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Title: Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé - accompagnées de notices bibliographiques, de notes - explicatives par Louis-Simon Auger
Author: La Fayette, Madame de (Marie-Madeleine Pioche de La Vergne), 1634-1693, Lenclos, Ninon de, 1620-1705, Aïssé, C. E. (Charlotte Elisabeth), 1695?-1733, Villars, Marie Gigault de Bellefonds, marquise de, 1624-1706, Coulanges, Marie-Angélique Du Gué Bagnoles, 1641-1723
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé - accompagnées de notices bibliographiques, de notes - explicatives par Louis-Simon Auger" ***

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http://gallica.bnf.fr)



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introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe
d'origine a été conservée.]



LETTRES

DE

MMES. DE VILLARS,

DE COULANGES,

ET DE LA FAYETTE;

DE NINON DE L'ENCLOS,

ET DE

MADEMOISELLE AÏSSÉ;

Accompagnées de Notices biographiques,
de Notes explicatives, et de LA COQUETTE
VENGÉE, par NINON DE L'ENCLOS.

SECONDE ÉDITION.

TOME PREMIER. ET TOME SECOND.

A PARIS,

Chez LÉOPOLD COLLIN, Libraire,

Rue Gît-le-cœur, Nº. 18.

AN XIII.--1805.



AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR.


La rapidité avec laquelle a été enlevée la première édition du recueil
des Lettres de _mesdames de Villars, de la Fayette et de Tencin et de
mademoiselle Aïssé_, nous a déterminés à en donner une seconde. Nous
avons fait à ce recueil plusieurs changemens dont il est à propos de
rendre compte.

On a remarqué dans un journal très-répandu[1] que les Lettres de
madame _de Tencin_ déparoient la collection. Nous étions parfaitement de
l'avis du journaliste sur le mérite de ces Lettres: nous avions dit
nous-mêmes dans la notice qui les précède, qu'elles étoient de madame
_de Tencin_, intrigante, et non point de madame _de Tencin_, auteur des
jolis romans du _Comte de Comminges_, du _Siége de Calais_, etc.; mais
nous avions considéré qu'elles étoient en petit nombre; qu'il étoit fort
souvent question de celle qui les a écrites, dans une autre
correspondance qui fait partie du recueil, c'est-à-dire, dans les
Lettres de mademoiselle _Aïssé_; et qu'enfin, puisque notre dessein
étoit de rassembler des Lettres de femmes, celles de madame _de Tencin_
rendroient la réunion plus complète. Ces considérations nous ont bientôt
paru d'un moindre poids que l'observation qui nous a été faite; et nous
avons reconnu que le principal but de ceux qui travaillent pour le
public, étant de lui procurer de l'agrément ou de l'instruction, les
Lettres de madame _de Tencin_ devoient être exclues de notre recueil,
puisqu'elles ne sont ni instructives, ni agréables.

Nous les avons remplacées par les Lettres de _Ninon de l'Enclos_ et par
celles de madame _de Coulanges_. Ce que nous avons ajouté étant beaucoup
plus considérable que ce que nous avons retranché, nous nous sommes vus
forcés de faire deux volumes, au lieu d'un.

Le mérite des Lettres de mesdames _de Villars_ et _de la Fayette_, et
de mademoiselle _Aïssé_, est aujourd'hui trop bien constaté par les
éloges que leur ont donnés les journaux, et par l'empressement que le
public a mis à se les procurer, pour que nous croyions nécessaire d'en
rien dire ici. Il est également inutile de s'étendre sur celles de
madame _de Coulanges_. On sait qu'il n'en est pas de plus enjouées et de
plus spirituelles; elles sont remplies de ces traits vifs et brillans,
que l'on appeloit _les épigrammes_ de madame _de Coulanges_; et, en les
lisant, on conçoit très-bien comment la femme qui les a écrites, faisoit
les délices de la société, dans un siècle où l'on étoit si sensible aux
grâces de l'esprit et du bon ton[2].

Quant aux Lettres de _Ninon_, elles exigent de nous une explication
particulière. Beaucoup de personnes pourroient les confondre, d'après le
simple énoncé du titre, avec les _Lettres de Ninon de l'Enclos au
marquis de Sévigné_, ouvrage supposé, dont l'auteur est M. _Damours_,
avocat au conseil, mort en 1788. Cette correspondance fictive ne jouit
pas d'une grande estime auprès des gens de goût. Voici ce que _Voltaire_
en écrivoit en 1771, à M. ******, ministre du Saint Évangile, qui lui
avoit demandé des détails sur _Ninon_. «Quelqu'un a imprimé, il y a deux
ans, des Lettres sous le nom de mademoiselle _de l'Enclos_, à peu près
comme dans ce pays-ci on vend du vin d'Orléans pour du Bourgogne. Si
elle avoit eu le malheur d'écrire ces Lettres, vous ne m'en auriez pas
demandé une sur ce qui la regarde.» On a publié depuis un autre livre du
même genre, intitulé _Correspondance secrète entre Ninon de l'Enclos, M.
de Villarceaux et madame de Maintenon_. Nous ne porterons aucun jugement
sur cette dernière production, que nous n'avons point lue, et avec
laquelle d'ailleurs nous n'avons rien à démêler, non plus qu'avec celle
de M. _Damours_, puisque l'une et l'autre sont des suppositions. Les
Lettres que nous donnons, sont les véritables Lettres de _Ninon_,
adressées à _Saint-Evremont_, dans les œuvres duquel elles sont comme
ensevelies. On les en a déjà extraites une fois. Elles ont paru en 1751,
précédées _de Mémoires_ sur _Ninon_, que quelques-uns ont attribués à M.
l'abbé _Raynal_. Ce volume se trouve aujourd'hui très-difficilement. Les
Lettres qui nous restent de _Ninon_, sont au nombre de dix seulement;
celles de _Saint-Evremont_, qui y correspondent, sont au même nombre, et
nous les y avons jointes. Un recueil de Lettres, quel qu'il soit, ne
peut que perdre du côté de l'intérêt, lorsqu'il n'offre que l'une des
deux parties de la correspondance.

A la suite des Lettres de _Ninon_, nous avons mis _la Coquette
vengée_, petit écrit attribué à cette fille célèbre par MM. _Mercier_,
abbé de Saint-Léger et _Jamet_ le jeune, deux des hommes du siècle
dernier, qui ont été le plus profondément versés dans la bibliographie.
L'assertion de tels érudits nous a paru suffire. Nous n'y ajouterons pas
que nous avons cru reconnoître dans _la Coquette vengée_, le style de
_Ninon_: on n'en pourroit juger que d'après ses Lettres; et des Lettres,
qui sont une conversation écrite, n'ont presque rien de commun avec un
ouvrage exprès; mais nous dirons, sans craindre de trouver des
contradicteurs, que cet opuscule, rempli de grâce et de finesse, ne peut
guère être sorti que de la plume d'une femme, et qu'il est en tout digne
de cette _Ninon_, dont l'esprit et la raison n'ont pas été moins
célèbres que l'éclat et la durée de ses charmes. Nous allons dire à
quelle occasion il fut fait. En 1659, il parut un petit livre intitulé:
_le Portrait de la Coquette_ ou _la Lettre d'Aristandre à Timagène_.
_Aristandre_ apprenant que _Timagène_, son neveu, se dispose à faire le
voyage de Paris, veut le prémunir contre les dangers que son innocence
courra dans cette ville; et de tous ces dangers, le plus grand, à son
avis, ce sont les coquettes, dont il décrit à son neveu les différentes
espèces. Il est certain que, parmi ces portraits, il en est plusieurs,
et notamment celui de la Coquette, qui affecte l'instruction, où la
malignité des lecteurs dut vouloir retrouver quelques-uns des traits de
_Ninon_; et il n'est guère douteux qu'en effet le peintre ne l'ait prise
pour modèle. Il appartenoit à une femme de venger la plus grande partie
de son sexe outragée dans la Lettre d'_Aristandre_; et ce soin regardoit
sur-tout celle qui y paroissoit le plus directement attaquée. Cette
circonstance, suivant nous, donne un grand poids au témoignage de nos
deux bibliographes; et, à défaut d'autres indices, elle auroit pu servir
de base à leur opinion. _Ninon_ (car nous croyons fermement que c'est
elle qui est l'auteur de l'écrit) _Ninon_ fit donc _la Coquette vengée_,
dont le titre seul annonce suffisamment le dessein. Cette défense, ou
plutôt cette récrimination est dirigée contre certains _philosophes_,
nommés _pédans de robe courte, et docteurs de ruelles, qui dogmatisent
dans des fauteuils, et raisonnent sans cesse sur l'amour, sans avoir
rien de raisonnable pour se faire aimer._ Pour expliquer l'emploi
injurieux que _Ninon_ fait ici du titre de _philosophe_, il faut dire
que l'auteur du _Portrait de la Coquette_ affiche de grandes prétentions
à ce titre, pour lequel il assure que les coquettes ont une aversion
insurmontable. Nous avouerons sans peine que _la Lettre d'Aristandre_
nous a paru elle-même un ouvrage agréablement écrit, et vraiment digne
de la colère de _Ninon_. Ce qui confirmeroit notre jugement, c'est qu'il
fut réimprimé en 1685, c'est-à-dire, plus de vingt-cinq ans après sa
première publication. Nous ignorons si l'écrit de _Ninon_ a eu aussi les
honneurs de la réimpression; en tout cas, nous pensons qu'il les
méritoit pour le moins autant.

Dans la première, édition de ce recueil, les notices biographiques
avoient été placées toutes ensemble, au commencement du volume. Mais
cette fois nous les avons disposées plus convenablement; chacune se
trouve en tête de la correspondance à laquelle elle a rapport.

Dans l'avertissement qui précédoit ces notices, nous disions à quel
point la seule édition qu'on eût eue jusqu'alors des Lettres de
mademoiselle _Aïssé_, étoit incorrecte, et quels efforts nous avions eu
à faire pour restituer le sens altéré à chaque page par des omissions ou
par des changemens de mots, et rétablir les noms propres, presque
toujours défigurés à n'être pas reconnoissables. Nous avons fait, dans
les écrits du temps, de nouvelles recherches au sujet de ces noms, et
nous avons réintégré dans leur véritable orthographe tous ceux qui n'ont
pas appartenu à des personnages totalement ignorés. Nous avons aussi
ajouté quelques notes explicatives à celles que nous avions trouvées ou
que nous avions faites nous-mêmes.

Nous ne croyons pouvoir mieux terminer cet avertissement, qu'en
rapportant un passage de _La Bruyère_, où ce moraliste ingénieux et
profond reconnoît et explique la supériorité que les femmes ont sur les
hommes dans le genre épistolaire. «Les Lettres de _Balzac_, de
_Voiture_, dit-il, sont vides de sentimens qui n'ont régné que depuis
leur temps, et qui doivent aux femmes leur naissance. Ce sexe va plus
loin que le nôtre dans ce genre d'écrire: elles trouvent sous leur
plume, des tours et des expressions qui, souvent en nous, ne sont
l'effet que d'un long travail et d'une pénible recherche: elles sont
heureuses dans le choix des termes qu'elles placent si juste, que, tout
connus qu'ils sont, ils ont le charme de la nouveauté, et semblent être
faits seulement pour l'usage où elles les mettent. Il n'appartient qu'à
elles de faire lire dans un seul mot tout un sentiment, et de rendre
délicatement une pensée délicate. Elles ont un enchaînement de discours
inimitable, qui se suit naturellement et qui n'est lié que par le sens.
Si les femmes étoient toujours correctes, j'oserois dire que les Lettres
de quelques-unes d'entr'elles seroient peut-être ce que nous avons dans
notre langue de mieux écrit[3].» Il n'est pas inutile de remarquer que
_La Bruyère_ proclamoit ainsi la prééminence des femmes dans l'art
d'écrire des Lettres, à une époque où celles de madame _de Sévigné_
n'étoient point connues du public, et ne l'étoient probablement pas de
_La Bruyère_ lui-même. Elles ont été imprimées pour la première fois
plus de 30 ans après la publication des _Caractéres_.



NOTICE

SUR

MADAME DE VILLARS.


Marie de Bellefonds, fille de Bernardin _Gigault de Bellefonds_, aïeul
du maréchal de ce nom, fut mariée au marquis _de Villars_. Le vainqueur
de Dénain, le célèbre maréchal _de Villars_, fut le fruit de ce mariage.

M. le marquis _de Villars_ fut envoyé ambassadeur auprès de _Charles
II_, roi d'Espagne, au moment où ce prince épousa Marie-Louise
_d'Orléans_, fille de _Monsieur_, frère de _Louis XIV_ et de
Henriette-Anne _d'Angleterre_, sa première femme.

Madame _de Villars_ suivit son mari dans cette ambassade, qui ne
dura guère plus de dix-huit mois. Pendant son séjour à Madrid, elle
écrivit à madame _de Coulanges_. Il ne nous est parvenu que trente-sept
Lettres de cette correspondance; elles commencent au 2 novembre 1679, et
finissent au 15 mai 1681. Elles contiennent des détails très-curieux sur
le caractère du roi et de la reine, sur leur manière de vivre, sur les
intrigues et l'étiquette de leur cour, enfin sur les mœurs et les usages
de l'Espagne. Une preuve de la confiance qu'elles méritent, c'est que le
président _Hénault_, écrivain sévère dans le choix de ses autorités, les
cite, en parlant du pouvoir absolu que les ministres de l'Empereur
exerçoient à la cour de _Charles II_[4]. Du reste, elles sont écrites
d'un style simple, facile et agréable; c'est celui d'une femme, qui à
beaucoup de sens et d'esprit naturel joignoit ce ton délicat et fin qui
distingue la bonne compagnie. Ces Lettres étoient lues avec beaucoup de
plaisir par les personnes les plus spirituelles de la plus aimable
société qui ait peut-être jamais existé. Qui pourroit se piquer d'être
plus difficile qu'elles? Voici ce que madame _de Sévigné_ écrivoit à sa
fille, au sujet des Lettres de madame _de Villars_. «Madame _de Villars_
mande mille choses agréables à madame _de Coulanges_, chez qui on vient
apprendre les nouvelles. Ce sont des relations qui font la joie de
beaucoup de personnes; M. _de la Rochefoucault_ en est curieux; madame
_de Vins_ et moi, nous en attrapons ce que nous pouvons. Nous comprenons
les raisons qui font que tout est réduit à ce bureau d'adresse; mais
cela est mêlé de tant d'amitié et de tendresse, qu'il semble que son
tempérament soit changé en Espagne. Cette reine d'Espagne est belle et
grasse; le roi amoureux, et jaloux sans savoir de quoi, ni de qui; les
combats de taureaux affreux; deux grands pensèrent y périr; leurs
chevaux tués sous eux; très-souvent la scène est ensanglantée. Voilà les
divertissemens d'un royaume chrétien; les nôtres sont bien opposés à
cette destruction et bien plus aisés à comprendre[5]». Madame _de
Sévigné_, dans une autre lettre à madame _de Grignan_, avoit déjà parlé
ainsi de celles de madame _de Villars_. «Madame _de Villars_ n'a écrit
uniquement, en arrivant à Madrid, qu'à madame _de Coulanges_; et, dans
cette lettre, elle nous fait des complimens à toutes nous autre vieilles
amies. Madame _de Schomberg_, mademoiselle _de Lestrange_, madame _de la
Fayette_, tout est en un paquet. Madame _de Villars_ dit qu'_il n'y a
qu'à être en Espagne pour n'avoir plus d'envie d'y bâtir des
châteaux_[6]. Vous voyez bien qu'elle ne pouvoit mieux adresser sa
lettre, puisqu'elle vouloit mander cette gentillesse[7]».

Madame _de Villars_ mourut le 24 juin 1706, âgée de 82 ans.

Ses Lettres étoient entre les mains de M. le chevalier _de Perrin_,
éditeur de celles de madame _de Sévigné_, qui se disposoit à les faire
imprimer, lorsqu'il mourut en 1754. Elles l'ont été depuis sur le
manuscrit que l'on a trouvé dans ses papiers.



LETTRES

DE

MADAME DE VILLARS,

A MADAME DE COULANGES.



LETTRE PREMIÈRE.

_Madrid, 2 novembre 1679._

Me voici enfin à Madrid, où je suis résolue d'attendre tranquillement
le retour du roi, et l'arrivée de la reine, sa femme. Je n'ai pas eu le
courage d'aller à Burgos. M. _de Villars_, qui m'attendoit ici, est
parti pour rejoindre le roi, qui va chercher la reine d'une telle
impétuosité, qu'on ne peut le suivre; et si elle n'est pas encore
arrivée à Burgos, il est résolu d'emmener avec lui l'archevêque de cette
ville-là, et d'aller jusqu'à Vittoria, ou sur la frontière, pour épouser
cette princesse. Il n'a voulu écouter aucun conseil contraire à cette
diligence. Il est transporté d'amour et d'impatience. Ainsi, avec de
telles dispositions, il ne faut pas douter que cette jeune reine ne soit
heureuse. La reine douairière, qui est très-bonne et très-raisonnable,
souhaite passionnément qu'elle soit contente. Je trouvai, en venant,
toutes les dames, et tous les officiers de sa maison, qui est
très-nombreuse, auprès de Burgos. La duchesse _de Terranova_, sa
_camarera mayor_, fit arrêter sa litière auprès de la mienne. Elle me
parut spirituelle et très-honnête, point aussi vieille que je me l'étois
figurée. Toutes les dames et filles d'honneur me montroient de loin
leurs mouchoirs que l'on met en l'air en signe d'amitié. Je pensai
oublier d'en faire autant; et, si ma fille ne m'en eût fait aviser,
j'allois débuter par une grande sottise. Vous ne sauriez vous imaginer
quelles honnêtetés je reçois ici. La reine mère m'a envoyé son majordome
pour savoir comment je me trouvois des fatigues de mon voyage, et me
donner beaucoup de marques de bonté. On dit qu'elle n'a pas accoutumé
d'en user de la sorte avec les autres ambassadrices; ce n'est pas à mon
médiocre mérite que j'attribue cet honneur.

Je n'ai pas encore voulu recevoir de visites. J'attends le retour de M.
_de Villars_. Il y a tant de manières et tant de cérémonies à observer,
qu'il faut qu'il m'instruise de tout, depuis les moindres choses jusques
aux plus importantes. Rien ne ressemble ici à ce qui se pratique en
France.

Don _Juan_ est mort de chagrin; le roi commençoit à lui en donner, en
rappelant, sans lui en parler, plusieurs grands qu'il avoit exilés.

Je ne sais si la princesse _d'Harcourt_ entrera dans le carrosse de la
reine.

La connétable _Colonne_ m'a envoyé visiter. Elle est toujours dans son
couvent, dont elle s'ennuie fort; elle espère en sortir quand la reine
sera ici, et loger chez sa belle-sœur, la marquise _de los Balbasès_.
L'abbé _de Villars_, qui l'alla voir l'autre jour, l'a trouvée très-bien
faite, et j'entends dire qu'elle n'est pas reconnoissable de ce qu'elle
étoit en France: c'est une taille charmante, un teint clair et net, de
beaux yeux, des dents blanches, de beaux cheveux. Elle a fait un livre
de sa vie, qui est déjà traduit en trois langues, afin que personne
n'ignore ses aventures: il est fort divertissant. Elle est habillée à
l'espagnole d'un fort bon air, mais ayant retranché et augmenté, ce qui
en effet est mieux.



LETTRE II.

_Madrid, 30 novembre 1679._

On ne peut mener une plus plaisante vie, que celle que je mène ici
depuis mon arrivée, ne faisant aucune visite, et n'en voulant recevoir
qu'après le retour de M. _de Villars_. Je sors quelquefois, quand il
fait beau, pour aller, ce qu'on appelle _tomar el sol_[8], hors des
portes. Le soleil est très-agréable en cette saison. Il faut
soigneusement tirer tous les rideaux du carrosse dans la ville;
autrement on passeroit pour n'être pas honnête femme, et par tout pays
il seroit fâcheux de se décrier pour un si petit sujet.

Les ducs _d'Ossone_ et _d'Astorga_ se sont fort querellés devant la
reine. L'on a jugé que le premier avoit tort, et on l'a envoyé ici
attendre les ordres du roi. Je ne sais plus quelle charge il a[9]; mais
les bruits de Madrid sont que le marquis _de los Balbasès_ la pourroit
bien avoir. Je n'ai point encore vu de beautés Espagnoles.

M. _de Villars_ vient d'arriver de Burgos. Il m'a conté beaucoup de
détails de tout ce qu'il vient de voir. Il se flatte que le prince et la
princesse _d'Harcourt_ auront été contens de lui. Il m'a parlé de la
plus belle robe du monde qu'avoit la princesse. Madame _de Grancey_ a
très-bien fait, et s'est fort bien servie de son temps de faveur auprès
de la reine, pour ne lui donner que de très-bons conseils. On croit
qu'elle aura du roi Catholique une pension de deux mille écus. On ne
sait point encore si elle viendra jusques ici. Elle paroissoit fort
tentée de s'en retourner avec la princesse _d'Harcourt_. Le roi et la
reine viennent seuls dans un grand carrosse sans glaces, à la mode du
pays. Il sera fort heureux pour eux qu'ils soient comme leur carrosse.
On dit que la reine fait très-bien: pour le roi, comme il étoit fort
amoureux avant que de l'avoir vue, sa présence ne peut qu'avoir augmenté
sa passion. Elle reçut le roi avec un très-bel habit à la françoise, et
une quantité surprenante de pierreries; mais elle le quitta le lendemain
pour s'habiller à l'espagnole; et le roi la trouva beaucoup mieux.
Madame _de Grancey_ en mit un aussi, que la reine lui donna, et se
coiffa à l'espagnole; ce qui lui sied fort bien. Elle étoit avec les
dames d'honneur, qui sont proprement les filles de la reine. Elles
passent toutes deux à deux, après la comédie, devant le roi et la reine,
faisant leurs révérences: madame _de Grancey_ figuroit avec une qui
étoit de fort bonne grâce. Je n'ai point entendu dire que la maréchale
_de Clérembault_ figurât avec personne, mais qu'elle parloit fort bien
espagnol. Le roi et la reine seront ici dans trois jours, et viendront
demeurer à Buen-Retiro, maison royale aux portes de Madrid, jusqu'à ce
que tout soit prêt pour l'entrée de la reine. Que j'appréhende de
m'habiller, et de commencer à sortir! Je ne suis point du tout née pour
représenter.

Je viens d'apprendre que madame _de Grancey_ est partie de Burgos pour
Paris avec le prince et la princesse _d'Harcourt_. Elle a eu mille
louis, deux mille écus de pension, et un présent de diamans de dix-huit
cents ou deux mille pistoles, tout pareil à celui qu'on a donné à la
maréchale _de Clérembault_. Il y en a eu deux autres de trois mille
pistoles pour le prince et la princesse _d'Harcourt_. Toutes les femmes,
hors les deux nourrices de la reine, et deux autres filles, ont été
renvoyées. Une vieille sous-gouvernante, nommée mademoiselle _Fauvelet_,
est morte en chemin; mais si bien en chemin, que son âme est partie de
ce monde pour l'autre de dedans sa litière, ayant toujours voulu suivre,
quelque malade qu'elle fût. Elle mourut peu d'heures avant que d'arriver
au lieu où le roi vint trouver la reine, et où ils se sont mariés.

La reine avoit perdu en chemin mille pistoles contre le prince et la
princesse _d'Harcourt_, et autres personnes qui l'accompagnoient. Quand
leurs majestés furent parties, les joueurs eurent grand'peur de n'être
pas payés; mais ils furent agréablement surpris par l'arrivée d'une
bourse où étoit cette somme.

Ne trouvez-vous pas que madame _de Grancey_ a fait un agréable voyage?
Tout le monde dans cette cour est fort content d'elle. Le prince et la
princesse _d'Harcourt_ avoient un très-beau train, une grande table, et
se sont fort bien acquittés de leur emploi. Leur entrée à Burgos fut
trouvée fort belle. Le prince _d'Harcourt_ s'est très-bien gouverné, et
l'on est ici très-satisfait de l'un et de l'autre. Vous pouvez en
assurer M. _de Brancas_[10].



LETTRE III.

_Madrid, 14 décembre 1679._

Peu après que la reine a été ici, elle a témoigné beaucoup d'envie de
me voir, et me l'envoya dire. Je répondis que j'étois fort sensible à
l'honneur qu'elle me faisoit. Elle me fit dire pour la seconde fois
qu'elle avoit prié le roi que j'y allasse _incognito_, parce que,
jusqu'à ce qu'elle ait fait son entrée, et qu'elle soit logée dans le
palais, personne, homme ni femme, ne la verra. On envoya à la _camarera
mayor_, pour lui dire ce que la reine avoit mandé, et la permission que
le roi lui avoit donnée de me voir _incognito_. La _camarera_ répondit
qu'elle ne savoit point cela. Le gentilhomme espagnol, que nous lui
avions envoyé, la supplia de vouloir s'en informer; elle répondit
qu'elle n'en feroit rien, et que la reine ne verroit personne, tant
qu'elle seroit au Retiro. Nous fîmes savoir à la reine la diligence que
nous avions faite: on ne pouvoit pas moins après l'envie qu'elle avoit
témoignée que j'eusse l'honneur de la voir. Après cela, nous nous sommes
tenus en repos. Je n'ai pas même voulu aller à l'église, où l'on peut la
voir d'une tribune, de peur qu'on ne m'accusât de trop d'empressement.
Le roi en a un très-grand pour elle. Il ne voudroit jamais la perdre de
vue. Cela est très-obligeant. Mais, pour en revenir à cette envie de me
voir, je fus dimanche, pour la première fois, rendre mes devoirs à la
reine mère, qui est bonne, obligeante, disant tout ce qu'elle peut et
tout ce qu'il faut pour plaire. Elle me demanda si je n'avois pas encore
vu la reine, sa belle-fille. Je lui dis que non. Elle me répondit: Elle
a fort envie de vous voir; vous la verrez dès que vous le voudrez, et
dès demain. Ce demain est aujourd'hui. Je vous ai écrit tout ceci par
avance. Ce sera sur les quatre heures que je me rendrai à cette audience
de la reine. Je vous rendrai compte comme tout cela m'aura paru. On dit
qu'elle se conduit fort bien: j'en suis persuadée. Aucun François ne l'a
vue. Il y a deux jours que la marquise _de los Balbasès_ la voulut voir:
elle alla dans l'appartement de la _camarera_, qui touche à celui de la
reine. Dès que la jeune princesse le sut, elle y vint tout aussitôt;
mais comme elle voulut parler à la marquise, la _camarera_ prit la reine
par le bras, et la fit entrer dans sa chambre. Ce sont des usages qui ne
sont pas si extraordinaires ici qu'ils le seroient ailleurs.



LETTRE IV.

_Madrid, 15 décembre 1679._

Je fus hier au Retiro, cette maison où le roi et la reine sont
présentement. J'entrai par l'appartement de la _camarera mayor_, qui me
vint recevoir avec toutes sortes d'honnêtetés; elle me conduisit par de
petits passages dans une galerie où je croyois ne trouver que la reine;
mais je fus bien étonnée quand je me vis avec toute la famille royale;
le roi étoit assis dans un grand fauteuil, et les reines sur des
carreaux. La _camarera_ me tenoit toujours par la main, m'avertissant du
nombre de révérences que j'avois à faire, et qu'il falloit commencer par
le roi. Elle me fit approcher si près du fauteuil de sa majesté
Catholique, que je ne comprenois point ce qu'elle vouloit que je fisse.
Pour moi, je crus n'avoir rien à faire qu'une profonde révérence; sans
vanité, il ne me la rendit pas, quoiqu'il ne me parût pas chagrin de me
voir. Quand je contai cela à M. _de Villars_, il me dit que sans doute
la _camarera_ vouloit que je baisasse la main à sa majesté. Je m'en
doutai bien; mais je ne m'y sentis pas portée. Il m'ajouta qu'elle avoit
proposé à la princesse _d'Harcourt_ de baiser cette main, et que, sur
l'avis que cette princesse lui en avoit demandé, il lui avoit répondu de
n'en rien faire.

Me voilà donc au milieu de ces trois majestés; la reine mère me disant,
comme la veille, beaucoup de choses obligeantes, et la jeune reine me
paroissant fort aise de me voir. Je fis ce que je pus pour qu'elle ne le
témoignât que de bonne sorte. Le roi a un petit nain flamand qui entend
et qui parle très-bien françois. Il n'aidoit pas peu à la conversation.
On fit venir une des filles d'honneur en _guarda-infante_[11], pour me
faire voir cette machine. Le roi me fit demander comment je la trouvois,
et je répondis au nain que je ne croyois pas qu'elle eût jamais été
inventée pour un corps humain. Il me parut assez de mon avis. On m'avoit
fait donner une _almoada_[12]. Je m'assis seulement un instant pour
obéir, et je pris aussitôt une légère occasion de me tenir debout, parce
que je vis beaucoup de _segnoras de honor_ qui n'étoient point assises,
et que je crus leur faire plaisir de faire comme elles: je me tins donc
toujours debout, quoique les reines me dissent souvent de m'asseoir. La
jeune fit une légère collation servie à genoux par ses dames, qui ont
des noms admirables, et qui ne prétendent pas moins être que des maisons
d'Arragon, de Portugal, de Castille, et autres des plus grandes. La
reine mère prit du chocolat: le roi ne prit rien.

La jeune reine, comme vous pouvez penser, étoit habillée à l'espagnole,
de ces belles étoffes qu'elle a apportées de France; très-bien coiffée,
ses cheveux de travers sur le front, et le reste épars sur les épaules.
Elle a le teint admirable, de beaux yeux, la bouche très-agréable quand
elle rit. Que c'est une belle chose de rire en Espagne! Mais il est
plaisant que je vous fasse le portrait de la reine.

Cette galerie est assez longue, tapissée de damas ou de velours
cramoisi, chamarré fort près à près de larges passemens d'or. Depuis un
bout jusqu'à l'autre, est le plus beau tapis de pied que j'aie jamais
vu; des tables, cabinets et brâsiers, des flambeaux sur les tables: et
de temps en temps, on voit des menines très-parées, qui entrent avec
deux flambeaux d'argent pour changer, quand il faut moucher les bougies.
Elles font de grandes et longues révérences de bonne grâce. Assez loin
des reines, il y avoit quelques filles d'honneur assises à bas, et
plusieurs dames d'un âge avancé, avec leurs habits de veuves, debout,
appuyées contre la muraille. Le roi et la reine s'en allèrent après
trois quarts d'heure, le roi marchant le premier. La jeune reine prit sa
belle-mère par la main, passant devant à la porte de la galerie, après
quoi elle revint plus vîte que le pas me retrouver. La _camarera mayor_
ne revint point, et il parut assez qu'on lui donnoit toutes sortes de
libertés de m'entretenir. Il ne demeura qu'une vieille dame fort loin.
Elle me dit que, si la dame n'y étoit pas, elle m'embrasseroit bien. Il
n'étoit que quatre heures quand j'arrivai là; il en étoit sept et demie
avant que j'en sortisse; et ce fut moi qui voulus sortir.

Je vous assure, madame, que je voudrois que le roi, la reine mère et la
_camarera mayor_ eussent pu entendre tout ce que je dis à la princesse.
Je voudrois que vous le sussiez aussi, et que vous nous eussiez pu voir
nous promener dans cette galerie que les flambeaux rendoient
très-agréable. Cette jeune reine, dans la nouveauté et la beauté de ses
habits avec une infinité de diamans, étoit ravissante.

Imaginez-vous une fois pour toutes, que le noir et le blanc ne sont pas
plus différens que la vie d'Espagne et celle de France. Il me semble que
cette jeune princesse fait très-bien. Elle voudroit que j'eusse
l'honneur de la voir tous les jours; je l'assurai que j'en serois
charmée; mais je la suppliai de m'en dispenser, à moins qu'on ne me fît
voir clair comme le jour que le roi et la reine mère le souhaitoient
presqu'autant qu'elle. La _camarera mayor_ me vint prendre à la porte de
la galerie pour me reconduire. Je trouvai là des femmes françoises de la
reine, auxquelles je dis qu'il falloit apprendre l'espagnol, et
s'empêcher, autant qu'il leur seroit possible, de dire un mot de
françois à la reine. Je savois qu'on les grondoit un peu, quand elles
lui parloient trop souvent. Je dis en espagnol à la _camarera mayor_, ce
que je disois à ces Françoises: elle m'en sut un très-bon gré. Voilà, à
peu près, madame, tout ce que je puis vous mander de cette première
visite.

Si vous aviez été aujourd'hui ici, vous auriez eu le plaisir de voir au
travers d'une porte le plus beau nonce du monde et le mieux disant. Il
parle un espagnol tout-à-fait aisé. Je l'ai reçu en cérémonie tout à mon
aise sur des carreaux, et lui dans un fauteuil. Il m'a fort parlé de
_Charles-Quint_. J'étois un peu honteuse d'en être si peu instruite; je
n'en ai pas fait semblant; je disois quelques mots par-ci, par-là,
rappelant dans ma mémoire beaucoup de beaux endroits, dont mon fils aîné
m'a entretenue quelquefois. Mon fils l'abbé, qui m'assistoit en cette
occasion, a beaucoup brillé dans cette conversation, et n'y a pas moins
paru que sur les bancs de Sorbonne.

M. _de Villars_, qui revient de la ville, se met à vos pieds, pour
parler en termes espagnols. Il me vient d'avouer qu'il a passé son
après-dinée chez cette femme dont vous lui avez vu le portrait. Il dit
qu'elle n'a plus de beauté, mais bien de l'esprit. J'en jugerai
incessamment; car il veut que ce soit une des premières dont je reçoive
visite.

Adieu, madame: si ma lettre ne vous prouve le plaisir que je prends à
penser à vous, et à vous entretenir, je ne sais pas ce qu'il faut faire
pour vous le persuader. Peut-être aimeriez-vous mieux en douter; car
cette lettre est bien longue pour une personne comme vous, au milieu de
la bonne compagnie et des plaisirs. Telle cependant que vous voyez cette
lettre, il y a mille choses que je ne vous mande point, et que je vous
dirois bien. Je ne pense point, quand tout le monde verroit ceci, que je
pusse en recevoir ni reproche ni blâme. Cependant usez-en avec prudence.



LETTRE V.

_Madrid, 27 décembre 1679._

J'ai reçu depuis peu mes visites. La manière dont se passe cette
cérémonie, est une chose assez singulière. Premièrement, dès que j'ai
été arrivée, toutes les dames, princesses, duchesses, Grandes, ont
envoyé plusieurs fois me complimenter, et s'informer avec soin quand
elles me pouroient voir, chacune voulant être avertie des premières.
Enfin ce temps est venu; il y a quelques jours qu'on leur fit savoir que
je recevrois le monde trois jours de suite. On envoie un page chez
toutes celles qui ont envoyé, avec des billets qu'on nomme _nudillos_,
parce qu'en effet ce sont des billets noués. Ce fut la marquise
_d'Assera_, veuve du duc _de Lerme_, que j'ai vue en France, et qui
croit que je lui ai rendu quelque petit service, qui fit les trois jours
les honneurs de ma maison. La dame de ce portrait qu'a M. _de Villars_,
les a faits aussi. Je crois qu'elle a été belle, et même qu'elle le
seroit encore passablement, sans cette épouvantable coiffure de veuve
qu'elle porte. Il n'est pas possible, à quelque belle personne que ce
soit, de le paroître avec cet accoutrement; et je ne sais pas comment
une veuve qui seroit un peu galante, et qui compte sur sa beauté, ne se
remarie pas tout au plus tard au bout de l'an. Cette dame a bien de
l'esprit, et est honnête et polie. Je ne vous dirai point les pas
comptés que l'on fait pour aller recevoir les dames, les unes à la
première estrade, les autres à la seconde ou à la troisième; car, par
parenthèse, j'ai un très-grand appartement. Tirez de là, en soupirant
pour moi, la conséquence de ce qu'il m'en coûte à le meubler. Il faut,
en entrant et en sortant, passer devant toutes ces dames. Celle qui me
conduisoit avoit assez d'affaire à me redresser; car j'oubliois souvent
le cérémonial. Ces visites durent tout le jour. On les conduit dans une
chambre couverte de tapis de pied, un grand brâsier d'argent au milieu.
Je n'oublierai pas de vous dire que, dans ce brâsier; il n'y a point de
charbon, mais de petits noyaux d'olives qui s'allument, et qui font le
plus joli feu du monde, une petite vapeur douce. Ce feu dure plus que la
journée. La manière de s'entretenir et de se faire des amitiés, seroit
trop longue à vous dire. Toutes ces femmes causent comme des pies
dénichées; très-parées en beaux habits et pierreries, hors celles qui
ont leurs maris en voyage ou en ambassade. Une des plus jolies, sans
comparaison[13], étoit vêtue de gris par cette raison. Pendant l'absence
de leurs maris, elles se vouent à quelque saint, et portent, avec leur
habit gris ou blanc, de petites ceintures de corde ou de cuir. Je ne
puis vous dépeindre aucune beauté; car je n'en ai point vu. La
connétable de Castille est des mieux faites; mais revenons à notre
brâsier; toutes assises sur nos jambes, sur ces tapis; car, quoiqu'il y
ait quantité _d'almohadas_, ou carreaux, elles n'en veulent point. Dès
qu'il y a cinq ou six dames, on apporte la collation qui recommence une
infinité de fois. On présente d'abord de grands bassins de confitures
sèches; ce sont des filles qui servent, après cela quantité de toutes
sortes d'eaux glacées, et puis du chocolat; ce qu'elles ont mangé ou
emporté de marons glacés, qu'elles nomment _castagnas_, ne se peut
comprendre, tant elles les trouvent bons. Il règne une grande honnêteté
parmi elles; touchées de plaire et de faire plaisir; avec tout cela,
madame, que je fus aise de me trouver à la fin de mes trois jours! La
plupart me sont venu voir deux fois; trois ou quatre entendent et
parlent un peu le françois, et moi très-peu l'espagnol. Si ce récit vous
paroît trop long, gardez-le pour le mettre en la place de la lecture que
vous faites quelquefois les soirs. Il n'a tenu qu'à moi de vous faire
encore un détail des comédies et de leurs machines. La reine, avec qui
je me suis trouvée deux fois, comme elle y alloit, m'y a voulu mener;
mais jusqu'ici je m'en suis exemptée par m'y figurer un ennui mortel, et
je lui ai dit que j'irois quand elle seroit au palais. Cette jeune reine
est assurément plus belle et plus aimable que toutes les dames de sa
cour. Elle n'a point encore fait son entrée; on dit que le deux du mois
prochain on saura le jour destiné à cette cérémonie; il y a des soupçons
sur une grossesse. A l'égard de ne la pas voir aussi souvent qu'elle me
témoigne le souhaiter, ce que je fais jusqu'à la durété, ce n'est pas
que je méprise cet honneur, et que je n'en sache faire tout le cas que
je dois; mais je crains plus que je ne puis vous le dire, qu'on ne me
puisse accuser de trop d'empressement. Ce que la princesse fera de bien
ou moins bien, ne me doit point être attribué; elle se conduit fort
prudemment; il n'auroit pas été plus mal qu'on lui eût donné en France
quelque bonne tête en qui elle eût confiance; cette cour est remplie de
plusieurs personnes, qui peuvent indirectement se mêler de lui donner
des conseils; il y a bien peu qu'elle y est, pour savoir choisir les
bons et rejeter les mauvais; ce ne sont nullement mes affaires; et, si
la reine mère n'avoit souhaité que je visse plus souvent la reine que je
ne me l'étois proposé, je n'y aurois été qu'une seule fois. Je vous
assure, madame, que, quand il faut m'habiller, quoiqu'il me soit permis
d'aller avec toutes sortes de manteaux, et qu'il me faut sortir de ma
chambre, je suis triste et peinée par avance, d'aller représenter en
public. On prépare, pour l'entrée de la reine, cinq ou six beaux arcs de
triomphe. J'en ai vu un qui m'a paru tel. Si le deux du mois prochain on
la croit encore grosse, elle fera son entrée dans une espèce de chaise
découverte, que des hommes porteront sur leurs épaules; sinon elle la
fera à cheval. J'étois, il y a peu de jours, avec elle; le roi vient
faire de petites _comparanzas[14]_ et puis s'en reva. Elle me montroit
un fort beau présent d'une parure de pierreries, que le roi lui avoit
fait le matin. Ils se couchent tous les jours à huit heures et demie,
c'est-à-dire, le moment d'après qu'ils sont sortis de table, ayant
encore le morceau au bec.

Le prince de _Ligne_ mourut, il y a trois jours; il étoit assez vieux;
sa femme s'en retourne en Flandre. Il y en a huit qu'un fameux théatin,
nommé le P. _Vintimille_, fut chassé; il étoit intrigant, à ce qu'on
dit, des amis de feu don _Juan_, et ennemi déclaré de la reine mère; il
eût fort souhaité d'être confesseur de la jeune reine; il ne lui auroit
pas fait des scrupules de rien; il est ami de la connétable _Colonne_
que je n'ai point encore vue, parce que je n'ai fait aucune visite: je
les commencerai bientôt, et la verrai des premières. Elle ne sort point
de son couvent: on croyoit qu'elle demeureroit chez la marquise _de los
Balbasès_, sa belle-sœur; mais cela ne sera pas.

Le duc _d'Ossone_ continue de ne pas aller à la cour.

Il y a très-souvent, ce qu'on appelle des cérémonies de chapelle, dans
l'église qui touche la maison où leurs majestés sont à présent; on voit
la reine à travers les barreaux d'une tribune; elle est
très-magnifiquement parée, aussi bien que toutes les dames: ce lieu
d'oraison n'est pas moins chéri d'elles. La fête de Noël est solemnisée
dans le palais par des parures extraordinaires, et la comédie sur les
quatre heures. Sans beaucoup me divertir ici, je vous dirai, madame,
qu'il n'y a lieu au monde où je voulusse être qu'en Espagne, tant que M.
_de Villars_ y sera, cela s'entend; voilà la pure vérité.



LETTRE VI.

_Madrid, 12 janvier 1680._

Je vous rendis compte par ma dernière lettre des visites que j'avais
reçues; je n'entrerai point dans le détail de celles que je rends.
J'oubliai de vous dire que toutes ces grandes dames ne se parlent que
par _tu_ et _toi_; c'est une marque d'amitié. Nous commençons à nous
tutoyer. Le roi et la reine usent de ces termes entr'eux. La reine n'est
plus grosse. Dès le lendemain qu'elle ne le fut plus, le roi et la reine
allèrent au Pardo, jolie maison à deux lieues d'ici; elle eut le plaisir
de monter un peu à cheval, et de voir tuer un sanglier par le roi, son
mari. Son entrée se fera samedi prochain; on dit qu'il s'y verra des
magnificences extraordinaires. Leurs majestés quitteront le Retiro, et
iront demeurer au palais; l'appartement de la reine est fort doré et
très-bien meublé; nous l'allâmes voir l'autre jour. Quand elle y sera,
et qu'elle recevra mille visites, je me propose, sans en rien dire, de
lui en rendre moins. Toutes les dames, qui sans vanité m'aiment assez,
croient et s'attendent que j'y serai tous les jours, et que je puis un
peu contribuer à leur faire faire leur cour; mais, ma chère madame,
entre vous et moi, non-seulement je ne veux entrer en rien, mais je
voudrois me mettre entièrement hors de portée d'aucun soupçon. Je vous
prie d'avoir quelque application pour entrevoir au lieu où vous êtes, si
l'on ne trouvera pas que ce soit le meilleur parti. Il se peut fort bien
qu'on ne prendra pas la peine de songer à ce que je fais ou ne fais pas,
à moins que vous ne le mettiez sur le tapis. Il n'y a presque pas de
milieu entre voir la reine très-souvent, ou ne la voir que
très-rarement, en cherchant, pour le public et pour elle, des raisons
qui ne seront guère vraisemblables, puisque le roi, la reine mère, et la
_camarera mayor_ font paroître qu'ils sont très-aises que je sois
souvent avec elle, et tout le monde disant que l'ambassadrice
d'Allemagne étoit tous les jours avec la reine mère, ne parlant ensemble
qu'allemand. Vous voyez donc que, du côté de cette cour, tout veut que
je sois souvent avec la reine; mais si je ne sais que la cour de France
l'approuve, rien ne me peut empêcher de retirer mes troupes, et de
laisser penser ici tout ce qu'on voudra: c'est pourquoi je vous supplie
encore une fois de tâcher de savoir ce que vous pourrez là-dessus. Cette
jeune reine se conduit jusqu'ici avec beaucoup de douceur et de
soumission pour le roi; on dit qu'il l'aime fort: chacun a sa manière
d'aimer; je le vois assez souvent venir dans une galerie où est la
reine. Vous avez apparemment vu de ses portraits.

Le lendemain de l'entrée, il y aura une fête le soir, que l'on nomme
mascarade, où tous les grands de la cour courent deux à deux dans une
lice avec un flambeau à la main. Le roi court avec son grand écuyer. Ce
sont des habits extraordinaires; je crois que cela sera plus beau à
dépeindre qu'à voir. Un autre jour, ce sera _juego de cagnas_; je ne
sais pas trop ce que c'est; on jette des cannes en l'air. Mais la grande
fête, ce sera celle de la course des taureaux. Pour celle-là, je crois
que ce sera une très-belle chose. Des Grands, des fils de Grands
_tauricideront_. La magnificence du train et des livrées sera, à ce
qu'on dit, surprenante. Pourvu qu'il ne s'y tue personne, j'y prendrai
peut-être quelque plaisir. Si cela est, je vous souhaiterai souvent sur
mon balcon. Hélas! madame, si j'osois, je vous y souhaiterois, même
quand la fête seroit ennuyeuse.

Je ne me suis point encore habillée à l'espagnole, quoique j'aie fait
faire deux habits. La reine mère aime tout-à-fait l'habit à la
françoise, et toutes les dames aussi; c'est-à-dire, les manteaux
principalement, et c'est ce qui m'accommode fort. Le noir ou la couleur
ne marquent pas plus de respect l'un que l'autre.

Il fait aussi froid ici qu'à Paris; j'espère qu'il n'y fera pas plus
chaud.

Le marquis de _Flamarens_ est à Madrid avec l'habit espagnol et la
_honille_. Je croirois sans peine qu'il s'y ennuiera bientôt. Le comte
_de Charni_, prétendu fils naturel de feu _Monsieur_ (duc _d'Orléans_),
y passe une vie bien triste. C'est un honnête homme; et s'il est vrai,
comme on n'en doute pas, qu'il ait l'honneur d'être frère de tant de
princesses, celles qui sont en état de lui faire du bien, devroient bien
lui en faire un peu, et lui procurer quelque moyen de subsister. Nous ne
le voyons pas souvent, ni _Flamarens_ non plus; il faut qu'ils aient des
égards.

Je n'ai été qu'une seule fois chez la reine mère depuis que je suis ici.

La reine m'a expressément chargée de vous faire ses complimens. Je vous
mène au palais toutes les fois que j'y vais; et votre nom, sans que je
me le propose, est toujours dans toutes nos conversations. _La
philosophie en-dehors, et les pieds en-dedans_, la pensèrent faire
mourir de rire. Ce que les François et Françoises trouvent ici de
triste, ne l'est nullement, et la reine m'a avoué de très-bonne foi
qu'elle n'avoit jamais cru s'accoutumer aussitôt. Vous pouvez penser que
je ne lui tiens guère de propos qui soient propres à faire soupirer
incessamment après la France. Enfin jusqu'ici j'ai fait de mon mieux par
le seul plaisir de bien faire.



LETTRE VII.

_Madrid, 26 janvier 1680._

Je ne vous entretiendrai guère de l'entrée de la reine d'Espagne.
Elle en étoit le plus grand et le plus agréable ornement; à cheval sous
un grand dais, fort parée, un chapeau de plumes blanches, un habillement
fait exprès pour ce jour de cérémonie; précédée de plusieurs Grands fort
brodés, et quantité de livrées riches et mal entendues, aussi-bien que
les habits des maîtres. La reine avoit très-bonne grâce. Elle quitta un
peu sa gravité devant le balcon où nous étions, et je la lui vis
reprendre. Il y a eu deux jours de suite des feux d'artifice devant le
palais, où je me dispensai d'aller. Jusqu'ici il n'y a point eu d'autre
fête. Le roi mène souvent la reine dans des couvens, et ce n'est point
du tout une fête pour elle. Elle a voulu absolument que je l'y suivisse
ces deux derniers jours. Comme je n'y connois personne, je m'y suis
beaucoup ennuyée; et je crois qu'elle ne vouloit que j'y fusse, qu'afin
de lui tenir compagnie. Le roi et et la reine sont assis, chacun dans un
fauteuil; des religieuses à leurs pieds, et beaucoup de dames qui
viennent leur baiser les mains. On apporte la collation; la reine fait
toujours ce repas d'un chapon rôti. Le roi la regarde manger, et trouve
qu'elle mange beaucoup. Il y a deux nains qui soutiennent toujours la
conversation. Je croyois hier au soir, au sortir du couvent, m'en
retourner chez moi; mais la connétable de Castille me pria que nous
allassions ensemble au palais; car vous saurez que, sans l'avoir mérité,
il ne tiendroit qu'à moi de me donner un grand air ici, les dames
croyant que c'est assez qu'une ambassadrice soit de la même nation que
leur reine, pour leur être de quelque agrément. Je fais aussi de mon
mieux pour ne pas tromper leur attente. Voilà toutes les affaires que je
veux avoir au palais. La reine mère est toujours une très-bonne
princesse; je n'en puis dire autre chose. Je n'abuse point des bontés
qu'elle m'a fait paroître; car, depuis que je suis à Madrid, je n'ai été
que deux fois chez elle. Il y a, depuis deux jours, un ambassadeur
d'Espagne nommé pour la France. L'on a révoqué celui que vous aviez.
C'est le marquis _de la Fuente_, fils de celui que vous avez vu
ambassadeur. Sa femme partira bientôt. Elle ne vous paroîtra ni jeune ni
belle; elle est peut-être l'un et l'autre en ce pays. C'est une bonne
femme.

Je ne passe pas en Espagne une vie aussi oisive que je voudrois, et ce
sera beaucoup si je puis jamais rendre toutes les visites que j'ai à y
faire. Tout ce que j'y ai de plus agréable, c'est la commodité des
habits. La reine mère et toutes les dames approuvent toujours si fort
ceux que j'ai, et sur-tout les manteaux, que vous pouvez croire avec
quel plaisir je les satisfais. Le noir, comme je crois vous l'avoir déjà
mandé, n'est pas une couleur plus respectueuse qu'une autre.

Je ne vois pas qu'on se presse trop ici d'expédier le brevet de cette
pension de deux mille écus pour madame de _Grancey_; M. _de Villars_
voudroit bien lui être utile; mais avec tout l'or qui vient des Indes,
l'Espagne ne paroît pas opulente. Ce que j'ai vu de plus riche, de plus
doré, de plus magnifique, est l'appartement de la reine. Il y a entre
autres meubles dans sa chambre, une tapisserie, dont ce qu'on y voit de
fond, est de perles. Ce ne sont point des personnages; on ne peut pas
dire que l'or y soit massif, mais il est employé d'une manière et d'une
abondance extraordinaires. Il y a quelques fleurs: ce sont des bandes de
compartimens; mais il faudroit être plus habile que je ne suis à
représenter les choses, pour vous faire comprendre la beauté que compose
le corail employé dans cet ouvrage. Ce n'est point une matière assez
précieuse pour en vanter la quantité; mais la couleur et l'or qui paroît
dans cette broderie, sont assurément ce qu'on auroit peine à vous
décrire; mais il ne vous importe guère. Cette tapisserie m'est demeurée
dans la tête; c'est ce qui m'a fait écrire ceci, qui vise assez au
galimatias. Adieu, madame: ce que je sens bien distinctement, c'est que
je vous aime. Aimez-moi aussi, je vous en prie; et ne consentez jamais
en vous-même que je sois en Espagne et vous en France.

_Madrid, 27 janvier 1680._

Comme le courrier ne partit point hier au soir, et qu'il me reste
un peu de temps, je veux vous conter, si je puis, en peu de mots, une
belle aventure. Nous arrivions hier, M. _de Villars_ et moi, sur les dix
heures du matin, quand nous vîmes entrer dans ma chambre une _tapada_,
suivie d'une autre qui paroissoit sa suivante. Je fis signe à M. _de
Villars_ que c'étoit à lui à se mettre en devoir de faire les honneurs;
la suivante se retira. L'autre fit signe qu'elle vouloit que quelques
gens qui étoient dans l'antichambre, se retirassent aussi. Elle
s'approcha d'une fenêtre avec M. _de Villars_, me faisant signe en même
temps de m'approcher. Elle leva son manteau, je n'en étois guère plus
savante. Je me souvenois un peu d'avoir vu quelque personne qui lui
ressembloit; M. _de Villars_ s'écria: c'est madame la connétable
_Colonne_! Sur cela je me mis à lui faire quelques complimens. Comme ce
n'est pas son style, elle vint au fait. Elle pleura et demanda qu'on eût
pitié d'elle. Pour dire deux mots de sa personne, sa taille est des plus
belles. Un corps à l'espagnole qui ne lui couvre ni trop ni trop peu les
épaules. Ce qu'elle en montre, est très-bien fait: deux grosses tresses
de cheveux noirs, renouées par le haut d'un beau ruban couleur de feu:
le reste de ses cheveux en désordre et mal peigné; de très-belles perles
à son cou; un air agité qui ne siéroit pas bien à une autre, et qui pour
lui être assez naturel, ne gâte rien; de belles dents. Je voudrois bien
vous faire entendre tout ceci en peu de mots. La connétable est dans un
couvent royal, nommé _San-Domingo_. Elle en est déjà sortie quatre ou
cinq fois; et la dernière qu'elle y entra, le nonce fit semblant de
vouloir parler à une religieuse à la porte; et quand elle fut ouverte,
la connétable que l'on croyoit bien loin, rentra promptement; car en
Espagne, dans ces sortes de couvens, il y a d'extraordinaires
régularités sur les entrées et les sorties. Quand elle y fut, les parens
du connétable exigèrent d'elle qu'elle signeroit entre les mains du roi
un papier, par lequel elle s'engageroit de ne plus sortir sans la
permission de son mari, promettant que, si elle en sortoit, on pourroit
la renvoyer à Saragosse, ou en tel autre lieu que son mari souhaiteroit.
La voilà donc avec de doubles liens. Quand le marquis _de los Balbasès_
revint avec sa femme, elle crut qu'ils la recevroient dans leur maison;
mais ils s'en excusèrent, disant qu'elle étoit trop petite. Le bruit de
l'entrée de la reine a fait prendre la résolution à madame _Colonne_ de
sortir encore de son couvent. Aussitôt pensé, aussitôt fait. Elle envoie
emprunter un carrosse, et s'en va droit chez la marquise _de los
Balbasès_. Elle fut bien reçue, malgré leur surprise. Au bout de
quelques jours, quelqu'un vint lui dire que _los Balbasès_ l'alloit
envoyer à Saragosse trouver son mari. Sur cela elle demande un carrosse
pour aller prendre l'air; on lui en donne un. Elle fait quelques tours
par la ville, et se fait descendre à notre porte; la voilà chez nous
disant qu'elle n'en vouloit plus sortir, et que l'on ne voudroit pas la
mettre dans la rue. Il parut qu'elle seroit bien aise de voir le nonce.
Nous la fîmes dîner; je lui fis de mon mieux, parce qu'en effet elle
fait très-grande pitié d'être de l'humeur qu'elle est. Le marquis _de
los Balbasès_ envoie un de ses parens pour essayer de la résoudre à
retourner, et à ne pas donner une nouvelle scène au public. Elle dit
qu'elle n'en fera rien. Le nonce arrive; elle le prie qu'il la fasse
rentrer dans son couvent. Il répond qu'il n'en a pas le pouvoir. Une
dame de qualité de nos amies, qui est la comtesse _de Villombrosa_, dont
le fils a épousé la fille de _los Balbasès_, vint ici. M. _de Villars_
et le nonce firent plusieurs allées et venues chez _los Balbasès_, qui
promit plusieurs fois, foi de cavalier, qu'il ne feroit nulle violence à
madame _Colonne_ pour retourner avec son mari; qu'il la prioit de
revenir chez lui, et que l'on tâcheroit de faire en sorte que le roi qui
avoit l'écrit de madame _Colonne_, ne sauroit rien, de sa sortie, et
que, si elle s'opiniâtroit à ne pas vouloir revenir, elle alloit mettre
contre elle le roi, son mari, et toute sa famille. Enfin, madame, il
étoit près de minuit que nous ne savions tous que faire par les
conséquences que cette pauvre créature attiroit contre elle en demeurant
chez nous. Mais enfin elle se résolut à s'en aller. La comtesse _de
Villombrosa_, M. _de Villars_ et moi la remmenâmes chez le marquis _de
los Balbasès_. Sa femme et lui la reçurent très-bien; mille embrassades.
Vraiment, c'est une chose inconcevable que les mouvemens extraordinaires
qui se passent dans cette tête. Elle l'avoue elle-même. Si elle ne fait
pas plus de chemin, ce n'est pas manque de bonne volonté. Cependant,
s'il lui prend envie une autre fois de revenir chez nous et de n'en
vouloir pas sortir, par les frayeurs qu'on ne la remette au pouvoir de
son mari, nous en serions bien embarrassés. Si cette histoire vous
ennuie, madame, prenez-vous-en à l'envie et au plaisir que j'ai de vous
conter tout ce que je sais qui peut vous être écrit.



LETTRE VIII.

_Madrid, 9 février 1680._

La reine d'Espagne, bien loin d'être dans un état pitoyable, comme on
le publie en France, est engraissée au point que, pour peu qu'elle
augmente, son visage sera rond. Sa gorge, au pied de la lettre, est déjà
trop grosse, quoiqu'elle soit une des plus belles que j'aie jamais vues.
Elle dort à l'ordinaire dix à douze heures. Elle mange quatre fois le
jour de la viande; il est vrai que son déjeûner et sa collation sont ses
meilleurs repas. Il y a toujours à sa collation un chapon bouilli sur un
potage, et un chapon rôti. Je la vois fort rire, quand j'ai l'honneur
d'être avec elle. Je suis persuadée que je ne suis ni assez plaisante ni
assez agréable pour la mettre en cette bonne humeur, et qu'il faut
qu'elle ne soit pas chagrine d'ordinaire. L'on ne peut assurément se
mieux gouverner, ni avec plus de douceur et de complaisance pour le roi.
Elle avoit vu son portrait; on ne lui avoit pas fait celui de son humeur
pour les manières et la vie solitaire. On n'a pas renversé toutes les
coutumes du pays, pour y en mettre de plus agréables. Mais la reine mère
fait tout ce qu'elle peut pour les adoucir. Il paroît à tous les gens de
bon sens que la jeune reine ne peut mieux faire que de contribuer de son
côté à s'attirer la continuation de l'amitié et de la tendresse que ce
prince lui témoigne. Il y a cette duchesse de _Terranova_, _camarera
mayor_, dont l'humeur passe pour être un peu hautaine. La jeune reine
plaît infiniment à toutes les dames. Je fais tout ce que je puis, quand
j'ai l'honneur d'être auprès d'elle, pour la faire souvenir de leur dire
tout ce qui est le plus propre à les gagner. Quand je vous dis qu'elle
est grasse, qu'elle dort, qu'elle rit, encore une fois, je vous dis
vrai. Il n'est pas moins vrai aussi, avec tout cela, que la vie qu'elle
mène, ne lui est guère agréable. Enfin, madame, je vous assure qu'elle
fait à merveille; j'en suis tout étonnée.

Il y eut hier la plus célèbre fête de taureaux qui se soit vue depuis
plusieurs règnes des rois d'Espagne. Il y eut six Grands ou fils de
Grands qui furent les _toreadors_. Je pensai mourir dans la première
heure: mourir est un peu trop dire; mais j'eus une émotion et un si
violent battement de cœur, que je crus n'y pouvoir résister, et je me
levois pour m'ôter de dessus le balcon où j'étois, si M. _de Villars_ ne
m'eût dit que pour rien du monde il ne falloit faire cette faute. C'est
une terrible beauté que cette fête. La bravoure des _toreadors_ est
grande. Aucuns taureaux épouvantables éprouvèrent bien celle des plus
hardis et des meilleurs. Ils crevèrent de leurs cornes plusieurs beaux
chevaux; quand les chevaux sont tués, il faut que les seigneurs
combattent à pied, l'épée à la main, contre ces bêtes furieuses. Je
n'aurois jamais fait, si je voulois vous conter tout ce qui s'observe
dans ces combats, qui ont bien des rapports avec ceux des anciens Maures
et Grenadins. Les dames, dont les amans combattent, et qui sont
présentes, doivent bien mal passer leur temps, pour peu qu'elles les
aiment véritablement. Les seigneurs, qui doivent combattre, ont chacun
cent hommes vêtus de leurs livrées. C'est une chose qui mériteroit de
vous être contée plus en détail. Si j'étois roi d'Espagne, jamais on
n'en reverroit.

Je crois vous avoir déjà parlé de la dévotion de ce pays. Nous avons été
obligés, de peur d'y scandaliser séculiers et religieux, de manger de la
viande le samedi. Nous ne mangeons point ce jour-là ce qu'on appelle
_petits pieds_. C'est une médiocre mortification. Cela est partout, en
Espagne.

Toutes les dames, généralement parlant, sont honnêtes et civiles,
sur-tout celles qui ont un peu voyagé avec leurs maris.

Le roi d'Espagne hait parfaitement François et Françoises.

Il y a ici un François dont je vous ai parlé: c'est le comte _de
Charmy_, qui mériteroit de vivre dans son pays, et de ne pas finir ses
jours dans celui-ci. Nous le voyons peu; mais ce que j'en connois est
d'un homme sage et de bon sens. Nous voyons encore moins le marquis _de
Flamarens_. J'ai assez bonne opinion de lui pour croire qu'il s'ennuie
beaucoup. Adieu, madame.



LETTRE IX.

_Madrid, 6 mars 1680._

Nous voici au mercredi des Cendres. Je n'ai rien à vous dire du
carnaval. Comme le carême n'est point du tout ici un temps de pénitence,
celui qui le précède ne se distingue par aucun plaisir; car jamais vous
ne voudriez croire que c'en fût un que de jeter sur les passans beaucoup
d'eau par la fenêtre. Pour ce qui se passe dans le palais, le roi, la
reine et les dames se battent à coups d'œufs remplis d'eau de senteur,
mais en si prodigieuse quantité, que l'on ne comprend pas où l'on peut
en trouver tant. Ils sont tous argentés et peints. La reine m'en donna
un panier dont je régalai ma fille. Voilà, madame, par où l'on marque à
cette jeune princesse des jours qu'elle passoit autrement en France, et
dont je tâche, autant que je le puis, de lui ôter le souvenir. En
vérité, sa douceur, sa complaisance et toute sa conduite, sont des
choses extraordinaires à dix-huit ans. Il entre de tout dans cette
heureuse composition; et, pour ajouter encore à la gloire qu'elle peut
tirer de tout ce qu'elle fait, c'est que d'abord qu'elle arriva, on lui
donna les plus méchans conseils du monde. Elle le connoît bien
présentement.

J'ai été assez souvent à la comédie espagnole avec elle: rien n'est si
détestable. Je m'y amusois à voir les amans regarder leurs maîtresses,
et leur parler de loin avec des signes qu'ils font de leurs doigts; pour
moi je suis persuadée que c'est plutôt une marque de leur souvenir qu'un
langage; car leurs doigts vont si vîte, que, si ces amans s'entendent,
il faut que l'amour d'Espagne soit un excellent maître dans cet art. Je
pense que c'est qu'il y voit plus clair qu'ailleurs, et qu'il ne se
soucie guère de faire plus de chemin.

Il y a, depuis peu de jours, un premier ministre, qui est le grand duc
_de Medina Celi_, le plus grand seigneur de cette cour; il n'a que
quarante ou quarante-cinq ans. Voilà tout ce que vous saurez des
affaires d'Etat. Je n'en sais guère davantage. On n'a point remédié à
celle qui me tient assez au cœur, qui est ce rabais des monnoies. C'est
une chose bien triste, madame, que le peu d'argent qui nous vient de
France par cette diminution, et qu'il faille sur chaque pistole en
perdre plus de la moitié. La pitié que j'ai de nous ne m'empêche pas
d'en avoir pour ce pauvre peuple, qui paroît ne vivre que de ce qu'on
appelle ici _tomar el sol_; tant il est maigre, abattu et misérable.

Il y eut dimanche, au Retiro, une comédie de machines, où les deux
reines et le roi étoient. Il y falloit être à midi. L'on y mouroit de
froid. Comme je me promenois dans les galeries de cette maison, qui sont
très-agréables, habillée à ma commodité comme devant voir cette comédie
derrière des jalousies, et ne songeant ni à roi, ni à reine, j'entendis
notre jeune princesse qui m'appeloit fort haut par mon nom. J'entrai
dans le lieu d'où me paroissoit venir sa voix, avec un air un peu
composé: je la trouvai assise au milieu du roi et de la reine mère. Elle
n'avoit consulté, en m'appelant, que son envie de me voir, et avoit
tout-à-fait oublié la gravité espagnole. Elle de rire en me voyant. La
reine mère me rassura; elle est toujours aise que la reine sa
belle-fille se divertisse. Elle lui donna même occasion de me venir
parler auprès d'une fenêtre; mais je m'en retirai bientôt. Elle me
demanda si je n'avois point reçu de vos lettres.

Au reste, madame, toutes les ambassadrices meurent à Madrid; en voilà
deux en six semaines, qui étoient plus jeunes que moi[15]. J'aimerois
autant que la mort en eût pris de quelqu'autre état. On me dit qu'on ne
peut résister aux chaleurs. Je me tranquillise un peu sur cela, quand je
songe à mesdames _de Schornberg_ et _de la Fayette_, qui cherchent et
qui trouvent des airs tempérés dans leurs maisons de la ville, et dans
celles qu'elles choisissent à la campagne. Elles sont toujours malades,
sans que d'ailleurs la fortune les accable de ses revers; et moi, je me
porte bien, sans faire aucun remède et sans les croire nécessaires.
Mais cela ne peut pas durer. J'observe mon régime de chocolat, auquel
seul je crois devoir ma santé. Je n'en use pas comme une folle et sans
précaution. Mon tempérament ne paroît nullement se pouvoir accommoder de
cette nourriture. Elle est pourtant admirable et délicieuse. J'en ai
fait faire chez moi, qui ne peut jamais faire mal. Je songe souvent que,
si je puis vous revoir, je veux vous en faire prendre méthodiquement, et
vous faire avouer que rien n'est meilleur pour la santé. Voilà bien
parler de chocolat. Songez que je suis en Espagne, et que c'est presque
mon seul plaisir que d'en prendre.

La connétable _Colonne_, depuis la visite qu'elle nous fit, est toujours
dans un couvent à cinq lieues d'ici. Son mari est à Madrid depuis deux
jours. On dit qu'il lui permettra de revenir dans un autre couvent de
cette ville, où elle aura beaucoup moins de liberté que dans celui d'où
elle est sortie. Nous avons appris qu'elle fut toute prête le jour
qu'on l'emmena de Madrid au lieu où elle est présentement, de s'en
venir encore se fourrer chez nous dans ma chambre.

J'ai reçu par cet ordinaire une lettre de madame _de Sévigné_. Je ne
saurois lui faire réponse aujourd'hui, quelqu'envie que j'en aie. J'ai
fait lire à la reine l'endroit où madame _de Sévigné_ parle d'elle et de
ses jolis pieds, qui la faisoient si bien danser, et marcher de si bonne
grâce. Cela lui a fait beaucoup de plaisir. Ensuite elle a pensé que ses
jolis pieds, pour toute fonction, ne vont présentement qu'à faire
quelques tours de chambre, et à huit heures et demie tous les soirs, à
la conduire dans son lit. Elle m'a ordonné de vous faire à toutes deux
bien des amitiés. Elle étoit hier belle comme un ange, accablée, sans se
plaindre, d'une parure d'émeraudes et de diamans sur la tête,
c'est-à-dire, mille poinçons; de furieux pendans d'oreilles; et devant
elle et autour d'elle en écharpe, des bagues, des bracelets. Vous croyez
que les émeraudes avec les cheveux bruns ne faisoient pas un bon effet;
Détrompez-vous; son teint est un des plus beaux teints de brune qu'on
puisse voir; sa gorge blanche et très-belle. Elle étoit un peu plus
parée qu'à l'ordinaire. Elle me dit qu'elle avoit donné audience le
matin au connétable _Colonne_, et qu'en le voyant et l'entendant parler,
elle avoit été bien persuadée de la folie de sa femme. Il est fait à
peindre: pour de bonne humeur, on n'en peut douter, si l'on en juge par
l'air dont il laissoit vivre sa femme à Rome. La reine me demanda fort
des nouvelles de madame _de Grignan_[16], et si elle ne reviendroit
point cet hiver à Paris.

Si trois semaines après que vous aurez reçu cette lettre, vous envoyez
un laquais au quartier de Richelieu, faites-le passer au couvent des
Petits-Pères, et dites-lui de s'informer si deux de leurs religieux ne
sont pas arrivés d'Espagne. Ces pères ont pour vous une petite boîte où
il y a le plus petit présent du monde. Faites pourtant cas des tasses de
boucaro. J'ai, en vérité, quelque sorte de honte, non du petit présent,
mais de cette longue lettre. Il n'appartient pas à quelqu'un qui est à
Madrid de tenter la patience d'une personne comme vous, dont les
journées sont remplies d'occupations agréables ou soi-disantes.



LETTRE X.

_Madrid, 21 mars 1680._

Je veux vous parler d'une promenade où je fus hier, qui est la plus
ordinaire, quand il fait chaud; et il en fait déjà beaucoup ici. C'est
dans cette rivière si vantée du Mançanarès: au pied de la lettre, la
poussière commence à y être si grande, qu'elle incommode déjà beaucoup.
Il y a de petits filets d'eau par-ci, par-là, mais pas assez pour qu'on
en puisse arroser des sables menus, qui s'élèvent sous les pieds des
chevaux; en sorte que cette promenade n'est plus supportable. Ce n'est
donc pas pour vous dire une mauvaise plaisanterie, mais une vérité assez
extraordinaire. Je vous prie, madame, de conter cela, comme vous savez
orner toutes les choses auxquelles vous voulez donner un air. Je vous
expose seulement celle-ci, qu'on ne peut se promener dans une rivière,
parce qu'il y a de la poudre. Mais ce n'est rien: il faut voir le grand
et prodigieux pont qu'un roi d'Espagne a fait bâtir sur ce Mançanarès.
Il est bien plus large et bien plus long que le Pont-Neuf de Paris: et
l'on ne peut s'empêcher de savoir bon gré à celui qui conseilla à ce
prince de vendre ce pont, ou d'acheter une rivière. Je pensois que je
pourrois vous dire tout ceci en cinq ou six lignes; en voilà bien
davantage.

Les femmes de la reine partirent d'ici le 14 de ce mois. Elles vinrent
ce jour-là chez nous; elles y firent toutes leurs affaires, et
après-dîner, M. _de Villars_ et moi nous les menâmes dans mon carrosse
hors la ville, prendre le leur. Elles avoient dit le soir à la reine
qu'elles la reverroient le lendemain; mais elles firent prudemment de ne
lui dire point adieu. Dès les sept heures, elle les demanda; elles n'y
étoient plus. Elle pleura beaucoup: elle ordonna qu'on me vînt dire de
l'aller trouver; mais je revins chez moi un peu tard. J'allai, sur les
cinq heures du soir, au palais. Elle se levoit. Il est surprenant, en
vérité, comme elle est embellie. Elle avoit ses cheveux sur le front,
renoués en grosses boucles; des rubans couleur de rose à sa cornette et
dessus sa tête, point barbouillée de rouge, comme il faut qu'elle le
soit ordinairement; une gorge admirable. Elle mit une robe de chambre à
la françoise, et passa le reste du jour avec cet habillement. Elle se
considéra un peu de cette sorte dans un grand miroir. Cette vue la
remit. Il paroissoit à ses yeux qu'elle avoit bien pleuré. Comme elle
commençoit à me parler, le roi entra; et c'est ici une loi établie,
que, quand sa majesté entre dans la chambre de la reine, toutes les
dames qui s'y trouvent, en sortent aussitôt, si ce n'est la _camarera
mayor_ et deux ou trois autres qui sont domestiques. J'entendis qu'on
demandoit des cartes, et je conjecturai par là que la reine s'alloit
fort ennuyer au petit jeu que le roi aime, et où l'on peut perdre une
pistole avec un malheur extraordinaire. La reine fait toujours comme si
elle étoit ravie de cette occupation. Il lui est resté deux des femmes
qu'elle a amenées, une de ses nourrices, qui est assez adroite, et une
Provençale qui joue du clavecin. Le roi a une grande joie de voir
diminuer le nombre des François; car il ne peut celer qu'il hait au
dernier point notre nation. Pour vous expliquer un peu mieux le renvoi
de ces femmes, c'est une grosse nourrice de la reine, et une fille
nommée _Martin_, jolie, belle et sage. On ne les a pas chassées; mais on
leur a rendu la vie du palais, assez insupportable, pour les obliger
d'en sortir. Joignez à cela les marques que le roi leur donnoit de son
aversion.

M. _de Villars_ me prie de ne pas oublier de vous parler d'une parure
qu'une des dames de la reine avoit, il y a deux jours; c'est ce qu'on
appelle en France _fille d'honneur_. Elle en a dix. L'on en prend tous
les jours quelque nouvelle. Celle dont je vous parle est la fille du duc
_d'Albe_. Leurs habits sont des plus magnifiques; beaucoup de
pierreries. Celle-ci servant la collation à la reine, comme les autres,
reportoit un plat. Je lui vis un pistolet pendu au côté avec un gros
nœud de ruban. Ne croyez pas que ce fut un bijou. Il auroit fort bien
tué un homme: il étoit de plus de demi-pied de long, d'un acier bien
poli et bien monté. Je ne voulus pas faire semblant, devant la reine, de
le remarquer; peut-être ne fis-je pas ma cour à la fille, qui ne portoit
pas cette arme pour la cacher, et pour n'en prétendre pas quelque
louange.

Il y eut l'autre jour une procession dans ce qu'on appelle les cloîtres
du palais. Je la vis par une petite fenêtre devant laquelle elle
passoit. Le roi et la reine marchoient ensemble. Elle avoit une grande
robe de cérémonie, des manches pendantes, une longue queue portée par la
_camarera mayor_. Les filles ou dames d'honneur marchoient ensuite,
parées avec des habits extraordinaires pour ces jours-là. La croix, le
patriarche, les évêques, les prêtres et religieux marchent devant leurs
majestés. Mais pour en revenir aux dames qui sont suivies de celle qui
s'appelle _la guarda mayor_, leurs amans obtiennent ces jours-là ce qui
s'appelle _dar lugar_[17], c'est-à-dire, qu'ils ont place et la liberté
pendant cette procession d'entretenir leurs maîtresses. Les processions
sont bien meilleures ici pour les amans que les comédies, où ils ne
peuvent se parler que de loin avec les doigts. Voilà, madame, tout ce
qu'on peut vous dire de cette cérémonie. Si la croix n'y étoit pas
portée, je vous-dirois que c'est une des plus galantes fêtes que l'on
voie en Espagne.

Je m'en vais finir cette lettre par quelque chose, qui vous paroîtra
aussi extraordinaire que ce que je vous ait dit au commencement: c'est
un secret que M. _de Villars_ m'a confié. _Le roi, les deux reines et le
premier ministre n'ont point du tout de crédit._ Ce secret est comme
celui de la comédie. Je m'en suis un peu doutée par le peu de précaution
que M. _de Villars_ a pris en me le confiant.



LETTRE XI.

_Madrid, 16 avril 1680._

J'ai reçu deux de vos lettres par ce dernier ordinaire, comme je montois
en carrosse pour aller à l'Escurial. Hélas! madame, quelle nouvelle
m'avez-vous apprise que celle de la mort de M. _de la
Rochefoucauld_[18]. Je n'ai pas le courage de vous parler de toutes les
merveilles que je viens de voir. La tristesse de cette mort dont j'étois
pénétrée, m'engagea à considérer plus long-temps que je ne l'aurois
peut-être fait dans une autre situation d'esprit, ce magnifique
Panthéon, et ces huit belles demeures, si l'on peut nommer de la sorte
celles que les morts habitent, et où sont déjà quatre rois[19] et quatre
reines. Tout de bon, madame, je ne saurois vous entretenir de rien
aujourd'hui. Je vous embrasse de tout mon cœur; et c'est tout ce que je
puis faire, affligée comme je le suis.



LETTRE XII.

_Madrid, 27 avril 1680._

Si j'avois été dimanche à une belle procession qui se fit encore, je
vous en rendrois un léger compte; mais je ne jugeai pas raisonnable de
passer de propos délibéré toute la matinée du dimanche des Rameaux sans
prier Dieu. Je me contentai la veille de voir l'habit de la reine
qu'elle me fit apporter. Il y en a toujours un exprès pour cette
cérémonie, où il s'agit de marquer le deuil et la mortification. Le fond
de cet habit est de satin noir tout brodé de jais blanc et d'acier,
mais, sans nulle comparaison, mieux qu'on ne les emploie en France.
C'est la seule broderie que j'aie vue dans sa perfection. La reine avoit
beaucoup de pierreries, mais avec de petits morceaux de gaze plissés,
attachés en quelques endroits sur le corps de jupe; l'on prétend
marquer une grande modestie. Les dix filles d'honneur avaient des
pointes de gaze blanche sur leurs têtes, et leurs amans à leurs côtés.
Je ne vous dirai rien, de tout ce qui se passe les trois jours saints,
mercredi, jeudi et vendredi. Toutes les femmes sont parées, et courent
d'église en église toute la nuit, hors celles qui ont trouvé dans la
première où elles ont été, ce qu'elles y cherchoient; car il y en a
plusieurs, qui, de toute l'année, ne parlent à leurs amans que ces trois
jours-là.

Je vous écris par un courrier que le roi a envoyé à M. _de Villars_.
Vous aimeriez peut-être davantage cet ambassadeur, si vous saviez à quel
point il sait bien se gouverner dans cette cour. Comme je suis toujours
sur mes gardes pour ne rien écrire qui vise aux affaires d'état, je ne
vous ai point informée de plusieurs choses qui se sont passées ici,
quoique publiques; mais, en général, vous pouvez dire que M. _de
Villars_ a fait rétablir toutes choses comme le roi le désiroit. On lui
a tendu mille panneaux depuis deux ou trois mois, pour lui donner dans
son quartier, à Madrid, des sujets de batterie, et pour faire piller et
brûler notre maison, en animant le peuple. Tout est à craindre, quand il
arrive de semblables esclandres: il faut avoir une attention continuelle
à les empêcher, et même, s'il se peut, à les prévoir, quoique cela soit
quelquefois bien difficile. Le cardinal _Bonzi_, étant ici ambassadeur,
y a passé. Quand ces désordres-là arrivent, les plaintes ne manquent pas
d'être portées en France, et un pauvre ambassadeur est condamné, sans
avoir pu dire ses raisons. Ils ont eu ici un tel dépit que _Juvenozo_,
leur ambassadeur en France, n'ait pas reçu les traitemens qu'il vouloit,
qu'ils auroient acheté bien cher quelques sujets d'attaquer la conduite
de M. _de Villars_, sur le fait ou le caractère de l'ambassade.
Personnellement on ne peut être plus aimé, ni plus estimé qu'il l'est.
Ce roi a une haine effroyable contre les François; je ne cesse pas de
vous l'écrire. La conduite de la reine est toujours très-bonne. Vous la
louez du bon goût qu'elle a pour moi; mais savez vous à quelle sauce je
me mets pour être trouvée de si bon goût? Adieu, ma chère madame; M. _de
Villars_ vous assure de mille véritables respects.



LETTRE XIII.

_Madrid, premier mai 1680._

Tout ce que je puis vous dire de la reine, c'est qu'elle continue à bien
faire. Le roi fut mercredi à l'Escurial, et en revint vendredi. Il faut
des airs ici: la reine eut tous ceux qui étoient nécessaires pour
marquer une grande mélancolie de cette absence. Je ne serois pas bonne
comédienne; mais je sais bien comme il faut louer, et donner des avis à
propos, quand je me trouve dans l'occasion de le faire. Ils se sont
envoyé, pendant cette courte absence, des présens riches et galans.

Je reviens du palais. C'est aujourd'hui la fête de _Monsieur_. La reine
étoit belle comme le jour. Je ne sais pas comment elle peut être si
belle à Madrid. Elle étoit extraordinairement parée de très-grosses
perles, et de beaucoup de diamans. J'ai été quelque temps seule avec
elle. Nous avons chanté quelques airs d'opéra: car il n'est pas
question, dans nos conversations, de la gravité que comporteroit mon
âge. En vérité, si je dressois bien mon intention, je ne crois pas que
ce fût une œuvre très-bonne que de la divertir. La vie du palais de
Madrid ne se peut guère comprendre. Le roi se trouva un peu mal hier: il
se porte bien aujourd'hui. J'ai laissé toute la maison royale aller à la
comédie; j'ai senti un grand plaisir de n'y point aller, et de revenir
chez moi. Je ne vous dis point tout ce que M. _de Villars_ voudroit que
je vous fisse entendre de sa part. On ne peut vous honorer ni vous
respecter plus qu'il fait, et ma fille aussi, qui aime M. _de
Coulanges_ de tout son cœur. Adieu, madame.



LETTRE XIV.

_Madrid, 26 mai 1680._

Vous dites, madame, que j'attire des louanges à la reine par le goût
qu'elle paroît avoir pour moi, et le désir qu'elle fait voir que je sois
presque toujours auprès d'elle. Elle en mérite, en vérité, d'autres, par
la manière dont elle supporte cette vie affreuse du palais. Elle joue
trois ou quatre heures par jour aux jonchets, qui est le jeu favori du
roi, sans lui marquer de chagrin. Il lui fait souvent des présens
qu'elle aime fort, et voilà par où il la console.

Le marquis _de Grana_ et sa femme sont arrivés. On dit que cette femme
parle cinq ou six sortes de langues; je serai bien simple auprès d'elle.
Je ne sais si elle verra souvent la jeune reine. Si cela est, nous
serons souvent ensemble; car il n'y a que les ambassadrices de France et
d'Allemagne, qui entrent dans la chambre des reines. Toutes les autres
femmes de ministres étrangers ne les voient que dans un lieu destiné
pour les cérémonies. Avec cette prérogative, peut-on ne se pas trouver
heureuse à Madrid?

M. _de Villars_ vous assure de mille très-humbles respects, et ma fille
aussi. Elle aime un peu mieux M. _de Coulanges_ que vous. Elle porta
hier à la reine la lettre et les chansons de M. _de Coulanges_. Elles
les chantèrent long-temps. N'avez-vous pas reçu une petite boîte par des
religieux?



LETTRE XV.

_Madrid, 28 mai 1680._

J'ai vu M. et madame _de Grana_; le mari me vint voir il y a deux ou
trois jours; il fut toute l'après-dînée avec moi. Il parle mieux
françois qu'un François même; il est de bonne conversation. Il s'ennuie
à la mort à Madrid, quoiqu'il y ait demeuré long-temps, et qu'il y ait
beaucoup de parens. Il est épouvanté du gouvernement, quoiqu'il n'en
parle que comme en doit parler un ambassadeur de l'Empereur, à une
Françoise. Il dit qu'il ne sera pas long-temps ici. Il me soutient qu'il
n'y avoit qu'un ambassadeur de France qui pût présentement trouver
quelque plaisir dans cette cour, en entendant parler du méchant état où
on la voit. Pour moi, madame, vous croyez bien que je n'entre dans aucun
de ces détails.

Je jouis du beau temps, qui est admirable présentement. Depuis un mois,
il est tempéré. Nous ne voyons ni ne sentons de soleil que ce qu'il en
faut pour réjouir. La reine m'ordonne, et, si je l'ose dire, me prie
instamment de la voir souvent. L'ennui du palais est affreux, et je dis
quelquefois à cette princesse, quand j'entre dans sa chambre, qu'il me
semble qu'on le sent, qu'on le voit, qu'on le touche, tant il est
répandu épais. Cependant je n'oublie rien pour faire en sorte de lui
persuader qu'il faut s'y accoutumer, et tâcher de le moins sentir
qu'elle pourra; car il n'est pas en mon pouvoir de la gâter, en la
flattant de sottises et de chimères, dont beaucoup de gens ne sont que
trop prodigues. On a cru deux mois qu'elle étoit grosse; c'est à elle à
savoir s'il y en avoit sujet. On ne peut être moins propre à questionner
que je le suis sur de pareils chapitres. De plus, vous savez que, quand
elle est partie de Paris, je n'étois pas beaucoup dans sa confiance, ni
connue et considérée au Palais-royal. Je ne m'entremets de rien ici: la
reine a du plaisir à voir une Françoise, et à parler sa langue
naturelle. Nous chantons ensemble des airs d'opéra. Je chante
quelquefois un menuet qu'elle danse. Quand elle me parle de
Fontainebleau, de St-Cloud, je change de discours; et il faut éviter de
lui en écrire des relations. Quand elle sort, rien n'est si triste que
ses promenades. Elle est avec le roi dans un carrosse fort rude, tous
les rideaux tirés. Mais enfin ce sont des usages d'Espagne; et je lui
dis souvent qu'elle n'a pas dû croire qu'on les changeroit pour elle, ni
pour personne. Entre nous, ce que je ne comprends pas, c'est qu'on ne
lui ait pas cherché par mer et par terre, et au poids de l'or, quelque
femme d'esprit, de mérite et de prudence, pour servir à cette princesse
de consolation et de conseil. Croyoit-on qu'elle n'en eût pas besoin en
Espagne? Elle se conduit envers le roi avec douceur et complaisance.
Pour des plaisirs, elle n'en voit aucun à espérer dans cette cour; mais
comme je n'ai aucun personnage à faire auprès d'elle, et que je n'ai ni
charge ni mission de m'en mêler, ni de pénétrer rien sur le présent, le
passé et l'avenir, elle me fait beaucoup d'honneur de vouloir que je
sois souvent auprès d'elle; mais, quand cela n'est pas, je ne meurs
point d'ennui avec M. _de Villars_, avec qui j'aime bien autant m'aller
promener. Si je vous disois la continuation, où, pour mieux dire,
l'augmentation des misères de ce pays, cela vous feroit de la peine.
Adieu, madame; je suis à vous de tout mon cœur.



LETTRE XVI.

_Madrid, 13 juin 1680._

Depuis ma dernière lettre, nous avons fait un petit voyage en la seule
maison qu'ait le roi d'Espagne, quand il veut, pour quelque temps,
quitter la demeure de Madrid. Elle s'appelle Aranjuez. Elle passe ici
pour la merveille du monde. La situation pour les eaux est des plus
belles; et, si M. _le Nostre_ en trouvoit une pareille, ce qu'il y
pourroit faire s'appelleroit en effet une merveille. Le jardin, qui est
grand, est entouré de deux rivières dont l'une est le Tage, et l'autre
le Guadaran. Voilà de grands noms; mais me voilà, pour toute ma vie,
détrompée de ces noms fameux. N'avez-vous pas une haute idée de ce Tage?
et le Mançanarès n'a-t-il pas quelquefois touché votre imagination,
comme de quelque agréable rivière? Le Tage est plus grand; mais, en
revanche, son eau n'est point claire. Il faut pourtant dire la vérité;
ce jardin, pour l'Espagne, est agréable, par la quantité de fontaines et
d'arbres qui y sont; car rien n'est si rare en ce pays que les bois, par
la sécheresse du climat. Je n'ai rien trouvé à redire au peu de largeur
des allées. C'est _Philippe II_ qui les a fait planter; et peut-être
que, de son temps, il falloit qu'elles fussent ainsi pour être
parfaites. La maison serait assez belle, si elle étoit achevée; mais il
s'en faut plus de la moitié, quoique le dessin ne soit pas grand. Il y a
sept ou huit lieues d'Aranjuez à Madrid. Nous y allâmes le vendredi, et
nous en revînmes le lundi: j'allai le lendemain, voir la reine: je lui
en dis des merveilles, et je la suppliai de le dire au roi qui entra.
Elle fit fort bien son devoir: je lui avois conseillé de marquer quelque
impatience que sa majesté la menât voir ce beau lieu. Elle n'eut pas de
peine à lui persuader que j'en étois charmée; car il le croit au-dessus
de tout ce qu'il y a au monde. Cette demeure, qui semble n'être propre
que pour le temps des chaleurs, est mortelle en été; et le gouverneur a
permission de n'y être jamais en cette saison. Pour toutes bêtes rares,
il y a une infinité d'horribles chameaux: d'en voir un seul, comme on en
voit quelquefois à Paris, ne fait pas un effet désagréable, comme
lorsqu'on en voit beaucoup ensemble. Tout ce qu'on voit là ne fait point
du tout souvenir de la ménagerie de Versailles. Il n'y a même point de
ménagerie; car ces vilains animaux paissent dans les champs comme des
troupeaux de bœufs et de vaches; et l'on s'en sert pour porter des
pierres ou de la terre, quand on bâtit. Me voilà donc revenue de cette
maison royale, dont je ne vous parlerai plus.

