sa main l'empêchait de tomber.

[Note 38: Le P. Bréboeuf était d'une ancienne famille normande de la
souche de laquelle descendent les Arundels d'Angleterre. _Dict.
Historique._]

A la fin outré de la coupable indifférence de la nouvelle compagnie, il
l'accusa auprès du duc de Ventadour, et peignit à ce seigneur avec
énergie l'abandon dans lequel elle laissait languir cette province, qui
ne demandait qu'un peu d'aide pour fleurir et prospérer. Ces plaintes
parvinrent aux oreilles de Richelieu chargé alors des destinées de la
France. En apprenant le mal, il avisa au remède avec sa décision et sa
promptitude ordinaires.

Ce ministre que l'Europe s'accorde à regarder comme le plus grand homme
d'état moderne, était parvenu au timon des affaires en 1624. Créature du
maréchal d'Ancre, il sut acquérir les bonnes grâces de la reine mère,
dont il fut dans la suite un ennemi acharné. Il s'employa activement
pour rétablir la paix entre elle et le roi son fils; pour l'en
récompenser, elle lui fit obtenir le chapeau de cardinal et une place
dans le conseil, qu'il assujettit bientôt à ses volontés par sa fermeté
et par ses talens. Il introduisit un système de politique qui changea la
face de l'Europe. Ce puissant génie, dit l'abbé Millot, gouvernant la
monarchie française, maîtrisant la faiblesse du monarque, subjuguant
l'audace des calvinistes et l'ambition séditieuse des grands, étonna le
monde par l'éclat de ses entreprises. Il fit couler des fleuves de sang,
il gouverna avec un sceptre de fer, il rendit la France malheureuse, il
fut craint et haï autant qu'admiré; mais son ministère fera une des
principales époques de l'histoire par les révolutions et les événemens
célèbres qu'il a produits.

C'est sous ce ministre que commencèrent à naître la marine et le
commerce extérieur du royaume. Une des grandes idées qui le
préoccupaient, c'était bien de donner à la France une marine importante
et redoutable; il sut aussi entrevoir, pour exécuter ce projet, quelles
étaient les mesures les plus sages et les plus efficaces. Au lieu de
construire des vaisseaux de guerre et d'employer une portion des revenus
publics à les équiper, il commença par améliorer les ports de mer sur
les côtes de la France, et il se fit donner les fonctions de
surintendant des affaires des colonies dont ils connaissait plus que
personne l'importance; il voulut lui-même encore les encourager par
l'influence de son nom; mais l'esprit absorbé par les révolutions que
son génie faisait subir au monde, et par les luttes intestines de la
monarchie, il ne travailla pas assez constamment à jeter les bases d'un
système colonial qui pût augmenter la puissance de la mère-patrie. Il
paraît plutôt qu'il avait pour principe d'affranchir le gouvernement du
soin de coloniser l'Amérique, et d'abandonner cette tâche à des
compagnies particulières, ne réservant pour ainsi dire à la couronne
qu'une redevance et une autorité nominale. Dès 1625, il mit ce principe
en pratique pour Saint-Christophe, la première des îles de l'Archipel du
Mexique, où les Français aient fondé un établissement. Il fit la même
chose pour la Nouvelle-France. Ainsi les colonies retombaient encore
sous le monopole. Le gouvernement ne faisant rien pour elles, il fallait
donner des avantages commerciaux aux compagnies qui se chargeaient de
les peupler. D'ailleurs «c'était l'usage d'un temps où la navigation et
le commerce n'avaient pas encore assez de vigueur pour être abandonnés à
la liberté des particuliers.»

Instruit par les représentations de Champlain de l'état du Canada, il
jugea que, pour donner l'essor à cette colonie qui languissait dans son
berceau, et la faire progresser, il était nécessaire de former une
compagnie puissante et qui eût un grand capital, parce que l'expérience
du passé, en France et ailleurs, avait appris que la classe des émigrans
n'était pas en état, par ses seules ressources et sans secours
étrangers, de se transporter en Amérique, d'y ouvrir des terres et
d'attendre le moment où elles lui fourniraient de quoi subsister.

En outre, les difficultés nombreuses qui s'élevaient tous les jours
entre le pouvoir politique et les sociétés qui exploitaient les
colonies, le déterminèrent à y établir une seule autorité afin d'éviter
des collisions fâcheuses, personne plus que lui ne sentant l'importance
de l'unité de pouvoir et d'action. Pour parer donc à ces deux
inconvéniens, il forma une association connue sous le nom des cent
associés, et il lui concéda à perpétuité la Nouvelle-France et la
Floride, à la réserve de la foi et hommage au roi, et de la nomination
des officiers de la justice souveraine, qui devaient être toutefois
désignés et présentés par la compagnie, lorsqu'elle jugerait à propos
d'en établir. L'acte de son établissement fut confirmé par les lettres
patentes du roi du 6 mai 1628. Ainsi cette contrée passa du régime royal
à celui d'une compagnie qui devint le modèle de ces sociétés puissantes
dites des Indes, qui ont brillé avec tant d'éclat, et dont celle
d'Angleterre surtout a acquis de nos jours un si vaste empire en Asie.



                             CHAPITRE III.


       NOUVELLE-FRANCE JUSQU'A LA PAIX DE ST.-GERMAIN-EN-LAYE.

                              1613-1632.

Les persécutions politiques et religieuses et la conquête étrangère
déterminent les émigrations: exemple, les Irlandais et les
Ecossais.--Les Huguenots formellement exclus de la N.-France.--Grandes
espérances que donne en France la compagnie des cent associés.--Elle
envoie un armement considérable à Québec, sous les ordres de
Roquemont.--Acadie: le chevalier Alexander obtient de Jacques I la
concession de cette province pour la peupler d'Ecossais; et une partie
reçoit alors le nom de Nouvelle-Ecosse.--Une colonie y est envoyée et
s'en revient sans avoir débarqué.--Création d'une chevalerie à
l'occasion de cette contrée.--Guerre entre la France et l'Angleterre.
Kirtk s'avance contre Québec, puis abandonne son entreprise.--Il
rencontre en se retirant dans le bas du fleuve l'escadre de Roquemont et
s'en empare.--Québec réduit à la famine par cette perte, se rend l'année
suivante à Louis et Thomas Kirtk, ses frères, qui secourent les habitans
mourant de faim.--Le Cap-Breton pris par une partie de la flotte de
Kirtk, est repris par le capitaine Daniel.--Le chevalier la Tour attaque
le fort du cap de Sable défendu par son propre fils, et est
repoussé.--Le chevalier Alexander lui cède la N.-Ecosse, excepté
Port-Royal.--La France et l'Angleterre occupent en même temps
l'Acadie.--Traité de St.-Germain-en-Laye.


«Si l'on ne réussit pas, dit Lescarbot en parlant de colonisation, il
faut l'attribuer partie à nous même qui sommes en trop bonne terre pour
nous en éloigner, et nous donner de la peine pour les commodités de la
vie.» L'on a en effet reproché aux Français de n'être pas un peuple
émigrant; que leur passion pour les charmes de la société l'emportait
sur le désir d'améliorer leur condition, lorsqu'il fallait pour pour
cela sacrifier une jouissance qui leur était si douce; que leur
attachement enfin pour leur pays natal a formé un grand obstacle à
l'avancement de leurs colonies. Mais ce sentiment est commun à tous les
peuples, même à ceux qui sont à demi-nomades. _Dirons-nous_, répondait
le chef d'une peuplade indienne dont l'on voulait prendre le territoire,
_dirons-nous aux os de nos pères, levez-vous et marchez_. Il y a tout un
monde de souvenirs dans cette parole que nous révèle le passé sons la
forme la plus vraie et la plus expressive. La pensée de quitter pour
jamais la patrie est douloureuse pour tous les hommes; par cet exil qui
ne doit pas finir mille liens, qui les attachent d'une manière
imperceptible mais presqu'indissoluble au sol qui les a vus naître, sont
froissés et brisés tout d'un coup. Il n'y a que les motifs les plus
impérieux qui puissent les engager à rompre ainsi avec tout ce qui leur
a été cher, pour ne plus songer qu'à l'avenir avec ses chances et ses
craintes, ses illusions et ses cruels mécomptes. Aussi, si l'on examine
attentivement l'histoire des migrations qui ont pour ainsi dire signalé
chaque siècle, l'on trouve qu'elles ont eu toutes pour motifs une
nécessité absolue; tantôt c'est une guerre funeste, tantôt c'est
l'oppression la plus intolérable, une autre fois c'est une misère
tellement profonde que l'abandon de son pays pour s'en racheter est
vraiment un léger sacrifice.

Lorsque dans un pays existent quelques unes de ces causes, et que
l'esprit d'émigration se manifeste, la seule chose qui reste à faire au
gouvernement, c'est de chercher à diriger le flot de population qui
s'exile de manière que l'Etat non seulement n'en souffre point, mais au
contraire qu'il en retire encore des avantages.

Le dix-septième siècle fut pour la France l'époque la plus favorable
pour coloniser, à cause des luttes religieuses du royaume, et du sort
des vaincus, assez triste pour leur faire désirer d'abandonner une
patrie qui ne leur présentait plus que l'image d'une persécution
finissant souvent par l'échafaud ou le bûcher. Si Louis XIII et son
successeur eussent ouvert l'Amérique à cette nombreuse classe d'hommes,
le Nouveau-Monde compterait aujourd'hui un empire de plus, un empire
français! Malheureusement l'on adopta une politique contraire; et malgré
tous les avantages qu'on pût offrir aux catholiques, ceux-ci se trouvant
bien dans leur patrie, ne se levèrent point pour émigrer, Il en fut
ainsi en Angleterre des classes favorisées; elles ne bougèrent pas,
tandis que les républicains vaincus, les catholiques persécutés, les
dissidens foulés et méprisés, recevaient comme une faveur la permission
de passer dans le Massachusetts et la Virginie, où l'on s'empressa par
politique de laisser écouler ces mécontens si nuisibles dans la
métropole à la marche et aux projets du gouvernement.

Déjà le joug étranger chassait depuis longtemps les Irlandais et les
Ecossais de leur patrie. Dès 1620, les derniers pour se soustraire au
joug des Anglais, émigraient dans la Pologne, dans la Suède et dans la
Russie. Leurs conquérans eux-mêmes qui ont senti la pesanteur du joug
des Normands jusque dans le 14e siècle, et qui se sont ensuite
précipités dans les orages des révolutions politiques, n'ont
probablement pas échappé à cette influence attiédissante, lorsqu'ils
voyaient encore les sommités sociales de leur pays occupées par des
hommes de cette race, sous laquelle leurs pères avaient souffert tant de
maux. Cela joint aux persécutions religieuses dont une partie d'entre
eux était l'objet, devait diminuer leurs regrets en quittant un pays
dont le présent et le passé leur présentaient de si sombres images.

Richelieu fit donc une grande faute, lorsqu'il consentit à ce que les
protestans fussent exclus de la Nouvelle-France; s'il fallait expulser
une des deux religions, il aurait mieux fallu, dans l'intérêt de la
colonie, faire tomber cette exclusion sur les catholiques qui émigraient
peu; il portait un coup fatal au Canada en en fermant l'entrée aux
Huguenots d'une manière formelle par l'acte d'établissement de la
compagnie des cent associés.

Jusqu'à cette époque, il est vrai, ils en avaient été tenus éloignés
d'une manière sourde et systématique,[39] tout comme après la conquête
on a longtemps repoussé les Canadiens français du gouvernement, et comme
ils le sont encore aujourd'hui de certains départemens publics; mais il
s'en introduisait toujours quelques uns. Ce ne fut que quand Richelieu
eût écrasé les Huguenots à la Rochelle, qui fut prise en 1628, que l'on
ne se crut plus obligé de les ménager, et qu'ils furent sacrifiés à la
vengeance de leurs ennemis victorieux. Le système colonial français eût
eu un résultat bien différent, si on eût levé les entraves qu'on mettait
pour éloigner ces sectaires du pays, et si on leur en eût laissé les
portes ouvertes.

[Note 39: Il paraît enfin qu'il fut conclu (1616)... qu'à l'avenir les
Huguenots en fussent exclus...

_Premier établissement de la foi dans la N.-F_, par le P. Leclerc.]

L'on va voir tout à l'heure que le premier fruit de cette funeste
décision, fut la conquête du Canada, au profit de l'Angleterre, par ces
mêmes Huguenots qu'on persécutait dans la mère-patrie et que l'on
excluait de ses possessions d'outre-mer.

Nous avons déjà exposé les motifs de la formation de la compagnie des
cent associés, à laquelle furent abandonnées toutes les colonies
françaises de l'Amérique.

Elle obtint en même temps le droit de les fortifier et de les régir à
son gré; de faire la guerre et la paix; à l'exception de la pêche de la
morue et de la baleine, qu'on rendit libre à tous les citoyens, tout le
commerce qui pouvait se faire par terre et par mer, lui fut cédé pour
quinze ans. La traite du castor et des pelleteries, lui fut accordée à
perpétuité.

A tant d'encouragemens, on ajouta d'autres faveurs. Le roi fit présent
de deux gros vaisseaux à la société, composée de 107 intéressés. Douze
des principaux obtinrent des lettres de noblesse. On pressa les
gentilshommes, le clergé même, de participer à ce commerce. La compagnie
pouvait envoyer, pouvait recevoir toutes sortes de denrées, toutes
sortes de marchandises, sans être assujettie au plus petit droit. La
pratique d'un métier quelconque, durant six ans dans la colonie, en
assurait le libre exercice en France. Une dernière faveur, fut l'entrée
franche de tous les ouvrages qui seraient manufacturés dans ces contrées
éloignées. Cette prérogative singulière, dont il n'est pas aisé de
pénétrer les motifs, donnait aux ouvriers de la Nouvelle-France, un
avantage incomparable sur ceux de l'ancienne, enveloppés de péages, de
lettres de maîtrise, de frais de marque, de toutes les entraves que
l'ignorance et l'avarice y avaient multipliées à l'infini.

Pour répondre à tant de preuves de prédilection, la compagnie qui avait
un fond de cent mille écus, s'engagea à porter dans la colonie, dès l'an
1628, qui était le premier de son privilège, deux ou trois cents
ouvriers des professions les plus convenables, et jusqu'à seize mille de
l'un et l'autre sexe avant 1643.[40] Elle devait les loger, les nourrir,
les entretenir pendant trois ans, et leur distribuer ensuite une
quantité de terres défrichées, suffisante pour leur subsistance, avec le
blé nécessaire pour les ensemencer la première fois. (Raynal) Les colons
devaient être Français et catholiques. Richelieu, le Maréchal Defiat, le
commandeur de Razilli et Champlain étaient au nombre de ses membres; le
reste se composait de nobles, de négocians et de bourgeois des
principales villes du royaume.

[Note 40: Charlevoix et Raynal disent 16000; mais l'acte de
l'établissement de la compagnie dit 4000. Voyez _Edits et ordonnances_
p. 3.]

Une association revêtue d'aussi grands privilèges, et formée de tant de
personnes riches et puissantes, ayant pour chef le premier ministre du
roi, réveilla les espérances de tous les amis des colonies. En effet le
succès ne parut plus douteux. Elle prit sur le champ des mesures pour
secourir Québec, menacé de la famine. Plusieurs navires furent équippés
et mis sous les ordres de Roquemont, l'un des associés. Quantité de
familles et d'ouvriers, pleins d'espoir et de courage, s'embarquèrent
pour le Canada avec des provisions de toute espèce. Cet armement mit à
la voile en 1628; mais il ne devait pas parvenir à sa destination.

Après la destruction de Port-Royal par Argall, les Anglais abandonnèrent
l'Acadie. Ce ne fut que huit ans après, en 1631, que le chevalier
Guillaume Alexander, obtint de Jacques I la concession de cette province
pour y établir des Ecossais. Cette concession embrassait tout le pays
situé à l'est d'une ligne tirée depuis la rivière Ste.-Croix jusqu'au
fleuve St.-Laurent, dans la direction du nord. Cette contrée reçut le
nom de _Nouvelle-Ecosse_. C'est ainsi que l'on donna naissance à la
confusion qui causa tant de difficultés dans la suite entre la France et
l'Angleterre, l'une soutenant que la Nouvelle-Ecosse et l'Acadie étaient
deux noms qui désignaient une seule et même province; l'autre, qu'ils
désignaient deux pays distincts, parce que les limites de chacun
n'étaient pas semblables.

L'année suivante, le chevalier Alexander envoya des émigrans pour
prendre possession du pays; mais ils partirent si tard qu'ils furent
obligés de passer l'hiver à Terreneuve. Ils abordèrent au printemps de
1623 au Cap-Breton; et de là côtoyant l'Acadie, ils arrivèrent après
avoir visité deux ou trois ports, au cap de Sable, où ils trouvèrent les
Français qui n'avaient pas cessé d'occuper la contrée depuis l'invasion
d'Argall, et quantité d'aventuriers qui s'étaient joints à eux. Ils
n'osèrent débarquer, et revinrent en Angleterre, où ils firent la
peinture la plus exagérée de la beauté et de la salubrité de l'Acadie
ainsi que de la fertilité du sol. L'on crut sur leur parole que c'était
un vrai paradis terrestre. Il y eut un instant d'engouement. Le
chevalier Alexander se hâta de faire confirmer sa concession par Charles
I, qui fonda aussi l'ordre des chevaliers baronnets de la
Nouvelle-Ecosse, dont le nombre ne devait point excéder cent cinquante.
Cette chevalerie nouvelle fut pendant longtemps l'objet des railleries
des plaisans, qui la ridiculisèrent dans leurs écrits et dans leurs
discours. Pour pouvoir y être admis, il fallait travailler à
l'établissement de la Province. Cette condition remplie, le candidat
obtenait une concession de terre assez considérable, et un certificat du
gouverneur, qui lui donnait le droit de recevoir les honneurs de la
chevalerie, dont les lettres patentes devaient être confirmées par le
parlement. Aujourd'hui elles sont expédiées dans la même forme que
celles des autres ordres; et le nombre des chevaliers n'est plus limité.

La guerre entre les catholiques et les huguenots se ralluma en France.
Buckingham, qui était à la tête du cabinet de Londres, plein de
présomption, et aussi jaloux de Richelieu qu'il lui était inférieur en
génie, ne manqua point l'occasion de secourir ces derniers, reculés dans
la Rochelle, et de montrer ainsi sa haine contre le cardinal. Il vint
avec une armée formidable pour faire lever le siége de cette ville, et
envahir la France, se vantant d'aller dicter la paix à Paris. Mais son
armée ayant été battue dans l'île de Rhé, il eut la mortification d'être
obligé de se retirer, et de voir triompher son rival. La guerre ainsi
commencée entre les deux couronnes plus par vengeance personnelle que
par intérêt d'état, fut portée en Amérique.

Le chevalier Alexander, devenu ensuite comte de Sterling, encouragé par
la cour, saisit ce moment de reconquérir l'Acadie, avec l'aide du
chevalier David Kirtk, calviniste français, natif de Dieppe. Dix-huit
vaisseaux sortirent des ports d'Angleterre pour fondre à la fois sur
tous les établissemens de la Nouvelle-France. Kirtk, suivi de plusieurs
réfugiés de sa nation, et entre autres du capitaine Michel, associé de
de Caen, et qui commandait en second sous lui, fut chargé de prendre
Québec. Il s'empara dans le golfe St.-Laurent d'un des navires de la
nouvelle société, et de plusieurs autres bâtimens qui y faisaient la
traite et la pêche. Rendu à Tadoussac, il écrivit le 8 juillet 1628, une
lettre très-polie à Champlain, dans laquelle il lui disait qu'il était
informé de la disette qui régnait dans la colonie; que, comme il gardait
le fleuve avec ses vaisseaux, il ne devait pas attendre de secours, et
que s'il rendait la place, il lui accorderait les conditions les plus
favorables. Il envoya porter cette lettre par des Basques, enlevés dans
le golfe, et qui étaient chargés aussi de lui remettre les prisonniers
faits à la ferme du Cap-Tourmente incendiée par un détachement qu'il
avait envoyé pour cela.

Champlain qui avait appris la veille l'arrivée de Kirtk, jugea, après
avoir lu sa sommation, qu'il menaçait de trop loin pour être à craindre;
et il lui fit une réponse si fière qu'en effet l'amiral anglais n'osa
pas venir l'attaquer. En même temps pour dissimuler la disette qui
régnait dans la ville, il lit faire bonne chère aux envoyés qu'il garda
jusqu'au lendemain. Les habitans étaient alors réduits chacun à sept
onces de pois par jour, et il n'y avait pas 50 livres de poudre dans les
magasins. Kirtk n'aurait eu qu'à se présenter devant la place pour s'en
rendre maître; mais trompé par l'attitude de Champlain, il brûla toutes
les barques et autres petits vaisseaux qu'il y avait à Tadoussac, et
regagna le bas du fleuve.

Dans le même temps Roquemont, comme nous l'avons déjà dit plus haut,
parti de France après la conclusion de la paix, et qui ne s'attendait
probablement pas à rencontrer d'ennemis, entrait dans le golfe où il
apprit des Sauvages que Québec était tombé aux mains des Anglais. A
cette nouvelle, il dépêcha sur le champ onze hommes dans une embarcation
avec ordre de remonter jusqu'à cette ville pour s'assurer de la vérité
de ce rapport. Cette barque s'était à peine éloignée, qu'elle aperçut
six vaisseaux ennemis, et le lendemain entendit une vive canonnade.
C'était Kirtk qui en était venu aux mains avec Roquemont dont les
bâtimens plus petits, pesamment chargés et manoeuvrant difficilement,
furent pris avec tous les colons qu'il y avait dessus. Ce capitaine
oubliant qu'il portait toute la ressource d'une colonie prête à
succomber, loin de chercher à éviter le combat, parut vouloir le
désirer. Son imprudente ardeur laissa Québec en proie à la famine, et
fut cause de sa reddition l'année suivante. Tel fut le résultat de cette
expédition qui devait sauver le Canada, et qui, abandonné aux soins d'un
chef inexpérimenté, accéléra sa ruine.

Le gouverneur, auquel le rapport de la barque détachée par Roquemont,
avait fait pressentir la perte des secours qui lui étaient envoyés par
la nouvelle compagnie, ne fut point cependant découragé par ce malheur,
aggravé encore par le manque des récoltes. Il prit des mesures pour
faire durer ce qui lui restait de vivres aussi longtemps que possible.
Il acheta du poisson, que les Indiens, profitant de sa situation, lui
firent payer bien cher, et renvoya une partie de ses gens chez les
Sauvages afin de diminuer le nombre de bouches durant l'hiver qui
approchait.

Au moyen de ces arrangemens, l'on put à force de privations atteindre le
printemps. Dès que la neige fut disparue tous ceux qui étaient encore en
état de marcher, se mirent à courir les bois pour ramasser quelques
racines pour vivre. Beaucoup cependant ne pouvaient suffire à en trouver
assez pour satisfaire les demandes de leurs familles épuisées par la
faim. Champlain, ne se traitant pas mieux que le plus misérable des
colons, donnait l'exemple de la patience et excitait tout le monde à
supporter avec courage des souffrances qui devaient, sans doute, bientôt
finir.

Chacun avait l'espoir que des secours seraient envoyés de France dès le
petit printemps; de fait l'on n'avait aucun doute à cet égard. Dès que
le fleuve fut libre de glaces, la population impatiente et les yeux
tournés vers le port, s'attendait donc à les voir paraître à tout
moment. Mais aucun navire ne se montrait. L'on resta dans cette pénible
anxiété jusqu'au mois de juillet, en proie à une famine qui allait
toujours croissante, car les racines qu'on allait chercher jusqu'à
plusieurs lieues, devinrent extrêmement rares. Enfin trois vaisseaux
parurent derrière la Pointe-Levy. La nouvelle s'en répandit
immédiatement avec la rapidité de l'éclair; mais la joie qu'elle causa
ne fut pas de longue durée, car bientôt l'on reconnut avec douleur un
drapeau ennemi au bout des mâts. Cependant, dans l'état auquel l'on
était réduit, personne ne songea à se défendre. Louis et Thomas Kirtk
qui commandaient cette escadre, furent reçus plutôt comme des
libérateurs que comme des ennemis. Les préliminaires de la capitulation
ne furent pas longs. La ville fut rendue le 29 juillet 1629; et aussitôt
les provisions y abondèrent. Les conditions accordées à la colonie et le
bon traitement que les habitans éprouvèrent de la part de Louis Kirtk,
les déterminèrent à y rester pour la plupart. La population de Québec ne
dépassait pas alors cent âmes.

L'amiral David Kirtk était resté Tadoussac avec le gros de son escadre,
qui était composée réunie, des trois bâtimens qui avaient pris Québec,
portant 22 canons, et de cinq vaisseaux de trois à quatre cents
tonneaux, montés chacun de cent vingt hommes.

Louis, son frère, resta chargé du commandement de la ville. Champlain
descendit avec Thomas à Tadoussac en route pour l'Europe. En descendant,
ils rencontrèrent de Caen qui arrivait de France avec des provisions et
qui ne pouvant les éviter fut pris après un combat opiniâtre. Le
chevalier Kirtk fit voile en octobre pour l'Angleterre, où Champlain,
débarqua, afin de rendre compte à l'ambassadeur de France de ce qui
s'était passé en Amérique, et de le presser de réclamer Québec, dont on
s'était emparé deux mois après la conclusion de la paix. Kirtk, en
arrivant à Plymouth, apprit que les différends entre les deux cours
étaient réglés. Mais il paraît qu'il en avait été informé avant la prise
de Québec. Croyant y trouver de riches dépouilles, il avait feint de
l'ignorer, pour tomber à l'improviste sur cette ville laissée sans
défense. Il fut bien étonné de voir qu'il ne s'était emparé que d'un
rocher habité par une centaine d'habitans épuisés par une longue famine,
et à qui il fallait commencer par donner de quoi vivre. N'ayant presque
rien trouvé non plus dans le magasin des pelleteries, tout le fruit de
sa mauvaise foi fut de s'être ruiné, sans avoir même été utile au prince
qu'il servait.

Cependant la prise de Québec n'entraîna pas la perte de toute la
Nouvelle-France, car plusieurs points étaient encore occupés par les
Français en Acadie; l'île du Cap-Breton avait été reconquise aussitôt
que perdue. La compagnie avait donné ordre à Roquemont avant de partir
d'aller à Brouage, ou à la Rochelle, se mettre sous la protection de
l'escadre du commandeur de Rasilli, qui devait le convoyer jusqu'en
Canada. Mais la paix ayant été conclue sur ces entrefaites, le
Commandeur avait été envoyé contre le Maroc dont l'empereur avait
mécontenté la France; et le bâtimens de la compagnie, après l'avoir
attendu quarante jours, partirent sous les ordres du capitaine Daniel,
en juin. Sans ce délai, Québec eut été ravitaillé et renforcé avant
l'arrivée de Kirtk. Une tempête dispersa sur les bancs de Terreneuve,
les vaisseaux de Daniel qui se trouva seul. Comme il approchait de la
terre, un navire anglais vint se mettre le long de lui à portée de
pistolet avec l'intention de l'attaquer; mais lorsqu'il eut aperçu 16
pièces de canon en batterie sur le pont de Daniel, il voulut vainement
s'esquiver; celui-ci l'accrocha et le prit à l'abordage sans difficulté.

Il cingla ensuite vers le Grand-Cibou, sur la côte orientale du
Cap-Breton, pour avoir des nouvelles de Québec. Il apprit là d'un
capitaine de Bordeaux, que lord Jacques Stuart, ayant sous ses ordres
trois vaisseaux, s'était emparé deux mois auparavant d'un bâtiment
pêcheur de St.-Jean-de-Luz; et qu'il l'avait envoyé avec deux des siens
à Port-Royal; que lui-même, resté avec un vaisseau, avait construit un
fort au port aux Baleines, prétendant que l'île du Cap-Breton
appartenait à la Grande-Bretagne. A cette nouvelle Daniel résolut sur le
champ de s'emparer du fort de Stuart, et de remettre l'île sous la
domination française. Il arriva devant la place dans le mois de
septembre, et débarqua à la tête de cinquante-trois hommes complètement
armés et munis d'échelle pour l'escalade. L'attaque fut vive et la
garnison se défendit avec un grand courage; mais les portes ayant été
enfoncées à coups de hache, Daniel y pénétra un des premiers et fit le
capitaine Stuart prisonnier avec une partie de ses gens. Dans le même
temps un drapeau blanc s'élevait sur une autre partie du rempart.

Daniel rasa le fort, et en fit bâtir un autre à l'entrée de la rivière
Grand-Cibou, qu'il arma de 8 pièces de canon. Il y laissa une garnison
de 38 hommes avec les PP. Vimont et Vieuxpont, Jésuites. Mettant ensuite
à la voile pour la France, il débarqua en passant à Falmouth
quarante-deux de ses prisonniers et emmena le reste au nombre d'une
vingtaine avec leur chef, à Dieppe.[41]

[Note 41: Champlain: mémoire à la fin de l'édition de 1632.]

Le capitaine Stuart formait probablement partie de la flotte de l'amiral
Kirtk, qui, au rapport d'Haliburton, soumit le Cap-Breton sans éprouver
de résistance, et y bâtit un fort avant de remonter le St.-Laurent.

Tandis que Kirtk s'emparait de Québec, et que son lieutenant perdait le
Cap-Breton, l'extrémité sud de l'Acadie repoussait les attaques de deux
vaisseaux de guerre commandés par Claude de la Tour, protestant français
récemment passé au service de l'Angleterre.

Cet homme d'un esprit entreprenant et qui possédait une grande fortune,
avait été fait prisonnier sur un des navires de Roquemont et conduit à
Londres où il avait été fort bien accueilli à la cour. Il y épousa une
des dames d'honneur de la reine, et fut fait baronnet de la
Nouvelle-Ecosse. Tant de marques d bienveillance achevèrent d'éteindre
le reste d'attachement qu'il avait pour sa patrie. Ayant obtenu la
concession d'une très-grande étendue de terre sur la rivière St.-Jean,
il prit des arrangemens avec le chevalier Alexander pour y établir des
colons écossais, et en même temps pour amener la soumission de son fils
qui commandait un fort au cap de Sable.

Pour l'exécution de ce dernier dessein, l'on mit deux vaisseaux de
guerre sous ses ordres, et il partit avec sa nouvelle épouse pour
l'Acadie. Rendu au cap de Sable, il eut une entrevue avec son fils, dans
laquelle il lui peignit la réception flatteuse qu'on lui avait faite en
Angleterre, les honneurs dont on l'avait comblé, et les nombreux
avantages qui l'attendaient lui-même, s'il voulait passer au service de
la Grande-Bretagne et placer son fort sous le sceptre de cette
puissance. Dans ce cas, ajouta-t-il, je suis autorisé à vous en
conserver le commandement, et à vous conférer de plus l'ordre d'une
chevalerie. A cette proposition inattendue, le jeune de la Tour fit une
réponse pleine de noblesse. Si l'on m'a cru, dit-il, capable de trahir
mon pays même à la sollicitation de l'auteur de mes jours, l'on s'est
étrangement trompé. Je n'achèterai pas les honneurs qu'on m'offre au
prix d'un crime. Je sais apprécier l'honneur que veut me faire le roi
d'Angleterre; mais le prince que je sers est assez puissant pour payer
mes services, et dans tous les cas ma fidélité me tiendra lieu de
récompense. Le roi mon maître m'a confié cette place, je la défendrai
jusqu'à mon dernier soupir. Le père désappointé par cette réponse à
laquelle il ne s'attendait pas, retourna à bord de ses navires.

Le lendemain il adressa à son fils une lettre écrite dans les termes les
plus pressans et les plus tendres, sans plus de succès; il employa alors
la menace qui fut aussi inutile. Ayant échoué dans toutes ses ouvertures
pacifiques, il fut contraint de recourir à la force, et ayant fait
débarquer ses soldats avec un corps de matelots, il attaqua le fort avec
une extrême vivacité. Repoussé une première fois, il renouvela ses
attaques pendant deux jours avec un acharnement inouï, jusqu'à ce
qu'enfin ses troupes rebutées refusèrent de s'exposer davantage. Force
lui fut de les faire rembarquer, confus et mortifié d'avoir subi une
défaite en combattant et contre son propre sang et contre sa patrie.

N'osant reparaître ni en France, ni en Angleterre, il resta en Acadie
avec son épouse qui ne voulut pas l'abandonner dans ses malheurs. Son
fils craignant de l'admettre dans le fort, eut cependant pitié de lui;
il lui fit bâtir une petite maison très-proprement meublée à côté de
lui, sur le bord de la mer, où il demeura quelques années. Il y fut
visité en 1635 par l'auteur de la description géographique etc. des
côtes de l'Amérique septentrionale, M. Denis.

Le chevalier Alexander, qui était son ami, le chargea de reprendre la
colonisation de Port-Royal, où arrivèrent quelques émigrans écossais. Il
en mourut trente du scorbut dès le premier hiver. Découragé par les
dépenses énormes qu'entraînait l'établissement de cette province,
Alexander la céda toute entière, excepté Port-Royal, à la Tour à la
charge de relever de la couronne d'Ecosse (1631).

A peu près dans le même temps, la compagnie des cent associés expédiait
deux navires pour secourir le fort du Grand-Cibou au cap Breton; et deux
autres chargés de colons pour la cap de Sable. Ainsi la France et
l'Angleterre travaillaient, chacune de son côté, à l'établissement de
l'Acadie.

Cependant l'invasion du Canada après la conclusion de la paix, fit
d'abord jeter les hauts cris aux Français, parceque l'on crut l'honneur
du royaume engagé; mais après réflexion, une partie du conseil opina
pour ne pas demander la restitution de Québec, disant que l'on n'avait
rien perdu en perdant ce rocher, que le climat y est trop rigoureux, que
l'on ne pourrait peupler un pays si vaste sans affaiblir le royaume; et
de quelle utilité serait-il si l'on ne le peuplait pas? L'Asie et le
Brésil ont dépeuplé le Portugal; l'Espagne voit plusieurs de ses
provinces presque désertes depuis la conquête de l'Amérique. Charles V,
avec tout l'or du Pérou, n'a pu entamer la France, tandis que François
I, son rival, a trouvé dans ses coffres de quoi tenir tête à un prince
dont l'empire était plus vaste que celui des premiers Césars? cherchons
plutôt à améliorer la France disait le parti de l'abandon.[42]

[Note 42: Charlevoix.]

L'on répondit à ces raisons que le climat du Canada est sain, le sol
très fertile et capable de fournir toutes les commodités de la vie; que
c'était la retraite des Maures qui avait épuisé la péninsule espagnole
d'hommes; qu'il ne fallait faire passer qu'un petit nombre de familles
et de soldats réformés tous les ans dans la N.-France; que la pêche de
la morue était capable d'enrichir le royaume, et que c'était une
excellente école pour former des matelots; que les forêts les plus
belles de l'univers, pourraient alimenter la construction des vaisseaux;
enfin, que le seul motif d'empêcher les Anglais de se rendre trop
puissans en Amérique, en joignant le Canada à tant d'autres provinces où
ils avaient déjà de bons établissemens, était plus que suffisant pour
engager le roi à recouvrer Québec, à quelque prix que ce fût.

Ces raisons, dont on avait déjà fait valoir plusieurs du temps de
Jacques Cartier, ne persuadèrent pas tout le conseil. Il n'y eut que des
motifs d'honneur et de religion qui déterminèrent Louis XIII à ne point
abandonner le Canada. Peut-être aussi que l'orgueil du ministre qui
gouvernait la France, et qui regardait l'irruption des Anglais, comme
son injure personnelle, étant à la tête de la compagnie, fit-il changer
d'avis comme l'avance Raynal. Quoiqu'il en soit, le roi d'Angleterre en
promit la restitution; mais Richelieu voyant cette affaire traîner en
longueur, afin d'activer les négociations, fit armer six vaisseaux qu'il
mit sous les ordres du commandeur de Rasilli. Cette démonstration eut
son effet; et par le traité de St.-Germain-en-Laye, signé le 29 mars
1632, l'Angleterre abandonna tous ses droits sur les provinces qui
composaient la Nouvelle-France. De ce traité malheureux, dit Chalmers,
l'on peut dater le commencement d'une longue suite de calamités pour la
Grande-Bretagne et pour ses colonies, et les difficultés provinciales
qui s'élevèrent plus tard, et en quelque sorte le succès de la
révolution américaine.

Il reste à faire une observation sur la conduite des protestans français
dans cette guerre. Si les persécutions dont ils étaient l'objet doivent
être réprouvées, ils ne sont pas moins condamnables eux-mêmes, pour
avoir porté les armes contre leur patrie. Le récit de cette guerre nous
montre continuellement des Français armés contre des Français,
dépouillant la France au profit de ses ennemis, avec une espèce
d'ennivrement et à l'envi les uns des autres.

Richelieu, en excluant les Huguenots du Canada, commit, sans doute, un
acte de criante tyrannie; mais leur conduite ne l'autorisait-elle pas,
ou du moins ne lui donnait-elle pas, un prétexte plausible d'en agir
ainsi. Elle ajoutait de la force aux assertions des catholiques qui ne
cessaient de répéter qu'il n'y avait pas de sûreté à les laisser
s'établir dans le voisinage des colonies protestantes anglaises, parce
qu'à la moindre difficulté avec le gouvernement, ils se joindraient à
elles: le chevalier Claude de la Tour en était un exemple.



                                LIVRE II.



               DESCRIPTION DU CANADA. NATIONS INDIGÈNES.


Nom donné aux premières terres découvertes dans l'Amérique
septentrionale.--Frontières des colonies mal définies; sujet de beaucoup
de contestations.--Description du Canada.--Tableau des populations
indiennes de l'Amérique du Nord, et en particulier des tribus du
Canada.--Leur nombre.--Description de leur personne, de leurs vêtemens,
de leurs armes.--Leur manière de faire la guerre et la
chasse.--Gouvernement des Sauvages.--Ils n'ont pas de religion.--Leurs
devins.--Leur respect pour les morts; leurs funérailles.--Leurs
fêtes.--Ils sont fort passionnés pour le jeu et peu pour les femmes;
mais très attachés à leurs enfans. Eloquence figurée des Sauvages.
--Formation de leurs langues: ils ne connaissaient point les lettres:
caractère synthétique des langues indiennes.--Facultés intellectuelles
de ces peuples.--Leur origine.--Descendent-ils de nations qui ont été
civilisées?


Lorsque les Européens visitèrent pour la première fois l'Amérique du
Nord, n'ayant aucun nom pour désigner les diverses contrées où ils
abordaient, ils leur donnèrent l'appellation générale de terres neuves.
Du temps de François I ce nom désignait tout aussi bien la Floride, le
Canada, que le Labrador et l'île de Terreneuve qui seule l'a conservé en
propre. A mesure que ces pays devinrent mieux connus, ils prirent des
dénominations particulières qui servirent à les distinguer les uns des
autres, mais qui furent souvent changées. D'ailleurs les limites des
contrées qui les portaient, étaient incertaines et presque toujours
confondues par les différentes nations: de là naquit la confusion qui,
dans la suite, enfanta tant de difficultés entre la France, l'Angleterre
et l'Espagne au sujet des frontières de leurs colonies.

Vers le commencement du dix-septième siècle le nom de Nouvelle-France
fut donné à l'immense contrée qui embrassait le Canada, la baie
d'Hudson, le Labrador, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Ecosse et une
portion des États-Unis.[43] A cette époque la péninsule de la
Nouvelle-Ecosse commença à porter le nom de Cadie ou Acadie; et celui du
Canada fut conservé au pays que nous habitons, mais avec des bornes
beaucoup plus étendues dans toutes les directions.

[Note 43: Lescarbot lui donne une bien plus grande étendue. «Notre
Nouvelle-France, dit-il, a pour limites du côté d'ouest les terres
jusqu'à la mer dite Pacifique au-deçà du tropique du Cancer; au midi les
îles de la mer Atlantique; au levant la mer du Nord; et au septentrion
cette terre qui est dite inconnue, vers la mer glacée jusqu'au pôle
Arctique.» Mais ces limites étaient plus imaginaires que réelles,
puisque l'on ne connaissait pas alors même la vallée entière du
St-Laurent.]

La Nouvelle-France, avant la découverte du Mississipi, à la vallée
duquel ce nom s'étendit ensuite, embrassait donc tout le bassin du
St.-Laurent et tout celui de la baie d'Hudson. Ce dernier fleuve qui a
plus de sept cents lieues de cours, et qui se jette dans l'Océan par un
golfe qui est lui-même une mer, prend sa source sous le nom de rivière
St.-Louis, par le 48e°. 30' de latitude nord, et le 93e°. de longitude
ouest,[44] sur le grand plateau central, où naissent aussi le Mississipi
qui coule vers le sud, et les rivières qui versent leurs eaux vers le
nord dans la baie d'Hudson. Le bassin, ou la vallée que le St.-Laurent
parcourt, faisant un coude au midi pour embrasser le lac Érié, s'élève
par gradin de la mer au plateau dont on vient de parler, et qui, comme
le reste des régions septentrionales de ce continent, a peu d'élévation.
Le lac Supérieur, presque de niveau avec ce plateau, n'est qu'à six cent
vingt-sept pieds au-dessus de l'Océan.[45] L'inclinaison longitudinale
du bassin plus considérable vers le haut, diminue graduellement jusqu'à
la mer.

[Note 44: Bouchette:--_Possessions britanniques dans l'Amérique
septentrionale._]

[Note 45: Bayfield:--_Géologie du lac Supérieur. Transactions de la
Société littéraire et historique de Québec_, vol. I. Cet auteur en
évalue la profondeur à 200 brasses; le fond en serait alors à près de
600 pieds au-dessous du niveau de l'Océan. On n'a pas pu atteindre le
fond du lac Ontario, au centre, avec une sonde de trois cents brasses.

Voici quelles sont les hauteurs au dessus de la mer des quatre
principaux lacs du grand bassin du St.-Laurent, et leur plus grande
longueur et largeur, d'après Bouchette:--

                              Longueur,                 Largeur.
Lac Supérieur, 627 pieds,      360 milles géogra.        140 m.g.
Lac Huron,     590   "         210          "            220
Lac Erié,      565   "         265          "             63
Lac Ontario,   231   "         172          "             59

Cette chaîne n'ayant pas de nom propre et reconnu, nous lui donnons
celui de _Laurentides_, qui nous paraît bien adapté à la situation de
ces montagnes qui suivent une direction parallèle au St.-Laurent. Un nom
propre est nécessaire afin d'éviter les périphrases toujours si
fatigantes et souvent insuffisantes pour indiquer une localité, un
fleuve, une montagne, etc. Quant à l'euphonie, nous espérons que le nom
que nous avons choisi satisfera l'oreille la plus délicate, et formera
une rime assez riche pour le poëte qui célèbrera les beautés naturelles
de notre patrie.]

Il est borné vers le nord par la chaîne des Laurentides, montagnes qui
séparent les eaux qui se versent dans le St. Laurent de celles qui
tombent dans la baie d'Hudson.[46] Cette chaîne, qui sort du Labrador,
se prolonge jusqu'au dessus du lac Supérieur; et ses rameaux couvrent et
rendent stérile une grande étendue de pays, quoique cependant les
vallées qui en séparent les nombreux mamelons, sont pour la plupart plus
ou moins cultivables. Elle baigne ses pieds dans les eaux du St.-Laurent
au Cap-Tourmente, où elle a de 1500 à 2000 pieds de hauteur, traverse la
rivière des Outaouais au-dessus du lac des Chats et forme la rive
septentrionale du lac Huron. Les Alléghanys dont l'on voit très-bien la
cime des hauteurs de Québec, limitent ce bassin au sud jusqu'au lac
Champlain. Cette chaîne de montagnes, dont le versant oriental jette ses
eaux dans l'océan Atlantique, part du golfe St.-Laurent, longe le sud du
lac Champlain, traverse la rivière Hudson et se prolonge jusque dans la
Virginie. Depuis le lac Champlain, cette limite est formée par les
hautes terres dont les eaux coulent au sud dans le Mississipi.

Tout le Canada paraît être assis sur un vaste banc de granit qui forme
la charpente des plus hautes montagnes, et se montre à nu sur le lac
Supérieur et le lac Huron, à Kingston et dans plusieurs autres endroits
du Haut-Canada; sur la rivière St.-Maurice, à Beauport, à Tadoussac, à
Kamouraska, au Labrador, &c. Ces granits portent des couches de
différentes espèces de roches, dont les plus abondantes sont les
schistes, les calcaires, les grès, comme la grauwacke, etc, etc.[47]

[Note 46: Québec est bâti sur un banc de schiste argileux auquel
s'adosse vers le Cap-Rouge une couche de grauwacke. Beauport présente
d'abord un calcaire reposant sur une strate mince de roche clastique
(conglomérats) qui est appuyée elle-même sur le gneiss, ou granit
schisteux. Voir pour la géologie du pays la _Bibliothèque canadienne_
Vol. 1, p. 9, 41, 73, et les Transactions de la Société litt. et hist.
de Québec, etc.]

[Note 47: Voici la liste abrégée des différentes espèces de métaux
trouvées jusqu'à présent en Canada, principalement dans les localités
dont suivent les noms:

FER.

_Le fer magnétique ou oxidulé._ Baie St.-Paul, Batiscan, (St.-Maurice,
_sable ferrugineux_) Marmora (H.C.) etc. etc.

_Le fer hydroxidé_ (_ocre jaune_) Lac Calvaire, St.-Augustin, lac Huron,
lac Supérieur, etc. etc. (_le limoneux ou de marais_) Baie St.-Paul,
Champlain, Marmora, et en plusieurs autres endroits du Bas et du
Haut-Canada.

_Le fer carbonaté._ Cap-Rouge, Marmora etc. etc.

_Le sulfure de fer._ (pyrites) Dans un grand nombre d'endroits du Bas et
du Haut-Canada.

_L'oxide de manganèse terreux._ Sillery, près de Québec.

CUIVRE.

_Le cuivre natif._ Lac Supérieur, côté sud.

_Le sulfure de cuivre._ Cuivre pyriteux. En plusieurs lieux du
Haut-Canada; lac Huron, lac Supérieur, etc., en petites quantités.

_Le cuivre carbonaté_, (vert) Lac Supérieur, etc.

ZINC.

_Le sulfure de zinc_, (blende noire et jaune) Lac Ontario, etc.

PLOMB.

_Le sulfure de plomb_, (galène) rivière Nicolet, et en quelques autres
localités du Bas et du Haut-Canada.

Pour plus amples détails, voir _l'Essai sur les minéraux métalliques des
Canadas_, par le lieutenant Baddeley. I. R: Transaction de la Société
littéraire et historique de Québec, v. II.]

Le Canada est riche en minerais de fer. Deux mines sont exploitées,
celles des Trois-Rivières, dont le fer est supérieur à celui de la
Suède, et celle de Marmora, dans le Haut-Canada. Le cuivre, le zinc, le
plomb, le titane et le mercure s'y montrent quelque fois, mais en
petites quantités; mais des explorations et des études plus rigoureuses
que celles qu'on a faites jusqu'à présent, augmenteront beaucoup sans
aucun doute nos richesses métalliques. Le gouvernement français a donné
plus d'attention à ce sujet que le gouvernement actuel; mais les
rapports de ses explorateurs ne sont pas venus jusqu'à nous. Cependant
il n'y a aucun doute qu'ils avaient découvert la plus grande partie des
mines mentionnées aujourd'hui par nos géologues. La plupart de ces mines
n'attendent que la main de l'industrie pour être utilisées.

Le sol de ce pays est généralement fertile, surtout dans la partie
supérieure où le climat est tempéré et où l'on trouve d'immenses plaines
à céréales. Dans la partie inférieure la température est beaucoup plus
froide, et les Alléghanys et les Laurentides avec leurs nombreux rameaux
occupent, particulièrement les dernières, un vaste territoire qui
diminue considérablement la surface cultivable. Ainsi la grande et
pittoresque contrée du Saguenay est traversée du nord au sud à peu près
par un rameau de cette dernière chaîne de montagnes, qui descend
jusqu'au fleuve. Dans quelque révolution physique, ce rameau s'est fendu
en deux dans sa longueur, pour donner passage à une rivière très
profonde, et bordée de chaque côté par des parois verticales d'une
grande hauteur formées par cette brisure. Rien n'est à la fois plus
grandiose et plus sauvage que ces rives hardies et tourmentées; mais
elles n'acquièrent ce caractère qu'aux dépens de leur vertu
fertilisante. C'est encore à un des ramaux de cette chaîne, qui court en
remontant le long du fleuve depuis Prescott jusqu'à la baie de Quinté
sur le lac Ontario, sans jamais s'élever beaucoup au-dessus du sol, que
l'on doit attribuer le peu de fertilité de cette partie de la province
supérieure. En revanche, dans les contrées montagneuses les vallées sont
arrosées par de nombreux cours d'eau qui les fertilisent, et qui
contribuent puissamment à cette croissance rapide de la végétation
canadienne, si remarquable sur le bas St.-Laurent.

Le bassin du St.-Laurent ayant, comme on l'a dit, la forme d'un angle
dont le sommet est tourné vers le midi, ses deux extrémités qui se
terminent à peu près dans la même latitude, possèdent aussi le même
climat. Le maximum du froid est à Québec de 30 degrés sous zéro et
quelquefois plus, et du chaud de 97 à 103 au-dessus, thermomètre de
Fahrenheit. La température de l'hiver s'adoucit jusqu'à l'extrémité
supérieure du lac Erié. Sous le 42°. de latitude, l'extrême du froid est
de 20 degrés sous la glace, mais cela est rare; et de la chaleur de 103
au-dessus. L'on voit que quant à la chaleur il n'y a pas de différence
sensible; mais elle ne dure pas si longtemps dans le Bas-Canada que vers
le centre du Haut. Au reste, la différence du climat entre ces deux
parties du pays se comprendra encore mieux en comparant leurs
productions et la longueur de leurs hivers.

Les parties habitées des deux Canadas, dit Bouchette, sont situées entre
le 42e et le 48e degré de latitude nord; et si d'autres causes que celle
de leur distance de l'équateur et du pôle, n'exerçaient pas d'influence
sur leur température, elles devraient jouir d'un climat analogue à celui
de l'Europe centrale et méridionale, tandis qu'au contraire le froid et
la chaleur y sont beaucoup plus considérables. A Québec, (latitude 46e.
48' 49") les pommes viennent en abondance; mais les pêches et le raisin
ne réussissent pas; à Montréal, (latitude 45e°. 30') ces fruits
parviennent à leur maturité. Mais à Toronto et plus au sud, les pêches,
le raisin et l'abricot atteignent toute leur perfection. On peut ajouter
que l'Acacia qui ne peut résister au climat de Québec en pleine terre,
commence à se montrer à Montréal et devient plus commun à mesure que
l'on approche du Détroit.

Dans le Bas-Canada, l'hiver commence vers le 25 novembre à Québec et
dure jusque vers le 25 avril, que l'on reprend les travaux des champs;
et la neige qui demeure sur la terre de 5 mois à 5 mois et demi, et
quelquefois plus, atteint une hauteur de trois à quatre pieds dans les
bois. A Montréal l'hiver dure 3 à quatre semaines de moins, et il y
tombe aussi moins de neige. Enfin dans la partie méridionale du
Haut-Canada l'hiver est beaucoup plus court; les traîneaux n'y servent
que deux mois, et souvent moins, pendant que l'usage en est général dans
le Bas cinq mois et plus.

Mais partout dans cette vaste contrée, sous le ciel rigoureux du
Bas-Canada, ou sur les bords plus favorisés du Haut, l'air est salubre
et agréable en été. L'excès du froid sur le bas St.-Laurent paraît dû,
moins à la hauteur de sa latitude, qu'à l'absence de montagnes
très-élevées du côté du nord, et au voisinage de la baie d'Hudson dans
laquelle les vents du pôle s'engagent pour venir déborder dans les
régions de ce fleuve, en même temps qu'ils y arrivent saturés d'humidité
et de froid des mers du Labrador. Cela paraît d'autant plus
vraisemblable qu'à l'ouest des Alléghanys, le nord-est est plutôt sec
qu'humide, parceque, dit Volney, ce courant d'air là comme en Norvège,
n'arrive qu'après avoir franchi un rempart de montagnes, où il se
dépouille dans une région élevée des vapeurs dont il était gorgé.[48]

[Note 48: Le pic le plus élevé de ces montagnes dans l'Etat de la
Nouvelle-York, a 3549 pieds de hauteur, celui de Killington dans l'Etat
de Vermont, a 3454 pieds; et la hauteur des montagnes Blanches dans le
New-Hampshire, est estimée à 7800 pieds.

Les Laurentides sont encore moins élevées. Le Cap-Tourmente n'a
qu'environ 2000 pieds d'élévation; et le rameau qui paraît s'être ouvert
longitudinalement et au centre duquel coule le Saguenay, a une hauteur
de 200 à 1000 pieds. Le capitaine Bayfield dit que la montagne la plus
élevée de cette chaîne sur le lac Supérieur, n'a pas plus de 2100 pieds
au-dessus du niveau de la mer.]

Ces contrées si variées, si étendues, si riches en beautés naturelles,
et qui portent, pour nous servir des termes d'un auteur célèbre,
l'empreinte du grand et du sublime, étaient habitées par de nombreuses
tribus nomades qui vivaient de chasse et de pêche, et formaient partie
de trois des huit grandes familles indiennes qui se partageaient le
territoire situé entre le Mississipi, l'Océan et la terre des Esquimaux.

Ces grandes familles sont les Algonquins, les Hurons, les Sioux, les
Chérokis, les Catawbas, les Uchées, les Natchés et les Mobiles. Elles
sont ainsi divisées d'après les langues qu'elles parlent, et que l'on a
appelées mères, par ce qu'elles n'ont aucune analogie entre elles, et
qu'elles ont un grand nombre de mot imitatifs qui peignent les choses
par le son. Tous les idiomes des diverses tribus sauvages dans les
limites de ce territoire, dérivent de ces huit langues; et généralement
tous ceux qui parlaient des idiomes de la même langue-mère,
s'entendaient entre eux, quelqu'éloignées les unes des autres que
fussent d'ailleurs leurs patries respectives.

Cette grande agrégation d'hommes était ainsi disposée sur le sol de
l'Amérique.

Les Mobiles possédaient toute l'extrémité sud de l'Amérique
septentrionale, depuis la baie du Mexique jusqu'à la rivière Tenessée et
le cap Fear. Les Uchées et les Natchés, peu nombreux, étaient enclavés
dans cette nation; les Natchés avaient un petit territoire borné par le
Mississipi; les Uchées étaient plus vers l'est, et joignaient les
Chérokis. Le pays des Chérokis était également éloigné de la baie du
Mexique que du lac Erié, de l'Océan que du Mississipi. Cette nation
avait pour voisins les Mobiles et les Uchées au nord, et les Catawbas à
l'est. Les Catawbas possédaient une contrée peu étendue au sud des
Mobiles et à l'ouest des Chérokis. La grande famille Algonquine occupait
près de la moitié de l'Amérique du nord, au levant du Mississipi. Son
territoire joignant les Mobiles au sud, s'étendait dans le nord, jusqu'à
celui des Esquimaux, sur la largeur qu'il y a du Mississipi à
l'Océan.[49] La superficie en était de 60 degrés de longitude et de 20
de latitude.

[Note 49: A. Gallatin: a _Synopsis of the Indian Tribes_.]

Les Hurons, dont le véritable nom est Yendats, mais auxquels les
Français donnèrent celui de Hurons, du mot _hure_, à cause de leur
manière particulière de s'arranger les cheveux, se trouvaient au milieu
d'elle sur les bords du lac Ontario, du lac Erié et du lac qui porte
leur nom. Les Sioux dont la vaste contrée était à l'ouest du Mississipi,
possédaient un petit territoire sur le lac Michigan au couchant. Ainsi
comme la Nouvelle-France embrassait le St.-Laurent et tous les lacs,
elle renfermait une partie des peuples qui parlaient des dialectes des
trois langues mères, la Siouse, l'Algonquine et la Huronne. A partir du
lac Champlain et du sud de la rivière des Outaouais en gagnant le nord,
le dialecte Algonquin était parlé dans l'origine; mais dans la suite des
migrations en sens contraire de peuples des deux autres dialectes,
portèrent ces langues en diverses parties du Canada.

Les principales tribus de la langue Algonquine qui habitaient la
Nouvelle-France, étaient au sud du St.-Laurent:

Les Micmacs, ou Souriquois, qui occupaient la Nouvelle-Ecosse, Gaspé et
les Iles adjacentes. Ils étaient peu nombreux; leur nombre n'a jamais
dépassé 4000.

Les Etchemins: ils habitaient les contrées que baignent la rivière
St.-Jean, la rivière Ste.-Croix, et qui s'étendent au sud jusqu'à la
mer.

Les Abénaquis étaient entre les Micmacs et les Etchemins, le
St.-Laurent, la Nouvelle-Angleterre, et les Iroquois.

Les Sokokis vinrent des colonies Anglaises se mettre sous la protection
des Français en Canada; ils étaient alliés aux Agniers.

Au nord du fleuve:

Les Montagnais habitaient les bords du Saguenay et du lac St.-Jean,
ainsi que les Papinachois, les Bersiamites, la nation du Porc-Epic, et
plusieurs autres tribus.

Les Algonquins, ou Lenni-Jenappes proprement dits, étaient répandus
depuis un peu plus bas que Québec jusqu'à la rivière St.-Maurice. Une de
leurs tribus était en possession de l'île de Montréal et de ses
environs.

Les Outaouais erraient d'abord dans la contrée qu'arrose la rivière qui
porte leur nom, au-dessus de Montréal, et s'étendirent ensuite jusqu'au
lac Supérieur.

Les tribus de la langue Huronne étaient:

Les Hurons ou Yendats, qui résidaient sur les bords septentrionaux du
lac Huron, du lac Erié et du lac Ontario, dont ils furent chassés
bientôt après l'arrivée des Européens par les Iroquois. Ne pouvant leur
résister, ils furent repoussés d'un côté vers le bas St.-Laurent, de
l'autre au-delà du lac Supérieur dans les landes arides qui séparaient
les Chippaouais de leurs ennemis occidentaux. Ramenés ensuite par les
armes puissantes des Sioux, on les vit au Sault-Ste.-Marie, à
Michilimackinac et enfin près du Détroit.

La bourgade des Hurons de Lorette à 6 milles de Québec, est un des
débris de cette nation jadis si puissante, et à laquelle les Iroquois
ses vainqueurs, et plusieurs autres tribus devaient leur origine. Cette
bourgade ne renferme à cette heure qu'un Huron pur sang; il est le fils
d'un des chefs, et est conséquemment chef lui-même. Il était né pour
avoir le malheur de survivre à sa nation.

Au sud du lac Erié, du lac Ontario et du fleuve St.-Laurent jusqu'à la
rivière Richelieu, dans le voisinage des Abénaquis, dominait la fameuse
confédération Iroquoise. Le nom propre des Iroquois était
_Agonnonsionni_: faiseurs de cabanes, parce qu'ils les faisaient plus
solides que les autres. Le premier nom leur a été donné par les
Français, et est formé du mot _Hiro_, avec lequel ils finissaient leurs
discours, et qui équivaut, à: _J'ai dit_, et de celui de Koué, cri de
joie ou de tristesse, selon qu'il était prononcé long ou court. Cette
confédération était composée des Agniers ou Mohawks, des Onnontagués,
des Goyogouins, des Onneyouths et des Tsonnonthouans.

Les Eriés et les Andastes dominaient autrefois entre le lac Erié et les
Iroquois; mais il n'existait plus que quelques restes de ces deux
nations infortunées au temps de la découverte du Canada, lesquels ne
pouvant résister à leurs puissans voisins, furent bientôt après
impitoyablement détruits.

Les contrées que baignent le lac Supérieur, le lac Michigan et le lac
Huron étaient encore habitées ou fréquentées par les Nipissings, les
Outaouais, les Miâmis que refoulèrent vers le nord les Pouteouatamis
venant du sud; par les Illinois, les Chippaouais, les Outagamis ou
Renards, peuple pillard et cruel, les Kikapous, les Mascontins, les
Sakis, les Malhomines, les Osages, les Missouris, les Menomonis, toutes
tribus de la langue Algonquine, et enfin par les Kristinots ou
Kilestinots de la langue siouse.

Une foule d'autres tribus appartenant soit à la famille des Sioux, soit
à celle des Hurons, soit à celle des Algonquins, habitaient des contrées
plus ou moins reculées, et venaient quelquefois se montrer aux
missionnaires et aux trafiquans européens sur les bords des lacs pour se
renfoncer ensuite dans les forêts et ne plus reparaître; tandis que
d'autres également inconnues venaient à main armée prendre la place de
plus anciennes, qui étaient forcées de reculer et d'abandonner leur
territoire.[50]

[Note 50: Les recherches intéressantes de M. Gallatin, intitulées: _A
synopsis of the Indian Tribes_ contiennent de grands détails sur les
diverses nations sauvages de l'Amérique septentrionale; elles se
trouvent dans le 2e. vol. des Transactions of the American Antiquarian
Society.]

Il serait impossible de pouvoir établir aujourd'hui quelle était la
population indienne de la Nouvelle-France à l'époque de l'apparition de
Cartier. Si l'on en jugeait d'après la variété des tribus, on serait
porté à croire qu'elle était considérable; mais des calculs sur lesquels
on peut se reposer avec confiance, la réduisent à un chiffre peu élevé.
Les tribus sauvages ne sont jamais nombreuses. Quelques voyageurs s'en
laissèrent d'abord imposer à cet égard par le langage métaphorique de
ces peuples, qui étaient d'ailleurs accoutumés à regarder une bourgade
de 1000 âmes, comme une ville considérable, et qui ne pouvaient encore
indiquer ce nombre que par une expression figurée. C'est ainsi que
longtemps encore après, en 1753, ils rapportèrent au colonel Washington,
que les Français venaient l'attaquer avec une armée aussi nombreuse que
les feuilles des forêts; et cette armée était composée de quelques
centaines d'hommes.

Des évaluations de population ont été faites avec le plus grand soin
pour les contrées situées entre le St.-Laurent et le Mississipi. Ces
calculs indiquent le chiffre de la population il y a deux cents ans, et
ils sont plutôt au-dessus qu'au-dessous de la réalité. Ils portent la
famille Algonquine, qui est de beaucoup la plus considérable, à 90,000
âmes; celle des Sioux orientaux à moins de 3000; celle des Hurons, y
compris les Iroquois, à environ 17,000; celle des Catawbas à 3000; celle
des Chérokis à 12,000; celle des Mobiles à 50,000; celle des Uchées à
1000, et celle des Natchés à 4000. Ce qui donne seulement 180,000 âmes
pour toute la population, preuve qu'elle était extrêmement
dispersée.[51] En effet, les peuples chasseurs ont besoin d'immenses
domaines; et malgré la vaste étendue des forêts de l'Amérique, les
tribus sauvages y manquaient souvent de subsistance, faute de trouver
assez de gibier. D'ailleurs si la population eût été dense, comment les
Iroquois, qui ne comptaient que 2200 guerriers en 1660[52], auraient-ils
pu se promener en conquérants depuis la Caroline jusqu'au fond de la
baie d'Hudson, et faire trembler au seul bruit de leur nom tous les
peuples de ces contrées?

[Note 51: Volney. _Tableau des États-Unis._]

[Note 52: Les Relations des Jésuites pour 1659-60 n'en portent le nombre
qu'à 1900.]

Cartier ne vit dans tout le Canada que quelques rares bourgades, dont la
plus considérable renfermait seulement cinquante cabanes; et le plus
grand rassemblement d'hommes qui eut lieu à Stadaconé dans l'hiver qu'il
passa sur la rivière St.-Charles, resta bien au-dessous de 1000. Il
aperçut dans les autres parties du pays à peine çà et là quelques traces
d'habitation. Joliet et le P. Marquette, Jésuite, parcoururent une
grande partie du Mississipi sans rencontrer la présence d'un seul homme.

Nous avons dit que la comparaison des différens dialectes parlés dans
l'Amérique septentrionale, à l'est de ce dernier fleuve, avait fait
découvrir huit langues-mères, et que l'on y avait divisé la population
en autant de grandes familles. D'après ces huit divisions radicales
d'une partie des hommes de la race rouge, qui sembleraient militer
contre l'hypothèse d'une seule voie d'immigration asiatique par le
nord-ouest de l'Amérique, ou peut-être même contre l'hypothèse de toute
immigration quelconque, on s'attendrait à trouver aussi des différences
entre eux tant sous le rapport physique que sous le rapport moral.
Cependant il n'en est rien; et la plus grande similitude régnait à cet
égard. La différence entre les Sauvages du Canada et ceux de la Floride
était à peine sensible.[53] Leurs personnes, leurs moeurs, leurs
institutions avaient le même caractère et la même physionomie. En
traçant le portrait des uns l'on fait celui des autres.

Ils étaient tous en général d'une belle stature. Elevés et sveltes,
indices de l'agilité plutôt que de la force, ils avaient cet air
farouche que donnent l'habitude de la chasse et les périls de la
guerre.[54]

[Note 53: Charlevoix. Volney prétend qu'il y a une différence notable
dans les traits de chaque nation sauvage de l'Amérique septentrionale,
cela peut être vrai; mais elle n'est pas assez grande pour faire dire
que chacune d'elles sort d'une race distincte: elle est peut-être plus
légère que celle qui distingue entre eux les peuples européens. Ce ne
sont que des nuances du type de la race rouge.]

[Note 54: Raynal.]

Les traits des Sauvages ne présentaient pas la même beauté. La figure
plus ronde qu'ovale, le teint cuivré, ils avaient les pommettes des
joues élevées et saillantes; leurs yeux noirs ou châtains, petits et
enfoncés, brillaient dans leurs orbites. Le front étroit, ils avaient le
nez plat, les lèvres épaisses, les cheveux gros et longs. Les hommes
avaient peu de barbe et ils se l'arrachaient soigneusement à mesure
qu'elle paraissait, tant ils en avaient horreur. C'était un usage
universel en Amérique.[55] Les hommes difformes étaient extrêmement
rares parmi eux. Ils avaient la vue, l'ouïe, l'odorat et tous les sens
d'une sensibilité exquise.

[Note 55: Cela a été mis en doute; mais outre le témoignage des
meilleurs voyageurs, j'ai l'assurance positive de M. Stanislas Vassal,
que j'ai déjà nommé ailleurs.]

La même ressemblance existait dans leurs vêtemens, avec la différence
que pouvait apporter celle des climats. L'été, ils allaient presque nus.
L'hiver, ils ceignaient une peau d'élan ou d'autre bête sauvage, autour
de leurs reins; et une autre tombait de leurs épaules. Les griffes d'un
ours formaient des agraffes dignes d'un chef de guerre à ces manteaux
peints de diverses couleurs, et sur lesquels ils représentaient souvent
l'histoire de leurs exploits. Des espèces de boyaux ou guêtres de peaux
repassées, et ornées d'une broderie en poils de porc-épic, couvraient
leurs jambes, tandis qu'une belle chaussure de peau de chevreuil,
garantissait leurs pieds de la rigueur du froid. Cependant beaucoup
d'entr'eux en Canada se couvraient à peine le corps, même l'hiver, comme
l'atteste Jacques Cartier.

Les femmes, couvertes jusqu'aux genoux, avaient un costume qui différait
peu de celui des hommes, excepté qu'elles avaient la tête et les bras
nus. Elles portaient des colliers de coquillages, dont elles
distribuaient aussi des branches sur le devant de leurs vêtemens
resplendissant de couleurs brillantes, où le rouge prédominait.

C'est dans la manière de se parer que se distinguaient les Sauvages des
diverses tribus. Ils se peignaient «le visage et le corps, soit pour se
reconnaître de loin, soit pour se rendre plus agréables dans l'amour ou
plus terribles dans la guerre. A ce vernis, ils joignaient des frictions
de graisse de quadrupède ou d'huile de poisson, usage familier et
nécessaire pour se garantir de la piqûre insoutenable des moucherons et
des insectes qui couvrent tous les pays en friche.[56]» Ils se
couvraient le corps de figures d'animaux, de poissons, de serpens, etc.,
avec des couleurs très vives et variées, selon leurs caprices. Ils
aimaient beaucoup le vermillon. Les uns se peignaient le nez en bleu;
les sourcils, le tour des yeux et les joues en noir, et le reste de la
figure en rouge; les autres se traçaient des bandes rouges, noires et
bleues d'une oreille à l'autre, et de plus petites sur les joues. Les
hommes s'arrangeaient les cheveux diversement, tantôt relevés ou
applatis sur la tête, tantôt pendans par tresses. Ils y ajoutaient des
plumes d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, et des touffes de poils
d'animaux, le tout placé de la manière la plus étrange. Ils portaient
des pendans aux narines et aux oreilles, des brasselets de peaux de
serpent aux bras; des coquilles leur servaient de décorations.

[Note 56: Raynal.]

Les Indiens n'avaient pour armes offensives que la flèche, espèce de
javelot hérissé d'une pointe d'os ou de pierre, et un casse-tête de bois
extrêmement dur, ayant un côté tranchant. Leurs armes défensives
consistaient en une espèce de cuirasse de bois léger, dont l'usage fut
abandonné lors de l'introduction des armes à feu, et quelquefois en un
long bouclier de bois de cèdre qui couvrait tout le corps.[57] Elles
parurent peu dangereuses aux Européens qui ignoraient leur manière de
combattre. Mais l'art de ces barbares consistait à surprendre leurs
ennemis et non à les attaquer de pied ferme; le casse-tête devenait une
arme terrible dans une attaque subite où le guerrier assommait d'un seul
coup son antagoniste endormi ou désarmé.

