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Title: Anatole, Vol. 1
Author: Gay, Sophie, 1776-1852
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Anatole, Vol. 1" ***

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produced from images generously made available by the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



    Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
    le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
    conservée et n'a pas été harmonisée.



    ANATOLE.

    TOME PREMIER.

    _Tome I._



    De l'Imprimerie de FIRMIN DIDOT.

    _Se trouve aussi à Paris_,

         {DELAUNAY, Libraire, Galerie de Bois, au Palais-Royal.
    Chez {RENARD, rue de Caumartin, no 12.
         {LAURENT-BEAUPRÉ, au Palais-Royal.



    ANATOLE.

    PAR L'AUTEUR

    DE LÉONIE DE MONTBREUSE.

    TOME PREMIER.

    A PARIS,

    CHEZ FIRMIN DIDOT, LIBRAIRE,
    IMPRIMEUR DE L'INSTITUT DE FRANCE,
    rue Jacob, no 24.

    1815.



AU LECTEUR.


Le fond de ce Roman est vrai; puissé-je l'avoir rendu vraisemblable
par les détails, et assez intéressant dans l'ensemble pour mériter à
ce dernier Ouvrage l'accueil indulgent dont le public a bien voulu
honorer LÉONIE DE MONTBREUSE!



ANATOLE.



CHAPITRE PREMIER.


«Eh bien, disait Richard, en brossant son habit de livrée, c'est
donc après-demain que cette belle provinciale arrive?--Vraiment oui,
répondit mademoiselle Julie, madame vient de m'ordonner d'aller
visiter l'appartement qu'elle lui destine, pour savoir s'il n'y
manque rien de ce qui peut être commode à sa belle-soeur; je crois
qu'on aurait bien pu se dispenser de faire meubler à neuf tout ce
corps-de-logis; madame de Saverny, accoutumée aux grands fauteuils
de son vieux château, ne s'apercevra peut-être pas de tous les frais
que madame a faits pour décorer son appartement à la dernière
mode.--C'est donc une vieille femme?--Point du tout, elle a tout au
plus vingt-deux ans; M. le comte est son aîné de plus de dix années,
et madame la comtesse a bien au moins sept ou huit ans de plus que
sa belle-soeur, puisqu'elle en avoue quatre.--Et cette parente
a-t-elle un mari, des enfants, une gouvernante? Faudra-t-il servir
tout ce monde-là?--Grace au ciel, elle est veuve; et je pense
qu'elle est riche, car son mari était, je crois, aussi vieux que son
château; et l'on n'épouse guère un vieillard que pour sa
fortune.--Qui nous amène-t-elle ici?--Tout ce qu'il faut pour s'y
établir, des gens, des chevaux; enfin, jusqu'à sa nourrice.--Ah!
c'est un peu trop fort. Je sais ce que c'est que ces grosses
campagnardes, qui se croient le droit de commander à toute la
maison, parce qu'elles ont nourri leur maîtresse; ce sont de
vieilles rapporteuses qui, sous prétexte de prendre les intérêts de
leur cher nourrisson, vont leur raconter tout ce qui se dit ou se
fait dans les antichambres; Lapierre est bien libre de se mettre au
service de celle-là; quant à moi, je ne compte pas lui donner un
verre d'eau.--Ah! tout cet embarras ne sera pas éternel, s'il est
vrai que madame de Saverny soit aussi belle qu'on l'assure; ne
savez-vous pas, Richard, que deux jolies femmes n'ont jamais demeuré
bien long-temps ensemble?» Les remarques philosophiques de
mademoiselle Julie furent interrompues par le retour du carrosse de
madame de Nangis. Son entrée dans la cour de l'hôtel fut un signal
qui remit chacun à son poste. Mademoiselle Julie s'enfuit dans le
cabinet de toilette; Richard prit un paquet de lettres arrivées de
la veille, et qu'un peu de négligence lui fesait remettre le
lendemain à sa maîtresse. Et madame de Nangis les décacheta, en
embrassant la petite Isaure, qui venait au-devant de sa mère avec
tout le plaisir d'un enfant qui interrompt une leçon ennuyeuse, pour
aller remplir un devoir amusant.

«Ah! dit madame de Nangis, en s'adressant au chevalier d'Émerange,
voici des nouvelles de Nevers. Ma belle-soeur arrive décidément
jeudi. Je vous en préviens, chevalier, c'est une personne
charmante.--A Nevers, peut-être?--Oui, monsieur, à Nevers, et
par-tout; un joli visage, une belle taille, et beaucoup d'esprit,
sont appréciés dans tous les pays.--Et c'est auprès de vous que
madame de Saverny compte faire valoir tous ces avantages? Je la
plains.--Vous me flattez aujourd'hui à ses dépens, reprit en
souriant madame de Nangis, bientôt vous la louerez aux miens. Je
vous connais; la beauté a sur vous un empire absolu; votre
admiration pour elle va jusqu'au délire. C'est avec cet amour du
beau en général, que vous avez trompé tant de jolies femmes qui
se croyaient tendrement aimées, lorsqu'elles n'étaient que
passionnément admirées.--En vérité, madame, je ne puis accepter
l'honneur que vous me faites; car, non-seulement j'ai fort peu
trompé, mais j'ai passé ma vie à l'être. Quant à l'admiration dont
vous me faites un reproche, ce n'est pas ma faute si l'on m'y
réduit.» Ces derniers mots furent accompagnés d'un regard que la
comtesse ne voulut pas avoir l'air de comprendre; elle reporta ses
yeux sur la lettre qu'elle tenait, en acheva la lecture, et dit:
Elle écrit à ravir. Jugez-en vous-même, ajouta-t-elle, en donnant la
lettre au chevalier, et convenez que vos Sévigné de Paris ne
s'expriment pas mieux.--Cela n'est pas mal pour un style de
province, répondit M. d'Émerange, après avoir lu; mais il n'y a pas
grand mérite à écrire naturellement qu'on se promet beaucoup de
bonheur à vivre auprès de vous. Que veut-elle dire en parlant de ses
regrets, de son deuil, et de ce goût pour la retraite, qui nous
annonce sûrement quelque grande passion?--Ses regrets sont pour ses
vassaux et quelques amies d'enfance. Son deuil est celui qu'elle a
pris à la mort de son mari. Et son goût pour la retraite n'est
autre chose que l'ignorance des plaisirs du grand monde. Élevée au
couvent, où son père desirait la voir cloîtrée pour toujours, elle
n'en est sortie que pour épouser, sans dot, le marquis de Saverny.
C'était un vieillard aimable quoiqu'infirme. Un jour, mon beau-père
lui fit part du projet qu'il avait de sacrifier l'existence de sa
fille à la fortune de son fils. Cet usage, très-commun alors dans
les familles, rendait le fils aîné possesseur de tous les revenus,
et le mettait en état de soutenir dignement son rang à la Cour. M.
de Saverny, après avoir vainement combattu la résolution de son ami,
pour en détruire l'effet, demanda la main de la pauvre Valentine;
et tout s'est arrangé pour le mieux. Après deux ans de soins et de
résignation, elle est devenue la riche héritière d'un mari trop
vieux pour être long-temps regretté; et M. de Nangis profite sans
scrupule de l'injustice de son père.--Je vois que tout le monde
s'est fort bien conduit dans cette affaire-là, le défunt sur-tout:
son dernier procédé met le comble à mon estime.--Si vous saviez tout
ce que sa mort a coûté de larmes aux beaux yeux de madame de
Saverny, vous n'en parleriez pas si légèrement; elle en était encore
bien affligée lorsque je la quittai l'été dernier, et cependant elle
avait déjà porté plus de huit mois le deuil; je voulais alors
l'emmener à Paris, elle s'y refusa, et je n'en pus obtenir que la
promesse de venir s'établir ici à la fin de son deuil. Je vois avec
plaisir qu'elle me tient parole. Sa présence me sera d'une grande
ressource cet hiver, car je n'aime point à aller seule dans le
monde, et encore moins à y suivre M. de Nangis, dont la gravité se
croirait compromise, si l'on pouvait le soupçonner d'être quelque
part pour son plaisir.--En effet, reprit le chevalier, je me suis
souvent demandé quel avantage il trouvait à passer ainsi sa vie en
dîners d'apparat et en visites de cérémonie.--Je n'ai pas le droit
de médire de ses goûts, puisqu'il ne gêne pas les miens. Peut-être,
s'il en avait d'autres, serions-nous moins heureux. Aussi n'ai-je
jamais exigé qu'il me les sacrifiât. Il reçoit mes amis avec
politesse, je m'ennuie des siens avec complaisance, et rien ne
trouble la paix qu'établit cette douce réciprocité.» L'arrivée de M.
de Nangis mit fin à cette conversation, que rien n'empêchait de
continuer devant lui, mais qui aurait perdu ce charme de confiance,
qui n'appartient qu'au tête-à-tête. Le chevalier, persuadé qu'un
tiers est toujours importun, se retira en promettant de revenir le
lendemain soir au concert, où madame de Nangis avait invité la
moitié de Paris à venir entendre une virtuose nouvellement arrivée
d'Italie.



CHAPITRE II.


Déja cinquante femmes richement parées décoraient les salons de
madame de Nangis, tandis qu'un plus grand nombre d'hommes circulait
autour d'elles, en leur adressant des compliments plus ou moins
sincères sur leur parure ou leur beauté. Les artistes, qui devaient
faire les délices de la soirée, paraissaient n'attendre qu'un mot
de la maîtresse de la maison pour commencer le concert. Elle
allait en donner le signal, lorsque la _prima donna_ s'avançant
respectueusement vers elle, lui déclara, le plus poliment possible,
que rien dans le monde ne lui ferait chanter une note, si son
accompagnateur ordinaire n'était pas au piano. Madame de Nangis lui
représenta vainement que plusieurs compositeurs d'un grand talent et
fort habitués à tenir le piano, offraient de l'accompagner, si
l'artiste appelé pour avoir cet honneur, et que sa réputation au
concert de la reine semblait en rendre digne, ne lui inspirait pas
de confiance. La célèbre cantatrice resta immuable dans sa volonté;
et madame de Nangis fut réduite à donner l'ordre d'atteler ses
chevaux pour faire courir après cet indispensable confident des
intentions musicales de la signora de B... Cette petite discussion
jeta l'alarme dans la brillante assemblée. A l'air d'humeur qui
s'était peint sur le visage de madame de Nangis, et aux gestes
multipliés de la Signora, qui semblaient tous dire: «Cela m'est
impossible», on avait jugé qu'elle refusait de chanter. La
désolation était générale; et les gens qui par goût attachaient le
moins de prix à un grand air italien, paraissaient les plus
inconsolables.

Le chevalier d'Émerange fut député auprès de madame de Nangis, pour
savoir s'il restait encore quelque espérance; il profita de cette
occasion pour demander à la comtesse si sa belle-soeur était au
nombre de toutes les jolies femmes qu'elle avait réunies.--Non, lui
répondit-elle; si madame de Saverny était ici, vous l'auriez déja
reconnue.--J'en ai peur, reprit le chevalier, car un chapeau de
Nevers doit être assez reconnaissable dans ce salon-ci.--Vraiment,
il ne serait pas plus ridicule que celui de madame de R.... Il faut
que cette femme-là soit bien sûre de son esprit pour affubler ainsi
son visage; voyez un peu que de gens s'empressent autour d'elle; et
dites ensuite, que sans le bon goût et l'élégance, on ne saurait
plaire!--Je le dirai toujours en vous voyant, dussé-je me battre
avec tous les champions de la laideur de madame de R....--Madame de
Nangis ne voulant pas répondre à cette flatterie, rappela au
chevalier qu'il était attendu. Il l'avait oublié, et revint auprès
des personnes qui l'avaient chargé de questionner la comtesse,
en leur disant: «Soyez sans inquiétude, un léger incident retarde
votre plaisir, mais vous allez l'entendre.--De qui parlez-vous?
reprit, d'un air étonné, un de ceux à qui s'était adressé le
chevalier.--Mais ne m'avez-vous pas dit de savoir si la signora B...
se déciderait à chanter ce soir?--Ah! mille pardons, s'écria tout le
monde, nous avions oublié votre extrême complaisance.--Et la
cantatrice aussi, repartit le chevalier; cela ne m'étonne pas, on
est toujours puni du tort de se faire attendre.--En effet, ces mêmes
gens qui, un moment auparavant, semblaient désespérés de la crainte
de ne pas entendre la voix de cette célèbre virtuose, étaient
presqu'aussi contrariés de voir interrompre une conversation qui les
amusait. C'est ainsi qu'en France les plaisirs de l'esprit passent
avant tout.

Madame de Nangis, bien convaincue de cette vérité, prévint toutes
les causeries qui allaient s'établir, en réclamant l'attention
générale en faveur d'un beau quatuor d'Haydn, qui fut aussi bien
exécuté que mal écouté. Au quatuor l'on fit succéder la sévère
sonate d'un pianiste allemand, qui commençait à assoupir
l'assemblée, lorsque madame de Nangis s'écria, sans aucun égard pour
le pauvre professeur;--Ah! voici M. Augustini.--C'était le nom de
l'accompagnateur tant désiré; chacun le répéta tout haut, en
félicitant madame de Nangis du bonheur d'avoir pu le rejoindre; et
c'est au bruit de toutes ces félicitations, qu'expira le dernier
accord de la sonate allemande, sans que personne songeât à en
applaudir l'auteur. Madame de Nangis lui adressa seulement un de ces
discours de maîtresse de maison, qui ne signifient rien, sinon qu'on
veut se faire la réputation de dire un mot obligeant à toutes les
personnes que l'on reçoit. Enfin, le moment de rendre justice au
talent de la signora B... était arrivé, et madame de Nangis
jouissait du plaisir de voir le but de sa soirée rempli. Elle
n'était plus tourmentée de cette crainte si naturelle, d'avoir réuni
tant de personnes pour les ennuyer. M. de Nangis aurait dû partager
cette douce satisfaction; mais une inquiétude d'un autre genre
l'agitait. La princesse de L... pour laquelle il avait long-temps
réservé la meilleure place, venait d'arriver, et s'était assise sur
la seule chaise qui se trouvait libre derrière plusieurs autres
femmes. M. de Nangis souffrait le martyre, en voyant la princesse
aussi mal placée, et maudissait l'impossibilité de lui offrir le
siége d'une autre personne. Heureusement pour lui, madame de Nangis,
encore plus touchée de la position penible où paraissait être son
mari, que de celle de la princesse, interrompit la longue
ritournelle du grand air italien, pour faire passer un fauteuil
auprès d'elle, et y conduire la princesse de L...

Tous ces dérangements importunaient au dernier point la signora B...
et l'expression de sa physionomie n'en fesait pas mystère; mais
l'enthousiasme qu'inspirèrent les premiers accents de sa belle voix,
la rendirent plus patiente à souffrir les nouvelles contrariétés qui
l'attendaient. Une des plus vives fut celle d'entendre sonner toutes
les pendules des salons, au milieu du point d'orgue le mieux étudié;
car pour les _bravo_ mal placés, et tous les signes d'une
admiration souvent trop bruyante, son indulgence était extrême: on
s'aperçoit si peu des inconvénients de ce qui flatte!

Le bruit des applaudissements étant parvenu jusqu'aux antichambres,
un domestique crut pouvoir profiter du moment où l'on ne chantait
plus, pour aller prévenir la comtesse de l'arrivée de sa
belle-soeur. Madame de Nangis l'attendait avec impatience depuis une
semaine; et, dans tout autre instant, elle eût été charmée de courir
au-devant d'elle pour l'embrasser; mais interrompre ainsi un grand
concert par une scène de famille, lui paraissait une chose fort
ridicule. Pour l'éviter, elle donna l'ordre que l'on conduisît
madame de Saverny dans son appartement, et lui fit dire qu'elle
irait la rejoindre, dès qu'elle pourrait s'échapper un moment.

Au nom de la marquise de Saverny, la princesse de L... s'écria,
«Quoi, c'est madame de Saverny qui vient d'arriver? Cette jolie
femme qui était aux eaux de Vichy, l'année dernière, et qui
m'a si bien reçue, lorsque ma voiture s'est brisée auprès de
son château? Ah! rien ne saurait m'empêcher d'aller l'embrasser; où
est-elle?»--Le domestique ayant répondu qu'en attendant les ordres
de madame on avait fait entrer la marquise dans le petit boudoir, la
princesse voulut s'y rendre à l'instant même, et madame de Nangis
se trouva forcée de l'accompagner.

Elles trouvèrent madame de Saverny un peu déconcertée de sa
réception. Le bruit de sa voiture n'avait attiré personne. Parvenue
dans les vestibules, il lui avait fallu traverser une haie de
laquais avant d'arriver à l'appartement de la comtesse, et se
disputer avec l'un d'eux, pour l'empêcher de l'annoncer à haute voix
dans le sallon. Un autre, plus connaisseur, ayant remarqué avec
dédain la simplicité de sa parure, et reconnu qu'elle n'était pas
digne des honneurs du concert, l'avait fait passer mystérieusement
dans le boudoir, en lui recommandant de ne pas faire le moindre
bruit. Elle y était depuis un quart d'heure à méditer sur la
différence de cette réception avec celle dont l'espérance l'avait
occupée pendant toute sa route, lorsque la princesse vint se jeter
dans ses bras, en lui prodiguant toutes les expressions de la plus
tendre amitié. Madame de Nangis y joignit les témoignages de la
sienne; mais tous ses soins à prouver combien elle était ravie du
plaisir de revoir sa chère Valentine, dissimulaient faiblement
l'impatience qu'elle éprouvait de retourner dans son salon. Madame
de Saverny la devina bientôt, et supplia sa soeur de ne pas
interrompre plus long-temps le concert; elle lui demanda la
permission d'en attendre la fin dans son appartement; mais la
princesse n'y voulut jamais consentir. «Madame la comtesse,
dit-elle, ne souffrez pas qu'elle nous quitte ainsi. Il faut
absolument qu'elle entende chanter madame B... C'est un plaisir
qu'on ne peut remettre à un autre jour, puisqu'elle retourne
incessamment en Italie.--Ah! madame, excusez-moi, reprit Valentine,
je suis en habit de voyage.--Eh! que vous manque-t-il, interrompit
la princesse, vous avez une robe de taffetas noir qui vous sied à
merveille; avec cette collerette de blonde et ce chapeau de paille,
vous êtes jolie comme un ange; allons, venez avec nous, ou bien
restez, et je ne vous quitte pas.»

Madame de Saverny résistait vainement aux instances de la
princesse, un message de M. de Nangis, que l'absence de ces dames
contrariait beaucoup, détermina Valentine à ne pas la prolonger plus
long-temps. Elle sacrifia de bonne grace les intérêts de sa vanité
au desir de ses deux amies, et se résigna à se montrer la moins
parée de toutes les femmes brillantes de cette assemblée, sans se
douter qu'elle en fût la plus belle.



CHAPITRE III.


«Quelle est cette Artemise? demanda une de ces personnes
bienveillantes, que le mérite frappe rarement, mais que le ridicule
choque toujours.--Je ne la connais pas, répondit une autre, mais à
son costume économique, je présume que c'est une dame de compagnie
de la princesse.--En effet, je lui trouve assez l'air de ces jeunes
femmes qu'on élève pour être toujours de l'avis de leur princesse,
pour finir un meuble de tapisserie, et jouer au besoin une sonate à
quatre mains.--Vous en direz, mesdames, tout ce qu'il vous plaira,
dit un troisième, mais cette femme-là a des traits admirables.--Des
traits? Vraiment, vous êtes bien heureux de les découvrir à travers
cet énorme chapeau; moi, je ne crois pas à la beauté des visages que
l'on prend tant de soin de cacher.»--C'est ainsi que chacun donna
son avis sur madame de Saverny, lorsqu'elle parut. Elle était pâle
et fatiguée de son voyage; on la trouva sans fraîcheur. Sa robe
n'était pas nouvelle, et il fut décidé qu'elle avait l'air
provincial; du reste, on était sûr qu'elle manquait d'esprit et
d'usage, car elle avait l'air étonné de tout, et ne parlait de rien.
Dix minutes suffirent pour asseoir ce jugement, et le rendre
irrévocable.

M. d'Émerange lui-même, malgré toutes ses connaissances positives
sur la beauté, ne fut pas exempt d'injustice envers celle de madame
de Saverny. Les plus savants dans ce genre sont souvent dupes de la
mode, et il en est peu d'assez courageux pour défendre les agréments
d'une femme mal mise. Le chevalier reprocha à madame de Nangis de
l'avoir trompé sur le compte de sa belle-soeur. «--Pour cette fois,
lui dit-il, vous ne vous plaindrez pas de mon admiration, madame de
Saverny ne me donnera jamais le tort de la partager entre vous
deux.--N'en faites pas serment, reprit en souriant la comtesse.»--En
ce moment M. de Nangis vint prendre le chevalier pour le présenter
à sa soeur, comme un de ses amis les plus aimables. Valentine
répondit avec grace aux choses froidement polies que lui adressa le
chevalier; il fut d'abord séduit par le son de sa voix, et, sans
trop écouter ce qu'elle disait, il remarqua les plus belles dents et
le plus gracieux sourire. Mais il garda le secret de cette
découverte, et n'osa pas démentir son premier jugement.

Cependant un sentiment de curiosité le rapprocha de madame de
Saverny. Placé entre elle et la princesse de L..., il observa que
Valentine écoutait la musique en personne de goût; et, dans ce qu'il
put entendre de ses réponses à la princesse, il reconnut un choix
d'expressions élégantes et simples, qu'on rapporte assez rarement de
la province. Le collier de madame de Nangis s'étant dénoué,
Valentine ôta ses gants pour le rattacher, et laissa voir un bras
charmant. Le chevalier n'en fut pas moins de l'avis de tous ceux qui
se refusaient à la trouver belle. Cependant lorsque le concert
finit, et que madame de Nangis vint accompagnée de plusieurs jolies
femmes, le supplier de chanter quelques-unes des romances qu'il
avait mises à la mode, il parut ne céder qu'à leurs instances; mais
le fait est que madame de Saverny fut la seule qui n'osât le prier,
et qu'il ne chanta que pour elle.

Un long séjour en Italie avait rendu M. d'Émerange fort bon
musicien; il avait une voix agréable, et chantait avec goût. Sa
prétention était de ne paraître attacher aucune importance à ses
talents; mais, tout en ayant l'air de se croire fort indigne des
applaudissements qu'on lui prodiguait, il ne pardonnait pas la
critique. Malheur aux femmes qui trouvaient ses romances mauvaises,
ou ses couplets mal rimés! on savait bientôt le nombre de tous leurs
ridicules.

