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Title: Sais-tu? - Recueil de poésies destinées à servir d'exercices - élémentaires de mémoire
Author: Juhlin, Victor
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Sais-tu? - Recueil de poésies destinées à servir d'exercices - élémentaires de mémoire" ***

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(This file was produced from images generously made
available by the Bibliothèque nationale de France
(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



   Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par
   le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
   conservée et n'a pas été harmonisée.



   SAIS-TU?

   OUI.--RETIENS NON.--APPRENDS

   RECUEIL DE POÉSIES SIMPLES ET FACILES

   DESTINÉES A SERVIR D'EXERCICES ÉLÉMENTAIRES DE MÉMOIRE
     ET DE DÉCLAMATION

   OUVRAGE SPÉCIALEMENT UTILE AUX ÉCOLES, AUX FAMILLES AUX ÉTRANGERS
     ET AUX SOCIÉTÉS D'APPRENTIS

   5e ÉDITION

   PARIS

   GRASSART, LIBRAIRE-ÉDITEUR

   2, RUE DE LA PAIX, 2
   1887



PRÉFACE


Exercer graduellement la mémoire de l'enfant et du jeune homme;
développer l'important organe de la voix; meubler l'esprit de
pensées justes, d'expressions heureuses, de tournures élégantes;
commencer l'éducation littéraire de l'élève par la _fréquentation_
des bons auteurs, tels sont entre mille les principaux avantages
d'un semblable recueil.

Comment s'étonner, après cela, qu'un but si utile ait tenté un grand
nombre d'auteurs attirés suffisamment d'ailleurs par la facilité
apparente de l'entreprise?

Étonnons-nous plutôt que parmi tant de recueils qui tous ont, avec
beaucoup de qualités, quelques défauts, il n'y en ait aucun qui
réunisse les conditions suivantes:

_Bon marché et moralité.--Bonne poésie et simplicité._ Par
conséquent, aucun qui puisse servir avec avantage dans les familles,
dans les classes élémentaires, dans les sociétés d'apprentis, et, en
général, dans tous les cas où les conditions énoncées plus haut sont
d'une nécessité absolue.

La plupart des recueils sont trop chers et trop volumineux. Le
nôtre, en évitant ces deux inconvénients, devient facile à acheter,
commode à remplacer, et rentre, sous ce rapport, dans la catégorie
des livres classiques.

Ce qui manque surtout dans beaucoup de recueils destinés à
l'enfance, c'est un langage à sa portée. Longtemps on a cru que pour
qu'un recueil convînt au jeune âge, il suffisait qu'il fût moral et
religieux; il n'en est rien. Outre ces deux qualités indispensables,
nous en avons recherché une non moins nécessaire: la simplicité.

On se met trop peu à la portée des enfants; de là vient que si
souvent nous perdons notre temps à les fatiguer ou à les ennuyer
inutilement.

Mais la simplicité dans les termes ne doit pas exclure la beauté
dans la forme, la pureté de la diction, la correction du style.
Aussi, nous sommes-nous fait un devoir de ne puiser nos citations
qu'à bonnes sources, et de n'admettre d'entre les productions
contemporaines que celles qui sont généralement estimées.

Nous sommes heureux d'ajouter que nous avons reçu bien des conseils
et que nous les avons mis à profit. Nous comptons que la
bienveillance de nos collègues et de nos supérieurs ne nous fera pas
défaut, qu'elle nous suggérera encore quelques bonnes idées, et,
s'il le faut, nous éclairera par une critique affectueuse, mais
sincère.

   VICTOR JUHLIN.



LE PÈRE ET L'ENFANT


   --Père, apprenez-moi, je vous prie,
   Ce qu'on trouve après le coteau
   Qui borne à mes yeux la prairie?

   --On trouve un espace nouveau:
   Comme ici, des bois, des campagnes,
   Des hameaux, enfin des montagnes.

   --Et plus loin?

                     --D'autres monts encor.

   --Après ces monts?

                     --La mer immense.

   --Après la mer?

                     --Un autre bord.

   --Et puis?

                  On avance, on avance,
   Et l'on va si loin, mon petit,
   Si loin, toujours faisant sa ronde,
   Qu'on trouve enfin le bout du monde...
   Au même lieu d'où l'on partit.

   J.-J. PORCHAT.



UNE BONNE SEMAINE


   Mon Dieu, pendant cette semaine,
   Dans mes leçons et dans mes jeux
   Garde-moi de faute et de peine;
   Car qui dit l'un, dit tous les deux.
   Donne-moi cette humeur docile
   Qui rend le devoir plus facile;
   Et si ma mère m'avertit,
   Au lieu de cet esprit frivole
   Que distrait la mouche qui vole,
   Seigneur, donne-moi ton esprit.

   Mme AMABLE TASTU.



AUX JEUNES GENS

SONNET


   Jeunesse, ne suis point ton caprice volage:
   Au plus beau de tes jours souviens-toi de ta fin.
   Peut-être verras-tu ton soir dans ton matin;
   Et l'hiver de ta vie au printemps de ton âge.

   La plus verte saison est sujette à l'orage:
   De la certaine mort le temps est incertain;
   Et de la fleur des champs le fragile destin
   Exprime de ton sort la véritable image.

   Mais veux-tu dans le ciel refleurir pour toujours?
   Ne garde point à Dieu l'hiver qui des vieux jours
   Tient, sous ses dures lois, la faiblesse asservie;

   Consacre-lui les fleurs de ton jeune printemps,
   L'élite de tes jours, la force de ta vie,
   Puisqu'il est et l'arbitre et l'auteur de tes ans.

   DRELINCOURT.



LA FEUILLE DU CHÊNE


   Reposons-nous sous la feuille du chêne.

   Je vous dirai l'histoire qu'autrefois,
   En revenant de la cité prochaine,
   Mon père, un soir, me conta dans les bois:
   (O mes amis, que Dieu vous garde un père!
   Le mien n'est plus.)--De la terre étrangère,
   Seul, dans la nuit, et pâle de frayeur,
   S'en revenait un riche voyageur.

   Un meurtrier sort du taillis voisin.
   O voyageur! Ta perte est trop certaine;
   Ta femme est veuve et ton fils orphelin.
   «Traître, a-t-il dit, nous sommes seuls dans l'ombre;
   «Mais, près de nous, vois-tu ce chêne sombre?
   «Il est témoin: au tribunal vengeur
   «Il redira la mort du voyageur!»

   Le meurtrier dépouilla l'inconnu;
   Il emporta dans sa maison lointaine
   Cet or sanglant, par le crime obtenu.
   Près d'une épouse industrieuse et sage,
   Il oublia le chêne et son feuillage;
   Et seulement une fois la rougeur
   Couvrit ses traits, au nom du voyageur.

   Un jour enfin, assis tranquillement
   Sous la ramée, au bord d'une fontaine,
   Il s'abreuvait d'un laitage écumant.
   Soudain le vent fraîchit; avant l'automne,
   Au sein des airs la feuille tourbillonne:
   Sur le laitage elle tombe... O terreur!
   C'était ta feuille, arbre du voyageur!

   Le meurtrier devint pâle et tremblant:
   La verte feuille et la claire fontaine,
   Et le lait pur, tout lui parut sanglant.
   Il se trahit; on l'écoute, on l'enchaîne;
   Devant le juge en tumulte on l'entraîne;
   Tout se révèle et l'échafaud vengeur
   Réclame, hélas! le sang du voyageur.

   Reposons-nous sous la feuille du chêne.

   MILLEVOYE.



LE SÉJOUR DANS LE PAYS NATAL


   Il est un pays fortuné:
   Un doux ciel rit à ses campagnes;
   Et d'un beau lac son sol baigné
   S'appuie à de blanches montagnes:
   Vraie image du paradis,
   C'est mon pays, mon cher pays!

   Là mon enfance a pris l'essor,
   De mon aïeul là dort la cendre;
   Là ma mère possède encor
   Un bon père, une mère tendre.
   Combien d'attraits tu réunis,
   O mon pays, mon cher pays!

   Là des soins tendres, maternels,
   Sont prodigués à ma faiblesse;
   De mes intérêts éternels
   C'est là qu'on instruit ma jeunesse;
   Oh! combien mes jours sont bénis
   Dans mon pays, mon cher pays!

   Bien loin de toi j'ai vu le jour,
   Mais mon père, à chaque veillée,

   Te vantait avec tant d'amour,
   Que je pleurais comme exilée.
   Quel bonheur quand je te revis,
   O mon pays, mon cher pays!

   Loin de toi s'il faut me bannir,
   Je garde, ô terre de mes pères,
   Dans mon coeur ton doux souvenir,
   Et ton doux nom dans mes prières.
   Oui, je prierai pour tous tes fils,
   O mon pays, mon cher pays!

   Que par les soins de l'Éternel,
   Ta terre soit fertilisée,
   Et que la parole du ciel
   Y pleuve comme une rosée.
   Sois d'avance un vrai paradis,
   O mon pays, mon cher pays!

   A. VINET.



PRIÈRE D'ESTHER


                         O mon souverain roi,
   Me voici donc tremblante et seule devant toi.
   Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance,
   Qu'avec nous tu juras une sainte alliance
   Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux,
   Il plut à ton amour de choisir nos aïeux:
   Même tu leur promis de ta bouche sacrée
   Une postérité d'éternelle durée.

   Hélas! ce peuple ingrat a méprisé ta loi;
   La nation chérie a violé sa foi;
   Elle a répudié son époux et son père,
   Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère:
   Maintenant elle sert sous un maître étranger.

   Mais c'est peu d'être esclave, on la veut égorger:
   Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes,
   Imputent à leurs dieux le bonheur de leurs armes,
   Et veulent aujourd'hui qu'un même coup mortel
   Abolisse ton nom, ton peuple et ton autel.

   Ainsi donc un perfide, après tant de miracles,
   Pourrait anéantir la foi de tes oracles,
   Ravirait aux mortels le plus cher de tes dons,
   Le saint que tu promets, et que nous attendons!
   Non, non, ne souffre pas que ces peuples farouches,
   Ivres de notre sang, ferment les seules bouches
   Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits;
   Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.

   Pour moi, que tu retiens parmi ces infidèles,
   Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles,
   Et que je mets au rang des profanations
   Leur table, leurs festins et leurs libations;
   Que même cette pompe où je suis condamnée,
   Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée,
   Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
   Seule et dans le secret je les foule à mes pieds;
   Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre
   Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.

   J'attendais le moment marqué dans ton arrêt
   Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt.
   Ce moment est venu: ma prompte obéissance
   Va d'un roi redoutable affronter la présence.
   C'est pour toi que je marche: accompagne mes pas
   Devant ce fier lion qui ne te connaît pas;
   Commande en me voyant que son courroux s'apaise,
   Et prête à mes discours un charme qui lui plaise;
   Les orages, les vents, les cieux te sont soumis.
   Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.

   RACINE.



LES HIRONDELLES


       Captif au rivage du Maure,
       Un guerrier, courbé sous ses fers,
       Disait: Je vous revois encore
       Oiseaux ennemis des hivers.
       Hirondelles que l'espérance
       Suit jusqu'en ces brûlants climats,
       Sans doute vous quittez la France.
   De mon pays ne me parlez-vous pas?

       Depuis trois ans je vous conjure
       De m'apporter un souvenir
       Du vallon où ma vie obscure
       Se berçait d'un doux avenir.
       Au détour d'une eau qui chemine
       A flots purs, sous de frais lilas,
       Vous avez vu notre chaumine.
   De ce vallon ne me parlez-vous pas?

       L'une de vous peut-être est née
       Au toit où je reçus le jour;
       Là, d'une mère infortunée,
       Vous avez dû plaindre l'amour.
       Mourante, elle croit à toute heure
       Entendre le bruit de mes pas.
       Elle écoute et puis elle pleure.
   De son amour ne me parlez-vous pas?

       Ma soeur est-elle mariée?
       Avez-vous vu de nos garçons
       La foule aux noces conviée
       La célébrer dans leurs chansons?

       Et ces compagnons du jeune âge
       Qui m'ont suivi dans les combats,
       Ont-ils tous revu le village?
   De tant d'amis ne me parlez-vous pas?

       Sur leurs corps l'étranger peut-être
       Du vallon reprend le chemin.
       Sous mon chaume il commande en maître,
       De ma soeur il trouble l'hymen.
       Pour moi, plus de mère qui prie,
       Et partout des fers ici-bas!
       Hirondelles, de ma patrie,
   De ses malheurs ne me parlez-vous pas?

   BÉRANGER.



LA PAUVRE FILLE


       J'ai fui ce pénible sommeil
       Qu'aucun songe heureux n'accompagne;
       J'ai devancé sur la montagne
       Les premiers rayons du soleil.
       S'éveillant avec la nature,
   Le jeune oiseau chantait sur l'aubépine en fleurs;
   Sa mère lui portait la douce nourriture;
       Mes yeux se sont baignés de pleurs!

       Oh! pourquoi n'ai-je pas de mère?
   Pourquoi ne suis-je pas semblable au jeune oiseau
   Dont le nid se balance aux branches de l'ormeau?
       Rien ne m'appartient sur la terre;
       Je n'ai pas même de berceau;
   Et je suis un enfant trouvé sur une pierre,
       Devant l'église du hameau.
       Loin de mes parents exilée,
   De leurs embrassements j'ignore la douceur,
       Et les enfants de la vallée
       Ne m'appellent jamais leur soeur!

   Je ne partage point les jeux de la veillée;
       Jamais sous un toit de feuillée
   Le joyeux laboureur ne m'invite à m'asseoir.
       Et de loin je vois sa famille,
       Autour du sarment qui pétille
   Chercher sur ses genoux les caresses du soir.

       Vers la chapelle hospitalière
       En pleurant j'adresse mes pas,
       La seule demeure ici-bas
       Où je ne sois pas étrangère,
   La seule devant moi qui ne se ferme pas!
       Souvent je contemple la pierre
       Où commencèrent mes douleurs:
       Je cherche la trace des pleurs
   Qu'en m'y laissant peut-être y répandit ma mère!

       Souvent aussi mes pas errants
   Parcourent des tombeaux l'asile solitaire;
   Mais pour moi les tombeaux sont tous indifférents,
       La pauvre fille est sans parents
   Au milieu des cercueils ainsi que sur la terre.

       J'ai pleuré quatorze printemps,
       Loin des bras qui m'ont repoussée;
       Reviens, ma mère: je t'attends
       Sur la pierre où tu m'as laissée.

   A. SOUMET.



LE COLPORTEUR VAUDOIS


   Oh! regardez, ma noble et belle dame,
   Ces chaînes d'or, ces joyaux précieux.
   Les voyez-vous, ces perles dont la flamme
   Effacerait un éclair de vos yeux?
   Voyez encor ces vêtements de soie
   Qui pourraient plaire à plus d'un souverain.
   Quand près de vous un heureux sort m'envoie,
   Achetez donc au pauvre pèlerin!

   La noble dame, à l'âge où l'on est vaine,
   Prit les joyaux, les quitta, les reprit,
   Les enlaça dans ses cheveux d'ébène,
   Se trouva belle, et puis elle sourit.
   --«Que te faut-il, vieillard? des mains d'un page
   «Dans un instant tu vas le recevoir.
   «Oh! pense à moi, si ton pèlerinage
   «Te reconduit auprès de ce manoir.»

   Mais l'étranger d'une voix plus austère,
   Lui dit: «Ma fille, il me reste un trésor
   «Plus précieux que les biens de la terre,
   «Plus éclatant que les perles et l'or.
   «On voit pâlir aux clartés dont il brille,
   «Les diamants dont les rois sont épris.
   «Quels jours heureux luiraient pour vous, ma fille,
   «Si vous aviez ma _perle de grand prix_!»

   --«Montre-la-moi, vieillard, je t'en conjure;
   «Ne puis-je pas te l'acheter aussi?»
   Et l'étranger, sous son manteau de bure,
   Chercha longtemps un vieux livre noirci.
   --«Ce bien, dit-il, vaut mieux qu'une couronne;
   «Nous l'appelons la _Parole de Dieu_.
   «Je ne vends pas ce trésor, je le donne;
   «Il est à vous: le Ciel vous aide! Adieu!»

   Il s'éloigna. Bientôt la noble dame
   Lut et relut le livre du Vaudois,
   La vérité pénétra dans son âme,
   Et du Sauveur elle comprit la voix;
   Puis, un matin, loin des tours crénelées,
   Loin des plaisirs que le monde chérit,
   On l'aperçut dans les humbles vallées
   Où les Vaudois adoraient Jésus-Christ.

   G. DE FÉLICE.



LA PAUVRE VEUVE MALADE


       Viens, mon enfant, près de ta mère.
       Élevons nos mains vers le ciel;
       Prions que dans ta coupe amère
       Le Seigneur verse un peu de miel!

   Je n'ai plus rien, mon fils, pour soulager ta peine,
   Rien pour sécher tes yeux qui se baignent de pleurs,
   Je suis pauvre et débile, et la fièvre m'enchaîne
       Sur cette couche de douleurs.

   Les amis qui naguère égayaient ma jeunesse,
   Ont déjà de mon chaume oublié le chemin.
   Hélas! le monde fuit au jour de la détresse
       Et ne vient plus le lendemain.

   Par pitié, mon enfant, n'appelle point ton père!
   Ton père, s'il vivait, protégerait tes jours;
   Mais son âme est au ciel et son corps sous la pierre;
       Il nous a quittés pour toujours!

   Mon toit des vents du nord ne sait point te défendre;
   Tu trembles sur mon sein qui ne peut te couvrir,
   Si jeune encor, mon fils, te faut-il donc apprendre
       Qu'ici-bas l'homme doit souffrir?

   Que dis-je! Ah! loin de moi, loin d'indignes murmures!
   Dieu n'exauce-t-il pas le cri des opprimés?
   N'est-il pas avec nous pour guérir nos blessures,
       Celui qui nous a tant aimés?

       Viens, mon enfant, près de ta mère,
       Élevons nos mains vers le ciel;
       Prions que dans ta coupe amère
       Le Seigneur verse un peu de miel!

   Oui, tu seras toujours son guide et sa défense;
   Mon fils peut regarder l'avenir sans effroi:
   Il a deux titres saints, le malheur et l'enfance,
       Grand Dieu, pour espérer en toi!

   Oui, comme tu répands une fraîche rosée
   Sur la fleur qui s'incline aux feux brûlants du jour,
   Tu répandras, Seigneur, sur son âme brisée,
       Les eaux vives de ton amour.

   Mais n'attends plus! Déjà pâlissante et flétrie,
   Sa tête s'est penchée au souffle des revers.
   Oh! viens, il en est temps, l'orphelin qui te prie
       N'a que toi seul dans l'univers.

   Rends-lui, Dieu juste et bon, les plaisirs du jeune âge,
   Rends-lui le doux espoir d'un heureux avenir;
   Et, parmi les écueils de son pèlerinage,
       Veille sur lui pour le bénir!

       Viens, mon enfant, près de ta mère,
       Élevons nos mains vers le ciel;
       Prions que dans ta coupe amère
       Le Seigneur verse un peu de miel!

   Ainsi parlait la veuve et son regard humide
   Sollicitait encor la céleste bonté.
   Quand déjà sous les traits d'une vierge timide
       Accourait l'humble Charité.

   Elle connaît l'asile où gémit la souffrance;
   Au foyer qu'on oublie elle sème des fleurs;
   Et près d'elle s'assied la riante Espérance,
       Heureuse d'essuyer des pleurs.

   «Ne crains plus,» lui disait l'humble fille chrétienne,
   «Dieu ne veut pas briser le fragile roseau.
   «Il envoie une soeur, pour que sa main soutienne
       «Une moitié de ton fardeau.»

   Et la veuve, attendrie à ces douces paroles,
   Montrait du doigt son fils qui priait à genoux;
   Puis elle dit: «C'est toi, mon Dieu, qui nous consoles,
       «Ton ange descend parmi nous!»

       Viens, mon enfant, près de ta mère,
       Bénissons le Maître du ciel;
       N'a-t-il pas, dans ta coupe amère,
       Daigné répandre un peu de miel?

   G. DE FÉLICE.



LE DÉPART DU PETIT SAVOYARD


       Pauvre petit, pars pour la France;
   Que te sert mon amour? je ne possède rien;
   On vit heureux ailleurs, ici dans la souffrance:
       Pars, mon enfant; c'est pour ton bien.

       Tant que mon lait put te suffire,
   Tant qu'un travail utile à mes bras fut permis,
   Heureuse et délassée en te voyant sourire,
       Jamais on n'eût osé me dire:
       Renonce aux baisers de ton fils.

   Mais je suis veuve, on perd la force avec la joie.
   Triste et malade, où recourir ici,
   Où mendier pour toi? Chez des pauvres aussi.
   Laisse ta pauvre mère, enfant de la Savoie;
       Va, mon enfant, où Dieu t'envoie.

      Vois-tu ce grand chêne là-bas?
   Je pourrai jusque-là t'accompagner, j'espère;
   Quatre ans déjà passés, j'y conduisis ton père;
       Mais lui, mon fils, ne revint pas.

   Encor s'il était là pour guider ton enfance,
   Il m'en coûterait moins de t'éloigner de moi;
   Mais tu n'as pas dix ans, et tu pars sans défense.
       Que je vais prier Dieu pour toi!

   Que feras-tu, mon fils, si Dieu ne te seconde,
   Seul, parmi les méchants (car il en est au monde),
   Sans ta mère, du moins, pour t'apprendre à souffrir?..
   Oh! que n'ai-je du pain, mon fils pour te nourrir!

   Mais Dieu le veut ainsi; nous devons nous soumettre.
       Ne pleure pas en me quittant;
   Porte au seuil des palais un visage content.
   Parfois mon souvenir t'affligera peut-être...
   Pour distraire le riche, il faut chanter pourtant!

   Chante, tant que la vie est pour toi moins amère;
   Enfant, prends ta marmotte et ton léger trousseau,
   Répète, en cheminant, les chansons de ta mère,
   Quand ta mère chantait autour de ton berceau.

   Si ma force première encor m'était donnée,
   J'irais te conduisant moi-même par la main!
   Mais je n'atteindrais pas la troisième journée;
   Il faudrait me laisser bientôt sur ton chemin;
   Et moi je veux mourir aux lieux où je suis née.

   Maintenant de ta mère entends le dernier voeu:
   Souviens-toi, si tu veux que Dieu ne t'abandonne,
   Que le seul bien du pauvre est le peu qu'on lui donne;
   Prie et demande au riche, il donne au nom de Dieu;
   Ton père le disait: sois plus heureux, adieu.

   Mais le soleil tombait des montagnes prochaines;
   Et la mère avait dit: Il faut nous séparer;
   Et l'enfant s'en allait à travers les grands chênes,
   Se tournant quelquefois et n'osant pas pleurer.

   A. GUIRAUD.



LE PETIT SAVOYARD A PARIS


   J'ai faim: vous qui passez, daignez me secourir.
   Voyez, la neige tombe et la terre est glacée;
   J'ai froid: le vent se lève et l'heure est avancée...
       Et je n'ai rien pour me couvrir.

   Tandis qu'en vos palais tout flatte votre envie,
   A genoux sur le seuil, j'y pleure bien souvent;
   Donnez, peu me suffit, je ne suis qu'un enfant,
       Un petit sou me rend la vie.

   On m'a dit qu'à Paris je trouverais du pain:
   Plusieurs ont raconté dans nos forêts lointaines,
   Qu'ici le riche aidait le pauvre dans ses peines:
   Eh bien! moi je suis pauvre, et je vous tends la main.

       Faites-moi gagner mon salaire:
   Où me faut-il courir? dites, j'y volerai;
   Ma voix tremble de froid: eh bien! je chanterai,
       Si mes chansons peuvent vous plaire.