[Note 57: Relation des Jésuites (1633)]

Le mot seul de guerre excitait chez les jeunes Sauvages une espèce de
frémissement plein de délices, fruit d'un profond enthousiasme. Le bruit
du combat, la vue d'ennemis palpitans dans le sang, les enivraient de
joie; ils jouissaient d'avance de ce spectacle, le seul qui fût capable
d'impressionner leur âme placide. Et comment en pouvait-il être
autrement? C'était la seule de leurs fibres qu'on eût excitée depuis
qu'ils étaient capables de sentir. Toute leur âme était là.
L'imagination excitée par le récit des exploits de leurs ancêtres, ils
brûlaient de se distinguer comme eux.

Les causes de guerre étaient peu nombreuses, mais fréquentes entre les
nations sauvages. Le droit de chasser ou de passer dans certaines
limites, la défense de leur propre territoire, ou la vengeance d'un
compatriote aimé, voilà ce qui donnait naissance ordinairement aux
luttes destructives de ces barbares. Mais chaque individu étant
parfaitement indépendant, il pouvait à tout moment, soit par amour des
combats ou du pillage, soit par haine ou vengeance, compromettre la paix
entre deux tribus et les entraîner dans une guerre mortelle: c'était
probablement là la cause de la plupart de celles qui se faisaient en
Amérique, et qui finissaient souvent par la destruction ou l'expulsion
de la tribu vaincue. Ainsi, la paix était sans cesse compromise, et
depuis le Mexique jusqu'à la baie d'Hudson, les peuples étaient dans un
état continuel d'hostilité.

Tous ceux qui étaient capables de porter les armes, étaient guerriers,
et avaient droit d'assister aux assemblées publiques et d'exprimer leur
opinion sur les matières en délibération. La guerre ne se décidait que
par la nation réunie: toutes les raisons étaient pesées avec maturité.
Si elle était décidée, les anciens s'adressaient à leurs guerriers pour
les exciter à combattre. «Les os de nos frères blanchissent encore la
terre, disaient-ils, ils crient contre nous; il faut les satisfaire.
Peignez vous de couleurs lugubres, saisissez vos armes qui portent la
terreur, et que nos chants de guerre et nos cris de vengeance
réjouissent les ombres de nos morts, et fassent trembler les ennemis
dont le sang va bientôt inonder la terre. Allons faire des prisonniers
et combattre tant que l'eau coulera dans les rivières, que l'herbe
croîtra dans nos champs, que le soleil et la lune resteront fixés au
firmament.»

Aussitôt le chant de guerre était entonné par tous les combattans, qui
demandaient qu'on les menât à l'ennemi. Ils se choisissaient un chef; et
leur choix tombait toujours sur celui que distinguaient d'anciens
exploits, une taille imposante, ou une voix forte et qui pût se faire
entendre dans le tumulte des combats et exciter l'ardeur des guerriers.
Le chef élu tâchait de se rendre favorable le Grand-Esprit, et le dieu
du mal par de longs jeûnes; il étudiait ses rêves qui étaient pour lui
des oracles. Enfin après avoir répété tous ensemble une prière, ils
commençaient la danse de guerre, l'image la plus énergique et la plus
effrayante de ces luttes mortelles. Tout se terminait par un festin
solennel où l'on ne servait que de la chair de chien. Le chef y
racontait ses exploits et ceux de ses ancêtres.

Dans leurs campagnes, les Indiens, tant qu'ils sont sur leur territoire,
marchent sans précaution, et dispersés pour la commodité de la chasse,
et se réunissent pour camper le soir; mais dès qu'ils mettent le pied
dans le pays ennemi, ils ne se séparent plus, et n'avancent qu'avec la
plus grande circonspection pour éviter les embuscades. Ils ne chassent
plus, n'allument plus de feu et se parlent par signes. Ils étudient le
pays qu'ils traversent; et ils déployent en cela une sagacité
inconcevable. Ils devinent une habitation de très loin par l'odeur de la
fumée. Ils découvrent la trace d'un pas sur l'herbe la plus tendre comme
sur la substance la plus dure, et ils lisent dans cette trace, la
nation, le sexe et la stature de la personne qui l'a faite, et le temps
qui s'est écoulé depuis qu'elle a été formée.[58] Ils s'appliquent à
dissimuler la route qu'ils suivent, et à découvrir celle de leur ennemi.
Et ils emploient pour cela divers stratagèmes. Ils marchent sur une
seule file l'un devant l'autre, mettant les pieds dans les mêmes traces,
que le dernier de la file recouvre de feuilles. S'ils rencontrent une
rivière, ils cheminent dedans. Cette tactique est facile pour les
Sauvages, parcequ'ils sont peu nombreux dans leurs expéditions Ce sont
généralement des partis de trente, quarante, cinquante hommes; rarement
excèdent-ils deux ou trois cents.

[Note 58: McIntosh. _Manners of the Indians._]

Lorsqu'ils atteignent leurs ennemis sans être découverts, le conseil
s'assemble et forme le plan d'attaque. Au point du jour, et lorsqu'ils
les supposent encore plongés dans le sommeil, ils se glissent dans leur
camp, font une décharge de flèches en poussant de grands cris, et
tombent sur eux le casse-tête à la main. Le carnage commence. Tel est le
système de guerre des Indiens; ils ne s'attaquent que par surprise; ils
tuent ceux qu'ils ne peuvent emmener, et leur enlèvent la chevelure. La
retraite se fait avec précipitation, et ils tâchent de la cacher, s'ils
ont lieu d'appréhender une poursuite. S'ils sont pressés de trop près,
les prisonniers sont égorgés, et chacun se disperse. Dans le cas
contraire, ceux-ci sont gardés avec soin et attachés la nuit à des
piquets de manière qu'ils ne puissent remuer sans réveiller leurs
vainqueurs. C'est dans ces longues nuits qu'ils entonnent le chant de
mort, et que leur voix mâle, mais triste, résonne dans la profondeur des
forêts. C'est dans cette situation affreuse que l'Indien déploie son
héroïsme, et qu'il brave la cruauté de ses bourreaux. «Je vais mourir,
dit-il, mais je ne crains point les tortures que m'infligeront mes
ennemis. Je mourrai en guerrier, et j'irai rejoindre dans le pays des
ombres les chefs qui ont souffert avant moi.»

La bourgade va au devant des vainqueurs, qui annoncent de loin leur
arrivée par des cris. On fait passer les prisonniers entre deux files
d'hommes qui les frappent avec des bâtons; Ceux qui sont destinés à la
mort sont livrés au chef de guerre, les autres au chef de la tribu. Les
premiers sont attachés à des poteaux, et l'on commence leur supplice qui
se prolonge quelquefois plusieurs jours. Mais si les bourreaux sont sans
pitié, la victime ne montre aussi aucune faiblesse; elle se fait gloire
de ses tourmens; elle vante ses victoires, compte les chevelures qu'elle
a enlevées, dit comment elle a traité ses prisonniers, et reproche à ses
vainqueurs qu'ils ne savent pas torturer. Elle pousse quelquefois le
sarcasme si loin, que ceux-ci perdant patience, terminent ses jours d'un
coup de casse-tête. Voilà jusqu'où les Indiens portaient le mépris des
souffrances, ou plutôt le fanatisme de la mort.

Il n'y avait généralement que les chefs qui étaient torturés ainsi. L'on
brûlait les autres; ou quelquefois on les gardait pour en faire des
esclaves. Les missionnaires français firent tout ce qu'ils purent pour
faire adopter aux Indiens un système plus humain, et c'est dans cette
vue qu'ils introduisirent l'usage de vendre les prisonniers, afin de les
arracher à la mort.

Ceux qui avaient été livrés au chef de la nation, étaient destinés à
remplacer les guerriers tués sur le champ de bataille. Ils étaient
adoptés par les familles des défunts, qui leur portaient toute la
tendresse et tous les égards qu'elles avaient pour ceux dont ils
tenaient la place.

Il est impossible de dire si les prisonniers ainsi adoptés, ou réduits
en esclavage, n'étaient pas plus malheureux que ceux qui avaient été
sacrifiés à la cruauté de leurs vainqueurs. Ils ne devaient plus songer
à revoir leurs parens, leurs amis, leur patrie, enfin tout ce qu'ils
avaient de plus cher, leurs femmes et leurs enfans. Ils devaient
s'incorporer à leur nouvelle famille et à leur nouvelle tribu, à tel
point qu'ils pussent haïr tout ce qu'elles abhorraient, fût-ce même leur
propre patrie, fût-ce même leur propre sang.

Mais telle était l'organisation des Indiens, la placidité de leur
tempérament, que cet usage était reçu universellement parmi eux. Ils
oubliaient tous leurs anciens souvenirs; ceux de la patrie qui sont
gravés si profondément dans le coeur des hommes de la race européenne,
disparaissaient de leur mémoire comme s'ils ne s'y étaient jamais
arrêtés. Ce caractère particulier qui permettait de rompre sans grande
secousse les liens du sang les plus rapprochés, contribua sans doute à
la conservation d'une coutume à laquelle toutes ces peuplades libres se
soumettaient sans même pousser un murmure.

Les animosités nationales étaient héréditaires et difficiles à éteindre;
mais enfin on se lassait de verser le sang, et la paix devenait
nécessaire. La tribu qui en avait le plus de besoin devait faire les
premières démarches; ce qui demandait beaucoup de prudence. Il fallait
vaincre dans cette mesure préliminaire la répugnance d'un ennemi
vindicatif, et employer toutes les raisons d'équité et d'intérêt qui
pouvaient désarmer sa vengeance. Lorsqu'une tribu avait résolu de faire
les premiers pas, quelques uns de ses principaux chefs, accompagnés de
ceux qui devaient servir de médiateurs, se rendaient chez la nation avec
laquelle ils voulaient traiter de la paix. Le calumet était porté devant
eux. Ce symbole inviolable est une pipe de quatre pieds de long, dont la
tête de marbre rouge, est fixée à un tuyau de bois, orné de plumes et
d'hiéroglyphes de diverses, couleurs, le rouge indiquant l'offre d'un
secours, le blanc et le gris, de la paix.[59]

[Note 59: De la Potherie.]

Lorsque la députation est rendue dans le camp des ennemis, un des chefs
inférieurs remplit le calumet de tabac; et après y avoir mis le feu, il
l'élève vers le ciel, puis le baisse vers la terre, et le présente à
tous les points de l'horison, en invitant tous les esprits qui sont dans
le ciel, sur la terre et dans les airs à être présens au traité. Il
l'offre ensuite au chef héréditaire qui en tire quelques bouffées de
fumée, et les lance vers le ciel, et autour de lui vers la terre. Le
calumet est alors passé à tous les chefs suivant leur rang, qui le
touchent des lèvres. Un conseil est immédiatement tenu où le traité est
discuté. Si la paix est conclue, l'on enterre une hache rouge, cérémonie
qui est le symbole de l'oubli de l'animosité qui a régné jusque-là entre
les deux parties contractantes. L'échange des colliers qui étaient chez
ces peuples l'expression patente du traité, mettait le dernier cachet à
la transaction.

Les deux tribus se faisaient alors réciproquement des présens; c'étaient
des calumets, des peaux de daim ornées d'un beau travail, et d'autres
objets de prix. La coutume de se faire ainsi des présens est une de
celles qui sont répandues chez tous les peuples de la terre.

La guerre terminée, le Sauvage rentrait dans son repos léthargique. Le
travail chez les tribus indiennes était une occupation déshonorante
qu'ils abandonnaient aux femmes comme indigne de l'homme indépendant.
Leur plus vive imprécation contre un ennemi mortel, c'était qu'il fût
réduit à _labourer_ un champ; la même que celle que Dieu prononça contre
le premier homme. «Mais bientôt la faim venait le troubler dans sa hutte
d'écorce, et le faisait de nouveau sortir de son inaction. Alors cet
homme qu'on voyait, assis les jambes et les bras croisés, garder une
attitude immobile et stupide des journées entières, sortait de sa
léthargie, s'animait tout à coup, car la chasse était après la guerre la
seule occupation noble à ses yeux, il pouvait y acquérir de la gloire;
et à ce nom l'Indien apathique devenait un tout autre homme, il bravait
tout pour elle, les fatigues, la faim, et même la mort. La chasse ne se
faisait ordinairement que pendant l'hiver, parceque l'été le poisson
suffisait à la subsistance, et que d'ailleurs la fourrure des animaux
est moins belle alors que dans la saison froide. Toute la nation y
allait comme à la guerre; chaque famille, chaque cabane, comme à sa
subsistance. Il fallait se préparer à cette expédition par des jeûnes
austères, n'y marcher qu'après avoir invoqué les dieux. On ne leur
demandait pas la force de terrasser les animaux, mais le bonheur de les
rencontrer. Hormis les vieillards arrêtés par la décrépitude tous se
mettaient en campagne, les hommes pour tuer le gibier, les femmes pour
le porter et le sécher. Au gré d'un tel peuple, l'hiver était la belle
saison de l'année: l'ours, le chevreuil, le cerf et l'orignal, ne
pouvaient fuir alors avec toute leur vitesse, à travers quatre à cinq
pieds de neige. Ces Sauvages que n'arrêtaient ni les buissons, ni les
ravins, ni les étangs, ni les rivières, et qui passaient à la course la
plupart des animaux légers, disaient rarement une chasse malheureuse.
Mais au défaut de gibier, on vivait de gland. Au défaut de gland, on se
nourrissait de la sève ou de la pellicule qui naît entre le bois et la
grosse écorce du tremble et du bouleau.» (Raynal).

Dans ces expéditions, la tribu se campait dans le voisinage d'un lac ou
d'une rivière, où elle se construisait des huttes à la hâte. En un clin
d'oeil une bourgade s'élevait au-dessus des neiges qui recouvraient
bientôt celle qu'elle avait abandonnée. C'est ainsi que partout dans
l'Amérique du nord, la population et les villes changeaient
continuellement de place, attirées qu'elles étaient par l'abondance de
la chasse ou de la pêche, qui variait tous les jours dans chaque
localité.

Un peuple qui n'était point ainsi fixé au sol, devait jouir de la plus
grande liberté; et, en effet, chacun vivait avec toute l'indépendance
qu'un homme peut posséder dans la société la plus libre.

La coutume et l'opinion, voilà quel était le gouvernement des tribus
sauvages. Il n'y avait point de lois écrites. On suivait les usages
traditionnels et l'instinct de la raison et de l'équité. D'ailleurs
l'autorité publique, le gouvernement, n'était appelé à agir que très
rarement, comme lorsqu'il fallait faire la guerre ou la paix, élire un
chef, ou enfin traiter avec une autre tribu pour quelque sujet que ce
soit; ou bien encore régler la marche d'une cérémonie publique, &c.;
mais jamais, ou presque jamais, ne statuait-il sur les matières
intérieures, c'est-à-dire, relatives à la conduite des citoyens; son
pouvoir n'allait pas jusque-là. La volonté générale, dit l'historien des
deux Indes, n'y assujettissait pas la volonté particulière. Les
décisions étaient de simples conseils qui n'obligeaient personne, sous
la moindre peine.[60] Si dans une de ces singulières républiques, on
ordonnait la mort d'un homme, c'était plutôt une espèce de guerre contre
un ennemi commun, qu'un acte judiciaire exercé sur un sujet ou un
citoyen. Au défaut de pouvoir coercitif, les moeurs, l'exemple,
l'éducation, le respect pour les anciens, l'amour des parens,
maintenaient en paix ces sociétés sans lois comme sans biens.

[Note 60: Relation des Jésuites (1644 et 45 p. 143.)]

On voit que le lien moral faisait toute la force de ces associations.
Dans les assemblées, chacun avait droit d'opiner sur les affaires
publiques et d'émettre son opinion selon son âge ou ses services. Dans
une société où les richesses étaient inconnues, l'intérêt ne pouvait
faire dévier les hommes de leurs devoirs; et comme jamais l'Indien ne
donnait rien aux anciens, ni à ses chefs électifs ou héréditaires, le
désintéressement comme la cupidité n'influaient point sur leur jugement.

L'un des plus forts liens qui tenaient les sociétés indiennes ensemble,
c'est le respect que la tribu avait pour chacun de ses membres. Il n'y
avait d'exception à cet égard que pour les services rendus à la chose
publique et pour le génie; la considération qu'ils attiraient était
toute personnelle, et n'entraînait aucune charge ni obligation onéreuse:
c'était le fruit moral de la reconnaissance.

Ces égards, les tribus, les nations, les observaient entre elles en
temps de paix; les envoyés et les ambassadeurs étaient reçus avec
distinction, et placés sous la protection et la sauvegarde de celles
chez lesquelles ils venaient pour négocier. Cependant les passions
humaines venaient jeter quelquefois la perturbation dans ces sociétés si
simples et si patriarcales. Comme elles n'avaient point de code, que
«les lois prohibitives n'étaient point sanctionnées par l'usage,»
l'homme lésé se faisait généralement justice lui-même. La tribu
n'intervenait que quand l'action d'un de ses membres lui portait
directement un préjudice grave, alors le coupable livrée à la vindicte
publique, périssait sous les coups de la multitude. Mais cela était
extrêmement rare. Il résultait de cette indépendance individuelle qui ne
voulait point reconnaître d'autorité supérieure pour juger les actes
privés, des inconvéniens sérieux.

Il semblerait impossible qu'une société assise sur des bases aussi
fragiles, pût se maintenir; mais comme tous ces peuples menaient une vie
vagabonde, il n'y avait ni commerce, ni transaction d'aucune espèce,
circonstance qui, jointe à l'absence de lois prohibitives, réduisait la
liste des offenses à très peu de chose. Aussi ces sociétés ne comptaient
point d'officiers civils; il n'y avait ni juges, ni prisons, ni
bourreaux.

L'absence de toute espèce de tribunaux judiciaires laissant à chacun le
soin de venger ses injures, enfanta l'esprit vindicatif qui
caractérisent les Sauvages. Une insulte ne restait pas sans vengeance,
et le sang ne pouvait se laver que par le sang. Cependant les querelles
particulières étaient excessivement rares, et quoique le corps de l'état
n'eût aucun pouvoir sur les individus, il réussissait ordinairement à
les apaiser. Car en sacrifiant sa vengeance privée au bien général qui
ne se sent pas agrandi? Et le Sauvage est très sensible à l'honneur.

Mais si le sang avait été versé, l'ombre du défunt ne pouvait être
apaisée que par des représailles. Un parent se chargeait de ce devoir
sacré. Il traversait s'il le fallait des contrées entières, souffrait la
faim et la soif, endurait avec plaisir toutes les fatigues pour
satisfaire l'ombre sanglante d'un frère ou d'un ami. La vengeance tirée
appelait une autre vengeance, et ainsi de famille en famille et de
nation en nation se continuait la lutte mortelle.

Cependant la raison des Sauvages leur avait laissé un moyen d'y mettre
fin, et de pacifier les cabanes en hostilité. Les présens apaisaient
l'ombre de celui qui était tombé sous les coups d'un meurtrier
repentant.

Chez les tribus indiennes, les ramifications des familles étaient
étendues et se suivaient fort loin. Des liens étroits resserraient ainsi
toute la peuplade. L'on avait le plus grand respect pour ses parens; et
les noeuds du sang étaient sacrés, tellement que le frère payait la
dette du frère décédé, et embrassait sa vengeance comme si elle eût été
la sienne propre. Les mendians étaient inconnus. La tribu recueillait
les orphelins.

Dans les peuplades où le chef l'était par droit d'hérédité, ce droit
s'acquérait par la descendance féminine, c'est à dire par la mère. Cette
loi de succession était très généralement répandue.

Chaque tribu, chaque village vivait dans une entière indépendance. Et
toutes les tribus présentaient la même uniformité dans leur organisation
sociale. Si dans quelques unes le chef était héréditaire, c'était plutôt
un privilège nominal que réel, parceque la mesure de son autorité était
toujours proportionnée à ses qualités, à son génie. Le chef indien
n'avait ni couronne, ni sceptre, ni gardes, et son pouvoir n'était que
l'expression populaire. Il n'était en réalité que le premier des hommes
libres de la peuplade. Cependant il n'en avait pas moins de fierté. Ne
savez-vous pas, disait un d'eux à un missionnaire, que je commande
depuis ma jeunesse, que je suis né pour commander, et que sitôt que je
parle tout le monde m'écoute.[61]

[Note 61: Relation des Jésuites.]

Dans une société ainsi constituée, la religion devait avoir peu
d'influence, ou plutôt son organisation est un indice certain qu'elle
n'avait pas de religion régulière ayant ses formes et ses cérémonies.
Les premiers Européens qui ont visité les Sauvages s'accordent presque
tous à dire qu'ils ne professaient aucun culte. Les Micmacs et leurs
voisins n'avaient ni adoration, ni cérémonies religieuses.[62] A l'égard
de la connaissance de Dieu, dit Joutel, «il ne nous a pas paru que les
Cénis en aient aucune notion certaine; il est vrai que nous avons trouvé
des tribus sur notre route, qui, autant que nous le pouvions juger,
croyaient qu'il y avait quelque chose de relevé qui est au-dessus de
tout; ce qu'ils faisaient en levant les mains et les yeux au ciel, dont
néanmoins ils ne se mettaient pas en peine; parcequ'ils croyaient aussi
que cet être relevé ne prend aucun soin des choses d'ici bas. Mais
d'ailleurs, comme ceux-là, non plus que ceux-ci, n'ont ni temples, ni
cérémonies, ni prières, qui marquent un culte divin, on peut dire de
tous qu'ils n'ont aucune religion.»[63]

[Note 62: Champlain.]

[Note 63: Les adorateurs du soleil, comme les Natchés, forment exception
à cette règle générale.]

On pouvait déjà anticiper ces témoignages, par l'absence de toutes lois
prohibitives ou obligatoires chez ces peuples, qui ne faisaient que ce
qui était juste à leurs propres yeux. L'existence d'un culte régulier
eût entraîné à sa suite certaines règles de morale qui auraient influé
sur la société civile. Mais l'indépendance du Sauvage rejetait les
restrictions imposées par une religion, comme il repoussait celles du
pouvoir civil: il voulait être lui-même son grand prêtre comme il était
son roi, son législateur et son juge.

Quoique les Sauvages de l'Amérique du nord ne pratiquassent point de
religion, ils reconnaissaient néanmoins l'existence d'êtres supérieurs
et invisibles, auxquels ils adressaient leurs prières spontanément
lorsqu'ils voulaient éviter un mal ou acquérir un bien. Ceux du Canada
disaient à Champlain, que chacun priait son dieu en son coeur comme il
l'entendait. Leurs prières n'avaient pas pour objet la possession du
bonheur dans une autre vie, parcequ'ils n'avaient aucune idée de la
moralité. Le succès, les grandes actions, indépendamment du droit et de
la justice, étaient les seuls titres qui leur ouvraient, après leur
mort, ce paradis dans lequel le guerrier qui s'était distingué par des
exploits, trouvait tout ce qui pouvait flatter ses sens, allumer son
imagination avide de jouissances. Une terre sans animaux ni ombrage,
frappée de stérilité, de maladies et de désolation, était la triste
patrie de l'homme vieilli dans l'indolence et mort sans gloire.

Etonné de la majesté de la nature qui se déploie à ses yeux avec tant de
richesses, de la marche invariable et régulière des astres qui ornent la
voûte des cieux, l'homme demeure comme anéanti dans sa faiblesse. Sa
raison consternée a besoin de croire à l'existence d'une cause première
qui règle et maintienne l'ordre de l'univers dans l'immensité duquel il
est comme perdu. Le Sauvage, qui n'a encore que des idées matérielles,
se plaît à se créer des liens avec les divinités qu'il voit dans tous
les êtres dont il ne peut comprendre la nature. C'est ainsi que son
intelligence trop bornée pour concevoir un être infini, éternel et
unique, qui gouverne le monde, voit cet être dans le soleil, dans les
fleuves, dans les montagnes, et même dans les animaux, mais sans liaison
ni rapport ensemble, comme se le représente le panthéisme; chacun de ces
êtres est l'émanation d'une divinité. Le bruissement des flots, c'est le
dieu de l'onde qui gémit; le murmure du feuillage, c'est la divinité des
bois qui soupire; le souffle du vent, c'est l'haleine de l'esprit
céleste qui passe. Il personnifie tout: un dieu habite dans sa cabane;
un autre folâtre autour de son front et abaisse sa paupière dans le
sommeil (Bancroft). Quoiqu'il n'ait ni culte, ni temple, ni autel, l'on
reconnaît facilement dans cette conception la base de la mythologie
payenne. Si les Indiens eussent fait un pas de plus, élevé des temples à
leurs dieux, la similitude aurait été frappante; mais le culte des
Grecs, par exemple, annonçait un peuple avancé dans la civilisation;
parceque l'on n'a pas encore trouvé de nation civilisée sans religion.

Le Sauvage croyait que le ciel et la terre avaient été créés par un être
tout-puissant; l'on peut inférer de là qu'il devait avoir une idée d'une
divinité suprême, à laquelle toutes les autres étaient soumises, et
cette croyance vague était devenue plus définie, après que les
missionnaires lui eurent enseigné l'existence d'un seul Dieu, sous le
nom de Grand-Esprit. Il embrassa ce dogme sans peine, parcequ'il ne
faisait que préciser une idée dont il était imbu déjà, il se répandit
parmi toutes les nations indiennes avec rapidité; ce qui l'a fait
prendre par quelques voyageurs comme une partie intégrante de leur foi
primitive.

Tous les êtres créés ayant ainsi leurs divinités, l'Indien a dû les
révérer ou les craindre selon le bien ou le mal qu'il croyait en
recevoir. Le chrétien aime et adore Dieu, parcequ'il est son créateur.
Le Sauvage n'a point établi cette relation entre lui et la divinité. Il
aime une divinité si elle lui fait du bien, pour le bien qu'elle lui
fait; il la craint si elle lui fait du mal, et tâche de se la rendre
favorable par des prières et des sacrifices, que quelques auteurs ont
voulu transformer en culte, mais qui n'en étaient que des germes
très-éloignés. Il n'y avait que l'actualité d'un bien ou d'un mal qui
excitât le Sauvage à tourner sa pensée vers le _Manitou_. Si la moisson,
ou la chasse, était abondante, il l'attribuait au manitou. Si un malheur
lui arrivait, il l'attribuait de même au courroux de ce dieu. «O
Manitou! s'écriait un père, entouré de sa famille, et déplorant la perte
d'un fils, tu es courroucé contre moi; détourne ta colère de ma tête et
épargne le reste de mes enfans.»

Lorsque les Indiens partaient pour quelque expédition, ils tâchaient de
se rendre les esprits favorables par des prières et des jeûnes. S'ils
allaient à la chasse, ils jeûnaient pour se rendre propices les esprits
tutélaires des animaux qu'ils voulaient poursuivre, et ensuite ils
donnaient un festin dans lequel ils prenaient garde de profaner les os
de cette même espèce d'animaux; en donner aux chiens, c'eût été
s'exposer à de grands malheurs.[64] S'ils allaient à la guerre, ils
recherchaient, comme on l'a vu déjà, la faveur d'Areskoui, si c'étaient
les Hurons, dieu des combats, par des sacrifices et des mortifications.
Lorsqu'ils étaient en marche, la grandeur ou la beauté d'un fleuve, la
hauteur ou la forme d'une montagne, la profondeur d'une crevasse dans le
sol, le bruit d'une chute ou d'un rapide, frappaient-ils leur
imagination, ils offraient des sacrifices aux esprits de ces fleuves et
de ces montagnes. Ils jetaient du tabac ou des oiseaux dont ils avaient
coupé la tête dans leurs eaux, ou vers leurs cimes. Les Cénis et les
Ayennis offraient les prémisses de leurs champs en sacrifice.

[Note 64: Leclerc. «Ils les jettent au feu ou dans la rivière, ou les
enterrent... Pour les bêtes qui n'ont point d'esprit, c.-à-.d. qui se
laissent prendre aisément, ils méprisent leurs os et les jettent aux
chiens.» _Relation des Jésuites_.]

Le dieu du mal[65] et celui de la guerre ne voulaient que des sacrifices
sanglans. Les Hurons offraient des chiens en holocauste. Les victimes
humaines n'ensanglantaient les fêtes des Sauvages qu'après une victoire.
Jogues rapporte que lorsqu'il était chez les Iroquois, ils sacrifièrent
une femme algonquine en honneur d'Agreskoué, leur dieu de la guerre.
«Agreskoué s'écrièrent-ils, nous brûlons cette victime en ton honneur;
repais-toi de sa chair, et accorde nous de nouvelles victoires.»

[Note 65: _Atahensic_ était le dieu du mal chez les Iroquois, et
_Jouskeka_ le dieu du bien.]

Le Sauvage qui avait mis la nature animée et inanimée sous l'influence
de nombreuses divinités, qui réglaient dans leur domaine invisible, le
destin de toutes choses, devait désirer avoir, lui aussi, un ange
tutélaire qui l'accompagnât partout et veillât sur lui. Le jeune
Chipaouais se peignait le visage de noir, et renfermé dans une hutte de
branches de cèdre bâtie sur la cime d'une montagne, il jeûnait des
semaines entières, jusqu'à ce qu'étant affaibli par les veilles et la
faim, et l'esprit en proie à une excitation fébrile, il vît un dieu en
songe. Ce dieu qui se manifestait à lui quelquefois sous la forme d'une
tête d'oiseau, d'un pied d'animal, etc., était son ange gardien pour le
reste de sa vie.

Un peuple qui n'avait pas de culte, n'avait pas besoin de prêtres. Si
quelqu'un appelait une divinité à son aide, et voulait se la rendre
propice, il offrait lui-même son sacrifice. Lorsque c'était la tribu, le
chef accomplissait cette oeuvre de propitiation.

Plus les hommes sont ignorans, et plus ils sont superstitieux. Les
Sauvages ajoutaient foi aux songes; ils croyaient que les êtres
supérieurs profitaient de leur sommeil pour leur communiquer des
avertissemens, ou des ordres. Ils s'empressaient de se rendre aux voeux
des esprits invisibles, et comme ils étaient persuadés que les plus
grands malheurs seraient la suite d'une désobéissance, nul sacrifice ne
leur coûtait pour se conformer à la voix venue d'en haut. Cependant
chacun restait libre d'interpréter ses visions à son gré, et s'il ne
voulait pas convenir que son génie avait raison, l'Indien rejetait ses
augures, ou même prenait un autre génie tutélaire plus favorable à ses
désirs; jamais il n'était persécuté pour avoir méprisé des croyances
regardées comme sacrées. C'est cette liberté qui empêcha de naître parmi
eux le scepticisme et l'incrédulité, ces deux anges de ténèbres enfantés
par la persécution et la haine. On a remarqué que les nations qui
jouissaient d'une grande liberté religieuse, étaient celles-là même qui
avaient le plus de religion. En effet, la religion doit être fondée sur
l'opinion; et il n'y a plus d'opinion dès qu'il n'y a plus de liberté.
Jamais la France n'a été plus irréligieuse qu'après la révocation de
l'édit de Nantes jusqu'au commencement de ce siècle. Il en a été de même
en Angleterre sous Charles II, alors que le peuple sceptique était
généralement indifférent sur la religion que le gouvernement lui
ordonnerait d'embrasser (Lingard).

Les Indiens qui avaient peuplé l'univers de divinités, et qui ne
portaient qu'avec une crainte superstitieuse leur pensée sur ce monde
invisible qui les environnait de toutes parts, devaient croire que la
nature avait doué quelques hommes du don d'en sonder les profonds
mystères. Ces hommes privilégiés étaient connus dans les forêts sous le
nom de devins, vulgairement jongleurs, et sous celui de médecins. Ils
prétendaient avoir une communication plus intime avec les esprits que
les autres hommes. Leur empire s'étendait sur toute la nature; ils
pouvaient faire tomber l'eau du ciel qui en refusait à la terre altérée,
détourner la foudre et prédire l'avenir. Ils avaient aussi le pouvoir de
favoriser les chasseurs en faisant tomber sous leurs flèches heureuses
un gibier abondant, ou d'attendrir le coeur d'une femme insensible aux
soupirs d'un amant désespéré. Ces grands avantages les rendaient un
objet de respect pour la multitude.

Ils ne soignaient qu'avec des simples, et accompagnaient
l'administration de leurs remèdes de cérémonies ridicules qui en
imposaient à la superstition du malade. Ils interrogeaient leurs dieux,
afin de savoir s'il guérirait ou non.

Le diable était toujours à leur service pour faire des prophéties. Ils
n'avaient qu'à s'enfermer dans une cabane, faire des contorsions,
pousser des cris, l'esprit des ténèbres soudain leur apparaissait; alors
le jongleur lui attachait une corde au cou, et le forçait, ainsi
enchaîné, à lui dévoiler l'avenir. Cet emploi que la crédulité vulgaire
rendait profitable, passait de père en fils chez les peuplades de
l'Acadie (Lescarbot).

Nous avons vu plus haut quelle est la croyance des Sauvages touchant une
autre vie. Le grand dogme de l'immortalité de l'âme était répandu chez
tous les peuples de l'Amérique. La nature de l'homme se refuse à croire
que chez lui tout doit périr; et en effet s'il en devait être ainsi,
comment aurait-il jamais pu concevoir une immortalité qui aurait été si
étrangère au but de sa création. L'Indien, l'homme sauvage, trouvait
toute naturelle une vie qui ne finissait point; mais il ne pouvait
comprendre comment un esprit pouvait mourir. Sa foi était bien contraire
à celle du matérialiste civilisé, qui ne peut comprendre, lui, comment
il peut toujours exister.

Mais si les Sauvages croyaient à l'immortalité de l'âme, ils ne
pouvaient la concevoir séparée d'un corps; tout dans leur esprit prenait
des formes sensibles; c'est pourquoi ils allaient déposer religieusement
des vivres sur la tombe d'un parent ou d'un ami décédé; ils croyaient
qu'il fallait plusieurs mois pour se rendre dans le pays des âmes, qui
était vers l'Occident, et dont le chemin était rempli d'obstacles et de
dangers.

Ils avaient le plus grand respect pour leurs morts, et les funérailles
étaient accompagnées de beaucoup de cérémonies. Dès qu'un Indien était
expiré, les parens faisaient entendre des cris et des gémissemens qui
duraient des mois entiers. Le défunt était revêtu de ses plus beaux
habits; on lui peignait le visage, et on l'exposait à la porte de sa
hutte ses armes à côté de lui. Quelqu'un de sa famille célébrait ses
exploits à la chasse et à la guerre. Dans quelques tribus les femmes
pleuraient, dansaient et chantaient incessamment.

Au bout d'un certain temps, les amis procédaient à l'inhumation du
corps, qui était placé assis dans une fosse profonde et tapissée de
fourrures. Ils lui mettaient une pipe à la bouche, et l'on disposait
devant lui son casse-tête, son manitou ou dieu pénate, et son arc tout
bandé. On le recouvrait de manière à ne pas le toucher. On plantait
ensuite une petite colonne sur sa tombe, à laquelle on suspendait toutes
sortes d'objets pour manifester l'estime que l'on avait pour le défunt.
Quelquefois on y mettait son portrait taillé en bois,[66] avec des
signes indicatifs de ses hauts faits. Cette figure s'appelait
_Tipaiatik_, ou ressemblance du mort.

Ceux qui mouraient en hiver ou à la chasse, étaient exposés sur un grand
échafaud dressé dans la forêt, en attendant le printemps, ou qu'on les
rapportât dans leur village pour les y enterrer.[67] Ceux qui mouraient
à la guerre étaient brûlés, et leurs cendres ramassées soigneusement
pour être déposées avec celles de leurs ancêtres. D'autres fois le corps
était séché, et gardé dans un cercueil jusqu'à la fête des morts, qui
avait lieu tous les 8 ou 10 ans. C'était la cérémonie la plus célèbre
chez les Indiens.

[Note 66: Relation des Jésuites, Lallemant. (1646)]

[Note 67: Relation des Jésuites (1653).]

Lorsque l'époque de cette fête lugubre était arrivée, ils se
réunissaient pour nommer un chef. Ce chef faisait inviter les villages
voisins. Au jour fixé, tout le monde plongé dans la plus grande
tristesse, se rendait en procession au cimetière, où l'on découvrait
tous les tombeaux qui étaient livrés de nouveau à la lumière du jour et
aux regards des vivans. La foule contemplait longtemps dans un morne
silence ce spectacle, si bien fait pour inspirer les réflexions les plus
sérieuses, tandis qu'une femme poussait des cris plaintifs. Ensuite l'on
ramassait les os des morts, après en avoir enlevé avec de l'eau, les
chairs non encore réduites en cendres. Ces ossemens étaient recouverts
avec soin de peaux de castor; et l'on chargeait sur ses épaules les
précieux restes de ses parens, et la procession regagnait le village aux
accords des instrumens et des voix les plus belles. Chacun déposait en
arrivant dans sa hutte ce fardeau sacré avec tous les signes de la
douleur, et donnait un festin en mémoire des défunts de la famille. Les
jours suivans étaient remplis par des fêtes, des danses funèbres, et des
combats, espèces de tournois où se donnaient des prix. De temps en temps
l'on entendait des cris, que l'on appelait le cri des morts.

Pour assister à cette grande solennité, les Sauvages venaient d'une très
grande distance, quelquefois de 150 lieues. Ils étaient reçus avec toute
l'hospitalité qui distinguait les Indiens; on leur faisait des présens;
ils en donnaient à leur tour.

Après avoir accompli tous les devoirs imposés dans cette occasion, l'on
reprenait les ossemens, et on allait les porter dans la salle du
Grand-Conseil, où ils étaient suspendus aux parois. Un chef entonnait
alors le beau chant des funérailles: «Os de mes ancêtres, qui êtes
suspendus au-dessus des vivans, apprenez-nous à mourir et à vivre! Vous
avez été braves, vous n'avez pas craint de piquer vos veines; le maître
de la vie vous a ouvert ses bras, et vous a donné une heureuse chasse
dans l'autre monde.

«La vie est cette couleur brillante du serpent, qui paraît et disparaît
plus vite que la flèche ne vole; elle est cet arc-en-ciel que l'on voit
à midi sur les flots du torrent; elle est l'ombre d'un nuage qui passe.

«Os de mes ancêtres, apprenez au guerrier à ouvrir ses veines, et à
boire le sang de la vengeance.»

Dans bien des contrées on les portait en procession de village en
village. Enfin la solennité finie, on allait les déposer dans une grande
tombe tapissée des pelleteries les plus belles et les plus rares, où ils
étaient placés en rang à la suite les uns des autres. Les Sauvages y
déposaient tout ce qu'ils possédaient de plus précieux. Tandis qu'ils
descendaient ainsi, dans leur demeure commune, les restes de leurs
parens, les femmes se répandaient en gémissemens et en lamentations.
Chacun prenait ensuite un peu de terre dans la fosse, et la gardait
soigneusement prétendant qu'elle lui porterait chance au jeu.

Dans cette cérémonie, tout se passait avec ordre, modestie et décence.
Aucune nation n'a de solennité plus imposante, et qui soit faite pour
inspirer autant de respect pour la mémoire de ses ayeux, que la fête des
morts des Indiens. Cette pompe lugubre, ces chants graves et tristes,
ces dépouilles de tant de tombeaux, cette douleur universelle enfin,
devaient laisser dans l'âme l'impression la plus profonde! Seule la
sombre majesté des forêts est en harmonie avec un spectacle aussi
éloquent, et dont la grandeur semble être si au-dessus de nos moeurs
artificielles et de convention.

Les Sauvages avaient plusieurs sortes de fêtes; des danses, des jeux. La
fête des songes n'était autre chose que des saturnales, dans lesquelles
ils s'abandonnaient à tous les écarts d'hommes ivres ou insensés. Ils
allaient, dans leurs accès d'étrange folie, jusqu'à brûler leurs
villages. Heureusement qu'un village indien était reconstruit
presqu'avec autant de rapidité qu'il était détruit.

Ces peuples avaient une passion singulière pour les jeux de hasard. Le
plus célèbre était celui des osselets, qui se joue à deux, avec de
petits os à six facettes inégales, dont une noire, et une jaune-blanche.
Ces joueurs les faisaient sauter dans un bassin; et celui qui d'un coup
amenait tous les osselets la même facette en haut, gagnait la partie. Le
perdant était remplacé par un autre joueur. Ainsi tout le village y
passait. Quelquefois la lutte s'engageait entre deux villages. Dans tous
ces combats, les Sauvages montraient une ardeur effrénée. Ils
invoquaient les dieux, leur promettaient des sacrifices, leur
demandaient de bons rêves, indices certains, suivant eux, du succès. Ils
se portaient des défis en jouant, se querellaient, se battaient. Les
grandes parties duraient plusieurs jours, au milieu du bruit, des
applaudissemens, ou des imprécations. Tantôt la foulé immobile suivait
la partie avec une attention intense, tantôt, comme une mer troublée
jusqu'en ses fondemens, elle se débattait, se heurtait avec une
épouvantable confusion. Il semblait que les âmes de ces barbares fussent
agitées par mille passions diverses.

Ces hommes si passionnés pour le jeu, l'étaient faiblement pour les
femmes. Plusieurs auteurs ont voulu fonder sur cette singularité qui
s'explique facilement, des hypothèses plus ou moins vraisemblables, et
sont parvenus seulement à pervertir la vérité. L'amour devient une
passion chez les Européens à mesure qu'il rencontre des obstacles. Chez
les Sauvages, «les plaisirs de l'amour y étaient trop faciles pour y
exciter puissamment les désirs.»

Dès que l'âge le permettait, les deux sexes pouvaient satisfaire leurs
désirs sans blesser les usages reçus. «Ils ne pensaient pas mal faire»
(Lescarbot). C'est dans cette liberté que l'on doit chercher les raisons
du manque de fécondité des femmes indiennes, et aussi dans l'usage où
elles étaient d'allaiter leurs enfans plusieurs années, pendant
lesquelles elles n'approchaient pas du lit de leurs maris; peut-être
encore dans la difficulté de nourrir une grande famille. Au reste, le
mariage était une institution reconnue. Celui qui voulait prendre une
épouse, s'adressait à son père et lui offrait un présent. Si le présent
était accepté, la fille devenait sa femme. Cependant il tâchait quelque
fois aussi de se la rendre agréable, et lui faisait la cour six mois ou
un an avant de la prendre dans sa maison.

La polygamie était permise; mais ceux qui avaient plusieurs femmes
étaient assez rares, à cause probablement des dépenses que causait un
ménage nombreux. Le divorce était aussi reçu, et le mari avait le droit
de répudier ou de tuer sa femme adultère. Les enfans resserraient
généralement les liens du mariage, et rarement le divorce avait lieu
entre le mari et la femme lorsqu'il leur en était né.

Les Sauvages étaient très attachés à leurs enfans;[68] ceux qui
n'étaient pas en âge de marcher, ne laissaient point leurs mères qui ne
les perdaient jamais de vue. Elles ignoraient l'usage de les nourrir du
lait d'une étrangère, abus si généralement répandu chez les nations
civilisées. Elles les allaitaient elles-mêmes jusqu'à trois ou quatre
ans, et quelquefois plus, et elles les portaient dans des espèces de
maillots fortifiés d'un côté par une petite planche, et que l'amour
maternel se plaisait à orner des ouvrages les plus délicats. Dans leur
marche, elles les suspendaient sur leurs dos; pendant l'ouvrage, à une
branche d'arbre près d'elles où ils étaient bercés par la brise. «S'ils
venaient à mourir, les parens les pleuraient amèrement. On voyait
quelquefois deux époux aller, après six mois, verser des larmes sur le
tombeau d'un enfant, et la mère y faire couler du lait de ses mamelles».

[Note 68: Relation des Jésuites, (1639.)]

Dès que les enfans pouvaient marcher, on les affranchissait de toute
gêne; on les abandonnait à leur jeune et capricieuse volonté[69]. Ils
contractaient ainsi dès l'âge le plus tendre cet amour de la liberté et
de l'indépendance que la civilisation n'a jamais pu dompter. Si
quelquefois les missionnaires en réunissaient quelques uns pour les
enseigner, tout à coup ils les voyaient s'enfuir, bondissant de joie en
brisant un joug qu'ils trouvaient insupportable. Le P. Daniel avait
établi pour eux une classe dans le collége de Québec, lors de sa
fondation; il crut un moment avoir triomphé des répugnances des Hurons
chrétiens à y envoyer leurs enfans; mais cette tentative n'eut aucun
succès. L'air des forêts fut toujours fatal à celui de l'école. Dès
qu'un jeune Sauvage est capable de manier l'arc, il s'accoutume à
l'usage des armes, et se forme en grandissant sur l'exemple de ses
pères, dont l'histoire des hauts faits déjà fait battre son jeune coeur.
La passion des combats étouffe en lui souvent celle de l'amour; il ne
rêve qu'à se distinguer, afin de pouvoir, à l'instar des guerriers les
plus renommés de la tribu, célébrer ses exploits dans les fêtes
publiques.

[Note 69: Relation des Jésuites, (1633).]

Dans les intervalles des expéditions de guerre ou de chasse, les
Sauvages s'élevaient des huttes ou se confectionnaient des armes, se
creusaient des pirogues ou se modelaient des canots d'écorce de bouleau.
Ils aidaient aussi quelquefois aux femmes à cultiver les champs; mais
cela était rare, parceque le travail était déshonorant pour un guerrier.

Les Sauvages aimaient beaucoup à entendre raconter. Rangés en cercle
autour de leur feu, ou accroupis au pied d'un arbre qui les couvrait de
son ombrage, ils prêtaient une oreille attentive à des histoires
d'autrefois, dans lesquelles le narrateur, inspiré par l'intérêt de son
sujet et l'amour du merveilleux, mêlait les peintures poétiques, les
prodiges, les événemens extraordinaires, enfin tout ce qui pouvait faire
une vive impression sur l'esprit superstitieux de son auditoire. Souvent
des cris de surprise, d'enthousiasme ou d'admiration, venaient
l'interrompre. C'est ainsi que, dans la forêt, l'on oubliait les longues
journées qui ne se passaient pas à la chasse ou à la guerre.

Le don de l'éloquence est d'un immense avantage chez un peuple ignorant
ou barbare, où la parole est le seule véhicule pour la communication des
pensées. Si celui qui le possédait chez les Indiens réunissait avec cela
le courage, il pouvait espérer de devenir un des chefs de la tribu. Le
simple narrateur finissait souvent par devenir un orateur influent. La
langue indienne, pleine de figures, se prêtait admirablement à
l'éloquence.

L'histoire de la civilisation et des moeurs d'un peuple peut donner
d'avance une idée de la perfection de son langage; ce que nous avons
déjà dit dans ce livre, peut aider à faire juger de l'état dans lequel
se trouvaient les dialectes parlés en Amérique lors de sa découverte.
Nous ne devons pas nous attendre à trouver des idiomes perfectionnés et
enrichis par les découvertes qui sont le fruit des progrès de la
civilisation; mais en même temps nous les verrons en possession d'une
organisation complète et soumis à des règles exactes.[70] Nulle horde
n'a été trouvée avec une langue informe, composée de sons incohérens et
comme sortant des mains du chaos. Aucune langue sauvage ne porte les
marques d'une agrégation arbitraire, produit pénible et lent du travail
et de l'invention humaine. Le langage est né tout fait avec l'homme. Les
dialectes des tribus sauvages portent bien l'empreinte, si l'on veut, de
l'état dans lequel elles vivaient; mais ils sont clairs, uniformes, et
peuvent sans avoir été régularisés par le grammairien, servir de
véhicule à la précision de la logique, et à l'expression de toutes les
passions. «Tous ceux qui ont été analysés, abondent en formules comme en
combinaisons, en dérivés comme en composés. De même que toutes les
plantes qui tirent leur sève de la terre, ont des racines et des
vaisseaux capillaires, de l'écorce et des feuilles, de même chaque
langue possède une organisation complète, embrassant les mêmes parties
du discours. La raison et la parole existent partout liées ensemble
d'une manière indissoluble. L'on n'a pas plus trouvé de peuple sans
langue formée, que sans perception et sans mémoire». (Bancroft).

[Note 70: «Qu'on les appelle barbares tant qu'on voudra (les Sauvages)
leur langue est fort réglée».--Relation des Jésuites, (1633).]

Tous les hommes ont les organes de la voix formés de la même manière; de
là vient qu'ils sont susceptibles d'apprendre toutes les langues, les
sons primitifs étant essentiellement semblables. Cela est si vrai que
l'alphabet de notre langue peut servir à exprimer presque tous les sons
de celles des Sauvages avec quelques légères variations comme celles-ci.
Les Onneyouths changent l'_r_ en _l_. Ils disent Lobert au lieu de
Robert. Le reste des Iroquois rejette la lettre _l_, et tous, ils ne se
servent point de l'_m_, et n'ont aucune labiale. Des idiomes de cette
confédération, celui des Onneyouths est le plus doux, étant le seul qui
admette la lettre _l_, et celui des Tsonnonthouans le plus dur et le
plus énergique. Les dialectes Algonquins sont remplis de consonnes, et
par conséquent sans douceur; néanmoins il y a des exceptions, comme
l'Abénaquis abondant en voyelles, et qui pour cette raison est plus
harmonieux.

Les Indiens ne connaissaient point les lettres, ni conséquemment
l'écriture, ni les livres. Toutes leurs communications se faisaient par
le moyen de la parole, ou de figures hiéroglyphiques grossièrement
tracées. Nous pourrions conclure que les signes alphabétiques dérivent
de figures semblables, modifiées, abrégées dans l'origine d'une manière
infinie par le génie des peuples. La figure d'un animal gravée sur une
feuille d'écorce de bouleau, indiquait à un Indien le symbole de sa
tribu, et les autres marques tracées autour renfermaient un message de
ses amis. Tels étaient les signes qui constituaient l'écriture des
peuples de l'Amérique. Ce système était bon pour communiquer
laconiquement quelques sentences; mais il était insuffisant pour
exprimer une suite de raisonnemens, ou même les faits de l'histoire; du
moins ils ne savaient pas en faire usage pour un objet aussi important.

Le Sauvage qui peignait sa pensée sur l'écorce d'un arbre par une image,
employait aussi un style figuré dans la parole. Son intelligence n'était
point formée à l'analyse, il avait peu d'idées complexes et de
conceptions purement mentales. Il pouvait exprimer par des mots les
choses qui tombent sous les sens; mais il en manquait pour exprimer les
opérations de l'esprit. Il n'avait pas de nom pour désigner la justice,
la continence ou la gratitude. Cependant les élémens de son idiome
n'attendaient que l'appel de l'esprit, pour lui fournir les expressions
dont il pourrait avoir besoin.

Mais si sa langue n'était point surchargée de termes métaphysiques,
d'expressions complexes, elle possédait en revanche un coloris frais et
pittoresque avec ces grâces simples et naïves que donne la nature.
C'était le pinceau de Rubens, dont les couleurs brillantes et habilement
ménagées font oublier les défauts qui peuvent se trouver d'ailleurs dans
le tableau. Ses expressions hardies et figurées, et son allure libre et
toujours logique, la rendaient très propre à l'éloquence, et aux
réparties nobles et incisives à la fois.

Le geste, l'attitude, et l'inflexion de la voix, si naturels chez les
Sauvages, donnaient aussi beaucoup de force à l'expression de leurs
pensées. Ils employaient les métaphores les plus belles ou les plus
énergiques. Chaque mot qu'ils disaient allait au but; ils avaient le
secret de la véritable éloquence.

S'il est quelque chose qui distingue les langues américaines, c'est le
mode synthétique. L'Indien ne sépare pas les parties constituantes de la
proposition qu'il énonce; il n'analyse jamais; ses pensées sont
exprimées par groupes et font de suite un tableau parfait. L'absence de
toute raison réfléchie, de toute analyse logique d'idées, forme le grand
trait caractéristique des idiomes sauvages[71]. Toutes les expressions
doivent être définies, et les Algonquins ni les Iroquois, ne peuvent
dire _père_, sans ajouter le pronom, _mon_, _notre_, _votre père_, etc,.
Ils ont très peu de termes génériques. Chaque chose est désignée par un
nom propre; ils n'ont pas de mots pour indiquer l'espèce, mais
l'individu. Ils disent bien un _chêne blanc_, _rouge_; mais ils n'ont
pas de terme pour exprimer simplement un _chêne_. Ils en ont une foule
pour exprimer la même action modifiée par le changement d'objet. De là
une précision étonnante dans leur langage.

La nature des langues indiennes permet de ne faire qu'un seul mot du
nom, du pronom et de l'adjectif, et «ce composé peut ensuite prendre les
formes du verbe, et subir tous les changemens et comprendre en lui-même
toutes les relations que ces formes peuvent exprimer».[72] Cette
propriété a l'effet de varier à l'infini les expressions.

[Note 71: Bancroft.]

[Note 72: Spencer. _Smith's History of New-York._]

«Les terminaisons des verbes ne changent jamais, les variations
s'expriment par des mots ajoutés. Il y a souvent des transpositions
singulières de syllabes de différens mots; en voici un exemple. _Ogila_
signifie feu, et _Cawaunna_, grand; au lieu d'ajouter au premier mot, le
dernier, pour dire un grand feu, on mêle les deux ensemble pour n'en
faire qu'un seul, et l'on dit _Co-gila-waunna_. Il existe entre toutes
les langues indiennes depuis la baie d'Hudson jusqu'au détroit de
Magellan une analogie qui mérite d'être observée; c'est une disparité
totale dans les mots à côté d'une grande ressemblance dans la structure.
Ce sont comme des matières différentes revêtues de formes analogues. Si
l'on se rappelle que ce phénomène embrasse presque de pôle à pôle tout
un côté de notre planète, si l'on considère les nuances qui existent
dans les combinaisons grammaticales (dans les genres appliqués aux trois
personnes du verbe, les réduplications, les fréquentatifs, les duels),
on ne saurait être surpris de trouver chez une portion si considérable
de l'espèce humaine une tendance uniforme dans le développement de
l'intelligence et du langage.» (_Voyage de Humboldt et Bonpland_).

Gallatin va encore plus loin; il est d'opinion que l'uniformité de
caractère dans les formes grammaticales et la structure de toutes les
langues indiennes, indique une origine commune à une époque très
reculée.

De tout cela, l'on peut conclure avec Duponceau que les formes
grammaticales qui constituent l'ordre, l'ensemble d'une langue, ne sont
pas l'ouvrage de la civilisation, mais de la nature; et qu'elles sont
une conséquence de notre organisation. Le caractère synthétique des
langues sauvages nous permet, selon les uns, de tirer une autre
conclusion encore plus certaine, c'est que les ancêtres des Indiens ne
descendent pas de nations plus civilisées qu'eux. Leurs langues
porteraient en elles-mêmes la preuve qu'elles n'ont jamais été parlées
que par des peuples plongés dans des ténèbres, où n'avait jamais lui la
lumière de la civilisation.

D'autres, parmi lesquels il faut compter Alexandre de Humboldt, disent
qu'aucune des langues de l'Amérique n'est dans cet état d'abrutissement,
que longtemps et à tort on a cru caractériser l'enfance des peuples; et
que plus on pénètre dans la structure d'un grand nombre d'idiomes, et
plus on se défie de ces grandes divisions de langues, en langues
synthétiques et langues analytiques, qui n'offrent qu'une trompeuse
simplicité.[73]

[Note 73: On lit dans le second entretien du comte de Maistre, que le
Sauvage est le descendant dégénéré d'un homme civilisé. «Par une suite
de la même erreur on a pris, dit-il, les langues de ces Sauvages pour
des langues commencées, tandis qu'elles sont et ne peuvent être que des
débris de langues antiques, _ruinées_ s'il est permis de s'exprimer
ainsi, et dégradées comme les hommes qui les parlent.» C'est à ce sujet
que cet écrivain plein d'imagination exprime l'opinion, que les castors,
les hirondelles et les abeilles sont des êtres dégénérés! _Soirées de
St.-Petersbourg._]

On s'est demandé quelquefois si les hommes de la race rouge étaient
doués de facultés intellectuelles aussi puissantes que ceux de la race
européenne. Si la même question avait été faite aux Romains, sur les
barbares qui envahissaient leur empire, ils auraient probablement
répondu comme nous le faisons aujourd'hui à l'égard des Sauvages. En
vain veut-on tirer des déductions, pour expliquer les efforts
infructueux qu'on a faits pour les civiliser, de la conformation
physique de leur crâne et de leur figure, même de leur teint, elles
seront toujours entachées de l'esprit de système, répudié avec raison de
nos jours dans la solution de questions de cette nature. Combien
n'a-t-il pas fallu de générations pour civiliser les barbares qui
inondèrent l'Europe dans les premiers siècles de l'ère chrétienne? Et
ils étaient venus s'asseoir au sein de populations policées et très
nombreuses; ils étaient entourés des monumens que les arts et les
sciences avaient élevés dans la Grèce, en Italie, dans les Gaules et en
Espagne. Si, au lieu d'avoir tous les jours sous les yeux une
civilisation aussi avancée, et vers laquelle ils étaient entraînés comme
malgré eux, puisqu'ils vivaient sous son influence immédiate, ils
n'avaient trouvé que des forêts et des bêtes sauvages, pourrait-on
calculer le temps qu'il leur aurait fallu pour sortir de la barbarie.

Rien n'autorise donc à croire que les facultés intellectuelles des
Indiens fussent inférieures à celles des barbares qui ont renversé
l'empire Romain. S'ils ont succombé devant la civilisation, c'est que
cette civilisation leur est apparue tout à coup, sans transition, avec
toute la hauteur qu'elle avait acquise dans quinze siècles. On a voulu
leur enseigner en quelques années, ce qu'on avait mis soi-même tant de
temps à apprendre. Il aurait fallu les former graduellement, et non pas
faire briller tout à coup sur leur intelligence encore si faible, tout
l'éclat des feux étincellans du génie moderne.

Si les Indiens n'ont jamais été civilisés, s'ils étaient avec cela
susceptibles de le devenir, il est impossible non plus de croire qu'ils
soient venus même en contact avec aucune autre nation plus avancée
qu'eux, car ils en auraient conservé quelque chose. Ils ne connaissaient
point la vie pastorale; ils n'avaient ni vaches, ni moutons, et ils
ignoraient l'usage du lait pour la nourriture.[74] La cire leur était
également inconnue de même que le fer. Ils n'auraient jamais perdu
l'usage de ce métal, qui eût été d'un si grand avantage pour eux, s'ils
en eussent une fois acquis la connaissance. Doit-on inférer de là que
leurs ancêtres n'ont pas émigré de l'Asie, où toutes ces choses sont
connues et utilisées? D'où viennent donc les hommes de la race rouge?
Sont-ils les propres enfans du sol américain? Mais, d'un côté,
l'Amérique centrale aurait été jadis civilisée; les ruines de Palenque
et de Mitla sur le plateau du Mexique indiquent l'existence d'une nation
très avancée dans les arts; et de l'autre, la race rouge offre une
ressemblance frappante avec la race mogole. M. Ledyard, voyageur
américain, écrivait de la Sibérie, que les Mogols ressemblaient sous
tous les rapports aux Aborigènes de l'Amérique. Ces diverses
circonstances réunies et comparées semblent appuyer et détruire à la
fois les diverses hypothèses de l'ingénuité humaine. L'on a découvert
dans l'Amérique les traces d'un courant d'émigration venant du
nord-ouest et allant vers l'est et le sud. Les Tschukchi du nord-est de
l'Asie et les Esquimaux de l'Amérique paraissent avoir la même origine,
comme semble le prouver l'affinité de leurs langues. On a remarqué que,
quoique les Tschukchi et les Tungousses n'entendent rien à la langue des
Esquimaux, ceux-ci les regardaient néanmoins comme des peuples de la
même race qu'eux[75]. Les Tungousses de la Sibérie sont l'image de nos
Indiens; et si nous parcourons l'Amérique en partant du nord, nous
trouvons plus de langues primitives vers le golfe du Mexique que partout
ailleurs,[76] comme si les nations, arrêtées par le rétrécissement
soudain du continent en cet endroit, s'étaient précipitées les unes sur
les autres. Néanmoins aucune de ces langues n'a d'analogie avec celles
de l'Asie ou de l'Europe. Si l'on adopte l'hypothèse de l'émigration
asiatique,[77] il faut supposer que les Esquimaux et les Tschukchi
formaient la queue de cet immense torrent de population, qui s'est
arrêté au moment où ces deux peuples étaient, l'un sur la rive de
l'Amérique, et l'autre sur celle de l'Asie, séparés au détroit de
Behring par un bras de mer de quarante quatre milles géographiques de
largeur seulement. Les Californiens et les Aztèques prétendent, d'après
leurs traditions, venir du nord.[78] On a inventé bien des systèmes pour
expliquer l'origine des Indiens; les uns les font descendre des tribus
perdues d'Israël,[79] les autres des peuples de l'Atlas,[80] ceux-ci des
Chinois, ceux-là des nations polynésiennes; et en effet nous ignorons
combien le globe a subi de révolutions physiques dans les mers du sud et
dans l'océan Pacifique et Atlantique[81]; des continens peuvent y avoir
été submergés, et qui sait si les nombreuses îles qu'on y rencontre,
n'en sont pas des débris? Suivant la tradition des Indous, il existait
autrefois une région nommée Atala, laquelle s'est abîmée dans la
mer[82]. Mais, à l'aide de ces suppositions, on peut enfanter ainsi bien
des hypothèses, sans que les unes jettent plus de lumière sur la
question qui nous occupe que les autres. Jusqu'à ce que l'on ait des
données plus certaines; que l'étude comparée des races et des langues
américaines et asiatiques soit plus approfondie; que l'archéologie nous
ait mieux fait connaître, par ses découvertes, tous les secrets que peut
renfermer ce continent sur son ancienne histoire, il est donc plus sage
de se ranger à l'opinion qui paraît la plus vraisemblable, d'après
toutes les connaissances qui ont été recueillies jusqu'à ce jour,
savoir; que les Sauvages de l'Amérique septentrionale ont eu leur
berceau dans les déserts de la Tartarie.

[Note 74: «Il existe entre les Sauvages américains et les
Arabes-Bédouins d'Afrique et d'Asie, cette différence essentielle, que
le Bédouin vivant sur un sol pauvre d'herbage, a été forcé de rassembler
près de lui, et d'apprivoiser des animaux doux et patiens, de les
traiter avec économie et douceur, et de vivre de leur produit, lait et
fromage, plutôt que de leur chair; comme aussi de se vêtir de leur poil
plutôt que de leur peau; en sorte que par la nature de ces circonstances
topographiques, il a été conduit à se faire pasteur et à vivre
frugalement sous peine de périr tout à fait: tandis que le Sauvage
américain, placé sur un sol luxuriant d'herbes et de bocages, trouvant
difficile de captiver des animaux toujours prêts à fuir dans la forêt,
trouvant même plus attrayant de les y poursuivre, et plus commode de les
tuer que de les nourrir, a été conduit par la nature de sa position à
être chasseur, _verseur de sang_, et mangeur de chair.»
Volney:--_Tableau des États-Unis._]

[Note 75: G. P. Muller: _Voyages et découvertes des Russes._]

[Note 76: Gallatin.]

[Note 77: Le P. Acosta supposait que l'Amérique avait été peuplée par le
nord de l'Asie ou de l'Europe ou par les terres qu'il supposait voisines
du Détroit de Magellan.]

[Note 78: Les _Chichimèques_ qui s'établirent sur le lac de Mexico, et
les Mexicains qui les subjuguèrent, venaient de la Californie. _Herrera,
&c._]

[Note 79: Arias Montanus, et une foule d'autres jusqu'à Adair, &c.]

[Note 80: Grotius.]

[Note 81: J. H. McCulloch: _Researches on America_, p. 35.]

[Note 82: Recherches Asiatiques.]



                              LIVRE III.



                             CHAPITRE I.


                        DISPERSION DES HURONS.

                             1632-1663.

Louis Kirtk rend Québec à la France en 1632.--Champlain revient en
Canada comme gouverneur, et travaille à s'attacher les Indigènes plus
étroitement que jamais.--Collége des Jésuites construit à Québec.--Mort
de Champlain, (1635).--M. de Montmagny le remplace.--Guerre entre la
confédération iroquoise et les Hurons; les succès sont partagés.--Le P.
Le Jeune établit le village indien de Sillery.--Fondation de Montréal
(1641), par M. de Maisonneuve.--Fondation de l'Hôtel-Dieu et du couvent
des Ursulines.--Paix entre toutes les nations indiennes; elle est rompue
par les Agniers.--M. d'Aillebout relève M. de Montmagny comme gouverneur
de la Nouvelle-France.--La guerre devient extrêmement vive entre les
Iroquois et les Hurons: succès prodigieux des premiers; les Hurons ne
pouvant leur tenir tête sont dispersés, les uns vers le lac Supérieur,
d'autres vers la baie d'Hudson, le reste vers le bas St.-Laurent
(1649-50).--La Nouvelle-Angleterre fait proposer au Canada un traité de
commerce et d'alliance perpétuelle.--M. de Lauson succède à M.
d'Aillebout.--Les Iroquois après leurs victoires sur les Hurons, lâchent
leurs bandes sur les établissemens français.--M. d'Argenson vient
remplacer M. de Lauson.--Le dévouement de Daulac sauve le Canada.--Les
Iroquois demandent et obtiennent la paix.--Le baron d'Avaugour arrive
comme gouverneur à Québec; remontrances énergiques qu'il fait à la cour
sur l'abandon de la colonie; on y envoie 400 hommes de
troupes.--Dissensions entre le gouverneur et l'évêque, M. de
Pétrée.--Célèbre tremblement de terre de 1663.--Rappel de M. d'Avaugour
auquel succède M. de Mésy.--La compagnie des cent associés rend le
Canada au roi et se dissout (1663).


Le Huguenot, Louis Kirtk, garda Québec environ trois ans pour
l'Angleterre, et rendit cette ville à M. de Caen, conformément au traité
de St.-Germain-en-Laye, en 1632. La compagnie des cent associés ne s'en
mit en possession cependant que l'année suivante. Champlain, nommé de
nouveau gouverneur, arriva avec une escadre richement chargée, et
débarqua en Canada, où il trouva tout comme il l'avait laissé; il reprit
l'administration comme après une absence ordinaire. Une garde de soldats
armés de piques et de mousquets, entra tambour battant dans le fort
St.-Louis, qui fut remis à M. du Plessis Bochard.

Voyant le peu d'efforts que la France avait faits pour défendre ce pays,
il chercha suivant son ancien système, à s'attacher plus étroitement que
jamais les populations indiennes, surtout les Hurons. Il leur envoya des
missionnaires pour leur porter l'Evangile. Ces missionnaires étaient les
Jésuites, qui avaient remplacé les Récollets, exclus sous prétexte que,
dans une nouvelle colonie, ces moines mendians sont plus à charge
qu'utiles.

En même temps que la cour donnait des ordres très stricts pour défendre
l'exercice de tout autre culte que du culte catholique, elle n'envoyait
que des colons industrieux et de bonnes moeurs. De cette manière
l'émigration se composa ou d'ouvriers utiles, ou de personnes de bonne
famille, qui s'y transportaient dans la vue d'y jouir plus
tranquillement de leur religion, qu'elles ne pouvaient le faire dans les
provinces du royaume où les protestans étaient en majorité. Elle fut
plus abondante que de coutume. Le pays sembla enfin prendre une nouvelle
vigueur.

C'est vers cette époque, à la fin de 1635, que l'on commença la bâtisse
du collège de Québec. Cet édifice fut fondé par le Jésuite, René de
Rohaut, fils du marquis de Gamache, et placé sous l'administration de
son ordre, spécialement pour l'éducation. Le gouvernement y ajouta
ensuite de grands biens, et l'ordre lui-même en acheta d'autres.

Lors de l'extinction complète de cette communauté, en 1801, par décret
du gouvernement britannique, l'administration militaire s'empara du
collège; et le reste des biens fut abandonné à la régie d'une
commission, en violation des traités et du droit de propriété
privée[83]. Cependant, sur les remontrances de la chambre d'assemblée du
Bas-Canada, Guillaume IV reconnut la destination de cette fondation, et
ordonna que les revenus en fussent laissés à la disposition des
chambres; mais l'on ne voulut restituer le collège, dont on avait fait
une caserne, qu'à la condition que la province ferait bâtir un autre
local pour loger les troupes.

[Note 83: Un salaire de £200 fut pris sur les revenus de ces biens, pour
payer un ministre protestant en qualité de chapelain du collége!]

A peine venait-on de jeter les fondemens de ce premier temple élevé à la
science dans ce pays, que la joie publique fut troublée par la mort de
Champlain, arrivée le 25 décembre, (1635.)

Natif de Brouage en Saintonge, (Charente-Inférieure,) il embrassa, comme
beaucoup de ses concitoyens, le métier de la mer, et se distingua au
service d'Henri IV. Sa conduite ayant attiré sur lui l'attention du
commandeur de Chaste, celui-ci lui fournit l'occasion d'entrer dans une
carrière qui devait le mener à l'immortalité.

Champlain avait toutes les qualités nécessaires pour remplir la mission
dont il fut chargé. A un jugement droit et perspicace, à un grand
courage et une persévérance dont près de 30 ans d'efforts pour fonder
cette vaste province, sont la preuve, il joignait le don précieux, pour
un homme dans sa situation, d'une grande décision de caractère, personne
mieux que lui ne sachant prendre un parti dans une occasion difficile et
qui ne souffrait point de délai. Son génie pratique pouvait concevoir et
suivre sans jamais s'en écarter un plan compliqué. Il assura ainsi à son
pays la possession des immenses contrées de la N.-France, sans le
secours presque d'un seul soldat, et par le seul moyen des missionnaires
et d'alliances contractées à propos. Il a été blâmé de s'être déclaré
contre les Iroquois; mais l'on ne doit pas oublier que la guerre
existait entre les Indigènes lorsqu'il arriva dans le pays, et qu'il ne
cessa jamais de faire des efforts pour les maintenir en paix. Sa mort
fut un grand malheur pour les Hurons, qui avaient beaucoup de confiance
en lui, et qu'il aurait peut-être arrachés à la destruction qui vint
fondre sur eux peu de temps après.

