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Title: Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)
Author: La Tour du Pin Gouvernet, Henriette Lucie Dillon, marquise de, 1770-1853
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)" ***

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by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)



JOURNAL D'UNE FEMME DE CINQUANTE ANS

1778-1815

Marquise de LA TOUR DU PIN

Publié par son arrière petit-fils le Colonel Comte AYMAR DE
LIEDEKERKE-BEAUFORT

TOME I

PARIS

MARC IMHAUS & RENÉ CHAPELOT ÉDITEURS

1913



TABLE DES MATIÈRES DU PREMIER TOME


PRÉFACE

CHAPITRE Ier

I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières
années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son
père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa
mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier
et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de
Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce
expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la
paysanne Marguerite.--IV. Mœurs de la société, à la fin du XVIIIe
siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de
l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château
de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage
de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse.
On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la
lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages
d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique
sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même
nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon.

CHAPITRE II

I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de
Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour
Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à
Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de
Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une
femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en
lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort
de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de
la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de
fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences
pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux
entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances
pratiques de Mlle Dillon.

CHAPITRE III

I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.

CHAPITRE IV

I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.

CHAPITRE V

I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de
Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des
articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette
époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les
faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de
violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la
comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À
Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée.

CHAPITRE VI

I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La
bénédiction nuptiale.--Les nœuds d'épée, les dragonnes, les glands pour
chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables
des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la
reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de
présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III.
La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art
de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner
royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à
cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des
divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
guerre en Hollande.

CHAPITRE VII

I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la
France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé
contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une
méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de
Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle
Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises
mœurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de
Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La
princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de
Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
famille.

CHAPITRE VIII

1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à
Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de
La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la
littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de
Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes
gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux
États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de
l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La
princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de
l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes
anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de
Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de
poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de
Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon.

CHAPITRE IX

1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes
d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à
Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à
Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et
de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières
conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de
Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les
populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à
Gaillefontaine.--La population armée.

CHAPITRE X

I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners
officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de
la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et
Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La
Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale
à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin
parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du
5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur
Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles
le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le
château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de
la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
réfugie à Saint-Germain.

CHAPITRE XI

I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle
Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline
dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage
de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du
Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les
députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La
messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille
royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à
Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention
des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de
Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du
Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à
Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par
l'Alsace.

CHAPITRE XII

I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du
Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de
Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de
M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II.
Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la
Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de
meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette
ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette,
Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis
à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au
roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de
l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard,
le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore.

CHAPITRE XIII

I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie
de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa
belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La
Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de
M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de
Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation
de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de
son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de
retraite forcée à Mirambeau.

CHAPITRE XIV

I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un
refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des
bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle
grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan
saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle
fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à
Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au
tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de
Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
omelettes.

CHAPITRE XV

I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle
de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une
charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment
Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire
américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de
départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de
Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le
retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à
Bordeaux.

CHAPITRE XVI

I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau
le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux
à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être
reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation
à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des
Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses
passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la
vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
l'arrivée.



PRÉFACE


L'auteur du _Journal d'une femme de cinquante ans_, Henriette-Lucie
Dillon, était née à Paris, rue du Bac, le 25 février 1770. Elle épousa à
Montfermeil, le 21 mai 1787, Frédéric-Séraphin, comte de Gouvernet.

Au décès de son père, mort sur l'échafaud le 28 avril 1794, le comte de
Gouvernet prit le titre de comte de La Tour du Pin de Gouvernet. Il fut
nommé pair de France et créé marquis de La Tour du Pin par lettres
patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.

       *       *       *       *       *

Le comte de Gouvernet vint au monde à Paris, rue de Varenne, dans
l'hôtel de ses parents, le 6 janvier 1759. Dès l'âge de seize ans, en
1775, il entrait au service militaire en qualité de lieutenant en second
d'artillerie, et, en 1777, était promu capitaine de cavalerie à la suite
au régiment de Berry-Cavalerie.

Il fut désigné, en 1779, pour occuper l'emploi de major général de
l'armée du comte de Vaux, destinée à une descente en Angleterre, et un
peu plus tard celui d'aide de camp du marquis de Bouillé, gouverneur des
Antilles. Il servit sous ses ordres pendant les trois dernières années
de la guerre d'Amérique, et devint bientôt l'ami de son chef. Entre
temps, il fui promu colonel en second du Royal-Comtois-lnfanterie, et
servait encore dans ce régiment quand, le 21 mai 1787, il épousa Mlle
Lucie Dillon L'année suivante, on le nommait colonel du régiment
Royal-des-Vaisseaux.

Les mémoires de sa femme nous feront connaître la suite des événements
de la vie de M. de La Tour du Pin jusqu'à l'époque des Cent-Jours.

Au moment du débarquement de Napoléon au golfe Juan, M. de La Tour du
Pin se trouvait dans la capitale de l'Autriche, où il avait été envoyé,
après la première Restauration, d'abord en qualité de ministre par
intérim, ensuite comme l'un des plénipotentiaires de France au congrès
de Vienne.

Après avoir signé la fameuse déclaration du 13 mars 1815 qui mettait
Napoléon hors la loi, il se rendit, d'accord avec M. de Talleyrand, à
Toulon, pour tenter de raffermir le maréchal Masséna, gouverneur de
cette place, dans le service du roi, puis à Marseille pour conférer avec
le duc de Rivière.

Sa mission consistait ensuite à rejoindre dans le Midi le duc
d'Angoulême, qui avait reçu du roi l'ordre d'aller à Nîmes. Mais ayant
appris à Marseille la nouvelle de la capitulation de ce prince au pont
Saint-Esprit, après avoir pris, de concert avec le duc de Rivière
quelques mesures indispensables, il fréta un bâtiment pour gagner Gênes,
d'où il devait retourner à Vienne. Le mauvais temps, ou plutôt le
mauvais vouloir du capitaine de ce bâtiment, le força à aller à
Barcelone. De là, passant par Madrid, il se dirigea sur Lisbonne. Dans
cette ville, il s'embarqua pour Londres, où il eut, pendant les
vingt-quatre heures qu'il y séjourna, l'honneur de voir Mme la duchesse
d'Angoulême pour la mettre au courant de la situation en France. La nuit
même qui suivit cette entrevue, il partait pour Douvres, gagnait Ostende
et se rendait à Gand auprès de Louis XVIII.

Après la bataille de Waterloo, M. de La Tour du Pin reprit en même temps
que le roi la route de Paris.

Au mois d'août suivant, il participait aux élections générales en
qualité de président du collège électoral du département de la Somme.

Le 17 du même mois, il était nommé pair de France par Louis XVIII qui,
dans ses lettres patentes, l'appela «son allié», qualité que
justifiaient d'ailleurs les alliances de sa famille.

Comme le rapportent les mémoires, M. de La Tour du Pin, tout en étant
envoyé en Autriche, d'abord comme ministre par intérim, plus tard comme
l'un des plénipotentiaires de France au congrès de Vienne, avait été
nommé, peu de temps auparavant, ministre près de la Cour des Pays-Bas.
En octobre 1815, il rejoignit ce dernier poste à Bruxelles pour remettre
ses lettres de créance au roi Guillaume Ier et assister à son
couronnement.

Etant revenu à Paris, bientôt après, pour siéger à la Chambre des pairs,
M. de La Tour du Pin prit part, dans les premiers jours de décembre, aux
débats du procès du maréchal Ney.

Il avait été décidé qu'on pourrait motiver son vote sur l'application de
la peine, M. de La Tour du Pin, profitant de cette faculté, vota la
peine de mort, mais fit en même temps la déclaration suivante:

«Je condamne le maréchal Ney à la peine portée aux conclusions de M. le
Procureur général, mais comme je suis loin de le rendre seul responsable
des malheurs de cette fatale époque, je le trouve, à plus d'un titre,
digne de la commisération du roi, et je profiterais, à cet égard, de la
faculté qui m'est donnée par l'article 595 du Code d'instruction
criminelle, si je ne croyais plus avantageux à Sa Majesté d'abandonner
le coupable à sa justice, à sa bonté, et peut-être à sa politique, que
doivent dicter les circonstances où nous sommes et dont Sa Majesté peut
être meilleur juge que personne.»

Cet appel à la clémence du roi, comme on le sait, ne fut pas entendu.

Quelques semaines plus tard, le 28 janvier 1816, M. de la Tour du Pin
perdait son fils aîné, Humbert[1], dans des circonstances terriblement
tragiques qui seront relatées plus loin.

Peu de jours après, il regagnait La Haye pour remplir ses fonctions de
ministre plénipotentiaire auprès de la Cour des Pays-Bas.

Dans le courant de l'année suivante, un nouveau malheur frappa M. et Mme
de la Tour du Pin, déjà si éprouvés. Le 20 mars 1817, leur fille
cadette, Cécile[2], était emportée par une cruelle maladie, à Nice, où
sa mère l'avait amenée.

Au mois de septembre 1818, M. le duc de Richelieu appela auprès de lui
M. de La Tour du Pin pour le seconder au congrès d'Aix-la-Chapelle, dont
l'objet était d'arrêter les conditions de l'évacuation du territoire
français par les troupes étrangères.

M. de La Tour du Pin rejoignit, aussitôt après la clôture du congrès,
son poste à La Haye. Il revint à Paris, à la fin de Vannée 1819, pour
siéger à la Chambre des pairs au moment de l'ouverture de la session, et
s'y trouvait encore à l'époque de l'assassinat du duc de Berry, le 13
février 1820.

C'est pendant son séjour à Paris qu'éclata, en janvier 1820,
l'insurrection des troupes espagnoles, réunies dans l'île de Léon pour
une expédition en Amérique, insurrection qui fut l'origine de la
révolution espagnole.

À l'occasion de ces événements, le gouvernement français ayant résolu
d'envoyer un représentant extraordinaire en Espagne, désigna pour cette
mission M. de La Tour du Pin, mais des intrigues anglaises parvinrent à
empêcher son départ.

Nous rappelons cette nomination parce qu'il s'y rattache un incident non
dépourvu d'intérêt. Le voici reproduit tel qu'il a été conté et écrit
par M. de La Tour du Pin lui-même:

«Puisque la destinée a malheureusement voulu que Louis-Philippe occupât
une place dans l'histoire, je veux placer ici une petite anecdote qui le
concerne et qui, à travers mille autres, vaut la peine d'être lue. En
1820, le gouvernement m'invita à venir de La Haye, où j'étais ministre,
à la Chambre des pairs pour la session. Vers la fin de janvier, on
reçut, à Paris, la nouvelle de la révolution d'Espagne. M. de Richelieu,
alors président du conseil, me pria de passer chez lui et me dit:
Monsieur de La Tour du Pin, nous sommes dans le plus, grand embarras, le
roi désire vivement que vous alliez en Espagne..., etc., etc.

«Comme ce n'est pas de moi que je veux parler, je passerai ce qui eut,
lieu à cet égard, et je dirai seulement que, selon l'usage, après avoir
publiquement pris congé du roi, j'allai successivement chez les princes
et princesses et, en dernier lieu, chez M. le duc d'Orléans.

«Il me reçut avec cette politesse et cette aisance qui lui sont
familières, et même avec d'autant plus d'égards que mon envoi en
Espagne, dans de telles circonstances, témoignait quelque opinion en ma
faveur.

«Il chercha à allonger une visite qui n'était que de pure formalité, et,
voulant m'amener à quelque communication sur les directions qui avaient
dû m'être données, il me dit: «Monsieur de La Tour du Pin, je n'ai
assurément pas l'indiscrétion de vouloir pénétrer vos instructions, mais
si j'avais l'honneur de vous en donner dans de telles circonstances, ce
serait de dire au roi d'Espagne de se mettre dans le courant des
événements et de s'y laisser aller, sans prétendre un instant y
résister.

«Monseigneur, lui répondis-je, si l'on m'avait donné ces
instructions-là, je les aurais refusées, et j'aurais conseillé de
laisser au moins les événements agir tout seuls, sans prendre la peine
d'envoyer quelqu'un pour les encourager.

«Je quittai M. le duc d'Orléans, que mes absences continuelles de Paris
ne m'ont plus donné l'occasion de revoir depuis ce temps-là.

«En voyant tout ce qui se passe aujourd'hui--septembre 1836--en Espagne,
j'ai été conduit me rappeler cette conversation et la mettre par écrit.
Je serais tenté de demander présent M. le duc d'Orléans s'il pense
encore qu'il soit bon de se laisser aller de tels courants.»


M. de La Tour du Pin, peu de temps après, en avril 1820, était nommé
ambassadeur Turin. Il rejoignit immédiatement son poste et, sauf un
séjour de quatre mois à Rome en 1824, il ne le quitta plus avant le mois
de janvier 1830.

C'est pendant leur séjour Turin que M. et Mme de La Tour du Pin étaient
une fois de plus atteints dans leurs affections. Charlotte[3], leur
seule fille encore vivante, et qui avait épousé, le 20 avril 1813,
Bruxelles, le comte Auguste de Liedekerke Beaufort, mourait au château
de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822, au cours d'un
voyage qu'elle avait entrepris pour aller de Turin, rejoindre à Berne
son mon, à cette époque ministre des Pays-Bas près la République
helvétique.

Au mois de janvier 1830, M. de La Tour du Pin, décidé à se retirer des
affaires, se rendit à Paris, et bientôt après, ennuyé et fatigué,
mécontent aussi de la tournure que prenaient les événements,
s'installait à Versailles.

Il s'y trouvait au moment de la Révolution de 1830. Le 2 août, à 3
heures du matin, il quittait cette ville et se dirigeait sur Orléans,
croyant que le roi, en se retirant par Rambouillet, prenait cette route
pour aller à Tours, s'appuyer des dispositions du Midi et surtout de la
Vendée, et que là il se réunirait à lui.

Dès le lendemain, apprenant l'abdication du roi et son départ pour
Cherbourg, M. de La Tour du Pin résolut de gagner sa propriété du
Bouilh, près de Saint-André-de-Cubzac, d'où il envoya, en guise de
protestation, la lettre suivante à la Chambre des pairs:

     «À Monsieur Pasquier,

     «Président de la Chambre des pairs,

     «Saint-André-de-Cubzac (Gironde), le 14 août 1830.»

     «Monsieur le chancelier,

     «J'ai l'honneur de vous prier de vouloir bien faire connaître à la
     Chambre des pairs, officiellement, que ma conscience et ma raison
     se refusent également à admettre la vacance du Trône dans la
     personne de M. le duc de Bordeaux, et qu'en conséquence, je ne
     prêterai pas le serment qu'on me demande, parce qu'il est
     directement contraire à celui que j'ai déjà prêté.

     «J'ai l'honneur, etc., etc.»

Le président de la Chambre des pairs donna, dans la séance du 21 août,
lecture de cette lettre, qui fut insérée dans le Moniteur du 22.

Les événements du mois d'août mettaient également fin à la mission dont
M. de La Tour du Pin était chargé auprès du roi de Sardaigne. Libre
ainsi de toute occupation, il passa tranquillement, dans sa terre du
Bouilh, la fin de l'année 1830.

De nouveaux soucis devaient bientôt l'atteindre. Aymar[4], le dernier
survivant de ses enfants, entraîné par un généreux enthousiasme pour la
causé de la légitimité, s'était affilié au mouvement qui, en 1831, se
préparait en Vendée. Il fut arrêté, emprisonné, et son père, ne voulant
pas se séparer de lui, partagea les quatre mois de sa détention, tant à
Bourbon-Vendée qu'à Fontenay.

Mis en liberté en avril 1832, Aymar de La Tour du Pin reprenait bientôt
le chemin de la Vendée pour rejoindre Mme la duchesse de Berry.

On connaît le mauvais succès de cette tentative.

Après l'arrestation de Madame, Aymar de La Tour du Pin fut de nouveau
poursuivi et recherché.

Plusieurs journaux ayant, à cette époque, attaqué son fils en termes qui
lui parurent outrageants, M. de La Tour du Pin prit vigoureusement sa
défense dans une lettre à l'_Indicateur_, un des journaux en cause,
lettre que cette feuille ne voulut pas insérer, mais qui fut reproduite
dans le numéro de la _Guyenne_ du 7 août 1832.

Cette lettre valut à son auteur un jugement de mise en accusation devant
la cour d'assises de Bordeaux, suivie d'une condamnation, le 15 décembre
1832, à 1.000 francs d'amende et trois mois de prison. Ces trois mois de
prison, M. de La Tour du Pin les fit au fort du Hâ, du 20 décembre 1832
au 20 mars 1833, en compagnie de sa femme, qui refusa de le quitter.

Quant à Aymar de La Tour du Pin, vers la même époque et comme
conséquence de sa participation à la tentative de Mme la duchesse de
Berry en Vendée, il était condamné par contumace à la peine de mort. Il
avait heureusement pu se réfugier à Jersey dès le mois de novembre 1832.

En présence de la condamnation de son fils, qui pour y échapper dut
s'exiler, et des persécutions dont il était lui-même l'objet, M. de La
Tour du Pin prit le parti de se retirer à l'étranger.

À sa sortie de prison, il alla s'installer à Nice, où sa femme et son
fils vinrent le rejoindre. Des raisons politiques lui ayant fait quitter
cette ville, il se dirigea sur Turin et de là sur Pignerol. Son séjour
dans cette dernière ville se prolongea jusqu'au 28 août 1832.

Des questions d'intérêt urgentes à régler rappelèrent alors M. et Mme de
La Tour du Pin en France.

Ils y passèrent tout juste une année et reprirent ensuite le chemin de
l'étranger, avec le projet de s'établir à Lausanne, où ils arrivèrent
vers la fin du mois de novembre 1835, après quelques semaines de séjour
à Suze.

C'est à Lausanne que devait mourir M. de La Tour du Pin, le 26 février
1837, âgé de soixante-dix-huit ans.

Ainsi se terminait une vie pleine d'événements, marquée parfois par de
beaux jours, mais, le plus souvent, remplie d'inquiétudes et
d'infortunes.

M. de La Tour du Pin sut traverser les orages qui s'abattirent sur lui
et sur les siens avec une fermeté de caractère incomparable, une rare
grandeur d'âme, et avec cette simplicité, cette constante bonne humeur
qu'aucune épreuve ne pouvait altérer, cette absence de toute amertume
contre les événements et contre les personnes, qui étaient le bel
apanage des vieilles et illustres familles françaises d'autrefois.

Dans tout le cours de sa carrière diplomatique, il se montra le zélé
défenseur des intérêts et de l'honneur de la France. Entièrement dévoué
au roi, il conserva cependant une complète indépendance à l'égard de ses
ministres, auxquels il parla toujours avec franchise et fermeté,
combattant toutes les mesures qui lui paraissaient contraires aux
intérêts sacrés du pays.

Voici en quels termes parlait de lui, peu de temps après sa mort, un de
ses familiers les plus intimes. Cette appréciation achèvera de le faire
connaître:

«Tout ce que l'âme la plus pure, la plus loyale, tout ce que le
caractère le plus solide, le plus doux, le plus égal, tout ce que
l'esprit le plus cultivé, le plus aimable peuvent répandre de charmes,
M. de La Tour du Pin sut en embellir la vie de ceux qui l'entouraient.
Il était resté comme un des rares débris de cette autre société
antirévolutionnaire, que l'on n'accuse si vivement de nos jours que
parce qu'elle est déjà de l'histoire ancienne pour ceux qui la
déprécient.

«M. de La Tour du Pin en avait conservé la grâce de manières, l'exquise
politesse, les formes les plus distinguées, autant que la chaleur de
cœur et d'amitié qui liait entre elles les personnes remarquables de
cette société.»

       *       *       *       *       *

La marquise de La Tour du Pin nous conte tous les événements notables de
la période de sa vie comprise entre son enfance et la fin du mois de
mars 1815, dans le _Journal d'une femme de cinquante ans_. Elle crut,
après les Cent-Jours, avoir retrouvé définitivement le repos pour son
âge mûr; l'avenir lui paraissait définitivement fixé. Hélas! il n'en
était rien; les années qui suivirent la révolution de 1830, comme nous
l'avons dit dans les lignes consacrées à M. de La Tour du Pin, lui
réservaient en particulier de nouveaux revers de tous genres.

Son histoire, à dater de 1815, reste étroitement liée à celle de son
mari, qu'elle suivit à La Haye d'abord, à Turin ensuite. Elle partagea
même, comme nous l'avons rappelé plus haut, sa captivité de trois mois
au fort du Hâ, du 20 décembre 1832 au 20 mars 1833.

Elle l'accompagna également en Italie, puis en Suisse, dans l'exil
volontaire qu'il s'imposa pour partager celui de son fils Aymar, et se
trouvait au chevet de M. de La Tour du Pin, à Lausanne, au moment de sa
mort, le 20 février 1837.

Quelque temps après, elle parlait, avec son fils Aymar, le seul
survivant de ses enfants, pour l'Italie, et s'installait en dernier lieu
à Pise, en Toscane, où, âgée de quatre-vingt-trois ans, la mort venait
l'atteindre le 2 avril 1853.

La marquise de La Tour du Pin eut six enfants. Elle les perdit
successivement tous, ainsi qu'on l'a déjà dit, à l'exception de l'un de
ses fils. On trouvera le récit de la mort de deux d'entre eux seulement
dans les mémoires qui s'arrêtent au mois de mars 1815, quoique ce ne
soit que quatre ans et demi plus tard, le 1er janvier 1820, qu'elle
entreprit la rédaction du _Journal d'une femme de cinquante ans_.

Dans l'intervalle, de 1815 à 1820, elle perdait deux autres de ses
enfants: son fils aîné, Humbert, le 28 janvier 1816, et sa fille
cadette, Cécile, le 20 mars 1817.

Humbert de La Tour du Pin naquit à Paris le 19 mai 1790. Il fut
sous-préfet de Florence, puis de Sens pendant les dernières années de
l'Empire. À l'époque de la Restauration, on le nomma officier au corps
des Mousquetaires Noirs, et il devint, dans la suite, aide de camp du
maréchal Victor, duc de Bellune.

Il mourut d'une façon très dramatique.

Au moment de sa nomination auprès du duc de Bellune, parmi les aides de
camp du maréchal se trouvait le commandant Malandin, officier sorti du
rang, rude et sans éducation, audacieux et courageux, cœur franc et
loyal, mais chatouilleux sur le point d'honneur, et qui avait conquis
sur les différents champs de bataille de l'Empire chacun de ses grades.

Le jour même où Humbert de La Tour du Pin, venant pour la première fois
prendre son service auprès du maréchal, pénétra dans la salle des aides
de camp, il rencontra, au milieu des autres officiers de l'état-major,
le commandant Malandin.

Ce dernier, aussitôt après l'arrivée de son nouveau camarade, le jeune
Humbert de La Tour du Pin, l'apostrospha, en guise de plaisanterie, sur
un détail sans importance de son uniforme, en termes fort grossiers et
inconvenants.

Pour la suite de l'aventure, nous reproduirons un extrait du récit qu'en
a fait un des descendants du duc de Bellune, tel qu'il le tenait
lui-même du fils aîné du maréchal[5]:

«M. de La Tour du Pin, ainsi apostrophé, rougit jusqu'au blanc des yeux,
et il allait inévitablement répliquer, quand le maréchal se présenta
pour examiner le travail; il chargea le commandant d'une mission à
remplir auprès du ministre de la guerre, et le commandant s'éloigna avec
la hâte d'un homme familier avec la prompte exécution d'une consigne.

«Quelques instants après, le maréchal se retira, et M. de La Tour du Pin
ne tarda pas, lui non plus, à sortir.

«Il se rendit immédiatement à l'hôtel occupé par sa famille, et
maîtrisant autant qu'il lui était possible l'émotion qui l'oppressait,
il gagna le cabinet de son père.

«Mon père, lui dit-il, voici l'incident dont un jeune officier, placé
dans une situation identique à la mienne, vient d'être victime», et il
raconta, sans omettre le moindre détail, et avec fin sang-froid propre à
détourner tout soupçon de l'esprit du vieux gentilhomme, la scène qui
venait de se passer dans la salle des aides de camp. «Cet officier,
ajouta-t-il, est sinon de mes amis, du moins de mes pairs, et ce qui
touche à son honneur affecte le mien... Que doit-il faire?

«--Provoquer l'agresseur, répondit le vieillard.

«--Et si des excuses lui sont adressées?

«--Les repousser... Ton camarade doit se montrer d'autant plus soigneux
de sa bonne renommée, en présence de l'homme qui l'a bafoué, qu'il n'a
point payé de son sang, comme lui, les insignes du grade dont il est
revêtu.

«--Merci, mon père..., et le jeune officier s'éloigna.

«Le soir même, il faisait demander au commandant Malandin réparation par
les armes.

«Un grand émoi s'ensuivit dans l'entourage du maréchal. Celui-ci chargea
son propre fils d'intervenir dans le règlement des conditions mises à la
rencontre. C'est alors que les qualités rares qui se cachaient au fond
de l'âme du brave commandant se dévoilèrent. Il proposa sans fausse
honte de reconnaître ses torts et la légèreté de son propos.

«Refus de la part de l'offensé d'accueillir l'expression d'un regret en
quelque terme qu'il fût formulé. Alors, comme l'habileté de Malandin
dans le maniement du pistolet était notoire, les témoins proposèrent
pour arme le sabre... Nouveau refus... Ils se rabattirent sur l'épée
sans obtenir plus de succès. Enfin, devant l'opiniâtreté que mettait
l'offensé à réclamer l'emploi du pistolet, force leur fut de céder et
d'arrêter que le duel aurait lieu le lendemain matin, au bois de
Boulogne, et qu'à la distance de vingt-cinq pas, les adversaires
échangeraient une ou plusieurs balles, jusqu'à ce que l'un d'eux fût mis
sérieusement hors de combat.

«Ce soir-là, une profonde tristesse régna à l'hôtel du maréchal, qui,
comprenant toute la délicatesse de l'affaire, n'avait plus pour devoir
que de fermer les yeux; les camarades du commandant Malandin lui
témoignèrent, par leur silence, leur regret de la fâcheuse extrémité
qu'il avait imprudemment créée, et lui-même, pour la première
fois--depuis longtemps--oublia de boire, après son dîner, la
demi-bouteille de rhum qui, disait-il, était seule capable de
régulariser sa digestion.

«Quant à M. de La Tour du Pin, il passa cette soirée au milieu de sa
famille, calme, enjoué et formulant, du ton le plus naturel, en présence
de tous, les ordres nécessaires pour qu'on tînt son cheval sellé à la
première heure le lendemain, sous prétexte d'une promenade concertée
avec des amis.

«C'est à peine si, en donnant à sa mère le baiser d'adieu avant de
regagner son appartement, il laissa échapper un frémissement
involontaire et vite comprimé de ses lèvres, qui auraient voulu
cependant livrer passage à toute son âme.

«Le lendemain, par une matinée calme et riante, quoiqu'un peu froide,
deux groupes, l'un de trois, l'autre de quatre cavaliers, se dirigeaient
séparément vers la porte Maillot, qui servait en ce temps de principale
entrée au bois de Boulogne. Quatre de ces promeneurs portaient la petite
tenue militaire, un les insignes des chirurgiens de l'armée, les deux
autres des vêtements civils; mais à leur tournure, on devinait sans
peine qu'ils avaient l'habitude de l'uniforme.

«Quand ils furent arrivés à proximité d'une clairière qui avait été
désignée comme se prêtant aux convenances d'un duel, les cavaliers
mirent pied à terre et les chevaux furent attachés par la bride aux
arbres qui faisaient bordures. Les deux groupes se rapprochèrent l'un de
l'autre et quelques paroles furent échangées entre les témoins, tandis
que les adversaires se saluaient courtoisement.

«Les témoins avaient apporté dans les fontes suspendues à l'arçon de
leur selle les armes appartenant à l'un et à l'autre des combattants; le
choix des armes, tiré au sort, désigna les pistolets de M. de La Tour du
Pin comme devant servir au duel. On les chargea et on les remit en main
des adversaires, qui avaient pris place à la distance mesurée.

«Alors, et avant que le signal n'eût été donné, le commandant Malandin,
qui, depuis son arrivée sur le terrain, tourmentait fiévreusement sa
moustache, fit signe qu'il voulait parler, et, la voix haute, quoiqu'un
peu tremblante, le regard fixe, mais le teint livide, il prononça ces
paroles:

«--Monsieur de La Tour du Pin, en présence de ces messieurs, je crois
devoir encore une fois vous déclarer que je regrette ma mauvaise
plaisanterie. Deux braves garçons ne sauraient s'égorger pour cela.

«M. de La Tour du Pin hésita un moment, puis il se dirigea lentement
vers le commandant. Tous les cœurs battaient et chacun ressentait un
soulagement secret à voir ce temps d'arrêt dans le drame. Mais lorsque
le jeune homme fut arrivé près de son adversaire, au lieu de lui tendre
la main, il releva le bras et frappant de la crosse de son pistolet le
front de Malandin:

«--Monsieur, lui dit-il, la parole sifflante, je pense que, maintenant,
vous ne refuserez plus de vous battre.

«Et il retourna à sa place.

«La figure du commandant était décomposée; il passa dans ses yeux comme
un éclair de folie; ce n'était pas de la colère, mais l'effarement d'un
lion à la face duquel une gazelle aurait craché...

«--C'est un homme mort, fit-il en se raidissant.

«À une pareille scène, un seul dénouement, le plus prompt possible,
était obligatoire. Le signal fut donné. M. de La Tour du Pin tira le
premier... Alors son adversaire déplia le bras, et on l'entendit
murmurer distinctement:

«--Pauvre enfant! Pauvre mère!

«Le coup partit et le jeune homme, tournoyant sur lui-même, tomba le
visage contre terre. La balle l'avait frappé en plein cœur.»

Cécile de La Tour du Pin était née, le 13 février 1800, dans les
circonstances que rapportent les mémoires, à Wildeshausen, petite ville
située sur les confins du Hanovre et du grand-duché d'Oldenbourg. Au
mois de septembre 1816, à la Haye, où M. de La Tour du Pin occupait le
poste de ministre plénipotentiaire de France auprès de la cour des
Pays-Bas, elle avait été fiancée à Charles, comte de Mercy-Argenteau[6].

Ce dernier, à cette époque, servait depuis dix ans dans l'armée
française, avec grande distinction. Il avait pris part aux campagnes de
l'Empire et s'était particulièrement fait remarquer à la bataille de
Hanau, à la suite de laquelle il reçut pour récompense la croix, si
enviée alors, de chevalier de la Légion d'honneur.

Dans une lettre, datée du 7 septembre 1816, les fiançailles de Cécile de
La Tour du Pin sont annoncées, par sa sœur, Charlotte de Liedekerke
Beaufort, à leur grand'tante commune, lady Henry Dillon, née Frances
Trant. Certaines parties de la lettre sont intéressantes à connaître, à
cause de l'appréciation qu'elle nous fournit sur la personne du fiancé,
le comte Charles de Mercy-Argenteau:

Le 7 septembre 1816.

«Maman me charge, ma chère tante, de venir vous faire part d'un
événement qui nous rend tous bien Vous devinez bien que je vous parle du
mariage de notre Cécile. Le public vous aura sans doute déjà donné comme
sûr ce qui n'avait été jusqu'ici qu'un projet, sans que rien fût décidé.
Vous aurez été étonnée peut-être de notre silence là-dessus, mais vous
savez bien que ces choses-là ne s'avouent que lorsqu'elles sont tout à
fait décidées. On n'en aurait même pas parlé si M. d'Argenteau n'avait
été forcé d'en faire part au roi[7] pour avoir son approbation, ce qui a
rendu la chose publique.

«Je suis sûre que vous prendrez part au plaisir que nous cause cet
heureux événement. Pour moi, je suis dans ta joie de mon cœur, de voir
ma sœur mariée dans le même pays que moi et avec des terres à 6 lieues
de celles[8] qui nous appartiendront un jour.

«L'homme qu'elle épouse a toutes les bonnes qualités qui peuvent rendre
une femme heureuse, les plus nobles et les plus désintéressés
sentiments, les manières les plus agréables, l'assurance et la fermeté
que doivent avoir un mari et un protecteur, tout enfin ce qu'on peut
désirer dans l'homme avec lequel on doit passer sa vie.

«Il a fait dix ans la guerre, et son caractère est pur conséquent formé,
comme celui d'un homme qui a passé à travers tous les événements de la
vie, qui connaît le monde, a vécu au milieu de ce qu'il avait de plus
brillant, de plus séduisant, j'ajouterai même de plus corrompu, sans que
ses principes ni ses sentiments en souffrissent. Ceci sont des épreuves
après lesquelles on peut avoir une confiance entière dans la personne
qui les a éprouvées sans y succomber.

«Vous connaissez sa famille, son frère et sa belle-sœur, qui sera pour
Cécile une seconde mère, ce qui est encore un bonheur de plus, car elle
ne peut pas espérer d'avoir toujours la sienne, et elle aura pourtant
longtemps encore le besoin d'un chaperon, vu son extrême jeunesse.

«La fortune de Charles n'est pas considérable, mais il en a assez
pourtant pour rendre heureux un mariage où elle a été la moindre
considération et dont elle est le moindre avantage.

«Bien des événements nous ont prouvé, depuis vingt ans, qu'elle est peu
solide et combien il est facile de la voir s'écrouler, et j'avoue que je
trouve sage de n'en point faire the first point[9] dans un mariage...»


Lady Henry Dillon adressa sans tarder ses félicitations à sa nièce, la
marquise de La Tour du Pin, félicitations sans doute atténuées par
quelques réticences, car c'est certainement en réponse à ces
félicitations que Mme de La Tour du Pin écrivit la lettre suivante à sa
tante. Nous en reproduisons des extraits pour compléter les détails que
la lettre de la comtesse de Liedekerke Beaufort donne sur la personne et
le caractère du jeune fiancé:

     La Haye, le 15 septembre 1816.

     «Je vous remercie, ma chère tante, de votre aimable lettre et de
     vos compliments, malgré certaines réticences qui pourraient
     m'inquiéter, si la seule physionomie de Charles d'Argenteau n'en
     disait plus long sur son caractère que toutes les commères de
     Bruxelles n'en ont jamais su et n'en sauront jamais. Croyez que je
     ne sais pas arrivée à quarante-sept ans sans pouvoir juger le
     caractère d'un homme. Tout ce que je vois dans celui de mon futur
     gendre, tout ce que je sais des circonstances de sa vie, de ses
     sentiments, de ses opinions, de l'élévation de son âme, de sa
     sensibilité, de son cœur, me prouvent que je donne à ma Cécile,
     pour le cours de la longue vie qu'ils auront, j'espère, à parcourir
     ensemble, un ami sûr et un noble protecteur. Je suis bien aise
     qu'il soit militaire et qu'il ait connu la guerre et ses dangers:

     «None but the brave deserves the fair.[10]»

     «Il ne s'en plaira que plus dans son intérieur; il ne désirera plus
     de voir trop un monde qu'il a déjà vu et apprécié; il sentira les
     vrais biens de la vie, biens dont j'ai goûté la douceur depuis
     trente ans, et qui m'ont soutenue et consolée dans toutes mes
     calamités. Voilà un préambule bien grave, ma chère Fanny, mais il
     règne dans votre lettre une disposition qui ne m'a pas fait
     plaisir, je voué l'avoue. Je suis persuadée qu'on vous a dit du mal
     de Charles, et cela ne me surprend pas. Il aura d'autant plus
     d'ennemis qu'il aura plus d'avantages: une jolie figure, de la
     fortune, un beau nom, un excellent caractère, de l'esprit et une
     situation avantageuse et brillante. Qu'en faut-il de plus pour
     remuer ce bourbier d'envieux et d'envieuses dont Bruxelles
     fourmille, tous ces gens qui étaient à mes pieds et qui y seront
     encore quand ils sauront que le roi[11] est charmé de ce mariage,
     qu'il s'en occupe, qu'il en parle de la manière la plus aimable et
     la plus flatteuse, et qu'on serait loin de lui faire la cour en me
     faisant des méchancetés.»

Cécile de La Tour du Pin était séduisante par son joli visage, par la
douceur de son caractère, par de nombreuses qualités que les traditions
de famille ont unanimement rapportées jusqu'à nous. Le comte Charles de
Mercy-Argenteau s'éprit d'elle, et du côté du futur, certainement, on
peut affirmer que le mariage projeté était ce qu'on appelle un mariage
d'inclination. Sa fiancée tomba à ce moment malade. Tous les soins qu'on
lui prodigua demeurèrent sans effet. Envoyée de La Haye à Nice, dans un
climat moins rude et plus clément, elle ne devait pas recouvrer la santé
et mourut dans cette ville le 20 mars 1817. Sa tombe existe encore dans
le cimetière de Nice.

La mort de sa fiancée désespéra le comte Charles de Mercy-Argenteau.
Renonçant aux ambitions brillantes que ses débuts dans l'armée
paraissaient devoir satisfaire, il quitta la carrière militaire et entra
dans les ordres. Il devint archevêque de Tyr et mourut le 16 novembre
1879 à Liège, où il s'était retiré, âgé de près de quatre-vingt-treize
ans.

Grand de taille, d'apparence extrêmement distinguée, les traits
réguliers, noble dans sa manière, esprit fin et cultivé, caractère
facile et bon, indulgent aux autres, le comte Charles de Mercy-Argenteau
inspirait l'attachement et le respect à tous ceux qui l'approchaient.

Il nous a été donné de le connaître pendant ses années de vieillesse. Le
visage seul portait la trace des ans. La taille était restée droite et
élancée, le caractère jeune et enjoué, l'intelligence avait conservé
toute sa vivacité.

Le souvenir des fiançailles si tristement rompues était resté gravé dans
sa mémoire. Souvent il en parlait à ses amis. Un peu moins de trois ans
avant sa mort, il s'y reportait encore dans une lettre qu'il nous
adressait et où on trouve l'écho du regret que lui causa le brisement
d'un lien dont il espérait le bonheur, ainsi que la réminiscence du
drapeau sous lequel il avait servi:

     Liège, le 2 février 1877.

     «Mon cher Aymar,

     «Je puis dire avec vérité que jamais souvenir n'a été reçu avec
     plus de reconnaissance, je dirai même avec une si profonde émotion!

     «Les liens qui m'unissent à votre famille sont bien anciens, mon
     cher Aymar, et vous savez qu'ils devaient être plus étroits encore
     si Dieu n'avait rappelé à Lui celle qui devait être le trait
     d'union!...

     «J'ai vu naître votre père et je l'ai aimé, depuis ce moment-là,
     comme on aime un fils. Cette affection, je l'ai transmise à ses
     enfants, et à vous _tout spécialement_, cher Aymar. Quelque chose
     rend ma sympathie pour vous plus vive: c'est la carrière que vous
     avez embrassée et où vous avez si noblement débuté! C'est
     l'uniforme que vous portez--non pas le même, j'ai servi toujours
     dans les hussards--mais qu'importe, c'était le même drapeau, si
     souvent couvert de gloire!

     [...]

     «Et moi aussi, mon cher Aymar, je me permets de vous envoyer ma
     photographie. Puissiez-vous la recevoir avec les mêmes sentiments
     qui m'ont fait accueillir la vôtre! Quand vous porterez les yeux
     sur le portrait de ce vieillard de quatre-vingt-dix ans, vous vous
     direz «c'est mon plus ancien ami», j'ose ajouter que c'est votre
     ami le plus dévoué.

     «Mon cher Aymar, je joins à mes plus affectueux remerciements,
     l'expression de mon cordial attachement.

     «CH., archev. de Tyr.»

Au plus ancien comme au plus dévoué de mes amis, je devais bien de lui
consacrer quelques lignes dans la préface de ces mémoires.

Après la mort de sa fille Cécile, il restait encore à la marquise de La
Tour du Pin un fils, Aymar, et une fille, Charlotte. Cette dernière, les
mémoires le rapportent, avait épousé le 20 avril 1813, à Bruxelles, le
comte Auguste de Liedekerke Beaufort. Elle ne devait pas tarder à être
enlevée à sa mère également. Comme nous l'avons déjà dit, elle mourut au
château de Faublanc, près de Lausanne, le 1er septembre 1822.

De six enfants un seul donc, Aymar, survécut à ses parents. Les mémoires
nous l'indiquent: c'est à lui que sa mère destinait le _Journal d'une
femme de cinquante ans_.

Ce journal, il est à présumer que la marquise de La Tour du Pin le
rédigeait par à-coups, avec de longues interruptions. En effet, si la
première partie date du 1er janvier 1820, nous trouvons la trace, dans
les mémoires eux-mêmes, que les dernières pages de cette partie n'ont
été écrites, ou tout au moins mises au net, qu'entre les années 1839 et
1842.

Quant à la seconde partie, la minute ou la copie n'en a été commencée
que le 7 février 1843.

La marquise de La Tour du Pin a donc été surprise par la mort avant
d'avoir pu achever l'œuvre qu'elle avait entreprise, car le récit des
événements de sa vie s'arrête au mois de mars 1815, alors qu'elle mourut
le 2 avril 1853 seulement.

Avec la marquise de La Tour du Pin disparaissait un des derniers
vestiges de la haute société d'avant la Révolution, dont les traditions,
il est permis de le dire, ont aujourd'hui complètement disparu.

La lecture du _Journal d'une femme de cinquante ans_ permettra déjà
d'apprécier la valeur de celle qui l'a écrit, ainsi que ses belles
qualités d'esprit, de cœur et d'âme. Ceux qui l'ont connue, et dont nous
avons recueilli les impressions, l'estimaient et l'aimaient.

Il est rare, disaient-ils, d'avoir jamais réuni plus de solidité à plus
de charmes, plus de sérénité à plus de conscience, plus d'amour constant
du devoir à plus de bienveillance.

Douée d'une mémoire imperturbable qui ramenait dans sa conversation les
souvenirs variés d'époques si différentes, Mme de La Tour du Pin
intéressait au suprême degré les gens réfléchis et sérieux, comme elle
attirait à elle la jeunesse, dont elle comprenait les goûts et excusait
les erreurs.

Son portrait ne saurait être mieux complété qu'en rapportant ici les
quelques mots par lesquels son mari, M. de La Tour du Pin, un an avant
de mourir, commence un court récit chronologique de sa vie:

«Je rassemble les souvenirs de ma vie avec celle qui, pendant une union
de bientôt cinquante années, a fait le bonheur et la consolation d'une
existence si douloureusement et si fréquemment agitée.

«Je n'ai d'autre intention que de mettre, après moi, ma femme à même de
repasser les vicissitudes sans cesse renaissantes que son courage a
toujours surmontées avec le calme le plus inaltérable. C'est une douce
pensée pour moi, en me retraçant à ses yeux, que d'envisager ce petit
moyen de la remettre vis-à-vis d'elle-même et si fort à son avantage.

«L'abnégation absolue de soi est la qualité dominante de cette âme pour
laquelle l'imagination ne pourrait inventer un sacrifice quelconque qui
pût être au-dessus du dévouement dont elle est capable... Allons, je
m'arrête, car aussi bien je n'épuiserai pas tout ce que j'aurais à
dire.»

       *       *       *       *       *

Le manuscrit du _Journal d'une femme de cinquante ans_ fut, à la mort de
l'auteur, recueilli par son fils, Aymar, marquis de La Tour du Pin.
Celui-ci le légua à son neveu, Hadelin, comte de Liedekerke Beaufort,
qui le confia lui-même, peu de temps avant de mourir, à l'un de ses
fils, le colonel comte Aymar de Liedekerke Beaufort.

Ce manuscrit a paru suffisamment intéressant pour mériter d'être
imprimé, tout au moins pour en assurer la conservation définitive.

Puissent ces volumes consacrer le souvenir de la marquise de La Tour du
Pin et être considérés comme un témoignage de filiale affection offert à
sa mémoire par l'un de ses descendants.

_Paris, juillet 1906._

A. DE LIEDEKERKE BEAUFORT.



PREMIÈRE PARTIE



CHAPITRE Ier

I. Dessein de l'auteur.--II. Milieu où Mlle Dillon passa ses premières
années.--Son grand-oncle Arthur Dillon, archevêque de Narbonne.--Son
père Arthur Dillon, 6e colonel propriétaire du régiment de Dillon.--Sa
mère, dame du Palais.--Sa grand'mère Mme de Rothe: son caractère altier
et emporté, sa haine pour sa fille.--III. Résultat sur le caractère de
Mlle Dillon, l'auteur de ces mémoires.--Son enfance triste et sa précoce
expérience.--Elle est préservée de la contagion par sa bonne, la
paysanne Marguerite.--IV. Mœurs de la société, à la fin du XVIIIe
siècle, avant la Révolution.--Fortune et manière de vivre de
l'archevêque de Narbonne.--La toilette des hommes et des femmes.--Les
dîners, les soupers. Les bals plus rares qu'aujourd'hui.--V. Le château
de Hautefontaine: la vie qu'on y menait.--Louis XVI jaloux de l'équipage
de Hautefontaine.--À dix ans, Mlle Dillon se casse la jambe à la chasse.
On lui joue des pièces de théâtre au pied de son lit, on lui fait la
lecture de romans.--Développement de son goût pour les ouvrages
d'imagination.--VI. Séjour à Versailles en 1781.--Le bal des gardes du
corps, après la naissance du premier Dauphin.--Rapprochement entre cette
brillante prospérité et les malheurs qui suivirent.--La reine et Mmes de
Polignac.--Amitié de la reine pour Mme Dillon.--VII. Note généalogique
sur la famille des Dillons, colonels propriétaires du régiment de même
nom.--Historique sommaire du régiment de Dillon.


I

     Le 1er janvier 1820.

Quand on écrit un livre, c'est presque toujours avec l'intention qu'il
soit lu avant ou après votre mort. Mais je n'écris pas un livre. Quoi
donc? Un journal de ma vie simplement. Pour n'en relater que les
événements, quelques feuilles de papier suffiraient à un récit assez peu
intéressant; si c'est l'histoire de mes opinions et de mes sentiments,
le journal de mon cœur que j'entends composer, l'entreprise est plus
difficile, car, pour se peindre, il faut se connaître et ce n'est pas à
cinquante ans qu'il aurait fallu commencer. Peut-être parlerai-je du
passé et raconterai-je mes jeunes années, par fragments seulement et
sans suite. Je ne prétends pas écrire mes confessions; mais quoique
j'eusse de la répugnance à divulguer mes fautes, je veux pourtant me
montrer telle que je suis, telle que j'ai été.

Je n'ai jamais rien écrit que des lettres à ceux que j'aime. Il n'y a
pas d'ordre dans mes idées. J'ai peu de méthode. Ma mémoire est déjà
fort diminuée. Mon imagination surtout m'emporte quelquefois si loin du
sujet que je voudrais poursuivre, que j'ai peine à rattacher le fil
rompu bien souvent par ses écarts. Mon cœur est encore si jeune que j'ai
besoin de me regarder au miroir pour m'assurer que je n'ai plus vingt
ans. Profitons donc de cette chaleur qui me reste et que les infirmités
de l'âge peuvent détruire d'un moment à l'autre, pour raconter quelques
faits d'une vie agitée, mais bien moins malheureuse, peut-être, par les
événements dont le public a été instruit, que par les peines secrètes
dont je ne devais compte qu'à Dieu.


II

Mes plus jeunes années ont été témoin de tout ce qui aurait dû me gâter
l'esprit, me pervertir le cœur, me dépraver et détruire en moi toute
idée de morale et de religion. J'ai assisté, dès l'âge de dix ans, aux
conversations les plus libres, entendu exprimer les principes les plus
impies. Elevée dans la maison d'un archevêque, où toutes les règles de
la religion étaient journellement violées, je savais et je voyais qu'on
ne m'en apprenait les dogmes et les doctrines que comme l'on
m'enseignait l'histoire ou la géographie.

Ma mère avait épousé Arthur Dillon, dont elle était la cousine issue de
germain. Elle avait été élevée avec lui et ne le regardait que comme un
frère. Elle était belle comme un ange et la douceur angélique de son
caractère la faisait généralement aimer. Les hommes l'adoraient, et les
femmes n'en étaient pas jalouses. Quoique dépourvue de coquetterie, elle
ne mettait peut-être pas assez de réserve dans ses relations avec les
hommes qui lui plaisaient et que le monde disait amoureux d'elle.

Un d'eux surtout passait sa vie entière dans la maison de ma grand'mère
et de mon oncle l'archevêque, où ma mère demeurait. Il nous accompagnait
aussi à la campagne. Le prince de Guéménée, neveu du trop célèbre
cardinal de Rohan, passait donc, aux yeux du monde, pour être l'amant de
ma mère. Mais je ne crois pas que ce fût vrai, car le duc de Lauzun, le
duc de Liancourt, le comte de Saint-Blancard étaient aussi assidus chez
elle. Le comte de Fersen, que l'on disait être l'amant de la reine
Marie-Antoinette, venait de même presque tous les jours chez nous. Ma
mère plut à la reine, qui se laissait toujours séduire par tout ce qui
était brillant, Mme Dillon était très à la mode; elle devait par cela
seul entrer dans sa maison. Ma mère devint dame du Palais. J'avais alors
sept ou huit ans.

Ma grand'mère, du caractère le plus altier, de la méchanceté la plus
audacieuse, allant parfois jusqu'à la fureur, jouissait néanmoins de
l'affection de sa fille. Ma mère était subjuguée, anéantie par ma
grand'mère, sous son empire absolu. Entièrement dans sa dépendance quant
à la fortune, elle n'avait jamais osé représenter que, fille unique d'un
père--le comte de Rothe--mort quand elle avait dix ans, elle devait, au
moins posséder sa fortune. Ma grand'mère s'était emparée de vive force
de la terre de Hautefontaine qui avait été achetée des deniers de son
mari. Fille d'un pair d'Angleterre très peu riche, à peine avait-elle eu
une faible légitime. Mais ma mère, mariée à dix-sept ans à un homme de
dix-huit, élevé avec elle et qui ne possédait que son seul régiment,
n'aurait jamais trouvé le courage de parler d'affaires d'argent à ma
grand'mère. La reine lui ouvrit les yeux sur ses intérêts et
l'encouragea à demander des comptes. Ma grand'mère devint furieuse et
une haine inconcevable, telle que les romans ou les tragédies en ont
décrites, prit en elle la place de la tendresse maternelle.


III

Mes premières idées, mes premiers souvenirs, se rattachent à cette
haine. Continuellement, témoin des scènes affreuses que ma mère
subissait, obligée de ne pas avoir l'air de m'en apercevoir, je compris,
tout en arrangeant une poupée ou en étudiant une leçon, la difficulté de
ma situation. La réservé, la discrétion me devinrent d'une nécessité
absolue. Je contractai l'habitude de dissimuler mes sentiments et de
juger par moi-même des actions de mes parents. Lorsqu'à cinquante ans je
me retrace mes jugements de dix ans, je les trouve si justifiés que je
vois la vérité de l'assertion, répétée par plusieurs philosophes, que
nous apportons en naissant l'esprit et le jugement plus ou moins justes
ou plus ou moins sains.

Je me souviens que j'étais choquée que; ma mère se plaignît de ma
grand'mère à ses amis; que je trouvais que ceux-ci attisaient le feu au
lieu de l'étouffer. Mon père prenait parti pour ma mère, cela me
paraissait tout simple. Mais je savais déjà qu'il avait de grandes
obligations pécuniaires à notre oncle l'archevêque, et sa position me
semblait fausse. Mon grand-oncle, en effet, étant du parti de ma
grand'mère, j'estimais que mon père devait être embarrassé entre son
devoir envers lui et sa tendresse pour ma mère, qui n'était pourtant que
celle d'un frère.

Ces réflexions d'une tête de dix ans y développèrent des idées et une
expérience trop précoces, d'un bien grand danger. Je n'ai pas eu
d'enfance. Je n'ai pas joui de ce bonheur sans mélange, de cet état
d'imprévoyance si doux que j'ai vu depuis dans les enfants. Toutes les
idées tristes, toutes; les perversités du vice, toutes les fureurs de la
haine, toutes les noirceurs de la calomnie se sont développées librement
devant moi, quand mon esprit n'était pas assez formé pour en sentir
toute l'horreur.

Une seule personne m'a peut-être préservée de cette contagion, a
redressé mes idées, m'a fait voir le mal où il était, a encouragé mon
cœur à la vertu; et cette personne... ne savait ni lire ni écrire!

Une bonne paysanne, des environs de Compiègne, avait été mise auprès de
moi. Elle était jeune. Elle ne me quittait pas. Elle m'aimait avec
passion. Elle avait reçu du ciel un jugement sain, un esprit juste, une
âme forte. Les princes, les ducs, les grands de la terre, étaient jugés
dans le conseil d'une fille de douze ans et d'une paysanne de
vingt-cinq, qui ne connaissait que le hameau où elle était née et la
maison de mes parents.

Les jugements, sans appel, que nous portions ensemble, l'étaient sur les
rapports que je lui faisais de ce que j'avais entendu dans la chambre de
ma mère, dans celle de ma grand'mère, à table, dans le salon. Je savais
que Marguerite était d'une discrétion à toute épreuve; elle aurait mieux
aimé mourir que de me compromettre par un mot indiscret. C'est elle qui
m'a fait apprécier la première l'avantage d'une amie sûre. Que de fois,
depuis, ai-je mis, dans ma pensée, les personnes les plus élevées du
monde d'un côté de la balance et ma bonne Marguerite de l'autre, et que
de fois elle a emporté le poids!


IV

Les mœurs et la société ont tellement changé depuis la Révolution que je
veux retracer avec détail ce que je me rappelle de la manière de vivre
de mes parents.

Mon grand-oncle, l'archevêque de Narbonne, allait peu ou point dans son
diocèse. Président, par son siège, des États du Languedoc, il se rendait
dans cette province uniquement pour présider les États qui ne duraient
que six semaines pendant les mois de novembre et de décembre. Dès qu'ils
étaient terminés, il revenait à Paris sous prétexte que les intérêts de
sa province réclamaient impérieusement sa présence à la Cour, mais, en
réalité, pour vivre en grand seigneur à Paris et en courtisan à
Versailles.

Outre l'archevêché de Narbonne, qui valait 250.000 francs, il avait
l'abbaye de Saint-Étienne de Caen, qui en valait 110.000, une autre
petite encore qu'il échangea plus tard pour celle de Cigny, qui en
valait 90.000. Il recevait plus de 50.000 à 60.000 francs pour donner à
dîner pendant tous les jours pendant les États. Il semble qu'avec une
pareille fortune, il aurait pu vivre honorablement et ne pas se
déranger; et malgré tout il en était toujours aux expédients. Le luxe
pourtant n'était pas grand dans la maison. Il tenait à Paris un état
noble, mais simple. L'ordinaire était abondant, mais raisonnable.

Il n'y avait jamais à cette époque de grands dîners, parce que l'on
dînait de bonne heure, à 2 heures et demie ou à 3 heures au plus tard.
Les femmes étaient quelque fois coiffées, mais jamais habillées pour
dîner. Les hommes au contraire l'étaient presque toujours et jamais en
frac ni en uniforme, mais en habits habillés, brodés ou unis, selon leur
âge ou leur goût. Ceux qui n'allaient pas dans le monde, le soir, ou le
maître de la maison, étaient en frac et en négligé, car la nécessité de
mettre son chapeau dérangeait le fragile édifice du toupet frisé et
poudré à frimas. Après le dîner on causait: quelquefois on faisait une
partie de trictrac. Les femmes allaient s'habiller, les hommes les
attendaient pour aller au spectacle, s'ils devaient y assister dans la
même loge. Restait-on chez soi, on avait des visites tout l'après-dîner
et à 9 heures et demie seulement arrivaient les personnes qui venaient
souper.

C'était là le véritable moment de la société. Il y avait deux sortes de
soupers, ceux des personnes qui en donnaient tous les jours, ce qui
permettait à un certain nombre de gens d'y venir quand ils voulaient, et
les soupers priés, plus ou moins nombreux et brillants. Je parle du
temps de mon enfance, c'est-à-dire de 1778 à 1784. Toutes les toilettes,
toute l'élégance, tout ce que la belle et bonne société de Paris pouvait
offrir de recherché et de séduisant se trouvaient à ces soupers. C'était
une grande affaire, dans ce bon temps où l'on n'avait pas encore songé à
la représentation nationale, que la liste d'un souper. Que d'intérêts à
ménager! que de gens à réunir! que d'importuns à éloigner! Que
n'aurait-on pas dit d'un mari qui se serait cru prié dans une maison
parce que sa femme l'était! Quelle profonde connaissance des convenances
ou des intrigues il fallait avoir! Je n'ai plus vu de ces beaux soupers,
mais j'ai vu ma mère s'habiller pour aller chez la maréchale de
Luxembourg, à l'hôtel de Choiseul, au Palais-Royal, chez Mme de
Montesson.

À cette époque il y avait moins de bals qu'il n'y en a eu depuis. Le
costume des femmes devait naturellement transformer la danse en une
espèce de supplice. Des talons étroits, hauts de trois pouces, qui
mettaient le pied dans la position où l'on est quand on se lève sur la
pointe pour atteindre un livre à la plus haute planche d'une
bibliothèque; une panier de baleine lourd et raide, s'étendant à droite
et à gauche; une coiffure d'un pied de haut surmontée d'un bonnet nommé
Pouf, sur lequel les plumes, les fleurs, les diamants étaient les uns
sur les autres, une livre de poudre et de pommade que le moindre
mouvement faisait tomber sur les épaules: un tel échafaudage rendait
impossible de danser avec plaisir. Mais le souper où l'on se contentait
de causer, quelquefois de faire de la musique, ne dérangeait pas cet
édifice.


V

Revenons à mes parents. Nous allions à la campagne de bonne heure, au
printemps, pour tout l'été. Il y avait dans le château de Hautefontaine
vingt-cinq appartements à donner aux étrangers, et ils étaient souvent
remplis. Cependant le beau voyage avait lieu au mois d'octobre
seulement. Alors les colonels étaient revenus de leurs régiments, où ils
passaient quatre mois, moins le nombre d'heures qu'il leur fallait pour
revenir à Paris, et ils se dispersaient dans les châteaux où les
attiraient leurs familles et leurs amis.

Il y avait à Hautefontaine un équipage de cerf dont la dépense se
partageait entre mon oncle, le prince de Guéménée et le duc de Lauzun.
J'ai ouï dire qu'elle ne montait pas à plus de 30,000 francs. Mais il ne
faut pas comprendre dans cette somme les chevaux de selle des maîtres,
et seulement les chiens, les gages des piqueurs qui étaient Anglais,
leurs chevaux et la nourriture de tous. L'équipage chassait l'été et
l'automne dans les forêts de Compiègne et de Villers-Cotterets. Il était
si bien mené que le pauvre Louis XVI en était sérieusement jaloux et,
quoiqu'il aimât beaucoup à parler de chasse, on ne pouvait le contrarier
davantage qu'en racontant devant lui quelque exploit de la meute de
Hautefontaine.

À sept ans je chassais déjà à cheval une ou deux fois par semaine, et je
me cassai la jambe, à dix ans, le jour de la Saint-Hubert. On dit que je
montrai un grand courage. On me rapporta de cinq lieues sur un brancard
de feuillages et je ne poussai pas un soupir. Dès ma plus tendre enfance
j'ai toujours eu horreur de l'affectation et des sentiments factices. On
ne pouvait obtenir de moi ni un sourire, ni une caresse pour ceux qui ne
m'inspiraient pas de sympathie, tandis que mon dévouement était sans
bornes pour ceux que j'aimais. Il me semble qu'il y a des vices, comme
la duplicité, la ruse, la calomnie, dont la première vue m'est aussi
douloureuse que le serait le moment où j'aurais reçu une blessure
laissant après elle une profonde cicatrice.

Le temps où j'ai gardé le lit pour ma jambe cassée, est resté dans mon
souvenir comme le plus heureux de mon enfance. Les amis de ma mère
vinrent en grand nombre à Hautefontaine, où nous restâmes six semaines
de plus qu'à l'ordinaire. On me faisait des lectures toute la journée.
Le soir on roulait un petit théâtre au pied de mon lit et des
marionnettes jouaient tous les jours une tragédie ou une comédie, dont
les rôles étaient parlés dans les coulisses par les personnes de la
société. On chantait si c'étaient des opéras comiques. Les dames
s'amusaient à faire les habits des marionnettes. Je vois encore le
manteau et la tiare d'Assuérus et l'habit de lin de Joas. Ces amusements
n'étaient pas sans fruit et me firent connaître toutes les bonnes pièces
du théâtre français. On me lut d'un bout à l'autre les _Mille et une
Nuits_, et c'est peut-être à cette époque que prit naissance mon goût
pour les romans et tous les ouvrages d'imagination.


VI

Mon premier séjour à Versailles fut à la naissance du premier
Dauphin[12] en 1781. Combien le souvenir de ces jours de splendeur pour
la reine Marie-Antoinette est souvent revenu à ma pensée, au récit des
tourments et des ignominies dont elle a été la trop malheureuse victime!
J'allai voir le bal que les gardes du corps lui donnèrent dans la grande
salle de spectacle du château de Versailles. Elle l'ouvrit avec un
simple jeune garde, vêtue d'une robe bleue, toute parsemée de saphirs et
de diamants, belle, jeune, adorée de tous, venant de donner un Dauphin à
la France, ne croyant pas à la possibilité d'un pas rétrograde dans la
carrière brillante où elle était entraînée; et déjà elle était près de
l'abîme. Que de réflexions un pareil rapprochement ne fait-il pas
naître!

Je ne prétends pas retracer les intrigues de la Cour que ma grande
jeunesse m'empêchait de juger ou même de comprendre. J'avais déjà
entendu parler de Mme de Polignac, pour qui la reine commençait à avoir
du goût. Elle était très jolie, mais elle avait peu d'esprit. Sa
belle-sœur, la comtesse Diane de Polignac, plus âgée, femme très
intrigante, la conseillait dans les moyens de parvenir à la faveur. Le
comte de Vaudreuil, leur ami, et que ses agréments faisaient rechercher
de la reine, travaillait aussi à cette fortune devenue, par la suite, si
grande. Je me rappelle que M. de Guéménée tâchait d'alarmer ma mère sur
cette faveur naissante de Mme de Polignac. Mais ma mère se laissait
aimer de la reine, tranquillement, et sans songer à profiter de cette
faveur pour augmenter sa fortune ou pour faire celle de ses amis. Elle
se sentait déjà attaquée du mal qui la fît périr moins de deux ans
après. Tourmentée à tous les moments par ma grand'mère, elle succombait
sous le poids du malheur sans avoir la force de s'y soustraire. Quant à
mon père, il était en Amérique où il faisait la guerre à la tête du
premier bataillon de son régiment.


VII

Le régiment de Dillon était entré au service de France en 1690, lorsque
Jacques II eut perdu toute espérance de remonter sur le trône, après la
bataille de la Boyne. Mon arrière grand-père, Arthur Dillon, le
commandait.

Comme ces fragments seront peut-être conservés par mes enfants, je vais
transcrire ici une note généalogique de la branche de ma famille établie
en France et un historique sommaire du régiment de Dillon.



NOTE GÉNÉALOGIQUE SUR LA MAISON DES LORDS DILLON


Pairs d'Irlande et colonels propriétaires du régiment de Dillon au
service de France depuis la Révolution d'Angleterre, en 1688, jusqu'à
celle de France, en 1789.

Théobald VIIe Lord Viscount Dillon,
  | épousa Mary, fille de sir _Henry Talbot_, de Mount Talbot et frère
  | de Richard Talbot, duc de Tyrconnel et vice roi d'Irlande; il mourut
  | en 1691 et sa femme fut tuée la même année au siège de Limerick.
  |
  | Henri VIIe Lord Viscount Dillon
  |   | succéda à son père en 1691. En 1689, il fut un des représentants
  |   | du Comté de West-Meath au parlement du roi Jacques II à Dublin,
  |   | lord lieutenant du Comté de Roscommon et colonel d'un régiment
  |   | au service du roi. Il épousa, en 1687, Frances Hamilton, et
  |   | mourut le 13 janvier 1714.
  |   |
  |   | Richard IXe Lord Viscount Dillon
  |   |   | fils de Henri, né en 1688. Épousa Lady Bridget Burke, fille
  |   |   | de _John Earl of Clanricarde_. Il mourut en 1737 et laissa
  |   |   | une fille unique, _Frances_, qui épousa son cousin _Lord
  |   |   | Charles Dillon_.
  |
  | Honorable Arthur Dillon
  |   | premier colonel propriétaire du régiment de Dillon au service de
  |   | France. Mourut le 5 février 1733, lieutenant général, commandeur de
  |   | l'ordre de Saint Louis. Il épousa Christina, fille de _Ralph
  |   | Sheldon_, premier écuyer de Jacques II. Elle mourut à 77 ans, en
  |   | 1757, dans la maison des dames anglaises, à Paris, laissant cinq
  |   | fils et cinq filles.
  |   |
  |   | Charles Xe Lord Viscount Dillon
  |   |   | second colonel propriétaire du régiment de Dillon, chevalier
  |   |   | de Saint-Louis. Épousa Frances, fille unique et héritière de
  |   |   | son cousin _Richard_. Elle mourut à Londres le 7 Janvier
  |   |   | 1739, et son mari le 24 octobre 1741, sans enfants.
  |   |
  |   | Henri XIe Lord Viscount Dillon
  |   |   | troisième colonel propriétaire du régiment de Dillon,
  |   |   | chevalier de Saint Louis. Il quitta le service de France en
  |   |   | 1743, et épousa l'année suivante Lady Charlotte Lee, fille
  |   |   | de _George-Henry_, 2e _Earl of Lichfield_, pair d'Angleterre
  |   |   | et petit-fils du roi _Charles II_ par la _Duchesse de
  |   |   | Cleveland_. Il mourut à Londres, le 15 septembre 1787, âgé
  |   |   | de 82 ans, et sa veuve, le 19 juin 1794, âgée de 74 ans. Ils
  |   |   | eurent sept enfants.
  |   |   |
  |   |   | Charles XIIe Lord Viscount Dillon
  |   |   |   | né en 1745, membre du Conseil privé, gouverneur du comté
  |   |   |   | de Mayo, un des quinze chevaliers de Saint-Patrice. Il
  |   |   |   | épousa Henriette Phipps, fille de _Lord Mulgrave_ et en
  |   |   |   | eut deux enfants: _Henry Augustus_, le présent Lord
  |   |   |   | Visconnt Dillon[13] et _Frances-Charlotte_, mariée en
  |   |   |   | 1797 à _Sir Thomas Webb_.
  |   |   |   |
  |   |   |   | _Lord Charles Dillon_ mourut en Irlande le 2 novembre
  |   |   |   | 1813. Une fille naturelle[14] dont il avait épousé la
  |   |   |   | mère[15] après la mort de sa femme, a épousé _Lord
  |   |   |   | Frédérick Beauclerk_, frère du _duc de Saint-Albans_.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Arthur Dillon
  |   |   |   | sixième colonel propriétaire du régiment de Dillon, né
  |   |   |   | le 3 septembre 1750. Épousa Thérèse-Lucy de Rothe, sa
  |   |   |   | cousine, dont il eut _Henriette-Lucy_[16], qui épousa,
  |   |   |   | en 1787, le _Comte de Gouvernet_[17]. En secondes noces
  |   |   |   | il épousa Marie de Girardin, veuve du _Comte de la
  |   |   |   | Touche_ et cousine germaine de _Joséphine_, femme de
  |   |   |   | Napoléon. De sa seconde femme il eut une fille,
  |   |   |   | _Frances_, qui épousa le _Général Bertrand_. L'honorable
  |   |   |   | Arthur Dillon périt sur l'échafaud le 13 avril 1794.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Henry Dillon
  |   |   |   | colonel du régiment de Dillon lorsqu'il fut reconstitué
  |   |   |   | en Angleterre et pris à la solde dn gouvernement
  |   |   |   | britannique, en 1794. Né en 1759, épousa, en 1790,
  |   |   |   | Frances, fille de _Dominick Trant_, dont il eut deux
  |   |   |   | fils et deux filles.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Laura Dillon
  |   |   |   | morte, à l'âge de 14 ans, au couvent des bénédictines de
  |   |   |   | Montargis.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Frances Dillon
  |   |   |   | née en 1747, mariée en 1767, à _Sir William Jerningham_.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Catherine Dillon
  |   |   |   | née en 1759. Religieuse au couvent des bénédictines de
  |   |   |   | Montargis. Elle se réfugia avec ses compagnes à Bodney,
  |   |   |   | en Angleterre, au moment de la Révolution et y mourut en
  |   |   |   | 1794.
  |   |   |   |
  |   |   | Honorable Charlotte Dillon
  |   |   |   | épousa en 1777, Valentine Browne, depuis _Earl of
  |   |   |   | Kenmare_. Elle eut une fille unique, _Charlotte_,
  |   |   |   | maintenant[13] _lady Charlotte Goold_.
  |   |   |   |
  |   | James Dillon
  |   |   | quatrième colonel propriétaire du régiment de Dillon,
  |   |   | chevalier de Malte et de Saint-Louis. Tué à Fontenoy en
  |   |   | 1745, sans avoir été marié.
  |   |   |
  |   | Edward Dillon
  |   |   | cinquième colonel propriétaire du régiment de Dillon. Mort à
  |   |   | Maëstricht, en 1747, des suites d'une blessure reçue à la
  |   |   | bataille de Lawfeld, sans avoir été marié.
  |   |   |
  |   | Arthur-Richard Dillon
  |   |   | né en 1721, successivement évêque d'Evreux, archevêque de
  |   |   | Toulouse, archevêque de Narbonne; président du clergé de
  |   |   | France, cordon bleu; mort à Londres, le 5 juillet 1806, à 85
  |   |   | ans.
  |   |   |
  |   | Frances Dillon
  |   |   | religieuse carmélite à Pontoise.
  |   |   |
  |   | Catherine Dillon
  |   |   | religieuse carmélite à Pontoise. Fut choisie pour réformer
  |   |   | le monastère des carmélites à Saint-Denis. Elle y mourut,
  |   |   | prieure, en 1758, après y avoir reçu Madame Louise, _fille
  |   |   | de Louis XV_. On la surnomma la _seconde sainte Thérèse_.
  |   |   |
  |   | Mary Dillon
  |   |   | mourut à Saint-Germain-en-Laye en 1786.
  |   |   |
  |   | Bridget Dillon
  |   |   | épousa le Comte du Blezelle. Elle mourut à
  |   |   | Saint-Germain-en-Laye, en 1785, sans enfants.
  |   |   |
  |   | Laura Dillon, épousa Lucius Cary, Lord Viscount Falkland, pair
  |   |   | d'Ecosse. Elle mourut, en 1741, laissant une fille unique
  |   |   | Lucy.
  |   |   |
  |   |   | Honorable Lucy Cary
  |   |   |   | épousa le Général Edward de Rothe et eut une seule fille
  |   |   |   | _Thérèse-Lucy_.
  |   |   |   |
  |   |   |   | Le Général Edward de Rothe mourut en 1766 et Lucy Cary,
  |   |   |   | sa femme, en 1804, à Londres.
  |   |   |   |
  |   |   |   | Thérése-Lucy de Rothe
  |   |   |   |   | épousa en 1768, son cousin l'_honorable Arthur
  |   |   |   |   | Dillon_. Elle mourut le 7 septembre 1782, laissant
  |   |   |   |   | une fille _Henriette-Lucy_[16].



HISTORIQUE SOMMAIRE DU RÉGIMENT DE DILLON


Théobald, lord viscount Dillon, pair d'Irlande et chef, à cette époque,
de l'illustre maison de ce nom, leva, à la fin de l'année 1688, sur ses
terres en Irlande et équipa à ses dépens un régiment pour le service du
roi Jacques II. Dans le courant de l'année 1690, ce régiment passa au
service de France, sous les ordres d'Arthur Dillon, son deuxième fils.
Il faisait partie d'un corps de 5,371 hommes de troupes irlandaises qui
débarquèrent à Brest le 1er mai 1690, et qui furent donnés par le roi
Jacques II à Louis XIV, en échange de six régiments français.

Après la capitulation de Limerick, en 1691, le nombre des troupes
irlandaises qui passèrent au service de France, fut considérablement
augmenté, et monta on tout à plus de 20,000 hommes. Depuis cette époque
jusqu'à la Révolution française, elles servirent sous le nom de brigade
irlandaise, dans toutes les guerres qu'essuya la France, et toujours
avec la distinction la plus éclatante.

Arthur Dillon, premier colonel du régiment de Dillon, devint lieutenant
général à l'âge de 33 ans, ayant obtenu ce grade successivement avec
celui de maréchal de camp, hors de son rang, pour des actions d'éclat.
Il fut longtemps commandant en Dauphiné, gouverneur de Toulon, et
battit, le 28 août 1709, vers Briançon, le général Rehbinder, commandant
les troupes de Savoie, qui voulait pénétrer en France. Il finit une
carrière glorieuse, en 1733, âgé de 63 ans, laissant cinq fils et cinq
filles.

Dès 1728, il avait cédé son régiment à Charles Dillon, l'aîné de ses
fils. Charles Dillon étant devenu l'aîné de la famille, en 1737, par la
mort de Richard lord Dillon, son cousin germain, garda provisoirement le
régiment et le céda ensuite à Henri Dillon, son frère.

Henri Dillon, à la mort de Charles lord Dillon, son frère, en 1741, lui
succéda aux titres et aux biens de sa famille, mais conserva néanmoins
le commandement du régiment, à la tête duquel il servit jusqu'en 1743.
Après la bataille de Dettingen, les Anglais, d'auxiliaires qu'ils
étaient, devinrent partie principale dans la guerre. Lord Henri Dillon,
pour conserver son titre de pair d'Irlande et pour empêcher la
confiscation de ses biens, fut, par ce fait, obligé de quitter le
service de France, ce qu'il fit du consentement et même par le conseil
de Louis XV.

James Dillon, chevalier de Malte, le troisième frère, fut promu alors
colonel du régiment, à la tête duquel il fut tué à Fontenoy, en 1745.

Edward Dillon, le quatrième frère, fut nommé par Louis XV, sur le champ
de bataille, colonel du régiment et, comme son frère, trouva la mort au
feu en le commandant, à la bataille de Lawfeld, en 1747. Arthur-Richard
Dillon, le cinquième frère, restait seul vivant; mais il venait d'être
engagé dans les ordres et est mort en Angleterre, archevêque de
Narbonne, en 1806.

À la mort d'Edward Dillon, tué à Lawfeld, on sollicita vivement Louis XV
de disposer du régiment, sous prétexte qu'il n'existait plus de Dillon
pour en prendre le commandement. Mais le roi répondit «que Henri lord
Dillon venait de se marier et qu'il ne pouvait consentir à voir sortir
de cette famille une propriété cimentée par tant de sang et de si bons
services, aussi longtemps qu'il pourrait espérer de la voir se
renouveler». Le régiment de Dillon resta en conséquence, depuis 1747,
sous le commandement successif d'un lieutenant-colonel et de deux
colonels commandants, jusqu'à ce que l'honorable Arthur Dillon, deuxième
fils de Henri lord Dillon, en fut pourvu, le 25 août 1767, à l'âge de 17
ans.

À l'époque de la Révolution française, la brigade irlandaise se trouvait
réduite à trois régiments d'infanterie, savoir: Dillon, Berwick et
Walsh. En 1794, les débris de ces trois régiments, y compris la majeure
partie des officiers--qui avaient émigré en Angleterre--passèrent à la
solde de Sa Majesté Britannique. Le régiment de Dillon, ou la fraction
encore existante à laquelle l'Angleterre voulut attribuer ce nom, fut
donné à l'honorable Henri Dillon, troisième fils de Henri lord Dillon et
frère d'Arthur Dillon, dernier colonel du régiment en France et qui
avait péri sur l'échafaud en 1794. Ce nouveau régiment se compléta en se
recrutant sur les mêmes terres qui avaient fourni ses premiers soldats
en 1688. Il s'embarqua, peu après, pour la Jamaïque, où les pertes qu'il
y éprouva furent si considérables qu'on le licencia. Les drapeaux et
enseignes du régiment furent transportés en Irlande et soigneusement
déposés entre les mains de lord Charles Dillon, chef de la famille et
frère aîné du colonel.



CHAPITRE II

I. Maladie de Mme Dillon.--On lui ordonne les eaux de Spa.--Colère de
Mme de Rothe, sa mère.--Intervention de la reine.--Départ pour
Bruxelles.--Charles viscount Dillon et Lady Dillon.--Lady Kenmare.--II.
Les études de Mme Dillon.--Son instituteur, l'organiste Combes.--Son
ardeur pour tout apprendre.--Ses pressentiments d'une vie
d'aventures.--Fâcheuses conditions dans lesquelles se poursuit son
éducation.--On la sépare de sa bonne, Marguerite.--III. Séjour à
Bruxelles.--Visites chez l'archiduchesse Marie-Christine.--La plus belle
collection de gravures de toute l'Europe.--Séjour à Spa.--M. de
Guéménée.--La duchesse de l'Infantado et la marquise del Viso.--Le comte
et la comtesse du Nord.--Mauvaise influence que cherche à exercer une
femme de chambre anglaise sur Mlle Dillon.--Ses préférences en
lecture.--Son inclination vers le dévouement.--IV. Retour à Paris.--Mort
de Mme Dillon.--V. Sentiment de l'auteur des Mémoires sur les causes de
la Révolution.--VI. Description de Hautefontaine.--Détails de
fortune.--Mme de Rothe.--Son fâcheux caractère.--Tristes conséquences
pour sa petite-fille.--VII. Changement de vie et de
logement.--Acquisition de la _Folie joyeuse_ à Montfermeil.--Travaux
entrepris dans cette propriété.--Leur influence sur les connaissances
pratiques de Mlle Dillon.


I

Ma mère avait eu un fils, qui mourut à deux ans, et depuis cette couche
elle avait toujours souffert. Une humeur laiteuse la tourmentait. Fixée
sur le foie, elle lui ôtait tout appétit et son sang, desséché par le
chagrin continuel que lui causait ma grand'mère, s'alluma et se porta
avec violence à la poitrine. Elle ne se ménageait pas. Elle montait à
cheval, courait le cerf, chantait avec le célèbre Piccini qui était
passionné pour sa voix. Enfin, à 31 ans, vers le mois d'avril 1782, elle
cracha le sang avec violence.

Ma grand'mère, quoique portée à ne pas croire aux maux de sa fille, fut
pourtant forcée de convenir alors qu'elle était sérieusement malade.
Mais son indomptable haine, son caractère soupçonneux, la disposait d'un
autre côté à voir dans toutes les actions de ma pauvre mère un calcul
tendant à la soustraire à son autorité. Aussi fut-elle convaincue que ma
mère avait feint ces crachements de sang pour ne pas aller à
Hautefontaine. Elle n'aurait pas consenti à retarder son départ d'une
heure. Ma mère consulta, pour son malheur, un médecin nommé Michel,
jouissant alors de beaucoup de célébrité. Il déclara que le sang qu'elle
avait craché venait de l'estomac et lui ordonna d'aller à Spa. Il serait
difficile de peindre les fureurs inconcevables de ma grand'mère, à
l'idée que sa fille pouvait aller à ces eaux. Elle ne voulait pas l'y
accompagner. Elle refusait de l'argent pour le voyage. Je crois que la
reine vint au secours de ma mère dans cette occasion. Nous partîmes de
Hautefontaine pour Bruxelles où nous passâmes un mois.

Mon oncle Charles Dillon avait épousé miss Phipps, fille de lord
Mulgrave. Il résidait à Bruxelles, n'osant habiter l'Angleterre à cause
de ses nombreuses dettes. À cette époque, il était encore catholique. Ce
ne fut que plus tard qu'il eut l'impardonnable faiblesse de changer de
religion et de se faire protestant pour hériter de son grand-oncle
maternel, lord Lichfield[18], lequel subordonna à cette condition son
héritage de quinze mille livres sterling. Mme Charles Dillon était belle
comme le jour. Elle était venue à Paris l'année d'auparavant avec lady
Kenmare, sœur de mon père, qui était aussi d'une grande beauté. Elles
allaient au bal de la reine avec ma mère et ces trois belles-sœurs
étaient généralement admirées. Un an s'était à peine écoulé et elles
étaient toutes trois au tombeau. Elles moururent à une semaine l'une de
l'autre.


II

Comme je l'ai dit plus haut, je n'ai pas eu d'enfance. À douze ans mon
éducation était très avancée. J'avais lu énormément, mais sans choix.
Dès l'âge de sept ans on m'avait donné un instituteur. C'était un
organiste de Béziers, nommé Combes. Il vint pour me montrer à jouer du
clavecin, car il n'y avait pas encore alors de pianos, ou du moins ils
étaient très rares. Ma mère on avait un pour accompagner la voix, mais
on ne me permettait pas d'y toucher. M. Combes avait fait de bonnes
études; il les continua et m'a avoué depuis qu'il avait souvent retardé
les miennes à dessein, de crainte que je ne le dépassasse dans celles
qu'il faisait lui-même.