Aucune des personnes qu'avait réunies madame de Nangis n'eut à
craindre cette vengeance de la part du chevalier. L'enchantement fut
général: chaque couplet offrait une application que ces dames
interprétaient à leur gré. Celles que la flatterie du chevalier
avait souvent honorées de ses éloges, croyaient se reconnaître dans
tous les portraits de ses bergères, le reste se lisait dans ses
yeux, et tous les amours-propres étaient satisfaits. Madame de
Saverny, qui n'entendait rien à toutes ces finesses, trouva
simplement que M. d'Émerange chantait bien; mais elle n'osa le lui
dire, tant la simplicité de ce compliment aurait paru froide, en
comparaison de l'exagération des éloges dont on se plaisait à
l'accabler.

Madame de Saverny ne savait pas encore combien le silence d'une
seule personne peut gâter un succès. Elle aurait pu s'en apercevoir,
si elle avait remarqué de quel air le chevalier répondait aux
choses flatteuses que lui adressait madame de Nangis. Sa distraction
et son mécontentement étaient visibles; il ne pardonnait point à une
femme de province de ne pas être transportée du plaisir de
l'entendre, et se disait: Il n'est pas douteux que cette belle veuve
ait pour adorateur quelque petit gentilhomme des environs de son
château, à qui elle a promis en partant de ne s'amuser de rien dans
son absence; je suis sûr qu'elle va lui écrire demain que je l'ai
ennuyée à périr, et s'en faire un mérite!» Cette réflexion inspira
plus de dépit au chevalier que de dédain. Il décida bien que madame
de Saverny devait être sotte et maussade; il ne lui en aurait même
rien coûté pour le dire, mais il s'efforçait en vain de le penser;
car l'amour-propre rend plus souvent injurieux qu'injuste.

Cette soirée se termina pour Valentine, au moment où l'on vint
annoncer le souper. Elle se retira dans l'appartement qui lui était
destiné. Mademoiselle Julie l'y attendait pour lui offrir ses
services, et donner, d'un ton protecteur, ses avis à la petite
Antoinette, qui lui paraissait une femme-de-chambre bien peu au fait
des grands intérêts de la toilette d'une jolie femme. Il est vrai
qu'Antoinette coiffait mal, et laçait de travers, mais c'était bien
la plus honnête et la plus jolie de toutes les jeunes filles de
Saverny. Sa mère avait élevé Valentine, et Antoinette pouvait
impunément mal habiller sa maîtresse, sans lui donner l'envie de la
renvoyer. Cependant le séjour de Paris exigeait plus de soins; et
mademoiselle Julie fut chargée par la marquise du choix d'une
seconde femme-de-chambre, dont le premier devoir serait de bien
traiter Antoinette.



CHAPITRE IV.


Il était neuf heures du matin, lorsque Valentine s'entendit
réveiller par une petite voix qui lui disait assez bas: «Ma tante,
dormez-vous?»--Ah! c'est toi, ma chère Isaure! viens, que je
t'embrasse.--Je n'y vois pas, je vais appeler Antoinette pour ouvrir
les volets.» A peine Antoinette est entrée, qu'Isaure est sur le lit
de sa tante qui la serre dans ses bras.--Comme tu es grandie depuis
six mois, chère enfant; regarde-moi un peu! Tu as les mêmes yeux que
ton père!--Oh! cela n'est pas possible, ma tante, car M. d'Émerange
me dit tous les jours que je suis jolie, parce que je ressemble à
maman.--Ce monsieur peut avoir raison, mais il ne saurait empêcher
que tu n'aies les yeux bleus de ton père; au reste, peu m'importe
qu'ils soient noirs ou bleus. Si l'on te trouve déja quelque
ressemblance avec ta mère, c'est que tu es probablement aussi bonne
qu'aimable.--Je le crois bien; mon maître de piano est fort content;
et mon papa dit que si je travaille toujours aussi bien, il me fera
jouer l'année prochaine devant le monde.--L'année prochaine! mais tu
seras bien jeune encore.--Pas si jeune, j'aurai sept ans. Miss
Birton dit qu'à cet âge-là on n'est plus un enfant.--Qu'est-ce que
c'est que miss Birton?--C'est une nouvelle gouvernante que maman m'a
donnée pour m'apprendre l'anglais; mais je ne crois pas qu'elle
reste long-temps ici; elle se plaint toujours.--Tu ne lui obéis
peut-être pas assez?--Ce n'est pas cela qui la fâche; mais elle dit
qu'on n'a point assez d'égards pour elle: par exemple, hier on ne
l'a pas invitée au concert; et elle m'a grondée toute la soirée. Je
pourrais bien la faire gronder aussi, moi, si j'allais répéter tout
ce qu'elle disait hier de maman.--Ce serait une méchanceté dont
j'espère qu'Isaure est incapable; c'est déja trop de me le dire.

Tout en écoutant le bavardage de sa nièce, madame de Saverny
s'habillait, et se disposait à se rendre chez sa belle-soeur pour
s'informer de ses nouvelles; mais Isaure lui apprit que l'on
n'entrait jamais chez sa mère avant midi, elle ajouta: Je vais voir
si mon papa est dans son cabinet. Je le préviendrai de votre réveil,
et nous viendrons déjeûner avec vous.

Elle revint bientôt accompagnée de M. de Nangis, qui se livra tout
entier au plaisir de revoir sa soeur. Il s'excusa de n'avoir pu le
lui témoigner la veille. Mais elle devait savoir qu'un jour de
réunion les étrangers passent avant tout. Il lui parla dans le plus
grand détail des avantages qu'elle pourrait retirer de son séjour à
Paris. Le premier de tous, à ses yeux, était de faire faire à sa
soeur un grand mariage. Dans les idées de M. de Nangis, le bonheur
n'était autre chose qu'un état brillant dans le monde; et c'est dans
la franchise de son amitié, qu'il conseillait à sa soeur de tout
sacrifier au projet d'un second établissement, digne de sa fortune.
Valentine avait un sincère desir de se laisser diriger dans sa
conduite par son frère. Elle rendait justice à ses bonnes qualités,
à l'esprit d'ordre qui le caractérisait; mais elle se sentait
incapable d'être heureuse d'un bonheur qu'il lui aurait choisi;
leurs goûts étaient trop différents.

Madame de Saverny, docile sur tous les petits intérêts de la vie,
avait cependant une volonté immuable. On la voyait sans cesse
soumettre ses projets, ses plaisirs, aux caprices de ses amis; mais
aucun deux n'eût obtenu le sacrifice d'un de ses sentiments. Élevée
dans la retraite la plus austère, elle avait appris à mépriser les
joies et les tourments de la vanité. Les religieuses, chargées de
son éducation, sachant que la volonté de son père la condamnait à
vivre loin du monde, lui en avaient fait un tableau effrayant; à
force de lui répéter que l'égoïsme et la perfidie dirigeaient toutes
les actions des hommes, Valentine en avait conçu tout naturellement
une sorte de défiance qui nuisait à son bonheur. L'assurance d'une
sincère amitié lui semblait une politesse, l'éloge une flatterie, et
le serment un mensonge. Cependant son ame tendre ne pouvait se
passer d'affections vives. Mais la dévotion la plus exaltée les
avait toutes concentrées, jusqu'au moment où M. de Saverny vint
mériter son attachement et sa reconnaissance, et lui prouva qu'un
homme, élevé dans de bons principes, peut se conserver vertueux au
milieu du grand monde; mais soit faiblesse, ou prudence, il ne
chercha point à détruire les préventions qui la rendaient souvent
injuste envers les autres hommes. Peut-être avait-il prévu qu'en
mettant son esprit à l'abri des dangers de la séduction, elle n'en
aurait encore que trop à vaincre pour son coeur. Une longue habitude
du monde avait démontré à M. de Saverny que le plus grand malheur
d'une femme n'est pas de succomber au sentiment qu'elle éprouve,
mais au caprice qu'elle inspire; et sa tendresse vraiment paternelle
pour Valentine, avait voulu la préserver du malheur si commun d'être
dupe de la vanité d'un fat ou de la légèreté d'un étourdi.



CHAPITRE V.


Les premiers jours qui suivirent l'arrivée de madame de Saverny à
Paris, furent entièrement consacrés à des visites de famille que son
frère avait exigées avant tout, et aux différentes emplettes des
chiffons que madame de Nangis regardait comme l'absolu nécessaire
d'une femme élégante. En personne qui n'a rien à redouter des succès
d'une autre, elle se réjouissait de celui qu'obtiendrait Valentine,
lorsqu'elle paraîtrait pour la première fois dans une grande
assemblée, revêtue d'une parure brillante et recherchée, dont le
bon goût attesterait les soins qu'y aurait apportés madame de
Nangis, et le généreux plaisir qu'elle trouvait à montrer dans tout
son éclat la beauté de sa soeur. On se tromperait, si l'on concluait
d'après ce noble procédé, que madame de Nangis fût incapable
d'envie: mais on est rarement jaloux de son ouvrage; et l'idée que
Valentine lui devrait son triomphe, lui en fesait partager d'avance
la gloire.

Le moment d'en jouir fut fixé au jour que choisit la princesse de
L... pour donner un grand bal. L'effet qu'y produisit la beauté de
madame de Saverny alla fort au-delà de ce que s'en était promis sa
belle-soeur. C'était, disait-on, la taille la plus svelte, le
regard le plus séduisant, la tournure la plus gracieuse et la plus
imposante. Les personnes dont l'esprit malin s'était épuisé en bons
mots sur l'Artemise du concert de Madame de Nangis, restaient
confondues, et ne pouvaient concevoir que le seul talisman d'une
parure nouvelle eût eu le pouvoir d'opérer une semblable
métamorphose. Leur malignité en était réduite à la triste ressource
d'avouer que la marquise de Saverny était assez belle, mais d'une
beauté insignifiante. Ceux qui ne l'avaient jamais vue, combattaient
avec raison cet avis injurieux; et Valentine ne fut pas long-temps à
s'apercevoir qu'elle était l'objet de l'attention générale. Sa
modestie en souffrit d'abord un peu, mais son amour-propre jouit
bientôt du plaisir d'être admirée; elle en devint plus agréable
encore, car rien n'embellit comme la certitude de plaire. Tant
d'hommages l'auraient peut-être un peu trop enivrée, si elle n'avait
entendu dire à un homme qui passait auprès d'elle:--Je me méfie de
ces Beautés si régulières; elles naissent ordinairement sans esprit,
et la flatterie les rend stupides.--Cette phrase, et le ton de
mépris qui l'accompagne, excitent la curiosité de Valentine; elle
veut connaître la figure d'un censeur aussi sévère, se retourne, et
voit un homme dont l'âge lui rappelle M. de Saverny, mais dont les
yeux brillants et les traits marqués donnent à sa physionomie une
expression dure qui inspire plutôt la crainte que la confiance. Pour
se venger de la sentence qu'il vient de prononcer un peu trop haut
contre elle, madame de Saverny se penche vers sa soeur, et lui
demande comment on nomme ce monsieur si peu indulgent; c'est le
commandeur de Saint-Albert, répond madame de Nangis, un original qui
se croit le droit de tout fronder, parce qu'il est trop vieux pour
s'amuser de rien. C'est par égard pour l'ambassadeur d'Espagne, dont
il est l'intime ami, qu'on l'invite par-tout. Votre frère prétend
que c'est un homme de beaucoup de mérite, il appelle son humeur de
la fermeté, et sa rudesse de la franchise; moi qui ne fais aucun
cas de ces vertus désagréables, je le reçois le moins possible.
C'est dommage, reprit Valentine, vous l'auriez sûrement guéri de ses
préventions.--Ces derniers mots parvinrent aux oreilles du
commandeur, et lui firent soupçonner qu'il avait été entendu de
madame de Saverny. Il en conclut qu'elle allait le prendre en
horreur, et fut très-étonné de la voir empressée de causer avec lui,
lorsque M. de Nangis vint lui en offrir l'occasion. Il fit la
réflexion toute simple, que la marquise était bien aise de lui
prouver la rigueur de son jugement contre les belles femmes. Il la
trouva digne d'une exception, mais il se garda bien de lui en faire
la confidence; son éloignement pour toute espèce de galanterie le
rendait avare des éloges les plus mérités. Sous prétexte de ne point
gâter les femmes, il parlait de leurs défauts avec une ironie
dédaigneuse, qui le rendait redoutable; et quand on lui en faisait
le reproche, il répondait que cette sévérité lui avait plus rapporté
depuis qu'il était vieux, que tous les beaux sentiments de sa
jeunesse. En effet, l'envie de se mettre à l'abri de ses épigrammes
rendait beaucoup de femmes soigneuses envers lui, et lui donnait le
droit de croire qu'on les captive plus par la crainte que par la
soumission.

Il était déja tard lorsque le chevalier d'Émerange, après avoir
donné l'inquiétude de ne le pas voir, arriva enfin. Le plaisir de se
faire attendre avait pour lui tant de charmes, qu'il manquait
souvent à ses engagements, dans l'unique espérance de s'entendre
raconter le lendemain avec quelle impatience on l'avait attendu.
Pour cette fois, la présence de madame de Saverny avait occupé tout
le monde, et l'absence du chevalier n'avait été remarquée que d'un
petit nombre de personnes. En entrant dans le premier salon, il fut
étourdi par les discours emphatiques des admirateurs de Valentine.
Pour leur prouver qu'il ne partageait pas leur enthousiasme, et
qu'il l'avait assez vue pour la bien juger, il affecta de rester
fort long-temps avant d'entrer dans le salon où elle était, et ne
parut s'y décider que dans l'intention d'aller saluer madame de
Nangis; mais madame de Saverny eut son premier regard, et
l'impression qu'elle produisit sur lui fut d'autant plus vive, qu'il
s'efforça de la cacher. A peine eut-il l'air de l'apercevoir. Madame
de Nangis qui commençait à être importunée des hommages que l'on
prodiguait à sa soeur, sut bon gré au chevalier de cette négligence,
et l'en récompensa en ne s'occupant que de lui. Il parut quelque
temps ravi de cette préférence, mais quand il s'aperçut que madame
de Saverny n'y prenait pas garde, et qu'elle semblait écouter avec
intérêt la conversation du commandeur et de quelques autres
personnes qui l'entouraient, il se fatigua de la gaîté de madame de
Nangis, et s'éloigna d'elle.

Un attrait irrésistible le ramena bientôt auprès de Valentine.
Malgré toutes ses résolutions, il sentit le besoin de lui plaire, en
forma le projet, et s'appliqua à étudier les moyens d'y parvenir.
L'embarras n'était pas de se conformer à ses goûts, mais de les
connaître; et le chevalier résolut de se servir de l'esprit de
madame de Nangis, pour apprendre à captiver celui de Valentine; bien
décidé à se faire les opinions et le caractère qui devaient le mieux
séduire la femme auprès de laquelle il desirait le plus de réussir.



CHAPITRE VI.


Malgré les profits qu'y trouvait son amour-propre, Valentine ne
pouvait se soumettre long-temps aux agitations d'une vie aussi
dissipée. Elle pria sa soeur de la laisser disposer de ses matinées,
qu'elle consacrait ordinairement à l'étude, et de la dispenser
quelquefois de la suivre le soir dans ces grandes assemblées où
l'ennui règne assez souvent; mais lorsque madame de Nangis se
décidait à rester chez elle, Valentine se fesait un devoir de lui
tenir compagnie, et de partager avec elle le soin de faire les
honneurs de sa maison. M. d'Émerange, qui s'était aperçu de cette
résolution, ne manquait pas de trouver quelques prétextes pour
engager madame de Nangis à ne pas sortir. Tantôt il fesait trop
froid, les spectacles étaient détestables, et d'ailleurs causait-on
quelque part aussi bien que chez elle! Bonnes ou mauvaises, ces
raisons étaient toutes accueillies; madame de Nangis les
interprétait d'autant plus en sa faveur, que le chevalier redoublait
de flatterie pour elle.

Un soir que ces dames étaient presque seules, il les surprit à rire
d'une visite fort ridicule qu'elles venaient de recevoir. «Je crois
que c'est par égard pour moi, disait Valentine à sa soeur, que vous
attirez chez vous ces sortes de caricatures. Vous pensez me rendre
mes plaisirs de Nevers; eh bien! vous vous trompez: nous n'avons en
province rien d'aussi parfait que cela.--Je ne sais pas, dit M.
d'Émerange, quels sont les originaux qui ont le bonheur d'exciter
ainsi votre gaîté, mais je défie bien Nevers d'en avoir d'aussi
ridicules que ceux qu'on rencontre tous les jours à Paris.--Eh bien!
je gage, dit madame de Nangis, que vous allez reconnaître les
nôtres!--Ah! je les devine, reprit le chevalier, n'est-ce pas ce
grand niais de baron, qui traduit l'allemand sans l'avoir appris, et
fait des vers sur le _oui_, le _non_, le _si_, le _car_, enfin sur
tous les monosyllabes de la langue française. Sa petite femme a des
yeux rouges, et des mains noires, dignes d'exercer la muse de son
mari. C'est lui qui imagina un jour de s'habiller en sauvage pour
jouer un proverbe qu'il avait composé en l'honneur de la fête de la
jolie duchesse de R***. Il avait emprunté, pour ajouter à la vérité
de son costume, une perruque de bête féroce, qui produisait un effet
si bizarre sur sa figure moutonne, qu'il fut impossible de modérer
les éclats de rire, et d'entendre un seul mot de sa pièce. Ah! c'est
un homme précieux que je me ferai toujours un vrai plaisir de
rencontrer!--N'ayez pas de regret, ce n'est pas lui que nous avons
vu.» Alors le chevalier passa en revue tous les gens auxquels il
trouvait ou donnait des ridicules. Madame de Saverny, sans
reconnaître ses portraits, ne pouvait s'empêcher d'en rire. Il en
conclut que sa malice l'amusait, et en devint plus piquant.
Cependant un mot de madame de Nangis le fit changer de ton.--«Ne
vous l'avais-je pas bien dit, Valentine, que la gaîté de M.
d'Émerange triompherait de tous les genres de tristesse? Vous qui
vantez si bien les charmes de la mélancolie, avouez que le plaisir
de rêver ne vaut pas celui de rire.» Il n'en fallut pas davantage
pour faire changer de rôle au chevalier: il amena avec adresse la
conversation sur des sujets plus graves, raconta, sans affectation,
quelques traits d'une sensibilité touchante, et jouit du plaisir de
se voir écouté avec intérêt par Valentine. Madame de Nangis, que le
chevalier n'avait pas accoutumée à des entretiens de ce genre, lui
en témoigna son étonnement, en disant: «Serait-il bien indiscret de
vous demander où vous avez lu tout cela? en vérité, le chevalier de
Florian ne nous dirait rien d'aussi pathétique, et je ne vous aurais
jamais soupçonné de sentiments si doux.--Voilà bien de vos
jugements, répartit le chevalier avec impatience; parce qu'il est
reçu dans le monde qu'on ne doit parler qu'avec son esprit, vous
en concluez qu'on a le coeur sec. Ne savez-vous pas que l'on passe
sa vie à afficher ses défauts qu'on n'a point. Vous, qui me raillez,
je vous ai vue cent fois vous parer d'une légèreté factice, et
tourner en plaisanterie le trait qui provoquait le mieux votre
attendrissement. Sur ce point nous sommes tous plus ou moins
hypocrites.» Madame de Nangis se trouva blessée de cette réponse, et
plus encore du mouvement d'humeur qui semblait l'avoir dictée. Elle
s'en vengea par des épigrammes, dont Valentine essaya d'adoucir
l'amertume par des mots conciliants. Tout en conservant les formes
de la plus stricte politesse, la querelle devint très-vive, et
laissa des impressions fâcheuses dans l'esprit de la comtesse; elle
soupçonna pour la première fois au chevalier le desir de plaire à
sa belle-soeur, et l'accusa, intérieurement, d'avoir la fatuité de
paraître la sacrifier à sa passion naissante. Elle en conçut d'abord
une juste indignation; car la comtesse se croyait exempté de tous
reproches, par la seule raison que sa conscience était en repos sur
les droits du chevalier. Comme toutes les coquettes, elle comptait
pour rien le malheur de se compromettre, et s'indignait qu'on pût la
soupçonner d'un tort dont elle se donnait toutes les apparences.

Le retour de M. de Nangis termina toute discussion; il avait dîné
chez l'ambassadeur d'Espagne, où l'on avait beaucoup parlé de madame
de Saverny: son frère la félicita d'avoir fait la conquête la plus
difficile; celle du vieux commandeur de Saint-Albert.--C'est un
homme bizarre, dit le chevalier, mais qui n'a jamais manqué de
goût.--Il ne l'use pas, repartit la comtesse, car il n'aime
personne.--Si vous l'aviez entendu parler de Valentine, reprit M. de
Nangis, vous auriez meilleure idée de son coeur.--Il me semble,
ajouta le chevalier, qu'il ne devait pas moins à Madame, pour la
complaisance qu'elle a eue de l'écouter toute une soirée.--Ce
n'était point par complaisance, répondit Valentine, je puis vous
l'assurer, sa conversation a je ne sais quel attrait de franchise
qui la rend très-attachante.--Il est certain, interrompit la
comtesse, que si vous mettiez du blanc, il n'aurait pas manqué de
vous le dire, car il n'a jamais gardé le secret d'une chose
désagréable.--Il paraît, reprit M. de Nangis, que Valentine l'a
corrigé du défaut de médire, car, après en avoir fait l'éloge, il a
ajouté que c'était la première femme qu'il eût jugée digne de
tourner la tête d'un honnête homme, et que rien ne lui semblait
aussi raisonnable que de beaucoup l'aimer.--Je ne me croyais pas si
sage, dit le chevalier, de manière à n'être entendu que de
Valentine.



CHAPITRE VII.


Monsieur d'Émerange se retira convaincu de l'impression que son
dernier mot avait dû produire sur Valentine, mais il se reprocha de
lui avoir trop tôt laissé connaître celle qu'elle avait faite sur
lui; et, pour réparer autant qu'il était en son pouvoir une faute
aussi grave, il résolut de passer deux jours entiers sans voir ces
dames. Par ce moyen il croyait prouver à madame de Saverny, qu'il
n'en était pas au point de n'être heureux qu'en sa présence, et à
madame de Nangis, qu'il ne lui donnerait jamais le droit de
l'offenser impunément. Ce calcul ne réussit qu'auprès de la
dernière, car Valentine n'avait pas eu l'idée de prendre au sérieux
la furtive déclaration du chevalier; elle la mit au nombre de ces
mots galants qu'il savait dire avec tant de grace, et n'en conserva
aucun souvenir.

Madame de Nangis était loin de partager cette indifférence; le
moindre mot du chevalier avait la puissance de déranger son humeur;
tout de sa part la flattait ou la blessait, et dans cette occasion
son absence lui parut une insulte. Il devait bien présumer que le
lendemain de cette petite scène, elle aurait la migraine, et il
n'envoya même point savoir de ses nouvelles. Ce procédé faillit la
rendre vraiment malade, et quand M. de Nangis vint la conjurer, le
surlendemain, de ne pas manquer à l'engagement qu'elle avait pris de
dîner le même jour chez une de leurs vieilles parentes, elle eut
besoin de tout son courage pour se résigner à remplir un devoir
aussi ennuyeux.