On lui a reproché aussi de ne pas s'être imposé de suite comme médiateur
entre les parties belligérantes. Mais on oublie qu'il était impossible
alors de forcer les Indigènes à reconnaître une suprématie; il fut
obligé de subir les conséquences des événemens qu'il ne pouvait
maîtriser, dans l'intérêt de la conservation de son établissement.

Comme écrivain, il ne peut être jugé avec sévérité. Ce n'est pas dans un
marin du 17e siècle, que l'on doit chercher un littérateur élégant. Mais
on trouve en lui un auteur fidèle et un observateur judicieux et
attentif, rempli de détails sur les moeurs des Sauvages et la géographie
du pays. Il était bon géomêtre. L'esprit naturellement religieux, et
touché de l'humilité de l'école contemplative, il choisit de préférence
pour sa colonie, des moines de l'ordre de St.-François, parcequ'ils
étaient, disait-il, sans ambition. Les Jésuites firent tant à la cour,
qu'ils obtinrent ensuite de les remplacer; et, quelque soit le motif qui
les fit agir, il n'est pas douteux que leur influence fut d'un grand
service à Champlain. Plus d'une fois les rois de France, sur le point
d'abandonner la colonie, en furent empêchés principalement par des
motifs de religion; et dans ces momens-là, les Jésuites, intéressés au
Canada, en secondèrent puissamment le fondateur.

Champlain avait une belle figure et un port noble. Une constitution
vigoureuse le mit en état de résister à toutes les fatigues de corps et
d'esprit qu'il éprouva dans sa rude carrière. Il traversa l'Atlantique
plus de vingt fois, pour aller défendre les intérêts de Québec à Paris.
En perdant Henri IV, deux ans après la fondation de cette colonie, il
perdit un ami et un bon maître, qu'il avait fidèlement servi, et qui lui
aurait été d'un grand secours.

On lui donna pour successeur M. de Montmagny, chevalier de Malte, qui
résolut de marcher sur les traces de son prédécesseur.

L'établissement de la compagnie des cent associés avait fait tant de
bruit, que les Hurons en avaient conçu les plus vastes espérances. Loin
de suivre les avis prudens que Champlain leur avait si souvent donnés,
relativement à la conduite qu'ils devaient tenir avec la confédération
iroquoise, ils s'abandonnèrent, dans l'attente de secours imaginaires, à
une présomption fatale qui fut cause de leur perte.

Leur ennemi usa d'abord de stratagème, et les divisa pour les détruire
plus facilement. Il fit une paix simulée avec le gros de la nation, et,
sous divers prétextes, attaqua les bourgades éloignées[84]. L'on ne
découvrit la perfidie que lorsque le cri de guerre retentit pour ainsi
dire au coeur de la nation. Elle n'était pas préparée à repousser les
attaques d'un ennemi implacable, qui marchait précédé de la terreur. Les
Hurons perdirent la tête, et toutes leurs mesures se ressentirent du
trouble de leur esprit: ils marchaient de faute en faute. Rien n'humilie
davantage aujourd'hui, dit Charlevoix, les foibles restes de cette
nation, que le souvenir d'un si prodigieux aveuglement.

[Note 84: Relation des Jésuites, (1640).]

Cependant, cette guerre entre les Sauvages suffit pour désabuser ceux
qui croyaient que la colonie pouvait faire la loi à toutes les nations
de l'Amérique depuis l'existence de la nouvelle compagnie; elle fit voir
que ce grand corps, qui en imposait tant de loin, n'était que néant, et
que rien n'était plus fallacieux que ses promesses.

C'est en 1636, que les Iroquois tentèrent une irruption dans le coeur du
pays des Hurons. Quatre ans plus tard, la guerre recommença avec plus de
vigueur que jamais; mais ceux-ci, instruits par leurs malheurs et
devenus plus circonspects, tenaient tête à leur ennemi, sur lequel ils
remportaient quelquefois des avantages signalés, car ils ne lui en
cédaient point en courage. Leurs désastres provenaient de leur
indiscipline et de leur trop grande présomption. Voyant cette opposition
inattendue, les Iroquois, toujours plus habiles, voulurent unir la
politique aux armes, et feignirent de menacer les Trois-Rivières, où
commandait M. de Champflour, et lorsqu'on s'y attendait le moins, ils
demandèrent la paix au gouverneur-général, et rendirent les prisonniers
français. Mais ce dernier ne tarda pas à reconnaître leur mauvaise foi,
et rompit la négociation.

Cependant sa situation était des plus pénibles, se trouvant pour ainsi
dire réduit à être témoin de la lutte des Sauvages, et exposé à leurs
insultes, sans pouvoir à peine, faute de troupes, faire respecter son
pavillon qu'ils venaient braver jusque sous le canon des forts, et
encore moins tenir la balance entre les deux partis. L'état de faiblesse
dans lequel on le laissait languir était un sujet d'étonnement pour tout
le monde; et l'on ne savait que penser de la conduite de la fameuse
compagnie des cent associés, qui donnait à peine signe d'existence. Le
progrès que faisait alors le Canada était dû entièrement à des efforts
individuels. L'établissement de Sillery et celui de Montréal furent
commencés par des particuliers.

Le commandeur de Sillery qui voulait, à la suggestion des Jésuites,
fonder une colonie composée exclusivement de Sauvages chrétiens,
chargea, en 1637, le P. Le Jeune de cette entreprise; lequel choisit un
emplacement à 4 milles de la ville sur le bord du fleuve pour les y
établir. Ce lieu conserve encore le nom du commandeur; mais le village
indien a été transféré à St.-Ambroise de Lorette, en arrière, vers le
pied des Laurentides.

L'établissement de l'île de Montréal fut commencé quatre ans après
(1641). Les premiers missionnaires avaient voulu engager la compagnie du
Canada à occuper cette île, dont la situation était avantageuse et pour
contenir les Iroquois et pour l'oeuvre des missions; mais elle n'avait
point goûté leur plan. Enfin, ce projet avait été repris par M. de la
Dauversière, receveur-général de la Flèche en Anjou, et il s'était
formé, sous ses auspices, une association de 35 personnes puissantes et
pieuses, pour faire en grand à Montréal ce qui avait été fait en petit à
Sillery. Elle obtint en 1640 la concession de cette île, et l'année
suivante Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, gentilhomme de
Champagne, et l'un des associés, arriva à Québec avec plusieurs
familles; il fut déclaré gouverneur de Montréal le 15 octobre 1642. Il y
éleva une bourgade palissadée et à l'abri des attaques des Indiens,
qu'il nomma Ville-Marie, pour les Français. Les Sauvages chrétiens, ou
voulant le devenir, devaient occuper le reste de l'île, où l'on
travaillerait à les civiliser graduellement et à leur enseigner l'art de
cultiver la terre. Ainsi Montréal devint à la fois une école de
civilisation, de morale et d'industrie, destination noble qui fut
inaugurée avec toute la pompe et la splendeur de l'église. Peu de temps
après, il y arriva un renfort sous la conduite de M. d'Aillebout de
Musseau, qui fut suivi d'un second l'année suivante.

La même entreprise se continuait alors à Québec. Une petite colline
boisée séparait le collège des Jésuites de l'Hôtel-Dieu. L'on avait bâti
des maisons à l'européenne de chaque côté sous les murs de ces
monastères, pour loger les Sauvages et les accoutumer à vivre à la
manière des Français. Les Montagnais et les Algonquins aidèrent à
ceux-ci à défricher une partie du plateau sur lequel est assise la ville
haute; mais cette tentative n'eut pas plus de succès que les autres de
ce genre qu'on faisait ailleurs.

M. de Maisonneuve voulant visiter la montagne de Montréal, fut conduit
sur la cime par deux vieux Indiens qui lui dirent, «qu'ils étaient de la
nation qui avait autrefois habité ce pays. Nous étions, ajoutèrent-ils,
en très grand nombre, et toutes les collines que tu vois au midi et à
l'orient, étaient peuplées. Les Hurons en ont chassé nos ancêtres, dont
une partie s'est réfugiée chez les Abénaquis, d'autres se sont retirés
dans les cantons iroquois, quelques-uns sont demeurés avec nos
vainqueurs.» Ce gouverneur touché du malheur qui avait frappé cette
nation, leur dit de tâcher d'en rassembler les débris; qu'il les
recevrait avec plaisir dans le pays de leurs pères, où ils seraient
protégés et ne manqueraient de rien; mais tous leurs efforts ne purent
réunir les restes d'un peuple dont le nom même était oublié. Ce peuple
était-il le même que celui que Cartier avait visité à Hochelaga plus de
cent ans auparavant? Les annales des Sauvages remontent peu loin sans se
perdre; les premiers voyageurs ne pouvaient faire un pas dans les forêts
de l'Amérique sans entendre parler de tribus qui avaient existé dans des
temps peu reculés, selon nos idées, mais déjà bien loin dans celles de
ces peuples, dont chaque siècle révolu couvre l'histoire d'un profond
oubli. Il est au moins certain que la description de cette bourgade par
Cartier correspond à celle des villages iroquois.[85]

[Note 85: Gallatin. Colden. Ce dernier rapporte qu'il existait une
tradition chez les Iroquois, que leurs ancêtres avaient habité les
environs de Montréal.]

La sollicitude individuelle se portait non seulement sur les Aborigènes,
les Français en étaient aussi l'objet. On a dit comment le collége des
Jésuites avait été fondé. Un couvent pour l'éducation des filles et un
hôpital furent encore établis de la même manière. Presque tous les
établissemens de ce genre que possède le Bas-Canada, sont dus à cette
inépuisable générosité. En 1639 l'Hôtel-Dieu de Québec fut fondé par la
duchesse d'Aiguillon, et le couvent des Ursulines par une jeune veuve de
distinction, madame de la Peltrie. Elle y employa sa fortune et vint
elle-même s'y renfermer pour le reste de ses jours, qu'elle passa dans
l'exercice de toutes les vertus. Quel titre plus digne de respect peut
présenter leurs noms à la vénération de la postérité!

Cependant le chevalier de Montmagny luttait de toutes ses forces contre
les difficultés et les embarras de sa situation. Les colons ne
ramassaient pas encore assez sur leurs terres pour subsister toute
l'année, et toute tranquillité avait disparu du pays. Il fallait qu'il
protégeât les tribus amies contre les tribus hostiles, qu'il prévit les
attaques dirigées contre les habitations, enfin, qu'il eût l'oeil
partout à la fois; tout le monde était armé, et le laboureur ne
s'aventurait plus dans son champ sans emporter son fusil avec lui. (Le
P. Vimont, 1642-3.)

Voyant croître l'audace des Iroquois dont les bandes se glissaient ainsi
furtivement jusque dans le voisinage de Québec, et semaient l'alarme sur
les deux rives du St.-Laurent, il prit la résolution de mettre un frein
à leurs courses, et de bâtir un fort à l'embouchure de la rivière
Richelieu, par laquelle ils s'introduisaient dans la colonie. Les
barbares apprenant cela, réunirent leurs efforts pour empêcher la
construction de cet ouvrage, et ayant formé un corps de 700 guerriers,
ils fondirent sur les travailleurs. Mais quoiqu'attaqués à l'improviste,
ceux-ci les repoussèrent avec perte.

Cependant, ils prenaient tous les jours sur les Hurons une supériorité
décidée, que l'usage des armes à feu vint encore accroître. Les
Hollandais, les premiers fondateurs de l'Etat de la Nouvelle-York, alors
Nouvelle-Belgique, avaient commencé à en vendre aux Iroquois[86]. Le
chevalier de Montmagny fit des représentations à cet égard au gouverneur
de cette province, qui se contenta de répondre en termes vagues, mais
polis, sans changer de conduite. On le soupçonna même d'exciter
secrètement les Iroquois à la guerre, quoique les deux gouvernemens
fussent en paix. L'usage des nouvelles armes rendait ces barbares encore
plus redoutables. Les Hurons, qui ne paraissaient plus que l'ombre
d'eux-mêmes, s'aveuglaient sur l'orage qui les menaçait. Le fer et la
flamme désolaient leurs frontières, dont le cercle se rapetissait chaque
jour, et ils n'osaient remuer de peur de réveiller la colère de leur
ennemi, qui «voulait, disait-il, après avoir abattu la plupart de leurs
guerriers, ne faire avec eux qu'un seul peuple et qu'une seule terre.»
Le gouverneur français n'ayant point de troupes pour aller les défendre
dans leur pays, crut n'avoir rien de mieux à faire qu'à tâcher de leur
obtenir la paix, en employant pour cela l'influence que lui donnait la
supériorité du génie européen, à laquelle l'Iroquois même ne pouvait
entièrement se soustraire. Il s'aperçut que les deux partis avaient
besoin de repos. Il renvoya un des prisonniers iroquois, et le chargea
d'informer les cantons que s'ils voulaient sauver la vie aux autres, il
fallait qu'ils envoyassent sans délai des chargés de pleins pouvoirs
pour traiter de la paix. Cette menace eut son effet. Des ambassadeurs
vinrent la signer aux Trois-Rivières dans une assemblée solennelle et
nombreuse tenue sur la place d'armes du tort, en présence du
gouverneur-général. Un d'entre eux portant la parole, se leva, regarda
le soleil, puis ayant promené ses regards sur l'assemblée, «Ononthio,
dit-il, prête l'oreille, je suis la voix de mon pays. J'ai passé près du
lieu où les Algonquins nous ont massacrés ce printemps; j'ai passé vite,
et j'ai détourné les yeux pour ne point voir le sang de mes
compatriotes, pour ne point voir leurs corps étendus dans la poussière.
Ce spectacle aurait excité ma colère. J'ai frappé la terre, puis prêté
l'oreille; et j'ai entendu la voix de mes ancêtres, qui m'a dit avec
tendresse: calme ta fureur; ne pense plus à nous, car on ne peut plus
nous retirer des bras de la mort; pense aux vivans, arrache au glaive et
au feu ceux qui sont prisonniers; un homme vivant vaut mieux que
plusieurs qui ne sont plus. Ayant entendu cette voix, je suis venu pour
délivrer ceux que tu tiens dans les fers.» Il s'étendit ensuite sur le
sujet de son ambassade, et parla longtemps avec une grande éloquence.

[Note 86: Relation des Jésuites, et lettre du P. Jogues prisonnier des
Iroquois.]

Ce chef sauvage était bien fait de sa personne et de haute stature; il
avait de grands talens oratoires, était brave, hardi; mais fourbe et
railleur. Il revint plusieurs fois en Canada dans la suite chargé de
missions publiques.

Les Algonquins, les Montagnais, les Hurons, les Attikamègues furent
parties au traité. Parmi les Iroquois, il n'y eut que le canton des
Agniers qui le ratifia, parceque c'était aussi le seul avec lequel la
colonie fut en guerre ouverte.

Jusqu'à la fin de 1646, régna la paix la plus profonde. Toutes les
tribus faisaient la chasse et la traite ensemble, sans que la meilleure
intelligence cessât d'exister entre elles. Les missionnaires qui avaient
pénétré chez les Iroquois après la guerre, contribuaient beaucoup au
maintien de cet heureux état de chose, et paraissaient même avoir changé
les dispositions malveillantes des Agniers. Mais la paix avait déjà trop
duré au gré de ces peuples; et dans le temps où les hostilités
recommençaient entre les Hurons et les quatre cantons de la
confédération qui n'avaient pas signé le traité, une épidémie éclatait
qui fit de grands ravages dans le cinquième, tandis que les vers y
détruisaient aussi les moissons. La multitude crut que le P. Jogues,
l'un des missionnaires, était la cause de ces malheurs, et qu'il avait
jeté un sort sur la tribu. Un Iroquois superstitieux et fanatique le tua
d'un coup de casse-tête. Un jeune Français qui l'accompagnait subit le
même sort; on leur coupa à tous deux la tête et on les exposa sur une
palissade. Leurs corps furent jetés à la rivière.

Après une violation aussi flagrante du droit des gens, les Agniers,
certains qu'il n'y avait plus de paix possible, prévinrent leurs ennemis
et se mirent de toutes parts en campagne, égorgeant tout ce qui se
rencontrait sur leur passage. Des femmes algonquines, échappées comme
par miracle de leurs mains, apportèrent aux Français la nouvelle de ce
qui se passait. C'était à l'époque où le chevalier de Montmagny était
rappelé et remplacé par M. d'Aillebout. Ce rappel inattendu avait causé
de la surprise. Voici ce qui y donna lieu. Le commandeur de Poinci,
gouverneur-général des îles françaises de l'Amérique, avait refusé de
rendre les rênes du gouvernement à son successeur, et s'était maintenu
dans sa charge contre l'ordre du roi. Cette espèce de rebellion avait eu
des imitateurs. Pour couper court au mal, le conseil de sa Majesté avait
décidé, que désormais les gouverneurs seraient changés tous les trois
ans; et c'est en conséquence de cette résolution que le chevalier de
Montmagny était mis à la retraite.

Plusieurs événemens importans ont signalé l'administration de ce
gouverneur, parmi lesquels l'on doit compter l'établissement de l'île de
Montréal, et le commencement de la destruction des Hurons, qui sera
consommée sous celle de son successeur. Les Jésuites étendirent aussi de
son temps fort loin le cercle des découvertes dans le nord et dans
l'ouest du continent. Tel était leur zèle, que le P. Raimbaut avait même
formé le dessein de pénétrer jusqu'à la Chine en évangélisant les
nations, et de compléter ainsi le cercle des courses des missionnaires
autour du monde. Quoique les conquêtes de ces intrépides apôtres se
soient faites en dehors de l'action de son gouvernement, elles n'en
jettent pas moins de l'éclat sur lui.

Ce gouverneur chercha à imiter la politique de Champlain; et comme lui
il travailla constamment à tenir les Sauvages en paix. S'il n'a pas
toujours réussi, il faut en attribuer la cause à l'insuffisance de ses
moyens pour en imposer à ces barbares et mettre un frein à leur
ambition. Néanmoins il sut, par un heureux mélange de conciliation et de
dignité, se faire respecter d'eux, et suspendre longtemps la marche
envahissante des Iroquois contre les malheureux Hurons.

D'Aillebout, son successeur, était venu en Canada avec des colons pour
l'île de Montréal qu'il avait gouvernée en l'absence de Maisonneuve. Il
avait été ensuite promu au commandement des Trois-Rivières, poste alors
plus important que cette île, de sorte qu'il devait connaître le pays et
ses besoins; mais il prenait les rênes du gouvernement à une époque
critique. Et ne recevant point de secours, il ne put conjurer l'orage
qui allait éclater sur ses alliés avec une furie dont on n'avait pas
encore en d'exemple.

En 1648, les Iroquois portèrent toutes leurs forces contre les Hurons,
qui perdaient un temps précieux en négociations avec les Onnontagués qui
les amusaient à dessein. Ce peuple infortuné avait même refusé
l'alliance des Andastes, qui lui aurait assuré la supériorité sur ses
ennemis; et il était retombé dans sa première sécurité. Les Agniers
n'attendaient que cela pour fondre sur lui à l'improviste. La bourgade
de St.-Joseph, ainsi nommée par les missionnaires, et située sur les
rives du lac Huron, fut surprise et brûlée, et sept cents personnes, la
plupart vieillards, femmes et enfans, les guerriers étant absens, furent
impitoyablement égorgées. Le P. Daniel qui y était depuis 14 ans, mourut
héroïquement au milieu de ses ouailles: il refusa de les abandonner, et
resta au milieu du carnage administrant le baptême et l'absolution.
Après avoir engagé ceux de ses néophytes qui étaient près de lui à se
sauver dans le bois, il s'avança tranquillement au devant des ennemis
comme pour attirer sur lui toute leur attention, et reçut la mort en
proclamant la parole de Dieu.

Dans le mois de mars suivant une autre bourgade, celle de St.-Ignace,
fut surprise et 400 personnes furent taillées en pièces; il ne se sauva
que trois hommes qui donnèrent l'alarme à la bourgade de St.-Louis, dont
les femmes et les enfans eurent seulement le temps de prendre la fuite;
quatre-vingts guerriers restèrent pour la défendre; ils repoussèrent
deux attaques successives; mais l'ennemi ayant pénétré dans le village à
la troisième, ils furent tués ou pris, après avoir combattu avec la plus
grande valeur. C'est au sac de ce village que les PP. Bréboeuf et
Lallemant furent faits prisonniers. On sait avec quel courage ces deux
missionnaires moururent, après avoir enduré les tourments les plus
affreux que peut inventer la cruauté raffinée des barbares.

Ces massacres furent suivis de plusieurs combats où le succès fut
d'abord partagé; mais à la fin l'avantage resta aux Iroquois, qui
gagnèrent une bataille où les principaux guerriers hurons succombèrent
accablés sous le nombre. Après d'aussi grands désastres, les débris de
la nation, saisis d'une terreur panique, abandonnèrent leur pays. En
moins de huit jours toutes les bourgades furent désertes, excepté celle
de Ste.-Marie, la plus considérable de toutes, et que la famine fit
bientôt également évacuer. Les habitants se retirèrent dans la
profondeur des forêts, ou chez les peuples voisins. Les généreux
missionnaires ne quittèrent point ces restes infortunés d'une grande
nation, et partagèrent avec eux leur exil. Ils proposèrent l'île de
Manitoualin (Ekaentouton) dans le lac Huron, pour retraite. C'est une
île de 40 lieues de longueur, mais étroite, qui était inoccupée, et où
la pêche et la chasse étaient abondantes. Les Hurons ne purent se
résoudre à s'expatrier si loin; ils ne voulurent pas même quitter
entièrement leur patrie, et se réfugièrent dans l'île de St.-Joseph, peu
éloignée de la terre ferme, le 25 mai 1649. Ils formèrent une bourgade
de 100 cabanes, les unes de 8 les autres de 10 feux, sans compter un
grand nombre de familles qui se répandirent dans les environs et le long
de la côte pour la commodité de la chasse. Mais le malheur les
poursuivait partout.

Comptant sur la chasse et la pêche, ils semèrent peu de maïs; mais la
chasse fut bientôt épuisée et la pêche ne produisit rien; de sorte
qu'avant la fin de l'automne les vivres commençaient à manquer. Quelle
perspective pour un long hiver! L'on fut bientôt réduit à la dernière
extrémité, à toutes les horreurs de la famine. L'on déterrait les morts
pour se nourrir de leurs chairs corrompues; les mères mangeaient leurs
propres enfans expirés sur leur sein faute de nourriture. Les liens du
sang et de l'amitié furent oubliés; et pour conserver des jours
presqu'éteints le fils se repaissait avec une effrayante énergie du
cadavre de l'auteur de ses jours. Les suites ordinaires de ce fléau ne
se firent pas attendre. Les maladies contagieuses éclatèrent et
emportèrent une partie de ceux que la faim avait épargnés. Les
missionnaires, comme toujours, se comportèrent en véritables hommes de
Dieu au milieu de ces scènes de désolation. Leur noble et généreuse
conduite repose la vue dans ce lugubre tableau.

Dans leur désespoir, plusieurs des malheureux Hurons attribuaient leur
situation à ces apôtres dévoués. Les Iroquois nos ennemis mortels,
s'écriaient-ils avec douleur, ne croient point en Dieu, ils n'aiment
point les prières, leurs méchancetés sont sans bornes, et néanmoins ils
prospèrent. Nous, depuis que nous abandonnons les coutumes de nos
ancêtres, ils nous tuent, ils nous massacrent, ils nous brûlent, ils
renversent nos bourgades de fond en comble. Que nous sert de prêter
l'oreille à l'Évangile, puisque la foi et la mort marchent ensemble.
Depuis que quelques uns de nous ont reçu la prière, on ne voit plus de
_têtes-blanches_, ajoutaient-ils dans leur expressif langage, nous
mourrons tous avant le temps. (_Relation des Jésuites_ 1643-4).

En effet, des tribus qui comptaient huit cents guerriers étaient
réduites à trente; il ne restait que des femmes et quelques vieillards.

Tandis que la faim et la maladie décimaient ainsi la population de l'île
St.-Joseph, les Iroquois, au nombre de trois cents, s'étaient mis en
campagne, et l'on ignorait de quel côté ils porteraient leurs coups. La
bourgade de St.-Jean était la plus voisine depuis l'évacuation de celle
de Ste.-Marie, et on y comptait 600 familles. L'irruption des Iroquois y
fut regardée comme une bravade, et l'on marcha au-devant d'eux pour leur
donner la chasse. Ceux-ci les évitèrent par un détour, et se
présentèrent tout à coup au point du jour à la vue de St.-Jean. Ils
firent leur cri et tombèrent sur la population éperdue le casse-tête à
la main. Tout fut massacré ou traîné en esclavage. Le P. Garnier périt,
comme le P. Daniel, au milieu de ses néophytes. Mais rien n'ébranlait le
courage de ces religieux dévoués. Cependant les Hurons de l'île de
St.-Joseph étaient réduits à 300. Qu'étaient devenus les autres? La
famine et l'épidémie avaient chassé ceux qu'elles n'avaient pas tués, et
qui ne quittèrent ce lieu que pour aller mourir plus loin. Une partie
s'enfonça et périt dans les glaces en voulant gagner la terre ferme; les
autres, divisés par troupes, s'étaient réfugiés dans des lieux écartés
et dans les montagnes inaccessibles du Nord; mais les Iroquois comme des
loups altérés de sang les poursuivirent dans leur retraite, et firent un
affreux carnage de ces misérables épuisés par les souffrances inouïes
qu'ils avaient endurées. Ceux qui survivaient à St-Joseph ne s'y croyant
plus en sûreté, et s'attendant à être attaqués d'un moment à l'autre,
supplièrent le P. Ragueneau et les autres missionnaires de se mettre à
leur tête, de rassembler leurs compatriotes dispersés, et d'aller
solliciter du gouverneur français une retraite où ils pussent cultiver
tranquillement la terre, sous sa protection. Ils prirent la route du lac
Nipissing et de la rivière des Outaouais afin d'éviter les Iroquois,
route écartée dans laquelle cependant ils trouvèrent encore de terribles
marques du passage de ces barbares; et après avoir été deux jours à
Montréal, où ils ne se croyaient pas en sûreté tant leur terreur était
profonde, ils arrivèrent à Québec en juillet 1650, où le gouverneur les
reçut avec beaucoup de bienveillance.

De ceux qui ne les avaient pas suivis, les uns se mêlèrent avec des
nations voisines sur lesquelles ils attirèrent la haine des Iroquois;
d'autres allèrent s'établir jusque dans la Pensylvanie; ceux-ci
remontèrent au-dessus du lac Supérieur, et ceux-là enfin se présentèrent
à leurs vainqueurs, qui les reçurent et les incorporèrent avec eux. De
sorte que non seulement leur pays, mais encore tout le cours de la
rivière des Outaouais naguère très-peuplé, ne présentèrent plus que des
déserts et des forêts inhabitées. Les Iroquois avaient mis douze ans
pour renverser les frontières des Hurons, et ensuite moins de deux ans
pour disperser cette nation aux extrémités de l'Amérique.

A l'époque où d'Aillebout prenait les rênes du gouvernement, un envoyé
diplomatique de la Nouvelle-Angleterre arrivait à Québec pour proposer
au Canada un traité de commerce et d'alliance perpétuelle entre les deux
colonies, subsistant indépendamment des guerres qui pourraient survenir
entre les deux couronnes, et à peu près semblable à celui qui venait
d'être conclu avec l'Acadie. Cette proposition occupa quelque temps les
deux gouvernemens coloniaux. Le Jésuite Druillettes fut même délégué à
Boston pour cet objet en 1650 et 1651; mais les Français, dont le
commerce était gêné par les courses des Iroquois, voulaient engager la
Nouvelle-Angleterre dans une ligue offensive et défensive contre cette
confédération indienne. Cette condition fit manquer la négociation. Les
Anglais n'avaient point d'intérêt à se mêler de cette guerre, et ils ne
voulaient pas courir le risque d'attirer sur eux les armes de ces
Sauvages. (_Voyez_ dans l'Append. (B.) la réponse du gouvernement
fédératif de la Nouvelle-Angleterre).

Cette année si funeste par la destruction de presque toute la nation
huronne, finit par la retraite de M. d'Aillebout, qui s'était vu avec
douleur réduit à être le témoin inutile de cette grande catastrophe. Il
s'établit et mourut dans le pays. M. de Lauson lui succéda. C'était un
des principaux membres de la compagnie des cent associés, et il avait
toujours pris une grande part à ses affaires. Il se montra aussi
incapable dans son administration que cette compagnie s'était montrée
peu zélée pour le bien de la colonie, qu'il trouva dans un état
déplorable. Les Iroquois, enhardis par leurs succès inouïs dans les
contrées de l'ouest du Canada, se rabattirent sur celles de l'est, et
leurs bandes se glissaient à la faveur des bois jusque dans le voisinage
de Québec. Ils tuèrent M. Duplessis Bochart, gouverneur des
Trois-Rivières et brave officier, dans une sortie qu'il faisait contre
eux. Mais ils s'aperçurent bientôt cependant qu'ils n'auraient rien à
gagner contre les Français. Ils prirent en conséquence le parti de
demander la paix, qui fut signée et ratifiée en 1653 et 1654. Elle
répandit une joie universelle parmi les Indiens, et ouvrit de nouveau
les cinq cantons au zèle des missionnaires[87].

[Note 87: Les PP. Lemoine, Chaumonot, Dablon, Lemercier, Mesnard, Fremin
y évangélisèrent.]

Cette paix en rendant libres toutes les communications, dévoila de
nouveaux intérêts et fit naître de nouvelles jalousies. Les quatre
cantons supérieurs, en faisant le commerce des pelleteries avec les
Français, excitèrent l'envie des Agniers, voisins d'Orange, qui dès lors
désirèrent la guerre, pour mettre fin à un négoce qu'ils regardaient
comme leur étant préjudiciable. Pour des raisons contraires ceux-là ne
voulaient pas rompre avec le Canada avec lequel ils pouvaient
communiquer plus facilement qu'avec la Nouvelle-Belgique. Dans cet état
de choses, la paix ne pouvait durer longtemps; et les Agniers qui
l'avaient signée malgré eux, n'attendaient qu'un prétexte pour se mettre
en campagne; ils le trouvèrent bientôt.

Vers 1655, la confédération acheva de détruire les Eriés, qui habitaient
les bords méridionaux du lac qui porte leur nom. Le canton des
Onnontagués vit dans cet événement une nouvelle raison de resserrer
d'avantage son alliance avec les Français; et inspiré par les
missionnaires, il pria M. de Lauson de former un établissement dans le
pays, chose que l'on désirait depuis longtemps. L'année suivante, le
capitaine Dupuis partit pour s'y rendre avec 50 colons. Les habitans de
Québec, répandus sur le rivage, les regardèrent s'éloigner comme des
victimes livrées à la perfidie indienne, et qu'ils ne comptaient plus
revoir. Cette petite colonie s'arrêta sur le lac Gannentaha (Salt Lake),
dans l'endroit où est aujourd'hui le village de Saline (Nouvelle-York).
Elle ne fut pas plutôt au milieu des Onnontagués qu'ils en devinrent
jaloux. Les Agniers avaient, à la première nouvelle du départ de Dupuis,
envoyé 400 hommes pour la surprendre en route et la détruire toute
entière s'il était possible; mais ils n'avaient pu l'atteindre. Ce
guet-apens fit reprendre les armes; et la guerre recommencée mit fin à
tous les avantages que les quatre cantons attendaient de leur traité
avec le Canada; les Onnontagués se refroidirent d'abord, et ensuite
conspirèrent contre leurs hôtes.

Les Hurons descendus avec le P. Ragueneau avaient été établis dans l'île
d'Orléans, où ils cultivaient la terre. Un jour une bande d'Agniers en
surprit 90 de tout âge et de tout sexe, en tua une partie et fit le
reste prisonnier. Ces malheureux ne se croyant plus en sûreté dans
l'île, revinrent à Québec, et de dépit de ce que les Français, à leur
gré, ne leur accordaient pas assez de protection, une partie d'entre eux
se donna tout à coup et sans réfléchir aux Agniers, puis ensuite
regretta sa précipitation. Ce peuple semblait avoir perdu la capacité de
se gouverner. Ils finirent les uns par passer aux Onnontagués, les
autres aux Agniers, et le reste par demeurer au milieu des Français.
C'est à cette occasion que les Agniers envoyèrent une députation de 30
délégués à Québec, pour réclamer les Hurons qui s'étaient donnés à eux.
Elle eut l'audace de demander au gouverneur d'être entendu dans une
assemblée générale des blancs et des Indiens, et celui-ci eut la
faiblesse de l'accorder. Elle parla avec insolence à cet homme incapable
qui ne savait pas même se faire respecter, et qui sembla dans cette
circonstance recevoir humblement la loi d'une simple peuplade iroquoise.

Ce gouverneur, dénué de toute énergie, eut pour successeur le vicomte
d'Argenson, qui débarqua à Québec en 1658. C'était au moment où la
guerre devenait la plus vive. Dupuis arrivait du lac Gannentaha. Il
avait été informé dans l'hiver par un Sauvage mourant, de ce que des
mouvemens de guerriers dans les cantons lui avaient déjà fait
pressentir, que la destruction de sa colonie avait été résolue. N'étant
pas assez fort pour résister, il dut songer au moyen de s'échapper. A
cet effet dès que le petit printemps fut venu, il donna un grand festin
aux Iroquois; et pendant qu'ils étaient encore plongés dans le sommeil
et dans l'ivresse, il partit par la rivière Oswego, avec tout son monde
dans des canots qu'il avait fait construire secrètement.

Le vicomte d'Argenson trouva le Canada en proie aux courses et aux
déprédations des Sauvages. On ne marchait plus qu'escorté et armé dans
la campagne. Les annales de cette époque contiennent des relations de
nombreux faits d'armes et d'actes de courage individuel extraordinaires:
tout le monde était devenu soldat.

En 1660, 17 colons, commandés par Daulac, furent attaqués par 500 ou 600
Iroquois dans un mauvais fort de pieux au pied du Long-Sault; ils
repoussèrent, aidés d'une cinquantaine de Hurons ou Algonquins, tous
leurs assauts pendant dix jours. Abandonnés à la fin par la plupart de
leurs alliés, le fort fut emporté et ils périrent tous. Un des quatre
Français qui restaient avec quelques Hurons lorsque l'ennemi pénétra
dans l'intérieur de la place, voyant que tout était perdu, acheva à
coups de hache ses camarades qui n'étaient que blessés, pour les
empêcher de tomber vivans entre les mains du vainqueur.[88]

[Note 88: Relation des Jésuites.]

Le dévouement de Daulac et de ses intrépides compagnons, sauva le pays,
ou du moins arrêta les premiers efforts de l'orage qui allait éclater
sur lui, et en détourna le cours. En effet, les ennemis, dont la perte
avait été très-considérable, furent si effrayés de cette résistance,
qu'ils abandonnèrent une grande attaque qu'ils s'en allaient faire sur
Québec, où la nouvelle de leur approche avait jeté la consternation.
Leur projet était, après s'être emparé de cette ville, de mettre tout à
feu et à sang dans le pays. Tous les couvens qui étaient de pierre à
Québec furent fortifiés, percés de meurtrières, et armés. Une partie des
habitans se retira dans les forts; les autres mirent leurs maisons en
état de défense. L'on se barricada de tous côtés dans la basse ville, où
l'on posa plusieurs corps de garde. Toute la population était sous les
armes et veillait nuit et jour, chacun étant déterminé de vendre
chèrement sa vie.

Un Huron, le seul des compagnons de Daulac qui s'échappa, informa le
premier les habitans de la retraite des Iroquois. On chanta le _Te Deum_
dans les églises en action de grâces; mais l'on ne fut complètement
rassuré que longtemps après, car l'on craignait encore que ces barbares
ne vinssent dans l'automne ravager les campagnes.

Cependant ils se lassèrent encore une fois d'une guerre dans laquelle
ils n'avaient de succès que sur des hommes isolés, et qui leur coûtait
beaucoup de monde. Ils commencèrent par retirer leurs partis du Canada,
et les cantons d'Onnontagué et de Goyogouin envoyèrent des députés à
Montréal pour demander la paix. Quoique l'on eût peu de confiance dans
la parole de ces Sauvages, le gouverneur pensa qu'une mauvaise paix
valait encore mieux qu'une guerre avec des ennemis qu'il ne pouvait
atteindre ni aller attaquer dans leur pays, faute de soldats. Ces deux
cantons, où il y avait plusieurs chrétiens, demandaient aussi un
missionnaire. Le P. Lemoine s'offrit d'y aller; il fut chargé de la
réponse du gouverneur et des présens qu'il leur envoyait.

La négociation en était là, lorsque le baron d'Avaugour arriva en 1661,
pour relever le vicomte d'Argenson que la maladie, les difficultés et
les dégoûts décidèrent à demander sa retraite avant le temps. L'on porta
sous son administration les découvertes, d'un côté jusqu'au de là du lac
Supérieur chez les Sioux, et de l'autre chez les Esquimaux de la baie
d'Hudson.

Le nouveau gouverneur était un homme résolu et d'un caractère
inflexible. Il s'était distingué dans les guerres de la Hongrie; et il
apporta dans les affaires du Canada la roideur qu'il avait contractée
dans les camps.

En arrivant, il visita tous les postes de la colonie, et admira les
plaines chargées de blé. Il dit qu'on ne connaissait pas la valeur de ce
pays en France; que sans cela on ne le laisserait pas dans le triste
état dans lequel il le trouvait. Il écrivit à la cour ce qu'il avait vu,
et demanda les secours en troupes et en munitions qu'on lui avait
promis. C'est alors qu'on reçut des nouvelles du P. LeMoine.

Dans une assemblée solennelle des députés d'Onnontagué, de Goyogouin et
de Tsonnonthouan, il communiqua la réponse qu'il était chargé de faire,
et déposa les présens pour les cantons. Quelques jours après, ils
l'informèrent qu'ils allaient envoyer une ambassade à Québec, dont
Garakonthié serait le chef. Ce Sauvage avait beaucoup d'estime pour les
Français. C'était un homme doué d'un grand talent naturel, et qui avait
acquis beaucoup de crédit dans sa nation par son intrépidité à la
guerre, sa sagesse et son éloquence dans les conseils; ce choix était
d'un bon augure. Garakonthié fut très bien reçu à Montréal par le
gouverneur, dont il agréa toutes les propositions. Le traité fut ratifié
vers 1662.

Cependant M. d'Avaugour, d'après les avis qu'il recevait de la
confédération, dont deux cantons avaient refusé de prendre part à la
paix, ne croyait pas à sa durée. Il fit les remontrances les plus
énergiques au roi sur l'état du Canada, et le pria très instamment de
prendre cette colonie sous sa protection. Toutes les personnes en place
écrivirent dans le même sens à la cour. Le gouverneur des
Trois-Rivières, M. Boucher, fut chargé d'aller y porter ces
représentations. Le roi lui fit un très bon accueil, et envoya
immédiatement 400 hommes de troupes à Québec. Il nomma en même temps M.
de Monts pour aller examiner l'état de la colonie par ses yeux et lui en
faire rapport. Une pareille commission annonce ordinairement un
changement de politique; l'arrivée de M. de Monts, qui avait pris
possession du fort de Plaisance au nom de la couronne, en passant à
Terreneuve, causa une grande joie aux habitans, qui commencèrent enfin à
croire que le roi allait s'intéresser tout de bon à leur sort.

C'est dans cette même année qu'éclatèrent les dissensions entre le
gouverneur et l'évêque de Pétrée, M. de Laval, dissensions qui
troublèrent toute la colonie. Mais il est nécessaire de reprendre à ce
sujet les choses d'un peu plus haut.

Depuis l'établissement du pays, faute de juges et d'autres
fonctionnaires publics, le gouvernement ne subvenant point aux dépenses
d'une administration civile régulière, les missionnaires s'étaient
trouvés insensiblement et par consentement tacite, chargés d'une partie
des devoirs de ces officiers dans les paroisses. Jetés ainsi hors du
sanctuaire, ces ecclésiastiques acquirent, par leur éducation et par
leur bonne conduite, une autorité dont ils finirent par se croire les
légitimes possesseurs, mais dont la jouissance excita bientôt la
jalousie des gouverneurs et du peuple, surtout depuis l'arrivée de M. de
Pétrée, dont l'esprit dominateur avait excité d'avance les préventions
de M. d'Avaugour, le dernier homme au monde qui eût voulu laisser gêner
sa marche par un corps qui lui semblait sortir de ses attributions.

Lors de son arrivée, l'on avait remarqué qu'il avait visité les Jésuites
sans faire la même faveur à l'évêque, et que bientôt après il avait
nommé leur supérieur à son conseil, quoique depuis l'érection du
vicariat général, il y eût été remplacé par ce même évêque[89]. On usa
d'abord de part et d'autre de certains ménagemens; mais un éclat devint
inévitable, et la traite de l'eau de vie en fut le prétexte. Ainsi
commencèrent ces longues querelles entre l'autorité civile et l'autorité
ecclésiastique qui se répétèrent si souvent dans ce pays sous la
domination française.

[Note 89: _Journal des Jésuites._ Ce manuscrit de la main des PP. J.
Lallemant, Ragueneau et Lemercier, supérieurs successifs des Jésuites en
ce pays, de 1645 à 1672, m'a été procuré par M. G. B. Faribault, bien
connu pour l'ardeur avec laquelle il s'occupe depuis plusieurs années à
recueillir et tirer de l'oubli divers matériaux propres à l'histoire du
Canada; et auteur d'un catalogue raisonné d'ouvrages sur l'Amérique.]

De tout temps la vente des boissons aux Sauvages y avait été, sur les
représentations des missionnaires, défendue par des ordonnances
très-sévères et souvent renouvelées, ainsi qu'en font foi les actes
publics. Le gouvernement, tout entier à son zèle religieux, avait oublié
qu'en se mettant ainsi à la discrétion du clergé, il ouvrait la porte à
mille difficultés, en ce qu'il assujétissait l'un à l'autre deux
pouvoirs qui doivent être indépendans[90].

[Note 90: _Vide Etat présent de l'Eglise et de la colonie Française dans
la Nouvelle-France_, par M. l'Evêque de Québec, (St. Vallier) «Ils (les
habitans de Port-Royal) me parurent sincèrement disposés à modérer,
nonobstant leurs intérêts, le commerce de l'eau-de-vie avec les Sauvages
si on le jugeait nécessaire, me conjurant même d'obtenir sur cela de
nouvelles ordonnances, et de tenir la main à l'exécution de celles que
le roi a déjà faites dans toute la colonie, pour ne pas retarder la
conversion de tant de barbares, qui semblent n'avoir que ce seul
obstacle à rompre pour devenir des parfaits chrétiens.»]

D'abord les inconvéniens se firent peu sentir; mais lorsque le pays
commença à prendre de l'accroissement, qu'il fut gouverné par des hommes
jaloux de leur autorité, et que les Indiens purent se procurer des
spiritueux dans la Nouvelle-York et la Nouvelle-Angleterre, où ce
négoce, malgré les défenses, n'éprouvait aucune entrave réelle, l'on
découvrit la position anormale dans laquelle on s'était placé.
L'obligation qu'on avait pour ainsi dire contractée envers le
sanctuaire, se trouva mettre obstacle, dans l'opinion de quelques uns
des administrateurs, au commerce de la colonie et au système d'alliance
avec les Indigènes adopté par la France.

Quelques gouverneurs pour sortir d'embarras voulurent _composer_ avec
l'évêque, offrant de faire des réglemens pour arrêter les désordres;
mais le clergé catholique, dont le chef siégeant à Rome, et jaloux avec
raison de l'indépendance de la religion, transige rarement avec la
raison d'état des divers peuples soumis à son pouvoir spirituel, exigea
sans réserve l'accomplissement de cette obligation, et parut ainsi
intervenir dans l'action de l'autorité politique. Les gouverneurs pieux
ne virent dans cette intervention que la réclamation d'un droit; ceux
qui pensaient que l'action du gouvernement doit être absolument
indépendante du sacerdoce, la regardèrent comme une prétention
dangereuse. M. d'Avaugour était du nombre de ces derniers.

Ainsi la question se présentait sous deux aspects, selon qu'on la
regardait sous le point de vue religieux, ou sous le point de vue
politique. Mais il était facile de la simplifier. Dès que le Canada
cessa d'être une mission et devint une société de colons européens, le
gouvernement civil devait reprendre tous ses droits et toute son
autorité. Cette politique, la seule logique, eût mis fin aux
réclamations du clergé qui n'aurait plus eu de prétexte pour empiéter
dans une sphère qui lui était étrangère. Nul doute, du reste, que la
conduite du gouvernement dans cette question n'aurait pas été différente
de ce qu'elle a été; c'est-à-dire, que la traite des liqueurs fortes
n'aurait jamais été rendue libre chez les Indiens, car l'intérêt
politique et commercial commandait impérieusement la plus grande
circonspection à cet égard. Aussi les colonies anglaises avaient-elles
des lois préventives, tout comme le Canada, quoique pour des motifs
différens; mais elles les observaient plus ou moins strictement selon
l'urgence des circonstances.

Quoi qu'il en soit, les difficultés commencèrent entre le baron
d'Avaugour et M. de Pétrée à l'occasion d'une veuve qui vendait de l'eau
de vie aux Sauvages en contravention aux lois. Cette femme fut jetée en
prison. Un Jésuite voulut intercéder pour elle et la justifier. Le
gouverneur qui venait de faire fusiller trois hommes pour la même
offense (_Journal des Jésuites_), et troublé peut-être par le remords
d'avoir laissé infliger une peine qui était hors de toute proportion
avec le crime, s'écria avec colère, que puisque la traite de l'eau de
vie n'était pas une faute pour elle, elle ne le serait à l'avenir pour
personne, et _qu'il ne voulait plus être le jouet de ces
contradictions_.

L'évêque de son côté croyant l'honneur de sa mitre offensé par cette
boutade, prit la chose avec hauteur. Le débat s'envenima. D'un côté, les
prédicateurs tonnèrent dans les chaires, les confesseurs refusèrent
l'absolution; de l'autre, les citoyens embrassant la cause du
gouverneur, se révoltèrent et poussèrent des clameurs contre ces
derniers. Les choses en vinrent au point que le prélat se vit obligé de
saisir les foudres de l'église, ces foudres qui faisaient tomber
autrefois le front des peuples et des rois dans la poussière. La mitre
au front, la crosse à la main, environné de son clergé, il monte en
chaire; et après un discours pathétique, il fulmine les excommunications
contre tous ceux qui refusent de se soumettre aux décrets contre la
traite de l'eau-de-vie. Cet anathème solennel qui avait coutume de jeter
le trouble dans la conscience publique, qui enveloppait indirectement M.
d'Avaugour, ne fit, contre son attente qu'empirer le mal. Les
excommunications excitèrent des accusations injurieuses contre le
clergé, qui se formulèrent ensuite en remontrances contre l'évêque
lui-même au conseil du roi.

Pour se justifier et porter ses propres plaintes, M. de Pétrée passa en
France, où, non seulement il gagna sa cause et obtint tous les pouvoirs
qu'il désirait relativement au commerce de l'eau de vie, mais fit encore
rappeler le baron d'Avaugour, et désigna au roi son successeur.

Dans la chaleur des discussions, l'on exagéra singulièrement les
désordres causés par ce commerce, désordres en effet qui étaient si peu
de chose, qu'ils avaient entièrement cessé lorsque M. de Pétrée revint
en Canada. Personne ne voudra croire aujourd'hui que les établissemens
isolés et nécessairement pauvres encore que fondaient alors nos
industrieux ancêtres sur le St.-Laurent, présentassent, comme le
disaient les partisans de l'évêque, des scènes de débauche et de
dissolution qui auraient rappelé les temps les plus corrompus de Rome!
Cela n'est pas croyable d'habitans «dans chacun desquels, au rapport
d'un vieux et vénérable missionnaire contemporain, l'on voyait un désir
ardent de son salut et une étude particulière de la vertu.» (Relation
des Jésuites, 1642-3.)

C'est pendant que le pays était encore agité par ces discordes, que le 5
février (1663) une forte secousse de tremblement de terre se fit sentir
dans presque tout le Canada, et dans une partie de la Nouvelle-York et
de la Nouvelle-Angleterre[91], laquelle fut suivie par d'autres plus
faibles qui se succédèrent, dans la première province, à des intervalles
plus ou moins éloignés jusque vers le mois d'août ou septembre.[92] Le
mal qu'elles causèrent fut moins grand que n'aurait pu le faire croire
la durée de ces perturbations de la nature si rares dans nos climats; il
se borna à la chute de quelques têtes de cheminées, et à des éboulemens
de rochers dans le St.-Laurent au-dessous du Cap-Tourmente, dont le
savant Suédois, Kalm, a cru reconnaître des traces lorsqu'il visita
cette localité en 1749[93].

[Note 91: Morton et Josselyn.]

[Note 92: «Les jours gras qui furent signalés entre autres par le
tremblement de terre effroyable et surprenant qui commença une demy
heure après la fin du salut du Lundy 5 de février, jour de la feste de
nos Saints-Martyrs du Japon, sçavoir sur les 5 h. ½ et dura environ 2
miserere; puis la nuit et ensuite les jours et nuits suivantes à
diverses reprises, tantôt plus fort et tantôt moins fort: cela fit du
mal à certaines cheminées, et autres légères pertes et dommages; mais un
grand bien pour les âmes... cela dura jusques au 15 de mars ou environ
assez sensiblement.» _Journal des Jésuites_.]

[Note 93: _Voyages dans l'Amérique du Nord. &c._]

Les Sauvages dans les bois disaient que c'étaient les âmes de leurs
ancêtres qui voulaient revenir sur la terre; et ils prenaient leurs
fusils et faisaient des décharges en l'air comme pour les effrayer et
les faire rentrer dans leur céleste demeure, craignant que leur nombre,
s'ils descendaient ici-bas, n'épuisât le gibier et n'affamât le pays.
Ces phénomènes, dont la répétition excitait de plus en plus la surprise
et l'étonnement des colons, achevèrent aussi de leur faire oublier les
différends qui divisaient les grands fonctionnaires, et qui dans le fond
n'intéressaient qu'un petit nombre de traitans; outre les menaces des
Iroquois qui, en rôdant sans cesse sur la lisière des bois, obligeaient
toutes les habitations françaises de se tenir sur leur garde.

Cependant dès l'année précédente, et lorsqu'on était dans le fort des
démêlés, le gouverneur avait jugé nécessaire de refaire son conseil, que
les troubles désorganisaient. Tous les anciens membres furent mis à la
retraite, et il en nomma de nouveaux, dont les opinions étaient plus en
harmonie avec les siennes. Il opéra encore d'autres changemens qui
firent une grande sensation à cause surtout de leur nouveauté; tout le
monde en regardait l'auteur comme un homme fort hardi, et ceux qui en
étaient les victimes feignirent de croire que cela était un exemple
dangereux à donner dans le système français de gouvernement partout
assez peu mobile de sa nature, et qui n'avait pas changé de caractère en
Canada[94].

[Note 94: «Ce moys icy il y eut changement de conseil, monsr. le
gouverneur en ayant de son authorité cassé ceux qui y estaient, et
institué 10 autres 4 à 4 pour chaque quatre moys de l'année, ensuite les
syndics ont été cassés et plusieurs autres choses nouvelles établies.»
_Journal des Jésuites, avril_ 1662.]

Mais son rappel vint l'interrompre au milieu de sa carrière de réforme.
Il fut remplacé (1663) par M. de Mésy. De retour en France, il passa au
service de l'empereur d'Allemagne, et fut tué l'année suivante en
défendant glorieusement le fort de Serin, sur les frontières de la
Croatie, emporté d'assaut par les Turcs commandés par le grand vizir
Kouprouli en personne, peu de temps avant la fameuse bataille de
St.-Gothard.

L'administration de ce gouverneur est remarquable par les changemens
qu'elle détermina dans la colonie. Le baron d'Avaugour contribua
beaucoup par sa droiture et par son énergie, à décider le roi à
travailler sérieusement à l'avancement de ce pays, et à y établir un
système plus propre à le faire prospérer. N'eût-il fait pour cela que
renverser les obstacles qu'opposait la petite oligarchie qui s'était
emparée alors de l'influence du gouvernement, il aurait encore bien
mérité du pays. Les querelles avec M. de Pétrée firent aussi ouvrir les
yeux sur les graves inconvénient de l'absence d'une administration
judiciaire, inconvéniens que l'évêque lui-même reconnut le premier, et
qu'il contribua efficacement à faire disparaître en appuyant, sinon en
suggérant, le projet d'établissement d'un conseil souverain.
Désintéressé dans la compagnie des cent associés, le gouverneur n'avait
point non plus de motif pour la ménager.

Aussi sa retraite marqua-t-elle le terme de l'existence de cette
compagnie qui ne comptait plus que 45 associés. Sur le désir du roi, le
24 février 1663, elle fit acte de démission que le monarque accepta en
mars suivant. Cet événement fut accompagné d'un changement radical dans
l'administration tant civile que politique du pays, qui avait été témoin
peu d'années auparavant d'une pareille révolution dans ses affaires
ecclésiastiques.



                              CHAPITRE II.



                       GUERRE CIVILE EN ACADIE.

                               1632-1667.

La France redevenue maîtresse de toute l'Acadie par le traité de
St.-Germain, la divise en trois parties qu'elle concède au commandeur de
Rasilli, gouverneur, à Charles Etienne de la Tour et à M. Denis.--Ces
concessionnaires prennent Pemaquid [Penobscot] sur les Anglais.--Ils se
font la guerre entre eux; la Tour demande des secours au Massachusetts
qui consulte la Bible pour savoir s'il peut en donner; réponse
favorable.--Traité de paix et de commerce entre l'Acadie et la
Nouvelle-Angleterre, et la Tour est abandonné.--Héroïsme de sa femme qui
repousse deux fois les troupes de Charnisé, successeur de
Rasilli.--Trahie par un étranger qui se trouve parmi ses suivans, elle
tombe avec le fort qu'elle défend au pouvoir de l'ennemi qui fait pendre
ses soldats, et l'oblige elle-même d'assister à l'exécution une corde au
cou.--Elle meurt de chagrin.--La guerre civile continue en
Acadie.--Cromwell y envoie une expédition qui s'empare de Port-Royal et
de plusieurs autres postes [1654]; et il concède à la Tour, qui se met
sous la protection de l'Angleterre, au chevalier Temple et à Brown,
cette province qui fut ensuite rendue à la France par le traité de Breda
en 1667.


Richelieu se fit rendre par le traité de St.-Germain-en-Laye les
portions de l'Acadie dont l'Angleterre s'était emparée; mais il n'avait
pas encore l'intention sérieuse de coloniser cette contrée, qui fut
abandonnée aux traitans. Laissés à leur propre cupidité, sans frein pour
réprimer leur ambition dans ces déserts lointains où ils régnaient en
chefs indépendants, ceux-ci s'armèrent bientôt les uns contre les
autres, et renouvelèrent en quelque sorte les luttes des châtelains du
moyen âge. Heureusement ils ne faisaient encore guère de mal qu'à
eux-mêmes.

L'Acadie fut divisée en trois provinces, dont le gouvernement et la
propriété furent donnés au commandeur de Rasilli, à Charles Étienne de
la Tour, fils de Claude, et à M. Denis. Au premier échut Port-Royal et
tout ce qui est au sud jusqu'à la Nouvelle-Angleterre; le second eut
depuis Port-Royal jusqu'à Canceau; et le troisième, la côte orientale du
Canada, depuis Canceau jusqu'à Gaspé. Rasilli fut nommé gouverneur en
chef de toutes ces provinces.

La Tour, désirant faire confirmer par le roi de France la concession de
terre faite à son père en 1627, sur lu rivière St. Jean, demanda et
obtint des lettres patentes à cet effet, et en outre la concession, en
1634, de l'île de Sable, de dix lieues en carré sur le bord de la mer à
la Hève, et enfin de dix autres lieues en carré à Port-Royal, avec les
îles adjacentes. Mais le commandeur de Rasilli fut si enchanté, en
arrivant à la Hève, des beautés naturelles de ce lieu et des avantages
que présentait pour le commerce le havre assez grand pour contenir mille
vaisseaux, qu'il la demanda à la Tour qui la lui céda. Il fortifia le
port et y établit sa résidence.

Ayant reçu ordre de la cour de prendre possession de tout le pays
jusqu'à la rivière Kénébec, il y envoya une frégate, qui trouva un petit
fort à Pemaquid (Penobscot) que les colons anglais de Plymouth avaient
élevé pour y déposer leurs marchandises de traite. La frégate s'en
empara et y laissa garnison, emportant les marchandises à la Hève; ce
poste avait déjà été pillé en 1632 par un corsaire français. Peu de
temps après cette capture Rasilli mourut, et ses frères cédèrent ses
possessions d'Acadie à M. d'Aulnay de Charnisé, qui reçut aussi en 1647
les provisions de gouverneur général de cette province.

Son premier acte, en prenant les rènes du gouvernement, fut d'abandonner
la Hève l'un des plus beaux ports de la Province et où le commandeur
avait fait un établissement florissant et à grands frais, et d'en
transporter tous les habitants à Port-Royal. Mais, soit rivalité dans la
traite des pelleteries où ils avaient tous deux engagé des sommes
considérables, soit mal-entendu au sujet des limites de leurs terres,
soit enfin jalousie de voisinage, la mésintelligence se mit bientôt
entre Charnisé et la Tour; elle alla si loin qu'ils ne trouvèrent point
d'autres moyens de vider leurs différends, qu'un appel aux armes. En
vain, Louis XIII écrivit-il une lettre au premier en 1638, pour fixer
les limites de son gouvernement à la Nouvelle-Angleterre d'un côté, et à
une ligne tirée du centre de la baie de Fundy à Canceau de l'autre, le
pays situé à l'ouest de cette ligne restant à son adversaire, excepté la
Hève et Port-Royal, qu'il garderait en échange du fort de la rivière
St.-Jean retenu par la Tour; cette lettre ne fit point cesser les
difficultés. Ils continuèrent à s'accuser mutuellement auprès du roi; et
Charnisé, ayant réussi à noircir son antagoniste dans l'esprit du
monarque, reçut l'ordre de l'arrêter et de l'envoyer prisonnier en
France. Il alla en conséquence mettre le siége devant le fort de
St.-Jean.

La Tour attaqué, tourna les yeux vers les colonies anglaises et
rechercha l'alliance des habitans de Boston. Comme les deux nations
étaient en paix, le gouverneur de cette ville n'osa point le soutenir
ouvertement; mais il voyait avec un secret plaisir les colons français
de l'Acadie se déchirer entre eux. Tant, écrivait Endecott à ce
gouverneur, tant que la Tour et d'Aulnay seront opposés l'un à l'autre,
ils s'affaibliront réciproquement. Si la Tour prend le dessus nous
aurons un mauvais voisin; je craindrais que l'on eût peu de sujet de se
réjouir d'avoir eu affaire avec ces Français idolâtres[95].

[Note 95: Lettre de John Endecott au gouverneur Winthrop, 19 avril 1643.
_Collections of Original papers relative to the History of the colony of
Massachusetts Bay._]

Cependant M. Winthrop permit peu de temps après à la Tour de prendre les
volontaires qui voudraient bien le suivre sur leur propre
responsabilité. Celui-ci nolisa de suite quatre vaisseaux et engagea 80
hommes dans le Massachusetts, lesquels, réunis aux cent quarante
protestans Rochellois qu'il avait déjà, le mirent en état non seulement
de faire lever le siége à Charnisé, mais de le poursuivre jusqu'au pied
des murailles de son propre fort.

Ce secours indirect ne lui fut pas donné sans susciter dans la
Nouvelle-Angleterre de l'opposition. De part et d'autre, en bons
puritains, l'on fit un étrange abus de la Bible pour prouver qu'on avait
raison et que son adversaire avait tort. Mais l'on réussit à démontrer
seulement qu'il est dangereux de laisser l'application de l'écriture
sainte à ceux qui sont intéressés à la mal interpréter. Le gouverneur
Winthrop, malgré ses beaux préceptes, avait su consulter les intérêts
matériels de sa province, et il ne put le dissimuler longtemps. «Le
doute pour nous, dit-il à ceux qui blâmaient sa conduite, était de
savoir s'il était plus sûr ou plus juste et plus honorable d'arrêter le
cours de la divine providence qui nous offrait l'occasion de secourir un
voisin infortuné en affaiblissant un ennemi dangereux, que de la laisser
marcher vers son but. Nous avons préféré la dernière alternative.» Tout
cela était pour se justifier d'avoir donné des soldats, des vaisseaux et
des armes au sujet rebelle d'un prince avec lequel on professait d'être
en paix!

Les États-Unis doivent une partie de leur grandeur au privilége qu'a eu
la Bible de fanatiser, pour ainsi dire, l'esprit de la nation plus
encore pour les choses de la terre que pour celles du ciel. Grands
lecteurs de l'ancienne loi des Juifs, ils montrent la même ardeur que
ceux-ci pour acquérir des richesses. Doit-on attribuer à cette lecture
la supériorité que les populations protestantes ont en général sur les
populations catholiques en matière de commerce, d'industrie et de
progrès matériels? La coïncidence nous paraît assez frappante pour
mériter d'être remarquée.

Charnisé se plaignit de l'agression commise par des sujets anglais en
pleine paix. Le gouverneur de Boston répondit en lui proposant un traité
de paix et de commerce entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre. Ce
traité accepté avec empressement par Charnisé, qui entrevit dès lors
l'occasion de tirer vengeance de son ennemi, fut signé à Boston le 8
octobre 1644, et ratifié ensuite par les commissaires des colonies
confédérées, le Massachusetts, le Connecticut, le New-Haven et Plymouth.

Bientôt après, le gouverneur de l'Acadie apprenant que la Tour était
absent de son fort, y courut pour le surprendre; mais madame la Tour,
qui a acquis tant de célébrité dans cette guerre civile par son courage,
anima la garnison et fit une défense si vigoureuse que Charnisé, après
avoir perdu 33 hommes, dont 20 tués sur la place, eut la mortification
d'être obligé de lever le siége et de fuir devant une femme. Les
Bostonnais continuaient de fournir des secours à la Tour en secret. Son
rival irrité de sa défaite, les accusa de violer leur parole et les
menaça; et pour leur faire voir en même temps que ces menaces n'étaient
pas vaines, il prit un de leurs vaisseaux. Cette espèce de représailles
eut l'effet qu'il en attendait; la Tour ne fut plus secouru et le traité
fut de nouveau confirmé.

Quelque temps après Charnisé retourna, pour la troisième fois, mettre le
siége devant le fort de la rivière St.-Jean, dans lequel il avait appris
que madame la Tour se trouvait encore seule avec une poignée d'hommes.
Il se flattait enfin de pouvoir s'en emparer facilement; mais l'héroïne
qui le défendait, repoussa ses attaques pendant trois jours de suite; il
commençait à désespérer du succès, lorsqu'un traître qu'il y avait dans
la place l'y introduisit secrètement le jour de Pâques. Madame la Tour
voulait encore se défendre, et il fut obligé de lui accorder les
conditions qu'elle demandait. Mais quand il vit le peu de monde qui
l'avait repoussé, honteux d'avoir accordé une capitulation si honorable,
il prétendit avoir été trompé, et fit pendre sur le champ les braves qui
avaient défendu le fort, et obligea madame la Tour d'assister à leur
supplice une corde au cou[96].

[Note 96: _Description de l'Amérique septentrionale_, par M. Denis.]

Tant d'efforts et de soucis avaient altéré la constitution de cette
dame; le sort funeste de ses compagnons et la ruine de sa fortune
achevèrent de l'épuiser et conduisirent lentement au tombeau une femme
dont les talens et le courage méritaient un meilleur sort.

Depuis ce moment son mari erra en différentes parties de l'Amérique. Il
vint à Québec en 1646, où il fut salué à son arrivée par le canon de la
ville et logé au château St.-Louis. Il passa une couple d'années en
Canada. Aidé de quelques amis de la Nouvelle-Angleterre, il recommença
la traite des pelleteries et visita la baie d'Hudson. La nouvelle de la
mort de Charnisé l'ayant rappelé en Acadie en 1651, il épousa la veuve
de son ennemi et entra en possession de tous ses biens par l'abandon
qu'en firent ses héritiers, recueillant ainsi l'héritage d'un homme qui
avait passé sa vie à tramer sa perte. Mais ses menées avec les Anglais
l'avaient rendu lui-même suspect à Mazarin; et un nommé le Borgne,
créancier de Charnisé, ayant obtenu un jugement en France, se fit
autoriser à se saisir des héritages délaissés par son débiteur en
Acadie, et cela à main armée s'il était nécessaire. Cet homme se crut en
droit de s'emparer de toute la province. Il commença par attaquer M.
Denis, qu'il surprit et qu'il envoya chargé de fers à Port-Royal, après
s'être rendu maître de son établissement du Cap-Breton. Delà, il alla
incendier le port de la Hève, où il n'épargna pas même la chapelle. Il
faisait ses préparatifs pour attaquer la Tour au fort de St.-Jean, quand
un événement inattendu vint l'arrêter dans ses desseins. Cromwell
voulant reprendre la Nouvelle-Ecosse, chargea de cette entreprise en
1664, le major Ledgemack, qui surprit d'abord la Tour. Cet officier
cingla ensuite vers Port-Royal, qu'il prit aussi sans coup-férir, ainsi
que le Borgne, qui finit par une lâcheté une carrière où il ne s'était
distingué que par le pillage et l'incendie. Son fils et un nommé
Guilbaut, marchand de la Rochelle, ayant peu après élevé un petit fort
de pieux à la Hève, y furent attaqués par les soldats du Massachusetts.
Guilbaut les repoussa avec perte de leur commandant; mais voyant la
supériorité de leurs forces et n'ayant point d'autre intérêt dans la
place que ses marchandises, la rendit à condition qu'il emporterait tout
ce qui lui appartenait.

Cependant M. Denis, étant retourné à Chedabouctou, où il vivait en bonne
intelligence avec les Anglais, ne tarda pas à être attaqué par ses
propres compatriotes. Un nommé de la Giraudière obtint, sous de faux
prétextes, de la compagnie de la Nouvelle-France la concession de
Canceau. Ce nouveau prétendant commença par s'emparer d'un des navires
de Denis et de son comptoir du Cap-Breton; puis il vint l'investir dans
son fort. Cela fut pour ce dernier la cause d'un procès dont les frais
et les pertes occasionnées par la suspension de son commerce, se
montèrent à 15,000 écus. Un incendie qui dévora tout son établissement
peu après, acheva de le ruiner. Il s'éloigna pour toujours de l'Acadie
pour laquelle sa retraite fut une véritable perte. Il y avait formé
plusieurs pêcheries, ouvert des chantiers de bois de construction dont
il exportait en Europe des quantités considérables, et établi des
comptoirs pour la traite des pelleteries.

La Tour, mécontent du gouvernement, se mit sous la protection de
l'Angleterre dès qu'elle fut maîtresse du pays, et en obtint de Cromwell
la concession conjointement avec le chevalier Thomas Temple et William
Crown, en 1656. Temple acheta ensuite la part du premier et dépensa plus
de 16,000 livres sterling pour réédifier des forts, &c., dans cette
province, qui fut cependant rendue à la France onze ans après, en 1667,
par le traité de Bréda.

Malgré les représentations et les prières de ses habitans, l'Acadie
avait été négligée, oubliée de tout temps par la mère-patrie. Maîtresse
de la plupart des côtes nombreuses qui avoisinaient les lieux où se
faisait la pêche, celle-ci s'était persuadée qu'elle ne lui serait pas
de sitôt d'une grande nécessité. Aussi froide et moins fertile que le
Canada, et beaucoup plus exposée que lui aux attaques de l'ennemi, cette
péninsule ne lui paraissait de quelque prix que par sa situation
géographique à l'entrée de la vallée du St.-Laurent, et par l'usage
qu'elle en pourrait faire dans l'avenir comme station navale pour
laquelle elle est en effet admirablement adaptée, afin d'observer les
mers du nord-est de l'Amérique. En ayant donc ajourné indéfiniment
l'établissement, depuis Henri IV cette métropole avait daigné à peine y
jeter les yeux. L'usurpation de son autorité, la guerre civile, la
trahison des traitans, elle souffrait tout; tour à tour ces derniers
appelaient l'ennemi dans cette contrée sans défense qui devenait
toujours la proie du premier envahisseur.

Le commerce des fourrures et la pêche étaient les seuls appâts qui y
attirassent les Français. Les traitans, fidèles au système qu'ils ont
suivi dans tous les temps et dans tous les lieux où ils ont été,
faisaient tous leurs efforts pour entraver les établissemens et
décourager les colons. Charnisé, craignant qu'on n'éloignât la chasse et
qu'on ne lui fit concurrence dans son négoce, ne fit passer personne en
Acadie, et emmena les habitans de la Hève à Port-Royal, où il les tint
comme en esclavage, ne leur laissant faire aucun profit, et maltraitant
ceux qu'il croyait capables de favoriser l'établissement du pays par
leur exemple (_Denis_).

Ainsi cette province déjà dépréciée dans l'opinion publique, et victime
de gens qui, dans leur folle et coupable ambition, finirent par se
ruiner eux-mêmes et par ruiner le peu de laboureurs qui cultivaient le
sol à l'ombre de leurs forts, ne pouvait prendre d'essor ni entrer dans
une voie progressive. Lorsque le grand Colbert prit le timon des
affaires coloniales, il y arrêta un moment ses regards. Mais les
possessions françaises étaient d'une trop grande étendue en Amérique, et
l'émigration trop faible pour peupler diverses contrées à la fois; il
préféra acheminer les colons sur le Canada seul. L'Acadie se trouva
ainsi abandonnée à elle-même, Colbert se contentant de la protéger
contre l'agression étrangère.