J'ai toujours eu une ardeur incroyable pour apprendre. Je voulais savoir
toutes choses, depuis la cuisine jusqu'aux expériences de chimie que
j'allais voir faire par un petit apothicaire demeurant à Hautefontaine.
Le jardinier était Anglais et ma bonne Marguerite me menait tous les
jours chez sa femme qui me montrait à lire dans sa langue: le plus
souvent dans _Robinson_; j'étais passionnée pour ce livre.

J'ai toujours eu un pressentiment aventureux. Mon imagination s'exerçait
sans cesse sur des vicissitudes de fortune. Je me créais des situations
singulières. Je voulais savoir tout ce qui était utile pour toutes les
circonstances de la vie. Quand ma bonne allait voir sa mère, deux ou
trois fois dans l'été, je l'obligeais à me raconter tout ce qui se
faisait dans son hameau. Pendant plusieurs jours ensuite, je ne songeais
qu'à ce que je ferais si j'étais paysanne, et j'enviais le sort de
celles que je visitais souvent dans le village et qui n'étaient pas,
comme moi, obligées de cacher leurs goûts et leurs idées.

L'état d'hostilité constante qui existait dans la maison me tenait dans
une contrainte continuelle. Si ma mère voulait que je fisse une chose,
ma grand'mère me le défendait. Chacun m'aurait voulu pour espion. Mais
ma probité naturelle se révoltait à la seule pensée de la bassesse de ce
rôle. Je me taisais, et l'on m'accusait d'insensibilité, de taciturnité.
J'étais le but de l'humeur des uns et des autres, d'accusations
injustes. J'étais battue, enfermée, en pénitence pour des riens. Mon
éducation se faisait sans discernement. Quand j'étais émue de quelque
belle action dans l'histoire, on se moquait de moi. Tous les jours,
j'entendais raconter quelque trait licencieux ou quelque intrigue
abominable. Je voyais tous les vices, j'entendais leur langage, on ne se
cachait de rien en ma présence. J'allais trouver ma bonne, et son simple
bon sens m'aidait à apprécier, à distinguer, à classer tout à sa juste
valeur.

À onze ans, ma mère trouvant que je parlais moins bien l'anglais, me
donna une femme de chambre élégante que l'on fit venir exprès
d'Angleterre. Son arrivée me causa un chagrin mortel. On me sépara de ma
bonne Marguerite et, quoiqu'elle restât dans la maison, elle ne vint
presque plus dans ma chambre. Ma tendresse pour elle s'en augmenta. Je
m'échappais à tous moments pour aller, la retrouver ou pour la
rencontrer dans la maison, et ce fut une cause nouvelle de gronderies et
de pénitences. Combien l'on doit songer, quand on élève des enfants, à
ne pas les blesser dans leurs affections! Que l'on ne compte pas sur
l'apparente légèreté de leur caractère. En écrivant, à cinquante-cinq
ans, les humiliations que l'on fit éprouver à ma bonne, tout mon cœur se
soulève d'indignation, comme il le fit alors. Cependant cette Anglaise
était agréable. Elle ne me plut que trop. Elle était protestante, avait
eu une conduite plus que légère et n'avait jamais lu que des romans.
Elle me fit beaucoup de mal...


III

Revenons à mon récit. Nous allâmes à Bruxelles, dans la maison de ma
tante. Elle était au dernier degré d'une consomption qui n'avait rien
changé à l'agrément et à la beauté de sa figure vraiment céleste. Elle
avait deux enfants charmants, un garçon de quatre ans--le présent lord
Dillon[19]--et une fille qui fut depuis lady Webb. Je m'amusais beaucoup
de ces enfants. Mon plus grand bonheur était de les soigner, de les
endormir, de les bercer. J'avais déjà un instinct maternel. Je sentais
que ces pauvres enfants allaient être privés de leur mère. Je ne me
croyais pas si près du même malheur.

Ma mère me menait chez l'archiduchesse Marie-Christine qui gouvernait
les Pays-Bas avec son mari, le duc Albert de Saxe-Teschen. Pendant les
conversations de ma mère avec l'archiduchesse, on me conduisait dans un
cabinet où l'on me montrait des portefeuilles d'estampes. J'ai pensé
depuis que c'était sans doute le commencement de cette superbe
collection de gravures, la plus belle de l'Europe, que le duc Albert a
laissée à l'archiduc Charles.

Nous allâmes à Spa. M. de Guéménée nous y retrouva, je n'ai jamais pu
m'expliquer pourquoi. Pendant ce voyage, il cherchait toutes les
occasions et tous les moyens de me déprécier aux yeux de ma mère et
d'empêcher qu'elle eût la moindre confiance en moi. M. Combes a supposé
plus tard qu'il craignait que je ne fusse déjà au courant du mauvais
état de ses affaires et, comme ma mère ne s'en doutait pas, qu'il
appréhendait que je ne lui en parlasse. Nous vîmes à Spa plusieurs
Anglais de nos parents, entre autres lord et lady Grandison. Ma mère y
trouva aussi la duchesse de l'Infantado, qui était avec ses fils et pour
sa fille, la marquise del Viso. Cette jeune femme, à la suite d'une
fièvre maligne, avait oublié tout ce qu'on lui avait enseigné au cours
de son éducation. Il lui avait fallu apprendre de nouveau à lire et à
écrire. Elle était, à vingt ans, à peu près en enfance et jouait à la
poupée. Peu de temps après sa sensibilité se réveilla, par une passion
qu'elle prit pour M. Spontin, possesseur d'un duché en Brabant, et qui
l'épousa. C'est le duc de Beaufort. Elle eut quatre filles et mourut en
couches de la dernière. La duchesse de l'Infantado, née Salm, était une
personne très respectable. Elle habitait Paris pour l'éducation de ses
fils, le jeune duc et le chevalier de Tolède. Elle disait souvent à ma
mère que j'épouserais ce dernier, mais cette plaisanterie me déplaisait.

Ce fut à Spa que je goûtai pour la première fois le dangereux poison de
la louange et des succès. Ma mère me menait à la redoute les jours où
l'on y dansait, et la danse de la petite française devint bientôt une
des curiosités de Spa.

Le comte et la comtesse du Nord venaient d'y arriver du froid de la
Russie, et n'avaient jamais vu de filles de douze ans danser _la
gavotte, le menuet_, etc. On leur montra cette espèce de phénomène. La
même princesse, devenue impératrice de Russie[20], n'avait pas,
trente-sept ans plus tard, oublié la petite fille d'alors, qu'elle
retrouvait une grave mère de famille. Elle m'a dit beaucoup de choses
obligeantes sur le souvenir qu'elle avait conservé de mes grâces et
surtout de la finesse de ma taille.

Tout concourait sans cesse à me corrompre l'esprit et le cœur. Ma femme
de chambre anglaise ne m'entretenait jamais que de frivolités, de
toilettes, de succès. Elle me parlait des conquêtes qu'elle avait faites
et de celles que je pourrais faire dans quelques années. Elle me donnait
des romans anglais; mais, par une singularité dont j'ai peine maintenant
à me rendre compte, je ne voulais pas lire de mauvais livres; je savais
qu'il y en avait qu'une demoiselle ne devait pas avoir lus et que, si on
en parlait devant moi et que je les connusse, je ne pourrais pas
m'empêcher de rougir. Aussi trouvais je plus facile de m'en abstenir.
D'ailleurs les romans de sentiment ne me plaisaient pas. J'ai toujours
détesté les sentiments forcés et les exagérations. Je me rappelle
néanmoins un roman de l'abbé Prévost, qui me faisait une grande
impression: c'était _Cleveland_. Il y a, dans ce livre des actions de
dévouement admirables, et cette vertu a toujours été celle qui répondait
le plus à mon cœur. J'étais si susceptible de l'éprouver que j'aurais
voulu pouvoir en donner tous les jours des preuves à ma mère. Souvent je
versais des larmes amères de ce qu'elle ne me permettait pas de la
soigner, de la veiller, de lui rendre tous les soins dont le désir était
dans mon cœur. Mais elle me repoussait, elle m'éloignait, sans que je
pusse deviner le motif d'une aversion aussi étrange pour sa fille
unique.


IV

Cependant les eaux de Spa avançaient les jours de ma pauvre mère. Elle
répugnait néanmoins à revenir à Hautefontaine, dans la certitude où elle
était que ma grand'mère la recevrait, comme à l'ordinaire, avec des
scènes et des fureurs. Elle ne se trompait pas. Mais son état empirant à
tous moments, la pensée, commune à tous ceux qui sont attaqués de cette
cruelle maladie de poitrine, lui vint de changer d'air. Elle voulut
aller en Italie et demanda d'abord à revenir à Paris. Ma grand'mère y
consentit et commença alors seulement à envisager le véritable état de
sa malheureuse fille, ou du moins elle en parla dès lors comme d'un état
sans espoir, ainsi qu'il l'était en effet.

Arrivées à Paris, ma grand'mère donna son appartement à ma mère comme le
plus vaste. Elle lui rendit des soins empressés, mais qui contrastaient
pour moi, d'une manière si frappante, avec les traitements outrageants
dont j'avais été témoin quelques mois auparavant, que je pus croire à la
vérité des sentiments qu'elle témoignait alors. En y pensant dans l'âge
mûr, j'ai trouvé que les écarts d'un caractère passionné sont dans la
nature. Quand on ne s'est jamais maîtrisé et que l'on s'est toujours
abandonné à tous ses penchants sans jamais faire le moindre effort pour
se vaincre, quand on n'est pas retenu par la religion et qu'on ne dépend
que de soi, il n'y a pas de raison pour ne pas tomber dans tous les
excès possibles.

Ma mère fut fort soignée dans ses derniers moments. La reine vint la
voir et tous les jours un piqueur ou un page était envoyé de Versailles
pour prendre de ses nouvelles. Elle s'affaiblissait à chaque instant.
Mais, j'éprouve du chagrin à l'écrire après quarante-cinq ans, personne
ne parla de sacrements ni de lui faire voir un prêtre. À peine avais-je
appris mon catéchisme. Il n'y avait pas de chapelain dans cette maison
d'un archevêque. Les femmes de chambre, quoiqu'il y en eut de pieuses,
craignaient trop ma grand'mère pour oser parler. Ma mère ne croyait pas
toucher à son dernier moment. Elle mourut étouffée, dans les bras de ma
bonne, le 7 septembre.

On m'apprit le matin ce triste événement. Ce fut une bonne vieille amie
de ma mère, que je vis près de mon lit en me réveillant, qui m'annonça
sa mort. Elle m'informa que ma grand'mère avait quitté la maison, que je
devais me lever, aller la trouver et lui demander sa protection et ses
soins; que désormais je dépendais d'elle pour mon sort à venir; qu'elle
était très mal avec mon père, en ce moment en Amérique; qu'elle me
déshériterait certainement si elle me prenait en aversion, comme elle
n'y était que trop disposée. Mon jeune cœur déchiré se révolta contre la
dissimulation que cette bonne dame prétendait m'imposer. Elle eut
beaucoup de peine à me persuader de me laisser conduire auprès de ma
grand'mère. Le souvenir de toutes les larmes que j'avais vu verser à ma
mère, celui des scènes affreuses qu'en ma présence elle avait endurées,
la pensée que les mauvais traitements qu'elle avait éprouvés avaient
abrégé ses jours, soulevaient en moi une répugnance invincible à me
soumettre à la domination de ma grand'mère. Cependant ma vieille amie
m'assura que si je faisais la moindre difficulté, un couvent sévère
serait mon refuge; que mon père, qui se remarierait sans doute pour
avoir un garçon, ne voudrait pas me reprendre chez lui; que l'on
m'obligerait peut-être à prendre le voile en m'envoyant chez ma
tante[21], elle-même religieuse au couvent des Bénédictines de Montargis
et qui n'était pas sortie de cet établissement depuis l'âge de sept ans.

Mme Nagle--c'était le nom de la vieille dame--finit par m'entraîner chez
ma grand'mère. Celle-ci joua une grande scène de désespoir qui me glaça
d'épouvante et me laissa la plus pénible impression. On me trouva froide
et insensible. On insinua que je ne regrettais pas ma mère, et cette
inculpation si fausse resserra mon cœur en m'indignant. J'entrevis en un
moment toute l'étendue de la carrière de duplicité dans laquelle on me
forçait d'entrer. Mais je rappellerai que j'avais douze ans seulement et
que, quoique mon esprit fût beaucoup plus développé qu'il ne l'est
habituellement à cet âge et que je fusse déjà très avancée dans mon
éducation, jamais je n'avais reçu aucune instruction morale ou
religieuse.


V

Je ne prétends pas au talent de décrire l'état de la société en France
avant la Révolution. Cette tâche serait au-dessus de mes forces. Mais,
lorsque dans ma vieillesse je rassemble mes souvenirs, je trouve que les
symptômes du bouleversement qui s'est produit en 1789, avaient déjà
commencé à se manifester depuis le temps où mes réflexions ont laissé
quelques traces dans ma mémoire.

Le règne dévergondé de Louis XV avait corrompu la haute société. La
noblesse de la Cour donnait l'exemple de tous les vices. Le jeu, la
débauche, l'immoralité, l'irréligion, s'étalaient ouvertement. Le haut
clergé, attiré à Paris pour les assemblées du clergé, que le besoin
d'argent et le désordre des finances forçaient le roi, afin d'obtenir le
_don gratuit_, à rendre à peu près annuelles, était corrompu par les
mœurs dissolues de la Cour. Presque tous les évêques étaient choisis
dans la haute noblesse. Ils retrouvaient à Paris leurs familles et leur
société, leurs liaisons de jeunesse, leurs premières habitudes. Ils
avaient fait leurs études, pour la plupart, dans les séminaires de
Paris: à Saint-Sulpice, à Saint-Magloire, aux Vertus, à l'Oratoire; et
lorsqu'ils étaient nommés évêques, ils considéraient cette nomination
comme un honorable exil qui les éloignait de leurs amis, de leurs
familles et de toutes les jouissances du monde.

Les ecclésiastiques du second ordre, membres de l'assemblée du clergé,
étaient presque tous désignés parmi les grands vicaires des évêques, ou
parmi les jeunes abbés propriétaires d'abbayes appartenant à la classe
dans laquelle on choisissait les évêques. Ils venaient puiser à Paris
les principes et les habitudes qu'ils rapportaient ensuite dans, les
provinces, où ils donnaient trop souvent des exemples funestes.

Ainsi la dissolution des mœurs descendait des hautes classes dans les
classes inférieures. La vertu, chez les hommes, la bonne conduite, chez
les femmes, étaient tournées en ridicule et passaient pour de la
rusticité. Je ne saurais entrer dans les détails pour prouver ce que
j'avance ici. Le grand nombre d'années qui s'est écoulé depuis le temps
que je voudrais peindre, transforme cette époque, pour moi, en une
généralité purement historique, dans laquelle le souvenir des individus
s'est effacé pour ne laisser dans mon esprit qu'une impression
d'ensemble. Plus j'avance en âge, cependant, plus je considère que la
Révolution de 1789 n'a été que le résultat inévitable et, je pourrais
même dire, la juste punition des vices des hautes classes, vices portés
à un excès tel qu'il devenait infaillible, si on n'avait pas été frappé
du plus funeste aveuglement, que l'on serait consumé par le volcan que
de ses propres mains on avait allumé.


VI

Après la mort de ma mère, ma grand'mère et mon oncle allèrent, au mois
d'octobre 1782, à Hautefontaine et m'y emmenèrent avec eux, accompagnés
de mon instituteur, M. Combes, qui s'occupait exclusivement de mon
éducation.

J'aimais beaucoup cette habitation que je savais devoir un jour
m'appartenir. C'était une belle terre, toute en domaines, à vingt-deux
lieues de Paris, entre Villers-Cotterets et Soissons. Le château, bâti
vers le commencement du dernier siècle, sur une colline fort escarpée,
dominait une petite vallée très fraîche, ou, pour mieux dire, une gorge
s'ouvrant sur la forêt de Compiègne qui formait amphithéâtre dans le
fond du tableau. Des prés, des bois, des étangs d'une belle eau et
remplis de poissons, venaient à la suite d'un magnifique potager que
l'on dominait des fenêtres du château, dont la cour en plate-forme avait
été, sans doute, fortifiée dans des temps plus anciens. Ce château, sans
aucune beauté d'architecture, était commode, vaste, parfaitement meublé,
très soigné dans tous ses détails.

Mon oncle, ma grand'mère et ma mère avaient accompagné mon père jusqu'à
Brest, lorsqu'il s'embarqua, en 1779, pour faire la guerre avec son
régiment aux Antilles. À son retour, mon oncle acheta, à Lorient, toute
la cargaison d'un navire venant de l'Inde et qui consistait en
porcelaine de la Chine et du Japon, en toiles de Perse de toutes
couleurs pour des tentures d'appartements, en étoffes de soie, en damas,
en pékins peints, etc... Toutes ces richesses avaient été déballées, à
ma grande joie, et rangées dans de grands garde-meubles, où le vieux
concierge me laissait errer avec ma bonne, lorsque le temps ne
permettait pas la promenade. Il me disait souvent: «Tout cela sera à
vous.» Mais, comme par un pressentiment secret, je ne m'attachais pas
aux idées de splendeur. Ma jeune imagination se portait plus volontiers
sur des idées de ruine, de pauvreté, et cette pensée prophétique qui ne
me quittait jamais, me ramenait toujours à vouloir apprendre tous les
ouvrages des mains qui conviennent à une pauvre fille, et à m'éloigner
des occupations d'une demoiselle que l'on nommait une _héritière_.

Pendant la vie de ma mère, l'habitation de Hautefontaine avait été très
brillante. Mais, après sa mort, tout changea complètement. Ma grand'mère
s'était emparée, en l'absence de mon père, de tous les papiers de ma
mère, et de toutes les correspondances qu'elle avait conservées.

De même qu'on ne lui avait pas laissé voir un prêtre, de même on ne lui
avait pas permis de songer à ses affaires temporelles, auxquelles ma
grand'mère avait trop d'intérêt qu'aucun homme entendu ne fût initié. La
fortune de mon grand-père avait disparu entre ses mains et tout ce que
nous possédions avait changé de nature pendant l'enfance de ma mère.
Elle avait douze ans seulement lorsqu'elle perdit son père, le général
de Rothe, mort subitement à Hautefontaine, peu de temps après avoir
acheté cette terre au nom de sa femme, sous prétexte qu'il l'avait payée
exclusivement avec les fonds--10.000 livres sterling--donnés comme dot à
ma grand'mère par son père lord Falkland.

Cependant mon grand-père de Rothe avait hérité de la fortune de sa mère,
lady Catherine de Rothe, et de celle de sa tante, la duchesse de Perth,
toutes deux filles de lord Middleton, ministre de Jacques II, dont les
historiens ont parlé diversement. Une autre parente lui avait laissé à
Paris, rue du Bac, la maison où nous habitions, et 4.000 livres de
rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Ces deux derniers objets restaient
seuls à la mort de M. de Rothe, et ma mère en fut mise en possession.

Mon grand-oncle l'archevêque avait habité la maison de la rue du Bac
pendant vingt ans sans payer un sol de loyer à sa nièce. Sous prétexte
qu'elle y logeait elle-même, il n'en paya même jamais les réparations.
Aussi quand, après la mort de ma mère, il quitta la maison pour en louer
une autre sur sa propre tête, il emprunta 40.000 francs destinés à faire
face aux réparations urgentes sans lesquelles on n'aurait pas pu mettre
la première en location. Il greva ainsi l'immeuble de cette dette que je
fus obligée de payer le jour où je le vendis, en 1797. Mon grand-oncle
pourtant avait déjà alors plus de 300.000 francs de biens du clergé. Il
est vrai qu'il avait payé des dettes de jeu à mon père, affligé de cette
malheureuse passion, ainsi que ses deux frères, lord Dillon et Henri
Dillon. J'ai toujours ignoré à quel taux s'étaient montées les sommes
données par mon oncle pour ces funestes dettes, mais j'ai entendu dire
qu'elles avaient été considérables. Quoi qu'il en soit, à la mort de ma
mère, je n'eus que la maison de la rue du Bac qu'on loua 10.000 francs à
M. le baron de Staël, marié depuis à la célèbre Melle Necker, et 4.000
francs de rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris. Je n'avais rien à
attendre de mon père. Il avait déjà dévoré sa légitime de 10.000 livres
sterling qu'on lui remit avec le régiment de Dillon, dont il était
propriétaire-né, comme héritier de son dernier oncle, tué à Fontenoy. Je
devais donc ménager ma grand'mère qui me menaçait à tout propos de me
mettre au couvent. Son autorité despotique se faisait sentir
continuellement. Jamais je n'ai vu un autre exemple d'un tel besoin de
dominer, d'exercer son pouvoir. Elle commença par me séparer entièrement
des amies de mon enfance et elle rompit elle-même avec toutes celles de
sa fille. Il est probable qu'elle avait trouvé dans les correspondances
dont elle s'était saisie des réponses aux justes plaintes que ma mère
était bien en droit d'exprimer sur la cruelle dépendance où elle avait
vécu pendant les dernières années de sa vie, et des appréciations peu
flatteuses sur les procédés iniques de ma grand'mère. Celle-ci exigea
que je misse fin à toute communication avec Mlle de Rochechouart, dont
l'aînée avait déjà épousé le duc de Piennes, depuis duc d'Aumont, et la
cadette le comte de Chinon, depuis duc de Richelieu; avec Mlles de
Chauvelin, qui épousèrent MM. d'Imécourt et de La Bourdonnaye; avec Mlle
de Coigny, fille du comte de Coigny, qui plus tard a fait parler d'elle
d'une manière si scandaleuse; avec la troisième des Rochechouart, élevée
par la duchesse du Châtelet, sa tante, et qui épousa le prince de
Carency, fils du duc de La Vauguyon. Par un raffinement de cruauté, ma
grand'mère fit retomber sur moi la cessation de nos rapports avec mes
jeunes amies. Totalement isolée par force, j'appris que j'étais accusée
d'ingratitude, de légèreté et d'indifférence, sans qu'il me fût permis
de me justifier.

Mon bon instituteur, qui connaissait ma grand'mère mieux que je ne la
connaissais moi-même, était le seul avec qui je pouvais causer de mes
chagrins. Mais il me représentait avec force combien j'avais intérêt à
ménager ma grand'mère, comment toute mon existence future dépendait
d'elle, que si je lui résistais et qu'elle me mît au couvent, elle
aurait encore l'adresse de me faire endosser la responsabilité de cette
résolution; qu'éloignée de mon père dont la guerre pouvait me priver à
tout moment, je resterais entièrement isolée si ma grand'mère et mon
grand-oncle me retiraient leur protection. Il me fallut donc me résoudre
à subir journellement tous les inconvénients du caractère terrible
auquel j'étais soumise. Je puis dire que pendant cinq ans, je n'ai pas
été un jour sans verser des larmes amères.

Toutefois plus j'ai avancé en âge et moins j'en ai souffert, soit que
j'eusse pris l'habitude des mauvais traitements, soit que mon esprit,
mûri avant le temps, la force de mon caractère, le sang-froid avec
lequel je supportais les fureurs de ma grand'mère, le silence
imperturbable que j'opposais aux calomnies qu'elle déversait sur tout le
monde et surtout la reine, lui en imposassent un peu. Peut-être aussi
craignait-elle qu'en entrant dans le monde, je ne divulgasse tout ce que
j'avais enduré. Quoi qu'il en soit, quand j'eus atteint l'âge de seize
ans, et qu'elle vit ma taille dépasser la sienne, elle mit un certain
frein à ces fureurs. Mais elle se dédommagea bien de cette contrainte,
comme on le verra par la suite.


VII

Vers la fin de l'automne de 1782, mon oncle partit pour aller à
Montpellier présider les États du Languedoc, comme il faisait chaque
année, l'archevêché de Narbonne donnant cette prérogative qu'il a
exercée pendant vingt-huit ans.

Nous restâmes à Hautefontaine où ma grand'mère s'ennuya beaucoup. Sa
mauvaise humeur en prit une intensité effrayante. Elle s'aperçut qu'en
perdant ma mère, elle avait aussi perdu les amis qui jusqu'alors
l'avaient entourée et ménagée par intérêt pour le repos de sa fille dont
ils avaient peut-être diminué les souffrances, en donnant à ma
grand'mère l'illusion qu'elle était, autant que ma mère, l'objet de
leurs soins. Mais, quand elle se fut emparé des papiers de ma mère et
qu'elle trouva les lettres de ses soi-disant amis, elle fut éclairée sur
les véritables dispositions qui les animaient à son égard. Cette
connaissance alluma dans son cœur des haines que seule elle était
capable de concevoir, et dont j'ai ressenti plus tard les effets.

Lors donc qu'elle se sentit seule à Hautefontaine, dans ce grand château
naguère si animé et si brillant, lorsqu'elle vit les écuries vides,
qu'elle n'entendit plus les aboiements des chiens, les trompes des
chasseurs, lorsque les allées réservées à la promenade des chevaux de
chasse, que l'on voyait des fenêtres du château, ne présentèrent plus
qu'une solitude que rien ne venait diversifier, elle comprit la
nécessité de changer de vie, et d'amener l'archevêque, préoccupé
exclusivement jusque-là d'assurer ses plaisirs et de maintenir son rang
dans la société, à devenir maintenant ambitieux et à songer aux affaires
de sa province et à celles du clergé.

La place de président de cet ordre était à la nomination du Roi. Mon
grand-oncle eut la pensée de l'obtenir. Il promit sans doute plus de
facilité pour le _don gratuit_, à chaque assemblée du clergé, que n'en
avait montré la rigide vertu du cardinal de La Rochefoucauld, alors
président, conseillé et mené par l'abbé de Pradt, son neveu.

Ma grand'mère résolut, pour réaliser ses projets, de décider mon
grand-oncle, sur qui elle avait un empire absolu, à changer de vie et
d'habitation. Lorsqu'il revint de Montpellier où il ne restait jamais
que le temps rigoureusement nécessaire aux États, nous allâmes le
trouver à Paris. Je crois que mon conseil de tutelle, en l'absence de
mon père, gouverneur de Saint-Christophe depuis que l'île avait été
prise et que son régiment avait glorieusement contribué au succès des
troupes françaises dans cette expédition, représenta à mon grand'oncle
qu'il ne pouvait continuer à habiter ma maison sans en payer le loyer et
en la laissant, comme il le faisait, sans réparation. Il résolut alors
de la quitter, et, par un procédé véritablement inique, il emprunta,
comme je l'ai déjà dit, 40.000 francs en hypothèque sur cette maison où
il avait habité vingt ans sans bourse délier, et consacra cette somme
aux réparations les plus urgentes. Ce ne fut qu'à la Révolution, à son
départ de France, que la dette fut découverte, et il me fallut la payer
lorsque je vendis la maison en 1797. Jusque-là, il avait servi les
intérêts de cet emprunt, dont on n'avait pas fait mention dans mon
contrat de mariage.

Mon oncle acheta à vie, sur sa tête, la maison qui fait le coin de la
rue Saint-Dominique et de la rue de Bourgogne. Son architecte, M.
Raimond, fort attaché à mes intérêts, conseillait d'acheter cette maison
en toute propriété en mon nom, et d'en assurer la jouissance à mon
oncle. Mais, cet arrangement, qui aurait augmenté ma fortune sans nuire
à ses jouissances, ne lui convint pas, et il fît l'acquisition sur sa
tête, à soixante-sept ans qu'il avait alors. Raimond lui proposa ensuite
d'acheter, pour moi, une jolie petite maison sur la place du
Palais-Bourbon, que l'on bâtissait alors. Il ne le voulut pas davantage.
Mon oncle venait d'obtenir l'abbaye commendataire de Cigny qui valait
près de 100.000 francs de rente. Il prétexta de cette augmentation de
revenu pour s'abandonner au goût de bâtir et de meubler, qui avait
remplacé chez lui celui des chevaux et de la chasse, auquel il ne
pouvait plus se livrer. Il dépensa de grosses sommes pour l'arrangement
de sa nouvelle maison qui était en fort mauvais état.

Dans le même temps, ma grand'mère, dégoûtée de Hautefontaine où elle
s'était ennuyée pendant deux mois, acheta, pour 52.000 francs, une
maison à Montfermeil, près de Livry, à cinq lieues de Paris. Elle la
payait un prix très modique pour le terrain qui était de 90 arpents.
Cette maison, dans une situation charmante, était surnommée la
_Folie-Joyeuse_. Elle avait été bâtie par un M. de Joyeuse, qui en avait
commencé la construction par où l'on finit ordinairement. Après avoir
tracé une belle cour et l'avoir fermée par une grille, il éleva à droite
et à gauche deux ailes terminées par de jolis pavillons carrés. L'argent
lui avait alors manqué pour bâtir le corps de logis, de sorte que ces
deux pavillons ne communiquaient entre eux que par un corridor long de
100 pieds au moins. Les créanciers avaient saisi et vendu la maison. Le
parc était ravissant, entouré de murs, chaque allée terminée par une
grille, et toutes ces issues donnaient sur la forêt de Bondy, charmante
dans cette partie.

On fit venir de Hautefontaine des chariots de meubles, et l'on s'établit
tant bien que mal, au printemps de 1783, à la _Folie-Joyeuse_. On n'y
fit aucune réparation la première année. Il existait alors un droit
seigneurial de retrait, par lequel tout seigneur dans la terre duquel on
vendait une maison pouvait, pendant l'année qui s'écoulait à dater du
jour, même de l'heure de la signature du contrat de vente, se mettre au
lieu et place de l'acquéreur, et le frustrer, par une simple
notification, de son acquisition. Quoique ce procédé ne fût pas à
craindre de M. de Montfermeil, qui venait d'hériter de son père, le
président Hocquart, néanmoins, mon oncle et ma grand'mère crurent plus
prudent de laisser écouler l'année, et l'on se borna à faire des
plantations et à travailler au jardin.

On passa l'été à établir des plans avec des architectes et des
dessinateurs, ce qui m'intéressa prodigieusement. Mon oncle prenait
plaisir à m'initier à tous ses projets. Il me parlait de bâtiments, de
jardins, de meubles, d'arrangements de tous genres. Il était satisfait
de mon intelligence. Il me faisait calculer, mesurer, avec ses
jardiniers, des pentes, des surfaces, etc. Il voulait que j'entrasse
dans tous les détails des devis, que je vérifiasse les calculs des
mesures.

J'étais très grande pour mon âge, d'une bonne santé, d'une, extrême
activité physique et morale. Je voulais tout voir et tout savoir;
apprendre tous les ouvrages des mains, depuis la broderie et la
confection des fleurs jusqu'au blanchissage et aux détails de la
cuisine. Je trouvais le temps de ne rien négliger, ne perdant jamais un
instant, classant dans ma tête tout ce qu'on m'enseignait et ne
l'oubliant jamais. Je profitais avec fruit du savoir spécial de toutes
les personnes qui venaient à Montfermeil. C'est ainsi qu'avec de la
mémoire j'ai acquis une multitude de connaissances qui m'ont été
singulièrement utiles dans le reste de ma vie.

Un jour qu'il y avait à dîner plusieurs graves évêques, la conversation
roula sur l'astronomie et l'époque de certaines découvertes, et l'un
d'eux ne pouvait se rappeler le nom du savant persécuté pour une vérité
maintenant devenue incontestable. Gomme j'avais treize ans, je me
gardais bien de dire un mot, car j'ai toujours détesté de me mettre en
avant. Cependant, j'étais si fatiguée de voir qu'aucun de ces prélats ne
pouvait retrouver le nom, qu'il m'échappa. Je balbutiai très bas: «C'est
Galilée.» Mon voisin, peut-être dépourvu de mémoire, mais assurément pas
sourd, m'entendit et s'écria: «Mademoiselle Dillon dit que c'est
Galilée.» Ma confusion fut si grande que je fondis en larmes, m'enfuis
de table, et ne reparus plus de la soirée.



CHAPITRE III

I. Voyages annuels de Mlle Dillon en Languedoc, avec son grand-oncle
l'archevêque de Narbonne, de 1783 à 1786.--Comment on voyageait à cette
époque.--Les voitures.--La table.--M. de Montazet, archevêque de Lyon:
popularité de ce prélat dans son diocèse.--II. Route du
Languedoc.--L'auberge de Montélimar.--Incident au passage du
torrent.--Traversée du Comtat Venaissin.--Entrée en
Languedoc.--Physionomie et caractère de l'archevêque de
Narbonne.--Nîmes: les Arènes et la Maison Carrée; M. Séguier.--Arrivée à
Montpellier.--M. de Périgord.--III. Présentation au roi du _don
gratuit_. La délégation.--Une visite à Marly.--La prospérité du
Languedoc.--L'installation à Montpellier.--L'abbé Bertholon et ses
leçons de physique.--L'étiquette des dîners.--La livrée des Dillon.--La
Société à Montpellier.--M. de Saint-Priest et l'empereur Joseph II.--IV.
Retour de M. Dillon en France.--II épouse Mme de La Touche.--Opposition
faite à ce mariage par Mme de Rothe.--M. Dillon prend le gouvernement de
Tabago.--Premiers projets de mariage pour Mlle Dillon.--Procuration
laissée par son père à l'archevêque de Narbonne.--V. À Alais.--À
Narbonne.--Une grande frayeur.--À Saint-Papoul.--Rencontre de la famille
de Vaudreuil.--Les prétendants.--VI. Séjour â
Bordeaux.--L'_Henriette-Lucie_.--Une autre famille Dillon.--Les
pressentiments: M. le comte de La Tour du Pin.--M. le comte de
Gouvernet.


I

Vers le mois de novembre 1783, j'appris que ma grand'mère accompagnerait
désormais mon oncle l'archevêque aux États de Languedoc. Cette
résolution me causa une grande joie. Dans ce temps-là, la session
annuelle des États était une époque très brillante. La paix venait de se
conclure, et les Anglais, privés pendant trois ans de la possibilité de
venir sur le continent, s'y précipitaient en foule, comme ils le firent
plus tard en 1814. On allait alors beaucoup moins en Italie. Les belles
routes du mont Cenis et du Simplon n'existaient pas. Il n'y avait pas de
bateaux à vapeur. La communication par la corniche était à peu près
impraticable. Le climat du midi de la France, celui du Languedoc surtout
et particulièrement celui de Montpellier, était encore en vogue.

Tout me charma dans la pensée de ce voyage, le premier pour ainsi dire
que je faisais de ma vie. J'étais encore affligée de ne pas avoir été de
celui de Bretagne, et celui d'Amiens, où j'allai pour dire adieu à mon
père, au commencement de la guerre, avait été le seul que j'eusse encore
entrepris. Je dirai ici, une fois pour toutes, comment se fit le voyage
de Montpellier, puisque tous se ressemblèrent à peu près jusqu'en 1786,
où j'y allai pour la dernière fois.

Nos préparatifs de voyage, les achats, les emballages, étaient déjà pour
moi une occupation et un plaisir dont j'ai eu le temps de me lasser dans
la suite de ma vie agitée. Nous partions dans une grande berline à six
chevaux: mon oncle et ma grand'mère assis dans le fond, moi sur le
devant avec un ecclésiastique attaché à mon oncle ou un secrétaire, et
deux domestiques sur le siège de devant. Ces derniers se trouvaient plus
fatigués en arrivant que ceux qui allaient à cheval, car alors les
sièges, au lieu d'être suspendus sur les ressorts, reposaient sur deux
montants en bois s'appuyant sur le lisoir, et étaient par conséquent
aussi durs qu'une charrette. Une seconde berline, également attelée de
six chevaux, contenait la femme de chambre de ma grand'mère et la
mienne, miss Beck, deux valets de chambre et, sur le siège, deux
domestiques. Une chaise de poste emmenait le maître d'hôtel et le chef
de cuisine.

Il y avait aussi trois courriers, dont un en avant d'une demi-heure et
les deux autres avec les voitures. M. Combes, mon instituteur, partait
quelques jours avant nous par la diligence, nommée alors la _Turgotine_,
ou par la malle. Celle-ci ne prenait qu'un seul voyageur. C'était une
sorte de charrette longue, sur brancards.

Chaque année, les ministres retenaient mon grand-oncle à Versailles
jusqu'à lui ôter presque le temps suffisant de se rendre à Montpellier
pour l'ouverture des États qui avait lieu à jour fixe. Ils ne pouvaient
commencer que quand l'archevêque de Narbonne, président-né, était
présent. Cependant s'il avait été retenu forcément par quelque accident
ou par quelque maladie, l'archevêque de Toulouse, vice-président, aurait
pris sa place, éventualité qui eût fait grand plaisir à l'ambitieux,
depuis cardinal de Loménie, en possession de ce siège.

Les retards causés par les ministres obligeaient de voyager aussi vite
que possible, nécessité fort pénible dans cette saison avancée de
l'année. Nous courions à dix-huit chevaux, et l'ordre de
l'administration des postes nous précédait de quelques jours pour que
les chevaux fussent prêts. Nous faisions de longues journées. Partis à 4
heures du matin, nous nous arrêtions pour dîner. La chaise de poste et
le premier courrier nous devançaient d'une heure. Cela permettait de
trouver la table prête, le feu allumé, et quelques bons plats préparés
ou améliorés par notre cuisinier. Il emportait de Paris, dans sa
voiture, des bouteilles de coulis, de sauces toutes préparées, tout ce
qu'il fallait pour obvier aux mauvais dîners d'auberge. La chaise de
poste et le premier courrier repartaient dès que nous arrivions, et
lorsque nous faisions halte pour la nuit, nous trouvions, comme le
matin, tous les préparatifs terminés.

En voyage, ma grand'mère me prenait dans sa chambre, ce qui me
déplaisait beaucoup, parce qu'elle s'emparait du meilleur lit amélioré
encore de la moitié du mien. Elle envahissait le feu, et les nombreux
apprêts de sa toilette ne me laissaient pas de place. Sur le moindre
prétexte elle me grondait, et ne me permettait pas d'aller me coucher en
arrivant, quoique je fusse harassée de fatigue presque tous les jours,
car elle ne me laissait ni dormir dans la voiture, ni même m'appuyer.
Une fois--je crois que c'était en 1785--je fus si malade à Nîmes, par
excès de fatigue, qu'elle fut obligée d'y rester deux jours avec moi. Je
n'avais plus la force d'aller jusqu'à Montpellier.

Nous passions quelques heures à Lyon, quand l'archevêque s'y trouvait.
Cependant mon oncle ne le prisait pas beaucoup. Ce prélat était mal avec
la Cour et allait peu à Paris. Je ne me souviens pas l'y avoir jamais
vu, même aux époques de l'assemblée du clergé. Il avait eu une intrigue
avec la célèbre duchesse de Mazarin; mais ce n'eût pas été là une raison
de disgrâce, dans ces temps de dissolution où la régularité des mœurs
constituait une exception dans le haut clergé. Je crois, au contraire,
qu'on le tenait à l'écart à cause d'une bonne action qu'il fit peut-être
par ostentation, mais qui n'en fut pas moins utile. La ville de Lyon
avait demandé qu'on mît des lits de fer dans les hôpitaux. Les ministres
ayant refusé ou n'ayant pas consenti à accorder l'autorisation de la
dépense, l'archevêque de Lyon, M. de Montazet, donna, dans ce but, de
ses propres deniers 200.000 francs. Les ministres y virent une leçon qui
leur déplut; à eux, mais pas au roi, car cet excellent prince était
toujours disposé à toutes les bonnes œuvres; mais la faiblesse ou la
timidité de son caractère l'amenait trop souvent à rejeter les idées qui
lui avaient semblé bonnes au premier abord, et c'est cette disposition
exagérée de modestie et de défiance de ses propres lumières qui nous a
été si fatale.

La générosité de l'archevêque de Lyon lui acquit une grande popularité
dans sa ville, et excita la jalousie de ses confrères. Ceux-ci aimaient
mieux employer leurs fonds à bâtir des évêchés ou de belles maisons de
campagne, qu'à fonder des établissements de charité; et dans ces mêmes
diocèses où l'on avait élevé des palais épiscopaux pouvant contenir
trente invités, il y avait nombre de curés à portion congrue exposés,
dans leurs presbytères, aux injures du temps.


II

Je reprends la route du Languedoc. Dans ce temps-là celle qui suit le
cours du Rhône jusqu'à Pont-Saint-Esprit était tellement mauvaise, qu'on
y courait le risque de verser à tout moment. Les postillons demandaient
une récompense à chaque relais, prétendant qu'ils ne nous avaient pas
menés par la route, mais par de petits chemins où les routiers ne
pouvaient passer. Nous couchions à Montélimar où il y avait une auberge
fort bien tenue et en grande réputation parmi les Anglais se rendant
dans le midi de la France. Tous s'y arrêtaient pour passer la nuit. Il
arrivait parfois que le torrent qui traverse cette petite ville et que
l'on franchissait à gué était si gonflé par les pluies ou, au printemps,
par la fonte des neiges, qu'on était obligé d'attendre pendant quelques
jours la fin de l'inondation.

Dans les corridors et l'escalier de cette auberge, des médaillons où on
voyait inscrits les noms des personnages de distinction qui y étaient
passés, couvraient entièrement les murailles. La lecture de ces noms
surtout ceux des derniers arrivés, personnages que nous espérions
retrouver à Montpellier, m'amusait beaucoup.

Une année, nous courûmes beaucoup de danger en traversant le torrent. Le
volume de l'eau était suffisant pour soulever la voiture et l'on avait
ouvert les portières pour qu'elle pût passer au travers. Nous, étions
grimpées, ma grand'mère et moi, les jambes retroussées, sur les
coussins. Les hommes étaient sur le siège. On avait attaché aux ressorts
de petites pièces de bois sur lesquelles se tenaient des gens armés de
longs pics pointus pour empêcher la voiture de se renverser. Tout cela
amusait une personne jeune et aventureuse comme je l'étais: mais ma
pauvre, grand'mère, horriblement poltronne, en souffrait cruellement.
Par malheur sa peur tournait toujours en mauvaise humeur qui retombait
infailliblement sur moi. Lorsque je vois les beaux ponts sur lesquels on
traverse maintenant les rivières, les bateaux à vapeur et tout ce que
l'industrie a opéré, j'ai peine à croire qu'il n'y ait que
cinquante-cinq ans que j'ai éprouvé toutes les difficultés et rencontré
tous les obstacles qui prolongeaient si fort notre route pendant nos
voyages à Montpellier. Si les sentiments et les vertus avaient fait les
mêmes progrès que l'industrie, nous serions maintenant des anges, dignes
du Paradis: il est loin d'en être ainsi!

À la poste de La Palud, on entrait sur le territoire du Comtat
Venaissin, qui appartenait au Pape. J'avais du plaisir à voir ce poteau
sur lequel étaient peints la tiare et les clefs. Il me semblait entrer
en Italie. On quittait la grande route de Marseille et l'on prenait un
excellent chemin que le gouvernement papal avait permis aux États de
Languedoc de construire, et qui menait plus directement à
Pont-Saint-Esprit.

À La Palud mon oncle faisait sa toilette. Il mettait un habit de
campagne de drap violet, lorsqu'il faisait froid une redingote ouatée
doublée de soie de même couleur, des bas de soie violets, des souliers à
boucle d'or, son cordon bleu et un chapeau de prêtre à trois cornes orné
de glands d'or.

Dès que la voiture avait dépassé la dernière arche du pont Saint-Esprit,
le canon de la petite citadelle conservée à la tête de ce pont tirait
vingt et un coups. Les tambours battaient aux champs, la garnison
sortait, les officiers en grande tenue et toutes les autorités civiles
et religieuses se présentaient à la portière de la berline. S'il ne
pleuvait pas, mon oncle descendait pendant qu'on attelait les huit
chevaux destinés à sa voiture.

Il écoutait les harangues qu'on lui adressait, y répondait avec une
affabilité et une grâce incomparables. Il avait la plus noble figure,
une haute taille, une belle voix, un air à la fois gracieux et assuré.
Il s'informait de ce qui pouvait intéresser les habitants, répondait en
peu de mots aux pétitions qu'on lui présentait, et n'avait jamais rien
oublié des demandes qu'on lui avait adressées l'année précédente. Cela
durait à peu près un quart d'heure. Après quoi, nous partions comme le
vent, car non seulement les guides des postillons étaient doublées, mais
l'honneur de mener la voiture d'un si grand personnage était vivement
apprécié.

Le président des États passait bien avant le roi dans l'esprit des
Languedociens. Mon oncle était extrêmement populaire, quoiqu'il fût très
hautain; mais sa hauteur ne se manifestait jamais qu'envers ceux qui
étaient ou qui se croyaient ses supérieurs. C'est ainsi qu'à l'époque où
il était archevêque de Toulouse et le cardinal de La Roche-Aymon
archevêque de Narbonne, celui-ci renonça à aller présider les États,
prétendant qu'il n'y avait pas moyen d'être le supérieur de M. Dillon,
et qu'il fallait lui céder malgré soi.

Nous couchions à Nîmes, où mon oncle avait toujours affaire. Une année
nous y passâmes plusieurs jours chez l'évêque, ce qui me donna le temps
de voir avec détail les antiquités et les fabriques. Quoique les
monuments antiques ne fussent pas, à beaucoup près, aussi bien soignés
qu'ils le sont maintenant, on avait déjà commencé à déblayer les
_Arènes_, on avait dégagé des nouvelles constructions la _Maison
Carrée_, et on avait retrouvé l'inscription[22]: _à Caïus et Lucius
Agrippa, princes de la jeunesse_[23]. Ce fut un M. Séguier, archéologue
distingué, à qui la ville de Nîmes a de grandes obligations, qui
retrouva cette inscription par les traces des clous avec lesquels on
avait fixé les lettres de bronze qui la composaient.

Mon oncle s'arrangeait pour n'arriver à Montpellier qu'après le coucher
du soleil, afin d'éviter qu'on ne tirât le canon pour lui, et de ménager
ainsi l'amour-propre de M. le comte de Périgord, commandant de la
province et commissaire du roi pour l'ouverture des États, qui ne
jouissait pas du même privilège. Cette faiblesse dans un si grand
seigneur, à l'occasion d'une étiquette sans caractère personnel et toute
de cérémonie, est bien pitoyable. L'archevêque de Narbonne, auquel ces
prérogatives étaient attachées, se trouvait accidentellement être l'égal
de M. de Périgord en naissance, mais n'eût-il été qu'un manant, le canon
n'en aurait pas moins été tiré en son honneur.

Mon grand-oncle se plaçait bien au-dessus de cette espèce de vanité. Il
avait trop d'esprit pour s'y abandonner. M. de Périgord manquait de
cette qualité, et la cour commettait une grande faute en envoyant comme
commissaire du roi, pour défendre les intérêts de ses finances auprès
des États d'une grande province, un homme aussi médiocre.


III

La question, devant les États, se réduisait en somme à ceci: déterminer
la contribution en argent qu'on parviendrait à en obtenir, et la Cour
avait toujours en vue une augmentation du _don gratuit_, que les États
auraient eu le droit de refuser si on avait enfreint leurs privilèges.
Le commissaire du roi traitait des intérêts de la province avec les
syndics des États, au nombre de deux, de mon temps MM. Romme et de
Puymaurin, l'un et l'autre de grande capacité. Ils allaient chaque année
à Paris, à tour de rôle, avec la députation des États, porter au roi le
_don gratuit_ de la province.

Cette députation comprenait, à ce que je crois me rappeler, un évêque,
un baron, deux députés du tiers, un des syndics, et l'archevêque de
Narbonne, qui la présentait au roi. Celui-ci la recevait à Versailles
avec beaucoup de pompe. Les Languedociens reçus à la Cour et qui se
trouvaient à Paris à l'époque--toujours en été--où l'on présentait la
députation, se joignaient à elle. On la menait ensuite, après le dîner
qui avait lieu chez le premier gentilhomme de la Chambre, en promenade
dans les jardins de Trianon ou de Marly. On y faisait jouer les eaux.
J'accompagnai une fois la députation, et l'on nous promena, ma
grand'mère et moi, dans des fauteuils à roues traînés par des suisses.
Ces mêmes fauteuils avaient servi à la Cour de Louis XIV. Après avoir
parcouru tous ces beaux et nobles bosquets de Marly, admiré la
magnificence de ses eaux, nous trouvâmes une belle collation servie dans
un des grands salons. Je crois que c'était en 1786. C'est la seule fois
que j'aie vu Marly dans sa splendeur, quoique j'y fusse retournée à
maintes reprises depuis. Ce beau lieu n'existe plus. Il n'en reste pas
le moindre vestige, et cette destruction si prompte nous explique le
désert qui règne autour de Rome.

Revenons à Montpellier. Je me garderai bien d'entrer dans aucune
explication sur la constitution des États de Languedoc. Après
cinquante-sept ans, je ne m'en rappelle que les résultats.

Après avoir parcouru 160 lieues de chemins détestables et défoncés,
après avoir traversé des torrents sans ponts où l'on courait risque de
la vie, on entrait, une fois le Rhône franchi, sur une route aussi belle
que celle du jardin le mieux entretenu. On passait sur de superbes ponts
parfaitement construits; on traversait des villes où florissait
l'industrie la plus active, des campagnes bien cultivées. Le contraste
était frappant, même pour des yeux de quinze ans.

La maison que nous habitions à Montpellier était belle, vaste, mais fort
triste, et située dans une rue étroite et sombre. Mon oncle la louait
toute meublée, et elle l'était fort convenablement, en damas rouge.
L'appartement du premier, qu'il occupait, était entièrement couvert de
très beaux tapis de Turquie, fort communs en Languedoc en ce temps-là.
Il se développait sur les quatre côtés d'une cour carrée, dont l'un
était occupé par une salle à manger de cinquante couverts, et un autre
par un salon de même dimension à six fenêtres, tendu et meublé en beau
damas cramoisi, avec une immense cheminée d'un dessin fort ancien qu'on
aimerait beaucoup aujourd'hui.

Ma grand'mère et moi nous habitions le rez-de-chaussée, où il ne faisait
plus clair à 3 heures. Nous ne voyions jamais mon oncle le matin. Nous
déjeunions à 9 heures, après quoi j'allais me promener avec ma femme de
chambre anglaise. Les trois dernières années, je me rendais trois fois
par semaine au beau cabinet de physique expérimentale des États, où le
professeur en chef, l'abbé Bertholon, voulait bien faire un cours pour
moi seule. Cela me permettait de visiter les instruments, d'exécuter les
expériences avec lui, de les recommencer, de questionner à ma fantaisie
et d'acquérir, par conséquent, beaucoup plus d'instruction que ce n'eût
été possible dans les cours publics. Cet enseignement m'intéressait
extrêmement. J'y apportais la plus grande attention, et l'abbé Bertholon
se montrait satisfait de mon intelligence. Ma femme de chambre
m'accompagnait et, n'entendant presque pas le français, elle s'occupait
à essuyer et à nettoyer les instruments, à la grande satisfaction du
professeur.

Il fallait être habillée et même parée à 3 heures précises pour le
dîner. Nous montions dans le salon, où nous trouvions cinquante convives
tous les jours, excepté le vendredi. Le samedi, mon oncle dînait dehors,
soit chez l'évêque, soit chez quelque grand personnage des États. Il n'y
avait jamais de femmes que ma grand'mère et moi. On plaçait entre nous
deux le personnage présent le plus considérable. Quand il y avait des
étrangers, surtout des Anglais, on les mettait à mes côtés. Je
m'accoutumais ainsi à soigner ma conversation et mon maintien, à
chercher le genre d'esprit qui pouvait convenir à mon voisin, souvent un
homme grave ou même un savant.

Dans ce temps-là, toute personne ayant un domestique décemment vêtu se
faisait servir à table par lui. On ne mettait ni carafes ni verres sur
la table. Mais, dans les grands dîners, on posait sur un buffet des
seaux en argent contenant des bouteilles de vin d'entremets, avec une
verrière d'une douzaine de verres, et ceux qui désiraient un verre de
vin d'une espèce ou d'une autre l'envoyaient chercher par leur
domestique. Celui-ci se tenait toujours debout derrière la chaise de son
maître, une assiette garnie d'un couvert à la main, prêt à changer ceux
dont on se servait.

Il était de mauvaise éducation de ne pas connaître toutes les nuances de
l'étiquette de la table. Je crois les avoir apprises dès ma petite
enfance, aussi quand j'ai été pour la première fois en province et que
je voyais des députés du tiers état véritablement grotesques, escortés
par leurs domestiques qui ne l'étaient pas moins, j'avais beaucoup de
peine à m'empêcher de rire. Mais je m'accoutumai bientôt à ce genre de
ridicule et je trouvai souvent de l'esprit et de l'instruction sous ces
enveloppes en apparence grossières.

J'avais un domestique attaché à ma personne, qui était en même temps mon
coiffeur. Il portait ma livrée, que nous étions obligés d'avoir en
rouge, bien qu'elle fût gros bleu en Angleterre, parce que nos galons
étaient absolument semblables à ceux de Bourbon. Si nos habits eussent
été bleus, notre livrée aurait ressemblé à celle du roi, ce qui n'était
pas permis.

Après le dîner, qui ne durait pas plus d'une heure, on rentrait dans le
salon, que l'on trouvait rempli de membres des États venus _au café_. On
ne s'asseyait pas, et au bout d'une demi-heure ma grand'mère et moi nous
redescendions dans nos appartements. Souvent nous sortions alors pour
faire des visites, en chaise à porteurs, seul moyen de transport utilisé
dans les rues de Montpellier. Le beau quartier qu'on a bâti depuis
n'existait pas à cette époque. La place du Peyrou était hors de la
ville, et dans les grands fossés qui l'entouraient on cultivait des
jardins où le froid ne se faisait jamais sentir.

Le fond de la société de Montpellier se composait des femmes des
Présidents ou Conseillers de la Cour des Comptes, de celles de la
noblesse qui résidaient toute l'année dans leurs terres et dont la
session des États était la récréation annuelle. Elle comprenait, en
outre, les étrangers de distinction, les parents des évêques qui
venaient aux États, les militaires et officiers des garnisons de la
province qui demandaient à venir s'amuser un peu à cette époque. Il y
avait un théâtre, où ma grand'mère me menait une ou deux fois, et des
bals chez le comte de Périgord, à l'intendance et dans quelques maisons
particulières, mais jamais chez mon oncle, ni chez aucun évêque.

À mon premier voyage à Montpellier, le vieux M. de Saint-Priest, père de
celui qui était ambassadeur à Constantinople, vivait encore. Son second
fils lui avait succédé dans la place d'intendant. C'était un beau
vieillard de beaucoup d'esprit, qui racontait d'une manière très
piquante les détails du passage de l'empereur Joseph II en Languedoc, à
l'époque où il parcourut une grande partie de la France sous le nom de
comte de Falkenstein. L'état florissant de cette province, la beauté des
chemins, la perfection des établissements publics, avaient excité au
plus haut point sa mauvaise humeur. Il avait conçu une jalousie extrême
de cette bonne administration des États et cherchait avec empressement
tout ce qui pouvait la déprécier. M. de Saint-Priest en racontait
plusieurs anecdotes curieuses. J'ai oublié, peut-être bien ne l'ai-je
jamais su, quelle fut l'intrigue qui amena le déplacement du second fils
de M. de Saint-Priest et lui fit ôter l'intendance du Languedoc. Je
reviendrai sur ce point.


IV

À notre retour à Paris, au commencement de 1781, mon père était revenu
d'Amérique. Il avait été gouverneur de Saint-Christophe jusqu'à la paix.
Après avoir rendu cette île aux Anglais, il avait fait un séjour à la
Martinique, où il s'était vivement attaché à Mme la comtesse de La
Touche, veuve à trente ans d'un officier de marin qui lui avait laissé
deux enfants, un fils et une fille. Elle était très agréable et fort
riche. Sa mère, Mme de Girardin, avait pour sœur Mme de La Pagerie.
Celle-ci venait de marier sa fille[24] au vicomte de Beauharnais, qui
avait amené sa femme en France avec lui. Mme de La Touche vint également
en France accompagnée de ses deux enfants[25]. Mon père l'y suivit, et
l'on commença dès lors à parler de leur mariage. Ma grand'mère en conçut
une colère que rien ne put calmer. On pouvait considérer pourtant comme
fort naturel que mon père eût le désir de se remarier dans l'espoir
d'avoir un garçon. Il avait trente-trois ans et était propriétaire d'un
des plus beaux régiments de l'armée. Amené en France par son grand-père,
Arthur Dillon, ce régiment n'avait pas changé de nom comme les autres
régiments de la brigade irlandaise. Il avait une belle capitulation qui
lui donnait la faculté de sortir de France _tambours battants et
enseignes déployées_, lorsque son propriétaire le jugerait bon. Mon père
devait donc désirer un garçon. Sans doute il eût été préférable qu'il
choisît sa nouvelle épouse dans une des familles catholiques titrées en
Angleterre, mais il n'aimait pas les Anglaises et il aimait Mme de La
Touche. D'un caractère bon et aimable, quoique très faible, elle avait
la négligence et le laisser aller propres aux créoles.

Le mariage eut lieu malgré ma grand'mère, qui fit des scènes terribles.
Mon père désirait que je fusse présentée à ma belle-mère. Il y renonça
devant l'opposition de ma grand'mère, craignant, s'il passait outre, que
je n'eusse trop à souffrir de sa colère et qu'elle ne mît à exécution la
détermination dont elle le menaçait quand il abordait ce projet de
visite. Elle déclarait que si je sortais de la maison, ne fût-ce que
pendant une heure, pour aller voir Mme Dillon, je n'y rentrerais jamais.
L'unique visite que je fis à ma belle-mère eut lieu en 1786, quand mon
père partit pour son gouvernement de l'île de Tabago, auquel il venait
d'être appelé.

Il fut fort mécontent de n'avoir pas été nommé gouverneur de la
Martinique ou de Saint-Domingue, quoiqu'il eût des droits acquis à l'un
ou l'autre de ces postes. Il s'était comporté, pendant la guerre, avec
la plus grande distinction. Son régiment avait emporté le premier succès
de la campagne en enlevant d'assaut l'île de la Grenade, dont le
gouverneur, lord Macartney, fut son prisonnier. Son intervention avait
puissamment contribué à la prise des îles de Saint-Eustache et de
Saint-Christophe. Gouverneur de cette dernière île pendant deux ans, les
habitants lui prodiguèrent, quand elle fut rendue aux Anglais à la paix
de 1783, des témoignages d'estime et de reconnaissance dont l'écho se
propagea jusqu'en Angleterre, où mon père en reçut les preuves les plus
flatteuses lors du voyage qu'il entreprit dans ce pays à son retour en
Europe.

Mais notre oncle l'archevêque, dominé par ma grand'mère et poussé par
elle, au lieu de prêter à son neveu l'appui de son crédit pour obtenir
l'un de ces deux gouvernements de la Martinique ou de Saint-Domingue, ne
le soutint pas, si même il ne l'a pas desservi. Mon père accepta donc ce
gouvernement de Tabago, où il résida jusqu'à sa nomination de député de
la Martinique aux États généraux. Il quitta la France accompagné de sa
femme et de ma petite sœur Fanny[26], et emmena avec lui, comme greffier
de l'île, mon instituteur, M. Combes, ce qui me fut un vif chagrin. Mlle
de La Touche entra au couvent de l'Assomption avec une gouvernante, et
son frère au collège avec un instituteur.

Avant son départ, mon père parla à ma grand'mère d'un projet de mariage
pour moi, dont il désirait fort la réalisation. Il avait connu à la
Martinique, pendant la guerre, un jeune homme, aide de camp du marquis
de Bouillé, que celui-ci aimait extrêmement, et que mon père, de son
côté, appréciait beaucoup. Ma grand'mère le repoussa sans réflexion,
bien qu'il fût d'une grande naissance et l'aîné de son nom, prétextant
que c'était un mauvais sujet, qu'il avait des dettes et qu'il était
petit et laid. J'étais si jeune que mon père n'insista pas. Il remit à
mon oncle l'archevêque une procuration lui donnant le pouvoir de me
marier selon qu'il le jugerait à propos. Cependant je pensais souvent
moi-même au parti que mon père avait proposé. Je pris des informations
sur le jeune homme. Mon cousin, Dominique Sheldon, élevé par ma
grand'mère, et qui demeurait avec nous, le connaissait et m'en parlait
souvent. Je sus qu'il avait eu, effectivement, une jeunesse un peu trop
vive, et je résolus de n'y plus songer.


V

En 1785, notre séjour en Languedoc fut beaucoup plus long que de
coutume. Après les États, nous allâmes passer près d'un mois à Alais,
chez l'aimable évêque, depuis cardinal de Bausset, de cette ville. Ce
voyage m'intéressa beaucoup.

Mon oncle était très populaire dans les Cévennes, dont il avait aidé à
créer l'industrie. Il me mena dans des mines de charbon et de couperose.
J'appris d'autant plus facilement les procédés chimiques en usage, que
mes études de chimie, commencées avec M. Chaptal--celui qui depuis fut
ministre de l'Intérieur--et mes cours de physique expérimentale, suivis
avec fruit, m'avaient rendu familière à ces questions. Je causais
fréquemment avec les ingénieurs qui dînaient souvent chez mon oncle, et
les connaissances que j'acquérais ainsi me servaient à apprécier les
divers projets dont on abordait l'examen, au salon, dans les
conversations.

C'est à mon séjour à Alais que j'attribue le commencement de mon goût
pour les montagnes. Cette petite ville, située dans une charmante,
vallée, entourée d'une délicieuse prairie parsemée de châtaigniers
séculaires, est au milieu des Cévennes. Nous faisions des excursions
journalières qui me charmaient. Les jeunes gens du pays avaient formé
pour mon oncle une garde d'honneur à cheval. Ils revêtaient l'uniforme
anglais de Dillon, rouge à revers jaunes. Tous appartenaient aux
premières familles du pays. L'évêque en invitait chaque jour un certain
nombre à dîner. Leurs femmes ou leurs sœurs venaient le soir. On faisait
de la musique, on dansait; et ce séjour à Alais est une des époques de
ma vie où je me suis le plus amusée.

Nous en partîmes, à mon grand regret, pour aller passer deux mois à
Narbonne, où je n'avais jamais été. Comme j'aimais à savoir tout ce qui
intéressait les lieux où je me trouvais, je me mis à la recherche des
documents relatifs à Narbonne, depuis César jusqu'au cardinal de
Richelieu, qui avait habité le château archiépiscopal, semblable à un
château fort du moyen âge.

Un grand nombre de personnes prirent part à ce voyage, que mon oncle
voulut rendre splendide. Plusieurs membres des États y furent invités.
M. Joubert, trésorier des États, et sa belle-fille, jeune et aimable
femme avec qui j'étais fort liée, vinrent nous rejoindre. Il y avait
vingt ou vingt-cinq personnes dans la maison, sans compter les convives
de la ville et des environs. Tout ce monde n'était pas de trop pour
animer un peu ces longs cloîtres, ces salles immenses, ces escaliers
sans fin qui frappaient l'imagination. Si les romans de Mme Radcliffe
avaient été écrits alors, Mme Joubert et moi serions mortes de peur.

Je me souviens qu'un soir je me trouvais dans sa chambre en attendant le
souper. Je m'étais fait accompagner par ma femme de chambre qui, de son
côté, s'était fait escorter par mon domestique. Mme Joubert demeurait au
bout de la salle du Synode, immense, voûtée et boisée à moitié de sa
hauteur par des stalles de chêne sombre. La salle prenait jour par des
arcades sur un cloître attenant à la cathédrale et contenant les pierre»
monumentales des tombeaux des archevêques morts depuis des siècles. Nous
causions, au coin du feu, depuis deux heures, tout en écoutant le vent
de la Méditerranée, qui souffle à Narbonne avec plus de violence que
partout ailleurs, et notre conversation se ressentait du milieu où nous
nous trouvions lorsque la cloche du souper se fit entendre. Nous prenons
un bougeoir, mais à peine avions-nous ouvert la porte qu'une bouffée de
vent éteignit notre lumière, et nous rentrâmes épouvantées, croyant
avoir une troupe de revenants à nos trousses. Nos femmes de chambre
étaient parties. Nous voyant seules, nous ne nous sentîmes pas le
courage d'affronter une seconde fois la salle du Synode. Blotties dans
un grand fauteuil, où s'étaient peut-être assis Cinq-Mars et de Thou,
nous attendions, tremblantes de peur, qu'on, vînt nous chercher en
force. Notre frayeur nous valut beaucoup de mauvaises plaisanteries.

Nous partîmes de Narbonne pour Toulouse, en passant par Saint-Papoul, où
nous restâmes quelques jours. Mon oncle alla visiter le beau collège de
Sorèze, à la tête duquel était alors un bénédictin d'un grand mérite,
dom Despaulx. Je ne l'accompagnai pas dans cette visite, et l'on ne nous
mena, ma grand'mère et moi, qu'au bassin de Saint-Ferréol, la prise
d'eau du canal du Languedoc.

C'est à Saint-Papoul que je fis connaissance des Vaudreuil, qui
habitaient près de là. Ils avaient trois filles et un fils. Ce dernier,
que j'ai retrouvé en Suisse cinquante ans plus tard était alors âgé de
dix-sept ou de dix-huit ans et se serait fort bien arrangé de l'élégante
nièce du puissant archevêque métropolitain.

La providence, dans ce voyage, semblait avoir semé des prétendants sur
mes pas: près de Toulouse, M. de Pompignan; à Montauban, M. de Fénelon,
proposé par l'évêque, M. de Breteuil. Mais mon heure n'était pas encore
venue et, s'il était permis de croire aux pressentiments ou à la
prédestination, je dirais que j'en eus un signe bien marqué, comme je le
rapporterai plus loin, à Bordeaux, où nous restâmes dix-sept jours chez
l'archevêque, M. de Cicé, depuis garde des sceaux.


VI

Je ne sais pourquoi Bordeaux m'intéressa plus que les autres villes que
nous avions traversées, la belle salle de spectacle venait d'être
inaugurée. J'y allai plusieurs fois avec ma grand'mère, dans la loge des
Jurats. Ces magistrats tenaient dans cette ville la place qu'occupe
maintenant le maire. Il y eut des soirées chez différentes personnes; un
beau déjeuner à bord d'un navire de six cents tonneaux appartenant à un
M. Mac-Harty, négociant irlandais. Ce beau vaisseau tout neuf partait
pour l'Inde On, lui donna mon nom l'_Henriette-Lucie_.

Je vis aussi à Bordeaux la vieille Mme Dillon, mère de tous ces Dillon
qui ont toujours prétendu, mais à tort, être de mes parents. Cette dame,
issue d'une bonne famille anglaise, avait épousé un négociant irlandais
nommé Dillon, dont les ancêtres étaient probablement de cette partie de
l'Irlande dénommée, jusqu'au règne de la reine Elizabeth, _Dillon's
country_, et dont un grand nombre d'habitants de même qu'en Ecosse,
prenaient le nom de leur seigneur. Quoi qu'il en soit, ce Dillon fit de
mauvaises affaires et, ayant réalisé une certaine somme, vint s'établir
à Bordeaux, où il s'adonna au commerce. Il acheta, à Blanquefort, un
bien où il établit sa femme, personne superbe, dont la beauté
extraordinaire fut bientôt renommée dans toute la province. Elle venait
l'hiver à Bordeaux et, ayant des manière distinguées, de l'esprit, une
très bonne conduite et un enfant tous les ans, elle intéressa tout le
monde. Son mari mourut la laissant grosse de son douzième enfant, avec
très peu de fortune, mais en possession de tous ses charmes et d'un
grand courage.

Le maréchal de Richelieu la protégea et la recommanda à mon oncle, qui
entreprit un voyage à Bordeaux vers ce temps-là. Il lui promit de placer
ses enfants et tint parole. Les trois aînées étaient des filles. Grâce à
leur beauté elles se marièrent bien: la première épousa le président
Lavie, possesseur d'une belle fortune; la seconde un M. de Martinville,
financier, dont elle eut un fils, plus tard rédacteur, je crois, du
journal _Le Drapeau blanc_; la troisième le marquis d'Osmond, qui en
devint amoureux à Bordeaux, où son régiment tenait garnison. Les deux
dernières, extrêmement intrigantes, contribuèrent beaucoup à la fortune
de leurs frères. Elles s'emparèrent de l'esprit de ma grand'mère et de
mon grand-oncle, et les amenèrent à servir les intérêts de leur famille
par des moyens dont j'ai souvent entendu mettre en doute la pureté.

Mon grand-oncle avait eu un frère, Edward Dillon, chevalier de Malte.
Après de brillantes caravanes il fut tué, colonel du régiment de Dillon,
à la bataille de Lawfeld. Les preuves de noblesse qu'il avait dû faire
pour entrer dans l'ordre de Malte, on trouva moyen de les utiliser pour
trois des frères Dillon: le troisième, Robert, le quatrième, William, et
le cinquième, Franck.

Théobald, l'aîné des fils, entra dans le régiment de Dillon en sortant
des pages, où il était avec deux de ses frères. Il s'est marié en
Belgique. Je l'y ai retrouvé, bien établi, dans un pittoresque château,
près de Mons.

Edward, le deuxième, dut sa fortune à sa jolie figure c'est celui que
l'on a surnommé «le beau Dillon». Protégé par la reine et par la
duchesse de Polignac, il fut placé dans la maison de M. le comte
d'Artois et resta en faveur jusqu'à sa mort. Sa fille unique épousa en
Allemagne M. de Karoly et est morte très jeune. C'était une charmante
personne. Deux autres fils furent abbés, et auraient sans doute été
évêques sans la Révolution. Ces Dillon, sans exception, ont été de très
bons sujets, et c'est une chose aussi singulière qu'honorable pour eux
que, de neuf frères tous en possession d'un emploi quelconque en France,
aucun n'ait trempé dans les erreurs ou les excès dont tant de familles
ont été entachées pendant ces temps troublés.

Pour revenir à mon pressentiment, je raconterai ici que quelques jours
avant mon départ de Bordeaux, peut-être même la veille, mon domestique,
en me coiffant, me demanda la permission d'aller, ce soir-là, dans un
château situé non loin de la route, où il serait bien aise de revoir
d'anciens camarades avec lesquels il avait servi dans cette maison. Il
rejoindrait les voitures à la poste la plus rapprochée du château, au
passage de la Dordogne, à Cubzac. Je lui demandai le nom du château. Il
se nommait, me répondit-il, _le Bouilh_, et appartenait à M. le comte de
La Tour du Pin, qui s'y trouvait en ce moment. Son fils était le jeune
homme[27] que mon père voulait me faire épouser et que ma grand'mère
avait refusé. Cette réponse me troubla bien plus que je n'aurais cru
devoir l'être par l'évocation de quelqu'un qui jusque-là m'était
indifférent et que je n'avais jamais vu. Je questionnai sur la position
du château, et j'appris avec contrariété qu'on, ne le découvrait
couvrait pas de la route. Mais je m'assurai du lieu où l'on en
approchait le plus et de l'aspect des environs.

Je fus très préoccupée en traversant la rivière à Cubzac, dont le
passage, comme je le savais, appartenait à M. de La Tour du Pin. En
mettant pied à terre sur le rivage, et jusqu'à Saint-André, je me
répétais intérieurement que je pourrais être dame de tout ce beau pays.
Je me gardai bien, toutefois, de communiquer ces réflexions à ma
grand'mère, qui ne les aurait pas accueillies avec bienveillance.
Cependant elles me restèrent dans l'esprit. Je parlais souvent à mon
cousin, M. Sheldon, de M. de Gouvernet, qu'il rencontrait aux chasses de
M. le duc d'Orléans.--Philippe-Égalité--ainsi que beaucoup d'autres
jeunes gens de la plus haute société de Paris. Ce prince en engageait
toujours quelques-uns à dîner, après la chasse, à sa petite maison de
Mousseaux, et en assez mauvaise compagnie.



CHAPITRE IV

I. Nouveaux projets de mariage.--Le marquis Adrien de Laval.--Fortune et
situation de Mlle Dillon.--Les régiments de la brigade
irlandaise.--Remise au roi, par M. Sheldon des drapeaux pris à
l'ennemi.--II. Portrait de Mlle Dillon.--Le maréchal de Biron, colonel
des gardes françaises.--Ses projets s'il avait le malheur de perdre Mme
la maréchale de Biron.--Le duc du Châtelet lui succède aux gardes
françaises.--III. Rupture avec M. Adrien de Laval.--Le vicomte de
Fleury.--M. Espérance de L'Aigle.--M. le comte de Gouvernet.--L'abbé de
Chauvigny, intermédiaire matrimonial.--Décision prise par Mlle Dillon
pour son mariage.--Souvenirs rétrospectifs.--La comtesse de La Tour du
Pin.--Marquis et marquise de Monconseil.--Un incendie dans la perruque
de Louis XIV.--IV. Dernier voyage à Montpellier.--Déplacement de M. de
Saint-Priest, intendant de Languedoc.--Premier essai de fusion.--Une
séquestrée, Mme Claris.--Mlle Comnène.--La duchesse d'Abrantès.


I

J'avais seize ans à notre retour à Paris, et ma grand'mère m'apprit que
l'on traitait de mon mariage avec le marquis Adrien de Laval. Il venait
de devenir l'aîné de sa famille par la mort de son frère, qui laissait
veuve, à vingt ans, Mlle de Voyer d'Argenson, dont il n'avait pas eu
d'enfants. La duchesse de Laval, mère d'Adrien, avait été la grande amie
de la mienne. Elle désirait ce mariage, qui me convenait également. Le
nom de Laval-Montmorency résonnait agréablement à mon oreille
aristocratique. Le jeune Laval était sorti du séminaire pour entrer au
service, à la mort de son frère. Nos pères étaient intimement liés; mais
la meilleure raison qui me portait à goûter ce mariage, c'est que
j'aurais quitté la maison de ma grand'mère. Je n'étais plus une enfant.
Mon éducation avait commencé de si bonne heure que j'étais à seize ans
comme d'autres à vingt-cinq. Je menais auprès de ma grand'mère une vie
misérable. Ses fureurs, son injustice, la contrainte à laquelle j'étais
assujettie sous peine d'être injuriée et insultée de toutes les
manières, me rendaient l'existence insupportable. Obligée de calculer
tous mes mouvements, de peser chacune de mes paroles, j'aurais pu
contracter une habitude de prudence telle qu'elle eût dégénéré en
dissimulation. J'étais très malheureuse et je désirais ardemment sortir
de cette triste position. Mais, habituée à réfléchir sur mon sort,
j'avais résolu de ne pas accepter par dépit un mariage qui n'aurait pas
été en rapport avec ma situation dans le monde.

J'étais reconnue comme l'héritière unique de ma grand'mère, qui, aux
yeux de tous, cherchait à se donner l'apparence, d'être dévouée à mes
intérêts et de s'en occuper exclusivement; son caractère présentait les
deux dispositions les plus diamétralement opposées: la violence et la
duplicité. Elle passait pour riche, et elle l'était en effet. La belle
terre de Hautefontaine, supérieurement bien située à 22 lieues de Paris,
toute en domaines, avec 50.000 francs de fermes, sans compter les bois,
les étangs et les prés; une jolie maison qu'elle venait d'acheter à 5
lieues de Paris et où mon oncle faisait d'immenses réparations; des
rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris qu'elle devait me donner à mon
mariage; un mobilier immense; tout cela m'était assuré, puisque ma
grand'mère avait soixante ans quand j'en avais seize.

Qui aurait pu soupçonner que mon oncle, avec 400.000 francs de rentes,
en était aux expédients et avait décidé ma grand'mère à emprunter pour
venir à son secours? Tous ceux qui voulaient m'épouser étaient aveuglés
par ces belles apparences. La place de dame du Palais de la Reine, je
devais l'occuper, on le savait, en me mariant. Cela pesait alors d'un
très grand poids dans la balance des unions du grand monde. _Être à la
Cour_ résonnait comme une parole magique. Les dames du Palais étaient au
nombre de douze seulement. Ma mère l'avait été parce que la reine
l'aimait personnellement tendrement, parce qu'elle était belle-fille
d'un pair d'Angleterre et petite-fille d'un autre--lord
Falkland,--enfin, parce que mon père, militaire distingué, comptait
parmi le très petit nombre de ceux qui pouvaient devenir maréchaux de
France.

Des trois régiments de la brigade irlandaise, Dillon et Berwick étaient
les seuls qui eussent conservé leurs noms. Je me souviens que lorsque M.
Walsh fut nommé colonel du régiment qui prit son nom, M. de Fitz-James
et mon père en témoignèrent beaucoup de mécontentement, prétextant qu'il
ne tenait à aucune grande famille irlandaise ou anglaise. La duchesse de
Fitz-James--Mlle de Thiard--était dame du Palais comme ma mère, et de
son âge. Mais le duc[28], son mari, petit-fils du maréchal de Berwick,
et dont le père[29] avait été aussi maréchal de France, jouissait d'une
réputation militaire médiocre, tandis que mon père s'était fort
distingué pendant la guerre qui venait de finir. Aussi l'avait-on nommé
brigadier à vingt-sept ans. Ce grade, depuis, supprimé, représentait
l'échelon intermédiaire entre le grade de colonel et celui de lieutenant
général.

À propos de ces grades, je raconterai une anecdote qui montrera le
ridicule des étiquettes de la Cour. Lors de la prise de l'île de
Grenade, dont le fort fut emporté par la compagnie de grenadiers du
régiment de Dillon, M. Sheldon, mon cousin, alors âgé de vingt-deux ans
seulement, s'y distingua de telle façon que M. d'Estaing, commandant
l'armée, le chargea de rapporter en France et de présenter au roi les
premiers drapeaux pris à la guerre, mission qui représentait une très
grande distinction. En débarquant à Brest, il prit une chaise de poste
et arriva à Versailles, chez le ministre de la guerre, où se trouvait
mon oncle à qui il avait envoyé un courrier. Il s'était arrêté à la
dernière poste pour faire une belle toilette militaire et mettre son
meilleur uniforme de capitaine. Mais en arrivant chez le ministre,
désireux de le mener au même instant auprès du roi, quelle ne fut pas
leur surprise d'apprendre que _M. Sheldon ne serait pas reçu en
uniforme!_ L'habit qui avait conquis les drapeaux n'était pas bon pour
les présenter! Le gentilhomme de la Chambre ne voulut pas en démordre,
et M. Sheldon se trouva dans l'obligation d'emprunter à l'un un habit
habillé, à un autre un chapeau sous le bras, une épée de cour à un
troisième, et c'est seulement quand il eut pris un air bien bourgeois
qu'on lui permit de mettre aux pieds du roi des drapeaux qu'il avait
contribué à conquérir au péril de sa vie. Et l'on s'étonne que la
Révolution ait renversé une Cour où se passaient de semblables
puérilités! On paraissait en uniforme à la Cour dans une seule
circonstance: le jour où l'on prenait congé, avant le, 1er juin, pour
rejoindre son régiment.


II

Revenons à moi. J'étais donc ce qu'on pouvait appeler, de toutes
manières, un bon parti, et puisque je suis sur le chapitre de mes
avantages personnels, je pense que c'est ici la place de faire mon
portrait. Il ne sera guère avantageux sur le papier, car je n'ai dû ma
réputation de beauté qu'à ma tournure, à mon air, et pas du tout à mes
traits.

Une forêt de cheveux blonds cendrés était ce que j'avais de plus beau.
J'avais de petits yeux gris, très peu de cils, une petite vérole très
grave, dont je fus atteinte à quatre ans, les ayant en partie détruits;
des sourcils blonds clairsemés, un grand front, un nez que l'on disait
être grec, mais qui était long et trop gros du bout. Ce qui ornait le
mieux mon visage, c'était la bouche, avec des lèvres découpées à
l'antique d'une grande fraîcheur, et de belles dents. Je les conserve
encore intactes à soixante-et-onze ans. On disait que ma physionomie
était agréable, que j'avais un sourire gracieux, et malgré cela, le tout
ensemble pouvait être prouvé laid. Je dois croire que beaucoup de
personnes avaient cette impression, puisque moi-même je considérais
comme affreuses plusieurs femmes qui passaient pour me ressembler.
Cependant, une grande et belle taille, un teint clair, transparent, d'un
vif éclat, me donnaient une supériorité marquée dans une réunion,
surtout au jour, et il est certain que j'effaçais les autres femmes
douées en apparence d'avantages bien supérieurs.