       Il ne m'écoute pas, il fuit,
   Il court dans une fête (et j'en entends le bruit)
       Finir son heureuse journée!
   Et moi je vais chercher, pour y passer la nuit,
       Cette guérite abandonnée.

   Au foyer paternel quand pourrai-je m'asseoir?
       Rendez-moi ma pauvre chaumière,
   Le laitage durci qu'on partageait le soir,
   Et, quand la nuit tombait, l'heure de la prière,
   Qui ne s'achevait pas sans laisser quelque espoir.

   Ma mère, tu m'as dit, quand j'ai fui ta demeure:
   Pars, grandis et prospère, et reviens près de moi.
   Hélas! et tout petit faudra-t-il que je meure,
       Sans avoir rien gagné pour toi?...

       Non, l'on ne meurt pas à mon âge;
   Quelque chose me dit de reprendre courage...
   Eh! que sert d'espérer? Que puis-je attendre enfin?...
   J'avais une marmotte, elle est morte de faim.

   Et, faible, sur la terre il reposait sa tête;
   Et la neige, en tombant, le couvrait à demi;
   Lorsqu'une douce voix, à travers la tempête,
   Vint réveiller l'enfant par le froid endormi.

       «Qu'il vienne à nous, celui qui pleure,»
   Disait la voix mêlée au murmure des vents;
       «L'heure du péril est notre heure;
       «Les orphelins sont nos enfants.»

   Et deux femmes en deuil recueillaient sa misère;
   Lui, docile et confus, se levait à leur voix.
   Il s'étonnait d'abord! mais il vit à leurs doigts
   Briller la croix d'argent, au bout du long rosaire;
   Et l'enfant les suivit en se signant deux fois.

   A. GUIRAUD.



LE RETOUR DU PETIT SAVOYARD


   Avec leurs grands sommets, leurs glaces éternelles,
   Par un soleil d'été, que les Alpes sont belles!
   Tout, dans leurs frais vallons, sert à nous enchanter,
   La verdure, les eaux, les bois, les fleurs nouvelles.
   Heureux qui sur ces bords peut longtemps s'arrêter!
   Heureux qui les revoit, s'il a pu les quitter!

   Quel est ce voyageur que l'été leur renvoie,
   Seul, loin de la vallée, un bâton à la main?
   C'est un enfant... il marche, il suit le long chemin
       Qui va de France à la Savoie.

   Bientôt de la colline il prend l'étroit sentier;
   Il a mis ce matin la bure du dimanche;
       Et dans un sac de toile blanche
   Est un pain de froment qu'il garde tout entier.

   Pourquoi tant se hâter à sa course dernière?
   C'est que le pauvre enfant veut gravir le coteau
   Et ne point s'arrêter qu'il n'ait vu son hameau,
       Et n'ait reconnu sa chaumière.

   Les voilà... tels encor qu'il les a vus toujours,
   Ces grands bois, ce ruisseau qui fuit sous le feuillage;
   Il ne se souvient plus qu'il a marché dix jours,
       Il est si près de son village!

   Tout joyeux il arrive, il regarde... mais quoi?
   Personne ne l'attend! Sa chaumière est fermée!
   Pourtant du toit aigu sort un peu de fumée;
   Et l'enfant plein de trouble: Ouvrez, dit il, c'est moi...

   La porte cède, il entre, et sa mère attendrie,
   Sa mère qu'un long mal près du foyer retient,
   Se relève à moitié, tend les bras et s'écrie:
       N'est-ce pas mon fils qui revient?

   Son fils est dans ses bras, qui pleure et qui l'appelle.
   --Je suis infirme, hélas! Dieu m'afflige, dit-elle,
   Et depuis quelques jours je te l'ai fait savoir;
   Car je ne voulais pas mourir sans te revoir.

   Mais lui: De votre enfant vous étiez éloignée;
   Le voilà qui revient, ayez des jours contents;
   Vivez, je suis grandi, vous serez bien soignée,
       Nous sommes riches pour longtemps.

   Et les mains de l'enfant, des siennes détachées,
   Jetaient sur ses genoux tout ce qu'il possédait,
   Les trois pièces d'argent dans sa veste cachées,
   Et le pain de froment que pour elle il gardait.

   Sa mère l'embrassait et respirait à peine,
   Et son oeil se fixait, de larmes obscurci,
       Sur un grand crucifix de chêne,
   Suspendu devant elle et par le temps noirci.

   «C'est lui, je le savais, le Dieu des pauvres mères
   «Et des petits enfants, qui du mien a pris soin;
   «Lui qui me consolait quand mes plaintes amères
       «Appelaient mon fils de si loin.

   «C'est le Christ du foyer que les mères implorent,
   «Qui sauve nos enfants du froid et de la faim,
   «Nous gardons nos agneaux, et les loups les dévorent,
   «Nos fils s'en vont tout seuls... et reviennent enfin.

   «Toi, mon fils, maintenant me seras-tu fidèle?
   «Ta pauvre mère infirme a besoin de secours;
   «Elle mourrait, sans toi.»--L'enfant à ce discours
   Grave et joignant les mains, tombe à genoux près d'elle
   Disant: «Que le bon Dieu vous fasse de longs jours!»

   A. GUIRAUD.



L'ÉCOLIER


   Un tout petit enfant s'en allait à l'école.
   On avait dit: Allez! Il tâchait d'obéir;
   Mais son livre était lourd; il ne pouvait courir;
   Il pleure et suit des yeux une abeille qui vole.
   «--Abeille! lui dit-il, voulez-vous me parler?
   «Moi, je vais à l'école, il faut apprendre à lire.
   «Mais le maître est tout noir et je n'ose pas rire.
   «Voulez-vous rire, abeille, et m'apprendre à voler?»
   «Non, dit-elle, j'arrive, et je suis très pressée.
   «J'avais froid, l'aquilon m'a longtemps oppressée,
   «Enfin j'ai vu des fleurs; je redescends du ciel,
   «Et je vais commencer mon doux rayon de miel.
   «Voyez! j'en ai déjà puisé dans quatre roses;
   «Avant une heure encor nous en aurons d'écloses.
   «Vite, vite, à la ruche. On ne rit pas toujours:
   «C'est pour faire le miel qu'on nous rend les beaux jours.»
   Elle fuit, et se perd sur la route embaumée.
   Le frais lilas sortait d'un vieux mur entr'ouvert:
   Il saluait l'aurore, et l'aurore charmée
   Se montrait sans nuage et riait de l'hiver.
   Une hirondelle passe; elle offense la joue
   Du petit nonchalant qui s'attriste et qui joue,
   Et dans l'air suspendue, en redoublant sa voix,
   Fait tressaillir l'écho qui dort au fond des bois.
   «--Oh! bonjour, dit l'enfant qui se souvenait d'elle.
   «Je t'ai vue à l'automne; oh! bonjour, hirondelle!
   «Viens; tu portais bonheur à ma maison, et moi
   «Je voudrais du bonheur: veux-tu m'en donner, toi?
   «Jouons!»--Je le voudrais, répond la voyageuse;
   «Mais j'ai beaucoup d'amis qui doutent du printemps;
   «Ils rêveraient ma mort, si je tardais longtemps.
   «Oh! je ne puis jouer. Pour finir leur souffrance,
   «J'emporte un brin de mousse, en signe d'espérance.
   «Nous allons relever nos palais dégarnis:
   «L'herbe croît, c'est l'instant des amours et des nids,
   «J'ai tout vu. Maintenant, fidèle messagère,
   «Je vais chercher mes soeurs là-bas sur le chemin.
   «Ainsi que nous, enfant, la vie est passagère,
   «Il en faut profiter. Je me sauve: à demain.»
   L'enfant reste muet, et, la tête baissée,
   Rêve, et compte ses pas pour tromper son ennui,
   Quand le livre importun, dont sa main est lassée,
   Rompt ses fragiles noeuds, et tombe auprès de lui.
   Un dogue l'observait du seuil de sa demeure.
   Stentor, gardien sévère et prudent à la fois,
   De peur de l'effrayer retient sa grosse voix.
   Hélas! peut-on crier contre un enfant qui pleure?
   «--Bon dogue, voulez vous que je m'approche un peu?
   «Dit l'écolier plaintif; je n'aime pas mon livre.
   «Voyez! ma main est rouge: il en est cause. Au jeu
   «Rien ne fatigue, on rit, et moi je voudrais vivre
   «Sans aller à l'école, où l'on tremble toujours.
   «Je m'en plains tous les soirs et j'y vais tous les jours,
   «J'en suis très mécontent; je n'aime aucune affaire;
   «Le sort d'un chien me plaît, car il n'a rien à faire.»
   «--Écolier, voyez-vous ce laboureur aux champs?
   «Eh bien! ce laboureur, dit Stentor, c'est mon maître:
   «Il est très vigilant, je le suis plus, peut-être:
   «Il dort la nuit, et moi j'écarte les méchants;
   «J'éveille aussi ce boeuf, qui d'un pied lent, mais ferme,
   «Va creuser les sillons quand je garde la ferme.
   «Pour vous-même on travaille, et grâce à nos brebis,
   «Votre mère en chantant vous file des habits.
   «Par le travail tout plaît, tout s'unit, tout s'arrange.
   «Allez donc à l'école, allez, mon petit ange.
   «Les chiens ne lisent pas, mais la chaîne est pour eux:
   «L'ignorance toujours mène à la servitude;
   «L'homme est fin...
         L'homme est sage: il nous défend l'étude.
   «Enfant, vous serez homme, et vous serez heureux.
   «Les chiens vous serviront.» L'enfant l'écouta dire,
   Et même il le baisa. Son livre était moins lourd.
   En quittant le bon dogue, il pense, il marche, il court;
   L'espoir d'être homme un jour lui ramène un sourire.
   A l'école, un peu tard, il arrive gaiement,
   Et dans le mois des fruits il lisait couramment.

   Mme DESBORDES-VALMORE.



LES DIX FRANCS D'ALFRED


                             Alfred était, je pense,
   Un enfant tel que vous ayant huit à neuf ans.
   Bien, bien riche, il avait dans sa bourse dix francs,
   Dix francs beaux et tout neufs! C'était la récompense
   Donnée à sa sagesse, à ses petits travaux,
   Ce qui rendait encor ces dix francs-là plus beaux.
   Mais l'idée arriva d'en chercher la dépense,
   Car c'eût été vilain de les garder toujours.
   L'argent qui ne sert pas est sans valeur aucune,
   Le point est de savoir lui donner un bon cours.
   On avait fait Alfred maître de sa fortune;
   Tantôt il la voyait en beau cheval de bois...
   Tantôt c'était un livre... Un livre... Alors sa mère
   Souriait de plaisir sans l'aider toutefois,
   Lui laissant tout l'honneur de ce qu'il allait faire.
   Sur un livre son choix à la fin se fixa.
   Charmant enfant! combien sa mère l'embrassa!
   C'était un jour d'hiver quand la neige et le givre
   Des arbres effeuillés blanchissent les rameaux,
   Quand vous, heureux enfants, dans de larges manteaux,
   Dans de bons gants fourrés, du froid on vous délivre.
   Alfred courait joyeux pour acheter son livre.
   Mais voici tout à coup qu'il s'arrête surpris...
   Deux enfants étaient là, tels hélas! qu'à Paris
   Si souvent on en voit sur les ponts de la Seine.
   Dans les bras l'un de l'autre ils étaient enlacés.
   L'un, de son petit frère, avec sa froide haleine,
   Cherchait à réchauffer les pauvres doigts glacés.
   Ils grelottaient bien fort, car leurs habits percés
   Presque à nu les laissaient étendus sur la pierre.
   Tournant vers les passants un regard de prière,
   Ensemble ils répétaient:
                         J'ai grand froid, j'ai grand faim.
   Mais les riches passaient sans leur donner du pain;
   Et leurs yeux se gonflaient, et puis de grosses larmes
   Roulaient dans leur paupière et sillonnaient leur sein.
   Certes, vous eussiez pris pitié de leurs alarmes.
   Or, vers le petit pauvre Alfred porta ses pas,
   Voilà des maux cuisants que vous ne saviez pas.
   «Pourquoi, dit-il, tous deux restez-vous dans la neige?
   Vous n'avez donc pas, vous, de maman comme moi
   Qui vous donne du pain, du feu; qui vous protège?
   --Oh! nous en avons une aussi, monsieur.--Pourquoi
   Vous laisse-t-elle ainsi sans elle ou votre bonne,
   Les pieds nus sur la terre? Elle n'est donc pas bonne,
   Votre maman à vous?--Si fait, elle avait faim,
   Elle nous a donné ce qu'elle avait de pain.
   Et voilà deux grands jours, hélas! qu'elle est couchée.
   Comme il ne restait plus chez nous une bouchée,
   Elle nous embrassa, disant: Pauvres petits,
   Allez et mendiez! et nous sommes sortis:
   Et nous sommes venus nous coucher sur la pierre;
   Et personne, ô mon Dieu, n'entend notre prière;
   Et voilà que bientôt mon frère va mourir,
   Car le froid, car la faim nous ont tant fait souffrir!
   --Vous n'avez donc pas, vous, reprit Alfred, un père
   Qui donne tous les jours de l'or à votre mère?»
   Le pauvre enfant se prit à sangloter plus fort.
     «Hélas! répondit-il, notre père... il est mort...
   «Il est mort et c'est lui qui nous faisait tous vivre!»
   Alfred, pleurant aussi, ne songea plus au livre,
   Et dans la main du pauvre il glissa ses dix francs.
   Sa mère le saisit dans ses bras triomphants
   Et lui dit: «Mon Alfred, un livre pour apprendre,
   C'était déjà bien beau; mais tu m'as fait comprendre,
   Mon fils, que mieux encore est de donner du pain
   A ceux qui vont mourir et de froid et de faim.»
   Et moi, je dis: «Heureux est l'enfant charitable
   Qui donne à l'indigent le peu qu'il reçoit d'or,
       Et qui, des miettes de la table,
   S'il ne peut rien de plus, sait faire aumône encor.»

   A. GUÉRIN.



LA VACHE PERDUE


   Ah! ah!... de la montagne
   Reviens, Néra, reviens!
   Réponds-moi, ma compagne,
   Ma vache, mon seul bien!
   La voix d'un si bon maître,
             Néra,
   Peux-tu la méconnaître?
             Ah! Ah!
             Néra!

   Reviens, reviens! c'est l'heure
   Où le loup sort des bois.
   Ma chienne qui te pleure,
   Répond seule à ma voix.

   Hors l'ami qui t'appelle,
             Néra,
   Qui t'aimera comme elle?
             Ah! Ah!
             Néra!

   Dis-moi si dans la crèche,
   Où tu léchais ma main,
   Tu manquas d'herbe fraîche,
   Quand je manquais de pain?
   Nous n'en avions qu'à peine,
             Néra,
   Et ta crèche était pleine,
             Ah! Ah!
             Néra?

   Hélas! c'est bien sans cause
   Que tu m'as délaissé.
   T'ai-je dit quelque chose,
   Hors un mot, l'an passé!
   Oui, quand mourut ma femme,
             Néra!
   J'avais la mort dans l'âme.
             Ah! Ah!
             Néra!

   De ta mamelle avide,
   Mon pauvre enfant criera;
   S'il voit l'étable vide,
   Qui le consolera?
   Toi, sa chère nourrice,
             Néra,
   Veux-tu donc qu'il périsse?
             Ah! Ah!
             Néra!

   Quand les miens en famille
   Tiraient les rois entre eux,
   Je te disais: «Ma fille,
   Ma part est à nous deux.»
   A la fève prochaine,
             Néra,
   Tu ne seras pas reine.
             Ah! Ah!
             Néra!

   Ingrate, quand la fièvre
   Glaçait mes doigts raidis,
   Otant mon poil de chèvre,
   Sur vous je l'étendis.
   Faut-il que le froid vienne,
             Néra,
   Pour qu'il vous en souvienne?
             Ah! Ah!
             Néra!

   Adieu, sous mon vieux hêtre
   Je m'en reviens sans vous.
   Allez chercher pour maître
   Un plus riche que nous!
   Allez, mon coeur se brise,
             Néra!...
   Pourtant, Dieu te conduise!
             Ah! Ah!
             Néra!

   Je n'ai pas le courage
   De te vouloir du mal:
   Sur nos monts crains l'orage!
   Crains l'ombre dans le val!
   Pais longtemps l'herbe verte,
             Néra!
   Nous mourrons de ta perte,
             Ah! Ah!
             Néra!

   Un soir, à ma fenêtre,
   Néra, pour t'abriter,
   De la corne peut-être
   Tu reviendras heurter.
   Si la famille est morte,
             Néra,
   Qui t'ouvrira la porte?
             Ah! Ah!
             Néra!

   CASIMIR DELAVIGNE.



ATHALIE INTERROGEANT JOAS


   ATHALIE (_à part_).

   O ciel! plus j'examine, et plus je le regarde...
   C'est lui! D'horreur encor tous mes sens sont saisis.

(_A Josabet en lui montrant Joas_).

   Épouse de Joad, est-ce là votre fils?

   JOSABET.

   Qui? lui, madame?

   ATHALIE.

                     Lui.

   JOSABET.

                          Je ne suis point sa mère.

(_Montrant Zacharie._)

   Voilà mon fils.

   ATHALIE _à Joas_.

                   Et vous, quel est donc votre père?
   Jeune enfant, répondez.

   JOSABET.

                           Le ciel jusqu'aujourd'hui...

   ATHALIE _à Josabet_.

   Pourquoi vous pressez-vous de répondre pour lui!
   C'est à lui de parler.

   JOSABET.

                           Dans un âge si tendre,
   Quel éclaircissement en pouvez-vous attendre?

   ATHALIE.

   Cet âge est innocent; son ingénuité
   N'altère point encor la simple vérité:
   Laissez-le s'expliquer sur tout ce qui le touche.

   JOSABET (_à part_).

   Daigne mettre, grand Dieu! ta sagesse en sa bouche.

   ATHALIE.

   Comment vous nommez-vous?

   JOAS.

                                   J'ai nom Éliacin.

   ATHALIE.

   Votre père?

   JOAS.

               Je suis, dit-on, un orphelin,
   Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,
   Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

   ATHALIE.

   Vous êtes sans parents?

   JOAS.

                           Ils m'ont abandonné.

   ATHALIE.

   Comment et depuis quand?

   JOAS.

                               Depuis que je suis né.

   ATHALIE.

   Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?

   JOAS.

   Ce temple est mon pays, je n'en connais point d'autre.

   ATHALIE.

   Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

   JOAS.

   Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

   ATHALIE.

   Qui vous mit dans ce temple?

   JOAS.

                                  Une femme inconnue,
   Qui ne dit point son nom, et qu'on n'a point revue.

   ATHALIE.

   Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?

   JOAS.

   Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin?
   Aux petits des oiseaux il donne leur pâture,
   Et sa bonté s'étend sur toute la nature.
   Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel
   Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

   ATHALIE (_à part_).

   Quel prodige nouveau me trouble et m'embarrasse!
   La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce,
   Font insensiblement à mon inimitié
   Succéder... Je serais sensible à la pitié!

(_A Joas._)

   ..... Quel est tous les jours votre emploi?

   JOAS.

   J'adore le Seigneur; on m'explique sa loi;
   Dans son livre divin on m'apprend à la lire,
   Et déjà de ma main je commence à l'écrire.

   ATHALIE.

   Que vous dit cette loi?

   JOAS.

                             Que Dieu veut être aimé.
   Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé;
   Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide;
   Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.

   ATHALIE.

   J'entends. Mais tout ce peuple enfermé dans ce lieu,
   A quoi s'occupe-t-il?

   JOAS.

                           Il loue et bénit Dieu.

   ATHALIE.

   Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple?

   JOAS.

   Tout profane exercice est banni de son temple.

   ATHALIE.

   Quels sont donc vos plaisirs?

   JOAS.

                                   Quelquefois à l'autel,
   Je présente au grand-prêtre ou l'encens ou le sel;
   J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies;
   Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

   ATHALIE.

   Hé quoi! vous n'avez pas de passe-temps plus doux?
   Je plains le triste sort d'un enfant tel que vous.
   Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

   JOAS.

   Moi! des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire!

   ATHALIE.

   Non, je ne vous veux pas contraindre à l'oublier.

   JOAS.

   Vous ne le priez point.

   ATHALIE.

                             Vous pourrez le prier.

   JOAS.

   Je verrais cependant en invoquer un autre.

   ATHALIE.

   J'ai mon Dieu que je sers: vous servirez le vôtre:
   Ce sont deux puissants dieux.

   JOAS.

                               Il faut craindre le mien:
   Lui seul est Dieu, madame, et le vôtre n'est rien.

   ATHALIE.

   Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

   JOAS.

   Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

   ATHALIE.

   Ces méchants, qui sont-ils?

   JOSABET.

                               Hé, madame! excusez
   Un enfant...

   ATHALIE (_à Josabet_).

           J'aime à voir comme vous l'instruisez.

(_A Joas._)

   Enfin, Éliacin, vous avez su me plaire;
   Vous n'êtes point sans doute un enfant ordinaire.
   Vous voyez, je suis reine, et n'ai point d'héritier;
   Laissez là cet habit, quittez ce vil métier:
   Je veux vous faire part de toutes mes richesses.
   Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses;
   A ma table, partout, à mes côtés assis,
   Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

   JOAS.

   Comme votre fils!

   ATHALIE.

                       Oui.. Vous vous taisez?

   JOAS.

                                               Quel père
   Je quitterais! et pour...

   ATHALIE.

                             Hé bien?

   JOAS.

                                      Pour quelle mère!

(Athalie, acte II, scène VII.)


   RACINE.



BONHEUR DE L'ENFANT PIEUX


         Oh! bienheureux mille fois
         L'enfant que le Seigneur aime,
       Qui de bonne heure entend sa voix,
       Et que ce Dieu daigne instruire lui-même!
   Loin du monde élevé, de tous les dons des cieux
       Il est orné dès son enfance,
       Et du méchant l'abord contagieux
       N'altère point son innocence.
         Tel en un secret vallon,
         Sur le bord d'une onde pure,
       Croît à l'abri de l'aquilon
       Un jeune lis, l'amour de la nature,
         Heureux, heureux mille fois
   L'enfant que le Seigneur rend docile à ses lois!

   J. RACINE.



L'ENFANT ET LA FAUVETTE


   Si j'étais toi, ma fauvette,
   Toi qui becquettes le pain
   Que pour toi répand ma main
   Aux abords de ma chambrette;
   Si j'étais toi, je prendrais
   Mon vol bien loin de la terre:
   Adieu! dirais-je à ma mère;
   Et j'irais, je monterais
   Bien haut, par-dessus les nues;
   Je franchirais ces sommets
   Où l'homme n'atteint jamais,
   Par des routes inconnues
   J'irais au fond du ciel bleu,
   Plus haut qu'où l'astre étincelle;
   Je n'arrêterais mon aile
   Qu'après avoir trouvé Dieu.
   Mon ami, dit la fauvette,
   Pour cela point n'est besoin
   D'aller si haut ni si loin:
   Cherche Dieu dans ta chambrette!

   L. TOURNIER.



L'HIRONDELLE


         «Où va ce petit oiseau
         Quand il quitte le hameau?
         Disait un fils à sa mère.
         «Va-t-il en terre étrangère,
         Chercher un toit plus béni
         Pour y suspendre son nid?
         Pourquoi, dans cette saison,
         Quitte-t-il notre maison?
         --«Mon enfant, reprit la mère,
         Regarde vers ces grands bois;
         Les feuilles jonchent la terre;
         Les oiseaux n'ont plus de voix.
         Dans l'air plus de doux murmure,
         Plus de chants mélodieux:
         C'est le deuil de la nature:
         Vois, tout est mort sous les cieux!
         Voilà pourquoi l'hirondelle,
         Quand tout meurt autour de nous,
         Au loin fuit à tire-d'aile,
         Pour chercher des cieux plus doux.»
   De notre vie, enfant, l'hirondelle est l'image:
   Nous sommes ici-bas des oiseaux de passage,
   Et quand le long sommeil vient nous fermer les yeux,
   Nous prenons notre essor vers le séjour des cieux.

