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Title: Cours Familier de Littérature (Volume 6) - Un Entretien par Mois
Author: Lamartine, Alphonse de, 1790-1869
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Cours Familier de Littérature (Volume 6) - Un Entretien par Mois" ***

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de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)



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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE



                    TOME SIXIÈME.



                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'ÉVÊQUE, 43.
                        1858


L'auteur se réserve le droit de traduction et de reproduction à
l'étranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTÉRATURE


                    REVUE MENSUELLE.

                           VI


Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
56.



XXXIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE.


I

Il y a deux amours: l'amour des sens et l'amour des âmes. Tous les
deux sont dans l'ordre de la nature, puisque la perpétuité de la race
humaine a été attachée à cet instinct dans les êtres vulgaires, et ce
sentiment dans les êtres d'élite. En cherchant bien la différence
essentielle qui existe entre l'amour des sens et l'amour des âmes, on
arrive à conclure ceci: C'est que l'amour des sens a pour mobile et
pour objet le plaisir, et que l'amour des âmes a pour mobile et pour
objet la passion du beau; aussi le premier n'inspire-t-il que des
désirs ou des appétits, et le second inspire-t-il des admirations, des
enthousiasmes et pour ainsi dire des cultes. Il y a plus: l'amour des
sens inspire souvent des vices et des crimes; l'amour des âmes
inspire, au contraire, des chefs-d'oeuvre et des vertus: c'est ainsi
que vous voyez dans l'antiquité l'amour sensuel caractérisé par
Hélène, Phèdre, Clytemnestre; et que vous voyez dans les temps
modernes l'amour des âmes se caractériser dans la chevalerie, dans
Héloïse, dans Laure, par l'héroïsme, par la fidélité, par la sainteté
même la plus idéale et la plus mystique.

Cette différence de caractère entre ces deux amours se remarque aussi
dans les poëtes qui ont célébré l'un ou l'autre de ces amours; amours
qui portent le même nom, mais qui sont en réalité aussi différents que
l'esprit de la matière, que le corps de l'âme. Voyez Ovide dans son
_Art d'aimer_, d'un côté; voyez Pétrarque dans ses sonnets amoureux,
de l'autre: le ciel et la terre ne sont pas à une plus grande distance
l'un de l'autre que ce poëte impur des sens et que ce poëte du pur
amour.

Cet amour des âmes ou cette passion du beau, sentiment qui se
rapproche le plus du pieux enthousiasme pour la beauté incréée, devait
par sa nature même inspirer à la terre la plus céleste poésie, car ce
sentiment est une sorte de piété par reflet; piété qui traverse la
créature comme un rayon traverse l'albâtre pour s'élever jusqu'à la
contemplation du beau infini, Dieu.

Cette piété transpire dans les vers de l'amant de Laure; Laure pour
lui n'est pas une femme, c'est une incarnation du beau, dans laquelle
il adore la divinité de l'amour. Voilà pourquoi son livre inspire à
ceux qui savent le goûter une dévotion à la beauté qui est presque
aussi pure que la dévotion à la sainteté; voilà pourquoi une mauvaise
pensée n'est jamais sortie de ses vers; voilà pourquoi on rêve, on
pleure et on prie avec ces vers divins qui ne vous enivrent que
d'encens comme dans un sanctuaire. C'est de ce poëte sacré, c'est de
ce psalmiste de l'amour des âmes que je veux vous entretenir
aujourd'hui. La France l'a peu connu, Boileau l'a dénigré sans le
comprendre, l'Italie elle-même n'a pas su reconnaître assez en lui son
second Virgile et son second Platon; Platon chrétien, mille fois
supérieur en vers à la prose du Platon païen. L'Italie lui a trop
préféré son Dante, génie sublime mais sauvage, aux proportions
désordonnées d'un rêve de Pathmos; la grandeur frappe plus que la
perfection les peuples qui naissent ou qui renaissent à la
littérature: Dante émane du moyen âge encore barbare; Pétrarque émane
de l'antiquité la plus raffinée, mais tous les deux cependant sont
chrétiens. Dante par ses machines poétiques empruntées à l'Apocalypse,
Pétrarque par l'intellectualité de son amour, respirent la suavité du
mysticisme évangélique. Quant à moi, je considère Pétrarque, sans
aucune comparaison possible, comme le plus parfait poëte de l'âme de
tous les temps et de tous les pays, depuis la mort du doux Virgile.
Notre langue elle-même n'a rien à lui opposer en délicatesse de style
et en pathétique de coeur, pas même l'harmonieux et tendre Racine:
Racine chante pour une cour et pour un roi; Pétrarque, pour Laure et
pour son Dieu. L'inspiration est plus brillante dans Racine, elle est
plus pathétique et plus recueillie dans Pétrarque; les vers de
Pétrarque aussi, quoique moins sonores, sont bien plus pleins: ce sont
les proverbes de l'amour et de la douleur; il en est resté des
milliers dans la circulation des âmes aimantes ou des coeurs
saignants. Toutes les vagues de l'Adriatique, toutes les collines
d'Arquà, toutes les grottes de Vaucluse, toutes les brises d'Italie,
roulent avec les larmes ou les soupirs des amants un vers de
Pétrarque. Ses sonnets sont les médailles du coeur humain.


II

Jamais l'oeuvre et l'écrivain ne sont plus indissolublement unis que
dans les vers de Pétrarque, en sorte qu'il est impossible d'admirer la
poésie sans raconter le poëte: cela est naturel, car le sujet de
Pétrarque c'est lui-même; ce qu'il chante c'est ce qu'il sent. Il est
ce qu'on appelle un poëte intime, comme Byron de nos jours; une si
puissante et si pathétique individualité, qu'elle envahit tout ce
qu'il écrit, et que si l'homme n'existait pas le poëte cesserait
d'être. On a beau dire, ce sont là les premiers des poëtes; les autres
n'écrivent que leur imagination, ceux-là écrivent leur âme. Or
qu'est-ce que la belle imagination en comparaison de l'âme? Les uns ne
sont que des artistes, les autres sont des hommes. Voilà le caractère
de Pétrarque, racontons sa vie.


III

Il y a peu de grands hommes remueurs du monde sur lesquels on ait
autant écrit que sur cet homme séquestré, solitaire, absorbé dans sa
piété, dans son amour et dans ses vers; pour les uns il est poésie,
pour les autres histoire, pour ceux-ci amour, pour ceux-là politique.
Disons le mot: sa vie est le roman d'une grande âme.

Il naquit à Florence, la ville où tout renaissait au quatorzième
siècle. Son père était un de ces citoyens considérables dans la
république, que le flux et le reflux des partis en lutte firent exiler
avec le Dante, son contemporain et son ami.

Pétrarque reçut le jour à Arezzo, petite ville de Toscane, qui servait
de refuge aux exilés. Son père et sa mère le transportèrent au berceau
d'asile en asile autour de leur patrie, qui leur était interdite. Ils
finirent par s'établir à Avignon, où le pape Clément V venait de fixer
sa résidence. À l'âge de dix ans, son père le mena à Vaucluse; ces
rochers, ces abîmes, ces eaux, cette solitude, frappèrent son
imagination d'un tel charme, que son âme s'attacha du premier regard
à ces lieux, avec lesquels il a associé son nom, et que Vaucluse
devint le rêve de son enfance; il étudia tour à tour à Montpellier, à
Bologne, sous les maîtres toscans; il négligea bientôt toutes ses
études pour la poésie qui était née avec lui de l'amitié de son père
avec Dante.