Je n'ai jamais eu la moindre prétention à me trouver la plus belle, et
j'ai toujours ignoré ce sentiment de basse jalousie dont j'ai vu tant de
femmes tourmentées. C'était de la meilleure foi du monde que je louais
la figure, l'esprit ou les talents des autres, que je les conseillais
sur leurs toilettes. Je ne dirai pas que je fusse indifférente à mes
avantages et que je ne les connusse pas. Mais dès ma plus grande
jeunesse je me suis fait une sorte de code dont je ne me suis jamais
écartée, et voici à quel sujet.

Je voyais quelquefois chez mon oncle, à de grands dîners, pendant les
étés que nous passions à Paris pour l'assemblée du clergé dont il était
président, M. le maréchal de Biron, le dernier grand seigneur du temps
de Louis XIV, ou qui, du moins, en eût conservé les traditions. Agé de
quatre-vingt-cinq ans lorsque j'en avais quinze, il m'avait pris en
goût, et trouvait que je ressemblais à je ne sais quelle dame de son
temps. Il me prenait à table à côté de lui et avait la bonté de causer
avec moi. Un jour, il me conta que dès sa plus tendre jeunesse, il avait
étudié avec soin et réflexion les divers inconvénients de la vieillesse
dans le monde, et qu'ayant été extrêmement ennuyé et importuné par
certains vieillards quand il avait mon âge, il avait pris la résolution
d'éviter aux autres, s'il était destiné à vieillir, ce dont il avait
souffert lui-même. Il me conseillait d'en faire autant. Je me suis
toujours rappelé ce conseil. Je l'ai suivi pour la toilette, et je m'en
suis souvent applaudie, ne trouvant rien de si ridicule et de si laid
qu'une femme âgée portant des fleurs et des ornements qui font ressortir
plus ouvertement encore les ravages du temps sur son visage.

M. le maréchal de Biron était colonel des gardes françaises et adoré
dans cette troupe, qui n'avait de militaire que l'uniforme. Je l'ai
encore vu, dans mon enfance, défiler, à la tête de son corps, devant le
roi, le jour de la revue qui avait lieu tous les ans dans une petite
plaine près du pont de Neuilly et que l'on nommait la plaine des
Sablons.

Il possédait une grande et belle maison à Paris--maintenant celle du
Sacré-Cœur--attenant à un splendide jardin de trois où quatre arpents,
où s'élevaient des serres chaudes, remplies de plantes rares. Il avait
une grande magnificence de livrée, de chevaux, de table, et faisait avec
largesse les honneurs de Paris. Propriétaire de loges aux principaux
spectacles, il n'y allait jamais lui-même, mais elles étaient toujours
occupées par des étrangères de distinction, surtout par des Anglaises,
qu'il préférait à toutes les autres et qu'il choisissait parmi les plus
considérables. On regardait comme un honneur particulier d'être reçu
chez lui.

Il ne donnait pas de bals, mais des concerts toutes les fois que quelque
chanteur étranger ou un grand musicien passait à Paris. Il accueillait
toutes les distinctions, et cela avec des manières nobles, un grand air
et une aisance sans pareille dans toute cette magnificence, élément
inséparable de sa personne. Un jour, parlant à mon oncle, avec cette
sorte de grasseyement qui était la belle façon de parler dans la
jeunesse de Louis XV, il lui dit: «Monsieur l'arechevêque»--les
maréchaux de France ne donnaient pas le _Monseigneur_ aux évêques--«si
j'avais le malheur de perdre Mme la maréchale de Biron, je prierais Mlle
Dillon de prendre mon nom et de me permettre de déposer ma fortune à ses
pieds.» Or, ce malheur, il s'en serait consolé facilement, ne l'a pas
atteint. Sa femme, dont il vivait séparé depuis cinquante ans pour
quelque méfait que j'ai toujours ignoré, lui a survécu et a péri sur
l'échafaud, avec sa nièce, la duchesse de Biron.

M. le maréchal de Biron mourut en 1787 ou 1788. Rien ne fut si beau que
son enterrement. Ce fut la dernière splendeur de la monarchie.

On lui donna pour successeur au régiment des gardes, au lieu du duc de
Biron, son neveu, que le régiment désirait, le duc du Châtelet, qui se
rendit impopulaire dès les premiers moments de ses fonctions, en voulant
brusquement remettre en vigueur la discipline militaire, fort négligée
dans ce corps. Beaucoup de soldats ne logeaient pas même aux quartiers
et ne paraissaient aux casernes que lorsqu'ils étaient de service. Ce
relâchement dans la discipline leur donnait la facilité de se lier avec
les gens de la bourgeoisie et du peuple, et c'est ce qui les rendit si
facilement révolutionnaires dès qu'on voulut les corrompre. M. du
Châtelet, d'un caractère dur et brouillon, ne considéra le régiment des
gardes françaises que comme un régiment ordinaire qu'il fallait
informer. Il se rendit odieux tout d'abord, et les révolutionnais en
profitèrent.


III

Mon mariage avec Adrien de Laval manqua, parce que le maréchal de Laval,
son grand-père, fit choix pour son petit-fils de sa cousine, Mlle de
Luxembourg. Il l'épousa alors qu'elle était presque une enfant et que
lui-même avait dix-huit ans à peine. Je le regrettai à cause du nom.
Depuis, m'étant liée avec Adrien de Laval d'une amitié très fidèle qui a
duré jusqu'à sa mort, il m'a souvent répété combien il avait été affligé
de ne m'avoir pas épousée. Je ne lui ai pas répondu la vérité qui était
que tout en nous convenant très bien comme amis, nous n'étions cependant
nullement faits l'un pour l'autre.

Ma grand'mère me proposa le vicomte de Fleury, dont je ne voulus pas. Sa
réputation était mauvaise; il n'avait ni esprit ni distinction; il était
de la branche cadette d'une maison sans grand renom. Je le refusai.

Le prétendant qui suivit fut Espérance de l'Aigle, que j'avais beaucoup
vu dans notre enfance à l'un et à l'autre. Je ne le trouvais pas d'un
nom qui me semblât assez illustre. Ma décision fut peu raisonnable
peut-être. C'était, en effet, un très bon sujet, qui avait un intérieur
fort agréable; il était lié avec les Rochechouart, que je devais
retrouver en entrant dans le monde; enfin nous appartenions l'un et
l'autre à la même société. La terre de son père, Tracy, était à 6 ou 7
lieues de Hautefontaine. Ma grand'mère ne voulait plus aller à
Hautefontaine et elle aurait consenti sans doute à me céder en partie;
cette propriété, à me donner au moins la faculté de l'habiter. Tout
était donc avantage dans cette union, dont on ne me parlait qu'en bien,
et cependant je la repoussai.

Les mariages sont écrits dans le ciel. J'avais en tête M. de La Tour du
Pin[30]. On m'en disait du mal. Je ne l'avais jamais vu. Je savais qu'il
était petit et laid, qu'il avait contracté des dettes, joué, etc.,
toutes choses qui m'auraient à l'instant éloignée de tout autre. Et
pourtant ma résolution était prise: je disais à Sheldon que je
n'épouserais que lui. Il me raisonnait sans fin sur ce qu'il appelait ma
manie, mais ne me persuadait pas.

Au mois de novembre 1786, nous allions partir pour le Languedoc,
lorsqu'un matin ma grand'mère me dit: «Ce M. de Gouvernet revient encore
avec ses propositions de mariage. Mme de Monconseil, sa grand'mère, nous
fait circonvenir de tous les côtés. Son père est commandant de province
et sera maréchal de France. C'est un homme qui jouit de la plus grande
considération dans le militaire. Son cousin, l'archevêque d'Auch[31],
presse beaucoup votre oncle. Mme de Blot, sa cousine, nous en fait
parler tours les jours par son neveu, l'abbé de Chauvigny,» depuis
évêque de Lombez.--«La reine elle-même le désire, car la princesse
d'Hénin, fille de Mme de Monconseil, lui en a parlé. Pensez-y et
décidez-vous.» À quoi je répondis sans hésiter: «_Je suis toute décidée.
Je ne demande pas mieux._»

Ma grand'mère fut stupéfaite. Elle espérait, je crois, que je le
refuserais. Elle ne pouvait concevoir comment je le préférais à M. de
L'Aigle. En vérité, je n'aurais su le dire moi-même. C'était un
instinct, un entraînement venant d'en-Haut. Dieu m'avait destinée à lui!
Et depuis cette parole, échappée comme malgré moi de ma bouche, à seize
ans, j'ai senti que je lui appartenais, que ma vie était son bien. Je
bénis le ciel de ma décision, en écrivant ces lignes, si
soixante-et-onze ans, après avoir été sa compagne pendant cinquante
années. Dans les fortunes les plus diverses, dans toutes les extrémités
du bien et du mal, jamais la pensée ne m'est venue que j'eusse été plus
heureuse avec un autre. J'ai remercié Dieu tous les jours du mari qu'il
m'avait donné, et, maintenant que je le pleure sans cesse, j'implore
comme unique et dernière faveur d'aller le rejoindre là où nous ne
serons plus séparés.

Nous partîmes pour Montpellier sans qu'on eût parlé de nouveau de ce
mariage. Cette année-là, Sheldon nous accompagnait, et je le
questionnais à tous moments, quand nous étions seuls, sur M. de
Gouvernet. Aucune proposition officielle n'avait été encore faite. Ma
grand'mère ne m'en disait plus mot. Au contraire, elle semblait voir
avec plaisir que lord John Russell, frère du duc de Bedford, vînt
presque tous les soirs chez nous avec lord Gower, depuis duc de
Sutherland. Je connaissais trop bien le terrible caractère de ma
grand'mère pour ne pas savoir que la moindre difficulté qui l'aurait
heurtée lui ferait rompre tous les engagements les mieux conclus. Elle
aurait résisté au roi lui-même. Quand elle était montée, il n'y avait
rien dont elle ne fût capable en fait de violence. Quoique fort inquiète
et tourmentée, je n'osais cependant parler de rien, si ce n'est à
Sheldon, qui avait pour moi le dévouement et l'attachement d'un frère.

L'abbé de Chauvigny servait d'intermédiaire entre Mme de Monconseil et,
mon oncle. Comme de raison, il ne me parlait jamais de cette affaire, ni
moi pas davantage, dans les conversations que nous avions ensemble et
que je recherchais parce qu'il avait beaucoup d'esprit. Etant un soir
dans le salon, il tournait entre ses doigts l'enveloppe d'une lettre
dont je venais de lui voir remettre le contenu à mon oncle. Il regardait
le cachet et en admirait la gravure. Je tendis machinalement la main
pour le voir, mais il retint l'enveloppe dans la sienne en me regardant
fixement, et me dit: «Non. Pas encore.» Je compris tout de suite que
c'était une lettre de Mme de Monconseil, ou du moins de quelqu'un qui
parlait de mon mariage. L'abbé s'amusa malignement de ma rougeur et de
mon trouble, et nous ne nous parlâmes plus de la soirée.

Le lendemain matin, ma grand'mère m'annonça que mon oncle avait reçu une
lettre charmante de Mme de Monconseil: qu'elle désirait extrêmement mon
mariage avec son petit-fils, pour qui elle avait la plus vive tendresse;
qu'elle ferait tout pour le faire réussir; mais qu'elle ne jouissait pas
d'un grand crédit sur son gendre, le comte de La Tour du Pin, avec qui
elle avait eu des démêlés fort désagréables. Ce fut alors que j'appris
que Mme de La Tour du Pin, fille de Mme de Monconseil, aînée de quinze
ans de la princesse d'Hénin, sa sœur, avait eu la plus mauvaise
conduite. Elle était enfermée dans un couvent d'où elle ne sortait
presque jamais depuis vingt ans. Son mari lui payait une modique
pension, mais ne la voyait pas. Ils n'étaient pas séparés juridiquement.
On avait voulu éviter le scandale d'une enquête légale par égard pour sa
sœur, qui venait d'épouser à quinze ans le prince d'Hénin, frère cadet
du prince de Chimay, et en considération aussi de sa fille[32], sœur
aînée de trois ans de M. de Gouvernet, placée en pension dans un couvent
à Paris. Je parlerai plus loin de cette charmante personne.

Mme la marquise de Monconseil, fille du marquis de Curzay, avait alors
quatre-vingt-cinq ans. On m'a souvent dit que, même à cet âge, elle
était encore belle. M. de Monconseil l'épousa fort jeune. Il était
militaire, comme presque tous les gentilshommes à cette époque. Il avait
eu une jeunesse très dissipée, très vive, et avait été page de Louis
XIV. Il racontait qu'éclairant un soir ce monarque, comme il sortait de
chez Mme de Maintenon, il avait mis, avec les deux flambeaux qu'il
tenait allumés dans une seule main, selon l'usage d'alors..., il avait
mis, dis-je, le feu à la perruque du roi. En contant cette histoire à sa
fille, soixante-dix ans après, il était repris d'une peur telle qu'il en
tremblait.

M. de Monconseil avait fait toutes les guerres de la fin du règne de
Louis XIV, et celles de Louis XV. Sa femme, belle, spirituelle et
intrigante, avait beaucoup servi à sa fortune. Je crois qu'ils s'étaient
mutuellement pardonné beaucoup d'erreurs. Ils vivaient souvent loin,
l'un de l'autre. M. de Monconseil, lieutenant général de très bonne
heure, était commandant de la Haute-Alsace et résidait toujours à
Colmar. Il venait rarement à Paris, où sa femme demeurait la plupart du
temps et où elle soignait ses intérêts avec une grande suite. J'ai
entendu dire qu'elle n'avait jamais laissé passer un courrier sans lui
écrire des lettres très courtes, mais pleines de choses intéressantes,
et comme il n'y avait pas alors de gazettes, les correspondances
particulières acquéraient le plus grand prix. Combien il est à regretter
que de semblables recueils aient été détruits!

M. de Monconseil, à l'âge de quarante ans, par une circonstance que je
regrette vivement de ne pas savoir, quitta le service et se retira dans
sa terre de Tesson, en Saintonge. Il s'y établit et n'en sortit plus
jusqu'à l'âge de quatre-vingt-dix ans qu'il y mourut, après une vie
édifiante et admirable, laissant des établissements de charité bien plus
considérables qu'on n'aurait pu l'attendre de sa fortune, qui, quoique
fort aisée, n'était pas immense. Il possédait une belle maison à
Saintes, où il passait trois mois d'hiver. Le reste de l'année, il
habitait Tesson, créé par lui et dont il avait planté le parc et les
jardins. Il allait rarement à Paris voir sa femme, qui y avait une bonne
et agréable maison. Grâce à ses instances, son gendre, M. de La Tour du
Pin, avait permis que Mme de La Tour du Pin sortît de son couvent de
loin en loin pour s'installer pendant quelques mois à Tesson auprès de
son père. Mais cela n'est arrivé que deux ou trois fois en quarante-cinq
ans.

Mme de Monconseil alla dans une seule occasion, je crois, voir son mari.
Ce voyage lui parut si long qu'elle ne fut pas tentée de le recommencer.
Ils n'en étaient pas moins dans les meilleurs termes ensemble, et Mme de
Monconseil, très attentive à tenir son mari au courant de tous les
intérêts et de toutes les nouvelles, lui écrivait régulièrement, comme
je l'ai dit, tous les courriers.

M. de Monconseil aima beaucoup son petit-fils, qui se rendait souvent à
Tesson et en revenait toujours la bourse pleine. Ses visites à son
grand-père lui valaient un bien plus précieux encore que l'argent qu'il
lui donnait: c'étaient les bons principes de gentilhomme chevaleresque,
les lois de l'honneur qu'il gravait dans son jeune cœur et qui ne se
sont jamais effacés.


IV

Le dernier voyage que je fis à Montpellier eut donc lieu de 1786 à 1787.
Il fut fort brillant pour moi.

Par une intrigue dont les causes et les détails échappent aujourd'hui à
ma mémoire, M. de Calonne, alors contrôleur général et puissamment
protégé par la reine, avait obtenu que l'on déplaçât M. de Saint-Priest,
intendant de Languedoc, et avait donné cet emploi à M. de Balinvilliers,
mari de sa nièce. Ce changement déplut beaucoup dans la province. La
famille des Saint-Priest était extrêmement considérée et aimée. Tout le
monde les regrettait. Les nouveaux venus cherchèrent à plaire par la
dépense et la splendeur. Ils firent construire dans leur jardin, par des
ouvriers venus de Paris et même de l'établissement appelé _des Plaisirs
du roi ou des Menus_[33], une belle salle de bal où ils réunirent toutes
les sociétés de Montpellier, bourgeoises et autres. C'est la première
fois que ce mélange, qu'on nomma _une fusion_, fut essayé. Mme Riban,
femme du célèbre parfumeur, dont chacun avait un pot de pommade ou un
flacon d'odeur sur sa table, y parut dans tout l'éclat de sa beauté.
D'autres notabilités de la bourgeoisie s'y firent remarquer; au grand
scandale des vieilles présidentes de la cour des comptes, le seul
tribunal que nous eussions à Montpellier.

Ces dames me rappellent une d'entre elles que je voyais avec intérêt:
c'était la présidente Claris, belle et grande personne pâle et délicate,
qui pouvait avoir alors quarante-cinq ou cinquante ans. Son mari, laid
comme un singe, beaucoup plus âgé que sa femme, avait été d'une jalousie
telle à cause de sa beauté, qu'il la tint enfermée pendant quatorze ans
sans la laisser sortir ni voir à personne, si bien que la rumeur se
répandit que l'infortunée était folle, bruit sans fondement aucun,
heureusement pour la pauvre présidente. Elle savait dessiner et même
graver, et j'ai vu un cabinet octogone dont elle avait fait son
occupation et son plaisir pendant les années de sa captivité. Il se
trouvait dans une tourelle au coin de la maison. La boiserie, d'abord
peinte en blanc de doreur, avait été recouverte d'un vernis brun très
délicat et très uni; puis, sur cette boiserie ainsi préparée, elle avait
dessiné au burin des paysages avec des figures, des sujets, des animaux,
aussi fins que la plus belle gravure, et qui se détachaient en blanc sur
le fond brun. C'était un ouvrage merveilleux de patience et de talent.
On disait que l'exécution de ce travail lui avait fait mal à la
poitrine, en raison de la nécessité de souffler constamment sur les
poussières produites par le burin en enlevant le vernis. Je crois bien
plutôt que sa santé s'était détruite parce qu'elle n'avait jamais pris
l'air ni fait aucun exercice pendant tant d'années.

Je rencontrais aussi chez M. de Périgord Mlle de Comnène[34], dont la
famille venait d'être reconnue par le Parlement de Toulouse. Elle fut
depuis mère de Mme d'Abrantès, qui parle à tous moments de sa beauté
dans ses Mémoires. Mais c'est une illusion filiale, car si elle eût été
belle, j'en aurais conservé le souvenir, ce que je n'ai pas fait. Son
nom seul est resté historiquement dans ma tête.



CHAPITRE V

I. Convocation des notables.--Retour à Paris.--Mort de Mme de
Monconseil.--II. Demande en mariage de M. de Gouvernet
agréée.--Préliminaires.--Visite de Mme d'Hénin.--La signature des
articles.--Toilette le jour des fiançailles.--La politesse de cette
époque.--La politique.--Les quatre frères de Lameth.--_Les
faiseurs_.--III. Premiers bonheurs.--La reine et Mme de Duras.--Scène de
violence de Mme de Rothe évitée.--Le contrat.--IV. Le comte et la
comtesse de La Tour du Pin.--Deux visites.--Chez la reine.--V. À
Montfermeil.--Le trousseau et la corbeille.--Appartement de la mariée.


I

On n'aura pas de peine à croire que j'avais un désir très vif de
retourner à Paris, où mon sort devait se décider. Nous nous mîmes en
route plus tôt même que je ne le pensais. Mon oncle m'avait promis de
passer cette année par Marseille et Toulon en revenant à Paris. Cette
excursion n'aurait fait durer le voyage que quelques jours de plus et
m'aurait permis de voir des choses bien curieuses que je désirais
beaucoup connaître. Nous serions restés un jour, au lieu de huit, chez
un vieil évêque de Nevers, qui m'ennuyait beaucoup, et le voyage ainsi
n'aurait pas été plus long.

Je me réjouissais donc de cette combinaison, lorsqu'arriva un courrier
avec la nouvelle de la convocation de la première assemblée des
notables. Mon oncle en faisait partie. Il fallut repartir le lendemain
de la clôture des États pour retourner à Paris et renoncer de voir
Marseille et Toulon. Je date de ce jour la Révolution. Elle commença
pour moi par une vive contrariété. Elle a fait mieux que cela par la
suite.

Mon oncle, se sentant un peu souffrant, voulut coucher à Fontainebleau,
pour ne pas arriver trop fatigué à Paris et pouvoir aller le lendemain
matin à Versailles. Nous trouvions toujours la maison préparée comme si
on ne l'avait pas quittée. Fatigués ou non, il fallait que les gens
fussent à leurs places, habillés, poudrés et tenus comme à l'ordinaire.
Je faisais de même; et arrivées à deux heures, ma grand'mère et moi,
nous paraissions à trois dans le salon pour nous mettre à table, sans
prêter attention aux 210 lieues que nous venions de parcourir.

Le soir, il vint des visites. La première fut un vieux comte de
Bentheim, gros Allemand, dont la femme, qu'on nommait _la Souveraine_,
était amie de ma grand'mère. Après les lieux communs sur la mauvaise
saison, la fatigue et les chemins, mon oncle dit au comte: «Eh! bien,
monsieur le comte, quelles nouvelles à Paris?»--Oh! répond le gros
Allemand, il y en a une pour la société: Mme de Monconseil est morte.»
L'effet que me fit ce peu de paroles ne saurait se peindre. Je pâlis, et
mon oncle, craignant que mon émotion ne me trahît, dit que j'étais
fatiguée et qu'il valait mieux que je me retirasse, ce que je fis à
l'instant. Mais lorsque je pris la main de mon oncle pour la baiser,
comme je faisais tous les soirs, il me dit en anglais que cela ne
dérangerait rien à nos projets.

Pendant quelques jours, on s'entretint uniquement de cette mort de Mme
de Monconseil, de la douleur de sa fille, Mme d'Hénin, qui demeurait
avec elle, de celle de M. de Gouvernet, qui l'avait soignée d'une
manière admirable. Je devais écouter tout cela d'un air indifférent,
quoique je fusse vivement intéressée. Heureusement je pouvais en parler
avec ma cousine, Charlotte Jerningham, qui venait de quitter le couvent
des Ursulines de la rue Saint-Jacques, où elle avait passé trois ans
sans en sortir une seule fois. Sa mère était venue la chercher à Paris,
mais elles restèrent jusqu'après mon mariage.


II

M. de Gouvernet, en l'absence de son père pour le moment éloigné de
Paris, s'empressa de faire savoir à mon oncle que la perte de sa
grand'mère n'influait en rien sur le désir qu'il avait de lui
appartenir, et qu'il sollicitait la permission de le voir en
particulier. Il vint en effet un soir, et mon oncle fut fort satisfait
de ses manières. M. de Gouvernet insista pour être autorisé à aller
informer de vive voix et personnellement son père que la demande de la
main de Mlle Dillon, qu'il se proposait de faire, serait agréée par elle
et par ma grand'mère, et, sur la réponse affirmative de mon grand-oncle,
il prit congé de lui. J'entre dans tous ces détails pour peindre les
mœurs de la haute société dans ce temps-là, si éloigné de celui où
j'écris. Mon oncle monta chez ma grand'mère, j'étais seule avec elle, et
il m'embrassa en me disant: «Bonsoir, madame de Gouvernet.»

Quelques, jours s'écoulèrent, et avant que la semaine fût passée, on
vint un soir dire à mon oncle que M. de Gouvernet l'attendait dans son
cabinet. «Mais cela n'est pas possible», s'écria-t-il. Rien n'était plus
vrai néanmoins. Il avait été au Bouilh, avait parlé à son père; lui
avait fait écrire la lettre de demande, avait pris ses instructions sur
toutes choses, était remonté dans sa voiture et était revenu à Paris.
Cet empressement me parut du meilleur goût. Il fut convenu qu'il
viendrait le lendemain matin chez ma grand'mère, mais qu'il ne me
verrait qu'après les articles signés, comme c'était l'usage alors, à
moins d'une rencontre fortuite, chose peu probable, puisque je ne
sortais jamais à pied, que je n'allais dans aucune promenade publique ni
au spectacle.

Ce lendemain mémorable, je me mis derrière un rideau, et je vis
descendre M. de Gouvernet d'un fort joli cabriolet attelé d'un beau
cheval gris très fougueux. Si l'on veut bien se souvenir que je n'avais
pas encore dix-sept ans, on concevra que cette arrivée me plut davantage
que s'il fût venu dans un bon carrosse, escorté de son laquais qui lui
eût présenté le bras pour en sortir. En deux sauts, il fut au haut de
l'escalier. Il était en costume du matin fort soigné: un frac noir, ou
gris fer très foncé, nuance imposée par son grand deuil; un col
militaire et un chapeau de même, chapeau porté pour ainsi dire
exclusivement par les colonels, parce qu'il était de très bon air
d'afficher ce grade élevé avec un visage jeune. Je ne le trouvais pas
laid, comme on me l'avait annoncé. Sa tournure assurée, son air décidé
me plurent au premier coup d'œil. J'étais placée de manière à le voir
lorsqu'il entra chez ma grand'mère. Elle lui tendit la main, qu'il baisa
d'un air fort respectueux. Je ne pouvais entendre les paroles qu'ils
échangeaient et je tâchais de me les imaginer. Il resta un quart
d'heure; et on convint de signer les articles, aussitôt qu'ils auraient
été rédigés par les notaires, afin de permettre à M. de Gouvernet de
venir tous les jours chez mon oncle.

Cela ne fut terminé qu'au bout de huit jours. Mais auparavant, Mme
d'Hénin fit une visite à ma grand'mère. Elle me demanda; je m'y
attendais. J'avais une telle peur de cette belle dame, si élégante et si
imposante, qui allait m'examiner des pieds à la tête, que je pouvais à
peine me tenir sur mes jambes en entrant dans la chambre, et qu'à la
lettre je ne voyais pas où j'allais. Elle se leva, me prit la main et
m'embrassa. Puis, avec cette hardiesse des dames de son temps, elle
m'éloigna d'elle à la longueur de son bras, en s'écriant: «Ah! la belle
taille! Elle est charmante. Mon neveu est bien heureux!» J'étais au
supplice. Elle se rassit, et me fit beaucoup de questions auxquelles je
suis sûre de n'avoir répondu que des bêtises. En s'en allant, elle
m'embrassa encore, et me fit deux ou trois beaux compliments sur le
plaisir qu'elle aurait à me mener dans le monde.

Cette visite eut lieu, je crois, la veille du jour où l'on signa les
articles. Il n'était pas d'usage que la demoiselle assistât à la lecture
de cet acte préparatoire, que signaient seuls les parents et les
notaires. Mais, ceux-ci sortis, on me fit entrer. Ma grand'mère vint à
la porte me prendre par la main et je traversai le salon plus morte que
vive. Je sentais tous les regards fixés sur moi, et surtout ceux de M.
de Gouvernet, que je prenais bien soin de ne pas regarder. On me mit à
côté de Mme d'Hénin et de ma tante lady Jerningham, qui prenait pitié de
mon embarras.

Ma toilette était très simple. J'avais conjuré ma grand'mère de la
laisser à mon choix. On portait alors des robes lacées par derrière qui
marquaient beaucoup la taille, et que l'on nommait des _fourreaux_. J'en
avais une de gaze blanche, sans aucun ornement, et une ceinture gros
bleu de beau ruban avec des bouts effilés en soie brillante, qui venait
d'Angleterre. On trouva que j'étais mise à peindre. On regarda mes
cheveux, que j'avais très beaux. Un tel examen était insoutenable en
présence du _haut et puissant seigneur futur époux_, comme on l'avait
nommé vingt fois de suite en lisant les articles.

À partir de ce moment, M. de Gouvernet venait tous les jours dîner ou
passer l'après-dîner, ou souper, soit à Paris, soit à Versailles, mon
oncle, depuis le commencement de l'assemblée des notables, étant établi
dans cette ville.

Ma grand'mère et moi nous restâmes à Paris. Tous les jours de la semaine
nous partions à une heure et demie pour Versailles. Nous y arrivions
pour dîner à trois heures. Mon oncle n'était presque jamais sorti du
bureau dont il faisait partie, celui, il me semble, présidé par
Monsieur, frère du roi, depuis Louis XVIII. Il paraissait au moment de
se mettre à table et amenait avec lui quelques personnes. M. de
Gouvernet venait de Paris et dînait chaque jour avec nous. Il était en
habit habillé avec l'épée au côté, car on n'avait pas encore adopté
l'usage d'être en frac et en chapeau rond à dîner, surtout à Versailles.
Jamais un homme comme il faut, n'aurait voulu y être vu autrement
qu'avec son épée et habillé, à moins qu'il ne fût sur le point de monter
à cheval ou de partir pour Paris dans son cabriolet. Il prenait soin
alors de descendre dans les cours par les petits escaliers, et de ne
passer, ni dans les appartements, ni dans les galeries, ni dans les
salles des gardes. On n'avait pas encore perdu le respect. Il eût été du
plus mauvais goût de manquer, je ne dis pas à l'étiquette, mais à la
moindre nuance de politesse que l'on observait strictement dans la
société.

Pendant cette assemblée des notables, qui m'ennuyait mortellement, la
politique formait l'objet unique de toutes les conversations. Chaque
personne qui entrait dans le salon avait un moyen infaillible à
développer pour combler le déficit des finances et réformer les abus
qu'on avait laissé s'introduire dans l'État. Mon oncle voulait que toute
la France fût gouvernée par des États, comme le Languedoc. M. de
Gouvernet se mêlait souvent à ces discussions avec esprit et vivacité,
et j'aimais à l'entendre parler.

Il avait présenté à mon oncle son beau-frère, le marquis de Lameth, et
deux des frères de celui-ci: Charles, qu'on nommait alors _Malo_--le
maréchal de Duras, dont il était le filleul, portait également ce nom
breton, parce qu'il avait été tenu sur les fonts par les États de
Bretagne, et le lui avait donné--et Alexandre, chevalier de Malte et ami
de M. de Gouvernet. Je connus plus tard seulement le quatrième frère,
Théodore, qui a survécu à tous les autres.

Le marquis de Lameth était un bel homme de trente ans, grand, bien fait;
sérieux et même sévère dans son maintien. Il vivait presque toujours à
la campagne, dans son beau château d'Hénencourt, près d'Amiens, qu'il
venait d'arranger, ou dans son régiment, celui de la Couronne. C'était
un bon militaire, de ceux que l'on nommait alors des _faiseurs_,
c'est-à-dire qui s'occupaient avec une grande exactitude de la
discipline, veillaient à l'exécution des ordonnances avec une
scrupuleuse ponctualité, ne se familiarisaient pas avec leurs
inférieurs, et avaient une idée juste de leurs devoirs. M. de Gouvernet
était de ce nombre. Il n'occupait encore que l'emploi de colonel en
second du régiment de Royal-Comtois. Ce fut au moment de son mariage
seulement qu'on lui donna le régiment de Royal-Vaisseaux, qui lui causa
beaucoup d'ennuis, comme je le dirai par la suite.


III

Je crois me rappeler que cette assemblée des notables prit fin vers le
milieu d'avril. Elle me fatiguait de toutes manières ainsi que M. de
Gouvernet, que sa galanterie ou un sentiment plus tendre amenait tous
les jours à Versailles. Nous avions trouvé le moyen de causer beaucoup
ensemble et de nous convaincre de plus en plus que nous étions faits
l'un pour l'autre. Souvent nous avons reparlé avec bonheur du charme de
ces premières conversations, où nous essayions mutuellement de nous
pénétrer et de nous connaître, où chacun étudiait les opinions, les
goûts de l'autre, et dont nous sortions toujours également satisfaits.
Que de projets agréables nous formions pour notre vie future, et dont
aucun ne s'est réalisé! Nous étions trop heureux du temps présent pour
prévoir les orages que nous aurions à affronter, et cependant nous
avions le sentiment profond que, si graves que fussent les coups qui
pourraient nous frapper ensemble, nous trouverions dans une affection
partagée la force de les supporter sans faiblesse.

C'est une époque de ma vie dont je retrace les souvenirs avec délices.
Tout était brillant dans le tableau qui se déroulait devant nos yeux.
Nous trouvions l'un dans l'autre ce qui répondait à nos espérances
intimes, et, outre le bonheur réciproque qui semblait nous être ainsi
assuré, nous apercevions devant nous la fortune, une belle et grande
existence, un noble avenir, enfin tout ce qui pouvait flatter l'ambition
d'un homme et les goûts d'une femme.

M. de Gouvernet n'avait pas encore bien démêlé le caractère de ma
grand'mère. Il en était resté aux impressions de Mme d'Hénin, elle-même
renseignée uniquement à cet égard par les on-dit du monde, car elle
n'était entrée au palais de la reine qu'après la mort de ma mère.

Ah! que les choses tristes s'oublient vite à la Cour! La reine avait
pleuré ma mère pendant vingt-quatre heures, puis, le surlendemain de sa
mort, elle témoigna le désir d'aller à la Comédie-Française. La duchesse
de Duras, de semaine ce jour-là, lui dit: «Votre Majesté ferait mieux
d'aller à l'Opéra, car en passant devant Saint-Sulpice, elle
rencontrerait l'enterrement de Mme Dillon.» La souveraine sentit la
leçon et resta à Versailles. La duchesse de Duras, née Noailles,
personne de la vertu la plus éminente, en imposait à la reine. Elle
avait beaucoup aimé ma mère, a reporté ensuite sur moi cette
bienveillance et m'a toujours protégée.

M. de Gouvernet était donc encore dans l'ignorance du caractère, de ma
grand'mère, aussi dissimulée que violente et vindicative. Des haines
s'emparaient d'elle que rien ne pouvait amortir. Mon père comptait parmi
ceux qu'elle détestait le plus. Elle ne lui pardonnait pas de s'être
remarié, et ma belle-mère était l'objet de ses plus vifs ressentiments.
Elle ne soupçonnait pas qu'il existât la moindre intimité entre mon
père, ma belle-mère et M. de Gouvernet. Un soir que nous nous trouvions
seuls dans le salon, à Versailles, et qu'elle était, je ne puis me
souvenir pour quel motif, de très méchante humeur, genre d'humeur qui se
manifestait toujours par une promenade incessante de long en large dans
le fond de la chambre, elle se mit à parler du mariage de mon père et de
l'époque où il avait eu lieu. Elle le fixait à plusieurs mois plus tard
que celui où il avait été célébré à Paris. M. de Gouvernet, étonné de
l'acharnement avec lequel elle voulait méconnaître le moment précis de
cette union, ouvrit la bouche pour dire: «Mais, madame, personne...» Je
pressentis qu'il allait ajouter: «Personne ne le sait mieux que moi,
puisque j'ai été le témoin de M. Dillon.» Ma frayeur fut grande.
Heureusement ma grand'mère, à ce moment de sa promenade, nous tournait
le dos. J'en profitai instinctivement pour saisir brusquement le bras de
M. de Gouvernet, qui, tout surpris, me regarda. Voyant que je mettais un
doigt sur mes lèvres et remarquant l'anxiété de mon visage, il se tut.
Ma grand'mère se retourna et lui dit: «Eh! bien, monsieur!...» Mais il
n'ajouta rien et la laissa continuer. Très désireux de savoir la cause
de mon émotion, il profita du premier moment où il put me le demander,
et je tâchai, tout en ménageant ma grand'mère, de le mettre au courant
des sujets qu'il ne fallait pas traiter avec elle. Toutefois cette
circonstance le mit sur la voie des inconvénients de son caractère, et,
connaissant la vivacité du sien, il pressentit que nous ne resterions
pas longtemps ensemble, ce qui arriva en effet.

Enfin l'assemblée des notables prit fin. Nous retournâmes, ou, pour
mieux dire, mon oncle retourna à Paris, et le jour de la signature du
contrat fut fixé aux premiers jours de mai. Cette cérémonie se fît avec
toute la solennité d'usage. Les parents, les témoins, les notaires, les
toilettes, tout était très convenable. Je ne saurais plus décrire ma
toilette, mais je pense qu'elle devait être rose ou bleue, car on
réservait la robe blanche pour le jour du mariage. Mmes de La Tour du
Pin, d'Hénin, de Lameth, étaient en noir, à cause du deuil de leur mère
et grand'mère.


IV

J'avais fait connaissance, peu de jours auparavant, avec mon futur
beau-père. C'était un petit homme tout droit, fort bien fait, et qui
avait été beau dans sa jeunesse. Il avait conservé les plus admirables
dents que l'on pût voir, de beaux yeux, un air assuré et un charmant
sourire, expression vivante de sa belle âme et de son extrême bonté. Il
ne m'en imposait pas, et je faisais mon possible pour lui plaire. Homme
de mœurs simples, scrupuleusement occupé des devoirs que lui imposait sa
place de commandant des provinces de Saintonge, Poitou et pays d Aunis,
il occupait tous les moments qu'il avait de libre à bâtir et à planter
au Bouilh, son séjour de prédilection. Séparé de sa femme, il n'avait
pas d'établissement à Paris, où il ne venait qu'en passant, pour faire
sa cour au roi et conférer avec les ministres des affaires publiques. Il
n'était pas ambitieux; son fils trouvait même qu'il ne l'était pas assez
et qu'il se tenait trop à l'écart pour son mérite. C'était un caractère
antique, du temps de saint Louis. Il avait servi dans la guerre de Sept
Ans comme colonel d'un régiment composé de l'élite de tous les autres,
et qu'on nommait _les Grenadiers de France_. Il s'était fort distingué,
et ses grades, jusqu'à celui qu'il occupait, lui avaient été donnés sans
qu'il les eût sollicités. Son désintéressement déconcertait l'esprit
d'intrigue de sa belle-mère, Mme de Monconseil. Celle-ci ne l'aimait
pas. Elle l'avait trouvé plus sévère qu'elle ne l'aurait voulu envers sa
femme, dont les désordres avaient été si publics que, tout en étant le
plus doux des hommes, il s'était vu forcé d'user de rigueur. Très juste
et très vertueux, il avait estimé avec raison devoir la retirer d'un
monde où elle donnait de si scandaleux exemples. Mme de La Tour du Pin
avait été autorisée par lui à paraître quelquefois chez son père, et, à
l'occasion du mariage de son fils, M. de La Tour du Pin voulut bien
aussi qu'elle fût présente. Elle éprouva un grand plaisir à se
retrouver, parée, dans un beau salon. M. de Gouvernet et Mme de Lameth
lui témoignaient beaucoup d'égards et de respects.

Le contrat signé, je lui fis visite, accompagnée de ma grand'mère, ainsi
qu'à Mme d'Hénin. Cette dernière visite fut celle qui m'intimida le
plus. Mme d'Hénin était un peu malade. Elle avait des crachements de
sang très violents, premiers symptômes, je crois, de l'anévrisme dont
elle est morte trente-sept ans plus tard. Je connaissais, par M. de
Gouvernet, les allures de la société de sa tante, dans laquelle je
devais être admise sous ses auspices, et tout ce qu'il m'en avait dit me
causait une terreur extrême. Plus tard, je me livrerai au plaisir de
décrire cette société, la plus distinguée de Paris. Pour le moment, ces
détails m'éloigneraient trop du sujet actuel: celui de mon mariage. Mais
avant de le continuer, je parlerai d'une autre visite où j'eus tout lieu
d'être mécontente de moi-même et de ma sotte timidité.

La reine, qui approuvait mon mariage, exprima le désir de me voir. Elle
annonçait hautement la protection qu'elle voulait bien m'accorder, et
pria mon oncle de m'amener chez elle avec Mme d'Hénin, qui m'en imposait
déjà extrêmement. J'étais très timide, et lorsque cette disposition, qui
rend si gauche, s'emparait de moi, elle me frappait comme d'immobilité:
mes jambes ne me portaient plus, mes membres étaient en catalepsie.
J'avais beau me raisonner, essayer de me vaincre, tout était inutile.
Outre cette espèce de poltronnerie, probablement semblable à celle qui
paralyse le soldat qui se déshonore dans une bataille, une autre
particularité de mon caractère, qui a duré toute ma vie, c'est l'horreur
insurmontable que j'ai toujours éprouvée pour la fausseté et pour
l'expression de sentiments que l'on ne ressent pas. J'avais l'intuition
que la reine allait jouer une scène d'attendrissement, et je savais
qu'elle n'avait regretté ma mère qu'un seul jour. Mon cœur tout entier
se révoltait à la seule pensée de l'obligation où j'allais me trouver de
jouer, dans mon intérêt, un rôle dans cette scène combinée. Tout en
traversant les appartements pour me rendre dans cette chambre à coucher
où je suis entrée si souvent depuis, Mme d'Hénin, fort maladroitement,
me répétait d'être _bien aimable_ avec la reine, de ne pas être froide,
que la reine serait très émue, etc., recommandations qui ne faisaient
qu'accroître mon embarras.

Je me trouvai en présence de la reine sans savoir comment j'étais
entrée. Elle m'embrassa et je lui baisai la main. Elle me fit asseoir à
côté d'elle et m'adressa mille questions sur mon éducation, sur mes
talents, etc.; mais, malgré l'effort prodigieux que je faisais, je
restais sans voix pour répondre. Enfin, voyant de grosses larmes couler
de mes yeux, mon embarras finit par l'apitoyer et elle causa avec mon
oncle et Mme d'Hénin. Ma timidité laissa dans l'esprit de la reine une
mauvaise impression qui ne s'est peut-être jamais effacée complètement.
J'ai eu lieu de regretter vivement depuis que, m'ayant mal jugée sans
doute alors, elle ne crut pas devoir mettre mon dévouement à l'épreuve,
dans une circonstance où, ma jeunesse aidant, et j'ose dire grâce à mon
courage, les destinées de la France auraient peut-être été changées.


V

Nous allâmes à Montfermeil vers le 8 ou 10 du mois de mai 1787. Comme il
était d'étiquette que le futur ne couchât pas sous le même toit que la
demoiselle qu'il allait épouser, M. de Gouvernet venait tous les jours
de Paris pour dîner, et il restait jusqu'après souper. La veille du 21
mai, il coucha au château de Montfermeil, que ses aimables maîtres
avaient mis à la disposition de mes parents. Plusieurs hommes y
trouvèrent asile, et les femmes furent établies dans les appartements de
la charmante maison[35] de ma grand'mère. On m'installa moi-même dans un
délicieux appartement, parfaitement meublé, tapissé d'un superbe tissu
ou toile de coton de l'Inde, fond chamois, parsemé d'arbres et de
branchages chargés de fleurs, de fruits et d'oiseaux, le tout doublé
d'une belle étoffe de soie verte.

On y avait réuni dans de vastes armoires, le beau trousseau que m'avait
offert ma grand'mère et dont le prix s'élevait à 45.000 francs. Il
n'était composé que de linge, de dentelles et de robes de mousseline. Il
n'y avait pas une seule robe de soie. La corbeille, que m'avait donnée
M. de Gouvernet, comprenait des bijoux, des rubans en pièces, des
fleurs, des plumes, des gants, des blondes, des étoffes--on ne portait
pas alors de shawls[36]--plusieurs chapeaux et bonnets habillés, des
mantelets en gaze noire ou blanche ornés de blonde.

Mme d'Hénin m'avait fait cadeau d'une charmante table à thé garnie d'un
service: théière, sucrier, etc., en vermeil, avec toute la porcelaine
venant de Sèvres. C'est l'objet qui m'a causé le plus de plaisir. Il
avait, je crois, coûté 6.000 francs. M. l'abbé de Gouvernet, oncle de M.
de Gouvernet, m'offrit un beau nécessaire de voyage qui avait sa place
dans ma voiture de campagne; mon grand-père[37], une belle paire de
boucles d'oreilles de 10.000 francs.

En arrivant dans ce joli appartement, je trouvai une charmante table
jardinière au milieu de ma chambre, contenant les plantes les plus
rares, et des vases remplis de fleurs. Dans le petit cabinet à côté, où
je me tenais habituellement, on avait placé une petite bibliothèque
garnie de livres anglais, entre autres la jolie collection in-18 des
poètes anglais en 70 volumes, et de livres italiens. De belles gravures
anglaises bien encadrées ornaient le reste du cabinet. Tout cela venait
de M. de Gouvernet, et je lui en témoignai une vive reconnaissance.

Je ne raconte toute cette splendeur et toute cette élégance que pour
faire contraste avec la suite de mon récit. Si j'ai montré quelque
résignation dans la mauvaise fortune, ce n'est pas en effet que je
n'eusse connu et apprécié tout le prix de la vie à laquelle j'étais
destinée. J'avais tous les goûts qui résultaient de la certitude d'avoir
une belle fortune. Cependant mon imagination se portait souvent vers le
malheur et la ruine, et si, à cette époque, j'avais écrit un roman, la
vie de mon héroïne aurait été traversée de beaucoup des événements qui
se sont réalisés ensuite dans la mienne.



CHAPITRE VI

I. Un mariage dans la haute société à la fin du XVIIIe siècle.--La
bénédiction nuptiale.--Les nœuds d'épée, les dragonnes, les glands pour
chapeaux d'évêque, les éventails.--La toilette de la mariée.--Les tables
des domestiques et des paysans.--II. Présentation à la
reine.--Répétition chez le maître à danser.--Toilette de
présentation.--Les accolades.--Heureuse absence du duc d'Orléans.--III.
La cour du dimanche.--Un _shake hands_[38].--Les petites jalousies de
femme de la reine.--Portrait du roi.--Le cortège pour la messe.--L'art
de marcher à Versailles.--La messe.--Les _traîneuses_.--Le dîner
royal.--Les tabourets.--Les audiences des princes et des princesses.--Le
jeu du roi.--La quête pour les pauvres.--L'esprit de mécontentement à
cette époque.--IV. Mauvaise humeur de Mme de Rothe à propos des
divertissements de sa petite-fille.--Son attitude hostile.--Bruits de
guerre en Hollande.


I

Je voudrais pouvoir peindre les mœurs du temps de ma jeunesse, dont
beaucoup de détails s'effacent dans mon souvenir, et, à l'occasion de ce
mariage dans la haute société, présenter ces personnages, hommes et
femmes, graves et pourtant aimables, gracieux, conservant l'envie de
plaire sous leurs cheveux blancs, chacun selon la place qu'il occupait
dans le monde.

Le jour de mon mariage, on se réunit dans le salon à midi. La société se
composait, de mon côté, de ma grand'mère[39], de mon grand-oncle[40], de
ma tante lady Jerningham, de son mari[41], de sa fille[42] et de son
fils aîné[43], maintenant lord Stafford; de MM. Sheldon, de leur frère
aîné, M. Constable, mon premier témoin, et du chevalier Jerningham[44],
ami de mère et le mien, mon second témoin. C'était toute ma famille. Les
invités comprenaient tous les ministres, l'archevêque de Paris, celui de
Toulouse, quelques évêques du Languedoc présents à Paris; M. de
Lally-Tollendal, dont je parlerai plus loin, et plusieurs autres
personnes dont je ne me rappelle pas les noms.

La famille de M. de Gouvernet se composait de son père et de sa mère; de
son oncle, l'abbé de Gouvernet, chanoine du chapitre noble de Mâcon; de
sa sœur, la marquise de Lameth, de son mari et des frères[45] de
celui-ci; de Mme d'Hénin, sa tante; de M. le chevalier de Coigny et de
M. le comte de Valence, ses témoins; de la comtesse de Blot et de nombre
d'autres personnages, en tout cinquante ou soixante personnes.

On traversa la cour pour aller à la chapelle. Je marchais la première,
donnant la main à mon cousin, le jeune Jerningham. Ma grand'mère venait
ensuite avec M. de Gouvernet, et le reste suivait, je ne sais comment.
On trouva à l'autel mon oncle et monseigneur l'archevêque de Paris, M.
de Juigné. Le curé de Montfermeil, M. de Riencourt, bon gentilhomme de
Picardie, dit une messe basse, et mon oncle, avec la permission de
l'archevêque de Paris qui l'assistait, nous donna la bénédiction
nuptiale, après avoir prononcé un très joli discours, débité de cette
belle voix vibrante qui allait au cœur. Le poêle fut tenu par le jeune
Alfred de Lameth[46], âgé de sept ans, et par mon cousin Jerningham, qui
en avait seize, et à qui je donnai une belle épée en rentrant au salon.

Toutes les femmes m'embrassèrent par ordre de parenté et d'âge. Après
quoi un valet de chambre apporta une grande corbeille remplie de nœuds
d'épée, de dragonnes, d'éventails et de cordons de chapeaux d'évêque,
verts et or, destinés à être distribués aux assistants. Cet usage était
fort dispendieux. Les nœuds d'épée, faits des plus beaux rubans,
coûtaient 25 ou 30 francs pièce; les dragonnes militaires en or, ainsi
que les cordons de chapeaux d'évêque auxquels on joignait les glands de
ceinture, 50 francs, et les éventails des femmes, de différents prix, de
25 à 100 francs.

N'omettons pas la toilette de la mariée. Elle était fort simple. J'avais
une robe de crêpe blanc ornée d'une belle garniture de point de
Bruxelles et les barbes pendantes--on portait alors un bonnet et pas de
voile;--un bouquet de fleurs d'oranger sur la tête et un autre au côté.
Pour le dîner, je mis une belle toque, rehaussée de plumes blanches, et
sur laquelle était attaché le bouquet de fleurs d'oranger.

On causa, on s'ennuya, jusqu'au dîner, qui eut lieu à 4 heures. On alla
ensuite faire le tour des tables dressées dans la cour pour les gens et
les paysans. Il y en avait une de cent couverts pour les gens de livrée,
et la diversité de couleur des habits et des galons offrait un effet
très pittoresque. Les paysans et les ouvriers, une table leur avait été
aussi réservée, burent de bon cœur à ma santé. J'étais fort populaire
parmi ces gens; tous me témoignaient beaucoup de confiance. Plusieurs
m'avaient vue naître. Je m'étais dans maintes circonstances occupée de
leurs intérêts, de leurs désirs; bien des fois j'avais excusé leurs
fautes, ou adouci ma grand'mère dans ses mécontentements qui étaient
fréquents et souvent injustes. Ils me souhaitèrent du bonheur dans
l'union que je venais de contracter. Leurs vœux me touchèrent plus que
les compliments du salon. Dans la soirée, un joli concert termina la
journée.


II

Le lendemain, la plupart des convives de la veille nous quittèrent.
J'avais pris un élégant petit deuil, ayant encore un mois à porter celui
de Mme de Monconseil. Mme d'Hénin nous fit part du désir de la reine que
ma présentation eût lieu le dimanche suivant. Je m'étais mariée un
lundi, et ce fut le mardi que ma tante prévint ma grand'mère qui n'avait
pas été consultée. Mme d'Hénin ajouta que je devais l'accompagner à
Paris le jeudi matin pour prendre deux leçons de _révérences_ de mon
maître à danser, essayer mon habit de présentation et aller voir Mme la
marquise de La Tour du Pin[47] qui, seule de son nom, ma belle-mère
n'allant, plus à la Cour, devait me présenter.

Ma grand'mère reçut cette notification, qui n'admettait pas
d'observation, avec un air fort courroucé. Elle comprit que son empire
était fini, que je lui échappais sans retour. Elle frémit de rage à la
pensée que la reine allait désormais disposer de moi, et que Mme d'Hénin
de son côté, appelée à me mener dans le monde, déciderait de ma
conduite. Elle n'osa pas, toutefois, témoigner son mécontentement; elle
se contint devant les personnes de ma nouvelle famille, mais il me fut
aisé de voir quels orages s'amoncelaient contre moi. Aussi, pendant
toute cette journée, évitai-je de me trouver seule avec elle.

Je partis donc le lendemain pour Paris en compagnie de ma tante, Mme
d'Hénin, et je passai les deux matinées suivantes avec M. Huart, mon
maître à danser. On ne saurait rien imaginer de plus ridicule que cette,
répétition de la présentation. M. Huart, gros homme, coiffé
admirablement et poudré à blanc, avec un jupon bouffant, représentait la
reine et se tenait debout au fond du salon. Il me dictait ce que je
devais faire, tantôt personnifiant la dame qui me présentait, tantôt
retournant à la place de la reine pour figurer le moment où, ôtant mon
gant et m'inclinant pour baiser le bas de sa robe, elle faisait le
mouvement de m'en empêcher. Rien n'était oublié ou négligé dans cette
répétition qui se renouvela pendant trois ou quatre heures de suite.
J'avais un grand habit, le grand panier, le bas et le haut du corps,
vêtus d'une robe du matin, et les cheveux simplement relevés. C'était
une véritable comédie.

Le dimanche matin, après la messe, ma présentation eut lieu J'étais en
_grand corps_, c'est-à-dire avec un corset fait exprès, sans épaulettes,
lacé par derrière, mais assez étroit pour que la laçure, large de quatre
doigts par en bas, laissât voir une chemise de la plus fine batiste à
travers laquelle on aurait aisément distingué une peau qui n'eût pas été
blanche. Cette chemise avait des manches de trois doigts de haut
seulement, pas d'épaulettes, de manière à laisser l'épaule nue. La
naissance du bras était recouverte de trois ou quatre rangs de blonde ou
de dentelle tombant jusqu'au coude. La gorge était entièrement
découverte. Sept ou huit rangs de gros diamants que la reine avait voulu
me prêter cachaient en partie la mienne. Le devant du corset était comme
lacé par des rangs de diamants. J'en avais encore sur la tête une
quantité, soit en épis, soit en aigrettes.

Grâce aux bonnes leçons de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois
révérences. J'ôtai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J'allai
ensuite recevoir l'accolade du roi et des princes, ses frères[48], de M.
le duc de Penthièvre[49], de MM. les princes de Condé, de Bourbon[50] et
d'Enghien[51]. Par un bonheur dont j'ai mille fois remercié le ciel, M.
le duc d'Orléans n'était pas à Versailles le jour de ma présentation, et
j'ai évité ainsi d'être embrassée par ce monstre. Souvent depuis
cependant je l'ai vu, et même chez lui, aux soupers du Palais-Royal.

C'était une journée fort embarrassante et fatigante que celle de la
présentation. On était sûre d'attirer les regards de toute la Cour, de
passer à l'examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de
toutes les conversations de la journée, et quand on retournait le soir
au jeu, à 7 heures ou à 9 heures, mon souvenir est incertain quant à
l'heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous.

Mon habit de présentation était très beau: tout blanc, à cause de mon
petit deuil, garni seulement de quelques belles pierres de jaïet mêlées
aux diamants que la reine m'avait prêtés; la jupe entièrement brodée en
perles et en argent.

Le dimanche suivant, je retournai à Versailles, encore en deuil, et dès
lors j'y allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la
reine eût décidé que j'exercerais au bout de deux ans seulement ma place
de dame du palais, j'étais dès lors considérée comme telle. J'entrais
donc désormais dans sa chambre avec le service, le dimanche.


III

Il est peut-être intéressant de décrire le cérémonial de la cour du
dimanche où brillait alors la malheureuse reine, car les étiquettes
étant changées, ces détails sont entrés dans le domaine de l'histoire.
Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui
précédait la chambre de la reine. On ne s'asseyait pas, à l'exception
des dames âgées, fort respectées alors, et des jeunes femmes soupçonnées
d'être grosses. Il y avait toujours au moins quarante personnes, et
souvent beaucoup plus. Quelquefois nous étions très pressées les unes
contre les autres, à cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup
de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintendante de
la maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre à coucher
où la reine faisait sa toilette. Le plus souvent elle était arrivée
avant que Sa Majesté la commençât. Mme la princesse de Chimay,
belle-sœur de ma tante d'Hénin, et Mme la comtesse d'Ossun, l'une dame
d'honneur et l'autre dame d'atours, étaient aussi entrées dans la
chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s'avançait à la porte
de la chambre et appelait à haute voix: «Le service!» Alors les dames du
palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur
cour dans l'intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume
constante, et les jeunes dames appelées à faire, plus tard partie du
service du palais, comme la comtesse de Maillé, née Fitz-James, la
comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient également. Aussitôt
que la reine nous avait dit bonjour à toutes individuellement avec
beaucoup de grâce et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le
monde était introduit. On se rangeait à droite et à gauche de
l'appartement, de manière que la porte restât libre et qu'il n'y eût
personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait
beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premières
arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par où
la reine devait passer pour aller à la messe. Dans ce salon étaient
admis souvent quelques hommes privilégiés, déjà reçus en audience
particulière auparavant ou qui présentaient des étrangers.

Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s'étant retournée à l'improviste pour
dire un mot à quelqu'un, me vit, dans le coin de la porte, donnant un
_shake hands_[52] au duc de Dorset, ambassadeur d'Angleterre. Elle ne
connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup
rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas à la cour, elle n'a
jamais cessé de répéter au duc, quand nous étions là tous les deux, ce
qui arrivait très souvent: «Avez-vous bien _shake hands_ avec Mme de
Gouvernet?»

Cette malheureuse princesse conservait encore alors quelques petites
jalousies de femme. Elle avait un très beau teint et beaucoup d'éclat,
et se montrait un peu jalouse de celles des jeunes femmes qui
apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus
éclatant que le sien. Le mien était du nombre. Un jour, en passant dans
la porte, la duchesse de Duras, qui me protégeait beaucoup, me dit à
l'oreille: «Ne vous mettez pas en face des fenêtres.» Je compris la
recommandation, et me le tint pour dit à l'avenir. Ce qui n'empêchait
pas la reine de m'adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon
goût pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les
scabieuses brunes que je portais souvent. Cependant elle se montrait
généralement très aimable à mon égard, et me faisait de ces compliments
à brûle-pourpoint que les princes ont l'habitude de lancer aux jeunes
personnes d'un bout de la chambre à l'autre, de manière à les faire
rougir jusqu'au blanc des yeux.

Continuons notre détail sur l'audience du dimanche matin. Elle se
prolongeait jusqu'à midi quarante minutes. La porte s'ouvrait alors et
l'huissier annonçait: «Le roi!» La reine, toujours vêtue d'un habit de
cour, s'avançait vers lui avec un air charmant, bienveillant et
respectueux. Le roi faisait des signes de tête à droite et à gauche,
parlait à quelques femmes qu'il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il
avait la vue si basse qu'il ne reconnaissait personne à trois pas.
C'était un gros homme, de cinq pieds six à sept pouces de taille, avec
les épaules hautes, ayant la plus mauvaise tournure qu'on pût voir,
l'air d'un paysan marchant en se dandinant à la suite de sa charrue,
rien de hautain ni de royal dans le maintien. Toujours embarrassé de son
épée, ne sachant que faire de son chapeau, il était très magnifique dans
ses habits, dont à vrai dire il ne s'occupait guère, car il prenait
celui qu'on lui donnait sans seulement le regarder. Le sien était
toujours en étoffe de saison, très brodé, orné de l'étoile du
Saint-Esprit en diamants. Il ne portait pas le cordon par-dessus
l'habit, excepté le jour de sa fête, les jours de gala et de grande
cérémonie.

À une heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller à la
messe. Le premier gentilhomme de la chambre d'année, le capitaine des
gardes de quartier et plusieurs autres officiers des gardes ou grandes
charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus près du
roi. Puis venaient le roi et la reine marchant l'un à côté de l'autre,
et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans
qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine
parlait à des étrangères qui lui avaient été présentées en particulier,
à des artistes, à des gens de lettres. Un signe de tête ou un sourire
gracieux était compté et ménagé avec discernement. Derrière, venaient
les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient à se placer aux ailes
du bataillon, car on était quatre ou cinq de front, et celles d'entre
elles qu'on disait être _à la mode_ et dont j'avais l'honneur de faire
partie, prenaient grand soin de marcher assez près de la haie pour
recueillir les jolies choses qui leur étaient adressées bien bas au
passage.

C'était un grand art que de savoir marcher dans ce vaste appartement
sans accrocher la longue queue de la robe de la dame qui vous précédait.
Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur
le parquet, toujours très luisant, jusqu'à ce qu'on eût traversé le
salon d'Hercule. Après quoi on jetait son bas de robe sur un côté de son
panier, et, après avoir été vue de son laquais qui attendait avec un
grand sac de velours rouge crépines d'or, on se précipitait dans les
travées de droite et de gauche de la chapelle, de manière à tâcher
d'être le plus près possible de la tribune où étaient le roi, la reine,
et les princesses qui les avaient rejoints, soit à la chapelle, soit
dans le salon de jeu. Mme Elisabeth[53] était toujours là, et
quelquefois Madame[54]. Votre laquais déposait le sac devant vous; on
prenait son livre dans lequel on ne lisait guère, car avant qu'on ne se
fût placé, qu'on eût rangé la queue de sa robe et qu'on eût fouillé dans
cet immense sac, la messe était déjà à l'Évangile.

Celle-ci finie, la reine faisait une profonde révérence au roi et l'on
se remettait en marche dans l'ordre même où l'on était venu. Seulement
le roi ou la reine s'arrêtaient alors plus longtemps à parler à quelques
personnes. On retournait dans la chambre de la reine, et les habituées
restaient dans le salon de jeu, en attendant qu'on passât au dîner, ce
qui arrivait quand le roi et la reine s'étaient entretenus pendant un
quart d'heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes
impertinentes, nous nommions ces dernières _les traîneuses_, parce
qu'elles avaient les jupes de leurs grands habits plus longues et qu'on
ne leur voyait pas la cheville du pied.

On servait le dîner dans le premier salon, où se trouvaient une petite
table rectangulaire avec deux couverts, et deux grands fauteuils verts
placés l'un à côté de l'autre, se touchant, et dont les dos étaient
assez hauts pour cacher entièrement les personnes qui les occupaient. La
nappe tombait à terre tout autour de la table. La reine se mettait à la
gauche du roi. Ils tournaient le dos à la cheminée, et en avant à dix
pieds étaient placés, disposés en cercle, une rangée de tabourets sur
lesquels s'asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant
le privilège du _tabouret_. Derrière elles se tenaient les autres
femmes, le visage tourné vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon
appétit, mais la reine n'ôtait pas ses gants et ne déployait pas sa
serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on
s'en allait après avoir fait la révérence. Aucune obligation ne retenait
plus les dames venues pour faire leur cour.

Beaucoup de personnes qui, sans être _présentées_, étaient pourtant
connues du roi et de la reine, et pour lesquelles Leurs Majestés étaient
fort affables, restaient jusqu'à la fin du dîner. Il en était de même
ordinairement pour les hommes de la maison du roi.

Alors commença une véritable course pour aller faire sa cour aux princes
et aux princesses de la famille royale, qui dînaient beaucoup plus tard.
C'était à qui arriverait le plus vite. On allait chez
Monsieur[55]--depuis Louis XVIII,--chez M. le comte d'Artois, chez Mme
Elisabeth, chez Mesdames[56], tantes du roi, et même chez le petit
dauphin[57], quand il eut son gouverneur, le duc d'Harcourt. Ces visites
duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des
princes étaient si petits qu'ils se trouvaient dans la nécessité de
congédier les premières venues pour faire place aux autres.

L'audience de M. le comte d'Artois était celle qui plaisait le plus aux
jeunes femmes! Il était jeune lui-même, et avait cette charmante
tournure qu'il a conservée toute sa vie. On tenait beaucoup à lui
plaire, car c'était un brevet de célébrité. Il était sur un ton de
familiarité avec ma tante, et l'appelait _chère princesse_ quand elle
entrait.

On regagnait ses appartements assez fatiguée, et comme on devait aller
le soir au jeu, à 7 heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour
ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on avait été coiffée par
Léonard, le plus fameux des coiffeurs. Le dîner chez soi avait lieu à 3
heures. C'était à cette époque l'heure élégante. On causait après dîner
jusqu'à 6 heures, et quelques hommes intimes venaient vous raconter les
nouvelles, les caquets ou les intrigues appris par eux dans la matinée.
Puis on remettait le grand habit, et on retournait dans le même salon du
palais où on s'était tenu le matin. Mais on y trouvait alors également
des hommes.

Il fallait être arrivé avant que 7 heures n'eussent sonné, car la reine
entrait avant que le timbre de la pendule ne frappât. Elle trouvait près
de sa porte un des deux curés de Versailles qui lui remettait une
bourse, et elle faisait la quête à chacun, hommes et femmes, en disant:
_Pour les pauvres, s'il vous plaît._ Les femmes avaient chacune leur écu
de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait
ce petit impôt charitable suivie du curé, qui rapportait souvent jusqu'à
cent louis à ses pauvres, et jamais moins de cinquante.

J'ai entendu souvent des jeunes gens, parmi les plus dépensiers, se
plaindre indécemment d'être forcés à cette charité, tandis qu'ils ne
regardaient pas à risquer au jeu une somme cent fois plus forte ou à
dépenser le matin inutilement bien davantage.

Mais il était de bon ton de se plaindre de tout. On était ennuyé,
fatigué d'aller faire sa cour. Les officiers des gardes du corps de
quartier, qui logeaient tous au château, se lamentaient de l'obligation
d'être toute la journée en uniforme. Les dames du palais de semaine ne
pouvaient se passer de venir souper à Paris deux ou trois fois dans les
huit jours de leur service à Versailles. Il était du meilleur air de se
plaindre des devoirs qu'on avait à remplir envers la cour, tout en
profitant et en abusant même souvent des avantages que procuraient les
places. Tous les liens se relâchaient, et c'étaient, hélas! les hautes
classes qui donnaient l'exemple. Les évêques ne résidaient pas dans
leurs diocèses et prenaient tous les prétextes pour venir à Paris. Les
colonels, qui n'étaient astreints qu'à quatre mois de présence à leur
régiment, n'y seraient pas restés cinq minutes de plus. Sans qu'on s'en
fût rendu compte, un esprit de révolte régnait dans toutes les classes.


IV

M. le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, qui avait assisté à mon
mariage, accorda un mois de congé à mon mari. Aussi, au lieu de partir
pour Saint-Omer, où son régiment tenait garnison, il resta avec moi à
Montfermeil.

C'est là, qu'à l'occasion du goût que j'avais pour l'équitation et les
équipages, il commença à voir clair dans le caractère de ma grand'mère.
Mme de Montfermeil, que je voyais très souvent, me proposa de
l'accompagner à cheval. Gomme elle avait un cheval très sage et que ceux
de M. de Gouvernet étaient trop vifs, elle m'offrit de mettre le sien à
ma disposition. En ayant parlé à ma grand'mère, celle-ci en montra
beaucoup d'humeur, humeur qui se tourna en un vif mécontentement contre
moi, quand elle sut que, devançant mes désirs, mon mari m'avait donné un
charmant habit de cheval et qu'il souhaitait que je l'accompagnasse dans
ses promenades. Mon oncle, de son côté, qui ne montait plus à cheval
lui-même, s'était occupé de me faire dresser par son écuyer un superbe
cheval gris acheté en Angleterre. Il me l'avait offert, ainsi qu'une
jolie petite voiture, du modèle appelé aujourd'hui _tilbury_, et je
conduisais moi-même cet attelage dans les belles allées de la forêt de
Bondy. Ma cousine, Mme Sheldon, installée pour l'été chez nous, sortait
habituellement en voiture avec moi. Nous allions parfois toutes deux,
dans le tilbury, assister aux chasses de M. le marquis de Polignac,
oncle du duc, qui avait à ses ordres l'équipage de M. le comte d'Artois
et chassait au printemps dans la forêt basse.

Pendant le mois de congé que M. de Gouvernet passa à Montfermeil, il
m'emmena souvent suivre les chasses à cheval. Tous ces amusements de
jeunesse déplaisaient souverainement à ma grand'mère dont les
dispositions s'aigrissaient chaque jour davantage. Je vis clairement
qu'elle commençait à prendre pour M. de Gouvernet une de ces aversions,
qui lui étaient propres, et je prévis que nous ne pourrions prolonger
longtemps la vie commune.

Elle ne se sentait pas encore suffisamment à l'aise avec mon mari pour
oser attaquer de front ceux qu'il aimait; mais, dès qu'il avait quitté
la chambre, elle commençait à mal parler de ma tante d'Hénin et de toute
sa société, dénonçait le désagrément d'avoir chez soi des jeunes gens
quand on vieillissait, les ennuis qui en étaient la conséquence, se
complaisait enfin dans une foule de propos pénibles et désobligeants. M.
de la Tour du Pin, de son côté, me voyant toujours revenir dans ma
chambre avec les yeux rouges, insistait pour connaître les motifs de mon
trouble. Je refusais, autant que possible, de les lui expliquer, mais il
ne fut pas longtemps sans les deviner. En interrogeant sa tante, qui
avait été compagne de ma mère au palais, et plusieurs autres de ses
contemporains, il connut bientôt l'attitude répréhensible envers sa
fille, que le public reprochait à Mme de Rothe, et dont la reine avait
parlé ouvertement. Il résolut dès lors de ne pas souffrir qu'elle en
agît de même avec moi, et cette pensée une fois fixée dans son esprit,
je vécus dans la crainte continuelle que, son extrême vivacité prenant
le dessus, il n'éclatât dans quelque manifestation trop vive.

Il se contint cependant jusqu'au jour du retour à son régiment, qui eut
lieu à la fin de juin. Je le vis partir avec un vif chagrin, et je
restai à Montfermeil avec mes parents, en butte à la méchante humeur de
ma grand'mère et dominée par la crainte de scènes journalières. Ainsi,
lorsque ma tante m'écrivait de la rejoindre à Paris, pour raccompagner à
Versailles ou me mener dans le monde, je ne savais comment m'y prendre
pour annoncer que je devais m'absenter pendant deux ou trois jours.
Après tant d'années, les petits détails de cet esclavage et de ce
tourment perpétuel m'échappent. N'ayant pas conservé les lettres que
j'écrivais à mon mari et que j'ai brûlées dans des circonstances que
nous étions loin de prévoir alors, je me souviens seulement, dans leur
ensemble, des chagrins dont j'étais abreuvée chaque jour et du désir que
j'éprouvais de m'y dérober. Je prévoyais, en effet, que le caractère de
ma grand'mère rendrait impossible notre séjour dans la maison de mon
oncle. La tendresse que ce dernier me témoignait lui portait ombrage.
Elle craignait aussi que mon mari, pour lequel l'archevêque avait conçu
beaucoup de goût, ne prît de l'empire sur lui. Dès l'époque de mon
mariage, elle résolut donc de s'établir de nouveau à Hautefontaine avec
mon oncle pour le soustraire plus sûrement au _danger_ des sentiments
d'affection qui pourraient l'entraîner vers nous.

M. de la Tour du Pin vint passer huit jours à Montfermeil vers le milieu
d'août, M. le maréchal de Ségur ayant consenti à cette escapade, à la
condition qu'il ne se montrerait pas à Paris. Les colonels en garnison
dans les Flandres étaient alors menacés de passer plusieurs mois de
l'automne et de l'hiver à leurs régiments, à cause des troubles de la
Hollande, dans lesquels il semblait que nous devions intervenir, ce qui
eût été bien heureux. Mais l'indécision du roi et la faiblesse du
gouvernement ne permirent pas de prendre un parti, qui aurait pu
peut-être, en donnant un dérivatif à l'opinion, détourner le cours des
idées révolutionnaires en germe dans les têtes françaises.



CHAPITRE VII

I. La guerre civile en Hollande.--La princesse d'Orange.--Faiblesse du
gouvernement français.--Abandon définitif des patriotes par la
France.--Fâcheuse impression produite sur l'opinion publique.--II. Mme
de La Tour du Pin à Hénencourt.--Excursion à Lille.--Un curé
contemporain de Mme de Maintenon.--Retour à Montfermeil.--Une
méprise.--III. Chez Mme d'Hénin.--Le rigorisme.--Les loges de la reine
dans les théâtres.--La société de Mme d'Hénin.--Mme Necker et Mme de
Staël.--La _secte des Économistes_.--Mme d'Hénin.--M. d'Hénin et Mlle
Raucourt.--L'indifférence générale d'alors pour les mauvaises
mœurs.--_Les princesses combinées._--La princesse de Poix.--Mme de
Lauzun, plus tard duchesse de Biron; son mari, sa bibliothèque.--La
princesse de Bouillon; un cul-de-jatte.--Le prince de Salm-Salm.--Le
chevalier de Coigny.--IV. Mme de La Tour du Pin dans la société.--Mme de
Montesson et le duc d'Orléans.--Rupture de Mme de La Tour du Pin avec sa
famille.


I

N'écrivant pas l'histoire, je ne remonterai pas aux causes des
dissensions qui avaient divisé en deux partis les Provinces-Unies des
Pays-Bas: les partisans de la maison d'Orange-Nassau et les patriotes.
Les premiers désiraient pour le stathouder, comme premier officier de la
République, un pouvoir supérieur à celui qu'il avait à exercer; les
seconds voulaient restreindre ce pouvoir et le renfermer dans les bornes
imposées par les de Witt et les Barneveld.

Le stathouder[58] était un homme entièrement nul. Mais sa femme, nièce
du grand Frédéric et sœur du roi de Prusse[59] qui lui avait succédé,
était une princesse ambitieuse. Elle voulait mettre une couronne sur la
tête de son mari et sur la sienne. L'aristocratie de la Gueldre et des
provinces d'Over-Yssel et d'Utrecht voyait avec peine les richesses des
négociants de la Hollande. La princesse d'Orange provoquait ou, tout au
moins, soutenait ces mécontentements. Elle était assurée de l'appui de
l'Angleterre et de la Prusse, et ne craignait guère l'intervention de la
France, malgré l'opinion très prononcée de notre ambassadeur, le comte
de Saint-Priest, qui ne cessait de demander à sa faible cour de soutenir
le parti patriote, comme étant le parti _conservateur_. La princesse
d'Orange, poussée par la Prusse, qui avait fait rassembler des troupes à
Wesel, suscita une insurrection à Amsterdam et à La Haye. Le stathouder
fut insulté par de prétendus patriotes, et ses partisans exercèrent des
représailles. L'ambassade de France fut pillée, et M. de Saint-Priest se
retira dans les Pays-Bas autrichiens. Les patriotes d'Amsterdam prirent
alors les armes. Pour que les Prussiens eussent un prétexte
d'intervenir, la princesse d'Orange simula une crainte qu'elle ne
ressentait nullement, et partit de La Haye ouvertement pour se retirer
sur le territoire prussien, à Wesel. Les patriotes eurent la maladresse
de tomber dans le piège. La princesse, feignant d'ignorer qu'ils avaient
leurs avant-postes sur la route d'Utrecht, prit cette route, dans
l'espoir qu'elle serait arrêtée. Cette démarche audacieuse lui réussit
au delà de ses espérances, tille fut prise et conduite prisonnière à
Amsterdam. Aussitôt les orangistes coururent aux armes et appelèrent les
Prussiens à leur secours. Ceux-ci marchèrent sur-le-champ et vinrent
jusqu'à La Haye. Leur route fut marquée par l'incendie et le pillage de
tout ce qui appartenait au parti patriote. C'est en vain que M. de
Saint-Priest envoya courrier sur courrier à Versailles pour que son
gouvernement fît entrer des troupes en Hollande et qu'il n'abandonnât
pas le parti qu'il avait encouragé jusqu'alors; c'est inutilement que M.
Esterhazy, appelé à commander le corps d'armée qu'on avait promis aux
patriotes, vint à Versailles implorer l'appui de la reine. Rien ne put
vaincre l'indécision du roi et la faiblesse de son ministère.

On lira la chose en longueur. M. Esterhazy, que la reine traitait en ami
et nommait «mon frère», conservant l'espoir qu'elle parviendrait à
obtenir l'intervention du gouvernement français en faveur de nos alliés,
envoya M. de La Tour du Pin à Anvers pour convenir, avec M. de
Saint-Priest, des dispositions à adopter si l'on faisait marcher des
troupes.

Mais cet ambassadeur connaissait trop bien son gouvernement pour en rien
attendre de généreux ou de décisif. Nous abandonnâmes donc indignement
les patriotes hollandais à leur malheureux sort. On se contenta de
rappeler la légation, ou seulement l'ambassadeur, en laissant un chargé
d'affaires, qui fut autorisé à porter la cocarde orange, sous prétexte
qu'il serait insulté s'il sortait de chez lui sans que lui ou ses gens
en fussent décorés. M. d'Osmond, nommé ministre à La Haye, eut ordre de
ne pas songer à rejoindre son poste.

Beaucoup de patriotes hollandais se retirèrent en France, où ils ne
manquèrent pas de répandre leur juste mécontentement. Leurs plaintes
furent accueillies avec intérêt par tous ceux qui, déjà mécontents du
gouvernement, entrevoyaient l'espoir de l'améliorer. C'est ainsi que
beaucoup de bons Français furent entraînés par le désir, très
patriotique alors, de voir s'opérer des changements qui semblaient
nécessaires à tous les hommes réfléchis et bien pensants.


II

Ma belle-sœur, Mme de Lameth, pour qui j'avais conçu la plus tendre
amitié, avait été retenue à Paris, par la maladie de son fils cadet qui
avait été à la mort, jusqu'au mois d'octobre 1787. Comme les colonels de
la division de M. Esterhazy avaient ordre de rester à leurs régiments et
que, par conséquent, M. de La Tour du Pin, subissant le même sort, ne
pouvait revenir, ma belle-sœur me proposa, le 1er octobre, de
l'accompagner à la campagne. Son frère pourrait alors nous y rejoindre,
puisque son régiment était en garnison à Saint-Omer, à une petite
journée d'Hénencourt, situé entre Amiens et Arras. La difficulté était
de faire agréer ce voyage à ma grand'mère qui, depuis l'absence de mon
mari, avait repris toute son autorité sur moi. Je ne trouvais pas le
courage de me charger de la proposition, ma belle-sœur encore moins.
Nous imaginâmes alors de faire adresser la demande par mon mari
lui-même. Je guettai le moment où ma grand'mère recevrait la lettre,
pensant bien qu'elle n'oserait refuser et déterminée à ne pas rester un
moment après avoir obtenu son consentement, dans la crainte des scènes
qui suivraient.

Au jour marqué, la lettre arriva, et ma grand'mère me demanda
brusquement, sans préambule: «Quand partez-vous?» À quoi je répondis en
tremblant que ma belle-sœur m'attendait. Nous partîmes effectivement
ensemble, nos femmes de chambre dans ma voiture, Mme de Lameth, ses deux
enfants et moi dans la sienne.

J'ai conservé le plus doux souvenir de ce voyage. Accoutumée à la
contrainte dans laquelle le terrible caractère de ma grand'mère tenait
tous les habitants de Montfermeil, il me sembla que mon existence
s'était transformée lorsque je me vis entre mon mari et son aimable
sœur. Ils étaient l'un et l'autre extrêmement gais et spirituels. Nous
allâmes à Lille voir le marquis de Lameth, mon beau-frère, qui y était
avec son régiment de la Couronne. Jamais je ne me suis autant amusée que
pendant ce petit voyage. Je visitai avec mon mari tous les
établissements militaires et publics. J'acquis beaucoup d'idées
nouvelles, qui se fixèrent dans ma mémoire pour n'en plus sortir; et
avec l'habitude que j'avais contractée en Languedoc, et que j'ai
conservée depuis, de questionner les gens sur leur spécialité, je
classai dans mon esprit tous les détails d'une ville de guerre, et bien
d'autres connaissances sur l'agriculture du pays, la filature du lin,
son emploi, etc., etc. Ma tête m'a toujours paru avoir de l'analogie
avec la galerie où l'on garde, à Rome, les vingt mille nuances avec
lesquelles se font les tableaux en mosaïque, et lorsque j'ai besoin d'un
souvenir, je retrouve encore très bien, malgré mon grand âge, la case où
je dois l'aller chercher.

Nous revînmes à Hénencourt où nous trouvâmes le bon curé, âgé de
quatre-vingt-dix ans, qui demeurait au château. Il avait dit sa première
messe devant Mme de Maintenon et se rappelait parfaitement tous les
détails de Saint-Cyr. J'avais moi-même visité cet admirable
établissement, dans mon enfance, avec Mme Élisabeth, qui avait la bonté
de me prendre avec elle à la promenade ou à la chasse, lorsque j'étais
avec ma mère à Versailles.

La permission de revenir à Paris ayant été donnée aux colonels,
lorsqu'il fut décidé que la France abandonnait les patriotes hollandais
à leur malheureux sort, nous reprîmes, mon mari et moi, la route de
Montfermeil, ma belle-sœur devant rester à la campagne jusqu'au
commencement de l'hiver. Il était alors d'usage élégant que les colonels
voyageassent en redingote uniforme avec leurs deux épaulettes, et les
femmes en très élégant habit de cheval, la jupe moins longue, cependant,
que celle avec laquelle on montait à cheval. Il fallait que cet
habillement, y compris le chapeau, arrivât de Londres, car la fureur des
modes anglaises était alors poussée à l'excès. J'avais donc l'air aussi
anglais que possible, ce qui fut cause d'une singulière méprise.