   P.-T. GONTARD.



ÉLÉGIE

SUR UNE JEUNE FILLE TOMBÉE A LA MER


   Pleurez, doux alcyons! ô vous, oiseaux sacrés,
   Oiseaux chers à Thétis; doux alcyons, pleurez!
   Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine!
   Un vaisseau la portait aux bords de Camarine:
   Là, l'hymen, les chansons, les flûtes, lentement
   Devaient la reconduire au seuil de son amant.
   Une clef vigilante a, pour cette journée,
   Sous le cèdre enfermé sa robe d'hyménée,
   Et l'or dont au festin ses bras seront parés,
   Et pour ses blonds cheveux, les parfums préparés.
   Mais seule sur la proue invoquant les étoiles,
   Le vent impétueux qui soufflait dans ses voiles
   L'enveloppe: étonnée et loin des matelots,
   Elle tombe, elle crie, elle est au sein des flots...

   Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine!
   Son beau corps a roulé sous la vague marine.
   Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d'un rocher,
   Aux monstres dévorants eut soin de le cacher.
   Par son ordre bientôt les belles Néréides
   S'élèvent au-dessus des demeures humides,
   Le poussent au rivage, et dans ce monument
   L'ont au cap du Zéphyr déposé mollement;
   Et de loin à grands cris appelant leurs compagnes,
   Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes,
   Toutes, frappant leur sein et traînant un long deuil,
   Répétèrent, hélas! autour de son cercueil:
   Hélas! chez ton amant tu n'es point ramenée,
   Tu n'as point revêtu ta robe d'hyménée.
   L'or autour de ton bras n'a point serré de noeuds,
   Et le bandeau d'hymen n'orna point tes cheveux.

   ANDRÉ CHÉNIER.



LE PETIT ENFANT


   Pour le bon Dieu que puis-je faire?
   Je suis si petit, si petit!
   Voici ce que mon coeur me dit:
   J'aimerai bien ma bonne mère;
   Je puis l'aimer quoique petit!

   Pour Dieu, que puis-je faire encore?
   Puisque c'est Dieu qui nous bénit,
   Je prierai bien, près de mon lit,
   Ce bon Dieu que ma mère adore.
   On peut prier, quoique petit!

   Et puis-je faire davantage?
   A l'école où l'on me conduit,
   Attentif à tout ce qu'on dit,
   Je m'efforcerai d'être sage:
   On peut l'être, quoique petit!

   Et quoi d'autre enfin?... Si ma mère
   Me réprimande ou m'avertit,
   J'y veillerai quoique petit,
   Pour corriger mon caractère:
   C'est comme cela qu'on grandit!

   L. TOURNIER.



LE PETIT ESPIÈGLE


   Au loup! au loup! à moi! criait un jeune pâtre,
   Et les bergers entre eux suspendaient leurs discours,
   Trompés par les clameurs du rustique folâtre;
   Tout venait, jusqu'au chien, tout volait au secours.
   Ayant de tant de coeurs éveillé le courage,
   Tirant l'un du sommeil et l'autre de l'ouvrage,
   Il se mettait à rire, il se croyait bien fin.
   Je suis loup, disait-il; mais attendez la fin.
   Un jour que les bergers, au fond de la vallée,
   Appelant la gaieté sur leurs aigres pipeaux,
   Confondaient leurs repas, leurs chansons, leurs troupeaux
   Et de leurs pieds joyeux pressaient l'herbe foulée:
   «Au loup! au loup! à moi!» dit le jeune garçon,
   «Au loup!» répéta-t-il d'une voix lamentable:
   Pas un n'abandonna la danse ni la table.
   «Il est loup,» dirent-ils, «à d'autres la leçon.»
   Et toutefois le loup dévorait la plus belle
           De ses belles brebis;
   Et pour punir l'enfant qu'il traitait de rebelle,
   Il lui montrait les dents, déchirait ses habits:
   Et le pauvre menteur, élevant ses prières,
   N'attristait que l'écho: ses cris n'amenaient rien,
   Tout riait, tout dansait au loin sur les bruyères.
   «Eh quoi! pas un ami,» dit-il, «pas même un chien!»
   On ajoute (et vraiment c'est pitié de le croire)
   Qu'il serrait la brebis dans ses deux bras tremblants;
   Et quand il vint en pleurs raconter son histoire,
   On vit que ses deux bras étaient nus et sanglants.
   «Il ne ment pas, dit-on; il tremble! il saigne! il pleure.
   «Quoi! c'est donc vrai, Colas!» il s'appelait Colas,
         «Nous avons bien ri tout à l'heure,
   «Et la brebis est morte, elle est mangée... hélas!»
   On le plaignit. Un rustre insensible à ses larmes
   Lui dit: «Tu fus menteur, tu trompas notre effroi;
   «Or, s'il m'avait trompé, le menteur fut-il roi,
         «Me crierait vainement: Aux armes!»

   Mme DESBORDES-VALMORE.



L'ENFANT AVEUGLE


   Quel est donc, dites-moi, ce qu'on nomme lumière,
   Dont je ne peux jamais espérer de jouir?
   A votre pauvre enfant, dites, dites, ma mère,
   La vue est-ce bien doux? quel en est le plaisir?

   Tout ce que vous voyez n'est pour moi que mystère;
   Ce soleil si brillant, il éclaire vos pas;
   Je sens bien sa chaleur, mais comment il éclaire,
   Quels sont le jour, la nuit, je ne le comprends pas.

   Je m'amuse le jour et la nuit je sommeille;
   Si je ne dormais pas, sans cesse il serait jour.
   Oh? dites, du soleil est-ce là la merveille?
   Fait-il ainsi le jour et la nuit tour à tour?

   Je vous entends gémir, vous plaignez mon jeune âge:
   Ménagez des soupirs et des pleurs superflus;
   Si la vue est un bien j'en ignore l'usage:
   On ne peut regretter que le bien qu'on n'a plus.

   Le ciel à ce que j'ai borne ma jouissance;
   Ne me dérobez pas ce qu'il a mis en moi:
   Je suis un pauvre enfant aveugle de naissance;
   Mais, avec ma gaieté, je chante, je suis roi.

   J.-F. CHATELAIN.



L'ENFANT DU SOLDAT


   Je n'ai plus d'appui sur la terre,
   Je suis errant, abandonné:
   Mon seul espoir était mon père,
   Et les combats l'ont moissonné!
   Mais avec orgueil je m'écrie:
   Il tomba fidèle et vaillant!
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!

   Au malheur son destin me livre
   Et j'implore en vain la pitié;
   Quand le brave a cessé de vivre,
   Serait-il si tôt oublié?
   Songez, vous que ma voix supplie,
   Qu'il mourut en vous défendant;
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!

   Voilà cette étoile éclatante
   Que je vis briller sur son sein:
   Faudra-t-il d'une main tremblante
   La vendre pour avoir du pain?
   Garde qu'elle ne soit flétrie!
   Me disait-il en expirant...
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!

   Déjà mon jeune coeur tressaille,
   Quand je vois flotter nos drapeaux;
   Au seul récit d'une bataille
   Je me sens le fils d'un héros:
   Je l'espère, ô France chérie!
   Un jour je t'offrirai mon sang...
   Ah! secourez le pauvre enfant
   Du soldat mort pour sa patrie!



CONSOLATION

   Composé en 1669.            A M. du Perrier.


   Ta douleur, du Perrier, sera donc éternelle?
         Et les tristes discours
   Que te met en l'esprit l'amitié paternelle
         L'augmenteront toujours?

   Le malheur de ta fille au tombeau descendue
         Par un commun trépas,
   Est-ce quelque dédale où ta raison perdue
         Ne se retrouve pas?

   Je sais de quels appas son enfance était pleine,
         Et n'ai pas entrepris,
   Injurieux ami, de soulager ta peine
         Avecque son mépris.

   Mais elle était du monde, où les plus belles choses
         Ont le pire destin;
   Et rose elle a vécu ce que vivent les roses,
         L'espace d'un matin.

   Puis quand ainsi serait que, selon ta prière,
         Elle aurait obtenu
   D'avoir en cheveux blancs terminé sa carrière,
         Qu'en fût-il advenu?

   Penses-tu que plus vieille en sa maison céleste
         Elle eût eu plus d'accueil,
   Ou qu'elle eût moins senti la poussière funeste
         Et les vers du cercueil?

   La mort a des rigueurs à nulle autre pareilles:
         On a beau la prier;
   La cruelle qu'elle est se bouche les oreilles,
         Et nous laisse crier.

   Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre
         Est sujet à ses lois;
   Et la garde qui veille aux barrières du Louvre
         N'en défend point les rois.

   De murmurer contre elle et perdre patience
         Il est mal à propos;
   Vouloir ce que Dieu veut est la seule science
         Qui nous met en repos.

   MALHERBE.



L'ANGE ET L'ENFANT


   Un ange au radieux visage,
   Penché sur le bord d'un berceau,
   Semblait contempler son image
   Comme dans l'onde d'un ruisseau.

   Charmant enfant qui me ressemble,
   Oh! disait-il, viens avec moi;
   Viens, nous serons heureux ensemble;
   La terre est indigne de toi.

   Là, jamais entière allégresse;
   L'âme y souffre de ses plaisirs;
   Les cris de joie ont leur tristesse,
   Et les voluptés leurs soupirs.

   La crainte est de toutes les fêtes;
   Jamais un jour calme et serein
   Du choc ténébreux des tempêtes
   N'a garanti le lendemain.

   Eh quoi! les chagrins, les alarmes,
   Viendraient troubler ce front si pur,
   Et par l'amertume des larmes
   Se terniraient ces yeux d'azur!

   Non, non, dans les champs de l'espace
   Avec moi tu vas t'envoler:
   La Providence te fait grâce
   Des jours que tu devais couler.

   Que personne dans ta demeure
   N'obscurcisse ses vêtements;
   Qu'on accueille ta dernière heure,
   Ainsi que tes premiers moments.

   Que les fronts y soient sans nuage,
   Que rien n'y révèle un tombeau.
   Quand on est pur comme à ton âge,
   Le dernier jour est le plus beau.

   Et secouant ses blanches ailes,
   L'ange, à ces mots, prit son essor
   Vers les demeures éternelles.
   Pauvre mère!... ton fils est mort.

   REBOUL.



LA FAUVETTE ET SES PETITS


   Aux branches d'un tilleul une jeune fauvette
   Avait de ses petits suspendu le berceau.
   D'écoliers turbulents une troupe inquiète,
       Cherchant quelque plaisir nouveau,
   Aperçut en passant le nid de la pauvrette:
   Le voir, être tenté, l'assaillir à l'instant,
       Chez ce peuple enclin à mal faire
       Ce fut l'ouvrage d'un moment.
     Tous sans pitié lui déclarent la guerre,
   Le pauvre nid vingt fois pensa faire le saut,
       Il n'était si petit marmot
   Qui ne fît de son mieux pour y lancer sa pierre.
   L'alarme cependant était grande au logis,
   La fauvette voyait l'instant où ses petits
     Allaient périr ou subir l'esclavage.
   Un esclavage, hélas! pire que le trépas.
       Les gens qu'elle voyait là-bas
   Étaient assurément quelque peuple sauvage
       Qui ne les épargnerait pas.
       Que faire en ce péril extrême?
   Mais que ne fait-on pas pour sauver ce qu'on aime?
       Elle vole au-devant des coups:
       Pour sa famille elle se sacrifie,
   Espérant que ces gens, dans leur affreux courroux,
       Se contenteront de sa vie.
       Aux yeux du peuple scélérat,
       Elle va, vient, vole et revole,
   S'élève tout à coup, et tout à coup s'abat,
     Fait tant qu'enfin cette race frivole
     Court après elle et laisse là le nid.
   Elle amusa longtemps cette maudite engeance,
     Les mena loin, fatigua leur constance,
       Et pas un d'eux ne l'atteignit.
   L'amour sauva le nid, le ciel sauva la mère,
     A ses petits elle en devint plus chère.
     Dieu sait la joie et tout ce qu'on lui dit,
     A son retour, de touchant et de tendre!
   Comme ils avaient passé tout ce temps sans rien prendre,
   Elle apaisa leur faim, puis chacun s'endormit.

   AUBERT.



ADIEUX A LA VIE

   --1780--


   J'ai révélé mon coeur au Dieu de l'innocence,
       Il a vu mes pleurs pénitents;
   Il guérit mes remords, il m'arme de constance;
       Les malheureux sont ses enfants.

   Mes ennemis, riant, ont dit dans leur colère:
       Qu'il meure et sa gloire avec lui!
   Mais à mon coeur calmé le Seigneur dit en père:
       Leur haine sera ton appui.

   A tes plus chers amis ils ont prêté leur rage;
       Tout trompe la simplicité!
   Celui que tu nourris court vendre ton image
       Noire de sa méchanceté.

   Mais Dieu t'entend gémir, Dieu vers qui te ramène
       Un vrai remords né de douleurs;
   Dieu qui pardonne enfin à la nature humaine
       D'être faible dans les malheurs.

   J'éveillerai pour toi la pitié, la justice
       De l'incorruptible avenir;
   Eux-mêmes épureront, par leur long artifice,
       Ton honneur qu'ils pensent ternir.

   Soyez béni, mon Dieu! vous qui daignez me rendre
       La paix et l'espoir sans orgueil;
   Vous qui, pour protéger le repos de ma cendre,
       Veillerez près de mon cercueil!

   Au banquet de la vie, infortuné convive,
       J'apparus un jour et je meurs:
   Je meurs, et sur ma tombe, où lentement j'arrive,
       Nul ne viendra verser des pleurs.

   Salut, champs que j'aimais, et vous, douce verdure,
       Et vous, riant exil des bois!
   Ciel, pavillon de l'homme, admirable nature,
       Salut pour la dernière fois!

   Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée
       Tant d'amis sourds à mes adieux!
   Qu'ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée!
       Qu'un ami leur ferme les yeux!

   GILBERT.



LES TROIS JOURS DE CHRISTOPHE COLOMB


   En Europe! en Europe!--Espérez! Plus d'espoir!
   «Trois jours, leur dit Colomb, et je vous donne un monde.»
   Et son doigt le montrait, et son oeil, pour le voir,
   Perçait de l'horizon l'immensité profonde.

   Il marche, et des trois jours le premier jour a lui;
   Il marche, et l'horizon recule devant lui;
   Il marche, et le jour baisse. Avec l'azur de l'onde
   L'azur d'un ciel sans borne à ses yeux se confond.
   Il marche, il marche encore, et toujours; et la sonde
   Plonge et replonge en vain dans une mer sans fond.

   Le pilote, en silence, appuyé tristement
   Sur la barre qui crie au milieu des ténèbres,
   Écoute du roulis le sourd mugissement,
   Et des mâts fatigués les craquements funèbres.
   Les astres de l'Europe ont disparu des cieux;
   L'ardente croix du sud épouvante ses yeux.
   Enfin l'aube attendue, et trop lente à paraître,
   Blanchit le pavillon de sa douce clarté:
   «Colomb! voici le jour! le jour vient de renaître!
   «--Le jour! et que vois-tu?--Je vois l'immensité.»

   Le second jour a lui. Que fait Colomb? il dort;
   La fatigue l'accable, et dans l'ombre on conspire.
   «Périra-t-il? Aux voix!--La mort! la mort! la mort!
   «--Qu'il triomphe demain, ou, parjure, il expire.»
   Les ingrats! quoi! demain, il aura pour tombeau
   Les mers où son audace ouvre un chemin nouveau!
   Et peut-être demain leurs flots impitoyables
   Le poussant vers ces bords que cherchait son regard,
   Les lui feront toucher, en roulant sur les sables
   L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard!
   Soudain du haut des mâts descendit une voix:
   Terre! s'écria-t-on, terre! terre!... Il s'éveille:
   Il court. Oui, la voilà, c'est elle, tu la vois,
   La terre!... ô doux spectacle! ô transports! ô merveille!
   O généreux sanglots qu'il ne peut retenir!
   Que dira Ferdinand, l'Europe, l'avenir?
   Il la donne à son roi, cette terre féconde;
   Son roi va le payer des maux qu'il a soufferts:
   Des trésors, des honneurs en échange d'un monde,
   Un trône, ah! c'était peu!... Que reçut-il? des fers.

   CASIMIR DELAVIGNE.



L'AUMONE


   Donnez, riches! l'aumône est soeur de la prière.
   Hélas! quand un vieillard, sur votre seuil de pierre,
   Tout raidi par l'hiver, en vain tombe à genoux;
   Quand les petits enfants, les mains de froid rougies,
   Ramassent sous vos pieds les miettes des orgies,
   La face du Seigneur se détourne de vous.

   Donnez! afin que Dieu qui dote les familles,
   Donne à vos fils la force, et la grâce à vos filles;
   Afin que votre vigne ait toujours un doux fruit;
   Afin qu'un blé plus mûr fasse plier vos granges;
   Afin d'être meilleurs; afin de voir des anges
       Passer dans vos rêves la nuit.

   Donnez! il vient un jour où le monde nous laisse.
   Vos aumônes là-haut vous font une richesse.
   Donnez afin qu'on dise: «Il a pitié de nous!»
   Afin que l'indigent que glacent les tempêtes,
   Que le pauvre qui souffre à côté de vos fêtes,
   Au seuil de vos palais fixe un oeil moins jaloux.

   Donnez! pour être aimés du Dieu qui se fit homme,
   Pour que le méchant même, en s'inclinant, vous nomme,
   Pour que votre foyer soit calme et fraternel;
   Donnez! afin qu'un jour à votre heure dernière,
   Contre tous vos péchés vous ayez la prière
       D'un mendiant puissant au ciel.

   VICTOR HUGO.



LA CHUTE DES FEUILLES


   De la dépouille de nos bois
   L'automne avait jonché la terre;
   Le bocage était sans mystère,
   Le rossignol était sans voix.
   Triste, et mourant, à son aurore,
   Un jeune malade à pas lents
   Parcourait une fois encore
   Le bois cher à ses premiers ans.

   «Bois que j'aime, adieu, je succombe:
   Votre deuil me prédit mon sort;
   Et dans chaque feuille qui tombe
   Je vois un présage de mort.
   Fatal oracle d'Épidaure,
   Tu m'as dit: «Les feuilles des bois
   «A tes yeux jauniront encore,
   «Mais c'est pour la dernière fois.

   «L'éternel cyprès se balance;
   «Déjà sur sa tête en silence
   «Il incline ses longs rameaux;
   «Ta jeunesse sera flétrie
   «Avant l'herbe de la prairie,
   «Avant les pampres des coteaux.»

   Et je meurs... de leur froide haleine
   M'ont touché les sombres autans;
   Et j'ai vu comme une ombre vaine
   S'évanouir mon beau printemps!
   Tombe, tombe, feuille éphémère!
   Voile aux yeux ce triste chemin;
   Cache au désespoir de ma mère
   La place où je serai demain.

   Mais vers la solitaire allée,
   Si mon amante désolée
   Venait pleurer quand le jour fuit,
   Éveille par ton léger bruit
   Mon ombre un instant consolée.
   Il dit, s'éloigne, et sans retour,
   La dernière feuille qui tombe
   A signalé son dernier jour.

   Sous le chêne on creusa sa tombe...
   Mais son amante ne vint pas
   Visiter la pierre isolée;
   Et le pâtre de la vallée
   Troubla seul du bruit de ses pas
   Le silence du mausolée.

   MILLEVOYE.



LE COIN DU GRAND-PÈRE


   Ce coin près du foyer, c'est le coin du grand-père.
   C'est là, je m'en souviens, qu'il aimait à s'asseoir,
   Les pieds sur les chenets, dans sa vieille bergère,
   Là qu'il lisait le jour et sommeillait le soir.

   Je crois le voir encor. Sa tête couronnée
   De beaux cheveux blanchis par l'âge et le chagrin,
   Se penchait en avant, doucement inclinée;
   Son visage était grave à la fois et serein.

   Son coeur était ouvert à tous. On pouvait lire
   Le calme sur son front, la bonté dans ses yeux;
   Et lorsque sur sa bouche il passait un sourire,
   On croyait voir briller comme un rayon des cieux.

   Puis, il était si bon pour moi! Dès que décembre,
   Neigeux, humide et froid, me fermait le jardin,
   Souvent à ses côtés, je jouais dans la chambre:
   Vénérable grand-père et petit-fils mutin!

   Je vous laisse à penser le tapage et la fête,
   Quand le ronfle à mon gré sifflait sur le plancher,
   Quand mes soldats de plomb, rangés tambour en tête,
   Sous mon commandement semblaient prêts à marcher.

   --Regarde donc! regarde, oh! regarde, grand-père!
   Il souriait, et moi, m'excitant, par des cris,
   Au combat, d'un seul coup je culbutais à terre
   Tous ces pauvres soldats disloqués et meurtris!

   Puis, lorsque j'étais las de jouer:--Une histoire.
   Grand-père!--et me voilà sur ses genoux assis.
   Lui, cherchant un moment dans sa vieille mémoire,
   Et me baisant au front, commençait ses récits.

   C'étaient des souvenirs de l'enfance lointaine,
   Ou bien quelque beau conte, un conte d'autrefois,
   Terrible... et j'écoutais, ne respirant qu'à peine,
   Mon oreille et mon coeur suspendus à sa voix?

   Souvent, dans la veillée, il prenait son gros livre;
   --Un vieillard, disait-il, est l'ami du vieillard,--
   Et tandis qu'il ouvrait ses deux fermoirs de cuivre,
   Un céleste bonheur animait son regard.

   Les mains jointes, le front recueilli, son visage
   Reflétait tout son coeur, ce coeur humble et pieux,
   Et rarement son doigt tournait la sainte page,
   Sans qu'une douce larme y tombât de ses yeux!

   Ainsi Dieu le reprit, lisant sa vieille Bible?
   Un soir, je l'appelais, le croyant endormi...
   Il n'était plus: la mort, comme un sommeil paisible,
   L'avait couché, serein, auprès de son ami!

   Maintenant, son fauteuil est vide. Le grand-père
   Ne viendra plus jamais s'asseoir au coin du feu!
   Mais sa place est meilleure au ciel que sur la terre:
   Il ne nous a quittés que pour aller à Dieu!

   L. TOURNIER.



HYMNE DE L'ENFANT A SON RÉVEIL


   O père qu'adore mon père!
   Toi qu'on ne nomme qu'à genoux!
   Toi, dont le nom terrible et doux
   Fait courber le front de ma mère!

   On dit que ce brillant soleil
   N'est qu'un jouet de ta puissance;
   Que sous tes pieds il se balance
   Comme une lampe de vermeil.

   On dit que c'est toi qui fais naître
   Les petits oiseaux dans les champs,
   Et qui donnes aux petits enfants
   Une âme aussi pour te connaître.

   On dit que c'est toi qui produis
   Les fleurs dont le jardin se pare,
   Et que, sans toi, toujours avare,
   Le verger n'aurait point de fruits.

   Aux dons que ta bonté mesure
   Tout l'univers est convié:
   Nul insecte n'est oublié
   A ce festin de la nature.

   L'agneau broute le serpolet,
   La chèvre s'attache au cytise,
   La mouche au bord du vase puise
   Les blanches gouttes de mon lait!

   L'alouette a la graine amère
   Que laisse envoler le glaneur,
   Le passereau suit le vanneur,
   Et l'enfant s'attache à sa mère.