Les Espagnols nous disent incessamment que nous aurons bientôt la
guerre: les pauvres gens en ont grand'peur. Pour moi, j'aime bien mieux
l'ennui de Madrid, que d'en partir pour une telle raison, et je leur
réponds toujours que je n'en crois rien. Ce bruit est plus grand au
palais qu'ailleurs; et la reine, comme vous pouvez penser, en est bien
alarmée. Elle continue de se bien porter. C'est un heureux tempérament
pour la santé; et je ne sais pas ce qui se passe dans son esprit et dans
sa tête, pour la soutenir si bien; car pour son cœur, je crois qu'il ne
s'y passe rien. Quand je suis un peu de temps sans la voir, elle ne le
trouve point bon. Nous chantons comme des cigales. Elle lit des opéras;
elle joue à merveille du clavecin, assez bien de la guitare; en moins de
rien, elle a appris à jouer de la harpe. Elle ne prend pas beaucoup de
consolation dans les livres de dévotion. Cela n'est point extraordinaire
à son âge. Je dis souvent que je voudrois bien qu'elle fût grosse, et
qu'elle eût un enfant.

Je n'ai point vu le marquis _de Grana_ depuis que je vous ai écrit. Je
serois fort aise que nous nous vissions, mais la politique qu'il croit
devoir garder en cette cour, le retient peut-être et sa femme aussi,
qui, par politique de son côté, s'habille à l'espagnole. On l'en devroit
récompenser, car elle est bien mieux autrement.

Il y aura lundi une fête de taureaux. On s'y attend à beaucoup de
plaisir, parce qu'on n'a jamais vu de taureaux si furieux. L'abbé _de
Villars_ vous entretiendra, si vous voulez, sur ce sujet. Il est charmé
de celle qu'il a vue; mais, quoi qu'il vous en puisse dire, croyez-moi,
c'est une épouvantable beauté. Il y aura une autre fête le 31 de ce
mois, dont je vous ferai écrire une ample relation. Vous la trouverez
bien extraordinaire. Elle ne se fait que de cinquante en cinquante ans.
On y brûle beaucoup de Juifs; et il y a d'autres supplices pour des
hérétiques et des athées. Ce sont des choses horribles.



LETTRE XVII.

_Madrid, 25 juillet 1680._

Je n'ai pas eu le courage d'assister à cette horrible exécution des
Juifs. Ce fut un affreux spectacle, selon ce que j'en ai entendu dire;
mais, pour la semaine du jugement, il fallut bien y être, à moins de
bonnes attestations de médecins d'être à l'extrémité; car autrement on
eût passé pour hérétique. On trouve même très-mauvais que je ne parusse
pas me divertir tout-à-fait de ce qui s'y passoit. Mais ce qu'on a vu
exercer de cruautés à la mort de ces misérables, c'est ce qu'on ne vous
peut décrire.

Le marquis _de Grana_ fit lundi son entrée. Les Espagnols s'attendoient
à voir plus de magnificence. Pour moi, je trouve qu'il a bien fait de
n'en pas faire davantage. C'est un très-galant homme, et qui fait toute
la dépense qu'il peut. Il est effrayé de tout l'argent qu'il faut ici.
Il en touche cependant beaucoup. Il a quinze cents pistoles de pension,
payées par le roi d'Espagne, double franchise, et sa maison payée, sans
les appointemens que lui donne l'Empereur, son maître. Il a pour le
nôtre une grande estime et un grand respect; mais il mêle parmi cela
certaines choses dans ses conversations avec les gens de cette cour sur
les conquêtes du roi, qui marquent assez de vivacité. Je vois souvent sa
femme au palais; elle a bien de l'esprit. J'irois bien plus souvent chez
elle, les voir l'un et l'autre, si je ne craignois de leur faire de la
peine, par les airs qu'il faut qu'ils observent ici. Le marquis _de
Grana_ est un des plus gros hommes que l'on voie, mais de très-bonne
mine. Notre jeune reine, pour être heureuse, auroit grand besoin d'avoir
du goût pour la solitude dans son triste palais, où elle veut que
j'aille souvent griller de chaud avec elle. Il est violent le chaud
qu'il fait ici. Il est vrai que, chez nous, nous n'en souffrons pas
beaucoup. Nous sommes dans un appartement bas, délicieux pour cette
saison. La reine a été ces jours passés deux fois _incognito_ avec le
roi, se promener à dix heures du soir dans cette rivière poudreuse. Elle
me le fit savoir, afin que nous nous y trouvassions, et me donna un
signe pour reconnoître son carrosse, et moi un pour reconnoître le mien.
Si vous saviez ce que c'est que ce plaisir! On croit pourtant que la
reine en doit de reste. Adieu, ma chère madame, c'en est un bien
sensible pour moi de croire, comme je fais, que vous m'aimez
véritablement. Si M. _de Coulanges_, selon les souhaits de M. _de
Schomberg_, et par les pas qu'il a faits à Fontainebleau, eût été envoyé
ambassadeur en Portugal, nous l'aurions gardé à son passage par Madrid,
tout autant qu'il nous auroit été possible.

Si vous n'avez encore ni donné ni rompu ces petits boucaro, que je vous
ai envoyés, dont le dedans étoit blanc, conservez-les; car ce blanc est
une composition de bézoard.



LETTRE XVIII.

_Madrid, 28 août 1680._

Je vous adresse cette lettre à Paris, quoique, par votre dernière, vous
m'ayez mandé que, dans trois jours, vous partiez pour Lyon. Il me
revient par vous et par tout le monde, à quel point vous faites valoir
mes lettres; et, comme je ne suis pas persuadée de leur mérite, j'ai été
jusqu'à présent tout étonnée du cas qu'on en faisoit. Mais je crois en
avoir découvert la raison; c'est que vous ne les donnez pas à lire, et
que vous les lisez vous-même; comme cela ne vous coûte guère, vous y
mettez tout ce qui leur manque pour les rendre agréables, et pour leur
attirer des louanges. Je vous prie, ma chère madame, de m'avouer la
vérité là-dessus, sans consulter votre modestie. Je lirai avec plus
d'attention et de sensibilité tout ce que vous m'écrirez de Lyon, que
tout ce que vous m'écrivez de Paris, parce que vous me parlerez plus de
vous et de tout ce qui vous touche; car je prétends que vous n'omettiez
rien de tout ce que vous ferez; je voudrois bien aussi tout ce que vous
penserez. Pour moi, madame, si je voulois ne vous parler que de ce qui
m'occupe le plus ici présentement, ce seroit de la cruelle canicule
qu'on y souffre. Car la peste et la famine, que nous avons déjà vues
deux fois, et la guerre qu'on croit fort proche, ne me paroissent pas
encore si insupportables que l'horrible chaleur qu'il fait. Encore le
jour se sauve-t-on assez, en se tenant dans un appartement bas; mais la
nuit on n'y peut coucher, à cause des moucherons qui dévorent les
pauvres personnes.

C'est vous, madame, qui pensez et qui écrivez mieux que personne du
monde. Hélas! nous ne savons à qui en parler ici. Nous lisons vos
lettres, M. _de Villars_, ma fille et moi, avec un grand goût et un
grand plaisir. Elles m'en causent bien plus d'un, par ne me point
laisser douter que vous ne m'aimiez; et, quoique ce plaisir réveille
l'ennui que l'on souffre de ne point voir ce que l'on aime, et de qui
l'on est aimé, cette peine est bien douce, comparée à la moindre
diminution de votre amitié pour moi. Il y a quatre ou cinq endroits dans
votre dernière lettre, d'une vivacité et d'une imagination bien ignorées
jusqu'à vous, madame, et qu'on n'imitera jamais. Je ne pense pas même
qu'on puisse faire aller son ambition jusqu'à espérer d'en devenir une
méchante copie.

Puisque nous sommes sur les copies; voulez-vous bien que je vous fasse
souvenir que vous m'avez parlé de votre portrait? Je n'aurois osé vous
le demander, quelqu'envie que j'en eusse, si vous ne m'en aviez parlé la
première.

J'aime notre jeune reine du plaisir qu'elle me paroît avoir, quand je
lui nomme votre nom, et que je lui dis que vous vous souvenez d'elle.
Elle m'a chargée de beaucoup d'amitiés pour vous. Je ne saurois vous
rien dire qui puisse vous instruire sur tout ce qui la regarde. Nous en
parlerons un jour, si nous nous revoyons. Elle est grasse, belle,
buvant, mangeant, dormant, riant très-souvent, dansant de tout son cœur,
quand nous sommes seules; moi chantant le menuet et le passe-pied.
Contentez-vous de cela.

Vous n'avez pas trouvé que le marquis _de la Fuente_ fît souvenir de M.
_de Villars_. S'il n'y a point de guerre, sa femme partira au mois de
septembre pour l'aller trouver. C'est une des plus raisonnables femmes
d'ici: je vous prie de me mander tout ce que vous savez touchant la
guerre.

Vous me dites, et cela est vrai, que l'on seroit bien heureux, si les
lieux d'ennui pouvoient inspirer de solides et sérieuses réflexions pour
le salut, nous détacher des choses de ce monde, qui se détachent tous
les jours de nous: la santé, la jeunesse, la beauté, les amis.

Il passera dans peu un étranger[20] à Lyon, qui vous remettra un
très-petit présent de ma part. J'aime à vous marquer le plus souvent que
je puis que je songe à vous, par ces légères bagatelles. M. _de Villars_
en a honte; car il vous croit digne qu'on ne vous présente que des
couronnes. Quand vous en auriez, il ne pourroit pas vous honorer, ni
vous respecter au-delà de ce qu'il fait. Adieu, madame.



LETTRE XIX.

_Madrid, 15 août 1680._

J'ai une véritable impatience d'avoir de vos nouvelles; j'en ai beaucoup
aussi d'en apprendre de Paris, puisqu'on y parle sans cesse de guerre,
sans que je comprenne encore qui commencera à la déclarer. Les
Espagnols ne sont pas en état de la soutenir. Leur misère passe tout ce
qu'on en peut imaginer. Il est vrai qu'ils espèrent, ou, pour mieux
dire, qu'ils croient sûrement que l'Empereur, l'Angleterre et la
Hollande se joindront à eux. Le prince de Parme doit partir aujourd'hui
pour aller commander en Flandre. On dit ici qu'ils n'ont pas voulu
qu'elle s'achevât de perdre, sans un Espagnol naturel. Notre marquis _de
Grana_ a le cœur bien envenimé contre la France; et, s'il étoit secondé
par tout ce qu'il voudroit bien mettre contre nous, il tailleroit ce
qu'il appelle de la besogne. Il est galant homme, il a de l'esprit;
mais, dans ses manières de parler, on le prendroit pour être né sur les
bords de la Garonne.

Nous avons été ici en véritable péril de mourir des excessives chaleurs.
La beauté et la fraîcheur de la reine n'en ont point souffert. Elle m'a
promis de me donner un petit coffre pour vous. Dès que je l'aurai, je
chercherai une voie pour vous le faire tenir. Elle me paroît fort
souhaiter votre amitié; je l'assure aussi qu'elle a raison de la
souhaiter.

Je voudrois que l'on crût un peu moins aux horoscopes; je ne me
reprocherai jamais d'avoir eu, sur ce sujet, de pernicieuse
complaisance, et de n'avoir pas fait mon possible pour désabuser des
faussetés qui s'y trouvent.

Il y a, dans la boîte que vous recevrez par le marquis _de Ligneville_,
deux paires de bas de soie, des pastilles d'ambre dans une bourse, et un
œuf d'aventurine avec des pastilles dedans, dont je crois que le goût ne
vous déplaira pas. Je vous fais ce détail de peu d'importance, afin que
vous vous aperceviez si l'on en prenoit quelque chose.

La connétable _Colonne_ est dans la maison de son mari, assez inquiète
de ce qu'elle deviendra, car elle n'est nullement résolue de s'en
retourner en Italie avec lui. Elle voudroit bien pouvoir rentrer en ce
temps-là dans un couvent à Madrid; bien entendu d'en sortir peu après,
et de s'en aller, tant que terre la pourra porter, en Flandre, en
Angleterre, en Allemagne; car, pour en France, elle a peur qu'on ne l'y
veuille pas souffrir. Vraiment c'est un original qu'on ne peut assez
admirer, à le voir de près, comme je le vois. Elle a ici un amant; elle
me veut faire avouer qu'il est agréable, qu'il a quelque chose de fin et
de fripon dans les yeux. Il est horrible; mais ce n'est pas ce qui
devroit diminuer son inclination et la rebuter, au prix d'une autre
petite chose qui ne vaut pas la peine d'en parler; c'est que cet amant
ne l'aime point du tout, à ce qu'elle m'a dit. Elle se trouve heureuse
cependant qu'il soit comme cela; parce que, s'il répondoit un peu à ses
sentimens, les choses feroient encore plus d'éclat. Elle ne déplaît
point; elle s'habille à l'espagnole, d'un air beaucoup plus agréable que
ne font toutes les autres femmes de cette cour. Elle a trois grands fils
mal élevés; l'aîné va épouser une des filles du duc _de Medina Celi_,
premier ministre; mais vous ne vous souciez guère de tout cela.

Il est fort question ici que, dans peu, la duchesse _de Terranova_
quittera sa place de _camarera mayor_ qui sera, à ce qu'on dit, donnée à
la duchesse _d'Albuquerque_. C'est une joie dans cette cour; car cette
première n'y est pas aimée. Pour moi, il ne m'importe, pourvu que la
reine s'en trouve bien. Adieu, ma très-chère madame; dites-vous souvent
que je vous aime de tout mon cœur.



LETTRE XX.

_Madrid, 29 août 1680._

Je ne reçois point de lettres, madame; je n'ai point de vos nouvelles,
et j'en voudrois savoir préférablement à toutes celles qu'on me peut
mander de Paris. Comment vous portez-vous? Que faites-vous du matin
jusqu'au soir? Combien serez-vous à Lyon? Après cela, je vais vous dire
des miennes, qui ne sont pas des plus agréables. La misère augmente ici
tous les jours, et les monnoies n'y sont point rehaussées. De douze
mille écus que le roi donne à M. _de Villars_, ce n'est à Madrid
qu'environ cinq mille cinq cents écus. Notre maison nous coûte neuf
mille fr. de loyer. Voyez ce qui reste pour toutes sortes d'autres
dépenses. M. _de Villars_ veut donc me renvoyer pour se loger moins
chèrement, et ne garder que très-peu de gens après mon départ. C'est une
chose fort triste pour moi que cette séparation, attachée comme je le
suis à M. _de Villars_, et fort triste aussi par ne trouver d'autre
moyen de soulager sa dépense. J'ai été quelque temps sans dire ce projet
à la reine, et quand je le lui ai appris, elle n'a pu le croire, ni s'y
résoudre. Il y a plus d'honneur que de vanité à se persuader que cette
pauvre princesse me regretteroit en demeurant en Espagne dans son triste
palais, et ses tristes petites occupations. On lui a changé de _camarera
mayor_: c'est, depuis deux jours, que la duchesse _d'Albuquerque_
remplit cette place. La reine s'en accommodera mieux que de celle
qu'elle avoit. Quel pays, madame, que celui-ci! Il faut bien aimer M.
_de Villars_, pour sentir de la peine à le quitter; mais, à force aussi
qu'on s'y ennuie, je désire qu'il n'y soit pas sans moi, puisqu'il n'y
peut trouver mieux. Je sens une grande consolation d'avoir passé cette
horrible canicule, dont je vous ai parlé, sans y avoir succombé. Il est
mort ici une infinité de gens, et j'avois beaucoup de peur pour notre
maison. Mais, ma chère madame, quand aurai-je de vos nouvelles? Vous
aurez, par un homme qui partira bientôt, ce petit coffre de la reine,
plein de pastilles à manger.



LETTRE XXI.

_Madrid, 5 septembre 1680._

Je vous ai mandé par ma dernière lettre la destitution de la duchesse
_de Terranova_; qu'on avoit mis à sa place la duchesse _d'Albuquerque_;
et que je ne pouvois être ni aise ni fâchée de ce changement, que selon
que la reine s'en trouveroit bien ou mal. Quoique madame _de Terranova_
ait une grande aversion pour la France et pour les François, elle m'a
toujours traitée fort honnêtement. On croit que la reine n'aura pas
sujet de se repentir de ce changement. L'air du palais est déjà tout
autre, et le roi aussi. Sa majesté a permis à la reine de ne se coucher
plus qu'à dix heures et demie, et de monter à cheval quand elle voudra,
quoique cela soit entièrement contre l'usage. Il lui a accordé encore
une chose qui lui a donné une grande joie. Il y a trois ou quatre jours
que me voyant entrer dans sa chambre, elle vint au-devant de moi avec un
air de gaîté extraordinaire, et me dit: _Ne direz-vous pas oui à ce que
je vais vous demander?_ C'étoit que le roi vouloit bien que ma fille eût
l'honneur d'être une de ses dames. Elle en étoit transportée. Vous jugez
bien avec quel respect et quel plaisir je reçus ce qu'elle me disoit;
mais elle fut un peu mortifiée quand je lui répondis que je croyois
qu'il falloit, avant que d'accepter cet honneur, que M. _de Villars_ en
eût la permission du roi, notre maître. Ma fille ne s'en sent pas de
joie. A son âge, combien ne se figure-t-on point de plaisirs dont, selon
les apparences, elle ne jouiroit pas long-temps? Elle auroit d'illustres
compagnes; car ce ne sont que des filles des maisons de Portugal,
Aragon, Mauriquès, Castille; enfin tout ce qu'il y a de plus grand dans
le royaume. Elles ont beaucoup de petites fonctions. La plupart
n'omettent rien de celles qui regardent la galanterie.

L'on ne parle plus de guerre ici. Ce n'est pas ce qui me rassureroit.

Adieu, madame; je vous quitte pour m'aller parer. La reine vient de me
mander que c'est aujourd'hui le jour de la naissance de notre roi, et
que je ne manque pas d'aller au palais avec tout ce que j'ai de diamans.
Si j'avois pu ce matin être à sa toilette, je lui aurois conseillé de
n'affecter pas trop de magnificence ce jour-ci; car elle ne fera plaisir
à personne; et je suis assurée que le roi, son oncle, l'en dispenseroit
volontiers.



LETTRE XXII.

_Madrid, 12 septembre 1680._

J'ai enfin reçu deux de vos paquets de Lyon, madame, et j'ai fort peu de
temps à y répondre, parce que le courrier part ce soir. J'étois affligée
de ne point recevoir de vos nouvelles; mais je ne l'étois point de
l'appréhension que vous m'eussiez oubliée. Vous me parlez de la peste,
et de la peine où vous en êtes pour moi. Elle ne m'a point approchée,
Dieu merci, et il faut espérer qu'elle laissera Madrid hors d'intrigue.
Vous me parlez encore d'une autre peste, qui est la continuation de la
misère où l'on est ici. Elle augmente toujours, et les monnoies ne
haussent point. Je ne vous ai que trop entretenue de tout cela; je ne
veux point que vous y fassiez de réflexion. Vous êtes vive, et vous
m'aimez. Pensez une fois, et puis n'y pensez plus, que les douze mille
écus qu'on a d'appointemens, ne font ici que cinq mille cinq cents écus,
et que nous payons neuf mille francs de loyer de notre maison. Je vous
ai déjà mandé que M. _de Villars_, ne pouvant plus subsister, prenoit la
résolution de me faire partir d'ici le mois prochain. Le marquis _de
Grana_, qui est riche par lui-même, par ce que son maître lui donne, et
par les pensions qu'il tire de cette cour, dit bien aussi qu'il n'y peut
pas subsister. Qu'il est gascon, cet Allemand! un peu hargneux sur les
affaires de France, et sur tout ce que projette et exécute le roi, notre
maître.

Mais votre portrait, que vous me faites espérer, il faut le confier à
mes enfans qui seront à Paris avant la fin de ce mois. En vérité, je ne
puis vous dire le plaisir que vous me faites. Je ne croyois plus être
aussi sensible que je trouve que je le suis sur cette sorte de joie. Mes
enfans vous auront vue à Lyon. Qu'ils auront été aises, s'ils tiennent
de leur mère!

On se trouve toujours bien du changement de la _camarera mayor_. L'air
du palais en est tout différent. Nous regardons présentement la reine et
moi, tant que nous voulons, par une fenêtre qui n'a de vue que sur un
grand jardin d'un couvent de religieuses qu'on appelle _l'Incarnation_,
et qui est attaché au palais. Vous aurez peine à imaginer qu'une jeune
princesse, née en France, et élevée au Palais-royal, puisse compter
cela pour un plaisir; je fais ce que je puis pour le lui faire valoir
plus que je ne le compte moi-même. Il y a neuf jours qu'on soupçonnoit
encore qu'elle étoit grosse. Pour moi, je ne le soupçonne pas. Le roi
l'aime passionnément à sa mode, et elle aime le roi à la sienne. Elle
est belle comme le jour, grasse, fraîche; elle dort, elle mange, elle
rit; il faut finir là; et, avec tout l'esprit que vous avez, je vous
défie de deviner tout ce que j'aurois à vous dire ensuite de tout cela.

Adieu, ma chère madame; je voudrois bien écrire encore, si j'en avois le
temps; mandez-moi ce que vous saurez de la paix et de la guerre.

Vous recevrez un petit paquet que je ne vous envoie, que parce qu'il ne
vous coûtera rien de port; car, pour peu que vous en payassiez, ce
seroit plus qu'il ne vaut: c'est pourtant la reine d'Espagne qui vous
l'envoie.

Je rends mille grâces à M. _de Coulanges_, de sa prose et de ses vers.
La marquise _d'Uxelles_ m'avoit envoyé ceux qu'il avoit faits pour
elle, en passant à Châlons-sur-Saône.



LETTRE XXIII.

_Madrid, 26 septembre 1680._

Je reçois présentement vos lettres. Je dirai aujourd'hui à la reine tout
ce que vous m'écrivez d'honnête et d'obligeant pour elle. Que dix-huit
ans et une heureuse disposition à croire tout ce qu'on souhaite, sont
choses agréables, et conservent bien la santé et la beauté! Pour moi, je
lui dis tous les jours que, par malheur, j'ai toute ma vie été opposée à
cette heureuse situation.

Celle de la pauvre connétable _Colonne_ est à présent bien détestable.
Il y a plus de deux mois que je lui ai prédit ce qui arriveroit. Mais,
sans nulle réflexion, elle vivoit au jour la journée, comptant qu'on la
laisseroit jouir de la liberté de sortir de sa maison, de faire des
visites, et qu'on ne parleroit de rien qu'après les noces de son fils
aîné. Il y a douze ou quinze jours qu'on lui vint signifier, de la part
du roi, qu'il ne se mêloit plus de ses affaires, et qu'elle songeât à
obéir à son mari, qui vouloit la mener ou l'envoyer en Italie. Le
lendemain, elle eut une défense de ne plus sortir de chez elle; le jour
d'après, de ne plus voir personne; et, à tout moment, elle est dans les
horreurs qu'on ne l'entraîne avec violence, et qu'on ne la mette dans
une litière pour la mener où il plaira à son mari. Je ne veux pas
justifier sa conduite passée, mais il faut convenir, en s'en souvenant,
qu'elle a bien sujet de ne vouloir pas se confier à un mari italien.
Elle fait ce qu'elle peut pour obtenir qu'on l'enferme ici dans le plus
austère couvent qu'il y ait. Je ne sais pas ce qu'on lui accordera: elle
n'a contre elle que le roi, le premier ministre, son mari, toute la
famille _Balbasès_. Elle me fait beaucoup de pitié.

Si j'en juge par les amples relations de Madame[21] à la reine
d'Espagne, jamais les plaisirs n'ont été pareils à ceux dont on jouit à
Versailles.

M. _de Villars_ dit toujours qu'il veut me renvoyer, à cause que la
misère augmente à Madrid, et que, sans moi, il fera beaucoup moins de
dépense. Je ferai tout ce qu'il voudra, quoiqu'avec peine, si je le
laisse dans un lieu aussi triste, et dans un état aussi chagrinant que
le sien. Jusqu'ici, on ne nous a point encore ôté le bien de la santé;
mais ce bien est fragile et très-sujet à ne point durer, sur-tout quand
on n'est plus jeune[22]. Adieu, madame; tels que nous sommes, c'est
entièrement à vous.



LETTRE XXIV.

_Madrid, 10 octobre 1680._

Permettez-moi, madame, de vous parler, avant toute chose, d'une petite
bagatelle qui arriva hier à sept heures du matin. Ce n'est qu'un violent
tremblement de terre qui dura la longueur d'un _miserere_. M. _de
Villars_ dans son lit et moi dans le mien, le sentîmes remuer. Il se
leva, s'imaginant qu'à cause des horribles pluies, les fondemens de la
maison s'écrouloient. Pour moi, je m'écriai, assez effrayée, que c'étoit
la terre qui trembloit. Il vint trois secousses qui donnèrent un
mouvement à toute la maison, comme pourroit être celui d'un arbre agité
du vent. Les prêtres dans les églises où ils disoient la messe, eurent
de la peine à empêcher que le calice ne fût renversé. La plupart des
hommes et des femmes couroient en chemise dans les places et dans les
rues, sans savoir où se cacher, pour éviter l'accablement dont ils se
croyoient menacés par la ruine des maisons. Je n'avois pas imaginé qu'à
tous les désagrémens d'Espagne, il se fût joint celui de s'y voir
englouti dans la terre, qui s'est ouverte en quelques endroits, ou
écrasé sous les ruines des maisons; car jamais on n'a vu ici de ces
tremblemens. Hier, à tout moment, je croyois que cela alloit
recommencer. Comme les pluies recommencent, il se pourra bien faire
qu'il reviendra encore quelque tremblement. Je souhaite avoir cette
singularité par-dessus vous, et que vous n'éprouviez de votre vie ce
qu'on pense en pareille occasion. Je ne sais point encore si le
tremblement de terre aura été jusqu'à l'Escurial, où cette cour est
depuis lundi dernier. Je fus, dimanche au soir assez tard, avec la
reine, qui n'avoit pas beaucoup d'envie d'aller en ce lieu, dont les
plus grandes beautés sont les magnifiques places qu'on a fabriquées pour
mettre les corps des rois et des reines après leur mort. Elle n'a pas
laissé de marquer de la joie d'y aller, pour faire voir sa complaisance
pour les volontés du roi. Elle m'écrivit, le lendemain, qu'elle n'avoit
pas trouvé tout ce que je lui avois dit de cette maison; car il est vrai
que je lui en avois parlé à lui donner de l'envie d'y aller. Je ne vous
dis point tout ce qu'elle m'a dit, ni tout ce qu'elle m'a écrit sur la
peur qu'elle a que je ne m'en aille. Elle ne le peut croire par cette
heureuse facilité qu'elle a à se persuader tout ce qui lui peut ôter du
chagrin. Elle me fit savoir, avant que de partir pour l'Escurial, que,
sans m'en parler, elle avoit écrit d'une sorte à _Monsieur_ sur mon
sujet, qu'elle ne pouvoit pas croire qu'il n'eût assez de crédit pour
obtenir qu'on m'accordât de ne point m'en aller, et qu'elle avoit
représenté les raisons et les véritables besoins qu'elle croit avoir que
je ne parte pas d'ici. Je l'ai suppliée de se préparer au peu d'effet
qu'aura sa lettre; et j'ai ajouté que, si elle m'avoit fait l'honneur de
m'en demander mon avis, je lui aurois dit de marquer simplement le
bonheur que j'avois de lui plaire, et de n'insister point sur autre
chose. Quoi qu'il arrive de cette lettre, je lui en aurai autant
d'obligation que si le succès en étoit heureux; mais je ne m'y attends
pas.

Je ne puis finir celle-ci, sans vous parler de quelle manière cette cour
se prépare pour les voyages, qui ne sont jamais qu'à l'Escurial ou
Aranjuez. Il en coûte au roi des sommes immenses; il n'y a pourtant que
sept lieues; mais les voleries, sur cela, vont toujours leur chemin. Il
y a, pour le moins, ce jour-là, cent cinquante femmes du palais, soit
_segnoras de honor_, ou dames qui sont comme les filles d'honneur en
France, ou _camaristes_ ou leurs _criadas_, ou servantes. Pour les
_segnoras_, ce sont de vieilles veuves, toujours habillées et coiffées
de la même sorte; les dames sont en leur plus beaux habits, avec des
chapeaux et des plumes, assez galamment mises, et sur leurs épaules ce
qu'elles appellent _mantilles_: ce n'est ni manteau, ni écharpe; cela
est de velours en broderie d'or et d'argent; les unes les ont vertes,
les autres incarnates. Elles les portent d'un air particulier, un bout
qui passe sous le bras, et l'autre sur l'épaule, en sorte qu'elles ont
un bras dégagé. Voilà ce qu'elles ont de meilleure grâce. Tous les
galans les voient monter en carrosse, et font leur chemin en galopant
après elles. Plusieurs de ces messieurs, sur de beaux chevaux, suivent
_incognito_, avec des bonnets qui s'abattent, et qui leur cachent le
visage. Ils ne sont pas, pour cela, inconnus à leurs dames. La reine
avoit, le jour qu'elle fut à l'Escurial, un chapeau avec des plumes
jaunes et noires; mais, pour, ces _mantilles_, il est écrit qu'il faut
que les reines n'en portent point, en dussent-elles mourir de froid. Je
ne pourrai vous faire comprendre comme cette princesse est embellie,
crue et engraissée; un teint admirable; elle s'aime aussi passionnément.
L'ordre de ce voyage de l'Escurial est que la cour y séjourne jusqu'à
la Toussaint. Le lendemain, leurs majestés font prier Dieu
solemnellement pour tous les rois et reines, qui sont là devant leurs
yeux; et, le jour d'après, ils reviennent à Madrid avec le même équipage
qu'ils en sont partis. Mais, si j'étois à leur place, je n'y reviendrois
pas, et j'établirois ma cour en un autre lieu, où la terre ne
trembleroit point.

Si le courrier n'alloit partir, je crois que je vous écrirois jusqu'à
demain. Quel signe est-ce, madame? car je n'aime point du tout à écrire.



LETTRE XXV.

_Madrid, 31 octobre 1680._


J'attends la reine à son retour de l'Escurial, pour lui faire voir tout
ce que vous me dites d'elle dans votre lettre. Elle a été deux jours
malade. J'y envoyai aussitôt, pour m'offrir de l'aller servir. Ce
n'étoit rien, et j'en fus doublement aise; car nous avons souhaité, M.
_de Villars_ et moi, qu'elle fût un peu sous sa propre conduite, et que
l'on vît que je ne suis pas bien empressée de la cour. On dit qu'il
s'est passé plusieurs petites affaires; si j'avois été là, nous
n'aurions pas été d'accord; car je l'aurois suppliée de n'abuser pas de
la permission qu'on lui donnoit de monter à cheval, et de ne s'en servir
que rarement. Elle m'a souvent honorée de ses lettres. Elle est toujours
persuadée qu'il est impossible que je m'en aille. Cependant, si M. _de
Villars_ avoit eu de l'argent pour me faire partir, je crois que je
serois déjà bien loin. Je pense vous avoir écrit que ma fille ne seroit
point dame de la jeune reine. On dit que c'est une loi indispensable
qu'il faut demeurer dans le palais; qu'il est de toute nécessité d'y
faire de la dépense, et que dix mille francs ne suffiroient pas: au
moins quatre ou cinq femmes pour servir; un ordinaire, des meubles, des
habits, et, au bout de tout de cela, entre vous et moi, une vie fort
ennuyeuse, et qui ne promet pas une fortune assurée. Je ne puis, ma
chère dame, vous en dire davantage; il le faudroit pourtant, si je
voulois vous faire comprendre mille choses que, malgré tout l'esprit que
vous avez, vous ne pouvez pénétrer de si loin. Je vous prie encore que
vous ne vous amusiez point, s'il se peut, à faire des réflexions sur
notre malheureux état, état dont, par discrétion, je vous cache plus de
la centième partie du désagrément. Pour m'en remettre, j'use du charmant
remède de songer que je ne suis rien moins que jeune, que la mort
approche, et qu'il est meilleur qu'elle nous trouve dénués de tout ce
qui compose les plaisirs de la vie. Pour vous, madame[23], qui la pouvez
envisager d'une plus longue durée, vous avez de quoi être plus vive et
plus sensible aux injustices de la fortune. Je ne vous dis point tous
les souhaits que je fais pour qu'elle puisse changer, et à quel point,
si on le mérite, je vous crois digne d'être heureuse; mais, madame,
quel trésor, si nous pouvions découvrir et mettre en usage le secret
d'être véritablement dévotes, et de nous en servir pour l'autre vie! Je
ne me saurois plaindre de ce que nous souffrons, tant que Dieu me
conservera mes enfans[24], que j'aime tendrement.

Je n'ai point encore de nouvelles de votre portrait; j'espère pourtant
l'avoir bientôt par un gentilhomme que nous attendons. Que ce portrait
me fera de plaisir!

Nous fûmes hier à une maison du roi, à deux lieues d'ici, qu'on nomme le
Pardo. Il n'y a autour ni bois, ni jardins, ni fontaines; et, dans la
maison, ni sièges, ni bancs, ni tables, ni carreaux, ni lits; c'est
pourtant la favorite, et celle où leurs majestés vont très-souvent. Je
ne sais pas encore à quoi elles s'y peuvent divertir: je le demanderai
à la reine. Toute mon attention fut de regarder très-long-temps les
portraits de cette reine _Elisabeth_[25], et de ce misérable don
_Carlos_[26], en songeant à leurs funestes aventures: ils étoient bien
faits l'un et l'autre.



LETTRE XXVI.

_Madrid, 14 octobre 1680._


Votre petit portrait a été très-bien reçu, et trop bien de M. _de
Villars_, qui en fait son propre. Je n'ai pas laissé de le porter au
palais, où il a passé par toutes les mains des dames; car, pour les
hommes, ils ne peuvent ici rien admirer que de bas en haut; par les
fenêtres. La reine le prit d'abord pour celui de madame _de Nevers_. Ce
portrait fait souvenir de vous, c'est-à-dire, qu'il ne vous ressemble
pas parfaitement; et il est impossible, quand on viendroit à bout de
peindre tous vos traits, d'imiter que très-grossièrement ce qu'il y a de
vif et de spirituel dans tout ce qui compose votre visage. Ce n'est pas
la faute du peintre, et ce petit portrait est aussi bien et aussi
agréable qu'on le pouvoit faire. Je vous en rends mille grâces, ma chère
madame, et de tout ce que vous me dites pour me marquer votre amitié et
votre tendresse. Je ne puis pas mieux sentir l'amitié que j'ai pour M.
_de Villars_, que d'être avec lui dans le pays du monde le plus rempli
d'ennuis. Car, comme dans les lieux de plaisir, on dit ordinairement que
les semaines passent fort vîte, celles d'ici sont d'une longueur
infinie. Je vais souvent au palais; peut-être ne trouverais-je pas tant
d'ennuis, si je n'avois que dix-huit ans. Il y auroit bien des choses à
vous dire là-dessus.

Il y a deux ans qu'il mourut une dès dames de la maison de la reine[27],
qui n'avoit que treize ou quatorze ans. On a plus de soin d'elles, quand
elles sont mortes, que dans leurs maladies; car ce sont des chiens que
tous ces médecins-ci, et leurs remèdes ridicules. Il y a une grande
chapelle dans le palais. Elle y fut mise dans un coffre couvert de panne
couleur de feu, avec un grand galon d'or, à la lueur de quantité de
flambeaux. Elle étoit en habit de religieuse, composé de bleu et de
blanc. On lui avoit mis bien du rouge sur les joues et sur les lèvres.
Elle étoit très-belle dans cet état. Ce coffre ferme à clef: la _guarda
mayor_ le ferma, et puis vint le majordome de la reine, auquel on ouvrit
ce coffre, pour lui faire voir qu'elle étoit dedans, et il en prit la
clef. Les gardes du roi portèrent le corps jusqu'au haut du degré, à
une porte où les Grands d'Espagne attendoient pour le porter jusqu'au
carrosse qui le devoit mener jusqu'au lieu de la sépulture. Le
majordome, arrivé dans cette église, ouvrit encore ce coffre pour faire
voir aux religieux le corps de cette pauvre dona _Juana_ de Portugal.
Après quoi, il fut mis en terre avec les prières ordinaires. Je ne
pensois nullement à vous faire ce récit, qui n'est pas divertissant.
Mais il ne faut pas aussi être toujours tant sur ses gardes, pour ne
parler jamais de la mort, qui va indifféremment dans tous les pays du
monde.

J'espère vous envoyer, par la première commodité, deux excellentes
paires de gants d'ambre, et un éventail de la part de la reine, dont la
santé et la beauté augmentent tous les jours.



LETTRE XXVII.

_Madrid, 28 novembre 1680._


Je n'ai point eu de vos lettres par ce courrier. Je vous ai déjà mandé
que je ne m'en allois plus. Quand jusqu'ici j'aurois douté de l'amitié,
que vous croyez que j'ai pour M. _de Villars_, j'en serois plus que
certaine à l'heure qu'il est, par la joie que j'ai sentie de ne m'en
point aller de cette aimable ville de Madrid; entendez par ce mot
_aimable_, tout l'opposé de ce qu'il dit en effet. Après tout cela,
malgré la destinée, je commence à jouir aujourd'hui d'un plaisir. Nous
quittons notre grande, incommode et chère maison pour aller loger dans
une autre beaucoup moins chère, et très-commode. A peine ai-je trouvé de
quoi vous écrire, n'ayant plus rien dans ma chambre. Notre jeune reine
m'a fait paroître plus de joie de ce que je ne m'en allois point, que
vraisemblablement cela ne lui en a dû causer.

Je ne vous entretiendrai guère aujourd'hui. Il m'en déplaît fort, ma
chère madame; car il me semble que j'aurois bien des choses à vous dire.



LETTRE XXVIII.

_Madrid, 27 décembre 1680._


Vous m'écrivez que le marquis _de Ligneville_ a passé par Lyon, et qu'il
ne vous a point vue. Ce n'est pas de quoi je me soucie; et je lui
pardonne de n'avoir pas eu cet esprit, pourvu qu'il vous ait laissé le
petit présent que je vous envoyois par lui.

Je suis beaucoup plus tranquille que je n'étois le temps passé, quand je
vous parlois de la peine que me causoit cette vue d'un départ prochain.
Le petit secours, que le roi a eu la bonté de donner à M. _de Villars_,
nous fait un peu respirer. Nous avons payé et quitté notre grande
maison de huit cents pistoles de loyer, et nous sommes présentement dans
une autre la moitié moins chère, et mille fois plus commode. Je ne
voudrois pour rien du monde que la guerre recommençât; car je me
souviens trop de la vivacité de mes peines dans ce cruel temps. Mais
quel plaisir, sans qu'il en fût question, de sortir d'Espagne, et de
pouvoir subsister en quelque lieu agréable, jouissant du plaisir de voir
et d'entretenir ce qu'on aime! Si vous me revoyez jamais, vous prendrez,
s'il vous plaît, la peine de me siffler comme un perroquet; car
assurément je perds ici l'usage entier d'entendre et de parler, comme on
fait au coin de votre feu. Il fait ici le même froid qu'à Paris; mais il
n'y a point de cheminées. Nous en avons fait faire une dans notre
nouvelle maison, qui est la plus grande consolation que nous ayons à
Madrid. Elle n'en donne point aux dames qui me viennent voir; car elles
ne savent point s'asseoir dans une chaise, ou sur quelque autre siège.
C'est une chose plaisante que l'air qu'elles ont, quand elles sont
assises: elles paroissent lasses, fatiguées, ne pouvant non plus se
tenir que si on les faisoit danser sur la corde. Voilà de belles
nouvelles; mais jamais Madrid n'en a moins produit. Tout y est dans une
manière d'assoupissement misérable.

Vous recevrez un paquet, qui en contient trois autres cachetés du cachet
de la reine, et les dessus de sa propre main. Il y a deux paires de
gants, et un éventail dans chacun; vous aurez soin de les envoyer à leur
destination. La reine ne vouloit pas que je vous mandasse que c'étoit de
sa part, trouvant que le présent étoit trop petit. Vous le direz à
mesdames _de Sévigné_ et _de Vins_. On dit que les éventails seront
meilleurs dans quelque temps. Cette jeune princesse continue d'embellir.
Elle est grasse, le plus beau teint du monde, une gorge admirable, les
yeux très-beaux, la bouche agréable. Quand je vois qu'elle croit avoir
sujet de s'ennuyer, je change de discours. Adieu, madame.



LETTRE XXIX.

_Madrid, 12 décembre 1680._

La connétable _Colonne_ est dans un pitoyable état. Je crois que je vous
ai mandé que son mari la fit partir un peu brusquement d'ici, pendant
que la reine étoit à l'Escurial. Elle ne tua ni ne blessa personne. Elle
est actuellement dans ce qu'on appelle l'Alcaçal[28] de Ségovie,
très-misérablement traitée. La reine auroit fort souhaité qu'on lui eût
accordé avant cela ce qu'elle demandait pour toute grâce à son mari,
qu'on la mît dans un couvent, le plus austère qu'on pût choisir à
Madrid. Cette pauvre malheureuse écrit souvent au confesseur de la
reine, qui, par l'ordre de cette princesse, va quelquefois exhorter le
connétable à vouloir bien que sa femme vienne ici dans un couvent. Il y
a douze ou quinze jours que ce mari dit au confesseur, qu'il ne pouvoit
consentir que sa femme vînt à Madrid, si elle ne se faisoit religieuse
dans le couvent où elle entreroit, et que lui, il prendroit les ordres.
Le confesseur a écrit cette proposition à la connétable, qui l'a
acceptée. Je crois qu'il n'y a pas une moindre vocation que la sienne à
la religion. Cependant, comme elle a fait dire à son mari qu'elle fera
tout ce qu'il voudra, cela pourra l'embarrasser; car je ne crois pas
qu'il ait aucune intention de la faire entrer dans Madrid. On m'écrit de
Paris que je me mêlois de ses affaires, et que j'étois fort dans ses
intérêts. J'ai répondu sur cela à une de mes amies qui m'en écrivoit,
que je croyois qu'on avoit jeté à croix ou pile, duquel il valoit mieux
m'accuser, ou de trop de dureté pour cette infortunée, ou de trop de
pitié. Car pour elle, elle se sentit tout-à-fait outragée, quand elle
vint dans notre maison, pleurant et demandant qu'on l'y souffrît pour
une nuit, et qu'on lui prêtât secours pour la faire entrer dans son
couvent; on ne put lui accorder ce qu'elle vouloit, et je la résolus
avec une peine extrême à retourner chez le marquis _de los Balbasès_, où
je la remenai à dix heures du soir, M. _de Villars_ ne voulant pas se
mêler de ses affaires. Si j'ai eu pitié d'elle depuis cette visite-là,
cette pitié ne s'est signalée en rien; et la reine qui auroit bien voulu
lui faire le plaisir d'obliger son mari de la mettre ici dans un
couvent, dit que _Monsieur_ lui a recommandé de lui rendre tous les bons
offices que raisonnablement elle pourroit désirer d'elle. Celui de la
faire enfermer dans un couvent le plus austère, ne paroissoit pas
indigne à cette princesse qu'elle s'y employât.

M. le prince de Parme est donc amoureux de la comtesse _de Soissons_? Ce
n'est pas un joli galant. Ce n'est pas aussi que s'il avoit cent mille
écus dans son coffre, il ne les dépensât en un jour, mieux qu'aucun
homme du monde, pour plaire à sa dame. Le roi, notre maître, ne peut pas
souhaiter un autre gouverneur en Flandre pour sa majesté Catholique.

La reine ne se divertit pas si bien qu'on pourroit le croire. Elle est
jeune et saine, d'un heureux tempérament. Je ne pense pas qu'au reste du
monde l'on voie ce que nous avons vu depuis que nous sommes dans ce
royaume; la peste, la famine, des ravages d'eaux dont on n'avoit jamais
entendu parler; un tremblement de terre, qui a presque entièrement
détruit cinq ou six villes; sans compter les frayeurs où je fus après
cela quinze jours durant. Le moindre mouvement me paroissoit un
tremblement de terre; mais il nous manquoit encore quelque chose, une
comète. Assurez-vous que depuis huit jours il en paroît une des plus
grandes et des mieux marquées qu'on ait jamais vues. Elle commence à se
montrer sur les quatre à cinq heures du soir, et dure jusqu'à huit ou
neuf. Comme il ne nous appartient pas d'en avoir peur, c'est une des
choses qui me sont le plus indifférentes; car je suis persuadée qu'elle
ne signifie rien pour la France.



LETTRE XXX.

_Madrid, 26 janvier 1681._

Il faut vous dire deux mots de la connétable _Colonne_. Je trouvai le
confesseur de la reine, il y a deux jours, au palais, qui avoit apporté
une lettre pour la montrer à cette princesse, avant qu'il la fermât. Il
venoit de chez le connétable _Colonne_, qui l'avoit écrite à sa femme,
en présence du confesseur. Elle contient que le mari consent qu'elle
vienne à Madrid, dans un couvent nommé; qu'elle prenne l'habit de
religieuse le même jour qu'elle y entrera; et, trois mois après, qu'elle
fasse profession. Je ne doute pas qu'elle n'accepte ces conditions pour
quitter le lieu qu'elle habite présentement. Je ne conseillerois pas à
la reine de répondre qu'elle n'en sortira jamais.

Cette princesse continue de se bien porter, et de passer à l'église sept
ou huit heures les jours et veilles de grandes fêtes. Je ne voudrois
pas vous répondre qu'elle en fût plus dévote. J'ai toujours l'honneur de
la voir souvent. Le roi l'aime autant qu'il peut; elle le gouverneroit
assez; mais d'autres machines, sans beaucoup de force ni de rapidité,
donnent d'autres mouvemens, et tournent et changent les volontés du roi.
La jeune princesse n'y est pas trop sensible. Elle parle présentement
très-bien espagnol. Elle connoît toute la cour, et les différens
intérêts de ceux qui la composent. La reine, sa belle-mère, qui est
très-bonne princesse, l'aime toujours fort tendrement.



LETTRE XXXI.

_Madrid, 23 janvier 1681._

Le comte _de Monterei_ a été exilé de cette cour, il y a quatre ou cinq
jours. On ne dit point pourquoi. Je ne le puis comprendre, si ce n'est
qu'il est le plus honnête homme du monde, et le plus propre à bien
servir son roi. L'on refuse toujours le congé à son père, le marquis _de
Liche_, qui est ambassadeur à Rome, malade, ruiné, par conséquent fort
ennuyé. Je vis, l'autre jour, sa femme, qui est fort jolie, fondre en
larmes aux pieds du roi, pour obtenir le congé. Je ne vous parlerai
point de choses plus divertissantes et plus gaies, ma chère madame.
Qu'il est difficile de l'être à Madrid! et que, si l'on avoit de bonnes
dispositions pour la pénitence, ce seroit un lieu propre pour la faire!
La reine est en parfaite santé, et dans une grande fraîcheur. De vous
dire de quoi elle soutient tout cela, c'est ce que j'ignore absolument.



LETTRE XXXII.

_Madrid, 6 février 1681._

Vous n'avez donc point reçu par le marquis _de Ligneville_, le petit
présent que je croyois qui vous seroit fidèlement rendu? Les messagers
ordinaires, à ce que je vois, ont plus d'honneur et de probité que les
gens de qualité portant de beaux noms. Vraiment, madame, ce n'est pas
pour le vanter; mais ce que je vous envoyois, quoique peu précieux et
peu magnifique, étoit pourtant joli et bien choisi; et j'aimois à
imaginer que tout cela vous plairoit. Ce _Ligneville_ est des amis du
marquis _de Grana_, et ma confiance étoit parfaite. Ne vous fatiguez
d'aucun compliment pour la reine Catholique, je les lui fis hier.

L'on attend, tous les jours ici, la connétable _Colonne_, pour prendre
l'habit de religieuse. Son mari, qui est fort avare, dispute sur le prix
avec le couvent où elle doit entrer. Elle écrivoit, l'autre jour, que
sa sœur _Mazarin_ feroit bien mieux de venir se faire religieuse avec
elle.

Je songe à ce que je puis vous dire de cette cour. Je ne manquerois pas
de matière; mais, de si loin, il n'est pas possible de traiter beaucoup
de sujets. La vie du palais ne convient point à des personnes qui n'y
sont point nées, ou du moins qui n'y sont pas venues dès l'enfance; il
faut pourtant dire la vérité en faveur des Espagnols, qu'ils ne sont ni
si terribles, ni si soupçonneux qu'on nous les figure. Les reines sont
toujours bien ensemble. Depuis le moment que la jeune est entrée en
Espagne, M. _de Villars_ s'est appliqué à la bien persuader qu'il
falloit pour son repos, qu'elle fût en bonne union avec la reine, sa
belle-mère, et qu'elle se gardât bien d'écouter des avis contraires. Je
ne fais autre chose aussi que de tâcher de lui mettre cela dans la tête.
Elle ne se divertit pas trop à raisonner sur la politique. Jusqu'ici
tout a assez bien été; et, entre vous et moi, tout auroit été encore
mieux, si, dès la frontière, on lui eût ôté généralement toutes les
Françoises. On ne peut avoir plus d'esprit qu'elle en a, joint à mille
aimables qualités. J'y vais toujours souvent, quoique je la supplie
quelquefois de trouver bon que mes visites ne soient pas si fréquentes.
Ma fille y va peu, quoique la reine m'ordonne souvent de la lui mener.

Je vous ai mandé que le comte _de Monterei_ avoit été exilé. Le duc _de
Veragas_ le fut hier aussi. Il est dans l'alliance et ami de ce premier.

Je ne vous parle point de la misère de ce royaume. La faim est jusque
dans le palais. J'étois hier avec huit ou dix _Camaristes_ et _la
Moline_ qui disoient qu'il y avoit fort long-temps qu'on ne leur donnoit
plus ni pain ni viande. Aux écuries du roi et de la reine, de même. Je
ne voudrois pas qu'on sût, au pays où vous êtes, que je me mêlasse
seulement d'écrire cela. Mais je sais bien que vous ne me commettrez
pas, et qu'il y a bien souvent des choses dans mes lettres, dont on
pourroit se moquer.



LETTRE XXXIII.

_Madrid, 19 février 1681._

Me voici à mon second mercredi des cendres; ce qui m'a assez plu, c'est
que le carnaval, comme je vous l'ai déjà mandé, ne veut point, en ce
pays, se donner un air de plaisir; et hors qu'il n'y a plus de comédie
au palais ni à la ville, tout le reste va son même train; personne ne
fait le carême. Le palais est toujours la même chose. On y parle d'aller
à Aranjuez, incontinent après Pâques, que la reine fera quelques
remèdes, et qu'elle en reviendra sûrement grosse. Je vais souvent voir
la marquise _de Grana_, qui est malade, et qui ne sort point depuis
trois mois. Ce sera un grand hasard, si elle n'est la troisième
ambassadrice qui mourra ici. Elle prendroit la résolution de s'en
retourner, sans qu'elle ne peut se déterminer à laisser son mari qu'elle
aime fort.

La connétable arriva samedi dernier de fort bonne heure. Elle entra dans
le couvent; les religieuses la reçurent à la porte avec des cierges, et
toutes les cérémonies ordinaires en pareille occasion. De là on la mena
au chœur, où elle prit l'habit avec un air fort modeste. Un Espagnol,
qui étoit dans l'église, m'a conté tout ce qu'il vit. L'habit est joli
et assez galant, le couvent commode. Je ne puis avoir bonne opinion de
l'esprit et de la pénétration de messieurs les Italiens et Espagnols, de
s'être persuadés que cette femme ait pu accepter de bonne foi la
proposition de se faire religieuse, et d'espérer par là qu'elle va leur
assurer tout son bien. La première fois que j'entendis parler au
confesseur de la reine de la commission qu'il avoit du connétable,
d'écrire à sa femme, et de lui proposer ce parti, je crus que c'étoit
une pure raillerie, dont je n'aurois jamais voulu me mêler. Le bon père
écrivit, et la dame n'hésita pas un moment à lui répondre qu'elle y
consentoit. Pour moi, sans en savoir autre chose, je ne crois point du
tout à cette subite vocation. Je ne me suis pas pressée de lui aller
rendre visite: je ne sais encore quand je la verrai.

A propos de visites, vraiment j'en fis une, il y a trois ou quatre
jours, qui m'effraya beaucoup. Une dame de qualité, femme du comte
_Ernand-Nuguès_, depuis un mois ou six semaines étoit accouchée; et,
comme elle avoit été assez mal, on ne l'avoit point vue. J'envoyai
savoir de ses nouvelles, et son mari, qui est de nos amis et qui parle
bien françois, me manda que je ferois honneur à sa femme de l'aller
voir. J'y fus donc: je m'assis un moment auprès de son lit; car je ne
l'eus pas plutôt envisagée, que je me levai. Je tirai son mari à part,
et je lui dis que je ne demeurois pas plus long-temps, craignant
d'incommoder madame sa femme. Il me répondit que point du tout; et moi,
je l'assurai qu'elle étoit fort mal, n'osant lui dire qu'elle se
mouroit. Il vint, sur ces entrefaites, deux Grandes d'Espagne, dont la
duchesse _de Patrana_ étoit une. Je sortis, et, à trois heures après
minuit, la dame étoit morte: elle n'avoit que vingt-deux ans. Voilà la
quatrième, depuis trois mois, qui meurt en couche. Le comte
_Ernand-Nuguès_ a été menin de notre reine, et a été assez long-temps en
France. On est très-mal traité en ce pays-ci de toutes sortes de
maladies.

Adieu, madame; je vais me promener dans un carrosse _incognito_, à une
promenade publique, au milieu de la campagne, où il y a un prédicateur
qui prêche quatre ou cinq heures, et qui se donne des soufflets à tour
de bras; on entend, dès qu'il a commencé à se les donner, un bruit
terrible de tout le peuple qui fait la même chose. Comme il n'y a pas
d'obligation de se châtier de la sorte, nous allons assister à ce
spectacle qui se voit, en carême, trois fois la semaine. Le détail des
dévotions de ce pays seroit une chose divertissante à vous faire savoir.



LETTRE XXXIV.

_Madrid, 3 avril 1681._

Vous, madame, plusieurs de mes amies, et même mes enfans, vous paroissez
étonnés et comme fâchés de n'être point informés par mes lettres de tout
ce qui se passe ici touchant le rappel de M. _de Villars_, et ce qui me
regarde en mon particulier, jugeant qu'il faut bien que ce ne soit pas
un secret en cette cour. Vous m'en croirez bien, ma chère madame,
puisqu'assurément, dans le nombre de mes défauts, je n'ai point celui de
mentir. Rien au monde n'est donc venu à notre connoissance de ce qu'on a
pu inventer sur la conduite que j'ai tenue ici. Vous et mes enfans me
dites seulement que j'ai fait des intrigues dans le palais. Si l'on
savoit ce que c'est que l'intérieur de ce palais, et qu'aucune dame ni
moi, ne nous disons jamais que bonjour et bonsoir, parce que je n'ai pu
apprendre la langue du pays, on ne diroit pas que ça été avec les
femmes, non plus qu'avec les hommes, dont aucun ne met le pied dans tout
l'appartement de la reine. A l'égard du jeune roi, et de sa haine pour
les François, qui est grande, je puis dire qu'elle est moins violente
pour moi que pour les femmes françoises de la reine, par la raison
qu'elles sont plus souvent auprès d'elle que je n'ai cet honneur. Si le
premier ministre a fait négocier notre retour en France par
l'ambassadeur d'Espagne, qui est à Paris, le roi, leur maître, n'en a
rien su; car, le jour qu'on en eut ici la nouvelle, il parut fort étonné
quand on la lui apprit, et demanda aussitôt si ce n'étoit point une
marque qu'on allât rentrer en guerre avec la France. Jugez, sur cela, de
beaucoup d'autres circonstances que je ne vous dis pas. Le roi et la
reine sont dans une grande union, et meilleure, depuis deux ou trois
mois, qu'elle n'a jamais été. Je ne me vanterai pas de m'être mêlée de
donner des conseils à la reine; elle a un assez bon esprit pour n'en
avoir pas besoin. Je ne sais si le roi lui communique les secrets de
l'état; c'est ce qui n'est jamais entré dans les conversations que j'ai
eu l'honneur d'avoir avec elle. Je ne sais plus que vous dire; car, en
vérité, je ne trouve pas la moindre chose digne de remarque en tout ce
qui s'est passé depuis que je suis en ce pays. Avec toute la
tranquillité que doit inspirer le repos d'une bonne conscience, je suis
pourtant affligée du malheur que j'ai de ne pouvoir quasi douter que mon
nom n'a jamais été proféré que bien sinistrement devant tout ce qu'il y
a de plus grand et de plus respectable dans le monde; et ce que je
souffre à cet égard, me fait porter une véritable envie aux gens dont on
n'a jamais entendu parler ni en bien ni en mal. Le jour que M. _de
Villars_ reçut son ordre pour son retour, je tremblois qu'il ne portât
aussi de me faire partir incontinent. Mais, quand je sus qu'il n'y en
avoit pas un mot, je pris patience. J'ai plus de reconnoissance de cette
bonté du roi, malgré mon innocence, que n'en ont mille gens pour les
solides bienfaits qu'ils reçoivent tous les jours de sa majesté. Je ne
laisserai point de partir la première, parce que M. _de Villars_ s'en
ira plus vîte, quand il sera tout seul, dès le moment qu'il aura reçu
les derniers ordres du roi. Adieu, madame; laissez dire de moi tout ce
qu'on voudra. Je vous verrai bientôt; ce me sera une véritable joie.
Quel voyage ai-je à faire, et quelle fatigue à essuyer!



LETTRE XXXV.

_Madrid, 17 avril 1681._

Je vous rends grâces de l'impatience que vous me marquez de savoir le
temps de mon retour; je ne puis vous le dire. On a mille choses à faire
avant que de partir. C'est M. _de Villars_ qui règle tout cela. J'ai
pris congé de la reine ayant son départ pour Aranjuez. Elle m'a fort
commandé de l'y aller voir; mais je ne sais si j'irai. Vous me demandez
des raisons pour alléguer contre les torts qu'on me donne au pays où
vous êtes; mais il me les faudroit apprendre auparavant. Tout ce que je
sais de Paris, est qu'on publie que j'ai eu un grand démêlé avec un
maître-d'hôtel de la jeune reine; mais, comme j'ai déjà répondu que je
n'en connois pas un, et que jamais je n'ai eu le moindre mot avec homme
ni femme, dedans ou dehors le palais, je ne saurois plus en rien dire.
Toutes ces choses seront des nouveautés pour moi, quand j'arriverai à
Paris. Il me semble qu'on dit encore que je vois trop souvent la reine.
Si elle ne l'avoit pas voulu, cela n'eût pas été; et si, de France, on
avoit ordonné à M. _de Villars_ que mes visites fussent moins
fréquentes, on ne se le seroit pas laissé dire deux fois. Je vous
conterai un jour plus au long comme je m'y divertissois. Je vous
supplie instamment encore une fois, ma chère madame, de laisser dire,
sur mon sujet, tout ce qu'on voudra, pourvu que ces mensonges ne fassent
point d'impression sur votre esprit: c'est tout ce que je désire de
vous.

Ce que l'on vous mande de Rome de la connétable _Colonne_ seroit
meilleur pour elle que ce qui se passe ici. La pauvre femme est
peut-être bien près d'éprouver de pires aventures que toutes celles
qu'elle a eues par le passé. Il ne faut rien imputer à toutes ces sortes
de têtes-là; mais on ne peut s'empêcher de la plaindre. C'est la
meilleure femme du monde, à cela près qu'il n'est pas au pouvoir humain
de lui faire prendre les meilleurs partis, ni de résister à tout ce qui
lui passe dans la fantaisie. Son mari part samedi ou lundi avec ses
enfans. Il a marié l'aîné, comme vous savez, avec une fille de _Medina
Celi_, premier ministre, qu'il emmène aussi à Rome. La connétable
demeure dans son couvent, où apparemment elle va manquer de tout. Elle
y est déjà misérablement. Si je n'avois pas autant compati à son
malheur, je n'aurois pu m'empêcher de me divertir à l'entendre parler
comme elle fait. Elle a de l'esprit. Elle écrit que cela est surprenant,
avec ses _hauts_ et _bas_. Il étoit, en quelque sorte, facile à M. _de
Nevers_, son frère, de la tirer du malheureux état où elle est, s'il
étoit venu ici pour soutenir ses intérêts. Elle n'auroit pas été réduite
à jouer la religieuse. Je pensai tomber de mon haut, quand le confesseur
de la reine me dit qu'il lui alloit écrire la proposition de se faire
religieuse pour sortir du château de Ségovie. Elle n'hésita pas un
moment, comme je vous l'ai mandé, à trouver qu'elle en avoit la
vocation. Je crus, au moins, qu'étant entrée dans le couvent, elle
déclareroit qu'elle se moquoit, et que tout ce qu'elle avoit promis
étoit pour sortir de prison; mais, au lieu de cela, elle prend l'habit
dès l'instant qu'elle a mis le pied dans l'église. Il falloit que son
frère vînt alors l'enlever de là, et tâcher de la faire aller demeurer
avec la duchesse _de Modène_, comme on l'avoit proposé.

J'ai fort bien commencé et fini le carême; je n'en suis pas malade, Dieu
merci. Le chocolat est une chose merveilleuse. N'en voudrez-vous point
prendre?

On parle beaucoup de guerre avec le Portugal. Les deux princes veulent
absolument qu'une certaine île soit à eux. Ils assurent qu'ils vont
faire la guerre, si l'on ne la leur cède. On est pourtant tout-à-fait
tranquille dans cette cour. Adieu, madame; je vous aime de tout mon
cœur.



LETTRE XXXVI.

_Madrid, premier mai 1681._

Jamais rien au monde ne m'a paru moins un compliment que tout ce que
vous me dites, ma chère madame, sur l'obligeante envie que vous me
marquez que j'aille loger chez vous en arrivant à Paris. Soyez bien
persuadée que je pense et que je sens sur cela tout ce qu'il faut pour
inspirer une tendresse vive et reconnoissante. Mes enfans vous feront
mille excuses de ma part, de ce que je ne puis faire ce que vous
souhaitez. Ce sont des excuses bien différentes de celles que l'on
emploie pour refuser une grâce ou un service que l'on ne peut rendre.
Mais votre cœur est fait de manière que je ne puis douter que ce ne soit
vous faire une espèce d'offense de mettre quelque obstacle aux services
que vous voulez rendre. Je vous demande donc une infinité de pardons; je
m'en demande à moi-même de m'opposer à la joie que j'aurois de me
trouver à portée de vous voir, de vous parler à tout moment. Je ne suis
pas destinée à des plaisirs continuels, il s'en faut bien; et, pour
changer de discours, je vous avouerai que, depuis quelque temps je suis
moins empressée de mon retour à Paris; car vous saurez que M. _de
Villars_ prit la résolution de me faire partir, quand il sut, par la
lettre du roi, son maître, qu'il le rappeloit. Il crut, pour plus
grande commodité, qu'il étoit plus à propos que je m'en allasse la
première, pour être en état de faire plus de diligence, débarrassé de
femmes, de hardes et d'équipages; ne doutant point qu'au plus tard,
trois semaines ou un mois après, il n'eût ordre du roi pour partir, et
qu'il n'y eût un autre ambassadeur nommé. Mais je vois présentement
qu'on ne parle de rien, et que M. _de Villars_ peut demeurer encore ici
long-temps. Cela étant, je ne voudrois plus m'en aller, pour ne pas
laisser mon mari dans cet ennuyeux pays, où je puis être comptée pour
quelque chose, par rapport au dénuement de toute sorte de plaisirs.
Cependant M. _de Villars_ ne pouvant s'imaginer d'être ici pour
long-temps, et les chaleurs approchant, veut que je parte. A propos de
cela, si vous trouvez par hazard, sur votre chemin, quelqu'un qui dise
que le roi ait ordonné que je m'en revinsse en France, dites hardiment,
madame, qu'il n'en est rien; sa majesté n'en a jamais écrit un mot à M.
_de Villars_. Si ce que je vous écris là n'étoit pas vrai, vous croyez
bien que je ne vous manderois pas le contraire. Vous voyez à quoi se
réduisent mes vanteries, qui sont de vouloir établir, parce que cela est
vrai, que le roi n'ordonne point de me faire partir, par la raison de
mes malversations. Je vous entretiendrai bien, madame, quand je vous
verrai. Il ne me sera, je crois, guère difficile de vous faire avouer
que je ne mérite pas beaucoup de blâme sur ma conduite en cette cour;
et, sans me vanter, peut-être n'ai-je fait tort à la conduite de
personne. Adieu, ma chère madame.



LETTRE XXXVII.

_Madrid, 15 mai 1681._

Je ne suis point encore partie; les pluies ont été si excessives et si
continuelles ici, que les carrosses ni les litières ne peuvent se mettre
en chemin. Présentement que le temps se met au beau, et qu'on nous fait
espérer que nous apprendrons par le premier courrier, que le roi a nommé
le successeur de M. _de Villars_, je partirai plus volontiers avec la
certitude qu'il ne demeurera pas long-temps ici après moi. Leurs
majestés Catholiques revinrent samedi d'Aranjuez. La reine a eu la bonté
de me dire qu'elle eût été au désespoir d'en revenir sitôt, sans la joie
qu'elle avoit de me revoir. Elle n'a pas pourtant engraissé dans ce
charmant séjour. Je l'ai trouvée changée. J'ai vu la reine mère ces
jours passés, dont j'ai tous les sujets du monde de me louer, par toutes
les choses obligeantes qu'elle dit de la conduite de M. _de Villars_ et
de la mienne, quant à l'union de sa belle-fille avec elle; et je suis
bien persuadée qu'elle en écrit conformément à la reine en France. Je
suis à vous, ma chère madame, plus que je ne puis vous le dire.

_Fin des Lettres de Madame de Villars._



LETTRES

DE

MADAME DE COULANGES,

A MADAME DE SÉVIGNÉ.



NOTICE

SUR

MADAME DE COULANGES.


Madame de Coulanges a laissé d'elle la réputation d'une femme
très-aimable et de beaucoup d'esprit; mais on ne trouve dans les livres,
pour ainsi dire, aucune particularité, aucun détail sur sa personne. Il
seroit aujourd'hui fort difficile, et peut-être même impossible, de
suppléer entièrement à leur silence. A la distance où nous sommes déjà
du siècle de Louis XIV, comment puiser dans la tradition des
renseignemens certains sur les personnages de ce siècle, lorsque les
écrivains du temps ont négligé de nous en transmettre? Les Lettres de
madame _de Sévigné_ sont presque le seul écrit où il soit question de
madame _de Coulanges_. Nous allons en extraire le peu de notions
biographiques qu'elles offrent sur cette femme spirituelle.

Madame _de Coulanges_ naquit en 1631, de M. _du Gué-Bagnols_, intendant
de Lyon.

Elle épousa Philippe-Emmanuel _de Coulanges_, conseiller au parlement de
Paris, puis maître des requêtes, mort en 1716, âgé de 85 ans. M. _de
Coulanges_ était cousin-germain de madame _de Sévigné_, dont sa femme
devint l'amie intime et presque inséparable. Plein d'esprit et sur-tout
de gaîté, très-agréable en société, à cause de ses saillies et de ses
chansons, il avoit peu d'aptitude ou du moins peu de goût pour les
fonctions graves et laborieuses de la magistrature. On raconte qu'étant
chargé de rapporter une affaire, où il s'agissoit d'une marre d'eau que
se disputoient deux paysans dont l'un s'appeloit _Grapin_, il
s'embarrassa tellement dans le détail des faits, qu'il fut obligé
d'interrompre son récit: _Pardon, messieurs_, dit-il aux juges; _je me
noie dans la marre à_ Grapin, _et je suis votre serviteur_. Depuis cette
aventure, il ne voulut plus être rapporteur, et il finit par se démettre
de sa charge pour faire des voyages, des chansons et de bons dîners.

Madame _de Coulanges_, fille d'un simple intendant de province, et femme
d'un homme de robe, qui avoit renoncé à son état, n'avoit aucun rang à
la cour; et cependant elle y jouissoit de beaucoup de considération.
Elle étoit nièce de la femme de _le Tellier_, ministre d'état, depuis
chancelier, et cousine du fameux _Louvois_, ministre de la guerre. La
parenté lui donnoit un certain crédit auprès de ces deux hommes
puissans; et, comme on peut croire, ses amis lui fournissoient
quelquefois l'occasion d'en faire usage. C'étoit sur-tout auprès de
_Louvois_ qu'on réclamoit ses bons offices, dans ce temps de guerres
continuelles, où les emplois de l'armée passoient si rapidement de main
en main.

C'étoit beaucoup, pour avoir des succès à la cour, que d'être nièce et
cousine de ministre; mais ceux de madame _de Coulanges_ tenoient encore
à une autre cause bien plus honorable pour elle. C'est ce que madame _de
Sévigné_ a exprimé d'une manière si vive et si ingénieuse, en disant:
_l'esprit de madame_ de Coulanges _est une dignité_. Cet esprit
consistoit à dire avec grâce, avec aisance, des choses fines et
imprévues, des mots vifs et piquans. On appeloit cela _les épigrammes
de madame_ de Coulanges. Voici ce qu'en dit madame _de Caylus_ dans ses
_Souvenirs_. «Madame _de Coulanges_, femme de celui qui a fait tant de
chansons..... avoit une figure et un esprit agréables, une conversation
remplie de traits vifs et brillans; et ce style lui étoit si naturel,
que l'abbé _Gobelin_ dit, après une confession générale qu'elle lui
avoit faite: _Chaque péché de cette dame est une épigramme._ Personne en
effet, après madame _de Cornuel_, n'a dit plus de bons mots que madame
_de Coulanges_.» Madame _de Sévigné_, qui, dans ses Lettres, nous a
conservé plusieurs bons mots de madame _de Cornuel_, que l'on cite
encore tous les jours, en a rapporté aussi quelques-uns de madame _de
Coulanges_; mais ils n'ont pas fait la même fortune. Il semble qu'ils
avoient quelque chose de plus délié, de plus fugitif, qui tenoit
davantage aux circonstances des personnes, des lieux et du temps; aux
manières et au ton de celle qui les disoit; en un mot, nous pensons
qu'ils perdroient beaucoup à être déplacés; et ce motif nous détermine à
n'en transporter aucun dans cette Notice.

Madame _de Coulanges_, dont la malice s'égayoit souvent aux dépens des
femmes que l'on soupçonnoit de quelque tendre foiblesse, fut à son tour
l'objet des épigrammes; elle fut accusée d'avoir un peu plus que de
l'amitié pour le marquis _de la Trousse_, cousin-germain de son mari. Le
marquis étoit follement amoureux; elle, _dure, méprisante et amère_, à
ce que dit madame _de Sévigné_, qui avouoit bonnement ne rien concevoir
à leur conduite. «Il y auroit, dit-elle ailleurs, à parler un an sur
l'état inconcevable et surprenant des cœurs de M. _de la Trousse_ et de
madame _de Coulanges_». Tout le monde n'avoit point là-dessus la même
incertitude qu'elle. Madame _de la Trousse_ étoit jalouse avec fureur de
madame _de Coulanges_; et _Louvois_ ayant envoyé M. _de la Trousse_ sur
la frontière, demanda publiquement pardon à sa cousine de ce qu'il lui
ôtoit, pendant l'hiver, _cette douce société_. «Au milieu de toute la
France, dit madame _de Sévigné_, elle soutint fort bien cette attaque;
elle ne rougit point, et répondit précisément ce qu'il falloit».

Cette intrigue, vraie ou fausse de madame _de Coulanges_ avec M. _de la
Trousse_, n'empêcha, point la scrupuleuse et dévote madame _de
Maintenon_ d'avoir toujours le plus vif attachement pour son ancienne
amie de l'hôtel de Richelieu. Elle vouloit toujours l'avoir auprès
d'elle à Versailles et à St.-Cyr, et alloit elle-même la voir quand elle
étoit malade.

Nous ignorons dans quelle année est morte madame _de Coulanges_.



LETTRES

DE

MADAME DE COULANGES,

A MADAME DE SÉVIGNÉ.



LETTRE PREMIÈRE.

_Lyon, premier août 1672._

J'ai reçu vos deux lettres, ma belle; et je vous rends mille grâces
d'avoir songé à moi dans le lieu où vous êtes. Il fait un chaud mortel;
je n'ai d'espérance qu'en sa violence[29]. Je meurs d'envie d'aller à
Grignan; ce mois-ci passé, il n'y faudra pas songer; ainsi je vous irai
voir assurément, s'il est possible que je puisse arriver en vie; au
retour, vous croyez bien que je ne serai pas dans cet embarras. Le
marquis _de Villeroi_ passe sa vie à regretter le malheur qui l'a
empêché de vous voir. Les violons sont tous les soirs en Bellecour[30];
je m'y trouve peu, par la raison que je quitte peu ma mère; dans
l'espérance d'aller à Grignan, je fais mon devoir à merveille; cela
m'adoucit l'esprit. Mais quel changement! vous souvient-il de la figure
que madame _Solus_ faisoit dans le temps que vous étiez ici? Elle a fait
imprudemment ses délices de madame _Carle_; celle-ci avoit, dit-on, ses
desseins; pour moi, je n'en crois rien; cependant c'est le bruit de
Lyon; en un mot, c'est de madame _Carle_ que M. le marquis paroît
amoureux. Madame _Solus_ se désespère, mais elle aime mieux voir M. le
marquis infidèle que de ne le point voir; cela fait croire qu'elle ne
prendra jamais le parti de se jeter dans un couvent. Cette histoire vous
paroît-elle avoir la grâce de la nouveauté? Continuez à m'écrire, ma
très-belle, vos lettres me touchent le cœur: Madame _de Rochebonne_ est
toujours dans le dessein de vous aller voir. Je ne savois point que
madame _de Grignan_ eût été malade; si c'est une maladie sans suite, sa
beauté n'en souffrira pas long-temps. Vous savez l'intérêt que je prends
à tout ce qui pourroit, cet hiver, vous empêcher l'une et l'autre de
revenir de bonne heure.

Adieu, ma très-chère amie; j'oubliois de vous dire que le marquis _de
Villeroi_ se propose d'aller à Grignan avec votre ami le comte _de
Rochebonne_: je vous suis très-obligée de vouloir bien de moi; il y a
peu de choses que je souhaite davantage que de me rendre au plus vîte
dans votre château; mon impatience, _quoique violente_, dure toujours:
cela me fait craindre pour le chaud; il doit être insupportable, puisque
je ne m'y expose pas. La rapidité du Rhône convient à l'envie que j'ai
de vous embrasser; ainsi, madame, je ne désespère point du tout de vous
aller conter les plaisirs de Bellecour. Vous me promettez de ne me
point dire: _Allez, allez; vous êtes une laide_; cela me suffit. J'ai
peur que vous ne traitiez mal notre gouverneur; vos manières m'ont
toujours paru différentes de celles de madame _Solus_. Vous savez bien
que l'on dit à Paris que _Vardes_ et lui se sont rencontrés: devinez où?



LETTRE II.

_Lyon, 11 septembre 1672._

Je suis ravie de pouvoir croire que vous m'avez un peu regrettée; ce qui
me persuade que je le mérite, c'est le chagrin que j'ai eu de ne vous
plus voir; j'ai fait vos complimens au _charmant_[31]; il les a reçus,
comme il le devoit, j'en suis contente; si je prenois autant d'intérêt
en lui que M. _de Coulanges_, je serois plus aise de ce qu'il dit de
vous, pour lui que pour vous. Madame _d'Assigni_ a gagné son procès tout
d'une voix. Envoyez-moi M. _de Corbinelli_; son appartement est tout
prêt; je l'attends avec une impatience, qui mérite qu'il fasse ce petit
voyage; toutes nos beautés attendent, et ne veulent point partir pour la
campagne qu'il ne soit arrivé; s'il abuse de ma simplicité, et que tout
ceci se tourne en projets, je romps pour toujours avec lui. Adieu, ma
vraie amie. C'est à madame la comtesse _de Grignan_ que j'en veux.


_A madame_ DE GRIGNAN.

Je n'ai plus de goût pour l'ouvrage, madame; on ne sait travailler qu'à
Grignan; le _charmant_ et moi, nous en commençâmes un, il y a deux
jours; vous y aviez beaucoup de part; vous me trouveriez une grande
ouvrière à l'heure qu'il est. Il me paroît que le _charmant_ vous
voudroit bien envoyer des patrons; mais le bruit court que vous ne
travaillez point à patrons, et que ceux que vous donnez sont
inimitables. Adieu, ma chère madame; je trouve une grande facilité à me
défaire de ma sécheresse, quand je songe que c'est à vous que j'écris.



LETTRE III.

_Lyon, 30 octobre 1672._

Je suis très-en peine de vous, ma belle; aurez-vous toujours la
fantaisie de faire le bon corps? Falloit-il vous mettre sur ce pied-là
après avoir été saignée? Je meurs d'impatience d'avoir de vos nouvelles,
et il se passera des temps infinis avant que j'en puisse recevoir.
Hélas! voici un adieu, ma délicieuse amie; je m'en vais faire cent
lieues pour m'éloigner de vous! quelle extravagance! Depuis que le jour
est pris pour m'en aller à Paris, je suis enragée de penser à tout ce
que je quitte; je laisse ma famille, une pauvre famille désolée; et
cependant je pars le jour même de la Toussaint pour Bagnols: de Bagnols
à Rouanne; et puis, _vogue la galère_. N'êtes-vous pas ravie du présent
que le roi a fait à M. _de Marsillac_[32]? n'êtes-vous pas charmée de la
lettre que le roi lui a écrite? Je suis au vingtième livre de
l'_Arioste_; j'en suis ravie. Je vous dirai, sans prétendre abuser de
votre crédulité, que, si j'étois reçue dans votre troupe à Grignan, je
me passerois bien mieux de Paris, que je ne me passerai de vous à Paris.
Mais, adieu, ma vraie amie, je garde le _charmant_ pour la belle
comtesse. Ecoutez, madame, le procédé du _charmant_; il y a un mois que
je ne l'ai vu; il est à Neuville[33], outré de tristesse; et quand on
prend la liberté de lui en parler, il dit que son exil est long; et
voilà les seules paroles qu'il a proférées depuis l'infidélité de son
_Alcine_; il hait mortellement la chasse, et il ne fait que chasser; il
ne lit plus, ou du moins il ne sait ce qu'il lit; plus de _Solus_, plus
d'amusement; il a un mépris pour les femmes, qui empêche de croire qu'il
méprise celle qui outrage son amour et sa gloire; le bruit court qu'il
viendra me dire adieu le jour que je partirai. Je vous manderai le
changement qui est arrivé en sa personne. Je suis de votre avis, madame,
je ne comprends point qu'un amant ait tort, parce qu'il est absent; mais
qu'il ait tort étant présent, je le comprends mieux; il me paroît plus
aisé de conserver son idée sans défauts pendant l'absence. _Alcine_
n'est pas de ce goût; le _charmant_ l'aime de bien bonne foi; c'est la
seule personne qui m'ait fait croire à l'inclination naturelle; j'ai été
surprise de ce que je lui ai entendu dire là-dessus; mais que
deviendra-t-elle, comme vous dites, cette inclination? Peut-être
arrivera-t-il un jour que le _charmant_ croira s'être mépris, et qu'il
contera les appas trompeurs d'_Alcine_. Le bruit de la reconnoissance
que l'on a pour l'amour de mon gros cousin[34] se confirme; je ne crois
que médiocrement aux méchantes langues; mais mon cousin, tout gros qu'il
est, a été préféré à des tailles plus fines; et puis, après un petit, un
grand; pourquoi ne voulez-vous pas qu'un gros trouve sa place? Adieu,
madame; que je hais de m'éloigner de vous!

Venez, mon cher confident[35], que je vous dise adieu; je ne puis me
consoler de ne vous avoir point vu; j'ai beau songer au chagrin que
j'aurois eu de vous quitter, il n'importe; je préférerois ce chagrin à
celui de ne vous avoir point fait connoître les sentimens que j'ai pour
vous. Je suis ravie du talent qu'a M. _de Grignan_ pour la friponnerie;
ce talent est nécessaire pour représenter le vraisemblable. Adieu, mon
cher monsieur: quand vous me promettez d'être mon confident, je me
repens de n'être pas digne d'accepter une pareille offre; mais venez
vous faire refuser à Paris. Adieu, mon amie; adieu, madame la comtesse;
adieu, M. _de Corbinelli_; je sens le plaisir de ne vous point quitter
en m'éloignant, mais je sens bien vivement le chagrin d'être assurée de
ne trouver aucun de vous où je vais.

Je ne veux point oublier de vous dire que je suis si aise de l'abbaye
que le roi a donnée à M. le coadjuteur, qu'il me semble qu'il y a de
l'incivilité à ne m'en point faire de compliment.



LETTRE IV.

_Paris, 26 décembre 1672._


Le siége de Charleroi est enfin levé[36]; je ne vous demande aucun
détail de ce qui s'y est passé, sachant que mademoiselle _de Méri_ en
envoie une relation à madame _de Grignan_. On ignore jusqu'à présent
quelle route le roi prendra; les uns disent qu'il retournera tout droit
à Saint-Germain; les autres qu'il ira en Flandre; nous serons bientôt
éclaircis de sa marche. Sans vanité, je sais des nouvelles à l'arrivée
des courriers; c'est chez M. _le Tellier_[37] qu'ils descendent, et j'y
passe mes journées; il est malade, et il paroît que je l'amuse; cela me
suffit pour m'obliger à une grande assiduité. Je ne comprends point par
quelle aventure vous n'avez pas reçu la lettre de M. _de Coulanges_,
dans laquelle je vous écrivois; c'est une médiocre perte pour vous; j'ai
cependant la confiance de croire que vous regrettez cette lettre, parce
que je vous aime, ma très-belle, et que vous m'avez toujours paru
reconnoissante. J'ai été à la messe de minuit; j'ai mangé du petit salé
au retour; en un mot, j'ai un assez bon corps cette année pour être
digne du vôtre. J'ai fait des visites avec madame _de la Fayette_, et je
me trouve si bien d'elle, que je crois qu'elle s'accommode de moi. Nous
avons encore ici madame _de Richelieu_; j'y soupe ce soir avec madame
_du Fresnoi_; il y a grande presse de cette dernière à la cour, il ne se
fait rien de considérable dans l'état, où elle n'ait part. Pour madame
_Scarron_, c'est une chose étonnante que sa vie: aucun mortel, sans
exception, n'a commerce avec elle; j'ai reçu une de ses lettres; mais je
me garde bien de m'en vanter, de peur des questions infinies que cela
attire. Le rendez-vous du beau monde est les soirs chez la maréchale
_d'Estrées_; _Manicamp_ et ses deux sœurs sont assurément bonne
compagnie; madame _de Senneterre_ s'y trouve quelquefois, mais toujours
sous la figure d'Andromaque. On est ennuyé de sa douleur: pour elle, je
comprends qu'elle s'en accommode mieux que de son mari; cette raison
devroit pourtant lui faire oublier qu'elle est affligée. Je la crois de
bonne foi; ainsi je la plains. Les gendarmes Dauphin sont dans l'armée
de M. _le Prince_; il faut espérer qu'on les mettra bientôt en quartier
d'hiver, et qu'ils auront un moment pour donner ordre à leurs affaires;
je connois des gens qui en sont accablés. Adieu, ma très-aimable; je
vais me préparer pour la grande occasion de ce soir: il faut être bien
modeste pour se coiffer quand on soupe avec madame _du Fresnoi_.
Permettez-moi de faire mille complimens à madame _de Grignan_; je
voudrois bien que ce fussent des amitiés, mais vous ne voulez pas.

La princesse _d'Harcourt_ a paru à la cour sans rouge par pure dévotion:
voilà une nouvelle qui efface toutes les autres; on peut dire aussi que
c'est un grand sacrifice; _Brancas_[38] en est ravi. Il vous adore, mon
amie: ne le désapprouvez donc pas, lorsqu'il censure les plaisirs que
vous avez sans lui; c'est la jalousie qui l'y oblige; mais vous ne
voudriez de la jalousie que de ceux dont vous pourriez être jalouse; il
faut plaindre _Brancas_.



LETTRE V.

_Paris, 24 février 1673._

Si vous étiez en lieu où je vous pusse conter mes chagrins, ma
très-belle, je suis persuadée que je n'en aurois plus. Quand je songe
que le retour de madame _de Grignan_ dépend de la paix, et le vôtre du
sien, en faut-il davantage pour me la faire souhaiter bien vivement? Le
comte _Tot_ a passé l'après-dinée ici; nous avons fort parlé de vous; il
se souvient de tout ce qu'il vous a entendu dire; jugez si sa mémoire ne
le rend pas de très-bonne compagnie. Au reste, ma belle, je ne pars plus
de Saint-Germain: j'y trouve une dame d'honneur[39] que j'aime, et qui a
de la bonté pour moi; j'y vois peu la reine. Je couche chez madame _du
Fresnoi_ dans une chambre charmante; tout cela me fait résoudre à y
faire de fréquens voyages. Nos pauvres amis sont repartis, c'est-à-dire,
M. _de la Trousse_[40], sur la nouvelle qu'a eue le roi d'une révolte en
Franche-Comté. Comme il n'aimeroit point que les Espagnols envoyassent
des troupes qui passeroient sur ses terres, il a nommé _Vaubrun_ et _la
Trousse_ pour aller commander en ce pays-là. _La Trousse_ a beaucoup de
peine à se réjouir de cette distinction, cependant c'en est une, qui
pourroit ne pas déplaire à un homme moins fatigué de voyages; celui-ci
joindra la campagne; cela est fort triste pour ses amis. Le guidon[41]
nous demeure; mais ce n'étoit point trop _de tout_. Je menai ce guidon
avant-hier à Saint-Germain; nous dînâmes chez madame _de Richelieu_; il
est aimé de tout le monde presqu'autant que de moi. _Mithridate_[42] est
une pièce charmante; on y pleure; on y est dans une continuelle
admiration; on la voit trente fois; on la trouve plus belle la trentième
que la première. _Pulchérie_ n'a point réussi. Notre ami _Brancas_ a la
fièvre et une fluxion sur la poitrine; je l'irai voir demain. Je n'ai
point vu votre cardinal[43], j'en ai toujours eu envie; mais il s'est
toujours trouvé quelque chose qui m'en a empêchée. La belle _Ludre_ est
la meilleure de mes amies; elle me veut toujours mener chez madame
_Talpon_, quand les _pougies_[44] sont allumées. Le marquis _de
Villeroi_ est si amoureux, qu'on lui fait voir ce que l'on veut; jamais
aveuglement n'a été pareil au sien; tout le monde le trouve digne de
pitié, et il me paroît digne d'envie; il est plus charmé qu'il n'est
_charmant_, il ne compte pour rien sa fortune, mais la belle compte
_Caderousse_ pour quelque chose; et puis un autre pour quelque chose
encore; un, deux, trois, c'est la pure vérité: fi, je hais les
médisances. J'embrasse madame la comtesse _de Grignan_; je voudrois bien
qu'elle fût heureusement accouchée, qu'elle ne fût plus grosse, et
qu'elle vînt ici désabuser de tout ce qu'on y admire. Adieu, ma
véritable amie; _vos petites entrailles_[45] se portent bien; elles sont
farouches, elles ont les cheveux coupés; elles sont très-bien vêtues.
Madame _Scarron_ ne paroît point; j'en suis très-fâchée. Je n'ai rien
cette année de tout ce que j'aime; l'abbé _Testu_ et moi, nous sommes
contraints de nous aimer. _Mademoiselle_ a songé que vous étiez
très-malade; elle s'éveilla en pleurant; elle m'a ordonné de vous le
mander.



LETTRE VI.

