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Title: Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV
Author: Garneau, F.-X. (François-Xavier), 1809-1866
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV" ***

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Québec.)



                               HISTOIRE
                                  DU
                                CANADA
              DEPUIS SA DÉCOUVERTE JUSQU'À NOS JOURS.

                                 PAR

                            F. X. GARNEAU.


                           TOME QUATRIÈME.


                               QUÉBEC
            IMPRIMÉ PAR JOHN LOVELL, RUE LA MONTAGNE.

                                1852.



                              HISTOIRE
                                 DU
                               CANADA.


                         LIVRE TREIZIÈME.



                            CHAPITRE I.

                        CONSTITUTION DE 91.

                            1792-1800.


Etablissement d'un gouvernement représentatif.--Réunion de la
législature.--Le parti anglais veut abolir l'usage de la langue
française; vives discussions il ce sujet.--Les Canadiens
l'emportent.--La discussion est renouvelée lors de la considération des
règles pour la régie intérieure de la chambre.--Violens débats; discours
de M. Bédard et autres.--Les anglificateurs sont encore
défaits.--Travaux de la session; projets de loi pour les pauvres, les
chemins et les écoles.--Biens des
Jésuites.--Subsides.--Justice.--Prorogation des chambres; discours de
sir Alured Clarck--Lord Dorchester.--Il convoque les
chambres.--Organisation de la milice.--Comptes
publics.--Judicature.--Suspension de la loi de l'habeas
corpus.--Association générale pour le soutien du
gouvernement.--Troisième session.--Revenus et dépenses.--Fixation des
charges; rentes seigneuriales.--Voies publiques.--Monnaies.--Lord
Dorchester remplacé par le général Prescott.--Session de 97.--Défection
de MM. De Bonne et de Lotbinière.--Traité de commerce avec les
Etats-Unis.--Emissaires français.--Les pouvoirs de l'exécutif sont
rendus presque absolus; ses terreurs.--Exécution de M. Law.--Sessions de
98 et 99.--Amélioration du régime des prisons.--Impôts, revenus
publics.--Querelles entre le gouverneur et son conseil au sujet de la
régie des terres.--Il est rappelé avec le juge Osgoode.--Sir Robert
Shore Milnes convoque les chambres en 1800.--Nouvelle allusion aux
principes de la révolution française; motif de cette
politique.--Proposition d'exclure le nommé Bouc de l'assemblée.--Le
gouvernement s'empare des biens des Jésuites.


L'introduction du gouvernement représentatif forme l'une des époques les
plus remarquables de notre histoire. La constitution de 91, telle
qu'elle allait être mise en pratique, était loin d'être équitable,
parfaite; mais la portion de liberté qu'elle introduisait suffisait pour
donner l'essor à l'expression fidèle et énergique des besoins et des
sentimens populaires. L'opinion longtemps comprimée se sentit soulagée
en voyant enfin une voie toute restreinte qu'elle fut ouverte devant
elle pour se faire connaître et se faire apprécier au-delà des mers.

Cette constitution cependant promettait beaucoup plus qu'elle ne devait
tenir. L'un de ses vices essentiels, c'était de laisser deux des trois
branches de la législature à la disposition du bureau colonial, qui
allait par ce moyen se trouver armé de deux instrumens qu'il ferait
mouvoir à sa volonté tout en paraissant n'en faire mouvoir qu'un seul.
Ce défaut capital qui n'était encore aperçu que du petit nombre d'hommes
expérimentés dans les affaires publiques, leur fit présager la chute du
nouveau système dans un avenir plus ou moins éloigné. La masse du peuple
toujours plus lente à soupçonner les motifs, les arrière-pensées, les
injustices, crut d'après les paroles de Pitt, que le Bas-Canada serait à
eux, que la législation, en tant qu'elle ne serait pas incompatible avec
l'intérêt et la suprématie de l'Angleterre, serait fondée sur ses
sentimens et sur ses intérêts, qu'elle serait en un mot l'expression de
la majorité des habitans. Vaine illusion! Outre l'intérêt canadien,
outre l'intérêt métropolitain, il y avait déjà ce que lord Stanley a
depuis qualifié «l'intérêt britannique» ou l'intérêt de la portion
anglaise de la population, qui ne comptait alors que quelques centaines
d'âmes dispersées dans les villes et dans les arrondissemens situés sur
les limites orientales du Canada, le long des Etats de New Hampshire, du
Massachusetts et du Maine. La plupart étaient d'origine allemande ou
hollandaise.[1] Ils étaient venus s'établir en Canada pendant la
révolution américaine qu'ils fuyaient. La métropole en se réservant la
nomination du conseil législatif, s'était conservé le moyen de donner à
cette petite population un pouvoir égal à celui du reste des habitans et
ainsi de nullifier la majorité ou en d'autres termes de gouverner les
uns par les autres.

[Note 1: A short view of the present state of the Eastern townships
etc., by the Honble. and Revd. Chs. Stewart A. M. minister of St. Armand
Lower Canada and Champlain to the Lord Bishop of Québec, 1815.]

Dans la nouvelle constitution, le roi ou plutôt le bureau colonial, car
le bureau colonial seul en Angleterre connaissait ce qui se passait en
Canada, formait une branche; le conseil législatif la seconde, mais
comme il était à la nomination de la couronne, il devait être
nécessairement la créature de l'exécutif, composé d'hommes dévoués à
toutes ses volontés, en possession de toutes ses sympathies et toujours
prêts à lui servir de bouclier contre les représentans du peuple.

Telle fut dès le début la mise en pratique de l'acte de 91. La division
du Canada en deux parties pour assurer à ses anciens habitans leurs
usages et leur nationalité, suivant l'intention de Pitt, manqua son but
et ne donna réellement la prépondérance à personne. Quant au conseil
exécutif lui-même, qui devait être l'image du ministère en Angleterre,
il ne fut qu'un instrument servile entre les mains des gouverneurs, et
ce fut là ce qui amena plus tard la ruine de la nouvelle constitution.
En effet, qui allait conserver l'harmonie entre les deux chambres, si le
bureau colonial ne le voulait pas? Tout dépendait de cette volonté, puis
qu'elle était maîtresse du conseil exécutif et du conseil législatif
dont elle avait la nomination.

Les membres du conseil exécutif choisis parmi les anciens habitans y
furent toujours en petit nombre, excepté à son origine, où les Canadiens
se trouvèrent quelque temps, comme dans le conseil législatif, dans la
proportion de 4 sur 8. Mais plus tard l'on garda les plus obéissans et
l'on repoussa les autres, car dès 99 ce conseil ne contenait plus que
six Canadiens sur quinze membres.

Sir Alured Clarke fixa les élections pour le mois de juin et la réunion
des chambres pour le mois de décembre.

Après toutes les tentatives du parti anglais depuis 64 pour les faire
proscrire, l'on aurait pu croire que les Canadiens, le coeur encore
ulcéré de l'exclusion dont on avait voulu les frapper, eussent refusé
leurs suffrages à tous les candidats connus pour lui appartenir. Il n'en
fut rien cependant à l'étonnement de beaucoup de monde. Deux choses
contribuèrent à cette conduite; d'abord le peuple en général ignorait
une partie des intrigues des Anglais qui avaient soin de se tenir dans
l'ombre de ce côté-ci de l'Océan, ou de dissimuler leur conduite par des
explications trompeuses, chose facile à faire à une époque où les
journaux ne contenaient aucune discussion politique sur les événemens du
jour; en second lieu, ils jugèrent, non sans raison, que ceux qui
avaient été élevés au milieu d'un pays en possession depuis longtemps
d'institutions dont ils allaient faire l'essai, devaient posséder une
expérience utile au bon fonctionnement de la nouvelle constitution, et
ils les choisirent partout où ils se présentaient sans exiger d'autre
garantie que leurs déclarations verbales.

Les Anglais qui connaissaient tout le prix de l'instrument qu'on mettait
ainsi à leur disposition, montrèrent la plus grande activité et une
audace qui doit nous étonner aujourd'hui. C'était un spectacle nouveau
que de voir le peuple assemblé pour se choisir des représentans; mais
c'en était un qui l'était encore plus que de voir tous les Anglais tant
soit peu respectables de Montréal et de Québec courir partout solliciter
les suffrages de cette race dont ils avaient demandé l'anéantissement
politique avec tant d'ardeur et tant de persévérance, et les obtenir
pour la plupart en opposition à ses propres enfans. Seize Anglais sur
cinquante membres furent élus, lorsque pas un seul ne l'eut été si les
électeurs eussent montré le même esprit d'exclusion que les
pétitionnaires de 73 et les électeurs anglais d'aujourd'hui. C'était une
grande hardiesse de la part du peuple que de hasarder ainsi les intérêts
de sa nationalité en mettant sa cause entre les mains de ses ennemis les
plus acharnés; mais les anciens gouverneurs ne l'avaient rendu ni
défiant ni vindicatif; le vote sur l'usage de la langue française qui
eut lieu à l'ouverture de la session, put seul réveiller des soupçons
dans son coeur naturellement honnête et confiant, et lui montrer le
danger de sa facile générosité.

Les chambres se réunirent le 17 décembre dans le palais épiscopal occupé
par le gouvernement depuis la conquête. Lorsqu'elles eurent prêté
serment, le gouverneur assis sur un trône et entouré d'une suite
nombreuse, requit les communes de se choisir un président et de le
présenter le jeudi suivant à son approbation.

Ce choix fit connaître leur caractère. Le parti anglais proposa de suite
l'abolition de la langue française dans les procédés législatifs et la
nomination d'un président de son origine nationale. Cette nomination qui
fournit le sujet de la première discussion, fut ajournée au lendemain
après des débats et une division provoquée par le désir de chaque parti
de connaître ses forces, qui se trouvèrent dans le rapport de un à deux.

Le lendemain, M. Dunière proposa M. J. Antoine Panet. Les Anglais
opposèrent successivement à ce candidat M. Grant, M. McGill et un M.
Jordan, trois hommes que rien ne recommandait à ce poste élevé que leurs
heureuses spéculations dans le commerce. Ils espéraient par cette
persévérance intimider leurs adversaires nouveaux dans les luttes
parlementaires, et qu'ils taxaient déjà de factieux dès qu'ils osaient
manifester une opinion indépendante. Les débats qui furent très animés,
se prolongèrent longtemps et annoncèrent une session orageuse. McGill
qui avait proposé Grant et qui était lui-même proposé par un autre,
déclara pour raison de son opposition à M. Panet, que le président
devait connaître les deux langues et surtout la langue anglaise. On lui
répondit que ce candidat entendait assez cette langue pour la conduite
des affaires publiques. Un autre membre, M. Richardson, avança que les
Canadiens étaient tenus par tous les motifs d'intérêt et de
reconnaissance d'adopter la langue de la métropole, et soutint sa
proposition avec tant d'apparence de conviction qu'il acquit M. P. L.
Panet à son parti. «Le pays n'était-il pas une dépendance britannique
demanda ce représentant? la langue anglaise n'était-elle pas celle du
souverain et de la législature? Ne devait-on pas conclure de là que,
puisque l'on parlait anglais à Londres, l'on devait le parler à Québec.»
Ce raisonnement qui paraissait plus servile que logique ne convainquit
personne. La discussion sur un pareil sujet était de nature à exciter
les passions les plus haineuses. «Est-ce parce que le Canada fait partie
de l'empire britannique, s'écria M. Papineau dont la parole avait
d'autant plus de poids qu'il s'était distingué par son zèle et sa
fidélité durant la révolution américaine, est-ce parce que les Canadiens
ne savent pas la langue des habitans des bords de la Tamise qu'ils
doivent être privés de leurs droits?» Cette apostrophe suivie d'un
discours plein de force et de logique déconcerta l'opposition, dont les
faits cités ensuite par MM. Bedard, de Bonne et J. A. Panet achevèrent
la défaite. Ce dernier rappela que dans les îles de la Manche comme
Jersey et Guernesey, l'on parlait le français; que ces îles étaient
attachées à l'Angleterre depuis Guillaume le conquérant, et que jamais
population n'avait montré plus de fidélité à l'Angleterre que celle qui
les habitait.» Il aurait pu ajouter encore que pendant plus de trois
siècles après la conquête normande, la cour, l'église la robe, les
tribunaux, la noblesse, tout parlait français en Angleterre; que c'était
la langue maternelle de Richard coeur-de-lion, du Prince noir et même de
Henri V; que tous ces personnages illustres étaient de bons Anglais;
qu'ils élevèrent avec leurs arbalétriers bretons et leurs chevaliers de
Guyenne la gloire de l'Angleterre à un point où les rois de la langue
saxonne n'avaient jamais pu la faire parvenir;[2] enfin que c'était la
langue de la grande Charte, et que l'origine de la grandeur présente de
l'empire était due à ces héros et aux barons normands qui l'avaient
signée et dont les opinions avaient toujours conservé la plus grande
influence sur le pays.

[Note 2: On sait que les deux tiers de l'armée du Prince noir à la
bataille de Poitiers étaient composés de Gascons, de Français.]

La discussion se termina après une lutte vigoureuse par l'élection de M.
Panet au fauteuil présidentiel, et la défaite de ses trois concurrens;
mais pas un seul anglais ne vota pour lui, tandis que deux Canadiens
votèrent contre. La division fut de 28 contre 18.

L'élément anglais malgré sa faiblesse cherchait à dominer sous le
prestige de l'influence métropolitaine. Le premier président élu, sans
être un homme de talens supérieurs, avait l'expérience des affaires
comme l'avocat le plus employé de son temps, une abondance d'élocution
qui ne tarissait point, l'esprit orné et les manières faciles et polies
de la bonne société.

Le 20, le gouverneur approuva le choix de l'assemblée et adressa aux
deux chambres réunies un discours dans lequel il recommanda l'harmonie
et l'adoption des mesures que pouvaient demander l'avantage et la
prospérité du pays. «Dans un jour comme celui-ci, dit-il, remarquable
par le commencement d'une forme de gouvernement qui a porté la
Grande-Bretagne au plus haut degré d'élévation, il est impossible de ne
pas éprouver une émotion profonde, et que cette émotion ne soit pas
partagée par tous ceux qui sont en état d'apprécier la grandeur du
bienfait qui vient d'être conféré au Canada. Je me contenterai de
suggérer qu'après avoir rendu des actions de grâces à l'arbitre de
l'univers, nous rendions hommage à la magnanimité du roi et du parlement
auxquels nous le devons en leur exprimant tous nos remercîmens et toute
notre reconnaissance.»

La réponse de la chambre fut simple et respectueuse; mais le conseil
législatif crut devoir lancer un anathème contre la révolution française
et remercier la providence d'avoir arraché le Canada des mains d'un pays
où il se passait des scènes que l'on pouvait reprocher à des barbares.
Ces réflexions, qui pouvaient être bonnes en elles-mêmes, étaient
impolitiques et inopportunes; elles partaient de trop loin pour
atteindre la France, et le moindre bon sens aurait du faire apercevoir
qu'elles ne pouvaient être agréables aux Canadiens, qui devaient
conserver des sentimens de respect pour la nation d'où sortaient leurs
pères. Aussi cela fut-il regardé comme une petite malice du conseil, qui
voulait se donner le plaisir de dire quelque chose de désagréable pour
la population.

Après ces préliminaires, les chambres votèrent une adresse au roi pour
le remercier de la nouvelle constitution, et se mirent sérieusement à
l'ouvrage. La discussion des règlemens pour leur régie inférieure les
occupa une grande partie de la session. Elles adoptèrent les règles du
parlement impérial avec les modifications nécessitées par la différence
de circonstances. Ce travail ramena encore les débats sur l'idiome
populaire.

Sur la proposition de dresser les procès-verbaux de l'assemblée dans les
deux langues, M. Grant fit une motion d'amendement tendant à les rédiger
en anglais seulement avec liberté d'en faire faire des traductions
françaises pour les membres qui le désireraient. Après de violens
débats, l'amendement fut rejeté. Les discussions recommencèrent lorsque
le rapport du comité fut présenté. Grant proposa de nouveau qu'afin de
conserver l'unité de la langue légale qu'aucune législature subordonnée
n'avait le droit de changer, l'anglais fut déclaré texte parlementaire.
M. de Lotbinière prit la parole: «Le plus grand nombre de nos électeurs,
dit-il, étant placés dans une situation particulière, nous sommes
obligés de nous écarter des règles ordinaires et de réclamer l'usage
d'une langue qui n'est pas celle de l'empire, mais aussi équitables
envers les autres que nous espérons qu'on le sera envers nous, mêmes
nous ne voudrions pas que notre langue vint à bannir celle des autres
sujets de sa Majesté. Nous demandons que l'une et l'autre soient
permises. Nous demandons que nos procès-verbaux soient écrits dans les
deux langues, et que lorsqu'il sera nécessaire d'y avoir recours, le
texte soit pris dans la langue des motions originairement présentées, et
que les bills soient passés dans la langue de la loi qui leur aura donné
naissance.

Ayant eu l'honneur d'être du comité où cet objet a déjà été débattu, et
ayant entendu ce qui vient d'être dit par, les honorables membres qui
ont parlé avant moi, je crois qu'il est nécessaire de récapituler celles
de leurs raisons qui m'ont le plus frappé, et auxquelles il est de mon
devoir de répondre d'une manière détaillée.

La première raison qui a été donnée, est, que la langue anglaise étant
celle du souverain et de la législation de la mère-pairie, nous ne
serons entendus ni des uns ni des autres si nous n'en faisons usage, et
que tous les projets de loi que nous présenterons en langue française
seront refusés.

La seconde, que l'introduction de la langue anglaise assimilera et unira
plus promptement les Canadiens à la mère-patrie.

Ces raisons sont d'une si grande importance qu'il est indispensablement
nécessaire de les examiner l'une après l'autre.

Pour répondre à la première, je dirai avec cet enthousiasme qui est le
fruit d'une vérité reconnue et journellement sentie, que notre très
gracieux souverain est le centre de la bonté et de la justice; que
l'imaginer autrement serait défigurer son image et percer nos coeurs. Je
dirai, que notre amour pour lui est tel que je viens de l'exprimer;
qu'il nous a assuré de son attachement et que nous sommes persuadés, que
ses nouveaux sujets lui sont aussi chers que les autres. Enfans du même
père, nous sommes tous égaux à ses yeux. D'après cet exposé, qui est
l'opinion générale de la province, pourra-t-on nous persuader qu'il
refusera de nous entendre, parce que nous ne savons parler que notre
langue? De pareils discours ne seront jamais crus: ils profanent la
majesté du trône, ils le dépouillent du plus beau de ses attributs, ils
le privent d'un droit sacré, du droit de rendre justice! Non, M. le
président, ce n'est point ainsi qu'il faut peindre notre roi; ce
monarque équitable saura comprendre tous ses sujets, et en quelque
langue que nos hommages et nos voeux lui soient portés, quand nos voix
respectueuses frapperont le pied de son trône, il penchera vers nous une
oreille favorable et il nous entendra quand nous lui parlerons français.
D'ailleurs, monsieur, cette langue ne peut que lui être agréable dans la
bouche de ses nouveaux sujets, puisqu'elle lui rappelle la gloire de son
empire et qu'elle lui prouve d'une manière forte et puissante, que les
peuples de ce vaste continent sont attachés à leur prince, qu'ils lui
sont fidèles, et qu'ils sont anglais par le coeur avant même d'en savoir
prononcer un seul mot.

Ce que je viens de dire du meilleur des rois, rejaillit sur les autres
branches de la législature britannique. Ce parlement auguste ne
peut-être représenté sous des couleurs défavorables, puisqu'il nous a
donné des marques de sa libéralité et de ses intentions bienfaisantes.
Le statut de la 14e année de sa Majesté est une preuve de ce que
j'avance; notre religion nous y est conservée, nos lois de propriété
nous y sont assurées, et nous devons jouir de tous nos droits de
citoyens d'une manière aussi ample, aussi étendue et aussi avantageuse,
que si aucune proclamation, ordonnance, commission ni autre acte public
n'avaient été faits. Après une loi aussi solennelle qui n'a pas été
révoquée, peut-on croire que le parlement voulût retirer ce qu'il nous a
si généreusement accordé; peut-on croire qu'en nous assurant tous nos
droits de citoyens, qu'en nous conservant toutes nos lois de propriété,
dont le texte est français, il refuserait de nous entendre quand nous
lui parlerons dans cette langue, qu'il refuserait de prendre
connaissance des actes que nous lui présenterons sur un texte qu'il nous
a conservé; cela ne peut-être. Nous voyons une continuation de la
bienveillance de ce parlement auguste dans l'acte de la 31e année de sa
Majesté. Pourquoi la division de la province? pourquoi cette séparation
du Haut et du Bas-Canada? Si nous lisons les débats de la chambre des
communes lors de la passation de ce bill, nous en connaîtrons les
raisons, c'est pour que les Canadiens aient le droit de faire leurs lois
dans leur langue et suivant leurs usages, leurs préjugés et la situation
actuelle de leur pays.

Est-il dit par cet acte de la 31e année de sa Majesté que nos lois
seront uniquement faites en anglais? Non, et aucune raison ne le donne
même à l'entendre: pourquoi donc vouloir introduire un procédé qui ne
peut-être admissible en ce moment? pourquoi regarder comme
indispensable, une chose dont il n'est pas même fait mention dans l'acte
constitutionnel? Croyons, M. le président, que si l'intention du
parlement britannique avait été d'introduire la seule langue anglaise
dans notre législature, il en aurait fait une mention expresse, et que
dans sa sagesse il aurait trouvé des moyens pour y parvenir; croyons,
monsieur, et soyons bien convaincus, qu'il n'en aurait employé que de
doux, de justes et d'équitables. C'est donc à nous à imiter sa prudence
et à attendre ce beau jour dont nous n'apercevons que l'aurore.... La
seconde raison, qui est d'assimiler et d'attacher plus promptement les
Canadiens à la mère-patrie, devrait faire passer par dessus toute espèce
de considérations, si nous n'étions pas certains de la fidélité du
peuple de cette province; mais rendons justice à sa conduite de tous les
temps, et surtout rappelions-nous l'année 1775. Ces Canadiens qui ne
parlaient que français, ont montré leur attachement à leur souverain de
la manière la moins équivoque. Ils ont aidé à défendre toute cette
province. Cette ville, ces murailles, cette chambre même où j'ai
l'honneur de faire entendre ma voix, ont été en partie sauvées par leur
zèle et par leur courage. On les a vus se joindre aux fidèles sujets de
sa Majesté, et repousser les attaques que des gens qui parlaient bien
bon anglais faisaient sur cette ville. Ce n'est donc pas, M. le
président, l'uniformité du langage qui rend les peuples plus fidèles ni
plus unis entre eux. Pour nous en convaincre, voyons la France en ce
moment et jetons les yeux sur tous les royaumes de l'Europe....

Non, je le répète encore, ce n'est point l'uniformité du langage qui
maintient et assure la fidélité d'un peuple; c'est la certitude de son
bonheur actuel, et le nôtre en est parfaitement convaincu. Il sait qu'il
a un bon roi et le meilleur des rois! il sait qu'il est sous un
gouvernement juste et libéral; il sait enfin, qu'il ne pourrait que
perdre beaucoup dans un changement ou une révolution, et il sera
toujours prêt à s'y opposer avec vigueur et courage.»

M. Taschereau parla dans le même sens que M. de Lotbinière et avec
beaucoup d'à-propos. Il dit qu'il avait été opposé à une chambre
d'assemblée en 88 parce qu'il craignait pour la sûreté des droits
Canadiens; mais que les craintes qu'il avait alors avaient disparu
depuis qu'il voyait que le pays avait su se choisir une représentation
qui assurait la tranquillité de tout le monde. Je me suis levé,
ajouta-t-il, armé non-seulement de l'acte de 74, mais aussi de celui de
91 dont les Canadiens qu'on a si souvent peints avec des couleurs
désavantageuses, sauront faire usage au grand étonnement de quelques
individus, mais à la satisfaction de la Grande-Bretagne. Passant ensuite
rapidement sur l'objet de la discussion, il termina par ces paroles qui
ne pouvaient être réfutées:

«Mais l'on a dit et l'on dira encore, le conseil législatif, son
excellence le lieutenant gouverneur, ces deux premières puissances qui
doivent concourir avec nous, ne recevront pas nos bills en fiançais;
oui, monsieur, ils les recevront, cet acte de la 31e année m'en assure,
et pour l'interpréter dans son vrai sens et dans toute sa force, je
demanderai si la représentation est libre? personne me dit que non;
étant libre, il pouvait donc se faire que 50 membres qui comme moi,
n'entendent point l'anglais, auraient composé cette chambre;
auraient-ils pu faire des lois en langue anglaise? non, assurément. Eh
bien! ç'aurait donc été une impossibilité et une impossibilité ne peut
exister. Je demanderai actuellement si pour cela cet acte de la 31e
année qui nous constitue libres, pourrait être annulé et anéanti; non
certainement, rien ne peut empêcher son effet, et cet acte commande aux
premières puissances de la législation de concourir avec nous; et notre
confiance en leur justice est telle, que nous sommes persuadés qu'elles
le feront de manière à répondre aux intentions bienfaisantes de sa
Majesté et de son parlement, qui ne nous restreignent point à la dure
nécessité de statuer, en ce moment, nos lois dans une langue que nous
n'entendons point.»

«D'ailleurs, observa un autre membre, M. de Rocheblave, quelles
circonstances choisit-on pour nous faire adopter un changement également
dangereux pour la métropole et pour la province? Ignore-t-on que nous
avons besoin de toute la confiance du peuple pour l'engager à attendre
avec patience que nous trouvions des remèdes aux maux et aux abus dont
il a à se plaindre? Ne peut-on pas voir qu'il est dangereux pour la
Grande-Bretagne même à la quelle nous sommes liés par reconnaissance et
par intérêt, de détruire les autres barrières qui nous séparent de nos
voisins; que tout espoir et toute confiance de la part du peuple dans
ses représentans sont perdus si nous n'avons qu'un accroissement de
privation à lui offrir pour résultat de nos travaux?

Eh! de quoi pourraient se plaindra quelques-uns de nos frères anglais en
nous voyant décidés à conserver avec nos lois, usages et coutumes, notre
langue maternelle, seul moyen qui nous reste pour défendre nos
propriétés? Le stérile honneur de voir dominer leur langue pourrait-il
les porter à faire perdre leur force et leur énergie à ces mêmes lois,
usages et coutumes qui font la sécurité de leur propre fortune? Maîtres
sans concurrence du commerce qui leur livre nos productions, n'ont-ils
pas infiniment à perdra dans le bouleversement générai qui en serait la
suite infaillible, et n'est-ce pas leur rendre le plus grand service que
de s'y opposer?[3]

[Note 3: Gazette de Montréal, 14 février 1793.]

Ces discussions agitaient profondément les Canadiens. En effet l'abandon
de la langue maternelle n'est pas dans la nature de l'homme, dit un
savant[4]; elle ne tombe qu'avec lui, si même elle ne lui survit pas.
Comme cela devait être, tout l'avantage de la discussion resta à ceux
qui repoussaient l'oppression, et comme la première fois la division sur
l'amendement de Grant, montra tous les Anglais pour et tous les
Canadiens contre, excepté toujours M. P. L. Panet. L'amendement fut
repoussé par les deux tiers de la chambre. Plusieurs autres dans le même
sens furent encore proposés par MM. Lees, Richardson et les orateurs les
plus remarquables du parti anglais, et subirent le même sort après trois
jours de discussions. La résolution définitive fut, que tous les
procédés de la chambre seraient dans les deux langues; mais que le
français ou l'anglais serait le texte des actes législatifs selon qu'ils
auraient rapport aux lois françaises ou aux lois anglaises existantes en
Canada.

[Note 4: Lettres sur l'origine des sciences par Bailly.]

Dans cette importante question, l'on voit que les membres anglais élus
par les Canadiens, trahirent sans hésitation les intérêts et les
sentimens les plus intimes de leurs commettans. Ils prouvèrent que leurs
opinions de 64 n'avaient point changé, et qu'ils étaient toujours les
organes du parti qui ne cessait point de porter contre tout ce qui était
catholique et français cette haine aveugle qui a inspiré plus tard l'un
de leurs partisans dans le passage suivant: «L'acte de 74 a été
injudicieusement libéral envers le clergé et les hantes classes, et
celui de 91 envers la masse des Canadiens. Ce dernier en sanctionnant
l'existence des lois civiles françaises, en mesurant le libre exercice
de la religion catholique et le payement des dîmes, en modifiant le
serment fidélité, de manière que les catholiques pussent le prêter, en
confirmant aux Canadiens catholiques la propriété de leurs biens avec
leurs usages et leurs coutumes, en n'abolissant pas leur langue
maternelle et la tenure de leurs terres, en prenant pour base de la
répartition du droit électoral, le nombre et ne faisant rien pour les
Anglais et la langue anglaise, en ne stipulant pas une liste civile pour
le soutien du gouvernement et l'usage exclusif de l'anglais pour la
rédaction des lois, enfin en oubliant de limiter la représentation
franco-canadienne de manière à la laisser dans la minorité. L'acte de 91
fut la plus grande faute que pouvait faire le gouvernement britannique,
puisqu'il s'agissait d'un peuple qui différait de manières, d'habitudes,
de coutumes, de religion et de langue d'avec la nation anglaise.[5] La
chambre d'assemblée ayant enfin disposé de ces questions brûlantes, put
s'occuper avec, plus de calme d'un grand nombre, de projets de loi, dont
plusieurs ne paraissaient pas bien pressans comme celui pour le
soulagement des personnes en détresse dans les paroisses. Une loi des
pauvres peut être bonne dans un pays surchargé de population comme
l'Angleterre, mais elle est impolitique dans une contrée dont les trois
quarts du territoire sont encore à défricher et à établir. L'acte des
écoles de paroisse qui fut présenté était d'une nature bien autrement
importante pour l'avenir du pays. Ceux pour la tolérance des quakers et
l'abolition de l'esclavage avaient de l'importance plutôt comme
déclaration de principe que comme besoin social réellement senti, car
les quakers et les esclaves étaient très rares en Canada, l'esclavage
dans le fait n'y ayant jamais été admis sous la domination française.

[Note 5: Fleming.]

La question d'éducation prima donc dans cette première session. L'on a
vu comment le collège des jésuites avait été fermé par ordre du
gouvernement dans les premières années de la conquête, sans droit, sans
loi, sans aucun jugement public de l'autorité compétente; et que le
peuple avait réclamé dès 87 les biens de cet ordre religieux pour les
rendre à leur destination primitive, l'éducation. En 93, les habitans de
Québec et des environs présentèrent une seconde pétition à la
législature pour le même objet dans laquelle ils exposaient en réponse
aux représentations de lord Amherst et des consultations des officiers
de la couronne, que la nature des titres et de la fondation du collège
de Québec avait été déguisée en Europe; que le Canada se trouvait privé
d'écoles publiques depuis la conquête, et que la continuation de ce
malheur pouvait-être attribuée aux efforts de quelques individus qui
convoitaient les biens de cette institution. La majorité de la chambre
d'assemblée approuvant les conclusions des pétitionnaires, M. de
Rocheblave proposa, après quelque discussion, que leur requête fut
renvoyée à un comité de 9 membres pour vérifier l'exactitude des
allégués touchant les titres de ces biens.

M. Grant s'opposa à la motion qui comportait, suivant lui, la
reconnaissance tacite du droit que le pays avait à leur propriété, et
proposa un amendement par lequel tout en déclarant que la couronne
pouvait en disposer comme bon lui semblerait, l'on priait le roi de les
affecter à l'instruction publique. L'adoption d'un pareil amendement
aurait mis, par analogie, tous les biens des institutions religieuses à
la merci d'un ordre de l'Angleterre, et les craintes que l'on avait à ce
sujet n'étaient pas imaginaires, car le bruit courait déjà que le
gouvernement allait s'emparer de l'église et du couvent des récollets
pour les convertir à l'usage du culte protestant, ce qu'il exécuta après
l'incendie du couvent en 96. L'on n'avait pas oublié non plus qu'il
avait pris de la même manière un terrain précieux appartenant aux
ursulines sans les indemniser. Après des débats prolongés jusqu'au
lendemain, l'amendement fut écarté par toute la chambre de même que la
motion principale lorsqu'elle fut soumise à son concours sous forme de
rapport.

Le projet de la loi d'éducation parvint à sa seconde lecture et tomba
sur la proposition qui fut faite de le prendre en considération en
comité général. L'on finit par résoudre après plusieurs ajournemens et
des discussions très vives, de présenter une adresse au roi pour le
prier simplement d'approprier les biens des jésuites à l'instruction de
la jeunesse, sans faire allusion au titre que le pays avait pour les
réclamer; et la question des écoles se trouva par là ajournée
indéfiniment.

La chambre passa ensuite aux finances. La résolution la plus importante
de la session fut celle par laquelle elle déclara que le vote des
subsides lui appartenait d'une manière exclusive et incontestable, et
qu'aucune loi d'appropriation ne pourrait être amendée par le conseil
législatif. Elle passa aussi un bill pour imposer des droits sur
l'importation des boissons, dans le but de créer un revenu sur lequel
elle put affecter le payement des dépenses de la législature, mesure
nécessaire pour assurer son indépendance, car le trésor anglais payait
encore une forte proportion du budget canadien. Les droits sur la
portion des boissons consommées dans le Haut-Canada, devaient être
remboursés à cette province. Enfin elle porta son attention sur l'état
de l'administration de la justice, et le conseil législatif lui envoya
un projet de loi sur la formation des tribunaux, dont la considération
fut remise à la session suivante après une première lecture.

Tels furent les principaux sujets qui occupèrent la session de 92. Le
résultat ne répondit point à sa longueur; mais les discussions qui
avaient eu lieu produisirent plusieurs avantages. Celles sur la régie
intérieure mirent les membres au fait des règles parlementaires, et la
politesse française introduite par les Canadiens dans la tenue de la
chambre et dans les débats, donna à ce corps un air de respectueuse
gravité que n'avait point, par exemple, la chambre des communes
d'Angleterre avec ses membres enveloppés de leurs manteaux, la tête
couverte et la canne ou la cravache à la main comme la foule dans une
foire.

Le principal événement de la session fut le triomphe de la langue des
Canadiens; le résultat la conviction de leur aptitude pour la nouvelle
forme de gouvernement. Le caractère subtil, litigieux et disputeur
qu'ils tenaient des Normands leurs ancêtres, trouvait à se satisfaire
dans les controverses parlementaires, et leur soumission caractéristique
aux lois était une des conditions essentielles pour les rendre propres à
la jouissance d'institutions libres.

C'est le 9 mai que furent prorogées les chambres. Le gouverneur
sanctionna les huit bills qu'elles avaient passés, et leur témoigna dans
un discours toute la satisfaction qu'il éprouvait en voyant
l'attachement que le Canada montrait pour le roi et pour la nouvelle
constitution dans un temps où la révolution française forçait les
nations de l'Europe à prendre part à une lutte qui enveloppait les
premiers intérêts de la société. Il se flattait que dans la session
suivante, elles régleraient les deux importans sujets sur lesquels il
avait appelé leur attention, l'administration de la justice et la
réorganisation de la milice pour la défense du pays en cas que la guerre
ou les mauvaises dispositions des ennemis de toute espèce rendissent une
défense nécessaire.

Les progrès de la révolution française qui attirait dans ce moment les
regards de toutes les nations, et qui, comme un immense météore menaçait
d'embraser l'Europe entière, remuait toutes les masses et remplissait
tous les gouvernemens d'une terreur profonde. Les progrès de cette
révolution dont l'influence avait puissamment contribué à déterminer
l'Angleterre à nous accorder une extension de liberté, fixaient aussi
les regards du Canada. Le peuple et le gouvernement regardaient ce
spectacle avec des sentiments de crainte et d'étonnement. L'un offrait,
l'autre demandait des témoignages de fidélité au roi et à l'ordre
établi, tant on avait de méfiance les uns contre les autres, et tant
l'on avait conséquemment besoin de se rassurer. L'on était réservé dans
son langage et dans ses actes, et en réclamant l'usage de leur langue
maternelle, les Canadiens protestaient sans cesse dans les termes les
plus forts de leur attachement à la couronne. Cette retenue dans leurs
discours et cette fermeté dans leurs principes assurèrent pour le moment
deux avantages au pays, la paix intérieure et la conservation de ses
droits. Le parti anglais abandonna ses prétentions outrées, soit qu'il
vît l'inutilité de ses efforts, soit qu'il reçût des avertissemens en
haut lieu, soit enfin qu'il résolût de se reposer sur l'avenir; et
tandis que l'ancien monde était en feu, le Canada jouissait de la
liberté et de la paix, deux choses nouvelles pour lui. Tel était l'état
des esprits lorsque lord Dorchester revint en Canada en 93 armé
d'instructions nouvelles et fort amples, qui l'autorisaient à nommer un
nouveau conseil exécutif, qu'il composa de 9 membres dont 4 Canadiens,
et qui portaient que toutes les nominations aux charges publiques ne
subsisteraient que durant le bon plaisir de la couronne; que les terres
ne seraient concédées qu'à ceux qui seraient capables de les établir,
après qu'elles auraient été divisées en arrondissemens (townships),
enfin qui permettaient aux séminaires de Québec et de Montréal ainsi
qu'aux communautés religieuses de femmes de se perpétuer suivant les
règles de leur institution. Les troubles de l'Europe qui menaçaient
d'embraser l'Amérique, et la popularité de cet ancien gouverneur parmi
les Canadiens, furent probablement les motifs qui engagèrent la
Grande-Bretagne à lui remettre pour la troisième fois les rênes du
gouvernement. Il fut parfaitement accueilli par l'ancienne population,
mais avec froideur par les Anglais, qui trouvèrent ensuite le discours
qu'il prononça à l'ouverture des chambres beaucoup trop flatteur pour la
représentation nationale.

Il appela dans ce discours leur attention sur l'organisation de la
milice, sur l'administration de la justice; et, en leur annonçant qu'il
allait leur faire transmettre un état des comptes publics, il les
informa que les revenus étaient encore insuffisans pour couvrir toutes
les dépenses; mais qu'il espérait que la métropole continuerait de
combler le déficit.

Cette session fut plus longue encore que la première et dura depuis le
mois de novembre 93 jusqu'au mois de juin suivant ou six mois et demi.
Il ne fut passé cependant que six lois dont une pour réorganiser la
milice, deux autres pour amender les lois de judicature, et autoriser le
gouverneur à suspendre la loi de l'habeas-corpus à l'égard des étrangers
soupçonnés de menées séditieuses, acte renouvelé d'année en année
jusqu'en 1812. Les intrigues de l'ambassadeur de la république française
auprès du gouvernement des Etats-Unis, M. Genet, et celles de ses
émissaires en Canada, nécessitaient, disait-on, ces mesures de
précautions qui blessaient la liberté du sujet et dont l'abus sous
l'administration de sir James Craig devait tant agiter le pays. La plus
grande harmonie ne cessa point de régner pendant toute la session. M.
Panet, fait juge des plaidoyers communs, fut remplacé à la présidence de
la chambre, par M. de Lotbinière qui fut élu à l'unanimité. L'influence
pacifique de lord Dorchester se faisait déjà sentir sur l'opposition,
qui se désabusait chaque jour sur ses prétentions. C'est dans cette
session que, pour la première fois, les comptes du revenu public furent
mis sous les yeux des contribuables. Dans le message qui les
accompagnait, le gouverneur recommanda de donner des salaires fixes aux
fonctionnaires et d'abolir le système des émolumens, afin de prévenir
tout abus et que les charges imposées sur le peuple pour le soutien de
l'état, fussent exactement connues. Le revenu annuel n'atteignait pas le
tiers des dépenses de l'administration civile, qui s'élevaient à
£25,000, laissant ainsi un découvert de plus de £17,000 qui était comblé
par le budget impérial.

Les recettes provenaient des droits sur les vins, les spiritueux, la
mêlasse, de la taxe sur les aubergistes et des amendes et confiscations.
Dans le vrai l'on pourrait presque dire que la taxation était inconnue
eu Canada.

Le gouverneur, sans demander expressément un vote de subsides pour
couvrir lu totalité des dépenses, avait appelé l'attention de la chambre
sur les moyens d'augmenter le revenu et de pourvoir par elle-même à tout
le budget, ce qu'elle ne parut pas s'empresser de goûter pour le moment.
Plus tard cependant lorsqu'elle voulut y revenir pour mieux contrôler
l'administration, on lui fit un crime de son offre tant les intérêts et
les passions peuvent mettre les hommes en contradiction avec eux-mêmes.

Tandis que l'on s'occupait ainsi avec assez d'unanimité de la question
des finances, les idées révolutionnaires faisaient toujours des progrès
et le gouvernement canadien ne paraissait pas plus rassuré que les
autres malgré la tranquillité qui régnait dans le pays. Lord Dorchester
qui se surprenait quelquefois avec ces craintes, saisit l'occasion de la
fermeture des chambres pour recommander la soumission à l'ordre établi.
«Je n'ai aucun doute, dit-il, aux membres, qu'en retournant dans vos
foyers vous ne répandiez avec zèle, parmi tes habitans, ces principes de
justice, de patriotisme et de loyauté qui ont distingué vos travaux
publics pendant le cours de cette longue session; que vous ne lassiez
tous vos efforts pour découvrir et amener devant les tribunaux les
personnes mal-disposées qui, par leurs discours et leurs conversations
inflammatoires, ou la diffusion d'écrits séditieux, chercheraient à
séduire ceux qui ne sont pas sur leurs gardes, et à troubler la paix et
le bon ordre de la société, et que vous ne saisissiez toutes les
occasions de persuader à vos compatriotes que les bienfaits dont ils
jouissent sous une constitution vraiment libre et heureuse ne
peuvent-être conservés que par une sincère obéissance aux lois.»

Le clergé catholique faisait tout en lui de son côté pour rassurer le
gouvernement et maintenir le peuple dans l'obéissance. Le curé de
Québec, M. Plessis, prononçant l'oraison funèbre de M. Briand, évêque,
dans la cathédrale, le 27 juin, disait:

«Nos conquérans, regardés d'un oeil ombrageux et jaloux, n'inspiraient
que de l'horreur et du saisissement. On ne pouvait se persuader que des
hommes étrangers à notre sol, à notre langage, à nos lois, à nos usages
et à notre culte, fussent jamais capables de rendre au Canada ce qu'il
venait de perdre en changeant de maîtres. Nation généreuse, qui nous
avez fait voir avec tant d'évidence combien ces préjugés étaient faux;
nation industrieuse, qui avez fait germer les richesses que cette terre
renfermait dans son sein; nation exemplaire, qui dans ce moment de crise
enseignez à l'univers attentif, en quoi consiste cette liberté après
laquelle tous les hommes soupirent et dont si peu connaissent les justes
bornes; nation compatissante, qui venez de recueillir avec tant
d'humanité les sujets les plus fidèles et les plus maltraités de ce
royaume auquel nous appartîntes autrefois; nation bienfaisante, qui
donnez chaque jour au Canada de nouvelles preuves de votre
libéralité;--non, non, vous n'êtes pas nos ennemis, ni ceux de nos
propriétés que vos lois protègent, ni ceux de notre sainte religion que
vous respectez. Pardonnez donc ces premières défiances à un peuple qui
n'avait pas encore le bonheur de vous connaître; et si après avoir
appris le bouleversement de l'Etat et la destruction du vrai culte en
France, et après avoir goûté pendant trente-cinq ans les douceurs de
votre empire, il se trouve encore parmi nous quelques esprits assez
aveugles ou assez mal intentionnés pour entretenir les mêmes ombrages et
inspirer au peuple des désirs criminels de retourner à ses anciens
maîtres; n'imputez pas à la totalité ce qui n'est que le vice d'un petit
nombre.

«M. Briand avait pour maxime, qu'il n'y a de vrais chrétiens, de
catholiques sincères, que les sujets soumis à leur Souverain légitime.
Il avait appris de Jésus-Christ, qu'il faut rendre à César ce qui
appartient à César; de St.-Paul, que toute âme doit être soumise aux
autorités établies; que celui qui résiste à la puissance résiste à Dieu
même, et que par cette résistance il mérite la damnation; du chef des
apôtres, que le roi ne porte pas le glaive sans raison, qu'il faut
l'honorer par obéissance pour Dieu, _propter Deum_, tant en sa personne
qu'en celle des officiers et magistrats qu'il députe _sive ducibus
tanquam ab eo missis_. Tels sont, chrétiens, sur cette matière, les
principes de notre sainte religion; principes que nous ne saurions trop
vous inculquer, ni vous remettre trop souvent devant les yeux,
puisqu'ils font partie de cette morale évangélique à l'observance de
laquelle est attaché votre salut. Néanmoins, lorsque nous vous exposons
quelquefois vos obligations sur cet article, vous murmurez contre nous,
vous vous plaignez avec amertume, vous nous accusez de vues intéressées
et politiques, et croyez que nous passons les bornes de notre ministère!
Ah! mes frères, quelle injustice!»

On ne pouvait rassurer l'Angleterre dans un langage plus soumis ni plus
dévoué. Le prêtre oubliant tout le reste, remerciait presque la
providence d'avoir arraché le Canada à la nation impie qui brisait ses
autels.

Il prêchait l'obéissance la plus absolue en disant que celui qui résiste
à la puissance résiste à Dieu même, et que par cette résistance il
mérite la damnation.

Toutes ces maximes du reste étaient et sont encore celles de l'église
catholique. Quoique les protestans les répudient ou du moins ne les
poussent pas si loin que Rome, ils en profitèrent en Canada, et M.
Plessis fut toute sa vie en grande considération parmi eux.

Les recommandations du gouverneur et du clergé n'étaient pas toutefois
sans prétexte. Quelques personnes de Montréal que les discours et les
prétentions des Anglais choquaient; d'autres autant par esprit de
contradiction probablement que pour exciter les frayeurs de l'autorité,
tenaient des propos qui les firent accuser devant les tribunaux et
condamner à de fortes amendes. A Québec la même chose eut lieu: trois
habitans de Charlesbourg furent accusés de haute trahison; quelques uns
de menées séditieuses; leur crime était si peu considérable que le
gouverneur fit abandonner les poursuites en 95. Il avait voulu seulement
frapper l'imagination populaire et mettre en garde contre les cris des
agitateurs.

Dans l'été, il se forma dans la capitale une grande association pour le
soutien des lois et du gouvernement, en opposition aux propagandistes
révolutionnaires; elle couvrit bientôt tout le pays et témoigna de sa
fidélité à la royauté par de nombreuses adresses qui durent rassurer
l'inquiétude métropolitaine. Cet état de choses dura plusieurs années. A
chaque session, le gouvernement demandait et obtenait de nouveaux
pouvoirs pour organiser une milice soumise, pour maintenir la
tranquillité intérieure, pour repousser les ennemis extérieurs s'ils
s'en présentaient, enfin pour continuer la suspension de l'acte
d'habeas-corpus à l'égard des étrangers. Il est inutile de dire que
pendant ce temps là la plus grande concorde régnait entre les
différentes branches de la législature. Plusieurs des membres les plus
marquans avaient reçu des emplois, comme M. Panet et M. de Bonne. Les
autres satisfaits, se félicitaient du repos dont l'on jouissait en
comparaison de l'Europe et ne songeaient qu'à en profiter.

Dans la session de 95 qui dura plus de quatre mois, le gouverneur fit
mettre devant la chambre un état des revenus de l'année écoulée et les
comptes d'une partie des dépenses du gouvernement civil, en la priant
d'y pourvoir. Pour répondre à cette demande et couvrir la différence
qu'il y avait entre la dépense et le revenu, la chambre passa deux lois
d'impôt, l'une augmentant les droits sur les eaux-de-vie étrangères, les
mélasses, les sirops, les sucres, le café, le tabac, le sel; l'autre
continuant la taxe annuelle sur les colporteurs et les aubergistes.
Cette augmentation ne répondit pas immédiatement au besoin qui l'avait
fait décréter; mais l'on avait reconnu le principe. La plupart des actes
qu'on passa dans cette session continuaient d'anciennes lois avec de
légères modifications, et ne les continuaient que pour un temps limité,
car l'assemblée avait déjà pour règle de leur donner la plus courte
durée possible, afin que le gouvernement fût moins indépendant d'elle.

Une question incidente fort intéressante occupa un instant la
législature. Le taux des rentes et les charges seigneuriales avaient été
fixés d'une manière précise et permanente par la lot sous l'ancien
régime. Après la conquête, plusieurs Anglais qui avaient acheté les
seigneuries des Canadiens partant pour la France, haussèrent ces taux et
furent imités par quelques uns des anciens seigneurs. Bientôt l'abus fut
poussé à tel point qu'il arracha des plaintes aux habitans, qui ne
trouvaient plus dans les juges nommés par le nouveau gouvernement, la
protection qu'ils avaient coutume de recevoir des tribunaux anciens. Les
nouveaux propriétaires qui attendaient depuis longtemps l'occasion de
changer la tenure de leurs seigneuries pour en retirer de plus grands
revenus, voulurent profiter du moment pour accomplir leur dessein. Ils
feignirent d'être beaucoup alarmés de la propagation des idées
révolutionnaires en Amérique, et de craindre l'abolition de la tenure
féodale sans indemnité comme en France; ils firent sonner bien haut
l'introduction de ces idées dans le pays; ils accusèrent les Canadiens
de rébellion et transformèrent leur opposition à l'acte des chemins en
insurrection politique, s'imaginant qu'au milieu du trouble et de la
frayeur, ils réussiraient à engager la chambre d'assemblée à faire
faire, par voie de reforme pour satisfaire les mécontens, des
modifications à la tenure surannée et oppressive, disaient-ils, qui
existait dans le pays en dépit des progrès du siècle. Ils se croyaient
si sûrs du succès, qu'ils avaient pris même des arrangemens avec des
émigrans américains pour leur concéder, après commutation de toutes les
autres redevances, leurs terres à la charge de certaines rentes,
préférant ces derniers aux Canadiens parce qu'ils les trouvaient
disposés à payer des taux plus élevés. Mais leur plan fut déjoué
aussitôt que mis au jour. La question dont les motifs paraissaient
étrangers à toute idée de réforme réelle et salutaire, fut portée par M.
de Rocheblave devant la chambre, qui la discuta pendant plusieurs
séances, et finit par l'abandonner sans donner satisfaction ni aux uns
ni aux autres, soit qu'elle n'osât pas attaquer les juges qui avaient
perverti la loi, soit que des intérêts dissimulés la paralysassent sur
un abus qui n'a fait qu'augmenter depuis dans plusieurs parties du pays.

On était alors dans la chaleur des discussions suscitées par l'acte des
chemins auquel nous venons de faire allusion. Cette question importante
pour les campagnes, fut d'abord mal interprétée par l'imprudence de
certaines gens, qui crièrent au fardeau des taxes et surtout des corvées
détestées par le peuple depuis Haldimand. On croyait que cette mesure
voilait un retour au système de ce gouverneur décrié; mais petit à petit
les esprits mieux éclairés se calmèrent, et l'acte prit après des
amendemens nombreux, la forme à peu près dans laquelle il est parvenu
jusqu'à nos jours.

Une autre question non moins importante fut encore agitée, celle du
numéraire qui avait cours dans le pays. Il circulait des monnaies de
toute les nations en rapport avec l'Amérique. Une partie de ces espèces
dépréciée par l'usure, entraînait dans les échanges des pertes
considérables. Un remède était devenu nécessaire. M. Richardson, comme
négociant, prit l'initiative et une loi fut rendue par laquelle on donna
une valeur légale fixe aux monnaies d'or et d'argent frappées aux coins
et aux titres du Portugal, de l'Espagne, de la France et des Etats-Unis,
et on convertit la valeur des monnaies anglaises du sterling en cours du
pays. Dans tous les temps le système de la comptabilité a été imparfait
et vicieux en Canada, et il a toujours été fort difficile de débrouiller
le chaos des comptes publics; de là une partie des abus, des erreurs,
des malversations des agens comptables. Toutes les lois d'impôts furent
aussi réunies en une seule, pour simplifier les opérations de ces agens,
et des mesures furent prises pour diminuer les frais de perception.
L'acte passé pour deux ans, fut réservé à la sanction royale. Par une de
ces anomalies dont l'on vit beaucoup d'exemples dans la suite, il resta
si longtemps en Angleterre que lorsqu'il revint les deux ans étaient
expirés.

Le gouverneur repassa en Europe dans l'été. Il organisa ou donna l'ordre
avant son départ d'organiser un régiment canadien à deux bataillons
comme l'avait suggéré Du Calvet. Mais ce corps fut licencié plus tard,
peut-être par motif politique, la métropole jugeant qu'il n'était pas
prudent d'enseigner l'usage des armes aux colons, et se rappelant que
les Etats-Unis avaient préludé à la guerre de l'indépendance par celle
du Canada dans laquelle ils avaient fait leur apprentissage.

Lord Dorchester avait convoqué aussi avant de déposer les rênes du
pouvoir, les collèges électoraux pour procéder à une nouvelle élection
générale. Le scrutin du peuple fut sévère, et plus de la moitié de la
représentation fut changée. On remarquait parmi les nouveaux membres le
procureur et le solliciteur-général, MM. Sewell et Foucher. Plusieurs
anciens membres furent repoussés à cause de leurs tentatives pour faire
proscrire la langue française. Le général Prescott, qui remplaça lord
Dorchester d'abord comme lieutenant-gouverneur et ensuite comme
gouverneur-général, réunit la législature dans le mois de janvier. Comme
au début du premier parlement, l'élection du président de la branche
populaire amena la séparation des deux partis, avec cette différence,
cette fois, que les organes avoués du gouvernement firent connaître le
drapeau avec lequel il prétendait s'identifier. Elle accusa aussi
plusieurs défections soupçonnées depuis longtemps. Le juge de Bonne et
M. de Lanaudière passèrent dans le camp opposé. Le premier qui était
fils de ce capitaine de Bonne de Miselle attiré en Canada par le marquis
de la Jonquière, descendait de l'illustre race des ducs de Lesdiguières,
dont à ce titre il aurait dû glorifier l'origine. Il ne fut plus
désormais qu'un partisan hostile à ses compatriotes. Il proposa pour
président de la chambre, M. Young en opposition à M. Panet, qui fut
réélu à une grande majorité. Comme la première fois, pas un Anglais ne
vota pour ce dernier, tandis que quatre Canadiens votèrent contre, outre
ceux qui remplissaient des charges publiques, comme le
solliciteur-général qui ne vota plus que comme un homme vendu. On n'eut
plus de doute dès lors sur les dispositions du gouvernement, auquel le
traité d'amitié et de commerce qui venait d'être signé avec les
Etats-Unis, permettait plus de hardiesse. A partir de cette époque,
l'administration se montra de plus en plus ouvertement opposée à la
chambre excepté pendant la guerre de 1812, où tout à coup elle devint
affable et bienveillante et s'entoura de quelques hommes populaires dans
lesquels elle trouva des qualités qu'elle n'avait pas aperçues
auparavant et qu'elle a rarement vues depuis. Mais ce système avec des
institutions électives, devait finir contre les prévisions de ses
auteurs par augmenter le nombre des agitateurs et des mécontens.

Le gouverneur en informant la chambre que le traité avec les Etats-Unis
allait augmenter beaucoup les relations commerciales du Canada,
recommanda toutefois de renouveler la loi contre les étrangers pour
neutraliser les efforts que faisaient sans cesse les émissaires français
répandus partout pour troubler la tranquillité des Etats. C'était
rassurer les craintes d'un côté pour les exciter de l'autre sans motif
sérieux, car le Canada était hors de la portée de la république
française par la distance et encore plus par les idées. Aussi pour bien
des gens, feindre des craintes sous ce rapport pour les Canadiens qui
avaient pu joindre la république voisine et ne l'avaient pas fait, et
demander des lois de proscription contre des émissaires français
imaginaires, c'était annoncer que le motif avoué de ces recommandations
en cachait un autre, que ceux qui les faisaient se donnaient bien de
garde de dévoiler; c'était à leurs yeux un moyen détourné de faire
soupçonner la fidélité des Canadiens et d'exciter les craintes de la
métropole, et la suite des événemens montra que si ce motif ne fut pas
le véritable dans l'origine, il le fut plus tard.

Au reste cette session ne fut remarquable que par le pouvoir
presqu'absolu que se fit donner le gouvernement. La résistance offerte à
quelques unes des clauses de la loi des chemins par quelques villageois
mal conseillés avait alarmé les autorités. Non contentes de la loi
contre les étrangers, elles obtinrent de la complaisance des deux
chambres le pouvoir de déférer au conseil exécutif ou à trois de ses
membres le droit de faire arrêter qui que ce fut sur une simple
accusation et même sur le simple soupçon de haute trahison ou de
pratiques séditieuses. L'acte d'habeas-corpus en tant qu'opposé à cette
loi fut suspendu. En prorogeant les chambres, le gouverneur les remercia
d'avoir montré combien il était nécessaire dans un temps de danger
public, d'augmenter les pouvoirs de l'exécutif.

Il y a lieu de croire que l'esprit du général Prescott était en proie à
de vives inquiétudes, ce que l'on aurait de la peine à concevoir
aujourd'hui si l'on ne savait que ceux qui avaient été témoins de la
révolution américaine et de la révolution française, devaient penser que
rien n'était impossible après le grand démenti que ces événemens
mémorables avaient donné à toutes leurs croyances et à toutes leurs
prévisions. Pour peu que le gouverneur fût imbu de cette idée, il ne
fallait pas de grands efforts de la part de la faction qui tous les
jours dominait de plus en plus le pouvoir, pour lui faire croire que le
peuple canadien était toujours au moment de se soulever et que des agens
révolutionnaires l'excitaient sans cesse en circulant furtivement dans
ses rangs. A force de répéter que si les représentans du peuple se
rendaient aux voeux de l'exécutif, c'était pour parvenir plus sûrement à
leurs vues ambitieuses; s'ils s'y opposaient, c'était par esprit de
rébellion et de déloyauté, l'on devait parvenir à faire croire tout ce
que l'on voulait au chef que l'Angleterre plaçait à la tête du
gouvernement, et qui le plus souvent était complètement étranger au
pays. Aussi dès que l'acte pour accroître les pouvoirs de l'exécutif fut
passé, l'ordre fut-il envoyé à tous les juges de paix, à tous les
capitaines de milice, d'arrêter ceux qui chercheraient, par leurs
intrigues ou par leurs discours, à troubler la tranquillité publique.
L'on semblait croire que les réfractaires à la loi des chemins dont
plusieurs furent punis pour turbulence ou sédition, avaient des chefs
dont les vues s'étendaient plus loin que celle loi, et que ces chefs
correspondaient ou se concertaient avec des émissaires étrangers dont le
pays aurait été rempli.

Le procureur-général Sewell se transporta à Montréal à la fin de l'été
de 96 pour voir ce qui s'y passait. Il fît rapport que l'île et le
district étaient très désaffectionnés; que la loi des chemina avait
augmenté le mécontentement jusqu'à soulever le peuple contre l'exécution
des ordres des tribunaux; que le mécontentement était excité par des
émissaires étrangers; que l'ambassadeur de France aux Etats-Unis, M.
Adet, avait adressé un pamphlet aux Canadiens dans lequel il annonçait
que la république française ayant battu l'Espagne, l'Autriche et
l'Italie, allait attaquer l'Angleterre à son tour et commencer par ses
colonies, et les invitait à se rallier autour de son drapeau, qu'enfin
son gouvernement avait intention de lever des troupes en Canada.[6]

[Note 6: Procès-verbal du Conseil exécutif.]

Un américain, enthousiaste insensé, nommé McLane, ajoutant foi aux
soupçons que l'on semait ainsi contre la population, qui ne songeait
plus alors certainement à se soustraire à la domination britannique, se
laissa attirer à Québec par un charpentier de navire, nommé Black, qui
avait su acquérir assez de popularité pour se faire élire l'année
précédente à la chambre d'assemblée. Lorsque McLane qui se faisait
passer pour un général français agissant d'après les ordres de M. Adet
fut en son pouvoir, Black feignit de sortir pour quelque affaire et alla
avertir l'autorité qui avait été prévenue d'avance. McLane fut saisi et
livré aux tribunaux sous prévention de haute-trahison. Le choix des
jurés, les témoignages, le jugement et le châtiment, tout fut
extraordinaire. Il fut condamné à mort et exécuté avec un grand appareil
militaire sur les glacis des fortifications dans un endroit élevé et
visible des campagnes environnantes. Le corps après quelque temps de
suspension au gibet, fut descendu au pied de l'échafaud, et le bourreau
en ayant tranché la tête, la prit par les cheveux et la montra au peuple
en disant: «Voici la tête du traître.» Il ouvrit ensuite le cadavre, en
arracha les entrailles, les brûla, et fit des incisions aux quatre
membres, sans les séparer du tronc.[7] Jamais pareil spectacle ne
a'était encore vu en Canada. L'objet de ces barbaries était de frapper
de terreur l'imagination populaire. Mais ce qu'il y eut de plus hideux
dans cette tragédie, ce furent les récompenses que l'on jeta aux
accusateurs et aux témoins à charge, lesquels acceptèrent sans rougir
des terres considérables pour prix de leur complaisance eu de leur
délation.[8] Black lui-même reçut des gratifications, qui ne lui
portèrent pas bonheur, car tout le monde ne voulut plua voir en lui
qu'un traître; repoussé par ses concitoyens, couvert du mépris public,
il finit par tomber dans une profonde misère, et on le vit quelques
années après, rongé de vermine, mendier son pain dans la ville où il
avait siégé autrefois comme législateur. Cette exécution, fruit des
frayeurs des autorités coloniales, toujours plus impitoyables que celles
des métropoles, ne fit que mettre davantage au jour l'esprit de
l'administration et la dépendance honteuse des tribunaux, qui avaient
fermé les yeux sur les violations les plus flagrantes des régies
imposées par la sagesse des lois pour la protection de l'innocence.

[Note 7: Procès de David McLane.]

[Note 8: Gazette de Québec.]

Plus le pouvoir devenait absolu moins la représentation nationale avait
d'empire. Une grande retenue caractérisait depuis un an ou deux toutes
les démarches de l'assemblée, qu'on s'était mis à accuser de révolte
chaque fois qu'elle voulait montrer un peu d'indépendance. Quoique l'on
fut loin du théâtre de la guerre, les gouverneurs représentaient
constamment les ennemis comme à nos portes, comme au milieu de nous.
C'était la politique que le gouvernement, entre les mains de
l'aristocratie, suivait en Angleterre pour faire repousser les idées
républicaines de la France. La mission des chambres semblait devoir se
borner à passer des lois pour augmenter les subsides et les pouvoirs de
l'exécutif rempli d'appréhensions vraies ou simulées. Parmi ces lois
exceptionnelles, il s'échappa quelquefois des délibérations
législatives, des décrets d'une utilité pratique. Tels furent
l'établissement pour la première fois dans les prisons de ce pays, des
salles de correction ou de travail forcé, institution favorable à la
régénération du condamné, et le règlement des poids et mesures, objet
qui devenait de plus en plus nécessaire par l'accroissement du commerce.

Pendant ce temps-là, le revenu public augmentait toujours avec les
anciens impôts. De 14,000 louis qu'il était en 97, il monta en 1801 à
27,000 louis. Mais les dépenses du gouvernement civil qui étaient encore
de 25 ou 26 mille louis en 99, furent portées tout à coup l'année
suivante à 36,000 louis sans que l'on eût même demandé la sanction de la
colonie pour cet accroissement fait par ordre du ministre, le duc de
Portland.

Cette usurpation de pouvoir ne put troubler le calme du peuple; mais les
esprits commençaient à s'agiter même là où la concorde n'avait jamais
cesser de régner, entre le gouverneur et son conseil.

Il paraît que le bureau chargé de la régie des terres, composé d'une
section de ce conseil, se rendait coupable d'abus et de prévarications
dont le public ne connaissait pas encore toute l'étendue. Le juge en
chef Osgoode en était le président. Les membres sous divers prétextes et
sous des noms empruntés, s'étaient fait accorder à eux-mêmes, ou avaient
fait accorder à leurs amis de vastes étendues de terres en diverses
parties du pays. Dans tous les temps les plus grands abus s'étaient
commis dans ce département, et l'on avait vu des membres de l'ancien
conseil législatif s'entendre avec des officiers publics à Londres, qui
avaient l'entrée des bureaux du ministère, pour s'en faire accorder sur
le lac S.-François, sur le chemin postal ouvert entre Québec et Halifax
et dans tous les endroits où ils pouvaient en avoir.[9] Ces abus
allaient toujours en augmentant. Ceux qui en profitaient, mettaient en
même temps tous les obstacles possibles à ce qu'on en accordât aux
Canadiens sous le prétexte qu'ils allaient y porter leur langue leurs
usages et leur religion; ce qui était alors un motif suffisant
d'exclusion, sinon ouvertement avoué du moins tacitement reconnu; mais
dans la conviction secrète qu'en les conservant, ils obtiendraient plus
tard des prix plus élevés. Ces terres avaient été divisées en townships,
et on avait donné aux nouvelles divisions des noms anglais, chose
indifférente en elle-même en apparence, et qui cependant contribuait à
en éloigner les cultivateurs canadiens, qui n'en comprenaient pas bien
la tenure avec le système de _quit-rents_ qui y était attaché. Ces
entraves artificielles dépassèrent le but. Des Canadiens, surtout des
Américains pénétrèrent dans les forêts de la rive droite du St.-Laurent,
près de la frontière des Etats-Unis, et s'y choisirent des fermes sur
lesquelles ils s'établirent sans titre. Le gouverneur auquel ces
derniers s'étaient plaints de la conduite du bureau, transmit dès la
première année de son administration, une dépêche à Londres dans
laquelle il blâmait tout le système comme contraire à l'honneur et à
l'intérêt de l'empire, et comme nul sous le rapport fiscal, puisqu'il ne
produisait rien. Il embrassa avec chaleur surtout la cause de ces
émigrés qu'on nommait loyalistes dès qu'ils mettaient le pied sur le
territoire canadien. Ses représentations firent effet. Il revint
d'Angleterre en 98 des instructions fort amples pour remédier au mal
qu'il avait signalé, et qui déplurent extrêmement au bureau des terres.
De là la brouille de ce bureau avec le gouverneur et du gouverneur avec
le conseil exécutif, l'âme et le nerf de l'oligarchie qui commençait à
peser de tout son poids sur le pays, et qui se crut obligé de soutenir
en cette circonstance un département formé de ses principaux membres. Il
s'était déjà établi une communauté d'opinions et d'intérêts entre les
fonctionnaires publics et la majorité de ce conseil, communauté qui a
fini ensuite par maîtriser complètement la marche de l'administration en
s'emparant de l'esprit des gouverneurs et en influençant continuellement
les ministres, dont cette oligarchie employait toute son habileté à
nourrir les craintes et les antipathies nationales contre la masse de la
population. Le conseil exécutif, qui avait ignoré jusque là la dépêche
du gouverneur, se tint pour offensé par son silence; il fut froid
d'abord à son égard et ensuite il lui fit une opposition ouverte et
redoutable sous la direction de son président, M. Osgoode, fils naturel
de George II, dit-on, qui avait des talens, et ce qui était mieux dans,
la circonstance des amis puissans à la cour. Entraîné par ses
inspirations, le conseil refusa de publier les nouvelles instructions et
compléta ainsi la rupture entre ces deux hommes. L'Angleterre, pour
éviter les conséquences de leur désunion dans la colonie où chacun avait
son parti, jugea nécessaire de les rappeler tous deux, ce dernier
conservant ses appointemens.

[Note 9: Correspondance manuscrite du conseiller Finlay, etc.]

Cette querelle fit peu de sensation dans le public parce que la presse
étant muette et les débats s'étant passés dans les hauts lieux de
l'administration enveloppés comme à l'ordinaire dans les nuages du
mystère, le peuple n'en connaissait pas bien le sujet ni les motifs. En
outre, quoique ce gouverneur fût en difficulté avec les principaux
fonctionnaires, il n'avait point cherché d'appui dans la population. Au
contraire, il se montrait fort hostile à son égard, et soit mauvaise
interprétation donnée à ses instructions, soit toute autre raison, il
accueillit très mal la demande des catholiques d'ériger de nouvelles
paroisses pour répondre à l'augmentation de leurs établissemens qui se
formaient de proche en proche tout autour de la partie habitée du pays.
Ni les réclamations du peuple, ni celles du clergé, ni même celles de
l'assemblée ne parurent le faire revenir du refus qu'il avait donné à ce
sujet contrairement à l'ordonnance de 91. Il fallut que les catholiques
recourussent au régime insuffisant des missions comme aux premiers jours
de la colonie.

Une pareille conduite n'était pas de nature à augmenter sa popularité.
Aussi vit-on sa retraite avec plaisir, et sir Robert Shore Milnes
prendre en 99 les rênes de l'administration en qualité de
lieutenant-gouverneur. Celui-ci en ouvrant les chambres dans le mois de
mars remercia dans son discours le Canada des témoignages de fidélité
qu'il venait de donner au roi et aux intérêts des sociétés civilisées on
souscrivant généreusement des sommes assez considérables pour le soutien
de la guerre contre la révolution française.

Cette Souscription avait été commencée par le parti anglais dans le but
de capter exclusivement la bienveillance du gouvernement en montrant un
zèle plus empressé que celui des Canadiens. La chose s'était faite
rapidement, et les auteurs du projet s'étaient donnés peu de peine pour
la rendre générale parmi la population. M. de Bonne voulut faire
ajouter, lorsque la partie de l'adresse relative à ce sujet, fut soumise
aux voix, que l'on regrettait que, par le peu de moyens de la majorité
des habitans, les contributions eussent été si modiques, et par le mode
adopté pour les recueillir, si peu générales; mais son amendement fut
écarté, la majorité ne pensant pas qu'il fut de sa dignité de donner des
explications à ce sujet. Les Canadiens du reste se rappelaient que le
gouvernement n'avait pas pris tant de précaution contre les
révolutionnaires américains à la suite des événemens de 75, quoique le
danger fût bien plus imminent. Mais ils ne purent plus avoir de doute
lorsqu'ils virent ceux qui n'avaient jamais cessé de chercher à les
dominer, oubliant leurs écarts de 75, commencer à se donner le nom de
«loyaux» par excellence et de donner aux Canadiens celui de «rebelles.»
Ce machiavélisme sur lequel l'Angleterre ferma complaisamment les yeux,
a duré jusqu'à nos jours qu'il a été flétri par lord Durham et par lord
Sydenham. Il paraît que l'esprit de querelle qu'on venait de voir
éclater entre le dernier gouverneur et son conseil, se répandit
jusqu'aux chambres. L'assemblée montra dans cette session moins de calme
et d'unanimité que de coutume. La question des biens des jésuites et une
question de privilèges touchant un membre condamné pour escroquerie à
une sentence emportant flétrissure, et qu'elle voulut exclure de son
siège, excitèrent de vifs débats, dans lesquels les deux partis
manifestèrent la même ardeur que dans les discussions de 92 sur l'usage
de la langue française.

La question des biens des jésuites étaient d'une bien plus haute
importance. Le dernier membre de cette société religieuse, le P. Casot,
venait de mourir. Sa mort fournit une nouvelle occasion de réclamer les
biens de son ordre pour les conserver à leur destination primitive.
Lorsqu'un membre, M. Planté, voulut en faire la proposition, M. Young,
l'un des conseillers exécutifs, se leva et annonça qu'il était chargé de
déclarer que le gouverneur avait donné les instructions nécessaires pour
en faire prendre possession au nom de la couronne. On affectait alors ce
ton de commandement absolu, et l'on aurait cru déroger en donnant les
motifs de ses résolutions. Celle du gouverneur pourtant était fondée sur
des instructions récentes et sur d'autres plus anciennes données à lord
Dorchester et qui lui enjoignaient de supprimer cette société et de
prendre possession de ce qu'elle avait pour en faire l'usage que la
couronne jugerait à propos plus tard. De grands débats s'élevèrent sur
la proposition de M. Planté, qui fut adoptée finalement par une majorité
de 17. Un seul Canadien catholique vota contre, le solliciteur-général
Foucher. La chambre passa ensuite à la majorité des deux tiers, une
adresse au gouverneur pour demander copie des titres de la fondation de
l'ordre, adresse à laquelle celui-ci répondit affirmativement tout en
faisant observer que c'était sur les instructions du roi transmises dans
le mois d'avril précédent, qu'il avait agi, et que c'était à la chambre
à considérer s'il était compatible avec le respect qu'elle avait
toujours montré pour le trône de persister dans sa demande.

Pendant la discussion, M. Grant avait proposé de présenter une adresse
pour exposer au roi l'état déplorable dans lequel était tombée
l'éducation depuis la conquête, et pour le prier, tout en reconnaissant
la légitimité de son droit, d'approprier les biens des jésuites à
l'éducation de la jeunesse. Mais cette motion avait été écartée sur un
amendement de M. Planté portant que l'on devait remettre à un autre
temps l'examen des prétentions de la province sur ces biens. La
répugnance de reconnaître la légitimité du droit de la couronne à leur
propriété, et la crainte de les voir placer sous l'administration de
l'Institution royale, commission protestante alors en projet et entre
les mains de laquelle on songeait à placer l'instruction publique,
motivèrent le vote des catholiques dans cette occasion. La question de
l'éducation se trouva par là ajournée à un temps indéfini.



                              CHAPITRE II.

                  ADMINISTRATION DE SIR JAMES CRAIG.

                               1801-1811.


Elections de 1800.--Institution royale.--Principe de la taxation.--La
nationalité canadienne.--Etablissement du Canadien.--Affaire de la
Chesapeake--Situation de nos relations avec les Etats-Unis.--Premières
difficultés avec cette république.--Arrivée de sir James Craig en
Canada.--Ordre militaire.--Proclamation politique.--Ouverture des
chambres.--Projet de loi pour exclure les juges de l'assemblée.--M.
Bedard et autres officiers de milice cassés.--Ministère
responsable.--Dissolution du Parlement.--Discours insultant de
Craig.--Les idées du Canadien sur la constitution et la responsabilité
ministérielle.--Subsides.--Agent à Londres.--Exclusion des juges de la
chambre.--Dissolution subite du parlement.--Saisie du Canadien et
emprisonnement de M. Bedard, Taschereau et Blanchet.--Proclamation du
gouverneur.--Election.--Ouverture des chambres.--Elargissement des
prisonniers.--Affaires religieuses.--Entrevues de sir James Craig et de
M. Plessis au sujet de l'église catholique.--Nomination des curés par le
gouvernement.--Fin de l'administration de Craig.


De 1800 à 1805 il y eut un instant de calme. L'élection de 1800 porta à
la chambre quatre conseillers exécutifs, trois juges et trois autres
officiers du gouvernement, ou le cinquième de la représentation. C'était
une garantie de sa soumission. Aussi dès que la législature fut réunie,
s'empressa-t-elle de renouveler l'acte pour la sûreté du gouvernement et
de sanctionner par une loi l'établissement de «l'Institution royale»
destinée à servir de base dans l'esprit de ses auteurs, à
l'anglification du pays par un système général d'instruction publique en
langue anglaise. Cette loi mettait l'enseignement entre les mains de
l'exécutif. Le gouvernement nommait les syndics et le président qui
devait diriger, sous son veto, cette importante administration; il
désignait les paroisses où l'on devait ouvrir des écoles et nommait les
instituteurs. L'évêque protestant en étant appelé à la présidence tua le
projet dès son début, malgré l'argent que l'on vota pendant plusieurs
années pour le maintenir. Les Canadiens qui ne voulaient abjurer ni leur
langue, ni leurs autels, finirent par le repousser à l'unanimité; et il
ne servit pendant un quart de siècle qu'à mettre obstacle à un système
plus en harmonie avec leurs voeux.

Malgré l'unanimité de la législature et l'activité que la reprise des
hostilités en 1801 entre la France et l'Angleterre, donna au commerce et
à la construction des vaisseaux qui commençait à devenir une branche
importante de l'industrie canadienne, plusieurs sujets fournissaient
matière à des discussions dans les avant-gardes des partis politiques.
L'usurpation des biens des jésuites, les obstacles mis à l'octroi des
terres, la composition du conseil législatif de plus en plus hostile à
la majorité du peuple, l'opposition à l'établissement légal des
nouvelles paroisses, l'exclusion systématique des Canadiens des charges
publiques, les tentatives faites pour changer la tenure des terres et le
désir d'asseoir la taxe sur la propriété foncière et conséquemment sur
l'agriculture, toutes ces questions s'agitaient les unes après les
autres ou simultanément, et suivant le degré de méfiance ou de jalousie,
de crainte ou d'espoir, qui régnait, elles donnaient plus ou moins
d'énergie à l'opinion publique qui commençait à se former et qui devait
se manifester bientôt dans la législature et parmi le peuple.

L'élection de 1804 changea peu la nature des partis. Mais il ne fallait
qu'une occasion pour amener le commencement d'une lutte. Une question en
apparence peu importante souleva des discussions sur le principe de la
taxation. Il s'agissait de bâtir des prisons. La chambre imposa une taxe
sur les marchandises pour subvenir à cette dépense, malgré les efforts
de la minorité composée en partie de marchands et qui voulait une taxe
foncière. Elle soutenait que c'était faire tort au commerce que de lui
faire supporter les dépenses publiques, et que l'on devait adopter un
principe différent si l'on voulait avancer le développement du pays. On
lui répondit que quelque fut le système adopté, la taxe était payée par
le consommateur, et qu'imposer l'agriculture serait funeste dans un pays
nouveau, où l'on devait favoriser par tous les moyens ce premier des
arts, base la plus solide de la prospérité publique et du commerce
lui-même.

Une fois le combat engagé, il ne manqua pas de sujets pour le nourrir
malgré la réserve que l'on gardait encore. L'augmentation du salaire du
traducteur français refusée par le gouverneur, blessa vivement la
chambre qui l'avait demandée. Elle regarda ce refus comme une marque des
mauvaises dispositions de l'exécutif contre la langue du peuple; car la
question d'argent en elle-même ne méritait pas que l'on brisât la bonne
entente qui existait. Elle venait de nommer un comité pour s'occuper de
cette question lorsque le parlement fut prorogé.

Sir Robert Shore Milnes déposa les rênes du gouvernement entre les mains
de M. Dunn, qui convoqua les chambres pour la fin de février. L'humeur
que les représentans avaient montrée vers la fin de la session ne
s'était pas calmée dans l'intervalle. Ils voulurent sévir contre les
journaux qui avaient critiqué leur vote au sujet de l'impôt, et
décrétèrent de prise de corps, l'éditeur de la _Gazette de Montréal_.
Celui du _Mercury_, journal établi à Québec l'année précédente, ayant
voulu prendre sa défense, n'échappa à la prison qu'en reconnaissant sa
faute. Aucune de ces infractions de privilèges ne méritait le châtiment
qu'elles avaient provoqué et qui frappait au coeur la sauvegarde des
droits populaires comme l'indépendance de la chambre elle-même en
portant atteinte à la liberté de la presse. Mais à cette époque cette
liberté était encore à naître, et ce n'était pas la faute du peuple s'il
en était ainsi comme on aura bientôt occasion de le voir.

Cependant le parti mercantile qui connaissait l'influence considérable
qu'il avait exercé de tout temps sur la métropole, pria le roi de
désavouer le bill des prisons; ce qu'apprenant, la chambre résolut
aussitôt, sur la proposition de M. Bédard, de le prier de le maintenir,
et transmit à Londres un mémoire explicatif de ses motifs. «Elle
considérait, disait-elle, qu'il n'y avait aucun parallèle à faire entre
les anciens pays de l'Europe et le Canada quant à la convenance de taxer
les terres. Dans la mère-patrie et les pays où l'agriculture avait rendu
les terres à peu-près d'égale valeur, une taxe territoriale pesait
également sur toutes; mais en Canada où l'agriculture laissait tant
d'inégalité, une taxe par arpent comme celle qui était proposée, serait
inégale et sans proportion, car celui dont le fonds ne vallait que six
deniers cent payerait autant que celui dont le fonds vallait soixante
livres l'arpent. La taxe pèserait conséquemment plus sur ceux qui
commençaient à défricher que sur les autres, et par là les nouveaux
colons seraient chargés de la plus forte partie du fardeau, tandis
qu'ils ne devaient recevoir que des encouragemens.

«Une taxe sur la valeur estimée de chaque terre serait pareillement
impraticable. Les frais d'estimation et de perception seraient plus à
charge que la taxe elle-même.

«Du reste une taxe foncière serait injuste, en ce que les habitans des
villes, dont les richesses sont en effets mobiliers, en seraient
exempts.

«L'assemblée considérait qu'un impôt sur le commerce en général et
surtout sur les articles taxés par la loi en particulier, serait moins
senti, et plus également réparti; que le consommateur payait en dernier
lieu; que bien qu'il eût été objecté que les marchands étaient ici dans
des circonstances plus désavantageuses qu'ailleurs, parcequ'ils
n'avaient pas la facilité de réexporter leurs marchandises, cette
circonstance au lieu d'être désavantageuse était favorable, parcequ'elle
leur permettait de régler le commerce et de faire payer l'impôt par le
consommateur, vu qu'ils n'étaient en concurrence qu'avec les marchands
qui payaient les mêmes droits qu'eux.»

En vain l'opposition dirigée par M. Richardson, qui fit un discours de
près d'une heure et demie, voulut faire tomber la proposition par un
amendement, elle fut adoptée par une majorité de plus des deux tiers.
Ainsi fut confirmée après de longs débats, la décision adoptée
précédemment sur la grande question du principe de l'impôt, principe qui
n'a pas cessé depuis de servir de base au système financier du pays.
Elle le fut conformément à l'intérêt de ces nouvelles contrées dont le
premier besoin est le changement des immenses forêts qui les couvrent en
champs fertiles et bien cultivés. La loi ne fut point désavouée.

Les discussions sur cette question augmentèrent encore l'aigreur des
esprits, dont le chef du gouvernement lui-même ne fut pas exempt. Elles
prirent comme de coutume une teinte de jalousie nationale. Le parti
mercantile, ne pouvant se contenir après le nouvel échec qu'il venait
d'éprouver, éleva de nouveau la voix contre l'origine de ses adversaires
et essaya de ramener la discussion sur le terrain de la nationalité.
«Cette province est déjà trop française, disait le _Mercury_, pour une
colonie anglaise.... Que nous soyons en guerre ou en paix, il est
absolument nécessaire que nous fassions tous nos efforts par tous les
moyens avouables, pour opposer l'accroissement des Français et leur
influence.... Après avoir possédé Québec quarante-sept ans, il est temps
que la province soit anglaise.» Ce cri jeté par les hommes les plus
violens du parti en opposition aux plus modérés qui s'élevèrent aussitôt
contre, était excité par le bruit qui courait que les Canadiens allaient
établir un journal dans leur langue pour défendre leurs intérêts
nationaux et politiques. Jusqu'à ce moment la presse, comme on l'a déjà
dit, avait gardé un silence profond, rarement interrompu par des débats,
sur les affaires intérieures, politiques ou religieuses. Ce silence
n'était pas tant peut-être encore le fruit du despotisme que de
l'intérêt bien entendu des gouvernans. Maîtres du pouvoir, ils
possédaient avec lui tous les avantages qui en découlent pour les
individus. Mais l'apparition d'un journal indépendant, proclamant qu'il
venait défendre les droits politiques des Canadiens et revendiquer en
leur faveur tous les avantages de la constitution, effraya ceux qui
jouissaient de son patronage. Ils accueillirent le nouveau journal avec
une hostilité très prononcée. Ils s'efforcèrent de faire croire que
c'était un agent français, M. Turreau, alors aux Etats-Unis, qui en
était le principal auteur. «C'est un fait incontestable, disait le
_Mercury_ qu'il a offert 900 dollars pour établir une gazette française
à New-York. N'avons nous pas raison d'être jaloux de voir établir un
journal français à Québec; lorsque nous apprenons que l'on parle déjà
d'en publier un second, et que l'on va ouvrir une nouvelle imprimerie.
Si dans le temps où nous sommes nous n'en éprouvons pas d'alarmes, c'est
que nous sommes insensibles à tous les symptômes des malheurs qui nous
menacent. Peu d'Anglais connaissent les intrigues et les cabales qui se
passent au milieu de nous.»

Malgré les soupçons qu'on tâchait ainsi de faire naître, le Canadien
parut dans le mois de novembre 1806. «Il y a déjà longtemps disait son
prospectus que des personnes qui aiment leur pays et leur gouvernement,
regrettent que le rare trésor que nous possédons dans notre
constitution, demeure si longtemps caché, la liberté de la presse.... Ce
droit qu'à un peuple anglais, d'exprimer librement ses sentimens sur
tous les actes publics de son gouvernement, est ce qui en fait le
principal ressort..... C'est cette liberté qui rend la constitution
anglaise si propre à faire le bonheur des peuples qui sont sous sa
protection. Tous les gouvernemens doivent avoir ce but, et tous
désireraient peut pour l'obtenir; mais tous n'en ont pas les moyens. Le
despote ne connaît le peuple que par le portrait que lui en font les
courtisans, et n'a d'autres conseillers qu'eux. Sous la constitution
d'Angleterre, le peuple a le droit de ce faire connaître lui-même par le
moyen de la presse; et par l'expression libre de ses sentimens, toute la
nation devient pour ainsi dire le conseiller privé du gouvernement.

«Le gouvernement despotique toujours mal informé, est sans cesse exposé
à heurter les sentimens et les intérêts du peuple qu'il ne connaît pas,
et à lui faire sans le vouloir des maux et des violences dont il ne
s'aperçoit qu'après qu'il n'est plus temps d'y remédier; d'où vient que
ces gouvernemens sont sujets à de si terribles révolutions. Sous la
constitution anglaise où rien n'est caché, où aucune contrainte
n'empêche le peuple de dire librement ce qu'il pense et où le peuple
pense pour ainsi dire tout haut, il est impossible que de pareils
inconvéniens puissent avoir lieu, et c'est là ce qui fait la force
étonnante de cette constitution qui n'a reçu aucune atteinte, quand
toutes celles de l'Europe ont été bouleversées les unes après les
autres.

«Les Canadiens comme les plus nouveaux sujets de l'Empire ont surtout
intérêt de n'être pas mal représentés.

«Il n'y a pas bien longtemps qu'on les a vus en butte à de noires
insinuations dans un papier publié en anglais, sans avoir la liberté de
répondre. Ils ont intérêt de dissiper les préjugés, ils ont intérêt
surtout d'effacer les mauvaises impressions que les coups secrets de la
malignité pourraient laisser dans l'esprit de l'Angleterre et du roi
lui-même. On leur a fait un crime de se servir de leur langue maternelle
pour exprimer leurs sentimens et se faire rendre justice; mais les
accusations n'épouvantent que les coupables, l'expression sincère de la
loyauté est loyale dans toutes les langues.»

L'apparition de ce journal marqua l'ère de la liberté de la presse en
Canada. Avant lui aucune feuille n'avait encore osé discuter les
questions politiques comme on le faisait dans la métropole. La polémique
que souleva le _Canadien_ fut conduite presqu'entièrement sous forme de
correspondance anonyme. Il donna cependant un grand élan aux idées de
liberté pratique, et à ce titre son nom mérite d'être placé à la tête de
l'histoire de la presse du pays.

Ces discussions malgré l'agitation momentanée qu'elles causèrent de
temps à suit autre, n'interrompaient point encore les bons rapports qui
existaient entre le gouvernement et la chambre; et d'ailleurs la
situation de nos relations avec les Etats-Unis allait bientôt appeler
pour quelque temps du moins, l'attention publique d'un autre côté.

Les guerres terribles occasionnées en Europe par la révolution
française, que les rois tremblant sur leurs trônes, s'étaient conjurés
pour abattre, avaient excité de vives sympathie dans la république
américaine en faveur de la France. On avait vu avec mécontentement la
nation la plus libre de l'Europe après la Suisse, se liguer avec les
despotes les plus absolus pour écraser la liberté qui avait tant de
peine à naître et à se répandre; et le gouvernement des Etats-Unis avait
la plus grande peine à arrêter chez une portion très nombreuse de ses
habitans l'explosion de sentimens qui auraient amené une guerre avec
l'Angleterre, et conséquemment une lutte sur mer, où sa marine n'était
pas en état de lutter avec aucune espèce de chance de succès. Depuis
quelque temps les rapports entre les deux nations avaient perdu de cette
cordialité que l'on essayait en vain du conserver, et qui allait
disparaître plus tard avec le parti whig de l'Union.

La révolution française et les guerres qui en avaient été la suite
avaient fini par la destruction de toutes les marines des nations
continentales, incapables de lutter à la fois sur les deux élément.
L'Angleterre était restèe seule maîtresse des mers et voulait en retirer
tous les avantages. Les Etats-Unis au contraire prétendaient à la faveur
de leur neutralité, trafiquer librement avec les différentes nations
belligérantes. Sans tenir compte des prétentions de la nation nouvelle,
la Grande-Bretagne déclara en 1806 les côtes d'une partie du continent
européen depuis Brest jusqu'à l'Elbe en état de blocus, et captura une
foule de navires américains qui s'y rendaient. Napoléon en fit autant de
son côté par représailles, et déclara les côtes de l'Angleterre
bloquées. Celle-ci pour surenchérir prohiba l'année suivante tout
commerce avec la France. Ces mesures extraordinaires et qui violaient
les lois des nations et les droits des neutres reconnus jusqu'à ce
moment, causèrent un grand mécontentement dans la république américaine,
où les marchands demandèrent à grands cris la protection de leur
gouvernement. Dans le même temps l'Angleterre, en vertu du droit de
visite, qu'elle venait aussi d'introduire dans son code maritime,
c'est-à dire le droit de rechercher et de prendre tous les matelots de
sa nation qu'elle trouverait sur les vaisseaux étrangers, et qui était
dirigé contre les Etats-Unis, qui employaient beaucoup de matelots
anglais, attaqua la frégate la Chesapeake, tua et blessa plusieurs
hommes de son équipage et en emmena quatre qu'elle réclamaient comme
déserteurs. Le gouvernement des Etats-Unis ferma aussitôt ses ports aux
vaisseaux de guerre anglais jusqu'à ce que l'Angleterre eût donné
satisfaction pour l'attaque de la Chesapeake et des garanties contre
toute agression future. Cela fut suivi d'une part des fameux ordres en
conseil du gouvernement britannique défendant tout commerce avec la
France et ses alliés, et de l'autre du décret de Milan promulgué par
Napoléon prohibant tout commerce avec l'Angleterre et ses colonies. Les
Etats-Unis de leur côté dans le but de se protéger, mirent un embargo
qu'ils révoquèrent cependant l'année suivante parce qu'il faisait plus
de mal encore à leur commerce qu'à celui des autres nations; mais ils
interdirent tout trafic avec la France et l'Angleterre jusqu'à ce que
ces deux nations eussent donné satisfaction pour les griefs dont ils se
plaignaient. En même temps, ils prenaient des mesures pour mettre le
pays en état de défense et se préparer à la guerre.

Tels sont les événemens qui se passèrent entre la république du
Nouveau-Monde et l'Angleterre entre 1806 et 1809; et dans la prévision
d'une guerre, la première portait déjà les yeux sur le Canada.

En même temps, le bruit se répandait que les Canadiens n'attendaient que
l'apparition du drapeau américain pour se lever en masse et livrer le
pays à la confédération. Cette croyance assez généralement répandue
prenait sa source dans le système de leurs ennemis de les représenter
sans cesse comme des rebelles cachés sinon ouverts: Les Américains qui
voulaient bannir toute domination européenne du nouveau monde
s'empressaient de profiter de ces rumeurs et les répandaient dans le
public par la voie de leurs journaux avec la plus grande activité.