                             CHAPITRE III.


                    GOUVERNEMENT CIVIL DU CANADA.

                                1663.

Le chevalier de Mésy arrive en Canada; motifs de sa nomination comme
gouverneur général.--Il fait une réponse menaçante aux ambassadeurs
iroquois qui s'en retournent dans leur pays.--Efforts et plan de Colbert
pour peupler la colonie.--Sa population en 1663; manière dont s'y
forment les établissemens; introduction du système féodal; tenures en
_franc-alleu_ et à titre de _fief_ et _seigneurie_, emportant les mêmes
priviléges et les mêmes servitudes à peu près qu'en France; le roi se
réserve la suzeraineté; mais accorde le droit de haute, moyenne et basse
justice à la plupart des seigneurs, qui cependant ne s'en prévalent
point.--Pouvoir absolu des gouverneurs.--Administration de la justice
jusqu'en 1663.--Arrivée de M. Gaudais, commissaire royal.--Nouvelle
organisation du gouvernement.--Erection du conseil souverain par lequel
doivent être enregistrés les édits, ordonnances &c, pour avoir force de
loi.--Séparation des pouvoirs politique, administratif et
judiciaire.--Introduction de la coutume de Paris.--Création de tribunaux
inférieurs pour les affaires civiles et criminelles à Montréal et aux
Trois-Rivières, sous le nom de juridictions royales.--Nomination d'un
Intendant: ses fonctions embrassent l'administration civile, la police,
la grande et la petite voierie, les finances et la marine.--Cour de
l'intendant.--Juge-consul.--Justices seigneuriales.--Commissaires des
petites causes.--Election d'un maire et de deux échevins qui sont
remplacés par un syndic dit des habitations.--Cours prévôtales établies
en Canada.--Mesures de précaution prises par les rois de France pour
empêcher les idées de liberté et d'indépendance de naître dans les
colonies.


Le chevalier de Mésy, major de la citadelle de Caen en Normandie, fut
nommé pour remplacer le baron d'Avaugour; et il fut chargé de
l'inauguration du nouveau système de gouvernement auquel on a fait
allusion dans le dernier chapitre. Il avait été désigné par M. de Pétrée
au choix du roi qui avait poussé la complaisance jusqu'à ce point, afin
d'assurer autant qu'il était en lui l'harmonie en Canada, en y envoyant
un homme du goût de l'évêque, et dont les principes et les sentimens
s'accordassent avec les siens.

Peu de gouverneurs ont dû leur élévation aux motifs qui ont déterminé
celle de M. de Mésy. Ayant mené autrefois une vie fort dissipée, rien ne
le recommandait à l'attention du prélat qu'une conversion éclatante, et
une humilité singulière qui lui faisait rendre aux pauvres les services
les plus humbles, jusqu'à les porter sur ses épaules dans les rues d'une
grande ville (_Histoire de l'Hôtel-Dieu_). Ces qualités étaient, il faut
l'avouer, un titre nouveau pour recommander un candidat au gouvernement
d'une province! Comme il était chargé de dettes, le roi lui accorda des
gratifications considérables pour le libérer; et il partit avec son
protecteur, qui crut emmener dans un homme si humble une créature docile
et obéissante.

Le nouveau gouverneur trouva tout tranquille en arrivant à Québec,
l'agitation causée par la question de la traite de l'eau de vie s'étant
apaisée graduellement. L'une des premières choses dont il eut à
s'occuper en prenant les rènes du gouvernement, ce fut de terminer les
négociations commencées pour la paix avec les cantons iroquois qui
avaient envoyé des ambassadeurs. Il développa dans cette affaire un
caractère qu'on ne lui connaissait pas, et qui dut surprendre ceux qui
comptaient sur sa faiblesse.

Il reçut avec beaucoup d'égards le chef qui lui présenta des colliers de
la part de tous les cantons, excepté de celui d'Onneyouth; mais il lui
répondit que l'histoire du passé lui faisait une loi de ne plus compter
sur eux; que les Iroquois ne se faisaient aucun scrupule de violer la
foi jurée, et il donna à entendre qu'il était décidé à se défaire une
bonne foi d'ennemis avec lesquels il n'y avait pas de paix possible.
Après une réponse aussi menaçante, l'envoyé indien reprit le chemin de
son pays, effrayé des préparatifs que l'on faisait pour la guerre.

En effet, M. de Mésy était arrivé non seulement avec des gens de robe et
des familles qui venaient pour s'établir dans le pays; mais il avait
emmené avec lui des troupes et quantité d'officiers militaires; et
d'autres secours de la même nature l'avaient encore suivi peu de temps
après. Tout ce mouvement et les espérances que l'on commençait à
concevoir en Canada (où l'on en forme toujours si vite), et que l'on ne
cachait pas, remplirent d'étonnement et de crainte ces Sauvages chez
lesquels ces nouvelles arrivaient grossies par l'exagération.

L'établissement rapide du pays occupait l'attention du grand Colbert. Il
avait résolu d'y faire passer trois cents personnes tous les ans; et
d'engager chez les anciens habitans celles d'entre elles qui ne seraient
pas au fait de l'agriculture, afin de leur faire servir un apprentissage
de trois ans, au bout desquels il leur serait distribué des terres dans
les seigneuries.

Dès cette même année, 1663, trois cents colons furent embarqués à la
Rochelle; mais 75 ayant été laissés à Terreneuve, et une soixantaine
étant morts dans la traversée, il n'en débarqua que 159 à Québec entre
lesquels il y avait plusieurs filles. La plupart étaient «des jeunes
gens, clercs, écoliers ou de cette classe dont la meilleure partie
n'avait jamais travaillé». Il en mourut encore à terre; mais ceux qui
survécurent, pleins de coeur et de courage, s'accoutumèrent en assez peu
de temps à la vie rude et laborieuse qu'ils avaient embrassée et
devinrent des cultivateurs utiles et intelligens.

Les deux lettres adressées au roi et à Colbert par le conseil souverain
en 1664, d'où nous tirons ces détails, demandaient néanmoins des hommes
habitués au travail comme étant plus solides et plus résistables dans ce
climat. L'on voit par ces lettres que le pays produisait alors plus de
blé qu'il ne lui en fallait pour sa subsistance, car on y priait le
gouvernement d'envoyer de l'argent au lieu de vivres pour au moins la
moitié de l'approvisionnement des troupes, afin d'introduire du
numéraire dans le pays, dont l'absence se faisait sentir dans toutes les
transactions, et nuisait gravement au commerce, surtout depuis la chute
du prix du castor causée par l'irruption des laines de Moscovie sur les
marchés de France et ailleurs, où elles avaient pris en partie la place
de cette pelleterie.

La population du Canada était à cette époque de 2000 à 2500 âmes,
dispersée sur différents points, depuis Tadoussac jusqu'à Montréal,[97]
dont 800 à Québec. L'on ignorerait de quelle manière s'étendaient les
établissement sur les bords du St.-Laurent, si les concessions des
seigneuries ne venaient à notre secours, et n'indiquaient comment
l'immigration prenait place sur le sol. Quoiqu'elles n'aient pas toutes
été établies immédiatement après leur octroi, ou défrichées avec la même
rapidité, ces concessions peuvent aider à juger approximativement de
l'extension progressive des habitations.

[Note 97: Boucher:--_Histoire véritable et naturelle &c. de la
Nouvelle-France. Journal des Jésuites:_ 2000 âmes. La mission de
Beauport jusqu'au Cap-Tourmente en y comprenant l'île d'Orléans comptait
en 1648, 200 âmes dont 140 adultes. Le P. Leclerc: 2500 âmes.]

Pendant quelques années les colons restèrent à Québec ou dans le
voisinage[98]; ensuite ils s'éloignèrent et commencèrent à défricher les
seigneuries, dont 29 furent concédées par le roi jusqu'en 1663, savoir:
17 dans le district ou département de Québec, 6 dans celui des
Trois-Rivières, et 6 dans celui de Montréal. Le premier fief dont les
registres de ce pays fassent mention est celui de St.-Joseph, sur la
rivière St.-Charles, lequel fut concédé en 1626 à Louis Hébert, sieur de
l'Espinay[99]. Le monarque faisait à ses officiers civils ou militaires,
et à d'autres de ses sujets qu'il voulait récompenser ou enrichir, des
concessions qui avaient depuis deux jusqu'à dix lieues en carré. Ces
grands propriétaires hors d'état par la médiocrité de leur fortune, ou
par leur peu d'aptitude à la culture, de mettre en valeur de si vastes
possessions, furent comme forcés de les distribuer à des soldats
vétérans où à d'autres colons pour une redevance perpétuelle.

[Note 98: Le premier mariage qui se soit fait en Canada a été célébré en
1617. «Ce fut entre le sieur Etienne Jonquest, natif de Normandie, et la
fille aînée du sieur Hébert, lequel maria quelques années après sa
seconde fille au sieur Couillard, dont la postérité est devenue si
nombreuse en Canada, qu'on en compte actuellement plus de deux cent
cinquante personnes, et plus de neuf cens qui sont alliés à cette
famille de laquelle quelques descendans ont obtenu des lettres de
noblesse, et les autres se sont signalés dans l'ancienne et la nouvelle
France par des services considérables.» _Le P. Leclerc._]

[Note 99:

1626  St.-Joseph                   District ou département de Québec.
  «   N. D. des Anges                     «                 «
1633  Rivière du Loup (d'en haut)         «           Trois-Rivières.
1634  Trois-Rivières
(600  arpens aux Jésuites)                «                 «
1635 Beauport                             «           Québec.
1636 Lauson                               «                 «
 «   Beaupré                              «                 «
1637 Ste.-Croix                           «                 «
1638 Grondines (partie ouest)             «                 «
 «   Dautré (partie ouest)                «           Montréal.
1638 Godefroi                             «           Trois-Rivières.
 «   Ile aux Reaux                        «           Québec.
1639 Batiscan                             «                 «
1640 St.-Sulpice                          «           Montréal.
1646 Rivière du Sud, avec les
     îles aux Grues et aux Oies           «           Québec.
1647 St.-Gabriel                          «                 «
 «   Portneuf, Baronie de                 «                 «
 «   Laprairie                            «           Montréal.
 «   Lachenaie                            «                 «
 «   Dautré (partie est)                  «                 «
 «   Bécancour                            «           Trois-Rivières.
1651 Cap de la Magdelaine                 «                 «
1652 Deschambault                         «           Québec.
 «   Lachevrotière                        «                 «
1653 Mille-Vaches                         «                 «
 «   Pointe aux Trembles                  «                 «
1656 St.-Roch                             «                 «
1659 Jacques-Cartier                      «                 «
1661 Montarville                          «           Montréal.]

«Chacun de ces vassaux recevait ordinairement 90 arpens de terre, et
s'engageait à donner annuellement à son seigneur un ou deux sols par
arpent, et un demi minot de blé pour la concession entière; il
s'engageait à moudre à son moulin, et à lui céder pour droit de mouture
la 14e. partie de la farine; il s'engageait à lui payer un douzième pour
les lods et ventes, et restait soumis au droit de retrait» (Raynal).
Quant aux lods et ventes, il est bon d'observer qu'il n'en devait point
pour les héritages recueillis par lui en ligne directe.

La loi canadienne n'a considéré d'abord le seigneur que comme un fermier
du gouvernement, chargé de distribuer des terres aux colons à des taux
fixes. Cela est si vrai que sur son refus, l'intendant pouvait concéder
la terre demandée, par un arrêt dont l'expédition était un titre
authentique pour le censitaire. Depuis la conquête cependant, nos cours
de justice se sont écartées de cette sage jurisprudence; et chose
singulière, à mesure que nos institutions sont devenues plus libérales,
ces mêmes cours sont devenues plus rigoureuses à l'égard du
concessionnaire qu'elles ont livré sans protection à la cupidité des
seigneurs.

Dans ce système de tenure emprunté à la féodalité, le roi est le
seigneur suzerain de qui relèvent toutes les terres accordées à titre de
_franc-aleu_, de _fief_ et de seigneurie. Il n'y a que deux fiefs en
franc-aleu en Canada, Charlesbourg et les Trois-Rivières. A chaque
mutation à laquelle la vente ou la donation donne lieu, le seigneur
suzerain a droit au quint, qui est le cinquième de la valeur du fief;
mais l'acquéreur jouit d'une remise d'un tiers s'il le paie
immédiatement. Lorsque le fief passe aux mains d'un héritier collatéral,
il est soumis au droit de _relief_, qui est la valeur d'une année de son
revenu. Il ne doit rien s'il descend en ligne directe. Le nouveau
seigneur doit aussi à son suzerain la _foi_ et _hommage_ et _l'aveu_ et
_dénombrement_; c'est-à-dire, une description de tout ce qui est contenu
en son fief. Les droits du seigneur sont ceux que nous avons déjà
spécifiés en parlant du censitaire. Il possédait autrefois celui de
haute, moyenne et basse justice, mais il a été aboli par la conquête.

Tel est en peu de mots le système de tenure foncière qui a été introduit
dans ce pays par les Français, et qui existe encore dans les anciens
établissemens. Dans les nouveaux formés par les Anglais, une tenure plus
libre a été adoptée, dont nous parlerons en son lieu, remettant à alors
à exposer nos observations sur les effets des deux systèmes pour la
prospérité publique.

L'on a reproché aux Canadiens d'avoir mal formé leurs établissemens, et
d'avoir placé leurs habitations à une telle distance les unes des autres
qu'elles n'avaient point de communication; qu'elles étaient hors d'état
de se secourir contre les attaques des Sauvages. L'on sait que le
premier besoin du cultivateur est une communication facile pour
transporter ses denrées au marché. Le St.-Laurent se trouva pour lui une
route toute faite, sur les bords de laquelle le sol était en outre d'une
extrême fertilité; les établissemens au lieu de s'étendre dans toutes
les directions autour d'un centre commun, se disséminèrent naturellement
le long de ce fleuve. L'expérience du reste a démontré qu'en général ce
système était le meilleur, et que plus on a éparpillé les établissemens
dans un vaste cercle, plus leurs progrès ont été rapides, parcequ'une
fois les noyaux formés, ils grossissaient ensuite simultanément et en
peu de temps: témoin les États-Unis où plusieurs provinces ont été
fondées à la fois, et même le Bas-Canada, qui est de toutes les colonies
commencées par Louis XIV et ses prédécesseurs, celle où l'on trouve la
plus forte population française.

Depuis la fondation de Québec, les gouverneurs réunissaient, dans leurs
mains non seulement l'administration politique et militaire, mais encore
la judiciaire avec les seigneurs qui avaient droit de justice dans leurs
domaines. Ne pouvant tout faire par eux-mêmes, ils employèrent des
députés, et, dans les matières civiles, le ministère des prêtres et des
Jésuites, comme on l'a dit ailleurs. Mais «si d'un côté la volonté du
chef ou de ses lieutenans était un oracle qu'on ne pouvait même
interpréter, un décret terrible qu'il fallait subir sans examen, s'il
tenait dans ses mains les grâces et les peines, les récompenses et les
destitutions, le droit d'emprisonner sans ombre de délit, le droit plus
redoutable encore de faire révérer comme des actes de justice, toutes
les irrégularités de son caprice»; de l'autre, les contestations furent
rares pendant longtemps. Dans la généralité des cas, la justice
s'exerçait par la voie d'amiables compositeurs que se choisissaient les
parties; et ce n'était que lorsque ce moyen n'avait pas réussi, qu'on
avait recours au gouverneur et à son conseil, dont les arrêts paraissent
avoir été dictés, très en général, par le bon sens et l'équité naturelle
plutôt que par les lois. Le célèbre baron d'Avaugour s'était acquis une
grande réputation de sagesse en ce genre, fait qui détruit ce que ses
ennemis ont dit de sa violence et de ses préjugés, et qui confirme
l'idée favorable que les résultats de son administration nous donnent de
ses talents.

Au reste, les colons, quoique de race normande pour la plupart,
n'avaient nullement l'esprit processif et aimaient mieux pour
l'ordinaire céder quelque chose de leur bon droit que de perdre le temps
à plaider. Il semblait même que tous les biens fussent communs dans
cette colonie: du moins on fut assez longtemps sans rien fermer sous la
clef, et il était inouï qu'on en abusât. Vers 1639, fut nommé, l'on ne
sait à quel propos, un grand sénéchal pour la Nouvelle-France, dont
ressortissait la juridiction des Trois-Rivières. Cette espèce de
magistrat d'épée était subordonné dans ses fonctions aux gouverneurs
généraux.

Dans les affaires importantes, politiques ou autres, ceux-ci, d'après
les termes de leur commission, étaient tenus de prendre l'avis de «gens
prudents et capables». Dans les derniers temps, ce conseil se composait
du grand sénéchal, de l'évêque, ou supérieur des Jésuites, et de
quelques habitans notables, qui recevaient le titre de conseillers. Mais
ce conseil ne durait qu'autant que le gouverneur le voulait bien; il
pouvait le dissoudre ou le changer à volonté, et rien ne l'obligeait à
en suivre les décisions. Le baron d'Avaugour usa de ce droit plus
qu'aucun autre. Mécontent de la manière dont les affaires se
conduisaient dans la colonie, il le changea entièrement en 1662. L'on
pouvait appeler de ce conseil au parlement de Rouen, qui jugeait en
dernier ressort. Cependant l'union qui avait régné entre les premiers
habitans ne pouvait pas toujours durer; elle diminuait effectivement peu
à peu à mesure que la colonie augmentait et que les affaires se
multipliaient et devenaient plus difficiles. Les plaideurs se montraient
plus artificieux et moins traitables, les recours au parlement de Rouen
jetaient dans des frais immenses et des longueurs infinies (_Mémoires
sur M. de Laval_). On saisit l'occasion que le Canada retombait entre
les mains du roi, pour guérir un mal qui ne pouvait aller qu'en
augmentant, et pour substituer à un système devenu insuffisant, un autre
plus conforme aux besoins et aux circonstances du pays, et qui eût du
moins pour lui l'avantage d'être appuyé sur un code de lois positives et
connues, la plus forte et la plus constante protection des citoyens. Les
inconvéniens de l'ancien système, paraissaient d'autant plus graves que
le clergé prenait part aux affaires temporelles et à l'administration de
la justice. Bien des gens étaient convaincus que les secrets du
confessionnal devaient influer sur la conduite des ecclésiastiques
vis-à-vis des justiciables qui tombaient dans leur disgrâce, et qu'ils
ne pouvaient se soustraire à cette juridiction antique de l'Eglise qui
juge et doit juger de l'acte par l'intention, et confond l'absolution
avec la réhabilitation politique. Ainsi ces juges, au moyen de leur
double tribunal, étaient selon eux, revêtus de deux pouvoirs redoutables
qui s'aidaient l'un l'autre, et qui devaient causer un juste effroi aux
habitans[100]. Pourrait-on concevoir, en effet, rien de plus exorbitant
que la réunion de deux pouvoirs aussi essentiellement absolus que
l'étaient alors le gouvernement politique et le gouvernement religieux
du Canada, tous deux commandant la soumission la plus illimitée, l'un
par la force et l'autre par la foi. Il n'en fallait pas tant pour
exciter les soupçons du peuple. Mais heureusement que ce système était
vu par la cour elle-même avec suspicion, et qu'elle n'attendait que le
développement de la colonie et une occasion favorable pour y mettre fin;
ce qui faisait que l'autorité de ceux qui étaient ainsi préposés pour
rendre la justice n'étant pas avouée universellement, les jugemens qui
intervenaient, demeuraient le plus souvent sans exécution.

[Note 100: Talon: _Mémoire sur l'état du Canada._]

Colbert avait envoyé avec M. de Mésy un commissaire royal, M. Gaudais,
pour examiner l'état du pays touchant sa situation géographique, son
climat, sa fertilité, sa population, ses moyens de défense contre les
Iroquois, son commerce, &c, et lui eu faire rapport, ainsi que de la
manière dont serait reçu par les habitans l'établissement de la haute
cour dont on va parler tout à l'heure. Ce grand ministre faisait
chercher dans toutes les parties du monde des renseignemens qui pussent
être avantageux pour la France et ses colonies sous le rapport du
commerce.

Après avoir repris le Canada entre ses mains, Louis XIV commença par y
établir un gouvernement royal, et ensuite une cour supérieure[101], sous
le nom de «Conseil souverain de Québec,» pour y tenir à peu près la
place que tenait le Parlement à Paris, et auquel fut déféré le règlement
suprême de toutes les affaires de la colonie tant administratives que
judiciaires. Ce conseil qui jouissait des mêmes droits que les cours
souveraines en France, et qui devait enregistrer, sur l'ordre du roi
seulement, tous les édits, ordonnances, déclarations, lettres patentes
&c., pour leur donner force de loi, ou un caractère d'authenticité, fut
d'abord composé du gouverneur, de l'évêque, de cinq conseillers _nommés
par eux conjointement_ et annuellement, et d'un procureur du roi; et
revêtu du droit de connaître de toutes les causes civiles et criminelles
et d'y juger souverainement et en dernier ressort selon les lois et
ordonnances du royaume de France, et les formes suivies dans les cours
de parlement. L'intendant n'est pas nommé dans cette première liste,
parceque M. Robert, conseiller d'état, qui avait été pourvu de cette
nouvelle charge, ne vint point en Canada. Ce n'est que deux ans après
que Talon, l'un des plus habiles administrateurs qu'ait eus ce pays,
débarqua à Québec revêtu du même emploi et prit place au conseil. Ce
fonctionnaire avait des pouvoirs très-étendus; ils embrassaient
l'administration civile, la police, la voierie, grande et petite, les
finances et la marine. Il n'est pas étonnant qu'il ait exercé une
influence si considérable sur le sort de la colonie, en bien ou en mal,
selon les qualités et les talens dont il était doué.

[Note 101: Ordonnance du mois d'avril 1663.]

Dans la suite, le nombre des conseillers fut porté jusqu'à douze; et en
1675 l'intendant en devint président par droit d'office. Il y fut ajouté
aussi un conseiller-clerc, et des conseillers-assesseurs qui avaient
voix délibérative dans les procès dont ils étaient nommés rapporteurs,
et consultative seulement dans les autres affaires.

Le conseil siégeait tous les lundis au palais de l'intendant. Le
gouverneur, placé à la tête de la table, avait l'évêque à sa droite et
l'intendant à sa gauche tous trois sur une même ligne. Le procureur
général donnait ses conclusions assis. Les conseillers se plaçaient
selon leur ordre de réception. Il n'y avait pas d'avocats; les
procureurs et les parties plaidaient leurs causes debout derrière les
chaises des juges. La justice s'y rendait gratuitement. Les officiers
n'avaient point d'habits particuliers, mais siégeaient avec l'épée. Il
fallait au moins cinq juges dans les causes civiles. Ce tribunal ne
jugeait qu'en appel.

La disposition des deniers publics lui fut aussi laissée, ainsi que le
règlement du commerce intérieur; mais ce droit fut presqu'anéanti
l'année suivante par l'établissement de la compagnie des Indes
occidentales, pour reprendre sa force néanmoins après l'extinction de
cette compagnie.

Il eut encore le droit d'établir à Montréal, aux Trois-Rivières et dans
tous les autres lieux où cela serait nécessaire, des justices
particulières et subalternes, pour juger en première instance et d'une
manière sommaire.

Deux autres institutions que le pays dut peut-être au génie de Colbert,
mais dont le principe ne lui profita pas, furent celle des commissaires
pour juger les petites causes; et celle des _syndics des habitations_.
Ces commissaires étaient les cinq conseillers dont il est parlé plus
haut; et un de leurs devoirs consistait à tenir la main à l'exécution
des choses jugées au conseil souverain, et de prendre une connaissance
plus particulière des affaires qui devaient y être proposées en y
_rapportant celles dont ils étaient chargés de la part des syndics des
habitations_.

Les syndics des habitations étaient une espèce d'officiers municipaux
élus pour la conservation des droits «de la communauté et intérêts
publics». Ces officiers avaient déjà existé; mais le gouverneur les
avait supprimés de sa propre autorité vers 1661. Sur la réquisition du
procureur général, le conseil convoqua deux ans après les citoyens pour
procéder à l'élection d'un maire et de deux échevins. Les habitans les
plus considérables de Québec et de la banlieue s'étant assemblés,
choisirent Jean Baptiste Legardeur, écuyer, sieur de Repentigny pour
remplir la première charge, et Jean Madry et Claude Charron les deux
secondes. Le conseil accepta néanmoins dans la même année la résignation
de ces officiers, et statua que, vu la _petitesse de l'étendue du pays
en déserts et nombre de peuple_, il serait plus à propos de se contenter
d'un seul syndic, dont il ordonna sur le champ la nomination.

Une assemblée publique eut lieu dans le mois d'août 1664, et Claude
Charron fut élu à la pluralité des voix[102]. Cependant cette élection
fut encore mise à néant par le conseil sous prétexte que la nomination
avait mal satisfait le peuple, et le syndic élu ayant été prié de
résigner, remit sa charge. Une nouvelle assemblée publique fut
convoquée; mais le parti de l'évêque, que le registre du conseil appelle
une cabale, intimida le peuple au point qu'elle fut peu nombreuse et
n'adopta aucune résolution. Le gouverneur en convoqua une autre par des
billets adressés aux personnes _non suspectes_. L'élection se fit en sa
présence. M. de Charny, prêtre[103] de la Ferté son beau-frère, et
d'Auteuil, s'y opposèrent vainement et protestèrent.[104]

[Note 102: Personnes présentes à l'assemblée: MM. de Repentigny, de
Villiée, Chartier, Madry, de la Chenaye, Aubert, Lemire, Levasseur,
Thierry de Lestre, Bertrand Chesnay, Kambert, Jacques Ratté, Charles
Amiot de Villeneuve, Louis Sedillot, G. Fournier, G. Normand, N. Morin,
N. Bonhomme, J. Chesnier, N. Gaudry, J. Marette, Sr. de Maure et P.
Pellerin. _Registre du conseil_.]

[Note 103: Représentant l'évêque absent, dont le siége pouvait être en
ce cas occupé par un grand vicaire, ou par quelque autre ecclésiastique
envoyé par le séminaire.]

[Note 104: Les feuillets du registre d'où cet faits sont tirés, ont été
_bâtonnés_ par ordonnance de MM. de Tracy, Courcelles et Talon en 1666.]

A cette opposition d'une partie de son conseil, le gouverneur proposa à
M. de Pétrée d'en changer les membres; mais le prélat s'y refusa
constamment, comme on devait s'y attendre. A partir de ce moment l'on
n'entend plus parler de municipalités en Canada; mais la charge de
syndic continua de subsister encore. Nous nous sommes étendus sur cette
importante institution, parceque c'est la seule élective qui fut établie
dans ce pays. Le germe de liberté qu'elle renfermait lui suscita toutes
sortes d'obstacles, et l'on est fâché de voir que M. de Pétrée était du
nombre de ses ennemis; du moins c'est de la part de son parti qu'elle
rencontra toutes les entraves dont nous venons de parler.

Il est digne de remarque que l'ordonnance ne parle point de l'impôt. La
métropole fut-elle arrêtée par le principe, consacré en France comme en
Angleterre, que la taxe doit être consentie par le peuple, ou par le
souverain lorsqu'il est le seul dépositaire de la puissance publique?
Nul doute ne peut exister à cet égard. Louis XIV en disant, l'Etat c'est
moi, n'avait pas prononcé un vain mot; et il en exerça tous les pouvoirs
sous ce rapport en Canada, au conseil duquel il ne délégua jamais le
droit de taxer. Lorsqu'il fut question de fortifier Montréal vers 1716,
il imposa lui-même une contribution de 6000 livres sur les habitans de
cette ville, dont personne ne fut exempt, pas même les nobles. Deux
milles livres furent payées par le séminaire de St.-Sulpice, comme
seigneur du lieu, et le reste par les autres communautés religieuses et
par les habitans. Ce précédent servit de règle dans la suite pour
subvenir à des dépenses spéciales; car le Canada ne fut jamais imposé
d'une manière générale et permanente sous le gouvernement français.

Ce grand principe fut toujours maintenu par les rois de France, et ils
ne voulurent point s'en départir pour aucune considération que ce fût.
«Les gouverneurs et intendans n'ont pas le pouvoir, dit l'ordre de Louis
XV de 1742[105], de faire des impositions; c'est un droit de
souveraineté que sa Majesté ne communique à personne; il n'est pas même
permis aux habitans des colonies de s'imposer eux-mêmes, sans y être
autorisés». D'un autre côté les rois de France ont dans tous les temps
déclaré et fait abandonner, pour l'entretien des colonies, les revenus
de leurs domaines situés dans ces mêmes possessions.

[Note 105: _Gouvernement des colonies françaises_, par M. Petit.]

L'ordonnance garde aussi le silence sur les justices seigneuriales; mais
en 1679, Louis XIV rendit un édit, par lequel il ordonna que les
appellations des justices seigneuriales ressortiraient des cours royales
ou du conseil souverain. Toutes les seigneuries à peu d'exceptions près
possédaient le droit redoutable de haute, moyenne et basse justice, qui
s'acquérait par une concession expresse du roi, (Cugnet) et qui en
rendait pour ainsi dire les propriétaires maîtres de la vie et de la
fortune de leurs censitaires, quoique les juges seigneuriaux et les
officiers de leurs cours eussent besoin d'être approuvés par la justice
royale, qui leur faisait prêter serment de remplir fidèlement leur
devoir. La plupart des seigneurs qui avaient ce droit ne l'exerçaient
pas cependant, parcequ'ils ne voulaient pas, ou ne pouvaient pas,
subvenir aux frais d'un établissement judiciaire, comme d'une maison de
justice, d'une prison, d'un juge, &c.; car, pour mettre un frein aux
dangers de ce système, un arrêt du conseil souverain de 1664 avait
défendu aux juges subalternes et procureurs fiscaux de prendre aucun
salaire ni émolumens sur peine d'être traités comme concussionnaires,
sauf à eux à se faire donner des appointemens par ceux qui les avaient
pourvus de leurs charges. A. ces cours seigneuriales appartenait la
connaissance de toute espèce d'offenses, excepté le crime de
lèse-majesté divine et humaine, fausse monnaie, port d'armes, assemblées
illicites et assassinats: exception qui laissait certes encore une
autorité dangereuse, exorbitante à des sujets; néanmoins la vérité
historique oblige de dire, que ce système, qui n'a été mis en pratique
que partiellement, ne paraît avoir excité aucune plainte ni fait naître
aucun abus sérieux; surveillées d'un oeil jaloux par l'autorité royale,
ces cours n'ont laissé dans l'esprit des habitans ni dans la tradition
aucun de ces souvenirs haineux qui rappellent une ancienne tyrannie.

En 1664, la même ordonnance qui établit la compagnie des Indes
occidentales, érigea Québec en prévôté, et introduisit la coutume de
Paris, avec défense d'en invoquer d'autre pour éviter la diversité. La
tentative que la compagnie des cent associés avait faite d'établir celle
du Vexin-le-Français fit probablement motiver cette déclaration. Lors de
la suppression de la compagnie, le siége de la prévôté fut éteint; mais
il fut rétabli par l'édit royal rendu en 1677. Ce tribunal, qui exista
jusqu'à la conquête, connaissait en première instance de toutes matières
tant civiles que criminelles, et en appel relevait du conseil souverain.
Il se composait d'un lieutenant général civil et criminel, d'un
lieutenant particulier, d'un procureur du roi et d'un greffier.

C'est en 1717 que fut établi la première cour d'amirauté dont le juge
portait aussi le nom de lieutenant général, selon l'usage militaire
français.

Les justices particulières et subalternes de Montréal et des
Trois-Rivières, distinguées par le nom de juridictions royales, étaient
des cours civiles et criminelles, organisées de la même manière que
celle de la prévôté, excepté qu'il n'y avait point de lieutenant
particulier aux Trois-Rivières. Toutes ces cours tenaient audience deux
fois par semaine, outre les audiences extraordinaires.

L'intendant, comme chef de la justice et de la police, tenait aussi une
cour pour les affaires civiles, criminelles et de police; il prenait
connaissance de toutes les matières qui concernaient le roi, ou des
difficultés qui s'élevaient entre le seigneur et le censitaire. Il
nommait des subdélégués qui décidaient sommairement les petites
affaires, depuis vingt sous jusqu'à cent francs; et l'on pouvait appeler
de leurs décisions à lui-même. Il n'y avait point de frais de procédures
dans la cour de ce grand fonctionnaire, qui jugeait aussi les affaires
de commerce, et faisait en Canada les fonctions de juge-consul. Il y
avait appel de ses arrêts, comme de ceux du conseil souverain, au
conseil d'état à Paris.

Tel est le système judiciaire qui a existé en ce pays jusqu'en 1760. La
justice y était administrée en général d'une manière impartiale et
éclairée, et surtout à bon marché. La jurisprudence, appuyée sur les
bases solides introduites par la célèbre ordonnance de 1667, n'était
point soumise à ces variations, à ces contradictions, qui ont fait
tomber depuis l'administration de la justice dans l'incertitude et le
discrédit. L'on n'y voyait point, comme aujourd'hui, deux codes en lutte
partager les tribunaux et les plaideurs, selon que l'un ou l'autre se
montre plus favorable à leurs avis ou à leurs prétentions, deux codes
d'autant plus différens d'ailleurs que l'un est formel, stable, positif,
et l'autre facultatif, vague et mobile comme les passions des temps et
les lumières des juges sur les décisions desquels il est fondé[106].

[Note 106: Ces décisions qui prennent dans la technologie légale
anglaise le nom de _précédents_, peuvent être aussi diverses qu'il y a
de jugemens; et aussi disparates que l'opinion publique et les idées
morales changent d'un jour à l'autre selon le calme ou le trouble qui
règne dans la société.]

L'administration de la justice ayant été ainsi confiée à des tribunaux
réguliers, obligés de suivre un code de lois écrites, le pays n'eut plus
rien à désirer raisonnablement sous ce rapport; il se trouva aussi bien
pourvu que la plupart des provinces de France.

La partie administrative du gouvernement fut abandonnée à l'intendant
dont nous avons énuméré plus haut les diverses fonctions, qui
embrassaient même l'administration militaire. Cette nouvelle
distribution de l'autorité, dont avaient joui sans partage jusqu'alors
les gouverneurs, leur aurait laissé réellement peu de pouvoir si le pays
eût été dans d'autres circonstances, et si les élémens de la population
ne leur eussent permis d'exercer une influence toute-puissante sur elle.
Elle était encore trop faible et trop pauvre pour faire, lorsque
l'occasion s'en présentait, de l'opposition à aucun des pouvoirs publics
quelqu'inférieurs qu'ils fussent avec aucune chance de succès; car la
puissance de la métropole, toujours prête à les soutenir, était
constamment en face d'elle dans la personne du gouverneur, comme dans
celle du dernier huissier d'un tribunal subalterne, j'ajouterai même
comme dans celle de ses partisans.

En effet, les gouverneurs ne conservaient qu'une espèce de droit de
_veto_ sur certaines mesures civiles, le commandement militaire et la
gestion des affaires extérieures, comme l'entretien des relations avec
les autres gouvernemens coloniaux, soit qu'ils relevassent de celui de
Québec ou non, avec les nations indiennes, et enfin avec la métropole;
encore l'intendant partageait-il cette dernière partie de ses fonctions;
et le gouverneur avait-il quelquefois le désagrément de voir adopter les
recommandations de cet officier secondaire et rejeter les siennes.

Dans ce partage des pouvoirs publics le peuple n'eut rien. L'on crut
faire une grande faveur aux habitans de Québec en leur permettant
d'élire un syndic pour représenter et soutenir leurs intérêts auprès du
conseil souverain; c'était tout ce qu'on avait pu introduire dans le
pays des institutions municipales de France; et ce fragile scion ne
tarda pas à périr.

L'on peut dire en résumé que le gouvernement résidait dans le
gouverneur, l'intendant et le conseil souverain, tous à la nomination
directe du roi; et que les habitans du Canada n'avaient, pour garantie
de sa bonne conduite, que l'honnêteté et les talens de ceux qui le
composaient; il n'y avait pas l'ombre de responsabilité à ceux pour
lesquels il était institué, c'est-à-dire, au peuple. Le gouvernement
politique était simple comme tous les gouvernemens absolus; aucun rouage
compliqué n'en embarrassait la marche, ni n'opposait d'obstacles bien
sérieux aux hommes chargés de le faire fonctionner, soit qu'ils
voulussent abuser de leur position pour satisfaire leurs passions ou
leurs intérêts, soit qu'ils désirassent en profiter pour travailler à
l'avancement du pays.

L'on ne devait pas attendre non plus de Louis XIV, du monarque le plus
absolu qui ait régné sur la France, des institutions qui portassent en
elles-mêmes seulement le germe d'une liberté fort éloignée. Tandis qu'il
arrachait à la mère-patrie les derniers privilèges qu'elle avait
conservés jusque-là, il n'était pas probable qu'il suivît une conduite
contraire pour des possessions dont il craignait l'esprit de liberté,
tellement qu'à la fin de son règne, lorsqu'il ne gouvernait plus que du
fond du cabinet de madame de Maintenon, il voulut que le nom du conseil
souverain fût changé en celui de conseil supérieur, afin d'ôter toute
idée d'indépendance, en écartant jusqu'au terme de souveraineté dans un
pays éloigné, où les révoltes auraient été si faciles à former, et si
difficiles à détruire. Ce sont dans les mêmes vues qu'on n'a choisi
pendant longtemps pour les premières places que des gens nés en France,
et dont les familles fussent une espèce d'otage de leur fidélité. On ne
mettait aussi dans les secondes, non plus que dans le clergé, que peu de
Canadiens. On devint néanmoins plus facile dans la suite, et l'on ne se
fit plus scrupule de leur donner les premières charges comme on le verra
dans le cours de cette histoire, lorsqu'ils en avaient l'aptitude.

Le conseil souverain formé de cinq, puis de douze membres, nommés tous
les ans parle gouverneur et l'évêque en vertu des pouvoirs à eux
délégués par le roi, ne pouvait être composé naturellement que de leurs
créatures.

Tant que M. de Pétrée balança l'autorité et le pouvoir des gouverneurs,
il y eut une opposition dans le conseil, qui se trouva partagé en deux
partis; mais aucun de ces partis n'était réellement un parti populaire,
quoique l'un ou l'autre s'appuyât alternativement de l'opinion publique.
Lorsque le prélat eut perdu son influence à la cour, le conseil devint
entièrement la créature du représentant du roi, qui ne rencontra plus
d'obstacle sérieux dans l'exécution de ses volontés et des ordres de la
métropole. Si, dans quelques rares occasions, ce corps osa différer
d'opinion d'avec son chef sur quelque point important, l'on peut dire
presqu'avec certitude que ce dernier attaquait l'intérêt de
l'oligarchie, espèce de caste privilégiée qui s'implante dans toutes les
colonies qu'elle exploite et gouverne, et à laquelle ce pays doit
principalement le résultat de la guerre de 1755, et les troubles qui ont
de nos jours ensanglanté ses rives paisibles, sur lesquelles ne s'était
encore jamais élevé un murmure désaffectionné ou révolutionnaire,
quoiqu'il comptât deux siècles et demi d'existence coloniale. Alors le
gouverneur circonvenu, paralysé par l'insurrection générale des hommes
qui remplissaient tous les emplois, occupaient toutes les avenues, et
dont les ramifications et l'influence s'étendaient jusqu'à Versailles,
le gouverneur, dis-je, ainsi enveloppé devait céder nécessairement à
l'orage. Mais, comme on l'a dit, cette opposition était un événement
insolite, extraordinaire. Le corps d'où elle partait, trop éclairé sur
ses intérêts pour abuser de sa force, ne l'exerçait que pour sa défense.
Hors ce cas il se montrait constamment soumis et dévoué à la volonté des
chefs envoyés par la métropole. Ainsi l'on peut donc dire que ceux-ci
régnaient sans apposition et d'une manière absolue en Canada.



                             CHAPITRE IV.


              GOUVERNEMENT ECCLÉSIASTIQUE DU CANADA.

                                1663.

Missions établies en Canada; elles sont desservies d'abord par les
Franciscains (Récollets), et plus tard par les Jésuites, et relèvent de
l'archevêché métropolitain de Rouen.--La Nouvelle-France est érigée en
vicariat apostolique (1657), puis en évêché (1670).--M. de Laval premier
évêque de Québec; caractère de ce prélat.--Opposition et difficultés que
suscite sa nomination.--M. de Queylus refuse de le
reconnaître.--Etablissement du séminaire de Québec, auquel toutes les
dîmes du pays sont affectées à condition qu'il pourvoira à la
subsistance des curés.--Ces dîmes, fixées au 13ème par l'évêque, sont
réduites au 26ème pair le conseil souverain.--Les Récollets s'offrent à
desservir les paroisses gratis.--Les curés d'abord amovibles sont rendus
inamovibles par l'édit de 1679, qui confirme en outre l'arrêt du conseil
souverain touchant la quotité des dîmes.--Depuis la conquête les curés
sont nommés sujets à révocation.--Opinions diverses sur les avantages et
désavantages de ce système.--Fabriques paroissiales.--Contributions pour
la bâtisse des églises.--Institutions de bienfaisance et
d'éducation.--L'éducation populaire extrêmement négligée.--Caractère du
clergé canadien sous le régime français.--Les débats au sujet des
libertés de l'Eglise gallicane n'ont point d'écho en
Canada.--Jansénisme.--Quiétisme.--Ils font quelques adeptes en  Canada.


Le Canada fut dans l'origine un pays de missions, desservi d'abord par
les Franciscains (Récollets) qui y vinrent vers 1615, ensuite par les
Jésuites, enfin par un clergé séculier ayant pour chef un évêque. Ce
pays, ayant été mis, pour le civil, par les lettres patentes du roi de
1629 sous la juridiction du parlement de Rouen, l'archevêque de cette
ville le regarda comme une dépendance de son diocèse, et y exerça les
pouvoirs épiscopaux; pouvoirs cependant qui lui furent contestés plus
tard comme on le verra tout à l'heure. Les Jésuites vinrent en Canada en
1633, en qualité de vicaires de l'archevêque, et y furent les seuls
missionnaires jusqu'à l'arrivée de M. de Pétrée en 1659. Les Récollets
et les Jésuites recevaient les ordres de leurs supérieurs respectifs
revêtus à cet effet de l'autorité nécessaire; et les arrondissemens
qu'ils desservaient se nommaient missions; mais à mesure que la
population y augmenta, et qu'il s'y éleva des églises, elles prirent par
le fait le nom de paroisses et de cures, et ce nom fut ensuite consacré
par l'usage et par les actes publics.

Le Canada fut érigé par le pape en vicariat apostolique en 1657, et en
évêché sous le nom de Québec quelques années après; et, afin d'en mettre
les titulaires en état de se maintenir suivant leur rang, eux et le
chapitre institué pour leur servir de conseil, le roi les dota d'abord
des deux menses abbatiales de Maubec; et ensuite, à la sollicitation de
M. de St.-Vallier, second évêque de Québec, du revenu de l'abbaye de
Bénévent. Ces dotations sont depuis longtemps éteintes.

Le premier évêque du Canada fut François de Laval, abbé de Montigny,
appartenant à l'une des plus illustres maisons de France, celle des
Montmorenci. Il faut attribuer principalement à la hauteur de son sang,
l'influence considérable que ce prélat exerça dans les affaires de la
province, faisant et défaisant les gouverneurs à son gré, et selon ce
qu'il concevait être l'intérêt de son siége, quoique ce ne fût pas
toujours celui de la colonie. Il était doué de beaucoup de talens et
d'une grande activité; mais son esprit était absolu et dominateur; il
voulait faire plier tout à ses volontés. Le zèle religieux confirma
encore chez lui ce penchant, qui sur un petit théâtre dégénéra souvent
en querelles avec les hommes publics, les communautés religieuses, et
même avec les particuliers. Il s'était persuadé qu'il ne pouvait errer
dans ses jugemens, s'il agissait dans l'intérêt de l'Eglise. Cette idée
lui fit entreprendre les choses qui auraient paru les plus exorbitantes
en Europe. En montant sur son siége épiscopal, il travailla à faire de
tout son clergé une milice passive, obéissant à son chef comme les
Jésuites à leur général. Il voulut même rendre le pouvoir civil
l'instrument de ses desseins, ou le désarmer, en lui faisant décréter
l'amovibilité des cures et le payement des dîmes à son séminaire. Mais
cette entreprise était trop vaste pour ses forces, et il échoua; il
trouva des ennemis invincibles dans les gouverneurs, tous plus ou moins
jaloux de l'influence qu'il possédait déjà. Du reste, M. de Pétrée
menait une vie austère et veillait avec une sollicitude vigilante au
soin de son diocèse.

Il fut sacré évêque par le nonce du pape sous le nom titulaire de Pétrée
in _partibus infidelium_; et muni d'un bref de vicaire apostolique avant
son départ pour la colonie. Lors de la création du diocèse de Québec, en
1670, il en fut nommé évêque suffragant de Rome par une bulle de Clément
X; mais cette bulle ne fut expédiée de la chancellerie de sa Sainteté
qu'en 1674.

Sa nomination fit naître une foule de difficultés. Le choix des vicaires
apostoliques chez les idolâtres appartenant au pape, la cour de Rome ne
voulut pas assujettir l'évêque de Québec à la nomination du roi, ni le
soumettre à la prestation du serment, quoique le Canada fût une colonie
française, qu'une partie de ses habitans fussent des Français, et que la
plupart des peuples indigènes, d'après le droit public du temps, dussent
être considérés comme des sujets de la couronne de France. Après bien
des pourparlers, le St.-Siége consentit à abandonner une partie de ses
prétentions, en admettant le serment; mais il persista obstinément dans
la résolution de faire dépendre l'Eglise de la colonie immédiatement de
Rome, et il y réussit malgré les arrêts des Parlemens de Paris et de
Rouen et les voeux du roi! Il est singulier de voir le St.-Siége
soutenir le principe que le roi n'a pas les mêmes pouvoirs, quant à ce
qui concerne le religieux, dans ses possessions d'outre-mer que dans le
reste de ses Etats, et que les libertés de l'église de la mère-patrie ne
s'étendent point jusqu'à ses colonies. En cherchant à se soustraire
ainsi au contrôle des monarques français, Rome devait affaiblir
l'autorité royale sur les colons, et montrait du moins qu'en tout ces
colons n'avaient point des droits identiques à ceux de leurs
compatriotes de la mère-patrie relativement à leur commun souverain;
l'on pouvait dire même que c'était un petit pas de fait vers la liberté;
et que l'histoire de l'Europe fournit de nombreux exemples de ce genre.
Cependant cela n'influa en rien dans le pays sous ce rapport. La cour de
Rome, de tout temps trop habile pour laisser prêcher des doctrines qui
pourraient être retournées contre elle, pouvait facilement justifier aux
yeux des peuples une mesure qu'elle considérait comme utile à l'Eglise.
A cet égard l'Angleterre monarchique, toute protestante qu'elle est, n'a
que des avantages à retirer du catholicisme dans les colonies qui lui
restent sur ce continent républicain. Tant que le pape sera prince
temporel, et surtout prince absolu, elle ne devra avoir rien à craindre,
quoique d'ailleurs les doctrines dogmatiques de l'Eglise soient
peut-être plus républicaines que monarchiques. La politique du pape en
insistant pour que l'Eglise canadienne relevât de Rome, doit paraître
aujourd'hui moins blâmable vu les révolutions et les changemens de
maîtres auxquels sont exposées ces possessions lointaines. Le passage du
Canada dans les mains des Anglais n'a entraîné aucune confusion dans ses
affaires ecclésiastiques; le résultat aurait pu être différent si le
diocèse de Québec eût relevé d'une église métropolitaine de France.

Le nouvel évêque éprouva encore de l'opposition de la part du
métropolitain de Rouen, qui regardait l'établissement du vicariat comme
un démembrement de son diocèse.

D'après l'usage, les missionnaires, partant pour des pays lointains,
prenaient leurs pouvoirs de l'évêque du lieu de l'embarquement; et comme
la plupart des partances pour le Canada étaient de Normandie, ceux qui
s'en allaient évangéliser dans cette contrée s'adressaient à
l'archevêque de Rouen, qui s'accoutuma à regarder insensiblement le
Canada comme une partie de son diocèse. Les mêmes motifs avaient engagé
le roi à mettre la jeune colonie sous la juridiction du parlement de
Rouen, par lequel il fit même enregistrer en 1626 les lettres
d'établissement de la compagnie des cent associés. Les pouvoirs
qu'assumait ainsi l'archevêque n'avaient pas néanmoins toujours été
reconnus; et l'on avait quelques années auparavant refusé de recevoir en
Canada M. de Queylus comme son vicaire général. Il paraît que les
évêques de Nantes et de la Rochelle avaient les mêmes prétentions que
lui. Mais malgré l'appui qu'il reçut du Parlement de Rouen, qui de son
côté commençait à craindre pour sa juridiction temporelle, et leur
réunion au parlement de Paris dans leurs motifs d'opposition, le nouveau
vicaire apostolique partit pour le Canada et commença à y exercer ses
fonctions.

Le grand vicaire, M. de Queylus, qui avait brigué vainement la mitre de
M. de Pétrée, plein de dépit ne voulut point le reconnaître[107]. Il
croyait avoir d'autant plus de droit au nouvel évêché qu'il venait de
fonder le séminaire de St.-Sulpice de Montréal, en connexion avec le
séminaire principal créé à Paris par M. Olier quelques années
auparavant, et dont il relevait.

[Note 107: _Journal des Jésuites.--Ecrits de M. Noiseux. Notice
historique manuscrite de M. I. Viger._]

Persistant dans sa rébellion, une lettre de cachet fut obtenue pour le
faire repasser en France; mais inutilement. Il fallut l'interdire en
1661, et toute résistance cessa dès-lors. Le gouvernement de l'Eglise
passa après cela tranquillement des mains des Jésuites dans celles du
clergé séculier (1659). L'évêque se mit aussitôt en frais d'organiser
son clergé et de pourvoir à la desserte des cures et des missions qui
manquaient de pasteurs.

Les cures étaient encore trop petites et trop pauvres pour subvenir à
leurs dépenses; il fallut chercher ailleurs de quoi fournir à la
subsistance des ministres; le roi voulut bien y contribuer lui-même.
Lorsque M. de Pétrée passa en France à l'occasion de ses difficultés
avec le baron d'Avaugour, il obtint de sa Majesté, afin de faire face
aux demandes croissantes de la jeune Eglise, la permission d'ériger un
séminaire à Québec pour y former des ecclésiastiques, et d'y affecter
pour toujours toutes les dîmes de quelque nature qu'elles fussent, _tant
de ce qui naît par le travail des hommes que de ce que la terre produit
d'elle-même_, dans toutes les circonscriptions paroissiales du pays, à
condition qu'il pourvoirait à la subvention des prêtres nommés pour les
desservir, lesquels seraient toujours amovibles et révocables au gré des
évêques et du séminaire.

Ces dîmes furent fixées au treizième, proportion exorbitante qui souleva
une opposition générale dans la colonie. Cette taxe n'exista que quatre
ans. Le conseil souverain prit sur lui, en 1667, de réduire les dîmes au
vingt-sixième, et d'en affranchir les terres nouvellement défrichées
pendant cinq années; mais alors elles devaient se payer en grain et non
en gerbes. Cet arrêt, confirmé par l'édit de 1679, a toujours depuis
fait partie de notre droit, malgré l'opposition de ceux qui soutiennent
cette prétention, qui doit sonner si mal aux oreilles d'un peuple libre,
que l'imposition de la dîme est une matière purement spirituelle dont
les lois civiles ne peuvent connaître.

M. de Pétrée n'avait eu que des motifs louables pour demander une
pareille contribution, car l'on savait qu'il sacrifiait tout ce qu'il
avait pour supporter son clergé; mais il s'était mépris sur les
ressources des habitans, et sur l'effet désastreux qu'aurait pour eux
une taxe qui absorberait d'un coup le treizième de tous les produits de
la terre, ou 8 pour cent sur le revenu net du cultivateur.

Les Récollets profitant de cette espèce d'insurrection, offrirent pour
se mettre plus en faveur auprès du peuple, de desservir les cures
gratuitement; cet excès de zèle imprudent ne fit qu'augmenter
l'éloignement que le clergé séculier avait déjà pour ces religieux, qui
dans toutes les difficultés penchaient pour les laïques.

En vertu de l'approbation donnée par le roi à l'établissement du
séminaire de Québec, l'évêque continua de déléguer, pour remplir les
fonctions curiales dans les différentes paroisses du pays, des prêtres
qu'il changeait ou révoquait à son gré. Son but en tenant ainsi le
clergé sous sa main était, comme on l'a déjà dit, d'en faire une milice
parfaitement soumise. Il voulait que sa maison fût la maison commune de
tous les ecclésiastiques et le centre du temporel comme du spirituel de
l'Eglise. En établissant cette espèce de gouvernement absolu, il
espérait entretenir entre eux l'union et la dépendance, et maintenir les
particuliers par les liens de la subordination. (Mémoires sur M. de
Laval). Ce système qu'il voulait étendre jusque sur les laïques, qui se
seraient trouvés ainsi enveloppés dans une vaste réseau invisible, se
fermant ou s'ouvrant au mot d'ordre sorti du palais épiscopal, ce
système, dis-je, qui devait embrasser aussi les communautés religieuses,
ne put se réaliser à cause même de sa trop grande étendue; il suscita
les jalousies de l'autorité politique et des habitans; et d'ailleurs il
était contraire au droit commun de la France en cette matière. Les
habitans et les curés, sujets français, avaient dû transporter en Canada
les droits et les immunités dont ils jouissaient dans leur ancienne
patrie: c'est là un principe reconnu de toutes les nations[108]. Ils
pouvaient donc exiger qu'on les fît jouir des avantages que leur qualité
de Français leur aurait assuré dans leur pays natal, quoique le
St.-Siége eût insisté pour que l'évêque de Québec relevât de la cour de
Rome.

[Note 108: _Commentaries on the constitution of the U. States_, par M.
Story, vol. I, p. 132-140.]

Les colons firent parvenir leurs plaintes à la cour, et certes le temps
était favorable pour le faire. Elles arrivaient au moment où l'on
combattait et restreignait les prétentions exagérées de la cour de Rome,
et où Bossuet motivait ainsi les bases des libertés de l'Eglise de
France: «Que le pape n'a d'autorité que dans les choses spirituelles,
que dans ces choses mêmes les conciles généraux lui sont supérieurs et
que ses décisions ne sont infaillibles qu'après que l'Eglise les a
acceptées». Sur leurs représentations on s'empressa de rendre les cures
fixes en les faisant conférer à des titulaires perpétuels. C'était
sapper le plan de M. de Pétrée par sa base.

Louis XIV régla ainsi d'une manière définitive, par son édit du mois de
mai 1679, qui est toujours demeuré depuis en pleine vigueur en ce pays,
la question des dîmes et de l'inamovibilité des cures[109].

[Note 109: Quelques casuistes qui subissent avec peine le joug du
pouvoir civil, maintiennent encore, malgré cet édit, l'amovibilité des
cures; mais il n'y a qu'une opinion à cet égard entre les hommes de loi
canadiens. Voir les _Notes sur l'inamovibilité des curés_, par M.
Lafontaine, avocat, et au bas les consultations de de MM. Duval, Morin
et le juge Stuart, quatre des principaux jurisconsultes de ce pays.]

«Nous ayant été rapporté, dit le roi dans le 1er article de cet édit
important, que divers seigneurs et habitans de notre pays de la
Nouvelle-France, désiraient avoir des curés fixes pour leur administrer
les sacremens, au lieu de prêtres et curés amovibles qu'ils avaient eu
auparavant, nous aurions donné nos ordres et expliqué nos intentions sur
ce sujet les années dernières, et étant nécessaire à présent de pourvoir
à leur subsistance et aux bâtimens des églises et paroisses...nous
ordonnons ce qui suit:

Les dîmes, outre les oblations et les droits de l'Eglise, appartiendront
entièrement à chacun des curés dans l'étendue de la paroisse où il est,
et où il sera établi perpétuel, au lieu du prêtre amovible qui la
desservait auparavant».

L'article deux confirme le réglement du conseil souverain au sujet de la
quotité des dîmes.

L'article quatre ordonne que, si cette dîme ne suffit pas pour
l'entretien du curé, le seigneur et les habitans fourniront ce qui y
manquera.

L'article cinq enfin, statue que dans les cas de subdivisions des
paroisses, les dîmes de la portion distraite appartiendront au nouveau
curé, sans que l'ancien puisse prétendre de dédommagement.

Les ordres de la cour étaient positifs, il fallut obéir. L'évêque parut
consentir à tout. Des curés furent établis en titre; la dîme fut
maintenue au 26ème des produits du grain, avec un supplément en argent
là où elle n'était pas suffisante. L'on ne tarda pas cependant à trouver
moyen de se soustraire à l'effet de la loi; et plus tard, lorsque le
réglement de la question des libertés de l'Eglise gallicane eut éloigné
de son attention les affaires religieuses, la cour ferma les yeux sur
cette infraction. Petit à petit les curés qui avaient été fixes
redevinrent amovibles comme auparavant, quoique le clergé continuât de
reconnaître l'édit comme loi du pays ainsi qu'il ressort de plusieurs
faits constants[110], surtout depuis l'arrêt du roi de 1692, rendu sur
les motifs de l'archevêque de Paris et du P. de la Chaise qui avaient
déclaré, au sujet de l'amovibilité des curés en Canada, qu'on y devait
se conformer à la déclaration royale de 1686, donnée pour tout le
royaume, déclaration qui défendait de nommer des curés amovibles.

[Note 110: Le chapitre et le séminaire de Québec lui donnaient en effet
vers le milieu du siècle dernier, la même interprétation que nos
légistes lui donnent aujourd'hui. Dans les difficultés survenues entre
ces deux corps, relativement à l'église paroissiale, le chapitre dans sa
requête au roi, signifiée au séminaire en 1753, expose, article 15ème
que... «C'est par cette maxime et pour exercer leur empire, qu'ils ont
introduit un usage qu'ils soutiennent encore, qui est de tenir tous les
curés amovibles»... A quoi le séminaire répond: «Cela est faux. Cela ne
dépend point du séminaire qui n'a aucun pouvoir en cela. Ils se sont
toujours, en ce qui les regarde, conformés à l'édit du roi de 1679,
particulier pour cette colonie. La preuve est évidente: la cure de
St.-François de Salles de l'Ile-Jésus, qui est à la nomination du
séminaire, a toujours été, et est encore aujourd'hui pourvue d'un curé
en titre dit vulgairement fixe....» _Manuscrit déposé dans les archives
de la fabrique de Notre Dame de Québec._]

Depuis la conquête, le principe de l'amovibilité est cependant devenu
général, sans que les curés, ni les paroissiens aient manifesté aucune
opposition à cet égard. Afin d'éluder les dispositions de l'édit de
Louis XIV, l'évêque se réserve, dans ses lettres de nomination, le droit
de révoquer le curé qu'il pourvoit d'un bénéfice. Cette condition
acceptée semble en effet mettre ces deux parties en dehors de l'action
de la loi, qui subsiste toujours néanmoins pour les paroissiens s'ils
jugent à propos de s'en prévaloir[111].

[Note 111: _Lettre par laquelle l'évêque de Montréal confère une cure à
un prêtre._

Monsieur,

Par la présente, je vous donne, jusqu'à révocation de ma part, ou de
celle de mes successeurs, les pouvoirs ordinaires des curés de ce
diocèse pour la paroisse de.... Vous aurez aussi le droit d'y percevoir
les dîmes et oblations des fidèles.]

L'extinction du chapitre de la cathédrale de Québec suivit aussi bientôt
la chute du gouvernent français. Etabli lors de l'érection du Canada en
évêché, et n'étant point électif comme en France, ce chapitre se
composait d'un doyen, d'un grand chantre, d'un archidiacre, d'un
théologal, d'un grand pénitencier et d'une douzaine de chanoines. Le roi
nommait aux deux premières charges, et l'évêque aux autres. Après cette
extinction, l'évêque administra seul son diocèse, sur lequel, au moyen
de l'amovibilité des curés, il régna d'une manière absolue. Il y a loin
de là au système quasi-républicain de la primitive Eglise; mais la
prudence et les vertus qui ont distingué les évêques du Canada jusqu'à
ce jour, les ont empêchés d'abuser d'une aussi grande autorité.

Les opinions sont partagées aujourd'hui non sur le droit, mais sur
l'expédience d'assimiler l'organisation ecclésiastique du Canada à celle
de l'Eglise en Europe. L'inamovibilité des curés et l'existence des
chapitres ont été partout regardées comme une garantie de stabilité, et
comme un frein contre les abus de pouvoir. «L'expérience a fait
connaître, dit un auteur grave, combien l'état fixe d'un bénéficier
chargé du soin des âmes était utile à l'Eglise, et combien au contraire
une amovibilité purement arbitraire lui était préjudiciable. C'est
d'après ces vues que les cardinaux préposés à l'explication du concile
de Trente, décidèrent que nonobstant toute coutume, même immémoriale,
les bénéfices-cures ne devaient se donner qu'à perpétuité.»

En Canada, il y aurait, suivant les uns, du danger à laisser à un seul
homme, quelles que soient d'ailleurs ses lumières et sa sagesse, la
direction d'une Eglise placée au milieu d'un continent presque tout
protestant, sous un gouvernement protestant, en butte en outre à la
propagande et aux jalousies des nombreuses sectes qui regardent la forte
discipline de l'Eglise de Rome avec un oeil de jalousie et de crainte.
L'expérience a prouvé que les conseils composés d'hommes choisis,
offrent, dans les affaires religieuses comme dans les affaires
politiques, les plus fortes garanties de modération et de fermeté dans
toutes les circonstances qui peuvent se présenter. La masse du bas
clergé est, en outre, comme le peuple, plus difficile à corrompre, à
dénationaliser et à pervertir, que le haut clergé qui a de grands
emplois ou de grandes richesses à conserver.

D'autres assurent que cette situation particulière même nécessite une
dépendance complète de la part des curés; que la subordination serait
plus difficile si un curé ne pouvait être destitué qu'après un jugement
en forme, qui ne pourrait jamais s'obtenir qu'à la suite de longs débats
et de beaucoup de scandale peut-être; que toutes les paroisses attachées
à leurs pasteurs seraient comme autant de petites républiques, qui
réclameraient dans l'occasion une liberté intolérable, et qu'elles
auraient d'autant plus de chance d'obtenir, qu'elles seraient favorisées
par les protestans, &c. Dans l'état actuel des choses tout cela est
évité, et si un ministre manque à ses devoirs, l'évêque remédie au mal
avec promptitude et sans éclat. Par ce moyen l'harmonie qu'on voit
régner parmi les catholiques n'est presque jamais troublée.

Sans entrer dans l'appréciation de ces deux systèmes, nous devons dire
que les Canadiens auront naturellement plus de confiance dans celui qui
a été consacré par l'expérience des peuples et des siècles, que dans un
autre qui sera tout à fait contraire à l'esprit de leurs institutions
politiques; car ils doivent désirer avant tout que leurs ministres et
leurs autels soient autant que possible hors des atteintes de
l'intimidation. D'après l'alliance intime qui existe entre leur
religion, leurs lois et leur nationalité[112], ils ont droit de réclamer
aussi qu'un rempart infranchissable environne les institutions
nationales qu'ils tiennent de leurs pères.

[Note 112: On se plaint que le couvent des Ursulines se dénationalise.
L'on peut dire à ce sujet, que tant que nos institutions conventuelles,
qui sont des fondations privées françaises, se renfermeront dans la
nationalité canadienne, elles pourront espérer de se conserver; mais une
fois qu'elles sortiront de là, elles subiront probablement le sort du
collége du roi de Toronto. Il n'y a que le grand attachement des
Canadiens pour elles qui les rende encore pour ainsi dire inviolables.]

Nous avons parlé plusieurs fois du séminaire de Québec, auquel M. de
Pétrée voulait faire jouer un grand rôle dans son plan de gouvernement
ecclésiastique. Cet utile établissement fondé par lui, comme on l'a dit
en 1663, fut doté richement en terres qu'il acheta dans le pays, et
qu'il affranchit des dîmes, faveur qu'il prit sur lui, mais nous ne
savons avec quel droit, d'accorder aussi à toutes celles des communautés
religieuses. Bientôt il l'unit avec celui des missions étrangères de
Paris. Cette union exista jusqu'à la conquête.

Cinq ans après l'établissement de ce séminaire, qui était un grand
séminaire, il en établit un petit pour donner aux enfans les élémens de
la grammaire et les conduire jusqu'à la théologie. Cette nouvelle
création, qui excita la jalousie du collège des Jésuites, a rendu,
surtout depuis l'extinction de ces derniers, des services éminens au
pays, et a mérité à son auteur une éternelle reconnaissance. Plus de
trois cents élèves y reçoivent aujourd'hui une éducation classique.

En parlant du gouvernement ecclésiastique du Canada, il nous semble
nécessaire de dire quelque chose sur la manière dont les biens affectés
au culte sont administrés, comme les temples, les cimetières, les
presbytères, etc. Cette partie fort importante du service religieux,
nous révèle d'ailleurs une organisation administrative très-ancienne, et
appuyée sur les principes qui font aujourd'hui la base de gouvernemens
autrement plus vastes et plus compliqués que celui d'une paroisse.
L'Eglise catholique a fourni des modèles et des principes de plus d'un
genre à l'organisation sociale moderne; mais aussi il fut une époque où
elle avait besoin d'autant et de plus de liberté que les peuples
aujourd'hui. Ce qu'elle imagina alors pour sa conservation et sa sûreté
est ce qu'il y a de préférable dans la vieille organisation catholique;
ce qu'il y a de plus libéral dans le sens actuel du mot. L'on voudra
bien nous pardonner ces réflexions à l'occasion des humbles fabriques;
nous avons voulu seulement montrer un exemple d'un fait d'ailleurs assez
commun que des plus petites choses proviennent souvent les plus grandes.

Le système suivi par les fabriques paroissiales de France fut adopté
dans ce pays; et il y subsiste encore pour servir de modèle à toutes les
autres sectes religieuses, et même aux catholiques de la langue
anglaise, en ce qui regarde la régie des biens de la paroisse
ecclésiastique. Cette administration se divise en deux branches, toutes
deux sous le contrôle de l'évêque diocésain. L'une, temporaire et
n'existant que pour un objet spécial, comme lorsqu'il s'agit de bâtir
une église, etc., et de prélever une contribution sur les paroissiens,
est une espèce de commission dont les membres portent le nom de
_syndics_ ou échevins d'église. L'autre, permanente et uniforme, est
chargée de la recette des revenus, de la régie et de l'entretien des
biens de cette église, et s'appelle _oeuvre et fabrique_. Les membres
qui la composent sont le curé et les marguilliers, et leurs droits et
leurs pouvoirs sont également définis par les lois.

Les marguilliers sont élus pour trois ou quatre ans d'exercice, selon le
nombre de ceux qui sont en activité de service et siégent au banc
d'oeuvre, un sortant tous les ans. Tant que dure cet exercice, ils sont
désignés sous le nom de nouveaux marguilliers; lorsqu'il expire, ils
tombent dans la catégorie des anciens. Chacun d'eux devient à son tour
le marguillier en charge et comptable dans sa dernière année de présence
au banc d'oeuvre. Dans la généralité des paroisses ils sont élus par les
anciens et nouveaux marguilliers seulement, sur la convocation du curé;
dans les autres par les fabriciens et par les principaux habitans. A
Québec ces assemblées furent générales dans l'origine; mais M. de
Pétrée, toujours peu ami du suffrage populaire, ordonna en 1660 que les
anciens et nouveaux marguilliers seuls feraient ces élections. Quoiqu'il
ne paraît pas qu'il eût le pouvoir de faire une pareille ordonnance,
elle a néanmoins toujours été observée jusqu'à ce jour. Les marguilliers
en charge sortans sont obligés de rendre compte de leur gestion dans une
assemblée de fabrique où le curé tient la première place (_arrêt du
conseil souverain_, 1675); et dans ses visites l'évêque diocésain, ou un
grand vicaire à sa place, a droit de se faire représenter ces comptes.
Enfin les marguilliers ne peuvent accepter aucune fondation sans l'avis
du curé, ni aliéner les biens des fabriques sans nécessité et sans avoir
accompli les formalités indiquées par la loi. Prises dans leur ensemble
les fabriques, ou les paroisses ecclésiastiques, sont donc de véritables
corporations sous le contrôle salutaire de l'évêque.

Lorsqu'il s'agit de réparations considérables ou de constructions
nouvelles, les fabriciens doivent obtenir au préalable la permission de
l'évêque et le consentement de la majorité de la paroisse assemblée,
surtout s'il faut lever une contribution pour exécuter ces travaux.
Alors les paroissiens dans une assemblée générale élisent des syndics
qui sont chargés de concert avec le curé de faire une répartition de la
somme requise entre les habitans, en observant certaines formes obligées
dans la confection des rôles. C'est par eux aussi que se fait le
prélèvement et l'emploi de ces deniers, dont ils sont obligés de rendre
compte ensuite aux contribuables.