   Et pour obtenir chaque don
   Que chaque jour tu fais éclore,
   A midi, le soir, à l'aurore,
   Que faut-il? Prononcer ton nom!

   O Dieu! ma bouche balbutie
   Ce nom des anges redouté;
   Un enfant même est écouté
   Dans le choeur qui te glorifie!...

   Ah! puisqu'il entend de si loin
   Les voeux que notre bouche adresse,
   Je veux lui demander sans cesse
   Ce dont les autres ont besoin.

   Mon Dieu, donne l'onde aux fontaines,
   Donne la plume aux passereaux,
   Et la laine aux petits agneaux,
   Et l'ombre et la rosée aux plaines.

   Donne au malade la santé,
   Au mendiant le pain qu'il pleure,
   A l'orphelin une demeure,
   Au prisonnier la liberté.

   Donne une famille nombreuse
   Au père qui craint le Seigneur;
   Donne à moi sagesse et bonheur,
   Pour que ma mère soit heureuse!...

   LAMARTINE.



DERNIER CHOEUR D'ESTHER

  --1689--


   Dieu fait triompher l'innocence,
   Chantons, célébrons sa puissance.

   Il a vu contre nous les méchants s'assembler,
       Et notre sang prêt à couler;
   Comme l'eau sur la terre ils allaient le répandre:
     Du haut du ciel sa voix s'est fait entendre;
       L'homme superbe est renversé,
       Ses propres flèches l'ont percé.

     J'ai vu l'impie adoré sur la terre,
     Pareil au cèdre, il cachait dans les cieux
         Son front audacieux;
   Il semblait à son gré gouverner le tonnerre,
     Foulait aux pieds ses ennemis vaincus:
   Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.

       Comment s'est calmé l'orage?
   Quelle main salutaire a chassé le nuage?
     L'aimable Esther a fait ce grand ouvrage.
   De l'amour de son Dieu son coeur s'est embrasé.
       Au péril d'une mort funeste
       Son zèle ardent s'est exposé;
     Elle a parlé: le ciel a fait le reste.

   Esther a triomphé des filles des Persans:
   La nature et le ciel à l'envi l'ont ornée.
   Tout ressent de ses yeux les charmes innocents,
   Jamais tant de beauté fut-elle couronnée?
   Les charmes de son coeur sont encor plus puissants,
   Jamais tant de vertu fut-elle couronnée?

       Ton Dieu n'est plus irrité:
   Réjouis-toi, Sion, et sors de la poussière,
     Quitte les vêtements de ta captivité,
       Et reprends ta splendeur première.
   Les chemins de Sion à la fin sont ouverts:
           Rompez vos fers,
           Tribus captives;
           Troupes fugitives,
       Repassez les monts et les mers,
     Rassemblez-vous des bouts de l'univers.

     Je reverrai ces campagnes si chères,
     J'irai pleurer au tombeau de mes pères.
   Relevez, relevez les superbes portiques
   Du temple où notre Dieu se plaît d'être adoré:
   Que de l'or le plus pur son autel soit paré,
   Et que du sein des monts le marbre soit tiré.
   Prêtres sacrés, préparez vos cantiques.
   Liban, dépouille-toi de tes cèdres antiques:

   Dieu descend et vient habiter parmi nous:
       Terre, frémis d'allégresse et de crainte;
       Et vous, sous sa majesté sainte,
           Cieux, abaissez-vous.

   Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
   Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
   Jeune peuple, courez à ce maître adorable.
   Les biens les plus charmants n'ont rien de comparable
   Aux torrents de plaisirs qu'il répand dans un coeur.
   Que le Seigneur est bon! que son joug est aimable!
   Heureux qui dès l'enfance en connaît la douceur!
         Il s'apaise, il pardonne;
       Du coeur ingrat qui l'abandonne
         Il attend le retour;
       Il excuse notre faiblesse,
       A nous chercher même il s'empresse;
       Pour l'enfant qu'elle a mis au jour
       Une mère a moins de tendresse.
   Ah! qui peut avec lui partager notre amour?

   Il nous fait remporter une illustre victoire.
       Il nous a révélé sa gloire.
   Ah! qui peut avec lui partager notre amour?
   Que son nom soit béni, que son nom soit chanté;
   Que l'on célèbre ses ouvrages
   Au delà des temps et des âges,
         Au delà de l'éternité.

   J. RACINE.



LE NID

   Moins on tient de place, plus on est à couvert:
   une feuille suffit au nid de l'oiseau-mouche.

   _Bernardin de Saint-Pierre._


   De ce buisson de fleurs approchons-nous ensemble:
   Vois-tu ce nid posé sur la branche qui tremble?
   Pour le couvrir, vois-tu les rameaux se ployer?
   Les petits sont cachés sous leur couche de mousse;
   Ils sont tous endormis!... Oh! viens, ta voix est douce:
         Ne crains pas de les effrayer.

   De ses ailes encore la mère les recouvre;
   Son oeil appesanti se referme et s'entr'ouvre,
   Et son amour souvent lutte avec le sommeil:
   Elle s'endort enfin... Vois comme elle repose!
   Elle n'a rien pourtant qu'un nid sous une rose,
         Et sa part de notre soleil.

   Vois, il n'est point de vide en son étroit asile,
   A peine s'il contient sa famille tranquille;
   Mais là le jour est pur, là le sommeil est doux,
   C'est assez!... Elle n'est ici que passagère;
   Chacun de ses petits peut réchauffer son frère,
         Et son aile les couvre tous.

   Et nous, pourtant, mortels, nous passagers comme elle,
   Nous fondons des palais quand la mort nous appelle;
   Le présent est flétri par nos voeux d'avenir;
   Nous demandons plus d'air, plus de jour, plus d'espace,
   Des champs, un toit plus grand!... Ah! faut-il tant de place
         Pour aimer un jour... et mourir!

   E. SOUVESTRE.



LE MONTAGNARD ÉMIGRÉ


   Combien j'ai douce souvenance
   Du joli lieu de ma naissance!
   Ma soeur, qu'ils étaient beaux les jours
           De France!
   O mon pays, sois mes amours
           Toujours.

   Te souvient-il que notre mère
   Au foyer de notre chaumière
   Nous pressait sur son sein joyeux,
           Ma chère!
   Et nous baisions ses blancs cheveux
           Tous deux.

   Ma soeur, te souvient-il encore
   Du château que baignait la Dore?
   Et de cette tant vieille tour
           Du Maure,
   Où l'airain sonnait le retour
           Du jour?

   Te souvient-il du lac tranquille
   Qu'effleurait l'hirondelle agile,
   Du vent qui courbait le roseau
           Mobile,
   Et du soleil couchant sur l'eau
           Si beau?

   Oh! qui me rendra mon Hélène
   Et ma montagne et le grand chêne!
   Leur souvenir fait tous les jours
           Ma peine.
   Mon pays sera mes amours
           Toujours!

   CHATEAUBRIAND.



LE RETOUR DANS LA PATRIE


     Qu'il va lentement, le navire
     A qui j'ai confié mon sort!
     Au rivage où mon coeur aspire
     Qu'il est lent à trouver un port!
         France adorée?
         Douce contrée,
   Mes yeux cent fois ont cru te découvrir;
         Qu'un vent rapide
         Soudain nous guide
   Aux bords sacrés où je reviens mourir.
     Mais enfin le matelot crie:
       Terre! terre! là-bas, voyez!
     Ah! tous mes maux sont oubliés:
         Salut à ma patrie!

     Oui, voilà les rives de France;
     Oui, voilà le port vaste et sûr,
     Voisin des champs où mon enfance
     S'écoula sous un chaume obscur.
         France adorée!
         Douce contrée!
   Après vingt ans, enfin, je te revois.
         De mon village
         Je vois la plage;
   Je vois fumer la cime de nos toits.
     Combien mon âme est attendrie!
     Là furent mes premiers amours;
     Là ma mère m'attend toujours;
         Salut à ma patrie!

     Loin de mon berceau, jeune encore,
     L'inconstance emporta mes pas
     Jusqu'au sein des mers où l'aurore
     Sourit aux plus riches climats.
         France adorée!
         Douce contrée!
   Dieu te devait leurs fécondes chaleurs.
         Toute l'année,
         Là, brille ornée
   De fleurs, de fruits, et de fruits et de fleurs.
     Mais là, ma jeunesse flétrie
     Rêvait à des climats plus chers:
     Là, je regrettais nos hivers.
         Salut à ma patrie!

     Poussé chez des peuples sauvages
     Qui m'offraient de régner sur eux,
     J'ai su défendre leurs rivages
     Contre des ennemis nombreux.
         France adorée!
         Douce contrée!
   Tes champs alors gémissaient envahis.
         Puissance et gloire,
         Cris de victoire,
   Rien n'étouffa la voix de mon pays:
     De tout quitter mon coeur me prie;
     Je reviens pauvre, mais constant.
     Une bêche est là qui m'attend.
         Salut à ma patrie!

     Au bruit des transports d'allégresse
     Enfin le navire entre au port.
     Dans cette barque où l'on se presse,
     Hâtons-nous d'atteindre le bord.
         France adorée!
         Douce contrée!
     Puissent tes fils te revoir ainsi tous!
         Enfin j'arrive,
         Et sur la rive
   Je rends au ciel, je rends grâce à genoux.
     Je t'embrasse, ô terre chérie!
     Dieu! qu'un exilé doit souffrir!
     Moi désormais, je puis mourir;
         Salut à ma patrie!

   BÉRANGER.



AH! SI J'ÉTAIS PETIT OISEAU!


   C'était le plus beau jour de tous les jours d'automne,
   Un de ces jours brillants, jours aux mille couleurs,
   Où la terre ravie, effeuillant sa couronne,
       Nous jette ses fruits et ses fleurs.

   La mère travaillait à la fenêtre assise,
   Mère au front gracieux, au regard calme, doux,
   Et l'enfant apprenait, en silence et soumise,
       Une leçon sur ses genoux.

   Relevant quelquefois sa tête rose et blanche,
   Pour sourire au soleil, au splendide horizon,
   Elle écoutait l'oiseau qui sautait sur la branche,
       En chantant gaiement sa chanson.

   La pauvre mère alors, et bonne et généreuse,
   Pour ne pas la gronder, feignait de ne rien voir,
   Ou ramenait d'un mot sa chère paresseuse
       Au doux sentiment du devoir.

   Que sa voix était tendre et pleine d'indulgence!
   «Allons, chère Marie, allons, tu n'apprends pas.
   Ton livre déchiré trahit ta négligence,
       Que vois-tu de si beau là-bas?»

   Elle invitait encor la gentille rêveuse
   A reprendre courage, à lire de nouveau,
   Quand l'enfant s'écria: «Que je suis malheureuse!
       Ah! si j'étais petit oiseau!

   Ah! si j'étais l'oiseau qui toujours saute et chante;
   Qui n'a souci de rien, qu'on voit toujours joyeux;
   Si j'étais cet oiseau, que je serais contente,
       Et que mon sort serait heureux!

   Plus de livre ennuyeux, plus de leçon sévère;
   Voltiger tout le jour, courir et s'amuser,
   Causer avec les fleurs, caresser la bruyère,
       Sur le gazon se reposer;

   Toujours nouveau plaisir, toujours nouvelle fête;
   Sous les arbres touffus, j'arrêterais mon vol,
   Et m'en irais souvent appeler la fauvette,
       Pour rire avec le rossignol.

   Tu dis que c'est là-haut qu'on chante les louanges,
   Que la terre répète en tout temps, en tout lieu:
   J'y volerais aussi pour entendre les anges
       Chanter dans le ciel du bon Dieu.

   Sans regrets, sans chagrins, toujours libre et ravie,
   Chaque jour le soleil me paraîtrait plus beau;
   Ainsi s'écouleraient tous les jours de ma vie.
       Ah! si j'étais petit oiseau!»

   --«Sans doute, chère enfant, cette vie a des charmes,
   Mais elle compte aussi plus d'un jour douloureux.
   L'oiseau n'est pas exempt de craintes ni d'alarmes,
       Il est souvent bien malheureux.

   Quand l'hiver couvre tout de glace et de tristesse,
   Lorsque tu dors, enfant, sous de légers rideaux,
   On n'entend plus dans l'air que les cris de détresse
       Poussés par les petits oiseaux.

   Oh! que leur voix alors est touchante et plaintive!
   Ils vont mourir de faim, de froid et de douleur.
   Car ils n'ont plus de mère inquiète, attentive,
       Pour les réchauffer sur son coeur.

   Plus heureux que l'oiseau, dont la vie est amère,
   L'enfant reçoit du ciel un regard plein de feu,
   Un coeur intelligent pour comprendre sa mère,
       Une âme pour adorer Dieu.

   Regarde celui-ci qui frôle de son aile
   Et la branche de l'arbre et le gazon fleuri;
   Il va nous faire entendre une chanson nouvelle;
       Qu'il est mignon, qu'il est joli!

   Il paraît bien joyeux, les airs sont sa patrie!
   Sans craindre le péril, sans songer à son sort,
   Il chante, court, s'envole, et légère est sa vie;
       Demain, peut-être, il sera mort.»

   La mère encor parlait quand soudain l'éclair brille.
   Bientôt l'air retentit sous le grand peuplier,
   Et l'oiseau qui chantait tombe sous la charmille,
       Frappé par le plomb meurtrier.

   On s'élance, on accourt, de terreur palpitantes.
   Hélas! il est trop tard! Oh! le cruel chasseur!
   L'oiseau fermait déjà ses paupières mourantes:
       Que de regrets! que de douleur!

   On essaya pourtant de rappeler la vie;
   Longtemps on espéra qu'il rouvrirait les yeux:
   Tout en le réchauffant, la gentille Marie
       Versa bien des pleurs douloureux.

   Elle lui dit tout bas beaucoup de douces choses
   (Car l'enfant sut de Dieu comprendre la leçon),
   Puis on l'ensevelit sous des feuilles de roses
       Que l'on cacha sous le gazon.

   Elle revint alors désolée et pensive,
   Le coeur gros de soupirs, rêvant au pauvre oiseau;
   Et puis, sans dire un mot, sérieuse, attentive,
       Elle étudia de nouveau.

   Puis, un moment après, elle dit en prière:
   «Seigneur! Seigneur mon Dieu! de ton ciel triomphant,
   Oh! conserve toujours un enfant à sa mère,
       Et garde la mère à l'enfant!»

   Mlle ISABELLE RODIER.



UNE PROMENADE DE FÉNELON


   Victime de l'intrigue et de la calomnie,
   Et par un noble exil expiant son génie,
   Fénelon, dans Cambrai, regrettant peu la cour,
   Répandait les bienfaits et recueillait l'amour;
   Instruisait, consolait, donnait à tous l'exemple;
   Son peuple pour l'entendre accourait dans le temple.
   Il parlait, et les coeurs s'ouvraient tous à sa voix.
   Quand du saint ministère ayant porté le poids,
   Il cherchait, vers le soir, le repos, la retraite,
   Alors, aux champs aimés du sage et du poète,
   Solitaire et rêveur, il allait s'égarer.
   De quel charme à leur vue il se sent pénétrer!
   Il médite, il compose, et son âme l'inspire!
   Jamais un vain orgueil ne le presse d'écrire;
   Sa gloire est d'être utile; heureux quand il a pu
   Montrer la vérité, faire aimer la vertu!

   Ses regards, animés d'une flamme céleste,
   Relèvent de ses traits la majesté modeste,
   Sa taille est haute et noble; un bâton à la main,
   Seul, sans faste et sans crainte, il poursuit son chemin,
   Contemple la nature et jouit de Dieu même.
   Il visite souvent les villageois qu'il aime,
   Et chez ces bonnes gens, de le voir tout joyeux,
   Vient sans être attendu, s'assied au milieu d'eux,
   Écoute le récit des peines qu'il soulage,
   Joue avec les enfants, et goûte le laitage.
   Un jour, loin de la ville ayant longtemps erré,
   Il arrive aux confins d'un hameau retiré,
   Et sous un toit de chaume, indigente demeure,
   La pitié le conduit; une famille y pleure.

   Il entre, et sur-le-champ, faisant place au respect,
   La douleur, un moment, se tait à son aspect.
   O ciel! c'est monseigneur!... On se lève, on s'empresse;
   Il voit avec plaisir éclater leur tendresse.

   «Qu'avez-vous, mes enfants? d'où naît votre chagrin?
   «Ne puis-je le calmer? Versez-le dans mon sein;
   «Je n'abuserai point de votre confiance.»

   On s'enhardit alors et la mère commence:
   «Pardonnez, monseigneur, mais vous n'y pouvez rien;
   «Ce que nous regrettons, c'était tout notre bien;
   «Nous n'avions qu'une vache!... hélas! elle est perdue;
   «Depuis trois jours entiers nous ne l'avons point vue.
   «Notre pauvre Brunon!.. nous l'attendons en vain;
   «Les loups l'auront mangée, et nous mourrons de faim.
   «Peut-il être un malheur au nôtre comparable?

   --«Ce malheur, mes amis, est-il irréparable?»
   Dit le prélat, «et moi ne puis-je vous offrir,
   «Touché de vos regrets, de quoi les adoucir?
   «En place de Brunon, si j'en trouvais une autre?...»

   --«L'aimerions-nous autant que nous aimons la nôtre?
   «Pour oublier Brunon il faudra bien du temps!
   «Eh! comment l'oublier?... Ni nous ni nos enfants
   «Nous ne serons ingrats. C'était notre nourrice!
   «Nous l'avions achetée étant encor génisse!
   «Accoutumée à nous, elle nous entendait,
   «Et même à sa manière elle nous répondait;
   «Son poil était si beau, d'une couleur si noire;
   «Trois marques seulement, plus blanches que l'ivoire,
   «Ornaient son large front et ses pieds de devant;
   «Avec mon petit Claude elle jouait souvent;
   «Il montait sur son dos, elle le laissait faire;
   «Je riais... A présent nous pleurons, au contraire!
   «Non, monseigneur, jamais, il n'y faut pas penser,
   «Une autre ne pourra chez nous la remplacer.»

   Fénelon écoutait cette plainte naïve;
   Mais pendant l'entretien, bientôt le soir arrive.
   Quand on est occupé de sujets importants,
   On ne s'aperçoit pas de la fuite du temps.
   Il promet en partant de revoir la famille...
   «Ah! monseigneur, lui dit la plus petite fille,
   «Si vous vouliez pour nous la demander à Dieu,
   «Nous la retrouverions.»--«Ne pleurez plus; adieu.»

   Il reprend son chemin, il reprend ses pensées,
   Achève en son esprit des pages commencées;
   Il marche; mais déjà l'ombre croît, le jour fuit.
   Ce reste de clarté qui devance la nuit
   Guide encore ses pas à travers les prairies,
   Et le calme du soir nourrit ses rêveries.

   Tout à coup un objet à ses yeux s'est montré;
   Il regarde... il croit voir.., il distingue en un pré,
   Seule, errante et sans guide, une vache... C'est elle
   Dont on lui fit tantôt un portrait si fidèle...
   Il ne peut s'y tromper; et soudain, empressé,
   Il court dans l'herbe humide, il franchit un fossé,
   Arrive haletant; et Brunon complaisante,
   Loin de le fuir, vers lui s'avance et se présente.
   Lui-même, satisfait, la flatte de la main.

   Mais que faire? Va-t-il poursuivre son chemin?
   Retourner sur ses pas, ou regagner la ville?
   Déjà, pour revenir, il a fait plus d'un mille.
   «Ils l'auront dès ce soir, dit-il, et par mes soins
   «Elle leur coûtera quelques larmes de moins.»
   Il saisit à ces mots la corde qu'elle traîne,
   Et marchant lentement, derrière lui l'emmène.
   Venez, mortels, si fiers d'un vain et mince éclat;
   Voyez, en ce moment, ce digne et saint prélat,
   Que son nom, son génie, et son titre décore,
   Mais que tant de bonté révèle plus encore.
   Ce qui fait votre orgueil vaut-il un trait si beau?
   Le voilà fatigué, de retour au hameau.
   Hélas! à la clarté d'une faible lumière,
   On veille, on pleure encor dans la triste chaumière.
   Il arrive à la porte: «Ouvrez-moi, mes enfants,
   «Ouvrez-moi; c'est Brunon, Brunon que je vous rends.»

   On accourt; ô surprise! ô joie! ô doux spectacle!
   La fille croit que Dieu fait pour elle un miracle:
   «Ce n'est point monseigneur, c'est un ange des cieux
   «Qui, sous ses traits chéris, se présente à nos yeux,
   «Pour nous faire plaisir il a pris sa figure:
   «Aussi je n'ai pas peur... Oh! non, je vous assure,
   «Bon ange!...» En ce moment, de leurs larmes noyés,
   Père, mère, enfants, tous sont tombés à ses pieds.
   «Levez-vous, mes amis; mais quelle erreur étrange!
   «Je suis votre archevêque et ne suis point un ange;
   «J'ai retrouvé Brunon, et pour vous consoler
   «Je revenais vers vous; que n'ai-je pu voler!
   «Reprenez-la; je suis heureux de vous la rendre.»

   «--Quoi! tant de peine! ô ciel! avez-vous pu la prendre,
   «Et vous-même?» Il reçoit leurs respects, leur amour;
   Mais il faut bien aussi que Brunon ait son tour.

   On lui parle. «C'est donc ainsi que tu nous laisses?
   «Mais te voilà!» Je donne à penser les caresses!
   Brunon semble répondre à l'accueil qu'on lui fait.
   Tel au retour d'Ulysse, son chien le reconnaît.
   «Il faut, dit Fénelon, que je reparte encore;
   «A peine dans Cambrai serai-je avant l'aurore;
   «Je crains d'inquiéter mes amis, ma maison...
   «--Oui, dit le villageois, oui, vous avez raison;
   «On pleurerait ailleurs quand vous séchez nos larmes!
   «Vous êtes tant aimé!... Prévenez leurs alarmes
   «Mais comment retourner? car vous êtes bien las!
   «Monseigneur, permettez... nous vous offrons nos bras.
   «Oui, sans vous fatiguer, vous ferez le voyage.»

   D'un peuplier voisin on abat le branchage.
   Mais au hameau déjà le bruit s'est répandu.
   Monseigneur est ici!... Chacun est accouru,
   Chacun veut le servir. De bois et de ramée
   Une civière agreste aussitôt est formée,
   Qu'on tapisse partout de fleurs, d'herbages frais;
   Des branches au-dessus s'arrondissent en dais;
   Le bon prélat s'y place, et mille cris de joie
   Volent au loin; l'écho les double et les renvoie.
   Il part: tout le hameau l'environne, le suit;
   La clarté des flambeaux brille à travers la nuit,
   Le cortège bruyant qu'égaye un chant rustique,
   Marche... Honneurs innocents et gloire pacifique!
   Ainsi par leur amour Fénelon escorté,
   Jusque dans son palais en triomphe est porté.

   ANDRIEUX.



QUATRAINS MORAUX


   1.

   Tout annonce d'un Dieu l'éternelle existence;
   On ne peut le comprendre, on ne peut l'ignorer:
   La voix de l'univers annonce sa puissance,
   Et la voix de nos coeurs dit qu'il faut l'adorer.

   2.

   Contre la conscience il n'est point de refuge:
   Elle parle en nos coeurs; rien n'étouffe sa voix,
   Et de nos actions elle est tout à la fois
   La loi, l'accusateur, le témoin et le juge.

   3.

   Enfants, quelque irrité que vous paraisse un père,
   Croyez qu'il est toujours votre ami le plus doux,
   Son coeur en vous montrant un courroux nécessaire,
   Le fait pour votre bien, et souffre plus que vous.

   4.

   Que vous devez aimer cette maman si chère,
   Qui souffrit tant pour vous, qui vous rend tant de soins,
   Et qui prévoit si bien vos peines, vos besoins!
   Est-il assez d'amour pour payer une mère?