Le chef du gouvernement canadien, M. Dunn, jugea à propos pour les
détromper, de faire une grande démonstration militaire. Dans l'été de
1807, il ordonna à un cinquième de la milice de se tenir prêt à marcher
au premier ordre; l'évêque, M. Plessis, adressa un mandement à tous les
catholiques pour exciter leur zèle. Le tirage au sort de ce contingent
et son organisation se firent avec une émulation et une promptitude qui
donnaient un démenti éclatant à toutes les insinuations répandues pour
rendre les Canadiens suspects.

Les fortifications de Québec furent aussi augmentées et mises en état de
guerre par les soins du colonel Brock, qui commandait la garnison. Mais
la guerre ne devait pas encore éclater de sitôt. Les Etats-Unis
n'étaient pas en mesure d'entrer en lice avec une puissance maîtresse
des mers et d'une armée de terre disponible supérieure par le nombre et
par la discipline à celle de la république. La diplomatie s'empara des
sujets de difficulté élevés entre les deux gouvernemens.

C'est alors qu'arriva le nouveau gouverneur, sir James Graig, officier
militaire de quelque réputation, mais administrateur fantastique et
borné, qui déploya un grand étalage militaire et parla au peuple comme
il aurait parlé à des recrues soumises au martinet. Dans son ordre
général du 24 novembre, tout en exprimant sa satisfaction de l'état dans
lequel il trouvait la milice, des sentimens d'attachement qu'elle
montrait pour le trône, de son zèle pour la défense du pays, il
observait qu'il avait vu avec beaucoup d'inquiétude les actes de grave
insubordination de la paroisse de l'Assomption; qu'il espérait que les
lois seraient obéies, que les habitans courraient aux armes avec ardeur
pour la défense de leurs biens, de leurs familles, de leur patrie; qu'il
exhortait tout le monde à être en garde contre les artifices de la
trahison et les discours d'émissaires répandus partout pour les séduire;
que quoiqu'ils eussent sans doute peu de poids parmi un peuple heureux,
qui éprouvait à chaque instant la protection et les bienfaits du
gouvernement, il recommandait, pour prévenir d'une manière plus efficace
les mauvais effets qui pourraient accompagner leurs efforts, surtout
parmi les jeunes gens et les ignorans; à tous les miliciens de
surveiller attentivement la conduite et le langage des étrangers qui
paraîtraient au milieu d'eux, et chaque fois que leur conduite et leur
langage seraient de nature à donner raison de soupçonner leurs
intentions, de les arrêter et de les conduire devant le magistrat ou
l'officier de milice le plus voisin.

Cet ordre appuyait d'une manière si spéciale sur les intrigues des
émissaires américains et sur les défections qu'elles pouvaient causer
dans les rangs de la milice, qu'il dut faire croire au loin, que le pays
était sur un volcan. Rien n'autorisait un appel aussi solennel à la
fidélité des habitans. Les troubles signalés par le gouverneur n'avaient
aucune portée politique, et devaient leur origine à des causes
personnelles ou à des querelles locales auxquelles les agens officieux
de l'autorité donnèrent un autre caractère pour faire valoir leurs
services; car les Canadiens ne furent en aucun temps plus attachés à
leur gouvernement qu'à cette époque. Mais sir James Craig s'était jeté
en arrivant, corps et âme, dans les bras de leurs ennemis et il ne
voyait rien que par leurs yeux. Il crut que les Canadiens étaient mal
affectionnés; qu'ils déguisaient leurs pensées comme leurs adversaires
ne cessaient de le lui répéter, surtout leurs chefs qu'ils détestaient;
de là ses préventions et la conduite impérieuse et violente qui ont
signalé son administration.

En ouvrant le parlement, il fit allusion comme ses prédécesseurs, aux
guerres de l'Europe et à l'ambition de la France. «J'aurais été très
flatté, dit-il, si dans cette occasion j'avais été porteur de quelque
espoir bien fondé du retour de la paix qui, comme base la plus sûre du
bien être et du bonheur du peuple, est l'objet continuel des efforts de
sa Majesté; mais tant qu'un ennemi implacable emploiera toutes les
ressources d'une puissance sans exemple dans le monde jusqu'à ce jour,
dirigé sans aucun principe de justice ni d'humanité, acharné à notre
ruine, tant que cet ennemi irrité du désappointement d'une ambition sans
borne, ne tendant à rien moins qu'à la conquête du monde, regardera avec
une malice invétérée qu'il ne cherche point à cacher, la seule nation de
l'Europe qui par la sagesse de son gouvernement, les ressources de ses
richesses, son énergie, ses vertus et son esprit public, a été capable
de lui résister, ce n'est qu'avec une défiance prudente et en mettant sa
confiance dans les bienfaits de la Divine Providence, que l'on peut
espérer de voir arriver la fin si désirable des maux de la guerre.»

Quant aux difficultés avec les Etats-Unis, il n'avait rien à communiquer
qui put jeter du jour sur la question; mais il espérait que la sagesse
des deux gouvernemens préviendrait les calamités de la guerre entre deux
peuples dont les usages, la langue et l'origine étaient les mêmes. Il ne
fallait pas pour cela cependant négliger les moyens de défense; il
mettait sa confiance dans la coopération des habitans et la loyauté et
le zèle de la milice qui méritait son approbation et fournissait la plus
forte raison d'espérer que si le pays était attaqué, il serait défendu
comme l'on devait l'attendre d'un peuple brave qui combat pour tout ce
qui lui est cher.

Ce langage sur l'attitude de la milice était plus prudent que l'ordre
général et ne contenait que la vérité. La réponse de l'assemblée dut
faire croire à l'Angleterre qu'elle pouvait compter sur la fidélité des
Canadiens malgré les préjugés et les craintes que trahissaient ces
appels eux-mêmes.

La question d'exclure les juges et les Juifs de la chambre comme en
Angleterre, occupa une grande partie de la session. Les Juifs furent
exclus par résolution. Quant aux juges, M. Bourdages présenta un bill
que la chambre adopta, mais que rejeta le conseil, qui vit avec une
secrète joie le refroidissement ou plutôt la disposition hostile qui se
manifestait déjà vers la fin de la session entre sir James Craig et
l'assemblée.

Depuis quelque temps ce sentiment prenait de la consistance à chaque
fait nouveau qu'on abordait dans la discussion, et l'entourage du
gouverneur, aidé des fonctionnaires qui connaissaient maintenant le
caractère de leur chef, commença à exciter ses passions avec toute la
liberté que semblait appeler son penchant. On s'entendit pour calomnier
les Canadiens sur tous les tons et en toutes occurrences, et chaque fois
on finissait par trouver moyen de tourner leurs paroles les plus
innocentes en paroles séditieuses ou en pensées de trahison. Par ce
système on réussit à s'emparer complètement de l'esprit irritable de
Craig. Les fonctionnaires savaient qu'il n'y avait aucune chance de
changer le caractère de la représentation; et pour détruire d'avance son
influence ils employèrent leurs armes ordinaires, la calomnie. Ils
dirigèrent surtout l'hostilité de l'exécutif contre le président de la
chambre, et réussirent à lui faire perdre l'élection de Québec sans
cependant lui faire perdre son siège, parce qu'il avait été élu dans un
comté voisin, par prévision. Ils étaient d'autant plus déchaînés contre
lui qu'il passait pour l'un des propriétaires du _Canadien_, dont les
opinions n'étaient pas silencieuses comme celles des autres journaux.
Peu temps après l'élection, il fut retranché de la liste des officiers
de milice avec MM. Bédard, Taschereau, Borgia et Blanchet. Son
excellence me charge de vous informer, disait le secrétaire du
gouverneur à M. Panet, qu'elle a du prendre cette mesure «parce qu'elle
ne peut mettre de confiance dans les services d'un homme qu'il a bonne
raison de croire l'un des propriétaires d'une publication séditieuse et
diffamatoire répandue dans la province avec beaucoup de zèle et qui a
spécialement pour mission d'avilir le gouvernement et de créer un esprit
de mécontentement parmi ses sujets, ainsi que de dissension et
d'animosité entre tes deux partis qui les composent.»

A peu près dans le même temps le juge en chef Allcock expirait et était
remplacé par le procureur-général Sewell, et celui-ci par un jeune
avocat, M. Bowen, au préjudice du solliciteur-général Stuart, qui
s'était attiré les mauvaises grâces du gouverneur, qui lui ôta même sa
charge pour la donner à un avocat qui venait d'arriver dans le pays, M.
Uniacke. Ces promotions et ces destitutions extraordinaires faisaient
prévoir des orages. A la surprise de bien du monde cependant le
gouverneur ratifia la réélection de M. Panet à la présidence de
l'assemblée lorsque le parlement se réunit. Il parla dans son discours
de la situation des relations de l'Angleterre avec les Etats-Unis et des
luttes politiques de l'intérieur. Il observa que ce que l'on connaissait
de la conduite du gouvernement américain, n'offrait aucun signe de
disposition conciliatrice; que comme l'embargo qu'il avait imposé pesait
infiniment plus sur les Américains que sur ceux contre lesquels il était
dirigé, il avait été levé pour être remplacé par un acte prohibant toute
communication avec la Grande-Bretagne et la France. Comme marque
d'hostilité, cet acte était encore plus fortement prononcé que l'embargo
lui-même, et si on y joignait le langage tenu par les principaux
personnages de la nation, les discussions auxquelles on s'était
abandonné chaque fois qu'il avait été question de l'Angleterre, on
devait persévérer dans les mesures de vigilance et de précaution qui
avaient été jugées nécessaires. Il espérait que les chambres
renouvelleraient les actes passés en vue de cet objet dans le dernier
parlement et qui allaient expirer avec la session actuelle.

Revenant à la politique intérieure, il dit que comme les membres
venaient de toutes les parties du pays, ils devaient être convaincus de
la prospérité et du bonheur d'un peuple qui n'était soumis qu'aux lois
portées par ses propres représentans; que si en raison des différentes
races qui composaient la population quelque chose pouvait détruire
l'harmonie, ce seraient des soupçons et des jalousies mal fondées entre
elles-mêmes ou des soupçons encore plus imaginaires contre le
gouvernement.

M. Bourdages voulut faire motiver la réponse à ce discours de manière
qu'elle exprimât assez formellement pour être compris, les sentimens des
représentans sur les influences pernicieuses qui circonvenaient le
pouvoir exécutif. Les débats qui suivirent fournirent aux chefs
canadiens l'occasion de laisser voir leur pensée sans insister pour la
faire adopter. Il fut observé que l'amendement faisait allusion à des
insinuations étrangères, et supposait que c'étaient elles qui
induisaient le gouverneur en erreur; que ces suppositions pouvaient être
faites en Angleterre où il y avait un ministère; mais qu'ici où il n'y
en avait point de connu, on ne pouvait l'attaquer ouvertement; que tous
les membres convenaient qu'il n'y avait aucun lieu d'appliquer à la
chambre des réflexions de jalousie, entre ses membres ou contre le
gouvernement; mais que le discours du trône ne contenait pas de
réflexion directe et que l'on pouvait se contenter de le contredire
indirectement. On répliqua que si la sensibilité des membres était seule
intéressée, il serait facile d'en faire le sacrifice; mais que le
discours pouvait donner lieu à des réflexions plus sérieuses: qu'il
contenait des choses qui tendaient à exercer une influence indue sur les
votes des deux branches; que les sentimens et les actes des deux
chambres ne pouvaient être connus que par leurs votes, et que si la
partie du discours en question était faite pour influer ailleurs que sur
les suffrages des membres, elle ne signifierait rien; qu'elle pouvait
faire craindre que les votes donnés pour un côté plutôt que pour un
autre fussent interprétés comme hostile au gouvernement; que le mot
gouvernement qui y était employé pouvait en imposer aux nouveaux
membres, à ceux à qui notre constitution n'était pas encore familière.
Quand le gouvernement exerce l'autorité exécutive, tout doit obéir; tout
acte contraire à cette obéissance est l'acte d'un mauvais sujet. Mais
quand le gouvernement exerce sa portion du pouvoir législatif, il n'est
que l'une des trois branche de la législature, la première et les deux
autres en sont indépendantes. Bien loin qu'en pût regarder l'opposition
d'une de ces deux branches à la première, comme illégale, le devoir de
ces deux branches était de s'y opposer librement toutes les fois
qu'elles le croiraient nécessaire. Que les réflexions de jalousie contre
le gouvernement ne pouvaient s'appliquer à aucun des trois pouvoirs,
parce que dans le sens général du mot, lorsqu'il est appliqué à la
législature ces trois pouvoirs forment eux-mêmes le gouvernement.

À. Bédard observa de son côté, qu'avant de parler de l'influence
pernicieuse que cette partie du discours du gouverneur était de nature à
exercer, il devait déclarer qu'il n'en attribuait rien au représentant
de sa Majesté, mais aux insinuations de personnes qui l'avaient induit
en erreur; puis prenant la question de plus haut, il n'étendit sur le
système de la responsabilité et fit voir combien l'idée d'un ministère
était essentielle à la constitution. Le premier devoir de cette chambre,
troisième branche de la législature, dit-il est de soutenir son
indépendance, même contre les tentatives que ferait la première pour la
restreindre; qu'en adoptant le sentiment de ceux qui disaient qu'il n'y
avait point de ministère, il faudrait ou que cette chambre abandonnât
son devoir et renonçât à soutenir son existence, ou qu'elle dirigeât ses
observation contre la personne même du représentent du roi, ce qui
serait une idée monstrueuse dans notre condtitution, parce qu'on devait
regarder la personne de notre gouverneur comme tenant la plaise de la
personne même de sa Majesté et lui appliquer les mêmes maximes. Il lui
paraissait donc que cette idée de ministère n'était pas un vain nom
comme quelques uns semblaient le regarder; mais une idée essentielle à
la conservation de notre constitution, il fit observer qu'en fait et
indépendamment de la maxime constitutionnelle, il était bien certain que
le gouverneur qui n'était ici que depuis si peu de temps ne pouvait
connaître les dispositions des habitans que sur les informations qu'on
lut en donnait; que quoiqu'il ne fût pas un de ceux qui avaient eu le
plus d'occasion de la connaître, il était intimement persuadé qu'il ne
désirait rien que le bien public; que quoiqu'il n'y eût pas ici de
ministère établi en titre d'office, il n'en était pas moins vrai qu'il
n'y eût réellement des ministres, c'est-à-dire des personnes d'après les
informations desquelles le gouverneur se déterminait; que lorsqu'il
deviendrait nécessaire de connaître cet ministres, la chambre en
trouverait bien le moyen; qu'il savait bien que les ministres aiment
toujours mieux se tenir cachés; qu'ils n'avaient pas toujours été connus
en Angleterre comme ils le sont aujourd'hui; mais que c'était l'affaire
du bon exercice des pouvoirs constitutionnels de les obliger de
paraître.

L'orateur dans ce discours remarquable où il exposait un système octroyé
formellement au Canada quarante ans après, fut regardé comme l'apôtre
d'une idée révolutionnaire, et accusé par ceux qui formaient lea
entourages du château, de propager une doctrines funeste, qu'il fallait
se hâter de bannir si l'on voulait éviter les séditions. Les
fonctionnaires et la classe d'où on les tirait poussèrent lea hauts cris
en entendant proclamer le système responsable.

Le juge de Bonne, l'organe du château, s'éleva contre la doctrine de M.
Bedard, et chercha à persuader que l'admettre serait avilir l'autorité
royale et celui qui en était chargé; qu'il ne fallait pas agiter de
pareilles questions dans un montent où l'attitude des Etats-Unis était
menaçante; que ce serait montrer des symptômes de division; qu'il
fallait se garder aussi de manifester de la jalousie contre les autres
pouvoirs parceque ce serait justifier les allusions faites aux signes de
rébellion dans le discours du gouverneur; que l'agitation de ces
questions paraîtrait telle en Angleterre et qu'elle affecterait les
idées qu'en avait de la loyauté des Canadiens. L'orateur du reste ne
faisait qu'exprimer ici des sentimens qu'il partageait en toute
sincérité; car rejeton d'ancienne noblesse, il avait dû recueillir et
conserver comme un héritage inaliénable les anciennes traditions de ses
pères, et regarder l'autorité absolue des rois comme hors des atteintes
des représentans du peuple, et l'autorité des chambres comme un pouvoir
dont la légitimité était fort douteuse.

La question traitée ainsi sous un point de vue nouveau par M. Bédard,
fit sensation; mais sa proposition de responsabilité ministérielle parut
d'une trop grande hardiesse à cette époque pour permettre de s'en
occuper, et plus tard on oublia d'invoquer un principe si salutaire. La
majorité voulait d'ailleurs éviter de commencer la session par une lutte
sur une simple expression de sentimens comme le comportent en général
les réponses aux discours du trône. Elle rejeta l'amendement de M.
Bourdages ainsi que l'addition que M. Bedard voulut faire ajouter au
paragraphe maintenu, et qui portait que l'on regrettait que le
gouverneur eût cru devoir rappeler à l'attention de la chambre la
question des races, et l'idée qu'il fut possible qu'il existât chez elle
des soupçons et des jalousies contre le gouvernement; que l'on était
trop assuré de la droiture et de la générosité de son coeur pour
attribuer ces observations à d'autres qu'à des personnes qu'il ne
connaissait pas et qui n'avaient à coeur ni le bien du gouvernement ni
celui du peuple dont le bonheur lui était confié.

L'allusion faite indirectement aux difficultés des dernières sessions,
n'empêcha point la chambre de revenir sur la question des juges,
relativement auxquels elle voulait absolument introduire l'usage
anglais. Les membres les plus décidés voulaient les expulser de suite
par une résolution comme cela parait avoir été fait dans l'origine par
le parlement impérial; mais la grande majorité espérant toujours obtenir
le consentement des deux autres branches de la législature, désirait
prendre un terme moyen et faire admettre le principe dans le pays par
les trois pouvoirs.

Le gouverneur qui avait des idées sur une représentation coloniale bien
différentes de celles de la chambre elle-même, avait pu juger dès le
début de ses procédés qu'il n'y avait point d'accord possible entre elle
et lui; qu'elle voulait persister dans son ancienne politique, et qu'il
était évident qu'il fallait ou céder ou recourir à une seconde
dissolution. D'après son caractère l'on devait prévoir que la dernière
alternative devenait chaque jour la seule probable. En effet, du haut de
son château, il trouvait la conduite de l'assemblée pleine d'audace,
ayant toujours présent à l'idée, devant les yeux, la puissance et la
situation relative de l'Angleterre et du Canada. Profitant de
l'expulsion de M. Hart qu'elle venait de renouveler, il résolut de
mettre fin à un parlement où l'on ne paraissait pas d'humeur à s'en
laisser imposer, et qu'il croyait avoir tous les droits de mener à sa
guise. Il se rendit au conseil législatif accompagné d'une suite
nombreuse, et manda les représentans devant lui. Tout s'était passé de
manière qu'ils n'eurent connaissance de son intention que lorsque les
grenadiers de sa garde arrivèrent devant leur porte. «Messieurs, leur
dit-il, lorsque je m'adressais à vous au commencement de la session, je
n'avais aucune raison de douter de votre modération, ni de votre
prudence, et je mettais une pleine confiance en toutes deux. J'attendais
de vous que guidés par ces principes, vous feriez un généreux sacrifice
de toute animosité personnelle, de tout mécontentement particulier; que
vous porteriez une attention vigilante aux intérêts de votre pays; que
vous rempliriez vos devoirs publics avec zèle et promptitude et une
persévérance inébranlable. J'attendais de vous des efforts sincères pour
le raffermissement de la concorde et une soigneuse retenue sur tout ce
qui pourrait avoir une tendance à la troubler. J'ai cru que vous
observeriez tous les égards qui sont dus, et par cela même
indispensables aux autres branches de la législature, et que vous vous
empresseriez de coopérer cordialement avec elles dans tout ce qui
pourrait contribuer au bonheur et au bien-être de la colonie. J'avais le
droit de m'attendre à cela de votre part, parce que c'était votre
devoir, parce que c'aurait été fournir un témoignage certain au
gouvernement de la loyauté et de l'attachement que vous professez avec
tant d'ardeur et dont je crois que vous êtes pénétrés, parce qu'enfin la
conjoncture critique surtout, la situation précaire dans laquelle nous
nous trouvons à l'égard des Etats-Unis l'exigeaient d'une manière toute
particulière. Je regrette d'avoir à ajouter que j'ai été trompé dans
cette attente et dans toutes mes espérances.

«Vous avez consumé dans les débats ingrats, excités par des animosités
personnelles et des contestations frivoles sur des objets et des
formalités futiles, ce temps et ces talens que vous deviez au public.
Vous avez préféré abuser de vos fonctions et négliger les devoirs élevés
et importans que vous étiez tenus envers votre souverain et vos
constituans de remplir. S'il fallait des preuves de cet abus cinq bills
seulement ont été soumis à ma sanction après une session de cinq
semaines, et sur ces cinq bills trois sont de simples renouvellemens de
lois annuelles qui n'exigeaient aucune discussion.

«La violence et le peu de mesure que vous avez montrés dans tous vos
procédés, le manque d'attention prolongé et peu respectueux que vous
avez eu pour les autres branches de la législature, font que quelque
puissent être leur modération et leur indulgence il n'y a guère lieu de
s'attendre à une bonne entente à moins d'une nouvelle assemblée.»

Après d'autres observations sur le même ton, il continua par déclarer
qu'il avait une entière confiance dans les électeurs, qu'il était
persuadé que par un choix de représentans convenables on préviendrait de
nouveaux embarras à l'avenir et qu'on saurait mieux consulter les
intérêts du pays; que la tâche qu'il venait de remplir lui avait été
pénible au plus haut degré; mais qu'il se tournait avec une satisfaction
particulière pour offrir à Messieurs du conseil législatif, la
reconnaissance que leur méritaient l'unanimité, le zèle et l'attention
soutenus qu'ils avaient montrés. Ce n'était pas à eux qu'il fallait
l'attribuer, si on avait fait si peu pour le bien public. «Mes
remercîmens sont également dus, ajouta-t-il, à une partie considérable
de l'assemblée. J'espère qu'ils voudront croire que je leur rends
justice, que je sais apprécier leurs efforts pour arrêter ceux dont j'ai
tant de droit de me plaindre. Par là, Messieurs, vous avez vraiment
manifesté votre attachement au gouvernement de sa Majesté et vous avez
justement jugé les intérêts réels et permanens du pays.»

Il n'y a que dans une petite colonie qu'un gouverneur peut se permettre
une pareille comédie. Si le sujet n'était pas si sérieux l'on pourrait
demander quelle indépendance avait un conseil législatif nommé par lui
et formé de créatures choisies avec soin? quelle indépendance avaient
les membres de l'assemblée auxquels il adressait des complimens? La
liberté dans son enfance n'est qu'un jouet entre les mains de l'homme
fort qui tient l'épée.

Toute l'ineptie virulente de sir James Craig parut à nud dans cette
occasion. A un langage insultant pour la représentation qui ne faisait
qu'invoquer un principe parfaitement constitutionnel, il joignait la
faute plus grave de se faire partisan politique en approuvant une partie
de cette représentation, en la remerciant, en se tournant vers elle, de
sa conduite, en lui disant qu'elle avait montré son affection pour le
gouvernement et qu'elle lui ferait la justice de reconnaître qu'il avait
su la distinguer du reste de la chambre. Les ennemis des Canadiens
approuvèrent avec de hautes clameurs de joie la conduite du gouverneur.
Ils lui présentèrent des adresses et lui promirent leur appui pour
préserver la constitution intacte et maintenir le gouvernement dans la
plénitude de ses droits. Ils l'élevèrent jusqu'aux cieux, le
proclamèrent l'homme le plus habile de l'Angleterre; et aveuglés par
leur haine ils oublièrent les droits du pays, pour battre des mains aux
insultes prodiguées à la liberté. Les Canadiens accoutumés aux manières
de cette foule passionnée et servile, ne furent point étonnés de ce
bruit, qui n'était que la répétition de ce qui avait lieu chaque fois
que le gouverneur devenait le chef de leurs ennemis politiques. Ils
conservèrent tout leur sang froid et toutes leurs convictions. Aux
attaques grossières de journalistes à gages, le _Canadien_ conduit par
plusieurs membres de la chambre, répondit par des faits et de la froide
raison politique et constitutionnelle. Le _Mercury_, journal
senti-officiel, disait le 19 mars 1810: «Quiconque a lu les derniers
numéros du _Canadien_, y trouvera le même esprit arbitraire qui animé la
majorité de la dernière chambre d'assemblée. Le langage dont l'on se
sert au sujet de l'expulsion du juge de Bonne, n'est plus celui du droit
de la chambre, mais de son pouvoir. Si le pouvoir est la chose, ce qui
veut dire en d'autres termes, la volonté de la majorité, quel membre
venant à déplaire à cette majorité pourra être sûr de son siège?...

«De la part de l'exécutif, nous prendrons la liberté d'observer que dans
une dépendance comme cette colonie, lorsque l'on voit le gouvernement
journellement bravé, insulté et traité avec le plus grand mépris dans le
dessein de le rendre méprisable, nous ne devons attendre rien moins que
sa patience ne s'épuise et que des mesures énergiques ne soient prises
comme les seules efficaces.

«Le traitement que le gouvernement reçoit continuellement d'un peuple
conquis, porté de l'abime de la misère à la hauteur de la prospérité et
livré à toutes sortes d'indulgences, n'est pas ce qu'il devait en
attendre.

«Après la dernière mesure de conciliation proposée par le représentant
du roi à l'ouverture de la dernière session de notre parlement, nous ne
pouvons voir le retour qu'on lui a fait que comme l'oeuvre de la plus
_incorrigible ingratitude_. Mais il y a des gens dans le monde à qui les
avantages que vous leur faites ne donnent que de l'insolence.» Sans
répondre à ces insultes, le «Canadien» citait les faits analogues de
l'histoire de l'Angleterre pour justifier l'opinion de la chambre sur
l'indépendance des juges. Rapin, Blackstone, Locke et autres publicistes
anglais lui fournissaient de nombreux extraits sur ce point et sur
l'étendue des pouvoirs constitutionnels des trois branches de la
législature. Le même journal s'étendit longuement sur les limites de
leurs droits. Le représentant du roi, disait-il, a le pouvoir de
dissoudre le parlement quand il le juge à propos, mais il n'a aucun
pouvoir de faire des réflexions injurieuses, telles que celles contenues
dans cette harangue, sur les procédés d'une branche de la législature
qui est absolument indépendante de son autorité. Le respect dû à cette
branche est aussi sacré et aussi inviolable que celui qui est dû à son
excellence elle-même; et ces réflexions viendraient d'autant plus mal de
sa part, que c'est elle qui est chargée de faire observer le respect qui
est dû à cette branche de la législature, ainsi qu'aux autres parties du
gouvernement.

Pour mettre autant que possible le gouverneur à l'abri de ses coups, le
_Canadien_ feignait aussi de croire, suivant l'opinion de M. Bedard, à
l'existence d'une administration responsable, à laquelle on attribuait
le dernier discours du trône. «Cette harangue, observait-il, est une
vraie disgrâce dans un pays britannique, et quand on fait réflexion que
ce sont les conseillers privés de sa majesté et surtout ses officiers en
loi, qui sont chargés par leur devoir du soin de dresser les harangues
de ses représentans, et qu'on aperçoit sur le texte de cette harangue un
renvoi à une note qui contient le nom d'un de ces conseils en loi, et
qui le propose comme un modèle à tous les électeurs du pays, quelle idée
doit-on avoir de l'origine d'une pareille pièce?» Un correspondant
écrivait plus tard: «Il paraît que la doctrine de nos ministres est
changée. On doit se rappeler que les gens du ministère ont toujours
soutenu dans la chambre comme ailleurs qu'il n'y avait point de
ministère; que le gouverneur ou le représentant du roi était la personne
responsable pour toutes les actions de l'administration. Ce système des
ministres est actuellement changé. Ils prétendent qu'il y a un ministère
responsable de tout, et que le gouverneur n'est comptable de rien pour
toutes les actions de l'administration.»

Toutes les questions constitutionnelles étaient traitées dans ce journal
d'après les principes anglais les mieux établis, et c'est ce qui
irritait les partisans du château, qui redoutaient plus que toute autre
chose l'établissement d'un gouvernement vraiment constitutionnel, c'est
à dire qui aurait été l'expression de la majorité des habitans
représentés par leurs députés au parlement.

Le _Canadien_ ne demandait que cela; mais c'était trop pour eux; et ils
crièrent à la révolte et à la trahison. Aujourd'hui qu'il est permis de
revoir froidement les événemens de ce temps là, l'on s'étonne de la
crédulité avec laquelle les autorités accueillaient les accusations
portées dans un but de parti si évident, et il est impossible à l'esprit
le moins préjugé de croire que les sympathies des gouvernans n'étaient
pas profondément hostiles aux Canadiens. Nous avons parcouru
attentivement page par page le journal en question jusqu'à sa saisie par
l'autorité, et nous avons trouvé à côté d'une réclamation de droits
parfaitement constitutionnels, l'expression constante de la loyauté et
de l'attachement le plus illimité à la monarchie anglaise. Connaissant
la tactique constante des ennemis des Canadiens, qui avaient beaucoup
plus de facilités qu'eux de se faire écouter de la métropole, il
appuyait d'une manière toute particulière sur les sentimens
d'attachement des habitans français pour elle, et sur les motifs
spéciaux qu'ils avaient de persister dans ces sentimens, et qu'il
rattachait à leur conservation nationale. Il vantait les avantages de la
constitution britannique; «elle est peut-être, disait-il, le 4 novembre
1809, la seule où les intérêts et les droits des différentes branches
dont la société est composée, sont tellement ménagés, si sagement
opposés et tous ensemble liés les uns aux autres, qu'elles s'éclairent
mutuellement et se soutiennent par la lutte même qui résulte de
l'exercice simultané des pouvoirs qui leur sont confiés.» La veille de
sa saisie, il disait encore: «Si on veut désapprouver une mesure du
gouverneur, il faut le faire avec respect et de la manière que la
constitution et la liberté britannique nous le permettent.»

L'élection ne changea point le caractère de la chambre. Dans aucun pays
du monde le suffrage populaire n'est plus indépendant ni plus pur qu'en
Canada, où la presque totalité des électeurs est propriétaire et
indépendante du pouvoir. Les membres qui avaient montré de l'indécision
ou de la faiblesse furent remplacés par des hommes plus assurés et plus
fermes. Les représentans retournèrent à la législature avec les mêmes
idées et les mêmes convictions plutôt raffermies qu'ébranlées et avec la
résolution de ne point les abandonner.

Cependant l'Angleterre crut devoir réparer un peu le mauvais effet de la
vivacité de son agent; elle lui envoya des instructions touchant
l'éligibilité des juges, et lui ordonna de sanctionner toute loi passée
par les deux chambres ayant pour but de les priver d'un droit disputé
depuis si longtemps.

L'ordre de la métropole et le résultat de l'élection ne durent pas être
du goût de Craig; mais il fallut les subir en silence, se promettant
bien de ne pas laisser échapper la première occasion pour déployer sa
mauvaise humeur, occasion qui malheureusement dans l'état des esprits ne
devait pas se faire attendre longtemps.

Le parlement s'assembla à la fin, de janvier 1810. Les relations
diplomatiques entre l'Angleterre et les Etats-Unis continuaient toujours
d'être fort indécises. Le gouverneur y fit allusion dans son discours,
et assura qu'en cas d'hostilités l'on recevrait assez de troupes pour
opposer avec les milices une résistance heureuse. Quant au sujet des
débats de l'intérieur, à la question des juges enfin, il était autorisé
à sanctionner toute loi ayant pour but de les exclure de l'assemblée.

Celle-ci accueillit avec une satisfaction secrète, cette dernière
déclaration de l'Angleterre qui désapprouvait ainsi l'opposition pour
ainsi dire personnelle du gouverneur; mais elle voulut en même temps
repousser par une forte expression de blâme, la liberté qu'il avait
prise en la prorogeant de censurer sa conduite. Elle s'empressa, et ce
fut son premier acte, de déclarer à une grands majorité, que toute
tentative de la part du gouvernement exécutif et des autres branches de
la législature contre elle, soit en dictant ou censurant ses procédés,
soit en approuvant la conduite d'une partie de ses membres et
désapprouvant la conduite des autres, était une violation de ses
privilèges et de la loi qui la constituait, contre laquelle elle ne
pouvait se dispenser de réclamer, et une atteinte dangereuse portée aux
droits et aux libertés du pays.

Après avoir ainsi protesté contre le langage du gouverneur, elle songea
à se rabattre sur ses inférieurs.

Depuis longtemps la chambre voulait amener sous son contrôle les
fonctionnaires publics, qui la narguaient par leur insolence et qui se
croyaient fort au-dessus d'elle comme le marquaient leur conduite et
leur langage. Ce mal qui a duré jusqu'à ces derniers temps, a
puissamment contribué aux événemens politiques qui ont eu lieu plus
tard. Les fonctionnaires se regardaient comme indépendans; et les
gouverneurs sans expérience politique pour la plupart, laissaient courir
des remarques offensantes qui devaient revenir par contre coup sur
l'exécutif lui-même. L'assemblée pensa que le moyen le plus efficace de
porter les officiers publics à mieux respecter l'une des sources dont
ils tenaient leurs pouvoirs, était de les amener sous son contrôle pour
leur salaire comme ils étaient en Angleterre. Elle déclara que le pays
était maintenant capable de payer toutes les dépenses civiles, et elle
vota une adresse au parlement anglais pour l'informer que le Canada
était prêt à s'en charger et en même temps pour le remercier de ce qu'il
avait fait jusque là.

Les fonctionnaires tremblèrent de tomber sous le contrôle du corps
qu'ils avaient insulté tant de fois dans leurs propos. Ils s'agitèrent
pour faire repousser la mesure et communiquèrent leur zèle à leurs ami,
qui s'efforcèrent de gagner le gouverneur à leur vue. Celui-ci surpris
de la démarche de la chambre dans laquelle on voulait lui faire voir
quelqu'embûche, ne put dissimuler son embarras. Il répondit que cette
adresse lui paraissait d'une nature si nouvelle qu'il avait besoin d'y
réfléchir; que l'usage du parlement anglais voulait que les octrois
d'argent fussent recommandés par le gouvernement avant d'être votés par
la chambre basse, où ils devaient il est vrai prendre leur origine, mais
non sans le concours de l'autre chambre; qu'il était sans exemple, à sa
connaissance, qu'une seule branche d'une législature coloniale eût
présenté une adresse au parlement impérial; que pour ces raisons il
trouvait que l'adresse était sans précédent, imparfaite dans sa forme et
fondée sur une résolution qui devait rester sans effet tant qu'elle ne
recevrait pas le concours du conseil législatif; qu'il ne pourrait
conséquemment la transmettre aux ministres; mais qu'il la transmettrait
au roi comme un témoignage de la gratitude et des dispositions
généreuses du Bas-Canada, qui voulait faire connaître qu'il était
capable de payer ses dépenses quand on le désirerait, et qu'au surplus
l'expression si vive et si franche de son affection et de sa gratitude
envers l'Angleterre ne laissait point de doute sur sa sincérité.

Cette réponse fort longue et mélangée de reproches et de louanges,
montrait la faiblesse de sa position et son inaptitude aux affaires. Il
le sentait lui-même et c'est ce qui lui fit dire en terminant, qu'il
regrettait excessivement d'avoir été obligé de s'exprimer de manière à
faire croire bien malgré lui qu'il voulait empêcher l'expression des
sentimens qui les animaient. Néanmoins il était intérieurement irrité de
cette offre inattendue, qui ne pouvait manquer d'être bien accueillie de
l'Angleterre, et qui déroutait en même temps toutes les prévisions de
l'oligarchie coloniale.

Sans perdre de temps la chambre le pria de lui faire transmettre le
budget de toute la dépense civile, et elle nomma, sur la proposition de
M. Bedard, un comité de sept membres pour s'enquérir des usages
parlementaires mentionnés dans la réponse du gouverneur.

Ces mesures dénotaient l'intention de faire voir que les suppositions et
les doutes de l'exécutif n'avaient aucun fondement, et qu'il avait trahi
son ignorance ou sa mauvaise intention. Cette démarche aurait été
frivole en d'autres circonstances, mais les ennemis de la chambre
avaient presque seuls l'oreille de l'Angleterre et par suite l'influence
de son représentant, qui les craignait bien plus que nos députés
inconnus ou regardés à peu près comme des étrangers au bureau colonial;
il fallait montrer par une expression formelle que l'on connaissait ses
droits et que l'on s'appuyait dans ce que l'on faisait sur des textes
que l'on tenait à main, et qui étaient sans réplique.

L'on résolut d'aller encore plus loin. Depuis longtemps l'on sentait le
grand inconvénient qui résultait de l'ignorance réciproque des sentimens
de l'Angleterre et du Canada l'un pour l'autre. L'Angleterre ne
connaissait les Canadiens que par les rapports calomnieux que leurs
adversaires lui en faisaient journellement; les Canadiens ne
connaissaient l'Angleterre que par les aventuriers qui paraissaient au
milieu d'eux pour chercher fortune, et qui s'emparant des emplois et des
autres avantages du gouvernement, s'y conduisaient de manière à aliéner
l'affection du peuple. Il fallait tâcher d'établir des rapports qui
pussent détruire l'effet des préjugés et des calomnies chez l'un et chez
l'autre. La nomination d'un agent résidant à Londres parut le moyen le
plus propre pour parvenir à ce but, et l'on préparait un bill à ce sujet
lorsqu'un autre incident amena une prorogation soudaine. Le conseil
ayant voulu amender le bill pour exclure les juges de la chambre,
celle-ci s'en offensa et déclara le siège du juge de Bonne vacant à la
majorité de trois contre un.

Le gouverneur qui s'était contenu à peine jusque là devant les actes de
la chambre, ne fut plus maître de lui à cette dernière audace. Il se
rend au conseil et la mande devant lui: «Je suis venu, dit-il, proroger
le parlement. Après mure délibération sur les circonstances qui ont eu
lieu, je dois vous informer que j'ai pris la résolution de dissoudre la
chambre et d'en appeler au peuple. Elle a pris sur elle sans la
participation des autres branches de la législature, de décider qu'un
juge ne peut siéger ni voter dans son enceinte.

«Il m'est impossible de regarder ce que vous avez fait autrement que
comme une violation directe d'un statut du parlement impérial, du
parlement qui vous a donné la constitution à laquelle vous devez,
suivant votre propre aveu, votre prospérité actuelle. Je ne puis
regarder l'acte de la chambre que comme une violation
inconstitutionnelle de la franchise élective d'une grande partie des
citoyens et du droit d'éligibilité d'une autre classe assez considérable
de la société.

«Je me sens obligé par tous les liens du devoir de m'opposer à une telle
prétention... et je ne vois d'autre moyen pour sortir d'embarras que
celui que je prends.»

Ses lui présentèrent aussitôt pour l'appuyer de Québec, de Montréal et
de partout où il s'en trouvait quelques-uns, de nouvelles adresse de
félicitations et d'assurance de confiance dans son gouvernement. Il
répondit qu'il espérait toujours être soutenu par ceux qui savaient
apprécier les bienfaits de la constitution lorsqu'il résisterait à des
efforts qui tendraient à la troubler.

En même temps leurs émissaires commencèrent une grand agitation en se
répandant dans toutes les campagnes et en y répandant à leur tour
partout des adresses et des écrits pour prévenir le peuple contre les
derniers actes du ses représentans. Mais le peuple qui ne voyait au plus
qu'une colère de fonctionnaires ou qu'une joie d'antagonistes dans ces
manifestations empressées, sortit à peine de son calme ordinaire devant
tout ce bruit, et attendit tranquillement l'urne électorale pour se
prononcer sur le débat du jour.

Mais l'exécutif était résolu d'employer tous les moyens pour désarmer
ses adversaires, neutraliser leur influence et frapper les électeurs de
terreur afin de s'assurer aux prochaines élections d'une chambre qu'il
put mener à sa guise. Le premier coup qu'il fallait porter pour parvenir
à ce but était contre le journal lui-même qui avait défendu la chambre
et ensuite contre les principaux représentans.

Le conseil exécutif s'assembla et scruta le _Canadien_ pour trouver
matière ou prétexte à quelque démonstration propre à faire un grand
effet. Le gouverneur lui-même demanda l'emprisonnement de l'imprimeur.
Deux aubergistes nommés Stilling et Stiles, après s'être procurés les
numéros du 3, du 10 et du 14 mars du journal répudié, allèrent faire
leur déposition le 17 devant le juge en chef Sewell, qui donna l'ordre
d'en exécuter la saisie.

Une horde de soldats conduits par un magistrat s'empara des presses et
emprisonna l'imprimeur après qu'on lui eut fait subir mystérieusement un
examen devant le conseil exécutif. Les gardes de de ville furent en même
temps augmentées et des patrouilles parcoururent les rues comme si l'on
avait été menacé d'une insurrection. La malle fut détenue pour saisir,
disait-on, tous les fils de la conspiration avant que la nouvelle de ce
qui venait d'avoir lieu fut répandue. On passa trois jours à examiner
les papiers saisis à l'imprimerie du _Canadien_, au bout desquels le
conseil s'assembla de nouveau. C'étaient le gouverneur, le juge Sewell,
l'évêque protestant et MM. Dunn, Baby, Young, Williams et Irvine. On y
lut les dépositions de M. Lefrançois, arrêté sous accusation de haute
trahison, et de quatre autres personnes ayant des rapporta avec
l'imprimerie. Le gouverneur communiqua un numéro de la feuille, tiré en
présence du magistrat Mure, de la presse qu'on transporta au bureau des
juges de paix.

Trois articles de cette feuille servaient de prétexte à ce petit coup
d'état; mais celui surtout qui portait ce titre singulier: «Prenez-vous
par le bout du nez.» C'était une récapitulation abrégée de quelques
faits passés dans le pays depuis la conquête, et qui se terminait par
des observations qui n'avaient que le défaut de respirer un amour
exagéré de la constitution anglaise. Dans ces articles, comme dans tous
les autres, il n'y avait rien qu'on pût traduire on trahison et qui fût
de nature à troubler l'assiette d'un gouvernement tel que celui
d'Angleterre. L'on s'étonne aujourd'hui en les lisant des frayeurs et de
l'irritation qu'ils aient pu causer, ou plutôt l'on voit trop que ce
n'était qu'un prétexte.

Après avoir ordonné l'entrée au long dans son procès-verbal de l'article
dont nous venons de donner le titre, comme pour mieux montrer à
l'histoire la passion ou la bassesse de ses membres, le conseil ordonna
l'arrestation de MM. Bedard, Taschereau et Blanchot.[10]

[Note 10: Procès-verbal du conseil exécutif du 19 mars 1810.]

L'ordre fut en même temps transmis à Montréal d'arrêter MM. Laforce,
Papineau (de Chambly,) Corbeil (de l'Ile Jésus,) et des mandats furent
décernés ou projetés contre MM. D. B. Viger, Joseph Blanchot et
plusieurs autres citoyens notables de Montréal, sans être mis cependant
à exécution.

On ne s'arrêta pas encore là. Pour frapper davantage l'imagination
populaire et faire croire que la société dormait sur un abîme prêt à
s'ouvrir sous ses pas, le gouverneur adressa une longue proclamation au
peuple, écrite dans un style qui annonçait une intime conviction de la
réalité du danger, ou une dissimulation non moins profonde. Mais le
caractère de l'homme, la faiblesse croissante de son intelligence, due à
l'état de sa santé qui dépérissait de jour en jour, portent à croire
qu'il était de bonne foi, et que son imagination fiévreuse changeait en
danger réel, un danger imaginaire, excité qu'il était par les gens qui
l'entouraient, et qui profitaient de son état pour lui monter la tête et
lui faire croire à l'organisation d'une vaste conspiration couvrant le
pays et prête à prendre les armes.

Ce singulier document dressé avec une exagération de langage propre à
effrayer les gens paisibles et crédules, portait que vu qu'il avait été
imprimé et répandu des écrits séditieux et pleins de trahison; que ces
écrits étaient destinés à séduire les bons sujets de sa Majesté, à leur
remplir l'esprit de défiance et de jalousie, à aliéner leur affection,
en avançant avec audace les faussetés les plus grossières, il avait été
impossible au gouverneur de passer plus longtemps sous silence des
pratiques qui tendaient si directement au renversement du gouvernement,
et qu'en conséquence il avait, de l'avis de son conseil, pris les
mesures nécessaires pour y mettre fin. Il exposait ensuite quelle avait
été sa bienveillance envers les Canadiens, les mettait en garde contre
les traîtres, leur rappelait les progrès qu'avait fait le pays, et la
liberté sans bornes dont il jouissait. Avaient-ils vu, observait-il,
depuis cinquante ans un seul acte d'oppression? un emprisonnement
arbitraire? une violation du droit de propriété? ou du libre exercice de
leur religion? Comment pouvait-on espérer d'aliéner les affections d'un
peuple brave et loyal? Il démentait le bruit qu'il avait dissous la
chambre parcequ'elle lui avait refusé la faculté de lever un corps de
12,000 hommes et d'imposer une taxe sur les terres, enfin qu'il voulait
opprimer les habitans. Viles et téméraires fabricateurs de mensonges,
continuait-il, sur quelle partie ou sur quelle action de ma vie,
fondez-vous une telle assertion? Que savez-vous de moi ou de mes
intentions? Canadiens, demandez à ceux que vous consultiez autrefois
avec attention et respect; demandez aux chefs de votre église qui ont
occasion de me connaître. Voilà des hommes d'honneur et de lumières.
Voilà les hommes chez lesquels vous devriez aller chercher des avis; les
chefs de faction, les démagogues ne me voient point et ne peuvent me
connaître.

Pourquoi vous opprimerais-je? Serait-ce pour servir le roi?

Serait-ce par ambition? Que pouvez-vous me donner? Serait-ce pour
acquérir de la puissance? Hélas mes bons amis, avec une vie qui décline
rapidement vers la tombe, accablé de maladies contractées au service de
mon pays, je ne désire que de passer ce qu'il plaira à Dieu de m'en
laisser, dans les douceurs de la retraite avec mes amis. Je ne reste
parmi vous qu'en obéissance à des ordres supérieurs.

Sir James Craig terminait sa proclamation par les exhorter à être en
garde contre les artifices des traîtres qui cherchaient à aliéner leur
fidélité et à les porter à des actes de trahison, par requérir les curés
de se servir de leur influence pour prévenir leurs menées, et les
magistrats et les officiers de milice d'user de toute la diligence
nécessaire pour en découvrir les auteurs et les faire punir.

Le gouverneur en parlant, comme il faisait, d'oppression,
d'emprisonnement arbitraire, de violation des droits de propriété, s'il
ne le faisait pas par ironie, oubliait l'histoire et ce qu'il venait de
commettre lui-même.

Cette longue proclamation, sur son désir, fut lue au prône de la
cathédrale de Québec, et dans plusieurs autres églises du pays. L'évêque
adressa en même temps de la chaire une allocution aux fidèles, dans
laquelle tout en protestant de la loyauté des Canadiens, il rappelait
l'obligation qui leur était imposée d'être soumis aux lois et à
l'autorité constituée.

A l'ouverture de la cour criminelle, le juge Sewell l'un des
instigateurs de ce système d'intimidation, lut la proclamation et fit un
discours politique sur l'agitation qui régnait et sur la tendance
pernicieuse des principes mis au jour par ses auteurs. Le grand jury,
choisi par le gouvernement et formé en majorité de ses partisans, blâma
le journal abattu, qui avait mis la paix et la sûreté du pays en danger,
disait-il, et déclara qu'il avait vu aussi avec regret certaines
productions du _Mercury_, propres à faire naître de la jalousie et de la
méfiance dans l'esprit des Canadiens, subterfuge adopté pour couvrir
d'un semblant d'impartialité les affections de son coeur. Enfin toutes
les mesures avaient été prises pour faire un grand effet. Des messagers
avaient été envoyés partout pour répandre la proclamation parmi les
habitans étonnés, qui apprirent pour la première fois qu'une
conspiration profonde avait été ourdie pour renverser le gouvernement.

Maintenant qu'allait-il résulter d'un si grand bruit. Il fallait prouver
devant l'opinion publique que le gouvernement avait eu raison dans tout
ce qu'il avait fait, et que les projets des rebelles et des
conspirateurs allaient être dévoilés au grand jour pour appeler sur la
tête des coupables le châtiment qu'ils méritaient. Mais le public
attendit en vain. Le château n'avait rien contre les accusés. Si les
lois avaient été violées, c'est l'exécutif lui-même qui s'était rendu
coupable. Les prisonniers demandèrent leur procès, et l'on recula; ils
demandèrent leur élargissement et les cours esclaves de la volonté de
l'exécutif, refusèrent jusqu'à ce qu'il plut enfin à celui-ci de leur
faire ouvrir les portes de leur prison. La maladie de quelques uns des
accusés fournit un prétexte au bout de quelque temps pour les mettre
dehors les uns après les autres, en leur faisant donner caution de
comparution à première demande pour sauver les apparences. Corbeil ne
fut élargi que pour aller mourir au sein de sa famille d'une maladie
qu'il avait contractée dans son cachot. Bédard, le chef du parti, ne
voulut point profiter de la liberté donnée aux autres; il refusa de
quitter sa prison avant d'avoir subi son procès et mis sa réputation
hors de toute atteinte par le jugement d'un jury. Il resta inflexible
dans sa résolution, protestant sans cesse de l'intégrité de sa conduite
et de ses opinions politiques, et répudiant avec hauteur toute
imputation de déloyauté ou de désaffection envers le gouvernement ou la
personne du souverain. Cette persistance devint bientôt un embarras
grave pour l'exécutif qu'elle compromettait. Sir James Craig lui-même
fut obligé de reconnaître l'estime que méritaient la fermeté et
l'indépendance de sa victime. Le pays n'avait pas été longtemps sans
reconnaître dans ce qui venait de se passer un complot formé par les
fonctionnaires et les intrigans pour perdre la représentation aux yeux
du peuple lui-même et de la métropole. Partout les électeurs soutinrent
leurs mandataires, et presque tous les anciens membres furent réélus à
de vastes majorités ou sans opposition. M. de Bonne la cause première de
ces difficultés ne se présenta point aux suffrages des électeurs. On
rapporte qu'on avait promis de le nommer au conseil législatif et qu'on
ne le fit pas. Quelque temps après il se démit de sa charge de juge.

Les chambres furent convoquées pour le 10 décembre. On avait hâte de
voir de quelle manière le gouverneur allait exposer la situation et
parler des événemens qui venaient d'avoir lieu. Son discours détrompa
tout le monde, et semblait venir d'un homme qui sortait d'un long rêve.
Il ne dit pas un mot de ce qui venait de se passer. Il déclara au
contraire qu'il n'avait jamais douté de la loyauté et du zèle des
différens parlemens qu'il avait convoqués; qu'il espérait trouver les
mêmes principes dans celui-ci et les mêmes dispositions dans ses
délibérations; qu'il le priait de croire qu'il verrait régner l'harmonie
avec une grande satisfaction, parce qu'elle ferait le bonheur du pays et
qu'il s'empresserait de concourir à toute mesure ayant cette fin pour
objet; que la règle de sa conduite était de maintenir un juste équilibre
entre les droits de chaque branche de la législature.

Ce discours parut étrange dans la bouche d'un homme qui prétendait
réunir en lui et le sceptre et le ministère, et qui après les actes de
violence qu'il venait de commettre, violences nécessaires, disait-on,
pour la sûreté du gouvernement contre les attentats d'une rébellion, ne
disait pas un mot des dangers que ce gouvernement avait courus ni des
mesures qu'il avait été obligé de prendre pour les faire échouer.

Nous concourrons, répondit la chambre, avec le plus grand empressement
dans toutes les mesures qui tendront vers la paix, but d'autant plus
difficile à atteindre en cette province que ceux qui l'habitent ont des
idées, des habitudes et des préjugés difficiles à concilier. Nous voyons
avec peine les efforts qui se font pour représenter sous des couleurs
fausses et très éloignées de la vérité, les opinions et les sentimens
des habitans du pays.

Il est difficile de dire si sir J. Craig s'attendait à une allusion
aussi légère aux événemens qui venaient de se passer; mais il devait
croire qu'il en serait fait une si la chambre n'était pas infectée des
doctrines révolutionnaires, dont on l'accusait, parce qu'elle était
tenue par respect pour elle-même et pour se dégager de tous les soupçons
que l'on voulait faire peser sur elle, de repousser les accusations sans
cesse renouvelées par ses ennemis. Elle ne devait pas montrer la moindre
crainte d'entrer en discussion avec l'exécutif sur ce point; elle devait
rechercher au contraire cette discussion parcequ'elle devait savoir que
son silence aurait été aussitôt représenté en Angleterre comme un aveu
de sa culpabilité.

La situation du gouverneur était telle qu'il fallait même à cette
lointaine allusion de la chambre, reconnaître sa faute ou maintenir la
position qu'il avait prise. Il se crut obligé de justifier les violences
commises pour ne pas passer pour s'être abandonné à une vengeance
aveugle et sans but, et par conséquent indigne d'un homme d'état. Ainsi
pressé par ses pensées, l'agent métropolitain ne trouva dans une
intelligence qui d'un jour à l'autre ne pouvait voir la portée de ses
paroles ni de ses actes, que des motifs offensans pour tout le monde.

Il observa que les craintes manifestées par la réponse de l'assemblée
touchant l'exécution de l'acte pour la conservation du gouvernement,
n'étaient pas justifiées par les renseignemens qu'il avait reçus; qu'il
n'y avait que ceux qu'il pouvait affecter qui le redoutaient, et que
leurs clameurs pouvaient avoir trompé la chambre sur leur nombre; mais
que l'acte avait apaisé les craintes du peuple depuis qu'il était en
force; que tout simple et tout dépourvu de lumières qu'était le peuple
il s'en rapportait à son bon sens, qui voyait le gouvernement armé du
pouvoir nécessaire et prêt à l'exercer s'il le fallait pour écraser les
artifices des factieux et combattre les intrigues de la trahison; qu'il
voyait par l'adresse de la chambre qu'il avait été mal compris, que
l'harmonie dont il parlait était celle qui devait exister entre lui et
les deux autres branches de la législature et non celle qui devait
exister dans la masse de la société.

Cette réplique voulait dire qu'il persistait dans une ligne politique
réprouvée par les faits et condamnée par le peuple à la dernière
élection. Mais pour montrer de la bonne fois, il fallait non seulement
faire juger les chefs du peuple, il fallait encore faire juger les
principaux membres de la chambre emprisonnés depuis la dernière session.

M. Bedard toujours en prison demandait qu'on lui fit son procès. Cette
voix sortant des cachots était la condamnation la plus complète de la
réplique du gouverneur. Lui-même reconnaissait qu'il ne pouvait punir le
prisonnier. Il disait à son conseil que son incarcération était
nécessaire pour arrêter le mal dont on était menacé, car le conseil ne
devait pas oublier que la détention de M. Bedard était une mesure de
précaution non de châtiment, et qu'il ne pouvait être puni que suivant
les lois du pays; qu'il l'aurait fait mettre en liberté comme les autres
s'il l'avait démandé. La chambre vota une adresse pour le faire élargir.
Une copie des résolutions fut transmise d'avance au gouverneur, qui
s'attendait à voir arriver la députation d'un moment à l'autre, lorsque
M. Papineau se présenta au château et eut une longue conférence avec
lui. Le gouverneur qui croyait peut-être que le prisonnier commençait à
chanceler dans sa résolution, lui fit part de sa décision finale. Aucune
considération, Monsieur, lui dit-il, ne pourra m'engager à consentir à
la libération de M. Bedard, à la demande de la chambre, soit comme
matière de droit soit comme matière de faveur; et je ne consentirai
maintenant à aucune condition qu'il soit libéré pendant la session
actuelle. Je n'ai aucune hésitation à vous faire connaître les motifs
qui m'ont porté à cette résolution. Je sais que le langage général des
membres a répandu l'idée qui existe partout que la chambre d'assemblée
va ouvrir les portes de la prison de M. Bedard; et cette idée est si
bien établie que l'on n'en a pas le moindre doute dans la province. Le
temps est venu où je crois que la sécurité comme la dignité du
gouvernement, commande impérieusement que le peuple apprenne quelles
sont les vraies limites des droits des diverses parties du gouvernement;
et que ce n'est pas celui de la chambre de gouverner le pays.

Cette réponse était flétrissante pour l'administration de la justice: ce
n'était pas la loi qui régnait puis qu'elle se taisait devant la voix
qui disait: «Je ne consentirai pas qu'il soit mis en liberté.»

Le gouverneur qui voulait forcer M. Bedard à reconnaître l'erreur dans
laquelle il disait qu'il était tombé, et à justifier à la fois par là
les autres arrestations qu'il avait fait faire, avait envoyé son
secrétaire, M. Foy, pour avoir une entrevue avec lui, afin de le sonder.
A la suite de ce tête à tête, le gouverneur apprenant que M. Bedard,
curé de Charlesbourg et frère du prisonnier, était en ville, l'avait
mandé au château pour le charger de faire part à son frère des motifs de
son emprisonnement, et l'informer que le gouvernement n'avait en vue que
sa sécurité et la tranquillité publique; que s'il voulait reconnaître sa
faute, il prendrait sa parole comme une garantie suffisante, et qu'il
proposerait aussitôt à son conseil de le faire mettre en liberté. Le
représentant détenu répondit en termes respectueux mais positifs, qu'il
ne pouvait admettre une faute dont il ne se croyait pas coupable, parole
digne de toute la vie politique de ce noble citoyen.

M. Papineau cependant, malgré le langage décidé du gouverneur, avait pu
découvrir que M. Bedard serait rendu à la liberté après la session, et
qu'il ne résulterait aucun bien de la persistance de la chambre dans les
démarches qu'elle avait commencées. L'ajournement de cette affaire fut
en conséquence proposé et agréé après quelques discussions.

Le reste de la session se passa avec assez d'unanimité. La fameuse loi
pour l'exclusion des juges de la chambre fut adoptée et reçut la
sanction royale. L'Angleterre avait fait connaître ses intentions. Le
conseil législatif avait aussitôt abandonné son opposition et s'était
incliné devant ses ordres. En prorogeant les chambres le gouverneur leur
dit: «Parmi les actes auxquels je viens de donner l'assentiment du roi,
il y en a un que j'ai vu avec satisfaction, c'est l'acte pour
disqualifier les juges de siéger à la chambre d'assemblée. Non seulement
je crois la mesure bonne en elle-même, mais j'en considère la passation
comme une renonciation complète d'un principe erroné, qui m'a mis pour
le suivre dans la nécessité de dissoudre le dernier parlement.

«Maintenant, messieurs, je n'ai plus qu'à vous recommander comme vous
l'avez fait observer vous-mêmes au commencement de la session,
d'employer tous vos efforts pour faire disparaître toute défiance et
toute animosité parmi vous. Tant qu'il y en aura, elles paralyseront
tout ce que l'on entreprendra pour le bien public. Il ne peut y avoir
aucun obstacle à cette union. Il n'existe aucunes dissensions
religieuses: l'intolérance n'est point la disposition des temps actuels;
vivant sous un seul gouvernement, jouissant également de sa protection
sous ses soins fructifians dans des rapports mutuels de bienveillance et
de bonté, l'on trouverait tout le reste idéal. Je suis sérieux en vous
donnant cet avis, messieurs. C'est probablement le dernier leg d'un
homme qui vous veut du bien sincèrement, d'un homme qui, s'il vit assez
pour atteindre la présence de son souverain, se présentera avec la
certitude glorieuse d'obtenir son approbation...»

De la colère et de la violence sir James Craig était passé presque sans
transition à un état de calme et de bienveillance qui annonçait un
changement dans la politique de la métropole, que la loi des juges avait
déjà fait prévoir; et on espéra un meilleur avenir.

Peu de temps après M. Bedard fut remis en liberté. En informant son
conseil de ce qui avait eu lieu au sujet de ce chef du parti canadien,
le gouverneur ajouta qu'il avait jugé nécessaire de s'abstenir de
prendre des mesures pour son élargissement jusqu'à ce que tous les
membres fussent rendus chez eux, afin qu'il fut impossible par aucune
fausse interprétation de l'attribuer à l'intervention de la chambre; et
maintenant qu'ils étaient de retour, il le priait de voir s'il ne serait
pas temps de mettre fin à sa détention.

Cette prière était un ordre. Le motif qu'il donna de ne pas l'avoir fait
plutôt renferme l'esprit de son administration et la condamnation la
plus complète de sa politique. L'exécutif qui persiste dans un acte
injuste de peur de paraître céder aux représentans du peuple dans un
gouvernement constitutionnel, montre une ignorance complète des
principes de ce gouvernement, et s'il se met dans le cas de ne pouvoir
éviter une pareille alternative, une incapacité qui en est la plus
grande condamnation. M. Bedard élargi disait à ses électeurs du comté de
Surrey: «Le passé ne doit pas nous décourager, ni diminuer notre
admiration pour notre constitution. Toute autre forme de gouvernement
serait sujette aux mêmes inconvéniens et à de bien plus grands encore;
ce que celle-ci a de particulier, c'est qu'elle fournit les moyens d'y
remédier.

«Toutes les difficultés que nous avions déjà éprouvées n'avaient servi
qu'à nous faire apercevoir les avantages de notre constitution. Ce
chef-d'oeuvre ne peut être connu que par l'expérience. Il faut sentir
une bonne fois les inconvéniens qui peuvent résulter du défaut d'emploi
de chacun de ses ressorts, pour être bien en état d'en sentir l'utilité.
Il faut d'ailleurs acheter de si grands avantages par quelques
sacrifices...»

Tel était le langage de ce patriote en sortant des cachots de l'agent de
l'Angleterre.--Ce n'était ni un langage imposé ni un langage de
vengeance, c'était un langage de conviction.

Craig qui avait une manière à lui de gouverner, n'avait pas seulement
cherché à dominer le parlement, il avait voulu aussi mettre à ses pieds
le clergé. Il s'était persuadé qu'il pourrait conduire tout à sa guise
par la violence et l'intimidation, et comme il avait imposé sa volonté
dans les choses politiques, il croyait pouvoir aussi corrompre et
intimider l'évêque catholique, mettre son clergé dans la dépendance de
gouvernement, en lui faisant abandonner pour se l'arroger ensuite la
nomination des curés. La soumission de M. Plessis qui avait été jusqu'à
lire ses proclamations et faire des allocutions politiques en chaire,
lui avait fait croire qu'il ferait de ce prélat ce qu'il voudrait; mais
il fut trompé. L'évêque n'avait cédé en politique que pour acquérir et
non pour perdre en religion. Il y eut trois entrevues au château St.
Louis entre ces deux hommes, dans les mois de mai et de juin 1811, dont
l'une dura près de deux heures, dans lesquelles le gouverneur put se
convaincre que le clergé serait aussi ferme pour défendre ses droits que
la chambre d'assemblée.

Nous avons vu les efforts qui ont été faits en différens temps depuis la
conquête pour abattre l'église catholique et implanter le protestantisme
à sa place. Nous avons fait remarquer que la révolution américaine sauva
le catholicisme en Canada, ou pour parler plus exactement, l'empêcha
d'être persécuté, car on ne l'aurait pas plus éteint en Canada qu'en
Irlande. On peut ajouter que la dispersion du clergé français par le
régime de la terreur en 1793 contribua beaucoup à apaiser aussi à
Londres les préjugés contre l'église romaine; et que le contrecoup fut
assez sensible en Canada pour y laisser permettre, l'entrée des prêtres,
sujets des Bourbons, qui en étaient spécialement exclus avant la
révolution.[11]

[Note 11: La révolution française si déplorable en elle-même, écrivait
l'évêque de Québec, M. Hubert, à l'évêque de Léon à Londres, assure en
ce moment trois grands avantages au Canada, relui de donner retraite à
d'illustres exilés, celui de se procurer de nouveaux colons et celui
d'avoir des zélés ministres....

Les émigrés français ont éprouvé d'une manière bien consolante les
effets de la générosité anglaise. Ceux qui viendront en Canada ne
doivent pas naturellement s'attendre à de puissants secours pécuniaires.
Mais les deux provinces leur offrent de toutes parts des ressources.

Par rapport aux ecclésiastiques dont il parait que le gouvernement veut
bien favoriser la transmigration en ce pays, voici, Monsgr. ce que je
puis avoir l'honneur de vous répondre pour le moment.... Il n'y a dans
toute l'étendue du diocèse de Québec qu'environ 140 prêtres. Ce nombre
est évidemment trop petit pour faire face à près de 150,000 catholiques
que l'on y compte....

Le clergé de ce diocèse secondera ma manière de penser en tout ee qui
dépendra de lui et, du côté du gouvernement, j'aperçois les intentions
les plus favorables....]

Mais au commencement de ce siècle, on chercha à revenir sur ses pas ou
plutôt à soumettre l'église à la volonté du bureau colonial, pour en
faire un instrument politique, en asservissant l'autel au trône. En 1803
le gouvernement fit connaître à l'évêque son intention de revendiquer
auprès de la cour de Rome, le privilège accordé aux rois de France par
les concordats de nommer aux cures et d'accorder à cette condition à
l'évêque un établissement solide et une reconnaissance complète; mais M.
Denaut jugea cette transaction trop dangereuse pour être acceptée dans
des circonstances ordinaires.

Il était même tellement opposé à cette mesure qui aurait asservi
l'église du Canada à un gouvernement protestant, que dans l'événement où
le roi aurait imposé ce régime, il était décidé à faire d'abord des
représentations avec le clergé et le peuple, puis d'avoir recours au St.
siège, si le premier moyen ne réussissait pas.

En 1811, le gouvernement y revenait. «Vous êtes dans une situation
désagréable dit le gouverneur à M. Plessis, je désirerais qu'elle put
s'améliorer. Vous ne tenez pas le rang qui conviendrait à votre place,
et je ne puis vous reconnaître en votre qualité d'évêque; mais il ne
dépend que de vous d'être reconnu et autorisé dans vos fonctions
extérieures par une commission du roi.» Il avait déjà été question de
cela en 1805. Le changement arrivé dans le ministère avait empêché la
poursuite de cette affaire. M. Plessis avait alors discuté plusieurs
points avec sir Robert S. Milnes, le procureur-général Sewell et M.
Grant, et s'était trouvé fort éloigné d'eux, entre autres sur la
nomination aux cures qu'ils voulaient attribuer à la couronne. Sir James
Craig voulait revenir sur cette affaire, et soutenir que cette
nomination était une des prérogatives royales que le roi ne céderait
jamais. M. Plessis maintint que la collation, la juridiction et
l'institution canonique ou le pouvoir donné à un prêtre de gouverner
spirituellement son troupeau, de lui annoncer la parole de Dieu, de lui
administrer les sacremens, ne pouvaient venir que de l'église seule; que
le roi pourrait bien investir du temporel, mais non du spirituel; que du
reste l'introduction de l'ordre de chose qu'on proposait serait capable
de mettra la province en feu.

«Une personne, lui dit le gouverneur, qui connaît très bien et depuis
longtemps le pays, m'assure que la religion s'y perd sensiblement.»

«Je ne crains pas d'affirmer, répondit aussitôt le prélat, que je
connais encore mieux le peuple canadien. Or d'après mes connaissances,
je crois ce peuple très attaché à sa religion et très peu disposé à
souffrir que l'on y donne atteinte. Il n'y a point d'article dont il
soit aussi jaloux. Ce qu'il y a de très certain, observa alors Craig,
c'est que jusqu'à présent ce pays a été gouverné d'une manière bien
opposée à l'esprit de la constitution d'Angleterre. Nous laissons faire
ici quantité de choses que l'on ne souffrirait dans aucune autre partie
des domaines britanniques. Le gouvernement pourrait me faire mon procès
sur plusieurs articles sur lesquels il est démontré que je ne remplis
pas ses intentions. Tant que la province a été de peu de conséquence, on
a laissé subsister tout cela. Mais enfin elle prend de l'importance, sa
population, ses productions, son commerce lui donnent une considération
qu'elle n'a jamais eue. Il est temps qu'elle soit mise sur le même pied
que les autres parties de l'empire.. IL est de la gloire de l'empire que
la prérogative royale soit exercée partout... Un curé mal choisi
pourrait nuire beaucoup au gouvernement.» Le gouverneur voulut ensuite
prendre l'évêque par l'intérêt et par l'ambition: Les curés n'ont pas
droit de poursuivre pour leur dîme, et vous même quel maigre revenu
avez-vous? Les revenus, dit M. Plessis, sont la dernière chose qu'un
ecclésiastique doive rechercher; le clergé catholique a souvent prouvé
qu'il savait faire des sacrifices en ce genre... Quelque pauvre et
précaire que soit ma situation, j'aimerais mieux qu'elle le fut encore
plus que de donner lieu à mes diocésains de dire que j'ai vendu mon
épiscopat. Sir James Craig s'obstinait. La religion est l'oeuvre de
Dieu, répliqua l'évêque. J'espère qu'il la soutiendra dans ce pays... Le
gouvernement a laissé mes prédécesseurs depuis la conquête diriger leur
église en toute liberté. Ils ont trouvé dans cette conduite un motif de
plus de se montrer zélés pour les intérêts de l'Angleterre. J'ai suivi
en cela leurs traces. Pour m'être prononcé hautement de vive voix et par
écrit dans le même sens, je me suis mis à dos une partie de mes
compatriotes. Le gouvernement est juste; s'il veut maltraiter les
évêques de ce pays, j'espère qu'il ne commencera pas par moi... Les
préjugés de l'Angleterre, observait-il encore, contre les catholiques se
dissipaient, elle s'était adoucie contre les siens et ceux d'Irlande;
que de choses défendues par les statuts d'Edouard VI, d'Elizabeth et de
quelques règnes suivans, et qui se font maintenant en toute liberté. Que
n'a-t-on pas dit dans les deux chambres du parlement en 1805, en faveur
des catholiques d'Irlande lorsqu'on y agita leur émancipation?...
aurait-on osé parler avec cette force et cette hardiesse il y a 100 ans?
Quant à la suprématie spirituelle, je veux dire à la qualité de chef de
l'église qu'il a plu au parlement d'Angleterre d'attribuer au roi, il
est très certain qu'aucun membre de l'église catholique ne la peut
admettre.

Nous ne reconnaissons point, l'église catholique, dit en terminant
l'entrevue le gouverneur, aux yeux duquel la nomination aux cures était
un moyen puissant de saper la foi du peuple, et d'amener insensiblement
son apostasie en choisissant ses pasteurs. Mais le siècle n'était pas
propre au succès d'une pareille oeuvre. Loin de chercher à implanter une
nouvelle foi, les gouvernemens ont assez à faire pour maintenir
l'ancienne, outre qu'il y a plus qu'il ne faut d'autres germes de
révolution pour les occuper.

C'est peu de jours après que sir James Craig déposa les rênes du pouvoir
et partit pour l'Europe. Le peuple désigne le temps de son
administration du règne de la terreur. Cette appellation contient plus
d'ironie que de vérité. Il ne fit point répandre de sang, et dans ses
emportemens il ne fut que l'instrument de son conseil, qui sut
l'aveugler et le mener suivant ses vues lorsqu'il croyait avoir dans les
membres de ce corps des serviteurs obséquieux et obéissans. Dans le
discours étrange qu'il prononça en prorogeant les chambres, après tout
ce qui s'était passé, il approuva complètement l'assemblée sur la
question des juges, et termina comme s'il avait laissé tous les partis
dans i'union et la concorde, confondus dans un même sentiment d'estime
et de bienveillance, illusion d'une imagination que ne réglait aucun
jugement, et à laquelle il peut avoir ajouté foi avec sincérité car il
n'avait pas au fond un mauvais coeur: sa faiblesse était de vouloir
imiter un grand conquérant qui tenait alors un sceptre absolu dans une
autre partie du monde. Il mourut quelques mois après son retour en
Angleterre. Malgré les adresses de ses partisans à l'occasion de son
départ, et le spectacle de la population anglaise qui ôta les chevaux de
son carrosse et le tira jusqu'au rivage lorsqu'il alla s'embarquer, il
fit des observations amères sur la déception et l'ingratitude des
hommes, qu'il avait éprouvées en Canada plus que partout ailleurs,
observations peu flatteuses de quelque manière qu'on les envisage pour
ceux qui s'attelaient dans le moment même à son char au pied de son
château et qui se faisaient esclaves pour être tyrans.

Pourtant jusqu'au dernier moment de son départ ils l'avaient poursuivi
de leurs approbations et de leurs adresses complimenteuses.

«Nous conserverons, disaient ses partisans de Montréal, une
reconnaissance éternelle pour la conduite habile, constitutionnelle et
tempérée de votre excellence, qui a réussi à calmer une fermentation
qu'avaient excité quelques esprits faux, vains et ambitieux.»

«L'expérience, ajoutaient ceux de Warwick, a confirmé notre vénération
et notre reconnaissance pour celui dont le gouvernement sage et
désintéressé dans un temps orageux et difficile, a sauvé cette province
des maux qui la menaçaient, a fait connaître à la mère-patrie les
ressources de cette colonie, a fait disparaître les jalousies et
succéder aux inquiétudes une parfaite tranquillité.»

«Nous n'hésitons pas, répétaient à leur tour ceux de Québec, à exprimer
le plus profond respect et la plus haute admiration pour les talens
supérieurs, l'énergie, l'impartialité et l'intégrité de conduite qui
distinguèrent d'une manière si éminente l'administration de votre
excellence.»



                         LIVRE QUATORZIÈME.



                             CHAPITRE I.

                           GUERRE DE 1812.


Sir George Prévost; sa politique.--Situation des rapports entre
l'Angleterre et les Etats-Unis.--Premières hostilités sur mer.--Le parti
de la guerre l'emporte à Washington.--La guerre est
déclarée.--L'Angleterre adopte un système défensif.--Forces des
Etats-Unis.--Organisation de la défense du Canada.--Zèle du clergé
catholique.--M. Plessis travaille à faire reconnaître officiellement le
catholicisme par le gouvernement.--Mission secrète de John Henry aux
Etats-Unis et son résultat.--Mouvement des forces américaines,--Le
général Hull envahit le Canada et puis se retire.--Divers escarmouches
et combats.--Le général Brock fait prisonnier le général Hull avec ses
soldats.--Van Rensalaer envahit le Canada,--Combat de Queenston; mort du
général Brock.--Défaite de l'ennemi.--Nouvelle et inutile invasion du
Canada par le général Smith.--Le général Dearborn fait mine d'attaquer
le Bas-Canada, puis se retire.--Evénemens sur mer.--Session du
parlement.--Il élève les droits de douane pour faire face aux dépenses
de la guerre.


Les querelles qui avaient troublé l'administration de Craig et les
manifestations populaires qui s'étaient fait jour par la voie de
l'assemblée, avaient fait une double impression au dehors. Aux
Etats-Unis elles avaient enhardi le parti de la guerre et augmenté ses
espérances; en Angleterre elles avaient porté le gouvernement à regarder
les Canadiens d'une manière plus favorable et à travailler, à adoucir
l'âpreté qui régnait dans les relations entre le gouvernement et les
représentans.

L'incapacité et la violence de Craig avaient été la cause des troubles
récens. Une conduite contraire pouvait ramener le calme dans les
esprits. Le gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, Sir George Prévost, ancien
militaire d'origine Suisse, offrait toutes les conditions désirables
dans la circonstance. C'était un homme sage, modéré, qui possédait ce
bon sens et cette impartialité si rares chez les agens métropolitains
depuis quelque temps.

Voyant d'un côté la puissance énorme de l'Angleterre, et de l'autre la
faiblesse de la colonie, ces agens prenaient pour base de leur conduite
la force relative des deux parties, et non l'esprit de la constitution.
Ils voyaient la métropole personnifiée en eux, et se persuadaient que
toutes les oppositions qu'éprouvaient leur volonté, étaient des
oppositions malveillantes et factieuses dirigées contre la suprématie
anglaise. Ce moyen de réfuter les erreurs que leur partialité ou leur
ignorance leur faisait commettre, avait bien l'avantage de mettre leur
responsabilité, leur discrétion, leurs talens à l'abri, mais il
transportait la querelle sur un terrain dangereux pour l'avenir; sur le
terrain de l'alliance entre la colonie et la métropole, de la rébellion
et de l'indépendance.

En prenant les rênes du pouvoir, sir George Prévost travailla à calmer
les esprits et à faire oublier les animosités que les démêlés violens
avec son prédécesseur avaient pu laisser dans les coeurs. Il montra la
plus grande confiance dans la fidélité des Canadiens qu'on ne cessait
point de traiter de rebelles; il s'étudia à prouver en toute occasion
que ces accusations n'avaient laissé aucune impression dans l'esprit de
l'Angleterre ni dans le sien. Il nomma le prisonnier de sir James Craig,
M. Bedard, juge des Trois-Rivières; il fit M. Bourdages, adversaire non
moins ardent de cette administration, colonel de milice, et l'expérience
démontra deux choses; que cette conduite était prudente et sage, et que
le mensonge, la calomnie, la persécution n'avaient point affaibli le
sentiment de la fidélité dans l'âme de ces deux patriotes.

Bientôt la plus grande sympathie s'établit entre lui et le peuple. Le
choix du roi avait été dicté sans doute par la situation dans laquelle
se trouvaient ses rapports avec les Etats-Unis; car on doit remarquer
que la guerre réelle ou imminente avec la république voisine a toujours
assuré aux Canadiens des gouverneurs populaires, et qu'au contraire la
paix au dehors a été généralement le temps des troubles au dedans. En
temps de danger extérieur, toute agression contre les droits des
Canadiens cessait; le danger passé, la voix de l'Angleterre se taisait
et aussitôt la consanguinité de race assurait sa sympathie à ceux qui
voulaient leur anéantissement national, et en attendant leur
asservissement politique. Mais un grand peuple, dit Thierry,[12] ne se
subjugue pas aussi promptement que sembleraient le faire croire les
actes officiels de ceux qui le gouvernent par le droit de la force. La
résurrection de la nation grecque prouve que l'on s'abuse étrangement en
prenant l'histoire des rois ou même des peuples conquérans pour celle de
tout le pays sur lequel ils dominent.» Un peuple plus petit survit
encore longtemps à sa chute.

[Note 12: Histoire de la conquête d'Angleterre.]

En effet pour certains peuples il y a des jours où la providence semble
venir à eux pour ranimer leurs espérances. Les Etats-Unis ont déjà plus
d'une fois arrêté, par leur attitude, l'oppression des Canadiens. Le
drapeau de cette république possède cet avantage qu'en se déployant dans
le ciel, il en impose à la violence et paralyse le bras qui cherche à
effacer un peuple du livre des nations.

La guerre était imminente avec cette puissance. Nous avons exposé dans
le dernier chapitre les causes des difficultés qui s'étaient élevées
entre les deux gouvernemens, et ce que l'on avait fait jusqu'en 1809. A
cette époque, M. Madison remplaçait M. Jefferson, ancien ami et ancien
disciple de Washington, comme président des Etats-Unis. On crut un
moment à un arrangement amical avec l'Angleterre: le ministre de Londres
à Washington annonça que les ordres en conseil qui défendaient tout
commerce avec la France et ses alliés, et qui avaient motivé le décret
de Milan promulgué par Napoléon, qui défendait à son tour tout commerce
avec l'Angleterre et ses colonies, allaient être retirés en ce qui
regardait la république; mais ce ministre ayant été désavoué par son
gouvernement, les rapports entre les deux puissances s'étaient envenimés
depuis lors de plus en plus, surtout après la révocation des décrets
français de 1810, sans que l'Angleterre modifiât les siens. Les
vaisseaux de guerre des deux nations en faisant la police sur les mers,
entravaient de plus en plus le commerce et précipitaient le dénouement.
La frégate, la Présidente, commandée par le commodore Rogers, prit un
sloop de guerre anglais après lui avoir tué beaucoup de monde. Dans le
même temps les Indiens de l'Ouest se montrèrent hostiles, et le général
Harrison ne put les intimider qu'en leur faisant essuyer une sanglante
défaite sur les bords de la Wabash dans l'Indiana. Les ennemis que
l'Angleterre avait dans la république attribuèrent les hostilités des
Indiens aux intrigues de ses agens, et demandèrent à grands cris la
guerre.

Ce parti travaillait depuis longtemps à augmenter ses forces et è
parvenir au pouvoir. Le moment paraissait enfin arrivé où il allait voir
ses espérances couronnées de succès et obtenir la majorité au congrès.
L'Angleterre était dans le tort de la guerre en Espagne, et Napoléon,
qui était maintenant en bonne intelligence avec la république,
s'élançait dans cette campagne de Russie où il devait gagner ou perdre
le sceptre du monde. Animés par les grands événemens, une ardeur toute
militaire n'empara des Américains et le cri aux armes retentit dans une
grande partie du pays. Le congrès s'émut; le capitole retentit des
plaintes et des griefs que l'on reprochait à la dominatrice des mers.
Des discours véhémens excitèrent la lenteur craintive des agriculteurs
et des marchanda; des orateurs et des journaux annoncèrent que la guerre
proclamée, le gouvernement américain n'aurait qu'à ouvrir les bras pour
recevoir le Canada retenu malgré lui sous le joug d'une métropole
européenne, et que les habitans attendaient avec impatience l'heure de
leur délivrance. «Le moment, disait le message du président, M. Madison,
en 1811 au congrès, exige des gardiens des droits nationaux un ensemble
de dispositions plus amples pour les soutenir. Malgré la justice
scrupuleuse, la grande modération et tous les efforts des Etats-Unis
pour substituer aux dangers nombreux que court la paix des deux paya,
nous avons vu que le cabinet anglais non seulement persiste à refuser
toute satisfaction pour nos torts, mais veut encore faire exécuter
jusqu'à nos portes des mesures qui dans les circonstances actuelles ont
le caractère et l'effet de la guerre contre notre commerce légitime. En
présence de cette volonté évidente et inflexible de fouler aux pieds les
droits qu'aucune nation indépendante ne peut abandonner, le congrès
sentira la nécessité d'armer les Etats-Unis pour les mettre dans cette
situation que la crise commande, et pour répondre à l'esprit et aux
espérances de la nation.»

Après avoir mis un embargo sur tous les vaisseaux qui se trouvaient dans
leurs ports, les deux chambres passèrent une loi pour déclarer la guerre
à la Grande-Bretagne. Tous les préparatifs de guerre étaient pour ainsi
dire à faire. Il n'y avait ni armée, ni généraux, ni matériel. Il
fallait tout former et tout organiser avec hâte et précipitation. Malgré
l'enthousiasme apparent, les républicains américains n'avaient point
alors plus qu'aujourd'hui l'ambition des victoires et de la gloire
militaire. Ce grand mobile des peuples européens manque presque
totalement aux peuples du Nouveau-Monde. Ceux-ci n'ont point acquis les
contrées qu'ils occupent par de brillantes victoires; ils ns sont point
venus s'asseoir en conquérans aux foyers d'une civilisation vieillie et
dégénérée. Leurs souvenirs historiques ne consistent ni en conquêtes, ni
en croisades, ni en châteaux forts, ni en chevalerie. Tout ce mouvement,
toute cette pompe guerrière et poétique qui caractérisent la naissance
et la formation des nations modernes de l'Europe, sont des événemens
inconnus à l'Amérique. Le Nouveau-Monde fut découvert et établi au
moment où les formes de la société de l'ancien allaient changer, et où
l'homme qui travaille et l'homme qui souffre, formant la masse des
peuples, allait commencer à s'agiter pour obtenir un gouvernement fondé
sur ses besoins, et qui fût capable de prendre la place d'un
gouvernement militaire caractérisé par la noblesse et la chevalerie.

Le mobile des hommes d'aujourd'hui est un intérêt froid et calculateur.
C'est le seul de la république américaine. La guerre du Canada après la
première ardeur passée, parut une spéculation chanceuse. Aussi craignant
de trop s'aventurer, ce peuple marcha-t-il avec précaution; ce qui fit
de la guerre de 1812 une guerre d'escarmouches où il se cueillit peu de
lauriers des deux côtés. Engagée comme elle l'était en Europe,
l'Angleterre résolut dès l'abord de se tenir sur la défensive, et de
marcher en avant seulement lorsque cela serait nécessaire pour mieux
assurer le système qu'elle avait adopté. C'était le seul du reste
qu'elle pouvait suivre avec les forces qu'elle avait à sa disposition en
Amérique. L'immensité de sa frontière coloniale rendait sa situation
d'autant plus difficile que le St.-Laurent est fermé une partie de
l'année par les glaces, et que la partie de son territoire que baigne
l'océan à la Nouvelle-Ecosse, était séparée du Canada par des forêts et
de vastes territoires inhabités. Le courage des colons eux-mêmes appuyés
des secours qu'elle pourrait leur envoyer, devait former la principale
barrière.

Le gouvernement des Etats-Unis ordonna d'enrôler 25 mille hommes, de
lever 50 mille volontaires, et d'appeler 100 mille miliciens sous les
armes pour la garde des côtes et des frontières. Le général Dearborn,
vieil officier de la révolution, fut nommé commandant en chef des armées
de la république. Mais ces masses d'hommes étaient plus formidables sur
le papier que sur le champ de bataille. Le gouvernement américain
manquait d'expérience pour les faire mouvoir d'une manière dangereuse
pour la sûreté des possessions anglaises, qui n'auraient pu résister à
de pareilles forces si elles avaient été mises en mouvement avec la
sienne et l'unité stratégique de l'Europe. Les 175 mille hommes armés
des Etats-Unis excédaient toute la population male du Canada capable de
porter les armes.

Cependant le Canada de préparait à faire tête à l'orage avec un zèle et
une confiance qui étaient de bon augure. Sir George Prévost en arrivant
à Québec, alla visiter le district de Montréal et la frontière du lac
Champlain; il examina les postes fortifiés et les positions militaires
de la rive droite du St.-Laurent. Partout la population était animée du
meilleur esprit. Il y avait bien eu un instant quelques tergiversations
parmi quelques jeunes membres de la chambre outrée de la conduite de
Craig. Il y avait même eu une réunion secrète à Québec chez M. Lee, où
assistaient MM. Viger, L. J. Papineau, Borgia, et plusieurs autres, pour
délibérer s'il ne conviendrait pas de rester neutres et de laisser au
parti qui dominait le pouvoir oppresseur qui nous gouvernait, à le
défendre comme il pourrait; mais M. Bédard et ses amis s'y étaient
opposés et le projet avait été abandonné.

Le parlement se réunit deux fois en 1812. Le gouverneur lui recommanda
de renouveler les actes nécessaires à la sauve-garde du gouvernement.
C'était demander le renouvellement de la loi miteuse des suspects dont
la dernière administration avait tant abusé. La chambre répondit qu'elle
s'en occuperait. Sir George Prévost s'empressa de répliquer qu'il ne
pouvait s'empêcher de regretter qu'elle eût cru devoir arrêter son
attention sur des procédés antérieurs; qu'il l'engageait à porter ses
soins sur l'état actuel des affaires, que c'était le moyen le plus
efficace de manifester son zèle pour le bien public et d'assurer la
tranquillité de la province. La chambre était bien disposée à accepter
sa parole, mais elle voulait s mettre en garde contre l'avenir; elle fit
plusieurs amendements à la loi dans lesquels elle conféra au gouverneur
seul le pouvoir confié jusque là au conseil exécutif, d'emprisonner les
personnes soupçonnées de trahison, et statua qu'aucun membre des deux
chambres ne pourrait être arrêté, amendemens qui font voir assez dans
quel discrédit étaient tombés les conseillers puisqu'elle prêterait
s'exposer à la tyrannie d'un seul homme étranger au pays.

Le conseil législatif refusa d'admettre l'amendement, qui comportait
trop directement le censure de la conduite de ses principaux membres, et
malgré une conférence entre les deux chambres pour s'entendre, la loi
tomba à la satisfaction de tout le monde. La preuve la plus convaincante
qu'elle n'avait été qu'un moyen d'oppression, c'est qu'on l'effaçait du
livre des statuts à l'entrée de la guerre, c'est-à-dire au moment du
plus grand danger.

La chambre vota ensuite l'argent nécessaire, et passa une loi pour
organiser la défense de la province en levant des soldats et en
organisant et armant la milice. Elle adopta en même temps une résolution
pour repousser lea atteintes faites à sa loyauté par le dernier
gouverneur. Elle déclara qu'il était du au bon caractère des Canadiens
d'adopter quelque mesure pour informer le roi des événemens qui avaient
eu lieu sous l'administration de sir James Craig, et des causes qui les
avaient amenés, afin qu'il pût prendre les précautions nécessaires pour
empêcher à l'avenir le retour de pareils abus.

Elle résolut encore, sur la proposition de M. Lee, de faire une
investigation sur l'état de la province et sur les événemens qui avaient
signalé la dernière administration. Cette proposition fut secondée par
M. L. J. Papineau, qui montrait déjà les talens oratoires de son père;
elle passa presque à l'unanimité, deux membres seulement votant contre.
MM. Lee, Papineau père et fils, Bedard et Viger furent nommés pour
former la commission d'enquête, auxquels on ajouta trois autres membres
avec ordre de tenir leurs procédés secrets; mais ils ne firent jamais
rapport.

Partout maintenant les villes et les campagnes retentiraient du bruit
des armes; les milices s'exerçaient sous la direction de leurs
officiers; la population française était déjà animée de cette ardeur
belliqueuse qui forme un des traits caractéristiques de la race.

Le grand vicaire de l'évêque catholique, M. Roux, adressa un mandement
au peuple, dans lequel il semblait n'avoir pu trouver d'expressions
assez fortes pour convaincre l'Angleterre de sa fidélité et de son
dévouement.

En arrivant en Canada le gouverneur avait travaillé à regagner les
bonnes grâces du clergé, que l'on croyait avoir aliéné par les
tentatives imprudentes de Craig. Il eut des entrevues avec l'évêque, M.
Plessis, qui ne perdit point l'occasion, avec sa présence d'esprit
ordinaire, de profiter de la situation des choses pour faire mettre le
catholicisme sur un bon pied, et pour faire reconnaître pleinement son
existence légale avec tous les droits et privilèges qu'il possède dans
les pays catholiques. Ce fut là le but de toute la vie de ce prélat.

Sir George Prévost en vue de la guerre, où les catholiques devaient
combattre comme les protestans, manifesta à l'évêque le désir de savoir
sur quel pied il serait convenable de mettre à l'avenir les évêques
catholiques du Canada. M. Plessis lui présenta un mémoire,[13] où il lui
exposait ce qu'étaient les évêques canadiens avant la conquête; ce
qu'ils avaient été depuis, et l'état où il serait à désirer qu'ils
fussent à l'avenir pour le plus grand avantage du gouvernement et de la
religion.

[Note 13: Dans le mois de mai 1812.]

Avant la complète ils gouvernaient leur diocèse à l'instar de ceux de
France selon les canons de l'église et les ordonnances du royaume. Ils
avaient un chapitre composé de cinq dignités et de douze chanoines, qui
était sous leur entière juridiction ainsi que tout le clergé séculier et
les communautés religieuses de filles. Ils tenaient leur synode,
érigeaient les paroisses, y proposaient des desservans, les révoquaient,
visitaient les églises, monastères et lieux de piété, rendaient des
ordonnances touchant la discipline et la correction des moeurs,
auxquelles les ecclésiastiques et les laïcs étaient obligés de se
soumettre, se faisaient rendre les comptes des fabriques, ordonnaient
sur le recouvrement et l'emploi de leurs deniers; enfin ils avaient la
direction absolue de toute l'administration ecclésiastique et
religieuse, et rien ne se pouvait faire dans le clergé séculier, dans
les fabriques et dans les monastères sans leur ordre ou leur
approbation. Leur surveillance s'étendait jusque sur les écoles.