Ma femme de chambre était partie pour Paris dans une autre voiture, et
notre courrier avait pris beaucoup d'avance. Nous voyagions, mon mari et
moi, dans une jolie chaise de poste. Elle se brisa en face de l'avenue
du parc d'une vieille Mme de Nantouillet, qui se promenait en voiture
sur la grande route avec plusieurs autres dames jeunes et jolies. Comme
nous sortions de notre voiture cassée, la vue de ce jeune colonel en
compagnie d'une très jeune anglaise fit naître dans l'esprit de la bonne
dame un soupçon fort injuste contre moi. Elle n'en offrit pas moins de
nous mener au Bourget, situé à un quart de lieue seulement, et où nous
dîmes qu'une voiture nous attendait. Quoiqu'elle n'en crût pas un mot,
elle renvoya toutefois sa jeune société à pied au château pour nous
conduire au Bourget dans sa voiture; mais, pendant le trajet, elle ne
parla qu'à M. de La Tour du Pin, affectant de croire que je ne parlais
pas français. Arrivée devant la poste, lorsqu'elle vit un beau landeau,
attelé de six chevaux, avec des gens galonnés à la livrée de mon oncle
l'archevêque, elle tomba dans des confusions qui me donnèrent une
prodigieuse envie de rire. Je la remerciai de mon mieux; mais la pauvre
dame ne put empêcher cette historiette de parvenir, par son fils,
jusqu'à Versailles, où l'on avait encore le temps de penser aux choses
plaisantes.


III

Bientôt après, je me trouvai grosse, ce qui nous empêcha d'accompagner
mon oncle et ma grand'mère à Montpellier, comme nous nous l'étions
promis, puis de revenir de là par Bordeaux et le Bouilh pour y voir mon
beau-père. Il fut arrangé que pendant l'absence de mes parents, nous
irions demeurer chez notre tante, Mme d'Hénin. Comme elle me menait dans
le monde, cela était plus agréable et plus commode. Il n'était pas
d'usage alors qu'une jeune femme parût seule dans le monde, la première
année de son mariage. Lorsqu'on sortait le matin pour aller chez ses
jeunes amies ou chez des marchands, on prenait une femme de chambre avec
soi dans sa voiture. Certaines vieilles dames poussaient même le
rigorisme jusqu'à blâmer qu'on allât, avec son mari, se promener aux
Champs-Élysées ou aux Tuileries, et voulaient, dans ce cas, qu'on fût
suivie d'un laquais en livrée. Mon mari trouvait la coutume
insupportable, et nous ne nous sommes jamais soumis à cette étiquette.

Une fois établis chez ma tante, où nous nous trouvions bien plus heureux
et plus tranquilles que chez ma grand'mère, nous allâmes presque chaque
jour au spectacle. Il finissait alors d'assez bonne heure pour qu'on pût
ensuite souper dehors. Ma tante et moi avions la permission d'occuper
les loges de la reine. C'était une faveur qu'elle n'accordait qu'à six
ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait à l'Opéra, à
la Comédie-Française et au théâtre alors nommé la Comédie-Italienne, où
l'on jouait l'opéra-comique en français. Nous n'avions qu'à lire le
_Journal de Paris_ pour décider de notre choix entre les différents
théâtres.

Ces loges, toutes trois aux premières d'avant-scène, étaient meublées
comme des salons très élégants. Un grand cabinet, bien chauffé et
éclairé, les précédait. On y trouvait une toilette toute montée, garnie
des objets nécessaires pour refaire sa coiffure si elle était dérangée,
une table à écrire, etc. Un escalier communiquait avec une antichambre
où restaient les gens. À l'entrée se tenait un portier à la livrée du
roi. On n'attendait pas un moment sa voiture. Le plus souvent on
arrivait à la Comédie-Italienne pour la première pièce, qui était
toujours la meilleure, et à l'Opéra pour le ballet. Je ne rapporte ces
détails assez futiles que pour établir leur contraste avec ma position
actuelle, alors qu'à l'âge de soixante et onze ans je suis obligée de me
refuser une mauvaise chaise à porteur de quarante sols pour aller le
dimanche à la messe quand il pleut.

Puisque me voici établie chez ma tante, c'est le moment de parler de sa
société, la plus élégante et considérée de Paris, et par laquelle je fus
adoptée dès mon premier hiver dans le monde. Elle se composait de quatre
femmes très distinguées, liées ensemble dès leur jeunesse par une amitié
qui, à leurs yeux, représentait comme une sorte de religion, peut-être,
hélas! la seule qu'elles eussent. Elles se soutenaient, se défendaient
les unes les autres, adoptaient leurs liaisons mutuelles, les opinions,
les goûts, les idées de chacune; protégeaient, envers et contre tous,
les jeunes femmes qui se liaient à quelqu'une d'entre elles.
Considérables par leurs existences et leur rang dans le monde, Mme
d'Hénin, la princesse de Poix, née Beauvau; la duchesse de Biron, qui
venait de perdre sa grand'mère, la maréchale de Luxembourg, et la
princesse de Bouillon, née princesse de Hesse-Rothenbourg, étaient ce
qu'on nommait alors des esprits forts, des philosophes. Voltaire,
Rousseau, d'Alembert, Condorcet, Suard, etc., ne faisaient pas partie de
cette société, mais leurs principes et leurs idées étaient acceptés avec
empressement, et plusieurs hommes, amis de ces dames, fréquentaient ce
cénacle de gens de lettres, à cette époque complètement séparé de la
haute classe des gens de la cour.

Le ministère de M. Necker fut ce qui contribua le plus à mêler les
classes diverses qui s'étaient tenues éloignées l'une de l'autre
jusqu'alors. Mme Necker, Genevoise pédante et prétentieuse, amena au
contrôle général, quand elle s'y établit avec son mari, tous les
admirateurs de son esprit et... de son cuisinier. Mme de Staël, sa
fille, appelée par son rang d'ambassadrice à vivre dans la société de la
cour, attira de son côté chez M. Necker toutes les personnes ayant des
prétentions à l'esprit. Ma tante et ses amies furent du nombre. M. le
maréchal de Beauvau, père de Mme de Poix, était ami de M. Necker. Sa
femme était un des _grands juges_ de la société de Paris, il fallait en
être reçue et approuvée pour acquérir quelque distinction. Elle attirait
chez elle, tout en les protégeant avec assez de hauteur, toute la tourbe
des anciens partisans de M. Turgot, qu'on nommait _la secte des
Économistes_.

Mais revenons à ma tante. Mme d'Hénin avait trente-huit ans lorsque je
me mariai. Elle avait épousé, à quinze ans, le prince d'Hénin, frère
cadet du prince de Chimay, qui n'en avait que dix-sept. On les admira
comme le plus beau couple qui eût jamais paru à la cour. Mme d'Hénin eut
la petite vérole la seconde année de son mariage, et cette maladie, dont
on ne connaissait pas bien alors le traitement, laissa sur son visage
une humeur qui ne se guérit jamais.

Cependant elle était encore très belle lorsque je la connus, avait de
beaux cheveux, des yeux charmants, des dents comme des perles, une
taille superbe, l'air supérieurement noble. Son contrat de mariage avait
établi le régime de la séparation de biens, et jusqu'à la mort de sa
mère elle vécut avec elle. M. d'Hénin, tout en ayant un appartement dans
la maison de Mme de Monconseil, et quoiqu'il ne fût pas séparé
juridiquement de sa femme, vivait néanmoins de son côté, comme cela se
voyait trop souvent à la honte des bonnes mœurs, avec une actrice de la
Comédie-Française, Mlle Raucourt, qui le ruinait.

La cour justifiait par son indifférence ces sortes de liaisons. On en
riait, comme d'une chose toute simple. La première fois que j'allai à
Longchamp avec ma tante, nous croisâmes plusieurs fois, dans la file des
voitures, celle de cette actrice, absolument semblable à la voiture dans
laquelle nous étions nous-mêmes. Chevaux, harnais, habillement des gens,
tout était si parfaitement pareil, qu'il semblait que nous nous vissions
passer dans un miroir. Lorsque la société est assez corrompue pour que
tout paraisse naturel et qu'on ne se choque plus de rien, comment
s'étonner des excès auxquels les basses classes, ayant de si mauvais
exemples devant les yeux, ont pu se porter. Le peuple n'a pas de nuances
dans ses sentiments, et dès qu'on lui donne sujet à mépriser et à haïr
ce qui est au-dessus de lui, c'est sans se réfréner qu'il se livre à ses
impressions.

Les femmes de la haute société se distinguaient par l'audace avec
laquelle elles affichaient leurs amours. Ces intrigues étaient connues
presque aussitôt que formées, et quand elles étaient durables, elles
acquéraient une sorte de considération. Dans la société des _princesses
combinées_, comme on les appelait, il y avait pourtant des exceptions à
ces coutumes blâmables. Mme de Poix, contrefaite, boiteuse, impotente
une grande partie de l'année, n'avait jamais été accusée d'aucune
intrigue. Elle avait encore, lorsque je la connus, un charmant visage,
quoique âgée de quarante ans. C'était la plus aimable personne du monde.

Mme de Lauzun, nommée ensuite la duchesse de Biron quand mourut le
maréchal de ce nom, mon respectable adorateur, était un ange de douceur
et de bonté. Après la mort de la maréchale de Luxembourg, sa grand'mère,
avec qui elle demeurait, et qui tenait la plus grande maison de Paris,
elle avait acheté un hôtel rue de Bourbon, donnant sur la rivière, et
l'avait arrangé avec une simple élégance, proportionnée à sa belle
fortune aussi bien qu'à la modestie de son caractère. Elle y habitait
seule, car son mari, à l'exemple de M. d'Hénin, vivait avec une actrice
de la Comédie-Française. Depuis la mort de ma mère, dont l'amitié et
l'heureuse influence le retenaient dans la bonne compagnie, il s'était
mêlé aux habitués du duc d'Orléans--Égalité--qui corrompait tout ce qui
l'approchait.

La duchesse de Lauzun avait une bibliothèque très curieuse et beaucoup
de manuscrits de Rousseau, entre autres celui de _La Nouvelle Héloïse_,
tout entier écrit de sa main, ainsi qu'une quantité de lettres et de
billets de lui à Mme de Luxembourg. Je me rappelle particulièrement la
lettre qu'il lui écrivit pour expliquer l'envoi de ses enfants aux
_Enfants trouvés_ et pour justifier une si inconcevable résolution. Les
sophismes qu'il produit à l'appui de cette action barbare, sont mêlés
aux phrases les plus sensibles et les plus compatissantes sur le malheur
que Mme de Luxembourg venait d'éprouver en perdant... son chien. Je
crois que tous ces manuscrits précieux, ainsi que toutes les éditions
rares de cette collection, ont été portés à la Bibliothèque du roi,
après la mort funeste de Mme de Biron.

Mme la princesse de Bouillon avait été mariée très jeune au dernier duc
de Bouillon, qui était imbécile et cul-de-jatte. Elle vivait avec lui à
l'hôtel de Bouillon, sur le quai Malaquais. On ne le voyait jamais,
comme de raison, et il restait toujours dans son appartement, en
compagnie des personnes qui le soignaient. Cependant on l'apportait tous
les jours pour dîner avec sa femme, et j'ai vu quelquefois leurs deux
couverts mis en face l'un de l'autre. Grâce au ciel, je n'ai jamais eu
le malheur de rencontrer ce paquet humain informe porté sur les bras de
ses gens. L'été, il s'installait chez lui, à Navarre, dans ce beau lieu
qui a appartenu depuis à l'impératrice Joséphine. Mais Mme de Bouillon,
je crois, y allait peu ou point.

C'était une personne de prodigieusement d'esprit et d'agrément, et, à
mon gré, ce que j'ai connu de plus distingué. À aucun moment elle
n'avait été jolie. Elle était d'une excessive maigreur, presque un
squelette, avait le visage allemand, plat, avec un nez retroussé, de
vilaines dents, des cheveux jaunes. Grande et dégingandée, elle se
blottissait dans le coin d'un canapé, retroussait ses jambes sous elle,
croisait ses longs bras décharnés sous son mantelet, et de cet
assemblage d'ossements sans chair il sortait tant d'esprit, des idées si
originales, une conversation si amusante, que l'on était entraîné et
enchanté. Sa bonté pour moi était fort grande, ce dont je me sentais
très fière. Elle permettait à mes dix-huit ans d'aller écouter ses
quarante ans, comme si nous eussions été du même âge. Le grand intérêt
que je prenais à sa conversation lui plaisait. Elle disait à ma tante:
«La petite Gouvernet est venue s'amuser de moi ce matin.» Je n'ignorais
pas qu'à 2 heures moins un quart il fallait se sauver, de peur de
rencontrer son cul-de-jatte, chose qui l'aurait désespérée, car depuis
vingt ans et plus qu'elle avait ce spectacle sous les yeux, elle n'y
était pas encore accoutumée.

Pourtant cette laide et spirituelle princesse avait eu un ou plusieurs
amants. Elle élevait même une petite fille, qui lui ressemblait à
frapper, ainsi qu'au prince Emmanuel de Salm-Salm. Celui-ci passait pour
l'amant qu'elle avait adopté pour la vie, mais certes il était alors
seulement son ami. Homme de grande taille, aussi maigre que sa
maîtresse, il m'a toujours paru insipide. On le disait instruit. Je le
veux croire, mais il enfouissait ses trésors, et l'on ne se rappelait
jamais rien de sa conversation.

Le chevalier de Coigny, frère du duc[60] premier écuyer du roi, était
reconnu, jusqu'à mon mariage, pour être l'amant de ma tante, ou du moins
il en avait la réputation. À supposer même qu'il l'eût jamais été, il y
avait assurément bien longtemps que le titre seul lui en restait, car un
autre attachement le liait alors à Mme de Monsauge, veuve d'un fermier
général, et mère de la charmante comtesse Étienne de Durfort. Il l'a
épousée depuis.

J'aimais beaucoup ce gros chevalier, de nature gaie et aimable. Comme il
avait cinquante ans, je causais avec lui le plus que je pouvais. Il me
disait mille anecdotes que je retenais et qui amuseraient peut-être si
je les racontais. Destinée à vivre dans le plus grand monde et à la
cour, j'écoutais ses récits avec intérêt, car la connaissance des temps
passés m'était très utile.


IV

Les gens de l'âge du chevalier de Coigny, du comte de Thiard, du duc de
Guines, figuraient au nombre de mes amis, sensibles qu'ils étaient au
plaisir que je témoignais à causer avec eux. La société de ma tante
avait décidé que je devais être une femme _à la mode_. De mon côté,
j'avais résolu, chose très facile, puisque j'aimais passionnément mon
mari, de ne jamais écouter, d'un jeune homme, une conversation qui ne me
conviendrait pas. Je les traitais sans austérité, sans pruderie, mais
avec cette sorte de familiarité qui déconcerte la coquetterie.
Archambault de Périgord disait: «Mme de Gouvernet est insupportable;
elle se comporte avec tous les jeunes gens comme s'ils étaient ses
frères.»

Les femmes ne devenaient pas mes ennemies. Ne portant envie à personne,
je faisais valoir leurs avantages, leur esprit, leurs toilettes, jusqu'à
impatienter ma tante qui, malgré la supériorité de son esprit, avait eu
beaucoup de petites jalousies dans sa jeunesse, et les recommençait,
maintenant pour moi.

Je savais aussi combien il était important de se concilier les vieilles
femme», alors toutes-puissantes. Ma grand'mère s'en était fait des
ennemies avant de quitter le monde, ou pour mieux dire, après que le
monde l'eût abandonnée. C'était pour moi un désavantage que d'avoir été
élevée par elle. Il me fallait remonter le torrent auprès de beaucoup de
personnes qui avaient aimé ma mère, et aux yeux desquelles la protection
de ma grand'mère constituait un grief, presque un tort.

J'avais renoué mon amitié d'enfance avec mes amies de Rochechouart. Leur
société était toute différente de celle de ma tante, mais elle ne
désapprouvait pas que je la cultivasse. Je voyais aussi les personnes
amies de ma belle-sœur, qui, tout en fréquentant comme moi l'entourage
de ma tante, avait quelques relations distinctes des siennes.

Une maison où nous allions toutes, et où on me recevait avec la plus
affectueuse familiarité, était celle de Mme de Montesson. Elle aimait M.
de La Tour du Pin comme un fils. Installé chez elle depuis la mort de
Mme de Monconseil, il y était resté jusqu'à son mariage. Elle m'avait
accueillie avec une bonté extrême, et je m'étais liée d'amitié avec sa
nièce[61], fille de Mme de Genlis, Mme de Valence, plus âgée que moi de
trois ans, et considérée alors comme le modèle des jeunes femmes. Elle
était prête d'accoucher de son second enfant, ayant perdu le premier.

Les méchants prétendaient que Mme de Montesson, entraînée par une
passion très vive pour M. de Valence, l'avait décidé à épouser sa nièce,
afin d'avoir un prétexte de se dévouer entièrement à lui. Je ne sais pas
ce qu'il en faut croire. Elle aurait pu être sa mère, mais on ne peut
nier que son empire sur Mme de Montesson était tel qu'il fut cause de sa
ruine, par les mauvais arrangements qu'il lui conseilla dans
l'administration de la belle fortune qu'elle tenait de M. le duc
d'Orléans[62].

Il est de notoriété qu'elle était la femme très légitime de ce prince,
et qu'elle avait été mariée par l'archevêque de Toulouse, Loménie, en
présence du curé de Saint-Eustache, et dans son église, à Paris. Le roi
ne voulut pas reconnaître le mariage et Mme de Montesson cessa d'aller à
la cour. M. le duc d'Orléans quitta son habitation du Palais-Royal pour
s'établir dans une maison, rue de Provence, communiquant avec celle que
venait d'acheter Mme de Montesson, dans la Chaussée-d'Antin. On abattit
toutes les séparations intérieures, et les deux jardins furent réunis en
un seul. M. le duc d'Orléans conserva toutefois son entrée sur la rue de
Provence, avec un suisse à sa livrée, et Mme de Montesson la sienne avec
son suisse particulier en livrée grise; mais les cours restèrent
communes.

Lorsque j'entrai dans le monde, Mme de Montesson venait de quitter son
deuil de veuve, pendant lequel elle s'était retirée au couvent de
l'Assomption, la cour ne lui ayant pas permis de le porter publiquement
et de mettre ses gens en noir. Sa maison avait bonne réputation. Elle
voyait la meilleure compagnie de Paris et la plus distinguée, depuis les
plus vieilles femmes jusqu'aux plus jeunes. Elle ne donnait plus alors
ni fêtes ni spectacles, comme du vivant du duc d'Orléans, ce que je
regrettais beaucoup. Elle m'adopta tout de suite comme si j'eusse été sa
fille et, grâce à son grand usage du monde, sa conversation et ses
conseils me furent fort utiles. Je n'aurais pas craint de la consulter
sur quelque intérêt que ce fût, et j'étais assurée de trouver en elle un
défenseur, si quelqu'un m'avait attaquée. Il ne se passait presque pas
de jours sans que je visse Mme de Valence, et souvent Mme de Montesson
me retenait à dîner, quand l'heure était déjà avancée. D'autre fois elle
m'envoyait dire de revenir dîner avec elle, et cela sans façon, dans ma
toilette du matin.

J'avais donc pris mon essor pendant ce séjour que je fis chez Mme
d'Hénin. Mes parents ayant prolongé leur séjour en Languedoc, lorsqu'ils
revinrent, vers le mois de février 1788, je me trouvai à mon tour dans
l'impossibilité de quitter ma tante pour aller les rejoindre.

Une fausse couche m'alita. Elle fut provoquée par trop de sang, je
crois; peut-être n'était-elle que la conséquence d'une imprudence que je
commis à Versailles. Un dimanche soir, passant dans la galerie,
j'entendis sonner 9 heures. Dans la crainte que la reine ne fût déjà
entrée, je me mis à courir, heurtant mon panier aux portes en passant,
ce qui me secoua fort. Sur le moment, je ne ressentis aucune incommodité
et revins à Paris; mais, deux jours après, je tombai malade. Cet
accident me fut doublement pénible, et par le chagrin personnel qu'il me
causa, et par la déception, comme je le savais, que mon excellent
beau-père en devait éprouver.

Ma grand'mère me fit visite en arrivant à Paris. J'étais encore retenue
dans mon lit par une extrême faiblesse; mais elle feignit de croire que
c'était un jeu joué pour rester chez ma tante. Bientôt, par nos
conversations, elle apprit mes succès dans le monde, le bon accueil que
je recevais d'un grand nombre de personnes qu'elle détestait, la
prévenance et l'amabilité que me témoignaient les amis de ma mère. Elle
en conçut un dépit mortel, et dès ce moment, je l'imagine, elle résolut
de saisir le premier motif qui se présenterait pour nous obliger à
quitter la maison de mon oncle. Je retournai néanmoins à l'hôtel Dillon.
On m'y avait arrangé un charmant appartement dans les mansardes, auquel
on accédait, malheureusement, par un petit escalier vilain et tortueux,
qui passait près du cabinet de toilette de ma grand'mère.

Le souvenir de la suite des circonstances qui amenèrent la rupture avec
mes parents ne m'est pas resté. La haine indomptable de ma grand'mère
pour M. de La Tour du Pin, une jalousie effrénée motivée par le goût que
mon oncle lui témoignait, la crainte que ce dernier ne se laissât aller
à parler de ses affaires à mon mari, et par conséquent à divulguer
celles de ma grand'mère et tous les engagements qu'elle avait pris pour
lui, furent, pour la plus grande partie, la cause de cette catastrophe
dans notre intérieur. Après plusieurs mois de conflits répétés, ma
grand'mère, poussée et excitée par de mauvais conseillers, nous signifia
de sortir de chez elle. Malgré mes larmes, malgré l'intervention de mon
oncle l'archevêque, dont nous avions su gagner l'affection, mais qui
craignait trop ma grand'mère pour oser lui résister, nous dûmes quitter
l'hôtel Dillon pour n'y plus rentrer, vers le mois de juin 1788.

Ma tante nous recueillit chez elle avec une grande bonté. Ce fut avec un
profond chagrin cependant, malgré tous les tourments que m'infligeait le
caractère de ma grand'mère, que je me séparai de mes parents. La société
se partagea dans son opinion. Les uns m'attribuèrent des torts
imaginaires. Les anciens amis de ma mère me défendirent avec chaleur. La
reine fut du nombre. M. de La Tour du Pin, pas plus que moi, n'échappa
aux attaques. On l'accusa de violence, de précipitation, etc. Enfin
cette époque fut une des plus pénibles de ma vie. J'ai connu alors mon
premier réel chagrin et le souvenir m'en cause une peine très vive
encore, quoique je ne me reproche aucun tort qui l'ait pu provoquer.



CHAPITRE VIII

1788.--I. Installation chez Mme d'Hénin.--L'été de 1788 à
Passy.--Attentions de la reine pour Mme de La Tour du Pin.--La toilette
de la chambre de la reine.--Les ambassadeurs de Tippoo-Saïb.--II. M. de
La Tour du Pin, colonel de Royal-Vaisseaux.--Indiscipline des officiers
de ce régiment.--III. Le prince Henri de Prusse.--Son goût pour la
littérature française.--Une représentation de Zaïre.--IV. L'hôtel de
Rochechouart.--M. de Piennes et Mme de Reuilly.--Le comte de Chinon,
depuis duc de Richelieu.--V. Couches malheureuses de Mme de la Tour du
Pin.--Deux grands médecins.--Le chirurgien Couad.--Les concerts de
l'hôtel de Rochechouart.--Un bal chez lord Dorset.--VI. Approche de la
catastrophe révolutionnaire.--Sécurité de beaucoup d'honnêtes
gens.--Échec de M. de La Tour du Pin à la représentation aux
États-Généraux.--M. de Lally et M. d'Eprémesnil, secrétaires de
l'Assemblée de la noblesse.--Le président, M. de Clermont-Tonnerre.--La
princesse Lubomirska.--La popularité du duc d'Orléans.--Causes de
l'antipathie existant entre la reine et le duc d'Orléans.--Modes
anglaises en faveur.--VII. Origines de M. de
Lally-Tollendal.--Répression d'une mutinerie dans un régiment.--M. de
Lally au collège des Jésuites.--Comment il prit la résolution de
poursuivre la réhabilitation de la mémoire de son père, le général de
Lally-Tollendal.--Influence exercée sur lui par Mlle Mary Dillon.


I

1788.--Ma tante, Mme d'Hénin, nous recueillit dans sa maison de la rue
de Verneuil. Elle me logea au rez-de-chaussée, qui donnait sur un petit
jardin excessivement triste. Nous ne voulions pas lui être à charge. Une
cuisinière à notre service nourrissait nos gens et préparait nos repas
quand ma tante dînait dehors ou était de semaine.

Ma bonne Marguerite, qui ne m'avait jamais quittée, résista aux offres,
à toutes les avances et même aux prières de ma grand'mère pour
m'accompagner. J'avais pour cette excellente fille une tendresse extrême
et ma confiance en elle était sans bornes. Quoique ne sachant ni lire ni
écrire, elle était capable du dévouement le plus absolu, et elle avait,
comme je crois l'avoir déjà dit, un jugement d'une justesse surprenante
sur les caractères et les personnes. Elle m'a été bien utile. Je
n'aurais su me passer de ses soins. Rien ne pouvait les remplacer.

Nous allâmes passer l'été de 1788 à Passy, dans une maison que Mme
d'Hénin louait de concert avec Mmes de Poix, de Bouillon et de Biron. Ma
tante et moi y étions à demeure. Ces dames y venaient tour à tour. Je
commençais une grossesse et je me ménageais beaucoup, dans la crainte
d'un nouvel accident. Cependant je continuai à me rendre à Versailles
jusqu'au jour où je fus grosse de trois mois. Après cette époque il
n'était pas d'usage d'aller à la cour.

La reine avait la bonté de me dispenser de l'accompagner à la messe,
craignant que je ne glissasse sur le parquet en marchant un peu vite. Je
restais dans sa chambre pendant qu'on était à la chapelle, et je connus
ainsi tous les détails du service des femmes de garde-robe. Il
consistait à faire le lit, à emporter les vestiges de toilette, à
essuyer les tables et les meubles. Ce qui paraîtrait bien singulier dans
les mœurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d'abord les
immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis ôtaient les draps
et les oreillers que l'on jetait dans d'immenses corbeilles doublées de
taffetas vert. Alors quatre valets en livrée venaient retourner les
matelas, que des femmes n'auraient pas eu la force de remuer. Après
quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps
blancs et arranger les couvertures. Le tout était fait en cinq minutes,
et quoique la messe ne durât pas, aller et retour compris, plus de
vingt-cinq à trente minutes, je restais encore seule un assez long
moment, installée dans un fauteuil près de la fenêtre. Quand il y avait
beaucoup de monde, la reine, toujours prévenante, me disait en passant
d'aller m'asseoir dans le salon de jeu, pour m'épargner la fatigue de
rester trop longtemps sur mes jambes.

Ces précautions m'empêchèrent d'assister à la réception des ambassadeurs
de Tippoo-Saïb, qui se fit avec beaucoup de splendeur. Ils venaient
demander l'appui de la France contre les Anglais. Mais nous ne leur
donnâmes que des paroles, comme nous avions fait aux Hollandais. Ces
trois Indiens restèrent plusieurs mois à Paris, aux frais du roi,
voitures partout dans un carrosse à six chevaux. Je les ai vus très
souvent à l'Opéra et dans les autres lieux publics. Ils étaient tous de
ce beau sang hindou brun clair, avaient des barbes blanches qui leur
descendaient à la ceinture, et portaient de très riches costumes. À
l'Opéra, une belle loge aux premières leur était réservée. Assis dans de
grands fauteuils, ils mettaient souvent leurs pieds, chaussés de
babouches jaunes, sur le bourrelet de la loge, à la grande joie du
public qui, pourtant, ne le trouvait pas mauvais.


II

M. de La Tour du Pin venait d'être nommé colonel du régiment de
Royal-Vaisseaux. Ce corps était très indiscipliné, non pas par la
conduite des soldats et des sous-officiers, qui était excellente, mais
par l'attitude des officiers, gâtés par leur précédent colonel, M.
d'Ossun, mari de la dame d'atours de la reine. Lorsque mon mari, d'une
grande sévérité sur la discipline, arriva à son régiment, il trouva que
ces messieurs, quoiqu'ils se vantassent d'avoir vingt-deux chevaliers de
Malte parmi eux, ne faisaient pas leur service. Ayant constaté qu'aux
exercices journaliers le régiment était commandé par les sous-officiers
et par le lieutenant-colonel, M. de Kergaradec, M. de La Tour du Pin
déclara, qu'allant lui-même chaque jour à l'exercice, au soleil levant,
il entendait que tous les officiers y fussent aussi présents. Cet ordre
déchaîna des fureurs inouïes. Un camp devait être formé cette année à
Saint-Omer sous le commandement de M. le prince de Condé. On désigna le
régiment de Royal-Vaisseaux comme régiment de modèle, afin de mettre à
exécution de nouvelles ordonnances de tactique qui venaient de paraître.
Cette distinction, loin de flatter les officiers, comme cela aurait dû
être, les mécontenta, parce qu'elle les obligeait à renoncer aux
habitudes de paresse et de négligence qu'on leur avait laissé prendre.
Ils ne craignirent pas la honte de se coaliser pour résister à toutes
les objurgations de leur chef. Punitions, arrêts, prison, rien ne put
les déterminer à remplir leurs devoirs. La résolution fut même prise par
les officiers de ne voir leur colonel que lorsqu'ils ne pourraient s'en
dispenser officiellement. Toutes les invitations à dîner qu'il leur
envoya furent déclinées. C'était presque une révolte ouverte. L'été se
passa ainsi. Le camp se forma, et le régiment s'y rendit. La première
manœuvre, qu'il devait exécuter comme modèle, alla mal. M. de La Tour du
Pin était furieux. Il rendit compte à M. le prince de Condé du mauvais
esprit du régiment, ou plutôt du corps d'officiers. Le prince déclara
que si, à la première manœuvre, les officiers ne faisaient pas mieux, il
les enverrait tous aux arrêts, pour tout le temps de la durée du camp,
et que les sous-officiers commanderaient les compagnies. Cette menace
fit effet. De plus, à la sortie du camp, l'inspecteur, le duc de Guines,
laissa savoir qu'il n'y aurait pour les officiers de Royal-Vaisseaux
aucune récompense, ni croix de Saint-Louis, ni semestre, et que le
colonel resterait l'hiver à la garnison. Ces messieurs se soumirent
alors, firent des excuses à M. de La Tour du Pin, et depuis ce temps se
conduisirent bien. Malheureusement ils avaient donné un mauvais exemple,
qui ne fut que trop suivi un an après.


III

Pendant que ces choses se passaient à Saint-Omer, je vivais très
agréablement à Passy avec ma tante et une ou deux de ses amies. J'allais
souvent à Paris, et aussi passer quelque temps à Berny, chez Mme de
Montesson, toujours pleine de bontés pour moi. J'y rencontrais très
fréquemment le vieux prince Henri de Prusse, frère du grand Frédéric.
C'était un homme de beaucoup de capacité militaire et littéraire, grand
admirateur de tous les philosophes que son frère avait attirés à sa
cour, et particulièrement de Voltaire. Il connaissait notre littérature
mieux qu'aucun Français. Il savait par cœur toutes nos pièces de
théâtre, et en répétait les tirades avec le plus effroyable accent
allemand qu'on pût entendre, et une fausseté d'intonation si ridicule
que nous avions bien de la peine à nous empêcher de rire.

Un jour, dans l'automne, Mme de Montesson ayant mis la conversation sur
Zaïre[63], le prince aussitôt de proposer d'en jouer les principales
scènes, ayant étudié, dit-il, de façon toute particulière, le personnage
d'Orosmane. Aussitôt on distribue les rôles. Le prince Henri fera le
sultan[64]; Mme de Montesson, avec, ses cinquante-cinq ans, représentera
Zaïre; M. de La Tour du Pin, qui disait les vers comme le meilleur
acteur, sera Nérestan; et l'on commence. Les fauteuils sont disposés
comme les sièges au théâtre et tous les flambeaux du château sont
rassemblés pour former la rampe. J'étais la seule spectatrice avec
quelques jeunes personnes, parentes ou protégées de Mme de Montesson,
car Mme de Valence jouait le rôle de Fatime, et M. de Valence celui de
Lusignan. Le prince ne nous fit pas grâce d'un vers. Au dénouement,
n'ayant sous la main aucun objet pour se tuer, on lui passa un couteau à
couper les brochures, et on avança un canapé sur lequel il se laissa
tomber pour mourir. Jamais je n'ai rien vu d'aussi ridicule que cette
représentation, dont le prince fut néanmoins parfaitement satisfait.

On réunissait pour lui plaire des littérateurs distingués: Suard,
Marmontel, Delille, qui lisait les différents épisodes de son poème de
l'Imagination, encore à l'état de manuscrit; Elzéar de Sabran, âgé de
douze ans seulement, qui récitait déjà des fables de sa composition.
Tout cela charmait ce bon prince. Il n'avait contre lui que son laid
visage et son accent allemand, chose d'autant plus singulière qu'il
ignorait complètement sa langue et parlait parfaitement le français.


IV

N'écrivant pas l'histoire de la Révolution, je ne parlerai, pas de
toutes les conversations, des contestations, des disputes même que la
différence des opinions occasionnaient dans la société. Pour mes
dix-huit ans, ces discussions étaient fort ennuyeuses, et je tâchais de
m'en distraire en allant le plus souvent possible dans une charmante
maison, où m'attiraient des liaisons d'enfance qui avaient repris une
grande intimité, à dater surtout du jour où j'avais dû quitter mes
parents. L'hôtel de Rochechouart était une de ces maisons patriarcales
que l'on ne verra plus et où se mêlaient sans gêne, sans ennui, sans
exigence, plusieurs générations.

Mme de Courteille, veuve très riche, avait marié sa fille unique au
comte de Rochechouart. Elle habitait avec sa fille, son gendre et leurs
deux filles, une belle et vaste maison bâtie par eux dans la rue de
Grenelle. Mme de Rochechouart était l'amie intime de ma mère, et j'avais
passé mon enfance avec ses deux filles, plus âgées que moi de deux à
quatre ans. L'aînée avait épousé, à quinze ans, le duc de Piennes,
depuis duc d'Aumont. C'était une aimable personne, agréable de figure
sans être précisément jolie. M. de Piennes, amant avoué et déclaré,
selon l'usage de la haute société d'alors, de Mme de Reuilly, rendait sa
femme très malheureuse. Elle l'aimait et se consumait du chagrin causé
par ses mauvais procédés, tout en essayant de le cacher soigneusement et
sans jamais proférer une plainte. Il possédait les plus beaux chevaux de
Paris, mais jamais elle ne pouvait s'en servir. Bien souvent je la
menais dans ma voiture de remise, et, en nous promenant aux
Champs-Élysées, nous rencontrions dans son phaéton le duc de Piennes
avec Mme de Reuilly. La pauvre duchesse détournait les yeux, et nous
n'aurions eu garde de parler de ce que nous avions bien vu toutes les
deux. Cependant ce ménage si mal assorti avait deux enfants, deux
garçons, dont le cadet, le seul qui soit encore en vie, était albinos.
Ses cheveux, ses sourcils et ses cils étaient comme de la soie blanche;
ses yeux, bleu clair et rouges, pareils à ceux d'un lapin angora. Il ne
pouvait supporter la lumière, et on lui mettait une petite visière de
taffetas vert, qu'il n'a cessé de porter pendant son enfance. L'aîné
avait une charmante figure et était fort spirituel. Il a été tué en
Crimée.

C'est avec la seconde sœur Rochechouart, Rosalie, que j'étais le plus
liée. On l'avait mariée à douze ans et un jour avec le petit-fils du
maréchal de Richelieu, le comte de Chinon, qui n'en avait que quinze. À
cette époque, elle était encore petite fille, gentille, mais maigre et
fort délicate; lui, un jeune garçon désagréable, pédant, et que, dans
nos bals d'enfants, nous ne pouvions souffrir. Le mariage avait été
célébré avant la mort de ma mère, et j'y avais assiste. Aussitôt après
le dîner, qui eut lieu à l'hôtel de Richelieu, et où toutes les
générations étaient représentées, depuis celle du maréchal, dont le
premier mariage datait du règne de Louis XIV, jusqu'à celle des amies de
la mariée, petites filles de mon âge, le marié s'en fut avec son
gouverneur voyager dans toute l'Europe. Parti ainsi en 1782, au
commencement de l'année, il ne revint en France que dans l'hiver de 1788
à 1789. Il était devenu alors un beau et grand jeune homme, et un
excellent sujet.

On se réjouissait de son arrivée à l'hôtel de Rochechouart; mais sa
pauvre femme était loin de partager cette joie. Devenue complètement
bossue à quatorze ans en se formant, elle se doutait, hélas! que son
mari aurait horreur de cette difformité. Elle ne s'illusionna pas au
point de croire que son talent de musicienne, sa voix angélique, son
instruction étendue, son caractère adorable et son esprit élevé
pourraient faire oublier à ce mari, un inconnu presque, une telle
infirmité. Elle comprit que son visage agréable, sa physionomie
spirituelle, ses beaux cheveux, ses dents nacrées comme des perles ne
suffiraient pas à compenser une taille contrefaite.

Le pauvre jeune homme, pour comble d'infortune, devait trouver, à son
retour, deux sœurs, nées du second mariage de son père, toutes deux
aussi disgraciées de la nature que sa femme. L'une est devenue depuis
Mme de Montcalm, l'autre Mme de Jumilhac. Ce trio de bossues lui fit
prendre la France en horreur.

Aux premiers indices de la Révolution naissante il émigra, se rendit en
Russie et s'acquit beaucoup de gloire dans la guerre des Russes contre
les Turcs, au cours de laquelle il servit comme volontaire dans l'armée
de l'impératrice Catherine II, avec MM. de Damas et de Langeron. Il
assista à la prise d'Ismaïl et s'y distingua fort. Après la mort de son
grand-père et de son père, il fut nommé premier gentilhomme de la
Chambre.

Rentré en Fiance sous le Consulat, il repartit bientôt pour la Russie,
dont il n'est revenu qu'à la Restauration, après avoir été plusieurs
années durant gouverneur d'Odessa.

M. de Richelieu passa près d'un an à Paris, et pendant cet hiver de 1788
à 1789, l'hôtel de Rochechouart fut une des plus agréables maisons de
Paris. On y donna très souvent des soirées musicales qui nécessitaient
des répétitions plus agréables que la soirée elle-même.


V

Au mois de décembre, j'eus une couche affreuse, dont je fus sur le point
de mourir. Après vingt-quatre heures de grandes douleurs, je mis au
monde un enfant, mort étranglé en naissant. Je ne le sus pas sur le
moment, car j'avais perdu connaissance, et deux heures après la fièvre
puerpérale, qui régnait alors à Paris sur les femmes accouchées, me
mettait à l'agonie.

Quoique soignée par les premières célébrités médicales de cette époque,
M. Baudelocque, accoucheur, et M. Barthez, médecin, leur science ne
m'eût pas sauvée de la mort. Ma bonne Marguerite les entendit se dire
l'un à l'autre: «Il ne vaudra pas la peine de revenir, puisqu'elle sera
morte avant deux heures.» Effrayée, elle en avertit un chirurgien nommé
Couad, qui était fort attaché à M. de La Tour du Pin. Ce chirurgien
proposa à mon mari d'essayer de me sauver par un remède violent, que mes
dix-huit ans me donneraient la force de supporter; mais, ajouta-t-il, il
n'y avait pas un moment à perdre. M. de La Tour du Pin, désespéré,
consentit à tout. On m'administra d'abord une forte dose d'ipécacuana,
dont l'effet me fit reprendre connaissance. Puis d'autres remèdes que
j'ignore me furent donnés, et le soir, j'étais hors de danger. Et cela
malgré la condamnation des grands médecins qui, après s'être retirés, se
vantèrent de m'avoir sauvée. Je restai longtemps très faible et accablée
par la tristesse d'avoir perdu mon enfant, une petite fille. Aucun soin
ne me manqua. Auprès de moi se relayaient, pour me tenir compagnie, soit
mes amies, soit les amies de ma tante, et, vers la fin de l'hiver, je
reprenais ma vie dans le monde et retournai faire de la musique à
l'hôtel de Rochechouart.

Ces séances musicales étaient fort distinguées. Elles avaient lieu une
fois la semaine, mais les morceaux d'ensemble étaient répétés plusieurs
fois auparavant. Au piano se tenait Mme Mongeroux, célèbre pianiste du
temps; un chanteur de l'Opéra italien avait l'emploi de ténor; Mandini,
autre Italien, celui de _basso_; Mme de Richelieu était la _prima
donna_; moi, le contralto; M. de Duras, le baryton; les chœurs étaient
chantés par d'autres bons amateurs. Viotti accompagnait de son violon.
Nous exécutions ainsi les finales les plus difficiles. Personne
n'épargnait sa peine, et Viotti était d'une sévérité excessive. Nous
avions encore pour juge, les jours de répétition, M. de Rochechouart,
musicien dans l'âme, et qui ne laissait passer aucune faute sans la
relever.

L'heure du dîner nous surprenait souvent au milieu d'un finale. Au son
de la cloche, chacun prenait son chapeau; alors entrait Mme de
Rochechouart en disant qu'il y avait assez à dîner pour tout le monde.
On restait, et après le dîner la répétition reprenait. Ce n'était plus
une matinée, mais à proprement parler une journée musicale.

À la soirée du jour de l'exécution, assistaient toujours cinquante
personnes de tous les âges. Mme de Courteille se tenait dans son cabinet
jouant au trictrac avec ses vieilles amies. De temps en temps, elles
venaient dans le salon de musique voir ce qu'on nommait la belle
jeunesse.

Eloignée maintenant du monde, je ne puis juger par moi-même de la
société actuelle. Si j'en crois ce qu'on raconte, j'ai lieu de douter
qu'il existe aujourd'hui, dans les relations, cette aisance, cette
harmonie, ce bon ton, cette absence de toute prétention qui régnaient
alors dans les grandes maisons de Paris. Là se mêlaient, la plupart du
temps, trois générations, sans se gêner, sans se nuire. À l'époque où
j'écris, ces réunions, où tous les âges se confondaient, sont choses du
passé, paraît-il, et, comme le regrettait M. de Talleyrand, les vieilles
dames ne vont plus dans le monde.

Il me semble que ce fut vers le printemps de cette année que le duc de
Dorset, ambassadeur d'Angleterre, fit place à lord Gower et à sa
charmante femme, lady Sutherland. Avant de quitter Paris, il donna un
beau bal. Le souper, organisé par petites tables, eut lieu dans une
galerie tout entière garnie de feuillages. Au bas des billets
d'invitation, il avait mis fort cavalièrement ces mots: Les dames seront
en blanc. Cette sorte d'ordre me déplut. Je protestai en me commandant
une charmante robe de crêpe bleu, ornée de fleurs de la même couleur.
Mes gants étaient garnis de rubans bleus, mon éventail de nuance
semblable. Dans ma coiffure, arrangée par Léonard, se trouvaient des
plumes bleues. Cette petite folie eut son succès. On ne manqua pas de me
répéter à satiété: Oiseau bleu, couleur du temps. Le duc de Dorset
lui-même s'amusa de la plaisanterie en disant que les Irlandais avaient
mauvaise tête.


VI

Au milieu de ces plaisirs, on approchait du mois de mai 1789, et nous
aurions pu dire, comme dans _Tancrède:_

     ... Tous ces cris d'allégresse
     Vont bientôt se changer en des cris de tristesse[65].

On marchait vers le précipice en riant, en dansant. Les gens graves se
contentaient de parler de la destruction de tous les abus. La France,
disaient-ils, allait se régénérer. Le mot de _Révolution_ n'était pas
proféré. Celui assez osé pour le prononcer aurait passé pour un fou.
Dans la haute société, cette sécurité mensongère séduisait les esprits
sages, désireux de voir le terme des abus et la fin de la dilapidation
des deniers publics. C'est ce qui explique comment tant de gens honnêtes
et purs, et parmi eux le roi lui-même, le premier à partager leurs
illusions, espéraient, à ce moment, qu'on allait entrer dans un âge
d'or.

Maintenant qu'une longue vie a permis que je visse se dérouler devant
moi tous ces événements, je reste confondue du profond aveuglement du
malheureux roi et de ses ministres. Il est certain que le duc d'Orléans
avait commencé ses menées ténébreuses bien avant les États-Généraux.
Cependant le cahier qu'il avait envoyé dans les différents bailliages où
il avait des propriétés, semblait inspiré par le patriotisme et
témoignait de bonnes intentions. Le cahier fut porté par plusieurs
personnes de la société, chargées de le représenter dans les assemblées
de la noblesse des bailliages. Ces représentants pouvaient être nommés
députés aux États-Généraux. M. de La Tour du Pin alla à Nemours avec le
vicomte de Noailles, frère du prince de Poix; mais M. de Noailles
l'emporta sur mon mari, qui échoua aussi à Grenoble, où il avait été
représenter son père. Ce dernier fut élu en Saintonge.

Je me rappelle que, par une sorte de pressentiment, je fus très
satisfaite que M. de La Tour du Pin n'eût pas été nommé membre d'une
Assemblée qui nous a été si funeste. Ma satisfaction provenait tout
simplement du profond ennui que me causaient les interminables
conversations politiques auxquelles j'assistais tous les jours. Les
habitués de la société de ma tante, ma tante elle-même, ne tarissaient
pas sur les moyens à employer pour réformer les abus, amener une
meilleure répartition des impôts. On insistait surtout sur la nécessité
de calquer la nouvelle constitution de la France sur celle de
l'Angleterre, que bien peu de personnes connaissaient. M. de Lally[66]
lui-même, malgré sa prétention de la savoir à fond, en ignorait les
détails; et cependant il passait pour un oracle. La puissance de sa
parole charmait les dames, qui l'écoutaient avec délices. Ma tante en
avait la tête tournée, et ne doutait pas de ses succès aux
États-Généraux.

Il venait d'être élu député à l'Assemblée de la noblesse à Paris.
J'avais assisté à une des premières réunions de cette Assemblée. Nous
étions vingt ou trente femmes cachées derrière les rideaux des tribunes
ménagées dans les fenêtres de la salle. Un incident remarquable attira
l'attention sur M. de Lally. À la nomination du bureau, les deux
premiers noms qui sortirent de l'urne du scrutin, pour être sociétaires
de l'Assemblée, furent ceux de M. de Lally et de M. d'Eprémesnil,
président au parlement de Paris. Or, ce M. d'Eprémesnil avait été le
rapporteur de la funeste affaire qui avait fait monter le général de
Lally[67] sur l'échafaud en 1766. Devant les différentes cours où M. de
Lally, son fils, s'était présenté pour obtenir la réhabilitation de la
mémoire de son père et la cassation de l'arrêt, M. d'Eprémesnil avait
plaidé contre lui et agi de toutes façons pour faire maintenir la
condamnation, et cela avec un acharnement si furieux qu'une haine
profonde s'était déclarée entre les deux hommes. C'était le feu et
l'eau. Aussi, lorsqu'on proclama ces deux secrétaires et qu'ils
quittèrent leurs places au fond de la salle pour aller s'asseoir côte à
côte au bureau, un murmure d'intérêt très marqué pour M. de Lally se fit
entendre. On l'applaudit avec transport quand, dans quelques brèves
paroles adressées à l'Assemblée pour la remercier de sa nomination, il
indiqua que tous les dissentiments particuliers devaient disparaître
devant l'intérêt public.

La nomination du président fit aussi grande sensation. À cette haute
fonction fut appelé M. de Clermont-Tonnerre, jeune homme aussi distingué
par sa charmante figure et son éloquence que par les rares qualités de
son esprit et de son caractère. Il prononça un beau discours,
certainement improvisé, puisqu'il ne devait pas s'attendre à être appelé
à la présidence d'une Assemblée dont il était le plus jeune membre. Sa
belle figure, son discours, son éloquence produisirent sur la jeune et
belle princesse Lubomirska, assise à côté de moi, un effet qui devait
lui être fatal. Dès ce moment, naquit en elle une passion folle pour M.
de Clermont-Tonnerre. Elle ne voulut plus quitter Paris et devint ainsi
une des premières victimes de la Terreur.

Vers le commencement du printemps de 1789, succédant au terrible hiver
qui avait été si dur aux pauvres, le duc d'Orléans--Égalité--était très
populaire à Paris. Il avait vendu, l'année précédente, une grande partie
des tableaux de la belle galerie du palais, et on rapportait
généralement que les 8 millions provenant de cette vente avaient été
consacrés à soulager les misères du peuple pendant l'hiver rigoureux qui
venait de s'écouler. Par contre, on ne disait rien, à tort ou à raison,
des charités des princes de la famille royale, de celles du roi et de la
reine. Cette malheureuse princesse était tout entière livrée à la
famille Polignac. Elle ne venait plus au spectacle à Paris. Le peuple ne
voyait jamais ni elle, ni ses enfants. Le roi, de son côté, ne se
laissait jamais apercevoir. Enfermé à Versailles ou chassant dans les
bois environnants, il ne soupçonnait rien, ne prévoyait rien, ne croyait
à rien.

La reine détestait le duc d'Orléans, qui avait mal parlé d'elle. Il
souhaitait le mariage de son fils, le duc de Chartres, avec Madame
Royale. Mais le comte d'Artois, depuis Charles X, prétendait aussi à la
main de cette princesse pour son fils, le duc d'Angoulême, parti que
préférait la reine. La demande du duc d'Orléans fut donc écartée, et il
en conçut un dépit mortel. Ses séjours à Versailles étaient peu
fréquents, et je ne me rappelle pas l'avoir jamais rencontré chez la
reine à l'heure où les princes y venaient, c'est-à-dire un moment avant
la messe. Comme, d'un autre côté, on ne le trouvait jamais dans son
appartement à Versailles, je ne lui avais pas été présentée
officiellement. Aussi était-ce sa plaisanterie habituelle avec Mme
d'Hénin, quand il me rencontrait avec elle chez Mme de Montesson, de lui
demander mon nom. Cela ne m'empêchait pas d'assister aux soupers du
Palais-Royal, qui furent assez brillants cet hiver.

J'étais à celui qui fut donné pour inaugurer la belle argenterie que le
duc d'Orléans avait commandée à Arthur, le grand orfèvre de l'époque. Si
je m'en rapporte à mes souvenirs, elle me parut trop légère et trop
anglaise de forme, mais c'était la mode. Il fallait que tout fût copié
sur nos voisins, depuis la Constitution jusqu'aux chevaux et aux
voitures. Certains jeunes gens même, tels que Charles de Noailles et
autres affectaient l'accent anglais en parlant français et étudiaient,
pour les adopter, les façons gauches, la manière de marcher, toutes les
apparences extérieures d'un Anglais. Ils m'enviaient comme un bonheur de
provoquer souvent, dans les lieux publics, cette exclamation: «Voilà une
Anglaise!»


VII

Puisque j'ai parlé de M. de Lally au moment où il devint un homme
marquant, il est bon que je fasse connaître son origine, ainsi que la
singularité de cette bâtardise de père en fils, qui ne s'est peut-être
jamais rencontrée dans aucune autre famille.

Gérard Lally, arrière-grand-père du Lally dont je parle, était un pauvre
petit gentilhomme irlandais, qui s'était rangé dans le parti de Jacques
II. Je crois qu'il était originaire des terrés de mon
arrière-grand-oncle, lord Dillon[68], père du Dillon[69] mort sans
héritiers mâles et dont la fille unique[70] épousa mon grand-oncle
Charles[71]. Ceux-ci moururent sans enfants en laissant à mon
grand-père[72] leur héritage.

La fille de mon arrière-grand-oncle lord Dillon se laissa séduire par
Gérard Lally, qui était probablement aimable et beau. Un fils étant né
de leurs relations, lord Dillon exigea que Gérard Lally épousât sa fille
et légitimât l'enfant: premier cas de bâtardise.

Le fils naturel de Gérard Lally se distingua dans les troubles et les
guerres de Jacques II, qui le fit baronet et lui permit de lever des
troupes dans les terres de son aïeul. Il accompagna Jacques II en France
et mourut, si je ne me trompe, à Saint-Germain. Quoiqu'il ne se fût
jamais marié, il laissa cependant, lui aussi, un fils naturel qu'il eut
d'une dame de Normandie dont je n'ai jamais su le nom: second cas de
bâtardise.

La force prodigieuse de ce Lally, créé baronet par Jacques II sous le
nom de sir Gérard Lally, était légendaire, et j'ai entendu citer de lui
des prouesses extraordinaires. Un jour, à l'armée, son régiment refusa
le pain de munition comme étant de mauvaise qualité. Sir Gérard Lally le
fait ranger en bataille, puis il se présente seul devant la compagnie de
grenadiers, un morceau de pain dans une main, un pistolet dans l'autre.
Il commence par mordre dans le pain, dont il avale une bouchée, et le
tend ensuite au premier grenadier. Celui-ci le refuse. Lally le vise au
cœur, tire et l'étend mort à ses pieds. Il présente alors le morceau de
pain au second grenadier. Le soldat, atterré, le prend, et depuis il ne
fut plus question de mutinerie.

L'enfant naturel de sir Gérard Lally devint le général de Lally,
condamné à la peine de mort et exécuté en 1766, réhabilité en 1781.

À douze ans, il commença à faire la guerre, se distingua dans toutes
celles du règne de Louis XV, et accompagna le prince Charles-Édouard
dans sa glorieuse campagne de 1745, qui devait aboutir à la malheureuse
défaite de Culloden, en 1746.

On disait qu'à son retour en France, il était tombé très amoureux de ma
grand'mère. Ce qui est certain, c'est que la plus tendre amitié le liait
à Mlle Mary Dillon, sœur aînée de mon grand-oncle, l'archevêque de
Narbonne. Mlle Mary Dillon ne s'est pas mariée et mourut, très âgée, à
Saint-Germain-en-Laye, en 1786.

Elle resta brouillée pendant très longtemps avec son frère l'archevêque.
Cette brouille, provoquée à l'origine, par des dissentiments d'intérêts,
s'était perpétuée à la suite de la fâcheuse intervention de Mme de
Rothe, ma grand'mère, qui craignait l'influence de Mlle Dillon, qu'elle
détestait, sur l'archevêque. Aussi n'ai-je vu Mlle Dillon que l'année
avant sa mort. Elle s'était alors réconciliée avec mon grand-oncle, et
nous allâmes souvent la voir à Saint-Germain.

Mais revenons aux Lally et au troisième cas de bâtardise, à laquelle ils
semblaient être condamnés. Avant l'envoi du général de Lally dans l'Inde
comme gouverneur des possessions françaises, il avait eu une intrigue
amoureuse avec une comtesse de Maulde, née Saluces, femme d'un seigneur
flamand des environs d'Arras ou de Saint-Omer et tante des Saluces avec
lesquels nous fûmes en relation à Bordeaux. Il en avait eu un garçon et
le faisait élever sous un nom supposé au collège des jésuites, à Paris.
Un événement dramatique, appelé à exercer une influence déterminante sur
les destinées de l'enfant, devait être la conséquence de son séjour dans
cet établissement.

Mlle Mary Dillon, grande amie, comme je viens de le dire, du général de
Lally, était dans la confidence de son intrigue avec la comtesse de
Maulde et s'occupait de l'enfant, qui ignorait son origine et le nom de
son père. Après l'exécution du général de Lally, un officier irlandais,
nommé Drumgold, chargé par Mlle Dillon des détails pécuniaires de la
pension du jeune homme, alla le voir. Les jésuites avaient joué un très
funeste rôle dans le procès et la condamnation de M. de Lally. Aussi M.
Drumgold, qui avait partagé, avec tous les Irlandais au service de
France, la parfaite conviction qu'il avait été condamné injustement,
arriva au collège profondément ému et troublé par une répugnance extrême
à dire au jeune garçon, qui ignorait sa naissance, qu'on allait le
transférer dans une autre institution. Mais il ne se trouva pas plutôt
seul avec lui, que cet enfant de douze ans se mit à lui parler de
l'exécution de M. de Lally, qui avait eu lieu la veille, l'approuvant et
développant avec une éloquence précoce tous les arguments qu'on avait
fait valoir autour de lui, dans son collège, pour la justifier. M.
Drumgold, impuissant à se contenir en entendant un pareil langage sortir
de la bouche du fils même de celui qui avait été exécuté, s'écria:
«Malheureux, il était ton père!» À ces mots, le jeune de Lally
s'affaissa évanoui et resta plusieurs heures sans connaissance. Une
maladie grave dont il fut à la mort se déclara, et c'est pendant sa
convalescence qu'il résolut de faire casser l'arrêt et de se consacrer à
la réhabilitation de la mémoire de son père. Depuis ce moment, toutes
ses lectures, toutes ses études, toutes ses pensées tendirent à ce but.

Le général de Lally avait reconnu son fils dans son testament. Celui-ci
prit son nom et, à dix-huit ans, il commença ses plaidoiries et composa
des mémoires qui passer, à juste titre, comme des modèles de
raisonnement et d'éloquence en ce genre pour réhabiliter son père.
Pendant vingt ans ce fut son unique occupation, sa seule pensée. Ayant
recueilli très peu de fortune de l'héritage de son père, il demeurait
avec Mlle Dillon à Saint-Germain, et était fort protégé par le maréchal
de Noailles et le maréchal de Beauvau, tous deux amis de Mlle Dillon.
Lorsqu'en 1785 mon grand-oncle se réconcilia avec sa sœur, nous vîmes
chez elle, à Saint-Germain, M. de Lally, que je ne connaissais pas. Il
était alors âgé de trente-cinq ans, avait une très belle figure, mais un
air efféminé qui ne me plaisait pas. Après avoir plaidé lui-même dans
trois parlements, il venait de gagner son procès, au cours duquel il
avait acquis une grande renommée d'éloquence et une considération bien
méritée pour la constance qu'il avait mise à poursuivre le succès sa
cause. Il ne serait que juste d'attribuer une grande partie de l'honneur
de sa conduite à Mlle Dillon. Personne d'un esprit distingué, d'un
caractère très supérieur, elle avait pris sur M. de Lally un empire
absolu et s'était entièrement dévouée à ses intérêts dans la solitude où
vivait à Saint-Germain. Il la perdit en 1786, et elle lui laissa tout ce
dont elle put disposer et qui n'était que du mobilier. De plus, elle
avait fait en sorte qu'il eût la survivance de l'appartement qu'elle
occupait à Saint-Germain et qui était celui que Louis XIV avait donné à
son père, lorsqu'il arriva dans ce château avec Jacques II. Elle y était
née, ainsi que dix frères ou sœurs, dont l'archevêque de Narbonne était
le cadet. Mon père regretta vivement, quand il revint des Iles, qu'on
eût disposé de ce logement, berceau de sa famille en France. M. de Lally
eût montré plus de délicatesse en n'acceptant pas, parmi les objets qui
lui furent laissés, beaucoup de souvenirs de famille sans valeur pour
lui, mais que nous estimions à un haut prix, mon père et moi, en raison
de leur provenance.



CHAPITRE IX

1789.--I. Mme de Genlis et le pavillon du couvent de
Belle-Chasse.--L'éducation des jeunes princes
d'Orléans.--Paméla.--Henriette de Sercey.--Une fille de Mme de
Genlis.--Curieuse origine de Mme Lafarge.--II. Courses de chevaux à
Vincennes.--Premiers rassemblements populaires.--Incendie des magasins
de Réveillon.--Une action charitable.--III. Installation à
Versailles.--Séance d'ouverture des États-Généraux: attitude du roi et
de la reine.--Mirabeau.--Le discours de M. Necker.--La faiblesse de la
Cour.--Le départ de M. Necker.--IV. Le 14 juillet 1789: comment Mme de
La Tour du Pin apprend la nouvelle de l'insurrection; ses premières
conséquences.--V. Retour de Mme de La Tour du Pin à Paris.--Les eaux de
Forges.--Le 28 juillet: effroi jeté ce jour-là dans toutes les
populations.--M. et Mme de La Tour du Pin rassurent celle de
Forges.--Mme de La Tour du Pin est prise pour la reine à
Gaillefontaine.--La population armée.


I

1789.--L'hiver de 1789, froid et désastreux pour le peuple, n'en fut pas
moins animé de plaisirs, de spectacles et de bals.

Dans ce temps-là, les circonstances m'amenèrent à faire une connaissance
assez curieuse. Mme de Genlis, _gouverneur_[73] des jeunes princes
d'Orléans[74] et de Mademoiselle[75], habitait avec celle-ci, au couvent
de Belle-Chasse, un pavillon bâti à cet effet et qui donnait, au bout de
la rue de Belle-Chasse, dans la rue Saint-Dominique. Ce pavillon, fort
petit; se composait d'un rez-de-chaussée où l'on accédait immédiatement
de la rue, après avoir monté quelques marches couvertes par un auvent
sous lequel les voitures pouvaient pénétrer quand le cocher n'était pas
maladroit. Au pied de l'escalier on trouvait une tourière ou portière
qui ouvrait la grille. Un vestibule où restaient les domestiques servait
d'antichambre. On était censé alors être dans le couvent. Mme de Genlis
occupait ce pavillon, qui n'était pas si grand que la maison de
Sainte-Luce[76], à Lausanne, avec Mlle d'Orléans, alors âgée de treize
ans. Elle avait avec elle Paméla, depuis lady Edward Fitz-Gerald dont je
parlerai plus bas, et Henriette de Sercey, toutes deux élevées avec la
princesse. Les princes, dont l'éducation lui était également confiée, ne
couchaient pas dans le pavillon. Ils y venaient le matin de très bonne
heure, s'en allaient le soir après le souper avec leur sous-gouverneur
et couchaient au Palais-Royal. Comme je les avais souvent rencontrés et
que j'étais fort amie de Mme de Valence, fille de Mme de Genlis, Mme de
Montesson m'invitait à venir chez elle quand les jeunes princes y
étaient. Mme de Genlis se prit pour moi d'une belle passion et voulut
que je fisse partie des petites soirées dansantes qui eurent lieu, une
fois la semaine, pendant cet hiver. Elles se terminaient toujours avant
11 heures et n'étaient pas suivies d'un souper.

Le duc de Chartres commençait à aller dans le monde, c'est-à-dire qu'il
assistait quelquefois aux soupers du Palais-Royal. Il était entré au
service militaire et avait le cordon bleu. C'était un gros garçon,
parfaitement gauche et disgracieux, avec des joues pâles et pendantes,
l'air sournois, sérieux et timide. On le disait instruit et même savant.
Mais, dans ce temps de frivolité et d'insouciance, il suffisait de peu
de chose pour jeter de la poudre aux yeux. Il serait injuste de
prétendre, cependant, que le système d'éducation de Mme de Genlis, tout
singulier qu'il pût paraître au monde d'alors, n'eût pas, au milieu de
beaucoup de choses affectées et ridicules, un bon côté, surtout quand on
le comparait à celui adopté par le duc de Sérent[77], gouverneur des
enfants de M. le comte d'Artois, pour ses deux élèves, que l'on ne
voyait jamais et qui demeuraient aussi étrangers à la France que s'ils
devaient régner en Chine. Les princes d'Orléans, au contraire,
consacraient leurs promenades et leurs récréations à tout ce qui pouvait
les instruire. Métiers, machines, bibliothèques, cabinets particuliers,
monuments publics, arts, rien ne leur était étranger. Ils
s'instruisaient en s'amusant. On les rendait populaires, et les
événements ont montré que celui des trois qui a survécu en a tiré
profit. Dans le temps dont je parle, les deux cadets étaient encore des
enfants. J'ai assisté plusieurs fois à leur souper, les jours de petite
soirée dansante. Quant aux autres invités, ils allaient souper chez eux
ou chez des amis, car il n'était jamais question de manger, à
Belle-Chasse, ou de boire autre chose qu'un verre d'eau. Ce repas des
princes était d'une frugalité extrême, on peut même dire exagérée. Mme
de Genlis n'y participait pas, et Henriette de Sercey et Paméla
trouvaient charmant d'étendre leur soupe d'un grand verre d'eau, puis
d'y casser des morceaux de pain sec.

À un bal que Mme de Montesson donna aux jeunes princes et où j'étais
particulièrement bien mise et fort admirée, elle proposa au jeune duc de
Chartres de danser avec moi. Il s'en défendit fort; on dit même qu'il
pleura. Il n'a pas fait tant de façons pour prendre la couronne.

Puisque j'ai cité le nom de Paméla, parlons un peu de son origine. Mme
de Genlis laissait entendre qu'elle avait recueilli l'enfant en
Angleterre, mais personne ne doutait qu'elle ne fût sa fille et celle de
M. le duc d'Orléans--Égalité.--Chose singulière, cependant, j'ai des
raisons de croire que l'assertion de Mme de Genlis était la vérité. Ma
tante, lady Jerningham, avait connu intimement, dans le Shropshire, où
son mari avait de grandes terres, un _clergyman_[78], également en
relation avec Mme de Genlis. Un jour, ce _clergyman_, étant à sa cure,
reçut de Mme de Genlis une lettre dans laquelle elle lui disait: «que,
pour des raisons particulières et extrêmement importantes, elle désirait
se charger de l'éducation d'une enfant de cinq à six ans, d'une petite
fille, dont elle lui faisait la description et lui donnait le
signalement le plus détaillé. Une grosse somme était destinée aux
parents de l'enfant, à condition du secret le plus absolu. Ils ne
devaient pas même savoir le nom de la personne à qui l'on confiait
l'éducation de cette enfant, qui en recevrait une entièrement supérieure
à son état, et était destinée à une fortune élevée.»

Le curé trouva l'enfant telle que Mme de Genlis en avait donné la
description et l'envoya dans le lieu qui lui avait été indiqué, à
Londres. Lady Jerningham ne doutait pas que cette enfant ne fût Paméla.
On ne pouvait rien voir de plus délicieux que sa figure, à quinze ans
qu'elle avait lorsque je la connus. Son visage n'avait pas un défaut, ou
même une imperfection. On eût dit celui de la plus jeune des filles de
Niobé. Tous ses mouvements étaient gracieux, son sourire angélique, ses
dents d'un blanc perlé. À dix-huit ans, en 1792, elle tourna la tête à
lord Edward Fitz-Gerald, cinquième fils du duc de Leinster, qui l'épousa
et la mena en Irlande, où il était à la tête des insurgés--_United Irish
Men_[79]. À la mort de son mari, elle revint sur le continent et
s'établit à Hambourg, où elle épousa le consul américain, M. Pitcairn.
Je reparlerai d'elle plus tard.

Sa compagne d'éducation, Henriette de Sercey, nièce de Mme de Genlis,
était une grosse fille non dépourvue d'esprit et douée du mérite de
n'être aucunement jalouse de Paméla. Elle ne l'aimait cependant pas, je
crois, et prenait en pitié les petits soins dont l'entourait Mme de
Genlis. Profitant avec assiduité de l'éducation qu'on lui donnait
l'occasion d'acquérir, elle eut des connaissances et des talents
distingués. Je tiens de Mme de Valence que Louis-Philippe, à dix-huit
ans, en avait été amoureux, et qu'après la mort de son père, Égalité, il
aurait voulu l'épouser; mais elle s'y refusa et épousa, à Hambourg en
1793, un négociant, M. Mathiesen. Après un an de mariage, ayant
rencontré un jeune Suisse du nom de Finguerlin, qui faisait le commerce
dans cette ville, ils provoquèrent assez de scandale pour que le vieux
Mathiesen divorçât. Elle épousa alors son amant, Finguerlin, avec lequel
elle a toujours bien vécu et dont elle eut plusieurs enfants. Mme de
Genlis parle d'elle et de ses filles dans ses mémoires.

La singularité de cet intérieur, c'est que Mme de Genlis, qui avait
réellement une fille d'Égalité, l'avait prise en haine dès son enfance,
et lorsque sa fille légitime épousa M. de Valence, elle lui confia cette
enfant, alors âgée de huit ou dix ans, sous le prétexte que son
éducation servirait d'apprentissage à Mme de Valence pour celle qu'elle
aurait à donner plus tard à ses propres enfants. Cette petite fille, qui
passait pour une enfant trouvée, était, par conséquent sœur de Mme de
Valence par sa mère, et sœur de Louis-Philippe par son père. Chaque jour
je la rencontrais chez Mme de Valence. Elle était fort raisonnable et
très taciturne. Je ne lui ai pas connu d'autre nom que celui d'Hermine.
Mme de Valence la maria à un agent de change nommé Collard, qui avait
acquis, on ne sait trop comment, une assez bonne fortune. Plusieurs
filles naquirent de ce mariage. Toutes se sont bien établies. Une
d'elles, Mme Cappelle, a eu pour fille la trop célèbre Mme Lafarge.


II

Au printemps de 1789, après un hiver qui avait été si cruel pour les
pauvres et avant l'ouverture des États-Généraux, jamais on ne s'était
montré aussi disposé à s'amuser, sans s'embarrasser autrement de la
misère publique. Des courses eurent lieu à Vincennes, où les chevaux du
duc d'Orléans coururent contre ceux du comte d'Artois. C'est en revenant
de la dernière de ces courses avec Mme de Valence et dans sa voiture
que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu du premier
rassemblement populaire de cette époque: celui où fut détruit
l'établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier
Réveillon. J'eus longtemps après seulement l'explication de cette
émeute, qui avait été payée.

Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes
qui encombraient la rue, la vue de la livrée d'Orléans portée par les
gens de Mme de Valence, M. de Valence occupant l'emploi de premier
écuyer de M. le duc d'Orléans, excita l'enthousiasme de cette canaille.
Ils nous arrêtèrent un moment en criant: «Vive notre père! vive notre
roi d'Orléans!» Je fis peu d'attention alors à ces exclamations. Elles
me revinrent à l'esprit quelques mois plus tard, lorsque j'eus acquis la
certitude des projets de ce misérable duc d'Orléans. Le mouvement
populaire qui ruina Réveillon avait été combiné, je n'en doute pas, pour
se défaire de ce brave homme, qui employait trois à quatre cents
ouvriers et jouissait d'un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine.

Voici son histoire, comme, il la racontait lui-même. Etant très jeune,
il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il
avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra
un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l'on conduisait en
prison pour mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et
ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver.
Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré
cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils,
ses habits, tout ce qu'il possède, paye la dette et rend ce père à sa
famille. «Depuis ce moment, disait-il, tout m'a réussi. J'ai fait
fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à
mon aise.» C'était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis
le soir de ce jour funeste, où l'on brûla et détruisit toutes ses
planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu'il est devenu.


III

Les élections terminées, chacun prit ses dispositions pour s'établir à
Versailles. Tous les membres des États-Généraux cherchèrent des
appartements dans la ville. Ceux d'entre eux qui étaient attachés à la
cour transportèrent leurs maisons et leurs ménages dans les locaux qui
leur étaient réservés au château. Ma tante y avait alors le sien, où je
logeais avec elle. Il était situé très haut au-dessus de la galerie des
Princes[80]. La chambre que j'occupais avait jour sur les toits, mais
celle de ma tante donnait sur la terrasse et avait une très belle vue.
Nous ne couchions dans ce logement que le samedi soir. M. de Poix, comme
gouverneur de Versailles, disposait, à la Ménagerie[81], d'une charmante
petite maison attenant à un joli jardin. Il la prêta à ma tante, qui s'y
installa avec tous ses gens, son cuisinier, ses chevaux et les miens,
c'est-à-dire mes chevaux de selle, et mon palefrenier anglais. Cette
habitation était très agréable. Tout ce que l'on connaissait
s'établissait à Versailles, et l'on attendait avec gaieté et sans
inquiétude, du moins apparente, l'ouverture de cette assemblée qui
devait régénérer la France. Quand je réfléchis maintenant à cet
aveuglement, je ne le conçois possible que pour les gens jeunes comme je
l'étais. Mais que les hommes d'affaires, que les ministres, que le roi
lui-même en fussent atteints, la chose est inexplicable.

Je n'ai pas conservé le souvenir du motif pour lequel je n'accompagnai
pas la reine avec toute sa maison à la procession qui eut lieu après la
messe du Saint-Esprit. J'allai voir passer cette procession, qui
traversa, comme c'était l'usage, la place d'Armes, pour se rendre d'une
des paroisses de Versailles à l'autre[82]. Nous occupions, avec Mme de
Poix, l'une des fenêtres de la grande écurie. La reine avait l'air
triste et irrité. Etait-ce un pressentiment? M. de La Tour du Pin était
si contrarié de n'avoir pas été élu député aux États-Généraux qu'il ne
voulut même pas assister à la séance d'ouverture. Le spectacle était
magnifique, et a été si souvent décrit dans les mémoires du temps que je
n'en ferai pas le récit. Le roi portait le costume des cordons bleus
tous les princes de même, avec cette différence que le sien était plus
richement orné et très chargé de diamants. Ce bon prince n'avait aucune
dignité dans la tournure. Il se tenait mal, se dandinait; ses mouvements
étaient brusques et disgracieux, et sa vue, extrêmement basse, alors
qu'il n'était pas d'usage de porter des lunettes, le faisait grimacer.
Son discours, fort court, fut débité d'un ton assez résolu. La reine se
faisait remarquer par sa grande dignité, mais on pouvait voir, au
mouvement presque convulsif de son éventail, qu'elle était fort émue.
Elle jetait souvent les yeux sur le côté de la salle où le tiers-état
était assis, et avait l'air de chercher à démêler une figure parmi ce
nombre d'hommes où elle avait déjà tant d'ennemis. Quelques minutes
avant l'entrée du roi, il s'était passé une circonstance que j'ai vue de
mes propres yeux avec tous ceux qui étaient présents, mais que je ne me
rappelle pas avoir lue dans aucune des relations de cette mémorable
séance.

Tout le monde sait que le marquis de Mirabeau, n'ayant pu se faire élire
par l'assemblée de la noblesse de Provence, à cause de l'épouvantable
réputation qu'il s'était justement acquise, avait été élu par le
tiers-état. Il entra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu
des rangs de banquettes dépourvues de dossiers et disposées les unes
derrière les autres. Un murmure fort bas--_un susurro_--mais général se
fit entendre. Les députés déjà assis devant lui s'avancèrent d'un rang,
ceux de derrière se reculèrent, ceux de côté s'écartèrent, et il resta
seul au centre d'un vide très marqué. Un sourire de mépris passa sur son
visage et il s'assit. Cette situation se prolongea pendant quelques
minutes, puis, la foule des membres de l'assemblée augmentant, ce vide
se combla peu à peu par le rapprochement forcé de ceux qui s'étaient
d'abord écartés. La reine avait été probablement instruite de cet
incident, qui a peut-être eu plus d'influence sur sa destinée qu'elle ne
le soupçonnait alors, et c'est ce qui motivait les regards curieux
qu'elle dirigeait du côté des députés du tiers-état.

Le discours de M. Necker, ministre des finances, me parut accablant
d'ennui. Il dura plus de deux heures. Mes dix-neuf ans le trouvèrent
éternel. Les femmes étaient assises sur des gradins assez larges. On
n'avait aucun moyen de s'appuyer, si ce n'était sur les genoux de la
personne placée au-dessus et derrière soi. La première travée avait été
naturellement réservée aux femmes attachées à la cour et qui n'étaient
pas de service. Cela les obligeait à conserver un maintien irréprochable
et qui était très fatigant. Je crois n'avoir jamais éprouvé autant de
lassitude que pendant ce discours de M. Necker, que ses partisans
portèrent aux nues.

Toutes les phases du commencement de l'Assemblée constituante sont
connues. L'histoire les rapporte, et je n'écris pas l'histoire. Mon mari
rejoignit, le 1er juin, son régiment, ainsi que les autres colonels. Il
était en garnison à Valenciennes, et, par conséquent, il ne fit pas
partie des troupes qu'on rassembla aux portes de Paris, sous le
commandement du maréchal de Broglie, et dont on ne se servit pas en
temps opportun, par suite de cette fatale faiblesse qui se manifestait
toujours au moment où la fermeté eût été nécessaire. La reine ne savait
que montrer de l'humeur, sans jamais se décider à agir. Elle reculait.
Il est vrai de dire aussi que ces empiétements sur l'autorité royale
apparaissaient comme une chose si nouvelle que ni le roi ni la reine
n'en discernaient le symptôme alarmant. La petite révolte pour les
subsistances qui s'était produite au début du règne, et qu'on avait
nommée la _guerre des farines_, leur paraissait le plus grand excès
auquel le peuple pût se livrer.

On commençait bien à prévoir que l'Assemblée constituante entraînerait
plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord, mais on croyait encore à la
possibilité de réprimer facilement l'esprit d'innovation qui pénétrait
partout, et lorsque le roi alla à l'Assemblée[83], le 23 juin, il ne
doutait pas, pauvre prince! que sa présence ne fît rentrer sous terre
les innovateurs. Quelqu'un serait-il venu lui dire que l'on corrompait
son armée, que le régiment des gardes françaises tout entier était
gagné, que l'on arrêtait à dessein les subsistances pour affamer Paris
et pousser la population à la révolte, cette personne aurait passé pour
un fou. Ah! il est bien aisé maintenant, cinquante ans après ces
événements, et quand on a vu les conséquences de la faiblesse de la
cour, de dire comment il aurait fallu agir! Mais à cette époque, alors
qu'on ignorait même ce qu'était une révolution, prendre un parti ne
paraissait pas chose s facile. Tel qui s'applaudissait, en juin 1789,
d'avoir les idées d'un bon patriote, en a eu horreur trois mois plus
vautier Rien n'était matériellement dérangé dans le réseau d'étiquettes
qui enveloppait la cour. On discutait dans les salons, on commençait à
échanger des mots piquants, mais c'était tout, et, pour ma part, je
ressentais un grand ennui des conversations politiques. Chaque jour
j'écrivais à mon mari les propos que j'avais recueillis. Ces lettres qui
m'auraient été bien utiles pour rédiger mes souvenirs, je ne les ai pas
conservées. Je trouverais sans doute aujourd'hui, si je les avais sous
les yeux, qu'elles reproduisaient les caquets de la société qui
m'entourait et où les femmes se faisaient l'écho des propos de leurs
amis. Le premier événement qui commença à me paraître sérieux fut la
sortie de M. Necker du ministère. Ce sont les conditions extraordinaires
de ce départ, plutôt que ses conséquences, qui me frappèrent. J'avais
été faire une visite au contrôle général la veille du jour où nous
devions partir, ma tante et moi, pour aller chez M. le maréchal de
Beauvau, dans sa maison de campagne du Val, au bout de la terrasse de
Saint-Germain. Mme de Poix, sa fille, se trouvait là avec quelques
personnes de la plus haute compagnie, tous de la _secte des
philosophes_. Cette partie de plaisir ne souriait guère à mes dix-neuf
ans. Mme la maréchale de Beauvau, sérieuse, pédante et peu indulgente,
m'intimidait affreusement. Il fallait absolument lui plaire en tout,
depuis la toilette jusqu'à la conversation. Charles de Noailles, fils de
Mme de Poix, Amédée de Duras, son cousin, tous deux mes aînés d'un an,
et moi, aurions aimé à aller un peu rire dans le jardin; mais la
répartition des heures et des mouvements, la sévérité des convenances ne
toléraient pas une telle infraction à la règle. Cependant, le soir, nous
faisions de la musique, accompagnés par Mme de Poix, qui était
excellente musicienne, et Mme la maréchale s'amusait à me voir faire
tableau avec sa petite négresse Ourika. Je la prenais sur mes genoux,
elle me passait les bras autour du col et appuyait son petit visage noir
comme l'ébène, sur ma joue blanche. Mme de Beauvau ne se lassait pas de
cette représentation, qui m'ennuyait extrêmement, parce que j'ai
toujours eu horreur des choses factices.

Comme nous déjeunions dans un pavillon du jardin, un valet de chambre
arriva fort troublé et demanda à M. le maréchal s'il savait où était M.
Necker. Il ajoutait que la veille, en revenant du conseil, le ministre
était monté en voiture avec Mme Necker, disant qu'ils allaient souper au
Val; que depuis on ne l'avait pas revu et qu'on ne savait où le trouver;
que cette nouvelle commençait à se répandre et qu'il se formait des
groupes devant les fenêtres du contrôle général, à Versailles. Un
palefrenier à cheval avait été envoyé dans tous les lieux où l'on
supposait que M. et Mme Necker auraient pu se rendre, mais nulle part on
ne signalait leur présence. Cette disparition inquiéta fort, et ma tante
voulut retourner à Versailles, pour mieux dire, à la Ménagerie, où nous
étions établies. En y arrivant, le mystère nous fut dévoilé. Les chevaux
de M. Necker étaient rentrés à Versailles après avoir conduit leurs
maîtres au Bourget. Là ceux-ci avaient pris la poste pour se rendre en
Suisse en passant par les Pays-Bas. Son dessein, en quittant ainsi le
ministère, était de se dérober aux témoignages de popularité que son
départ n'aurait pas manqué de provoquer. J'ai entendu depuis blâmer
cette démarche comme entachée d'un excès d'amour-propre;
personnellement, je crois que M. Necker était de très bonne foi et que,
prévoyant déjà d'ailleurs qu'on courait à une catastrophe, il ne voulait
pas exciter le peuple, qui commençait à se faire craindre.