Nous avons dit que dans la plupart des paroisses de ce pays, les
élections de marguilliers se faisaient par les anciens et nouveaux
seulement. Il y a quelques années plusieurs localités du Canada prièrent
la législature de passer une loi afin de rendre les assemblées de
fabrique pour l'élection des marguilliers générales. Cette question en
apparence si minime, si indifférente en elle-même, causa une agitation
profonde dans le pays, et faillit amener une division entre les
Canadiens, qui aurait été bien à déplorer. Ce qui occasionna
principalement cette effervescence, ce fut l'attitude que prit le clergé
d'un bout de la province à l'autre au premier bruit de cette mesure;
cent vingt-trois curés répondirent à la chambre représentative et se
prononcèrent plus ou moins fortement contre le projet. C'était plus
qu'il n'en fallait pour troubler la conscience de la pieuse population
canadienne. Le gouvernement en lutte avec la chambre depuis longues
années se garda bien d'appuyer les paroissiens; et le parti anglais,
quoique en général mal disposé contre nos anciennes institutions, ou
indifférent à leur égard, se montra tout à coup en cette occasion l'ami
zélé des fabriciens et soutint le clergé. Comme l'on devait s'y
attendre, la mesure échoua devant toutes ces oppositions, non sans
laisser des germes de rancune et de mécontentement dans les esprits.
Depuis ce temps là, l'ancien ordre de chose n'a pas été inquiété. Il
faut avouer aujourd'hui que cette mesure fut amenée intempestivement, et
qu'elle fut inspirée plus par mauvaise humeur, résultat d'une lutte
politique prolongée et aride que par besoin senti, pressant; car dans
toutes les paroisses les fabriciens sont tirés de la classe la plus
respectable des habitans, et il est très rare que leurs gestions ne
soient pas marquées au coin d'une bonne économie et de la plus parfaite
honnêteté.

L'histoire du gouvernement ecclésiastique nous conduit naturellement à
parler des autres institutions religieuses placées sous sa surveillance,
et qui sont pour ainsi dire des annexes du sacerdoce.

La charité ou l'amour des lettres a fondé tous les grands établissemens
destinés à l'instruction de la jeunesse, ou au soulagement de l'humanité
souffrante. Comme on l'a déjà dit, le collège de Québec est dû à la
libéralité du Jésuite de Rohaut; l'Hôtel-Dieu à celle de la duchesse
d'Aiguillon, nièce du cardinal de Richelieu, qui y envoya des
hospitalières de Dieppe en 1639; l'Hôtel-Dieu de Montréal à madame de
Bullion et Mlle. Manse; le couvent des Ursulines à madame de la Peltrie.
Il en fut de même encore de l'Hôpital général établi à Québec vers 1692
par M. de St.-Vallier, pour remplacer le bureau des pauvres que les
citoyens de la ville avaient établi quatre ans auparavant, parce qu'il
était défendu de mendier.

Mais si tous ces monastères durent leur origine à des personnes
puissantes, qui pouvaient en même temps aider leurs fondations de leur
bourse, et leur assurer la protection du gouvernement, l'institution de
la congrégation de Notre-Dame pour l'éducation des jeunes filles du
peuple, n'eut point cet avantage; elle fut l'oeuvre d'une personne plus
humble; la soeur Bourgeois, native de Troyes en France, était une pauvre
religieuse inconnue, sans influence, sans amis et sans fortune. Ayant
visité le Canada une première fois, elle y revint en 1659, et jeta à
Montréal les fondemens de cette congrégation si utile à tout le pays.
Quoiqu'elle n'eût que dix francs, dit-on, quand elle commença son
entreprise, son dévouement et son courage lui méritèrent l'encouragement
des personnes riches ici et en France, où elle fit plusieurs
voyages[113]. La congrégation possède aujourd'hui de vastes écoles dans
les villes et dans les campagnes. Ces écoles, dans lesquelles on
enseigne à lire et à écrire, ont fait plus de bien dans leur humble
sphère qu'on n'eût pu en attendre de fondations beaucoup plus
ambitieuses. Il est à jamais regrettable qu'une institution de cette
nature n'ait pas été formée en même temps pour l'éducation des garçons.
Le respect dont les soeurs de la congrégation ont été l'objet dans tous
les temps de la part du peuple, est une preuve de leur mérite et de leur
utilité. Leur digne fondatrice en Canada fut récompensée de ses nobles
travaux par une longue vieillesse; elle mourut en 1700, entourée de la
vénération et des regrets des Canadiens.

[Note 113: _Vie de la vénérable soeur Bourgeois, etc._]

L'éducation des jeunes garçons fut abandonnée entièrement à la direction
du clergé, qui fut le seul corps enseignant à peu d'exception près avec
les religieux sous la domination française. Le gouvernement ne s'occupa
jamais de cet objet si important, si vital. Soit politique, soit désir
de plaire au sacerdoce, en lui léguant l'enseignement, il laissa le
peuple dans l'ignorance; car alors, il faut bien le reconnaître, les
clergés comme les gouvernemens sous lesquels ils vivaient, considéraient
l'instruction populaire comme plus dangereuse qu'utile. Le Canada fut
encore moins exempt de ce préjugé funeste que plusieurs autres pays. Il
n'y fut jamais question de plan général d'éducation; il n'y eut jamais
d'écoles publiques dans les paroisses, qui restèrent plongées dans les
ténèbres; et chose inouïe, l'imprimerie ne fut introduite en Canada
qu'en 1764, ou 156 ans après sa fondation.

Les maisons d'éducation, nécessairement peu nombreuses étaient en
général confinées aux villes. Les séminaires de Québec et de Montréal
ouvrirent des classes pour les enfans. Les Récollets firent aussi
l'école dans leur monastère. Mais les Jésuites étaient ceux qui, par
état, devaient se placer à la tête de l'enseignement et lui donner de
l'impulsion. Ils furent moins heureux en Canada qu'ailleurs; leurs
classes furent de tout temps peu considérables; on n'y comptait qu'une
cinquantaine d'élèves du temps de l'évêque de St-Vallier. Aucun d'eux
n'a laissé un nom dans les lettres. Contens d'une certaine mesure de
connaissances suffisantes pour le courant des emplois, ils n'ont produit
en aucun genre de science des hommes profonds: il faut même convenir
qu'il y avait peu de secours, peu de livres, et peu d'émulation. Le
gouvernement se donnait bien de garde de troubler un état de choses qui
rendait les colons moins exigeans, moins ambitieux, et par conséquent
plus faciles à conduire, car l'ignorance et l'esclavage existent
toujours ensemble. Telle est en peu de mots l'histoire de l'éducation en
Canada durant le premier siècle et demi de son existence: c'est la page
la plus sombre de nos annales; et nous en sentons encore les pernicieux
effets. La métropole fut punie la première de son oubli coupable et
impolitique à cet égard; si le peuple eût été plus éclairé lorsque la
guerre de 1755 éclata, il aurait été plus industrieux, plus riche, plus
populeux, et il aurait pu en conséquence opposer une résistance non pas
plus longue, car la guerre dura six ans et avec acharnement, mais plus
efficace et plus heureuse, à ses ennemis.

Le gouvernement ecclésiastique a conservé jusqu'après la conquête à peu
près la forme qui lui avait été donnée lors de l'érection de l'évêché de
Québec. Quoique relevant immédiatement du St.-Siége, les prélats
canadiens furent toujours pris dans le clergé de France, de même que les
curés. La politique de la métropole de ne choisir que des sujets nés
dans son sein pour remplir les emplois publics de ses possessions
d'outre-mer, afin d'être plus sûre de leur fidélité, s'étendait jusqu'au
sanctuaire, comme on l'a observé ailleurs; de sorte qu'il y eût peu de
prêtres canadiens sous l'ancien régime, et que le sacerdoce servait ici
les vues exclusives et soupçonneuses de la politique.

Après cela il n'est pas étrange que ce clergé, ainsi composé, ait
introduit à sa suite en Amérique les idées, les prétentions et l'esprit
inquiet et turbulent de celui de France, constitué en pouvoir politique
et par conséquent accoutumé à se mêler activement des affaires de
l'Etat. Chacun sait que par suite de cette position, ce clergé,
d'ailleurs si illustre, a pris part à toutes les grandes révolutions qui
ont agité cet ancien peuple, au grand détriment de la religion. Une
pareille conduite, vu les élémens de la société américaine, ne pouvait
se prolonger au-delà d'un certain terme en Canada, terme que la conquête
est venue précipiter. Depuis cet événement, les prêtres et les évêques
étant devenus insensiblement canadiens, cet esprit a heureusement
disparu. Nulle part aussi le clergé n'est plus influent ni plus aimé que
dans ce pays. Sa sagesse l'éloignera toujours sans doute de l'arène
politique où s'agitent tant d'intérêts et tant de passions; arène dans
laquelle d'ailleurs il ne pourrait descendre sans compromettre gravement
sa mission. Le grand exemple de la France, au dernier siècle, est là
pour prouver la vérité de cette assertion. En outre, l'accablante
majorité des populations protestantes dans cette partie du continent, où
l'ardeur des méthodistes n'est pas moins grande que celle des plus zélés
catholiques, lui fait une loi d'agir avec la plus grande prudence et la
plus grande réserve. Le martyre obtenu dans des luttes entre des
chrétiens, ne doit être à aucun titre désirable; et les proclamations
journalières de triomphes d'un autel sur l'autre, dans un pays où il y
en a tant, sont des actes qui annoncent plus de fanatisme que de saine
raison.

Les dissensions religieuses qui ont éclaté en France au sujet des
libertés de l'Eglise gallicane, n'ont guère troublé les populations du
Canada. Le St.-Siége en faisant relever de lui l'Eglise canadienne,
l'avait soustraite aux avantages que le génie de Bossuet avait arrachés
au pape pour celle de France, et l'avait désintéressée dans ces débats
dès lors étrangers pour elle.

Mais le Jansénisme, avec sa dialectique rigide et son front sévère,
pénétra, lui, un instant sur nos bords, et en agita en passant la
surface religieuse, jusqu'alors si calme et si douce. Personne n'aurait
cru que même l'ombre d'une hérésie eût pu l'obscurcir et s'y arrêter.
C'est pourtant ce qui arriva. D'abord quelques livres infectés des
doctrines de Pascal et d'Arnault s'y glissèrent clandestinement, et y
répandirent leur venin; ensuite de leurs adeptes s'y introduisirent de
la même manière, malgré la vigilance du clergé. M. Varlet, évêque de
Babylone et archevêque déposé d'Utrecht, passa par le Canada pour se
rendre dans les missions du Mississipi. Il laissa après lui des
prosélites à l'hérésie. M. de Villermaula, du séminaire de Montréal, M.
Thibout, curé de Québec, M. Glandelet, doyen du chapitre, eurent le
malheur de penser comme l'auteur des lettres provinciales!

En 1714, un religieux inconnu, parut tout à coup en Canada, et proclama
l'intention d'y fonder un monastère pour s'y renfermer le restant de ses
jours. L'on observa que quelque chose de mystérieux et de gêné
enveloppait la conduite de cet étranger, qui se retira durant quelque
temps dans les forêts de Kamouraska, où il s'éleva une cabane à la
manière des anachorètes. Cachant soigneusement ses principes et son nom,
il y vivait en ermite, se prosternant devant tous ceux qu'il rencontrait
et leur baisant les pieds avec grand accompagnement de paroles
édifiantes. Mais le Canada n'est pas un pays favorable aux ermites; un
hiver de six mois, et quatre pieds de neige sur le sol en chasseront
toujours les mystiques contemplateurs du désert. Sous prétexte que sa
cabane avait pris feu, l'inconnu fut bien aise d'abandonner sa retraite
pour aller vivre à Québec, dont tant d'institutions religieuses et
monacales devaient lui rendre le séjour agréable. Il trouva moyen de
s'introduire dans les principales familles et dans les couvens, qu'il
fréquentait avec une grande assiduité, lorsqu'une lettre d'Europe arrive
au gouverneur. Cette lettre dévoila tout. Il fut reconnu pour Dom George
François Paulet, bénédictin corrompu par les pernicieuses maximes
jansénistes, et redemandé par le supérieur de son monastère, dont il
s'était secrètement échappé.

De ce moment toutes les portes lui furent fermées. En vain voulut-on
l'engager à se soumettre à la constitution _unigenitus_, ferme dans sa
croyance comme le grand Arnault et le P. Quesnel, dont il avait été le
disciple, il s'y refusa constamment. Ne pouvant fléchir ce coeur
endurci, l'évêque l'excommunia. Partout fui et persécuté, il fut enfin
banni du Canada comme hérétique[114].

[Note 114: Histoire de l'Hôtel-Dieu. Mémoires sur la vie de M. de Laval.
Gazette d'Amsterdam du 14 avril 1719.]

«Au milieu des factions du calvinisme et des querelles du Jansénisme,
dit l'auteur du siècle de Louis XIV, il y eut encore une division en
France sur le Quiétisme. C'était une suite malheureuse des progrès de
l'esprit humain dans le siècle de ce monarque, que l'on s'efforçât de
passer presqu'en tout les bornes prescrites à nos connaissances; ou
plutôt, c'était une preuve qu'on n'avait pas fait encore assez de
progrès.»

Cette secte, car on lui a donné ce nom, se jeta dans la _spiritualité_;
elle atteignit l'illustre auteur du Télémaque, qui, sans tomber dans les
rêveries de madame Guyon, avait néanmoins du penchant pour la
contemplation et les idées mystiques. Il paraît que plusieurs personnes
furent imbues de son esprit en Canada. On assure que madame d'Aillebout,
la femme du gouverneur, s'était vouée à Jésus-Christ dès sa jeunesse,
inspirée par le culte intérieur, et l'amour pur et désintéressé, et que,
malgré son mariage, elle conserva jusqu'à la fin de ses jours sa pureté
virginale. Devenue veuve, elle fut recherchée en mariage par le
gouverneur, M. de Courcelles, et par M. Talon, intendant; mais à
l'exemple de la fondatrice du Quiétisme, elle refusa constamment les
partis les plus avantageux. Cette femme qui avait de grands biens, les
partagea entre l'Hôpital général et l'Hôtel-Dieu où elle mourut. «Dieu
lui avait donné, dans le langage de ces rêveurs, l'esprit de prophétie,
le don des larmes, le discernement des esprits et plusieurs autres
grâces gratuites».

Le tremblement de terre de 1663 fut le plus beau temps du Quiétisme en
Canada. Ce phénomène, en effet, mit en mouvement l'imagination ardente
et mobile de ses adeptes; les apparitions furent nombreuses,
singulières, effrayantes, et les prophéties se multiplièrent. Jamais
l'on n'aurait tant vu de prodiges si l'on en croit les relations
monacales du temps; non des prodiges rians et agréables comme en rêvent
les heureux habitans des contrées méridionales où croissent l'aloès et
l'oranger; mais des apparitions sombres et menaçantes comme en voient
les tristes imaginations des enfans du Nord, nés au milieu des frimats
et des tempêtes.

La supérieure de l'Hôtel-Dieu et la célèbre Marie de l'Incarnation,
supérieure des Ursulines, partagèrent ce délire de la dévotion; mais la
dernière est celle qui donna le plus d'éclat dans ce pays au culte de la
spiritualité, pieuse chimère qui affecta pendant longtemps plusieurs
intelligences tendres et romanesques, surtout parmi les personnes du
sexe. Le clergé se contenta d'observer une réserve respectueuse devant
ce phénomène moral, n'osant blâmer ce que quelques uns pouvaient prendre
pour de saintes inspirations, et d'autres, pour des illusions innocentes
causées par un excès de fausse piété.

Depuis que le Canada jouit d'institutions libres, le clergé a mérité
l'attachement du peuple, en se mettant à la tête de l'éducation si
négligée, comme on l'a vu, sous l'ancien régime; et en embrassant
franchement et sans arrière-pensée, l'esprit d'une liberté qui est le
fruit de la civilisation, et qui n'a jamais été contraire aux doctrines
évangéliques, quoique des intérêts rien moins que religieux aient voulu
les interpréter autrement dans quelques pays européens, et aient en
conséquence attiré sur les catholiques la haine des sectes protestantes.
On ne peut trop persuader aux chrétiens de ce continent, séparés de
l'Eglise de Rome, que les catholiques sont aussi favorables qu'eux à
toutes les institutions propres à assurer le bonheur et à rehausser la
dignité de l'homme; et qu'ils sont aussi attachés qu'eux à cette liberté
pour la conquête de laquelle la France, l'Espagne, le Portugal, et
l'Amérique du Sud, tous pays catholiques, ont fait tant de sacrifices.

L'on dira dans son lieu ce que notre clergé a fait pour l'instruction de
la jeunesse, objet de sa sollicitude, lors même que le gouvernement et
le peuple ne s'en occupaient encore que très faiblement, ou demeuraient
dans une coupable indifférence à cet égard.



                               LIVRE IV.



                              CHAPITRE I.


                  LUTTES DE L'ÉTAT ET DE L'ÉGLISE.

                              1663-1682.

Le conseil souverain: division au sujet du syndic des habitations.--M.
de Mésy suspend les conseillers de l'opposition.--Moyen étrange qu'il
veut employer pour les remplacer.--Nouveaux membres nommés.--M. de
Villeray passe en France pour porter les plaintes contre lui.--Il est
révoqué; sa mort.--M. de Courcelles lui succède.--Arrivée de M. de
Tracy, vice-roi, de M. de Courcelles et de M. Talon 1er. intendant, d'un
grand nombre d'émigrans et du régiment de Carignan.--La liberté du
commerce est accordée à la colonie, sauf certaines réserves.--Guerre
contre les Iroquois.--Deux invasions de leurs cantons les forcent à
demander la paix.--M. de Tracy repasse en France.--Le projet de
franciser les Indiens échoue.--L'intendant suggère de restreindre
l'autorité du clergé dans les affaires temporelles.--Travaux et activité
prodigieuse de Talon; impulsion qu'il donne à l'agriculture et au
commerce.--Licenciement du régiment de Carignan à condition que les
soldats s'établiront dans le pays.--Talon passe en France.--Le
gouverneur empêche les Iroquois d'attirer la traite des pays occidentaux
à la Nouvelle-York; et apaise les Indiens prêts à se faire la
guerre.--Mortalité effrayante parmi eux.--Talon, revenu en Canada, forme
le vaste projet de soumettre à la France tout l'occident de
l'Amérique.--Traité du Sault-Ste.-Marie avec les nations occidentales
qui reconnaissent la suprématie française.--Fondation de Catarocoui
(Kingston).--Le comte de Frontenac remplace M. de Courcelles: ses
talens, son caractère.--Discours qu'il fait au conseil souverain.--Lois
nombreuses décrétées touchant l'administration de la justice et d'autres
objets d'utilité publique.--Suppression de la compagnie des Indes
occidentales.--Division entre M. de Frontenac et M. Perrot gouverneur de
Montréal; celui-ci est emprisonné au château St.-Louis.--Le clergé
appuie M. Perrot. Le conseil souverain est saisi de l'affaire qui est
finalement renvoyée au roi.--M. Duchesneau relève M. Talon.--Querelles
avec M. de Pétrée au sujet de la traite de l'eau-de-vie.--Dissensions
entre le gouverneur et M. Duchesneau: ils sont rappelés tous
deux.--Rivalité de l'Eglise et du gouvernement.--Arrivée de M. de la
Barre qui vient remplacer M. de Frontenac.


Nous avons laissé le gouverneur aux prises avec une partie de son
conseil au commencement de l'avant-dernier chapitre. L'opposition que le
prêtre de Charny, représentant M. de Pétrée, la Ferté, son beau frère,
et d'Auteuil, faisaient à l'élection d'un syndic des habitations,
élection recommencée par trois fois, acheva de brouiller tout à fait M.
de Mésy et l'évêque.

Le premier, voyant «l'opiniâtreté de la faction», c'est ainsi qu'il
s'exprime, demanda l'ajournement du conseil, où il s'était rendu, pour
recevoir le serment du syndic élu. Mais s'étant ravisé, dans une séance
subséquente il procéda à l'accomplissement de cette formalité, malgré
les protestations de M. de Charny et des autres membres de l'opposition,
auxquels il fut répondu que la convocation des assemblées publiques
n'était pas de la compétence du conseil.

Cette opposition se composait des membres déjà nommés, de Villeray et du
procureur général Bourdon. Ils tenaient pour M. de Pétrée, qui se
trouvait ainsi avoir la majorité dans le conseil, le gouverneur n'ayant
pour lui que le Gardeur et d'Amours. Le peuple était bien aussi pour ce
dernier, mais le peuple était sans influence sur ce corps; de sorte
qu'il ne restait plus à M. de Mésy d'autre alternative que de se
soumettre à la volonté de son adversaire, ou de se faire une majorité en
essayant les chances d'un coup d'état, dernier refuge d'une
administration chancelante. Il prit ce dernier parti qui était plus
conforme à son caractère, et il suspendit de leurs fonctions tous les
membres partisans de M. de Pétrée, donnant pour raison que celui-ci les
avait désignés à son choix, parcequ'il les connaissait pour être de ses
créatures; et «qu'ils avaient voulu se rendre les maîtres et sacrifier
les intérêts du roi et du public à ceux des particuliers».

Le roi, soit par défiance des gouverneurs, soit pour captiver la bonne
volonté du clergé, soit enfin pour se conformer à l'esprit de la
constitution politique du royaume, où le clergé comme corps formait un
des pouvoirs de l'Etat conjointement avec la noblesse et le peuple,
avait adjoint à ces mêmes gouverneurs le chef du sacerdoce, toujours si
puissant, pour faire, comme nous l'avons déjà dit, la nomination
annuelle des membres du conseil. Ce partage d'autorité jetait l'évêque
dans l'arène politique, en même temps qu'il en faisait un égal, ou
plutôt un rival et un observateur du chef du gouvernement de la colonie
dans l'exercice de l'une des prérogatives les plus importantes de la
couronne. Ce système défectueux devait être, et fut en effet, la cause
d'une foule de difficultés.

M. de Mésy, en suspendant de sa propre et seule autorité la majorité des
membres du conseil, avait violé l'édit constitutif de ce corps; car s'il
n'en pouvait nommer les membres sans le concours de l'évêque, ce
concours devait être aussi nécessaire pour les suspendre, et il lui
avait été refusé.

Pour remplacer les conseillers interdits, il voulut employer un moyen
qui doit nous paraître assez étrange, vu la nature du gouvernement
d'alors, mais qui montre combien il désirait obtenir l'appui du peuple,
en le faisant intervenir dans les affaires politiques. Il proposa de
convoquer une assemblée publique pour procéder, par l'avis des habitans,
à la nomination des nouveaux conseillers; et il motiva cet appel au
peuple de manière à faire entendre qu'il avait été induit en erreur lors
du premier choix, et que, ne connaissant pas encore assez les hommes et
les choses dans la colonie, il avait besoin d'être éclairé par une
expression solennelle de l'opinion publique.

Comme on devait s'y attendre, et à cause de la nature de la convocation,
et à cause des accusations qu'elle comportait, M. de Pétrée refusa de
donner son consentement[115]; et l'assemblée n'eut pas lieu.

[Note 115: «M. l'évêque se refuse à la sommation d'un procureur-général
et des conseillers au lieu et place de ceux que le gouverneur prétend
être interdits; que sa conscience, ni son honneur, _ni sa fidélité au
pouvoir du roi_, ne le pouvaient permettre jusqu'à ce que les dits
officiers du dit conseil fussent convaincus des crimes dont la dite
ordonnance d'interdiction les accuse». _Registre du conseil souverain_.]

Les choses en restèrent là jusqu'à la fin de l'année des conseillers,
c'est-à-dire jusqu'à l'époque où il fallait renouveler leur nomination.
Alors, le gouverneur, après avoir fait inviter au conseil M. de Pétrée,
qui s'excusa de ne pouvoir s'y rendre, remplaça les membres suspendus
par MM. Denis, de la Tesserie et Péronne Demazé. Il révoqua aussi le
procureur-général Bourdon, qui était présent, et qui lui nia le droit de
le destituer. En effet, l'édit de création du conseil en décrétant la
nomination annuelle des membres, gardait le silence sur ce
fonctionnaire. Le gouverneur lui ordonna de se retirer, et il nomma sur
le champ à sa place M. Chartier de Lotbinière. Le greffier en chef, M.
Peuvret, subit le même sort, et eut pour successeur M. Fillion, notaire.

Ces discordes avaient leur contre-coup au dehors; le public tout en
blâmant la violence de M. de Mésy, violence qui l'entraînait au delà des
bornes de la légalité, inclinait pour lui cependant contre M. de Pétrée,
que la question des dîmes rendait alors très impopulaire. Le clergé au
contraire prit la défense de son chef, et les chaires retentirent de
nouveau au bruit des disputes politiques.

Pendant ce temps là M. de Villeray était passé en France pour porter
devant le roi les accusations de l'évêque, des conseillers suspendus et
les siennes propres, contre le gouverneur. Elles furent accueillies par
la métropole comme le sont en général celles qui viennent du parti le
moins exigeant en fait de liberté dans une colonie.

Les velléités libérales de M. de Mésy, ses appels au principe électif et
au peuple, eurent alors leur récompense. Louis XIV dut voir, et il vit
en effet, d'un mauvais oeil cette conduite de son représentant, qu'il
sacrifia sans hésitation et sans regret à la satisfaction du prélat.
Ainsi celui-ci triomphait une seconde fois des gouverneurs de la
colonie; mais la disgrâce de M. de Mésy sembla encore plus complète que
celle du baron d'Avaugour.

Colbert tira néanmoins pour conclusion de toutes ces querelles, que les
laïques ne se soumettraient jamais paisiblement au pouvoir que voulait
s'arroger M. de Pétrée dans les affaires temporelles. Il crut donc qu'il
fallait prendre de bonnes précautions pour mettre des bornes à la
puissance des ecclésiastiques et des missionnaires supposé qu'on
vérifiât qu'elle allait trop loin; et dans cette vue, il songea à
choisir pour la colonie des chefs, qui fussent de caractère à ne donner
aucune prise sur leur conduite, et à ne pas souffrir qu'on partageât
avec eux une autorité, dont il convenait qu'ils fussent seuls
revêtus[116].

[Note 116: Charlevoix à qui nous empruntons ces dernières paroles, garde
le silence sur le sujet réel de la dispute et sur tous les détails que
nous venons de donner, qu'il ignorait probablement, et que nous n'avons
trouvés, nous, que dans les registres du conseil souverain déposés aux
archives de la province.]

Cependant le Canada avait été concédé de nouveau à la compagnie des
Indes occidentales «en toute seigneurie, propriété et justice» par
l'édit du roi du mois de mai 1664. Cette compagnie gigantesque se trouva
par cet acte maîtresse de toutes les possessions françaises dans les
deux hémisphères. A sa demande, le roi nomma les premiers gouverneurs
provinciaux et un vice-roi pour l'Amérique. Alexandre de Prouville,
marquis de Tracy, lieutenant-général dans les armées, fut choisi pour
remplir ce dernier poste, avec ordre de se rendre d'abord dans les îles
du golfe du Mexique, et ensuite en Canada qu'il devait travailler à
consolider au dedans et au dehors. C'est pendant qu'il se rendait en
Amérique que les plaintes contre M. de Mésy étaient parvenues à la cour.
On faisait demander en même temps, pour peupler le pays, des familles de
la Normandie, de la Picardie, de l'île de France et des provinces
circonvoisines, au lieu de celles du Sud, où il y avait beaucoup de
protestans et moins de gens propres à la culture des terres.

Daniel de Rémi, seigneur de Courcelles, fut nommé pour remplacer M. de
Mésy, et M. Talon, intendant en Hainaut, M. Robert, qui n'était, comme
on l'a dit, jamais venu en Canada. Ils furent chargés conjointement avec
le marquis de Tracy d'informer contre le gouverneur révoqué et de lui
faire son procès; mais Dieu, observe le doyen du chapitre de Québec,
termina tout heureusement par la pénitence et la mort du coupable,
paroles d'une vengeance satisfaite, et qui montrent jusqu'où l'esprit du
parti était monté.

Avant d'expirer, M. de Mésy dont ses ennemis ont cherché à outrer tantôt
les emportemens et tantôt la faiblesse, écrivit une lettre au vice-roi
dont une partie se trouve dans les procès-verbaux du conseil souverain,
dans laquelle il proteste que dans tout ce qu'il a fait, il n'a été
guidé que par l'intérêt de sa majesté, et le désir d'avancer le
bien-être de la colonie. Vous éclaircirez, dit-il, bien mieux que moi
les choses que j'aurais pu faire savoir au roi touchant la conduite de
M. de Pétrée et des Jésuites dans les affaires temporelles. Je ne sais
néanmoins si je ne me serais point trompé en me laissant un peu trop
légèrement persuader par les rapports qu'on m'a faits sur leur compte.
Je remets toutefois à votre prudence et à vos bons examens le règlement
de cette affaire. (_Voir_ la lettre de M. de Mésy, Appendice C.)

Il laissa les rênes du gouvernement jusqu'à l'arrivée de M. de
Courcelles à M. de la Potherie, auquel l'on refusa le droit de siéger au
conseil, par suite d'une interprétation fort rigoureuse, ce nous semble,
des pouvoirs de délégation du gouverneur défunt.

Pendant que ceci se passait, des commandemens avaient été reçus de la
cour afin de faire tous les préparatifs nécessaires pour la guerre que
l'on voulait pousser avec vigueur contré les Iroquois. Une levée des
habitans du pays fut ordonnée, et le régiment de Carignan, qui venait
d'arriver en France de la Hongrie où il s'était beaucoup distingué
contre les Turcs, reçut ordre de s'embarquer immédiatement pour
l'Amérique.

Le marquis de Tracy arriva à Québec dans le mois de juin (1665), venant
de la baie du Mexique, où il avait repris Cayenne sur les Hollandais, et
remis plusieurs îles de l'archipel au pouvoir du roi. Il débarqua au
milieu des acclamations de la population qui l'accompagna jusqu'à la
cathédrale; l'évêque de Québec vint processionnellement le recevoir à la
tête de son clergé sur le parvis, et le conduisit au pied du choeur où
un prie-dieu lui avait été préparé. Le pieux vice-roi le refusa et
voulut s'agenouiller humblement sur le pavé nu de la basilique. Après le
chant du _Te Deum_, le prélat le reconduisit avec les mêmes honneurs.
Toutes les autorités de la colonie allèrent ensuite lui présenter leurs
hommages.

Quatre compagnies du régiment de Carignan étaient déjà débarquées; il en
arriva encore de juin à décembre vingt autres avec leur colonel, M. de
Salières. Les vaisseaux qui les amenaient, portaient aussi M. de
Courcelles et M. Talon, un grand nombre de familles, d'artisans et
d'engagés; des boeufs, des moutons, et les premiers chevaux qu'on ait vu
dans le pays. Ce noble animal excitait particulièrement l'admiration des
Sauvages, qui s'étonnaient de le voir si traitable et si souple à la
volonté de l'homme.

Dès que le vice-roi eut reçu ses renforts, il songea à mettre un terme
aux déprédations que continuaient de faire les Iroquois, et à exécuter
les ordres de la cour; mais cette tâche était difficile dans l'état où
se trouvait le pays. Il fit élever, pour commencer, trois forts sur la
rivière Richelieu qui était la route que suivaient ordinairement ces
barbares, et où l'on avait déjà construit quelques ouvrages plusieurs
années auparavant; il les plaça l'un à Sorel, l'autre à Chambly, et le
troisième à trois lieues plus loin, et y laissa pour commandans des
officiers dont ces lieux tiennent leurs noms. D'autres postes fortifiés
furent encore établis peu de temps après à Ste.-Anne et à St.-Jean. Ces
petits ouvrages en imposèrent d'abord aux Iroquois, mais ils se
frayèrent bientôt de nouvelles routes et l'on put s'apercevoir qu'un bon
fort jeté dans le coeur de la confédération, leur eût inspiré une
terreur plus durable et plus salutaire, en même temps qu'il eût paralysé
leurs mouvemens. Néanmoins cette année-là les récoltes se firent assez
tranquillement.

Pendant que le vice-roi prenait ainsi des mesures pour mettre la colonie
à l'abri des ennemis, M. Talon, resté à Québec, s'occupait de
l'administration inférieure, examinant et appréciant tout, afin d'en
faire rapport à Colbert. La mort de M. de Mésy ayant mis fin aux
accusations portées contre lui, et débarrassé la nouvelle administration
d'une affaire difficile, elle put s'occuper de suite de choses plus
utiles pour le pays. L'intendant avait des vues élevées et de
l'indépendance dans le caractère: il jugea au premier coup-d'oeil de
quelle importance le Canada était pour la métropole, et il réclama la
liberté du commerce pour les colons qui avaient déjà fait des
représentations à cet égard par leur syndic M. Jean Le Mire au conseil
souverain (1668). Il insista sur leur émancipation de la compagnie des
Indes occidentales qui voulait faire peser sur eux un affreux monopole.
Si sa majesté, dit-il dans son rapport du mois d'octobre 1665, veut
faire quelque chose du Canada, il me paraît qu'elle ne réussira, qu'en
le retirant des mains de la compagnie; et qu'en y donnant une grande
liberté de commerce aux habitans, à l'exclusion des seuls
étrangers[117]. Si au contraire elle ne regarde ce pays que comme un
lieu propre à la traite des pelleteries et au débit de quelques denrées
qui sortent de son royaume, elle n'a qu'à le laisser entre les mains de
la compagnie. Mais en ce cas, elle pourrait compter de le perdre; car
sur la première déclaration que cette compagnie y a faite d'abolir toute
liberté commerciale, et d'empêcher les habitans de rien importer
eux-mêmes de France, même pour leur subsistance, tout le monde a été
révolté. Au reste une pareille politique enrichirait, il est vrai la
compagnie, mais ruinerait les colons canadiens, et serait par cela même
un obstacle à l'établissement du pays.

[Note 117: Une lettre du conseil souverain à M. Colbert qui se trouve au
long dans ses procès-verbaux de 1668, contient entre autres choses la
même recommandation.]

Ces représentations si sages ne furent pas sans effet. Dès le 8 avril
suivant, par un arrêt du conseil du roi, la compagnie abandonna à la
colonie la traite des pelleteries avec les Sauvages telle qu'elle lui
avait été concédée par l'ancienne société, et lui rendit la liberté du
commerce avec la France, se réservant le droit du quart sur les castors,
du dixième sur les orignaux et la traite de Tadoussac, mais encore
s'obligeant de payer, pour cette réserve, les juges ordinaires, dont,
suivant M. Gaudais, la subvention se montait à 48,950 livres, monnaie
d'alors.

Il était grandement temps que cette réforme commerciale s'effectuât.
Tout était tombé dans une langueur mortelle. Le conseil souverain avait
été obligé de faire réglemens sur réglemens pour satisfaire les habitans
qui poussaient de grandes clameurs; et d'une ordonnance à l'autre le
commerce s'était trouvé soumis à un véritable esclavage. Le conseil
voulut limiter, par exemple, par un tarif le prix des marchandises dont
la compagnie des Indes occidentales avait le monopole, et qui étaient
devenues d'une cherté excessive; tout de suite elles disparurent du
marché, et l'on ne pouvait s'en procurer à quelque prix que ce fût. Cet
état de choses, qui ne pouvait durer sans remettre en question
l'existence de la colonie, cessa dès que le commerce avec les Indigènes
et avec la France redevint libre, tant il est vrai que là où il n'y a
pas de liberté, il ne peut y avoir de négoce.

Sur la fin de l'année, trois des cinq cantons de la confédération
iroquoise envoyèrent des députés avec des présens pour solliciter la
paix. Le chef Garakonthié en formait partie; c'était, comme on sait, un
ami des Français. Le marquis de Tracy lui montra beaucoup d'amitié, et
la paix fut conclue à des conditions honorables pour les deux parties.
Les députés s'en retournèrent dans leur pays chargés de présens. Les
Agniers et les Onneyouths étaient restés chez eux. L'on prit
immédiatement les moyens d'aller porter la guerre au milieu de ces
tribus, pour les châtier de leurs brigandages et les forcer à demander
aussi la paix. Deux corps de troupes commandés, l'un par le gouverneur,
M. de Courcelles, et l'autre par M. de Sorel, se mirent en marche dans
le cours de l'hiver.

Effrayés, les Onneyouths s'empressèrent d'envoyer des ambassadeurs à
Québec, pour conjurer l'orage. Ils étaient aussi, dit-on, chargés des
pleins pouvoirs des Agniers, dont les bandes continuaient cependant la
guerre, et venaient de massacrer encore trois officiers qu'ils avaient
surpris, dont un neveu du vice-roi. Malgré cela, la négociation aurait
probablement réussi, sans l'insolence barbare d'un chef Agnier qui
s'était joint à la députation, et qui étant à table un jour chez le
marquis de Tracy, leva le bras en disant que c'était ce bras qui avait
tué son neveu. Ce propos excita l'indignation de tous les assistans. Le
vice-roi lui répondit qu'il ne tuerait plus personne, et à l'instant
même des gardes l'entraînèrent hors de la salle, et il fut étranglé par
la main du bourreau. Cette justice qui ne peut être justifiée que par la
nécessité où l'on était d'en imposer à ces barbares par la frayeur, ne
laissa pas, toute sommaire qu'elle était, que d'avoir un bon effet.

Cependant M. de Courcelles, ignorant ce qui se passait dans le capitale,
parvint chez les Agniers après une marche pénible de 700 milles au
milieu des forêts et des neiges, se tenant toujours à la tête de ses
troupes et portant ses provisions et ses armes comme le dernier des
soldats. La milice canadienne qui s'est tant distinguée depuis par sa
bravoure, par la patience avec laquelle elle supportait les fatigues, et
par la hardiesse de ses expéditions, commence à paraître ici sur la
scène du monde. Elle était commandée dans cette campagne par la
Vallière, St.-Denis, Giffard et le Gardeur, tous braves gentilshommes.

L'on trouva toutes les bourgades du canton désertes. La plupart des
guerriers qui ne s'attendaient pas à une invasion dans cette saison de
l'année, étaient à la chasse; et les femmes, les enfants et les
vieillards avaient pris la fuite à la première apparition des Français.
De sorte qu'on ne put tirer la vengeance que l'on méditait d'eux;
cependant cette brusque attaque, faite au sein de l'hiver, causa de
l'étonnement chez les Iroquois, étonnement que la campagne entreprit
contre eux l'été suivant changea en une terreur salutaire.

Le marquis de Tracy quoiqu'âgé de soixante et quelques années, voulut
commander lui-même en personne cette nouvelle expédition, forte de 600
soldats de Carignan, de presque tous les habitans capables de porter les
armes, puisqu'on y comptait 600 Canadiens, et d'une centaine de
Sauvages.

L'armée, retardée dans sa marche par le passage des rivières et les
embarras de forêts épaisses qu'on était obligé de traverser, épuisa ses
provisions avant d'atteindre l'ennemi; et sans un bois de Châtaigniers
qu'elle rencontra sur son chemin et dont les fruits la sustentèrent,
elle allait être obligée de se débander pour trouver de quoi vivre.

Les Agniers n'osèrent pas attendre les Français, qui traversèrent
tambour battant, drapeaux déployés, tous leurs villages. Au dernier, ils
firent un instant mine de vouloir livrer bataille; mais à la vue de nos
préparatifs pour le combat, le coeur leur manqua et ils prirent la
fuite. L'on pilla leurs provisions dans les cabanes et dans les caches
sous terre, où l'on savait qu'ils en conservaient de grandes quantités,
surtout de maïs; l'on en emporta ce que l'on put, et le reste fut
détruit ainsi que toutes les bourgades du canton qui devinrent la proie
des flammes.

Ces pertes abattirent l'orgueil de ces barbares accoutumés depuis
longtemps à faire trembler leurs ennemis. Ils vinrent demander
humblement la paix à Québec; et c'était tout ce que l'on voulait: nous
n'avions intérêt qu'à maintenir la bonne intelligence entre toutes les
nations indiennes. Elle fut signée en 1666 et dura jusqu'en 1684, alors
que les Anglais, maîtres depuis quelques années de la Nouvelle-Belgique,
commencèrent à faire une concurrence active aux Canadiens dans la traite
avec les Indigènes, et à travailler à leur détacher les Iroquois.

M. de Tracy repassa en France l'année suivante (1667) après avoir mis la
compagnie des Indes occidentales en possession des droits qui lui
avaient été reconnus par l'arrêt du 8 avril 1666. Le gouvernement de cet
actif vieillard, aidé de M. Talon, fut marqué par deux événemens qui
eurent des conséquences heureuses pour la colonie, savoir: la conclusion
de la paix avec la confédération iroquoise, qui laissa jouir le Canada
pendant longtemps d'une profonde tranquillité, et lui permit de faire
les découvertes les plus brillantes dans l'intérieur du continent,
découvertes dont nous parlerons ailleurs; et l'abolition du monopole que
la nouvelle compagnie y avait organisé, et qui avait eu l'effet de nous
placer dans la plus funeste servitude.

L'on avait formé à Paris le projet de franciser les Indiens, et M. Talon
avait été chargé par la cour d'engager les missionnaires à entreprendre
cette oeuvre difficile, en instruisant les enfans dans la langue
française, et en les façonnant à la manière de vivre des Européens.
Toutes les tentatives échouèrent. Le marquis de Tracy fit à cet égard
des représentations dont Colbert reconnut la sagesse, et l'on abandonna
un projet qui ne présentait en effet que des dangers.

Malgré la réorganisation du conseil souverain auquel furent nommés de
nouveau tous les anciens membres suspendus par M. de Mésy, et M. le
Barrois, agent de la compagnie des Indes occidentales, et malgré le
rétablissement de MM. Bourdon et de Peuvret dans leurs charges
respectives de procureur-général et de greffier en chef du conseil, ce
qui semblait donner complètement gain de cause au parti de M. de Pétrée,
le ministère n'en chercha pas moins à restreindre l'autorité du clergé
dans les affaires temporelles, et à suivre les conseils que le
gouvernement local lui adressait, lorsqu'ils lui paraissaient dictés par
la raison et une prudence éclairée[118].

[Note 118: On peut voir à ce sujet le Mémoire que Talon adressait à
Colbert en 1667, et que la Société littéraire et historique a publié en
1840 dans sa Collection de mémoires et relations sur les premiers temps
du Canada.]

La religion a joué un grand rôle dans l'établissement du Canada; et ce
serait manquer de justice que de ne pas reconnaître tout ce qu'elle a
fait pour lui, même dans les temps les plus critiques. Le missionnaire a
marché côte à côte avec le défricheur dans la forêt pour le consoler et
l'encourager dans sa rude tâche; il a suivi et quelquefois devancé le
traitant dans ses courses lointaines et aventureuses; il s'est établi au
milieu des tribus les plus reculées pour y annoncer la parole de Dieu, y
répandre la civilisation, et on l'a vu tomber héroïquement sous la hache
des barbares qui avaient déclaré une guerre mortelle et à ses doctrines
et aux nations qui avaient eu le malheur de les recevoir.

Le dévouement du missionnaire catholique a été enfin sans borne dans
l'accomplissement de cette tâche sainte; jamais ce dévouement ne sera
surpassé.

Mais si son influence est indispensable au début de la civilisation; si
la religion est nécessaire aux peuples civilisés dont elle est le bien
le plus précieux, l'expérience semble prouver aussi que le clergé doit
autant que possible se tenir éloigné des affaires et des passions du
monde, afin de conserver ce caractère de désintéressement et
d'impartialité si nécessaire à ceux qui sont établis pour instruire les
hommes sur leurs devoirs moraux, ou pour les juger.

Talon paraît avoir été pénétré de cette vérité, et tout en entourant le
clergé de respect et de considération, et tout en inspirant ces
sentimens au peuple, il traçait les bornes qui ne devaient pas être
dépassées par les ecclésiastiques. Mais il fallut encore une longue
expérience, et des collisions souvent répétées pour convaincre la cour
de la sagesse de cette politique, la cour, elle, accoutumée à voir ce
corps puissant jouer un si grand rôle dans l'Etat depuis l'origine de la
monarchie.

Cependant la paix, qui était rétablie au dedans et au dehors, favorisait
l'intendant dans ses projets d'amélioration à la réalisation desquels il
travaillait avec une ardeur extraordinaire; il ne cessait pas de vanter
à Colbert tous les avantages qu'on pourrait retirer du pays si on savait
les utiliser. La colonie du Canada, écrivait-il encore, peut aider par
ses productions à la subsistance des Antilles, et leur devenir un
secours assuré si celui de France venait à leur manquer; elle pourrait
leur fournir de la farine, des légumes, du poisson, des bois, des
huiles, et d'autres choses qu'on n'a pas encore découvertes.

A mesure qu'elle recevra des accroissemens, elle pourra, par ses peuples
naturellement guerriers et disposés à toutes sortes de fatigues,
soutenir le partie française de l'Amérique méridionale, si l'ancienne
France se trouvait hors d'état de le faire, et cela d'autant plus
aisément qu'elle aura elle-même des vaisseaux. Ce n'est pas tout,
continuait l'intendant, si son commerce et sa population augmentent,
elle tirera de la mère-patrie tout ce qui pourra lui manquer, et par ses
importations du royaume elle contribuera à l'accroissement du revenu du
roi, et accommodera les producteurs français en achetant le surplus de
leurs marchandises.

Au contraire, si la Nouvelle-France n'est pas soutenue, elle tombera
entre les mains des Anglais, ou des Hollandais ou des Suédois; et
l'avantage que l'on perdra en perdant cette colonie, n'est pas si peu
considérable que la compagnie ne doive convenir que cette année il passe
de la nouvelle en l'ancienne France pour près de cinq cent cinquante
mille francs de pelleteries.

Par toutes ces raisons, comme par celles qui sont connues dont on ne
parle pas, ou qui sont cachées et que le temps fera seul découvrir, l'on
doit se convaincre que le Canada est d'une utilité inappréciable.

L'intendant dont tous les actes nous révèlent un homme à vues larges, à
connaissances positives, avait l'oeil à tout, embrassait tout, donnait
de la vie à tout. Entre autres soins, il faisait faire des recherches
métallurgiques. En venant de France, il s'était fait débarquer lui-même
à Gaspé, où il découvrit du fer. L'année suivante, en 1666, il avait
envoyé un ingénieur, M. de la Tesserie, à la baie St.-Paul, lequel
rapporta en avoir trouvé une mine très abondante; il espérait même y
trouver du cuivre et peut-être de l'argent. Lorsque M. Talon passa en
France, deux ans après, il engagea Colbert à faire continuer ces
explorations. M. de la Potardière fut en conséquence envoyé en Canada,
où on lui présenta des épreuves de deux mines que l'on venait de
découvrir aux environs des Trois-Rivières. Ayant visité les lieux, il
déclara qu'il n'était pas possible de voir des mines qui promissent
davantage, soit pour la bonté du fer, soit pour l'abondance. Ce fer est
en effet supérieur à celui de la Suède.

Talon qui était par dessus tout un homme essentiellement pratique, ne
s'en tenait pas à des recherches, à des études, à des rapports. Il fonda
ou encouragea une foule d'industries, fit faire de nombreux essais de
culture, établit de nouvelles branches de commerce, noua des
correspondances avec la France, les Antilles, Madère, et d'autres places
dans l'ancien et le nouveau monde, ouvrit des pêches de toutes sortes de
poissons dans le St.-Laurent et ses nombreux affluens. La pêche du
loup-marin fut encouragée, et bientôt elle produisit de l'huile non
seulement pour la consommation du pays, mais encore pour l'exportation
en France et dans les Antilles, colonies avec lesquelles il voulait
établir un commerce très actif, et où il fit passer du poisson, des
pois, du merrain et des planches, le tout cru du pays.

Mais comme la pêche sédentaire devait être nécessairement l'âme de ce
négoce, il travailla à en établir une, et pour en assurer le succès, il
projeta de former une compagnie qui eût les capitaux suffisans pour la
mettre de suite sur un pied solide et étendu, ne doutant point que en
peu de temps elle ne fît des profits considérables. La pêche au marsouin
blanc, exigeant peu de dépense, devait produire aussi des huiles
excellentes pour la manufacture et en très grande quantité. Il fit
encore couper des bois de toutes sortes, et entre autres des mâtures,
dont il envoya des échantillons à la Rochelle pour servir à la marine.

Outre les grains ordinaires qui avaient été cultivés jusqu'alors, il
encouragea la culture des chanvres entièrement négligée aujourd'hui,
afin de fournir à la consommation du pays, et aux demandes du commerce
extérieur. Une tannerie, la première qu'ait eue le Canada, fut établie
près de Québec et eut un plein succès. Enfin sous sa main créatrice tout
prit une nouvelle vigueur, et changea complètement de face dans un court
espace de temps. Il entrait dans le détail des moindres choses, invitait
les habitans chez lui, ou allait les visiter; il éclairait leur
industrie, favorisait leur commerce et encourageait ainsi tout le monde.
En 1668, l'on vit onze vaisseaux mouillés dans la rade de Québec,
chargés de toutes sortes de marchandises, proportion plus grande
relativement à la population, que les 1200 navires qui fréquentent
annuellement nos ports aujourd'hui; c'était le fruit à la fois et de
l'impulsion éclairée donnée par Talon, et de la liberté du commerce qui
venait d'être accordée à la colonie; liberté, cependant, qui n'était pas
égale en toutes choses, puisqu'une ordonnance du conseil souverain fut
passée dans l'année même pour défendre dans la province, dès qu'il y
aurait été établi des brasseries, l'entrée des vins et des eaux-de-vie
sans un permis du roi. C'était une nouvelle manière de mettre en vigueur
les défenses de vendre des boissons fortes aux Indigènes; manière
tyrannique si l'on veut, mais qui devait atteindre sûrement son but.

Cependant, comme l'émigration n'était pas aussi considérable qu'on s'y
était attendu, l'on prit le sage parti d'y licencier le beau régiment de
Carignan, à condition que les soldats prendraient des terres et s'y
établiraient, politique qu'on ne saurait trop louer, sous le rapport
militaire surtout, parceque l'on ne combat jamais mieux que lorsque
c'est pour défendre son bien. Six compagnies qui étaient repassées en
France avec le vice-roi, revinrent à cet effet en Amérique. Les
officiers, dont la plupart étaient gentilshommes, obtinrent des
seigneuries en concession, dans lesquelles leurs soldats se fixèrent.
Ces vieux guerriers de Turenne qui avaient couru les chances et les
périls de la guerre ensemble, voulurent partager aussi le même sort dans
une nouvelle carrière et dans une nouvelle patrie. Un sentiment
d'attachement réciproque continua de subsister entre eux, devenus, les
uns seigneurs, les autres censitaires. L'estime contractée sur les
champs de bataille s'éteint difficilement. En effet, elle leur survécut
et passa à leurs enfans. Ce n'est que de nos jours que cette harmonie a
été troublée, depuis qu'on permet à certains spéculateurs étrangers et
autres d'élever les rentes de leurs concessions au-dessus des taux
usités et d'ajouter de nouvelles charges aux anciennes.

Le régiment de Carignan faisait partie des 4000 hommes de pied envoyés
par la France au secours de Léopold, contre les Turcs en 1664, et
commandés par les comtes de Coligny et de la Feuillade. A la journée
décisive de St.-Gothard, où Montécuculi défit complètement le grand
visir Ahmed Kouprouli, les Français repoussèrent les Turcs des bords du
Raab, et soutinrent le centre des Allemands, prêt à être enfoncé. De la
gauche qu'ils occupaient, ils se portèrent sur ce point, et tombant avec
furie sur les janissaires, ils leur arrachèrent une victoire que ceux-ci
proclamaient déjà. Par le détail que Montécuculi nous a laissé de cette
action, dans ses mémoires, on peut juger à combien peu tient souvent le
sort des combats. Il avoue, en effet que, sans la valeur éprouvée des
Français et de quelques régimens de l'empereur, qui permit d'opposer
l'art et le courage aux efforts de la multitude, l'armée était prise en
flanc sur les ailes, et la bataille infailliblement perdue. Les troupes
françaises prirent quantité de drapeaux et onze pièces de canon. Les
Turcs perdirent 8000 hommes tués ou noyés (Anquetil)[119].

[Note 119: La nouvelle de cette victoire causa une grande joie en
France. On y frappa une médaille en mémoire de cet événement. On y voit
la victoire: elle porte un voile semé de fleurs de Lys, tient une palme
d'une main et une couronne de l'autre, et foule aux pieds un turban, des
arcs et des flèches, avec cette légende: _Germania Servata_, et
l'exergue, _Turcis ad arabonam Casis._--Brusen de la Martinière.]

Ce régiment dont descend une grande partie des Canadiens, avait pris
part aussi à la guerre de la Fronde et aux sanglans combats d'Etampes et
du faubourg St.-Antoine à Paris (1652), pour les royalistes; de sorte
que l'on pouvait compter sur l'attachement et sur la fidélité des colons
qu'on tirerait de ses rangs. Plus tard Turenne le commanda encore à
l'attaque d'Auxerre.

C'est vers cette année que des affaires de famille, et peut-être
quelques difficultés avec le gouverneur, provenant moins de la
différence de vues que de la différence de caractère engagèrent Talon à
repasser en France, mais avec l'intention de revenir en Canada. Il se
plaignit, dit-on, à la cour des manières de M. de Courcelles à son
égard. Ce dernier doué de grands talens administratifs et qui a eu la
gloire de gouverner le Canada pendant l'une des périodes les plus
intéressantes de son histoire, manquait quelquefois d'activité.
L'intendant au contraire concevait et exécutait rapidement, il ne
pouvait rester un instant dans l'inaction. Il décidait bien des choses
sans en communiquer avec M. de Courcelles, afin d'éviter un retardement
préjudiciable au service du roi et au bien de la colonie. L'on conçoit
facilement qu'une telle conduite était de nature à déplaire au
gouverneur, qui paraît aussi n'avoir pas toujours été d'un commerce
égal, et qui de plus n'approuvait pas la politique de ménagemens de
l'intendant pour le clergé contre lequel il s'était laissé prévenir,
quoiqu'au fond l'opinion de ces deux hommes fût la même sur cette
matière. Seulement Talon, placé entre le gouverneur et M. de Pétrée,
avait plus de motifs de se comporter avec prudence, chose nécessaire
d'ailleurs à la tranquillité du pays et à l'exécution des projets dont
nous parlerons plus tard et qu'il méditait déjà. M. de Bouteroue vint
remplacer Talon; c'était un homme savant, poli, gracieux, grand et bien
fait de sa personne; mais il lui était difficile de surpasser, d'égaler
même son prédécesseur. Il avait ordre particulièrement de modérer avec
sagesse la grande sévérité des confesseurs et de l'évêque, et de
maintenir la bonne intelligence entre tous les ecclésiastiques du pays.
L'on devine aisément que toutes ces recommandations avaient été
inspirées par le mémoire que Talon avait adressé à la cour l'année
précédente.

C'est en 1670 que l'on s'aperçut pour la première fois que les cinq
nations cherchaient à engager les Outaouais à porter leurs pelleteries
chez elles, dans l'intention de les revendre aux Anglais, qui occupaient
la Nouvelle-Belgique depuis six ans, et dont ils avaient changé le nom
en celui de Nouvelle-York. Cette province avait été découverte en 1609
par Jean Hudson, qui était entré dans la rivière sur laquelle sont bâtis
aujourd'hui Albany et New-York la plus grande ville de l'Amérique du
Nord. Il céda sa découverte à la Hollande, qui y envoya des colons en
1614, tandis que tes Suédois s'établissaient dans la partie méridionale
de cette contrée, qui forme à présent la Pennsylvanie. Ces deux nations
restèrent en paix avec les Anglais jusque vers 1654. Leurs établissemens
commençant alors à se toucher, des difficultés ne tardèrent pas à
éclater entre elles. Les Anglais, qui convoitaient depuis longtemps la
Nouvelle-Belgique, trouvèrent un prétexte en 1664 pour y envoyer des
commissaires et des troupes, qui s'emparèrent de la colonie sans
coup-férir, les Hollandais ayant à peine tiré l'épée pour se défendre.
Plus amoureux de leur bien-être que sensibles à l'honneur national, ils
acceptèrent volontiers un nouvel état de choses qui leur permettait du
moins de commercer en paix. L'Angleterre acquit ainsi à peu de frais une
belle province, en retour de laquelle elle céda la plantation de Surinam
dans le voisinage de la Guyanne. C'est ainsi qu'elle devint notre
voisine immédiate dans la vallée du St.-Laurent. M. de Courcelles, qui
surveillait la conduite des Sauvages d'un oeil vigilant, vit de suite le
danger de la démarche des Iroquois. En effet, s'il permettait aux tribus
des bords du St.-Laurent et des rivières qui s'y déchargent de porter
leurs pelleteries ailleurs, le commerce du Canada, formé alors
principalement de cette marchandise, se trouverait anéanti, et, ce qui
était aussi essentiel, l'alliance de ces peuples gravement compromise.
Il ne balança donc pas un instant à partir pour leurs cantons; et, afin
de leur faire voir qu'on pouvait aller chez eux par eau, et que les
obstacles de la communication n'étaient pas tels qu'ils né pussent être
vaincus, soit pour le commerce, soit pour la guerre, il remonta en
bateau tous les rapides, de Montréal au lac Ontario. Son voyage eut un
plein succès; mais les fatigues qu'il y avait endurées, altérèrent
tellement sa santé, qu'il fut obligé de demander son rappel, afin,
disait-il dans sa lettre au ministère, que s'il avait le bonheur de
recouvrer ses forces, il pût aller se faire tuer pour le service du roi,
comme avaient déjà fait tous ses frères. Il ne repassa en France
cependant qu'en 1672.

Le séjour que fit M. Talon à Paris, ne fut pas inutile au Canada. Il s'y
occupa activement des intérêts de cette colonie, et surtout des moyens
de grossir l'émigration, qui marchait beaucoup trop lentement à son gré.
Le roi lui permit d'y envoyer sans délai cinq cents familles. Les
Récollets profitèrent de sa présence pour solliciter de la cour la
permission de retourner en Canada, dont les Jésuites, comme nous l'avons
déjà dit, avaient eu l'adresse de les faire exclure. Ils obtinrent ce
qu'ils demandaient avec d'autant plus de facilité qu'ils furent
probablement appuyés par lui. En 1669, Talon repartit pour l'Amérique
emmenant un grand nombre de familles et quelques Franciscains; mais
après trois mois de la navigation la plus orageuse, le vaisseau qui les
portait fut obligé de relâcher à Lisbonne, d'où ayant fait voile pour
retourner à la Rochelle, il périt presqu'à la vue du port. L'on ne put
sauver qu'une partie des passagers. Talon fut plus heureux l'année
suivante; il débarqua à Québec avec quantité de soldats du régiment de
Carignan, qui étaient repassés en France, et qui revenaient pour
s'établir dans le pays. (_Voir_ Appendice D.) Les Récollets qui le
suivirent furent mis en possession du terrain qu'ils avaient occupé
avant leur expulsion. L'édit de leur rétablissement est de l'année 1669.

Jusque là l'on avait été très scrupuleux sur le choix des émigrans
destinés pour cette contrée, regardée plutôt comme une mission que comme
une colonie. Ce système qui l'avait privée de beaucoup d'habitans, était
certainement des plus vicieux; car l'expérience a démontré que les
moeurs des émigrés s'épurent à mesure qu'ils acquièrent de l'aisance, et
que la pauvreté et la misère, qui sont les causes déterminantes du
relâchement des moeurs dans les classes qui alimentent l'émigration,
disparaissant, leurs vices les quittent également. L'on jugea donc alors
à propos de se départir d'une sévérité dont les avantages n'étaient que
temporaires, tandis que les inconvéniens étaient irréparables. Le
nouveau système permit de trouver des colons en plus grand nombre.

A peu près vers ce temps-ci la paix avec les Indiens fut mise en danger
par quelques pillards français qui assassinèrent un chef Iroquois et six
Mahingans, pour avoir leurs pelleteries. Lorsque la nouvelle en parvint
dans les bourgades des Sauvages assassinés, elles entrèrent en fureur,
et menacèrent d'en tirer une vengeance éclatante. Il n'y avait pas un
moment à perdre. M. de Courcelles partit sur le champ pour Montréal, où
se trouvaient heureusement entre beaucoup d'autres tribus, des gens de
ces mêmes villages. Il les assembla aussitôt, et après leur avoir
démontré la nécessité de rester unis avec nous, il fit venir trois des
meurtriers et leur fit casser la tête en leur présence; il assura en
même temps à ces Sauvages que tous les complices du crime subiraient le
même sort, si on parvenait a s'en saisir. Des présens leur furent
ensuite offerts pour les dédommager des pelleteries volées. Une si
prompte justice les apaisa.

Le gouverneur eut encore plusieurs autres affaires à régler avec ses
alliés qu'il avait pour politique invariable de maintenir en paix
ensemble. Il obligea les cinq cantons et les Outaouais, qui faisaient
des courses les uns sur les autres, à poser les armes; il pacifia
également (1671) les Tsonnonthouans et les Pouteouatamis, quoique les
premiers n'adhérèrent à sa décision qu'en murmurant. Le règlement de
toutes ces difficultés l'occupa jusqu'à la fin de son administration.
Les Iroquois chrétiens, étant exposés aux insultes de leurs compatriotes
demeurés idolâtres, demandèrent la permission de s'établir parmi les
Français. Il les reçut à bras ouverts, comptant avec raison qu'ils
formeraient dans la suite une barrière contre les irruptions de leurs
anciens compatriotes. Ils furent placés d'abord à la prairie de la
Magdelaine, et ensuite au Saul-St.-Louis, où l'on en voit encore
quelques restes. Le temps était propice pour faire tous ces arrangemens;
le fléau qui décimait alors les Indigènes les rendait plus conciliants
et plus raisonnables. La terrible année de 1670 fut une époque de deuil
et de désolation pour eux. Ils furent frappés d'une mortalité effrayante
causée par la petite vérole qui enleva des tribus entières, et dépeupla
presque complètement le nord du Canada. Les Attikamègues disparurent
comme nation. Tadoussac, où l'on voyait au temps de la traite de 1000 à
1200 Sauvages, fut, depuis ce moment, presqu'abandonné. Quelques années
après, cette maladie, si funeste à tous les Indiens, fit littéralement
un vaste tombeau de la bourgade de Syllery. Quinze cents Sauvages en
furent atteints et pas un seul ne guérit (Charlevoix). C'est après ces
ravages que le P. Chaumonot rassembla les Hurons qui avaient été
épargnés et fonda avec eux le village de Lorette, à 2 lieues de Québec.

Cependant le moment était arrivé où Talon allait réaliser un projet
qu'il avait formé lors de sa première intendance en Canada; et qui
consistait à faire passer les vastes contrées de l'Ouest, dont l'on
ignorait encore toute l'étendue, sous la suprématie de la France qui
ambitionnait l'honneur d'étendre son influence jusqu'aux dernières
limites du continent. Il y avait de la grandeur et de la politique dans
un pareil dessein, qui témoigne du génie de son auteur. Louis XIV
l'avait accueilli avec beaucoup de faveur pendant le séjour de Talon à
Paris; et celui-ci, sûr maintenant de l'appui du roi, ne fut pas plus
tôt de retour à Québec qu'il s'occupa des moyens de le mettre à
exécution.

L'on a vu dans un autre chapitre que les nombreuses tribus de la grande
famille algonquine occupaient une portion considérable du continent à
l'est du Mississipi, avec les Hurons, et que tous ces peuples étaient
très attachés aux Français dont ils aimaient les moeurs agréables et le
caractère chevaleresque, et auxquels ils se regardaient comme redevables
du repos dont ils jouissaient. Talon profita adroitement de cette
circonstance pour les engager à reconnaître la suprématie du roi et à se
mettre sous sa protection. Les missionnaires et les traitans, qui
avaient déjà étendu leurs courses fort loin, facilitèrent aussi ses
vues, à la réalisation desquelles les premiers reçurent ordre de
travailler en étendant leurs prédications[120]. Mais pour ouvrir la
négociation qui devait amener un résultat définitif, il fallait trouver
une personne propre à remplir officiellement cette mission délicate et
difficile avec les tribus occidentales. Personne ne lui parut plus
capable qu'un voyageur renommé, Nicolas Perrot, homme assez instruit, de
beaucoup d'esprit, et parlant bien la langue de ces peuples parmi
lesquels il avait acquis une grande influence. Ce voyageur, ayant reçu
ses instructions, partit avec l'ordre de pousser aussi loin que possible
ses découvertes; il visita un grand nombre de peuplades, et pénétra
jusque chez les Miâmis, à Chicago, dans le fond du lac Michigan, par
lesquels il fut reçu comme l'envoyé d'un grand roi et avec toute
l'ostentation que pouvaient mettre ces barbares. Il les invita tous au
nom du grand _Ononthio_, c'est ainsi que les Indiens désignaient
toujours le roi de France, à envoyer des députés pour rencontrer les
siens, et délibérer sur les matières importantes qui leur seraient
soumises, le printemps suivant, au Sault-Ste.-Marie, au pied du lac
Supérieur, où se faisaient alors les assemblées générales de toutes les
nations, à cause de la prodigieuse abondance de la pêche qui pouvait
nourrir de grandes réunions d'hommes. Tous promirent de se trouver au
rendez-vous. M. de St.-Lusson y arriva à la fin de mai 1671, chargé des
pleins pouvoirs du roi. Il y trouva les chefs d'une multitude de tribus
qui habitaient les bords du lac Supérieur, du lac Huron et le fond de la
baie d'Hudson. Le père Allouez fit un discours en langue algonquine,
pour expliquer l'objet de l'assemblée, et demander leur acquiescement
aux propositions du monarque qui leur faisait offrir sa puissante
protection, et dont il exalta la gloire et la magnificence. Les députés
s'écrièrent tous qu'ils ne voulaient plus avoir d'autre père que le
grand _Ononthio_ des Français. Alors Perrot creusa un trou dans la
terre, et y éleva une croix aux armes de France, pour scéler par ce
signe la prise de possession du pays, que M. de St.-Lusson déclara être
désormais sous la protection du roi, au bruit de la mousqueterie et aux
acclamations de cette foule ignorante qui venait de se donner un maître.

[Note 120: Relation des Jésuites (P. Dablon 1670-1).]

Talon, voyant le succès qui avait couronné cette première entreprise,
résolut de ne pas s'arrêter en aussi beau chemin, et fit continuer les
découvertes jusqu'au dernier moment de son séjour dans le pays. Les
Indiens occidentaux rapportaient qu'il y avait un grand fleuve, nommé
Mississipi, à l'est du Canada; il ne voulut point laisser la colonie
sans avoir éclairci ce point important. Le P. Marquette et M. Joliet, de
Québec, furent chargés par lui d'aller en faire la recherche; l'on verra
dans le chapitre suivant comment ils s'acquittèrent de cette entreprise.

Nous avons dit que M. de Courcelles avait demandé d'être rappelé; le roi
choisit pour le remplacer, le comte de Frontenac, qui arriva en Canada
en 1672, précédé d'une réputation qui fit désirer à Talon de remettre
aussi sa charge. Il avait jugé en effet qu'il y aurait de l'imprudence à
se commettre avec le nouveau gouverneur dans une colonie trop petite
pour donner des occupations séparées à deux hommes qui n'étaient pas
d'humeur à dépendre l'un de l'autre, et par conséquent à agir en tout
avec ce concert qui exige des concessions réciproques. Il demanda en
conséquence sa retraite. Un des derniers actes administratifs de M. de
Courcelles fut une convention qu'il conclut avec les Iroquois pour la
fondation de Catarocoui, aujourd'hui Kingston. Ces barbares, après une
guerre de plusieurs années où les succès avaient été longtemps balancés,
venaient de vaincre les Andastes et les Chaouanons, qui furent
presqu'entièrement exterminés. Cette victoire les avait gonflés
d'orgueil, et l'on ne savait pas où s'arrêterait leur ambition. M. de
Courcelles pensa qu'il était temps de se mettre en garde contre les
entreprises qu'ils pourraient tenter contre la colonie, n'ayant plus
rien pour s'occuper au dehors. Il convoqua dans cette vue une assemblée
de leurs chefs à Catarocoui où il se rendit lui-même; et il leur déclara
qu'il allait bâtir un fort pour qu'ils pussent y faire la traite plus
commodément avec les Français. Soit qu'ils ne comprissent pas le but du
gouverneur, soit qu'ils s'abusassent sur leurs propres forces, ils
trouvèrent ce projet très bien imaginé; mais avant que celui-ci put
faire commencer les travaux, arriva, comme on vient de le dire, M. de
Frontenac qui comprit de suite l'importance de l'entreprise. Il se
transporta de sa personne sur les lieux l'année suivante, et ordonna la
construction du fort au confluent de la rivière Catarocoui avec le
St.-Laurent. Telle fut l'origine de la ville qui vient d'être
temporairement la capitale du Canada.

Le départ de M. de Courcelles qui devait entraîner plus tard celui de
Talon fut une perte pour le pays. Les qualités de ce gouverneur
n'étaient pas aussi brillantes que celles de son successeur; mais avec
beaucoup d'expérience et de fermeté, il possédait cette sagesse si
précieuse aux hommes d'état, qui leur fait prévenir les difficultés.
D'une part, en retenant avec une main ferme, mais douce, les prétentions
du clergé dans de justes bornes, il avait su se concilier l'appui des
missionnaires qui ont rendu de tout temps de si grands services à la
colonie, et qui contribuaient alors à faire respecter par les Indiens sa
personne et son gouvernement. De l'autre, aucun gouverneur n'a déployé
une politique plus habile que la sienne à l'égard de ces peuples, et il
est regrettable que plusieurs de ceux qui vinrent après lui, n'aient pas
toujours partagé ses vues à cet égard et suivi ses traces. On doit aussi
lui tenir compte d'avoir eu le bon esprit de tolérer en général l'espèce
d'indépendance que prenait quelquefois M. Talon, dont le génie supérieur
ne pouvait jeter que de l'éclat sur son administration. Le caractère
particulier de ces deux hommes, l'activité de l'un suppléant à la
nonchalance de l'autre, a fait qu'ils ont pu marcher ensemble malgré les
brouilles qu'inspirait quelquefois peut-être l'amour-propre blessé, mais
que faisaient taire bientôt des idées plus généreuses, la gloire et
l'amour de leur patrie. Les regrets des colons accompagnèrent le retour
de M. de Courcelles en France.