_Paris, 20 mars 1673._

Je souhaite trop vos reproches pour les mériter; non, ma belle, la
période ne n'emporte point; je vous dis que je vous aime par la raison
que je le sens véritablement, et même je suis plus vive pour vous que je
ne vous le dis encore. Nous avons enfin retrouvé madame _Scarron_,
c'est-à-dire que nous savons où elle est; car pour avoir commerce avec
elle, cela n'est pas aisé. Il y a chez une de ses amies[46] un certain
homme[47] qui la trouve si aimable et de si bonne compagnie, qu'il
souffre impatiemment son absence; elle est cependant plus occupée de ses
anciens amis, qu'elle ne l'a jamais été; elle leur donne le peu de temps
qu'elle a avec un plaisir qui fait regretter qu'elle n'en ait pas
davantage. Je suis assurée que vous trouverez que deux mille écus de
pension sont médiocres; j'en conviens, mais cela s'est fait d'une
manière qui peut laisser espérer d'autres grâces. Le roi vit l'état des
pensions, il trouva deux mille francs pour madame _Scarron_, il les
raya, et mit deux mille écus. Tout le monde croit la paix; mais tout le
monde est triste d'une parole que le roi a dite, qui est que paix ou
guerre il n'arriveroit à Paris qu'au mois d'octobre. Je viens de
recevoir une lettre du jeune guidon[48]; il s'adresse à moi[49] pour
demander son congé, et ses raisons sont si bonnes, que je ne doute pas
que je ne l'obtienne. J'ai vu une lettre admirable que vous avez écrite
à M. _de Coulanges_; elle est si pleine de bon sens et de raison, que je
suis persuadée que ce seroit méchant signe pour quelqu'un qui trouveroit
à y répondre. Je promis hier à madame _de la Fayette_ qu'elle la
verroit; je la trouvai tête à tête avec _un appelé_ M. _le Duc_; on
regretta le temps que vous étiez à Paris; on vous y souhaita, mais,
hélas, qu'ils sont inutiles les souhaits! et cependant on ne sauroit se
corriger d'en faire. M. _de Grignan_ ne s'est point du tout rouillé en
province, il a un très-bon air à la cour; mais il trouve qu'il lui
manque quelque chose. Nous sommes de son avis, nous trouvons qu'il lui
manque quelque chose. J'ai mandé à M. _de la Trousse_ ce que vous
m'écrivez de lui. Si ma lettre va jusqu'à lui, je ne doute pas qu'il ne
vous en remercie; je crois que le secret miraculeux qu'il avoit de faire
comme les gens les plus riches, lui manque dans cette occasion: il me
paroît accablé sans ressource. Madame _du Fresnoi_ fait une figure si
considérable, que vous en seriez surpris; elle a effacé mademoiselle de
S.... sans miséricorde. On avoit tant vanté la beauté de cette dernière,
qu'elle n'a plus paru belle; elle a les plus beaux traits du monde, elle
a le teint admirable, mais elle est décontenancée, et elle ne le veut
pas paroître; elle rit toujours, elle a méchante grâce. _Madame_ fera
souvent voir de nouvelles beautés; l'ombre d'une galanterie l'oblige à
se défaire de ses filles; ainsi je crois que celles qui lui demeureront,
se trouveront plus à plaindre que les autres. Mademoiselle de L.... la
quitte. Madame _de Richelieu_ m'a priée de vous faire mille complimens
de sa part. Adieu, ma très-aimable belle; j'embrasse, avec votre
permission et la sienne, madame la comtesse _de Grignan_; n'est-elle
point encore accouchée? M. _de Coulanges_ m'a assurée qu'il vous
enverroit _Mithridate_. On me peint aujourd'hui pour M. _de Grignan_; je
croyois avoir renoncé à la peinture. L'histoire du _charmant_ est
pitoyable; je la sais.... _Orondate_[50] étoit peu amoureux auprès de
lui; il n'y a que lui au monde qui sache aimer. C'est le plus joli
homme, et son _Alcine_ la plus indigne femme.



LETTRE VII.

_Paris, 10 avril 1673._

Il est minuit, c'est une raison pour ne vous point écrire: j'en suis
enragée. J'avois résolu de répondre à votre aimable lettre; mais voici,
ma chère amie, ce qui m'en a empêchée. M. _de la Rochefoucauld_ a passé
le jour avec moi: je lui ai fait voir madame _du Fresnoi_; il en est
tout éperdu. Je suis ravie que madame _de Grignan_ ne soit qu'accablée
de lassitude; la surprise et l'inquiétude que j'ai eues de son mal, me
devoient faire attendre à toute la joie que j'ai du retour de sa santé;
c'est une barbarie que de souhaiter des enfans. Je ne veux pas oublier
ce qui m'est arrivé ce matin; on m'a dit: madame, voilà un laquais de
madame _de Thianges_; j'ai ordonné qu'on le fît entrer. Voici ce qu'il
avoit à me dire: _Madame, c'est de la part de madame de Thianges, qui
vous prie de lui envoyer la lettre du cheval de madame de Sévigné, et
celle de la prairie_. J'ai dit au laquais que je les porterois à sa
maîtresse, et je m'en suis défaite. Vos lettres font tout le bruit
qu'elles méritent, comme vous voyez; il est certain qu'elle sont
délicieuses, et vous êtes comme vos lettres. Adieu, ma très-aimable;
j'embrasse bien doucement cette belle comtesse, de peur de lui faire
mal: j'ai bien senti, je vous jure, sa fâcheuse aventure; je souhaite
plus que je ne l'espère qu'elle ne soit jamais exposée à de pareils
accidens. Le roi dit hier qu'il partiroit le 25 sans aucune remise.



LETTRE VIII.

_Paris, 29 octobre 1694._

On me dit hier que votre mariage étoit refait, c'est-à-dire, qu'on avoit
envoyé des conditions à madame _de Grignan_, qu'elle auroit tort de ne
pas accepter; et comme je suppose qu'elle ne peut avoir tort, je conclus
que vous vous mariez,[51] et je m'en réjouis avec vous, ma chère amie.

Le roi est à Choisi pour jusqu'à samedi; tout le monde revient en
foule; l'armée de Flandre est séparée. Nous n'aurons madame _de Louvois_
et M. _de Coulanges_ que le 8 du mois qui vient; ils ont M. _de Souvré_
et madame _de Courtenvaux_ pour augmentation de bonne compagnie. La
maréchale _de Villeroi_ est partie pour passer tout son hiver à
Versailles avec sa belle-fille; nous avons cru être fort fâchées de nous
séparer. Au reste, madame, j'ai vu la plus belle chose qu'on puisse
jamais imaginer; c'est un portrait de madame _de Maintenon_, fait par
_Mignard_: elle est habillée en Sainte Françoise Romaine. _Mignard_ l'a
embellie; mais, c'est sans fadeur, sans incarnat, sans blanc, sans l'air
de la jeunesse; et sans toutes ces perfections, il nous fait voir un
visage et une physionomie au dessus de tout ce que l'on peut dire; des
yeux animés, une grâce parfaite, point d'atours; et avec tout cela aucun
portrait ne tient devant celui-là. _Mignard_ en a fait aussi un fort
beau du roi; je vous envoie un madrigal que mademoiselle _Bernard_ fit
impromptu en voyant ces deux portraits; il a eu beaucoup de succès ici:
vous jugerez si nous avons raison. Mademoiselle _de Villarceaux_ est
morte de la petite vérole, sans confession, et sans avoir eu le temps de
déshériter ses cousines. Madame _d'Épinoi_, la princesse, est accouchée
d'un fils; et depuis ce grand jour, on ne cesse de tirer et de boire à
la Place Royale. Adieu, ma chère amie.



LETTRE IX.

_Paris, 19 novembre 1694._

Il y a quinze jours, mon amie, que je ne vous ai écrit; je vous en
avertis, de peur que vous ne vous en aperceviez pas. Je n'avois point
reçu de vos lettres, et cela me faisoit craindre que vous ne voulussiez
plus des miennes. Êtes-vous à la noce? y serez-vous bientôt? Je veux
savoir ce qui vous regarde tous, parce que j'y prends un véritable
intérêt. Toute la troupe de Tonnerre est revenue dans une parfaite
santé. M. _de Coulanges_ a trouvé une grande affliction à son retour; il
paroît dans le monde un livre imprimé de ses chansons, et à la tête de
ce livre un éloge admirable de sa personne; on dit qu'il est né pour les
choses solides et pour les frivoles; on montre les preuves des
dernières; il est très-touché de cette aventure, que j'ai encore
aggravée par ne la pouvoir prendre sérieusement; à tout cela je réponds:
_Chansons, Chansons_. Il est allé à Versailles, et de là à Saint-Martin;
il faut espérer qu'il se consolera d'avoir fait ce livre par en faire un
second, avant que sa jeunesse se passe. Vous voulez que je vous dise des
nouvelles de ma santé; mon amie, elle n'est en vérité point bonne.
_Carette_ me donne tout ce qu'il veut; et j'avale ses remèdes sans
confiance et sans succès; mais je crois que ce seroit encore pis de
changer tous les jours de médecin; il faut prendre patience, et être
bien persuadée qu'on ne meurt que quand il plaît à Dieu. Voilà des vers
que l'abbé _Têtu_ m'a priée de vous envoyer; ils sont de sa façon. Le
bruit court que le marquis _de Moui_ aura la maison de Pipaut: on dit
qu'il fait habiller un de ses laquais en cerf, et qu'il le court toutes
les nuits avec un cor; que vous semble de cet équipage de chasse? M. _de
Harlai_ n'est point encore de retour de ses négociations; tout le monde
désire la paix, et l'espère peu. Voilà encore des vers de mademoiselle
_Bernard_: malgré toute cette poésie, la pauvre fille n'a pas de jupe;
mais il n'importe, elle a du rouge et des mouches. Adieu, ma belle amie,
ne m'oubliez pas, je vous en conjure.



LETTRE X.

_Paris, 26 novembre 1694._

J'ai envoyé à Versailles la lettre que vous m'avez adressée pour M. _de
Coulanges_; il y est établi depuis son retour: j'ai été bien tentée
d'ouvrir cette lettre; mais la discrétion l'a emporté sur l'envie que
j'ai toujours de voir ce que vous écrivez; tout devient or entre vos
mains. Je suis très-obligée à M. _de Grignan_ de se souvenir encore de
moi; sa chute me met tout-à-fait en peine; et je vous prie, ma belle, de
me bien mander de ses nouvelles, parce que j'y prends un très-sincère
intérêt. Les vers que j'ai envoyés à la cour ont été fort bien reçus; la
personne à qui ces vers s'adressoient m'écrit la plus aimable lettre du
monde; vous en jugerez par son effet, puisque, sans ma mauvaise santé,
qui me rend si difficile à changer de lieu, je serois partie
sur-le-champ pour Versailles. J'avale sans fin des gouttes de _Carette_;
et tout ce que je sais, c'est qu'elle ne font point de mal; il y a peu
de remèdes dont on en puisse dire autant. Au reste, j'allai voir hier la
maréchale _d'Humières_; elle demeure dans une vilaine maison, au
faubourg Saint-Germain, où il n'y a place que dans la cour pour mettre
son dais. La duchesse _d'Humières_, de son côté, occupe une autre
maisonnette dans l'Isle. Si la maréchale avoit un peu de courage, en
attendant mieux, elle auroit bien donné la préférence à un couvent. M.
_du Maine_ vient coucher aujourd'hui à l'Arsenal; il y doit donner à
souper à toutes les dames qui l'habitent; la jeune dame _de la Troche_ y
brillera; car elle est la beauté de ce lieu. Madame _de Boisfranc_ a la
petite vérole; le fils de M. le premier président l'a aussi; enfin, tout
en est rempli. Je vous ai mandé l'affliction de M. _de Coulanges_ au
sujet de ses chansons, qui ont été même assez mal choisies à
l'impression; on a mis son éloge à la tête du livre. Comme il ne pouvoit
plus lui arriver que ce malheur, il y a été aussi sensible que ce
capitaine qui, après avoir vu mourir son fils, et perdu la bataille de
sang froid, pleura seulement la mort de son esclave. Madame _de
Montespan_ est de retour ici: elle a donné un lit de quarante mille écus
à M. _du Maine_, et trois autres encore très-magnifiques. Elle donne ses
perles à madame la duchesse. Adieu, ma chère amie; dites bien des
choses pour moi à toute votre belle et bonne compagnie, et sur-tout
ménagez-moi bien les bonnes grâces de la charmante _Pauline_[52].



LETTRE XI.

_Paris, 10 décembre 1694._

Je viens de passer encore quinze jours sans vous écrire; mais je garde
mes excuses pour quand je vous écris; car mes lettres ne peuvent être
que tristes et ennuyeuses; je perds tous mes amis et amies. La mort du
maréchal _de Bellefond_[53] m'a donné une véritable douleur; je suis la
dernière visite qu'il ait faite; je le vis en parfaite santé, et six
jours après il étoit mort: on dit que c'est d'un abcès dans le genou,
et que si l'on le lui avoit percé, on lui auroit sauvé la vie; mais vous
n'êtes pas la dupe de ces sortes de repentirs: il faut partir quand
l'heure est venue; sa famille est dans une désolation digne de pitié;
pour moi, je sens très-vivement cette perte: ajoutez à cette mort celle
de mademoiselle _de Lestranges_, qui étoit mon amie depuis vingt-cinq
ans, et vous ne serez pas surprise de la noirceur de mes pensées. Ma
santé est assez mauvaise. _Carette_ exerce son art très-inutilement sur
ma personne: il me donna, il y a quelques jours, une médecine, qui me
fit de très-grands maux; mais il dit, comme don _Carlos_: _Tout est pour
mon bien_. J'ai des journées assez bonnes, et puis des retours de
colique plus violens que jamais; je suis résolue à ne plus faire de
remèdes, et à vivre avec ce mal tant qu'il plaira à Dieu. Le pis qu'il
en puisse arriver, arrive sitôt même avec une bonne santé, que
l'événement ne vaut pas qu'on s'en tourmente; il n'y a que les douleurs
qui sont redoutables. Vous voyez, mon amie, par le récit de tous mes
ennuis, quelle est ma confiance en votre amitié. Je sens cependant le
plaisir de vous savoir tous dans la joie. M. l'abbé _de Marsillac_ me
dit hier des biens infinis de M. et de madame _de Saint-Amant_, et de
madame la marquise _de Grignan_ leur fille; il les à vus à Vincennes; il
dit que ce sont les plus honnêtes gens qu'il est possible, et qu'ils
vous ont élevé un chef-d'œuvre; enfin, il passa bien du temps à me
chanter leurs louanges, et je vous assure qu'il ne m'ennuya pas; car je
prends un très-sincère intérêt à tout ce qui vous touche: je vous
demande en grâce de faire bien des complimens de ma part à M. et à
madame _de Grignan_: je suis trop triste et trop malade pour écrire à
tout autre que vous; vous vous passeriez peut-être bien de cette
préférence. M. _de Coulanges_ est toujours à la cour. M. _de Noyon_[54]
y fait une figure principale; il est le seul présentement qui y soit,
et la cour a toujours besoin d'un pareil amusement. Il sera reçu lundi à
l'académie (_française_); le roi lui a dit qu'il s'attendoit à être seul
ce jour-là. L'abbé _Testu_ se trouva ici lorsque je reçus votre dernière
lettre; il fut fort touché du bon accueil que vous avez fait à ses
stances[55]: il vous envoie une dissertation sur _Montaigne_. Je ne veux
pas oublier, mon amie, que l'on m'obligea, il y a quelques jours, en
très-bonne compagnie, à dire tout ce que je savois de la charmante
_Pauline_; mon cœur avoit tant de part dans le portrait que j'en fis,
qu'en vérité je crois qu'il lui ressembloit; au moins dit-on qu'une
telle personne devoit être cherchée au bout du monde, par tout ce qu'il
y avoit de meilleur. Je crois que nous aurons M. et madame _de Chaulnes_
à la fin de ce mois.

Le maréchal _de Choiseul_ a exécuté vos ordres; c'est une vérité, je ne
le vois plus: il dit qu'on l'a averti qu'il se rendoit ridicule par
aller souvent chez des femmes; je lui ai laissé croire qu'on ne le
trompoit pas; et enfin, j'en suis quitte pour une visite la semaine. Il
a fait des merveilles pour le pauvre maréchal _de Bellefond_; il n'y a
que lui qui parle au roi pour toute cette famille. Adieu, ma très-chère,
embrassez toujours la belle _Pauline_ pour l'amour de moi: voyez comme
j'abuse de vous, de vous demander des choses si difficiles.



LETTRE XII.

_Madrid, 14 janvier 1695._

Je vous remercie, mon amie, de m'avoir appris la conclusion de votre
roman; car tout ce que vous me mandez, est romanesque. L'héroïne est
charmante; le héros, nous le connoissons; ce qui me paroît, c'est que
vous ne faites point de légers repas, comme faisoient tous ces princes
et princesses. Je suis ravie que M. _de Grignan_ se porte bien; cette
circonstance n'a pas été inutile pour l'agrément de la fête. J'appris
hier votre mariage[56] à madame _de Chaulnes_, qui est arrivée en
très-bonne santé, et qui n'en dit pas moins, _Jésus Dieu! ils sont donc
mariés!_ que si elle n'en avoit jamais entendu parler. Elle avoit couché
à Versailles; elle y avoit vu madame _de Chevreuse_ et toutes ses amies.
On ne peut être plus remplie qu'elle l'est de tout ce qu'on lui a conté
de la mort de M. _de Luxembourg_; si vous étiez ici, mon amie, elle vous
diroit bien: _Gouvernante, il est mort bien chrétiennement_: Monsieur _a
presque toujours été dans sa chambre_. Ce qui est de vrai, c'est que le
P. _Bourdaloue_ a dit qu'il n'avoit pas vécu comme M. _de Luxembourg_,
mais qu'il voudroit mourir comme lui. Madame _de Maintenon_ se porte
bien; elle a été assez mal; elle sort maintenant tous les jours pour
aller à Saint-Cyr. J'eus hier unes des Andromaques de ce temps. La
maréchale _d'Humières_ donna ses rendez-vous dans ma chambre à M. _de
Tréville_ et à l'abbé _Testu_; elle nous apprit qu'elle ne voyoit plus
la duchesse _d'Humières_; qui l'eût cru que les intérêts pusseut faire
une telle désunion? Le bruit court ici que la princesse _d'Orange_[57]
est morte; mais cette nouvelle auroit besoin d'une plus grande
confirmation. La capitation est enfin passée et réglée. J'ai toujours
oublié de vous faire les complimens de l'abbé _Testu_, et à toute la
maison de Grignan. Adieu, ma très-aimable; je vous embrasse, je vous
aime et vous désire toujours. M. _de Coulanges_ n'habite plus que la
cour; on ne dira pas qu'il est mené par l'intérêt; quelque pays qu'il
habite, c'est toujours son plaisir qui le gouverne, et il est heureux;
en faut-il davantage?



LETTRE XIII.

_Paris, 21 janvier 1695._

Comptez, madame, qu'on ne songe point ici qu'il y ait eu un M. _de
Luxembourg_[58] dans le monde. Vous ne me faites pitié où vous êtes, que
par les réflexions que vous vous amusez à faire sur des morts, dont on
ne se souvient plus du tout. Les meilleurs amis de M. _de Luxembourg_
s'assemblent encore souvent; le prétexte est de le pleurer, et ils
boivent, mangent, rient, se trouvent de bonne compagnie, _et de Caron,
pas un mot_. C'est ainsi qu'est fait le monde, ce monde que nous voulons
toujours aimer. On parle à peine encore de la princesse _d'Orange_[59],
qui n'avoit que trente-trois ans, qui étoit belle, qui étoit reine, qui
gouvernoit, et qui est morte en trois jours. Mais une grande nouvelle,
c'est que le prince _d'Orange_ est malade très-assurément; la maladie de
la reine, sa femme, étoit contagieuse; il ne l'a point quittée, et Dieu
veuille qu'elle ne l'ait pas quittée pour long-temps. Il se passa hier
une belle et magnifique scène à l'hôtel de Chaulnes. _Monsieur_ y passa
presque toute la journée avec ses bontés et ses agrémens ordinaires pour
la maîtresse de la maison. L'appartement de cette duchesse est dans le
point de la perfection; depuis le salon jusques au dernier cabinet, tout
est meublé de ces beaux damas galonnés d'or que vous connoissez; on a
fait dans la chambre du lit une cheminée d'une beauté et d'une
magnificence qui ne peut se dire; et il y avoit de gros feux partout, et
des bougies en si grande quantité, qu'elles auroient obscurci le soleil,
s'ils s'étoient trouvés ensemble. Madame _de Chaulnes_ est allée ce
matin rendre la visite à _Monsieur_, et ensuite à Versailles pour
quelques jours; c'est ce qui l'a empêchée de vous écrire. Il n'y a de
plaisir qu'à Grignan, mon amie; mais ce qui est triste, c'est qu'il n'y
en a point pour nous à Paris, quand vous êtes à Grignan. Je révère et
estime tout ce qui habite ce beau château. M. le marquis _de Grignan_
m'a écrit la plus jolie lettre qu'il est possible; elle a été trouvée
telle par les connoisseurs. Rendez-moi de bons offices auprès de madame
sa femme; mais, mon amie, rendez-m'en de bons auprès de vous, je vous en
supplie. On parle ici tous les jours de l'aimable _Pauline_, et toutes
ses amies s'en souviennent si tendrement, qu'elle est une ingrate si
elle ne s'en soucie plus; mais pourvu qu'elle ne m'oublie pas; je lui
pardonne tout le reste. La petite duchesse _de Sulli_, qui est à mon gré
la vieille, vient de m'envoyer prier de vous faire à tous mille
complimens de sa part. Aimez-moi toujours, je vous en conjure, ma chère
amie.



LETTRE XIV.

_Paris, 4 février 1695._

On voit bien que vous avez oublié le climat de Paris, mon amie, puisque
vous croyez avoir plus froid que nous; jamais il n'y a eu un hiver comme
celui-ci. Le soleil se fait voir depuis deux jours; mais il ne se laisse
point sentir; c'est un privilége dont vous jouissez à Grignan, j'en suis
assurée. Je comprends à merveille que madame _de Grignan_ se fasse un
plaisir de ne point faire de visites; c'est un avantage que j'ai au
milieu de Paris; mais aussi n'ai-je point de raison pour m'incommoder;
point d'enfans, point de famille; grâces à Dieu, assez de dégoût pour
ces fatigantes occupations; bien des années et une assez mauvaise santé;
tout cela fait demeurer au coin de son feu avec un plaisir pour moi, que
je préfère à d'autres, qui paroissent plus sensibles; mais une retraite
que j'admire, c'est celle de mademoiselle _de la Trousse_; Dieu lui fait
de grandes grâces, et son état est maintenant bien digne d'envie. Madame
_de Chaulnes_ veut toujours se reposer, et court incessamment. Il y a
chez elle des dîners magnifiques; le chevalier _de Lorraine_, M. _de
Marsan_, M. le cardinal _de Bouillon_; cela se soutient de cette sorte
tous les jours de la semaine. Madame _de Pontchartrain_ est assez
malade. La comtesse _de Grammont_ est retournée à la cour en assez bonne
santé. L'on ne se souvient plus ici de madame _de Meckelbourg_, si ce
n'est pour parler de son avarice. On dit que M. _de Montmorenci_ va
épouser madame _de Seignelai_; j'ai peine à croire ce mariage-là. M. _de
Coulanges_ arriva hier de Saint-Martin et de Versailles; mais c'est
chez madame _de Louvois_[60] qu'il est descendu: _A tout seigneur, tout
honneur._ Je comprends fort bien que l'on s'accommode d'un mari qui a
plusieurs femmes; j'en souhaiterois encore une ou deux, comme madame _de
Louvois_, à M. _de Coulanges_. Le maréchal _de Villeroi_ prêta hier le
serment[61], et prit le bâton ensuite; il fit attendre beaucoup le roi,
parce qu'il s'ajustoit; il avoit un habit de velours bleu d'une
magnificence extraordinaire, et sa bonne mine le paroît plus que son
habit. Madame la duchesse _du Lude_ m'a fait promettre que je vous
ferois mille coinplimens et mille amitiés bien tendres de sa part. Le
roi a donné à madame _de Soubise_ l'appartement que le maréchal
_d'Humières_ avoit à Versailles; et celui de madame _de Soubise_ aux
princesses _d'Épinoi_; celui de ces princesses à M. _de Rasilli_; et de
la duchesse _d'Humières_, pas un mot. Adieu, ma chère amie; je vous
embrasse et vous aime beaucoup. J'ai peur que la charmante _Pauline_ ne
m'oublie à la fin; l'absence laisse tout craindre, même quand on est
heureux. Continuez, je vous prie, de faire mes complimens dans le
château de Grignan. Je suis fort obligée à M. le chevalier (_de
Grignan_) de l'honneur de son souvenir, et je vous conjure de l'en
remercier pour moi; je suis véritablement occupée de ses maux; son ami,
le P. _de la Tour_ prêche à St.-Nicolas; et si je suis en état de
pouvoir sortir, ce sera mon prédicateur pour ce carême. On vous a sans
doute envoyé tous les sonnets qui ont été faits à la louange de la
princesse _de Conti_.



LETTRE XV.

_Paris, 22 février 1695._

J'ai perdu mon petit secrétaire, mon amie, et je ne puis me résoudre à
vous faire voir de ma mauvaise écriture. J'essaie un secrétaire
nouveau[62]; mandez-moi si vous lisez bien son écriture. La nouvelle qui
fait ici le plus de bruit, est le mariage de la belle _Pauline_. On dit
que l'abbé _de Simiane_ est parti pour se trouver aux noces. Quand je
dis que je n'en sais rien, personne ne me veut croire. La duchesse _du
Lude_ dit qu'elle le sait par le chevalier _de Grignan_. Pour moi, je
pardonne tout le secret que vous m'en faites, pourvu que cela soit vrai.
Vous croirez par là que j'aime passionnément M. _de Simiane_. M. le duc
_de Chaulnes_ donne des dîners magnifiques; il en a donné un à madame
_de Louvois_, comme il l'auroit donné à M. _de Louvois_; un autre au
chevalier _de Lorraine_, et à toute la maison de _Monsieur_. J'étois du
premier; et pour le second, j'y envoyai mon fils, qui s'appelle M. _de
Coulanges_. A mesure qu'il me vient des années, les siennes diminuent,
de façon que je me trouve encore bien vieille pour être sa mère. Tous
les courtisans sont devenus poètes. L'on ne voit que des bouts-rimés,
les uns aussi remplis de louanges, que les autres de médisances. Dieu me
garde de vous envoyer ces derniers. Il en court un à la louange du
cardinal _de Bouillon_, qui passe pour une chanson. Qu'en dites-vous,
mon amie? Que dites-vous aussi du _prince Dauphin_? Je laisse à mon
secrétaire le soin de vous mander cette histoire; car il se mêle
quelquefois d'écrire de son style. On dit que c'est une affaire résolue
que le mariage de mademoiselle _de Croissi_ avec le comte _de
Tillières_[63]. Madame _de Maintenon_ est encore languissante; mais elle
se porte beaucoup mieux. Madame _de Grammont_ paroît à la cour sous la
figure d'une beauté nouvelle; elle est parfaitement guérie. M. l'abbé
_de Fénélon_ a paru surpris du présent que roi lui a fait[64]. En le
remerciant, il lui a représenté qu'il ne pouvoit regarder, comme une
récompense, une grâce qui l'éloignoit de M. le duc _de Bourgogne_. Le
roi lui a dit qu'il ne prétendoit point qu'il fût obligé à une résidence
entière; et, en même temps, ce digne archevêque a fait voir au roi que,
par le concile de Trente, il n'étoit permis aux prélats que trois mois
d'absence de leurs diocèses, encore pour les affaires qui les pouvoient
regarder. Le roi lui a représenté l'importance de l'éducation des
princes, et a consenti qu'il demeurât neuf mois à Cambrai, et trois à la
cour. Il a rendu son unique abbaye. M. _de Reims_ a dit que M. _de
Fénélon_, pensant comme il faisoit, prenoit le bon parti; et que lui,
pensant comme il fait, il fait bien aussi de garder les siennes. Adieu,
ma chère amie; votre absence m'est toujours insupportable. Ne me laissez
point oublier dans ce château de Grignan; c'est votre affaire, je vous
en avertis. J'embrasse bien tendrement la charmante _Pauline_. Les
femmes courent après mademoiselle _de l'Enclos_, comme d'autres gens y
couroient autrefois; le moyen de ne point haïr la vieillesse, après un
tel exemple! L'abbé et le chevalier _de Sanzei_ partirent hier pour
aller faire carême-prenant avec leur mère. Ce dernier fera son possible
pour aller faire la révérence à sa marraine[65], en s'en retournant à
son vaisseau.

M. DE COULANGES _continue_.

Premièrement, madame, comment vous accommodez-vous de ce petit
papier[66]? Ne vous trouble-t-il point quelquefois dans votre lecture?
Pour moi, j'aime mieux les bonnes feuilles de papier de nos pères, où
les détails se trouvent à l'aise. Il y eut hier huit jours que je revins
de Saint-Martin et de Versailles, pour passer le reste des jours gras à
Paris. Il n'y a rien de pareil aux bons et somptueux dîners de l'hôtel
de Chaulnes, à la beauté du grand appartement, qui augmente tous les
jours, et au bon air des feux, qui sont dans toutes les cheminées; il
n'y a plus en vérité que cette maison, qui représente la maison d'un
seigneur. M. _de Marsan_ et le duc _de Villeroi_ furent du dîner du
chevalier _de Lorraine_. Comme je n'ai point entendu le cardinal _de
Bouillon_ sur le sujet du _prince Dauphin_, je ne puis bien vous dire la
vérité de ce fait; mais on prétend que _Monsieur_, pressé par le
cardinal, avoit consenti à démembrer la principauté dauphine d'Auvergne,
du duché de Montpensier, pour les prétentions que la maison de Bouillon
pouvoit avoir sur la succession de _Mademoiselle_; en sorte qu'ils
étoient par-là les maîtres de toute l'Auvergne, car le cardinal en a le
duché, et M. _de Bouillon_ le comté; et que dans la suite le duc
_d'Albert_ se seroit appelé le _prince Dauphin_; comme on est persuadé
qu'il n'y a rien de trop chaud pour ce cardinal, qui n'est occupé que de
la grandeur de sa maison, que ne dit-on point de cette vision? Ce qui
est vrai, c'est que _Monsieur_, ayant tout promis, fut parler au roi de
ce démembrement, et que le roi s'y opposa. On assure que le cardinal,
encore affligé de ce refus, a écrit au chevalier _de Lorraine_ pour lui
dire qu'il étoit surpris que _Monsieur_ lui eût manqué de parole, et
qu'il ne pouvoit plus désormais être du nombre de ses serviteurs. On
ajoute que le chevalier _de Lorraine_ a montré sa lettre à _Monsieur_,
qui l'a gardée, et qui a dit que du moins le cardinal devoit lui savoir
gré de ce qu'il ne la montroit point au roi. Quoi qu'il en soit, madame,
voilà qui est fort désagréable pour notre cardinal; car, comme il n'est
pas universellement aimé et approuvé, tous ses ennemis ne perdent pas
une si belle occasion de se déchaîner, et tous ses amis sont fâches
qu'une bonne fois pour toutes il ne finisse point sur sa maison, et
qu'il ne s'accommode point au temps présent. Jugez, après cela, du
succès du bout-rimé, dont madame _de Coulanges_ vous a parlé. Il y a des
temps infinis que je ne vous ai écrit; mais je sais toujours de vos
nouvelles par madame _de Coulanges_, qui veut bien quelquefois me faire
part de vos lettres. J'ai toujours oublié de vous faire, dans les
miennes, les complimens de madame _de Louvois_, et à tout le château de
Grignan: elle me gronda très-sérieusement l'autre jour d'y avoir manqué.



LETTRE XVI.

_Paris_, 25 _mars_ 1695.

Mes secrétaires me manquent au besoin; mais, quand c'est à vous que
j'écris, ma chère amie, mes deux doigts sont toujours disposés à écrire,
_ils ne vont plus que pour Climène_. Que dites-vous de ne plus savoir M.
le duc _de Chaulnes_ gouverneur de Bretagne? On ne parle que de ce grand
événement; les gens modérés croient que ce duc et cette duchesse se
doivent trouver heureux de ce changement[67]; les autres les croient
désespérés. Pour moi, je dis tout ce que l'on veut, et suis
très-persuadée qu'il ne faut point juger de la manière de penser de nos
amis par la nôtre. C'est cependant un tort que le monde a toujours, et
qu'il ne peut pas ne point avoir; il a plutôt fait de juger par ses
dispositions, que d'examiner celles des autres. M. _de Chaulnes_ fait
bonne mine. La duchesse se cache si bien, que je ne l'ai point vue: il
est vrai qu'il est assez aisé de m'échapper; car je fais naturellement
peu de diligence, et j'en fais moins que jamais, dans l'espérance
d'avancer toujours dans cette parfaite indifférence, dont vous ne vous
apercevrez jamais, ma très-aimable. Au reste, ma santé n'est pas du tout
bonne. Il est plus question que jamais de me faire aller à Bourbon; il
arrivera ce qu'il plaira à Dieu. Quand je songe que dix ou douze ans de
plus ou de moins font la différence de cette affaire-là, je ne trouve
pas que cela vaille la peine de la traiter si solidement. Peut-être
penserai-je tout d'une autre façon, quand je me trouverai plus proche de
la mort; il faut trancher le mot, ne fût-ce que pour s'y accoutumer.
J'attends de vous un compliment qui sera bien sincère, sur l'aventure du
feu. Cela a paru une occasion digne de m'attirer le monde entier; mais
le monde est bien inutile; je l'ai évité avec assez de soin. Au reste,
madame _de Villars_ m'a fait promettre que je vous dirois des choses
infinies de sa part, et sur-tout que j'apprendrois qu'elle ne pardonnera
point à M. _de Villars_ de n'avoir point parlé d'elle à madame _de
Grignan_. Cela pourroit bien aller à une séparation, si madame votre
fille ne s'y oppose. Comme j'achève ma lettre, voilà un secrétaire qui
m'arrive. Il vous apprendra que je viens de voir M. _de Chaulnes_, qui
m'a conté tout ce qui s'étoit passé entre le roi et lui; mais, comme en
même temps, il m'a dit qu'il vous alloit écrire, je ne m'embarquerai
point dans un récit que vous saurez encore mieux par lui-même: il me
paroît tout plein de raison. Madame sa femme m'a envoyé prier qu'elle
pût aujourd'hui passer la journée avec moi; je la plains, puisqu'elle
est fâchée. Pour moi, qui ne connois point le goût de la représentation,
ou, pour mieux dire, qui ne connois que celui du repos, quand on n'est
plus jeune, je ne me trouverois pas à plaindre à la place de madame _de
Chaulnes_. M. _de Mêmes_ épouse mademoiselle _de Broue_, à qui on donne
trois cent cinquante mille francs en argent, et cinquante mille francs
en habits et en pierreries. On dit aussi que M. _de Poissi_ épouse
mademoiselle _de Beaumelet_[68], qui aura un jour soixante mille livres
de rente; _et de ma pauvre nièce, pas un mot_. M. _de Coulanges_ arriva
hier de Saint-Martin, et il est allé aujourd'hui je ne sais où. Le
maréchal _de Choiseul_ part dimanche. Il a le commandement de la
Bretagne joint aux autres. Comme il a le commandement beau, je suis
assez aise qu'il commande loin d'ici. Ce n'est pas que je ne sois une
ingrate cette année; car je ne l'ai presque pas vu. Adieu, ma vraie
amie; ne me laissez pas oublier à Grignan, et sur-tout de l'adorable
_Pauline_.



LETTRE XVII.

_Paris_, 13 _mai_ 1695.

Je me porte beaucoup mieux; _Helvétius_ ne m'a donné que d'un extrait
d'absinthe, qui m'a rétabli, ce me semble, mon estomac; je vous assure,
ma très-belle, que je suis bien éloignée d'avoir de l'indifférence pour
ma santé, et que je supporte mes maux fort impatiemment: ainsi, je ne
veux point me parer auprès de vous d'un mérite que je n'ai point. Je
crois que si j'eusse imaginé de passer à Grignan le temps d'entre les
deux saisons des eaux, je les aurois crues nécessaires pour ma santé: et
je pense que si j'y étois une fois arrivée, j'aurois donné la
préférence aux vins de Grignan sur les eaux de Bourbon. Je plains bien
M. le chevalier _de Grignan_, et je suis bien honteuse de me plaindre de
mes petits maux, quand j'en vois souffrir de si grands, et avec tant de
patience. La pauvre madame _de Carman_ est bien mal; nous verrons la fin
de sa vie avant celle de sa patience. Mon Dieu! que je me presse de vous
faire des complimens de M. _de Tréville_; il me gronde tous les jours de
l'avoir oublié; il souhaite votre retour très-sincèrement. Il nous dit
avant-hier les plus belles choses du monde sur le Quiétisme,
c'est-à-dire, en nous l'expliquant; il n'y a jamais eu un esprit si
lumineux que le sien. Monsieur _Duguet_[69], qui n'est pas trop sot,
comme vous savez, sur de tels sujets, étoit transporté de l'entendre.
Parlons d'autre chose. Les princesses sont ici, et se divertissent si
parfaitement bien, qu'on assure qu'elles n'ont nulle impatience du
retour de la cour; elles se couchent ordinairement vers onze heures ou
midi. _Langlée_ donna hier un souper à M. et à madame _de Chartres_,
madame _la Princesse_, madame _la Duchesse_, qui étoit la reine de la
fête, madame _de Montespan_, une infinité d'autres dames, dont madame la
maréchale et madame la duchesse _de Villeroi_ étoient; M. _le Duc_, et
tous les princes qui sont ici, s'y trouvèrent; mais une autre fête, ce
fut celle que M. _le Duc_ donna, il y a deux jours, dans sa petite
maison de madame _de la Sablière_; tous les princes et princesses y
étoient; cette maison est devenue un petit palais de cristal; ne
trouvez-vous pas que ce sont les lieux saints aux infidèles[70]? Madame
_de Montespan_ a acheté Petit-Bourg quarante mille écus; elle le donne
après sa mort à M. _d'Antin_. M. _de Sévigné_ nous quitte après-demain;
il m'assure qu'il vous retrouvera cet hiver à Paris; cela me fera
paroître l'été bien long, malgré la belle saison. M. _de Chaulnes_
reviendra le dix-sept de ce mois; et notre duchesse ne reviendra
qu'après les fêtes. M. _de Coulanges_ me mande que plus il a de
printemps, plus il sent le printemps; voilà un grand prodige; car sans
l'offenser, il a plus de printemps que madame _de Brégi_. Je vous prie,
ma très-aimable, de dire bien des choses de ma part à madame _de
Grignan_, et d'embrasser pour moi bien tendrement la tranquille
_Pauline_; on dit que vous nous l'amènerez toute mariée; je sens déjà
que je ne l'en aimerai pas moins. L'oraison funèbre de M. _de
Luxembourg_[71] sera achevée d'imprimer dans deux jours; l'on dît qu'on
a retranché quelques traits du portrait du prince _d'Orange_[72].
Madame _de Grignan_[73] va avoir le plaisir de recevoir des lettres
tendres de son mari, et de lui en écrire; il est bien joli que tous ses
sentimens se développent pour lui. Adieu, ma très-chère.



LETTRE XVIII.

_Paris, 3 juin 1695._

Comment vous portez-vous, ma très-belle? je n'ai point reçu de vos
nouvelles depuis la lettre que vous m'avez fait écrire par votre joli
secrétaire. J'ai peur que vous n'ayez gâté votre belle santé par une
médecine. Je vis hier monsieur _de Chaulnes_, qui est le parfait
courtisan; il a demeuré dix jours à Marli, où il a 'passé ses journées à
jouer aux échecs avec le cardinal _d'Estrées_; et sur ce qu'on lui a
dit que cela faisoit ici une nouvelle: il a répondu qu'il en étoit
surpris, par la raison qu'il y a long-temps qu'ils cherchoient à se
donner échec et mat. Une autre nouvelle est que madame _de Louvois_ a
cédé Meudon au roi, qui l'a pris pour _Monseigneur_, en donnant quatre
cent mille francs à madame _de Louvois_, et la charmante maison de
Choisi, qui étoit la chose du monde qu'elle désiroit le plus; ainsi je
crains qu'elle ne puisse plus avoir de désirs. Elle est fort mal
contente de monsieur _de Coulanges_, qui, en arrivant de Chaulnes,
partit le lendemain pour Pontoise. Quant à moi, je ne me sens plus de
goût que pour le repos; on m'a priée d'aller chez le cardinal _de
Bouillon_ cette semaine; cela me paroît comme si l'on me proposoit
d'aller faire un petit tour à Rome; je trouve qu'il faut de grandes
raisons pour quitter son lit; c'est la mauvaise santé, qui fait penser
ainsi, il faut bien le croire; la mienne est cependant meilleure qu'elle
n'a été. Je ne suis point contente de celle de madame _de Chaulnes_;
elle a un vilain rhume que je ne n'aime point. Je crois le marché du
Ménil-Montant absolument rompu, d'autant que, selon toutes les
apparences, le premier président ne le veut plus vendre. Adieu, ma
très-aimable, ne me laissez point oublier à _Grignan_, je vous en prie;
et dites à la belle _Pauline_ de songer quelquefois à ce que je suis
pour elle.



LETTRE XIX.

_Paris, 20 juin 1695._

Vous jouissez présentement des beautés de la campagne, ma très-belle; le
printemps paroît dans tout son triomphe. Je m'en vais faire un grand
excès; car je compte partir dimanche pour aller à Saint-Martin avec M.
et madame _de Chaulnes_, et y passer trois jours; les plaisirs que j'y
espère seront bien troublés par une mauvaise santé; je suis arrivée à un
tel excès de délicatesse, que la vue d'un bon dîner me fait malade;
ainsi je suis intimidée, et dans cet état les plus petites choses
paroissent considérables. Madame _de Louvois_ alla hier remercier le
roi; il lui donna une audience particulière chez madame _de Maintenon_;
elle sent plus que jamais la joie d'être défaite de Meudon. Le roi est
allé à Trianon, où il demeurera jusqu'au voyage de Fontainebleau. Je
crois vous avoir mandé que M. _de Montchevreuil_ marie son fils à la
cousine-germaine de la maréchale _de Lorges_, qui est une petite
personne que vous avez souvent vue avec elle; on lui donne trois cent
quatre vingt mille livres. C'est vous qui me manderez que M. _de
Vendôme_ va commander en Catalogne, et que M. _de Noailles_ en revient
malade. M. _de Coulanges_ a toujours plus d'affaires que jamais, et
toutes de la même importance; mais elles sont agréables, quand elles le
rendent heureux; c'est de cela qu'il est question. J'ai trouvé les
couplets du comte _de Nicci_ fort jolis; c'est un aimable enfant; aussi
rien ne laisse des idées plus agréables que de ne le point voir; ce
petit comte-là parviendra à l'immortalité. J'ai remarqué, comme vous,
mon amie, le temps de la mort de notre pauvre madame _de la Fayette_.
Madame _de Caylus_ se divertit à merveille chez elle; la cour ne lui
paroît pas un séjour de plaisir; elle ne quitte plus madame _de
Leuville_, qui donne tous les jours les plus jolis soupers qu'il est
possible. Je ne crois pas le marché de Ménil-Montant rompu sans
ressource; et, n'en déplaise à madame _de Chaulnes_, c'est la plus jolie
acquisition que puisse faire M. _de Chaulnes_. La maréchale _d'Humières_
se retire aux Carmélites; elle a loué la maison de feue mademoiselle _de
Porte_; elle gouverne entièrement le faubourg Saint-Jacques; et, ce qui
est le plus étonnant, c'est que le P. _de la Tour_ la gouverne. Vous
savez que M. _de Lauzun_ a l'appartement de Versailles du maréchal
_d'Humières_: il fait faire pour sa femme un collier de diamans de deux
cent mille francs. Adieu, ma chère amie; je souhaite bien plus votre
retour que je ne l'espère. Je vous prie de dire des choses infinies de
ma part à madame _de Grignan_. Priez la belle _Pauline_ de ne me point
jeter dans la nécessité d'aimer une ingrate. Madame _de Mêmes_ paroît
dans un carrosse de mille louis. Lisez un peu, dans le _Mercure Galant_,
la généalogie de _F***_, et vous verrez qu'il n'y a que cette maison-là
de noble et d'illustre dans le monde, et que le feu grand-maître[74]
s'est trompé, quand il a cru ne pas tirer de là tout son éclat.



LETTRE XX.

_Paris, 24 juin 1695._

Madame _de Louvois_ n'avoit point attendu l'approbation du monde pour
désirer Choisi; ça été la seule maison qu'elle ait souhaitée. Le roi et
elle ont fait un très-bon marché; ils en paroissent fort contens aussi.
Cela se passe, de part et d'autre, avec des honnêtetés que l'on voit
quelquefois entre les particuliers, mais que l'on éprouve rarement avec
son maître. Le roi est à Marli pour neuf jours; la duchesse _du Lude_
est de ce grand voyage; et, pour comble de bonheur, elle mène et ramène
demain madame _de Maintenon_ de Pontoise, où cette dernière va voir une
fille de Saint-Cyr. Le roi donna une fête, lundi dernier, à Trianon, au
roi et à la reine d'Angleterre. Il y eut un opéra où le roi alla; madame
_de Maintenon_ n'y parut point du tout. Il est grand bruit de la faveur
de M. _de la Rochefoucauld_. On prétend qu'il s'est rendu maître de
l'esprit _de Monseigneur_, et qu'il se sert de son crédit, tout comme le
roi le peut désirer. Sa majesté mena, il y a quelques jours, madame _de
Maintenon_ suivie de ses dames, souper dans une maison de campagne de ce
nouveau favori, qui se nomme _la Selle_, et je vous le dis ainsi, pour
ne vous point dire qu'il les mena à la selle. Il doit, aller (_le roi_)
un de ces jours à l'Étang, chez M. _de Barbesieux_, afin d'avoir l'air
de partager ses faveurs. Une autre grande nouvelle: les princesses ont
mené dîner et souper, à Trianon, avec le roi, la comtesse _de la
Chaise_, les marquises _de la Chaise_ et _de la Luzerne_. Je crois que
cette distinction les a fort touchées; car jusqu'alors elles n'en
avoient eu qu'au salut. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier de
Saint-Martin. Il fut tout de suite à Choisi, le lendemain à Versailles,
et part enfin aujourd'hui pour Evreux, avec M. _de Bouillon_. Je lui
propose de ne plus tant perdre de temps en chemin, et de se mettre tout
d'un coup dans une escarpolette, qui le jetera tantôt d'un côté, tantôt
de l'autre, afin de ne pas mettre au moins les pieds à terre. J'attends
aujourd'hui une compagnie qui ne vous déplairoit pas, ma très-belle;
c'est M. _de Tréville_, qui vient lire à deux ou trois personnes un
ouvrage qu'il a composé. C'est un précis des Pères, qu'on dit être la
plus belle chose qui ait jamais été. Cet ouvrage ne verra jamais le
jour, et ne sera lu que cette fois seulement de tout ce qui sera chez
moi; je suis la seule indigne de l'entendre, c'est un secret que je vous
confie au moins:

    ......N'abusez pas, prince, de mon secret;
    Au milieu de ma lettre, il m'échappe à regret.

mais enfin, il m'échappe. M. _de Bagnols_ est parti pour l'armée; et ma
sœur sera, je crois, bientôt de retour. Cependant elle ne me parle point
encore du jour de son départ. Avez-vous bien chaud à Grignan, ma
très-belle? Je me souviens d'y avoir été par un temps pareil à celui-ci.
L'affaire du Ménil-Montant paroît tout-à-fait rompue; cependant j'ai
dans la tête qu'elle se raccommodera. Adieu, ma chère amie.



LETTRE XXI.

_Paris, 8 juillet 1695._

Je puis répondre pour M. _de Tréville_ qu'il auroit été ravi que vous
eussiez augmenté la bonne compagnie qui l'entendit; et je suis assurée,
ma chère amie, que vous auriez été contente de votre journée; mais vous
nous regardez du haut en bas de votre château de Grignan, et je m'amuse
à vous désirer toujours sans m'en pouvoir empêcher. On est fort alerte
ici sur le grand événement du siège de Namur; car c'est tout de bon, et
apparemment ce siège sera meurtrier; vous savez que le maréchal _de
Boufflers_ s'est jeté dedans avec six régimens de dragons à pied, et
celui du roi à cheval; ainsi le pauvre _Sanzei_ est dans Namur tout
comme un grand homme. M. le maréchal _de Boufflers_ a la fièvre
double-tierce; mais il aura bien d'autres affaires qu'à l'écouter. Le
maréchal _de Lorges_ est hors de danger. Tout retentit ici des louanges
du maréchal _de Villeroi_; il n'y a guère de jours que le roi n'en parle
avec éloge, et tous les guerriers qui composent son armée, n'écrivent
ici que pour chanter ses louanges. Je crois qu'à la fin M. le duc _de
Chaulnes_ va acheter Putaut, qui est une maison près du pont de Neuilli,
située sur le bord de la rivière; il y a de quoi faire des merveilles,
et il les fera; car il a une extrême envie d'une maison de campagne. Le
roi va à Marli pour quinze jours. Si la duchesse _du Lude_ est de ce
voyage, ce sera pour la troisième fois de suite; ces distinctions
charment quand on est en ces pays-là: heureux qui peut voir cela du
point de vue où il faut l'envisager! Je n'ai point vu la lettre du P.
_Quesnel_; on dit qu'il la désavoue, et il ne sauroit mieux faire. Vous
savez, ma très-belle, que M. _de la Trappe_[75] a remis son abbaye entre
les mains de don _Zozime_, supérieur de sa maison, avec la permission du
roi, et qu'il se va trouver simple religieux; cette fin est bien digne
de lui, et couronne parfaitement une si belle vie. Pour l'oraison
funèbre du P. _de la Rue_, on n'en parle non plus présentement, que de
celle que l'on fit pour la reine mère. On ne sait pas qu'il y ait eu un
M. _de Luxembourg_ dans le monde. Est bien fou qui compte sur la gloire
qui suit la mort; ce n'est en vérité pas de cela qu'il faut être occupé
dans cette vie; mais les hommes auront toujours leurs erreurs et les
chériront. M. _de Coulanges_ arriva avant-hier au soir ici, plus charmé
de M. _de Bouillon_, de mademoiselle _de Bouillon_ et de Navarre, que de
tous ses anciens amis; il partit hier pour Choisi, où il sera jusqu'à ce
que notre voyage de Saint-Martin s'accomplisse; je ne me sens pour ces
sortes de parties que la force du projet; l'exécution est fort au-dessus
de moi. Ma sœur monte dimanche sur l'hippogriffe, et arrive lundi à
Paris. M. _de Bagnols_[76] ne perd pas de vue le maréchal _de Villeroi_;
cela me fait craindre pour sa vie. M. _de Reims_ a acheté la maison
d'Erval deux cent vingt-une mille livres. Adieu, ma très-aimable;
n'oubliez pas de m'aimer, je vous en conjure, et ne me laissez point
oublier dans le lieu que vous habitez; mandez-moi si la charmante
_Pauline_ aura été bien contente du portrait mystérieux que vous lui
avez donné. Madame _de Caylus_ me vint voir hier plus jolie qu'un ange;
elle me demanda en grâce de venir voir l'arrangement de sa maison;
j'aurois plus de peine à rendre cette visite, que je n'en montrerai; ce
que je sens là-dessus ne peut être confié qu'à vous, ma chère amie.



LETTRE XXII.

_Paris, 29 juillet 1695._

Il n'est plus question, ma chère amie, ni de M. _Arnauld_ ni du P.
_Quesnel_; toutes les pensées sont détournées du côté de Namur. Ces
derniers tués ont jeté une consternation qui ne laisse plus de joie ici.
Madame _de Morstein_ est inconsolable. La bonne chancelière[77] pleure
amèrement son petit-fils _de Vieuxbourg_; et madame _de Maulevrier_
renvoie bien loin tous les gens qui lui veulent parler de consolation,
jusqu'au P. _Bourdaloue_. On ne sait point de nouvelles du comte
_d'Albert_, sinon qu'on le croit trépané; et, depuis cela, pas un mot.
M. et madame _de Chaulnes_ en sont dans une extrême inquiétude. Vous
savez que M. le prince _de Conti_ a la petite vérole; elle est sortie
avec abondance, et commence à suppurer sans aucun accident; ainsi on
espère qu'il s'en tirera heureusement. On fait des détachemens de tous
côtés pour envoyer au secours de Namur. _Sanzei_ est dans la place, et
il n'y a que sa mère qui soit plus à plaindre que lui. Madame la
duchesse _du Lude_, qui est de retour de Versailles m'a conté qu'elle
avoit mené ma petite nièce _de la Chaise_ dîner à Trianon avec le roi.
S. M. et _Monsieur_ ne parlèrent que de l'agrément de cette petite
personne, et de son peu d'embarras. Pour moi, je crois qu'elle
confesseroit[78] fort bien le roi. M. le premier président[79] a eu une
manière d'apoplexie; on l'a saigné quatre fois; sa bouche est demeurée
un peu tournée. Il doit partir incessamment pour Bourbon. Voilà une
épigramme que l'on a faite sur son mal.

Ne le saignez pas tant; l'émétique est meilleur.
Purgez, purgez, purgez; le mal est dans l'humeur.

Je crois que je ferois bien de prendre le même chemin que ce magistrat;
car mon estomac ne se rétablit point du tout. Au reste, ma très-belle,
j'ai consulté si l'on pouvoit prendre du café deux heures après la
germandrée. On en peut prendre en toute sûreté, et même ils s'accordent
fort bien ensemble. Adieu, ma très-aimable; je ne vous en dirai pas
davantage aujourd'hui; je vous supplie seulement de faire mes complimens
à _tutti quanti_, et sur-tout de vous, faire la violence d'embrasser
pour moi bien tendrement la charmante _Pauline_. Ma sœur[80] vous rend
mille grâces de l'honneur de votre souvenir; elle en a été fort touchée;
elle est à Versailles pour quelques jours.



LETTRE XXIII.

_Paris, 13 août 1695._

La mort de M. _de Paris_[81], ma très-belle, vous aura infailliblement
surprise; il n'y en eut jamais de si prompte. Madame _de Lesdiguières_ a
été présente à ce spectacle; on assure qu'elle est médiocrement
affligée. L'on ne parle point encore du successeur; mais bien des gens
croient que ce sera M. _de Cambrai_[82], et ce sera certainement un bon
choix; d'autres disent M. le cardinal _de Janson_. Nous saurons lundi ce
grand événement; la chose mérite bien qu'on y pense. Il s'agit
maintenant de trouver quelqu'un qui se charge de l'oraison funèbre du
mort. On prétend qu'il n'y a que deux petites bagatelles qui rendent la
chose difficile; c'est la vie et la mort. On vous aura sans doute envoyé
les articles de la capitulation de Namur; vous aurez vu qu'on fait la
guerre fort poliment, et qu'on se tue avec beaucoup d'honnêteté. Nous
bombardons Bruxelles[83] à l'heure qu'il est; les chansons, les
madrigaux, les bons mots pleuvent sur le maréchal _de Villeroi_, qui
peut-être n'a aucun tort: c'est le malheur des places; heureux qui n'en
a point; mais peu de gens sentent ce bonheur-là. La comtesse _de
Grammont_ est de retour; je la vis hier si fatiguée des eaux de Bourbon,
qu'elle me confirma plus que jamais dans ma paresse; elle est revenue
dans une litière, et elle dit qu'elle aimeroit mieux être revenue à
pied. Le roi doit aller samedi à Meudon pour deux jours; les
distinctions vont rouler présentement sur Meudon, et point sur Marli.
Tout y a été cette semaine, jusqu'à M. _de Busenval_ et M. _de
Saint-Germain_. Comme je me sens incapable de prendre la résolution
d'aller à Bourbon, je m'en vais essayer à Paris des eaux de Forges. Cela
s'appelle aller du chaud au froid. Depuis que madame _de
Fontevrault_[84] est ici; Saint-Joseph, où elle est presque toujours,
est le rendez-vous du beau monde, mais non pas de la galanterie[85].
Adieu, ma très-aimable. Tous les marchés de M. _de Chaulnes_ sont
rompus. Madame _de Chaulnes_ se console de tout avec madame _de
Saint-Germain_; elle ne se peut passer d'elle, et cela apprend à se
passer de madame _de Chaulnes_.



LETTRE XXIV.

_Paris, 2 septembre 1695._

Hélas! mon amie, il n'est non plus question de M. l'archevêque, que s'il
n'avoit jamais été; on a dit bien du mal de lui après sa mort; on a
parlé du successeur[86]; depuis qu'il est nommé, on ne parle plus ni de
l'un ni de l'autre; ceci est un tourbillon qui ne permet pas les
réflexions. Tout le monde étoit fou hier à Paris; on ne voyoit que des
femmes désespérées; les unes couroient les rues, les autres se faisoient
enfermer dans les églises; on entendoit: «je n'ai plus de mari, je n'ai
plus de fils»; d'autres ne disoient pas ce qu'elles n'avoient plus, mais
elles ne s'en désespéroient pas moins. La comtesse _de Fiesque_ disoit
que la bataille étoit donnée, et par conséquent gagnée; elle ajoutoit
que le prince _d'Orange_ étoit prisonnier; je me trouvai le soir chez
madame _de Carman_, où étoit madame _de Sulli_, la duchesse _du Lude_,
madame _de Chaulnes_, et une douzaine d'autres femmes, dont étoit la
comtesse _de Fiesque_. Quand elles eurent bien discouru, j'entrepris de
leur remettre l'esprit (chose bien difficile) par un petit raisonnement,
qui concluoit qu'il n'y auroit point de bataille; elles se moquoient
toutes de moi; aujourd'hui que l'événement justifie mes raisons, elles
croient que d'ici je conduis l'armée: on ne parle que de ma pénétration;
et sur cela je conclus qu'on ne sait presque jamais pourquoi on loue ni
pourquoi on blâme. J'étois hier folle, et aujourd'hui je suis la plus
habile personne du monde; et la vérité est que je ne suis ni folle ni
habile; mais que par un courrier qui étoit arrivé, on avoit appris qu'il
étoit impossible de donner une bataille sans hasarder toute l'armée. M.
_de Conti_ l'a mandé au roi, aussi bien que monsieur le duc _du Maine_,
et tout ce qu'il y a de principal dans l'armée.

M. _de Coulanges_ est toujours à Navarre, il me prie par toutes ses
lettres de vous dire des choses infinies de sa part. Le roi doit partir
le 24 de ce mois pour aller à Fontainebleau. M. et madame _de Chaulnes_
partent incessamment pour Chaulnes, et le bruit court que je vais avec
eux. Je prends des eaux de Forges, dont je me trouve assez bien. Je suis
ravie que la santé de madame _de Grignan_ soit bonne; je m'en réjouis
avec vous et avec elle. Faites-vous la violence d'embrasser la charmante
_Pauline_ pour l'amour de moi; je vous en conjure, ma très-aimable.



LETTRE XXV.

_Paris, 9 septembre 1695._

Que d'événemens, madame! que de discours! que de chansons! que
d'épigrammes! que de dignités! Le maréchal _de Boufflers_ est duc; vous
le savez déjà. Le même courrier, qui a apporté la réduction de Namur,
lui a été renvoyé pour lui apprendre que le roi le faisoit duc, et lui
dire en même temps qu'il pouvoit prendre le chemin de la cour. Quand il
s'est trouvé pressé par sa reconnoissance de venir remercier le roi, le
prince _d'Orange_ lui a dit qu'il le faisoit son prisonnier. On prétend
qu'il a pris cette conduite sur celle que nous avons eue à Dixmude. Il a
bien voulu cependant le laisser revenir à la cour sur sa parole; mais le
maréchal a cru devoir attendre les ordres du roi. La maréchale _de
Boufflers_ est transportée de joie de sa nouvelle dignité, et ne sait
point encore ce malheur, qui, selon les apparences, ne sera pas long.
Revenons aux épigrammes. Le maréchal _de Villeroi_ en est chamarré; il a
pourtant la consolation de savoir que le roi est persuadé qu'il n'a
aucun tort; et je sais bien ce que je dis. Mais le monde veut juger de
ce qu'il ignore; et, comme on juge par l'opinion des autres, on est
assez fou pour se croire malheureux, malgré sa bonne conduite. Le roi va
aujourd'hui à Marli pour dix jours. M. et madame _de Chaulnes_ partiront
dans peu pour Chaulnes, et moi-avec eux. Que dites-vous de cette
résolution? Ne me trouvez-vous pas grande femme tout-à-fait? M. _de
Coulanges_ est toujours à Evreux; madame _de Louvois_ le boude;
mademoiselle _de Bouillon_ l'aime de passion, et le retient malgré lui.
Moi, je lui écris régulièrement, et lui mande toutes les nouvelles. A
qui donneriez-vous la préférence? Les passions sont horribles; je ne les
ai jamais tant haïes que depuis qu'elles ne sont plus à mon usage: cela
est heureux. Notre dragon[87] est sorti tout couvert de gloire, et tout
nourri de cheval. Il a écrit une très-plaisante lettre à sa sœur. Dans
toutes les relations, il a été nommé au roi avec distinction; et, pour
dire plus, c'est de madame _de Montchevreuil_ que je le sais. Vous jugez
bien, ma très-aimable, de la joie de madame _de Sanzei_, qui sait a
cette heure que son fils se porte bien. Songez que, de douze mille
hommes qu'ils étoient dans Namur, il n'en est resté que trois mille
trois cents. J'oubliois de vous dire que c'est M. _de Guiscard_ qui
étoit venu apprendre à la cour que le maréchal _de Boufflers_ est
prisonnier. Madame _de Sulli_ a la même maladie que madame _de Grignan_.
Elle prend des eaux de Forges, dont elle se trouve à merveille. Mais
Forges est un peu trop loin de Grignan: il faudroit s'en approcher, mon
amie. Je pardonne à madame _de Sulli_ cette maladie; mais madame _de
Grignan_ est trop avancée pour son âge. On prétend que, de toutes les
façons d'être malade, c'est la moins fâcheuse. Je vous demande toujours
des nouvelles de madame _de Grignan_, dont je suis très-sincèrement en
peine. Ne me laissez point oublier dans le château que vous habitez, et
baisez, pour l'amour de moi, la charmante _Pauline_. Vous m'avouerez que
j'exige des choses bien difficiles de votre amitié.



LETTRE XXVI.

_Paris, 16 septembre 1695._

Ce n'est que pour marquer la cadence que je vous écris aujourd'hui,
madame; car je n'ai point reçu de vos lettres, cette semaine, et je suis
toute honteuse de n'avoir pas de grands événemens à vous mander; depuis
quelque temps, ils ne nous ont pas manqué; de vous dire que le roi est
à Marli depuis huit jours, voilà une belle affaire; la duchesse _du
Lude_ y est; le roi en revient demain, et doit partir jeudi 22 de ce
mois pour aller à Fontainebleau. Une assez grande nouvelle; c'est que je
crois que j'irai dimanche à Versailles pour deux ou trois jours: Il sera
question incessamment du voyage de Chaulnes; j'espère encore que j'en
serai; mais j'ai une santé qui me dérange si aisément, que je n'ose plus
faire de projets. M. _de Coulanges_ doit revenir aujourd'hui d'Evreux
pour rompre avec madame _de Louvois_, et aller à Chaulnes. Encore
faut-il bien vous apprendre, mon amie, que c'est le P. _Gaillard_, qui
ne doit point faire l'oraison funèbre de feu M. l'archevêque (_de
Paris_). Voici ce que je veux dire. M. le président et le P. _de la
Chaise_ se sont adressés au P. _Gaillard_ pour ce grand ouvrage; le P.
_Gaillard_ a répondu qu'il y trouvoit de grandes difficultés; il a
imaginé de faire un sermon sur la mort au milieu de la cérémonie, de
tourner tout en morale, d'éviter les louanges et la satire, qui sont des
écueils bien dangereux. Tout le prélude des oraisons funèbres n'y sera
point. Il se jetera sur les auditeurs pour les exhorter; il parlera de
la surprise de la mort, peu du mort; et puis, Dieu vous conduise à la
vie éternelle. Adieu, ma belle amie; ne me laissez jamais oublier à
Grignan, je vous en conjure; et sur-tout de la charmante _Pauline_. Je
crois que M. _de Chaulnes_ va acheter Villeflit de M. _de Fiaubet_, dont
madame _de Chaulnes_ paroît peu contente. Le confesseur extraordinaire
de madame _de Grignan_ me doit demain lire l'oraison funèbre qu'il a
faite de ce saint homme.



LETTRE XXVII.

_Paris, 30 septembre 1695._

Je m'en vais vous parler bien habilement du mal de madame _de Grignan_,
c'est-à-dire du mal d'estomac, qui n'est autre chose, mon amie, que le
mien. J'ai éprouvé, par mon impatience, toute sorte de remèdes; trop
heureuse si ces expériences lui peuvent être utiles. _Carette_ m'a
donné, pendant neuf mois, de ses gouttes, qui ne m'ont point fait un mal
sensible, mais qui m'avoient grésillée à un tel point sans me
raccommoder l'estomac, que je vous avouerai confidemment qu'elles m'ont
fait une seconde maladie. Venons à _Helvétius_: il m'a donné une
préparation d'absinthe, qui m'a tout-à-fait rétabli l'estomac. Comme
cela fait quelqu'impression de chaleur, très-légère pourtant, il m'a
fait prendre des eaux de Forges, dont je me trouve à merveille. Je
commence à engraisser; je mange du fruit, je dîne et je soupe; en un
mot, mon amie, je ne suis plus la même personne que j'étois il y a deux
mois. Vous voyez bien pourquoi je vous conte tous ces détails.
Ramenez-nous donc madame _de Grignan_ à Paris; je vous promets qu'en
trois semaines, _Helvétius_ et moi lui rétablirons l'estomac. C'est la
cause de presque tous les maux. Je me suis même raccommodée avec le
café; et, comme je ne sais point user d'une chose que je n'en abuse,
j'en prends dans l'excès. Ma petite absinthe est le remède à tous maux.
Vous me demanderez, mon amie, pourquoi me portant aussi-bien que je vous
le dis là, je ne suis point allée à Chaulnes? Et je vous répondrai que
je me trouve comme les personnes qui deviennent avares par être riches.
Depuis que j'ai un peu de santé, je la ménage beaucoup. Le vilain temps
m'avoit alarmée; si j'avois prévu qu'il pût faire aussi beau qu'il fait
présentement, je crois que je me serois embarquée pour ce grand voyage;
mais je me garde pour Dampierre, et je fais très-facilement de ma maison
une maison de campagne. Je me promène les matins sur mon rempart, et je
passe les après-dînées assez solitairement. La cour d'Angleterre est à
Fontainebleau. Ils ont des comédies, des fêtes, et s'ennuient, à ce
qu'ils disent; et tant pis pour eux. Madame la marquise _de Grignan_ ne
veut voir personne; c'est ce qui m'a empêchée de me présenter à sa porte
aussi souvent que j'aurois fait. M. _de Chaulnes_, qui sait forcer les
portes, dit qu'elle est très-aimable. M. _de Coulanges_ est allé à
Chaulnes; ils reviendront tous dans un mois, et c'est tout-à-l'heure.
L'abbé et moi ne laisserons point ignorer à madame _de Sanzei_ tout ce
que vous dites pour elle. Je vous demande mille complimens pour madame
_de Grignan_, ma très-aimable: je vous demande aussi d'embrasser la
belle _Pauline_ pour l'amour de moi, tout comme si vous n'aviez point
de sujet de vous plaindre d'elle.



LETTRE XXVIII.

_Paris, 28 octobre 1695._

Vous avez eu la colique, ma chère amie; et quoique je sache que vous
vous en portez bien présentement, je ne saurois être rassurée que je ne
le sois par vous-même. Je vous demande aussi des nouvelles de madame _de
Grignan_; si vous saviez combien l'air subtil est contraire à ses maux,
vous l'obligeriez de se mettre dans une litière bien faite et bien
commode, et vous gagneriez Paris; l'air de Lyon lui feroit connoître
qu'il n'y a point de meilleur remède pour elle que de changer de climat;
c'est l'avis de mon oracle (_Helvétius_). La maréchale _de Boufflers_ a
été fort malade d'une pareille maladie, elle se-porte très-bien
aujourd'hui. Le roi est de retour dans une parfaite santé. Je vis hier
la duchesse _du Lude_, qui est venue à Paris pour se faire saigner et
purger, sans autre raison, je crois, que d'avoir trop de santé. Il s'est
fait de grands changemens à Chaulnes. M. _de Chaulnes_ aime son château
comme sa vie, et ne le peut quitter. Madame _de Chaulnes_ passe les
jours, et peut-être une bonne partie des nuits à jouer. M. _de
Coulanges_ est devenu délicat et précieux; les visites de province
l'ennuient. Je vois souvent notre petite accouchée (_la duchesse de
Villeroi_)[88]; elle a un fils un peu plus grand que son père, et un peu
moins grand que le maréchal (_de Villeroi_); il n'y a point de jour
qu'elle ne me demande des nouvelles de mademoiselle _de Grignan_, et
qu'elle ne lui souhaite tous les biens et les maux qu'elle a. L'on dit
que le maréchal _de Lorges_ se porte mieux, et on n'appelle plus sa
maladie une apoplexie; la maréchale, qui l'est allé trouver, va avec lui
aux eaux de Plombières. Tout le monde croit le mariage de M. _de
Lesdiguières_ fait avec mademoiselle _de Clérembault_[89]; le charme que
madame _de Lesdiguières_ trouve dans ce mariage, c'est qu'elle n'aura
point son fils avec elle. Le monde dit aussi celui de mademoiselle
_d'Aubigné_ avec le fils[90] de M. _de Noailles_; et je crois qu'en
cette occasion le monde dit vrai. Au reste, ma très-belle, j'ai à vous
apprendre que l'abbé _Testu_ est charmé de madame _de Carman_, et qu'il
se plaint hautement de toutes ses amies de ne lui avoir pas fait
connoître ce mérite-là plutôt. On parle fort ici de la solitude de
madame la marquise _de Grignan_; on dit que sa vie n'est pas
soutenable, parce qu'il ne faut voir personne, ou voir bonne compagnie.
Vous voyez combien votre retour et celui de _sa belle-mère_[91] sont
nécessaires; mes conseils sur cela vous paroîtront bien intéressés; je
souhaite que cette raison ne vous empêche pas de les suivre, et que vous
me croyez aussi tendrement à vous que j'y suis. Je vous demande en grâce
de dire bien des choses de ma part à madame _de Grignan_, et de ne pas
oublier la belle et charmante _Pauline_.



LETTRE XXIX.

_Paris, 7 novembre 1695._

Après avoir réfléchi avec toute l'application possible sur tout ce que
vous me mandiez, ma chère amie, _Helvétius_ a encore voulu emporter
votre lettre afin d'y penser à loisir; il ne me rapporta qu'hier ce que
je vous envoie; il est persuadé que l'air subtil est fort contraire à
madame _de Grignan_, et que s'il étoit possible qu'elle se mît dans une
litière bien commode, et quelle fit de petites journées, elle ne seroit
pas plutôt arrivée à Lyon qu'elle se trouveroit fort soulagée; c'est un
remède que nous approuvons fort ici. Notre oracle _Helvétius_ a sauvé la
vie à la pauvre _Tourte_; il a un remède sûr pour arrêter le sang, de
quelque côté qu'il vienne; c'est un très joli homme et très-sage. Sa
physionomie ne promet pas tant de sagesse; car il ressemble à _Dupré_
comme deux gouttes d'eau. Je vous demande des nouvelles de madame _de
Grignan_, ma très-aimable, pour me récompenser de toutes mes
consultations. M. le marquis _de Grignan_ m'est venu voir; il est
assurément moins gras qu'il n'étoit; je lui en ai fait des complimens
très-sincères: madame sa femme me fit l'honneur de venir ici hier; je la
trouvai si considérablement embellie, qu'elle me parut une autre
personne que celle que j'avois vue; c'est qu'elle est engraissée, et
qu'elle a bien meilleur visage, de beaux yeux si brillans, que j'en fus
éblouie; elle vint ici sur les deux heures avec madame sa mère et
mademoiselle sa sœur. Malheureusement pour moi, madame _de Nevers_
s'étoit levée aussi matin qu'elles; elle arriva un moment après ces
dames, qui s'en allèrent quand elle entra; et madame _de Nevers_ qui me
parla très-sincèrement, trouva madame la marquise _de Grignan_ toute des
plus jolies. M. et madame _de Chaulnes_ et M. _de Coulanges_ arrivent
mercredi pour dîner à Paris; je me dois trouver à l'hôtel de Chaulnes
pour les y recevoir. Le roi est à Marli pour jusqu'à lundi; la comtesse
_de Grammont_ y est aussi; mais quoiqu'elle ait rattrapé à la cour les
grâces de la nouveauté, la pauvre femme ne s'en porte pas mieux. Tous
ses maux sont revenus; elle les soutient avec un courage et une gaieté
qui m'étonnent, ayant perdu, je crois, jusqu'à l'espérance de guérir. La
duchesse _de Villeroi_ reçoit ses visites dans son lit, jolie tout ce
qu'on peut l'être; je fis, il y a deux jours, les honneurs de sa chambre
avec la maréchale _de Villeroi_; j'ai découvert à cette petite duchesse
un mérite qui lui fait bien de l'honneur dans mon esprit, c'est qu'elle
a un goût si naturel pour mademoiselle _de Grignan_[92], qu'elle en est
sincèrement occupée; elle m'en demande continuellement des nouvelles.
Elle lui souhaite tout le bonheur qu'elle mérite; mais elle ne veut
consentir à aucun mariage, qu'elle ne soit assurée de la revoir ici.
Enfin, elle a des sentimens, elle a des pensées; c'est un des miracles
de _Pauline_. Je sais de ses nouvelles; on dit que vous vous allez
encore marier[93]; j'en suis ravie, mon amie; revenez donc toutes; la
vie est trop courte pour de si longues absences. Par rapport à la vie,
les plus longues ne devroient être que de deux heures. Je vous envoie
une lettre de M. _de Vannes_, qu'il y a en vérité trois mois qui est
dans mon écritoire. Je lui en demande pardon; car pour vous, je suis
assurée que vous l'aimez autant à l'heure qu'il est, que quand elle a
été écrite. Adieu, ma très-aimable; mandez-moi vîtement que vous allez
revenir, et que vous ne pouvez plus souffrir la solitude de cette jeune
marquise, qui, comme moi, soupire après votre retour.



LETTRE XXX.

_Paris, 18 septembre 1695._

Monsieur _de Lamoignon_ me montra hier une lettre de M. le chevalier _de
Grignan_, qui m'apprit que madame votre fille se portoit bien mieux;
j'en ai une joie très-sincère, et je souhaite de tout mon cœur, ma
très-chère, d'apprendre la continuation de ce mieux; j'ai la confiance
de croire que vous me le ferez savoir; cela me donne aussi des
espérances que nous vous reverrons bientôt; il n'y a rien, en vérité,
que je désire si vivement: votre retour est nécessaire à bien des
choses, dont le changement d'air est une des principales pour madame _de
Grignan_. Madame sa belle-fille est trop abandonnée ici; le retour de M.
_de Sévigné_ qui approche; que de raisons, ma très-belle, pour nous
revenir voir! Paris est fort rempli à l'heure qu'il est; mais il ne le
sera point à ma fantaisie, tant que vous ne serez point avec nous. J'ai
bien envie d'apprendre si madame _de Grignan_ a fait usage des bouillons
d'écrevisse, et si elle s'en est bien trouvée. Il y a tous les jours de
bon dîners à l'hôtel de Chaulnes, et une très-bonne compagnie, où vous
êtes toujours désirée. M. le marquis _de Grignan_ me fit l'honneur de me
venir voir il y a deux jours. Je le remerciai de n'être point grossi; il
me paroît fort content du palais qu'il habite. On me mande de Lyon que
la charmante _Pauline_ va changer de nom; ne nous l'amenez-vous pas? Il
n'y a que madame _de Simiane_ que je puisse jamais autant aimer que
mademoiselle _de Grignan_. Hélas! à propos _de Simiane_; le pauvre
monsieur _de Langres_[94] est à l'extrémité; j'en suis tout-à-fait en
peine. Je crois M. _Nicole_ mort; il tomba en apoplexie il y a deux
jours. _Racine_ vint en diligence de Versailles lui apporter des gouttes
d'Angleterre, qui le ressuscitèrent; mais on vient de me dire qu'il est
retombé; c'est une grande perte. Il s'est trop épuisé à écrire: on
prétend qu'il s'est cassé la tête à ce dernier livre contre les
Quiétistes; ils n'en valoient, en vérité, pas la peine. Adieu, ma
très-aimable; j'attends toujours de vos nouvelles avec impatience, mais
encore plus à présent, à cause de l'état où est madame _de Grignan_.



LETTRE XXXI.

_Paris, 6 avril 1696._

Je ferai voir votre lettre à la maréchale _de Créqui_[95], madame; le
seul plaisir qui lui reste, c'est d'entendre louer on pauvre fils[96]:
elle me paroît plus affligée que le premier jour; je n'en passe guère
sans la voir. Je l'ai cependant envoyée à M. _de Coulanges_ cette
aimable et tendre lettre; il est à Saint-Martin d'où il doit revenir
mardi. Madame _de Saint-Géran_ a reçu deux visites de madame _de
Maintenon_; vous jugez bien qu'il n'en falloit pas tant pour la
consoler: madame _de Mornai_ ne quitte point madame _de Maintenon_; plus
cette petite femme paroît insensible aux honneurs qu'elle reçoit, plus
on est occupé d'elle. Je suis étonnée de ces sortes de conduites. Le
mariage de ma nièce est absolument rompu avec M. _de Poissi_[97]; elle
part dans huit jours pour aller en Flandre. M. et madame _de Bagnols_
n'ont aucun tort: madame _de Maisons_[98] a fait aussi ce qu'elle a pu,
et nous lui en serons toujours très-sensiblement obligées: je suis ravie
de la connoître; elle a un très bon cœur, et une véritable générosité.
Il faut espérer que notre grande fille sera bien mariée[99]; mais ce ne
peut plus être qu'au retour de la campagne, car rien ne nous convient
plus dans la robe. Je m'en vais vîte finir ce petit billet; car madame
_de Montespan_ me vient prendre dès la pointe du jour, pour aller
entendre le P. _de la Ferté_ (_jésuite_), qui prêche comme un
_Bourdaloue_, et qui ressemble si fort au duc son frère, qu'on ne se
peut empêcher de rire des discours qu'ils tiennent tous deux: madame _de
Fontevrault_[100] vient aussi: voilà bien des sermons que j'entends avec
cette bonne compagnie, qui part dans huit jours pour aller à Bourbon.
Moins madame _de Grignan_ se rétablira où elle est, plus elle se devroit
presser de changer d'air. Séparément de l'intérêt que j'ai à donner ce
conseil, c'est l'avis de tous les gens habiles. Quand reverrons-nous
aussi madame _de Simiane_? elle ne s'en soucie guère; elle a de quoi
s'amuser, pendant que nous soupirons ici après elle. Je ferai vos
complimens à la maréchale _de Créqui_, et ceux de M. et de madame _de
Grignan_, je vous en assure, ma très-aimable. Le roi a donné deux mille
louis au maréchal _de Choiseul_ pour l'aider à faire son équipage; je ne
sais si le marquis _de Grignan_ ira avec lui. Adieu, ma vraie amie, et
vîte adieu; on me presse de sortir.



LETTRE XXXII.

_A Madame_DE SIMIANE[101].

_Paris, 2 mai 1696._

Je vous suis sensiblement obligée, madame, de songer encore à moi; je
connoissois toutes vos perfections; mais la tendresse de votre cœur, et
l'amitié que vous avez su avoir pour une personne[102] aussi digne
d'être aimée que celle que vous regrettez, c'est ce qui me paroît fort
au dessus de tout ce qu'on en peut dire. Ah! madame, que vous avez
raison, de me croire infiniment touchée! Je ne pense à autre chose; je
ne parle d'autre chose; j'ignore tous les détails de cette funeste
maladie, je les cherche avec un empressement qui fait voir que je ne
songe point à me ménager. Je passai hier toute la journée avec le prieur
de Sainte-Catherine; vous jugez bien sur quoi roula notre conversation;
je lui fis voir la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire;
elle lui fit un vrai plaisir; car ces sortes de gens-là sont si
persuadés que cette vie-ci ne doit servir qu'à s'assurer l'autre, que
les dispositions dans lesquelles on quitte le monde sont les seules
dignes d'attention pour eux; mais on songe à ce que l'on perd, et on le
pleure. Pour moi, il ne me reste plus d'amie; mon tour viendra bientôt,
cela est raisonnable: ce qui ne l'est guère, c'est d'entretenir une
personne de votre âge de si tristes et de si noires pensées; votre
raison fait oublier votre jeunesse, madame; et cela, joint à
l'inclination naturelle que j'ai pour vous, m'autorise, ce me semble, à
vous parler comme je fais.



LETTRE XXXIII.

A LA MÊME.

_Paris, 8 juin 1696._

Il me paroît qu'il y a bien du temps que vous n'avez reçu de mes
lettres; vous ne serez peut-être pas de cet avis: il n'y a pas moyen
cependant de pousser ma discrétion plus loin; c'est un bien qui m'est
devenu nécessaire, d'avoir de vos nouvelles; et, quelque inégalité qu'il
y ait de votre âge au mien, j'éprouve que l'on vous aime
très-solidement. Il y a des endroits dans votre cœur, qui font oublier
votre jeunesse, sans qu'il y en ait aucun dans votre figure, qui ne
présente toute la fleur de ce bel âge.

Je ne m'accoutume point à la perte que nous avons faite[103]; et
lorsque j'apprends le retour de la santé de madame votre mère, je ne
puis m'empêcher d'être vivement touchée que cette joie n ait point été
sentie par une personne qui en eût été si digne[104]. Je vous prie,
madame, que je sois informée de la continuation de cette santé, à
laquelle je prends plus d'intérêt que je ne puis vous le dire.

Je vis avant-hier M. _de Coulanges_ dans la belle maison de Choisi:
madame _de Louvois_ et lui y sont établis pour tout l'été; on est obligé
tous les jours d'y avoir deux tables par la quantité de monde qui s'y
trouve; un lansquenet ensuite, et puis des promenades délicieuses;
joignez à tout cela les plaisirs qui suivent l'abondance, et vous
trouverez que Choisi est un séjour enchanté: il y a trop de ces plaisirs
pour moi, et je ne saurois me résoudre à y passer plusieurs jours: mon
goût augmente pour la solitude, ou du moins pour une très-petite
compagnie. Madame _de Mornai_ ne quitte plus madame _de Maintenon_: elle
va à Marli; enfin, madame, je ne trouve rien de si extraordinaire que de
la voir de tous les plaisirs, pendant que vous êtes éloignée du monde et
du bruit; il est vrai que vous avez de grandes ressources dans
vous-même. Adieu, madame, je vous demande en grâce de ne pas négliger
l'occasion de dire à M. le comte _de Grignan_ combien je l'honore; mais
sur-tout rendez-moi de bons offices auprès de vous, je vous en supplie.



LETTRE XXXIV.

A LA MÊME.

_Paris, 20 juillet 1696._

Il y a long-temps, madame, que je n'ai eu l'honneur de vous écrire; mais
je ne suis point seule à m'en apercevoir? En vérité, c'est pure
discrétion qui m'empêche de vous dire plus souvent ce que je sais
penser de vous; il y a une telle disproportion de votre âge au mien,
qu'il me paroît de la cruauté à moi de vous aimer comme je fais, et
sur-tout de vous en entretenir. Je suis très-persuadée que vous n'enviez
point les extrêmes distinctions dont jouit madame _de Mornai_; mais,
madame, n'est-ce point être trop avancée pour votre âge, de vous savoir
passer du monde et de la cour? Il me semble qu'il n'y a que l'expérience
qui en puisse détromper, et voilà ce que vous n'avez pas jusqu'à
présent. Madame _de Mornai_ est de tous les voyages de Marli, sans être
nommée de toutes les promenades du roi; en un mot, madame _de Maintenon_
la traite comme sa fille; et pensez-vous qu'on puisse être insensible à
ces honneurs? ma nièce _de Bagnols_ voit tout cela d'un grand
sang-froid. La trêve d'Italie donne ici de grandes espérances de la paix
générale; je suis assurée, madame, que cette grande nouvelle ne vous
sera pas indifférente. On se tourmente déjà pour être des dames de
madame _de Bourgogne_; car on dit qu'elle n'aura point de filles, et
qu'on lui donnera à peu près les dames qu'avoit la reine, excepté madame
_de Beauvilliers_, qui, selon toutes les apparences, sera dame
d'honneur. Nous craignîmes beaucoup ayant-hier pour madame _de
Chaulnes_, qui, à la suite d'une mauvaise santé, eut une si grande
foiblesse, qu'elle perdit connoissance. On envoya quérir des médecins,
un confesseur, enfin un appareil très-propre à épouvanter; elle se porte
beaucoup mieux; elle a pris aujourd'hui un peu d'émétique. J'aime cette
duchesse de la vraie douleur qu'elle a eue de la perte de madame _de
Sévigné_. Pour moi, madame, je vous avoue avec une sincérité que j'ai
pour vous, malgré mon âge, que je ne m'en consolerai jamais; j'y pense
sans fin et sans cesse; et quand je songe que tous les retours ne la
ramèneront point, je ne puis soutenir une telle idée. Je vous demande
des nouvelles de votre santé, madame; on m'a dit qu'elle n'étoit pas
absolument bonne, et que vous preniez des eaux: je vous croyois une
sorte de maladie, où les eaux n'étoient point propres. La maréchale _de
Castelnau_ est morte d'un très-douloureux cancer: les petites-filles
espèrent la pension de quatre mille livres, que le roi lui faisoit. Je
vous demande pardon, madame, de vous écrire une si longue lettre; mais
le goût que j'y trouve, me doit faire espérer que vous ne vous en
plaindrez pas.



LETTRE XXXV.

A LA MÊME.

_Paris, 14 septembre 1696._

J'ai été fort aise, madame, d'apprendre par vous le rétablissement de la
santé de madame votre mère; mais je ne puis m'ôter la pensée que la
personne du monde, qui s'intéressoit le plus à cette santé, n'ait point
partagé notre joie. Ah! madame, je ne m'accoutume point à ne plus
espérer qu'aucun retour nous amène ce que nous regrettons avec tant de
raison. Je comprends ce que ce sera pour madame _de Grignan_, de se
trouver en ce pays-ci au milieu de ces tristes souvenirs. Je suis fort
occupée de ce que vous nous privez de l'espérance de votre retour. Il me
semble que vous seriez bien nécessaire à madame votre mère; et je vous
avoue que j'aurois plus de joie de vous revoir qu'il ne convient à une
personne de mon âge. Vous êtes faite pour charmer tout ce qui est
aimable et jeune comme vous; et c'est vous offenser que de vous aimer
aussi véritablement que je fais; mais qu'importe? Je ne sens point que
je puisse m'empêcher de vous offenser, ni d'espérer que vous me
pardonnerez. Que dites-vous, madame, de notre duchesse _du Lude_? Je
l'embarquai mardi avec les dames du palais, dans une santé parfaite:
jamais on n'a marqué tant de confiance en une personne, que le roi et
madame _de Maintenon_ ont fait pour elle dans cette occasion; et je vous
assure qu'elle n'y est pas insensible. On dit qu'il sera question encore
de quatre dames du palais, et de deux autres, quand la jeune princesse
se mariera. Je ne comprendrai jamais qu'on ne vous aille pas chercher au
bout du monde pour cela. J'ai assez bonne opinion de votre
_voisine_[105], pour croire que vous seriez sa favorite. Enfin, je fais
de tout ceci un petit château qui vous regarde uniquement, et je ne
m'accommoderai jamais que ce château soit en Espagne. A propos
d'Espagne, savez-vous que toute l'histoire de cette reine est fausse?
Elle n'est point grosse, elle se porte fort bien; le roi en a reçu des
nouvelles. On est ici dans les _Te Deum_, dans les feux de joie de la
paix de Savoie. Grâces à Dieu, le roi continue de se porter de mieux en
mieux. On croit que la cour ira à Fontainebleau vers la fin de ce mois,
pour y recevoir la princesse. Conservez-moi l'honneur de vos bonnes
grâces, madame; j'espère que vous voudrez bien vous souvenir de moi
auprès de madame la comtesse _de Grignan_ et de M. _le Chevalier_. Je
vous demande pardon de la liberté que je prends; mais tout est permis à
une personne qui a la confiance de vous écrire, et que vous honorez de
vos aimables lettres. M. _de Coulanges_ est à Vichi avec sa femme _de
Louvois_[106].



LETTRE XXXVI.

A LA MÊME.

_Paris, 25 octobre 1696._

Je suis fort aise, madame, que vous nous fassiez espérer le retour de
madame votre mère; mais, en vérité, pour que la joie fût complète, le
vôtre nous seroit bien nécessaire. J'admire que l'on ait pu faire des
dames du palais pour madame la duchesse _de Bourgogne_, sans avoir songé
à vous envoyer chercher au bout du monde. Je fis part, il y a quelques
jours, de mon étonnement à madame _de Montchevreuil_. A propos de madame
_de Montchevreuil_, madame _de Mornai_ est accouchée d'un fils. Cet
événement donne beaucoup de joie à toute sa maison. Où avez-vous pris,
madame, que madame la duchesse _de Bourgogne_ a eu la rougeole? Est-il
possible qu'une de _ses voisines_ soit si peu instruite?[107] Je reçus
hier une lettre de madame la duchesse _du Lude_[108], qui me paroît
charmée de sa princesse. Elle me mande qu'elle est grâcieuse, qu'elle a
un très-bon air, et que, sans beauté, on ne peut être plus agréable
qu'elle est. Le roi et _Monsieur_ iront coucher à Montargis, pour la
recevoir, et M. le duc _de Bourgogne_ ira jusqu'à Nemours. _Madame_,
toutes les princesses et les femmes de la cour l'attendront toutes
parées dans l'appartement qu'on lui destine à Fontainebleau, qui est le
même qu'occupoit madame _la Dauphine_. On dit que l'on nommera encore
six dames au mariage de la princesse. Le roi, madame _de Maintenon_,
tout est charmé de madame _du Lude_. Elle s'est surpassée elle-même dans
toute la bonne conduite qu'elle a eue: j'en suis aussi peu surprise que
j'en suis aise. Le pauvre abbé _Pelletier_ est mort d'apoplexie. Il y a
quatre ou cinq jours que je vois un spectacle bien triste, mais qui
commence à le devenir moins. M. _d'Harrouis_ tomba dimanche dernier en
apoplexie: je volai à son secours; et nous avons si bien fait par nos
remèdes et par nos soins, que je le crois hors d'affaire; mais le pauvre
homme demeurera paralytique. Tout ce qu'il nous a dit dans son agonie,
ne se peut ni croire ni imaginer; je n'ai jamais vu envisager la mort
avec tant de courage, ni revenir à la vie avec tant de docilité. Ce
pauvre mourant parloit toujours de madame _de Sévigné_. Il disoit: «si
elle étoit au monde, elle seroit de celles qui ne m'abandonneroient
pas.» Nous fondions toutes en larmes, et puis il nous disoit des choses
qui nous faisoient rire, malgré que nous en eussions. J'ai une vraie
impatience de recevoir l'honneur que vous dites que doit me faire un
homme, qui a été assez heureux pour vous plaire. J'avoue que cela me
prévient en sa faveur; mais, madame, pourquoi le laissez-vous venir tout
seul? En vérité, vous êtes trop raisonnable, et nous souffrons trop de
votre raison. J'espère que mademoiselle _de Bagnols_ aura un beau palais
sans l'aller chercher à Turin, ou, pour parler plus juste, un beau
château; j'ai une grande envie qu'elle soit bien établie. Conservez-moi
l'honneur de vos bonnes grâces, madame; et, si vous n'êtes point
honteuse d'avoir un commerce avec une vieille comme moi, comptez qu'il
ne finira point par ma faute. Je vous serai sensiblement obligée, si
vous voulez bien me faire la grâce d'assurer madame la comtesse _de
Grignan_ et M. _le Chevalier_ que j'attends leur retour avec toute
l'impatience qu'ils méritent.