Son père et sa mère, morts avant le temps, le laissèrent sous la garde
de tuteurs qui spolièrent leur pupille. Il revint à Avignon à l'âge de
vingt ans, avec son frère Gérard; le pape Jean XXII y régnait au
milieu d'une cour corrompue, où le scandale des moeurs était si
commun, qu'il n'offensait plus personne. Ce pontife fit entrer les
deux jeunes Florentins dans l'état ecclésiastique. Pétrarque, par
cette décence naturelle qui est la noblesse de l'esprit et par ce goût
du beau dans les sentiments qui est le préservatif du vice, se
maintint chaste, pieux et pur dans ce relâchement universel des
moeurs. Il se fit connaître par ses vers, langue sacrée et universelle
alors de cette société italienne raffinée. Il se lia d'une amitié
étroite avec Jacques Colonna, de la grande famille romaine de ce nom;
cette amitié, fondée sur un goût commun et passionné pour les lettres
antiques et pour la vertu, fut pour lui une consolation et une
fortune. Jacques Colonna était digne d'un tel ami, Pétrarque était
digne d'un tel protecteur. Ils pleuraient ensemble à Avignon cette
déchéance volontaire _de la papauté, cette captivité de Babylone qui
avait transporté l'Église des murs et des temples souverains de Rome,
dans cette ville infime des Gaules où Auguste n'avait trouvé de temple
à élever qu'au vent qui est le fléau d'Avignon_.

Les papes cependant s'efforçaient de transformer par la magnificence
des édifices Avignon en une Rome des Gaules; la vie qu'on y menait
était élégante et raffinée; les jeunes gens même à qui la tonsure
donnait droit aux bénéfices ecclésiastiques sans leur imposer les
devoirs du sacerdoce, fréquentaient les académies et les palais des
femmes plus que les églises; leur costume était recherché et efféminé,
«Souvenez-vous,» dit Pétrarque dans une lettre à son frère Gérard, où
il lui retrace ces vanités de leur jeunesse, «souvenez-vous que nous
portions des tuniques de laine fine et blanche où la moindre tache, un
pli mal séant auraient été pour nous un grand sujet de honte; que nos
souliers, où nous évitions soigneusement la plus petite grimace,
étaient si étroits que nous souffrions le martyre, à tel point qu'il
m'aurait été impossible de marcher si je n'avais senti qu'il valait
mieux blesser les yeux des autres que mes propres nerfs; quand nous
allions dans les rues, quel soin, quelle attention pour nous garantir
des coups de vent qui auraient dérangé notre chevelure, ou pour éviter
la boue qui aurait pu ternir l'éclat de nos tuniques!»

La poésie en langue vulgaire, c'est-à-dire en italien, faisait partie
principale des élégances de cette société. Les femmes, auxquelles on
s'efforçait de plaire, n'entendaient pas le langage savant. Le jeune
poëte excellait déjà dans l'ode et dans le sonnet, deux formes
récentes de cette poésie; mais son ambition de gloire poétique était
immense, sa modestie était inquiète; on voit cette naïveté de ses
découragements dans une de ses conversations avec son maître
intellectuel, Jean de Florence, vieillard contemporain du Dante, qui
professait alors les hautes sciences à Avignon.

«J'allai le consulter un jour, raconte Pétrarque, dans un de ces accès
de découragement dont j'étais quelquefois saisi et abattu; il me reçut
avec sa bonté ordinaire: Qu'avez-vous, me dit-il, vous me paraissez
tout mélancolique? Ou je me trompe, ou il vous est survenu quelque
fâcheux événement?--Vous ne vous trompez pas, mon père, lui dis-je, je
suis triste, et cependant il ne m'est rien arrivé de mal; mais je
viens vous confier mes peines habituelles, vous les connaissez: mon
coeur n'a jamais eu de replis pour vous; vous savez ce que j'ai fait
pour me tirer de la foule et pour acquérir un nom, mais je ne sais
pourquoi, dans le moment même où je croyais m'élever peu à peu, je me
sens retomber tout à coup; la source de mon esprit est tarie; après
avoir tout appris, je vois que je ne sais rien; abandonnerai-je
l'étude des lettres, entrerai-je dans une autre carrière? Mon père,
ayez quelque compassion de moi, tirez-moi de l'horrible anxiété où je
suis!... En disant cela, je fondis en larmes...»


IV

L'illustre vieillard consola et raffermit son disciple; il lui dit que
cette sécheresse momentanée d'imagination dont il s'affligeait n'était
que le progrès de son esprit, qui, en lui faisant mieux voir jusqu'où
il pouvait monter, le décourageait à tort, par le sentiment de la
distance qu'il y avait entre son talent d'aujourd'hui et son idéal
futur. «Sentir sa maladie, ajouta-t-il, c'est déjà le premier pas vers
la guérison; persévérez et renoncez au barreau, où l'on ne s'adonne
qu'à l'art de vendre des paroles ou plutôt des mensonges.» On s'étonne
de ce mépris pour le barreau dans un jeune homme dont Cicéron était
l'oracle et l'idole.

Son ami Jacques Colonna l'encourageait de son exemple et de ses
conseils à persévérer dans la philosophie et dans la poésie. «Cet ami,
écrit-il lui-même, était le plus aimable de tous les hommes; sa
physionomie était agréable et distinguée, son extérieur grandiose
annonçait un homme au-dessus des autres hommes. Il était facile à
vivre, gai dans la conversation, grave dans la pensée, tendre pour ses
parents, fidèle et sûr pour ses amis, affable et libéral pour tous
malgré le beau nom qu'il portait et les talents d'esprit qui le
distinguaient. On le voyait toujours simple et modeste avec une figure
si séduisante, ses moeurs étaient pures et irréprochables, son
éloquence naturelle était entraînante et irrésistible, on aurait dit
qu'il tenait les coeurs dans sa main et les tournait à son gré; plein
de candeur et de franchise, ses lettres et ses entretiens découvraient
tout ce qu'il avait dans l'âme, on croyait y lire...»


V

Heureux en amitié, le jeune poëte ne le fut pas moins en amour. On
pressent que nous allons parler de sa passion pour Laure, passion qui
fut sa vie, sa faute et sa gloire.

Pour bien juger de la criminalité ou de l'innocence de cette passion
dans un jeune poëte qui n'avait de l'état ecclésiastique que le
costume, la tonsure et les bénéfices, il faut se reporter à la
définition des deux amours qui commencent cet entretien. Ce que
Pétrarque et ce que le temps de Pétrarque entendaient ici par amour,
n'était en réalité que la passion du beau, l'admiration,
l'enthousiasme, le dévouement de l'âme à un être d'idéale perfection
physique et morale; culte en un mot, mais culte divin à travers une
beauté mortelle.

On verra que cet amour, qui ne porta jamais la moindre atteinte à la
chasteté de Laure ni à la vertu de son amant, n'eut pas d'autre
caractère que celui d'adoration intellectuelle aux yeux de son époque
et de la postérité. Pétrarque cependant, devenu plus austère dans ses
jugements sur lui-même à un autre âge, en parle ainsi avec une
certaine ambiguïté de remords ou de justification dans le premier
sonnet de ses oeuvres après la mort de Laure. Il faut le lire pour
bien comprendre la nature de son sentiment. Le voici:

«Vous qui prêtez l'oreille dans ces rimes éparses à l'écho de ces
soupirs dont je nourrissais mon coeur dans mon premier juvénile
enivrement!

«Quand j'étais alors en partie un autre homme de l'homme que je suis
aujourd'hui;

«De ces vers dans lesquels je pleure ou je médite tour à tour parmi
les vaines espérances et les vains regrets, j'espère qu'on
m'accordera, sinon mon pardon, du moins pitié.

«Mais je vois bien maintenant comment je fus pendant longtemps la
fable et la rumeur du monde entier.

«De moi-même, avec moi-même, j'ai honte et je rougis.

«Cette juste honte est le fruit mérité de mes vaines erreurs.

«Et le repentir est la tardive et claire connaissance que ce qui plaît
uniquement à ce monde n'est que le songe d'un moment!»