Valentine la voyant un peu souffrante, lui donna tous les soins de
la plus tendre amitié, et s'offrit de l'accompagner. On partit de
bonne heure, pour se conformer à l'ancienne habitude qu'avait la
présidente de C..., de dîner à l'heure du marais; et l'on arriva
bientôt dans la cour de l'hôtel le plus gothique et le plus triste
de Paris. Un vieux laquais, posté au haut d'un grand escalier,
donna le signal de l'arrivée de la comtesse, et l'on vit aussitôt un
grand nombre de serviteurs invalides s'empresser d'ouvrir avec peine
les battants d'une longue enfilade de portes. Les convives, déja
réunis autour du fauteuil de la présidente, offraient l'image la
plus imposante d'une assemblée de famille dont on aurait exclu les
jeunes héritiers. Valentine fut accueillie par ce cercle vénérable
avec tout le cérémonial d'une présentation. La présidente la
traitait avec la considération que méritait à ses yeux la veuve d'un
vieux gentilhomme, et se contentait de parler à Madame de Nangis,
avec l'air protecteur qu'on a pour un enfant. Il faut convenir
qu'elle en avait alors toute la maussaderie. Comme elle ne fesait
aucun effort pour dissimuler son ennui, chacun pouvait deviner qu'il
ne devait l'avantage de la voir qu'à sa déférence aux volontés de
son mari; et personne ne lui savait gré d'un sacrifice fait d'aussi
mauvaise grace.

Valentine, douée d'un meilleur esprit, savait tirer parti de celui
de tout le monde. S'amusant de la gaîté, de la folie même, qui
animent souvent la conversation des jeunes gens, elle s'intéressait
à celle des savants et s'instruisait à celle des vieillards.

En achevant son éducation, M. de Saverny lui avait appris cette
politesse, qui consiste encore plus à écouter avec intérêt, qu'à
répondre avec bienveillance. Il n'avait rien oublié de ce qui
pouvait ajouter au charme des qualités précieuses de Valentine; et
son plus grand regret en mourant, fut d'ignorer à quel heureux
mortel il léguait une femme aussi aimable.

Le mérite de madame de Saverny fut apprécié des amis de la
présidente, et quand le dîner fut fini, on se disputa l'honneur de
faire sa partie. Madame de Nangis avait grande envie de se
soustraire aux lenteurs d'un boston, qui menaçait de remplir la
soirée, mais elle y fut condamnée par un regard de son mari, dont la
sévérité, pour tous ces petits devoirs de société, ne pouvait se
comparer qu'à son indulgence pour de plus grands travers. La
comtesse se promit bien de n'obéir qu'à moitié à cet ordre; elle
savait que M. de Nangis devait se trouver le même soir à un
rendez-vous chez le ministre des affaires étrangères, et dès qu'il
fut parti, elle prétexta une subite indisposition, fit des excuses
sur la nécessité de se retirer, et demanda sa voiture. Valentine, la
croyant vraiment indisposée, la suit avec inquiétude, et l'engage à
se mettre au lit aussitôt qu'elles seront de retour; mais elle est
interrompue dans ses avis charitables par un grand éclat de rire de
la comtesse, qui tire le cordon de sa voiture, et dit à ses
gens:--A l'opéra.--Comment à l'opéra? s'écria Valentine: mais vous
n'êtes donc pas malade?--Bonne raison! C'est surtout quand on est
malade que l'on a besoin de se distraire.--Mais si vous alliez y
souffrir davantage.--Je ne saurais être nulle part aussi mal qu'au
milieu de tous ces vieux contemporains de ma tante. Mais en vérité
je vous admire: comment trouviez-vous quelque chose à dire à ces
gens-là; moi, je ne sais pas assez bien mon histoire de France pour
causer avec eux, car je suis sûre que le plus jeune était page de
Louis XIV.--Je n'ai pas le droit d'être aussi difficile que vous,
reprit Valentine, et je supporte assez patiemment un moment d'ennui.
Cependant, je sens que la gravité du Marais me paraîtrait bientôt
insipide, s'il me fallait en souffrir plus d'un jour.--Cela
ressemble pourtant assez à la province.--C'est possible, mais à la
campagne on n'a aucune idée de cette manière de vivre, et vous savez
que j'y passais l'année entière.--Sans vous ennuyer? Voilà qui est
miraculeux. Je n'ai jamais pu rester plus de trois mois dans mes
terres, malgré le soin que je prenais d'y amener beaucoup de monde;
je frémis déja de l'idée d'y aller ce printemps; et, sans le
projet que nous avons d'y jouer la comédie, j'aurais bien de la
peine à tenir la promesse que j'ai faite à votre frère de l'y
accompagner.--Si vous lui disiez à quel point cela vous contrarie,
je suis sûre qu'il ne l'exigerait pas.--Ah! vous le connaissez bien
peu, si vous ne savez pas quelle importance il attache à ma présence
au château de Varenne, à l'époque de la fête du Village. Ne
faut-il pas que je sois le témoin de cette grande solennité, et que
je prenne ma part des honneurs qu'on lui rend. J'avoue que je la lui
céderais de bon coeur, car je ne connais rien de si fastidieux que
cette parodie des fêtes de souverains où l'on se fait rendre une
partie de l'encens qu'on dépense à la cour.»

Ici la portière s'ouvrit, et ces dames descendirent à l'Opéra.
Madame de Nangis, qui ne se souciait pas d'être vue dans sa loge,
entra dans celle de la princesse de L..., tourna le dos au théâtre,
et se mit à chercher des yeux auprès de quelle jolie femme le
chevalier d'Émerange tentait de se venger d'elle.



CHAPITRE VIII.


La princesse était ce soir-là à Versailles, et sa loge resta à la
disposition de madame de Nangis, qui eut le chagrin de n'y recevoir
personne. On donnait Armide, et Valentine se livrait au plaisir
d'entendre ce chef-d'oeuvre, qui réunit tous les genres de
perfection, lorsque la comtesse lui dit de contempler le plus beau
visage qu'elle ait vu de sa vie. Imaginant que sa soeur lui désigne
une femme, elle regarde dans la loge qu'elle lui indique, et ses
yeux rencontrent ceux d'un jeune homme dont la figure était en effet
remarquable. Honteuse d'avoir été surprise dans ce mouvement de
curiosité par celui qui l'excitait, elle rougit, baisse les yeux,
et, sans oser le considérer davantage, elle répond à sa soeur
qu'elle est de son avis. «C'est probablement quelque étranger, dit
la comtesse, car un homme de cette tournure-là serait déja connu de
tout Paris, s'il y était seulement depuis deux mois. Vous, qui
dessinez si bien, vous devez trouver que c'est un beau portrait à
faire.» Valentine essaya une seconde fois de vérifier si
l'admiration de madame de Nangis était fondée; mais le même regard
qui l'avait déja troublée l'empêcha d'en voir davantage. Elle se
décida à croire sa belle-soeur sur parole. La comtesse ne se lassait
point de comparer les traits de cet étranger à ceux des plus belles
têtes grecques, mais elle en perdit bientôt le souvenir, tandis que
Valentine, qui les avait à peine entrevus, se les rappelait encore.

Au commencement du quatrième acte, madame de Nangis, n'ayant pas
aperçu le chevalier, et présumant qu'il pourrait peut-être venir
chez elle, proposa à Valentine de s'en aller pour éviter les
embarras de la sortie de l'opéra, et l'inconvénient d'être obligée
d'accepter la main de quelque ennuyeux. Valentine émue par le
bonheur d'Armide, regretta vivement de ne point entendre ses
touchantes plaintes, et se promit de revenir à la prochaine
représentation de ce bel ouvrage.

Pendant que ces dames attendaient sous le vestibule, elles virent
descendre du grand escalier deux hommes, dont le plus jeune fut
bientôt reconnu; l'autre paraissait âgé de cinquante ans, c'était
l'ancien gouverneur ou plutôt l'ami d'Anatole, de ce jeune étranger
qu'avait remarqué la comtesse. Un hasard heureux, si l'on peut
appeler ainsi ce desir vague qui entraîne à suivre les pas d'une
jolie personne, avait heureusement amené ces messieurs au moment où
l'on vint avertir madame de Nangis que son carrosse l'attendait.
Valentine exige qu'elle y monte la première, et s'élance pour la
suivre, lorsque les chevaux qui n'étaient retenus que par un cocher
ivre, partent comme un éclair, entraînent le laquais qui tenait la
portière; et Valentine tombe sous les pieds des chevaux d'une
voiture qui se trouvait derrière celle de la comtesse. Elle allait
en être atteinte, quand un homme se précipite sur le timon de cette
voiture, en reçoit un coup violent, repousse avec effort les chevaux
que les cris animaient, et relevant Valentine, il la porte évanouie
sous le vestibule. Au même instant, les gens de madame de Nangis
reviennent suivis du carrosse, pour la chercher. On l'y transporte,
après s'être assuré que la frayeur est seule cause de l'état où elle
est, sans s'inquiéter de celui où on laisse l'homme qui l'a sauvée.

Un flacon de sels que portait toujours la comtesse, ranima bientôt
les esprits de Valentine: elle s'efforça de tranquilliser sa
belle-soeur, dont les inquiétudes étaient d'autant plus vives,
qu'elle se reprochait le caprice qui l'avait conduite à l'opéra en
dépit de tout, et s'accusait du malheur de Valentine. C'est en
pareille occasion que l'on pouvait juger de la bonté du coeur de
madame de Nangis, et lui pardonner tous les travers de son esprit.
Rien n'égalait sa touchante sollicitude pour un ami souffrant, ni sa
générosité pour un ami malheureux. Alors tous les intérêts
d'amour-propre qui la gouvernaient dans le monde, étaient sacrifiés
au desir d'obliger. Souvent envieuse du bonheur des autres, le
malheur la trouvait toujours noble et courageuse. Et l'on peut dire
que le tort d'abandonner ses amis dans la disgrace, était la seule
mode qu'elle ne suivit pas.

De retour à l'hôtel, madame de Nangis raconta franchement à son mari
ce qui lui était arrivé à l'opéra, en lui disant que ses reproches
ne sauraient aller au-delà de ceux qu'elle se fesait à elle-même.
Aussi ne lui en adressa-t-il aucun, dans la crainte d'ajouter au
chagrin dont elle était pénétrée en pensant au danger qu'avait couru
sa soeur. Elle desirait passer la nuit auprès de son lit, mais
Valentine n'y voulut pas consentir. Elle assurait n'éprouver d'autre
effet de sa chûte qu'un peu de courbature et un tremblement dans les
nerfs causé par la frayeur. Comme il ne lui restait qu'un souvenir
confus de cet événement, elle ne put satisfaire aux questions que
son frère lui fit à ce sujet; et l'on sonna Richard, qui en avait
été témoin, pour lui en demander les détails. Il raconta d'abord
simplement le fait, mais quand il vint à dépeindre celui qui s'était
si courageusement précipité au secours de la marquise, madame de
Nangis s'écria: «Il n'en faut pas douter, ma chère, c'est notre bel
étranger, et voilà un commencement de roman dans les formes. Vous
êtes charmante, il est beau comme Apollon, vous ne l'avez jamais vu,
il vous sauve la vie; c'est la perfection du genre. Mais ne
faudra-t-il pas connaître un peu votre héros? Qu'est-il devenu,
Richard, après notre départ?--Comme il me fallait suivre madame, je
n'ai guère eu le temps de le savoir. J'ai seulement vu deux
domestiques avec une livrée que je ne connais pas, transporter dans
une belle voiture le jeune homme qui avait relevé madame la
marquise. Ils étaient suivis d'un vieux monsieur qui se désespérait,
en disant: «Le malheureux a l'épaule cassée.» Et je crois que cela
se pourrait bien, car à la manière dont il s'est jeté sur les
chevaux, il doit avoir reçu un violent coup de timon.» Valentine fut
saisie d'effroi en apprenant l'affreux accident dont le sien était
cause; elle donna l'ordre qu'on s'informât à qui elle avait tant
d'obligation, et se promit de ne rien négliger pour lui en témoigner
sa reconnaissance. M. de Nangis qui partageait ce sentiment,
s'engagea à faire des démarches pour apprendre le nom de cet
étranger, et l'aller remercier d'une action aussi généreuse.

L'esprit trop agité de cet événement, Valentine passa la nuit sans
dormir. Elle médita sur le hasard qui avait conduit ce jeune homme à
sortir de l'Opéra en même temps qu'elle, et sur le mouvement
d'humanité qui l'avait porté à tout risquer pour la sauver. Une
grande ame pouvait seule être susceptible d'un si noble
désintéressement; et Valentine se plaisait à faire l'énumération de
toutes les qualités qui dérivent de celle-là. Son imagination,
exaltée par la reconnaissance, se peignait toutes les vertus réunies
dans celui qui venait de lui offrir la preuve d'un coeur aussi
compatissant; elle aurait voulu trouver quelque ingénieux moyen de
l'en remercier, sans être obligée d'avoir recours à ces phrases
vulgaires qu'on adresse également à l'homme qui vous sauve la vie,
et à celui qui ramasse votre éventail. Mais l'idée de se trouver en
présence de cet étranger l'embarrassait; elle sentait que sa
jeunesse et les agréments qui le distinguaient, intimideraient sa
reconnaissance, et le trouble qui naissait de ces diverses
réflexions la jetait dans des pensées vagues, que rien ne pouvait ni
fixer ni distraire.



CHAPITRE IX.


Le malheureux cocher dont l'imprudence avait causé tout ce désastre,
fut impitoyablement chassé. Valentine tenta vainement de demander
sa grace; M. de Nangis ne se laissa point fléchir; mais le pauvre
Saint-Jean, en quittant la maison, reçut de madame de Saverny, pour
consolation, quelques louis, et l'assurance de sa protection.
Mademoiselle Cécile, la nouvelle femme de chambre de la marquise,
qui avait été chargée de remplir cette commission auprès de lui, y
joignit la promesse de rappeler à sa maîtresse les recommandations
qu'elle lui avait fait espérer dès qu'il trouverait à se placer.

L'accident arrivé à Valentine fit bientôt assez de bruit pour que
l'on envoyât de toutes parts s'informer de ses nouvelles. Elle fut
accablée de visites, et en supporta patiemment l'importunité, dans
l'espérance d'apprendre le nom de celui qu'elle desirait tant
connaître. Mais personne ne se trouvait avoir d'ami à qui il fût
arrivé une semblable aventure; et les questions de Valentine
n'eurent pas plus de succès que les démarches de son frère. Pour
expliquer ce mystère, on décida que Richard s'était trompé en
croyant ce jeune homme grièvement blessé, et que c'était
probablement un étranger qui ne devait pas séjourner à Paris, et que
les suites de cet événement n'y avaient pas retenu. Cette
explication suffit à tout le monde, excepté à Valentine, qui ne la
trouva pas assez positive pour la dispenser de toutes recherches.
On lui dit que le commandeur de Saint-Albert avait envoyé son valet
de chambre s'informer de l'état où elle se trouvait, quelques
moments après qu'on l'eut ramenée de l'opéra. Cette circonstance la
frappa, elle était sûre de n'avoir point vu le commandeur au
spectacle; et il n'y avait à la sortie que les deux personnes dont
elle desirait tant savoir le nom: elle pensa donc que le commandeur
n'avait pu être aussitôt instruit de sa chûte que par le récit de
l'une de ces deux personnes, et conçut l'espérance d'apprendre de
lui tout ce qui pouvait satisfaire sa curiosité. Le motif en était
trop noble pour le cacher; et Valentine écrivit un billet au
commandeur, pour l'inviter à venir la voir un instant. Mais on fit
répondre qu'il était à la campagne, et n'en reviendrait que dans
huit jours. Il fallut se résigner à attendre, et peut-être à
paraître ingrate, lorsqu'on était pénétrée d'une si vive
reconnaissance.

Le chevalier d'Émerange n'avait pas manqué cette occasion de donner
des preuves d'intérêt à madame de Saverny; mais ne voulant plus se
compromettre avant de savoir l'effet que produiraient ses soins, il
se renferma dans les expressions d'une politesse affectueuse. La
préoccupation de Valentine lui parut d'un bon augure, il ne supposa
point qu'un autre pût en être l'objet, et répondit sans méfiance aux
questions de madame de Nangis, quand elle lui demanda s'il n'avait
pas rencontré dans le monde celui qu'elle appelait en riant, _le bel
Étranger_. Le chevalier dit qu'il était poursuivi par ce personnage
mystérieux qu'il n'avait jamais vu, et dont tout le monde lui
demandait le nom. Il ajouta qu'étant arrivé quelques jours avant aux
Tuileries, il avait été accosté par une foule de gens qui avaient
tous compté sur lui pour leur apprendre ce qu'était un homme fort
remarquable par la noblesse de sa taille et de ses traits, et qui
venait de monter à cheval, après s'être promené quelque temps avec
un de ses amis. «Je vous avoue, poursuivit le chevalier, que cette
curiosité me parut trop ridicule pour la partager: je m'en fais le
reproche, actuellement que je soupçonne ce beau monsieur d'être
votre héros. Cependant, calmez vos regrets par le souvenir de madame
de V..., qui fut sauvée du feu dans une auberge, par le plus bel
homme de France, dont elle devint folle, et qui aurait peut-être
fait la passion de sa vie, si elle n'avait pas eu l'idée d'aller
un jour acheter une robe de satin dans je ne sais quelle boutique
à Lyon, où son libérateur déroulait des étoffes au public avec
une grace toute particulière.--Ah! quelle chûte horrible,
s'écria la comtesse, quelle affreuse découverte!--Pour l'amour
peut-être, dit Valentine, mais pour la reconnaissance, je ne
vois pas ce qui rendrait honteuse d'en témoigner à un marchand
d'étoffes?--Certainement, reprit le chevalier, il n'y a là rien de
honteux, mais il est toujours gênant d'avoir des obligations à des
gens trop fiers pour recevoir de l'argent, et trop pauvres pour être
vos amis. On ne sait comment s'acquitter, et l'on devrait exiger
d'un garçon de boutique, qui vous rend un pareil service, d'ajouter
au bas de son mémoire; Tant pour avoir sauvé la vie de madame.» On
rit de cette idée folle, et le chevalier parvint à jeter tant de
ridicule sur ces prétendus héros mystérieux, toujours prêts à braver
quelque danger, que personne n'osa dire un mot en faveur de celui
qui s'était exposé pour Valentine.

La société de madame de Nangis était en général dominée par l'esprit
de M. d'Émerange. Les jeunes gens le prenaient pour modèle, et
croyaient imiter son élégance en singeant ses manières. Comme tous
les imitateurs, ils fesaient rarement un juste emploi des défauts ou
des agréments qu'ils lui empruntaient; l'un, séduit par l'ironie
piquante qui égayait sa conversation, sans choquer les convenances,
se moquait lourdement des choses les plus sacrées, croyant imiter la
grace avec laquelle le chevalier semblait se sacrifier en fesant
l'aveu de ses défauts. Un autre se vantait de vices abominables.
Tous exagéraient son affectation à plaire sans aimer; ils
traduisaient son naturel en familiarité, son indifférence en
impolitesse, et son enthousiasme en fureur. C'était enfin le chef le
plus séduisant d'une école détestable. Les vieux parents de ces
jeunes étourdis, accusant le chevalier de leurs travers, essayaient
vainement de les éloigner d'un modèle aussi dangereux. Dans le dépit
de voir leurs conseils méprisés, ils formaient un parti d'opposition
contre le chevalier, que celui-ci s'amusait quelquefois à gagner par
des prévenances flatteuses et des témoignages d'une estime
particulière. Personne ne savait mieux que lui, pour ainsi dire,
_jouer_ de l'amour-propre des autres; son talent allait jusqu'à
s'attirer la protection de la présidente de C..., qui arrivait
toujours chez sa nièce avec l'intention de l'engager à recevoir
moins souvent un homme dont les assiduités finiraient par la
compromettre, et qu'un éloge adroitement indirect, ou l'apologie de
quelque orateur du parlement, rendait aussi indulgente pour le
chevalier, qu'elle s'était promise d'être sévère. Quant aux autres
femmes de la société de madame de Nangis, elles en pensaient du bien
ou du mal, en raison du plus ou moins de soins qu'elles en
recevaient. Madame de Réthel était la seule qui se piquât sur ce
point d'une noble indépendance; elle écoutait sans impatience comme
sans intérêt, et s'amusait parfois des moyens qu'elle lui voyait
employer pour parvenir à son but. Aussi le chevalier avait-il pour
elle autant de haine que d'égards. C'est ainsi que les gens habitués
à dominer pardonnent plutôt au censeur qui les fronde, qu'au sage
qui les observe.



CHAPITRE X.