LETTRE XXXVII.

A LA MÊME.

_Paris, 7 mars 1697._

Je suis charmée de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire,
madame. Comme il y a long-temps qu'on n'a eu celui de vous voir, on est
étonné de trouver tant de sagesse, de raison et de bon sens, avec tous
les charmes de la jeunesse. Il n'y a que vous qui ayez pu accorder des
choses si opposées. Je suis très-fâchée d'avoir ignoré si long-temps le
séjour de M. _de Simiane_ en ce pays-ci. Le hasard me l'a fait trouver à
dîner chez M. _de Saint-Amant_; il m'a ensuite fait l'honneur de me
venir voir deux fois. Il m'a paru tout comme il vous paroît; je ne crois
pas peu dire. Il a bien raison d'être pour vous, comme il est. J'avoue
que cela m'a fait un sensible plaisir; je n'aime point qu'on ignore de
tels bonheurs. Ah! madame, que ne feroit point notre pauvre madame _de
Sévigné_ dans une pareille occasion? Le malheur de ne la plus voir m'est
toujours nouveau; il manque trop de choses à l'hôtel de Carnavalet. Je
ne saurois m'empêcher de vous désirer; et toute votre indifférence pour
ce pays-ci ne m'en peut inspirer pour votre retour. Je le souhaite comme
si j'étois d'âge à en profiter; mais il me semble que mon inclination si
naturelle pour vous, vous fait souffrir mon âge avec quelque bonté. J'ai
eu la conduite que vous m'avez prescrite au sujet de votre lettre;
cependant je vous avouerai, madame, que je l'ai montrée à madame _de
Chaulnes_, qui m'a fait promettre de vous dire de sa part qu'elle vous
approuve autant qu'elle désapprouve, je ne dirai pas qui. Savez-vous
que madame _de Chaulnes_ a un nouveau mérite à mon égard? C'est celui de
ne se point du tout consoler de la perte de madame _de Sévigné_. Nous en
parlons sans cesse; car, pour moi, c'est ma manière; j'aime à parler de
ce que j'ai aimé, et à ne me point ménager sur les souvenirs qui me sont
chers.

Je fis une longue réponse à une lettre, que vous m'avez fait l'honneur
de m'écrire avant la dernière; je la donnai à madame votre mère, et ma
lettre s'est trouvée perdue. Je vous le dis, madame, afin que vous ne me
soupçonniez pas d'une grossièreté pareille à celle d'y avoir, manqué. Au
reste, le mariage de ma nièce avec M. _de Poissi_ est rompu. Si j'étois
à sa place, j'en serois aussi aise qu'elle en est peut-être fâchée. Il
ne la désiroit point autant qu'il convenait pour surmonter les plus
petites difficultés: quand cela est ainsi, il me paroît qu'on se doit
trouver heureuse de ne point entrer dans une maison où l'on est si peu
souhaitée: je suis assurée que c'est là votre avis. Quel bon sens,
madame, que le vôtre, de n'être point entêtée de la cour! Songez que
madame _du Lude_, qui avoit une si bonne santé, est accablée de
rhumatismes. Songez qu'il faut qu'elle couche dans la chambre de la
princesse; qu'elle se fatigue jour et nuit, et pour qui[109]? Cependant
je sais une personne du monde, qui admire les agrémens de la place, et
la trouve préférable à tout le repos, dont madame _du Lude_ pouvoit
jouir. J'ai eu quelque escarmouche avec cette personne sur une telle
façon de penser, que je vous avoue que je ne comprends point.
Continuez-moi toujours un peu de part dans votre amitié, madame. Il
faudroit que vous pussiez bien savoir comme je suis pour vous, afin de
vous persuader que je n'en suis pas indigne. Permettez-moi de prendre
part à la joie de M. le marquis _de Simiane_ de se trouver auprès de
vous. Sa joie est d'autant plus raisonnable, qu'il n'est pas aise tout
seul. J'ai eu assez l'honneur de le voir, pour désirer beaucoup de le
voir davantage.



LETTRE XXXVIII.

_A madame_ DE GRIGNAN.

_Paris, 19 avril 1700._

Il y a si long-temps, madame, que je ne fais rien de ce que je désire,
que je n'ai pu trouver le moment de vous remercier de la dernière lettre
que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Ma mère a depuis quinze
jours la fièvre continue avec des redoublemens; et moins elle est en
état de penser, plus je suis attachée auprès d'elle: c'est un terrible
spectacle. Ce qui se passe en moi dans cette cruelle occasion, ne se
peut concevoir; mais en voilà trop sur un si triste sujet. Il vaut mieux
vous faire de très-sincères complimens sur le voyage que M. le marquis
_de Grignan_ va faire en Lorraine. Toutes les distinctions sont
agréables à son âge; et vous ne sauriez croire, madame, combien celle-là
a été recherchée. Je me présentai hier à la porte de _son excellence_;
elle étoit à Versailles. Je vis madame votre belle-fille chez madame _de
Simiane_, qui est en vérité bien incommodée de sa grossesse. Je rendis
mes devoirs en votre appartement; il est très-beau; la vue m'en paroît
charmante. Je le regardai avec un air d'intérêt, qui me le fit bien
examiner pour la première fois. Vous serez bien logée, madame; mais vous
nous ferez trop languir après votre retour. C'est là votre unique
défaut; nous aurions besoin que vous en eussiez d'autres pour nous
consoler. On commence aujourd'hui à tirer la loterie de madame _de
Bourgogne_. J'ai eu trente pistoles à la grande, qui s'est faite à
l'Hôpital; se peut-il un plus grand malheur dans une pareille occasion?
Cependant j'ai eu l'âme assez intéressée pour préférer ce vilain petit
billet noir à un billet blanc; ma sœur a trouvé ce sentiment
très-indigne d'elle. M. _de Bagnols_ est ici. Je ne désespère point
qu'il n'aille à Grignan rendre à M. _de Grignan_ tout ce qu'il lui doit;
car pour Paris, ce n'auroit été que la conduite des autres. Madame la
duchesse _du Lude_ a eu un mal assez considérable au pied. Elle a
quelquefois un rhumatisme; mais elle ne sent point ses maux dans la
chaleur du combat. Je pense toujours de la même façon sur ce qui la
regarde; et, Dieu merci pour elle, sa façon de penser n'est point
changée aussi. La pauvre petite madame _d'Aunai_, fille de madame _de
Morangis_, est morte à vingt-un ans; les _Villeroi_ sont très-affligés
avec raison. On assure que M. _de Rochebonne_ et M. _de Saint-Germain_
ont des raisons d'espérer; je souhaite de tout mon cœur pour la chose en
elle-même, et par l'intérêt sensible que vous y avez tous, que leurs
espérances soient fondées. J'ai appris à l'abbé _Testu_ que vous
l'honoriez de votre souvenir; mais je vous avouerai que, quoiqu'il ait
reçu cette marque de votre bonté avec beaucoup de reconnoissance, il a
voulu voir si je ne le trompois point, car il lui faut des
démonstrations; et après avoir été convaincu de la vérité de ce que je
lui disois, il a tiré des conséquences qu'il falloit qu'il fût charmé,
et il a conclu qu'il l'étoit.



LETTRE XXXIX.

A LA MÊME.

_Paris, 30 juillet 1700._

Tout ce que vous me faites la grâce de me dire est vrai, madame;
cependant on ne sauroit s'imaginer ce que la nature soutenue du
spectacle m'a fait souffrir. L'impression qui m'en est restée est si
vive, que je n'en puis revenir, malgré tout ce que la raison peut
fournir de consolation. J'espère en la diversion que je n'ai point
encore éprouvée; car je n'ai vu personne dans cette triste conjoncture.
Je ne vous fais point d'excuses de n'avoir pas fait réponse à votre
lettre; vous jugez aisément, madame, de ce qui m'en a empêchée, et
combien j'avois renoncé à mes plaisirs, puisque je m'étois retranché
celui de vous entretenir. M. _de Coulanges_ est à Versailles; on vient
de me dire qu'il vit hier madame _de Maintenon_ chez madame _de
Saint-Géran_, et qu'il en avoit reçu des amitiés infinies. Il a mandé
cette heureuse rencontre à madame _de Louvois_. C'est une chose
raisonnable que les _secondes femmes_ soient mieux traitées que les
premières; et je suis assez juste pour ne me point plaindre de la
préférence que M. _de Coulanges_ donne à madame _de Louvois_. Que
dites-vous de la mort de la duchesse _d'U***_? Pour moi, je voudrois
qu'on fît un exemple de tels assassinats. On dit cependant que la presse
est grande à qui épousera ce joli héros. O grand pouvoir du tabouret! Le
roi est à Marli pour dix jours. Je donnai à dîner à madame _de Simiane_
en plein réfectoire le jour de la Madeleine. Nous avions la comtesse _de
Grammont_ à notre dîner, et ensuite il fut question d'un sermon tout
neuf du père _Massillon_. La seule visite que je me suis permise, a été
celle de la maréchale _d'Humières_. En vérité, il n'y a qu'à habiter le
faubourg Saint-Jacques pour être une personne au dessus des autres. On
ne peut assez admirer la parfaite patience de cette maréchale, sa
résignation à la mort, sa piété, son courage; enfin, rien n'est tel que
le faubourg Saint-Jacques. Madame _de Guitaut_ l'habite aussi; je vous
assure que ce quartier fournit une très-bonne compagnie. Je voudrois
bien, pour nous venger de la joie que vous avez eue de nous quitter, que
votre séjour à Grignan vous ennuyât autant que nous. Si cela étoit,
madame, il nous seroit permis d'espérer bientôt votre retour. Une des
grandes nouvelles du monde, c'est que madame _de Bourgogne_ changera de
confesseur aussi souvent qu'elle voudra, pourvu qu'il soit jésuite.



LETTRE XL.

A LA MÊME.

_Paris, 18 décembre 1700._

Vous n'avez pas eu de peine, madame, à imaginer la raison, je ne dis pas
de mon oubli, mais de mon silence, puisque vous m'avez fait la grâce de
le remarquer. Votre vie est plus remplie que la mienne; ainsi c'est à
moi qu'il convient d'être discrète. Je suis plus solitaire que jamais,
et ne le suis pas encore assez à mon gré. Il n'a pas été au pouvoir des
grands et prodigieux événemens qui sont arrivés[110], de m'obliger à
quitter ma chambre. Les années m'ont tellement mise à la raison, que si
j'en avois encore beaucoup à passer, je crois que je me retirerois dans
quelque petit désert; mais l'avenir est court pour moi. Vous jugez bien
qu'avec de telles dispositions je ne suis pas assez informée des
nouvelles du monde, pour avoir la confiance d'espérer vous divertir; et
je ne dois pas avoir celle de croire que de ne vous apprendre que des
miennes, cela vous suffise. Ce n'est pas que je n'aie véritablement
souffert d'ignorer ce qui se passoit dans les lieux que vous habitez,
et que je n'en aie été instruite, autant que je l'ai pu, par madame _de
Simiane_. Il faut avouer cependant que les nouvelles considérables n'ont
pas manqué depuis quelque temps; mais _quiconque ne voit guère, n'a
guère à dire aussi_. Vous allez avoir bien des affaires, madame, pour
recevoir les princes[111]; je suis assurée que vous n'en serez point du
tout embarrassée. Madame _de Simiane_ trouva hier au soir ici madame la
duchesse _du Lude_, qui est venu passer deux ou trois jours à Paris, et
lui demanda de quelle manière il convenoit que vous fussiez habillée
pour recevoir cette belle et grande compagnie. Elle lui répondit que ce
n'étoit pas une question; qu'il falloit un grand habit, une coiffure
noire, en un mot, comme vous seriez au souper du roi. Je ne vous parle
point de plusieurs mariages dont il est question, et dont je suis sûre
que vous ne vous souciez guère. Madame _de Simiane_ s'embarqua hier au
soir pour aller souper chez ma nièce _de Tillières_, où est le
rendez-vous du beau monde tous les jours. Vous voyez bien, madame, qu'on
a du monde, quand on en veut avoir. M. _de Coulanges_ veut répondre
lui-même aux aimables reproches que vous lui faites; il est cause que
l'on a fait des chansons sur tous les grands directeurs: il a eu la
goutte comme un grand homme. Je le plains, si jamais il est obligé de se
croire vieux.



LETTRE XLI.

A LA MÊME.

_Paris, 17 juin 1701._

Je vous rends mille grâces, madame, de l'attention que vous avez eue à
la subite et violente maladie, dont par les soins de _Chambon_ j'ai été
délivrée en vingt-quatre heures. Je suis ravie de vous devoir ce
médecin; car j'aime fort à être obligée aux personnes pour qui j'ai un
sincère attachement; j'espère vivre et mourir de sa façon. Vous aurez
été fâchée et surprise de la mort de _Monsieur_[112], j'en suis assurée.
La dernière fois que j'eus l'honneur de le voir, il me demanda tant de
vos nouvelles, que je lui fis très-bien ma cour par être en état de lui
répondre sur ce qui vous regardoit. En vérité, la mort est un événement
trop ordinaire pour pouvoir compter sur cette vie; pour moi, j'avoue que
je ris quand je vois traiter solidement quelque chose d'aussi court et
d'aussi fragile; c'est ma raison qui a cette conduite; car si c'étoit le
sentiment, eh! mon Dieu, on ne feroit rien de tout ce que l'on fait, et
on feroit tout ce que l'on ne fait point. On vous aura sans doute mandé,
madame, que le roi conserve à M. le duc _d'Orléans_ tous les honneurs
et privilèges _de Monsieur_; des gardes, tous les grands officiers, et
même un chancelier. Le roi est très-véritablement affligé. Toutes les
femmes ont paru en mante devant S. M., et les cours souveraines vont
lundi la haranguer. Les personnes, dont la mort devroit faire le plus
d'impression, sont celles qui paroissent le moins regrettées, par la
raison que l'on se tourne tout d'un coup à ce qui remplit leurs places.
J'avoue, madame, que mon goût ne diminue point pour le repos, et qu'à
l'heure qu'il est, je n'y préférerois que ce qui se doit préférer à
tout; mais je n'aime point le repos que vous avez; il est trop loin de
moi. Ce n'est pas que le séjour de Grignan ne me plût infiniment, si j'y
pouvois aller. Au reste, madame, à propos de beau château, je vais avoir
celui d'Ormesson; et je suis assez modérée pour n'en point désirer
d'autres, ne voyant rien au-dessus que le séjour de Grignan. Nous avons
eu ici la duchesse _du Lude_ cinq ou six jours avant la funeste mort de
_Monsieur_. J'ai vu l'abbé _de Polignac_ depuis son retour, dont il se
croit redevable au P. _de la Chaise_; il est plus aimable que jamais, je
dis l'abbé _de Polignac_. M. _de Coulanges_ est ravi de la fin de cette
disgrâce; mais comme il court toujours les champs, je crois qu'il ne l'a
point encore vu. M. le cardinal _de Bouillon_ est tranquille dans son
abbaye, chose étonnante et difficile à croire? mais, madame, vous n'en
serez point surprise, quand vous saurez qu'il est dans une extrême
dévotion. Le roi lui a fait la grâce de lui accorder une main-levée pour
la jouissance de tous ses revenus; cela fait espérer bien des
adoucissemens dans ses malheurs. Il faut que je vous remercie beaucoup
de vous être souvenue de mon amie la marquise, dont je ne sais seulement
pas le nom, mais qui m'a été recommandée par une de mes véritables
amies. On me l'amena hier. Elle dit qu'elle connoissoit fort toute ma
famille à Lyon; je ne me souviens point de l'y avoir vue. Tout ce que je
sais, c'est que c'est une femme de bonne maison, et que je vous suis
très-obligée, madame, et à M. _de Grignan_, de la bonté que vous avez
eue l'un et l'autre d'avoir égard à la très-humble prière que je vous ai
faite. Madame _de Sulli_ est assez malade; elle est dans toutes les
règles des mauvais médecins, _du lait_, _saignare_, _purgare_, etc. Il
n'y a pas moyen de lui faire entendre raison sur cela, quoiqu'elle
l'entende si bien sur toute chose. Continuez-moi l'honneur de vos bonnes
grâces, madame, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut vous honorer
plus que je fais. Ma sœur brille à Bruxelles; elle a tous les soirs
madame la comtesse _de Soissons_ à souper chez elle. Il me prend
quelquefois envie d'aller à Bruxelles représenter madame _de
Béthune_[113] en Pologne. Vous ne sauriez comprendre à quel point je
désire votre retour, madame. Plus je suis indifférente pour tout ce qui
vient, plus je m'attache à ce qu'il y a quelque temps que je connois.
M. _de Coulanges_ s'en va en Bourgogne avec madame _de Louvois_, et moi
à Choisi toute seule prendre patience de ne pouvoir être à Ormesson que
l'année qui vient; mais le moyen de faire encore des projets avec les
exemples qu'on a chaque jour sous les yeux.



LETTRE XLII.

A LA MÊME.

_Paris, 12 septembre 1701._

Je suis dans le monde, madame, et si peu instruite de ce qui s'y passe,
que je n'oserois vous agacer; mais quand vous m'honorez de votre
souvenir, j'y réponds avec un empressement, qui vous doit faire
connoître la sensible joie que j'en ai, et juger en même temps que mon
silence doit s'appeler de la discrétion toute pure. Il est vrai, madame,
que vous êtes bien exposée aux grandeurs de ce monde. Vous réussissez
si bien, qu'il seroit malheureux que vos talens ne parussent point. Vous
ne payez pas seulement d'invention; on n'a parlé ici que de la
magnificence avec laquelle vous avez reçu les princes; ce n'étoit qu'en
attendant la reine d'Espagne. Madame _de Bracciane_ sera ravie de vous
présenter à sa jeune reine. Je la trouve, comme vous, bien digne de
l'emploi qu'elle a; mais la façon de penser de quelqu'un qui n'est plus
jeune, ne laisse rien imaginer d'agréable[114]. J'ai déjà tant vécu,
qu'il me paroît peu possible d'envisager un long avenir; ainsi ce peu
qui me reste, j'aimerois à le passer dans le repos. Je n'ai jamais eu de
goût pour les personnages, qui n'étoient point les jeunes dans les
comédies. Cela m'est demeuré pour le théâtre du monde. Ma paresse
naturelle, une foible santé sans doute, me donnent de telles pensées,
qui s'accommodent si bien avec ma médiocre fortune, que je n'en puis
assez remercier Dieu. J'ai trop aimé le monde. Il me semble cependant
que je n'ai pas perdu le temps que j'ai passé à m'en détromper; car il
est certain que je préfère la vieillesse aux belles années, par la
grande tranquillité dont elle me laisse jouir: mais je veux répondre à
vos questions, madame. Le voyage que madame _de Louvois_ devoit faire en
Bourgogne, est rompu; elle est à Choisi pour toute l'automne: monsieur
_de Coulanges_ y est avec elle, et je compte y aller dans sept ou huit
jours. Comme je n'ai point encore de maison de campagne, je prends
patience à Paris. Si je vis jusqu'à l'année qui vient, j'aurai Ormesson,
qui n'est plus reconnoissable que par le bois. La maison est aussi
blanche qu'elle étoit noire. Les fenêtres sont coupées jusques en bas;
enfin, il y aura pour se coucher, pour se promener; et, grâce à Dieu, je
n'en désire pas davantage. Pardonnez-moi, je désire passionnément de
vous y recevoir; les cabarets plaisent quelquefois, quand on est
accoutumé aux délices des grands palais. Oui, madame, M. _de Coulanges_
ira voir M. le cardinal _de Bouillon_, lequel, à ce que j'apprends, est
bien plus heureux qu'il n'a jamais été. Je suis tout-à-fait sensible au
malheur qui vient d'arriver à madame _de Chatelux_. Son fils, bien fait,
bien riche, qu'elle alloit marier à une héritière de Bourgogne, a été
tué à cette dernière occasion[115]. Je crois que le maréchal _de
Villeroi_ justifiera tout-à-fait la conduite de M. le maréchal _de
Catinat_. Il est si honnête, qu'il ne dira que des vérités. Votre amie
madame _de Lesdiguières_ a été bien heureuse. Vous ne m'aviez jamais
confié que ce qu'elle a pour vous, madame, est une passion très-vive.
Madame _de Louvois_ et moi, passâmes avec elle, il y a quelques jours,
une partie de l'après-dinée. Elle nous montra un assortiment pour
prendre du café d'une magnificence et d'une perfection comme il n'y en a
point. On proposa d'en faire usage; elle nous assura que personne ne
s'en serviroit avant votre retour. Elle l'attend avec une impatience que
je comprends mieux que personne; en un mot, madame, vous lui avez
inspiré des sentimens qui lui seroient inconnus sans vous. Son palais
est plus beau et plus tranquille que jamais. Je m'y trouve à merveille;
il me paroît qu'on ne se peut ennuyer dans un lieu où vous êtes si
chérie. L'abbé _Testu_ a été ravi de l'honneur de votre souvenir, aussi
bien que madame _Frontenac_ et mademoiselle _d'Outrelaise_. Ce premier
est plus jeune que jamais; il seroit tout prêt à conduire le roi
d'Espagne[116]. Chaque année lui en ôte deux, de façon qu'il est
assurément trop jeune. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre
belle-sœur. Elle a des vapeurs; et quand cela est ainsi, elle est seule
sur son lit. Je lui ferai vos reproches. Je crois que M. _de Sévigné_
reviendra bientôt de Bretagne. A propos de Bretagne, personne ne doute
que M. _de Beaumanoir_ n'épouse mademoiselle _de Noailles_. Madame _de
Simiane_ accouchera bientôt. Je voudrais bien pouvoir lui être bonne à
quelque chose; mais je suis très-peu habile sur les accouchemens; et
comme vous savez que je ne joue point, vous voyez bien qu'il m'arrive
encore de lui être inutile, quand elle se porte bien. J'aurai cependant
l'honneur de la voir, et de vous mander de ses nouvelles, quand elle ne
sera point en état de vous écrire. Madame _de Sanzei_ est à Autri. La
cour est à Marli jusqu'à samedi. Elle partira mardi pour Fontainebleau;
elle séjournera deux jours à Sceaux; Meudon, Chaville, Sceaux, Lestang,
admirez; madame, comme tout cela a changé en peu de temps: il n'y a que
madame _de Bracciane_ et l'abbé _Testu_ qui ne changent point. Je vous
demande pardon de la longueur de ma lettre. Je me laisse aller au
plaisir de vous entretenir; je crains qu'il ne m'en coûte d'être
long-temps sans recevoir de vos nouvelles. Seroit-il possible, madame,
que je vous pusse recevoir à Ormesson? Vous ne me parlez jamais de votre
retour, et cela m'afflige. Madame _de Lesdiguières_ assure qu'il est
décidé pour le printemps. Je la verrai aujourd'hui, et ce ne sera pas
sans qu'il soit bien parlé de vous. J'aime fort à lui plaire; mais il
n'est pas aisé de démêler qui est la complaisante de nous deux, quand il
est question de vous, madame.



LETTRE XLIII.

A LA MÊME.

_Paris, 4 avril 1702._

Je suis bien récompensée du soin que j'ai pris pour le chocolat de M.
_de Grignan_, madame, puisque cela m'a attiré une marque d'honneur de
votre souvenir. Il me semble que je vous aurois importunée, si je vous
avois écrit dans toutes les occasions où il a été question de vous en ce
pays-ci. Vous avez fait les honneurs de la France avec une telle
magnificence et une telle profusion que l'on en parle encore tous les
jours. Vous allez avoir le roi d'Espagne. J'avoue que tous ces honneurs
ne me laissent point oublier mes intérêts, et je crains toujours que
cela ne retarde votre retour, que je ne puis m'empêcher de désirer
très-vivement. Je ne doute point que vous n'ayez été fort sensible à la
perte de notre pauvre duchesse _de Sulli_[117]. Elle vous aimoit
véritablement, et c'étoit une très-aimable femme. Ah! madame, je la vis
la veille de sa mort. Elle se croyoit bien malade; mais elle étoit bien
éloignée de penser que le terme fût aussi court. Sa docilité pour les
médecins l'a tuée; cependant s'il est vrai que nos jours sont comptés,
pourquoi ne nous pas désaccoutumer de nos ridicules raisonnemens? Quant
à moi, qui me trouve seule de toutes les personnes avec qui j'ai passé
ma vie, je demeure dans ma solitude sans vouloir faire aucune nouvelle
connoissance; cela n'en vaut pas en vérité la peine. Ma vie est
très-éloignée de celle du monde. Je ne m'y trouve plus du tout propre.
Ces nouveautés qu'il me présente ne sont plus à mon usage; et mon
antiquité n'est plus au sien. Ainsi, grâce à Dieu, nous nous passons à
merveille l'un de l'autre. Vous jugez bien, madame, que cela me rend
peu digne du commerce que je pourrois avoir avec madame _de Simiane_.
Son âge[118] et le mien sont trop disproportionnés. Je sais cependant
qu'elle va habiter notre quartier, et je la plains beaucoup. Je suis
assurée que quand elle auroit tort à votre égard, vous chercheriez
toujours à la justifier. Ainsi, j'espère que vous l'aimerez toujours par
la raison qu'elle vous est fort attachée, et que vous l'aimez
naturellement. Elle est aussi très-aimable; cela est constant. Mais,
madame, savez-vous bien que votre amie, madame _de Lesdiguières_, n'est
point du tout en bonne santé? elle a une jambe qu'elle ne sent point, et
qui est enflée. Elle n'imagine point d'autre remède que la saignée, qui
est le seul, je crois, qui peut rendre son mal dangereux. Il faudroit
fournir des esprits, et elle se veut épuiser, ce qui n'est assurément
pas raisonnable. Je vous en avertis comme la seule personne qui peut lui
faire entendre raison. La maréchale _de Villeroi_ a commencé à être
affligée du jour que le maréchal partit pour l'Italie. L'événement n'a
que trop justifié sa douleur; il étoit plus heureux, étant le marquis
_de Villeroi_. Mais, madame, vous nous avez envoyé un prisonnier, qui
l'est, je crois, présentement de mademoiselle _de Bellefond_. Il soupa
avec elle le jour de son arrivée à Vincennes; il fut charmé avec raison
de sa beauté. Il a gagné le donjon depuis, avec l'idée de cette jolie
fille, qui est toute des plus aimables. Enfin, elle n'a des _Mancini_
que la beauté. J'ai si peu de commerce avec M. _de Richelieu_[119], que
je ne l'ai point vu depuis son mariage. Si on le voyoit toutes les fois
qu'il se marie, on passeroit sa vie avec lui. Il est trop jeune pour
moi; je ne sais pas si madame _de Richelieu_ lui trouvera ce défaut. On
ne peut trop louer sa modération; elle n'a pas encore pris son tabouret.
L'hôtel _de Richelieu_ est à vendre. Pour l'abbé _Testu_, je le crois
très-fâché de ne pouvoir suivre l'exemple de M. _de Richelieu_. Sa
jeunesse augmente tous les ans; et vous croyez bien, madame, qu'avec un
tel privilège il est assurément trop jeune pour se marier. Il m'a priée
de vous dire des choses très-passionnées de sa part. La princesse de _la
Cisterne_[120], à qui j'ai appris que vous vous étiez souvenue d'elle,
m'a fait promettre, madame, que je vous dirois combien elle est
véritablement affligée de ne vous avoir point trouvée en ce pays-ci.
Elle y a réussi à merveilles; la cour lui en a fait. Elle a tourné
l'esprit de sa mère à tout ce qu'elle a désiré. Sa petite fille est
morte; et c'est un bien pour faire réussir ses projets. Elle a un fils
aîné, qui est fort grand seigneur dans son pays; et un petit, beau comme
le jour, qu'elle prétend établir en France sous le nom de marquis _de la
Trousse_ avec ses deux belles terres de la Trousse et de Lisi. Elle ne
trouve nul obstacle du côté de sa mère, qui lui a, je crois, assuré tout
son bien. C'est une très-habile femme que madame _de la Cisterne_. Je la
regrette; elle nous quitte après un voyage de huit jours qu'elle va
faire à la Trousse. Elle vous plairoit, madame; elle a un esprit bon et
naturel: je pense qu'elle pourra bien se venir établir en France dans
quelques années; mais je ne prends plus aucune part dans les projets
éloignés. Nous sommes ici dans l'agitation du Jubilé. Cette dévotion
n'est point dans les principes du Quiétisme; car il se faut donner bien
du mouvement. Le roi viendra trois jours de suite à Notre-Dame, à
commencer jeudi, et s'en retournera à Meudon; _Monseigneur_ y est venu
ces jours-ci. Enfin, madame, tout le monde est dans la ferveur, jusqu'à
M. _de Coulanges_, qui, avant que d'aller courir les rues, m'a fort
priée de vous assurer de ses respects. Je ne puis vous dire, madame, à
quel point je sais vous honorer et vous aimer; mais les absences sont
trop longues. Je ne les trouve point proportionnées à la brièveté de la
vie; et vous jugez bien, madame, par la tristesse de cette réflexion, de
tout l'ennui que me cause votre éloignement.



LETTRE XLIV.

A LA MÊME.

_Paris, 10 mai 1703._

J'espérois n'avoir aujourd'hui qu'à vous rendre mille très-humbles
grâces d'une très-aimable lettre que je reçus hier de vous, madame, et
je me trouve obligée de vous faire un triste compliment sur la mort du
petit marquis _de Simiane_. La jeunesse et la fertilité du père et de la
mère doivent donner de grandes espérances de voir bientôt cette perte
réparée; mais enfin il étoit tout venu, et je prends un véritable
intérêt à tout ce qui vous regarde. Je suis ravie, madame, que vous
approuviez les dernières connoissances que j'ai faites; car je n'ose
encore traiter d'amis des personnes avec qui j'ai eu aussi peu de
commerce. J'ai bien de quoi m'annoncer auprès d'eux par leur conter
comme vous parlez de leur mérite; c'est par-là que je suis bien sûre de
leur plaire. Ils m'ont déjà confié ce qu'ils pensoient de vous et de
tout ce qui s'appelle Grignan. M. _de Marsin_ est malade; il attend le
retour de sa santé pour aller où son devoir l'appelle. Le maréchal (_de
Catinat_) est dans sa campagne plus philosophe qu'on ne peut vous le
dire. Il a raison de se plaindre que je le fais trop attendre. Nous
n'avons plus de temps à perdre tous deux; mais aussi nous sommes trop
avancés, pour que le temps nous puisse faire tort ni à l'un ni à
l'autre. Ma sœur doit partir pour Bruxelles le lendemain des fêtes; et
voilà-ce qui m'a empêchée jusqu'à présent de m'aller établir à Ormesson,
où je compte passer une partie de l'été; mais je serai bien honteuse, si
j'y reçois jamais M. _de Grignan_, de ne lui présenter qu'un grand bois,
lui qui est accoutumé, comme vous dites, madame, aux délices de Capoue.
Il n'importe, je désire très-vivement d'avoir cette honte; car si je ne
lui présente point les objets charmans, dont il jouit à Mazargues[121],
et les belles eaux que je crois qui surpassent en beauté celles de
Versailles, je lui présenterai une antique personne très-touchée des
charmes de la solitude, et qui, sans avoir aucune aigreur contre le
monde, en est fort dégoûtée. J'espère que, par ses conversations, il me
tiendra moins de rigueur, et qu'il me pardonnera mes bois très-dénués
de vue. Pour vous, madame, j'ose dire que vous serez surprise de
l'arrangement de cette vieille maison, si vous pouvez faire un assez
grand effort de mémoire pour vous en souvenir. Que dites-vous du parfait
bonheur de M. le maréchal _de Villars_? Il est bien heureux de n'être
pas désabusé du monde; car assurément le monde est tourné bien
agréablement pour lui; et le moyen alors de penser qu'il n'y ait pas de
plaisir dans cette vie? On dit qu'il a des inquiétudes qui le troublent,
et que je crois cependant très-peu fondées. Si ma nièce avoit bien voulu
me croire, le maréchal seroit heureux, et elle grande dame. Son
insensibilité va jusqu'à n'être pas touchée de la conduite qu'elle a
eue. J'avoue que je ne reconnois point mon sang à cette indolence. M.
_de Coulanges_ arriva hier de Versailles avec un portrait qu'il tenoit
de la libéralité de M. le duc _de Bourgogne_. Il est aussi content que
le peut être le maréchal _de Villars_. Tout Paris dit qu'il va être
duc, je ne dis pas M. _de Coulanges_. Je conterai à _Sanzei_ que vous
savez de ses nouvelles; il est si discret, qu'il ne nous a point parlé
de ses bonnes fortunes. Il est aide de camp de M. le duc _de Bourgogne_;
et il me paroît encore plus attaché à son maître qu'à sa maîtresse. Je
ne vous puis rien dire de _Chambon_; j'en suis désolée. Moins il est
coupable, plus sa prison sera longue. Il n'oseroit dire ce qui pourroit
le justifier: cela vous paroîtra un peu énigme; mais je n'ose en dire
davantage, de peur d'être à la Bastille. Je vis, il y a deux jours,
madame la duchesse _de Lesdiguières_. La manière dont je désire votre
retour, me fait un mérite auprès d'elle; mais je ne suis point contente
que vous me parliez de ce retour avec si peu de certitude. Nous
attendons la Saint-Jean avec autant de crainte que d'impatience; car si
vous ne donnez point congé à M. _de Rezé_, nous ne tenons rien. Ainsi
cet événement-là ne nous est pas assurément indifférent. Si Vous saviez
ce que c'est que la calèche de velours jaune que madame _de
Lesdiguières_ vient de faire paroître, vous ne pourriez pas résister au
plaisir de vous promener dedans; on ne parle d'autre chose. Elle est
singulière, magnifique, mais très-éloignée d'être ridicule, comme on
l'avoit dit. On me l'avoit faite semée de _mores_; et cela est faux. Les
roues sont bleues, et paroissent de lapis. Cela fait un effet charmant
avec ce jaune. Il y a trois mois que je n'ai vu madame votre
belle-sœur[122]; elle n'a plus aucun commerce avec les profanes. J'ai
été des dernières avec qui elle a rompu; mais elle ne veut plus de moi,
il ne faut point s'en faire accroire: la maison qu'elle va habiter est
laide; mais son jardin, qui est triste par la hauteur des murailles, ne
laisse pas d'être grand. Vraiment, madame, une maison de campagne n'est
pas une retraite digne d'une dévote. On ne trouve point le P.
_Gaffarel_[123] à la campagne; et il est vis-à-vis de la porte où
habitera M. _de Sévigné_. Je suis en peine de ce dernier. Sans sa
docilité, ce seroit un homme perdu; mais aussi, sans sa docilité,
n'iroit-il point habiter le faubourg Saint-Jacques. Pardonnez, madame,
la longueur de cette lettre en faveur de la joie que j'ai de vous
entretenir, et croyez, s'il vous plaît, qu'on ne peut être plus sensible
que je le suis aux bontés dont vous m'honorez. Ne laissez plus aller M.
le chevalier _de Grignan_ dans sa solitude, et entretenez M. le comte
dans l'envie qu'il a de venir faire sa cour. Je ne crois personne plus
propre que lui à convertir les Huguenots; il a bien de la douceur, bien
de la raison, et n'est point du tout hérétique. Voilà, de grands talens
pour _Orange_; mais il en a aussi pour le monde, qui le font bien
désirer ici. Ne savez-vous pas, madame, que M. le maréchal _de Villeroi_
a été voir madame la comtesse _de Soissons_ à Bruxelles? Il lui a mené
son fils; et madame la comtesse _de Soissons_ avoue qu'il y a long-temps
qu'elle n'a eu une si grande joie. J'ai lu le _Traité de l'Amitié_[124],
qui m'a paru rempli d'esprit; mais je ne l'aime point. Je donne ce goût
pour le mien, et point du tout pour bon. Je hais les règles dans
l'amitié, et je ne laisserai jamais mourir mon ami. J'aime cent fois
mieux manquer à mon serment.



LETTRE XLV.

A LA MÊME.

_Paris, 17 juin 1703._

J'ai eu la même conduite pour vous, madame, que j'ai eue pour moi; c'est
celle aussi qu'ont observée toutes les personnes qui, par discrétion,
n'ont pas cru devoir écrire à madame _de Maintenon_. Elles ont fait
passer leurs complimens par madame la duchesse _du Lude_. J'ai écrit à
cette dernière, et je me suis chargée de tout. Vous verrez par sa
réponse que je dis vrai; et je suis même assurée que vous me croiriez,
quand je ne vous l'enverrois point. Il est impossible d'être plus
touchée que madame _de Maintenon_ l'a été de la mort de M.
_d'Aubigné_[125]. Pour moi, je le suis fort de celle de _Gourville_,
avec lequel j'avois renouvelé un commerce très-vif. J'y ajouterai que
son esprit étoit si parfaitement revenu, que jamais lumière n'a tant
brillé avant que de s'éteindre. Je n'ai point été à la campagne, comme
je l'avois espéré; je me suis amusée à marier le frère de madame _de
Mornai_ avec mademoiselle _de Menars_. Cette pensée-là me vint; je la
proposai à M. l'abbé _Duguet_, qui voulut bien entrer dans cette
affaire. Elle est enfin conclue, et les noces se sont passées avec toute
la magnificence possible. Nous espérons de la bonté du roi l'agrément
pour la charge de président à mortier. Mademoiselle _de Menars_ a tant
de parens considérables, qu'il y a lieu de croire que cette espérance
n'est pas chimérique. On présenta hier la nouvelle mariée au roi et à
toute la cour. Madame _de Maintenon_ lui fit des prodiges. Ma
complaisance n'a point été jusqu'à aller à Versailles, quoiqu'on l'eût
désiré. J'ai renoncé au monde, et je n'ai pas l'humilité d'aller dans un
pays où je n'ai que faire, et où je n'ai rien d'agréable, ni de nouveau
à montrer. Je cours ce soir à Ormesson, où M. le maréchal _de Catinat_
et M. _de Coulanges_ m'attendent. Je vous manderai des nouvelles de la
vie que nous allons faire ce maréchal et moi. Je suis ravie d'apprendre
que vous avez enfin donné congé à M. _de Rezé_; j'en tire la conséquence
que vous revenez cet hiver. Je vous assure qu'il y a long-temps qu'aucun
évènement ne m'a fait un plaisir si sensible. Je vous prie, madame, que
je sois rassurée sur votre rhumatisme, dont je suis très en peine. Vous
vous traitez si durement, que je ne vous trouve point bien entre vos
mains. Je vis avant-hier madame _de Simiane_, que je trouvai consolée de
la perte qu'elle a faite. Elle l'a réparée, car elle est grosse; mais il
en coûte quelque chose à sa jolie figure. M. _de Sévigné_ nous a quittés
pour sa Bretagne; et madame votre belle-sœur va jeudi habiter la maison
de ma grand'mère. Je me suis trouvée attendrie en leur disant adieu; il
me paroît qu'ils vont changer et de vie et d'amis. C'est, en vérité, une
vraie sainte que madame votre belle-sœur, plus aisée à admirer qu'a
imiter. Je me plains, madame, de n'avoir point appris par vous votre
retour; mais j'en pardonnerons bien d'autres, si vous reveniez, comme je
le veux espérer.



LETTRE XLVI.

A LA MÊME.

_Paris, 7 juillet 1703._

Je ne suis point contente, madame, de la manière dont vous me parlez de
votre retour. Il me paroît que la saison de Noël vous fait peur; pour
moi, je suis persuadée que le printemps et l'été n'arriveront qu'alors.
Depuis trois semaines que j'habite ma solitude, je n'ai eu qu'un seul
beau jour. Les vents sont déchaînés; les pluies continuelles; tous les
biens de la terre perdus; voilà les événemens qui nous occupent le plus.
Cependant celui de la petite victoire[126] de M. le maréchal _de
Boufflers_ est venu jusques à nous. Il étoit temps qu'il fit parler de
lui, et que l'on se souvînt que le maréchal _de Villars_ n'est pas le
seul conquérant que nous ayons. Nul bonheur sans mélange dans ce monde.
La passion de ce dernier pour sa femme est au dessus de celle qu'il a
pour la gloire, et sa délicatesse lui persuade que la gloire le traite
mieux. Sa mère est charmante par ses mines, et par les petits discours
qu'elle commence, et qui ne sont entendus que des personnes qui la
connoissent. Mais, madame, je m'amuse à vous parler des maréchaux de
France employés, et je ne vous dis rien de celui[127] dont le loisir et
la sagesse sont au dessus de tout ce que l'on en peut dire. Il me
paroît avoir bien de l'esprit, une modestie charmante; il ne me parle
jamais de lui, et c'est par là qu'il me fait souvenir du maréchal _de
Choiseul_. Tout cela me fait trouver bien partagée à Ormesson[128];
c'est un parfait philosophe, et philosophe chrétien; enfin, si j'avois
eu un voisin à choisir, ne pouvant m'approcher de Grignan, j'aurois
choisi celui-là. Il vous honore beaucoup, et nous parlons souvent de
vous et de M. _de Grignan_. Il ne lui arrive point aussi d'oublier M. le
chevalier.

Madame votre belle-sœur est établie au faubourg Saint-Jacques; et M.
votre frère ira y descendre en arrivant de Bretagne. Je suis persuadée
qu'il va être compagnon du P. _Massillon_[129]; c'est son premier métier
que celui d'être dévot. Les dévots sont en vérité plus heureux que les
autres. Je les envie, et je voudrois bien les imiter. Une des premières
visites que je ferai, sera celle d'aller dans la maison de ma
grand'mère; car c'est la même qu'occupe madame votre belle-sœur.

L'esprit de _Gourville_ étoit plus solide et plus aimable qu'il n'avoit
jamais été. Il étoit revenu d'une manière, qui a fait sentir bien
vivement le regret de le perdre. Ses mémoires sont charmans; ce sont
deux assez gros manuscrits de toutes les affaires de notre temps, qui
sont écrits, non pas avec la dernière politesse, mais avec un naturel
admirable. Vous voyez _Gourville_ pendu en effigie, et gouverner le
monde. Tout ce qui m'en a déplu (car je les ai entièrement lus), c'est
un portrait, ou plutôt un caractère de madame _de la Fayette_,
très-offensant par la tourner très-finement en ridicule. Je le trouvai
quatre jours avant sa mort avec la comtesse _de Grammont_; et je
l'assurai que je passois toujours cet endroit de ses mémoires. Les
caractères de tous les ministres y sont merveilleux; l'histoire de
madame _de Saint-Loup_ et _de la Croix_ y est narrée dans le point de la
perfection. Vous m'allez demander si l'on ne peut point avoir un aussi
aimable ouvrage[130]; non, madame, on ne le verra plus, et en voici la
raison: _Gourville_ y parle de sa naissance avec une sincérité parfaite;
et son neveu n'est pas un assez grand homme pour soutenir une chose
aussi estimable à mon gré.

Ma sœur est présentement à Bruxelles. Je lui manderai que vous lui
faites l'honneur de vous souvenir d'elle. Notre nouvelle mariée me vint
voir hier. C'est une femme très-vertueuse, et qui donne de
très-agréables alliances à son mari, et une charge de président à
mortier après la mort de M. _de Menars_. Je vous réponds sur toutes les
questions que vous me faites, madame, à mesure qu'il m'en souvient, et
je n'y cherche point de liaison. On ne vous a pas bien informée de la
santé, ou plutôt de la maladie de madame _de Maintenon_. Depuis cette
fièvre de l'hiver passé, elle en a toujours eu des accès précédés de
grands frissons, sans marquer aucune règle; mais quand ses accès sont
passés, elle se porte à merveille. Point de dégoût, point d'insomnie,
très-peu de changement; voilà de bonnes marques, et qui font espérer
qu'elle aura assez de force pour supporter cette bizarre fièvre. Madame
la duchesse de Bourgogne s'est baignée à Marli; il faut espérer au
retour de M. le duc de _Bourgogne_. Je suis persuadée que M. le comte
_de Grignan_ est entièrement délivré de sa fièvre tierce. C'est une
petite maladie faite pour le quinquina; et il me paroît qu'il n'a rien à
hasarder à le continuer. Ma galerie est bien honorée d'être le modèle de
la belle et magnifique galerie du château de Grignan; mais la mienne
est auprès de vos palais; comme ces petits trous par où l'on fait voir
Versailles. Telle qu'elle est, je voudrois bien vous y tenir, madame.
Quant à M. le chevalier, j'espère que _Saint-Gratien_[131] l'attirera
dans nos bois, et je le désire beaucoup. Je ne puis souffrir que madame
de _Sal..._ ait des garçons tous les ans, toujours _Gar...._ et jamais
_Grignan_; on n'y peut résister.



LETTRE XLVII.

A LA MÊME.

_Paris, 5 août 1703._

Je suis ravie, madame, que la bonne santé de monsieur le comte _de
Grignan_ continue; le quinquina l'a bien mieux servi que madame _de
Maintenon_, qui, malgré tout l'usage qu'elle en a fait, a toujours la
fièvre. On l'en avoit crue guérie pendant quelques jours; mais la est
revenue avec assez de violence, et peu de règle. Son état rend le voyage
de Fontainebleau fort incertain. Elle est cependant à Marli; mais elle
ne s'en porte pas mieux.

L'affaire du pauvre _Chambon_ n'avance point. J'allai hier à la
Bastille; je fis tout mon possible pour le voir. Jamais mon ami
_Joncas_[132] n'y voulut consentir. Je le regarde comme un homme ruiné
sans ressource, d'autant qu'on ne voit point la fin de ses malheurs: sa
petite femme me fait une extrême pitié.

Je crois que vous regrettez présentement l'hiver du mois de juillet; car
voici un été bien chaud. Cependant il ne faut pas s'en plaindre; je
crois ce temps-là bon pour M. le chevalier _de Grignan_ et pour les
vignes. J'allai, il y a deux jours, à Choisi. J'y laissai M. _de
Coulanges_, qui doit incessamment venir voir votre maison pour y
exécuter vos ordres. Madame _de Lesdiguières_, que je vis hier, ne parle
que de la joie que lui donne votre retour; et c'est moi qu'elle choisit
pour en parler. Elle a, en vérité, raison; car je ne le désire pas moins
vivement qu'elle. Nous allâmes hier, madame _de Simiane_ et moi,
chercher le maréchal _de Catinat_. Il étoit déjà reparti. Il a passé
quelques jours à Paris, où il m'avoit cherchée aussi; mais on ne se voit
point à Paris. Je retourne incessamment dans la maison _de Polémon_, où
je serai ravie de le trouver; un héros chrétien est bien plus à mon
usage maintenant qu'un héros romanesque. La maison que je vais habiter
m'a vue dans ces deux goûts; car, en vérité, je n'y étois soutenue dans
ma jeunesse que par des idées très-romanesques. Ce temps-là est bien
éloigné. Les pensées solides sont assurément plus raisonnables; et c'est
par-là qu'elles sont assez tristes. Au reste, madame, le bel air de la
cour est d'aller à la jolie maison que le roi a donnée à la comtesse _de
Grammont_ dans le parc de Versailles. Le comte dit que cela jette dans
une si grande dépense, qu'il est résolu de présenter au roi des parties
de tous les dîners qu'il y donne. C'est tellement la mode, que c'est une
honte de n'y avoir pas été. La comtesse va tous les jours dîner à Marli,
et le soir revient dans sa jolie maison vaquer à sa famille.

Madame votre belle-sœur[133] est fort joliment logée. J'allai chez elle
en dernier lieu; je la trouvai dans une très-parfaite santé,
mademoiselle _de Grignan_ et le P. _Gaffarel_ avec elle; charmée de la
vie qu'elle mène; bien des prières, bien des lectures, et une société de
personnes qui sont toutes occupées de l'éternité, indifférentes pour les
nouvelles du monde, peu sensibles à tout ce qui passe. En vérité,
madame, ce ne sont pas eux qui ont tort.

La comtesse _de Grammont_ se porte très-bien. Il est certain que le roi
la traite, à merveille; et c'en est assez pour que le monde se tourne
fort de son côté. Mais, comme vous savez, madame, le monde est bien
plaisant. Permettez-moi de vous supplier de me conserver l'honneur de
vos bonnes grâces, et d'assurer M. le comte _de Grignan_ et M. le
chevalier de mes très-humbles services. Je conterai à notre maréchal
tout ce que vous pensez de son mérite, et c'est par-là que je prétends
me faire valoir auprès de lui.



LETTRE LXVIII.

A LA MÊME.

_Paris, 25 septembre 1703._

J'entends fort bien parler, madame, de la sagesse _de Chambon_; ainsi,
j'espère que son ressentiment ne l'obligera point à quitter Paris, où il
rétablira mieux le tort que sa prison a fait à ses affaires qu'en lieu
du monde. Vous ne connoissez plus la cour, de croire qu'on a pu lire sa
justification. On ne liroit pas un billet de deux lignes, de quelque
importance qu'il pût être. Vous avez été instruite du beau procédé de M.
_de Chamillard_, à l'égard de M. _Desmarest_, et des raisonnemens du
public. Ainsi, madame, je ne vous parlerai plus de cette vieille
nouvelle; mais je ne veux pas perdre un moment à vous dire l'état où est
Madame _de Lesdiguières_, dont je vous croyois bien informée. Son mal a
été une dyssenterie très-violente; et son médecin, un suisse qui a tué,
ou du moins avancé la mort de M. _de Chaulnes_, par un breuvage qu'il
lui donna. Cependant madame _de Lesdiguières_ ne vouloit voir aucun
autre médecin; enfin, il y a six jours que madame la maréchale _de
Villeroi_ lui mena de son autorité _Helvétius_, qui ne la trouva point
en état de prendre son remède. Il crut voir des indices certains qu'elle
avoit un abcès. Il craignit la gangrène; il lui fait prendre des
lavemens d'herbes vulnéraires avec de l'eau d'arquebusade. Elle en est
à fendre du pus. Ainsi, on espère qu'elle reviendra de cette maladie;
mais on ne la croit pas encore hors de péril. Son mal est trop grand
pour s'en prendre au café. Notre maréchal ([134]) l'a abandonné pour le
chocolat. Je lui ferai assurément voir ce que vous dites de lui; il me
paroît fort touché de votre approbation, madame, et de celle de M. le
chevalier _de Grignan_. C'est le plus aimable homme du monde; nous ne
passons pas un jour sans le voir. Je le trouve seul au bout, d'une de
nos allées; il y est sans épée, il ne croit pas en avoir jamais porté.
Il voit le roi tous les quinze jours, et puis revient dans sa solitude
avec un goût qui paroît naturel. Vous avez raison, madame, de me trouver
à plaindre, quand je retournerai à Paris. J'ai promis à madame _de
Louvois_ d'aller passer quinze jours à Choisi; mais je vous avoue que
j'ai bien de la peine à m'y résoudre. M. et madame _de Simiane_ me
firent hier l'honneur de venir dîner ici avec notre fille d'honneur de
la reine _Marguerite_; et madame votre fille me promit qu'elle y
reviendroit passer encore quelques jours. C'est en vérité une jolie
femme. On ne peut avoir plus d'esprit, ni un esprit plus aimable que le
sien; une charmante humeur: il n'est pas possible de se dépêtrer d'elle;
mais c'est bien à moi d'aimer une personne de son âge. Cependant je
tomberois infailliblement dans cet inconvénient, si je la voyois trop
souvent. J'ai bien de l'impatience de vous voir exécuter le projet que
vous avez fait de revenir à Paris. Si j'étois en commerce avec les fées,
vous me verriez voler à _Grignan_. Tant que cela ne sera point, croyez
que je ne vais que terre à terre.



LETTRE XLIX.

A LA MÊME.

_Paris, 5 février 1704._

La comtesse _de Grammont_, madame, ne se porte pas bien; aussi je la
crois moins soutenue que le comte par les charmes de la cour,
quoiqu'elle y soit traitée avec toutes les distinctions possibles. M.
_de l'Hôpital_ est mort[135]; c'étoit une de vos conquêtes. Sa
femme[136] demeure avec quarante mille écus de rente. Cela change fort
son état; car on ne la faisoit vivre que des _infiniment petits_[137].
L'abbé _Testu_ est dans un état très-digne de pitié. Ses vapeurs
augmentent; au lieu de diminuer. Il y a trois mois qu'il n'a dormi. Il
ne mange plus, et son imagination se sent des désordres de son corps.
Ajoutez à tous ses maux soixante-dix-huit ans, et vous jugerez que nous
aurons bien de la peine à le tirer de l'état où il est. Quelle
tristesse, madame, de voir disparoître toutes les personnes avec qui
l'on a vécu! j'apprends dans ce moment la mort de madame _de
Boisdauphin_. Je vous quitte avec regret, madame, pour aller au secours
de madame _de Louvois_. Ce ne sera pourtant, qu'après vous avoir
suppliée de ne point oublier la manière dont je vous honore, j'ose dire
plus, celle dont je vous aime. Je vois quelquefois madame _de
Lesdiguières_; j'ai même été chez elle avec madame _de Simiane_, qui ne
l'avoit point vue depuis la perte de son fils[138]. Cette dernière
prétend que ce n'étoit point sa faute; mais il étoit un peu tard, je
l'avoue. Elle vous adore (_madame de Lesdiguières_); mais elle soutient,
et je suis de son avis, que ce n'est pas vous voir que de se souvenir de
vous. Je crois le printemps revenu à Marseille; car il se laisse
entrevoir dans ce pays ci. J'oubliois de vous dire que l'abbé _Testu_ a
été très-sensible à l'honneur de votre souvenir, malgré la cruauté de
tous ses maux.



LETTRE L.

A LA MÊME.

_Paris, 3 mars 1704._

Je me suis acquittée des ordres que vous m'avez donnés, madame, et j'ai
mille et mille remercîmens à vous faire de madame _de Louvois_, qui m'a
paru fort touchée de votre attention à son égard. La pauvre femme a
hérité de cinquante-quatre mille livres de rente. Je ne l'en, crois pas
plus heureuse, et je sais bien que je me sens très-éloignée de
l'envier. Nous avons eu la duchesse _du Lude_ quatre jours ici. Cela
devient ridicule d'être aussi belle qu'elle l'est; les années coulent
sur elle, comme l'eau sur la toile cirée. Sa joie est très-grande de
l'heureuse grossesse de sa jeune princesse. Le P. _Massillon_ réussit à
la cour, comme il a réussi à Paris; mais on sème souvent dans une terre
ingrate, quand on sème à la cour; c'est-à-dire que les personnes qui
sont fort touchées de sermons, sont déjà converties, et les autres
attendent la grâce, souvent sans impatience; l'impatience seroit déjà
une grande grâce. En vérité, madame, M. le marquis _de Grignan_ est ce
qui s'appelle un homme de bien, sans qu'il lui en coûte de déplaire au
monde: au contraire, on, l'en aime davantage. Pour moi, j'avoue que je
l'honore au dernier point. Madame _de Simiane_ se porte à merveille;
elle se dispose à vous aller trouver ce printemps, puisque le duc de
Savoie ajoute à tous les maux qu'il nous fait, celui de vous obliger à
demeurer en Provence. Nous avons ici un voisin qui vous désire beaucoup
à Paris, madame: c'est M. le cardinal _d'Estrées_. Il s'adonne fort à
venir ici les soirs; et j'ai été assez peu polie pour le prier de ne les
pas pousser aussi loin qu'il faisoit. Mon antiquité ne me permet plus
d'entretenir la compagnie au-delà de neuf heures; et notre cardinal, qui
est plus vif et plus jeune que jamais, ne s'amuse point à savoir l'heure
qu'il est. Je compte m'aller établir dans ma solitude[139] vers les
premiers jours de mai. J'y verrai le maréchal _de Catinat_, qui se
trouve toujours à Saint-Gratien, pour y recevoir le premier rossignol.
Le maréchal _de Villars_ nous quitte pour aller habiter le quartier de
Richelieu: il est si amoureux de sa belle maréchale, qu'il est difficile
qu'il soit heureux. Cette passion est ordinairement suivie d'une autre
qui trouble le repos, lors même qu'on a tout lieu de ne se point
inquiéter. Le maréchal est souvent plus aise que s'il avoit épousé ma
nièce; mais il est bien moins tranquille qu'il ne l'auroit été. La
belle-mère de ma nièce se meurt, et le pauvre _Termes_ mourut hier à six
heures du matin. L'abbé _Testu_ a des maladies bien réelles; il est à
craindre maintenant qu'on ne soit obligé de lui faire une opération.
Ajoutez à ce mal un cruel rhumatisme, et vous jugerez, madame, que ses
vapeurs ne sont pas le plus grand de tous ses maux. Il est comme _Job_
sur son fumier, à la patience près; je suis très-fâchée de son état.
C'est, pour ainsi dire, demeurer seule sur la terre, que de voir
disparoître tout ce que l'on a connu; ce qui est de certain, c'est que
l'on n'y sera pas long-temps. Votre amie, madame _de Lesdiguières_, fait
des merveilles pour la duchesse _de Lesdiguières_, jadis madame _de
Canaples_.

Vous savez, madame, que notre _Sanzei_ a été fait brigadier.

FIN.



LETTRES

DE

MMES. DE VILLARS,

DE COULANGES,

ET DE LA FAYETTE;

DE NINON DE L'ENCLOS,

ET DE

MADEMOISELLE AÏSSÉ;

Accompagnées de Notices biographiques, de Notes explicatives, et de LA
COQUETTE VENGÉE, par NINON DE L'ENCLOS.

SECONDE ÉDITION.

TOME SECOND.


A PARIS, Chez LÉOPOLD COLLIN, Libraire, Rue Gît-le-cœur, Nº. 18.

AN XIII.--1805.



LETTRES

DE

MADAME DE LA FAYETTE.



NOTICE

SUR

Mme. DE LA FAYETTE.


Marie-Magdeleine Pioche de la Vergne, comtesse _de la Fayette_, naquit,
en 1632, d'Aymar _de la Vergne_, maréchal de camp et gouverneur du
Hâvre-de-Grâce, et de Marie _de Péna_, d'une ancienne famille de
Provence.

Mademoiselle _de la Vergne_ eut le bonheur d'avoir un père en qui le
mérite égaloit la tendresse. Il prit soin lui-même de l'éducation de sa
fille, et cette éducation fut à la fois solide et brillante. Les lettres
et les arts concoururent à embellir un heureux naturel. _Ménage_ et le
père _Rapin_ se chargèrent d'enseigner le latin à mademoiselle _de la
Vergne_. Introduite de bonne heure dans la société de l'hôtel de
Rambouillet, la justesse et la solidité naturelle de son esprit
n'auroient peut-être pas résisté à la contagion du mauvais goût, dont
cet hôtel étoit le centre, si la lecture des auteurs latins ne lui eût
offert un préservatif, qu'à cette époque elle ne pouvoit encore trouver
dans notre littérature. Du reste, elle mit autant de soin à cacher son
savoir que d'autres en mettent à l'étaler.

En 1655, âgée de 22 ans, elle épousa François, comte _de la Fayette_,
frère de mademoiselle _de la Fayette_, fille d'honneur d'Anne
_d'Autriche_, connue par ses chastes amours avec _Louis XIII_. Madame
_de la Fayette_ eut de son mari deux fils, dont l'un suivit la carrière
des armes, et l'autre embrassa l'état ecclésiastique.

Douée d'un esprit cultivé et du talent d'écrire, madame _de la Fayette_
ne pouvoit manquer d'avoir une estime particulière pour ceux en qui les
mêmes avantages se faisoient remarquer. Plusieurs gens de lettres furent
admis dans sa familiarité. De ce nombre étoit _la Fontaine_, dont la
destinée sembloit être d'avoir les femmes les plus distinguées pour
amies et pour bienfaitrices.

_Segrais_ avoit déplu à _Mademoiselle_, au service de laquelle il étoit
en qualité de gentilhomme ordinaire, pour avoir blâmé son projet de
mariage avec _Lauzun_. Il fut obligé de quitter la maison de cette
princesse. Madame _de la Fayette_ le reçut dans la sienne. Ce fut
pendant le séjour qu'il y fit qu'elle composa _Zayde_ et _la princesse
de Clèves_. Elle fit paroître le premier de ces romans sous le nom de
_Segrais_. Le succès en fut si prodigieux, que madame _de la Fayette_,
toute modeste qu'elle étoit, dut regretter de n'en pouvoir jouir qu'en
secret, et que _Segrais_, sur-tout, dut désirer de ne pas rester plus
long-temps chargé d'une gloire, qui, croissant chaque jour, devenoit un
fardeau également incommode pour sa délicatesse et pour son
amour-propre. Il en rendit la jouissance à celle qui en avoit la
propriété, sans en rien retenir que l'honneur d'avoir donné quelques
avis pour la disposition de l'ouvrage. Sa renonciation fut sincère, et
l'on y crut.

Le docte _Huet_, depuis évêque d'Avranches, fut lié d'une amitié
très-tendre avec madame _de la Fayette_. Il composa pour elle son
_Traité de l'origine des Romans_, qui fut imprimé en tête de _Zayde_.
C'est à ce sujet que madame _de la Fayette_ disoit à _Huet: Nous avons
marié nos enfans ensemble_.

Rien n'est plus connu que l'amitié de madame _de la Fayette_ et du duc
_de la Rochefoucauld_, l'auteur des _Maximes_. Elle dura plus de
vingt-cinq ans, et la mort seule en rompit les nœuds. Ce ne seroit point
assez de dire que M. _de la Rochefoucauld_ et madame _de la Fayette_ se
voyoient tous les jours; ils étoient continuellement ensemble; ils ne se
quittoient pas. Le duc _de la Rochefoucauld_, après l'éclat et les
agitations de sa jeunesse, condamné à la retraite et au repos, éloigné
des places et des honneurs, abandonné de ceux qui ne s'attachent qu'à la
faveur, et de plus obsédé de maux très-douloureux, se livroit trop
souvent aux accès d'une injuste misantropie. Dans cette position, quelle
société pouvoit lui être plus nécessaire que celle d'une femme aimable
et bonne, qui embellît sa solitude, remplît le vide de son âme, adoucît
son humeur et ses chagrins, dont l'attachement désintéressé fût une
continuelle réfutation de son triste système, dont l'entretien fît une
agréable diversion aux maux qu'elle ne parviendroit pas à soulager par
ses soins, qui attirât chez lui, auprès de qui il pût trouver ce choix
d'hommes instruits et de femmes spirituelles, si préférable à la foule
des courtisans frivoles et perfides? Telle étoit madame _de la Fayette_
pour M. _de la Rochefoucauld_. Son ami mourut; elle fut inconsolable.
Accablée par le chagrin et les infirmités, ayant perdu ce qui
l'attachoit le plus au monde, elle se jeta toute entière dans le sein de
Dieu. Les dernières années de sa vie furent consacrées aux pratiques de
la piété la plus austère; elle mourut en 1693, dans sa soixantième
année.

Le trait le plus marqué de son caractère, étoit la franchise. M. _de la
Rochefoucauld_ lui avoit dit qu'elle étoit _vraie_. Ce mot qui n'avoit
point encore été employé dans cette acception, parut la peindre
parfaitement, et dès lors chacun le lui appliqua.

Son caractère et sa conduite ont été attaqués; mais la malignité connue
de ses détracteurs suffit presque seule pour réfuter leurs accusations.
Il suffit de nommer _la Beaumelle_, historien infidèle, qui presque
toujours mettoit à la place de la vérité les caprices de son humeur ou
les saillies de son imagination; et _Bussy-Rabutin_, ce satirique
impitoyable qui n'épargna ni le roi ni madame _de Sévigné_, sa cousine,
c'est-à-dire, ce qu'il y avoit de plus puissant et de plus aimable. Aux
calomnies de pareils hommes, opposons un témoignage, qui, pour être
favorable, n'en est pas moins digne de foi. C'est celui de madame _de
Sévigné_. «Madame _de la Fayette_, écrivoit-elle à sa fille, est une
femme aimable et estimable, que vous aimiez dès que vous aviez le temps
d'être avec elle, et de faire usage de son esprit et de sa raison. Plus
on la connoît, plus on s'y attache.»

Madame _de la Fayette_ avoit l'esprit éminemment juste. _Segrais_ lui
avoit dit: _Votre jugement est supérieur à votre esprit._ Cette opinion
lui avoit paru très-flatteuse. On sent que pour bien goûter une pareille
louange, il faut la mériter. Elle ne portoit dans la conversation ni les
saillies étincelantes et caustiques de madame _Cornuel_, ni la vivacité
spirituelle de madame _de Coulanges_, ni l'aimable abandon de madame _de
Sévigné_; mais ses discours étoient d'une précision élégante et
ingénieuse. On a retenu d'elle plusieurs mots, entr'autres celui-ci:
_Les sots traducteurs ressemblent à des laquais ignorans qui changent en
sottises les complimens dont on les charge._

Il est inutile de s'étendre ici sur ses ouvrages que tout le monde
connoît. _Zayde, la princesse de Clèves, la comtèsse de Tende_ et _la
princesse de Montpensier_, seront lues avec plaisir aussi long-temps
qu'on sera sensible à la délicatesse des sentimens, aux grâces et au
naturel du style. Outre ses romans, elle avoit composé un assez grand
nombre d'ouvrages historiques; mais les manuscrits se sont perdus par la
négligence de l'abbé _de la Fayette_, son fils, qui les prêtoit à tout
le monde, et ne les redemandoit pas. On n'a conservé que deux de ces
écrits; l'un est intitulé: _Mémoires de la cour de France, pour les
années 1688 et 1689_; l'autre est l'histoire de madame Henriette-Anne
_d'Angleterre_, première femme de _Monsieur_.

On a encore de madame _de la Fayette_ un portrait de madame _de
Sévigné_, l'un des meilleurs qu'on ait faits dans ce siècle où l'on en
fit tant. L'amitié retraça fidèlement les traits d'un modèle qu'elle
n'avoit pas besoin d'embellir. Ce portrait a été placé dans le volume
que nous publions à la suite des lettres de madame _de la Fayette_.

Ces lettres, qui sont au nombre de quatorze, sont adressées à cette même
madame _de Sévigné_, dont elles ne dépareroient pas le recueil. On peut
croire que, si madame _de la Fayette_ se fût livrée davantage au
commerce épistolaire, elle eût approché en ce genre du talent et de la
réputation de son amie; «mais, lui écrivoit-elle un jour, le goût
d'écrire m'est passé pour tout le monde; et, si j'avois un amant qui
voulût de mes lettres tous les patins, je romprois avec lui.»



LETTRES

DE

MADAME DE LA FAYETTE,

A MADAME DE SÉVIGNÉ.



LETTRE PREMIÈRE.

Paris, 30 décembre 1672.


J'ai vu votre grande lettre à _d'Hacqueville_: je comprends fort bien
tout ce que vous lui mandez sur l'évêque de Marseille; il faut que le
prélat ait tort, puisque vous vous en plaignez. Je montrerai votre
lettre à _Langlade_, et j'ai bien envie encore de la faire voir à madame
_du Plessis_; car elle est très-prévenue en faveur de l'évêque. Les
Provençaux sont des gens d'un caractère tout particulier.

Voilà un paquet que je vous envoie pour madame _de Northumberland_. Vous
ne comprendrez pas aisément pourquoi je suis chargée de ce paquet; il
vient du comte _de Sunderland_, qui est présentement ambassadeur ici. Il
est fort de ses amis; il lui a écrit plusieurs fois; mais n'ayant point
de réponse, il croit qu'on arrête ses lettres, et M. _de la
Rochefoucauld_, qu'il voit très-souvent, s'est chargé de faire tenir le
paquet dont il s'agit. Je vous supplie donc, comme vous n'êtes plus à
Aix, de le renvoyer par quelqu'un de confiance, et d'écrire un mot à
madame _de Northumberland_, afin qu'elle vous fasse réponse, et qu'elle
vous mande qu'elle l'a reçu; vous m'enverrez sa réponse. On dit ici que
si M. _de Montaigu_ n'a pas un heureux succès dans son voyage, il
passera en Italie pour faire voir que ce n'est pas pour les beaux yeux
de madame _de Northumberland_ qu'il court le pays: mandez-nous un peu ce
que vous verrez de cette affaire, et comment il sera traité.

La _Marans_ est dans une dévotion et dans un esprit de douceur et de
pénitence qui ne se peuvent comprendre: sa sœur[140], qui ne l'aime pas,
en est surprise et charmée; sa personne est changée à n'être pas
reconnoissable: elle paroît soixante ans. Elle trouva mauvais que sa
sœur m'eût conté ce qu'elle lui avoit dit sur cet enfant de M. _de
Longueville_, et elle se plaignit aussi de moi de ce que je l'avois
redonné au public; mais ses plaintes étoient si douces, que _Montalais_
en étoit confondue pour elle et pour moi; en sorte que, pour m'excuser,
elle lui dit que j'étois informée de la belle opinion qu'elle avoit que
j'aimois M. _de Longueville_. La _Marans_, avec un esprit admirable,
répondit que puisque je savois cela, elle s'étonnoit que je n'en eusse
pas dit davantage, et que j'avois raison de me plaindre d'elle. On
parla de madame _de Grignan_; elle en dit beaucoup de bien, mais sans
aucune affectation. Elle ne voit plus qui que ce soit au monde, sans
exception; si Dieu fixe cette bonne tête-là, ce sera un des grands
miracles que j'aurai jamais vus.

J'allai hier au Palais-Royal avec madame _de Monaco_; je m'y enrhumai à
mourir: j'y pleurai _Madame_[141] de tout mon cœur. Je fus surprise de
l'esprit de celle-ci[142]; non pas de son esprit agréable, mais de son
esprit de bon sens: elle se mit sur le ridicule de M. _de Meckelbourg_
d'être à Paris présentement; et je vous assure que l'on ne peut mieux
dire. C'est une personne très-opiniâtre et très-résolue, et assurément
de bon goût; car elle hait madame _de Gourdon_ à ne la pouvoir
souffrir. _Monsieur_ me fit toutes les caresses du monde au nez de la
maréchale _de Clérembault_[143]; j'étois soutenue _de la Fienne_, qui la
hait mortellement, et à qui j'avois donné à dîner il n'y a que deux
jours. Tout le monde croit que la comtesse _du Plessis_[144] va épouser
_Clérembault_.

M. _de la Rochefoucauld_ vous fait cent mille complimens; il y a quatre
ou cinq jours qu'il ne sort point; il a la goutte en miniature. J'ai
mandé à madame _du Plessis_ que vous m'aviez écrit des merveilles de son
fils. Adieu, ma belle, vous savez combien je vous aime.



LETTRE II.

Paris, 27 février 1673.


Madame _Bayard_ et M. _de la Fayette_ arrivent dans ce moment; cela
fait, ma belle, que je ne vous puis dire que deux mots de votre fils: il
sort d'ici, et m'est venu dire adieu, et me prier de vous écrire ses
raisons sur l'argent: elles sont si bonnes que je n'ai pas besoin de
vous les expliquer fort au long; car vous voyez, d'où vous êtes, la
dépense d'une campagne qui ne finit point. Tout le monde est au
désespoir et se ruine. Il est impossible que votre fils ne fasse pas un
peu comme les autres, et, de plus, la grande amitié que vous avez pour
madame _de Grignan_, fait qu'il en faut témoigner à son frère. Je laisse
au grand _d'Hacqueville_ à vous en dire davantage. Adieu, ma
très-chère.



LETTRE III.

Paris, 15 avril, 1673.


Madame _de Northumberland_ me vint voir hier; j'avois été la chercher
avec madame _de Coulanges_: elle me parut une femme qui a été fort
belle, mais qui n'a plus un seul trait de visage qui se soutienne, ni où
il soit resté le moindre air de jeunesse; j'en fus surprise: elle est,
avec cela, mal habillée; point de grâce; enfin, je n'en fus point du
tout éblouie; elle me parut entendre fort bien tout ce qu'on dit, ou,
pour mieux dire, ce que je dis; car j'étois seule. M. _de la
Rochefoucauld_ et madame _de Thianges_, qui avoient envie de la voir, ne
vinrent que comme elle sortoit. _Montaigu_ m'avoit mandé qu'elle
viendroit me voir; je lui ai fort parlé d'elle; il ne fait aucune façon
d'être embarqué à son service, et paroît très-rempli d'espérance. M.
_de Chaulnes_ partit hier, et le comte _Tot_ aussi; ce dernier est
très-affligé de quitter la France: je l'ai vu quasi tous les jours,
pendant qu'il a été ici; nous avons traité votre chapitre plusieurs
fois. La maréchale _de Grammont_ s'est trouvée mal; _d'Hacqueville_ y a
été, toujours courant, lui mener un médecin: il est, en vérité, un peu
étendu dans ses soins. Adieu, mon amie: j'ai le sang si échauffé, et
j'ai tant eu de tracas ces jours passés, que je n'en puis plus; je
voudrois bien vous voir pour me rafraîchir le sang.



LETTRE IV.

Paris, 19 mai 1673.


Je vais demain à Chantilli: c'est ce même voyage que j'avois commencé
l'année passée jusque sur le Pont-neuf, où la fièvre me prit; je ne sais
pas s'il arrivera quelque chose d'aussi bizarre, qui m'empêche encore de
l'exécuter: nous y allons, la même compagnie, et rien de plus.

Madame _du Plessis_ étoit si charmée de votre lettre, qu'elle me l'a
envoyée; elle est enfin partie pour sa Bretagne. J'ai donné vos lettres
à _Langlade_, qui m'en a paru très-content; il honore toujours beaucoup
madame _de Grignan_. _Montaigu_ s'en va: on dit que ses espérances sont
renversées; je crois qu'il y a quelque chose de travers dans l'esprit de
la nymphe[145]. Votre fils est amoureux, comme un perdu, de
mademoiselle _de Poussai_; il n'aspire qu'à être aussi transi que _la
Fare_. M. _de la Rochefoucauld_ dit que l'ambition de _Sévigné_ est de
mourir d'un amour qu'il n'a pas; car nous ne le tenons pas du bois dont
on fait les fortes passions. Je suis dégoûtée de celle de _la Fare_:
elle est trop grande et trop esclave; sa maîtresse ne répond pas au plus
petit de ses sentimens: elle soupa chez _Longueil_ et assista à une
musique le soir même qu'il partit. Souper en compagnie quand son amant
part, et qu'il part pour l'armée, me paroît un crime capital; je ne sais
pas si je m'y connois. Adieu, ma belle.



LETTRE V.

Paris, 26 mai 1673.


Si je n'avois la migraine, je vous rendrois compte de mon voyage de
Chantilli, et je vous dirois que de tous les lieux que le soleil éclair,
il n'y en a point un pareil à celui-là. Nous n'y avons pas eu un trop
beau temps; mais la beauté de la chasse dans les carosses vitrés a
suppléé à ce qui nous manquoit. Nous y avons été cinq ou six jours; nous
vous y avons extrêmement souhaitée, non-seulement par amitié, mais parce
que vous êtes plus digne que personne du monde d'admirer ces beautés-là.
J'ai trouvé ici, à mon retour, deux de vos lettres. Je ne pus faire
achever celle-ci vendredi, et je ne puis l'achever moi-même aujourd'hui,
dont je suis bien fâchée; car il me semble qu'il y a long-temps que je
n'ai causé avec vous. Pour répondre à vos questions, je vous dirai que
madame _de Brissac_[146] est toujours à l'hôtel de Conti, environnée de
peu d'amans, et d'amans peu propres à faire du bruit; de sorte qu'elle
n'a pas grand besoin du _manteau de sainte Ursule_. Le premier président
de Bordeaux est amoureux d'elle comme un fou; il est vrai que ce n'est
pas d'ailleurs une tête bien timbrée. _Monsieur_ le Premier et ses
enfans sont aussi fort assidus auprès d'elle; M. _de Montaigu_ ne l'a,
je crois, point vue de ce voyage-ci, de peur de déplaire à madame _de
Northumberland_, qui part aujourd'hui; _Montaigu_ l'a devancée de deux
jours; tout cela ne laisse pas douter qu'il ne l'épouse. Madame _de
Brissac_ joue toujours la désolée, et affecte une très-grande
négligence. La comtesse du _Plessis_ a servi de dame d'honneur deux
jours avant que _Monsieur_ soit parti; sa belle-mère[147] n'y avoit pas
voulu consentir auparavant. Elle n'égratigne point M. _de Monaco_; je
crois qu'elle se fait justice, et qu'elle trouve que la seconde place de
chez _Madame_ est assez bonne pour la femme de _Clérembault_; elle le
sera assurément dans un mois, si elle ne l'est déjà.

Nous allons dîner à Livri; M. _de la Rochefoucauld_, _Morangis_,
_Coulanges_ et moi; c'est une chose qui me paroît bien étrange, d'aller
dîner à Livri, et que ce ne soit pas avec vous. L'abbé _Testu_[148] est
allé à Fontevrault; je suis trompée, s'il n'eût mieux fait de n'y pas
aller, et si ce voyage-là ne déplaît à des gens à qui il est bon de ne
pas déplaire.

L'on dit que madame _de Montespan_ est demeurée à Courtrai. Je reçois
une petite lettre de vous: si vous n'avez pas reçu des miennes, c'est
que j'ai bien eu des tracas; je vous conterai mes raisons quand vous
serez ici. M. _le Duc_ s'ennuie beaucoup à Utrecht; les femmes y sont
horribles: voici un petit conte sur son sujet. Il se familiarisoit avec
une jeune femme de ce pays-là, pour se désennuyer apparemment, et, comme
les familiarités étoient sans doute un peu grandes, elle lui dit: _Pour
Dieu! Monseigneur, votre altesse a la bonté d'être trop insolente._
C'est _Briole_ qui m'a écrit cela; j'ai jugé que vous en seriez charmée,
comme moi. Adieu, ma belle; je suis toute à vous assurément.



LETTRE VI.

Paris, 30 juin 1673.


Hé bien! hé bien! ma belle, qu'avez-vous à crier comme un aigle? Je vous
demande que vous attendiez à juger de moi quand vous serez ici; qu'y
a-t-il de si terrible à ces paroles: _Mes journées sont remplies?_ Il
est vrai que _Bayard_ est ici, et qu'il fait mes affaires; mais quand il
a couru tout le jour pour mon service, écrirai-je? Encore faut-il lui
parler. Quand j'ai couru, moi, et que je reviens, je trouve M. _de la
Rochefoucauld_ que je n'ai point vu de tout le jour; écrirai-je? M. _de
la Rochefoucauld_ et _Gourville_ sont ici; écrirai-je? Mais quand ils
sont sortis? Ah! quand ils sont sortis! il est onze heures, et je sors,
moi; je couche chez nos voisins, à cause qu'on bâtit devant mes
fenêtres. Mais l'après-dînée? J'ai mal à la tête. Mais le matin? J'y ai
mal encore, et je prends des bouillons d'herbes qui m'enivrent. Vous
êtes en Provence, ma belle, vos heures sont libres, et votre tête encore
plus; le goût d'écrire vous dure encore pour tout le monde; il m'est
passé pour tout le monde, et si j'avois un amant qui voulût de mes
lettres tous les matins, je romprois avec lui. Ne mesurez donc point
notre amitié sur l'écriture; je vous aimerai autant, en ne vous écrivant
qu'une page en un mois, que vous, en m'en écrivant dix en huit jours.
Quand je suis à St.-Maur, je puis écrire, parce que j'ai plus de tête et
plus de loisir; mais je n'ai pas celui d'y être: je n'y ai passé que
huit jours de cette année. Paris me tue. Si vous saviez comme je ferois
ma cour à des gens à qui il est très-bon de la faire, d'écrire souvent
toutes sortes de folies, et combien je leur en écris peu, vous jugeriez
aisément que je ne fais pas ce que je veux là-dessus. Il y a aujourd'hui
trois ans que je vis mourir _Madame_: je relus hier plusieurs de ses
lettres; je suis toute pleine d'elle. Adieu, ma très-chère: vos
défiances seules composent votre unique défaut, et la seule chose qui
peut me déplaire en vous. M. _de la Rochefoucauld_ vous écrira.



LETTRE VII.

Paris, 14 juillet 1673.


Voici ce que j'ai fait depuis que je ne vous ai écrit: j'ai eu deux
accès de fièvre: il y a six mois que je n'ai été purgée; on me purge une
fois, on me purge deux; le lendemain de la deuxième, je me mets à table:
ah! ah! j'ai mal au cœur, je ne veux point de potage: mangez donc un peu
de viande; non, je n'en veux point; mais vous mangerez du fruit; je
crois qu'oui: hé bien! mangez-en donc; je ne saurois, je mangerai
tantôt: que l'on m'ait ce soir un potage et un poulet. Voici le soir,
voilà un potage et un poulet; je n'en veux point, je suis dégoûtée, je
m'en vais me coucher; j'aime mieux dormir que de manger. Je me couche,
je me tourne, je me retourne, je n'ai point de mal, mais je n'ai point
de sommeil aussi; j'appelle, je prends un livre, je le referme; le jour
vient, je me lève, je vais à la fenêtre; quatre heures sonnent, cinq
heures, six heures; je me recouche, je m'endors jusqu'à sept: je me lève
à huit, je me mets à table à douze inutilement, comme la veille; je me
remets dans mon lit le soir inutilement, comme l'autre nuit. Êtes-vous
malade? nenni. Êtes-vous plus foible? nenni. Je suis dans cet état trois
jours et trois nuits: je redors présentement; mais je ne mange encore
que par machine, comme les chevaux, en me frottant la bouche de
vinaigre: du reste, je me porte bien, et je n'ai pas même si mal à la
tête. Je viens d'écrire des folies à _M. le Duc._ Si je puis, j'irai
dimanche à Livri pour un jour ou deux. Je suis très-aise d'aimer madame
_de Coulanges_ à cause de vous. Résolvez-vous, ma belle, de me voir
soutenir toute ma vie, à la pointe de mon éloquence, que je vous aime
plus encore que vous ne m'aimez: j'en ferois convenir _Corbinelli_ en un
demi-quart d'heure: au reste, mandez-moi bien de ses nouvelles; tant de
bonnes volontés seront-elles toujours inutiles à ce pauvre homme? Pour
moi, je crois que c'est son mérite qui leur porte malheur. _Segrais_
porte aussi guignon; madame _de Thianges_ est des amies de _Corbinelli_,
madame _Scarron_, mille personnes, et je ne lui vois plus aucune
espérance de quoi que ce puisse être. On donne des pensions aux beaux
esprits; c'est un fonds abandonné à cela; il en mérite mieux que tous
ceux qui en ont; point de nouvelles, on ne peut rien obtenir pour lui.
Je dois voir demain madame _de Vill......_; c'est une certaine ridicule
à qui M. _d'Ambre_ a fait un enfant. Elle l'a plaidé, et a perdu son
procès. Elle conte toutes les circonstances de son aventure; il n'y a
rien au monde de pareil. Elle prétend avoir été forcée: vous jugez bien
que cela-conduit à de beaux détails. La _Marans_ est une sainte; il n'y
a point de raillerie: cela me paroît un miracle. La _Bonnetot_ est
dévote aussi; elle a ôté son œil de verre; elle ne met plus de rouge, ni
de boucles. Madame _de Monaco_ ne fait pas de même; elle me vint voir
l'autre jour, bien blanche: elle est favorite et engouée de cette
_Madame_-ci tout comme de l'autre: cela est bizarre. _Langlade_ s'en va
demain en Poitou pour deux ou trois mois. M. _de Marsillac_ est ici: il
part lundi pour aller à Barège; il ne s'aide pas de son bras. Madame la
comtesse _du Plessis_ va se marier: elle a pensé acheter _Frêne_. M. _de
la Rochefoucauld_ se porte très-bien: il vous fait mille et mille
complimens et à _Corbinelli_. Voici une question entre deux maximes:

_On pardonne les infidélités; mais on ne les oublie point._

_On oublie les infidélités; mais on ne les pardonne point._

«Aimez-vous mieux avoir fait une infidélité à votre amant, que vous
aimez pourtant toujours; ou qu'il vous en ait fait une, et qu'il vous
aime aussi toujours?» On n'entend pas par infidélité, avoir quitté pour
un autre; mais avoir fait une faute considérable. Adieu: je suis bien en
train de jaser; voilà ce que c'est que de ne point manger et ne point
dormir. J'embrasse madame _de Grignan_ et toutes ses perfections.



LETTRE VIII.

Paris, 4 septembre 1673.


Je suis à St.-Maur; j'ai quitté toutes mes affaires et tous mes amis.
J'ai mes enfans et le beau temps, cela me suffit. Je prends des eaux de
Forges; je songe à ma santé: je ne vois personne, je ne m'en soucie
point du tout. Tout le monde me paroît si attaché à ses plaisirs, et à
des plaisirs qui dépendent entièrement des autres, que je me trouve
avoir un don des fées, d'être de l'humeur dont je suis. Je ne sais si
madame _de Coulanges_ ne vous aura point mandé une conversation d'une
après-dînée de chez _Gourville_, où étoient madame _Scarron_ et l'abbé
_Testu_, sur les personnes _qui ont le goût au-dessus ou au-dessous de
leur esprit_; nous nous jetâmes dans des subtilités, où nous
n'entendions plus rien. Si l'air de la Provence, qui subtilise encore
toutes choses, vous augmente, nos visions là-dessus, vous serez dans les
nues. _Vous avez le goût au-dessus de votre esprit, et M._ de la
Rochefoucauld _aussi, et moi encore; mais pas tant que vous deux._ Voilà
des exemples qui vous guideront. M. _de Coulanges_ m'a dit que votre
voyage étoit encore retardé: pourvu que vous rameniez madame _de
Grignan_, je n'en murmure pas: si vous ne la ramenez point, c'est une
trop longue absence. Mon goût augmente à vue d'œil pour la supérieure
du Calvaire; j'espère qu'elle me rendra bonne. Le cardinal _de Retz_ est
brouillé pour jamais avec moi, de m'avoir refusé la permission d'entrer
chez elle; je la vois quasi tous les jours; j'ai vu enfin son
visage[149]: il est agréable, et l'on s'aperçoit bien qu'il a été beau.
Elle n'a que quarante ans; mais l'austérité de la règle l'a fort
changée. Madame _de Grignan_ a fait des merveilles d'avoir écrit à la
_Marans_. Je n'ai pas été si sage; car je fus, l'autre jour, chercher
madame de _Schomberg_[150], et je ne la demandai point. Adieu, ma belle;
je souhaite votre retour avec une impatience digne de notre amitié.

J'ai reçu les cinq cents livres, il y a long-temps. Il me semble que
l'argent est si rare, qu'on n'en devroit point prendre de ses amis.
Faites mes excuses à M. l'abbé (_de Coulanges_), de ce que je l'ai reçu.



LETTRE IX.

Paris, 8 octobre 1689.


Mon style sera laconique, je n'ai point de tête: j'ai eu la fièvre, j'ai
chargé M. _du Bois_ de vous le mander.

Votre affaire est manquée et sans remède; l'on y a fait des merveilles
de toutes parts: je doute que M. _de Chaulnes_ en personne l'eût pu
faire. Le roi n'a témoigné nulle répugnance pour M. _de Sévigné_; mais
il étoit engagé, il y a long-temps: il l'a dit à tous ceux qui pensoient
à la députation; il faut laisser nos espérances jusqu'aux états
prochains. Ce n'est pas de quoi il est question présentement: il est
question, ma belle, qu'il ne faut point que vous passiez l'hiver en
Bretagne à quelque prix que ce soit. Vous êtes vieille; les Rochers[151]
sont pleins de bois; les catarrhes et les fluxions vous accableront.
Vous vous ennuierez, votre esprit deviendra triste et baissera: tout
cela est sûr, et les choses du monde ne sont rien en comparaison de tout
ce que je vous dis. Ne me parlez point d'argent ni de dettes: je vous
ferme la bouche sur tout. M. _de Sévigné_ vous donne son équipage. Vous
venez à Malicorne: vous y trouvez les chevaux et la calèche de M. _de
Chaulnes_. Vous voilà à Paris: vous allez descendre à l'hôtel de
Chaulnes; votre maison n'est pas prête, vous n'avez point de chevaux,
c'est en attendant: à votre loisir, vous vous remettrez chez vous.
Venons au fait: vous payez une pension à M. _de Sévigné_; vous avez ici
un ménage: mettez le tout ensemble, cela fait de l'argent; car votre
louage de maison va toujours. Vous direz: Mais je dois, et je paierai
avec le temps. Comptez que vous trouvez ici mille écus, dont vous payez
ce qui vous presse; qu'on vous les prête sans intérêt, et que vous les
rembourserez petit à petit, comme vous voudrez. Ne demandez point d'où
ils viennent, ni de qui c'est: on ne vous le dira pas; mais ce sont gens
qui sont bien assurés qu'ils ne les perdront pas. Point de raisonnemens
là-dessus, point de paroles, ni de lettres perdues; il faut venir: tout
ce que vous m'écrirez, je ne le lirai seulement pas; et en un mot, ma
belle, il faut venir, ou renoncer à mon amitié, à celle de madame _de
Chaulnes_ et à celle de madame _de Lavardin_. Nous ne voulons point
d'une amie, qui veut vieillir et mourir par sa faute; il y a de la
misère et de la pauvreté à votre conduite; il faut venir dès qu'il fera
beau.