Ne soyons donc, en lisant ces vers, ni plus sévères ni plus indulgents
que Pétrarque lui-même, déplorant dans sa vertu, non le crime, mais la
fragilité de son amour. Pétrarque s'accusait même de cette fragilité
dans ce sonnet. Ce culte poétique pour la beauté ne souillait pas plus
la femme vertueuse qui en était l'objet, qu'un chevalier ne souillait
sa dame en en portant les couleurs et en lui consacrant ses exploits.


VI

L'histoire de Laure a été écrite avec l'orgueil de la parenté par
l'abbé de Sades, descendant de cette femme angélique; par un hasard de
la destinée, ma famille maternelle remonte également à cette source.
L'arbre chronologique de cette famille ne laisse à cet égard aucun
doute. Ma mère avait du sang de Laure dans les veines comme elle en
avait le charme et la piété. Je ne m'en glorifie pas, car il n'y a
point de gloire dans le hasard; mais je m'en suis toujours félicité,
car la poésie et la beauté ont été toujours à mes yeux les vraies
noblesses des femmes.

La rencontre qui décida de la vie et de l'immortalité du jeune poëte
est racontée par lui dans toutes ses circonstances d'année, de lieu,
de jour et d'heure, comme un événement de l'histoire du monde. Il
retrace même les dispositions indifférentes de coeur où l'amour
l'avait laissé jusque-là. «Moi qui étais plus sauvage que les cerfs
des forêts,» écrit-il; et ailleurs: «Les traits qui m'avaient été
lancés jusqu'alors n'avaient fait qu'effleurer mon coeur, quand
l'amour appela à son aide une dame toute-puissante contre laquelle ni
le génie, ni la force, ni les supplications ne purent jamais rien.»

C'est dans ces dispositions de l'indifférence que le lundi de la
semaine sainte, 6 avril 1327, à six heures du matin, dans l'église des
religieuses de Sainte-Claire, où Pétrarque était allé faire ses
prières, ses regards furent éblouis par une dame de la plus tendre
jeunesse et d'une incomparable beauté. _Elle était vêtue d'une robe de
soie verte parsemée de violettes._ Ce costume, dans lequel elle resta
pour jamais dans sa mémoire, ainsi que tous les traits de son visage
et tous les détails de sa figure, recomposent çà et là le portrait de
cette personne dans les odes et dans les sonnets de son poëte.
Recomposons-le d'après lui vers à vers:

«Son visage, sa démarche, avaient quelque chose de surhumain; sa
taille était délicate et souple, ses yeux tendres et éblouissants à la
fois, ses sourcils étaient noirs comme de l'ébène, ses cheveux colorés
d'or se répandaient sur la neige de ses épaules; l'or de cette
chevelure paraissait filé et tissé par la nature; son cou était rond,
modelé et éclatant de blancheur; son teint était animé par le coloris
d'un sang rapide sous ses veines; quand ses lèvres s'entr'ouvraient,
on entrevoyait des perles dans des alvéoles de rose; ses pieds étaient
moulés, ses mains d'ivoire, son maintien révélait la pudeur et la
convenance modeste et majestueuse de la femme qui respecte en elle les
dons parfaits de Dieu; sa voix pénétrait et ébranlait le coeur; son
regard était enjoué et attrayant, mais si pur et si honnête au fond de
ses yeux, qu'il commandait la vertu.

«_Telle était cette apparition céleste._

«Non, s'écrie le poëte dans son sonnet troisième; non, jamais le
soleil se levant du sein des plus sombres nuages qui obscurcissent le
ciel; jamais l'arc-en-ciel, après la pluie, n'éclatèrent de couleurs
plus variées dans l'éther ébloui que ce doux visage, auquel aucune
chose mortelle ne peut s'égaler: tout me parut sombre après cette
apparition de lumière.

«Dans quelle région du ciel (reprend-il au vingt-cinquième sonnet)
était le modèle incréé d'où la nature tira ce beau visage, dans lequel
elle se complut à montrer la puissance d'en haut? Celui qui n'a pas vu
comment ses yeux se meuvent délicieusement dans leur orbite, celui qui
n'a pas entendu comment sa respiration chante en sortant de ses
lèvres, et comment doucement elle parle et doucement elle sourit,
celui-là ne saura jamais comment l'amour tue et comment il guérit une
âme.»


VII

Cette merveille était Laure, dont le nom, immortalisé par Pétrarque,
pourrait se passer de toute autre généalogie.

On a longtemps ignoré celui de sa famille, il est étonnant que
Pétrarque ne l'ait jamais prononcé; des recherches incessantes et
récentes ont enfin restitué Laure à la noble maison de Noves, d'où
elle était indubitablement issue. Cette maison habitait le bourg de
Noves, sur les rives de la Durance, à quelque distance d'Avignon;
c'est de cette seigneurie qu'elle tirait son nom. Le père de Laure
était Audibert de Noves, sa mère se nommait Ermessende; on ne connaît
pas son autre nom. Audibert de Noves habitait pendant l'hiver une
maison de sa famille à Avignon, Laure y était née. Le sonnet funéraire
de Pétrarque, jeté par lui dans son cercueil et retrouvé quand ce
cercueil fut ouvert, atteste ce droit d'Avignon à s'appeler la patrie
natale de Laure.

Le testament également retrouvé d'Audibert de Noves, qui mourut jeune
comme sa fille, parle de Laure, sa fille aînée, à laquelle il lègue
6,000 liv. tournois pour sa dot. Cette somme, considérable pour le
quatorzième siècle, est l'indice de la richesse de la maison de Noves.

Ermessende de Noves, veuve d'Audibert, fut tutrice de ses trois
enfants; elle accorda la main de Laure, encore enfant, à Hugues de
Sades, gentilhomme d'une famille illustre et sénatoriale d'Avignon; le
contrat de mariage, retrouvé aussi, est daté de Noves, 16 janvier
1325, dans l'église de Notre-Dame.

Hugues de Sades avait vingt ans, Laure seize ans; outre la dot de
6,000 liv. tournois, Ermessende donne à sa fille Laure une robe de
soie verte, sans doute la même dont elle était vêtue dans l'église de
Sainte-Claire le jour de fête du 6 avril, quand elle se montra pour la
première fois à Pétrarque. Elle reçoit aussi de sa mère, par contrat
de mariage, _une couronne d'or et un lit honnête_. Ses portraits,
conservés dans la maison de Sades et ailleurs, la représentent dans ce
costume vert comme elle est peinte dans le troisième sonnet de son
poëte.

Voilà tout ce qu'on sait aujourd'hui d'authentique, grâce à l'abbé de
Sades, sur Laure de Noves. Sans doute les oeuvres latines de
Pétrarque, ses confidences écrites et ses lettres familières auraient
révélé bien des circonstances de cet amour et bien des détails sur ces
deux familles de Noves et de Sades; mais Pétrarque raconte lui-même
qu'il a détruit toutes ces traces de sa passion avant sa mort.

«Apprenez, dit-il à un de ses admirateurs, une chose incroyable et
pourtant vraie: c'est que j'ai livré aux flammes (_vulcano_) plus d'un
millier de poëmes épars ou de lettres familières; non pas que je n'y
trouvasse de l'intérêt et de l'agrément, mais parce qu'ils contenaient
plus d'affaires publiques ou domestiques que d'agrément pour le
lecteur!»

Quelle perte pour les érudits, les curieux et les amants! Les cendres
du foyer des poëtes sont pleines de mystères semés ainsi au vent.