Au bout de huit jours le commandeur de Saint-Albert revint de la
campagne, et son premier soin, en arrivant, fut de se rendre à
l'invitation de madame de Saverny. Elle était seule quand il se fit
annoncer chez elle; l'entretien tomba naturellement sur le danger
qu'elle avait couru. «J'ai bien regretté, dit le commandeur, de ne
pouvoir vous témoigner, madame, à quel point je partageais les
inquiétudes de vos amis, mais un devoir impérieux me retenait à dix
lieues d'ici, auprès d'un malade; cela ne m'a point empêché d'avoir
tous les jours de vos nouvelles.--Je ne méritais pas tant de
sollicitude, dit Valentine; ce n'est pas moi qui ai souffert des
suites de cet événement, mais on assure que la personne à qui j'ai
tant d'obligation, est dangereusement blessée. A ces mots la
physionomie de M. de Saint-Albert prit un air si triste, que
Valentine ajouta, avec émotion: Ah! mon Dieu! serait-ce un de vos
amis?--Que je le connaisse ou non, reprit-il, en s'efforçant de
paraître calme, il a fait une action très-simple, et quand il lui en
coûterait quelque chose pour vous avoir secourue, il ne serait pas
fort à plaindre.--Certainement il ne le serait pas plus que moi, car
l'idée de savoir que je puis être cause d'un semblable malheur, ne
me laisse aucun repos. Encore si je pouvais découvrir à qui j'en
dois témoigner ma reconnaissance.--Il serait trop récompensé
vraiment, s'il était témoin de votre inquiétude; mais ce n'est
peut-être, de votre part, qu'un peu de curiosité. Ne vous blessez
pas de cette supposition, ajouta-t-il, en remarquant l'air offensé
de Valentine; il est aussi naturel de vouloir connaître son
bienfaiteur, que de l'oublier; passez-moi de grace ces petites
vérités-là; j'aime à penser qu'elles n'en sont pas pour vous, mais
l'habitude m'emporte: j'ai tant vu le monde, qu'il me reste bien peu
d'illusion sur les motifs qui le font agir; j'ai surtout le tort de
les dire aussitôt que je les devine, même au risque de me tromper;
et je vous demande, pour ma franchise, la même indulgence que l'on
accorde ordinairement à la dissimulation.--Ce ne serait pas beaucoup
exiger de moi, car je hais tout ce qui trompe; mais si je réclame
toute la sévérité de votre franchise, je ne veux pas qu'elle me
calomnie.--Vous me croyez donc injuste?--En ce moment, par
exemple.--Eh bien! tant mieux, vous vous défendrez et vous me verrez
bientôt persuadé de mon injustice.--Je suis fort honorée de cette
preuve de confiance, et.....--Il n'est pas besoin de confiance pour
entendre la vérité.--Et si je ne la disais pas? reprit en souriant
Valentine.--Je le verrais.--Vous êtes bien heureux de savoir
distinguer ainsi la vérité.--C'est un talent bien commun, je vous
jure; et les dupes sont plus rares qu'on ne pense. Les discours sont
devenus une monnaie de convention dont chacun sait la valeur réelle.
Quand un ministre promet une place au solliciteur qui le comble de
remerciements, ils savent parfaitement ce qu'ils doivent attendre
l'un de l'autre. Un amant jure de se donner la mort, sans causer le
moindre effroi à sa maîtresse, et lorsqu'elle paraît s'évanouir, en
entendant sa menace, il sait que c'est un procédé reçu, et qu'elle
n'en est pas moins bien décidée à lui survivre. Les souverains mêmes
ne sont plus dupes des flatteries de leurs courtisans, et n'ignorent
pas qu'en langage de cour: _Vous êtes le plus grand des rois_: veut
dire tout simplement, _accordez-moi une faveur_. Enfin, depuis que
l'on s'écoute des yeux, personne ne s'abuse; car rien n'est aussi
franc que la physionomie; et je puis vous assurer que, si dans le
monde on ment beaucoup, on trompe fort peu.--Alors pourquoi se
donner une peine inutile?--Je pense comme vous, qu'on pourrait se
l'épargner avec beaucoup de gens, mais on en rencontre toujours un
petit nombre dont l'inexpérience peut servir d'amusement.--Ceci
n'est pas fort rassurant pour une femme qui débute dans le
monde.--Ne croyez pas cela, le danger est tout entier pour celle que
la vanité aveugle: la femme qui ne cède qu'aux impulsions de son
coeur est rarement trompée; pour l'attendrir il faut l'aimer; et la
plus ignorante sait si bien apprécier la sincérité des sentiments
qu'elle inspire!--Vous m'étonnez; j'avais toujours entendu dire que
sur ce point les plus spirituelles étaient souvent dupes des hommes
les moins fins.--Elles le disent, parce que c'est une manière
d'excuser leurs faiblesses, et d'exciter l'intérêt qu'on a pour la
victime d'une perfidie; mais le fait est que rien ne s'imitant aussi
mal que le véritable amour, il faut bien se prêter aux ruses d'un
trompeur pour en être séduite. Vous avez peut-être déja remarqué des
preuves de cette vérité, car je vous crois l'esprit assez juste pour
apprécier la valeur des hommages que l'on vous prodigue. On a dû
vous répéter souvent que vous étiez belle, qu'on vous adorait; et
vous avez sagement jugé que de ces deux choses, l'une était vraie et
l'autre fort douteuse.» En disant ces mots, le commandeur regarda
Valentine attentivement. Il semblait vouloir deviner si son coeur
ignorait encore le bonheur d'être aimée. La naïveté qu'elle mit à
lui répondre, ne lui laissa aucun doute à ce sujet: elle ne lui
cacha point l'espèce d'effroi que lui causait ce tourbillon du monde
où elle se trouvait lancée malgré elle, et lui fit entendre qu'elle
attacherait un grand prix aux conseils d'un homme assez éclairé pour
la bien guider. C'était réclamer ceux de M. de Saint-Albert. Touché
de tant de confiance et de modestie, il lui promit tout le zèle d'un
ami dévoué, et finit par lui dire:--Savez-vous qu'il faut bien vous
aimer pour consentir ainsi à vous déplaire; car le rôle d'un vieil
ami est parfois celui d'un censeur.--Rappelez-vous le premier mot
que j'ai entendu de vous, et vous conviendrez qu'on peut me censurer
sans me déplaire.--Ah! je ne doute pas de votre indulgence pour les
sots jugements, je ne crains que pour ceux qui sont justes et
sévères; ce sont les seuls qu'on ne pardonne pas.--Qu'avez-vous à
craindre, je supporte bien vos injurieux soupçons, quand il vous
plaît de mettre sur le compte d'une curiosité frivole, le desir si
naturel de connaître une personne qui s'est blessée pour moi.--Ah!
vous y revenez: cela vous inquiète donc véritablement?--Plus que je
ne saurais vous le dire.--Aimable personne! ajouta le commandeur, en
voyant l'émotion de Valentine. Votre bon coeur ne peut supporter
l'idée du malheur d'un autre! même de l'être le plus indifférent
pour vous! Peut-être n'avez-vous pas même aperçu celui qui excite
votre reconnaissance?--Je crois... l'avoir... vu, répondit-elle, en
hésitant, et madame de Nangis assure qu'il est remarquable par la
tournure la plus distinguée.--Il l'est bien davantage par son esprit
et son coeur, dit en soupirant M. de Saint-Albert.--Vous le
connaissez, s'écria Valentine, en laissant tomber son ouvrage; ah!
de grace nommez-le moi!--Je ne le puis.--Quelle raison peut vous en
empêcher?--Ma parole.--On vous aura demandé le secret pour se
soustraire à des remerciements souvent importuns, et vous aurez
promis de seconder cet excès de délicatesse; mais on peut trahir
sans inconvénient une promesse de ce genre.--S'il fallait calculer
l'importance d'un engagement pour le tenir, on risquerait souvent
d'être infidèle: il est si commun de regarder comme une chose
indifférente celle qui ne touche que nos amis.--Ah! vous êtes
incapable de tant d'égoïsme; et votre raison vous éclaire assez pour
distinguer le serment qu'on doit tenir de la promesse qu'on peut
enfreindre.--Je n'entends rien à ces distinctions-là. Sans examiner
si le secret en vaut la peine, je le garderai; mais je ne serai pas
si discret sur votre sensibilité, et je vous demande la permission
d'en répéter les expressions touchantes.» En finissant ces mots, le
commandeur salua Valentine, et partit sans attendre sa réponse.



CHAPITRE XI.


La première idée de madame de Saverny fut d'avoir recours à son
frère pour tâcher d'en apprendre davantage de M. de Saint-Albert;
mais elle pensa que le commandeur pourrait lui savoir mauvais gré de
cette indiscrétion. «Puisqu'il m'a refusée, se dit-elle, sa
politesse ne lui permet plus de céder aux instances d'un autre.
D'ailleurs la cause de ce mystère est peut-être respectable.» A
cette réflexion se joignirent toutes les suppositions qu'on pouvait
faire sur une aventure aussi étrange. Valentine essaya de traiter ce
prétendu secret comme une plaisanterie qui cesserait bientôt, mais
son esprit s'obstinait à y penser sérieusement; et, sans se rendre
compte des motifs qui la retenaient, elle résolut de n'en parler à
personne.

Peu de jours après l'entretien du commandeur, mademoiselle Cécile
vint annoncer à sa maîtresse que ce pauvre Saint-Jean, à qui madame
la marquise avait bien voulu promettre sa protection, venait la
réclamer. On dit à mademoiselle Cécile de le laisser entrer; et
Saint-Jean après avoir longuement parlé de sa reconnaissance, apprit
à Valentine qu'il trouvait à se placer, mais que son nouveau maître
exigeait un mot de recommandation de la main de madame de
Saverny.--«Vous vous trompez, Saint-Jean, dit la marquise, c'est
sûrement de la recommandation de ma belle-soeur dont on vous a
parlé, et je m'engage à vous la faire obtenir.--J'en demande bien
pardon à madame, reprit Saint-Jean, mais je ne puis pas me tromper,
car ayant bien pensé qu'on ne pouvait me demander un certificat que
des maîtres que j'avais servis, j'ai nommé madame la comtesse de
Nangis; mais on m'a répondu qu'il était inutile de prendre des
informations auprès d'elle, et que je ne serais reçu que sur un mot
de recommandation de madame la marquise de Saverny.--Voilà un
singulier caprice! Comment nommez-vous ce monsieur, si confiant dans
mes recommandations?--Je ne sais pas son nom, madame;--Mais vous
l'avez vu?--Non madame, j'étais hier soir tout tranquillement chez
ma mère, quand un monsieur fort élégant, que j'ai bien vîte reconnu
pour être un valet de chambre, est venu me demander si c'était moi
qui étais cause de la chûte que madame avait faite à la sortie de
l'opéra. Je ne lui dis d'abord ni oui, ni non, car je pensais bien
que s'il s'agissait d'une place, on ne voudrait peut-être pas d'un
cocher qui avait fait une si grande sottise. Mais, comme il vit mon
embarras, il m'engagea à lui dire la vérité, et m'apprit qu'il était
chargé de proposer une bonne place à celui qui venait de perdre la
sienne pour avoir si mal retenu ses chevaux.--Et vous ne lui avez
pas demandé qui l'avait chargé de cette commission, interrompit
Valentine, avec un peu d'impatience.--Si fait, madame, mais il m'a
répondu que je le saurais quand je serais au service de son
maître.--On vous propose peut-être là une fort mauvaise maison.--Oh!
cela n'est pas possible, madame, on me donne encore plus de gages
que je n'en avais chez madame la comtesse; et si ce que dit le
valet de chambre est vrai, on n'est pas plus généreux que son
maître.--Quoi, vous ne savez pas même où il demeure?--Je sais
seulement qu'il est à la campagne, à dix lieues de Paris, et que si
madame la marquise a la bonté de me donner le petit mot qu'on me
demande, on viendra me prendre demain pour me conduire au château
qu'il habite.--Enfin, dit Valentine, après un moment de silence,
puisqu'un si grand avantage pour vous est attaché à un mot de moi,
je vais vous le donner: je ne crois pas me compromettre en affirmant
le bien que j'ai entendu dire de vous.--Ah! madame peut s'informer,
et tout le monde lui dira bien dans l'hôtel, que sans ce maudit
déjeûner de noce, on n'aurait jamais eu de reproche à me faire.»
Valentine fit cesser les regrets de Saint-Jean, en lui remettant son
billet, et l'invita à venir lui dire à son retour de la campagne,
s'il était content de son nouveau sort. Saint-Jean se trouva fort
honoré d'une semblable preuve d'intérêt. Il ne l'attribua qu'à
l'extrême bonté de madame de Saverny, et laissa à la finesse de
mademoiselle Cécile l'honneur de découvrir qu'il pouvait bien ne
devoir tant de protection qu'à la curiosité de la marquise.

Il est certain que Valentine commençait à s'impatienter de
l'obscurité répandue sur tout ce qu'elle desirait savoir, et sans
la crainte d'entendre sa belle-soeur raconter en riant, à tous ses
amis, ce que Saint-Jean venait de dire, elle l'aurait consultée pour
savoir ce qu'on devait en penser. Mais l'ironie continuelle de
madame de Nangis intimidait la confiance de Valentine; elle était
sûre que la comtesse se récrierait sur le romanesque des aventures
qui se succédaient, et ne manquerait pas de soupçonner tout haut que
ce _bel inconnu_, dont elle avait déja tant ri, faisait courir après
le cocher qui avait failli tuer Valentine, et lui assurerait sans
doute une pension, en reconnaissance du bonheur qu'il lui devait
d'avoir sauvé son héroïne. La certitude d'avoir à supporter ces
mauvaises plaisanteries, confirma Valentine dans le dessein de ne
pas plus parler du récit de Saint-Jean, que de la visite du
commandeur. C'est ainsi que la moquerie détruit tout épanchement,
même dans l'amitié; et l'on peut affirmer que la peur d'être trahi
empêche moins de confidences, que la crainte d'être plaisanté.



CHAPITRE XII.


Plusieurs jours s'écoulèrent sans que le commandeur reparût chez
madame de Nangis. Valentine, alarmée de cette absence, pensa que le
danger de son mystérieux ami pouvait en être cause, et se persuada
qu'il était de son devoir d'en témoigner quelque inquiétude. Mais
elle en parla de la manière la plus réservée, dans un billet où
toutes les graces de la politesse ne dissimulaient pas la contrainte
qui l'avait dicté; car l'idée que ce billet pourrait être montré,
avait intimidé Valentine: l'événement justifia sa prévoyance. M. de
Saint-Albert était à la campagne, et le surlendemain elle reçut la
lettre suivante:

    MADAME,

«Ne me plaignez pas de l'événement le plus heureux de ma vie, mais
de la fatalité qui me prive du bonheur d'aller vous remercier de
votre aimable inquiétude. Hélas! ma blessure est guérie! et je vais
perdre tous mes droits à votre intérêt, sans être moins digne de
votre pitié.

    «Je suis, etc.

    ANATOLE.»

A cette lettre était jointe la réponse du commandeur, qui annonçait
son prochain retour à Paris, sans dire un mot d'Anatole.

«Anatole, répéta tout haut Valentine, je sais enfin son nom, et je
connaîtrai bientôt celui de sa famille... Mais que m'importe le
secret de sa naissance, j'aimerais mieux savoir celui de ses
chagrins. Il paraît malheureux. On n'emploie tant de mystère que
pour cacher un tort ou un malheur; et l'ami de M. Saint-Albert ne
peut être un homme coupable. Il n'en faut pas douter, il est
malheureux. Mais, de quel malheur est-il affligé!» Voilà le sujet
sur lequel s'exerça long-temps l'esprit de Valentine. Plusieurs
indices lui prouvaient que la fortune n'avait point de torts envers
lui. La nature semblait l'avoir comblé de ses faveurs, et l'amour
seul devait causer ses peines. Peut-être avait-il été indignement
trahi, et s'était-il juré de fuir toutes les occasions de se laisser
de nouveau séduire: sa retraite était la suite de cette résolution:
et Valentine trouvait qu'un tel motif expliquait fort clairement
tout ce qui lui avait paru si étrange jusqu'alors. «Si j'étais
trompée, se disait-elle, je voudrais comme lui me soustraire aux
yeux de tout le monde, et même à la reconnaissance que l'on voudrait
me témoigner; je ne verrais partout que perfidie.»

C'est ainsi que l'on trouve toujours le moyen de justifier les
manies des gens qu'on favorise. En réfléchissant un peu mieux,
Valentine aurait vu que ce projet de retraite absolue s'arrangeait
mal avec sa rencontre à l'Opéra; bien que ce soit assez la mode de
nos misanthropes modernes de haïr les hommes sans pouvoir se passer
de leur société, et de fuir les femmes sans manquer un jour d'Opéra;
cependant il est rare d'y rencontrer celui qui cherche la solitude;
et madame de Saverny aurait du s'attendrir un peu moins sur les
malheurs d'un amant accessible à de pareilles distractions. Mais à
l'âge de Valentine, on raisonne avec son imagination, et l'on
calcule d'après son coeur; elle se dit qu'Anatole avait été au
spectacle par complaisance, qu'il ne l'avait si tendrement regardée
que par curiosité, et ne s'était généreusement exposé pour elle, que
par humanité et dégoût de la vie.

Après avoir relu plusieurs fois le billet d'Anatole, elle le serra
avec soin, et se rendit chez sa belle-soeur, où l'assemblée la mieux
choisie se plaignait depuis long-temps de son absence. «Qui donc
vous a retenue si tard, ma chère Valentine, s'écria madame de
Nangis, nous vous attendons depuis un siècle pour chanter les
couplets de M. de S...., prendre le thé, et commencer le quinze.--En
vérité, ma soeur, je ne méritais guère l'honneur d'être attendue
pour tout cela, répondit Valentine; vous savez que je chante fort
peu, et joue encore plus mal; Monsieur, ajouta-t-elle en se tournant
vers le chevalier d'Émerange, voudra bien me remplacer, et l'auteur
des couplets y gagnera beaucoup.--Gardez-vous bien de lui rien
demander, reprit la comtesse, il est ce soir d'une humeur
détestable; il dit qu'il n'y a pas assez de monde pour jouer, qu'il
y en a trop pour faire de la musique, que la conversation est trop
brillante pour qu'il s'en mêle, enfin, il blâme tout en demandant la
permission de ne rien faire; voilà la seule réponse qu'on en puisse
obtenir.--Puisque c'est ainsi, je vais me rendre aux ordres de
Madame, dit le chevalier en s'adressant à Valentine.» Et se levant
ensuite pour demander à M. de S.... ses couplets, il laissa madame
de Nangis un peu déconcertée de ce nouveau caprice. Pendant que le
chevalier essayait l'air qui conviendrait le mieux à cette chanson,
et que l'auteur se confondait en phrases modestes, pour prouver
qu'il connaissait la médiocrité du genre et de l'exécution de ce
_petit ouvrage_, un indiscret s'avisa de dire qu'il voudrait bien
savoir quelle douce occupation avait fait oublier l'heure à madame
de Saverny.--Il faut le deviner, répondit M. de Nangis; moi je crois
qu'elle finissait quelques-uns de ces romans que ces dames
prétendent ne pas pouvoir quitter; et vous, chevalier, quelle est
votre idée?--Madame écrivait peut-être aux heureux voisins du
château de Saverny, dit le chevalier, d'un air malin.--Bah! dit la
comtesse, je parie qu'elle achevait sa toilette: il manque toujours
quelque chose à une robe neuve.--Qui sait, dit une voix qui surprit
Valentine, pour occuper long-temps une jeune femme, il ne faut
souvent qu'un billet.--Vous ici, M. le commandeur, s'écria
Valentine en se retournant, je vous croyais à la campagne!--J'en
arrive à l'instant, Madame, et si je n'ai pas eu l'honneur de me
présenter chez vous, c'est que j'espérais vous rencontrer ici.»
Madame de Saverny s'excusait avec embarras de n'avoir point aperçu
le commandeur en entrant dans le sallon, lorsque le son du piano se
fit entendre. Après avoir préludé, le chevalier décida qu'une
épigramme n'avait pas besoin d'accompagnement, et se mit à chanter,
sans le secours du piano, des couplets dirigés contre un ministre
nouvellement nommé: plusieurs femmes de la cour y étaient désignées
de la manière la moins décente, et la malignité ne s'arrêtait même
pas aux courtisans. Chacun parut enchanté de cette oeuvre du démon,
et la meilleure des satires de Boileau n'aurait pas excité plus
d'enthousiasme. On combla l'auteur d'éloges; ceux que lui adressa le
chevalier furent les mieux tournés, les plus outrés et par
conséquent les plus flatteurs. M. de Nangis seul ne rit point des
couplets, et témoigna à sa femme le regret de les avoir laissé
chanter chez lui; mais la comtesse devinant sa pensée, lui répondit:
Qu'il n'y avait rien à craindre du ressentiment des personnes
attaquées dans cette chanson; dans le fonds, ajouta-t-elle, il n'y a
que le prince de maltraité, et vous savez sur ce point jusqu'où va
son indulgence. Madame de Nangis avait raison: à cette époque on
risquait moins à faire une chanson contre le Roi, qu'une épigramme
sur un commis des finances.

De retour auprès de madame de Saverny, le chevalier se pencha
vers elle pour lui dire à voix basse: «Concevez-vous rien au
caprice de Mme de Nangis, de me faire chanter des pauvretés
pareilles?--N'avez-vous pas dit que vous trouviez ces couplets
charmants?--Oui, vraiment, je l'ai dit à l'auteur; ne voulez-vous
pas que je me fasse un ennemi de cet homme-là?--Mais il me semble
que, sans blesser son amour-propre, vous auriez pu être moins
prodigue d'éloges.--Ah! vous connaissez bien mal ces sortes de
gens-là: vous blâmez mon exagération envers lui, eh bien! je ne
serais pas étonné qu'il m'eût trouvé très-froid dans mes éloges, et
que pour s'en venger il ne méditât quelques petits refrains joyeux
contre moi.--En effet, si la mauvaise foi se devine, j'ai peur pour
vous; mais qui peut obliger à recevoir une personne dont l'aimable
esprit cause une si vive terreur?--On espère toujours l'avoir pour
soi, et comme il ne vous montre jamais que les méchancetés adressées
aux autres, à moins qu'il ne se trompe de poches, on ne risque pas
de savoir celles qu'on lui inspire.--Mais savez-vous bien que cela
fait un très-vilain métier.--Pas plus vilain qu'un autre. Au bout
du compte, cet homme-là ne fait que rimer la prose de tout le monde,
sa malice a rarement le mérite de l'invention; il peint ce qu'il
voit, copie ce qu'il entend, médit de tous; et l'on sait qu'il a son
couvert mis à la table de chacune de ses victimes.--Je puis vous
assurer qu'il ne sera jamais admis à la mienne.--Il n'en voudrait
pas de la vôtre: que ferait-il chez une femme qui ne peut ni goûter
ni inspirer la satire?--Ah! prenez-y garde, vous me flattez; me
croiriez-vous méchante?--Vraiment cette réflexion pourrait bien m'en
donner l'idée, et c'est me punir cruellement d'avoir compromis mes
éloges; mais je m'en rapporte à votre esprit, pour distinguer le
compliment que l'on cherche, de la vérité qui échappe. Au reste,
quelle que soit votre opinion, je ne me donnerai jamais la peine de
me justifier auprès de vous, tant je suis convaincu que vous savez
déja mieux que moi tout ce que je pense.» Le chevalier quitta son
ton léger pour dire ces derniers mots, qui furent interrompus par
les instances réitérées de madame de Nangis, qui voulait absolument
faire jouer sa belle-soeur. Valentine sut bon gré à la comtesse de
lui épargner l'embarras de répondre au chevalier; elle alla se
placer auprès d'elle, à la table de jeu, et fut étonnée de voir le
chevalier s'y établir aussi malgré le refus absolu qu'il avait fait
de jouer de la soirée. Madame de Nangis n'en fit point la remarque
tout haut; mais ses regards et l'inflexion de sa voix, quand elle
lui adressait la parole, prouvaient trop qu'elle était vivement
blessée. Pour la première fois Valentine souffrit du mécontentement
de sa belle-soeur, des soins empressés du chevalier, et de la
présence du commandeur.



CHAPITRE XIII.