LETTRE X.

Paris, 20 septembre 1690.


Vous avez reçu ma réponse avant que j'aie reçu votre lettre. Vous aurez
vu, par celle de madame _de Lavardin_ et par la mienne, que nous
voulions vous faire aller en Provence, puisque vous ne veniez point à
Paris; c'est tout ce qu'il y a de meilleur à faire: le soleil est plus
beau, vous aurez compagnie; je dis même, séparée de madame _de Grignan_,
qui n'est pas peu; un gros château, bien des gens; enfin, c'est vivre
que d'être là. Je loue extrêmement monsieur votre fils de consentir à
vous perdre pour votre intérêt; si j'étois en train d'écrire, je lui en
ferois des complimens: partez tout le plutôt qu'il vous sera possible.
Mandez-nous par quelles villes vous passerez, et à peu près le temps:
vous y trouverez de nos lettres. Je suis dans des vapeurs les plus
tristes et les plus cruelles où l'on puisse être; il n'y a qu'à
souffrir, quand c'est la volonté de Dieu.

C'est du meilleur de mon cœur que j'approuve votre voyage de Provence:
je vous le dis sans flatterie, et nous l'avions pensé, madame _de
Lavardin_ et moi, sans savoir en aucune façon que ce fût votre
dessein[152].



LETTRE XI.

Paris, 20 septembre 1691.


Ma santé est un peu meilleure qu'elle n'a été, c'est-à-dire que j'ai un
peu moins de vapeurs; je ne connois point d'autre mal; ne vous inquiétez
pas de ma santé; mes maux ne sont pas dangereux; et quand ils le
deviendroient, ce ne seroit que par une grande langueur et par un grand
desséchement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour: ainsi, ma belle,
soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie; vous aurez le loisir
d'être préparée à tout ce qui arrivera, si ce n'est à des accidens
imprévus, à quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus qu'une
autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre; une personne en
santé me paroît un prodige. M. le chevalier _de Grignan_ a soin de moi;
j'en ai une reconnoissance parfaite, et je l'aime de tout mon cœur.
Madame la duchesse _de Chaulnes_ me vint voir hier; elle a mille bontés
pour moi; mon état lui fait pitié. Ma belle-fille a eu une fausse couche
huit jours après être accouchée; il y a assez de femmes à qui cela
arrive; c'est avoir été bien près d'avoir deux enfans; sa fille se porte
bien; ils n'en auront que trop. Notre pauvre ami _Croisilles_[153] est
toujours à Saint-Gratien: il me mande qu'il se porte fort bien à la
campagne; il faudroit que vous vissiez comme il est fait, pour admirer
qu'il se vante de se porter fort bien; nous en sommes véritablement en
peine, le chevalier _de Grignan_ et moi. L'abbé _Testu_ est allé faire
un voyage à la campagne; nous le soupçonnons, M. _de Chaulnes_ et moi,
d'être allé à la Trappe. La bonne femme, madame _Lavocat_, est bien
malade; il y a aussi bien long-temps qu'elle est au monde. Je suis toute
à vous, ma chère amie, et à toute votre aimable et bonne compagnie.

L'on vient de me dire que M. _de la Feuillade_[154] étoit mort cette
nuit; si cela est véritable, voilà un bel exemple pour se tourmenter des
biens de ce monde.



LETTRE XII.

Paris, 26 septembre 1691.


Venir à Paris pour l'amour de moi, ma chère amie! la seule pensée m'en
fait peur. Dieu me garde de vous déranger ainsi! et, quoique je souhaite
ardemment le plaisir de vous voir, je l'acheterois trop cher, si c'étoit
à vos dépens. Je vous mandai, il y a huit jours, la vérité de mon état;
j'étois parfaitement bien, et j'ai été comme par miracle, quinze jours
sans vapeurs, c'est-à-dire, guérie de tous maux. Je ne suis plus si bien
depuis trois ou quatre jours, et c'est la seule vue d'une lettre
cachetée, que je n'ai point ouverte, qui a ému mes vapeurs. Je
ressemble, comme deux gouttes d'eau, à une femme ensorcelée; mais,
l'après-dînée, je suis assez comme une autre personne; je vous écrivis,
il y a un mois ou deux, que c'étoit ma méchante heure, et c'est à
présent la bonne. J'espère que mon mal, après avoir tourné et changé, me
quittera peut-être; mais je demeurerai toujours une très-sotte femme; et
vous ne sauriez croire comme je suis étonnée de l'être; je n'avois point
été nourrie dans l'opinion que je le pusse devenir. Je reviens à votre
voyage, ma belle, comptez que c'est un château en Espagne pour moi, que
de m'imaginer le plaisir de vous voir, mais mon plaisir seroit troublé,
si votre voyage ne s'accordoit pas avec les affaires de madame _de
Grignan_ et avec les vôtres. Il me paroît cependant, tout intérêt à
part, que vous feriez fort bien de venir l'une et l'autre; mais je ne
puis assez vous dire à quel point je suis touchée de la pensée de
revenir uniquement à cause de moi. Je vous écrirai plus au long au
premier jour.



LETTRE XIII.

Paris, mercredi 10 octobre 1691.


J'ai eu des vapeurs cruelles qui me durent encore, et qui me durent
comme un point de fièvre qui m'afflige. En un mot, je suis folle,
quoique je sois assurément une femme assez sage. Je veux remercier
madame _de Grignan_ pour me calmer l'esprit; elle a écrit des merveilles
pour moi à monsieur le chevalier _de Grignan_.


_A madame_ DE GRIGNAN.

Je vous en remercie, Madame, et je vous prie d'ordonner à M. le
chevalier _de Grignan_ de m'aimer; je l'aime de tout mon cœur: c'est un
homme que cet homme-là. Ramenez madame votre mère; vous avez mille
affaires ici; prenez garde de voir vos affaires domestiques de trop
près, et que les maisons ne vous empêchent de voir la ville. Il y a plus
d'une sorte d'intérêt en ce monde. Venez, Madame, venez ici pour l'amour
des personnes qui vous aiment, et songez qu'en travaillant pour vous,
c'est me donner en même temps la joie de voir madame votre mère.


_A Madame_ DE SÉVIGNÉ.

Mon dieu! ma chère amie, que je serai aise de vous voir! vraiment je
pleurerai bien; tout me fait fondre en larmes. J'ai reçu ce matin des
lettres de mon fils l'abbé, qui étoit en Poitou, à deux lieues de madame
_de la Troche_. Un gentilhomme d'importance; gendre de madame _de la
Rochebardon_, chez qui madame _de la Troche_ est actuellement, vint dire
adieu à mon fils, et c'est là qu'il apprit la mort de _la Troche_[155],
par la gazette, s'il vous plaît; car je n'en avois point parlé à mon
fils, qui me fait une peinture de la désolation de ce gentilhomme
d'avoir à donner chez lui une telle nouvelle, ce qui m'a rejetée dans
les larmes: j'y retombe bien toute seule. M. _de Pomponne_ croyoit
madame _de la Troche_ riche, je lui ai écrit, et il m'a mandé que la
duchesse _du Lude_ l'avoit détrompé, et qu'ils avoient présenté un
placet pour elle. _Croisilles_ sort d'ici; il m'est venu voir de
Saint-Gratien; je lui ai fait vos complimens; il est fort bien. Ma
petite fille est louche comme un chien: il n'importe; madame _de
Grignan_ l'a bien été; c'est tout dire. Me voilà à bout de mon écriture,
et toute à vous plus que jamais, s'il est possible.



LETTRE XIV.

Paris, 24, janvier 1692.


Hélas! ma belle, tout ce que j'ai à vous dire de ma santé est bien
mauvais; en un mot, je n'ai repos ni nuit ni jour, ni dans le corps ni
dans l'esprit; je ne suis une personne, ni par l'un ni par l'autre; je
péris à vue d'œil; il faut finir quand il plaît à Dieu, et j'y suis
soumise. L'horrible froid qu'il fait m'empêche de voir madame _de
Lavardin_. Croyez, ma très-chère, que vous êtes la personne du monde que
j'ai le plus véritablement aimée.



EXTRAITS DE LETTRES DIVERSES.

_Madame_ de la Fayette _se moque des ridicules manières de parler de
quelques personnes de son temps. Elle fait parler un amant jaloux à sa
maîtresse._

PREMIER EXTRAIT.


Ce sont de ces sortes de choses qu'on ne pardonne pas en mille ans, que
le trait que vous me fîtes hier. Vous étiez belle comme un petit ange.
Vous savez que je suis alerte sur le compte de _Dangeau_; je vous
l'avois dit de bonne foi; et cependant vous me quittâtes franc et net
pour le galoper; cela s'appelle rompre de couronne à couronne; c'est
n'avoir aucun ménagement et manquer à toutes sortes d'égards. Vous
sentez que cette manière de peindre m'a tiré de grands rideaux. Vous
avez oublié qu'il y a des choses dont je ne tâte jamais, et que je suis
une espèce d'homme que l'on ne trouve pas aisément sur un certain pied.
Sûrement ce n'est point mon caractère que d'être dupe et de donner dans
le panneau tête baissée. Je me le tiens pour dit; j'entends le françois.
A la vérité, je ne ferai point de fracas; j'en userai fort honnêtement;
je n'afficherai point; je ne donnerai rien au public; je retirerai mes
troupes; mais comptez que vous n'avez point obligé un ingrat.


SECOND EXTRAIT,

_Composé de phrases où il n'y a point de sens_, _et que bien des gens de
la cour mettent dans leurs discours._


Je vous assure, Monseigneur, qu'on est bien chagrin de ne pouvoir faire
son devoir, et il est fort honnête de le pardonner. Je vous écris cette
missive pour vous donner des nouvelles de M. _Domdtel_; j'espère qu'il
sera bientôt hors d'affaire, et que sa maladie ne sera pas longue. Je me
suis trouvé depuis peu à un grand repas où l'on a mangé une bonne soupe,
et où vous avez été bien célébré. Vous savez, Monseigneur, que vous
inspirez la joie. L'on fit mille plaisanteries; vous me ferez bien la
justice de croire que l'on a eu le dernier déplaisir de ne vous y avoir
pas. J'ai bien envie d'avoir l'honneur de vous voit pour vous entretenir
sur mon gazon. Mes fermiers sont cause que je ne puis m'aller rabattre
chez _Fredole_; mais je vas souvent en un lieu où l'on aime à se
réjouir, et où l'on met les plats en bataille. Il y a une personne qui
désire fort le tête-à-tête avec vous. Vous connoîtrez dans son dialogue
qu'elle a du savoir-faire, et que l'on vous trouve furieusement aimable;
je vous dis tout ceci, parce que je suis engoué de vous; car votre
caractère me réjouit; et, de bonne foi, il est vrai que je me suis coulé
de mon pied en un lieu où j'ai vu de beaux esprits qui ne peuvent se
passer de vous à cause de votre génie. Je m'étonne que vous ne veniez
pas dialoguer avec les demoiselles; c'est à coup sûr que vous les
réjouissez quand elles vous voient; car, assurément, vous êtes du bel
air, et vous distinguez bien dans le beau monde, où l'on vous rend
justice. Il est vrai que je m'en allai hier au bal dans un grand
embarras, dont j'eus bien de la peine de me tirer; il est vrai que je
n'y demeurai pas long-temps; j'ouïs la bonne femme qui me parla bien de
vous, qui me dit que vous faisiez figure. Elle vous aime autant que les
demoiselles; sûrement vous êtes aujourd'hui la coqueluche de tout le
monde; il est vrai que votre mérite n'est pas postiche. Les demoiselles
en rendent sûrement de bons témoignages.



PORTRAIT

DE

LA MARQUISE DE SÉVIGNÉ,

PAR MADAME

LA COMTESSE DE LA FAYETTE,

SOUS LE NOM D'UN INCONNU.


Tous ceux qui se mêlent de peindre des belles, se tuent de les embellir
pour leur plaire, et n'oseroient leur dire un seul de leurs défauts;
mais pour moi, Madame, grâce au privilège d'inconnu que j'ai auprès de
vous, je m'en vais vous peindre bien hardiment, et vous dire toutes vos
vérités tout à mon aise, sans craindre de m'attirer votre colère; je
suis au désespoir de n'en avoir que d'agréables à vous conter; car ce me
seroit un grand déplaisir si, après vous avoir reproché mille défauts,
je voyois cet inconnu aussi bien reçu de vous, que mille gens qui n'ont
fait toute leur vie que de vous louer. Je ne veux point vous accabler de
louanges, et m'amuser à vous dire que votre taille est admirable, que
votre teint a une beauté et une fleur qui assurent que vous n'avez que
vingt ans, que votre bouche, vos dents et vos cheveux sont
incomparables; je ne veux point vous dire toutes ces choses; votre
miroir vous les dit assez; mais comme vous ne vous amusez pas à lui
parler, il ne peut vous dire combien vous êtes aimable et charmante
quand vous parlez; et c'est ce que je veux vous apprendre.

Sachez donc, Madame, si par hasard vous ne le savez pas, que votre
esprit pare et embellit si fort votre personne, qu'il n'y en a point au
monde de si agréable. Lorsque vous êtes animée dans une conversation
dont la contrainte est bannie, tout ce que vous dites a un tel charme,
et vous sied si bien, que vos paroles attirent les ris et les grâces
autour de vous; et le brillant de votre esprit donne un si grand éclat
à votre teint et à vos yeux, que, quoiqu'il semble que l'esprit ne dût
toucher que les oreilles, il est pourtant certain que le vôtre éblouit
les yeux, et que, lorsqu'on vous écoute, l'on ne voit plus qu'il manque
quelque chose à la régularité de vos traits, et l'on vous croit la
beauté du monde la plus achevée. Vous pouvez juger, par ce que je viens
de vous dire, que, si je vous suis inconnu, vous ne m'êtes pas inconnue,
et qu'il faut que j'aie eu plus d'une fois l'honneur de vous voir et de
vous entretenir, pour avoir démêlé ce qui fait en vous cet agrément dont
tout le monde est surpris; mais je veux encore vous faire voir, Madame,
que je ne connois pas moins les qualités solides qui sont en vous, que
je sais les agréables dont on est touché. Votre âme est grande, noble,
propre à dispenser des trésors, et incapable de s'abaisser au soin d'en
amasser. Vous êtes sensible à la gloire et à l'ambition, et vous ne
l'êtes pas moins au plaisir. Vous paroissez née pour eux, et il semble
qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente les
divertissemens, et les divertissemens augmentent votre beauté lorsqu'ils
vous environnent; enfin la joie est l'éaât véritable de votre âme, et le
chagrin vous est plus contraire qu'à personne du monde. Vous êtes
naturellement tendre et passionnée; mais, à la honte de notre sexe,
cette tendresse nous a été inutile, et vous l'avez renfermée dans le
vôtre, en la donnant à madame _de la Fayette_. Ah! Madame, s'il y avoit
quelqu'un au monde assez heureux pour que vous ne l'eussiez pas trouvé
indigne de ce trésor dont elle jouit, et qu'il n'eût pas tout mis en
usage pour le posséder, il mériteroit toutes les disgrâces dont l'amour
peut accabler ceux qui vivent sous son empire. Quel bonheur d'être le
maître d'un cœur comme le vôtre, dont les sentimens fussent expliqués
par cet esprit galant et agréable que les dieux vous ont donné! et votre
cœur, Madame, est sans doute un bien qui ne se peut mériter; jamais il
n'y en eut un si généreux, si bien fait et si fidèle. Il y a des gens
qui vous soupçonnent de ne le montrer pas toujours tel qu'il est; mais,
au contraire, vous êtes si accoutumée à n'y rien sentir qu'il ne vous
soit honorable de montrer, que même vous y laissez voir quelquefois ce
que la prudence du siècle vous obligeroit de cacher. Vous êtes née la
plus civile et la plus obligeante personne qui ait jamais été, et, par
un air libre et doux qui est dans toutes vos actions, les plus simples
complimens de bienséance paroissent, en votre bouche, des protestations
d'amitié, et tous ceux qui sortent d'auprès de vous s'en vont persuadés
de votre estime et de votre bienveillance, sans qu'ils se puissent dire
à eux-mêmes quelle marque vous leur avez donnée de l'une et de l'autre.
Enfin, vous avez reçu des grâces du ciel qui n'ont jamais été données
qu'à vous; et le monde vous est obligé de lui être venu montrer mille
agréables qualités qui, jusqu'ici, lui avoient été inconnues. Je ne
veux point m'embarquer à vous les dépeindre toutes; car je romprois le
dessein que j'ai de ne vous pas accabler de louanges, et, de plus,
Madame, pour vous en donner qui fussent

    Dignes de vous et de paroître,
    Il faudroit être votre amant,
    Et je n'ai pas l'honneur de l'être[156].


_Fin des lettres de Madame de la Fayette._



LETTRES

DE

NINON DE L'ENCLOS.



NOTICE

SUR

NINON DE L'ENCLOS.


Anne de l'Enclos naquit à Paris le 15 mai 1616 de M. _de l'Enclos_,
gentilhomme de Touraine, et de mademoiselle _de Raconis_, son épouse,
d'une famille noble de l'Orléanois.

Madame _de l'Enclos_ vouloit faire de Ninon une dévote; mais M. _de
l'Enclos_, homme d'esprit et de plaisir, se chargea lui-même de
l'éducation de sa fille, et donna une direction toute différente à ses
inclinations.

_Ninon_ perdit ses parens de bonne heure: dès l'âge de quinze ans, elle
se trouva maîtresse d'elle-même, et d'une fortune que les dissipations
de son père avoient considérablement réduite. Elle mit son bien à fonds
perdu, et se fit, par ce moyen, un revenu suffisant pour vivre dans
l'aisance, et même obliger ses amis au besoin. Elle sut économiser sans
avarice, et dépenser sans profusion.

Plusieurs fois elle fut recherchée en mariage; mais elle chérissoit trop
l'indépendance pour contracter un pareil engagement.

Élevée dans les principes les moins sévères, et née avec des sens fort
vifs, elle se livra toute entière aux plaisirs de l'amour. Nous
n'entreprendrons point de faire l'apologie d'une conduite aussi peu
retenue; en renonçant à la principale vertu de son sexe, Ninon a sans
doute perdu une grande partie de ses droits à l'estime; mais s'il n'est
pas permis de chercher à excuser ses torts, il doit l'être au moins de
mettre sous les yeux du lecteur tout ce qui peut contribuer à les faire
juger moins rigoureusement. M. _de l'Enclos_, professant ouvertement
l'épicuréisme le plus relâché, avoit donné à sa fille des préceptes de
volupté qu'il ne confirmoit que trop par sa manière de vivre; et l'on
sait quelle influence exercent sur nos idées et nos actions de toute la
vie, les discours et l'exemple des personnes qui ont présidé à notre
éducation, sur-tout lorsque ces personnes nous ont été chères, et que
leur doctrine a flatté nos goûts, au lieu de les contrarier. Abandonnée
fort jeune à sa propre volonté, entourée de mille adorateurs que lui
attiroient ses charmes, flattée d'inspirer de l'amour, ne pouvant
s'empêcher d'en ressentir elle-même pour des hommes qui réunissoient
presque tous aux grâces de l'esprit et du corps l'éclat d'une grande
fortune ou d'un grand nom, comment _Ninon_ se seroit-elle défendue
contre tant de séductions? Elle y céda sans résistance; mais si elle fut
foible, elle ne fut point vile. Quoiqu'elle eut le tort très-grand de ne
considérer l'amour que comme une sensation et non point comme un
sentiment, on ne voit pas que ce travers d'opinion, qui auroit pu
l'entraîner aux choix les plus honteux, lui en ait jamais fait faire un
seul que la délicatesse la plus platonique eût pu désavouer. La liste de
ses amans est nombreuse; mais il n'y figure aucun nom que, pour son
honneur, on soit fâché d'y trouver inscrit; ce sont les _Condé_, les _la
Rochefoucauld_, les _Longueville_, les _Coligni_, les _Villarceaux_,
les _Sévigné_, les _d'Albret_, les _d'Estrées_, les _Gersey_, les
_d'Effiat_, les _Clérembault_, les _la Châtre_, les _Bannier_, les
_Gourville_, etc. Mais ce qui établit sur-tout une prodigieuse
différence entre _Ninon_ et les autres femmes qui, comme elle, ont fait
de l'amour une sorte de profession, c'est qu'elle ne trafiqua point de
ses faveurs. Par inclination, par caprice ou même par vanité, elle les
accordoit en pur don à l'amabilité, au mérite, à la célébrité; mais
jamais elle ne les vendit à la richesse. Elle poussoit, dit-on, les
scrupules du désintéressement jusque-là, que ceux dont elle avoit
satisfait les désirs, en perdoient le droit de lui faire accepter les
dons les plus légers.

Celle qui rejetoit les présens de l'amour comme un salaire offensant,
n'étoit pas faite pour retenir les dépôts de l'amitié. _Gourville_,
obligé de fuir du royaume, avoit confié vingt mille écus en or à
_Ninon_, dont il étoit alors l'amant, et remis pareille somme entre les
mains d'un personnage fameux par l'austérité de ses mœurs. _Gourville_
revint. L'ecclésiastique (c'en étoit un) nia le dépôt. _Gourville_, à
qui _Ninon_ dans l'intervalle avoit donné un successeur, lui fit
l'injure de la croire aussi peu fidèle en affaires qu'en amour, et il
doutoit si peu de son malheur qu'il s'épargnoit jusqu'à la peine d'aller
s'en assurer. _Ninon_ l'envoya chercher. «Mon cher _Gourville_, lui
dit-elle, il m'est arrivé un grand malheur pendant votre absence. J'ai
perdu le goût que j'avois pour vous; mais je n'ai pas perdu la mémoire.
Voici les vingt mille écus que vous m'avez confiés à votre départ de
Paris. Ils sont encore dans la cassette où vous les avez serrés
vous-même.»

_Ninon_ ne trahissoit point ses amans; elle cessoit de les aimer et le
leur disoit. Ce ne fut que pour se soustraire aux fatigantes
importunités de _la Châtre_, qu'elle lui signa ce fameux billet, où elle
faisoit de tous les sermens celui qu'elle étoit le moins en état de
tenir, le serment de n'en aimer jamais d'autre de sa vie; et elle ne se
crut pas liée un seul instant par un engagement aussi téméraire. Au
reste il est certain, d'après son caractère, que si le porteur de cette
risible cédule eût été de retour auprès d'elle, quand il lui vint en
fantaisie de manquer à la foi jurée, elle lui auroit ingénument confié à
lui-même que son billet ne valoit plus rien.

Volage en amour, mais non point perfide, _Ninon_ étoit en amitié d'une
constance à toute épreuve. Ses amans, en cessant de l'être, devenoient
ses amis, et c'étoit pour toujours. L'amitié étoit le seul sentiment
respectable à ses yeux, et elle en remplissoit religieusement tous les
devoirs. J. J. _Rousseau_ a dit: «Je n'aurois pas plus voulu d'elle pour
mon ami que pour ma maîtresse.» On ne voit pas trop par quel motif il
eût répugné si fort à être l'ami de _Ninon_; on expliqueroit plus
facilement encore pourquoi il eût refusé d'être son amant, quoiqu'à dire
vrai, _Rousseau_ lui-même eût peut-être eu bien de la peine à se
défendre de ses charmes, si elle se fût mis en tête de venir à bout de
sa philosophie.

Tous ses contemporains s'accordent à la peindre comme la plus
séduisante des femmes. Sa taille, disent-ils, étoit pleine de grâce et
de noblesse; sa figure n'étoit pas parfaitement régulière, et n'avoit
point ce grand éclat de beauté qui frappe d'abord; mais l'examen y
faisoit découvrir une foule d'agrémens et de finesses qui la faisoient
préférer aux figures les plus correctes et les plus éblouissantes. Elle
dédaignoit le luxe des habits, ou plutôt, par une coquetterie mieux
entendue, elle le rejetoit comme contraire aux intérêts de sa beauté.
Une propreté recherchée, une simplicité élégante faisoient tous les
frais de sa parure. Les charmes de sa personne se conservèrent si
long-temps, ils diminuèrent d'une manière si lente et si peu sensible,
qu'elle prolongea le don de plaire et d'exciter le désir, jusqu'à un âge
où toutes les autres femmes sont trop heureuses de ne pas exciter le
dégoût. On prétend qu'à quatre-vingts ans elle inspira une vive passion
à l'abbé _Gedoyn_. _Voltaire_ ne rejette point entièrement cette
anecdote, comme quelques autres ont fait; mais à l'abbé _Gedoyn_ il
substitue l'abbé _de Château-Neuf_, et il rabat dix années de l'âge
attribué à _Ninon_ quand elle fit sa dernière folie. Au compte même de
_Voltaire_, c'est encore avoir poussé bien loin sa carrière amoureuse.
L'abbé _Fraguier_, qui n'avoit connu _Ninon_ que dans un âge déjà
très-avancé, disoit que _quiconque vouloit faire attention à ses yeux,
pouvoit y lire encore toute son histoire_. _Chaulieu_ exprimoit
autrement la même idée: _L'amour_, disoit-il, _s'étoit retiré jusque
dans les rides de son front._

L'esprit de _Ninon_ n'étoit pas moins célèbre que ses charmes. Elle
l'avoit tout à la fois agréable et solide. Elle se l'étoit formé de
bonne heure par la lecture de nos meilleurs écrivains. A l'âge de dix
ans, _Montaigne_ et _Charron_ étoient ses livres favoris. Elle parloit
avec facilité l'italien et l'espagnol. Elle évitoit avec un soin extrême
le ridicule si commun parmi les femmes qui se croient ou sont en effet
plus instruites que les autres, celui de faire parade de leur savoir.
_Mignard_ se plaignoit de ce que sa fille, depuis madame la comtesse _de
Feuquières_, manquoit de mémoire: _Vous êtes trop heureux, Monsieur_,
lui dit _Ninon_, _elle ne citera point_. «Son entretien étoit doux et
léger, dit l'abbé _Fraguier_: le contraire la blessoit, mais il n'y
paroissoit point.» Elle n'avoit pas négligé les arts agréables; elle
dansoit avec grâce, chantoit avec goût, et jouoit très-bien du
clavecin, du luth, du tuorbe et de la guitare.

Tant d'agrémens réunis ne pouvoient manquer d'attirer chez elle l'élite
de la cour et de la ville. Les hommes les plus distingués par la
naissance, l'esprit et les talens, lui faisoient une cour assidue. Les
mères ambitionnoient pour leurs fils l'avantage d'être admis chez
_Ninon_, auprès de qui ils se formoient aux manières et au ton de la
bonne compagnie. Cette faveur n'étoit point accordée indistinctement à
tous ceux qui la sollicitoient. Un mérite reconnu, ou d'heureuses
dispositions pour en acquérir, étoient, avec la probité, les seuls
titres qui pussent la faire obtenir. _Ninon_ n'y fut trompée qu'une
fois. A la sollicitation d'un de ses meilleurs amis, elle avoit
consenti à recevoir chez elle un M. _Rémond_, dont l'éducation ne lui
fit point d'honneur. Il se signala bientôt dans le monde par toutes
sortes de ridicules. On apprit à _Ninon_ qu'il alloit se vantant partout
d'avoir été formé par elle. _Je suis comme Dieu, dit-elle, qui s'est
repenti d'avoir formé l'homme._ _Chapelle_ fut exclus de sa maison, à
cause de son ivrognerie, quoique ce défaut, qui est devenu le partage de
la dernière classe du peuple, fût encore de mode alors parmi les plus
honnêtes gens. _Chapelle_, offensé, jura que pendant un mois il ne se
coucheroit pas sans être ivre, et sans avoir fait une chanson contre
_Ninon_. Il tint parole, dit _Voltaire_.

On conçoit sans peine que les hommes, moins scrupuleux dans leurs
liaisons de tout genre, aient recherché avec empressement la société
d'une femme, disons le mot, d'une courtisane charmante, et se soient, en
quelque sorte, fait un honneur d'y être admis; mais que des femmes, à
qui le soin de leur réputation commandoit à cet égard la plus grande
réserve, n'aient point rougi d'être ouvertement les amies de _Ninon_,
voilà ce qui étonne avec raison, voilà ce qu'on ne peut expliquer que
par un mérite vraiment extraordinaire dans la personne qui les faisoit
ainsi passer par-dessus les conseils du plus sage préjugé. Cela fait
supposer aussi, que _Ninon_ mettoit dans sa conduite autant de décence
extérieure qu'il en falloit, pour que des femmes honnêtes ne fussent
point embarrassées chez elle de leur contenance. Mesdames _de la Suze_,
_de Castelnau_, _de la Ferté_, _de Sulli_, _de Fiesque_, _de la
Fayette_, _de Choisi_, _de Lambert_, _de Bouillon-Mancini_, _de
Sandwich_, etc., furent liées avec elle d'une amitié très-étroite. Elle
en avoit contracté une plus intime encore avec madame _de Maintenon_,
lorsque celle-ci n'étoit que mademoiselle _d'Aubigné_ ou madame
_Scarron_; elles couchèrent plusieurs mois ensemble dans le même lit, et
l'on assure que mademoiselle _d'Aubigné_ enleva à _Ninon_,
_Villarceaux_, son amant, sans que _Ninon_ en sût plus mauvais gré à
l'un et à l'autre. Madame _de Maintenon_, parvenue au comble de la
faveur, fit proposer à son ancienne amie de se faire dévote, et de venir
auprès d'elle à la cour. _Ninon_ refusa. Ce ne fut pas la seule fois
qu'elle sacrifia la fortune et la faveur à son amour pour le repos et la
liberté. La reine _Christine_ fit en vain mille efforts pour l'emmener
avec elle à Rome. _Christine_ dit en partant qu'elle n'avoit trouvé
aucune femme en France qui lui plût autant que _l'illustre Ninon_. C'est
dans une conversation avec cette reine que _Ninon_ qualifia les
précieuses de _jansénistes de l'amour_. Madame _de Sévigné_ n'aimoit
point _Ninon_. Dans plusieurs de ses lettres, elle parle d'elle avec
très-peu de considération. Sa prévention est excusable; le marquis _de
Sévigné_ s'occupoit peu de son avancement, mais en revanche il
travailloit assez efficacement à déranger une fortune que sa mère
mettoit tous ses soins à conserver. Madame _de Sévigné_ crut voir dans
l'amour de son fils pour _Ninon_ la cause de son indolence et de ses
dissipations. La _Champmêlé_, qui succéda à _Ninon_ dans le cœur du
marquis _de Sévigné_, eut aussi sa part de la mauvaise humeur et des
ressentimens de cette mère tendre et inquiète. En général, elle ne
ménageoit aucun de ceux qu'elle croyoit pouvoir accuser du dérangement
de son fils. Pour un ou deux soupers que celui-ci fit accepter à
_Racine_ et à _Boileau_, elle parle quelque part d'eux, comme de poëtes
faméliques, pour qui un repas pris en ville est une bonne fortune. Or,
on sait que _Boileau_ recevoit chez lui les plus grands seigneurs, et
que _Racine_ refusoit de dîner avec M. le duc _de Bourbon_, pour manger
une carpe en famille.

Revenons à _Ninon_. Plusieurs beaux esprits du temps, plusieurs
écrivains assez distingués la célébrèrent en prose et en vers. De ce
nombre furent _Scarron_, _Regnier-Desmarais_, l'abbé _de Châteauneuf_ et
_Saint-Evremont_. Ce dernier partageoit ses adorations entre elle et la
fameuse duchesse _de Mazarin_. Tout le monde connoît le joli quatrain
qu'il fit pour _Ninon_:

    L'indulgente et sage nature
    A formé l'âme de _Ninon_,
    De la volupté d'Épicure,
    Et de la vertu de Caton.

Un hommage plus flatteur encore pour elle, c'est le cas que _Molière_
faisoit de son goût et de son esprit; il la consultoit, dit-on, sur tous
ses ouvrages. Comme il lui avoit lu un jour son _Tartuffe_, elle lui fit
le récit d'une aventure qui lui étoit arrivée avec un scélérat à peu
près de la même espèce. _Molière_ rapporta qu'elle lui en avoit fait le
portrait avec des couleurs si vives et si naturelles, que, si sa pièce
n'eût pas été faite, il ne l'auroit jamais entreprise, tant il se
seroit cru incapable de rien mettre sur le théâtre d'aussi parfait que
le _Tartuffe_ de mademoiselle _de l'Enclos_. _Voltaire_ trouve
l'anecdote peu vraisemblable, quoiqu'on en ait pour garant l'abbé _de
Châteauneuf_, qui disoit la tenir de _Molière_ lui-même. On peut
l'adopter, en admettant que _Molière_ a parlé avec un peu trop de
modestie sur son propre compte, et d'exagération sur celui de _Ninon_,
qui l'avoit frappé d'admiration par son talent pour saisir et peindre le
ridicule.

Ses contes et ses bons mots lui avoient fait de bonne heure une
réputation. On cite d'elle une foule de réflexions profondes ou
ingénieuses. Nous n'en rapporterons que quelques-unes. Elle eut, à l'âge
de vingt-deux ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis
déploroient sa destinée qui l'enlevoit à la fleur de son âge. _Ah!_
dit-elle, _je ne laisse au monde que des mourans._ Ce mot est bien
philosophique. _La beauté sans les grâces_, disoit-elle souvent, _est un
hameçon sans appât_. Elle disoit un jour à _Saint-Evremont_ qu'_elle
rendoit grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et qu'elle le prioit
tous les matins de la préserver des sottises de son cœur._ Elle
prétendoit qu'_une femme sensée ne devroit jamais prendre d'amant sans
l'aveu de son cœur, ni de mari sans le consentement de sa raison._
_Ninon_ avoit le talent des vers; mais elle en faisoit rarement usage.
Le Grand-Prieur _de Vendôme_ avoit essayé inutilement de se faire aimer
d'elle; indigné de ses refus, il mit un jour sur sa toilette ce
quatrain:

    Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,
    Je renonce sans peine à tes foibles appas:
          Mon amour te prêtoit des charmes,
          Ingrate, que tu n'avois pas.

Elle y répondit par cette plaisante parodie:

    Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,
    Je te vois renoncer à mes foibles appas;
          Mais si l'amour prête des charmes,
          Pourquoi n'en empruntois-tu pas?

Le bonheur dont jouissoit _Ninon_ ne fut troublé qu'une fois, mais ce
fut par l'accident le plus affreux. L'un des deux fils qu'elle avoit eus
de _Villarceaux_, ignorant qu'elle étoit sa mère, devint éperdument
amoureux d'elle, et lorsque voulant mettre fin à cette fatale passion,
elle lui eût révélé le secret de sa naissance, l'infortuné jeune homme
alla se poignarder de désespoir. Son autre fils, nommé _la Boissière_,
fit une espèce de fortune; il devint capitaine de vaisseau, et mourut à
Toulon, en 1732, âgé de 75 ans.

Tout le monde sait que _Voltaire_ fut présenté à _Ninon_ au sortir du
collége par l'abbé de _Châteauneuf_, et qu'elle lui laissa par son
testament deux mille francs pour acheter des livres.

_Ninon_ mourut à Paris dans sa maison de la rue des Tournelles, au
Marais, le 17 octobre 1706, sur les cinq heures du soir, à l'âge de
quatre-vingt-dix ans et cinq mois.

On a écrit plusieurs fois sa vie. _Voltaire_ impatienté de voir paroître
tant de _mémoires_ sur elle, disoit: _Si cette mode continue, il y aura
bientôt autant d'histoires de Ninon que de Louis XIV._



LETTRES

DE

MLLE. DE L'ENCLOS;

A M. DE ST.-EVREMONT,

ET

DE M. DE ST.-EVREMONT

A MLLE. DE L'ENCLOS.



LETTRE PREMIÈRE.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


Votre vie, ma très-chère, a été trop illustre pour n'être pas continuée
de la même manière jusqu'à la fin. Que l'_enfer de_ M. _de la
Rochefoucauld_[157] ne vous épouvante pas; c'étoit un _enfer_ médité,
dont il vouloit faire une maxime. Prononcez donc le mot d'amour
hardiment, et que celui de vieille ne sorte jamais de votre bouche. Il y
a tant d'esprit dans votre lettre, que vous ne laissez pas même imaginer
le commencement du retour. Quelle ingratitude d'avoir honte de nommer
l'amour à qui vous devez votre mérite et vos plaisirs! Car enfin, ma
belle gardeuse de cassette, la réputation de votre probité est
particulièrement établie sur ce que vous avez résisté à des amans qui se
fussent accommodés volontiers de l'argent de vos amis. Avouez toutes vos
passions pour faire valoir toutes vos vertus. Cependant, vous n'avez
exprimé que la moitié du caractère. Il n'y a rien de mieux que la part
qui regarde vos amis; rien de plus sec que ce qui regarde vos amans. En
peu de vers, je veux faire le caractère entier; et le voici formé de
toutes les qualités que vous avez, ou que vous avez eues.

        Dans vos amours on vous trouvoit légère,
        En amitié toujours sûre et sincère;
        Pour vos amans les humeurs de Vénus,
        Pour vos amis les solides vertus.
        Quand les premiers vous nommoient infidelle,
        Et qu'asservis encore à votre loi,
        Ils reprochoient une flamme nouvelle,
    Les autres se louoient de votre bonne foi.
        Tantôt c'étoit le naturel d'Hélène,
        Ses appétits, comme tous ses appas;
        Tantôt c'étoit la probité romaine,
        C'étoit d'honneur la règle et le compas.
        Dans un couvent, en sœur dépositaire,
        Vous auriez bien ménagé quelqu'affaire;
        Et dans le monde, à garder les dépôts,
    On vous eût justement préférée aux dévots.

Que cette diversité ne vous surprenne point.

    L'indulgente et sage nature,
    A formé l'âme de _Ninon_,
    De la volupté d'Épicure,
    Et de la vertu de Caton.



LETTRE II.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.


J'étois dans ma chambre, toute seule, et très-lasse de lecture, lorsque
l'on me dit: voilà un homme de la part de M. _de Saint-Evremont_. Jugez
si tout mon ennui ne s'est pas dissipé dans le moment. J'ai eu le
plaisir de parler de vous, et j'en ai appris des choses que les lettres
ne disent point: votre santé parfaite et vos occupations. La joie de
l'esprit en marque la force; et votre lettre, comme du temps que M.
_d'Olonne_ vous faisoit suivre, m'assure que l'Angleterre vous promet
encore quarante ans de vie; car il me semble que ce n'est qu'en
Angleterre que l'on parle de ceux qui ont vécu au delà de l'âge de
l'homme. J'aurois souhaité de passer ce qui me reste de vie avec vous:
si vous aviez pensé comme moi, vous seriez ici. Il est pourtant assez
beau de se souvenir toujours des personnes que l'on a aimées; et c'est
peut-être pour embellir mon épitaphe que cette séparation du corps s'est
faite. Je souhaiterois que le jeune[158] prédicateur m'eût trouvée dans
la _gloire de Niquée_, où l'on ne change point; car il me paroît que
vous m'y croyez des premières enchantées. Ne changez point vos idées sur
cela; elles m'ont toujours été favorables, et que cette communication,
que quelques philosophes croyoient au-dessus de la présence, dure
toujours.

J'ai témoigné à M. _Turretin_ la joie que j'aurois de lui être bonne à
quelque chose. Il a trouvé ici de mes amis qui l'ont jugé digne des
louanges que vous lui donnez. S'il veut profiter de ce qui nous reste
d'honnêtes abbés en l'absence de la cour, il sera traité comme un homme
que vous estimez. J'ai lu devant lui votre lettre avec des lunettes,
mais elles ne me siéent pas mal; j'ai toujours eu la mine grave. S'il
est amoureux du mérite que l'on appelle ici _distingué_, peut-être que
votre souhait sera accompli; car tous les jours on me veut consoler de
mes pertes par ce beau mot.

J'ai su que vous souhaitiez _la Fontaine_ en Angleterre. On n'en jouit
guère à Paris. Sa tête est bien affoiblie: c'est le destin des poëtes;
le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre
amoureux pour _la Fontaine_. Il n'a guère aimé de femmes qui en eussent
pu faire la dépense.



LETTRE III.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


M. _Turretin_ m'a une grande obligation de lui avoir donné votre
connoissance. Je ne lui en ai pas une médiocre d'avoir servi de sujet à
la belle lettre que je viens de recevoir. Je ne doute point qu'il ne
vous ait trouvée avec les mêmes yeux que je vous ai vue: ces yeux, par
qui je connoissois toujours la nouvelle conquête d'un amant, quand ils
brilloient un peu plus que de coutume, et qui nous faisoient dire:

    Telle n'est point la Cythérée[159],
    Quand d'un nouveau feu s'allumant,
    Elle soit pompeuse et parée
    Pour la conquête d'un amant;
    Telle ne luit en sa carrière
    Des mois l'inégale courrière;
    Et telle dessus l'horizon,
    L'Aurore au matin ne s'étale,
    Quand les yeux même de Céphalo
    En feroient la comparaison.

Vous êtes encore la même pour moi; et quand la nature, qui n'a jamais
pardonné à personne, auroit épuisé son pouvoir à produire une petite
altération aux traits de votre visage, mon imagination sera toujours
pour vous cette _gloire de Niquée_, où vous savez qu'on ne changeoit
point. Vous n'en avez pas affaire pour vos yeux et pour vos dents, j'en
suis assuré. Le plus grand besoin que vous ayez, c'est de mon jugement,
pour bien connoître les avantages de votre esprit, qui se perfectionne
tous les jours. Vous êtes plus spirituelle que n'étoit la jeune et vive
_Ninon_.

    Telle n'étoit point _Ninon_,
    Quand le gagneur[160] de batailles,
    Après l'expédition
    Opposée aux funérailles,
Attendoit avec vous en conversation
Le mérite nouveau d'une autre impulsion.

    Votre esprit, à son courage
    Qui paroissoit abattu,
    Faisoit retrouver l'usage
    De sa première vertu.

    Le charme de vos paroles
    Passoit ceux des Espagnoles,
    A ranimer tous les sens
    Des amoureux languissans.

    Tant qu'on vit à votre service
    Un jeune, un aimable garçon[161],
  A qui Vénus fut rarement propice,
    _Bussi_ n'en fit point de chanson.

    Vous étiez même regardée
    Comme une nouvelle Médée;
Qui pourroit en amour rajeunir un Éson.
Que votre art seroit beau, qu'il seroit admirable,
    S'il me rendoit un Jason,
    Un Argonaute capable
    De conquérir la toison!



LETTRE IV.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

1696.


J'ai reçu la seconde lettre que vous m'avez écrite, obligeante,
agréable, spirituelle, où je reconnois les enjouemens de _Ninon_ et le
bon sens de mademoiselle _de Lenclos_. Je savois comment la première a
vécu; vous m'apprenez de quelle manière vit l'autre. Tout contribue à me
faire regretter le temps heureux que j'ai passé dans votre commerce, et
à désirer inutilement de vous voir encore. Je n'ai pas la force de me
transporter en France, et vous y avez des agrémens qui ne vous
laisseront pas venir en Angleterre. Madame _de Bouillon_ vous peut dire
que l'Angleterre a ses charmes; et je serois un ingrat, si je n'avouois
moi-même que j'y ai trouvé des douceurs. J'ai appris avec beaucoup de
plaisir que M. le comte _de Grammont_ a recouvré sa première santé, et
acquis une nouvelle dévotion. Jusqu'ici je me suis contenté
grossièrement d'être homme de bien. Il faut faire quelque chose de plus,
et je n'attends que votre exemple pour être dévôt. Vous vivez dans un
pays où l'on a de merveilleux avantages pour se sauver. Le vice n'y est
guère moins opposé à la mode qu'à la vertu. Pécher, c'est ne savoir pas
vivre, et choquer la bienséance autant que la religion. Il ne falloit
autrefois qu'être méchant; il faut être de plus malhonnête homme pour se
damner en France présentement. Ceux qui n'ont pas assez de considération
pour l'autre vie, sont conduits au salut par les égards et les devoirs
de celle-ci. C'en est assez sur une matière où la conversion de M. le
comte _de Grammont_ m'a engagé. Je la crois sincère et honnête. Il sied
bien à un homme qui n'est pas jeune, d'oublier qu'il l'a été. Je ne l'ai
pu faire jusqu'ici. Au contraire, du souvenir de mes jeunes ans, de la
mémoire de ma vivacité passée, je tâche d'animer la langueur de mes
vieux jours. Ce que je trouve de plus fâcheux à mon âge, c'est que
l'espérance est perdue: l'espérance, qui est la plus douce des passions,
et celle qui contribue davantage à nous faire vivre agréablement.
Désespérer de vous voir jamais, est ce qui me fait le plus de peine. Il
faut se contenter de vous écrire quelquefois, pour entretenir une amitié
qui résiste à la longueur du temps, à l'éloignement des lieux, et à la
froideur ordinaire de la vieillesse[162]. Ce dernier mot me regarde. La
nature commencera par vous, à faire voir qu'il est possible de ne
vieillir pas. Je vous prie de faire assurer M. le duc _de Lauzun_, de
mes très-humbles services, et de savoir si madame la maréchale _de
Créqui_ lui a fait payer cinq cents écus qu'il m'avoit prêtés. On me l'a
écrit, il y a long-temps; mais je n'en suis pas trop assuré.



LETTRE V.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


Il y a plus d'un an que je demande de vos nouvelles à tout le monde, et
personne ne m'en apprend.

M. _de la Bastide_ m'a dit que vous vous portiez fort bien; mais il
ajoute, que si vous n'avez plus tant d'amans, vous êtes contente d'avoir
beaucoup d'amis. La fausseté de la dernière nouvelle me fait douter de
la vérité de la première. Vous êtes née pour aimer toute votre vie. Les
amans et les joueurs ont quelque chose de semblable. Qui a aimé,
aimera. Si l'on m'avoit dit que vous étiez dévote, je l'aurois pu
croire. C'est passer d'une passion humaine à l'amour de Dieu, et donner
à son âme de l'occupation; mais ne pas aimer est une espèce de néant qui
ne peut convenir à votre cœur.

    Ce repos languissant ne fut jamais un bien,
    C'est trouver, sans mourir, l'état où l'on n'est rien.

Je vous demande des nouvelles de votre santé, de vos occupations, de
votre humeur, et que ce soit dans une assez longue lettre, où il y ait
peu de morale, et beaucoup d'affection pour votre ancien ami. L'on dit
ici que le comte _de Grammont_ est mort, ce qui me donne un déplaisir
fort sensible. Si vous connoissez _Barbin_, faites-lui demander pourquoi
il imprime tant de choses sous mon nom, qui ne sont point de moi. J'ai
assez de mes sottises, sans me charger de celles des autres. On me donne
une pièce contre le père _Bouhours_, où je ne pensai jamais. Il n'y a
pas d'écrivain que j'estime plus que lui. Notre langue lui doit plus
qu'à aucun auteur, sans excepter _Vaugelas_. Dieu veuille que la
nouvelle de la mort du comte _de Grammont_ soit fausse[163], et celle de
votre santé véritable!

La gazette de Hollande dit que _M. le comte de Lauzun se marie_; si cela
étoit vrai, on l'auroit mandé de Paris: outre cela, M. _de Lauzun_ est
_duc_, et le nom de _comte_ ne lui convient point. Si vous avez la bonté
de m'en écrire quelque chose, vous m'obligerez, et de faire bien des
complimens à M. _de Gourville_ de ma part, en cas que vous le voyiez
toujours. Pour des nouvelles de paix et de guerre, je ne vous en demande
pas. Je n'en écris point, et je n'en reçois pas davantage. Adieu. C'est
le plus véritable de vos serviteurs qui gagneroit beaucoup si vous
n'aviez point d'amans; car il seroit le premier de vos amis, malgré une
absence qu'on peut nommer éternelle.



LETTRE VI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.


Je défie Dulcinée de sentir avec plus de joie le souvenir de son
chevalier. Votre lettre a été reçue comme elle le mérite, et _la triste
figure_ n'a point diminué le mérite des sentimens. Je suis touchée de
leur force et de leur persévérance. Conservez-les à la honte de ceux qui
se mêlent d'en juger. Je crois, comme vous, que les rides sont les
marques de la sagesse. Je suis ravie que vos vertus extérieures ne vous
attristent point. Je tâche d'en user de même. Vous avez un ami[164],
gouverneur de province, qui doit sa fortune à ses agrémens. C'est le
seul vieillard qui ne soit pas ridicule à la cour. M. _de Turenne_ ne
vouloit vivre que pour le voir vieux. Il le verroit père de famille,
riche et plaisant. Il a plus dit de plaisanteries sur sa nouvelle
dignité, que les autres n'en ont pensé. M. _d'Elbene_, que vous appeliez
_le Cunctator_, est mort à l'hôpital. Qu'est-ce que les jugemens des
hommes! Si M. _d'Olonne_ vivoit, et qu'il eût lu la lettre que vous
m'écrivez, il vous auroit continué votre qualité de _son philosophe_. M.
_de Lauzun_ est mon voisin. Il recevra vos complimens. Je vous rends
très-tendrement ceux de M. _de Charleval_. Je vous demande instamment de
faire souvenir M. _de Ruvigny_ de son amie de la rue des Tournelles.



LETTRE VII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

1693.


M. _de Charleval_ vient de mourir, et j'en suis si affligée, que je
cherche à me consoler par la part que je sais que vous y prendrez. Je le
voyois tous les jours. Son esprit avoit tous les charmes de la jeunesse,
et son cœur toute la bonté et la tendresse désirable dans les véritables
amis. Nous parlions souvent de vous, et de tous les originaux de notre
tems. Sa vie et celle que je mène présentement avoient beaucoup de
rapport. Enfin, c'est plus que de mourir soi-même qu'une pareille perte.
Mandez-moi de vos nouvelles. Je m'intéresse à votre vie à Londres, comme
si vous étiez ici, et les anciens amis ont des charmes que l'on ne
connoît jamais si bien que lorsqu'on en est privé.



LETTRE VIII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.


J'apprends avec plaisir que mon âme vous est plus chère que mon corps,
et que votre bon sens vous conduit toujours au meilleur. Le corps, à la
vérité, n'est plus digne d'attention, et l'âme a encore quelque lueur
qui la soutient, et qui la rend sensible au souvenir d'un ami dont
l'absence n'a point effacé les traits. Je fais souvent de vieux contes
où M. _d'Elbene_, M. _de Charleval_ et le chevalier _de la Rivière_
réjouissent les modernes. Vous avez part aux beaux endroits. Mais comme
vous êtes moderne aussi, j'observe de ne vous pas louer devant les
académiciens qui se sont déclarés pour les anciens. Il m'est revenu un
prologue en musique que je voudrois bien voir sur le théâtre de Paris.
La beauté, qui en fait le sujet, donneroit de l'envie à toutes celles
qui l'entendroient. Toutes nos Hélènes n'ont pas le droit de trouver un
Homère, et d'être toujours les Déesses de la beauté. Me voici bien haut;
comment en descendre? Mon très-cher ami, ne falloit-il pas mettre le
cœur à son langage? Je vous assure que je vous aime toujours plus
tendrement que ne le permet la philosophie. Madame la duchesse _de
Bouillon_ est comme à dix-huit ans. La source des charmes est dans le
sang Mazarin. A cette heure que nos rois sont amis, ne devriez-vous pas
venir faire un tour ici? ce seroit pour moi le plus grand succès de la
paix.



LETTRE IX.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.


Je prends un plaisir sensible à voir de jeunes personnes, belles,
fleuries, capables de plaire, propres à toucher sincèrement un vieux
cœur comme le mien. Comme il y a toujours eu beaucoup de rapport entre
votre goût, entre votre humeur, entre vos sentimens et les miens, je
crois que vous ne serez pas fâchée de voir un jeune cavalier qui sait
plaire à toutes nos dames. C'est M. le duc _de Saint-Albans_, que j'ai
prié, autant pour son intérêt que pour le vôtre, de vous visiter. S'il y
a quelqu'un de vos amis avec M. _de Tallard_, du mérite de notre temps,
à qui je puisse rendre quelque service, ordonnez. Faites-moi savoir
comment se porte notre ancien ami M. _de Gourville_. Je ne doute point
qu'il ne soit bien dans ses affaires. S'il est mal dans sa santé, je le
plains.

Le docteur _Morelli_, mon ami particulier, accompagne madame la comtesse
_de Sandwich_, qui va en France pour sa santé. Feu M. le comte _de
Rochester_, père de madame _Sandwich_, avoit plus d'esprit qu'homme
d'Angleterre. Madame _Sandwich_ en a plus que n'avoit M. son père. Aussi
généreuse que spirituelle, aussi aimable que spirituelle et généreuse:
voilà une partie de ses qualités. Je m'étendrai plus sur le médecin que
sur la malade.

Sept villes, comme vous savez, se disputèrent la naissance d'Homère.
Sept grandes nations se disputent celle du _Morelli_. L'Inde, l'Égypte,
l'Arabie, la Perse, la Turquie, l'Italie, l'Espagne; les pays froids,
les pays tempérés même, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, n'y ont
aucune prétention. Il sait toutes les langues, il en parle la plupart.
Son style haut, grand, figuré, me fait croire qu'il est né chez les
Orientaux, et qu'il a pris ce qu'il y a de bon chez les Européens. Il
aime la musique passionnément. Il est fou de la poésie. Curieux en
peinture, pour le moins; connoisseur, je ne le sais pas. Sur
l'architecture, il a des amis qui la savent. Célèbre, sérieusement, dans
sa profession; capable d'exercer celle des autres. Je vous prie de lui
faciliter la connoissance de tous vos illustres. S'il a bien la vôtre,
je le tiens assez heureux. Vous ne lui sauriez faire connoître personne
qui ait un mérite si singulier que vous. Il me semble qu'Épicure faisoit
une partie de son souverain bien, du souvenir des choses passées. Il n'y
a plus de souverain bien pour un homme de cent ans comme moi; mais il
est encore des consolations. Celle de me souvenir de vous, et de tout ce
que je vous ai ouï dire, est une des plus grandes. Je vous écris bien
des choses dont vous ne vous souciez guère; je ne songe pas qu'elle vous
ennuieront: il me suffit qu'elles me plaisent. Il ne faut pas, à mon
âge, croire qu'on puisse plaire aux autres. Mon mérite est de me
contenter. Trop heureux de le pouvoir faire en vous écrivant! Songez à
me ménager du vin avec M. _de Gourville_. Je suis logé avec M. _de
l'Hermitage_, un de ses parens, fort honnête homme, réfugié en
Angleterre pour sa religion. Je suis fâché que la conscience des
catholiques françois ne l'ait pu souffrir à Paris, ou que la délicatesse
de la sienne l'en ait fait sortir. Il mérite l'approbation de son
cousin, assurément.



LETTRE X.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

A quoi songez-vous de croire que la vue d'un jeune homme soit un plaisir
pour moi? Vos sens vous trompent sur ceux des autres. J'ai tout oublié
hors mes amis. Si le nom de _docteur_ ne m'avoit rassurée, je vous
aurois fait réponse par l'abbé _de Hautefeuille_, et vos Anglois
n'auroient pas entendu parler de moi. On leur a dit à ma porte que je
n'y étois pas, et on y reçut votre lettre qui m'a autant réjouie
qu'aucune que j'aie jamais reçue de vous. Quelle envie d'avoir de bon
vin! et que je suis malheureuse de ne pouvoir vous répondre du succès!
M. _de l'Hermitage_ vous diroit aussi bien que moi que M. _de Gourville_
ne sort plus de sa chambre. Assez indifférent pour toutes sortes de
goûts, bon ami toujours, mais que ses amis ne songent pas d'employer, de
peur de lui donner des soins. Après cela, si par quelque insinuation que
je ne prévois pas encore, je puis employer mon savoir-faire pour le vin,
ne doutez pas que je ne le fasse. M. _de Tallard_ a été de mes amis
autrefois, mais les grandes affaires détournent les grands hommes des
inutilités. On m'a dit que M. l'abbé _Dubois_[165] iroit avec lui.
C'est un petit homme délié, qui vous plaira, je crois. Il y a vingt de
vos lettres entre mes mains: on les lit ici avec admiration; vous voyez
que le bon goût n'est pas fini en France. J'ai été charmée de l'endroit
où vous ne craignez pas d'ennuyer; et que vous êtes sage, si vous ne
vous souciez plus que de vous! non pas que le principe ne soit faux pour
vous, de ne pouvoir plus plaire aux autres. J'ai écrit à M. _Morelli_;
si je trouve en lui toutes les sciences dont vous me parlez, je le
regarderai comme un vrai _docteur_.



LETTRE XI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.


J'ai envoyé une réponse à votre dernière lettre, Monsieur, au
correspondant de M. l'abbé _Dubois_; et je crains, comme il étoit à
Versailles, qu'elle ne lui ait pas été rendue. Je serois fort en peine
de votre santé, sans la visite du bon petit bibliothécaire de madame _de
Bouillon_[166], qui me combla de joie, en me montrant une lettre d'une
personne qui songe à moi à cause de vous. Quelque sujet que j'aie eu
dans ma maladie de me louer du monde et de mes amis, je n'ai rien
ressenti de plus vif que cette marque de bonté. Faites sur cela tout ce
que vous êtes obligé de faire, puisque c'est vous qui me l'avez attirée.
Je vous prie que je sache, par vous-même, si vous avez rattrapé ce
bonheur dont on jouit si peu en de certains temps. La source ne sauroit
tarir tant que vous aurez l'amitié de l'aimable personne qui soutient
votre vie[167]. Que j'envie ceux qui passent en Angleterre! et que
j'aurois de plaisir de dîner encore une fois avec vous! n'est-ce point
une grossièreté que le souhait d'un dîner? L'esprit a de grands
avantages sur le corps: cependant ce corps fournit souvent de petits
goûts qui se réitèrent, et qui soulagent l'âme de ses tristes
réflexions. Vous vous êtes souvent moqué de celles que je faisois: je
les ai toutes bannies. Il n'est plus temps quand on est arrivé au
dernier période de la vie: il faut se contenter du jour où l'on vit. Les
espérances prochaines, quoique vous en disiez, valent bien autant que
celles qu'on étend plus loin: elles sont plus sûres. Voici une belle
morale. Portez-vous bien, voilà à quoi tout doit aboutir.



LETTRE XII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

Avril 1698.


M. l'abbé _Dubois_ m'a rendu votre lettre, Monsieur, et m'a dit autant
de bien de votre estomac que de votre esprit. Il vient des temps où l'on
fait bien plus de cas de l'estomac que de l'esprit; et j'avoue à ma
honte que je vous trouve plus heureux de jouir de l'un que de l'autre.
J'ai toujours cru que votre esprit dureroit autant que vous. On n'est
pas si sûr de la santé du corps, sans quoi il ne reste que de tristes
réflexions. Insensiblement je m'embarquerois à en faire: voici un autre
chapitre; il regarde un joli garçon qu'un désir de voir les honnêtes
gens de toute sorte de pays a fait quitter une maison opulente, sans
congé. Peut-être blâmerez-vous sa curiosité; mais l'affaire est faite.
Il sait beaucoup de choses; il en ignore d'autres qu'il faut ignorer à
son âge. Je l'ai cru digne de vous voir, pour lui faire commencer à
sentir qu'il n'a pas perdu son temps d'aller en Angleterre. Traitez-le
bien pour l'amour de moi. Je l'ai fait prier par son frère aîné, qui est
particulièrement mon ami, d'aller savoir des nouvelles de madame la
duchesse _Mazarin_ et de madame _Hervey_, puisqu'elles ont bien voulu se
souvenir de moi.



LETTRE XIII.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Mai 1698.


Je n'ai jamais vu de lettre où il y eût tant de bon sens que dans la
vôtre. Vous faites l'éloge de l'estomac si avantageusement qu'il y aura
de la honte à avoir bon esprit, à moins que d'avoir bon estomac. Je
suis obligé à M. l'abbé _Dubois_ de m'avoir fait valoir auprès de vous
par ce bel endroit. A quatre-vingt-huit ans, je mange des huîtres tous
les matins, je dîne bien, je ne soupe pas mal; on fait des héros pour un
moindre mérite que le mien.

    Qu'on ait plus de bien, de crédit,
    Plus de vertu, plus de conduite,
    Je n'en aurai point de dépit;
    Qu'un autre me passe en mérite
    Sur le goût et sur l'appétit,
    C'est l'avantage qui m'irrite.
    L'estomac est le plus grand bien,
    Sans lui les autres ne sont rien.
    Un grand cœur veut tout entreprendre,
    Un grand esprit veut tout comprendre:
Les droits de l'estomac sont de bien digérer:
Et dans les sentimens que me donne mon âge,
La beauté de l'esprit, la grandeur du courage,
N'ont rien qu'à sa vertu l'on puisse comparer.

Étant jeune, je n'admirois que l'esprit, moins attaché aux intérêts du
corps que je ne devois l'être. Aujourd'hui je répare autant qu'il m'est
possible le tort que j'ai eu, ou par l'usage que j'en fais, ou par
l'estime et l'amitié que j'ai pour lui. Vous en avez usé autrement. Le
corps vous a été quelque chose dans votre jeunesse; présentement vous
n'êtes occupée que de ce qui regarde l'esprit. Je ne sais pas si vous
avez raison de l'estimer tant. On ne lit presque rien qui vaille la
peine d'être retenu. On ne dit presque rien qui mérite d'être écouté.
Quelque misérables que soient les sens à l'âge où je suis, les
impressions que font sur eux les objets qui plaisent, me trouvent bien
plus sensible, et nous avons grand tort de les vouloir mortifier. C'est
peut-être une jalousie de l'esprit, qui trouve leur partage meilleur que
le sien. M. _Bernier_, le plus joli philosophe que j'aie connu. (Joli
philosophe ne se dit guère; mais sa figure, sa taille, sa manière, sa
conversation, l'ont rendu digne de cette épithète-là.) M. _Bernier_, en
parlant de la mortification des sens, me dit un jour: «Je vais vous
faire une confidence que je ne ferois pas à madame _de la Sablière_, à
mademoiselle _de l'Enclos_ même, que je tiens d'un ordre supérieur; je
vous dirai en confidence que l'abstinence des plaisirs me paroît un
grand péché». Je fus surpris de la nouveauté du système. Il ne laissa
pas de faire quelqu'impression sur moi. S'il eût continué son discours,
peut-être m'auroit-il fait goûter sa doctrine. Continuez-moi votre
amitié, qui n'a jamais été altérée; ce qui est rare dans un aussi long
commerce que le nôtre.



LETTRE XIV.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

Août 1698.


M. _de Clérembault_ m'a fait un sensible plaisir en me disant que vous
songiez à moi: j'en suis digne par l'attachement que je conserve pour
vous. Nous allons mériter des louanges de la postérité par la durée de
notre vie, et par celle de notre amitié. Je crois que je vivrai autant
que vous. Je suis lasse quelquefois de faire toujours la même chose; et
je loue le Suisse qui se jeta dans la rivière par cette raison. Mes amis
me reprennent souvent sur cela, et m'assurent que la vie est bonne, tant
que l'on est tranquille et que l'esprit est sain. La force du corps
donne d'autres pensées. L'on préféreroit sa force à celle de l'esprit;
mais tout est inutile quand on ne sauroit rien changer. Il vaut autant
s'éloigner des réflexions, que d'en faire qui ne servent à rien. Madame
_Sandwich_ m'a donné mille plaisirs, par le bonheur que j'ai eu de lui
plaire. Je ne croyois pas sur mon déclin pouvoir être propre à une femme
de son âge. Elle a plus d'esprit que toutes les femmes de France, et
plus de véritable mérite. Elle nous quitte; c'est un regret pour tout ce
qui la connoît, et pour moi particulièrement. Si vous aviez été ici,
nous aurions fait des repas dignes du temps passé. Aimez-moi toujours.
Madame _de Coulanges_ a pris la commission de faire vos complimens à M.
le comte _de Grammont_ par madame la comtesse _de Grammont_. Il est si
jeune, que je le crois aussi léger, que du temps qu'il haïssoit les
malades, et qu'il les aimoit dès qu'ils étoient revenus en santé. Tout
ce qui revient d'Angleterre parle de la beauté de madame la duchesse
_Mazarin_, comme on parle ici de celle de mademoiselle _de Bellefond_
qui commence. Vous m'avez attachée à madame _Mazarin_, et je n'en
entends point dire de bien sans plaisir. Adieu, Monsieur; pourquoi
n'est-ce pas un bon jour? Il ne faudroit pas mourir sans se voir.



LETTRE XV.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT[168].

Le 3 juillet 1699.


Quelle perte pour vous, Monsieur! Si on n'avoit pas à se perdre
soi-même, on ne se consoleroit jamais. Je vous plains sensiblement; vous
venez de perdre un commerce aimable, qui vous a soutenu dans un pays
étranger. Que peut-on faire pour remplacer un tel malheur? Ceux qui
vivent long-temps, sont sujets à voir mourir leurs amis. Après cela
votre esprit, votre philosophie vous servira à vous soutenir. J'ai senti
cette mort comme si j'avois eu l'honneur de connoître madame _Mazarin_.
Elle a songé à moi dans mes maux: j'ai été touchée de cette bonté; et
ce qu'elle étoit pour vous m'avoit attachée à elle. Il n'y a plus de
remède, et il n'y en a nul à ce qui arrive à nos pauvres corps.
Conservez le vôtre. Vos amis aiment à vous voir si sain et si sage; car
je tiens pour sages ceux qui savent se rendre heureux. Je vous rends
mille grâces du thé que vous m'avez envoyé. La gaîté de votre lettre m'a
autant plu que votre présent. Vous allez ravoir madame _Sandwich_, que
nous voyons partir avec beaucoup de regret. Je voudrois que la situation
de sa vie vous pût servir de quelque consolation. J'ignore les manières
angloises: cette dame a été très-françoise ici. Adieu mille fois,
Monsieur. Si l'on pouvoit penser comme madame _de Chevreuse_, qui
croyoit en mourant qu'elle alloit causer avec tous ses amis en l'autre
monde, il seroit doux de le penser.



LETTRE XVI.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

1699.


Votre lettre m'a remplie de désirs inutiles dont je ne me croyois plus
capable. Les jours se passent, comme disoit le bon homme _des Yveteaux_,
dans l'ignorance et la paresse; et ces jours nous détruisent, et nous
font perdre les choses à quoi nous sommes attachés. Vous l'éprouverez
cruellement. Vous disiez autrefois que je ne mourrois que de réflexion:
je tâche à n'en plus faire et à oublier le lendemain le jour que je vis
aujourd'hui. Tout le monde me dit que j'ai moins à me plaindre du temps
qu'un autre. De quelque sorte que cela soit, qui m'auroit proposé une
telle vie, je me serois pendue. Cependant on tient à un vilain corps
comme à un corps agréable. On aime à sentir l'aise et le repos.
L'appétit est quelque chose dont je jouis encore. Plût à Dieu de pouvoir
éprouver mon estomac avec le vôtre, et parler de tous les originaux que
nous avons connus, dont le souvenir me réjouit plus que la présence de
beaucoup de gens que je vois, quoiqu'il y ait du bon dans tout cela,
mais, à dire le vrai, nul rapport! M. _de Clérembault_ me demande
souvent, s'il ressemble par l'esprit à son père: non, lui dis-je; mais
j'espère de sa présomption qu'il croit ce _non_ avantageux, et peut-être
qu'il y a des gens qui le trouveroient. Quelle comparaison du siècle
présent avec celui que nous avons vu! Vous allez voir madame _Sandwich_;
mais je crains qu'elle n'aille à la campagne. Elle sait tout ce que vous
pensez d'elle. Madame _Sandwich_ vous dira plus de nouvelles de ce
pays-ci que moi. Elle a tout approfondi et tout pénétré. Elle connoît
parfaitement tout ce que je hante, et a trouvé le moyen de n'être point
étrangère ici.



LETTRE XVII.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

1699.


La dernière lettre que je reçois de mademoiselle _de l'Enclos_ me semble
toujours la meilleure; et ce n'est point que le sentiment du plaisir
présent l'emporte sur le souvenir du passé: la véritable raison est que
votre esprit se fortifie tous les jours. S'il en est du corps comme de
l'esprit, je soutiendrois mal ce combat d'estomac dont vous me parlez.
J'ai voulu faire un essai du mien contre celui de madame _Sandwich_, à
un grand repas, chez milord _Jersey_; je ne fus pas vaincu. Tout le
monde connoît l'esprit de madame _Sandwich_: je vois son bon goût par
l'estime extraordinaire qu'elle a pour vous. Je ne fus pas vaincu sur
les louanges qu'elle vous donna, non plus que sur l'appétit. Vous êtes
de tous les pays; aussi estimée à Londres qu'à Paris. Vous êtes de tous
les temps; et quand je vous allègue pour faire honneur au mien, les
jeunes gens vous nomment aussitôt pour donner l'avantage au leur. Vous
voilà maîtresse du présent et du passé; puissiez-vous avoir des droits
considérables sur l'avenir! je n'ai pas en vue la réputation; elle vous
est assurée dans tous les temps. Je regarde une chose plus essentielle;
c'est la vie, dont huit jours valent mieux que huit siècles de gloire
après la mort. _Qui vous auroit proposé autrefois de vivre comme vous
vivez, vous vous seriez pendue_; l'expression me charme; cependant vous
vous contentez de l'aise, et du repos, après avoir senti ce qu'il y a de
plus vif.

    L'esprit vous satisfait, ou du moins vous console;
    Mais on préféreroit de vivre jeune et folle,
    Et laisser aux vieillards, exempts de passions,
    La triste gravité de leurs réflexions.

Il n'y a personne qui fasse plus de cas de la jeunesse que moi. Comme
je n'y tiens que par le souvenir, je suis votre exemple, et m'accommode
du présent le mieux qu'il m'est possible. Plût à Dieu que madame
_Mazarin_ eût été de notre sentiment! elle vivroit encore; mais elle a
voulu mourir la plus belle du monde. Madame _Sandwich_ va à la campagne.
Elle part d'ici admirée à Londres comme elle l'a été à Paris. Vivez; la
vie est bonne quand elle est sans douleur. Je vous prie de faire tenir
ce billet à M. l'abbé _de Hautefeuille_, chez madame la duchesse _de
Bouillon_. Je vois quelquefois les amis de M. l'abbé _Dubois_, qui se
plaignent d'être oubliés. Assurez-le de mes très-humbles respects.



LETTRE XVIII.

_Mademoiselle_ DE L'ENCLOS _à M._ DE SAINT-EVREMONT.

14 octobre, 1700.


Le bel esprit est bien dangereux dans l'amitié! Votre lettre en auroit
gâté une autre que moi. Je connois votre imagination vive et étonnante,
et j'ai même eu besoin de me souvenir que _Lucien_ a écrit à la louange
de la Mouche, pour m'accoutumer à votre style. Plût à Dieu que vous
pussiez penser de moi ce que vous en dites! je me passerois de toutes
les nations. Aussi est-ce à vous que la gloire en demeure. C'est un
chef-d'œuvre que votre dernière lettre. Elle a fait le sujet de toutes
les conversations que l'on a eues dans ma chambre depuis un mois. Vous
retournez à la jeunesse: vous faites bien de l'aimer. La philosophie
sied bien avec les agrémens de l'esprit. Ce n'est pas assez d'être
sage, il faut plaire; et je vois bien que vous plairez toujours tant que
vous penserez comme vous pensez. Peu de gens résistent aux années. Je
crois ne m'en être pas encore laissé accabler. Je souhaiterois, comme
vous, que madame _Mazarin_ eût regardé la vie en elle-même sans songer à
son visage, qui eût toujours été aimable, quand le bon sens auroit tenu
la place de quelque éclat de moins. Madame _Sandwich_ conservera la
force de l'esprit en perdant la jeunesse, au moins le pense-je ainsi.
Adieu, Monsieur, quand vous verrez madame la comtesse de _Sandwich_,
faites-la souvenir de moi; je serois très-fâchée d'en être oubliée.



LETTRE XIX.

_M._ DE SAINT-EVREMONT _à mademoiselle_ DE L'ENCLOS.

Le premier janvier 1701.


On m'a rendu dans le mois de décembre la lettre que vous m'avez écrite
le 14 octobre 1700. Elle est un peu vieille; mais les bonnes choses sont
agréablement reçues, quelque tard qu'elles arrivent. Vous êtes sérieuse,
et vous plaisez. Vous donnez de l'agrément à _Sénèque_, qui n'est pas
accoutumé d'en avoir. Vous vous dites vieille avec toutes les grâces de
l'humeur et de l'esprit des jeunes gens. J'ai une curiosité que vous
pouvez satisfaire: quand il vous souvient de votre jeunesse, le souvenir
du passé ne vous donne-t-il point de certaines idées aussi éloignées de
la langueur de l'indolence que du trouble de la passion? Ne sentez-vous
point dans votre cœur une opposition secrète à la tranquillité que vous
pensez avoir donnée à votre esprit?

    Mais aimer et vous voir aimée,
    Est une douce illusion,
    Qui dans votre cœur s'est formée
    De concert avec la raison.

    D'une amoureuse sympathie
    Il faut pour arrêter le cours,
    Arrêter celui de nos jours;
    Sa fin est celle de la vie.

    Puissent les destins complaisans
    Vous donner encore trente ans
    D'amour et de philosophie!

C'est ce que je vous souhaite le premier jour de l'année 1701, jour où
ceux qui n'ont rien à donner, donnent pour étrennes des souhaits.


_Fin des lettres de mademoiselle de l'Enclos et de M. de
Saint-Evremont._



LA COQUETTE VENGÉE;

PAR MLLE. DE L'ENCLOS.


Ma nièce, disoit _Éléonore_ à _Philimène_, quand vous serez à Paris, ne
faites point amitié ni conversation avec toute sorte d'hommes; il y a
bien du choix à faire parmi eux; mais sur-tout évitez les philosophes.
Voilà un mot que vous n'entendez pas, je le vois bien; un peu de
patience, vous allez bientôt savoir ce que c'est. Quand _Dorilas_, votre
frère, alloit au collége, vous avez vu souvent dîner chez vous un
certain homme qui faisoit tant de révérences et tant de gestes en
entrant, qui rioit au nez à tout le monde, qui parloit toute sorte de
langues hormis la nôtre, qui avoit toujours les cheveux mal peignés, la
barbe sale, et le collet entr'ouvert, toujours crotté, toujours la
soutane grasse et le long manteau déchiré. Ne vous souvient-il pas d'un
éclat de rire qui vous prit à table un jour, quand il disoit au laquais
qui lui donnoit à boire qu'il se couvrit, autrement qu'il n'accepteroit
jamais le verre de sa main, avec des complimens si longs et si
opiniâtres, qu'il fût mort de soif, si votre père n'eût eu pitié de lui?
Vous le connoissez; c'étoit le maître qui enseignoit la philosophie à
_Dorilas_, c'étoit un philosophe; mais il n'étoit pas de ceux dont je
vous veux parler.

Vous avez encore ouï parler cent fois d'un certain abbé qui est dans
notre voisinage, dont la vie est toute retirée, qui ne songe qu'à lui,
qui ne veut point faire d'amis de peur de s'engager à être le leur, qui
se cache au grand monde pour en éviter l'embarras, qui fuit les
compagnies comme autant d'occasions d'intrigues et de soucis, qui n'aime
que ses livres et ses chiens, et encore plus ses chiens que ses livres;
et autant de fois que nous en avons parlé, vous nous avez toujours ouï
dire que c'étoit un philosophe; ce n'est point encore là ce que
j'entends.

Il y a d'autres philosophes qui aiment la compagnie, mais celle de leurs
semblables, où ils ont leurs coudées franches et la liberté entière de
tout dire et de tout faire, des philosophes goinfres qui courent le
cabaret, qui ivrognent sans cesse, parce qu'ils disent qu'ils n'ont
jamais tant de plaisir que quand ils ont noyé ou endormi leur raison,
qui leur joue cent mauvais tours quand elle veille, qui les contraint de
faire cent réflexions fâcheuses, et qu'ils appellent l'ennemie capitale
de leur repos. Ces philosophes-là portent leur reproche avec eux.

Quand je dis donc que vous devez éviter les philosophes, je n'entends
point parler, ni d'un docteur, ni d'un solitaire, ni d'un libertin dont
la profession est ouverte et déclarée. J'entends certains pédans
déguisés, pédans de robe courte, des philosophes de chambre qui ont le
teint un peu plus frais que les autres, parce qu'ils se nourrissent à
l'ombre, et qu'ils ne s'exposent jamais à la poussière et au soleil; des
philosophes de ruelles qui dogmatisent dans des fauteuils; des
philosophes galans qui raisonnent sans cesse sur l'amour, et qui n'ont
rien de raisonnable pour se faire aimer. Vous ne sauriez croire combien
ces gens-là sont incommodes.

Au commencement que j'étois à Paris, encore toute pleine de l'air de nos
provinces, lorsque le premier venu m'étoit bon, pourvu qu'il me dît
quelque chose, je fis connoissance avec un de ces gens-là. Il vint par
hasard dans une maison où j'étois en visite avec une de mes cousines; il
étoit habillé fort uniment, il n'avoit ni ruban, ni dentelle, il ne me
souvient pas même s'il avoit des glands; son chapeau étoit un peu lustré
avec un petit crêpe, son bas de soie ne faisoit pas le moindre pli, le
manteau sur ses deux épaules, le pourpoint fermé, la petite manchette au
bout, le gand de Grenoble à la main, il n'y avoit rien de superflu; un
clin-d'œil, un souris, un petit mouvement de tête suppléeoient à toutes
ces révérences étudiées qui ne sont bonnes à rien. Le fils de la maison
lui fit grand accueil. Voilà mon fils qui est ravi de vous voir, lui dit
sa mère; c'est Monsieur tel, dit-elle à toute la compagnie; et dans la
compagnie il y avoit force dames. Je ne vis pas qu'elles s'en émurent
beaucoup. Je crus que le sujet de l'entretien qu'il avoit interrompu par
son arrivée, les attachoit si fort qu'elles ne pensèrent point à lui
faire compliment. Son nom ne m'étoit pas inconnu; des jeunes gens qui
revenoient de Paris m'en avoient parlé dans la province. Il prit un
siége auprès de moi. On continua l'entretien d'un certain mariage qui
s'étoit fait à la cour. Ni lui, ni moi ne disions pas un mot; moi, parce
que je ne savois rien; lui, parce que le sujet ne lui plaisoit pas. Il
s'imagina que la même raison nous faisoit taire tous deux. Après avoir
attendu quelque temps: nous ne sommes, ni vous, ni moi, me dit-il tout
bas, du grand entretien; nous en pouvons faire un second entre nous sans
troubler le leur: aussi bien elles parlent si haut qu'elles
s'étourdissent elles-mêmes, et par conséquent, il est impossible, dans
le bruit qu'elles font, qu'elles nous entendent. Je lui répondis; il me
dit encore quelqu'autre chose; je lui fis aussi quelque autre réponse,
mais j'affectois toujours de mettre dans ce que je disois quelque pointe
et quelque mot extraordinaire. Il me reconnut provinciale; il me fit
alors cent questions sur mon pays, sur ma naissance, sur mon nom, sur ma
demeure, sur les livres que je lisois. Que ne dit-il point contre
_Balzac_, _Voiture_ et tous les faiseurs de lettres, de comédies et de
romans! On abandonne lâchement la connoissance des choses solides pour
s'attacher aux mots. Il me tint un grand discours là-dessus avec tant de
chaleur, que souvent il en roidissoit le bras et fermoit le poing.
Trouvez bon, me dit-il à la fin, que j'aie l'honneur de vous aller voir,
et vous en saurez plus en un mois que tous ces conteurs de bagatelles ne
pourroient vous en apprendre en toute votre vie. Il n'y aura point de
grand sujet, dont vous ne puissiez parler sur-le-champ; d'une ligne que
je vous dirai, vous pourrez tirer mille conclusions et former mille
discours.

Il me vint voir quelque temps après, comme il m'avoit promis. J'achetai
certains livres qu'on appelle des tables. Il me les expliquoit toutes
les fois qu'il venoit au logis. C'étoit toute mon occupation; je
négligeois toute autre chose. Ses visites et mon étude durèrent un an et
quelques mois: j'avois du loisir, je ne connoissois pas encore le grand
monde; mais enfin je fus obligée de recevoir tant de visites tous les
jours et à tous momens, que je ne pouvois plus le voir qu'en compagnie.

Il entra dans ma chambre, un jour que _Polixène_ y étoit avec
_Philidor_, son frère, qui est un gentilhomme aussi adroit et aussi
spirituel que j'en connoisse. Monsieur, lui dit _Philidor_, vous êtes
venu bien à propos; vous avez appris tant de philosophie à _Éléonore_
qu'elle nous fait enrager; je lui disois qu'un amour constant étoit la
plus belle de toutes les vertus. Elle m'a répondu fièrement que je
confondois les vertus avec les passions, que l'amour étoit une passion
et non pas une vertu, et qu'une passion ne devient pas vertu par sa
durée, mais seulement une plus longue passion. Elle m'a dit cent choses
de la même force; je suis à bout, je vous demande secours. Comment vous
pourrois-je secourir répondit-il à _Philidor_, _Éléonore_ a toutes mes
forces de son côté. Elle vous a découvert la source d'une erreur, qui
est commune parmi les hommes, de prendre pour une passion ce qui est
souvent ou une vertu, ou un vice, faute de savoir la nature et le nombre
des passions. Tout cela, ajouta-t-il, est expliqué en deux tables. Il
prit le livre qui étoit sur un guéridon, et ayant cherché la table des
passions, il la donna à lire à _Philidor_. Comment! dit _Philidor_,
est-ce là tout ce qu'on peut dire des passions, de tous ces mouvemens
impétueux qui nous agitent dans la vie? Certainement voilà une grande
mer renfermée dans un espace bien étroit. Vous travaillez admirablement
en petit. Quoi! il n'y a qu'une ligne pour l'amour! voilà une divinité
bien serrée. Si c'est assez d'une ligne pour fournir à tous les amans,
il faut qu'elle soit bien longue. Qui veut devenir savant avec cela a
besoin d'un grand naturel. _L'amour est une inclination de l'appétit au
bien sensible considéré absolument._ J'en serai bien plus galant quand
je saurai cela! j'aurai bien plus de quoi me faire aimer! j'en aurai de
bien plus belles idées pour remplir la conversation! Il n'y a rien de si
beau, ni de si plein que l'amour, et cependant ce livre nous en fait un
squelette tout sec, sans embonpoint et sans couleur. Si toute la
philosophie de cet homme-là est de même, savez-vous ce que j'en pense?
c'est une reine bien pauvre et bien maigre, dont les tables sont bien
mal servies.

Mon philosophe vouloit s'échauffer contre _Philidor_; mais pour finir le
sujet d'un entretien qui alloit s'aigrir, je pris mon luth, je touchai
quelques sarabandes. _Philidor_, avec son dégagement ordinaire, les
dansa toutes. Nous parlâmes ensuite de la danse. Je croyois avoir ôté
par ce moyen toute occasion de dispute, quand _Polixène_, par une belle
malice, s'avisa de me demander si dans mon livre il n'y avoit pas une
table de la danse, Monsieur, dit _Polixène_ au philosophe, il faut que
vous en fassiez une pour l'amour de moi. Cela est fort aisé, dit
_Philidor_, je lui en sauverai la peine. Je mettrai premièrement
quelques propositions générales pour montrer la nécessité ou utilité de
la danse. J'en ferai après la définition. _La danse est un mouvement
mesuré du corps au son de la voix ou de l'instrument. Elle est ou
simple, ou figurée, ou par bas, ou par haut._ Ensuite, j'en remarquerai
la différence; les sarabandes, les branles, les courantes, les ballets;
j'en distinguerai les pas; le pas coulé, le gravé, le coupé,
l'entrechat. Adieu, les maîtres à danser; quand ma table sera faite,
quiconque la lira sera un habile sauteur.

_Polixène_ se mit à rire de tout son cœur. Mon philosophe sortit de
dépit. Je courus après lui; je lui fis des excuses dans mon antichambre
le mieux que je pus. Il me dit que tout cela ne le choquoit point; que
_Philidor_ étoit un jeune homme sorti fraîchement de l'académie, qui
vouloit s'égayer; qu'il étoit bien trompé si sa sœur n'étoit une franche
coquette; qu'il voyoit bien qu'il ne pourroit plus me gouverner à
l'avenir; qu'il me supplioit de l'en dispenser; qu'il m'enverroit à sa
place un de ses anciens écoliers, qui savoit sa méthode aussi bien que
lui. Je lui fis mille remercîmens des bontés qu'il avoit pour moi. Nous
nous séparâmes. Voici le commencement d'une histoire bien plus
plaisante.

Mon philosophe, encore qu'il ne parlât que par tables, par définitions
et divisions, étoit pourtant commode en ce point, qu'il étoit content
pourvu qu'on l'écoutât, et n'exigeoit rien autre chose ni de moi, ni des
femmes qu'il voyoit, qu'un peu d'attention qui étoit bien dû à ses
discours.

Ce n'étoit point là l'humeur de son ami, que _Philidor_ appeloit son
prévôt de salle. Il faisoit le galant; il vouloit persuader l'amour dont
il parloit; il soupiroit quelquefois; il chantoit même des airs dont il
se disoit l'auteur, aussi bien que des paroles. Il étoit jaloux
généralement de tous les hommes; il censuroit tout ce qu'ils disoient;
il n'en trouvoit pas un qui raisonnât à son gré; ils étoient tous ou des
ignorans on des étourdis. Notre sexe même, qui est sacré et inviolable
parmi les honnêtes gens, n'étoit point pour lui plus privilégié que tout
le reste; il s'érigeoit en censeur de toutes les beautés; il se mêloit
de juger du caractère et du tour d'esprit que chacune avoit, avec une
présomption si grande, qu'il sembloit, à l'entendre, que nous n'eussions
de grâce que ce qu'il lui plaisoit de nous en distribuer.

Cela attira sur lui une conjuration universelle de toutes les femmes et
de tous les hommes qui venoient chez moi. On ne m'en dit rien, parce
qu'on savoit bien que j'eusse eu pitié de lui, et que j'eusse rendu le
complot inutile en le découvrant.

Comme ils épioient sans cesse quand il me viendroit voir, il leur fut
aisé de le surprendre dans ma chambre. Ils y arrivèrent tous en un
moment. Jamais assemblée ne fut plus grande. Tout le monde lui fit
d'abord cent civilités. J'en étois étonnée. L'incomparable,
l'inimitable, le plus galant, le plus spirituel, le plus propre à tout,
le plus poli de tous les hommes, lui disoit-on. Il ne se reconnoissoit
pas. On le pria de faire un petit discours; il expliqua les huit
béatitudes. On s'écrioit de temps en temps: sans mentir cela est
admirable! On le pria de chanter, et bien qu'il le fît avec des efforts
effroyables, des convulsions et des contorsions de possédé; bien que sa
voix fût aussi pitoyable et lugubre, que son visage est basané et
mélancolique, on disoit tout haut qu'on n'avoit plus besoin de _Lambert_
ni de sa sœur. C'étoient des applaudissemens perpétuels. _Polixène_ lui
montra un billet doux qu'elle avoit reçu; il ne voulut pas seulement le
lire. C'étoient des bagatelles qui ne pouvoient amuser que des esprits
mal faits; chacun lui dit qu'il avoit bien raison, et que l'homme étoit
né pour des choses plus grandes. Jamais homme ne fut plus satisfait, ni
plus content de lui-même; et parce que c'étoit _Polixène_ qui le
caressoit le plus, cela lui donna la hardiesse de venir auprès d'elle,
et de lui dire quelques douceurs. Elle les recevoit avec un tel
tempérament, qu'elle l'embarquoit toujours de plus en plus; il lui
prenoit même la main, lui touchoit le bras, et feignant de lui vouloir
dire un mot à l'oreille, il la baisa. Alors Polixène lui appuya un grand
soufflet.

C'étoit le signal des conjurés. Chacun se rua sur lui; l'un lui donnoit
une nasarde: voilà pour le philosophe amoureux. L'autre, de grands coups
d'épingle: voilà pour le musicien amoureux. L'autre, de grands coups de
busc sur les oreilles: voilà pour le poëte amoureux. Je fis ce que je
pus pour secourir sa philosophie, sa musique et sa poésie attaquées de
toutes parts; et tout ce que je pus, fut de le tirer de la presse, et de
lui ouvrir la porte pour s'enfuir.

Il crioit de toute sa force, en s'en allant: _coquettes_, _coquettes_,
je saurai bien me venger; et on m'a dit qu'étant mort, ou de ses
blessures, ou de désespoir, on a trouvé parmi ses papiers, une grande
invective contre les femmes, sous le nom d'_Aristandre_, que ses
héritiers ont fait imprimer à leurs dépens.

J'étois assez fâchée que ce malheur lui fût arrivé chez moi; mais je
m'en dois accuser moi-même pour avoir été si facile que de donner accès
chez moi à des philosophes, c'est-à-dire, à des gens qui portent la
censure, la médisance et le désordre dans les plus belles, les plus
douces et les plus agréables compagnies. Ma nièce, soyez sage par mon
exemple, et donnez-vous-en de garde.