Depuis la conquête le gouvernement britannique ayant refusé au Canada de
recevoir un évêque de France, le chapitre chargé de l'administration du
diocèse pendant la vacance du siège épiscopal, s'était considéré comme
revenu aux temps qui avaient précédé les concordats, et où l'évêque
était élu par le clergé de son église et confirmé par le métropolitain
ou par le pape sous le bon plaisir du souverain. Par un acte capitulaire
de 1764 M. Briand, membre du chapitre et l'un des vicaires généraux,
avait été élu évêque de Québec. Malgré les recommandations du gouverneur
Murray, le ministère anglais n'avait point voulu approuver sa
nomination, mais l'avait informé qu'il ne serait point troublé. La cour
de Rome lui avait accordé des bulles et il avait été consacré à Paris en
66. Revenu en Canada, il avait exercé ses fonctions sans trouble après
avoir prêté serment d'allégeance.

Le chapitre de la cathédrale réduit à un petit nombre de membres,
n'ayant plus de revenus suffisans pour subsister, s'était éteint
insensiblement. Sa dernière assemblée capitulaire était du 10 septembre
1773; le dernier chanoine était mort en 1796.

Du consentement de la cour de Rome et de sir Guy Carleton, un coadjuteur
avait été nommé en 72 à l'évêque, qui en avait toujours eu un depuis
pour le remplacer après sa mort ou sa résignation. M. Plessis faisait
ensuite observer à sir George Prévost que les évêques avaient fait et
faisaient encore profession de la loyauté la plus scrupuleuse envers le
gouvernement, et avaient cherché en toute occasion à la graver
profondément dans l'esprit du clergé et du peuple confié à leurs soins.

Comme l'on savait très bien, qu'ils ne prétendaient exercer d'autorité
qu'au spirituel et seulement sur les sujets catholiques de leur diocèse,
on ne leur avait contesté ni leur juridiction, ni leur titre d'évêque
jusqu'à ces dernières années, où des esprits jaloux se couvrant du
spécieux prétexte du zèle pour les intérêts et les prérogatives de la
couronne, avaient commencé à élever des doutes sur l'exercice d'une
autorité toute canonique et inoffensive de sa nature.

Au mois d'avril 1806, un officier de la couronne avait filé dans une des
cours, une requête tendante à troubler cette jouissance, à mettre en
force certains statuts impériaux, fruits malheureux des animosités
religieuses du 16e siècle, à anéantir l'autorité et le titre de l'évêque
catholique, à faire déclarer nulle la seule ordonnance qui eut reconnu
cette autorité, et à prétendre faussement que même avant la conquête,
l'évêque de Québec n'avait pas droit d'ériger de paroisses dans son
diocèse. Ces avancés répétés dans les cours avaient été artificieusement
répandus dans les papiers publics.

L'évêque concluait par demander que lui et ses successeurs fussent
civilement reconnus pour évêques catholiques de Québec ayant sous leur
juridiction épiscopale les catholiques des colonies de l'Amérique
britannique du nord; en attendant que par un accord entre Rome et
l'Angleterre il fût érigé d'autres évêchés catholiques dans ces
contrées, avec tous les droits qu'ils avaient exercés jusqu'à ce jour;
qu'aucune paroisse catholique ne pût être érigée sans l'intervention
préalable de l'évêque; qu'il fût maintenu dans la possession où il était
de proposer aux cures et aux missions catholiques; que la propriété du
palais épiscopal lui fût confirmé et qu'il fût autorisé à acquérir à
l'avenir. Enfin, sans demander une assignation de revenus, il annonçait
que ce serait un avantage pour le gouvernement s'il recevait une
gratification, et si le clergé catholique était représenté dans les
conseils exécutif et législatif par son chef.

Ces demandes appuyées par le zèle qu'il avait montré de tout temps et
qu'il inspirait à tout son clergé pour exciter le peuple à soutenir avec
vigueur la cause anglaise dans la guerre avec la république américaine,
furent accordées plus tard. Et l'on verra que lorsqu'il passa en Europe
pour les affaires de son diocèse, le gouvernement anglais le reçut avec
de grands égards, et lui accorda presque tout ce qu'il demandait.

La nécessité où l'Angleterre se trouvait alors, comme elle l'avait été
en 75, de prêter une oreille favorable aux Canadiens et d'être juste à
leur égard, ne devrait pas être perdue pour elle; car sa situation
devient de jour en jour plus difficile à mesure que les Etats-Unis et
ses colonies s'accroissent en population, en richesses et en puissance.
L'Océan qui sépare les deux mondes est une barrière naturelle beaucoup
plus forte que la limite qui sépare le Canada de la république voisine
et, l'on s'en apercevra un jour.

La nationalité des Canadiens donne encore de la force à cette limite et
la guerre dont nous allons nous occuper le prouva. On en appela à leurs
institutions et à leurs autels pour exciter leur zèle, et cet appel du
représentant de l'Angleterre à la défense de son empire au cri si saint
pour eux de leur religion et de leurs lois, était un engagement
d'honneur d'autant plus sacré qu'il était pris au moment du danger.

Les Canadiens ne demandèrent pas d'autre garantie, pour courir aux
armes. Ce que sir George Prévost donna à entendre à leurs représentans
et à leur clergé, fut interprété de la manière la plus généreuse; tout
le monde songea à faire son devoir, et l'ennemi put se convaincre que la
défection qu'il attendait ne se réaliserait point.

Le gouverneur dirigea les troupes vers les frontières et confia la garde
de Québec, la clef du pays, aux milices représentées peu de temps
auparavant comme rebelles ou comme animées de dispositions fort
suspectes. Les patriotes Bédard et autres furent rétablis dans leur
grade militaire avec ostentation par un ordre du jour.

Dans le mois de mars, le président des Etats-Unis avait envoyé un
message à la chambre des représentans pour l'informer que, pendant que
le gouvernement américain était en paix avec la Grande-Bretagne, cette
puissance avait employé un agent secret pour parcourir les divers états
de l'Union, surtout le Massachusetts, y fomenter la désobéissance aux
autorités établies, intriguer avec les mécontens, exciter à la révolte,
détruire éventuellement la confédération et en détacher avec l'aide de
ses soldats les états de l'Ouest.

Ce message extraordinaire fit la plus grande sensation. L'espion était
un Irlandais, nommé John Henry, ancien capitaine dans l'armée
américaine, et qui résidait à Montréal depuis 1806 en qualité d'étudiant
en droit. Par une lettre de M. Ryland, secrétaire de sir James Craig,
Henry qui avait déjà été employé dans quelque mission secrète à la
satisfaction du secrétaire d'état à Londres, à qui on avait, transmis
ses rapports, était prié de se charger d'une nouvelle mission
confidentielle aux Etats-Unis, pour laquelle le gouverneur lui
fournirait un chiffre de correspondance. Il devait lui faire parvenir
les vues du parti dominant dans les divers états de la république, et
mettre les mécontens qui désiraient s'en détacher en communication avec
le gouvernement anglais. Sir James Craig donna ses instructions à Henry,
en lui recommandant de tâcher d'obtenir les renseignemens les plus
exacts sur la disposition des esprits dans le Massachusetts, l'état qui
exerçait alors la plus grande influence dans l'est; de s'insinuer dans
l'intimité de quelques chefs de parti et de leur donner à entendre, mais
avec une grande réserve, que s'ils voulaient se mettre en rapport avec
le gouvernement anglais, par le canal du gouverneur canadien, il était
autorisé à être leur intermédiaire et à leur montrer s'ils l'exigeaient
ses lettres de créance. Henry était chargé d'écrire souvent à Québec,
mais pour ne pas exciter de soupçon, d'adresser ses lettres au juge
Sewell, à un autre Monsieur qui lui était désigné, et quelquefois à M.
Ryland lui-même, mais fort rarement.

L'on pensait alors que les conséquences des lois d'embargo passées par
le congrès, ruineuses pour les états de l'est, pourraient amener leur
séparation du reste de la confédération. Henry rendu à son poste écrivit
une foule de lettres jusqu'à son retour à Montréal dans le cours de la
même année. Aucun effet ne parut résulter de sa mission. Lorsqu'il
demanda le prix de son salaire, on ne se montra pas empressé d'y
répondre comme il le désirait. On ne voulut lui donner ni une place de
juge-avocat, ni un consulat. En 1811 il s'adressa à lord Liverpool, qui
lui fit répondre par son secrétaire, que sir James Craig ne s'était pas
engagé à lui faire avoir sa récompense en Angleterre. Se voyant rebuté
dans la colonie et dans la métropole, il alla tout déclarer au pays
qu'il avait voulu trahir.

Cette affaire, dont le gouvernement américain fit grand bruit pour
exciter le peuple à la guerre, est une nouvelle preuve ajoutée à toutes
les autres, de l'inconsidération de conduite de sir James Craig, et du
peu de jugement dans le choix de ses instrumens.

Le plan d'opérations militaires adopté pour le Canada fut parfaitement
défensif. L'Angleterre était trop engagée en Europe pour songer à porter
de grands coups en Amérique; et d'ailleurs elle présumait avec raison
que les entreprises des Etats-Unis dépendraient des vicissitudes de la
guerre au-delà des mers. Napoléon s'était jeté sur la Russie; du succès
de cette gigantesque entreprise à 800 lieues de sa capitale, allait
dépendre le plus ou le moins d'énergie des républicains de l'Amérique.
Le gouvernement de Washington après avoir formé de grands cadres
d'armée, fut comme embarrassé lorsqu'il fallut faire mouvoir ces masses
d'hommes. Il conduisit toute cette guerre avec l'inexpérience et la
timidité d'un état major bourgeois. Les traditions des guerres de la
révolution semblèrent être perdues, ou plutôt ces guerres n'avaient pas
appris la tactique offensive, car on n'avait fait que repousser des
envahisseurs européens qui voulaient imposer leur joug au colon devenu
grand. Ses efforts se perdirent dans une multitude de petits chocs,
éparpillés sur une frontière de 3 à 400 lieues, et il est bien difficile
aujourd'hui de dire quel était le résultat final que l'on voulait
atteindre.

Au moment de la déclaration de guerre, le général Hull, gouverneur du
territoire du Michigan, était parti de l'Ohio pour le Détroit avec deux
mille hommes pour mettre fin aux hostilités des Sauvages sur la
frontière du Nord-Ouest, et tâcher de le gagner à la cause américaine.
Il était autorisé par ses instructions à envahir le Canada s'il pouvait
le faire sans mettre en danger les postes qui lui étaient confiés. Vers
la mi-juillet il traversa la rivière du Détroit et alla camper à
Sandwich, dans le Haut-Canada, avec l'intention d'aller s'emparer du
fort de Malden à quelques lieues de là. Etabli sur ce point, il adressa
entre autres, ces paroles aux Canadiens:

«Séparés de l'Angleterre par un océan immense et un vaste désert, vous
n'avez aucune participation dans ses conseils, aucun intérêt dans sa
conduite. Vous avez senti sa tyrannie, vous avez vu son injustice; mais
je ne vous demande à venger ni l'une ni l'autre. Les Etats-Unis sont
assez puissans pour vous procurer à tous la sûreté compatible avec leurs
droits et vos espérances. Je vous offre les avantages inestimables de la
liberté civile, politique et religieuse... C'est elle qui nous a
conduits en sûreté et en triomphe à travers les orages de la révolution;
c'est elle qui nous a portés à un rang élevé parmi les nations de
l'univers, et qui nous a procurés plus de paix, plus de sécurité et plus
de richesses que n'en a jamais eu aucun autre pays.

«Ne levez pas la main contre vos frères. Plusieurs de vos ancêtres ont
combattu pour notre liberté et notre indépendance. Enfans de la même
famille, héritiers du même héritage, vous devez bien accueillir une
armée d'amis.»

Cette proclamation qui n'était pas rédigée sans quelque adresse, ne fut
point soutenue par des opérations militaires qui répondissent au talent
que pouvait promettre sa rédaction. Le général Hull fut écrasé sous le
poids de son commandement. Après être resté près d'un mois sans rien
entreprendre, il rentra dans son pays. Plusieurs de ses détachemens
avaient été défaits par des partis de nos soldats et par les Indiens. Le
lieutenant Rolette, commandant le brig armé le Hunter, avait abordé à la
tête de six hommes seulement et pris un navire américain chargé de
troupes et de bagages. Le capitaine Tallon, détaché par le Colonel
Proctor, avait rencontré au-dessous du Détroit, le major Vanhorne,
l'avait battu et lui avait enlevé des dépêches importantes. Dans les
autres parties du pays les affaires n'allaient guère mieux pour les
ennemis. Le capitaine Roberts, de St.-Joseph, dans une petite île du lac
Huron, avait reçu du général Brock en son temps, la nouvelle de la
déclaration de guerre et l'ordre de tâcher de surprendre Mackinac, poste
dont il s'empara sans coup férir à l'aide d'une trentaine de soldats
soutenus par M. Pothier et ses voyageurs canadiens; c'était l'un des
plus forts des Etats-Unis. Cette conquête eut un grand retentissement
parmi les tribus indiennes de ces contrées, qu'elle rallia presque
totalement à la cause de l'Angleterre, et fut le prélude des revers de
Hull.

Cependant le gouverneur du Haut-Canada, le général Brock, avait pris ses
mesures dès les premières hostilités pour repousser toute invasion.
Ayant rassemblé ses forces, il traversa le fleuve et parut tout-à-coup
avec 13 à 14 cents hommes dont 600 Sauvages, devant le fort du Détroit
où s'était retiré le général Hull. Le commandant américain intimidé et
hors de lui-même se rendit prisonnier sans coup-férir, avec son armée, à
l'exception des milices et des volontaires de l'Ohio et du Michigan qui
eurent la liberté de s'en retourner chez eux après s'être engagés à ne
point servir pendant cette guerre. Le fort du Détroit et le vaste
territoire du Michigan tombèrent ainsi au pouvoir des vainqueurs, qui
firent un butin considérable.

Les troupes américaines furent envoyées dans le Bas-Canada, où le
général Hull rendu à Montréal, fut échangé contre 30 prisonniers
anglais. Il ne fut pas plutôt rentré dans son pays, qu'il fut accusé
devant un conseil de guerre. La cour refusa de se prononcer sur
l'accusation de trahison; mais elle le trouva coupable de lâcheté et le
condamna à mort. Le président lui accorda plus tard son pardon en
mémoire des services qu'il avait rendus pendant les guerres de la
révolution.

Après l'anéantissement de l'armée américaine de l'ouest, la partie
supérieure du Haut-Canada se trouva débarrassée de la crainte d'une
invasion.

Pendant que ces événemens se passaient à la tête du lac Erié, les forces
ennemies qui devaient agir sur le lac Ontario et sur le lac Champlain se
rassemblaient. Elles se donnaient la main par divers petits corps
intermédiaires destinés à inquiéter le Canada sur différens points de
ses frontières. Les premières troupes portaient le nom fastueux d'armée
du centre; les dernières d'armée du nord. L'armée du centre commandée
par le général Van Rensalaer, était composée principalement des milices
de l'état de la Nouvelle-York; elle devait envahir le Canada entre le
lac Erié et le lac Ontario. L'armée du nord, forte de 10,000 hommes,
sous les ordres du général Dearborn, était chargée d'y pénétrer par le
district de Montréal.

Van Rensalaer ne fut prêt à prendre l'offensive qu'à la fin de l'été.
Après avoir longtemps inquiété le général Brock, il réussit malgré le
feu de l'artillerie anglaise qui brisa plusieurs de ses berges, à
prendre pied, le 13 octobre au point du jour, sur les hauteurs de
Queenston et à repousser les attaques de la milice et d'une partie du
49e régiment. Le général Brock qui était à Niagara, à quelques milles
plus bas, était accouru au bruit de la canonnade; il rallia les
grenadiers et les conduisit lui-même à la charge. Il aurait peut-être
regagné le terrain perdu, si dans le moment même il n'eût été atteint
d'une balle dans la poitrine, dont il mourut presqu'aussitôt. Ses
troupes parvinrent cependant à se remettre de leur désordre, mais elles
ne purent forcer l'ennemi, protégé par des arbres, à abandonner la place
ni l'empêcher d'achever le débarquement de sa première division. Les
Anglais suspendirent alors leur feu jusqu'à l'arrivée de leurs renforts
sous les ordres du général Sheaffe, qui résolut de reprendre aussitôt
l'offensive. Laissant quelques hommes pour couvrir Queenston, il fit un
détour pour gravir les hauteurs voisines et attaquer les Américains par
derrière. Les Indiens plus alertes en vinrent aux mains les premiers,
mais ils furent repoussés jusqu'à ce que le corps principal arrivant,
les Américains assaillis à leur tour avec vigueur, lâchèrent le
lâchèrent pied et se mirent à fuir dans toutes les directions, les uns
cherchant à se cacher dans les broussailles et les autres dans leur
frayeur se précipitant en bas de la falaise dans le fleuve. Les Indiens
ralliés aux troupes en massacrèrent un grand nombre. Les autres voyant
tout perdu et leur retraite coupée, posèrent les armes au nombre de 1000
hommes, sur les douze ou quinze cents qui avaient traversé en Canada. Il
paraît qu'après le combat du matin, le général Van Rensalaer était
repassé à Lewiston pour accélérer le passage du fleuve par la seconde
division de son armée, et que ses soldats avaient refusé de marcher
malgré les prières et les menaces; que dans son embarras, il avait écrit
au général Wadsworth, resté à Queenston, ce qui se passait, et lui avait
laissé le choix de l'offensive ou de la retraite, l'informant qu'il lui
enverrait tous les bateaux dont il pourrait disposer s'il se décidait
pour le dernier parti. La plupart des troupes américaines composées de
milices, avaient peu d'ardeur belliqueuse; elles répondirent à Van
Rensalaer qu'elles étaient prêtes à défendre leur pays s'il était
attaqué, mais qu'elles avaient des scrupules à envahir le territoire
anglais.

On a déjà vu qu'un grand parti dans la république était opposé à la
guerre. Ses opinions fournissaient des motifs vrais ou simulés à uns
portion des soldats pour ne point bouger. De pareils événement devaient
rassurer le Canada, auquel les deux combats de la journée n'avaient pas
coûté cent hommes, tués et blessés, preuve du peu d'ardeur de la lutte.

La mort de Brock fit passer le commandement des Anglais entre les mais
du général Sheaffe, qui conclut une armistice avec le général Smith,
successeur de Van Rensalaer, et qui parut vouloir montrer plus de zèle
que son prédécesseur. Il invita les jeunes Américains à venir partager
les périls et la gloire de la conquête qui s'offrait devant eux, et
parvint à ranimer un peu d'humeur belliqueuse de ses patriotes et à
porter son armée à 5,000 hommes. Lorsqu'il fut prêt à agir, il fit
dénoncer l'armistice et le 28 novembre de grand matin, il se mit en
mouvement. La première division de ses troupes traversa le fleuve et mit
pied À terre à la tête de la Grande-Ile entre le fort Erié et Chippawa,
où elle prit ou mit en fuite quelques soldats qui s'y trouvaient tandis
que le major Ormsley, sorti du fort Erié, faisait de son côté quelques
prisonniers américains qui descendaient le long du rivage. La seconde
division s'ébranla pour débarquer deux milles plus tins. Les forces
anglaises du voisinage étaient maintenant sur l'alerte. Le colonel
Bishop sorti de Chippawa avait formé sa jonction avec le major Ormsley,
et se trouvait à la tête de onze cents hommes, tant réguliers, miliciens
que Sauvages et une pièce de canon, quand les Américains se présentèrent
pour débarquer. Le feu très vif qu'il ouvrit sur eux du rivage, brisa
deux de leurs berges, jeta les autres en désordre et les obligea de se
retirer au plus vite. Le 1 décembre, ils firent mine de renouveler leur
tentative, et les troupes même s'embarquèrent pour traverser le fleuve,
mais elles reçurent contre ordre et furent remises à terre pour prendre
leur quartiers d'hiver Ces échecs humilièrent beaucoup les Américains,
qui murmurèrent tout haut contre leur chef, et le forcèrent à prendre la
fuite pour se dérober à leur indignation.

Ainsi se terminèrent les opérations des armée de l'ouest et du centre.
Elles avaient été repoussées partout dans leurs attaques. Les tentatives
de celle du nord n'avaient pas été plus vigoureuses ni plus heureuses,
quoiqu'elle fût la plus forte et qu'elle parût destinée à porter les
plus grands coupa.

Elle s'élevait à dix mille hommes stationnés sur le lac Champlain en
face. Le général Dearborn la commandait. Après avoir eu quelque temps
son quartier général à Albany, il le rapprocha de la frontière, menaçant
de marcher sur Montréal par la route de St.-Jean et d'Odelltown.

Le commandant de cette frontière plaça, un cordon de voltigeur et de
milice depuis Yamaska jusqu'à St.-Régis, point où la limite qui sépare
les deux pays aboutit au St.-Laurent. Un corps d'élite composé de
réguliers et de milices sous les ordres du colonel Young fut stationné à
Blairfindie; et la route de là à la frontière passant par Burtonville et
Odelltown, fut coupée et embarrassée par des abattis d'arbres pour
empêcher toute surprise. Ce travail fatigant et difficile fut exécuté
avec promptitude par les voltigeurs du major de Salaberry. Les voyageurs
de la Compagnie du nord-ouest s'organisèrent en troupes légères, et
d'autres Canadiens formèrent un bataillon de chasseurs.

Pendant ce temps là, les Américains montraient sur cette frontière comme
sur celle du Haut-Canada, beaucoup d'hésitation dans leurs mouvemens. Il
n'y avait encore eu que quelques petites escarmouches, lorsque le
général Dearborn fit mine enfin de se mettre en mouvement.

Le major de Salaberry qui commandait nos avant postes, s'était fortifié
à rivière Lacolle. Le matin du 20 novembre, avant le jour, une de ses
gardes avancées fut assaillie par 1400 fantassins et quelques cavaliers,
qui avaient traversé la rivière par deux gués à la fois; mais en voulant
la cerner, ils se fusillèrent entre eux dans l'obscurité, ce qui
détermina aussitôt leur retraite. Au premier bruit de leur mouvement, le
colonel Deschambault avait reçu ordre de traverser le St.-Laurent et de
marcher sur l'Acadie avec les milices de la Pointe-Claire, de la rivière
du Chêne, de Vaudreuil et de la Longue-Pointe. Une partie de celles de
la ville de Montréal à pied et à cheval était passée à Longueuil et à
Laprairie, enfin toute la milice du district s'était mise en mouvement
pour marcher sur le point attaqué. Soit que le général Dearborn fut
intimidé par tous ces mouvemens, ou qu'il n'entra pas dans ses plans
d'envahir le Canada pour lors, il ne songea plus qu'à se retirer dans
ses quartiers d'hiver à Plattsburgh et à Burlington à l'approche de
l'hiver. Ce début n'était pas brillant pour les armes des Américains.

Sur mer ils soutinrent mieux l'honneur de leur pavillon. L'Angleterre
n'avait rien à craindre d'eux sur cet élément, et ce fut là précisément
où elle se laissa enlever quelques lauriers. La frégate américaine la
_Constitution_, de 44 canons, commandée par le capitaine Hull, enleva la
frégate anglaise, la _Guerrière_ de 38 canons après une demi-heure de
combat, et lui avoir tué et blessé le tiers de son équipage. Le _Warp_,
de 18 canons, captura aussi un brig de 22 canons après un choc de trois
quarts d'heure, pour tomber cependant entre les mains d'un 74, le même
jour avec sa prise.

Le commodore Decatur montant la frégate, _Les Etats-Unis_, de 44 canons,
força la frégate la _Macédonienne_ d'amener son pavillon après une lutte
acharnée de près de deux heures, et plus tard la _Constitution_ obtint
une secondé victoire en capturant, devant San Salvador, sur les côtes du
Brésil, la frégate la _Java_, après lui avoir tué et blessé près de 200
hommes, tandis qu'elle n'en perdait que 34. Ces diverses victoires
navales enorgueillirent les Etats-Unis et leur firent oublier les petits
échecs qu'ils avaient éprouvés sur terre. Ils avaient en effet raison
d'être contens de leur marine, car la cause de ses succès était fort
importante. C'était moins par le courage que par la supériorité de
construction et d'armement de leurs vaisseaux qu'ils avaient triomphé.
Leurs frégates moins hautes au-dessus de l'eau offraient par là même
moins de prise aux coups; leurs batteries comptaient moins de bouches à
feu mais elles étaient formées de pièces d'un plus gros calibre et d'une
plus grande portée; de sorte qu'une frégate américaine de 32 canons
lançait plus de métal qu'une frégate anglaise de 40; de là la cause de
leurs victoires, dont ils avaient d'autant plus raison d'être fiers
qu'elles étaient dues à leur intelligence. La Grande-Bretagne toutefois
trop occupée avec le reste de l'Europe dans la guerre contre Napoléon,
faisait peu de cas des combats individuels et isolés des vaisseaux de la
république, et voyant que ses armes maintenaient son empire en Canada et
qu'il ne s'y était rien passé de bien inquiétant pour elle, elle donna
ses ordres pour nous envoyer quelques secours et reporta ses regards
vers l'Espagne et vers la Russie, où la grandeur des événemens qui s'y
passaient jettait complètement dans l'ombre ceux de l'Amérique.

Le résultat de la campagne et le zèle qu'avaient montré les populations
canadiennes justifiaient la politique de sir George Prévost. Les
Canadiens, que leurs ennemis avaient accusés sans cesse de nourrir des
projets de rébellion, venaient de donner un démenti éclatant à leurs
accusateurs trop favorisés dans tous les temps par les préjugés
nationaux.

Sir George en assemblant les chambres le 29 décembre, leur dit que
suivant les pouvoirs que lui avait confiés la législature, il avait
appelé la milice sous les armes, et qu'il avait vu avec la plus vive
satisfaction l'esprit public, l'ordre, la fermeté et cet amour de son
pays, de sa religion et de ses lois qu'elle avait montrés dans cette
occasion, et qui, en animant et réunissant toutes les classes, ne
pouvaient manquer avec l'aide de la divine providence de faire respecter
le Canada au dehors et de le rassurer au-dedans.

Les délibérations de la législature furent moins orageuses que de
coutume, malgré l'agitation de plusieurs questions qui auraient pu
occasionner de grands débats. M. Stuart, toujours mécontent de la perte
de sa place de solliciteur-général, voulut faire instituer une enquête
sur le mauvais effet du retard qui survenait dans la publication des
lois. Dans une émeute à Lachine les troupes avaient tiré sur le peuple.
Il voulut faire attribuer cet événement à l'ignorance de la loi non
encore promulguée. Quoique son but fût moins probablement de pallier les
auteurs du sang répandu que d'embarrasser l'exécutif, sa plainte était
cependant bien fondée. Il proposa aussi de s'enquérir du droit des cours
de justice, de faire des règles de pratique pour la conduite des
procédures judiciaires, usurpation de pouvoir qui a été pendant
longtemps un grave sujet de difficultés dans le pays. Enfin ce fut
encore lui qui amena les résolutions touchant le sujet autrement plus
grave de la loi martiale, à laquelle l'opinion publique était si
fortement opposée, qui les fit adopter après d'assez vifs débats et qui
fit déclarer que les limites et l'opération de la loi martiale établie
par les statuts impériaux concernant l'armée, et par les statuts
provinciaux concernant les milices, ne pouvaient être étendus à ce pays
sans l'autorité de son parlement.

Les changemens demandés par le gouverneur dans la loi des milices
échouèrent par suite du désaccord survenu entre les deux chambres sur la
matière, ainsi que le projet de loi pour imposer une taxe sur les
salaires des officiers publics pour les frais de la guerre, que le
conseil composé de fonctionnaires ou de leurs amis, ne voulut pas
agréer.

Malgré ces divergences d'opinion, le gouverneur et les chambres ne
cessèrent point d'être en bonne intelligence pendant toute la session,
et l'assemblée vota pour les besoins de la guerre, une taxe de 2½ pour
cent sur les marchandises importées par les négocians du pays et de cinq
pour cent sur celles importées par les négocians étrangers.



                             CHAPITRE II

               CONTINUATION DE LA GUERRE.--PAIX DE 1815.
                       CAMPAGNES DE 1813-1814.


Campagne de 1813.--Opérations sur les lacs Erié, Ontario et
Champlain--Combats de French town et du fort Meigs.--Attaque de
Sandusky.--Combat naval de Put-in-Bay.--Bataille de Thames.--Destruction
des Criques.--Prise de Toronto,--Le colonel Harvey surprend les
Américains à Burlington.--Black Rock est brûlé--Batailles de Chrystlers
Farm et de Châteauguay.--Retraite des armées américaines.--Surprise du
fort Niagara. Lewiston, Manchester brûlés.--Opérations sur mer.--Travaux
du parlement à Québec.--Le juge Sewell accusé va se justifier à
Londres.--Il suggère l'union de toutes les colonies.--Campagne de
1814.--Combats de Lacolle, Chippawa, Lundy's Lane.--Attaque du fort
Erié.--Défaite de Drummond.--Expédition de Plattsburgh.--Attaque des
côtes des Etats-Unis.--Washington pris et le capitole brûlé.--Bataille
de la Nouvelle Orléans.--Cessation des hostilités.--Traité de
Gand.--Réunion des chambres.--Sir G. Prévost accusé pour sa conduite à
Plattsburgh, remet les rênes du gouvernement et passe en Angleterre.--Sa
mort.--Réhabilitation de sa mémoire.


Malgré les échecs de leur première campagne, les Américains ne
désespéraient pas de finir par obtenir des avantages en continuant la
guerre, et ils se préparèrent à la pousser avec vigueur. Mais ils ne
changèrent point leur système d'attaque.

Ils divisèrent encore leurs principales forces en trois corps. L'armée
de l'ouest, commandée par le général Harrison, fut chargée d'opérer sur
le lac Erié; l'armée du centre, aux ordres du général Dearborn, sur la
frontière de Niagara et du lac Ontario; l'armée du nord, commandée par
le général Hampton, sur celle du lac Champlain. Tous ces corps qui
formaient une masse d'hommes considérable devaient envahir le Canada
simultanément.

L'armée de l'ouest fut la première en mouvement. Après les désastres du
général Hull dans la dernière campagne, les milices étaient accourues
pour défendre cette frontière et reconquérir le pays perdu. Harrison
réunit ses forces à la tête du lac Erié pour attaquer les Anglais placés
au Détroit, sur la rive droite du fleuve, au pied du lac Ste.-Claire, et
à Malden un peu plus bas sur la rive gauche. Le général Winchester se
mit en marche au commencement de janvier avec 800 hommes pour la rivière
des Miamis, d'où il en détacha une partie pour Frenchtown, 30 milles
plus loin. Ce détachement rencontra un corps d'Anglais et de Sauvages
qu'il repoussa et prit possession du village. En apprenant ces
mouvemens, le général Proctor qui était à Malden, résolut aussitôt
d'attaquer ce corps avancé avant qu'il eût été rejoint par le reste de
l'armée américaine, qui marchait à trois ou quatre jours de distance. Il
réunit 1100 hommes, dont 600 Indiens, parut tout-à-coup devant
Frenchtown le 22 janvier, et sans donner aux ennemis le temps de le
reconnaître, les attaqua au point du jour avec la plus grande vigueur.
Les Américains retirés dans les maisons se défendirent longtemps
soutenus par la peur de tomber entre les mains des Sauvages, et
d'éprouver les cruautés que ces barbares faisaient souffrir à leurs
prisonniers. Winchester était tombé dès le début du combat entre les
mains du chef des Wyandots, qui l'avait remis au général Proctor. On lui
dit que la résistance de ses soldats était inutile, que l'on allait
incendier le village et que s'ils ne se rendaient point, ils
deviendraient la proie des flammes ou des Sauvages. Alors leur général
leur envoya l'ordre de cesser le fou. Ils demeurèrent prisonniers à la
condition qu'ils seraient protégés contre les Indiens. Mais cette
condition ne put être exécutée complètement. Il a toujours été
presqu'impossible de retenir tout-à-fait les Sauvages dans ces
occasions; ils trouvèrent moyen de massacrer quantité de blessés qui ne
pouvaient marcher, de se faire donner de grosses rançons pour d'autres,
et d'en réserver plusieurs pour les mettre à la torture malgré tous les
efforts des officiers pour empêcher ces cruels désordres.

Les Américains reprochèrent ensuite amèrement aux Anglais cette
violation de la capitulation. Mais ils connaissaient assez les Sauvages
pour s'attendre à ce qui arriva. Le combat de Frenchtown coûta près de
200 tués et blessés aux vainqueurs et plus de 300 aux vaincus.

Le général Harrison en apprit le résultat aux rapides de la rivière des
Miamis, et rétrograda aussitôt de peur d'être attaqué par Proctor. Mais,
sur la nouvelle que celui-ci était retourné à Malden, il remarcha en
avant avec 1200 hommes et établit sur cette rivière un camp retranché,
qu'il appela, le fort Meigs du nom du gouverneur de l'Ohio. Il y
attendait les troupes qui devaient le rejoindre, lorsque le général
Proctor qui avait résolu de l'attaquer avant cette réunion, parut à la
lin d'avril devant ses retranchemens et les investit. Le 5 mai, le
général Clay étant arrivé à leur secours avec 1200 hommes du Kentucky,
surprit et enleva les batteries anglaises établies du côté ouest de la
rivière pendant que la garnison du fort faisait une sortie. Mais Clay
s'étant trop attaché à la poursuite des Sauvages, il fut pris à dos par
Proctor et coupé dans sa retraite. 500 de ses soldats durent encore
poser les armes après un combat violent.

Plusieurs prisonniers devinrent encore ici les victimes de la cruauté
des Indiens.

Malgré ce succès, ces barbares déjà fatigués du siège, abandonnèrent
presqu'aussitôt le camp de Proctor malgré tous les efforts du fameux
Técumseh, leur chef, pour les retenir, et obligèrent ce général à se
retirer à Malden.

Proctor voulut reprendre son projet quelque temps après avec 500 hommes
et 3 à 4000 Sauvages toujours conduits par Técumseh. Harrison était
alors sur la rivière Sandusky encore occupé de ses préparatifs pour
l'envahissement du Canada, et attendant la flotte qui s'armait sous la
direction du capitaine Perry à la Presqu'Ile, vers le bas du lac Erié,
et qui devait seconder ses opérations. Mais Proctor ayant trouvé le fort
Meigs trop bien défendu pour pouvoir l'attaquer avec chance de succès,
leva le siège ou bout de quelques jours et se porta avec 1400 hommes,
dont 600 Sauvages, contre celui de Sandusky situé un peu plus bas sur le
lac. Après avoir fait brèche dans ses murailles, il donna l'assaut avec
500 hommes conduits par le colonel Short. Formés en colonne les soldats
s'avancèrent sous un feu meurtrier qui les jeta un instant en désordre;
mais s'étant ralliés, ils s'élancèrent dans le fossé pour gagner la
brèche, lorsque les assiégés mirent le feu à la seule pièce d'artillerie
qu'ils avaient placée de manière à enfiler le fossé; elle emporta la
tête de la colonne et jeta la frayeur parmi le reste des soldats qui
prirent la fuite dans la plus grande confusion. Après cet échec qui
coûta une centaine d'hommes, Proctor craignant le général Harrison qui
arrivait, prit le parti de la retraite. Ces hostilités du reste étaient
à peu près inutiles, car rien d'important ne pouvait être entrepris sans
le concours de la marine et sans la suprématie des armes sur le lac
Erié. Aussi travaillait-on des deux côtés à se former une flotte pour
l'obtenir.

Les Anglais devancèrent leurs adversaires de vitesse. Leur gouvernement
avait envoyé des officiers et des matelots dans l'hiver, qui étaient
venus par terre d'Halifax à Québec, et qu'on avait dirigés aussitôt sur
Kingston au pied du lac Ontario, pour équiper une flottille capable de
lutter avec celle de l'ennemi. Dans le printemps ils avaient été
rejoints par sir James L. Yeo, qui était arrivé avec 4 à 500 nouveaux
matelots, pour prendre le commandement supérieur de la marine
canadienne. Il donna le commandement des forces du lac Erié au capitaine
Barclay, qui alla bloquer avec une flottille de six voiles et 63 canons
la flottille américaine dans le havre de la Presqu'-Ile. Cette flottille
placée sous les ordres du commodore Perry, était composée de neuf voiles
et de 54 canons. Elle ne fut prête à lever l'ancre qu'au milieu de
l'été; mais comme les bas-fonds qu'il y avait à l'entrée du havre
l'obligeaient à ôter ses canons pour sortir, elle ne pouvait songer à le
faire tant qu'elle serait bloquée par la flottille anglaise.
Heureusement pour elle, Barclay fut obligé de s'éloigner pendant quelque
temps; elle en profita pour gagner le large et forcer à son tour son
adversaire à reculer. Les Américains remontèrent alors à la tête du lac
et séparèrent les troupes anglaises jetées sur la rive droite du fleuve,
de leur flotte qui portait leurs vivres. Barclay dut risquer le combat
pour les dégager. Les deux flottilles en vinrent aux mains le 10
septembre à Put-in-Bay. Le combat dura quatre heures avec des chances
diverses dues à l'inconstance du vent. Le vaisseau du commodore
américain fut même si mal traité qu'il dût l'abandonner pour passer sur
un autre. Mais vers la fin de l'action le vent lui devenant tout à fait
favorable, Perry réussit à amener toutes ses forces en ligne et à couper
celle des Anglais, sur lesquels il gagna une victoire complète. Tous
leurs vaisseaux durent amener l'un après l'autre leur pavillon. Barclay
lui-même tomba couvert de blessures entre les mains du vainqueur, qui
lui montra tous les égards que méritait le courage malheureux. Cette
victoire donna le lac Erié aux Américains, et enleva aux Anglais tous
les avantages qu'ils avaient obtenus sur la rive droite du fleuve.

Le général Proctor qui avait plus de feu que de jugement militaire, dut
reconnaître alors la faute qu'il avait commise d'abandonner la guerre
défensive pour la guerre offensive. En s'élançant sur le pays ennemi
sans forces suffisantes, il devait tôt ou tard compromettre la sûreté du
Haut-Canada; car quelque fussent ses succès, il ne pouvait faire de
conquête durable. La prise de la flottille anglaise lui enlevant les
moyens de s'approvisionner, il dut songer immédiatement à la retraite,
et il n'avait pas un moment à perdre. Il évacua le Détroit, Sandwich et
Amherstburgh le plutôt qu'il put après en avoir détruit les chantiers et
les casernes, et se retirait par la rivière Thames pour descendre vers
le lac Ontario, Técumseh couvrant la retraite avec ses Indiens,
lorsqu'il fut atteint par l'ennemi en force supérieure.

Après sa victoire, le commodore Perry avait transporté sur la rive
anglaise du St.-Laurent, l'armée américaine du général Harrison, qui
s'était mise aussitôt en marche, et qui arriva à Sandwich au moment où
Proctor en partait. Sans s'arrêter il s'élança à sa poursuite, atteignit
son arrière garde le 4 octobre, enleva ses magasins et ses munitions et
l'obligea lui-même le lendemain à tenter le sort des armes pour échapper
à une ruine totale, qu'une victoire seule pouvait lui faire éviter. Il
s'arrêta à Moravian-Town et rangea sa petite armée en bataille, sa
droite à la rivière Thames et sa gauche à un marais, le fidèle Técumseh
toujours prêt à combattre, se plaçant à côté de lui avec ses Indiens.

Harrison disposa ses troupes sur deux lignes et fit commencer l'attaque
par sa cavalerie. Les cavaliers de Kentucky, accoutumés aux pays boisés
et marécageux, chargèrent les troupes de Proctor avec tant de vigueur
qu'ils les rompirent et les mirent dans une déroute complète. La plupart
durent poser les armes, et Proctor et sa suite chercher leur salut dans
la fuite. Les Indiens seuls maintinrent longtemps le combat avec
beaucoup de courage; mais ils furent enfin obligés de céder au nombre,
après avoir vu tomber leur fameux chef sous les coups de l'ennemi. Son
corps fut trouvé parmi les morts. Sa fidélité à l'Angleterre, son
éloquence, son influence sur les tribus de ces contrées, ont fait de
Técumseh le héros de cette guerre. Sir à sept cents Anglais y compris
vingt-cinq officiers, restèrent prisonniers. Deux à trois cents
parvinrent au bout de quelques jours dans le plus grand désordre à
Ancaster, à la tête du lac Ontario, avec le général Proctor et dix-sept
officiers.

Le résultat de la bataille de Moravian-Town rompit la grande
confédération indienne formée par Técumseh contre la république
américaine, remit celle-ci en possession du territoire perdu par le
général Hull, dans le Michigan, et ruina la réputation militaire de
Proctor. Ce désastre ne termina pas cependant les opérations de la
campagne sur la frontière de l'ouest. L'éloquence de Técumseh avait
soulevé les tribus du sud. Les Criques avaient pris la hache et entonné
l'hymne des combats. Ils massacrèrent 300 hommes, femmes et enfans dans
l'Alabama, pour leur début; ils allaient poursuivre le cours de leurs
ravages, lorsque le général Jackson s'étant jeté sur leur pays à la tête
des milices du Tennessee, entoura une de leurs bandes de 200 hommes, et
les tua jusqu'au dernier. Il défit ensuite le gros de la nation dans les
combats de Talladéga, Autossie, Emuefau, etc., et finit enfin par en
cerner les restes sur la rivière Tallapousa, à Horse Shoe Head, où ils
s'étaient retranchés au nombre de 1000 avec leurs femmes et leurs
enfans. Jackson donna l'assaut à leurs ouvrages qu'il emporta. Les
Indiens dédaignant de se rendre, combattirent avec le courage du
désespoir et périrent presque tous. Ainsi tomba une nation dont la
bravoure indomptable doit illustrer le souvenir dans l'histoire.

La destruction des Criques fut le dernier sang répandu dans l'ouest.

Pendant qu'on se battait de ce côté, on en faisait autant sur les lacs,
mais avec moins de résultat. Les opérations des armées sur la frontière,
de Niagara et du lac Ontario étaient marquées par une foule de combats,
d'attaques et de contre attaques dont la relation est d'autant plus
fastidieuse que l'on n'avait de part et d'autre aucun plan arrêté, et
que l'on faisait une espèce de guerre de partisans meurtrière à la
longue et accompagnée de beaucoup de ravages, mais sans avantage
important pour personne.

Le général Prévost partit de Québec au milieu de février pour le
Haut-Canada. En passant à Prescott il permit au colonel McDonnell de
faire une tentative sur Ogdensburgh, gros bourg américain situé sur la
rive opposée du fleuve. Cet officier partit avec un corps de troupes,
enleva la place, brûla les bâtimens qui y étaient en hivernage, prit
onze pièces d'artillerie et quantité de petites armes, et s'en revint
chargé de trophées.

Le général américain Dearborn préparait alors à Sacketts Harbor une
expédition contre la capitale du Haut-Canada, principal magasin des
troupes anglaises. Il s'embarqua le 25 avril sur la flotte du commodore
Chauncey avec 1700 hommes et débarqua deux jours après dans le voisinage
de Toronto. Le général Sheaffe voulut lui barrer le chemin à la tête de
600 hommes, et fut repoussé avec perte. Une division des troupes
américaines conduite par le général Pyke, et l'artillerie de la flotte
attaquèrent alors les ouvrages qui protégeaient la ville; Pyke allait
les aborder lorsque la poudrière sauta et entraîna 200 hommes dans ses
ruines avec ce général lui-même. Après cet accident la ville dut se
rendre.

Le vainqueur y fit un butin considérable. Cette conquête achevée, il se
prépara aussitôt à profiter du succès pour aller assiéger le fort George
situé à la tête du lac. Dearborn porta ses troupes à Niagara, et renvoya
la flotte à Sacketts Harbor chercher des renforts. Il se concerta avec
le commodore Chauncey pour attaquer à la fois par eau et par terre le
fort défendu par le général Vincent. Après une canonnade de trois jours
et un combat livré sous les murailles, le général Vincent ne conservant
plus d'espérance et ayant déjà perdu près de 400 hommes en tués, blessés
et prisonniers, démantela les fortifications, fit sauter les magasins et
se retira à Queenston. Là, il attira à lui les troupes de Chippawa et du
fort Erié, détruisit les postes anglais qui restaient encore dans cette
partie, puis reprit son mouvement de retraite vers les hauteurs de
Burlington, suivi des troupes nombreuses des généraux américains
Chandler et Winder.

Pendant que ces événemens se passaient dans le haut du lac, le général
Prévost était au bas avec sir James L. George Yeo. Il fut résolut entre
ces deux chefs de profiter de l'absence de la flotte ennemie, pour
attaquer Sacketts Harbor. Prévost s'embarqua avec 1000 hommes sur la
flotte de Yeo composée de sept voiles partant 110 canons et d'un grand
nombre de bateaux, et parut le 28 mai devant la place. On enleva en
arrivant une partie d'un convoi de berges chargées de troupes; mais on
fit une faute en ajournant le débarquement au lendemain. On donna le
temps à l'ennemi d'appeler à lui des secours des environs et défaire ses
préparatifs pour disputer l'approche du rivage. On fut repoussé
lorsqu'on voulut y descendre, et il dut aller mettre pied à terre plus
loin. On réussit à débarquer malgré un feu très vif et on obligea
l'ennemi à se retirer dans les abattis d'arbres qu'il avait préparés.

La flotte dont l'appui était nécessaire aux opérations de sir George
Prévost, se trouvait dans le moment très en arrière faute de vent.
Quoiqu'agir sans elle, c'était beaucoup risquer, les soldats
n'élancèrent à la bayonnette pour nettoyer les bois. Ils s'avanceront
jusqu'aux ouvrages qui couvraient l'ennemi et qui étaient composés de
blockhaus et de batteries que Prévost ne voulut point attaquer sans
l'artillerie de la flotte. En effet leur conquête, quand bien même elle
eut été possible, eut coûté beaucoup plus de vies qu'elle n'eût valu si
l'ennemi eut fait la moindre résistance. Il donna donc l'ordre de la
retraite, qui se fit malheureusement avec tant de précipitation que
nombre de blessés tombèrent entre les mains de l'ennemi. Les Américains
qui n'étaient crus un moment perdus, avaient mis eux-mêmes le feu à
leurs magasins de marine, à leurs hôpitaux et à leurs casernes pour
prendre la fuite. Tout fut consumé avec les trophées faits à Toronto.

Cet échec des armes anglaises qui en était à peine un, était alors vengé
par le colonel Harvey. Nous avons vu tout à l'heure que le général
Vincent s'était, retiré sur les hauteurs de Burlington suivi de l'armée
américaine, qui vint camper près de lui. Harvey lui proposa de la
surprendre, et fit agréer son projet par son général, qui lui donna, 700
hommes pour l'exécuter. Harvey tomba sur les Américains dans la nuit du
5 au 6 juin, les chassa 4e leur position, fit prisonniers les généraux
Chandler et Winder, et s'acquit beaucoup d'honneur par son audace et son
sang froid.

Les Américains éprouvèrent encore d'autres échecs. A la fin de juin, un
de leurs bataillons s'étant cru cerné par des forces supérieures, se
rendit à discrétion au lieutenant Fitzgibbon à quelques milles de
Queenston. Dans le mois de juillet les Anglais surprirent encore et
brûlèrent Black-Rock où le colonel Bishop paya cet audacieux coup de
main de sa vie.

Mais en présence des forces navales des deux nations qui se balançaient
sur le lac, rien de décisif ne pouvait être entrepris sur terre. Les
deux flottes s'évitaient et se recherchaient alternativement selon leur
supériorité ou leur infériorité relative du moment. Après plusieurs
escarmouches, elles se rencontrèrent enfin le 28 septembre devant
Toronto, et après un combat de deux heures sir James L. Yeo fut obligé
d'abandonner la victoire au Commodore Chauncey, et d'aller chercher un
abri sous les hauteurs de Burlington. A peu près dans le même temps le
général Vincent qui investissait le fort George ou s'étaient retirées
les troupes surprises à Burlington par Harvey, apprenait la déroute de
Proctor à Moravian-Town et devait se retirer sans perdre un instant.

Il recueillit les débris des troupes de Proctor et reprit la route de
Burlington suivi des généraux américains McClure et Porter, qui ne
jugèrent pas à propos de l'attaquer dans ces lignes.

On touchait alors à la fin de la deuxième année de la guerre. Où en
étaient les parties belligérantes de leurs projets sur la frontière du
Haut-Canada? Après une multitude de combats dont la diversité
embarrasse, dont le but n'est pas bien défini, le résultat semblait
paraître favorable aux armes américaines; mais c'était tout. Si la
flotte anglaise avait été forcée d'abandonner le combat sur les lacs, si
les Américains s'étaient emparés de la frontière de Niagara, leurs
généraux trouvant bientôt leur tache au-dessus de leurs forces, avaient
résigné le commandement.

Le secrétaire de la guerre avait été changé. Le général Armstrong
l'avait remplacé; mais les choses n'en marchèrent pas mieux. Au
contraire le succès des armes anglaises dans le Bas-Canada va faire
perdre à l'ennemi les avantages qu'il a obtenus dans le Haut, et le
rejeter partout sur son territoire à la fin de la campagne avec d'assez
grandes pertes.

Pour opérer contre le Bas-Canada, il avait résolu de réunir son armée du
centre à son armée du nord et de les diriger toutes les deux sur
Montréal et de Montréal sur Québec.

Le général Wilkinson qui commandait la première, rassembla ses troupes
au nombre de 8 à 10,000 hommes à French Creek, à 20 milles au-dessous de
Sacketts Harbor sur le St.-Laurent, les embarqua sur des berges et se
mit à descendre le fleuve protégé par une flottille et un gros
détachement de troupes sous les ordres du général Brown, qui le suivait
par terre sur la rive anglaise afin de la nettoyer d'ennemis.

Le général de Rottenburgh qui avait cru d'abord l'armée américaine
destinée contre Kingston, la fit suivre par le colonel Morrison, avec
800 hommes et quelques chaloupes canonnières. Wilkinson mit pied à terre
avec une partie de ses forces au-dessus des rapides du Long Sault, d'où
il continua sa route par terre sous la protection d'une arriére-garde
commandée par le général Boyd. Mais arrivé à Chrystlers Farm, situé à
mi-chemin entre Kingston et Montréal, se voyant pressé de trop près par
les troupes anglaises, il résolut de s'arrêter pour leur livrer
bataille. Le combat s'engagea le 11 novembre et dura deux heures avec
une grande vivacité. Les Américains au nombre de 3000, dont un régiment
de cavalerie, furent obligés de céder la victoire à leurs adversaires,
qui n'étaient que le quart de ce nombre. Ce fait d'armes qui coûta 4 à
500 tués et blessés aux deux partis, fit beaucoup d'honneur au colonel
Morrison et à ses troupes; mais n'empêcha point l'ennemi de continuer sa
route. La plus grande partie des forces du général Wilkinson se trouva
réunie le lendemain à Cornwall et à St. Régis au pied du Long Sault, où
elle s'arrêta en apprenant le résultat de la bataille de Châteauguay et
la retraite du général Hampton qui marchait sur Montréal par le lac
Champlain.

L'armée du nord commandée par Hampton était restée immobile la plus
grande partie de l'été.

Dans le mois de juillet le colonel Murray avait fait irruption à la tête
de 1000 hommes jusque dans son voisinage. Il était parti de
l'Ile-aux-Noix sur une petite flottille, avait pénétré dans le lac
Champlain où il avait brûlé les casernes, les arsenaux et les édifices
publics de Plattsburgh, de Burlington, de Champlain et de Swanton, et
était revenu sans accident après avoir répandu la terreur sur la
frontière.

Dans le mois de septembre Hampton parut vouloir agir, mais il fut arrêté
par le colonel de Salaberry chargé de lui disputer l'entrée de l'Acadie
avec 600 hommes. Après plusieurs escarmouches, n'osant risquer une
action générale dans les bois, les Américains s'étaient retirés à Four
Corners, où M. de Salaberry surprit leur camp dans une reconnaissance
qu'il faisait avec 200 voltigeurs et 150 Sauvages, et les jeta un moment
dans la plus étrange confusion.

Mais l'heure était arrivée pour eux d'agir plus sérieusement, afin de
former leur jonction avec le général Wilkinson qui descendait. Hampton
s'ébranla donc pour marcher en avant. Le chemin de la frontière à
l'Acadie traversait un pays marécageux et boisé qui avait été coupé et
rendu impraticable par des abattis d'arbres. Hampton pour éviter ces
obstacles prit une autre route; il se dirigea vers la source de la
rivière Châteauguay, se rapprochant ainsi davantage du corps avec lequel
il devait opérer sa jonction. Mais partout on avait prévu son dessein;
la route avait été embarrassée et couverte d'ouvrages défensifs, et le
général Prévost était avec un corps d'hommes à Cauknawaga prêt à
s'opposer à la réunion des deux armées ennemies.

A la première nouvelle de sa marche, ce général avait laissé le
commandement des forces du Haut-Canada au général de Rottenburgh et
était descendu à Montréal pour faire tête à l'orage de ce côté. A son
appel toute la milice armée du district s'était ébranlée pour le point
menacé, ou se tint prête à partir au premier ordre.

Le 21 octobre, l'avant-garde d'Hampton repoussa les postes avancés des
Anglais sur la route de Piper à dix lieues au dessus de l'église de
Châteauguay. Aussitôt le major Henry qui commandait la milice de
Beauharnois en fit informer le général de Watteville, et ordonna aux
capitaines Lévesque et Debartzch de se porter en avant avec leurs
compagnies et deux cents miliciens de Beauharnais. Ils s'arrêtèrent à
deux lieues de là, à l'entrée d'un bois difficile à pénétrer et offrant
par conséquent une bonne protection. Ils y furent rejoints le lendemain
matin par le colonel de Salaberry avec ses voltigeurs et une compagnie
de milice. Le colonel prit le commandement de tous ces corps et remonta
la rive gauche de la rivière Châteauguay jusqu'à l'autre extrémité du
bois, où il savait qu'il y avait une excellente position défensive
entrecoupée de ravins profonds. Il y établit quatre lignes d'abattis,
les trois premières à deux cents verges l'une de l'autre, et la
quatrième à un demi mille en arrière où elle défendait un gué dont il
fallait fermer le passage pour protéger son flanc gauche. Toute la
journée fut employée à fortifier ces lignes, dont la première avait la
forme d'un angle allongé à la droite de la route et suivait les
sinuosités du ravin.

Cette position obligeait l'ennemi à traverser un pays inhabité et à
s'éloigner de ses magasins, tandis que les troupes chargées de la
défense avaient tout ce qu'il fallait près d'elles et se trouvaient
fortement appuyées par derrière.

La rive droite de la rivière était couverte d'un bois épais. On y jeta
un fort piquet pour défendre l'approche du gué.

Le colonel de Salaberry fit ensuite détruire tous les ponts à une grande
distance en avant de sa position, et abattre tous les arbres entre la
rivière et un marais qui se trouvait au-delà de la plaine qu'il y avait
devant lui, pour empêcher le passage de l'artillerie dont il savait
l'ennemi pourvu. Il fit perfectionner tous ces ouvrages jusqu'au moment
où l'ennemi parut. Les travaux exécutés permettaient de lutter contre
des forces bien supérieures et furent approuvés par le général de
Watteville. On n'avait que 300 Canadiens et quelques Ecossais et
Sauvages à opposer aux 7000 Américains qui arrivaient avec Hampton. Mais
le colonel de Salaberry était un officier expérimenté et doué d'un
courage à toute épreuve. Entré très jeune dans l'armée, il avait servi
onze ans dans les Indes orientales, où il avait assisté au fameux siège
du fort Matilda par le général Prescott. Quoiqu'à peine âgé de seize
ans, il fut chargé de couvrir l'évacuation de la place. Il commanda
encore avec distinction une compagnie de grenadiers dans l'expédition de
la Martinique en 95. Dans celle de Waleheren en Europe, il était
aide-de-camp du général de Sottenburgh. Il débarqua à la tête de la
brigade des troupes légères et fut placé dans les postes avancés pendant
toute la durée du siège de Flushing.

Revenu en Canada comme officier d'état major de Rottenburgh, peu de
temps avant la guerre avec les Etats-Unis, sir George Prévost le choisit
pour lever un corps de voltigeurs canadiens; tâche qu'il accomplit avec
un plein succès. Ce beau corps organisé et discipliné en très peu de
temps, se signala par des succès constans devant l'ennemi, qui
excitèrent l'émulation des autres milices.

Le général Hampton divisa son armée en deux corps. Le premier composé de
cavalerie et de fantassins soutenus par 2000 hommes placés un peu plus
en arrière, se présenta dans la plaine pour attaquer de front la
position des Canadiens sur la rive gauche de la rivière. Le second,
formé de 1500 hommes sous les ordres du colonel Purdy, fut chargé
d'opérer sur la rive droite pour prendre cette position à dos après
avoir franchi le gué dont on a parlé tout à l'heure.

Trois compagnies avec quelques miliciens et Sauvages défendaient le
front de bataille de Salaberry en avant des abattis qui s'appuyaient à
la rivière. Trois autres avec les Ecossais avaient été distribuées entre
les lignes derrière les abattis.

Hampton porta en avant une forte colonne d'infanterie à la tête de
laquelle marchait un officier de haute stature qui s'avança et cria en
français aux voltigeurs: «Braves Canadiens, rendez-vous, nous ne voulons
pas vous faire de mal.» Il reçut pour toute réponse un coup de fusil qui
le jeta par terre et qui fut le signal du combat. Les trompettes
sonnèrent et une vive fusillade s'engagea sur toute la ligne. Cette
fusillade se prolongeait depuis fort longtemps sans aucun résultat,
lorsque le général américain changea ses dispositions pour essayer de
percer la ligne anglaise par des charges vigoureuses. Il concentra ses
forces et se mit à attaquer tantôt le centre, tantôt une aile, tantôt
l'autre des Canadiens, sans que ces nouveaux efforts eussent plus de
succès. Reçu vigoureusement partout, il échoua dans toutes ses
tentatives et fut finalement obligé de se retirer avec d'assez grandes
pertes.

Cependant le bruit du combat avait attiré l'attention de la colonne du
colonel Purdy qui opérait de l'autre côté de la rivière et qui s'était
égarée. Aussitôt que le colonel se fut reconnu et qu'il fut à portée, il
commença l'attaque des troupes qui se trouvaient devant lui et qui,
accablées sous le nombre, reculaient devant la trop grande supériorité
de son feu. C'était au moment où celui de l'autre rive avait presque
cessé par la retraite d'Hampton. Salaberry voyant l'action devenir
sérieuse sur ce point, alla se mettre à la tête des forces placées en
potence le long de la rivière, et dirigea de la voix les mouvemens de
celles qui étaient au-delà. Il fit ouvrir sur le flanc de l'ennemi qui
s'avançait un feu si meurtrier qu'il le jeta dans le plus grand désordre
et l'obligea de se retirer précipitamment.

Le combat durait depuis plusieurs heures. Hampton voyant que ses troupes
n'avaient pas plus de succès sur une rive que sur l'autre, et croyant
les Anglais beaucoup plus nombreux qu'ils ne l'étaient en effet, par la
manière dont ils étaient disposés dans leurs ouvrages et dans les
éclaircis des bois, prit la résolution d'abandonner la lutte, laissant
ainsi 3 à 400 hommes vainqueurs de 7000, après une lutte de quatre
heures.

Le général Prévost accompagné du général de Watteville arriva sur les
lieux vers la fin de l'action; il complimenta les Canadiens sur leur
courage, et leur commandant sur ses dispositions judicieuses. Telle
était l'ardeur des combattans, que l'on vit des voltigeurs traverser la
rivière à la nage, pendant le feu, pour aller forcer des Américains à se
rendre prisonniers.

Le général Hampton après cet échec, perdit tout espoir de pénétrer en
Canada et se retira d'abord avec confusion à Four Corners, harassé par
les Canadiens, et ensuite à Plattsburgh où il prit ses quartiers
d'hiver. Telle fut la victoire de Châteauguay, qui sans être bien
sanglante, vu la petitesse du nombre des Canadiens, eut toutes les
suites d'une grande bataille.

La nouvelle de la retraite du général Hampton trouva, comme nous l'avons
rapporté, l'armée de Wilkinson à Cornwall et à St. Régis sur le
St.-Laurent. Ce général convoqua aussitôt un conseil de guerre où il fut
résolu que l'attaque de Montréal devait être abandonnée après la
retraite de l'aile droite défaite à Châteauguay, et que les troupes
rendues à Cornwall, devaient être traversées sur la rive américaine pour
y prendre leurs quartiers d'hiver. Ainsi la résistance heureuse de
quelques compagnies de milice déterminait la retraite d'une armée de 15
à 16,000 hommes, et faisait échouer le plan d'invasion le mieux combiné
qu'eut encore formé la république des Etats-Unis pour la conquête du
Canada. Le colonel de Salaberry fut remercié par le général en chef,
dans un ordre du jour, par les deux chambres, et décoré par le prince
régent. Les milices reçurent des drapeaux en témoignage de leur bonne
conduite dans cette affaire.

L'invasion du Bas-Canada ayant été repoussée, l'offensive fut reprise
aussitôt dans le Haut, que les Américains se préparèrent à évacuer. Le
général Drummond qui avait remplacé le général de Rottenburgh, monta à
la tête du lac Ontario. A son approche, le général McClure qui avait cru
le Haut-Canada abandonné en voyant le général Wilkinson s'avancer vers
Montréal, évacua le fort George dans le mois de décembre, et brûla le
village de Newark avant de rentrer dans son pays. Le général Drummond
résolut de venger cet acte de barbarie inutile. Le colonel Murray à la
tête de 5 à 600 hommes surprit le fort Niagara, fit 300 prisonniers et
enleva une quantité considérable de canons et d'armes de toute espèce.
Le général Riall le suivait avec deux régimens et tous les guerriers
indiens de l'ouest pour le soutenir. Riall en représailles de l'incendie
de Newark, lâcha la bride à ses troupes et aux Sauvages. Lewiston,
Manchester et tout le pays environnant furent brûlés et dévastés. Les
petites villes de Black-Rock et de Buffalo furent enlevées après un
combat livré dans les rues, et abandonnées aux flammes. Cette expédition
dévastatrice termina les dernières opérations de la campagne de 1813,
qui fut défavorable en définitive aux armes américaines sur terre comme
sur mer. Après plusieurs combats navals particuliers, la république
n'ayant pas assez de force pour se mesurer avec son adversaire en
bataille rangée sur l'océan, vit ses principaux capitaines succomber,
comme le brave Lawrence tué dans le célèbre combat livré entre la
Chesapeake et la Shannon, qui prit la première à l'abordage. Les flottes
anglaises ravageaient les côtes, détruisaient tous les vaisseaux trouvés
dans la baie de Delaware, pillaient et brûlaient les villages répandus
sur la rivière Chesapeake, et étendaient leurs ravages jusque sur les
côtes de la Virginie, dont les habitans étaient soumis à toutes sortes
d'outrages. Les armées qui opéraient sur la frontière du Canada ayant
pris leurs quartiers d'hiver, le général Prévost descendit à Québec pour
rencontrer les chambres qui se réunirent dans le mois de janvier (1814).
Les dissensions entre la branche populaire et le conseil législatif,
dont la guerre avait d'abord fait suspendre l'ardeur, reprenaient petit
à petit leur vivacité accoutumée. Elles furent plus ardentes dans cette
session que dans la précédente, malgré les efforts du gouverneur pour
calmer les esprits et pour porter toute l'énergie du côté de la guerre.
L'assemblée qui était de bonne intelligence avec lui, vota, sur un
message secret, une émission de billets d'armée d'un million et demi
pour pourvoir aux dépenses militaires. Le bill des juges fut repris par
l'assemblée et rejeté par le conseil ainsi que ceux pour imposer les
offices publics pendant la guerre et nommer un agent auprès du
gouvernement impérial. Stuart ramena encore sur le tapis la question des
règles de pratique. Quoique fort importante en elle même puisqu'elle
affectait l'administration de la justice, elle n'intéressait guère que
le barreau. Le peuple y faisait à peine attention.

Stuart accusa cette fois formellement le juge Sewell d'avoir cherché à
renverser la constitution pour y substituer une tyrannie arbitraire;
d'avoir violé la loi et l'autorité du pouvoir législatif en imposant ses
règles de pratique, et en mettant sa volonté à la place de la justice
comme président de la cour d'appel; d'avoir induit le gouverneur Craig à
dissoudre la chambre en 1809, et à lui faire prononcer un discours
insultant pour la représentation; de l'avoir fait destituer lui-même de
sa place de solliciteur-général pour la faire donner à son frère, M.
Etienne Sewell; d'avoir fait retrancher du rôle des officiers de milice
le président de la chambre, M. Panet; d'avoir conseillé la violation de
la liberté de la presse en faisant saisir le _Canadien_ et emprisonner
son imprimeur; d'avoir violé la liberté de la chambre et des élections
en faisant emprisonner MM. Bédard, Blanchet, Taschereau, trois de ses
membres, et M. Corbeil sous accusation de trahison, enfin d'avoir
employé l'aventurier John Henry pour engager une portion des Etats-Unis
à se soulever contre le gouvernement de cette république et à former
alliance avec le Canada afin d'en changer la constitution et les lois.

Le juge Monk de Montréal fut accusé en même temps de diverses
malversations.

Tous ces faits graves et vrais pour la plupart, furent renfermés d'abord
dans des résolutions et ensuite dans une adresse au roi, adoptées à de
grandes majorités. Stuart lui-même fut nommé pour aller les soutenir à
la place de M. Bedard, qui avait été choisi d'abord, mais dont la
nomination à une place de juge rendait maintenant l'absence impossible.
Le gouverneur promit de transmettre les accusations à Londres, en
informant en même temps les représentans qu'il ne pouvait suspendre les
juges, parce qu'ils n'étaient accusés que par une seule chambre.

Le juge Sewell passa en Angleterre pour se défendre. Stuart ne put y
aller faute de fonds, le vote d'argent nécessaire pour payer ses frais
ayant été rejeté par le conseil comme on devait s'y attendre. Le
gouverneur fut alors prié d'envoyer un autre agent à sa place, ce qu'il
promit de faire aussitôt que l'on aurait pourvu aux dépenses de sa
mission. Les graves accusations portées contre les deux principaux juges
du pays, n'eurent aucune suite. Le juge Sewell rendu à Londres non
seulement se justifia, mais aidé de l'influence du prince Edouard qui
l'avait connu en Canada, conquit les bonnes grâces de lord Bathurst, à
tel point que ce ministre le recommanda fortement à son retour à sir J.
C. Sherbrooke. M. Sewell, lui disait-il, a eu des rapports avec moi sur
les intérêts de la province; je l'ai toujours trouvé très versé dans les
affaires du Canada. Je le recommande d'une manière toute particulière à
votre attention comme un homme qui pourra vous être très utile, et dont
le jugement et la discrétion égalent les lumières et les talens.[14]

[Note 14: Lord Bathurst à sir J. C. Sherbrooke partant pour le Canada, 6
mai 1816.]

M. Sewell était en effet un homme poli, grave, souple, capable de jouer
le rôle qui convenait à la politique du ministère. Quoique ce fût
l'ennemi le plus dangereux des Canadiens, il se montrait très affable à
leur égard, et rendait avec une affectation marquée le moindre salut du
dernier homme de ce peuple. Il fallait à la politique d'Angleterre un
homme qui se chargea de la voiler en prenant la direction du parti
opposé aux représentants. Il la dirigea jusqu'à la fin de sa vie dans
les deux conseils, dans le conseil législatif surtout, où vinrent
échouer presque toutes les mesures populaires.

Il n'avait pas trouvé, pendant qu'il était en Angleterre, de moyen plus
efficace pour se venger des accusations portées contre lui, que de
recommander l'union de toutes les provinces anglaises de l'Amérique du
nord, sous un seul gouvernement. Il pressa fortement le prince Edouard
d'engager les ministres à adopter la projet qui devait noyer la
population française; il lui en écrivit, et l'on trouve à la fin du
rapport de lord Durham sur les affaires du Canada, la lettre du prince
par laquelle il l'informe qu'il en parlera au ministre à la première
occasion. M. Sewell suggérait d'établir une chambre de 30 membres pour
les cinq ou six provinces, et en transmettant son mémoire au prince il
lui recommandait de le donner à lord Bathurst sans lui dire d'où il
venait.

Lorsque l'union des deux Canadas s'est enfin consommée, quel plaisir a
dû en ressentir la vengeance du vieillard, car alors le juge Sewell
était bien âgé, en voyant ce peuple qu'il haïssait tant, condamné enfin
à périr sous une nationalité étrangère.

La session ne fut pas plutôt finie que le général Prévost s'occupa des
préparatifs de la prochaine campagne. Un bataillon d'infanterie et des
matelots pour la marine des lacs arrivèrent dans l'hiver du
Nouveau-Brunswick. Le gouverneur reçut avec une grande pompe au château
St.-Louis une grande ambassade des chefs de neuf à dix nations sauvages
des pays de l'ouest. Elle protesta de la fidélité des nations qu'elle
représentait malgré leurs pertes au feu. Elle demanda des armes pour
combattre et des vêtemens pour leurs femmes et leurs enfans. «Les
Américains, dirent-ils, prennent tous les jours nos terres; ils n'ont
pas d'âme; ils n'ont aucune pitié pour nous; ils veulent nous chasser
vers le couchant.» Le gouverneur les exhorta à persévérer dans la lutte.
Il exprima tous ses regrets de la mort de Técumseh et de leurs autres
chefs, et les renvoya comblés de présens.

La défaite des Américains à Châteauguay ne leur avait pas fait perdre
entièrement l'espoir de s'établir dans le Bas-Canada, sur lequel ils
firent une nouvelle tentative vers la fin de l'hiver. Le dégel ayant été
plus précoce que de coutume, le général Macomb avec une division, partit
de Plattsburgh, traversa le lac Champlain sur la glace et s'avança
jusqu'à St.-Armand, où il attendit celle du général Wilkinson qui devait
diriger une attaque sur Odeltown et le moulin de Lacolle. Les deux corps
s'étant réunis, Wilkinson entra à Odeltown à la tête de 5000 hommes sans
coup-férir. De là il marcha le 30 mars contre le moulin de Lacolle,
défendu par les voltigeurs, les sencibles et d'autres troupes. Mais
après l'avoir canonné deux heures et demi inutilement, voyant ses
troupes épuisées de froid et de fatigue, il prit le parti de la retraite
et retourna à Plattsburgh.

Ce nouvel échec fit changer à l'ennemi le plan de ses opérations dans la
campagne qui allait s'ouvrir. Il abandonna ses attaques contre le
Bas-Canada, pour porter tous ses efforts contre le Haut, dont l'invasion
offrait plus de facilité. Mais ce plan qui présentait moins de danger,
laissait aussi moins de résultat. Jusqu'à présent toutes ses entreprises
n'avaient abouti qu'à des défaites ou des succès éphémères, qui avaient
coûté quelque fois beaucoup de sang, entraîné beaucoup de ravages sans
avancer le but de la guerre.

Les Américains retirèrent leurs principales troupes de la frontière du
lac Champlain et les portèrent sur le lac Ontario, pour les mettre en
mouvement aussitôt que leur flotte de Sacketts Harbor pourrait opérer
avec elles. Les magasins de cette flotte étaient à Oswégo. Le général
Drummond qui commandait dans le Haut-Canada, résolut de s'en emparer
pour retarder son départ. Il s'embarqua avec un gros corps de troupes de
toutes armes à Kingston, parut devant Oswégo le 5 mai, et prit et
incendia le lendemain après un combat assez vif, le fort et les
magasins. Mais l'ennemi avait eu la précaution de transporter d'avance
la plus grande partie des objets de marine à quelques milles plus haut
sur la rivière, de sorte que le but de l'expédition ne put être
entièrement atteint.

Après cette course il alla prendre le commandement des troupes placées à
la tête du lac. En les disposant il fit la faute de trop les disperser,
de manière qu'il fallait quelques heures pour en réunir un nombre
capable d'offrir une résistance sérieuse. Les généraux américains Scott
et Ripley, placés sur la rive opposée, résolurent d'en profiter. Ils
traversèrent le fleuve avec 3000 hommes et surprirent le fort Erié. Le
lendemain le général Brown se mettant à la tête de cette troupe marcha
sur le camp fortifié du général Riall à Chippawa, un peu au-dessus de la
chute de Niagara. Les Anglais, quoique plus faibles en nombre, sortirent
de leurs lignes pour livrer bataille en rase campagne. La lutte se
prolongea longtemps; mais après avoir vainement essayé de rompre
l'ennemi, Riall fut ramené avec de grandes pertes et obligé d'abandonner
vers le soir le terrain couvert de morts à la supériorité du vainqueur.
Il se retira d'abord dans ses retranchemens, qu'il abandonna ensuite
après avoir jeté des détachemens dans les forts George, Niagara et
Mississaga, et rétrograda vers les hauteurs de Burlington.

Le général Brown suivit Riall jusqu'à Queenston, puis se retira vers
Chippawa. Riall remarcha aussitôt en avant, ce que voyant, le premier
s'arrêta tout-à-coup à Lundy's Lane, près du dernier champ de bataille,
pour lui offrir de nouveau le combat. Riall qui n'était pas disposé à
recommencer, se préparait à reculer pour la seconde fois lorsqu'il fut
rejoint par le général Drummond avec 800 hommes de renfort. Drummond
prit le commandement et contremanda la retraite; mais il fut attaqué à
l'improviste avant d'avoir pu faire toutes ses dispositions. Sa gauche
après diverses vicissitudes fut obligée de céder; elle recula en bon
ordre et alla se former en potence le long du chemin, appuyée sur le
centre placé sur une hauteur.

Le centre tenait bon contre Brown, qui faisait en vain les plus grands
efforts pour s'emparer des batteries qui couronnaient cette hauteur. Les
artilleurs anglais se faisaient bayonnetter sur leurs pièces par
l'ennemi, qui fit avancer ses canons jusqu'à quelques pas seulement des
canons anglais. L'obscurité de la nuit qui était alors venue occasionna
plusieurs méprises. Ainsi les deux partis échangèrent quelques pièces de
canon au milieu de la confusion, dans les charges qu'ils faisaient
alternativement l'un contre l'autre. A neuf heures le feu cessa un
instant. Le reste des forces américaines rentra en ligne dans le même
temps qu'un surcroît de 1200 hommes arrivait à marche forcée pour
augmenter l'armée anglaise. Ainsi renforcé des deux côtés, l'on
recommença ce combat nocturne avec plus d'acharnement que jamais, et on
le continua jusqu'à minuit que les Américains désespérant d'emporter la
hauteur, abandonnèrent enfin le champ de bataille pour se retirer dans
leur camp au-delà de la rivière Chippawa.

L'action avait commencé à 6 heures du soir, de sorte qu'elle avait duré
prés de six heures. Dans l'obscurité le général Riall qui avait été
grièvement blessé en voulant gagner le derrière du champ de bataille,
tomba au milieu de la cavalerie ennemie et fut fait prisonnier.

Le lendemain les américains jettèrent la plus grande partie de leurs
bagages et de leurs vivres dans la chute, mirent le feu à Street Mills,
détruisirent le fort de Chippawa et retraitèrent vers le fort Erié.

La perte des deux côtés était considérable. Le général Drummond avait
été gravement blessé au cou, mais il l'avait caché à ses troupes, et
était resté sur le champ de bataille jusqu'à la fin de l'action. Le
nombre des tués et des blessés s'éleva à 7 à 800 hommes de chaque côté,
outre plusieurs centaines de prisonniers que les Américains laissèrent
entre les mains du vainqueur. Les Anglais après avoir reçu tous leurs
renforts comptaient 2800 hommes; les ennemis 5000. La milice du
Haut-Canada montra la plus grande bravoure. «Rien, dit un écrivain, ne
pouvait être plus terrible ni plus imposant que ce combat de minuit. Les
charges désespérées des troupes étaient suivies d'un silence funèbre,
interrompu seulement par le gémissement des mourans et le bruit monotone
de la cataracte de Niagara; c'est à peine si l'on pouvait discerner au
clair de la lune les lignes des soldats à l'éclat de leurs armes. Ces
instans d'anxiété étaient interrompus par le feu de la mousqueterie et
la répétition des charges que les troupes britanniques, réguliers et
miliciens, recevaient avec une fermeté inébranlable.»

Les généraux américains Brown et Scott ayant été blessés, le
commandement échut au général Ripley, qui se retrancha au fort Erié, où
Drummond vint ensuite l'attaquer.

Il fit d'abord canonner les retranchemens par son artillerie, et
lorsqu'il crut la brèche praticable, il forma ses troupes en trois
colonnes pour attaquer le centre et les deux extrémités à la fois. Il
les mit en mouvement dans la nuit du 14 août. La colonne commandée par
le colonel Fischer et formée des Watteville, atteignit son point
d'attaque deux heures avant le jour, et s'empara des batteries ennemies
malgré un échec inattendu qui jeta le corps qui devait la soutenir dans
le plus grand désordre. Les deux autres colonnes montèrent à l'assaut en
attendant le feu de celle de Fischer, et après une vive résistance
réussirent à pénétrer dans le fort qui était au centre des
retranchemens, par les embrasures du demi bastion. L'ennemi se retira
alors dans un bâtiment en pierre: d'où il continuait à se défendre avec
vigueur contre les canons du bastion retournés contre lui, lorsqu'une
explosion soudaine enveloppa dans une ruine commune tous les soldats du
fort. Au bruit de cette catastrophe une terreur panique s'empara des
trois colonnes assaillantes, qui posèrent les armes ou prirent la fuite
poursuivies par les Américains. Près de 1000 Anglais furent tués,
blessés ou faits prisonniers, tandis que l'ennemi ne perdit pas 80
hommes.

Après ce désastre, Drummond se retira dans ses lignes, où il resta
jusqu'au 17 septembre que les Américains, à la nouvelle de la victoire
remportée par leur flotte sur le lac Champlain et de la retraite du
général Prévost, firent une sortie avec un gros corps de troupes à la
faveur d'un orage et détruisirent les ouvrages avancés des Anglais. La
perte fut encore ici de cinq à six cents hommes de chaque côté, dont la
plus grande partie prisonniers. Après ce nouveau choc, la maladie
commençant à se mettre parmi les troupes, et le général américain Izard
s'avançant de Plattsburgh avec des renforts, Drummond jugea à propos de
lever son camp et de retourner à Chippawa.

C'était dans le moment où la malheureuse, issue de l'expédition de
Plattsburgh, servait de prétexte aux accusations les plus graves contre
Prévost. Ce gouverneur que le parti anglais détestait parcequ'il
paraissait montrer plus d'égards aux Canadiens que ses prédécesseurs,
devait être la cause de tous les malheurs qui arrivaient. Il ne voulait
pas voir dans sa conduite le résultat des instructions qu'il avait
reçues des ministres, pour obtenir d'un peuple, jusque-là presque frappé
d'ostracisme, le sacrifice de son sang et de son argent. Il jugea plus
politique de le croire le seul fauteur de ces égards odieux, et feignit
de le haïr d'autant plus qu'il paraissait malheureux dans ses
entreprises. Forcé de se taire dans le bruit des armes et devant le zèle
des Canadiens qu'il avait toujours représentés comme un peuple peu sûr,
il ne put se retenir plus longtemps, et saisit pour recommencer ses
clameurs l'occasion d'un événement dont il n'était pas la cause.

En effet l'expédition de Plattsburgh avait été entreprise sur l'ordre
des ministres, que l'abdication de Napoléon et la paix européenne
mettaient à même d'employer de plus grandes forces en Amérique. 14,000
hommes de l'armée de Wellington avaient été embarqués en France et
débarqués à Québec dans les mois de juillet et août. Ces troupes avaient
été acheminées aussitôt vers la frontière du lac Champlain et vers le
Haut-Canada. La division envoyée dans le Haut-Canada était commandée par
le général Kempt, excellent officier de la guerre espagnole, et avait
ordre d'attaquer Sackett's Harbor si une occasion favorable se
présentait.

Le commandement de la flottille du lac Champlain fut donné au capitaine
Downie appelé du lac Ontario. Un gros renfort de matelots fut tiré des
deux vaisseaux de guerre qui étaient à Québec pour compléter l'équipage
de cette flottille. L'armée anglaise destinée à agir contre Plattsburgh,
se concentra entre Laprairie et Chambly.

Le général Wilkinson qui commandait l'armée américaine du lac Champlain,
fut remplacé par le général Izard après son échec à Lacolle. Les
événemens d'Europe obligeaient l'ennemi à changer de tactique et à se
renfermer dans la défensive. Il prévoyait déjà la nécessité de faire une
paix prochaine, pour ne pas avoir toute les forées de l'Angleterre sur
les bras. Le général Izard partit dans le mois d'août avec 5000 hommes
pour aller renforcer, à la tête du lac Ontario, l'armée du fort Erié. Il
laissa 1500 soldats seulement à Plattsburgh. C'était inviter les Anglais
à précipiter leur attaque.

Prévost mit son armée en branle. Il traversa la frontière à Odeltown,
occupa Champlain le 3 septembre et le camp retranché abandonné par
l'ennemi sur la rivière Chazy, puis marcha de là en deux colonnes sur
Plattsburgh, repoussant devant lui de nombreux corps de milice. Il
atteignit cette petite ville le 6. Le colonel Bayard avec la moitié du
régiment de Meuron chassa de la partie de Plattsburgh située au nord de
la rivière Saranne les Américains qui se retirèrent sur la rive opposée,
d'où ils se mirent à tirer à boulets rouges et incendièrent plusieurs
maisons. Les Meurons firent un riche butin. La cavalerie américaine qui
était magnifique combattait à pied. On voyait au télescope la longue
file de leurs chevaux attachés au piquet. L'infanterie alla occuper les
hauteurs que couronnaient trois fortes redoutes, des blockaus armés de
grosse artillerie et d'autres ouvrages de campagne. La flottille ennemie
du commodore MacDonough s'éloigna hors de la portée de nos canons. La
flottille anglaise du capitaine Downie suivait à quelque distance le
mouvement du général Prévost.

Ce général fit préparer ses batteries pour l'attaque en attendant
l'approche de Downie, dont la coopération était nécessaire aux troupes
de terre. En arrivant Downie, profitant du vent, engagea à la vue de
toute l'armée qui était sous les armes le combat avec la flottille
ennemie. Mais la frégate qu'il montait s'étant trop avancée se trouva
exposée au feu de deux batteries et d'une frégate américaines. A la
première décharge, Downie fut tué avec plusieurs de ses officiers, sa
frégate s'ensabla et le feu porta la mort sur ses ponts encombrés
d'hommes. La lutte se prolongea ainsi deux heures avec le reste de la
flottille, au bout desquelles le capitaine Pring qui avait pris le
commandement, fut obligé d'amener son pavillon. Les Anglais ne sauvèrent
que sept à huit chaloupes canonnières qui avaient pris la fuite au début
de l'action.

Prévost en voyant Downie engager le combat, avait ouvert le feu de ses
batteries et disposé ses troupes en colonnes pour monter à l'escalade.
Une colonne devait forcer le pont jeté sur la rivière qui traverse
Plattsburgh et attaquer les ouvrages ennemis de front; une autre devait
défiler derrière le camp pour cacher sa marche, traverser la Saranac à
un gué qu'on avait reconnu plus haut, et prendre les ouvrages à revers.
Les colonnes s'ébranlèrent. Bientôt l'on se battit sur terre comme sur
eau. Les chasseurs canadiens étaient à la tête et s'exposèrent sans
nécessité. Les obstacles à vaincre étaient nombreux. Le combat ne
faisait pas de progrès et les assaillans étaient repoussés ou contenus,
lorsque l'armée américaine qui voyait ce qui se passait du sommet de ses
ouvrages, poussa des cris de triomphe à la victoire de MacDonough, qui
parvinrent jusqu'à la colonne du général Robinson. Cette colonne avait
manqué le gué de la rivière et s'était égarée. Robinson inquiet de ce
bruit, envoya au quartier général pour en savoir la cause et demander
des ordres. Prévost voyant l'issue du combat naval et l'inutilité d'un
plus long sacrifice d'hommes, pour s'emparer d'une position qu'il aurait
fallu abandonner après la perte de la flottille, lui fit dire de
revenir.

En effet sans la possession du lac, le but de la campagne était manqué.
Il fit retirer partout les colonnes d'attaque, cesser le feu, et se
prépara à lever son camp pour rentrer en Canada avec toute son armée,
avant que le général Macomb dont les forces augmentaient à chaque
instant par l'arrivée des nombreux renforts que les vaisseaux victorieux
portaient où il était nécessaire, put être en état de l'attaquer
sérieusement dans sa retraite. On disait même déjà que les milices de
Vermont allaient traverser le lac. Si Prévost se fut avancé davantage,
il aurait probablement eu le sort de Burgoyne. Tout le long du lac, les
Américains aidés de leurs chaloupes canonnières, pouvaient détruire ses
troupes, le chemin étant près du rivage et dans un état affreux.

Après avoir envoyé les blessés en avant et fait démonter les batteries,
il ordonna aux troupes de battre en retraite. Elles s'ébranlèrent dans
la nuit au milieu d'une pluie qui n'avait pas cessé depuis le
commencement de la campagne. Le désordre et la confusion se mirent
malheureusement dans leurs rangs. Nombre de blessés et de traînards
tombèrent entre les mains de l'ennemi avec presque toutes les munitions
de guerre et de bouche, la comptabilité générale, les rôles des troupes,
les équipages. La perte fut énorme, parce qu'on avait fait des
préparatifs pour passer l'hiver à Plattsburgh. Elle aurait été bien plus
grande si toute l'armée américaine s'était mise à la poursuite des
Anglais. Plusieurs centaines de soldats désertèrent dès le début de ce
mouvement rétrograde.

Telle fut l'expédition de Plattsburgh. Elle fut dictée par le cabinet de
Londres et eut le succès des plans formés à mille lieues de distance.
L'armée de Prévost était trop faible pour pénétrer bien avant dans les
Etats-Unis et y remporter des avantages réels; elle était trop forte
pour une simple excursion. Au reste la flotte qui devait l'appuyer et
sans laquelle elle ne pouvait agir, était trop faible. C'était une base
que le moindre choc pouvait renverser, et c'est ce qui arriva. Le reste
s'affaissa sous son propre poids. Prévost qui en fut la victime n'en
était que l'instrument. Son malheur fut de s'être montré trop obéissant
à des ordres imprudens.

Cependant tandis que l'on perdait la suprématie du lac Champlain, l'on
reprenait celle du lac Ontario. Un vaisseau de 100 canons venait d'y
être achevé; sir James L. Yeo fit voile de Kingston pour le haut du lac
avec une flotte et des renforts de troupes. Le commodore Chauncey avec
la flotte américaine fut obligé à son tour de se renfermer à Sackett's
Harbor et de laisser triompher les Anglais, qui allaient maintenant
envahir les Etats-Unis de tous les côtés, du côté de l'océan surtout où
leurs déprédations et leurs descentes allaient rappeler les excursions
des Normands sur les côtés des Gaules et de la Bretagne dans le 9e et le
10e siècle.

Tant que la guerre contre Napoléon avait été douteuse, l'Angleterre
s'était bornée suivant son plan, à la défensive en Amérique, pour
fournir à la coalition européenne ses plus grandes forces. Le duc de
Wellington que le ministère consultait sur toutes les opérations
militaires de l'empire, avait recommandé ce système. «Je suis bien aise
de voir, écrivait-il au commencement de 1813, à lord Bathurst, que vous
allez renforcer sir George Prévost; j'espère que les troupes arriveront
à temps, que sir George ne se laissera pas entraîner par l'espérance
d'avantages de peu de conséquence, et qu'il suivra un système défensif
vigoureux. Il peut être sûr qu'il ne sera pas assez fort en hommes ni en
moyens pour se maintenir dans toute conquête qu'il pourrait faire. La
tentative ne ferait que l'affaiblir, et ses pertes augmenteraient
l'ardeur et l'espérance de l'ennemi, si même elles n'étaient pas suivies
de conséquences pires; tandis que par l'autre système, il jettera les
difficultés et les risques sur les Américains, et ils seront très
probablement, défaits.[15]

[Note 15: Gurwood: Wellington's dispatches Vol. X, p. 109.]

Mais la fin de la crise européenne permettait maintenant d'expédier des
renforts en Canada, et d'envoyer des flottes et des troupes pour faire
des débarquemens sur les côtes des Etats-Unis le long de l'Atlantique,
qui les forceraient à retirer leurs troupes des frontières canadiennes
et à faire la paix. Leurs principaux ports furent bloqués depuis la
Nouvelle-Ecosse jusqu'au Mexique. Des corps considérables de troupes
furent mis sur les flottes pour attaquer les principaux centres de la
république. Washington et la Nouvelle-Orléans furent les deux points, au
centre et au sud, où l'on fit agir les plus grandes forces sous les
ordres des généraux Ross et Packenham. Plattsburgh était le point au
nord. Ces entreprises par la manière dont elles étaient distribuées
devaient faire beaucoup de mal à l'ennemi.

La baie de Chesapeake était un des principaux points d'attaque. On avait
déjà fait de fréquentes descentes dans ces parages. Dans le mois d'août
le général Ross débarqua avec 5000 hommes à Benedict et s'avança vers
Washington. Le commodore Harney brûla sa flottille à son approche dans
la rivière Pautuxet, et ayant rallié la milice à ses marins, voulut
arrêter les Anglais à Bladensburg, où il fut culbuté et lui-même fait
prisonnier. Ross continuant son chemin, prit Washington sans coup-férir,
brûla le capitole ainsi que les édifices publics, puis regagna ses
vaisseaux. Dans le même temps une partie de la flotte entrait dans le
fort d'Alexandrie sur la rivière Potomac, et se faisait livrer par les
habitans les vaisseaux et les marchandises qui s'y trouvaient, pour
éviter le pillage et l'incendie de leur ville.

Après son expédition de Washington, le général Ross alla débarquer à
North Point à 14 miles de Baltimore, et marchait sur cette ville
lorsqu'il fut tué dans une escarmouche. Le colonel Brooke le remplaça,
battit le général américain Stricker et s'avança jusqu'aux ouvrages que
les ennemis avaient élevés en face de la ville, pendant que la flotte
qui le suivait bombardait inutilement le fort McHenry. Le lendemain
Brooke voyant les Américains trop bien fortifiés dans leurs lignes pour
être attaqués avec avantage, prit le parti de se retirer. Pendant ce
temps là les escadres qui bloquaient les ports de New-York, New-London
et Boston, enlevaient de nombreux navires et faisaient subir des pertes
immenses au commerce américain.

Les états du Sud n'étaient pas plus exempts que ceux du centre de ces
irruptions dévastatrices. Dans le mois d'août, les Anglais prirent
possession des forts espagnols de Pensacola du consentement des
autorités, et préparèrent une expédition pour s'emparer du fort de
Bowger qui commandait l'entrée de la baie et du havre de la Mobile. Le
général Jackson après des remontrances inutiles au gouverneur espagnol,
marcha sur Pensacola, prit cette ville d'assaut, et força les Anglais
d'évacuer la Floride. C'est à son retour que la Nouvelle-Orléans se
trouva menacée et qu'on se hâta d'armer la milice, de proclamer la loi
martiale et d'élever des fortifications pour protéger la ville.