Mme de Montesson était à Paris et se proposait de partir pour Berny, où
elle devait passer l'été. Aimant le monde comme elle l'aimait, elle eût
sans doute préféré s'établir pour cette saison, à Versailles, alors le
centre de la société et des affaires, et dont tendaient à se rapprocher
tous ceux qui le pouvaient. Mais sa position envers la cour ne le lui
permettait pas. D'un autre côté, le séjour de Paris, où l'on cherchait à
provoquer de l'inquiétude pour les subsistances, un des moyens employés
par les révolutionnaires pour soulever le peuple, n'était plus tenable.
Berny étant peu éloigné de Versailles, où elle pouvait se rendre en deux
heures par la route de Sceaux, elle prit le parti de s'y établir avec
Mme de Valence, et m'engagea à y venir passer un mois ou six semaines.


IV

Je fis donc partir, le 13 juillet, mes chevaux de selle avec mon
palefrenier anglais qui parlait à peine français, et lui ordonnai de
passer par Paris pour se procurer quelques objets qui lui étaient
nécessaires. Je cite cette petite circonstance comme preuve que l'on
n'avait pas la moindre idée de ce qui devait arriver à Paris le
lendemain. On parlait seulement de troubles partiels à la porte de
quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. La
petite armée qui était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ
de Marc rassurait la cour, et quoique la désertion y fût journalière, on
ne s'en inquiétait pas.

Si l'on réfléchit que ma position personnelle me mettait à portée de
tout savoir; que M. de Lally, membre influent de l'Assemblée, demeurait,
avec ma tante et moi, dans la petite maison de la Ménagerie; que
j'allais tous les jours souper à Versailles, chez Mme de Poix, dont le
mari, capitaine des gardes, et membre de l'Assemblée, voyait le roi tous
les soirs à son coucher ou à l'ordre, on sera bien surpris de ce que je
vais conter.

Notre sécurité était si profonde que le 14 juillet à midi, ou même à une
heure plus avancée de la journée, nous ne nous doutions, ni ma tante ni
moi, qu'il y eût le moindre tumulte à Paris, et je montai dans ma
voiture, avec une femme de chambre et un domestique sur le siège, pour
m'en aller à Berny par la grande route de Sceaux qui traverse les bois
de Verrières. Il est vrai que cette route,--celle de Versailles à
Choisy-le-Roi,--ne rencontre aucun village et est fort solitaire. Je me
rappelle encore que j'avais dîné de bonne heure à Versailles, de manière
à arriver à Berny assez à temps pour être établie dans mon appartement
avant le souper, servi à 9 heures à la campagne. Cette réflexion rend
l'ignorance où nous étions encore plus extraordinaire. En arrivant à
Berny, je fus surprise, après avoir pénétré dans la première cour, de ne
voir aucun mouvement, de trouver les écuries désertes, les portes
fermées; même solitude dans la cour du château. La concierge, qui me
connaissait bien, entendant une voiture, s'avança sur le perron et
s'écria d'un air troublé et effaré: «Eh! mon Dieu, madame! Madame n'est
pas ici. Personne n'est sorti de Paris. On a tiré le canon de la
Bastille. Il y a eu un massacre. Quitter la ville est impossible. Les
portes sont barricadées et gardées par les gardes françaises, qui se
sont révoltés avec le peuple.» L'on conçoit mon étonnement, plus grand
encore que mon inquiétude. Mais comme, malgré mes dix-neuf ans les
choses imprévues ne me déconcertaient guère, j'ordonnai, à la voiture de
rebrousser chemin et me fis conduire à la poste aux chevaux de Berny,
dont je connaissais le maître comme un brave homme, fort dévoué à Mme de
Montesson et à ses amis. Je lui témoignai le désir de retourner à
l'instant à Versailles. Il me confirma le récit de la concierge, qui
n'était composé que de suppositions, puisque personne n'était sorti de
Paris. Seulement on distinguait les couleurs de la ville arborées sur
les barrières, et les sentinelles que l'on apercevait dans l'intérieur
criaient: «Vive la nation!» et avaient une cocarde aux trois couleurs à
leur chapeau.

Mon cocher de remise déclara qu'il ne retournerait à Versailles pour
rien au monde. Je fis alors atteler quatre chevaux de poste menés par
deux postillons dont le maître me répondit, comme étant des garçons
déterminés, puis je reparti? pour Versailles au grand galop. J'y arrivai
vers 11 heures. Ma tante avait eu la migraine. Elle était couchée. Elle
n'avait pas été chez Mme de Poix. M. de Lally n'était pas revenu. Elle
ne savait rien. En me voyant près de son lit, elle crut qu'elle, faisait
un mauvais rêve ou que la tête m'avait tourné. Pour moi, j'avoue que le
sort de mon palefrenier anglais et de mes trois chevaux m'inquiétait
surtout. J'avais une crainte mortelle qu'ils n'eussent été offerts en
holocauste à la nation.

Le lendemain matin, nous étions de bonne heure à Versailles. Ma tante
alla aux nouvelles. Je me rendis, dans le même but, chez mon beau-père,
où j'appris tout ce qui s'était passé: la prise de la Bastille; la
révolte du régiment des gardes françaises; la mort de MM. de Launay et
Flesselles, et de tant d'autres plus obscurs; la charge intempestive et
inutile d'un escadron de Royal-Allemand, commandé par le prince de
Lambesc, sur la place Louis XV. Le lendemain, une députation du peuple
força M. de La Fayette de se mettre à la tête de la _garde nationale,_
qui s'était instituée. Puis, peu de jours après, la nouvelle arriva que
MM. Foulon et Bertier avaient également été massacrés. Le régiment des
gardes chassa tous ceux de ses officiers qui ne voulurent pas adhérer à
sa nouvelle organisation. Les sous-officiers prirent leurs places, et
cette coupable insubordination, dont l'exemple fut depuis suivi par
toute l'armée française, présenta néanmoins cet avantage pour Paris,
qu'il y eut, au premier moment de l'insurrection, un corps organisé qui
empêcha la lie du peuple de se livrer aux excès qui se seraient produits
sans son intervention.

La petite armée de la plaine de Grenelle fut dissoute, les régiments,
dont la désertion avait éclairci les rangs, importèrent dans les
provinces où on les envoya en garnison le funeste esprit d'indiscipline
qui leur avait été inculqué à Paris, et rien dans la suite ne put
l'effacer.


V

Sept ou huit jours après le 14 juillet, M. de La Tour du Pin arriva en
secret de sa garnison à Versailles, tant il était inquiet de son père et
de moi. À Valenciennes, où son régiment était renfermé, les récits les
plus mensongers et les plus contradictoires s'étaient succédé toutes les
heures. Le ministre de la guerre, comte de Puységur[84], et le duc de
Guines, son inspecteur, ne désapprouvèrent pas cette légère infraction,
et un congé lui fut délivré, à la demande de son père, qui, dans ce
temps où il prévoyait déjà une élévation que sa modestie l'empêchait de
désirer, était bien aise de conserver son fils auprès de lui. Néanmoins,
après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de
M. Necker, rappelé dans l'espoir de calmer les esprits, mon mari, qui
n'était pas d'avis que son père acceptât le ministère de la guerre qu'on
lui offrait, voulut s'éloigner de Versailles pour ne pas influer sur sa
détermination.

On m'avait ordonné les eaux de Forges, en Normandie, pour me fortifier,
car ma dernière couche, où j'avais été si malade, m'avait laissé une
grande faiblesse dans les reins, et l'on craignait même que je n'eusse
plus d'enfants, ce qui me mettait au désespoir. Nous allâmes donc à
Forges, et le séjour d'un mois que nous y fîmes est un des moments de ma
vie que je me rappelle avec le plus de bonheur. Ayant envoyé là-bas nos
chevaux de selle, nous faisions, tous les jours, de longues promenades
dans les beaux bois et le joli pays qui entourent cette petite ville.
Nous avions emporté des livres en grande variété, et mon mari, lecteur
infatigable, me lisait, tandis que je travaillais avec cette assiduité
et ce goût pour les ouvrages des mains qui ne m'ont pas abandonnée
encore, à l'âge avancé où je tâche de rassembler ces souvenirs. Il n'y
avait pas de société à Forges, si ce n'est une femme agréable dont j'ai
oublié le nom. Elle soupirait bien douloureusement en voyant l'union et
le charme de notre ménage, tandis que son mari, qu'elle aimait à la
passion, était dans sa garnison, au bout de la France, sans espoir
d'obtenir de semestre avant dix-huit mois. Nous rencontrions souvent
aussi, à cheval, un officier de je ne sais quel régiment. Il était du
pays et, tout en nous indiquant les belles promenades à faire, nous
racontait que sa grande ambition serait d'entrer dans les gardes du
corps, sans se douter que ce désir devait être bientôt satisfait.

Le 28 juillet est l'un des jours de la Révolution où il arriva la chose
la plus extraordinaire et qui a été la moins expliquée, puisque, pour la
comprendre, il faudrait supposer qu'un immense réseau ait couvert la
France, de manière qu'au même moment et par l'effet d'une même action,
le trouble et la terreur fussent répandus dans chaque commune du
royaume. Voici ce qui arriva à Forges ce jour-là, comme partout
ailleurs, et ce dont j'ai été témoin oculaire. Nous occupions un modeste
appartement à un premier étage très bas, donnant sur une petite place
traversée par la grande route qui conduit à Neufchâtel et à Dieppe. Sept
heures du matin sonnaient, et j'étais habillée et prête à monter à
cheval, attendant mon mari, parti seul pour la fontaine ce jour-là,
parce que, à la suite de je ne sais quelle circonstance, je n'avais pas
voulu l'accompagner. Je me tenais debout devant la fenêtre, et je
regardais la grande route, par laquelle il devait revenir, lorsque
j'entendis arriver du côté opposé une foule de gens qui couraient et qui
débouchèrent sur la place au-dessous de ma fenêtre--notre maison était
située à un coin--en donnant des signes de crainte désespérés. Des
femmes se lamentaient et pleuraient, des hommes en fureur, juraient,
menaçaient, d'autres levaient les mains au ciel en criant: «Nous sommes
perdus!» Au milieu d'eux, un homme à cheval les haranguait. Il était
vêtu d'un mauvais habit vert, à l'apparence déchiré, et n'avait pas de
chapeau. Son cheval gris-pommelé était couvert de sueur et portait sur
la croupe plusieurs coupures qui saignaient un peu. S'arrêtant sous ma
fenêtre, il recommença une sorte de discours sur le ton des charlatans
parlant sur les places publiques, et disait «Ils seront ici dans trois
heures, ils pillent tout à Gaillefontaine[85], ils mettent le feu aux
granges, etc., etc.» Et, après ces deux ou trois phrases, il mit les
éperons dans le ventre de son cheval et s'en alla du côté de Neufchâtel
au grand galop.

Comme je ne suis pas peureuse, je descendis; je montai à cheval, et je
me mis à parcourir au pas cette rue où affluaient peu à peu des gens qui
croyaient que leur dernier jour était arrivé, leur parlant, tâchant de
leur persuader qu'il n'y avait pas un mot de vrai dans tout ce qu'on
leur avait dit; qu'il était impossible que les Autrichiens, dont cet
imposteur venait de leur parler, et avec qui nous n'étions pas en
guerre, fussent arrivés jusqu'au milieu de la Normandie sans que
personne eût entendu parler de leur marche. Parvenue devant l'église, je
trouvai le curé qui s'y rendait pour faire sonner le tocsin. À ce moment
arriva à cheval M. de La Tour du Pin, que mon palefrenier avait été
chercher à la fontaine, avec l'officier dont j'ai parlé plus haut. Ils
me trouvèrent tenant, de dessus mon cheval, le collet de la soutane du
curé, et lui représentant la folie d'effrayer son troupeau par le
tocsin, au lieu de lui prouver, en unissant ses efforts aux miens, que
ses craintes étaient chimériques. Alors mon mari, prenant la parole, dit
à tous ces gens rassemblés que rien de ce qui leur avait été annoncé
n'avait le moindre fondement; que, pour les rassurer, nous allions aller
à Gaillefontaine et leur en apporter des nouvelles, mais qu'en attendant
ils ne sonnassent pas le tocsin et rentrassent dans leurs maisons. Nous
partîmes, en effet, au petit galop tous trois, suivis de mon palefrenier
qui, depuis le 14 juillet où il s'était trouvé à Paris, croyait que les
Français, dont il n'entendait pas la langue, étaient tous fous. Il
s'approchait respectueusement de moi en soulevant son chapeau, et me
disait: «_Please, milady, what are they all about?_[86]»

Au bout d'une heure, nous arrivâmes au bourg où nous devions trouver les
Autrichiens. En descendant un chemin creux qui conduisait à la place, un
homme armé d'un mauvais pistolet rouillé nous arrêta par les mots: «Qui
vive!» puis, s'étant avancé au-devant de nous, il nous demanda si les
Autrichiens n'étaient pas à Forges. Sur notre réponse négative, il nous
mena sur la place en criant à toute la population qui y était
rassemblée: «Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai!» À ce moment un gros
homme, espèce de bourgeois, s'étant approché de moi, poussa
l'exclamation: «Eh! citoyen, c'est la reine!» Alors, de toutes parts, on
s'écria qu'il fallait me mener à la commune, et quoique je ne fusse pas
du tout effrayée de cette conjoncture, je l'étais beaucoup du danger que
couraient une foule de femmes et d'enfants qui se jetaient dans les
jambes de mon cheval, animal très vif. Heureusement, un garçon
serrurier, étant sorti de sa boutique, vint me regarder, puis il se mit
à rire comme un fou, en leur disant que la reine avait au moins deux
fois l'âge de la jeune demoiselle et était deux fois aussi grosse, qu'il
l'avait vue deux mois auparavant et que ce n'était pas elle. Cette
assurance me rendit la liberté, et nous repartîmes aussitôt pour
retourner à Forges, où déjà se répandait, le bruit que nous étions pris
par l'ennemi. Nous retrouvâmes les hommes armés de tout ce qu'ils
avaient pu se procurer et la garde nationale organisée. C'était là le
but que l'on s'était proposé d'atteindre, et dans toute la France, au
même jour et presque à la même heure, la population se trouva armée.



CHAPITRE X

I. M. de La Tour pu Pin père au ministère de la guerre.--Dîners
officiels.--Commencement de l'émigration.--La nuit du 4 août.--Ruine de
la famille de La Tour du Pin.--Train de maison du ministre de la
guerre.--Mmes de Montmorin et de Saint-Priest.--Le contrôle général et
Mme de Staël.--II. Organisation de la garde nationale de Versailles: son
commandant en chef, M. d'Estaing; son commandant en second, M. de La
Tour du Pin; son major, M. Berthier.--Une exécution publique.--La
Saint-Louis en 1789.--La bénédiction des drapeaux de la garde nationale
à Notre-Dame de Versailles.--La garde nationale de Paris et M. de
Lafayette.--III. Le banquet des gardes du corps au château.--Le Dauphin
parcourt les tables.--Le bout de ruban de Mme de Maillé.--IV. Journée du
5 octobre.--Le roi à la chasse.--Paris marche sur
Versailles.--Dispositions de défense.--Les femmes de Paris à Versailles
le 5 octobre.--Révolte de la garde nationale de Versailles.--Projets de
départ de la famille royale pour Rambouillet.--Envahissement des
ministères.--Hésitation du roi.--M. de Lafayette chez le roi.--Le calme
se rétablit.--V. Journée du 6 octobre.--Une bande armée envahit le
château.--Massacre des gardes du corps.--Tentative d'assassinat contre
la reine.--Présence du duc d'Orléans au milieu des insurgés.--Départ de
la famille royale pour Paris.--Le roi confie la garde du palais de
Versailles à M. de La Tour du Pin.--Santerre.--M. de La Tour du Pin se
réfugie à Saint-Germain.


I

Quelques jours après les événements que je viens de raconter, mon mari
reçut un courrier lui annonçant la nomination de son père au ministère
de la guerre. Nous repartîmes aussitôt pour Versailles. Alors commença
ma vie publique. Mon beau-père m'installa au département de la
Guerre[87] et me mit à la tête de sa maison pour en faire les honneurs,
de concert avec ma belle-sœur, également logée au ministère, mais qui,
au bout de deux mois, devait nous quitter. J'occupai le bel appartement
du premier avec mon mari. J'avais été si accoutumée, à Montpellier et à
Paris, aux grands dîners, que ma nouvelle situation ne m'embarrassait
aucunement. D'ailleurs, je ne me mêlais de rien que de faire les
honneurs. Il y avait par semaine deux dîners de vingt-quatre couverts,
auxquels l'on priait tous les membres de l'Assemblée constituante, à
tour de rôle. Les femmes n'étaient jamais invitées. Mme de Lameth et moi
étions assises vis-à-vis l'une de l'autre, et nous prenions à côté de
nous les quatre personnages les plus considérables de la société, en
observant de les choisir toujours dans tous les partis. Tant qu'on a été
à Versailles, les hommes assistaient sans exception à ces dîners en
habit habillé, et j'ai souvenir de M. de Robespierre en habit vert pomme
et supérieurement coiffé avec une forêt de cheveux blancs. Mirabeau seul
ne vint pas chez nous et ne fut jamais invité. J'allais souvent souper
dehors, soit chez mes collègues, soit chez les personnes établies à
Versailles pendant le temps de l'Assemblée nationale, comme on la
nommait.

Le jour même du 14 juillet[88], M. le comte d'Artois quitta la France
avec ses enfants et se rendit à Turin chez son beau-père[89]. Plusieurs
personnes de sa maison l'accompagnèrent, entre autres M. d'Hénin, son
capitaine des gardes. La reine, craignant que quelque émotion populaire
ne compromît la sûreté de la famille de Polignac, les engagea à quitter
aussi la France. Mme de Polignac donna donc sa démission de gouvernante
des enfants de France et emmena avec elle la duchesse de Gramont, sa
fille. Je vis cette pauvre jeune femme la veille de son départ. Il y
avait quinze jours seulement qu'elle était accouchée de son fils Agénor.
Elle le laissa à son mari, qui était de quartier comme capitaine des
gardes. J'ignore au juste pourquoi elle ne resta pas auprès de lui. Ne
l'aimant pas, elle préféra sans doute suivre sa mère et emmener ses deux
filles. Elle avait épousé le duc de Gramont à douze ans et un jour, et à
vingt-deux ans elle était mère déjà de trois enfants. Je la quittai
alors pour ne plus la revoir, et son souvenir m'a toujours été très
doux, car son caractère était aussi angélique que sa figure. Son visage
était divin, mais elle n'avait pas de taille, quoiqu'elle fût très
droite. Aussi Mme de Bouillon avait coutume de dire qu'elle lui voyait
des ailes sous le menton, comme aux chérubins.

Tout est de mode en France; celle de l'émigration commença alors. On se
mit à lever de l'argent sur ses terres pour emporter une grosse somme.
Ceux, en grand nombre, qui avaient des créanciers, envisagèrent ce moyen
de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout
trouvé, ou bien un prétexte d'aller rejoindre leurs amis et leur
société. Personne ne se doutait encore des conséquences que cette
résolution pouvait avoir.

Cependant la nuit du 4 août, qui détruisit les droits féodaux sur la
motion du vicomte de Noailles, aurait dû prouver aux plus incrédules que
l'Assemblée nationale n'en resterait pas à ce commencement de
spoliation. Mon beau-père y fut ruiné, et nous ne nous sommes jamais
relevés du coup porté à notre fortune dans cette séance de nuit, qui fut
une véritable orgie d'iniquités. La terre de La Roche-Chalais, près de
Coutras, était tout entière en cens et rentes ou en moulins; elle avait
un passage de rivière, et le tout rapportait annuellement 30.000 francs,
avec la seule charge de payer un régisseur pour recevoir les grains, qui
se remettaient à jour marqué, ou que l'on pouvait payer en argent
d'après la cote du marché. Cette espèce de propriété, qui instituait
deux propriétaires pour le même fond, était fort en usage dans la partie
sud-ouest de la France. On ne décréta pas d'abord la spoliation entière,
on arrêta seulement à quel taux on pourrait se racheter. Mais, avant
l'expiration du délai fixé pour le versement de la somme due, on décida
que l'on ne payerait pas. En sorte que tout fut perdu.

Outre ces 30.000 francs de rentes de La Roche-Chalais, nous perdîmes le
passage de Cubzac, sur la Dordogne, 12.000 francs; les rentes du Bouilh,
d'Ambleville, de Tesson, de Cénevières, belle terre dans le Quercey,
dont mon beau-père fut obligé de vendre le domaine l'année suivante.
Voilà comment un trait de plume nous ruina. Depuis nous n'avons plus
vécu que d'expédients, du produit de la vente de ce qui restait, du
d'emplois dont les charges ont presque toujours été plus fortes que le
revenu qu'ils procuraient. Et c'est ainsi que nous sommes descendus
pendant de longues années, pas à pas, dans le fond de l'abîme où nous
resterons jusqu'à la fin de notre vie.

À ce moment, je ne me doutais pas encore que ma grand'mère, retirée à
Hautefontaine depuis six mois avec mon oncle l'archevêque, dût aussi me
dépouiller entièrement de sa fortune, sur laquelle j'avais toute raison
de compter. Je ne pouvais prévoir que mon oncle, qui n'avait pas été
nommé aux États-Généraux, et dont le décret spoliateur n'entamait les
revenus que de 5.000 ou 6.000 francs, qui jouissait encore de 420.000
francs de rentes sur les biens du clergé, dont il ne devait pas dépenser
le quart, dans la retraite où il vivait, dût laisser, quand il sortirait
de France l'année suivante, 1.800.000 francs de dettes, dans lesquelles
la fortune de ma grand'mère se trouva compromise.

Toutes les conséquences de la ruine qui venait de nous atteindre ne se
firent pas sentir tout d'abord. Mon beau-père, au ministère, touchait
300.000 francs de traitement, outre celui de lieutenant général et de
commandant de province. À vrai dire, il était tenu à un grand état, et,
outre les deux dîners de vingt-quatre couverts par semaine, nous avions
encore deux beaux et élégants soupers où j'invitais vingt-cinq ou trente
femmes vieilles et jeunes, réunions dont nous jouissions uniquement ma
belle-sœur et moi; car, le plus souvent, mon beau-père, qui se levait de
très bonne heure, allait se coucher en sortant du conseil. Cela
n'empêchait toutefois pas ses collègues et leurs femmes de venir chez
nous.

Malgré ma jeunesse, toutes ces dames me traitaient très bien. Mme la
comtesse de Montmorin, femme du ministre des affaires étrangères, se
montrait particulièrement bonne et aimable à mon égard, et j'étais liée
avec la baronne de Beaumont, sa fille. La comtesse de Saint-Priest et
son excellent mari, ministre de la maison du roi, m'avaient adoptée
comme une vieille connaissance, se souvenant m'avoir vue en Languedoc,
dans ma première jeunesse, et même à Paris, chez mon oncle, dans mon
enfance. J'en dirai autant de l'archevêque de Bordeaux, M. de Cicé, qui
était garde des sceaux.

Mme de Saint-Priest était Grecque par sa mère. Fille du ministre de
Prusse à Constantinople et d'une dame du Fanar[90], elle n'en était
sortie que pour épouser M. de Saint-Priest, alors ambassadeur de France
auprès de la Porte. Quoique vivant dans son salon comme une dame
française, elle conservait dans son intérieur toutes les manies et
souvent le vêtement d'une Grecque, ce qui m'amusait beaucoup. Elle avait
plusieurs enfants et était de nouveau grosse au moment dont je parle.
Arrivée de Constantinople depuis un an au plus, elle avait encore tout
le charme de la nouveauté et des surprises que lui causait
l'indépendance des femmes, tant soit peu libres, de France.

Je ne voyais presque pas Mme de La Luzerne, dont le mari[91] était
ministre de la marine. Elle était fille de M. Angran d'Alleray,
lieutenant civil, et se trouvait très déplacée à Versailles, où la
noblesse de robe ne venait jamais. Il ne m'est resté aucun souvenir de
cette maison, si ce n'est que c'étaient des gens très respectables et
généralement estimés.

Mme Necker, femme du contrôleur général, ou, pour mieux dire, du premier
ministre, tenait un état à peu près semblable au nôtre. Mais, comme elle
ne sortait presque pas, elle recevait tous les jours à souper des
députés, des savants, mêlés aux admirateurs de sa fille, qui tenait
bureau d'esprit dans le salon de sa mère et était alors dans toute la
fougue de sa jeunesse, menant de front la politique, la science,
l'esprit, l'intrigue et l'amour. Mme de Staël vivait chez son père, au
contrôle général, à Versailles, et ne faisait sa cour que le mardi, jour
de l'audience des ambassadeurs. Elle était alors plus que liée avec
Alexandre de Lameth, encore ami de mon mari à cette époque. Cette
amitié, qui datait de leur jeunesse, m'inquiétait. J'avais une très
mauvaise opinion de la moralité de ce jeune homme; je craignais surtout
son ascendant en politique. Ma belle-sœur partageait mon sentiment à
l'égard de son beau-frère, et, lorsque, quelques mois plus tard, mon
mari se sépara ouvertement de lui et de son frère Charles, nous en fûmes
charmées.

N'ayant jamais eu la moindre prétention à l'esprit, je me bornais à user
avec prudence du bon sens dont la Providence m'avait douée. J'étais sur
le pied de relations intimes avec Mme de Staël, mais elles n'allaient
pas jusqu'à la confidence. Mon mari, en qui elle avait assez de
confiance pour lui tout dire, m'avait donné les plus grands détails sur
sa vie. J'en fis mon profit en me tenant en familiarité avec elle, mais
non pas en amitié.

Nous avions quelquefois des conversations qui seraient amusantes à
rappeler. Elle ne pouvait pas comprendre que je ne fusse pas
enthousiasmée de ma figure, de mon teint, de ma taille, et quand je lui
avouais que je n'attachais pas à ces avantages personnels plus de prix
qu'ils n'en méritent, puisqu'ils passeraient avec l'âge, elle s'écriait
naïvement que, si elle les avait possédés, elle aurait voulu bouleverser
le monde. Son grand et singulier plaisir était de supposer des
circonstances qui semblaient encore fabuleuses alors, puis de me
demander: «Feriez-vous telle ou telle chose?» Et comme, dans mes
réponses, je me montrais toujours disposée à mettre en pratique, avec
joie, les idées de dévouement, de sacrifice, d'abnégation et de courage
que sa riche imagination lui inspirait, elle affirmait que j'avais une
raison romantique. Ce qu'elle concevait le moins, c'est que ce fût pour
son mari que l'on se sentît disposée à tous les sacrifices possibles, et
elle ne pouvait le comprendre qu'en disant: «Apparemment que vous
l'aimez comme votre amant.»

C'était un singulier mélange que cette femme-là, et j'ai souvent cherché
à m'expliquer l'alliance de ses qualités et de ses vices. Mais le mot
_vice_ est trop sévère. Ses grandes qualités étaient seulement ternies
par des passions auxquelles elle s'abandonnait d'autant plus facilement
qu'elle éprouvait toujours une sorte d'agréable surprise, lorsqu'un
homme recherchait auprès d'elle des jouissances dont sa figure
disgraciée semblait devoir bannir à jamais l'espoir. Aussi, j'ai tout
lieu de penser qu'elle se livrait sans combat au premier homme qui se
montrait plus sensible à la beauté de ses bras qu'aux charmes de son
esprit. Et cependant on aurait tort de croire que je la considérasse
comme une véritable dévergondée, car malgré tout elle exigeait une
certaine délicatesse de sentiment, et elle a été susceptible de
passions, très vives et très dévouées tant qu'elles duraient. C'est
ainsi qu'elle a aimé passionnément M. de Narbonne, qui l'a abandonnée,
autant qu'il m'en souvient, d'une manière indigne.


II

Les gardes nationales s'organisèrent dans tout le royaume à l'instar de
celle de Paris, dont M. de La Fayette était le généralissime. Le roi
lui-même désira que celle de Versailles se formât et que tous les commis
et employés des ministères y entrassent, espérait que l'esprit en
deviendrait meilleur, et que toutes ces personnes, dont l'existence
dépendait de la cour, se montreraient disposées à ne pas l'abandonner.
On fit un mauvais choix pour la commander. Le comte d'Estaing, qui avait
acquis une sorte de réputation qu'il était loin de mériter, fut appelé à
sa tête. Je savais par mon père ce qu'il fallait en penser. M. Dillon
avait servi sous ses ordres au commencement de la guerre d'Amérique et
avait eu les preuves les plus positives que M. d'Estaing manquait, non
seulement d'habileté, mais aussi de courage. Cependant, à son retour, on
le combla de faveurs, tandis que mon père, auquel il devait son premier
succès, puisque ce fut le régiment de Dillon qui prit la Grenade, n'eut,
après la guerre, que des dégoûts et des passe-droits. C'est grâce aux
sollicitations de la reine que M. d'Estaing fut nommé commandant en chef
de la garde nationale de Versailles. Mais mon beau-père, espérant qu'on
pourrait conserver de l'ascendant sur cette troupe, ce qu'il désirait,
désigna son fils pour en être le commandant en second. Cela équivalait à
en avoir le commandement réel, car M. d'Estaing, dont la morgue et la
hauteur répugnaient à se mêler à cette troupe de bourgeois, ne s'en
occupait jamais que les jours où il ne pouvait s'en dispenser. Aussi
n'eut-il aucune part à l'organisation, ni à la nomination des officiers.
Berthier, depuis prince de Wagram, officier d'état-major très distingué,
en fut nommé major[92]. C'était un brave homme, qui avait du talent
comme organisateur; mais la faiblesse de son caractère le laissa en
butte à toutes les intrigues. Il proposa, comme officiers, des marchands
de Versailles déjà enrôlés dans le parti révolutionnaire et qui semèrent
la discorde dans la troupe.

On commençait déjà, avant la fin d'août, à découvrir des menées
coupables pour faire naître une disette dans les subsistances, et
plusieurs agents furent surpris et arrêtés. Deux d'entre eux furent
jugés et condamnés, sur leurs propres aveux, à être pendus. Le jour de
l'exécution, le peuple s'assembla sur la place. La maréchaussée,
insuffisante pour maintenir l'ordre et empêcher que la populace ne
délivrât les condamnés, crut prudent de les faire rentrer dans la
prison, et l'exécution fut remise au lendemain. Le peuple brisa la
potence et pilla les boulangers, qu'on accusa d'avoir dénoncé ceux qui
avaient voulu les séduire. Cependant, force devait rester à la loi, et
le jour désigné pour l'exécution des condamnés, M. de La Tour du Pin, à
défaut de M. d'Estaing, qui n'avait pas voulu se rendre à Versailles,
assembla la garde nationale et lui ordonna de prêter main-forte pour
l'exécution des coupables. De violents murmures s'élevèrent, mais sa
fermeté inébranlable en imposa. Sur sa déclaration aux gardes que tous
ceux qui refuseraient de marcher seraient à l'instant rayés des
contrôles, et que lui-même allait se mettre à leur tête, ils n'osèrent
pas résister. Le peuple ainsi averti que le chef de la garde nationale
n'était pas homme à se laisser épouvanter par des clameurs, ne s'opposa
plus à l'exécution. Les hommes furent pendus, et la garde nationale crut
avoir fait une campagne appelée à la couvrir de gloire. M. de La Tour du
Pin, qui n'avait jamais fait office d'exécuteur des hautes œuvres,
revint chez lui très affecté du triste spectacle dont il venait d'être
témoin.

Le jour de la Saint-Louis, il était d'usage que les échevins et les
officiers de la ville de Paris vinssent souhaiter la bonne fête au roi.
Cette année, la garde nationale voulut aussi être admise à cette
distinction, et le généralissime, M. de La Fayette, se rendit à
Versailles avec tout son état-major, en même temps que M. Bailly, maire
de Paris, et toute la municipalité. Les poissardes vinrent aussi, comme
c'était la coutume, porter un bouquet au roi. La reine les reçut, les
uns et les autres, en cérémonie, dans le salon vert, attenant à sa
chambre à coucher. L'étiquette de ces sortes de réceptions fut suivie
comme à l'ordinaire. La reine était en robe ordinaire, très parée et
couverte de diamants. Elle était assise sur un grand fauteuil à dos,
avec une sorte de petit tabouret sous ses pieds. À droite et à gauche,
quelques duchesses étaient en grand habit sur des tabourets, et
derrière, toute la maison, femmes et hommes.

Je m'étais placée assez en avant pour voir et entendre. L'huissier
annonça: «La ville de Paris!» La reine s'attendait à ce que le maire mît
un genou en terre, comme il l'eût fait les années précédentes; mais M.
Bailly, en entrant, ne fit qu'une très profonde révérence, à laquelle la
reine répondit par un signe de tête qui n'était pas assez aimable. Il
prononça un petit discours fort bien écrit, où il parla de dévouement,
d'attachement, et aussi un peu des craintes du peuple sur le défaut de
subsistances dont on était tous les jours menacé.

M. de La Fayette s'avança ensuite et présenta son état-major de la garde
nationale. La reine rougit, et je vis que son émotion était extrême.
Elle balbutia quelques mots d'une voix tremblante et leur fit le signe
de tête qui les congédiait. Ils s'en allèrent fort mécontents d'elle,
comme je le sus depuis, car cette malheureuse princesse ne mesurait
jamais l'importance de la circonstance où elle se trouvait; elle se
laissait aller au mouvement qu'elle éprouvait sans en calculer la
conséquence. Ces officiers de la garde nationale, qu'un mot gracieux eût
gagnés, se retirèrent de mauvaise humeur et répandirent leur
mécontentement dans Paris, ce qui augmenta la malveillance que l'on
attisait contre la reine, et dont le duc d'Orléans était le premier
auteur.

Les poissardes aussi furent mal accueillies et résolurent de s'en
venger.

La garde nationale de Versailles, comme toutes celles du royaume, voulut
avoir des drapeaux, et il fut décidé qu'on les bénirait solennellement à
Notre-Dame-de-Versailles. Une députation des principaux officiers, avec
M. d'Estaing à leur tête, vint me demander de quêter à la cérémonie de
cette bénédiction. Il avait été convenu que je me rendrais gracieusement
à leurs vœux. Mais ma gravité faillit succomber, au milieu de mon
compliment d'acceptation, lorsque j'aperçus, derrière M. d'Estaing, le
garçon du château, armé jusqu'aux dents, Simon, qui avait soin de
l'appartement de ma tante et qui nous avait fait bien souvent à souper.
Ces disparates étaient encore nouvelles et ne paraissaient que
plaisantes aux jeunes personnes. Si l'on m'avait dit que le modeste
major de la garde nationale, Berthier, dont le père était intendant du
département de la guerre, serait prince souverain de Neufchâtel et qu'il
épouserait une princesse d'Allemagne, j'aurais ri d'une semblable fable;
mais nous en avons vu bien d'autres plus singulières!

J'allai donc à cette cérémonie très brillante et très solennelle, où se
trouvaient des députations de tous les corps militaires présents à
Versailles. Combien je fis de réflexions, pendant cette grand'messe qui
fut fort longue, sur la marche des événements! Quatorze mois à peine
auparavant, j'avais quêté, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle de
Versailles, à un chapitre des cordons bleus, devant le roi et tous les
princes du sang, dont plusieurs avaient déjà quitté la France.

Au-devant de moi s'avança, pour me donner la main, un beau jeune homme
qui m'était inconnu, fort confus de son rôle; peut-être était-ce bien,
comme Simon, un garçon du château ou quelque marchand de Versailles. Je
ne m'informai pas de son nom. La quête, dont le curé et ses pauvres se
montrèrent très satisfaits, fut bonne. Je n'en demandai pas davantage.
Mes idées aristocratiques étaient bien un peu dérangées par cette sorte
de rôle, que l'on me faisait jouer. Mais mon beau-père l'avait voulu et
le roi l'avait désiré. Cela suffisait pour que j'acceptasse la chose de
bonne grâce. J'avais revêtu une jolie toilette qui me valut beaucoup de
compliments, et il nous fallut encore donner à dîner à l'état-major de
cette garde de Versailles, que je ne pouvais souffrir par une sorte de
pressentiment.

Enfin l'été s'avançait. Je commençais une grossesse qui semblait devoir
être heureuse. Je me portais bien, et comme mon beau-père avait douze
chevaux de carrosse dont il ne faisait pas usage, nous nous en servions,
ma belle-sœur et moi, pour nous promener dans les beaux bois qui
entourent Versailles.

On parlait tous les jours de petites émeutes dans Paris à l'occasion des
subsistances, qui devenaient de plus en plus rares, sans que personne
pût assigner de raison à cette disette. Elle était certainement causée
par les menées des révolutionnaires.

La cour, atteinte d'un prodigieux aveuglement, ne prévoyait aucun
événement funeste. La garde nationale de Paris ne se conduisait pas mal.
Le régiment des gardes françaises, moins les officiers, en avait formé
le noyau et avait, pour ainsi dire, inoculé aux bourgeois qui étaient
entrés dans sa composition quelques habitudes militaires. Les sergents
et les caporaux des gardes françaises, appelés aux emplois d'officiers,
en avaient été les instructeurs, et cette garde fut tout de suite
constituée. M. de La Fayette se pavanait sur son cheval blanc, et ne se
doutait pas, dans sa niaiserie, que le duc d'Orléans conspirait et
rêvait de monter sur le trône. C'est une absurde injustice de croire que
M. de La Fayette ait été l'auteur des affaires des 5 et 6 octobre 1789.
Il croyait régner à Paris, et son règne cessa le jour où le roi et
l'Assemblée y vinrent résider. On le chargea alors d'une responsabilité
qu'il ne désirait pas. Il fut débordé par les révolutionnaires et
entraîné par eux malgré lui. Je relaterai plus loin mes souvenirs sur
ces journées où la faiblesse du roi fit tout le mal.


III

On avait appelé à Versailles le régiment de Flandre-Infanterie, dont le
marquis de Lusignan, député, était colonel. À la suite de la quête dont
j'ai parlé plus haut, les gardes du corps--c'était la compagnie du duc
de Gramont qui était de quartier--voulurent offrir un dîner de corps aux
officiers du régiment de Flandre et à ceux de la garde nationale. Ils
demandèrent qu'on leur prêtât à cet effet la grande salle du théâtre du
château[93], au bout de la galerie de la Chapelle. Cette salle superbe
se convertissait en salle de bal en mettant un plancher sur le parterre,
ce qui relevait au plain-pied des loges. Une magnifique décoration toute
dorée s'adaptait à la scène du théâtre et répétait la salle. Je l'avais
déjà vue lorsque les gardes du corps donnèrent un bal à la reine, à la
naissance du premier dauphin. On leur accorda la permission d'y dresser
leur table. Le dîner commença assez tard, et on illumina brillamment le
théâtre qui, d'ailleurs, aurait dû l'être de toute manière, puisqu'il
n'y avait pas de fenêtres.

Nous allâmes, ma belle-sœur et moi, vers la fin du dîner, pourvoir le
coup d'œil, qui était magnifique. On portait des santés, et mon mari,
venu à notre rencontre pour nous faire entrer dans une des loges des
premières de face, eut le temps de nous dire tout bas qu'on était fort
échauffé et que des propos inconsidérés avaient été prononcés.

Tout à coup on annonça que le roi et la reine allaient se rendre au
banquet: démarche imprudente et qui fit le plus mauvais effet. Les
souverains parurent effectivement dans la loge du milieu avec le petit
dauphin, qui avait près de cinq ans. On poussa des cris enthousiastes
de: «Vive le roi!» Je n'en ai pas entendu proférer d'autres, au
contraire de ce qu'on a prétendu. Un officier suisse s'approcha de la
loge et demanda à la reine de lui confier le dauphin pour faire le tour
de la salle. Elle y consentit, et le pauvre petit n'eut pas la moindre
peur. L'officier mit l'enfant sur la table, et il en fit le tour, très
hardiment, en souriant, et nullement effrayé des cris qu'il entendait
autour de lui. La reine n'était pas si tranquille, et quand on le lui
rendit elle l'embrassa tendrement. Nous partîmes après que le roi et la
reine se furent retirés. Comme tout le monde sortait, mon mari,
craignant la foule pour moi, vint nous rejoindre. Le soir on nous
rapporta que quelques dames qui se trouvaient dans la galerie de la
Chapelle, entre autres la duchesse de Maillé, avaient distribué des
rubans blancs de leurs chapeaux à quelques officiers. Celait une grande
étourderie, car le lendemain les mauvais journaux, dont plusieurs
existaient déjà, ne manquèrent pas de faire une description de l'orgie
de Versailles, à la suite de laquelle, ajoutaient-ils, on avait
distribué des cocardes blanches à tous les convives. J'ai vu depuis ce
conte absurde répété dans de graves histoires, et cependant cette
plaisanterie irréfléchie s'est bornée à un nœud de ruban que Mme de
Maillé, jeune étourdie de dix-neuf ans, détacha de son chapeau.


IV

Le 4 octobre, le pain manqua chez plusieurs boulangers du Paris, et il y
eut beaucoup de tumulte. Un de ces malheureux fut pendu, sur la place,
malgré les efforts de M. de La Fayette et de la garde nationale.
Cependant on ne s'alarma pas à Versailles. On crut que cette révolte
serait semblable à celles qui avaient déjà eu lieu, et que la garde
nationale, dont on se croyait sûr, suffirait pour contenir le peuple.
Plusieurs messages, venus au roi et au président de la Chambre, avaient
si bien rassuré, que le 5 octobre, à 10 heures du matin, le roi partit
pour la chasse dans les bois de Verrières, et que moi-même, après mon
déjeuner, je fus rejoindre Mme de Valence, qui s'était établie à
Versailles pour y accoucher. Nous allâmes nous promener en voiture au
jardin de Mme Elisabeth, au bout de la grande avenue. Comme nous
descendions de voiture, pour traverser la contre-allée, nous vîmes un
homme à cheval passer ventre à terre près de nous. C'était le duc de
Maillé, qui nous cria: «Paris marche ici avec du canon.» Cette nouvelle
nous effraya fort, et nous retournâmes aussitôt à Versailles, où déjà
l'alarme était donnée.

Mon mari s'était rendu à l'Assemblée sans rien savoir. On n'ignorait pas
qu'il y avait beaucoup de bruit dans Paris; mais on ne pouvait rien
apprendre de plus, puisque le peuple s'était porté aux barrières, tenait
les portes fermées et ne permettait à personne de sortir. M. de La Tour
du Pin, en cherchant dans les couloirs de la salle une personne à qui il
voulait parler, passa derrière un gros personnage qu'il ne reconnut pas
d'abord, et qui disait au prince Auguste d'Arenberg, que l'on nommait
alors le comte de La Marck: «Paris marche ici avec douze pièces de
canon.» Ce personnage était Mirabeau, alors fort lié avec le duc
d'Orléans. M. de La Tour du Pin courut chez son père, déjà en conférence
avec les autres ministres. La première chose que l'on fit, fut d'envoyer
dans toutes les directions où l'on pensait que la chasse avait pu
conduire le roi, pour l'avertir de revenir. Mon beau-père accepta les
services de plusieurs personnes venues à Versailles pour leurs affaires,
et qui s'offrirent comme aides de camp. Mon mari s'occupa d'assembler sa
garde nationale, à laquelle il était loin de se fier. On ordonna au
régiment de Flandre de prendre les armes et d'occuper la place d'Armes.
Les gardes du corps sellèrent leurs chevaux. Des courriers furent
expédiés pour appeler les Suisses de Courbevoie. À tous moments, on
envoyait sur la route pour avoir des nouvelles de ce qui se passait. On
apprenait qu'une tourbe innombrable d'hommes et beaucoup plus de femmes
marchaient sur Versailles; qu'après cette sorte d'avant-garde venait la
garde nationale de Paris avec ses canons, suivie d'une grande troupe
d'individus marchant sans ordre. Il n'était plus temps de défendre le
pont de Sèvres. La garde nationale de cette ville l'avait déjà livré aux
femmes pour aller fraterniser avec la garde de Paris. Mon beau-père
voulait que l'on envoyât le régiment de Flandre et des ouvriers pour
couper la route de Paris. Mais l'Assemblée nationale s'était déclarée en
permanence, le roi était absent, personne ne pouvait prendre
l'initiative d'une démarche hostile.

Mon beau-père, désespéré ainsi que M. de Saint-Priest, s'écriait: «Nous
allons nous laisser prendre ici et peut-être massacrer sans nous
défendre.» Pendant ce temps, le rappel battait pour rassembler la garde
nationale. Elle se réunissait sur la place d'Armes et se mettait en
bataille le dos à la grille de la cour royale. Le régiment de Flandre
avait sa gauche à la grande écurie et sa droite à la grille. Le poste de
l'intérieur de la cour royale et celui de la voûte de la Chapelle
étaient occupés par les Suisses, dont il y avait toujours un fort
détachement à Versailles. Les grilles furent partout fermées. On
barricada toutes les issues du château, et des portes qui n'avaient pas
tourné sur leurs gonds depuis Louis XIV se fermèrent pour la première
fois.

Enfin, vers 3 heures, arrivèrent au galop, par la grande avenue, le roi
et sa suite. Ce malheureux prince, au lieu de s'arrêter et d'adresser
quelque bonne parole à ce beau régiment de Flandre, devant lequel il
passa et qui criait: «Vive le roi!», ne lui dit pas un mot. Il alla
s'enfermer dans son appartement d'où il ne sortit plus. La garde
nationale de Versailles, qui faisait sa première campagne, commença à
murmurer et à dire qu'elle ne tirerait pas sur le peuple de Paris. Il
n'y avait pas de canon à Versailles.

L'avant-garde de trois à quatre cents femmes commença à arriver et à se
répandre dans l'avenue. Beaucoup entrèrent à l'Assemblée et dirent
qu'elles étaient venues chercher du pain et emmener les députés à Paris.
Un grand nombre d'entre elles, ivres et très fatiguées, s'emparèrent des
tribunes et de plusieurs des bancs dans l'intérieur de la salle. La nuit
arrivait, et plusieurs coups de fusil se firent entendre. Ils partaient
des rangs de la garde nationale et étaient dirigés sur mon mari, leur
chef, à qui elle refusait d'obéir en restant à son poste. Une balle
atteignit M. de Savonnières et lui cassa le bras au coude. Je vis
rapporter ce malheureux chez Mme de Montmorin[94], car je ne quittai pas
la fenêtre d'où j'assistais à tous ces événements. Mon mari échappa par
miracle, et, ayant constaté que sa troupe l'abandonnait, il alla prendre
place en avant des gardes du corps rangés en bataille près de la petite
écurie. Mais ils étaient si peu nombreux--ils comprenaient la compagnie
de Gramont seulement--que l'on jugea, au conseil, toute idée de défense
impossible. Sur le compte rendu fait par mon mari des mauvaises
dispositions de la garde nationale, on fut d'accord pour reconnaître
qu'elle fraterniserait avec celle de Paris dès que celle-ci paraîtrait,
et que le mieux, par conséquent, était de ne pas la rassembler de
nouveau.

À ce moment, mon beau-père et M. de Saint-Priest ouvrirent l'avis que le
roi se retirât à Rambouillet avec sa famille, et qu'il attendît là les
propositions qui lui seraient faites par les insurgés de Paris et par
l'Assemblée nationale. Le roi accepta tout d'abord ce projet. Vers 8 ou
9 heures, on appela donc la compagnie des gardes du corps dans la cour
royale, où elle pénétra par la grille de la rue de l'Orangerie[95]. Elle
passa ensuite sur la terrasse[96], traversa le petit parc[97] et gagna,
par la Ménagerie[98], la grande route de Saint-Cyr. Il ne resta de cette
troupe, à Versailles, que ce qui était nécessaire pour relever les
postes dans l'appartement du roi et dans celui de la reine. Les Suisses
et les Cent-Suisses conservèrent les leurs.

C'est alors que deux à trois cents femmes qui tournaient depuis une
heure autour des grilles, découvrirent une petite porte[99] donnant
accès à un escalier dérobé qui aboutissait, au-dessous du corps de logis
où nous demeurions, dans la cour royale[100]. Quelque affidé,
probablement, leur montra cette issue. Elles s'y précipitèrent en foule,
et renversant à l'improviste le garde suisse de faction au haut de
l'escalier, se répandirent dans la cour et entrèrent chez les quatre
ministres logés dans cette partie des bâtiments. Il en pénétra un si
grand nombre chez nous que le vestibule, les antichambres et l'escalier
en furent encombrés. Mon mari rentrait à ce moment pour nous apporter
des nouvelles, à sa sœur et à moi. Très inquiet de nous voir en si
mauvaise compagnie, il résolut de nous emmener dans le château. Ma
belle-sœur avait pris la précaution d'envoyer ses enfants chez un député
de nos amis qui logeait dans la ville. Guidées par M. de La Tour du Pin,
nous montâmes dans la galerie[101] où se trouvaient déjà réunies une
quantité de personnes habitant le château, qui, sous le coup d'une
inquiétude mortelle quant à la suite des événements, venaient dans les
appartements pour être plus près des nouvelles.

Pendant ce temps-là, le roi, toujours hésitant devant un parti à
prendre, ne voulait plus s'en aller à Rambouillet. Il consultait tout le
monde. La reine, tout aussi indécise, ne pouvait se résoudre à cette
fuite nocturne. Mon beau-père se mit aux genoux du roi pour le conjurer
de mettre sa personne et sa famille en sûreté. Les ministres seraient
restés pour traiter avec les insurgés et l'Assemblée. Mais ce bon
prince, répétant toujours: «_Je ne veux compromettre personne_», perdait
un temps précieux. À un moment, on crut qu'il allait céder, et l'ordre
fut donné de faire monter les voitures qui, attelées depuis deux heures,
attendaient à la grande écurie. On s'imaginera sans doute difficilement
que, de tous les écuyers du roi qui l'entouraient, aucun n'eut la pensée
que le peuple de Versailles pourrait s'opposer au départ de la famille
royale. Ce fut pourtant ce qui arriva. Au moment où la foule du peuple
de Paris et de Versailles, qui était rassemblée sur la place d'armes,
vit ouvrir la grille de la cour des grandes écuries, il s'éleva un cri
unanime de frayeur et de fureur: «Le roi s'en va!» En même temps on se
jette sur les voitures, on coupe les harnais, on emmène les chevaux, et
force fut de venir dire au château que le départ était impossible. Mon
beau-père et M. de Saint-Priest offrirent alors nos voitures, qui
étaient attelées hors de la grille de l'Orangerie. Mais le roi et la
reine repoussèrent cette proposition, et chacun, découragé, épouvanté,
et prévoyant les plus grands malheurs, resta dans le silence et dans
l'attente.

On se promenait de long en large, sans échanger une parole, dans cette
galerie témoin de toutes les splendeurs de la monarchie depuis Louis
XIV. La reine se tenait dans sa chambre avec Mme Elisabeth[102] et
Madame[103]. Le salon de jeu, à peine éclairé, était rempli de femmes
qui se parlaient bas, les unes assises sur les tabourets, les autres sur
les tables. Pour moi, mon agitation était si grande que je ne pouvais
rester un moment à la même place. À tout instant j'allais dans
l'œil-de-bœuf, d'où l'on voyait entrer et sortir de chez le roi, dans
l'espoir de rencontrer mon mari ou mon beau-père, et d'apprendre par eux
quelque chose de nouveau. L'attente me semblait insupportable.

Enfin, à minuit, mon mari, qui était depuis longtemps dans la cour, vint
annoncer que M. de La Fayette, arrivé devant la grille de la cour
royale[104] avec la garde nationale de Paris, demandait à parler au roi;
que la partie de cette garde, composée de l'ancien régiment des gardes,
manifestait beaucoup d'impatience et que le moindre délai pouvait avoir
de l'inconvénient et même du danger.

Le roi dit alors: «Faites monter M. de La Fayette.» M. de La Tour du Pin
fut en un instant à la grille, et M. de La Fayette, descendant de cheval
et pouvant à peine se soutenir, tant il était fatigué, monta chez le
roi, accompagné de sept à huit personnes, tout au plus, de son
état-major. Très ému, il s'adressa au roi en ces termes: «Sire, j'ai
pensé qu'il valait mieux venir ici, mourir aux pieds de Votre Majesté,
que de périr inutilement sur la place de Grève.» Ce sont ses propres
paroles. Sur quoi le roi demanda: «Que veulent-ils donc?» M. de La
Fayette répondit: «Le peuple demande du pain, et la garde désire
reprendre ses anciens postes auprès de votre Majesté.» Le roi dit: «Eh!
bien, qu'ils les reprennent.»

Ces paroles me furent répétées au moment même. Mon mari redescendit avec
M. de La Fayette, et la garde nationale de Paris, pour ainsi dire
exclusivement composée de gardes françaises, reprit sur l'heure même ses
anciens postes. C'est ainsi qu'à chaque porte extérieure où il y avait
un factionnaire suisse, on en posa un de la garde de Paris, et le reste
composa une grand'garde de plusieurs centaines d'hommes qu'on envoya
bivouaquer, comme c'était l'usage, sur la place d'Armes, dans un long
bâtiment comprenant quelques grandes salles peintes et construites en
forme de tentes.

Pendant ce temps, le peuple de Paris quittait les abords du château et
s'écoulait dans la ville et dans les cabarets. Une multitude d'individus
harassés de fatigue et mouillés jusqu'aux os, avaient cherché un refuge
dans les écuries et les remises. Les femmes qui avaient envahi les
ministères, après avoir mangé ce qu'on avait pu leur procurer, dormaient
couchées par terre dans les cuisines. Un grand nombre pleuraient,
disaient qu'on les avait fait marcher de force et qu'elles ne savaient
pas pourquoi elles étaient venues. Il paraît que les chefs féminins
s'étaient réfugiées dans la salle de l'Assemblée nationale, où elles
restèrent toute la nuit pêle-mêle avec les députés qui se relayaient
pour établir la permanence.

Je crois que M. de La Fayette, après avoir posé ses postes de garde
nationale, alla un moment à l'Assemblée, d'où il revint au château chez
Mme de Poix, logée près de la chapelle dans la galerie de ce nom. Mon
mari, avec lequel il était redescendu, l'avait quitté hors de la cour.
Quant à M. d'Estaing, il n'avait pas paru de toute la soirée, et était
resté dans le cabinet du roi, ne s'embarrassant pas plus de la garde
nationale de Versailles que s'il n'en eût pas été le commandant en chef.
M. de La Tour du Pin avait réuni le peu d'officiers de son état-major
sur lesquels il pouvait compter, parmi lesquels se trouvait le major
Berthier. Mais la plupart, à cette heure avancée, s'étaient retirés soit
chez eux, soit chez les personnes de leur connaissance..

Le roi, à qui l'on rendit compte que le calme le plus absolu régnait
dans Versailles, comme c'était effectivement vrai, congédia toutes les
personnes encore présentes dans l'œil-de-bœuf ou dans son cabinet. Les
huissiers vinrent dans la galerie dire aux dames qu'y étaient encore que
la reine était retirée. Les portes se fermèrent, les bougies
s'éteignirent, et mon mari nous reconduisit dans l'appartement de ma
tante[105], ne voulant pas nous ramener au ministère, à cause des femmes
couchées dans les antichambres et qui nous causaient un grand dégoût.

Après nous avoir mises en sûreté dans cet appartement, il redescendit
chez son père et le conjura de se coucher, disant qu'il veillerait toute
la nuit. En effet, il entra chez lui pour mettre une redingote
par-dessus son uniforme, car la nuit était froide et humide, puis,
prenant un chapeau rond, il descendit dans la cour et se mit à visiter
les postes, à parcourir les cours, les passages, le jardin, pour
s'assurer que le calme régnait bien partout. Il n'entendit pas le
moindre bruit, ni autour du château, ni dans les rues adjacentes. Les
différents postes se relevaient avec vigilance, et la garde, qui s'était
réinstallée dans la grande tente sur la place d'Armes et avait mis ses
canons en batterie devant la porte, faisait le service avec la même
régularité qu'avant le 14 juillet.

Telle est la relation exacte de ce qui se passa le 5 octobre à
Versailles. Le tort de M. de La Fayette, s'il en eut un, n'a pas été
dans cette heure de sommeil qu'il prit sur un canapé et tout habillé,
dans le salon de Mme de Poix, et qu'on lui a tant reproché, mais dans la
complète ignorance où il a été de la conspiration du duc d'Orléans, dont
les fauteurs se dirigeaient sur Versailles en même temps que lui, sans
qu'il s'en doutât. Ce misérable, prince, après avoir siégé dans
l'Assemblée, à plusieurs reprises, le 5 octobre, était reparti le soir
pour Paris, ou du moins il eut l'air d'y aller.

En effet, comme on le verra plus loin, j'acquis la certitude de sa
présence à Versailles pendant la tentative qui fut faite pour assassiner
la reine.


V

M. de La Tour du Pin, après la ronde nocturne qu'il venait de faire,
n'ayant rien entendu de nature à laisser craindre le moindre désordre,
revint au ministère[106]. Cependant, au lieu de se rendre dans son
cabinet ou dans sa chambre, donnant, ainsi que la mienne, sur la rue du
Grand-Commun[107], il resta dans la salle à manger et se mit à la
fenêtre, au grand air, de peur de s'endormir. Il est bon d'expliquer ici
que la cour des princes était alors fermée par une grille, près de
laquelle se tenait en faction un garde du corps, parce que c'était là
que commençait la garde de la personne du roi, service particulièrement
dévolu aux gardes du corps et aux Cent-Suisses. Dans l'intérieur de
cette petite cour existait un passage qui communiquait avec la cour
royale, afin d'éviter aux gardes du corps du poste installé près de la
voûte de la chapelle, dans la cour royale, au coin de la cour de marbre,
d'être obligés, lorsqu'ils allaient relever les factionnaires, de sortir
par la grille du milieu de la cour royale pour rentrer par celle de la
cour des princes. On verra tout à l'heure combien la connaissance de ce
passage était nécessaire aux assassins.

Le jour commençait à paraître. Il était plus de 6 heures, et le silence
le plus profond régnait dans la cour. M. de La Tour du Pin, appuyé sur
la fenêtre, crut entendre comme les pas de gens nombreux semblant monter
la rampe qui, de la rue de l'Orangerie[108], menait dans la grande
cour[109]. Puis quelle fut sa surprise de voir une foule de misérables
déguenillés entrer par la grille alors que celle-ci était fermée à clef.
Cette clef avait donc été livrée par trahison. Ils étaient armés de
haches et de sabres. Au même moment, mon mari entendit un coup de fusil.
Pendant le temps qu'il mit à descendre l'escalier et à se faire ouvrir
la porte du ministère, les assassins avaient tué M. de Vallori[110], le
garde au corps de faction à la grille de la cour des princes, et avaient
franchi le passage dont je viens de parler pour se diriger sur le corps
de garde de la cour royale. Une partie d'entre eux--ils n'étaient pas
deux cents--se précipita dans l'escalier de marbre, tandis que l'autre
se jette sur le garde du corps[111] de faction, que ses camarades
avaient abandonné sans défense en dehors du corps de garde, dans lequel
ils s'étaient enfermés, et que les assassins n'essayèrent pas de forcer.
Pourtant ces gardes du corps étaient là dix ou douze. Ils auraient pu
tirer, sabrer quelques-uns de ces misérables, secourir leur camarade.
Ils n'en firent rien. Aussi le malheureux factionnaire, après avoir tiré
son coup de mousqueton, dont il tua le plus rapproché de ses
assaillants, fut écharpé à l'instant par les autres. Puis, cette lâche
besogne accomplie, les envahisseurs coururent rejoindre l'autre partie
de la bande qui, à ce moment, avait forcé la garde des Cent-Suisses,
placée au haut de l'escalier de marbre. On a beaucoup blâmé ces colosses
de ne pas avoir défendu cet escalier avec leurs longues hallebardes.
Mais il est probable qu'il n'y en avait qu'un seul de garde à
l'escalier, comme de coutume, tant on était certain qu'il n'arriverait
rien, et que les fortes grilles, toutes hermétiquement fermées,
opposeraient une résistance assez longue pour qu'on pût se mettre en
défense.

La preuve que l'on n'avait pris aucune précaution extraordinaire, c'est
que les assassins, parvenus au haut de l'escalier de marbre, et conduits
certainement par quelqu'un qui connaissait le chemin à suivre,
tournèrent dans la salle des gardes de la reine, où ils tombèrent à
l'improviste sur le seul garde aposté en ce lieu. Ce garde se précipita
à la porte de la chambre à coucher, qui était fermée en dedans, et ayant
frappé à plusieurs reprises avec la crosse de son mousqueton, il cria:
«Madame, sauvez-vous, on vient vous tuer.» Puis, résolu à vendre
chèrement sa vie, il se mit le dos contre la porte; il décharge d'abord
son mousqueton, se défend ensuite avec son sabre, mais est bientôt
écharpé sur place par ces misérables qui, heureusement, n'avaient pas
d'armes à feu. Il tombe contre la porte, et son corps empêchant les
assassins de l'enfoncer, ceux-ci le poussèrent dans l'embrasure de la
fenêtre, ce qui le sauva. Abandonné là sans connaissance jusqu'après le
départ du roi pour Paris, il fut alors recueilli par des amis. Ce brave,
nommé Sainte-Marie[112], vivait encore à la Restauration.

Pendant ce temps, nous dormions, ma belle-sœur et moi, dans une chambre
de l'appartement de ma tante, Mme d'Hénin. Ma fatigue était très grande,
et ma belle-sœur eut de la peine à me réveiller pour me dire qu'elle
croyait entendre du bruit au dehors et pour me prier d'aller écouter à
la fenêtre, qui donnait sur les plombs, d'où il provenait. Je me
secouai, car j'étais très endormie, puis étant montée sur la fenêtre, je
m'avançai sur le plomb, dont la saillie trop grande m'empêchait de voir
la rue[113], et j'entendis distinctement un nombre de voix qui criaient:
«À mort! à mort! tue les gardes du corps!» Mon saisissement fut extrême.
Comme je ne m'étais déshabillée, non plus que ma belle-sœur, nous nous
précipitâmes toutes deux dans la chambre de ma tante, qui donnait sur le
parc[114], et d'où elle ne pouvait rien entendre. Sa frayeur fut égale à
la nôtre. Aussitôt nous appelâmes ses gens. Avant qu'ils ne soient
réveillés, nous voyons accourir ma bonne et dévouée Marguerite, pâle
comme la mort, qui, se laissant tomber sur la première chaise à sa
portée, s'écrie: «Ah! mon Dieu! nous allons tous être massacrés.» Cette
exclamation fut loin de nous rassurer. La pauvre femme était tellement
hors d'haleine qu'elle pouvait à peine parler. Au bout d'un instant,
cependant, elle nous dit «qu'elle était sortie de ma chambre, au
ministère, dans l'intention de venir me retrouver afin de savoir si je
n'avais pas besoin de ses services, mon mari lui ayant dit la veille que
je resterais dans le château; qu'en descendant les marches du perron,
elle avait découvert une troupe nombreuse de gens, de la lie du peuple,
dont un[115], avec une longue barbe--connu comme un modèle de
l'Académie--était occupé à couper la tête d'un garde du corps[116] qu'on
venait de massacrer; qu'en passant devant la grille de la rue de
l'Orangerie[117], elle avait vu arriver un _monsieur_, en bottes très
crottées et un fouet à la main, qui n'était autre que le duc d'Orléans,
qu'elle connaissait parfaitement pour l'avoir vu bien souvent; que,
d'ailleurs, les misérables qui l'entouraient témoignaient leur joie de
le voir en criant: «Vive notre roi d'Orléans!», tandis qu'il leur
faisait signe, avec la main, de se taire. Ma bonne Marguerite ajoutait
«qu'à la pensée que son tablier blanc et sa robe très propre, au milieu
de cette canaille, pouvaient la faire remarquer, elle s'était enfuie en
enjambant le corps d'un garde[118] tombé en travers de la grille de la
cour des princes».

À peine finissait-elle cet émotionnant récit, que mon mari arriva. Il
nous raconta qu'en voyant les assassins pénétrer dans la cour royale, il
avait aussitôt couru à la grand'garde, sur la place d'Armes, pour faire
battre le rappel. Nous apprîmes également par lui que la reine avait pu
se sauver chez le roi par le petit passage, ménagé sous la salle dite de
l'Œil-de-Bœuf, qui faisait communiquer sa chambre à coucher avec celle
du roi. Il nous décida à quitter l'appartement de ma tante, trop
rapproché, à son avis, de ceux du roi et de la reine et nous conseilla
de rejoindre Mme de Simiane, chez une de ses anciennes femmes de
chambre, qui demeurait près de l'Orangerie. M. l'abbé de Damas vint nous
chercher et nous y conduisit. Je m'en allai, désespérée, inquiète de
tous les dangers qui menaçaient mon mari. Il fallut qu'il m'ordonnât de
me rendre chez cette femme, en me promettant de me tenir au courant de
ce qui lui arriverait.

Au bout de deux heures, qui me parurent des siècles, tenant sa parole,
il m'envoya son valet de chambre pour m'apprendre que l'on emmenait le
roi et la reine à Paris, que les ministres, les administrations et
l'Assemblée nationale quittaient Versailles, où lui-même avait ordre de
rester pour empêcher le pillage du château, après le départ du roi;
qu'on lui laissait dans ce but un bataillon suisse, la garde nationale
de Versailles, dont le commandant en chef, M. d'Estaing, avait donné sa
démission, et un bataillon de la garde nationale de Paris. Pour
l'instant, il me défendait absolument de sortir de mon asile. J'y restai
seule pondant plusieurs heures, ma tante s'étant rendue chez Mme de
Poix, qui partait aussi pour Paris, et ma belle-sœur m'ayant quittée
pour aller chercher ses enfants et retrouver son mari. Il venait
d'arriver d'Hénencourt et voulait la faire partir tout de suite pour la
campagne. Je ne crois pas avoir passé de ma vie, ou du moins je n'avais
pas encore passé, des heures aussi cruelles que celles de cette matinée.
Les cris de mort par lesquels j'avais été réveillée résonnaient toujours
à mes oreilles. Le moindre bruit me faisait frémir. Mon imagination
suscitait tous les dangers que mon mari pouvait courir. Ma bonne
Marguerite elle-même me manquait pour me donner du courage. Elle était
retournée au ministère pour aider mes gens à emballer nos effets, qui
allaient partir pour Paris dans les fourgons de mon beau-père.

Je ne savais rien de Mme de Valence, sinon que la veille au soir elle
était en mal d'enfant. Aucun danger cependant ne devait la menacer, car
elle habitait aux écuries d'Orléans, dont la livrée était une
sauvegarde. Mais quelles frayeurs pouvait-elle avoir eues dans un pareil
moment! Mes pressentiments ne me trompaient pas. Un, garde du corps
avait été massacré sous sa fenêtre, celle d'un entresol fort bas; son
saisissement avait été tel que ses douleurs cessèrent, comme si elle
n'eût jamais dû accoucher. Elle se dirigea sur Paris en passant par
Marly, et accoucha trois jours après seulement de sa fille Rosamonde,
depuis Mme Gérard.

Vers 3 heures, Mme d'Hénin revint me chercher et m'annonça que le triste
cortège était parti pour Paris, la voiture du roi précédée des têtes des
gardes du corps que leurs assassins portaient au bout d'une pique. Les
gardes nationaux de Paris, entourant la voiture, et ayant échangé leurs
chapeaux et leurs baudriers avec ceux des gardes du corps et des
Suisses, marchaient pêle-mêle avec les femmes et le peuple. Cette
horrible mascarade alla au petit pas jusqu'aux Tuileries, suivie de tout
ce qu'on avait pu trouver de véhicules pour transporter l'Assemblée
nationale.

Cependant, en montant en Voiture, Louis XVI avait dit à M. de La Tour du
Pin: «Vous restez maître ici. Tâchez de me sauver mon pauvre
Versailles.» Cette injonction représentait un ordre auquel il était
fermement résolu d'obéir. Il se concerta avec le commandant du bataillon
du garde nationale de Paris qu'on lui avait laissé, homme très déterminé
et qui montra la meilleure volonté... c'était Santerre!

Je quittai mon asile avec ma tante et revins au ministère. Une affreuse
solitude régnait déjà à Versailles. On n'entendait d'autre bruit dans le
château que celui des portes, des volets, des contrevents que l'on
fermait et qui ne l'avaient plus été depuis Louis XIV. Mon mari
disposait toutes choses pour la défense du château, persuadé que, la
nuit venue, les figures étrangères et sinistres que l'on voyait errer
dans les rues et dans les cours, jusque-là encore ouvertes, se
réuniraient pour livrer le château au pillage. Effrayé pour moi du
désordre qu'il prévoyait, il exigea que je partisse avec ma tante.

Nous ne voulions pas aller à Paris, dans la crainte qu'on n'en fermât
les portes et que je ne me trouvasse séparée de mon mari sans pouvoir le
rejoindre. Mon désir eût été de rester à Versailles. Près de lui je
n'avais peur de rien. Mais il se préoccupait des conséquences funestes
que pourraient avoir pour mon état de grossesse de nouvelles frayeurs
semblables à celles que je venais d'éprouver. Ma présence paralyserait,
disait-il, les efforts qu'il était de son devoir de faire pour répondre
à la confiance du roi. Enfin il me décida à partir pour Saint-Germain et
à aller attendre les événements dans l'appartement de M. de Lally, au
château. C'était celui de ma famille, que ma grand'tante, Mme Dillon,
lui avait laissé tout meublé.

Nous fîmes la route dans une mauvaise cariole, ma tante et moi,
accompagnées d'une femme de chambre originaire de Saint-Germain. Les
chevaux et les voitures de mon beau-père étaient partis pour Paris, et
on n'aurait pas trouvé, pour quelque somme que ce fût, un moyen de
transport à Versailles. Le trajet dura trois longues heures. Les cahots
du pavé de la route, plus les 180 marches que je dus gravir pour arriver
au logement où la vieille concierge fut bien surprise de me voir,
achevèrent de m'épuiser. Je me trouvai très mal et, avant la fin de la
nuit, tous les symptômes d'une fausse couche devinrent menaçants. Une
terrible saignée que l'on me fit empêcha cet accident, mais me réduisit
à un état de faiblesse tel que je fus plusieurs mois à me rétablir.



CHAPITRE XI

I. Installation de Mme de La Tour du Pin à Paris.--M. de Lally et Mlle
Halkett.--Le ministère de la guerre à l'hôtel de Choiseul.--Indiscipline
dans l'armée.--Naissance d'Humbert-Frédéric de La Tour du Pin.--Mariage
de Charles de Noailles.--Bontés de la reine pour Mme de La Tour du
Pin.--II. La fête de la Fédération.--La garnison de Paris.--Les
députations.--Enthousiasme de la population parisienne.--La composition
de la garde nationale.--M. de La Fayette.--L'évêque d'Autun.--La
messe.--Le spectacle que présente le Champ-de-Mars.--La famille
royale.--III. Excursion en Suisse.--Pauline de Pully.--Une aventure à
Dole.--Chez M. de Malet, commandant de la garde nationale de cette
ville.--La commune de Dôle.--Quatre jours de captivité.--Intervention
des officiers de Royal-Étranger.--Le départ de Dôle.--Le lac de
Genève.--IV. Révolte de la garnison de Nancy.--M. de La Tour du Pin
envoyé en parlementaire.--M. de Malseigne, commandant de la ville,
s'échappe.--Répression de la révolte.--Danger couru par M. de La Tour du
Pin.--Conséquences de l'émigration des officiers.--V. Séjour à
Lausanne.--Les Pâquis.--L'auberge de Sécheron.--Retour à Paris par
l'Alsace.


I

Au bout de quinze jours je partis pour Paris, où je m'installai chez ma
tante, rue de Verneuil, en attendant que l'hôtel de Choiseul, affecté au
département de la guerre, fût prêt.

Mon beau-père était provisoirement campé dans une maison qui
appartenait, je crois, aux Menus plaisirs[119], près du Louvre. J'allais
tous les jours dîner chez lui et faire les honneurs de son salon. Mais
j'étais restée d'une pâleur si effrayante, quoique je ne souffrisse pas
beaucoup, qu'à ma vue bien des gens, qui ne me connaissaient pas,
prenaient un air épouvanté. J'avais entièrement perdu l'appétit. Mon
mari et mon beau-père se désolaient de voir que l'on ne pouvait rien
trouver que je voulusse manger. Cependant j'avançais dans ma grossesse,
qui ne paraissait pas et que tout le monde me contestait.

Ma tante avait décidée M. de Lally, sur qui elle exerçait un empire
absolu, à abandonner l'Assemblée nationale après la Révolution du 6
octobre. Elle le força également à quitter la France avec M. Mounier.
Tous deux se retirèrent en Suisse. Ce fut une très fausse mesure;
c'était déserter son poste au moment du combat, et quoique leurs deux
voix de plus n'eussent probablement rien empêché des événements qui
suivirent, ils ont dû se reprocher l'un et l'autre d'avoir, cédé à un
mouvement qu'on pouvait soupçonner avoir été inspiré par la crainte.
Quoi qu'il en soit, elle suivit M. de Lally en Suisse, et c'est à cette
époque qu'elle le détermina à épouser son ancienne maîtresse, Mlle
Halkett, nièce de lord Loughborough, alors grand chancelier en
Angleterre. Ce fut uniquement dans le but de reconnaître la fille qu'il
avait eue de cette femme plusieurs années auparavant qu'il se décida à
l'épouser, car il n'éprouvait pour elle ni estime, ni amour. Mais au
moment de partir de Lausanne pour rejoindre Mlle Halkett à Turin, il
tomba malade d'une affreuse petite vérole dont il faillit mourir et dont
l'habileté de M. Tissot seule le sauva. Le mariage fut donc ajourné et
ne se fit que l'année d'après.

Au commencement de l'hiver, nous allâmes nous établir à l'hôtel de
Choiseul, superbe charmant appartement, entièrement distinct de celui de
mon beau-père, avec lequel il communiquait cependant par une porte
donnant accès dans un des salons. Un joli escalier séparé ne menait que
chez moi. C'était comme une jolie maison à part, ayant vue sur des
jardins, aujourd'hui tous bâtis. Mon mari chargé par son père de
beaucoup d'affaires importantes, était très occupé. Je ne le voyais
guère qu'au déjeuner, que nous faisions tête à tête, et au dîner.

Mon beau-père cessa de donner de grands dîners quand on fut à Paris.
Mais il avait, tous les jours une table de douze à quinze personnes,
soit des députés, soit des étrangers, ou des personnages marquants. On
dînait à 4 heures. Une heure après le dîner et après s'être entretenu
dans le salon avec quelques personnes qui venaient _au café_ selon
l'usage de Versailles, mon beau-père rentrait dans son cabinet. Je
retournais alors chez moi ou je sortais pour aller dans le monde.

La reine avait rendu ses loges en arrivant à Paris, et ce mouvement de
dépit bien naturel, mais fort maladroit, avait encore plus indisposé les
Parisiens contre elle. Cette malheureuse princesse ne connaissait pas
les ménagements, ou ne voulait pas les employer. Elle témoignait
ouvertement de l'humeur à ceux dont la présence lui déplaisait. En se
laissant aller ainsi à des mouvements dont elle ne calculait pas les
conséquences, elle nuisait aux intérêts du roi. Douée d'un grand
courage, elle avait fort peu d'esprit, aucune adresse, et surtout une
défiance, toujours mal placée, envers ceux qui étaient le plus disposés
à la servir. Après le 6 octobre, ne voulant pas reconnaître que
l'affreux danger qui l'avait menacée était l'ouvrage d'un complot ourdi
par le duc d'Orléans, elle faisait peser son ressentiment sur tous les
habitants de Paris indistinctement et évitait toutes les occasions de
paraître en public.

Je regrettai beaucoup l'habitude d'aller dans les loges de la reine et,
craignant la foule, je n'assistai à aucun spectacle pendant l'hiver de
1789 à 1790. Souvent je réunissais huit ou dix personne» dans mon
appartement pour des petits soupers auxquels mon beau-père ne prenait
jamais part, car il se couchait de très bonne heure et se levait de
grand matin.

C'est pendant les premiers mois de 1790 que le parti démagogique employa
tous les moyens pour corrompre l'armée. Chaque jour, il arrivait quelque
fâcheuse nouvelle. Tel régiment avait pillé sa caisse, tel autre avait
refusé de changer de garnison. Ici les officiers avaient émigré; là une
ville envoyait un député à l'Assemblée pour demander le déplacement du
régiment qui s'y trouvait, sous prétexte que les officiers étaient
_aristocrates_ et ne fraternisaient pas avec les bourgeois. Mon pauvre
beau-père périssait sous l'accablant labeur provoqué par ces mauvaises
nouvelles. Beaucoup d'officiers partaient sans congé pour sortir de
France, et cet exemple d'indiscipline, dont les sous-officiers
profitaient, encourageait la révolte.

Le 19 mai, j'accouchai d'un garçon bien portant et qui a fait mon
bonheur pendant vingt-cinq ans. Mme d'Hénin, venue de Suisse pour mes
couches, en fut la marraine et mon beau-père le parrain. On le nomma
Humbert-Frédéric[120]. Les prêtres célébraient encore le culte sans
serment, et mon fils reçut le baptême dans la paroisse de
Saint-Eustache. On ne me permit pas de le nourrir, comme je le
souhaitais, ma santé ayant été trop éprouvée dans les premiers mois de
ma grossesse, et ma faiblesse étant encore très grande. Une bonne
nourrice venue de Villeneuve-Saint-Georges se chargea donc de lui, et
bientôt il prit un embonpoint qui lui manquait en naissant, car il
n'avait que la peau et les os.

Ma convalescence fut assez longue, ce qui m'empêcha d'assister au
mariage de Charles de Noailles, fils aîné de Mme de Poix, avec Nathalie
de Laborde, fille cadette du riche banquier. C'était une très grande
mésalliance et un mariage d'argent, que l'on cherchait à déguiser sous
l'apparence d'un mariage d'amour. Mais personne n'était dupe, et chacun
savait que les beaux yeux de Nathalie avaient été moins puissants que
les écus sonnants de la cassette de son père. M. de Laborde avait déjà
marié sa fille aînée à M. d'Escars--depuis duc de ce nom,--et il ne lui
restait plus que deux fils, les deux cadets ayant péri au commencement
de l'expédition de M. de La Pérouse[121].

Charles de Noailles était beau comme le jour. En relations de
fraternelle familiarité avec lui, il vint me montrer sa toilette de
marié un moment avant la cérémonie, en se rendant de l'hôtel de
Mouchy[122], sa résidence, à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois[123], tout
près de la rue de la Grange-Batelière, où je demeurais[124]. Cette
toilette serait trouvée fort ridicule aujourd'hui. La voici: un habit
habillé, d'une riche étoffe de soie bleu barbeau, admirablement brodé en
soie plate d'une charmante guirlande de roses; les plus belles dentelles
pour jabot et pour manchettes; coiffé avec mille boucles, l'épée au côté
et le chapeau à trois cornes. Telle était alors, pour les cérémonies, la
tenue qu'on n'avait pas encore altérée.

La cour, à Paris, se tenait toujours selon la coutume de Versailles, à
l'exception de la messe, où l'on n'alla plus dès que le décret qui
ordonnait le serment aux prêtres fut promulgué. Le dîner avait lieu
comme à Versailles. Lorsque je relevai de couches, je me rendis chez la
reine, en grand habit. Elle m'accueillit avec la plus grande obligeance.
Mme d'Hénin avait donné sa démission en partant pour la Suisse, et il
fut question de moi pour la remplacer dans son service. Mais la reine
s'y opposa. On parlait déjà de nommer mon mari ministre en Hollande, et
comme je devais naturellement l'y accompagner, la reine émit l'avis
qu'il ne valait pas la peine de commencer mon service pour l'interrompre
aussitôt, D'ailleurs, ajouta-t-elle, qui sait si je ne l'exposerais pas
encore à des dangers comme ceux du 5 octobre?»