VIII

À dater de l'heure où il vit Laure, l'âme de Pétrarque ne fut plus
qu'un chant d'enthousiasme, de désir, d'amour, de regrets consacrés à
cette vision. Elle était pour lui la Béatrice du Dante sortie de
l'enfance et du rêve, et arrivée à la réalité et à la perfection de la
beauté. Ses sonnets, où il déguisait à peine le nom de Laure sous
l'image un peu trop transparente et un peu trop puérilement allusive
du laurier (_Lauro_), remplissaient les sociétés d'Avignon, de
Florence et de Rome de son amour. Cette publicité de culte n'offensait
ni la vertu de son idole ni la susceptibilité de son époux. Laure
était au-dessus du soupçon, Hugues de Sades au-dessus de la jalousie.
Un tel amour divinisé par de tels vers était, à cette époque, une
gloire et non un affront pour une famille. Un poëte était un paladin
joutant en public en l'honneur de sa dame. Tel paraît avoir été
toujours le caractère de l'amour de Pétrarque; s'il fut payé
quelquefois de reconnaissance, de grâce et de sourire, il ne fut
jamais payé d'aucun retour criminel; c'était une folie du génie que
l'on pardonnait et qu'on encourageait même dans une adoration sans
mystère.

Cette adoration multipliait sous toutes les formes ses hommages: Laure
était passée à l'état de divinité dans l'âme de son amant; ce culte
avait cependant l'onction, la dévotion, le mysticisme de tout autre
culte; il avait ses reliques et ses stations; il consacrait la mémoire
des jours où il était né, des événements qui le nourrissaient, et
bientôt, hélas! de son calvaire et de sa sépulture. Lisez ce second de
ses sonnets, commémoration de la première rencontre de Laure dans
l'église.

«C'était le jour où le soleil pâlit et décolora ses rayons par
compassion pour le supplice de son Créateur (le vendredi de la semaine
de la Passion).

«Ô femme, quand je fus pris, et j'étais loin de m'en défendre, par ces
beaux yeux qui m'enchaînèrent à jamais.... l'amour me trouva tout à
fait désarmé, et le chemin de mon coeur ouvert par ces yeux qui sont
devenus le creux tari de mes larmes.»

Et ailleurs, dans un sonnet commémoratoire, daté du 6 avril 1338:
«C'est aujourd'hui le onzième anniversaire du jour où je fus soumis à
ce joug qui ne se brisera plus!... Rappelle à mes pensées, Seigneur!
comment, aujourd'hui aussi, tu fus élevé sur la croix!...»


IX

Le charme que trouvait le jeune Pétrarque dans la présence de sa dame,
les plaisirs et les applaudissements de la cour et de la ville
d'Avignon, où tous les cercles élégants retentissaient de ses vers,
tout cela l'éloigna de plus en plus des études de théologie et des
exercices du barreau. Son maître de jurisprudence et d'éloquence, le
fameux professeur _Sino de Pistoia_, lui en fait des reproches sévères
et tendres dans une de ses lettres. «Je vous vois avec douleur, lui
écrit-il, dans la maison de votre ami l'évêque de Lombez, Jacques
Colonna, la lyre à la main, comme un ménestrel, rassemblant autour de
vous cette foule de parasites et de flatteurs dont les cours des
princes sont remplies. Séduit par la vaine gloire que la poésie promet
à ceux qui la cultivent, vous avez renoncé aux solides honneurs que
procure la science des lois. Quelle différence cependant! la
jurisprudence donne des richesses, des charges, des dignités; la
poésie, pauvre et mendiante, donne tout au plus une couronne de
lauriers. Maître Francesco, je ne veux plus vous aimer.»

Ces reproches émurent Pétrarque sans le ramener. Une circonstance
historique bizarre comme ce temps avait valu à Jacques Colonna, l'ami
de Pétrarque, l'évêché de Lombez et la faveur du pape Jean XXII, qui
régnait à Avignon. Les moines alors se mêlaient à tout; les cordeliers
s'étaient divisés en deux sectes, dont l'une voulait s'abstenir
totalement du droit de propriété, dont l'autre voulait conserver ses
biens immenses. L'empereur Louis de Bavière avait pris parti pour
l'une de ces opinions; il avait marché à Rome, à la tête d'une armée
d'Allemands, pour soutenir les cordeliers rebelles au pape. Il avait
déposé Jean XXII et fait élire un nouveau pape, du nom de Mathéi. Le
pape Mathéi était secrètement marié, quoique moine; sa femme, qui lui
avait permis de la quitter pour se faire cordelier, le réclama pour
son époux dès qu'elle le vit sur le trône pontifical. Jean XXII
excommunia ce pseudo-pape. Jacques Colonna osa se rendre à Rome et y
afficher la bulle d'excommunication, sous les yeux des Allemands et
du faux pontife. Monté sur un cheval rapide, il se sauva ensuite à
Palestrina, forteresse de sa famille. L'empereur le fit brûler en
effigie.

À son retour de cette téméraire expédition, Jacques Colonna, quoiqu'il
ne fût pas encore dans les ordres, reçut en récompense l'évêché de
Lombez. Il supplia son ami Pétrarque de l'accompagner dans cette
résidence obscure et illettrée, au pied des Pyrénées, près des sources
de la Garonne. Pétrarque se résigna, par amitié, à perdre pour quelque
temps la présence de Laure. Jacques Colonna avait emmené avec lui,
pour égayer cet exil, quelques jeunes Romains de la domesticité de sa
famille. Cette société portait avec elle ses moeurs polies dans la
barbarie de ces montagnes; elle s'y occupait d'études, de
conversation, de lectures, de vers: c'était une villa d'Italie
transplantée dans les Pyrénées. Lélio et Socrate, deux de ces
commensaux des _Colonne_, y charmèrent les heures de Pétrarque: «Ce
sont les moments les plus heureux de ma vie,» écrit-il à cette époque.

Cette société de jeunes amis revint après un été et un automne à
Avignon, rappelée dans cette capitale par l'arrivée du cardinal
Colonna, oncle de l'évêque de Lombez. Jacques Colonna donna Pétrarque
à son oncle le cardinal. Ce prince romain logea Pétrarque dans son
palais d'Avignon, et traita en fils le jeune poëte; il le destinait à
illustrer un jour sa maison dans la diplomatie et dans les lettres.
Ces Mécènes ecclésiastiques ou laïques rivalisaient alors, en Italie,
de patronage pour les grands talents susceptibles de servir leur
propre gloire; le palais du cardinal Colonna était la cour du génie
italien. Le chef de cette illustre maison, Étienne Colonna, vint, à
son tour, visiter ses frères et ses neveux à Avignon; il y goûta avec
passion le talent de Pétrarque. Un sonnet, daté sans doute de
Vaucluse, que Pétrarque adresse à cet homme illustre, rappelle les
douceurs de la retraite, des champs, des plaisirs de coeur et d'esprit
goûtés ensemble dans la vallée de Vaucluse!

«Au lieu de tes palais, de tes théâtres, de tes portiques de Rome
décorés de statues,» lui dit-il, «nous n'avions ici que le chêne, le
hêtre et le pin, répandant leur ombre sur l'herbe verte au déclin de
la colline qui vient mourir dans la plaine; nous descendions à pas
lents en poétisant, et ces spectacles élevaient nos pensées vers le
ciel. Là le rossignol, sous la feuille, se lamente et pleure
mélodieusement toute la nuit.

«Mais quelque chose empoisonne et rend incomplètes tant de délices: Ô
mon Seigneur, c'est ton absence de ces beaux lieux!»


X

Cependant l'amour n'éteignait pas le patriotisme italien dans le coeur
du jeune poëte florentin transporté chez les barbares. Une épître
politique toute vibrante du sentiment romain des _Tite-Live_ et des
_Tacite_ proteste éloquemment contre l'invasion en Italie des Français
et des Allemands, commandés par le roi de Bohême. Les Français y sont
traités comme des esclaves révoltés qui viennent saccager et avilir le
domaine de leurs maîtres.

Vers le même temps, les rigueurs de Laure et la jalousie de son jeune
époux, qui commençait à s'offenser du bruit de ce poétique amour,
forcèrent Pétrarque à voyager. Il visita rapidement Paris, la Flandre,
Cologne et Lyon; en revenant à Avignon, il trouva son ami Jacques
Colonna parti et Laure aussi cruelle. Un grand goût de solitude le
saisit; il alla plus fréquemment chercher le silence sans trouver
l'oubli dans la vallée alors presque sauvage de Vaucluse. Un de ses
plus beaux sonnets, _Solo et pensoso_, exprime plus mélancoliquement
qu'on ne le fit jamais cette consonnance de la tristesse de son âme
avec la tristesse des lieux.