Avant de se séparer, M. d'Émerange ailleurs dit: «Que je suis
étourdi! j'oubliais de vous parler de la nouvelle qui occupe
aujourd'hui tout Paris! de l'arrivée de ce fameux philosophe, qui
prétend deviner les défauts du coeur d'après les traits du
visage!--Quoi! Lavater est ici, s'écria madame de Nangis? Que je
voudrais le voir! je suis folle de son système, et je m'en sers déja
passablement bien. Cependant je n'en sais que les masses; ses
détails me paraissent trop incertains; mais sur les nez aquilins, et
les mentons crochus, je ne me tromperais guères.--Fiez-vous à ces
belles connaissances-là, reprit le chevalier, j'ai voulu aussi me
mêler de physiognomonie, et n'ai recueilli d'autre fruit de mes
études que le tort de supposer à mes amis beaucoup plus de défauts
que je ne leur en connaissais déja.--C'est que vous étiez
mal-instruit; d'ailleurs c'est une science que bien des gens ne se
soucient guères d'accréditer. Moi, qui ne me donne pas trop la peine
de cacher mes défauts, je serais charmée de connaître aussi bien
ceux des autres.--Je croyais, dit Valentine, qu'il y avait plus
à gagner à ne les pas voir; et je suis presque tentée de plaindre
ce pauvre M. Lavater, de n'avoir pas même les plaisirs de
l'illusion.--Ce doit être un homme d'une conversation bien
intéressante, dit la comtesse. On va se l'arracher; mais j'espère
bien être une des premières à le voir.--Ce ne sera pas une chose
facile, reprit le chevalier, car on le dit fort sauvage.--C'est
dans l'ordre, dit le commandeur, un homme qui a le secret de tout le
monde doit se cacher.--Mais il a des amis peut-être, reprit la
comtesse. On le rencontrera quelque part.--Je ne pense pas que ce
soit à la cour, dit en riant M. de Saint-Albert; mais si vous êtes,
mesdames, si curieuses de le rencontrer, je crois pouvoir vous en
offrir l'occasion.--Ah! M. le commandeur, s'écria madame de Nangis,
si vous me rendez un pareil service, je vous promets de ne plus me
plaindre de ces petites vérités que vous m'adressez avec tant de
ménagements.--Non, vraiment, je serais bien fâché que le plaisir de
vous obliger me coûtât une de vos injures. J'aime les réparties, et
les vôtres sont trop piquantes pour les sacrifier. C'est donc sans
aucune condition que je vous propose de me faire l'honneur de dîner
samedi chez moi. Lavater m'a promis ce matin de me donner cette
journée. Nous devions la consacrer au plaisir de nous rappeler les
moments que nous avons passés ensemble dans son hermitage en Suisse;
mais il ne m'en voudra pas de le tromper ainsi.»

Madame de Saverny accepta avec empressement l'invitation du
commandeur. Une secrète espérance de rencontrer chez lui cet
Anatole, dont le souvenir revenait souvent à sa pensée, ranima sa
gaîté. Elle redoubla de soins pour le commandeur, et jamais son
desir de plaire ne s'était montré plus visiblement. M. de
Saint-Albert n'osant pas s'en faire honneur, lui supposa un autre
motif, et dit à voix basse à Valentine: «Vous ne me diriez seulement
pas d'inviter le chevalier; et cependant vous en mourez d'envie.
Mais on ne peut jamais espérer de franchise de la part d'une femme
bien élevée.» A ces mots, Valentine se sentit rougir d'impatience;
elle allait répondre de manière à détromper le commandeur, lorsque
le chevalier vint s'informer des projets qu'elle avait pour le
lendemain. M. de Saint-Albert profita de cette occasion pour remplir
ce qu'il disait être le voeu de madame de Saverny; et la
reconnaissance que lui en témoigna M. d'Émerange, dut le confirmer
dans l'opinion que la moitié de ses conjectures était au moins bien
fondée.

Au jour convenu on se rendit chez le commandeur. Madame de Nangis
s'étonna d'en être reçue d'une manière aussi affectueuse; elle
ignorait le respect de M. de Saint-Albert pour les devoirs de
l'hospitalité, et ne concevait pas comment ce même homme, si
frondeur, si brusque chez les autres, pouvait devenir chez lui aussi
prévenant qu'aimable pour tous ceux qui s'y trouvaient. Un vieux
préjugé d'éducation avait persuadé au commandeur, qu'en général il
faut être reconnaissant envers les personnes qu'on reçoit; car il
est rare qu'elles ne fassent point un sacrifice en quittant leur
maison, même pour s'amuser dans celle d'un autre. D'ailleurs il
prétendait que la manière de recevoir plus ou moins bien les gens
étant toujours un aveu des sentiments d'estime qu'on leur portait,
ils avaient le droit de se blesser d'une distraction, ou de se
venger d'une impolitesse.

En entrant dans le salon, Valentine était vivement émue; son premier
regard n'avait osé s'arrêter particulièrement sur personne, et ce ne
fut que long-temps après qu'elle put vérifier que son espérance
était vaine. La réunion n'était pas nombreuse: madame de Réthel,
nièce de M. de Saint-Albert en fesait les honneurs; elle paraissait
fort occupée du soin d'observer Valentine, et plus encore de lui
témoigner la préférence la plus flatteuse. Le chevalier, à qui le
trouble de madame de Saverny n'avait point échappé, en éprouvait
une joie d'amour-propre qui se décelait dans tous ses discours.
Il s'empressa de venir lui dire:--Sur lequel de tous ces
visages placeriez-vous l'esprit ingénieux de Lavater.--Je
voudrais, répondit-elle, en désignant quelqu'un, que cette
figure, dont l'expression est si noble et si calme, fût celle d'un
philosophe;--et le ciel, qui veut tout ce que vous voulez, a donné
cette belle figure à Lavater.--Ah! je suis bien aise de l'avoir
deviné, reprit Valentine; et, si j'osais, je m'en vanterais à lui
pour lui prouver la vérité de son systême.» Dans ce moment, le
commandeur vint prendre la main de ces dames pour les conduire à
table. Selon le desir de madame de Nangis, Lavater fut placé près
d'elle; mais sa curiosité n'y gagna rien. En vain son esprit
trouva-t-il le moyen d'amener la conversation sur tous les sujets
qu'elle croyait devoir l'intéresser: en vain lui témoignait-elle par
ses prévenances le desir qu'elle avait de l'entendre causer; il
garda le plus profond silence. La comtesse crut que c'était par
_dédain philosophique_, et changea au même instant son enthousiasme
pour Lavater, en indignation contre lui:--Savez-vous bien,
dit-elle au commandeur, que votre savant ami n'est qu'un
ennuyeux? Nous croit-il indignes de ses paroles, ou trop sots
pour le comprendre?--Il serait possible, répondit M. de Saint-Albert,
qu'avec tout votre esprit, vous ne le comprissiez pas.--Voilà bien
cet orgueil masculin, reprit la comtesse, qui, tout en accordant
beaucoup d'esprit aux femmes, les croit incapables d'apprécier le
mérite d'un homme supérieur. On s'imaginerait à vous entendre que
Dieu, vous ayant faits à son image, nous devons aussi vous adorer
sans vous comprendre?--Pourquoi pas? nous vous donnons assez
souvent l'exemple d'un pareil culte.--Cela n'excuse pas vos dédains
pour notre esprit, et la peine que vous prenez à nous persuader que
la nature l'a réduit au bonheur de vous amuser, sans pouvoir jamais
atteindre à l'honneur de vous imiter, même dans la moindre de vos
productions.--Ah! ce serait par trop injuste, reprit tout haut le
commandeur, et ces messieurs me sont témoins qu'hier encore je
vantais les jolis ouvrages de plusieurs femmes, et sur-tout les
petits vers de madame de B... Ce n'est pas ma faute à moi si ces
dames ne font pas de belles tragédies: je les vanterais d'aussi bon
coeur.--Cela n'est pas sûr, dit la comtesse.--Et moi j'en réponds,
dit le chevalier. Les succès littéraires des femmes ne peuvent être
disputés que par des hommes médiocres. C'est la rivalité qui rend
injuste, et plus encore le sentiment de son infériorité. Comment
voulez-vous qu'un pédant ennuyeux pardonne à madame de La Fayette
d'occuper une place dans toutes les bibliothèques, tandis que les
misérables brochures qu'il enfante avec tant de peine, expirent en
naissant? Il n'appartient qu'aux gens d'un vrai mérite de savoir
approuver le talent par-tout où il se trouve, et j'affirmerais bien
que Racine ne médisait pas des vers de madame Deshoulières, malgré
son injustice envers lui.» La discussion s'établit sur ce sujet si
souvent rebattu. Le chevalier plaida la cause des femmes en
chevalier français, et fut bien étonné d'avoir à combattre madame de
Saverny, dont l'avis était, que les talents les plus distingués, et
le succès qui en résultait, ne pouvaient dédommager une femme du
malheur attaché à la célébrité. Madame de Nangis insista pour savoir
l'opinion de M. Lavater sur cette réflexion de Valentine, et le
commandeur fut obligé de lui avouer que Lavater entendait assez bien
le français, mais ne répondait jamais qu'en allemand. C'est
pourquoi, ajouta-t-il, j'ai osé vous dire que vous pourriez bien ne
pas le comprendre.» Cet aveu rendit à la comtesse toute sa
bienveillance pour Lavater; elle pria le commandeur de lui servir
d'interprète, et la conversation s'engagea bientôt comme elle le
desirait. Elle eut beaucoup à se louer de l'aimable indulgence du
philosophe pour celles qu'il appelait _ses chères pécheresses_; mais
elle fut souvent contrariée de son attention à considérer Valentine.
En effet, rien ne pouvait le distraire du plaisir qu'il prenait à
contempler l'ensemble de ce beau visage: ses yeux y restaient fixés
comme sur un livre dont chaque page augmente l'intérêt. C'est en
regardant Valentine qu'il s'écria: «L'expression d'une ame pure sur
des traits enchanteurs n'a-t-elle pas tout le charme d'une
_harmonie céleste_!»

Vers la fin du dîner, M. de Saint-Albert parla d'un billet qu'il
venait de recevoir, où se trouvaient mêlés des vers adressés à
Lavater, et qu'il croyait dignes de lui. De qui sont-ils,
demandèrent aussitôt plusieurs personnes, car pour un grand nombre
de gens, le jugement qu'on doit porter sur un ouvrage est tout
entier dans le nom de l'auteur. Le commandeur répondit que le billet
était d'un de ses amis, qui s'excusait de ne pouvoir profiter de
l'honneur de dîner avec ces dames; et que les vers étaient anonymes.
On voulut les connaître. Madame de Réthel fut charge de les lire.
C'était un parallèle de Fénelon et de Lavater, où les plus nobles
pensées étaient exprimées avec autant d'énergie que de grace; cet
éloge semblait être plutôt le jeu d'une imagination qui aime à
comparer, que l'oeuvre de ce démon de flatterie qui inspire tant de
madrigaux; et l'on devinait en lisant ces vers, que l'auteur les
avait faits bien plus pour son plaisir que pour vanter le génie de
Lavater. Ils obtinrent tous les suffrages; après les avoir entendus,
on voulut les lire, et lorsqu'ils arrivèrent à madame de Saverny,
elle ne réussit pas à cacher sa surprise, en reconnaissant que ces
vers avaient été tracés de la même main que la lettre d'Anatole. Le
mouvement involontaire qu'elle fit, fut remarqué de tout le monde:
on devina qu'elle avait reconnu l'écriture de l'auteur; et pour la
première fois, elle se félicita d'ignorer son nom de famille, afin
d'affirmer avec plus d'assurance qu'elle ne le connaissait pas.



CHAPITRE XIV.


Le commandeur, qui savait seul le secret de l'embarras de Valentine,
voulut y mettre fin en proposant de se lever de table; mais elle
était à peine remise de cette première émotion, qu'il en fallut
dissimuler une plus vive encore. Madame de Nangis avait desiré voir
la bibliothèque de M. de Saint-Albert; c'était une des plus
complètes de Paris. Il fesait remarquer sa plus belle édition à
madame de Saverny, lorsqu'on entendit la comtesse s'écrier en
éclatant de rire: «C'est lui, c'est lui-même: Valentine,
ajouta-t-elle en montrant un des bustes qui décoraient ce cabinet,
ma chère amie, dites-moi un peu à qui vous trouvez que ce buste
ressemble?--Vraiment, interrompit avec empressement le commandeur,
il doit ressembler au troyen Hector; c'est du moins ce qu'assure le
Romain qui me l'a vendu.--Il s'agit bien de votre guerrier troyen,
reprit la comtesse, moi je vous dis que c'est le portrait frappant
de notre _inconnu_, et qu'il est bien aussi beau, aussi brave, que
tous vos héros d'Homère. Mais, répondez donc, Valentine, n'êtes-vous
pas d'avis de cette ressemblance?» Madame de Saverny en était trop
frappée pour oser en convenir. L'affectation du commandeur à
détourner l'attention de la comtesse sur cette ressemblance, et plus
encore le souvenir de ces traits si bien empreints dans la mémoire
de Valentine, lui firent soupçonner que l'artiste chargé d'exécuter
ce buste, n'avait eu pour modèle qu'Anatole. Elle s'étonna du
trouble que cette idée fesait naître en son ame, et s'efforça d'en
triompher, en répondant avec gaîté aux plaisanteries de sa
belle-soeur; mais Valentine était loin de posséder cet art de
dissimuler les émotions du coeur sous les apparences d'un esprit
léger. Son regard, sa rougeur, combattaient avec son sourire. Elle
sentit bientôt l'impossibilité de continuer une conversation qui lui
coûtait tant d'efforts, et tâcha de porter l'attention de madame de
Nangis sur un nouvel objet; n'y pouvant réussir, elle se décida à
profiter de sa position pour satisfaire une partie de sa curiosité.
Elle conduisit Lavater auprès de ce buste, et lui témoigna le desir
de savoir, d'après son systême, le caractère qu'il supposait au
modèle de cette belle tête. Entraîné par le plaisir d'intéresser
Valentine, Lavater surmonte la timidité qui l'empêchait
ordinairement de s'exprimer en français, et rassuré par l'idée de
n'avoir à dénoncer que les défauts de quelque héros antique, il fait
l'analyse la plus détaillée de ce portrait moral, en donnant à
chaque mot une nouvelle preuve de sa profonde observation. Il
démontre par tous les principes de sa science, qu'un homme doué de
cette physionomie, doit posséder un esprit élevé, indépendant, mais
trop prompt à s'exalter; un coeur généreux et passionné, sensible
jusqu'à la faiblesse, jaloux jusqu'à l'emportement, timide et
courageux, modeste et fier, docile dans ses habitudes, inébranlable
dans ses résolutions; on peut l'occuper vivement, mais jamais le
distraire; il ajoute enfin que son imagination ardente, modérée par
un sentiment profond de mélancolie, lui promet de brillants succès
en poésie et en peinture, et de vifs chagrins en amour.

Jamais oracle ne fit plus d'impression sur les Grecs, que le
jugement de Lavater n'en produisit sur l'esprit de Valentine. A
mesure qu'il le prononçait, les yeux fixés sur le commandeur, madame
de Saverny cherchait à en vérifier l'exactitude, et voyait avec
plaisir le sourire d'approbation qui se répandait sur le visage de
M. de Saint-Albert, à chaque détail que Lavater se plaisait à donner
du caractère de son jeune ami. Convaincue de la fidélité de ce
portrait, elle dit au commandeur de manière à n'être entendue que
de lui:--Vous le voyez, tout le monde n'est pas aussi discret que
vous. Il ne me reste plus qu'un nom à savoir; je le saurai bientôt,
et j'aurai regret de ne rien devoir à votre confiance.--Vous devez
déja trop à mon indiscrétion, reprit-il; mais comment un intérêt de
ce genre peut-il vous occuper à travers tous ceux qui vous
captivent?--C'est qu'il est peut-être le plus vif, répondit
ingénûment Valentine.» Ce mot parut surprendre le commandeur; il
prit un air méfiant, se mit à rêver, et son regard semblait dire:
Serait-il vrai?

Pendant que Valentine se reprochait l'excès de sa franchise, le
chevalier riait de sa crédulité, et profitait du départ de Lavater
pour dire:--Je crois, en vérité, que vous ajoutez foi à cette
nouvelle magie! et que l'esprit éloquent de Lavater vous a subjuguée
au point de.....--Elle ne saurait mieux faire que de le croire,
interrompit madame de Nangis, puisqu'il donne à son héros toutes les
qualités de Grandisson, sans compter les défauts charmants qu'il lui
accorde.--Quoi! toujours ce personnage mystérieux, reprit le
chevalier, en témoignant de l'humeur. Ah! par grace, mesdames,
respectez son secret; il le garde si bien!--Il le garderait cent
fois mieux encore, reprit la comtesse, que je le saurais demain
s'il m'intéressait autant que vous le supposez.» Valentine fut
frappée de cette réflexion, et n'en entendit pas davantage de la
petite querelle qui s'engagea entre sa belle-soeur et le chevalier.
Accoutumée à les voir souvent d'un avis contraire, elle s'inquiétait
peu de leurs différends. Cependant elle aurait pu remarquer qu'ils
étaient plus fréquents, et qu'il régnait dans tous les discours de
la comtesse une sorte d'aigreur qui devenait chaque jour moins
supportable. L'innocence de Valentine l'empêcha long-temps d'en
soupçonner la cause; mais elle ne pouvait se dissimuler que madame
de Nangis paraissait souvent importunée de sa présence; et, sans
oser interpréter ce changement, elle en profitait pour se livrer
quelquefois à son goût pour la retraite. Ces jours-là elle ne
permettait qu'à la petite Isaure de venir la troubler, et c'est en
prodiguant les plus tendres soins à la fille qu'elle se vengeait des
caprices de la mère.



CHAPITRE XV.


La réflexion de madame de Nangis sur le secret d'Anatole, revint si
souvent à l'esprit de Valentine, qu'elle finit par la trouver toute
simple, et s'étonna d'avoir cessé aussi vîte les démarches qui
pouvaient lui offrir des renseignements certains sur ce qu'il lui
restait à savoir d'Anatole. Après avoir rejeté celles qui ne lui
paraissent pas convenables, elle se fit conduire un matin à l'opéra,
et sous prétexte de louer une loge à l'année, elle demande celle où
elle a vu pour la première fois Anatole. On lui répond que la loge
qu'elle désigne n'est pas libre, mais qu'on ne doute pas que
l'ambassadeur d'Espagne n'ait la complaisance de la lui céder dès
que Son Excellence apprendra que c'est madame la marquise de Saverny
qui le desire. Valentine insiste pour que l'on n'adresse point à
l'ambassadeur une demande aussi indiscrète, et défend positivement
qu'on la fasse en son nom. Le commis chargé de la location des
loges, ne voyant que l'intérêt de son administration, promet bien à
la marquise de se conformer à ses ordres, mais c'est en formant le
projet de lui désobéir. A peine l'a-t-elle quitté, qu'il écrit à
l'intendant de l'ambassadeur tout ce qu'il avait promis de ne pas
dire; il y ajouta quelques-unes des questions échappées à la
curiosité de Valentine, et finit par offrir à Son Excellence le
choix de deux autres loges en face de la sienne, qu'il assura être
meilleures.

La réponse du duc de Moras ne se fit pas attendre, et Valentine
l'ayant rencontré quelques jours après chez la princesse de L***,
resta interdite quand il vint la remercier de lui avoir offert
l'occasion de faire une chose qui lui fût agréable, en lui cédant sa
loge à l'opéra. «Elle sera bien mieux occupée, ajouta-t-il, et
je m'assure la reconnaissance de mes anciens voisins. Quelle
agréable surprise pour eux de voir arriver une aussi belle
personne à la place de leur vieux diplomate!» Valentine, révoltée
de l'indiscrétion commise en son nom, s'en défendit avec tant de
chaleur, qu'elle s'en justifia mal. Son trouble, en écoutant le duc
de Moras, son indignation contre ce commis qu'elle menaçait de faire
punir de son impertinence, enfin, ce dépit qu'on éprouve toujours à
la suite d'une démarche imprudente, et mal interprétée, lui donna
l'air d'une personne qui craint d'être devinée. On avait trouvé
tout simple le caprice qui l'avait engagée à desirer la loge du duc
de Moras, on s'étonna de lui voir mettre tant d'importance à s'en
défendre; et chacun y prêta le motif qui lui parut le plus probable.
C'est ainsi qu'on juge souvent dans le monde de l'étendue d'une
inconséquence par le plus ou moins de soin qu'on porte à s'en
disculper.

Fort heureusement pour Valentine, la princesse interrompit les
excuses et les remerciements qu'elle adressait au duc de Moras, en
disant: «Regardez, madame, le joli présent que je viens de
recevoir!» Et elle conduisit la marquise auprès d'une table sur
laquelle se trouvait un jasmin d'Espagne d'une rare beauté. Il
avait la forme d'un oranger: sa tige élancée était recouverte d'un
buisson de fleurs, et tout attestait qu'il avait déja bravé bien des
hivers. Valentine convint qu'elle n'en avait jamais vu de pareil, et
cependant son goût pour les fleurs lui avait fait souvent rechercher
les plus belles; et les serres du château de Saverny étaient citées
parmi les plus complètes en ce genre. Aux airs modestes que le duc
de Moras prit en voyant chacun admirer cet arbuste, Valentine devina
que c'était lui qui l'avait offert, et lui en fit compliment. Il y
répondit en avouant qu'il le tenait d'un de ses amis qui l'avait
fait venir d'Espagne, et qu'il ne croyait pas qu'il y en eût
d'aussi grand en France.

En sortant de chez la princesse, madame de Saverny se rendit chez la
présidente de C..., où devait se trouver madame de Nangis. Elles y
passèrent toutes deux le reste de la journée; et lorsque Valentine
rentra chez elle, le premier objet qui frappa sa vue fut un jasmin
semblable à celui qu'elle avait admiré le matin même chez la
princesse de L...: elle reconnut jusqu'au vase qui le contenait, et
ne douta pas un instant que la princesse ne lui en eût voulu faire
le sacrifice. Pour mieux s'en assurer, elle demanda à sa femme de
chambre de quelle part on l'avait apporté; mais mademoiselle Cécile,
qui avait toujours le talent d'ignorer ce qu'elle ne voulait pas
dire, répondit que deux hommes qu'elle avait pris pour des
jardiniers l'avaient déposé dans l'antichambre, en recommandant de
le placer auprès du lit de Madame. Cette réponse affermit Valentine
dans l'idée que la princesse, ayant remarqué son admiration pour cet
arbuste, avait voulu s'en priver pour elle. C'était à ses yeux une
indiscrétion de plus que de l'accepter, et cependant comment refuser
un sacrifice offert avec tant de délicatesse? Après s'être vivement
reproché tout ce qu'elle croyait avoir dit et fait d'inconvenant
depuis plusieurs jours, Valentine décida qu'elle irait le lendemain
au lever de la princesse, la remercier de son aimable attention, et
la conjurer au nom de l'ambassadeur, qu'elle privait déja de sa
loge, de conserver les fleurs qu'il lui avait offertes avec tant de
plaisir.