   5.

   Soyez doux, complaisants, d'un caractère affable:
   On est toujours aimé quand on est sans humeur;
   L'esprit ne suffit pas, enfants, pour être aimable;
   Il faut y joindre encor l'indulgente douceur.

   6.

   Offensez-vous quelqu'un, votre orgueil vous refuse
   A demander pardon de votre emportement.
   Eh! pourquoi donc rougir de ce beau mouvement?
   La honte est dans l'offense, et non pas dans l'excuse.

   7.

   Notre vie est si courte! Il la faut employer;
   Instruisez-vous, enfants, dès l'âge le plus tendre.
   Vous serez malheureux si vous cessez d'apprendre
   Et c'est un jour perdu qu'un jour sans travailler.



LE BON EMPLOI DU TEMPS


   Comme la bienfaisante pluie
   Féconde la terre en été
   Dieu fit pour féconder la vie,
   Le travail et l'activité.
   Ne laissons point d'heure inutile:
   Songeons que la paille stérile
   Est foulée aux pieds du glaneur;
   Puissent s'amasser nos journées,
   Comme les gerbes moissonnées,
   Dans le grenier du laboureur!

   Mme AMABLE TASTU.



LE CÈDRE DU LIBAN


   Le cèdre du Liban s'était dit en lui-même:
   «Je règne sur les monts; ma tête est dans les cieux,
   «J'étends sur les forêts mon vaste diadème;
   «Je prête un noble asile à l'aigle audacieux.

   «A mes pieds l'homme rampe...» Et l'homme qu'il outrage
   Rit, se lève, et d'un bras trop longtemps dédaigné
   Fait tomber sous la hache et la tête et l'ombrage
   De ce roi des forêts, de sa chute indigné...

   Vainement il s'exhale en des plaintes amères;
   Les arbres d'alentour sont joyeux de son deuil:
   Affranchis de son ombre, ils s'élèvent en frères,
   Et du géant superbe un ver punit l'orgueil.

   LE BRUN.



LA FEUILLE


   De ta tige détachée,
   Pauvre feuille desséchée,
   Où vas-tu?--Je n'en sais rien:
   L'orage a brisé le chêne
   Qui seul était mon soutien.
   De son inconstante haleine
   Le zéphir ou l'aquilon
   Depuis ce jour me promène
   De la forêt à la plaine,
   De la montagne au vallon.
   Je vais où le vent me mène,
   Sans me plaindre ou m'effrayer,
   Je vais où va toute chose,
   Où va la feuille de rose
   Et la feuille de laurier.

   ARNAULT.



LE PLUS DOUX NOM

   «Emmanuel... Dieu avec nous!»


   Plus doux qu'est au printemps le parfum de la rose,
           Quand l'aube luit;
   Que le sein maternel où l'enfant se repose,
           Quand vient la nuit;
   Plus doux et plus touchant que le doux nom de père
           Pour l'orphelin;
   Plus doux qu'est à nos yeux l'éclat de la lumière
           A son déclin;
   Plus douce qu'est au coeur que le bruit empoisonne
           La paix du soir;
   Plus doux qu'est au mourant que la vie abandonne
           Le mot d'espoir;
   Plus doux qu'est le regard du jeune enfant qui prie
           Près de son lit;
   Plus doux qu'est dans l'exil le doux nom de patrie
           Pour le proscrit;
   Plus doux qu'est au rocher battu par la tempête
           L'aspect du port;
   Plus doux qu'est le duvet où l'oiseau met sa tête
           Quand il s'endort;
   Plus doux qu'au pèlerin arrivant de la terre
           Est le chant des élus,
   --Plus doux est au pécheur perdu dans sa misère
           Le doux nom de Jésus!

   THÉOPHILE GONTARD.



DANDOLO


   Venise aux Byzantins demandait un traité.
   Auprès de l'empereur part comme député
   Un des plus nobles fils de Venise la belle,
   Dandolo!... L'empereur ordonne qu'on l'appelle.
   Il entre!... Le traité l'attendait tout écrit:
   «Lisez, lui dit le prince, et puis signez...» Il lit.
   Mais soudain, pâlissant de colère, il s'écrie:
   «Ce traité flétrirait mon nom et ma patrie,
   «Je ne signerai pas!» L'impétueux César
   Se lève! Dandolo l'écrase d'un regard.
   Le prince veut parler de présents, il s'indigne!
   De bourreaux, il sourit; de prêtres, il se signe!

   Alors tout écumant de honte et de fureur:
   «Si tu ne consens pas, traître, dit l'empereur,
   «J'appelle ici soudain quatre esclaves fidèles,
   «Je te fais garrotter, et là, dans tes prunelles,
   «Un fer rouge éteindra le feu évanoui;
   «Ainsi, hâte-toi donc, et réponds enfin... oui!»
   Il se tait!.. On apporte une lame brûlante!
   Il se tait!.. On l'applique à sa paupière ardente:
   Il se tait!.. De ses yeux où le fer s'enfonçait,
   Le sang coule: il se tait! la chair fume: il se tait!..
   Et quand de ses bourreaux l'oeuvre fut achevée,
   Tranquille et ferme il dit: «La patrie est sauvée!»
   Eh bien! ce front d'airain, inflexible aux douleurs,
   Ces yeux qui torturés n'ont que du sang pour pleurs,
   Cet immobile front où pas un pli ne bouge,
   Qui ne sourcille pas sous le feu d'un fer rouge,
   Ces yeux, ce front, ce coeur, avaient quatre-vingts ans!
   Jeune aurait-il mieux fait? Vit-on ses faibles sens
   Le trahir, et son corps manqua-t-il à son âme?
   Va, va, fouille l'histoire avec des yeux de flamme,
   Jeune homme, et trouve un trait plus beau que ce trait-là.
   Auprès de Dandolo, qu'est-ce que Scevola?

   E. LEGOUVÉ.



L'OREILLER D'UNE PETITE FILLE


   Cher petit oreiller, doux et chaud sous ma tête,
   Plein de plume choisie, et blanc, et fait pour moi!
   Quand on a peur du vent, des loups, de la tempête,
   Cher petit oreiller, que je dors bien sur toi!
   Beaucoup, beaucoup d'enfants, pauvres, nus et sans mère,
   Sans maison, n'ont jamais d'oreiller pour dormir;
   Ils ont toujours sommeil! O destinée amère!
   Maman, douce maman, cela me fait gémir,

   Et quand j'ai prié Dieu pour tous ces petits anges
   Qui n'ont pas d'oreiller, moi, j'embrasse le mien;
   Seule dans mon doux nid qu'à tes pieds tu m'arranges,
   Je te bénis, ma mère, et je touche le tien.
   Je ne m'éveillerai qu'à la lueur première
   De l'aube au rideau bleu; c'est si gai de la voir!
   Je vais dire tout bas ma plus tendre prière;
   Donne encore un baiser, bonne maman! Bonsoir.

   PRIÈRE

   Dieu des enfants, le coeur d'une petite fille,
   Plein de prière, écoute! est ici sous mes mains;
   On me parle souvent d'orphelins sans famille;
   Dans l'avenir, mon Dieu! ne fais plus d'orphelins!
   Laisse descendre au soir un ange qui pardonne,
   Pour répondre à des voix que l'on entend gémir;
   Mets sous l'enfant perdu, que la mère abandonne,
   Un petit oreiller qui le fasse dormir.

   Mme DESBORDES-VALMORE.



PARAPHRASE DU PSAUME CXLVI


   N'espérons plus, mon âme, aux promesses du monde,
   Sa lumière est un verre, et sa faveur une onde
   Que toujours quelque vent empêche de calmer;
   Quittons ces vanités, lassons-nous de les suivre:
           C'est Dieu qui nous fait vivre,
           C'est Dieu qu'il faut aimer.

   En vain, pour satisfaire à nos lâches envies,
   Nous passons près des rois tout le temps de nos vies
   A souffrir des mépris et ployer les genoux:
   Ce qu'ils peuvent n'est rien; ils sont, ce que nous sommes,
           Véritablement hommes,
           Et meurent comme nous.

   Ont-ils rendu l'esprit, ce n'est plus que poussière
   Que cette majesté si pompeuse et si fière
   Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers,
   Et, dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines
           Font encore les vaines,
           Ils sont mangés des vers.

   Là se perdent ces noms de maîtres de la terre,
   D'arbitres de la paix, de foudres de la guerre;
   Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs;
   Et tombent avec eux d'une chute commune
           Tous ceux que leur fortune
           Faisait leurs serviteurs.

   MALHERBE.



LE BONHEUR DU CHRÉTIEN


   Que ne puis-je, ô mon Dieu, Dieu de ma délivrance,
   Remplir de ta louange et la terre et les cieux,
   Les prendre pour témoins de ma reconnaissance,
   Et dire au monde entier combien je suis heureux!

   Heureux quand je t'écoute et que cette parole
   Qui dit: «Lumière sois!» et la lumière fut,
   S'abaisse jusqu'à moi, m'instruit et me console,
   Et me dit: «C'est ici le chemin du salut!»

   Heureux quand je te parle, et que de ma poussière,
   Je fais monter vers toi mon hommage et mon voeu,
   Avec la liberté d'un fils devant son père,
   Et le saint tremblement d'un pécheur devant Dieu.

   Heureux lorsque ton jour, ce jour qui vit éclore
   Ton oeuvre du néant et ton fils du tombeau,
   Vient m'ouvrir les parvis où ton peuple t'adore,
   Et de mon zèle éteint rallumer le flambeau.

   Heureux quand sous les coups de ta verge fidèle,
   Avec amour battu, je souffre avec amour:
   Pleurant, mais sans douter de ta main paternelle,
   Pleurant, mais sous la croix, pleurant, mais pour un jour.

   Heureux, lorsque, attaqué par l'Ange de la chute,
   Prenant la Croix pour arme et l'Agneau pour Sauveur,
   Je triomphe à genoux et sors de cette lutte
   Vainqueur, mais tout meurtri, tout meurtri, mais vainqueur.

   Heureux, toujours heureux! J'ai le Dieu fort pour père,
   Pour frère Jésus-Christ, pour guide l'Esprit-Saint!
   Que peut ôter l'enfer, que peut donner la terre
   A qui jouit du ciel et du Dieu trois fois saint?

   A. MONOD.



LE NID DE FAUVETTES


   Je le tiens, ce nid de fauvettes!
   Ils sont deux, trois, quatre petits!
   Depuis si longtemps je vous guette;
   Pauvres oiseaux, vous voilà pris!

   Criez, sifflez, petits rebelles,
   Débattez-vous; oh! c'est en vain,
   Vous n'avez pas encor vos ailes,
   Comment vous sauver de ma main?

   Mais quoi! n'entends-je pas leur mère
   Qui pousse des cris douloureux?
   Oui, je le vois, oui, c'est leur père
   Qui vient voltiger auprès d'eux.

   Ah! pourrais-je causer leur peine,
   Moi qui, l'été, dans les vallons,
   Venais m'endormir sous un chêne,
   Au bruit de leurs douces chansons?

   Hélas! si du sein de ma mère
   Un méchant venait me ravir,
   Je le sens bien, dans sa misère,
   Elle n'aurait plus qu'à mourir.

   Et je serais assez barbare,
   Pour vous arracher vos enfants?
   Non, non, que rien ne vous sépare;
   Non, les voici, je vous les rends.

   Apprenez-leur, dans le bocage,
   A voltiger auprès de vous;
   Qu'ils écoutent votre ramage
   Pour former des sons aussi doux.

   Et moi, dans la saison prochaine,
   Je reviendrai dans les vallons,
   Dormir quelquefois sous un chêne,
   Au bruit de leurs douces chansons.

   BERQUIN.



A MES OISEAUX


   Oh! que vous chantez bien, mes petits canaris!
   C'est que vous avez tout à souhait: belle cage,
   Grain nouveau, gai soleil, air pur et frais breuvage,
   Et votre joie éclate en vos airs favoris!

   Mais savez-vous, au moins, d'où vous vient cette fête?
   Moi, j'achète ce grain dont vous êtes friands:
   Mais qui l'a fait germer et mûrir dans les champs?
   Je vous verse cette eau: mais cette eau, qui l'a faite?

   Qui donc a fait couler le limpide ruisseau
   Où, dans mon gobelet, pour vous je l'ai puisée?
   C'est moi qui vous ai mis tout près de la croisée;
   Quand j'ai vu ce jour pur et ce soleil si beau:

   Mais d'où vient ce beau jour, et d'où vient l'astre même?
   Qui l'a formé? Qui l'a suspendu dans les airs,
   Pour être bienfaiteur et roi de l'univers?
   Dites, le savez-vous?--C'est quelqu'un qui vous aime.

   C'est Dieu, mes canaris!--La graine et le ruisseau,
   L'azur et le soleil, et les cieux et la terre
   Sont son oeuvre: et c'est lui qui, comme un tendre père
   S'occupe de l'enfant et prend soin de l'oiseau!

   C'est Dieu qui vous a faits, c'est Dieu qui vous apprête
   Ce repas, cet abri; c'est lui qui vous revêt,
   Dans la saison d'hiver, de ce moelleux duvet
   Où, pour vous endormir, vous cachez votre tête;

   Lui qui vous a donné ces jolis petits yeux,
   Et cette douce voix aux sémillants ramages!
   A lui donc tous vos chants, à lui tous vos hommages!
   Chantez, dès que l'aurore apparaît dans les cieux;

   Chantez, lorsqu'à midi ruisselle la lumière;
   Chantez, quand le jour baisse et meurt à l'horizon!
   Ensemble, rendons grâce et gloire à son saint nom;
   Au bon Dieu votre chant, au bon Dieu ma prière!

   L. TOURNIER.



LE VAISSEAU _LE VENGEUR_


       Ah! des flots fût-on la victime,
   Ainsi que le _Vengeur_ il est beau de périr:
   Il est beau, quand le sort vous plonge dans l'abîme,
       De paraître le conquérir.

       Trahi par le sort infidèle,
   Comme un lion pressé de nombreux léopards,
   Seul au milieu de tous, sa fureur étincelle;
       Il les combat de toutes parts.

       L'airain lui déclare la guerre;
   Le fer, l'onde, la flamme entourent ses héros,
   Sans doute ils triomphaient; mais leur dernier tonnerre
       Vient de s'éteindre dans les flots.

       Captifs, la vie est un outrage:
   Ils préfèrent le gouffre à ce bienfait honteux,
   L'Anglais en frémissant admire leur courage;
       Albion pâlit devant eux.

       Plus fiers d'une mort infaillible,
   Sans peur, sans désespoir, calmes dans leurs combats,
   De ces républicains l'âme n'est plus sensible
       Qu'à l'ivresse d'un beau trépas.

       Près de se voir réduits en poudre,
   Ils défendent leurs bords enflammés et sanglants.
   Voyez-les défier et la vague et la foudre,
       Sous des mâts rompus et brûlants.

       Voyez ce drapeau tricolore,
   Qu'élève en périssant leur courage indompté;
   Sous le flot qui le couvre, entendez-vous encore
       Ce cri: Vive la liberté!

       Ce cri... c'est en vain qu'il expire,
   Étouffé par la mort et par les flots jaloux;
   Sans cesse il revivra répété par ma lyre;
       Siècles, il planera sur vous!

       Et vous, héros de Salamine,
   Dont Thétis vante encor les exploits glorieux,
   Non, vous n'égalez point cette auguste ruine,
       Ce naufrage victorieux.

   E. LEBRUN.



LA MORT DES TEMPLIERS


   Un immense bûcher dressé pour leur supplice,
   S'élève en échafaud, et chaque chevalier
   Croit mériter l'honneur d'y monter le premier;
   Mais le grand maître arrive: il monte, il les devance;
   Son front est rayonnant de gloire et d'espérance;
   Il lève vers les cieux un regard inspiré.
   D'une voix formidable aussitôt il s'écrie:
   «Nul de nous n'a trahi son Dieu, ni sa patrie.
   «Français, souvenez-vous de nos derniers accents:
   «Nous sommes innocents, nous mourons innocents.
   «L'arrêt qui nous condamne est un arrêt injuste;
   «Mais il est dans le ciel un tribunal auguste
   «Que le faible opprimé jamais n'implore en vain;
   «Et j'ose t'y citer, ô pontife romain!
   «Encor quarante jours!.. je t'y vois comparaître.»
   Chacun en frémissant écoutait le grand maître:
   Mais quel étonnement! quel trouble! quel effroi
   Quand il dit: «O Philippe! ô mon maître! ô mon roi!
   «Je te pardonne en vain, ta vie est condamnée;
   «Au tribunal de Dieu je t'attends dans l'année.»
   Les nombreux spectateurs, émus et consternés,
   Versent des pleurs sur vous, sur ces infortunés.
   De tous côtés s'étend la terreur, le silence:
   Il semble que du ciel descende la vengeance.
   Les bourreaux interdits n'osent plus approcher;
   Ils jettent en tremblant le feu sur le bûcher,
   Et détournent la tête... Une fumée épaisse
   Entoure l'échafaud, roule et grossit sans cesse.
   Tout à coup le feu brille... A l'aspect du trépas
   Ces braves chevaliers ne se démentent pas.
   On ne les voyait plus, mais leurs voix héroïques
   Chantaient de l'Éternel les sublimes cantiques;
   Plus la flamme montait, plus ce concert pieux
   S'élevait avec elle et montait vers les cieux.
   Votre envoyé paraît, s'écrie... Un peuple immense,
   Proclamant avec lui votre auguste clémence,
   Aux pieds de l'échafaud soudain s'est élancé...
   Mais il n'était plus temps... Les chants avaient cessé.

   RAYNOUARD.



LA SAINTE ALLIANCE DES PEUPLES

  --1818--


   J'ai vu la paix descendre sur la terre,
   Semant de l'or, des fleurs et des épis.
   L'air était calme et du dieu de la guerre
   Elle étouffait les foudres assoupis.
   «Ah! disait-elle, égaux par la vaillance,
   «Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain,
   «Peuples, formez une sainte alliance,
       «Et donnez-vous la main.

   «Pauvres mortels, tant de haine vous lasse;
   «Vous ne goûtez qu'un pénible sommeil.
   «D'un globe étroit divisez mieux l'espace;
   «Chacun de vous aura place au soleil.
   «Tous attelés au char de la puissance,
   «Du vrai bonheur vous quittez le chemin.
   «Peuples, formez une sainte alliance,
       «Et donnez-vous la main.

   «Chez vos voisins vous portez l'incendie;
   «L'aquilon souffle, et vos toits sont brûlés;
   «Et quand la terre est enfin refroidie,
   «Le soc languit sous des bras mutilés.
   «Près de la borne où chaque État commence,
   «Aucun épi n'est pur de sang humain.
   «Peuples, formez une sainte alliance,
       «Et donnez-vous la main.

   «Des potentats, dans vos cités en flammes,
   «Osent du bout de leur sceptre insolent
   «Marquer, compter et recompter les âmes
   «Que leur adjuge un triomphe sanglant.
   «Faibles troupeaux, vous passez sans défense
   «D'un joug pesant sous un joug inhumain.
   «Peuples, formez une sainte alliance,
       «Et donnez-vous la main.

   «Que Mars en vain n'arrête point sa course:
   «Fondez des lois dans vos pays souffrants.
   «De votre sang ne livrez plus la source
   «Aux rois ingrats, aux vastes conquérants.
   «Des astres faux conjurez l'influence;
   «Effroi d'un jour, ils pâliront demain.
   «Peuples, formez une sainte alliance,
       «Et donnez-vous la main.

   «Oui, libre enfin, que le monde respire;
   «Sur le passé jetez un voile épais;
   «Semez vos champs aux accords de la lyre;
   «L'encens des arts doit brûler pour la paix.
   «L'espoir riant, au sein de l'abondance,
   «Accueillera les doux fruits de l'hymen,
   «Peuples, formez une sainte alliance,
       «Et donnez-vous la main.»

   Ainsi parlait cette vierge adorée,
   Et plus d'un roi répétait ses discours.
   Comme au printemps la terre était parée;
   L'automne en fleurs rappelait les amours.
   Pour l'étranger, coulez, bons vins de France;
   De sa frontière il reprend le chemin.
   Peuples, formons une sainte alliance,
       Et donnons-nous la main.

   BÉRANGER.



MORT DE COLIGNY


   Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée
   Qu'au fatal dénouement la reine a réservée.
   Le signal est donné sans tumulte et sans bruit.
   C'était à la faveur des ombres de la nuit.
   De ce mois malheureux l'inégale courrière
   Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière.
   Coligny languissait dans les bras du repos,
   Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.
   Soudain de mille cris le bruit épouvantable
   Vient arracher ses sens à ce calme agréable:
   Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés
   Courir des assassins à pas précipités;
   Il voit briller partout les flambeaux et les armes,
   Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes,
   Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés,
   Les meurtriers en foule au carnage échauffés,
   Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne;
   «C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.»
   Il entend retentir le nom de Coligny;
   Il aperçoit de loin le jeune Téligni,
   Téligni dont l'amour a mérité sa fille,
   L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille,
   Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats,
   Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.

     Le héros malheureux, sans armes, sans défense,
   Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance,
   Voulut mourir du moins comme il avait vécu,
   Avec toute sa gloire et toute sa vertu.

     Déjà des assassins la nombreuse cohorte
   Du salon qui l'enferme allait briser la porte.
   Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux
   Avec cet oeil serein, ce front majestueux,
   Tel que dans les combats, maître de son courage,
   Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.

     A cet air vénérable, à cet auguste aspect,
   Les meurtriers surpris sont saisis de respect:
   Une force inconnue a suspendu leur rage.
   «Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,
   «Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs
   «Que le sort des combats respecta quarante ans:
   «Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne;
   «Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne...
   «J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...»
   Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux:
   L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes;
   L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes,
   Et de ses assassins ce grand homme entouré
   Semblait un roi puissant par son peuple adoré.
   Besme, qui dans la cour attendait sa victime,
   Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime;
   Des assassins trop lents il veut hâter les coups;
   Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.
   A cet objet touchant lui seul est inflexible,
   Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,
   Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,
   Si du moindre remords il se sentait surpris.
   A travers les soldats il court d'un pas rapide:
   Coligny l'attendait d'un visage intrépide,
   Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux
   Lui plonge son épée en détournant les yeux,
   De peur que d'un coup d'oeil cet auguste visage
   Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage.

   Du plus grand des Français tel fut le triste sort.
   On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort.
   Son corps percé de coups, privé de sépulture,
   Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture,
   Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis,
   Conquête digne d'elle et digne de son fils.
   Médicis la reçut avec indifférence,
   Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance,
   Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens,
   Et comme accoutumée à de pareils présents.

   VOLTAIRE.



LE MEUNIER SANS-SOUCI


   L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois,
   Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois,
   J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore,
   J'en citerai pour preuve un trait qui les honore:
   Il est de ce héros, de Frédéric second,
   Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond,
   Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles,
   Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles,
   D'un royaume nouveau la gloire et le soutien,
   Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.

   Il voulait se construire un agréable aile,
   Où, loin d'une étiquette arrogante et futile,
   Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs,
   Mais des faibles humains méditer les travers,
   Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie,
   Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie.