«Solitaire et pensif, les lieux les plus déserts je vais mesurant à
pas lourds et lents, et je promène attentivement mes regards autour de
moi pour éviter la trace de tout être humain sur le sable; je n'ai pas
de plus grande crainte que de rencontrer des personnes qui me
connaissent, parce que, sous la fausse sérénité de mon visage et de
mes paroles, on peut découvrir trop facilement du dehors la flamme
intérieure qui me consume; en sorte qu'il me semble désormais que les
montagnes, les plaines, les rives des fleuves, les fleuves eux-mêmes
et les forêts savent ce qui s'agite dans mon âme, fermée aux regards
des hommes. Mais, hélas! il n'est ni sentiers si escarpés, ni
retraites si sauvages que l'amour ne m'y suive, conversant avec mon
âme et mon âme avec lui!»


XI

Jean XXII venait de mourir; Jacques Fournier, fils d'un boulanger de
Saverdun, ayant passé sa vie dans un cloître, venait d'être élu: ce
nouveau pape ne partageait pas l'aversion de Jean XXII pour l'Italie.
On songeait à transporter la cour pontificale à Rome; Pétrarque,
Italien de coeur, adressa au pape une magnifique allocution de la
ville de Rome au pape pour le conjurer de rapatrier l'Église à la
ville éternelle. Le poëte reçut de Benoît XII, en récompense de cette
ode, un canonicat avec un riche bénéfice ecclésiastique dans l'évêché
de Lombez. Une autre ode qu'il adressa à la même époque à Étienne
Colonna, et que Voltaire appelle la plus admirable de ses poésies
lyriques, éleva sa renommée au-dessus de tous les poëtes du temps.

«L'Italie dormira-t-elle toujours, et n'y aura-t-il personne qui la
réveille?»


XII

Pétrarque partit enfin pour Rome au moment où Laure, touchée de sa
constance, cherchait à le retenir à son tour par quelques innocentes
prévenances, comme si elle eût été attristée de perdre son esclave;
mais déjà Pétrarque lui-même avait cherché, dans une liaison moins
platonique, une diversion à la passion qui le dévorait.

Embarqué à Marseille, il débarqua à Civita-Vecchia. La guerre civile
désolait la campagne de Rome; l'accès en était fermé par les bandes
armées de la famille des Ursins, ennemie des Colonne. Pétrarque se
réfugia au château fort de Capranica, chez le comte d'Anguillara, qui
avait épousé une des filles d'Étienne Colonna. Il décrit ce séjour de
paix au milieu de la guerre dans une de ses lettres.

Étienne Colonna, sénateur de Rome, c'est-à-dire dictateur en l'absence
des papes, vint le chercher avec une forte escorte de cavalerie,
l'emmena à Rome, et le logea près de lui au Capitole. Ce séjour fut
charmant, mais court; l'image de Laure, un moment oubliée, le
rappelait comme à son insu à Avignon; il y revint; en la retrouvant,
il retrouva son délire. «Je désirais la mort,» écrit-il; «j'étais
tenté de me la donner; je redoutais de rencontrer Laure comme le
pilote craint l'écueil; je me sentais défaillir quand j'apercevais
cette chevelure dorée, ce collier de perles sur un cou plus éclatant
que la neige, ces épaules dégagées, ces yeux dont la nuit même de la
mort ne pouvait éteindre le rayonnement; l'ombre seule de Laure me
donnait en passant un frisson; le son de sa voix ébranlait tous mes
sens!»


XIII

Redoutant de retomber dans les charmes de son idole, mécontent des
papes et de leur cour, qui semblait le négliger dans sa captivité
politique et le reléguer dans sa vaine poésie, il prit le parti de
fuir un monde qui ne lui offrait que le désespoir dans l'amour,
l'ingratitude dans l'ambition; il se souvenait d'un site à la fois
sauvage et délicieux, où l'ombre des forêts, le murmure des eaux
courantes, la fraîcheur des étés, la tiédeur des hivers, lui avaient
autrefois servi d'abri contre les tumultes de son âme; il résolut d'y
fixer pour jamais sa vie. Ce lieu était assez éloigné pour que la
présence et le nom de Laure ne l'y poursuivissent pas, assez rapproché
pour qu'il pût la revoir quelquefois et suivre des yeux de l'âme sa
seule étoile ici-bas: c'était Vaucluse. La description qu'en fait
Pétrarque lui-même, dans plusieurs de ses sonnets et de ses lettres,
est parfaitement conforme à ce que les pèlerins de la poésie et de
l'amour y viennent contempler encore aujourd'hui, et à ce que les
recherches et les dessins écrits de M. le baron Robert nous en ont
retracé à nous-même. M. le baron Robert a, comme nous, la superstition
du génie et de l'amour de Laure et de Pétrarque. Nous lui devons
beaucoup.

Vaucluse est une sorte de _Tibur_ des Gaules; à l'extrémité d'une
vallée ombreuse et boisée, tout humide et toute retentissante du
murmure des eaux courantes, un rempart de rochers amoncelés et
inaccessibles ferme tout à coup l'horizon. D'un côté de cet
amphithéâtre de rochers s'élève au sommet un vieux château en ruines;
les pans de murs percés de brèches et de fenêtres se confondent avec
les roches grises qui les portent.

C'était la demeure d'été des évêques de Cavaillon: ces évêques y
venaient dans la canicule respirer la fraîcheur de la vallée.

Du côté opposé, une caverne naturelle, d'une prodigieuse élévation, se
creuse comme le portique d'un monde souterrain; la lumière
s'assombrit en s'enfonçant dans la profondeur de la grotte. Un vaste
bassin d'eau si azurée qu'elle en paraît noire, et si profonde que la
sonde n'en atteint pas le fond, occupe toute l'étendue de l'antre.
Dans l'été, l'eau dort sans bouillonnement et sans murmure dans son
entonnoir de pierres; au printemps et en automne, l'onde surmonte ses
bords, s'épanche en écumant par-dessus le seuil de la caverne, et
roule, comme une cascatelle de Tivoli, en lambeaux liquides, jusqu'au
fond de la vallée.

Cette chute, ce mouvement, ce bruit répercuté de rochers en rochers,
ces brouillards d'écume flottante, sous lesquels la verdure de ces
rives se voile et se dévoile aux vents, sont la vie et le charme, et
comme la pensée de ces beaux sites.

Quelques maisonnettes pauvres, précédées ou entourées de petits
jardins en terrasse ou en gradins, étaient disséminées çà et là sur la
pente de la montagne, au-dessus de la Sorgue; c'est le nom que prend
la Fontaine de Vaucluse en sortant de la caverne. Pétrarque se fit
construire une petite maison à la mesure d'un ermitage. Voici comment
il la décrit lui-même dans une de ses lettres, ainsi que la vie
ascétique dans laquelle il s'était recueilli pour prier, chanter,
rêver et aimer encore:

«Quand on trouve un antre creusé par la nature dans les flancs d'un
rocher, dit Sénèque, l'âme est saisie d'un sentiment religieux, sans
doute parce qu'on y sent l'impression directe de l'Ouvrier divin; les
sources des grands fleuves inspirent la vénération, l'apparition
subite d'un fleuve mérite des autels; j'en veux ériger un,
ajoute-t-il, aussitôt que mes ressources pécuniaires me le
permettront; je l'élèverai dans mon petit jardin qui est sous les
roches et au-dessus des eaux; mais c'est à la Vierge, mère du Dieu qui
a détruit tous les autres dieux, que je le dévouerai.»