La princesse était encore au lit quand la marquise arriva. Un
valet-de-chambre alla s'informer si elle était visible, et madame de
Saverny entra dans le salon pour y attendre sa réponse. On peut se
figurer sa surprise lorsqu'elle aperçut sur la table de la princesse
le même jasmin qu'elle y avait vu la veille. Sans pouvoir expliquer
ce nouveau mystère, elle chercha un autre motif à donner à sa
visite. Car, sans se rendre compte du sentiment qui la retenait,
elle ne voulait point parler du présent qu'elle avait reçu, avant
d'avoir découvert celui qu'elle en devait remercier. Elle était
encore dans l'embarras de choisir un prétexte raisonnable, quand on
vint l'avertir que la princesse l'attendait. Elle arriva près d'elle
avec toute la confusion d'une personne qui ne sait ce qu'elle va
dire. La princesse ne s'en aperçut point, et termina son embarras en
lui disant: «Je devine ce qui m'attire le plaisir de vous voir
d'aussi bonne heure, ma chère Valentine, vous savez ce qui s'est dit
hier soir chez moi, et combien je me suis plainte de votre silence.
Me laisser apprendre la nouvelle de votre prochain mariage par le
bruit qu'il fait dans le monde, vous conviendrez que c'est me
traiter avec bien peu de confiance, et que mon amitié méritait mieux
de vous.» La princesse ajouta tant d'autres reproches obligeants à
ceux-ci, qu'elle donna à Valentine le temps de se remettre un peu de
son étonnement, et de chercher à profiter de la méprise.--Avant de
me justifier, lui dit-elle, d'un tort que je n'ai point,
permettez-moi, madame, de me plaindre aussi de votre facilité à
m'accuser.--Quoi! interrompit la princesse, ce mariage n'est point
vrai?--Je ne sais même pas à qui l'on me fait l'honneur de
m'accorder.--Ah! vous savez au moins que le chevalier d'Émerange
brûle de vous obtenir.--Moi... madame... répondit Valentine avec
embarras.--Pourquoi vous troubler, ma chère Valentine? je ne veux
pas arracher votre secret; croyez plutôt que si vous me réduisiez à
le deviner, je saurais le respecter. Votre situation m'est connue;
je sens tous les égards que vous devez à votre belle-soeur; mais
quand vous aurez beaucoup sacrifié à sa sensibilité, il faudra
toujours finir par lui porter le coup fatal, et je vous prédis que
son caractère emporté ne vous tiendra pas compte de vos
ménagements.--Ah! madame, pouvez-vous faire une semblable
supposition?--Je ne suppose rien, je vous jure, et ne fais que vous
répéter ce qui se dit dans le monde.--Oserait-on y calomnier la
conduite de madame de Nangis? Ce serait une indignité!--Je le pense
ainsi; mais ni vous ni moi n'avons la puissance de l'empêcher. Tant
qu'on voit une femme recevoir les soins d'un homme aimable, on dit
qu'elle les encourage; s'attriste-t-elle de ses assiduités auprès
d'une autre, on la dit jalouse. C'est une vieille routine adoptée
par la malignité, et que rien ne saurait changer: mais remarquez que
ces mêmes gens si prompts à supposer les torts qu'on leur cache,
n'en sont pas moins indulgents pour tous ceux qu'on leur montre, et
que souvent, pour les désarmer, il suffit de paraître ne les pas
craindre.--Et comment ne craindrait-on pas une méchanceté dont les
suites peuvent devenir si funestes? Le caractère de mon frère est
assez connu, je pense, pour ne pas laisser supposer qu'il endurât
patiemment de tels propos.--Soyez tranquille, le bruit n'en
parviendra jamais à ses oreilles; sur ce point, la discrétion
française l'emporte sur le plaisir de nuire: on verrait avec horreur
celui qui troublerait par une lâche trahison la paix conjugale d'un
mari; et la société en ferait bientôt justice.»

Ce ne fut pas sans peine que la princesse parvint à faire comprendre
à Valentine les subtilités de ce code des lois mondaines, qui
condamne la délation sans punir la calomnie. Les idées que madame
de Saverny s'était faites du véritable honneur s'accordaient mal
avec cet honneur de convention, parfois sévère et parfois
complaisant, qu'on lui assurait avoir un si grand empire dans le
monde. Si toute autre personne lui en eût ainsi parlé, elle l'aurait
accusée d'une légèreté blâmable; mais les vertus, la conduite de la
princesse de L..., ne laissaient aucun doute sur la pureté de ses
principes. Elle parlait des travers de la société comme de ces
infirmités incurables qu'il faut bien tolérer chez les autres, mais
dont on ne saurait trop se garantir pour son propre compte; et ce
fut d'elle que Valentine reçut la première leçon de cette aimable
indulgence, qui est le sceau de la supériorité en tous genres.



CHAPITRE XVI.


De tous les sentiments qui tourmentent l'esprit, l'impatience étant
bien certainement le plus difficile à dissimuler, on aime à s'y
livrer sans témoin; aussi madame de Saverny forma-t-elle le projet
de s'enfermer chez elle pendant quelques jours, pour calmer
l'agitation que fesaient naître en son ame tant d'incidents
étranges, et méditer sur la conduite qu'elle devait tenir.

Elle s'occupa d'abord des moyens de détruire les espérances du
chevalier d'Émerange sur son prétendu mariage, et de faire cesser un
bruit dont elle se plaisait à exagérer les conséquences dangereuses,
sans oser s'avouer celle qu'elle redoutait le plus. La difficulté
était de faire connaître ses intentions au chevalier; comment
imposer silence à un homme qui ne s'explique point, et l'obliger à
nier un projet qui n'a peut-être jamais été le sien? Ces réflexions
arrêtaient Valentine, et plus encore, l'idée de partager le ridicule
attaché aux femmes qui se croient adorées au premier mot galant
qu'on leur adresse, et qui se vantent de leurs rigueurs avant qu'on
ait songé à leur plaire. Après s'être long-temps consultée sur le
parti qu'elle devait prendre à ce sujet, Valentine résolut d'avoir
recours aux conseils de son frère: elle était sûre de trouver en lui
un défenseur des usages du monde, qui ne lui permettrait pas de les
blesser en cette circonstance, et pleine de confiance dans la
manière dont il la guiderait, elle ne chercha plus qu'à se distraire
d'une pensée qui l'agitait péniblement, pour se livrer à des
conjectures plus agréables.

L'envoi de ce beau jasmin, et le mystère qui l'accompagnait, étaient
bien dignes d'exercer l'imagination d'une femme déja tourmentée par
un sentiment de curiosité qui s'augmentait de jour en jour. Mais
pour cette fois Valentine se crut au moment de voir cesser
l'obscurité qui lui causait tant d'impatience. Elle ne pensa pas
qu'il lui fût permis d'accepter ce présent sans savoir de qui elle
le tenait, et il lui parut fort simple de questionner le duc de
Moras sur un fait qu'il ne pouvait ignorer. Dans cette résolution
elle ne chercha plus qu'une occasion prochaine de rencontrer
l'ambassadeur d'Espagne; mais mademoiselle Cécile entra, remit une
lettre à sa maîtresse, et la marquise changea de projet.

A la seule vue de l'adresse, Valentine reconnut l'écriture, et
rougit; elle hésita quelque temps à rompre le cachet; et voyant que
mademoiselle Cécile ne se disposait point à sortir, elle demanda si
l'on attendait la réponse. Non, madame, répondit Cécile, cette
lettre est venue par la poste, mais j'attends, pour savoir les
ordres de Madame, et quelle robe je dois lui apprêter.--Je
m'habillerai plus tard, reprit avec impatience la marquise.--Madame
ne dînera donc pas aujourd'hui chez madame la comtesse, car le
maître d'hôtel vient de me dire que l'on était au moment de
servir.--Non, je resterai chez moi: faites dire à ma belle-soeur
qu'une légère indisposition m'y retient.--Si Madame est malade, je
puis en prévenir le docteur Petit; je viens de le voir entrer, il
n'y a qu'un instant, chez madame de Nangis.--Elles Gardez-vous en
bien; je n'ai besoin que de repos et ne veux être troublée par
personne.» Ces derniers mots furent dits d'un ton à prouver à
mademoiselle Cécile qu'on ne fesait point d'exception pour elle.
Aussi s'empressa-t-elle d'aller remplir sa commission, tout en
méditant sur l'émotion qu'elle avait remarquée dans les yeux de sa
maîtresse en lui remettant cette lettre, et sur le desir qu'elle
avait si franchement manifesté de la lire sans témoin.

Voici ce qu'elle contenait:

«S'il est vrai, Madame, qu'un heureux hasard m'ait donné quelques
droits à votre reconnaissance, permettez que je les réclame, en vous
suppliant de me sacrifier le faible intérêt de curiosité que je
vous inspire; encore un mot de vous, et le mystère qui me dérobe à
vos yeux cesserait bientôt; mais alors tout serait anéanti pour moi.
Réduit à fuir l'objet d'un sentiment divin qui remplit mon ame, mon
existence ne serait plus qu'un long deuil. Ah! par pitié,
laissez-moi l'unique bonheur auquel je puisse prétendre! Si vous
saviez combien l'idée d'occuper quelquefois sa pensée fait
tressaillir mon coeur! avec quels soins je m'informe de ses projets,
de ses desirs! à quels transports me livre la seule espérance de
l'apercevoir! non, jamais vous ne consentiriez à me ravir une si
douce félicité.

«Je n'en doute point, Madame, vous accueillerez ma prière; le ciel
n'a pas réuni tant de charmes, sans y joindre la sensibilité qui
sait respecter et plaindre le malheur; et je vous devrai encore le
seul bien qui puisse m'attacher à la vie.

    «Je suis, etc.

    «ANATOLE.»

«Oui, s'écria Valentine, après avoir lu; sa prière est sacrée, et la
reconnaissance me fait une loi de la respecter; je renonce dès ce
moment à tout espoir de le connaître: il aime, il est malheureux,
son sort paraît dépendre du mystère qui l'entoure. Ah! que je meure
plutôt que de troubler la vie de celui à qui je dois la mienne!
Mais comment le rassurer? comment lui faire savoir le serment que je
fais de ne plus chercher à pénétrer le secret qu'il exige?» En
disant ces mots, les yeux de Valentine retombèrent sur la lettre
d'Anatole, et y virent, auprès de la signature, l'adresse du
ministre des affaires étrangères. Elle présuma que c'était là
qu'Anatole attendait sa réponse, et qu'il avait probablement chargé
un des secrétaires du ministre de recevoir pour lui les lettres dont
l'adresse ne portait que son nom de baptême. Persuadée qu'elle
remplissait un devoir indispensable, elle s'empressa d'écrire un
billet dont les expressions nobles et simples attestaient la
franchise du sentiment qui les avait dictées. Pas un trait piquant,
pas un mot dont la coquetterie eût pu tirer parti. C'était la
promesse positive d'observer religieusement le silence imposé par
Anatole, et dont la reconnaissance lui fesait un devoir.

Lorsque l'ame est émue d'un sentiment généreux, les petites
considérations disparaissent; aussi Valentine ne fut-elle point
troublée dans cette démarche par l'idée de répondre à un inconnu,
dont le but était peut-être de s'amuser de sa crédulité, et de
profiter de la lettre qu'il avait si facilement obtenue d'elle, pour
divertir ses confidents; une telle supposition n'entra pas dans son
esprit, malgré sa disposition naturelle à un peu de méfiance.
Cependant la conduite mystérieuse d'Anatole en pouvait inspirer à de
plus confiants. Mais, sait-on jamais bien par quel motif on doute,
ou l'on croit? N'a-t-on pas vu des illusions durer toute la vie,
malgré l'évidence attachée à les détruire! Et la vérité qui prouve
n'est-elle pas souvent sacrifiée à l'erreur qui persuade?



CHAPITRE XVII.


Mademoiselle Cécile avait si bien exagéré l'indisposition de sa
maîtresse, qu'aussitôt après le dîner, madame de Nangis, suivie de
tous ses convives, arriva chez la marquise, pour s'informer des
nouvelles de la malade, et lui tenir compagnie. Ce projet dérangeait
beaucoup celui que Valentine avait formé de passer la soirée toute
seule; mais elle n'en témoigna point d'humeur. En entrant, le
docteur s'écria: «Vraiment, je ne m'étonne pas qu'on ait la migraine
dans une chambre ainsi parfumée de fleurs!» Et sans attendre de
réponse, il donna l'ordre à un laquais de sortir tous les vases de
fleurs qui se trouvaient dans l'appartement; madame de Nangis,
accoutumée à ce despotisme doctoral, ne s'y opposa point. Mais
Valentine demanda grace pour son jasmin d'Espagne, dont le parfum
était trop doux, à ce qu'elle assurait, pour l'incommoder. Cette
exception lui valut bien des commentaires sur l'envoi du jasmin,
jusqu'au moment où chacun s'accorda pour le mettre sur le compte de
l'ambassadeur d'Espagne. Pendant que l'on s'occupait de ce grand
intérêt, le chevalier d'Émerange s'apercevant qu'il tenait encore à
la main une branche d'héliotrope, qu'il avait cueillie chez madame
de Nangis, la jeta dans le feu, en s'excusant auprès de la marquise,
de n'avoir pas pensé plutôt que cette fleur pouvait l'incommoder. La
comtesse s'aperçut de ce mouvement, et le trouva tout simple; mais
quand elle vit le chevalier remplacer le bouquet qu'il venait de
jeter, par une branche du jasmin de madame de Saverny, elle prit un
air boudeur qui ne la quitta plus. Cette familiarité déplut aussi à
Valentine; elle avait toujours présente à l'esprit la conversation
de la princesse, et convenait que les manières du chevalier
pouvaient bien avoir donné lieu au bruit qui circulait; pour en
détruire l'effet, elle prit avec lui un ton de réserve qu'il
remarqua avec étonnement; il crut d'abord que c'était un caprice, et
voulut en triompher, en redoublant de soins et de gaîté; mais
s'apercevant de l'inutilité des frais de son esprit, il joua le
dépit, et devint silencieux. Le docteur profita de l'auditoire qu'on
lui cédait, pour raconter un certain nombre d'anecdotes burlesques,
dont il connaissait pour le moins aussi bien l'effet que celui de
ses recettes. Il dut en être content, car l'on rit aux éclats; et ce
fut au milieu du bruit qu'il avait provoqué, que le docteur sortit
enchanté de son succès, et persuadé que lui seul s'entendait à
guérir de la migraine.

Le dépit du chevalier ne le servant pas mieux que sa coquetterie,
il résolut de demander franchement à madame de Saverny en quoi il
avait eu le malheur de lui déplaire? Chez beaucoup de gens la
franchise est encore une ruse, et souvent celle qui leur réussit le
mieux. Le chevalier en fit une heureuse épreuve. Valentine n'avait
pas prévu qu'il dût lui demander l'explication de sa nouvelle
manière de le traiter, et l'embarras qu'elle mit à lui répondre
quelques mots insignifiants, fut interprété par le chevalier en
faveur de son amour-propre. Il supposa que l'humeur jalouse de
madame de Nangis avait inspiré à Valentine le désir généreux de
calmer les inquiétudes de sa belle-soeur, en affectant plus de
froideur pour lui; et, sans laisser apercevoir le plaisir qu'il
ressentait de cette prétendue découverte, il dit à voix basse à la
marquise, que si elle persistait à le traiter avec tant de sévérité,
il regarderait ce changement de manière, comme un ordre de ne la
plus revoir, et qu'il s'y résignerait malgré toute l'étendue du
sacrifice. En écoutant le chevalier, Valentine, qui n'osait lever
les yeux sur lui, les jeta sur madame de Nangis; elle la vit pâlir
et se trouver mal; son premier mouvement fut d'aller la secourir,
mais la comtesse revenant bientôt à elle, la remercia sèchement de
l'intention qu'elle avait de la ramener dans son appartement pour
lui donner ses soins; elle prétendit n'avoir besoin de ceux de
personne, et prit le bras de M. d'Émerange, qui lui offrit de la
reconduire. Les amis qu'avait amenés madame de Nangis, troublés par
cet événement, prirent congé de Valentine, sans qu'elle y fît
attention. L'oreille encore frappée des derniers mots de sa
belle-soeur, et le coeur oppressé du refus qu'elle avait fait de ses
soins, elle sentit ses yeux se remplir de larmes, et s'affligea d'un
procédé dont elle craignit de deviner la cause. L'arrivée d'Isaure
la tira de sa triste rêverie. «Eh mon dieu! qu'est-ce donc qui se
passe, s'écria la petite, en embrassant Valentine. Quoi! vous
pleurez! Est-ce que maman vous a grondée aussi?--Non, mon enfant,
mais je l'ai vue souffrir, et cela m'a fait de la peine.--Elle a été
malade, n'est-il pas vrai? Mademoiselle Cécile nous l'avait bien
dit.--Cela n'est pas inquiétant, elle est beaucoup mieux
maintenant.--Ah! je le sais bien, puisque j'ai été la voir
tout-à-l'heure. Mais elle était si en colère contre M. d'Émerange,
qu'elle m'a renvoyée en disant à ma bonne de me coucher tout de
suite; cependant il n'est pas encore neuf heures. Aussi j'ai demandé
à venir passer un petit moment avec vous. Savez-vous qu'il faut que
ce M. d'Émerange ait bien désobéi à maman, pour qu'elle se fâche
ainsi?--Que cela te fait-il? Je t'ai cent fois répété qu'à ton âge
on comprenait tout de travers ce que les grandes personnes se
disent entre elles, et que le mieux était de ne jamais le
répéter.--Eh bien! je ne répéterai plus rien, je vous le promets, ma
tante.--Si tu tiens parole, je te récompenserai.--Ah! que je suis
contente, que me donnerez-vous?--Choisis ce que tu voudras.--Voici
bientôt le temps des étrennes, je sais que mon papa doit me donner
une montre, maman une grande poupée, il ne me manque plus qu'un
collier avec un joli médaillon; ah! si vous vouliez m'en donner un
avec votre portrait dessus, je serais aussi belle que la petite
fille de la princesse de L..., qui porte à son cou le portrait de la
Reine.--Puisque tu le desires, tu auras le collier et le portrait,
mais tu connais nos conditions.--Ah! je n'ai pas envie de les
oublier.--En disant ces mots, Isaure souhaita le bonsoir à sa tante,
et se promit bien de lui obéir.



CHAPITRE XVIII.


Plusieurs jours se passèrent sans que Valentine pût rejoindre sa
belle-soeur. Elle était toujours sortie, ou n'était point visible.
Justement offensée de cette affectation à ne la pas recevoir, madame
de Saverny n'insista plus, et se refusa même le plaisir de voir son
frère, dans la crainte d'être obligée de répondre aux questions
qu'il lui ferait probablement sur le motif qui l'éloignait de sa
femme. Cependant l'ayant rencontré un soir chez la princesse de
L..., et s'étant approchée de lui pour lui témoigner ses regrets
d'être restée si long-temps sans le voir, elle fut très-étonnée d'en
être accueillie d'un air sévère, et de lui entendre dire qu'il était
tout naturel de sacrifier ses amis à ses adorateurs. Elle se serait
justifiée sans peine d'une aussi injuste accusation, si les témoins
qui les entouraient le lui avaient permis. Mais les réunions du
grand monde ont cela de particulier, qu'on y peut toujours lancer
une injure, et jamais entrer en explication; de là vient l'habitude
que tant de gens d'esprit ont contractée, de se justifier d'un tort
par une épigramme.

Tourmentée par de pénibles réflexions, Valentine pria la princesse
de la dispenser de faire une partie, et se plaça auprès de sa table
de jeu. Le commandeur de Saint-Albert vint bientôt l'y rejoindre, et
voyant l'expression de mécontentement répandue sur son visage, il
lui dit: «Comment se fait-il qu'on ait le regard aussi triste quand
on vient de causer tant de joie?--Je ne sais, répondit madame de
Saverny, sans avoir l'air de comprendre la fin de cette phrase,
mais il est vrai qu'aujourd'hui je suis assez maussade.--C'est
une manière de répondre que vous ne vous souciez pas de me dire
ce qui vous importune; tranquillisez-vous, je suis discret, et
ne demande jamais ce que je sais.--Puisque vous êtes si bien
instruit, faites-moi, je vous en prie, la confidence de ce
que j'éprouve?--Non, vraiment; je n'aime point à me mêler des
affaires de famille; d'ailleurs vous savez si l'on perd son
temps à m'interroger?--Aussi n'ai-je plus envie de rien savoir
de vous.--C'est dommage, car je me sens ce soir une certaine
disposition au bavardage, dont votre curiosité aurait pu
profiter.--Je ne suis plus curieuse.--Je l'avais bien prévu que ce
caprice ne durerait pas plus qu'un autre.--En vérité, vous jugez de
tout admirablement, reprit Valentine avec dépit; au reste, quand on
prend la reconnaissance pour du caprice, on peut bien prendre le
silence pour de l'oubli.--Que la colère vous sied bien! et que de
gens aimables m'envieraient le bonheur de vous animer ainsi?--Ah!
par grace, épargnez-moi votre ironie, je ne saurais la supporter
aujourd'hui; c'est de votre amitié seule que j'ai besoin.--Vous y
pouvez compter, reprit le commandeur d'un ton plus affectueux, et le
moment approche où cette amitié déconcertera, j'espère, plus d'un
projet.» Ces derniers mots auraient laissé une impression profonde
dans l'esprit de madame de Saverny, si une lettre qu'on lui remit
en rentrant chez elle n'eût changé le cours de ses idées. Cette
lettre contenait les remerciements d'Anatole; et comme une prière
exaucée en autorise nécessairement une autre, il suppliait
Valentine, dans les termes les plus humbles de lui accorder la
permission de lui écrire quelquefois. «Puisque le ciel me condamne,
ajoutait-il, à ne jamais goûter le bonheur de ceux qui vous
entourent, ne me privez pas du plaisir de vous peindre des
sentiments dignes de vous. Ils sont sans danger pour votre repos; et
votre coeur fût-il libre, vous n'y sauriez répondre. Je vous la
répète, madame, un obstacle invincible me sépare à jamais de vous;
mais la fatalité qui s'oppose à mes voeux ne me rend point indigne
de votre confiance ni de votre intérêt, et vous pouvez recevoir en
toute assurance l'hommage d'un culte qui n'est dû qu'à la divinité.»
Plus bas on lisait que le renvoi de cette lettre serait regardé
comme l'ordre de n'en plus adresser.

Il serait trop long d'analyser tous les sentiments que fit naître
cette lecture; le plus vif était bien certainement celui dont
Valentine n'osait convenir avec elle-même. C'était ce plaisir qui
ravit l'ame au premier aveu d'un amour qu'on désire; c'était cette
ivresse du coeur qui trouble la raison au point d'ôter tout souvenir
du passé, pour se livrer uniquement à l'espoir d'un avenir
enchanteur. Les chagrins, les obstacles, tout disparaît devant
l'idée d'être aimée; on croit sincèrement que l'amour a borné son
ambition à cet excès de félicité, et l'on défie le malheur. Heureuse
illusion, dont rien ne remplace la perte!