Ainsi parloit _Éléonore_ à _Philimène_, qui en entendoit une partie et
devinoit le reste.



LETTRES

DE

MADEMOISELLE AÏSSÉ.



NOTICE

SUR

MADEMOISELLE AÏSSÉ.


M. _de Ferriol_, ambassadeur de France à Constantinople, acheta d'un
marchand d'esclaves, en 1698, une petite fille âgée d'environ quatre
ans. Elle avoit été enlevée avec beaucoup d'autres enfans dans une ville
de Circassie que les Turcs avoient pillée. Ses grâces enfantines lui
attirèrent la préférence de l'ambassadeur, et la lui firent choisir
parmi ses compagnes d'infortune. Le marchand, peut-être pour accroître
l'intérêt qu'elle inspiroit et obtenir de M. _de Ferriol_ un prix plus
considérable, assura qu'elle avoit été trouvée dans un palais, et
qu'elle étoit fille d'un prince circassien. L'ambassadeur, touché de
commisération, acheta 1,500 livres la petite _Aïssé_. Il étoit garçon et
ne pouvoit donner à sa jeune orpheline une éducation proportionnée à
l'intérêt qu'elle lui avoit inspiré, intérêt que la pitié sans doute
avoit d'abord excité, et auquel se mêlèrent bientôt des vues et des
espérances moins pures. Il confia mademoiselle _Aïssé_ à sa belle-sœur,
madame _de Ferriol_, sœur de madame _de Tencin_: l'éducation de la jeune
fille fut très-soignée; elle acquit des talens agréables et de
l'instruction. M. _d'Argental_ et M. _de Pont-de-Vesle_, fils de madame
_de Ferriol_, qui tous deux eurent dès leur jeune âge le goût des
plaisirs de l'esprit, se lièrent d'une tendre amitié avec la pupille de
leur mère; et cette liaison eut sans doute les plus heureux effets sur
son esprit. Elle eut le bonheur plus grand encore, au milieu de cette
immoralité qui accompagna les dernières années de Louis XIV et la
régence de Louis XV, d'acquérir et de conserver un cœur honnête, et une
âme délicate et sensible, qui devoient la rendre plus estimable et plus
malheureuse dans la situation dépendante et presque subalterne où le
sort l'avoit placée.

Son dégoût pour les vices qui l'entouroient fut bientôt mis à de rudes
épreuves. Au sortir de l'enfance, elle entra dans la maison de M. _de
Ferriol_. C'étoit un vieux libertin qui, après s'être livré dans sa
jeunesse à tous ses goûts, avoit fortifié ses habitudes de dépravation
par un long séjour en Turquie, où il avoit vécu tout à fait à la
manière du pays. Ses désirs se portèrent bientôt sur sa jeune protégée,
et l'attachement qu'il avoit pour elle, ne fut pas assez fort pour les
vaincre. Les personnes qui ont vécu avec l'un et avec l'autre, ont douté
long-temps qu'il eût triomphé de la vertu, et sans doute de la
répugnance de mademoiselle _Aïssé_. En effet, l'esprit repousse cette
image d'une vertueuse, belle et intéressante personne, flétrie par un
vieux débauché, qui détruisoit en elle le sentiment de la
reconnoissance, en en exigeant un autre. Des lettres trouvées dans les
papiers de M. _d'Argental_ constatent malheureusement cette circonstance
pénible et humiliante de la vie de mademoiselle _Aïssé_.

«Quand je vous achetai, lui écrit M. _de Ferriol_, je vous destinai à
être ou ma fille ou ma maîtresse: vous avez été l'une et l'autre.» Si
quelque chose peut inspirer plus de dégoût pour la conduite de M. _de
Ferriol_, c'est sans doute une semblable manière de s'exprimer: en
associant ainsi la tendresse paternelle avec les désirs d'un libertin,
il semble vouloir rappeler que rien ne ressemble plus à l'inceste qu'une
affection de cette nature. Mais tel est le cœur humain, que l'on conçoit
comment ces deux sentimens étoient également vrais dans la même
personne. Quant à mademoiselle _Aïssé_, il est douteux que sa
reconnoissance pour M. _de Ferriol_ ait survécu à la crainte et au
dégoût que dut inspirer à son âme délicate un prétendu bienfaiteur qui
ne l'avoit achetée d'un marchand d'esclaves que pour la rendre à sa
première destination, après lui avoir donné une éducation qui devoit lui
faire regarder cet abaissement comme le plus grand des malheurs.
Cependant M. _de Ferriol_ étant tombé dangereusement malade, elle le
soigna avec tout le dévouement d'une fille. Il mourut en lui laissant
une rente de 4,000 liv., et un capital assez considérable qu'il
chargeoit ses héritiers de lui payer.

Après sa mort, mademoiselle _Aïssé_ rentra chez madame _de Ferriol_, à
qui l'ambassadeur l'avoit recommandée spécialement. Madame _de Ferriol_,
quoiqu'au fond du cœur elle aimât assez son ancienne pupille, manqua
toujours pour elle de cette délicatesse de sentiment, si nécessaire pour
le bonheur de ceux qui passent leur vie ensemble, et que les supérieurs
ont si peu avec leurs inférieurs, quoique jamais de semblables
ménagemens ne soient plus nécessaires, que lorsqu'ils doivent déguiser
des rapports de dépendance. C'est cette absence d'attentions, de soin à
ne jamais blesser une âme fière et délicate, que mademoiselle _Aïssé_
reproche souvent à madame _de Ferriol_, dans les lettres que nous
publions. Elle ne méconnoît point les grandes obligations qu'elle a à
madame _de Ferriol_, et elle montre pourtant comment, dans le détail de
la vie, sa bienfaitrice la rendoit fort malheureuse.

Elle commença par lui faire sentir que les dons de son beau-frère lui
paroissoient trop considérables. Mademoiselle _Aïssé_, trop fière pour
se laisser reprocher des bienfaits, jeta au feu, devant madame _de
Ferriol_, le billet que lui avoit laissé M. _de Ferriol_. Un pareil
désintéressement n'inspira point à madame _de Ferriol_ plus de
délicatesse, et elle ne laissa pas de profiter du sacrifice.

Cependant mademoiselle _Aïssé_ jeune, aimable et répandue, avoit d'assez
grands succès dans le monde; et au milieu de la galanterie et de la
corruption qui signalèrent la régence et le système, elle ne céda jamais
ni à la vanité, ni à l'intérêt qui faisoient alors oublier à tant de
femmes des devoirs que mademoiselle _Aïssé_ n'avoit point à remplir.
Elle eut l'honneur bien extraordinaire de donner quelqu'idée de la vertu
et de la pudeur au régent, qui fit gloire toute sa vie de douter de leur
existence; opinion qui, chez un prince, est presque toujours fondée,
puisqu'il fait disparoître les vertus d'autour de lui, dès qu'il ne les
respecte pas. Ce fut chez madame _de Parabère_ que le duc _d'Orléans_
vit mademoiselle _Aïssé_ et lui fit des propositions qu'il ne
s'attendoit pas à voir refuser, sur-tout en pareil lieu. Il ne perdit
point l'espoir de réussir, et chargea madame _de Ferriol_ de ses
intérêts. Madame _de Ferriol_ accepta sans répugnance des fonctions
moins honorables encore que celles que le Régent destinoit à
mademoiselle _Aïssé_. Ses efforts furent vains. Comme elle revenoit sans
cesse à la charge et développoit à mademoiselle _Aïssé_ tous les
avantages d'une semblable conquête, mademoiselle _Aïssé_ se jeta à ses
pieds pour la conjurer de ne plus lui en parler, assurant qu'elle se
jeteroit dans un couvent si l'on continuoit à la persécuter. Madame _de
Ferriol_, qui ne cherchoit qu'à obtenir du crédit et de la faveur,
craignit de perdre tout moyen d'y parvenir en se séparant de
mademoiselle _Aïssé_, et cessa ses exhortations.

Mademoiselle _Aïssé_, qui avoit résisté à l'appât de la faveur et de la
fortune, ne trouva pas les mêmes forces quand il lui fallut défendre sa
vertu contre l'amour et l'estime. Elle vit chez madame _du Deffant_ le
chevalier _d'Aydie_; il conçut pour elle la plus vive passion; il se fit
présenter chez madame _de Ferriol_, et bientôt abandonnant
presqu'entièrement le monde, il ne quitta plus cette maison. Le
chevalier _d'Aydie_ joignoit à la plus noble figure et au caractère le
plus aimable, une âme fort tendre. Jusqu'alors son cœur n'avoit point
éprouvé de sentimens profonds; il avoit eu plusieurs intrigues, mais
aucun attachement durable. _Rioms_, son oncle, l'avoit présenté chez la
duchesse _de Berri_, qui prit du goût pour lui, et cette princesse ne
différoit guère d'ordinaire à satisfaire ses goûts et même ses
fantaisies.

Voir à ses pieds un homme brillant et spirituel, que les femmes de la
cour s'étoient disputé, que les princesses avoient honoré de leurs
faveurs, et le voir animé par un amour tendre, délicat et timide, quelle
séduction pour l'amour-propre et pour le cœur de mademoiselle _Aïssé_!
Ce qui rendoit le chevalier plus dangereux pour elle, c'est qu'il
n'avoit que des vues honorables. Il vouloit épouser celle qu'il aimoit,
et cherchoit à se faire relever des vœux qui l'engageoient dans l'ordre
de Malte. Mademoiselle _Aïssé_ se sentoit bien assez de vertu pour ne
point se prêter à un projet dont l'exécution eût dégradé son amant aux
yeux du monde; mais elle ne se croyoit pas assez de force pour résister
à des désirs dont la satisfaction ne pouvoit nuire qu'à sa propre
gloire. Dans la défiance qu'elle avoit d'elle-même, elle eut recours à
madame _de Ferriol_, qui comprit encore moins ses scrupules que la
première fois, et qui travailla à les détruire. Ne pouvant trouver aucun
secours extérieur, voyant tous les jours le chevalier qu'on ne lui
permettoit pas de fuir comme elle l'auroit voulu, elle finit par lui
avouer qu'elle partageoit ses sentimens, et, en s'abandonnant à lui,
elle eut la satisfaction de voir qu'elle en étoit aimée encore
davantage. Il redoubla ses instances pour l'épouser; elle n'y voulut
jamais consentir; et même, lorsqu'elle s'aperçut qu'elle alloit devenir
mère, l'intérêt de son enfant et la perte de sa réputation ne la
rendirent pas moins inflexible.

Ce ne fut point à madame _de Ferriol_ qu'elle confia sa situation; elle
lui connoissoit trop peu de discrétion et de délicatesse. Elle avoua
tout à lady _Bolingbrocke_, avec qui elle étoit très-liée. C'étoit une
femme sensible et estimable. On sait qu'elle étoit nièce de madame _de
Maintenon_, et que son premier mari avoit été M. _de Villette_. Elle
pria madame _de Ferriol_ de lui confier pour quelque temps mademoiselle
_Aïssé_ pour la mener en Angleterre. Madame _de Ferriol_ consentit à ce
voyage. Lady _Bolingbrocke_ et le chevalier _d'Aydie_ logèrent
mademoiselle _Aïssé_ dans un quartier retiré de Paris. Elle y accoucha
d'une fille, et y reçut tous les soins d'une amie tendre et d'un amant
passionné. L'enfant fut conduit en Angleterre par lady _Bolingbrocke_,
et, après sa première éducation, elle fut ramenée en France, et placée
dans un couvent à Sens, sous le nom de miss _Black_, nièce de lord
_Bolingbrocke_.

C'est d'une époque un peu postérieure que sont datées les lettres que
nous publions, et qui se continuant presque jusqu'aux derniers jours de
la vie de mademoiselle _Aïssé_, nous dispensent de prolonger cette
notice[169]. Elles sont adressées à madame _Saladin_ qui pendant qu'elle
habitoit Paris où son mari étoit résident de la république de Genève,
s'étoit liée d'une tendre amitié avec mademoiselle _Aïssé_. Il paroît
que cette dame dont les principes étoient plus sévères que ceux des
femmes qui entouroient sa jeune amie, sans que son cœur fût moins
sensible, contribua par ses conseils et son exemple à lui donner assez
de force pour ne plus s'écarter de ses devoirs. Du moins voyons-nous
qu'à l'époque où commença cette correspondance, mademoiselle _Aïssé_,
quoique le chevalier _d'Aydie_ qui fût plus cher que jamais, quoique
lui-même l'aimât toujours davantage, avoit rendu cette passion plus
pure. Ce combat continuel contre un amour qui acquéroit tous les jours
plus de force, le manque absolu d'espérance, le repentir de sa
foiblesse, le chagrin de ne pouvoir se livrer sans rougir à la tendresse
maternelle, donnent à ses lettres un caractère de mélancolie tout-à-fait
touchant. Ce triste sentiment, auquel venoit peut-être se mêler le
souvenir de fautes plus anciennes et plus humiliantes, prend plus de
force à mesure que la santé de mademoiselle _Aïssé_ s'affoiblit: les
consolations de la religion, refuge des âmes tendres et malheureuses,
donnent sur la fin un caractère plus résigné et moins amer à sa douleur,
mais la rendent plus intéressante encore. Mademoiselle _Aïssé_ mourut en
1733. Sa mort qui termina une vie malheureuse, le désespoir où fut
d'abord plongé le chevalier _d'Aydie_, la tristesse profonde où il vécut
encore pendant quinze ans, donnent à ceux qui lisent leur histoire, la
tentation de reprocher à mademoiselle _Aïssé_ une délicatesse
scrupuleuse qui priva son amant et elle d'un bonheur dont ils étoient
dignes de jouir.

Les scrupules peut-être exagérés qui s'opposèrent à ce bonheur, peuvent
bien avoir rendu mademoiselle _Aïssé_ plus malheureuse; mais ils
donnent une sorte d'admiration pour une vertu si désintéressée. Le
chevalier _d'Aydie_ eut toujours pour sa fille une tendresse et des
soins auxquels ses regrets donnoient plus de force encore.

Il la maria à un gentilhomme de sa province, et lui laissa sa fortune.
Il existe des lettres qu'il écrivit à M. _de Pont-de-Vesle_,
relativement à ce mariage. Elles sont pleines de la douleur la plus
vive, quoique l'époque de la mort de mademoiselle _Aïssé_ fût déjà assez
éloignée. Elles paroîtront bientôt dans un recueil de lettres trouvées
chez M. _d'Argental_, qui est maintenant sous presse. L'éditeur a bien
voulu nous les communiquer, ainsi que celle de M. _de Ferriol_ à
mademoiselle _Aïssé_, dont nous avons cité un passage.

Les lettres de mademoiselle _Aïssé_ à madame _Saladin_, ont été
recueillies et publiées par mademoiselle _Rieu_, petite-fille de madame
_Saladin_. Elle les avoit, long-temps avant, communiquées à _Voltaire_,
qui y avoit mis de sa main quelques notes que nous avons conservées. Il
paroît que la notice que mademoiselle _Rieu_ a mise à la tête de son
édition, existoit déjà quand le manuscrit des lettres fut montré à
_Voltaire_; car il atteste dans une note placée au bas de cette notice,
que le chevalier _d'Aydie_ avoit offert plusieurs fois à mademoiselle
_Aïssé_ de l'épouser. Les détails que nous avons ajoutés à ceux que
contient la notice de mademoiselle _Rieu_, nous ont été fournis par des
personnes qui ont beaucoup vu d'anciens amis de mademoiselle _Aïssé_ et
du chevalier _d'Aydie_.



LETTRES

DE

MADEMOISELLE AÏSSÉ,

A MADAME SALADIN.



LETTRE PREMIÈRE.

1726.


Je n'ai pu me résoudre à vous écrire plutôt: j'ai envisagé avec chagrin
que l'on ne vous laisseroit pas lire mes lettres; ainsi j'ai mieux aimé
laisser passer les premiers empressemens. Mandez-moi, Madame, de vos
nouvelles. Êtes-vous remise de la fatigue du voyage? J'ai plus fait de
vœux pour que vous eussiez le beau temps, qu'un amant n'en auroit fait;
il ne seroit assurément pas plus occupé et affligé que moi, de votre
départ. Le soleil, la pluie, les vents, me paroissent des embrâsemens,
des inondations, des ouragans: enfin, j'ai respiré, quand j'ai vu
arriver le jour bienheureux pour vos parens et vos amis, où ils vous ont
enfin revue. Vous me manderez, s'il vous plaît, quelques détails de
votre réception. Je partage toutes les amitiés que vous recevez. Hélas!
je ne puis passer dans la rue où vous avez demeuré, sans avoir le cœur
serré et les larmes aux yeux. Je reviens d'Ablons[170], où j'ai passé
quelques jours tête à tête avec madame _de Ferriol_; j'y ai toujours
pensé à vous, et je dis à ma compagne le regret que j'avois que vous
n'eussiez pas vu cette guinguette. Dans l'instant, je vois entrer dans
le salon madame votre fille; jugez de ma joie: elle passa ici pour aller
à la Jaquinière; elle venoit de je ne sais où, aux environs. Notre dame
prenoit du café; elle vouloit se lever; madame votre fille se précipita
pour l'en empêcher. Le chien noir, qui est mal morigéné, saute sur la
tasse de café pour japper, la renverse sur sa maîtresse: le désespoir
s'empare de ladite dame; fichu sali, robe unie tachée. Vous jugez de
l'embarras de madame _Rieu_, qui auroit voulu être à cent lieues de là.
Pour moi je vous l'avoue, j'eus tant envie de rire, que madame votre
fille se remit. Cependant, passé ces premiers momens, on lui fit toutes
sortes de politesses. Elle la trouva très-belle; en effet, elle l'étoit
aussi, quoique dans un grand négligé.

Je parle toujours du voyage de Pont-de-Vesle[171], qui me procurera le
bonheur d'aller vous voir. J'espère qu'à force d'en parler, je forcerai
d'y aller. Je suis occupée de ce projet: les hommes ne peuvent être sans
quelques désirs; je me flattois d'être une petite philosophe; mais je ne
le serai, jamais sur ce qui touche le sentiment.

Pont-de-Vesle[172] se porte un peu mieux, il vous assure de ses
respects. _D'Argental_[173] est dans l'île enchantée, chez son amie, qui
a hérité considérablement; il revient à la St.-Martin. _Le Grand_ donna,
l'autre jour, une comédie qui tomba de la plus belle chute que j'aie
jamais vue; il n'en a pas été de même d'un opéra que deux violons ont
donné: le sujet est Pyrame et Thisbé; il y eut une très-jolie
décoration; ils reçurent bien des applaudissemens.

Je passe mes jours à chasser aux petits oiseaux; cela me fait grand
bien. L'exercice et la dissipation sont de très-bons remèdes pour les
vapeurs et les chagrins; je reviens de mes courses avec appétit et
sommeil. L'ardeur de la chasse me fait marcher, quoique j'aie les pieds
moulus: la transpiration que cet exercice m'occasionne, me convient. Je
suis hâlée comme un corbeau; je vous ferois peur, si vous me voyiez. Je
voudrois bien en être à la peine. Que je serois heureuse si j'étois
encore avec vous, Madame! Avouez que vous ne seriez point fâchée d'être
encore à Paris. Pour moi, je donnerois bien une pinte de mon sang pour
que nous fussions ensemble actuellement; je vous rendrois compte de
mille choses, je goûterois le plaisir de vous revoir; au lieu de ce
bien, j'ai des regrets; que cela est différent! Le chevalier est en
Périgord, où je crois qu'il s'ennuie: sa santé est toujours délicate,
son cœur toujours plus tendre. Je vous enverrois avec plaisir des copies
de ses lettres; mais non: il y a des choses qui vous déplairoient, et
j'aurois honte que vous les vissiez. L'abbé, frère du chevalier, vit
l'autre jour madame _Rieu_ chez moi; ce fut un coup de foudre. Il revint
le lendemain à Ablons, il me dit qu'il n'avoit jamais rien vu de si beau
à son gré: les lis et les roses ne sont pas si fraîches qu'elle étoit ce
jour-là; son air de modestie et de douceur plut si fort à ce pauvre
abbé, qu'il m'en parle toutes les fois qu'il me voit: cependant il avoit
été prévenu; on l'avoit annoncée, et je lui dis: vous allez voir une des
belles femmes de Paris: malgré cela, il fut surpris. M. _Bertie_ vous
aime toujours de même, quoiqu'il ait changé son goût pour moi en amitié.
On vous aime pour vous, et non pas pour les autres. Vous le savez bien;
et quand vous dites le contraire, vous parlez contre votre pensée. En
bonne foi, peut-on vous connoître sans vous aimer? J'en laisse juge
votre cœur. Adieu, Madame, aimez-moi, et soyez assurée que personne dans
le monde ne vous aime, ne vous estime, et ne vous respecte autant
qu'_Aïssé_.



LETTRE II.

Paris, 1726.


J'ai reçu la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire de votre
campagne: je ne doute point que vous n'ayez eu un plaisir bien vif de
vous être vu recevoir avec tant d'amitié: les démonstrations de joie que
l'on a eues de votre retour ne peuvent être feintes. Ainsi, Madame, vous
avez joui d'un bonheur que les rois mêmes ne goûtent pas. Vous me direz
qu'il n'étoit point nécessaire que vous fussiez malheureuse pour être
aimée; que vous le seriez tout autant, et même davantage, si vous étiez
dans une fortune riante. L'expérience, il est vrai, fait voir que
l'adversité et la mauvaise fortune déplaisent aux hommes; et que le
plus-souvent les bonnes qualités, le mérite, sont les zéro, et le bien,
le chiffre qui les fait valoir; mais cependant on se rend toujours à la
vertu; je conviens qu'il faut en avoir beaucoup pour qu'elle supplée au
manque de richesses: ainsi, Madame, rien n'est plus flatteur que
l'accueil obligeant que vous avez reçu. Vous êtes amplement dédommagée
des injustices du sort. Je suis charmée que vous vous portiez mieux;
rien ne contribue à la santé, comme d'avoir sujet d'être content de soi.
Je fais tous mes efforts pour déterminer M. et madame _de Ferriol_ à
aller à Pont-de-Vesle; ils disent que c'est bien leur dessein, mais je
ne le croirai que lorsque nous partirons: il n'y a pas de jour que je ne
leur fasse sentir le besoin de leur présence dans leurs terres, et celui
de quitter quelque temps Paris. M. _de Bonac_ va à Soleure; je lui ai
parlé de madame votre sœur; madame _de Bonac_ espère la voir souvent
pendant son séjour dans ce pays-là. Comme il n'y a pas loin de Genève,
nous irons, vous et moi, les voir; me dédirez-vous? M. et madame _de
Ferriol_ et _Pont-de-Vesle_ vous font mille tendres complimens et
respects. Pour _d'Argental_, il est dans l'île enchantée; on ne sait
plus quand il en sortira. J'occupe sa chambre, parce que je fais
raccommoder la mienne, qui sera charmante; je suis bien fâchée que vous
ne la voyiez pas; mes réparations me reviendront à cent pistoles. J'ai
vu M. _Saladin_ le cadet; je me suis senti une tendresse pour lui, dont
je ne me serois pas doutée, il y a six mois; et je crois que je l'aurois
eue pour M. _Buisson_, s'il avoit vécu. Les gens que j'ai connus chez
vous, me sont chers. Il y a long-temps que je n'ai vu madame votre
fille; elle a été à la campagne, et moi, de mon côté; nous sommes allés
passer les fêtes à Ablons, mademoiselle _de Villefranche_, madame _de
Servigni_, M. et madame _de Ferriol_, MM. _de Fontenai_, _La
Mésangères_, le chevalier et _Clémence_: nous avons fait grand feu et
bonne chère: vous en êtes étonnée; mais c'est pour long-temps; la
maîtresse de la maison craignoit _La Mésangères_. Elle n'a jamais osé
appeler _Clément_, son chien noir, ni _Champagne_; elle a été de
très-bonne humeur, malgré sa contrainte, et la partie s'est très-bien
passée. _La Mésangères_ fut charmant. M. _de Fontenai_ m'a chargée de
vous assurer de ses respects.

Il faut un peu vous parler des spectacles. Les deux petits violons
_Francœur_ et _Rebel_ ont fait un opéra; le sujet est Pyrame et Thisbé;
il est fort joli, quant à la musique; car pour le poëme, il est mauvais:
il y a une décoration nouvelle. Le premier acte représente une place
publique, avec des arcades et des colonnes, ce qui est admirable: la
perspective est parfaitement bien suivie et les proportions bien
gardées. Le pauvre _Thevenard_ tombe si fort, que je ne doute pas qu'il
ne soit sifflé dans six mois. Pour _Chassé_, c'est son triomphe; il est
acteur dans cet opéra; son rôle est très-beau, il fait deux octaves
pleins. La _Entie_ en est folle. Mademoiselle _Le Maure_ est rentrée; et
_Murer_, qui a été très-mal, se porte bien; le bruit avoit couru qu'il
se faisoit moine, mais le métier est trop bon, et il ne quitte point
l'opéra. Il y a une nouvelle actrice nommée _Pellissier_, qui partage
l'approbation du public avec la _Le Maure_: pour moi, je suis pour la
_Le Maure_; sa voix, son jeu me plaisent plus que celui de mademoiselle
_Pellissier_. Cette dernière a la voix très-petite, et elle l'a toujours
forcée sur le théâtre; elle est très-bonne pantomime; tous ses gestes
sont justes et nobles; mais elle en a tant, que mademoiselle _Entie_
paroît tout d'une pièce auprès d'elle. Il me semble que dans le rôle
d'amoureuse, quelque violente que soit la situation, la modestie et la
retenue sont choses nécessaires; toute passion doit être dans les
inflexions de la voix et dans les accens. Il faut laisser aux hommes et
aux magiciens les gestes violens et hors de mesure; une jeune princesse
doit être plus modeste. Voilà mes réflexions. En êtes-vous contente? Le
public rend justice à mademoiselle _Le Maure_; et quand on l'a revue sur
le théâtre, elle parut premièrement à l'amphithéâtre, tout le parterre
se retourna, et battit des mains pendant un quart-d'heure; elle reçut
ses applaudissemens avec une grande joie, et fit des révérences pour
remercier le parterre. Madame la duchesse _de Duras_, qui protège la
_Pellissier_, étoit furieuse, et me fit signe que c'étoit moi et madame
_de Parabère_ qui avions payé des gens pour battre des mains. Le
lendemain, la même chose arriva, et mademoiselle _Pellissier_ en pensa
crever de dépit. La comédie est de retour de Fontainebleau où il y a
jubilé: nous ne l'avons pas ici, à cause de M. le cardinal _de
Noailles_. On est affamé de tragédies, parce que depuis Fontainebleau on
ne joue que des farces. Pour la comédie italienne, on y joue la critique
de l'opéra qui, à ce qu'on dit, est fort jolie. La pauvre _Silvia_[174]
a pensé mourir: on prétend qu'elle a un petit amant qu'elle aime
beaucoup; que son mari, de jalousie, l'a battue outrément, et qu'elle a
fait une fausse couche de deux enfans, à trois mois; elle a été
très-mal, elle est mieux à présent. Mademoiselle _Flaminia_ avoit eu la
méchanceté d'instruire le mari des galanteries de sa femme. Vous jugez
bien, à l'amour que le parterre avoit pour _Flaminia_, combien il l'a
maltraitée. Les bals vont commencer; mais ils seront sûrement aussi
déserts que l'année passée.

Permettez que je fasse ici quelques petites coquetteries à M. votre
mari. Je suis extrêmement touchée du petit mot qu'il a mis dans votre
lettre; et dussiez-vous le battre de jalousie, je lui dirai que je
l'aime beaucoup.

_A mademoiselle votre fille._

Je suis persuadée, Mademoiselle, que vous avez un peu d'amitié pour moi:
votre extrême vérité m'en assure; le retour est naturel à tous les cœurs
bien faits, d'aimer qui nous aime. Continuez, je vous prie, de parler
un peu de moi à madame votre mère: choisissez, s'il vous plaît, le
moment où vous vous mettez à table, pour que je puisse avoir part à
votre conversation; plût à Dieu que j'en fusse témoin! Adieu, Mesdames,
recevez mes tendres embrassades. Voici une lettre d'un officier des
Invalides à M. _du Voisin_, pour obtenir la permission de se marier.


MONSEIGNEUR,

«J'aurois cru que le précepte de Saint Paul étoit bon à suivre, sur-tout
quand il dit, qu'_il vaut mieux se marier que brûler_. C'est ce qui m'a
fait prendre la liberté de demander à votre Grandeur la permission
d'épouser mademoiselle _d'Auval_, fille d'un mérite et d'une sagesse
consommée. C'est ce que tous ceux qui la connoissent certifieront à
votre Grandeur. Cependant M. notre gouverneur m'a défendu de voir cette
demoiselle, si je ne voulois être démis de mon emploi. J'ai obéi à cette
défense; et si votre Grandeur ne trouve pas à propos ce mariage, je la
supplie très-instamment, pour le salut de mon âme, de m'en présenter une
autre, ou bien d'envoyer ordre au père _Pascal_, mon confesseur, de
m'absoudre quand je vais à confesse, ce qu'il m'a refusé: je fais tous
mes efforts pour contenter ce bon père, mais en vain, Dieu ne m'ayant
point donné à trente-huit ans le don de continence. Enfin, Monseigneur,
si vous me procurez le paradis sans femmes, et que je vienne à mourir
plutôt que votre Grandeur, je ne laisserai point Dieu en repos, qu'il ne
vous ait marqué une place digne de votre mérite, dans son paradis».

»Je suis, etc.»



LETTRE III.

Paris, 1726.


Je n'ai pas de plus grand plaisir que de causer avec vous; et, comme je
voudrois rendre mes lettres un peu moins sèches et plus intéressantes,
j'écris les nouvelles que je sais bien: je n'aimerois pas à vous mander
tout ce qui se dit à Paris. Vous savez, Madame, que je hais les
faussetés et les exagérations: ainsi tout ce que j'écrirai, sera
sûrement vrai. J'ai reçu hier des lettres d'Angleterre où on m'apprend
le mariage de mademoiselle _de St.-Jean_ avec M. _Knight_, fils du
trésorier[175] de la compagnie des Indes: on prétend qu'il a des biens
immenses. Argent, argent, que de vanités vous étouffez! que d'orgueils
vous soumettez! que de pensées honnêtes vous faites évanouir!
Auriez-vous jamais cru que milord, entêté de sa noblesse, comme il
l'est, fort riche, et ayant une seule fille, la mariât à un gentillâtre,
elle qui devoit être mariée à un pair[176]? Elle va venir à Paris voir
la famille de son mari, qui sont de bonnes gens, mais sur un ton bien
différent du sien: elle verra tous les petits Anglichons qui sont en
France. Je crois qu'elle s'ennuiera et s'impatientera souvent.

Le chevalier est beaucoup mieux, il revient ici. Voici une petite
histoire assez plaisante[177]. Un chanoine de Notre-Dame, fameux
janséniste, homme de beaucoup d'esprit, et de réputation pour ses mœurs,
qui a professé dans plusieurs universités, fort craint des molinistes,
et très-aimé de M. l'archevêque de Paris, âgé de soixante-dix ans, a
succombé à l'envie de voir la comédie. Il avoit souvent dit à ses amis,
qu'il ne mourroit pas avant d'y aller, ayant une très-grande passion de
voir une chose dont il entendoit parler sans cesse. On prenoit ce
discours pour une plaisanterie. Son laquais lui avoit demandé plusieurs
fois ce qu'il vouloit faire des vieilles nippes de sa grand'mère qu'il
gardoit depuis long-temps. Il lui avoit répondu qu'elles pouvoient lui
être nécessaires. Enfin, ne pouvant résister davantage, il communiqua
son dessein à son laquais, qui étoit un vieux domestique dans lequel il
avoit beaucoup de confiance, et lui dit, qu'il vouloit s'habiller en
femme avec les hardes de sa grand'mère. Le laquais fut très-surpris; il
chercha à dissuader son maître d'exécuter cet insensé déguisement, en
l'assurant que les nippes étoient si antiques, qu'il seroit sûrement
remarqué, au lieu que restant avec son habit, on pourroit très-bien n'y
pas faire attention, le spectacle étant rempli d'abbés. Le chanoine ne
se rendit point à ses raisons; il craignoit d'être reconnu par ses
écoliers: il lui dit que comme il étoit vieux, on ne seroit point
surpris de le voir avec des hardes à la vieille mode. Il s'ajuste avec
la cornette haute, l'habit troussé, et tous les falbalas imaginés en ce
temps-là, pour suppléer aux paniers. Il arrive à la comédie et se place
à l'amphithéâtre. Cette figure étonna, comme vous pouvez bien le penser.
Les voisins commencèrent à en parler; le murmure augmenta. _Armand_,
acteur qui faisoit le rôle d'arlequin, aperçut le chanoine, alla dans
l'amphithéâtre, et examina le personnage; il s'en approcha, et lui dit:
Monsieur, je vous conseille de décamper: vous êtes reconnu, et votre
habit grotesque fait rire le parterre, au point que je crains quelque
scandale. Le pauvre homme bien troublé, remercie le comédien, et le prie
de l'aider à sortir. _Armand_ lui dit de le suivre, et pressé par la
scène qu'il falloit jouer, il va très-vîte, le chanoine le perd de vue
au sortir de l'amphithéâtre. Il entend les huées du parterre; il trouve
l'escalier qui se partage en deux, dont l'un conduit à la rue, et
l'autre dans la salle des comptes. Comme il ne connoissoit point les
lieux, son malheur voulut qu'il se méprît; il descend dans cette salle
où l'exempt se tient ordinairement. Il y étoit alors. Il fut frappé de
cette figure de femme singulière, qui avoit l'air troublée et interdite;
il l'arrêta, ne doutant point que ce ne fût quelqu'aventurier déguisé,
et conduisit à M. _Hérault_, lieutenant de police, notre pauvre docteur
qui fondoit en larmes, et qui offrit cent louis à l'exempt pour le
laisser aller. Il lui conta son histoire, lui dit son nom; mais ce
coquin fut inexorable; c'est la première fois qu'il a refusé de l'argent
pour faire un scandale affreux. Le lieutenant de police vit avec plaisir
notre chanoine; et, comme il étoit courtisan moliniste, il lui fit une
très-grande réprimande, et le nomma devant beaucoup de monde. Le
janséniste pleura: on lui a envoyé une lettre de cachet pour aller à 60
lieues d'ici, je ne sais pas bien où.

M. _de Prie_[178] étoit l'autre jour dans la chambre du roi, appuyé sur
une table; la bougie alluma sa perruque; il fit ce que bien d'autres
auroient fait en pareil cas, il l'éteignit avec les pieds: l'incendie
fini, il la remit sur sa tête. Cela répandit une odeur très-forte. Le
roi entra dans ce moment; il fut frappé du parfum, et, ignorant ce que
c'étoit, il dit sans aucune malice: il sent bien mauvais ici; je crois
qu'il sent la corne brûlée. A ce discours, vous comprenez bien que l'on
rit; le roi et la noble assemblée firent des éclats de rire désordonnés.
Le pauvre cocu n'eut point d'autre ressource que ses jambes, et il
s'enfuit bien vite.

Voici une épigramme de _Rousseau_ contre _Fontenelle_.

    Depuis trente ans, un vieux berger normand
    Aux beaux esprits s'est donné pour modèle;
    Il leur apprend à traiter galamment
    Les grands sujets en style de ruelle.
    Ce n'est le tout; chez l'espèce femelle,
    Il brille encor, malgré son poil grison;
    Et n'est caillette, en honnête maison,
    Qui ne se pâme à sa douce faconde.
    En vérité, caillettes ont raison,
    C'est le pédant le plus joli du monde.

Madame _de Parabère_ a quitté M. le premier, et M. _d'Alincourt_ ne la
quitte pas, quoique je sois persuadée qu'il ne sera jamais son amant.
Elle a des façons charmantes avec moi; elle sait bien que je crains
d'avoir l'air d'être sa complaisante, et comme elle n'ignore point que
tous les yeux sont sur elle, elle ne me propose plus de parties; elle
m'a dit cent fois qu'elle ne pouvoit avoir de plus grand plaisir que de
me voir; que toutes les fois que je voudrois, elle en seroit charmée.
Son carrosse est toujours à mon service. Ne croyez-vous pas qu'il seroit
ridicule de ne la point voir du tout? d'ailleurs, je n'ai aucune raison
de m'en plaindre, bien au contraire; n'ai-je pas reçu de sa part mille
amitiés dans toutes les occasions. On ne me peut soupçonner d'être sa
confidente, ne la voyant que de temps en temps: enfin, je me conduirai
de mon mieux. Mais, en vérité, Madame, je n'ai rien vu qui me confirme
les bruits qui courent sur son nouvel engagement; elle est avec lui
très-polie, très-modeste, a l'air indifférente: la seule chose qui
donneroit des soupçons, c'est que sachant les discours du public, elle
auroit dû peut-être ne pas le recevoir chez elle; mais elle dit qu'elle
n'a pas le dessein de s'enterrer; que si elle refuse sa porte à M.
_d'Alincourt_, le lendemain il faudra qu'elle la refuse à un autre, et
que tour à tour elle chasseroit tout le monde, et qu'elle n'en seroit
pas quitte encore pour être dans la solitude; que l'on diroit qu'elle ne
les congédie que pour que le public en soit instruit: elle aime mieux,
ajoute-t-elle, attendre du temps pour être justifiée. Adieu, ma chère
dame, c'est toujours avec un regret infini que je vous quitte; mais la
poste va partir.



LETTRE IV.

Paris, 1726.


Vous êtes surprise que j'aie resté si long-temps sans vous écrire; mais,
Madame, je vous suis trop attachée, pour ne pas me flatter que vous ne
doutez point que, malgré mon silence, j'aie pensé très-souvent à vous,
et qu'il a fallu que je n'eusse pas un moment pour vous le dire, puisque
je ne l'ai pas fait: mon cœur est sans cesse occupé de vous, et mes
regrets sont aussi vifs que le jour où vous quittâtes Paris; tous les
instans, je sens tout ce que j'ai perdu; rien n'est plus douloureux que
d'avoir une amie de votre caractère, et d'en être séparée. Ces idées
sont trop cruelles, parlons d'autre chose.

Le prince _de Bournonville_ est mort hier, il ne pouvoit vivre: il est
mort bien jeune, et bien vieux; on le regrette, sans être affligé; car
il étoit dans une si triste situation, qu'il valoit mieux pour lui de
finir, que de continuer à vivre pour souffrir; il ne pouvoit presque ni
parler, ni respirer. Je crois que son âme a bien eu de la peine à
quitter son corps; elle y étoit toute entière. Il avoit fait un
testament, il y a quatre ans, où il me donnoit deux mille écus; je suis
enchantée qu'il n'ait pas subsisté. Le public qui ignoroit l'amitié
qu'il avoit eue pour moi, dans le temps qu'il venoit souvent chez M. _de
Ferriol_, auroit soupçonné mille choses. Il a nommé pour héritière
madame la duchesse _de Duras_; il a donné très-amplement à tous ses
domestiques, sans en oublier un. Ce qui vous surprendra, Madame, c'est
qu'un quart-d'heure après sa mort, le mariage de sa femme avec le duc de
_Rouvroi_ a été arrêté et publié; et, ce qui vous étonnera le plus,
c'est que ce manque de bienséance part du cardinal _de Noailles_ et de
la maréchale _de Grammont_ qui est Noailles, et mère de madame _de
Bournonville_. M. le duc _de Rouvroi_ est fils de M. _de St.-Simon_, âgé
de 25 ans. Il n'a actuellement que 25,000 livres de rente, et vous voyez
bien que sa naissance n'est pas bien merveilleuse; et madame de
_Bournonville_ jouit de 33,000 livres de rente. Elle est jeune et belle,
d'une grande maison par elle et son mari. Madame _de St.-Simon_ est amie
du cardinal _de Noailles_. Elle parloit souvent du prince _de
Bournonville_, comme d'un homme confisqué, et qu'elle se trouveroit bien
heureuse, si sa veuve vouloit épouser son fils. Au moment que ce prince
expiroit, elle va chez le cardinal, ne le laisse pas achever de dîner,
pour qu'il allât demander madame _de Bournonville_. La maréchale _de
Grammont_ accepta la proposition, et dit au cardinal qu'elle en étoit
charmée, mais qu'il falloit cacher pour quelque temps ce mariage. Le
cardinal dit qu'il ne pouvoit se taire, et qu'il le diroit à tout ce
qui se rencontreroit, de manière qu'avant que M. _de Bournonville_ fût
enterré, tout Paris a su ce mariage. Il est mort le 5; et le 9, on a été
faire part du mariage à tous les parens et amis. Tout le monde est
révolté. Au bout de quarante jours, la cérémonie se fera. Madame la
duchesse _de Duras_ et madame _de Maillé_, sœurs du défunt, sont allées
rendre visite le surlendemain à la veuve; elle avoit un pied de rouge
dans l'habillement de veuve, et son prétendu étoit à côté d'elle, qui
venoit de se présenter comme futur époux. Ce n'est point un mariage
d'inclination; il n'y a aucun amour: cela fait tenir bien des discours.

Les partis sur mademoiselle _Le Maure_ et mademoiselle _Pellissier_
deviennent tous les jours plus vifs. L'émulation entre ces deux actrices
est extrême, et a rendu la _Le Maure_ très-bonne actrice. Il y a des
disputes dans le parterre, si vives, que l'on a vu le moment où l'on en
viendroit à tirer l'épée. Elles se haïssent toutes deux comme des
crapauds, et les propos de l'une et de l'autre sont charmans.
Mademoiselle _Pellissier_ est très-impertinente et très-étourdie.
L'autre jour, à l'hôtel de Bouillon, à table, devant des personnes
très-suspectes, elle dit que M. _Pellissier_, son cher mari, pouvoit
compter d'être le seul à Paris, qui ne fût pas cocu. Pour la _Le Maure_,
elle est bête comme un pot; mais elle a la plus belle et la plus
surprenante voix qu'il y ait dans le monde; elle a beaucoup
d'entrailles, et la _Pellissier_, beaucoup d'art. On fit l'anagramme du
nom de cette dernière, qui étoit _Pilleresse_. _Murer_ a quitté tout de
bon la fièvre depuis trois mois, et la dévotion s'est emparée de lui. On
joue _Proserpine_ le 14 de ce mois. La _Entie_ fait _Cérès_; la _Le
Maure_, _Proserpine_; la _Pellissier_, _Aréthuse_; _Thevenard_,
_Pluton_; _Chassé_, _Ascalaphe_. Voilà la distribution qu'on dit être à
merveille. Je doute pourtant que cet opéra réussisse: toute l'intrigue
est une vieille maîtresse qui raconte ses vieilles amours, une petite
fille qui cueille des fleurs et qui fait des guirlandes, un vieux
cocher amoureux et brutal. Il n'y a donc qu'un épisode, _Alphée et
Aréthuse_, qui fasse une scène assez touchante: tout le reste est froid,
languissant et insipide. M. _de Nocé_ me soutint, l'autre jour, que
c'étoit le plus bel opéra du monde, et qu'il y avoit une allégorie qui
le rendoit charmant. Je l'assurai qu'il pouvoit être agréable pour le
personnage pour lequel il avoit été fait: mais que pour moi, qui
méprisois souverainement madame _de Montespan_, et qui ne l'avois jamais
connue, sa rupture avec le roi, ses regrets, tout cela ne pouvoit
m'émouvoir. La comédie tombe, tous les bons acteurs vont quitter; les
mauvais sont détestables, et ne donnent aucune espérance.

Le roi est à Marli, où il tient table le soir, la reine le matin. C'est
une chose nouvelle; cela n'étoit pas encore arrivé, que la reine eût
mangé en public avec les dames. On parle de guerre; nos cavaliers la
souhaitent beaucoup, et nos dames s'en affligent médiocrement: il y a
long-temps qu'elles n'ont goûté l'assaisonnement des craintes et des
plaisirs des campagnes; elles désirent de voir comme elles seront
affligées de l'absence de leurs amans. M. _de Nesle_ a fait des
plaisanteries très-fortes à M. le prince _de Carignan_, sur ce qu'il
parloit mal françois. Le prince, impatienté, lui dit qu'il seroit forcé
de lui donner des coups de bâton, parce qu'on ne savoit pas en Suède
qu'il étoit un grand poltron. M. _de Nesle_ a fait mille excuses et
mille bassesses: choses qui lui arrivent trop souvent pour sa
réputation.

J'apprends, dans l'instant, qu'on va retrancher les rentes perpétuelles.
Comme nous n'en avons ni l'une ni l'autre, je m'en console. Ma santé est
mauvaise depuis quelque temps. Je me fis saigner hier; je prends de la
limaille, je suis maigre; je me flatte que cela n'aura pas de suite.
Adieu, Madame; honorez-moi toujours un peu de vos bontés: c'est une
consolation à tous mes maux, tant du corps que de l'esprit. A propos,
il y a une vilaine affaire qui fait dresser les cheveux à la tête: elle
est trop infâme pour l'écrire; mais tout ce qui arrive dans cette
monarchie, annonce bien sa destruction. Que vous êtes sages, vous
autres, de maintenir les lois et d'être sévères! Il s'ensuit de là
l'innocence. Je suis tous les jours surprise de mille méchancetés qui se
font, et dont je n'ai pu croire le cœur humain capable. Je m'imagine
quelquefois que la dernière surprise m'empêchera d'en avoir à l'avenir;
mais j'y suis toujours trompée.



LETTRE V.

D'Ablons, 1726.


Comment vous portez-vous, Madame? ne me donnerez-vous point de vos
nouvelles? voulez-vous me punir de mon silence? La punition est trop
forte, et, pour une personne aussi juste que vous, elle n'est pas
proportionnée à l'offense. Jamais vous ne pouvez soupçonner mon cœur;
vous le connoissez trop. Votre silence ressemble à l'oubli et à
l'ingratitude. Au nom de Dieu! souvenez-vous que vous êtes la personne
du monde que j'aime et que j'estime davantage. Vous êtes obligée de
m'aimer, à cause de mon discernement, si ce n'est pas par goût. Madame
votre fille m'a fait l'honneur de me venir voir plusieurs fois: si je
n'étois pas extrêmement occupée, j'aurois le plaisir de la voir souvent;
je l'ai toujours beaucoup aimée; mais j'avoue que je l'aime encore
davantage. Des esprits mal faits pourroient vous soupçonner sur cette
phrase d'être tracassière, et d'avoir voulu me donner de l'éloignement
pour elle; mais les bons esprits, et qui connoissent les entrailles,
imagineront aisément que tout ce qui appartient à ce qu'on aime, devient
plus cher, lorsque l'on en est éloigné.

Je me suis flattée, jusqu'à présent, que je ferois le voyage de
Pont-de-Vesle, qui me procureroit le plaisir de vous aller voir; mais je
vois avec douleur que le temps en est bien éloigné. On me flatte, et je
crois deviner qu'il y a une résolution marquée de ne point faire ce
voyage; j'en suis très-piquée; on se plaît à me donner des espérances,
et ensuite à les détruire, je prends souvent la résolution de paroître
indifférente sur l'événement; mais, malgré moi, le chagrin et la joie se
manifestent tour à tour.

On parle plus de guerre que jamais: nos guerriers craignent fort de
camper. Ils voudroient se battre, prendre à la hâte quelques villes, et
revenir, au bout de huit jours, à Paris. M. le prince _de Conti_ est
mort, hier matin, d'une fluxion de poitrine; il a dit les choses du
monde les plus tendres et les plus obligeantes à sa femme; il lui a
demandé pardon des soupçons mal fondés qu'il avoit eus sur sa conduite,
lui a nommé son valet de chambre qui étoit son espion et son
calomniateur, et l'a assurée qu'il étoit bien éloigné d'ajouter aucune
foi à tout ce qu'il avoit rapporté. Il a fait ordonner à madame _La
Roche_, sa maîtresse, qui, en partie, étoit la cause du peu d'union
qu'il avoit avec sa femme, de sortir au moment même de sa maison, où
elle demeuroit. Il a donné 2,000 livres de pension à quatre personnes:
je ne m'en ressouviens que de deux, MM. _de Montmorenci_ et _du Bellai_;
à M. _Maton_, qu'il a toujours aimé, un diamant de 10,000 livres; au
président _de Lubère_, son portrait en grand; à ses deux filles, chacune
une tabatière d'or avec son portrait. A l'égard de ses domestiques, il
laisse madame la princesse _de Conti_ maîtresse de les récompenser comme
elle le jugera à propos. La princesse a beaucoup pleuré, quand il est
tombé malade, quoiqu'ils fussent brouillés, et même sur le point de se
séparer. Il a donné tant de marques de tendresse et de repentir, qu'elle
a oublié, pour le présent, tous les chagrins qu'il lui a causés. Je
crois cependant que, passé les premiers jours, elle s'en consolera bien
aisément. M. le duc a eu une attaque d'apoplexie dont il réchappe. A la
halle, les harangères disent que le borgne n'avoit garde de mourir,
parce qu'il est trop méchant, et que le prince est mort, parce qu'il
étoit bon. Ces pauvres gens décident de sa bonté, sans savoir pourquoi,
si ce n'est qu'il n'avoit jamais été à portée de leur faire ni mal ni
bien.

Je vous enverrai, par la première occasion, un livre fort à la mode ici,
le _Voyage de Gulliver_; il est traduit de l'anglois; l'auteur est le
docteur _Swift_; il est fort amusant; il y a beaucoup d'esprit,
d'imagination et une fine plaisanterie. _Destouches_ a donné le
_Philosophe marié_; c'est une très-jolie comédie: il y a du sentiment,
de là délicatesse; mais ce n'est pas le génie de _Molière_: il y a la
_Critique_ qui est du même auteur, c'est le panégyrique du _Philosophe
marié_; on la trouve assez mauvaise. Votre commission sera faite au
plutôt. Vous me faites tort, quand vous croyez que je peux m'impatienter
en la faisant. Non, Madame, soyez persuadée, à moins que vous ne vouliez
m'affliger mortellement, que si vous m'ordonniez de marcher sur la tête
pour l'amour de vous, j'irois avec joie. L'article de votre lettre où
vous me dites que vous ne me verrez plus, m'a serré le cœur à en
pleurer. Pourquoi voulez-vous m'affliger? Oui, je vous verrai, quelque
chose qu'il arrive, à moins que je ne meure bientôt: ma santé est assez
bonne; ainsi laissez-moi l'espérance de vous embrasser encore souvent,
avant que je meure. Vous me demandez des nouvelles du chevalier; il est
en Périgord, où sa santé est toujours assez mauvaise. Cependant il
m'assure qu'il n'y a nul danger; il est plus tendre que jamais: ses
lettres sont toutes comme celles que je vous montrois dans le carrosse,
quelque temps avant votre départ: si j'osois, je vous en enverrois des
copies; elles sont trop pleines de louanges; mais elles sont si bien
écrites, que, si l'on ne connoissoit pas l'objet, on les trouveroit
charmantes. Je ne sais aucune nouvelle de Paris; je suis ici comme au
bout du monde; je vendange, je file beaucoup pour me faire des
chemises, et je tire aux oiseaux. J'ai reçu des lettres de madame
_Knight_; elle me dit qu'elle est mariée et heureuse; elle est à
Bettersea depuis son mariage; M. _de Bolingbrocke_ ne paroît pas trop
content. La tête a tourné apparemment à milord, de marier sa fille de
cette façon. Vous auriez mieux fait; il falloit vous laisser faire, sans
vous contraindre. Adieu, Madame, continuez-moi vos bontés.



LETTRE VI.

Paris, 1726.


Vous avez tort, Madame, de m'accuser d'oubli à votre égard; ayez
meilleure opinion de vos amis, et sur-tout de moi qui sens bien tout le
prix de votre amitié: je puis jurer qu'il n'y a pas de jour que je ne
pense à vous, que je ne vous regrette, et que je ne fasse des projets
pour aller vous voir; je mettrai tout en usage pour exécuter ce que je
souhaite si vivement: je quitte tout sans regret pour vous; je suis
accablée de chagrin, mon corps s'en ressent; je suis maigrie à en être
alarmée. J'ai eu tout à la fois la mort de mon bienfaiteur M. _de
Ferriol_, l'asthme du chevalier qui dure depuis trois mois, et la
réduction des rentes viagères. Voici une lettre qu'il m'a faite pour le
cardinal _de Fleuri_; je ne doute point que vous ne la trouviez bien.


MONSEIGNEUR,

«Je n'oserois me flatter que votre Éminence se ressouvînt que j'ai eu
l'honneur de la voir; mais je crois pouvoir espérer que la singularité
de mon état excitera sa compassion, et qu'elle me pardonnera la liberté
que je prends de lui en exposer les circonstances. M. _de Ferriol_ m'a
amenée de Turquie en ce pays-ci, à 4 ans; et après m'avoir élevée comme
sa fille, il a voulu, pour comble de générosité, me laisser une fortune
qui soutînt l'éducation qu'il m'avoit donnée. Toute la famille _de
Ferriol_ concourant à ses desseins, il m'avoit donné 4,000 liv. de
rentes viagères. Aujourd'hui, Monseigneur, on m'en ôte plus de la
moitié; et par là je perds ce qui faisoit ma tranquillité,
l'indépendance que l'on a voulu m'assurer. J'ose supplier votre
Éminence, que l'on ne me traite point à la rigueur; ne souffrez pas que
l'on détruise une fortune qui est un témoignage de la générosité des
François. Si vous vous informez de moi, on vous dira que je n'ai ni
goût, ni talent pour acquérir. Ordonnez donc qu'on me laisse ce que je
possédois par des voies si légitimes. Vous aurez part à la
reconnoissance que j'ai pour ceux à qui je dois tout ce que je possède,
et je ne cesserai jamais d'être avec le plus profond respect, etc.»


_Lettre de madame_ DE FERRIOL.

_Aïssé_ ne cesseroit de vous écrire, si je la laissois faire; je n'en ai
pas la patience, et je l'interromps pour vous parler aussi à mon tour.
Gardez-vous bien de m'oublier; je ne cesse point de me ressouvenir de
vous, et de vous regretter. Les courses que j'ai faites, et les maladies
que j'ai essuyées, ne m'ont pas distraite un moment de ce souvenir;
j'espère que tous mes voyages ne sont pas faits, et que j'en ferai un à
Pont-de-Vesle, qui me procurera le bonheur de vous voir. J'ai besoin de
cette espérance pour adoucir la peine que me cause votre absence.
J'espère qu'en attendant, vous voudrez bien me donner de vos nouvelles,
et que vous ne doutez pas de la très-tendre amitié que je conserverai
toute ma vie pour vous.


_Suite de la Lettre de mademoiselle_ AÏSSÉ.

On me rend la plume, je vais en profiter pour conter quelques
ravauderies. Madame _de Tencin_ est toujours malade: les savans et les
prêtres sont, presque les seules personnes qui lui fassent leur cour.
_D'Argental_ n'est plus amoureux; ses assiduités sont réfléchies
actuellement. Il y a eu des tracasseries à la cour; les dames du palais
ont voulu jouer des comédies pour amuser la reine. MM. _de Nesle_, _de
la Trimouille_, _Graisi_, _Gontault_, _Tallard_, _Villars_, _Matignon_
étoient les acteurs. Il manquoit une actrice pour de certains rôles, et
il étoit nécessaire d'avoir quelqu'un qui pût former les autres: on
proposa la _Desmarest_, qui ne monte plus sur le théâtre; madame _de
Tallard_ s'y opposa, et assura qu'elle ne joueroit pas avec une
comédienne, à moins que la reine ne fût une des actrices. La petite
marquise _de Villars_ dit que madame _de Tallard_ avoit raison, et
qu'elle ne vouloit point jouer aussi, à moins que l'Empereur ne fît
Crispin. Cette grande affaire finit par des éclats de rire. Madame _de
Tallard_ a été si piquée, qu'elle a quitté la troupe, La _Desmarest_ a
joué, et les comédies ont très-bien réussi.

Milord _Bolingbrocke_ nie hautement les lettres que l'on prétend qu'il a
écrites à M. _Walpole_. Je ne doute pas que vous n'en ayez ouï parler:
il dit qu'on peut l'attaquer, mais qu'il ne répondra jamais; que ce sont
des lettres supposées; qu'il est résolu de demeurer en repos, malgré
toute la malice du public. Madame sa femme est toujours malade. L'air de
Londres l'incommode: on avoit fait courir le bruit que le mari et la
femme étoient mal ensemble; rien n'est plus faux: je reçois des lettres,
presque tous les ordinaires, de l'un et de l'autre; ils me paroissent
dans une grande union: les inquiétudes qu'il a de la santé de sa femme,
et celles qu'elle a de la sienne, ne ressemblent point à des gens
mécontens. Adieu, Madame. La certitude que j'ai de vos bontés, me fait
trop de plaisir pour vouloir en douter.



LETTRE VII.

Paris, 1727.


J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire; je ne
puis vous dire assez tout le plaisir qu'elle m'a fait. Je les montre à
une seule personne, qui est très-curieuse de les voir, et qui partage le
plaisir que j'ai de les lire: les bontés d'une personne comme vous la
flattent comme moi-même, et elle partage mes inquiétudes sur ce qui vous
regarde. Vous êtes la première qu'elle a plainte dans ce maudit
arrangement du retranchement des rentes viagères. Je n'ai point été
consolée de n'être pas la seule misérable dans cette occasion; il est
toujours fort douloureux de voir ses amis malheureux. J'aurois, je vous
jure, pris mon parti plus aisément, si vous aviez été privilégiée. Mon
voyage de Pont-de-Vesle se confirme, et sera beaucoup plus long; mais
dans quelque pauvreté que je sois, je vous promets d'aller vous voir; ce
sera un des bonheurs les plus vifs de ma vie; et si jamais je me marie,
je mettrai dans le contrat, que je veux être libre d'aller à Genève,
quand il me plaira, et le temps que je voudrai. Madame _de Tencin_ est
toujours malade; mais j'ai grand'peur que madame sa sœur ne parte avant
elle; sa cupidité augmente tous les jours. Ma santé est médiocre, et je
maigris beaucoup; c'est pourtant le premier bien; elle nous fait
supporter toutes nos peines; les chagrins l'altérent, comme vous le
prouvez, et ne font pas changer la fortune. D'ailleurs, il n'y a point
de honte d'être pauvre, quand c'est la faute du destin et de la vertu.
Je vois tous les jours qu'il n'y a que la vertu qui soit bonne en ce
monde et en l'autre. Pour moi qui n'ai pas le bonheur de m'être bien
conduite, mais qui respecte et admire les gens vertueux, la simple envie
d'être du nombre m'attire toutes sortes de choses flatteuses: la pitié
que tout le monde a de moi, fait que je ne me trouve presque pas
malheureuse; il me reste deux mille francs de rente, tout au plus;
j'envisage sans peine de me retrancher les choses qui me faisoient le
plus de plaisir. Mes bijoux et mes diamans sont vendus; pour vous,
Madame, il y a long-temps que vous vous êtes détachée de tout cela. Si
vous avez plus de chagrins, et que vous soyez plus à plaindre que bien
d'autres, vous en êtes bien dédommagée par la satisfaction de n'avoir
rien à vous reprocher: vous avez de la vertu, vous êtes aimée et
estimée, et, par conséquent, vous avez plus d'amis. Conservez-les,
Madame, et votre santé; ce sont là les véritables trésors.

Madame _de Parabère_ ayant quitté son amant, a donné cette charge à
_d'Alincourt_. M. _de Nesle_ a plaisanté M. le prince _de Conti_ assez
mal à propos; et, quoique le prince l'eût fait prier de se taire, il a
continué; ce qui a mis en colère son altesse, qui a voulu lui jeter une
assiette à la tête. M. _de Nesle_ a fait des excuses, qui ont été assez
mal reçues, puisqu'on lui a répondu que l'on avoit eu tort de se mettre
en colère contre un poltron; que l'on devoit en agir avec lui comme avec
un chien qui importunoit, et à qui l'on donnoit des coups de pied; que
s'il n'étoit pas content, il étoit partout, et le trouveroit. Madame _de
Nesle_ avoit pour amant M. _de Montmorenci_: c'étoit _Riom_ qui avoit
fait cette liaison; il a jugé à propos de la rompre, et a donné à son
ami madame _de Boufflers_; madame _de Nesle_, pour se venger, a donné le
ridicule à _Riom_, de lorgner la reine; ce dernier a été si piqué, qu'il
est allé au cardinal pour se justifier. Vous voyez à quoi nos belles
dames et nos agréables s'amusent. M. le duc se divertit comme un ange, à
son tour, à Chantilli. Madame _de Prie_ est reléguée dans ses terres, où
elle perd les yeux; elle se console en lisant le bel édit des rentes.
Notre roi est toujours constant pour la chasse. La reine est grosse.
Voilà les nouvelles de ce monde. Quelle différence de votre ville à
Paris! L'innocence des mœurs, le bon esprit y règnent: ici on ne les
connoît pas. Il est arrivé, depuis quelque tems, une petite aventure qui
a fait beaucoup de bruit; je veux vous la mander. Il y a six semaines,
qu'_Isessé_, le chirurgien, reçut un billet, par lequel on le prioit de
se rendre l'après-midi, à six heures, dans la rue _Pot-de-fer_, près du
Luxembourg. Il n'y manqua pas; il trouva un homme qui l'attendoit, et le
conduisit à quelques pas de là, le fit entrer dans une maison, ferma la
porte sur le chirurgien, et resta dans la rue. _Isessé_ fut surpris que
cet homme ne l'emmenât pas tout de suite où on le souhaitoit. Mais le
portier de la maison parût, qui lui dit qu'on l'attendoit au premier
étage et qu'il montât; ce qu'il fit: il ouvrit une antichambre toute
tendue de blanc; un laquais fait à peindre, vêtu de blanc, bien frisé,
bien poudré, et avec une bourse de cheveux blanche, et deux torchons à
la main, vint au-devant de lui, et lui dit qu'il falloit qu'il lui
essuyât ses souliers. _Isessé_ lui dit que cela n'étoit pas nécessaire,
qu'il sortoit de sa chaise, et n'étoit point crotté. Malgré cela, le
laquais lui répondit que l'on étoit trop propre dans cette maison, pour
ne pas user de précaution. Après cette cérémonie, on le conduisit dans
une chambre tendue aussi de blanc. Un autre laquais, vêtu de même que le
premier, refit la même cérémonie des souliers: on le mena ensuite dans
une chambre toute blanche, lit, tapisseries, fauteuils, chaises, tables
et plancher. Une grande figure en bonnet de nuit et en robe de chambre
toute blanche, et un masque blanc, étoit assise auprès du feu. Quand
cette espèce de fantôme aperçut _Isessé_, il lui dit: _j'ai le diable
dans le corps_, et ne parla plus; il ne fit pendant trois quarts d'heure
que mettre et ôter six paires de gants blancs, qu'il avoit sur une
table, à côté de lui. _Isessé_ fut effrayé; mais il le fut encore
davantage, quand parcourant des yeux la chambre, il aperçut plusieurs
armes à feu; il lui prit un si grand tremblement, qu'il fut obligé de
s'asseoir, de peur de tomber. Enfin craignant ce silence, il dit à la
figure blanche, ce que l'on vouloit faire de lui, qu'il le prioit de lui
donner ses ordres, parce qu'il étoit attendu, et que son temps étoit au
public: la figure blanche répondit sèchement: _que vous importe, si vous
êtes bien payé?_ et ne dit plus mot. Un quart d'heure s'écoula encore
dans le silence: le fantôme enfin tire un cordon blanc de sonnettes. Les
deux laquais blancs arrivent; il leur demande des bandes, et dit à
_Isessé_ de le saigner et de lui tirer cinq livres de sang. Le
chirurgien, étonné de la quantité, lui demanda quel médecin lui avoit
ordonné une pareille saignée? _Moi_, répondit la figure blanche,
_Isessé_ se sentant trop ému pour ne pas craindre d'estropier, préféra
de saigner au pied, où il y a moins de risque qu'au bras. On apporta de
l'eau chaude; le fantôme blanc ôte une paire de bas de fil blanc d'une
grande beauté, puis une autre, encore une autre; enfin jusqu'à six
paires, et un chausson de castor doublé de blanc; alors _Isessé_ vit la
plus jolie jambe et le plus joli pied du monde; il n'est point éloigné
de croire que ce soit celui d'une femme: il saigne; à la seconde palette
le saigné se trouve mal. _Isessé_ voulut lui ôter son masque pour lui
donner de l'air, les laquais s'y opposèrent: on l'étendit à terre; le
chirurgien banda le pied pendant l'évanouissement. La figure blanche, en
reprenant ses esprits, ordonna que l'on chauffât son lit; ce que l'on
fit, et ensuite il s'y mit. _Isessé_ lui tâta le pouls, et les
domestiques sortirent; il alla près de la cheminée pour nettoyer sa
lancette, faisant bien des réflexions sur la singularité de cette
aventure: tout à coup il entend quelque chose derrière lui, il tourne la
tête, et voit dans le miroir de la cheminée, la figure blanche qui vient
à cloche-pied, et qui ne fait presque qu'un saut pour venir à lui; il
fut saisi de frayeur; elle prit sur la cheminée cinq écus, les lui
donna, et lui demanda s'il étoit content. _Isessé_, tout tremblant,
répondit que oui.--_Eh bien! allez-vous-en._ Le chirurgien ne se le fit
pas dire deux fois; il prit ses jambes à son cou, et s'en alla bien
vite; il trouva les laquais qui l'éclairèrent, et qui de fois à autre se
tournoient et rioient. _Isessé_, impatienté, leur demanda ce que c'étoit
que cette plaisanterie. _Monsieur_, lui répondirent-ils, _avez-vous à
vous plaindre? Ne vous a-t-on pas bien payé? Vous a-t-on fait quelque
mal?_ Ils le reconduisirent à sa chaise, et il fut transporté de joie
d'être sorti de là. Il prit la résolution de ne point raconter ce qui
lui venoit d'arriver; mais, le lendemain, on vint s'informer comment il
se portoit de la saignée qu'il avoit faite à un homme blanc; alors il
raconta son aventure, et n'en fit plus mystère: elle a fait beaucoup de
bruit; le roi l'a sue, et le cardinal se l'est fait raconter par
_Isessé_. On a fait mille conjectures qui ne signifient rien: je crois
que c'est quelque badinage de jeunes gens qui se sont amusés à faire
peur au chirurgien. Je suis bien sincèrement, ma chère madame, toute à
vous.



LETTRE VIII.

Paris, 1727.


J'ai reçu avant-hier la lettre que vous m'avez fait l'amitié de
m'écrire; vous trouverez dans celle-ci tout ce que vous me demandez. Je
vais commencer par les nouvelles de Paris. La reine est accouchée de
deux princesses: il est bien fâcheux, Madame, que dans le nombre il n'y
ait pas un garçon. Tout Paris étoit dans une grande joie, quand on sut
qu'elle étoit en travail; la joie fut bien modérée, quand on apprit la
naissance de deux filles: on s'étoit trompé de six semaines. Le
chancelier arrive de son exil; il n'a pas encore les sceaux. M. le
prince _de Carignan_ est toujours amoureux de la _Entie_, danseuse à
l'opéra; cette créature s'est engouée de M. _de la Poplinière_, fermier
général, homme d'esprit, faiseur de chansons, et d'ailleurs assez laid.
M. _de Carignan_ s'étoit lié d'amitié avec lui, comme les maris font
avec les amans de leurs femmes; mais le prince est italien, par
conséquent clairvoyant, et jaloux outre mesure. Il y a quelques jours
qu'il alla prier la _Entie_ de venir à une petite maison qu'il a au bois
de Boulogne; elle y consentit, mais elle voulut que M. _de la
Poplinière_ fût de la partie; ce dernier ne vouloit point; il se fit
long-temps prier par le prince, qui le persuada enfin d'y venir; il y
eut pendant le souper plusieurs lorgneries qui furent aperçues du
prince, et qui le mirent de très-mauvaise humeur. On alla bientôt après
se coucher; et comme la maison est très-petite, et qu'il n'y avoit que
deux lits, la _Entie_ coucha avec le prince, et _la Poplinière_ dans une
chambre à côté. La demoiselle voulut bien faire les honneurs de chez
elle, et alla trouver son voisin, quand le prince fut endormi. M. _de
Carignan_ s'étant réveillé, et voyant que sa tourterelle s'étoit
envolée, ne fit pas grand chemin pour la retrouver; il eut la constance
de s'entendre dire les choses du monde les plus outrageantes; on le
traita de sot. Bien des gens prétendent que le greluchon _la Poplinière_
étoit muni de deux pistolets dont il se servoit pour tenir en respect le
pauvre abandonné, qui, furieux, désespéré, retourna à Paris, et débarqua
chez sa femme; et comme il avoit le cœur très-ulcéré, il lui raconta ce
qui venoit de lui arriver. Elle lui dit qu'il y avoit long-temps que
cette créature le rendoit malheureux, et qu'il falloit faire un exemple
pour châtier de pareilles gens, qu'elle lui demandoit la permission d'en
faire des plaintes, et d'avoir une lettre de cachet pour la faire
enfermer dans une maison de force. Le prince étoit trop en colère pour
n'y pas consentir. La princesse ne perdit point de temps; elle partit
pour Versailles, et obtint du cardinal la lettre de cachet, envoya
là-dessus arrêter la donzelle, qui fut dans un désespoir inconcevable.
Elle avoit 40,000 livres en or chez elle, qu'elle vouloit emporter;
mais on ne lui laissa prendre que 300 livres, et on la mena à
Sainte-Pélagie, maison de force, où elle est actuellement. Le prince est
désespéré de ne la plus voir; il a fait tout au monde pour la faire
sortir de là, et pour se venger de _la Poplinière_ et le faire mettre à
la Bastille; mais il n'en a pas eu le crédit: on l'a seulement engagé à
aller faire un petit tour dans son département, qui est la Provence.

Voici encore une aventure, mais qui est plus tragique. Un gentilhomme,
du côté de Villers-Coterets, allant d'un endroit à un autre à cheval
avec son valet, fut attaqué dans un bois, par un jeune homme qui lui
demanda sa bourse où il y avoit cinquante louis, sa montre, avec un
cachet d'or, lui prit ses deux chevaux, et le laissa aller à pied, assez
embarrassé de ce qu'il feroit. En marchant, il aperçut une maison qui
avoit une belle apparence; il envoya son laquais pour s'informer qui
l'habitoit; il apprit avec joie que c'étoit un officier avec lequel il
avoit long-temps servi, et qui étoit son bon ami; il se trouva heureux
dans sa disgrâce, de rencontrer justement son camarade qu'il connoissoit
pour un parfait honnête homme; il en fut très-bien reçu: ils parlèrent
de la malheureuse aventure qui leur avoit procuré le plaisir de se
revoir; le maître de la maison offrit sa bourse et sa personne à son
ami. Quelques momens avant le souper, un jeune homme entra, que le
gentilhomme reconnut pour être celui qui l'avoit dévalisé, et il fut
bien surpris, quand l'officier le lui présenta comme son fils; il ne dit
mot, et se retira d'abord après souper dans sa chambre. Son laquais
très-effrayé, lui dit: _Monsieur, nous sommes dans un coupe-gorge; le
fils de la maison est notre voleur, et nos chevaux sont dans l'écurie._
Le gentilhomme lui défendit de parler, et avant que personne fût levé
dans la maison, il alla à la chambre de son ami, et le réveilla, en lui
disant que c'étoit avec une grande douleur qu'il se trouvoit obligé de
lui apprendre que son fils étoit le même homme qui l'avoit dévalisé la
veille; qu'il avoit cru, après s'être consulté, qu'il valoit mieux lui
apprendre le détestable métier de son fils, que s'il venoit à en être
informé par la justice: ce qui ne pouvoit manquer tôt ou tard d'arriver.
Le désespoir du père fut inconcevable; la surprise, la douleur, lui
donnèrent un si violent saisissement, qu'il s'évanouit; ensuite
l'emportement, la fureur succédant, il monte à la chambre de son fils,
qui dormoit, ou feignoit de dormir; il trouve sur sa table la montre et
le cachet où étoient les armes de son ami: le fils entend le bruit;
effrayé, il se lève, veut s'enfuir. Des pistolets se trouvent sur la
table; le père, troublé par la colère, en prend un, tire, et tue son
malheureux fils. Il est venu tout de suite demander sa grâce: tout le
monde a été d'avis qu'on la lui donnât. Le cas est excusable dans le
premier mouvement d'une colère aussi légitime. Un honnête homme trouvant
dans son fils un voleur de grand chemin, éprouve un chagrin si vif, que
la tête lui en peut bien tourner.

Madame _de Ferriol_ compte toujours aller à Pont-de-Vesle; mais, comme
elle ne veut y rester que six semaines, je ne l'accompagnerai pas; cela
n'en vaut pas la peine. Il y a cinq ou six mariages pour notre ami[179];
mais l'on voudroit fort avoir la dot, et point avoir de femme. Je ne
vois plus _Bertie_; l'ambition le poignarde; il poursuit l'ambassade de
Constantinople; les Turcs sont trop simples, pour goûter l'air empesé de
notre ami.

Le chevalier est parti pour le Périgord, où il compte être cinq mois.
Vous serez bien étonnée, Madame, quand je vous dirai, qu'il m'a offert
de m'épouser. Il s'expliqua hier très-clairement devant une dame de mes
amies; c'est la passion la plus singulière du monde; cet homme ne me
voit qu'une fois tous les trois mois; je ne fais rien pour lui plaire;
j'ai trop de délicatesse pour me prévaloir de l'ascendant que j'ai sur
son cœur; et, quelque bonheur que ce fût pour moi de l'épouser, je dois
aimer le chevalier pour lui-même. Jugez, Madame, comme sa démarche
seroit regardée dans le monde, s'il épousait une inconnue, et qui n'a de
ressource que la famille de M. _de Ferriol_. Non, j'aime trop sa gloire,
et j'ai en même temps trop de hauteur pour lui laisser faire cette
sottise. Quelle confusion pour moi d'apercevoir tous les discours que
l'on tiendroit! Pourrois-je me flatter que le chevalier pensât toujours
de même à mon égard? Il se repentiroit assurément d'avoir suivi sa folle
passion; et moi je ne pourrois survivre à la douleur d'avoir fait son
malheur, et de n'en être plus aimée. Il me tint les propos du monde les
plus tendres, les plus passionnés et les plus extravagans; il finit par
me dire qu'il avoit dans la tête, que d'une façon ou d'une autre, nous
vécussions ensemble. Je parus étonnée de ce propos, et lui en dis mon
sentiment; il se fâcha, et m'assura que, quand il disoit cela, il ne
prétendoit pas m'offenser, ni avoir des desseins malhonnêtes sur moi;
qu'il vouloit dire, que si je voulois l'épouser, j'en étois la
maîtresse; mais qu'autrement, il croyoit que nous pouvions bien, quand
nous serions sans conséquence l'un et l'autre, passer le reste de nos
jours ensemble; qu'il m'assureroit une grande partie de son bien; qu'il
étoit mécontent de ses parens, à l'exception de son frère, à qui il
donneroit honnêtement, pour qu'il fût content; et pour me faciliter
d'accepter sa proposition, il me dit que nous ferions cession au dernier
vivant de nos biens. Je badinai beaucoup sur mes vieux cotillons qui
sont tout l'héritage que je pouvois assurer. Notre conversation finit
par des plaisanteries. Adieu, Madame, je suis lasse d'écrire; je vous
suis dévouée bien tendrement.



LETTRE IX.

1727.


Je ne vous ai point justifié le silence de M. _d'Argental_, à cause de
vos craintes; à présent qu'il est guéri, je vous dirai qu'il vient
d'avoir la petite vérole le plus heureusement du monde: c'est un grand
plaisir pour lui et ses amis, qu'il se soit débarrassé de cette vilaine
maladie. Je vis hier madame votre fille qui est, comme vous l'avez
laissée, belle comme un ange, mais d'une vertu à battre; elle est bien
votre digne fille. Madame _Knight_ est grosse, elle retourne à Londres
pour accoucher. Miladi _Bolingbrocke_ a été très-mal; elle s'est mise au
lit tout-à-fait; elle se trouve mieux de ce régime. Le public, qui veut
toujours parler, assure que son mari en agit mal avec elle; je vous
assure que rien n'est plus faux. M. le duc _de Bouillon_ a été à
l'extrémité. Il a envoyé au roi la démission de sa charge de grand
chambellan; il l'a fait supplier de la donner à son fils, ce qui lui a
été accordé: il est mieux; mais il n'y a aucune espérance que ce mieux
continue. Pour parler de la vie que je mène, et dont vous avez la bonté
de me demander les détails, je vous dirai que la maîtresse de cette
maison est bien plus difficile à vivre, que le pauvre ambassadeur. Je ne
sais jamais sur quel pied danser. Si je reste, on me fait la mine de ce
que l'on croit que l'on me contraint: si je sors, on me fait des sorties
affreuses: on me contrarie sans fin, on me caresse après, jusqu'à
impatienter un ange. Une certaine demoiselle qui vient dans la maison,
m'a fait l'honneur d'être jalouse de moi; elle travaille à me détruire
dans l'esprit de madame _de Ferriol_ qui avale le poison, sans qu'elle
s'en aperçoive: je m'en suis doutée, et j'y ai mis bon ordre. J'ai parlé
à madame avec beaucoup de force, de franchise et de respect. La
tracassière ignore que je la connoisse, et je ne veux aucun
éclaircissement avec des gens faux et méchans; je les laisse dans leur
crasse. Je m'appuie sur la netteté de ma conduite, qui est de faire mon
devoir de bon cœur, et ne point faire de tort aux autres: elle a déjà le
fruit que recueillent les mauvais esprits, madame ne la peut plus
souffrir. Pour la _Tencin_, je continue à ne la point voir: elle a plus
de manége que jamais. L'archevêque _de Tencin_ a été très-mal: nous
avons été bien en peine. Il étoit cruel de mourir à la veille d'avoir le
chapeau; il est mieux, et nous le verrons, j'espère, cardinal.

Nous avons une nouvelle princesse, la femme de M. le Duc, qui est
très-jolie, mais fort petite: elle n'a que quatorze ans. Sa taille est
charmante; elle a bonne grâce; elle a dit des ingénuités plaisantes sur
son mariage. On lui présenta ses deux beaux-frères, et on lui demanda
lequel des trois frères elle préféroit. Elle répondit que ses deux
beaux-frères avoient de très-beaux visages, mais que M. le Duc avoit
l'air d'un prince. On la mena à Versailles, où elle réussit très-bien.
Le roi ne causa point avec elle; mais, quand elle fut partie, il dit
qu'il la trouvoit bien. Tous les gens de la cour lui firent la
révérence; elle reçut leurs complimens sans aucun embarras. M. le duc
_d'Orléans_ est d'une dévotion aussi outrée que son père étoit pervers.
Madame _de Parabère_ a été, comme je vous l'ai déjà dit, quittée par
monsieur le premier, qui est amoureux de madame _d'Épernon_, qui n'a
point encore fait parler d'elle. Cela cause bien du chagrin à madame _de
Parabère_. Elle me fait toujours beaucoup d'amitiés. Voilà ce que c'est
que de ne point se mêler des intrigues. Notre reine vint, le dix
septembre, à Sainte-Geneviève, pour demander à Dieu un dauphin. Le roi a
reçu les petites princesses galamment et avec courage. _Ne vous
chagrinez point, ma femme_, dit-il à la reine, _dans dix mois, nous
aurons un garçon._

Nous avons à l'Opéra-comique une pièce qui dure depuis six semaines, qui
est assez jolie. Je reviens de la comédie; on jouoit _Régulus_, où j'ai
fondu en larmes. _Baron_ a joué dans une perfection admirable. Je ne
l'ai jamais vu mieux jouer; j'envisage avec douleur sa vieillesse. Il
fit, l'autre jour, le rôle de _Burrhus_ dans _La mort de Britannicus_,
où il excella. Il est impossible que l'on ne le croie pas le personnage
qu'il représente. M. le comte _de Grancey_, et M. le marquis son frère,
sont morts à quinze jours l'un de l'autre. Ils sont si ruinés, que leurs
veuves ne trouveront pas leur douaire: ils jouissoient de beaucoup de
bienfaits du roi, et mangeoient plus que leur revenu. M. _de la
Chesnelaye_ vient d'épouser mademoiselle _des Mares_, sœur du grand
fauconnier; elle est belle et bien faite, et voilà tout. Il a marié sa
fille, qui a seulement quatorze ans, à M. _de Pont-St.-Pierre_, homme de
condition, riche, mais assez débauché. M. _de Maisons_ a épousé
mademoiselle _d'Angerviller_. M. _de Charolois_ vit toujours avec la
_de l'Isle_, dont il n'est plus amoureux, ni jaloux. Il a une autre
maîtresse, qui a été très-secrète, et qui n'a paru que par un éclat
violent. Elle s'est jetée dans un couvent, prétendant que son mari avoit
voulu l'empoisonner; elle se nomme madame _de Courchamp_; elle est sœur
de cette madame _Dupuis_, qui a été si belle. M. _de Clermont_ est
amoureux fou de madame la duchesse _de Bouillon_. La marquise _de
Villars_ et madame _d'Alincourt_ sont dans la plus grande dévotion:
elles ne mettent plus de rouge: ce qui leur sied assez mal. M.
_l'Avalle_ et sa femme donnent des fêtes à madame _Benard_, qui loge où
vous logiez. Je ne puis endurer que cette guenon et cette bête habite
votre chambre. Elle est encore belle, et si belle, que, si elle se
dépaysoit, on ne lui donneroit que trente ans. Les filles de l'opéra, et
les filles de joie inondent Paris: on ne sauroit faire un pas qu'on n'en
soit entouré. On rejoue à l'opéra _Bellérophon_. L'autre jour, quand le
dragon parut sur le théâtre, il y eut quelque chose qui se dérangea à la
machine; l'estomac de l'animal s'ouvrit, et le petit polisson parut aux
yeux de l'assemblée, tout nu, ce qui fit rire le parterre. La
_Pellissier_ diminue de vogue imperceptiblement; on commence à regretter
la _Le Maure_, qui attend qu'on la prie de revenir. _Destouches_ et elle
se tiennent sur la réserve; mais ils meurent d'envie tous deux d'être
bien ensemble. Vous savez que _Destouches_ a eu la place de _Francine_.
Nous regrettons toujours _Murer_ et le pauvre _Thevenard_; il baisse
beaucoup. _Chassé_ ne le remplacera pas, il ne devient pas meilleur.

Je me suis fait peindre en pastel, ou, pour mieux dire, M. _de Ferriol_,
qui a un appartement charmant, a fait peindre six belles dames, dont je
suis, non comme belle assurément, mais comme amie: madame _de Noailles_,
_de Parabère_, madame la duchesse _de Lesdiguières_, madame _de
Montbrun_, et une copie d'un portrait de mademoiselle _de
Villefranche_, à l'âge de quinze ans. Ils sont tous de la même grandeur;
le mien est parfaitement ressemblant: j'ai résolu d'en demander la
copie; et, si le peintre croit qu'il vaut mieux le faire d'après moi, je
le ferai venir; c'est l'affaire de trois heures. Si vous étiez ici,
Madame, je vous aurois demandé à genoux la complaisance de vous laisser
peindre pour moi. On s'appuie sur une table où le peintre travaille;
cela fait qu'on s'amuse à voir dessiner, et que l'on n'a point
d'attitude gênante. Aussitôt que j'aurai cette copie, ou l'original, je
vous l'enverrai. En le voyant, je vous prie de croire qu'il fait des
vœux au ciel pour vous; car on a voulu que les yeux fussent en l'air
avec un voile bleu, comme une vestale, ou une novice.

Il y a ici un nouveau livre, intitulé, _Mémoires d'un Homme de qualité,
retiré du monde._ Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
pages, en fondant en larmes. A peine le chevalier a été arrivé à
Périgueux, où il comptoit passer quelques mois, qu'il a été obligé de
repartir, et de revenir ici. J'avoue que je fus surprise bien
agréablement, quand je le vis hier entrer dans ma chambre; j'ignorois
son retour. Quel bonheur, si je pouvois l'aimer, sans me le reprocher!
Mais, hélas! je ne serai jamais assez heureuse pour cela. Je finis cette
longue épître, qui pourroit à la fin vous fatiguer. Adieu, Madame;
excusez et plaignez votre pauvre _Aïssé_.



LETTRE X.

Paris, 1727.


Monsieur _d'Argental_ est arrivé, il y a deux jours; il est extrêmement
marqué de la petite vérole, sur-tout le nez qui, à force d'être couturé,
est devenu petit, échancré et façonné. Ses yeux, ses sourcils, ses
paupières n'ont point été gâtés; par conséquent, sa physionomie est
toujours la même; il est fort engraissé et fort rouge. Nous avons été
si aises de le voir, que nous l'avons reçu comme si c'étoit l'amour. On
peut dire de lui que ce n'est pas un beau garçon, mais c'est assurément
un aimable caractère: il est généralement aimé et estimé; tous ceux qui
le connoissent en font des éloges bien flatteurs pour lui, et pour ceux
qui s'y intéressent. Vous savez, Madame, que cette réussite n'est pas
capable de le gâter. Je voudrois que M. _de Caze_ le connût; sûrement il
l'aimeroit: on nous a bien alarmés sur la santé de ce dernier. M. _de
Saint-Pierre_ nous avoit mandé qu'il étoit très-mal; Dieu merci, ce
n'est qu'une fausse alarme, il se porte bien. Le pathétique M.
Jean-Louis _Favre_ m'avoit fait pleurer, en faisant l'énumération des
qualités de M. _de Caze_, la perte que faisoient ses parens et ses amis;
en un mot, s'il avoit été romain, il l'auroit mis parmi les dieux.
Dites-lui, je vous prie, quand il voudra prendre place parmi eux, que ce
soit le plus tard qu'il pourra, et même qu'il fasse quelques mauvaises
actions, pour qu'on ne le regrette pas.

Notre voyage de Pont-de-Vesle est toujours très-incertain; cela est
insupportable. Madame _de Ferriol_ continue à être d'une pesanteur à
alarmer; il faudroit qu'elle prît les eaux de Bourbon. Son fils et moi,
nous le lui avons représenté avec un ton d'attachement et d'amitié qui
méritoit, de sa part, un peu de complaisance; elle est d'une opiniâtreté
et d'une dureté à mettre en fureur. N'en parlons plus. Je suis
actuellement, que je vous écris, sur votre fauteuil; il n'y a que mes
favoris à qui je permette de s'y asseoir. M. _Bertie_ quelquefois usurpe
cette place; mais je ne le trouve pas bon.

Madame la duchesse _de Fitz-james_ épouse M. le duc _d'Aumont_; il a
dix-huit ans, elle vingt; ce mariage est très-convenable et fort
approuvé. Elle a eu toutes les peines du monde à renoncer à la liberté
dont elle jouissoit; mais il a 50,000 écus de rente, elle 25,000 livres;
la médiocrité de son revenu et sa jeunesse l'ont déterminée; elle m'a
fait l'honneur de me demander mon avis, ne voulant pas se décider, avant
que je lui disse ce que je pensois: la noce se fera incessamment. Quand
on le dit à sa sœur, qui a quatorze ans, elle répondit qu'elle auroit
mieux aimé que ce fût elle qui se mariât, mais que, dès que les choses
étoient arrangées, elle n'étoit point fâchée que ce fût sa sœur. La
reine est grosse. On ne parle que de guerre; les officiers partent, dont
ils sont bien fâchés. Monsieur et mademoiselle _d'Uxelles_ ont fait
avoir un guidon de gendarmerie à M. _Clémence_, frère de M. _de La
Marche_. Je veux parler politique. On dit ici que les Espagnols
prendront Gibraltar, que l'Empereur offre de suspendre, pour deux ans,
la compagnie d'Ostende, et que les Anglois veulent que ce soit trois
ans. On est en négociation pour cela; je juge que nous sommes les
médiateurs. Les Anglois ont une grande animosité contre l'Empereur et
les Espagnols. On prétend que la maréchale _d'Uxelles_ est cause que
nous ne faisons pas la guerre. L'indécision où l'on est, ruine; les avis
étant si partagés dans les conseils, qu'on a été obligé de tenir tout
prêt, pour n'être pas pris au dépourvu; les officiers en sont ruinés, et
nos rentes retranchées: nous pouvons dire comme à l'opéra:
_l'incertitude est un rigoureux tourment_. _D'Argental_ vous assure de
ses respects, et vous envoie cette lettre du marquis _de Saint-Aulaire_,
au cardinal. Elle nous a paru belle.


_Lettre du marquis_ DE SAINT-AULAIRE, _au cardinal_ DE FLEURY.

«Voici la conjoncture la plus digne d'occuper une intelligence du
premier ordre; il n'est point de puissance en Europe, qui ne désire le
secours de votre Éminence, pour la conservation de ses droits, ou
l'établissement de ses prétentions Le beau rôle que vous allez faire
jouer à notre aimable monarque! Qu'il est heureux d'avoir un aussi bon
guide dans le chemin de la vraie gloire! Celle de conquérir le monde ne
vaut pas celle de le pacifier. Celle-là peut se faire craindre de
quelques-uns, celle-ci est sûre de se faire aimer de tous: son ambition
ne sera pas bornée à subjuguer quelques nouveaux sujets aux dépens des
anciens; ses plus ardens désirs seront de contribuer au repos de ses
amis; c'est dans le repos général qu'il cherche le bien. On va voir si
l'amour de la justice, la candeur, la modération, la fidélité à sa
parole, n'ont pas un succès aussi heureux, que les ruses et les
artifices de l'ancienne politique. Mais en instruisant le roi de ses
intérêts, n'oubliez pas le plus important, c'est de vous conserver. Je
tremble, quand je songe au chaos que vous avez à débrouiller, à la
quantité d'intérêts que vous avez à concilier. Il est d'autres craintes
que les plus heureux succès ne feroient qu'augmenter. Puis-je espérer de
retrouver en vous cette douce urbanité qui nous enchante? Quelle
modestie pourroit tenir contre la gloire qui vous menace?»