«Ici, dit-il après dix ans de séjour dans cet ermitage, ici je fais la
guerre à mes sens et je les traite en ennemis: mes yeux, qui m'ont
entraîné dans toutes sortes de précipices, ne voient maintenant que le
ciel, l'eau, le rocher. Je n'entends que les boeufs qui mugissent,
les moutons qui bêlent, les oiseaux qui gazouillent, les eaux qui
bruissent; la seule femme qui s'offre à mes regards est une servante
noire, sèche et brûlée comme un désert de Libye. Je garde le silence
depuis le matin jusqu'au soir, n'ayant personne à qui parler; les
paysans, uniquement occupés à cultiver leurs vignes, leurs vergers, ou
à tendre leurs filets dans la Sorgue, ne connaissent ni la
conversation ni les commerces de la vie. Je me contente pour ma
nourriture du pain noir de mon jardinier, et je le mange même avec une
sorte de plaisir; quand on m'en apporte du blanc de la ville, je le
donne presque toujours à celui qui l'a apporté. Mon jardinier, qui est
un corps de fer, me reproche lui-même la vie trop frugale que
j'observe, et prétend que je ne pourrai pas la soutenir longtemps.
Pour moi, je pense qu'il est plus aisé de s'accoutumer à une
nourriture grossière qu'à des mets délicats et recherchés; des figues,
des raisins, des noix, des amandes, voilà mes délices; j'aime les
poissons dont la rivière abonde: c'est un grand plaisir pour moi de
les voir briller dans les filets qu'on leur tend et que je leur tends
moi-même quelquefois. Je ne vous parle pas de mes habits, tout est
bien changé à cet égard; je ne porte plus ceux dont j'aimais autrefois
à me parer, vous me prendriez à présent pour un laboureur ou un berger
des montagnes.

«Ma maison ressemble à celle de Fabricius ou de Caton; tout mon
intérieur domestique consiste en un chien et en un serviteur; ce
serviteur a sa maison attenante à la mienne; quand j'ai besoin de lui
je l'appelle, quand je n'en ai plus besoin il retourne dans sa
chaumière. Je me suis défriché deux petits jardins qui siéent
merveilleusement à mes goûts. Je ne crois pas que dans le monde il y
ait rien qui leur ressemble. Il faut que je vous confie une faiblesse
digne d'une femmelette: _je suis fâché qu'il y ait quelque chose de si
beau hors de l'Italie_. De ces deux jardins l'un est ombragé,
recueilli, propre à l'étude: c'est mon site d'inspiration; il descend
en pente douce vers la _Sorgue_ qui vient de sortir des flancs du
rocher, il est clos de l'autre côté par des murailles naturelles de
rocs inaccessibles où les oiseaux seuls peuvent s'élever grâce à leurs
ailes; l'autre jardin est plus contigu encore à la demeure, moins
sauvage, tapissé de pampres, et, ce qui est singulier, à côté d'une
rivière très-rapide, séparé par un petit pont d'une grotte voûtée où
les rayons du soleil ne pénètrent pas. Je crois que cette grotte
ressemble à cette petite salle souterraine au bord de la mer de Gaëte,
où Cicéron allait quelquefois déclamer ses discours pour apprendre à
lutter avec les bruits de la multitude. Ce lieu recueilli et sombre
m'invite à l'étude et à la composition.

«Je m'y tiens à midi; le matin je vais sur les collines plus hautes;
le soir dans les prés ou dans le voisinage de la fontaine de Vaucluse,
ou dans ce petit jardin dans l'île en bas de la grotte, à l'ombre du
rocher au milieu des eaux. Ce site est étroit, mais propre à réveiller
l'esprit le plus paresseux et à l'élever jusqu'aux nues. Ah! que je
passerais volontiers ma vie ici, si je ne me sentais pas encore trop
près d'Avignon et trop loin de l'Italie; car, pourquoi dissimuler ces
deux faibles de mon âme? j'aime l'Italie et je hais Avignon; l'odeur
empestée de cette maudite ville corrompue vicie l'air pur de mes
champs. Je sens que la proximité m'en fera sortir.»


XIV

Quant à ses occupations et ses rêveries dans cette solitude, voici ce
que je lis dans une de ses lettres à un autre de ses amis. J. J.
Rousseau n'a rien de plus extatique.

«Combien de fois pendant les nuits d'été, à la douzième heure, après
avoir récité mon bréviaire, je suis allé me promener dans les
campagnes au clair de la lune! Combien de fois même suis-je entré
seul, malgré les ténèbres intimidantes de la nuit, dans cet antre
terrible où, le jour même et en compagnie d'autres hommes, on ne
pénètre pas sans un secret saisissement! J'éprouvais une sorte de
plaisir en y entrant; mais, je l'avoue, ce plaisir n'était pas sans
une certaine voluptueuse terreur.

«Je trouve tant de douceur dans cette solitude, une si délicieuse
tranquillité, qu'il me semble n'avoir véritablement vécu que pendant
le temps que je l'ai habitée; tout le reste de ma vie n'a été qu'un
continuel tourment!»

       *       *       *       *       *

De plus une harmonie secrète semblait préexister entre Pétrarque et la
fontaine de Vaucluse, harmonie dont il parle plusieurs fois lui-même
comme d'une superstition de l'amour qui l'attachait à ces beaux lieux.
La crue des eaux de la fontaine correspondait au 6 avril vers
l'équinoxe du printemps, et c'était aussi le 6 avril qu'il fêtait dans
son coeur l'anniversaire de sa rencontre avec Laure, et que la crue de
ses larmes débordait régulièrement de ses yeux au retour de ce jour
heureux ou fatal de sa vie.

À tous ces charmes il faut, si l'on en croit la tradition, ajouter le
charme de se rapprocher assez souvent de la résidence d'été de Laure:
elle habitait, pendant cette saison, le village voisin de Cabrières.


XV

Soit qu'il la vît quelquefois dans ses longues promenades à travers
les campagnes voisines, soit qu'il ne la vît qu'en songe, l'image de
Laure l'obsédait le jour et la nuit, comme celle des dames romaines
obsédait saint Jérôme dans son désert. Le poëte raconte à peu près
dans les mêmes termes que l'anachorète les apparitions séduisantes du
fantôme qui troublait son repos et ses prières.

«Trois fois, au milieu de la nuit, la porte de ma chambre fermée, je
l'ai vue devant mon lit avec une contenance assurée réclamant son
serviteur: la peur glaçait mes membres; mon sang abandonnait mes
veines pour se retirer dans le coeur. Je ne doute pas que, si l'on fût
venu alors avec une lumière, on ne m'eût trouvé pâle comme un mort, et
portant sur mon visage tous les signes de la plus grande frayeur.

«Je me levais tremblant avant l'aurore, et, sortant bien vite d'une
maison où tout m'était suspect, je grimpais sur la cime du rocher; je
courais dans les bois, regardant de tout côté si cette image, qui
était venue troubler mon repos, ne me suivait pas. Je ne me croyais
nulle part en sûreté.

«On ne voudra pas me croire, mais ce que je dis est vrai. Souvent dans
des endroits écartés, lorsque je me flattais d'être seul, je la voyais
sortir du tronc d'un arbre, du bassin d'une fontaine, du creux d'un
rocher, d'un nuage, je ne sais où. La frayeur me rendait immobile, je
ne savais que devenir ni où aller.»

       *       *       *       *       *

Son amour, ses livres et ses vers suffisaient à sa vie. Voici comment
il parle à ses amis mondains, qui lui reprochaient sa fuite du monde:

«Ces gens-là regardent les plaisirs du monde comme le souverain bien;
ils ne comprennent pas qu'on puisse y renoncer. Ils ignorent mes
ressources. J'ai des amis dont la société est délicieuse pour moi. Mes
livres, ce sont des gens de tous les pays et de tous les siècles:
distingués à la guerre, dans la robe et dans les lettres; aisés à
vivre, toujours à mes ordres; je les fais venir quand je veux, et je
les renvoie de même; ils n'ont jamais d'humeur et répondent à toutes
mes questions.