Absorbée dans sa douce rêverie, Valentine se demandait comment
Anatole pouvait avoir conçu pour elle un sentiment aussi vif, sans
la connaître. A cette question fort raisonnable, son coeur répondait
par un retour sur lui-même qui lui expliquait mieux ce mystère que
n'auraient pu le faire tous les calculs de son esprit. D'ailleurs M.
de Saint-Albert avait probablement instruit son ami de ce qui
l'intéressait, peut-être même s'était-il plu à parer Valentine de
toutes les qualités aimables, pour mieux séduire l'imagination
exaltée d'Anatole. Ce projet n'avait d'abord été que l'effet d'une
plaisanterie fondée sur l'aventure romanesque de l'Opéra; mais il
arrive parfois que le même événement qui fait rire un vieillard,
fait rêver un jeune homme; et tout prouvait que celui-là avait
laissé des traces profondes dans le souvenir d'Anatole; il est si
naturel de s'attacher aux objets de son dévouement, et de vouloir
aimer une femme déja captivée par la reconnaissance! Voilà les
suppositions qui occupèrent long-temps l'esprit de Valentine, avant
de s'arrêter sur la pensée de cet _obstacle invincible_, qui aurait
été le premier sujet des réflexions de toute autre personne. Son
imagination n'en fut pas vivement tourmentée: elle se peignit
Anatole soumis aux volontés d'un père ambitieux, et peut-être lié
par des promesses qu'il n'osait ni accomplir, ni enfreindre, réduit
à attendre sa liberté d'un malheur: elle ne voyait dans sa conduite
mystérieuse qu'une preuve de la délicatesse qui doit interdire à un
homme d'honneur le desir de faire partager un sentiment malheureux.
Enfin, à travers cette obscurité profonde, elle voyait clairement
tout ce qui expliquait à son gré la situation d'Anatole. C'est ainsi
que tout l'esprit imaginable ne sauve pas des absurdités du coeur.



CHAPITRE XIX.


Le jour de la semaine où madame de Nangis recevait du monde étant
arrivé, Valentine pensa qu'à moins de se dire malade, elle ne
pouvait se dispenser de paraître chez sa belle-soeur; mais, pour
éviter l'effet de quelque nouveau caprice, elle lui fit demander si
elle serait visible. Tant de cérémonial rappella à madame de Nangis
ses impolitesses envers madame de Saverny, et lui inspira quelque
desir de les réparer. Elle fit répondre qu'elle la verrait avec le
plus grand plaisir. Mais quand Valentine entra chez elle, brillante
de fraîcheur et d'élégance, la comtesse sentit expirer sa bonne
volonté, et quelques mots plus froidement polis qu'affectueux
remplacèrent l'accueil qu'elle s'était promis de lui faire.

La curiosité avait attiré beaucoup de monde chez madame de Nangis.
La jalousie que lui inspirait sa belle-soeur n'était plus un secret
pour personne; il est vrai que M. d'Émerange, en la niant partout,
ne manquait pas une occasion de la provoquer; chaque jour amenait,
entre lui et la comtesse, de ces petites scènes qui font ordinairement
le désespoir des acteurs et l'amusement du public; on s'attendait à
tous moments à quelque bon scandale dont les détails piquants
alimenteraient pendant trois jours au moins la conversation générale;
et chacun desirait pouvoir les raconter avec toute l'autorité d'un
témoin.

M. de Nangis était, comme c'est assez l'ordinaire, le seul qui ne
s'aperçût pas du trouble qui régnait dans sa maison; il allait se
plaignant à tous ses amis de la mauvaise santé de sa femme, dont les
maux de nerfs augmentaient d'une manière inquiétante. Les plus
charitables l'engageaient à faire faire un voyage à la comtesse,
soit à Plombières ou à Barège; mais la saison ne permettait pas de
prendre les eaux, et ce conseil restait au nombre de ceux qu'on
donne sans y penser, bien sûr qu'ils seront écoutés de même. Après
avoir longuement fait remarquer que sa femme maigrissait et
changeait beaucoup, M. de Nangis s'approcha de sa soeur, et
par l'effet d'un de ces à-propos dont la malignité est si
reconnaissante, il s'écria: «Vous voilà donc enfin? J'ai cru que
c'était un parti pris de nous abandonner. Savez-vous bien que depuis
près de quinze jours on n'a pas eu le plaisir de vous voir ici.--Ce
n'est pas ma faute, répondit Valentine, en cachant mal l'embarras
que lui causait la position ridicule de son frère aux yeux des gens
qui l'écoutaient en souriant.--Ah! je m'en doute bien, reprit le
comte, en s'efforçant de prendre un ton léger, c'est peut-être une
plume, un chapeau, ou quelques grands intérêts de ce genre qui nous
ont valu cette longue absence. Il faut si peu de chose pour
brouiller deux jeunes femmes!» Fort heureusement pour tous deux, la
visite d'un grand personnage vint interrompre cette conversation.
Valentine tenta de se rapprocher de quelques femmes avec lesquelles
elle causait habituellement, mais elle ne vit pas sans surprise que
toutes semblaient l'éviter, et affecter de lui répondre avec une
sorte de dédain qui tenait de l'indignation. La plupart se levaient
à chaque instant pour aller demander à la comtesse comment elle se
trouvait, et cela d'un ton de pitié qui semblait dire: Pauvre
femme! comme elle vous rend malheureuse. L'une d'elles, moins
discrète que les autres, se mit à dire, de manière à être entendue
de madame de Saverny: «C'est une véritable indignité; jouer un
pareil tour à une amie qui vous accueille ainsi!» Fatiguée de toutes
ces impertinences, Valentine se serait retirée chez elle, si madame
de Nangis n'était venue la prier de faire le whist de trois graves
personnes de qui l'âge et le rang réclamaient des attentions
particulières, et dont la comtesse était bien aise de s'acquitter,
par les soins complaisants de sa belle-soeur. Reléguée, pour ainsi
dire, dans un autre siècle, madame de Saverny passa la soirée dans
l'ignorance de ce qui occupa le reste de la société; elle entendit
seulement quelques éclats de rire de madame de Nangis, qui lui
firent présumer que le chevalier d'Émerange racontait une histoire
dont le récit plaisant avait triomphé de la langueur de la comtesse.
Lorsque ce long whist fut terminé, le chevalier s'approcha de
Valentine, dans l'intention de reprendre la conversation que madame
de Nangis avait si tragiquement interrompue; mais le souvenir de
cette scène ridicule inspira à Valentine une si vive frayeur de la
voir recommencer, qu'elle s'éloigna du chevalier sans presque se
donner le temps de lui répondre. Cet empressement à le quitter parut
d'autant plus affecté, que Valentine resta seule quelques moments
au milieu du salon sans savoir à qui adresser la parole; madame de
Nangis, qu'un plus long entretien entre le chevalier et sa
belle-soeur aurait sans doute portée à quelque nouvelle
extravagance, se blessa du motif qui avait déterminé Valentine à
s'éloigner si brusquement de lui; tant il est vrai que rien ne peut
calmer les agitations d'un amour-propre jaloux! Tout l'offense ou
l'humilie, et, pour l'orgueil irrité, les égards mêmes sont encore
des outrages.

La situation de madame de Saverny au milieu de ce cercle de curieux,
d'envieux ou d'ennemis, lui devint bientôt insupportable, et elle
profita de la première occasion qui s'offrit, pour s'y soustraire.
Quand elle se vit heureusement délivrée des ennuis qui l'avaient
accablée dans cette soirée, elle réfléchit aux moyens de s'en
épargner de semblables. Cette manière de vivre lui présageait des
chagrins de famille qu'il fallait éviter à tout prix; mais comment y
parvenir? Elle ne pouvait réclamer les conseils de son frère dans
cette circonstance, sans trahir la comtesse; et son coeur en était
incapable. Cependant elle sentait la nécessité de s'éloigner d'une
maison où sa présence jetait autant de trouble; et si la saison
l'avait permis, elle serait retournée au château de Saverny. Mais
quitter ainsi Paris au milieu de l'hiver, et sans pouvoir donner à
son voyage un motif raisonnable, c'était presque constater une
rupture dont le public aurait tiré de grandes conséquences; et puis
s'éloigner de l'objet de sa reconnaissance pour aller vivre seule et
livrée à de tristes souvenirs, c'était renoncer à tout espoir de
bonheur. Ces inconvénients se représentant sans cesse à l'esprit de
Valentine, la décidèrent à se résigner encore quelque temps à
supporter ceux de sa situation présente. Elle se flatta de l'idée
que, touchée de ses soins à détruire toute apparence de rivalité
entre elles, sa belle-soeur reviendrait bientôt à la raison, et par
conséquent à ses devoirs. Ce n'est pas que Valentine supposât
qu'elle y eût jamais complètement manqué; elle pensait avec justice
qu'une femme dominée par la vanité peut se donner bien des torts
avant d'être tout-à-fait coupable. Mais elle sentait bien aussi que
le monde ne jugeait pas avec la même indulgence, et elle redoutait
pour la comtesse les arrêts de ce tribunal sévère qui condamne sans
entendre. Elle en eût été moins effrayée, si l'expérience lui avait
appris que ces funestes arrêts ne tombent jamais sur les gens
heureux.



CHAPITRE XX.


Une de ces matinées où les rayons du soleil semblent engager les
élégantes de Paris à braver le froid pour venir se promener en foule
sur la terrasse des Tuileries, Isaure vint proposer à sa tante de
l'y conduire. Valentine, après s'être assurée que madame de Nangis y
consentait, fit monter Isaure dans sa voiture, et toutes deux
arrivèrent bientôt dans ce beau jardin, qui était alors le
rendez-vous de la meilleure compagnie. Valentine n'y resta pas
long-temps sans rencontrer un grand nombre de personnes de sa
connaissance; mais la seule dont elle voulut accepter le bras fut M.
de Saint-Albert, qui dit, en la remerciant du choix: Voilà les
profits de mon âge. En achevant ces mots, il sentit tressaillir le
bras de Valentine. Surpris de ce mouvement, il regarde ce qui peut
l'avoir occasionné, et ses yeux rencontrent ceux d'Anatole. Il le
voit saluer respectueusement madame de Saverny; puis s'approchant de
lui, Anatole lui serre la main en levant les yeux au ciel, comme
pour lui dire: _Que vous êtes heureux!_

Sans faire la moindre réflexion sur l'émotion qu'il avait remarquée,
le commandeur proposa à Valentine de s'asseoir dans un endroit
échauffé par le soleil; elle y consentit d'autant mieux, qu'elle
avait assez de peine à se soutenir. L'aspect inattendu d'Anatole
avait produit sur tous ses sens une impression nouvelle qui la
dominait au point de ne plus être en état de parler que de lui; mais
comme elle voulait avant tout respecter son secret, elle chercha ce
qu'elle en pourrait dire sans risquer de violer la promesse qu'elle
lui avait faite, et ne trouva rien de mieux que de vanter l'extrême
ressemblance du buste qui se trouvait dans la bibliothèque du
commandeur.--En effet, reprit ce dernier, j'en ai été frappé comme
vous lorsque je le vis pour la première fois dans l'atelier du
fameux G... Il revenait alors d'Italie, d'où il rapportait des
objets d'art précieux, que se disputèrent bientôt les amateurs. Ravi
de retrouver les traits d'un de mes amis dans cette belle tête, j'en
fis l'acquisition; l'artiste crut en rehausser le prix à mes yeux,
en m'assurant qu'elle était copiée d'après l'Hector antique; mais
lorsque je lui dis franchement le motif qui me déterminait à
l'acheter, il m'avoua de même qu'ayant eu le bonheur de rencontrer à
Rome un jeune homme d'une figure admirable, il s'était permis de
faire plusieurs copies du portrait qui lui en avait été demandé.
Après diverses questions, j'acquis la certitude que ce bel Hector
n'était autre qu'Anatole, et la ressemblance fut expliquée.--Il dut
être fort étonné, je pense, reprit Valentine, de se retrouver ainsi
chez vous.--Comment donc! il m'a fait une véritable querelle pour
avoir encouragé la mauvaise foi du sculpteur, qui se permettait de
le vendre ainsi déguisé en grec; il prétendait que le ridicule en
retombait sur lui; j'ai eu toutes les peines du monde à l'empêcher
de briser ce malheureux buste, et je ne l'ai conservé qu'à la
condition de nier qu'il eût le moindre rapport avec ses
traits.--Madame de Nangis peut attester que vous lui tenez votre
parole.--Et madame de Saverny, que j'y manque: n'est-ce pas ce que
vous voulez dire?--Non vraiment, vous savez bien qu'on ne se croit
jamais indigne d'une confidence; d'ailleurs, votre ami a des droits
à ma discrétion, et je crois déjà lui avoir prouvé qu'il y pouvait
compter.--En effet, j'admire la vôtre, et je m'accuse même d'avoir
voulu l'éprouver. Dans la joie qui l'enivrait, Anatole m'a confié la
promesse qu'il a reçue de vous; je n'ai douté ni de votre sincérité
en la donnant, ni de votre résolution d'y rester fidèle; mais entre
la volonté de remplir un voeu, et la puissance de l'accomplir, la
distance est fort grande, et j'ai été bien aise de me convaincre
que, pour vous, prendre et tenir un engagement était une même
chose.--Puisque vous savez la parole qui me lie, je ne crains pas
d'y manquer avec vous. Mais, pour concilier ma religion sur ce point
avec le plaisir de m'entretenir d'une personne à laquelle j'ai tant
d'obligations, convenons d'un point qui tranquillisera ma conscience
et la vôtre. Le motif du mystère qu'il exige vous est connu; eh
bien! ne me répondez jamais sur ce qu'il faut que j'ignore; par ce
moyen, je vous parlerai sans crainte, et je vous écouterai sans
scrupule.--Rien ne s'oppose à cette condition, et je vous promets de
l'observer; mais à quoi vous mènera-t-elle? Qui sait? peut-être
aurai-je besoin de vos avis.--Pour l'aimer, interrompit en souriant
le commandeur; ah! je ne donne jamais de conseils dans ces grands
intérêts. Que voulez-vous que fasse la raison où règne la
fantaisie?--Mais, qui vous parle d'aimer? Ne saurait-on réclamer vos
conseils que pour une fantaisie? En vérité vous découragez la
confiance.--J'ai cela de commun avec ceux qui la méritent; mais je
ne veux pas perdre la vôtre pour une mauvaise plaisanterie,
qu'Anatole ne me pardonnerait pas.--Ah! c'est uniquement par égard
pour lui que vous me ménagez? Je me croyais plus de droits à votre
complaisance.--Vous en avez sur tous mes sentiments; mais je dois
l'avouer, les droits d'Anatole l'emportent dans mon coeur, et je ne
puis vous cacher que s'il arrivait que je fusse obligé de sacrifier
votre intérêt au sien, je n'hésiterais pas.--Voilà de la bonne foi;
et, malgré ce que cette déclaration a de peu flatteur pour moi, je
ne puis m'empêcher d'estimer beaucoup celui qui vous inspire une
telle amitié. Je crois vous connaître assez pour être sûre que vous
ne pouvez aimer autant, qu'un homme fort distingué.--Et vous avez
raison, reprit le commandeur en se levant pour rejoindre madame de
Réthel, qui l'attendait.

Dans ce moment le chevalier d'Émerange vint à passer, et fut arrêté
par un jeune homme qui lui dit: «Ah, mon ami, dites-moi quelle est
cette belle femme, qui parle tout près d'ici à une petite fille
aussi fort jolie? J'arrive d'Allemagne, où mon père m'a laissé
impitoyablement pendant un an, et je ne connais plus une de vos
beautés à la mode.» A cette exclamation, le chevalier reconnut
l'effet que produisait ordinairement la première vue de madame de
Saverny. Il la nomma à son admirateur, qui s'empressa de lui
demander s'il ne pourrait pas le présenter chez elle.--Non, certes,
répondit le chevalier, d'un air qu'il s'efforçait de rendre modeste;
je suis bien loin d'avoir assez d'intimité dans sa maison pour oser
y présenter personne. En disant cela, il s'approchait de Valentine,
qui venait de se lever dans l'intention de rejoindre sa voiture; il
lui offrit de l'y conduire, et n'ayant point de bonnes raisons pour
le refuser, elle fut contrainte de l'accepter. Le regret qu'elle en
ressentait redoubla, lors qu'elle rencontra pour la seconde fois
Anatole. Le desir d'éviter les plaisanteries du chevalier sur cette
rencontre, lui fit tourner la tête de son côté, et lui adresser la
parole pour fixer son attention, et l'empêcher de remarquer Anatole.
Cette petite ruse réussit. Le chevalier enchanté de se montrer à
tout Paris, presqu'en tête-à-tête avec madame de Saverny, et plus
heureux encore de la bonne grace qu'elle mettait à lui parler,
n'aperçut point Anatole; Valentine aussi s'efforça de ne le pas
voir, et cependant la pâleur qu'elle remarqua sur son visage, vint
attrister la fin d'une journée qui promettait d'assez doux
souvenirs.



CHAPITRE XXI.


A dater de ce jour, madame de Saverny perdit de son goût pour la
retraite, et en prit un très-vif pour la promenade et les
spectacles; il est vrai qu'un hasard assez explicable l'y fesait
rencontrer souvent Anatole, placé presque toujours dans l'endroit le
plus obscur de la salle, aux loges du rez-de-chaussée; il était
plutôt deviné qu'aperçu par Valentine, à qui la moindre lueur
suffisait pour lire sur les traits d'Anatole tout ce qui se passait
dans son coeur. Une certaine retenue l'engageait parfois à fuir ses
regards; mais alors un attrait irrésistible semblait triompher de sa
volonté, et ses yeux revenaient d'eux-mêmes puiser dans ceux
d'Anatole le feu qui les animait.

Depuis que madame de Nangis affectait de s'éloigner de Valentine,
madame de Réthel s'en rapprochait. Une grande conformité de
principes et de goût rendait chaque jour leur liaison plus intime.
Le commandeur s'en réjouissait, car c'était son ouvrage. En effet,
révolté de l'abandon où madame de Nangis laissait sa belle-soeur, il
avait conçu l'idée d'engager sa nièce à la suivre quelquefois dans
le monde, où la réputation d'une jeune femme dépend si souvent de
celle qui l'accompagne: madame de Réthel, flattée de cette
préférence, se prêtait de bonne grace aux desirs que témoignait
Valentine, et trouvait tout simple qu'ayant été élevée à la
campagne, elle voulût un peu s'amuser des plaisirs de Paris. Madame
de Nangis voyait naître cette intimité avec satisfaction; car
elle connaissait l'antipathie de M. d'Émerange pour madame de
Réthel, et elle espérait que tous les charmes de Valentine ne
le détermineraient pas à braver le mal-aise qu'il éprouvait
toujours en présence de madame de Réthel. Pendant quelque temps
cette supposition se trouva juste; mais le chevalier se lassa bientôt
d'un éloignement si contraire à ses projets. On le vit redoubler
d'assiduités auprès de madame de Saverny, en dépit de tout ce
qu'elle tentait pour s'y soustraire. Il imagina un moyen de la
contraindre à recevoir ses soins, en confiant sous le secret, au
comte de Nangis, le dessein qu'il avait de lui demander la main de
sa soeur, aussitôt que la mort d'un vieil oncle le rendrait héritier
d'un grand titre et d'une fortune considérable. M. de Nangis savait
que les espérances du chevalier étaient bien fondées; et de plus que
cet oncle, attaqué d'une maladie grave, ne pouvait prolonger
long-temps l'impatience de son neveu. L'idée de ce mariage
enchantait la vanité de M. de Nangis, et il ne doutait pas que sa
soeur n'en fût aussi flattée que lui; il voyait d'avance dans son
futur beau-frère, un homme dont l'esprit et la fortune obtiendraient
bientôt le plus grand crédit à la cour; et l'on sait qu'aux yeux de
M. de Nangis, avoir du crédit, c'était posséder toutes les qualités
humaines.

D'après l'effet d'un sentiment délicat, que le chevalier sut bien
faire valoir, il prévint le comte que rien ne l'engagerait à se
déclarer à madame de Saverny, avant l'événement qui devait le mettre
à portée de lui offrir une fortune digne d'elle. Cette réserve fut
très-approuvée; et M. de Nangis promit de récompenser tant de
délicatesse, en donnant au chevalier les occasions les plus
fréquentes de témoigner à Valentine le desir qu'il avait de lui
plaire. C'est par suite de cette convention que M. d'Émerange se
fesait conduire par le comte, dans tous les lieux où il savait
rencontrer madame de Saverny, et qu'il s'assurait l'accueil que l'on
ne peut refuser à un ami de sa famille. On présume bien que le
chevalier avait fait promettre avant tout à M. de Nangis, de ne
point mettre la comtesse dans la confidence, sous le prétexte assez
plausible qu'elle n'en saurait pas garder le secret à sa
belle-soeur. Mais l'habitude que M. de Nangis avait de traiter sa
femme à-peu-près comme un enfant, rendait la recommandation
inutile.

Valentine, loin de deviner ce qui se passait entre eux, se demandait
souvent comment la gravité de son frère pouvait s'arranger de la
conversation d'un ami aussi léger; mais elle s'en étonnait moins en
pensant à l'extrême facilité de M. d'Émerange, à prendre le ton qui
convenait le mieux aux gens qu'il avait intérêt de captiver, et
cette réflexion lui fesait craindre de voir cette amitié durer
beaucoup trop long-temps pour le repos de toute sa famille. Le sien
en fut le premier troublé, car à la suite d'une soirée que le
chevalier avait passée dans la loge de madame de Saverny, voici le
billet qu'elle reçut:

    ANATOLE A VALENTINE.

«Serait-il possible que l'être le plus parfait se fût laissé séduire
par les agréments frivoles d'un homme incapable d'aimer; tant de
beauté, de qualités célestes, deviendraient le partage d'un coeur
égoïste? et celui que le plus pur amour anime, n'obtiendrait pas
même un souvenir! Non, sur ce fait, je n'en croirai que vous; s'il
est vrai que l'insensibilité, l'ironie, enfin toutes les vertus d'un
fat, aient le don de vous plaire, je ne dois plus rien adorer au
monde, et vous me verrez fuir désespéré, comme le malheureux dont un
profane vient de renverser l'idole.»

Le ton de ce billet offensa Valentine, et, sans pitié pour le
sentiment qu'il exprimait, elle ne vit que l'injustice de vouloir
dicter des lois sans s'exposer à en recevoir.

Puisqu'un obstacle que j'ignore, pensa-t-elle, doit me priver
éternellement du plaisir de le voir, de quel droit m'imposerait-il
le sacrifice des soins qu'un autre peut m'offrir? Certes, je
n'encourage pas ceux du chevalier, et ne cache pas même assez à quel
point je les redoute; mais si des motifs qui me sont personnels
m'engagent à détruire ses espérances, je n'en veux recevoir l'ordre
de personne. C'est ainsi que la fierté de Valentine s'indignait de
l'empire qu'Anatole se croyait déja sur elle. Tant de despotisme
lui semblait autorisé par la faiblesse qu'elle avait eue de recevoir
ses lettres après l'aveu qu'il avait osé lui faire, elle se
reprochait même d'avoir répondu à la première, et plus encore, de
s'être laissée tromper par l'apparence de cette respectueuse
soumission qui paraissait devoir la rassurer sur tous les sentiments
d'Anatole. Cependant elle aurait bien voulu accorder les intérêts de
son coeur et ceux de sa dignité; mais son imagination chercha
vainement un moyen d'instruire Anatole de l'indifférence que lui
inspiraient tous les agréments du chevalier, sans qu'elle fût
obligée de se justifier elle-même du tort de le trouver aimable.