On a fait une promotion d'officiers de marine, qui a été peu nombreuse;
elle a fait une quantité de mécontens. M. le chevalier _de Caylus_, qui
étoit colonel réformé, a été fait, de plein saut, capitaine de vaisseau;
il passe sur le ventre de mille officiers, qui ont cinquante années de
service, qui ont la plupart une grande naissance, et de fort belles
actions; et les officiers réformés, pour lesquels on a beaucoup de
dureté, demandent ce qu'a fait le chevalier _de Caylus_ pour être si
favorisé. Tous les marins se plaignent, et le public trouve fort étrange
que le fils de madame la comtesse _de Toulouse_ soit garde-marine,
pendant que M. _de Caylus_ est capitaine de vaisseau. Madame _de
Montmartel_ est accouchée à Brisach, d'un garçon: son père et son mari
sont toujours en exil, et _du Verney_ à la Bastille; on ne trouve rien
pour le retenir, ainsi il sortira bientôt.

Le beau _de la Mothe-Houdancourt_, recherché des plus belles et des
plus riches dames de la cour, a donné congé à madame la duchesse _de
Duras_, pour la _Entie_, actrice de l'opéra, dont il est fou; il ne la
quitte point, et on les prie à souper comme mari et femme. On dit que
c'est charmant de voir l'étonnement de la _Entie_, l'enthousiasme de _la
Mothe_; il n'y a jamais eu une passion aussi violente et aussi
réciproque: le rôle de _Cérès_ a fait naître cette passion. Les
spectacles sont cessés, et les concerts spirituels sont fort courus. La
_Entie_ et la _Le Maure_, y chantent à enlever.

Il n'y a plus moyen d'excuser madame _de Parabère_; M. _d'Alincourt_ est
établi chez elle. Elle a toujours beaucoup d'empressement pour moi. J'ai
du goût, je l'avoue, pour elle: elle est aimable; mais je la vois
beaucoup moins, et sur-tout en public. Soyez persuadée de ce que je vous
dis, Madame; elle n'est assurément pas excusable d'avoir repris un autre
amant, mais bien d'avoir quitté celui qu'elle avoit. Il lui a mangé plus
d'un million, et, dans sa rupture, tous les vilains procédés; et de sa
part tous les plus nobles et les plus généreux. M. et madame _de
Ferriol_ entrent, dans ce moment, dans ma chambre, et me chargent de
mille complimens pour vous. Le premier a pris un très-grand intérêt au
retranchement de vos rentes viagères. C'est beaucoup pour lui; car il
n'a pas le cœur bien tendre. Pour M. _de Pont-de-Vesle_, vous savez
l'estime et l'attachement qu'il a pour vous. Nous parlons cent fois de
vous ensemble.

Je pars pour la chasse dans ce moment. Vous me demandez des nouvelles de
mon cœur: il est parfaitement content, Madame, à une chose près que des
difficultés qui me paroissent insurmontables, empêchent. Mais Dieu est
le maître de tout: j'espère en lui; l'attachement, la considération et
la tendresse sont plus forts que jamais; et l'estime et la
reconnoissance de ma part; quelque chose de plus, si j'ose le dire.
Hélas! je suis telle que vous m'ayez laissée, bourrelée de cette idée
que vous savez, que vous avez développée chez moi. Je n'ai pas le
courage d'en avoir: ma raison, vos conseils, la grâce, sont bien moins
agissans que ma passion. Le bruit a couru que je sortois de cette
maison, et que je cherchois un appartement. Le chevalier en fut chagrin,
mais sans humiliation. Ce qui donna lieu à ce bruit, c'est que j'étois
allée voir plusieurs maisons pour madame _du Deffant_. La petite
personne[180] seroit bien heureuse, si elle savoit les bontés que vous
avez pour elle. On dit qu'elle continue à être aimable pour le caractère
et la figure. Je ne sais si j'oserai y aller cette année; ma bourse me
prive de tout. Si j'avois seulement cent pistoles, j'irois l'embrasser,
et vous baiser les mains à Genève. Que ma joie seroit grande! Mais, mon
Dieu, je ne serai pas assez heureuse! Adieu, Madame: que n'êtes-vous à
Paris!



LETTRE XI.

Paris, 1727.


J'ai vu, ce matin, M. _Tronchin_[181], Madame, qui m'a appris le
testament de ce pauvre _de Martine_[182]. Vous jugez avec quelle joie
j'ai su qu'il vous laissoit une marque de souvenir, aussi bien qu'à
mademoiselle votre fille; il est mort comme il a vécu, avec amitié et
générosité pour ses amis. Son ami en a usé en honnête homme avec les
parens du défunt. Je ne sais pas s'ils seront contens; mais ce qu'il y a
de très-sûr, c'est que c'est à lui qu'ils doivent ce que M. _de Martine_
leur donne. Il n'étoit point content d'eux; il ne leur devoit rien,
puisqu'il n'avoit rien eu de patrimoine, et que c'étoit à sa bonne
conduite et à ses talens qu'il devoit sa fortune. M. _Tencin_ lui avoit
rendu des services; il étoit son ami. Est-il rien de plus juste que de
faire du bien à ce que l'on aime, quand on est en état de le pouvoir
faire? J'ai vu beaucoup de gens qui disent que M. _Tronchin_ étoit un
sot, de ne pas profiter entièrement de la bonne volonté de son ami. Mais
il pensoit avec plus de délicatesse; il a engagé M. _de Martine_ à
donner à sa famille: ce qu'il n'auroit sûrement pas fait, je le répète,
sans lui. Il est mort âgé de 78 ans; je le croyois plus vieux. Il a
traité très-bien ses cousines; il a donné une année de gages à ses
domestiques: il me semble que ce n'est pas assez.

Nous reparlons de Pont-de-Vesle plus que jamais, et même l'on assure que
l'on y passera l'hiver. Si cela étoit, quelqu'ennui que j'aurois d'être
si long-temps absente, si je vous voyois, je serois contente, et
prendrois mes peines avec joie. Je n'assure rien; car la volonté de
madame _de Ferriol_ est comme une mer agitée. Je voudrois bien être à
cette campagne où vous vivez avec tant d'innocence, de pureté et de
contentement: je n'ai cru y être que pour me désespérer de n'y être pas.
Je voudrois que vous eussiez une petite ménagerie. Quand j'y serai,
sûrement je vous en ferai faire une; rien n'est plus amusant. Ne
jouez-vous plus au quadrille? Pour moi, je l'ai absolument abandonné.
J'ai passé quatre jours à la campagne; je m'y suis baignée; c'étoit
justement les jours les plus chauds. Avez-vous une rivière près de votre
campagne?

Nous n'avons point de nouvelles, sinon la grossesse de madame _de
Toulouse_, et le bon mot du roi sur l'histoire d'Henri IV, qu'il vient
de lire. On lui a demandé son sentiment là-dessus; il a répondu que ce
qui lui avoit plu davantage dans la vie d'Henri, c'étoit son amour pour
son peuple. Dieu veuille qu'il le pense et qu'il le suive! L'argent est
encore bien rare; mais une chose qui l'est furieusement, et que vous
n'avez jamais vue, c'est que le premier ministre est fort approuvé.
C'est le plus honnête homme du monde, qui est certainement occupé du
bien de l'état. Enfin, nous avons un premier ministre estimable,
désintéressé, et dont l'ambition n'est que de remettre les affaires en
ordre. Les premiers moyens ont été durs; mais la suite fait bien voir
qu'il n'a pas pu faire autrement. Il a vaqué un gouvernement: la ville
payoit 6,000 livres d'augmentation, qu'il a retranchées; et, à l'avenir,
il n'y en aura plus de nouvelles, il remettra les choses sur l'ancien
pied. Il a ôté le cinquantième, et a remis deux millions cent mille
livres sur les tailles. Tout cela prouve un ministre qui veut rendre les
peuples heureux. Dieu veuille qu'il vive assez long-temps pour mettre à
exécution ses bonnes intentions! Je ne lui trouve qu'un défaut, c'est de
vous avoir retranché vos rentes viagères. Vous n'avez partagé que le mal
qu'il a fait, et vous ne pouvez jouir du bien; mais c'est votre
malheureuse destinée: ne cessera-t-elle jamais de vous persécuter?

_Proserpine_ ne réussit pas: on trouve cet opéra beau, mais trop triste;
on ne le jouera pas long-temps. On joue deux fois la semaine les
_Élémens_, et deux fois _Proserpine_. La _Pellissier_ est guérie; elle
étoit devenue folle, les uns disent de sa prodigieuse réussite, les
autres de ce qu'on l'avoit soupçonnée de galanterie, faisant profession
d'être sage. Nous avons une pièce à la Comédie françoise, intitulée le
_Philosophe marié_, qui est très-jolie, et qui a eu une réussite
prodigieuse: toutes les loges sont louées pour la onzième
représentation. L'auteur est _Destouches_. On dit que c'est sa propre
histoire: aussitôt qu'on l'imprimera, je vous l'enverrai. On trouve que
_Quinault_ joue bien: pour moi je ne suis pas de cet avis. Imaginez voir
M. _Bertie_, conseiller au parlement; même attitude, mêmes gestes; en un
mot, il n'y a de différence que la voix qui est plus forte. Mademoiselle
votre fille se seroit prise d'aversion pour le _Philosophe marié_. On
est ici dans la fureur de la mode pour découper des estampes enluminées,
tout comme vous avez vu que l'on a été pour le bilboquet. Tous
découpent, depuis le plus grand jusqu'au plus petit. On applique ces
découpures sur des cartons, et puis on met un vernis là-dessus. On fait
des tapisseries, des paravents, des écrans. Il y a des livres d'estampes
qui coûtent jusqu'à 200 livres, et des femmes qui ont la folie de
découper des estampes de 100 livres pièce. Si cela continue, ils
découperont des _Raphaël_. Je suis déjà vieille: les modes ne prennent
plus subitement sur moi. Adieu, Madame, permettez que j'embrasse M.
votre mari et mademoiselle votre fille. Je suis lasse d'écrire tant de
nouvelles qui sont indifférentes à toutes deux.

Je vous envoie une lettre du marquis _de la Rivière_ à mademoiselle _des
Houlières_, et la réponse. On a trouvé l'une et l'autre très-jolies.


_Lettre du marquis_ DE LA RIVIÈRE, _à mademoiselle_ DES HOULIÈRES.

          Fille d'une aigle, aigle vous-même,
        Qui n'avez point dégénéré,
        Dont partout le mérite extrême
        Est si justement révéré,
        Qu'on s'honore, quand on vous aime!
        Aimable interprete des Dieux,
        Qui parlez si bien leur langage,
        Et qui portez dans vos beaux yeux
        Et leur douceur et leur image,
        Recevez ce petit hommage
        Que je vous offre tous les ans;
        C'est un tribut de sentimens
        Qui ne convient pas à mon âge;
        Les bienséances me l'ont dit,
    Les amours et les vers sont faits pour la jeunesse;
    Mais le feu de mon cœur qui soutient mon esprit,
        Amuse et trompe ma vieillesse.
        Faites-moi seulement crédit
        D'agrémens et de gentillesse;
      Contentez-vous du fonds de ma tendresse;
        Il en est de ce que je sens,
        Comme des tableaux d'un grand maître,
        Dont la beauté ne fait que croître,
    Et redoubler de force à la longueur du temps.
        Votre vertu n'est pas commune,
        Vous aimez à faire du bien;
        Donnez mes yeux à la fortune,
        Il ne vous manquera plus rien.


_Réponse de mademoiselle_ DES HOULIÈRES.

          Demeurez dans votre hermitage;
        Je crains ce dangereux hommage;
        Qu'avec soin vous m'offrez ici:
        Pour la tendresse, il n'est point d'âge,
        Vous le sentez, et je le sens,
        Ceci n'est point un badinage:
      Vous de retour, nos cœurs sympathisans,
        L'homme prudent, la fille sage,
        Tous peut-être feroient naufrage.
        Demeurez dans votre hermitage.

        Le traître amour qui vous engage,
        Ne doit pas être méprisé;
        Avec lui naturalisé,
        Les belles de son apanage
    Vous ont, dans tous les temps, si bien favorisé,
        Que tout de vous me fait ombrage.
        Demeurez dans votre hermitage.

        Vous parlez un certain langage
        Qui porte au cœur, qui fait penser,
        Et qui semble être un sûr présage,
        Que de ses traits, le dieu volage
        Est prêt encore à me blesser.
        Demeurez dans votre hermitage.

        Ah! s'il avoit eu l'avantage,
        Du séjour de l'heureuse paix,
      Que penseroit dame dont les attraits
      Auroient soumis le cœur le plus sauvage:
    Dame dont les beaux vers ne périront jamais,
      Et dont le nom est tout mon héritage?
      Car vous savez que pas un de ses traits,
    Ne gît en mes écrits, non plus qu'en mon visage,
        Et que je n'ai, pour tout partage,
        Que les yeux doux qu'elle m'a faits,
        Pour ne les point mettre en usage.
        Demeurez dans votre hermitage.



LETTRE XII.

Paris, 1726.


La fortune est aveugle, et n'aime que les vilains. Si elle m'avoit donné
les cent mille écus qu'elle prodigue à madame votre cousine, j'aurois
fait un meilleur usage qu'elle de ce bien. Que de plaisirs je me
procurerois! Vous seriez ici, Madame, avec M. votre mari et mademoiselle
votre fille; je vous verrois heureux, et ce seroit par mon moyen; et
comme je sais les liens[183] qui vous retiennent à Genève, je ferois
faire une litière bien fermée, bien étoffée, bien commode; j'y mettrois
qui vous savez. Je l'amenerois ici, je lui procurerois des plaisirs qui
lui feroient oublier le pays natal. Nous rassemblerions les gens
célèbres de toute espèce, de tous talens pour le divertir: s'il falloit
même quelques jolis visages, je ferois l'effort de lui en chercher.
Voilà un vilain métier; _mais quand on obtient ce qu'on aime, qu'importe
à quel prix?_ Voilà ce que je ferois du bien de madame votre cousine.
Pour parler d'autre chose, M. le duc _de Gesvres_ est malade, il fait de
très-grands remèdes. Il est à St.-Ouen, où toute la France va le voir;
il est dans son lit, garni de rubans et de dentelles, les rideaux sont
relevés, des fleurs répandues sur son lit, des découpures d'un côté, des
nœuds de l'autre; et dans cet équipage il reçoit tout le monde. Vingt
courtisans entourent son lit; et son père et son frère font les honneurs
à la grande compagnie. Il y a toujours deux tables de vingt couverts
chacune, et quelquefois trois: M. _d'Épernon_ y est à demeure. On a
établi des habits verts pour les complaisans, c'est-à-dire, qu'avec
habit, bas, souliers, chapeaux verts, on peut avoir toujours les plus
familières entrées chez M. le duc: il y a une trentaine d'habits verts
de distribués. Le roi a dit sur cela, qu'il n'y avoit qu'à changer les
justaucorps en robes de chambre, que l'habillement d'ailleurs seroit
plus commode, ne se portant pas trop bien tous, et qu'ils seroient
précisément comme à la Charité, où ils sont habillés de vert. Il y a
quelques jours qu'une personne de ma connoissance y alla, et trouva le
maître de la maison sur une duchesse d'étoffe verte, la robe de chambre
verte, un couvre-pied d'une broderie admirable en vert, un chapeau gris
bordé de vert, avec le plumet vert, et un gros bouquet de rue sur lui,
faisant des nœuds. Le duc _d'Épernon_ s'est pris de fantaisie pour la
chirurgie, il saigne et trépane tout ce qu'il rencontre. Un cocher
l'autre jour se cassa la tête, il le trépana. Je ne sais s'il auroit pu
réchapper; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que le pauvre homme fut
bientôt expédié avec un pareil chirurgien. Ce n'est pas tout: ils ont
voulu se procurer des fêtes champêtres; et M. le duc _de Gesvres_ a doté
une fille. M. _d'Épernon_ souhaita de saigner le mari la nuit de ses
noces: ce pauvre misérable ne le vouloit point; et pour obtenir de lui
de se laisser saigner, M. le duc _de Gesvres_ lui donna cent écus.
Voilà, Madame, ce qui se passe sous nos yeux, à la face de tout
l'univers, et sous un gouvernement très-sévère. Cependant on ne peut pas
dire que les deux chefs ne soient très-sages, et même pieux. Il n'est
pas possible que l'on ignore toujours ces vilenies; et tout ce qu'il y a
de plus grand, de plus raisonnable, fait la cour assidument à ce
monstre; et, pour excuser leurs bassesses, ils disent que cet homme est
officieux et pense noblement. Ceux qui sont bien instruits, savent qu'il
dessert bien mieux qu'il ne sert, et qu'il est généreux du bien de ses
créanciers, et de l'argent d'un jeu qui est une chose ridicule dans un
royaume. Ma bile s'échauffe; je vous en demande pardon. Pour la cour,
elle est très-édifiante: on ne donne point de scène au public.

Voulez-vous cependant que je vous parle des gens de votre connoissance?
M. _de Ferriol_ est toujours le meilleur homme du monde; sa santé est de
même, ses affaires aussi: dans une indifférence parfaite; mais il n'est
point indifférent sur les Molinistes; il est d'un zèle outré pour eux.
C'est avec fureur qu'il est passionné sur ce sujet. Il se met dans de
grands emportemens, quand il trouve quelqu'un qui ne pense pas comme
lui. Il est occupé de cela, au point de n'en pas dormir. Il sort à huit
heures du matin, pour faire part de ses réflexions, ou de quelques riens
qu'il aura ramassés; c'est à faire mourir de rire. Pour madame _de
Ferriol_, sur cet article, elle est très-raisonnable, elle n'en parle
que très-convenablement; mais, d'ailleurs, toujours les mêmes
agitations. Elle est comme vous l'avez laissée, à la pesanteur près, qui
a beaucoup augmenté: les mêmes incertitudes, et ne pouvant souffrir que
les autres sachent se déterminer: le petit chien par-dessus tout, qui
s'enfuit, quand elle l'appelle, et son vieux laquais, qui est toujours
insolent et de mauvaise humeur, et qui la traite comme une misérable,
jusqu'à lui dire qu'elle ne sait ce qu'elle dit ni ce qu'elle fait. Je
suis prête à lui jeter un chenet à la tête, et elle souffre ses
impertinences avec une patience à impatienter. Je crois, je vous jure,
qu'il me battroit, s'il ne me craignoit pas. Pour les autres
domestiques, ils sont très-mécontens d'être toujours grondés; mais ils
ont pour elle le respect qu'ils lui doivent, et c'est la raison pourquoi
elle est toujours après eux. Ils pleurent souvent, et je les console de
mon mieux. Pour ses enfans, c'est toujours de même. On ne se plaint
jamais de l'un[184]; il fait tout ce qu'il veut. Sa santé est délicate.
C'est un très-bon garçon, qui a de l'esprit et de la finesse dans
l'esprit, qui est aimé et qui mérite de l'être. _D'Argental_ est fort
occupé; il fait son métier avec application. Il est, tout le matin, au
palais; il travaille après dîner, jusqu'à cinq heures. Les spectacles
sont ses plus grands amusemens. Il n'est pas, je crois, amoureux, et
pense plus en homme qui connoît le monde, qu'il ne le faisoit. Il est
toujours poli avec les femmes, et point du tout gâté dans les propos. M.
et madame _Knight_ ont la fièvre tour à tour. La femme, à ce que je
crois, aime mieux le mariage que son mari[185]. Elle est très-enfant
gâté; elle n'aime pas à être contrariée. Tout ce mariage-là n'a pas
l'air de durer long-temps. Elle pleure souvent; et, comme son mari est
encore amoureux, elle a toujours raison. J'ai bien peur qu'elle ne lui
donne du fil à retordre. N'allez pas dire ce que je vous dis-là; mais
madame votre sœur a eu grand tort de gâter sa fille. Elle en auroit fait
quelque chose de bon, si elle lui avoit donné une bonne éducation; mais
elle l'a rendue insupportable; elle ne connoît que sa volonté et ses
goûts; et, quand quelque chose s'y oppose, le mépris et la déraison
s'emparent absolument d'elle. En vérité, c'est dommage; car elle étoit
faite pour être aimable.

Madame _de Tencin_ a de temps en temps la fièvre. On dit pourtant
qu'elle est fort engraissée. Je continue à ne la point voir, et je crois
que ce sera pour la vie, à moins que l'archevêque[186], à son retour, ne
le veuille. Je suis pourtant bien résolue à tenir bon. C'est une grande
satisfaction pour moi de n'avoir point ce devoir pénible à remplir, et
d'ailleurs plus de tracasseries; car il y en a toujours, quand on se
voit et qu'on se déteste. Je ne vois plus M. _Bertie_[187]. A la vérité,
je suis rarement au logis: il s'est rebuté d'y venir inutilement. Nous
allons passer une partie de ce mois à Ablons. Je suis accablée de
rhumatismes et de fluxions, et suis désespérée que vous ne voyiez point
ma chambre. Vous ne la reconnoîtriez pas; elle est si jolie, et de plus
ornée, pour ce que c'est, car il n'y a rien de magnifique que la jatte
que vous m'avez donnée. _La Mésangères_, qui vint l'autre jour, me dit:
Vous avez de bien belles porcelaines, et entr'autres cette jatte. Mes
meubles sont tous des plus simples, mais faits par les meilleurs
ouvriers. On la vient voir par curiosité. J'ai bien envie, à votre
exemple, de gronder ceux qui y crachent. Voilà une grande et ennuyeuse
lettre. Recevez mes plus tendres embrassemens.



LETTRE XIII.

Paris, 13 août 1743.


Madame votre fille, Madame, m'a dit le risque que vous aviez couru, qui
m'a effrayée, comme si j'en avois été témoin. L'effroi ne vous a-t-il
point fait de mal? Comment vous portez-vous? Faites-moi la grâce de
m'écrire. Madame votre fille, madame _Knight_, et moi, nous parlons
souvent de vous; vous savez qu'elles me sont chères. J'avois pensé avec
_Cabanne_[188] à trouver quelques moyens de rendre la situation de votre
fille plus aisée; mais je n'ai jamais vu plus de délicatesse, plus de
désintéressement, plus de douceur, plus d'opiniâtreté et plus de
sentimens: elle est d'une vertu si outrée, qu'elle est à impatienter: je
la trouvai si déraisonnable, en même temps si estimable, que
l'admiration et la colère s'emparèrent de moi, et que je ne pus ni
gronder, ni louer.

J'aurois été bien surprise, si vous aviez été quelques mois sans
nouveaux chagrins. J'ai aussi été très-affligée de la mort de M. _de
Villars_[189]. M. son fils fait une très-grande perte, d'autant plus
qu'il la sent: il est parti sans que je l'aie vu; je n'en suis point
trop fâchée; car je me serois sûrement beaucoup attendrie avec lui.
Pouvez-vous dire, Madame, que le détail de vos peines m'ennuie?
Oubliez-vous le tendre intérêt que je prends à tout ce qui vous regarde?
vos malheurs me désespèrent, et ne m'ennuient point: je suis persuadée
que le récit que vous m'en faites, vous fait du bien. Maintenant, il est
temps que je vous parle du changement arrivé à ma fortune. Je tremble
de réveiller une chose qui renouvellera quelques-uns de vos malheurs.
Mes rentes viagères avoient été cruellement retranchées. Je vous ai
envoyé la lettre que j'écrivis au cardinal[190]; je ne me flattois pas
que l'on y eût égard, mais je ne voulois avoir rien à me reprocher. Je
promis à ma pauvre Sophie, à qui j'avois mis une rente viagère de 300
liv. sur la tête, et qui avoit été réduite à 100 liv., que si on lui
rendoit quelque chose, je lui remettrois son contrat, dont je devois,
comme vous savez, avoir la jouissance. On lui a rendu 150 liv.: elle ne
vouloit absolument point profiter de ce que je lui ai dit, et par son
accommodement, je ne lui donnerai son contrat que dans deux ans; elle
aime mieux que je paye mes dettes. Ce procédé n'est-il pas généreux de
sa part? Je ne joue pas un beau rôle dans cette pièce. On m'a rendu 840
liv.: je jouis actuellement de 2,740 liv. Ma satisfaction sur cet
événement a été bien troublée, en voyant la famille de M. _de Ferriol_
oubliée. On a rendu à madame _de Tencin_ 300 liv.; c'est très-peu de
chose à proportion de ses rentes. Elle est furieuse; cependant elle
avoit pris toutes les précautions imaginables; elle voyoit souvent M.
_de Machault_; elle a écrit plusieurs fois au cardinal, et a fait agir
ses amis, qui sont puissans; elle comptoit sur le rétablissement de
tout, comme si elle le tenoit: elle est de bien mauvaise humeur; à ce
qu'on dit, car je ne la vois point. Sa favorite, madame _Doigny_,
commence à être dans la disgrâce.

Je ne vous parle point des conciles, car quoique née sous les yeux du
chef[191], je n'en ai jamais voulu entendre parler; cependant, si vous
êtes bien curieuse, je vous enverrai toutes les écritures: en vérité, je
ne vous conseille pas d'avoir cette curiosité, il vous en coûteroit bien
de l'ennui. A l'exception d'une lettre de deux évêques qui est belle,
tout le reste est pitoyable. Je vous renvoie à ce que disoit Madame
_Cornuel_, qu'_il n'y avoit point de héros pour les valets de chambre,
et point de pères de l'église pour les contemporains._ Ce que je vois,
me donne de furieux doutes du passé. Ne parlons plus sur cette matière;
j'ai déjà assez dit de sottises.

Les tracasseries de notre cour ne sont pas plus divertissantes. Les
disputes sur l'alignement du roi et des princes, et les ricochets des
ducs, n'ont produit que des mémoires détestables; et pour nous autres,
parterre, nous voulons, pour notre argent, qu'on nous divertisse. Les
belles dames sont, ou se vantent d'être dans la dévotion. Mesdames _de
Gontey_, _d'Alincourt_, _de Villars_, mère et belle-fille, la maréchale
_d'Estrées_, tout cela grimace la prude. Le roi est toujours sans
maîtresse, M. le duc _du Maine_, fort ami du cardinal; ce dernier se
porte très-bien; il vivra assez long-temps pour instruire notre jeune
monarque: la reine est grosse de trois mois. Les spectacles vont
très-mal. _Thevenard_ et la _Entie_ ont quitté l'opéra, parce qu'ils ont
eu ordre de laisser jouer _Chassé_ et la _Pellissier_. Madame la
duchesse de _Duras_ à qui on a attribué cet ordre, a été vilipendée sur
l'escalier de l'opéra. _Chassé_ avoit très-mal débuté; mais il fait
mieux. Pour la _Pellissier_, elle fait horriblement mal dans ces opéras.
_Francine_ a quitté, et _Destouches_, comme je vous l'ai mandé, aura la
direction de l'opéra. Nous reverrons alors la _Le Maure_. _Francine_ a
15,000 liv. de pension, et, après sa mort, son fils en aura 8,000, et sa
fille 6,000. Vous me demanderez pourquoi tant de libéralités? Je vous
répondrai d'abord que ces pensions sont prises sur l'opéra, et en second
lieu, que _Francine_ a fait faire, à ses dépens, une partie des belles
décorations, et qu'il les laisse. On a établi un concert spirituel deux
fois la semaine.

Le frère de l'envoyé _d'Alster_ s'est donné un coup de pistolet dans la
tête, après avoir mis le feu dans trois endroits de la maison. Cette
précaution étoit pour éviter que l'on sût que sa mort étoit volontaire.

L'envieuse miladi _Gersay_ est très-souvent chez madame _Knight_: elle
mange comme quatre louves, joue avec attention et avidité, ne dit pas
quatre paroles, sans défaçonner sa bouche qui est toujours petite et
plate. L'air et les paroles ne vont point ensemble; il semble que le
miel sort de sa bouche, quand elle parle; mais c'est bien le fiel le
plus croupi qu'il y ait au monde. Vous direz que je suis aussi médisante
qu'elle aujourd'hui.

_Bertie_ me boude de ce que je ne suis pas ici quand il y vient:
quelqu'aimable qu'il soit, il y a apparence que j'aurai souvent ce tort
là avec lui. C'est un reste de ses chimères, prétentions d'amant; il
voudroit que je fusse comme _Bérénice_, à passer les jours à l'attendre,
et les nuits à pleurer. Je suis parvenue à lui faire faire connoissance
avec madame _du Deffant_; elle est belle, elle a beaucoup de grâces; il
la trouve aimable. J'espère qu'il commencera un roman avec elle, qui
durera toute la vie. On a député vers moi, croyant que j'avois encore
quelque reste de crédit, pour obtenir de M. _Bertie_ de couper un pied
de chaque côté de sa perruque. Je veux bien tenter cette grande affaire,
mais j'y échouerai; car, Madame, c'est dans ces magnifiques nœuds que
gît toute l'importance, la capacité et la grâce de notre cher homme. Je
ne me rebuterai pas, et lui en parlerai toutes les fois que je le
verrai. A propos, (ou sans à propos, car cela ne va point du tout à la
perruque de M. _Bertie_), madame votre cousine, à ce qu'on dit, ne peut
épouser ce Hollandois, sans perdre une partie du bien dont son mari lui
donne la jouissance. C'est une vilaine clause, et bien scandaleuse en
vérité; le défunt avoit si bien fait les choses de son vivant, qu'il
devoit bien continuer. Pour moi, si j'avois été de lui, pour me venger,
je leur aurois donné mon bien aux conditions qu'ils se mariassent, et
les aurois déshérités, en cas qu'ils ne le fissent pas. Le beau-frère
tient des propos fort singuliers du défunt son très-cher frère.
_D'Argental_ me prie de ne pas l'oublier auprès de vous. Nous sommes
très-amis; il est charmant, il est aimé de tout le monde, et le mérite
bien; il a tous les principes de droiture: l'âge confirme ses vertus.
Adieu, Madame, je vais partir pour Ablons; ma santé se rétablit tout
doucement; j'ai vieilli de dix ans; si vous me voyiez, vous me
trouveriez bien changée; mais d'honneur, cela ne me chagrine point du
tout. Si toutes les femmes n'étoient pas plus affligées de voir partir
leurs charmes, que moi d'avoir perdu le peu que j'en avois, elles
seroient bien heureuses.



LETTRE XIV.

Paris, juin 1727.


Je viens, Madame, de recevoir votre lettre du 22 de ce mois. C'est un
jour heureux pour moi, quand j'apprends par vous de vos nouvelles. Les
assurances que vous me donnez de votre bonté, me sont toujours et bien
nouvelles et bien chères; et je dis de vos lettres ce que M. _de
Fontenelle_ disoit d'une dame qui lui plaisoit, que le moment où il la
voyoit, étoit le moment présent pour lui. Cette façon de s'exprimer a
été fort critiquée; mais les gens grossiers ne connaissent qu'une
jouissance dans ce monde; je les plains. Est-il un moment plus doux que
celui où l'on reçoit les assurances d'amitié d'une personne que l'on
aime et qu'on estime parfaitement? Il y a bien des gens qui ignorent la
satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse, pour préférer le
bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre. Remercions la providence
de nous avoir donné un bon cœur, et à vous, de la vertu dans les
malheurs que vous avez essuyés. Que seriez-vous devenue? Votre douceur,
votre humanité, votre justice auroient été changées en désespoir, en
cruauté et en injustice. Quelque grands que soient les malheurs du
hasard, ceux qu'on s'attire sont cent fois plus cruels. Trouvez-vous
qu'une religieuse défroquée, qu'un cadet cardinal, soient heureux,
comblés de richesses[192]? Ils changeroient bien leur prétendu bonheur
contre vos infortunes.

Vous me demandez si M. _de Pont-de-Vesle_ est introducteur des
ambassadeurs? Vous le sauriez avant ceux qui font la gazette. Il a été
question de quelque chose; mais il falloit trouver à se défaire de sa
charge avantageusement, et d'ailleurs sa santé est toujours fort
délicate; je crains qu'à la fin nous ne le perdions. Je dis cela, le
cœur serré; car c'est la plus grande perte que je puisse faire. C'est un
homme qui a toutes les qualités les plus essentielles, beaucoup de
mérite et d'esprit; ses procédés à mon égard sont d'un ange. Vous allez
être bien surprise. Depuis que M. _d'Argental_ est au monde, voici la
première fois que nous nous sommes querellés, mais d'une façon si
étrange, qu'il y a quatre jours que nous ne nous parlons. Le sujet de la
querelle vient de ce qu'il ne vouloit pas souper avec madame sa mère,
qui revenoit de la campagne, où elle avoit été huit jours. Elle lui
avoit fait dire par tout le monde qu'elle seroit à Paris ce soir-là; et
elle se plaignoit de ce qu'il n'avoit pas assez d'attentions pour elle.
Je le lui dis; et nous nous échauffâmes là-dessus. Je lui soutins que le
devoir devoit l'emporter sur le plaisir. En un mot, je m'emportai, sans
jamais oublier la tendresse et l'amitié que j'avois pour lui; et c'est
cette amitié qui m'engagea à lui parler avec cette sincérité. Il me
répondit avec une sécheresse et une dureté qui m'assommèrent, comme si
la foudre étoit tombée sur moi. La femme de chambre de madame en fut
témoin. Il sortit de ma chambre: je restai un quart d'heure sans pouvoir
parler, et je me mis à fondre en larmes.

M. _de Pont-de-Vesle_[193] entra, et me demanda de quoi je pleurois: je
ne pus me résoudre à le lui conter. La femme de chambre le fit: il fut
bien surpris. Madame ignore notre bouderie. Elle en seroit charmée,
parce qu'il y a quelques jours que j'eus une scène affreuse, parce que
je le soutins contre les plaintes qu'elle m'en fit. Quand elle est
arrivée, mon premier soin a été de lui faire des excuses de la part de
son fils, de ce qu'il ne se trouvoit pas à la maison; que j'en étois
cause, lui ayant dit qu'elle n'arriveroit que fort tard; et qu'il ne
pouvoit se dispenser d'aller à un souper où il s'étoit engagé depuis
huit jours, sur-tout connaissant très-peu les gens qui composoient cette
partie. La femme de chambre se trouva derrière moi: je l'ignorois. Les
larmes lui vinrent aux yeux d'étonnement et de joie. Elle me dit que je
justifiois M. _d'Argental_, lorsque j'avois sujet de m'en plaindre.
J'avois dit à _Pont-de-Vesle_ que dorénavant je n'aimerois plus que pour
moi M. _d'Argental_, et qu'assurément je ne l'aimerois plus pour
lui-même. Concevez-vous, Madame, ma douleur? Au bout de vingt-sept ans,
perdre un ami! Je le crois honteux de ce qui s'est passé. Il continue de
me manquer, sûrement par cette raison. J'ai le cœur si gros, qu'il m'est
impossible d'achever ma lettre: je la reprendrai quand je serai plus
tranquille.


Du 28 août 1728.

La bouderie a duré huit jours, et selon la règle, celui qui a raison a
fait les avances. Je bus à sa santé, à table, et je l'embrassai le
lendemain, sans explication. Depuis ce temps-là, nous sommes fort bien
ensemble. Vous direz qu'il y a une furieuse distance d'une date à
l'autre; mais j'ai eu des occupations qui m'ont empêchée de vous écrire,
mais non pas d'être fort occupée de vous. Mademoiselle _Bideau_ n'a pas
fait tout ce qu'elle m'avoit promis. Je n'en suis pas trop fâchée: je
crains les trop grandes obligations. _Cabanne_ compte vous aller voir.
Plût à Dieu que je fusse aussi libre que lui! je serois actuellement
auprès de vous. Mais quelque chose qui arrive, j'irai, quand même je
serois réduite à demander l'aumône, pour aller voir tout ce que j'aime
le mieux en vérité, sans exception.



LETTRE XV.

Paris, 10 juin 1723.


On dit enfin que nous irons à Pont-de-Vesle. Madame _de Ferriol_ a
toutes les peines du monde à s'y déterminer: tous les projets qu'elle
avoit faits sont rompus. Premièrement son mari avoit un procès qui
devoit se juger incessamment, et il a été remis à l'année prochaine;
ensuite elle a dit que jamais son mari ne voudroit venir avec elle, et
que pendant son absence, il dépenseroit beaucoup. Il l'a assurée qu'il
l'accompagneroit, soit dans la diligence, soit dans une chaise de poste,
tout comme elle le souhaiteroit. Ensuite elle a dit qu'elle ne vouloit
point partir, qu'elle ne sût si miladi _Bolingbrocke_ ne viendroit point
cet été. Madame _Bolingbrocke_ lui a mandé qu'elle ne comptoit venir
qu'au commencement de l'hiver, et que si elle n'étoit pas à Paris, elle
remettroit son voyage à l'été prochain. Enfin, il a fallu chercher
quelqu'autre raison. Elle a dit qu'elle n'avoit point d'argent. M. son
frère lui en a offert. La voilà, comme vous voyez, à _quia_. Elle a paru
se rendre; mais elle veut, avant que de partir, prendre les eaux de
Balaruc: elles ne sont pas arrivées: ainsi cela renvoie. Je crois qu'il
faudra qu'à la fin elle se décide. Tout le monde est excédé de ses
incertitudes. Le vrai de ses difficultés, c'est qu'elle ne voudroit
point quitter le maréchal, qui ne s'en soucie point, et ne feroit pas un
pas pour elle. Mais elle croit que cela lui donne de la considération
dans le monde. Personne ne s'adresse à elle pour demander des grâces au
vieux maréchal. Elle est très-souvent seule; ses affaires sont toujours
très-délabrées, elle ne paie point, elle ne fait aucune dépense, elle
est d'une avarice et d'un dérangement inconcevables. Je suis obligée de
me rappeler cent fois le jour le respect que je lui dois. Rien n'est
plus triste que de n'avoir pour faire son devoir, que la raison du
devoir.

Le chevalier est toujours malade; il m'a paru un peu moins oppressé: je
tremble de le quitter. Mais je dois accompagner madame _de Ferriol_ dans
l'état où elle est. Il faut absolument la déterminer à prendre les eaux
de Bourbon; et elle ne les prendra jamais, si elle ne va pas à
Pont-de-Vesle. Le devoir, l'amour, l'inquiétude et l'amitié combattent
sans cesse mon esprit et mon cœur: je suis dans une cruelle agitation;
mon corps succombe; car je suis accablée de vapeurs et de tristesse; et
s'il arrive malheur à cet homme-là; je sens que je ne pourrai supporter
cet horrible chagrin. Il est plus attaché à moi que jamais; il
m'encourage à remplir mon devoir. Quelquefois je ne puis m'empêcher de
lui dire, que s'il étoit plus mal, il me seroit impossible de le
quitter; il me gronde, et il ne veut absolument point que j'imagine rien
qui s'éloigne de ce devoir: il m'assure qu'il n'y a rien dans le monde
qui m'excusât; si je restois ici, quand madame _de Ferriol_ va à cent
lieues: il ne l'aime point; mais il a ma réputation à cœur. Pardonnez
toutes ces foiblesses à votre pauvre amie.

J'avois laissé ma lettre; j'ai eu mille ennuis. Le chevalier est
toujours très-incommodé. Je vous avoue que je suis dans de furieuses
transes pour lui. Je crains qu'à la fin la suppuration des poumons ne se
fasse; je n'ose faire des réflexions sur cela, et je n'ose même en
parler; mais mille idées funestes me suivent sans cesse malgré moi: rien
ne me console. Je n'ai personne à qui je puisse ouvrir mon cœur. Quel
malheur pour moi que votre absence! Si je vous avois, vous me
soutiendriez; vous me donneriez des forces; et peut-être vos conseils,
mes remords, et l'amitié que j'ai pour vous, Madame, me donneroient
assez de courage pour surmonter une passion que ma raison n'a pu
vaincre, mais qu'elle condamne.

Madame _de Tencin_ a toujours la fièvre; elle a été 15 jours sans en
avoir; elle se croyoit guérie, et avoit pris le ton de se plaindre de
tout le monde, et sur-tout du chevalier, mais d'une façon si violente
que madame _de Lambert_, à qui elle en parla, le dit au chevalier, qui
la pria de dire à madame _de Tencin_ que jamais il n'avoit parlé d'elle,
que rien n'étoit plus faux, qu'il n'étoit point de ceux qui accablent
les malheureux, et que, comme il ne la connoissoit point, il auroit été
dans le droit du public, pour causer sur l'aventure _de La
Fresnaye_[194], mais qu'il ne l'avoit pas fait, en partie par égard pour
madame sa sœur et pour moi. Madame _de Tencin_ dit à madame _de Ferriol_
qu'il étoit fort singulier qu'étant chez elle, je ne vinsse pas savoir
de ses nouvelles, et qu'elle ne m'avoit vue qu'une fois depuis six mois;
qu'elle me dispensoit très-fort d'y venir; qu'elle ne me laisseroit
entrer que quand je serois avec elle; mais que si je venois seule, elle
avoit donné ses ordres, pour que l'on me refusât sa porte. Je me le suis
tenu pour dit, et je ne m'exposerai pas à m'entendre dire mille injures.
Je m'en soucie si peu, que je bénis ce noble courroux contre moi. Je
n'irai point à Pont-de-Vesle: madame dit qu'elle veut y aller pour trois
semaines seulement, pour régler quelques affaires. J'en suis fâchée à
cause de vous. J'aurois eu le plaisir de vous embrasser, et j'aurois
vendu jusqu'à ma dernière chemise pour cela; sûrement je vous verrai tôt
ou tard. Madame radote plus que jamais; elle vient de prendre les eaux
de Balaruc: on lui a fait une ample saignée. Je crains infiniment pour
elle. Ses radotages m'impatientent, car ils sont extrêmes; mais quand je
fais un moment de réflexion, ma reconnoissance se réveille bien
vivement. Je suis entourée de chagrins, et je ne vous ai plus pour me
consoler. Le chevalier est toujours très-incommodé, et il est d'un
changement horrible. Vous jugez de mon inquiétude: son attachement est
toujours plus fort. A propos, j'ai fait deux grandes pertes: une bague
que je vous avois destinée, en cas de mort: c'étoit un petit cachet avec
un jonc de diamant que j'aime beaucoup; et l'autre perte, c'est mon
chien, ce pauvre _Patie_, à qui vous aviez donné une loge. On me l'a
volé; il étoit toujours à la porte pour attendre les gens du chevalier
qu'il aime passionnément. Je ne puis vous dire le chagrin que j'ai eu de
la perte de ce joli animal. Je souhaite bien me mettre dans la suite
hors de l'inquiétude de devoir qui me bourrelle sans cesse. J'ai essuyé
un petit malheur; j'avois vendu mes boucles de diamans 1,800 livres pour
acheter trois actions que je voulois garder pour qui vous savez. Je ne
doute point que le dividende ne fût fort; elles étoient à 650 livres.
Comme j'étois prête à les acheter, madame _de Ferriol_ eut besoin de
mille francs. Je les lui prêtai, comptant, comme elle me le disoit,
qu'elle me les rendroit deux jours après. Il y a six mois, et les
actions ont monté à 1,150 livres; elles sont actuellement à 1,000.
Jugez, j'aurois gagné, en les vendant, mille écus, et aurois payé
quelques-unes de mes dettes. Ainsi ma destination est à vau-l'eau. Je
paie quelques bagatelles avec les 600 livres qui me restent. Il faut se
consoler des pertes de la fortune. Il y a des gens qui valent mieux que
moi, qui sont bien plus à plaindre. Cette consolation est cruelle, quand
ces gens-là sont nos amis.

M. _Bertie_ vous aime beaucoup; mais il a été si occupé de la perte de
madame _de M...._, qui étoit sa bonne amie, et la plus impertinente de
toutes les femmes, qu'il n'a pu se donner au reste de ses amis. Il est
rempli de très-bons procédés à l'égard de madame _de Ferriol_; il
songeoit à l'ambassade de Constantinople depuis long-temps, il n'étoit
point éloigné de l'avoir: quand il a su que M. _de Pont-de-Vesle_ y
songeoit, sans le dire à aucun de nous, il est allé chez MM. _de
Maurepas_ et _de Morville_, à qui il a dit qu'il ne pensoit à
l'ambassade, qu'au cas que M. _de Pont-de-Vesle_ n'y pensât pas, et que
comme il venoit d'apprendre que son ami en avoit envie, il y renonçoit,
le croyant plus capable que lui; qu'il avoit beaucoup d'esprit, et de
plus l'expérience de son oncle, dont la mémoire étoit chère dans ce
pays-là. Il est venu dîner chez nous, et il nous a laissé ignorer son
bon procédé. M. _de Pont-de-Vesle_ l'a su de M. _de Maurepas_. Je
partage bien la reconnoissance qu'on lui doit; mais cela ne passera
jamais l'estime. Dites-le bien à mademoiselle votre fille qui me
soutenoit une fois que je l'aimerois un jour. Parlons un peu de M.
_d'Argental_; c'est le plus joli garçon du monde; ses yeux sont bien
ouverts; il remplit tous les devoirs du sentiment; il n'est plus
amoureux; il est tout à ses amis; il est toujours constant pour les
petits pâtés, et nous mourons de faim: la cuisine est si froide, que
cela va de mal en pire: il n'y a plus rien à retrancher de la première
table: car nous n'avons rien, non, rien du tout, on commence à
retrancher de celle des domestiques, et je ne doute pas que l'on ne
vienne à faire comme cet homme qui prétendoit que son cheval pouvoit
vivre sans manger, et qui commença par diminuer la moitié de ce qu'il
lui donnoit; quelques jours après, la moitié de l'autre moitié; et ainsi
du reste: le pauvre animal creva; ainsi ferons-nous. Voilà une bien
grande lettre; vous aurez de la peine à la déchiffrer: la tête me
tourne; car je crois que sans cela, je remplirais encore bien des
feuilles. Vous ne dites rien, Madame, _de Gulliver_. Mes respects à
vous, et à tout ce qui vous appartient.



LETTRE XVI.

Paris, 1728.


Il y a un siècle que vous ne m'avez fait l'honneur de m'écrire.
Êtes-vous si exacte avec vos amis, que de ne point leur écrire qu'ils ne
vous aient fait réponse? Je devois, Madame, vous remercier de la lettre
que j'ai reçue il y a un mois: j'avois commencé ma réponse, j'y voulois
mettre plusieurs petites nouvelles; j'ai attendu des dénouemens, ils ont
été si chargés d'evénemens que je n'ai plus su où j'en étois.
D'ailleurs, madame _Bolingbrocke_ a été très-mal: ce qui m'a occupée
bien tristement; et puis la santé de madame _de Ferriol_, toujours
mauvaise, et son humeur encore plus. _Pont-de-Vesle_ me charge de ses
respects pour vous: il est toujours malingre; une mauvaise digestion.
_D'Argental_ n'est plus amoureux de mademoiselle _de Tencin_; elle ne
l'occupe plus que par devoir; il n'est point aussi amoureux de la
_Couvreur_, mais aussi prévenu de son mérite que s'il l'étoit encore;
elle est très-incommodée depuis quelque temps: on craint qu'elle ne
tombe en langueur.

Madame _de Parabère_ a été quittée, il y a environ quatre ou cinq mois,
par M. _d'Alincourt_: ce dont elle a été au désespoir; et pour s'en
consoler, elle a pris, au bout de huit jours, M. _de la
Mothe-Houdancourt_, qui est, à mon sens, le plus vilain homme que je
connoisse. Cette précipitation a paru étrange à tout le monde, et
sur-tout à moi, qui ne m'en serois pas doutée. Ledit M. _de la Mothe_ ne
la quitte pas d'un pas; il est jaloux comme un tigre. Pour vous faire le
portrait tant de sa figure que de son esprit (je commencerai par la
figure), il est grand, dégingandé, le visage long; il ressemble beaucoup
à un vilain cheval de l'âge de quarante-cinq ans; babillard, ne sachant
ce qu'il dit; se contredisant sans cesse, ne parlant jamais que de lui;
fat, comme s'il étoit un Adonis, et glorieux par fatuité; assez bon
homme dans le fond, mais ayant été gâté par les caillettes de la cour.
Il me craint prodigieusement, et ne peut pas s'empêcher de m'estimer: il
a vu peu de femmes qui se souciassent moins de se mêler d'intrigues: il
m'a dit bien des fois qu'il aimeroit mieux que je fusse amie de sa
femme, que de sa maîtresse. J'y vais très-rarement; je crois qu'il ne
seroit pas bien de n'y point aller du tout; elle a pour moi des façons
touchantes: d'abord que j'ai le moindre mal, elle me vient voir; elle
m'accable de galanteries; elle dit à tous ceux qu'elle voit qu'elle
m'aime infiniment. Je dois être reconnoissante, Madame, de tant de
marques d'amitié. Il y avoit, pendant les huit jours de vacance, plus de
vingt prétendans à qui je faisois une peur horrible, étant persuadés que
je mettrois tout en usage pour la retirer du désordre. Un des prétendans
m'a conté tous leurs manéges; ils s'étoient tous ligués de concert pour
la retirer de Paris, et qu'elle fût à la campagne, pour que je ne la
visse pas. Celui qui m'a raconté tout cela, est parent du chevalier; il
espéroit, par son canal, obtenir de moi que je ne m'opposasse point au
voyage de madame _de Parabère_. Le chevalier lui répondit qu'il avoit
tort de me soupçonner, que je ne me parois ni de conseiller les prudes,
ni de condamner les autres; que jamais je n'avois su ce que c'étoit que
de me mêler de tracasseries; en quoi il me loua beaucoup, connoissant
assez bien la dame, pour être persuadé qu'elle ne seroit pas
susceptible de conseils.

Je veux vous parler de madame _du Deffant_: elle avoit un violent désir
pendant long-temps de se racommoder avec son mari; comme elle a de
l'esprit, elle appuie de très-bonnes raisons cette envie; elle agissoit
dans plusieurs occasions, de façon à rendre ce raccomodement durable et
honnête; sa grand'mère meurt, et lui laisse 4,000 liv. de rentes; sa
fortune devenant meilleure, c'étoit un moyen d'offrir à son mari un état
plus heureux, que si elle avoit été pauvre; comme il n'étoit point
riche, elle prétendoit rendre moins ridicule son mari de se raccommoder
avec elle, devant désirer des héritiers. Cela réussit, comme nous
l'avions prévu; elle en reçut des complimens de tout le monde. J'aurois
voulu qu'elle ne se pressât pas autant; il falloit encore un noviciat de
six mois, son mari devant les passer naturellement chez son père.
J'avois mes raisons pour lui conseiller cela; mais, comme cette bonne
dame mettoit de l'esprit, ou pour mieux dire, de l'imagination, au lieu
de raison et de stabilité, elle emballa la chose, de manière que le mari
amoureux rompit son voyage, et se vint établir chez elle, c'est-à-dire,
y dîner et souper; car pour habiter ensemble, elle ne voulut pas en
entendre parler de trois mois, pour éviter tout soupçon injurieux pour
elle et son mari. C'étoit la plus belle amitié du monde pendant six
semaines; au bout de ce temps-là, elle s'est ennuyée de cette vie, et a
repris pour son mari une aversion outrée; et sans lui faire de
brusqueries, elle avoit un air si désespéré et si triste, qu'il a pris
le parti d'aller chez son père; elle prend toutes les mesures
imaginables pour qu'il ne revienne point. Je lui ai représenté durement
toute l'infamie de ses procédés. Elle a voulu par distances et par
pitié, me toucher et me faire revenir à ses raisons; j'ai tenu bon, j'ai
resté trois semaines sans la voir; elle est venue me chercher. Il n'y a
sorte de bassesses qu'elle n'ait mises en usage pour que je ne
l'abandonnasse pas; je lui ai dit que le public s'éloignoit d'elle,
comme je m'en éloignois; que je souhaiterois qu'elle prît autant de
peine à plaire à ce public qu'à moi; qu'à mon égard, je le respectois
trop, pour ne lui pas sacrifier mon goût pour elle. Elle pleura
beaucoup; je n'en fus point touchée. La fin de cette misérable conduite,
c'est qu'elle ne peut vivre avec personne. Un amant qu'elle avoit avant
son raccommodement avec son mari, excédé d'elle, l'avoit quittée; et
quand il a appris qu'elle étoit bien avec M. _du Deffant_, il lui a
écrit des lettres pleines de reproches, et il est revenu. L'amour-propre
ayant réveillé des feux mal éteints, la bonne dame n'a suivi que son
penchant; et sans réflexion, elle a cru un amant meilleur qu'un mari;
elle a obligé ce dernier à abandonner la place; il n'a pas été parti,
que l'amant l'a quittée. Elle reste la fable du public, blâmée de tout
le monde, méprisée de son amant, délaissée de ses amies; elle ne sait
plus comment débrouiller tout cela. Elle se jette à la tête des gens,
pour faire croire qu'elle n'est pas abandonnée. Cela ne réussit pas;
l'air délibéré et embarrassé règnent tour à tour dans sa personne. Voilà
où elle en est, et où j'en suis avec elle.

Madame _de Tencin_ est toujours si outrée contre moi, parce que je n'ai
fait aucune démarche pour remettre les pieds chez elle, qu'elle m'a
déclaré une guerre ouverte. Elle envoie savoir si je dîne ici pour ne
pas y venir, si j'y suis. Je ne suis pas plus alarmée de cette nouvelle
disgrâce que des autres. On me persécuta l'autre jour pour faire ma paix
avec elle: je répondis à cela, que je ne demandois pas mieux; que tout
ce qui étoit de la famille _Ferriol_, m'étoit respectable; qu'il n'y
avoit que cette raison qui me fît désirer que madame _de Tencin_ ne fût
pas fâchée contre moi; mais que je ne me sentois pas assez de religion
pour présenter ma seconde joue, et que je n'irois jamais demander pardon
à madame _de Tencin_ de ce qu'elle m'avoit fait refuser sa porte; que
je ne connoissois que madame _de Ferriol_ dans le monde, pour qui je
pusse faire cette démarche; que madame _de Tencin_ n'avoit aucun droit
sur moi, pour en agir aussi mal; que si elle prétendoit que j'avois tenu
de mauvais discours sur elle, je répondrois comme madame _de
Saint-Aulaire_, qui répondit sur la même accusation, que s'il étoit vrai
qu'il fût revenu à madame _de Tencin_ qu'elle avoit mal parlé d'elle,
elle en étoit bien affligée, parce que cela lui faisoit voir qu'elle
avoit des amis perfides. Je suis dans ce cas: j'ai pu dire à mes amis ce
que je pensois; mais pour l'amour de moi et de mes devoirs, je n'en ai
point parlé ailleurs; et même dans l'accident de la _Fresnaye_, qui est
ce qui l'aigrit contre tous les gens dont elle n'a pas besoin, j'ai dit
que c'étoit l'affaire du monde la plus malheureuse, qu'il n'y avoit
personne qui fût à l'abri d'un fou qui venoit se tuer chez vous.

Ma vie est assez douce. Si je vous avois à Paris, le roi ne seroit pas
plus heureux que moi. Les étrennes m'affligent un peu: tout le monde
m'en donne, et je ne puis en donner à personne. Je prends mon parti sur
les gouttières de cette maison; il y a des temps où les choses ne font
pas autant d'impression. C'est, suivant l'état du cœur; quand il est
satisfait, on glisse facilement sur les épines qui se rencontrent
toujours dans la vie; il n'y en a point d'exempte. On radote toujours
ici; on se plaint sans cesse: il y a quelques jours qu'elle s'adressa à
_Fontenay_, qui lui répondit très-fortement, et l'assura qu'elle ne
persuaderoit jamais le public, et qu'elle le révolteroit contre
elle-même; qu'il étoit témoin que la veille j'avois été pressée
extrêmement de rester à souper chez madame _de Parabère_ avec le
chevalier; que j'avois refusé, et étois revenue à neuf heures à pied et
par la pluie. Cette justification m'a affligée les raisons ne font que
l'aigrir. J'ai lieu d'être très-contente du chevalier; il a la même
tendresse et les mêmes craintes de me perdre. Je ne mésuse point de son
attachement. C'est un mouvement naturel chez les hommes de se prévaloir
de la foiblesse des autres: je ne saurois me servir de cette sorte
d'art; je ne connois que celui de rendre la vie si douce à ce que
j'aime, qu'il ne trouve rien de préférable: je veux le retenir à moi,
par la seule douceur de vivre avec moi. Ce projet le rend aimable; je le
vois si content, que toute son ambition est de passer sa vie de même.
Peut-être cela nous conduira à ce que nous désirons tant: la nature de
son bien est un furieux obstacle. Dieu nous regardera peut-être en
pitié: j'ai des mouvemens quelquefois bien durs à combattre. Ce qu'il y
a de surprenant, c'est que je les ai eus toute ma vie: je me reproche...
Hélas! que n'étiez-vous madame _de Ferriol_? vous m'auriez appris à
connoître la vertu. Mais passons sur cela; cependant je suis, en fait
d'amour, la plus heureuse personne du monde. Matière à réflexions pour
de jeunes cœurs! Pardonnez toutes mes foiblesses à l'aveu sincère que je
vous en fais; et permettez que je vous parle de la petite. Elle est
charmante: tout ce qui m'en revient, m'empêche de me repentir de sa
naissance; et je crains que la pauvre petite n'en pleure plus que moi:
sa figure embellit tous les jours; j'ai envoyé Sophie sous prétexte
d'aller voir sa tante; elle y a été quinze jours; elle en a été
enchantée; elle est adorée de tout le couvent; elle a de la raison, de
la bonté et de la fermeté: on lui fit arracher quatre dents, elle ne
jeta aucun cri; on la loua; elle répondit: à quoi m'auroit-il servi de
crier? ne falloit-il pas les arracher? Elle dit à Sophie qu'elle étoit
bien fâchée que je n'allasse pas cette année la voir; qu'elle me prioit
bien d'y venir l'autre; qu'elle me remercioit de toutes mes bontés,
qu'elle savoit que l'on m'importunoit souvent pour elle, et qu'elle
feroit tout ce qu'elle pourroit, pour bien apprendre, et être sage;
qu'elle ne vouloit pas que je me rebutasse. Elle est très-caressante; la
pauvre petite sent déjà, je crois, le besoin qu'elle a de l'être. Son
bon ami est au désespoir de ne pouvoir pas la voir; il l'aime à la
folie; il lui prend des envies d'aller la voir, que j'ai bien de la
peine à combattre. Nous travaillons à lui faire une dot, en cas qu'elle
ne voulût pas se faire religieuse: si Dieu nous prête vie, elle pourra
avoir 40,000 livres et 400 livres de rente. Elle seroit très-bien mariée
en province avec cela; mais gare au pot au lait! si elle avoit le
malheur de nous perdre, elle seroit bien à plaindre: je la recommanderai
à _d'Argental_. Le chevalier a déjà placé 2,000 écus pour elle seule.
Adieu, Madame, voilà une lettre assez longue pour être écrite de suite;
mais je suis seule, et j'ai voulu en profiter pour causer long-temps
avec vous. Je vous envoie une petite boîte d'écaille, couleur de feu; je
n'ai pu me refuser la satisfaction d'y prendre du tabac un jour, pour
que vous disiez, quand vous en prendrez dedans, qu'elle a servi à la
personne du monde qui vous aime le plus.



LETTRE XVII.

Paris, 1726.


Je boude de votre dernière lettre. Vous m'accusez, avec la dernière
injustice, de ne pas vous aimer, et vous ajoutez, que lorsque l'on aime,
l'on adopte les sentimens et la façon de penser de nos amis. Hélas!
Madame, je vous ai vue malheureusement beaucoup trop tard. Ce que je
vous ai dit cent fois, je vous le répéterai: dès le moment que je vous
ai connue, j'ai senti pour vous la confiance et l'amitié la plus forte.
J'ai un sincère plaisir à vous ouvrir mon cœur; je n'ai point rougi de
vous confier toutes mes foiblesses; vous seule avez développé mon âme;
elle étoit née pour être vertueuse: sans pédanterie, connoissant le
monde, ne le haïssant point, et sachant pardonner suivant les
circonstances, vous sûtes mes fautes, sans me mésestimer. Je vous parus
un objet qui méritoit de la compassion, et qui étoit coupable, sans
trop le savoir. Heureusement c'étoit aux délicatesses, même d'une
passion, que je devois l'envie de connoître la vertu. Je suis remplie de
défauts; mais je respecte et j'aime la vertu. Ne m'ôtez pas, par un
soupçon, ce mérite-là. Que je vous suis obligée d'aimer quelqu'un qui
pratique si mal les conseils que vous lui avez donnés, et qui suit
encore moins de si bons exemples! mais ma passion est forte, tout me la
justifie. Il me semble que je serois ingrate, et que je dois conserver
l'amitié du chevalier pour cette chère petite. Elle est un nœud qui
entretient notre passion; souvent ce nœud me la fait envisager comme mon
devoir. Si vous êtes équitable, croyez qu'il ne m'est pas possible de
vous aimer plus que je vous aime. Non, vous n'en doutez point; j'ai pour
vous l'amitié la plus tendre. Je vous aime comme ma mère, ma sœur, ma
fille, enfin, comme tout ce qu'on doit aimer: mon attachement pour vous
renferme tous les sentimens, l'estime, l'admiration et la
reconnoissance; et rien ne peut jamais effacer de mon cœur une amie
aussi estimable que vous. Ne me dites donc plus des choses qui
m'affligent.

J'ai retardé de vous écrire, vous l'avouerai-je? dans le dessein de vous
punir; mais je me suis assurément punie de ce sentiment de vengeance, en
me privant de mon unique plaisir qui est de m'entretenir avec vous.
_D'Argental_ vous assure de ses respects. La mort de la _Le Couvreur_
l'a beaucoup occupé. Je vais vous conter toute cette histoire un peu au
long. Madame _de Bouillon_ est capricieuse, violente, emportée,
excessivement galante: ses goûts s'étendent depuis le prince jusqu'au
comédien. Dans le mois dernier, elle se prit de fantaisie pour le comte
_de Saxe_, qui n'en eut aucune pour elle. Ce n'est point qu'il se piquât
de fidélité pour la _Le Couvreur_, qui est depuis long-temps sa
véritable inclination; car il avoit, avec cette passion, mille goûts
passagers; mais il n'étoit ni flatté, ni curieux de répondre aux
emportemens de madame _de Bouillon_ qui fut outrée de voir ses charmes
méprisés, et qui ne mit pas en doute que la _Le Couvreur_ ne fût
l'obstacle qui s'opposoit à la passion que le comte devoit avoir
naturellement pour elle. Pour détruire cet obstacle, elle résolut de se
défaire de la comédienne. Elle fit faire des pastilles pour servir à cet
horrible dessein, et elle choisit un jeune abbé qu'elle ne connoissoit
point, pour être l'instrument de sa vengeance. Cet abbé a le talent de
peindre. Il fut abordé par deux hommes, aux Tuileries, qui lui
proposèrent, après une conversation assez longue, et qui rouloit sur sa
pauvreté, de se tirer de sa misère, et de s'insinuer, à la faveur de son
habileté à peindre, chez la _Le Couvreur_, et de lui faire manger des
pastilles que l'on lui donneroit. Le pauvre abbé se défendit beaucoup
sur la noirceur du crime. Les deux hommes lui répondirent qu'il ne
dépendoit plus de lui de refuser; qu'il lui en coûteroit la vie, s'il
n'exécutoit pas ce qu'on lui demandoit. L'abbé, effrayé, promit tout.
On le conduisit chez madame _de Bouillon_, qui lui confirma les
promesses et les menaces, et lui remit les pastilles. L'abbé demanda
quelques jours pour l'exécution de ses projets. Mademoiselle _Le
Couvreur_ reçoit un jour, en rentrant chez elle avec un de nos amis, et
une comédienne nommée _La Mothe_, une lettre anonyme, par où on la prie
instamment de venir seule, ou avec quelqu'un de sûr, au jardin du
Luxembourg, et qu'au cinquième arbre d'une des grandes allées, elle
trouvera un homme qui a des choses de la dernière conséquence à lui
apprendre. Comme c'étoit précisément l'heure du rendez-vous, elle
remonte en carrosse, et y va avec les deux personnes qui étoient avec
elle. Elle trouve l'abbé qui l'aborde, et lui raconte l'odieuse
commission dont il est chargé, et qu'il est incapable d'un crime comme
celui-là; mais qu'il est dans une grande perplexité, parce qu'il étoit
sûr d'être assassiné. La _Le Couvreur_ lui dit qu'il falloit, pour la
sûreté de l'un et de l'autre, dénoncer toute cette affaire au lieutenant
de police. L'abbé répondit qu'il craignoit en le faisant, de se faire
des ennemis qui étaient trop puissans, pour qu'il y pût résister; mais
que du moment qu'elle croyoit cette précaution nécessaire pour sa vie,
il ne balançoit point à soutenir ce qu'il lui avoit dit. La _Le
Couvreur_ le mena dans son carrosse chez _M. Hérault_, lieutenant de
police, qui, sur l'exposition du fait, demanda à l'abbé les pastilles,
et les jeta à un chien qui creva un quart d'heure après. Il lui demanda
ensuite laquelle des deux _Bouillon_ lui avoit donné cette commission;
et, quand l'abbé lui répondit que c'étoit la duchesse, il n'en fut point
surpris. M. _Hérault_ continua à le questionner, et lui demanda s'il
oseroit s'exposer à soutenir cette affaire. L'abbé lui répondit qu'il
pouvoit le faire mettre en prison, et le confronter avec madame _de
Bouillon_. Le lieutenant de police les renvoya, et fut instruire le
cardinal de cette aventure: celui-ci fut très-irrité; il vouloit, dans
les premiers momens, qu'on instruisît cette affaire avec beaucoup de
sévérité; mais les parens et les amis de la maison _de Bouillon_
persuadèrent au cardinal de ne point mettre au jour une chose aussi
scandaleuse que celle-là; et l'on parvint à l'assoupir. Au bout de
quelques mois, on ne sait ni par où, ni comment cette aventure fut
publique. Elle fit un bruit horrible. Le beau-frère de madame _de
Bouillon_ en parla à son frère, et lui dit qu'il falloit absolument que
sa femme se lavât d'un pareil soupçon, et qu'il devoit demander une
lettre de cachet pour faire enfermer l'abbé; il ne fut point difficile
d'obtenir cette lettre de cachet: on arrêta le pauvre malheureux, et on
le mena à la Bastille. On le questionna; il soutint avec fermeté ce
qu'il avoit dit. On lui fit beaucoup de menaces et bien des promesses,
s'il vouloit se dédire. On lui proposa toutes sortes d'expédiens, comme
de folie, ou de passion pour la _Le Couvreur_, qui l'auroit engagé à
faire cette fable pour s'en faire aimer. Rien ne l'ébranla, et il ne
varia jamais dans ses réponses. On le garda en prison. La _Le Couvreur_
écrivit au père de l'abbé, qui demeuroit en province, et qui ignoroit le
malheur de son fils. Le pauvre homme vint tout de suite à Paris,
sollicita et demanda que l'on fît le procès dans les formes à son fils,
ou qu'on lui rendît la liberté. Il s'adressa au cardinal, qui demanda à
madame _de Bouillon_ si elle vouloit que l'on instruisît cette affaire,
parce que l'on ne pouvoit le retenir en prison sans cela. Madame _de
Bouillon_ redoutoit les éclaircissemens; et, comme elle ne pouvoit le
faire assassiner à la Bastille, elle consentit à son élargissement.
Pendant deux mois que le père est resté à Paris, on n'a rien dit au
fils. Le père étant retourné chez lui, l'abbé a eu l'imprudence de
rester à Paris. Il a disparu tout à coup: on ne sait s'il est mort; on
n'en entend plus parler. Depuis cela, la _Le Couvreur_ a été sur ses
gardes. Un jour, à la comédie, après la grande pièce, madame _de
Bouillon_ lui envoya dire de venir dans sa loge. La _Le Couvreur_ fut
extrêmement surprise, et répondit qu'elle étoit dans un déshabillé qui
ne lui permettoit pas de paroître devant elle. La duchesse envoya une
seconde fois. A cette seconde semonce, elle répondit que si elle lui
pardonnoit de paroître, le public ne le lui pardonneroit pas; mais
qu'elle se tiendroit sur son passage, quand elle sortiroit, pour lui
obéir. Madame _de Bouillon_ lui fit dire de n'y pas manquer, et en
sortant, elle la trouva, lui fit toutes sortes de caresses, lui donna
beaucoup de louanges sur son jeu, et l'assura qu'elle avoit eu un
plaisir infini à lui voir exécuter aussi bien le rôle qu'elle avoit
joué. Quelque temps après, la _Le Couvreur_ se trouva mal, au milieu
d'une pièce que l'on ne put achever. Quand le comédien vint en faire
compliment, tout le parterre demanda de ses nouvelles avec empressement.
Depuis ce jour, elle a dépéri et maigri horriblement. Enfin, le dernier
jour qu'elle a joué, elle faisoit _Jocaste_ dans _l'OEdipe_ de
_Voltaire._ Le rôle est assez fort. Avant de commencer, il lui prit une
dyssenterie si forte, que pendant la pièce, elle fut vingt fois à la
garde-robe, et rendoit le sang pur. Elle faisoit pitié, de l'abattement
et de la foiblesse dont elle étoit; et quoique j'ignorasse son
incommodité, je dis deux ou trois fois à madame _de Parabère_, qu'elle
me faisoit grand'pitié. Entre les deux pièces, on nous dit son mal. Ce
qui nous surprit, c'est qu'elle reparut à la petite pièce, et joua, dans
_le Florentin_, un rôle très-long et très-difficile, et dont elle
s'acquitta à merveille, et où elle paroissoit se divertir elle-même. On
lui sut un gré infini d'avoir continué, pour que l'on ne dît pas, comme
on l'avoit fait autrefois, qu'elle avoit été empoisonnée. La pauvre
créature s'en alla chez elle, et quatre jours après, à une heure
après-midi, elle mourut, lorsqu'on la croyoit hors d'affaire: elle eut
des convulsions: chose qui n'arrive jamais dans les dyssenteries: elle
finit comme une chandelle. On l'a ouverte. On lui a trouvé les
entrailles gangrenées. On prétend qu'elle a été empoisonnée dans un
lavement. Son testament a été fait quatre mois avant sa mort. On ne
doute point qu'elle n'eût quitté la comédie à la clôture. Tout le public
a une grande compassion de sa misérable fin. Si la dame soupçonnée fût
venue à la comédie, dans ces entrefaites, elle auroit été chassée du
spectacle. Elle a eu le front d'envoyer à la porte de la _Le Couvreur_
tous les jours, savoir de ses nouvelles. Elle a fait _d'Argental_
exécuteur de son testament; il a eu assez d'esprit pour se mettre
au-dessus du ridicule, et il a été approuvé des gens sages. M. _Bertie_
dit qu'il a très-bien fait; qu'un honnête homme ne doit jamais refuser
les occasions de faire du bien. Vous pouvez être assurée de tout ce que
je viens de vous conter, je le tiens d'un ami de la _Le Couvreur_[195].
Adieu, Madame, ne doutez plus, s'il vous plaît, de tout mon
attachement.



LETTRE XVIII.


J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, en
réponse à un gros paquet que je craignois bien qui ne fût perdu. Le
nouveau témoignage de votre amitié me comble de joie, et je recevrai
votre écran avec transport, puisque c'est de l'ouvrage de ce que j'aime;
cependant je me plains des souvenirs trop fréquens qu'il me donnera de
vous. Je vous le dis avec vérité; j'ai autant de douleur de vous avoir
perdue, que de joie de vous avoir pour amie: ces deux sentimens me
combattent furieusement, et si je n'avois pas l'espérance de vous
revoir un jour, je ne sais en vérité si je voudrois vous avoir connue.
Vous m'avez rendue si difficile, que je suis toujours en colère.
Pourquoi tous les cœurs ne sont-ils pas faits comme le vôtre, ou du
moins pourquoi n'ont-ils pas une de vos bonnes qualités? Tout leur
manque, probité inébranlable, sagesse, douceur, justice; tout n'est
qu'apparence chez les hommes: le masque tombe à la plus petite occasion.
La probité n'est qu'un nom dont ils se parent; ils paroissent justes, et
ce n'est que pour condamner la conduite des autres; de la douceur qui
n'est qu'aigreur, de la générosité qui n'est que prodigalité, de la
tendresse qui n'est que foiblesse: et toutes ces choses-là me font
répéter à tous les instans, que votre âme est capable de vertu dans sa
perfection. Je m'aperçois que je blesse votre modestie: mes mouvemens du
cœur vous sont connus; vous savez que je dis toutes ces choses, parce
que je les pense, et que je n'ai jamais su flatter aux dépens de la
vérité: pardonnez en faveur de mon attachement, la petite honte que vous
avez eue, en lisant vos louanges. Vous m'avez rendue comme M. le duc
_d'Orléans_, à la différence près que je ne suis pas si perverse que
lui, et que je crois qu'il y a une personne dans le monde véritablement
raisonnable. Il croyoit tout le monde malhonnêtes gens; je suis bien
prête à penser comme lui; cela me met très-souvent de mauvaise humeur,
et je finis par vouloir devenir philosophe, trouver tout indifférent, ne
m'affliger de rien, et tâcher d'être raisonnable pour ma propre
satisfaction et pour la vôtre. Je travaille très-sérieusement à me
rendre heureuse, à ne plus me chagriner; je sens que j'ai plus de besoin
que jamais d'avoir du courage. La mauvaise humeur règne ici à un point
insoutenable; je me suis gendarmée: je vois que cela tourne contre moi.
Le public est très-sévère, parce qu'il ne juge que sur l'étiquette du
sac, et mes peines lui paroissent petites: il lui semble que ce n'est
que des bagatelles; mais hélas! rien n'est bagatelle, quand cela revient
tous les jours. Je suis honteuse de me plaindre, quand je vois tant de
personnes qui valent bien mieux que moi, et qui sont bien autrement
malheureuses. Il est temps de vous amuser un peu: il est arrivé ici deux
petites aventures que j'aurai du plaisir à vous conter, parce que vous
en aurez à les lire.

Un gentilhomme de Périgord, fort riche, se maria, il y a plusieurs
années, avec une demoiselle qui mourut, sans lui laisser d'enfans. Les
parens de sa femme le pensèrent ruiner pour la dot, et eurent des
procédés si infâmes avec lui, qu'il en eut beaucoup de chagrin, et en
fut malade. Cet homme avoit du goût pour le sacrement; mais ce qu'il
avoit essuyé le fit résoudre de prendre une femme sans parens. Il
écrivit à l'Hôtel-Dieu, et pria l'un des directeurs de lui chercher une
fille trouvée, de 17 à 22 ans, grande, bien faite, brune, les yeux
noirs, les dents belles, et qu'il l'épouseroit. Le directeur montra
cette lettre à M. _d'Argenson_, lieutenant de police, qui lui dit de
faire sa commission. Il la fait: on dresse le contrat de mariage; le
gentilhomme l'épouse; il en a eu trois enfans. Au bout de quelques
années, elle meurt. Son deuil fini, il récrit à un autre des directeurs
de l'Hôtel-Dieu, le précédent étant mort. Il le prie de lui chercher une
fille de 38 à 40 ans, blonde, grasse, fraîche et d'un bon tempérament;
qu'il avoit passé les jours du monde les plus heureux avec celle qu'on
lui avoit déjà choisie, et qu'il ne doutoit pas qu'il ne choisît aussi
bien que l'ancien directeur, auquel il s'étoit adressé la première fois.
Celui-ci va chez M. _Hérault_, lieutenant de police, et montre la lettre
qu'il vient de recevoir. M. _Hérault_ lui dit comme M. _d'Argenson_, de
faire sa commission, qui étoit difficile, parce que toutes les filles
sont établies à cet âge-là. Il trouva enfin une sœur grise qui étoit
telle qu'on la lui demandoit. Une des princesses _de Conti_ a signé au
contrat de mariage, il y a un mois. Voici l'autre histoire.

Il y a un homme qui demeure aux environs des quais, qui, depuis sept à
huit ans, se promène dès une heure jusqu'à six, sur un des quais, sans
jamais y avoir manqué d'un jour, quelque temps qu'il fît. M. _Hérault_
en ayant été averti, lui envoya dire qu'il vînt lui parler. Cet homme
lui fit répondre qu'il n'iroit point, n'ayant rien à faire avec la
police. M. _Hérault_ s'y transporta, monta dans une chambre au
quatrième, y trouva cet homme assis contre une table, qui lisoit, sa
chambre garnie de livres. Il lui demanda pourquoi il n'étoit pas venu
chez lui, quand il le lui avoit fait dire. «Monsieur, lui répondit cet
homme, je n'ai point l'honneur d'être de vos amis; et, Dieu merci! je
n'ai rien à démêler avec la justice.--Il est vrai, lui répondit M.
_Hérault_, qu'il ne m'est point revenu que vous fissiez du mal; mais
pourquoi vous promener régulièrement, à la même heure, tous les jours,
sur le quai?--Parce que cela me fait du bien, lui repartit le
promeneur. Pour vous éclaircir ma conduite, ajouta-t-il, je vous dirai,
Monsieur, que je suis très-bon gentilhomme (il lui dit son nom); je
jouissois de 25,000 livres de rente; le système est venu, et il ne m'est
resté que 500 livres de rente. J'ai pris un genre de vie proportionné à
mon revenu; j'ai gardé mes livres, l'air de la rivière me convient, et
je suis venu m'établir dans cette chambre. Un peu de vanité m'a engagé à
changer de nom; je dîne tous les jours à midi avec du bœuf à la mode,
qui est excellent dans ce quartier; je me lève de bonne heure; j'emploie
ma matinée à lire; et, quand j'ai dîné, je vais prendre l'air sur le
quai. Je suis très-heureux, je ne dépends de personne, et je ne dérange
point ma santé par cet exact régime.» M. _Hérault_ trouva cet homme de
très-bon sens. Il conta un jour cela au cardinal, qui lui dit: «Mais si
cet homme tomboit malade, il n'auroit pas de quoi se faire soigner;
dites-lui que le roi lui donne 300 livres de pension.» M. _Hérault_ lui
envoya dire de venir chez lui, se faisant beaucoup de plaisir de lui
apprendre cette bonne nouvelle; mais l'homme lui fit répondre qu'il ne
pouvoit y aller, demeurant trop loin de chez lui. M. _Hérault_ y
retourna pour la seconde fois, et lui dit que le roi lui donnoit 300
livres. Il les refusa, disant qu'il s'étoit arrangé avec 500 livres, et
qu'il n'en vouloit pas davantage. Malgré ce genre de vie qui paroît
triste, cet homme est fort gai. Il a deux amis, gens d'esprit, qui vont
sur le quai pour causer avec lui. Il a beaucoup de connoissance du
monde, du savoir, l'esprit simple et un talent singulier pour connoître,
à la physionomie, le métier des gens qui passent. Il dira, par exemple:
«Voilà le maître d'hôtel d'un évêque, en voilà un d'un financier; voici
un chevalier d'industrie; celui-là est Gascon, celui-ci est Breton,»
ainsi des autres. Adieu, ma chère madame; en voilà assez pour
aujourd'hui. Je vous baise les mains mille fois.



LETTRE XIX.

Paris, 1729.


Je viens d'apprendre, Madame, la perte que vous avez faite de M. _de
Cambiac_. Sans savoir ses dispositions, je prends part à votre
affliction. Je connois la bonté de votre cœur; vous serez toujours
affligée, de quelque façon qu'il en agisse avec vous. J'espère que je
n'aurai rien à reprocher à sa mémoire, et qu'il vous aura rendu justice;
j'en attends la nouvelle avec impatience. J'ai couru risque de me
trouver à sa mort. Si le projet que l'on avoit fait d'aller à
Pont-de-Vesle n'avoit pas été renvoyé, je l'aurois vu mourir.
J'attendois d'être sûre de mon voyage; c'est la raison qui m'a empêchée
de vous écrire. Je voulois vous le mander positivement; mais il y a
trois mois que l'on en parle, et il n'y a pas de jour depuis ce temps-là
que le projet ne change quatre ou cinq fois. Voilà où nous en sommes.
Il est vrai que le temps de notre départ a été fixé au dix du mois
prochain; il seroit temps de se préparer pour les paquets. Vous devez
juger de l'empressement que j'ai que ce projet s'exécute, puisque
j'aurois le bonheur de vous voir, et de vous assurer de mon respectueux
attachement. Il n'y a rien de si joli que mon écran; je ne permets pas à
tout le monde de s'en servir. Je vis avec madame votre fille qui est
infiniment aimable; sa vertu, sa douceur, sa gaîté la rendent charmante;
sa figure est toujours très-belle, et, en vérité, vous la trouverez
encore mieux. Son teint est plus démêlé, et elle a des couleurs à croire
qu'elle met du rouge; et toute connoisseuse que je suis pour cet
ornement, j'y ai été trompée au point que je n'ai pu m'empêcher de lui
frotter les joues, pour voir si elle n'en mettoit point. Elle a fait
raccommoder son portrait qui est à merveille à présent: elle est tentée
d'en faire faire une copie pour vous la porter. Si je ne vais pas à
Genève cette année, je la prierai de se charger du mien que je fais
faire pour vous. Il sera en petit, c'est-à-dire, d'un pied-de-haut, sur
neuf pouces environ de large. Nous sommes en guerre ouverte, madame _de
Tencin_ et moi, c'est-à-dire, elle me l'a déclarée; pour moi, je me
tiens coite; et quand je suis forcée d'en parler, mes discours sont
tranquilles et humbles; mais je tiens bon pour ne pas demander pardon,
parce que je suis offensée, et que j'ai assez de maîtres, sans m'en
donner de gaîté de cœur. Je la fais plus enrager par cette conduite, que
si je me déchaînois contre elle. M. son frère a tenu bon à toutes les
attaques qu'elle a faites contre moi. Je ne lui en ai pas ouvert la
bouche, excepté une fois qu'il m'en parla devant madame _de Ferriol_. Je
lui répondis avec toute la modération imaginable, et je finis par lui
dire que j'avois espéré que toutes ces tracasseries n'iroient point
jusqu'à ses oreilles; que j'étois étonnée qu'on lui en eût parlé; qu'il
pouvoit bien me rendre la justice, que jamais je ne m'étois plainte à
lui de tout ce qu'on me faisoit. Cette conversation produisit une scène
très-vive entre le frère et la sœur. Cette dernière eut beau se
plaindre, et tourner mes discours malignement, il la fit taire. Madame
votre fille vous contera tout cela qui seroit trop long à écrire. Je
suis enfin contente de l'archevêque. Je connois bien son cœur; je
l'aimerai et l'estimerai toute ma vie. A propos, il y a long-temps que
vous me demandez des vers que vous m'aviez prêtés, relatifs à la mort de
madame votre mère. Je les trouvai l'autre jour dans ma cassette; je les
joins à cette lettre. La poste part; il ne me reste que le temps de vous
assurer de mon très-humble respect.



LETTRE XX.

Pont-de-Vesle, 1729.


Nous voilà enfin arrivés à Pont-de-Vesle. Jugez, Madame, de ma joie.
J'aurai donc le plaisir de vous voir et de vous embrasser bientôt:
j'ignore encore le moment où je jouirai de ce bonheur. J'attends que M.
_de Pont-de-Vesle_ soit ici, et les lettres de l'archevêque, pour
m'arranger. D'ailleurs madame votre fille est actuellement avec vous:
cela vous partageroit trop; je veux la laisser établir. Nous avons tous
eu bien du regret de ne l'avoir pas eue ici quelques jours. Monsieur son
mari me vint voir le lendemain de son départ. Il m'attendrit beaucoup;
je le trouvai si touché, et en même temps si raisonnable, si rempli de
considération et d'estime pour madame votre fille, que me connoissant,
vous devez juger si je fondis en larmes. Il faut dédommager cette
aimable femme de tous ses malheurs. Elle trouvera des parens, des amies
qui l'aiment bien tendrement. Mais, hélas! il en feroit plus de cas, si
elle revenoit avec une fortune brillante. On pense de cette façon à
Paris; et je crois que les hommes sont partout les mêmes. Pour vous,
Madame, votre tendresse et votre bonté vous la feront recevoir avec bien
de la joie. C'est une grande douceur pour une mère de vivre avec une
fille telle que la vôtre. Je vous la recommande comme ma sœur bien
aimée. Plaisante recommandation, penserez-vous! en a-t-elle besoin?
n'est-elle pas ma fille, et une fille que j'aime tendrement?

J'avois laissé ma lettre pour recevoir M. _de Pont-de-Vesle_ qui vient
d'arriver dans ce moment; il vous assure de ses respects. Je suis libre,
et je serai bientôt auprès de vous. Préparez-vous à me trouver changée;
je ne m'en soucie que pour vous que j'aime, et respecte de tout mon
cœur.



LETTRE XXI.

Pont-de-Vesle, 1729.


Je ne puis vous dire, Madame, la douleur où je suis de vous avoir
quittée. J'ai le cœur si gros et si serré, que j'ai cru étouffer; la
crainte de vous trop attendrir, m'a fait me contraindre, en me séparant
de vous; j'ai fait ce que j'ai pu, pour que vous ne vissiez pas couler
mes larmes; mais j'en ai gagné un mal de tête affreux. Si je n'avois pas
la certitude de vous revoir, je ne sais pas, en vérité, de quoi je
serois capable: les réflexions morales m'accablent. La vie me paroît si
courte, pour essuyer de si grandes peines, que je ne veux plus faire de
connoissances, dans la crainte de m'exposer à la peine où je suis; mais
tout cela se détruit à mesure que je le pense. Je me dis que je ne
trouverai jamais d'amie qui mérite d'être aimée sur tous les points,
comme vous; je ne pense plus à la retraite: mes idées là-dessus sont
évanouies. Je me priverois par là absolument de l'espérance de vous
aller voir souvent: et d'ailleurs, Madame, je sens trop les conséquences
de ce parti-là. Depuis que nous en avons parlé ensemble, je puis me
conduire aussi bien dans le monde, et même mieux. Plus ma tâche est
difficile, plus il y a de mérite à la remplir, et je dois, par
reconnoissance, rester auprès de madame _de Ferriol_, qui a besoin de
moi. Hélas! Madame, je me rappelle sans cesse notre conversation dans
votre cabinet: je fais des efforts qui me tuent. Tout ce que je puis
vous promettre, c'est de ne rien épargner pour que l'une des choses
arrive; mais, Madame, il m'en coûtera peut-être la vie; car pour les
espérances, elles sont si éloignées, que je mourrai peut-être de
vieillesse avant qu'elles arrivent. On m'a chargée de cent mille jolies
choses pour vous; il est juste que je vous en fasse part. Voici deux
articles de ses lettres.

«Mille respects à votre amie: assurez-la qu'il y a tant de sympathie
entre votre façon de penser et la mienne qu'il ne me seroit pas possible
de ne pas partager avec vous les sentimens que vous avez pour elle.»

Dans une précédente, que je reçus à Lyon.

«Je vous félicite du plaisir que vous avez eu de voir et d'embrasser
madame _Saladin_. Je connois votre cœur, et je ne suis pas surpris des
larmes que la joie vous a fait répandre. J'en ai répandu aussi, ma chère
_Aïssé_, en lisant votre lettre, et je n'ai pas été plus touché de la
peinture que vous faites de vos transports, que de l'empressement avec
lequel madame _Saladin_ vous a reçue. Dites-lui bien, je vous prie, que
j'ai une extrême reconnoissance des marques de son souvenir: le goût que
l'on a pour la vertu, doit être la mesure du respect que l'on a pour
elle. Je la crois trop juste, et je lui crois trop de sentimens, pour
condamner l'amitié que vous avez pour moi. Si vous pouviez lui peindre
l'attachement que j'ai pour vous, ma chère _Silvie_! dites-lui bien
qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais un moment dans ma vie où
je cesse de de vous aimer. Demeurez à Genève tout le temps que vous
pourrez; je regrette moins votre absence; j'imagine que votre santé y
est en sûreté. Je suis en peine des fatigues du retour Conservez-vous,
ma chère _Aïssé_. Aimez-moi; c'est là le véritable fondement du bonheur
de ma vie.»

Voilà, Madame, bien des choses qui blessent ma modestie; mais aussi je
serai plus excusable à combattre si lentement. Hélas! que l'on est
heureuse, quand on a assez de vertu pour surmonter de pareilles
foiblesses; car, enfin, il en faut infiniment pour résister à quelqu'un
que l'on trouve aimable, et quand on a eu le malheur de n'y pouvoir
résister. Couper au vif une passion violente, une amitié la plus tendre
et la mieux fondée! Joignez à tout cela de la reconnoissance, c'est
effroyable! La mort n'est pas pire. Cependant vous voulez que je fasse
des efforts: je les ferai; mais je doute de m'en tirer avec honneur, ou
la vie sauve. Je crains de retourner à Paris. Je crains tout ce qui
m'approche du chevalier, et je me trouve malheureuse d'en être éloignée.
Je ne sais ce que je veux. Pourquoi ma passion n'est-elle pas permise?
pourquoi n'est-elle pas innocente?