L'escadre anglaise portant l'armée du général Packenham, destinée à agir
contre elle, entra dans le lac Borgne le 10 décembre et battit ou prit
une escadrille de chaloupes canonnières. Packenham débarqué, livra à son
tour un combat nocturne d'avant-garde, le 22, à trois lieues de la
Nouvelle-Orléans, puis s'avança vers les retranchemens élevés à 4 miles
au-dessous de la ville pour la protéger. Ces retranchemens formés de
balles de coton étaient défendus par 6000 hommes, les meilleurs tireurs
du pays, appuyés de batteries montées sur les points les plus
favorables.

Packenham forma 12,000 soldats en colonnes et se mit en mouvement. Les
colonnes marchèrent à l'assaut avec une parfaite régularité.
Lorsqu'elles furent à portée, les batteries américaines ouvrirent leur
feu sur elles sans les ébranler. Elles se resserraient à chaque vide que
les boulets faisaient dans leurs rangs comme la garde de Napoléon à
Waterloo, et continuaient toujours à avancer. Elles arrivèrent ainsi
sous le feu de la mousqueterie. Six mille fusils se penchèrent alors sur
elles en se réunissant à l'artillerie, et portèrent les ravages et la
mort dans leurs rangs. Les décharges les plus meurtrières se succédaient
avec d'autant plus de précision que les Américains étaient à couvert. En
un instant les colonnes compactes des Anglais furent écrasées. Elles
voulurent en vain conserver leur ordre; les tués et les blessés les
embarrassaient en tombant. Elles chancelèrent et dès lors tout fut
perdu; elles tombèrent dans une confusion effroyable.

Le général Packenham fut tué en cherchant à les rallier. Les généraux
Gibbs et Keene furent blessés, le premier à mort. Le soldat ne voulut
plus écouter la voix des chefs, et toute l'armée prit la fuite en masse
laissant le terrain jonché de cadavres.

Le général Lambert à qui revenait le commandement, incapable d'arrêter
le torrent, le laissa s'écouler vers le camp où les troupes effrayées se
remirent petit à petit de leur trouble. Elles avaient laissé 700 tués et
plus de 1000 blessés sur le champ de bataille. La perte de l'ennemi
n'était que de 7 tués et 6 blessés, différence qui est la condamnation
la plus complète de Packenham en attaquant avec trop de précipitation
des retranchemens dont il ne paraissait pas connaître la force, et qui
justifiait la prudence du général Prévost en ne risquant point une
attaque inutile à Plattsburgh.

Cette victoire qui remplit les Etats-Unis de joie, et quelques exploits
sur mer, précédèrent de peu de temps le rétablissement de la paix. Ces
succès rendirent le cabinet anglais moins exigeant, et permirent aux
Américains de négocier avec plus de dignité, le parti opposé à la guerre
pouvant maintenant lever la tête sans trop blesser l'amour propre
national.

Ce parti embrassait une grande portion du parti fédéral, dont la grande
majorité appartenait aux états de la Nouvelle-Angleterre; à ces états
qui avaient commencé la révolution et conquis l'indépendance. Ces
anciennes provinces de tout temps plus ou moins jalouses des nouvelles,
qui oubliaient souvent ce qu'elles devaient à leurs aînées, n'avaient
point cessé depuis la guerre de se plaindre que le gouvernement général
ne leur accordait point une protection proportionnée à la part qu'elles
payaient des frais de la guerre. L'Angleterre qui connaissait leurs
sentimens, faisait ravager leurs côtes exprès pour leur faire désirer
plus vivement la cessation des hostilités. Vers la fin de 1814 des
délégués nommés par les législatures du Massachusetts, du Connecticut,
de Rhode-Island et par une portion du Vermont et du New Hampshire,
s'assemblèrent en convention à Hartford pour prendre en considération
l'état du pays. Cette convention fut dénoncée dans les termes les plus
sévères par les amis du gouvernement général. Elle fut flétrie comme une
trahison commise au préjudice de la république entière, et comme un
appât aux projets de l'ennemi. Ces querelles agitèrent profondément la
nation et influencèrent beaucoup les résolutions du gouvernement fédéral
pour la paix. Dès le mois d'août les commissaires des deux nations
s'assemblèrent à Gand, en Belgique, pour en discuter les conditions, et
signèrent le 24 décembre un traité fort honorable pour la
Grande-Bretagne. Il stipulait la restitution réciproque de toutes les
conquêtes faites l'un sur l'autre par les deux nations, sauf les îles de
la baie de Passamaquoddy dont la propriété devait rester _in statu quo_,
et abandonnait la question des frontières du Canada et du
Nouveau-Brunswick à la décision des commissaires qui seraient nommés par
les deux gouvernemens. Les Etats-Unis adoptèrent aussi dans le traité
cette disposition si incompatible avec l'esclavage qui règne dans une
grande portion de leur territoire, que comme la traite des esclaves est
inconciliable avec les principes de la justice et de l'humanité, et que
les deux gouvernemens désirent continuer à travailler à son abolition,
ils feront tous leurs efforts pour atteindre un but si désirable. Le
silence fut gardé sur le principe que le pavillon couvre la marchandise
et sur le droit de visite.

Le traité de Gand ne dut pas satisfaire l'amour propre des républicains
américains, car en n'obtenant rien de ce qu'ils avaient voulu acquérir
par la guerre, ils se reconnaissaient incapables de se le faire donner
de force. Leur erreur était d'avoir attendu trop tard pour prendre les
armes. La compagne de Russie devait commencer la décadence de Napoléon,
assurer le triomphe final de l'Europe sur lui, et laisser l'Angleterre
libre d'agir en Amérique. Depuis longtemps l'empereur français pressait
les Américains de prendre les armes. Il savait que depuis leur
révolution, ils convoitaient les provinces anglaises qui le dos au nord
pèsent sur eux de tout leur poids dans toute la largeur du continent.
Mais ils mirent tant de lenteur à se décider, qu'ils s'ébranlèrent au
moment où leur gigantesque allié commençait à pencher vers sa ruine. Le
vrai motif de la guerre était la conquête du Canada, le prétexte le
principe que le pavillon couvre la marchandise et le droit de visite.

Ce prétexte subsiste encore. L'Angleterre fit une faute de ne pas le
faire disparaître; car sa faiblesse en Amérique augmente tous les jours
proportionnellement avec la marche ascendante des Etats-Unis. Deux
choses contribuent à cette faiblesse relative, l'inégalité numérique
croissante de la population et surtout le vice fondamental du
gouvernement colonial, dont le point d'appui est à 1000 lieues de
distance, dans un autre monde, dans un autre monde qui a une
organisation sociale et politique totalement différente, et dont la
population devient de jour en jour plus étrangère d'idées et d'intérêts
à la colonie. Aussi Alison avoue-t-il que le traité de Gand doit-être
regardé plutôt comme une longue trêve que comme une pacification finale.
La question de la frontière du Maine resta indécise avec la propriété
d'un territoire aussi étendu que celui de l'Angleterre. Les Etats-Unis
profitant du levain laissé dans l'esprit des colons canadiens à la suite
des événemens de 1837, insistèrent pour qu'on en finit une bonne fois,
et obtinrent presque tout ce qu'ils demandaient par le traité
d'Ashburton. Le droit de visite fera sans doute renaître les
difficultés, car il est incompatible avec la dignité d'une nation libre,
et encore moins avec les intérêts commerciaux des Etats-Unis dont les
victoires à la fin de la guerre ont satisfait l'amour propre national et
excité l'ambition future. Les triomphes de Plattsburgh et de la
Nouvelle-Orléans ont fait oublier la bataille de Châteauguay et la
retraite de l'armée américaine à la suite des combats perdus dans le
Haut-Canada.

Le traité qui mit fin à la guerre de 1812 fut accueilli avec joie dans
les deux Canadas, mais surtout dans le Haut, où la guerre avait été une
suite d'invasions cruelles et ruineuses pour le pays. Il ne fut pas
moins bien reçu d'une grande partie des Etats-Unis, surtout de ceux qui
bordent la mer. La guerre avait presqu'anéanti le commerce extérieur de
la république, qui s'élevait avant les hostilités à un chiffre énorme.
Ses exportations étaient de 22 millions sterling, et ses importations de
28,000,000, le tout employant 1,300,000 tonneaux de jaugeage. Deux ans
après, en 1814, elles étaient déjà tombées les premières à 1,400,000 et
les dernières à moins de trois millions. Deux ou trois mille vaisseaux
de guerre et de commerce plus ou moins gros avaient été enlèves par les
Anglais, qui malgré les grandes pertes qu'ils avaient faites eux-mêmes,
étaient sûrs de ruiner la marine américaine avant d'épuiser la leur,
dont la force était immensément supérieure. Le trésor de la république
provenant en grande partie de droits de douane, s'était trouvé par là
même épuisé en un instant; il avilit fallu recourir à des impôts directs
et à des emprunts qui s'élevèrent en 1814 à 20 millions et demi de
piastres, somme énorme pour une nation dont la totalité du revenu
montait seulement à 23 millions en temps, ordinaire. Les deux tiers des
marchands étaient devenus insolvables, et les états du Massachusetts, du
Connecticut et de la Nouvelle-Angleterre allaient prendre des mesures
pour demander leur séparation de l'union et une indépendance séparée
lorsque arriva la paix.

La guerre de 1812 causa aussi de grandes pertes au commerce anglais. Les
Etats-Unis qui tiraient pour 12 millions de marchandises des îles
britanniques, s'arrêtant tout à coup, génèrent ses manufactures, qui
durent renvoyer leurs ouvriers dont la misère devint excessive. Il est
vrai que bientôt le nord de l'Europe et l'Italie, affranchis des armées
françaises après la campagne de Russie, purent offrir une compensation
dans les marches que ces pays ouvrirent à son activité. Mais la
nécessité rendit les Américains manufacturiers à leur tour, et une fois
les manufactures montées chez eux, elles restèrent et leurs produits
continuent aujourd'hui à y remplacer une partie de ceux de l'étranger.
Tel fut le premier effet permanent de la guerre. Un second effet tout
aussi important, c'est que les états du nord qui voulaient s'en détacher
pour s'unir à la Grande-Bretagne en 1814 sont précisément ceux-là même à
l'heure qu'il est, qui sont les ennemis les plus naturels de cette
nation, parce que c'est chez eux que se sont établies les manufactures
et qu'existe maintenant la véritable rivalité avec l'Angleterre. Aussi
il n'y a plus aujourd'hui à craindre de dissolution, pour la raison
commerciale, parce qu'il s'établit tous les jours de plus en plus entre
le sud et le nord des rapports d'intérêt qui les rapprochent.

Au reste les Américains ne chercheront guère à acquérir le Canada malgré
le voeu de ses habitans. La dépendance coloniale ne paraît pas à leurs
yeux un état naturel qui doive toujours durer, et la conduite des
métropoles elles-mêmes indique assez qu'elles ont aussi le même
sentiment sur l'avenir. Cette éventualité préoccupe la politique et les
historiens de l'Angleterre; mais ni ses philosophes, ni ses hommes
d'état ne peuvent s'affranchir assez de leurs préjugés métropolitains
pour porter un jugement correct et impartial sur ce qu'il faudrait faire
pour conserver l'intégrité de l'empire. De quelque manière qu'on
envisage cette question, la solution paraît difficile, car la métropole
ne peut consentir à permettre aux colonies d'exercer la même influence
sur son gouvernement que les provinces qui la constituent elle-même, et
à leurs députés de siéger à Westminster Hall à côté des siens en nombre
proportionné à la population, car il viendrait un temps où la seule
population du Canada, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse
excéderait celle de l'Angleterre, et si on y joignait la population de
toutes les autres colonies, la représentation coloniale deviendrait la
majorité, et l'Angleterre passerait du rôle de métropole à celui de
dépendance, et recevrait la loi comme telle. Cette alternative qui
arriverait indubitablement est supposée ici pour montrer avec plus de
force les obstacles que rencontre le système colonial à mesure qu'il
vieillit et que les populations s'accroissent. La séparation doit donc
paraître une chose inévitable malgré le désir que l'on pourrait avoir
des deux côtés de l'éviter. Il ne reste à la politique, dans ce cas,
qu'à travailler à reculer l'événement, et lorsque l'événement arrivera,
qu'à affaiblir le plus possible le mal qu'il sera de nature à causer aux
deux parties. Mais c'est là la prévoyance qui manque presque toujours
aux métropoles quand le temps vient de lâcher graduellement les rênes
des jeunes coursiers qui essaient leurs forces et qui brûlent de
s'élancer dans la carrière avec toute l'indépendance d'un tempérament
jeune, indocile et vigoureux. La crainte retient la main du conducteur,
et la contrainte irrite l'ardeur du coursier qui se cabre, se révolte,
et brise son frein. Les métropoles se trompent souvent sur les causes de
trouble. «Après tout ce qui peut-être fait, dit encore Alison, pour
assurer nos possessions de l'Amérique du nord par la prudence et la
prévoyance, leur conservation doit toujours dépendre principalement de
l'attachement et de l'appui de ses habitans. Quoique nous devions
déplorer l'effet des actes coupables et de l'ambition criminelle des
révolutionnaires du Bas-Canada en aliénant les affections d'un peuple
simple et industrieux, autrefois loyal et dévoué, le mal n'est pas
encore sans remède; et si on y remédie dans un bon esprit, il pourra
résulter de ces maux passagers un bien durable. Ces événemens en
attirant l'attention ont fait découvrir bien des abus qui sans cela
seraient restés dans l'ombre, et ont fait voir la nécessité de les faire
disparaître.» Mais l'abus est l'abîme insurmontable des gouvernemens
coloniaux. Ceux qui désirent le plus dans la métropole les réformes,
sont ceux-là même qui qualifient la conduite des réformateurs coloniaux
de criminelle et de révolutionnaire. Les insurrections du Haut et du
Bas-Canada en 1837 n'ont été que la conséquence de la mauvaise
administration de ces deux pays, et l'obstination du pouvoir à ne pas
prêter l'oreille à temps à leurs représentations exprimées
solennellement par leurs députés en pleine législature pendant une
longue suite d'années. Le préjugé est si difficile à vaincre, que
l'historien métropolitain en indiquant le remède se taira sur la révolte
du Haut-Canada, parceque ce pays est peuplé d'hommes de sa race, et
notera d'infamie le rebelle du Bas parcequ'il est d'une autre origine,
attribuant la conduite de l'un à la supériorité de lumières et
d'énergie, et la conduite de l'autre à l'ignorance et à l'ambition.
Comment le politique tiraillé par les préjugés, par les passions, par
les intérêts qui l'entourent, pourra-t-il éviter de se tromper si le
philosophe se laisse entraîner dans le silence du cabinet jusqu'à
pervertir la vérité et faire de la même chose un crime à l'un et une
vertu à l'autre.

Après la campagne de 1814, sir George Prévost était descendu à Québec où
il avait réuni les chambres, dans le mois de janvier 1815. M. Panet
nommé au conseil législatif avait été remplacé par M. Papineau à la
présidence de l'assemblée, quoique M. Papineau fut l'un de ses plus
jeunes membres, et eût à peine 26 ans. Plus ardent que son père, qui
s'était distingué dans nos premières luttes parlementaires, il devait
porter ses principes beaucoup plus loin que lui.

Après avoir amendé l'acte des milices et augmenté les droits sur divers
articles pour pourvoir aux besoins de la guerre si elle continuait, la
chambre était revenue sur la question d'un agent en Angleterre. Elle
avait passé une résolution à ce sujet, qui avait été repoussée comme les
autres par le conseil législatif. L'Angleterre toujours opposée à ce
système, le faisait rejeter par le conseil, chaque fois qu'on l'amenait
devant la législature, et faisait déclarer que le gouverneur était la
seule voie constitutionnelle de correspondance entre les deux corps
législatifs et la métropole.

Ce qui avait fait désirer alors plus que jamais d'avoir un agent à
Londres, c'est le bruit qui s'était répandu de la suggestion du juge
Sewell de réunir toutes les colonies sous un seul gouvernement.
L'assemblée déclara qu'elle persistait dans ses accusations contre ce
juge et contre le juge Monk, et nomma de nouveau M. James Stuart pour
aller les soutenir auprès de la métropole. Elle était encore occupée de
cette question irritante lorsque la conclusion de la paix fut
officiellement annoncée. La milice fut renvoyée dans ses foyers, et
l'assemblée passa une résolution pour déclarer que sir George Prévost
dans les circonstances nouvelles et singulièrement difficiles dans
lesquelles il s'était trouvé, s'était distingué par son énergie, sa
sagesse et son habileté. Elle lui vota cinq mille louis sterling pour
lui acheter un service de table en argent, don que le conseil rejeta
lorsqu'il fut soumis à son suffrage l'année suivante, malgré
l'approbation que le prince régent avait donnée à l'administration et à
la conduite militaire de ce gouverneur. Lorsque le parlement fut
prorogé, le président de l'assemblée en présentant le bill des subsides,
lui adressa ces paroles: «Les événemens de la dernière guerre ont
resserré les liens qui unissent ensemble la Grande-Bretagne et les
Canadas. Ces provinces lui ont été conservées dans des circonstances
extrêmement difficiles. Lorsque la guerre a éclaté, ce pays était sans
troupes et sans argent, et votre excellence à la tête d'un peuple, en
qui, disait-on, l'habitude de plus d'un demi-siècle de repos, avait
détruit tout esprit militaire. Au-dessus de ces? préjugés, vous avez su
trouver dans le dévouement de ce peuple brave et fidèle,
quoiqu'injustement calomnié, des ressources pour des ressources pour
déjouer les projets de conquête d'un ennemi nombreux et plein de
confiance dans ses propres forces. Le sang des enfans du Canada a coulé,
mêlé avec celui des braves envoyés pour les défendre. Les preuves
multipliées de l'efficacité de la puissante protection de l'Angleterre
et de l'inviolable fidélité de ses colons, sont devenues pour ceux-ci de
nouveaux titres en vertu desquels ils prétendant conserver le libre
exercice de tous les avantages que leur assurent la constitution et les
lois.»

Le gouverneur accueillit cette approbation avec un extrême plaisir, et
informa les chambres qu'il allait remettre les rênes du gouvernement,
pour aller répondre en Angleterre aux accusations de sir James L. Yeo,
au sujet de l'expédition de Plattsburgh. Les habitans de Québec et de
Montréal lui présentèrent les adresses les plus flatteuses pour lui
témoigner qu'ils prenaient la part la plus vive à tout ce qui le
concernait et qu'ils regardaient l'insulte qu'on lui faisait comme une
insulte faite à eux-mêmes.

Les Canadiens lui montraient d'autant plus d'affection qu'ils savaient
que l'espèce de disgrâce dans laquelle il était tombé, provenait en
grande partie de la sympathie qu'il avait paru leur porter. Le résultat
de l'expédition de Plattsburgh avait fourni à ses ennemis un prétexte
pour lui montrer enfin ouvertement toute leur haine, qu'ils avaient
dissimulée jusque là tant qu'ils avaient pu. Ils s'étaient ligués pour
faire retomber sur lui la responsabilité de la défaite navale de
Sackett's Harbor, afin de le faire rappeler. Sir James L. Yeo l'avait
accusé d'avoir été la cause du triomphe des Américains, et la cour
martiale composée de marins, avait cherché à faire retomber sur lui,
dans la sentence qu'elle avait portée contre les officiers de la
flottille, une partie du tort. Le département militaire en lui
transmettant les accusations lui avait donné jusqu'au mois de janvier
1816 pour faire venir ses témoins du Canada et préparer sa défense. Mais
il mourut dans l'intervalle des suites des fatigues qu'il avait endurées
en faisant à pied une partie du chemin de Québec au Nouveau-Brunswick,
dans la saison la plus rigoureuse de l'année, pour passer en Europe.
Suivant l'usage des conseils de guerre, sa mort mit fin à l'enquête.
Après quelques démarches de sa veuve et de son frère, le colonel
Prévost, auprès du bureau de la guerre, le gouvernement fut forcé de
reconnaître d'une manière publique les services distingués qu'il avait
reçus de la victime, et de permettre par une espèce de rétribution
d'ajouter quelques armoiries dans les armes de sa famille.

Les hommes compétans avaient déjà approuvé le système de sir George
Prévost et la résolution qu'il avait prise à Sackett's Harbor. Le duc de
Wellington écrivait à sir George Murray: «J'approuve hautement, et même
plus, j'admire tout ce qui a été fait par le militaire en Amérique,
d'après ce que je puis en juger en général. Que sir George Prévost ait
eu tort ou raison dans sa décision au lac Champlain, c'est plus que je
ne puis dire; mais je suis certain d'une chose, c'est qu'il aurait été
également obligé de retourner à Montréal après la défaite de la flotte.
Je suis porté à croire qu'il a eu raison. J'ai dit, j'ai répété aux
ministres que la supériorité sur les lacs est la condition _sine qua
non_ du succès en temps de guerre sur la frontière du Canada, même si
notre but est une guerre entièrement défensive.»



                           LIVRE QUINZIÈME.



                              CHAPITRE I.

                        QUESTION DES SUBSIDES.

                              1816-1822.


Les dissensions entre la chambre et l'exécutif recommencent après la
guerre.--Union des colonies anglaises.--Le général Drummond.--Abus dans
le bureau des terres et des postes.--Rejet des accusations contre les
juges Sewell et Monk.--Dissolution du parlement.--Sir John Coape
Sherbrooke gouverneur.--Il transmet aux ministres un tableau de l'état
des esprits en Canada.--Instruction qu'il reçoit.--Le clergé catholique:
M. Plessis.--Le juge Sewell.--MM. Uniacke et Marshall.--Situation des
finances.--Leur confusion.--Dépenses faites sans
appropriation.--Instructions de lord Bathurst.--Droit de voter les
subsides.--Le juge Foucher accusé.--Le duc de Richmond remplace
Sherbrooke.--Reprise de la question des finances.--Liste civile
augmentée demandée pour la vie du roi.--Elle est refusée.--Le juge
Bedard accusé.--Mort soudaine du duc de Richmond.--Dissolution du
parlement.--Le comte de Dalhousie gouverneur--M. Plessis à Londres.--Ses
entrevues avec lord Bathurst.--Les discussions sur la question des
finances continuent.--M. Papineau nommé au conseil exécutif.--Refus des
subsides.--Division dans le conseil législatif.--Partage des droits de
douane avec le Haut-Canada.


La guerre qui venait de finir avait ralenti l'ardeur des dissensions
entre l'exécutif et la chambre d'assemblée. La paix faite, sir George
Prévost parti, victime de son équité envers les Canadiens plutôt que de
ses fautes, les anciennes discordes menacèrent de recommencer. Le bureau
colonial parut avoir oublié à l'instant même le zèle de la population
pour la défense de la colonie, et il fut presqu'aussitôt question de
l'union des deux Canadas, contre laquelle on la savait complètement
opposée.

Le général Drummond qui vint remplacer temporairement sir George
Prévost, s'occupa des récompenses à donner aux soldats et aux miliciens
qui s'étaient distingués. On songea à les payer en terre, et pour cela
il fallut recourir à un département où on ne pouvait jeter les yeux sans
découvrir les énormes abus qui ne cessaient point de s'y commettre. Les
instructions qu'avait envoyées l'Angleterre sur les représentations du
général Prescott, à la fin du siècle dernier, loin de les avoir fait
cesser, semblaient les avoir accrus malgré les murmures de tout le
monde. On continuait toujours à gorger les favoris de terres. On en
avait tant donné que Drummond manda aux ministres que tous ces octrois
empêchaient d'établir les soldats licenciés et les émigrans sur la
rivière St,-François.[16] Chacun s'était jeté sur cette grande pâture,
et pour la dépecer on s'était réuni en bande. Un M. Young en avait reçu
12,000 acres; un M. Felton en avait eu 14,000 acres pour lui-même et
10,000 pour ses enfans. De 1793 à 1811 plus, de trois millions d'acres
avaient été ainsi donnés à une couple de cents favoris, dont
quelques-uns en eurent jusqu'à 60 et 80,000, comme le gouverneur R.
Shore Milites, qui en prit près de 70,000 pour sa part. Ces monopoleurs
n'avaient aucune intention de mettre eux-mêmes ces terres en valeur.
Comme elles ne coûtaient rien ou presque rien, ils se proposaient de les
laisser dans l'état où elles étaient, jusqu'à ce que l'établissement du
voisinage en eût fait hausser le prix. Un semblant de politique
paraissait voiler ces abus. On bordait, disait-on, les frontières de
loyaux sujets pour empêcher les Canadiens de fraterniser avec les
Américains. «Folle et imbécile politique, s'écriait un membre de la
chambre, M. Andrew Stuart, en 1823; on craint le contact des deux
populations qui ne s'entendent pas, et on met pour barrière des hommes
d'un même sang, d'une même langue et de mêmes moeurs et religion que
l'ennemi!»

[Note 16: Dépêches de Drummond à lord Bathurst, 16 juin 1815.]

Drummond porta encore son attention sur un autre département, celui des
postes. Il y découvrit de tels désordres qu'il demanda la destitution de
M. Heriot qui en était le chef.

Ces diverses perquisitions qui mettaient à nu le défaut de contrôle à
chaque pas, l'occupèrent jusqu'à l'ouverture du parlement en 1816.

Rien de remarquable ne se passa dans les premiers jours de la session,
lorsque M. Loring, le secrétaire du gouverneur, vint remettre à la
chambre un message qui l'informait que les accusations contre les juges
Sowell et Monk étaient repoussées, et que les juges réunis avaient le
droit de faire des règles de pratique pour leurs tribunaux. Le
gouverneur ajoutait «que le prince Régent avait vu avec peine les
procédés de là chambre contre deux hommes qui remplissaient depuis si
longtemps et avec tant d'habileté les plus hautes charges judiciaires;
que cette conduite était d'autant plus regrettable qu'elle tendait à
déprécier aux yeux de la légèreté et de l'ignorance, leur caractère et
leurs services, et à diminuer par là même l'influence qu'ils méritaient
à si juste titre.»

Cette réponse était un triomphe pour les deux juges accusés, et une
insulte à la représentation par les termes dont on se servait pour la
communiquer. Elle fut regardée aussi comme un acte de censure et de
partialité de race d'un très mauvais augure pour l'avenir. Elle détrompa
tous ceux qui s'étaient laissés abuser pendant la guerre par les
ménagemens de sir George Prévost, et détruisit dans beaucoup d'esprits
les espérances que l'administration de ce gouverneur avait fait naître.
La tête de l'hydre de l'oligarchie sembla renaître plus fière et plus
puissante que jamais, après une victoire qui suivait de si près celle
obtenue par le rappel du général Prévost, insulté dans un libelle, avant
son départ, par le solliciteur-général Sewell, frère du juge réintégré.
Le message causa, comme on devait s'y attendre, la plus grande sensation
dans le parlement et dans la ville. La chambre ordonna sur le champ un
appel nominal, et une adresse au prince régent allait être votée,
lorsqu'elle fut soudainement dissoute, suivant l'ordre envoyé de Londres
par anticipation au gouverneur, qui prononça un discours rempli de
reproches. Le bureau colonial qui voulait en imposer en recourant à ce
moyen extrême, se chargeait d'une grande responsabilité pour l'avenir,
car il n'y avait aucune apparence d'un revirement d'opinion parmi le
peuple, chez lequel sa décision avait réveillé l'irritation des temps de
Craig.

Le peuple répondit en réélisant presque tous les mêmes membres. Dans
l'intervalle Drummond fut remplacé par sir John Coape Sherbrooke, homme
plus habile et plus prudent, et qui commença son administration par un
acte de bienfaisance dont on lui sut gré. Des gelées hâtives avaient
détruit les récoltes de la partie inférieure du district de Québec, et
plusieurs paroisses allaient se trouver dans un dénuement presqu'absolu.
Il s'empressa de leur envoyer des vivres, que l'on tira des magasins du
roi, ou qu'il fit acheter sur sa propre responsabilité et les fit
distribuer aux familles menacées de la famine. Cette attention parut
indiquer un coeur qui avait quelque sympathie, et on voulut en tirer un
bon augure.

En prenant les rênes du pouvoir il s'occupa de la question qui avait
fait dissoudre le parlement, et écrivit aux ministres pour leur faire
connaître l'état des esprits et pour demander des instructions sur la
conduite qu'il devait tenir avec la chambre d'assemblée. Il l'informa
que si la dernière dissolution avait été résolue en vue de changer le
caractère de la représentation, elle avait entièrement manqué son but;
qu'elle avait au contraire, augmenté le mal en excitant une grande
irritation parmi les représentans et parmi le peuple; que presque tous
les mêmes membres avaient été réélus, et que là où il y avait eu des
changemens, on avait choisi des hommes encore moins modérés que ceux
qu'ils avaient remplacés.

En Canada une pareille mesure devait dans presque toutes les
circonstances produire plus de mal que de bien. Elle ne pouvait avoir
l'effet qu'elle avait en Angleterre, où le système de la responsabilité
ministérielle obligeait le gouvernement de marcher avec la majorité des
communes.

Le bureau colonial était prêt à braver le ressentiment populaire à tout
hasard; et pour parer à toutes les éventualités, il donna les
instructions nécessaires pour mettre le gouverneur en état de marcher
sans le parlement. Lord Bathurst lui manda[17] que, «si la nouvelle
chambre était animée du même esprit que la dernière, ce serait en vain
qu'on attendît d'elle les appropriations nécessaires, et qu'il lui
envoyât un état des revenus de la couronne, en s'abstenant d'agir sur
l'ordre qu'il lui avait donné de transporter les biens des jésuites aux
syndics de l'institution royale, parce qu'on en aurait besoin pour payer
les dépenses publiques. Il approuvait entièrement sir Gordon Drummond
d'avoir dissous le parlement, et si la nouvelle assemblée conservait le
même esprit de résistance à l'autorité royale, Sherbrooke pouvait en
faire autant. Mais tant qu'il paraîtrait y avoir d'autres moyens de
résister à ses tentatives, il devait éviter de recourir à cette mesure
extrême. «Jusqu'ici, disait-il, le gouvernement a trouvé dans toutes les
occasions ordinaires une ressource constante dans la fermeté et les
dispositions du conseil législatif, et il n'y a aucune raison de douter
qu'il ne continue tant qu'il pourra à contrecarrer les mesures les plus
injudicieuses et les plus violentes de l'assemblée. Il est donc
désirable, pour toutes sortes de raisons, que vous profitiez de son
assistance pour réprimer les actes de cette assemblée que vous pourrez
trouver sujets à objection, au lieu de mettre votre autorité ou celle du
gouvernement en opposition immédiate à celle de la chambre, et ainsi de
lui donner un prétexte pour refuser à la couronne les subsides
nécessaires pour le service de la colonie.»

[Note 17: Dépêche du 31 mai, 1816.]

Tels étaient les moyens qu'on employait pour gouverner. Le juge Sewell
n'avait tant d'influence dans l'administration que parcequ'il était
l'instrument le plus habile du système. Que n'a-t-on pas vu dernièrement
au sujet des rectoreries du Haut-Canada? Voici comme parle un ministre
du gouvernement actuel: «Leur histoire n'est pas un sujet nouveau, car
je me rappelle bien l'étonnement avec lequel le public apprit, après le
départ de sir John Colborne, à la fin de sa triste administration, que
cinquante-sept rectoreries avaient été créées à la face d'une dépêche du
ministre des colonies, dans laquelle il était formellement dit qu'il ne
devait pas en être établi sans le consentement de la législature
coloniale. Je me trompe, cependant, en disant qu'il avait été créé
cinquante-sept rectoreries; car il n'avait été exécuté que trente-six
patentes: les autres avaient été signées en blanc au moment où sir John
Colborne quittait la province. Mais on a su depuis, grâce aux bons
offices de ce ferme ami du Canada, Joseph Hume, que la dépêche à
laquelle je viens de faire allusion, était accompagnée d'une lettre
privée du ministre des colonies enjoignant à sir John Colborne de
procéder avec toute la célérité possible et d'assurer l'établissement
des rectories par toute la province. L'histoire des gouvernemens ne
fournit peut-être pas un autre exemple d'une pareille perfidie et d'un
délit si flagrant.»[18]

[Note 18: Discours du Dr. Rolph, commissaire des terres de la couronne à
ses électeurs en 1861.]

Tandis que le ministre indiquait d'un côté l'usage que l'on devait faire
du conseil contre la chambre d'assemblée, il cherchait de l'autre à se
concilier le clergé catholique et son évêque qui avait une grande
influence sur le peuple. Le gouverneur revenant sur la question,
transmit à lord Bathurst un aperçu de l'état des partis dans le pays et
lui marqua l'embarras où il se trouvait placé entre ses instructions et
la situation des esprits. Il déclara qu'il était impossible de se faire
une idée de l'impopularité du juge Sewell; que d'après les informations
qu'il avait reçues et les siennes propres dans un voyage qu'il avait
fait dans la province, il trouvait que toutes les classes lui étaient
hostiles, même dans les coins les plus reculés du pays; que cette
hostilité fût le fruit des artifices et des calomnies des démagogues ou
de la haine personnelle, peu importait; elle existait depuis longtemps,
et elle avait acquis une nouvelle violence du triomphe apparent de ce
juge; qu'elle était non seulement partagée par le peuple, mais par le
clergé catholique lui-même, qui soutenait à toute force qu'elle était
bien fondée. Que si l'influence du clergé sur les laïcs était grande sur
différentes questions, sa seigneurie pouvait juger de ce qu'elle était
lorsqu'elle servait pour un objet dans lequel le peuple croyait ses
intérêts les plus chers engagés, contre un homme qu'il regardait
malheureusement comme ayant outragé ses sentimens religieux et sa
loyauté; que le clergé recevait une double force dans le cas actuel de
l'effet combiné des préjugés politiques et religieux et que l'on pouvait
se faire facilement une idée de la haine que cet homme leur avait
inspirée.

Le gouverneur assurait qu'il était persuadé que s'il avait été dans les
vues du gouvernement d'entendre les deux parties sur les accusations
portées contre ce juge, quand bien même la décision eût été ce qu'elle
avait été, elle aurait contribué à la paix, parce qu'elle aurait ôté au
parti hostile à l'accusé un prétexte de plainte, prétexte qui intéresse
toujours le peuple, et que dans le cas actuel la présence de l'accusé en
Angleterre avait rendu plus plausible, vu surtout que le gouvernement
n'avait voulu entendre que lui seul; et il osait dire que c'était là la
raison qui avait fait passer les résolutions pour lesquelles l'assemblée
avait été dissoute.

Après avoir recommandé de le mettre à la retraite, il ajoutait qu'il lui
donnerait, conformément à ses instructions, tout son appui quelle
qu'injuste que fut l'hostilité du barreau et de la chaire contre lui,
dut-il pour cela sacrifier la conciliation du clergé, la paix du Canada
et l'avancement de ses intérêts les plus chers; qu'il tâcherait aussi
d'établir de bons rapports avec l'évêque catholique à qui il avait déjà
donné des preuves de ses dispositions; mais que ce serait tromper le
ministre que de lui faire espérer aucun changement dans les sentimens du
clergé ou du peuple sur le point en question. Si les raisonnemens
n'avaient pu persuader, il craignait que la coercition ne fit
qu'augmenter leur haine. Des hommes modérés et bien informés pensaient
qu'en vain y aurait-il prorogation sur prorogation, dissolution sur
dissolution, on verrait plutôt une révolution dans le pays que dans les
sentimens de ses habitans.

Après avoir ainsi passé en revue l'état des choses, Sherbrooke indiquait
les remèdes qu'il croyait nécessaires. L'un d'eux était la nomination
d'un agent auprès du gouvernement à Londres, désirée depuis longtemps et
qu'avaient presque toutes les autres colonies. L'assemblée attribuait la
perte du bill qu'elle avait passé pour cet objet, dans le conseil, à
l'influence du juge Sewell qui voulait lui ôter les moyens de soutenir
les accusations qu'elle avait portées contre lui, et prévenir les autres
avantages qui pourraient résulter d'un défenseur de ses droits dans le
métropole. Un autre était de détacher M. Stuart, le principal auteur des
résolutions de l'année précédente, du parti qui l'avait pris pour un de
ses chefs, en le prenant par le côté sensible chez bien des hommes,
l'intérêt personnel. On croyait que l'opposition privée de ses talens,
perdrait sa vigueur et tomberait dans l'insignifiance. On lui avait dit
que si on lui offrait la place de procureur-général il abandonnerait ses
amis. Il suggérait aussi de nommer le président de l'assemblée, M.
Papineau, au conseil exécutif, où le parti dominant de la chambre
n'était pas représenté. Le plus grand mal, la source la plus fertile de
dissensions, c'est, disait-il, que l'on n'avait aucune confiance dans le
gouvernement, c'est-à-dire non pas tant dans le caractère personnel du
gouverneur que dans le conseil exécutif, dont les membres étaient
regardés comme ses conseillers et dont tous les mouvemens étaient
surveillés avec une jalousie qui nuisait à tous les actes du pouvoir. Il
pensait que l'introduction de M. Papineau dissiperait cette méfiance.

Ce rapport remarquable lève un coin du rideau qui couvrait
l'administration, et laisse entrevoir les moyens qu'on employait pour
gouverner. Sir John G. Sherbrooke propose au ministre d'acheter par des
faveurs ou par des emplois les chefs du clergé et du peuple. Stuart, ce
tribun si audacieux, était singulièrement apprécié. La charge de
procureur-général parut cependant au-dessus de ses forces. Drummond
avait déjà représenté à lord Bathurst que Uniacke qui la remplissait,
était un homme sans talens, à quoi le ministre avait d'abord répondu de
le remplacer ou de lui donner des aides, et plus tard de tâcher de
l'engager à résigner pour donner sa place à quelqu'homme plus compétent
qu'il lui enverrait. Mais Uniacke ne voulant pas entendre parler de
résignation, un M. Marshall vint d'Angleterre en qualité de
solliciteur-général pour suppléer à son incapacité.

Ce qui avait attiré principalement cette mauvaise réputation à Uniacke,
c'était son honnêteté et son indépendance. En 1805 le juge Sewell, alors
procureur-général, avait voulu abolir les paroisses catholiques pour
leur substituer des paroisses protestantes, prétendant que les statuts
d'Henri VIII et d'Elizabeth devaient être observés ici, en dépit des
traités, du droit public et des gens, et qu'il n'y avait pas d'évêque
catholique. Plus tard Uniacke et Vanfelson, avocat du roi, soutinrent
que la prétention de Sewell était mal fondée. On ne put pardonner cette
opinion à Uniacke, et il n'avait pas cessé d'être persécuté depuis.

Sherbrooke ne l'avait pas destitué parce que ç'aurait été augmenter ses
embarras. Suivant ses instructions secrètes, ce gouvernement faisait
alors tous ses efforts pour acquérir l'évêque catholique au
gouvernement, et mandait qu'il était d'une grande importance d'avoir son
appui et celui de son clergé. Dès 1814 ou 15 le prince régent avait
envoyé des ordres pour le nommer au conseil; mais on avait exigé des
admissions que ce prélat n'avait pas cru devoir faire comme chef du
clergé. Sherbrooke suggéra de le reconnaître plus formellement qu'on ne
l'avait fait jusque-là. Comme le bruit courait que le catholicisme était
exposé à perdre la tolérance dont il jouissait, lord Bathurst le
chargeait de dire que les instructions royales n'avaient pas changé
depuis 1775, et que l'évêque catholique devait dissiper les fausses
impressions que l'ignorance ou la malveillance pourraient répandre à ce
sujet; que cependant M. Plessis paraissait être dans l'erreur.
L'explication du 4ème article du traité de 63 ne permettait pas aux
Canadiens de jouir de leur religion comme avant la cession du pays, mais
en autant que les lois anglaises le permettaient. C'est ce qui avait été
clairement compris suivant lord Egremont. Les ministres français avaient
proposé d'insérer les mots comme ci-devant dans le traité, et avaient
insisté jusqu'à ce qu'on leur eût dit que le roi n'avait le pouvoir de
tolérer cette religion qu'autant que les lois anglaises le permettaient.
Comme les lois de la Grande-Bretagne défendaient toute hiérarchie
papiste, il était clair qu'on ne devait marcher qu'avec beaucoup de
circonspection, et que ce n'était qu'en expliquant d'une manière
favorable l'esprit des lois que le roi pouvait reconnaître M. Plessis
comme évêque. C'était à cause de son zèle et de sa loyauté qu'il avait
droit à une distinction dont aucun de ses prédécesseurs n'avait joui,
celle d'un siège dans le conseil. Ni cette distinction, ni cette
reconnaissance cependant ne devaient être considérées à l'avenir comme
choses qui allaient sans dire, mais bien comme choses qui devaient
dépendre des circonstances et des avantages que le pays pourrait retirer
d'une mesure de conciliation. Ses successeurs ne pourraient être
autorisés à prendre ce titre qu'après avoir été reconnus.[19]

[Note 19: Dépêches de lord Bathurst à sir J. C. Sherbrooke, du 1, 5 et 6
juin, 1817.]

L'alliance formée entre le clergé et la chambre avait jeté la frayeur
dans les conseils exécutif et législatif. Lorsqu'ils apprirent qu'on
voulait porter l'évêque catholique et le président de l'assemblée dans
le dernier, ils s'élevèrent aussitôt contre, et le juge Sewell eut beau
soulever des difficultés, leur opposition fut inutile devant une mesure
que les ministres agréaient dans l'intérêt de leur politique. La
nomination de M. Plessis fut confirmée en 1818, avec un salaire de
£1000, outre les £500 qu'il recevait déjà pour le loyer, du palais
épiscopal occupé par la législature.

La conduite de Sherbrooke avait beaucoup modéré l'ardeur, des partis.
Lorsque le parlement s'ouvrit, la chambre parut vouloir abandonner
l'affaire des juges au grand déplaisir de Stuart, qui se crut trahi par
ses amis. Le gouverneur employa tout son crédit pour qu'il n'en fut plus
question, et pria M. Plessis, suivant la ligne de conduite qui lui avait
tracé le ministre, de l'aider de son influence. «Stuart, écrivait plus
tard, Sherbrooke au bureau colonial, a été abandonné. Cela peut-être
attribué au salaire donné au président; mais la chambre était fatiguée;
elle voulait se reposer. J'attribue beaucoup de cette modération au bon
sens et aux efforts de M. Papineau, qui a manifesté le désir de causer
fréquemment avec moi dans les cas difficiles, ce que je l'ai encouragé à
faire.»

Cependant l'Angleterre s'occupait de la situation financière du Canada,
question autour de laquelle rayonnaient toutes les autres. Dans les pays
constitutionnels, le vote des deniers publics est censé appartenir aux
communes, c'est-à-dire aux représentans du peuple. Ce principe avait été
reconnu en Canada par la constitution de 91; mais l'application n'en
avait été ni générale, ni absolue. Le gouvernement avait chicané sur les
limites de ce droit, et à certaines époques il s'était emparé de la
caisse publique et avait dépensé l'argent sans appropriation, ce qui
faisait dire au gouverneur que le ministre serait comme lui, d'opinion
qu'il était nécessaire de retirer les finances de la confusion où elles
étaient tombées par la dépense d'année en année des fonds publics sans
appropriation, prévoyant probablement déjà les troubles et les discordes
qui devaient en résulter plus tard. Tantôt la chambre protestait avec
force contre cette violation de son droit le plus précieux; tantôt elle
gardait le silence, attendant quelque circonstance favorable pour le
revendiquer, parceque sans lui la constitution devenait en Canada plus
qu'ailleurs une lettre morte.

A cette époque la colonie était encore hors d'état de le maintenir
contre l'Angleterre, à moins de rompre son alliance avec elle et de se
jeter dans les chances d'une rébellion et dans les bras des Etats-Unis.
Personne ne pensait à une pareille tentative. Mais l'oeil clairvoyant de
Sherbrooke, l'un des gouverneurs les plus habiles que nous ayons eus,
avait prévu toutes les difficultés qu'un pareil état de choses était de
nature à faire naître. Les agitations que la question des subsides avait
déjà causées, étaient un signe que le peuple lorsque ce jour serait venu
prétendrait exercer son droit dans toute sa plénitude.

Le gouverneur transmit à lord Bathurst un état du revenu et des charges
ordinaires et extraordinaires dont ce revenu était grevé, d'après lequel
la dépense permanente avait excédé, pour 1815, le montant affecté à son
acquit par la législature, de près de £19,000. Lorsqu'on voulait régler
avec la caisse provinciale, on prenait à même les extraordinaires de
l'armée. Sir George Prévost avait suivi cette pratique. En 1815 le
gouvernement redevait £60,000 à la province, dont elle pouvait demander
le remboursement d'un moment à l'autre.

A cela il fallait ajouter le déficit de l'année expirée le 5 janvier
1817. La balance qui était alors à la disposition de la législature, se
montait à £140,000; mais il manquait £7,500 au receveur-général pour
former ce total, et il paraît que dans cette balance se trouvaient aussi
incluses trois sommes formant ensemble £35,000, qui avaient été portées
au débit de la province comme appropriations quoiqu'elles n'eussent pas
été dépensées, et qui ne pouvaient plus être censées faire partie de
cette balance. Ces trois sommes avec le déficit de £7,500 composaient un
total de £43,000 qu'il fallait porter au déficit de 1817. Cela ajouté à
l'excédant de la dépense permanente sur le revenu approprié dans les
trois années expirées en 1815, et aux £19,000 dépensés sans
appropriation en 1816, formait un grand total de £120,000 que le
gouvernement devait à la caisse publique.

Le gouverneur mettait à nu dans cette dépêche la manière dont la
constitution était violée. Le vote des subsides par les représentans
passe pour un droit imprescriptible et essentiel à la liberté. Sans lui
le gouvernement pourrait à la rigueur se dispenser des chambres. On se
contentait de mettre devant la législature un état d'une partie de la
dépense faite sans appropriation. Il y avait une liste séparée formée
principalement des salaires du clergé et des pensions, qui s'élevait à
£6000, qu'on croyait devoir soustraire à sa vue. Le gouverneur demanda
ce qu'il fallait faire pour retirer les finances de cette confusion.
Quant au passé, allait-il rembourser la dette considérable qu'on avait
laissé accumuler sur l'extraordinaire de l'armée, ou demander à la
législature de la couvrir par un vote? Quant à l'avenir, allait-on
couvrir le déficit annuel causé par l'excès de la dépense permanente sur
le montant de l'appropriation, en empruntant à l'extraordinaire de
l'armée, ou bien allait-on soumettre à la législature au commencement de
chaque session, comme dans la Nouvelle-Ecosse et dans les autres
colonies, une estimation de la liste civile et lui demander de voter les
sommes nécessaires?

Lord Bathurst lui répondit qu'il aurait été sans doute préférable que
les comptes entre le gouvernement et la province eussent été réglés
d'une manière formelle; mais que dans les circonstances le point était
de considérer si le silence de la chambre n'était pas une sanction
tacite de l'emploi de cet argent. Quant à une partie de cette dépense,
le silence de la législature était certainement une approbation. Quant à
l'autre portée aux comptes qui lui avaient été soumis, il ne voyait
point d'objection non plus de regarder son silence de la même manière,
c'est-à-dire comme une approbation et des comptes et de la façon dont
ils avaient été acquittés. Huit jours après, craignant d'avoir fait une
concession trop large, dont les conséquences pussent entraîner des
regrets plus tard, il adressa une nouvelle dépêche pour y mettre des
restrictions. Dans le cas où la chambre d'assemblée voterait
l'allocation du clergé catholique en omettant celle du clergé
protestant, le gouverneur devait employer tous les moyens qui étaient à
sa disposition pour faire rejeter cette allocation partielle par le
conseil législatif, et dans le cas où elle passerait là aussi, d'y
refuser sa sanction. Si l'assemblée proposait de voter l'allocation de
chaque clergé séparément, il devait se mettre en garde contre la
probabilité d'une allocation partiale, en ayant soin qu'on ne votât rien
dans le conseil pour l'église catholique avant que l'assemblée n'eût
voté l'allocation du clergé protestant. Il recommandait de veiller
attentivement à ce que l'assemblée n'assumât point le pouvoir de
disposer des deniers publics sans le concours du conseil, privilège que
l'assemblée avait déjà réclamé, mais qu'on lui avait jusqu'à présent
refusé avec succès; «et comme, ajoutait le ministre, la nécessité du
concours de toute la législature pour valider un octroi d'argent, est
presque le seul frein solide qu'on ait sur les procédés de l'assemblée,
vous partagerez, j'en suis sûr, mon opinion, qu'il est plus que jamais
nécessaire de ne rien abandonner ni céder sur ce point.»

Ainsi le droit de voter les subsides qui, dans l'esprit et l'essence de
la constitution, appartient aux représentai du peuple seuls, était par
ces instructions mis en partage avec le conseil législatif, nommé par la
couronne et conséquemment sa créature.

A peu près dans le même temps le bruit courait que le gouverneur avait
reçu des dépêches dans lesquelles le ministre renvoyait les accusations
portées contre le juge Foucher au conseil législatif. Cette décision
équivalait à un rejet pur et simple. Après quelques débats, le conseil
qui voulait s'assurer de la vérité de ce bruit, vota une adresse au
gouverneur pour lui demander s'il était fondé, et dans le cas affirmatif
s'il voulait bien lui communiquer la dépêche totale ou partielle du
prince Régent à cet égard. Il transmit un message aux deux chambres pour
les informer que cette rumeur était vraie; mais qu'il n'avait reçu
aucune instruction sur la manière d'exécuter la sentence; qu'il en avait
écrit à Londres et qu'il ne manquerait pas de leur communiquer la
réponse qu'il attendait aussitôt qu'il l'aurait reçue. Cette réponse fut
apportée par le duc de Richmond, qui la transmit l'année suivante à
l'assemblée. Il fallait que celle-ci fournît ses preuves par écrit à
l'appui des accusations contre le juge Foucher; que copie des
accusations et des preuves fussent transmises par le gouverneur à
l'accusé pour préparer sa défense; qu'ensuite la défense, envoyée au
gouverneur, fût communiquée à l'assemblée pour sa réplique, après quoi
le tout serait renvoyé en Angleterre pour faire ce qui serait
convenable.

Toutes ces formalités auxquelles on voulait assujétir la représentation,
tous ces va-et-vient étaient de pures moqueries et blessèrent
profondément la dignité de l'assemblée, qui se voyait traitée comme un
simple individu par un ministre placé à mille lieues d'elle et qui
dépendait lui-même d'un parlement qui ne pouvait rien voir ni connaître
de ce qui se passait en Canada. En effet, le ministre se réservait
contre tous les principes de la constitution, avec un superbe silence,
le droit de juger en secret d'une manière absolue et définitive. Rien
n'était plus propre à rendre plus vivaces Les germes de discorde qui
existaient déjà dans le pays qu'une conduite qui paraissait si contraire
à tous les usages reçus dans les pays libres.

Le reste de la session fut rempli par les débats sur le budget.
L'estimation des dépenses publiques se montait à £74,000. £33,000
étaient couverts par des appropriations permanentes. Il restait £40,000
à voter pour l'année courante. Cette somme fut mise à la disposition du
gouverneur en attendant qu'on pourvût à la liste civile par bill, afin
de la mettre sur un pied vraiment constitutionnel.

Sherbrooke qui avait demandé son rappel pour cause de mauvaise santé,
s'embarqua peu de temps après la session pour l'Europe. On assure qu'il
partit dégoûté de la tâche qu'il avait eue à remplir. Il est assez
difficile de dire qu'elles étaient vraiment ses idées sur la politique à
suivre en Canada. Il est probable qu'il était mécontent de tous les
partis et qu'il avait craint surtout de se livrer à l'oligarchie, cause
première de toutes les discordes. C'était un homme d'un grand sens, qui
avait des vues élevées, mais qui connaissant l'influence des officiels
au bureau colonial, n'osa pas se mettre en lutte avec eux, d'autant plus
que ses vues ne cadraient pas entièrement avec celles de l'assemblée.

Il fut remplacé par l'un des plus grands personnages de la
Grande-Bretagne, le duc de Richmond, qui avait gouverné l'Irlande tant
bien que mal, et qui était réduit à voyager ainsi d'un pays à l'autre
pour refaire une fortune qu'il avait dissipée par ses extravagances. Le
rang élevé de ce seigneur, l'influence que son nom lui donnait en
Angleterre, tout portait à croire que son administration allait être
signalée par quelque grande réforme qui mettrait fin aux dissensions qui
commençaient à déchirer le pays au sujet des finances. Mais il s'était
gâté au gouvernement de l'Irlande, où le mal dessèche tout, jusqu'au
sol. Il arriva à Québec en 1818 accompagné de son gendre, sir Peregrine
Maitland, nommé lieutenant gouverneur du Haut-Canada. Tous les
principaux citoyens s'empressèrent d'aller lui présenter leurs hommages
ou de laisser leurs noms au château. Mais cet empressement et ses
espérances ne durèrent qu'un instant.

Après un ajournement du 12 au 22 janvier 1819, à l'occasion de la mort
de la reine, les chambres se réunirent et le nouveau vice-roi leur
adressa un discours qui avait presque exclusivement rapport à la
question des finances, et qui fit d'abord espérer une heureuse solution
de la question. L'assemblée répondit en faisant de grands complimens,
qu'elle allait s'en occuper sans délai. Mais lorsqu'elle prit les
estimations de la dépense de l'année courante et qu'elle les vit
grossies du cinquième sur l'année précédente, elle éprouva quelque
surprise. Quoique l'on pût supposer que le gouvernement se trouvant
désormais obligé d'obtenir une liste civile pour la vie du roi,
choisissait la première épreuve de la libéralité populaire pour la faire
mettre sur un pied qui correspondit avec l'accroissement du pays, la
chambre n'était point dans les dispositions convenables pour accueillir
une pareille proposition sans de graves motifs. Loin de là, elle ne
faisait tant d'efforts pour obtenir le contrôle du budget, que parce
qu'elle croyait qu'il régnait de grands abus, et qu'au lieu d'augmenter
la dépense il fallait la réduire. Le duc de Richmond était le dernier
homme au monde pour régler une question financière, lui qui avait
gaspillé une immense fortune. Il prit la chose avec hauteur, et le
mécontentement de la chambre n'était pas de nature à se taire devant
l'aspect menaçant du château. Les estimations furent renvoyées à un
comité spécial, qui fit un rapport fort long et fort détaillé dans
lequel il recommandait avec énergie l'économie et l'abolition de
plusieurs charges inutiles ou purement nominales.

Comme dans une colonie le contrôle de la chambre sur le gouvernement est
nécessairement plus fictif que dans une métropole, où il est en dernière
analyse appuyé sur la volonté générale; et comme dans une colonie aussi
le gouvernement représente la mère-patrie, qu'il dispose de toutes ses
forces, et peut dans le besoin se passer du concours des colons pour
exister, il en résulte que ceux-ci sont obligés de prendre pour
influencer l'exécutif, des précautions qui sont inutiles ailleurs. De
plus, quoique la liste civile soit votée pour la vie du monarque en
Angleterre, la somme est si petite relativement à la totalité du budget,
qu'elle est à peine sensible, et que sans le vote annuel de la totalité,
le gouvernement serait dans l'impossibilité absolue de marcher. Il n'en
était pas de même en Canada. Avec la liste civile obtenue pour la vie du
roi, le gouvernement pouvait facilement se passer des chambres ou les
ajourner à la première difficulté sans éprouver d'embarras.

Ce sont ces considérations essentielles qui portaient la chambre à
n'abandonner aucune de ses prétentions sur la question.

S'occupant encore plus du fond que de la forme, l'assemblée voulait
obtenir par son contrôle sur l'argent, la plus grande influence possible
sur l'exécutif; elle avait obtenu le vote annuel des subsides, elle
voulait encore spécifier en détail les objets pour les quels elle les
accordait, parcequ'il y avait beaucoup d'abus dans la distribution; mais
cette nouvelle prétention quoique conforme à son droit, parceque qui
peut plus peut moins, éprouvait de l'opposition de la part de quelques
membres moins exigeans que les autres. Il s'agissait de décider si la
somme demandée par le gouvernement serait accordée en bloc en lui en
laissant la distribution, ou si elle le serait en détail, c'est-à-dire
en fixant chaque item de dépense. Les membres les moins hostiles au
gouvernement repoussaient ce dernier mode comme sans exemple et portant
atteinte à la prérogative royale; le plus grand nombre au contraire
soutenaient que c'était le droit indubitable des communes de déterminer
la distribution de l'argent tel qu'elles le jugeaient convenable; que si
les communes d'Angleterre ne le faisaient point, c'est qu'elles ne
voulaient pas user de leur droit; que c'était le seul moyen de tenir en
Canada le gouvernement en échec et de s'assurer de la diligence et de
l'intégrité de ses officiers.

Prenant un milieu entre ces deux extrêmes, quelques membres auraient
voulu que les subsides fussent votés par chapitres, ou en diverses
sommes rondes pour chaque département, laissant la distribution au
gouvernement; mais les partisans du vote en détail l'emportèrent, et le
bill de subsides passé dans cette forme, fut envoyé au conseil. Le
salaire de chaque officier avait été fixé malgré l'opposition qui
prétendait que c'était vouloir exercer un contrôle direct sur tous les
fonctionnaires, renverser l'autorité exécutive et établir virtuellement
une démocratie. On avait été encore plus loin; on avait approprié les
fonds qui avaient déjà été mis à la disposition de la couronne, afin
d'exercer un contrôle continuel sur la totalité de la dépense et d'avoir
une garantie que l'argent était employé conformément à la loi. Le
premier effet de ce système fut l'omission de plusieurs salaires pour
des emplois inutiles. Le conseil rejeta le bill avec hauteur et passa
cette résolution: «Que le mode adopté pour l'octroi de la liste civile
était inconstitutionnel, sans exemple et comportait une violation
directe des droits et des prérogatives de la couronne; que si le bill
devenait loi, il donnerait aux communes non seulement le privilège de
voter les subsides, mais aussi de prescrire à la couronne le nombre et
la qualité de ses serviteurs en réglant et en récompensant leurs
services comme elles le jugeraient convenable; ce qui les mettrait dans
la dépendance des électeurs et pourrait leur faire rejeter l'autorité de
la couronne, que leur serment de fidélité les obligeait de soutenir.»

Tout le monde s'était attendu à ce résultat. Tandis que la chambre
cherchait à amener ainsi les fonctionnaires les uns après les autres à
son tribunal, qu'ils faisaient semblant de braver encore, mais dont ils
devaient bientôt redouter toute l'influence, M. Ogden, l'un des membres
de la chambre, porta contre le juge Bedard des Trois-Rivières, cet
ancien patriote si indépendant et si énergique des temps de Craig, les
plaintes les plus graves. Il l'accusa de négliger ses devoirs, de
prostituer l'autorité judiciaire pour satisfaire ses vengeances
personnelles, de violer la liberté individuelle, de dégrader la dignité
de ses fonctions. Il paraît que sur ses vieux jours, ce juge qui avait
besoin d'un plus grand théâtre que la petite ville où on l'avait relégué
pour ses talens, s'abandonnait à des excès d'intempérance qui laissaient
des traces d'irritation dans son humeur. Dans ces momens, les avocats de
sa cour abusaient quelquefois de la latitude laissée à la parole pour
exciter le vieux lion populaire, et lui faire commettre des actes qui
compromettaient son caractère et ses hautes fonctions. Son accusateur
avait été lui-même emprisonné par son ordre pour libelle et mépris de
cour. La chambre renvoya les accusations à un comité spécial qui, après
examen, déclara qu'elles étaient sans fondement.

Cette guerre contre les fonctionnaires est l'indice le plus certain du
malaise et de l'agitation des esprits. Les entraves, les oppositions,
les défiances, les haines, tout surgissait de la manière avec laquelle
on faisait fonctionner la constitution. Il était évident que la lutte
allait avoir des suites plus graves si l'on ne prenait pas les moyens
d'en faire disparaître la cause. La constitution avait trop donné et
trop retenu. Entre la branche populaire et l'exécutif qui était
indépendant de la colonie, il n'y avait aucun corps indépendant pour
adoucir les chocs, car le conseil dépendait du gouvernement et lui
servait d'écran, ce qui en faisait un instrument de discorde plutôt que
d'harmonie.

Les vices de l'organisation judiciaire étaient un sujet de plaintes
générales; mais on n'avait encore proposé aucun remède. C'était une de
ces questions difficiles devant lesquelles l'on recule dès qu'on y porte
une attention sérieuse. Le gouverneur y appela vainement celle de
l'assemblée, qui était alors trop occupée de la question des subsides,
pour se laisser distraire par un objet qu'elle aurait toujours la
liberté de discuter, et dont l'ajournement ne portait aucun préjudice
aux droits politiques du pays. Elle négligea de la même manière le
projet d'érection d'un tribunal judiciaire dans le district de St.
François, contrée située entre le district des Trois-Rivières et les
états de Vermont et de New-Hampshire, malgré les messages du gouverneur
et de son prédécesseur. Elle nomma un comité de cinq membres pour
dresser, 1º un état des revenus de la couronne et des payemens faits par
le receveur général depuis l'établissement de la constitution jusqu'au
temps présent, 2º un état en détail de toutes les appropriations de la
législature et des payement faits à compte dans le même espace de temps.
Le comité devait ensuite établir la balance, compter l'argent dans la
caisse publique et faire rapport avec toute la diligence convenable.
Cette résolution toute sage qu'elle fut en elle-même, avait l'apparence
d'un soupçon offensant pour le gouvernement. Elle fut considérée comme
telle, car elle n'eut aucune suite; ce qui fut un malheur pour tout le
monde, pour les contribuables, pour l'exécutif et pour le fonctionnaire
qui regardait plus particulièrement, parce que plus tard il se trouva un
déficit de près de £100,000 dans sa caisse.

Richmond à qui on avait persuadé que l'intention de la chambre n'était
que de faire de l'opposition, fut irrité de l'audace qu'elle avait
d'oser douter de la fidélité des fonctionnaires, et en allant proroger
le parlement lui adressa le discours hautain qui suit:

«Je suis venu prendre les rênes du gouvernement des domaines de sa
Majesté dans l'Amérique du nord avec le désir sincère d'exécuter les
intentions généreuses et les vues bienveillantes de son altesse royale,
le prince Régent; d'avancer par tous les moyens possibles, la prospérité
générale, l'amélioration des ressources mutuelles et le bonheur
individuel des sujets de sa Majesté. Je m'étais flatté de l'espoir et de
l'attente raisonnable, de trouver dans ces poursuites, l'appui de toutes
les personnes instruites et capables d'apprécier les motifs qui m'ont
porté à accepter cette charge. Frappé de ces impressions avec une pleine
confiance dans votre zèle, dans voue loyauté, dans votre connaissance
locale des intérêts publics et privés j'ai patiemment suivi vos
délibérations... Vous, messieurs du conseil législatif, vous n'avez pas
trompé mes espérances, et je vous prie d'accepter mes remercîmens pour
le zèle et l'assiduité que vous avez montrés dans ce qui concernait plus
particulièrement la branche de la législature à laquelle vous
appartenez. C'est avec un véritable regret que je ne puis vous exprimer,
à vous, messieurs de la chambre d'assemblée, la même satisfaction ni la
même approbation sur le résultat des travaux auxquels vous avez passé un
temps si précieux, ou sur les principes qui vous ont guidé et qui sont
consignés dans vos journaux. Vous avez pris en considération les
documens que j'avais fait mettre devant vous, et vous avez voté une
partie des sommes requises pour le service de 1819 mais vous avez basé
vos appropriations comme le font voir les procès-verbaux du conseil, sur
des principes qui ne peuvent être constitutionnellement admis, et ce
conseil les a en conséquence rejetées; de sorte que le gouvernement se
trouve maintenant sans ressources nécessaires pour le maintien de
l'administration civile malgré l'offre et l'engagement volontaire pris
par l'assemblée envers sa Majesté par sa résolution du 13 février 1810.»

Comme Craig, le duc prit, comme on voit, la liberté de complimenter une
chambre et de blâmer l'autre. Cette liberté qui ne se prend dans les
pays indépendans que dans les temps de trouble et de révolution, peut se
répéter dans les colonies où les conséquences mettent plus de temps à
venir, quoiqu'elles n'en sont pas moins inévitables.

Le duc de Richmond ne vécut pas assez longtemps pour voir l'effet de sa
conduite, et mourut convaincu que la tranquillité publique était assurée
pour longtemps. Il écrivait à lord Bathurst que les habitans étaient
contens de leur constitution et que l'on pouvait dépendre sur eux si les
Etats-Unis nous attaquaient. En arrivant à Québec, il avait visité le
Haut-Canada; il y retourna après la session pour examiner plus
attentivement les moyens d'améliorer les communications intérieures et
d'en fortifier les positions militaires, sujet qui occupait toujours
l'attention de l'Angleterre. En 1816 son projet était de laisser le pays
situé entre le lac Champlain et Montréal à l'état de nature afin que les
forêts servissent de protection contre les Américains, et lord Bathurst
était fâché qu'on eût commencé des établissemens à Hemingford et dans
les autres lieux de ce voisinage. Il fallait empêcher l'ouverture des
chemins dans cette direction.

Richmond descendait à Québec lorsqu'il tomba malade sur la rivière des
Outaouais, et expira au bout de quelques heures dans les douleurs les
plus cruelles. Ses restes furent descendus dans la capitale et déposés
avec une grande pompe dans la cathédrale protestante le 4 septembre
1819. Ainsi mourut celui dont la domination menaçait le pays de nouveaux
orages.

Les rênes du gouvernement passèrent successivement par les mains de
Monk, sir Peregrine Maitland, et du comte Dalhousie élevé à la tête du
gouvernement des colonies de l'Amérique du Nord.

Les visites fréquentes des gouverneurs du Bas-Canada dans le Haut depuis
quelque temps, firent soupçonner que quelque projet se tramait dans
l'ombre contre les Canadiens français, toujours vus avec froideur comme
des étrangers dans la maison paternelle. La hauteur et l'arrogance de
langage du dernier gouverneur étaient un présage qui faisait mal augurer
de l'avenir. Quoiqu'on fût préparé à quelque coup d'éclat, la
dissolution de l'assemblée ordonnée par Monk, étonna, parce que l'on
savait qu'une nouvelle élection n'en changerait point le caractère, et
que cette mesure ne paraissait pas en uniformité avec l'excellente
réception que lord Bathurst faisait alors à Londres à l'évêque de
Québec, M. Plessis, passé en Europe pour les affaires de son diocèse. Il
était question à Rome de changemens dans l'église des diverses provinces
anglaises de l'Amérique du Nord, rendus nécessaires par l'accroissement
de la population catholique. Comme le projet de l'union des deux Canadas
était probablement alors sur le tapis au bureau colonial, le ministre
croyait devoir faire toutes les concessions demandées par le clergé,
afin de prévenir ses objections contre une mesure qui aurait pu lui
inspirer des craintes, et, suivant la politique suivie depuis le
commencement du siècle, de rallier l'autel à soi pour être plus fort
contre le sénat. Le pape avait signé des bulles au commencement de 1819,
pour ériger l'évêché de Québec en archevêché. M. Plessis rendu à
Londres, craignant que cet arrangement, fait sans sa connaissance et
sans celle du gouvernement, ne lui portât ombrage, écrivit au préfet de
la propagande, le cardinal Fontana, pour l'informer qu'il n'avait pas
voulu prendre son nouveau titre. En même temps il présentait trois
mémoires à lord Bathurst, qui s'était trouvé offensé comme il l'avait
prévu, de l'expédition des bulles. Le premier avait rapport à la
division du diocèse de Québec; le second au séminaire de Montréal, dont
l'on avait recommandé au gouvernement de prendre les biens; et le
troisième au collège de Nicolet.

Il suggérait de former du diocèse de Québec une hiérarchie consistant en
un métropolitain et quatre ou cinq évêques suffrageans. Sur les
objections du ministre à l'introduction d'ecclésiastiques étrangers, il
répondait: «Des prédicans de toute espèce s'introduisent en Canada:
méthodistes, newlights, anabaptistes. Des renégats de toute nation, des
révolutionnaires, des déserteurs, des régicides pourraient y entrer sans
blesser les lois. Pourquoi en fermer la porte aux seuls ecclésiastiques
catholiques, à des jeunes gens élevés avec soin, étrangers à la
politique et préparés par leur éducation à soutenir et à défendre
l'autorité contre les empiétemens de la démocratie?»

Depuis longtemps le bureau colonial prenait ses précautions. Les
concessions qu'il avait intention de faire aux catholiques n'étaient pas
dues seulement à leurs bonnes raisons. Il avait senti que la question
religieuse était la plus importante, parce que c'était celle au moyen de
laquelle on pouvait agiter le plus facilement et le plus profondément
les masses. Il décida de la régler sans délai. Le prélat canadien ne fit
aucune promesse à lord Bathurst de soutenir de l'influence cléricale les
mesures politiques que l'Angleterre pourrait adopter à l'égard du Canada
quelque préjudiciables qu'elles pussent être aux intérêts de ses
compatriotes; mais on peut présumer que le ministre en vit assez à
travers son langage pour se convaincre qu'en mettant la religion
catholique, les biens religieux et les dîmes à l'abri, on pouvait
compter sur son zèle pour le maintien de la suprématie anglaise quelque
chose qui put arriver, soit que l'on voulût changer les lois et la
constitution, ou réunir le Bas-Canada au Haut. Les membres du clergé
pourraient bien se prononcer pour ou contre suivant leur opinion
individuelle; mais les changemens opérés, l'union accomplie, on s'y
soumettrait et le clergé serait le premier à donner l'exemple.

Lord Bathurst avait pu voir aussi que le chef du clergé canadien n'était
pas plus favorable aux institutions républicaines que les chefs des
clergés italien, espagnol ou français. Il invita M. Plessis à son
château d'Oakley grove près de Cirencester, où il eût de fréquentes
conférences avec lui dans les vingt quatre heures qu'ils y passèrent
ensemble. Le ministre fit d'abord beaucoup de difficultés sur le premier
mémoire, mais parut s'y rendre par sa dépêche du 17 septembre. Quant au
second, il chercha à engager l'évêque à entrer en composition, et finit
par avouer que si les titres du séminaire de Montréal étaient comme il
le disait, il fallait bien lui confirmer ses biens. Il fut aussi
question des écoles. Le ministre répugnait à sanctionner la loi que la
chambre avait passée à ce sujet, parce qu'il croyait qu'elle avait été
faite pour les paroisses catholiques seulement.

Rendu à Rome, M. Plessis présenta au pape un mémoire semblable à celui
qu'il avait donné à lord Bathurst sur la division de son diocèse et
obtint ce qu'il demandait. Revenu à Londres le ministre approuva cette
division et l'érection de l'archevêché avec sièges suffrageans, mais
refusa de sanctionner le bill d'éducation jusqu'à ce que l'on eût adopté
d'autres mesures qui étaient depuis longtemps en discussion.[20]
L'évêque lui dit que le clergé catholique était opposé à l'institution
royale et à l'acte des écoles de 1801, qui les mettait sous une
commission presque toute protestante, et blâmait Monk, d'ailleurs peu
populaire, d'avoir dissous la chambre en 1819.

[Note 20: Dépêches du 20 mai 1820 et du 10 septembre 1821.]

En effet cette dissolution ne fit qu'augmenter l'agitation et affaiblir
l'influence de l'exécutif en faisant proclamer par le scrutin électoral
une nouvelle censure contre la marche de l'administration. La liste
civile proposée par la chambre fut prise pour cause de la dissolution et
la plupart des membres qui avaient voté contre furent repoussés par les
électeurs. La nouvelle chambre fut encore plus opposée aux prétentions
du gouvernement que l'ancienne, comme on le vit dès le début.

Aussitôt que le parlement fut réuni la chambre élut son président et
déclara que, comme elle n'avait pas encore reçu le rapport de l'élection
du comté de Gaspé, elle n'était pas en nombre suivant les termes de la
constitution et ne pouvait procéder aux affaires. Sir Peregrine Maitland
revenu du Haut-Canada lui adressa en vain un message pour lui
recommander de renouveler certaines lois qui allaient expirer, elle y
répondit par son silence et laissa même entrevoir que si elle ne pouvait
siéger dans les douze mois faute du rapport de l'élection de Gaspé, elle
pourrait être autorisée à regarder les conséquences de la dernière
dissolution comme une violation de la constitution. Elle renferma cette
interprétation dans une résolution qu'elle communiqua au chef de
l'exécutif, qui répondit qu'il en était fâché et qu'il ne la croyait pas
fondée. Elle refusa de correspondre avec le conseil et l'on ne sait
combien de temps l'on serait resté dans cette situation embarrassante
sans l'arrivée de la nouvelle officielle de la mort de George III, qui
fournit une occasion d'en sortir en entraînant la dissolution du
parlement.

Le comte Dalhousie débarqua à Québec dans le moment même qu'avaient lieu
les élections. Il retourna visiter les districts supérieurs, qu'il avait
déjà parcourus avec le duc de Richmond. Les élections ne changèrent
point le caractère de la chambre qui se réunit le 14 décembre. Le
gouverneur fit allusion à une multitude de sujets dans son discours. Il
ajouta quelques observations qui paraissaient couler du coeur d'un homme
qui désirait ardemment voir régner l'harmonie et la bienveillance, mais
il gardait le silence sur les grandes questions qui agitaient tous les
partis et qui devaient finir par les jeter dans les convulsions de la
guerre civile. Le bureau colonial avait repris la mesure de l'union dont
la menace fut lancée pour la première fois vers 1807, mais qu'on n'eut
pas le temps de mûrir avant la guerre américaine. La part que les
Canadiens prirent à la défense du pays, dirigés par la politique de M.
Bedard et de ses amis, contre les républicains, malgré les persécutions
qu'ils avaient éprouvés sous Craig, fit ajourner le projet sans le faire
abandonner. Malgré les tentatives du juge Sewell pour le faire
reprendre, lors de son voyage à Londres, il dormit jusque vers le temps
où nous sommes arrivé, qu'il fut exhumé pour en faire un but vers lequel
on devait plus directement marcher. On ne devait en conséquence faire
aucune concession sur la question des finances; et s'il arrivait une
crise en profiter pour le mettre à exécution. Mais la métropole ne
devait pas paraître comme actrice active dans la politique qu'on allait
suivre pour amener ce résultat. La rivalité des deux chambres
canadiennes était nuisante pour cela. On n'avait qu'à soutenir le
conseil dans son opposition à la chambre et ne rien céder à celle-ci, et
en peu de temps la crise serait portée au point qui permettrait aux
ministres de prouver au parlement impérial que l'union était le seul
remède propre à mettre fin aux dissensions et à assurer le repos du
peuple et l'existence du gouvernement.

Si le plan que nous venons de tracer ne fut pas d'abord arrêté à la
lettre au bureau colonial tel qu'on l'expose ici, il est indubitable que
l'idée en influença de jour en jour plus fortement la marche des
ministres, et qu'à l'époque où nous arrivons M. Ellice les avait presque
convaincus de la nécessité de le soumettre au parlement; ce qui
expliquait pourquoi toutes les demandes de l'assemblée étaient reçues,
quelque raisonnables qu'elles fussent, par le cri éternel de révolte et
de trahison poussé par le conseil guidé par le juge Sewell, instrument
rusé et parfaitement éclairé du bureau colonial.

L'assemblée pour ne pas laisser lord Dalhousie dans la pensée qu'il
suffisait de manifester des intentions pacifiques et bienveillantes pour
rétablir la concorde, s'expliqua d'une manière précise dans sa réponse
sur le grand sujet du débat, le budget, rédigée par un comité composé de
MM. Cuvillier, Taschereau, Neilson, A. Stuart et Quesnel, citoyens
sages, éclairés et jouissant à juste titre d'une grande popularité.

Bans les estimations qui furent transmises par l'exécutif, la dépense
civile était divisée par classes correspondant aux classes des
fonctionnaires et à la nature des dépenses, et elles se montaient en
totalité à £45,000.

L'assemblée les discuta article par article, fit quelques retranchemens,
puis, pour tâcher de concilier le conseil à la doctrine du vote annuel,
abandonna la forme prise dans la dernière session, c'est-à-dire le vote
par article, et adopta la division par chapitre; elle vota ainsi une
liste civile de £46,000 de son propre mouvement sans attendre le message
ordinaire du gouverneur. Mais cette initiative empressée porta ombrage.
Le conseil qui redoutait quelqu'embûche, s'empressa de signaler les
défauts de l'appropriation. Une partie du revenu public était déjà
appropriée d'une manière permanente par d'anciennes lois, et l'assemblée
l'avait comprise dons son vote pour soumettre ainsi sans doute la
totalité du revenu à son contrôle. C'était une usurpation de pouvoir et
un note d'ambition qu'il fallait s'empresser de repousser, et de prime
abord il rejeta la liste civile en déclarant: «Qu'il avait
incontestablement le droit de contribuer au vote du bill des subsides;
que ce droit n'étendait à l'adoption et au rejet du bill, et qu'aucune
appropriation ne pouvait être faite sans son concours. Qu'il ne
prendrait en considération aucun bill de subsides sans la recommandation
du représentant du roi, ou s'il était divisé par chapitres et par
articles, et ai sa durée était pour moins que pour la vie du roi;
qu'enfin il ne considérerait aucun bill d'appropriation d'argent dépensé
sur l'adresse de la chambre, si ce n'était pour payer les dépenses de
cette chambre elle-même ou pour subvenir à quelque besoin imprévu et
pressant.»

La chambre ne lit pas attendre on réponse; elle déclara à une grande
majorité: «Que le conseil ne pouvait ni lui prescrire ni lui dicter la
forme ou la manière de voter les subsides non plus qu'aucune autre
mesure, et que toute tentative à cet effet était une infraction de ses
privilèges; que le droit de proposer les subsides lui appartenait
exclusivement, et que les résolutions du conseil étaient contraires aux
usages parlementaires et à la constitution.»

Le conseil sans tenir compte de ce protêt, persista dans sa
détermination et rejeta le bill. La chambre pour ne pas arrêter le
gouvernement faute d'argent, mit par un vote spécial les fonds
nécessaires à sa disposition. Lord Dalhousie qui s'entendait avec le
conseil, répondit qu'il avait considéré la question avec la plus grande
attention et que ce vote était insuffisant sans le concours de celui-ci.
On en resta là, le conseil ne voulant point entendre parler de subsides
à moins que la totalité ne fût votée en bloc pour la vie du roi, et
l'assemblée persistant à les voter par chapitres et par année afin de
pouvoir contrôler l'exécutif par le moyen tout-puissant. Ce contrôle du
reste était essentiel à son existence. La force militaire du
gouvernement indépendante d'elle, laissait encore à celui-ci une
prépondérance assez forte pour se faire respecter. La chambre voulait
assurer à tous ses actes la plus parfaite indépendance. Elle ne voulait
se laisser ni censurer, ni intimider. Il n'y a rien en effet de plus
humiliant dans l'état colonial que les insultes prodiguées à la
représentation par un gouverneur souvent inconnu d'elle et que
l'intrigue ou le hasard a fait placer à sa tête. La censure portée
contre la chambre par le duc de Richmond' et la résolution qu'avait
passée le conseil pour servir d'introduction à cette censure, furent
évoquées, et l'on résolut presqu'à l'unanimité sur la proposition de M.
Neilson, que c'était une violation des droits et des privilèges les plus
incontestables de la chambre, et une usurpation de pouvoir contraire aux
lois et tendant à renverser la constitution. Par une autre résolution la
chambre maintenait son droit d'adopter, en votant les subsides, tel
ordre ou tel mode qu'elle jugerait conforme à ses réglemens.

L'importance de cette question l'avait obligée de négliger beaucoup de
mesures, et elle en communiqua les raisons au gouverneur par une
adresse, en promettant d'en faire l'objet de ses premières délibérations
à la session suivante. Dans une autre adresse elle lui signala une foule
d'abus et de sinécures. Elle le priait de suspendre le payement d'un
salaire de £1500 accordé à un lieutenant gouverneur qui n'avait jamais
mis le pied dans le pays, déclara inutile le salaire d'un autre nommé
pour Gaspé qui ne résidait point non plus; le priait de ne payer le
salaire de £400 à un M. Amyot, secrétaire de la province, que lorsqu'il
y remplirait ses fonctions, déclara la charge d'agent de la province à
Londres, sans avantage pour le peuple, posa pour règle qu'aucun salaire
ne devait être accordé aux conseillers exécutifs qui ne résidaient point
dans le pays, que la réunion d'offices de juge à la cour d'amirauté et
de juge à la cour du banc du roi, était incompatible sur la même tête;
que le cumul de ceux de juge comptes l'était encore plus; enfin elle le
priait de porter remède à tous ces griefs comme à celui, le plus grave
de tous pour la pureté de la justice, dont se rendait coupable le juge
de l'amirauté, qui se faisait donner des honoraires par les plaideurs
contrairement à la loi, tandis qu'il recevait un salaire de l'état. Ces
désordres étaient si patens que le gouverneur assura la chambre qu'il
allait en faire rapport aux ministres. Mais en allant la proroger, il
lui fit des reproches qui ne permirent plus de douter que la politique
du bureau colonial n'avait pas changé. Il la blâma de perdre son temps à
discuter des questions de principes constitutionnels, de laisser le
gouvernement sans subsides et d'arrêter les améliorations. Les
résolutions de la chambre et ce discours n'étaient pas propres à calmer
le pays; les journaux redoublèrent de violence, et chaque parti parut
plus résolu que jamais de défendre à outrance la position qu'il avait
prise.

En Canada l'opinion publique soutenait les représentans; et si les deux
partis ne voulaient point céder, l'on tombait dans une crise.
L'oligarchie n'avait aucun doute dans sa force appuyée qu'elle était de
la toute-puissance de l'Angleterre. Le parti populaire, maintenant
physiquement trop faible, voyait néanmoins dans un avenir plus ou moins
éloigné, le succès infaillible de ses doctrines. Comme M. Papineau était
le chef le plus avancé des Canadiens, le bureau colonial écoutant enfin
la suggestion de Sherbrooke, chercha à se l'acquérir. Il ordonna à lord
Dalhousie de le nommer au conseil exécutif; mais M. Papineau convaincu
que seul il ne pourrait exercer aucune influence sur les dispositions de
ce corps, n'y parut jamais, de sorte que le but qu'on s'était proposé on
l'y nommant fut manqué, et en 1823 on résolut que les avantages qu'on
attendait de la présence du président de la chambre dans son sein ne
s'étant pas réalisés, il on fut retranché.

Le gouverneur visita le Haut-Canada dans le cours de l'été, sous
prétexte d'en examiner les fortifications, mais pour sonder l'opinion
publique et faire rapport à Londres sur la situation des esprits dans
les deux provinces, par anticipation à leur union, dont les ministres
préparaient alors le projet. A son retour il assembla le parlement et
lui déclara que la liste civile devait être votée pour la vie du roi,
d'après la recommandation de sa Majesté, qui voulait que ce principe fût
adopté et suivi dans le pays. Cette nouvelle déclaration fit évanouir
tout espoir d'arrangement s'il en existait encore. La réponse de la
chambre fut réservée et pleine des expressions les plus respectueuses
pour la constitution. Le gouverneur répliqua qu'il avait l'espoir que la
discussion serait calme et sans passion; mais qu'il devait déclarer
d'avance que la liste civile qu'il avait demandée était la condition
_sine qua non_, et que tant qu'elle ne serait pas votée, on ne pourrait
attendre aucune harmonie entre les trois branches de la législature,
prévision qu'il pouvait faire avec d'autant plus d'assurance qu'il était
maître de deux. La chambre était décidée à ne pas abandonner la position
qu'elle avait prise, laquelle lui permettait de battre en brèche tout le
système oligarchique qu'elle voulait à tout prix renverser avant de
poser les armes. Cependant elle ne voulait pas accueillir la demande du
gouverneur par un refus soudain et absolu et elle cherchait à
l'ajourner, lorsque M. Taschereau, devenu partisan de l'administration,
en proposa tout à coup l'acceptation pour faire disparaître tous les
doutes. Le bureau colonial en était rendu au point où il lui fallait des
moyens prompts et décisifs. Cinq membres seulement votèrent pour la
proposition; trente et un contre. Dans un gouvernement vraiment
constitutionnel une pareille division sur une matière d'argent eût réglé
la question d'une manière définitive. La chambre crut devoir expliquer
les motifs de son vote, qui étaient fondés principalement sur les
considérations que nous avons développées plus haut, et conformes à
l'offre faite en 1810 et acceptée par le roi en 1818. Ces explications
furent incorporées dans une adresse à George IV, que lord Dalhousie
promit de transmettre en Angleterre. En même temps la chambre nomma M.
Joseph Marryat, membre des communes, pour veiller aux intérêts de la
colonie au siège de l'empire, et pour communiquer avec les ministres sur
toutes les questions qui auraient rapport au Canada, sur lesquelles on
lui envoya des instructions très volumineuses.

Le conseil redoutant l'effet de la démarche de l'assemblée, s'empressa
de déclarer qu'en nommant M. Marryat sans le concours des autres
branches de la législature, elle s'arrogeait un pouvoir dangereux; que
c'était nommer aux emplois en violation directe de la prérogative
royale, et renverser ou chercher à renverser la constitution. Marryat en
apprenant ce qui s'était passé, refusa la commission de la chambre sous
prétexte que sa nomination ne pouvait être constitutionnelle, si elle
n'était pas reconnue du gouvernement et approuvée de la seconde branche
de la législature. L'assemblée persistant dans la voie qu'elle s'était
tracée, refusa, malgré le message spécial que le gouverneur lui envoya,
de voter les subsides et passa même une résolution pour rendre le
receveur général personnellement responsable des paiemens qu'il pourrait
faire. A la tournure tranchée que prenaient enfin les choses, lord
Dalhousie vit bien que la réserve et la tactique qu'il avait employées
jusque-là pour parvenir à son but, ne produiraient rien sur des hommes
trop habiles pour s'en laisser imposer, et il prit le parti de
communiquer la réponse des ministres aux demandes de l'assemblée de
l'année précédente. Cette réponse communiquée au début de la session eut
amené une explosion; elle refusait ou ajournait tout. Le lieutenant
gouverneur de Gaspé était des plus nécessaires, et au lieu de retrancher
son salaire il fallait l'augmenter; on aurait soin à la mort du présent
secrétaire provincial d'en nommer un qui résiderait; l'agent colonial
avait toujours existé et il n'y avait rien contre sa conduite qui pût
autoriser son déplacement. Le reste était ajourné.

La minorité du conseil, car la nature de la question avait enfin fini
par détacher une faible section de ce corps, la minorité du conseil à
l'aspect des menaces sourdes que l'on commençait à proférer contre les
Canadiens, crut devoir faire une démonstration en faveur de l'opinion de
la chambre sur la liste civile, craignant les suites d'une lutte trop
prolongée sur une pareille matière, et M. Debartzch proposa de révoquer
les résolutions de la session précédente. A cette proposition
rétrograde, la majorité se récria. Des débats animés s'engagèrent et
durèrent fort longtemps. «Comment, dit M. Richardson, pouvons-nous
révoquer nos résolutions en présence d'un comité secret qui siège à la
chambre d'assemblée, et qui délibère peut-être dans le moment même sur
la nomination d'un gouverneur et sur le renvoi de celui que nous avons
maintenant, pour le remplacer par un de son choix. Un comité siège à
l'insu de plusieurs des membres de la chambre, chose sans exemple en
Angleterre excepté du temps de Charles premier. Ce comité est peut-être
un comité de sûreté.» Ce membre crédule et violent accusa la majorité de
l'assemblée de desseins désorganisateurs et révolutionnaires, et porta
les accusations les plus graves sur ses intentions. Plusieurs membres de
la chambre présens à ces débats, en prirent ombrage et communiquèrent
leurs sentimens aux autres. L'un d'eux, M. Quirouet, fit part à
rassemblée de ce qu'il avait entendu. Là dessus un comité de cinq
membres est nommé, lequel présenta quelques jours après, un rapport qui
entraîna des débats dans lesquels l'antipathie profonde qui divisait les
deux corps éclata dans toute sa force. Le rapport fut adopté à une
grande majorité, et il fut résolu que le langage de M. Richardson était
faux, scandaleux et méchant; qu'il tendait à détruire la confiance du
roi dans la fidélité et la loyauté de la chambre et du peuple; que
c'était de plus une haute infraction de ses privilèges; que le conseil
devait sévir d'une manière proportionnée au mnal qu'on avait voulu lui
faire, et que le gouverneur était tenu de destituer le coupable de
toutes les places d'honneur, de confiance ou de profit qu'il pouvait
tenir de la couronne.

Deux adresses conformes furent présentées, l'une au gouverneur et
l'autre au conseil.

Le gouverneur répondit qu'elles renfermaient les conséquences de la plus
haute importance; que les résolutions paraissaient exprimées dans un
langage qui ne convenait nullement à la dignité réfléchie d'un corps
délibératif; qu'elles affectaient les privilèges du conseil et la
liberté des débats, et qu'il devait pour ces raisons se refuser à la
demande qu'elles contenaient. La chambre protesta alors contre toutes
les tentatives qui se faisaient pour détruire la confiance dans
l'honneur et la loyauté des représentans du peuple, neutraliser leurs
efforts en faveur du bien public, et déclara qu'elle avait
incontestablement le droit de les réprimer par tous les moyens que lu
constitution avait mis à sa disposition.

Ce conflit qui caractérise la violence de l'époque, augmenta encore
l'irritation des esprits. L'assemblée montra en cette occasion trop de
susceptibilité et parut vouloir gêner la liberté des débats. La bonne
politique indiquait une marche contraire, parceque rien ne faisait mieux
ressortir la faiblesse et le caractère du conseil, que ces apostrophes
inspirées par la douleur qu'il éprouvait à chaque coup porté contre sa
puissance artificielle. Cependant le gouverneur en voyant la résolution
de l'assemblée au sujet des subsides, l'informa qu'il allait payer les
dépenses du gouvernement sur les fonds que les anciennes lois avaient
mis à sa disposition, à quoi elle répliqua qu'aussitôt qu'elle serait
mise en pleine jouissance de ses privilèges et que son offre de voter
les subsides annuellement serait acceptée, elle remplirait ses
obligations avec toute l'économie que commandaient impérieusement les
circonstances dans lesquelles se trouvait le pays.

Parallèlement à la question des subsides marchait dans l'assemblée celle
du partage des droits de douane avec le le Haut-Canada. Le commerce de
cette province avec l'Angleterre ne pouvait se faire que par le
Bas-Canada. Les règles à suivre dans le partage avaient déjà causé
beaucoup de difficultés, qui n'avaient été terminées qu'après de longs
débats. Par le dernier arrangement conclu en 1817, le Haut-Canada devait
recevoir le cinquième des droits perçus au port de Québec. Depuis
quelque temps il réclamait une plus grande proportion sous prétexte que
sa population avait beaucoup augmenté. On nomma des commissaires de part
et d'autre, qui eurent plusieurs entrevues à Montréal sans pouvoir
s'entendre. Le Haut-Canada poussé par les ennemis de l'assemblée, dont
le principal foyer était dans cette ville, avançait des prétentions
exagérées. Il demandait l'augmentation du cinquième fixé par le traité
de 1817, vingt mille louis à titre d'arrérages sur les _draw-backs_, et
dix mille qu'il prétendait lui revenir lors du dernier traité. Nos
commissaires repoussèrent la première prétention et refusèrent d'entrer
en négociation sur les deux autres, avant d'être autorisés. Le
Haut-Canada résolut alors de s'adresser à l'Angleterre elle-même vers
laquelle il députa un agent. Le comte de Dalhousie ne fit part à la
législature que dans la session suivante de ces difficultés qui étaient
de nature à fournir un nouveau motif en faveur de l'union, pour laquelle
l'on disait qu'il penchait secrètement. On lui fit un reproche de ce
délai; on l'accusa de trahir les intérêts de la province que le roi lui
avait confiée; mais il s'excusa en assurant qu'il avait reçu la nouvelle
officielle trop tard.