Cependant le rang, l'influence et la réputation de son successeur leur
firent espérer que l'on ne cesserait point de travailler à l'avancement
de la colonie avec la même activité, et qu'elle serait toujours l'objet
de la même attention de la part du roi. Petit fils d'un chevalier des
ordres fort dévoué à la cause de Henri IV dans la guerre de la ligue, le
comte (Louis de Buade) de Frontenac avait suivi la carrière de ses
ancêtres, et était parvenu au grade de lieutenant-général dans les
armées; il avait l'esprit pénétrant, fertile en ressources et orné par
l'étude, mais on lui reproche de l'ambition et de la hauteur; et l'on
remarqua en Canada qu'il était d'autant plus fier pour les grand qu'il
était poli et affable pour le peuple, ce qui dut lui faire des ennemis
puissans. Extrêmement jaloux du pouvoir, il en usa despotiquement. Il
avait appris le métier des armes sous le fameux Maurice, prince
d'Orange; et ayant obtenu le commandement du régiment de Normandie, il
avait servi en France, en Allemagne, et en d'autres pays de l'Europe, et
avait eu l'honneur d'être désigné, par Turenne, au roi pour commander
les secours qu'il envoyait à Candie assiégée par les Turcs[121].

[Note 121: Oraison funèbre du comte de Frontenac prononcée le 19
décembre 1698 par le P. Olivier Goyer, Recollet (Manuscrit,
_Bibliothèque du Séminaire de Québec_).

Ce panégyrique qui, comme tous les panégyriques, peint celui qui en est
l'objet sous les couleurs les plus favorables, est accompagné de notes
qui en font une peinture toute contraire, mais dans un langage qui est
de nature à détruire l'effet que l'auteur attendait de sa critique.]

En prenant les rènes du gouvernement, il voulut assembler le conseil
souverain d'une manière solennelle; et contre l'usage ordinaire, il lui
adressa un discours que nous reproduirons ici, et dans lequel on
reconnaît le soldat qui aime à voir dans le succès des armes la grandeur
de sa patrie. Cette harangue est peut-être la première qui ait été
prononcée par le représentant du roi dans cette colonie, en pareille
circonstance; et à ce titre, nous avons cru devoir conserver des paroles
qui se sont rarement répétées sous le gouvernement français. «Après vous
avoir remercié, dit le nouveau gouverneur, de toutes les civilités que
j'ai reçues de vous, et vous avoir témoigné la joie que je ressens
d'être au milieu de mes conseillers, je vous avouerai que je n'en ai pas
une médiocre de ce qu'en vous faisant part des ordres de sa Majesté,
j'ai à vous apprendre l'heureux succès de ses armes et à vous annoncer
ses victoires.

«Elle désire que vous enregistriez la déclaration de la guerre qu'elle a
faite par mer et par terre contre les Hollandais; mais vous ne saurez
pas plutôt par là qu'ils sont ses ennemis, que je vous dirai qu'ils sont
devenus ses sujets, et qu'elle a poussé ses conquêtes avec tant de
rapidité qu'en un mois de temps elle s'est assujetti des peuples qui,
pendant plus de cent années, avaient résisté à toute la puissance de la
maison d'Autriche, lors même qu'elle était dans le plus haut point de sa
grandeur et de son élévation.

«Tous ces prodiges qui n'ont presque point d'exemples, doivent augmenter
l'amour et la vénération que nous sommes obligés d'avoir pour cet
incomparable monarque, que nous voyons être favorisé de Dieu si
visiblement, et nous engager à lui donner de plus en plus de grandes
preuves de notre obéissance et de notre fidélité.

«Quoique sa Majesté n'a jamais eu lieu de douter de la vôtre, elle m'a
commandé néanmoins qu'à mon avènement dans ce pays, je vous fisse prêter
un nouveau serment entre mes mains, et que je vous excitasse à vous
acquitter du devoir de vos charges avec toute sorte de vigilance et
d'intégrité.

«C'est par la justice que les Etats les mieux établis se conservent, et
ceux qui ne font encore que de naître ont encore plus de besoin qu'on la
rende avec exactitude et célérité.

«C'est pourquoi vous devez, messieurs, appliquer tous vos soins à
répondre en cela aux intentions de sa Majesté, puisque c'est une des
choses qui peuvent le plus contribuer aux progrès de cette colonie dont
elle souhaite fort l'accroissement.

«Pour moi j'essaierai de vous en donner l'exemple en ne faisant aucune
acception de personne, en protégeant toujours le pauvre et le faible
contre ceux qui les voudraient opprimer, et en cherchant avec soin les
moyens de procurer l'avantage et la satisfaction de toutes les personnes
que je verrai être bien intentionnées pour le bien du pays et pour le
service de sa Majesté.»[122]

[Note 122: _Régistre du Conseil Souverain_, séance du 17 septembre 1672,
année de son arrivée au Canada.]

Après ce discours tous les membres du conseil levèrent la main et firent
serment.

Le comte de Frontenac trouva la colonie et les nations indiennes dans
une paix profonde qui dura plusieurs années. La déclaration de guerre
contre la Hollande qu'il fit proclamer en Canada, n'était qu'une pure
formalité qui intéressait tout au plus quelques marchands. Il n'avait
donc qu'à s'occuper de l'avancement du pays, et du perfectionnement de
ses jeunes institutions, qui avaient besoin de beaucoup d'améliorations.
L'administration de la justice fut particulièrement l'objet de sa
sollicitude; et en cela il ne fit que suivre les tendances du
gouvernement de Louis XIV pour la France elle-même. En homme habile, ce
monarque qui avait fait atteindre le plus haut degré de centralisation à
la monarchie, qui avait écrasé la puissance pontificale et l'opposition
protestante, chercha à couvrir ses usurpations par une administration
plus régulière et plus éclairée de la justice. Ainsi l'on a vu de nos
jours Napoléon, après avoir renversé la constitution de sa patrie,
constitution il est vrai qui menaçait ruine, on l'a vu, dis-je,
promulguer un code de lois qui lui a acquis une gloire immortelle.

Le gouverneur tout en marchant sur les traces de son maître, opérait ces
changemens avec des formes et des manières si hautaines et si
despotiques, que malgré sa grande influence, et sa grande capacité, il
se fit des ennemis nombreux et implacables. Si l'on voulait en croire
tout ce qu'en disent ses contemporains, l'on serait très en peine de le
juger, car sa conduite a été attaquée avec autant de virulence qu'elle a
été défendue avec enthousiasme. Nous tâcherons d'éviter ces deux
extrêmes, et nous jugerons des actes de cet administrateur par les
résultats qu'ils ont eus pour notre patrie.

Quoique M. Talon eût demandé son rappel en même temps que M. de
Courcelles, il ne fut relevé qu'en 1675; de sorte qu'il resta trois ans
avec le nouveau gouverneur auquel il fut sans doute très utile. Il
paraît que la bonne intelligence ne cessa pas de régner entre ces deux
grands fonctionnaires. Comme l'intendant, le comte de Frontenac étudia
et connut bientôt les vrais intérêts de la colonie à la prospérité de
laquelle il travailla avec ardeur. Personne ne sut mieux que lui prendre
sur les colons et sur les Sauvages cet ascendant si nécessaire pour les
retenir dans le devoir et le respect; et il traitait ses alliés et ses
ennemis avec une hauteur mêlée de noblesse qui en imposait aux barbares
et leur donnait une haute idée de la France.

Après avoir mis la dernière main aux traités conclus avec ces peuples,
et s'être assuré de leurs bonnes dispositions qu'il sut affermir par sa
politique, il porta les yeux sur les affaires intérieures du pays.
Plusieurs gouverneurs avaient voulu signaler le commencement de leur
administration par la promulgation de réglemens pour la bonne conduite
des habitans, nommés réglemens de police; mais qui avaient souvent une
bien plus grande portée. Dans le mois de mars 1673, de nouveaux
réglemens furent passés par le conseil souverain en 31 articles, dont
plusieurs pourraient être encore adoptés aujourd'hui avec avantage. Le
premier portait que trois échevins seraient élus à la pluralité des
suffrages des habitans de Québec, pour agir comme juges de police et
veiller à l'exécution des lois. Trois ans après, ces réglemens subirent
une nouvelle révision et furent très-étendus, quelques uns embrassant
même les Sauvages qu'ils firent tomber sous l'action des lois françaises
pour les offenses criminelles graves. Défense fut pareillement faite aux
marchands forains de traiter avec les Indigènes; et il fut pourvu à ce
que le lieutenant général tint deux assemblées de police générale par
an, le 15 novembre et le 15 avril, où les principaux habitans de Québec
seraient appelés, pour aviser, entre autres choses, aux moyens
d'augmenter et d'enrichir la colonie.

En 1674, le roi se rendant enfin aux voeux des Canadiens, supprima
totalement la compagnie des Indes occidentales, qui ne remplissait
aucune de ses obligations envers le pays, et remboursa aux membres les
fonds qu'ils avaient mis dans la société. Il paraît, par l'édit de
révocation, que la population des colonies françaises en Afrique et en
Amérique, était à cette époque de plus de 45,000 âmes, et que leur
commerce employait environ 100 navires, sans compter sans doute ceux qui
étaient engagés dans la pêche de la morue et de la baleine, et dont le
nombre était beaucoup plus considérable.

L'absence d'une cour en première instance pour connaître des matières
civiles et criminelles entraînant des inconvéniens, le siège de la
prévoté et justice ordinaire fut rétabli à Québec, ainsi qu'on l'a
rapporté ailleurs, en 1677. Cette amélioration fut suivie l'année
d'après de l'introduction de la fameuse ordonnance de 1667 touchant
l'administration de la justice. Cette ordonnance, l'un des plus grands
bienfaits qui aient été conférés à ce pays sous l'ancien régime, n'y a
eu de pendant depuis en matières légales, que le code criminel anglais
introduit par la conquête.

L'année 1679 vit paraître, elle, l'important édit concernant les dîmes
et les cures fixes dont on a parlé assez au long dans le chapitre sur le
gouvernement ecclésiastique; et une ordonnance non moins intéressante
pour la liberté des citoyens, par laquelle il était défendu aux
gouverneurs particuliers d'emprisonner personne. Ce droit fut réservé
seulement au gouverneur en chef, au lieutenant-général civil et au
conseil souverain. Il n'est pas improbable que cette loi salutaire ait
été suggérée par ce qui venait de se passer entre M. de Frontenac et M.
Perrot, gouverneur de Montréal, et dont nous allons maintenant parler.

Tous les changemens, toutes les améliorations qu'on vient d'énoncer se
faisaient au bruit des querelles qui avaient marqué les premiers pas de
l'administration de M. de Frontenac. Dès 1673, ce gouverneur était en
guerre ouverte avec celui de Montréal, dont le satirique La Hontan
disait, que n'ayant que mille écus d'appointemens, il avait trouvé le
moyen d'en gagner cinquante mille par son commerce avec les Sauvages en
peu d'années. Soit à tort ou à raison, M. de Frontenac crut que M.
Perrot n'observait pas les ordonnances et les instructions du roi, et il
lui envoya pour lui porter ses commandemens à cet égard un lieutenant de
ses gardes. Celui-ci reçut fort mal cet officier, et le fit jeter même
en prison.

[123]Cette conduite inqualifiable attira sur lui toute la colère du
comte déjà prévenu, qui fit aussitôt assembler extraordinairement le
conseil souverain pour aviser aux moyens à prendre en présence d'un acte
d'insubordination qu'il regardait comme un attentât contre l'autorité
royale. Le substitut du procureur-général fut chargé de commencer
l'instruction de cette affaire de suite, et de se transporter à Montréal
s'il était nécessaire.

[Note 123: Nous tirons tous les détails qui suivent du régistre du
conseil souverain déposé aux archives du secrétariat provincial. Aucun
historien que nous sachions ne les a connus.]

Cependant Perrot voyant que l'affaire prenait une tournure plus sérieuse
qu'il ne l'avait pensé, était descendu à Québec dans l'espoir peut-être
de trouver assez d'influence pour détourner l'orage qui le menaçait;
mais cela ne fit qu'avancer sa disgrâce; il y fut arrêté au commencement
de janvier (1674) et enfermé au château St.-Louis, où il fut détenu plus
d'un an prisonnier, refusant de reconnaître l'autorité du gouverneur
général et du conseil souverain pour le juger.

Malheureusement cette affaire, déjà assez grave, se compliqua dans le
cours de l'hiver par la part qu'y voulurent prendre quelques membres du
séminaire de St.-Sulpice, dont l'un, M. l'abbé de Salignac Fénélon,
était curé de Montréal. Cette intervention mal avisée ne fît, comme on
devait le supposer, qu'augmenter le mal en mêlant le clergé à la
querelle. L'abbé Fénélon blâma hautement, dans son sermon du jour de
Pâques, la conduite du gouverneur général, qu'il qualifia de tyrannique
et de violente; il ne s'arrêta pas là, il recueillit dans la ville des
signatures à une remontrance au roi contre lui. Dans un temps où la
liberté était inconnue, cette hardiesse parut un second outrage à M. de
Frontenac; et l'ordre fut donné sur le champ d'assigner le bouillant
abbé, qui était peut-être en partie la cause, par ses conseils, de la
rébellion de M. Perrot, à venir expliquer sa conduite devant le conseil
souverain, et plusieurs de ses collègues à comparaître en témoignage
contre lui.

Après avoir fait plusieurs fois défaut, ces messieurs se présentèrent
enfin; mais ce fut pour décliner la juridiction du conseil sur eux,
prétendant qu'ils ne pouvaient être jugés ou assignés en témoignage que
par leur évêque. L'abbé Fénélon se conduisit surtout avec une grande
audace. Il réclama le droit que possédaient les ecclésiastiques en
France de parler assis et couverts en présence des conseils souverains,
et ajoutant l'action à la parole, il s'avança vers les membres et se
couvrit avec un geste de vivacité insultant comme pour braver le comte
de Frontenac, qui présidait alors le conseil, et qui après lui avoir
fait remarquer avec beaucoup de modération l'inconvenance de sa
conduite, le fit retirer dans une salle voisine sous la garde de
l'huissier, en attendant que le conseil eût opiné sur ce qu'il y avait à
faire dans cette urgence. Ce corps décida tout d'une voix que la
prétention de M. l'abbé Fénélon ne pouvait être admise d'autant plus
qu'il comparaissait comme accusé. Il fut ramené devant le conseil; mais
persistant à ne pas le reconnaître comme son tribunal légitime, et à
refuser de répondre à ses interrogatoires, il fut mis aux arrêts.

La situation des choses en Canada dans le moment, montrait le danger de
la doctrine invoquée par les ecclésiastiques de ne reconnaître pour juge
légitime que leur évêque. Lorsqu'un violent antagonisme divisait le
gouverneur et cet évêque jusqu'au point d'entraîner des voies de fait
chez leurs partisans, si chacun des deux rivaux avait eu un tribunal
pour juger ses amis et ses créatures, quelle justice, quelle unité
aurait-on pu en attendre? Il est évident qu'il y aurait eu dès lors deux
pouvoirs en opposition dans l'Etat, et que la société aurait été en
conséquence bouleversée.

D'un autre côté, comme les offences de M. Perrot et de l'abbé Fénélon
étaient personnelles au comte de Frontenac, celui-ci parut exercer un
pouvoir exorbitant et dangereux, en cumulant avec ses autres fonctions
celles de président du conseil, où il semblait être à la fois dans ce
cas-ci accusateur et juge. Il ne faut pas croire néanmoins, comme
Charlevoix, qu'il eût usurpé cette présidence; il l'a remplissait par
droit d'office, et conformément à l'usage établi, les gouverneurs en
commençant par M. de Tracy ayant les uns après les autres présidé ce
corps depuis sa création, et signé les procès-verbaux de ses
séances[124].

[Note 124: _Registre du conseil souverain_. La formule ordinaire des
procès-verbaux contenait ces mots: Le conseil assemblé auquel présidait
haut et puissant seigneur M. de Tracy, ou bien, où présidait M. le
gouverneur, etc. La commission de M. Duchesneau comme intendant portait
expressément qu'il _présiderait au conseil souverain en l'absence du dit
sieur da Frontenac_. Les procès-verbaux sont signés par tous les
gouverneurs jusqu'à M. de Frontenac inclusivement, qui les a signés
jusqu'en septembre, 1675.]

Cependant M. Perrot persistait toujours obstinément à ne pas reconnaître
la compétence du conseil. Dans ses objections il s'en trouva de bien
fortes et qui influèrent puissamment sur la décision qui fut adoptée
plus tard. Il représenta, entre autres choses, que se trouvant accusé
directement par le gouverneur général qui était son ennemi personnel, il
ne pouvait consentir à mettre son sort entre les mains d'un tribunal
dont ce gouverneur était président; qu'en outre plusieurs des membres du
conseil étaient intéressés à sa perte, en ce que la personne qui avait
été nommée pour le remplacer dans le gouvernement de Montréal, leur
était étroitement alliée par le sang, et que c'est ce qui expliquait
l'acharnement avec lequel ils travaillaient contre lui. Pour ces raisons
donc, il récusait nommément M. de Frontenac et tous les autres membres
auxquels il avait fait allusion, et en appelait au conseil d'état à
Paris.

Le sulpicien, l'abbé Fénélon, qui souffrait de se voir ainsi traîner
devant un tribunal civil, qu'il savait mal disposé contre lui, adopta la
même tactique et commença aussi à récuser ses juges. Sa cause devint dès
lors commune avec celle de M. Perrot, auquel l'influence du clergé qui
commença à se remuer fut fort avantageuse. Nul doute que l'opinion
publique n'ait été aussi pour quelque chose dans l'espèce de changement
que l'on croit apercevoir alors dans les dispositions de la plupart des
membres du conseil et du gouverneur lui-même. Les membres récusés
voulurent s'abstenir de siéger; et le gouverneur fut comme emporté par
le torrent; car il chercha d'abord à justifier sa présence en prétendant
qu'il n'était pas plus intéressé dans le procès que le roi lui-même dont
il était le représentant; ce qui était plausiblement vrai. Le conseil ne
se trouvant plus en nombre après la retraite des membres en question, il
en fut nommé d'autres spécialement pour continuer les procédures contre
les accusés; et après plusieurs séances, ne demandant pas mieux que de
se débarrasser d'une affaire compliquée, ils firent droit sur les causes
de récusation, et ordonnèrent que le tout serait soumis au roi pour sa
décision, avec prière, en outre, à sa majesté de faire connaître si le
conseil devait continuer d'être ou non présidé à l'avenir par le
gouverneur général.

L'année suivante une réponse relative au dernier point fut donnée par
Louis XIV dans la déclaration qui régla la question des préséances au
conseil. La première et la seconde places y furent réservées au
gouverneur et à l'évêque, et la troisième à l'intendant, mais avec la
présidence puisqu'on lui en conférât les fonctions, quoiqu'il lui fût
défendu d'en prendre le titre, comme pour ménager l'amour propre du
comte de Frontenac. De ce moment M. de Pétrée, qui ne paraissait plus
depuis longtemps au conseil, commença à y revenir. Dès que quelque nuage
s'élevait entre lui et le gouverneur, il avait pour politique de
s'abstenir d'assister aux séances de ce corps, où il se faisait
remplacer par quelque prêtre vigilant. Aussi quand il commençait à
s'absenter pouvait-on prédire en toute assurance quelque nouvel orage.

Quant à M. Perrot et à l'abbé Fénélon qui avaient été la cause
principale de tout ce fracas, il paraît que leur affaire, qui avait
divisé tout le pays, fut étouffée; et que l'un alla reprendre son
gouvernement et l'autre sa cure. La procédure qui les concernait resta
probablement oubliée dans quelque coin du ministère des colonies.

A peine cependant cette difficulté fut-elle terminée qu'il s'en éleva
d'autres qui ne finirent, celles-là, que par le rappel de M. de
Frontenac et de l'intendant. Un esprit querelleur, rancuneux,
intolérant, semblait s'être emparé de tout le monde.

L'éternelle question de la traite de l'eau-de-vie n'avait pas cessé
d'agiter sourdement le pays sous l'administration de M. de Courcelles.
Ce gouverneur ainsi que l'intendant, M. Talon, étaient favorables à ce
négoce exercé parmi les Français seulement; et même le dernier avait
obtenu une lettre du ministère qui le rendait libre entre les colons.
Mais l'évêque n'avait rien relâché de sa fermeté; il avait continué son
opposition par des mandemens et des excommunications tout en faisant
entendre ses plaintes à la cour. Plus tard, c'est-à-dire à l'époque où
nous sommes parvenus, le nouvel intendant, M. Duchesneau, qui s'était
déjà brouillé avec le gouverneur, touchant la présidence du conseil et
d'autres questions d'administration locale, appuya les plaintes du
clergé, peut-être pour s'assurer des bonnes grâces de ce corps influent
en épousant ses intérêts, quoiqu'il se déclarât néanmoins contre lui
dans la question des dîmes et des cures, réglée par l'ordonnance de
1679.

Le gouverneur, qui avait déjà pris les devans à Paris, répondit que les
plaintes de M. de Pétrée étaient mal fondées, que la traite de
l'eau-de-vie, restreinte dans de justes bornes, était nécessaire pour
s'attacher les Indigènes, et qu'au surplus, le zèle des ecclésiastiques
à cet égard «ne servait guère que de prétexte pour persécuter ceux qui
les empêchaient de dominer dans le pays et pour solliciter leur
révocation». Il faisait allusion par ces paroles aux gouverneurs déjà
rappelés et à lui-même, ne se croyant pas plus à l'abri de ces attaques
dissimulées que ses prédécesseurs. Toute fortuite qu'était cette
supposition, il y avait bien de l'apparence que cette nouvelle
difficulté allait soulever une tempête plus violente encore que toutes
celles que l'on avait vues en Canada, à cause surtout de l'irritation
qui était restée dans les esprits à la suite des longs démêlés que nous
avons rapportés plus haut.

Pour y mettre fin du coup, Colbert ordonna à M. de Frontenac de
convoquer une assemblée de vingt des principaux habitans de la colonie,
afin d'avoir leur avis sur ce commerce et sur les conséquences qui en
découlaient pour elle. Le résultat de leurs délibérations, favorable à
la traite, fut envoyé à Paris. M. de Pétrée, dont cette décision
éloignait plus que jamais la réalisation d'un projet qui avait fait
l'occupation d'une partie de sa vie, passa exprès en France en 1678 pour
en arrêter l'effet. Selon Charlevoix, le roi ayant voulu que
l'archevêque de Paris et le P. de la Chaise, confesseur de sa majesté,
donnassent leur jugement définitif; l'un et l'autre après en avoir
conféré avec l'évêque de Québec, avaient jugé que la traite de
l'eau-de-vie dans les bourgades indiennes devait être défendue sous les
peines les plus rigoureuses; et une ordonnance avait été décrétée pour
appuyer ce jugement. Suivant une autre version, celle de l'auteur des
mémoires sur la vie de M. de Laval, la cour fatiguée de cette lutte
entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique, aurait reçu le
prélat canadien avec beaucoup de froideur; et après deux ans de vaines
sollicitations et de déboires, celui-ci aurait été été obligé de revenir
dans ce pays sans avoir presque rien obtenu. Le fait est que l'évêque
réussit en partie dans ses prétentions, et que l'ordonnance dont parle
Charlevoix fut en effet rendue. Mais un demi triomphe était regardé par
M. de Pétrée et ses partisans presque comme une défaite, eux qui avaient
été jusque là accoutumés à remporter des succès complets, et à renverser
tous les obstacles que rencontrait l'Eglise dans ses volontés.

Ce résultat, d'un autre côté, ne contribua qu'à augmenter l'éloignement
du gouverneur général pour M. Duchesneau qui avait appuyé, comme on l'a
dit, l'évêque dans cette question. Il se conduisit envers lui comme il
faisait envers ceux qu'il regardait comme ses ennemis, avec une grande
hauteur. La mésintelligence, s'accrut tous les jours de plus en plus
entre eux; et malgré les recommandations de la cour, les choses en
vinrent à tel point qu'il fallut les rappeler en 1682[125].

[Note 125: Charlevoix rapporte qu'à la suite de la passation de
l'ordonnance de 1675 relative au conseil souverain, le comte de
Frontenac, outré d'avoir échoué dans ses prétentions, exila sous
différens prétextes de sa propre autorité le procureur général et deux
conseillers. Ce fait ne parait pas correct. Dans les actes qui se
trouvent dans le livre des _Edits et Ordonnances_, c'est le substitut du
procureur-général qui agit de 1668 à 1674, auprès de ce conseil; de 1675
à 1682 et plus tard encore, c'est le procureur général, M. Ruette
d'Auteuil, nommé en 1674 par M. de Frontenac lui-même. Cet officier se
trouvant constamment inscrit, comme présent, dans les procès-verbaux du
conseil entre ces deux époques, n'a donc pu être exilé après 1675 par le
gouverneur.]

Le gouverneur quittait la colonie au moment où elle avait le plus de
besoin de ses talens. Outre l'incendie du 5 août (1682) qui avait réduit
la plus grande partie de Québec en cendres, ruiné le commerce et fait
subir des pertes immenses au pays[126], l'on s'attendait à tout instant
à avoir les Iroquois sur les bras. L'influence du voisinage des Anglais,
commençait à changer les dispositions de la confédération, qui, dans la
prévision d'une guerre prochaine, s'appliqua à nous enlever ou à nous
rendre inutiles nos alliés. Le colonel Dongan travailla activement à
mettre ces barbares dans les intérêts de l'Angleterre, et il avait
plusieurs moyens de réussir. L'accroissement qu'avait pris le commerce
de cette puissance lui permettait déjà dans ce temps là de vendre ses
marchandises aux Sauvages à meilleur marché que les Canadiens, qui
malgré la dissolution de la société des Indes occidentales, étaient
restés soumis au monopole du fermier du droit appelé le quart des
castors et le dixième des orignaux, ainsi que de la traite de Tadoussac.
Ce fermier achetait toutes les pelleteries à un prix très modique, à
cent soixante pour cent de moins que ne les payaient les Anglais. Il est
évident par cela que, puisque ces derniers pouvaient vendre leurs
marchandises aux Indiens à beaucoup meilleur compte que nous, et acheter
leurs pelleteries à cent ou cent-soixante pour cent de plus, ils
devaient s'emparer insensiblement de toute la traite des contrées
occidentales.

[Note 126: Dans la Basse-Ville qui était bâtie en bois il ne resta
qu'une seule maison, celle d'un riche marchand, M. Aubert de Lachenaye,
qui «avait l'âme noble et généreuse» dit un contemporain, et, qui aida
de son argent ses concitoyens à se rebâtir. Québec a été jusqu'à ce jour
ravagé par trois grands incendies: celui dont nous venons de parler;
celui qui éclata lors du bombardement de la ville par les Anglais en
1759, et dans lequel plusieurs centaines de maisons furent brûlées; et
enfin le plus terrible de tous, celui du 28 mai 1845. Dans ce dernier en
moins de 8 heures plus de mille maisons (on a dit 1600; mais ce nombre
est exagéré) et leurs dépendances, trois églises ou chapelles, une halle
de marché; de nombreuses tanneries, brasseries, distilleries; une grande
quantité de magasins, des fonderies, des savonneries, des chantiers de
construction de navires, des quais, quelques vaisseaux, &c., devinrent
la proie des flammes, et de 10 à 12 mille personnes se trouvèrent sans
gite.]

En outre de ces motifs commerciaux et pécuniaires que les Anglais
avaient soin de faire valoir habilement parmi les nations sauvages, et
de leur expliquer tous les jours à l'occasion de chaque fait nouveau qui
en démontrait la justesse, motifs puissans en effet, qui devaient les
rapprocher d'eux, les difficultés fâcheuses survenues entre notre
commandant à Michilimackinac et les indigènes, à l'occasion de
représailles usées par lui pour venger la mort de quelques uns de ses
compatriotes, avaient presque détaché ces peuples de la cause française.
Avec d'aussi grands désavantages, il fallait donc une grande habileté
dans M. de Frontenac non seulement pour éviter une rupture, mais même
pour conserver le commerce de ces nations. En arrivant en Canada il
s'était occupé à raffermir l'alliance qui existait avec elles, et à
paralyser l'effet de l'influence anglaise; et ce n'était qu'à force
d'adresse et de présens qu'il avait atteint ce but difficile, et pu
assurer la paix qui avait duré, comme on l'a déjà dit, tout le temps de
son administration. Ce n'est qu'à l'heure de son départ que l'on aperçut
des symptômes d'agitation chez les Iroquois qui annonçaient la guerre.
Recherchés à la fois par les Français et par les Anglais, qui les
obsédaient constamment, ces barbares, naturellement fiers et ambitieux,
augmentaient d'audace et élevaient leurs prétentions. Ils n'y mettaient
plus de bornes surtout depuis que le gouverneur de la Nouvelle-York
s'était mis à flatter leur orgueil, à vanter leurs prouesses, et à leur
promettre l'appui de l'Angleterre. En vain le comte de Frontenac eut-il
des conférences avec les ambassadeurs des cinq cantons; avec ceux des
Hurons, des Kikapous et des Miâmis, elles n'eurent aucun résultat. Il
quitta donc le Canada, comme nous le disions, au moment où nous avions
le plus grand besoin de son énergie, et de son expérience, car la guerre
était imminente, non une guerre partielle entre les Français et la
confédération iroquoise seulement, mais une guerre générale qui allait
s'étendre à toutes les nations de l'Ouest et compromettre notre système
d'alliances, si essentiel au commerce et à la paix du Canada.

C'est en 1682 que le comte de Frontenac s'embarqua pour la France. Son
départ était au fond un nouveau triomphe pour le parti de M. de Pétrée;
mais c'était le dernier. Le rappel presque successif de trois
gouverneurs avait suffisamment constaté sa puissance et ses prétentions.
L'administration des deux premiers n'avait duré ensemble que quatre ans;
celle de M. de Frontenac en avait duré dix; ses talens et son influence
à la cour avaient seuls pu le maintenir si longtemps dans un poste aussi
difficile. Il était parent, nous croyons, de madame de Maintenon,
chargée alors de l'éducation des enfans que le roi avait eus de madame
de Montespan; et c'est probablement par son influence qu'il fut nommé de
nouveau gouverneur de la Nouvelle-France en 1689, ainsi que nous le
verrons plus tard. Les successeurs qu'on lui donna s'étant montrés des
administrateurs médiocres, l'on sentit plus que jamais la nécessité de
soutenir contre les cabales coloniales les gouverneurs qui travaillaient
avec le plus de succès à l'agrandissement de ces importantes
possessions. Quoique ses démêlés avec l'intendant fussent la cause
immédiate et ostensible de la révocation de M. de Frontenac, il a été
facile de se convaincre, en lisant l'histoire de son administration, que
le pays était alors divisé en deux grands partis dont le gouverneur et
l'évêque étaient les chefs, et qui prenaient pour cette raison les
désignations de parti des laïques et de parti des ecclésiastiques. La
lutte se continua toujours sous différens prétextes et sous différens
noms; et dans toutes les difficultés de M. de Frontenac, soit avec M.
Perrot ou M. Duchesneau, soit avec M. l'abbé de Salignac Fénélon ou M.
de Pétrée, l'influence ecclésiastique fut constamment mise en oeuvre
contre lui. Si cette lutte eût eu pour objet un intérêt purement
colonial, l'amélioration politique et matérielle du pays, comme on
prétendait qu'elle avait pour fin l'intérêt religieux, nous nous
rallierions de bon coeur, comme Canadien, à ceux qui l'encourageaient;
mais comme elle ne produisit que du mal en semant la division partout,
qu'elle ne fit que retarder le développement de la colonie en distrayant
les habitans de travaux plus essentiels à leur bien être, enfin, qu'elle
n'avait pour but que de satisfaire les prétentions plus ou moins
raisonnables, plus ou moins exagérées, des chefs de ce nouveau pays sur
lequel chacun voulait exercer sa domination, un sentiment de regret est
seul permis en présence de ces funestes dissentions.

M. de la Barre vint remplacer le comte de Frontenac comme gouverneur
général de la Nouvelle-France. C'était un excellent marin, qui s'était
distingué par des faits d'armes glorieux contre les Anglais dans
l'archipel du Mexique, où il s'était emparé d'Antigua et de Montserrat,
mais qui se montra en Canada un administrateur médiocre, manquant à la
fois de cette souplesse qui élude les obstacles, et de cette grandeur
qui en impose, nécessaires pour négocier avantageusement avec les
Indiens.

La première nouvelle qu'il apprit en mettant le pied à terre, c'est que
la guerre était commencée entre les cinq cantons et les Illinois alliés
de la France. L'on s'attendait à tout instant à voir paraître les bandes
des premiers dans la colonie. Dans ces circonstances, loin d'apaiser les
dissentions qui y régnaient encore, et de rallier tous les partis à lui,
il se laissa préjuger contre les amis de son prédécesseur, parmi
lesquels se trouvaient des hommes habiles et qui justifiaient la
réputation de leur chef; et il ne cacha point ses préventions à leur
égard. Cette politique ne pouvait être plus malheureuse. Il rejeta avec
une légèreté inconcevable la cause de la guerre sur M. de la Salle qui
venait d'achever la découverte du Mississipi. Et pourtant, loin de
pouvoir désirer la guerre, ce voyageur célèbre devait la redouter plus
que personne, puisque tous ses projets se trouvaient ruinés par elle;
mais ce ne fut là qu'une des moindres erreurs de M. de la Barre. Mais il
est temps de revenir sur nos pas pour reprendre la chaîne de nos
découvertes dans l'intérieur de l'Amérique, découvertes qui ne sont pas
une des moindres parties de la gloire française, et qui n'avaient pas
cessé de s'étendre sous l'administration de M. de Frontenac qui les
avait encouragées comme M. Talon. Il avait protégé d'une manière
spéciale M. la Salle dont il aimait l'esprit hardi et aventureux, et
auquel il avait affermé le fort de Catarocoui au pied du lac Ontario en
1675. Ces découvertes en augmentant les possessions des Français, les
avaient mis en relation avec un grand nombre de peuples inconnus
jusque-là, avaient compliqué leurs alliances, leurs intérêts, et accru
par là même les causes de guerre.



                              CHAPITRE II.


                       DÉCOUVERTE DU MISSISSIPI.

                             17 Juin, 1673.

Des découvertes des Français dans l'intérieur de l'Amérique
septentrionale.--Voyageurs et missionnaires.--Les Jésuites: activité et
courage des missionnaires de cet ordre.--Voyages au Nord: le P. Le Quen
découvre le lac St.-Jean (Saguenay), 1647; et Desprès Couture pénètre
pur cette route à la baie d'Hudson (1663).--Voyages dans l'Est et dans
l'Ouest: le P. Druillettes va du St.-Laurent à la mer par les rivières
Chaudière et Kénébec.--Les lacs Erié, Huron et Michigan sont
successivement visités.--Deux jeunes traitans se rendent en 1659 à la
tête du lac Supérieur et jusqu'aux Sioux; nombreuses tribus de ces
contrées.--Excursions apostoliques des PP. Raimbault, Jogues et Mesnard;
les PP. Allouez et Dablon s'avancent jusqu'aux limites de la vallée du
Mississipi, où ils sont informés par les Indigènes qu'elle est arrosée
par un grand fleuve.--Le P. Marquette et Joliet, de Québec, choisis par
Talon pour aller reconnaître la vérité de ce rapport, parviennent à ce
fleuve le 17 juin 1673, et le descendent jusqu'à la rivière des
Arkansas.--Sensation que fait en Canada cette découverte.--La Salle
résout de descendre le nouveau fleuve jusqu'à la mer.--Il bâtit à
Niagara le premier vaisseau (le Griffon) qui ait navigué sur les lacs
Erié, Huron et Michigan; il construit le fort des Miâmis, et le fort de
Crèvecoeur sur la rivière des Illinois.--Le P. Hennepin remonte le
Mississipi jusqu'au Sault-St.-Antoine, et tombe entre les mains des
Sioux--Difficultés et embarras de tous genres de la Salle, qui triomphe
de tous les obstacles et réussit enfin à reconnaître le Mississipi
jusqu'à la mer en 1682, et donne le nom de Louisiane aux immenses
contrées que traverse ce fleuve.--Il va rendre compte de ses découvertes
à Louis XIV, après s'être fait précéder à Paris par le P. Mambré;
gracieux accueil qu'il reçoit du roi.


Si nous voulions caractériser en peu de mots ce qui a amené les
Européens en Amérique, nous dirions que les Espagnols y vinrent pour
chercher de l'or, les Anglais la liberté civile et religieuse, et les
Français pour y répandre les lumières du christianisme. Leurs
missionnaires, ayant leur point d'appui à Québec, se répandirent en
effet de là parmi toutes les tribus indiennes, depuis la baie d'Hudson
jusque dans les contrées qu'arrosent les eaux du bas Mississipi. Un
bréviaire suspendu au cou et une croix à la main, ils ont souvent
devancé nos plus intrépides voyageurs. On leur doit la découverte de
plusieurs vastes pays, avec les peuples desquels ils formaient alliance
au nom de cette même croix qu'ils mettaient entre eux et le ciel.
L'effet que cet emblème religieux produisait sur l'esprit des Sauvages,
devait avoir, au milieu des forêts sombres et silencieuses du
Nouveau-Monde, quelque chose de triste et de touchant qui désarmait, qui
amollissait leurs coeurs farouches, mais neufs et sensibles aux
sentimens profonds et vrais. C'étaient dans ces sensations que le
missionnaire français fondait l'amitié qui le faisait rechercher de
l'homme des bois. Les doctrines douces qu'il enseignait, contribuaient
aussi à resserrer les noeuds qui l'unissaient à ses néophytes. Delà les
facilités qu'il trouvait pour pénétrer d'une cabane à une autre cabane,
d'une peuplade à une autre peuplade, jusque dans les contrées les plus
reculées.

Ces missionnaires, dont quelques uns étaient Récollets, appartenaient
pour la plupart à la fameuse compagnie de Jésus, qui n'était jamais plus
grande que quand elle employait ses lumières pour répandre la
civilisation chez les peuples barbares de toutes les parties du monde.
Cet ordre fut établi, comme l'on sait, dans le temps de là réformation,
à la fois pour mettre un frein au bouleversement que cette grande
révolution morale avait causé dans les idées religieuses, et pour aller
prêcher la foi aux infidèles. Ses règles ne permettaient d'admettre que
des hommes dévoués, qui, tout en ayant une grande énergie mentale,
devaient faire abnégation d'eux-mêmes et se soumettre à un joug absolu.
Les intérêts particuliers étaient sacrifiés à la volonté d'un seul, le
pape, et à l'avantage de la compagnie. C'est cette obéissance aveugle à
un souverain étranger, au pontife Romain, qui détermina probablement
dans la suite l'abolition de la société dans la plupart des Etats
catholiques, jointe si l'on veut à la passion de trop faire sentir son
influence, qui s'empara de l'ordre dès qu'il connut ce qu'il pouvait
oser et ce qu'il pouvait faire.

Cet ordre en effet, devait, par son organisation, acquérir une puissance
morale prodigieuse. Faisant voeu de pauvreté, de chasteté et
d'obéissance absolue, et se livrant exclusivement à l'enseignement, à la
prédication et à la confession, les Jésuites se mettaient du coup au
dessus du clergé séculier qu'ils devaient finir par maîtriser. Dirigés
par la main habile de Rome qu'ils reconnaissaient pour seule maîtresse,
avec ces trois grands moyens, l'école, la chaire et le confessionnal,
que ne pouvaient-ils pas espérer? Leurs couvens devinrent en peu de
temps les meilleures écoles de l'Europe. Séparés du monde, ils formèrent
une espèce de république intellectuelle, soumise à la discipline la plus
stricte, et dont le mot d'ordre était obéi d'une extrémité de la terre à
l'autre, partout où elle avait des membres. Son influence s'étendit en
peu de temps sur les savans et sur les ignorans, sur les trônes les plus
élevés et sur les plus humbles chaumières. Les Jésuites présentèrent
pour la seconde fois le phénomène d'hommes qui, saisis d'une ambition et
d'un héroïsme religieux qui méprisait tous les obstacles, allaient
soumettre les infidèles à la foi, non pas comme les croisés, par le fer
et la flamme, mais comme le Christ, par une éloquence persuasive qu'ils
portèrent, au milieu des fatigues et des dangers, jusqu'aux extrémités
du monde. Ils firent briller la croix des rives du Japon aux forêts du
Nord-Ouest de l'Amérique, et depuis les glaces de l'Islande jusqu'aux
îles de l'Océanie. De quelque manière que l'on envisage un pareil
dévouement, l'on ne peut s'empêcher d'admirer une résignation si
profonde chez des hommes dont les lumières et les talens devaient
dissiper tout fanatisme crédule, tout sentiment d'obéissance aveugle et
sans but. Ces hommes dont l'existence était toute intellectuelle,
s'étaient donc fait une image bien parfaite des dogmes religieux et
sociaux, puisqu'ils allaient si loin et enduraient tant de fatigues pour
les répandre, sans en retirer aux yeux du monde des avantages équivalens
pour eux-mêmes.

C'est ce dévouement héroïque et humble tout à la fois, qui a étonné le
philosophe et conquis l'admiration des protestans, qui ont voulu aussi
les imiter. C'est lui qui a inspiré de si belles pages à M. Bancroft,
l'éloquent historien des colonies qui forment maintenant les États-Unis,
à la noblesse des sentimens, et à l'impartialité duquel en ce qui touche
le Canada, je me plais à rendre ici hommage. Ecoutons ce qu'il dit des
missionnaires infatigables de la Nouvelle-France:--«Trois ans après la
seconde occupation de ce pays (1636), le nombre des Jésuites s'élevait
dans la province à quinze; et toutes les traditions rendent témoignage à
leur mérite. Ils avaient les défauts qui dérivent d'une superstition
ascétique; mais ils supportaient les horreurs d'une vie canadienne dans
le désert avec un courage passif invincible et une profonde tranquillité
d'âme. Privés des choses qui rendent la vie agréable, éloignés des
occasions de satisfaire une vaine gloire, ils étaient morts au monde, et
leur âme jouissait d'une paix inaltérable. Le petit nombre de ceux qui
ont vécu vieux, courbés sous le poids de longs travaux, était encore
animé d'une ferveur, d'un zèle tout apostolique. L'histoire des travaux
des missionnaires se rattache à l'origine de toutes les villes célèbres
de l'Amérique française; pas un cap n'a été doublé, pas une rivière n'a
été découverte, sans qu'un Jésuite en ait montré le chemin».

De leur côté, les voyageurs guidés tantôt par le désir de s'illustrer
par de brillantes découvertes, tantôt par un esprit aventureux et avide
de nouveautés, tantôt enfin par l'amour des richesses tout à la fois et
de l'indépendance, ont sur plusieurs points, devancé les missionnaires.
Les plus célèbres sont, Champlain lui-même, Perrot, Joliet et la Salle.

Nous avons vu déjà que le fondateur de Québec a découvert pour sa part
le lac Champlain, le lac Ontario, le lac Nipissing au nord du lac Huron,
et remonté une grande partie de la rivière des Outaouais. Tandis qu'il
agrandissait ainsi vers l'Ouest le champ de la géographie américaine, le
P. d'Olbeau, en mission chez les Montagnais de Tadoussac, parcourait les
pays montagneux et pittoresques qu'arrosent les eaux du Saguenay. Il
visita les Betsiamites et d'autres tribus qui habitaient les contrées
situées au septentrion du golfe St.-Laurent; mais il ne paraît pas qu'il
ait, lui, remonté bien haut vers la source du Saguenay. Ce n'est qu'en
1647 que le lac St.-Jean, que traversait cette rivière au sein de la
nation du Porc-Epic, fut découvert par le P. Le Quen. Plus tard les PP.
Druillettes et Dablon s'élevèrent jusqu'à la source de la rivière
Nekouba, un peu plus qu'à mi-chemin entre le St.-Laurent et la baie
d'Hudson, cherchant à pénétrer dans la mer du Nord, dont les nations
avaient fait demander un missionnaire aux Français et la traite. L'on
reprit ce projet dans la suite avec plus de succès comme on va le voir.

La recherche d'un passage aux Indes par le Nord-Ouest avait amené la
découverte de la baie d'Hudson. C'est au vénitien Cabot qu'est dû
l'honneur de la première tentative à cet égard; il découvrit le
Labrador. Alphonse de Xaintonge, celui-là même qui avait accompagné
Roberval en Canada, marcha sur ses traces; Frobisher, navigateur
anglais, le suivit; Davis, sans voir la baie d'Hudson, pénétra en 1585,
jusqu'au col de celle de Baffin; et enfin Hudson, homme de mer habile et
hardi, se plongea dans la vaste baie qui porte son nom vers 1610, et
longea une partie de ses côtes arides. C'est dans ce voyage que ce
célèbre navigateur périt victime de la mutinerie de son équipage. Jean
Bourdon, montant un petit bâtiment de 30 tonneaux, osa s'avancer
jusqu'au fond de cette baie en 1656, pour lier commerce avec les
indigènes. Ce navigateur prit possession du pays au nom de la France,
qui, quelques années après, crut devoir faire renouveler cette
cérémonie.

A cet effet Desprès Couture, qui avait accompagné Druillettes et Dablon
dans leur expédition au Saguenay, fut choisi pour s'y rendre par terre.
Plus heureux qu'eux, il parvint enfin à la mer dans le fond de la baie,
en 1663, et eut l'honneur de terminer glorieusement une entreprise où
plusieurs avaient échoué avant lui. Comme l'embouchure du Saguenay
était, depuis la découverte du Canada, un poste de traite considérable,
l'on avait toujours désiré établir des relations plus intimes avec les
peuples qui habitaient et les contrées où cette rivière prend sa source,
et celles beaucoup plus reculées de la baie d'Hudson: l'on venait donc
de faire un grand pas. Mais les Anglais, ainsi qu'on le verra ailleurs,
conduits par deux transfuges huguenots, profitèrent les premiers de ces
découvertes, et des relations établies avec les naturels, pour y former
des établissemens; mais ils éprouvèrent bientôt après de la part de
leurs conducteurs la même trahison dont ceux-ci s'étaient rendus
coupables envers leur patrie pour les mettre en possession de cette
contrée.

Au sud du St.-Laurent, le P. Druillettes est le premier Européen qui se
soit rendu de ce fleuve à l'Atlantique en remontant la rivière Chaudière
et en descendant celle de Kénébec qui se jette dans la mer dans l'Etat
du Maine (1646). Il fut l'apôtre des Abénaquis dont il mérita l'estime
et la vénération; et il rendit de grands services à la colonie en
cimentant l'amitié qui unit ensuite les Français à cette nation
intrépide que les Iroquois même n'osèrent jamais attaquer.

Cependant les traitans et les missionnaires s'enfonçant toujours plus
avant dans l'intérieur de l'Amérique en remontant le cours du fleuve
St.-Laurent, étaient parvenus jusqu'à l'extrémité supérieure du lac
Huron. Les PP. Bréboeuf, Daniel, Lallemant, Jogues, Raimbault et
plusieurs autres membres de leur ordre, avaient fondé les villages
chrétiens, entre autres, de St.-Joseph, St.-Michel, St.-Ignace, et de
Ste.-Marie. Ce dernier placé sur la décharge du lac Huron dans le lac
Erié, fut longtemps le point central des missions de cette partie
reculée du pays. Plus tard, en 1671, les débris des Hurons, fatigués
d'errer de contrées en contrées, se fixèrent à Michilimackinac au pied
du lac Supérieur, sous la conduite du P. Marquette[127]. C'est le
premier établissement fondé par un Européen dans l'Etat du Michigan. Les
Indiens qu'on trouva domiciliés dans le voisinage, reçurent des Français
le nom de «Sauteurs» à cause de leur proximité du Sault-Ste.-Marie; ils
étaient de la famille algonquine.

[Note 127: Le nom de cette localité vient d'une île petite, mais fameuse
autrefois dans ces contrées, et d'une si grande hauteur qu'on l'aperçoit
à une distance de 12 lieues; elle se trouve au point de jonction des
lacs Huron, Michigan et Supérieur.]

Dans l'espace de treize ans, (de 1634 à 1647) ces vastes pays furent
visités par dix-huit missionnaires Jésuites outre plusieurs Français
attachés à leur ministère, qui entraînés par leur zèle, se répandirent
parmi toutes les tribus huronnes dont Charlevoix exagère beaucoup la
population en la portant à quarante ou cinquante mille âmes. L'hostilité
des Iroquois, rendant la navigation du lac Ontario dangereuse, obligeait
pour atteindre ces contrées de passer par la rivière des Outaouais; de
sorte que la nation Neutre visitée par Champlain, et le sud du lac Erié
au-delà de Buffalo, étaient restés presqu'inconnus; on résolut vers 1640
d'y envoyer les PP. Chaumonot et Bréboeuf, et leur voyage compléta la
reconnaissance de la grande vallée du St.-Laurent, depuis le pied du lac
Supérieur jusqu'à l'Océan.

Les deux Jésuites, Charles Raimbault et Isaac Jogues, envoyés vers le
lac Supérieur, après une navigation de dix sept jours, dont une partie
au milieu des îles nombreuses et pittoresques du lac Huron, trouvèrent
au Sault-Ste.-Marie un assemblage de deux mille Indiens, par lesquels
ils furent très bien accueillis. A mesure que l'on avançait, les bornes
du continent américain semblaient reculer; ils apprirent là les noms
d'une foule de nations qui habitaient les contrées du Sud et de l'Ouest,
et qui n'avaient jamais vu d'Européens; et entre autres les Sioux dont
le pays était à dix-huit jours de marche du lac Supérieur. On leur parla
aussi de tribus guerrières vivant de la culture du sol, dont la race et
la langue étaient inconnues. «Ainsi, observe un auteur américain, le
zèle religieux des Français avait porté la croix sur les bords du
Sault-Ste.-Marie et sur les confins du lac Supérieur, d'où elle
regardait déjà la terre des Sioux dans la vallée du Mississipi, cinq ans
avant qu'Elliot, de la Nouvelle-Angleterre, eût adressé seulement une
parole aux Indiens qui étaient à six milles du havre de Boston».

L'on peut dire qu'à cette époque (1646) la force du Canada résidait
complètement dans les missionnaires, qui conservaient dans son alliance
toutes les nations indigènes, excepté les Iroquois. La colonie
languissante et sans moyens menaçait ruine; oubliée de la métropole, sa
population augmentait à peine, et son commerce était presqu'anéanti;
sans soldats et sans argent, elle était à la merci des Sauvages au
milieu desquels elle avait été jetée. Les cinq cantons se vantaient même
hautement de chasser bientôt Montmagny et les Français au de là de la
mer, d'où ils étaient venus. Mais l'activité et la hardiesse des
missionnaires et des traitans, que l'on trouvait partout sur les bords
de la baie d'Hudson, sur les côtes du golfe St.-Laurent, et jusqu'à
l'entrée des forêts du Michigan, donnaient aux peuplades qu'ils
visitaient une haute idée de la nation française. Elles ne pouvaient
voir en effet sans une espèce d'étonnement, ses prêtres et ses voyageurs
s'abandonner seuls au milieu de leurs forêts, à la recherche de tribus
inconnues, et s'enfoncer courageusement vers le nord, vers le midi, vers
le couchant, dans des contrées que leur imagination leur peignait
remplies de dangers et peuplées d'hommes et d'animaux cruels et féroces.
Le merveilleux dont l'ignorance aime à envelopper tout ce qu'elle ne
connaît pas, s'attachait à la personne même des Français par cela seul
qu'ils étaient supposés avoir vu des choses extraordinaires, et leur
donnait une influence salutaire qu'ils savaient mettre à profit pour
l'avantage de la colonie. La crainte des Iroquois faisait aussi
rechercher par les tribus indiennes l'alliance du Canada, alliance qui,
réduite en système appuyé sur les missions, était devenue à son tour la
sauvegarde de ce même pays.

En 1659, deux jeunes traitans[128], entraînés par la curiosité et leur
esprit aventureux, se mêlèrent à quelques bandes algonquines et
côtoyèrent avec elles les bords du lac Supérieur où ils passèrent
l'hiver. Les yeux fixés sur les immenses solitudes de l'Ouest, ils
recueillirent avec avidité ce qu'une bourgade huronne, qu'ils trouvèrent
établie à l'extrémité supérieure du lac, leur dit des Sioux à peine
connus des Indiens dont nous avons parlé jusqu'à présent, et ils
résolurent de les visiter. Ils virent dans leur route de nombreux débris
des nations vaincues et dispersées par la confédération iroquoise,
traînant dans les forêts une existence misérable. Les Sioux leur
parurent un peuple puissant, dont les moeurs étaient plus douces que
celles des Sauvages de l'Est. Ils étaient partagés en quarante bourgades
très populeuses. Un missionnaire qui est allé ensuite dans leur pays, a
témoigné à l'historien de la Nouvelle-France, qu'ils étaient doués d'un
très bon sens naturel, qu'ils n'exerçaient point envers leurs
prisonniers ces cruautés qui déshonoraient la plupart des autres nations
du continent, et qu'ils avaient conservé une connaissance assez
distincte d'un seul Dieu. Il paraît que leur manière de croire avait
quelque ressemblance avec celle des Tartares. Ces deux intrépides
voyageurs revinrent à Québec en 1660, escortés de soixante canots
algonquins remplis de fourrures. Ils confirmèrent ce que deux autres
Français, qui s'étaient rendus jusqu'au lac Michigan quatre ans
auparavant, avaient rapporté de la quantité de tribus qui erraient dans
toutes ces contrés, et des Kristinots dont les cabanes s'élevaient
jusqu'à la vue des mers du Nord.

[Note 128: Relation des Jésuites (1659-1660).]

Le P. Mesnard partit cette année là avec les Algonquins dont nous venons
de parler, pour aller prêcher l'Evangile aux Outaouais et aux autres
peuplades répandues sur le lac Supérieur[129]. Il s'arrêta d'abord huit
mois dans une baie qu'il nomma Ste.-Thérèse, probablement la baie de
Kiwina sur la rive sud de ce lac, où il ne trouva pour nourriture que du
gland et de l'écorce d'arbres pilée. Delà, invité par les Hurons, il
partit pour la baie de Cha-gouïa-mi-gong, ou du St.-Esprit, à
l'extrémité occidentale du lac, où le défaut de chasse et l'éloignement
mettaient ces Sauvages à l'abri des atteintes des Iroquois; mais tandis
que son compagnon de voyage était occupé à leur canot, il entra dans le
bois et ne reparut plus. Cet homme avait une grande réputation de
sainteté parmi les Indiens, dans l'esprit desquels il avait su
s'insinuer. Plusieurs années après l'on reconnut sa soutane et son
bréviaire chez les Sioux, qui les conservaient comme des reliques et
leur rendaient une espèce de culte. Les Sauvages avaient un respect
superstitieux pour les livres qu'ils prenaient pour des esprits. Quatre
ou cinq ans après la mort du P. Bréboeuf et du P. Garnier, que les
Iroquois avaient fait périr, un missionnaire trouva entre les mains de
ces barbares qui les conservaient soigneusement un Testament et un livre
de prières qui leur avaient appartenus.

[Note 129: Relation des Jésuites (1660).]

Dès ce temps reculé les traitans et les missionnaires savaient déjà que
l'Amérique septentrionale était séparée du vieux monde par la mer. La
relation des Jésuites de 1650-1660 contient ces paroles:--«Au levant, au
sud, au couchant et au nord, ce continent étant entouré d'eau, doit être
séparé du Groenland par quelque trajet dont on a déjà découvert une
bonne partie; et il ne tient plus qu'à pousser encore quelques degrés
pour entrer tout à fait dans la mer du Japon».

C'est en 1665 que le P. Allouez partit pour le lac Supérieur. La
magnificence du spectacle que présente l'entrée de ce vaste bassin de
notre globe, rarement surpassée par la nature grandiose et tourmentée
des pays du Nord, dut exciter son admiration. Après avoir longé les
montagnes de sable que les vents et les flots ont soulevées le long du
rivage, et suivi l'espace de douze milles, un cap formé par l'extrémité
ouest des Laurentides, de trois cents pieds de hauteur, dans lequel la
violence des vagues a taillé des arches, des cavernes, des tours
gigantesques, et dont le pied est jonché de débris qui semblent de loin
des murailles, des édifices en ruine, des colonnes, etc., il arriva,
après un court séjour à Ste.-Thérèse, à Cha-gouïa-mi-gong, où il y avait
un grand village de Chippaouais (que les Jésuites nomment Outchibouec).
Il y bâtit une chapelle. Il prêcha en langue algonquine devant douze ou
quinze tribus qui entendaient cet idiome. Sa réputation se répandit au
loin, et les guerriers de différentes nations se mirent en marche pour
venir voir l'homme blanc; les _Pouteouatamis_ des profondeurs du lac
Michigan, les _Outagamis_ et les _Sakis_ des déserts qui s'étendent du
lac Michigan au Mississipi, les Kristinots, nommés _Criques_ par les
Canadiens, des forêts marécageuses du Nord, les Illinois des prairies
aujourd'hui couvertes de si abondantes moissons, et enfin les Sioux;
tous admirèrent l'éloquence du missionnaire. Ils lui donnèrent des
informations sur les moeurs, la puissance et la situation de leurs
différentes contrées. Les Sioux armés seulement d'arcs et de flèches,
lui dirent qu'ils couvraient leurs huttes de peaux de cerfs, et qu'ils
habitaient de vastes prairies sur les bords d'un grand fleuve qu'ils
nommèrent «Mississipi». C'est ainsi que les Français acquirent la
première idée de l'existence du fleuve dont la découverte devait
immortaliser Joliet et son compagnon. Pendant son séjour dans cette
contrée, Allouez poussa ses courses très loin dans le Nord, où il trouva
des Sauvages Nipissings que la frayeur des Iroquois avait conduits
jusque dans ce pays reculé et rigoureux. Il tâcha de consoler ces
fugitifs qui présentaient l'état le plus déplorable. Allouez parcourut
ainsi plus de deux mille lieues dans ces vastes forêts, «souffrant la
faim, la nudité, les naufrages, les fatigues et les persécutions des
Idolâtres».

A cette époque, la paix rétablie entre toutes les nations indiennes,
permettaient aux traitans d'agrandir le cercle de leurs courses, et aux
missionnaires de se répandre dans les riches et fertiles contrées
situées à l'ouest du lac Michigan. Allouez, Marquette et Dablon
s'illustrèrent, moins encore par les services qu'ils rendirent à la
religion, que par ceux qu'ils ont rendus à la science. Ce dernier fut le
premier auteur de l'expédition du Mississipi; les termes avec lesquels
les naturels parlaient de la magnificence de ce fleuve, ayant excité
puissamment sa curiosité, il avait résolu d'en tenter la découverte en
1669[130]; mais il en fut empêché par ses travaux évangéliques,
quoiqu'il s'approcha assez près de ce fleuve. Allouez et Dablon
pénétrèrent dans leurs courses, entre 1670 et 1672, jusque dans le
Ouisconsin et le nord de l'Etat de l'Illinois, visitant les Mascontins
(ou nation du feu), les Kikapous et les Outagamis sur la rivière aux
Renards qui prend sa source du côté du Mississipi et se décharge dans le
lac Michigan. L'intrépide Dablon avait même résolu de pénétrer jusqu'à
la mer du Nord, pour s'assurer si l'on pouvait passer de là à la mer du
Japon[131].

[Note 130: Relation des missions aux Outadoûaks des années 1669 et
1670.]

[Note 131: _Ibid._ Lettre d'Allouez et de Dablon.]

Le nouvel élan qui avait été donné au Canada par le génie de Colbert et
de Talon, commençait à porter ses fruits; le commerce se ravivait,
l'immigration devenait plus considérable, et les Indigènes craignaient
et respectaient partout la puissance française. L'on a vu ailleurs les
motifs qui avaient engagé le gouvernement canadien à envoyer Perrot chez
les nations du Couchant; que ce célèbre voyageur fut le premier Européen
qui se soit rendu jusqu'au fond du lac Michigan, chez les Miâmis, et que
des députés de toutes les nations des sources du Mississipi, de la
rivière Rouge et du St-Laurent, s'étaient rendus à son appel au
Sault-Ste.-Marie. De découverte en découverte, l'on s'était depuis le
traité conclu en cet endroit avec les Indiens, avancé de plus en plus
dans l'Occident, et le temps était arrivé où l'on allait résoudre le
problème de l'existence du fleuve Mississipi et de la direction de son
cours. Il paraissait certain que ce fleuve, s'il était aussi grand que
le faisaient les naturels, ne coulait ni vers l'est, ni vers le nord, et
qu'il fallait qu'il se jetât dans la baie du Mexique ou dans la mer
Pacifique. La solution de ce problème allait mettre celui qui la
trouverait à la tête des plus célèbres voyageurs qui avaient fait des
découvertes dans l'intérieur de ce continent. Talon lui-même se faisait
un orgueil d'encourager une entreprise dont le succès non seulement
retournerait à sa gloire et à celle de son pays, mais dont les avantages
pour le commerce et la navigation pouvaient être incalculables. Il
choisit pour exécuter son dessein le P. Marquette, le premier auteur du
projet, et M. Joliet, de Québec, homme doué d'esprit et de courage, qui
avait beaucoup voyagé chez les Outaouais dans les contrées du lac
Supérieur, et qui par conséquent possédait toute l'expérience
nécessaire. Ces deux voyageurs partirent en 1673.

Les Pouteouatamis que Marquette avait visités comme missionnaire, et qui
avaient beaucoup d'attachement pour lui, apprirent avec étonnement une
entreprise aussi audacieuse. «Ne savez-vous pas, lui dirent-ils, que ces
nations éloignées n'épargnent jamais les étrangers; que les guerres
qu'elles se font infestent leurs frontières de hordes de pillards; que
la Grande-Rivière abonde en monstres qui dévorent les hommes et les
canots; et que les chaleurs excessives y causent la mort?».

Rendu au dernier village visité par Allouez sur la rivière aux Renards,
dans lequel Kikapous, Mascontins et Miâmis vivaient ensemble comme des
frères, et chez lesquels le Jésuite que l'on vient de nommer avait jeté
les premières semences de l'Evangile, les deux voyageurs furent reçus
par le conseil des anciens avec distinction; ils demandèrent deux guides
qui leur furent accordés. Nul Européen n'avait encore pénétré au delà de
cette bourgade.

Ils en partirent le dix juin au nombre de neuf personnes, à savoir:
Marquette, Joliet, et cinq autres Français et les deux Indiens qui leur
servaient de guides. Ils chargèrent sur leurs épaules leurs canots pour
faire le court portage qui sépare la source de la rivière aux Renards de
celle de la rivière Ouisconsin qui coule vers l'Occident. Là, les deux
guides, effrayés de cette entreprise, désertèrent les Français, qui, «se
mettant entre les mains de la providence dans cette terre inconnue»,
s'abandonnèrent au cours de la rivière au milieu des solitudes profondes
qui les environnaient Ils entrèrent au bout de sept jours, dans le
Mississipi dont on parlait depuis si longtemps. Ils saluèrent ce fleuve
magnifique avec tous les sentimens d'une joie inexprimable: sa grandeur
ne laissait aucun doute sur la réalité de leur découverte, et
correspondait avec la description qu'en faisaient les Indigènes. «Les
deux canots ouvrant alors leurs voiles sous de nouveaux cieux et à de
nouvelles brises, descendirent le cours calme et majestueux du
tributaire de l'Océan, tantôt glissant le long de larges bancs de sable
aride, refuge d'innombrables oiseaux aquatiques, tantôt longeant les
îles qui s'élèvent du sein du fleuve et que couronnaient d'épais massifs
de verdure, tantôt enfin fuyant entre les vastes plaines de l'Illinois
et de l'Iowa, couvertes de forêts magnifiques, ou parsemées de bocages
jetés au milieu de prairies sans bornes», comme pour présenter leur
ombre aux passans qui désiraient se rafraîchir contre les ardeurs du
soleil. Ils firent ainsi soixante lieues sans rencontrer la présence
d'un seul homme, lorsque tout à coup ils aperçurent sur la rive droite
du fleuve la trace de pas humains sur le sable, et ensuite un sentier
qui menait à une prairie. Les voyageurs allaient-ils se risquer au
milieu de la tribu inconnue qui habitaient ce pays? Joliet et Marquette
hasardèrent cette entrevue. Prenant le sentier, ils marchèrent six
milles et se trouvèrent devant une bourgade située sur la rivière
Moïngona, qu'on appelle des Moines par corruption. Ils s'arrêtèrent et
appelèrent à haute voix. Quatre vieillards sortirent au devant d'eux
portant le calumet de paix; ils reçurent les étrangers avec distinction.
Nous sommes des Illinois, dirent-ils, nous sommes des hommes[132], soyez
les bienvenus dans nos cabanes. C'était la première fois que le sol de
l'Iowa était foulé par des blancs.

[Note 132: Le chanoine Corneille de Pauw rapporte dans ses recherches
philosophiques sur les Américains, qu'un Pape fit une bulle pour
reconnaître les Américains pour des hommes véritables. Il n'y a pas
d'exemple, dit cet auteur aussi malin qu'incrédule, d'une pareille
décision depuis que ce globe est habité par des hommes et par des
singes.]

Ces Indiens qui avaient entendu parler des Français, désiraient depuis
longtemps leur alliance, car ils les savaient ennemis des Iroquois qui
commençaient à faire des excursions aussi dans leur pays. Ces derniers
avaient su inspirer une telle frayeur partout où ils allaient, que les
Illinois, comme les autres, recherchèrent l'alliance d'une nation qui
avait seule pu leur résister jusqu'à présent, et qui venait de les
châtier encore, ainsi que Joliet le leur rapporta. Les Français après
s'être reposés quelques jours chez ce peuple qui leur donna un grand
festin, continuèrent leur route. Le chef de la tribu, suivi de plusieurs
centaines de guerriers vint les reconduire sur le rivage, et pour
dernière marque de son amitié, il passa dans le cou de Marquette un
calumet orné de plumes de diverses couleurs, passeport assuré chez les
nations indiennes.

Le bruit que les eaux du Missouri, nommé sur les vieilles cartes
Pekitanoni, font en se jetant dans celles du Mississipi, leur annonça de
loin l'approche de cette rivière. Après une navigation de quarante
lieues, depuis la rivière des Moines, ils passèrent celle de la
Ouabache, ou de l'Ohio, qui baigne la contrée des Chouanons on Chaûnis.
L'aspect du pays changea; au lieu de vastes prairies, ils ne virent plus
que des forêts épaisses. Ils trouvèrent aussi une autre race d'hommes
dont ils ne connaissaient point la langue; ils étaient sortis des terres
de la grande famille algonquine, bornées par l'Ohio de ce côté-ci, et
touchaient à la race mobilienne, dont les Chickasas, chez lesquels ils
venaient d'entrer, formaient partie. Les Dahcotas, ou Sioux, habitaient
le sud du fleuve. Ainsi les Français avaient besoin d'interprètes pour
se faire entendre des deux côtés du Mississipi, où se parlaient deux
langues-mères différentes de celles des Hurons ou des Algonquins, dont
ils savaient la plupart des dialectes.

Ils continuèrent à descendre le fleuve jusqu'à la rivière des Arkansas
vers le 33me. degré de latitude, région que le célèbre voyageur
espagnol, Soto, venant du sud, avait, dit-on, visitée. Le calumet que le
chef des Illinois leur avait donné les fit accueillir partout avec
bienveillance; et les Indigènes envoyèrent dix hommes, dans une pirogue,
pour les escorter jusqu'au village des Arkansas, situé à l'embouchure de
la rivière dont l'on vient de parler. Le chef de cette bourgade vint au
devant d'eux, et leur offrit du pain de maïs. La richesse de ces
barbares consistait en peaux de bison, et ils avaient des haches
d'acier, preuve qu'ils commerçaient avec les Européens. Ils ne pouvaient
donc pas être loin des Espagnols et de la baie du Mexique. La chaleur du
climat en était une nouvelle preuve; ils étaient parvenus dans les
régions où l'on ne connaît l'hiver que par les pluies abondantes qui y
règnent dans cette saison.

Ne doutant plus que le fleuve Mississipi ne se déchargeât dans la baie
du Mexique, et non dans l'Océan Pacifique, comme rien jusqu'alors
n'empêchait de le supposer, et d'ailleurs les munitions commençant aussi
à leur manquer, ils ne crurent pas devoir avec cinq hommes seulement
aller plus loin dans un pays dont ils ne connaissaient pas les habitans.
Ils avaient constaté que ce fleuve ne coulait pas vers l'ouest, et que
par conséquent il n'offrait point de passage à la mer des Indes: ce
problème résolu, ils retournèrent sur leurs pas jusqu'à la rivière des
Illinois qu'ils remontèrent et qui les conduisit à Chicago. Ils
découvrirent dans cette navigation le pays le plus fertile du monde,
arrosé par de belles rivières; des bois remplis de vignes et de
pommiers; des prairies superbes couvertes de bisons, de cerfs, de
canards, d'oies, de dindes sauvages et de perroquets d'une espèce
particulière. Cette contrée d'une fertilité prodigieuse exporte
aujourd'hui une immense quantité de blé, dont une partie, depuis
l'ouverture des canaux du St.-Laurent, passe par le Canada pour les
marchés de l'Europe. Marquette et Joliet prévoyaient-ils alors qu'un
jour l'on pourrait descendre de Chicago à Québec dans le même bâtiment?

Toute cette contrée était habitée, comme on l'a déjà dit, par les
Miâmis, les Mascontins, ou nation du feu, les Pouteouatamis et les
Kikapous. Allouez et Dablon en avaient déjà visité une partie; Marquette
de retour du Mississipi resta parmi les Miâmis au nord de la rivière des
Illinois. Joliet descendit immédiatement à Québec pour porter la
nouvelle de leur grande découverte à Talon qu'il trouva parti pour la
France. L'encouragement que cet intendant avait donné à cette
expédition, lui en fait à juste titre partager la gloire: on ne peut
trop honorer la mémoire des hommes qui ont su utiliser, pour l'honneur
et pour davantage de leur patrie, la position élevée que la fortune leur
a faite dans l'Etat.