«Les uns font passer en revue devant moi les événements des siècles
passés; d'autres me dévoilent les secrets de la nature; ceux-ci
m'apprennent à bien vivre et à bien mourir; ceux-là chassent l'ennui
par leur gaieté, et m'amusent par leurs saillies; il y en a qui
disposent mon âme à tout souffrir, à ne rien désirer, et me font
connaître à moi-même. En un mot, ils m'ouvrent la porte de tous les
arts et de toutes les sciences: je les trouve dans tous mes besoins.

«Pour prix de si grands services, ils ne demandent qu'une chambre bien
fermée dans un coin de ma petite maison, où ils soient à l'abri de
leurs ennemis. Enfin, je les mène avec moi dans les champs, dont le
silence leur convient mieux que le tumulte des cités.»


XVI

Dans quelques courts voyages qu'il faisait à Avignon, il affectait
l'indifférence en rencontrant Laure. Celle-ci, dont les charmes
commençaient à se faner, moins sous les années que sous la douleur,
s'affligeait en secret de cet abandon. Un jour qu'elle passait auprès
de son poëte, insensible en apparence à sa vue: «Ô Pétrarque,» lui
dit-elle à voix basse et d'un accent de reproche mélancolique, «que
vous avez été bientôt las de m'aimer!» Pétrarque, rentré à Vaucluse,
écrivit le cinquantième sonnet, qui commence ainsi:

«Ô madame! non, je ne fus jamais las de vous aimer; et tant que je
vivrai, je n'épuiserai pas mon amour! Que votre nom seul soit gravé
sur le marbre blanc de ma tombe! etc.»

Ce fut vers ce temps qu'il écrivit ces trois immortelles _canzone_,
odes élégiaques surnommées par les Italiens, à cause de leur
perfection, les trois Grâces de leur langue. Ce fut alors aussi qu'il
conçut et qu'il écrivit son poëme épique, plus romain qu'italien, sur
les victoires de Scipion en Afrique; entreprise ingrate et
malheureuse. Son génie était dans son amour: dès qu'il s'en séparait,
il n'était plus qu'un érudit; dès qu'il y revenait, il était le plus
harmonieux et le plus tendre des poëtes.


XVII

Sa renommée comme poëte, comme amant et comme écrivain consommé dans
toutes les oeuvres de style s'était tellement répandue hors de sa
retraite de Vaucluse, que Rome et Paris, ces deux capitales des
lettres, lui offrirent de le couronner roi de la poésie et de la
science. C'était, pour les poëtes du moyen âge, ce que le triomphe
antique était pour les héros de Rome. Par une étrange coïncidence de
pensée et de date, les deux triomphes lui furent offerts le même jour
par la France et par l'Italie.

«Le 23 août 1340, raconte-t-il lui-même, étant à Vaucluse, occupé de
Laure et de mon poëme de _l'Afrique_, à la troisième heure du jour,
c'est-à-dire vers les neuf heures du matin, je reçus une lettre du
sénat de Rome, qui m'invitait avec les plus fortes instances à venir
recevoir à Rome la couronne. Le même jour, à la dixième heure,
c'est-à-dire vers quatre heures après midi, je vis arriver un courrier
m'apportant une lettre du chancelier de l'Université, Robert de Bardy,
qui me conjurait de donner la préférence à la ville de Paris pour y
recevoir la couronne de gloire. «Décidez pour moi,» écrivit-il le même
jour au soir à son patron et à son ami le cardinal Colonna; vous êtes
mon conseil, mon appui, mon ami, ma gloire!»

La famille des Colonne, jalouse de l'honneur de ce couronnement pour
leur ville, décida pour Rome. Le roi de Naples, Robert, ami et
admirateur passionné de Pétrarque, contribua plus encore à décider
Pétrarque pour Rome. Robert était un des princes d'Italie qui
demandaient avec le plus d'autorité cet honneur du couronnement pour
le favori de son esprit. Pétrarque partit pour Naples. Après de
longues conversations entre le roi et le poëte, Robert, quoique
vieilli déjà sur le trône, lui dit:

«Je vous jure que les lettres me sont plus chères que la couronne, et
que, s'il me fallait renoncer à l'un ou à l'autre, j'arracherais bien
vite le diadème de mon front.» La veille du jour où Pétrarque allait
partir de Naples pour Rome, le roi, dans son audience de congé, se
dépouilla de la robe qu'il portait et en fit présent à son ami, pour
qu'il la revêtît le jour de son couronnement. Il le nomma de plus
aumônier de la cour de Naples, titre honorifique qui n'impliquait
d'autre devoir que la reconnaissance à celui auquel il était décerné.

Pétrarque, par une superstition du coeur qui associait la date de son
amour à toutes les dates heureuses de sa vie, voulut arriver à Rome
le 6 avril. Il y fut reçu en roi plus qu'en poëte. Les lettres, qui
renaissaient alors, étaient la véritable royauté des peuples. On ne
vit, dans les temps modernes, de triomphe intellectuel comparable
qu'au retour de Voltaire dans Paris, après une absence de quarante
ans, pour être couronné et pour mourir. La pompe fut digne du peuple
romain et du premier des poëtes vivants; le Capitole revit les jours
antiques; le procès-verbal de la cérémonie, que nous avons sous les
yeux, porte:

«Pétrarque a mérité le titre de grand poëte et de grand historien, et,
en conséquence, tant par l'autorité du roi Robert de Naples que par
celle du sénat et du peuple romain, on lui a décerné le droit de
porter la couronne de laurier, de hêtre ou de myrte, à son choix;
enfin on le déclare citoyen romain, en récompense de l'amour qu'il a
constamment manifesté pour Rome, le peuple, la république, etc.»

Cette gloire officielle ne fit rien à son bonheur et déchaîna contre
lui plus d'envie. «Cette couronne, écrit-il lui-même dans son âge
refroidi, ne m'a rendu ni plus poëte, ni plus savant, ni plus
éloquent; elle n'a servi qu'à irriter la jalousie contre moi et à me
priver du repos dont je jouissais; ma vie, depuis ce temps, n'a été
qu'un combat; toutes les langues, toutes les plumes, se sont aiguisées
contre moi, mes amis sont devenus mes ennemis! J'ai porté la peine de
mon ambition et de ma vanité.»


XVIII

Il ne faut pas rester longtemps dans une ville où l'on a joui des
suprêmes honneurs. Pétrarque suivit cette maxime; pressé d'aller se
parer de son laurier aux regards de Laure, il repartit pour Avignon.
La maison des _Corrége_, amis des Colonne et par conséquent les siens,
l'arrête quelques jours à Parme; les Corrége venaient de s'emparer de
la souveraineté de cette ville sur la maison de la _Scala_: Pétrarque,
paru à Parme au moment de cette révolution, entra dans la ville avec
les vainqueurs, et se signala énergiquement parmi leurs partisans
politiques. Ces princes, fiers de son amitié, lui donnèrent part à
leur gouvernement; ils formèrent avec lui un véritable triumvirat du
bien public, qui faisait contraste avec la tyrannie de leurs
prédécesseurs. Pétrarque affectait à Parme et bientôt à Rome l'esprit
et les formes de l'antique liberté romaine. Son éloquence rappelait
Cicéron comme sa poésie rappelait Virgile.


XIX

La poésie l'emportait cependant; il cherchait à Parme un souvenir de
Vaucluse. Un jour qu'il était sorti de Parme pour se dissiper à
l'ordinaire, le goût de la promenade l'ayant entraîné, il passa la
rivière de Lenza, qui est à trois lieues de la ville, et se trouva sur
le territoire de Rheggio, dans une grande forêt qu'on nomme _Silva
piana_ quoiqu'elle soit sur une colline fort élevée, d'où l'on
découvre les Alpes et toute la Gaule cisalpine. Il faut l'entendre
lui-même faire la description des lieux, et de ce qu'il y sentit, dans
une lettre en vers latins à Barbate de Sulmone.