L'assemblée instruite de ce qui se passait par les gazettes, s'était
hâtée de protester à la dernière heure de la session contre les demandes
du Haut-Canada, et de déclarer qu'elle était prête à agréer tout
arrangement qui pourrait faciliter le passage de ses marchandises
d'outre-mer par Québec. Deux jours après, le gouverneur prorogeait les
chambres en regrettant les résolutions de l'assemblée et faisant des
compliments au conseil dont la conduite, disait-il, pouvait convaincre
le roi qu'il continuerait à maintenir fermement les véritables principes
de la constitution et les justes prérogatives de sa couronne.

C'étaient MM. Papineau, Neilson et Cuvillier qui avaient dirigé la
chambre dans le grand débat sur les finances avec le bureau colonial,
représenté ici par le gouverneur et le conseil. MM. Papineau et Neilson
s'étaient chargés de la discussion du principe; M. Cuvillier des
chiffres et de la comptabilité. Ils firent preuve qu'ils étaient
parfaitement maîtres de leur sujet, et que les ministres n'étaient pas
capables de leur en imposer ni de les trouver en défaut sur aucun point
relatif à l'impôt et aux finances; mais celui-ci avait le oui et le non,
le pouvoir et la force, et il en avait usé largement pour dissoudre le
parlement. A peine un seul parlement avait-il atteint son terme naturel
depuis plusieurs années. Cette situation extraordinaire devait enfin
finir, car les autres affaires étaient entravées et les esprits se
montaient. C'est cette extrémité que les partisans de l'union
attendaient. La question du partage des droits de douane avec le
Haut-Canada présentait à leurs yeux des motifs suffisans pour la
justifier. Le Bas-Canada y était opposé, mais suivant eux, pas jusqu'au
point de lever l'étendard de la révolte. L'on pouvait compter sur le
clergé catholique au chef duquel on avait fait des concessions
suffisantes pour le tranquilliser sur la nouvelle situation que l'union
ferait aux peuples de son église, et le clergé catholique avait une
influence toute puissante sur eux. Les ministres pressés; toujours de
plus en plus par Ellice et ses amis, prirent enfin la résolution
d'exécuter ce grand projet et d'introduire au parlement un bill pour
révoquer l'acte de 91.



                             CHAPITRE II.

                       PREMIER PROJET D'UNION.

                              1823-1827.


L'Union des deux Canadas désirée par les Anglais de Montréal.--Ellice
est leur agent.--Histoire de la fortune de ce marchand.--Le bill d'union
amené secrètement devant le parlement impérial,--Parker donne
l'alarme.--Sir James Macintosh et sir Francis Burdett avertis arrêtent
le bill dans la chambre des communes.--Nature de ce bill.--Il est
ajourné.--Sensation que la nouvelle de son introduction dans le
parlement fait dans les deux Canadas.--Pétitions contre: MM. Papineau et
Neilson députés à Londres. Habile mémoire qu'ils présentent au
gouvernement.--Les ministres abandonnent la mesure.--Paroles d'Ellice à
M. Papineau.--Appréciation d'Ellice par sir James Macintosh.--Opinion de
sir Francis Burdett sur l'union.--Entrevues de M. Papineau avec lord
Bathurst.--Opinion des hommes d'état sur la durée de l'union des
Etats-Unis.--Montant de la défalcation de Caldwell.--Affaires
religieuses.--Lord Dalhousie passe en Angleterre et revient à
Québec.--Refus des subsides.--Discours insultant de ce gouverneur en
prorogeant le parlement.


L'Union avait été de tout temps la pensée secrète du parti anglais de
Montréal, dont l'hostilité contre les anciens habitans augmentait tous
les jours avec le désir de les dominer. L'avarice autant que l'ambition
entretenait cette haine qui trouvait de la sympathie en Angleterre à la
faveur des préjugés nationaux et des calomnies. Ce parti avait
exclusivement l'oreille du peuple anglais; le bureau colonial recevait
toutes ses inspirations de lui, et les gouverneurs se jetaient presque
toujours dans ses bras pour l'avoir pour ami et s'assurer de ses bonnes
grâces à Londres, où les Canadiens étaient regardés comme des espèces
d'étrangers. De là le motif de leur antipathie pour ces derniers et de
leur chambre d'assemblée.

On a pu voir depuis l'arrivée du comte de Dalhousie que sa marche a été
régulière et comme toute tracée d'avance. Son dernier mot est dit dans
son premier discours aux chambres; aucune concession n'est accordée, et
les résolutions de l'assemblée ne sont recueillies que pour servir de
pièces dans le grand procès qu'on se propose de lui intenter devant les
communes d'Angleterre avant de la détruire. De là la situation des
choses en 1822, refus des subsides et querelles avec le Haut-Canada.

De deux points et pour des motifs différens partaient des accusations
contre l'assemblée où l'esprit, les sympathies et l'intérêt de
l'ancienne population s'étaient réfugiés. Le parti britannique le plus
exclusif avait toujours voulu l'union pour noyer la population
française, ci c'est pour ce motif que M. Lyrnburner protesta en son nom
à la barre de la chambre des communes contre la division de la province
en 91. Lorsque M. Papineau le vit en 1823, en qualité d'ancien ami de
son père et d'homme instruit et lettré comme lui, pour l'intéresser aux
requêtes des Canadiens, sachant qu'il avait changé d'opinion, il
répondit à lui et à M. Neilson qui l'accompagnait: «J'ai plusieurs
lettres de mes anciens amis en Canada, qui s'appuyent de ce que j'ai dit
en leur nom comme au mien contre la division de ce pays en deux
provinces. Cette division fut une erreur. L'amalgamation des deux
populations eût été plus rapide sans elle. Mais il y aurait maintenant
de l'injustice à la faire disparaître. Elle a fortifié des habitudes et
des intérêts distincts, elle a donné naissance à une législation
séparée. J'ai répondu que loin de les appuyer, je les opposerais et que
j'emploierais mon influence auprès des hommes publics que je connais
pour faire échouer leur tentative, parce que le gouvernement se mettrait
par là en contradiction avec lui-même et ce rendrait odieux en
Amérique.» Si M. Lyrnburner était maintenant contre l'union, d'autres
l'avaient remplacé dans son ancienne idée. On sait que la compagnie du
Nord-Ouest jouissait d'une influence locale assez grande à Londres.
Cette compagnie était dirigée en Canada par MM. Richardson et McGill,
deux des chefs les plus exagérés du parti anglais. M. Ellice, dont le
père avait fait autrefois un grand commerce dans ce pays, et qui y avait
acheté de la famille Lotbinière, la seigneurie de Beauharnois, avait été
commis chez eux. Par le chapitre des accidens, Ellice était devenu un
homme important à Londres. Du Canada, il était passé aux Iles. Là il
avait épousé une des filles du comte Grey, veuve d'un officier de
l'armée. Quelques années plus tard, lord Grey se trouvait l'homme le
plus puissant du parti whig, et M. Ellice, par contre coup, quoique d'un
esprit fort ordinaire, se trouvait par son alliance en possession d'une
grande influence. Whig en Angleterre, il devint entremetteur des torys
du Canada avec le ministère tory à Londres, pour détruire l'oeuvre de
Pitt, et il détermina le ministère à précipiter son projet et à
présenter, en 1822, le bill d'union aux communes, qui étaient sur le
point de l'adopter pour ainsi dire par surprise, la chose se faisant
sans bruit, lorsque par hasard un M. Parker en eut connaissance.

Parker sans être un homme de talent ni d'influence, portait une haine
mortelle à Ellice, qu'il accusait de diverses fraudes dans ses
transactions commerciales avec lui et avec d'autres marchanda. Il vivait
retiré en Angleterre avec une fortune qu'il avait acquise dans le
commerce canadien, lorsqu'il apprit que le bill d'union soumis au
parlement, était plutôt l'oeuvre d'Ellice que du ministère. Il courut
aussitôt dire à Downing Street qu'ils étaient les dupes d'un fripon sans
pouvoir se faire écouter. Il fut plus heureux auprès de sir James
Macintosh, sir Francis Burdett et de quelques autres membres des
communes. Une opposition se forma et arrêta le bill à sa seconde
lecture. C'est à cette occasion qu'on entendit proférer ce langage
singulier dans un pays libre, par un organe du cabinet, M. Wilmot. «Je
vous supplie de passer ce bill immédiatement; si vous attendez à l'an
prochain, vous recevrez tant de pétitions pour protester contre la
mesure, qu'il sera fort difficile de l'adopter quelqu'utile qu'elle
puisse être à ceux qui s'y opposent par ignorance ou par préjugé.
D'ailleurs elle est indispensable pour faire disparaître les difficultés
qui existent entre l'exécutif et l'assemblée.» Malgré cette supplication
pressante, sir James Macintosh et ses amis persistèrent dans leur
opposition et firent renvoyer le bill à l'année suivante.

Ce bill tranchait largement sur les libertés coloniales en général et
sur celles du Bas-Canada en particulier. Il donnait à celui-ci une
représentation beaucoup plus faible qu'au Haut. Il conférait à des
conseillers non élus par le peuple le droit de prendre part aux débats
de l'assemblée. Il abolissait l'usage de la langue française. Il
affectait la liberté religieuse et les droits de l'église catholique. Il
restreignait les droits des représentans touchant la disposition des
impôts. Ce bill paraissait enfin dicté par l'esprit le plus rétrograde
et le plus hostile. Il réduisait le Canadien français presqu'à l'état de
l'Irlandais catholique. Le peuple libre qui se met à tyranniser est cent
fois plus injuste, plus cruel, que le despote absolu, car sa violence se
porte pour ainsi dire par chaque individu du peuple opprimant sur chaque
individu du peuple opprimé toujours face à face avec lui.

La nouvelle de l'introduction secrète pour ainsi dire de ce bill dans
les communes, fit une immense sensation en Canada. L'on cria à la
perfidie, à la trahison; et il ne resta plus de doute sur les motifs de
la résistance du bureau colonial dans la question des subsides. On vit
dés lors le but qu'il voulait atteindre. Mais il y avait encore quelque
bienveillance pour nous en Angleterre.

Les journaux torys qui avaient gardé îe silence jusque là, donnèrent, au
mot d'ordre, le cri d'approbation, auquel les journaux libéraux
répondirent en donnant l'éveil aux habitans, dont les institutions, les
lois et la langue se trouvaient menacées d'une manière si inattendue.
Toute la population s'agita d'un bout du pays à l'autre. On tint des
assemblées publiques, on organisa des comités dans toutes les localités,
pour protester contre la conduite du gouvernement de la métropole, et
pour préparer des pétitions au parlement impérial et les faire signer
par le peuple. Montréal et Québec donnaient l'exemple. Le jour de
l'assemblée de Québec, les partisans de l'union se réunirent à Montréal
sous la présidence de M. Richardson. Plusieurs assistans prononcèrent
des discoure dans lesquels ils s'abandonnèrent à tous les sentimens de
haine qu'ils portaient aux anciens habituans, et que plusieurs avaient
dissimulés longtemps, surtout ce même Smart que la chambra avait désigné
tant de fois pour être son agent en Angleterre, et qui vint donner le
démenti à tous les sentimens qu'il avait professés avec ardeur
jusque-là. «Les raisons des Canadiens, dit-il, ne peuvent être fondées
que sur des préjugés qu'il faut extirper, ou sur des intérêts locaux qui
ne doivent pas entrer dans la considération de la question,» comme si la
langue, les lois, les institutions d'un peuple, «observait le
_Spectateur_, pouvaient être mis au rang des préjugés.» Une partie des
habitans des townships nouvellement établis sur les limites des
districts des Trois-Rivières et de Montréal, sur la frontière
américaine, imitèrent leurs compatriotes de Montréal. Mais il n'en fut
pas de même dans le Haut-Canada. La majorité des habitans se prononça
formellement contre l'union. Partout ils déclarèrent qu'ils étaient
satisfaits de leur constitution, qu'ils désiraient la transmettre
intacte à leur postérité, et que le bill introduit par les communes
anglaises, loin de les accroître restreignait leurs droits et leurs
libertés. Ce langage déconcerta les unionnaires, qui commencèrent après
quelque temps d'attente à perdre espérance.

Cependant les pétitions des Canadiens se couvraient de signatures.
Bientôt elles en portèrent plus de 60,000 provenant de cultivateurs, des
seigneurs, des magistrats, des ecclésiastiques, des officiers de milice,
des marchands. Au contraire de celles de leurs adversaires, elles
s'exprimaient dans un langage digne et modéré, qui faisait voir que l'on
ne voulait s'appuyer que sur le nombre et sur la justice. Elles
n'avaient besoin d'ailleurs que d'exposer la vérité avec le calme et la
gravité que demandaient l'importance de leurs motifs, la sainteté de
leur cause pour porter la conviction dans le coeur des juges d'un peuple
qu'on voulait proscrire sans l'entendre. Toutes ces adresses furent
envoyées à Londres en attendant la réunion de la législature, qui devait
parler à son tour au nom de tout le pays. Elles étaient portées par M.
Papineau et M. Neilson, deux de des membres les plus distingués et les
plus populaires, qui furent chargés aussi de celles du Haut-Canada. Sans
attendre le résultat des mesures du ministère, le gouverneur convoqua le
parlement pour le commencement de janvier (1823,) et en l'absence de M.
Papineau M. Vallières de St.-Réal fut porté à la présidence de
l'assemblée, qui s'occupa aussitôt de l'union, contre laquelle elle
passa les résolutions les plus énergiques.

M. Ogden, le chef et l'orateur de l'opposition, proposa un amendement en
faveur de l'union. «Les Canadiens, disait-il, ne peuvent avoir aucun
sentiment hostile contre des sujets d'un même souverain, par conséquent
aucune répugnance à adopter la langue, les habitudes et le caractère de
cette grande famille, et à former dans l'intérêt commun une seule
province des deux. L'union de l'Angleterre avec l'Ecosse avait eu un
résultat fort heureux; les intérêts des habitans des deux Canadas
devaient être les mêmes. Il fallait détruire les préjugés mal fondés
pour assurer la bonne harmonie. Il n'était pas nécessaire d'expliquer ce
qui avait causé l'alarme produite par la mesure amenée devant la chambre
des communes; elle était connue du gouvernement. C'était la jalousie,
c'était le manque de confiance dans l'honneur et la droiture du pouvoir,
qu'on entretenait malheureusement avec trop de succès parmi les hommes
ignorans et inconsidérés; et il était quelquefois du devoir des
législateurs de chercher le bonheur du peuple même malgré lui.» Les
imprudens et les ignorans dans le langage de M. Ogden, c'étaient les
Canadiens-français qu'il voulait régénérer comme l'avaient été ses
pères. Celui qui prenait ainsi le langage de l'insulte, et qui taxait
d'ignorance le sentiment de la nationalité si profondément gravé dans le
coeur de tous les peuples, était le descendant d'un des deux Hollandais
qui contractèrent en 1632 pour bâtir les mure d'une église à
New-Amsterdam pour la somme de 1000 piastres. Ils ne pensaient pas, sans
doute, qu'un de leurs descendans, chassé de leur pays, parlerait ainsi
d'un peuple planté en Amérique par le grand roi Louis XIV, le terrible
voisin de leurs ancêtres. L'amendement de M. Ogden, que le président
refusa de recevoir parcequ'il était en opposition directe avec les
résolutions qui venaient d'être adoptées, ne rallia que trois voix
lorsque son auteur appela à la chambre de la décision du fauteuil.

Pendant que partout en Canada l'on se levait et protestait contre cette
mesure, les townships de l'Est se plaignaient que leurs intérêts étaient
négligés, excités par les affidés du château. Ils demandèrent à être
représentés dans l'assemblée, et lord Dalhousie recommandait
l'intervention du parlement impérial pour satisfaire leurs voeux. Il
approuvait en même temps le conseil d'avoir rejeté le bill passé par la
chambre, pour augmenter la représentation générale.[21] On ne savait
enfin quel moyen prendre pour diminuer, pour neutraliser le nombre des
représentons Canadiens et augmenter celui des Anglais, quoique la
proportion de ces derniers fût déjà bien plus élevée que celle des
habitans de leur origine, dans la population entière.

[Note 21: Dépêche de lord Dalhousie au ministre, 5 avril, 1825.]

On s'attendait que la question des subsides allait revenir sur le tapis
et amener la répétition des débats qui troublaient le pays depuis tant
d'années; mais contre l'attente de bien du monde, elle reçut une
solution temporaire. Le gouvernement sépara dans les estimations qu'il
transmit à l'assemblée, la liste civile des autres dépenses. Cette
distinction déplut aux deux partis; mais à l'aide de termes généraux
susceptibles de différentes interprétations, on ménagea les prétentions
hostiles et le bill des subsides passa. Le conseil à qui la main avait
été forcé probablement par quelque influence supérieure, déclara qu'il
n'y donnait son concours dans le moment qu'à cause des circonstances
dans lesquelles se trouvait le pays; mais qu'il ne le ferait pas à
l'avenir. Ce corps recevait alors un terrible choc de la grande débâcle
du receveur-général, l'un de ses chefs, dont la banqueroute jeta un
moment l'épouvante et la confusion dans leur camp. Depuis longtemps la
chambre soupçonnait sa défalcation par les grands travaux et le grand
commerce de bois qu'il faisait, les nombreux moulins qu'il élevait
partout et qui devaient entraîner des dépenses auxquelles ses propres
capitaux n'auraient pu suffire. L'un des principaux motifs de
l'assemblée en persistant dans sa résolution sur les subsides, était de
forcer le gouvernement à mettre au jour la véritable situation des
finances. L'opposition qui connaissait son but mettait tout en oeuvre
pour la faire échouer. Les chefs de cette opposition, amis intimes du
receveur-général, partageant ses festins et son opulence, sans connaître
peut-être ses vols, étaient portés par sympathie de caste à le soutenir
dans ses prétextes et dans les raisons qu'il voulait bien donner pour
refuser de fournir à l'assemblée les renseignemens qu'elle demandait.
Mais chaque chose à son terme, et Caldwell fut obligé en 1822, de
déclarer qu'il n'avait plus d'argent pour subvenir aux dépenses du reste
de l'année. La chambre ne manqua pas une occasion qui venait si à propos
pour justifier ses prétentions. Elle déclara que le receveur-général
devait avoir au moins £100,000 entre les mains, et qu'elle ne pouvait
sanctionner aucun remboursement pour favoriser des opérations
inconstitutionnelles. Ce reflua qui en toute autre occasion eut amené
une crise, fut reçu presque sans mot dire par l'exécutif, qui voulait
éviter un éclat et qui témoigna contre son ordinaire toute sa
satisfaction du résultat de la session, résultat dit le gouverneur qui
faisait honneur aux membres et qui serait utile au pays. Mais en même
temps, il ôtait le titre de Gazette officielle au journal de M. Neilson
fils, et le transférait à une nouvelle feuille qu'il faisait mettre sur
pied, afin de punir le fils des indiscrétions du père, et d'avoir un
organe de son choix et sur la dépendance duquel il put toujours compter,
pour communiquer ses vues ou défendre ses mesures devant le public. On
voulait imiter l'Angleterre; mais à Londres le ministère qui a ses
journaux pour soutenir sa politique, est responsable aux chambres, de
sorte que ces journaux ne sont après tout que les organes d'un parti
politique qui a la majorité et qui possède le pouvoir pour le moment. En
Canada, la responsabilité n'existant pas, et le gouvernement n'étant
ostensiblement soutenu par aucune majorité, le journal ministériel loin
d'avoir de l'influence devait la perdre du moment qu'il défendait une
politique qui ne s'accordait pas avec l'opinion publique, et c'est ce
qui arriva.

Cependant MM. Papineau et Neilson étaient reçus à Londres avec tous les
égards qu'une métropole peut accorder à une colonie. L'unanimité des
Canadiens avait d'abord arrêté le cabinet, et l'avait engagé ensuite à
retirer sa mesure. Dès la première entrevue de MM. Neilson et Papineau
avec le sous-secrétaire des colonies, M. Wilmot, à Downing Street, ils
en eurent l'assurance. Après quelques discussions, ces agens lui dirent
qu'ils allaient voir le plus grand nombre possible de membres du
parlement pour leur faire connaître l'opposition générale du pays. M.
Wilmot feignant de balancer, leur dit enfin: «Restez tranquilles; ne
faites part à personne de ce que je vais vous annoncer; le gouvernement
ne veut pas de fracas dans le parlement au sujet de l'union; elle ne
sera pas amenée dans cette session.» Ils s'empressèrent d'aller
communiquer cette réponse à sir James Macintosh, qui les félicita sur la
tournure que prenait leur affaire, et qui leur dit qu'ils pouvaient s'en
rapporter à la parole du cabinet.

Les agens avaient déjà sollicité l'appui du chef du parti appelé les
Saints, composé de méthodistes et autres dissidens; ils n'allèrent pas
plus loin, et sur la demande du secrétaire colonial ils présentèrent un
mémoire qui renfermait les raisons du Canada contre la mesure et
réfutait celles de ses partisans.[22]

[Note 22: Ce mémoire rédigé par M. Neilson aidé de M. Papineau, est l'un
de nos papiers d'état les plus noblement, savamment et philosophiquement
pensés que l'on trouve dans notre histoire.]

Nous nous étions flattés, disaient-ils, qu'il ne serait pas nécessaire
de faire part au gouvernement de nos observations sur une mesure que les
neuf-dixièmes des habitans et toutes les autorités constitutionnelles de
la colonie répudient comme remplie des plus graves dangers. Nous prenons
la liberté de remarquer, que quoique l'on ait demandé l'approbation du
Haut-Canada, il l'a refusée comme le prouvent les requêtes de ses
habitans, dont la majorité repousse l'union. La population du Bas-Canada
est estimée à cinq cent mille âmes, celle du Haut à cent vingt mille. Le
nombre d'hommes de seize à soixante ans dans les deux provinces est
d'environ cent mille, dont près de soixante-dix mille ont réclamé contre
la mesure. Si un petit nombre d'individus l'ont appuyée par leurs
requêtes, on doit faire attention que personne dans l'une ni dans
l'autre colonie, avant que l'on y eût appris l'existence du bill actuel,
ne l'avait sollicitée, ni n'avait découvert les maux qui la rendent
nécessaire selon ses auteurs.

Les agens s'étendirent ensuite sur la fidélité des Canadiens, qui
avaient défendu l'autorité métropolitaine lorsque toutes les colonies
anglaises de l'Amérique se révoltaient; sur la différence qu'il y avait
entre la société en Angleterre et la société en Canada; sur les dangers
de faire des changemens contre le gré des habitans. Ils exposaient qu'il
était évidemment utile pour des législatures locales et subordonnées que
leurs limites ne fussent pas trop étendues; que la distance entre le
golfe St.-Laurent et la tête du lac Huron était de plus de 500 lieues;
que le climat variait beaucoup dans cette vaste étendue de pays, et que
par conséquent les communications étaient très difficiles et très
dispendieuses surtout l'hiver, tandis que dans la même étendue de
territoire, l'Union américaine comptait sept états distincts pour la
facilité du gouvernement et de la législature.

Ce n'est pas seulement à cause des distances et des différences de
climats et de saisons, ajoutaient-ils, que la mesure préjudicierait aux
intérêts des Canadas. C'est un fait constant que non-seulement les lois
qui règlent la propriété et les droits civils dans les deux provinces,
mais les coutumes, les habitudes, la religion et même les préjugés
différent essentiellement. Les habitans tiennent fortement à toutes ces
choses, dont la jouissance leur a été solennellement garantie par la
Grande-Bretagne. Le plus sage, le plus désintéressé, le plus savant
législateur, pourrait à peine fondre leurs codes en un seul sans danger
pour les propriétés acquises sous ces lois différentes. MM. Neilson et
Papineau faisaient alors une revue des différens articles du bill
d'union; de la composition du conseil législatif et de la chambre
d'assemblée, où le Haut-Canada devait avoir une représentation trois
fois plus considérable que celle du Bas, eu égard à sa population; de la
qualification pécuniaire trop élevée des membres; de la taxation
inégale. La clause aussi qui autorisait le gouverneur à nommer des
conseillers exécutifs qui auraient droit de siéger et de discuter mais
non de voter dans l'assemblée, était à leurs yeux une déviation
singulière de la constitution anglaise, et ils ajoutaient que celle qui
proscrivait la langue française avait excité de vives réclamations. La
langue d'un père, d'une mère, de sa famille, de ses amis, de ses
premiers souvenirs, est chère à tout le monde disaient-ils, et cette
intervention inutile dans la langue du peuple du Canada était vivement
sentie dans un pays où cette langue avait été, sans contredit, une des
causes qui avaient le plus contribué à conserver cette colonie à la
Grande-Bretagne à l'époque de la révolution américaine.

Les députés protestèrent aussi contre la clause du bill qui tendait à
faire nommer les curés catholiques par le gouverneur et L'évêque
conjointement contre toute loi, contre tout usage même dans l'église
protestante, et finissaient par demander que si l'on se proposait plus
tard de reprendre la mesure, il fut ordonné au gouverneur de faire faire
un recensement et de faire passer une loi dans le Bas-Canada pour nommer
des commissaires chargés de venir en Angleterre soutenir la constitution
canadienne. Le gouvernement cherchait toujours, comme on voit, à usurper
le pouvoir ecclésiastique en s'emparant de la nomination des curés, et à
mettre le clergé catholique dans sa dépendance. Mais la religion plus
forte que les choses temporelles et la politique, mettait un obstacle
infranchissable à l'ambition et aux préjugés du bureau colonial. Cette
tentative indique encore une fois la source où sir James Craig puisait
ses inspirations, et qu'en religion comme en politique, les désirs
secrets de la métropole étaient toujours la destruction de toutes les
anciennes institutions canadiennes.

En présence d'une opposition aussi générale quant à l'opinion, et aussi
puissante quant à la logique et à la justice, le ministère dut retirer
sa mesure. Mais n'osant plus se fier à lui après tout ce qui s'était
passé, malgré ses assurances qu'elle serait laissée là pour la session,
il fut convenu entre les deux agens que M. Papineau resterait à Londres
jusqu'à la prorogation, de peur de quelque surprise.

C'est vers ce temps-ci, qu'un soir M. Papineau étant à table chez un ami
avec M. Ellice et M. Stuart, l'agent des unionnaires, la conversation
tomba sur le Canada. Ellice lui dit: «Vous avez l'air bien tranquille;
je crois savoir de bonne source que le cabinet vous a donné l'assurance
que la mesure ne reviendrait pas sur le tapis; mais elle y reviendra; je
déshonorerai les ministres, j'ai leur parole en présence de témoins.» M.
Papineau et M. Neilson inquiets allèrent voir aussitôt sir James
Macintosh, qui leur répondit de ne pas s'alarmer; «que M. Ellice était
un bavard (braggadocio) sans poids ni influence. Il n'osera jamais agir
aussi follement qu'il a parlé. Par l'entremise de quelques uns de mes
amis, je saurai refroidir son ardeur. Nous ne le voyons que parce qu'il
est le gendre du comte Grey.»

Plus tard, M. Papineau rencontra chez M. Ellice sir Francis Burdett. La
discussion ayant été ramenée sur le tapis, M. Papineau réussit à faire
dire à sir Francis, que si la majorité en Canada était aussi grande et
aussi hostile à l'union qu'il l'assurait, c'était compromettre le parti
whig que de le faire agir contre ses professions si souvent répétées de
respect pour les voeux des majorités, et qu'il fallait l'abandonner.
«Non, dit Ellice, c'est une majorité ignorante, fanatisée par les
prêtres.» Il attaqua violemment le séminaire de Montréal, les lods et
ventes, et avoua qu'il s'occupait avec M. Stuart d'un bill pour changer
la tenure seigneuriale, espérant tirer meilleur parti de sa seigneurie
de Beauharnais sous un nouveau régime.

M. Papineau eut deux entrevues avec lord Bathurst lui-même. Le ministre
des colonies se réjouissait de la probabilité de la dissolution de
l'Union américaine. Son opinion était partagée par sir Francis Burdett,
sir James Macintosh et M. Hume, mais ceux-ci pour s'en affliger;
l'histoire était là; elle prouvait qu'un si vaste territoire n'avait
jamais pu subsister en république. Lorsque les whigs remontèrent au
pouvoir après la loi de réforme, M. Ellice devint un homme tout puissant
pour le malheur du Canada. Il visitait Montréal en 1837 peu de temps
avant les troubles, et avoua à M. Papineau qu'il était sollicité de
reprendre le projet de l'union. Chaque fois, depuis le commencement du
siècle, que le pays demandait une réforme on le menaçait de l'union, et
l'on n'accordait rien. On attendait sans doute pour consommer cet acte
que la population anglaise du Haut-Canada réunie à celle du Bas, eût la
majorité sur les Canadiens-français, afin de les noyer sans paraître
faire d'injustice.

La décision de l'Angleterre semblait devoir calmer les esprit en Canada
et ramener l'harmonie entre les différentes branches de la législature;
mais rien n'était changé au fond, et la cause des dissensions restait
toujours la même. Aussi allons-nous voir bientôt les mêmes difficultés
recommencer avec plus d'ardeur que jamais. L'insolvabilité du
receveur-général était arrivée à propos pour faire condamner tout le
système administratif. Le gouverneur qui prévoyait l'effet de cette
catastrophe financière, n'avait levé qu'un coin du voile à la fois pour
diminuer la sensation que cette nouvelle annoncée tout à coup eût pu
produire. Ce qu'il avait fait connaître dans la dernière session
annonçait que quelque chose n'était pas bien. Dans la session suivante,
il informa la chambre que le déficit de ce fonctionnaire était de
£96,000, sterling, somme qui égalait presque deux années du revenu
public. Dès ce moment les mesures de la chambre touchant les subsides
étaient justifiées, et l'administration restait convaincue de connivence
sur les abus de ses créatures. Il y avait tant de négligence dans le
département de M. Caldwell, qu'on ignorait s'il avait des cautions. On
fit des recherches en Canada sans rien trouver. Le gouverneur écrivit à
lord Bathurst pour demander des renseignemens de la trésorerie, qui
avait nommé le défalcataire à la charge qu'il remplissait, et de
laquelle on sut enfin qu'il avait dû donner un cautionnement de 10,000
louis en Angleterre et un pareil cautionnement en Canada, mais qu'il
n'avait point fourni le dernier pour des raisons qu'on ignorait. Le
receveur-général comme les officiers de douane étaient alors nommés par
la trésorerie. La chambre voulut rendre la métropole responsable de ces
détournemens, et députa un agent à Londres pour en réclamer le payement.
Dans le même temps un autre agent comptable, M. Perceval, percepteur des
douanes à Québec, était accusé d'exactions par le commerce, et la
chambre qui demandait sa suspension, recevait pour réponse, que c'était
un officier honnête, intègre, diligent, qui se conformait aux lois et à
ses instructions, et que tout ce qu'on pouvait faire, c'était de
transmettre les plaintes en Angleterre, quoique Perceval fût alors
poursuivi devant les tribunaux et condamné à des restitutions. Les
estimations transmises aux chambres contenaient la même distinction
entre les dépenses dont le payement était assuré par l'appropriation
permanente, et celles qui avaient besoin d'un vote pour être liquidées;
et c'est à ces dernières qui s'élevaient à £34,000, que le gouvernement
demandait à la législature de pourvoir. De quelque manière que l'on se
tournât, l'on se trouvait toujours là où l'on était il y a deux ans.
L'assemblée passa un bill de subsides avec les anciennes conditions,
outre le retranchement d'un quart sur le salaire des fonctionnaires, ce
qui le fit rejeter de prime abord par le conseil, auquel lord Dalhousie
adressa encore des complimens en prorogeant le parlement. Ce gouverneur
cherchait alors à faire revivre les querelles religieuses. Il
transmettait au ministre un mémoire sur l'état du Bas-Canada, où il
remarquait que depuis la conquête l'évêque catholique avait exercé tout
le patronage ecclésiastique dans son clergé; que l'on devait remédier à
ce mal qui enlevait à la couronne une partie très importante de son
influence, le roi étant le chef de cette église comme de toutes les
autres. Dans une dépêche du 19 décembre 1824, il soutenait encore la
prétention que la couronne devait jouir de toutes les prérogatives dont
jouissait le roi de France en vertu des libertés de l'église gallicane,
et demandait l'ordre nécessaire pour mettre fin au différend élevé entre
l'évêque et les Sulpiciens. «L'évêque catholique actuel, dit-il, cherche
à s'acquérir une influence indépendante, mais il n'est nullement trop
tard pour reprendre les rênes, et une classe très notable de son clergé
désire fortement que le gouvernement le fasse.» Il finissait par appeler
l'attention du ministre au pamphlet de M. Chaboillez, d'où l'on voit que
ses sympathies étaient pour les Sulpiciens contre l'évêque.

Le gouverneur passa à Londres après la session pour rendre compte de la
situation des choses et recevoir les ordres du ministère. Sir Francis
Burton tint les rênes du gouvernement pendant son absence. Les élections
eurent lieu dans l'été et augmentèrent les forces du parti populaire;
mais l'assemblée ne voulut point entrer en querelle avec Burton. Elle
connaissait ses bonnes intentions, elle savait que malgré les
fonctionnaires élevés qui l'avaient fortement conseillé de remettre la
convocation des chambres au dernier jour du délai légal, et surtout de
ne pas confirmer l'élection de M. Papineau si elle le portait encore à
sa présidence, il avait fait changer l'opinion du conseil exécutif à cet
égard.[23] Dans les estimations qu'il transmit à la chambre, les
dépenses publiques n'étaient point divisées en dépenses permanentes et
en dépenses locales, de sorte que les subsides purent être votés dans
une forme qui obtint le concours du conseil et l'approbation du chef du
gouvernement. Tout le monde crut que la grande question des finances
était réglée et que l'harmonie allait renaître. Burton se berçait
lui-même de cette illusion. Mais il n'avait qu'un rôle temporaire et
pour ainsi dire d'entre-acte à jouer; on lui laissait certaines libertés
lorsqu'il avait les guides en main, en attendant qu'on les remit dans
d'autres en qui on avait plus de confiance pour atteindre le but sur
lequel on avait toujours les yeux. Lord Dalhousie était passé en
Angleterre pour s'entendre avec les ministres sur ce qu'il y avait à
faire après la déconvenue de leur projet d'union. La surprise des
communes n'était plus possible; il fallait changer de tactique et s'y
prendre de plus loin pour assurer le succès et donner à sa cause une
forme plus soutenable devant la législature. Le gouverneur reçut de
nouvelles instructions, et de retour à Québec, il rouvrit les chambres
dans le mois de janvier 1826. Il leur adressa un discours qui était de
nature à continuer l'illusion qu'avait répandue Burton. La chambre y
répondit dans le même esprit. Le gouverneur manifesta une vive
satisfaction en voyant que ses sentimens s'accordaient si bien avec les
siens, et déclara qu'il anticipait le résultat le plus heureux pour le
bien public. A sa suggestion, la chambre vota une adresse au roi pour
demander la révocation des lois passées par le parlement impérial et qui
changeaient la tenure des terres en Canada et introduisaient les lois
anglaises. Elle faisait observer que les motifs qui avaient engagé la
métropole à donner une législature à ce pays, devaient suffire pour
empêcher le parlement impérial de s'immiscer dans sa législation
intérieure; qu'il y avait péril pour lui de commettre des erreurs et des
injustices graves, et que dans l'exercice de l'autorité suprême il
devait mieux respecter son propre ouvrage en laissant les colons user
des pouvoirs qu'il leur avait confiés tels qu'ils l'entendraient. Il ne
s'était présenté encore aucune circonstance qui mît la dépendance du
pouvoir législatif colonial dans une situation plus humiliante. L'on
voyait agir l'influence de M. Ellice, sous le voile des argumens du
bureau colonial. L'amour propre du colon en était froissé, et cependant
il fallait s'y soumettre. Mais dans le moment où l'on croyait qu'il ne
restait que la question de tenure à débattre avec la métropole, celle
des finances surgit tout à coup plus menaçante que jamais. Aux paroles
de paix que Dalhousie avait proférées en arrivant, ceux que
l'approbation de Burton n'avait pas complètement convaincus, crurent que
les difficultés financières étaient en effet finalement réglées. Mais il
n'en était rien, et lord Bathurst niait toujours le droit de disposer
d'une manière pleine et entière de tout le revenu, à l'assemblée qui
transmit une nouvelle adresse au roi pour déclarer qu'elle persistait
dans ses prétentions. En même temps le président de cette assemblée, M.
Papineau, écrivait une longue lettre à sir James Macintosh pour lui
exposer de nouveau les abus de l'administration: «A la dernière séance
du conseil législatif, les conseillers, disait-il, dont 9 officiers
publics, ont déclaré que la résolution de la chambre qui rend le
receveur-général responsable des payemens faits sans autorisation de la
législature, est un attentât contre la loi, et ont proclamé le principe
que cet officier est tenu d'agir suivant les instructions qu'il reçoit
de l'exécutif et non d'aucune des deux chambres.»

[Note 23: Lettre de sir Francis Burton à lord Bathurst, du 28 mars
1825.]

Les subsides furent votés dans la même forme que l'année précédente et
furent refusés. Sir Francis Burton, que l'on avait blâmé d'avoir
sanctionné un bill qui n'était pas conforme aux instructions transmises
à Sherbrooke et à Dalhousie, et qu'on lui croyait entre les mains, avait
écrit à lord Bathurst pour lui dire qu'il les ignorait et qu'elles ne
s'étaient pas trouvées au secrétariat. Les représentans résolurent
qu'ils étaient prêts à voter les subsides comme en 1825, mais que les
estimations telles qu'elles leur avaient été fournies, ne leur
permettaient point de le faire pour cette année. C'était provoquer un
dénouement subit. Le refus des subsides était la censure la plus
solennelle que le pays pût porter contre l'administration. Lord
Dalhousie qui était l'agent de l'Angleterre dans les vues de laquelle il
entrait d'autant plus qu'en général les gouverneurs, étrangers aux
colonies, n'ont aucune sympathie pour elles, et sont des instrumens
souvent passionnés par leur contact direct avec le colon, lord Dalhousie
prorogea les chambres dés le lendemain. Il monta dans la salle du
conseil, éperonné et l'épée au côté suivant l'usage militaire,
accompagné d'une nombreuse suite couverte d'écarlate et d'or: «Je suis
venu, dit-il, mettre fin à cette session, convaincu... qu'il n'y a plus
lieu d'en attendre rien d'avantageux pour les intérêts publics. A vous,
messieurs du conseil législatif, qui avez été assidus à vos devoirs,...
j'offre mes remercîmens de la part de sa Majesté, en témoignage de
l'intérêt que vous avez prit au bien-être de votre pays, et du respect
que vous avez montré pour le souverain dont vous tenez vos honneurs. Il
m'est bien pénible, messieurs de la chambre d'assemblée, de ne pouvoir
vous exprimer mes sentimens en termes d'approbation et de remercîment...
Des années de discussions sur des formalités et des comptes n'ont pu
réussir à éclaircir et à terminer une dispute à laquelle la modération
et la raison eussent promptement mis fin. «C'est ainsi que l'agent
colonial parle d'un principe qui forme l'une des principales bases de la
constitution d'Angleterre, le vote et le contrôle des dépenses publiques
par les représentans du peuple. Il adressa ensuite une longue série de
reproches à la chambre en forme de questions, avec toute l'audace
insultante qu'un agent métropolitain peut avoir dans une colonie.
Avez-vous fait ceci? avez-vous fait cela? «Ce sont des questions,
dit-il, dont il faut que vous répondiez à vos consciences, comme des
hommes liés par des sermens de fidélité à votre paya et à votre roi.» Il
n'est pas étonnant qu'aussitôt qu'elles le peuvent, les colonies brisent
le joug de métropoles qui leur envoient des agens frappés de pareille
folie.



                             CHAPITRE III.

                             CRISE DE 1827.

                               1827-1828.


Nouvelle crise.--Adresse de M. Papineau et d'une partie des membres de
la chambre à leurs commettans en réponse au discours prononcé par le
gouverneur en ajournant la session.--Assemblées publiques.--Destitutions
dans la milice.--La presse.--Elections.--Réunion du parlement.--Le
gouverneur désapprouve le choix de M. Papineau comme président de
l'assemblée.--Le parlement est prorogé.--Adresses des partisans de lord
Dalhousie au roi.--Assemblées publiques dans toutes les parties du
pays.--Adresses au roi et aux deux chambres du parlement impérial.--M.
Waller, rédacteur du _Spectateur_ arrêté deux fois.--MM. Neilson, Viger
et Cuvillier députés à Londres avec les adresses des Canadiens.--M. Gale
avec celles du parti opposé.--Affaires du Canada devant le parlement
impérial. Discours de MM. Huskisson, Labouchère, sir James Macintosh,
Hume, Wilmot, Stanley dans les communes.--Les adresses sont renvoyées à
un comité.--Rapport du comité.--M. Huskisson est remplacé dans le
ministère des colonies par sir George Murray.--Le rapport du comité
n'est ni rejeté ni adopté--Sir George Murray annonce aux députés
canadiens qu'on va prendre des mesures pour faire cesser les
difficultés.--Sir James Kempt remplace lord Dalhousie en Canada.


La violence des journaux et celle de lord Dalhousie dans son discours de
prorogation annonçaient une nouvelle crise. La question des finances est
celle qui fournit des armes ordinairement aux partis dans les grandes
luttes politiques; c'est celle qui détermina les révolutions
d'Angleterre, des Etats-Unis et de France. Elle n'en fut pas la cause
seule; mais elle en fut le principal prétexte et c'est elle qui les
commença.

Au milieu du débordement des esprits la _Gazette de Québec_ rédigée par
l'un des chefs du parti libéral, M. Neilson, conserva un ton de
modération et de dignité calme qui désespéra les adversaires de la
chambre. Les principaux membres du district de Montréal crurent devoir
répondre aux raisonnemens du discours du gouverneur, par une adresse à
leurs commettans. Cette adresse qui était écrite avec autant de mesure
qu'en permettaient les circonstances, fut signée par MM. Papineau,
Heney, Cuvillier, Quesnel et d'autres membres moins marquans, et avait
pour but d'expliquer la conduite de la majorité, en faisant retomber la
suspension des travaux législatifs sur le gouverneur lui-même et sur son
entourage. Elle devait provoquer la réélection de tous les membres de la
majorité, car une nouvelle élection était maintenant inévitable, et eut
un grand retentissement. Elle détermina presqu'un mouvement populaire.
Les habitans des campagnes commencèrent à s'assembler. Les résolutions
d'abord fermes mais positives, devinrent bientôt violentes et
accusatrices. Les discours subissaient la même influence. Une question
nouvelle vint augmenter l'ardeur des esprits et le feu des discordes.
L'expiration des lois de milices faisait revivre, suivant le procureur
général, les anciennes ordonnances, qui furent remises en vigueur par un
ordre du 14 mai.

Ces vieilles réminiscences d'un temps où la liberté était inconnue,
n'étaient plus de mise avec les institutions nouvelles. Les journaux de
l'opposition donnèrent l'éveil; ils firent craindre qu'elles ne fussent
exécutées avec rigueur et ne servissent à influencer les élections qui
allaient avoir lieu. On critiqua la mise à la retraite des officiers de
milice et leurs remplacemens; il y eut en quelques endroits refus de
commander et refus d'obéir. Grand nombre d'officiers furent destitués
pour avoir refusé de paraître aux revues, induit les miliciens à
désobéir, commis des actes d'indiscipline dignes ds châtiment, manqué de
respect à leurs supérieurs, s'être servi d'un langage insultant en
renvoyant leur commission, avoir convoqué des assemblées publiques,
excité le mécontentement du peuple, enfin pour s'être montré les agens
actifs d'un parti hostile au gouvernement. L'un écrivait: «Après avoir
considéré la manière peu généreuse que vous employez pour poursuivre les
miliciens de ma compagnie, qui ont manqué aux exercices, je crois devoir
vous informer que je me suis refusé et que je me refuse à me conformer à
vos instructions et à exécuter vos ordres à cet égard.» Un autre
répondait: «En ce jour qu'on ne saurait être citoyen et officier de
milice, que tant de personnes mille fois plus respectables que moi ont
été déplacées, je me croirais souillé si je retenais une commission qui
n'a plus rien que de dégradant à mes yeux. Je ne l'acceptai qu'après
avoir su que mon devoir serait d'agir conformément à la loi; cette
conformité ne pouvant plus être, ma commission cesse d'exister.»

Ces destitutions firent aux yeux du peuple des martyrs politiques, mais
n'empêchèrent point la grande majorité des miliciens de se conformer à
la loi en se rendant aux exercices. Dalhousie dont la conduite aurait pu
être blâmée en Angleterre si la désobéissance eût été générale,
s'empressa d'en exprimer toute sa satisfaction, et de déclarer qu'il
espérait que malgré les artifices des gens mal intentionnés pour
répandre les doutes et les soupçons dans l'esprit du peuple, les
officiers et les miliciens continueraient à montrer le zèle,
l'obéissance et la subordination qui avaient distingué jusque là la
milice canadienne. Il est inutile de dire qu'au milieu de ces
dissensions beaucoup d'officiers furent destitués injustement ou pour
des motifs que l'esprit de parti avait fort exagérés.

Cependant la chambre avait été dissoute, quoique les élections faites
dans des circonstances comme celles où l'on se trouvait, eussent
toujours tourné contre le gouvernement et augmenté le parti populaire.
La polémique des journaux ne cessait pas d'être d'une virulence extrême.
Les discours prononcés dans les assemblées publiques étaient souvent
empreints des passions les plus haineuses, et les journaux de
l'administration qui auraient dû conserver au moins par politique
l'apparence de la modération, employaient le langage le plus insultant
pour la population française, faute dont leurs adversaires se
prévalaient aussitôt pour prouver l'antipathie de l'administration
contre l'ancienne population. Des Canadiens fixés à Plattsburgh, état de
Nouvelle-York, établirent une feuille, l'_Ami du Peuple_, pour soutenir
les droits de leurs compatriotes. «Canadiens, disaient-ils, on travaille
à vous forger des chaînes; il semble que l'on veuille vous anéantir ou
vous gouverner avec un sceptre de fer. Vos libertés sont envahies, vos
droits violés, vos privilèges abolis, vos réclamations méprisées, votre
existence politique menacée d'une ruine totale.... Voici que le temps
est arrivé de déployer vos ressources, de montrer votre énergie, et de
convaincre la mère patrie et la horde qui depuis un demi siècle vous
tyrannise dans vos propres foyers, que si vous être sujets, vous n'êtes
pas esclaves.» Le _Spectateur_ de Montréal en accueillant ces paroles
s'écriait: «La patrie trouve partout des défenseurs, et nous ne devons
point encore désespérer de son salut.»

La chambre remporta une victoire complète. Les élections accrurent
encore sa force de plusieurs membres malgré l'opposition éprouvée en
plusieurs endroits. Au quartier ouest de Montréal, à Sorel, à
St.-Eustache, il y eut des rixes entre les deux partis et beaucoup de
désordres; mais les libéraux l'emportèrent. «Les élections sont presque
finies, s'écriait le _Spectateur_, les amis du roi, de la constitution
et du psys ont remporté une victoire signalée. Les employés de
l'administration de lord Dalhousie et l'administration elle-même ont
éprouvé une désapprobation générale et formelle.» Cette feuille était
rédigée par M. Waller, fervent catholique et journaliste de talens
distingués, qui s'était acquis par ses idées libérales la haine du
gouvernement, dont il était un des plus rudes adversaires. Il était
frère d'un baronnet d'Irlande, et pour cela même entouré d'un certain
prestige aux yeux de ses compatriotes en Canada, qui avaient voté avec
plusieurs Anglais ou Ecossais pour M. Papineau, au quartier ouest de
Montréal. Le gouverneur dont la politique était si solennellement
condamnée par la voix du peuple dans une élection générale, ne vit plus
désormais de justification que dans une persistance plus opiniâtre à
voir des rebelles dans tous les chefs de l'opposition. Il prit occasion
d'un nouvel ordre général de milices pour porter une accusation contre
elle. «Son excellence s'empresse, disait-il, de faire connaître aux
milices ses sentimens sur des faits récens qui affectent leur fidélité
et leur honneur. Les lois temporaires qui les concernaient étant
expirées les anciennes ont repris leur première vigueur; des personnes
mal disposées ont cherché à répandre des doutes sur la légalité de ces
ordonnances; à ces doutes elles ont ajouté des faussetés et des
calomnies grossières sur les intentions du gouvernement, tendant à
exciter au mécontentement, et surtout à la désobéissance aux officiers
de milice; son excellence a vu échouer leurs efforts avec la plus grande
satisfaction, et sauf l'absence de quelques officiers, les revues de
juillet et d'août ont été plus nombreuses qu'à l'ordinaire; elle en
témoigne sa plus vive reconnaissance aux miliciens qui ont ainsi fait
preuve de leur fidélité et su apprécier leur devoir; mais en même temps
elle se croit obligée de priver de leur commission tous les officiers
qui ont négligé d'assister aux revues, ou qui dans leurs discours aux
assemblées publiques, ont manqué de respect au représentant de leur
souverain.»

Le résultat des élections et cet ordre général annonçaient la
détermination de chaque parti de persister dans la voie qu'il avait
prise. Mais rien n'était d'un plus dangereux exemple que ce mélange de
discours civiques et de devoirs militaires où tout esprit politique doit
disparaître.

Les chambres se réunirent le 20 novembre. Sur l'ordre de l'huissier,
l'assemblée se rendit dans la salle du conseil législatif, où le
président l'informa que le gouverneur lui ferait part des causes de la
convocation après qu'elle se serait choisi un président, et qu'elle eût
à le présenter le lendemain à deux heures à son approbation. M. Papineau
fut proposé par M. Létourneau et M. Vallières de St. Real par le
solliciteur général Ogden. Après quelques débats la chambre se partagea.
Trente neuf membres votèrent pour M. Papineau et cinq seulement pour M.
Vallières. Cette division annonçait que la parti de l'administration
était réduit à rien dans l'assemblée, parce que quelques uns des membres
qui avaient appuyé la candidature de M. Vallières, étaient contre le
gouvernement.

Le lendemain l'assemblée se rendit au conseil avec son président qui
informa le gouverneur assis sur le trône du choix qu'elle avait fait. Le
président du conseil répondit aussitôt que son excellence le
désapprouvait au nom de sa Majesté, et qu'elle eût à retourner dans la
salle de ses séances pour en faire un autre, et le présenter à son
approbation le vendredi suivant; qu'ensuite elle lui communiquerait les
dépêches qu'elle avait reçues de Londres sur les affaires publiques. Ce
Résultat n'était pas inattendu. Le _Spectateur_ de Montréal disait le 7
novembre: «La gazette du château regarde le président de la chambre
d'assemblée comme l'organe de la conciliation... est-ce la conciliation
avec son excellence? Quelle conciliation peut-on espérer d'une
administration qui depuis sept ans viole les lois, viole les droits
constitutionnels du pays? Qui a travaillé à faire tourner les ministres
anglais contre nous, qui a juré une guerre éternelle à nos droits, qui a
déshonoré et diffamé le lieutenant gouverneur Burton, qui a refusé de
communiquer des documens nécessaires sur des sujets importans, qui a
insulté, calomnié, diffamé la représentation nationale?... Quelle
espérance de conciliation reste-t-il avec une pareille administration,
qui fait revivre des ordonnances militaires contre les plus simples
règles d'interprétation légale, qui voyage pour remercier une demi
douzaine de flatteurs ou d'intrigans... Il n'y a guère à douter que le
gouvernement anglais ne regarde une pareille administration comme une
nuisance, dont les folies et la mauvaise conduite finiront bientôt ai le
pays prend de son côté des mesures fermes et décisives.» Le refus du
gouverneur fournit de nouveaux motifs et de nouvelles armes à
l'opposition, et la grande majorité se montra décidée à maintenir la
position qu'elle avait prise. Le fauteuil du président était resté vide.
Sur la proposition de M. Cuvillier, il fut résolu: que le choix du
président devait être fait librement et indépendamment du gouvernement;
que M. Papineau avait été choisi, que la loi n'exigeait pas
d'approbation et qu'elle était comme la présentation une simple
formalité d'usage. Après cette déclaration, M. Papineau fut reconduit au
fauteuil et les membres de la minorité se retirèrent. Sur la motion de
M. Vallières, une adresse au gouverneur pour l'informer de ce qu'on
avait fait, fut adoptée à l'unanimité, et une députation fut envoyée
pour savoir quand il voudrait bien recevoir la chambre. Le gouverneur
fît répondre qu'il ne pouvait recevoir ni message ni adresse d'elle
avant qu'il eût approuvé son président, et le soir même le parlement fut
prorogé.

Le gouvernement dont les organes célébraient l'énergie et disaient que
sans la fermeté du comte de Dalhousie cette scène aurait conduit à une
révolution, le gouvernement avait voulu dans le même temps sévir contre
la presse. Un grand jury de Montréal avait rejeté les accusations qu'on
lui avait présentées; on en choisit un autre plus commode qui en
accueillit au commencement de novembre contre le _Spectateur_; mais loin
de modérer l'ardeur des journaux cette démonstration sembla l'accroître,
le peuple lui-même commença à s'agiter. Il y eut des assemblées
publiques dans les villes et dans les campagnes; on y organisa des
comités pour rédiger des résolutions et de nouvelles adresses au roi et
ou parlement impérial, que l'on ferait ensuite saigner par le peuple.

Le parti qui appuyait la politique de lord Dalhousie, très faible en
nombre en Canada, mais puissant à Londres par l'influence de ses amis,
et soutenu par le bureau colonial qui avait donné carte blanche pour
faire triompher sa politique, tint lui aussi une assemblée à Montréal
pour adopter une adresse à l'exemple de ses adversaires, et la
transmettre à l'Angleterre, sans cesse importunée maintenant par ses
colons indociles et remuans. Il déclarait que la chambre avait retenu
injustement les fonds de douane du Haut-Canada, passé des lois
temporaires pour tenir l'exécutif dans sa dépendance, refusé de donner
des représentans aux cantons anglais et d'établir des bureaux
d'hypothèques afin d'entraver l'immigration; il l'accusait aussi d'être
conduite par un esprit de domination et de mépris pour les prérogatives
de la couronne, et remerciait la providence d'avoir permis que ces
prérogatives fussent maintenues pour assurer au pays son caractère
anglais, et le gouverneur d'avoir montré une si noble énergie en toute
occasion au milieu des funestes divisions qui déchiraient le pays,
espérant que les actes de la chambre allaient enfin porter l'Angleterre
à prendre la situation en très sérieuse considération et à corriger les
défauts et les erreurs que l'expérience du passé et les dernières
prétentions des représentans avaient mie au jour. Le gouverneur répondit
suivant son rôle dans ces débats lorsqu'on lui remit l'adresse pour la
transmettre au roi: «Vous avez très exactement tracé la tendance funeste
des mesures que la chambre a adoptées depuis quelques années. Quoique
l'effet de ces mesures arrête depuis longtemps les améliorations
publiques, je considère cela comme rien en comparaison de l'atteinte
beaucoup plus audacieuse qu'elle a osé porter récemment à la prérogative
royale. Je ne puis attribuer cet acte à l'ignorance; quelques uns de
ceux qui se trouvent à la tête des mesures factieuses de ce corps, sont
des hommes éclairés, et pour cette raison il est du devoir de tous ceux
qui savent priser le bonheur dont ils jouissent sous la constitution
britannique, de se montrer.

«Je regrette beaucoup de ne pouvoir déposer moi-même en personne votre
adresse aux pieds de sa Majesté, tant je désire y ajouter tout le poids
que ma situation au milieu de vous pourrait lui donner. De tout ce qui
sera en mon pouvoir rien ne sera oublié pour recommander les sentimens
et les opinions qui y sont exposés, à la considération immédiate et
favorable du secrétaire d'état de sa Majesté....»

Cette réponse contenait un appel à tous les partisans du château de
s'agiter comme leurs adversaires. Il continua à s'exprimer dans le même
sens à l'occasion de chaque adresse qu'on lui présentait. Les townships
de l'est imitèrent leurs compatriotes de Montréal et préparèrent aussi
des pétitions à l'Angleterre.

Les partisans de la chambre n'étaient pas en reste. Ils continuaient
leur agitation partout avec activité. Ils tinrent encore une grande
assemblée à Montréal sous la présidence de M. Jules Quesnel, l'un des
principaux citoyens de la ville. M. D. B. Viger et M. Cuvillier y furent
les principaux orateurs. On y passa des résolutions qui furent
incorporées dans une pétition au roi et aux deux chambres du parlement
impérial, dans lesquelles le gouverneur fut accusé d'avoir commis des
actes arbitraires tendant à rompre les bases du gouvernement et à
aliéner l'affection des habitans; tiré par warrant, ou autrement, des
mains du receveur-général, des sommes considérables sans être autorisé
par la loi; supprimé volontairement ou soustrait à la connaissance du
parlement, divers documens et papiers nécessaires à l'expédition des
affaires; conservé, en violation de son devoir envers son souverain et
envers le Canada, M. John Caldwell dans l'exercice de ses fonctions
longtemps après que ce fonctionnaire eut avoué sa défalcation; nommé en
violation de son devoir, John Hale, écuyer, pour le remplacer; usé en
différens temps, de son autorité, comme commandant en chef, pour
influencer et intimider les habitans dans l'exercice de leurs droits
civils et politiques; destitué un grand nombre d'officiers de milice
sans raison suffisante ainsi que plusieurs officiers civils; maintenu et
conservé en place plusieurs fonctionnaires dont la nomination et la
conduite étaient préjudiciables au service public; multiplié sans
nécessité les cours d'oyer et terminer; nui aux intérêts publics en
empêchant la passation d'actes utiles par des prorogations et des
dissolutions violentes et subites du parlement; porté des accusations
fausses dans ses discours contre les représentans du peuple afin de les
déprécier dans l'opinion de leurs constituans; toléré et permis que les
gazettes publiées sous son autorité portassent journellement les
accusations les plus mensongères et les plus calomnieuses contre la
chambre d'assemblée, ainsi que contre tout le peuple de cette province;
menacé, par le même moyen, le pays d'exercer la prérogative royale d'une
manière violente et despotique en dissolvant le corps représentatif;
puni en effet le pays en refusant sa sanction à cinq bills
d'appropriation; violé la franchise élective en voulant, directement et
indirectement influencer les électeurs; créé dans le pays par ces divers
actes d'oppression un sentiment d'alarme et de mécontentement général;
déprécié le pouvoir judiciaire et affaibli la confiance du peuple dans
l'administration de la justice; enfin d'avoir répandu dans toute la
province un sentiment insurmontable de méfiance contre son
administration.

Le pouvoir qui voulait intimider les organes de l'opposition et atténuer
au loin l'effet de ces grandes démonstrations publiques par quelque coup
d'éclat qui répandit le soupçon, choisit pour faire arrêter une seconde
fois l'éditeur du _Spectateur_, M. Waller, le moment où il se rendait à
l'assemblée. Mais ces tentatives d'intimidation ne faisaient qu'aigrir
davantage les esprits. Le lendemain le _Spectateur_ disait: «Un autre
attentat a été commis au préjudice de la liberté de la presse et des
droits et immunités des sujets anglais. Lorsque l'on réfléchit à la
misérable folie qui a marqué d'une manière indélébile l'administration;
lorsque l'on voit l'indiscrétion et la passion qu'elle a montrées;
lorsque l'on se rappelle ce que les intérêts de la société ont souffert,
ce qu'ont enduré ses sentimens, ses droits, la constitution, la
représentation, on ne peut être surpris des tentatives faites maintenant
pour étouffer la presse, ou réduire au silence toutes celles qui ne sont
pas payées par l'administration ou qui ne sont pas dans sa dépendance.»
Les autres villes et tous les districts ruraux se réunissaient ou
s'étaient réunis pour le même objet. On adoptait des adresses de toutes
parts dans lesquelles on s'exprimait avec la même énergie et la même
unanimité qu'à Montréal. A Québec on en adopta une qui semblable au fond
à celle de Montréal, était plus modérée dans les termes. 80,000
signatures couvrirent bientôt ces représentations que MM. Neilson, Viger
et Cuvillier furent chargés d'aller porter en Angleterre. Les menaces de
la presse officielle ne fit qu'exciter le zèle des partisans de la
chambre. En vain les accusait-elle de trames séditieuses et de
rébellion, ils marchèrent droit à leur but, guidés par cet instinct
secret qui été de tout temps comme la sauve-garde et le bouclier des
Canadiens. Chacun sentait que le bureau colonial persistant dans son
projet, cherchait des motifs pour revenir au bill d'union de 1822, car
sans ses sympathies, sans son appui au parti opposé à la chambre,
prouvés par la marche rétrograde du gouvernement depuis 1820, les
difficultés auraient été arrangées depuis longtemps. Le chef de police
de Montréal, M. Gale porta en Angleterre les dépêches de lord Dalhousie
et les adresses qu'il avait reçues. Le bruit courait alors qu'il devait
demander une nouvelle division des deux Canadas, par laquelle l'îe de
Montréal et les townships de l'est auraient été annexés au Haut-Canada.
C'était un partisan violent de l'administration. Sa haine contre les
Canadiens était notoire, et on savait qu'il avait pris une grande part
dans les attentats contre la liberté de la presse, et à la rédaction de
la _Gazette_ de Montréal qui demandait l'union des Canadas, demande que
le caractère officiel de cette feuille rendait solidaire avec le
gouverneur.

Le départ des agens Canadiens ne fit point diminuer les assemblées ni
l'agitation. L'on déclarait partout que les prétentions de
l'administration répandait l'alarme; que la chambre devait avoir le
contrôle sur les subsides; que la conduite de la majorité était digne de
toute approbation; que le refus de confirmer la nomination de son
président après en avoir appelé au peuple, était un acte d'insulte et de
mépris de nature à aliéner son affection; que par la conduite qu'il
avait tenue le gouverneur avait perdu la confiance publique, et que ceux
qui acceptaient des commissions pour remplacer les officiers de milice
destitués méritaient la réprobation et devaient être regardés comme les
ennemis des droits du peuple.

Les partisans du pouvoir, quoique peu nombreux, continuaient de leur
côté à s'agiter sans relâche sur tous les points où ils pouvaient s'en
rallier quelques-uns, et envoyaient des adresses dans lesquelles ils
manifestaient leurs sentimens avec une ardeur qui n'en cédait point à
celle de leurs adversaires. Dalhousie répondait à l'une, celle du comté
de Warwick: «J'ai vu avec une grande satisfaction par votre langage que
la conduite des chefs factieux est généralement réprouvée par tout homme
loyal et respectable.» A l'autre, celle des Trois-Rivières: «Je me suis
vu forcé de défendre contre des empiètemens, les principes les plus
évidens de la constitution et les prérogatives les plus indubitables de
la couronne. Vous pouvez être assurés que je ne changerai point de
conduite, car je suis certain de recevoir finalement l'appui de tous les
fidèles sujets du roi, et parmi eux je compte la très grande partie du
peuple qui s'est laissé égarer.»

Un pareil langage après ce qu'il savait des projets des ministres et de
leur détermination de noyer les Canadiens dans une majorité étrangère,
n'était-il pas la violation la plus évidente de la sainteté de la
vérité. Il rendait son administration désormais impossible. Ne gardant
plus de mesures, il continua à sévir contre les magistrats, contre les
officiers de milice et contre la presse. Plusieurs magistrats furent
destitués. La _Gazette de Québec_ disait: «Que le pays méprise cette
nouvelle insulte; il peut confier sans crainte ses destinées à un roi et
à un gouvernement anglais.» Quoique toujours plus modéré que les autres,
ce journal était alors en butte aux poursuites du gouvernement. Quatre
actes d'accusation pour libelles avaient été portés contre son
rédacteur, pour avoir publié les résolutions adoptées dans les
assemblées publiques.

Pendant que le Bas-Canada était ainsi livré aux dissensions qu'amène le
despotisme d'une minorité maintenue par la force, car elle n'aurait pu
rien faire sans l'appui de l'Angleterre, le Haut-Canada était en proie
aux mêmes agitations dues à la même cause. Le parti libéral s'était
soulevé contre l'oligarchie. Cette coïncidence dans deux contrées dont
la masse de la population était d'origine différente, annonçait une
cause réelle de souffrance et donnait par là même du poids aux
représentations de chacune. Déjà M. Hume y avait fait allusion à
l'occasion des subsides pour l'armée. «Les dépenses des colonies
renfermaient, suivant lui, la question de savoir de quelle manière ces
colonies étaient gouvernées. L'étaient-elles d'une manière sage et
sensée? ou le gouvernement ne mettait-il pas plutôt tout en usage pour
les irriter et pour les porter dans leur désespoir à tout tenter?
Pourquoi, ajoutait-il, avoir à présent 6000 soldats en Canada? Si ce
n'était pour tenir de force le peuple sous un gouvernement qu'il
haïssait et méprisait? Que dirait la chambre des communes si elle était
traitée comme le sont les assemblées législatives dans ce pays? Que
dirait-elle si le roi refusait le président qu'elle se serait nommé par
une majorité de 55 contre 5. Qu'on regarde les Etats-Unis. Il n'y a pas
pour garder leur immense frontière autant de soldats qu'en Canada. Le
même système erroné subsiste dans toutes les autres colonies, où le
peuple anglais connaît peu le gouvernement arbitraire qu'on impose. Car
tous les gouverneurs militaires sont arbitraires par nature. On devrait
les remplacer par des gouverneurs civils.»

M. Huskisson proposa une motion tendante à faire nommer un comité pour
s'enquérir de l'état des deux Canadas. «La question, dit-il, est de
savoir si ces deux provinces ont été administrées de manière à favoriser
leur établissement, leur prospérité et leur attachement à l'Angleterre.
Sinon ce sera au parlement à faire les modifications nécessaires. Bien
des défauts peuvent exister dans le système; mais ils étaient
inévitables à l'époque où la constitution a été établie. Le pays, ses
ressources, ses intérêts étaient alors peu connus, et il n'y a rien de
surprenant qu'il s'y trouve des imperfections, quoique cette
constitution ait été imaginée par les plus grands hommes d'état de
l'Angleterre. Ils avaient à remplir les engagemens que nous avions pris
avec les colons français tout en tâchant autant qu'il était compatible
avec ces engagemens, d'introduire les avantages qui découlent des lois,
de la jurisprudence et d'une administration anglaise.[24]

[Note 24: Le ministre trahit ici l'esprit du bureau colonial dans sa
conduite envers les Canadiens français. Il ne peut dissimuler ses
sentimens.]

«L'acte de 91 vous permet de l'amender et d'en considérer toutes les
imperfections pour les corriger; Pitt les avaient prévues.

«La France céda le Canada à l'Angleterre en 63 sans condition, sans
stipuler de quelle manière il serait administré, en pleine et entière
souveraineté. Sa population n'excédait pas 65,000 âmes. La France y
avait introduit son système féodal dans toute sa vigueur, je pourrais
dire dans toute sa difformité. Le système français fut suivi non
seulement dans les institutions, mais même dans les édifices. Les
maisons de campagne des colons avaient tous les défauts et tout le
mauvais goût qu'on voit à Versailles, la grandeur et l'étendue
exceptées. Tel était l'état du Canada sous le régime français, le
système féodal florissant dans toute sa vigueur parmi une poignée
d'habitans au milieu d'un désert.

«Ce système avec la coutume de Paris arrêta tout progrès. Le ministre
passant ensuite à l'intention du roi après la conquête de porter des
colons en Canada en leur promettant une assemblée législative et les
lois anglaises, continua: L'on fit tout ce que l'on put pour introduire
ces lois et les faire observer jusqu'en 1774. On y envoya des juges pour
les administrer; mais on ne donna point de législature par suite de la
révolte des autres provinces qui survint alors. Pour se concilier les
Canadiens, on abandonna ces projets, on révoqua les promesses
d'introduction des lois anglaises excepté pour le code criminel, on
confirma les anciennes lois, on y reconnut la religion catholique et on
substitua au système de taxation français le système anglais bien moins
onéreux.

«L'acte déclaratoire de 78 abandonna aux colonies le droit de se taxer,
droit qui fut confirmé par la constitution de 91. Tous les droits
devaient être imposés et appropriés par la législature, et le
Haut-Canada fut distrait du Bas pour les colons anglais. On fit la faute
de diviser les collèges électoraux non suivant l'étendue du territoire,
mais suivant l'étendue de la population, ce qui a eu l'effet de mettre
la prépondérance de la représentation dans les seigneuries.» L'esprit du
ministre perce partout; il aurait voulu qu'on eût donné à quelques
habitans des townships la majorité sur la masse de la population.

«Il reste, dit-il, une autre difficulté encore plus formidable, celle du
contrôle de la législature coloniale sur le revenu public. Les taxes qui
ont remplacé les taxes françaises, furent appropriées par l'acte de 74
au payement de la liste civile et de l'administration de la justice.
Elles se montent à £35,000; à £40,000 avec le revenu des amendes et
confiscations. Les autres revenus qui ont été imposés par la législature
et qui sont à sa disposition, s'élèvent à £100,000 environ. La chambre
d'assemblée réclame tout ce revenu, surtout le droit de décider quelles
branches du service public et quels établissemens judiciaires seront
payés sur les £40,000. La couronne lui nie cette prétention, qui n'est
fondée ni sur la loi ni sur l'usage, et la chambre là-dessus refuse tout
subside pour forcer le gouvernement à lui abandonner le contrôle sur la
totalité des revenus. Telle est la question en débat entre les deux
chambres.

«Mais avant de m'asseoir, je demanderai à ajouter un mot ou deux sur un
point auquel on a fait allusion dans cette chambre et qu'on a discuté
ailleurs. Je veux parler de l'abandon de nos colonies. Ceux qui sont de
cette opinion disent que nous devrions nous épargner la peine
d'améliorer l'état de ces provinces, en prenant la voie la plus sage,
qui serait de les abandonner à elles-mêmes. Mais que ceux qui parlent
ainsi considèrent que ce sont nos compatriotes qu'on abandonnerait,
qu'ils sont nés comme nous dans l'allégeance du roi, qu'ils remplissent
tous les devoirs de ses sujets, qu'ils désirent le demeurer et en
remplir toutes les obligations comme habitans de l'empire. Tant qu'il en
sera ainsi, je dis qu'ils ont droit à la protection dont leur fidélité
et leur bonne conduite les rendent si dignes. Sur un pareil sujet, je ne
ferai pas usage d'une autre raison, l'importance de ces provinces pour
la marine, pour le commerce et pour la politique de la Grande-Bretagne.
Que ceux qui hazardent une pareille suggestion considèrent l'honneur de
ce pays et l'impression que ferait sur toutes les nations un pareil
abandon accompli sans nécessité et sans être demandé. Devons-nous
abandonner une pareille contrée de notre seul et unique mouvement? Ou
comme cela a déjà eu lieu une fois touchant une autre partie de
l'Amérique qui a appartenu à la France, la Louisiane, en ferons-nous une
affaire de louis, chelins et deniers? Vendrons-nous le Canada à une
puissance étrangère? Non, l'Angleterre n'est pas tombée si bas. Le
Canada nous appartient par les souvenirs d'une haute et honorable valeur
tant sur mer que sur terre. C'est un trophée trop glorieux pour s'en
défaire par aucun de ces deux moyens. Nous devons tout employer pour
conserver le Canada et le défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ainsi
la question présentée sous ce point de vue ne peut être un seul instant
douteuse. Qu'on se rappelle aussi que c'est un pays où il n'y a point de
ces malheureuses distinctions qui existent dans quelques-unes de nos
autres colonies; il n'y a aucune distinction de castes, de maîtres et
d'esclaves. Le peuple forme, pour ainsi dire, une seule famille, que les
liens les plus forts attachent à la métropole. L'Angleterre est la mère
de plusieurs colonies, dont quelques unes forment déjà un des empires
les plus vastes et les plus florissans de l'univers: celles-ci et
beaucoup d'autres ont porté dans tous les coins du monde notre langue,
nos institutions, nos libertés et nos lois. Ce que nous avons planté a
pris racine; les pays que nous favorisons aujourd'hui comme colonies,
deviendront tôt ou tard des nations libres, qui à leur tour
communiqueront la liberté à d'autres contrées. Mais me dira-t-on,
l'Angleterre a fait pour cela des sacrifices immenses; je l'avoue; mais
malgré ces sacrifices l'Angleterre est encore par l'étendue de ses
possessions la plus puissante et la plus heureuse nation qui existe et
qui ait jamais existé. Je dirai de plus que nous serons bien payés de
tous les sacrifices qu'il faudra faire encore, par la moisson de gloire
que nous ajouterons à celle que nous avons déjà acquise, la gloire
d'être la mère-patrie de pays où l'on jouira dans les siècles à venir du
bonheur et de la prospérité qui distinguent de nos jours l'empire
britannique. Telle sera la gloire qui nous reviendra de l'établissement
de la surabondance de notre population non seulement en Amérique, mais
dans toutes les parties du monde. Quel noble sujet d'orgueil pour un
Anglais de voir que sa patrie a si bien rempli sa tâche, en travaillant
à l'avancement du monde. Que le Canada reste à jamais attaché à
l'Angleterre, ou qu'il acquiert son indépendance, non pas, je l'espère,
par la violence, mais par un arrangement amical, il est toujours du
devoir et de l'intérêt de ce pays d'y répandre des sentimens anglais et
de lui donner le bienfait des lois et des institutions anglaises.»

Ce discours était rempli d'adresse. Le ministre dissimulait la question
des finances, qui était un terrain dangereux devant une chambre de
communes pour laquelle la votation des impôts était un droit sacré, et
appuyait principalement sur la gloire pour l'Angleterre de faire du
Canada un pays vraiment anglais d'affection comme de nationalité. Tout
ce qu'avait fait jusque-là le bureau colonial avait tendu vers ce but.
Aussi Huskisson donna-t-il une approbation complète à l'administration
canadienne, censura-t-il les mesures de l'assemblée et s'éleva-t-il avec
force contre l'agitation extraordinaire qui régnait dans le pays. Les
gouverneurs n'avaient agi dans tout ce qu'ils avaient fait que par
l'ordre formel de Downing-Street, et la nomination du comte Dalhousie au
gouvernement des Indes, était une preuve que sa conduite en Canada était
loin d'être désavouée du cabinet. Il n'est donc pas étonnant de voir le
ministre élever la voix contre les colons, puisque leurs plaintes
étaient la censure la plus grave de ses propres fautes et de celles de
ses prédécesseurs.

L'un des membres marquans des communes, M. Labouchère, homme d'origine
française comme les Canadiens, prit leur défense et exposa avec force
les droits de cette race en face de tous les préjugés qui s'élevaient
contre elle: «Je considère, dit-il, l'acte de 91 comme la grande charte
des libertés canadiennes. Je crois que si l'intention de Pitt et des
législateurs de son temps avait été suivie d'une manière plus efficace,
le Bas-Canada aurait eu meilleure chance de parvenir à la prospérité
qu'on lui destinait et de jouir de cette concorde et de cette
tranquillité que son alliance avec la métropole devait lui assurer. Il
me parait évident que l'intention de Pitt a été de donner au Bas-Canada
une assemblée populaire et un conseil législatif, mais non pas de
composer entièrement ce conseil de la plus petite portion de la
population, c'est-à-dire de la partie anglaise des habitans. Le
secrétaire des colonies ne rendait pas justice aux Canadiens ni à leur
chambre d'assemblée en disant que l'expérience de Pitt n'avait pas
réussi, puisqu'il était vrai que cette expérience n'avait jamais été
tentée ou mise à l'épreuve de bonne foi.... Je suis fâché que le nom du
ministre des colonies se trouve attaché au bill d'union de 1822, qui a
si puissamment contribué à exciter le mécontentement qui existe
généralement aujourd'hui. L'on se rappelle que vers la fin de juin,
lorsqu'il n'y avait pas soixante membres présens, il introduisit un bill
pour anéantir la constitution que Pitt, le gouvernement et la
législature de ce pays avaient donnée aux Canadas; la manière dont cette
mesure fut introduite était une marque évidente qu'on voulait prendre
les Canadiens par surprise, afin de les empêcher d'exprimer leur opinion
sur la conduite du gouvernement.» Sir James Macintosh maintint qu'on ne
pourrait conserver longtemps le Canada sans le gouverner avec justice.
«Mes maximes en politique coloniale, dit cet homme d'état, sont simples
et peu nombreuses. Protection pleine et efficace contre l'influence
étrangère; liberté complète aux colonies de conduire elles-mêmes leurs
affaires locales; obligation pour elles de payer les dépenses
raisonnables de leur propre gouvernement en en recevant en même temps le
parfait contrôle et entier affranchissement de toute restriction
quelconque sur l'industrie du peuple. Telles sont les seules conditions
que je voudrais imposer à l'alliance des colonies avec la métropole, les
seules conditions auxquelles je désirerais que toutes fussent
gouvernées. On ne peut guère douter que placées dans de telles
circonstances les colonies ne fussent sous un gouvernement plus doux,
dans un état plus heureux, que si elles se trouvaient sous la protection
immédiate, sous le gouvernement direct de ll mère-patrie.

«Pour revenir sur les observations qui ont été faites au sujet du la
coutume de Paris, je prie la chambre de considérer que ce code n'a subi
aucun changement depuis 1760 jusqu'à 1789; et tout en admettant que ce
puisse être un mauvais système quant à l'aliénation des immeubles et aux
hypothèques, un système qui entraîne de grands frais dans les poursuites
judiciaires, je dois cependant déclarer que les Canadiens ne peuvent
être si mal partagés avec des lois formées sous les auspices du
parlement de Paris, d'un corps qui a été composé des plus grands génies
qui se soient jamais appliqués à l'étude du droit, et qui peut montrer
les noms de l'Hôpital et de Montesquieu.» Ici l'orateur donnant cours à
son esprit sarcastique prit occasion de faire une espèce de comparaison
entre les lois françaises et les lois anglaises. Il releva avec un
esprit inimitable toutes les complications, toutes les bizarreries,
toutes les singularités que les lois anglaises ont conservées des temps
barbares, et en effet le champ était vaste et varié, puisque
l'aliénation des propriétés foncières est devenue une science en
Angleterre des plus compliquées, et que l'achat d'une simple propriété
coûte autant d'écriture qu'un traité important entre deux nations.

Reprenant son sérieux, Macintosh continua: «Dans le vrai, le ministère,
n'a mis devant la chambre aucune information suffisante, et il est bien
loin d'avoir rendu sa cause parfaite. Mais telle qu'elle est, avec la
connaissance que nous avons des faits, et sans entrer dans d'autre
détail, je suis d'opinion que la chambre d'assemblée est pleinement
justifiable d'avoir agi comme elle a fait. Indubitablement elle a le
droit d'approprier l'argent qu'elle accorde. Cela est même dans la
nature de son vote. C'est le droit de toute assemblée représentative, et
c'est à l'exercice de ce droit que la chambre des communes est redevable
de toute son importance. Si la chambre d'assemblée ne possède pas ce
droit, c'est une pure illusion que son prétendu contrôle sur la dépense
publique. En 1827 elle passa 31 bills la plupart pour effectuer des
réformes; quelques uns ayant rapport à l'administration intérieure,
d'autres à des changemens utiles dans ses lois, d'autres enfin dans la
constitution. La chambre haute les désapprouva tous. Le gouverneur en
est-il responsable? Je réponds qu'il l'est. Le conseil n'est autre chose
que l'instrument du gouvernement. Ce conseil n'est pas un contrepoids
constitutionnel entre le gouverneur et la chambre élective, c'est le
conseil du gouverneur. Des 27 membres qui le composent, 17 remplissent
des charges qui dépendent du bon plaisir du gouvernement. Ces 17
personnes reçoivent entre elles £15,000 de l'argent public, et cette
somme n'est pas peu de chose dans un pays où £1000 passent pour un
revenu considérable. Je ne parle pas de l'évêque qui peut être porté
vers l'autorité, mais qui est d'un caractère pacifique. Les autres,
fatigués à la fin de lutter contre les 17 fonctionnaires, ont cessé
d'assister aux délibérations; et deux d'entre eux, qui sont parmi les
plus forts propriétaires fonciers de la province, ont signé la pétition.
Les choses en étant ainsi, je demande si les Canadiens n'ont pas grand
droit de regarder l'existence d'un pareil conseil comme un grief.

«Le ministre des colonies s'est adressé aux sentimens de cette chambre,
pour exciter notre sympathie, non en faveur des pétitionnaires, mais en
faveur des Anglais du Canada, et dans plusieurs parties de son discours
il a fait allusion à eux. Mais je demande qu'on me montre une seule loi
passée par l'assemblée du Bas-Canada contre les colons anglais? Une loi
qui s'applique à eux séparément? Et le remède qu'on propose, c'est de
changer la représentation? et l'objet de ce changement, ce sont les
intérêts de ces 80,000 Anglais? Mais quelle influence, quel pouvoir
peuvent-ils avoir contre plus de 400,000 Canadiens, qui ont entre leurs
mains toutes les terres, toutes les propriétés du pays? Les Anglais, à
peu d'exception près, sont renfermés dans les villes, et se composent en
grande partie de marchands ou d'agens de marchands. Ce sont tous des
gens respectables je n'en doute pas; mais ne serait-ce pas la plus
grande injustice que de leur donner l'influence que les Canadiens
doivent posséder par leurs propriétés. Lorsque j'entends parler
d'enquête pour protéger les colons anglais, je ne puis m'empêcher
d'éprouver un sentiment pénible. Je suis fâché qu'on tienne un pareil
langage; et je regarderais comme un mauvais symptôme si cette chambre
était disposée à traiter une classe d'hommes comme une race privilégiée,
comme une caste dominante, placée dans nos colonies pour surveiller le
reste des habitans. Aurons-nous en Canada une colonie anglaise séparée
du reste de la population? Les Anglais formeront-ils un corps favorisé
par excellence? Auront-ils des privilèges exclusifs? Seront-ils unis
d'intérêt et de sympathie pour assurer la domination protestante? Et
donnerons-nous à ces colonies 600 ans de calamités comme nous avons
donné à l'Irlande, parcequ'il se rencontre dans ce pays une population
anglaise avec des intérêts et des sympathies anglaises? Au nom de Dieu!
n'introduisons pas un pareil fléau dans une autre région. Que notre
politique soit de donner à toutes les classes des lois équitables et une
égale justice; et qu'on ne fasse pas croire que les Canadiens nous sont
moins chers, qu'ils ont moins de droit à notre considération comme
sujets du roi, qu'ils sont moins dignes de la protection des lois que
les Anglais. La chambre doit faire attention; elle ne doit établir
aucune distinction entre ces deux classes d'hommes. S'il est de la
nature d'un gouvernement équitable de donner la plus grande portion du
pouvoir politique à ceux qui ont la plus grande portion de la propriété
et qui forment la majorité, quel droit a la minorité de se plaindre? Ce
n'est pas ce qui découle du plan de Pitt: et si la liberté civile et le
pouvoir politique ne suivent pas le grand nombre et la propriété, le
peuple ne peut plus les tenir que du bon plaisir de ses gouvernans. Je
regarde comme un symptôme dangereux la distinction des races et la
formation d'un peuple en deux classes distinctes.»

M. Hume parla aussi avec force à l'appui des plaintes des Canadiens, et
surtout de ceux du Haut-Canada qui l'avaient chargé de leurs pétitions.
Il blâma sévèrement la politique du bureau colonial. Si la seule colonie
du Canada, dit-il, portait des plaintes, on pourrait supposer qu'elle
est plus disposée que les autres à se quereller avec le gouvernement.
Mais à l'exception de la Nouvelle-Ecosse, il n'y en a pas une seule qui
ne se plaigne depuis de longues années sans obtenir de satisfaction.

Les discours des amis des Canadiens qui paraissaient fondés sur la
raison et sur la justice, firent une grande sensation.

M. Wilmot répliqua à M. Labouchère. Il prétendit que la métropole devait
se conserver le droit de taxer les colonies, surtout leur commerce, en
leur laissant le produit de la taxe. M. Stanley vint après; il maintint
que le conseil législatif devait être changé, que le gouverneur s'en
servait comme d'un écran pour se mettre à couvert, qu'il était toujours
opposé au peuple et tenait la place d'une aristocratie sans en avoir les
qualifications. On ne devait point, suivant lui, accorder de privilèges
à l'église, et il était important que les Canadiens n'eussent aucune
raison de jeter les yeux au-delà de l'étroite frontière qui les séparait
des Etats-Unis et qu'ils n'y vissent rien à envier. M. Warburton et M.
Baring s'exprimèrent dans le même sens. Les communes renvoyèrent les
affaires du Canada à un comité spécial.

En présence de l'appui que les Canadiens trouvaient dans cette chambre
et auquel on ne s'était peut-être pas attendu, leurs ennemis à Londres
commencèrent à se remuer de nouveau. Une quarantaine de marchands de
cette ville adressèrent une pétition au parlement en faveur de l'union
des deux Canadas. Quoiqu'une grande partie des signataires n'eût jamais
vu ce pays, elle fut renvoyée au comité comme les autres ainsi que celle
que l'on reçût à peu près dans le même temps contre les destitutions des
officiers de milice. Le comité interrogea sir Francis Burton, M. Grant,
les agens de la chambre d'assemblée, celui du Haut-Canada, M. Ryerson,
M. Gale, M. Ellice, M. Wilmot et quelques marchands. Une partie des
témoignages eut rapport à la question des subsides. Il envisagea cette
question d'un point de vue élevé, et laissa percer aussi que l'horizon
qu'on apercevait pourrait s'élargir encore et qu'il fallait tout
préparer pour aller plus loin lorsque le temps viendrait d'augmenter de
nouveau les libertés canadiennes; du moins c'est ce que l'on doit
conclure de quelques passages.

Il rapporta que dans l'état des esprits il n'était pas prêt à
recommander l'union des deux Canadas, mais que les dispositions
déclaratoires de l'acte des tenures touchant les concessions en franc et
commun soccage, devaient être maintenues en introduisant les hypothèques
spéciales et les lois d'aliénation du Haut-Canada; que l'on devait
donner aussi la faculté de changer la tenure seigneuriale, et d'établir
des cours de circuit dans les townships pour les causes concernant les
terres soccagères. Il était fermement d'opinion que les Canadiens
devaient demeurer dans la paisible jouissance de leur religion, de leurs
lois et de leurs privilèges tels que toutes ces choses leur avaient été
garanties par le parlement, et que lorsqu'ils désireraient avoir de
nouvelles seigneuries on leur en accordât; qu'il pourrait être
avantageux d'augmenter la représentation sur la base adoptée pour le
Haut-Canada; que le pouvoir de confiscation pourrait être exercé pour
remédier aux abus et faire remettre dans le domaine de la couronne les
terres restées incultes pour les vendre à d'autres; que l'on pourrait
aussi lever une légère taxe sur les terres non défrichées ni occupées;
qu'il serait avantageux de mettre à la disposition de l'assemblée tous
les revenus de la province, sauf le revenu héréditaire et territorial,
et de conserver à la couronne le pouvoir de destituer les juges.

Il regrettait qu'on n'eût pas informé le parlement impérial de
l'appropriation des revenus du Canada sans le consentement de ses
représentans. Quant à la défalcation de M. Caldwell, il fallait prendre
à l'avenir les mesures nécessaires pour se mettre en garde contre les
détournemens du receveur-général et des shériffs. Les biens des jésuites
devaient être appropriés à l'éducation. Le conseil législatif devait
être rendu plus indépendant, de manière à le lier plus intimement
d'intérêts avec le peuple. Les juges ne devaient point prendre part aux
discussions politiques dans le conseil législatif ni avoir de siège dans
le conseil exécutif. Enfin on devait borner les changemens à faire à la
constitution de 91 à l'abandon à la législature locale de toutes les
affaires intérieures et ne faire intervenir le parlement impérial que
lorsque son autorité suprême serait nécessaire.

Quant au partage des droits de douane entre le Haut et le Bas-Canada, il
était désirable, suivant lui, de régler cette affaire d'une manière
amicale et permanente. Les terres de la couronne et du clergé devaient
être vendues à la condition expresse du défrichement, et leur prix
approprié au maintien des églises de toutes les sectes protestantes, eu
égard à leur nombre si le gouvernement le jugeait convenable. La
constitution de l'université du Haut-Canada devait être changée et le
serment religieux aboli. La loi du jury devait être perfectionnée. On
devait permettre aux deux Canadas d'avoir chacun un agent à Londres
comme les autres colonies. S'il y avait des défauts sérieux dans les
lois ou dans la constitution de ces deux provinces, les difficultés
actuelles provenaient principalement d'une mauvaise administration.
Malgré les perfectionnemens et les suggestions qu'il proposait, sans un
système constitutionnel impartial et conciliation on ne devait pas
attendre de repos. Enfin quant à la conduite de lord Dalhousie lui-même
depuis le départ des agens touchant la destitution des officiers de
milice et les poursuites pour libelle à l'instance du procureur-général,
le comité ne pouvait s'empêcher d'appeler l'attention du gouvernement
sur la pétition qui les concernait et de l'engager à faire faire une
enquête sévère en donnant les instructions que demandaient la justice et
la saine politique.

Ce document dressé avec beaucoup de précaution permettait ou plutôt
laissait entrevoir beaucoup plus de concessions qu'il n'en accordait
réellement. On y voyait évidemment un désir de satisfaire tout le monde;
mais la chose était fort difficile sinon impossible. On voulait
conserver la prépondérance au parti anglais quoiqu'il fut dans une
immense minorité et satisfaire en même temps les plaintes les plus
justes des Canadiens. Le comité se montrait fort libéral en parole; mais
toutes faibles qu'étaient ses concessions, elles ne furent pas même
sanctionnées par les communes. Le rapport ne fut ni adopté ni rejeté. Le
nouveau ministre, sir George Murray, qui venait de remplacer M.
Huskisson, promit d'en suivre les recommandations quand la chose serait
possible. Ainsi tout en reconnaissant la réalité des griefs du peuple
par des paroles qui ne liaient point le ministère, la métropole ne
prenait aucun engagement solennel de les redresser, abandonnant ce soin
à la discrétion du bureau colonial, dont les sympathies allaient être,
sous des paroles plus douces et plus réservées, plus hostiles que
jamais.

Dans une entrevue des agens canadiens avec sir George Murray quelques
jours après, ce ministre leur dit qu'il regrettait de voir que lord
Dalhousie eût perdu la confiance du Canada, colonie si importante pour
l'Angleterre; mais qu'il pouvait les assurer que l'on allait prendre des
mesures pour faire cesser les difficultés qui troublaient le pays depuis
si longtemps. Pour rendre le rétablissement de la paix plus facile, lord
Dalhousie fut rappelé et nommé au commandement des Indes en remplacement
de lord Combermere. Sa retraite était d'autant plus nécessaire que sa
popularité était complètement perdue. Il n'aurait pu la reconquérir sans
suivre une politique diamétralement opposée à celle qu'il avait tenue
jusque-là, ce qui aurait rendu son administration méprisable. Ses rares
partisans lui présentèrent une adresse louangeuse, et il partit chargé
de l'imprécation des masses, imprécation due moins à son caractère qu'au
vice du système qu'il avait trouvé établi et qu'il avait suivi avec plus
de zèle que de sagesse et de justice.

Sir James Kempt, lieutenant-gouverneur de la Nouvelle-Ecosse, vint le
remplacer. C'était un homme plus réservé et plus adroit, qui dès son
début voulut marcher sans faire alliance avec aucun parti et qui, comme
tous les nouveaux gouverneurs, prit le timon de l'état entouré de
l'espérance que donne toute nouvelle administration. Ainsi se termina la
nouvelle phase, la nouvelle secousse qui venait d'exposer pour la
seconde fois le vaisseau mal conduit de l'état. Tandis que l'agitation
et la discorde divisaient encore les chefs, qui débattaient sur les
moyens de le gouverner pour l'avantage du plus grand nombre, il suivait
toujours sa route sur les flots du temps et s'élevait dans l'échelle des
peuples.