Marquette resta deux ans dans cette mission, et partit en 1675 pour
Mackina à l'entrée du lac Michigan. Dans la route, il fit arrêter son
canot à l'embouchure d'une petite rivière du côté oriental du lac, pour
y élever un autel et célébrer la messe. Ayant prié ses compagnons de
voyage de le laisser quelques instans seul, ils se retirèrent à quelque
distance, et quand ils revinrent il n'existait plus.

Le découvreur du Mississipi fut enterré en silence dans une fosse que
ses compagnons creusèrent dans le sable sur la lisière de la forêt et
sur le bord de la petite rivière dont nous venons de parler, et à
laquelle on a donné son nom. Les Américains de l'Ouest doivent, dit-on,
élever un monument à cet illustre et pieux voyageur. Le nom de Joliet a
été aussi donné à une montagne située sur le bord de la rivière des
Plaines, un des affluens de celle des Illinois, et à une petite ville
qui est à quelques milles de Chicago.

La nouvelle de la découverte du Mississipi fit une grande sensation dans
la colonie, quoique l'on y fût accoutumé depuis longtemps à de pareils
événemens; car il ne se passait pas d'années sans qu'on annonçât
l'existence de nouvelles contrées et de nouvelles nations. Chacun se mit
donc à calculer les avantages que l'on pourrait retirer du fleuve et de
l'immense territoire que nos deux illustres voyageurs avaient légués à
la France. L'on formait déjà en imagination de vastes projets. Le
Mississipi tombait dans le golfe du Mexique, il n'y avait pas à en
douter; les possessions françaises allaient donc avoir deux issues à la
mer Atlantique, et embrasser entre leurs deux fleuves gigantesques, la
plus belle et la plus large portion du nouveau continent.

Néanmoins tant que l'on n'aurait point descendu le Mississipi jusqu'à la
mer, il resterait toujours des doutes quant à savoir dans quel océan,
Atlantique ou Pacifique, il se jetait; car enfin l'on ne connaissait
point les pays qu'il traversait depuis l'Arkansas en descendant, et les
suppositions qu'on avait formées touchant la conformation de l'Amérique
dans cette latitude, du côté du couchant, pouvaient bien être erronées.
C'était un point qu'il restait à éclaircir; et celui qui se chargerait
de cette tâche devait partager la gloire de Marquette et de son
compagnon. Nous allons voir comment cela s'effectua.

«La Nouvelle-France comptait alors au nombre de ses habitans un Normand
nommé La Salle (Robert Cavalier de), possédé de la double passion de
foire une grande fortune et de parvenir à une réputation brillante. Ce
personnage avait acquis dans la société des Jésuites, où il avait passé
sa jeunesse, l'activité, l'enthousiasme, le courage d'esprit et de
coeur, que ce corps célèbre savait si bien inspirer aux âmes ardentes,
dont il aimait à se recruter. La Salle prêt à saisir toutes les
occasions de se signaler, impatient de les faire naître, audacieux,
entreprenant», voyageur enfin devenu aussi célèbre par ses malheurs et
son courage indomptable pour les surmonter, que par ses découvertes,
était depuis quelques années à Québec (1677), lorsque Joliet arriva de
son expédition du Mississipi. Il avait l'esprit cultivée et étendu, et
le rapport de celui-ci fut pour son génie un jet de lumière. Il forma de
suite un plan vaste sur lequel il appuya sa fortune et sa renommée
future, plan qu'il suivit jusqu'à sa mort avec une persévérance
incroyable.

Il était venu en Canada avec le projet de chercher un passage au Japon
et à la Chine par le nord ou par l'ouest de cette colonie; pauvre, il
n'avait rien apporté avec lui que son énergie et ses talens, et
cependant son entreprise exigeait de grands moyens. Il commença donc par
se faire des amis et des protecteurs, et sut captiver les bonnes grâces
du comte de Frontenac, qui aimait en lui la hardiesse des idées,
l'esprit entreprenant et courageux, et ce caractère ferme et résolu qui
le distinguait lui-même.

Favorisé par Courcelles et Talon, en arrivant dans le pays il établit un
comptoir pour la traite près de Montréal, à Lachine, nom qu'on prétend
avoir été donné à ce lieu par allusion satirique à l'entreprise qu'il
avait formée d'aller en Asie par le Nord-Ouest. Il visite pour son
commerce le lac Ontario et le lac Erié. La découverte du Mississipi le
trouva comme on vient de le dire à Québec. Saisissant avec avidité le
moment où tout le Canada était encore dans l'excitation causée par cet
événement, il communiqua ses vues au comte de Frontenac. Il se flattait
qu'en remontant jusqu'à la source du fleuve nouvellement découvert, il
pourrait trouver un passage qui le conduirait à l'Océan, objet principal
de son ambition; dans tous les cas, la découverte de son embouchure ne
serait pas sans gloire ni sans avantage. Voulant faire en même temps une
entreprise de commerce et de découverte, il jugea que le fort de
Frontenac lui était nécessaire pour servir de base à ses opérations.
Fortement recommandé par son protecteur, il passa en France; le marquis
de Seignelay qui avait remplacé son père, le grand Colbert, dans le
ministère de la marine, le reçut très bien et lui fit obtenir tout ce
qu'il désirait. Le roi l'anoblit, lui accorda le fort de Frontenac à
condition qu'il le rebâtirait en pierre, et lui donna enfin tous les
pouvoirs nécessaires pour faire librement le commerce et pour continuer
les découvertes commencées. Cette concession équivalait à un commerce
exclusif avec les cinq nations.

La Salle, animé d'une vive espérance et le cour plein de joie, partit de
la Rochelle le 14 juillet 1678, emmenant avec lui trente hommes, marins
et ouvriers, des ancres, des voiles, etc. pour équiper des navires sur
les lacs. En arrivant à Québec, il s'achemina vers Catarocoui sans
perdre de temps, avec les marchandises qu'il apportait pour trafiquer
avec les Indiens. Sa brûlante énergie donna de l'activité à tout. Dès le
18 novembre, le premier brigantin qu'on eût encore vu sur le lac
Ontario, sortait du port de Catarocoui (Kingston) à grandes voiles
chargé de marchandises et d'objets nécessaires pour la construction d'un
fort et d'un nouveau vaisseau à Niagara, second poste dont son
entreprise nécessitait l'établissement. Cette première navigation fut
assez heureuse. Lorsqu'on arriva à la tête du lac Ontario, les Sauvages
de ces quartiers restèrent longtemps dans l'étonnement et l'admiration
devant le navire; tandis que de leur côté les Français qui n'avaient pas
vu la chute de Niagara, ne pouvaient cacher leur profonde surprise à
l'aspect de tout un fleuve se précipitant d'un seul bond dans un abîme
de 160 pieds, avec un bruit qui s'entend à plusieurs lieues de distance.

Cependant la Salle fit débarquer et transporter la cargaison du
brigantin au pied du lac Erié, pour commencer la construction du fort et
du vaisseau. Mais lorsque les Indigènes virent s'élever le fort, ils
commencèrent à craindre et à murmurer. Afin de ne point s'attirer ces
barbares sur les bras, la Salle se contenta de le convertir en une
habitation entourée de simples palissades, pour servir de magasin. On
établit dans l'hiver un chantier à deux lieues au-dessus de la chute, et
l'on construisit un bâtiment de soixante tonneaux. Ces travaux se
faisaient sous les ordres immédiats du chevalier de Tonti, que le prince
de Conti, ami de la Salle, lui avait recommandé. Cet Italien avait eu
une main emportée d'un éclat de grenade, dans les guerres de la Sicile,
et il s'en était fait mettre une de fer couverte ordinairement d'un
gant, dont il se servait avec facilité; les Sauvages le redoutaient
beaucoup et l'appelaient bras de fer. Il fut très utile à la Salle
auquel il demeura toujours fidèlement attaché. Il a été publié sous son
nom un ouvrage sur la Louisiane qu'il a désavoué.

L'activité de la Salle redoublait à mesure que la réalisation de ses
desseins semblait devenir plus probable. Il envoya dans l'hiver Tonti et
le franciscain Hennepin, devenu célèbre par ses voyages en Amérique, en
ambassade chez les Iroquois pour rendre ces barbares favorables à son
entreprise; il les visita lui-même ensuite, ainsi que plusieurs autres
nations avec lesquelles il voulait établir des relations commerciales.

La Salle fut le premier fondateur européen de Niagara, et le premier
aussi qui construisit un navire sur le lac Erié. Le Griffon, c'est le
nom qu'il donna à ce vaisseau, voulant, disait-il, faire voler le
griffon par dessus les corbeaux par allusion à ses ennemis que ses
projets avaient rendus fort nombreux, fut lancé sur la rivière Niagara
en 1679, au milieu d'une salve d'artillerie, des chants du _Te Deum_ et
des cris de joie des Français, auxquels vinrent se mêler ceux
qu'arrachait la surprise superstitieuse des Indigènes, qui appelaient
les premiers _Otkon_, c'est-à-dire, esprits perçans.

Le 7 août de la même année, le Griffon armé de 7 pièces de canon et
chargé d'armes, de vivres et de marchandises, portant en outre trente
deux hommes, et deux missionnaires, entra dans le lac Erié au milieu des
détonations de l'artillerie et de la mousqueterie, dont le bruit
frappait pour la première fois les échos de ces contrées désertes et
silencieuses. La Salle triomphant de l'envie de ses ennemis et de tous
les autres obstacles inhérens à son entreprise, salua de son bord, au
bout de quelques jours de passage, avec un secret plaisir les rives du
Détroit, dont l'aspect enchanta tous ses compagnons: chaque point de vue
leur sembla autant de lieux de plaisance et de belles campagnes. «Ceux,
dit Hennepin, qui auront le bonheur de posséder un jour les terres de
cet agréable et fertile pays, auront de l'obligation aux voyageurs qui
leur en ont frayé le chemin, et qui ont traversé le lac Erié pendant
cent lieues d'une navigation inconnue». C'est la Salle qui donna en
passant au lac qu'il y a vers le milieu du Détroit, le nom de
Ste.-Clair. Le 23 août, il entra dans le lac Huron, et arriva cinq jours
après à Michilimackinac après avoir essuyé une grosse tempête. Les
naturels en voyant s'élever à l'horison le vaisseau couvert de sa haute
voilure blanche, furent tout interdits, et le bruit du canon acheva de
les jeter dans une épouvante extraordinaire.

Le chef français couvert d'un manteau d'écarlate bordé de galon d'or, et
suivi d'une garde, alla entendre la messe par terre à la chapelle des
Outaouais: il y fut reçu avec beaucoup de politesse et de considération.

Le Griffon continuant son voyage, jeta enfin l'ancre heureusement dans
la baie des Puans, sur la rive occidentale du lac Michigan, dans le mois
de septembre. Telle fut la première navigation d'un vaisseau de haut
bord sur les lacs du Canada. Les partis que La Salle entretenait dans
ces contrées pour faire la traite, lui ayant ramassé un chargement de
pelleteries, il renvoya son navire avec une riche cargaison à Niagara,
afin de payer ses créanciers. Le Griffon fit voile le 18 septembre, et
l'on n'en a plus entendu parler depuis. Cette perte considérable ne fut
pas de moins de 50,000 à 60,000 francs.

Cependant La Salle après le départ de son vaisseau, continua sa route
jusqu'au village de St.-Joseph au fond du lac Michigan, où il lui avait
donné ordre de monter à son retour de Niagara. Il emmenait avec lui une
trentaine d'hommes de différens métiers avec des armes et des
marchandises. Rendu dans ce village, il fit bâtir dans les environs une
maison et un fort pour la sûreté de ces marchandises, et en même temps
pour servir de retraite à ses gens; il lui donna le nom de Fort des
Miâmis. Cette fortification occupait la cime d'une montagne escarpée en
forme de triangle, baignée de deux côtés par la rivière des Miâmis, et
défendue de l'autre par une profonde ravine. Il fit baliser
soigneusement l'entrée de la rivière dans l'attente du vaisseau sur la
sûreté duquel dépendait en partie le succès de son entreprise, et il
envoya deux hommes expérimentés à Michilimackinac pour le piloter dans
le lac. Mais après l'avoir attendu longtemps, il commença à craindre
quelque malheur. Quoique très inquiet de ce retard, l'hiver approchant
il se décida à pénétrer chez les Illinois; et laissant dix hommes pour
garder le fort, il partit accompagné de Tonti, de Hennepin avec deux
autres missionnaires, et d'une trentaine de suivans. Il remonta la
rivière des Miâmis, et après beaucoup de fatigues et de dangers, arriva
vers la fin de décembre dans un village indien situé sur la rivière des
Illinois, probablement dans le comté qui porte aujourd'hui son nom. La
tribu était absente à la chasse du bison, et le village complètement
désert.

Les Français continuèrent à descendre la rivière, et ne découvrirent les
Illinois qu'au lac _Peoria_, qu'Hennepin appelle _Pimiteoni_, où il y en
avait un camp nombreux. Ce peuple de moeurs douces et pacifiques, les
reçut avec une généreuse hospitalité, et leur frotta les jambes, selon
son usage lorsqu'il recevait des étrangers qui arrivaient d'une longue
marche, avec de l'huile d'ours et de la graisse de taureau sauvage pour
les délasser. La Salle lui fit des présens et contracta une alliance
durable avec lui. Ce fut avec un plaisir extrême que cette nation apprit
que les Français venaient pour fonder des colonies sur son territoire.
Comme les Hurons du temps de Champlain, elle était exposée aux invasions
des Iroquois; les Français seraient donc aussi pour elle un allié utile
contre ces barbares avides et ambitieux, tandis qu'à son tour la Salle
pourrait compter sur les dispositions bienveillantes de ce peuple. Les
Illinois font leurs cabanes de nattes de jonc plat, doublées et cousues
ensemble. Ils sont de grande stature, forts, robustes, adroits à l'arc
et à la flèche; mais quelques auteurs les représentent comme errans,
paresseux, lâches, libertins et sans respect pour leurs chefs. Ils ne
connaissaient point l'usage des armes à feu lorsque les Français
parurent au milieu d'eux.

Déjà les hommes de la Salle commençaient à murmurer, et disaient que
puisqu'on ne recevait point de nouvelles du Griffon, c'est qu'il s'était
perdu. Le découragement gagna ainsi une partie de sa troupe, et six
hommes désertèrent dans une nuit. L'entreprise qui avait eu un
commencement heureux, semblait maintenant tendre vers un dénouement
contraire. Depuis quelque temps des obstacles naissaient chaque jour
sous les pas de la Salle, et il fallait toute sa force d'âme pour les
surmonter, et toute son éloquence pour rassurer sa petite colonie, à
laquelle il fut enfin obligé de promettre la liberté de retourner en
Canada au printemps, si les choses ne recevaient point de changement
favorable. Afin d'occuper les esprits, et éloigner d'eux l'ennui et les
mauvaises passions de l'oisiveté, il se détermina à bâtir un fort sur
une éminence qu'il trouva à quatre journées au dessous du lac, sur la
rivière des Illinois, et qu'il nomma le Fort de Crèvecoeur, pour marquer
la rigueur de sa destinée et les angoisses cuisantes qui déchiraient
alors son âme. Il mit aussi une barque en construction afin de descendre
le Mississipi, tant il s'opiniâtrait à son dessein: les difficultés
augmentaient son énergie.

Ayant besoin de gréement pour ce vaisseau, et ne sachant encore ce
qu'était devenu le Griffon qui devait lui apporter les choses qu'il
avait jugées nécessaires à son entreprise, il prit la résolution
désespérée de retourner lui-même à pied au fort de Frontenac, dont il
était éloigné de douze à quinze cents milles, pour faire acheminer ces
objets vers le Mississipi. Il chargea avant de partir le P. Hennepin de
descendre dans ce fleuve pour remonter aussi haut que possible vers sa
source, et examiner les contrées qu'il arrose dans ses régions
supérieures; et après avoir donné le commandement du fort à Tonti, il se
mit en marche lui-même le 2 mars 1680, armé d'un mousquet et accompagné
de quatre Français et d'un Sauvage, pour Catarocoui[133].

[Note 133: Charlevoix, en suivant la relation supposé de Tonti, est
tombé dans plusieurs erreurs sur l'expédition de la Salle à la rivière
des Illinois, que l'on reconnaîtra facilement. Hennepin, témoin
oculaire, est ici la meilleure autorité, corroborée qu'elle est par les
lettres et la relation du P. Zénobe Mambré. Voir: _Premier établissement
de la Foi dans la Nouvelle-France_.]

Hennepin s'était mis en chemin cependant le 29 février. Il descendit la
rivière des Illinois jusqu'au Mississipi, fit diverses courses dans
cette région, puis remonta le fleuve jusqu'au dessus du
Sault-St.-Antoine et tomba entre les mains des Sioux. Pendant sa
captivité, ces barbares s'amusaient à lui faire écrire des mots de leur
langue qu'il avait commencé à étudier: ils appelaient cela mettre du
noir sur du blanc. Quand ils le voyaient consulter le vocabulaire qu'il
s'était fait des termes de leur idiome, pour leur répondre, ils se
disaient entre eux: il faut que cette chose blanche soit un esprit,
puisqu'elle lui fait connaître tout ce que nous lui disons. Combien
d'hommes civilisés sont encore sauvages pour des choses encore plus
simples et plus faciles, et mettent dans leur ignorance sans cesse
obstacle à des inventions et à des pratiques utiles.

Au bout de quelques mois les Sauvages permirent aux trois captifs
français de retourner parmi leurs compatriotes, sur la promesse qu'ils
leur firent de revenir l'année suivante. Un des chefs leur traça la
route qu'ils devaient suivre sur un morceau de papier, et cette carte,
dit Hennepin, nous servit aussi utilement que la boussole aurait pu le
faire. Ils parvinrent, par la rivière Ouisconsin qui tombe dans le
Mississipi, et la rivière aux Renards qui coule vers le côté opposé, à
la mission de la baie du lac Michigan.

Telle fut l'expédition du P. Hennepin, qui reconnut, lui, le Mississipi
depuis l'embouchure de l'Ohio jusqu'au Sault-St.-Antoine en remontant
vers sa source, et qui entra probablement dans le Missouri un des grands
affluens de ce fleuve. En revenant, il ne fut pas peu étonné de
rencontrer vers le Ouisconsin, sur les bords du Mississipi, des traitans
conduits par un nommé de Luth qui l'avaient probablement devancé dans
ces régions lointaines.

Tandis que Hennepin explorait le haut du Mississipi, les affaires de la
Salle empiraient de jour en jour à Crèvecoeur où commandait Tonti. Mais
pour bien comprendre la cause des événemens qui obligèrent celui-ci à
évacuer finalement ce poste, et celle des obstacles qui surgirent autour
de la Salle, il est nécessaire de dire quelque chose de sa position en
Canada, et des craintes qu'y excitaient dans le commerce les grands
projets qu'il formait sans cesse touchant les contrées de l'Ouest.
Arrivé dans le pays, comme je l'ai dit, sans fortune, mais avec une
vaste ambition et des recommandations qui lui donnèrent accès auprès des
personnes en autorité, et dont il cultiva l'amitié avec le plus grand
soin, il devint bientôt l'objet de leur faveur spéciale, tandis que ses
projets de découvertes et de colonisation excitaient contre lui l'envie
des hommes médiocres et la jalousie des traitans, qui tremblèrent pour
leurs intérêts. Cette crainte n'était pas en effet chimérique, puisqu'il
obtint, avec la concession du fort de Frontenac, le privilége exclusif
de la traite dans la partie supérieure du Canada. Ce monopole si
injudicieusement donné, ameuta contre lui et les marchands et les
coureurs de bois. Pendant qu'il était encore sur la rivière des
Illinois, les premiers firent saisir tout ce qu'il possédait et avait
laissé à leur portée; ils lui firent éprouver par là de grandes pertes
en affaiblissant son crédit. De leur côté les derniers indisposaient
contre lui les tribus sauvages, et intriguaient auprès de ses propres
gens pour les faire déserter et pour faire manquer l'entreprise de leur
chef[134]. Ils excitèrent ainsi les Iroquois et les Miâmis à prendre les
armes contre les Illinois ses alliés, par des correspondances qu'ils
entretenaient chez ces peuples. Rien n'égalait l'activité de ces
traitans; ils suivaient la Salle à la piste, ils faisaient une espèce de
concurrence sourde à son privilège chez toutes les nations sauvages, et
semaient par tous les moyens que l'intérêt peut suggérer, des obstacles
à l'accomplissement de ses desseins. A cette opposition intérieure,
venaient se joindre les intrigues des colonies anglaises, qui voyaient
naturellement d'un mauvais oeil les découvertes et l'esprit
d'agrandissement des Français; aussi encouragèrent-elles les Iroquois à
fondre sur leurs alliés dans la vallée du Mississipi. Il n'est donc pas
surprenant si, ayant à lutter contre une opposition aussi nombreuse et
aussi formidable, la Salle n'a pu exécuter qu'une partie d'un plan qui
était d'ailleurs au-dessus des forces d'un simple individu, et s'il a à
la fin entièrement succombé.

[Note 134: Leclerc et Zénobe Mambré:--«L'entreprise qui devait être
soutenue par toutes les personnes bien intentionnées pour la gloire de
Dieu et pour le service du roi, avait produit des dispositions et des
effets bien contraires, dont on avait déjà imprimé les sentimens aux
Hurons, aux Outaouais de l'Ile, et aux nations voisines pour leur causer
de l'ombrage: le sieur de la Salle y trouva même encore les 15 hommes
qu'il avait envoyés au printemps (1679) prévenus à son désavantage, et
débauchés de son service; une partie de ses marchandises dissipée, bien
loin d'avoir poussé aux Illinois, pour y faire la traite suivant l'ordre
qu'ils en avaient, le sieur de Tonti qui était à leur tête ayant fait
inutilement tous ses efforts pour leur inspirer la fidélité».]

Cependant Tonti qu'il avait été chargé de la garde du fort de
Crèvecoeur, travaillait à s'attacher les Illinois en parcourant leurs
bourgades. Ayant appris que les Miâmis voulaient se joindre aux Iroquois
pour les attaquer, il se hâta d'enseigner aux nouveaux alliés des
Français l'usage des armes à feu pour les mettre sur un pied d'égalité
avec ces deux nations qui avaient adopté le fusil. Il leur montra aussi
la manière de se fortifier avec des palissades, et érigea sur un rocher
de deux cents pieds de hauteur, baigné par une rivière qui coule au
pied, un petit fort. Il était ainsi occupé à ces travaux lorsque presque
tous les hommes qu'il avait laissés à Crèvecoeur, travaillés par
quelques mécontens qui réveillèrent leur ennui et leurs soupçons,
pillèrent les munitions et les vivres et désertèrent.

Il n'y avait plus à en douter maintenant, les ennemis de la Salle
avaient réussi à armer les cinq nations, qui parurent à l'improviste
dans le pays des Illinois dans le mois de septembre (1680), et jetèrent
ce peuple mou et faible dans la plus grande frayeur. Cette invasion
mettait dans le plus grand danger les Français. Tonti s'empressa
d'intervenir, et l'on fit une espèce de paix, que les envahisseurs,
voyant la crainte qu'on avait d'eux, ne se firent aucun scrupule de
violer; ils commirent des hostilités, déterrèrent les morts, dévastèrent
les champs de maïs, etc. Les Illinois, retraitant vers le Mississipi, se
dissipèrent peu à peu et laissèrent les Français seuls au milieu de
leurs ennemis. Tonti n'ayant avec lui que cinq hommes et deux Récollets,
résolut d'abandonner la contrée. Les débris de cette petite colonie
partirent sans provisions, dans un méchant canot d'écorce, se reposant
sur la chasse et sur la pêche pour vivre en chemin.

Tandis qu'ils descendaient par le côté nord le lac Michigan, la Salle le
remontait par le côté sud avec un renfort d'hommes et des agrès pour son
brigantin. Il ne trouva en conséquence personne au poste qu'il avait
établi sur la rivière des Illinois. Cela lui fit perdre une autre année,
qu'il passa en diverses courses: il visita un grand nombre de tribus,
entre autres les Outagamis et les Miâmis, qu'il réussit à détacher de
l'alliance des cinq nations, qui après le départ de Tonti, avaient à ce
qu'il paraît chassé une partie des Illinois au-delà du Mississipi chez
les Osages. Il retourna ensuite à Catarocoui et à Montréal pour mettre
ordre à ses affaires qui étaient fort dérangées. Il avait fait des
pertes considérables[135]. Il réussit cependant à s'entendre avec ses
créanciers, auxquels il laissa la liberté du commerce dans les immenses
pays qui dépendaient de sa concession du fort de Frontenac, et reçut
même d'eux en retour de nouvelles avances pour continuer ses
découvertes. Il abandonna le plan trop vaste qu'il avait formé d'établir
des forts et des colonies sur divers points de sa route en gagnant la
mer. Prévoyant même des embarras, il prit le parti de continuer son
voyage dans les esquifs légers et rapides des Indigènes.

[Note 135: «Un vaisseau chargé de vingt deux milles livres de
marchandises pour son compte venait de périr dans le golfe St.-Laurent;
des canots montant de Montréal au fort de Frontenac, chargés
pareillement de marchandises, s'étaient perdus dans les rapides. Il
disait qu'à l'exception de M. le comte de Frontenac, il semblait que
tout le Canada eût conjuré contre son entreprise; que l'on avait
déhanché ses gens qu'il avait amenés de France, dont une partie s'était
échappée avec ses effets par la Nouvelle Hollande, et qu'à l'égard des
Canadiens qui s'étaient donnés à lui, l'on avait trouvé moyen de les
dégoûter et de les détacher de ses intérêts». Dans tous ses malheurs,
dit un missionnaire, je n'ai jamais remarqué en lui la moindre
altération, paraissant toujours dans son sang froid et sa possession
ordinaire, et je le vis plus résolu que jamais de continuer son ouvrage
et de pousser sa découverte».]

Il repartit donc avec Tonti et le P. Mambré, 24 Français et 18 Sauvages
aguerris, tant Mahingans ou Loups qu'Abénaquis, les deux peuples les
plus braves de l'Amérique, et atteignit le Mississipi le 6 février
(1682).

Comme Marquette il s'abandonna au courant du grand fleuve. La douceur du
climat et la beauté du pays réveillaient, à mesure qu'il avançait, ses
anciennes espérances de fortune et de gloire. Il reconnut les Arkansas
et d'autres tribus visitées par Marquette, et il traversa, en approchant
de la mer, une foule de nations qui le considéraient avec surprise,
entre autres les Chicasaws, les Taensas, les Chactas, et enfin les
Natchez rendus si célèbres par les écrits de Chateaubriand. S'étant
arrêté plusieurs fois, il ne parvint à l'embouchure du fleuve que vers
le 9 avril, qu'il aperçut enfin l'Océan se déployer majestueusement
devant lui sous le beau ciel chaud dés régions voisines du tropique. Un
cri d'enthousiasme et de triomphe s'échappa de sa bouche! Il avait donc
atteint le but de plusieurs années de soucis, de travaux et de dangers,
et assuré par sa persévérance une noble conquête à sa patrie. Il prit
solennellement possession de la vallée du Mississipi pour la France, et
donna le nom de Louisiane à cette contrée en l'honneur de Louis XIV, nom
conservé aujourd'hui au riche Etat situé sur le golfe du Mexique, dont
la Nouvelle Orléans, fondée par un de nos compatriotes, est la capitale.

Ainsi fut complétée la découverte du Mississipi, qui fut reconnu par les
Français depuis le Sault-St.-Antoine jusqu'à la mer, c'est-à-dire
pendant l'espace de plus de six cents lieues.

La Salle revint alors sur ses pas, et envoya en France le P. Mambré pour
rendre compte des résultats de son voyage au roi. Le franciscain
s'embarqua sur le vaisseau qui était venu chercher le comte de
Frontenac, et qui fit voile de Québec le 17 novembre. La Salle lui-même
resta l'été et l'hiver suivant parmi les Illinois et dans les régions du
lac Michigan, pour y former des établissemens et y faire la traite. Mais
ayant eu connaissance des mauvaises dispositions du nouveau gouverneur à
son égard, il résolut de passer en France pour contrecarrer l'effet des
rapports qui y avaient été envoyés relativement à ses courses dans
l'Ouest. L'on sait déjà que M. de la Barre avait écrit au ministère que
c'était l'imprudence de la Salle qui avait allumé la guerre entre les
Français et la confédération iroquoise, et que la colonie pourrait bien
être attaquée avant qu'elle fût en état de se défendre; il écrivit
encore après la découverte de l'embouchure du Mississipi, que le P.
Mambré, qui venait d'arriver à Québec pour passer en Europe, n'avait
voulu lui rien communiquer de l'expédition de la Salle; qu'il ne croyait
pas qu'on pût ajouter beaucoup de foi à ce que ce religieux en dirait,
et que la Salle lui-même paraissait avoir de mauvais desseins; qu'il
était avec une vingtaine de vagabonds, français et sauvages, dans le
fond de la baie du lac Michigan, où il tranchait du souverain, pillait
et rançonnait les gens de sa nation, exposait les peuples aux incursions
des Iroquois, et couvrait toutes ses violences du prétexte de la
permission qu'il avait du roi de faire seul le commerce dans les pays
qu'il pourrait découvrir. Ces représentations sans cesse répétées par la
plus haute autorité de la colonie, et qui furent suivies de la mise sous
le séquestre des forts de Frontenac et de St.-Louis aux Illinois,
tendaient évidemment à mettre la fidélité de la Salle en question.
Celui-ci partit de Québec dans le mois de novembre 1683.

C'était à l'époque où Louis XIV au comble de la gloire, et reconnu pour
le prince le plus puissant de la chrétienté, ne mettait plus de bornes à
son ambition. Vainqueur de l'Europe coalisée, il lui avait dicté des
lois à Nimègue en 1678. Tout semblait favoriser les plans de conquête de
ce monarque altier. La découverte du Mississipi vint lui donner encore
des droits sur un nouveau pays, et flatter d'une autre sorte son amour
propre royal, lui qui ambitionnait toutes les gloires. L'on devait donc
supposer que, malgré les rapports du gouverneur du Canada, il aurait des
égards pour la Salle qui avait si puissamment contribué à lui assurer
cette nouvelle acquisition de territoire. Quoique le grand Colbert fût
descendu dans la tombe, l'impulsion qu'il avait donnée au commerce, à
l'industrie et à la colonisation lui survivait, et le peuple recevait
avec un orgueil bien louable la nouvelle des extensions que l'on donnait
tous les jours aux possessions françaises dans l'intérieur de
l'Amérique. M. de Seignelay, après avoir conféré avec notre voyageur
qu'il écouta avec un grand intérêt, vit bien que M. de la Barre avait
été induit en erreur. Il ne put rien refuser à celui qui venait de doter
la France d'un des plus beaux pays du monde, et lui, aussi bien que le
roi, se prêta facilement à la proposition qu'il leur fit d'y établir
immédiatement des colonies. La Salle fut sensible à ces marques de
bienveillance, qui annonçaient que l'on savait apprécier ses vues et son
génie, et il se mit sur le champ en frais d'exécuter une entreprise pour
laquelle le gouvernement s'obligea de lui fournir tout ce qui pourrait
lui être nécessaire.



                             CHAPITRE III.


                        LE MASSACRE DE LACHINE.

                              1682-1689.

Administration de M. de la Barre: caractère de ce gouverneur; il se
laisse prévenir contre les partisans de M. de Frontenac, et
particulièrement contre la Salle. La guerre étant imminente, il convoque
une assemblée des notables; leurs cahiers; l'on demande des colons au
roi.--Louis XIV, qui force par la révocation de l'édit de Nantes 500,000
Huguenots à s'expatrier, n'a que 200 hommes à envoyer au
Canada.--Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, malgré les ordres de sa
cour, excite les Iroquois à la guerre.--La Barre s'en laisse imposer par
les barbares qui le trompent, et qui lèvent enfin le masque en attaquant
le fort de Crèvecoeur aux Illinois.--Maladresse de Dongan qui veut
réunir tous les cantons contre les Français.--Le gouverneur part de
Montréal avec une armée pour attaquer les Iroquois; lenteur et désordre
de sa marche; il arrive à la baie de la Famine (lac Ontario); disette
dans le camp; paix honteuse avec l'ennemi.--M. de la Barre est rappelé
et remplacé par le marquis de Denonville dont l'administration n'est
encore plus malheureuse que celle de son prédécesseur.--Il veut exclure
les traitans anglais et les chasseurs iroquois de la rive gauche du
St.-Laurent et des lacs.--Dongan rassemble les chefs des cantons à
Albany et les engage à reprendre les armes.--M. Denonville, instruit de
ces menées par le P. Lamberville, se décide à les prévenir.--Sous
prétexte d'une conférence, il attire plusieurs chefs de ces tribus en
Canada, les saisit et les envoye chargés de fers en France.--Noble
conduite des Onnontagués envers le P. Lamberville, instrument innocent
de cette trahison.--On attaque les Tsonnonthouans avec 2700 hommes; ils
tendent une ambuscade; l'on réduit tous leurs villages en cendres.--On
ne profite point de la victoire.--Fondation de Niagara.--Pourparlers
inutiles pour la paix; perfidies profondément ourdies de le Rat, chef
huron, pour rompre les négociations: la guerre continue.--Le chevalier
de Callières propose la conquête de la Nouvelle-York.--Calme trompeur
dans la colonie: massacre de Lachine le 24 août (1689). Ineptie du
gouverneur; il est révoqué.--Guerre entre, la France et
l'Angleterre.--M. de Frontenac revient en Canada; il tire le pays de
l'abîme, et le rend par ses talens et par sa vigueur bientôt victorieux
de tous ses ennemis.


Cependant, tandis que M. de la Barre écrivait à la cour que rien n'était
plus imaginaire que les découvertes de la Salle, et qu'il s'emparait des
forts de Frontenac et de St.-Louis appartenant à ce voyageur célèbre,
acte de spoliation fort blâmé dans le temps, les affaires ne
s'amélioraient pas dans la colonie. Ce gouverneur avait des idées assez
libérales en matières d'administration, et c'est qui l'avait fait jeter
dans les bras des partisans de la traite libre et des ennemis du
monopole. Il est vrai que rien à cette époque n'aurait été plus
avantageux pour le Canada, que l'entière liberté du négoce; mais il ne
chercha pas même à y faire reconnaître ce principe par la cour, et
encore bien moins à le mettre en pratique, à en faire la base du système
commercial du pays. Il paraît au contraire, si l'on en croit quelques
chroniqueurs, comme l'abbé de Belmont, que l'intérêt privé n'était pas
étranger aux motifs de sa conduite, et que non seulement il faisait
lui-même le commerce des pelleteries, mais qu'il tirait encore de grands
bénéfices de la vente des congés de traite. Quoiqu'il en soit, c'est
dans l'exécution qu'il parût que M. de la Barre manquait généralement
d'énergie; et s'il avait des vues heureuses, la nature semblait lui
refuser les qualités nécessaires pour mener à bonne fin les affaires
compliquées et qui demandaient à la fois une exécution prompte et de la
décision. Cette inégalité dans la force de son intelligence était encore
accrue par l'âge. Les rênes du gouvernement canadien, à l'entrée d'une
guerre qu'on s'attendait à voir éclater d'un jour à l'autre, étaient
donc tombées dans des mains incapables de porter un si pesant fardeau.
L'on va voir bientôt quel fut le fruit de cette faiblesse de
l'administration du gouvernement.

M. de la Barre, après avoir passé les affaires du pays en revue, sentit
toutes les difficultés de sa position, sur laquelle il ne s'aveugla pas.
Suivant un usage de la mère-patrie dans les circonstances critiques, il
convoqua une assemblée des notables pour prendre leur avis sur ce qu'il
y avait à faire. L'intendant, l'évêque, plusieurs membres du conseil
supérieur, les chefs des juridictions subalternes, le supérieur du
séminaire et celui des missions, y furent conviés avec les principaux
officiers des troupes. Il paraît qu'il n'y fut point appelé de citoyens
non liés au gouvernement. Dans le régime du temps, l'on donnait à une
pareille réunion un titre qu'elle n'aurait sans doute pas comporté sous
un gouvernement libre.

Cette assemblée de notables exposa au gouverneur la situation du Canada
dans un rapport qui fut immédiatement envoyé à Paris. Elle disait que la
Nouvelle-York voulant attirer à elle tout le commerce des Sauvages,
excitait les Iroquois à nous faire la guerre, que l'Angleterre était en
conséquence notre première ennemie; que les cinq nations pour n'avoir
point à lutter contre plus fort qu'elles, travaillaient à nous détacher
nos alliés ou à les détruire les uns après les autres; qu'elles avaient
commencé par les Illinois qu'il était très important pour nous
d'empêcher de succomber, mais que la chose était difficile, parceque la
colonie n'était pas capable de mettre plus de mille hommes sous les
armes[136], et qu'il faudrait encore, pour cela, interrompre une partie
des travaux de la campagne; qu'avant de prendre les armes, il fallait
avoir des vivres et des munitions de guerre dans le voisinage de
l'ennemi, parcequ'il ne s'agissait plus de l'effrayer, comme du temps de
M. de Tracy, mais bien de le réduire au point qu'il ne pût plus faire de
mal; que le fort de Catarocoui serait très commode pour cela, puisque de
ce poste on pouvait, en quarante huit heures, tomber sur le canton des
Tsonnonthouans, le plus éloigné de tous, et sur lequel il fallait
d'abord porter le premier coup de la guerre. L'assemblée déclara aussi
qu'avant de s'engager dans une pareille entreprise, il fallait demander
au roi deux ou trois cents soldats, dont une partie serait mise en
garnison à Catarocoui et à la Galette (Prescott), pour garder la tête de
la colonie, tandis que toutes les forces dont on pouvait maintenant
disposer, marcheraient à l'ennemi; et en outre le supplier d'envoyer
dans le pays mille ou quinze cents engagés pour cultiver les terres
pendant l'absence des habitans partis pour l'armée, et des fonds pour
les magasins et pour la construction de trois ou quatre barques sur le
lac Ontario, qui seraient affectées au passage des troupes et de leur
matériel.

[Note 136: D'après le rôle contenu dans l'Appendice D à la fin de ce
volume, il paraîtrait qu'il y avait deux mille hommes en état de porter
les armes dès 1668; mais l'assemblée supposait avec raison qu'une partie
seulement de la population mâle pouvait aller porter la guerre au loin.]

Elle terminait son cahier par appuyer sur la nécessité d'engager le roi
à faire cotte dépense, de l'instruire de l'urgence de la guerre, de la
véritable situation du Canada et de son insuffisance pour la soutenir
seul; et de lui représenter surtout que le défaut des secours de France
commençait à nous attirer le mépris des Indiens; que si la confédération
iroquoise voyait arriver des troupes françaises, elle n'oserait pas nous
attaquer, et que nos alliés s'empresseraient de prendre les armes contre
une nation qu'ils redoutent, et dont ils se croiraient assurés de
triompher s'ils nous savaient en état de les secourir puissamment.

Le cahier des notables ne contenait rien d'entièrement étranger à la
question de la guerre. La demande assez mal motivée de quinze cents
colons pour remplacer les habitans partis pour l'armée, resta sans
réponse et sans fruit. Et pourtant c'était dans le temps même que les
Huguenots sollicitaient comme une faveur la permission d'aller s'établir
dans le Nouveau-Monde, où ils promettaient de vivre en paix à l'ombre du
drapeau de leur patrie, qu'ils ne pouvaient cesser d'aimer; c'était dans
le temps, dis-je, qu'on leur refusait une prière dont la réalisation eût
sauvé le Canada, et assuré pour toujours ce beau pays à la France. Mais
Colbert avait perdu son influence à la cour, et était mourant. Tant que
ce grand homme avait été au timon des affaires, il avait protégé les
calvinistes qui ne troublaient plus la France, mais l'enrichissaient. Sa
mort arrivée en 1684 les livra entièrement au chancelier Le Tellier et
au farouche Louvois. Les dragonades passèrent sur les cantons
protestans, terribles pronostics de la révocation de l'édit de Nantes.
Le roi montrait avec un secret plaisir, dit un écrivain distingué, sa
puissance en humiliant le pape et en écrasant les Huguenots. Il voulait
l'unité de l'Eglise et de la France, objet des désirs des grands hommes
de l'époque à la tête desquels était Bossuet.

Madame de Maintenon, calviniste convertie, et devenue secrètement son
épouse (1685), l'encourageait dans ce dessein, et lui suggéra ce moyen
cruel, celui d'arracher les enfans à leurs parens pour les élever dans
la foi catholique; ce moyen qu'elle n'eût jamais recommandé sans doute,
si elle eût été mère.

Les vexations, les confiscations, les galères, le supplice de la roue,
le gibet, tout fut employé inutilement pour les convertir. Les
malheureux protestans ne songèrent plus qu'à échapper à la main qui
s'appésantissaient sur eux; on eut beau leur défendre de laisser le
royaume et punir des galères ceux qui trempaient dans leur évasion, cinq
cents mille s'enfuirent en Hollande, en Allemagne, en Angleterre, et
dans les colonies américaines de cette nation. Ils y portèrent leurs
richesses, leur industrie, et, après une pareille séparation, des
ressentimens et une soif de vengeance qui coutèrent cher à leur patrie.
Guillaume III chargea plus d'une fois les troupes françaises à la tête
de régimens français, et l'on vit des régimens catholiques et huguenots,
en se reconnaissant sur le champ de bataille, s'élancer les uns sur les
autres à la bayonnette avec cette fureur et cet acharnement que ne
montrent point des soldats de deux nations différentes. De quel avantage
n'eut pas été une une émigration faite en masse et composée d'hommes
riches, éclairés, paisibles, laborieux, comme l'étaient les Huguenots,
pour peupler les bords du St.-Laurent, ou les fertiles plaines de
l'Ouest? Du moins ils n'auraient pas porté à l'étranger le secret des
manufactures de France, et enseigné aux diverses nations à produire des
marchandises qu'elles étaient accoutumées d'aller chercher dans les
ports de celle-ci. Une funeste politique sacrifia tous ces avantages aux
vues exclusives d'un gouvernement armé, par l'alliance du pouvoir
spirituel et du pouvoir temporel, d'une autorité qui ne laissait
respirer ni la conscience ni l'intelligence. Si vous et les vôtres ne
vous êtes convertis avant tel jour, l'autorité du roi se chargera de
vous convertir, écrivait Bossuet aux schismatiques. Nous le répétons,
sans cette politique, nous ne serions pas, nous Canadiens, réduits à
défendre pied à pied contre une mer envahissante, notre langue, nos
lois, et notre nationalité? Comment jamais pardonner au fanatisme les
angoisses et les souffrances de tout un peuple, dont il a rendu la
destinée si douloureuse et si pénible, dont il a compromis si gravement
l'avenir.

Louis XIV qui avait des myriades de dragons pour massacrer les
protestans, qui perdait par sa faute un demi-million de ses sujets, ce
monarque enfin qui dominait sur l'Europe n'eût que deux cents soldats à
envoyer à Québec pour protéger une contrée quatre fois plus vaste que la
France, une contrée qui embrassait la baie d'Hudson, l'Acadie, le
Canada, une grande partie du Maine, du Vermont et de la Nouvelle-York et
de toute la vallée du Mississipi. Il écrivit au gouverneur-général au
mois d'août 1683, que le roi de la Grande-Bretagne, à qui il avait fait
probablement des représentations, avait donné des ordres très précis à
son représentant dans la Nouvelle-York, le colonel Dongan, d'entretenir
la bonne intelligence avec les Français; et qu'il ne doutait pas que cet
agent ne s'y conformât. Mais Dongan, qui avait résolu de partager les
avantages de la traite avec les Canadiens, n'eut garde de se conformer
aux instructions de sa cour. Il ne cessa point d'exciter secrètement les
Iroquois, et il avait gagné à les décider à lever la hache contre les
Miâmis et les Outaouais, lorsque la nouvelle en étant parvenue à M. de
la Barre, celui-ci leur dépêcha en toute hâte un homme sûr, qui arriva
chez les Onnontagués la veille du jour où ils allaient se mettre eu
marche.

Cet envoyé fut bien reçu. Les Iroquois, qui n'avaient point intention de
tenir leurs promesses, consentirent à tout ce que l'on voulut, et
s'obligèrent même à envoyer des députés à Montréal dans le mois de juin
suivant; mais dès le mois de mai, huit cents hommes des cantons
d'Onnontagué, de Goyogouin et d'Onneyouth tombaient sur les Hurons, les
Miâmis et les Outaouais: et l'on eût bientôt après la nouvelle que les
autres cantons allaient, de leur côté, lancer leurs bandes sur les
habitations canadiennes mêmes. Le gouverneur s'empressa d'informer le
roi de l'état des choses. Il lui manda que Dongan se servait de
transfuges français pour conduire ses négociations avec les cantons;
qu'il fallait se résoudre à abandonner le Canada, ou à faire un effort
pour détruire les Tsonnonthouans et les Goyogouins, les plus animés
contre nous; et qu'il fallait pour cela lui envoyer 400 hommes de bonne
heure le printemps suivant. Tandis qu'il faisait ces instances en France
qui respiraient la guerre, ses démarches auprès des Indiens, dont il
méconnaissait entièrement le caractère, faisaient supposer qu'il ne
redoutait rien tant que la reprise des armes. Il ignorait qu'en
recherchant avec trop d'ardeur leur amitié, il ne faisait qu'accroître
leur orgueil et s'attirer leur mépris. Les délégués qu'ils devaient
envoyer en juin ne paraissant point, il les fit inviter de venir dégager
leur parole à Montréal. Ils répondirent, en faisant les surpris, qu'ils
ne se rappelaient pas d'avoir donné cette parole; et que si l'on avait
quelque chose à leur communiquer, l'on pouvait bien venir les trouver
chez eux.

Afin de s'attacher les cantons plus étroitement, la Nouvelle-York leur
donnait, par un stratagème commercial bien connu, ses marchandises à
perte dans le dessein de ruiner les traitons français, ou de les leur
rendre odieux, en disant qu'ils ne cherchaient qu'à les dépouiller de
leurs pelleteries. On sut aussi qu'elle les excitait sans cesse à
exterminer toutes les tribus avec lesquelles nous faisions quelque
négoce; et que tous les cantons se préparaient à faire une guerre à mort
au Canada. La cupidité armait tout le monde, et deux nations européennes
et hostiles venaient en concurrence commerciale, la pire de toutes, sous
les huttes de ces Sauvages. Quelle facilité n'y avait-il pas de mettre
en jeu les moyens les moins avouables au milieu de populations plongées
dans les ténèbres de l'ignorance? Que de crimes ne pouvait-on pas cacher
à la faveur de leur barbarie? Au reste, pour contrebalancer l'influence
anglaise d'une manière efficace et permanente, la France n'avait autre
chose à faire, qu'à mettre ses marchands en état d'acheter aussi cher et
de vendre à aussi bas prix, que leurs adversaires; mais c'est à quoi
elle ne songeait pas.

Quoique travaillés par ces motifs intéressés, et excités par les
promesses, les louanges, les menaces mêmes de la Nouvelle-York, les
Iroquois craignaient beaucoup plus les Français qu'ils ne voulaient le
faire paraître, et ils ne pouvaient s'empêcher d'observer à leur égard
certaines convenances qui leur étaient inspirées par un reste de respect
et de crainte; mais c'était tout. Ils envoyèrent des députés à Montréal
pour renouveler leurs protestations d'amitié; l'on ne put rien tirer de
plus de cette ambassade. Il était évident qu'ils voulaient seulement,
par cette tactique qui présentait un dehors de modération, conserver les
apparences et gagner du temps en trompant le gouverneur sur leurs
projets. Tout le monde en était convaincu. Les missionnaires et tous
ceux qui connaissaient ces Sauvages, l'avertissaient de se tenir sur ses
gardes; l'on sut qu'ils s'étaient même approché du fort de Catarocoui
pour le surprendre si l'occasion s'en fut présenté; mais rien ne put
faire sortir M. de la Barre de ses illusions; il reçut les députés
iroquois le mieux qu'il put, leur fit mille caresses et les renvoya
comblés de présens. Cette conduite paraît d'autant plus étrange, qu'elle
était en contradiction, comme on vient de le dire, avec ce qu'il pensait
et avec ce qu'il écrivait en France.

Enfin les Iroquois levèrent le masque. Alors il n'y eut plus qu'un cri
dans la colonie contre l'ineptie du gouverneur. Les moins violens
disaient hautement que son grand âge le rendait crédule lorsqu'il devait
se défier, timide lorsqu'il fallait entreprendre, ombrageux et défiant à
l'égard de ceux qui méritaient sa confiance. La reprise seule des armes
dans les cantons vint le tirer de sa torpeur et de son inaction. Ils
donnèrent le signal en envoyant une armée pour s'emparer du fort de
St.-Louis, où M. de Baugy, lieutenant de ses gardes, commandait depuis
qu'il avait fait retirer ce poste des mains de la Salle. Cette attaque
fut repoussée. M. de la Barre devait, dans les circonstances où il se
trouvait, frapper fort et surtout frapper vite, car l'on disait que
l'ennemi avait envoyé jusque chez les Sauvages de la Virginie pour
renouveler la paix avec eux, afin de n'avoir rien à craindre pour ses
derrières, ce qui annonçait une grande résolution de sa part. Le
gouverneur jugea avec raison qu'il valait mieux aller porter la guerre
chez lui, que de l'attendre dans la colonie; mais ayant reçu peu de
secours de France, il voulut engager ses alliés à joindre leurs forces
aux siennes. De la Durantaye et de Luth, chargés de cette négociation,
eurent beaucoup de peine à décider les tribus des lacs à prendre part à
une attaque combinée; ils n'y auraient peut-être pas réussi sans le
célèbre voyageur Perrot, dont l'influence sur ces peuples fit triompher
les raisons d'ailleurs plausibles qu'on leur présentait. La Durantaye
partit pour Niagara avec deux cents Canadiens et cinq cents guerriers,
Hurons, Outaouais, Outagamis et autres Indiens du Michigan; il devait y
trouver le gouverneur avec les troupes parties de Québec et de Montréal.
Mais l'on peut juger du mécontentement de ces différentes peuplades, qui
n'avaient marché qu'à contre coeur, lorsque loin de trouver M. de la
Barre au rendez-vous, elles apprirent quelques jours après que la paix
était faite avec les Iroquois. Elles s'en retournèrent le coeur plein
d'un dépit qu'elles ne cachaient guère, quoiqu'on leur assurât que le
traité leur était favorable.

On va voir à quelles conditions cette paix fut conclue. Les troupes
avaient ordre de s'assembler à Montréal où le gouverneur arriva bientôt;
mais au lieu de partir sur le champ pour se rendre à un point donné dans
le voisinage du pays à attaquer, et delà, après avoir été joint par ses
auxiliaires, fondre sur les ennemis avec toutes ses forces, il s'amusa à
envoyer un exprès au colonel Dongan, afin de lui demander de se joindre
à lui, ou du moins de ne point traverser son expédition. Il savait bien
pourtant que la politique de ce gouverneur était de faire échouer son
entreprise, et c'est aussi à quoi il travaillait activement sans
s'occuper beaucoup des injonctions contraires du duc de York. Il avait,
pour cela, fait offrir aux Iroquois un secours considérable; mais
heureusement qu'il voulut y mettre des conditions qui choquèrent
l'orgueil de plusieurs des cantons, qui ne voulurent plus l'écouter.

La négociation ainsi rompue avec la Nouvelle-York, ils envoyèrent des
ambassadeurs vers M. de la Barre pour traiter de la paix. Ils
n'ignoraient pas qu'ils étaient incapables de tenir tête à l'orage, et
que si l'armée française était bien conduite, tout leur pays ne fût
ravagé. Le gouverneur français n'avait fait cependant que seconder la
politique du colonel Dongan en retardant la marche de son armée, à
laquelle enfin il donna l'ordre du départ. Cette expédition se composait
de 700 Canadiens, 130 soldats et 200 Sauvages, divisés en trois corps;
le premier commandé par le baron de Bécancour, le second, par M.
d'Orviliers, et le troisième, par Dugué. Cette petite armée quitta
Montréal le 26 ou le 27 juillet (1684); elle avait perdu dix ou douze
jours dans cette ville pour attendre le résultat de l'ambassade envoyée
auprès du gouverneur de la Nouvelle-York; elle perdit encore deux
semaines entières à Catarocoui. Après tous ces délais, elle traversa le
lac. Toute la colonie murmurait hautement contre M. de la Barre. Cette
lenteur devint en effet funeste à l'expédition. Les vivres, par leur
mauvaise qualité, remplirent l'armée de maladies, et pour comble de
disgrâce manquèrent bientôt; la disette réduisit en peu de jours les
troupes campées à l'entrée des cantons à l'état le plus déplorable.
Avant même d'avoir vu l'ennemi elles allaient être, faute de provisions,
obligées de battre honteusement en retraite. C'est dans cette
circonstance critique que les députés de trois des cinq nations
arrivèrent, malgré les sollicitations de Dongan qui n'avait réussi à
empêcher que les Agniers et les Tsonnonthouans de consentir à la paix.
Ils rencontrèrent M. de la Barre à quatre ou cinq lieues au dessous de
la rivière Oswégo, dans une anse à laquelle l'on a donné le nom de la
_Famine_ qu'elle conserve encore, pour commémorer les privations qu'on y
avait endurées. Le gouverneur ne put cacher sa joie en voyant arriver
ces ambassadeurs, qui comprirent à l'aspect des Français que les rôles
étaient changés, et qu'au lieu de solliciter humblement la paix, ils
devaient parler en vainqueurs. Ils refusèrent hautement de comprendre
les Illinois dans le traité; ils allèrent jusqu'à dire qu'ils ne
poseraient point les armes qu'un des deux partis, les Iroquois ou les
Illinois, n'eût détruit l'autre. Cette insolence excita l'indignation
dans le camp; mais M. de la Barre se contenta d'observer que du moins
l'on prit garde qu'en voulant frapper les Illinois la hache ne tombât
sur les Français qui demeuraient avec eux, réponse peu noble qui
rappelle celle que Pitt fit dans la chambre des communes à l'occasion du
désastre de Quiberon; et qui lui attira cette belle exclamation de Fox,
célèbre dans l'histoire: «Non, le sang anglais n'a pas coulé; mais
l'honneur anglais a coulé par tous les pores».

La paix fut conclue à la seule condition que les Tsonnonthouans
indemniseraient les traitans français qu'ils avaient pillés en allant
faire la guerre aux Illinois. Le général s'obligea de se retirer dès le
lendemain avec son armée. Il partit lui-même sur le champ, après avoir
donné ses ordres pour l'exécution de ce dernier article. Ainsi échoua,
par la lenteur et la pusillanimité du général, une expédition qui, si
elle eût été bien conduite, aurait eu des résultats bien différens; et
les cinq nations eurent la gloire de repousser avec mépris les
propositions avilissantes des Anglais, et de signer avec le gouverneur
du Canada, lorsque son armée était à leurs portes, un traité déshonorant
pour les Français.

A peine le gouverneur était-il arrivé à Québec, qu'un renfort de soldats
venant de France entra dans le port. Quoique la paix fût faite, ce
secours ne fut pas regardé comme inutile, parceque l'on comptait peu sur
sa durée, et qu'on la regardait plutôt comme une espèce de trêve que
comme un traité définitif. Tout le monde fut d'opinion que l'intérêt de
la colonie exigeait impérieusement que l'on défendît à quelque prix que
ce fût les Illinois, abandonnés à la vengeance de leurs ennemis par le
traité, et qu'il fallait être prêt à la guerre, parce qu'ils pouvaient
être attaqués au premier moment. Cette nécessité n'avait pas échappé à
la perspicacité des Iroquois eux-mêmes, qui ne crurent pas plus à la
conservation de la paix que le Canada. C'est ce qui fut confirmé par
deux lettres reçues l'année suivante du P. Lamberville, missionnaire
chez les Onnontagués, où il était en grande vénération.

Ce religieux mandait que les Tsonnonthouans n'étaient pas sortis de leur
canton de l'hiver pour aller à la chasse, de peur que nous ne le
surprissions pendant leur absence, et qu'ils se plaignaient d'avoir été
attaqués par les Mascontins et les Miâmis, fiers de notre protection;
que les cinq cantons avaient resserré leur alliance entre eux dans
l'appréhension d'une rupture, et que les Mahingans leur avaient promis
un secours de douze cents hommes, et les Anglais un plus considérable
encore avec toutes sortes d'armes et de munitions; qu'ils avaient déjà
attaqué les Miâmis; que les Tsonnonthouans refusaient, sous divers
prétextes, de livrer les mille peaux de castor, premier terme du
paiement de l'indemnité qu'ils devaient aux Français; enfin, qu'ils
prétextaient encore plusieurs autres raisons de ne pas descendre à
Québec pour prendre avec le gouverneur les mesures que pourrait
nécessiter la situation des affaires entre les deux nations.

Il n'y avait que quelques jours que le gouverneur avait entre les mains
ces lettres, qui lui démontraient d'une manière si irréfragable la
fragilité de la base qu'il avait donnée au traité lorsqu'un successeur
lui arriva avec six cents hommes de troupe. La nouvelle de la conclusion
de la paix, portée par le retour des vaisseaux qui avaient amené à
Québec les renforts dont on a parlé tout à l'heure, avait étonné à
Paris; mais les conditions auxquelles elle avait été faite, lorsqu'elles
furent connues, surprirent encore bien plus. Quelques tribus sauvages
dicter à la nation qui faisait trembler alors l'Europe entière, c'était
un événement trop extraordinaire pour ne pas en faire rechercher la
cause, qu'on ne fut pas longtemps sans trouver. Il fut résolu de
révoquer de suite M. de la Barre; et le marquis de Denonville, colonel
de dragons, fut choisi pour le remplacer; mais la saison étant trop
avancée, il ne put partir pour le Canada que le printemps suivant.
C'était un homme brave de sa personne, plein de piété et distingué par
ce sentiment exquis de l'honneur et de la politesse que la noblesse
française, encore si grande et si fière, regardait comme un de ses plus
beaux attributs. L'on verra cependant que de fausses idées, et une
connaissance imparfaite du caractère des relations politiques des
Français avec les Indiens, surtout les cantons iroquois, lui firent,
malgré cela, commettre des actes qu'aucune justice ne peut excuser. Il
ne vint en Canada, comme je viens de le dire, que le printemps suivant.
Il resta seulement quelques jours à Québec pour se reposer des fatigues
d'une traversée très orageuse, et partit pour Catarocoui où commandait
M. d'Orviliers. Il chercha d'abord à convaincre les cinq nations de la
sincérité de ses dispositions pacifiques; mais il ne tarda pas à
découvrir que, loin de nous craindre, la fierté et l'insolence de ces
barbares ne connaissaient plus de bornes, et qu'il fallait les humilier
pour les rendre plus traitables. Il écrivit à Paris que les hostilités
qu'ils commettaient sur les Illinois étaient un motif suffisant pour
leur déclarer la guerre; mais qu'il fallait être prêts comme eux, et
qu'ils l'étaient toujours. Chaque jour le persuadait d'avantage qu'on
devait se défaire à tout prix de cette nation, ou la réduire à un tel
degré de faiblesse qu'elle ne pût plus rien entreprendre; car il était
impossible d'espérer de l'avoir jamais pour amie. La même suggestion
avait déjà été faite plusieurs fois au roi, et le moment favorable
paraissait venu de l'exécuter. L'Angleterre, la seule alliée sur
laquelle les cantons pouvaient compter, était à la veille d'une
révolution; et les troubles qui la déchiraient déjà, suffisaient pour
paralyser son action en Amérique et l'empêcher de donner aucun secours.
Des forces mues par un chef habile, jetées au milieu des Iroquois,
devaient en deux ans anéantir leur puissance et les obliger même à
chercher une autre patrie.

Mais tandis que tout le monde indiquait le remède à apporter au mal, il
ne se trouvait personne capable de l'appliquer, et d'exécuter un projet
qui demandait par-dessus tout de l'énergie et de la promptitude.

Pendant qu'on passait son temps à faire des suggestions, et à parler au
lieu d'agir, les traitans anglais, attirés à Niagara et jusqu'à
Michilimackinac, travaillaient avec ardeur à détacher des Français les
Sauvages de ces contrées. Le marquis de Denonville, pour exclure ces
traitans, et maîtriser les Iroquois, proposa en 1686 au ministère de
bâtir un fort en pierre à Niagara, capable de contenir quatre à cinq
cents hommes. Ce fort à la tête du lac Ontario, avec celui de Frontenac
au pied, en face des cinq nations, devait rendre le Canada maître des
lacs en temps de guerre comme en temps de paix, et placer les Iroquois à
sa discrétion pour la chasse et la traite qu'ils faisaient au nord du
St.-Laurent, leur propre pays étant épuisé de gibier. Cette exclusion
aurait entraîné une perte de quatre cent mille francs pour la
Nouvelle-York tous les ans. Quoique ce projet fût ajourné, le colonel
Dongan n'en fut pas plutôt instruit qu'il protesta contre les grands
approvisionnemens que l'on faisait à catarocoui, et contre la
construction d'un fort à Niagara qu'il prétendait être dans les limites
de la Nouvelle-York. Le gouverneur français répondit à toutes ces
protestations, et observa, quant au dernier point, que l'Angleterre
était mal fondée dans ses prétentions sur les terres des cinq cantons,
et qu'on devait savoir que les Français en avaient pris possession même
avant qu'il y eût des Anglais dans la Nouvelle-York, ce qui était vrai.

Le colonel Dongan n'en resta pas là; il convoqua une assemblée des
députés de toute la confédération iroquoise à Albany, dans laquelle,
après leur avoir dit que les Français se préparaient à leur faire la
guerre, il les engagea à les attaquer sur le champ et à l'improviste,
eux et leurs alliés qui seraient facilement vaincus n'étant point sur
leurs gardes, et qu'à tout événement il ne les abandonnerait pas. Le P.
Lamberville, qui était chez les Onnontagués, fut instruit de cette
délibération; il se mit aussitôt en frais de combattre les suggestions
de l'Anglais dans cette tribu, et cela avec assez de succès; et après
avoir eu parole des chefs de ne consentir à aucune hostilité pendant son
absence, il alla faire part de tout ce qu'il savait au marquis de
Denonville. Dongan, informé de son départ, en devina le motif et pressa
les cantons de prendre les armes. Il voulut aussi armer les Iroquois
chrétiens du Sault-St.-Louis et du lac des Deux-Montagnes, et se faire
remettre le P. Jacques, frère du P. Lamberville, qui était resté en
otage dans le canton d'Onnontagué; mais il ne réussit dans aucune de ces
tentatives. Dongan faisait alors en petit ce qu'on a vu faire depuis en
grand à Pitt en Europe, il cherchait partout des ennemis à la France, ne
pouvant la vaincre seul.

À la suite de l'entrevue d'Albany les cantons avaient attaqué les
Outaouais dans l'anse de _Sanguinam_, sur le lac Huron, où ils faisaient
la chasse; et les traitans anglais s'étant présentés au poste même de
Michilimackinac pendant l'absence de M. de la Durantaye qui y
commandait, avaient publié qu'ils donneraient leurs marchandises à bien
meilleur marché que les Français. Le gouverneur à cette nouvelle se
décida d'attaquer sans délai les Tsonnonthouans, entremetteurs de toutes
ces menées, et les plus mal disposés des cinq cantons contre nous.

Afin de tromper cette tribu sur les préparatifs que l'on faisait pour
l'attaquer, le P. Lamberville fut renvoyé chez les Onnontagués avec des
présens pour les chefs qu'il pourrait conserver dans l'intérêt des
Français. La présence de ce missionnaire vénéré, qui ignorait et les
projets du gouverneur et le rôle qu'il lui faisait jouer, dissipa tous
les soupçons que les avertissemens de Dongan leur avait inspirés; ils
rappelèrent même les guerriers qu'ils avaient envoyés en course à la
sollicitation de celui-ci. Dans le même temps les agens français
s'efforçaient de reconquérir la bonne amitié des tribus des lacs,
ébranlées par les intrigues de la Nouvelle-York. L'été de 1686 se passa
ainsi en préparatifs pour la guerre et en négociations pour la paix. Les
Iroquois ne pouvant rester longtemps tranquilles recommencèrent leurs
courses; leurs bandes attaquèrent les alliés de la colonie, ce qui
facilita les démarches que l'on faisait auprès des Miâmis, des Hurons et
des Outaouais pour les engager, eux aussi, à reprendre les armes. Les
cinq cantons n'ont en vue, écrivait le marquis de Denonville dans sa
lettre du 8 novembre à M. de Seignelay, «que de détruire les autres
Sauvages pour venir ensuite à nous. Le colonel Dongan caresse beaucoup
nos déserteurs, dont il tire de grands services, et je suis moi-même
obligé de les ménager jusqu'à ce que je sois en état de les châtier.
J'apprends que les cinq cantons font un gros parti contre les Miâmis, et
les Sauvages de la baie: ils ont ruiné un village de ceux-ci; mais les
chasseurs ont couru sur eux et les ont bien battus; ils veulent avoir
leur revanche. Ils ont fait depuis peu un grand carnage des Illinois,
ils ne gardent plus aucune mesure avec nous, et ils pillent nos canots
partout où ils les trouvent».

Les commandans des forts Michilimackinac et du Détroit avaient reçu
ordre de mettre ces postes en état de défense, et d'y faire des amas de
provisions pour la campagne de l'année suivante. Ils devaient descendre
à Niagara avec les Canadiens et les Sauvages dont ils pourraient
disposer. Tous ces ordres furent exécutés avec le plus grand secret.

Les renforts demandés par le gouverneur arrivèrent de France de bonne
heure dans le printemps de 1687: c'était 800 hommes de mauvaises recrues
commandés par le chevalier de Vaudreuil, maréchal des logis des
mousquetaires, qui s'était distingué à la prise de Valenciennes (1677),
et dont plusieurs descendans ont depuis gouverné la colonie. Une partie
monta immédiatement à Montréal pour servir dans le corps qui se
rassemblait dans l'île de Ste.-Hélène, sous les ordres de M. de
Callières. Cette petite armée se trouva bientôt composée de 832 nommes
de troupes réglées, d'environ 1000 Canadiens et de 300 Sauvages. «Avec
cette supériorité de forces, Denonville eut pourtant la malheureuse idée
de commencer les hostilités par un acte qui déshonora le nom français
chez les Sauvages, ce nom que, malgré leur plus grande fureur, ils
avaient toujours craint et respecté.» Peut-être crut-il aussi par ce
procédé frapper les Iroquois de terreur. Quoiqu'il en soit, en envoyant,
l'automne précédent, le P. Lamberville dans les cantons, il l'avait
chargé d'inviter les chefs de ces tribus à se rendre au printemps à
Catarocoui, afin de le rencontrer pour terminer leurs différends dans
une conférence. Ces Sauvages, qui avaient une confiance sans borne dans
leur missionnaire, le crurent; mais à peine eurent-ils mis le pied en
Canada, qu'ils furent saisis, garrottés et envoyés en France pour servir
sur les galères.

La nouvelle de cette trahison, désapprouvée hautement dans toute la
province, poussa au comble de la fureur les Iroquois, qui ne songèrent
plus qu'à en tirer une vengeance dont on se souviendrait longtemps. L'on
trembla pour le P. Lamberville instrument innocent de cette action. Les
anciens d'Onnontagué le firent appeler.--«Tout nous autorise à te
traiter en ennemi, lui dirent-ils, mais nous ne pouvons nous y résoudre.
Nous te connaissons trop, ton coeur n'a point eu de part à l'insulte
qu'on nous a faite. Nous ne sommes pas assez injustes pour te punir d'un
crime que tu détestes autant que nous et dont tu n'as été que
l'instrument innocent. Mais il faut que tu nous quittes. Tout le monde
ne te rendrait peut-être pas justice ici. Quand la jeunesse aura entonné
le chant de guerre, elle ne verra plus en toi qu'un perfide qui a livré
nos chefs à un rude et indigne esclavage; elle n'écoutera plus que sa
fureur à laquelle nous ne serions plus les maîtres de te soustraire.»
Après ce discours dont la simplicité n'est égalée que par la grandeur et
la noblesse du sentiment qui l'inspire, ces Sauvages donnèrent au
missionnaire des conducteurs qui prirent par des routes détournées, et
ne le quittèrent qu'après l'avoir mis hors de danger. Un autre Jésuite,
le P. Millet, qui se trouvait aussi alors dans les cantons, fut adopté
par une femme qui l'arracha de cette manière au supplice du feu.

Le roi de France, dès que cette nouvelle lui parvint, s'empressa de
désavouer la conduite du gouverneur, que semblait autoriser cependant
une lettre que ce monarque avait fait adresser à M. de la Barre, dans
laquelle il lui ordonnait d'envoyer les prisonniers iroquois aux
galères, les regardant comme des sujets révoltés. Mais l'on n'avait
point suivi ces injonctions dans le temps; et dans le cas actuel, loin
de s'y être conformé, l'on s'était emparé des chefs de cette nation par
un guet-apens odieux; l'on avait violé dans leurs personnes le caractère
sacré et inviolable d'ambassadeurs. L'on s'empressa donc de les renvoyer
en Canada pour détruire les funestes effets de cette perfidie, tant par
rapport à la religion, que par rapport à la guerre; car, comme dit très
bien Charlevoix, il devenait plus difficile de subjuguer entièrement une
nation, qu'un coup d'un si grand éclat devait nous rendre
irréconciliable et porter aux plus grands excès de fureur; et des deux
côtés l'on courut aux armes.