Mandez-moi au plutôt de vos nouvelles. Permettez que je vous embrasse
mille fois, et de tout mon cœur. Beaucoup d'amitiés à mesdames vos
filles. Je les embrasse toutes; souvenez-vous de votre _Aïssé_, et soyez
persuadée de tout son attachement, et de tout son respect pour vous; il
est extrême.



LETTRE XXII.

Pont-de-Vesle, 1729.


J'ai retardé de vous écrire, parce que j'ai été assez incommodée; j'ai
eu une colique très-violente. Je n'ai pas manqué de dire que c'étoit
vous qui m'aviez préservée; car je n'ai eu aucun mal à Genève, mes maux
ont respecté ma joie; ils feroient bien mieux de ne pas se mêler à ma
douleur. Je vous ai quittée, Madame, avec un chagrin extrême. Vos
lettres m'ont serré le cœur et ont renouvelé mes larmes. A chaque
instant, je me rappelle la douceur, la tranquillité, la candeur avec
laquelle j'ai passé ce peu de temps auprès de vous. J'ai trouvé les
personnes avec qui je vivois à Genève, selon les premières idées que
j'avois des hommes, et non pas selon mon expérience. Je me retrouve
presque moi-même, comme dans le moment que j'entrois dans le monde,
sans humeur, sans peines, sans chagrins. Combien tout a changé! que les
habitans de ces lieux sont différens de ceux des vôtres! je n'ai pas eu
un moment de bonne humeur depuis notre séparation. J'ai retrouvé ici des
coliques, le serein, les concerts, les puces, les rats, et qui pis est,
des hommes, non pas de l'ancienne roche, mais de la nouvelle.
Tenons-nous-en aux réflexions générales. Vous me pardonnerez bien de ne
pas entrer sur cette matière dans des détails.

Vous m'affligez beaucoup de m'apprendre que madame votre belle-sœur
_P...._ est malade: je sais combien vous l'aimez, et je l'estime et
l'aime de tout mon cœur. J'ai fait vos complimens à l'archevêque[196],
et aux autres qui vous en remercient. Ce premier m'a fait beaucoup de
questions sur mon séjour auprès de vous, sur la douleur de nous séparer,
et sur votre ville; il se flatte qu'on l'aime un peu dans ce pays. Je
n'ai pas manqué de lui dire que l'on m'avoit demandé de ses nouvelles.
J'ai nommé les gens qu'il dit ses amis. Il m'a grondée de ne lui avoir
pas emprunté sa litière pour vous aller voir, qu'il y seroit allé
lui-même très-volontiers, vous aimant beaucoup. Il me fit faire la
description de votre maison de campagne, de la façon dont vous viviez en
ville, en un mot, il s'informa de tout, soit par amitié pour vous, soit
pour me dire de choses obligeantes. Il y réussit très-bien; car je lui
sus le meilleur gré du monde de toutes ses questions. Pour sa sœur, elle
ne m'en fit que très-peu: elle cherchoit des discours pour elle, et rien
autre chose. M. _de Pont-de-Vesle_ partage de tout son cœur mon
enthousiasme.

Nous passons d'ailleurs notre temps ici assez tristement. Le matin,
après la messe, l'archevêque s'enferme avec un jésuite jusqu'à dîner.
Après le dîner, une partie de quadrille, pleine de rapine et d'aigreur:
le tout pour cinq sous que l'on ne paie point; toujours une compagnie
de la ville peu divertissante, et à qui il faut faire autant de
cérémonies qu'à des intendans. Sur le soir, on va se promener. La
maîtresse du logis et moi, nous restons, l'une à lire, l'autre à
tricoter, ou à découper. Après la promenade, un concert qui arrache les
oreilles. On soupe très-mal; on n'a ni bons poissons, ni des amies.
Songez-vous bien à la différence de ce séjour à Genève pour moi, et
combien j'ai de raisons de vous regretter?

Vous pouvez m'écrire en toute sûreté: on me rend directement mes
lettres. La personne qui les retire a ordre de les remettre à moi seule,
pas même à ma fidèle _Sophie_. La peur que l'on a de payer les ports de
lettres, fait que l'on n'ose pas demander si j'en ai eu. L'archevêque
paie mes places, et celles de _Sophie_ dans la diligence: c'est bien
honnête à lui assurément. Malgré toutes les avarices de madame _de
Ferriol_, sa mauvaise humeur et ses discours, souvent désobligeans; elle
étoit dans une grande inquiétude de ma santé pendant mon séjour auprès
de vous. Elle disoit: «elle est partie malade; elle a la fièvre ou la
petite vérole.» Elle paroissoit aussi en peine de moi que de son fils.
Sa femme de chambre disoit à _Sophie_ que sa maîtresse ne pouvoit passer
l'hiver auprès de son frère à Embrun, sans moi, et que la crainte que je
ne voulusse pas y aller, l'empêcheroit d'y penser. Concevez-vous,
Madame, à la façon dont elle agit avec moi, qu'elle puisse regarder
comme un malheur de ce que je serois séparée d'elle? _D'Argental_ m'a
écrit: je reçus sa lettre, en revenant de chez vous. Il y avoit cent
mille choses pour vous; je vous les laisse imaginer. Ma lettre seroit
trop longue, si je vous les répétois. Nous partons d'ici dans quinze
jours, pour aller à Ablons. Madame _de Ferriol_ y sera dix ou douze
jours. Pour moi, j'irai à Sens, voir qui vous savez[197]. J'y resterai
le plus que je pourrai. Madame _de Ferriol_ m'y viendra joindre. Vous
aurez des détails de mon entrevue: j'aurai vu cette année tout ce qui
m'est cher. Adieu, Madame, mes sentimens et mon âme vous sont dévoués.



LETTRE XXIII.

PONT-DE-VESLE, 1729.


Voilà enfin le bienheureux jour arrivé! Je pars d'ici demain matin, et
je n'ai que la nuit à passer. Madame _de Ferriol_ avoit bien raison de
dire que je ne pouvois tenir ici. En revenant de chez vous, je suis
morte d'ennui; et ma santé, d'accord avec l'ennui, m'a très-mal traitée.
Je me suis fait saigner: cela ne m'a pas réussi; mes maux de tête et mes
coliques sont toujours aussi fréquens; peut-être est-ce l'air du pays et
les eaux.

J'attendois une réponse de vous, avant de partir, mais j'espère que vous
aurez la bonté de m'écrire à Sens. J'y serai le 15 de ce mois. Mon
adresse est chez madame de _V....._, abbesse de Notre-Dame. Madame _de
Bolingbrocke_ a pensé mourir à Reims d'une colique à quoi elle est
sujette. Elle a été à l'extrémité; elle est mieux, et je la trouverai à
Sens. Mandez-moi de vos nouvelles et de celles de madame _P....._ Sa
sciatique m'inquiète. Vous êtes, je crois, de retour en ville, assise
sur ce bon canapé, avec vos aimables filles autour de vous, et toute
votre famille empressée à vous voir. Vous jouissez de l'estime et de
l'amitié de tout ce qui est auprès de vous, et vous n'avez aucun
sentiment pénible à combattre. Que je souhaiterois passer mes jours
ainsi! Vous savez à qui je dois des complimens. Voulez-vous bien les
faire à votre choix? Pour M. votre mari, je ne vous en charge pas; j'ai
remarqué que vous aviez toujours un peu de jalousie. Madame votre fille
voudra bien lui faire quelques agaceries de ma part, et me rendre ce
petit service; en reconnoissance, je l'embrasse de tout mon cœur.

Madame _de Nesle_ est morte, dit-on, de la rougeole; mais les amies
particulières, et qui sont par conséquent au fait, disent qu'il y avoit
complication de maux, et que de plus robustes qu'elle y auroient
succombé. M. _de Richelieu_ est dans le même cas, excepté qu'il n'est
pas mort; mais on me mande qu'il se meurt. Madame _d'Aumont_ et son
mari, qui n'ont que la rougeole, s'en tirent très-bien. Je ne sais si je
vous ai mandé que M. _de la Ferrière_ marie sa fille à un homme qui a
vingt mille livres de rente, et qui demeure à Lyon. C'est une grande
joie pour la mère d'avoir sa fille auprès d'elle. Ils méritent bien tous
deux de trouver ce beau parti; car ils avoient refusé pour leur fille un
homme fort riche, mais vieux, et qu'elle n'auroit pu aimer. Ils lui
donnent dix mille écus, et vingt mille francs après leur mort. C'est une
très-aimable fille. Adieu, Madame; j'ai bien de la peine à vous quitter.
Plût à Dieu que je fusse avec vous réellement! je ne pourrois plus m'en
séparer. Il m'en a trop coûté, et il m'en coûte trop tous les jours, en
m'en souvenant. Adieu, Madame, je vous aime de tout mon cœur. Je vais
encore m'éloigner de vous, et ce n'est pas sans regrets. Vous aurez de
mes lettres, quand je serai à Paris. Je serai trop occupée à Sens, pour
avoir le temps de vous écrire.



LETTRE XXIV.

Paris, 1729.


Vous m'avez demandé un compte exact de mon retour à Paris et de mon
séjour à Sens. J'ai trouvé la petite très-grande, mais fort pâle. Sa
figure est noble. Elle est bien faite; elle a les plus beaux yeux que
vous ayez vus, l'air délicat. Elle a de l'esprit, de la douceur, de la
raison, mais d'une distraction inouie, le caractère et le cœur à
souhait. Je crois sans prévention que ce sera un bon sujet. La pauvre
petite m'aime à la folie: elle fut si saisie de joie de me voir, qu'elle
fut prête à se trouver mal. Vous devez juger de tout ce que je sentis
en la voyant. Mon émotion étoit bien vive, d'autant plus qu'il falloit
la cacher. Elle me dit cent fois que c'étoit un bien heureux jour pour
elle que celui de mon arrivée. Elle ne pouvoit me quitter; et cependant,
dès que je la renvoyois, elle s'en alloit avec une douceur extrême; elle
écoutoit mes avis, et paroissoit appliquée à en profiter. Elle ne
cherchoit point à s'excuser de ses fautes, comme les enfans. Hélas! la
pauvre petite, quand je suis partie, étoit si pénétrée de douleur, que
je n'osai la regarder, tant elle m'attendrissoit; elle ne pouvoit
parler. J'emmenai l'abbesse avec moi, pour voir madame _de
Bolingbrocke_, qui étoit à Reims, où elle avoit été très-mal, et qui
comptoit de là aller à Paris. Tout le couvent étoit en pleurs du départ
de l'abbesse, et la pauvre petite disoit: «Pour moi, Mesdames, je suis
aussi fâchée que les autres de vous voir partir; mais je crois que cela
est nécessaire, et que madame _de Bolingbrocke_ sera bien aise de vous
voir, et que votre vue lui fera du bien; c'est ce qui me console un peu
de votre départ;» et puis la pauvre petite étouffoit. Elle s'assit sur
une chaise, n'ayant pas la force de se soutenir, et elle m'embrassoit et
me disoit: «Voilà un furieux contre-temps, ma bonne amie; car vous
seriez restée ici davantage. Je n'ai ni père ni mère: soyez, je vous
prie, ma mère; je vous aime autant que si vous l'étiez». Vous jugez, ma
chère madame, dans quel embarras ce discours me mettoit; mais je me suis
très-bien conduite. J'y ai resté quinze jours, et mon rhumatisme m'a
prise là. Je fus perclue de tout mon corps. Pendant deux jours, elle ne
me quitta pas. Elle resta cinq heures d'horloge au chevet de mon lit,
sans qu'elle voulût me quitter; elle me lisoit pour m'amuser et puis
elle m'entretenoit, et je m'assoupissois un moment. Elle craignoit de me
réveiller, et n'osoit respirer. Une personne de trente ans n'auroit pas
été plus capable d'attentions. Mademoiselle _de Noailles_ vouloit
qu'elle vînt jouer avec elle. Elle la pria de l'en dispenser, ne voulant
point me quitter. Enfin, Madame, je suis persuadée que, si elle avoit le
bonheur d'être connue de vous, vous l'aimeriez beaucoup. Madame _de
Bolingbrocke_ la veut emmener avec elle; et avoir soin de sa fortune: ce
qui afflige terriblement qui vous savez; il en est fou. Je ne puis
exprimer toute la joie qu'il a eue de mon retour; tout ce que la
vivacité d'une passion violente peut faire faire et dire, il l'a fait et
dit. Si c'est jeu, il est bien joué. Il est revenu plusieurs fois, après
de longues et pénibles chasses: enfin, le roi lui dit la dernière fois,
quand, il demanda congé (car il faut le demander toujours au roi
directement), ce qu'il avoit tant à faire à Paris; il fut déconcerté de
la demande, et rougit; il ne put dire autre chose, sinon qu'il avoit des
affaires.


Ce 2 décembre.

Depuis seize jours que cette lettre est écrite, le chevalier est revenu
de Marly avec la fièvre, une attaque d'asthme et un rhumatisme sur les
reins; il souffre beaucoup. Je suis dans un état violent, il faut que je
vous écrive pour me distraire; je n'ai de consolation que celle de
penser à vous. Si j'étois plus raisonnable, j'oserois vous faire part de
toutes mes réflexions. J'ai beaucoup de chagrins; il n'y auroit que vous
qui pourriez entrer dans mes peines: le résultat de tous mes regrets,
c'est que je vous aime tendrement, que vous méritez de l'être, et qu'il
n'y a que vous dans le monde qui en êtes digne. Vous me répondrez à cela
qu'il y a bien, de l'orgueil et de l'amour-propre dans ce que je dis. Il
peut y en avoir un peu; mais ce n'est point dans le sens que vous
l'entendez. Je suis très-imparfaite; mais j'exige des autres ce que je
n'ai pas moi-même. Toutes vos qualités me sont agréables, quoique je
n'ait pas le bonheur de les posséder. La vertu, l'esprit, la douceur, la
délicatesse, l'honnête sensibilité, la pitié pour les malheureux et pour
ceux qui ne sont pas dans le bon chemin, sont des qualités utiles pour
les autres, quoiqu'on ne les possède pas soi-même. Encore une chose qui
satisfait mon cœur, c'est que je sens que je puis dire tout ce que je
pense de vous, sans pouvoir être accusée de prévention, ni de flatterie.
Vous êtes enfin, selon mon cœur et mon âme. L'amour partage mon cœur
avec vous, Madame; mais si je ne trouvois pas dans l'objet ces vertus
que j'aime en vous, il ne subsisteroit pas. Vous m'avez rendue délicate
sur cet article. Je l'avoue à la honte de l'amour; il cesseroit, s'il
n'étoit pas fondé sur l'estime. Adieu, Madame.



LETTRE XXV.

Paris, 1728.


Vous êtes surprise, Madame, que j'aie été si long-temps sans avoir eu
l'honneur de vous écrire: ce n'est pas assurément que je n'en eusse une
grande envie; mais j'ai été assez incommodée d'un très-gros rhume qui
m'a fait garder le lit. J'ai voulu plusieurs fois me lever de bonne
heure, pour me mettre à mon écritoire, pour causer avec vous, et toutes
les fois, j'ai été interrompue soit par des visites, ou par des
invitations. J'ai été premièrement nichée dans un galetas, pendant
quinze jours, que madame _de V...._ et sa compagnie se sont emparées de
ma chambre et de tous mes ustensiles. Après cela, madame _de
Bolingbrocke_ est arrivée de Reims, malade, et dans un grand besoin de
nous tous, pour l'aider à se ranger dans sa maison, et à recevoir ses
visites; elle est un peu mieux. Toutes les personnes qui ont des bontés
pour moi, se relayent pour ne pas me laisser un instant tranquille; je
ne suis pas rentrée pour me coucher, avant trois heures du matin. Je vis
hier M. votre neveu, que j'ai trouvé beau et bien fait. Je viens
d'apprendre quelque chose qui m'a surprise. M. _de Bellegarde_ a dit à
M. _de Marcieux_ que madame votre cousine n'avoit jamais voulu l'écouter
comme amant; qu'elle lui avoit dit que ses discours ne lui convenoient
pas, et que, s'il continuoit, elle ne le verroit plus; qu'un, homme de
sa naissance et de son âge devoit mieux faire que l'amour; qu'il devoit
aller dans les pays étrangers chercher du service; qu'elle lui prêteroit
10,000 écus, et que s'il avoit besoin de davantage, elle le lui feroit
tenir; qu'elle ne disconvenoit pas qu'elle n'eût beaucoup d'estime et
d'amitié pour lui, mais qu'elle ne vouloit point d'amour. Il a assuré M.
_de Marcieux_, à qui il a raconté cette conversation telle qu'elle
étoit, qu'il partoit tout de suite pour la Pologne, et que n'ayant aucun
secours de sa famille, il se trouvoit dans le cas d'accepter les offres
de madame _V...._, et qu'il devoit aux procédés généreux et
désintéressés de cette dame, la plus grande reconnoissance. Je ne puis
m'empêcher, je vous l'avoue, de trouver cela très-bien, si cela
est[198].

Je suis si lasse des humeurs de mademoiselle _Bideau_, que je suis
résolue de me tirer de ses pattes, à quelque prix que ce soit. Je
vendrai ce qui me reste de pierreries, me défaisant, sans regret, de ces
joyaux qui me divertissent, mais qui me seroient insupportables, si je
continuois d'avoir un fardeau si pesant. Elle exige beaucoup de moi;
elle trouve trop que je lui ai des obligations, pour que ma
reconnoissance soit bien grande. Elle traite de manie et de sottise ce
qu'elle a pratiqué toute sa vie. La dévotion, qui est à présent sa seule
ressource, sert encore à me tyranniser. Rien n'est si difficile que de
faire son devoir auprès de gens que l'on n'aime point, et que l'on
n'estime point. Madame _de Ferriol_ est d'une avarice sordide; elle ne
fait plus que végéter, mais d'une façon si triste, elle est si aigre,
que personne n'y peut tenir. Tout le monde l'abandonne. _D'Argental_ m'a
tant parlé de vous et des vôtres et avec tant d'attachement, que je lui
en sais un gré infini, et l'en aime davantage.

Le maréchal _d'Uxelles_ a quitté la cour avec courage; mais il est comme
_Charles-Quint_; il s'en repent. Il se flatte, dit-on, que le roi lui
ordonnera de revenir; mais il ne lui a rien dit: on assure que c'est à
l'occasion du traité, qu'il l'a quitté. Cela lui fait honneur; car le
public n'en a pas été content.

Le chevalier est mieux. Je voudrois bien qu'il n'y eût plus de combat
entre ma raison et mon cœur, et que je pusse goûter parfaitement le
plaisir que j'ai de le voir. Mais hélas! jamais. Mon corps succombe à
l'agitation de mon esprit: j'ai de grandes coliques d'estomac; ma santé
est furieusement dérangée. Adieu, Madame, je finis cette lettre qui
n'est qu'une rapsodie; je ne sais comment vous vous en tirerez.



LETTRE XXVI.

Paris, 1730.


Je vis hier M. _de Villars_[199], qui me dit qu'il vous enverroit son
portrait incessamment. Il a été assez incommodé; je lui sus bien bon gré
de ce qu'il passa deux heures dans ma chambre; nous fûmes seuls, et nous
parlâmes de Genève tout à notre aise. Depuis trois mois, je suis
garde-malade. Madame _de Bolingbrocke_ a été très-mal. Je l'ai vue
beaucoup souffrir; j'ai cru plusieurs fois qu'elle resteroit dans mes
bras; elle est actuellement dans un état très-languissant. Elle ne mange
presque point, et son dégoût seul seroit capable de mettre aux abois une
personne en santé: elle a toujours une fièvre lente. Il y a des momens
où l'on craint qu'elle ne s'éteigne comme une chandelle. Elle a bien du
courage, et c'est ce qui la soutient. Vous ne croiriez pas, en
l'entendant causer quelquefois, qu'elle fût malade, à la maigreur près,
qui est extrême. La machine s'affoiblit tous les jours; elle a un peu
mieux mangé ces deux jours. _Silva_ et _Chirac_, ses médecins, ne
connoissent point son mal, et ne travaillent pas avec connoissance de
cause. Madame _de Ferriol_ refuse opiniâtrement de remédier à une
bouffissure qui est répandue sur son visage. Elle est d'un changement si
grand, que, si vous la rencontriez, vous ne la reconnoîtriez pas: elle
est menacée d'appoplexie et d'hydropisie. Elle est engourdie au point
que, quand elle reste une demi-heure assise, elle ne peut se relever;
elle dort partout. La maladie de son maréchal la tient un peu alerte;
elle en est très-affligée.

Il faut vous parler de nouvelles. Vous savez apparemment la mort du
pape. Le cardinal _Albéroni_ se flatte de l'être. Les Sauvages de la
Louisiane ont égorgé une colonie françoise. Une sauvagesse aimoit un
françoise, et l'avertit de ce qu'on tramoit contre sa nation. Celui-ci
le dit au commandant qui fit comme le maréchal _de Villars_, et crut que
l'on n'oseroit point l'attaquer. Il a été puni comme son modèle; car il
a été le premier égorgé. La question est de savoir lequel a été le plus
puni. L'exil pour un homme ambitieux est pire que la mort. Le commandant
auroit peut-être préféré la vie. On prétend que les Anglois ont animé
les Sauvages. On est très-embarrassé sur le parti à prendre avec eux.
Cela a fait baisser les actions et a causé bien des alarmes. Pour moi,
j'en ai une très-petite, parce que j'y suis bien peu intéressée, n'ayant
que la moitié d'une action; mais mes amis en ayant, cela suffiroit pour
que j'en fusse inquiète. J'en ai parlé à une personne assez au fait, qui
m'a assurée que l'on feroit mal de les vendre. La vie est si mêlée de
chagrins, qu'il faut, Madame, n'être pas si sensible. Moi qui vous
parle, je me tue de sensibilité. M. _Orry_, intendant de
_Quimper-Corentin_, vient d'être fait contrôleur général. On a remercié
M. _des Forts_. On dit que le nouveau ministre a de l'esprit et de la
capacité. Cela a pourtant surpris tout le monde. Mes chères sœurs,
permettez-moi ce nom avec mesdames vos filles; j'ai pour elles les
sentimens que l'on a pour d'aimables sœurs. Embrassez-les, je vous prie,
pour moi, aussi bien que votre mari, pour qui j'aurai toute ma vie de la
coquetterie et de la reconnoissance.

Je suis très-incommodée depuis six semaines. J'ai de la diarrhée qui m'a
débarrassée de mon rhumatisme et de mes coliques; mais le remède
pourroit être plus dangereux que le mal. Je suis maigrie, et
très-foible: je vais prendre de l'émétique. Adieu, Madame; aimez-moi
toujours un peu. Soyez persuadée que personne ne vous aime plus
tendrement, ne vous estime et ne vous honore plus parfaitement. Vous
feriez le bonheur de ma vie, si je pouvois vivre avec vous. Notre
séparation me paroît tous les jours plus cruelle et m'afflige
sensiblement. Quelque malheur qu'il y ait à sentir, mes sentimens pour
vous seront toujours de la dernière vivacité.



LETTRE XXVII

Décembre, 1730.


Il y a mille ans, Madame, que je ne vous ai fait ma cour; ce n'est pas
assurément que je ne pense bien à vous, et que je ne me rappelle tous
les plaisirs que j'ai goûtés à Genève. La mémoire, soutenue par le
sentiment, me représente tout jusqu'aux moindres choses bien vivement:
mes idées font bien du chemin. Arrivée chez vous, je vous vois, je vous
embrasse, je pleure de joie; et mon cœur se serre, lorsque je vois que
ce n'est qu'en idée. Permettez que j'embrasse mes chères sœurs, mes
chères bonnes amies; j'ai bien du plaisir à vous aimer, et vous manquez
ici à mon bonheur. Madame _de Ferriol_ me flatte encore, d'un voyage à
Pont-de-Vesle; elle se porte mieux. Pour ma santé, elle n'est pas bien
merveilleuse. J'ai l'estomac fort dérangé, de grands maux de tête,
souvent des rhumes, et beaucoup de foiblesse.

Je veux vous rendre compte de l'état de mes finances. Vous savez qu'il y
a long-temps que je dois, et dépensois, sans trop savoir ce que je
pouvois dépenser. Enfin, lassée de ce désordre, j'ai emprunté 2,000 écus
pour payer mes dettes criardes, que je rendrai dans quatre ans, en
donnant par année 1,800 livres de mes rentes; je me réduis alors à 1,200
livres: je serai bien à l'étroit, mais bien soulagée de ne devoir plus
que 4,400 livres à M. _Pâris de Montmartel_, à qui je donnerai 1,000
livres par année. J'aurai le bonheur de ne plus voir de créanciers; ils
ne seront pas si aises d'être débarrassés de moi, que je le serai de
l'être d'eux; car ils sont bonnes gens, et ne m'ont point tourmentée.
J'ai eu le plaisir d'arranger les affaires de _Sophie_, de façon qu'elle
est à proportion plus riche que moi. J'espère que nous mangerons notre
revenu ensemble. Je ne puis assez vous exprimer la joie que j'ai d'avoir
pris mon parti de payer, pour n'avoir obligation à personne. Madame
_P....._ se ressouvient-elle de moi? Elle seroit bien ingrate, si elle
ne m'aimoit pas un peu; car je la respecte et l'honore infiniment. Ne
m'oubliez point, s'il vous plaît, auprès de M. _de Caze_. Madame la
duchesse _de Saint-Pierre_ m'a beaucoup demandé de ses nouvelles, et m'a
chargée de lui faire ses complimens. Elle l'aime bien, à ce qu'elle m'a
dit. Dites-lui que cette dame est toujours plus belle: elle a conservé
un beau teint, une belle gorge. Elle est comme à vingt ans; elle est
très-aimable: elle a vu bonne compagnie; et un mari sévère, et qui
connoissoit le monde, l'a rendue d'une politesse charmante. Elle sait
conserver l'air d'une grande dame, sans humilier les autres. Elle n'a
point du tout cette politesse haute qui protège; elle a bien de
l'esprit, elle sait dire des choses flatteuses, et sait mettre les gens
à leur aise.

Je fis, il y a quelques jours, vos complimens à madame _de Tencin_
moi-même. Vous êtes surprise; mais écoutez, et vous le serez davantage.
J'étois dans la chambre de madame sa sœur. Elle entra, je voulus m'en
aller. C'est ce que je faisois ordinairement, parce qu'elle me refusoit
le salut. Elle étoit d'un embarras horrible; elle m'attaqua de
conversation, loua d'abord la robe que je portois, me parla de la santé
de madame sa sœur, et enfin elle resta deux heures à toujours causer et
de très-bonne humeur. Nous vînmes à parler de notre voyage en Bourgogne,
à Pont-de-Vesle, à Genève. Je pris cette occasion, et lui dis que
j'avois reçu dernièrement votre lettre où vous me chargiez de lui faire
des complimens. Elle me dit que cela la surprenoit, qu'il y avoit des
temps infinis qu'elle n'avoit entendu parler de vous. Je l'assurai que
ce n'étoit pas votre faute; que, presque dans toutes vos lettres, vous
faisiez des complimens pour elle, et que, comme je n'avois pas l'honneur
de la voir, j'en avois chargé plusieurs personnes, entr'autres
_d'Argental_; que, sur-tout à mon départ de Genève, vous m'aviez
recommandé de lui faire bien des amitiés de votre part. Elle me dit que
ce ressouvenir lui faisoit bien du plaisir, parce qu'elle vous aimoit
beaucoup. Elle me fit bien des questions sur votre santé et sur vos
affaires. Je lui rendis compte de l'arrangement que vous aviez fait;
elle dit à cela qu'elle vous reconnoissoit bien, et que personne n'étoit
plus capable que vous, de bons et nobles procédés. Depuis ce temps-là,
nous nous sommes revues. Nous avons fait la conversation comme si nous
n'avions pas été mal ensemble et sans éclaircissement. J'en veux rester
à ce point. Je ne vais point chez elle. Il me sera difficile de
l'éviter; mais si j'y vais, fiez-vous-en à moi, ce sera sobrement.

On ne parle ici que de l'abbé _Pâris_, des miracles et des convulsions
qui s'opèrent sur son tombeau. Les uns disent qu'il fait des miracles;
les autres, que ce sont des friponneries. Les partis s'exercent à
outrance. Les neutres et les bons catholiques, c'est-à-dire, les vrais,
sont peu édifiés. On n'entend que calomnie, fureur, emportement et
friponnerie. Les mieux sont ceux qui ne sont que fanatiques, et ceux-là
se croient tout permis. Voilà ce qui fait le sujet de toutes les
conversations, et messieurs _de B....._ les chansonnent. Il y a des
couplets sur la duchesse douairière; ils sont trop grossiers pour que je
vous les envoie. On joue à l'opéra _Callirhoë_, qui ne réussit pas,
quoique cet opéra soit intéressant et joli; mais le grand air à présent
est de n'aller que le vendredi à l'opéra; et d'ailleurs, comme tout est
esprit de parti, les partisans de la _Le Maure_ sont en plus grand
nombre à présent que ceux de la _Pellissier_. M. _d'Argental_ est
amoureux de cette dernière; il est aimé, et il s'en cache beaucoup. Il
croit que je l'ignore, et je n'ai garde de lui en parler. Elle en est
folle; elle est tout aussi impertinente que la _Le Couvreur_; mais elle
est sotte, et ne lui fera point faire de folie. C'est un furieux
ridicule à un homme sage et en charge, que d'être toujours attaché à une
comédienne. Tous les partisans de la _Le Maure_ trouvent la _Pellissier_
outrée et peu naturelle. Ils disent que c'est M. _d'Argental_ et ses
amis qui la gâtent. Cela m'afflige; mais, connoissant son abandon pour
ce qu'il aime, je me console de cela, parce qu'il s'en cache, et que par
conséquent, il vit plus avec le monde pour dépayser. Pour M. _de
Pont-de-Vesle_, il se porte à merveille; il est galant au possible; il
me demande souvent de vos nouvelles. M. _de Ferriol_ est assez bien,
mais horriblement sourd et gourmand. Voilà un compte exact de toutes les
nouvelles, mais je ne vous ai pas encore rendu compte de mon cœur. Pour
vous, je vous aime parfaitement. Cette amitié fait le bonheur de ma vie,
et souvent la peine; car j'ai le cœur serré, quand je pense qu'une
personne que j'aime si tendrement, je ne la vois point. Aimez-moi,
Madame, comme je vous aime.



LETTRE XXVIII.

Paris, 1731.


Ma santé, Madame, se rétablit tout doucement. Ma convalescence est
longue; mais ma maladie l'a été. Il n'est point surprenant que j'aie de
la peine à réparer mes forces. Vos bontés et vos vœux pour moi me font
un bien infini: je vous en remercie de tout mon cœur. Vos lettres m'ont
fait un grand plaisir; mais le chagrin de vous causer des inquiétudes
diminue ma satisfaction d'être autant aimée. En vérité, rattachement
tendre que je vous ai voué, mérite les bontés que vous avez pour moi.
Je vous aime et vous estime comme vous le méritez; c'est sans bornes.
Continuez, Madame, à me rendre heureuse; car je mourrois de douleur, si
vous cessiez d'avoir de l'amitié pour moi.

Madame _de Tencin_ est, comme vous le savez, exilée à Ablons depuis
quatre mois. Elle a été très-malade. _Astruc_ est comme _Roland_. Je ne
sais si c'est badinage, ou si c'est tout de bon; mais, ce qu'il y a de
certain, c'est que personne ne la plaint, et bien des gens disent
qu'elle n'a rien de mieux à faire qu'à mourir. Voilà de bons propos. M.
_de Saint-Florentin_ est à l'extrémité: s'il en revient, il deviendra
sage, ou il sera incorrigible. M. _de Gesvres_ et le duc _d'Épernon_
sont toujours exilés. On appelle leur conjuration, _la conspiration des
marmousets_. Tout le monde se moque d'eux. M. _de Bedevolle_ étoit un
des conjurés; il laisse une réputation qui ne flaire pas comme baume. On
dit que c'est un esprit très-dangereux, d'autant plus qu'il est fripon.
Adieu, Madame, je ne puis écrire plus long-temps, je suis trop foible.



LETTRE XXIX.

_Histoire de mes Amours avec le duc_ DE GESVRES.

1731.


Je conviens, Madame, malgré votre colère et le respect que je vous dois,
que j'ai eu un goût violent pour M. le duc _de Gesvres_, et que j'ai
même porté à confesse ce grand péché. Il est vrai que mon confesseur ne
jugea pas à propos de me donner de pénitence. J'avois huit ans, quand
cette passion commença, et à douze ans, je tournois en plaisanterie mon
goût; non que je ne trouvasse M. _de Gesvres_ aimable, mais je trouvois
plaisans tous les empressemens que j'avois eus d'aller causer et jouer
dans les jardins avec lui et ses frères: il a deux ou trois ans plus que
moi, et nous étions, à ce qui nous paroissoit, beaucoup plus vieux que
les autres. Cela faisoit que nous causions, lorsque les autres jouoient
à la cligne-musette. Nous faisions les personnes raisonnables; nous nous
voyions régulièrement tous les jours; nous n'avons jamais parlé d'amour,
car en vérité, nous ne savions ce que c'étoit ni l'un ni l'autre. La
fenêtre du petit appartement donnoit sur un balcon où il venoit souvent;
nous nous faisions des mines; il nous menoit à tous les feux de la
Saint-Jean, et souvent à Saint-Ouen. Comme on nous voyoit toujours
ensemble, les gouverneurs et les gouvernantes en firent des
plaisanteries entr'eux, et cela vint aux oreilles de mon Aga[200] qui,
comme vous le jugez, fit un beau roman de tout cela. Je le sus: cela
m'affligea; je crus, comme une personne raisonnable, qu'il falloit
m'observer, et cette observation me fit croire que je pourrois bien
aimer M. _de Gesvres_; j'étois dévote, et j'allois à confesse; je dis
d'abord tous mes petits péchés: enfin il fallut dire le gros péché;
j'eus de la peine à m'y résoudre; mais en fille bien élevée, je ne
voulus rien cacher. Je dis que j'aimois un jeune homme. Mon directeur
parut étonné, il me demanda quel âge il avoit. Je dis qu'il avoit onze
ans: il me demanda s'il m'aimoit, et s'il me l'avoit dit; je dis que
non; il continua ses questions. «Comment l'aimez-vous, me dit-il? Comme
moi-même, lui répondis-je. Mais me répliqua-t-il, l'aimez-vous autant
que Dieu?» Je me fâchai, et je trouvai fort mauvais qu'il m'en
soupçonnât. Il se mit à rire, et me dit qu'il n'y avoit point de
pénitence pour un pareil péché; que je n'avois qu'à continuer d'être
toujours bien sage, et de n'être jamais seule avec un homme; que c'étoit
tout ce qu'il avoit à me dire pour l'heure. Je conviendrai encore qu'un
jour, j'avois alors douze ans, lui de quatorze à quinze, il parloit avec
transport qu'il feroit la campagne prochaine; je me sentis choquée
qu'il n'eût pas de regret de me quitter, et je lui dis avec aigreur: «ce
discours est bien désobligeant pour nous». Il m'en fit des excuses, et
nous disputâmes long-temps là-dessus. Voilà ce qu'il y a jamais eu de
plus fort entre nous. Je crois qu'il avoit autant de goût pour moi, que
j'en avois pour lui. Nous étions tous deux très-innocens, moi dévote,
lui autre chose. Voilà la fin du roman. Depuis ce temps-là, nous nous
sommes rappelé nos jeunes ans, sans cependant nous trop étendre; la
matière étoit délicate, soit plaisanterie, soit sérieusement; le sujet
et nos âges me justifieront-ils, Madame? voilà la vérité pure. Pour
celui qui l'a dit, c'est assurément _Bedevolle_; il porte son esprit
tracassier dans tous les pays qu'il habite. Vous devriez toujours
prendre ma défense, et me conserver l'estime du public. Savez-vous bien
que je suis réellement piquée et en colère des soupçons que vous avez de
moi? Il faut que vous ne m'aimiez pas autant que je m'en étois flattée.
Quoi! Madame, vous me croiriez capable de vous tromper! Je vous ai fait
l'aveu de toutes mes foiblesses; elles sont bien grandes; mais jamais je
n'ai pu aimer qui je ne pouvois estimer. Si ma raison n'a pu vaincre ma
passion, mon cœur ne pouvoit être séduit que par la vertu, ou par tout
ce qui en avoit l'apparence. Je conviens, avec douleur, que vous ne
pouvez arracher de mon cœur l'amour le plus violent; mais soyez assurée
que je sens toutes les obligations que je vous ai, et que je ne varierai
jamais sur les sentimens tendres que je vous ai voués. Ma reconnoissance
égale mon amitié et mon estime pour vous. Vous êtes la personne la plus
respectable et la plus aimable que je connoisse. Je vous proteste que
l'on est bien éloigné de chercher à rompre cette confiance que j'ai pour
vous. Le chevalier vous aime et vous respecte infiniment; il s'attendrit
quand je parle du malheur que j'ai d'être séparée de vous, et quelque
crainte que l'on ait de me perdre, l'estime est plus forte. Quand je
lui ai raconté les conversations que j'avois eues avec vous, je l'ai
fait pleurer, et tout ce qu'il disoit étoit: «hélas! j'ai couru de
furieux risques.» Il paroissoit très-inquiet que cela n'eût diminué mon
goût pour lui, sentant que cela en étoit bien capable; il me remercia
après cela, de la façon du monde la plus touchante, de l'aimer encore.
Vous n'ignorez pas le fruit des soins que l'on avoit pris pour nous
désunir et pour me perdre. Le chevalier a trop de délicatesse, pour que
l'aversion et le mépris ne fussent pas la récompense de ces âmes basses.
Jugez ce que le contraire a dû faire. On a été bien éloigné de vous
attribuer le refroidissement de mes lettres, pendant mon séjour en
Bourgogne: il tomboit sur la _gentille Bourguignonne_, et croyoit que la
maréchale me disoit du mal de lui. Son attachement devient tous les
jours plus fort: ma maladie l'a mis dans des inquiétudes si terribles,
qu'il faisoit pitié à tout le monde, et on venoit me rendre ses
discours. En vérité, vous en auriez pleuré, Madame, aussi bien que moi.
Il étoit dans des frayeurs énormes que je ne mourusse. Il n'étoit pas
possible, disoit-il, qu'il pût résister à ce malheur. Sa douleur et sa
tristesse étoient si grandes, que je le consolois, et je cachois mes
maux, tant que je le pouvois; il avoit toujours les larmes aux yeux; je
n'osois le regarder, il m'attendrissoit trop. Madame _de Ferriol_ me
demanda un jour si je l'avois ensorcelé; je lui répondis: «le charme
dont je me suis servie, est d'aimer malgré moi, et de lui rendre la vie
du monde la plus douce». L'envie lui fit faire la question, et la malice
me fit répondre. Voilà, Madame, ce que vous m'avez demandé; mon cœur est
à découvert. Je passe sous silence mes remords; ma raison m'en fait
naître; lui et ma passion les étouffent. Quelques rayons d'espérance
d'une fin, d'une conclusion, aident bien à m'égarer; mais il n'est pas à
mon pouvoir de les abandonner. Adieu, Madame, je n'en puis plus. Voilà
une longue lettre, pour une personne aussi foible que moi.



LETTRE XXX.

Paris, 1727.


J'ai consulté M. _Silva_ et M. _Gervais_ pour vous, Madame; ils veulent
que vous vous fassiez saigner souvent, et que vous alliez absolument à
des bains chauds. Comme votre santé m'est plus chère que ma propre vie,
je n'ai pas oublié un mot de ce qu'ils m'ont dit. Au nom de Dieu, faites
ce qu'il faut pour vous procurer une bonne santé! Dieu l'ordonne, vos
parens le désirent ardemment, et vos amis, à la tête desquels je veux
être, se mettent à vos genoux. Ne me donnez point pour raison celle de
la dépense. Je connois la noblesse de votre cœur, et je sais les motifs
vertueux qui vous rendent si ménagère; mais les hommes, qui ne sont pas
capables de sentimens si délicats, qui rapportent tout à eux, vous
accuseront d'un goût pour l'épargne. Cela seroit injuste, je l'avoue;
mais il faut vivre avec ces hommes. Laissez moins de bien à vos
héritiers, et donnez-leur un bien plus précieux, qui est votre santé,
votre vie: l'argent que vous économiserez, pour remédier à votre santé,
n'est fait que pour s'en servir. Je connois votre famille: ils
donneroient tous une partie de leurs jours pour prolonger les vôtres. Je
vous dis tout cela avec une vivacité qui ne peut vous déplaire, puisque
c'est l'intérêt le plus vif et le plus tendre qui le dicte à ma plume;
et il est difficile de se modérer, quand on est occupé, comme je le
suis, d'une amie telle que vous, et dont la santé me tient au cœur.
Promettez-moi donc que vous ferez les remèdes nécessaires. Songez, et
soyez bien convaincue que si vous êtes mieux, je serai indubitablement
soulagée. Je me chagrine et m'attendris pour vous; je ne puis penser à
vous que je n'aie le cœur gros. La crainte et la douleur étouffent des
souvenirs qui me plairoient. Laissez-moi penser à vous doucement. Enfin,
si vous m'aimez, faites votre possible pour guérir.

Il faut que je vous parle de mon foible corps; il est bien foible, je ne
puis me remettre de ma furieuse maladie, je ne reprends point le
sommeil, j'ai été trente-sept heures sans fermer les paupières, et
très-souvent je ne m'endors qu'à sept heures du matin. Vous jugez bien
si je peux reprendre mes forces; j'ai de la diarrhée depuis quelques
jours. Les médecins ne comprennent pas trop mon mal, ils disent que
jamais on n'a eu une fluxion de poitrine sans cracher. Il est vrai que
j'ai eu de l'oppression, et que j'en ai encore beaucoup. Je suis
extrêmement maigrie; mon changement ne paroît pas autant quand je suis
habillée. Je ne suis pas jaune, mais fort pâle; je n'ai pas les yeux
mauvais: avec une coiffure avancée, je suis encore assez bien; mais le
déshabillé n'est pas tentant, et mes pauvres bras, qui, même dans leur
embonpoint, ont toujours été vilains et plais, sont comme deux
cotterets. Vous auriez été flattée de l'amitié que tout le monde a
témoignée pour une personne que vous honorez de votre tendresse, si vous
aviez été témoin de tout ce qui s'est passé pendant que je fus en
danger: tous mes amis et les domestiques fondoient en larmes; et quand
j'ai été hors de danger (j'ignorois y avoir été), ils vinrent tous à la
fois, avec des larmes de joie, me féliciter. Je fus attendrie au point
qu'ils craignoient d'avoir commis une indiscrétion. Que seriez-vous
devenue, vous, Madame, qui avez, tant de bonté pour moi, si vous aviez
été là? Il y a deux de mes amies qui étoient dans la chambre, qui n'y
purent tenir. Tout cela m'a été conté depuis. La pauvre _Sophie_ a
souffert tout ce qu'il est possible de souffrir; elle craignoit de
m'alarmer, elle vouloit avoir l'air assurée; elle faisoit tout ce
qu'elle pouvoit pour ne pas pleurer. Vous savez combien elle est pieuse;
elle étoit inquiète pour mon âme, d'autant que _Silva_ étoit furieux
que l'on ne m'eût pas confessée. Il est vrai que sans avoir la certitude
que j'étois en danger, je l'avois demandé à madame _de Ferriol_, qui fit
une autre scène. Elle radote; elle ne fut occupée que du jansénisme.
Dans ce moment, au lieu de chercher un peu à me rassurer, elle saisit
avec vivacité la première parole que je lui dis, pour me donner son
confesseur, et que je n'en prisse point d'autre; je lui répondis d'une
façon qui auroit fait rentrer une autre personne en elle-même. J'avoue
que dans ce moment je fus plus indignée qu'effrayée; mais je m'aperçus
que tout ce que je lui disois étoit inutile; c'étoit semer des
marguerites devant des pourceaux; elle ne sentoit rien que le plaisir
d'avoir escamoté ma confession à un janséniste; elle trouva le triomphe
si beau, qu'elle en devint insolente, et dit à sa femme de chambre des
choses si piquantes sur _Sophie_, parce qu'elle ne m'avoit pas parlé de
son confesseur, que cette fille fondit en larmes, en lui disant qu'elle
et _Sophie_ étoient assez affligées, pour qu'elles méritassent plus de
consolations que de gronderies; que ma femme de chambre, il est vrai,
avoit eu plus d'amour pour ma vie que pour mon âme; qu'elle se
reprochoit ces sentimens, et qu'elle étoit très-soulagée de voir que
j'aurois les secours de l'âme, sans qu'elle eût eu la douleur de me
l'apprendre. Que dites-vous de cette scène et de la tendresse de cette
bonne dame? Mais l'on conserve toujours son caractère: s'il avoit fallu
aller quatre heures à pied, pour me chercher un remède, elle y auroit
été avec joie; mais les réflexions tendres et délicates, les sentimens
du cœur nuls; elle étoit fâchée, comme nous le sommes d'un indifférent
qui ne nous fait point oublier le reste; elle n'étoit occupée que de la
colère qu'elle prétendoit que son frère auroit que je fusse morte entre
les mains d'un janséniste: chose dont je crois qu'il se seroit peu
soucié; mais elle s'étoit figuré qu'il lui en auroit su mauvais gré, et
l'en auroit déshéritée. Vous direz peut-être que je m'imagine tout cela.
Non, en vérité, j'ai trop vécu avec elle, pour ne la pas connoître, et
d'ailleurs, elle a trop peu de soin de me cacher son âme. J'attribue
tout ceci à une âme peu tendre et à un corps apoplectique et qui radote.
Cela ne me fera jamais oublier toutes les obligations que je lui ai, et
mon devoir; je lui rendrai tous les soins que je lui dois, aux dépens
même de mon sang. Mais, Madame, qu'il est différent d'agir par devoir ou
par tendresse. Cela a son bien: je serois trop malheureuse, si j'avois
pour elle la tendresse que j'ai pour vous. Dans l'état où elle est, il
faudroit m'enterrer avec elle.

Adieu, Madame, je finis cette longue épître, que je crois très-difficile
à déchiffrer. Madame _de Tencin_ m'aime à la folie. Qu'en croyez-vous?
Je voudrais bien qu'elle ne s'aperçut pas de l'éloignement que j'ai pour
elle: je me crois fausse, et quand je suis avec elle, je suis dans une
continuelle contrainte. J'embrasse le mari, les femmes, les enfans.
Permettez cette familiarité à votre _Aïssé_.

_P.S._ J'apprends dans ce moment que le roi vient d'ordonner que le
cimetière de Saint-Médard seroit fermé, avec défense de l'ouvrir que
pour enterrer. Comprenez-vous, Madame, qu'on ait permis, depuis près de
cinq ans, toutes les extravagances qui se sont faites et débitées sur le
tombeau de l'abbé _Pâris? Fontenelle_ nous assuroit l'autre jour, que
plus une opinion étoit ridicule, inconcevable, plus elle trouvoit de
sectateurs. Les hommes aiment le merveilleux; notre ami, M. _Carré de
Montgeron_[201], jure sur son salut, qu'il a vu des choses
surnaturelles. Le gros livre qu'il a présenté au roi, cite des guérisons
miraculeuses; aveugles-nés, boiteux, sourds, muets; appuyé de
certificats authentiques, signés par des gens de probité reconnue. La
postérité aura de la peine à croire, que plus de vingt mille âmes aient
donné dans toutes ces extravagances. Le lendemain de la clôture du
cimetière, on trouva ces vers:

    De par le roi, défense à Dieu
    D'opérer miracle en ce lieu.



LETTRE XXXI.

Paris, 1732.


J'ai été encore très-incommodée; j'ai eu six jours la fièvre, des
douleurs effroyables dans tout le corps; je suis toujours fort oppressée
et foible; les genoux et les mains me font mal. Je me trouve mieux
aujourd'hui seulement, et je n'épargne pas les ports de lettres, étant
persuadée comme je le suis, Madame, de votre amitié et de votre bonté
pour moi. J'envoyai, étant encore bien malade, chez M. _S...._ le prier
de venir me voir, voulant lui demander de vos nouvelles, et qu'il vous
donnât des miennes. On ne me permit pas de lui parler, dont j'étois
outrée. Il est venu aujourd'hui; il m'a appris le mariage de
mademoiselle _Ducrest_ avec M. _Pictet_. Ah! le bon pays que vous
habitez, où l'on se marie, quand on s'est aimé, et quand on s'aime
encore. Plût à Dieu qu'on en fît autant ici! Faites-leur, s'il vous
plaît, mes complimens de félicitation. M. _S...._ m'a dit que vous vous
portiez assez bien, et que vous étiez à votre campagne, où vous vous
amusiez. Je me ressouviendrai toujours de tous les plaisirs que j'y ai
goûtés. Madame _de Ferriol_ revient de Sens, où elle a été très-malade,
d'une indigestion des plus dangereuses; elle est heureusement mieux;
mais si j'avois le malheur de la perdre, et que je lui survécusse,
sûrement vous me verriez établie à Pont-de-Vesle. Si je suis un peu
mieux, j'irai à Ablons: le changement d'air pourroit contribuer au
rétablissement de ma santé.

J'ai une tabatière admirable, que madame _de Parabère_ m'a donnée, et
que je voudrois bien vous faire voir; car quand j'ai quelque chose de
joli, je souhaiterois bien qu'il eût votre approbation; c'est une boîte
de jaspe sanguin, d'une beauté parfaite, montée en or par tout ce qu'il
y a de plus habile; la forme en est charmante. Elle l'avoit depuis cinq
à six ans, et l'autre jour, elle en parloit comme d'une boîte favorite.
Je dis malheureusement qu'elle étoit la mienne, que je n'avois jamais vu
un bijou de meilleur goût. Sur cela il n'y a ni prières, ni persécutions
qu'elle ne m'ait faites pour me la faire prendre; elle me menaça de la
donner au premier venu, si je la refusois: cette boîte vaut plus de cent
pistoles. Elle m'entretient, il n'y a point de semaines qu'elle ne me
fasse quelque présent, quelque soin que je prenne de l'éviter: je file
un meuble, elle m'envoie de la soie, afin que je n'en achète pas; elle
ne m'a vu cet été que de vieilles robes de taffetas de l'année
précédente, j'en ai trouvé une sur ma toilette, de taffetas broché,
charmant; une autre fois, c'est une toile peinte. En un mot, si cela est
agréable d'un côté, cela est à charge de l'autre. Elle a une amitié et
une complaisance pour moi, telle qu'on l'auroit pour une sœur chérie.
Pendant ma maladie, elle quittoit tout, pour venir passer des journées
auprès de moi; enfin, elle ne veut pas que j'en puisse aimer d'autres
plus qu'elle, hors le chevalier et vous: elle dit qu'il est juste, de
toute façon, que vous ayez la préférence, et nous parlons souvent de
vous. Je lui ai donné une grande idée de mon amie, et telle qu'elle la
mérite. Plût à Dieu qu'elle vous ressemblât, et qu'elle eût
quelques-unes de vos vertus! Elle est de ces personnes que le monde et
l'exemple ont gâtées, et qui n'ont point été assez heureuses pour
s'arracher au désordre. Elle est bonne, généreuse, a un très-bon cœur;
mais elle a été abandonnée à l'amour, et elle a eu de bien mauvais
maîtres. Adieu, Madame; aimez-moi toujours un peu, et croyez que
personne ne vous est plus tendrement, ni plus respectueusement attaché.



LETTRE XXXII.

Paris, novembre 1732.


Je ne vous écris que deux mots, Madame, parce que mes forces sont bien
diminuées. J'ai été obligée d'écrire une assez longue lettre d'affaires;
mais je n'ai pas voulu tarder à vous donner de mes nouvelles. Je ne
doute point de vos bontés pour moi, et que vous seriez en peine, si vous
étiez plus long-temps sans en recevoir; j'ai moins de fièvre depuis
trois jours, et suis un peu moins foible. Je suis presque toujours sur
un lit, et quand je me lève, je me mets sur un canapé. Je prends du lait
qui passe assez bien. Si cela pouvoit ne pas aller plus mal pendant une
quinzaine de jours, _Silva_ auroit de l'espérance; ma maladie me ruine,
et l'avarice est devenue sordide. Si cela continue, nous verrons le
second volume de madame _Tardieu_, qui se faisoit des jupons des thèses
que l'on donnoit à son mari. Je vous parlerai dans quelque temps plus
amplement sur l'état de mon âme. J'espère que vous serez contente: il
faut pourtant que je vous dise que rien n'approche de l'état de douleur
et de crainte où l'on est: cela vous feroit pitié; tout le monde en est
si touché, que l'on n'est occupé qu'à le rassurer. Il croit qu'à force
de libéralités, il rachètera ma vie; il en donne à toute la maison,
jusqu'à ma vache, à qui il a acheté du foin; il donne à l'un de quoi
faire apprendre un métier à son enfant; à l'autre, pour avoir des
palatines et des rubans; à tout ce qui se rencontre et se présente
devant lui: cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi
tout cela étoit bon, il m'a répondu «à obliger tout ce qui vous
environne à avoir soin de vous.» Pour moi, il n'y a sorte de tourment,
de persécution qu'il ne me fasse éprouver pour me faire accepter cent
pistoles; il a eu recours à mes amis, pour me le persuader; enfin, il me
les a fallu prendre; mais je les ai remises à une personne qui les lui
rendra après ma mort. Assurément, je n'y toucherai point; je demanderai
plutôt l'aumône que de ne pas les rendre. Je vous ferois rire, si je
vous contois les frayeurs qu'il a que je ne parle; _Silva_ me l'a
défendu sous peine de mort. Ma pauvre _Sophie_, comme vous le jugez
bien, ne me quitte ni jour, ni nuit. Cet homme-là la mettroit dans son
cœur, s'il pouvoit; il est outré de n'oser lui donner de l'argent; il
tourne autour du pot; il trouve cependant quelques expédiens. Si vous le
connoissiez, vous en seriez étonnée; car il est naturellement distrait,
et ne connoît point les petits soins: pour la générosité, elle est au
souverain degré; il se donne la torture pour trouver des moyens de
donner, et il finit toujours par vouloir donner de l'argent; il frappe
du pied, et se lamente de n'avoir point d'invention; il envie
l'imagination du tiers et du quart, qui savent imaginer des
galanteries; enfin, il retourne à son quartier, et j'aurai la liberté de
parler; les femmes ne peuvent s'en passer, et je l'éprouve. Adieu,
Madame, votre _Aïssé_ vous aime au-delà de l'expression. Vous la trouvez
trop sensible et trop peu détachée; mais qu'il est difficile d'éteindre
une passion aussi violente, et qui est entretenue par le retour le plus
tendre, le plus vif et le plus flatteur! Mais, Madame, les efforts que
je fais, aidés de la grâce, me feront surmonter toutes mes foiblesses.



LETTRE XXXIII.

Paris, 1732.


On dit que je suis mieux: non que je trouve du soulagement; je crache
des horreurs, et je ne dors que par art; je suis tous les jours plus
maigre et plus foible. Le lait commence, non pas à me dégoûter, car je
le prends toujours avec plaisir, mais il me surcharge. Je ne puis dire
que l'état de mon corps soit bien douloureux; car je ne souffre presque
pas: un peu d'oppression et des malaises. D'ailleurs, je n'ai point de
ces maladies aiguës. Je me trouve anéantie. Pour les douleurs de l'âme,
elles sont cruelles. Je ne puis vous dire combien me coûte le sacrifice
que je fais: il me tue; mais j'espère en la miséricorde de Dieu; il me
donnera des forces. On ne peut le tromper; ainsi, comme il sait ma bonne
volonté et tout ce que je sens, il me tirera d'embarras. Enfin, mon
parti est pris: aussitôt que je pourrai sortir, j'irai rendre compte de
mes fautes. Je ne veux aucune ostentation, et je ne changerai que
très-peu de chose à ma conduite extérieure. J'ai des raisons pour en
agir avec tout le secret du monde: premièrement pour madame _de
Ferriol_, qui me feroit tourner la tête pour un directeur moliniste; et
madame _de Tencin_, qui intrigueroit pour cela. D'ailleurs, madame iroit
de maison en maison ramasser toutes les dévotes de profession qui
m'accableroient; et, outre tout cela, j'ai des ménagemens à garder avec
qui vous savez. Il m'a parlé là-dessus avec toute la raison et l'amitié
possibles. Tous ses bons procédés, sa façon délicate de penser, m'aimant
pour moi-même, l'intérêt de la pauvre petite, à qui on ne pourroit
donner un état: tout cela m'engage à beaucoup de ménagement avec lui.
Mes remords, depuis long-temps, me tourmentent; l'exécution me
soutiendra. Si le chevalier ne me tient pas ce qu'il m'a promis, je ne
le verrai plus. Voilà, Madame, mes résolutions, que je tiendrai. Je ne
doute pas qu'elles n'abrègent ma vie, s'il en faut venir aux extrémités.
Jamais passion n'a été si violente, et je puis dire qu'elle est aussi
forte de son côté. Ce sont des inquiétudes et des agitations si vraies,
si touchantes, que cela fait venir les larmes aux yeux à tous ceux qui
en sont témoins. Adieu, Madame, je me flatte, comme vous voyez, en vous
contant tout cela, de vos bontés et de votre indulgence. Mais soyez
persuadée que, si votre _Aïssé_ vit, elle se rendra digne d'une amitié
dont elle sent bien tout le prix.



LETTRE XXXIV.

Paris, 1733.


Vous m'avez ordonné de vous donner souvent de mes nouvelles. J'obéis de
bon cœur; car il n'y a rien dans le monde que je révère, que j'estime et
que j'honore autant que vous. Rien ne m'empêche de me livrer à ce
goût-là: il est innocent, il est juste. Comment n'aimerois je pas
quelqu'un qui m'a appris à connoître la vertu, et qui a fait ses efforts
pour me la faire pratiquer; qui a balancé en moi la passion la plus
forte? Enfin, Madame, soyez récompensée de vos bonnes œuvres. Je me
rends à mon créateur; je travaille de très-bonne foi à me défaire de ma
passion, et je suis très-résolue à abandonner mes erreurs. Si vous
perdez la personne du monde qui vous est le plus attachée, songez que
vous avez travaillé à la rendre heureuse dans l'autre vie. Après vous
avoir parlé des dispositions de mon âme, je vous rendrai compte de
l'état de mon corps. Je continue de cracher, de tousser et de maigrir.
Le lait passe assez bien; mais il ne fait pas les progrès que, depuis
près de deux mois, il devoit faire. Je viens de me ressouvenir qu'une
religieuse des Nouvelles-Catholiques de mon âge, et pour laquelle
j'avois beaucoup d'amitié, est morte de la même maladie. Cette idée de
la mort m'afflige moins que vous ne pensez. Je me trouve trop heureuse
que Dieu m'ait fait la grâce de me reconnoître, et je vais travailler à
mettre à profit le temps qui me reste. Après tout, ma chère amie, un peu
plutôt, un peu plus tard, qu'est-ce que la vie? Personne ne devoit être
plus heureuse que moi, et je ne l'étois point. Ma mauvaise conduite
m'avoit rendue misérable: j'ai été le jouet des passions, emportée et
gouvernée par elles. Mes remords, les chagrins de mes amies, leur
éloignement, une santé presque toujours mauvaise; enfin personne ne sait
mieux que vous, Madame, combien une vie douloureuse est pénible. Adieu,
chère amie, aimez-moi, et priez pour le repos de mon âme, soit en ce
monde ou en l'autre. J'embrasse mesdames vos filles.



LETTRE XXXV.

Paris, 1733.


J'ai reçu cet après-midi votre lettre, Madame, qui m'a donné un vrai
plaisir. Ma santé est toujours de même; et la saison est très-peu propre
pour attendre des succès des remèdes. Vous me demandez si je suis
changée; je le suis très-fort: mes yeux sont d'un gris brun jaune, le
tour de ma bouche maigri et marqué, pâle et abattue. Pour le corps, je
n'ai plus que la peau et les os; si je mettois du rouge, cela me
ranimeroit: la physionomie est moins changée qu'elle ne devroit être;
mes lèvres ne sont pas pâles: en un mot, c'est une vilaine chose qu'un
corps maigre. A l'égard de mon âme, j'espère que dimanche prochain, elle
sera délivrée de toutes ses impuretés; je m'accuserai de toutes mes
fautes. J'ai eu une scène bien touchante hier. Je vous envoie une copie
d'une lettre que l'on m'a rendue en réponse d'une que j'avois écrite,
remplie de sentimens d'amitié, de détachement et de ma résolution. Comme
on me la rendit soi-même, je ne la lus pas sur-le-champ. Nous parlâmes
sur cette matière; vous auriez fondu en larmes aussi bien que nous; mais
cette scène ne dérange point mes projets, et on ne cherche pas à les
déranger. Vous serez étonnée, quand je vous dirai que mes confidentes et
les instrumens de ma conversion sont mon amant, mesdames _de Parabère_
et _du Deffant_, et que celle dont je me cache le plus, c'est celle que
je devrois regarder comme ma mère. Enfin, madame _de Parabère_ l'emmène
dimanche, et madame _du Deffant_ est celle qui m'a indiqué le P.
_Bourceaux_, dont je ne doute pas que vous n'ayez entendu parler; il a
beaucoup d'esprit, bien de la connoissance du monde et du cœur humain;
il est sage, et ne se pique point d'être un directeur à la mode. Vous
êtes surprise, je le vois, du choix de mes confidentes; elles sont mes
gardes, et sur-tout madame _de Parabère_ qui ne me quitte presque point,
et a pour moi une amitié étonnante; elle m'accable de soins, de bontés
et de présens. Elle, ses gens, tout ce qu'elle possède, j'en dispose
comme elle, et plus qu'elle; elle se renferme chez moi toute seule et se
prive de voir ses amis; elle me sert sans m'approuver, ni me
désapprouver, c'est-à-dire, elle m'a écoutée avec amitié, m'a offert son
carrosse pour envoyer chercher le P. _Bourceaux_, et comme je vous l'ai
dit, elle emmène madame _de Ferriol_, pour que je puisse être
tranquille; madame _du Deffant_, sans avoir ma façon de penser, m'a
proposé elle-même son confesseur; je ne doute point que ce qui se passe
sous leurs yeux ne jette quelqu'étincelle de conversion dans leur âme.
Dieu le veuille! Adieu, madame: j'ai tant de joie à causer avec vous,
que je ne puis vous quitter. Hélas! il faudra bien.

_Lettre du Chevalier à mademoiselle_ AÏSSÉ.

«Votre lettre, ma chère _Aïssé_, me touche bien plus qu'elle ne me
fâche; elle a un air de vérité, et une odeur de vertu à laquelle je ne
puis résister; je ne me plains de rien, puisque vous me promettez de
m'aimer toujours. J'avoue que je ne suis pas dans les principes où vous
êtes; mais, Dieu merci, je suis encore plus éloigné de l'esprit de
prosélytisme, et je trouve très-juste que chacun se conduise suivant les
lumières de sa conscience. Soyez tranquille, soyez heureuse, ma chère
_Aïssé_, il ne m'importe des moyens: ils me paroîtront tous
supportables, pourvu qu'ils ne me chassent pas de votre cœur. Vous
verrez par ma conduite que je mérite vos bontés. Eh! pourquoi ne
m'aimeriez-vous plus, puisque c'est votre sincérité, c'est la pureté de
votre âme qui m'attache à vous? Je vous l'ai dit mille fois, et vous
verrez que je ne vous trompe pas; mais est-il juste que vous attendiez
que les effets vous aient prouvé ce que je dis, pour le croire? Ne me
connoissez-vous pas assez pour avoir en moi cette confiance qu'inspire
toujours la vérité aux gens qui sont capables de la sentir. Soyez, dès
ce moment, persuadée que je vous aime, ma chère _Aïssé_, aussi
tendrement qu'il est possible, aussi purement que vous pouvez le
désirer; croyez sur-tout que je suis plus éloigné que vous-même, de
prendre jamais d'autre engagement. Je trouve qu'il ne doit rien manquer
à mon bonheur, tant que vous me permettrez de vous voir, et de me
flatter que vous me regarderez comme l'homme du monde qui vous est le
plus attaché. Je vous verrai demain, et ce sera moi-même qui vous
rendrai cette lettre. J'ai mieux aimé vous écrire que de vous parler,
parce que je sens que je ne pourrois traiter avec vous la matière, sans
perdre contenance. Je suis encore trop sensible; mais je ne veux être
que ce que vous voulez que je sois; et dans le parti que vous avez pris,
il suffit de vous assurer de ma soumission et de la constance de mon
attachement, dans tous les termes où il vous plaira de le réduire, sans
vous laisser voir des larmes que je ne pourrois empêcher de couler, mais
que je désavoue, puisque vous m'assurez que vous aurez toujours pour moi
de l'amitié. J'ose le croire, ma chère _Aïssé_, non-seulement parce que
je sais que vous êtes sincère, mais encore parce que je suis persuadé
qu'il est impossible qu'un attachement aussi tendre, aussi fidèle, aussi
délicat que le mien, ne fasse pas l'impression qu'il doit faire sur un
cœur comme le vôtre.»



LETTRE XXXVI.

Paris, 1733.


Je ne puis causer long-temps avec vous aujourd'hui; mais je vous dirai
ce qui mettra le comble à vos souhaits; j'ai, Dieu merci, exécuté ce que
je vous avois mandé, je suis comblée; ma tranquillité n'est plus que
trop grande; car je ne me sens pas assez repentante de mes fautes; mais
je suis dans la ferme résolution de ne plus succomber, si Dieu ne me
retire pas sitôt à lui. Je ne souhaite plus la vie que pour remplir mes
devoirs, et me conduire d'une façon qui puisse mériter la miséricorde de
ce bon père. Il y aura demain huit jours que le Père _Bourceaux_ a reçu
ma confession. La démarche que j'ai faite a donné à mon âme un calme que
je n'aurois point, si j'étois restée dans mes égaremens; j'aurois avec
l'objet d'une mort présente, les remords, qui m'auroient rendue bien
malheureuse dans ces derniers instans: je suis dans un tel état de
foiblesse, que je ne puis sortir de mon lit; je m'enrhume à tous les
momens. Mon médecin a pour moi des attentions étonnantes, il est mon
ami, je suis bienheureuse en tout: tout ce qui est autour de moi, me
sert avec affection: la pauvre _Sophie_ a des soins étonnans de mon
corps et de mon âme; elle m'a donné de si bons exemples, qu'elle m'a
presque forcée à devenir plus sage; elle ne m'a point prêchée; son
exemple et son silence ont eu plus d'éloquence que tous les sermons du
monde; elle est affligée jusqu'au fond du cœur; elle ne manquera jamais
de rien, quand elle m'aura perdue[202]. Tous mes amis l'aiment beaucoup,
et en auront soin. J'espère qu'elle n'en aura pas besoin. J'ai la
consolation de lui laisser du pain. Je ne vous parle point du
chevalier; il est au désespoir de me voir aussi mal; jamais on n'a vu
une passion aussi violente, plus de délicatesse, plus de sentiment, plus
de noblesse et de générosité. Je ne suis point inquiète de la pauvre
petite: elle a un ami et un protecteur, qui l'aime tendrement. Adieu, ma
chère Madame, je n'ai plus la force d'écrire. C'est encore pour moi une
douceur infinie de penser à vous; mais je ne puis m'occuper de cette
joie, sans m'attendrir, ma chère amie. La vie que j'ai menée, a été bien
misérable: ai-je jamais joui d'un instant de joie? je ne pouvois être
avec moi-même, je craignois de penser; mes remords ne m'ont jamais
abandonnée depuis le moment où j'ai commencé à ouvrir les yeux sur mes
égaremens. Pourquoi serois-je effrayée de la séparation de mon âme,
puisque je suis persuadée que Dieu est tout bon, et que le moment où je
jouirai du bonheur, sera celui où je quitterai ce misérable corps?

FIN.


ERRATUM IMPORTANT.


C'est d'après de faux renseignemens que dans cette édition et dans la
précédente, nous avons avancé que les lettres de mademoiselle _Aïssé_
étoient adressées à madame _Saladin_, femme du résident de Genève à
Paris. Au moment où l'on achevoit l'impression de ce recueil, nous avons
appris que la personne à qui mademoiselle _Aïssé_ écrivoit, étoit madame
_Calendrini_, de Genève, dont le mari avoit habité Paris pour ses
affaires, et non pas pour celles de la république. Ce fait est confirmé
par le passage d'une lettre de _Voltaire_ à M. _d'Argental_, (v. la
_Correspondance générale_ de _Voltaire_, tome 6, page 96 de l'édition de
Kelh, in-12.) Le lecteur voudra donc bien substituer le nom de
_Calendrini_ ou _Calendrin_, comme l'écrit _Voltaire_, au nom de
_Saladin_, partout où ce dernier se trouve écrit, soit dans la notice
qui précède les lettres de mademoiselle _Aïssé_, soit dans les lettres
mêmes.


FOOTNOTES:

[1] _Voyez_ le numéro du journal _des Débats_ du 3 messidor an XIII.

[2] Depuis plusieurs années, on a réuni aux Lettres de madame _de
Sévigné_ celles de mesdames _de Coulanges_ et _de la Fayette_. Cette
partie de notre collection fera un double emploi peu considérable pour
ceux qui ont des éditions récentes de madame _de Sévigné_; et ceux qui
n'ont que des éditions antérieures, seront sans doute bien aises de
pouvoir les compléter au moyen de notre recueil.

[3] Caractères de _La Bruyère_, chap. Ier. _des Ouvrages de
l'Esprit_.

[4] _Abrégé Chronologique de l'Histoire de France_, tom. 3, p. 846.

[5] Lettre de madame _de Sévigné_ à madame _de Grignan_, du 8 octobre
1679.

[6] Cette phrase est une preuve que toutes les Lettres de madame _de
Villars_ à madame _de Coulanges_ n'ont pas été conservées; elle ne se
trouve dans aucune de celles qui nous restent.

[7] Lettre de madame _de Sévigné_ à madame _de Grignan_, du 28 février
1680.

[8] Littéralement, _prendre le soleil_.

[9] Gouverneur du Milanais, conseiller d'état, président du conseil des
ordres et grand écuyer de la reine.

[10] Père de la princesse _d'Harcourt_.

[11] C'est une espèce de panier.

[12] Coussin.

[13] La marquise _del Carpio_, femme du marquis _de Liche_, alors
ambassadeur à Rome.

[14] Apparitions.

[15] Les ambassadrices d'Allemagne et de Danemarck.

[16] Fille de madame _de Sévigné_.

[17] Donner ou faire place.

[18] François, duc _de la Rochefoucauld_, prince _de Marsillac_, etc.
auteur des _Maximes_ et des _Mémoires_, etc. mort le 17 mars 1680. Il a
eu cinq garçons et trois filles.

[19] Les quatre Rois sont:

_Charles-Quint_, Empereur.

_Philippe II._

_Philippe III._

_Philippe IV._


[20] Le marquis _de Ligneville_.

[21] _Charlotte-Elisabeth_ de Bavière, princesse palatine, seconde femme
de _Monsieur_.

[22] M. et madame _de Villars_ avoient tous deux 55 ans. Il mourut en
1698; elle en 1706.

[23] Madame _de Coulanges_ avoit pourtant 49 ans.

[24] Le maréchal son fils étoit âgé de 28 à 29 ans.

[25] Fille aînée de _Henri II_ et de _Catherine de Médicis_, femme de
_Philippe II_, roi d'Espagne. Elle mourut le 3 octobre 1568, en couche,
non sans soupçon de poison.

[26] Fils de _Philippe II_, exécuté le 24 juillet 1568. Il avoit demandé
et obtenu la princesse _Elisabeth_; mais le roi, étant devenu veuf, la
prit pour lui.

[27] De la maison de Portugal.

[28] Château royal de Ségovie.

[29] Selon le proverbe, _que ce qui est violent ne dure pas_.

[30] Place publique de la ville de Lyon.

[31] François _de Neuville_, marquis, puis duc _de Villeroi_, pair et
maréchal de France.

[32] De la charge de grand-maître de la Garde-robe.

[33] Château de la maison de _Villeroi_, à quatre lieues de Lyon.

[34] M. _de Louvois_, ministre.

[35] A M. _de Corbinelli_.

[36] Le prince _d'Orange_ fut obligé de lever le siége de Charleroi le
22 décembre 1672.

[37] Madame _de Coulanges_ étoit nièce de la femme de M. _le Tellier_,
depuis chancelier de France.

[38] Charles _de Brancas_, père de la princesse _d'Harcourt_, et
chevalier d'honneur de la reine Anne _d'Autriche_.

[39] Madame _de Richelieu_.

[40] Capitaine des Gendarmes Dauphin.

[41] M. _de Sévigné_ étoit guidon des Gendarmes Dauphin.

[42] Tragédie de _Racine_, représentée, pour la première fois, en
janvier 1673.

[43] _De Retz_.

[44] Selon la manière de prononcer de madame _de Ludre_.

[45] Madame _de Sévigné_ nommoit ainsi la fille de madame _de Grignan_,
qui étoit née le 15 novembre 1670.

[46] Madame _de Montespan_.

[47] Le roi.

[48] M. _de Sévigné_.

[49] Madame _de Coulanges_ étoit cousine-germaine de M. _de Louvois_.

[50] Héros de roman.

[51] Il étoit question du mariage du marquis _de Grignan_, petit-fils de
madame _de Sévigné_, avec mademoiselle _de Saint-Amant_, qu'il épousa
peu de temps après.

[52] Fille de madame _de Grignan_, depuis marquise _de Simiane_.

[53] Mort le 5 décembre 1694, âgé de 64 ans.

[54] François _de Clermont-Tonnerre_, évêque et comte de Noyon.

[55] L'abbé _Testu_ avoit fait des stances chrétiennes sur divers
passages de l'Écriture et des Pères.

[56] C'est-à-dire, le mariage du marquis _de Grignan_ avec mademoiselle
_de Saint-Amant_.

[57] Marie _Stuard_, fille de Jacques II, roi d'Angleterre, et femme de
Guillaume III, roi d'Angleterre, lequel n'étoit connu alors en France
que sous le nom de prince _d'Orange_.

[58] Mort le 4 janvier 1695, âgé de 67 ans.

[59] Morte le 7 janvier 1695.

[60] M. _de Coulanges_ appeloit madame _de Louvois_ sa seconde femme.

[61] Pour sa charge de capitaine des gardes du corps de S. M.

[62] C'étoit _M. de Coulanges_.

[63] Ce mariage ne se fit point. Mademoiselle _de Croissi_ fut mariée,
en 1696, au marquis _de Bouzoles_; et le comte _de Tillières_ épousa, en
1699, mademoiselle _du Gué de Bagnols_, nièce de madame _de Coulanges_.

[64] De l'archevêché de Cambrai.

[65] Madame _de Sévigné_ étoit la marraine du chevalier _de Sanzei_.

[66] Cette lettre et la précédente étoient écrites sur des feuilles
volantes d'un très-petit papier.

[67] Le gouvernement de Bretagne fut donné à feu M. le comte _de
Toulouse_, et celui de Guyenne à M. le duc _de Chaulnes_.

[68] M. _de Poissi_ n'épousa point mademoiselle _de Beaumelet_, et ne se
maria qu'en 1698 avee mademoiselle _de Varangeville_.

[69] L'abbé _Duguet_, auteur de l'_Institution d'un Prince_.

[70] A cause de l'extrême dévotion de madame _de la Sablière_, à qui
cette maison appartenoit auparavant.

[71] Par le P. _de la Rue_, jésuite.

[72] _Guillaume III_, roi d'Angleterre.

[73] La marquise _de Grignan_.

[74] Le duc _du Lude_.

[75] L'abbé _de Rancé_.

[76] Intendant de l'armée de Flandre.

[77] Anne-Françoise _de Loménie_, femme de Louis _Boucherat_, chancelier
de France.

[78] Allusion au père _de la Chaise_, confesseur du roi.

[79] Achilles _de Harlai_, premier président du parlement de Paris.

[80] Madame _du Gué-Bagnols_.

[81] François _de Harlai de Chanvalon_, archevêque de Paris, mort à
Conflans près de Paris, le 6 d'août 1698, âgé de 70 ans.

[82] M. _de Fénélon_.

[83] C'étoit le maréchal _de Villeroi_ qui commandoit l'armée en ce
temps-là.

[84] Sœur de madame _de Montespan_.

[85] Allusion à ces vers du _Menteur_: Mais, puisque nous voici dedans
les Tuileries, Le séjour du beau monde et des galanteries.

[86] Louis-Antoine _de Noailles_, évêque de Châlons, depuis cardinal.

[87] M. _de Sanzei_, neveu de M. _de Coulanges_.

[88] Marguerite _le Tellier_, fille du marquis _de Louvois_, ministre de
la guerre.

[89] Ce mariage ne se fit point avec mademoiselle _de Clérembault_, mais
avec mademoiselle _de Duras_, fille du maréchal de ce nom, en 1696.

[90] Ce mariage ne se fit que le premier avril 1698.

[91] Madame la comtesse _de Grignan_.

[92] Depuis marquise _de Simiane_.

[93] C'est à l'occasion du mariage de mademoiselle _de Grignan_, qui
devoit bientôt épouser le marquis _de Simiane_.

[94] Louis-Marie-Armand _de Simiane de Gordes_, évêque de Langres, mort
le 21 novembre 1695.

[95] Catherine _de Rougé du Plessis-Bellière_.

[96] Nicolas-Charles _de Créqui_, marquis _de Blanchefort_, mort à
Tournai le 16 mars 1696, âgé de 27 ans.

[97] Claude _de Longueil_, marquis _de Poissi_ et _de Maisons_,
président à mortier au parlement de Paris.

[98] Louise _de Fieubet_, mère de M. _de Poissi_.

[99] Elle fut mariée, en 1699, au comte _de Tillières_.

[100] Sœur de madame _de Montespan_.

[101] Pauline Adhémar _de Monteil_, marquise _de Simiane_, et
petite-fille de madame _de Sévigné_.

[102] Madame _de Sévigné_, morte à Grignan peu de jours auparavant.

[103] De madame _de Sévigné_, grand'mère de madame _de Simiane_, et
bonne amie de madame _de Coulanges_, morte depuis environ six semaines.

[104] A cause de l'extrême tendresse de madame _de Sévigné_ pour madame
_de Grignan_, sa fille.

[105] La princesse _de Savoie_, qui devoit être dans peu duchesse _de
Bourgogne_, est appelée ici _la voisine_ de madame _de Simiane_, parce
qu'alors madame _de Simiane_ demeuroit en Provence.

[106] Il a déjà été remarqué que M. _de Coulanges_ appeloit madame _de
Louvois_ sa seconde femme.

[107] A cause de la proximité du Piémont et de la Provence.

[108] Dame d'honneur de madame la duchesse _de Bourgogne_.

[109] Madame _du Lude_ n'avoit point d'enfans.

[110] La mort de Charles II, roi d'Espagne, appela, par son testament,
M. le duc _d'Anjou_ à la succession entière de la monarchie d'Espagne.

[111] M. le duc _de Bourgogne_ et M. le duc _de Berri_, après avoir
accompagné le roi d'Espagne, leur frère, sur la frontière d'Espagne,
firent le voyage de Provence.

[112] _Philippe_, fils de France, frère unique de Louis XIV, mort à
Saint-Cloud le 9 de juin 1701, âgé de soixante ans et huit mois.

[113] Louise-Marie _de la Grange d'Acquien_, femme du marquis _de
Béthune_, et sœur de Marie-Casimire _de la Grange_, reine de Pologne.

[114] Madame _de Bracciane_ étoit fort vieille.

[115] Au combat de Chiari.

[116] Allusion à madame _de Bracciane_, qui, malgré son âge avancé,
conduisoit la reine d'Espagne.

[117] Marie-Antoinette _Servien_, morte le 26 janvier 1702.

[118] Madame _de Simiane_ n'avoit alors que 26 à 27 ans.

[119] Armand-Jean _du Plessis_, duc _de Richelieu_, épousa en troisièmes
noces, le 20 mars 1702, Marguerite-Thérèse _Rouillé_, veuve du marquis
_de Noailles_.

[120] Marie-Henriette _le Hardi_, fille unique du marquis _de la
Trousse_, lieutenant-général des armées du roi, chevalier des ordres de
sa majesté, et de Marguerite _de la Fond_, étoit veuve d'Amédée-Alphonse
_del Pozzo_, prince _de la Cisterne_.

[121] Terre située en Provence, sur le bord de la mer, et qui
appartenoit alors à la maison _de Grignan_.

[122] Jeanne _de Brehan_, marquise _de Sévigné_.

[123] Prêtre de l'Oratoire, d'un très grand mérite, qui demeuroit au
séminaire de Saint-Magloire.

[124] De M. _de Saci_, de l'académie françoise.

[125] Charles _d'Aubigné_, gouverneur de Berri, chevalier des ordres du
roi, frère de madame _de Maintenon_.

[126] Le combat d'Ekeren, donné le 30 juin 1704.

[127] M. _de Catinat_.

[128] M. _de Catinat_ s'étoit retiré à Saint-Gratien dans le voisinage
d'Ormesson.

[129] Célèbre prédicateur de l'Oratoire, depuis évêque de Clermont.

[130] Les mémoires dont il s'agit furent enfin imprimés à Paris en 1724,
avec privilège; 2 vol. in-12, et sans doute après la mort du neveu de
_Gourville_.

[131] A cause du maréchal _de Catinat_.

[132] Lieutenant de roi de la Bastille.

[133] La marquise _de Sévigné_.

[134] Maréchal _de Catinat_.

[135] Le a février.

[136] Marie-Charlotte _de Romillei de la Chesnelaye_.

[137] Allusion au livre du marquis _de l'Hôpital_, sur _les infiniment
petits_.

[138] Jean-François-Paul _de Créqui_, duc _de Lesdiguières_, mort à
Modène le 6 octobre 1703, âgé de 25 ans.

[139] A Ormesson.

[140] Mademoiselle _de Montalais_, fille d'honneur de madame
_Henriette-Anne d'Angleterre_.

[141] _Henriette-Anne d'Angleterre_, morte le 29 juin 1670.

[142] _Elisabeth-Charlotte_, palatine du Rhin, que _Monsieur_, frère
unique de _Louis XIV_, épousa en secondes noces le 21 novembre 1671.

[143] Gouvernante des enfans de _Monsieur_.

[144] _Marie-Louise le Loup de Bellenave_, veuve d'_Alexandre de
Choiseul_, comte _du Plessis_; et remariée depuis à _René Gillier de
Puygarreau_, marquis _de Clérembault_, premier écuyer de _Madame_,
duchesse d'_Orléans_.

[145] Madame _de Northumberland_.

[146] Gabrielle-Louise _de Saint-Simon_, duchesse _de Brissac_.

[147] Colombe _le Charron_, femme de César, duc _de Choiseul_, pair et
maréchal de France, et première dame d'honneur de _Madame_.

[148] Il ne faut pas confondre l'abbé _Testu_, dont il est parlé dans
ces lettres, avec un autre abbé _Testu_ qui avoit été aumônier ordinaire
de _Madame_, et qui étoit comme le premier de l'académie françoise:
celui dont il s'agit étoit un homme de beaucoup d'esprit et de
très-bonne compagnie.

[149] Les religieuses du Calvaire ont leur voile baissé au parloir,
excepté pour leurs proches parens, ou dans des cas particuliers.

[150] Madame _de Schomberg_ et madame _de Marans_ étoient logées dans la
même maison.

[151] Terre de madame _de Sévigné_, en Bretagne.

[152] C'est ce que madame _de Sévigné_ appeloit _l'approbation de ses
docteurs._

[153] Frère du maréchal _de Catinat_.

[154] François d'_Aubusson_, duc _de la Feuillade_; pair et maréchal de
France, gouverneur du Dauphiné, et père du dernier maréchal de ce nom.

[155] Tué au combat de Leuze, le 20 septembre 1691.

[156] Derniers vers de la pompe funèbre de _Voiture_, par _Sarrasin_.

[157] _L'enfer des femmes c'est la vieillesse_, disoit un jour le duc
_de la Rochefoucauld_ à mademoiselle _de l'Enclos_.

[158] M. _Turretin_, professeur en histoire ecclésiastique à Genève.

[159] _Malherbe,_ dans l'ode _à la reine-mère, sur sa bien-venue en
France._

[160] Le grand _Condé_ qui avoit été son amant.

[161] Le comte _de Guiche_.

[162] _Saint-Evremont_ étoit né le premier avril 1613, et mademoiselle
_de l'Enclos_ en mai 1616; il avoit trois ans plus qu'elle.

[163] Elle l'étoit en effet. Le comte _de Grammont_ ne mourut que le 10
janvier 1707, âgé de quatre-vingt-six ans.

[164] M. le comte _de Grammont_.

[165] Guillaume, cardinal _Dubois_, archevêque, duc de Cambrai, prince
du Saint-Empire, premier ministre sous la régence du duc _d'Orléans_, né
le 6 septembre 1656, et mort à Paris le 10 août 1723, âgé de
soixante-six ans, onze mois et quatre jours.

N'étant encore que l'abbé _Dubois_, il fut envoyé, en 1698, en
Angleterre, pour quelque négociation secrète de la cour de France avec
celle de Londres.

[166] M. l'abbé _de Hautefeuille_.

[167] La duchesse _de Mazarin_.

[168] Sur la mort de madame la duchesse _de Mazarin_, morte à Chelsey,
près de Londres, le 21 Juillet 1699, âgée de 76 ans.

[169] Ces lettres vont de l'année 1725 à l'anné 1733.

[170] Ablons, campagne près Paris.

[171] Pont-de-Vesle, terre en Bourgogne.

[172] Fils de madame de Ferriol.

[173] Autre fils de cette dame.

[174] Excellente actrice pour les pièces de _Marivaux_. (_Note de M._ de
Voltaire).

[175] Mademoiselle _Aïssé_ se trompe. Il étoit caissier de la compagnie
de la mer du Sud, et il se retira en France avec la caisse; il y a vécu
long-temps, avec plus de magnificence que de bonne réputation. (_G..._)

[176] La demoiselle en étoit folle. Ce mariage s'est fait contre l'aveu
des parens. (_Note de M._ de Voltaire).

[177] L'histoire est très-vraie. (_Note de M._ de Voltaire).

[178] Madame _de Prie_ étoit très-galante.

[179] M. _d'Argental_.

[180] La fille de mademoiselle _Aïssé_.

[181] M. _Tronchin_, conseiller d'état à Genève.

[182] _Martine_, Génevois, envoyé du Landgrave de Hesse, à Paris.

[183] Un parent vieux et riche dont madame _Saladin_ devoit hériter.

[184] M. _de Pont-de-Vesle_, lecteur du roi.

[185] Prédiction qui s'est confirmée. C'étoit une femme de beaucoup de
génie, d'esprit, et très-instruite. Elle parloit plusieurs langues; elle
étoit sœur du fameux milord _Bolingbrocke_. (_Note de M._ de Voltaire).

[186] L'archevêque _de Tencin_, frère de madame _de Tencin_.

[187] M. _Bertie_, conseiller au parlement.

[188] Gentilhomme provençal.

[189] _Villars-Chandieu_, officier général en France, ayant un régiment
Suisse.

[190] Le cardinal _de Fleury_ imagina, sous de certains prétextes, de
retrancher les rentes viagères. Cette opération ne fut pas faite
impartialement; plusieurs trouvèrent le moyen, avec de l'argent, d'en
être exempts.

(_Note de_ M. de Voltaire).

[191] Le cardinal _de Tencin_, qui présida le concile d'Embrun.

[192] Le cardinal _de Tencin_ et sa sœur.

[193] Frère de M. _d'Argental_.

[194] _La Fresnaye_, amant de madame _de Tencin_, qui, dit-on, l'avoit
ruiné; il se tua dans son cabinet. Il disoit dans son testament, que
s'il mouroit de mort violente, c'étoit elle qu'on devoit en accuser:
elle fut mise au châtelet, d'où elle sortit justifiée.(_Note de M. de
Voltaire_).

[195] Elle mourut entre mes bras, d'une inflammation d'entrailles; et ce
fut moi qui la fis ouvrir. Tout ce que dit mademoiselle _Aïssé_, sont
des bruits populaires qui n'ont aucun fondement. (_Note de l'écriture
même de M. de Voltaire et signée de lui_).

[196] Le cardinal _de Tencin_, archevêque de Lyon.

[197] Sa petite fille, au couvent.

[198] M. _de Bellegarde_, cadet sans fortune, fut ensuite en Pologne, où
il épousa la sœur du maréchal _de Saxe_, fille d'Aurore _de Konigsmark_.
Rien de plus vrai. (_Note de M._ de Voltaire).

_Voltaire_ a commis ici une petite erreur que nous allons rectifier. La
femme qu'épousa M. _de Bellegarde_, étoit bien sœur du maréchal _de
Saxe_, puisqu'ils avoient tous deux pour père _Auguste II_, roi de
Pologne; mais elle n'étoit point fille d'Aurore _de Konigsmark_, la mère
du maréchal: la sienne étoit une turque, dont _Auguste II_ eut aussi un
fils nommé le comte _de Rutowski_.

[199] Capitaine aux Gardes Suisses.

[200] M. _de Ferriol_, ambassadeur. _Aga_, mot turc qui signifie
gardien.

[201] M. _Carré de Montgeron_, conseiller au parlement.

[202] _Sophie_, à la mort de demoiselle _Aïssé_, s'est mise dans un
couvent.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Lettres de Mmes. de Villars, de Coulanges et de La Fayette, de Ninon de L'Enclos et de Mademoiselle Aïssé - accompagnées de notices bibliographiques, de notes - explicatives par Louis-Simon Auger" ***

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