Le parlement impérial en laissant en suspend le rapport du comité,
abandonna, comme on l'a dit, la réparation des abus au bureau colonial
lui-même, c'est-à-dire que rien n'était réglé et que les dissensions
allaient bientôt reprendre leur cours. En effet, malgré les censures du
comité, il y a lieu de croire que le ministère serait sorti victorieux
de la lutte si on eût été aux voix et qu'il aurait eu pour lui une
grande majorité. C'est ce résultat presque certain qui empêcha les amis
des Canadiens d'insister davantage. Ils préférèrent sagement de s'en
tenir aux promesses des ministres quelques vagues qu'elles fussent que
de s'exposer à tout perdre Car si la lutte eut été poussée à outrance,
le premier discours de M. Huskisson annonçait déjà assez qu'il en aurait
fait une question nationale, une question de race, et devant les
préjugés anglais les Canadiens français auraient été sacrifiés sans
hésitation.



                           LIVRE SEIZIÈME.



                             CHAPITRE I.

                         LES 92 RÉSOLUTIONS.

                              1829-1834.


Espoir trompeur que le rapport pu comité de la chambre des communes fait
naître en Canada.--Instructions de sir James Kempt.--la presse
canadienne devient plus modérée.--Ouverture des chambres.--Décision des
ministres sur la question des subsides et autres points mineurs.--Les
espérances de l'assemblée s'évanouissent.--Résolutions qu'elle
adopte.--Nouvelles adresses à l'Angleterre.--Travaux de la
session.--Session de 1830.--Réponse des ministres aux dernières
adresses.--Résolutions sur les ordonnances de milice et les
subsides.--Conseils législatif et exécutif.--Opinion de sir James Kempt
à leur sujet.--Sensation qu'elle produit.--Assemblée de
St.-Charles.--Sir James Kempt, qui a demandé son rappel, est remplacé
par lord Aylmer.--Le procureur-général Stuart suspendu.--Concessions et
réformes proposées par lord Goderich.--Appel nominal de la
chambre.--Elles sont refusées.--Faute de l'assemblée en cette
occasion.--Lord Aylmer très affecté.--Les juges Kerr et Fletcher
accusés.--Le Parlement impérial change l'acte constitutionnel pour
abandonner tous les revenus du Canada au contrôle de sa
législature.--Session de 1831-2.--Nouvelles dépêches de lord
Goderich.--Indépendance des juges.--Terres de la couronne et réserves du
clergé.--Bureau des postes.--Fin de la session.--Regret de lord Aylmer
de voir les concessions de lord Goderich si mal accueillies.--Emeute du
21 mai à Montréal--Le choléra en Canada: ses terribles
ravages.--Assemblée des Canadiens à St.-Charles, des Anglais à
Montréal.--Réponse des ministres touchant le juge Kerr et l'indépendance
des juges.--Retour des ministres à une politique rétrograde.--Adresse au
roi pour le prier de rendre le conseil législatif électif.--Résolutions
contre l'annexion de Montréal au Haut-Canada.--Le procureur-général
Stuart et le juge Kerr destitués.--Adresse du conseil législatif au
roi,--Double vote de son président.--Townships de l'est.--Session de
1834.--Dépêches de lord Stanley sur divers sujets.--Considération de
l'état de la province.--Les 92 résolutions.--Lord Aylmer
accusé.--Adresse du conseil législatif.--Prorogation.


Le rapport fait à la chambre des communes sur le Canada ne décidant
rien, n'ayant pas même été adopté, l'on devait s'attendre que les
divisions allaient continuer plus vives et plus ardentes que jamais.
Beaucoup de personnes espéraient que la politique métropolitaine allait
changer et qu'il y aurait plus de justice et d'impartialité pour la
population française; que les abus et les défectuosités de
l'administration seraient corrigés et qu'enfin tous les moyens seraient
pris pour rétablir l'harmonie et la concorde entre les trois grands
pouvoirs de l'état. Mais c'était une illusion. Les ministres ne
voulaient faire aucune réforme, aucune concession réelle. La minorité
anglaise conserverait toujours tous les départemens de l'exécutif et, au
moyen des deux conseils, un pouvoir législatif égal à la majorité
française représentée par l'assemblée, et entre ces deux corps en
opposition, ils comptaient exercer eux-mêmes le pouvoir comme ils
l'entendaient par l'intermédiaire du gouverneur.

Sir James Kempt reçut des instructions particulières. Il devait
dissimuler son rôle et paraître conserver une parfaite impartialité
entre les deux partis, sans laisser abattre le conseil, qui servait de
barrière contre les prétentions de la branche populaire. Il s'acquitta
de cette tâche avec une grande adresse, et se retira lorsqu'il vit le
moment arriver où de vaines paroles ne seraient plus suffisantes. En
prenant les rênes du pouvoir, il porta les yeux sur la presse, dont les
emportemens n'avaient plus de bornes, la presse officielle surtout. Plus
réservée dans tous les pays que celle de l'opposition, elle l'était
d'autant moins en Canada qu'elle paraissait inspirée et payée par le
pouvoir. Sir James Kempt donna ses ordres et son ton devint bientôt plus
modéré. Il fit abandonner aussi les procès politiques qu'avait ordonnés
son prédécesseur, en en faisant rapport aux ministres, suivant ses
instructions. La presse libérale écoutant les conseils des agens revenus
de Londres et les chefs de l'assemblée se turent aussi. Le parlement
anglais et le ministère, disait le _Spectateur_, ont montré pour les
habitans de ce pays de la bienveillance, de la justice et de la
conciliation, et nous devons les imiter. Il n'y eut que la presse
anglaise de Montréal qui, moins soumise au contrôle immédiat de
l'exécutif, et moins initiée aux secrets du château, voulût persister
dans son intempérance de langage, dont l'excès du reste portait son
contrepoison avec lui aux yeux des hommes calmes et sensés.

Tout le monde attendait avec impatience l'ouverture des chambres pour
voir la décision de la métropole sur les questions qui avaient tant
troublé le pays. Les uns croyaient que pleine justice serait rendue, les
autres que les concessions seraient purement nominales. La législature
s'assembla à la fin de 1828. Le gouverneur approuva le choix de M.
Papineau pour la présidence de l'assemblée, et adressa un discours aux
chambres dans lequel il chercha à les convaincre du vif désir des
ministres de faire cesser les difficultés existantes, et qu'il n'était
lui-même que leur interprète dans l'occasion présente. «Le gouvernement
de sa Majesté m'a déchargé, dit-il, de la responsabilité attachée à
aucune des mesures nécessaires pour l'ajustement des difficultés
fiscales qui se sont malheureusement élevées, et je saisirai une
occasion prochaine pour vous transmettre par message une communication
de la part de sa Majesté, qu'elle m'a spécialement ordonné de vous faire
relativement à l'appropriation du revenu provincial. Il sera en même
temps de mon devoir de vous exposer les vues du gouvernement de cette
province sur lesquelles l'attention des ministres de la couronne a été
appelée: vous y découvrirez les preuves du désir le plus sincère qu'a le
gouvernement de sa Majesté d'appliquer, autant qu'il sera praticable, un
remède efficace à tous les griefs réels.»

Ce discours que l'on dit avoir été envoyé tout fait d'Angleterre, à part
de la recommandation de l'oubli des jalousies et des dissensions
passées, ne renfermait pas grand'chose. Les deux chambres observèrent la
même réserve dans leurs réponses, excepté l'assemblée sur un point. Elle
se crut obligée de protester contre l'acte illégal et arbitraire de
l'exécutif qui s'était passé l'année précédente de la législature et
avait employé les deniers publics sans appropriation. Sept jours après
elle reçut le message annonçant la décision de la métropole sur les
subsides et sur quelques autres points mineurs. Après quelques
observations générales sur la loyauté des Canadiens et le retour de
l'harmonie, le gouverneur l'informait que les discussions qui avaient eu
lieu au sujet de l'appropriation du revenu, avaient attiré l'attention
du roi, qui avait fait étudier la question pour la régler d'une manière
définitive en ayant égard aux prérogatives de sa couronne et aux droits
de son peuple. Tant que le revenu approprié par le parlement impérial
n'aurait pas été mis par le même parlement sous le contrôle de la
province, il devait rester à la disposition de la couronne. Ce revenu
ajouté à ceux provenant d'appropriations provinciales, et aux £3 à 4000
du revenu casuel et territorial, formait un grand total de £38,000 qui
se trouvait à la disposition permanente du gouvernement. Après le
payement du salaire du gouverneur et des juges, on était prêt à garder
le reste entre ses mains jusqu'à ce que l'assemblée eût fait connaître
ses vues sur la manière la plus avantageuse de l'employer. On espérait
que cette proposition serait agréée, mais en tout cas l'Angleterre avait
déjà un projet pour régler la question financière d'une manière
permanente. Quant à l'insuffisance des garanties données par le
receveur-général et les shériffs, le gouvernement impérial se tiendrait
responsable des deniers qu'ils pourraient verser entre les mains de son
commissaire de l'armée. Il approuverait aussi avec plaisir tout plan
équitable adopté par les deux Canadas pour le partage des droits de
douane perçus à Québec. Enfin il pensait que les terres incultes
devaient être taxées et que l'on devait établir des bureaux
d'enregistrement.

Voilà à quoi se bornaient les réformes. Après avoir mis de côté ce qu'il
fallait pour payer le gouverneur et les juges, la chambre pourrait être
entendue sur la manière d'employer le reste de cette portion du revenu
mise à la disposition de l'exécutif par les actes impériaux, pourvu
qu'elle voulût l'appliquer au service public sans blesser les intérêts
ni diminuer l'efficacité du gouvernement. Or pour ne pas diminuer
l'efficacité du pouvoir, c'était une appropriation permanente qu'il
fallait sous une autre forme, et c'était justement pour rendre le
pouvoir moins indépendant d'eux que les représentans faisaient tant
d'efforts pour faire tomber ce revenu sous leur suffrage annuel. Puis la
métropole avait un projet financier sur le métier, qu'était-il?
C'étaient les élus des contribuables qui devaient régler cette question
et non le bureau colonial, qui était indépendant d'eux et inspiré par
des sentimens qu'ils connaissaient pour leur être plus hostiles que
jamais. Toutes ces explications, toutes ces suggestions étaient
parfaitement illusoires. Aussi l'assemblée après avoir renvoyé le
message à un comité spécial, vit-elle toutes ses espérances s'évanouir
successivement comme un beau rêve.

Lorsque le comité présenta son rapport, elle l'adopta presque à
l'unanimité. Il fut résolu qu'elle ne devait en aucun cas abandonner son
contrôle sur la recette et la dépense de la totalité du revenu public;
que l'intervention du parlement impérial où le Canada n'était pas
représenté, n'était admissible que pour révoquer les statuts contraires
aux droits des Canadiens; que cette intervention dans les affaires
intérieures ne pouvait qu'aggraver le mal; que la chambre pour seconder
les intentions bienveillantes du roi, prendrait en considération
l'estimation des dépenses de l'an prochain, et lorsqu'il aurait été
conclu un arrangement final elle rendrait le gouverneur, les juges et
les conseillers exécutifs indépendans de son vote annuel. Elle ajouta
qu'elle passerait un bill d'indemnité pour les dépenses faites après les
avoir examinées; qu'elle n'avait reçu aucune plainte touchant le partage
des droits de douane entre les deux Canadas; qu'elle concourrait avec
plaisir à toute mesure touchant les townships, et que le règlement des
points suivans était essentiel à la paix et au bonheur du pays:

1. Indépendance des juges et leur isolement de la politique.

2. Responsabilité et comptabilité des fonctionnaires.

3. Conseil législatif plus indépendant du revenu et plus lié aux
intérêts du pays.

4. Biens des jésuites appliqués à l'éducation.

5. Obstacles à l'établissement des terres levés.

6. Redressement des abus après investigation.

Ces résolutions prirent la forme d'adresses au parlement impérial, que
le gouverneur transmit à Londres.

Le conseil rescindait en même temps, à la suggestion de sir James Kempt
sans doute, sa résolution de 1821, de ne prendre en considération aucun
bill s'il n'était d'une certaine façon.

Malgré la persistance de la chambre dans ses plaintes et les
investigations qu'elle continua sur les abus, elle passa une foule de
lois, dont 71 furent sanctionnées par le gouverneur et six réservées
pour l'être par le roi, parmi lesquelles celle qui portait la
représentation à 84 membres. L'assemblée l'avait fixée à 89. Le conseil
retrancha un membre à plusieurs comtés auxquels elle en avait donné deux
et en ajouta un à d'autres qui n'en avaient qu'un. Elle préféra
sanctionner ces amendemens qui réduisaient le chiffre de la
représentation que de perdre la mesure. Elle avait donné un membre à
chaque 5000 âmes à-peu-près. Le conseil voulait en donner deux à chaque
4000 âmes et plus, et un à chaque comté de moins de 4000 âmes. Ainsi
deux comtés de 1000 âmes auraient élu deux membres et un comté de 20,000
n'en aurait élu que le même nombre. Parmi ces lois il y en avait
plusieurs d'une grande importance soit par les principes qu'elles
entraînaient ou confirmaient, soit par l'impulsion qu'elles devaient
imprimer aux progrès du pays. Telles étaient celles qui donnaient une
existence légale aux juifs et aux méthodistes, qui accordaient des
sommes considérables pour l'amélioration de la navigation du St.-Laurent
et des routes, pour l'éducation et l'encouragement des lettres et des
sciences. Les appropriations s'élevèrent à plus de £200,000. Mais aucune
des grandes questions politiques n'avait été réglée; toutes les causes
de discorde subsistaient dans toute leur force, ou n'en étaient que plus
dangereuses pour être ajournées. Le gouvernement cherchait tant qu'il
pouvait à temporiser, espérant que le temps amènerait le calme dans les
esprits.

A l'ouverture de la session suivante il s'empressa d'annoncer aux
chambres que le commerce progressait tous les jours, que le revenu avait
augmenté, que des écoles s'établissaient partout, que les routes
s'amélioraient, que l'ordre se rétablissait dans la comptabilité des
deniers publics. Il suggérait, pour venir en aide à ces progrès, de
perfectionner la loi des monnaies, celles de l'éducation et de la
qualification des juges de paix; d'établir des cours de justice dans les
comtés populeux ainsi que des prisons et un pénitentiaire, enfin de
taxer les terres incultes et d'établir des bureaux d'hypothèques. Quant
à la réponse de l'Angleterre aux pétitions de l'assemblée, les ministres
n'avaient pas eu le temps d'amener la question des subsides devant le
parlement impérial, mais ils allaient s'en occuper immédiatement, et en
attendant la chambre était priée de voter la liste civile de l'an
dernier.

La chambre revint dans le cours de la session aux anciennes ordonnances
de milice dont lord Dalhousie avait tant abusé, et résolut à la majorité
de 31 contre 4, d'envoyer une adresse au roi contre la légalité de cette
mesure d'autant plus dangereuse que ces lois avaient été faites dans un
temps où un despotisme pur couvrait le pays. La chambre, dit M. Neilson,
a décidé unanimement que ces ordonnances ne sont pas en force. «Si cette
chambre a exprimé les opinions du pays, observa M. Papineau, les
ordonnances sont abrogées; car quand tous les citoyens d'un pays
repoussent unanimement une mauvaise loi; il n'y a plus de moyen de la
faire exécuter: elle est abrogée.» C'est de la rébellion s'écria M. A.
Stuart.

Quant aux subsides, la chambre déclara en passant le bill, que
l'appropriation qu'elle faisait n'était que provisoire et dans
l'espérance que la question financière allait être bientôt réglée; que
les griefs sur lesquels le comité des communes anglaises avait fait
rapport, seraient pleinement redressés et que l'on donnerait plein effet
à ses recommandations; que le conseil législatif serait réformé, que les
juges cesseraient de se mêler de politique et de siéger dans le conseil
exécutif, enfin que l'on établirait un tribunal pour juger les
fonctionnaires accusés. Le conseil voyant l'acharnement implacable de
l'assemblée contre lui, voulait rejeter le bill sans même le regarder;
mais l'influence du gouverneur retint quelques membres, et le juge
Sewell sut éviter ce qui aurait été un immense embarras. Lorsque le bill
fut mis aux voix, elles se trouvèrent également partagées 7 contre 7.
Alors le vieux juge toujours trop habile pour manquer de moyens, imagina
de voter deux fois; il vota d'abord comme membre et ensuite comme
président de la chambre. L'évêque protestant, M. Stewart, qui n'y avait
pas paru de la session, y vint ce jour là à la sollicitation du juge
pour donner sa voix. La minorité n'eut plus qu'à protester.

Sir James Kempt regrettait que l'assemblée n'eût pas voté la somme
nécessaire pour couvrir toutes les dépenses du service public et les
arrérages de certains salaires; mais il la remercia en la prorogeant de
ses généreuses appropriations pour l'éducation, l'amélioration du
St.-Laurent et les routes intérieures. Elle avait accordé une somme
considérable pour entourer le port de Montréal de quais magnifiques en
pierre de taille, pour encourager la navigation à la vapeur entre Québec
et Halifax, pour bâtir une douane à Québec et des phares en différens
endroits du fleuve; elle avait donné £20,000 pour une prison à Montréal,
£12,000 pour un hôpital de marine à Québec, £38,000 pour l'amélioration
des chemins et l'ouverture de nouvelles routes dans les forêts afin de
faciliter l'établissement des terres; £8,000 pour éducation. Enfin elle
s'était plu à faire voir que si elle voulait exercer plus d'influence
sur le gouvernement, c'était pour l'employer à l'avantage de la chose
publique, et que ses prétentions étaient inspirées par le besoin
qu'avait la société de plus de latitude, de plus de liberté pour
répondre à son énergie et à son activité qui se développaient dans une
proportion encore plus rapide que le nombre des habitans qui la
composaient. Le gouverneur n'ignorait pas qu'il faudrait satisfaire tôt
ou lard ce besoin, et que si l'on ne faisait pas de concessions
maintenant des difficultés plus graves que toutes celles qu'on avait
encore vues ne tarderaient pas à éclater. Ce n'était qu'en usant de la
plus grande réserve et de la plus grande prudence qu'il les empêchait de
renaître; mais le moindre accident pouvait briser la bonne entente qui
paraissait exister entre lui et les représentans du peuple.

Les conseils législatif et exécutif occupaient alors l'Angleterre. Le
ministre des colonies écrivit pour demander des informations sur ces
deux corps; s'il était à propos d'en changer la constitution, surtout
s'il serait désirable d'y introduire plus d'hommes indépendans du
gouvernement, c'est-à-dire sans emploi de la couronne, et dans ce cas si
le pays pourrait en fournir assez de respectables pour cet honneur. Sir
James Kempt répondit que le conseil législatif était composé de 23
membres dont 12 fonctionnaires, 16 protestans et 7 catholiques, et le
conseil exécutif de 9 membres dont un seul indépendant du gouvernement
et un seul catholique; qu'il n'était pas préparé à y recommander de
changement notable; mais que l'on devait introduire graduellement plus
d'hommes indépendans du pouvoir dans le conseil législatif, et
n'admettre à l'avenir qu'un seul juge dans les deux conseils, le juge en
chef; qu'il pensait aussi qu'il serait à propos d'introduire dans le
conseil exécutif un ou deux des membres les plus distingués de
l'assemblée, afin de donner plus de confiance à la branche populaire
dans le gouvernement, chose qui lui paraissait de la plus grande
importance pour la paix et la prospérité du pays. Il croyait que l'on
pourrait trouver assez de personnes qualifiées pour remplir les vides
qui arriveraient de temps à autre dans les deux corps. Quand on voit le
gouverneur qui paraissait le plus favorable au pays s'exprimer avec tant
de circonspection sur les matériaux les plus nécessaires qu'il contenait
pour faire marcher un gouvernement, on n'est pas surpris de ses
embarras. Quand un gouvernement a une si haute opinion de lui-même et
une si petite des peuples qu'il dirige, la sympathie doit être aussi
bien faible.

Aussitôt que la dépêche de sir James Kempt, mise devant le parlement
impérial, fut connue en Canada, les habitans les plus respectables des
comtés de Richelieu, Verchères, St.-Hyacinthe Rouville et Chambly,
s'assemblèrent à St.-Charles sous la présidence de M. Debartzch, et
déclarèrent que quoique la conduite de ce gouverneur eût fait
disparaître les haines et les divisions qu'avait fait naître la
politique arbitraire et extravagante de lord Dalhousie, cette dépêche
réveillait les craintes les plus sérieuses, et si les deux conseils
n'étaient pas réformés, l'on devait s'attendre aux conséquences les plus
funestes pour le maintien de l'ordre, parce qu'il ne restait plus
d'espoir de voir rétablir l'harmonie entre les différentes branches de
la législature.

Sir James Kempt qui se voyait au moment d'être forcé de se prononcer sur
les réformes que l'on appelait à grands cris, avait demandé son rappel
pour ne pas se trouver dans les mêmes difficultés que son prédécesseur.
Il savait que le pays était trop avancé pour se contenter plus longtemps
de vaines théories, de sentimens vagues ou des déclarations générales,
et qu'il fallait enfin lui accorder ou lui refuser d'une manière
formelle et précise ce qu'il demandait. Quoiqu'il eût rétabli les
magistrats destitués par son prédécesseur, qu'il eût fait de grandes
réformes parmi les juges de paix; quoiqu'il eût aussi commencé à
réorganiser la milice et à rétablir dans leurs grades les officiers qui
avaient perdu leurs commissions pour leurs opinions politiques, les
résolutions de l'assemblée de St.-Charles lui démontraient que sa
popularité finissait avec son administration.

Il fut remplacé par lord Aylmer, qui avec le même programme à suivre
allait avoir en face de lui une assemblée plus nombreuse que celle de
son prédécesseur, et par conséquent plus difficile encore à contenter.
Le parti de la réforme s'était beaucoup accru. Tous les anciens membres
libéraux qui avaient voulu se présenter avaient été réélus à de grandes
majorités. 60 Canadiens-français et 24 Anglais composaient la nouvelle
chambre. Une forte partie de ces derniers avait été élue par les
Canadiens, fait qui prouve que les principes l'emportaient sur les
préjugés nationaux, qui inspiraient beaucoup plus le gouvernement que le
peuple. L'antipathie du bureau colonial était telle qu'il fallait des
efforts répétés pour le persuader à admettre quelques Canadiens dans les
deux conseils, et la crainte seule des troubles avec les vives
recommandations de sir James Kempt purent l'engager à choisir trois
Canadiens français sur les cinq membres qui y furent ajoutés vers ce
temps-ci.

Lord Aylmer ouvrit les chambres en 1831 et les informa que la mort du
roi et le changement de ministère avaient retardé l'arrangement de la
question des finances; mais que les nouveaux ministres allaient s'en
occuper et qu'il espérait que les instructions qu'il allait recevoir à
ce sujet mettraient fin à toute difficulté pour l'avenir. L'assemblée se
hâta de passer un bill pour empêcher les juges de siéger dans les deux
conseils, afin de mettre à l'essai les nouvelles dispositions de
l'exécutif. Le bill fut rejeté aussitôt par le conseil législatif, d'où
la plupart des membres de l'assemblée conclurent que les ministres
persistaient toujours dans leur ancienne politique. Elle résolut alors
de maintenir sa position coûte que coûte. Le procureur-général Stuart
fut accusé de fraude dans son élection à William-Henry, de partialité,
d'exaction en exigeant des honoraires sur les commissions des notaires
sans autorité; d'avoir prêté son ministère à la compagnie de la Baie
d'Hudson contre le locataire des postes du roi qu'il devait défendre en
sa qualité d'officier de la couronne. La chambre qui avait renvoyé ces
accusations à un comité spécial, demanda la destitution de ce
fonctionnaire, qui fut dabord suspendu et plus tard destitué après deux
ou trois ans d'investigation au bureau colonial, auprès duquel M. Viger
avait été envoyé pour soutenir les accusations.

Enfin le gouverneur reçut la réponse des ministres sur la question des
subsides. Ils abandonnaient le contrôle de tous les revenus excepté le
revenu casuel et territoire,[25] pour une liste civile de £19,000 votée
pour la vie du roi. Cette réserve loin d'être exorbitante paraissait
assez raisonnable, et allait diminuer d'importance de jour en jour par
les progrès du pays et l'augmentation de ses richesses. Cependant la
chambre refusa de l'accepter, grande faute due à l'entraînement d'autres
questions qui avaient déjà fait perdre la liste civile de vue. Si le
gouvernement eût fait quelques années plutôt ce qu'il faisait
maintenant, tout se serait arrangé. Mais après tant d'années de
discussion, les passions s'étaient échauffées, les partis avaient pris
leur terrain, et tous les défauts des deux conseils s'étaient montrés
avec tant de persistance et sous tant d'aspects divers que l'on ne
voulût plus croire à la possibilité d'une administration juste et
impartiale tant qu'ils seraient là pour la conseiller où pour la
couvrir. On demanda des garanties et des réformes qui effrayèrent
l'Angleterre. On éleva de nouveau le cri de domination française, ce cri
funeste qui n'avait de signification que par l'asservissement d'une race
sur l'autre. Pour les uns, il voulait dire, nous ne voulons pas être
soumis à une majorité canadienne, pour les autres, nous ne voulons pas
être le jouet d'une minorité anglaise. Jusqu'ici le gouvernement maître
des deux conseils, maître de lui-même, maître de l'armée, maître enfin
de toute la puissance de l'Angleterre, avait pu retenir les représentans
d'un petit peuple dans des limites assez étroites. Mais qu'arriverait-il
dans l'avenir?

[Note 25: C'est-à-dire des biens des jésuites, des postes du roi, des
forges St.-Maurice, du quai du roi, des droits de quint, des lods et
ventes, des terres et des bois. Le tout ne se montait qu'à environ
£7,000 par année et le gouvernement se le réservait parce qu'il ne
provenait point des taxes, mais directement des domaines de la
couronne.]

Le bureau colonial savait que les principes étaient en faveur de ce
petit peuple qu'il tenait sous l'eau jusqu'à la bouche sans le noyer
encore tout-à-fait, et qu'il serait impossible de les violer longtemps
sans révolter la conscience publique et sans se dégrader lui-même à ses
propres yeux; c'est pourquoi il nourrissait toujours dans le silence son
projet de 1822, afin de mettre fin une bonne fois lorsque le moment
serait arrivé, par une grande injustice à mille injustices de tous les
jours qui l'avilissaient. Ce but était évident; il se manifestait par le
refus de toute réforme importante propre à rétablir l'harmonie dans le
pays. Aussi était-ce précisément ce qui devait mettre l'assemblée sur
ses gardes. Elle ne devait rien compromettre, profiter des circonstances
et surtout du temps qui élève dans la république des Etats-Unis, une
rivale à laquelle l'Angleterre sera bientôt obligée de chercher des
ennemis pour conserver la domination du commerce et des mers. Avec une
politique ferme et habile, les Canadiens pouvaient triompher des
antipathies métropolitaines et mettre les intérêts éclairés à la place
des préjugés aveugles. Car on ne pouvait croire sérieusement qu'une
nation comme l'Angleterre fût jalouse des institutions d'un peuple de
quelques centaines de mille âmes relégué à l'extrémité de l'Amérique.
Malheureusement dans une petite société les passions personnelles
obscurcissent les vues élevées, et les injustices senties trop vives et
trop directement font oublier la prudence nécessaire pour attendre des
remèdes efficaces et souvent fort tardifs. C'est ce que va nous faire
voir la suite des événemens que nous avons à raconter. On oubliait aussi
que dans la série d'hommes qui tenaient successivement comme ministres
le portefeuille des colonies, il pouvait s'en trouver qui n'entrassent
pas bien avant dans le projet de l'union des deux Canadas, et c'est ce
qui arriva. Lord Goderich, par exemple, ne montra pas, par ses actes, un
grand désir d'en accélérer la réalisation. Mieux éclairé qu'aucun de ses
prédécesseurs sur le Bas-Canada par ses entrevues fréquentes avec M.
Viger, il parut au contraire vouloir faire plus de concessions qu'aucun
de ses prédécesseurs. C'est lui qui venait de faire la dernière
proposition sur les subsides, laquelle comportait la concession de
presque tout ce que l'on demandait sur cette question capitale.

Néanmoins la chambre ne voulant tenir aucun compte des oppositions que
ce ministre avait peut-être à vaincre dans le milieu dans lequel il
agissait pour obtenir ces concessions de ses collègues, resta en garde
contre lui comme contre tous ses prédécesseurs, et au lieu d'accepter la
liste civile qu'il proposait, elle demanda copie des dépêches qu'il
avait écrites à ce sujet. Lord Aylmer répondit qu'il regrettait de ne
pas avoir la liberté de les communiquer. Il existe une règle générale
pour tous les gouverneurs, d'après laquelle ils ne peuvent montrer
aucune dépêche des ministres sans permission du bureau colonial.[26] La
chambre se montra blessé de ce refus et ordonna un appel nominal pour
prendre en considération l'état de la province. C'était annoncer qu'elle
allait étendre le champ de ses prétentions. Elle demanda à l'exécutif
des renseignemens sur les dépenses du canal de Chambly un état détaillé
de la liste civile proposée, un état du revenu des biens des jésuites et
des terres et des bois, avec l'emploi que l'on proposait de faire de ces
revenus; si le juge de l'amirauté recevait un salaire ou des honoraires.
Le gouverneur ne la satisfit que sur une partie de ces points. Il
l'informa aussi que les ministres avaient intention d'introduire un bill
dans le parlement impérial pour révoquer la loi qui chargeait les lords
de la trésorerie de l'appropriation des revenus que l'on se proposait
d'abandonner à la chambre.

[Note 26: Lorsque je faisais des recherches pour cet ouvrage, le
secrétaire de lord Elgin, le colonel Bruce, me montra cette règle dans
un volume imprimé qui contient toutes celles qui doivent servir de guide
aux gouverneurs de colonies.]

Le comité auquel tous ces documens étaient renvoyés présenta un premier
rapport la veille du jour de l'appel nominal. «Comme les principales
recommandations du comité de la chambre des communes n'ont pas été
suivies, disait-il, par le gouvernement, quoiqu'il y ait plus de deux
ans qu'il a été fait, et que les demandes que l'on avance maintenant ne
correspondent point avec les recommandations de ce comité au sujet des
finances, ni même avec l'annexe du bill introduit dans la dernière
session du parlement impérial par le ministre colonial, votre comité est
d'opinion qu'il n'est pas à propos de faire d'appropriation permanente
pour payer les dépenses du gouvernement.» Le lendemain, il fut proposé
par M. Bourdages de refuser les subsides jusqu'à ce que tous les revenus
sans exception fussent mis sous le contrôle de la chambre, que les juges
fussent exclus du conseil, que les conseils législatif et exécutif
fussent entièrement réformés et que les terres de la couronne fussent
concédées en franc-aleu roturier et régies par les lois françaises. Mais
cette proposition parut prématurée et fut rejetée par 50 voix contre 19.

On procéda alors à l'appel nominal et les débats sur l'état de la
province commencèrent. Ils durèrent plusieurs jours et se terminèrent
par l'adoption de nouvelles pétitions à l'Angleterre, à laquelle on ne
se fatiguait pas d'en appeler. C'est dans le cours de cette discussion
que M. Lee proposa vainement, pour rétablir l'harmonie, de rendre le
conseil législatif électif.[27] On demanda encore à l'Angleterre les
biens des jésuites et des institutions municipales, on réclama contre
l'administration des terres, les lois de commerce passées à Londres,
l'introduction des lois anglaises, l'intervention des juges dans la
politique, l'absence de responsabilité chez les fonctionnaires,
l'intervention du parlement impérial dans nos affaires intérieures, le
choix partial des conseillers législatifs, et on se plaignait que les
abus que le comité de la chambre des communes avait recommandé de faire
disparaître existaient toujours.

[Note 27: Cette proposition fut écartée par une majorité de 24 contre
18, division qui annonçait déjà un fort parti en faveur du principe
électif.]

Lord Alymer, qui était un homme très sensible, parut fort affecté de ce
nouvel appel à la métropole. Lorsque la chambre lui présenta en corps la
pétition pour le roi, il lui dit qu'il pouvait se faire qu'il avait
encore quelque chose à apprendre sur les vues ultérieures des membres;
mais qu'il était bien aise de voir que les abus exposés dans la pétition
étaient distincts et tangibles; qu'il pouvait déclarer que plusieurs
étaient déjà en voie de réforme sinon de redressement complet. Qu'il
serait néanmoins beaucoup plus satisfait s'il pouvait se convaincre que
la pétition embrassât tous les sujets de plainte; qu'il était très
inquiet à cet égard, et qu'il priait bien la chambre de lui ouvrir son
coeur, de lui donner toute sa confiance et de ne lui rien cacher; qu'il
leur avait tout fait connaître, qu'il n'avait rien dissimulé; qu'il
aurait regardé toute manoeuvre, toute supercherie de sa part comme
indigne du gouvernement et du caractère franc et loyal du peuple
canadien; qu'il demandait la même bonne foi de la part de l'assemblée.
La chambre avait-elle tout mis au jour, avait-elle réservé quelque
plainte, quelque grief pour amener plus tard. Il l'implorait de lui
dévoiler la vérité au nom de leur souverain qui était la sincérité
elle-même, afin que l'Angleterre pût voir d'un coup d'oeil toute
l'étendue de leurs maux. Après des sentimens exprimés à la fois avec
tant de naïveté et avec tant de chaleur, on ne peut s'empêcher de
reconnaître la sincérité de ce gouverneur, car il est impossible
d'attribuer un pareil langage à la dissimulation et à l'hypocrisie. Mais
cette scène montrait la grande divergence du point de départ des vues de
lord Aylmer et des représentans du peuple.

Un membre des townships de l'est se rallia vers ce temps-ci à la
majorité de la chambre contre l'oligarchie. C'est elle qui avait inspiré
l'idée au bureau colonial de faire passer l'acte des tenures pour
empêcher les lois françaises d'être étendues à ces townships. M. Peck,
avocat, se leva dans la chambre et fît passer une adresse au roi pour le
prier de faire révoquer cet acte et de rétablir les anciennes lois,
déclarant qu'il était contraire aux sentimens des habitans, et qu'on le
leur avait imposé de force contre leurs droits, leurs intérêts et leurs
désirs, autre preuve de l'influence funeste qui dirigeait le bureau
colonial. En même temps le juge de cette localité, M. Fletcher, était
accusé d'oppression, d'abus et de perversion de la loi, et la chambre
priait lord Aylmer de prendre les mesures nécessaires pour protéger les
habitans contre ces injustices. Le juge Kerr fut accusé à sort tour. Le
public étonné devant tant de scandale, perdait de plus en plus confiance
dans les autorités; et le temps allait arriver où les réformes
partielles ne seraient plus suffisantes. Le gouverneur eut beau faire
informer la chambre que deux des juges n'avaient point assisté au
conseil législatif de la session, et qu'il avait fait signifier au
troisième de se retirer, cette nouvelle fit à peine quelque sensation.
On se préoccupait déjà fortement de mesures plus radicales. On ne vota
encore que des appropriations temporaires pour les dépenses du
gouvernement. Ce qui fit dire à lord Aylmer en prorogeant l'assemblée
que la mesure de ses remercîmens aurait été complète si les
circonstances lui avaient permis d'informer l'Angleterre que ses
propositions touchant les finances avaient été enfin favorablement
accueillies.

L'Angleterre ne perdait pas espérance que cette question finirait par
s'arranger. Lord Howick, sous secrétaire des colonies, fit passer une
loi en 1831, malgré le protêt du duc de Wellington, pour amender l'acte
constitutionnel de manière à permettre l'abandon aux chambres
canadiennes de tout le revenu moyennant une liste civile annuelle de
£19,000. Comme on l'a déjà dit, les réformes qui se font trop attendre
font naître le besoin de beaucoup d'autres, et on put voir que cela
était vrai en Canada, où l'on voulait déjà en faire exécuter plusieurs à
peine ébauchées quelques mois auparavant, avant de voter une liste
civile. A mesure qu'on avançait l'on apercevait mieux la véritable cause
du mal.

Les chambres rouvertes à la fin de 31, l'assemblée reçut copie d'une
longue dépêche de lord Goderich en réponse à ses adresses de la dernière
session. Elle la renvoya aux comités de l'éducation, du commerce, de
l'administration de la justice, des officiers exécutifs et judiciaires,
et des agens comptables en ce qui les concernait. Le gouverneur
s'exprimait alors en toute occasion comme si les difficultés eussent été
arrangées. La confiance l'empêchait de voir au-dessous de la superficie
des choses, et les moindres réformes lui paraissaient fondamentales. Une
dépêche plus importante suivit celle-ci. Elle invitait les chambres à
passer une loi pour rendre les juges des cours supérieures indépendans
de la couronne et inamovibles durant bonne conduite, à condition que
leurs salaires seraient votés permanemment, et les informait qu'aucun
juge ne serait à l'avenir nommé dans l'un ou l'autre conseil, excepté le
juge en chef, et encore serait-il tenu de s'abstenir de prendre part aux
questions politiques. Lord Alymer demanda en même temps le vote du reste
de la liste civile, en lui transmettant copie de l'acte passé à ce sujet
par le parlement impérial. La chambre se contenta de résoudre de se
former en comité général après un appel nominal, pour prendre en
considération la composition des deux conseils, et après de longues
discussions lorsque ce comité s'assembla, la question fut ajournée. Le
bill des juges passé par l'assemblée et rendu au conseil le gouverneur
pria la chambre de voter le salaire du chef du gouvernement, des
secrétaires civil et provincial et des procureur et
solliciteur-généraux. Ces salaires avec ceux des juges formaient en y
ajoutant quelques pensions et autres petits items, la liste civile de
£19,000. Cette demande fut discutée en comité général, qui se leva sans
adopter de résolution, ce qui équivalait à un rejet. Jamais la chambre
n'avait fait une faute aussi grave, car une partie de sa force
consistant dans son influence morale, elle devait accomplir même au-delà
de la lettre les engagemens qu'elle avait pris ou qu'elle paraissait
avoir voulu prendre. Il est indubitable que le ministère anglais n'avait
fait une si grande concession à ses yeux que pour calmer les esprits et
s'assurer une liste civile suffisante qui ne serait plus contestée. On
devait reconnaître cette libéralité par des marques substantielles, et
non la repousser par de nouvelles prétentions qui ne devaient trouver
leur solution que dans un avenir plus ou moins éloigné.

Mais déjà une influence malheureuse emportait la chambre au-delà des
bornes de la prudence. Les dernières élections avaient changé le
caractère de ce corps. Un grand nombre de jeunes gens des professions
libérales avaient été élus sous l'inspiration de l'esprit du temps. Ils
devaient porter dans la législature l'exagération de leurs idées et
exciter encore les chefs qui avaient besoin plutôt d'être retenus après
la longue lutte qu'ils venaient de soutenir. M. de Bleury, LaFontaine,
Morin, Bodier et autres, nouvellement élus, voulaient déjà qu'on allât
beaucoup plus loin qu'on ne l'avait encore osé. Il fallait que le peuple
entrât enfin en possession de tous les privilèges et de tous les droits
qui sont son partage indubitable dans le Nouveau-Monde; et il n'y avait
rien à craindre en insistant pour les avoir, car les Etats-Unis étaient
à côté de nous pour nous recueillir dans ses bras si nous étions blessés
dans une lutte aussi sainte.

Ils s'opposèrent donc à toute transaction qui paraîtrait comporter un
abandon de la moindre parcelle des droits populaires. Ils se rangèrent
autour de M. Papineau, l'excitèrent et lui promirent un appui
inébranlable. Il ne fallait faire aucune concession. Pleins d'ardeur,
mais sans expérience, ne voyant les obstacles qu'à travers un prisme
trompeur, ils croyaient pouvoir amener l'Angleterre là où ils
voudraient, et que la cause qu'ils défendaient était trop juste pour
succomber. Hélas! plusieurs d'entre eux ne prévoyaient pas alors que la
providence se servirait d'eux plus tard en les enveloppant dans un nuage
d'honneur et d'or, pour faire marcher un gouvernement dont la fin
première et fixe serait «d'établir, suivant son auteur, dans cette
province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaise,
et de n'en confier la direction qu'à une législature décidément
anglaise,»[28] qui ne laisserait plus exister que comme le phare
trompeur du pirate, cet adage inscrit sur la faux du temps: «Nos
institutions, notre langue et nos lois.»

[Note 28: Rapport de lord Durham.]

Malgré les sentimens chaleureux que lord Aylmer manifestait en toute
occasion, il était facile de s'apercevoir que les refus de la chambre
commençaient à lui inspirer de la méfiance. La communication qu'il dût
lui faire au sujet des réserves du clergé devait encore, faute de bonne
entente, exciter les esprits.

Les terres appartenaient à tout le pays sans distinction de secte. Le
gouvernement impérial rependant s'était emparé sans droit, sans justice
dans un temps encore tout vicié par les préjugés, d'une proportion
considérable de ces terres pour le soutien d'une religion dont les
adeptes comptaient à peine dans la masse des citoyens. C'était sous une
autre forme, faire payer comme en Irlande, la dîme des protestans aux
catholiques et à tous les dissidens. Lord Goderich voyant tous les
défauts de ce système, fit proposer à l'assemblée de soumettre ses vues
à cet égard afin de voir comment l'on pourrait régler cette question de
la manière la plus avantageuse. C'était une concession équitable et
importante. Elle passa un bill pour révoquer la partie de l'acte
constitutionnel qui avait rapport aux réserves du clergé. Elle en passa
un autre, appuyée par les membres des townships eux-mêmes, pour révoquer
celui qu'Ellice avait obtenu du parlement impérial, lequel autorisait
les propriétaires à demander les prix qu'il voulait pour leurs terres et
introduisait les lois anglaises. Il va sans dire que ces deux lois
tombèrent dans le conseil. Quant aux terres de la couronne, lord
Goderich pensait qu'au lieu de les donner pour rien à ceux qui en
demandaient comme le proposait la chambre, le meilleur système serait de
les vendre à l'encan périodiquement; que néanmoins si elle avait des
améliorations à proposer à ce système, elles seraient bien reçues; et
quant aux réserves du clergé il concourrait entièrement avec elle; il
fallait les abolir. «Un mode vicieux, disait-il, pour lever un fonds
destiné à des fins publiques était encore plus fortement condamnable
lorsque c'était pour les ministres de la religion, puisqu'il devait
tendre directement à rendre odieux aux habitans ceux-là même qui avaient
besoin d'une manière particulière de leur bienveillance et de leur
affection.»

La chambre ayant terminé son enquête contre les juges accusés, demanda
leur suspension au gouverneur, qui refusa sous prétexte que les
fonctionnaires n'étaient pas dans le même cas que M. Stuart puisqu'ils
allaient être rendus indépendans de l'exécutif; qu'il les suspendrait
néanmoins si le conseil législatif se joignait à elle.

La session touchait à sa fin. Un des derniers actes de l'assemblée fut
de demander la mise du bureau des postes sous le contrôle de la
législature. Lord Aylmer en la prorogeant exprima tout son regret de
voir qu'après toutes les espérances que ses votes et ses résolutions
avaient fait concevoir, elle eût accueilli la liste civile par un refus.
Il l'informa que, malgré les embarras qui pourraient en résulter, il se
trouvait dans la nécessité, suivant ses ordres, de réserver le bill de
subsides à l'approbation du roi.

Malgré les concessions de lord Goderich, l'excitation dans les chambres
et dans le public allait toujours eu augmentant. Le parti anglais qui
dominait partout, excepté dans l'assemblée, tremblait à l'aspect des
réformes du ministre et était furieux. Le parti canadien croyait tous
les jours davantage que ces réformes seraient nulles si nos sentimens ne
pénétraient pas plus avant dans le personnel de l'exécutif; que tant
qu'il n'exercerait pas une plus grande part du pouvoir, la démarcation
insultante existerait toujours entre le conquis et le conquérant, et que
le premier ne cesserait pas de paraître comme étranger dans son pays.

C'est au milieu de ces querelles; que l'élection d'un membre eut lieu à
Montréal, laquelle dura trois semaines avec tous les incidens d'une
lutte acharnée. Les troupes lurent appelées le 21 mai, tirèrent sur le
peuple, tuèrent trois hommes et en blessèrent deux, sanglant épisode qui
lit une triste sensation. Tout l'odieux en retomba sur l'exécutif.
«Jamais, disait-on, les gens de son parti n'attrape de mal; on sait si
bien distinguer les victimes.» Le gouverneur fut en vain prié de monter
à Montréal par M. Papineau, pour assister à l'enquête avec M. Neilson et
M. Panet, il ne crut pas devoir commettre un acte qui l'eût compromis
aux yeux du parti opposé à la chambre, et qui aurait eu l'air d'une
intervention dans l'administration de la justice. Le choléra qui éclata
cette année pour la première fois en Canada, et qui fit des ravages
épouvantables, puisqu'il enleva 3300 personnes à Québec seulement dans
l'espace de quatre mois, calma à peine les esprits. On recommença à
tenir des assemblées publiques en différentes parties du pays.
St.-Charles qui paraissait s'être attribué l'initiative dans cette
nouvelle manière de discuter les questions politiques, donna encore
l'exemple. On voulait imiter l'Irlande et O'Connell; mais une fois
lancé, on ne put plus s'arrêter. Dans une assemblée des notables de la
rivière Chambly, toujours présidée par M. Debartzch, l'on résolut que
tant que le conseil législatif serait nommé par la couronne, il n'en
serait que l'instrument contre le peuple; que les observations du
gouverneur à la prorogation de la législature au sujet de la liste
civile, était une insulte faite à la chambre et une atteinte portée à
ses privilèges et à son indépendance; que l'Angleterre était responsable
des ravages que faisait le choléra en ayant acheminé sur le pays une
émigration immense qui en portait les germes dans son sein. En effet
52,000 émigrans débarquèrent à Québec dans le cours de l'été. On
protesta contre la conduite des magistrats dans l'affaire du 21 mai,
contre le refus du gouverneur de monter à Montréal; on passa enfin en
revue tous les griefs en signalant pour la centième fois l'exclusion des
Canadiens des charges publiques.

Le parti anglais pour ne pas rester en arrière se réunit à Montréal à
son tour, et adopta des résolutions d'une tendance contraire à celles de
St.-Charles, qu'il fit appuyer d'une démonstration par ses amis de
Toronto, où le procureur et le solliciteur-général convoquèrent une
assemblée pour prier le roi d'annexer l'île de Montréal à leur province.
Lord Aylmer tout-à-fait soulevé alors contre la chambre et les
Canadiens, visitait les townships de l'est et la vallée de la rivière
des Outaouais, et écrivait à lord Goderich que l'on pourrait établir
500,000 émigrans dans les premiers, et 100,000 dans la dernière, moyen
plus efficace pour régler la question des deux races qu'aucun autre.
Enfin les sentimens secrets de tous les partis se dessinaient de jour en
jour avec plus de force au milieu des passions croissantes, et ne
permettaient plus guère de dissimulation.

Le bureau colonial depuis qu'il était dirigé par lord Goderich,
travaillait tant qu'il pouvait à corriger les abus. Onze nouveaux
membres avaient été ajoutés au conseil législatif dont huit Canadiens
français, pour tâcher de le populariser un peu. Mais ces réformes
n'arrivaient pas assez vite pour satisfaire des hommes aigris par une
longue attente. Le gouverneur eut beau adresser un long discours aux
chambres en 1832, et repasser avec modération les sujets qui devaient
les occuper, s'abstenant de toute remarque sur la question de la liste
civile, et donnant de justes louanges à la conduite courageuse et
dévouée du clergé et des médecins au milieu des ravages du fléau qui
venait de décimer le pays, l'assemblée jalouse de ses privilèges,
protesta contre les attaques qu'elle avait cru voir dans les
observations qu'il avait faites en prorogeant la dernière session. À
peine avait-elle accompli ce qu'elle regardait comme un devoir, qu'elle
reçut les vues du ministre sur le bill de subsides de la dernière
session. A l'avenir le gouverneur ne pourrait en sanctionner aucun dans
lequel on n'aurait pas spécifié avec précision la somme et l'objet pour
lequel cette somme était accordée; et comme le dénouement de la question
de la liste civile équivalait à un rejet absolu, le roi n'amènerait plus
cette question sur le tapis et continuerait à payer les dépenses sur les
deniers que la loi avait mis à sa disposition. Quant au bill pour
l'indépendance des juges, il n'avait pas été sanctionné parce qu'on
n'avait pas fait d'appropriation fixe et permanente pour leur salaire,
suivant l'usage de l'Angleterre d'autant plus nécessaire en Canada,
disait lord Goderich, que la population y était divisée en deux classes,
différant d'origine, de langue, de religion et de coutumes, et que la
prépondérance de l'une dans l'assemblée excitait la jalousie de l'autre
ailleurs.

Le refus de la proposition des ministres sur la question des subsides
allait nous faire rétrograder au point d'où nous étions partis. Il était
facile de voir que lord Goderich qui avait fait plus qu'aucun de ses
prédécesseurs, comme nous l'avons dit, malgré les préjugés de
l'Angleterre, allait être forcé de reconnaître que les Canadiens étaient
insatiables et que leurs adversaires avaient raison de vouloir tenir
dans l'abaissement des hommes si ambitieux.

Le retour du ministre à une politique rétrograde ou stationnaire, loin
d'arrêter l'élan de l'assemblée, l'augmenta. Elle se vit inondée de
pétitions de Montréal, des Deux-Montagnes, de l'Islet, de Richelieu, de
St.-Hyacinthe, de Rouville, de Chambly et de Verchères, sur les abus de
l'administration, les vices de la constitution et le 21 mai. Pendant ce
temps là, elle faisait une enquête sur les événemens de cette funeste
journée, interrogeait les témoins, recevait un refus du gouverneur de
lui dire s'il avait recommandé d'augmenter le nombre des membres du
conseil législatif, quelles personnes il avait recommandé d'y nommer et
si elles allaient l'être par suite de ses recommandations, et ordonnait
un appel nominal pour le 10 janvier, au sujet du conseil législatif.

Il fut résolu après un mois de délibération et une division de 34 contre
26, de présenter une nouvelle adresse au roi pour le prier de rendre le
conseil législatif électif, en suggérant quelle devait être la
qualification des électeurs et qu'un sixième du conseil fut élu tous les
ans. Elle protestait contre l'annexion de l'île de Montréal au
Haut-Canada, cette île qui contenait, disait-elle, une population de
près, de 60,000 habitans, dont la plus grande partie descendaient de
ceux en faveur desquels avaient été signées les capitulations de 1760;
elle déclarait que ce serait une spoliation non provoquée et une
violation de ces mêmes capitulations, des actes les plus solennels du
parlement britannique et de la bonne foi de la nation anglaise.

La nouvelle de la destitution du procureur-général Stuart et du juge
Kerr, annoncée quelque temps après, calma à peine quelques instant les
esprits. Mais le conseil législatif ne pouvant plus se contenir devant
les attaques de l'assemblée, et forcé d'ailleurs d'agir par le parti
qu'il était censé représenter dans le pays, vota à son tour une adresse
à l'Angleterre en opposition à celle des représentans du peuple, il
exposait qu'il avait pris en considération leurs actes aussi dangereux
qu'inconstitutionnels, et la situation alarmante du pays, pour prier sa
Majesté d'y porter remède; que d'un état de paix et de prospérité l'on
marchait rapidement vers l'anarchie et une confusion certaine; que les
plus grands efforts étaient faits pour diviser les habitans des deux
origines; que les intérêts du commerce et de l'agriculture étaient
sacrifiés à l'esprit de cabale: que le gouverneur était faussement
accusé de partialité et d'injustice; que les officiers civils et
militaires étaient représentés comme une faction corrompue, armée pour
l'oppression du peuple, et cela dans le but de dégrader les autorités et
de les rendre complètement nulles; que l'on diffamait les juges tout en
rebutant au conseil la permission de s'enquérir de leur conduite; et que
pour combler la mesure l'on demandait de le rendre lui-même électif.

Le conseil exposait ensuite que l'assemblée cherchait à augmenter son
pouvoir à ses dépens et aux dépens de la couronne, en voulant obtenir la
disposition des deniers publies sans pourvoir aux dépendes du
gouvernement civil et des juges, et en voulant conserver les terres
incultes pour les Canadiens fronçais; que c'était en 1831 que l'on avait
commencé pour la première fois à mettre en question l'élection du
conseil, et qu'il était étonnant que la majorité de la chambre se fut
laissée entraîner à détruire la constitution; qu'il ne croyait pas que
la majorité des Canadiens fût pour cette mesure, mais qu'il émit facile
de tromper un peuple chez lequel l'éducation avait fait si peu de
progrès; que le conseil était essentiel à l'existence de la prérogatives
royale, à l'alliance du Canada avec l'Angleterre et à la sûreté des
150,000 Anglais qu'il y avait dans le paya; qu'un conseil électif serait
la contre-partie de l'assemblée; que ce serait rendre les charges
électives, troubler la sécurité des Anglais dans leurs personnes et dans
leurs biens, arrêter le progrès, interrompre l'émigration, briser les
liens qui attachaient la colonie à la mère patrie, amener une collision
avec le Haut-Canada, inonder le pays de sang, car le Haut-Canada ne
permettrait point paisiblement l'interposition d'une république
française entre lui et l'Océan; et que le conseil n'avait point
sanctionné la mission de M. Viger à Londres.

La passion qui avait dicté cette adresse avait fait dépasser le but.
L'idée qu'il fallait conserver le même pouvoir à la minorité qu'à la
majorité parce que l'une, comme anglaise devait être royaliste, et
l'autre comme française, républicaine, était mise à nu trop hardiment
pour ne pas frapper le bureau colonial dont on brisait ainsi le voile
qu'il avait tant de peine à tenir tendu, et pour ne pas exciter sa
mauvaise humeur sur une pareille gaucherie. «Sa Majesté, dit le
ministre, a reçu avec satisfaction l'expression de loyauté et
d'attachement à la constitution que contient cette adresse... mais elle
aurait désiré que le conseil se fût abstenu relativement à l'autre
branche de la législature, d'un langage dont le ton est moins modéré que
ne le comporte sa dignité, et moins propre à conserver ou à rétablir la
bonne entente entre les deux corps. Sa Majesté surtout regrette
l'introduction d'aucune expression qui ait l'apparence d'attribuer à une
classe de ses sujets d'une origine, des vues qui seraient contraires à
la fidélité qu'ils lui doivent. Le roi espère que toutes les classes de
ses sujets obéissent à la loi volontairement et avec plaisir. Il étendra
toujours sa protection paternelle à toutes les classes; et le conseil
législatif peut-être certain qu'il ne manquera pas d'assurer à toutes
les droits et les libertés constitutionnelles qu'elles possèdent par
leur participation aux institutions britanniques.» En même temps le
gouverneur fit informer le conseil que le ministre était d'opinion que
son président n'avait point de double vote; mais que ce n'était qu'une
opinion et que le parlement impérial seul avait droit de régler la
question.

La compagnie qui s'était formée à Londres pour coloniser les townships
de l'est préoccupait les Canadiens depuis quelque temps. Ils croyaient
qu'elle leur était hostile, et qu'elle allait s'emparer des terres
d'avance pour les en exclure par le haut prix qu'elle demanderait et les
autres obstacles qu'elle mettrait dans leur chemin. C'était bien là en
effet le but d'une partie des membres, mais pas de tous. La chambre
passa encore une adresse au roi à ce sujet, pour le prier de n'accorder
ni terres, ni charte, ni privilèges à cette association. Le conseil
législatif vota aussitôt une contre adresse. N'étant plus retenu par le
gouvernement dans les bornes de la circonspection comme auparavant, ce
corps faisait maintenant une opposition ouverte à la chambre en servant
de rempart à l'exécutif. L'assemblée ayant en votant ies subsides refusé
ou diminué certains items et réduit la somme demandée de £54,000 à
£47,000, il rejeta aussitôt le bill en motivant son refus dans une série
de résolutions. L'assemblée demanda encore que le bureau des postes fut
placé sous le contrôle de la législature coloniale, et déclara qu'au
lieu de chercher à tirer un revenu de ce département, l'on devait plutôt
diminuer les droits de port sur les journaux surtout, et employer le
surplus du revenu, s'il y en avait un, à étendre les communications
postales.

Les chambres furent prorogées le 4 avril, après une session de près de
cinq mois. La discussion des grandes questions qui occupaient la chambre
depuis si longtemps, se porta au dehors. La population anglaise
s'assembla en différentes parties du pays pour désapprouver la conduite
de l'assemblée et pour prier l'Angleterre de maintenir la constitution
intacte: c'était ce que l'on devait attendre. Elle devait soutenir le
conseil législatif qui représentait ses intérêts, et redouter un
changement qui aurait appelé les Canadiens au partage du pouvoir
exécutif et de toutes ses faveurs dont ils étaient presque totalement
exclus.

Chaque jour prouvait davantage leur situation exceptionnelle. Québec et
Montréal venaient d'être incorporés pour l'administration de leurs
affaires locales. Le conseil de Québec se trouvant composé en majorité
de Canadiens, passa des réglemens en français et les présenta, suivant
la loi, aux tribunaux pour les faire confirmer. Les juges refusèrent de
les recevoir, parce qu'ils n'étaient pas en Anglais. C'était renier la
légalité de la langue française. Cette proscription inattendue donna
dans l'état des esprits de nouvelles armes aux partisans d'une réforme
radicale. On la regarda comme une violation du traité de 1763.
L'assemblée doit décider, disaient les journaux, si l'on peut se jouer
ainsi de la foi engagée entre deux nations.

Cependant M. Neilson voyant l'entraînement de la majorité et ne voulant
pas suivre M. Papineau jusqu'à l'extrémité, s'était séparé de lui depuis
quelque temps. Plusieurs Canadiens, membres marquans de la chambre, en
avaient fait autant, comme MM. Quesnel, Cuvillier, Duval, et quelques
autres. Ces hommes éclairés dont l'expérience et le jugement avaient un
grand poids, reconnaissaient bien la justice des prétentions de la
majorité, mais ils craignaient de risquer ce qu'on avait déjà obtenu.
Lord Goderich avait fait des concessions et des réformes dont l'on
devait lui tenir compte si l'on faisait attention aux préjugés enracinés
du peuple anglais contre tout ce qui était français et catholique. Plus
tard à mesure que l'on parviendrait à détruire ces préjugés, l'on
demanderait la continuation de ces réformes, et la puissance croissante
des Etats-Unis dont il fallait que l'Angleterre pesât les conséquences
tout anglo-saxons qu'ils étaient, aiderait fortement à la rendre juste à
notre égard. M. Bedard, père, M. Neilson et M. Papineau étaient les
trois hommes d'état les plus éminens qu'eussent encore eus le Canada. La
séparation de MM. Neilson et de M. Papineau, était un vrai malheur pour
le pays. L'éloquence, l'enthousiasme de l'un étaient tempérés par le
sang froid et les calculs de l'autre, dont l'origine ne permettait point
le même emportement contre l'infériorité dans laquelle on voulait tenir
les Canadiens français. Tous deux avaient l'âme grande et élevée. Tous
deux étaient presque des amis d'enfance, et avaient toujours combattu
ensemble pour la même cause. M. Cuvillier, M. Quesnel étaient de leur
côté des hommes libéraux, mais modérés, aimant leur pays et jouissant
d'un caractère qui faisait honneur à leurs compatriotes.

M. Papineau en se séparant de tant d'hommes sages pour se lancer dans
une lutte contre l'Angleterre, prenait une grande responsabilité sur
lui. Sans doute que ce qu'il demandait était juste, sans doute que si
ses compatriotes eussent été d'origine anglaise au lieu d'être d'origine
française, le bureau colonial eût accordé toutes leurs demandes sans
objection. Mais l'équité ne triomphe pas toujours; les préjugés
nationaux font commettre bien des injustices. C'est au patriote, c'est à
l'homme d'état de considérer tous les obstacles, de peser toutes les
chances et de régler sa conduite de manière à obtenir le plus grand bien
possible pour le moment en attendant le reste de l'avenir, sans livrer
ce qu'on a déjà au risque d'une lutte désespérée. Il n'y avait pas de
honte pour les Canadiens à prendre ce parti. Un petit peuple d'un
demi-million d'habitans pouvait souffrir une injustice d'une puissance
comme l'Angleterre sans flétrissure. Le déshonneur est pour le fort qui
foule et tyrannise injustement le faible.

Lorsque M. Papineau fut de retour chez lui encore tout excité par ses
luttes parlementaires, il commença à déposer sur le papier les griefs de
ses compatriotes contre l'Angleterre. Malheureusement la liste en était
longue et leur réminiscence ne fit qu'aigrir davantage son âme ardente.
Il arriva à la session suivante avec ce travail en ébauche.

Le gouverneur informa les chambres, ouvertes le 7 janvier 1834, que le
roi avait nommé un sur-arbitre pour faire le partage des droits de
douane entre les deux Canadas, et que le rapport accordait une plus
grande part que de coutume au Haut; qu'il serait nécessaire de
renouveler la loi d'éducation et les lois de milice qui expiraient, et
de reprendre la question des finances sans délai, afin que la métropole
vit ce qu'elle aurait à faire.

Plusieurs membres voulaient cesser tout rapport avec l'exécutif et
passer de suite à la considération de l'état de la province. M.
Bourdages toujours à la tête des hommes les plus avancés, fit une
proposition dans ce sens qui fut repoussée. En réponse aux remarques du
gouverneur, touchant la porte du bill de subsides de la dernière
session, la chambre observa qu'élue par le peuple, elle devait en
partager le sort, et que son plus grand désir devait être de travailler
pour son bonheur. Elle organisa ses comités ordinaires, mais elle refusa
d'en nommer un, suivant l'usage, de bonne correspondance avec le conseil
législatif. «C'est une insulte, disait M. Bourdages, de correspondre
avec un corps qui a ouvertement déclaré que nous voulions établir une
république française.» L'assemblée reprit l'enquête du 21 mai.

Elle reçut presqu'aussitôt plusieurs messages du château. Le 13, elle en
reçut un sur le bill de subsides, et un autre sur le siège de M.
Mondelet dans son sein, qu'elle avait déclaré vacant deux ans auparavant
par suite de sa nomination au conseil exécutif. Le ministre approuvait
le gouverneur de n'avoir pas fait procéder à une nouvelle élection dans
un cas où la chambre avait outrepassé son pouvoir. Le lendemain on lui
en remettait un autre au sujet du conseil législatif en réponse à
l'adresse de la dernière session.

«L'objet que l'on a en vue par cette adresse, disait M. Stanley, est de
prier sa Majesté de vouloir autoriser une convention nationale du peuple
du Bas-Canada à l'effet de mettre de côté les autorités législatives et
de prendre en considération lequel de deux modes sera adopté pour
détruire entièrement la constitution, l'introduction du principe électif
ou l'entière abolition du conseil législatif. Sa Majesté veut bien ne
voir dans le mode projeté que le résultat d'une extrême légèreté; elle
ne pourra jamais être conseillée de donner son assentiment à ce projet,
vu qu'elle doit considérer une semblable mesure comme incompatible avec
l'existence même des institutions monarchiques; mais elle sera disposée
volontiers à sanctionner toute mesure qui pourrait tendre à maintenir
l'indépendance et à élever le caractère du conseil législatif.

«Je ne suis pas prêt à lui conseiller de recommander au parlement une
démarche aussi sérieuse que celle de révoquer l'acte de 91.... mais si
les événemens venaient malheureusement à forcer le parlement à exercer
son autorité suprême, pour appaiser les dissensions intestines dans la
colonie, mon devoir serait de soumettre au parlement des modifications à
la charte des Canadas, tendant non pas à introduire des institutions
incompatibles avec l'existence d'un gouvernement monarchique, mais à
maintenir et à cimenter l'union avec la mère-patrie, en adhérant
strictement à l'esprit de la constitution britannique, et en maintenant
dans leurs véritables attributions, et dans des bornes convenables, les
droits et les privilèges mutuels de toutes les classes de sa Majesté.»

Il est inutile de dire quel fut l'effet de cette décision sur
l'assemblée. Elle renvoya de suite à des comités spéciaux toutes ces
communications du gouverneur, qui refusait alors de lui avancer l'argent
nécessaire pour payer ses dépenses contingentes, sous prétexte que la
perte du dernier bill de subsides le laissait chargé, d'une trop grande
responsabilité. L'assemblée demanda copie des instructions royales
touchant le bill de subsides de 32, et rejeta un bill passé par le
conseil, pour établir un tribunal destiné à juger les fonctionnaires
accusés, tandis que le conseil en rejetait un de son côté passé par
l'assemblée pour assurer la dignité et l'indépendance des deux conseils,
dans lequel contrairement à tous les principes de la constitution
anglaise, les conseillers exécutifs devaient être hors du contrôle des
deux chambres. Ce bill auquel on avait fait peu d'attention, avait été
introduit par M. A. Stuart et semblait plutôt une ironie qu'une mesure
sérieuse.

Cependant Le jour pour la prise en considération de l'état du pays
arrivait. C'était pour cette occasion que M. Papineau avait préparé; le
tableau des griefs dont nous ayons parlé tout à l'heure. En arrivant à
Québec il l'avait communiqué aux membres, de son parti. On s'était réuni
à diverses reprises chez les membres du comté de Montmorency, M. Bedard,
pour l'examiner et y faire les changemens jugés nécessaires. Après
quelques modifications un autre membre, M. Morin avait été chargé de les
mettre en forme de résolutions. Il fut décidé que ce serait M. Bedard
qui les présenterait. Ce membre avec quelques uns de ses amis avait paru
dans la dernière session vouloir se détacher de M. Papineau, qui pour
ramener le parti de Québec, à ses vues, consentit à faire quelques
modifications dans, les résolutions, et, pour flatter l'amour propre de
M. Bedard, à les laisser proposer par lui. Les débats durèrent plusieurs
jours.

M. Papineau fit un discours dans lequel encore tout irrité du ton de la
dépêche de M. Stanley, il s'abandonna à un enthousiasme républicain qui
devait mettre l'Angleterre sur ses gardes, et qui était contraire à la
partie des résolutions qui citait le fait, que dans les anciennes
colonies anglaises, celles qui jouissaient des institutions les plus
libérales avaient été les dernières à se révolter. «Des plaintes
existent, dit-il, depuis longtemps; tous conviennent de nos maux; tous
sont unanimes pour accuser; la difficulté est quant aux remèdes. Il
s'agit d'examiner où nous les prendrons. Il y a des personnes, qui,
occupées des systèmes électifs et des autres constitutions européennes,
veulent nous entretenir de ces idées. Ce n'est pas à nous à décider des
institutions de l'Europe; on ne peut les connaître ni en bien juger,
nous devons examiner quel doit être notre sort, le rendre aussi bon et
aussi durable que possible. Il est certain qu'avant un temps bien
éloigné, toute l'Amérique doit être républicaine. Dans l'intervalle, un
changement dans notre constitution, s'il en faut un, doit-il être en vue
de cette considération? et est-il criminel de le demander? Les membres
de cette chambre en sont redevables à leurs constituans comme d'un
devoir sacré, et, quand bien même le soldat devrait les égorger, ils ne
doivent pas hésiter à le faire, s'ils y voient le bien de leur pays. Il
ne s'agit que de savoir que nous vivons en Amérique, et de savoir
comment on y a vécu. L'Angleterre elle même y a fondé de puissantes
républiques où fleurissent la liberté, la morale, le commerce et les
arts. Les colonies espagnoles et françaises, avec des institutions moins
libérales, ont été plus malheureuses, et ont dû lutter beaucoup contre
le vice de leurs institutions. Mais le régime anglais, qu'a-t-il été
dans les colonies? A-t-il été plus aristocratique que démocratique? Et
même eh Angleterre est-il purement aristocratique? C'est donc une grande
erreur de M. Stanley, de nous parler du gouvernement monarchique
d'Angleterre en 1834. Du temps de la maison des Stuart, ceux qui ont
maintenu le pouvoir monarchique, ont perdu la tête sur les échafauds.
Depuis ce temps la constitution de l'Angleterre a été appelée mixte, et
telle ne devait pas être appelée autrement. Lui, M. Stanley, ministre
par un vote de là chambre et malgré le roi, à qui l'on a dit de
l'accepter ou de perdre sa couronné, M. Stanley méprisé aujourd'hui par
le peuple, vient nous parler du gouvernement monarchique de
l'Angleterre, quand des changemens sont permis à ses habitans, si grands
par leur commerce, leurs institutions, et les progrès qu'ils ont fait
faire à la civilisation, aux arts et à la liberté sur tout le globe; et
quand cette nation veut introduire de nouveaux élémens de bonheur, en
demandant la réforme de l'aristocratie, et en augmentant la force du
principe démocratique dans son gouvernement. Le système vicieux qui a
régné dans les colonies, n'a fait que donner plus d'énergie au peuple,
pour se rendre républicain: c'est ce qui a été le cas dans les états du
nord de l'union. Dans les colonies du milieu, quoique les institutions y
fussent plus républicaines et plus libérales, le peuple y a été le
dernier à se révolter.»

M. Neilson proposa un amendement tendant à faire déclarer «que comme la
dépêche du ministre des colonies du 9 juillet 1831, en réponse aux
adresses de la chambre du 16 mars précédent, contenait une promesse
solennelle de coopérer avec elle au redressement des principaux abus,
c'était le devoir de la chambre de travailler dans l'esprit de cette
dépêche, à la paix, au bien-être et au bon gouvernement du pays suivant
la constitution; que la dépêche du bureau colonial communiquée le 14
janvier dernier, confirmait les mêmes dispositions; que l'on devait
s'occuper de l'amélioration du pays, de l'occupation des terres, des
lois de propriété, de l'indépendance des juges, de l'administration de
la justice, de la responsabilité des fonctionnaires, des comptes publics
et de la réduction de toutes les charges inutiles.»

«Les résolutions de M. Bedard portent atteinte, dit-il, à l'existence du
conseil législatif, d'un corps constitué comme nous, par l'acte de 91;
elles mettent en accusation le gouverneur en chef qui forme aussi une
autre branche de la législature; elles refusent formellement de subvenir
aux dépenses de la province, et comportent un procédé injurieux contre
la mère-patrie, c'est-à-dire contre son secrétaire colonial. Il n'est
pas nécessaire de dire que je ne puis voter pour elles. La constitution
en tout pays est la règle de conduite pour toutes les parties et la
sauve-garde de la liberté de chacun. Du moment qu'on l'attaque on
ébranle les passions. Nous nous trouvons dans des circonstances
différentes de celles des pays où il y a eu des changemens. En
Angleterre et aux Etats-Unis, qu'on a cités, des changemens ont été
opérés par le peuple, non par suite d'un goût pour la réforme, mais
parce que les rois eux-mêmes voulaient violer la constitution. La ligne
de démarcation est bien distincte: ils combattaient pour des droits qui
existaient, et nous, nous voulons renverser ceux qui sont établis. Le
résultat doit être différent. L'histoire est un moniteur fidèle; elle
nous apprend que les conséquences suivent les principes.»

«Je crains, ajouta M. Quesnel à son tour, qu'en nous adressant à
l'Angleterre pour demander un changement dans notre constitution, nous
ne l'obtenions point et que notre démarche entraîne avec elle des suites
désastreuses pour le pays. En Angleterre on n'a jamais voulu convenir
des vices de la constitution, et pense-t-on qu'aujourd'hui on y sera
plus facile sur ce sujet? Je ne le crois pas. J'ignore où ces
résolutions peuvent nous conduire. Si elles n'excitent point de trop
grands troubles, il en résultera au moins une grande réaction. Je
souhaite sincèrement que mes prévisions ne s'accomplissent point; je
souhaite me tromper. Quoique je diffère d'opinion avec la majorité de
cette chambre, si elle réussit à procurer l'avantage réel et permanent
du pays par les moyens qu'elle emploie aujourd'hui, je me réjouirai de
ses succès avec les hommes éclairés qui auront formé la majorité. Je
regretterai alors de n'avoir pas eu comme eux assez d'énergie pour
braver le péril et entreprendre une chose que je regardais comme
dangereuse, ou du moins comme très incertaine quant à ses résultats. Si
au contraire mes craintes se réalisent, si la chambre succombe dans son
entreprise, je partagerai avec les autres les maux qui pourront peser
sur ma patrie, je dirai, ce sont sans doute les meilleures intentions
qui ont guidé la majorité de la chambre, et on ne me verra point m'unir
avec ses ennemis pour lui reprocher d'avoir eu des vues perverses. Voilà
ce qui fera ma consolation.»

L'amendement de M. Neilson fut rejeté par 56 contre 24. MM. Cuvillier,
Quesnel, Duval, et plusieurs autres Canadiens faisaient partie de la
minorité; et les résolutions qui ont porté depuis le nom de 92
résolutions, furent finalement adoptées. Les administrations
provinciales, disaient-elles en substance, foulaient aux pieds les
droits et les sentimens les plus chers des Canadiens, qui s'étaient
toujours empressés de recevoir les émigrans des îles britanniques comme
des frères, sans distinction d'origine ni de croyance; la chambre ne
voulait introduire dans le pays que les droits dont jouissaient les
habitans de l'Angleterre; le défaut le plus grave dans la Constitution
était la nomination du conseil législatif par la couronne, au lieu
d'être électif comme elle l'avait demandé l'année précédente, parce que
la constitution et la forme du gouvernement qui convenaient le mieux à
cette colonie, ne devaient pas se chercher uniquement dans les analogies
que présentaient les institutions de la Grande-Bretagne, dans un état de
société tout-à-fait différent du nôtre. Ce n'était pas le plus libre
régime colonial dans les anciennes colonies, qui avait hâté leur
séparation, puisque la Nouvelle-York dont les institutions étaient les
plus monarchiques dans le sens que le comportaient la dépêche de M.
Stanley, avait été la première à refuser d'obéir à un acte du parlement
impérial, et que le Connecticut et le Rhode-Island avec des institutions
purement démocratiques furent les derniers à entrer dans la
confédération des Etats-Unis. L'acte des tenures devait être révoqué et
le vote de toutes les dépenses publiques laissé à là chambre; là
partialité dans la distribution des charges publiques était portée au
comble loin de diminuer, puisque sur une population de 600,000 habitans,
dont 525,000 d'origine française, 47 fonctionnaires seulement les moins
rétribués appartenaient à cette origine, tandis que 157 appartenaient à
l'origine britannique ou aux 75,000 habitans qui restaient de la
population. La négligence du bureau colonial à répondre aux adresses de
la chambre, la détention du collège de Québec par le militaire, les
obstacles opposée à l'établissement d'autres colléges le refus de
rembourser à la province les £100,000 de la défalcation de M. Caldwell
étaient encore signalés avec la foule d'abus déjà exposés tant de fois
dans les précédentes adresses. La chambre et le peuple,
continuaient-elles, appuyés sur la justice, devaient être assez forts
pour n'être exposés à l'insulte d'aucun homme quelqu'il fût ni tenue de
le souffrir en silence. Dans leur style, les dépêches de Stanley étaient
insultantes et inconsidérées à un degré tel que nul corps constitué par
la loi même pour des fins infiniment subordonnées à celles de
législation, ne pouvait ni ne devait les tolérer... ces dépêches étaient
incompatibles avec les droits et les privilèges de la chambre qui ne
devaient être ni mis en question, ni définis par le secrétaire colonial.

Puisqu'un fait qui n'était pas du choix de la majorité du peuple, son
origine et sa langue, était devenu un prétexte d'injures, d'exclusion,
d'infériorité politique et de séparation de droits et d'intérêts, la
chambre en appelait à la justice du gouvernement de sa Majesté et de son
parlement et à l'honneur du peuple anglais; la majorité des habitans du
pays n'était nullement disposée à répudier aucun des avantages qu'elle
tenait de son origine et de sa descendance de la nation française, qui
sous le rapport des progrès qu'elle avait fait faire à la civilisation,
aux sciences, aux lettres et aux arts, n'avait jamais été en arrière de
la nation britannique et était aujourd'hui dans la cause de la liberté
et la science du gouvernement sa digne émule. Enfin elles finissaient
par mettre lord Aylmer en accusation, en priant les communes
d'Angleterre de soutenir les plaintes devant la chambre des lords, et
les membres indépendans des deux chambres impériales de les appuyer,
entre autres O'Connell et Hume. Elles invitaient en même temps les
libéraux canadiens à se former en comités dans toutes les parties du
pays, pour correspondre avec ces deux hommes d'état, avec M. Viger, et
avec les autres colonies en leur demandant leur appui dans des questions
qui les intéressaient toutes également.

M. Morin fut chargé d'aller remettre à M. Viger, toujours, à Londres,
les pétitions basées sur ces résolutions et destinées aux deux chambres
du parlement impérial.

Le conseil législatif, en présence de l'attitude de l'assemblée, vota
des adresses contraires aux siennes, pour prier le roi de maintenir la
constitution pure et intacte. Les marchands anglais de Québec et autres,
opposés à la politique de l'assemblée, signèrent aussi une pétition à la
couronne dans le sens de celle du conseil, dans laquelle ils observaient
qu'elle voulait donner aux Canadiens-français une supériorité sur les
autres habitans, qu'elle voulait s'emparer des terres publiques et
entraver l'émigration, que la qualification en biens immeubles exigés
des magistrats était faite pour exclure les Anglais de ce corps, que la
loi des jurés avait la même tendance, que l'assemblée avait montré une
hostilité constante au commerce, que le conseil législatif était leur
sauvegarde contre les mesures arbitraires et inconstitutionnelles des
représentans du peuple, et que M. Viger ne devait pas être considéré
comme l'agent de la population anglaise.

L'assemblée après avoir voté les appropriations nécessaires pour
l'éducation, les institutions charitables, les chemins et les
améliorations intérieures, laissant de côté la liste civile, commença à
se disperser. Le gouverneur ne la voyant plus en nombre, la prorogea en
observant que ses procédés ne lui avaient pas permis de lui communiquer
les dépêches du ministre sur les difficultés financières; que
puisqu'elle en avait appelé au parlement impérial, chaque parti devait
se soumettre à son autorité suprême, mais qu'il devait déclarer que le
langage des 92 résolutions était si contraire à l'urbanité et à la
modération bien connues des Canadiens, que ceux qui ne connaissaient pas
le véritable état des choses ne pourraient s'empêcher de croire qu'elles
ne fussent le fruit d'une excitation extraordinaire et générale; que
néanmoins quelque fussent les sentimens qui régnaient dans l'enceinte de
l'assemblée la tranquillité la plus profonde régnait au dehors.

Cette dernière observation était des plus imprudentes. C'était inviter
les membres qui avaient voté pour les 92 résolutions à prouver au
gouverneur qu'ils exprimaient les sentimens de la masse du peuple; et
c'est ce qu'ils firent en organisant partout une agitation générale qui
aboutit à l'insurrection.



                              CHAPITRE II

                         LES TROUBLES DE 1837.

                               1835-1837.


Effet des 92 résolutions en Angleterre.--Une partie des townsbips de
l'est se rallie à la chambre d'assemblée--Comité nommé dans les communes
sur nos affaires.--Débats--Une partie du ministère anglais résigne.--M.
Stanley est remplacé aux colonies par M. Rice et plus tard par lord
Aberdeen.--Comités de district en Canada.--Nouvelles pétitions.--Lettre
de M. Roebuck.--Nouveaux débats dans la chambre des
communes.--Dissolution du parlement canadien.--Associations
constitutionnelles.--Rapprochement entre les libéraux du Haut et du
Bas-Canada.--Le parlement s'assemble à Québec.--Nouvelle adresse à
l'Angleterre--Une nouvelle section de la majorité se détache de M.
Papineau.--Dépêches de lord, Aberdeen.--Ministère de sir Robert
Peel.--Trois commissaires envoyés en Canada.--Lord Gosford remplace lord
Aylmer.--Chambre des lords. Ouverture du parlement canadien.--Discours
de lord Gosford.--La chambre persiste dans la voie qu'elle a prise, en
votant 6 mois de subsides qui sont refusés.--Le parlement est prorogé et
convoqué de nouveau.--Les autres colonies qui devaient faire cause
commune avec le Bas-Canada l'abandonnent et acceptent les propositions
de l'Angleterre.--Rapport des commissaires.--La conduite du ministère
approuvée.--Les assemblées continuent en Canada.--Langage des
journaux.--Agitation dans les campagnes.--Bandes d'hommes armés.--M.
Papineau descend jusqu'à Kamouraska.--Opinion réelle de la masse des
habitans.--Nouvelle session du parlement aussi inutile que les
autres.--Nouvelle adresse au parlement impérial.--Magistrats et
officiers de milice destitués.--Associations secrètes à Québec et à
Montréal, où l'on résout de prendre les armes.--Démonstrations en faveur
du gouvernement.--Assemblée des six comtés.--Mandement de l'évêque de
Montréal.--Le gouvernement fait des armemens.--Troubles à
Montréal.--Mandat d'arrestation lancés.--Les troupes, battues à
St.-Denis; victorieuses à St.-Charles.--La loi martiale
proclamée.--Plusieurs membres invitent inutilement le gouverneur à
réunir immédiatement les chambres.--Affaire de
St.-Eustache.--L'insurrection supprimée.--Troubles dans le
Haut-Canada.--Résignation de lord Gosford.--Débats dans les
communes.--Les ministres promettent de soumettre l'insurrection par les
armes.


Les 92 résolutions et l'ajournement prématuré des chambres ne laissèrent
plus de doute sur la gravité de la situation dans l'esprit de ceux en
Angleterre qui s'intéressaient aux affaires de ces importantes
provinces. La solution de toutes les questions était laissée à la
métropole. Quoiqu'il régnât beaucoup d'incertitude sur ce qu'elle allait
faire, il surgissait de temps à autre des faits, des rumeurs qui
entretenaient les espérances des libéraux. Les journaux reproduisirent
une dépêche de lord Goderich au gouverneur de Terreneuve sur les
conseils législatifs, qui paraissait leur donner gain de cause. «On ne
peut nier, disait ce ministre, qu'en pratique l'existence de ces corps
n'aient été accompagnée de difficultés sérieuses. Ils ont mis trop
souvent en collision les différentes branches de la législature; ils ont
ôté aux gouverneurs le sentiment de leur responsabilité, et privé les
assemblées de leurs membres les plus utiles, tout cela sans
compensation. Ils ne prennent dans les colonies ni une position ni une
influence analogue à la chambre des lords en Angleterre, parce qu'ils
n'ont rien de la richesse, de l'indépendance et de l'antiquité de cette
institution qui fait respecter la pairie anglaise. D'après ces
circonstances et l'histoire des colonies de l'Amérique, je verrais avec
plaisir tout arrangement tendant à fondre les deux chambres en une seule
dans laquelle les représentans du peuple rencontreraient les serviteurs
de la couronne.» Ces dernières paroles annonçaient à la fois l'abolition
du conseil et l'introduction du système responsable. L'île du Prince
Edouard comme Terreneuve se plaignait de son exécutif.

Une partie des habitans des townships de l'est s'assemblèrent à
Stanstead sous la présidence de M. Moulton, et passèrent des résolutions
à l'appui de l'assemblée. Presque tous les comtés, presque toutes les
paroisses les imitèrent. Les journaux étaient remplis de ces
manifestations qui raffermissaient les chefs et divisaient de plus en
plus les partis. Des délégués de comtés s'assemblèrent à Montréal pour
organiser un comité central et permanent, qui éclairerait l'opinion et
donnerait l'exemple des mesures à prendre suivant les circonstances. Le
parti anglais faisait courir alors le bruit que les ministres avaient
résolu d'unir les deux Canadas. L'agitation dans le Haut-Canada était
presqu'aussi vive que dans le Bas, et le parti libéral y paraissait
vouloir coordonner ses mouvemens avec les nôtres.

Mais c'était à londres que devaient se décider nos destinées. M. Roebuck
avait fait nommer un comité dans les communes sur nos affaires. MM.
Roebuck, Hume, O'Connell avaient pris la parole en faveur des Canadiens.
Le ministre des colonies, M. Stanley, avait défendu sa politique appuyé
de lord Howick et de M. P. Stewart. M. Roebuck en plaidant la cause du
Bas-Canada, avait plaidé celle du Haut, dont M. McKenzie était l'agent à
Londres, mais l'agent de la minorité d'après l'opinion de sa
législature. M. Stanley, dit que le Haut-Canada ne se plaignait pas de
sa constitution, et que c'étaient les factions qui avaient décrié celle
du Bas, accordée pour conserver la langue, les usages et les lois de ses
habitans. Il déclara que le conseil législatif devait être maintenu,
parce qu'en le rendant électif on détruirait entièrement l'influence du
gouvernement et on annulerait les droits de la minorité anglaise, pour
la défense et la protection de laquelle il avait été établi dans
l'origine; qu'il était vrai que sur 204 fonctionnaires 47 seulement
étaient Canadiens-français; mais qu'il ne doutait nullement que les deux
Canadas ne fussent un jour unis, quoiqu'il ne fût pas préparé à proposer
pour le moment une mesure qui lui paraissait la seule propre à y assurer
la permanence des principes anglais et à réduire la législature
réfractaire qui siégeait à Québec.

O'Connell protesta contre la constitution du conseil législatif, vu
qu'elle donnait un double vote au gouvernement, et déclara que l'un des
principaux abus venait de ce que l'exécutif mettait toute son influence
à soutenir des étrangers contre les habitans du pays.

Lorsque la nouvelle de ces débats arriva à Montréal, le comité central
vota des remercîmens aux orateurs qui avaient plaidé la cause
canadienne, et des approbations à M. Bidwell, à M. MacKenzie et autres
chefs réformateurs du Haut-Canada. De jour en jour le parti libéral de
cette province cherchait à se rapprocher de nous, pour s'appuyer de
notre influence en attendant qu'il eût la majorité vers laquelle il
approchait graduellement et qu'il devait bientôt obtenir.

Le comité de la chambre des communes ne put être retenu dans les limites
de l'enquête de celui de 1828, et voulut étendre son investigation
au-delà, malgré les efforts de M. Stanley. La correspondance entre le
bureau colonial et les gouverneurs du Canada, lui fut soumise. On trouva
dans les dépêches de lord Aylmer depuis qu'il s'était soulevé contre la
chambre, des épithètes offensantes pour les chefs du parti canadien, que
M. Baring voulut faire effacer, parce qu'elles devaient tendre à
irriter, et que d'ailleurs ce gouverneur était un homme indiscret et
d'un esprit faible. Le comité interrogea sir James Kempt, MM. Viger,
Morin, Ellice, J. Stuart, Gillespie et le capt. McKennan. M. Morin avait
eu une conférence d'une heure et demie avec M. Stanley et sir James
Graham, dans laquelle ils avaient discuté la question des finances et
celle d'un conseil législatif électif. Quant à sir James Kempt, il
disait que le seul moyen de terminer les dlfférens serait d'assurer le
payement des fonctionnaires par un acte du parlement impérial, et que
quant au conseil exécutif, il s'était dispensé de ses services lorsqu'il
était gouverneur du Canada; M. J. Stuart pensait qu'il fallait
réorganiser la chambre d'assemblée pour assurer une majorité anglaise,
ou réunir les deux Canadas et donner le pouvoir au conseil exécutif de
se renouveler lui-même et de renouveler le conseil législatif.

C'est pendant que la question canadienne était devant ce comité qu'une
partie des ministres résigna sur la question des biens de l'Irlande. M.
Stanley fut remplacé au ministère des colonies par M. Spring Rice. Cette
nouvelle accueillie avec joie en Canada, où M. Stanley avait perdu par
sa conduite récente la popularité que ses discours de 1822 lui avait
acquise, exerça peu d'influence sur nos destinées. Le rapport que
présenta le comité ne concluait à rien et laissait les choses dans
l'état où elles étaient. Il était très court et à dessein contraint et
fort ambigu, pour ne pas mécontenter trop fort aucun parti. Il laissait
la solution de toutes les questions au bureau colonial. Cependant il
avait causé beaucoup de discussions dans le comité. M. Stanley avait
voulu y faire approuver sa conduite, et il y avait fait mettre des
additions dans ce sens auxquelles M. Roebuck s'était opposé et qui
avaient été retranchées. Sir James Graham et M. Robinson avaient soutenu
le ministre contre MM. Roebuck, Howick et Labouchère. On avait débattu
quatre heures, et obtenu une majorité de 2 voix.

Les comités de district siégeaient toujours en Canada. Ils avaient
acheminé des pétitions portant plus de 60,000 signatures à Londres; ils
correspondaient avec nos agens et passaient résolutions pour tenir le
peuple en haleine. On lut dans celui de Montréal une lettre de M.
Roebuck dans laquelle il l'informait que tant que M. Stanley avait été à
la tête du bureau colonial il n'avait conservé aucune espérance de voir
les affaires s'arranger, mais que M. Spring Rice paraissait plus
traitable et qu'il attendait un meilleur avenir de lui; qu'il avait
abandonné le bill de M. Stanley touchant la liste civile, et qu'on
devait lui donner un peu de délai. «Il vaut mieux j'en conviens,
disait-il, combattre que de perdre toute chance de se gouverner
soi-même; mais nous devons assurément essayer tous les moyens avant de
prendre la résolution d'avoir recours aux armes.... La chambre pourrait,
comme sous l'administration de sir James Kempt, passer un bill de
subsides temporaire sous protêt, se réservant tous ses droits et
exposant qu'elle le faisait par esprit de conciliation et pour fournir
au nouveau ministre l'occasion de redresser les griefs de son propre
mouvement.» Il conseillait aussi de réveiller le peuple, de ne pas
reculer d'un pas devant les principes, et déclarait que l'on n'aurait de
bon gouvernement que lorsqu'on se gouvernerait soi-même et qu'on se
serait défait du conseil législatif.

La suite des événement fera voir si ces conseils étaient bien sages.

Le 4 août il y eut encore quelques débats dans les communes sur nos
affaires à l'occasion d'une requête présentée par M. Hume à l'appui des
92 résolutions. M. Rice blâma sévèrement M. Hume d'une lettre publiée
dans les journaux, dans laquelle il appelait les Canadiens à résister à
la funeste domination du gouvernement anglais. Il dit qu'il ne convenait
point à un homme parlant sans danger dans l'enceinte des communes, de
lancer des sentimens qui pourraient faire tant de mal à l'Angleterre et
au Canada, et que si l'on avait recours à la résistance il espérait que
les lois atteindraient tous ceux qui y seraient concernés.