   Sur le riant coteau par le prince choisi
   S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci.
   Le vendeur de farine avait pour habitude
   D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude;
   Et, de quelque côté que vînt souffler le vent,
   Il y tournait son aile, et s'endormait content.
   Fort bien achalandé, grâce à son caractère,
   Le moulin prit le nom de son propriétaire;
   Et des hameaux voisins, les filles, les garçons,
   Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons.
   Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure,
   Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure.
   Frédéric le trouva conforme à ses projets,
   Et du nom d'un moulin honora son palais.
   Hélas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre,
   Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre?
   Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits
   Tourmentera toujours les meuniers et les rois?
   En cette occasion le roi fut le moins sage:
   Il lorgna du voisin le modeste héritage.
   On avait fait des plans, fort beaux sur le papier,
   Où le chétif enclos se perdait tout entier.
   Il fallait, sans cela, renoncer à la vue,
   Rétrécir les jardins et masquer l'avenue.
   Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant
   Fit venir le meunier, et d'un ton important:
   «Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne?
   --Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne.
   _Il vous faut_ est fort bon... mon moulin est à moi...
   Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi.
   --Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde.
   --Faut-il vous parler clair?
                             --Oui.
                                   --C'est que je le garde,
   Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté
   Avec un grand scandale au prince est raconté.
   Il mande auprès de lui le meunier indocile,
   Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile.
   Sans-Souci s'obstinait: «Entendez la raison,
   Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison:
   Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître,
   C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être:
   Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats,
   Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas.
   Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.»
   Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste.
   Frédéric un moment par l'humeur emporté:
   «Parbleu! de ton moulin c'est bien être entêté!
   Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre;
   Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre?
   Je suis le maître!--Vous?.. de prendre mon moulin?
   Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!»
   Le monarque, à ce mot, revint de son caprice.
   Charmé que, sous son règne, on crût à la justice,
   Il rit, et se tournant vers quelques courtisans:
   «Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans.
   Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta réplique.»
   Qu'aurait-on fait de mieux dans une république?
   Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier.
   Ce même Frédéric, juste envers un meunier,
   Se permit maintes fois telle autre fantaisie:
   Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie;
   Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers,
   Épris du vain renom qui séduit les guerriers,
   Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince:
   On respecte un moulin, on vole une province.

   ANDRIEUX.



LE CHIEN COUPABLE


       «Mon frère, sais-tu la nouvelle?
   Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modèle,
   Si redouté des loups, si soumis au berger,
       Mouflard vient, dit-on, de manger
   Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère,
   Et puis sur le berger s'est jeté furieux.
       --Serait-il vrai?--Très-vrai, mon frère.
       A qui donc se fier? grands dieux!»
   C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine;
       Et la nouvelle était certaine.
       Mouflard, sur le fait même pris,
       N'attendait plus que le supplice;
   Et le fermier voulait qu'une prompte justice
       Effrayât les chiens du pays.
       La procédure en un jour est finie,
   Mille témoins pour un déposent l'attentat:
   Récolés, confrontés, aucun d'eux ne varie;
   Mouflard est convaincu du triple assassinat:
   Mouflard recevra donc deux balles dans la tête
       Sur le lieu même du délit.
       A son supplice qui s'apprête,
       Toute la ferme se rendit.
   Les agneaux de Mouflard demandèrent la grâce;
   Elle fut refusée. On leur fit prendre place:
       Les chiens se rangèrent près d'eux,
   Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse,
   Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux.
   Tout le monde attendait dans un profond silence.
   Mouflard paraît bientôt, conduit par deux pasteurs:
   Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs,
       Il harangue ainsi l'assistance:
   «O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis
   Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis,
       Témoins de mon heure dernière,
   Voyez où peut conduire un coupable désir!
   De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière,
       Un faux pas m'en a fait sortir;

   Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore,
   Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau,
       Un loup vient, emporte un agneau,
       Et tout en fuyant le dévore.
   Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin,
       Vient m'attaquer; je le terrasse,
       Et je l'étrangle sur la place.

   C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim,
   De l'agneau dévoré je regarde le reste.
   J'hésite, je balance..... A la fin cependant
       J'y porte une coupable dent:
   Voilà de mes malheurs l'origine funeste.
       La brebis vient dans cet instant,
       Elle jette des cris de mère.
   La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis
   Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils;
       Et, pour la forcer à se taire,
       Je l'égorge dans ma colère.
   Le berger accourait armé de son bâton:
       N'espérant plus aucun pardon,
   Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne,
       Et me voici prêt à subir
       De mes crimes la juste peine.

   Apprenez de moi tous, en me voyant mourir,
       Que la plus légère injustice
   Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord;
       Et que, dans le chemin du vice,
       On est au fond du précipice,
       Dès qu'on met un pied sur le bord.»

   FLORIAN.



STANCES DE RACAN


   Le bien de la fortune est un bien périssable;
   Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable.
   Plus on est élevé plus on court de dangers;
   Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête,
   Et la rage des vents brise plutôt le faîte
   Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.

   O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
   Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire,
   Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
   Et qui, loin, retiré de la foule importune,
   Vivant dans sa maison content de sa fortune,
   A selon son pouvoir mesuré ses désirs.

   Il laboure le champ que labourait son père.
   Il ne s'informe point de ce qu'on délibère
   Dans ces graves conseils d'affaires accablés.
   Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages,
   Et n'observe des vents le sinistre présage
   Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.

   Roi de ses passions, il a ce qu'il désire,
   Son fertile domaine est son petit empire,
   Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau;
   Ses champs et ses jardins sont autant de provinces,
   Et sans porter envie à la pompe des princes,
   Se contente chez lui de les voir en tableau.

   Il voit de toutes parts prospérer sa famille,
   La javelle à plein poing tomber sous sa faucille,
   Le vendangeur ployer sous le faix des paniers;
   Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes,
   Les humides vallons et les grasses campagnes,
   S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.

   Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse
   Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
   A vu dans le berceau ses bras emmaillotés.
   Il tient par les moissons registre des années,
   Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées
   Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.

   Il ne va point fouiller aux terres inconnues,
   A la merci des vents et des ondes chenues,
   Ce que nature avare a caché de trésors;
   Et ne recherche point, pour honorer sa vie,
   De plus illustre mort ni plus digne d'envie
   Que de mourir au lit où ses pères sont morts.

   Il ne possède point ces maisons magnifiques,
   Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques
   Où la magnificence étale ses attraits,
   Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles;
   Il voit de la verdure et des fleurs naturelles
   Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.

   Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude,
   Et vivons désormais loin de la servitude
   De ces palais dorés où tout le monde accourt:
   Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient.
   Et devant le soleil tous les astres s'enfuient
   De peur d'être obligés de lui faire la cour.

   Après qu'on a suivi sans aucune assurance
   Cette vaine faveur qui nous plaît d'espérance,
   L'envie en un moment tous nos desseins détruit;
   Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle;
   Sa plus belle moisson est sujette à la grêle,
   Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.

   Agréables déserts, séjour de l'innocence,
   Où, loin des vanités de la magnificence,
   Commence mon repos et finit mon tourment;
   Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude,
   Si vous fûtes témoins de mon inquiétude,
   Soyez-le désormais de mon contentement.



LES CHATEAUX EN ESPAGNE


   Chacun fait des châteaux en Espagne;
   On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne;
   On en fait en dormant, on en fait éveillé.
   Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé,
   Peut se croire, un moment, seigneur de son village.
   Le vieillard oubliant les glaces de son âge,
   Se figure aux genoux d'une jeune beauté,
   Et sourit; son neveu sourit de son côté,
   En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite.
   Telle femme se croit sultane favorite;
   Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat;
   Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat,
   Qui ne se soit un jour cru maréchal de France;
   Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance,

   Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.

   Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant.
   C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve:
   A nos chagrins réels c'est une utile trêve.
   Nous en avons besoin: nous sommes assiégés
   De maux, dont à la fin nous serions surchargés
   Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines.
   Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines,
   Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais!
   L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits.
   Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance
   Le bonheur, que promet seulement l'espérance.
   Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux,
   Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots,
   Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes;
   Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes.
   Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement!
   On peut bien quelquefois se flatter dans la vie.
   J'ai par exemple, hier, mis à la loterie;
   Et mon billet enfin pourrait bien être bon.
   Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non;
   Mais la chose est possible, et cela doit suffire.
   Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire,
   Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.»
   Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur!
   J'achèterais d'abord une ample seigneurie...
   Non, plutôt une bonne et grasse métairie,
   Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci;
   Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi.
   J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service!
   Dans le commandement je serai peu novice;
   Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier,
   Et me rappellerai ce que j'étais hier,
   Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie.
   Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie
   De poules, de poussins que je verrai courir!
   De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir;
   C'est un coup d'oeil charmant! et puis cela rapporte.
   Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte,
   J'entendrai le retour de mes moutons bêlants,
   Que je verrai de loin revenir à pas lents,
   Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses!
   Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices.
   Et mon petit Victor, sur son âne monté,
   Fermant la marche avec un air de dignité!
   Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône.

   Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône.
   Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà
   «Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera.
   Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause:
   Mon projet est au moins fondé sur quelque chose,
       (_Il cherche._)
   Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais...
   Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais,
   Depuis quand ce billet est-il donc invisible?
   Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible?
   Mon malheur est certain: me voilà confondu.
       (_Il crie._)
   Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.

   COLLIN D'HARLEVILLE.



MOISE SAUVÉ DES EAUX


   «Mes soeurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour.
   «Venez: le moissonneur repose en son séjour;
       «La rive est solitaire encore;
   «Memphis élève à peine un murmure confus;
   «Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus,
       «N'ont d'autre témoin que l'aurore.

   «Au palais de mon père on voit briller les arts;
   «Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards
       «Qu'un bassin d'or ou de porphyre;
   «Ces chants aériens sont mes concerts chéris;
   «Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris
       «Le souffle embaumé du zéphire!

   «Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur!
   «Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur
       «De vos ceintures transparentes;
   «Détachez ma couronne et ces voiles jaloux,
   «Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous
       «Au sein des vagues murmurantes.

   «Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin,
   «Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain...
       «Ne craignez rien, filles timides!
   «C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers,
   «Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts,
       «Vient visiter les pyramides.

   «Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis,
   «C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis,
       «Que pousse une brise légère.
   «Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos,
   «J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots,
       «Comme on dort au sein de sa mère.

   «Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant,
   «On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant
       «Le nid d'une blanche colombe.
   «Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent;
   «L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant
       «Semble le bercer dans sa tombe!

   «Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis!
   «Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils
       «Au caprice des flots mobiles?
   «Il tend les bras; les eaux grondent de toute part,
   «Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart
       «Qu'un berceau de roseaux fragiles.

   «Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël;
   «Mon père les proscrit, mon père est bien cruel
       «De proscrire ainsi l'innocence!
   «Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour,
   «Je veux être sa mère: il me devra le jour,
       «S'il ne me doit pas la naissance.»

   Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant,
   Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent
       Suivant sa course vagabonde;
   Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor,
   Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or,
       Croyaient voir la fille de l'Onde.

   Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit;
   Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit
       La guide en sa marche craintive;
   Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids,
   L'orgueil sur son beau front pour la première fois
       Se mêle à la pudeur naïve.

   Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux,
   Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux
       Sur le bord de l'arène humide;
   Et ses soeurs tour à tour au front du nouveau-né,
   Offrant leur doux sourire à son oeil étonné,
       Déposaient un baiser timide.

   Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel,
   Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel,
       Viens ici comme une étrangère;
   Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras,
   Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas;
       Car Iphis n'est pas encor mère!

   Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant,
   La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant,
       Baigné des larmes maternelles.
   On entendait en choeur, dans les cieux étoilés,
   Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés,
       Chanter les lyres éternelles.

   «Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil;
   «Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil;
       «Le Jourdain va t'ouvrir ses rives.
   «Le jour enfin approche où vers les champs promis
   «Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis,
       «Les tribus si longtemps captives.

   «Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots,
   «C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux
       «Qu'une vierge sauve de l'onde.
   «Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel,
   «Fléchissez: un berceau va sauver Israël,
       «Un berceau doit sauver le monde!»

   VICTOR HUGO.



JEANNE D'ARC


       Silence au camp! la vierge est prisonnière;
   Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir:
   Jeune encore elle touche à son heure dernière...
       Silence au camp! la vierge va périr.

   Des pontifes divins, vendus à la puissance,
   Sous les subtilités des dogmes ténébreux
       Ont accablé son innocence;
   Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux:
   Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice;
   Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié,
   D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice,
   Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.

   A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers?
       Pour qui ces torches qu'on excite?
       L'airain sacré tremble et s'agite...
   D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers,
   Dont la foule à longs flots roule et se précipite?
       La joie éclate sur leurs traits;
       Sans doute l'honneur les enflamme;
   Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais:

       Non, ces guerriers sont des Anglais
       Qui vont voir mourir une femme.
       Qu'ils sont nobles dans leurs courroux!
   Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves!
   La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves:
       Qu'elle meure; elle a contre nous
   Des esprits infernaux suscité la magie...
       Lâches! que lui reprochez-vous?
   D'un courage inspiré la brûlante énergie,
   L'amour du nom français, le mépris du danger,
       Voilà sa magie et ses charmes;
       En faut-il d'autres que des armes
   Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?

   Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image;
   Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents;
   Au pied de l'échafaud, sans changer de visage,
       Elle s'avançait à pas lents.

   Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte,
   Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer,
   Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête,
   Sentant son coeur faillir elle baisa la tête,
         Et se prit à pleurer.

       Ah! pleure, fille infortunée!
       Ta jeunesse va se flétrir,
       Dans sa fleur trop tôt moissonnée!
       Adieu, beau ciel, il faut mourir.

   Tu ne reverras plus tes riantes montagnes,
   Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs,
       Et ta chaumière et tes compagnes,
   Et ton père expirant sous le poids des douleurs.

   Après quelques instants d'un horrible silence,
   Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance...
   Le coeur de la guerrière alors s'est ranimé:
   A travers les vapeurs d'une fumée ardente,
       Jeanne encore menaçante,
   Montre aux Anglais son bras à demi consumé.
       Pourquoi reculer d'épouvante?
       Anglais, son bras est désarmé.

   La flamme l'environne, et sa voix expirante
   Murmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!»
   Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse,
   Tandis que le malheur réclamait son appui,
   L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse,
       La vierge qui mourait pour lui!

       Ah! qu'une page si funeste
       De ce règne victorieux,
       Pour n'en pas obscurcir le reste,
   S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux.
   Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance,
   O toi qui des vainqueurs renversas les projets!
   La France y portera son deuil et ses regrets,
       Sa tardive reconnaissance;
   Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès;
   Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!

   Que sur l'airain funèbre on grave des combats,
   Des étendards anglais fuyant devant tes pas,
   Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes.
   Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats;
   Semez sur son tombeau les lauriers et les roses!
   Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois,
   Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie:
   «A celle qui sauva le trône et la patrie,
   «Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»

   CASIMIR DELAVIGNE.



LES CATACOMBES DE ROME


   Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines,
   Sont des antres profonds, des voûtes souterraines,
   Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains,
   Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains.
   Avec ses monuments et sa magnificence,
   Rome entière sortit de cet abîme immense.
   Depuis, loin des regards et du fer des tyrans,
   L'Église encor naissante y cacha ses enfants,
   Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde,
   Triomphante, elle vint donner des lois au monde,
   Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.

   Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts,
   L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture,
   Brûlait de visiter cette demeure obscure,
   De notre antique foi vénérable berceau.
   Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau,
   Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses,
   Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses.
   Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté,
   Ce palais de la nuit, cette sombre cité,
   Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles,
   Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles.
   Dans un coin écarté se présente un réduit,
   Mystérieux asile où l'espoir le conduit.
   Il voit des vases saints et des urnes pieuses,
   Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses.
   Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas!
   Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.

   Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble;
   Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble;
   Il prend tous les chemins que lui montre la peur.
   Enfin, de route en route et d'erreur en erreur,
   Dans les enfoncements de cette obscure enceinte
   Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe,
   D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour.
   Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour?
   Il les consulte tous: il les prend, il les quitte;
   L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite;
   Il appelle: l'écho redouble sa frayeur;
   De sinistres pensers viennent glacer son coeur.
   L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures
   Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures.
   Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,
   En trois lustres entiers voit à peine un mortel
   Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste
   Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
   Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,
   En agitant la flamme en use l'aliment,
   Quelquefois il s'arrête et demeure immobile.
   Vaines précautions! tout soin est inutile;
   L'heure approche, et déjà son coeur épouvanté
   Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité.
   Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre;
   Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.

   Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant,
   Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.
   Vain espoir! par le feu la cire consumée,
   Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,
   Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus
   Les nerfs découragés ne la soutiennent plus;
   De son bras défaillant enfin la torche tombe,
   Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
   L'infortuné déjà voit cent spectres hideux:
   Le délire brûlant, le désespoir affreux,
   La mort... non cette mort qui plaît à la victoire,
   Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;
   Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
   La faim, qui se déchire et se ronge le sein.
   Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines,
   Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines!
   Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!
   Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus!
   Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,
   Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!
   Et celle dont l'amour, celle dont le souris
   Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!
   Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,
   Versés par le regret, et séchés par la rage.
   Cependant il espère; il pense quelquefois
   Entrevoir des clartés, distinguer une voix.
   Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immense
   Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence;
   Et le silence encore ajoute à sa terreur.

   Alors, de son destin sentant toute l'horreur,
   Son coeur tumultueux roule de rêve en rêve;
   Il se lève, il retombe, et soudain se relève,
   Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,
   De la mort qu'il veut fuir horribles monuments!
   Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle.
   Il y porte la main. O surprise! ô miracle!
   Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,
   Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
   Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore,
   Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore;
   Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour.
   Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.
   A l'abri du danger, son âme encor tremblante
   Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.
   A leur aspect lugubre, il éprouve en son coeur
   Un plaisir agité d'un reste de terreur.
   Enfin tenant en main son conducteur fidèle,
   Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.
   Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux,
   Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux!
   Avec quel doux transport il promène sa vue
   Sur leur majestueuse et brillante étendue!
   La cité, le hameau, la verdure, les bois,
   Semblent s'offrir à lui pour la première fois;
   Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,
   Son coeur croit assister au premier jour du monde.

   DELILLE.



PRIÈRE ENFANTINE


   Notre père des cieux, père de tout le monde,
   De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin;
   Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde,
   Et qu'on demande aussi dans une foi profonde,
       Les choses dont on a besoin!

   Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière,
   Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir,
   Et mon père et ma mère, et ma famille entière,
   Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prière
       Que je vous dis matin et soir.

   Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse;
   Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux;
   Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse;
   Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse,
       Pour être aimés d'eux et de vous.

   Mme AMABLE TASTU.



LA CIGALE ET LA FOURMI


   La cigale ayant chanté
       Tout l'été,
   Se trouva fort dépourvue
   Quand la bise fut venue:
   Pas un seul petit morceau
   De mouche ou de vermisseau.
   Elle alla crier famine
   Chez la fourmi sa voisine,
   La priant de lui prêter
   Quelque grain pour subsister
   Jusqu'à la saison nouvelle:
   Je vous paîrai, lui dit-elle,
   Avant l'août, foi d'animal,
     Intérêt et principal.
   La fourmi n'est pas prêteuse;
   C'est là son moindre défaut:
   «Que faisiez-vous au temps chaud?
   Dit-elle à cette emprunteuse.
   --Nuit et jour à tout venant
   Je chantais, ne vous déplaise.
   --Vous chantiez! j'en suis fort aise.
   Hé bien! dansez maintenant.»

   LA FONTAINE.



LA RENONCULE ET L'OEILLET


   La renoncule un jour dans un bouquet
   Avec l'oeillet se trouva réunie:
   Elle eut le lendemain le parfum de l'oeillet.
   On ne peut que gagner en bonne compagnie.

   BÉRANGER.



LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS

(Voyez page 134.)


   Autrefois le rat de ville
   Invita le rat des champs,
   D'une façon fort civile,
   A des reliefs d'ortolans.

   Sur un tapis de Turquie
   Le couvert se trouva mis.
   Je laisse à penser la vie
   Que firent les deux amis.

   Le régal fut fort honnête
   Rien ne manquait au festin:
   Mais quelqu'un troubla la fête
   Pendant qu'ils étaient en train.

   A la porte de la salle
   Ils entendirent du bruit:
   Le rat de ville détale;
   Son camarade le suit.

   Le bruit cesse, on se retire:
   Rats en campagne aussitôt;
   Et le citadin de dire:
   «Achevons tout notre rôt.

   --C'est assez, dit le rustique:
   Demain vous viendrez chez moi;
   Ce n'est pas que je me pique
   De tous vos festins de roi,

   Mais rien ne vient m'interrompre,
   Je mange à tout loisir.
   Adieu donc. _Fi du plaisir
   Que la crainte peut corrompre!_»

   LA FONTAINE.



LE CHÊNE ET LE ROSEAU


       Le chêne, un jour, dit au roseau:
       «Vous avez bien sujet d'accuser la nature;
       Un roitelet pour vous est un pesant fardeau;
       Le moindre vent qui, d'aventure,
       Fait rider la face de l'eau,
       Vous oblige à baisser la tête;
   Cependant que mon front, au Caucase pareil,
   Non content d'arrêter les rayons du soleil,
       Brave l'effort de la tempête,
   Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir.
   Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage
       Dont je couvre le voisinage,
       Vous n'auriez pas tant à souffrir;
       Je vous défendrais de l'orage:
       Mais vous naissez le plus souvent
   Sur les humides bords des royaumes du vent.
   La nature envers vous me semble bien injuste.
       --Votre compassion, lui répondit l'arbuste,
   Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci:
       Les vents me sont moins qu'à vous redoutables;
   Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici,
       Contre leurs coups épouvantables
       Résisté sans courber le dos,
   Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots,
   Du bout de l'horizon accourt avec furie
       Le plus terrible des enfants
   Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs.
       L'arbre tient bon; le roseau plie.
       Le vent redouble ses efforts,
       Et fait si bien qu'il déracine
   Celui de qui la tête au ciel était voisine,
   Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.

   LA FONTAINE.



LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF

   De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes.
   Lorsque le genre humain de glands se contentait,
   Ane, cheval et mule, aux forêts habitait;
   Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
       Tant de selles et de bâts,
       Tant de harnais pour les combats,
       Tant de chaises, tant de carrosses;
       Comme aussi ne voyait-on pas
       Tant de festins et tant de noces.
     Or, un cheval eut alors différend
       Avec un cerf plein de vitesse;
     Et, ne pouvant l'attraper en courant,
   Il eut recours à l'homme, implora son adresse.
   L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
       Ne lui laissa point de repos
   Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie.
     Et cela fait le cheval remercie
   L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous;
   Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage.
   Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous:
       Je vois trop quel est votre usage.
       Demeurez donc; vous serez bien traité,
       Et jusqu'au ventre en la litière.
       _Hélas! que sert la bonne chère
       Quand on n'a pas la liberté?_
   Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie;
   Mais il n'était plus temps; déjà son écurie
         Était prête et toute bâtie,
         Il y mourut en traînant son lien:
   _Sage s'il eût remis une légère offense.
   Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
   C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
         Sans qui les autres ne sont rien_.

   LA FONTAINE.



LE LIÈVRE ET LA PERDRIX


   _Il ne se faut jamais moquer des misérables_:
   Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux?
       Le sage Ésope dans ses fables,
       Nous en donne un exemple ou deux.
       Celui qu'en ces vers je propose,
       Et les siens, ce sont même chose.
   Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ,
   Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille;
       Quand une meute s'approchant,
   Oblige le premier à chercher un asile:
   Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
       Sans même en excepter Briffaut;
       Enfin il se trahit lui-même
   Par les esprits sortant de son corps échauffé.
   Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
   Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême,
   Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti,
       Dit que le lièvre est reparti.
   Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
       La perdrix le raille et lui dit:
       Tu te vantais d'aller si vite!
   Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit,
   Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes
   La sauront garantir à toute extrémité;
       Mais la pauvrette avait compté
       Sans l'autour aux serres cruelles.

   LA FONTAINE.



LA ROBE DE L'INNOCENCE


   Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence
   En vain pour la chercher courut chez le Plaisir,
       Chez la Fortune et la Puissance.
   Qui la lui rapporta?--Ce fut le Repentir.

   LACHAMBAUDIE.



LE SINGE ET LE LÉOPARD


       Le singe avec le léopard
       Gagnaient de l'argent à la foire.
       Ils affichaient, chacun à part.