II

Je ne me souviens plus des causes qui inspirèrent l'idée de faire
_fraterniser_, comme on disait alors, tous les corps militaires de
l'État, en envoyant à Paris le plus ancien de chaque grade, pour s'y
trouver le 14 juillet, anniversaire de la prise de la Bastille. Le
_Moniteur_ rend compte de la séance où cette résolution fut prise.

Les gardes nationales, qui s'étaient organisées dans tout le royaume
pendant l'année qui venait de s'écouler envoyèrent aussi des députations
composées de leurs officiers les plus élevés en grade et des simples
gardes les plus âgés. On commença les travaux préparatoires dès la fin
de juin.

Le Champ de Mars, en face de l'École militaire, présentait à cette
époque l'aspect d'une pelouse bien nivelée, où s'exerçaient les élèves
de l'école et où le régiment des gardes françaises manœuvrait.

Il n'y avait alors de garnison ni à Paris ni aux environs. Les gardes
françaises étaient la seule troupe qui fût dans la ville. Leur nombre se
montait, je crois, à 2.000 hommes tout au plus. Ils fournissaient un
détachement à Versailles, lequel se renouvelait toutes les semaines. À
Courbevoie était cantonné le régiment des gardes suisses, qu'on ne
voyait jamais à Paris. Les gardes du corps comprenaient quatre
compagnies. Une seule était de service à Versailles. Les autres
occupaient des villes voisines: Chartres, Beauvais, Saint-Germain.
Aucune autre troupe ne paraissait jamais ni à Versailles, ni à Paris, où
l'on ne voyait d'uniformes que ceux des sergents recruteurs de divers
régiments. Ces sergents se tenaient ordinairement soit au bas du
Pont-Neuf, soit sur le quai de la Ferraille, attendant l'occasion de
raccoler quelque jeune ouvrier mécontent ou quelque mauvais sujet dont
ils débarrassaient Paris.

Mon mari fut chargé par son père de passer en revue toutes les
députations et de s'occuper de leur logement, de leur nourriture et même
de leurs plaisirs; car tous les théâtres eurent ordres de réserver des
places gratis pour les vieux soldats et des loges pour les officiers. Un
grand nombre logèrent aux Invalides et à l'École militaire. Le peuple de
Paris s'employa avec transport aux travaux à entreprendre au Champ de
Mars. Tout fut terminé en quinze jours. Le grand cirque ou amphithéâtre
en terre qu'on y voit maintenant, fut élevé par deux cent mille
personnes de toute condition, et de tout âge, hommes et femmes. Un
spectacle aussi extraordinaire ne se reverra jamais. On commença par
tracer le cirque et à l'élever avec quatre pieds de terre prise au
milieu de l'arène. Mais cela n'ayant pas suffi, on en transporta de la
plaine de Grenelle, et des terrains, d'un relief assez élevé, compris
entre l'École militaire et les Invalides et qui furent aplanis. Des
milliers de brouettes étaient poussées par des gens de toutes qualités.
Il existait encore à Paris, plusieurs couvents de moines portant leur
habit. Aussi voyait-on des filles publiques, bien reconnaissables à leur
costume, attelées à de petits tombereaux à bras, nommés camions, avec
des capucins ou des récollets; à côté, des blanchisseuses avec des
chevaliers de Saint-Louis, et dans ce rassemblement de toutes les
classes de la société, pas le moindre désordre, pas la plus petite
dispute. Chacun était mû par une seule et même pensée de confraternité.
Tout possesseur de chevaux d'attelage les envoyait pendant quelques
heures de la journée pour transporter des terres. Il n'y avait pas un
garçon de boutique dans Paris qui ne fût au Champ de Mars. Tous les
travaux étaient suspendus, tous les ateliers vides. On travaillait
jusqu'à nuit, et à la pointe du jour l'ouvrage reprenait. Un grand
nombre des travailleurs bivouaquaient dans les allées latérales. Des
petits cabarets ambulants, des tables chargées de comestibles grossiers,
des tonneaux de vin remplissaient les grands fossés bâtis qui entourent
le Champ de Mars. Enfin, le 13 juillet au soir, nous allâmes, ma
belle-sœur, arrivée depuis peu à Paris, et moi, nous établir à l'École
militaire, dans un petit appartement qui donnait, sur le Champ de Mars,
afin d'être toutes portées le lendemain matin. Mon beau-père y avait
fait envoyer un beau repas et des vivres, pour offrir un copieux
déjeuner aux militaires qui pourraient avoir l'intention de venir nous
voir pendant la cérémonie. Cette précaution fut d'autant plus utile
qu'on avait oublié, aux Tuileries, de rien apporter pour les enfants du
roi, et, l'heure ordinaire de leur dîner étant arrivé avant la fin de
cette représentation mensongère destinée à unir à jamais le roi à son
peuple, M. le Dauphin fut fort heureux de profiter de notre collation.

Le pauvre prince avait un petit uniforme de garde national. En passant
devant un groupe d'officiers de ce corps, réunis au bas de l'escalier
pour recevoir le roi, la reine leur dit gracieusement, en montrant son
fils: «Il n'a pas encore le bonnet.»--«Non, madame, répondit l'un des
officiers, mais il en a beaucoup à son service.» Cette première garde
nationale, il est vrai, était composée de tous les éléments sages de la
population de Paris. On avait considéré que c'était le moyen d'élever
une digue contre l'esprit révolutionnaire. Tous les négociants, les gros
marchands, les banquiers, les propriétaires, les membres des hautes
classes qui n'avaient pas encore quitté la France, en faisaient partie.
Dans la société, tous les hommes au-dessous de cinquante ans y étaient
inscrits et faisaient très exactement leur service. M. de La Fayette
lui-même, que l'on a tant attaqué, ne songeait pas alors à la République
pour la France, quelles que fussent les idées qu'il avait rapportées
d'Amérique sur ce genre de gouvernement. Il désirait autant qu'aucun de
nous l'établissement d'une sage liberté et l'abolition des abus. Mais je
suis certaine qu'il n'avait pas alors la moindre pensée ni le désir de
renverser le trône et qu'il ne les a jamais eus. La haine sans bornes
que la reine lui portait et qu'elle lui témoignait chaque fois qu'elle
l'osait, l'aigrit cependant autant que le comportait son caractère doux
jusqu'à la niaiserie. Toutefois, il n'était pas faible, et sa conduite
sous l'Empire l'a bien prouvé. Il a résisté à toutes les démarches, les
offres, les cajoleries de Napoléon. La Restauration s'est montrée
injuste envers lui. Mme la Dauphine[125] avait hérité de la haine que
lui portait la reine. Elle avait accueilli tous les contes absurdes
inventés à son sujet, depuis le sommeil du 6 octobre 1789 jusqu'au
reproche d'avoir été le geôlier du roi après la fuite de la famille
royale à Varennes. Mais revenons à la fédération de 1790.

Un autel avait été élevé dans le Champ de Mars et une messe y fut
célébrée par le moins recommandable des prêtres français. L'abbé de
Périgord, depuis prince de Talleyrand, avait été nommé évêque d'Autun,
lorsque M. de Marbœuf avait passé au siège de Lyon. Quoiqu'il eût été
l'agent du clergé, ce qui assurait l'épiscopat après cinq ans d'exercice
de cette place, le roi, mécontent, à juste titre, de sa conduite
ecclésiastique, s'était refusé à lui conférer l'épiscopat. Ce prince
avait mis, à ce refus, une fermeté bien éloignée de son caractère
ordinaire, mais provoquée dans l'occasion par sa conscience religieuse.
Cependant, lorsque le comte de Talleyrand, père de l'abbé, aux
sollicitations de qui le roi avait résisté jusqu'alors, fut sur son lit
de mort et qu'il demanda cette faveur comme la dernière, le roi ne put
résister plus longtemps. Il nomma l'abbé de Périgord à l'évêché d'Autun.

Ce fut lui qui célébra la messe à la fédération de 1790. Son frère
Archambauld la servit, et quoiqu'il eût fortement nié le fait quand il
rejoignit les princes à Coblentz, je l'ai vu de mes yeux, en habit brodé
et l'épée au côté, au pied de l'autel.

Rien au monde ne peut donner l'idée de ce rassemblement. Les troupes
rangées en bon ordre au milieu de l'arène; cette multitude d'uniformes
différents se mêlant à celui de la garde nationale, brillant de
nouveauté; debout sur le talus du cirque une foule compacte, qui, au
moment d'une pluie assez abondante, déploya des milliers de parapluies
de toutes les couleurs imaginables; tout cela constituait le spectacle
le plus surprenant qu'on pût voir, et j'en jouissais des fenêtres de
l'Ecole militaire, où j'étais installée.

On avait construit, en avant dît balcon du milieu, une belle tribune
très ornée. Elle s'avançait jusqu'auprès de la coupure ménagée dans le
cirque, et rapprochait la famille royale de l'autel ainsi que des
spectateurs. L'infortunée famille royale comprenait ce jour-là le roi,
la reine, leurs deux enfants[126], Mme Elisabeth[127], Monsieur et
Madame[128]. Relevée de couches depuis deux mois seulement, j'étais
encore très faible. Je ne descendis pas sur la tribune. Je me trouvai
cependant sur le passage de la reine et, accoutumée depuis longtemps aux
impressions de son visage, je vis qu'elle se faisait grande violence
pour cacher sa mauvaise humeur, sans y parvenir néanmoins assez pour son
intérêt et pour celui du roi.


III

Vers la fin de juillet 1790, j'étais assez bien remise de mes couches.
Ma tante voulut retourner à Lausanne, et mon mari, connaissant mon désir
de voir la Suisse, me permit d'y faire un voyage de six semaines. Mme de
Valence, dont la conduite était encore exemplaire alors, se trouvait à
Sécheron, près de Genève, avec Mme de Montesson qui y passait l'été.
Elle devait faire inoculer sa fille aînée, Félicie, depuis Mme de
Celles, âgée de trois ans; son autre fille, née quelques jours après le
5 octobre, était encore trop jeune pour subir cette opération. Il fut
convenu qu'elle s'installerait dans une petite maison séparée de celle
de sa tante et que j'irais la retrouver pour y passer quelque temps avec
elle. Je consentis à ce petit voyage, laissant mon fils avec sa bonne
nourrice et Marguerite à l'hôtel de la guerre, et sans me douter qu'en
m'éloignant de Paris, j'allais éprouver une cruelle inquiétude. Ma femme
de chambre, à ce moment sur le point d'accoucher, ne m'accompagna pas.
Je n'emmenai qu'un domestique et une petite chaise de poste à brancards,
car les calèches n'étaient pas encore connues alors.

Ma tante prit avec elle une jeune cousine qui sortait du couvent,
Pauline de Pully. Sa mère, cousine germaine de ma tante et de ma
belle-mère, avait une très mauvaise conduite, et ma tante fit une chose
très utile en se chargeant de la jeune fille, qui avait quinze ans et
était très distinguée par l'esprit et par l'instruction. Elle savait
bien le latin et lisait Tacite, disait-elle avec simplicité, pendant
qu'on la coiffait. Jusque-là sa vie s'était partagée entre le couvent, à
Orléans, et un vieil oncle ecclésiastique qui habitait cette ville.
Aussi ignorait-elle tout de la vie actuelle. Elle croyait voir à
Lausanne la colonie équestre dont parle César, et si elle se réjouissait
de visiter les Alpes; c'était dans l'espoir d'y trouver encore les
traces des éléphants d'Annibal. Son peu de connaissance des choses du
temps présent, joint à beaucoup d'esprit et d'imagination, la rendait
très amusante et très originale. Assise entre ma tante et moi dans la
voiture, elle nous divertissait beaucoup, et, au second jour de notre
voyage, se croyait déjà au bout de l'Europe. L'occasion se présenta
bientôt de lui persuader qu'elle était en France, et en révolution.

Nous étions munies de tous les passeports possibles, tant pour les
autorités civiles que pour les gardes nationales et les autorités
militaires. Une imprudence de ma tante faillit néanmoins nous coûter
cher. La poste aux chevaux de Dôle se trouvait hors de la ville, sur la
route de Besançon. Nous traversâmes donc toute la ville par une rue
assez solitaire, et, sauf quelques injures lancées par des passants qui
criaient: «En voilà encore qui s'en vont, de ces chiens d'aristocrates»,
nous parvînmes à sortir de la ville sans encombre. Dans plusieurs
localités, nous avions déjà été traitées de la sorte, et nous y étions
accoutumées.

Arrivées à la poste, ma tante s'informe auprès du maître de poste si
cette route mène à Genève. Il lui répond que pour prendre la route de
cette ville, celle des Rousses, il faut retraverser la ville. Je
représente en vain à ma tante que nos passeports portent que nous devons
sortir de France par Pontarlier. Elle dit que cela importe peu et, les
chevaux attelés, donne l'ordre de rétrograder et de retraverser la ville
pour gagner la route des Rousses, sous le prétexte qu'elle avait donné
rendez-vous à M. de Lally à Genève, où elle trouverait aussi M. Mounier.

Nous voilà donc rentrées dans la ville. Mais nous ignorions qu'il
fallait traverser le marché qui se tenait sur une grande place. Obligées
d'aller au pas pour ménager la foule des paniers et des personnes, nous
sommes accueillies d'abord par des injures, puis, l'orage grossissant à
mesure que nous avancions, une voix soudain pousse l'exclamation: «C'est
la reine!» Aussitôt on nous arrête, on dételle les chevaux, on arrache
le courrier de dessus son cheval, en criant: «À la lanterne!» On ouvre
la portière et on nous ordonne de descendre, ce que nous faisons, non
sans crainte. Je me réclame du titre de fille du ministre de la guerre,
et je demande qu'on me mène chez le commandant de la place ou qu'on
aille le chercher. Ma tante dit qu'elle a une lettre de M. de La Fayette
pour le commandant de la garde nationale, M. de Malet. «Voilà sa
maison!» s'écrie une personne, et, en effet, nous voyons deux
sentinelles à une porte où flotte un vaste drapeau tricolore. Il n y
avait que deux pas à faire. J'entraînai ma tante et Pauline, et nous
entrâmes dans la maison où la foule du peuple n'osa pas nous suivre, par
respect pour le commandant populaire qui ne s'empressait pas; néanmoins,
de prendre notre défense. Nous traversons une antichambre. Personne ne
s'y trouvait. De là, nous pénétrons dans une salle à manger, garnie
d'une table bien servie, de sept à huit couverts, qu'on venait de
quitter précipitamment. Deux ou trois chaises renversées témoignaient de
la hâte des convives à s'éloigner. Une serviette tombée à terre, près
d'une porte, nous indique la route des fuyards. Ma tante se refuse à
aller plus loin, mais elle dit d'une voix forte en parlant contre cette
porte qu'elle désirait remettre une lettre de M. de La Fayette au
commandant Malet. Pas de réponse. Aucun bruit ne se fait entendre. Au
bout d'un quart d'heure, ma tante, apercevant une sonnette, s'en servit
dans l'espoir que quelqu'un paraîtrait. Repartir était hors de question,
car nous voyions, sur la place, le peuple assemblé autour de nos
voitures, sans pouvoir distinguer ce qui se passait. Pauline et moi,
nous n'avions pas déjeuné. Voyant que ma tante s'était assise résignée,
en disant «Il faut attendre», nous nous assîmes aussi, mais près de la
table, et nous nous mîmes à manger le dîner qu'on avait abandonné. Une
excellente blanquette, un morceau de pâté, des fruits admirables
assouvirent nos appétits de vingt et de quinze ans, pendant que de bon
cœur nous rions de notre aventure et de la poltronnerie du chef de la
milice nationale.

Enfin, après trois heures d'attente, et ayant aperçu par la fenêtre que
nos voitures avaient été emmenées, nous entendons marcher au-dessus de
la pièce que nous occupions, quoiqu'on n'eût pas répondu à la sonnette,
dont nous avions fait usage plusieurs fois. Bientôt nous vîmes entrer un
grave personnage, sorte de gros bourgeois, accompagne de deux ou trois
autres hommes d'un âge respectable, qui, s'adressant à ma tante, lui
demanda son nom, puis, me montrant, dit: «C'est mademoiselle votre
fille?» Elle leur répondit que j'étais la belle-fille du ministre de la
guerre, que je savais qu'il y avait un régiment de cavalerie en garnison
à Dôle, que je désirais parler à son commandant qui obtiendrait, sans
doute, du président de la commune--c'est ainsi qu'on nommait alors le
fonctionnaire depuis appelé maire--notre mise en liberté. Son
interlocuteur déclara à ce moment qu'il était lui-même le président de
la commune. Il ajouta que le peuple était fort animé, que le nom de ma
tante lui paraissait un nom supposé, que beaucoup de personnes croyaient
qu'elle était la reine, etc., etc., et cent autres sottises de ce genre.
Ma tante, constatant qu'on voulait nous retenir prisonnières, suggéra le
moyen de tirer les choses au clair, en envoyant un de ses gens en
courrier à Paris, et demanda qu'en attendant son retour nous fussions
autorisées à nous établir dans une auberge. Un des membres de la commune
qui accompagnaient le président proposa de nous prendre chez lui.
L'asile serait plus sûr qu'à l'auberge, où nous pourrions être insultées
par le peuple. Sur notre consentement, il m'offrit le bras pour me
conduire, car la pensée que les officiers pourraient peut-être se
décider à prendre ma défense lui faisait beaucoup d'impression et
peut-être de peur.

Sortant donc de la maison inhospitalière du commandant de la garde
nationale, après avoir mangé son dîner sans son assentiment, nous fûmes
conduites par notre hôte dans sa maison, où il nous logea dans des
chambres fort communes, mais très bonnes. Là vinrent nous rejoindre la
femme de chambre et nos trois domestiques. Pendant que nous écrivions à
Paris notre mésaventure, ma tante à M. de La Fayette, moi à mon mari, et
que notre cuisinier, qui courait bien à franc étrier, se préparait à
partir, on avait assemblé la commune pour fabriquer à notre messager un
passeport qui assurât sa sûreté. On libella en même temps un
procès-verbal, dans lequel «on vantait le civisme des habitants de Dôle,
qui n'avaient pas cru devoir laisser passer outre des personnes
suspectes, fortement soupçonnées d'être toutes autres que ce qu'elles
prétendaient. Un homme qui avait été à Paris assurait que la plus âgée
était la reine, la plus jeune pouvait bien être Mme Royale[129], et la
grande--c'était moi--Mme Elisabeth[130]». Ce bel arrangement était cru
de toute la ville.

Notre hôte nous engagea à ne pas tenter de sortir, ce qui équivalait à
une défense, et nous nous résignâmes à rester dans notre triste
logement, au rez-de-chaussée sur un fort petit jardin, où pénétrait à
peine le jour à midi.

Le lendemain matin, deux membres de la commune vinrent nous interroger.
Ils nous firent mille questions, visitèrent nos papiers, nos écritoires,
nos portefeuilles. Ils me demandèrent compte de tout ce que j'avais dans
la chaise de poste, pourquoi j'avais tant de _souliers neufs_, si je ne
devais passer en Suisse que six semaines, comme je l'affirmais, et cent
autres absurdités semblables qui me faisaient leur rire au nez. Enfin
j'eus la pensée de leur dire que les officiers de la ville envoyés à
Paris à la Fédération, et qui devaient être de retour à leur régiment,
ayant probablement dîné chez mon beau-père, me reconnaîtraient. Cette
idée leur parut lumineuse, et ils partirent pour aller les chercher.

Vers la fin de notre première journée de réclusion, arrivèrent donc les
officiers de Royal-Étranger, qui m'offrirent leurs services et leur
protection. Les plus jeunes étaient tous prêts à mettre le sabre au
clair pour la défense d'une femme de vingt ans, fille de leur ministre.
Les plus âgés voulaient m'emmener au quartier. Il y existait,
disaient-ils, un fort bel appartement où nous serions très bien, en
attendant le retour de notre courrier.

Je les conjurai de dissimuler leur mécontentement, les assurant que mon
beau-père m'en voudrait beaucoup si je permettais qu'ils s'engageassent
pour moi dans des démarches qui compromettraient la tranquillité
publique. Mais je ne pus empêcher que pendant toute la journée ces
officiers vinssent chez moi, les uns après les autres, et fissent si
bien qu'au bout du quatrième jour, les membres de la municipalité
trouvèrent qu'ils avaient fait une sottise en nous arrêtant et nous
donnèrent la permission de partir. Il fallut quelques heures pour
recharger nos voitures, et comme nous voulions aller, coucher à Nyon,
nous résolûmes de ne partir que le lendemain matin à 5 heures. Les
voitures, qui n'étaient pas venues à la maison où on nous avait
retenues, nous attendaient hors de la ville, et j'espérais que nous
pourrions partir à pied, incognito, à cause de l'heure matinale. Mais,
comme je mettais mon chapeau, j'entendis, dans le vestibule, le bruit de
sabres traînant sur les dalles. Tous les officiers étaient là et, bon
gré mal gré, il nous fallut accepter leur escorte jusqu'à nos voitures.
Heureusement nous ne rencontrâmes pas d'habitants. Je n'avais pas une
goutte de sang dans les veines, car quelques-uns de ces jeunes gens
étaient si animés qu'au moindre regard hostile ils auraient mis le sabre
à la main. Aussi fus-je bien soulagée, quand, après beaucoup de
remerciements et de politesses, nous nous mîmes en route pour le Jura.

Notre triomphe arriva le soir même. Le président de l'Assemblée
nationale avait écrit au maire ou président de la commune par le
courrier expédié pour le réprimander fortement sur notre arrestation. M.
de La Fayette envoyait un message au commandant de la garde nationale,
qui s'était abstenu avec tant de prudence. Mon beau-père recommandait
notre sûreté au lieutenant-colonel commandant de la place, et nous nous
félicitâmes de nous être soustraites, par une prompte fuite, aux
honneurs fort ennuyeux qu'on nous aurait rendus pour réparer une injuste
détention.

Nous arrivâmes à Nyon à minuit, après avoir passé la frontière sans
difficultés. Ma tante n'y trouva pas M. de Lally. Il était à Sécheron,
où il fut convenu que nous irions le lendemain matin. On nous mit,
Pauline et moi, dans une petite chambre, et je me réveillai à la pointe,
du jour, dans l'impatience où j'étais de voir ce beau lac dont j'avais
lu tant de descriptions. Je courus à la fenêtre, et quand ouvrant le
contrevent j'aperçus cette belle nappe d'eau éclairée par le soleil
levant, l'émotion et l'admiration que j'éprouvai ne sauraient
s'exprimer. En écrivant ces lignes, à soixante et onze ans, sur les
bords de ce même lac, après une vie si longue et si tourmentée, que de
réflexions m'inspire sa beauté, toujours la même, et combien je sens le
néant de l'existence de l'homme. Il n'y a de stable que les grandeurs de
la création, et nous, pauvres êtres, notre vie n'est que d'un moment!...
Ce moment, il faut seulement le bien employer pour l'éternité.


IV

Le lendemain nous arrivions à Sécheron où nous trouvâmes MM. de Lally et
Mounier. J'y reçus des lettres de mon mari, qui me sembla inquiet de la
révolte de plusieurs garnisons en Lorraine, en particulier de celle de
Nancy, dont faisait partie le régiment du Roi-Infanterie et celui de
Châteauvieux-Suisse. Cela n'éveilla pas alors ma sollicitude, M. Mounier
décida ma tante à faire une course à Chamonix. Nous partîmes le
lendemain et ne revînmes à Genève qu'au bout de cinq ou six jours.

De retour à Sécheron, je trouvai une lettre de mon mari qu'on me
renvoyait de Lausanne, où il croyait que j'étais avec ma tante. Il
m'annonçait son départ pour Nancy, porteur des ordres du roi à M. de
Bouillé. Leur teneur était de réunir quelques régiments français et
suisses, puis de marcher sur Nancy, où les régiments du Roi et de
Châteauvieux s'étaient enfermés après avoir pillé, leurs caisses et
arrêté M. de Malseigne, commandant de la ville. Un régiment de
cavalerie[131], appartenant à la garnison, s'était joint aux révoltés
contre lesquels on était résolu d'agir avec rigueur, à titre d'exemple,
des nouvelles me causèrent la plus vive inquiétude, et j'exprimai le
désir d'aller à Lausanne, où mes lettres étaient adressées. Ma tante,
qui partageait mon appréhension, consentit aisément à s'y rendre, et
nous partîmes avec des chevaux de louage, car il n'existait pas alors de
poste de Genève à Lausanne.

À Rolle, où nous nous arrêtâmes pour faire rafraîchir les chevaux, on
nous apprit, dans l'auberge, que M. Plantamour, de Genève, se trouvait
là et qu'il allait à Nancy. Ma tante demanda à lui parler en
particulier. Au bout d'un moment, elle rentra dans la chambre où j'étais
restée avec Pauline, et je lui trouvai l'air fort troublé, ce qui
augmenta mes anxiétés. Elle me raconta qu'on s'était battu à Nancy, mais
que les détails manquaient, que M. Plantamour se rendait dans cette
ville, porteur de la somme d'argent qui avait été pillée par le régiment
de Châteauvieux dans la caisse du corps, somme que le vieux général,
dont le régiment portait le nom, voulait remplacer de ses propres
deniers. Mais elle se garda bien de me rapporter que le bruit courait
que le fils du ministre de la Guerre avait été tué devant Nancy. La
chose lui paraissait invraisemblable. Elle pensait que si un tel malheur
était arrivé, on m'aurait envoyé un courrier. Néanmoins son agitation
était grande, et nous repartîmes pour Lausanne sans qu'elle m'eût fait
partager le tourment auquel elle était en proie. Plus tard elle m'avoua
que jamais de sa vie elle n'avait autant souffert que pendant la route
de Rolle à Lausanne.

En arrivant dans cette dernière ville, M. de Lally, qui nous avait
précédées, me remit plusieurs lettres écrites par mon mari, depuis son
retour à Paris. Il me racontait tout ce qui s'était passé à Nancy. Ces
détails sont du domaine de l'histoire. Je relaterai néanmoins ceux qui
ont rapport à M. de La Tour du Pin. Il était parti de Paris ayant reçu
du roi l'ordre d'agir avec la plus grande sévérité envers la garnison
révoltée, si, après avoir été sommée à plusieurs reprises de se
soumettre, elle persistait dans sa rébellion.

M. le marquis de Bouillé, qui avait acquis une grande réputation
militaire pendant la guerre d'Amérique, exerçait le commandement général
en Lorraine et en Alsace. On lui prescrivit d'assembler ceux des
régiments d'infanterie et de cavalerie sur lesquels il pouvait compter,
et de s'approcher de Nancy. M. de La Tour du Pin, envoyé par lui en
parlementaire dans la ville, se rendit chez M. de Malseigne, commandait
de la place, retenu prisonnier par les révoltés, ainsi que les officiers
restés fidèles à leurs devoirs. Mon mari, ayant épuisé tous les moyens
de conciliation, ressortit pour communiquer au général la mauvaise
nouvelle de la résistance obstinée des trois régiments. Ceux-ci
n'osèrent pas le retenir, soit qu'ils eussent été embarrassés de sa
personne, soit que, plus prudents, ils espérassent pouvoir obtenir plus
tard son intervention pour faire leur soumission, au cas où ils ne
seraient pas vainqueurs. M. de La Tour du Pin rejoignit M. de Bouillé à
Toul, et l'on se disposa à marcher sur Nancy. La détention de M. de
Malseigne dans cette ville donnait lieu à une vive appréhension. Je ne
me souviens plus comment il trouva le moyen de se procurer son cheval
tout sellé, sans que ses gardiens s'en aperçussent. Le fait est que
s'étant présenté à la porte, tranquillement, comme un paisible
promeneur, la sentinelle le laissa passer. Une fois dehors, il prit un
chemin de traverse qu'il connaissait et gagna la route de Nancy à
Lunéville, où se trouvait en garnison son ancien régiment de
cuirassiers. Cinq lieues de poste séparent Nancy de Lunéville. Il fit
les trois premières au petit galop, mais s'apercevant alors qu'on le
poursuivait, il mit les éperons dans le ventre de son cheval. Arrivé
près de Lunéville, la crainte lui vint d'être arrêté au passage du pont.
Découvrant à ce moment, de l'autre côté de la rivière qu'il côtoyait,
les cuirassiers sur le champ de manœuvres, il poussa son cheval dans
l'eau et traversa la rivière à la nage. Ceux qui le poursuivaient
n'osèrent pas en faire autant et s'en retournèrent fort confus à Nancy.

M. de Bouillé, débarrassé de la crainte de compromettre la vie de M. de
Malseigne, marcha le lendemain sur Nancy. Un régiment
suisse--Salis-Samade--formait l'avant-garde. En approchant de la porte,
constituée par un simple arc avec une grille, la troupe de tête aperçut
une compagnie du régiment du Roi qui gardait une pièce de canon placée
au milieu de la porte. En avant se tenait un jeune officier criant aux
siens: «Ne tirez pas», et faisant signe qu'il voulait parler. M. de La
Tour du Pin s'avança. Mais, au même instant, les soldats insurgés
tirèrent, et les canonniers mirent le feu à leur pièce, chargée à
mitraille. La décharge, en prenant la colonne du régiment suisse dans sa
longueur, tua beaucoup de monde, principalement des officiers qui se
trouvaient presque tous en avant. M. de La Tour du Pin eut son cheval
tué et fit une chute terrible. Tout d'abord on le crut mort, jusqu'au
moment où son valet de chambre, qui était là en amateur, l'eut rejoint
dans le champ où son cheval l'avait emporté avant de tomber. Pendant ce
temps, le reste de la colonne forçait la porte et entrait dans la ville.
Le jeune officier, M. Desilles, qui cherchait à empêcher les mutinés de
tirer, fut criblé de coups par la décharge des siens. Il resta sur
place, atteint de dix-sept blessures. Cependant il ne mourut que six
semaines après, des suites d'une seule de ces blessures, dont on n'avait
pu extraire la balle.

Le régiment de Châteauvieux, soumis, demanda à se faire justice
lui-même, ainsi qu'il était spécifié dans les capitulations des
régiments suisses. Un conseil de guerre, composé d'officiers de trois de
ces corps, se tint en plein air le lendemain de l'affaire, et vingt-sept
des plus mutins furent condamnés et exécutés sans désemparer. Les deux
régiments français furent cassés et disséminés dans d'autres corps.
Quelques-uns des soldats révoltés furent fusillés, un plus grand nombre
envoyés aux galères, et tout cela n'arrêta pas le mouvement
insurrectionnel des troupes. L'armée fut perdue pour la royauté le jour
où la pensée de l'émigration entra dans la tête des officiers, et
lorsqu'ils crurent pouvoir, sans déshonneur, abandonner leurs drapeaux
au lieu de faire tête à l'orage. Les sous-officiers se trouvèrent là
tout prêts à prendre leurs places, et ainsi se constitua le noyau de
l'armée qui a conquis l'Europe.

Mon mari, aussitôt que la garnison de Nancy eut mis bas les armes,
revint en porter la nouvelle à Paris. Son père le mena tout crotté chez
le roi, et on dérogea, pour cette fois-là, à l'étiquette qui défendait
aux uniformes de se montrer à la cour.


V

Pendant ces événements, j'étais à Lausanne, où je passai quinze jours en
m'amusant beaucoup. Plusieurs de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,
trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes
vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup
d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette
petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et
je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
était pour moi comme une jeune sœur, et nous étions souvent coiffées et
mises de même.

Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à
Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les
meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,
ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de
Courteilles.

Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les
régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus
grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux
efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de
France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les
officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient
des officiers jeunes gens, après avoir accompagné M. le comte d'Artois à
Turin, déjà ennuyés du Piémont, étaient venus en Suisse. Parmi eux,
Archambauld de Périgord, passé subitement du pied de l'autel de la
Fédération à l'émigration; le prince de Léon, depuis duc de Rohan; MM.
de Courtivron. Les uns et les autres ayant apporté les airs et
l'impertinence de la haute société de Paris au milieu des mœurs suisses,
à cette époque bien plus simples qu'elles ne le sont actuellement; se
moquant de tout, toujours surpris qu'il existât autre chose au monde
qu'eux et leurs manières; disant «ces gens-là» en parlant des habitants
du pays qui leur offrait un sûr et honorable asile; persuadés qu'on
était trop heureux de les accueillir, et prenant en pitié ceux qui ne
s'empressaient pas de les imiter.

J'espère que personnellement je n'étais pas aussi ridicule, sans
pourtant pouvoir affirmer de n'être pas tombée parfois dans les mêmes
travers, qui étaient en somme ceux des personnes que je connaissais et
avec lesquelles je passais ma vie.

Heureusement je ne restai que trois ou quatre semaines à Genève ou, pour
mieux dire, aux Pâquis. Mon mari vint me chercher et me ramena à Paris.
Comme il était pressé et qu'il voulait passer par l'Alsace pour y
rencontrer M. de Bouillé, nous quittâmes Genève et traversâmes la
Suisse, en partant de grand matin, afin d'avoir quelques heures de jour
pour visiter Berne, Soleure et Bâle.

M. de Bouillé vint au-devant de nous entre Huningue et Neuf-Brisach, et
j'attendis patiemment dans la voiture pendant que mon mari s'entretenait
avec lui en se promenant sur la route. Après une matinée consacrée à
Strasbourg, nous allâmes coucher à Saverne, et de là à Nancy. En
parcourant cette ville au clair de lune, nous passâmes devant le logis
du malheureux M. Desilles, qui était mourant. On avait placé une
sentinelle à la porte pour empêcher qu'on parlât sous sa fenêtre.
Quelques jours après il succombait. Nous fîmes, sans nous arrêter, le
trajet de Nancy à Paris, où je retrouvai mon cher enfant très bien
portant et très embelli. Il avait une excellente nourrice, et ma bonne
Marguerite veillait sur celle-ci et sur l'enfant avec une sollicitude
incomparable, qui ne s'est jamais démentie chez cette brave fille.



CHAPITRE XII

I. Séjour à Paris.--Madame de Noailles.--Les émigrés.--M. de La Tour du
Pin père quitte le ministère de la Guerre.--Son fils refuse ce poste et
est nommé ministre plénipotentiaire en Hollande.--Installation rue de
Varenne.--Les Lameth font envahir l'hôtel de Castries.--Le duel de
Barnave et de Cazalès.--À Hénencourt.--La fuite de Varennes.--Mémoire de
M. de La Tour du Pin pour engager le roi à refuser la Constitution.--II.
Départ pour la Hollande.--La famille des Lameth.--Le mariage de
Malo.--La cocarde orange.--La famille Fagel.--Vie de plaisirs à la
Haye.--Rappel de M. de La Tour du Pin par Dumouriez.--III. M. de Maulde
lui succède.--Son secrétaire, frère de Fouquier-Tinville.--Une vente de
meubles.--Le prince de Starhemberg.--Nouvelle de la bataille de
Jemappes.--L'archiduchesse Marie-Christine quitte clandestinement
Bruxelles.--L'effroi et la fuite des émigrés réfugiés dans cette
ville.--IV. Décret contre les émigrés.--Fuite de MM. de la Fayette,
Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg.--Le ministre des États-Unis
à la Haye, Short.--Mme de La Fayette à Olmutz.--Serment de fidélité au
roi d'Arthur Dillon.--V. Rentrée en France de Mme de La Tour du Pin.--M.
Schnetz.--À Anvers.--Une ville livrée à la soldatesque.--Accoutrement de
l'armée française devant Anvers.--Une vexation de M. de Moreton de
Chabrillan à Bruxelles.--Un déjeuner imprévu.--La nuit à Mons.--Édouard,
le nègre du duc d'Orléans, et son escadron.--Fidélité de Zamore.


I

Je repris ma vie de Paris, à l'hôtel de la guerre. Presque tous les
matins je montais à cheval. Mon cousin Dominique Sheldon m'accompagnait.
J'allais souvent au spectacle avec la jeune Mme de Noailles, dont la
mère, Mme de Laborde, ne sortait pas. D'ailleurs la fierté des Mouchy,
des Poix et des Noailles ne se serait pas arrangée d'un pareil chaperon.
On avait bien voulu des écus de Mlle de Laborde, mais on reniait un peu
ses parents. Le prince de Poix, son beau-père, qui m'aimait beaucoup,
trouvait très agréable de m'avoir pour accompagner sa belle-fille, dont
les seize ans s'inclinaient avec une sorte de considération devant mes
vingt ans. La princesse de Poix, de son côté, me témoignait beaucoup
d'amitié et de bonté, et voyait avec plaisir la femme de son fils sortir
avec moi dans le monde. J'ai toujours été complètement étrangère à cette
petitesse d'âme qui rend jalouse du succès des autres jeunes femmes, et
je jouissais très sincèrement de celui de Mme de Noailles. Nathalie
était pour moi comme une jeune sœur, et nous étions souvent coiffées et
mises de même.

Je ne puis me rappeler, cependant, pourquoi je ne suis jamais allée à
Méréville, magnifique habitation de M. de Laborde, dans la Beauce. Mais
je soupais souvent à l'hôtel de Laborde, rue d'Artois, avec Mme de Poix.
On y entendait toujours de très bonne musique, exécutée par tous les
meilleurs artistes de Paris. Quant à mes amis de l'hôtel Rochechouart,
ils ne rentraient qu'assez tard à Paris de leur beau château de
Courteilles.

Mon beau-père se dégoûtait chaque jour davantage du ministère. Tous les
régiments de l'armée, à peu de chose près, s'étaient soulevés. La plus
grande partie des officiers, au lieu d'opposer une fermeté constante aux
efforts des révolutionnaires, envoyaient leur démission et sortaient de
France. L'émigration se transformait en un point d'honneur. Les
officiers restés dans leurs régiments ou dans leurs provinces recevaient
des officiers émigrés des lettres leur reprochant leur lâcheté, leur peu
d'attachement pour la famille royale. On envoyait par la poste aux vieux
gentilshommes réfugiés dans leurs manoirs des paquets renfermant de
petites quenouilles, des caricatures insultantes. On cherchait à leur
imposer comme un devoir l'abandon de leur souverain. On leur promettait
l'intervention des innombrables armées de l'étranger. Le roi, dont la
faiblesse égalait la bonté, se serait fait un scrupule d'arrêter ce
torrent. Aussi tous les jours pouvait-il constater le départ de quelque
personne de son parti, et même de sa maison.

Mon beau-père, impuissant devant les intrigues de l'Assemblée et ne
trouvant pas dans le roi la fermeté qu'il était en droit d'en attendre,
résolut de quitter le ministère[132]. On proposa à mon mari de lui
succéder. Il venait de terminer un plan d'organisation de l'armée qui
était entièrement son ouvrage. Le roi lui-même trouvait que l'auteur du
plan était capable de le mettre à exécution. Mon mari refusa. Il ne
voulut pas succéder à son père, craignant que la chose ne fût mal
interprétée.

C'est alors qu'on lui donna la place de ministre plénipotentiaire en
Hollande. On était dans les derniers jours de décembre 1790. Mais il fut
convenu qu'il ne rejoindrait son poste que lorsque le roi aurait accepté
la Constitution, à laquelle l'Assemblée nationale devait mettre la
dernière main avant la fin de l'hiver.

Ayant quitté l'hôtel de la guerre, nous allâmes nous établir dans la
maison de ma tante, Mme d'Hénin, rue de Varenne, près de la rue du Bac.
Elle y avait fait transporter tous ses meubles de la rue de Verneuil,
dont elle avait cédé la location. Cette maison était fort commode. Nous
nous y établîmes avec ma belle-sœur, Mme de Lameth, ses deux enfants et
mon beau-père. Mon mari conserva les chevaux de selle et un cheval de
cabriolet pour lui. Mon beau-père ne voulut plus avoir de voiture. Il ne
garda que deux chevaux de carrosse pour ma belle-sœur et pour moi. Ma
belle-sœur de Lameth ne sortait presque jamais le soir. Mais elle se
rendait tous les matins aux séances de l'Assemblée, dans une tribune que
M. de...--j'ai oublié son nom,--écuyer du roi, avait fait ménager dans
la salle, dont un des murs était mitoyen avec son appartement, au manège
des Tuileries. On sait que c'est dans ce local que l'on avait installé
la salle des séances, lorsque l'Assemblée fut transférée à Paris.

J'assistais aussi, quelquefois aux séances qui pouvaient m'intéresser,
mais pas régulièrement comme ma belle-sœur. Mes matinées étaient
employées plus utilement. J'avais un maître de dessin, un de chant, un
d'italien, et, si le temps le permettait, je montais à cheval à 3 heures
jusqu'à la nuit. Quand mon cousin Sheldon pouvait m'accompagner,
j'allais au bois de Boulogne; le plus souvent, je gagnais par la plaine
de Grenelle les bois de Meudon, et, ces jours-là, je montais un cheval
de race, extrêmement vif, dont les allures me plaisaient beaucoup. Mais
il faisait mon tourment au bois de Boulogne, car il ne souffrait pas de
cheval devant lui, et était alors toujours prêt à s'emporter.

Je revenais un jour, vers le printemps de 1791, d'une longue promenade
solitaire, suivie seulement de mon palefrenier anglais. Comme je me
disposais à pénétrer dans la rue de Varenne pour rentrer chez moi, vers
4 heures et demie, je la trouvai barrée par un poste de garde nationale.
J'eus beau représenter que je demeurais dans la rue et demander des
explication» sur les causes qui motivaient cette mesure, qui menaçait de
me priver de dîner, on se contenta de me répondre qu'il y avait eu _du
train_ à l'hôtel de Castries, et que toute circulation était interdite.
Je me dirigeai alors vers la rue de Grenelle, dans l'espoir que le
poste, que j'y apercevais de loin, serait de meilleure composition. Il
fut tout aussi récalcitrant. Celui de la rue Saint-Dominique ne me
traita pas mieux. Enfin, à la rue de l'Université, je trouvai le passage
libre, et je parvins à passer par la rue de Bourgogne en affirmant à une
sentinelle placée au coin de la rue de Varenne que je venais de chez M.
de La Fayette.

En arrivant devant l'hôtel de Castries, j'appris qu'une insurrection,
organisée par MM. Charles et Alexandre de Lameth, et conduite par un
mauvais Italien nommé Cavalcanti, leur secrétaire, s'était portée sur
l'hôtel de Castries, à la suite du duel qui avait eu lieu le matin même
entre M. de Castries, député du côté droit, et Charles de Lameth. Ce
dernier avait été légèrement blessé au bras. Les deux Lameth, dans le
but de faire croire qu'ils étaient les idoles du peuple, avaient
organisé cette manifestation populaire moyennant un millier de francs et
quelques barriques de vin de Brie. On pénétra dans l'appartement du duc
de Castries, alors seul dans la maison. Son père, le maréchal, ancien
ministre de la Marine, avait été un des premiers à quitter la France. Il
était établi à Lausanne, où je l'avais vu l'été précédent. La duchesse
de Castries, sa femme, se trouvait également en Suisse avec son père, le
duc de Guines, et avait emmené avec elle son fils, encore très enfant.
Heureusement le pauvre duc n'était pas chez lui. On jeta tous les
meubles de l'appartement par les fenêtres. Les glaces furent brisées,
les fenêtres décrochées et jetées dans la cour. Il ne resta que les
quatre murs.

Ce désastre aurait pu être évité, sans la paresse de M. de La Fayette,
car je veux croire que son inaction n'eut pas d'autre motif. Un Anglais
de ma connaissance, le capitaine, depuis amiral Hardy, rencontra l'armée
des Lameth dans la rue de Sèvres. S'étant informé par pure curiosité du
but de leur expédition, il crut bien faire en courant chez M. de La
Fayette, qui demeurait sur la place du Palais-Bourbon, là même où était
établi le quartier général de la garde nationale. Il y arriva au grand
galop, et, étant monté chez le généralissime, il fut terriblement
scandalisé du sang-froid avec lequel celui-ci reçut la nouvelle du
danger dont la maison de M. de Castries était menacée. Il mit tant de
lenteur à donner les ordres nécessaires pour réprimer le désordre, que
la garde nationale n'arriva sur les lieux que lorsque tout était fini,
et on considéra comme une dérision la mesure de poster des sentinelles à
toutes les issues, alors que l'ennemi s'était déjà retiré. Ma belle-sœur
avait vu, de sa fenêtre, Cavalcanti animant le peuple, et elle en retira
la conviction que ses beaux-frères étalent les auteurs du désordre. Elle
avait cessé, ainsi que nous, de les voir, et nous ne nous saluions même
plus quand nous nous rencontrions.

Quelque temps après, je descendais aux bains, près du pont Royal,
lorsque je m'entendis appeler. Me retournant, quelle ne fut ma surprise
de voir derrière moi Alexandre de Lameth qui me dit, comme s'il m'avait
rencontrée la veille et avec le même ton de familiarité qu'il employait
autrefois en me parlant: «Barnave vient de se battre avec Cazalès et l'a
blessé grièvement.» Je ne lui répondis pas et continuai mon chemin. La
nouvelle était vraie. Heureusement, la balle avait porté sur le bouton
du chapeau à trois cornes de M. de Cazalès, et il n'eut qu'une forte
contusion. J'ai demandé depuis, bien des années après, à M. de Lameth,
pourquoi, puisque nos relations avaient complètement cessé depuis un an,
il m'avait adressé la parole pour m'informer de ce duel. Il m'a avoué
que c'était par esprit de parti et dans l'intention de me causer de la
peine.

Au printemps de 1791, mon mari fit ses préparatifs de départ pour la
Hollande. Nous emballâmes nos effets et nos caisses furent envoyées à
Rotterdam par mer. Nous vendîmes nos chevaux de selle et je partis avec
mon fils et sa nourrice pour Hénencourt, où se trouvait déjà ma
belle-sœur. M. de La Tour du Pin vint y passer quelque temps et retourna
à Paris pour terminer ses affaires. Mais M. de Montmorin l'informa que
le roi désirait qu'il ne partît que le lendemain du jour où la
Constitution, que l'on devait bientôt lui présenter, aurait reçu la
sanction royale. M. de La Tour du Pin resta donc à Paris. J'allai l'y
rejoindre pendant quelques jours pour voir l'indécente parade du convoi
de Voltaire, dont on porta les restes au Panthéon.

Je vivais à Hénencourt tranquillement avec ma belle-sœur, lorsque mon
nègre, Zamore, entra un matin vers 9 heures dans ma chambre, très agité.
Il m'informa que deux hommes que personne ne connaissait venaient de
passer devant la grille en disant que la veille au soir, le roi, ses
enfants[133], la reine et Mme Elisabeth[134], avaient quitté Paris et
qu'on ignorait où ils étaient allés. Cette nouvelle me troubla fort et
je voulus parler à ces hommes. Je courus à la grille de la cour, mais
ils avaient déjà disparu et on ne savait ce qu'ils étaient devenus. Mon
sentiment a toujours été qu'ils s'étaient réfugiés dans le village,
situé au milieu d'une des grandes plaines de la Picardie, et d'où ils ne
pouvaient par conséquent sortir inaperçus. Ils y restèrent cachés
certainement jusqu'au soir.

Mon anxiété fut très grande. Je redoutai que mon mari ne fût compromis.
Aussi pris-je la résolution d'envoyer Zamore à Paris en courrier, pour
savoir quelque chose de certain. Il partit une heure après, mais avant
son retour, je reçus par la poste un mot de M. de La Tour du Pin qui
confirmait la nouvelle. Mon beau-frère revint d'Amiens, où il se
trouvait, et nous passâmes deux jours dans une agitation que rien ne
peut décrire. Ignorant la suite de l'aventure, les journées nous
semblaient des siècles. Mon beau-frère ne nous permettait pas d'aller à
Amiens, craignant qu'on ne fermât les portes et que nous ne pussions
plus revenir à la campagne. Nous espérions que le roi aurait passé la
frontière, mais nous n'osions calculer l'effet que cet événement
causerait dans Paris. Mon inquiétude pour mon mari était à son comble,
et cependant je n'osais aller le rejoindre, car il me l'avait défendu,
lorsque le troisième jour au soir nous apprîmes par un homme venant
d'Amiens l'arrestation du roi et son retour comme prisonnier à Paris.
Une heure après Zamore arriva porteur d'une longue lettre de mon mari,
qui était désespéré.

Je ne relaterai pas ici les détails de cette malheureuse fuite, si
maladroitement organisée. Les mémoires du temps en ont rapporté toutes
Tes circonstances. Mais ce que j'ai su par Charles de Damas, c'est qu'au
moment de l'arrestation, il demanda à la reine de lui donner M. le
Dauphin sur son cheval, qu'il aurait pu le sauver et qu'elle ne le
voulut pas. Malheureuse princesse, qui se défiait de ses serviteurs les
plus fidèles!

On avait proposé au roi, à Paris, de prendre deux fidèles jeunes gens,
accoutumés à courir la poste, au lieu des deux gardes du corps qu'il
emmena et qui n'avaient jamais monté que des chevaux d'escadron. Il
refusa. Toute cette fuite, organisée par M. de Fersen, qui était un sot,
fut une suite de maladresses et d'imprudences.

Monsieur et Madame[135] passèrent par une autre route, conduits par M.
d'Avaray. Louis XVIII en a publié[136] le burlesque détail.

Ce ne fut qu'après une réclusion de deux mois que le roi se décida à
accepter[137] la Constitution qui lui avait été présentée. Mon mari
avait rédigé un long mémoire pour l'engager à la refuser. Il était en
entier écrit de sa main, mais il n'était pas signé. M. de La Tour du Pin
l'avait remis au roi de la main à la main. On le retrouva, après le 10
août, dans la fameuse armoire de fer. Le roi avait écrit en tête: «Remis
par M. de G... pour m'engager à refuser la Constitution.» Quelques amis
répandirent le bruit que l'initiale était celle de M. de Gouvion, tué au
premier combat de la guerre, et c'est sous ce nom, je crois, que parut
le mémoire lorsqu'on imprima les documents que contenait l'armoire de
fer.

Après l'acceptation de la Constitution, pendant la seconde Assemblée,
dite législative[138], il y eut quelques mois de répit, et je suis
persuadée que, si la guerre n'avait pas été déclarée, si les émigrés
étaient rentrés, comme le roi paraissait le désirer, les excès de la
Révolution se seraient arrêtés. Mais le roi et la reine crurent à la
bonne foi des puissances. Chaque parti se trompa mutuellement, et la
France vit et trouva la gloire dans la défense de son territoire. Comme
Napoléon le disait à Sieyès: «Si j'avais été à la place de La Fayette,
le roi serait encore sur le trône, et»--ajoutait-il en lui frappant sur
l'épaule--«vous, l'abbé, vous seriez trop heureux de me dire la messe.»


II

Nous partîmes pour La Haye au commencement d'octobre 1791. Ma belle-sœur
nous accompagna avec ses deux fils et leur gouverneur. Sa santé était
bien mauvaise, et la consomption dont elle mourut l'année suivante avait
déjà fait beaucoup de progrès. Comme elle aimait beaucoup le monde, la
pensée de passer l'hiver seule à Hénencourt lui était insupportable.
Elle n'avait plus d'établissement à Paris. Jusqu'à la Révolution, elle
habitait l'hôtel de Lameth, rue Notre-Dame-des-Champs, avec toute sa
famille. La mère des quatre Lameth, sœur du maréchal de Broglie, avait
élevé là ses enfants. À l'époque dont je parle c'était une femme déjà
âgée, veuve depuis un grand nombre d'années, puisque Alexandre, le plus
jeune de ses fils, n'avait pas connu son père. Elle avait
prodigieusement d'esprit et de capacité. Le maréchal, son frère, l'avait
aidée à placer ses fils dans quatre régiments différents, ce qui ne
représentait alors rien d'extraordinaire. Mais, avec l'injustice et
l'absurdité habituelles à l'esprit de parti, on a beaucoup accusé les
Lameth d'avoir été très ingrats envers la cour. On oubliait que, neveux
du seul maréchal de France jouissant en ce temps-là d'une réputation
méritée et apte, en cas de guerre, à être appelé à commander les armées,
il était fort naturel que ces jeunes gens eussent avancé rapidement dans
la carrière militaire. D'ailleurs, les trois cadets avaient pris part
avec distinction à toute la guerre d'Amérique, et l'un d'eux, Charles, y
avait été grièvement blessé. Mon beau-frère, l'aîné des quatre, se
retira à la campagne après avoir donné sa démission de colonel du
régiment de la Couronne-Infanterie, quand mon beau-père quitta le
ministère. Le second, Théodore, abandonna aussi l'armée et vit encore,
au moment où j'écris, 1841. Le troisième, Charles, celui, que l'on
nommait _Malo_ dans notre jeunesse, avait épousé Mlle Picot, fille
unique et héritière d'un planteur de Saint-Domingue, qui habitait
Bayonne.

L'histoire de ce mariage est assez originale. À son retour d'Amérique,
boitant encore de sa blessure au genou, pour laquelle on avait voulu lui
couper la cuisse, ce à quoi il n'avait pas consenti, et marchant encore
avec une béquille, Charles de Lameth entend parler de cette demoiselle
Picot, qui était au couvent à Paris. On lui dit qu'elle a seize ans,
qu'elle est jolie et que les religieuses sont fort contentes d'elle.
Sans souffler un mot de ses projets à personne, il monte en voiture et
s'en va à Bayonne, muni d'une lettre de notre ami, M. de Brouquens,
administrateur des domaines, en relation avec M. Picot. Il se présente
en uniforme et dit: «Monsieur, regardez-moi. J'ai vingt-cinq ans je suis
colonel et neveu de M. le maréchal de Broglie. J'ai fait toute la
guerre, j'ai eu une très mince légitime, comme tous les cadets de
Picardie, mais je n'en ai pas encore mangé un sou. Si vous consentez à
m'agréer comme gendre, je crois que vous n'aurez pas à vous en
repentir.» Cette franchise séduisit M. Picot. C'était un ancien
militaire; il répondit sur le même ton: «Si vous plaisez à ma fille,
l'affaire est conclue. Présentez-vous à elle.»

Aussitôt il écrit une lettre de quatre lignes à la supérieure du
couvent. Une demi-heure après, Malo se remettait en route pour Paris.
Monsieur Picot l'y suivit, et trouva sa fille ayant déjà vu la charmante
figure de son original prétendu et toute disposée à l'épouser. Elle
était fort jolie quoique petite. Mais après sa première grossesse, elle
devint tout à coup d'une obésité extraordinaire qui n'a fait
qu'augmenter jusqu'à sa mort.

Depuis que l'ambassade française avait été à peu près chassée de la
Hollande et que le comte de Saint-Priest s'était retiré, en 1787, à
Anvers, où M. de La Tour du Pin avait été envoyé auprès de lui, ainsi
que je l'ai dit, la France n'était représentée à La Haye que par un
chargé d'affaires, M. Caillard. C'était un diplomate consommé. Il fut
très utile à mon mari, qui ne s'était jamais, jusqu'alors, occupé de
diplomatie autrement que par la lecture de l'histoire, son étude
favorite. Mais le caractère de M. Caillard sympathisait peu avec celui
de M. de La Tour du Pin. Prudent jusqu'à la crainte, il ne s'était
maintenu dans son emploi qu'en en exagérant les difficultés dans ses
dépêches et en persuadant ainsi à M. d'Osmond, nommé depuis deux ans,
par le crédit des tantes du roi, ministre en Hollande, qu'il y avait
danger de la vie pour un envoyé français à paraître à La Haye. Du jour
où le parti du stathouder[139], aidé par l'or de l'Angleterre et par les
soldats de la Prusse, avait dominé celui des patriotes, vainqueurs et
vaincus portaient un morceau de ruban orange soit à la boutonnière, soit
au chapeau. Les femmes s'en attachaient un très petit bout à leur
ceinture ou à leur fichu, et les domestiques le portaient en cocarde. Le
ministre d'Espagne seul, par ordre de sa cour, s'était refusé à cette
condescendance ou, pour mieux dire, à cette bassesse. Mon mari déclara
au ministre qu'il suivrait l'exemple de la maison de Bourbon.
D'ailleurs, depuis que, par je ne sais quel décret, on avait aboli les
livrées en France, les ministres à l'étranger avaient été autorisés à
prendre la livrée du roi, et nous l'avions adoptée pour nos gens. Il
était donc inadmissible que la livrée royale de Bourbon s'affublât des
insignes d'un particulier, car le stathouder représentait, en somme, le
premier officier militaire de la République seulement, bien qu'il fût
assurément, de très bonne maison, et que sa femme fût Altesse Royale.
Peut-être même un reste de rancune empêchait-il la cour d'Espagne de
prendre la livrée de la maison d'Orange. Quoi qu'il en soit, cette
légation était la seule qui n'eût pas adopté le ruban orange. M. de
Montmorin, notre excellent et faible ministre des affaires étrangères,
consulté, avait répondu à mon mari: «Eh! bien, essayez, à vos risques et
périls.»

Nous arrivons donc à La Haye à 9 heures du soir, et, après le souper,
mon mari se rend, avec M. Caillard, chez le ministre d'Espagne. Il
l'informe qu'à son exemple il ne portera pas de ruban orange et ses gens
encore moins. Ces derniers, d'ailleurs, déclare-t-il, n'auront pas même
la cocarde française, car celle-ci étant absolument semblable aux
couleurs du parti patriote hollandais, cela pourrait irriter le peuple
de La Haye, entièrement orangiste. La décision plut au ministre
d'Espagne, le comte de Llano, homme d'un ferme caractère.

Le lendemain matin, la nourrice de mon fils sortit avec l'enfant pour le
mener à la promenade. Quelques gens du peuple se trouvaient à la grille
de la cour et regardèrent si elle portait un ruban orange. Ne lui en
voyant pas, ils se mirent à proférer des injures en hollandais, que la
nourrice, dépourvue de toute connaissance de cette langue, ne comprit
pas. La peur la prit cependant et elle rentra aussitôt. Quand les
voitures qui devaient mener M. de La Tour du Pin chez le Grand
Pensionnaire avancèrent, il se forma bien un petit rassemblement d'une
cinquantaine de personnes, mais c'était plutôt pour admirer le beau
costume, fort élégant, de Zamore, notre nègre. M. Caillard avait porté
de la couleur orange jusque-là. Il mourait de peur, et taxait
d'imprudence mon mari, qui s'amusa beaucoup de sa frayeur.

Les lettres de créance se remettaient au Grand Pensionnaire, premier
ministre des États d'après la constitution du pays. Celui-ci les portait
aux États-Généraux, où elles étaient enregistrées par le greffier. Les
fonctions de greffier étaient remplies par M. Fagel[140]. D'une illustre
famille qui occupait cet emploi depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis
l'établissement de la République, celui qui en avait alors la charge
était l'aîné de cinq frères. Il devint plus tard ambassadeur du roi des
Pays-Bas qui le considérait comme un ami. De ces cinq frères, il ne
reste, au moment où j'écris ceci, en 1841, que le troisième,
Robert[141], ministre de Hollande à Paris, et un de ses neveux.

Le stathouder, quand nous arrivâmes à La Haye, au mois d'octobre 1791,
était à Berlin, venant de marier son fils aîné à la jeune princesse de
Prusse. Ils revinrent tous à La Haye quelques semaines après, et alors
commença une série de fêtes, de bals, de soupers et de divertissements
de toute espèce, qui convenaient parfaitement à mes vingt et un ans.
J'avais apporté beaucoup de choses élégantes de France. Bientôt je
devins fort à la mode. On cherchait à me copier en toutes choses. Je
dansais très bien, et mon succès au bal était grand. J'en jouissais
comme un enfant. Aucune pensée du lendemain ne me troublait. J'étais, la
première en tête, de toutes les réunions mondaines. La princesse
d'Orange ne dédaignait pas d'être mise comme moi, de se faire coiffer
par mon valet de chambre. Enfin cette vie de succès, qui devait durer si
peu, m'enivrait.

Lorsque Dumouriez fut nommé ministre des affaires étrangères, au mois de
mars 1792, son premier soin fut de se venger de je ne sais quel
mécontentement personnel, que lui avait causé mon beau-père pendant son
ministère, en déplaçant mon mari, sous le faux prétexte qu'il n'avait
pas mis assez de fermeté à demander réparation d'une prétendue insulte
faite au pavillon national français. M. de La Tour du Pin reçut la
nouvelle de son rappel d'une manière assez originale. Dumouriez avait
nommé pour lui succéder un M. Bonnecarère, résident de France près de
l'évêque souverain de Liège. Le ministre lui annonçait sa nomination
dans un billet ainsi conçu: «Enfin, mon cher Bonnecarère, nous avons mis
M. de La Tour du Pin à la porte, et je vous ai nommé à sa place.» Or,
par une faute de secrétaire, ce billet, au lieu d'être adressé à son
destinataire, à Liège, fut envoyé à mon mari, à La Haye. En ouvrant ses
dépêches, arrivées par le même courrier, il y trouva son rappel, dont il
porta immédiatement la notification au Grand Pensionnaire van der
Spiegel.

Nous allâmes tout de suite louer une jolie petite maison sans meubles
pour nous, ma belle-sœur et ses enfants. Elle ne voulait pas rentrer en
France et préférait rester avec moi à La Haye. Dans la journée, tous les
meubles qui nous appartenaient et que nous ne voulions pas vendre furent
transportés dans cette maison. Le reste du mobilier, ainsi que les vins,
les services de porcelaine, les chevaux, les voitures restèrent à
l'hôtel de France pour être mis en vente après l'arrivée du nouveau
ministre, au cas où il ne voudrait pas nous les reprendre. Mon mari,
n'ayant pas de secrétaire de légation, car M. Caillard venait d'être
envoyé à Pétersbourg comme chargé d'affaires, remit les archives aux
mains de son secrétaire particulier, qui n'était autre que M. Combes,
mon ancien instituteur, plus soucieux de nos intérêts que nous ne
pouvions l'être nous-mêmes.

M. de La Tour du Pin se rendit ensuite en Angleterre, auprès de son père
qui venait d'y arriver, pour l'engager à nous rejoindre à La Haye. De là
il se dirigea sur Paris, d'où il m'écrivait tous les courriers des
lettres de plus en plus alarmantes.


III

M. Bonnecarère, nommé par Dumouriez ministre à La Haye, ne rejoignit pas
ce poste. On le remplaça par M. de Maulde. Il arriva vers le 10 août et
fut mal reçu. On ne lui rendit pas ses visites, à l'exception de
l'ambassadeur d'Angleterre, dont la puissance n'était pas encore en
guerre avec la France. Il ne voulut rien prendre de nos effets et
m'envoya son secrétaire pour me signifier son refus de laisser faire
l'encan dans les salons du rez-de-chaussée, de l'hôtel de France, dont
il n'occupait pourtant qu'un entresol avec une domestique qui lui
servait de gouvernante. Ce secrétaire, quoique s'étant montré fort
grossier, ne me causa pas alors toute l'horreur que son souvenir m'a
inspirée depuis. C'était le frère de Fouquier-Tinville.

Comme le temps était très beau, j'obtins la permission de faire la vente
de nos meubles sur le petit Voorhout, promenade charmante devant la
porte de l'ambassade. Cela fit événement à La Haye. Tous mes amis
étaient présents; les moindres choses se vendirent des prix fous; il ne
resta pas le plus petit objet, et je recueillis une somme d'argent qui
se monta à plus du double de ce que le tout avait coûté. Les fonds
furent versés entre les mains de M. Molière, respectable banquier
hollandais. Il me les garda et me les envoya plus tard en Amérique.

Mme d'Hénin, ma tante, émigrée en Angleterre, me pressait beaucoup de
venir l'y retrouver; mais la santé de ma belle-sœur déclinait si
visiblement que je ne voulais pas la quitter. D'un autre côté, mon
beau-père songeait à nous rejoindre en Hollande. Mon mari passa quelques
journées à La Haye entre le 10 août et les massacres de septembre 1792,
puis son père le rappela à Londres auprès de lui.

Ayant eu occasion de connaître plusieurs particularités relatives à la
fuite des malheureux émigrés en Belgique après la bataille de
Jemappes[142], je les rapporterai ici.

J'étais très liée avec le prince de Starhemberg, ministre d'Autriche à
La Haye. Ce jeune homme, âgé de vingt-huit ans seulement, était si
étourdi qu'il songeait plus à sa toilette et à ses chevaux qu'aux
affaires de sa légation. Un courrier de Bruxelles lui apportait presque
tous les jours des dépêches du prince de Metternich--père de celui qui
_règne_ encore maintenant en Autriche--accrédité auprès de
l'archiduchesse Marie-Christine, gouvernante des Pays-Bas. M. de
Starhemberg faisait passer ces dépêches en Angleterre par
Hellevoetsluis. Ce jeune diplomate, sans défiance, me confiait tout ce
qu'il apprenait de nouveau. Sa femme, Mlle d'Arenberg, me menait à la
cour de la princesse d'Orange toutes les fois qu'il y avait cercle, et
le corps diplomatique me traitait avec tant d'amitié et de prévenances,
qu'il semblait toujours que j'en fisse partie. Comme j'avais conservé
une grande richesse de toilettes, je pouvais aller partout sans trop de
dépense. Je n'avais plus auprès de moi alors que ma bonne Marguerite,
qui soignait mon fils, et mon fidèle Zamore, qui me coiffait tant bien
que mal, car il était difficile de le faire soi-même. Quant à ma pauvre
belle-sœur, elle se couchait de bonne heure, et remontait dans ses
appartements avec ses enfants et leur abbé après le dîner.

Un jour donc il y avait cercle et les Starhemberg devaient venir me
chercher. J'étais tout habillée dans ma chambre, lorsque le prince de
Starhemberg entre affolé en me disant: «Tout est perdu. Les Français
nous ont battus à plate couture. Ils occupent maintenant Bruxelles.» Il
me conte la nouvelle en montant en voiture et me recommande de n'en rien
laisser paraître à la cour, où personne ne savait encore rien de ces
graves événements. Mais lorsque la princesse d'Orange entra et qu'elle
s'approcha de moi, je vis bien qu'elle en avait été informée. Elle me
demanda de mes nouvelles en appuyant son éventail sur ma main, et nos
regards, en se rencontrant, furent très significatifs. Le sort que
l'avenir lui réservait, elle le prévoyait déjà.

La fuite des émigrés, réfugiés à Bruxelles au nombre de plus de mille,
fut la chose du monde la plus triste et la plus déplorable. Rassurés par
les protestations des ministres de l'archiduchesse, qui leur
promettaient de les avertir de l'approche des Français, ils vivaient là
sans aucune crainte. Avec cette insouciance et cette imprévoyance dont
ils ont été si souvent victimes, ils se croyaient parfaitement en sûreté
à Bruxelles, malgré la retraite des Prussiens en Champagne. M. de
Vauban, de qui je tiens ces détails, se retirait chez lui vers minuit
lorsqu'en traversant la place Royale, il croit entendre le bruit des
fers d'un grand nombre de chevaux dans la cour du palais, situé alors où
est maintenant le musée. Il attendit, caché dans un renfoncement, et, au
bout d'un moment, il vit sortir toutes les voitures de la cour, des
fourgons, des chariots chargés de bagages, qui se dirigèrent en silence
vers la porte de la ville dite de Namur. Persuadé que l'archiduchesse
quittait Bruxelles clandestinement, il courut avertir les Français les
plus rapprochés. Ceux qui avaient été le même soir à la cour ne
voulaient pas croire à ce manque de foi. Cependant quelques instants
suffirent pour les convaincre. Il est difficile de donner une idée juste
du tumulte qui se produisit alors et de l'effroi qui s'empara de tous
ces malheureux dans leur hâte de fuir. La nuit se passa à emballer le
peu d'effets que chacun possédait. À la pointe du jour, toutes les
barques, les voitures, les charrettes furent louées à des prix
exorbitants pour emmener les uns à Liège, d'autres à Maëstricht. Les
plus sages, en même temps que les mieux pourvus d'argent, résolurent de
passer en Angleterre. Beaucoup de gens de ma connaissance se trouvaient
parmi les fuyards. Un grand nombre d'entre eux, conservant leurs anciens
airs de Paris et de Versailles, donnèrent le désolant spectacle du
manque de cœur le plus choquant envers leurs compagnons d'infortune. Je
me mis avec empressement au service des plus malheureux, mais m'occupai
fort peu des plus riches, ne leur cachant pas que lorsqu'on avait de
quoi se tirer d'affaire et qu'on ne pensait qu'à soi, on ne devait pas
compter sur moi. Cette critique de leur attitude, je l'adressai en
particulier à M. et Mme de Chalais. Ils ne me l'ont jamais pardonné.


IV

Dans les derniers jours de novembre 1792, la Convention rendit un décret
contre les émigrés et leur fixa un court délai pour rentrer, sous peine
de confiscation. Mon excellent beau-père était en Angleterre et pensait
à nous rejoindre à La Haye, où sa fille et moi l'attendions avec
impatience. La connaissance de ce décret changea ses projets. Il nous
écrit que pour aucune considération personnelle il ne voudrait faire
tort à ses enfants et qu'il retournait à Paris. Cette lettre, toute
paternelle, contenait des expressions empreintes d'une telle mélancolie,
qu'on aurait pu la croire inspirée par des pressentiments, si même
alors, après les massacres de septembre, il eût semblé possible de
prévoir les excès auxquels la Révolution devait se porter.

Je ne sais pourquoi j'ai omis de parler de la fuite de MM. de La
Fayette, Alexandre de Lameth et de La Tour Maubourg. Tous trois
quittèrent furtivement le corps d'armée commandé par M. de La Fayette
pour passer en pays étranger, avec une niaiserie de confiance qui ne
saurait s'expliquer. S'étant présentés aux avant-postes autrichiens, ils
furent à l'instant arrêtés. On voulait se servir d'eux comme otages pour
garantir la sûreté du roi et de sa famille, enfermés au Temple après la
journée du 10 août. M. Alexandre de Lameth eut la permission d'écrire à
sa belle-sœur, alors auprès de moi à La Haye, comme je l'ai dit, pour
lui demander de l'argent. M. de La Fayette, de son côté, écrivit à M.
Short, ministre d'Amérique à La Haye. Je vis celui-ci le jour même et
lui proposai d'avoir recours aux bons offices d'un homme dont, à ma
connaissance, l'adresse et l'habileté étaient merveilleuses. Il se
nommait Dulong et se trouvait depuis de longues années au service de la
légation de France, dont il dépendait encore. Très dévoué à ma personne,
j'apprenais par lui toutes les nouvelles qui parvenaient au nouveau
ministre français et presque le contenu de ses dépêches. Dulong
s'engageait à faire échapper M. de La Fayette, retenu à Liège, mais il
fallait promptitude, secret et argent. Vingt mille francs au moins,
dit-il, seraient nécessaires pour entreprendre l'affaire. M. Short les
refusa. L'intérêt que je portais à M. de La Fayette était limité, mais
comme je le savais l'ami de Mme d'Hénin, le refus de M. Short
d'intervenir en faveur de l'ami de Washington m'indigna. M. Short par
lui-même était fort riche et aurait pu prélever cette somme sur sa
propre fortune. Il repoussa toutes les combinaisons proposées et en fut
très blâmé par son gouvernement. On transféra M. de La Fayette et ses
deux compagnons dans les prisons d'Olmutz, où ils restèrent jusqu'au
traité de Campo-Formio.

À la fin de la Terreur, Mme de La Fayette, échappée par une sorte de
miracle à l'échafaud sur lequel étaient montées le même jour, le 22
juillet 1794, sa grand'mère la maréchale de Noailles, sa mère la
duchesse d'Ayen, sa sœur la vicomtesse de Noailles, mère d'Alexis, et où
les avaient précédées, le 27 juin de la même année, le maréchal de
Mouchy et sa femme, se rendit à Vienne accompagnée de ses deux filles et
obtint de l'empereur d'Autriche d'être enfermée à Olmutz avec son mari
et de subir toutes les rigueurs de son sort. Elle montra dans cette
captivité volontaire une résignation et un courage que la religion seule
lui inspira, n'ayant jamais été traitée par son mari qu'avec la plus
cruelle indifférence et n'ayant certes pu oublier les nombreuses
infidélités dont elle avait été abreuvée.

Mon père, qui commandait le corps d'armée établi au camp de Famars,
entre le Quesnoy et Charleroi[143], ne suivit pas l'exemple de M. de La
Fayette. À la nouvelle des événements de Paris du mois d'août
1792--l'attaque des Tuileries et le renversement de la monarchie--il
adressa un ordre du jour à ses troupes, prescrivant de renouveler le
serment de fidélité au roi et le prêtant à nouveau lui-même. Le résultat
de cette noble profession de foi fut sa destitution, 23 août 1792, et
l'ordre de se rendre à Paris. Mes instances pour l'en empêcher restèrent
vaines et mes craintes ne furent que trop justifiées. Je me suis
toujours reproché de ne l'avoir pas été chercher pour le ramener de
force avec moi à La Haye. Dieu en avait autrement décidé! Pauvre
père[144].


V

Comme je possédais une maison à Paris, habitée par l'ambassadeur de
Suède, et des rentes sur l'Etat ou sur la ville de Paris, mon mari
craignit que je ne fusse mise sur la liste des émigrés qui venait de
paraître. Il m'envoya, à La Haye, un valet de chambre très fidèle pour
m'accompagner dans mon retour à Paris, et le chargea de me dire que je
trouverais à la frontière de Belgique, à quelques lieues d'Anvers, un
ancien aide de camp de mon père, devenu un de ceux de Dumouriez, muni de
l'ordre de me faire respecter et même escorter au besoin. J'adressai mes
adieux à ma pauvre belle-sœur--elle mourut deux mois après--et je partis
en compagnie de mon fils, âgé de deux ans et demi, de ma fidèle
Marguerite, d'un valet de chambre et de Zamore. L'hiver, qui commençait
à se montrer très rigoureux, rendit le voyage fort pénible. J'étais
encore, à cette époque, aussi peu aguerrie, aussi délicate, aussi belle
dame et petite maîtresse qu'il est possible de l'être. Flattée, encensée
pendant mon séjour à La Haye, je pensais encore alors que j'avais
accepté le plus grand sacrifice qu'on pût m'imposer en consentant à me
priver des services de mon élégante femme de chambre et de mon valet de
chambre-coiffeur. J'entrevoyais, il est vrai, qu'il se pourrait que je
n'eusse pas de voiture à Paris, que je n'allasse plus au bal, que je me
trouverais peut-être même obligée de passer l'hiver à la campagne. Je me
promettais de supporter ces revers avec courage et fermeté, au contraire
des émigrés de Paris avec lesquels je venais de passer deux mois et qui,
après s'être _bien amusés à Bruxelles_, comme ils le disaient,
comptaient en faire autant à Londres, but de leur voyage. Mes faiblesses
et mes illusions, je les rapporte pour que mon fils[145] puisse juger,
connaissant mon point de départ, si je m'en suis corrigée.

Le 1er décembre 1792, blottie au fond d'une excellente berline, bien
enveloppée de pelisses et de peaux d'ours, en compagnie de mon petit
Humbert, fourré comme un Lapon, et de ma bonne Marguerite, je quittai
donc La Haye pour aller coucher, je crois, à Gorkum. Pendant toute la
journée, nous entendîmes le bruit du canon. Mon valet de chambre
prétendait que ce devaient être les Français qui faisaient le siège de
la citadelle d'Anvers, mais qu'ils ne la prendraient pas de longtemps,
car la garnison était très forte et la ville bien approvisionnée. Le
lendemain, à Bréda, ville située encore sur les terres de Hollande, même
bruit de canonnade. Comme aucune nouvelle alarmante n'était publiée, je
partis cependant sans crainte, et trouvai à la frontière des Pays-Bas
autrichiens M. Schnetz, brave militaire et ami de mon père, dont la
présence me fit grand plaisir.

Arrivé là de la veille, il s'étonnait qu'aucune nouvelle ne fût parvenue
d'Anvers. Peut-être la ville est prise, disait-il en riant, mais sans y
croire. Cependant, vers midi, le bruit du canon ayant cessé, il déclara
alors, en termes assez militaires, que ce rempart de la puissance
autrichienne avait... capitulé, ce qui était vrai. En effet, un poste
français, à la porte extérieure de la ville, nous prouva que nous étions
maîtres de la grande forteresse, et, en descendant à l'auberge du Bon
Laboureur[146], sur l'immense place de Meir, nous eûmes beaucoup de
peine à obtenir une chambre. Ce fut grâce à l'intervention d'un général
dont le nom m'échappe, qu'un officier me céda celle où il était déjà
installé, et dont il fit emporter son bagage d'assez mauvaise grâce.
Comme je montais l'escalier, je rencontrai une foule d'officiers, jeunes
et vieux, qui me firent entendre des propos plus que lestes quant aux
causes de la protection que m'accordait leur général.

Ma bonne Marguerite et moi, une fois enfermées à clef dans cette
chambre, nous tâchâmes d'endormir le petit Humbert, très effrayé du
bruit qu'il entendait dans la maison. M. Schnetz vint me proposer de
souper, et m'affirma que je ne devais avoir aucune crainte, le général,
ami de mon père, ayant établi une garde dans le corridor. Cette
précaution même, qu'il avait cru nécessaire, m'effraya encore davantage.
Cependant il fallait se soumettre. M. Schnetz, voyant que le souper ne
me tentait pas, s'en alla. Marguerite endormit Humbert, et je barricadai
la porte avec le lit et tout ce que je pus trouver dans la chambre.

À ce moment, je fus attirée à la fenêtre, qui donnait sur la place, par
une grande lueur que je pensais provenir d'une illumination. Le
spectacle qui frappa mes yeux ne s'effacera jamais de ma mémoire. Au
milieu de la vaste place était allumé un feu dont les flammes
s'élevaient à la hauteur du sommet des maisons. Une quantité de soldats,
ivres, titubants, chancelants, l'entouraient et l'alimentaient en y
précipitant tous les objets mobiliers combustibles que peut contenir une
maison. Les uns y jetaient des bois de lit, des commodes, des buffets,
d'autres des paravents, des vêtements, des paniers pleins de papiers,
puis une multitude de chaises, de tables, de fauteuils aux bois dorés,
qui augmentaient la force et l'éclat des flammes d'instant en instant.
Des femmes échevelées, débraillées, horribles d'aspect se mêlaient à
cette troupe de forcenés, leur distribuant du vin, peut-être exquis,
qu'elles allaient chercher dans les caves des riches habitants d'Anvers.
Des rires désordonnés, des imprécations grossières, des chants obscènes
ajoutaient à l'effroi de cette fête diabolique. Toutes les relations que
j'avais lues d'une ville prise d'assaut, du pillage, de l'affreux
désordre qui en sont la conséquence, s'incarnaient là devant moi dans
une vivante réalité. Je restai pendant toute la nuit fascinée, terrifiée
à cette fenêtre, dont je ne pouvais m'arracher, malgré l'horreur, que
j'éprouvais d'une si effrayante vision.

Vers le matin, M. Schnetz m'informa qu'il fallait partir pour Mons, où
nous devions coucher, ainsi que l'avait réglé le général. J'étais si
bouleversée par les événements auxquels je venais d'assister, que je
n'osai pas demander de passer la prochaine nuit à Bruxelles, ce qui
m'aurait permis de voir ma tante, lady Jerningham, alors dans cette
ville avec sa fille[147], depuis lady Bedingfeld. Il fut donc convenu
que nous ne ferions que changer de chevaux à Bruxelles.

En sortant d'Anvers, un nouveau spectacle devait me frapper par son
originalité. Entre la ligne avancée des fortifications et la première
poste, celle de Contich, nous traversâmes toute l'armée française,
établie au bivouac. Ces vainqueurs, qui faisaient déjà trembler les
belles armées de l'Autriche et de la Prusse, avaient toutes les
apparences d'une horde de bandits, la plupart étaient sans uniforme. La
Convention, après avoir réquisitionné tous les magasins de drap de Paris
et des grandes villes, avait fait fabriquer à la hâte des capotes pour
les soldats avec des étoffes de nuances les plus variées. Ce méli-mélo
de couleurs, vaste arc-en-ciel animé, se détachait, en un singulier
contraste, sut la neige dont la terre était couverte, et y figurait
comme un gigantesque parterre aux tons éclatants, qu'on aurait pu
admirer si la vue du bonnet rouge, dont le plus grand nombre des soldats
étaient coiffés, n'eut rappelé tout ce qu'en avait à craindre d'eux. Les
officiers seuls portaient l'uniforme, mais dépourvu de ces brillantes
broderies dont Napoléon fut depuis si prodigue.

Forcés d'aller presque toujours au pas, la route me parut longue. Les
chemins, défoncés par l'artillerie, étaient encombrés de fourgons, de
caissons, de canons. Nous avancions lentement au milieu des cris, des
jurements des charretiers et des plaisanteries grossières des soldats.
Je voyais bien que Schnetz était inquiet et regrettait de n'avoir pas
pris une escorte. Enfin, à la chute du jour, nous atteignîmes Malines,
où nous passâmes une nuit plus tranquille qu'à Anvers, quoiqu'il y eût
encore beaucoup de troupes.