Une visite du commandeur vint très-à-propos la tirer de cet
embarras. Il s'aperçut bientôt du ressentiment qu'elle tâchait de
dissimuler, et sans en demander la cause, il s'amusa à la deviner;
il parla d'abord des folies de madame de Nangis, comme d'un sujet
très-propre à donner de l'humeur; mais Valentine se mit à excuser la
comtesse avec tant de douceur et d'indulgence, que le commandeur se
dit: Non, ce n'est pas cela: et il passa au chevalier d'Émerange.
Valentine ne laissa point échapper cette occasion de lui avouer
combien elle était contrariée du bruit qui se répandait dans le
monde sur son prétendu mariage avec le chevalier; elle entra dans
tous les détails qui devaient le mieux convaincre M. de
Saint-Albert, du peu de succès du chevalier auprès d'elle, et comme
elle en parlait naturellement et sans dépit, le commandeur se dit:
Ce n'est pas encore cela. Après avoir tenté aussi inutilement
plusieurs autres épreuves, il pria Valentine de lui montrer ce
fameux jasmin dont madame de Réthel raffolait, et qu'elle prétendait
être plus beau que celui de la princesse de L...--Je suis charmée
qu'il lui plaise autant, répondit Valentine, avec un empressement
extraordinaire, je vais le faire porter chez elle. En disant ces
mots, elle sonna pour en donner l'ordre, et mit tant de vivacité
dans ce mouvement, que le commandeur soupçonna qu'il était l'effet
d'une résolution pénible; il assura que madame de Réthel ne
consentirait jamais à causer tant de chagrin à celui qui lui avait
offert ce bel arbuste.--Vraiment, reprit Valentine, en affectant un
air gai que l'inflexion de sa voix démentait; en le donnant, je ne
fais d'injure à personne, car j'ignore à qui je le dois.--Et moi, je
le sais, répliqua le commandeur; et c'est au nom de l'amitié que je
vous prie de le conserver. Ma nièce saura l'aimable intention que
vous aviez de lui faire ce joli présent; un autre l'apprendra
peut-être aussi, cela doit suffire à votre vengeance. En finissant
ces mots, M. de Saint-Albert quitta madame de Saverny, et la laissa
confondue de se voir ainsi devinée; mais il rit en lui-même du
succès de sa petite ruse. En se rappelant les soins de Valentine à
lui prouver qu'elle n'aimait point le chevalier, son agitation au
premier mot qu'il lui avait adressé sur un sujet relatif à Anatole,
et le dépit qu'elle avait montré en sacrifiant un présent qu'elle
croyait tenir de lui, il présuma que quelques reproches dictés par
la jalousie avaient excité cette grande colère; et il se dit: Pour
le coup, c'est cela.



CHAPITRE XXII.


On était à la veille du jour de l'an, de ce jour où tout se fait par
étiquette, même une visite à son ami. On voyait les boutiques de
Paris remplies de gens qui, par économie ou par avarice,
marchandaient avec acharnement des objets de fantaisie, achetés à
regret, pour être quelquefois offerts et reçus sans plaisir. Chacun
se tourmentait pour deviner comment il pourrait satisfaire à bon
marché le caprice d'une parente ou d'une amie; après avoir rêvé
aussi sérieusement à ce grand intérêt, que s'il s'agissait de tous
ceux de l'Europe, le jour solennel arrivait et rien n'était décidé;
alors on se détermine à payer, deux fois sa valeur, la première
chose venue, pour s'acquitter à temps d'un impôt d'autant plus
exactement perçu, qu'il est mis sur l'amour-propre.

Madame de Nangis, placée auprès d'une table couverte de bonbons, de
joujoux, recevait de l'air le plus gracieux la foule de courtisans
qui venaient lui apporter leurs offrandes. Le plus ingénieux dans le
choix de ses étrennes avait l'honneur de les voir passer à la ronde,
et d'entendre toutes les femmes se récrier sur son bon goût; l'objet
de cette admiration n'était souvent que de la moindre valeur:
car, en ce genre, le _génie_ de la nouveauté est tout, et l'on
remarquait de vieux parents fort déconcertés de voir leurs solides
cadeaux reçus avec indifférence, tandis qu'un almanach ou un pantin
excitait la reconnaissance la plus vive. Le comte de Nangis éprouva
ce désagrément dans toute sa rigueur; il avait imaginé de donner à
sa femme une boîte à ouvrage la plus riche et la plus complète;
c'était à-peu-près le seul bijou qu'elle n'eut pas, et le comte
était ravi d'en avoir fait la découverte; mais madame de Nangis
l'eut à peine remercié de son présent, qu'elle dit à ses amies:--Que
vais-je faire de cette boîte à ouvrage, moi qui ne travaille
jamais!--Vous me la donnerez, dit la petite Isaure, qui entrait
dans ce moment suivie de sa gouvernante anglaise, dont l'air capable
et sévère annonçait quelque chose de solennel. En effet, elle
réclama quelques instants de silence pour qu'Isaure pût faire
entendre le compliment qu'elle devait adresser à sa mère. La pauvre
enfant, plus tremblante qu'un criminel que l'on va juger, se plaça
au milieu d'un grand cercle, et les yeux fixés à terre, elle
balbutia quelques mots d'anglais qu'elle avait appris sans les
comprendre, et qui furent applaudis sans être entendus. On s'extasia
sur la facilité des enfants à apprendre les langues étrangères; et
la petite Isaure fut bien récompensée de l'effort qu'elle venait de
faire, en parlant pour la première fois en public, par la quantité
d'étrennes qu'elle reçut de toutes parts.

Celles de sa tante furent les mieux accueillies, et l'on doit
ajouter à la gloire d'Isaure, qu'elle les avait bien méritées. On se
rappelle qu'elles devaient être le prix de sa discrétion. Pour
l'éprouver davantage, la marquise avait commandé au peintre qui
venait d'achever son portrait, de commencer celui d'Isaure. Elle se
proposait de l'offrir à la comtesse, mais, pour que la surprise fût
complète, il fallait obtenir d'Isaure qu'elle en gardât le secret.
C'était beaucoup pour une petite fille accoutumée à raconter tout ce
qu'elle voyait ou entendait dans la journée. Cependant le desir de
plaire à sa tante, de mériter ce qu'elle lui avait promis, et cette
petite vanité qui porte les enfants de tout âge à chercher les
moyens de triompher d'une difficulté que l'on paraît croire
au-dessus de leurs forces, donnèrent à Isaure le courage de tenir sa
parole, elle se trouva bien heureuse de ce premier avantage remporté
sur son caractère, quand elle vit la joie de sa mère, en reconnaissant
les traits de son enfant sur les simples tablettes que lui offrait
Valentine. Crainte, soupçons, chagrins, ressentiment, tout disparut
devant cette douce image; le coeur ému triompha de l'amour-propre
égaré; et la comtesse, les yeux remplis de larmes, vint se jeter
dans les bras de sa belle-soeur. Elles ne se dirent pas un mot;
mais l'expression de leurs visages ne laissa pas le moindre doute
sur la sincérité de leur réconciliation. Un petit nombre de
personnes en fut attendri, les autres s'en consolèrent, en disant:
Cela ne durera pas long-temps: et le ciel, qui exauce parfois le
voeu des méchants, accomplit cette prédiction.

Après avoir vanté la ressemblance du portrait d'Isaure, on discuta
celle du portrait de la marquise; les femmes le trouvaient trop
flatté, et les hommes, beaucoup moins joli qu'elle. Le chevalier
d'Émerange en paraissait plus mécontent qu'un autre; il y voyait
mille défauts: et le plus grand, c'était, disait-il en confidence à
Valentine, cet air sensible, ce regard presque tendre, et ce sourire
enchanteur que l'artiste a pris sur lui de vous donner. Non,
ajoutait-il, plus je le regarde, et moins je vois de rapport entre
cette femme et vous. Ce visage offre l'image parfaite d'une personne
qui ne saurait vivre sans aimer, et vous savez qu'avec le vôtre on
se contente de plaire. A cette première injure le chevalier en
ajouta d'autres sur la froideur, l'insensibilité de Valentine: il
finit par conclure que le bonheur d'être admirée remplirait tous les
instants de sa vie, et qu'elle était condamnée à ignorer toujours
les plaisirs de la tendresse. Il prononça cette sentence avec
l'accent de pitié que l'on prend ordinairement en parlant d'une
maladie incurable, qui ne permet plus de rien attendre du malheureux
qui en est atteint.

Cette manière de la juger déplut à Valentine; elle n'avait nulle
envie de détromper le chevalier, en lui témoignant plus d'affection,
mais elle était blessée de l'idée qu'il n'attribuât son indifférence
qu'à la sécheresse de son coeur; et cela, dans le moment même où
ce coeur était si douloureusement affecté d'un sentiment tendre!
Cette réflexion la rendit à toutes les pensées tristes dont la
réconciliation sincère de sa belle-soeur l'avait distraite un
instant. Elle en parut absorbée. Le chevalier et madame de Réthel le
remarquèrent, l'un s'en réjouit; l'autre tâcha de dissiper la
tristesse dont elle ignorait la cause. Dans cette espérance, madame
de Réthel proposa à la marquise de profiter de l'heure qui leur
restait encore avant le souper, pour aller voir le ballet nouveau.
Mais Valentine refusa obstinément. La crainte de revoir Anatole sans
pouvoir lui témoigner le ressentiment quelle éprouvait; la crainte,
mieux fondée encore, de trahir sa faiblesse par quelque regard trop
indulgent; et puis cette petite férocité amoureuse qui fait jouir de
l'idée que le coupable se désole peut-être en nous attendant
vainement; tout se réunit pour décider Valentine à fuir Anatole.
Elle se promit de ne pas répondre à sa dernière lettre, de n'en
plus recevoir de lui, et de rassembler toutes les forces de sa
raison et de son esprit pour détruire l'impression qu'il avait faite
sur son coeur: elle alla jusqu'à s'accuser de folie, en pensant
qu'elle avait pu se flatter un instant de trouver quelque bonheur
à captiver les sentiments d'un homme qui devait lui rester
éternellement inconnu. Elle se reprocha de lui avoir donné le droit
de la croire une femme légère, et finit par le justifier à ses
dépens. Que résulta-t-il de tant de beaux raisonnements, de tant de
sages résolutions? vous l'avez déja deviné, vous dont l'amour a
tourmenté ou embelli la vie.



CHAPITRE XXIII.


Valentine ne pouvant surmonter la tristesse qui l'accablait, prit le
parti de se retirer d'assez bonne heure, malgré les instances que
firent le commandeur et sa nièce pour l'engager à entendre deux
scènes d'une tragédie nouvelle que l'auteur avait promis de lire
après souper. Mais, pour être digne d'une semblable confidence, il
faut avoir l'esprit libre et paraître tout occupé de ce grand
intérêt. En pareil cas, la moindre distraction est un crime; et la
marquise se méfiait trop de son attention pour s'exposer au
ressentiment d'un auteur tragique.

Elle venait de rentrer dans son appartement, et mademoiselle Cécile
commençait déja à la déshabiller, lorsqu'un joli petit chien, de
race anglaise, vint sauter après elle, et lui faire mille caresses.
Elle demanda comment il se trouvait là. Mademoiselle Cécile répondit
d'un air fort naturel, qu'ayant entendu aboyer près de la petite
porte du jardin, la curiosité l'y avait conduite. «C'est-là,
ajouta-t-elle, que j'ai trouvé ce joli chien, qui a probablement
perdu son maître en entrant dans le jardin, pendant que le jardinier
en avait laissé la porte ouverte. J'ai d'abord regardé dans la rue
si quelqu'un le cherchait; mais n'ayant vu personne, et la nuit
commençant à venir, je n'ai pas voulu exposer un si joli petit
animal à être volé par quelques passants qui le maltraiteraient
peut-être. J'ai pensé que madame voudrait bien le garder jusqu'au
moment où son maître le réclamerait».--La marquise approuva l'action
charitable de mademoiselle Cécile, et témoigna le desir de garder le
chien, qu'elle trouvait charmant, et qui semblait déja s'attacher à
elle. Mais sa conscience ne lui permettait pas de se l'approprier
avant d'avoir fait toutes les démarches qui devaient le rendre à son
véritable maître. Un collier d'or qu'elle aperçut à son cou lui
parut devoir être un indice certain pour apprendre à qui il
appartenait; elle dit à mademoiselle Cécile d'approcher un flambeau,
et prenant le chien sur ses genoux: Je ne me trompe point, dit-elle,
il y a quelque chose de gravé sur son collier, c'est sûrement
l'adresse de son maître.--Je ne le crois pas, reprit mademoiselle
Cécile, en s'efforçant de cacher un sourire malin.--Cependant voici
bien.... Ici la marquise se tut... et la plus vive surprise éclata
dans ses yeux. Mademoiselle Cécile n'eut pas l'air d'y faire
attention, et se contenta de dire: «Puisque le collier ne dit rien,
nous pouvons garder le chien sans scrupule.» Cette réflexion tira
Valentine de la rêverie où elle était tombée. Elle se leva pour
achever de se déshabiller; et lorsque mademoiselle Cécile voulut
emmener le chien avec elle, la marquise lui donna l'ordre de le
laisser coucher sur un des coussins de son cabinet.

On veut savoir quels sont les caractères magiques qui ont causé
l'étonnement de Valentine et la douce émotion qui lui avait succédé.
On s'attend peut-être à quelques-unes de ces devises ingénieuses qui
sont les talismans ordinaires de l'amour, ou bien à ces emblèmes de
fidélité qu'on ne manque jamais de trouver sur le collier du chien
d'une coquette; mais rien d'aussi spirituel n'avait frappé les yeux
de Valentine; et ce simple mot _pardon_, avait causé tout le
trouble de son ame. Que de choses ce mot disait à Valentine!
Pouvait-elle méconnaître la main qui l'avait tracé, et ne pas
deviner que la crainte de voir renvoyer sa lettre n'eût engagé le
coupable à se servir d'un autre interprète! Ce seul mot lui
apprenait que le commandeur l'avait trahie, que son ressentiment
était connu, et qu'on voulait l'appaiser. En fallait-il davantage
pour livrer son coeur aux plus douces conjectures?

Dès ce moment _Love_ devint le favori de Valentine et le meilleur
ami d'Isaure, qui s'étonna beaucoup de lui voir caresser M. de
Saint-Albert la première fois qu'il vint chez sa tante, comme s'il
avait revu une ancienne connaissance. Ce nom de _Love_ avait
remplacé le mot gravé sur le collier, et semblait y répondre.
Cependant Valentine persistait dans la résolution de laisser ignorer
sa clémence; elle craignait qu'un premier tort aussi facilement
pardonné ne fût suivi d'un tort moins excusable, et quelque chose
l'avertissait que, sa faiblesse une fois connue, elle perdrait pour
toujours son indépendance. Ce raisonnement soutint quelque temps son
courage; mais il succomba bientôt à l'ennui d'une existence que rien
n'animait plus à ses yeux. Le plus grand des inconvénients de
l'amour n'est pas dans les peines qu'il cause, mais dans l'habitude
de ces mêmes agitations dont le coeur ne peut plus se passer. Ces
longues journées, passées sans l'espérance de recevoir une lettre ou
de rencontrer un regard d'Anatole, paraissaient à Valentine une
éternité à franchir. Elle essayait en vain d'accélérer les heures,
en les consacrant aux occupations qui l'amusaient autrefois; une
distraction vague, une tristesse sans objet, la rendaient incapable
d'aucune application. Elle s'étonnait de voir tant de gens s'agiter
pour des intérêts médiocres, quand les plus importants n'excitaient
que son indifférence; enfin, son ame était livrée à cette morne
langueur qui succède aux agitations de l'amour, et qui les fait
regretter. Dans cet état pénible, on voit souvent la femme la plus
sage desirer d'en sortir, même au prix d'un malheur; et l'on peut
mettre les fautes qui en résultent au nombre de celles que le besoin
de vivre fait commettre.

Un matin que Valentine ne se trouvait point disposée à recevoir des
visites, elle forma le projet de mener Isaure à l'abbaye de
Saint-Denis, qu'elle n'avait jamais vue. Isaure crut que c'était
pour la récompenser de son application à apprendre l'histoire de
France, et elle se promit d'étonner sa tante par son érudition.
Alors il se fit dans sa petite tête un bouleversement de noms et de
dates que le plus savant n'aurait pu démêler. Comme on ne lui avait
pas demandé le secret sur cette visite, elle alla dire à toute la
maison combien elle se réjouissait de passer la matinée à voir des
tombeaux; et c'est en sautant de joie, qu'elle monta dans la voiture
qui devait la conduire à cet asyle de la mort.

L'aspect d'un lieu aussi imposant modéra bientôt cette vive gaîté,
qui fit place au respect religieux qu'imprime à tous les âges la vue
d'un temple révéré. Le silence, habitant de ces voûtes gothiques,
semble inviter l'enfant qui les parcourt, comme le vieillard qui
vient y prier, à n'en point troubler le repos. Une sainte terreur
s'empara de l'ame de Valentine, lorsqu'elle se vit, pour ainsi
dire, seule entre ces trois puissances, la divinité, les grandeurs,
et la mort. C'est donc ici, pensa-t-elle, que viennent se briser les
sceptres de nos rois! Celui dont l'ambition ensanglanta la terre
repose à côté du héros qui mourut pour son pays, et le même caveau
renferme l'auteur de la Saint-Barthelemi, et la victime du
fanatisme. Ici pour le crime et pour la vertu les honneurs sont
égaux; le rang seul les assigne; mais toute la pompe des monuments
élevés à la tyrannie ne diffère pas de l'horreur qu'inspire le
souvenir de ses cruautés. On s'éloigne en frémissant du superbe
tombeau de Catherine de Médicis, pour venir tomber aux pieds de
celui de Henri IV, et l'arroser des larmes du regret et de la
reconnaissance.

Le suisse de l'abbaye vint interrompre les méditations de Valentine,
en lui débitant du ton le plus emphatique et le plus monotone, les
noms et les titres des princes qui étaient inhumés dans les
différentes chapelles. Après lui avoir fait passer en revue les
tombeaux de nos Rois, depuis la première jusqu'à la dernière race,
il la conduisit dans la chapelle particulière où se trouvait le beau
mausolée de cet infortuné duc d'Orléans, assassiné par le duc de
Bourgogne, et si vivement regretté par cette femme adorable dont il
avait souvent trahi l'amour. En considérant les traits nobles et
doux d'une statue en marbre, aux pieds de laquelle on voyait un
arrosoir penché et versant de l'eau en forme de larmes, la marquise
reconnut bientôt l'intéressant auteur de cette devise: «_Rien ne
m'est plus; plus ne m'est rien._» Émue par le souvenir des malheurs
de Valentine de Milan, elle ne put supporter l'idée d'en entendre le
récit de la bouche de l'homme qui l'accompagnait, et elle se mit à
raconter elle-même à sa nièce, comment cette vertueuse princesse
avait succombé à la douleur de n'avoir pu venger la mort de son
époux. Isaure demanda alors ingénuement, si elle n'aurait pas mieux
fait de pardonner.--En effet, reprit la marquise, c'eût été plus
digne d'elle et plus heureux pour ses enfants, qui l'auraient
peut-être perdue moins jeune; car le plaisir de faire grace doit
faire vivre plus long-temps que celui de se venger; mais on n'a pas
le droit de lui reprocher un tort qui lui coûta la vie, et que tant
de bonnes actions rachetèrent.

En cet instant, le démonstrateur un peu piqué de voir madame de
Saverny empiéter sur ses droits, se retira vers la grille de la
chapelle; et la marquise profita de ce moment de liberté pour
examiner à son aise le monument érigé à la mémoire des vertus et du
malheur. On ne peut réfléchir sur la destinée d'un être innocent et
constamment malheureux, sans éprouver le besoin d'espérer en cette
justice céleste, qui doit un jour tout punir et tout récompenser. De
cette consolante idée, découlent tous les sentiments religieux, et
cette noble résignation de l'ame qui fait regarder les tourments de
la vie comme autant de gages d'une éternelle félicité. L'aspect
d'une victime de l'amour et du sort ranima ces pensées dans l'esprit
de Valentine; animée d'une piété touchante, elle se prosterna sur
les marches d'un autel qui se trouvait en face du tombeau, et là,
pénétrée d'un saint respect, elle pria le Ciel de lui épargner les
tourments d'un amour malheureux, ou de lui inspirer la vertu qui les
surmonte.

En implorant la bonté divine sur sa destinée, Valentine éprouva
l'attendrissement qui naît du souvenir de ses peines, et de
l'espérance de les voir calmées. Son visage, embelli par la prière,
se couvrit de douces larmes. Elle voulut les cacher à Isaure, et se
servit, pour les essuyer, d'un voile de mousseline qui flottait sur
ses épaules; puis se retournant, elle aperçut Isaure, agenouillée à
ses côtés, et redisant sa prière du matin; ne voulant pas la
troubler dans cet acte de piété, la marquise ne fit aucun mouvement,
et fixa seulement les yeux sur le piédestal qui supportait la statue
de Valentine de Milan. Mais elle crut s'abuser, lorsqu'elle vit au
bas de la devise incrustée dans le marbre, ces mots tracés au
crayon: «_Elle aussi n'a jamais pardonné._» Persuadée qu'elle était
frappée d'une vision, Valentine se lève brusquement pour s'en
convaincre; ce mouvement précipité fait tomber son voile; une main
s'avance pour le ramasser, et c'est à travers les colonnes et les
ornements gothiques du monument funèbre, que Valentine aperçoit
Anatole. Il serre sur son coeur le voile encore humide des larmes
qu'elle vient de verser en pensant à lui. L'expression de son
visage, son attitude suppliante, semblent la conjurer de lui laisser
ce gage de réconciliation; et Valentine, succombant à son émotion,
n'ose ni l'accorder ni le reprendre. Son silence paraît un
consentement à Anatole. La joie et la reconnaissance brillent dans
ses yeux. Il porte le voile à ses lèvres, et disparaît.

L'espace d'un moment suffit à tant de sensations différentes; et
Valentine était seule, lorsqu'Isaure vint la rejoindre, après avoir
achevé sa prière. Elles sortirent toutes deux à pas lents de ce lieu
solennel, qui devait leur laisser de profonds souvenirs. Isaure en
revint, l'esprit frappé de cette impression que reçoit l'enfance à
la première vue des tombeaux, et Valentine en rapporta ce
recueillement céleste, ce bonheur de vivre, que peuvent seuls
inspirer la religion et l'amour.

FIN DU PREMIER VOLUME.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Anatole, Vol. 1" ***

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