   L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloire
   Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir;
       Et, si je meurs, il veut avoir
   Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée,
       Pleine de taches, marquetée!
       Et vergetée, et mouchetée!»
   La bigarrure plaît: partant chacun le vit.
   Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.

   Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce,
   Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe.
   Cette diversité dont on vous parle tant,
   Mon voisin léopard l'a sur soi seulement;
   Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille,
       Cousin et gendre de Bertrand,
       Singe du pape, en son vivant,
       Tout fraîchement, en cette ville,
   Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler;
   Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller,
       Faire des tours de toute sorte,
   Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?..
   Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents,
   Nous rendrons à chacun son argent à la porte.»
   Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit
   Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit:
   L'une fournit toujours des choses agréables;
   L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.

   _Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables,
       N'ont que l'habit pour tous talents._

   LA FONTAINE.



LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT


   Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait,
       Bien posé sur un coussinet,
   Prétendait arriver sans encombre à la ville.
   Légère et court vêtue, elle allait à grands pas,
   Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
       Cotillon simple et souliers plats.

       Notre laitière ainsi troussée
       Comptait déjà dans sa pensée
   Tout le prix de son lait, en employait l'argent,
   Achetait un cent d'oeufs, faisait triple couvée:
   La chose allait à bien par son soin diligent.

       «Il m'est, disait-elle, facile
   D'élever des poulets autour de ma maison..
       Le renard sera bien habile
   S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon.
   Le porc à s'engraisser coûtera peu de son;
   Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable:
   J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon.
   Et qui m'empêchera de mettre en notre étable,
   Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
   Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»

   Perrette là-dessus saute aussi, transportée:
   Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée.
   La dame de ces biens, quittant d'un oeil marri
       Sa fortune ainsi répandue,
       Va s'excuser à son mari,
       En grand danger d'être battue.
       Le récit en farce en fut fait;
       On l'appela le Pot au lait.

   LA FONTAINE.



LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE


       Un mal qui répand la terreur,
       Mal que le ciel en sa fureur
   Inventa pour punir les crimes de la terre,
   La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom),
   Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
       Faisait aux animaux la guerre.

   Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés;
       On n'en voyait point d'occupés
   A chercher le soutien d'une mourante vie;
       Nul mets n'excitait leur envie;
       Ni loups, ni renards n'épiaient
       La douce et l'innocente proie;
       Les tourterelles se fuyaient;
       Plus d'amour, partant plus de joie.

   Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis,
       Je crois que le ciel a permis
       Pour nos péchés cette infortune;
       Que le plus coupable de nous
   Se sacrifie aux traits du céleste courroux.
   Peut-être il obtiendra la guérison commune.
   L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
       On fait de pareils dévouements.
   Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
       L'état de notre conscience.

   Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
       J'ai dévoré force moutons.
       Que m'avaient-ils fait? nulle offense.
   Même il m'est arrivé quelquefois de manger
                    Le berger.
   Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je pense
   Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi;
   Car on doit souhaiter, selon toute justice,
       Que le plus coupable périsse.
   Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi;
   Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
   Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce,
   Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur,
       En les croquant beaucoup d'honneur.
       Et quant au berger, l'on peut dire
       Qu'il était digne de tous maux,
   Étant de ces gens-là qui sur les animaux
       Se font un chimérique empire.»
   Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir.
       On n'osa trop approfondir
   Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances
       Les moins pardonnables offenses.
   Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
   Au dire de chacun, étaient de petits saints.

   L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance
       Qu'en un pré de moines passant,
   La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense,
       Quelque diable aussi me poussant,
   Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
   Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
   A ces mots, on cria haro sur le baudet.
   Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
   Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
   Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal.
   Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
   Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable!
       Rien que la mort n'était capable
   D'expier son forfait. On le lui fit bien voir.
   _Selon que vous serez puissant ou misérable,
   Les jugements de cour vous rendront blanc et noir._

   LA FONTAINE.



LES DEUX PIGEONS


       Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre.
       L'un d'eux s'ennuyant au logis,
       Fut assez fou pour entreprendre
       Un voyage en lointain pays.

       L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire?
       Voulez-vous quitter votre frère?
       _L'absence est le plus grand des maux_:
   Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux,
       Les dangers, les soins du voyage,
       Changent un peu votre courage:
   Encor si la saison s'avançait davantage!
   Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau
   Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau.
   Je ne songerai plus que rencontre funeste,
   Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut:
       Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut,
       Bon souper, bon gîte, et le reste?»
       Ce discours ébranla le coeur
       De notre imprudent voyageur:
   Mais le désir de voir et l'humeur inquiète
   L'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point:
   Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite.
   Je reviendrai dans peu conter de point en point
       Mes aventures à mon frère,
   Je le désennuîrai. _Quiconque ne voit guère
   N'a guère à dire aussi._ Mon voyage dépeint
       Vous sera d'un plaisir extrême.
   Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:

       Vous y croirez être vous-même.»

   A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
   Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage
   L'oblige de chercher retraite en quelque lieu.
   Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage
   Maltraita le pigeon en dépit du feuillage.
   L'air devenu serein, il part tout morfondu,
   Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie,
   Dans un champ à l'écart voit du blé répandu,
   Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie;
   Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacs
       Les menteurs et traîtres appâts.

   Le lacs était usé: si bien que de son aile,
   De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin:
   Quelque plume y périt; et le pis du destin
   Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle
   Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
   Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé,
       Semblait un forçat échappé.

   Le vautour s'en allait le lier, quand des nues
   Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
   Le pigeon profita du conflit des voleurs,
   S'envola, s'abattit au pied d'une masure,
       Crut pour le coup que ses malheurs
       Finiraient par cette aventure.

   Mais un fripon d'enfant, _cet âge est sans pitié_,
   Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié
       La volatile malheureuse,
       Qui, maudissant sa curiosité,
       Traînant l'aile et tirant le pied,
       Demi-morte, demi-boiteuse,
       Droit au logis s'en retourna:
       Tant bien que mal elle arriva
       Sans autre aventure fâcheuse.

   Voilà nos gens rejoints: et je laisse à juger
   De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.

   LA FONTAINE.



LE COCHE ET LA MOUCHE


   Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
   Et de tous les côtés au soleil exposé,
       Six forts chevaux tiraient un coche.
   Femmes, moines, vieillards, tout était descendu:
   L'attelage suait, soufflait, était rendu.
   Une mouche survient et des chevaux s'approche,
   Prétend les animer par son bourdonnement,
   Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment
       Qu'elle fait aller la machine,
   S'assied sur le timon, sur le nez du cocher.
       Aussitôt que le char chemine
       Et qu'elle voit les gens marcher,
   Elle s'en attribue uniquement la gloire,
   Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit
   Un sergent de bataille, allant en chaque endroit
   Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
   La mouche en ce commun besoin,
   Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin,
   Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire.
       Le moine disait son bréviaire:
   Il prenait bien son temps! Une femme chantait:
   C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait!
   Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles,
       Et fait cent sottises pareilles.
   Après bien du travail, le coche arrive au haut.
   Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt:
   J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
   Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.

   Ainsi certaines gens faisant les empressés,
       S'introduisent dans les affaires;
       _Ils font partout les nécessaires,
   Et, partout importuns, devraient être chassés_.

   LA FONTAINE.



LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES


       Un octogénaire plantait.

   «Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!»
   Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage:
       Assurément il radotait.
       «Car, au nom des dieux, je vous prie,
   Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir?
   Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.
       A quoi bon charger votre vie
   Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous?
   Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées:
   Quittez le long espoir et les vastes pensées;
       Tout cela ne convient qu'à nous.
       Il ne convient pas à vous-mêmes,
   Repartit le vieillard. _Tout établissement
   Vient tard et dure peu._ La main des Parques blêmes
   De vos jours et des miens se joue également.
   Nos termes sont pareils par leur courte durée.
   Qui de nous des clartés de la voûte azurée
   Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment
   Qui vous puisse assurer d'un second seulement?
   Mes arrière-neveux me devront cet ombrage:
       _Eh bien! défendez-vous au sage
   De se donner des soins pour le plaisir d'autrui?_
   Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui:
   J'en puis jouir demain et quelques jours encore,
       Je puis enfin compter l'aurore
       Plus d'une fois sur vos tombeaux.»
   Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux
   Se noya dès le port, allant à l'Amérique;
   L'autre afin de monter aux grandes dignités,
   Dans les emplois de Mars servant la république,
   Par un coup imprévu vit ses jours emportés;
       Le troisième tomba d'un arbre
       Que lui-même il voulut enter:
   Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre
       Ce que je viens de raconter.

   LA FONTAINE.



LES DEUX CHÈVRES


   Dès que les chèvres ont brouté,
   Certain esprit de liberté
   Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage
       Vers les endroits du pâturage
       Les moins fréquentés des humains.

   Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins,
   Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
   C'est où ces dames vont promener leurs caprices:
   Rien ne peut arrêter cet animal rampant.

       Deux chèvres donc s'émancipant,
       Toutes deux ayant patte blanche,
   Quittèrent les bas prés: chacune de sa part,
   L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.

   Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche;
   Deux belettes à peine auraient passé de front
                     Sur ce pont;
   D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond
   Devaient faire trembler de peur ces amazones.
   Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes
   Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant.
   Je m'imagine voir, avec Louis le Grand,
       Philippe quatre qui s'avance
       Dans l'île de la Conférence.

       Ainsi s'avançaient pas à pas,
       Nez à nez, nos aventurières,
       Qui, toutes deux étant fort fières,
   Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
   L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire
   De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire,
   L'une certaine chèvre, au mérite sans pair,
   Dont Polyphème fit présent à Galathée;
       Et l'autre la chèvre Amalthée
       Par qui fut nourri Jupiter.
   _Faute de reculer, leur chute fut commune_:
   Toutes deux tombèrent dans l'eau.
   _Cet accident n'est pas nouveau
   Dans le chemin de la fortune._

   LA FONTAINE.



LE CORBEAU ET LE RENARD


     Maître corbeau, sur un arbre perché,
       Tenait en son bec un fromage.
     Maître Renard, par l'odeur alléché,
       Lui tint à peu près ce langage:
       «Hé! bonjour, monsieur du Corbeau;
   Que vous êtes joli! que vous me semblez beau!
       Sans mentir, si votre ramage
       Se rapporte à votre plumage,
   Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.»
   A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie;
       Et, pour montrer sa belle voix,
   Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
   Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur,
       _Apprenez que tout flatteur
     Vit aux dépens de celui qui l'écoute_.»
   Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute.
       Le corbeau, honteux et confus,
   Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

   LA FONTAINE.



L'ANE ET LE CHIEN


   _Il se faut entr'aider: c'est la loi de nature._

       L'âne un jour pourtant s'en moqua,
       Et ne sais comme il y manqua,
       Car il est bonne créature.
   Il allait par pays accompagné du chien,
       Gravement, sans songer à rien;
       Tous deux suivis d'un commun maître.
       Ce maître s'endormit. L'âne se mit à paître:
       Il était alors dans un pré
       Dont l'herbe était fort à son gré.
   Point de chardons pourtant; il s'en passa pour l'heure:
   Il ne faut pas toujours être si délicat,
       Et, faute de servir ce plat,
       Rarement un festin demeure.
       Notre baudet s'en sut enfin
   Passer pour cette fois. Le chien, mourant de faim,
   Lui dit: Cher compagnon, baisse-toi, je te prie:
   Je prendrai mon dîner dans le panier au pain.
   Point de réponse; mot: Le roussin d'Arcadie
       Craignit qu'en perdant un moment
       Il ne perdît un coup de dent.
       Il fit longtemps la sourde oreille;
   Enfin il répondit: «Ami, je te conseille
   D'attendre que ton maître ait fini son sommeil,
   Car il te donnera, sans faute, à son réveil,
       Ta portion accoutumée;
       Il ne saurait tarder beaucoup.»

       Sur ces entrefaites, un loup
   Sort du bois, et s'en vient, autre bête affamée.
   L'âne appelle aussitôt le chien à son secours.
   Le chien ne bouge, et dit: «Ami, je te conseille
   De fuir en attendant que ton maître s'éveille;
   Il ne saurait tarder: détale vite et cours.
   Que si ce loup t'atteint, casse-lui la mâchoire:
   On t'a ferré de neuf; et, si tu veux m'en croire,
   Tu l'étendras tout plat. Pendant ce beau discours,
   Seigneur loup étrangla le baudet, sans remède.
       _Je conclus qu'il faut qu'on s'entr'aide._

   LA FONTAINE.



LE LOUP ET LA CIGOGNE


       Les loups mangent gloutonnement.
       Un loup donc étant de frairie
       Se pressa, dit-on, tellement,
       Qu'il en pensa perdre la vie:
   Un os lui demeura bien avant au gosier.
   De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
       Près de là passe une cigogne.
       Il lui fait signe; elle accourt.
   Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.
   Elle retira l'os; puis, pour un si bon tour,
       Elle demanda son salaire.
       «Votre salaire! dit le loup:
       Vous riez, ma bonne commère!
       Quoi! ce n'est pas encor beaucoup
   D'avoir de mon gosier retiré votre cou!
       Allez, vous êtes une ingrate:
       Ne tombez jamais sous ma patte.»

   LA FONTAINE.



LE LABOUREUR ET SES ENFANTS


       _Travaillez, prenez de la peine;
       C'est le fonds qui manque le moins._
   Un riche laboureur sentant sa mort prochaine,
   Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
   «Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l'héritage
       Que nous ont laissé nos parents:
       Un trésor est caché dedans.
   Je ne sais pas l'endroit, mais un peu de courage
   Vous le fera trouver: vous en viendrez à bout.
   Creusez, bêchez, fouillez; ne laissez nulle place
       Où la main ne passe et repasse.
   Le père mort, les fils vous retournent le champ,
   De ça, de là, partout; si bien qu'au bout de l'an,
       Il en rapporta davantage.
   D'argent, point de caché. Mais le père fut sage
       De leur montrer avant sa mort,
       _Que le travail est un trésor_.

   LA FONTAINE.



LE COCHET, LE CHAT ET LE SOURICEAU


   Un souriceau tout jeune, et qui n'avait rien vu,
       Fut presque pris au dépourvu.
   Voici comme il conta l'aventure à sa mère:

   «J'avais franchi les monts qui bornent cet Etat,
       Et trottais comme un jeune rat
       Qui cherche à se donner carrière,
   Lorsque deux animaux m'ont arrêté les yeux:
       L'un doux, bénin et gracieux,
   Et l'autre turbulent, et plein d'inquiétude;
       Il a la voix perçante et rude,
       Sur la tête un morceau de chair,
   Une sorte de bras dont il s'élève en l'air,
       Comme pour prendre sa volée,
       La queue en panache étalée.»

   Or, c'était un cochet dont notre souriceau
       Fit à sa mère le tableau
   Comme d'un animal venu de l'Amérique.
   «Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
       Faisant tel bruit et tel fracas,
   Que moi, qui, grâce aux dieux, de courage me pique,
       En ai pris la fuite de peur,
       Le maudissant de très bon coeur.

       Sans lui, j'aurais fait connaissance
   Avec cet animal qui m'a semblé si doux:
       Il est velouté comme nous,
   Marqueté, longue queue, une humble contenance,
   Un modeste regard, et pourtant l'oeil luisant.
       Je le crois fort sympathisant
   Avec messieurs les rats, car il a des oreilles
       En figure aux nôtres pareilles.
   Je l'allais aborder, quand d'un son plein d'éclat,
       L'autre m'a fait prendre la fuite.

   --Mon fils, dit la souris, ce doucet est un chat,
       Qui, sous son minois hypocrite,
       Contre toute ta parenté
       D'un malin vouloir est porté.
       L'autre animal, tout au contraire,
       Bien éloigné de nous mal faire,
   Servira quelque jour peut-être à nos repas.
   Quant au chat, c'est sur nous qu'il fonde sa cuisine.

       _Garde-toi tant que tu vivras
       De juger les gens sur leur mine._

   LA FONTAINE.



LE LION MALADE ET LE RENARD


       De par le roi des animaux,
       Qui dans son antre était malade,
       Fut fait savoir à ses vassaux
       Que chaque espèce, en ambassade,
       Envoyât gens le visiter,
       Sous promesse de bien traiter
       Les députés, eux et leur suite,
       Foi de lion! très bien écrite:
       Bon passeport contre la dent,
       Contre la griffe tout autant.
       L'édit du prince s'exécute:
       De chaque espèce on lui députe.

       Les renards gardant la maison,
       Un d'eux en dit cette raison:
       «Des pas empreints sur la poussière
   Par ceux qui s'en vont faire au malade leur cour,
   Tous, sans exception, regardent sa tanière;
       Pas un ne marque le retour:
       Cela nous met en méfiance.
       Que Sa Majesté nous dispense:
       Grand merci de son passeport.
       Je le crois bon; mais dans cet antre
       Je vois fort bien comme l'on entre,
       Et ne vois pas comme on en sort.»

   LA FONTAINE.



LE VILLAGEOIS ET LE FROMAGE


   Un rustre en son buffet avais mis un fromage,
   Lorsque par une fente il aperçoit un rat;
       Vite, il y fait entrer son chat,
       Afin d'empêcher le dommage:
       Mais notre Mitis, aux aguets,
   Mange le rat d'abord, et le fromage après.

   LE BAILLY.



L'AVEUGLE ET LE PARALYTIQUE


       _Aidons-nous mutuellement,
   La charge de nos maux en sera plus légère;
       Le bien que l'on fait à son frère
   Pour le mal que l'on souffre est un soulagement._

   Confucius l'a dit: suivons tous sa doctrine.
   Pour la persuader aux peuples de la Chine,
       Il leur contait le trait suivant:

       Dans une ville de l'Asie
       Il existait deux malheureux,
   L'un perclus, l'autre aveugle, et pauvres tous les deux.
   Ils demandaient au ciel de terminer leur vie;
       Mais leurs voeux étaient superflus,
   Ils ne pouvaient mourir. Notre paralytique,
   Couché sur un grabat dans la place publique,
   Souffrait sans être plaint; il en souffrait bien plus.
       L'aveugle à qui tout pouvait nuire,
       Etait sans guide, sans soutien,
       Sans avoir même un pauvre chien
       Pour l'aimer et pour le conduire.

       Un certain jour il arriva
   Que l'aveugle à tâtons, au détour d'une rue,
       Près du malade se trouva;
   Il entendit ses cris, son âme en fut émue.
       Il n'est tels que les malheureux
       Pour se plaindre les uns aux autres.
   «J'ai mes maux, lui dit-il, et vous avez les vôtres;
   Unissons-les, mon frère, ils seront moins affreux.
   --Hélas! dit le perclus, vous ignorez, mon frère,
       Que je ne puis faire un seul pas,
       Vous-même vous n'y voyez pas:
   A quoi nous servirait d'unir notre misère?
   --A quoi? répond l'aveugle, écoutez: à nous deux
   Nous possédons le bien à chacun nécessaire:
       J'ai des jambes et vous des yeux;
   Moi, je vais vous porter, vous, serez mon guide:
   Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés;
   Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez.
   Ainsi, sans que jamais notre amitié décide
   Qui de nous deux remplit le plus utile emploi,
   Je marcherai pour vous, vous y verrez pour moi.

   FLORIAN.



LE
DANSEUR DE CORDE ET LE BALANCIER


   Sur la corde tendue un jeune voltigeur
   Apprenait à danser; et déjà son adresse,
       Ses tours de force, de souplesse,
       Faisaient venir maint spectateur.
   Sur son étroit chemin on le voit qui s'avance,
   Le balancier en main, l'air libre, le corps droit,
       Hardi, léger autant qu'adroit,
   Il s'élève, descend, va, vient, plus haut s'élance,
       Retombe, remonte en cadence,
       Et semblable à certains oiseaux
   Qui rasent en volant la surface des eaux,
       Son pied touche sans qu'on le voie,
   A la corde qui plie et dans l'air le renvoie.

   Notre jeune danseur, tout fier de son talent,
   Dit un jour: A quoi bon ce balancier pesant
       Qui me fatigue et m'embarrasse?
   Si je dansais sans lui, j'aurais bien plus de grâce,
       De force et de légèreté.
   Aussitôt fait que dit. Le balancier jeté,
   Notre étourdi chancelle, étend les bras et tombe.
   Il se casse le nez, et tout le monde en rit.
   Jeunes gens, jeunes gens, ne vous a-t-on pas dit
   Que sans règle et sans frein tôt ou tard on succombe?
   La vertu, la raison, les lois, l'autorité,
   Dans vos désirs fougueux vous causent quelque peine?
       C'est le balancier qui vous gêne,
       Mais qui fait votre sûreté.

   FLORIAN.



LE GRILLON


         Un pauvre petit grillon,
         Caché dans l'herbe fleurie,
         Regardait un papillon
         Voltigeant dans la prairie.
   L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs,
   L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes:
   Jeune, beau, petit maître, il court de fleurs en fleurs,
         Prenant et quittant les plus belles.

   «Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
         Sont différents! Dame nature
         Pour lui fit tout, et pour moi rien.
   Je n'ai point de talent, encor moins de figure.
   Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici-bas;
         Autant vaudrait n'exister pas.

         Comme il parlait, dans la prairie
         Arrive une troupe d'enfants.
         Aussitôt les voilà courants
   Après ce papillon dont ils ont tous envie.
   Chapeaux, mouchoirs, bonnets, servent à l'attraper.
   L'insecte vainement cherche à leur échapper,
         Il devient bientôt leur conquête.
   L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
   Un troisième survient, et le prend par la tête.
         Il ne fallait pas tant d'efforts
         Pour déchirer la pauvre bête.
   Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché;
   Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
   Combien je vais aimer ma retraite profonde!
       _Pour vivre heureux vivons caché._

   FLORIAN.



LE ROI ALPHONSE


   Certain roi qui régnait sur les rives du Tage,
       Et que l'on surnomma le Sage,
       Non parce qu'il était prudent,
       Mais parce qu'il était savant,
   Alphonse, fut surtout un habile astronome:
   Il connaissait le ciel bien mieux que son royaume,
           Et quittait son conseil
           Pour la lune ou pour le soleil.

   Un soir qu'il retournait à son observatoire,
       Entouré de ses courtisans:
   «Mes amis, disait-il, enfin j'ai lieu de croire
       Qu'avec mes nouveaux instruments
   Je verrai cette nuit des hommes dans la lune.
       --Votre Majesté les verra,
   Répondait-on; la chose est même trop commune.

   Pendant tous ces discours, un pauvre dans la rue,
   S'approche, en demandant humblement chapeau bas,
   Quelques maravédis; le roi ne l'entend pas,
   Et sans le regarder son chemin continue.
   Le pauvre suit le roi, toujours tendant la main,
   Toujours renouvelant sa prière importune;
   Mais les yeux vers le ciel, le roi, pour tout refrain,
   Répétait: «Je verrai des hommes dans la lune.»

       Enfin le pauvre le saisit
   Par son manteau royal, et gravement lui dit:
   «Ce n'est pas de là-haut, c'est des lieux où nous sommes
       Que Dieu vous a fait souverain.
   Regardez à vos pieds: là vous verrez des hommes,
       Et des hommes manquant de pain.

   FLORIAN.



LE HIBOU, LE CHAT, L'OISON ET LE RAT


   De jeunes écoliers avaient pris dans un trou
           Un hibou,
   Et l'avaient élevé dans la cour du collège.
       Un vieux chat, un jeune oison,
   Nourris par le portier, étaient en liaison
   Avec l'oiseau; tous trois avaient le privilège
   D'aller et de venir par toute la maison.

         A force d'être en classe
       Ils avaient orné leur esprit,
     Savaient par coeur Denis d'Halicarnasse,
   Et tout ce qu'Hérodote et Tite-Live ont dit.
   Un soir, en disputant, des docteurs c'est l'usage,
   Ils comparaient entre eux les peuples anciens.