L'armée campée dans l'île de Ste.-Hélène se mit en marche le onze de
juin sur quatre cents berges ou canots. M. Denonville en avait pris le
commandement. Les Canadiens, divisés en quatre bataillons, étaient sous
les ordres immédiats de Dugué, Berthier, Verchères et Longueuil. Le
nouvel intendant, M. de Champigny, qui avait succédé à M. de Meules,
accompagna l'armée, qui débarqua le dix juillet à la rivière aux Sables
sur le bord du lac Ontario, au centre des ennemis, où elle se forma un
camp palissadé. Le même jour, elle fut rejointe par la Durantaye, Tonti
et de Luth, qui amenaient environ 600 hommes de renfort du Détroit, et
une soixantaine de prisonniers anglais que le premier avait faits sur le
lac Huron, où ils les avaient rencontrés s'en allant traiter à
Michilimackinac, en contravention au traité conclu entre les deux
couronnes[137].

[Note 137: Smith (_History of New-York_) prétend que cette attaque était
une infraction du traité de Whitehall de 1686, par lequel il avait été
convenu que la _traite avec les Sauvages serait libre aux Anglais et aux
Français_. Nous ne trouvons rien de semblable dans le traité en
question, qui contient au contraire cette clause expresse: «V. Et que
pour cet effet les sujets et habitans, marchands, capitaines de
vaisseaux, pilotes et matelots des royaumes, provinces et terres de
chacun des dits rois respectivement, _ne feront aucun commerce_ ni pêche
_dans tous les lieux_ dont l'on est ou l'on sera en possession de part
et d'autre dans l'Amérique; c'est à savoir, que les sujets de sa Majesté
très-chrétienne ne se mêleront d'aucun trafic, ne feront aucun commerce
et ne pêcheront point dans les forts, rivières, baies, etc., ou autres
lieux qui sont ou seront ci-après possédés par sa Majesté britannique en
Amérique; et réciproquement les sujets de sa Majesté britannique ne se
mêleront d'aucun trafic, etc. _Mémoires des commissaires du Roi_, &c.
Vol. II p. 126.]

L'armée s'ébranla le 12 vers le soir pour aller chercher les ennemis. M.
de Callières commandait l'avant-garde. Il fit une chaleur excessive le
lendemain; et le soldat eut à souffrir beaucoup de la soif. Le pays où
elle s'avançait est montagneux et entrecoupé de ravines et de marais, et
favorable par conséquent aux ambuscades; il fallait marcher avec une
grande circonspection. Les Iroquois furent informés de l'arrivée des
Français par deux Sauvages qui avaient déserté dans la nuit de leur camp
à la rivière aux Sables, et donné l'alarme aux Tsonnonthouans, qui, sur
ce premier avis, brûlèrent leur village et prirent la fuite; mais le
premier moment de frayeur passé, ils résolurent de profiter des
avantages du terrain. Ils placèrent trois cents hommes dans un ruisseau
coulant entre deux collines boisées, en avant de leur bourgade, et cinq
cents autres dans un marais couvert de broussailles épaisses qui était
au pied à quelque distance, et dans cette position ils attendirent les
Français.

Ceux-ci se fiant à certains indices trompeurs, semés sur leur route
exprès par l'ennemi, précipitaient leur marche dans un vallon étroit et
rempli d'arbres touffus, croyant le surprendre tranquille dans sa
bourgade, quand leur avant-garde, très-éloignée du corps de bataille,
arriva près du ruisseau. Les Iroquois qui y étaient cachés, avaient reçu
ordre de laisser passer toute l'armée française et de l'assaillir par
derrière; cette brusque attaque devait la jeter dans la seconde et
principale ambuscade dans le marais. Heureusement que ces barbares
prirent cette avant-garde pour l'armée entière, et croyant en avoir bon
marché comme elle était presque toute composée d'Indiens, ils poussèrent
leur cri et firent feu. A cette attaque inattendue par des hommes qu'ils
ne voyaient pas, la plupart des Sauvages alliés lâchèrent le pied et le
désordre se communiqua, dans le premier moment de surprise, aux troupes
du corps de l'armée, composées d'hommes qui n'étaient pas accoutumés à
combattre dans les bois. Mais les Sauvages chrétiens et les Abénaquis
tinrent fermes; et Dugué à la tête de quelques uns des bataillons de
milice rétablit le combat. Les ennemis entendant alors les tambours
battre la charge, l'épouvante s'empara d'eux à leur tour, et ils
abandonnèrent leur position et s'enfuirent vers ceux qui étaient
embusqués dans le marais, et qui, atteints aussi d'une terreur panique,
disparurent en un clin d'oeil, laissant derrière eux leurs couvertes et
des armes. La perte fut peu considérable du côté des Français; les les
Iroquois eurent quarante cinq tués et une soixantaine de blessés. L'on
coucha sur le champ de bataille crainte de nouvelle surprise.

Le 14, l'armée parvint à la bourgade incendiée sur la cime d'une petite
montagne, qui paraissait de loin couronnée de nombreuses tours qui se
dessinaient sur le ciel d'une manière pittoresque; c'étaient des
greniers dans lesquels il y avait encore une grande quantité de blé
qu'on n'avait pas eu le tems de brûler, besogne dont le vainqueur
s'acquitta pour eux. Du reste, il n'y avait rien d'entier dans le
village que le cimetière et les tombeaux. L'on pénétra ensuite plus
avant dans le pays, que l'on ravagea pendant dix jours. L'on brûla 3 à
400 mille minots de maïs, et l'on tua un nombre prodigieux d'animaux. On
n'y rencontra pas une âme. Toute la population se retirait chez les
Goyogouins, ou passait au delà des montagnes dans la Virginie. Un grand
nombre de personnes périrent de misère dans les bois. Ce désastre
réduisit de moitié la nation des Tsonnonthouans, et humilia profondément
l'orgueilleuse confédération dont elle faisait partie.

Cependant au lieu de marcher contre les autres cantons, comme tout le
monde s'y attendait, surtout les Sauvages alliés, et d'anéantir la
puissance des Iroquois tandis qu'ils étaient encore terrifiés, le
gouverneur, laissant sa conquête inachevée, se rapprocha de la rivière
Niagara, où il fit élever un fort et laissa pour le garder cent hommes
sous les ordres du chevalier de Troye. La maladie s'étant mise dans
cette petite garnison, elle périt toute entière; de sorte que ce fort ne
fût plus bientôt qu'un grand tombeau au milieu d'une forêt.

Les résultats de cette campagne ne furent point du tout proportionnés
aux préparatifs qu'on avait faits, ni aux espérances qu'on avait
conçues. Un général plus habile eut terminé la guerre avec elle; ses
heureux commencemens le faisaient augurer; mais le gouverneur s'arrêta
trop longtemps dans le canton conquis lorsqu'il en restait d'autres à
vaincre; mais il s'arrêta au milieu de sa conquête pour bâtir un fort
inutile à son plan; mais il n'avait, ni l'activité, ni la célérité
propres à faire valoir ce premier succès. Tandis qu'il réfléchissait
comme si le temps n'eût pas pressé la campagne se trouva finie sans
aucun avantage permanent. Comme on l'a déjà dit, le défaut de vigueur a
caractérisé tout le cours de l'administration de M. Denonville. Peu de
gouverneurs ont tant écrit, tant fait de suggestions que lui, la plupart
très sages sur le Canada, et peu l'ont laissé dans un état aussi
déplorable lorsqu'on a été obligé de le rappeler. L'administrateur, le
gouvernant, doit être essentiellement un homme d'action, s'occupant
plutôt à mettre en pratique des moyens possibles et réalisables, qu'à en
suggérer sans cesse de toutes sortes, sans se donner le temps d'en faire
l'application.

La retraite des Français fut le signal des invasions des Iroquois,
sanglantes représailles qui répandirent un juste effroi dans toute la
colonie. La rage dans le coeur, ces barbares portèrent le fer et le feu
dans tout le Canada occidental. Le colonel Dongan les animait avec art.
Il promit de les soutenir, mais il y mit pour condition qu'ils ne
devaient pas aller à Catarocoui, ni recevoir de missionnaires français.
Il offrit des Jésuites anglais aux Iroquois du Sault-St.-Louis, et leur
promit, s'ils voulaient se rapprocher de lui, de leur donner un
territoire plus avantageux que celui qu'ils occupaient. Il voulut aussi
se porter médiateur entre les parties belligérantes, et à cet effet il
fit des propositions, au nom des cantons, qu'il savait bien que les
Français rejetteraient. Il alla jusqu'à dire au P. Le Vaillant de
Guesles, qu'ils ne devaient point espérer de paix qu'à ces quatre
conditions: 1°. qu'on ferait revenir de France les Sauvages qu'on y
avait envoyés pour servir sur les galères, 2°. qu'on obligerait les
Iroquois chrétiens du Saul-St.-Louis et de la Montagne à retourner dans
les cantons, 3°. qu'on raserait les forts de Niagara et de Catarocoui,
4°. qu'on restituerait aux Tsonnonthouans tout ce qu'on avait enlevé
dans leurs villages. Il invita ensuite les anciens des cantons de le
rencontrer, et leur dit que le gouverneur français demandait la paix; il
leur expliqua les conditions qu'il exigeait, et ajouta; «Je souhaite que
vous mettiez bas la hache, mais je ne veux point que vous l'enterriez,
contentez vous de la cacher sous l'herbe. Le roi mon maître m'a défendu
de vous fournir des armes si vous continuez la guerre; mais si les
Français refusent mes conditions, vous ne manquerez de rien. Je vous
fournirai de tout plutôt à mes dépens, que de vous abandonner dans une
aussi juste cause. Tenez vous sur vos gardes de peur de quelque nouvelle
trahison de la part de l'ennemi, et faites secrètement vos préparatifs
pour fondre sur lui par le lac Champlain et par Catarocoui quand vous
serez obligé de recommencer la guerre.

Les Indiens des lacs s'étaient de leur côté beaucoup refroidis pour les
Français; les Hurons de Michilimackinac surtout entretenaient des
correspondances secrètes avec les cantons, quoiqu'ils se fussent battus
contre eux dans la dernière campagne. Ces nouvelles jointes à l'épidémie
qui éclata dans le Canada après le retour de l'armée, et qui y causa de
si grands ravages, firent abandonner au gouverneur le projet de porter
une seconde fois la guerre chez les Iroquois, dont les bandes avaient
déjà insulté le fort de Frontenac, et celui de Chambly qui, assiégé tout
à coup par les Agniers et les Mahingans, n'avait dû son salut qu'à la
promptitude avec laquelle les habitans étaient accourus à son secours.
Cela n'était que les signes avant-coureurs des terribles irruptions des
années suivantes.

Le tableau que le gouverneur fait de cette lutte indienne[138], peint
vivement la situation de nos ancêtres, les dangers qu'ils ont courus et
le courage avec lequel ils les bravaient. «Les Sauvages, dit-il, sont
comme des bêtes farouches répandues dans une vaste forêt, d'où ils
ravagent tous les pays circonvoisins. On s'assemble pour leur donner la
chasse, on s'informe où est leur retraite, et elle est partout; il faut
les attendre à l'affut, et on les attend longtemps. On ne peut aller les
chercher qu'avec des chiens de chasse, et les Sauvages sont les seuls
lévriers dont on puisse se servir pour cela; mais ils nous manquent, et
le peu que nous en avons ne sont pas gens sur lesquels on puisse
compter; ils craignent d'approcher l'ennemi, et ont peur de l'irriter.
Le parti qu'on a pris, a été de bâtir des forts dans chaque seigneurie,
pour y réfugier les peuples et les bestiaux; avec cela les terres
labourables sont écartées les unes des autres, et tellement environnées
de bois, qu'à chaque champ il faudrait un corps de troupes pour soutenir
tes travailleurs».

[Note 138: Lettre à M. de Seignelay du 10 août 1688.]

L'hiver (1687-8) se passa en allées et venues et en conférences inutiles
pour la paix, qui se prolongèrent dans l'été. Les cantons envoyèrent des
députés à Montréal, qui furent escortés jusqu'au lac St.-François par
douze cents guerriers de la confédération. Une escorte aussi redoutable
porta l'épouvante dans l'île de Montréal, et semblait autoriser la
hauteur avec laquelle ils parlèrent au gouverneur. Cependant, contre
toute attente, on crut un instant que la paix allait se faire; les
députés d'Onnontagué, d'Onneyouth et de Goyogouin acceptèrent les
conditions que Denonville leur proposa: 1º. que tous ses alliés y
seraient compris, 2º. que les cantons d'Agnier et de Tsounonthouan lui
enverraient aussi des députés pour signer la paix, 3º. que toute
hostilité cesserait de part et d'autre, 4º. qu'il pourrait en toute
liberté ravitailler le fort de Catarocoui. Une trêve fut conclue sur le
champ. Cinq Iroquois restèrent en otages jusqu'à la fin de la
négociation. Pendant que ces conférences avaient lieu, diverses troupes
de barbares erraient sur différens points du pays et commettaient des
assassinats et des brigandages; mais elles disparurent insensiblement de
la colonie.

Tous les alliés du Canada ne voyaient pas cependant cette paix du même
oeil. Les Abénaquis firent une irruption dans le canton des Agniers et
jusque dans les habitations anglaises où ils levèrent des chevelures.
Les Iroquois du Sault et de la Montagne les imitèrent; mais les Hurons
de Michilimackinac que l'on avait cru opposés à la guerre, furent
ceux-là même qui mirent le plus d'obstacles à la paix et qui la
traversèrent avec le plus de succès.

Pendant qu'on négociait, un Machiavel né dans les forêts, dit l'auteur
de l'histoire philosophique des deux Indes, Kondiaronk, nommé le Rat par
les Français, qui était le Sauvage le plus intrépide, le plus ferme, et
du plus grand génie, qu'on ait jamais trouvé dans l'Amérique
septentrionale, arriva au fort de Frontenac avec une troupe choisie de
Hurons, résolu de faire des actions éclatantes et dignes de la
réputation qu'il avait acquise. Le gouverneur ne l'avait gagné qu'avec
peine; car il avait été d'abord contre nous, on lui dit qu'un traité
était entamé et fort avancé, que les députés des Iroquois étaient en
chemin pour le conclure à Montréal, et qu'ainsi il désobligerait le
gouverneur français s'il continuait les hostilités.

Le Rat étonné, se posséda néanmoins, et quoiqu'il crût qu'on sacrifiait
sa nation et les alliés, il ne lui échappa point une seule plainte. Mais
il était vivement offensé de ce que les Français faisaient la paix sans
consulter leurs alliés, et il se promit de punir cet orgueil outrageant.
Il dressa une ambuscade aux députés des diverses nations indiennes
disposées à traiter; les uns furent tués, les autres faits prisonniers.
Il se vanta après ce coup d'avoir tué la paix. Quand ces derniers lui
dirent le sujet de leur voyage, il fit semblant de montrer le plus grand
étonnement, et leur assura que c'était Denonville qui l'avait envoyé à
l'anse de la Famine pour les surprendre. Poussant la feinte jusqu'au
bout, il les relâcha tous sur le champ, excepté un seul qu'il garda pour
remplacer un de ses Hurons tués dans l'attaque. Il se rendit ensuite
avec la plus grande diligence à Michilimackinac, où il fit présent de
son prisonnier au commandant, M. de la Durantaye, qui ne sachant pas
qu'on traitait avec les Iroquois, fit passer ce malheureux Sauvage par
les armes. L'Iroquois protesta en vain qu'il était ambassadeur, le Rat
fit croire à tout le monde que la crainte de la mort lui avait dérangé
l'esprit. Dès qu'il eût été exécuté, le Rat fit venir un vieux Iroquois,
depuis longtemps captif dans sa tribu, et lui donna la liberté pour
aller apprendre à ses compatriotes, que tandis que les Français
amusaient leurs ennemis par des négociations, ils continuaient à faire
des prisonniers et les massacraient. Cet artifice, d'une politique
vraiment diabolique, réussit au gré de son auteur; car quoi qu'on parût
avoir détrompé les Iroquois sur cette prétendue perfidie du gouverneur,
ils ne furent pas fâchés d'avoir un prétexte pour recommencer la guerre.
Les plus sages cependant qui voulaient la tranquillité, avaient gagné à
faire envoyer de nouveaux députés en Canada, mais comme ils allaient
partir, un exprès du chevalier Andros, qui avait remplacé le colonel
Dongan dans le gouvernement de la Nouvelle-York, arriva et défendit aux
Iroquois de traiter avec les Français sans la participation de son
maître. Il leur dit que le roi de la Grande Bretagne les prenait sous sa
protection.

Ce gouverneur qui avait embrassé en tout la politique de son
prédécesseur, relativement aux Iroquois, écrivit en même temps au
marquis de Denonville, que ces Indiens dépendaient de la couronne
d'Angleterre, et qu'il ne leur permettrait de traiter qu'aux conditions
proposées par le colonel Dongan. Toutes les espérances de paix
s'évanouirent alors, et la guerre recommença avec acharnement. Elle fut
d'autant plus durable que l'Angleterre, après sa rupture avec la France
arrivée à peu près vers ce temps-ci, à l'occasion du détrônement de
Jacques II, se trouva naturellement et ouvertement l'alliée des cantons.

Tandis que le chevalier Andros se donnait pour le maître et le
protecteur des nations iroquoises, il cherchait à détacher les Abénaquis
de l'alliance de la France; mais ce peuple s'exposa plutôt aux plus
grands périls que d'abandonner la nation qui lui avait communiqué les
lumières de l'Evangile; il forma toujours du côté de l'est une barrière
qui ne put jamais être franchie par toutes les forces de la
Nouvelle-Angleterre, qu'il attaqua au contraire peu de temps après, et
qu'il força par ses irruptions à solliciter le secours des Iroquois,
secours néanmoins qui lui fut refusé dans les conférences tenues à ce
sujet, en septembre 1689 à Albany, entre les commissaires de
Massachusetts, Plymouth et Connecticut et les envoyés des cinq nations.

La déclaration d'Andros et la conduite des Iroquois, tout en remplissant
la colonie d'appréhensions sinistres relativement à ces derniers, dont
on avait raison de craindre les brigandages et la barbarie, inspirèrent
un de ces projets, fruit de l'énergie que donne à un peuple une
situation désespérée; c'était de se jeter sur les colonies anglaises, et
d'attaquer le mal dans sa racine. Le chevalier de Callières, après avoir
communiqué un plan pour la conquête de la Nouvelle-York au marquis de
Denonville, passa en France pour le proposer au roi, comme l'unique
moyen de prévenir l'entière destruction du Canada.

Il exposa à ce monarque que l'histoire du passé devait convaincre que la
Nouvelle-York soutiendrait toujours les prétentions des cantons, et que
ceux-ci ne feraient par conséquent jamais de paix solide avec les
Français tant qu'ils auraient cet appui; que le seul moyen de conserver
le Canada, c'était de s'emparer de cette province. Qu'on me donne,
disait-il, treize cents soldats et trois cents Canadiens, j'y pénétrerai
par le lac Champlain. Orange (Albany) n'a qu'une enceinte de pieux, non
terrassée, et un petit fort à quatre bastions où il n'y a que 150
soldats; cette ville contient trois cents habitans. Manhatte (New-York)
en a quatre cents divisés en huit compagnies, moitié cavalerie et moitié
infanterie. Elle n'a qu'un fort de pierre avec du canon. Cette conquête
rendrait maître d'un des plus beaux ports de l'Amérique ouvert en toutes
saisons, et d'un pays fertile jouissant d'un climat superbe. Le roi
approuva ce projet; mais il voulut en confier l'exécution à un autre
qu'au marquis de Denonville, que sa campagne chez les Tsonnonthouans
avait fait juger, et dont la conduite depuis avait déterminé le rappel.
Il était temps en effet que l'on mît dans des mains plus habiles les
rênes du gouvernement canadien abandonnées à des administrateurs
décrépits et incapables depuis le départ de M. de Frontenac: une plus
longue persistance dans la politique des deux derniers gouverneurs
pouvait compromettre d'une manière irréparable l'avenir de la colonie.

Les derniers jours de l'administration de M. Denonville furent marqués
par des désastres inouïs, et qui font de cette époque une des plus
funestes des premiers temps du Canada.

Contre toute attente, depuis plusieurs mois le pays jouissait d'une
tranquillité profonde, que des bruits sourds qui circulaient ne purent
troubler, quoiqu'on se prît quelquefois à s'étonner de ce calme dans
lequel, sans la lassitude générale, l'on aurait pu voir quelque chose de
sinistre. L'on dormait sur la croyance que la paix ne serait pas
interrompue avant que des indices certains annonçassent le péril.
D'ailleurs l'esprit s'était familiarisé depuis longtemps avec les
irruptions passagères des Indiens; et comme le marin qui, insoucieux de
la tempête, s'endort tranquillement sur l'élément perfide sur lequel il
a passé sa vie, les premiers colons du Canada s'étaient accoutumés aux
dangers que présentait le voisinage des barbares, et ils vivaient
presque dans l'oubli de la mort qui pouvait fondre sur eux à l'instant
qu'ils y penseraient le moins.

L'on était rendu au 24 août, et rien n'annonçait qu'il dût se passer
d'événement extraordinaire, quand soudainement 1400 Iroquois traversent
le lac St.-Louis dans la nuit, au milieu d'une tempête de pluie et de
grêle qui favorise leur dessein, et débarquent en silence sur la partie
supérieure de l'île de Montréal. Avant le jour, ils sont déjà placés par
pelotons, en sentinelles à toutes les maisons sur un espace que des
auteurs portent à sept lieues. Tous tes habitans y étaient plongés dans
le sommeil, sommeil éternel pour un grand nombre. Les barbares
n'attendent plus que le signal qui est enfin donné. Alors s'élève un
effroyable cri de mort; les maisons sont défoncées et le massacre
commence partout; on égorge hommes, femmes et enfans; et l'on met le feu
aux maisons de ceux qui résistent afin de les forcer à sortir, et ils
tombent entre les mains des Sauvages qui essayent sur eux tout ce que la
fureur peut inspirer. Ils déchirent le sein des femmes enceintes pour en
arracher le fruit qu'elles portent; ils mettent des enfans tout vivans à
la broche et forcent leurs mères à les tourner pour les faire rôtir. Ils
s'épuisent pendant de longues journées à inventer des supplices. Quatre
cents personnes de tout âge et de tout sexe périrent ainsi sur la place,
ou sur le bûcher dans les cantons où on les emmena. L'île fut inondée de
sang, et ravagée jusqu'aux portes de la ville de Montréal.

La nouvelle de ce tragique événement, qui a fait donner à 1689 le nom
funèbre de l'année du massacre, jeta le pays dans la plus grande
consternation. Le gouverneur qui était à Montréal avait donné ordre au
premier bruit de ce qui se passait, à quarante hommes commandés par
LaRobeyre, lieutenant réformé, de se jeter dans un petit fort, qu'il
craignait de voir tomber aux mains de l'ennemi; à peine y étaient-ils
rendus, qu'ils furent attaqués, et ces braves en combattant avec le
courage du désespoir périrent tous excepté leur chef qui tomba vivant,
mais blessé, au pouvoir des indiens, qui se répandirent ensuite comme un
torrent dans toutes les parties de l'île, laissant partout des traces
sanglantes de leur férocité. Ils restèrent maîtres de la campagne jusque
vers la mi-octobre qu'ils disparurent.

Alors le gouverneur envoya de Luth et de Mantet à la découverte pour
s'assurer de la retraite de l'ennemi, afin de donner du repos aux
troupes qui depuis deux mois étaient jour et nuit sous les armes. Ils
rencontrèrent dans le lac des Deux-Montagnes vingt deux Iroquois. Les
Canadiens étaient à peu près le même nombre dans deux canots; ils
essuyèrent le feu de l'ennemi, puis sur l'ordre de de Luth, ils
l'abordèrent et chacun prenant son homme, dix huit ennemis tombèrent à
la première décharge. L'on goûta après cette escarmouche d'un peu plus
de tranquillité.

Quoiqu'il soit difficile de se mettre en garde contre les irruptions
soudaines des Sauvages dans un vaste pays couvert encore en grande
partie de forêts; et qu'on ait dit aussi que la catastrophe dont nous
venons de parler, ne pouvait être attribuée à la faute da marquis de
Denonville, l'on ne peut s'empêcher néanmoins de se demander comment il
se fait qu'il n'ait pu prévoir une invasion de la part d'un ennemi dont
les surprises étaient plus à craindre que la bravoure dans le combat; et
comment surtout a-t-il pu se trouver sans moyens efficaces pour
l'arrêter lorsqu'elle a eu lieu. En général l'insuccès en matières
militaires et gouvernementales est déjà une forte présomption
d'incapacité; et dans le cas actuel l'on doit être forcé d'avouer, que
si quinze cents barbares se sont promenés en vainqueurs au milieu de la
colonie pendant deux mois, c'est que l'on n'avait pas pourvu à
l'organisation de sa défense.

C'est pendant que le Canada déplorait le massacre de Lachine que le
comte de Frontenac arriva pour remplacer M. Denonville. Les Canadiens
qui connaissaient la capacité de leur ancien gouverneur, osèrent alors,
et alors seulement, se livrer à des espérances; ils le reçurent avec des
démonstrations de joie extraordinaires. Il débarqua à 8 heures du soir,
le 15 octobre, à Québec au bruit du canon et de la mousqueterie, et fut
reçu au flambeau par le conseil souverain et par tous les habitans qui
étaient sous les armes. Les feux de joie furent accompagnés
d'illuminations à toutes les fenêtres des maisons de la ville, il fut
complimenté le soir même par tous les corps publics, et surtout par les
Jésuites, qui avaient travaillé avec tant d'ardeur quelques années
auparavant pour le faire rappeler. Les nobles, les marchands, les
habitans, les Sauvages alliés, tous l'attendaient depuis longtemps comme
le seul homme qui pût sauver le pays; il fut accueilli de manière à le
convaincre qu'il est des temps où le génie triomphe des factions, des
haines, des jalousies, et de toutes les mauvaises passions humaines.

L'administration du marquis de Denonville avait duré quatre ans. Il
était venu avec une grande réputation de capacité. M. l'évêque de
St.-Vallier n'avait pas pour lui assez de louanges; malheureusement
l'expérience vint bientôt donner un cruel démenti à tous ces témoignages
adulateurs. L'état dans lequel il laissa le Canada sera toujours la
mesure de ses talens, d'après laquelle on devra le juger. Il fut presque
toujours malheureux dans ses actes; il rechercha sans cesse l'amitié des
tribus indiennes, et perdit leur confiance; il fit de grands préparatifs
de guerre et se trouva sans soldats au moment du danger. Il manquait de
persévérance, de fermeté et de vigueur, et connaissait peu les hommes.
On lui reproche aussi de ne s'être pas mis assez au fait des affaires du
pays, et d'avoir donné sa confiance à des gens qui ne la méritaient pas,
et qui en abusaient pour faire suivre leurs idées ou pour servir leurs
intérêts. Sa faiblesse lui attira le mépris des Indiens, et exposa la
colonie aux ravages d'une épidémie, par suite de la négligence avec
laquelle il avait laissé faire le service des vivres, pendant sa
campagne dans les cantons. Quelque soit leur mérite d'ailleurs, la
condition du succès chez les gouvernans devrait être la seule admissible
pour obtenir les suffrages des peuples, parceque de lui dépend leur
sûreté. Tacite raconte que les troupes romaines s'étant laissé battre
par les Africains, L. Apronius les fit décimer, punition, dit-il, tombée
en désuétude, mais qu'il emprunta à la mémoire des anciens. Qui doute
que la puissance de Rome ne soit due en partie à cette condition
indispensable, le succès, que ce grand peuple exigeait de ses chefs pour
obtenir le droit de lui commander. Malgré ce qu'on peut dire de M.
Denonville pour atténuer ses fautes, jugé d'après ce principe, il sera
toujours regardé comme un des gouverneurs les plus malheureux du Canada.

La guerre avait été déclarée à l'Angleterre dans le mois de juin; le
comte de Frontenac eut ainsi à lutter à la fois et contre les colonies
britanniques et contre la confédération iroquoise. L'on verra que son
énergie et son habileté triomphèrent de tous les obstacles; que cette
guerre fut une des plus glorieuses pour le Canada, si faible en
comparaison de ses adversaires, qui en regardaient la conquête comme
assurée, et que loin de succomber, il les attaqua bientôt lui-même, et
porta la terreur sur toutes leurs frontières et jusque dans le coeur de
leurs établissemens les plus reculés.

FIN DU PREMIER VOLUME.

[Illustration: Décoration]



                               APPENDICE.

                                  (A)

Page 53. Extrait de l'ouvrage qui a pour titre: _Us et Coutumes de la
mer_. Quand le grand banc de Terreneuve a-t-il été découvert par les
Basques, les Bretons et les Normands?

_Article 44 des jugemens d'Oléron, nº. 30 et suivans._ L'auteur des Us
et Coutumes de la mer, ouvrage estimé, rapporte «que les grands profits
et la facilité que les habitans du Cap-Breton près Bayonne, et les
Basques de Guyenne, ont trouvé à la pêcherie de la baleine, ont servi de
leurre et d'amorce, à les rendre si hasardeux en ce point, que d'en
faire la quête sur l'Océan par les longitudes et latitudes du monde. A
cet effet ils ont ci-devant équippé des navires pour chercher le repaire
ordinaire de ces monstres. De sorte que, suivant cette route, ils ont
découvert, cent ans avant les navigations de Christophe Colomb, le grand
et petit banc des morues, les terres de Terreneuve, de Cap-Breton et de
Bacaleos, (_qui est à dire morue en leur langue_), le Canada, ou
Nouvelle-France: et si les Castillans n'avaient pris à tâche de dérober
la gloire aux Français, ils avoueraient, comme ont fait Christophe
Wytfliet et Antoine Magin, cosmographes Flamands, ensemble Frs. Antoine
de S. Roman, religieux de S. Benoît, (_Historia general de la India Liv.
1. Chap. ii. p. 8_) que le pilote, lequel porta la première nouvelle à
Christophe Colomb, et lui donna la connaissance et l'adresse de ce monde
nouveau, fut un de nos Basques Terreneuviers».

                                  (B)

P. 274. Réponse du gouvernement de la Nouvelle-Angleterre à l'ultimatum
du Canada au sujet d'un traité de paix et de commerce entre ces deux
colonies (1650-1).

Copy of a letter from the Commissioners of the United Colonies to the
Governor of Canada (M. d'Aillebout).

Most illustrious sir and much honoured Gentleman.

We have received your several letters, perused your commissions,
presented by your honoured agents, and seriously considered what hath
been by them either in writing or conference, propounded, concerning
those injurious and hostile attempts made by the Mohawks (Agniers) upon
some of your neighbouring Eastern Indians, of whom (as we are informed)
some are converted to the Christian faith, and others are willing to be
taught and may in time prove disciples to our saving Lord and master,
and as such we pity them, but see not how we can protect or afford the
help desired, without exposing the small English plantations and our own
neighbouring Indians (of which some also profess christianity) to
danger; we give due credit to your deputies, and can conceive you may
have just ground for a war, but we have yet no just cause of quarrel
with the Mohawks, nor is it safe for us to engage in a controversy which
we neither do nor have means satisfyingly to understand, the Mohawks
neither being in subjection to nor in any confederation with us; we are
free to hold a neighbourly correspondance with you, and would have
settled a free commerce betwixt the English and French colonies, but
your agents thought it either unseasonable till matters were composed
betwixt the Mohawks and your Indians, or else propounded such
restrictions as would have taken away all convenience and freedom from
the trade. What hath hindred our present closing, the enclosed writing
will shew, but if a fitter opportunity be offered we shall not be
wanting to contribute to a more satisfying issue. In the mean time we
rest, &c.

New Haven, September 6. 51 (1651).

Voici la substance de la réponse que les commissaires anglais firent aux
propositions des envoyés du Canada. Elle est tirée de Hutchinson. Je
l'ai vérifiée sur la réponse qui se trouve en entier dans la Collection
des papiers relatifs à l'histoire du Massachusetts p. 240, et suivantes.

The commissioners having duly weighed the proposals, returned (in 1651)
an answer, in substance as follows, viz:--

«That they were willing to admit that the French and Eastern Indians
might have just grounds to their own satisfaction, for war against the
Mohawks. That they looked upon all such Indians, as received the Yoke of
Christ, with another eye than upon others who worship the Devil. That
they desired, by all just means, to keep peace, if it may be, with all
men, even with these barbarians. That the Mohawks living at a distance
from the sea, have little intercourse with these parts, but in the war
the English had with the Pequods, 14 or 16 years before, the Mohawks
shewed a real respect and had offered no hostilities since. That the
English engaged in no war before they had full and satisfying evidence
that it was just, nor before peace, upon just terms, had been offered
and refused. That the Mohawks, not being subject to them, nor in league
with them, they could not require an account of their proceedings, and
had no means of information what they had to say for themselves. That to
make war with the Mohawks, would expose the Indians, who were neighbours
to the English, some of whom professed christianity, etc. That although
they were ready to perform all neighbourly offices of righteousness and
peace to the French colony, yet they could neither permit volunteers to
be taken up, nor the French and Eastern Indians to pass thro' the
English jurisdiction to invade the Mohawks, lest they should expose, not
the Indians only, but the smaller English plantations to danger. That
the English were much dissatisfied with that mischievous trade the
French and Dutch have had and still continue, by selling guns, powder
and shot to all the Indians, which rendered them insolent, etc. That if
all other difficulties were removed, yet they had no such short and
convenient passage, either by land or water, as might be had by Hudson's
river, to and beyond Aurania fort possessed by the Dutch. That the
commissioners conceived the French deputies might proceed to settle a
trade; but if they thought proper to limit it under such restrictions, a
fitter season for these treaties must be attended, which the
commissioners would readily improve whensoever it presented».

                                  (C)

Lettre écrite à M. de Tracy par M. de Mésy avant de mourir.

A Québec ce 26 avril 1664.

_Monseigneur_,

J'aurais eu une consolation très grande si votre arrivée en ce pays
avait précédé ma mort, d'autant qu'elle m'aurait fourni avec joie les
moyens de rendre toute l'obéissance que je dois à l'autorité de votre
charge et au mérite particulier d'une personne que j'honore infiniment
comme vous. La connaissance que j'avais que ma vie ne serait pas longue,
par les accidens qui sont arrivés à ma maladie, me faisait souhaiter
votre retour avec empressement, pour vous entretenir avant de mourir des
affaires principales de ce pays du Canada, dont j'ai fait connaître au
roi les plus grandes particularités tant pour ce qui touche la gloire de
Dieu, les intérêts de sa Majesté, que ceux du public; mais Dieu ayant
disposé de mes jours pour m'appeler à lui, m'a fait prier M. de Tilly,
conseiller du roi, de vous donner les lumières et les écrits de ce que
j'ai fait savoir au roi l'année dernière, et de ce qui s'est passé
ensuite entre M. l'évêque de Pétrée, les PP. Jésuites et moi. Votre
arrivée assurément en ce pays m'a donné beaucoup de joie avant ma mort,
puisque vous éclaircirez bien mieux que moi les choses que j'aurais pu
faire savoir au roi touchant leur conduite dans les affaires
temporelles. Je ne sais néanmoins si je ne me serais point trompé en me
laissant un peu trop légèrement persuader au rapport qu'on m'en avait
fait. Je remets toutefois à votre prudence et aux bons examens que vous
en ferez le réglement de cette affaire..... Pourquoi Monseigneur, si
vous trouvez dans mon procédé quelque manque dans le général, je vous
conjure de le faire connaître à sa Majesté afin que ma conscience n'en
puisse être chargée avec le particulier. Mon intention selon mon avis
n'ayant jamais été que de servir fidèlement le roi et maintenir
l'autorité de la charge dont il m'a fait l'honneur de m'honorer en ce
pays». Le reste de la lettre a rapport à son testament.

                                  (D)

P. 404. L'état suivant est tiré des papiers déposés au bureau de la
secrétairerie d'Etat à Albany par M. Brodhead, qui avait été envoyé en
Europe pour y recueillir des documens historiques concernant l'Amérique,
et en particulier la Nouvelle-York. Ce monsieur, très versé dans
l'histoire de son pays, a rapporté une collection précieuse. Le
gouvernement français s'est empressé de lui ouvrir l'accès des archives
publiques; et celles du ministère de la marine et des colonies à Paris
ont surtout enrichi sa collection. La pièce que je donne ici, et qui a
déjà été publiée, ne fait que confirmer les recherches que j'avais
faites moi-même dans les archives à Québec sur l'objet auquel elle a
rapport; mais je l'insère ici comme un résumé statistique officiel.


ÉTATS abrégé du contenu au rôle des familles de la
Nouvelle-France, 1667.

                          FAMILLES             749
Total des personnes qui les composent        4,312
Hommes capables de porter les armes          1,566
Garçons en état d'être mariés                   84
Filles qui passent 14 ans                       55

DÉNOMBREMENT DES TERRES EN CULTURE ET DES
BESTIAUX.

Terres en culture, arpens                   11,174
Bêtes à cornes                               2,136

                       --------------
                          1668.

                          FAMILLES           1,139
Total des personnes qui les composent        5,870
Hommes capables de porter les armes          2,000
Arpens de terres découvertes                15,642
Bêtes à cornes                               4,300
Minots de grains reçus                     130,978


Les 412 soldats qui se sont habitués cette année au dit pays, non plus
que les 300 des 4 compagnies restées au Canada, ne sont pas compris dans
le présent rôle.

A true extract from the Paris documents in the office of the Secretary
of State of the State of New-York.

E. B. O'CALLAGHAN.

                             -----------

                           DOCUMENT INÉDIT.

Le mémoire suivant qui termine cet appendice, est celui dont nous avons
parlé dans le discours préliminaire à la p. 27. Ce document, découvert
en 1843, et ne portant ni date, ni signature, a dû être présenté au chef
de l'exécutif entre 1763 et 1775. Il révèle une rare sagacité dans
l'auteur, et une connaissance des vues et de la situation des colonies
anglaises d'alors qui ferait croire que celui qui l'a conçu n'était pas
étranger aux projets des meneurs du peuple américain. Au reste, il
résume parfaitement les désirs et la politique des Canadiens.

                               MÉMOIRE.

Quelques idées sur la question suivante:

Si l'Angleterre pouvait d'un seul mot rendre protestans le Canada et
tous les pays cédés, serait-il de son intérêt de le faire?

Je supposerai que les administrateurs d'un Etat doivent porter leur vue
jusque dans l'avenir le plus reculé, travailler à prévenir les maux
éloignés, comme les plus prochains, et ménager des ressources que la
postérité serait en droit de leur reprocher d'avoir eues dans leurs
mains et de n'avoir pas conservées.

Il est dans la progression naturelle des choses, que la
Nouvelle-Angleterre devienne d'abord un Etat indépendant, et ensuite un
des puissans empires qui aient jamais existé; il aura même sur tous les
autres, l'avantage d'être nécessité à se former sur un plan qui ne lui
laissera rien à espérer, ni par conséquent à craindre, de la
superstition; on sait par quels maîtres il aura été instruit, et il ira
plus loin que ses maîtres en brisant les entraves qu'ils se sont
donnés[139].

[Note 139: Le serment du Test.]

Il est tout aussi vrai que la Nouvelle-Angleterre, abandonnée
aujourd'hui à elle-même, a déjà fait tous les progrès nécessaires pour
arriver seule au but; dénuée des secours étrangers qu'on se gardera
cependant bien de lui refuser, elle n'y parviendrait qu'un peu plus
tard, et le refus des nouvelles complaisances qu'elle croira toujours
être en droit d'exiger, ne l'obligerait qu'un peu plus tôt à tourner
toutes ses vues vers le projet d'indépendance qui sera son premier pas;
si elle se trompe sur le moment propre à l'exécution, on se trouvera
toujours trop heureux de lui pardonner ses écarts et de la ramener par
la promesse de tout ce qu'elle aura demandé; il faudra même que le
commerce de Londres songe à lui chercher des débouchés pour les
marchandises de son cru; et lorsque la voie en sera ouverte et connue;
elle ne goûtera certainement pas un système qui l'astreindra à
entreposer à Londres, ce qu'elle pourra elle-même porter ailleurs; il
lui paraîtra injuste qu'on la prive de ce bénéfice, et qu'on
l'asservisse ainsi à des augmentations de frais, qui seront pour elle
une diminution de profits.

Dans cette position elle verra bientôt que l'Amérique a moins besoin de
l'Europe, que l'Europe n'a besoin de l'Amérique: quelle doit être alors
sa première démarche? de se tranquilliser du seul côté d'où elle peut
craindre une opposition vigoureuse et continuelle; elle invitera donc le
Canada à secouer le joug, et à figurer lui-même dans la confédération;
si le système de cette confédération est non seulement de permettre
l'exercice de toutes les religions, mais encore de les admettre
indifféremment dans l'administration du gouvernement, n'est-il pas bien
probable que les catholiques romains d'Angleterre, d'Irlande et
d'Ecosse, les protestans de France, les juifs enfin de toute l'Europe,
courront en foule dans un pays où ils seront invités à venir rentrer
dans tous les droits de l'homme et du citoyen?

Mais on me demandera quelle est donc la raison qui empêche tous les
protestans de France de venir en Angleterre, et tous les catholiques
romains d'Angleterre de se retirer en France; je répondrai que c'est une
raison que le fanatisme seul (et il n'y en a plus) peut surmonter,
savoir, la différence de ces misérables coutumes qui ne sont rien et qui
sont tout, et bien plus encore la différence de langage et tous les
inconvéniens qui en résultent: sans cet obstacle, il ne resterait pas un
protestant en France et pas un catholique romain en Angleterre. Tout
obstacle sera levé lorsque les juifs et les protestans de France auront
la perspective d'être citoyens dans le Canada devenu indépendant, et que
les juifs et les catholiques romains d'Angleterre pourront participer à
tout dans les colonies anglaises de l'Amérique. Lorsque les
presbytériens furent tourmentés en Angleterre, ils ne se retirèrent pas
à Genève, dont ils ignoraient la langue, ils allèrent peupler le
Maryland et les autres provinces de ce continent, et crurent ne pas
changer de pays, étant fiers de trouver dans celui où ils se retiraient,
leurs moeurs, leur langage et de plus la liberté.

Les catholiques romains d'Angleterre savent qu'ils seraient bien reçus
en France, et qu'ils pourraient y prétendre à tout, ils restent en
Angleterre où ils ne peuvent prétendre à rien; les protestans de France
savent qu'ils seraient bien reçus en Angleterre et qu'ils y seraient
citoyens, ils restent en France, où ils n'ont point d'état; mais qu'on
désigne en France, qu'on désigne en Angleterre, une province où il n'y
ait que le génie, l'industrie et les richesses, qui mettent une
différence entre les hommes, croit-on que la province libre dans chaque
royaume tarderait longtemps à être la plus riche et la plus peuplée.
Ainsi dans le cas proposé l'Amérique s'enrichira, se peuplera aux dépens
de l'Europe.

Or s'il ne subsiste pas entre le Canada et la Grande-Bretagne d'anciens
motifs de liaison et d'intérêt, étrangers à ceux que la
Nouvelle-Angleterre pourrait, dans le cas de la séparation, proposer au
Canada; la Grande-Bretagne ne pourra non plus compter sur le Canada que
sur la Nouvelle-Angleterre. Serait-ce un paradoxe d'ajouter, que cette
réunion de tout le continent de l'Amérique formé sur un principe de
franchise absolue, préparera et amènera enfin le temps où il ne restera
à l'Europe de colonies en Amérique, que celles que l'Amérique voudra
bien lui laisser; car une expédition préparée dans la
Nouvelle-Angleterre sera exécutée contre les Indes de l'Ouest, avant
même qu'on ait à Londres la première nouvelle du projet.

S'il est un moyen d'empêcher, ou du moins d'éloigner cette révolution,
ce ne peut-être que de favoriser tout ce qui peut entretenir une
diversité d'opinions, de langage, de moeurs et d'intérêt entre le Canada
et la Nouvelle-Angleterre, d'entretenir les Canadiens dans leurs
anciennes idées de distinctions d'état, de rang de naissance, d'y
laisser subsister la langue française, d'y établir un système qui ne
leur permette pas de croire qu'il y eût pour eux le moindre avantage à
se faire protestans; d'y attirer enfin de nouveaux colons catholiques
romains par tous les moyens si bien connus d'un sage gouvernement, et
surtout par la liberté la plus parfaite sur l'article de la religion, et
l'on sent parfaitement que ce ne serait pas avoir la liberté d'être
catholique romain, que de ne pouvoir l'être sans perdre tout ce qui peut
attacher les hommes à la patrie.

Il serait donc, ce me semble, de l'intérêt de l'Angleterre de ne pas
abolir la religion romaine dans le Canada, quand même elle le pourrait;
mais il s'en faut de beaucoup que ce projet d'abolition soit facile à
exécuter.

Qui sont ceux qui forment les 100,000 âmes du Canada? Ce n'est pas
assurément quelques gens riches qu'on pourrait espérer de faire turcs,
si leur intérêt l'exigeait, parce qu'à la longue, l'on fait toujours
tout ce qu'on veut des gens riches: les 100,000 âmes du Canada sont
formées par le peuple qui n'entend jamais de plaisanterie sur l'article
de sa religion, et qui ne pouvant avoir aucun intérêt à changer, sera
ferme en sa croyance, en proportion de ce qu'il s'imaginera entrevoir de
desseins de la détruire.

Le bas peuple d'Irlande n'a point changé; ce n'est pas cependant manque
de lois faites dans cette vue; le peuple du Canada ne changera pas plus
aisément, et qui doute que dans le moment que la Nouvelle-Angleterre
voudrait se séparer de la vieille, son plus victorieux argument pour
déterminer le Canada à secouer aussi le joug, ne fût la plus grande
liberté de la religion romaine annoncée au peuple, et le droit d'avoir
autant d'évêques, d'archevêques, de cardinaux, etc., qu'il voudrait.
L'Angleterre serait-elle reçue à faire alors la même offre?

Il faudrait donc ce me semble accorder aux Canadiens la jouissance de
tous les privilèges de citoyens, et favoriser leur religion, bien loin
de travailler à la détruire, même parmi les gens riches, par le moyen
sourd mais infaillible des exclusions.

Il est par la même raison de l'intérêt de la Grande-Bretagne de
conserver dans les Indes de l'Ouest le plus grand nombre de colonies
catholiques romaines, et de les engager à se regarder comme réunies
d'intérêt et dans le même point de vue avec les Canadiens, dont l'évêque
devrait être à l'avenir celui des colonies anglaises catholiques
romaines.

Je m'expliquerai en moins de mots sur le problème suivant:

Si quelque puissance étrangère est jalouse de la fortune de
l'Angleterre, peut-elle désirer que les nouveaux sujets soient confirmés
dans les priviléges de citoyens qu'ils réclament?

Réponse, non.



                              SOMMAIRES.


AVANT-PROPOS.

DISCOURS PRÉLIMINAIRE.

INTRODUCTION.

CHAP. 1. _Découverte de l'Amérique_ 1492-1534.

DE L'AMÉRIQUE; a-t-elle été connue des
anciens?--L'atlantide.--L'Amérique n'était pas connue des
modernes.--Découvertes des Portugais et des Espagnols.--Christophe
Colomb; sa naissance, sa vie; il s'établit à Lisbonne; va en Espagne;
Ferdinand et Isabelle à qui il fait part de son projet d'aller aux Indes
par l'Ouest, lui donnent trois bâtiments.--Il découvre l'Amérique.--Son
retour; réception magnifique qu'on lui fait à la cour.--Suite de ses
découvertes. Envoyé en Espagne dans les fers par Bovadilla.--Caractère
de Colomb.--Continuation des découvertes des Espagnols et des
Portugais.--Sébastien Cabot, Vénitien, découvre la Floride, Terreneuve
et les côtes de Labrador pour Henri VII d'Angleterre.--Verazzani, au
service de François I, côtoie d'Amérique, depuis la Floride jusqu'à
Terreneuve.--Les pécheurs basques, bretons et normands faisaient la
pêche de la morue sur les bancs de Terreneuve depuis longtemps.

CHAP. II.--_Découverte du Canada_.--1534-1543.

PAIX DE CAMBRAI.--Projet d'établissement en Amérique.--Jacques Cartier
est nommé pour commander la 1re expédition; il explore le golfe
St.-Laurent; son retour en France.--Second voyage de Jacques Cartier; il
découvre le fleuve. St.-Laurent.--_Stadaconé_ (Québec)--Beautés
naturelles du pays.--_Hochelaga_ (Montréal.)--Cartier hiverne dans la
rivière St.-Charles.--Le scorbut parmi les Français; il en meurt
26.--Départ de Cartier pour la France.--La guerre fait suspendre les
expéditions en Amérique.--Roberval est nommé gouverneur du Canada au
rétablissement de la paix.--Troisième voyage de Jacques Cartier; il
remonte le St.-Laurent jusqu'au lac St.-Louis et hiverne au
Cap-Rouge.--Il part pour l'Europe et rencontre; à Terreneuve Roberval
qui allait en Canada, et qu'il refuse de suivre.--Roberval au Cap-Rouge;
il s'y fortifie et y passe l'hiver.--Maladie qui emporte 50
personnes.--Cartier vient le chercher pour le ramener en France sur
l'ordre du Roi qui le fait mander, la guerre étant de nouveau déclarée
avec l'empereur.

CHAP. III.--_Abandon temporaire du Canada_.--1543-1603.

Roberval part pour l'Amérique après la guerre, et périt avec tous ceux
qui l'accompagnent.--M. Villegagnon tente de fonder une colonie dans le
Brésil; la désunion des colons cause leur ruine.--Fondation de la
Caroline dans la Floride.--Massacre des Français de cette colonie par
les Espagnols, en pleine paix; Catherine de Médicis, régente, néglige
d'en demander satisfaction--De Gourgues les venge.--Pendant longtemps on
ne pense plus en France aux colonies.--Observations à cet égard.--Les
troubles du royaume entravent la colonisation.--Progrès des pêcheries et
du commerce des pelleteries.--Le marquis de la Roche veut fonder un
établissement en Acadie; il échoue.--40 colons abandonnés dans l'île de
Sable, périssent, excepté 12 que le roi envoie chercher au bout de cinq
ans.--De la Roche, ruiné par son entreprise, meurt de
chagrin.--Obstacles qu'éprouvait alors la colonisation.

LIVRE PREMIER.

ÉTABLISSEMENT PERMANENT DE LA NOUVELLE-FRANCE.

CHAP. I.--_Acadie.--(Nouvelle-Ecosse_.)--1603-1613.

Observations sur la civilisation de l'Europe à cette époque.--Importance
des colonies pour la France.--M. Chauvin, à la suggestion de Pontgravé,
se fait nommer lieutenant-général du Canada et de l'Acadie, et obtient
le privilége exclusif d'y faire le commerce des pelleteries.--Il
meurt.--Le commandeur de Chaste lui succède; il forme une société de
commerce pour faciliter la colonisation.--Pontgravé et Champlain font un
voyage en Canada. Le commandeur étant mort, M. de Monts, calviniste, est
nommé lieutenant-général de cette contrée, où l'on permet aux protestans
de s'établir.--Expédition de M. de Monts en Acadie, province découverte
par les Français.--De Monts et Champlain découvrent la baie de Fundy, et
les rivières St.-Jean, Penobscot et Kénébec. Les colons débarquent à
l'île Ste.-Croix.--Champlain explore les côtes jusqu'à 20 lieues au sud
du cap Cod.--De Monts, ou plutôt le baron de Poutrincourt fonde
Port-Royal: il retourne en France.--Port-Royal concédé au baron de
Poutrincourt.--Lescarbot.--Progrès de Port-Royal.--Retrait du privilége
accordé à de Monts.--Dissolution de la société des pelleteries.--Abandon
temporaire de Port-Royal.--Poutrincourt y retourne en 1610.--Il refuse
d'y mener des Jésuites.--Assassinat de Henri IV.--La marquise de
Guercheville achète les droits des associés de M. de Monts pour envoyer
des Jésuites en Acadie.--Difficultés entre les colons et les
Jésuites.--Mde. de Guercheville les envoie fonder St.-Sauveur sur la
rivière Penobscot.--Les Anglais de la Virginie détruisent St.-Sauveur et
Port-Royal, en pleine paix.--Le gouvernement français ne s'intéresse
point au sort de ces deux colonies, qui n'étaient que des entreprises
particulières.

CHAP. II.--_Canada_.--1608-1628.

M. de Monts abandonne l'Acadie pour le Canada.--Fondation de
Québec.--Conspiration contre Champlain punie.--Alliance avec les
Algonquins et leurs alliés.--1ère expédition contre les Iroquois.--2de
expédition contre les mêmes.--De Monts se retire des affaires du
Canada.--Le comte de Soissons le remplace comme lieutenant-général.--Il
meurt.--Le prince de Condé lui succède.--Champlain forme une société qui
obtient le privilège exclusif de la traite des pelleteries.--Opposition
que ce privilège fait naître.--Le prince de Condé vend sa lieutenance
générale au duc de Montmonrenci.--Traité de Champlain avec les
Hurons.--Il explore la rivière des Outaouais et découvre le lac Ontario
et le lac Nipissing.--3me expédition contre les Iroquois.--Paix entre
les Algonquins et leurs alliés et les cinq cantons.--Le duc de Ventadour
lieutenant-général de la Nouvelle-France.--Arrivée des Jésuites en
Canada.--Champlain passe deux ans en France.--Richelieu dissout la
compagnie du Canada, et forme celle dite des cent associés.

CHAP. III--_Nouvelle-France jusqu'à la paix de
St.-Germain-en-Laye_.--1613-1632.

Les persécutions politiques et religieuses et la conquête étrangère
déterminent les émigrations: exemple, les Irlandais et les
Ecossais.--Les Huguenots formellement exclus de la N.-France. Grandes
espérances que donne en France la compagnie des cent associés.--Elle
envoie un armement considérable à Québec, sous les ordres de
Roquemont.--Acadie: le chevalier Alexander obtient de Jacques I la
concession de cette province pour la peupler d'Ecossais, et une partie
reçoit alors le nom de Nouvelle-Ecosse.--Une colonie y est envoyée et
s'en revient sans avoir débarqué.--Création d'une chevalerie à
l'occasion de cette contrée.--Guerre entre la France et l'Angleterre.
Kirtk s'avance contre Québec, puis abandonne son entreprise.--Il
rencontre en se retirant dans le bas du fleuve l'escadre de Roquemont et
s'en empare.--Québec réduit à la famine par cette perte, se rend l'année
suivante à Louis et Thomas Kirtk, ses frères, qui secourent les habitans
mourant de faim.--Le Cap-Breton pris par une partie de la flotte de
Kirtk, est repris par le capitaine Daniel.--Le chevalier la Tour attaque
le tort du cap de Sable défendu par son propre fils, et est
repoussé.--Le chevalier Alexander lui cède la N.-Ecosse, excepté
Port-Royal.--La France et l'Angleterre occupent en même temps
l'Acadie.--Traité de St.-Germain-en-Laye.

LIVRE II.

_Description du Canada. Nations Indigènes._

Nom donné aux premières terres découvertes dans l'Amérique
septentrionale.--Frontières des colonies mal définies, sujet de beaucoup
de contestations.--Description du Canada.--Tableau des populations
indiennes de l'Amérique du Nord, et en particulier des tribus du
Canada.--Leur nombre.--Description de leur personne, de leurs vêtemens,
de leurs armes.--Leur manière de faire la guerre et la
chasse.--Gouvernement des Sauvages.--Ils n'ont pas de religion.--Leurs
devins.--Leur respect pour les morts; leurs funérailles.--Leurs
fêtes.--Ils sont fort passionnés pour le jeu et peu pour les femmes;
mais très attachés à leurs enfans.--Eloquence figurée des
Sauvages.--Formation de leurs langues; ils ne connaissaient point les
lettres: caractère synthétique des langues indiennes.--Facultés
intellectuelles de ces peuples.--Leur origine.--Descendent-ils de
nations qui ont été civilisées?

LIVRE III.

CHAP. I.--_Dispersion des Hurons_.--1632-1663.

Louis Kirtk rend Québec à la France en 1632.--Champlain revient en
Canada comme gouverneur, et travaille à s'attacher les Indigènes plus
étroitement que jamais.--Collège des Jésuites construit à Québec.--Mort
de Champlain, (1635).--M. de Montmagny le remplace.--Guerre entre la
confédération iroquoise et les Hurons; les succès sont partagés.--Le P.
Le Jeune établit le village indien de Sillery.--Fondation de Montréal
(1641), par M. de Maisonneuve.--Fondation de l'Hôtel-Dieu, et du couvent
des Ursulines.--Paix entre toutes les nations indiennes: elle est rompue
par les Agniers.--M. d'Aillebout relève M. de Montmagny comme gouverneur
de la Nouvelle-France.--La guerre devient extrêmement vive entre les
Iroquois et les Hurons: succès prodigieux des premiers; les Hurons ne
pouvant leur tenir tête sont dispersés, les uns vers le lac Supérieur,
d'autres vers la baie d'Hudson, le reste vers le bas St.-Laurent
(1649-50).--La Nouvelle-Angleterre fait proposer au Canada un traité de
commerce et d'alliance perpétuelle.--M. de Lauson succède à M.
d'Aillebout.--Les Iroquois après leurs victoires sur les Hurons, lâchent
leurs bandes sur les établissemens français.--M. d'Argenson vient
remplacer M. de Lauson.--Le dévouement de Daulac sauve le Canada.--Les
Iroquois, demandent et obtiennent la paix.--Le baron d'Avaugour arrive
comme gouverneur à Québec; remontrances énergiques qu'il fait à la cour
sur l'abandon de la colonie; on y envoie 400 hommes de
troupes.--Dissentions entre le gouverneur et l'évêque, M. de
Pétrée.--Célèbre tremblement de terre de 1663.--Rappel de M. d'Avaugour
auquel succède M. de Mésy.--La compagnie des cent associés rend le
Canada au roi et se dissout (1663). p. 219.

CHAP. II.--_Guerre civile en Acadie_.--1632-1667.

La France redevenue maîtresse de toute l'Acadie par le traité de
St.-Germain, la divise en trois parties qu'elle concède au commandeur de
Rasilli, gouverneur, à Charles Etienne de la Tour et à M. Denis.--Ces
concessionnaires prennent Pemaquid [Penobscot] sur les Anglais.--Ils se
font la guerre entre eux; la Tour demande des secours au Massachusetts
qui consulte la Bible pour savoir s'il peut en donner; réponse
favorable. Traité de paix et de commerce entre l'Acadie et la
Nouvelle-Angleterre, et la Tour est abandonné.--Héroïsme de sa femme qui
repousse deux fois les troupes de Charnisé, successeur de
Rasilli.--Trahie par un étranger qui se trouve parmi ses suivans, elle
tombe avec le fort qu'elle défend au pouvoir de l'ennemi qui fait pendre
ses soldats, et l'oblige elle-même d'assister à l'exécution une corde au
cou.--Elle meurt de chagrin.--La guerre civile continue en
Acadie.--Cromwell y envoie une expédition qui s'empare de Port-Royal et
de plusieurs autres postes [1654]; et il concède à la Tour, qui se met
sous la protection de l'Angleterre, au chevalier Temple et à Brown,
cette province qui fut ensuite rendue à la France par le traité de Bréda
en 1667.

CHAP. III.--_Gouvernement Civil du Canada_.--1663

Le chevalier de Mésy arrive en Canada; motifs de sa nomination comme
gouverneur général.--Il fait une réponse menaçante aux ambassadeurs
iroquois qui s'en retournent dans leur pays.--Efforts et plan de Colbert
pour peupler la colonie.--Sa population en 1663; manière dont s'y
forment les établissemens; introduction du système féodal; tenures en
_franc-aleu_ et à titre de _fief_ et _seigneurie_, emportant les mêmes
privilèges et les mêmes servitudes à peu près qu'en France; le roi se
réserve la suzeraineté; mais accorde le droit de haute, moyenne et basse
justice à la plupart des seigneurs, qui cependant ne s'en prévalent
point.--Pouvoir absolu des gouverneurs,--Administration de la justice
jusqu'en 1663,--Arrivée de M. Gaudais, commissaire royal--Nouvelle
organisation du gouvernement.--Erection du conseil souverain par lequel
doivent être enregistrés les édits, ordonnances, &c, pour avoir force de
loi--Séparation des pouvoirs politique, administratif et
judiciaire.--Introduction de la coutume de Paris.--Création de tribunaux
inférieurs pour les affaires civiles et criminelles à Montréal et aux
Trois-Rivières, sous le nom de juridictions royales.--Nomination d'un
Intendant: ses fonctions embrassent l'administration civile, la police,
la grande et la petite voierie, les finances et la marine.--Cour de
l'intendant.--Juge-consul.--Justices seigneuriales.--Commissaires des
petites causes.--Election d'un maire et de deux échevins qui sont
remplacés par un syndic des habitations.--Cours prévôtales établies en
Canada,--Mesures de précaution prises par les rois de France pour
empêcher les idées de liberté et d'indépendance de naître dans les
colonies.

CHAP. IV.--_Gouvernement Ecclésiastique du Canada_. 1663.

Missions établies en Canada; elles sont desservies d'abord par les
Franciscains [Récollets], et plus tard par les Jésuites, et relèvent de
l'archevêché métropolitain de Rouen.--La Nouvelle-France est érigée en
vicariat-apostolique [1657], puis en évêché [1670].--M. de Laval premier
évêque de Québec; caractère de ce prélat.--Opposition et difficultés que
suscite sa nomination.--M. de Queylus refuse de le
reconnaître.--Etablissement du Séminaire de Québec, auquel toutes les
dîmes du pays sont affectées à condition qu'il pourvoira à la
subsistance des curés.--Ces dîmes, fixées au 13ème par l'évêque, sont
réduites au 26ème par le conseil souverain.--Les Récollets s'offrent à
desservir les paroisses gratis.--Les curés d'abord amovibles sont rendus
inamovibles par l'édit de 1679, qui confirme en outre l'arrêt du conseil
souverain touchant la quotité des dîmes.--Depuis la conquête les curés
sont nommés sujets à révocation.--Opinions diverses sur les avantages et
désavantages de ce système.--Fabriques paroissiales.--Contributions pour
la bâtisse des églises.--Institutions de bienfaisance et
d'éducation.--L'éducation populaire extrêmement négligée.--Caractère du
clergé canadien sous le régime français.--Les débats au sujet des
libertés de l'Eglise gallicane n'ont point d'écho en
Canada.--Jansénisme.--Quiétisme.--Ils font quelques adeptes en Canada.

LIVRE IV.

CHAP. I.--_Luttes de l'Etat et de l'Eglise_.--1663-1682.

Le conseil souverain: division au sujet du syndic des habitations.--M.
de Mésy suspend les conseillers de l'opposition.--Moyen étrange qu'il
veut employer pour les remplacer.--Nouveaux membres nommés.--M. de
Villeray passe en France pour porter les plaintes contre lui.--Il est
révoqué; sa mort.--M. de Courcelles lui succède.--Arrivée de M. de
Tracy, vice-roi, de M. de Courcelles et de M. Talon 1er intendant, d'un
grand nombre d'émigrans et du régiment de Carignan.--La liberté du
commerce est accordée à la colonie, sauf certaines réserves.--Guerre
contre les Iroquois.--Deux invasions de leurs cantons les forcent à
demander la paix.--M. de Tracy repasse en France.--Le projet de
franciser les Indiens échoue.--L'intendant suggère de restreindre
l'autorité du clergé, dans les affaires temporelles.--Travaux et
activité prodigieuse de Talon: impulsion qu'il donne à l'agriculture et
au commerce.--Licenciement du régiment de Carignan à condition que les
soldats s'établiront dans le pays.--Talon passe en France.--Le
gouverneur empêche les Iroquois d'attirer la traite des pays occidentaux
à la Nouvelle-York; et apaise les Indiens prêts à se faire la
guerre.--Mortalité effrayante parmi eux.--Talon, revenu en Canada, forme
le vaste projet de soumettre à la France tout l'occident de
l'Amérique.--Traité du Sault-Ste.-Marie avec les nations occidentales
qui reconnaissent la suprématie française.--Fondation de Catarocoui
(Kingston).--Le comte de Frontenac remplace M. de Courcelles: ses
talens, son caractère.--Discours qu'il fait au conseil souverain.--Lois
nombreuses décrétées touchant l'administration de la justice et d'autres
objets d'utilité publique.--Suppression de la compagnie des Indes
occidentales.--Division entre M. de Frontenac et M. Perrot gouverneur de
Montréal; celui-ci est emprisonné au château St.-Louis.--Le clergé
appuie M. Perrot. Le conseil souverain est saisi de l'affaire qui est
finalement renvoyée au roi.--M. Duchesneau relève M. Talon.--Querelles
avec M. de Pétrée au sujet de la traite de l'eau-de-vie.--Dissensions
entre le gouverneur et M. Duchesneau: ils sont rappelés tous
deux.--Rivalité de l'Eglise et du gouvernement.--Arrivée de M. de la
Barre qui vient remplacer M. de Frontenac.

CHAP. II.--_Découverte du Mississipi_.--17 _juin_, 1673.

Des découvertes des Français dans l'intérieur de l'Amérique
septentrionale.--Voyageurs et missionnaires.--Les Jésuites: activité et
courage des missionnaires de cet ordre.--Voyages au Nord: le P. Le Quen
découvre le lac St.-Jean (Saguenay) 1647; et Desprès Couture pénètre par
cette route à la baie d'Hudson(1663).--Voyages dans l'Est et dans
l'Ouest: le P. Druillettes va du St.-Laurent à la mer par les rivières
Chaudière et Kénébec.--Les lacs Erié, Huron et Michigan sont
successivement visités.--Deux jeunes traitans se rendent en 1659 à la
tête du lac Supérieur et jusqu'aux Sioux; nombreuses tribus de ces
contrées.--Excursions apostoliques des PP. Raimbault, Jogues et Mesnard;
les PP. Allouez et Dablon s'avancent jusqu'aux limites de la vallée du
Mississipi, où ils sont informés par les Indigènes qu'elle est arrosée
par un grand fleuve.--Le P. Marquette et Joliet, de Québec, choisis par
Talon pour aller reconnaître la vérité de ce rapport, parviennent à ce
fleuve le 17 juin 1673, et le descendent jusqu'à la rivière des
Arkansas.--Sensation que fait en Canada cette découverte.--La Salle
résout de descendre le nouveau fleuve jusqu'à la mer.--Il bâtit à
Niagara le premier vaisseau (le Griffon) qui ait navigué sur les lacs
Érié, Huron et Michigan; il construit le fort des Miâmis, et le fort de
Crèvecoeur sur la rivière des Illinois.--Le P. Hennepin remonte le
Mississipi jusqu'au Sault-St.-Antoine, et tombe entre les mains des
Sioux.--Difficultés et embarras de tous genres de la Salle, qui triomphe
de tous les obstacles et réussit enfin à reconnaître le Mississipi
jusqu'à la mer en 1682, et donne le nom de Louisiane aux immenses
contrées que traverse ce fleuve.--Il va rendre compte de ses découvertes
à Louis XIV, après s'être fait précéder à Paris par le P. Mambré;
gracieux accueil qu'il reçoit du roi.

CHAP. III.--_Le massacre de Lachine_.--1682-1689.

Administration de M. de la Barre: caractère de ce gouverneur; il se
laisse prévenir contre les partisans de M. de Frontenac, et
particulièrement contre la Salle. La guerre étant imminente, il convoque
une assemblée des notables; leurs cahiers; l'on demande des colons au
roi.--Louis XIV, qui force par la révocation de l'édit de Nantes 500,000
Huguenots à s'expatrier, n'a que 200 hommes à envoyer au
Canada.--Dongan, gouverneur de la Nouvelle-York, malgré les ordres de sa
cour, excite les Iroquois à la guerre.--La Barre s'en laisse imposer par
ces barbares qui le trompent, et qui lèvent enfin le masque en attaquant
le fort de Crèvecoeur aux Illinois.--Maladresse de Dongan qui veut
réunir tous les cantons contre les Français.--Le gouverneur part de
Montréal avec une armée pour attaquer les Iroquois; lenteur et désordre
de sa marche; il arrive à la baie de la Famine (lac Ontario); disette
dans le camp; paix honteuse avec l'ennemi.--M. de la Barre est rappelé
et remplacé par le marquis de Denonville, dont l'administration est
encore plus malheureuse que celle de son prédécesseur.--Il veut exclure
les traitans anglais et les chasseurs Iroquois de la rive gauche du
St.-Laurent et des lacs.--Dongan rassemble les chefs des cantons à
Albany et les engage à reprendre les armes.--M. Denonville, instruit de
ces menées par le P. Lamberville, se décide à les prévenir.--Sous
prétexte d'une conférence, il attire plusieurs chefs de ces tribus en
Canada, les saisit et les envoye chargés de fers en France.--Noble
conduite, des Onnontagués envers le P. Lamberville, instrument innocent
de cette trahison.--On attaque les Tsonnonthouans avec 2700 hommes; ils
tendent une ambuscade; l'on réduit tous leurs villages en cendres.--On
ne profite point de la victoire. Fondation de Niagara.--Pourparlers
inutiles pour la paix; perfidies profondément ourdies de le Rat, chef
huron, pour rompre les négociations: la guerre continue.--Le chevalier
de Callières propose la conquête de la Nouvelle-York.--Calme trompeur
dans la colonie: massacre de Lachine le 24 août (1689).--Ineptie du
gouverneur; il est révoqué.--Guerre entre la France et l'Angleterre.--M.
de Frontenac revient en Canada; il tire le pays de l'abîme, et le rend
par ses talens et par sa vigueur bientôt victorieux de tous ses ennemis.


FIN DES SOMMAIRES.



                                 ERRATA.

[Note du transcripteur: Les erreurs typographiques citées ici ont été
corrigées dans le texte.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome I" ***

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