Le lendemain matin, départ pour Bruxelles, que nous devions traverser
seulement. Mais M. de Moreton de Chabrillan, commandant de la place, en
jugea autrement. Au moment où les chevaux étaient attelés et où Schnetz
avait fait viser mon passeport, arriva un ordre du général prescrivant
de me retenir. On détela, et comme je voulais descendre pour chercher un
abri dans la maison de poste, des sentinelles placées aux deux portières
m'en empêchèrent. M. Schnetz s'était aussitôt rendu au quartier général
pour s'expliquer sur cette vexation. On permit cependant à mon fils, qui
réclamait son déjeuner à grands cris, d'entrer avec sa bonne chez le
maître de poste, et je restai seule prisonnière dans la voiture.

Deux heures s'étaient écoulées et je commençais à m'ennuyer, lorsque la
portière s'ouvrit, et une dame, dont je n'ai jamais pu découvrir le nom
lorsque j'habitais Bruxelles par la suite, déposa sur le devant de la
voiture un très élégant cabaret portant un excellent et complet
déjeuner: du beurre, du pâté, des gâteaux, du café, le tout dans de la
belle porcelaine et de la fine argenterie. Aucune attention, dans ma
vie, ne m'a paru plus aimable et plus gracieuse. Une demi-heure plus
tard, la portière s'ouvrait de nouveau, et la dame mystérieuse, sans
dire un mot, reprit son cabaret et disparut dans la maison située en
face de la poste. Bien des années après, revenue à Bruxelles, j'ai tenté
et provoqué toutes les démarches possibles pour retrouver l'obligeante
dame, dont je n'avais pas même vu la figure, mais mes recherches sont
restées infructueuses.

Enfin, au bout de trois heures, M. de Chabrillan autorisa mon départ
sans avoir voulu s'expliquer sur sa singulière boutade d'autorité.
C'était un homme du monde que j'avais rencontré cent fois sans lui avoir
jamais parlé. Il avait la vue très basse, et l'esprit fort
révolutionnaire.

Je n'étais pas au bout de mes alarmes. Nous arrivâmes tard à Mons, et
eûmes beaucoup de peine à trouver un logement. Toutes les auberges
étaient pleines. À la fin, dans une d'entre elles, on nous proposa, à ma
bonne et à moi, deux petites chambres, à un premier très bas, qui
donnaient sur la rue. Les officiers qui les occupaient venaient, nous
dit-on, de partir. M. Schnetz et mes deux hommes iraient coucher au fond
d'une très grande cour, de sorte que ma bonne et moi nous nous
trouverions séparées d'eux. Cet arrangement était loin de me convenir.
Mais il fallut s'y soumettre. Mon enfant était fatigué. Je le mis dans
mon lit et ne me déshabillai pas. Le sommeil, cependant, commençait à me
gagner, lorsque du bruit dans la rue, du côté de mes fenêtres,
m'éveilla. On frappait à la porte de la maison à coups redoublés, avec
des jurements affreux. Bientôt après, j'entendis l'hôtelier s'écrier que
la femme d'un général couchait dans la chambre, et qu'un aide de camp,
dont elle était accompagnée, se trouvait dans l'auberge. Une voix
d'homme ivre répondit qu'il allait s'en assurer. Beaucoup d'autres
individus, dans le même état, l'entouraient, et comme je me jetais à bas
du lit, je vis deux mains qui tenaient le balcon pour tâcher de se
hisser dessus. Quoique glacée de terreur, je ne perdis pas la tête.
Appelant ma bonne à grands cris, je me disposais à jeter sur
l'assaillant une grosse bûche qui brûlait dans la cheminée. À ce moment,
je l'entendis retomber dans la rue, et, soit qu'il se fût blessé, soit
que ses camarades craignissent d'être punis, ils l'emmenèrent, et ma
frayeur se calma.

Le lendemain, M. Schnetz alla porter sa plainte, chose bien éloignée de
mes préoccupations, mais c'était, affirmait-il, nécessaire pour
sauvegarder sa propre responsabilité.

À notre départ, nous rencontrâmes un escadron exclusivement composé de
nègres, tous très bien montés et parfaitement équipés. Le beau nègre du
duc d'Orléans--Égalité--les commandait. Il se nommait Édouard, et
connaissait beaucoup mon nègre Zamore, qui sollicita la permission de
passer la journée avec ses congénères. La crainte me vint qu'on allait
l'embaucher et que je ne le reverrais jamais. Je me trompais. Ce brave
garçon se laissa bien traiter par ses camarades toute la journée, mais
le soir il me rejoignit, non sans me raconter, dans son langage naïf,
tout ce qu'on avait fait pour le séduire. Sa fidélité à ma personne
l'emporta, ce dont je lui fus très reconnaissante.

Le reste de mon voyage se passa sans aucune circonstance qui soit digne
d'être rapportée. M. Schnetz me quitta à Péronne, je crois, et je pris
la route d'Hénencourt, où je trouvai mon beau-frère, le marquis de
Lameth.



CHAPITRE XIII

I. Examen de conscience.--II. Les vexations de la route en
France.--Installation à Passy.--Les relations de M. Dillon avec les
Girondins et Dumouriez.--Le 21 janvier 1793.--III. M. de La Tour du Pin
père à la Commune de Paris.--Portrait de M. Arthur Dillon.--Retraite au
Bouilh. Bonheur intérieur.--IV. Bordeaux et la Fédération.--La baronnie
de Cubzaguès.--Arrestation de M. de La Tour du Pin père.--Son fils et sa
belle-fille se réfugient à Canoles, chez M. de Brouquens.--Les Bordelais
et l'armée révolutionnaire.--Atroce exécution de M. de Lavessière à La
Réole.--La guillotine à Bordeaux.--V. Naissance de Séraphine.--Fuite de
M. de La Tour du Pin.--Le médecin accoucheur Dupouy.--Mme Dudon et le
représentant Ysabeau.--VI. Arrestation de M. de Brouquens. Sa garde et
sa cave.--Perquisition à Canoles.--Où se loge la pitié!--Passe-temps de
Mme de La Tour du Pin et de M. Dupouy à Canoles.--VII. La confrontation
de la reine et de l'ancien ministre de la guerre.--Départ précipité de
son fils du Bouilh.--Incident de route à Saint-Genis.--Trois mois de
retraite forcée à Mirambeau.


I

En Hollande, j'avais été gâtée, admirée, encensée. À ma rentrée en
France, la frontière à peine franchie, la Révolution avec tous ses
dangers m'était apparue sombre et menaçante.

C'était, il est vrai, dans la même chambre d'où j'étais partie quinze
mois auparavant, l'esprit libre de soucis, de préoccupations, que je me
retrouvais aujourd'hui, mais combien mes sentiments différaient
maintenant de ceux que j'éprouvais alors!

Jetant un coup d'œil sévère sur les années écoulées, je me reprochais
l'inutilité de ma vie passée, et, inspirée pour ainsi dire par le
pressentiment que d'autres destinées m'attendaient, je résolus fermement
de rejeter loin de moi pour toujours les pensées d'une jeunesse
insouciante, les flatteries intéressées du monde et les succès trompeurs
que j'avais jadis ambitionnés.

Une amère tristesse s'empara peu à peu de mon cœur quand je constatai la
frivolité de la vie que j'avais jusqu'à ce moment menée. Il me sembla
que je possédais en moi de quoi fournir une carrière plus utile. Aussi,
loin de me décourager, je sentis, au contraire, que, dans des temps si
désastreux, mon être devait chercher à se retremper, à se relever.

Je me plaisais à imaginer toutes les circonstances où je serais appelée
à déployer un grand courage. Tous les dévouements, toutes les
entreprises hasardeuses se présentèrent à mon esprit. Je n'écartai
aucune de ces éventualités, estimant que leur réalisation rendrait ma
vie meilleure, en me permettant de la consacrer à l'accomplissement de
mes devoirs, quelque pénibles ou dangereux qu'ils fussent.

J'avais le sentiment de rentrer ainsi dans la voie qui m'avait été
tracée par la Providence. Dieu, dans ces jours troublés, éclaira mon âme
à mon insu. Mais, plus tard, quand il m'accorda la grâce de me
rapprocher de Lui et de Le connaître, je me rappelai le changement que
provoquèrent en moi ces heures de réflexions sérieuses. À partir de ce
moment, ma vie fut autre, mes dispositions morales se transformèrent.
Que Dieu soit béni pour m'avoir jugée digne de le servir, pour m'avoir
donné ensuite la force et la constance de me soumettre toujours, sans
murmure, à sa volonté!


II

J'arrivai très tard à Hénencourt, où se trouvait mon beau-frère. Il
voyait fort en noir sa situation personnelle, et était très satisfait
que sa femme et ses enfants fussent hors de France. Il était convenu que
je devais m'arrêter vingt-quatre heures à Hénencourt, afin de prendre
des papiers me permettant de gagner Paris en sûreté, entre autres, une
attestation de mon séjour à Hénencourt depuis le rappel de M. de La Tour
du Pin. Mon espoir qu'il serait venu au-devant de moi chez M. de Lameth
fut déçu, car déjà il était aussi difficile que dangereux de voyager en
France. Il fallait non seulement un passeport, mais pour l'obtenir il
était, de plus, nécessaire de se faire accompagner de répondants qui,
sous leur responsabilité personnelle, témoignaient que vous n'alliez pas
dans une direction autre que celle indiquée. En outre, pour pénétrer
dans la banlieue de Paris, on devait être muni d'une carte de sûreté
dont chaque poste de garde nationale avait le droit de demander
l'exhibition. Enfin, mille petites vexations, ajoutées aux grandes,
rendaient insupportable le séjour en France.

Je repartis donc d'Hénencourt seule, et j'arrivai le lendemain à Passy,
non sans difficultés. Le maître de poste de Saint-Denis commença par
refuser péremptoirement de me conduire à Passy, où je devais aller, sous
prétexte que mon passeport étant pour Paris il devait m'y conduire par
le plus court chemin. Après une heure de pourparlers et d'explications
au cours desquelles je craignais de me compromettre, étant peu aguerrie
à ces sortes de choses, mon valet de chambre imagina de montrer sa
propre carte de sûreté de Passy, et, en payant deux ou trois postes de
surérogation, on nous laissa partir.

Je rejoignis enfin à Passy mon mari, établi dans une maison appartenant
à Mme de Poix. Comme elle était trop grande pour notre ménage, nous
avions la facilité de tenir fermées toutes les fenêtres qui donnaient
sur la rue, laissant ainsi croire qu'elle était inhabitée. Nous y
entrions par la petite porte du concierge. Elle avait deux ou trois
autres issues et constituait donc un bon refuge, nous convenant d'autant
mieux qu'étant la dernière du village du côté d'Auteuil, nous
communiquions facilement avec mon beau-père installé dans cette dernière
localité, depuis son retour d'Angleterre, chez le marquis de
Gouvernet[148], son parent et son ami. La maison de ce dernier se
nommait _la Tuilerie_. Elle était isolée et située entre Auteuil et
Passy. Nous pouvions heureusement nous y rendre par des sentiers où l'on
ne rencontrait jamais personne. Un vieux cabriolet et un assez mauvais
cheval, dont je n'ai jamais connu le véritable maître, nous menaient à
Paris sans que nous eussions à mettre tous les cochers de fiacre dans le
secret de notre retraite.

J'y allais tous les jours, après notre déjeuner, avec mon mari, qui
avait à s'occuper des affaires de son père et des siennes. Nous dînions
la plupart du temps à Paris, soit chez mon père, soit chez Mme de
Montesson, dont la maison nous était toujours ouverte.

Mon père, logé dans un hôtel garni de la Chaussée-d'Antin, mettait tout
en œuvre pour servir le roi, voyant ses juges, les réunissant chez lui,
tâchant d'organiser le parti qu'on nomma plus tard les _Girondins_, leur
faisant comprendre que leur propre intérêt était de conserver la vie du
roi, de le faire sortir de Paris, et de le garder comme otage dans
quelque citadelle de l'intérieur, où il ne pourrait communiquer ni avec
les puissances étrangères, ni avec les royalistes qui commençaient alors
à s'organiser dans la Vendée. Mais le parti des _Terroristes_, que mon
père n'espérait pas convaincre, et surtout la commune de Paris, tout
entière orléaniste, étaient trop puissants pour que des efforts humains
pussent rien changer à leurs affreuses intentions.

Mon malheureux père tenta les démarches les plus pressantes auprès de
Dumouriez, qui vint à Paris dans le milieu de janvier. Mais celui-ci le
trompa par de vaines promesses. Il était tout entier acquis au parti
d'Égalité et de son fils, dont il se vantait d'être le tuteur militaire.
Son voyage à Paris n'avait d'autre but que celui de les servir.

Je ne rapporterai pas toute la funeste série d'inquiétudes et de
découragements par laquelle nous passâmes durant le mois de janvier
1793. Ces événements sont du domaine de l'histoire, et chacun les a
racontés selon son opinion. Qu'il me soit permis seulement de venger ici
mon père des odieuses imputations dont on n'a pas craint de ternir son
honorable caractère. Il ne voyait les juges de Louis XVI que dans la vue
de sauver, sinon la liberté, du moins la vie du roi, et le matin même du
jugement, il considérait comme certain que le vote de la réclusion
jusqu'à la paix était assuré. Et, en effet, il en aurait été ainsi, sans
les lâches abandons qui se produisirent au moment du scrutin. Pendant
cette mémorable séance, nous nous tenions chez lui, dans une anxiété
qu'aucune expression ne peut rendre. Après avoir quitté mon père, la
condamnation connue, nous espérions encore que l'insurrection dont il se
flattait allait éclater. Tous ceux qui pensaient comme nous dans Paris
avaient projeté, chacun individuellement, de se mêler aux rangs de la
garde nationale pour l'entraîner dans un mouvement favorable à
l'infortuné souverain; mais cette démarche, si elle a eu lieu, est
restée infructueuse.

Le matin du 21 janvier, les portes de Paris furent fermées, avec ordre
de ne pas répondre à ceux qui en demanderaient la raison au travers des
grilles. Nous ne la devinâmes que trop, et appuyés, mon mari et moi, sur
la fenêtre de notre maison qui regardait Paris, nous écoutions si le
bruit de la mousqueterie ne nous apporterait pas l'espoir qu'un si grand
crime ne se commettrait pas sans opposition. Frappés de stupeur, nous
osions à peine nous adresser la parole l'un à l'autre. Nous ne pouvions
croire à l'accomplissement d'un tel forfait, et mon mari se désespérait
d'être sorti de Paris et de ne pas avoir admis la possibilité d'une
semblable catastrophe. Hélas! le plus grand silence continua à régner
dans la ville régicide. À 10 heures et demie, on ouvrit les portes, et
tout reprit son cours comme à l'ordinaire. Une grande nation venait de
souiller ses annales d'un crime que les siècles lui reprocheront!... et
pas une petite habitude n'était dérangée.

Nous nous acheminâmes à pied vers Paris, en tâchant de composer nos
visages et en retenant nos paroles. Evitant de traverser la place Louis
XV, nous allâmes chez mon père, puis chez Mme de Montesson et chez Mme
de Poix. On se parlait à peine, tant on était terrifié. Il semblait que
chacun portât le fardeau d'une partie du crime qui venait de se
commettre.

Rentrés de bonne heure à Passy, nous rencontrâmes chez nous Mathieu de
Montmorency et l'abbé de Damas. Tous deux s'étaient trouvés sur le lieu
de l'exécution dans leur bataillon de garde nationale. S'étant compromis
par quelques propos, ils avaient quitté Paris dans la crainte d'être
arrêtés, et venaient nous demander de les cacher jusqu'à ce qu'ils
pussent ou partir ou retourner chez eux. Ils redoutaient une visite
domiciliaire, premier genre de vexation qui précéda de quelques mois les
arrestations de personnes. Dans cette visite, on saisissait les papiers
de toute espèce et on les portait à la section, où, souvent, les
correspondances les plus secrètes servaient de passe-temps aux jeunes
gardes nationaux de service ce jour-là.


III

Vers le milieu de mars, mon beau-père fut arrêté à la Tuilerie et mené à
la Commune de Paris, avec le maréchal de Mouchy et le marquis de
Gouvernet[149]. Il paraît que l'identité de nom avait fait confondre ce
dernier avec mon mari. En effet, on interrogea le marquis de Gouvernet
sur l'affaire de Nancy, en lui reprochant d'avoir été l'auteur de la
mort de bons patriotes. Après bien des questions ils fuient relâchés,
mais mon beau-père, plus inquiet du sort de son fils que du sien propre,
décida que nous devions nous retirer au Bouilh, d'où mon mari pourrait
passer en Vendée ou gagner avec nous l'Espagne. Ce dernier parti
semblait d'autant le meilleur que notre excellent ami, M. de Brouquens,
habitait Bordeaux depuis un an. Maintenu dans sa charge de Directeur des
vivres, il l'exerçait alors à l'armée qui faisait la guerre à l'Espagne
sous le général Dugommier.

Nous nous résolûmes donc à partir. Je quittai mon père avec la plus
profonde peine, quoique je fusse encore bien loin de penser que je
l'embrassais pour la dernière fois. La différence d'âge entre nous, à
peine dix-neuf ans, était si faible qu'il paraissait être plutôt mon
frère que mon père. Il avait le nez aquilin, une très petite bouche, de
grands yeux noirs, les cheveux châtain-clair. Mme de Boufflers
prétendait qu'il ressemblait à un perroquet mangeant une cerise. Sa
haute taille, son beau visage, sa superbe tournure lui conservaient
encore toutes les apparences de la jeunesse. On ne pouvait pas avoir de
plus nobles manières, ni l'air plus grand seigneur. L'originalité de son
esprit et la facilité de son humeur le rendaient du commerce le plus
agréable. Il était mon meilleur ami, en même temps que le camarade de
mon mari, qui ne parvenait pas à se déshabituer de le tutoyer. M. de La
Tour du Pin avait coutume de dire plaisamment, en visant la belle
prestance de mon père, que le surnom de «beau Dillon» donné à Édouard
Dillon[150] constituait une double usurpation--de nom et de beauté
physique.

Mon beau-père se montrait impatient de nous voir loin de Paris et nous
engagea à partir le plus tôt possible. Le 1er avril 1793, nous nous
mîmes en route. Aucun des petits ennuis en usage dans ce temps-là ne
nous fut épargné, quoique nous eussions des passeports couverts de
visas, renouvelés presque à chaque relais. Mais nous voyagions en poste,
et ce mode aristocratique de transport nous nuisait déjà dans l'esprit
des bons patriotes. Il avait été décidé que nous ferions de petites
journées, parce que j'étais grosse de deux mois, et qu'ayant été malade
d'une fausse couche à La Haye l'année précédente, je craignais de me
blesser de nouveau.

Enfin nous arrivâmes au Bouilh vers le milieu d'avril, et j'éprouvai une
grande joie de me trouver dans ce lieu, si chéri de mon pauvre
beau-père. Il avait même dérangé sa fortune par les embellissements
qu'il y avait faits et par les bâtiments qu'il y avait construits. Sa
situation, à cette époque, lui permettait d'orner la retraite, où il
comptait finir tranquillement sa pure et honorable vie. Néanmoins, le
jour même où il fut nommé ministre, il ordonna de renvoyer tous les
ouvriers travaillant au Bouilh, et ses instructions avaient été si
formelles qu'on nous montra encore les échafauds des maçons et les
brouettes des terrassiers à la place même où ils se trouvaient quand
l'ordre était arrivé.

Cette résidence ne m'en plut pas moins parfaitement bien. Les quatre
mois que nous y passâmes sont restés dans ma mémoire, et surtout dans
mon cœur, comme les plus doux de ma vie. Une bonne bibliothèque
fournissait à nos soirées, et mon mari, qui lisait pendant des heures
sans se fatiguer, les consacra à me faire un cours d'histoire et de
littérature aussi amusant qu'instructif. Je travaillais aussi à la
layette de mon enfant, et je reconnus alors l'utilité d'avoir appris,
dans ma jeunesse, tous les ouvrages que les femmes font d'habitude.
Notre bonheur intérieur était sans mélange et plus complet qu'à aucun
autre moment de notre vie commune passée. La parfaite égalité d'humeur
de mon mari, son adorable caractère, l'agrément de son esprit, la
confiance mutuelle qui nous unissait, notre entier dévouement l'un pour
l'autre, nous rendaient heureux, en dépit de tous les dangers dont nous
étions entourés. Aucun des coups qui nous menaçaient ne nous effrayait,
du moment que nous devions être frappés ensemble.

Ces jours favorisés de mon existence ont précédé bien des vicissitudes.
Depuis, de grandes infortunes m'ont accablée. Au moment même où j'écris,
dans ma vieillesse, je suis aussi malheureuse, plus encore peut-être,
qu'à toute autre époque de ma vie. Mais mes souffrances ne se
prolongeront plus longtemps. Puisse Dieu seulement, comme je l'en
supplie ardemment, m'accorder la seule grâce qui me permette de
descendre en paix dans la tombe. Celui que je chéris plus que toute
autre personne aimée par moi en ce monde m'entend en lisant cette prière
de sa tendre mère[151].


IV

La ville de Bordeaux, animée par les Girondins qui n'avaient pas voté la
mort du roi, était en état de demi-révolte contre la Convention.
Beaucoup de royalistes y avaient pris part, dans l'espérance d'entraîner
les départements du Midi, et surtout celui de la Gironde, à se joindre
au mouvement qui venait de se déclarer dans les départements de l'Ouest.
Mais Bordeaux ne possédait pas, loin de là, l'énergique courage de la
Vendée. Une troupe armée de 800 ou 1.000 jeunes gens des premières
familles de la ville s'était pourtant organisée. Ils faisaient
l'exercice sur les glacis du Château-Trompette, se montraient bruyants
le soir au théâtre, mais aucun ne criait: «Vive le roi!» Les
instigateurs de ce parti visaient un seul but: celui de se rendre
indépendants de Paris et de la Convention, et d'établir, à l'instar des
États-Unis, un gouvernement fédératif dans tout le midi de la France. M.
de La Tour du Pin s'était rendu à Bordeaux. Il avait vu tous les chefs
de cette fédération projetée, et revint si dégoûté de ces entretiens
qu'il refusa de se rallier à des entreprises auxquelles devaient
participer même des régicides comme Fronfrède et Ducos.

À la fin de l'été, pendant que j'avançais dans ma grossesse, nous
commençâmes à être inquiétés par la municipalité de
Saint-André-de-Cubzac. Un coquin de notaire, du nom de Surget, appelé,
avant la Révolution, à mettre en ordre les papiers de mon beau-père, à
l'époque où on abattit le vieux château pour s'établir dans le nouveau,
répandit le bruit que la baronnie de Cubzaguès était un domaine engagé,
depuis Édouard III, et que nous avions l'acte dans nos papiers. Il
disait vrai, mais ce n'était pas un domaine royal. La baronnie avait été
échangée, en effet, contre la ville de Sainte-Bazeille, sur la Garonne,
la position militaire de cette dernière place inquiétant les Anglais
dans leur nouvelle conquête. Le sire d'Albret, qui la possédait, avait
fait un excellent marché en la cédant contre la baronnie de Cubzaguès,
la première de Guyenne, et qui possédait les plus beaux droits
seigneuriaux dans dix-neuf paroisses contiguës.

Surget avait rédigé un mémoire, et nous eûmes lieu de penser qu'il
l'avait envoyé à Paris, puisque deux mois après, lorsque les
représentants du peuple en mission vinrent à Bordeaux, leur premier soin
fut de mettre le Bouilh sous séquestre.

L'éventualité d'une visite domiciliaire ou de l'établissement d'une
garnison dans le château, pendant mes couches, effraya mon mari. Il
désirait d'ailleurs que j'eusse un bon accoucheur et une garde de
Bordeaux. Mon beau-père venait d'être arrêté. On avait mis les scellés
sur le château de Tesson, près de Saintes, et le département de la
Charente-Inférieure s'était emparé de vive force de la belle maison que
nous possédions à Saintes même pour y établir ses bureaux.

Il nous parut, dans ces conditions, prudent d'accepter la proposition de
notre excellent ami, M. de Brouquens, d'aller nous installer dans une
petite maison qu'il possédait à un quart de lieue de Bordeaux. Cette
maison, nommée Canoles, offrait tous les genres de sécurité. Elle était
isolée, au milieu d'une vigne, entourée de trois côtés par des chemins
vicinaux menant dans des directions différentes, et du quatrième par une
lande assez étendue. Aucun village ne se trouvait dans les environs, et
toute cette partie du pays, appelée Haut-Brion, était constituée par une
agglomération de propriétés, plus ou moins considérables, plantées en
vignes, et presque toutes contiguës. Nous allâmes donc nous établir à
Canoles le 1er septembre 1793, je crois, et M. de Brouquens, fixé de sa
personne à Bordeaux pour surveiller son administration des vivres,
venait tous les jours dîner avec nous.

Il réunit un jour, à Canoles, les divers membres de la municipalité et
du département. Les uns comme les autres ne parlèrent que de leurs
prouesses projetées contre l'armée révolutionnaire, qui s'avançait en
marquant sa route par les têtes qu'elle faisait tomber. Perdus dans des
abstractions, ils ne voulaient ni être royalistes comme les Vendéens, ni
révolutionnaires comme la Convention. Oubliant le fait qui était à leur
porte, les infortunés croyaient que Tallien et Ysabeau leur laisseraient
le temps de débrouiller leurs idées, tandis qu'ils n'arrivaient que pour
abattre leurs têtes, chose qui fut faite trois jours après.

Cette armée de bourreaux, conduisant la guillotine dans ses rangs, était
déjà à La Réole, où elle avait procédé à plusieurs exécutions. Je n'en
citerai qu'une pour exemple. Elle mérite d'être rapportée pour son
atrocité. M. de Lavessière, oncle de Mme de Saluces, était un homme
inoffensif, retiré à la campagne depuis la destruction du parlement de
Bordeaux, dont il faisait partie. Sa femme était la plus belle que l'on
eût vue à Bordeaux, et ils avaient deux fils encore enfants. Tous sont
arrêtés. Le mari est condamné à mort et, pendant qu'on l'exécute, sa
femme est mise au carcan, en face de la guillotine, ses deux fils
attachés à côté d'elle. Le bourreau, plus humain que les juges, se plaça
devant elle pour qu'elle ne vît pas tomber le fatal couteau. Voilà les
gens sous l'autorité de qui nous allions tomber!

Si je n'avais pas été dans mon neuvième mois de grossesse, nous serions
peut-être alors partis pour l'Espagne. En admettant même que le départ
eût été possible, il nous aurait encore fallu traverser toute l'armée
française. Et puis, pouvait-on présumer qu'une ville de 80.000 âmes se
soumettrait sans résistance à 700 misérables, appuyés par deux canons
seulement, tandis qu'une troupe d'élite, composée de tous les gens les
plus distingués de la ville, était rangée derrière une nombreuse
batterie en avant de la porte. Ces misérables étaient commandés par le
général Brune, un des égorgeurs d'Avignon, qui, depuis, après des
années, a péri dans cette ville, victime d'une juste vengeance.

Réfugiée à Canoles, j'attendais impatiemment mes couches, car mon mari
avait résolu de ne pas me quitter avant qu'elles n'eussent eu lieu, et
le danger de son séjour auprès de moi augmentait de jour en jour. Le
matin du 13 septembre, l'armée révolutionnaire entra dans Bordeaux.
Moins d'une heure après, tous les chefs fédéralistes étaient arrêtés et
emprisonnés. Le tribunal révolutionnaire entra aussitôt en séance et il
siégea pendant six mois, sans qu'il se passât un jour qui ne vît périr
quelque innocent.

La guillotine fut établie en permanence sur la place Dauphine.

La petite troupe d'énergumènes qui l'escortait n'avait trouvé personne
pour s'opposer à son entrée à Bordeaux, alors que quelques coups de
canon, tirés sur la colonne serrée qu'elle formait dans la rue du
Faubourg-Saint-Julien, par laquelle elle arrivait, l'auraient
certainement mise en déroute. Mais les habitants qui, la veille,
juraient, en vrais Gascons, de résister, ne parurent pas dans les rues
désertes. Les plus audacieux fermèrent leurs boutiques, les jeunes gens
se cachèrent ou s'enfuirent, et le soir la terreur régnait dans la
ville. Elle était telle qu'un ordre ayant été placardé prescrivant aux
détenteurs d'armes, de quelque nature qu'elles fussent, de les porter,
avant midi du lendemain, sur la pelouse du Château-Trompette, sous peine
de mort, on vit passer dans les rues des charrettes où chacun allait
jeter furtivement celles qu'il possédait, parmi lesquelles on en
remarquait qui n'avaient peut-être pas servi depuis deux générations. On
les empila toutes sur le lieu indiqué, mais il ne vint à personne la
pensée qu'il eût été plus courageux d'en faire usage pour se défendre.


V

Au cours de ces événements, j'étais accouchée, la nuit, d'une petite
fille que je nommai Séraphine, du nom de son père, dont elle eut à peine
le temps de recevoir la bénédiction. Au moment où elle venait au monde,
on apprit l'arrestation de plusieurs personnes dans des maisons de
campagne environnantes. La servante de mon accoucheur était arrivée de
la ville pour l'informer qu'on le cherchait pour l'arrêter et que les
scellés avaient été mis chez lui. Pendant cette nuit, pour que
l'accoucheur et mon mari pussent se sauver par les vignes en cas de
danger, on avait aposté une femme sûre dans le chemin d'accès de la
maison, avec la mission de signaler tout bruit d'approche. Mes angoisses
étaient plus vives que les douleurs qui donnèrent naissance à la pauvre
enfant. Une heure après sa naissance, son père nous quitta, et rien ne
permettait de prévoir quel sort nous réservait l'avenir à l'un ou à
l'autre, ni quand nous pourrions nous réunir. Moment affreux! qui, dans
l'état où je me trouvais, aurait dû m'être fatal, mais dont ma santé ne
se ressentit heureusement pas. J'éprouvais un unique désir: celui de
guérir le plus tôt possible pour être prête à tout événement. Le pauvre
chirurgien, n'osant pas regagner son logis, se cacha dans la chambre du
nouveau-né. On installa pour lui une couchette au fond d'une espèce
d'alcôve abandonnée, dissimulée par le lit de la bonne et le berceau
d'Humbert.

Le troisième jour après ces événements, M. de Brouquens, notre ami et
notre hôte, retourna à Bordeaux, sa résidence habituelle. Il était très
affligé de la mort de M. Saige, maire de Bordeaux, qui avait péri la
veille sur l'échafaud, première victime du massacre de la municipalité,
comme il était aussi le premier de la ville par sa richesse et la
considération.

Je dirai à cette occasion, qu'on avait décidé que MM. Dudon père et
fils, anciens procureurs et avocats généraux du Parlement, seraient
menés à Paris pour y être exécutés. La femme de M. Dudon fils, confiante
dans ses grâces et dans sa grande beauté, alla, accompagnée de ses deux
fils encore enfants, se jeter aux pieds du représentant Ysabeau,
ex-capucin, pour obtenir que son mari ne fût pas dirigé sur Paris avec
son père et qu'on le laissât s'évader et passer en Espagne. Le misérable
le lui promit moyennant le payement dans un délai de quelques heures,
d'une somme de 25.000 francs en or. Ce n'était pas chose aisée, en ce
moment, que de réunir une somme de cette importance en or dans un jour.
La République n'avait presque pas frappé encore de monnaie d'or, et il
était défendu, sous peine capitale, de garder des louis et surtout de
les faire circuler. Mme Dudon, éperdue, désespérée, courut chez tous
ceux qu'elle connaissait dans toutes les classes, et parvint à
rassembler les 20,000 francs demandés. Elle retourne chez Ysabeau avec
son trésor. Il la reçoit et lui atteste que son mari sera le soir _hors
de la prison_. Cruelle dérision! Le malheureux l'avait déjà quittée, en
effet, une demi-heure auparavant, mais c'était pour monter sur
l'échafaud.

On conçoit combien de pareils détails, que j'apprenais couchée au fond
de mon lit et n'ayant pour société que mon médecin, frappé lui-même de
terreur, devaient me bouleverser. Quelles craintes ne devais-je pas
avoir pour le sort de mon mari, dont j'étais sans aucune nouvelle. De
telles inquiétudes, que rien ne venait apaiser, auraient pu me tourner
la tête, dans un moment où les suites de couches et les effets du lait
sont si dangereux pour les femmes. Dieu en avait ordonné autrement! Il
me réservait à toutes les douleurs qui peuvent atteindre une mère, comme
à toutes les jouissances maternelles, en me conservant l'excellent
fils[152] qui, je l'espère, me fermera les yeux.


VI

J'ai dit que M. de Brouquens était retourné dans sa maison de Bordeaux.
À peine y fut-il entré qu'on vint pour l'arrêter et le conduire en
prison. Il allégua que, chargé de tous les détails de l'administration
des vivres pour l'armée appelée à combattre en Espagne, son arrestation
compromettrait fort ce service et serait, en conséquence, très
désapprouvée par le général en chef. Ces bonnes raisons, ou plutôt la
crainte que les collègues de M. de Brouquens à la compagnie des vivres,
en résidence à Paris, ne se plaignissent à la Convention, déterminèrent
les représentants à le constituer en arrestation chez lui. C'était bien
l'emprisonnement, puisqu'il ne pouvait sortir, mais il conservait sa
liberté dans la maison, qui était fort grande, et où il disposait de
plusieurs moyens de s'échapper en cas de danger trop imminent. Les 25
hommes de la garde bourgeoise établis à sa porte étaient presque tous de
son quartier et à peu près tous lui avaient quelque obligation. Sa bonté
et son obligeance, en effet, étaient inépuisables, et il était adoré
dans Bordeaux.

Il lui fallut nourrir ces 25 hommes pendant tout le temps de son
arrestation, qui dura pendant une grande partie de l'hiver. Tous les
jours ses gardes étaient relevés. On avait commis l'imprudence, dans le
premier moment d'effroi, de leur confier les clefs des caves et des
caveaux. Aussi ne laissèrent-ils pas une bouteille de la belle provision
de vins rares et exquis amassée par M. de Brouquens depuis qu'il
possédait cette maison, et qu'il avait reçue de tous les pays, soit en
présents, soit par suite d'achats. Une des plaisanteries de ces fidèles
gardiens était de casser chaque bouteille vide dans un coin de la cour,
et j'ai vu là, avant mon départ, au mois de mars suivant, un monceau de
débris de verre tel que trois ou quatre grands tombereaux n'auraient pas
suffi à les emporter. Ces petits détails, je ne les rapporte que pour
peindre les mœurs de ce temps si extraordinaire, et encore suis-je loin
de savoir tout ce qui pourrait le caractériser.

La nuit qui suivit l'arrestation de M. de Brouquens, au moment où il
allait se mettre au lit, vers minuit, un officier municipal suivi du
chef de sa section et de plusieurs gardes, se présenta chez lui et le
somma de le suivre à Canoles, où l'on voulait procéder à la visite de
ses papiers. Il eut beau faire valoir qu'il ne demeurait à Canoles que
quelques instants le matin pour visiter son jardin et faire soigner ses
vins, et que par conséquent il n'avait pas là d'habitation fixe, rien
n'y fit, et il fallut marcher sans répliquer. Sa peine et son embarras
étaient extrêmes. Il savait que mon nom, mon rang dans le monde, la
situation de mon beau-père, dont la confrontation avec la reine dans le
procès de cette malheureuse princesse venait d'avoir lieu, étaient
autant de motifs de proscription. Ma perte lui parut certaine, et il fut
au désespoir en pensant à mon mari, qui m'avait confiée à ses soins,
qu'il aimait tendrement, et en ne découvrant aucun moyen de me
soustraire au sort dont j'étais menacée. Reculer, pourtant, était hors
de question. Heureusement, parmi les hommes de sa garde, s'en trouvait
un qui lui était très attaché; devinant sa perplexité, il prit les
devants et vint donner l'alarme.

Je dormais tranquillement, car on dort à vingt-trois ans, même au pied
de l'échafaud. Tout à coup, je me sens secouée par une vieille femme de
charge, affidée, qui, toute en larme et pâle comme la mort, s'écrie:
«Voilà les coupe-têtes qui viennent pour fouiller et mettre les scellés.
Nous sommes tous perdus!» Et, tout en disant cela, elle glisse un assez
gros paquet sous mon oreiller et disparaît comme elle était venue. Je
tâte le paquet et je reconnais un sac contenant de 500 à 600 louis, dont
M. de Brouquens m'avait parlé et qu'il réservait, en cas de nécessité
urgente, soit pour lui, soit pour M. de La Tour du Pin ou pour moi. Ce
dépôt n'était pas rassurant, et pourtant je n'osais, en le retirant de
sa cachette, le laisser voir à la fille qui soignait mon enfant. Non
seulement je me méfais d'elle, mais, de plus, le médecin, M. Dupouy,
venait de découvrir qu'elle jouait auprès de moi le rôle d'espion. Comme
cette femme lui avait personnellement de grandes obligations, il
espérait cependant qu'elle me ménagerait.

Ma bonne Marguerite avait la fièvre tierce; elle ne couchait pas dans la
chambre des enfants, et occupait une autre partie de la maison. Je fis
donc placer ma petite fille de trois jours dans mon lit. La bonne poussa
le sien et celui d'Humbert contre l'alcôve où était blotti le pauvre
Dupouy, plus mort que vif et croyant sa dernière heure arrivée. Ces
dispositions prises, je me recouchai, car je m'étais levée, quoique dans
mon troisième jour de couche seulement, et nous attendîmes l'ennemi de
pied ferme. M. de Brouquens prétendait plus tard que j'avais concentré
toutes les ressources de ma défense dans l'effet d'un certain mouchoir
de batiste rose dont j'étais coiffée. Malgré cette plaisanterie, je
crois que j'avais très mauvais visage.

La chambre où je logeais, au rez-de-chaussée, était aux avant-postes.
Elle donnait dans le salon, où mon fidèle Zamore préparait à la hâte un
reste de pâté, surtout du vin et des liqueurs, pour mettre nos
persécuteurs en bonne humeur. Enfin, après une demi-heure, ou, pour
mieux dire, un siècle d'attente, ils arrivèrent. L'examen extérieur de
la position de la maison fut d'abord l'objet de leur attention; ils
entrèrent ensuite dans le salon. J'entendis le bruit de leurs sabots--le
port de souliers et de bottes constituait une preuve d'incivisme--puis
leurs propos infâmes. Le sang se glaçait dans mes veines quand je
songeais à tous les dangers auxquels j'étais exposée. À chaque instant,
il me semblait qu'on mettait la main sur la serrure de ma porte. Je
serrais mon pauvre enfant contre moi, et mes yeux se fixaient avec
horreur sur cette porte qui pouvait s'ouvrir soudainement pour laisser
entrer quelques-uns de ces êtres féroces. Enfin, j'entendis
distinctement l'un d'eux demander: «Qu'est-ce qu'il y a dans cette
chambre?» et M. de Brouquens faire: «Chut!» La suite des paroles
échangées m'échappa. M. de Brouquens me rapporta plus tard la fin de
l'entretien. L'inspiration lui était venue de leur raconter «qu'une
jeune fille de ses amies s'était confiée à lui pour venir accoucher en
secret dans cette maison isolée, qu'elle ne l'était que depuis trois
jours, et qu'elle était fort délicate et très malade.»

Comment la pitié put-elle trouver place dans ces âmes sanguinaires? Ils
en ressentirent néanmoins, et les mêmes hommes qui, dans la matinée,
avaient vu tomber vingt têtes innocentes sans songer à les épargner,
ôtèrent leurs sabots pour éviter tout bruit, lorsqu'en visitant le
premier étage, ils crurent se trouver au-dessus de ma chambre. Au bout
de deux heures, qui furent pour moi des heures de supplice, après avoir
bu et mangé tout ce qu'il y avait dans la maison, ils s'en allèrent
emmenant leur prisonnier et en faisant transmettre à l'accouchée de
grossiers compliments.

Je restai seule à Canoles avec mon brave homme de médecin, qui
commençait à se rassurer, bien que tout danger n'eût pas disparu, au
contraire. Mais j'ai toujours constaté que les gens qui s'effraient
facilement se rassurent de même. Aussi le grand danger de la visite des
municipaux une fois passé, il reprit sa sérénité. C'était un homme
d'esprit, de vertus, de religion. Il avait fait d'excellentes études
dans son art, et, selon la règle que j'avais adoptée de ne jamais
rejeter aucune occasion de m'instruire, j'en profitai pour apprendre
beaucoup de choses en médecine et en chirurgie. Comme nous ne disposions
d'aucun ouvrage traitant de ces matières, il me fit de vive voix un
petit cours d'accouchement et d'opérations. En échange, je lui donnai
des leçons de couture, de broderie et de tricot. Il était très adroit,
et ses progrès en travaux de ce genre furent rapides. Peu de temps
après, caché pendant plus de six mois, en sortant de Canoles, chez des
paysans dans les Landes, privé de tout livre et de tout élément de
travail, il serait mort d'ennui, m'a-t-il dit, si, grâce à
l'enseignement que je lui avais donné, il ne s'était trouvé en mesure
d'occuper ses journées on confectionnant des bas et des chemises pour
toute la famille qui l'avait recueilli.


VII

Le soir, sur ma demande, le bon médecin me lisait les gazettes. La
lecture en était terrible alors. Elle le devint plus encore pour moi,
lorsque nous trouvâmes un jour la relation de la confrontation de mon
respectable beau-père avec la reine. On y décrivait la colère de
Fouquier-Tinville quand M. de La Tour du Pin continua de la nommer la
«reine» ou «Sa Majesté», au lieu de «femme Capet», comme l'aurait voulu
l'accusateur public. Mon épouvante fut à son comble lorsque j'appris
que, comme on lui demandait où était son fils, M. de La Tour du Pin
avait répondu avec simplicité qu'il se trouvait dans sa terre près de
Bordeaux. Le résultat de cette réponse trop vraie fut un ordre, expédié
le même jour à Saint-André-de-Cubzac, d'arrêter mon mari et de l'envoyer
à Paris.

Il était au Bouilh et n'eut qu'une heure pour se sauver. Heureusement,
en prévision de cette éventualité et sous le prétexte de métairie à
visiter, il tenait un assez bon cheval prêt dans l'écurie. Se déguisant
de son mieux, il partit avec l'intention de gagner la terre de Tesson,
près de Saintes, et de se cacher dans le château, quoiqu'il fût sous le
séquestre, mais où étaient restés un excellent concierge et sa femme.
L'argent ne lui manquait pas: il avait de 10.000 à 12.000 francs en
assignats. Il marcha toute la nuit. Le temps était affreux, la pluie
tombait à torrents, le tonnerre ne cessait de gronder. Les éclats de la
foudre éblouissaient et effrayaient son cheval, bête assez vive.

En sortant de Saint-Genis, poste sur la route de Blaye à Saintes, un
homme qui se tenait devant une maison de peu d'apparence l'interpelle:
«Quel temps! citoyen. Voulez-vous entrer pour laisser un peu passer
l'orage?» M. de La Tour du Pin y consent, descend de cheval et attache
sa monture sous un petit hangar situé, heureusement pour lui, ainsi
qu'on le verra par la suite, tout près de la porte.

«Vous liez vos bœufs de bien bonne heure», dit-il au vieux
paysan.--«Vraiment oui», répond l'hôte de rencontre. «Il n'est pas trois
heures, mais je veux arriver de bon matin».--«Ah! vous allez à la foire
du Pons», réplique mon mari avec présence d'esprit, «et moi aussi: je
vais chercher des grains pour Bordeaux». En disant ces mots, ils entrent
dans la maison. Un homme âgé occupait le coin du feu et semblait
attendre le paysan. Un quart d'heure se passe en conversation sur la
cherté des grains, des bestiaux. À ce moment, l'individu assis auprès du
feu sort de la maison et rentre dix minutes après ceint d'une écharpe.
C'était le maire. «Vous avez sans doute un passeport, citoyen»,
demande-t-il à mon mari.--«Oh! certainement», riposte hardiment
celui-ci, «on ne marche pas sans cela». Et, ce disant, il exhibe un
mauvais passeport, au nom de Gouvernet, dont il avait fait usage tout
l'été dans ses allées et venues de Saint-André à Bordeaux. «Mais,
déclare le maire après examen, votre passeport n'a pas de visa pour
aller dans la Charente-Inférieure. Restez ici jusqu'au matin. Je
consulterai le conseil municipal». Puis il reprend sa place.

Mon mari sentit qu'il était perdu s'il ne payait pas d'audace. Pendant
ce colloque, le maître de la maison, qui paraissait en être ennuyé,
s'était rapproché de la porte ouverte et dit à haute voix, comme en se
parlant à lui-même: «Oh! voilà le temps tout éclairci!» Mon mari se leva
très tranquillement.--Votre père n'était pas alors, mon cher fils[153],
comme vos souvenirs vous le représentent. Il avait trente-quatre ans,
était extrêmement leste et aurait pu rivaliser, en fait d'adresse, avec
les sauteurs de chevaux les plus habiles.--Insensiblement, et tout en
parlant de l'accalmie de l'orage, il s'approche de la porte demeurée
ouverte, étend le bras au dehors dans l'obscurité et décroche la bride
de son cheval. En un bond, il l'enfourche, lui met les éperons au ventre
et est déjà loin avant que le pauvre maire ait eu le temps de quitter
son siège, voisin du foyer, et d'atteindre l'issue de la maison. Le
passeport, il est vrai, resta entre ses mains comme gage, mais il n'en
parla pas, ce qui était peut-être prudent à cette époque, où tout était
motif à soupçons.

M. de La Tour du Pin n'osa pas traverser Pons, où il y avait foire
pendant le jour. Il s'arrêta à Mirambeau, chez un ancien palefrenier de
son père, dont il était sûr et qui habitait la localité. Cet homme
tenait une petite auberge et conduisait une patache qui allait à Saintes
une fois la semaine. Têtard, c'était son nom, offrait de le cacher, mais
il avait de jeunes enfants dont il craignait l'indiscrétion. Il proposa
à mon mari de demander plutôt asile à un sien beau-frère[154], bon et
riche serrurier, marié et sans enfants. Ce dernier le voulut bien
moyennant payement d'une somme assez forte, et, le marché ayant été
conclu, il le mit en sûreté chez lui dans un bouge sans fenêtre
communiquant avec la chambre à coucher où se faisait aussi la cuisine.

J'ai visité, depuis, cet horrible trou. Un mince plancher le séparait
seul, de la boutique où travaillaient les garçons et où étaient la forge
et le soufflet. Quand le serrurier et sa femme quittaient leur chambre,
dont ils emportaient toujours la clef, mon mari devait rester étendu sur
son lit, afin d'éviter le moindre bruit. On lui avait aussi bien
recommandé de ne pas avoir de lumière, de peur qu'on ne s'en aperçut de
l'atelier au-dessous. Mais, la boutique une fois fermée, il venait
souper avec le mari et la femme. Le palefrenier lui apportait souvent
des nouvelles, parfois des gazettes, ou bien des livres qu'il allait
chercher à Tesson.

C'est ainsi que mon pauvre mari passa les trois premiers mois de notre
séparation. Le maître de poste de Saintes, sur le dévouement duquel il
pouvait compter, lui déconseillait de passer en Vendée, car, outre la
difficulté extrême de traverser les lignes des troupes de la République,
qui cernaient la contrée au midi, les opinions des royalistes avaient
atteint un tel degré d'exagération qu'il était moins sûr qu'un homme
resté au service du roi après l'acceptation de la Constitution--c'était
le cas de M. de La Tour du Pin--fût admis dans leurs rangs. D'autre
part, mon mari ne pouvait s'y rendre que sous un nom supposé. En
rejoignant ouvertement les Vendéens, il eût par là décidé de la mort de
son père et de la mienne.



CHAPITRE XIV

I. Un pensionnaire inconnu.--M. Ravez.--Les scellés au Bouilh.--II. Un
refuge à Bordeaux chez Bonie.--Le maximum et le pain de la section.--Les
pancartes sur les maisons.--La queue à la porte des boulangers et des
bouchers.--Arrestation des Anglais et des Américains.--Une belle
grisette.--III. Protection inattendue.--Mme Tallien.--Entrevue avec
Tallien.--Il est accusé de protéger les aristocrates.--IV. Un paysan
saintongeois.--M. de La Tour du Pin se réfugie à Tesson.--Nouvelle
fuite.--Abri momentané chez le maître de poste Boucher.--Retour à
Tesson.--V. Fête de la _Déesse de la Raison_ à Bordeaux.--M. Martell au
tribunal révolutionnaire.--Les cartes de sûreté.--Les rafles.--M. de
Chambeau.--Un projet de fuite original.--M. de Morin.--De bonnes
omelettes.


I

La visite domiciliaire à Canoles, loin d'altérer ma santé, comme je l'ai
déjà dit, ne fit qu'aviver mon désir de me rétablir le plus tôt
possible. Au bout de huit jours, je me promenais dans le jardin avec mon
Esculape. Comme nous passions près d'un très grand tas de sarments de
vigne amoncelés contre une haie, qui bordait un sentier mitoyen avec la
propriété voisine, nous nous aperçûmes que quelques-uns des fagots
appuyés sur le sol avaient été arrachés et jetés contre la haie et que
dans le trou ainsi formé la terre paraissait fraîchement piétinée. On y
voyait aussi des restes de croûtes de pain, ce qui nous donna à supposer
que quoiqu'un se cachait dans ce trou pendant le jour et souffrait
peut-être de la faim. Cette pensée nous décida, à y porter des vivres.
Ayant déposé là, le soir, une assiette bien garnie, un pain et une
bouteille de vin, le lendemain, à la nuit, M. Dupouy retrouva la
bouteille vide et les vivres consommés. Ce soin nous occupa avec un vif
intérêt pendant plusieurs jours. Mais, au bout d'une semaine, un soir,
nos provisions étaient demeurées intactes, et nous en fûmes affligés en
calculant tout ce qui pouvait être arrivé à notre pensionnaire inconnu.

Peu de temps après, étant parfaitement rétablie, je voulus aller
remercier ma plus proche voisine, avec laquelle je m'étais rencontrée
avant mes couches, et qui m'avait témoigné beaucoup d'intérêt. Elle
s'appelait Mme Beyermon et occupait, à cinquante pas de Canoles, une
jolie petite maison où je me rendis un soir. M. Beyermon, son mari, fort
effrayé de tout ce qui se passait à Bordeaux, et craignant surtout qu'on
ne fît bientôt ce qu'on appelait _une rafle_ aux Chartrons, où il
demeurait, s'était retiré avec sa femme dans cette habitation isolée. Au
moment où j'entrais chez eux, un jeune homme qui arrivait de Lyon,
parlait avec éloquence et feu. Le son de sa voix, sa charmante figure me
frappèrent. Je n'osai demander son nom, car, dans ces temps troublés,
une telle question eût été une impardonnable indiscrétion. Depuis, j'ai
su que c'était M. Ravez.

Comme on l'a vu plus haut, le notaire Surget avait présenté un mémoire à
la municipalité de Saint-André-de-Cubzac, tendant à prouver que la terre
du Bouilh était un domaine royal échangé. La municipalité, pour se faire
valoir, dénonça le fait aux représentants du peuple, qui ordonnèrent à
l'instant la saisie. Sans aucune information, on se rendit au Bouilh, où
l'on apposa les scellés avec une telle prodigalité qu'il n'y eut pas une
porte qui n'en fût empreinte. Cependant une fille excellente, que
j'avais laissée au château, avait déjà caché ce qu'il contenait de plus
précieux en linge et en effets portatifs, et me les envoyait, chaque
semaine, par petits paquets, à Bordeaux.


II

Vers cette époque, je commençai à craindre que mon séjour prolongé chez
M. de Brouquens n'attirât trop l'attention. Je redoutai surtout que ma
présence chez lui ne finît par le compromettre, et jamais, je le savais,
il n'aurait consenti à me le laisser entendre.

Cette situation faisait souvent l'objet de mes conversations avec un
parent de M. de Brouquens, M. de Chambeau, lui-même très suspect et
obligé de se cacher. Il avait trouvé un asile fort retiré chez un
individu qui tenait un petit hôtel garni obscur, place Puy-Paulin. Cet
individu, jeune et actif, veuf avec un seul enfant qu'il avait confié à
sa belle-mère, habitait absolument seul son hôtel garni avec un vieux
domestique. Il s'occupait des affaires de M. de Sansac, émigré, qu'on
faisait passer pour mort, et dont la sœur, non mariée, était supposée
avoir hérité. Bonie, c'était son nom, se donnait pour un démagogue
enragé. Il portait une veste de grosse peluche nommée _carmagnole_, des
sabots et un sabre. Il allait à la section, au club des Jacobins, et
tutoyait tout le monde.

M. de Chambeau lui parla de mes préoccupations. Je ne savais où me
retirer: mon mari était en fuite, mon père et mon beau-père étaient
emprisonnés, ma maison avait été saisie, et mon seul ami, M. de
Brouquens, se trouvait en état d'arrestation chez lui. À vingt-quatre
ans, avec deux petits enfants, que devenir?

Bonis vint me voir à Canoles. Ma triste situation l'intéressa. Il me
proposa de me réfugier chez lui. Sa maison était vide, et M. de
Brouquens me conseillait de ne pas rejeter son offre. J'acceptai donc.
Il me donna un appartement fort triste et fort délabré, ayant vue sur un
petit jardin. Je m'y installai avec mes deux enfants, leur bonne, et ma
chère Marguerite, toujours tourmentée par une fièvre dont rien ne
pouvait la guérir. Mon nègre Zamore passa pour un noir libre qui
attendait le moment de se rendre à l'armée. Mon cuisinier entra comme
aide au service des représentants du peuple, ce qui ne l'empêchait pas
de loger chez Bonie et de préparer mon dîner et mon souper. Deux
courriers de dépêches pour Bayonne, qui pouvaient être très utiles à un
moment donné, occupaient également des chambres dans la maison. En
somme, cette situation était, je ne dirai pas la meilleure, mais la
moins mauvaise possible.

La disposition de l'appartement me permettait de faire de la musique
sans crainte d'être entendue. Etant presque toujours seule, c'était pour
moi une grande distraction. Je connaissais un très bon maître de chant,
nommé Ferrari, d'origine italienne, qui m'avait avoué et prouvé être
agent des princes. Il était très spirituel et original, et avait
beaucoup de talent.

On parvenait dans ma chambre, assez grande, par une sorte de magasin à
bois, dans lequel j'en avais fait entasser une grande provision, venue
du Bouilh, à l'insu des gardiens du séquestre. Ce bois était apporté par
nos paysans, qui le volaient à mon intention. Une femme du pays,
commissionnaire, entièrement dévouée à nos intérêts, venait à Bordeaux
deux fois la semaine, comme marchande de légumes. Elle conduisait un
âne, dont les paniers, à moitié pleins d'effets d'habillement et de
linge, étaient ensuite recouverts de choux et de pommes de terre. Très
adroitement, elle parvenait à faire croire aux employés de l'octroi que
ces objets avaient été enlevés à des ennemis du peuple. Parfois elle
leur en abandonnait quelque partie et me remettait le reste.

Mon mari trouvait le moyen de m'écrire toutes les semaines par un jeune
garçon qui venait à Bordeaux. La lettre, sans adresse, était cachée dans
un pain que l'enfant portait à l'hôtel Puy-Paulin, soi-disant pour la
nourrice. Comme il venait à jour fixe, le cuisinier l'attendait à
l'heure de la marée. Ce pauvre enfant, âgé de quinze ans, ignorait le
subterfuge. On lui avait dit simplement qu'il y avait dans la maison une
femme nourrice à laquelle le médecin avait interdit de manger du pain de
la section. C'est ici le lieu de rapporter ce qu'on entendait par _pain
de la section_.

Le jour même de l'entrée des représentants du peuple, on avait publié et
affiché ce que l'on nomma le _maximum_. C'était une ordonnance en vertu
de laquelle toutes les denrées, de quelque nature qu'elles fussent,
étaient taxées à un taux très bas, avec interdiction, sous peine de
mort, d'enfreindre cette ordonnance. Il en résulta que les arrivages
cessèrent à l'instant. Les marchands possesseurs de grains les cachèrent
plutôt que de les vendre à meilleur marché qu'ils ne les avaient
achetés, et la famine, conséquence naturelle de cette interruption des
échanges, fut imputée à leur incivisme. On nomma alors, dans chaque
section, un ou plusieurs boulangers chargés de confectionner du pain, et
ils reçurent l'ordre formel de n'en distribuer qu'à ceux qui seraient
munis d'une carte délivrée à la section. Plusieurs boulangers
récalcitrants subirent la peine de mort, les autres fermèrent leurs
boutiques. Il en fut de même pour les bouchers. On taxa la quantité de
viande, bonne ou mauvaise, à laquelle on avait droit quand on était muni
d'une carte semblable à celle destinée au boulanger. Les marchands de
poisson, d'œufs, de fruits, de légumes, abandonnèrent les marchés. Les
épiciers cachèrent leurs marchandises, et l'on ne pouvait obtenir que
par protection une livre de café ou de sucre.

Pour éviter toute fraude dans la distribution des cartes, on ordonna que
dans chaque maison on placarderait sur la porte d'entrée une affiche,
délivrée également à la section, sur laquelle seraient inscrits les noms
de toutes les personnes habitant la maison. Cette feuille de papier,
entourée d'une bordure tricolore, portait, en tête: _Liberté, égalité,
fraternité, ou la mort_. Chacun s'efforçait d'y porter les inscriptions
prescrites aussi peu lisiblement que possible. La nôtre était tracée
d'une écriture excessivement fine, et on l'avait collée très haut, de
façon à en rendre la lecture difficile. Beaucoup étaient écrites avec
une encre si pâle que la première pluie les rendait illisibles. Les
cartes de pain étaient individuelles, mais on autorisait la même
personne à porter aux boutiques les cartes de toute une maison. Les
hommes recevaient une livre de pain, les enfants au-dessous de dix ans
une demi-livre seulement. Les nourrices avaient droit à deux livres, et
ce privilège, dont je profitais, augmentait la portion de mon pauvre
Zamore. On aura peine à croire à un tel degré d'absurdité et de cruauté,
et surtout qu'une grande ville tout entière se soit docilement soumise à
un pareil régime.

Le pain de section, composé de toutes espèces de farines, était noir et
gluant, et l'on hésiterait maintenant à en donner à ses chiens. Il se
délivrait sortant du four, et chacun se mettait _à la queue_, comme on
disait, pour l'obtenir. Chose bien singulière, cependant, le peuple
trouvait une sorte de plaisir à ce rassemblement. Comme la terreur dans
laquelle on vivait permettait à peine d'échanger une parole lorsqu'on se
rencontrait dans la rue, _cette queue_ représentait pour ainsi dire un
rassemblement licite où les trembleurs pouvaient s'entretenir avec leurs
voisins ou apprendre des nouvelles, sans s'exposer à l'imprudence d'une
question.

Un autre trait caractéristique des Français, c'est leur facilité à se
soumettre à une autorité quelconque. Ainsi, quand deux ou trois cents
personnes, chacune attendant sa livre de viande, étaient rassemblées
devant la boucherie, les rangs s'ouvraient sans murmure, sans une
contestation, pour donner passage aux hommes porteurs de beaux morceaux
bien appétissants destinés à la table des représentants du peuple, alors
que la plus grande partie de la foule ne pouvait prétendre qu'aux
rebuts. Mon cuisinier, chargé quelquefois d'aller aux provisions pour
ces scélérats, me disait le soir qu'il ne pouvait concevoir comment on
ne l'assommait pas. Le spectacle était le même chez le boulanger, et si
des yeux d'envie se portaient sur la corbeille de petits pains blancs
destinés à nos maîtres, aucune plainte du moins ne se faisait entendre.

Je ne me rappelle plus par suite de quelle circonstance politique on
arrêta un jour tous les négociants anglais et américains en résidence à
Bordeaux. Ils furent emprisonnés, ainsi que toutes les personnes de ces
deux nations, ouvriers, domestiques ou autres, sur lesquels on parvint à
mettre la main. Cette mesure me donna la crainte bien fondée d'être
prise pour une Anglaise, comme cela m'était déjà souvent arrivé. Bonie
s'en alarma très sérieusement et me conseilla de ne plus porter de
chapeau lorsque je sortais dans la journée, mais de m'habiller comme les
filles de Bordeaux. Cette idée de déguisement me plut assez. Je me
commandai des brassières qui convenaient bien à ma taille, très mince
alors, et qui, avec le mouchoir rouge sur la tête et sur le col, me
changèrent si complètement que je rencontrais des gens de ma
connaissance sans être reconnue. J'allais ainsi plus hardiment dans la
rue.

M. de Brouquens, toujours en réclusion, s'amusait fort des propos
téméraires que tenaient ses vingt-cinq hommes de garde sur les visites
journalières qu'il recevait de la _belle grisette_.


III

Néanmoins, ma situation à Bordeaux devenait de jour en jour plus
périlleuse, et je ne puis comprendre aujourd'hui comment j'ai échappé à
la mort. On me conseilla de tâcher de faire lever le séquestre du
Bouilh, mais toute manifestation de mon existence me semblait trop
dangereuse, et j'étais dans la plus désolante incertitude, quand la
Providence m'envoya une protection spéciale.

Mme de Fontenay, nommée alors la citoyenne _Thérésia Cabarrus_, arriva à
Bordeaux. Quatre ans auparavant, je m'étais rencontrée une fois avec
elle à Paris. Mme Charles de Lameth, dont elle avait été la compagne au
couvent, me la montra un soir, au sortir du théâtre. Elle me parut avoir
de quatorze à quinze ans, et ne m'avait laissé que le souvenir d'une
enfant. On disait qu'elle avait divorcé pour conserver sa fortune, mais
c'était plutôt pour user et abuser de sa liberté. Ayant rencontré
Tallien aux bains des Pyrénées, celui-ci lui avait rendu je ne sais quel
service, dont elle le récompensa par un dévouement sans bornes, qu'elle
ne cherchait pas à dissimuler. Venue à Bordeaux pour le rejoindre, elle
se logea à l'hôtel d'Angleterre.

Le surlendemain du jour où elle y fut établie, je lui écrivit le billet
suivant: «Une femme qui a rencontré à Paris Mme de Fontenay, et qui sait
qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle, lui demande un moment
d'entretien. Elle répondit verbalement que cette dame pouvait venir
quand elle le voudrait. Une demi-heure après, j'étais à sa porte. Quand
j'entrai, elle vint à moi, et, me regardant en face, s'écria: «Grand
Dieu! madame de Gouvernet!» Puis, m'ayant embrassée avec effusion, elle
se mit à mon service: ce fut son expression. Je lui dis ma situation.
Elle la jugea plus dangereuse encore que je ne le croyais moi-même, et
me déclara qu'il fallait fuir, qu'elle ne voyait que ce moyen de me
sauver. Je lui répondis que je ne saurais me résoudre à partir sans mon
mari, et puis qu'en abandonnant la fortune de mes enfants je craignais
de la sacrifier sûrement. Elle me dit: «Voyez Tallien. Il vous fera
connaître le parti à adopter. Vous serez en sûreté dès qu'il saura que
vous êtes ici mon premier intérêt.» Je me déterminai à solliciter de lui
la levée du séquestre du Bouilh, au nom de mes enfants, ainsi que la
permission de m'y retirer avec eux. Puis je la quittai, confiante dans
l'intérêt qu'elle m'avait témoigné, et me demandant pourquoi elle le
ressentait.

Mme de Fontenay n'avait pas alors vingt ans. Aucun être humain n'était
sorti si beau des mains du Créateur. C'était une femme accomplie. Tous
ses traits portaient l'empreinte de la régularité artistique la plus
parfaite. Ses cheveux, d'un noir d'ébène, semblaient faits de la plus
fine soie, et rien ne ternissait l'éclat de son teint, d'une blancheur
unie sans égale. Un sourire enchanteur découvrait les plus admirables
dents. Sa haute taille rappelait celle de Diane chasseresse. Le moindre
de ses mouvements revêtait une grâce incomparable. Quant à sa voix,
harmonieuse, légèrement marquée d'un accent étranger, elle exerçait un
charme qu'aucune parole ne saurait exprimer. Un sentiment douloureux
vous pénétrait quand on songeait que tant de jeunesse, de beauté, de
grâce et d'esprit étaient abandonnés à un homme qui, tous les matins,
signait la mort de plusieurs innocents.

Le lendemain matin, je reçus de Mme de Fontenay ce court message: «Ce
soir, à 10 heures.» Je passai la journée dans une agitation difficile à
décrire. Avais-je amélioré ma position? m'étais-je perdue? devais-je me
préparer à la mort? devais-je fuir à l'instant même? Toutes ces
questions se pressaient dans mon esprit et y causaient un affreux
trouble. Et mes pauvres enfants? que deviendraient-ils sans moi et sans
leur père? Enfin Dieu prit pitié de moi. Je m'armai de courage, et, 9
heures venant, je pris le bras de M. de Chambeau, plus alarmé que moi
encore, sans qu'il osât me le témoigner. Il me conduisit à la porte de
Mme de Fontenay, en me promettant de se promener sur le boulevard
jusqu'au moment où j'en sortirais.

Je montai. Tallien n'était pas arrivé. Le moment de l'attente fut
angoissant. Mme de Fontenay ne pouvait me parler. Il y avait plusieurs
personnes chez elle que je ne connaissais pas. Enfin, on entendit _la
voiture_, et l'on ne pouvait pas s'y tromper, car il n'y avait que
celle-là qui roulât alors dans cette grande ville.

Mme de Fontenay sortit, et, rentrant au bout d'un moment, elle me prit
par la main en prononçant ces mots: «Il vous attend.» Si elle m'avait
annoncé que le bourreau était là, je n'en aurais pas ressenti un autre
effet. Elle ouvrit une porte qui donnait dans un petit passage, au bout
duquel j'aperçus une chambre éclairée. Je ne parle pas au figuré en
déclarant que mes pieds étaient collés au parquet. Involontairement, je
m'arrêtai. Mme de Fontenay me poussa dans le dos, et dit: «Allons donc!
ne faites pas l'enfant.» Puis elle se retourna et s'en fut en fermant la
porte. Force me fut d'avancer. Je n'osais lever les yeux. Je marchai
néanmoins jusqu'au coin de la cheminée, sur laquelle il y avait deux
bougies allumées. Sans le soutien du marbre, je serais tombée. Tallien
était appuyé sur l'autre coin. Il me dit alors, d'une voix assez douce:
«Que me voulez-vous?» Alors je balbutiai la demande d'aller à notre
campagne du Bouilh, et qu'on levât le séquestre qui avait été mis, par
erreur, sur les biens de mon beau-père, chez lequel je demeurais.
Brusquement, il me répondit que cela ne le regardait pas. Puis,
s'interrompant: «Mais vous êtes donc la belle-fille de celui qui a été
confronté avec la femme Capet?... Et avez-vous un père?... Comment
s'appelle-t-il?... Ah! Dillon, le général?... Tous ces ennemis de la
République y passeront», ajouta-t-il, faisant en même temps, avec la
main, le geste de trancher une tête. L'indignation me gagna et me rendit
alors tout mon courage. Hardiment, je levai les yeux sur ce monstre. Je
ne l'avais pas encore regardé. Devant, moi, je vis un homme de
vingt-cinq à vingt-six ans, d'une jolie figure qu'il cherchait à rendre
sévère. Une forêt de boucles blondes s'échappait de tous côtés sous un
grand chapeau militaire, couvert de toile cirée, et surmonté d'un
panache tricolore. Il était vêtu d'une longue redingote serrée, de gros
drap bleu, par-dessus laquelle pendait un sabre en baudrier, croisé
d'une longue écharpe de soie aux trois couleurs.

«Je ne suis pas venue ici, citoyen, lui dis-je, pour entendre l'arrêt de
mort de mes parents, et puisque vous ne pouvez m'accorder ce que je
demande, je ne dois pas vous importuner davantage.» En même temps, je le
saluai légèrement de la tête. Il sourit, comme semblant dire: «Vous êtes
bien hardie de me parler ainsi.» Puis je sortis par la porte par
laquelle il était entré, sans rentrer dans le salon.

Revenue chez moi, je considérai ma situation comme plutôt aggravée
qu'améliorée. Si Tallien ne me protégeait pas, ma perte me paraissait
infaillible. Mme de Fontenay, ayant constaté que j'avais fait une bonne
impression sur Tallien, ne se décourageait cependant pas si aisément.
Elle lui chercha querelle pour ne m'avoir pas assez bien traitée, et lui
dit que j'avais décidé de ne plus revenir chez elle dans la crainte de
l'y rencontrer. Il promit alors que je ne serais pas arrêtée, mais
apprit en même temps à Mme de Fontenay qu'il savait que son collègue
Ysabeau le dénonçait au Comité de Salut public, à Paris, comme modéré et
protégeant les aristocrates.


IV

Vers le milieu de l'hiver, le serrurier chez lequel se cachait mon mari
arriva à Bordeaux pour y acheter du fer. Il vint chez moi, et je lui
témoignai ma reconnaissance et ma confiance. Je lui fis voir mes
enfants, pour le mettre à même de dire à leur père qu'il les avait
trouvés bien portants. C'était un bon paysan saintongeois, bien simple,
bien ignorant, ne comprenant rien à l'état du pays, ni pourquoi,
lorsqu'il mangeait d'excellent pain blanc à Mirambeau, on lui en avait
donné ce matin-là, à Bordeaux, du si noir, que son chien l'aurait
refusé. Il voyait avec surprise qu'au lieu des bons louis d'or qu'il
avait dans son coffre, on ne lui réclamait que du papier pour ses achats
de fers, et ne pouvait concevoir dans quel but les denrées étaient
taxées. En attendant l'heure de la marée pour s'en retourner à Blaye, il
se promena dans Bordeaux, et, par malheur, passa sur la place Dauphine,
où se faisaient les exécutions. Une dame montait la fatale échelle. Il
demanda quel était son crime: «C'est une aristocrate», lui répondit-on.
Cette excellente raison, qu'il ne comprit pas, lui parut suffisante.
Mais bientôt il voit paraître un paysan comme lui, appelé à subir le
même sort. Tout tremblant, il se renseigne de nouveau: «Et celui-là,
qu'a-t-il fait?» On lui explique que cet homme ayant donné asile à un
noble, est condamné, pour ce seul fait, à mourir avec lui.

Alors, dans le sort de ce malheureux, il voit celui qui l'attend. Il
oublie ce qui l'a amené à Bordeaux. Il repart à pied, arrive chez lui
dans la nuit, et déclare à mon mari qu'il ne peut le garder une heure de
plus, que sa propre vie et celle de sa femme sont en jeu. Il court
réveiller son beau-frère le palefrenier, qui ne parvient pas à le
rassurer. Celui-ci, voyant son parent éperdu, ayant d'autre part entendu
dire dans la journée que la guillotine devait faire ce que l'on nommait
un voyage patriotique et venir à Mirambeau dans quelques jours, se
décida à atteler un cheval à une petite charrette. Il y met de la paille
dans laquelle se cache mon mari et se dirige par des chemins détournés
sur Tesson, ce château de mon beau-père où l'on avait mis les scellés,
mais dont le concierge Grégoire et sa femme avaient une entrée secrète.
Une des fenêtres du pavillon qu'ils occupaient donnait sur le chemin. Le
palefrenier frappe au volet. Il ne faisait pas encore jour. Mon mari
entre par cette fenêtre, et ces braves gens, qui lui étaient tout
dévoués, le reçoivent avec joie. Ils l'installèrent dans une chambre
touchant le leur et qui avait avec celle-ci une cheminée commune. Cela
permettait de faire du feu toute la journée sans attirer l'attention du
dehors. Cette condition fut fort appréciée par mon mari, qui était très
frileux.

Tesson possédait une bonne bibliothèque dont l'inventaire restait à
faire, ainsi que celui de tout le mobilier du château. Les scellés
avaient été apposés sur les portes extérieures seulement, de manière
qu'on pouvait circuler dans tout l'intérieur, pourvu qu'on n'ouvrît pas
les jalousies. M. de La Tour du Pin disposait donc de livres à volonté.
Il trouva même le moyen de soustraire des papiers et des correspondances
anciennes de son père dont la publicité aurait pu être désagréable.
Cependant, il n'était pas destiné à jouir de cette retraite,
comparativement agréable, sans trouble.

Au bout de sept ou huit jours, des ordres arrivèrent à la municipalité
de Tesson, prescrivant de procéder à l'inventaire de tout ce que
renfermait le château, qui était considérable et parfaitement bien
meublé. Le père de M. de La Tour du Pin en avait hérité de M. de
Monconseil, son beau-père, qui y avait habité quarante ans, et y avait
apporté toutes les nobles magnificences et l'élégance somptueuse du
règne de Louis XIV. Cet inventaire devait durer deux jours, et les
dispositions bien connues des gens du pays ne permettaient pas d'espérer
qu'on y épargnât aucune rigueur ou qu'on laissât échapper le moindre
recoin sans le visiter.

Grégoire ne déguisa pas ses craintes au malheureux proscrit. Il lui
déclara qu'il ne connaissait pas un lieu quelconque où il pût le cacher,
ni aucune personne dans le village, ou aux environs, qui consentît à le
recevoir. D'un commun accord, ils convinrent alors que Grégoire irait à
Saintes, chez Boucher, le maître de poste, ancien écuyer de M. de
Monconseil, très attaché à mon mari, qu'il avait connu tout jeune chez
son grand-père, pour lui demander soit de recevoir le fugitif chez lui,
soit de le faire passer dans les départements insurgés.

Grégoire partit de grand matin, à pied, par un temps affreux, quoiqu'il
eût soixante-dix ans passés. Il ne trouva pas Boucher. Chargé de la
conduite des charrois de l'armée qu'on rassemblait contre les Vendéens,
il était toujours en route. Mais sa sœur, également dévouée à nos
intérêts, consentit à accueillir mon mari et à le cacher pendant
l'absence de son frère, bien qu'elle ne se dissimulât pas qu'il y allait
de leur vie et de leur fortune à tous deux. Grégoire revint donc à
Tesson sans avoir pris de repos. À la nuit, il repartit avec mon mari
pour Saintes, localité dépourvue d'enceinte et par conséquent accessible
par des sentiers connus de Grégoire.

J'ai omis de dire que j'avais envoyé à mon mari, pendant qu'il était à
Mirambeau, un costume complet de demi-paysan révolutionnaire dans
lequel, une fois sa petite taille affublée, il ne se reconnaissait pas
lui-même.

Mlle Boucher le reçut fort bien, mais avec une exagération de
précautions dont il tira la conclusion que le moins il resterait dans
cette maison le mieux elle le trouverait. Grégoire s'en retourna à
Tesson. Il m'a répété souvent depuis que de sa vie il n'avait éprouvé
une telle fatigue, et qu'à la fin de son quatrième voyage, fait au
milieu de l'hiver, par un temps détestable et dans un chemin qui était
alors presque impraticable, il avait cru mourir sur la route.

L'inventaire de Tesson étant fini, au bout de trois jours, avec toutes
les rigueurs que Grégoire avait prévues, on fut tranquille pour quelque
temps. Le matin du quatrième jour, Mlle Boucher entra tout effarée dans
la chambre, où elle avait caché mon mari et lui annonça que son frère
arriverait le soir même, accompagné de généraux et de leurs
états-majors, que toutes les chambres de la maison seraient occupées et
qu'elle ne pouvait plus le garder. Ne connaissant personne à Saintes qui
voulût lui offrir asile, un prompt départ pouvait seul assurer son
salut, affirmait-elle. M. de La Tour du Pin vit bien que la pauvre femme
était sous le coup de la plus grande frayeur et qu'elle voulait, à tout
prix, se débarrasser d'un hôte si incommode. Accepter son malheureux
sort sans réplique était l'unique parti à adopter. À la nuit il partit
donc seul. Le chemin lui était parfaitement connu. Mais, en arrivant à
Tesson, il voulut prendre un sentier donnant dans le parc, ce qui lui
permettait d'éviter le village. L'obscurité de la nuit était telle qu'il
se trompa, et bientôt les aboiements des chiens l'avertirent qu'il se
trouvait sur la place, devant l'église. Pour entrer dans l'avenue du
château, il lui fallait trouver une planche jetée sur le fossé creusé à
l'extrémité de l'avenue, et le bruit de ses tâtonnements attira tous les
chiens du village à ses trousses. Il commençait déjà à entendre quelques
volets s'ouvrir et des voix appeler les chiens, ou dire: «Qui va là?»
lorsqu'enfin il trouva le passage. Il s'éloigna aussitôt précipitamment
et le silence se rétablit. Puis il parvint au volet de Grégoire, qui fut
heureux de le voir et le remit dans la chambre qu'il avait occupée
précédemment. Deux mois durant, il séjourna là, recevant souvent de mes
nouvelles par des lettres que j'adressais à Grégoire. Chose bien
singulière pour l'époque, on n'a pas dit que le secret des lettres fût
violé à la poste, ou, du moins, qu'elles eussent cessé de parvenir à
destination. J'en recevais souvent à Bordeaux de Mme de Valence, alors
détenue à Paris, dans lesquelles elle me racontait tous les caquets de
la prison où elle était enfermée.


V

Cependant la Terreur était à son comble à Bordeaux. Mme de Fontenay
commençait à s'inquiéter pour elle-même et à craindre que les
dénonciations d'Ysabeau ne fissent rappeler Tallien. Je m'unissais à ces
craintes, dont la réalisation eût été notre perte à toutes deux.
L'horrible procession qui marqua la destruction, en un moment, de toutes
les choses précieuses possédées par les églises de la ville, venait
d'avoir lieu. On rassembla toutes les filles publiques et les mauvais
sujets. On les affubla des plus beaux ornements trouvés dans les
sacristies de la cathédrale, de Saint-Seurin, de Saint-Michel, églises
aussi anciennes que la ville et dotées, depuis Gallien, des objets les
plus rares et les plus précieux. Ces misérables parcoururent les quais
et les rues principales. Des chariots portaient ce qu'ils n'avaient pu
mettre sur eux. Ils arrivèrent ainsi précédés par _la Déesse de la
Raison_, représentée par je ne sais quelle horrible créature, jusque sur
la place de la Comédie. Là ils brûlèrent, sur un immense bûcher, tous
ces magnifiques ornements. Et quelle ne fut pas mon épouvante lorsque,
le soir même, Mme de Fontenay me raconta, comme une chose toute simple:
«Savez-vous que Tallien me disait, ce matin, que vous feriez une belle
déesse de la Raison?» Lui ayant répondu avec horreur que j'aurais mieux
aimé mourir, elle fut toute surprime et leva les épaules.

Cette femme était cependant très bonne, et j'en ai eu des preuves
positives. Un soir, je la trouvai seule, dans un trouble et une
agitation extrêmes. Elle se promenait dans la chambre, et le moindre
bruit la faisait tressaillir. Elle me dit que M. Martell, négociant de
Cognac, dont elle aimait beaucoup la femme et les enfants, était au
tribunal de mort, et quoique Tallien lui eût promis, sur sa propre tête,
de le sauver, elle craignait Ysabeau, qui voulait le faire périr. Enfin,
au bout d'une heure passée dans une impatience presque convulsive,
qu'elle avait fini par me faire partager, on entendit quelqu'un
s'approcher en courant. Une pâleur mortelle envahit son visage. La porte
s'ouvrit, et un homme hors d'haleine s'écria: «Il est acquitté!» C'était
Alexandre, autrefois secrétaire de M. de Narbonne, en ce moment celui de
Tallien. Alors, me saisissant par le bras, elle m'entraîna
précipitamment dans l'escalier sans prendre ni chapeau ni châle. Nous
courons dans la rue sans qu'elle m'eût dit où nous allions en si grande
hâte, car nous marchions à perdre haleine. Nous atteignons une maison
pour moi inconnue. Elle y pénétra comme une folle en criant: «il est
acquitté!» Je la suis dans un salon où une femme entourée de deux ou
trois jeunes filles repose comme morte sur un canapé. Ce cri la
réveille. Elle se jette à terre, aux genoux de Mme de Fontenay et lui
baise les pieds; les jeunes filles embrassent sa robe. Jamais scène si
pathétique n'a frappé mes regards. C'est en parlant de la comparution de
M. Martell devant le tribunal révolutionnaire que son beau-frère me
disait, une heure auparavant, en vrai style de négociant: «Je ne
l'assurerais pas à 90 pour 100!»