   «Ma foi, disait le chat, c'est aux Égyptiens
   Que je donne le prix: c'était un peuple sage,
   Un peuple ami des lois, instruit, discret, pieux,
       Rempli de respect pour ses dieux;
   Cela seul à mon gré lui donne l'avantage.

       --J'aime mieux les Athéniens,
   Répondit le hibou: que d'esprit! que de grâce!
       Et dans les combats quelle audace.
   Que d'aimables héros parmi leurs citoyens!
   A-t-on jamais plus fait avec moins de moyens?
       Des nations c'est la première.

       --Parbleu, dit l'oison, en colère,
       Messieurs, je vous trouve plaisants:
       Et les Romains que vous en semble?
       Est-il un peuple qui rassemble
   Plus de grandeur, de gloire et de faits éclatants?
       Dans les arts, comme dans la guerre,
       Ils ont surpassé vos amis.
       Pour moi ce sont mes favoris:
   Tout doit céder le pas aux vainqueurs de la terre.»

   Chacun des trois pédants s'obstine en son avis,
   Quand un rat, qui de loin entendait la dispute,
   Rat savant qui mangeait des thèmes dans sa hutte,
   Leur cria: «Je vois bien d'où viennent vos débats:
       L'Égypte vénérait les chats,
   Athènes les hiboux, et Rome, au Capitole,
   Aux dépens de l'État nourrissait des oisons:
   Ainsi _notre intérêt est souvent la boussole
       Que suivent nos opinions_.»

   FLORIAN.



LA BREBIS ET LE CHIEN


   La brebis et le chien, de tous les temps amis,
   Se racontaient un jour leur vie infortunée.

   Ah! disait la brebis, je pleure et je frémis
   Quand je songe aux malheurs de notre destinée.
   Toi, l'esclave de l'homme, adorant des ingrats,
       Toujours soumis, tendre et fidèle,
       Tu reçois pour prix de ton zèle
       Des coups et souvent le trépas.
       Moi qui tous les ans les habille,
   Qui leur donne du lait et qui fume leurs champs,
   Je vois chaque matin quelqu'un de ma famille
       Assassiné par ces méchants.
   Leurs confrères, les loups, dévorent ce qui reste.
       Victimes de ces inhumains,
   Travailler pour eux seuls, et mourir par leurs mains,
       Voilà notre destin funeste!

   Il est vrai, dit le chien! mais crois-tu plus heureux
       Les auteurs de notre misère?
       Va, ma soeur, _il vaut encor mieux
       Souffrir le mal que de le faire_.

   FLORIAN.



LE PACHA ET LE DERVIS


   Un Arabe, à Marseille, autrefois m'a conté
       Qu'un pacha turc, dans sa patrie,
   Vint porter certain jour un coffret cacheté
   Au plus sage dervis qui fût en Arabie.
   Ce coffret, lui dit-il, renferme des rubis,
       Des diamants de très grand prix:
       C'est un présent que je veux faire
       A l'homme que tu jugeras
       Être le plus fou de la terre.
       Cherche bien, tu le trouveras.

   Muni de son coffret, notre bon solitaire
   S'en va courir le monde. Avait-il donc besoin
           D'aller si loin?
   L'embarras de choisir était sa grande affaire:
   Des fous toujours plus fous venaient de toutes parts
       Se présenter à ses regards.

       Notre pauvre dépositaire,
   Pour l'offrir à chacun, saisissait le coffret:
       Mais un pressentiment secret
       Lui conseillait de n'en rien faire,
       L'assurant qu'il trouverait mieux.
       Errant ainsi de lieux en lieux,
       Embarrassé de son message,
       Enfin, après un long voyage,
   Notre homme et le coffret arrivent un matin
       Dans la ville de Constantin.

       Il trouve tout le peuple en joie:
   «Que s'est-il donc passé?--Rien, lui dit un iman;
   C'est notre grand-vizir que le sultan envoie,
       Au moyen d'un lacet de soie,
       Porter au prophète un firman.

   Le peuple rit toujours de ces sortes d'affaires;
       Et, comme ce sont des misères,
   Notre empereur souvent lui donne ce plaisir.
   --Souvent?--Oui.--C'est fort bien. Votre nouveau vizir
   Est-il nommé?--Sans doute, et le voilà qui passe.»
   Le dervis à ces mots court, traverse la place,
   Arrive, et reconnaît le pacha son ami.
       «Bon! te voilà, dit celui-ci,
   Et le coffret?--Seigneur, j'ai parcouru l'Asie:
   J'ai vu des fous parfaits, mais sans oser choisir.
       Aujourd'hui ma course est finie;
       Daignez l'accepter, grand-vizir.»

   FLORIAN.



LE COLIMAÇON


   Sans ami, comme sans famille,
   Ici-bas vivre en étranger;
   Se retirer dans sa coquille
   Au signal du moindre danger;
   S'aimer d'une amitié sans bornes;
   De soi seul emplir sa maison;
   En sortir, suivant la saison,
   Pour faire à son prochain les cornes;
   Signaler ses pas destructeurs
   Par les traces les plus impures;
   Outrager les plus belles fleurs
   Par ses baisers ou ses morsures;
   Enfin, chez soi comme en prison,
   Vieillir de jour en jour plus triste;
    C'est l'histoire de l'égoïste,
    Et celle du colimaçon.

   ARNAULT.



L'ANE ET LA FLUTE


       Les sots sont un peuple nombreux,
       Trouvant toutes choses faciles;
   Il faut le leur passer: souvent ils sont heureux:
       Grand motif de se croire habiles.
       Un âne, en broutant ses chardons,
   Regardait un pasteur jouant, sous le feuillage,
       D'une flûte dont les doux sons
   Attiraient et charmaient les bergers du bocage.

   Cet âne mécontent disait: «Ce monde est fou!
       Les voilà tous, bouche béante,
   Admirant un grand sot qui sue et se tourmente
       A souffler dans un petit trou.
   C'est par de tels efforts qu'on parvient à leur plaire
   Tandis que moi... Suffit... Allons-nous-en d'ici:
       Car je me sens trop en colère.»

       Notre âne en raisonnant ainsi,
   Avance quelques pas, lorsque sur la fougère,
   Une flûte, oubliée en ces champêtres lieux
       Par quelque pasteur amoureux,
   Se trouve sous ses pieds. Notre âne se redresse,
   Sur elle de côté fixe ses deux gros yeux;
   Une oreille en avant, lentement il se baisse,
   Applique son museau sur le pauvre instrument,
   Et souffle tant qu'il peut; oh! hasard incroyable!
       Il en sort un son agréable.
       _L'âne se croit un grand talent._
   Et, tout joyeux, s'écrie, en faisant la culbute:
       «Eh! je joue aussi de la flûte.»

   FLORIAN.



LES DEUX RATS

(Voir page 105.)


   Certain rat de campagne, en son modeste gîte,
   De certain rat de ville eut un jour la visite;
   Ils étaient vieux amis: quel plaisir de se voir!
   Le maître du logis veut, selon son pouvoir,
   Régaler l'étranger; il vivait de ménage,
   Mais donnait de bon coeur, comme on donne au village.
   Il va chercher, au fond de son garde-manger,
   Du lard qu'il n'avait pas achevé de ronger,
   Des noix, des raisins secs; le citadin, à table,
   Mange du bout des dents, trouve tout détestable.

   «Pouvez-vous bien, dit-il, végéter tristement,
   Dans un trou de campagne enterré tout vivant?
   Croyez-moi, laissez là cet ennuyeux asile;
   Venez voir de quel air nous vivons à la ville.
   Hélas! nous ne faisons que passer ici-bas;
   Les rats petits et grands marchent tous au trépas;
   Ils meurent tout entiers, et leur philosophie
   Doit être de jouir d'une si courte vie,
   D'y chercher le plaisir. Qui s'en passe est bien fou.»

   L'autre, persuadé, saute hors de son trou.
   Vers la ville à l'instant ils trottent côte à côte;
   Ils arrivent la nuit; la muraille était haute;
   La porte était fermée; heureusement nos gens
   Entrent sans être vus, sous le seuil se glissant.
   Dans un riche logis nos voyageurs descendent;
   A la salle à manger promptement ils se rendent.
   Sur un buffet ouvert trente plats desservis
   Du souper de la veille étalaient les débris.

   L'habitant de la ville, aimable et plein de grâce,
   Introduit son ami, fait les honneurs, le place;
   Et puis, pour le servir, sur le buffet trottant,
   Apporte chaque mets, qu'il goûte en l'apportant.
   Le campagnard, charmé de sa nouvelle aisance,
   Ne songeait qu'au plaisir et qu'à faire bombance,
   Lorsqu'un grand bruit de porte épouvante nos rats:
   Ils étaient au buffet, ils se jettent en bas,
   Courent, mourant de peur, tout autour de la salle;
   Pas un trou!... De vingt chats une bande infernale
   Par de longs miaulements redouble leur effroi.
   «Oh! oh! ce n'est pas là ce qu'il me faut à moi,
   Dit le rat campagnard; mon humble solitude
   Me garantit du bruit et de l'inquiétude;
   Là je n'ai rien à craindre, et si j'y mange peu,
   J'y mange en paix du moins; et j'y retourne... adieu.»

   ANDRIEUX.



L'HORLOGE ET LE CADRAN SOLAIRE


     Un jour la montre au cadran insultait,
       Demandant l'heure qu'il était.
     «Je n'en sais rien, dit le greffier solaire.
   --Et que fais-tu donc là si tu n'en sais pas plus?

   --J'attends, répondit-il, que le soleil m'éclaire,
   Je ne sais rien que par Phébus.
   --Attends-le donc; moi je n'en ai que faire,
   Dit l'horloge; sans lui je vais toujours mon train.

       Tous les huit jours un tour de main,
   C'est autant qu'il m'en faut pour toute ma semaine.
   Je chemine sans cesse et ce n'est point en vain
   Que mon aiguille en ce rond se promène.
   Ecoute; voilà l'heure»; elle sonne à l'instant:
   Une, deux, trois et quatre. «Il en est tout autant»,
   Dit-elle. Mais tandis que la montre décide,
       Phébus, de ses ardents regards
       Chassant nuages et brouillards,
   Regarde le cadran, qui fidèle à son guide,
       Marque quatre heures et trois quarts.

       «Mon enfant, dit-il à l'horloge,
       Va-t'en te faire remonter.
       Tu te vantes, sans hésiter,
       De répondre à qui t'interroge:
   Mais qui t'en croit peut bien se mécompter.

   Je te conseillerais de suivre mon usage:
   Si je ne vois bien clair, je dis: je n'en sais rien.
       _Je parle peu, mais je dis bien;
       C'est le caractère du sage._»

   LAMOTTE.



L'ABEILLE ET LA MOUCHE


       L'abeille, par un beau matin,
   Picorant sur sa route et la rose et le thym,
   S'en alla visiter sa parente la mouche.

       Celle-ci relevait de couche,
   Et, seule dans un coin, avait le coeur chagrin,
       N'ayant causé depuis la veille;
   Mais elle se remit voyant venir l'abeille.

       Pattes dessus, pattes dessous.
       Elle lui fait mille caresses.
       Hé! bonjour, cousine; est-ce vous?
   Quel bon vent, dites-moi, vous amène chez nous?

   La faiseuse de miel lui rend ses politesses,
   Caresse pour caresse, et caquet pour caquet,
   Ainsi qu'il se pratique entre bonnes amies.
     Ayant mis fin à leurs cérémonies,
   L'abeille lui parla d'un miel qu'elle avait fait;
       C'était un miel exquis, parfait,
   A son gré préférable à celui de l'Hymette.

   «Il faut, dit-elle, il faut que je vous en remette,
   Pour vos maux de poitrine il sera souverain:
   Et d'abord, apprenez comment je le compose:
       De serpolet, de romarin
   Je mélange un extrait avec du suc de rose,
       Ensuite j'y joins une dose.....»

       La mouche l'interrompt enfin.
       «Cousine, parlons d'autre chose;
       Croit-on que l'été sera chaud?

       --Ah! reprit l'abeille aussitôt,
   On craint bien que le miel ne manque cette année:
   Heureusement j'en suis approvisionnée,
   Et pour passer l'hiver j'aurai ce qu'il m'en faut,
   Pour peu qu'à travailler mon essaim s'évertue.

       --Je n'y tiens plus, l'ennui me tue,
   Reprit l'autre: sortons; je reprends mes vapeurs.

   --Des vapeurs! Ah! ma soeur, y seriez-vous sujette?
       J'ai pour ce mal une recette
   Excellente, et qu'en vain vous chercheriez ailleurs;
       Et je vais d'abord vous la dire:
   D'un extrait de mon miel avec un peu de cire....,

   --Eh! de grâce, à la fin laissez là votre miel,
       Reprit la mouche impatiente:
       Je ne crois pas que sous le ciel
       Jamais bavarde impertinente
   Ait tenu des propos d'un ennui plus mortel.
       Adieu; partez: de votre vie
       Ne remettez les pieds chez moi.»

       _Il faut en toute compagnie
       Le moins qu'on peut parler de soi._

   GRENUS.



LE LABOUREUR


   Allons boeuf, et toi, bouvillon,
   Aimez-vous mieux, coeur sans courage,
   Toujours provoquer l'aiguillon
   Que d'avancer ce labourage?

   Le jour s'en va; voici le tard,
   Et ces maudits n'ont pas en somme,
   De l'arpent sillonné le quart.
   Il faut demain qu'on les assomme.

   Dieu soit loué! dit le plus vieux,
   Aussi bien ce travail nous tue,
   Une mort prompte nous plaît mieux
   Que votre éternelle charrue.

   La maudite au pauvre animal
   Attire et menace et piqûre:
   Parlez-lui: je ferais gageure
   Que c'est elle ici qui va mal.

   «Eh! bien, dit l'homme, allez, charrue!
   Allez donc! N'entendez-vous pas?
   Devant, derrière on s'évertue,
   Et vous ne pouvez faire un pas!

   --On se plaint de moi! Quelle injure!
   Répondit-elle en gémissant,
   Je vais de mon mieux, je vous jure.
   Voyez ce fer obéissant!

   Il est poli comme une glace,
   Et brûlait moins sous le marteau,
   Mais comment emporter morceau
   D'un sol si dur et si tenace?

   --Ainsi, champ fatal, c'est donc toi
   Que devrait punir ma colère!
   Dit le rustre en frappant la terre;
   Songe un peu que je suis ton roi!

   Pourquoi ces barbares caprices?
   Toujours trempé de mes sueurs,
   Tu veux l'être encor de mes pleurs,
   Et mon sang ferait tes délices.»

   A ces mots, du sein des guérets,
   Une voix s'élève et lui crie:
   «Mets donc un terme à ta furie,
   Ou je retire mes bienfaits.

   Insensé, tes boeufs, ta charrue,
   Ton champ, font très-bien leur devoir;
   Les défauts qu'en eux tu crois voir,
   C'est chez toi qu'ils frappent ma vue.

   Tu veux gronder? Apprends d'abord,
   Apprends des experts du village
   A bien guider ton attelage,
   Et tais-toi, car toi seul as tort.»

   J-J. PORCHAT.



LA SOURIS BLOQUÉE


   Une souris de campagne
   Choisit pour cantonnement
   Un vaste champ de froment:
   C'était pays de Cocagne.

   Dans son trou dès le matin
   Par la faim sollicitée
   D'un riant espoir flattée,
   Elle courait au butin.

   Du lendemain n'avait cure,
   Faisant ses quatre repas,
   Puis courant à ses ébats:
   Bref tout aux lois d'Épicure

   Dans le fond de son réduit
   Jamais de graine amassée;
   Un peu de paille entassée,
   Voilà tout; c'était son lit.

   Devers son manoir tranquille
   Un maudit chat vint rôder;
   Elle, habile à s'évader,
   D'un saut gagna son asile.

   Soit! nous reviendrons demain,
   Dit-il faisant la grimace:
   Puis observant bien la place,
   Il poursuivit son chemin.

   Le matois dès l'aube arrive;
   Mais il a beau se blottir,
   La souris près de sortir,
   L'aperçoit, rentre et s'esquive.

   Oh! dit-il, un peu confus,
   Celle-ci me fait la nique!
   Nous l'aurons, et je m'en pique!
   Changeons le siège en blocus.

   Aussitôt devant la porte
   Vient se camper le matou,
   Les yeux fixés sur le trou.
   Qu'elle paraisse, elle est morte!

   Il faudra faire une fin,
   Dit-il, petite rebelle.
   Choisissez, mademoiselle,
   De ma gueule ou de la faim.

   L'autre de terreur glacée,
   Et tremblante au fond du nid,
   De jeûner bientôt lassée,
   En pleurant mangea son lit.

   Vain secours, faible ressource.
   Ah! que n'a-t-elle amassé
   Tant de froment dispersé
   Sans profit dans mainte course!

   Dans son gîte elle pourrait
   Du chat braver la menace.
   Tant qu'enfin de cette place
   L'appétit le chasserait.

   Cependant l'âpre famine
   Ronge, affaiblit la souris.
   Pour échapper du logis,
   Ouvrons, dit-elle, une mine.

   Mais vit-on jamais quelqu'un
   Travailler sans nourriture!
   Hélas! la terre est si dure,
   Quand l'estomac est à jeun!

   Elle cesse, elle succombe
   Et dit: Je n'ai plus d'espoir,
   C'en est fait et dès ce soir,
   Ma maison sera ma tombe.

   Ah! plutôt sortons d'ici.
   Puisqu'il faut que je périsse,
   Pour abréger mon supplice,
   Rendons-nous à l'ennemi.

   Vers lui la pauvrette avance,
   De l'oeil encor l'implorant;
   Le chat sur elle s'élance,
   Et la croque en murmurant:

   Du sage l'on compte en somme
   Mille définitions,
   Le sage pour moi c'est l'homme
   Qui fait des provisions.

   J.-J. PORCHAT.



TABLE


   PRÉFACE                                                         3
   Le Père et l'Enfant                    J.-J. PORCHAT            5
   Une bonne semaine                      Mme AMABLE TASTU         6
   Aux jeunes Gens.--Sonnet               DRELINCOURT              6
   La Feuille du chêne                    MILLEVOYE                7
   Le séjour dans le pays natal           A. VINET                 8
   Prière d'Esther                        RACINE                   9
   Les Hirondelles                        BÉRANGER                11
   La pauvre Fille                        A. SOUMET               12
   Le Colporteur vaudois                  G. DE FÉLICE            13
   La pauvre Veuve malade                 G. DE FÉLICE            15
   Le départ du petit Savoyard            A. GUIRAUD              17
   Le petit Savoyard à Paris              A. GUIRAUD              19
   Le retour du petit Savoyard            A. GUIRAUD              20
   L'Écolier                              Mme DEBSORDES-VALMORE   22
   Les dix francs d'Alfred                A. GUÉRIN               25
   La Vache perdue                        CASIMIR DELAVIGNE       27
   Athalie interrogeant Joas              RACINE                  30
   Bonheur de l'Enfant pieux              J. RACINE               35
   L'Enfant et la Fauvette                L. TOURNIER             36
   L'Hirondelle                           TH. GONTARD             36
   Elégie                                 ANDRÉ CHÉNIER           37
   Le petit Enfant                        L. TOURNIER             38
   Le petit Espiègle                      Mme DESBORDES-VALMORE   39
   L'Enfant aveugle                       J.-F. CHATELAIN         40
   L'Enfant du soldat                                             41
   Consolation                            MALHERBE                42
   L'Ange et l'Enfant                     REBOUL                  43
   La Fauvette et ses Petits              AUBERT                  45
   Adieux à la vie                        GILBERT                 46
   Christophe Colomb                      CASIMIR DELAVIGNE       47
   L'Aumône                               VICTOR HUGO             49
   La Chute des feuilles                  MILLEVOYE               50
   Le Coin du grand-père                  L. TOURNIER             51
   Hymne de l'enfant                      LAMARTINE               53
   Dernier choeur d'Esther                J. RACINE               54
   Le Nid                                 E. SOUVESTRE            57
   Le Montagnard émigré                   CHATEAUBRIAND           58
   Le Retour dans la patrie               BÉRANGER                59
   Ah! si j'étais petit oiseau!           Mlle ISABELLE RODIER    61
   Une Promenade de Fénelon               ANDRIEUX                64
   Quatrains moraux                                               69
   Le bon Emploi du Temps                 Mme AMABLE TASTU        70
   Le Cèdre du Liban                      LE BRUN                 70
   La Feuille                             ARNAULT                 71
   Le plus doux nom                       TH. GONTARD             71
   Dandolo                                E. LEGOUVÉ              72
   L'Oreiller d'une petite fille.         Mme DESBORDES-VALMORE   73
   Paraphrase du ps. CXLVI                MALHERBE                74
   Le bonheur du chrétien                 A. MONOD                75
   Le Nid de Fauvettes                    BERQUIN                 76
   A mes Oiseaux                          L. TOURNIER             77
   Le vaisseau _Le Vengeur_               E. LE BRUN              78
   La Mort des Templiers                  RAYNOUARD               80
   La sainte Alliance                     BÉRANGEr                81
   Mort de Coligny                        VOLTAIRE                83
   Le Meunier Sans-Souci                  ANDRIEUX                85
   Le Chien coupable                      FLORIAN                 87
   Stances                                RACAN                   90
   Les Châteaux en Espagne                COLIN D'HARLEVILLE      92
   Moïse sauvé des eaux                   VICTOR HUGO             94
   Jeanne d'Arc                           CASIMIR DELAVIGNE       97
   Les Catacombes de Rome                 DELILLE                100
   Prière enfantine                       Mme AMABLE TASTU       103
   La Cigale et la Fourmi                 LA FONTAINE            104
   La Renoncule et l'OEillet              BÉRENGER               104
   Le Rat de ville et le Rat des Champs   LA FONTAINE            105
   Le Chêne et le Roseau                    Id                   106
   Le Cheval s'étant voulu venger du Cerf   Id                   107
   Le Lièvre et la Perdrix                  Id                   108
   La Robe de l'Innocence                 LACHAMBAUDIE           109
   Le Singe et le Léopard                 LA FONTAINE            109
   La Laitière et le Pot-au-lait.           Id                   110
   Les Animaux malades de la peste          Id                   111
   Les deux Pigeons                         Id                   113
   Le Coche et la Mouche                    Id                   115
   Le Vieillard et les trois Jeunes Hommes  Id                   116
   Les deux Chèvres                         Id                   117
   Le Corbeau et le Renard                  Id                   119
   L'Ane et le Chien                        Id                   119
   Le Loup et la Cigogne                    Id                   121
   Le Laboureur et ses Enfants              Id                   121
   Le Cochet, le Chat et le Souriceau       Id                   122
   Le Lion malade et le Renard              Id                   123
   Le Villageois et le Fromage            LE BAILLY              124
   L'Aveugle et le Paralytique            FLORIAN                124
   Le Danseur de Corde et le Balancier      Id                   126
   Le Grillon                               Id                   127
   Le roi Alphonse                          Id                   128
   Le Hibou, le Chat, l'Oison et le Rat   FLORIAN                129
   La Brebis et le Chien                    Id                   130
   Le Pacha et le Dervis                    Id                   131
   Le Colimaçon                           ARNAULT                132
   L'Ane et la Flûte                      FLORIAN                133
   Les deux Rats                          ANDRIEUX               134
   L'Horloge et le Cadran solaire         LA MOTTE               135
   L'Abeille et la Mouche                 GRENUS                 136
   Le Laboureur                           J.-J. PORCHAT          138
   La Souris bloquée                        Id                   140

[Illustration]


COULOMMIERS.--Typog. P. BRODARD et GALLOIS.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Sais-tu? - Recueil de poésies destinées à servir d'exercices - élémentaires de mémoire" ***

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