Le parlement canadien fut dissous au commencement d'octobre, et les
élections qui eurent lieu affaiblirent encore le parti du gouvernement.
Il y eut beaucoup de troubles à Montréal, où l'élection fut discontinuée
pour cause de violence, et en d'autres localités. Un Canadien fait tué
d'un coup de fusil à Sorel de propos délibéré. Les Anglais, joints à
quelques Canadiens avec M. Neilson à leur tête, formaient alors à
Québec, à Montréal, aux Trois-Rivières des associations
constitutionnelles par opposition aux comités permanens des partisans de
la chambre, pour veiller aux intérêts de leur race. Bon nombre d'Anglais
cependant partageaient les sentimens de leurs adversaires, et sept à
huit furent élus par leur influence. Les townships de l'est, peuplés
d'Anglais, se prononçaient de plus en plus pour les réformes. Sur leur
invitation, M. Papineau, accompagné de plusieurs membres de l'assemblée,
se rendit à Stanstead, où il fut reçu avec toutes sortes d'honneurs par
les comités qui s'étaient formés dans ces localités. Plusieurs centaines
de personnes le visitèrent le jour de son arrivée, et le _Vindicator_
annonça qu'il ne s'était pas trouvé moins de 500 personnes à la fois
pour le voir, parmi lesquelles on avait remarqué plusieurs Américains
des états de New Hampshire et de Vermont et entre autres le général
Fletcher. Le soir on lui donna un dîner de 200 couverts. M. Papineau, le
Dr. O'Callaghan, M. Dewitt, le général Fletcher y furent les principaux
orateurs. Ces démonstrations, les discours des membres dans les
assemblées qui avaient lieu partout, et la polémique des journaux
n'annonçaient aucune intention chez les partis de rien abandonner de
leurs prétentions. M. Papineau avait recommandé dans son adresse aux
électeurs de cesser de consommer les produits anglais, de se vêtir
d'étoffes manufacturées dans le pays et de ne faire usage que de
boissons canadiennes, pour encourager l'industrie locale et dessécher la
source du revenu public, que les ministres employaient comme ils
voulaient. Comme les banques appartenaient aussi à leurs ennemis, ils
devaient exiger le payement de leurs billets en espèces afin de
transférer ces établissemens de mains ennemies en mains amies, tous
principes que le parti contraire avait commencé à mettre en pratique à
Montréal; mais qui ne furent admis du moins ouvertement par personne à
Québec. Il fut en même temps question d'établir une banque nationale. A
Toronto il se forma une association politique qui se mit en rapport avec
les comités permanens du Bas-Canada. Tous les jours le parti libéral
dans les deux provinces se rapprochait de plus en plus, et cherchait à
coordonner ses mouvemens pour donner plus de poids à ses paroles et à
ses résolutions. On en avait besoin, car bientôt l'on apprit la
résignation du ministère et l'avènement des torys au pouvoir avec sir
Robert Peel à la tête des affaires et le comte Aberdeen pour ministre
des colonies. Ils eurent à s'occuper des nouvelles adresses du parti
anglais et de la nouvelle pétition de l'assemblée et de la minorité du
conseil législatif à l'appui des 92 résolutions. Mais les nouveaux
ministres ne pouvaient transmettre leurs instructions à lord Aylmer
avant l'ouverture des chambres canadiennes en 1835.

La première chose que fit l'assemblée fut de protester contre les
remarques faites par le gouverneur en mettant fin à la dernière session,
touchant les requêtes qu'elle avaient adressées au parlement, et de
faire biffer son discours de son procès-verbal. C'était dénoncer les
hostilités. M. Morin proposa ensuite que la chambre se formât en comité
général pour reprendre la considération de l'état de la province. M.
Gugy en s'y opposant observa qu'il préférait un gouvernement d'hommes
nés dans le pays, à tout autre. «Pour moi, répliqua M. Papineau, je ne
veux pas cela; j'aime autant celui de mes co-sujets, amis des lois, de
la liberté, de la justice, d'hommes qui protègent indistinctement toutes
les industries, et veulent accorder à tous les mêmes privilèges; je les
aime, je les estime tous sans distinction d'origine; mais je n'aime pas
ceux, qui, conquérans orgueilleux, viennent nous contester nos droits,
nos moeurs et notre religion. S'ils ne sont pas capables de s'amalgamer
avec nous, ils devraient demeurer chez eux. Il n'y a pas de différence
entre eux et nous; les mêmes droits et la même protection appartiennent
à tous. Assurément je préférerais le gouvernement de gens du pays à
celui des hommes dont je viens de parler, et mes compatriotes ont déjà
fait preuve de capacité, d'intégrité. Ceux-mêmes qui réclament ces
privilèges exclusifs les réprouvent dans leur coeur, et ils en seront
eux-mêmes les victimes. En supposant qu'ils fissent du Canada une
Acadie, et qu'ils chassassent toute la population française, là division
se mettrait bientôt parmi eux. S'ils parvenaient à former des bourgs
pourris, bientôt même cette représentation corrompue les opprimerait. Il
est dans le coeur de tous les hommes de détester les privilèges
exclusifs; mais la haine, la passion, l'esprit de parti les
aveuglent.... On nous dit: soyons frères. Soyons le: mais vous voulez
avoir le pouvoir, les places et les salaires. C'est cette injustice que
nous ne pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques qui
conviennent à notre état de société.»

L'exécutif n'avait rien à communiquer de décisif sur les affaires.
L'assemblée siégea deux fois par jour pour terminer la session plus
vite. Les débats furent la répétition de ce qu'on avait déjà dit tant de
fois. Elle continua l'agence de M. Roebuck, et passa encore une nouvelle
adresse qui occasionna une longue discussion et qui devait amener une
prorogation immédiate. C'est au sujet de cette adresse que la majorité
commença à se diviser une seconde fois. Plusieurs membres voulurent que
l'on continuât à faire marcher les affaires, et que l'on s'abstint avec
soin de toute mesure qui pût prêter à l'exécutif le plus léger prétexte
d'interrompre les travaux législatifs. M. Bedard qui ne suivait qu'à
contre coeur depuis deux ans, la majorité, osa dire enfin que l'adresse
contenait un refus péremptoire et direct de tout ce que le gouverneur
demandait, et qu'il ne pouvait l'appuyer. «Et peut-on oublier, répliqua
aussitôt M. Papineau, qu'en Angleterre c'est la même plume qui prépare
et le discours du trône et la réponse. Les circonstances exigent que
nous nous écartions des formes ordinaires, et que nous exprimions
hautement ce que nous sentons. C'est faire injure à l'Angleterre que de
dire qu'elle peut passer un bill de coercition et nous envoyer dix à
douze régimens. Si c'était le cas, on devrait songer au plutôt à nous
délivrer d'un gouvernement qui serait si tyrannique. Mais s'il y avait
lieu de craindre une lutte, on pourrait dire que le danger existe déjà,
et que nous avons déjà été bien plus loin que ne va cette adresse.»

M. Bedard proposa divers amendemens, secondé par M. Caron, qui furent
rejetés par 48 voix contre 26, dont 16 Canadiens. Cette rupture devait
s'agrandir de jour en jour.

Elle fut regardée dès le premier instant par les hommes extrêmes comme
une défection de la part de la minorité, et le bruit courut que des
intrigues secrètes et des faveurs montrées dans le lointain avaient
ébranlé les auteurs des amendemens sur lesquels on savait que l'évêché,
qui redoutait les troubles, avait une grande influence. Le rédacteur du
_Canadien_, M. Parent, qui était leur ami intime, et qui était bien
supérieur à eux par ses lumières et ses talens, vint à leur secours et
chercha à les justifier. Il attribua le vote de la minorité aux besoins
du district de Québec, au progrès duquel la suspension des travaux
législatifs faisait un grand tort dans un moment surtout où la gêne
commerciale était si grande. Mais les dépêches de lord Aberdeen, qui lui
furent communiquées, et le refus de lord Aylmer d'avancer l'argent
nécessaire pour payer les dépenses courantes de l'assemblée avant
qu'elle eût approuvé celles qu'il avait faites sans bill de subsides,
amenèrent la dispersion des membres et la prorogation des chambres.

Lord Aberdeen refusait d'assurer l'indépendance des deux conseils et des
juges, jusqu'à ce que toutes les enquêtes sur les abus fussent parvenues
au point où l'on pût avoir la perspective d'un arrangement, et le bill
d'éducation parce qu'il paraissait reconnaître l'existence légale des
sulpiciens et des jésuites, et pouvait donner des privilèges civils
exclusifs aux catholiques au détriment de la minorité protestante.
_Vigilante comme elle devait l'être avec beaucoup de raison_ contre le
moindre empiétement sur sa liberté religieuse, elle pouvait soupçonner
que cette législation rétrograde conférait des avantages indus à la
majorité catholique. Elle pouvait croire aussi que la langue, la
littérature française et les institutions religieuses avaient été les
objets d'une attention spéciale; que les fondations ecclésiastiques
existantes avaient été préférées à celles qui pourraient s'élever plus
tard, parce que les premières étaient sous le contrôle du clergé
catholique, et que les secondes, c'est-à-dire les protestantes, ne
fleuriraient et ne se multiplieraient qu'avec l'émigration et
l'accroissement des capitaux et des établissemens anglais.

Toutes ces raisons du ministre étaient de purs subterfuges pour tromper.
Il ne voulait pas donner les mêmes avantages aux catholiques qu'aux
protestans; mais comme une déclaration ouverte et franche d'un pareil
principe eût paru trop odieux, il faisait des suppositions idéales pour
faire croire que l'usage de la liberté chez les uns aurait amené
nécessairement l'esclavage chez les autres. La question religieuse ainsi
traitée fit penser à la situation des catholiques en Canada. Les
journaux publièrent les instructions de sir George Prévost,[29] dans
lesquelles on maintenait les prétentions que nous avons déjà rapportées
ailleurs sur la suprématie et la juridiction ecclésiastique de
l'Angleterre. Dans les paroisses où la majorité serait protestante, le
curé devait l'être et percevoir les dîmes, les catholiques se servant de
l'église après les protestans. Les prêtres pourraient contracter
mariage, et les ministres protestant devaient remplacer graduellement
les missionnaires catholiques chez les Sauvages. C'était l'esprit de ces
instructions qui avait inspiré lord Aberdeen dans le rejet de la loi
dont nous venons de parler.

[Note 29: Papiers officiels imprimés en 1814 par ordre de la chambre des
communes.]

Cependant la politique du ministre était de le dissimuler dans le
parlement impérial. Il y eut encore des débats dans les communes à
l'occasion de la présentation de la pétition des membres du conseil
législatif et de l'assemblée du mois de décembre. La veille on avait
distribué un pamphlet aux membres des communes, dressé par un ami des
Canadiens à Londres, dans lequel on exposait tous les vices du
gouvernement et toutes les réformes que demandait le peuple. On passait
en revue les abus du système judiciaire et de l'exécutif à la tête
duquel on mettait des militaires incapables de gouverner un peuple
libre; la mauvaise administration des terres; la multiplicité des
emplois dans les mêmes familles, la défalcation de receveur-général
Caldwell, protégé du pouvoir et conseiller législatif devenu riche,
disait-on, depuis son malheur, nom que les gens de sa classe donnait à
son péculat, et qui lui permettait de donner des dîners somptueux;
l'absence de contrôle partout malgré l'abus de l'intervention incessante
du parlement impérial. L'auteur terminait par appuyer sur la nécessité
de rappeler lord Aylmer.

A peu près dans le même temps un article écrit avec beaucoup de verve
parut dans _Taits Edinburgh Magazine_, sur la situation politique du
Canada, qu'on attribua à M. Chapman et dont le mémoire ci-dessus était
un résumé.

M. Roebuck répéta dans les communes ses remarques ordinaires sur les
abus de l'administration. M. Spring Rice dit, qu'avant la retraite du
ministère dont il faisait partie, il avait préparé une dépêche qui
contenait un ample exposé des vues du gouvernement. Cette retraite avait
empêché de l'envoyer. Il n'avait pas confirmé la nomination du juge Gale
parce qu'il s'était trop compromis comme partisan politique, et comme le
juge Kerr avait été destitué de sa place de juge de l'amirauté pour
malversation, il n'avait pas cru convenable de lui laisser celle de juge
de la cour du banc du roi. M. Stanley maintint qu'on n'avait pu réussir
à prouver une seule plainte, un seul grief articulé dans les 92
résolutions, et que le ministère avait obtenu du comité un verdict
d'acquittement triomphant. Sir Robert Peel fit part à la chambre qu'il
avait chargé lord Aylmer d'informer le Canada que l'on allait y envoyer
un gouverneur étranger à la politique coloniale et en possession des
vues et des intentions de la métropole, pour y examiner l'état des
choses et faire rapport, après quoi le ministère proposerait les mesures
nécessaires. Mais il devait déclarer que l'on n'entendait admettre aucun
nouveau principe dans l'organisation du gouvernement, et que, si les
griefs n'étaient pas fondés, l'on prendrait les moyens de faire cesser
l'agitation. Quant aux menaces de rébellion, il dirait aux rebelles,
nous voulons vous rendre justice et vos menaces augmentent nos forces.
Quant à l'intervention des Etats-Unis, on était en bonne intelligence
avec eux, et quand bien même ils voudraient intervenir, ils ne
prendraient pas M. Roebuck pour leur organe dans cette chambre. MM.
Stanley, Robinson, Hume, Sheil prirent la parole.

Le discours du ministre malgré son air de modération, et la confirmation
de la nomination du juge Gale, que M. Spring Rice avait refusée,
indiquaient assez la conduite qu'on allait tenir. On voulait seulement
mettre en usage cette bienveillance de manière et cette finesse de
conduite usitées dans la diplomatie et inconnue jusque-là dans la
politique coloniale, pour tâcher d'apaiser les discordes et de faire
pénétrer dans les coeurs des sentimens plus favorables aux réformes
qu'on pourrait juger nécessaire d'adopter plus tard.

Dès le mois de février lord Aberdeen avait écrit à lord Aylmer pour lui
dire qu'il approuvait sa conduite, mais que dans l'état des esprits il
n'y avait pas d'espoir qu'il pût employer avec succès des paroles de
paix et de conciliation, et qu'on allait le remplacer par une personne
de confiance avec le titre de commissaire royal.

Lord Aylmer lui avait déjà envoyé une longue dépêche pour repousser les
accusations portées contre lui dans les 92 résolutions. Il disait que
sur 142 personnes qu'il avait nommées à des emplois salariés, 80 étaient
d'origine française et 295 sur 580 nommées à des emplois non salariés;
que sur 330 commissaires des petites causes, 151 étaient de la même
origine, et qu'au reste l'on devait préférer les personnes les plus
propres sans distinction d'origine; que toutes les places dans l'église
catholique, comme les cures dont les appointemens excédaient £25,000,
étaient entre les mains des Canadiens-français, qu'il en était de même
des maîtres d'écoles de campagne, dont les salaires et les allocations
s'élevaient à £18,000. Mais la partialité avait été si grande avant lui,
et l'abus était si enraciné encore que s'il avait donné 80 places aux
Canadiens qui formaient les trois quarts de la population, il en avait
donné 62 aux Anglais qui formaient l'autre quart, et que les salaires et
les émolumens de ces 62 excédaient de beaucoup ceux des 80. D'après la
liste civile, l'estimation soumise à la chambre en 1834 et d'autres
sources, les fonctionnaires recevaient £71,770, distribués comme suit:
Anglais £58,000, Canadiens-français £13,600. Ceux-ci étaient exclus de
tous les départemens de l'exécutif, ainsi que du bureau des terres, des
douanes et des postes, et dans l'administration de la justice qui
coûtait £36,000, £28,000 étaient partagés par les Anglais et £8,000 par
les Canadiens. Une pareille exclusion, une pareille injustice peut-elle
être tolérée sinon sous l'empire de la force matérielle. C'est insulter
les sentimens les plus nobles que de le croire.

Cependant les discussions que le Canada soulevait dans le parlement
impérial avaient leur écho au dehors où, les grands journaux, comme le
_Times_, le _Chronicle_, le _Herald_, étaient hostiles à l'assemblée et
aux Canadiens-français presque totalement inconnus en Angleterre.
L'_Advertiser_, le _Globe_, prenaient leur défense; mais il était facile
de voir que la grande majorité des communes comme de la nation, n'avait
aucune sympathie pour eux.

Le bruit courut d'abord que le commissaire royal allait être le vicomte
de Canterbury, ci-devant sir Charles Manners Sutton; mais bientôt l'on
apprit qu'il refusait d'accepter cette mission difficile sous prétexte
de maladie dans sa famille. Sa réputation avait fait concevoir des
espérances. L'on parla ensuite de lord Amherst, celui-là même qui avait
été ambassadeur en Chine et vice-roi d'Irlande. Lord Aberdeen annonça
même sa nomination; à lord Aylmer. Mais le ministère ayant été changé
sur ces entrefaites, le choix des nouveaux ministres tomba sur lord
Gosford, qui avait acquis quelque réputation en Irlande, sa patrie, par
son opposition aux orangistes. L'on vantait sa fermeté et la libéralité
de ses principes; mais on lui adjoignait deux personnages à peu près
inconnus, sir Charles Gray, tory de la vieille école, et sir James
Gipps. Le correspondant de Londres du _Vindicator_ n'attendait rien de
cette commission.

L'un des agens du parti anglais, M. Walker, osa chercher à gagner
O'Connell à sa cause. «Comment, vous désirez être représentés comme
minorité, lui dit le grand orateur; certes ce serait, selon moi, un
grand grief si vous l'étiez.» Le 12 juin les affaires du Canada furent
l'objet de quelques discussions dans la chambre des lords. Le langage du
comte Aberdeen faisait dire au Canadiens. «La base de sa politique
coloniale, chose remarquable, est précisément la même que pose le peuple
du pays... Si lord Aberdeen et les hommes d'état de l'Angleterre,
voulaient être aussi honnêtes et sincères qu'ils sont faiseurs de belles
phrases nos difficultés seraient bien vite arrangées.» Un lord déclara
qu'il ne pouvait pas concevoir quel intérêt avait l'Angleterre à refuser
des concessions larges et libérales. On ne devait pas traiter les
assemblées coloniales comme des enfans ni les assujétir entièrement aux
ordres de l'Angleterre; on devait les laisser jouir de la plus entière
liberté compatible avec le maintien de la souveraineté métropolitaine.
Une commission lui semblait non seulement inutile, mais pire qu'inutile;
on devait envoyer un commissaire prêt à agir. Le gouvernement pouvait et
devait décider sur le champ toutes les questions importantes. Il y avait
peu de sujets sur lesquels on avait besoin d'information.

Lord Glenelg répliqua qu'il s'était cru obligé avec ses collègues de
changer les instructions de ses prédécesseurs, et d'envoyer plusieurs
commissaires pour faire une enquête sur les lieux.

Les nouvelles instructions que lord Aberdeen qualifiait d'inutiles,
mettaient la majorité et la minorité du Canada en face, déclaraient
d'avance que le conseil législatif ne pouvait être changé, et
ordonnaient à la commission d'opposer un refus formel à la proposition
de l'assemblée de renvoyer cette question à des conventions du peuple.
Quant aux subsides, les revenus de la couronne ne pourraient être
abandonnés que moyennant une liste civile suffisante pour le soutien du
gouvernement. L'administration des terres de la couronne devait rester
entre les mains de l'exécutif. Les juges accusés subiraient leur procès
devant le conseil législatif ou devant le roi aidé du comité judiciaire
du conseil privé. La commission devait faire rapport sur la tenure des
terres, sur les biens du séminaire de St.-Sulpice, sur l'éducation, sur
la distribution des droits de douane entre les deux Canadas. Elle
pouvait interroger des témoins et les documens écrits; elle allait au
Canada pour remplir une mission de conciliation et de paix et devait
éviter conséquemment de paraître mettre en force un pouvoir nouveau et
odieux. En recevant les plaintes de tous les partis, la politesse,
l'urbanité et le respect devaient caractériser sa conduite envers toutes
les classes; elle devait entrer en relation avec elles, exprimer ses
opinions avec bienveillance, surveiller les indications des assemblées
publiques et des relations sociales ordinaires, étudier les écrits
politiques et la littérature périodique, transporter ses enquêtes en
différens endroits du pays et observer le plus grand secret sur ses
conclusions.

La commission arriva à Québec à la fin d'août. Le Conseil-de-Ville lui
présenta une adresse de bien-venue. Lord Gosford tint un lever quelques
jours après, et s'y montra très gracieux. Mais on était sur ses gardes.
Les membres libéraux du conseil et de l'assemblée se réunirent au
commencement de septembre aux Trois-Rivières pour s'entendre sur la
conduite à suivre devant les commissaires. Ceux du district de Québec ne
jugèrent pas à propos d'y aller. La division entre ce district et ceux
des Trois-Rivières et de Montréal devenait plus grande de jour en jour.
Lord Gosford cherchait par tous les moyens à captiver la bienveillance
des Canadiens. Il invita M. Papineau et M. Viger à dîner chez lui; il
visita les classes du séminaire, et laissait tout le monde enchanté de
sa politesse. Il donna un grand bal le jour de la Ste.-Catherine,
anniversaire fêté chez beaucoup de Canadiens, où ses prévenances pour
Madame Bedard blessèrent quelques parvenus de l'oligarchie, enfin la
place du juge Kerr destitué, parut destinée pour le mari de cette dame,
celui-là même qui avait proposé les 92 résolutions. Ces faits, ces
bruits portés, grossis de bouche en bouche augmentaient les espérances,
lorsque les chambres s'ouvrirent le 27 octobre. Lord Gosford leur
adressa un long discours, dans lequel il parla de beaucoup de choses,
mais finit par déclarer que sur les grandes questions en débat la
commission ferait son rapport à Londres, et que du reste les Canadiens
pouvaient être assurés qu'on ne toucherait point à leurs arrangemens
sociaux. C'était annoncer un nouvel ajournement. Mais comme il avait
appuyé sur beaucoup de réformes de détail et que son discours, préparé
avec soin, respirait la modération et la justice, on ôsa espérer encore.
«Je dirais, observait-il, aux Canadiens tant d'origine française que
d'origine britannique, considérez le bonheur dont vous pourriez jouir,
et la situation favorable où, sans vos dissensions, vous pourriez vous
placer. Issus des deux premières nations du monde, vous occupez un vaste
et beau pays, un sol fertile, un climat salubre, et le plus grand fleuve
du globe amène jusqu'à votre ville la plus éloignée les vaisseaux de la
mer.»

La réponse au discours du trône provoqua quelques débats, sur un
amendement de M. Clapham, qui voulait qu'on reconnût la commission; mais
la chambre s'y refusa, ne connaissant point les instructions qu'elle
devait suivre. Le parti tory cherchait déjà à l'appuyer comme s'il les
eut connues et s'il eût connu sa pensée. La réponse de la chambre ne fut
qu'un écho du discours, interprété au point de vue des 92 résolutions.
Lord Gosford fidèle au système qu'on lui avait tracé de tâcher de capter
la bienveillance des Canadiens par ces égards qui touchent, répondit
d'abord à la chambre en français, puis ensuite en anglais. La _Gazette_
de Montréal se trouva offensée de cette courtoisie et de l'audace
qu'avait eue un gouverneur anglais de faire usage de la langue du
vaincu. C'était une concession coupable, le premier pas de la
dégradation de la mère-patrie, qui avait eu la faiblesse de ne pas
proscrire la langue française dès l'origine.

Les journaux anglais qui avaient eu le signal, faisaient les plus
grandes menaces suivant le système qu'on leur avait indiqué, et que
faisaient marcher des fils secrets qu'on tenait à Londres. L'associatien
constitutionnelle de Montréal demanda à être entendue par la commission,
qui l'informa que l'esprit de la constitution ne serait pas changé et
que l'intérêt commercial serait protégé.

Elle voulut organiser des comités de quartier dans la ville dans le cas
où l'union et la force seraient nécessaires. Elle organisa un corps de
carabiniers de 800 hommes au nom de _Dieu sauve le roi_. Elle voulut
faire sanctionner cette organisation par le gouverneur, qui s'y refusa
et qui en ordonna quelque temps après la dissolution. Les orangistes
essayèrent aussi à lever la tête avec eux. Dès 1827 air Harcourt Lees
avait recommandé leur organisation dans les deux Canadas. Le district de
Gore du Haut-Canada fit aussitôt offrir son appui à lord Gosford contre
les tentatives séditieuses des constitutionnels. Dans le Bas-Canada on
n'en faisait de cas que par leur influence à Londres.

Cependant l'assemblée continuait ses travaux législatifs. Elle accusait
encore un autre juge, M. Thompson de Gaspé. Elle protestait une seconde
fois contre l'annexion du comté de Gaspé, au Nouveau-Brunswick; elle
réclamait surtout contre le payement des officiers publics sans
appropriation, et le Dr. O'Callaghan présentait un rapport sur les
procédés du parlement impérial à l'égard des 92 résolutions, dans lequel
il mettait à nu les contradictions, les erreurs du bureau colonial en
faisant l'historique de la question des finances depuis 1828. Dans le
temps même on recevait du Haut-Canada une partie des instructions de
lord Glenelg à la commission, que sir Francis Bond Head avait
communiquées à l'assemblée. Comme M. Mackenzie, disait le _Canadien_,
l'avait prévu, la communication de ces instructions produit un vif
regret et un désappointement général. Décidément ces instructions
décèlent chez les ministres des dispositions et des vues peu propres à
inspirer de la confiance dans la libéralité de leur politique à notre
égard. Lord Glenelg fait le réformiste à Londres et le conservateur à
Québec.

«Ces instructions renferment aussi, comme le discours du trône,
circonstance que nous n'avons pas cru devoir faire ressortir jusqu'à
présent, cette mortifiante comparaison de la faction oligarchique avec
la masse de la population, en parlant comme ayant toutes deux le même
poids, un droit égal à la considération auprès des autorités impériales.
C'est là sans doute le résultat de l'éducation et des habitudes
aristocratiques du vieux monde; on croyait sans doute que la faction
oligarchique est ici ce que le corps aristocratique est en Angleterre.
Cette erreur, cette prévention, si elle ne disparaît, et ne luit place à
des idées plus conformes à l'état de la société, fera perdre bientôt à
la couronne britannique un de ses plus beaux joyaux. Ce n'est qu'avec
des idées et des principes d'égalité que l'on peut maintenant gouverner
en Amérique. Si les hommes d'état de l'Angleterre ne veulent pas
l'apprendre par la voie de remontrances respectueuses, ils l'apprendront
avant longtemps d'une façon moins courtoise; car les choses vont vite
dans le Nouveau-Monde.»

Tel émit le langage d'un organe de la presse qui songeait alors à
abandonner le parti de M. Papineau pour soutenir celui de Québec, et à
recommander l'acceptation des propositions de lord Gosford. On peut
concevoir quel put être celui du parti extrême. Un appel nominal fut de
suite ordonné. Le parti de Québec, qui se séparait de plus en plus de
celui de M. Papineau, voulut s'opposer à la réception des instructions
de la commission, par son organe M. Bedard, opposition inutile, parce
que l'essentiel était connu, c'est-à-dire les dépêches elles-mêmes. Loin
de vouloir guerroyer sur des questions de forme, cette nouvelle
opposition aurait du lever de suite franchement son drapeau et déclarer
clairement ses principes. Si les réformes qu'on demandait n'étaient pas
accordées, allait-on se les faire donner de vive force, en levant
l'étendard de la révolte, ou allait-on négocier? On aurait alors comparé
ses forces à celles de l'Angleterre et pesé les chances de succès. Car
quant à la justice de leur cause, les Canadiens-français avaient cent
fois plus de droit de renverser leur gouvernement que l'Angleterre
elle-même en 1668, et les Etats-Unis en 1775, parce que c'était contre
leur nationalité elle-même que le bureau colonial dirigeait ses coups;
jugée sous ce rapport, la question se modifiait et devait être envisagée
non sous le point de vue du droit, mais sous le point de vue de
l'expédience, que les peuples comme les individus ne peuvent négliger
lorsqu'ils en appellent à la force physique.

Mais malheureusement le chef du parti de Québec, comme nous désignerons
désormais cette nouvelle opposition, était alors en pourparler, pour une
charge de juge, avec lord Gosford, qui laissait entrevoir d'autres
faveurs à quelques uns de ses amis. Dans des débats aussi graves entre
l'Angleterre et l'assemblée, une scission entre le parti extrême et le
parti modéré aurait dû se faire en vue du bien public seulement et non
sous l'influence de l'or et des places. Le devoir de tout représentant
du peuple était de refuser toute faveur jusqu'après l'arrangement des
difficultés, afin de conserver son indépendance et de ne pas paraître
influencé, par l'intérêt personnel. Le moment était trop solennel pour
s'occuper de soi lorsque l'existence politique de tous les Canadiens
était en question. Cette grande faute du parti modéré n'échappa pas à
ses adversaires, qui en profitèrent pour l'exposer aux yeux du public,
qui donna dès lors par ironie le nom de _petite famille_ à M. Bedard et
à ses amis, pour désigner des hommes qui servaient leurs intérêts avant
ceux du pays. C'était détruire leur influence dès le début de la
nouvelle voie dans laquelle ils entraient, et, dans laquelle la majorité
des Canadiens eussent suivi des hommes indépendans et énergiques, qui
n'auraient pas plus fléchi devant les appâts du pouvoir que devant les
menaces de la rébellion. Le vrai patriote tout pauvre qu'il est, tient
plus de place dans le coeur du peuple que l'agitateur riche et puissant
dont on soupçonne toujours l'ambition.

La majorité de l'assemblée fut entraînée par l'éloquence de M. Papineau.
La nomination de M. Bedard comme juge formellement annoncée, loin
d'apaiser les esprits, les excita, suivie qu'elle fut presqu'aussitôt
après du refus du gouverneur de destituer le juge Gale, dont le ministre
qui avait succédé à M. Spring Rice avait confirmé la nomination. Le
conseil plus opposé que jamais à la chambre, rejetait presque tous les
bills qu'elle lui envoyait, ce qui la confirmait dans l'opinion que le
gouvernement voulait la tromper et que le conseil lui servait
d'instrument. Sur 106 bills passés par l'assemblée dans la session, 61
furent ainsi étouffés ou mutilés, et c'étaient les principaux. En voyant
ce résultat, les hommes versés dans la politique et qui connaissaient la
dépendance du conseil, étaient convaincus que le gouvernement jouait un
rôle double et qu'il excitait par des moyens secrets et détournés une
chambre contre l'autre. La dernière lutte entre l'exécutif et
l'assemblée allait se porter sur la question des subsides. Les débats
durèrent deux jours. On y répéta ce qui avait déjà été dit tant de fois.
Une grande partie des membres prirent la parole. M. Morin proposa
d'accorder six mois de subsides. M. Vanfelson proposa en amendement
douze mois avec les arrérages. MM. LaFontaine, Papineau, Taschereau,
Drolet, Rodier, Berthelot parlèrent contre l'amendement; MM. Power,
Caron, DeBleury pour. «Par suite de l'injonction du parlement impérial,
dit M. Vanfelson, le secrétaire colonial a commencé à remplir sa mission
de réforme et quoiqu'il n'ait pas remédié efficacement à tous les maux,
je crois pouvoir démontrer si l'on vent discuter et juger sans passion
qu'il a déjà fait beaucoup. Plusieurs griefs ont été réparés; un grand
nombre d'autres sont en voie de l'être. Qu'on relise les 92 résolutions
et on verra que déjà 9 ou 10 des griefs énoncés ont cessé d'exister, et
lord Aylmer que nous avions accusé d'avoir violé les droits et les
privilèges de cette chambre a été rappelé.» L'orateur passant ensuite
aux dissensions entre la chambre et le conseil, ajouta que l'Angleterre
avait envoyé la commission pour constater qui avait tort et qui avait
raison, et que quant à la plainte faite contre le choix de militaires
pour gouverner le pays, on y avait fait droit, puisque lord Gosford ne
l'était pas. Il fallait donner le temps aux commissaires d'achever leur
enquête, et imiter O'Connell qui se relâchait de ses prétentions dans
certaines circonstances. M. LaFontaine prenant la parole, observa que
dans sa revue des griefs, le préopinant avait été obligé d'avouer que
les principaux, ceux qui avaient provoqué les 92 résolutions, existaient
encore; que lord Gosford n'avait d'autre mérite auprès de l'assemblée
que ses promesses, qu'il n'avait encore rien exécuté, et que si l'on
voulait adhérer strictement aux principes, on ne devait pas voter de
subsides du tout.

M. Papineau se leva enfin et parla pendant plusieurs heures. C'était à
lui à soutenir la position prise par le parti populaire dans les 92
résolutions; il en était le véritable auteur, il y avait résumé l'esprit
et les doctrines de l'opposition canadienne depuis plusieurs années. Le
sort de ses compatriotes y était attaché. Orateur énergique et
persévérant, M. Papineau n'avait jamais dévié dans sa longue carrière
politique. Il était doué d'un physique imposant et robuste, d'une voix
forte et pénétrante, et de cette éloquence peu châtiée mais mâle et
animée qui agite les masses. A l'époque où nous sommes arrivé il était
au plus haut point de sa puissance. Tout le monde avait les yeux tournés
vers lui, et c'était notre personnification chez l'étranger comme disait
le _Canadien_. Tout président de la chambre qu'était M. Papineau, c'est
lui qui dirigeait la politique de la majorité.

«Nous sommes, dit-il, à voir s'il y a dans la situation politique du
pays des circonstances nouvelles qui puissent justifier la conduite de
ceux qui semblent déserter la cause de la patrie, qui se séparent de
cette immense majorité de leurs concitoyens qui ont directement approuvé
et ratifié sur les hustings la conduite des membres qui ont voté les 92
résolutions. Dans cette grande discussion, il ne faut pas considérer
lord Gosford, mais il faut considérer les principes. Nous sommes en
lutte contre un système colonial qui, tel qu'il nous est expliqué par
lord Glenelg, contient dans son essence les germes de tous les genres de
corruption et de désordre; nous sommes appelés à défendre la cause et
les droits de toutes les colonies anglaises. Le même génie malfaisant
qui jetait malgré elles les anciennes colonies dans les voies d'une
juste et glorieuse résistance, préside à nos destinées. Il a inspiré les
instructions de la commission, qui changent nos relations avec le
gouvernement, qui détruisent le titre qu'il avait à la confiance des
représentans du peuple. Elles renferment un refus formel de faire aucune
attention aux plaintes du Haut et du Bas-Canada. La commission au lieu
de puiser ses renseignemens auprès des autorités constituées du pays,
est décidée à prendre pour base de ses déterminations les opinions de la
minorité, de cette minorité turbulente et factieuse, disait-il, dans une
autre occasion, qui ne cherche qu'à se gorger aux dépens d'une
population qui lui a offert un refuge. On veut dominer là ou peu de mois
auparavant on ne cherchait qu'un asile, qu'une patrie. Au milieu de nous
cette minorité se pavane de sa supériorité et de ses prétentions
exclusives. Nous n'avons pas un gouvernement de droits égaux, mais de
favoritisme. Les mignons de l'administration accaparent au préjudice de
la population entière tous les avantages du pays. L'estime et la
confiance de la majorité les font crier contre l'usurpation et la
nationalité, comme s'il était juste d'avoir versé son sang pour se voir
dégradé, exploité, dépouillé par et pour la minorité. De telles
prétentions pourtant se font entendre journellement à un degré dont même
l'Irlande n'offre pas d'exemple, dans le temps où ceux qui trahissaient
sa cause étaient récompensés par des emplois comme les seuls hommes de
capacité et de lumières.

«Pouvait-on imaginer, continua l'orateur, un plan plus défectueux que
d'envoyer trois commissaires qui ne s'étaient jamais vus, ayant une
foule d'employés avec chacun leurs communications et leurs
correspondances secrètes? Peut-on voir dans cette combinaison quelque
trait de sagesse? Aussi les résultats ne se sont pas fait attendre.
Quelques heures pour ainsi dire après leur arrivée le public fut averti
qu'il y avait division parmi eux sur tous les points. Pouvait-on espérer
qu'ils ne sèmeraient pas ici la division; qu'il y aurait entre eux
unanimité sur nos difficultés politiques, et que la diversité connue de
leurs opinions sur la politique de leur pays, ne serait pas le prélude à
la même diversité d'opinions sur la politique de notre pays? Aussi les
a-t-on vus se jeter dans les sociétés les plus opposées, et la presse
anglaise a bientôt retenti d'injures contre celui qu'elle appelait
radical, de louanges pour celui qu'elle appelait tory. On nous a promis
que de ce mélange naîtraient l'ordre et la justice. On aime à s'endormir
sur le bord d'un précipice, à attendre le bonheur que promet un songe
fugitif et trompeur; au lieu des jouissances et des réalités enchantées,
nous allons rouler dans un gouffre... Il ne fallait accorder que six
mois de subsides pour nous mettre dans la même position que la Jamaïque.
Ses représentans se sont dit: Nous voici dans des circonstances
extraordinaires, nous voterons six mois de subsides pour salarier les
troupes, mais après ce temps, nous sommes déterminés à nous ensevelir
sous des ruines plutôt que de céder nos libertés. Ces inspirations
héroïques ont obtenu du gouvernement anglais qui a su les apprécier, les
droits que réclamaient les colons de la Jamaïque, de semblables
inspirations nous assureront les mêmes avantages.»

L'amendement de M. Vanfelson fut rejeté par 40, contre 27. Huit Anglais,
dont quelques uns des townships de l'est, votèrent avec la majorité et
huit avec la minorité, preuve assez forte de la justice des prétentions
de l'assemblée. Le conseil rejeta la liste civile de six mois, ce qui
amena presqu'aussitôt la prorogation des chambres, n'y ayant plus de
membres suffisans pour continuer les affaires, et fit observer par lord
Gosford qu'il ne voulait pas se hasarder à prédire toutes les
conséquences qui résulteraient de cette conduite.

Ce dénouement donna un nouvel élan à l'agitation. L'on recommença à
s'assembler pour approuver la majorité de la chambre et se rallier aux
associations de réforme de Québec et de Montréal. Une adresse de sept
cents électeurs de Québec fut présentée à M. Papineau vers la fin de la
session pour approuver sa conduite, adresse qui amena la résignation
d'un des représentans de cette ville, M. Caron, parce qu'elle comportait
une censure contre sa conduite opposée à celle de M. Papineau depuis les
92 résolutions. Quelques-uns attribuèrent cette démarche au
mécontentement que lui causait la faveur qu'on faisait alors à M. Bedard
en le nommant juge. Dans les colonies peu d'hommes sont au-dessus de
pareilles faiblesses, mais pour M. Caron, ces bruits devaient être mal
fondés, car sa conduite n'avait pas cessé un moment d'être uniforme et
constante.

Depuis quelque temps le parti libéral dans les deux Canadas avait des
communications encore plus fréquentes qu'auparavant, et les chefs
travaillaient activement à co-ordonner leurs mouvements. La majorité des
membres de l'assemblée du Haut-Canada ae rallia même un instant au parti
de M. MacKenzie ainsi que le conseil exécutif de sir Francis Bond Head.
A Londres l'activité de M. Roebuck ne se lassait point. Discours dans
les communes, articles dans les journaux et dans les revues,[30]
pamphlets, il ne perdait pas une occasion de plaider notre cause.

[Note 30: _London review_ et autres.]

Cependant les ministres voyant l'effet qu'avait eu la communication des
instructions tronquées de la commission, chargea lord Gosford tout en
lui recommandant d'agir de concert avec sir Francis Bond Head, de réunir
les chambres de nouveau pour leur en communiquer la totalité, ce qu'il
fit sans changer les opinions de l'assemblée, qui déclara qu'elle voyait
avec regret et une vive douleur que les vices de nos institutions
politiques étaient demeurés les mêmes, qu'on maintenait le conseil
législatif, qu'on ne faisait aucune réforme administrative et que les
autorités exécutives et judiciaires étaient combinées en faction contre
les libertés publiques.

Après cette réponse peu satisfaisante on s'ajourna.

C'est alors que M. Morin vint se fixer à Québec vers la fin de 1836 sous
prétexte d'y pratiquer comme avocat. Aussitôt les partisans de M.
Papineau crurent voir quelque tactique dans cette démarche de son
disciple le plus dévoué; ils se réunirent autour de lui, ils
s'organisèrent et se mirent en rapport avec les libéraux de Montréal et
d'autres parties du pays, pour contrecarrer les résolutions de
l'association constitutionnelle, qui parlant au nom du parti anglais,
priait le roi de maintenir le conseil législatif en l'organisant de
manière à tenir en échec l'influence de l'assemblée, de diviser les
comtés de façon à diminuer les représentans français, de rappeler lord
Gosford, et de réunir les deux Canadas. Elle s'adressait en même temps
au Haut-Canada pour l'engager à favoriser ses projets, et aux
Canadiens-français eux-mêmes pour leur dire qu'ils étaient trompés et
opprimés par leurs meneurs.

A cette époque leur perspective était la plus triste qu'on puisse
imaginer. Eux qui s'étaient bercés un instant de l'espoir d'avoir de
nombreux alliés, venaient de les perdre presque tous à la fois. Sir
Francis Bond Head était sorti triomphant de la lutte à Toronto. Il avait
dissous la dernière chambre et était parvenu à force d'adresse et
d'intrigues à faire élire une majorité de torys dans la nouvelle. Sûr
maintenant d'elle, il avait convoqué aussitôt la législature, et
l'assemblée avait biffé des procès-verbaux de la dernière session, les
résolutions de celle du Bas-Canada que M. Papineau avait envoyées à son
président. En même temps Head lui avait communiqué les dépêches du
bureau colonial qui approuvaient sa conduite. La politique de Downing
Street était de briser la dangereuse alliance qui avait paru s'établir
entre le Haut et le Bas-Canada, menacer le Bas où le danger était le
plus grand, et mettre la totalité de la population en lutte une partie
contre l'autre. Cette politique avait donc réussi. Dans le Haut-Canada
tout marchait à merveille; et il en était de même dans les autres
provinces. Le Nouveau-Brunswick avait accepté les propositions de
l'Angleterre, et la Nouvelle-Ecosse, qui avait d'abord été plus ferme,
avait révoqué les résolutions qu'elle avait passées contre
l'administration, de sorte que la commission qui achevait ses travaux,
se voyait autorisée par toutes ces défections à adopter des conclusions
plus hostiles contre la seule chambre qui restait inébranlable.

Le rapport de cette commission fut mis devant le parlement impérial dés
le commencement de la session. Il formait un volume imprimé de plus de
400 pages folio et renfermait à peine une suggestion nouvelle. Les
commissaires recommandaient séparément ou collectivement d'employer les
deniers publics sans le concours des représentans; d'user de mesures
coercitives pour forcer l'assemblée à se soumettre, justifiaient le
conseil législatif d'avoir rejeté les six mois de subsides, et
suggéraient de faire représenter la minorité en changeant la loi
d'élection de manière à donner plus d'avantage à l'électeur anglais qu'à
l'électeur canadien. Il fallait persister dans la demande d'une liste
civile de £19,000 pour la vie du roi ou pour un terme de sept ans au
moins, refuser un conseil législatif électif et le système responsable,
maintenir la compagnie des terres et s'opposer à l'union des deux
Canadas. Lord Gosford n'approuvait pas toutes ces suggestions, et il
était d'opinion qu'il fallait libéraliser les deux conseils en y faisant
entrer une forte proportion d'hommes partageant les opinions de la
majorité de l'assemblée.

Lord John Russell proposa une série de résolutions dans les communes,
conformes aux suggestions les plus hostiles, et qui suscitèrent des
débats qui durèrent trois jours, le 6, le 8 et le 9 mars 1837. Lord John
Russell lui-même, M. Stanley, M. Robinson, sir George Grey, M. Gladstone
et lord Howick furent les principaux orateurs en faveur du ministère,
ainsi que M. Labouchère qui se trouva cette fois contre les Canadiens.
MM. Leader, O'Connell, Roebuck, sir William Molesworth, le colonel
Thompson et M. Hume contre. Il y eut plusieurs divisions; mais la
minorité fut très faible chaque fois. La proposition de M. Leader de
rendre le conseil législatif électif, ne rallia que 56 voix contre 318,
et encore cette minorité tomba-t-elle à 10 lors de l'adoption finale des
résolutions.

Le ministre ne manqua pas de tirer parti de la défection des autres
colonies. Aucune de ces colonies, dit-il, n'avance des prétentions
semblables à celles du Bas-Canada, et tout présage un arrangement
satisfaisant avec elles. Rendre le conseil législatif électif, serait
créer une seconde chambre d'assemblée et un conseil exécutif
responsable, ce qui était absolument incompatible avec les rapports qui
devaient exister entre la métropole et la colonie, vain jugement d'un
homme d'état qui devait être démenti si peu de temps après.

Il était évident que les ministres pourraient entreprendre maintenant
tout ce qu'ils voudraient contre le Bas-Canada, et qu'ils seraient
appuyés. Ils en avaient fait une question de race, et avaient feint de
se donner pour les protecteur de cette minorité anglaise qui avait été
le fléau de l'Irlande, disait O'Connell. Ils ne faisaient d'ailleurs que
rester fidèles à un principe de gouvernement bien connu surtout dans les
colonies, contenir la majorité par la minorité. Le résultat des débats
fut le même dans la chambre des lords, lorsque lord Brougham y présenta
la pétition de l'assemblée.

Cependant le bureau colonial qui savait qu'il violait un principe sacré
de la constitution en ordonnant le payement des fonctionnaires sans vote
de la législature, n'était pas sans inquiétude, car lord Glenelg avait
écrit à lord Gosford dès le mois de mars qu'il espérait qu'il n'y avait
aucun danger de commotion ou de résistance, mais que par précaution on
allait probablement lui envoyer deux régimens. Ensuite craignant que
cette démonstration ne fit du mal, il permit à lord Gosford de tirer du
Nouveau-Brunswick les troupes dont il pourrait avoir besoin.[31]

[Note 31: Dépêches de lord Glenelg à lord Gosford, 6 et 16 mars, 1837.]

La sensation produite par le résultat des débats dans les deux chambres
impériales, ne fut pas celle de la surprise en Canada. Les journaux qui
soutenaient l'assemblée recommandèrent la fermeté et la persévérance;
soutinrent que l'oppression et la tyrannie que voulait imposer
l'Angleterre ne pouvaient être durables en Amérique, que le gouvernement
des Etats-Unis serait bientôt forcé d'intervenir, qu'en un mot l'avenir
était au peuple; qu'il fallait rester uni, qu'il fallait agiter, qu'il
fallait cesser tout rapport commercial avec la métropole, qu'il fallait
manufacturer soi-même les marchandises nécessaires à notre consommation,
et ne rien acheter qui payât droit à la douane, afin d'épuiser le
trésor, et d'obliger le gouvernement à suivre la volonté des
représentans. On tint des assemblées publiques, surtout dans le district
de Montréal, pour répandre les nouvelles idées économiques partout dans
les villes et dans les campagnes. La _Minerve_ et le _Vindicator_
s'insurgèrent. «Pense-t-on, disait la première, qu'il nous faille
succomber sous le poids de cette force, courber honteusement la tête
sous le joug? Non, notre position comme peuple n'est que plus avancée,
puisque les mesures de la métropole doivent contribuer à faire
poursuivre avec plus d'activité que jamais cette lutte dont l'issue sera
le succès des principes américains... Des protestations nouvelles,
énergiques et telles qu'on ne puisse les méprendre, nous paraissent
nécessaires et urgentes. La force d'inertie pour refuser toute
coopération à un gouvernement qui ne veut pas respecter les principes
constitutionnels et les droits inhérens d'un peuple, mais qui au
contraire les rejette et les foule aux pieds; les nombreux moyens qui
sont à la disposition de nos compatriotes pour tarir la source des
revenus qu'on approprie sans le contrôle de la représentation du pays,
ne peuvent nous être ôtés même par une loi du parlement impérial, et
sont quelques unes des armes puissantes que les Canadiens ont en leurs
mains et dont ils sauront se servir pour assurer leurs droits, ceux de
leurs descendans et des autres colons dans quelque partie du globe
qu'ils habitent.»

«Un parlement étranger, s'écriait à son tour le _Vindicator_, dans
lequel le peuple de cette province n'est pas, ne peut-être représenté,
est décidé à disposer de nos deniers sans le consentement et contre la
volonté de ceux qui en ont l'appropriation de droit; il a résolu de
faire de cette province une autre Irlande.»

«Qu'allons-nous faire, disait à Québec le _Canadien_, qui soutenait la
minorité de la chambre avec le _Populaire_, nouveau journal établi à
Montréal et rédigé par un français arrivé à point dans le pays pour
soutenir le gouvernement. Allons-nous avec les débris du naufrage,
essayer de nous remettre en mer et poursuivre notre route; ou bien
allons-nous renoncer à notre destination en appelant la providence à
notre aide, allons-nous rassembler un reste de vigueur pour tenter les
hasards d'une nouvelle destinée?... Nous ne conseillons pas de prendre
ce dernier parti.» Il sera encore temps d'en venir aux extrêmes lorsque
nous aurons épuisé tous nos moyens de salut. Un peuple faible peut se
résigner à un sort malheureux sans déshonneur; il y a une soumission
honorable comme il y a une domination déshonorante.» Quant aux journaux
de l'oligarchie, la persistance de l'assemblée dans le programme des 92
résolutions leur fournissait un prétexte d'exprimer sans réserve toute
leur pensée; l'asservissement complet des Canadiens pouvait seul les
satisfaire, et les deux Canadas devaient être réunis si cela était
nécessaire pour noyer une bonne fois ce peuple français et catholique
dans une majorité anglaise et protestante.

Les partisans de M. Papineau ne se découragèrent pas devant l'attitude
hostile du parlement impérial et de l'Angleterre. Les assemblées
publiques continuaient dans les campagnes. Celle du comté de Richelieu
recommanda la réunion d'une convention générale. Les Irlandais de Québec
s'assemblèrent le 15 mai, pour se déclarer en faveur de la cause
canadienne et approuver ce qu'avait dit O'Connell de ses compatriotes
qui s'étaient ligués avec le parti anglais; c'est-à-dire qu'ils
voulaient renouveler en Canada les malheurs de l'Irlande. Mais ces
démonstrations ne pouvaient produire rien par elles-mêmes sur la volonté
de l'Angleterre, et il y avait à craindre qu'une fois l'élan donné à
l'agitation, on ne put l'arrêter lorsqu'il serait à propos de le faire.
Les esprits s'échauffaient de plus en plus; si le _Populaire_ paraissait
à Montréal pour les calmer, le _Libéral_ naissait à Québec pour les
exciter aux mesures extrêmes. Il s'opérait un changement singulier chez
plusieurs individus. Des torys devenaient tout à coup des hommes du
parti le plus avancé comme si l'attente des troubles eut excité leur
ambition, et s'ils n'avaient vu de chances de la satisfaire que dans le
parti qui menaçait le pays d'une révolution, tandis que de chauds
partisans de la chambre ne voyant pas d'issue se rapprochaient des
hommes modérés.

L'agitation qui commençait à devenir sérieuse dans beaucoup de comtés,
finit par inquiéter le gouvernement, qui publia une proclamation dans le
mois de juin, qu'on fit lire à la tête des milices, afin de mettre le
peuple en garde contre les écrits et les discours propres à le séduire.
Sans se laisser intimider par cet avertissement, M. Papineau entraîné
par ses partisans descendit jusqu'à Kamouraska, accompagné de MM.
Girouard, LaFontaine, Morin, et faisant des discours à l'Islet et à
St.-Thomas où le Dr. Taché, partisan zélé, avait monté quelques têtes. A
Missiskoui, à l'Assomption, à Lachenaie, à Deschambault, à l'Acadie, on
protestait contre les mesures de la métropole, et le _Daily Express_ de
New-York publiait une correspondance canadienne où l'on parlait d'un
appel aux armes et faisait l'histoire de la révolution américaine. Un
peu plus tard, on pendait le gouverneur en effigie, et des bandes
d'hommes armés rôdaient dans le comté du lac des Deux-Montagnes et
obligeaient la justice d'intervenir. Partout enfin on s'agitait pour
appuyer ou les 92 résolutions ou le gouvernement, dont les amis
s'assemblaient à leur tour pour lui promettre leur appui et s'opposer au
parti du mouvement. Leurs assemblées à Québec et à Montréal furent très
nombreuses, beaucoup de gens s'y étant ralliés parce qu'ils étaient
convaincus qu'il était hors de question de lutter contre l'Angleterre,
les colonies divisées comme elles l'étaient. Dans les Etats-Unis les
journaux étaient bien partagés, et l'on pouvait être certain que le
gouvernement de Washington n'interviendrait que quand la cause
républicaine serait à peu près gagnée, c'est-à-dire pour enlever le prix
de la victoire.

C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle que lord John Russell
avait déclaré le 23 juin dans les communes, que comme il espérait que le
Bas-Canada pèserait sérieusement les résolutions qu'elles avaient
passées, il suspendrait le projet de loi auquel ces résolutions devaient
servir de base, espérant qu'il verrait que ses demandes étaient
incompatibles avec son état colonial; mais qu'il ne serait fait aucun
changement organique à la constitution. C'était annoncer une nouvelle
session à Québec. Lord Gosford répugnait, malgré son rapport avec les
autres commissaires, aux mesures extrêmes; et quoiqu'il n'attendît aucun
bien d'une dissolution, il espérait que les changemens qu'il suggérait
de faire dans les deux conseils et que les ministres allaient finir par
adopter, pourraient avoir un bon résultat. Il ne voulait pas croire non
plus à des troubles sérieux, et il ne fit usage de l'ordre qu'il avait
de faire venir des troupes du Nouveau-Brunswick que dans les derniers
momens. Il pensait qu'il y avait beaucoup d'exagération dans les
rapports des assemblées tenues par les partisans de M. Papineau; que les
affaires pourraient marcher si les deux conseils étaient libéralisés, et
que rien n'était plus erroné que de supposer que la masse des
Canadiens-français fût déloyale; qu'il avait toutes les raisons de
penser le contraire.

Malgré les troubles qui arrivèrent cette appréciation était parfaitement
juste. Le premier voeu des Canadiens était de conserver leurs usages et
leur nationalité; ils ne pouvaient désirer l'annexion aux Etats-Unis
parce que ç'aurait été sacrifier ces deux choses qui lui sont si chères;
et c'est la conviction que l'Angleterre travaillait à les leur faire
perdre qui entraîna la plupart de ceux qui prirent part ensuite à
l'insurrection. Lord Gosford sentait si bien cela qu'il recommanda
d'ajouter sept Canadiens au conseil législatif et neuf au conseil
exécutif.

Les chambres furent convoquées pour le 18 août. Lorsqu'elles
s'assemblèrent, il leur dit qu'il voulait fournir une nouvelle occasion
aux représentans du peuple de reconsidérer la marche qu'ils suivaient
depuis quatre ans touchant les subsides, et de faire eux-mêmes les
appropriations que la métropole ferait sans doute sans eux s'ils
s'obtinaient dans leurs premières résolutions. Cette nouvelle tentative
ne put ébranler la majorité des membres, qui vota une adresse dans
laquelle elle protestait contre les recommandations contenues dans le
rapport des commissaires.

Cette adresse fut présentée au gouverneur le 26 août, et le parlement
prorogé aussitôt après par une proclamation dont M. Papineau trouva une
copie sur son siège à son retour dans la salle des séances. Ce résultat
avait achevé de convaincre lord Gosford que le parti de ce chef voulait
la république, et qu'il se servait de l'animosité créée chez les
Canadiens par les attaques violentes et injustifiables de la minorité
pour maintenir son influence.[32]

[Note 32: Dépêche de lord Gosford à lord Glenelg du 2 septembre 1837.]

La brusque clôture des travaux législatifs n'était pas de nature à
calmer les esprits. Dans le district de Montréal surtout le peuple était
en plusieurs endroits entraîné par les agitateurs. Les assemblées, les
discours se succédaient sans cesse dans les villes et dans les
campagnes. Le gouvernement se mit à sévir contre ceux qui prenaient part
à ces procédés, et destitua en grand nombre, les magistrats et les
officiers de milice. M. Papineau qui avait répondu avec hauteur au
secrétaire du gouverneur qui lui demandait s'il avait pris part à
l'assemblée de St.-Laurent, était du nombre. Mais cela ne faisait guère
que fournir des armes aux partisans du mouvement. Les jeunes gens
surtout étaient emportés. Les associations politiques étendaient leurs
ramifications parmi les ouvriers pour les exciter à appuyer la majorité
de la chambre. On faisait les plus grands efforts pour soulever partout
le peuple, mais on excitait plutôt la curiosité du grand nombre que les
passions. Loin des villes, loin de la population anglaise et du
gouvernement, il vit tranquille comme s'il était au milieu de la France,
et ne sent que très rarement les blessures du joug étranger. La peinture
qu'on lui faisait des injustices et de l'oppression du vainqueur
n'excitait que bien lentement les passions de son âme et ne laissait
aucune impression durable. D'ailleurs il n'avait pas une confiance
entière dans tous les hommes qui s'adressaient à lui. Il en avait vu
tant accuser le gouvernement d'abus et de tyrannie et accepter les
premières faveurs qu'il leur offrait, qu'il était toujours prêt à
soupçonner leurs motifs et leur bonne foi, et à se mettre en garde
contre leur désertion.

Cependant sur quelques points il commençait à oublier sa prudence. Le
comté des Deux-Montagnes était déjà fort agité depuis quelque temps. A
St.-Denis et en plusieurs autres endroits on fêta les officiers de
milice et les magistrats destitués; on forma des associations secrètes,
et l'on commença à parler de résistance ouverte. Déjà une association de
jeunes gens s'était formée à Montréal sous le nom de Fils de la liberté;
elle publia un manifeste menaçant pendant que l'association
constitutionnelle anglaise en publiait un dans un sens contraire. Ces
associations avaient leurs agens dans les campagnes.

A Québec quelques jeunes gens, avocats, notaires et autres, après avoir
vainement essayé de former une organisation semblable à celle des Fils
de la liberté, reçurent un envoyé secret du district de Montréal, qui
les informa qu'on allait prendre les armes, et qui les détermina à en
faire autant. Un d'eux, M. Cazeau, homme facile à exciter et qui acheva
de se ruiner dans ces troubles, comptant sur les ouvriers de St.-Roch,
prépara quelques balles qu'on eut beaucoup de peine à cacher à la
police, lorsque plus tard elle fit une descente chez lui. Ce club secret
avait pris M. Morin pour chef. Mais ses idées ne faisaient pas grand
progrès. M. Morin s'en plaignait à ses amis de comité central des
Deux-Montagnes. Il leur écrivait le 25 octobre, pour les remercier de la
manière dont ils appréciaient ses efforts pour le soutien des libertés
populaires et de la cause canadienne: «Ces efforts ainsi que les vôtres,
auraient déjà été couronnés de succès sans l'influence que les meneurs,
l'intrigue, l'ignorance et la corruption ont exercée sur ceux qui
avaient une prédisposition ou qui étaient les plus exposés... Avec de la
constance et du courage nous détruirons un mal éphémère, nous
démasquerons l'avilissement et la corruption de nos ennemis et de
quelques ci-devant prétendus amis.»

M. Morin, malgré ce langage, était un homme doux, poli, d'un goût simple
et studieux, ayant plutôt la suavité de manière d'un ecclésiastique, que
l'ardeur emportée d'un conspirateur. On ne pouvait le charger d'un rôle
qui fût plus contraire à son caractère. Ce qui faisait dire au
_Canadien_; «Ce fut pour lui un jour bien malheureux que celui où il se
posa chef de parti dans ce district. Tant qu'il n'eut qu'à agir sous la
direction immédiate de volontés supérieures, plus habituées que lui au
commandement, il vit s'accroître sa réputation d'homme habile; mais
depuis il n'a fait que jouer de malheur, et prouver que s'il a les
talents de l'exécution, il n'a pas encore acquis ceux de la direction.»

A St.-Denis, à St.-Charles, à St.-Eustache, à Berthier, à l'Acadie, on
fit les mêmes préparatifs, malgré l'apathie de la masse de la
population, qui n'était nullement disposée à prendre les armes pour
renverser le gouvernement de vive force. Les têtes exaltées de Montréal
résolurent de s'adresser au congrès des Etats-Unis pour demander le
commerce libre. Petit à petit l'on augmentait ainsi de hardiesse jusqu'à
ce que l'on commençât à inquiéter les hommes paisibles, qui mirent
devoir faire des démonstrations en sens contraire. Le colonel de Hertel,
qui commandait un bataillon de milice de 1500 hommes dans le comté des
Deux-Montagnes même, ce centre d'agitation, écrivait au gouvernement que
ses soldats étaient pleins de loyauté et prêts à obéir à ses ordres au
premier appel qui serait fait. Mais le grand nombre ne voyant pas de
danger réel, désirait laisser le gouvernement se retirer comme il
pourrait de ces difficultés. Car c'eut lui qui en était la cause en
voulant maintenir un ordre de chose plein d'injustices et de
distinctions nationales. Mais lorsqu'ils virent le danger devenir réel
et la résistance ouverte à St.-Denis et à St-Charles, ils sortirent de
leur neutralité pour appuyer le gouvernement, et les Canadiens à Québec,
à Montréal, à Berthier, à la Rivière-Ouelle, à Kamouraska, à Lotbinière,
à Portneuf, à Champlain, aux Trois-Rivières et dans presque tous les
comtés du pays lui présentèrent des adresses et se rallièrent à lui.

Jusque-là, la plupart des gens de la campagne surtout pensaient que
l'agitation à Montréal finirait par s'apaiser. Mais loin de là, elle
commençait à dégénérer en scènes de troubles inconnues jusqu'ici dans le
pays. On donna des charivaris à quelques hommes impopulaires; on fit des
menaces en differens endroits, qui fournirent un prétexte de donner des
armes aux hommes fiables afin d'assurer le maintien de l'ordre, sans que
ces précautions empêchassent les membres de la chambre de tenir à
St.-Charles, le 23 octobre, une grande assemblée des habitans des comtés
de Richelieu, St.-Hyacinthe, Rouville, Chambly et Verchères, auxquels se
joignit le comté de l'Acadie et qui prirent le nom de confédération des
six comtés. Il y avait une centaine miliciens sous les armes commandés
par des officiers destitués. On y voyait une foule de drapeaux avec
diverses inscriptions. «Vive Papineau et le système électif». «Honneur à
ceux qui ont renvoyé leurs commissions ou ont été destitués». «Honte à
leurs successeurs». «Nos amis du Haut-Canada». «Honneur aux braves de
1813; le pays attend encore leur secours». «Indépendance.» Le conseil
législatif était représenté par une tête de mort et des os en croix.

Le Dr. Nelson, de St.-Denis, fut appelé au fauteuil. Il y assistait une
douzaine de membres de la chambre. MM. Papineau, Nelson, L. M. Viger,
Lacoste, Côté, T. S. Brown et Girod prirent la parole. On y fit une
espèce de déclaration des droits de l'homme. M. Papineau qui commençait
à s'apercevoir qu'om allait plus loin qu'il était prudent de le faire,
prononça un discours qui mécontenta les esprits les plus ardens. M.
Chasseur qui y assistait, s'en revint à Québec tout désappointé de la
timidité du chef canadien. Il recommanda du s'abstenir de prendre les
armes. La seule résistance constitutionnelle et le meilleur moyen de
combattre l'Angleterre, c'était de ne rien acheter d'elle,[33] opinion
qui déplut au Dr. Nelson, qui s'avança et déclara que le temps d'agir
était venu. Les résolutions qu'on passa servirent de base à un appel au
peuple, qu'on répandit avec profusion et qui engagea l'évêque de
Montréal, M. Lartigue, à lui adresser un mandement pour le mettre en
garde contre ces conseils, dans lequel il recommandait, suivant la
doctrine catholique, l'obéissance au pouvoir établi. «Depuis longtemps
mes très chers frères, nous n'attendons parler que d'agitation, de
révolte même, dans un pays toujours renommé jusqu'à présent par sa
loyauté, son esprit de paix et son amour pour la religion de ses pères.
On voit partout les frères s'élever contre leurs frères, les amis contre
leurs amis, les citoyens contre leurs concitoyens; et la discorde, d'un
bout à l'autre de ce diocèse, semble avoir brisé les liens de la charité
qui unissaient entre eux les membres d'un même corps, les enfants d'une
même église, du catholicisme qui est une religion d'unité.

[Note 33: Le Dr. O'Callaghan m'écrivait d'Albany, le 17 juillet 1852,
«If you are to blame the movement, blame then those who plotted and
contrived it and who are to be held in history reaponsible for it. We,
my friend, were the victims, not the couspirators, and were I on my
death bed I could declare before heaven that I have no more idea of a
movement or resistance when I left Montréal and went to the Richelieu
river with M. Papineau, than I have now of being bishop of Québec, And I
also know that M. Papineau and I secreted ourselves for some time in a
farmers home in the parish of St.-Marc, lest our presence might alarm
that country and be made a pretext for rashness... I saw as clearly as I
now see the country was not prepared.»]

«Encore une fois, nous ne vous donnerons pas notre sentiment, comme
citoyen, sur cette question purement politique qui a droit ou tort entre
les diverses branches du pouvoir souverain; (ce sont de ces choses que
Dieu a laissées aux disputes des hommes:) mais la question morale,
savoir quels sont les devoirs d'un catholique à l'égard de la puissance
civile établie et constituée dans chaque état, cette question
religieuse, dis-je, est de notre ressort et de notre compétence...

«Ne vous laissez donc pas séduire si quelqu'un voulait vous engager à la
rébellion contre le gouvernement établi, sous prétexte que vous faites
partie du peuple souverain: la trop fameuse convention nationale de
France, quoique forcée d'admettre la souveraineté du peuple puisqu'elle
lui devait non existence, eut bien soin de condamner elle même les
insurrections populaires, en insérant dans la déclaration des droits en
tête de la constitution de 1795, que la souveraineté réside, non dans
une partie, ni même dans la majorité du peuple, mais dans l'universalité
des citoyens... Or qui oserait dire que, dans ce pays, la totalité des
citoyens veut la destruction de son gouvernement...»

Ce mandement eut un grand retentissement. Dans le même Temps, le
_Canadien_ renouvelait ses instantes représentations sur l'absolu
nécessité de se prononcer hautement contre le parti du mouvement et de
la résistance, au nom de notre honneur national et de nos libertés
menacées; et le clergé catholique de Montréal se mettait en rapport avec
celui de Québec pour solliciter l'appui de l'exécutif dans une requête
aux autorités impériales, qui aurait pour but d'obtenir le plutôt
possible en faveur du peuple canadien tout ce qu'il pouvait attendre de
réforme, afin d'apaiser les troubles et l'agitation. L'exécutif prenait
aussi des mesures pour faire cesser cette agitation et faire respecter
la loi partout. Pour donner main forte aux troupes, il arma une partie
de la population anglaise de Montréal. Il organisa des corps de
cavalerie, d'artillerie et d'infanterie. Il fit la même chose, à Québec
en excluant soigneusement, comme à Montréal, les Canadiens quelque
fussent leurs principes et malgré les offres de service d'un grand
nombre de leurs notables. Il arma presque toute la population
irlandaise, dont une grande partie faisait cause commune peu de temps
auparavant avec les libéraux les plus exaltés, mobilité qui peut
expliquer une partie des maux de l'Irlande. Six cents volontaires furent
armés en quelques jours. Il manda enfin des troupes du
Nouveau-Brunswick.

Cependant l'excitation était trop grande dans plusieurs localités pour
s'apaiser tout à coup, et se terminer sans effusion de sang si les deux
partis venaient en présence. Déjà il y avait eu des troubles sérieux à
Montréal. Le 7 novembre, les Fils de la liberté et les constitutionnels,
ou les membres du Dorie Club comme se nommèrent les Anglais, en vinrent
aux mains avec des succès divers. La maison de M. Papineau et celle du
Dr. Robertson, entre autres, furent attaquées et les presses du
_Vindicator_ saccagées. Les troupes furent appelées sous les armes et
paradèrent dans les rues avec de l'artillerie.

Un grand nombre de mandats d'arrestation furent lancés contre les chefs
canadiens dans les différentes localités, dont vingt-six pour haute
trahison. M. Papineau, le Dr. O'Callaghan, le Dr. Nelson étaient dans
cette dernière catégorie. A Québec comme à Montréal les arrestations se
firent sans difficultés. M. Morin fut du nombre; mais dans les campagnes
de Montréal on résolut d'opposer de la résistance, et les officiers de
la justice furent mis en fuite. Alors on les fit accompagner par des
corps de troupes qui furent repoussés en plusieurs endroits, mais qui
triomphèrent à la fin. Entre Chambly et Longueuil, un détachement de
cavalerie fut jeté en déroute et quelques prisonniers qu'il emmenait
furent élargis. Un corps de troupes commandé par le colonel Gore et
composé de cinq compagnies, de soldats, d'une pièce de canon et d'un
détachement de cavalerie, parti de Sorel se dirigeant sur St.-Charles,
fut arrêté à St.-Denis le 22 novembre, par le Dr. Nelson, qui s'était
retranché dans une grande maison de pierre. Au bruit du tocsin 800
hommes se trouvèrent réunis sous les ordres de ce chef intrépide, mais
presque tous sans armes et sans munitions. On n'avait qu'environ 120
fusils bons et mauvais. On s'était muni de lances, de fourches ou de
bâtons. Une partie resta pour combattre et les autres s'éloignèrent. Le
succès était si incertain, que le Dr. Nelson engagea M. Papineau qui se
trouvait là avec le Dr. O'Callaghan dans le moment, à se retirer pour ne
pas compromettre sa vie, et par là même la cause dont il était le chef.
«Ce n'est pas ici, lui dit-il, que vous serez le plus utile; nous aurons
besoin de vous plus tard.» Ainsi M. Papineau qui était opposé à la prise
des armes à l'assemblée des six comtés, était déjà entraîné par le
torrent, et sans faire de résistance se laissait promener au milieu des
insurgés pour les encourager par sa présence, sans qu'on lui permît
cependant d'exposer comme les autres, sa vie au feu, malgré les
reproches sévères, observa-t-il lui-même au Dr. Nelson, qu'on pourrait
lui faire plus tard s'il s'éloignait dans un pareil moment.[34]

[Note 34: Papineau et Nelson: Blanc et Noir. Pamphlet avec affidavits
publié Montréal par les presses de l'_Avenir_ en 1818.]

Les troupes en arrivant s'emparèrent des maisons voisines et se
préparèrent au combat. Après avoir pris leur position, elles ouvrirent
un feu d'artillerie et de mousqueterie qu'elles continuèrent pendant
quelque temps. Voyant son peu d'effet, le colonel Gore ordonna au
capitaine Markham de donner l'assaut à une distillerie défendue par une
quinzaine de Canadiens, qui l'incommodaient beaucoup tout en protégeant
les insurgés; mais après des efforts inutiles, l'attaque dut être
abandonnée. Le capitaine Markham y fut grièvement blessé.

Vers 2 heures, les insurgés reçurent un secours qui porta le nombre des
fusils à 200 environ. Alors ils résolurent sur quelques points de
prendre l'offensive, et ils réussirent à déloger et à mettre en fuite un
corps de troupes qui s'était embusqué derrière une grange. Enfin après
six heures de combat, les troupes furent partout obligées d'abandonner
la victoire aux rebelles, qui les poursuivirent quelque temps,
s'emparèrent de leur canon, de quelques blessés et d'une partie de leurs
voitures et de leurs munitions.

M. Ovide Perrault, membre de la chambre, fut mortellement blessé par un
boulet de canon, dans le moment même qu'un autre renversait cinq hommes
et jetait quelque confusion dans les rangs des Canadiens.

En même temps que ce combat avait lieu, un autre corps de troupes fort
de 330 hommes, 2 pièces de canon et quelques cavaliers, commandé par le
colonel Wetherall, venant de Chambly, et qui devait opérer sa jonction
avec celui du colonel Gore, pour attaquer réunis les insurgés à
St.-Charles, où on les disait en force et retranchés, s'avançait
lentement parce que les ponts sur les rivières avaient été coupés.
Quoiqu'il n'eût pas trouvé le colonel Gore au lieu indiqué, il continua
sa route recevant quelques coups de fusils sur plusieurs points en
arrivant à St.-Charles; il atteignit les retranchemens des insurgés, le
25 novembre. Ces retranchemens formés d'arbres renversés, recouverts en
terre appuyés sur la maison de M. Debartzch, qu'on avait crénelée et
percée de meurtrières, formaient un parallélogramme entre la rivière et
le pied d'une petite colline qui le dominait par derrière. Il était
défendu par plusieurs centaines d'hommes, la plupart toujours sans
armes, commandés par M. T. S. Brown, qui prit la fuite avant l'attaque.
Les insurgés avaient pour toute artillerie deux pièces de canon dont ils
tirèrent un coup ou deux. Le colonel Wetherall prit possession de la
colline, plaça son artillerie dans les positions les plus favorables, et
enveloppa le camp de ses troupes, de manière à ne laisser aucune issue
aux insurgés pour échapper que la rivière. Après avoir fait ses
dispositions, il donna l'ordre de l'attaque. Les rebelles répondirent
avec vigueur au feu des troupes; et en jetant quelques hommes parmi des
arbres qui étaient à droite, ils obligèrent le colonel Wetherall de
faire appuyer les grenadiers qui étaient sur ce point par une autre
compagnie. Le feu de mousqueterie durait environ depuis une heure
lorsque l'artillerie ayant renversé les fragiles retranchemens qui
couvraient les rebelles, et semé la confusion dans leurs rangs, ce
commandant fit charger son infanterie à la bayonnette. Elle s'empara dit
camp d'emblée, et massacra un grand nombre d'insurgés qui osaient se
défendre encore. On ne fit qu'une trentaine de prisonniers. Le nombre
des tués dépassa 100, celui des blessés fut considérable.

Après cette victoire tout fut brûlé dans le camp excepté la maison de M.
Debartzch, et les insurgés qui avaient pu se sauver s'étant dispersés,
Wetherall retourna à Montréal par Chambly et St.-Jean, dispersant encore
à la Pointe-Olivier un rassemblement qui voulut intercepter son retour.

A la suite de ces deux combats, le district de Montréal fut mis sous la
loi martiale, tandis que le peuple commençant enfin à se remuer partout,
s'assemblait dans les comtés, dans les villes et dans les paroisses,
pour protester contre l'insurrection et assurer le gouvernement de sa
fidélité. M. LaFontaine et M. Leslie s'apercevant maintenant comme bien
d'autres qu'on s'était trop obstiné, descendirent à Québec pour prier
lord Gosford de convoquer les chambres, afin de prendre les mesures
nécessaires dans les circonstances; mais il était trop tard de toute
façon puisque l'assemblée aurait paru comme vaincue et le gouvernement
comme vainqueur. C'était aux chefs à prévoir ce résultat, et à ne pas se
mettre dans le cas de subir toutes les conséquences d'une défaite sans
avoir réellement combattu; car les petits chocs qui venaient d'avoir
lieu n'étaient que le fruit d'une agitation locale prolongée au-delà des
bornes raisonnables, mais insuffisante pour amener un soulèvement en
masse et une véritable révolution. Lord Gosford refusa.

Cependant l'insurrection était vaincue sur la rive droite du
St,-Laurent. Un dernier parti venant des Etats-Unis avait été pris ou
dispersé à _Four Corners_, sur l'extrême frontière près du lac
Champlain. Il ne restait plus qu'un point à soumettre sur la rive
gauche, St.-Eustache. Depuis quelques jours il y avait beaucoup
d'agitation dans le comté des Deux-Montagnes. On y avait fait des
tentatives inutiles de soulèvement. Le Dr. Chénier et Armury Girod,
Suisse depuis quelques années en Canada, en étaient les principaux
chefs. Ils s'emparèrent des fusils et d'une pièce de canon qu'il y avait
au village des Sauvages puis marchèrent avec leurs hommes sur
St.-Eustache, où ils prirent le couvent de force et s'y retranchèrent.
Le curé, M. Faquin, M. Scott, membre de la chambre, M. Emery Feré,
voulurent vainement les persuader d'abandonner leur entreprise; leurs
discours n'eurent d'influence que sur leurs suivans, auxquels M.
Desèves, vicaire de St.-Eustache, lut une proclamation qu'avait publiée
sir John Colborne. Vaincus par leur conseil, ils abandonnèrent tous le
camp et s'en retournèrent chez eux, ne laissant qu'un jeune homme au
couvent. D'autres, cependant, venant du Grand-Brûlé et d'ailleurs les
remplacèrent, et pendant plusieurs jours il y eut de quatre à quinze
cents hommes vivant à discrétion dans le village, mais presque tous sans
armes. C'est sur ces entrefaites qu'arriva la nouvelle de l'affaire de
St.-Charles et de la dispersion des rebelles dans le sud. Croyant cette
occasion favorable, M. Paquin invita le Dr. Chénier au presbytère et le
pressa de nouveau de renoncer à ses dangereux projets. Tous ceux qui
étaient présens, ecclésiastiques et séculiers, se joignirent à lui pour
lui faire les mêmes instances en lui mettant sous les yeux toute
l'inutilité de son entreprise et toutes les conséquences funestes qui
devaient en résulter; mais ce fut en vain. Chénier prétendit que les
nouvelles de St.-Charles étaient fausses; qu'il venait d'apprendre par
un courrier que les patriotes étaient vainqueurs dans le sud, et il
ajouta que pour lui sa résolution était inébranlable, qu'il était
déterminé à mourir les armes à la main. Malgré son opiniâtreté cependant
on s'aperçut qu'il ne pouvait surmonter une profonde émotion, et que de
temps en temps de grosses larmes s'échappaient de ses yeux et coulaient
sur son visage malgré ses efforts pour les retenir. N'ayant pu le
dissuader de son dessein, le bon curé se vit obligé de s'éloigner et
d'abandonner sa maison et l'église aux rebelles. Beaucoup de familles
étaient déjà parties ou partaient à tout instant pour Montréal ou pour
les paroisses voisines. Le bruit s'était répandu plusieurs fois que les
troupes paraissaient, et ceux qui étaient bien informés savaient que les
insurgés n'étaient pas assez nombreux pour résister aux forces qu'ils
allaient avoir sur les bras.

En effet sir John Colborne arrivait avec deux mille hommes huit pièces
de canon et une pièce à rockets. A l'aspect de cette colonne d'autant
plus imposante qu'elle couvrait avec ses bagages plus de deux milles de
chemin, le plus grand nombre de ceux qui composaient l'attroupement
alors réuni et qui pouvait s'élever à 5 ou 600 hommes, voyant qu'ils
s'étaient trompés, s'esquivèrent et laissèrent Chénier avec environ 200
à 250 hommes seulement, qui se placèrent dans l'église, dans le couvent
dans le presbytère et dans les maisons voisines. Plusieurs n'avaient pas
d'armes, ce dont ils se plaignirent à leur chef, qui leur répondit
froidement: «Soyez tranquilles, il y en aura de tué et vous prendrez
leurs fusils.»

Les troupes cernèrent complètement le village en arrivant, et leur
artillerie ouvrit son feu. Les insurgés y répondirent bravement tant
qu'ils eurent des munitions, et obligèrent même une batterie à reculer.
Après une canonnade de deux heures, les volontaires du capitaine
Leclerc, le 32e régiment et les royaux s'approchèrent et ouvrirent un
feu terrible, qui durait depuis quelque temps lorsque l'ordre vint de
donner l'assaut. L'incendie se déclarait dans le même temps dans les
édifices occupés par les rebelles. La fusillade et les flammes les
obligèrent de tout abandonner, excepté l'église qui fut bientôt cornée à
son tour par les troupes et par l'incendie qui approchait. Chénier
voulut en vain s'y défendre encore, les flammes marchant comme un
torrent, l'obligèrent d'en sortir. Il réunit alors quelques-uns de ses
gens, sauta avec eux par les fenêtres et chercha à se faire jour au
milieu des assaillans; mais atteint par une balle dans le cimetière, il
tomba et expira presqu'immédiatement. Ce ne fut plus alors qu'une scène
de carnage. On ne fit de quartier à personne, et le reste du village fut
abandonné au pillage et aux flammes.

Lorsqu'on les enterra, on trouva sur plusieurs des tués des balles de
pierre dont ils se servaient pour tirer en guise de balles de plomb.
Girod qui avait pris la fuite avant le combat, se voyant sur le point
d'être pris quelques jours après par des hommes envoyés après lui, se
tua d'un coup de pistolet.[35]

[Note 35: Journal historique des événemens arrivés à St.-Eustache
pendant la rébellion du comté des Deux-Montagnes, par un témoin
oculaire. Publié dans l'_Ami du Peuple_ et le _Canadien_, en 1838.]

Le combat de St.-Eustache fut le dernier livré à l'insurrection.

Les troupes marchèrent alors sur St.-Benoît, qui ne fit aucune
résistance, mais qui subit le sort de St.-Eustache et de St.-Denis, où
on avait renvoyé une nouvelle expédition de 1100 hommes, qui malgré la
soumission des habitans n'en détruisit pas moins le village pour venger
la défaite du 22. L'insurrection était maintenant abattue. Les chefs
étaient eu fuite ou prisonniers. M. Papineau qui s'était montré aux
insurgés avant les affaires de St.-Charles et de St.-Eustache comme
avant celle de St.-Denis, parvenait aux Etats-Unis avec plusieurs autres
personnes compromises. Les journaux de leur parti étaient saisis ou
muets, et le peuple partout soumis à l'autorité, qui continuait à
recevoir de toutes parts des adresses propres à la rassurer. Le clergé
fit entendre de nouveau sa voix sur les ruines qu'avait faites la
tempête qui venait de passer. Les évêques de Québec et de Montréal
publièrent de nouveaux mandemens, annonçant des prières en actions de
grâces pour remercier Dieu du rétablissement de la paix. «Quelle misère,
quelle désolation s'est répandue dans plusieurs de vos campagnes, disait
l'évêque de Montréal, depuis que le fléau de la guerre civile a ravagé
cet heureux et beau pays, où régnaient l'abondance et la joie avec
l'ordre et la sûreté, avant que des brigands et des rebelles eussent à
force de sophismes et de mensonges, égaré une partie de la population de
notre diocèse! Que vous reste-t-il de leurs belles promesses...? Est-ce
le voeu de la majorité du pays, qui néanmoins selon leurs principes doit
régler tout dans un état? Est-ce cette volonté générale qui a dirigé les
opérations militaires des insurgés? Vous trouviez-vous libres, lorsqu'on
vous menaçant de toutes sortes de vexations, de l'incendie et de la
perte de tous vos biens, de la mort même, si vous ne vous soumettiez à
leur effrayant despotisme, ils forçaient plus de la moitié du petit
nombre qui a pris les armes contre notre auguste souveraine à marcher
contre ses armées victorieuses?»

«De notre côté, ajoutait l'évêque de Québec, pendant les désastres dont
quelques parties de cette province ont été le théâtre, nous avons à
l'exemple de Moïse, conjuré le Seigneur de ne point perdre son peuple et
son héritage; et aujourd'hui nous avons, ainsi que vous, le bonheur de
voir que ce Dieu de bonté a écouté favorablement nos humbles prières.»

Mais si le calme se rétablissait dans le Bas-Canada, le Haut était
menacé à son tour de la révolte. M. W. L. MacKenzie avait levé
l'étendard de l'insurrection à Navy-Island à deux milles au-dessus de la
chute de Niagara, où il s'était réfugié avec un corps de mécontens et
d'Américains. Dans le district de Londres quelques rebelles erraient çà
et là; ils ne purent tenir cependant longtemps la campagne; un parti fut
mis en déroute dans ce district même; un autre fut défait à
Amherstburgh, et M. MacKenzie lui-même fut obligé plus tard d'évacuer
son île après avoir subi un bombardement de plusieurs jours; de sorte
que bientôt la paix se trouva rétablie dans le Haut comme dans le
Bas-Canada. Il rôda bien encore il est vrai une partie de l'hiver des
bandes d'Américains et de rebelles sur les frontières des deux provinces
sous les ordres de MacKenzie, du Dr. Robert Nelson et autres; mais dans
l'intérieur elles restèrent tranquilles, et chaque fois que ces bandes
voulurent les envahir, elles furent repoussées jusqu'à ce que le
gouvernement des Etats-Unis intervint et fît cesser ces déprédations en
réunissant des forces suffisantes sous les ordres des généraux Scott et
Brady, pour faire observer les lois de la neutralité partout.

Ailleurs, dans le Nouveau-Brunswick, dans la Nouvelle-Ecosse, tout était
tranquille. A la première nouvelle des troubles du Canada, le peuple
s'était assemblé et avait rassuré le pouvoir. L'un des chefs du parti
libéral de la Nouvelle-Ecosse, M. Howe, écrivait: «Quoique je n'éprouve
aucune sympathie pour la faction officielle du Bas-Canada, et que je
haïsse et méprise aussi fortement que vous, les hommes et les mesures
qui dans toutes les provinces de l'Amérique Septentrionale, ont excité
de l'opposition et des plaintes,... je partage jusqu'à un certain point
depuis quelque temps les soupçons qui règnent, je vous l'assure, très
généralement dans les colonies d'en bas, que votre parti est déterminé à
précipiter à tout hasard une lutte avec la mère-patrie... Le langage des
derniers numéros du _Vindicator_ ne laisse plus lieu à douter sur ce
point.

«Prenant donc pour établi qu'une rupture soudaine et violente du lien
qui nous unit à la Grande-Bretagne est désirée par le parti Papineau en
Canada, ou par une grande portion de ce parti, je puis dire avec
assurance qu'au moins les sentimens des sept-huitièmes de la population
des provinces d'en bas sont opposés à un pareil mouvement...»

Qu'allait-il maintenant résulter de ces événemens dus à un système de
gouvernement qui n'était plus en harmonie avec les idées et les progrès
du pays? Car si la grande majorité du peuple était restée étrangère à
cette tentative de révolution, le gouvernement dans les deux Canadas
n'en avait pas moins besoin de réformes. Il ne suffisait pas d'avoir
abattu la révolte, il fallait prendre des mesures pour en prévenir le
retour. Malheureusement ce sont ceux qui avait le plus de droit de se
plaindre qui allaient être punis, et dès ce moment l'on peut dire que
l'union des deux Canadas fut fait.

Déjà avant les troubles, la reine en ouvrant le parlement le 20
novembre, avait appelé l'attention des chambres sur nos affaires. M.
Hume et M. Leader avaient interpellé les ministres pour leur demander
quelle marche ils allaient suivre maintenant que leurs mesures avaient
poussé un peuple moral, tranquille et religieux sur le bord même d'une
révolution, et que le Haut-Canada faisait cause commune avec le Bas?
Lord John Russell avait défendu sa conduite tout en refusant de dire ce
qu'il allait faire. Il annonça qu'on avait accepté la résignation de
lord Gosford, qui demandait son rappel depuis quelque temps, et que sir
John Colborne, allait le remplacer temporairement. Lorsque la nouvelle
des troubles arriva, quelques marchands en relation avec les nôtres, se
présentèrent au bureau colonial avec M. Gould à leur tête et reçurent de
lord Glenelg l'assurance que les sujets fidèles seraient protégés, et
les rebelles soumis par la force des armes. Déjà les Anglais à Québec,
et surtout à Montréal, s'agitaient pour demander l'union des deux
Canadas. C'était l'attente de cette mesure que les ministres voyaient
toujours comme inévitable dans un avenir plus ou moins éloigné, qui les
avait empêchés de faire des concessions réelles au Bas-Canada. Ils ne
voulaient pas laisser trop grandir cette nationalité française qui
offusquait leurs préjugés, et aux bruits qui transpiraient de temps à
autre, on pouvait croire que dès que le parti anglais ne pourrait plus
tenir tête au parti canadien, tout appuyé qu'il était de la métropole,
et que la population du Haut-Canada serait assez considérable, on
réunirait les deux provinces pour mettre fin une bonne fois à la
querelle de race.

Lord Gosford partit de Québec à la fin de février 1838, pour l'Europe,
par la voie des Etats-Unis. Le gouverneur du Haut-Canada, sir Francis
Bond Head, qui avait demandé aussi son rappel, le suivit peu de temps
après. Plusieurs journaux d'Angleterre blâmaient la conduite de leur
ministère au sujet de nos affaires; mais il n'y avait aucun doute que la
grande majorité de la nation et des chambres le soutiendrait dans tout
ce qu'il voudrait entreprendre au préjudice des Canadiens-français, pour
lesquels il y avait peu d'intérêt ou de sympathie. Les sentimens du
Nouveau-Brunswick leur étaient aussi très hostiles comme les débats qui
eurent lieu dans leur chambre le prouvèrent. Cette province était prête
à soutenir la métropole, pour renverser tous leurs arrangemens sociaux.
C'est une nouvelle conquête des Canadiens qu'il faut faire, s'écriait un
de ces membres influens, M. Wilmot, inspiré par la gazette de Montréal.
Dans le Haut-Canada, où la question de l'union avait été amenée devant
les chambres, la branche représentative n'en voulait qu'à la condition
que la prépondérance fût assurée aux Anglais, et que les lois et la
langue française fussent abolies dans la législature et les tribunaux.

Tels étaient partout les sentimens à notre égard. Tel fut aussi le
résultat du mouvement de 37, dont celui de l'année suivante bien moins
sérieux, ne fut que le contre coup. Ce mouvement fut prématuré et
inattendu. Le peuple dans aucune partie du pays n'y était préparé. Il
n'y avait que les hommes les plus engagés dans la politique, les
journalistes, les partisans souvent courant alternativement d'un camp à
l'autre, qui ne voyaient qu'une révolution capable de porter remède aux
abus qui existaient ou de satisfaire leurs vues personnelles. Ils
s'excitèrent réciproquement les uns les autres: ils se montèrent
l'imagination; ils ne virent plus les choses sous leur véritable jour.
Tout prit à leurs yeux une grandeur ou une petitesse exagérée. Leurs
sentiment changèrent. Bientôt ceux que l'intérêt personnel seulement
animait, se crurent patriotes à force de se proclamer tels, et de se
mêler avec ceux qui l'étaient réellement. Mais le temps devait faire
connaître les uns et les autres, car il n'y a que les hommes sincères
qui subissent la conséquence de leur entraînement avec l'indépendance
qui seuls donne de la noblesse à une cause.



                             CHAPITRE III.

                        UNION DES DEUX CANADAS.

                               1838-1840.


Effet des troubles de 1837 en Angleterre, en France et dans les
Etats-Unis.--Mesures du parlement impérial.--Débat, dans les deux
chambres.--Suspension de la constitution.--Lord Durham nommé
gouverneur.--Son arrivée à Québec; train royal qn'il mène.--Sa
proclamation au peuple.--Il organise son conseil.--Les accusés
politiques sont amnistiés ou éloignés temporairement.--M. Wakefield
député secrètement vers M. Papineau, et quelques autres chefs.--Attitude
des partis--Lord Durham dans le Haut-Canada.--Il y rallie la majorité à
son plan d'union.--Réunion des gouverneurs des provinces du golfe à
Québec--L'ordonnance d'amnistie qui exile quelques accusés à la Bermude,
est désavouée en Angleterre--Lord Durham résigne son
gouvernement.--Adresses qu'il reçoit et réponses. Il s'embarque pour
l'Europe.--Sir John Colborne lui succède.--Une nouvelle insurrection
s'organise dans la Rivière Chambly et est abandonnée.--Colborne y
marche avec 7 à 8000 hommes.--Il incendie le pays.--Arrestations
nombreuses.--Procès des accusés.--89 sont condamnés à mort et 13
exécutés.--47 sont exilés.--Rapport de lord Durham.--Le bill d'union
introduit dans le parlement impérial.--Il est ajourné à l'année
suivante.--M. Poulett Thomson gouverneur.--Il arrive à Québec--Il monte
dans le Haut-Canada et y convoque les chambres. Il leur fait agréer les
conditions du bill d'union, qui est enfin passé malgré les pétitions du
Bas-Canada, et l'opposition du duc de Wellington et de lord
Gosford.--L'union proclamée en Canada.--Remarques générales.--Population
et autres renseignemens statistiques du Bas-Canada, au temps de l'union.
Conclusion.