Lorsque j'allais le soir chez Mme de Fontenay, je donnais le bras à mon
nègre parce qu'il avait une carte de sûreté et que passé une certaine
heure--7 heures, je crois--chaque patrouille rencontrée avait le droit
de vous en demander l'exhibition. Je ne sortais plus moi-même qu'à la
nuit, afin d'éviter le danger que ma figure et ma tournure anglaises me
faisaient courir. Un soir, je me promenais avec M. Brongniart, célèbre
architecte de Paris, qui avait obtenu d'être appelé à Bordeaux pour la
construction d'une salle de spectacle. Quoique le connaissant beaucoup,
il ne venait cependant jamais chez moi, non plus que mon maître italien,
d'ailleurs, qu'à la nuit close. Ce soir-là donc, étant avec M.
Brongniart sur le cours du Pavé-des-Chartrons, lieu très éloigné de mon
logis, il s'écrie tout à coup en fouillant dans ses poches: «Ah! ah!
j'ai oublié ma carte de sûreté!» La peur de rencontrer une patrouille me
saisit, je quitte son bras pour retourner chez moi. «On vous prendra,
dit-il en riant, pour...» Mais rien ne put me rassurer, et il dut se
contenter de me suivre de loin tout en se moquant de mes craintes. Ces
petits détails, je les cite pour montrer comment on était parvenu à
façonner toute une population au respect des institutions de la Terreur.

Heureusement, dans notre obscure maison, il n'y avait pas de table
d'hôte, sans quoi nous aurions couru le risque d'être confondus dans
_une rafle_, genre d'opération qui se pratiquait alors, ainsi que je
l'ai déjà dit. C'est la mésaventure qui arriva à M. de Chambeau au cours
d'une visite à l'un de ses amis. Il est introduit dans l'hôtel habité
par cet ami au moment où vingt-sept personnes étaient réunies à table.
Parmi elles s'en trouvait une que l'on voulait arrêter. Comme on ne la
connaissait pas, les agents de police entrent, ferment les portes,
appellent des fiacres et y font monter, six par six, tous les habitants
de la maison, qui sont conduits au fort du Hâ. M. de Chambeau y resta
vingt-huit jours, sous écrou, dans des anxiétés continuelles. Deux de
ses camarades de chambrée qu'il ne connaissait pas, ayant été emmenés un
matin pour être interrogés et n'étant pas revenus, il en conclut qu'ils
sont montés sur l'échafaud. Aussi lui-même attend-il la mort tous les
jours. Par bonheur, personne ne le reconnut. Au bout de vingt-huit
jours, on entra dans sa chambre et on lui dit: «Vous pouvez sortir si
vous voulez.» On pense s'il le voulut.

Ferrari, quoique porteur, bien caché et cousu dans la doublure de son
habit, du papier qui l'accréditait comme agent occulte du Régent, depuis
Louis XVIII, n'en était, pas moins, en sa qualité d'Italien, extrêmement
poltron. Il avait été assez adroit pour se faufiler jusque chez les
représentants du peuple. Là il parlait souvent de la nécessité où il se
trouvait de retourner on Italie _avec sa fille_. Nous avions, en effet,
parmi tant d'autres moyens imaginés pour sortir de France, formé le
projet de prendre un passeport pour Toulouse, lui et moi, avec mon mari
pour domestique. Je devais passer pour sa fille devenue veuve et
ramenant ses enfants dans la famille de son mari, en Italie. Dans les
principales villes situées sur notre route, comme Toulouse, Marseille,
nous aurions donné des concerts. Je chantais suffisamment bien pour
pouvoir, sans prétention ni contestation, passer pour une cantatrice.
Chaque jour nous répétions les différents morceaux que nous nous
proposions d'exécuter, parmi lesquels je me rappelle particulièrement le
duo de Paesiello: _Nei giorni tuoi felici_[155], appelé, selon nous, à
avoir beaucoup de succès.

Un jeune homme plein de talent, M. de Morin, était notre accompagnateur
pendant les répétitions. Il avait joué un rôle marquant dans
l'association des jeunes gens de Bordeaux, qui avait eu des résultats si
médiocres, et était, pour ce motif, fort compromis. Jamais il ne
couchait deux nuits de suite dans le même lieu. Il sortait la nuit
tombée, en évitant avec soin les patrouilles, parce qu'il n'était pas
muni d'une carte de sûreté. Je soupçonne bien que je ne le lui aie pas
demandé, qu'il couchait quelquefois dans la maison. Quand il avait été
abrité pendant la journée par un ménage mal approvisionné, il arrivait
le soir chez moi mourant de faim. Je lui donnais les restes de mon dîner
et de mon pain blanc de Saintonge, souvent aussi des œufs, dont j'étais
toujours bien approvisionnée par les paysans du Bouilh. On en faisait
d'excellentes omelettes avec les truffes que mon cuisinier prélevait sur
les provisions de cuisine des représentants du peuple. C'était, dans
notre refuge, un sujet d'amusement et de rire.

Il fallait véritablement que nous fussions jeunes et de sang français
pour conserver de la gaieté ayant, comme nous l'avions tous, le couteau
sur le cou, et à une époque où, quand on se disait «bonsoir», on n'osait
ajouter: «À demain!» que sous condition.



CHAPITRE XV

I. La situation alarmante de Mme de La Tour du Pin à Bordeaux et celle
de son mari à Tesson.--Les certificats de résidence à neuf témoins.--Une
charmante nourrice.--Une reconnaissance dangereuse évitée.--II. Comment
Mme de La Tour du Pin se décide à partir pour l'Amérique.--Le navire
américain la _Diane_.--Une mission périlleuse.--Préparatifs de
départ.--III. Un déjeuner à Canoles.--Visite imprévue.--Au bras de
Tallien.--La montre de M. Saige.--IV. Le passeport du citoyen
Latour.--Inquiétudes de l'attente.--Le sans-culotte Bonie à Tesson.--Le
retour.--La réunion.--Comment M. de La Tour du Pin revint de Tesson à
Bordeaux.


I

Cependant la situation devenait d'heure en heure plus alarmante. Il n'y
avait pas de jour qu'il ne se fît des exécutions. Je logeais assez près
de la place Dauphine pour entendre le tambour, dont un roulement
marquait chaque tête qui tombait. Je pouvais les compter, avant que le
journal du soir ne m'apprît les noms des victimes. Le fond du jardin sur
lequel donnait la fenêtre de ma chambre touchait à celui d'une ancienne
église où s'était établi le club des _Amis du peuple_, et lorsque la
séance du soir était animée, les cris, les applaudissements et les
vociférations des misérables qui y assistaient parvenaient jusqu'à moi.

Les nouvelles que je recevais de mon mari me peignaient sa position à
Tesson comme très précaire. À tous moments, on menaçait Grégoire
d'établir dans le château un corps de troupes, un hôpital militaire, ou
autre établissement analogue, ce qui aurait obligé mon mari à fuir de
nouveau. Je ne savais où le placer ailleurs avec la moindre sécurité. Le
rappeler auprès de moi à Bordeaux, il ne fallait pas y songer, à cause
de la fille qui soignait mon enfant. Dupouy m'avait de nouveau fait
dire, du fond de sa cachette, que je devais me défier d'elle. Je n'osais
pourtant la renvoyer, crainte de pis.

Une dernière circonstance m'avait prouvé que je n'étais pas aussi
ignorée à Bordeaux que je l'espérais. Mon homme d'affaires m'avait écrit
de Paris que l'on venait d'établir la loi des _certificats de
résidence_, à neuf témoins, appelés à être renouvelés tous les trois
mois, sous peine de confiscation des propriétés que l'on possédait dans
les communes où l'on ne résidait pas. J'avais une maison à Paris occupée
par l'ambassade de Suède et des rentes sur l'Etat que l'on avait déjà
réduites d'un tiers. Il me fallait donc aller chercher ce certificat.
Bonie se chargea de rassembler les neuf témoins, dont aucun ne m'avait
vu de sa vie, mais qui le crurent sur sa parole. De concert, nous
allâmes à la municipalité un matin, et ce ne fut pas sans une extrême
répugnance que je pénétrai dans une salle où se trouvaient une douzaine
d'employés tous coiffés du bonnet rouge. Je m'assis près du feu, tandis
que Bonie faisait dresser l'acte et signer les témoins. Il avait demandé
qu'on ne me fît pas attendre, parce que _j'étais nourrice_, et la
philanthropie de ces buveurs de sang s'était émue. L'un d'eux se
précipita même à mes pieds et, m'ôtant de force mes sabots, y passa de
la cendre chaude, ce qui est une politesse bordelaise parmi le peuple.
Puis, allant à une armoire, il en tira un joli petit pain blanc et me
l'offrit en m'appelant _charmante nourrice_. Un coup d'œil de Bonie me
fit comprendre que je ne devais pas le refuser. Je le pris avec un
sentiment de honte, car mes regards étaient tombés sur une pauvre
vieille dame, à l'autre coin de la cheminée, enveloppée dans une pelisse
de satin bleu-clair bordée de cygne et qui attendait peut-être depuis
deux heures sans avoir déjeuné, maudissant certainement la jeune
grisette, son coquet mouchoir de madras noué sur l'oreille, sa brassière
rouge, son jupon court et ses sabots. Enfin le moment de signer arriva,
et le municipal, avec une sorte de respect qui m'étonna, me céda sa
chaise pour écrire. Alors on lut, à mon grand chagrin, le certificat
d'un bout à l'autre à haute voix et, au nom de Dillon, un de ces coquins
interrompit en disant: «Ah! ah! la citoyenne est apparemment sœur ou
nièce de tous les émigrés de ce nom que nous avons sur notre liste?»
J'allais répondre que non, lorsque le chef de bureau reprit brusquement:
«Tu ne sais ce que tu dis. Elle n'est pas même leur parente.» Je le
regardai avec surprise, et il me dit à voix basse en me donnant sa plume
pour signer: «Vous êtes la nièce de l'archevêque de Narbonne. Je suis de
Sorèze.» Je le remerciai d'une légère inclinaison de tête, mais je
pensai, en m'en allant, qu'il fallait quitter Bordeaux, puisqu'on m'y
connaissait si bien.


II

J'étais poussée à bout. Je voyais Bonie inquiet de mon sort. Plusieurs
moyens de fuite avaient été reconnus impossibles. Tous les jours on
exécutait des gens qui pensaient être en sûreté. Les malheureux jeunes
gens de l'Association, jusqu'au dernier, avaient été arrêtés ou dénoncés
les uns après les autres, puis exécutés sans procès sur la seule
constatation de leur identité, tous ayant été mis en masse hors la loi.
Je passais les nuits sans sommeil, croyant, à chaque bruit, que l'on
venait m'arrêter. Je n'osais presque plus sortir. Mon lait se tarissait,
et je craignais de tomber malade au moment où je n'avais jamais eu plus
de besoin de ma santé, afin de pouvoir agir si cela devenait nécessaire.
Enfin un matin, étant allée voir M. de Brouquens, toujours en détention
chez lui, j'étais appuyée pensive sur sa table, lorsque mes yeux se
portèrent machinalement sur un journal du matin qui était ouvert. J'y
lus, aux Nouvelles commerciales: «Le navire _la Diane_, de Boston, 150
tonneaux, partira dans huit jours, sur son lest, avec autorisation du
ministre de la marine.» Or, il y avait dans le port quatre-vingts
navires américains qui y pourrissaient depuis un an sans pouvoir obtenir
la permission de mettre à la voile. Sans prononcer un mot, je me
redresse aussitôt et je m'en allais, lorsque M. de Brouquens, occupé à
écrire, leva les yeux et me dit: «Où allez-vous donc si vite?»--«Je vais
en Amérique», lui répondis-je, et je sortis.

Je me rendis tout droit chez Mme de Fontenay. Lui ayant fait part de ma
résolution, elle l'approuva d'autant plus qu'elle avait de mauvaises
nouvelles de Paris. Tallien y était dénoncé par son collègue et pouvait
être rappelé d'un moment à l'autre. Ce rappel probable serait,
croyait-elle, le signal d'une recrudescence de cruauté à Bordeaux, où
elle-même ne voulait pas rester, si Tallien partait. Il n'y avait donc
pas une minute à perdre, si nous voulions être sauvés.

Je revins chez moi et j'appelai Bonie, en lui disant qu'il fallait me
trouver un homme dont il fût sûr pour aller chercher mon mari. Il
n'hésita pas un moment: «La commission est périlleuse, dit-il. Je ne
connais qu'un homme qui puisse l'entreprendre, et cet homme-là, c'est
moi.» Il me répondit du succès, et je me confiai à son zèle et à son
intelligence. Il hasardait sa vie, qui aurait été sacrifiée avec celle
de mon mari, s'ils avaient été découverts; mais, comme dans ce cas la
mienne n'eût pas été épargnée davantage, je n'éprouvai aucun scrupule
d'accepter la proposition qui m'était faite.

Je ne perdis pas un instant. J'allai trouver un vieil armateur, ami de
mon père, et qui était aussi courtier de navires. Il m'était très dévoué
et se chargea d'aller arrêter notre passage sur _la Diane_, pour moi,
mon mari et nos deux enfants. J'aurais voulu emmener ma bonne
Marguerite. Mais elle avait une fièvre double tierce depuis six mois
déjà et aucun remède ne parvenait à l'en débarrasser. Je craignais qu'un
passage de mer dans une si mauvaise saison, nous étions dans les
derniers jours de février, ne lui fût fatal. D'ailleurs, comment se
trouverait-elle dans ce pays dont elle ne savait pas la langue, déjà
âgée, et accoutumée, plus que moi, à toutes les aisances de la vie! Je
résolus donc de partir sans elle. Lorsque je revins chez M. de
Brouquens, ayant déjà tout arrangé, sa surprise fut grande. Il me dit
alors que, venant d'être rendu à la liberté sur un ordre de Paris, et
comptant lui-même partir dans quelques jours, il me proposait d'aller le
lendemain déjeuner à Canoles; où il n'était pas retourné depuis la
visite domiciliaire.

Rentré de nouveau chez moi, je me confiai à mon bon Zamore, car le plus
difficile était de pouvoir emballer nos effets à l'insu de la bonne, qui
eût été tout aussitôt nous dénoncer à la section. Elle couchait, avec ma
petite fille, alors âgée de près de six mois, dans une longue chambre
garnie d'armoires dans lesquelles j'avais enfermé tous les effets qu'on
m'avait envoyés du Bouilh et ceux que j'avais emportés de là-bas
moi-même en venant réinstaller à Canoles. Cette chambre donnait d'un
côté dans la mienne et de l'autre dans celle de Marguerite. Cette
dernière avait une issue sur un petit escalier qui aboutissait à la
cave. Bonie, toujours prévoyant, avait arrangé depuis longtemps, sans
m'en parler, que, si on venait pour m'arrêter, je descendrais dans cette
cave remplie de vieilles caisses et que je m'y cacherais pendant
quelques heures. Heureusement, me défiant de la bonne, j'avais toujours
tenu toutes les armoires fermées. Je convins donc avec Zamore que le
lendemain matin, pendant que je serais à Canoles, où j'emmènerais la
bonne et les enfants, il sortirait tous les effets et les descendrait,
en passant par le petit escalier, dans la cave pour les emballer dans
les caisses qui s'y trouvaient. Je lui recommandai de ne pas laisser
traîner le moindre bout de fil, dont la présence pourrait déceler
l'ouverture récente des armoires. Il exécuta toute cette opération avec
son intelligence accoutumée.


III

Le lendemain donc j'allai, accompagnée de M. de Chambeau, déjeuner à
Canoles, chez M. de Brouquens. Comme nous étions tous les trois à table,
la porte du jardin s'ouvrit, et nous vîmes apparaître Mme de Fontenay,
donnant le bras à Tallien. Ma surprise fut grande, car elle ne m'avait
pas dit son projet. Brouquens fut stupéfait, mais se remit bien vite.
Quant à moi, je cherchais à dominer mon émotion encore accrue par la vue
d'un homme qui était entré avec Tallien et derrière lui. Il avait mis un
doigt sur sa bouche en me regardant et je détournai aussitôt les yeux.
C'était M. de Jumilhac, que je connaissais beaucoup, et qui, caché à
Bordeaux sous je ne sais quel nom d'employé, accompagnait le
représentant. Tallien, après un compliment poli à Brouquens sur la
liberté qu'il avait prise de traverser son jardin pour se rendre chez le
consul de Suède, vint à moi, avec cette manière prévenante des seigneurs
de l'ancienne cour, et me dit de la façon la plus gracieuse: «On
prétend, madame, que je puis réparer aujourd'hui mes torts envers vous,
et j'y suis tout à fait disposé.» Alors, je me laissai fléchir, et
quittant l'air froidement hautain que j'avais d'abord pour en prendre un
passablement poli, je lui expliquai qu'ayant des intérêts pécuniaires à
la Martinique--la chose était presque vraie--je désirais y passer pour
m'en occuper, et que je lui demandais un passeport pour moi, mon mari et
mes enfants. Il répliqua: «Mais où donc est-il votre mari?» Ce à quoi je
lui répondis, en riant: «Vous permettrez, citoyen représentant, que je
ne vous le dise pas.--Comme vous voudrez», fit-il gaiement. Le monstre
se faisait aimable. Sa belle maîtresse l'avait menacé de ne plus le
revoir s'il ne me sauvait pas, et cette parole avait enchaîné un moment
sa cruauté.

Après quelques instants de conversation, on parla d'aller chez M.
Vanheimert, le consul de Suède. M. de Brouquens proposa de traverser une
petite lande qui séparait les deux propriétés. Il avait envoyé prévenir
le consul. Je m'excusai de n'y pas aller, sous le prétexte des soins à
donner à mon enfant, que la bonne avait amené à Canoles. Mais Mme de
Fontenay, fixant sur moi ses grands yeux noirs, me dit: «Venez donc!» et
je compris avec horreur ce qui allait arriver. Elle prit d'elle-même le
bras de Brouquens, et Tallien m'offrit le sien!... Je ne saurais
exprimer ce que j'éprouvai en ce moment. J'en frémis encore en écrivant
ces lignes, au bout de cinquante ans. Si ma vie seule eût été en cause,
et si celle de mon mari n'eût pas dépendu du refus de ce bras qui
m'était offert, je l'aurais repoussé. Faisant effort sur moi-même, je
l'acceptai donc, et je profitai de ce moment pour arranger
définitivement mon affaire. Après quoi, je lui parlai de la citoyenne
Thérésia Cabarrus--c'est ainsi qu'il la nommait--mais, oh! inconséquence
de l'esprit humain! je me serais bien gardée de lui dire que, femme d'un
conseiller au Parlement, elle n'appartenait pas à la catégorie de celles
qui étaient présentées à cette reine que lui et les siens venaient de
faire périr sur un échafaud, car cela lui aurait déplu.

Le pauvre M. Vanheimert et sa charmante fille, depuis Mme Bethmann, de
Francfort, étaient plus morts que vifs de cette _aimable visite_ du
représentant du peuple. Cependant ils firent bonne contenance, mais les
belles couleurs de Mlle Vanheimert avaient fait place à une pâleur
mortelle. Je tenais fort à ne pas lui laisser croire que j'étais _de la
société_ de Tallien, et j'eus à peine le temps de lui souffler un mot
pour l'éclairer à ce sujet. On entra dans la salle de billard, où
Tallien fit deux ou trois parties, dont une avec le pauvre Brouquens,
qui manquait à toucher à tous coups, quoiqu'il fût très fort joueur.

Enfin Tallien déclara qu'il avait un rendez-vous et qu'il était obligé
de s'en aller. Il tira sa montre et regarda l'heure: «Vous avez là une
belle montre,» dit Mme de Fontenay.--«Oui, répliqua-t-il. C'est une de
ces montres nouvelles de Bréguet, du prix de 7.000 à 8.000 francs, et
qui ne se montent jamais quand on a le soin de ne les pas laisser plus
de vingt-quatre heures sans les remuer. La voulez-vous?» ajouta-t-il en
la lui tendant. «Ah! merci!» dit-elle comme s'il lui eût offert une
fleur, et la prenant elle la mit dans son sac. Cet incident me causa une
horreur profonde, car c'était là l'acte d'une courtisane corrompue.
Heureusement ses yeux n'étaient pas fixés sur moi, car l'indignation
qu'elle eût pu lire sur mon visage aurait peut-être détruit en un moment
toute sa bonne volonté à mon égard. Dans ce temps, hélas! la vie d'une
famille dépendait du sourire d'une femme et du caprice d'un être qui
vous apparaissait enveloppé d'un voile teinté de sang.

Cette visite finie--elle me semblait avoir duré un siècle--nous
retournâmes, Brouquens et moi, à Canoles, car M. de Chambeau s'était
caché dès l'arrivée de Tallien. Quand nous nous retrouvâmes seuls,
l'altération du visage de Brouquens me frappa. Il se jeta sur un canapé
dans un état d'agitation dont je fus toute saisie, et comme on est
toujours disposé à supposer, par un fond de personnalité, qu'il est
question de soi dans l'émotion de ses amis, je m'informai de la cause de
son trouble avec une mortelle inquiétude. «Hélas! dit-il, vous avez vu
cette montre donnée par Tallien à Mme de Fontenay. Eh! bien, c'est celle
de ce pauvre Saige!»--le maire de Bordeaux, l'ami intime de Brouquens et
une des premières victimes de la Terreur à Bordeaux.--«Lorsqu'il fut
condamné, il la posa sur le bureau du tribunal de sang, en disant:
«_Tenez, je ne veux pas que le bourreau en profite_». Et Tallien la prit
et la mit dans sa poche.»

On comprend la répulsion que m'inspira ce récit. J'aime à croire que la
citoyenne Thérésia ignorait la chose quand elle accepta le présent.


IV

Deux heures après mon retour à Bordeaux, Alexandre, le secrétaire de
Tallien, m'apporta l'ordre par lequel il était enjoint à la municipalité
de Bordeaux de délivrer un passeport au citoyen Latour et à sa femme,
avec deux jeunes enfants, pour se rendre à la Martinique à bord du
navire _la Diane_. Une fois munie de ce précieux papier, il ne me
restait plus qu'à rappeler mon mari à Bordeaux, car le capitaine
américain n'aurait pas voulu le prendre à son bord, si ces papiers
n'eussent pas été en règle.

Ce voyage de Tesson à Bordeaux offrait autant de difficultés que de
dangers. Bonie, comme je l'ai dit plus haut, ne recula pas un instant et
partit pour Blaye dès la marée descendante. Il s'était déjà procuré un
passeport régulier pour lui-même, car on ne pouvait, sans cela, sortir
du département ni pénétrer dans celui de la Charente-Inférieure où se
trouvait Tesson, à dix lieues des frontières de la Gironde. Mais une
fois rentré dans la Gironde, une simple carte de sûreté, ne portant
aucun signalement, suffisait pour circuler dans tous les sens. Bonie
avait bien sa carte de sûreté personnelle; mais il en fallait une pour
mon mari. Il alla donc trouver un de ses amis, pour le moment malade et
alité, et sous prétexte qu'il avait égaré sa propre carte, il lui
emprunta la sienne pour quelques jours. Le pauvre malade ne se douta
jamais au fond de son lit du danger qu'il avait couru; car, assurément,
si mon mari eût été arrêté nanti de cette carte, le véritable possesseur
serait monté avec lui sur l'échafaud. Le passeport de Bonie spécifiait
qu'il allait chercher des grains dont la Charente-Inférieure regorgeait,
tandis qu'on en manquait absolument à Bordeaux, où les boulangers
mettaient toutes espèces de farines dans leur pain, farine d'avoine, de
fèves, etc., etc.

Bonie partit dans la soirée. Si j'ai un ennemi dans le monde, je ne lui
souhaiterais pas d'autre punition que d'éprouver l'inquiétude mortelle
que je ressentis pendant les trois jours qui suivirent. À une époque où
le sang coulait à flots tous les jours, où tant de malheureuses victimes
avaient péri par la trahison et la lâcheté de ceux dont ils étaient les
bienfaiteurs, je venais de remettre la vie de ce que j'avais de plus
cher au monde entre les mains d'un homme que je connaissais depuis six
mois à peine. Le rôle de révolutionnaire qu'il jouait si bien, était-ce
réellement un rôle? n'était-ce pas plutôt ses bons sentiments qui
étaient simulés? Je cherchais à repousser ces affreux soupçons, mais
plus je me représentais le danger que courait la vie de Bonie, en allant
chercher le malheureux proscrit, danger auquel il s'exposait uniquement
pour moi, et moins je trouvais simple et explicable son dévouement, à
moins que ce ne fût pour le livrer. On m'a bien rapporté depuis qu'un
sentiment violent et insurmontable, dont il ne m'a jamais laissé
concevoir le moindre soupçon, et qu'il savait être sans espoir, avait
élevé son âme au point de lui inspirer ce dévouement extraordinaire.
Rien ne me permet d'admettre une telle explication. On disait aussi
d'ailleurs qu'il était très attaché à Mlle de Sansac, dont il gérait les
affaires; mais celle-ci avait beaucoup d'années de plus que lui, et sa
santé était ruinée. D'un autre coté il aimait passionnément sa jeune
femme, morte en couches à dix-huit ans, moins d'une année auparavant, et
il ne semblait pas encore consolé de l'avoir perdue.

Quoi qu'il en fût, j'avais calculé tous les instants qu'il mettrait à
accomplir ce périlleux voyage. J'en comptais les minutes avec anxiété,
et le troisième jour au soir, vers 9 heures, je croyais pouvoir espérer
que le bateau de passage montant tous les jours de Blaye avec la marée
ramènerait le voyageur si ardemment attendu. La fièvre d'impatience qui
me dévorait ne me permit pas de rester dans la maison. J'allai sur les
Chartrons, à la nuit, avec M. de Chambeau, à l'endroit où je savais
qu'arrivait le bateau de Blaye. L'obscurité était si grande qu'on ne
distinguait pas l'eau de la rivière. Je n'osais demander aucun
renseignement, car je savais tous les points de la rivière où l'on
débarquait garnis de nombreux espions de police. Enfin, après une longue
attente, nous entendîmes sonner neuf heures et demie, et M. de Chambeau,
qui n'avait pas de carte de sûreté, m'observa que nous n'avions plus
qu'une demi-heure pour rentrer sans danger à la maison. Deux matelots
parlant anglais passaient à ce moment près de moi. Je me hasardai à leur
demander, dans leur langue, l'état de la marée. Ils répondirent sans
hésiter qu'il y avait déjà une heure _de descendant_. Perdant alors tout
espoir pour ce jour-là, je retournai désolée à la maison, où je passai
la nuit à imaginer avec angoisse tous les obstacles qui avaient pu
arrêter Bonie et son malheureux compagnon. Assise sur mon lit, à côté de
mes deux chers enfants, je prêtais l'oreille pour saisir le moindre
bruit qui pût ranimer mon espoir. Hélas! jamais la maison n'avait été
aussi silencieuse.

Pendant que je tremblais ainsi d'inquiétude et d'impatience, pendant que
j'étais hantée par la terrible vision de mon mari reconnu, arrêté,
conduit au tribunal et de là traîné sur l'échafaud, il dormait
tranquillement étendu sur un confortable lit, préparé à son intention,
dans une chambre inhabitée et solitaire de la maison, par Bonie, avant
son départ. Le matin, la bonne, venue pour habiller ma petite fille, me
dit d'un air indifférent: «À propos, madame, M. Bonie est là qui demande
si vous êtes levée?» Je fis un effort prodigieux sur moi-même pour ne
pas jeter un cri, et l'on comprend que ma toilette ne fut pas longue.
Bonie entra alors et m'apprit qu'ils étaient arrivés trop tard à Blaye
pour prendre le bateau ordinaire, sur lequel d'ailleurs mon mari aurait
pu être reconnu. Il avait nolisé une barque de pêcheur, quoiqu'il y eût
encore trois heures _de descendant_. Le vent étant favorable et très
fort, ils avaient, son compagnon et lui, mis à la mer et bientôt
regagné, puis dépassé le bateau ordinaire. Aussi étaient-ils déjà
arrivés quand je les attendais et me désespérais sur le bord de la
rivière.

Je mourais d'impatience de pénétrer dans la chambre où se trouvait
l'être que j'aimais le plus en ce monde. Mais Bonie me conseilla de
m'habiller comme si je devais sortir, afin de tromper ma berceuse, et
cette précaution très nécessaire me sembla un supplice. Enfin, une
demi-heure après, je sortis sous le prétexte de faire quelques
emplettes, et ayant été rejoindre Bonie, il me conduisit, par un
escalier dérobé, dans la chambre de mon mari. Enfin, nous nous
retrouvions, après six mois de la plus douloureuse absence!

La vie est marquée de souvenirs lumineux qui brillent comme une belle
étoile dans une nuit obscure. Le jour de notre réunion est du nombre.
Nous n'étions pas sauvés. Un danger plus pressant, plus rapproché, plus
positif qu'aucun de ceux que nous avions courus nous menaçait même;
cependant nous étions heureux, et la mort, que nous pouvions entrevoir
toute proche, ne nous effrayait plus, depuis qu'il nous était possible
d'espérer que, si elle devait nous frapper, elle nous frapperait
ensemble.

Je voulus savoir les détails de ce voyage si périlleux. Mon mari me les
conta.

Bonie, à son arrivée à Tesson, avait épouvanté par son accoutrement de
sans-culotte, son bonnet rouge, son grand sabre, la bonne Mme Grégoire.
Elle nia effrontément le séjour de mon mari à Tesson. Bonie eut beau
prier, conjurer, parler de moi, de mes enfants, rien ne put la fléchir.
À bout d'argument, il déchira la doublure de son gilet, un tira un petit
papier, le mit sur la table et sortit dans la cour. Ce petit papier
contenait ces seuls, mots écrits de ma main: «Fiez-vous au porteur. Dans
trois jours nous serons sauvés.» La bonne Grégoire ne vit pas plutôt ce
brigand, comme elle le nomma, hors de la chambre, qu'elle courut porter
le billet au pauvre reclus. Mon mari en ayant pris connaissance,
prescrivit de faire entrer Bonie. Mais ce n'est pas sans une grande
frayeur que Mme Grégoire introduisit dans la chambre, d'où M. de La Tour
du Pin n'était pas sorti depuis deux mois, cet inconnu qu'elle ne
pouvait se décider à considérer comme un sauveur.

À la nuit, mon mari se revêtit des habits de paysan que je lui avais
envoyés auparavant, et Bonie et lui partirent à pied, en prenant des
chemins que M. de La Tour du Pin connaissait. Ils atteignirent la grande
route de Blaye à la pointe du jour. Après avoir parcouru quelques lieues
sur cette grande route qui était, comme toutes celles de France, à cette
époque, dans le dernier degré de destruction, mon mari se déclara hors
d'état d'aller plus loin et se coucha sur le bord du chemin. Bonie, le
voyant pâle et sans force, crut qu'il allait mourir, et son désespoir
fut extrême. Heureusement un paysan, qui allait au marché à Blaye avec
sa charrette, passa. Rassuré par le costume de patriote de Bonie, il
consentit à faire monter les deux voyageurs auprès de lui, et ils
arrivèrent à Blaye assez reposés pour gagner le port à pied. Dans ce
terrible temps, tout était danger, et deux hommes, dont l'un avait les
apparences d'un mendiant, n'auraient pu proposer à un batelier de fréter
une barque pour eux seuls sans éveiller les soupçons. Mais Bonie pensait
à tout. Il raconta qu'il avait été envoyé par je ne sais quelle commune
au-dessus de Bordeaux avec la mission d'acheter des grains pour le
peuple. Personne ne s'étonna donc qu'il prît un bateau pour son service
particulier et qu'il donnât passage, par charité, à un pauvre citoyen
malade évadé des départements insurgés. Cette dernière phrase était
nécessaire pour éviter le soupçon qu'aurait pu faire naître dans
l'esprit du patron de la barque l'absence d'accent gascon chez M. de La
Tour du Pin.

Lorsqu'après de longues années on rappelle à sa mémoire le degré de
soupçon, d'absurdité, de déraison et de crainte sous lequel les
intelligences étaient comme enchaînées en France, à cette époque bien
nommée de _la Terreur_, on ne le comprend pas. Les raisonnements les
plus simples, à la portée d'un enfant de dix ans, auraient suffi
cependant pour dissiper le trouble et la frayeur des gens réfléchis. On
ne se demandait pas, par exemple: Comment meurt-on de faim à Bordeaux,
tandis que les denrées de première nécessité regorgent de l'autre côté
de la rivière? Personne ne pouvait l'expliquer, et certainement aucun
paysan de Blaye ou de Royan n'eût osé apporter deux sacs de farine à la
grande ville, sans courir le risque d'être appelé _accapareur_. Ces
faits n'ont été éclaircis par aucun des mémoires du temps. J'en laisse
le soin à l'Histoire et je reviens à la mienne.



CHAPITRE XVI

I. Délivrance du passeport à la mairie.--Tallien étant rappelé, Ysabeau
le vise sans s'en douter.--Julien de Toulouse et ses regrets.--M. de
Fontenay et les diamants de sa femme.--Derniers préparatifs.--II. Adieux
à Marguerite.--M. de Chambeau nous accompagne.--Embarquement sur le
canot de la _Diane_.--Les visites des navires de guerre.--Danger d'être
reconnu évité à Pauillac.--III. La Diane et son équipage.--Installation
à bord.--Une manière de dormir peu commode.--Le capitaine Pease et les
Algériens.--L'_Atalante_.--La _Diane_ lui échappe.--Auprès des
Açores.--Refus providentiel du capitaine d'y débarquer ses
passagers.--IV. Le sacrifice des boucles blondes et les frivolités de la
vie.--La cuisine de la _Diane_ et le cuisinier Boyd.--Craintes au sujet
des vivres.--Le chien du bord.--Le pilote.--La rade de Boston.--Joie de
l'arrivée.


I

J'ai déjà dit comment j'avais pris, deux mois auparavant, un certificat
de résidence à neuf témoins sous le nom de Dillon Gouvernet. Il fallait
maintenant aller chercher un passeport au nom de Latour, et éviter celui
de Dillon, trop connu à Bordeaux. Je me décidai à remplacer le nom de
Dillon par celui de Lee, que mon oncle, lord Dillon, ajoutait au sien,
depuis qu'il avait hérité de lord Lichfield[156], son grand-oncle et mon
arrière-grand-oncle. Il n'y avait pas à reculer. On fermait le bureau
des passeports à 9 heures, et nous allâmes, à 8 h. 30 à la commune. Il
faisait complètement nuit. C'était le 8 mars 1794. Mon mari marchait
assez loin devant avec Bonie. Je suivais accompagnée d'un ami de ce
dernier, portant dans mes bras ma fille âgée de six mois et tenant par
la main mon fils, qui n'avait pas alors quatre ans. À cause du nom
anglais ou américain que je voulais prendre, j'étais vêtue en dame, mais
très mal mise et coiffée d'un vieux chapeau de paille. Nous nous rendons
dans une salle de l'hôtel de ville, qui était remplie de monde. C'était
là que l'on vous remettait la carte ou permission sur le vu de laquelle
le bureau des passeports vous en délivrait un. Je frémissais que quelque
habitant de Saint-André-de-Cubzac ou de Bordeaux ne nous reconnût. Nous
prenions donc soin, M. de La Tour du Pin et moi, de nous tenir éloignés
l'un de l'autre et d'éviter les parties éclairées de la salle.

Munis de cette carte nous montons au bureau des passeports, et comme
nous y entrions, nous entendons l'employé s'écrier: «Ah! ma foi, en
voilà bien assez pour aujourd'hui: le reste à demain.» Tout retard nous
eût coûté la vie, comme on va le voir. Bonie s'élance par dessus le
bureau en disant: «Si tu es fatigué, citoyen, je vais écrire pour toi.»
L'autre y consent, et Bonie rédige le passeport collectif de la famille
Latour. Il y avait encore beaucoup de monde dans le bureau. Aussi,
lorsque le municipal, en bonnet rouge, dit: «Citoyen Latour, ôte ton
chapeau qu'on fasse ton signalement», il me prit un battement de cœur si
violent que je fus sur le point de me trouver mal. Heureusement j'étais
assise dans un coin obscur du bureau. Au même moment mon fils levant les
yeux se rejeta sur moi, cachant son visage dans ses petites mains. Mais
je pensai qu'il avait eu seulement peur de ces hommes en bonnet rouge et
ne lui dis rien.

Le passeport signé, nous l'emportâmes avec une vive satisfaction,
quoique nous fussions pourtant bien loin d'être sauvés. Il avait été
convenu que, pour ne pas nous trouver tous deux dans la même maison, et
pour n'avoir pas à traverser Bordeaux le lendemain matin, en plein jour,
M. de La Tour du Pin coucherait chez le consul de Hollande, M. Meyer,
qui habitait la dernière maison des Chartrons et nous était entièrement
dévoué. M. de Brouquens nous avait attendus dans la rue. Il l'y
conduisit. Quant à moi, après avoir ramené mes enfants à la maison, je
me rendis chez Mme de Fontenay, où je croyais rencontrer Tallien qui
devait viser notre passeport. Je la trouvai dans les larmes. Tallien
avait reçu son ordre de rappel et il était déjà parti depuis deux
heures. Elle-même devait se mettre en route le lendemain, et elle ne me
cacha pas ses craintes que le féroce Ysabeau, collègue de Tallien, ne
refusât de viser notre passeport. Mais Alexandre, le secrétaire de
Tallien, affirma, sur sa tête, qu'il le viserait. Comme il signait
toujours, disait-il, à 10 heures, en sortant du théâtre, il avait hâte
de souper, et ne regardait guère les pièces qu'on lui présentait. La
Providence, dans sa bonté, avait voulu qu'Ysabeau eût demandé à Tallien
de lui laisser Alexandre, son secrétaire, qui non seulement lui était
très utile mais avait même eu l'adresse de se rendre nécessaire.

Au moment où j'entrais chez Mme de Fontenay, Alexandre en sortait pour
aller à la signature. Il prit le passeport et l'intercala au milieu de
beaucoup d'autres. Ysabeau, ce jour-là, très préoccupé de l'arrivée d'un
nouveau collègue attendu le lendemain, signa sans faire attention, et
dès qu'Alexandre fut libre de sortir, il accourut chez Mme de Fontenay
où j'attendais plus morte que vive. Je ne m'y trouvais, pas seule. Un
personnage que je ne connaissais pas et à l'aspect assez soucieux était
là également. Cet homme n'était autre que M. de Fontenay. Faisant fi des
sentiments de délicatesse les plus élémentaires, il venait demander à sa
femme de le sauver. Alexandre arriva, tenant le passeport déployé à la
main. Il était tellement essoufflé qu'il tomba sur un fauteuil sans
pouvoir articuler autre chose que ces mots: «Le voilà!

Mme de Fontenay l'embrassa de tout son cœur, moi de même, car notre
sauveur, en réalité, c'était lui. Jamais depuis je ne l'ai revu, et
peut-être aura-t-il payé de sa tête les services rendus à beaucoup de
gens qui ne s'en sont pas souvenus.

Le jeune envoyé de la Convention, qui arriva le lendemain, se nommait
Julien de Toulouse[157]. On l'envoyait à Bordeaux pour y ranimer le
patriotisme. Il avait dix-neuf ans, et sa cruauté a surpassé tout ce que
ces temps affreux ont présenté de plus atroce. Nous eûmes l'honneur de
lui causer, par notre fuite, de cuisants regrets. Il s'arracha les
cheveux de rage, en apprenant que nous lui avions échappé, car,
déclarait-il, nous étions mentionnés dans ses notes.

Alexandre se préparait à partir, et comme il était près de minuit, je me
levai pour sortir avec lui. Mme de Fontenay me retint en me disant
qu'elle me ferait reconduire, mais qu'auparavant elle désirait me
montrer quelque chose de joli. Je la suivis dans sa chambre à coucher,
où M. de Fontenay, toujours silencieux, nous accompagna. D'un tiroir
elle tira un mouchoir et l'étendit sur une table. Puis ouvrant une belle
cassette formant écrin, elle en sortit des parures de diamants de la
plus grande magnificence et les jeta ensuite, à mesure qu'elle me les
montrait, pêle-mêle sur le mouchoir. Lorsqu'elle eut ainsi vidé toutes
les cases de la cassette, sans y laisser la moindre chose, elle noua les
coins du mouchoir et le tendit à M. de Fontenay avec ces mots: «Prenez
tout.» Et il le prit en effet, et sortit sans avoir ouvert la bouche. Je
me montrai fort surprise. Elle s'en aperçut, et répondant à ma pensée,
me dit: «Il m'en avait donné une partie; le reste venait de ma mère. Lui
aussi part demain pour l'Amérique.»

Je n'aurais pas raconté ce fait qui m'est étranger, si deux ans après,
me trouvant à Madrid, je n'eusse appris que M. de Fontenay, ayant voulu
y vendre des diamants, avait été soupçonné de complicité dans le vol de
ceux qui avaient été dérobés au garde-meuble de Paris. Mon récit
constate avec certitude que ce soupçon était injuste. Mais M. de
Fontenay honteux, paraît-il, du mariage de sa femme avec Tallien, ne
voulut pas avouer qu'elle lui avait donné ces diamants, ni faire mention
de l'époque où il les avait acceptés, de très bonne volonté et sans
compliment, en ma présence.

Je passai la nuit à arranger quelques effets que Zamore emporta de bonne
heure. J'avais fait semblant de me déshabiller, et je me gardai de
réveiller ma bonne. Dès que nous fûmes seuls, mon fils, couché dans un
lit voisin du mien, se leva sur son séant et m'appela. Grande fut ma
frayeur, car je craignis qu'il ne fût malade. Je m'approchai aussitôt de
lui. Alors, jetant ses petits bras autour de mon cou et collant sa
bouche à mon oreille, il me dit: «J'ai bien vu papa, mais je n'ai rien
dit à cause de ces méchantes gens!» Ainsi la terreur, dans le bureau des
passeports, avait agi même sur un enfant âgé de moins de quatre ans.


II

Tous nos bagages étaient à bord depuis trois jours, sans que mon
espionne se fût doutée que toutes les armoires et tous les tiroirs
avaient été vidés. Je fis de tendres adieux à ma bonne Marguerite. Ne
pensant qu'à moi, elle était heureuse de me voir échapper aux dangers
qui me menaçaient. Je la laissai sous la protection de M. de Brouquens,
bien au courant de mon attachement pour elle. Enfin, le 10 mars, prenant
ma fille[158] dans mes bras et mon fils[159] par la main, je dis à la
berceuse que je les menais sur les allées de Tourny, à cette époque
encore la promenade habituelle des enfants, et que je reviendrais dans
une heure ou deux.

Au lieu de, cela, je me dirigeai vers les glacis du Château-Trompette,
où je rejoignis M. de Chambeau, à qui j'avais donné rendez-vous. Il
avait également obtenu un passage sur notre bateau. J'ai dit comment,
sous un nom supposé, M. de Chambeau se cachait à Bordeaux, où il courait
le danger imminent d'être reconnu. La nouvelle venait de lui parvenir
que son père, bon gentilhomme de Gascogne et habitant dans sa terre près
d'Auch, dénoncé par un valet de chambre à son service depuis trente ans,
avait été arrêté et mis en prison. Par la lecture des papiers saisis
lors de l'arrestation, on sut que son fils, après avoir été pris pendant
la campagne de 1792, avait ensuite émigré, puis qu'il était rentré en
France et se cachait à Bordeaux.

M. de Chambeau devait donc quitter cette ville dans le plus court délai.
Mais quel asile choisir? Dans la matinée du jour où nous devions aller
chercher notre passeport, je me trouvais chez M. de Brouquens avec M. de
Chambeau. Comme je l'entretenais de sa situation, je lui dis en
plaisantant: «Si je vous donnais une procuration pour aller gérer mon
habitation à la Martinique, vous prendriez un passeport d'embarquement
sur la _Diane_.» L'idée fut trouvée meilleure que je ne pensais. M. de
Brouquens alla chez son notaire. La procuration fut dressée. Je la
signai de mon véritable nom, et une heure après, M. du Chambeau tenait
entre les mains un bon passeport, visé probablement, sûrement même, par
le représentant Ysabeau. Ce passeport ne lui parvint qu'à onze heures du
matin. À midi M. de Chambeau était prêt à partir, muni d'une douzaine de
chemises, pour tout bagage, la bourse garnie de vingt-cinq louis que lui
donna M. de Brouquens, ravi de s'échapper, et, avec ses vingt-cinq ans,
plein de bonne humeur, d'activité et d'adresse à tout faire. C'était un
charmant et aimable compagnon d'infortune, l'amitié que lui inspira mon
mari devint un culte qui ne s'est jamais démenti un seul instant.

Je le trouvai donc au Château-Trompette accompagné d'un gamin chargé de
son portemanteau qui ne pesait guère. Il prit la main d'Humbert, et
quand, arrivés au bout des Chartrons, nous aperçûmes le canot de la
_Diane_, nous éprouvâmes l'un et l'autre un sentiment de joie comme on
n'en ressent pas souvent dans sa vie.

M. Meyer, chez qui mon mari avait couché, nous attendait. Nous
trouvâmes, déjà installés à déjeuner, le bon Brouquens, Mme de Fontenay
et trois ou quatre autres personnes, parmi lesquelles un conseiller au
Parlement de Paris que Brouquens avait caché dans la compagnie des
vivres et dont je n'ai jamais su le véritable nom. On le plaisantait
fort, parce que, chargé de faire nos vivres, il n'avait, dans l'espace
de trois jours, trouvé pour tout, approvisionnement qu'un agneau qu'il
amenait tout bêlant. En réalité, la famine était telle que nous n'avions
rien pu nous procurer. Quelques pots de cuisses d'oie, quelques sacs de
pommes de terre ou de haricots, une petite caisse de pots de confitures
et cinquante bouteilles de vin de Bordeaux composaient toute notre
richesse. Le capitaine Pease possédait bien quelques barriques de
biscuits, mais il avait dix-huit mois de date et venait de Baltimore. M.
Meyer m'en donna un petit sac de frais que je conservai pour faire de la
soupe à ma petite fille. Mais qu'importait tout cela comparé à ce
résultat: la vie de mon mari sauvée!

Mme de Fontenay jouissait de son œuvre. Son beau visage était baigné de
larmes de joie quand, nous montâmes dans le canot. Elle m'a dit depuis
que ce moment, grâce aux expressions de notre reconnaissante, comptait
comme le plus doux dont elle eût conservé le souvenir.

Quand le capitaine s'assit au gouvernail, et cria: «Off!»[160], un
sentiment d'indicible bonheur me pénétra. Assise en face de mon mari
dont je conservais la vie, avec mes deux enfants sur mes genoux, rien ne
me paraissait impossible. La pauvreté, le travail, la misère, rien
n'était difficile avec lui. Ah! sans contredit, ce coup d'aviron que le
matelot donna au rivage pour nous en éloigner a marqué le plus heureux
moment de mon existence.

Le navire la _Diane_ était descendu, avec la marée précédente, jusqu'au
Bec d'Ambez, où nous devions le rejoindre. On était soumis, par ordre
supérieur, à l'obligation d'accoster un bâtiment de guerre stationné au
milieu de la rivière, à l'entrée du port, comme une sentinelle. Le
capitaine se prépara à soumettre à la visite ses papiers nos passeports.
Ce fut un mauvais moment. Nous n'osions parler français ni regarder en
l'air vers le pont du bateau de guerre. Le capitaine monta seul à bord.
Il ne savait pas un mot de français, quoiqu'il y eut un an qu'il était
_en embargo_ à Bordeaux. Une voix cria du pont: «Faites monter la femme
pour servir d'interprète»; puis quelques grossières paroles pour
demander si elle était jeune ou vieille. Une frayeur mortelle m'envahit.
Notre capitaine se pencha sur la balustrade et dit: «Don't answer»[161].
Je ne levai pas les yeux. En ce moment un bateau français très pressé et
plein d'hommes en uniforme s'approcha. Le capitaine, profitant de
l'incident, reprit ses papiers, sauta dans le canot et nous nous
éloignâmes aussi vite que nous le pûmes.

Enfin nous trouvâmes notre petit navire la _Diane_ et nous nous
installâmes tant bien que mal à son bord. La seconde marée descendante
nous mena devant Pauillac. Là nous eûmes encore à supporter la visite de
deux autres vaisseaux de garde. Mon mari, déjà atteint du mal de mer,
s'était couché. Les officiers qui vinrent à bord furent fort polis,
quoique questionneurs. Ils prirent une très grande fantaisie pour mon
agneau qui, malheureusement, était encore en vie. Ils me le demandèrent
sans façon, promettant de m'envoyer en échange une chèvre, dont j'aurais
été charmée pour mes enfants. Mais ils emmenèrent l'agneau et la chèvre
ne vint pas, car nous levâmes bientôt l'ancre pour nous rapprocher de
Pauillac, où la mer était moins houleuse. Mon mari s'en trouva mieux.

Comme le vent était absolument contraire et qu'il ne paraissait pas
devoir changer, le capitaine nous proposa d'aller dîner à terre, où nous
trouverions peut-être quelque chose à acheter pour compléter nos vivres.
Nous y consentîmes, et après avoir envoyé à bord quelques pains, nous
nous mîmes à table. À la fin du dîner, une servante qui n'avait pas
encore paru, servit le dessert. Au bout d'un moment, s'adressant à mon
mari, elle lui dit: «Citoyen, votre figure ne m'est pas inconnue, mais
je ne sais plus où je vous ai vu.» Et la voilà qui se met à chercher en
se grattant le front: «Ah! oui, c'est à la foire de Bourg.» Je souffle
ces mots au capitaine: «Allons-nous-en tout de suite.» Il se lève et
nous l'accompagnons. Mais la maudite servante nous suit et s'écrie: «Oh!
je sais bien où c'est maintenant, c'est à la foire de
Saint-André-de-Cubzac. Même on m'a dit votre nom, mais je ne m'en
souviens plus.» Cette assertion pouvait paraître rassurante. Elle ne le
fut pas assez, néanmoins, pour m'empêcher d'éprouver un grand
soulagement lorsque je me retrouvai dans ma cabine de la _Diane_, jurant
de ne plus mettre le pied à terre, le vent dût-il être contraire pendant
un mois. Heureusement il en fut autrement, et le lendemain nous
laissâmes la tour de Cordouan loin derrière nous.


III

Le petit brick sur lequel nous étions embarqués n'était que de cent
cinquante tonneaux, c'est-à-dire comme une grosse barque. Son unique mât
était très haut, analogue en cela à celui de tous les navires de
construction américaine. Comme son chargement se composait uniquement de
nos vingt-cinq caisses ou malles, il roulait horriblement. Mon
apprentissage maritime fut donc des plus pénibles.

Nous avions fait accord avec le capitaine pour notre nourriture. Mais,
aussi peu favorisé que nous, il n'avait pu se procurer de vivres en
dehors de ceux que son consignataire était parvenu à lui fournir des
magasins de la marine.

Au départ de Bordeaux, un des quatre matelots avait fait une chute
terrible du haut, du mât dans la cale. Il était hors de service. Trois
seulement restaient donc pour faire la manœuvre. En somme, l'équipage
comprenait ces trois matelots, un mousse qui servait de domestique, le
capitaine, jeune homme assez peu habile, son contremaître, qui était
comme lui de Nantucket, enfin un vieux marin rempli d'expérience, nommé
Harper, étranger au navire il est vrai, mais que le capitaine consultait
en toute occasion.

La chambre où le capitaine seul entrait était, comme on le pense bien,
très petite. Il nous avait donné une cabine pour mon mari et moi et une
autre à M. de Chambeau. Lui-même couchait, dans la chambre, sur une
sorte de coffre qui servait de banc dans la journée. Mon mari ne quitta
pas son lit pendant trente jours. Il souffrait horriblement du mal de
mer et aussi de la mauvaise nourriture. Les seuls aliments qu'il
supportait étaient le thé à l'eau et quelques morceaux de biscuit
grillé, trempé dans du vin sucré. Pour moi, quand j'y pense après tant
d'années, je ne conçois pas comment je pus résister à la fatigue et à la
faim. Nourrice, de plus âgée de vingt-quatre ans seulement, mon appétit
ne pouvait être qu'excellent, et dans cette vie si nouvelle je n'avais
pas même le temps de manger.

Heureusement le mouvement du vaisseau berçait ma pauvre petite fille.
Elle dormait presque toute la journée. Mais cela même faisait que, quand
elle me sentait couchée à ses côtés pendant la nuit, elle ne me laissait
pas de repos, et je ne pouvais dormir une demi-heure de suite. Dans la
crainte de l'étouffer en roulant sur elle pendant mon sommeil, j'avais
imaginé de me faire attacher, avec une bande de toile qui m'entourait le
milieu du corps, contre la planche du bord du lit, de manière que je ne
pouvais ni me retourner ni changer de position. Ma petite fille avait
ainsi toute la place qui lui était nécessaire. Au début, ce mode de
couchage représentait pour moi un véritable supplice auquel je
m'accoutumai bientôt cependant, car quelques jours après il me semblait
n'avoir jamais couché autrement.

Les Américains étaient, à cette époque, en guerre avec les Algériens,
qui leur avaient pris déjà plusieurs vaisseaux. Notre capitaine avait de
ces corsaires une si grande terreur qu'à deux lieues de la tour de
Cordouan il mit le cap au Nord et déclara que rien au monde ne le
rassurerait avant qu'il ne fût au nord de l'Irlande. Il comptait peu sur
la marine française pour le garantir des pirates, mais entièrement sur
celle de l'Angleterre, à laquelle, pensait-il, les Algériens n'osaient
pas courir le risque de déplaire.

Nous cinglions donc, par un temps affreux d'équinoxe, à une vingtaine de
lieues des côtes de France, ce qui ne nous laissait pas sans inquiétude
pour nous-mêmes. Nous avions appris, à Pauillac, qu'une frégate
française--_Atalante_, je crois--ayant rencontré à la sortie du port de
la Rochelle un navire américain sur lequel plusieurs Français avaient
pris passage, s'était emparée de ces derniers et les avait menés à
Brest, où tous avaient été guillotinés.

Cette réjouissante anecdote me rendait le voisinage des côtes de France
fort peu agréable. Mais quelques instances que je fisse auprès du
capitaine pour le déterminer à mettre le cap sur sa patrie, il ne
pensait et ne rêvait qu'Algériens et esclavage, et M. de La Tour du Pin,
d'ailleurs, de même opinion que lui, l'encourageait aussi à conserver la
direction du Nord.

Un jour nous étions enfermés dans la chambre avec de la lumière en plein
jour, parce que le vent poussait les vagues dans les hublots et qu'il
avait fallu fermer les écoutilles, quand la voix altérée du matelot en
vigie sur le pont fît entendre ces mots très, effrayants pour nous:
«French man of war ahead»[162]. Le capitaine ne fit qu'un saut sur le
pont, en nous ordonnant de ne pas paraître. Un coup de canon se fit
entendre. C'était le commencement de la conversation de vie ou de mort
pour nous que la frégate entamait. Elle s'annonça pour être française et
arbora son pavillon. Nous déployâmes au plus vite le nôtre, et après les
questions d'usage, nous entendîmes notre capitaine répondre, car nous ne
pouvions distinguer les questions parties du navire français: «No
passengers, no cargo»[163]. À quoi l'_Atalante_ répliqua: «Venez à
bord.» Le capitaine dit que la mer était trop grosse. Elle était, en
effet, démontée, et comme nous avions mis en panne, nous étions
ballottés à ne pouvoir nous tenir debout sans appui. Alors l'imposante
questionneuse termina la conversation par le seul mot: «Follow»[164], et
reprit sa route. Nous redéployâmes notre unique voile pour nous mettre
avec soumission dans son sillage.

Le capitaine, redescendant, nous dit gaiement: «Dans une heure il fera
nuit, et voilà la brume qui s'élève.» Jamais brouillard ne fut accueilli
avec plus de joie. Bientôt nous perdîmes de vue la frégate dans
l'obscurité, et comme nous faisions aussi peu de voile que possible,
malgré un coup de canon qu'elle tira comme pour dire: «Venez donc!» elle
gagnait peu à peu sur nous. Elle nous avait signalé qu'elle entrait dans
Brest et de l'y suivre. Dès qu'il fît nuit, nous prîmes la route
directement contraire, et le vent, très fort, nous étant favorable, nous
nous en fûmes au Nord-Ouest, toutes voiles dehors, sans nous embarrasser
si c'était ou non la route de Boston, où nous devions aller.

Cet incident nous jeta complètement en dehors de notre direction, et les
brouillards épais dont nous fûmes environnés n'ayant pas permis de
prendre la hauteur pendant douze ou quinze jours, la couleur de l'eau
seule indiqua que nous nous trouvions dans les parages du banc de
Terre-Neuve. Un fort vent d'ouest nous refoulait toujours. Les vivres
commençaient à manquer et l'on nous mit à la ration d'eau. Nous
rencontrâmes un navire anglais qui venait d'Irlande. Le capitaine alla à
bord. Il revint avec un sac de pommes de terre et deux petits pots de
beurre pour moi et mes enfants. Ayant comparé sa position avec, celle
prise par le capitaine anglais, il constata que nous étions à cinquante
lieues au nord des Açores. En effet, depuis quelques jours, se sentant
hors d'atteinte des Algériens, notre capitaine avait gouverné au
Sud-Ouest par un bon vent de nord-est.

En l'apprenant, mon mari le conjura de nous débarquer aux Açores, d'où
nous aurions pu passer en Angleterre. Le capitaine ne voulut jamais y
consentir. La Providence en avait autrement décidé. Combien je l'en ai
remerciée depuis! Cependant nous en murmurâmes alors, aveugles humains
que nous sommes! Si nous avions été en Angleterre, nous y serions
arrivés au moment de l'expédition de Quiberon. Mon mari y aurait certes
pris part avec ses deux amis, M. d'Hervilly et M. de Kergaradec. Il
aurait péri avec eux.

Mais Dieu ne voulait pas me priver de toutes les années de bonheur
domestique dont il m'a favorisée par la suite sur cette terre. S'il m'a
repris les enfants que j'avais alors et ceux qui depuis avaient fait de
moi une mère si heureuse et si orgueilleuse, peut-être me laissera-t-il
pour me fermer les yeux, je l'espère, celui de tous que j'ai le plus
aimé, l'unique fils qui me reste[165], et aussi mes deux
petits-enfants[166] pour lesquels j'ai une véritable adoration. De ces
derniers l'un, une petite-fille, m'a été confiée et je l'ai élevée. Je
la considère comme mon propre enfant et en même temps comme une amie
bien chère.


IV

Ma vie de bord, toute dure qu'elle fût, m'était pourtant utile en ce
sens qu'elle avait forcément éloigné de moi toutes les petites
jouissances dont on ne connaît pas le prix quand on les a toujours
possédées. En effet, privée de tout, sans un moment de loisir, entre les
soins à donner à mes enfants et à mon mari malade, non seulement je
n'avais pas fait ce que l'on appelle _sa toilette_ depuis que j'étais à
bord, mais je n'avais même pu ôter le mouchoir de madras qui me serrait
la tête. La mode était encore alors à la superficialité de la poudre et
de la pommade. Un jour, après la rencontre de l'_Atalante_, je voulus me
coiffer pendant que ma fille dormait. Je trouvai mes cheveux, que
j'avais très longs, tellement mêlés que, désespérant de les remettre en
ordre et prévoyant apparemment la coiffure _à la Titus,_ je pris des
ciseaux et je les coupai tout à fait courts, ce dont mon mari fut fort
en colère. Puis je les jetai à la mer, et avec eux toutes les idées
frivoles que mes belles boucles blondes avaient pu faire naître en moi.

Mon temps de récréation à bord était celui que je passais dans la
cuisine, espèce de caisse de berline sans portières attachée au mât. On
s'y tenait assis dans le fond et les marmites bouillaient sur une sorte
de fourneau qu'on allumait du dehors. Il arrivait bien parfois qu'un
faux coup de gouvernail nous gratifiait d'une vague qui nous arrosait,
mais nous y avions chaud, du moins aux pieds. Je dis nous, car je
n'étais pas seule dans cette charmante cuisine. Un matelot, qualifié du
nom de cuisinier, venait me chercher et m'installait à côté de lui dans
la place, où je restais une ou deux heures à faire cuire nos haricots
provenant de Baltimore et vieux déjà d'une année passée dans les
magasins de Bordeaux. Il s'appelait Boyd, avait vingt-six ans, et, sous
le masque de graisse et de goudron qui lui couvrait le visage, on
pouvait distinguer une très belle figure. Fils d'un fermier des environs
de Boston, il possédait une éducation bien supérieure à celle qu'un
homme de sa classe aurait eue en France. Tout d'abord il avait compris
que j'étais une _lady_[167] désireuse d'acquérir des connaissances sur
tout ce qui se faisait à la campagne dans son pays. C'est à lui que je
dois de n'avoir été étrangère à aucune de mes occupations quand j'ai dû
remplir l'emploi de fermière. Mon mari disait en riant: «Les fèves sont
en purée parce que ma femme s'est oubliée avec Boyd.»

Lorsqu'on nous mit à la ration d'eau, il me promit de ne pas nous en
laisser manquer, ce qui était bien utile à mon mari qui ne pouvait boire
que du thé, sous peine d'être repris du mal de mer. Personnellement je
souffrais beaucoup du défaut d'alimentation. Le biscuit avait acquis un
tel degré de dureté que je ne pouvais plus le manger sans avoir les
gencives en sang. Quand je cherchais à l'attendrir en le mouillant il en
sortait des vers qui me dégoûtaient horriblement. Pour mes enfants je le
broyais et je leur en faisais une bouillie, à laquelle j'avais déjà
consacré les deux petits pots de beurre que nous avait donnés le
vaisseau anglais. Le manque de nourriture avait tari mon lait, et je
voyais ma fille dépérir à vue d'œil, tandis que mon fils me demandait en
pleurant une de nos pommes de terre dont il avait mangé la dernière
depuis plusieurs jours. Cette situation était affreuse. La crainte de
voir mourir de faim mes enfants ne me quittait plus.

Depuis dix jours nous n'avions pu prendre la hauteur, et la brume était
si épaisse que, même sur notre petit vaisseau, on ne voyait pas le
beaupré. Le capitaine ne savait où il se trouvait. Le vieux Harper
assurait bien qu'il sentait les brises de terre, mais nous pensions
qu'il cherchait à nous rassurer.

Enfin, le 13 mai 1794, à la pointe du jour, le temps étant chaud et la
mer calme, nous montâmes nous asseoir sur le pont avec les enfants, pour
nous distraire et respirer l'air. La brume était toujours aussi épaisse,
et le capitaine affirmait que, quelle que fût la terre où nous
aborderions, elle était encore éloignée de cinquante ou soixante lieues
au moins. Je remarquai néanmoins l'agitation du chien, un terrier noir,
que j'aimais beaucoup et qui m'avait pris en amitié, à la grande
impatience du capitaine, son propriétaire. La pauvre bête allait à
l'avant, aboyait, revenait ensuite vers moi, léchait les mains et le
visage de mon fils, puis reprenait la même course. Ce singulier manège
durait depuis une heure déjà, lorsqu'un petit bateau
ponté--_pilot-boat_[168]--passa près de nous, et l'homme qui le montait
cria en anglais «que si nous ne changions de direction, nous allions
nous perdre contre le cap». On lui jeta alors une corde et il sauta à
bord. Dire la joie que nous ressentîmes en voyant ce pilote de Boston
est impossible.

Nous nous trouvions, sans le savoir, à l'entrée de cette magnifique
rade, dont le plus beau lac de l'Europe ne peut donner aucune idée.
Quittant une mer dont les flots se brisent avec fureur sur des rochers,
on pénètre par un goulet, où deux vaisseaux ne pourraient passer de
front, dans une eau paisible et unie comme un miroir. Un léger vent de
terre s'éleva pour nous montrer, comme dans un changement de décors au
théâtre, la terre amie qui allait nous accueillir.

Les transports de mon fils ne peuvent se peindre. Il avait entendu
parler pendant soixante jours des dangers auxquels nous avions, grâce au
Ciel, échappé. Sa raison de quatre ans lui laissait entrevoir qu'il
faudrait vivre désormais privé de beaucoup de bonnes choses, pour éviter
ces gens en bonnet rouge dont il avait eu si peur et qui menaçaient de
tuer son père. Le souvenir du pain bien blanc et du bon lait d'autrefois
venait troubler souvent sa jeune imagination. Il trouvait peu agréable
de n'en plus avoir, et cette vague réminiscence du passé le faisait
pleurer sans motif. Mais lorsqu'il aperçut, de cet étroit goulet où nous
entrions, les prés verts, les arbres en fleurs et toute la beauté de la
plus luxuriante des végétations, sa joie fut sans égale.

La nôtre, pour être plus raisonnable, n'en était pas moins vive.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE



NOTES


[1: Humbert-Frédéric, comte de la Tour du Pin de Gouvernet.]

[2: Cécile-Elisabeth-Charlotte de la Tour du Pin de Gouvernet.]

[3: Alix--dite Charlotte--de La Tour du Pin de Gouvernet.]

[4: Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet.]

[5: Extrait du _Supplément littéraire du Petit Journal_, n° du 4 janvier
1889.]

[6: Né à Liége le 17 mars 1787, mort dans cette ville le 16 novembre
1879, étant archevêque de Tyr.]

[7: Guillaume 1er, roi des Pays-Bas.]

[8: Domaine de Noisy, près de Dinant, en Belgique, propriété à cette
époque du comte de Liedekerke Beaufort, beau-père de l'auteur de la
lettre.]

[9: Le premier point.]

[10: Les vaillants seuls sont dignes des belles.]

[11: Guillaume Ier, roi des Pays-Bas.]

[12: Louis-Joseph-Xavier-François, né à Versailles, le 22 octobre 1781,
mort à Meudon, le 4 juin 1789.]

[13: L'auteur écrit en 1820.]

[14: Charlotte Dillon.]

[15: Mlle Marie Rogier.]

[16: Auteur des mémoires.]

[17: Ensuite Comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis Marquis de La
Tour du Pin.]

[18: Robert Lec, quatrième et dernier Earl of Lichfield.]

[19: Henry Augustus XIIIe viscount Dillon.]

[20: Marie-Sophie-Dorothée, princesse de Wurtemberg, seconde femme de
l'empereur Paul Ier.]

[21: Honorable Catherine Dillon.]

[22: C. Caesari Augusti F. L. Caesari Augusti F. Ços Designato
Principibus Juventitus.

À Caïus César, fils d'Auguste, à Lucius César, fils d'Auguste et Consul
désigné, Princes de la Jeunesse.]

[23: Caïus et Lucius étaient fils d'Agrippa et petits-fils d'Auguste qui
les avait adoptés comme ses héritiers.]

[24: Marie-Joséphine-Rose Tascher de La Pagerie, plus tard l'impératrice
Joséphine.]

[25: Alexandre de La Touche et Betsy de La Touche, plus tard duchesse de
Fitz-James.]

[26: Frances Dillon, plus tard femme du général comte Bertrand.]

[27: Frédéric-Séraphin, dit d'abord le comte de Gouvernet, puis le comte
de La Tour du Pin de Gouvernet; créé pair et marquis de La Tour du Pin,
par lettres patentes du 17 août 1815 et du 13 mars 1820.]

[28: Jean-Charles de Fitz-James, 3e duc de Fitz-James.]

[29: Charles de Fitz-James, 2e duc de Fitz-James, maréchal de France.]

[30: À cette époque M. le comte de Gouvernet.]

[31: Louis-Apollinaire de La Tour du Pin Montauban.]

[32: Claire-Suzanne de La Tour du Pin de Gouvernet. Devint par son
mariage marquise de Lameth.]

[33: Nom donné à l'administration spéciale chargée de régler les
dépenses du roi consacrées aux divertissements de tous genres qui
n'étaient pas habituels.]

[34: Épousa M. Permont.]

[35: La Folie-Joyeuse.]

[36: Châles.]

[37: Henry XIe viscount Dillon.]

[38: Une poignée de main.]

[39: Mme de Rothe.]

[40: Mgr Dillon, archevêque de Narbonne.]

[41: Sir William Jerningham.]

[42: Miss Charlotte Jerningham, depuis Lady Bedlinfeld.]

[43: George-William Jerningham.]

[44: Charles Jerningham, frère de sir William Jerningham.]

[45: Charles, Alexandre et Théodore de Lameth.]

[46: Fils du marquis de Lameth.]

[47: Louise-Charlotte de Béthune épousa en 1778 le marquis de La Charce,
dit le marquis de La Tour du Pin.]

[48: Le comte de Provence, depuis Louis XVIII, et le comte d'Artois,
depuis Charles X.]

[49: Louis-Jean-Marie duc de Penthièvre, fils du comte de Toulouse.]

[50: Louis-Henri-Joseph duc de Bourbon, fils du prince de Condé.]

[51: Louis-Antoine-Henri duc d'Enghien, fils du duc de Bourbon.]

[52: Une poignée de main.]

[53: Sœur de Louis XVI.]

[54: Marie Joséphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]

[55: Comte de Provence.]

[56: Madame Marie-Adélaïde et Madame Marie-Louise-Thérèse-Victoire.]

[57: Louis-Joseph-Xavier-François, 1er dauphin, né à Versailles le 22
octobre 1781, mort à Meudon le 4 juin 1789.]

[58: Guillaume V.]

[59: Frédéric-Guillaume II.]

[60: Marie-François-Henri de Franquetot, marquis puis duc de Coigny,
pair et maréchal de France. 1737-1821.]

[61: Mme de Genlis était la nièce et sa fille Mme de Valence, par
conséquent, la petite nièce de Mme de Montesson]

[62: Louis-Philippe, duc d'Orléans, né en 1725 mort en 1785 père de
Philippe-Égalité.]

[63: Zaïre, tragédie de Voltaire, 1732.]

[64: Orosmane.]

[65: Tancrède, tragédie de Voltaire, 1760, acte V, scène V. Le texte
exact est le suivant:

     AMÉNAÏDE.

     À ces chants d'allégresse,
     À ces voix que j'entends, il s'avance en ces lieux.

     ALDAMON.

     Ces chants vont se changer en des cris de tristesse.
]

[66: Trophime-Gérard, marquis de Lally-Tollendal.]

[67: Thomas-Arthur, comte de Lally, baron de Tollendal, gouverneur
général des établissements français dans l'Inde.]

[68: Henry VIIIe viscount Dillon.]

[69: Richard IXe viscount Dillon.]

[70: Frances Dillon.]

[71: Charles Xe viscount Dillon, cousin et gendre de Richard IXe
viscount Dillon.]

[72: Henry XIe viscount Dillon, frère de Charles Xe viscount Dillon.]

[73: C'est le titre un peu insolite que le duc d'Orléans voulut lui
donner. En ayant demandé l'autorisation au roi Louis XVI, celui-ci
répondit en levant les épaules et en lui tournant les talons:
«Gouverneur ou Gouvernante! vous êtes le maître de faire ce qu'il vous
plaira; d'ailleurs le comte d'Artois a des enfants.»]

[74: Louis-Philippe, duc de Chartres; Antoine-Philippe, duc de
Montpensier; Alphonse-Léodgard, comte de Beaujolais.]

[75: Louise-Eugénie-Adélaïde d'Orléans.]

[76: Maison habitée par Mme de la Tour du Pin pendant un certain nombre
d'années.]

[77: Alors marquis de Sérent. Sa femme, la marquise de Sérent, était à
la même époque dame d'atours de Madame Élisabeth, sœur du roi Louis
XVI.]

[78: Un ecclésiastique.]

[79: Irlandais-Unis.]

[80: Située dans l'aile du château donnant sur le parterre du midi et
sur la terrasse de l'Orangerie, et comprise entre cette terrasse et la
rue de la Sur-Intendance.]

[81: La Ménagerie, petit château isolé, situé dans le grand parc, à
l'extrémité d'un des bras du canal et en face de Trianon.]

[82: Saint-Louis, rue Satory et Notre-Dame, rue de la Paroisse.]

[83: L'Assemblée était installée dans la salle des Menus-Plaisirs, au
coin de l'avenue de Paris et de la rue Saint-Martin.]

[84: Il y a ici erreur de nom de la part de l'auteur des mémoires. Le
comte de Puységur, Pierre-Louis de Chastenet, lieutenant général, quitta
le ministère de la Guerre le 13 juillet 1789. Il eut pour successeurs:
du 13 juillet au 3 août 1789, le duc de Broglie, Victor-François,
maréchal de France; intérim du 15 juillet au 3 août 1789, comte de
Saint-Priest, ministre de l'Intérieur; du 4 août 1789 au 15 novembre
1790, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, Jean-Frédéric, lieutenant
général.]

[85: Bourg à deux lieues de Forges.]

[86: «S'il vous plaît, Madame, que font-ils donc tous?»]

[87: Le département de la Guerre était installé dans une partie du
bâtiment formant l'aile sud de la cour des ministres.]

[88: Le comte d'Artois quitta en réalité Paris dans la nuit du 16 au 17
juillet 1789.]

[89: Victor-Amédée III, roi de Sardaigne.]

[90: Quartier de Constantinople habité par les descendants des Grecs qui
restèrent à Constantinople après la prise de cette ville par Mahomet II
en 1453.]

[91: César-Henri comte de La Luzerne.]

[92: Était chef d'état-major ou major général de la garde nationale.]

[93: Appelée à cette époque: Salle des spectacles de la Cour.]

[94: Femme du ministre des Affaires étrangères.]

[95: De la rue de la Sur-Intendance dans laquelle venait aboutir à angle
droit la rue de l'Orangerie.]

[96: Terrasse de l'Orangerie sous les fenêtres des appartements de la
reine Marie-Antoinette.]

[97: Le petit parc était situé à l'ouest du château et comprenait dans
son enceinte les jardins, les bosquets et les bassins.]

[98: La Ménagerie: voir la note 2 de la page 179.]

[99: Cette porte ouvrait sur la rue du Grand-Commun--prolongement de la
rue de la Chancellerie--qui passait entre le bâtiment de l'aile sud de
la cour des ministres et le grand commun.]

[100: Le ministre de la Guerre était installé dans une partie du
bâtiment qui formait l'aile sud de la cour des ministres et non de la
cour royale, comme le dit Mme de La Tour du Pin.]

[101: La grande galerie du château de Versailles.]

[102: Sœur de Louis XVI.]

[103: Marie-Joséphine-Louise de Savoie, femme du comte de Provence.]

[104: Il est plus exact de dire: de la cour des ministres.]

[105: Appartement de la princesse d'Henin, situé au-dessus de la galerie
des princes, tout en haut des bâtiments formant l'aile sud du château,
bâtiments qui donnaient, d'un côté sur la terrasse de l'Orangerie et de
l'autre sur la rue de la Sur-Intendance.]

[106: Ministère de la Guerre, installé dans une partie du bâtiment qui
formait l'aile sud de la cour des ministres.]

[107: La rue du Grand-Commun passait entre le bâtiment de l'aile sud de
la cour des ministres et le grand commun.]

[108: Erreur de l'auteur. Il faut lire de la rue de la Sur-Intendance.
La rue de l'Orangerie était située plus loin au sud et aboutissait
perpendiculairement dans la rue de la Sur-Intendance.]

[109: Ou cour des ministres.]

[110: La plupart des documents qui relatent les événements des journées
des 5 et 6 octobre 1789, donnent à ce garde du corps le nom de
Varicourt.]

[111: Du nom de Deshuttes.]

[112: M. de Miomandre de Sainte-Marie.]

[113: La rue de la Sur-Intendance.]

[114: Plus exactement le parterre du Midi.]

[115: Nicolas Jourdan, surnommé dans la suite le coupe-tête, servait de
modèle dans les ateliers de peinture.]

[116: Le garde du corps Deshuttes.]

[117: De la rue de la Sur-Intendance.]

[118: M. de Vallori ou de Varicourt. Voir la note 110.]

[119: Voir la note 33.]

[120: Humbert-Frédéric, comte de La Tour du Pin de Gouvernet.]

[121: Entreprise en 1786.]

[122: Situé alors rue de l'Université.]

[123: Actuellement rue Laffite.]

[124: L'auteur habitait alors chez son beau-père, le comte de La Tour du
Pin de Gouvernet, au ministère de la Guerre installé dans l'hôtel de
Choiseul, rue de la Grange-Batelière.]

[125: Marie-Thérèse-Charlotte, duchesse d'Angoulême.]

[126: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
Marie-Thérèse-Charlotte, depuis duchesse d'Angoulême.]

[127: Sœur de Louis XVI.]

[128: Comte et comtesse de Provence.]

[129: Marie-Thérèse-Charlotte, fille du Louis XVI, depuis duchesse
d'Angoulême.]

[130: Sœur de Louis XVI.]

[131: Le régiment Mestre de camp général.]

[132: Le 15 novembre 1790.]

[133: Louis-Charles, dauphin, depuis Louis XVII, et
Marie-Thérèse-Charlotte depuis duchesse d'Angoulême.]

[134: Sœur de Louis XVI.]

[135: Comte de Provence, depuis Louis XVIII, et comtesse de Provence.]

[136: Relation d'un voyage à Bruxelles et à Coblentz, 1791. Mémoires
relatifs à l'histoire de France pendant le XVIII° siècle; tome XXXIII:
Mémoires sur l'émigration, 1791-1800. Paris, Firmin-Didot, 1877.]

[137: Le 13 septembre 1791: le roi accepte la Constitution. Le 14
septembre 1791: séance de l'Assemblée nationale où le roi signe la
Constitution et jure de la maintenir et de la faire exécuter.]

[138: Le 1er octobre 1791: première séance de l'Assemblée législative.]

[139: Guillaume V, prince d'Orange.]

[140: Baron Henri Fagel.]

[141: Général baron Robert Fagel.]

[142: 6 novembre 1792.]

[143: C'est par erreur que Mme de La Tour du Pin place le camp de Famars
entre le Quesnoy et Charleroi; il était situé entre le Quesnoy et
Valenciennes.]

[144: Il périt sur l'échafaud le 13 avril 1794.]

[145: Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, le seul enfant qui
survécut à ses parents.]

[146: L'auteur désigne sans doute sous ce nom l'hôtel actuel du «Grand
Laboureur».]

[147: Charlotte Jerningham.]

[148: Philippe-Antoine-Gabriel-Victor-Charles de La Tour du Pin la
Charce, dit le marquis de La Tour du Pin, et, en 1775, comme héritier du
dernier marquis de Gouvernet, le marquis de Gouvernet.]

[149: Voir la note 148.]

[150: Le second fils de la famille Dillon dont il a été parlé chapitre
II section VI.]

[151: Les souvenirs rassemblés dans ces Mémoires par Mme de La Tour du
Pin étaient, dans son esprit, destinés à l'unique fils qui lui restait,
à Frédéric-Claude-Aymar, comte de La Tour du Pin de Gouvernet, puis
marquis de La Tour du Pin et marquis de Gouvernet, né au Bouilh, le 18
octobre 1806, décédé à Fontainebleau le 4 mars 1867.]

[152: Frédéric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survécut à ses parents.]

[153: _Ib._.]

[154: Nommé Potier. Voyez vol. II, chapitre VI. § IV.]

[155: Dans tes jours heureux...]

[156: Robert Lee, quatrième et dernier Earl of Lichfield.]

[157: Madame de La Tour du Pin commet une erreur en disant que le
conventionnel, Julien de Toulouse, qui aurait eu à cette époque
trente-quatre ans, avait succédé à Tallien à Bordeaux, comme commissaire
de la Convention. Robespierre, de sa propre initiative, envoya dans
cette ville, pour remplacer Tallien et contrôler les actes d'Ysabeau, un
jeune homme à opinions très exaltées, membre du club des jacobins, âgé
de dix-neuf ans seulement, Jullien de Paris, fils aîné du conventionnel
Jullien de la Drôme.]

[158: Séraphine.]

[159: Humbert.]

[160: Au large!]

[161: Ne répondez pas.]

[162: Vaisseau de guerre français à l'avant.]

[163: Pas de passager, pas de cargaison.]

[164: Suivez.]

[165: Frédéric-Claude-Aymar, le seul enfant qui survécut à ses parents.]

[166: Enfants de Florent-Charles-Auguste, comte de Liedekerke Beaufort,
et de Alix, dite Charlotte, de La Tour du Pin de Gouvernet.

De ce mariage naquirent:

1° Hadelin-Stanislas-Humbert, comte de Liedekerke Beaufort, né à
Bruxelles le 11 mars 1816, mort à Bruxelles le 3 janvier 1890;

2° Cécile-Claire-Séraphine de Liedekerke Beaufort, née à la Haye le 24
août 1818, morte à Paris le 19 août 1893; épousa à Bruxelles, le 28
décembre 1841, Ferdinand-Joseph-Ghislain, baron de Beeckman.]

[167: Une dame.]

[168: Bateau pilote.]





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Journal d'une femme de cinquante ans (1/2)" ***

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