MAINTENANT Qu'allait-il advenir de cette résistance inattendue et
aussitôt vaincue qu'offerte? Ce que le gouvernement désirait depuis si
longtemps, une occasion de réunir les deux Canadas. Quoiqu'il eût échoué
en 1822, l'adresse de sa politique avait enfin amené les choses au point
où il voulait pour assurer un succès complet. La précipitation de M.
Papineau avança sans doute le terme; mais le bureau colonial y tendait
sans cesse, et pour un oeil clairvoyant, cette tendance devait amener
ses fruits, c'est-à-dire un choc plus au moins tardif; car il est dans
la nature des choses d'offrir de la résistance avant de cesser d'exister
ou de changer de nature. C'est une loi morale comme une loi physique. Le
mensonge ne remplace pas la vérité sans combat, et la lutte constitue en
morale ce que l'on appelle la conscience. Malgré leur beau langage, les
ministres n'étaient pas encore assez simples pour croire que l'on
prendrait au pied de la lettre ce qu'ils disaient, et ils savaient bien
que les Canadiens s'opposeraient au mal réel qu'on voulait leur faire
sous des prétextes spécieux et le prestige des maximes libérales les
plus avancées.

Les troubles qui venaient d'avoir lieu dans un pays dont les annales
avaient été jusque là pures de toute révolte, firent sensation non
seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis et en France. En Angleterre
aux premières nouvelles, on prit des mesures pour envoyer des renforts
de troupes. Aux Etats-Unis, le gouvernement avait de la peine à retenir
les citoyens qui se portaient par centaines sous les drapeaux de
MacKenzie, et qui continuèrent tout l'hiver à inquiéter le Haut-Canada.
En France où le Canada était si profondément oublié, on se demandait ce
que c'était, et on se rappela en effet qu'on y avait eu des frères
autrefois. On tourna les yeux vers nous, et un journal républicain
parlait déjà de la formation d'une légion auxiliaire, pour venir à notre
aide. La gazette de France plus grave, observait: «Là encore, nous
retrouvons l'Irlande opprimée, soumise au joug arbitraire de la
conquête, opprimée dans ses croyances, nominalement unie, mais séparée
par une choquante inégalité politique... On a cru que la conquête
pouvait faire des nationalités au gré d'une diplomatie sans entrailles,
que la terre pouvait se diviser comme une pièce d'étoffe et les peuples
se partager comme des troupeaux; parce que l'invasion et les combats ont
livré un territoire et une population au vainqueur, celui-ci s'est cru
en droit de se les approprier, de leur imposer ses lois, sa religion,
ses usages, son langage; de refaire par la contrainte toute l'éducation,
toute l'existence d'un peuple, et de le forcer jusque dans ce qu'il y a
de plus sacré parmi les hommes, le sanctuaire inviolable de la
conscience... De quoi s'agit-il en effet à Québec et à Montréal? Du vote
de l'impôt, du droit commun, de la représentation de ces principes de
nationalité que les émigrans français au nord de l'Amérique ont
transportés avec eux, de même qu'Enée, selon la fable, emporta avec lui
ses dieux, les moeurs d'Illion et ses pénates...

«Et comme pour donner au monde une marque visible de la nature de ce
mouvement et de son accord avec le principe de vérité, les deux hommes
que l'on voit à la tête sont un Français, Papineau, et un Irlandais,
O'Callaghan, tous deux catholiques, tous deux réclamant la liberté
religieuse, la liberté politique, les institutions et les lois sous
lesquelles les sociétés auxquelles ils appartiennent se sont formées et
développées.»

Si la révolte eût été sérieuse, le gouvernement des Etats-Unis eût été
entraîné, et plus tard peut-être celui de France, ce qui aurait été plus
que suffisant pour assurer l'indépendance des deux Canadas. Mais comme
les troubles qui venaient d'éclater, était plutôt le fruit d'une lutte
politique prolongée, qu'une détermination formelle de rompre avec
l'Angleterre, les chefs du mouvement ne s'étaient laissés entraîner qu'à
la fin, et encore dans l'adresse des six comtés, si on faisait des
menaces on parlait aussi de redressement de griefs. Cela est si vrai,
que nuls préparatifs n'avaient été faits pour une insurrection. On
n'avait ramassé ni armes, ni munitions, ni argent, ni rien de ce qui est
nécessaire à la guerre. A St.-Denis, comme à St.-Charles, les trois
quarts des hommes n'avaient pas de fusils, et l'attaque vint des troupes
chargées d'appuyer des officiers civils et non pas d'eux. Néanmoins
comme cela était d'un dangereux exemple, il fallait sévir sur le champ,
car en pareil cas une colonie qui se révolte devient comme une nation
étrangère qui déclare la guerre. La métropole entière s'arme contre
elle. Dès le jour de l'ouverture des chambres impériales 16, janvier,
lord John Russell annonça les mesures qu'il entendait prendre au sujet
du Canada, et fit passer une adresse pour assurer la reine que le
parlement était prêt à l'appuyer dans la suppression des troubles qui
venaient d'y éclater, et le lendemain il présenta un bill pour en
suspendre la constitution.

Ce bill suscita des débats qui se renouvelèrent dans les deux chambres
pendant plusieurs jours; mais une partie de l'opposition n'avait saisi
l'occasion que pour faire la guerre au ministère, et non pour défendre
les intérêts des Canadiens-français. C'étaient des récriminations entre
les torys et les whigs, entre sir Robert Peel et lord John Russell, lord
Howick, etc. M. Roebuck fut entendu devant les deux chambres, comme
agent du Canada, et fit un discouru de quatre heures, devant celle des
communes. Mais son influence y était alors en baisse; et d'ailleurs sa
conduite n'était pas toujours prudente. Ainsi il avait assisté à une
assemblée tenue à Londres, sous la présidence de M. Hume, où après avoir
déclaré que la possession du Canada n'était d'aucun avantage pour
l'Angleterre, attendu qu'elle donnait un prétexte pour maintenir le
monopole commercial, on invitait le peuple à s'assembler dans tout le
royaume, pour pétitionner le parlement et engager les ministres à
renoncer à leurs mesures contre cette colonie. Agiter une pareille
question pour un pareil motif à l'époque d'un mouvement insurrectionnel,
c'était paraître l'encourager et augmenter les soupçons contre les
Canadiens. Néanmoins lord Brougham, lord Cienelg, le due de Wellington
dans la chambre des lords; lord John Russell, M. Warburton, M. Hume, M.
Leader, M. Stanley, dans celle des communes, blâmèrent la conduits des
ministres et leur attribuèrent les événemens qui étaient arrivés. Lord
Brougham surtout fit un long et magnifique discours, dans lequel il
recommanda la clémence envers les insurgés, et justifia le droit de
révolte; «Lorsqu'on blâme les Canadiens avec tant de véhémence, dit-il,
qui leur a appris à se révolter, je le demande? Où, dans que; pays, de
quel peuple ont-il pris la leçon? Vous vous récriez contre leur révolte,
quoique vous ayez pris leur argent contre leur consentement, et anéanti
les droits que vous vous faisiez un mérite de leur avoir accordés. Vous
énumérez leurs autres avantages; ils ne payent pas de taxes; ils
reçoivent des secours considérables de ce pays; ils jouissent de
précieux avantages commerciaux que nous payons cher, et vous dites:
toute la dispute vient de ce que nous avons pris vingt mille louis sans
le consentement de leurs représentans! Vingt mille louis sans leur
consentement! Certes, ce fut pour vingt shellings qu'Hempden résista, et
acquis par sa résistance, un nom immortel, pour lequel les Plantagenets
et les Guelphes auraient donné tout le sang qui coulaient dans leurs
veines! Si résister à l'oppression, si s'élever contre un pouvoir usurpé
et défendre ses libertés attaquées, est un crime, qui sont les plus
grands criminels? Qui sont-ils, si ce n'est nous-même peuple anglais?
C'est nous qui avons donné l'exemple à nos frères américains. Prenons
garde dr les blâmer trop durement pour l'avoir suivi!

«D'ailleurs vous punissez toute une province, parce qu'elle renferme
quelques paroisses mécontentes; vous châtiez même ceux qui vous ont
aidés à étouffer la révolte.»

La minorité contre le bill des ministres dans les communes ne fut que de
7 ou 8, la moitié des membres étant absens. Cette opposition cependant
fit restreindre les pouvoirs temporaires qu'on voulait donner au
gouverneur et au conseil spécial auxquels on allait abandonner
l'administration du Canada pendant la suspension de la constitution et
la nouvelle enquête qu'on allait faire sur les lieux. Lord Durham qu'on
avait choisi pour cette double mission, en homme adroit, pour disposer
favorablement les Canadiens en sa faveur, fit un discours dans la
chambre des lords dans lequel après avoir annoncé qu'il ferait respecter
la suprématie de l'Angleterre jusque dans la chaumière la plus reculée,
il ajoutait qu'il ne reconnaîtrait aucun parti, français, anglais ou
canadien; qu'il les regarderait tous du même oeil, et qu'il désirait
assurer à tous une égale justice et une égale protection.

Dans ces débats les ministres cachèrent leur but secret avec le plus
grand soin, et montrèrent jusqu'à la fin une adresse inconcevable, qui
en imposa à beaucoup de gens. Lord John Russell déclara que la couronne
userait de sa prérogative pour autoriser lord Durham à faire élire dix
personnes dans le Bas-Canada, vu qu'il était presqu'impossible de réunir
l'ancienne chambre, et un pareil nombre dans le Haut, s'il le jugeait à
propos, pour lui servir de conseil sur les affaires de la colonie, afin
que la nouvelle constitution qu'on pourrait adopter ne parût pas
provenir uniquement de l'autorité des ministres et du gouverneur, mais
de personnes versées dans les affaires de la colonie et qui y eussent
des intérêts. Lord Howick fit un long discours surtout en réponse à sir
Robert Peel, dans lequel il affecta fort d'insister sur la nécessité de
rendre justice aux Canadiens. Ainsi il disait: «Si je pensais que la
grande masse de ce peuple fût entièrement sans amour pour ce pays, je
dirais que la seule question que nous aurions à considérer, serait de
voir comment une séparation finale pourrait s'effectuer sans sacrifier
les intérêts des Anglais. Mais je ne pense pas que la masse des
Canadiens soit hostile à l'Angleterre, par ce que leur alliance avec
elle leur est plus nécessaire à eux qu'à nous; que si c'est pour leurs
lois et leurs usages particuliers qu'ils combattent, entourés qu'ils
sont par une population de race différente, si la protection de
l'Angleterre leur était retirée, ils auraient à subir un changement
beaucoup plus violent, beaucoup plus subit, beaucoup plus général que
celui qui aura lieu probablement.»

Il croyait que le nombre de ceux qui voulaient l'indépendance était peu
considérable; que l'on avait été conduit pas à pas là où l'on en était,
chacun espérant amener ses adversaires à ce qu'il voulait. Il ne
désespérait point de satisfaire les deux partis; mais le système
responsable était inconciliable avec les rapports qui devaient subsister
entre une colonie et une métropole. Lord Howick répéta la même opinion
et, comme tous les autres, évita avec soin de parler de l'union des deux
Canadas.

Dans tous les débats qui eurent lieu, on observa la même réserve; on ne
voulut rien dire de ce que l'on avait intention de faire; on se
renfermait dans des termes généraux. Sir W. Molesworth désapprouvait la
suspension de la constitution; mais approuvait le choix de lord Durham.
«Si la violation partielle de la constitution, ajoutait M. Grote, a
déterminé les Canadiens à s'armer pour la défense de leurs droits, si
lord Gosford a provoqué une révolte en adoptant quelques résolutions,
quelle ne devrait pas être la conséquence d'une mesure qui suspendra la
constitution et confisquera les libertés populaires?» M. Warburton se
déclarait pour l'émancipation; «L'Angleterre a aidé, disait-il, à
préparer la liberté en Grèce, en Pologne, dans l'Amérique du sud, en
Hanovre, pourquoi vouloir exclure de ce bienfait le peuplé canadien?»

Ces idées avancées ne faisaient pas sortir les ministres de leur
silence. M. Ellice, qui n'était pas toujours dans leur secret, quoique
leur ami, et qui n'avait pas, comme on sait, leur finesse, approuvait le
choix de lord Durham, tout en recommandant de gouverner le Canada comme
l'Irlande.

Les lords Brougham, Ellenborough et Mansfield protestèrent contre la
suspension de la constitution, parce qu'elle était devenue inutile
depuis la suppression de la révolte. Lord Ellenborough leur reprocha de
vouloir unir les deux Canadas, et que c'était pour cela qu'ils
insistaient sur cette suspension. Lord Glenelg, dévoilé par cette
apostrophe subite, désavoua hautement une pareille intention, et déclara
que le gouvernement voulait seulement modifier la constitution
existante, parce que l'union ne pouvait se faire que du consentement des
deux provinces. On croyait pouvoir en imposer d'autant plus facilement
par ce langage que les ministres affectaient dans les débats de parler
des Canadiens comme d'hommes ignorans et simples, faciles à tromper,
malgré les troubles récens, qui prouvaient, cependant, qu'ils savaient
du moins apprécier leurs droits.

Après beaucoup de petits désagrémens que l'opposition leur fit subir
dans les deux chambres, et qui étaient dûs peut-être au langage
mystérieux dans lequel ils s'enveloppaient en ne cessant point
d'invoquer les noms de la liberté, de la justice, de la conciliation, et
de s'appesantir sur les vices de la constitution canadienne, le
parlement leur accorda enfin tous les pouvoirs essentiels qu'ils
demandaient, et lord Durham fit ses préparatifs pour passer en Canada.

Lord Durham tout radical qu'il était en politique, aimait beaucoup le
luxe et la pompe. Il avait représenté la cour de Londres avec splendeur
pendant son ambassade à St.-Pétersbourg, en 1833. Il voulut éclipser en
Canada par un faste royal tous les gouverneurs qui l'avaient précédé. Le
vaisseau de guerre qui devait l'amener, fut meublé avec magnificence. Il
s'y embarqua avec une suite nombreuse de confidens, de secrétaires,
d'aides de camp. Une musique fut mise à bord pour dissiper les ennuis de
la traversée. Déjà un grand nombre de personnes attachées à sa mission
s'était mis en route. On embarqua deux régimens des gardes et quelques
hussards pour Québec. Enfin tout annonçait une magnificence inconnue
dans l'Amérique du nord. On s'empara du parlement pour loger le
somptueux vice-roi; ce qui était d'un mauvais augure aux yeux des hommes
superstitieux pour les libertés canadiennes; c'était comme un vainqueur
qui marchait sur les dépouilles de son ennemi abattu. Aussitôt que la
constitution avait été suspendue par le parlement impérial, l'ordre
avait été envoyé à sir John Colborne de former un conseil spécial pour
expédier les affaires les plus pressantes. Ce conseil composé de 22
membres, dont 11 Canadiens, s'assembla dans le mois d'avril. La
tranquillité était déjà tellement rétablie que l'on renvoyait partout
dans leurs foyers les volontaires armés pendant les troubles.

Quand lord Durham arriva à Québec le 27 mai, tout était dans une paix
profonde. Il débarqua le 29, au bruit de l'artillerie et au milieu d'une
double haie de soldats, pour se rendre au château St.-Louis, où il fit
son installation et prêta les sermens ordinaires. Il voulut signaler son
avènement au pouvoir par un acte de grâce en faveur des détenus
politiques; mais lorsqu'il demanda les officiers de la couronne, aucun
ne se trouva présent pour lui répondre. Contre l'usage les conseillers
exécutifs ne furent point assermentés. Il adressa une proclamation au
peuple en se servant du langage d'un homme qui se méprend complètement
sur la manière avec laquelle on doit s'exprimer en Amérique, et qui veut
en imposer par une affectation recherchée au peuple dont le sort est
entre ses mains. «Ceux qui veulent sincèrement et consciencieusement la
réforme et le perfectionnement d'institutions défectueuses, recevront de
moi, disait-il, sans distinction de parti, de race ou de politique,
l'appui et l'encouragement que leur patriotisme est en droit d'avoir;
mais les perturbateurs du repos public, les violateurs des lois, les
ennemis de la couronne et de l'empire britannique trouveront en moi un
adversaire inflexible.» Et plus loin en parlant du rétablissement de la
constitution, il observait: «C'est de vous peuple de l'Amérique
britannique, c'est de votre conduite et de l'étendue de votre
coopération avec moi qu'il dépendra principalement que cet événement
soit retardé ou immédiat. J'appelle donc, de votre part, les
communications les plus franches, les moins réservées. Je vous prie de
me considérer comme un ami et comme un arbitre, toujours prêt à écouter
vos voeux, vos plaintes et vos griefs, et bien décidé d'agir avec la
plus stricte impartialité...»

Or ce langage, comme on le verra, ne pouvait faire qu'en imposer au
loin, car dans le pays même, il ne devait avoir aucune signification
puisque tous les pouvoirs politiques étaient éteints, excepté ceux que
lord Durham réunissait en sa personne. Cela était si vrai, qu'il renvoya
immédiatement le conseil spécial de sir John Colborne, qui avait déjà
passé trop d'ordonnances plus ou moins entachées de l'esprit du jour;
qu'il fit informer les membres du conseil exécutif, cette cause première
de tous les troubles, qu'il n'aurait pas besoin de leurs services pour
le présent; et qu'il se nomma, pour la forme, un conseil exécutif et un
conseil spécial composés de son secrétaire, M. Buller, de l'amiral Paget
qui arrivait dans le port, du général Clitherow, du major général
MacDonell, du colonel Charles Grey, et de diverses autres personnes de
sa suite, de cinq des juges, de M. Daly, secrétaire provincial et de M.
Eouth, commissaire général, qu'il prit dans le pays, parce qu'il y
fallait quelqu'un qui en connût quelque chose.

Il organisa ensuite diverses commissions, pour s'enquérir de
l'administration des terres incultes, de l'émigration, des institutions
municipales, de l'éducation. La seigneurie de Montréal, les bureaux
d'hypothèques occupèrent aussi son attention. La seigneurie de Montréal
lui fournit une occasion de neutraliser le clergé en lui prouvant qu'il
ne lui en voulait pas à lui-même. Cette seigneurie appartenait au
séminaire de St.-Sulpice, et le parti anglais cherchait depuis longtemps
à la faire confisquer au profit de la couronne comme on avait déjà
confisqué les biens des jésuites et des récollets. Lord Durham qui
savait de quelle importance il était pour ses desseins de ne pas exciter
les craintes de l'autel, saisit cette occasion pour lui prouver ses
bonnes dispositions en accordant un titre inébranlable aux sulpiciens.

Cet acte était très sage et très politique. Il savait que depuis M.
Plessis surtout, le clergé avait séparé la cause de la religion de celle
de la politique, et que s'il rassurait l'autel, il pourrait faire
ensuite tout ce qu'il voudrait sans que le clergé cessât de prêcher
l'obéissance au pouvoir de la couronne quel qu'il fut. Lord Durham était
trop éclairé pour négliger une pareille influence.

Une chose qui devait devenir extrêmement embarrassante pour son
administration, extrêmement irritante pour le public, c'était le procès
de ceux qui se trouvaient impliqués dans nos troubles récens. Les procès
politiques sont toujours vus d'un mauvais oeil par le peuple, et les
gouvernemens n'en sortent presque jamais sans y laisser une partie de
leur popularité et quelque fois de leur force. Lord Durham pensant qu'il
ne pourrait obtenir de jurés qui voulussent condamner les accusés, à
moins de les choisir parmi leurs adversaires politiques, résolut
d'adopter une grande mesure pour terminer cette question malheureuse
d'un seul coup et sans discussion; cette mesure fut une amnistie
générale, qu'il proclama le jour même fixé pour le couronnement de la
reine Victoria. Il n'excepta que vingt-quatre prévenus, auxquels on
laissa cependant la perspective de rentrer dans leurs foyers aussitôt
que cela paraîtrait compatible avec la paix et la tranquillité publique,
et les assassins d'un Canadien et d'un officier qui portait des dépêches
dans le pays insurgé, qui avaient été tués au commencement des troubles.
Ceux sur les vingt-quatre qui se trouvaient en prison, devaient être
envoyés aux îles de la Bermude, et ceux qui se trouvaient à l'étranger
devaient y rester jusqu'à ce qu'on pût permettre aux uns et aux autres
de revenir dans le pays. Il ne pouvait adopter de moyen plus sage, ni
plus humain pour sortir d'un grand embarras; mais malheureusement en en
exilant quelques uns aux îles de la Bermude sans procès, il violait les
lois, et aussitôt que cet acte fut connu en Angleterre, il excita un
grand bruit parmi ceux qui tiennent non sans raison aux formalités de la
justice, ainsi que parmi les ennemis de ses prétentions dans son pays.

En Canada cette amnistie fut bien reçue, et comme lord Durham se tenait
toujours dans l'ombre vis-à-vis des Canadiens sur les mesures qu'il
entendait recommander à leur égard, ils aimaient à en tirer un bon
augure et à se bercer d'espérances qu'entretenaient avec art les
émissaires du nouveau vice-roi. Ainsi le _Canadien_ du 8 juin contenait
un article d'un employé du gouverneur, M. Derbyshire, contre l'union des
deux Canadas en réponse aux journaux anglais de Montréal. Dans toutes
les occasions on parlait des abus crians des administrations
précédentes, de l'ignorance et de la vénalité des fonctionnaires, de la
modération des représentans du peuple d'avoir enduré si longtemps un
pareil état de choses. Mais tout cela n'était que pour attirer la
confiance, comme la proclamation dont nous avons parlé plus haut, dans
laquelle lord Durham invitait tout le monde à venir épancher dans son
sein ses griefs et ses douleurs.

M. Wakefield fut député secrètement vers quelques-uns des meneurs
canadiens. Il vit M. LaFontaine plusieurs fois à Montréal; il chercha à
le persuader des bonnes intentions du gouverneur, qui nonobstant les
ordres contraires de lord Glenelg, scandalisé par un procès déshonorant
intenté à ce serviteur zélé, avait persisté à le retenir à son service;
il était parti, disait-il, pour aller voir M. Papineau aux Etats-Unis,
non comme envoyé de l'administration, mais comme ami de sir William
Molesworth et de M. Leader aux noms desquels il le priait de lui donner
une lettre pour le chef canadien, espérant voir résulter beaucoup de
bien de cette entrevue. Il dit encore à M. Cartier, en passant à
Burlington, que lord Durham, M. Buller et M. Turton étaient tous amis de
ses compatriotes. Cet émissaire ne put voir cependant M. Papineau. A son
retour il se trouva à des entrevues entre M. Buller et M. LaFontaine où
l'on parla de l'ordonnance touchant les exilés et de la constitution.
Plus tard, après le désaveu de l'ordonnance par les ministres, d'autres
affidés cherchèrent à engager plusieurs Canadiens à convoquer des
assemblées publiques en sa faveur sans succès.[36]

Tout cela se faisait autant que possible à l'insu du parti anglais, avec
lequel on tenait un autre langage.

On trouve peu de faits plus honteux dans l'histoire, que la conduite de
tous ces intrigans cherchant à tromper un peuple pour qu'il aille se
précipiter de lui-même dans l'abîme. Après avoir cherché à surprendre la
bonne foi des Canadiens sans succès, retournés en Angleterre, ils les
calomnient pour appuyer le rapport que lord Durham faisait sur sa
mission. Après avoir passé des heures et des jours entiers dans leur
société, en se donnant pour leurs amis, ils déclarent publiquement[37]
dans les journaux de Londres, qu'ils avaient été trompés et aveuglés;
que les malheureux Canadiens ne méritent aucune sympathie, et qu'ils
prennent cette voie pour les désabuser sur les sentimens de l'Angleterre
à leur égard. Ceux qui les ont reçus avec bienveillance comme M.
LaFontaine et quelques autres, sont dépréciés et peints comme des hommes
d'une intelligence bornée, sans éducation, sans lumières, aveuglés par
d'étroits préjugés. On rougit en exposant de pareilles bassesses.

[Note 36: Lettre de M. LaFontaine au rédacteur de l'Aurore. Montréal, 17
janvier 1839.]

[Note 37: Lettre de E. G. Wakefield au _London Spectator_. Londres, 22
novembre 1838.]

Dans le même temps, des rapports intimes s'établissaient entre les
Anglais de Montréal, qui marchaient à la tête de tous ceux du pays, et
lord Durham. Il y avait bien quelque méfiance chez quelques uns d'eux;
mais les hommes les plus influens paraissaient saisis de la vraie pensée
du chef du gouvernement, et l'appuyaient de tout leur pouvoir. Ils le
reçurent avec les plus grands honneurs lorsqu'il passa par leur ville
pour se rendre dans le Haut-Canada dans le mois de juillet. Dans cette
tournée, lord Durham rallia la majorité du Haut-Canada à son plan
d'union après les explications qu'il donna aux chefs; il fut reçu
partout de manière à le satisfaire.

Mais il devait se hâter de jouir de ces honneurs, car bientôt des
désagrémens plus sensibles pour lui que pour un autre, devaient
appesantir dans ses mains le sceptre de sa vice royauté. Un
mécontentement inexpliquable était resté dans le parlement contre sa
mission. Le secret dont on l'entourait au sujet des Canadiens, semblait
causer de l'inquiétude et comme de la honte. Tout était décidé d'avance
dans le secret de la pensée, et cependant on feignait d'agir comme si on
ignorait complètement ce qu'on allait faire. La chambre des lords
surtout était blessée de ce système de déception qui entraînait après
lui des actes illégaux de clémence et des actes légaux de tyrannie,
comme l'étaient l'amnistie et la constitution des deux conseils composés
de serviteurs stipendiés et dépendans de la couronne. Lorsque
l'ordonnance du conseil spécial qui graciait les accusés politiques ou
les exilait à la Bermude, fut connue en Angleterre, elle fut aussitôt
déclarée illégale et contraire à l'esprit de la législation anglaise.
Lord Lyndhurst dit que jamais mesure plus despotique n'avait déshonoré
les fastes d'un pays civilisé. Les ministres essayèrent de défendre leur
gouverneur, et déclarèrent que ce langage était imprudent au plus haut
degré; que c'était trahir les intérêts du pays et les sacrifier aux
intérêts de parti et à l'envie d'attaquer un individu. Lord Brougham,
lord Ellenborough déclarèrent que le conseil formé par lord Durham
n'était pas ce que la législature impériale avait eu en vue en
autorisant la constitution d'un conseil spécial. On blâma encore
l'emploi de M. Turton, qui avait subi une condamnation en Angleterre
pour crime d'adultère. Lord Brougham introduisit un bill pour légaliser
autant que possible i'ordonnance du conseil spécial, qui entraîna des
débats dans lesquels le duc de Wellington se prononça contre la mesure
de lord Durham. Les ministres se trouvaient dans le plus grand embarras.
Lord Melbourne ne put s'empêcher d'avouer sa vive anxiété, vu les grands
intérêts qui étaient en jeu et les conséquences qui pourraient résulter
de ce qui allait être interprété d'une manière favorable pour les
rebelles. Néanmoins l'ordonnance était illégale et il devait conseiller
à sa Majesté de la désavouer.

La nouvelle de ce désaveu solennel arriva en Canada dans le moment même
que lord Durham était entouré des gouverneurs et des députés de toutes
les provinces anglaises de l'est, venus à Québec pour discuter avec lui
les questions qui pouvaient concerner leurs peuples. Elle le blessa au
coeur et l'humilia. Il résolut sur le champ de donner sa démission, et
dés ce moment il prit moins de soin à cacher ce qu'il se proposait de
recommander au sujet des Canadiens. Il parla avec plus d'abondance, et
déclara aux députés qui l'entouraient, qu'il était sur le point de
promulguer des lois propres à assurer protection à tous ces grands
intérêts britanniques qu'on avait trop négligés jusque là. A Québec, à
Toronto, les Anglais s'assemblèrent et passèrent des adresses pour
exprimer leur regret des discussions prématurées du parlement impérial
et du départ de lord Durham, et leur pleine confiance dans ses talens et
dans les mesures qu'il allait proposer pour régler toutes les
difficultés. Ceux de Montréal allant plus loin, le prièrent de
recommander l'union des deux Canadas. Un M. Thom, l'un des plus violens
ennemis des Canadiens, que lord Durham avait d'abord voulu nommer à deux
différens emplois dans le pays, et qu'il avait été forcé par l'opinion
publique de placer dans les contrées sauvages du Nord-Ouest, voulait une
confédération de toutes les provinces, parce qu'il y avait trop de
républicains dans le Haut-Canada. Mais sa suggestion fut repoussée. Le
discours qu'il prononça réveilla les craintes du _Canadien_. Ce journal
qui avait jusque là soutenu l'administration, fut surpris de voir
l'orateur favorisé de lord Durham déclarer que ses mesures montraient
qu'il était déterminé à faire du Bas-Canada une province vraiment
britannique.

Déjà les amis du parti anglais s'étaient assemblés à Londres et avaient
fait parvenir aux ministres l'expression de leur pleine confiance dans
la politique du chef du gouvernement canadien. L'association coloniale
leur avait fait part de son côté ainsi qu'au duc de Wellington et à sir
Robert Peel, de son vif regret de ce qui s'était passé dans le
parlement; et les negocians en rapport avec les deux Canadas avaient
renouvelé leur demande de l'union. En même temps à Montréal et à Québec,
on brûlait les lords Brougham, Glenelg et Melbourne en effigie, et les
Canadiens de cette dernière ville s'assemblaient et passaient des
résolutions pour repousser ces outrages et remercier lord Brougham et M.
Leader de la part qu'ils prenaient à la défense de leurs droits dans le
parlement impérial. Partout cependant le parti anglais à Londres, à
Québec, à Montréal, faisait voir, par la spontanéité de ses mouvemens et
la concordance de ses vues, qu'il était sûr maintenant de celles de lord
Durham et que les Canadiens allaient enfin leur être sacrifiés. Pendant
que le gouverneur du Haut-Canada était encore à Québec, où il était venu
comme les gouverneurs de l'est, pour s'entendre sur les affaires de sa
province, lord Durham annonça sa retraite au peuple dans une longue
proclamation, où tout en blâmant le mystère qui avait enveloppé
jusqu'ici la marche des affaires les plus importantes aux habitans des
colonies, il commettait lui-même la même faute en cachant soigneusement
ce qu'il allait recommander à la métropole à leur égard et en se tenant
dans des termes généraux sans définition précise. Néanmoins il en dit
encore plus qu'il n'avait fait jusque là, et annonça qu'il cherchait à
donner au Bas-Canada un caractère tout-à-fait anglais, à lui donner au
gouvernement libre et responsable, à noyer les misérables jalousies
d'une petite société et les odieuses animosités d'origines dans les
sentimens plus élevés d'une nationalité plus noble et plus vaste. Cela
était peu rassurant pour les Canadiens pour lesquels les mots de
liberté, de sentimens élevés, de nationalité plus noble et plus vaste
voulaient dire anéantissement de leur langue, de leurs lois et de leur
race ou ne voulait rien dire du tout, car les troubles avaient été
précisément causés par le refus absolu de toutes ces choses par la
métropole.

Lord Durham se plaignait ensuite que sa conduite avait été exposée à une
critique incessante dans le parlement impérial, dans un esprit qui
annonçait une ignorance complète de l'état du pays. Le même jour il
répétait ce qu'il disait dans sa proclamation dans la réponse qu'il
faisait aux Anglais de Québec: «Je ne retourne pas en Angleterre par
aucun sentiment de dégoût pour le traitement que j'ai personnellement
éprouvé dans la chambre des lords. Si j'avais pu être influencé par de
pareils motifs, je me serais rembarqué dans le vaisseau même qui m'avait
amené ici; car le système de persécution parlementaire auquel je fais
allusion, commença du moment que je laissai les rives d'Angleterre.

«Je m'en retourne pour les raisons suivantes et ces raisons seulement.
Les procédés de la chambre des lords, auxquels le ministère a acquiescé,
ont privé le gouvernement de cette province de toute considération, de
toute force morale. Ils l'ont réduit à un état de nullité executive, et
l'ont assujetti à une branche de la législature impériale... En réalité
et en effet, le gouvernement du Canada est administré maintenant par
deux ou trois pairs de leurs sièges en parlement...

«Dans ce nouvel état de choses, dans Cette anomalie, il ne serait ni de
votre avantage, ni du mien que je restasse ici. En parlement, je puis
défendre vos droits et vos voeux, et exposer ce qu'il y a d'impolitique
et de cruel dans des procédés qui, en même temps qu'ils ne sont que trop
attribuables à l'animosité personnelle et à l'esprit de parti, sont
accompagnés d'un danger imminent pour le bien être de ces importantes
colonies et la permanence de leur alliance avec l'empiré.»

Il s'embarqua pour l'Europe avec sa famille le 1 novembre, en laissant
les rênes du gouvernement entre les mains de sir John Colborne, et en
disant aux imprimeurs anglais: «Je déplore que votre exemple patriotique
n'ait pas été suivi par d'autres, (les imprimeurs canadiens)... Engagés
dans la tâche coupable de fomenter d'anciens abus et d'anciens préjugés,
et d'enflammer des inimitiés nationales, ils paraissent oublier la ruine
et le malheur certains auxquels ils exposent une population crédule et
malheureusement trop disposée à prêter l'oreille à leurs conseils
insidieux. S'ils réussissent à produire ce déplorable résultat, c'est
sur eux qu'on reposera là terrible responsabilité et ils mériteront les
plus durs châtimens.»

Pendant que ce langage mettait en défiance de plue en plus les
mécontens, les réfugiés aux Etats-Unis et les Américains qui
sympathisaient avec eux, et qui répandus sur la frontière du Haut et du
Bas-Canada, passèrent l'été en allées et venues, en profitèrent pour
organiser une invasion et un nouveau soulèvement dans les deux provinces
à la fois. Ils tinrent des assemblées à Washington, à Philadelphie et
ailleurs, où parut le Dr. Robert Netton, le frère de celui qui
commandait les insurgés à St.-Denis, pour exciter les sympathies des
Américains et obtenir des secours. Ils se réunirent à New-York, à Albany
et dans quelques villes des frontières et réussirent à entraîner en
multipliant les mensonges quelques Canadiens du district de Montréal.
Dès avant le départ de lord Durham, l'exécutif était informé que dans la
ville seule de Montréal plus de 3000 hommes s'étaient liés par des
sermens secrets à prendre les armes;[38] c'était une grande exagération,
mais ce rapport n'était pas complètement inexact, car au commencement de
novembre, des soulèvemens partiels eurent lieu sur plusieurs points de
la rivière Richelieu, à Beauharnais, à Terrebonne, à Châteauguay, à
Rouville, à Varennes, à Contrecoeur, et dans quelques autres paroisses,
tandis qu'un corps d'Américains et de réfugiés pénétrait en Canada sous
les ordres du Dr. Nelson et prenait possession du village de
Napierville. Sir John Colborne qui s'y attendait, assembla aussitôt le
conseil spécial, proclama la loi martiale, arma les volontaires, fit
arrêter toutes les personnes suspectes, puis marcha avec 7 à 8 mille
hommes, soldats, miliciens et Sauvages venant de différens points, sur
le pays insurgé où tout était déjà rentré dans l'ordre quand il y
arriva.

[Note 38: Lettre de sir John Colborne au marquis de Normanby, 6 mai
1839.]

Les hommes qui devaient prendre part au soulèvement n'ayant point de
fusil ni de munitions, s'étaient armés de piques et de bâtons. Plusieurs
n'étaient dirigés, un sac seulement sur le dos, vers les points où on
leur avait dit qu'ils trouveraient tout ce qui leur fallait; mais n'y
trouvant rien, ils étaient presque tous rentrés dans leurs loyers ou
retournés aux Etats-Unis d'où ils venaient, de sorte qu'au bout de
quelques jours tout était rentré dans l'ordre avec à peine la perte de
quelques hommes.

Sir John Colborne n'eut qu'à promener la torche de l'incendie. Sans plux
d'égard pour l'innocent que pour le coupable, il brûla tout et ne laissa
que des ruines et des cendres sur son passage.

Dans le Haut-Canada les Américains et les réfugiés de cette province qui
s'étaient joints à eux, débarquèrent à Prescott, et prirent possession
d'un moulin où ils furent obligés de se rendre au bout de quelque temps
aux forces considérables qui les cernèrent. D'autres inquiétèrent la
frontière tout l'hiver, attaquèrent Windsor, le Détroit et quelques
autres points, mais n'exécutèrent rien de sérieux.

L'oligarchie qui avait été furieuse l'année précédente de ce qu'on ne
s'était pas servi de l'échafaud pour punir les rebelles, ne voulait pas
être trompée cette année. Elle voulait du sang. Elle voulait aussi faire
un grand effet en Angleterre. Elle s'était fait armer avec la police
dans les villes; elle avait l'ait saisir toutes les armes qu'il y avait
chez les armuriers. Elle fit suspendre trois juges canadiens dont deux à
Québec, parce qu'ils ne voulaient pas violer la loi de l'habeas-corpus.
Elle fit retrancher un grand nombre de Canadiens de la magistrature.
«Pour avoir la paix, s'écriait le _Herald_, il faut que nous fassions
une solitude; il faut balayer les Canadiens de la face de la terre...
Dimanche au soir tout le pays en arrière de Laprairie présentait
l'affreux spectacle d'une vaste nappe de flammes livides, et l'on
rapporte que pas une seule maison rebelle n'a été laissée débout. Dieu
sait ce que vont devenir les Canadiens qui n'ont pas péri, leurs femmes
et leurs familles pendant l'hiver qui approche, puis qu'ils n'ont devant
les yeux que les horreurs de la faim et du froid. Il est triste,
ajoutait ce journal hypocrite qui était dans la joie du sang, il est
triste de réfléchir sur les terribles conséquences de la rébellion, de
la ruine irréparable d'un si grand nombre d'êtres humains qu'ils soient,
innocens ou coupables. Néanmoins il faut que la suprématie des lois soit
maintenue et inviolable, que l'intégrité de l'empire soit respectée et
que la paix et la prospérité soient assurées aux Anglais même aux dépens
de la nation canadienne entière.» Jamais Marat ne s'est servi d'un
langage plus atroce.

Sir John Colborne revenu de sa courte campagne, organisa sans délai des
conseils de guerre, et fit commencer devant les officiera de l'armée le
procès des prisonniers qu'il ramenait et des accusés qui remplissaient
les prisons. Lui qui détestait les Canadiens, il ne serait pas arrêté
cette fois par lord Gosford. Tous les Canadiens notables de Montréal et
des campagnes, coupables ou non, avaient été arrêtés, un grand nombre
sous accusation de haute trahison. A Québec, aux Trois Rivières où tout
était parfaitement tranquille, les arrestations ne cessaient point non
plus. Pendant ce temps là les cours martiales se hâtaient d'achever leur
tâche, en procédant avec toute la rapidité possible. Elles condamnèrent
quatre-vingt-neuf accusés à mort et quarante-sept à la déportation dans
les îles de l'Océanie, et confisquèrent tous leurs biens. Le _Herald_
était radieux. «Nous avons vu, disait-il, le 19 novembre, la nouvelle
potence faite par M. Bronsdon, et nous croyons qu'elle va être élevée
aujourd'hui au devant de la nouvelle prison, de sorte que les rebelles
pourront jouir d'une perspective qui ne manquera pas sans doute d'avoir
l'effet de produire un sommeil profond et des songes agréables. Six ou
sept pourront s'y trouver à l'aise; mais on peut y en mettre davantage
dans un cas pressé.»

Treize condamnés périrent sur l'échafaud aux applaudissemens de leurs
ennemis accourus pour prendre part à un spectacle qui passait à leurs
yeux pour un triomphe. Tous subirent leur sort avec fermeté. On ne peut
lire sans être ému les dernières lettres de l'un d'eux, M. Chevalier de
Lorimier, à son épouse, à ses parens, à ses amis, dans lesquelles il
proteste de la sincérité de ses convictions; et il signa avant de
marcher au supplice une déclaration de ses principes, qui témoigne de sa
bonne foi et qui prouve le danger qu'il y a de répandre des doctrines
qui peuvent entraîner des conséquences aussi désastreuses.

Lorsque l'échafaud eut satisfait dans le Bas-Canada comme dans le Haut,
où se passait une partie des scènes du Bas, la vengeance du vainqueur,
on tourna les yeux vers l'Angleterre pour voir comment elle allait
prendre les derniers événemens, et recevoir lord Durham et ses
suggestions pour la pacification du pays. Déjà le duc de Wellington
avait jugé du dernier soulèvement et blâmé, par ce jugement là même, la
cruauté du pouvoir, dans les débats sur l'adresse en réponse au discours
que la reine avait prononcé en ouvrant le parlement au commencement de
1839. «L'insurrection du Canada n'a été, dit-il, qu'une insurrection
frivole et limitée à un coin du pays; mais elle a été accompagnée
d'invasions et d'agressions contre les personnes et contre les
propriétés des sujets de sa Majesté sur toutes les parties de la
frontière des Etats-Unis par des habitans des Etats-Unis.» Déjà M.
Roebuck avait publié plusieurs lettres dans les journaux de Londres pour
blâmer la conduite de lord Durham, qui, en sa qualité de chef du parti
radical, n'allait pas manquer cependant d'amis dans la presse pour
prendre sa défense. Il s'était entouré depuis longtemps de partisans et
de créatures qui vantaient en toute occasion son patriotisme et ses
talens. Ils se mirent tous à louer son énergie dans sa mission et le
rapport qu'il venait de présenter au gouvernement. Tous leurs coups se
dirigèrent naturellement contre les Canadiens.

Ce rapport excessivement long, mais écrit avec beaucoup d'art et de
soin, était un plaidoyer spécieux en faveur de l'anglification, tout en
donnant gain de cause aux principes que la chambre d'assemblée avait de
tout temps défendus. Le séjour qu'il avait fait parmi les Canadiens
avait complètement changé ses idées, disait lord Durham, sur l'influence
relative des causes auxquelles on devait attribuer les maux existans. Il
s'attendait à trouver une lutte entre un gouvernement et un peuple, et
il avait trouvé deux nations se faisant la guerre au sein d'un seul
état; non une guerre de principes, mais une guerre de race; l'une
éclairée, active, entreprenante; l'autre ignorante, inerte, et soumise
aveuglément à des chefs que conduisaient d'étroits préjugés; celle-ci
composée de torys déguisés qui cherchaient à cacher leur hostilité à
l'émigration anglaise sous l'apparence d'une guerre de principes contre
le gouvernement; l'autre de vrais démocrates, d'hommes vraiment
indépendans; les deux enfin toujours en présence, mais séparés en deux
camps qui ne se mêlaient jamais. «Tel est, ajoutait-il, l'état
lamentable et hasardeux des choses produit par le conflit de race qui
divise depuis si longtemps le Bas-Canada, et qui a pris le caractère
formidable et irréconciliable que je viens de dépeindre.»

Après s'être étendu longuement sur cette division, sur ses causes et sur
ses effets, il passe au remède pour y mettre fin. «Il y a deux modes,
dit-il, de traiter un pays conquis. Le premier est de respecter les
droits et la nationalité des possesseurs du territoire, de reconnaître
les lois existantes et de conserver les institutions établies, de ne
donner aucun encouragement à l'émigration du peuple conquérant, et sans
entreprendre de changemens dans les élémens de la société, d'incorporer
simplement la province sous l'autorité générale du gouvernement central.
Le second est de traiter le pays conquis comme s'il était ouvert aux
vainqueurs, d'encourager leur émigration, de regarder les anciens
habitans comme entièrement subordonnés et de s'efforcer aussi
promptement que possible d'assimiler leur caractère et leurs
institutions à ceux de la grande masse de l'empire.» Dans un vieux pays
ou doit suivre le premier; dans un nouveau, le second.

Malheureusement la révolution américaine avait empêché l'Angleterre de
suivre celui-ci en Canada, ou la nationalité des habitants avait été
conservée comme moyen d'une séparation perpétuelle, et complète avec
leurs voisins.[39] Aujourd'hui que les choses sont changées et qu'on n'a
plus besoin d'eux, l'on peut revenir au premier. Tel est le raisonnement
non pas écrit, mais impliqué du représentant de l'Angleterre à notre
égard dans le rapport qu'il fait à l'Angleterre.

[Note 39: Dépêche de lord Bathurst à sir J. E. Sherbrooke, 1 juillet
1816.]

Quant à la véritable cause dr dissensions entre le gouvernement et la
chambre d'assemblée, il justifie complètement celle-ci, en attribuant le
refus d'une liste civile à sa détermination de ne pas renoncer au seul
moyen de soumettre les fonctionnaires du gouvernement à quelque,
responsabilité. «C'était une vaine illusion, dit-il, de s'imaginer que
de simplets restrictions dans la constitution ou un système exclusif de
gouvernement, induiraient un corps fort de la conscience qu'il avait
avec lui l'opinion de la majorité à regarder certaines parties du revenu
public comme hors de son contrôle, et à se restreindre à la simple
fonction de faire des lois en restant spectateur passif ou indifférent
pendant qu'on exécuterait ou qu'on éluderait ces lois et que des hommes
dans les intentions ou la capacité desquels il n'avait pas la plus
légère confiance conduiraient les affaires du pays. L'assemblée pouvait
passer ou rejeter des lois, accorder ou refuser les subsides, mais elle
n'avait aucune influence sur la nomination d'un seul serviteur de la
couronne. Le conseil exécutif, les officiers judiciaires, tous les chefs
de département étaient nommés sans aucun égard pour les voeux du peuple
ou de ses représentant, et il ne manquait pas même d'exemples que la
simple hostilité à la chambre d'assemblée fit élever les personnes les
plus incompétentes aux postes d'honneur et de confiance.» C'était ainsi
que les gouverneurs venaient en lutte avec les représentans, que ses
conseillers regardaient comme leurs ennemis. Du reste l'entière
réparation des pouvoirs législatif et exécutif est l'erreur naturelle
des gouvernemens qui veulent s'affranchir du contrôle des institutions
représentatives. «Depuis le commencement donc, continuait-il, jusqu'à la
fin des querelles qui signalent toute l'histoire parlementaire du
Bas-Canada, je regarde la conduite de l'assemblée comme une guerre
constante avec l'exécutif pour obtenir les pouvoirs inhérens à un corps
représentatif d'après la nature même du gouvernement représentatif.»

Lord Durham ne pouvait justifier en termes plus forts la conduite de la
chambre d'assemblée, et cependant après l'avoir justifiée il s'appuya de
cette même conduite pour recommander l'union des deux Canadas, parce que
le seul pouvoir qui puisse arrêter d'abord la désaffection actuelle et
effacer plus tard les Canadiens-français, c'est celui d'une majorité
loyale et anglaise.

Il serait bien pour l'union de toutes les provinces de l'Amérique du
Nord; mais cette union nécessiterait une centralisation qui répugne à
l'esprit des populations du Nouveau-Monde. D'ailleurs il faudrait pour
satisfaire ces populations, conserver les assemblées provinciales avec
des pouvoirs municipaux seulement, ou encore mieux des assemblées de
districts ou d'arrondissemens plus petits. Il recommanderait bien sans
hésiter l'union législative de toutes ces provinces s'il s'élevait des
difficultés dans les provinces inférieures, ou si le temps permettait de
les consulter avant de régler la question des deux Canadas; mais si
elles se remuent plus tard on pourra les noyer dans une union qui les
mettra en minorité. En attendant il recommande l'union des deux Canadas
seuls, en donnant à chacun le même nombre de membres, des municipalités
électives pour les affaires locales, un conseil législatif mieux
composé, un bon système d'administration pour les terres, l'abandon de
tous les revenus de la couronne moins celui des terres à la législature
pour une liste civile suffisante, la responsabilité de tous les
officiers du gouvernement à la législature excepté le gouverneur et son
secrétaire, l'indépendance des juges, et enfin des ministres
responsables placés à la tête des différens départemens de l'exécutif et
tenus de commander la majorité dans les chambres.

Tel est le plan auquel lord Durham s'est arrêté, et qu'il soumet à la
métropole comme le plus propre entre tous ceux qu'on lui a suggérés pour
rétablir l'ordre, l'harmonie et la paix. Il y en a qui voulait frapper
les Canadiens en masse d'ostracisme, et les priver comme Français du
droit de vote et d'éligibilité. D'autres proposaient une union
législative des deux Canadas ou de toutes les provinces avec une seule
législature, en diminuant le nombre des membres canadiens à un chiffre
nominal. D'autres encore proposaient une union fédérale. Lord Durham dit
qu'à son arrivée à Québec il penchait fortement en faveur de ce dernier
plan, et que ce fut avec ce projet en vue qu'il discuta une mesure qui
embrassait toutes les colonies avec les députations des provinces
inférieures, avec les corps publics et avec les hommes marquans du
Canada, qu'il avait mandés à Québec; que tout en conciliant les Français
du Bas-Canada en leur laissant le gouvernement de leur propre province
et leur propre législation intérieure, il aurait assuré la protection
des intérêts britanniques au moyen du gouvernement général, et la
transition graduelle de toutes les provinces en une seule société
homogène; mais qu'après quelque séjour dans le pays et la consultation
du parti anglais il avait été obligé de changer d'opinion et de croire
que l'époque de l'anglification graduelle était passée.

Ses recommandations furent adoptées par les ministres. L'association
coloniale de Londres n'était pas satisfaite cependant du sacrifice des
Canadiens. Elle voulait les priver de tout droit politique en leur ôtant
jusqu'à celui de voter aux élections, et s'opposait au système
responsable. Mais lord Durham et les ministres repoussèrent ces
prétentions, et lord Melbourne présenta au parlement le 4 mai 1839, un
message de la reine pour recommander l'union. Cette mesure fut retardée
par la résignation du ministère à l'occasion d'une loi qui concernait la
Jamaïque, au sujet de laquelle il s'était trouvé dans une majorité si
faible qu'il n'osa plus compter sur l'appui des chambres.

Néanmoins les difficultés s'arrangèrent; lord John Russell resta au
pouvoir, et après quelque discussion dans le mois de juin, il
introduisit enfin son bill pour unir les deux Canadas; après sa deuxième
lecture et l'adhésion de sir Robert Peel et de M. Hume, ce bill fut
ajourné à la session suivante, afin d'avoir le temps d'aplanir dans
l'intervalle certaines difficultés qui se présentaient. L'existence du
conseil spécial fut prolongée, et M. Poulett Thomson, membre des
communes et réformateur radical, fut envoyé comme gouverneur à Québec
pour les faire disparaître. Il arriva dans cette ville dans le mois
d'octobre, et partit presqu'immédiatement pour Montréal et le
Haut-Canada. Il entra à Toronto à la fin de novembre, et ouvrit les
chambres le 3 du mois suivant. Sa mission principale était de leur faire
adopter les bases du rapport de lord Durham, qui ne s'accordaient pas
avec les résolutions de l'assemblée de cette province, qui portaient que
le siège du gouvernement serait dans le Haut-Canada, que les trois
comtés inférieurs du district de Québec seraient annexés au
Nouveau-Brunswick, que les représentans du Bas-Canada seraient moins
nombreux que ceux du Haut, qu'après 1845, les comtés en seigneuries ne
fussent plus représentés au parlement, que la langue française fut
abolie, et que la dette du Haut-Canada, qui dépassait un million, fut
payée par les deux provinces réunies, le Bas-Canada n'ayant pas de
dette, et de se procurer des informations sur lesquelles les ministres
pussent soumettre au parlement une mesure plus parfaite que le bill
présenté aux communes. Il devait les convaincre que les ministres
étaient eux-mêmes persuadés de l'opportunité de leur projet, et
dissoudre l'assemblée si elle ne recevait pas ses ouvertures dans un
esprit convenable; faire rapport des collèges électoraux, et nommer,
s'il le jugeait à propos, un certain nombre de personnes influentes pour
préparer les conditions de l'union.[40]

[Note 40: Dépêche de lord John Russell, à M. C. P. Thomson, 7 septembre
1839.]

Dans une dépêche Subséquente, lord John Russell argumentant contre le
principe du système responsable dans les colonies, citait quelques faite
survenus dans le Bas-Canada, où s'était élevée d'abord la demande d'un
pareil système, et représentait M. Papineau et la majorité de la chambre
comme des rebelles. Les chambres furent saisies de la question dès le
commencement de la session. Les débats se prolongèrent, mais le
gouvernement l'emporta à la fin, et la mesure fut approuvée dans la
forme à peu prés que l'Angleterre désirait. Il est inutile de dire que
le conseil spécial du Bas-Canada, nommé par la couronne, l'approuva dans
tout son esprit. Trois membres seulement votèrent contre, MM. Neilson,
Cuthbert et Quesnel.[41] Quant aux Canadiens qu'on ne consulta pas, ils
protestèrent dans le district de Québec et des Trois-Rivières avec tout
le clergé catholique. 40,000 signatures couvrirent les pétitions de ces
deux districts au parlement impérial, contre lesquelles le gouverneur
mit lord John Russell en garde, en lui mandant que le nombre des
signatures n'était pas si considérable qu'on s'y attendait; que
l'assemblée des Anglais qui avait eu lieu à Québec en faveur de l'union
exprimait les sentimens de la très grande majorité de la population
fidèle à l'Angleterre; que le clergé se méprenait sur cette mesure, et
qu'il désirait au fond la continuation du conseil spécial quoiqu'il
demandât le rétablissement de la constitution de 91.

[Note 41: Le gouverneur fit prier M. Neilson de venir le voir pour le
consulter sur les affaires du pays, surtout sur l'union. Sur ce dernier
point, M. Neilson lui dit que cette mesure mécontenterait un grand
nombre de citoyens et en satisferait peu, puis qu'elle avait pour objet
d'opprimer les Canadiens. Le gouverneur le voyant continuer sur ce ton,
lui dit: «Vous être donc contre l'union. Oui, répondit M. Neilson. Alors
nous ne pourrons pas nous accorder, répliqua l'agent proconsulaire.» Je
tiens ceci de M. Neilson lui-même.]

L'approbation donnée par les chambres du Haut-Canada et le conseil
spécial du Bas, rassura pleinement le ministère, qui poussa sa mesure
avec toute la vitesse possible. Les communes l'adoptèrent presque sans
débat, M. Hume votant pour et M. O'Connell contre. La langue anglaise
fut reconnue comme seule langue parlementaire. La mesure éprouva plus
d'opposition dans la chambre des lords, où lord Gosford, le duc de
Wellington, et plusieurs outres membres votèrent contre et protestèrent,
lord Ellenborough parce que le bill était fondé sur une double erreur,
celle d'une défiance indue contre la population française et celle d'une
confiance indue dans toute la population d'origine britannique; parce
que les changemens apportés à la représentation du Bas-Canada étaient
injustes dans leur caractère, ayant pour objet d'augmenter indirectement
encore plus la disproportion entre la représentation de la population
anglaise et celle de la population française...; parce que si l'on
voulait priver les Canadiens-français d'un gouvernement représentatif,
il valait mieux le faire d'une manière ouverte et franche, que de
chercher à établir un système permanent de gouvernement sur une base que
le monde entier s'accorderait à qualifier de fraude électorale. Ce
n'était pas dans l'Amérique du Nord qu'on pouvait en imposer aux hommes
par un faux semblant de gouvernement représentatif, ou leur faire
accroire qu'ils n'étaient qu'en minorité de votes lorsqu'ils étaient de
fait défranchisés; parceque l'union entre les deux provinces était
imposée à l'une par défiance contre sa loyauté, sans son consentement et
à des conditions qu'elle devait juger injustes, et acceptée par l'autre
en considération d'avantagea fiscaux et de l'ascendance législative.

Lord Melbourne insista sur la nécessité d'apaiser l'esprit de
mécontentement qui avait éclaté dans les deux Canadas; il fit observer
que c'étaient de pareils mécontentemens qui avaient amené autrefois
l'indépendance des Etats-Unis, événement qui ne serait pas arrivé s'ils
avaient été mieux liés à la métropole. Les divisions intestines avaient
été la principale cause qui avait fait perdre à l'Angleterre en 1450, le
beau territoire qu'elle possédait en France et qu'elle tenait de ses
princes normands, et dans le dernier siècle ses anciennes colonies. Le
duc de Wellington lui répondit qu'il ne fallait pas tant se presser;
qu'il fallait attendre de meilleures informations; qu'il fallait
attendre que le peuple eut repris ses sens, dans une province après une
insurrection, dans l'autre après une rébellion, et que dans les
Etats-Unis il y eût moins de disposition à encourager l'une et l'autre.
Il fallait réfléchir avant de former une législature de trois ou quatre
différentes nations et de gens d'une douzaine de religions. Il se
plaignit de la manière avec laquelle on avait obtenu le consentement du
Haut-Canada. On s'était assuré du concours du parti tory en publiant la
dépêche de lord John Russell au sujet des emplois, et de l'appui du
parti républicain en supprimant une autre de ses dépêches qui aurait
déplu aux partisans du gouvernement responsable. Lord Brougham émit
convaincu que lorsque le Canada se séparerait de l'Angleterre, ce qui
devait arriver tôt ou tard, ce serait par suite de la manière avec
laquelle la mesure de l'union était emportée, et cette séparation se
ferait dans des circonstances d'autant plus regrettables que les deux
partis se quitteraient ennemis.

Lord Gosford ne leva ensuite; son langage devait avoir d'autant plus de
poids qu'il avait résidé dans le pays, qu'il en avait ou
l'administration entre les mains et qu'il en connaissait les partis, les
sentimens et les tendances. «Je regarde, dit-il, l'union comme une
expérience très dangereuse, et comme une mesure injuste et arbitraire en
elle-même. Si, comme je le crois, ceux qui l'appuyent le font parce
qu'ils sont convaincus que la population française est en état de
résistance organisée au régime britannique, jamais ils ne furent dans
une plus grande erreur. Pour ma part, je ne crois pas que dans aucune de
nos colonies, sa Majesté ait un peuple qui, par inclination autant que
par intérêt, ait plus de désir de rester sur un pied d'amitié et
d'alliance avec l'Angleterre. Je n'ignore pas les fausses
représentations que l'on a répandues avec trop d'activité dans ce pays,
mais je ne crains pas de déclarer, malgré tout ce que l'on peut
prétendre au contraire, que ce que je dis ici est fondé sur la vérité et
peut-être pleinement prouvé. On a beaucoup parlé de ce qu'on appelle la
révolte récente; ce sont là des mots qui sonnent bien haut, et qui sont
fort utiles aux intérêts de ceux qui leur donnent cours. Mais si je nuis
disposé à réprouver toute espèce de soulèvement et de troubles, je dois
également reconnaître qu'il n'est que juste de regarder de plus prés au
véritable état des choses avant de stigmatiser les événemens qui ont eu
lieu en termes qui doivent produire des préjugés très forts et très
funestes contre ceux contre qui on les dirige. La partie du Bas-Canada
agitée par les troubles, n'embrassa jamais qu'une petite section du
district de Montréal sur la rivière Richelieu. Maintenant quel était son
état politique avant les troubles? Elle était déchirée par les divisions
les plus violentes et les plus haineuses, fruit d'élections contestées
avec acharnement; l'esprit de parti, comme c'est le cas en semblables
circonstances, était monté au plus haut degré d'exaspération, et
contribua beaucoup à ce qui est arrivé. A l'appui de mon assertion, je
puis citer un fait très concluant. Le seul endroit au nord du
St.-Laurent où il y ait eu des troubles, est le comté des
Deux-Montagnes. Eh bien! ce comté se trouvait justement sous le rapport
de la violence des luttes électorales dans le même cas que les environs
de la rivière Richelieu. Il y a, et il y a eu une certaine partie de la
population anglaise, principalement à Montréal et dans les environs, à
laquelle tous les hommes libéraux et indépendans ne peuvent qu'être
hostiles, et dont les actes et la conduite ont été caractérisée par un
esprit de domination au préjudice de toute la population d'origine
française; elle a toujours aspiré à posséder la domination et le
patronage du pays. C'est à elle qu'il faut principalement attribuer les
troubles et les animosités qui viennent d'avoir lieu. A l'appui de ce
que j'avance, je n'ai qu'à rappeler à vos seigneuries une de ses
premières démarches peu de temps après mon arrivée en Canada. A une
assemblée qu'elle avait convoquée, il fut résolu de lever un corps
militaire sous le nom de _British Rifle Legion_, ou quelque nom
semblable, et une de ses règles était que les membres de ce corps
éliraient leurs officiers. Je pris la première occasion de faire, d'une
manière amicale, des remontrances contre un pareil procédé; mais ce fut
en vain. Je fus obligé de les abattre par une proclamation, après m'être
assuré, en consultant les hommes de loi de la couronne, que leur
conduite était illégale et inconstitutionnelle. Une section intéressée
et violente du parti mercantile voulait en persévérant dans ses fausses
représentations, faire appuyer ses desseins par ses amis en Angleterre;
et ce sont ces fausses représentations, ainsi répandues, qui ont amené
les maux qui sont malheureusement arrivés. Tant qu'on encouragera ce
parti ou qu'on l'appuiera en aucune façon, la méfiance et le
mécontentement régneront. Je suis heureux cependant de pouvoir dire que
ces remarques ne s'appliquent qu'à une petite portion de la population
britannique, fixée principalement aux environs de Montréal, et à
quelques partisans à Québec. Bien des Anglais ont souvent, et dans les
termes les plus énergiques, réprouvé la violence de ceux dont je parle.
Il est aussi un fait curieux, c'est que lorsque les troubles éclatèrent
aucune des populaces, car je puis presque les appeler ainsi, qui y ont
pris part, n'était commandée par des Canadiens-français. A St.-Denis,
c'était un Anglais, M. Wilfred Nelson; à St.-Charles, un M. Brown,
moitié Anglais, moitié citoyen américain; à St.-Benoit, un Suisse, qui
agissaient comme chefs. Les troubles, comme je l'ai déjà dit, éclatèrent
dans une partie seulement du district de Montréal. Dans le reste de ce
district, dans les quatre autres districts du Bas-Canada, Gaspé,
St.-François, Québec et les Trois-Rivières, tout demeura tranquille, et
les autorités civiles y conservèrent toute leur force. Les troubles
furent complètement supprimés dans l'espace de trois semaines; il me fut
envoyé des adresses de toutes parts pour réprouver la conduite et la
violence de quelques hommes égarés, poussés par des gens mal
intentionnés et désespérés, et pour me déclarer leur détermination
d'appuyer le gouvernement. La paix et la tranquillité étaient rétablies
dans toute la province du Bas-Canada avant mon départ. Mais cela ne
faisait pas le compte du parti qui voulait écraser la population
française.

«Convaincu de l'exactitude de ce que je dis, je ne puis m'empêcher de
regarder l'union des deux provinces que comme un acte des plus injustes
et des plus tyranniques, proposé pour priver la province inférieure de
sa constitution, sous prétexte d'actes de quelques hommes mal
intentionnés, et la livrer, en noyant la population française, à ceux
qui, sans cause, lui ont montré tant de haine; car ce bill doit la
noyer. Vous donnez à 3 ou 400,000 habitans la même représentation qu'au
Bas-Canada, qui a une population d'au moins 700,000; et ensuite vous
imposez la dette de la province supérieure, qui est, dit-on, d'un
million, à une province qui n'a presque aucune dette. Peut-il y avoir
rien de plus arbitraire et de plus déraisonnable? En vérité, la légalité
d'un tel procédé peut être mise en question; car, j'apprends qu'aucune
partie de la dette contractée par la province supérieure n'a été
sanctionnée par le gouvernement de ce pays, je dois déclarer de nouveau
que ma conviction est que tout cela vient d'une intrigue mercantile.[42]
Je dis que la population française désire vivre sous la protection et
dans l'alliance anglaise, et que la très grande majorité des habitans
des deux Canadas est opposée à l'union... Je ne puis donc consentir à
une mesure fondée, comme je le crois consciencieusement, sur de fausses
informations et sur l'injustice. Tant que je vivrai, j'espère que je ne
donnerai jamais ma sanction à une injure semblable à celle qui est sous
la considération de vos seigneuries. J'ai dit ce que je crois fermement
être la vérité, et ce qui pourrait être appuyé du témoignage de tout
esprit calme dans les Canadas.»

[Note 42: De la maison Baring, à laquelle était due une grande partie de
cette dette.]

Nous donnons une grande partie du discours de ce gouverneur pour faire
mieux apprécier la politique du bureau colonial.

L'aristocratie anglaise ne vota pour la mesure qu'à contrecoeur, parce
que le parti mercantile, qui a eu une grande influence dans tous les
temps sur la politique des colonies, le demandait. Le Haut-Canada devait
un million à la maison Baring et se trouvait à la veille d'être
incapable de faire face à ses engagemens. Cette maison puissante fit
tous ses efforts pour engager le parlement à consentir à l'union afin
d'assurer sa créance. Beaucoup de marchands, de capitalistes et
peut-être de membres du parlement y étaient intéressés. Devant tous ces
motifs personnels ajoutés aux préjugés nationaux, la cause des
Canadiens-français devait succomber. Dans l'acte d'union il est
expressément stipulé qu'après les frais de perception payés, la première
charte sur le revenu du Canada sera l'intérêt de la dette publique due
au moment de l'union. Le salaire du clergé et la liste civile ne
viennent qu'après.

L'acte d'union adopté par les deux chambres mit fin, en recevant la
sanction royale, à l'acte de 91, passé pour soustraire à la domination
des Canadiens-français, la petite population anglaise, du Haut-Canada,
et révoquée plus tard pour mettre ces mêmes Canadiens sous la domination
de la population anglaise, devenue ou devenant plus nombreuse.

A l'époque où se consommait ce grand acte d'injustice à notre préjudice,
la population, le commerce, l'agriculture, l'industrie avaient fait
d'immenses progrès dans le pays. La population que nous avons estimée à
125,000 âmes à peu prés lors de l'introduction de la constitution de 91,
s'était redoublée cinq fois depuis. Les dissensions politiques n'avaient
pas empêché chacun de remplir sa tâche avec son activité ordinaire. En
Amérique le mouvement des choses entraîne toutes les théories avec lui,
tous les systèmes des métropoles. Tout n'y assied sur des bases immenses
qui n'ont pour ainsi dire de limites que les limites du continent
lui-même. En Europe le propriétaire est au sommet de la pyramide
sociale; en Amérique il est où il doit être pour le bonheur et la paix
de ceux qui la composent, à la base. En 1844, où s'est fait le
recensement le plus rapproché de l'union, la population du Bas-Canada
était de 691,000 âmes, dont 524,000 Canadiens-français, 156,000 Anglais
et étrangers, et 673,000 catholiques. Il y avait 76,000 propriétaires et
113,000 maisons, d'où l'on peut conclure que chaque famille a sa maison
et que presque toutes les familles sont propriétaires.

Les productions agricoles s'élevèrent à 925,000 minots de blé, à
1,195,000 minots d'orge, à 333,000 minots de seigle, à 7,239,000 minots
d'avoine, à 1,219,000 minots de pois, à 141,000 minots de blé-d'inde, à
375,000 minots de blé sarrasin, à 9,918,000, de pommes de terre. Les
érablières produisirent 2,272,000 livres de sucre. On comptait 7,898
ruches d'abeilles, 470,000 têtes de bétail, 147,000 chevaux, 198,000
cochons et 603,000 moutons dont la toison donnait 1,211,000 livres de
laine. Les animaux devaient être en proportion de l'agriculture, mais
cette proportion est plus petite dans les pays froids que dans les pays
chauds. L'hiver sera toujours un grand obstacle à l'élévation des
bestiaux dans le Bas-Canada, parce qu'il faut les nourrir à l'étable
près de six mois de l'année.

Il sortit des métiers domestiques 747,000 verges de drap du pays,
858,000 verges de toile de fil et de coton, 655,000 verges de flanelle
et de droguet.

L'industrie faisait rouler 422 moulins à farine, 153 à gruau, 911 à
scie, 14 à l'huile de lin, 153 à fouler, 169 à carder, 469 à battre, 8 à
papier et 24 à cloux, etc. 69 fonderies mêlaient leurs noires vapeurs au
bruit de ces grands élémens de progrès et de richesses. Il y avait
encore 36 distilleries, 30 brasseries, 540 manufactures de potasse et 86
autres de différens genres, que faisaient marcher le vent, l'eau, la
vapeur ou la force animale.

Maintenant au dessus de ces puissances physiques et matérielles il y
avait 64 collèges ou écoles supérieures et 1569 écoles élémentaires, qui
répandaient les lumières sur 57,000 enfans au bruit des forêts qu'on
abattait et des chantiers qu'on ouvrait partout pour agrandir le champ
des nouvelles Sidons modernes, dans ce continent sorti à peine du sein
des ondes et des mains de Christophe Colomb et de Jacques Cartier. La
rigueur du climat de Québec ne peut rien pour dompter l'énergie
productive des enfans du St.-Laurent. C'est au milieu des frimats qui
emprisonnent les ondes qu'ils construisent ces nombreux vaisseaux qui
doivent sillonner les mers du globe, et qu'ils préparent ces bois qui
doivent servir à abriter les peuples de l'Europe et des tropiques. 2090
ouvriers construisirent à Québec seul dans l'hiver de 1840, 33 navires
jaugeant ensemble 18,000 tonneaux; et 1175 navires jaugeant 384,000
tonneaux venant d'Europe et d'ailleurs, étaient arrivés dans le cours de
l'été précédent dans le port de cette ville commerçante.

Enfin en 1840, la totalité du revenu du Bas-Canada monta à £184,000, et
la dépense à £143,000. Aujourd'hui à l'aide de quelques modifications
dans nos lois fiscales, le revenu des deux Canadas unis a presque
triplé; il excède £800,000.

Nous allons terminer ici notre récit. L'union des deux Canadas doit
former une des grandes époques de nos annales coloniales. Nous l'avons
peut-être amené trop près des temps présens; mais nous y avons été forcé
par l'enchaînement des événemens, qui seraient restés sans signification
bien précise sans la conclusion qui nous les explique en expliquant la
pensée de la métropole. Si en retraçant ces événemens, nous avons pu
blesser les susceptibilités des hommes, des races, du pouvoir ou des
partis qui ont exercé de l'influence sur notre patrie, nous dirons comme
M. Thiers, nous l'avons fait sans haine, plaignant l'erreur, révérant la
vertu, admirant la grandeur, tâchant de saisir les profonds desseins de
la providence dans le sort qu'elle nous réserve, et les respectant dès
que nous croyons les avoir saisis.



                             CONCLUSION.


Nous avons donné l'histoire de quelques émigrans français venus pour
fixer les destinées de leur postérité à l'extrémité septentrionale de
l'Amérique du Nord. Détachés comme quelques feuilles d'un arbre, le vent
les a jetés dans un monde nouveau pour être battus de mille tempêtes,
tempêtes de la barbarie, tempêtes de l'avidité du négoce, tempêtes de la
décadence d'une ancienne monarchie, tempêtes de la conquête étrangère. A
peine quelques milles âmes lorsque ce dernier désastre leur est arrivé,
ils ne doivent pas en vouloir trop à leur ancienne mère-patrie, car la
perte de la noble colonie du Canada fut une des causes déterminantes de
la révolution, et l'univers sait quelle vengeance cette nation polie et
fière a exercé sur tous ceux qui avaient la main de près ou de loin au
timon de l'état qui nous abandonnait au moment du danger.

Malgré toutes les tourmentes passées déjà sur le Canada, quelques
centaines de colons français; car nous craindrions d'exagérer en disant
quelques milliers, avaient atteint le chiffre fort peu important en
Europe de 60,000 âmes environ au jour de la conquête. Aujourd'hui après
90 ans, ce chiffre atteint 700,000,[43] et cet arbre s'est accru de
lui-même, sans secours étranger, dans sa propre foi religieuse, dans sa
propre nationalité. Pendant 150 ans il a lutté contre les colonies
anglaises trente à quarante fois plus nombreuses sans broncher d'un pas,
et le contenu de cette histoire nous dit comment il s'acquittait de son
devoir sur le champ de bataille.

[Note 43: Le recensement de cette année porte la population canadienne
française à 695,943 âmes.]

Quoique peu riche et peu opulent, ce peuple a montré qu'il avait
conservé quelque chose de la grande nation dont il tire son origine.
Depuis la conquête sans se laisser distraire par les philosophes ou les
rhéteurs sur les droits de l'homme et autres thèses qui amusent le
peuple des grandes villes, il a fondé sa politique sur sa propre
conservation, la seule base d'une politique recevable par un peuple. Il
n'était pas assez nombreux pour prétendre ouvrir une voie nouvelle aux
sociétés, ou se mettre à la tête d'un mouvement quelconque à travers le
monde. Il s'est resserré en lui-même, il a rallié tous ses enfans autour
de lui, et a toujours craint de perdre un usage, une pensée, un préjugé
de ses pères malgré les sarcasmes de ses voisins. Le résultat c'est que
jusqu'à ce jour, il a conservé sa religion, sa langue, et bien plus un
pied à terre à l'Angleterre dans l'Amérique du Nord en 1775 et en 1812.
Ce résultat quoique funeste à la république des Etats-Unis, à ce qu'il
aurait paru au premier abord, n'a peut-être pas eu les mauvaises suites
qu'on aurait pu en appréhender. Le drapeau royal anglais flottant sur la
citadelle de Québec a obligé la jeune république d'être grave, de se
conduire avec prudence, de ne marcher en avant que graduellement, et non
pas de s'élancer comme une cavale sauvage dans le désert. La
conséquence, disons-nous, c'est que la république des Etats-Unis est
devenue grande, puissante et un exemple pour le monde.

Les Canadiens sont aujourd'hui un peuple de cultivateurs dans un climat
rude et sévère. Il n'a point en cette qualité les manières élégantes et
fastueuses des populations méridionales, et ce langage qui semble sortir
de cette nature légère et intarissable qu'on ne connaît point dans les
hautes latitudes de notre globe. Mais il a de la gravité, du caractère
et de la persévérance. Il l'a montré depuis qu'il est en Amérique, et
nous sommes convaincu que ceux qui liront son histoire avec justice et
bonne foi, avoueront qu'il s'est montré digne des deux grandes nations
aux destinées desquelles son sort s'est trouvé ou se trouve encore lié.

Au reste, il n'aurait pu être autrement sans démentir son origine.
Normand, Breton, Tourangeau, Poitevin, il descend de cette noble race
qui marchait à la suite de Guillaume le conquérant, et dont l'esprit
enraciné ensuite en Angleterre, a fait de cette petite île une des
premières nations du monde; il vient de cette France qui marche à la
tête de la civilisation européenne depuis la chute de l'empire romain,
et qui dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, se fait toujours
respecter; qui sous ses Charlemagne comme sous ses Napoléon ose appeler
toutes les nations coalisées dans des combats de géans; il vient surtout
de cette vendée normande, bretonne, angevine dont le monde respectera
toujours le dévouement sans bornes pour les objets de ses sympathies
royales et religieuses, et dont le courage admirable couvrira
éternellement de gloire le drapeau qu'il avait levé au milieu de la
révolution française.

Que les Canadiens soient fidèles à eux mêmes; qu'ils soient sages et
persévérans, qu'ils ne se laissent point emporter par le brillant des
nouveautés sociales ou politiques. Ils ne sont pas assez forts pour se
donner carrière sur ce point. C'est aux grands peuples à essayer les
nouvelles théories. Ils peuvent se donner des libertés dans leurs
orbites assez spacieuses. Pour nous, une partie de notre force vient de
nos traditions; ne nous en éloignons ou ne les changeons que
graduellement. Nous trouverons dans l'histoire de notre métropole, dans
l'histoire de l'Angleterre elle-même de bons exemples à suivre. Si
l'Angleterre est grande aujourd'hui, elle a eu de terribles tempêtes à
passer, la conquête étrangère à maîtriser, les guerres religieuses à
apaiser et bien d'autres traverses. Sans vouloir prétendre à une
pareille destinée, notre sagesse et notre ferme union adouciront
beaucoup les difficultés de notre situation, et en excitant leur intérêt
rendront notre cause plus sainte aux yeux des nations.



                               SOMMAIRES.

LIVRE TREIZIEME.

CHAPITRE I.

CONSTITUTION DE 91.--1792-1800.

Etablissement d'un gouvernement représentatif.--Réunion de la
législature.--Le parti anglais veut abolir l'usage de la langue
française; vives discussions à ce sujet.--Les Canadiens l'emportent.--La
discussion est renouvelée lors de la considération des règles pour la
régie intérieure de la chambre.--Violens débats; discours de M. Bédard
et autres.--Les anglificateurs sont encore défaits.--Travaux de la
session; projets de loi pour les pauvres, les chemins et les
écoles.--Biens des Jésuites.--Subsides--Justice--Prorogation des
chambres; discours de sir Alured Clarke.--Lord Dorchester.--Il convoque
les chambres.--Organisation de la milice.--Comptes
publics.--Judicature.--Suspension de la loi de l'habeas
corpus.--Association générale pour le soutien du gouvernement. Troisième
session.--Revenus et dépenses.--Fixation des charges; rentes
seigneuriales.--Voies publiques.--Monnaies.--Lord Dorchester remplacé
par le général Prescott.--Session de 97.--Défection de MM. De Bonne et
de Lotbinière.--Traité de commerce avec les Etats-Unis.--Emissaires
français.--Les pouvoirs de l'exécutif sont rendus presque absolus; ses
terreurs.--Exécution de M. Law.--Sessions de 98 et 99.--Amélioration du
régime des prisons.--Impôts, revenus publics.--Querelles entre le
gouverneur et son conseil au sujet de la régie des terres.--Il est
rappelé avec le juge Osgoode.--Sir Robert Shore Milnes convoque les
chambres en 1800.--Nouvelle allusion aux principes de la révolution
française; motif de cette politique.--Proposition d'exclure le nommé
Bouc de l'assemblée.--Le gouvernement s'empare des biens des Jésuites.

CHAPITRE II.

ADMINISTRATION DE SIR JAMES CRAIG.--1801-1811.

Elections de 1800.--Institution royale.--Principe de la taxation.--La
nationalité canadienne.--Etablissement du Canadien.--Affaire de la
Chesapeake.--Situation de nos relations avec les Etats-Unis.--Premières
difficultés avec cette république.--Arrivée de sir James Craig en
Canada.--Ordre militaire.--Proclamation politique.--Ouverture des
chambres.--Projet de loi pour exclure les juges de l'assemblée.--M.
Bedard et autres officiers de milice cassés.--Ministère
responsable--Dissolution du Parlement.--Discours insultant de
Craig.--Les idées du Canadien sur la constitution et la responsabilité
ministérielle.--Subsides.--Agent à Londres.--Exclusion des juges de la
chambre.--Dissolution subite du parlement.--Saisie du Canadien et
emprisonnement de M. Bedard, Taschereau et Blanchet.--Proclamation du
gouverneur.--Election.--Ouverture des chambres.--Elargissement des
prisonniers.--Affaires religieuses.--Entrevues de sir James Craig et de
M. Plessis au sujet de l'église catholique.--Nomination des curés par le
gouvernement.--Fin de l'administration de Craig.

LIVRE QUATORZIÈME.

CHAPITRE I.

GUERRE DE 1812.

Sir George Prévost; sa politique.--Situation des rapports entre
l'Angleterre et les Etats-Unis.--Premières hostilités sur mer.--Le parti
de la guerre l'emporte à Washington--La guerre est
déclarée.--L'Angleterre adopte un système défense.--Forces des
Etats-Unis.--Organisation de la défense du Canada.--Zèle du clergé
catholique.--M. Plessis travaille à faire reconnaître officiellement le
catholicisme par le gouvernement.--Mission secrète de John Henry aux
Etats-Unis et son résultat.--Mouvement des forces américaines.--La
général Hull envahit le Canada et puis se retire.--Divers escarmouches
et combats.--Le général Brock fait prisonnier le général Hull avec ses
soldats.--Van Rensalaer envahit le Canada.--Combat de Queenston; mort du
général Brock.--Défaite de l'ennemi.--Nouvelle et inutile invasion du
Canada par le général Smith.--Le général Dearborn fait mine d'attaquer
le Bas-Canada, puisse retire.--Evénemens sur mer.--Session du
parlement.--Il élève les droits de douane pour faire face aux dépenses
de la guerre.

CHAPITRE II.

CONTINUATION DE LA GUERRE.--PAIX DE 1815.

CAMPAGNES DE 1813-1814.

Campagne de 1813--Opérations sur les lacs Erié, Ontario et
Champlain.--Combats de French town et du fort Meigs.--Attaque de
Sandusky.--Combat naval de Put-in-Bay.--Bataille de Thames.--Destruction
des Criques.--Prise de Toronto.--Le colonel Harvey surprend les
Américains à Burlington.--Black Rock est brûlé--Batailles de Chrystlers
Farm et de Châteauguay.--Retraite des armées américaines.--Surprise du
fort Niagara. Lewiston, Manchester brûlés.--Opérations sur mer.--Travaux
du parlement à Québec.--Le juge Sewell accusé va se justifier à
Londres.--Il suggère l'union de toutes les colonies.--Campagne de
1814.--Combats de Lacolle, Chippawa, Lundy's Lane.--Attaque du fort
Erié.--Défaite de Drummond.--Expédition de Plattsburgh.--Attaque des
côtes des Etats-Unis.--Washington pris et le capitole brûlé.--Bataille
de la Nouvelle-Orléans.--Cessation des hostilités.--Traité de
Gand.--Réunion des chambres.--Sir G. Prévost accusé pour sa conduite à
Plattsburgh, remet les rênes du gouvernement et passe en Angleterre,--Sa
mort.--Réhabilitation de sa mémoire.

LIVRE QUINZIÈME.

CHAPITRE I.

QUESTION DES SUBSIDES.--1816-1822.

Les dissensions entre la chambre et l'exécutif recommencent après la
guerre.--Union des colonies anglaises.--Le général Drummond.--Abus dans
le bureau des terres et des postes.--Rejet des accusations contre les
juges Sewell et Monk.--Dissolution du parlement.--Sir John Coape
Sherbrooke gouverneur.--Il transmet aux ministres un tableau de l'état
des esprits en Canada.--Instructions qu'il reçoit.--Le clergé
catholique: M. Plessis.--Le juge Sewell.--MM. Uniacke et
Marshall.--Situation des finances.--Leur confusion.--Dépenses faites
sans appropriation.--Instructions de lord Bathurst.--Droit de voter les
subsides.--Le juge Toucher accusé.--Le duc de Richmond remplace
Sherbrooke.--Reprise de la question des finances.--Liste civile
augmentée demandée pour la vie du roi--Elle est refusée.--Le juge Bedard
accusé.--Mort soudaine du duc de Richmond--Dissolution du parlement.--Le
comte de Dalhousie gouverneur.--M. Plessis à Londres.--Ses entrevues
avec lord Bathurst.--Les discussions sur la question des finances
continuent.--M. Papineau nommé au conseil exécutif.--Refus des
subsides.--Division dans le conseil législatif.--Partage des droits de
douane avec le Haut-Canada.

CHAPITRE II

PREMIER PROJET D'UNION.--- 1823-1827.

L'union des deux Canadas désirée par les Anglais de Montréal.--Ellice
est leur agent.--Histoire de la fortune de ce marchand--Le bill d'union
amené secrètement devant le parlement impérial.--Parker donne
l'alarme.--Sir James Macintosh et sir Francis Burdett avertis arrêtent
le bill dans la chambre des communes.--Nature de ce bill.--Il est
ajourné.--Sensation que la nouvelle de son introduction dans le
parlement fait dans les deux Canadas.--Pétitions contre: MM. Papineau et
Neilson députés à Londres. Habile mémoire qu'ils présentent au
gouvernement.--Les ministres abandonnent la mesure.--Paroles d'Ellice à
M. Papineau.--Appréciation d'Ellice par sir James Macintosh.--Opinion de
sir Francis Burdett sur l'union.--Entrevues de M. Papineau avec lord
Bathurst.--Opinion des hommes d'état sur la durée de l'union des
Etats-Unis.--Montant de la défalcation de Caldwell.--Affaires
religieuses.--Lord Dalhousie passe en Angleterre et revient à
Québec.--Refus des subsides.--Discours insultant de ce gouverneur en
prorogeant le parlement.

CHAPITRE III.

Crise de 1827.--1827-1828.

Nouvelle crise.--Adresse de M. Papineau et d'une partie des membres de
la chambre à leurs commettans en réponse au discours prononcé par le
gouverneur en ajournant la session.--Assemblées publiques.--Destitutions
dans la milice.--La presse.--Elections.--Réunion du parlement.--Le
gouverneur désapprouve le choix de M. Papineau comme président de
l'assemblée.--Le parlement est prorogé.--Adresses des partisans de lord
Dalhousie au roi.--Assemblées publiques dans toutes les parties du
pays.--Adresses au roi et aux deux chambres du parlement impérial.--M.
Waller rédacteur du Spectateur arrêté deux fois.--MM. Neilson, Viger et
Cuvillier députés à Londres avec les adresses des Canadiens.--M. Gale
avec celles du parti opposé.--Affaires du Canada devant le parlement
impérial. Discours de MM. Huskisson, Labouchère, sir James Macintosh,
Hume, Wilmot, Stanley dans les communes.--Les adresses sont renvoyées à
un comité.--Rapport du comité.--M. Huskisson est remplacé dans le
ministère des colonies par sir George Murray.--Le rapport du comité
n'est ni rejeté ni adopté--Sir George Murray annonce aux députés
canadiens qu'on va prendre des mesures pour faire cesser les
difficultés.--Sir James Kempt remplace lord Dalhousie eu Canada.

LIVRE SEIZIÈME.

CHAPITRE I.

LES 92 RÉSOLUTIONS.--1829-1834.

Espoir trompeur que le rapport du comité de la chambre des communes fait
naître en Canada.--Instructions de sir James Kempt.--La presse
canadienne devient plus modérée.--Ouverture des chambres.--Décision des
ministres sur la question des subsides et autres points mineurs.--Les
espérances de l'assemblée s'évanouissent.--Résolutions qu'elle
adopte.--Nouvelles adresses à l'Angleterre.--Travaux de la
session.--Session de 1830.--Réponse des ministres aux dernières
adresses.--Résolutions sur les ordonnances de milice et les
subsides.--Conseils législatif et exécutif.--Opinion de sir James Kempt
à leur sujet.--Sensation qu'elle produit.--Assemblée de
St.-Charles.--Sir James Kempt, qui a demandé son rappel, est remplacé
par lord Aylmer.--Le procureur-général Stuart suspendu.--Concessions et
réformes proposées par lord Goderich.--Appel nominal de la
chambre.--Elles sont refusées.--Faute de l'assemblée en cette
occasion.--Lord Aylmer très affecté.--Les juges Kerr et Fletcher
accusés.--Le Parlement impérial change l'acte constitutionnel pour
abandonner tous les revenus du Canada au contrôle de sa
législature.--Session de 1831-2.--Nouvelles dépêches de lord
Goderich.--Indépendance des juges.--Terres de la couronne et réserves du
clergé.--Bureau des postes.--Fin de la session.--Regret de lord Aylmer
de voir les concessions de lord Goderich si mal accueillies.--Emeute du
21 mai à Montréal.--Le choléra en Canada: ses terribles
ravages.--Assemblée des Canadiens à St.-Charles, des Anglais à
Montréal.--Réponse des ministres touchant le juge Kerr et l'indépendance
des juges.--Retour des ministres à une politique rétrograde.--Adresse au
roi pour le prier de rendre le conseil législatif électif.--Résolutions
contre l'annexion de Montréal au Haut-Canada.--Le procureur-général
Stuart et le juge Kerr destitués.--Adresse du conseil législatif au
roi.--Double vote de son président.--Townships de l'est.--Session de
1834.--Dépêches de lord Stanley sur divers sujets.--Considération de
l'état de la province.--Les 92 résolutions.--Lord Aylmer
accusé.--Adresse du conseil législatif.--Prorogation.

CHAPITRE II

LES TROUBLES DE 1837.--1835-1837.

Effet des 92 résolutions en Angleterre.--Une partie des townships de
l'est se rallie à la chambre d'assemblée.--Comité nommé dans les
communes sur nos affaires.--Débats.--Une partie du ministère anglais
résigne.--M. Stanley est remplacé aux colonies par M. Rice et plus tard
par lord Aberdeen.--Comités de district en Canada.--Nouvelles
pétitions--Lettre de M. Roebuck.--Nouveaux débats dans la chambre des
communes--Dissolution du parlement canadien.--Associations
constitutionnelles.--Rapprochement entre les libéraux du Haut et du
Bas-Canada.--Le parlement s'assemble à Québec.--Nouvelle adresse à
l'Angleterre.--Une nouvelle section de la majorité se détache de M.
Papineau.--Dépêches de lord Aberdeen.--Ministère de sir Robert
Peel.--Trois commissaires envoyés en Canada.--Lord Gosford remplace lord
Aylmer.--Chambre des lords. Ouverture du parlement canadien.--Discours
de lord Gosford.--La chambre persiste dans la voie qu'elle a prise, en
votant 6 mois de subsides qui sont refusés.--Le parlement est prorogé et
convoqué de nouveau.--Les autres colonies qui devaient faire cause
commune avec le Bas-Canada l'abandonnent et acceptent les propositions
de l'Angleterre.--Rapport des commissaires.--La conduite du ministère
approuvée.--Les assemblées continuent en Canada.--Langage des
journaux.--Agitation dans les campagnes.--Bandes d'hommes armés.--M.
Papineau descend jusqu'à Kamouraska.--Opinion réelle de la masse des
habitans.--Nouvelle session du parlement aussi inutile que les
autres.--Nouvelle adresse au parlement impérial.--Magistrats et
officiers de milice destitués.--Associations secrètes à Québec et à
Montréal, où l'on résoud de prendre les armes.--Démonstrations en faveur
du gouvernement.--Assemblée des six comtés.--Mandement de l'évêque de
Montréal.--Le gouvernement fait des armemens.--Troubles à
Montréal.--Mandats d'arrestation lancés.--Les troupes battues à
St.-Denis; victorieuses à St.-Charles.--La loi martiale
proclamée.--Plusieurs membres invitent inutilement le gouverneur à
réunir immédiatement les chambres.--Affaire de
St.-Eustache,--L'insurrection supprimée.--Troubles dans le
Haut-Canada.--Résignation de lord Gosford.--Débats dans les
communes.--Les ministres promettent de soumettre l'insurrection par les
armes.

CHAPITRE III.

UNION DES DEUX CANADAS.--1838-1840.

Effet des troubles de 1837 en Angleterre, en France et dans les
Etats-Unis.--Mesures du parlement impérial.--Débats dans les deux
chambres.--Suspension de la constitution.--Lord Durham nommé
gouverneur.--Son arrivée à Québec; train royal qu'il mène.--Sa
proclamation au peuple.--Il organise son conseil.--Les accusés
politiques sont amnistiés ou éloignés temporairement.--M. Wakefield
député secrètement vers M. Papineau, et quelques autres chefs.--Attitude
des partis.--Lord Durham dans le Haut-Canada.--Il y rallie la majorité à
son plan d'union.--Réunion des gouverneurs des provinces du golfe à
Québec.--L'ordonnance d'amnistie qui exile quelques accusés à la
Bermude, est désavouée en Angleterre.--Lord Durham résigne son
gouvernement.--Adresses qu'il reçoit et ses réponses. Il s'embarque pour
l'Europe.--Sir John Colborne lui succède.--Une nouvelle insurrection
s'organise dans la Rivière Chambly et est abandonnée.--Colborne y
marche avec 7 à 8000 hommes.--Il incendie le pays.--Arrestations
nombreuses.--Procès des accusés.--89 sont condamnés à mort et 13
exécutés.--47 sont exilés.--Rapport de lord Durham.--Le bill d'union
introduit dans le parlement impérial.--Il est ajourné à l'année
suivante.--M. Poulett Thomson gouverneur.--Il arrive à Québec.--Il monte
dans le Haut-Canada et y convoque les chambres. Il leur fait agréer les
conditions du bill d'union, qui est enfin passé malgré les pétitions du
Bas-Canada et l'opposition du duc de Wellington et de lord
Gosford.--L'union proclamée en Canada.--Remarques générales--Population
et autres renseignemens statistiques du Bas-Canada au temps de l'union.

Conclusion.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Histoire du Canada depuis sa découverte jusqu'à nos jours. Tome IV" ***

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