«De vieux hêtres, dont la tête touche les nues, défendent l'approche
de cette forêt aux rayons du soleil. De petits vents frais sortis des
montagnes voisines, et plusieurs ruisseaux qui y serpentent, tempèrent
les ardeurs de la canicule. Dans les plus grandes sécheresses, la
terre y est toujours couverte d'un gazon vert émaillé de fleurs. On y
entend gazouiller toutes sortes d'oiseaux, et on y voit courir des
bêtes fauves de toutes espèces. Au milieu s'élève un théâtre que la
nature semble avoir fait exprès pour les poëtes. Une montagne le met à
l'abri des vents du midi; des arbres qui l'entourent y répandent un
ombrage frais. On y entend le ramage des oiseaux et le murmure d'un
ruisseau qui invite au sommeil. La terre y exhale une odeur
délicieuse, c'est l'image des champs Élysées.

«Les bergers et les laboureurs respectent ce lieu sacré: sa beauté me
frappa; je sentis tout à coup comme une inspiration des Muses, qui
m'invitaient à travailler à mon _Afrique_. Honteux d'avoir reçu un
honneur que je n'avais pas mérité, je résolus de mettre la dernière
main à ce poëme, pour faire voir que je n'étais pas tout à fait
indigne de la couronne. L'ardeur poétique se réveilla avec tant de
force, que je crus devoir m'y livrer. Je fis plusieurs vers
sur-le-champ avec une facilité que je n'avais jamais éprouvée, et je
continuai d'y travailler pendant quelques jours que je passai dans le
voisinage de _Silva piana_.»

Il se construisit une maison entre la ville et cette forêt. «J'ai
ainsi, écrit-il, une campagne au milieu de la ville et une ville au
milieu des champs; quand je suis las de la solitude, je n'ai qu'à
sortir, je trouve le monde; quand je suis las du monde, je rentre dans
ma demeure et j'y retrouve la solitude. Je jouis ici d'un repos que
les philosophes d'Athènes, les poëtes de Rome, les anachorètes du
désert, n'ont jamais goûté. Ô fortune! laisse en paix un homme qui se
cache! Sors de sa petite maison, et vas agiter les palais des rois!»

«Ici,» ajoute-t-il dans une de ses lettres à son ami _Pastrengo_, «je
travaille toujours, aspirant au repos et n'espérant pas y parvenir; je
m'avance à grands pas vers la mort sans la redouter; je voudrais
sortir de cette odieuse prison où mon âme est captive. J'habite Parme,
j'y passe ma vie dans l'église ou dans mon jardin. Las de la ville, je
vais souvent errer dans les bois; je bâtis une petite maison telle
qu'il convient à la médiocrité de mon état; on y verra peu de monde.
Les vers d'Horace ralentissent mon ardeur pour le bâtiment et me
parlent de ma dernière demeure. Je réserve les pierres pour mon
monument. Si j'aperçois une petite fente dans les murs nouveaux, je
gronde les maçons; ils me répondent que tout l'art des hommes ne
saurait rendre l'argile plus solide, qu'il n'est pas surprenant que
des fondements récents se tassent un peu, que les mains mortelles ne
peuvent construire rien de durable; enfin, que ma maison durera encore
plus que moi et mes neveux. Je rougis alors, et je dis en moi-même:
Insensé! assure donc les fondements de ce corps qui menace ruine; ce
corps s'écroulera avant ta maison, tu seras bientôt forcé de quitter
l'une et l'autre de ces demeures!»

On croit entendre Horace devenu plus sérieux en devenant plus
spiritualiste dans l'âge chrétien.


XX

La mort prématurée de son ami Jacques Colonna, l'évêque de Lombez, le
fit renoncer à son canonicat de Gascogne, pays qui lui était
antipathique, à cause de la loquacité, dit-il, et de la turbulence de
ses sauvages habitants. Les princes de la maison de Corrége lui firent
donner la place lucrative d'archidiacre de Parme. Ils voulaient
l'attacher à eux à tout prix.

Cependant Clément VI, pape lettré, mondain, magnifique, venait de
succéder à des papes plus monastiques que romains, Rome lui envoya
une députation pour le supplier de rétablir le saint-siége dans ses
murs. En passant à Parme, cette nombreuse ambassade de princes romains
s'adjoignit Pétrarque comme orateur de Rome. Pétrarque rentra avec eux
à Avignon, harangua éloquemment le pape, et reçut en récompense de sa
harangue un riche bénéfice dans l'État de Pise.

Ce fut dans cette ambassade qu'il se lia d'amitié et de politique avec
Nicolas de Rienzi, qui devint peu après l'agitateur, le tribun, le
dictateur et la victime de Rome.

Rienzi, poëte et orateur comme Pétrarque, n'eut que le tort de se
tromper de quelques siècles. Pétrarque et lui auraient dû naître au
temps des Scipions. Au lieu de penser, ils rêvèrent; leur rêve était
beau, mais il était posthume.


XXI

C'est le malheur de l'Italie, depuis sa déchéance politique, d'avoir
conservé ses grandes facultés individuelles en ayant perdu sa
nationalité. Elle enfante des Romains, et elle ne nourrit que des
Italiens. L'énergie des caractères et la puissance des intelligences
qu'elle produit sont en perpétuel contraste avec la petitesse des
États et avec la servitude des institutions pour lesquels ces natures
romaines devaient vivre; en sorte que cette noble et belle terre
souffre doublement de rêver ce que fut l'Italie jadis, et de subir ce
que l'Italie est aujourd'hui. Supplice cruel par lequel un peuple
toujours vivant est encadré dans une nationalité, non pas morte, mais
ensevelie. Dans un tel état de choses, les facultés de ses grands
hommes ne servent qu'à les torturer davantage par le spectacle de
l'impuissance de leurs destinées; de là des rêves, seule consolation
des imaginations héroïques emprisonnées dans l'impossible.

Telle était l'Italie du temps de Rienzi et de Pétrarque, hélas! et
telle elle est encore de nos jours. Une forte confédération de toutes
ses petites puissances, reliées en faisceau par une grande puissance
militaire extérieure, peut seule restaurer une ombre de l'antique
Italie. Mais, à elle seule, elle ne peut rien: l'unité, source de
toute force, lui manque; l'amitié pieuse des races qu'elle appelait
jadis barbares lui est nécessaire. Il n'y a qu'une main armée qui
puisse la relever sur son séant.


XXII

Rienzi était né à Rome d'un cabaretier et d'une lavandière; mais on
assurait que cette lavandière était d'un sang impérial, fille d'un
bâtard de l'empereur Henri VII. On pourrait attribuer à cette origine
cet instinct de grandeur et de souveraineté qui se révéla en lui dès
son enfance. Il naquit poëte, orateur, tribun et remueur d'hommes; les
noms de Tite-Live, de Cicéron, de César, des deux Sénèques, étaient
toujours dans sa bouche; ses entretiens reconstruisaient sans cesse la
Rome de la république ou de l'empire; il avait le fanatisme du
Capitole. Il s'indignait contre l'insolence de ces deux ou trois
familles romaines qui tyrannisaient sa patrie en l'absence des papes.
C'est pour cela qu'il était venu solliciter avec passion Clément VII
de rentrer au Vatican; son ambassade n'eut pas de succès. Clément VII,
homme de plaisir et de mollesse, préférait les délices d'Avignon aux
luttes qu'il aurait à soutenir à Rome contre les princes, presque tous
armés et fortifiés, des États romains. Il aimait mieux régner au
Capitole de nom que de fait; il amusa Pétrarque de quelques vaines
promesses, et il donna à Rienzi la place lucrative de protonotaire du
saint-siége apostolique à Rome. Tel fut l'unique résultat de cette
ambassade.


XXIII

Pendant que Pétrarque, revenu ainsi à Avignon, s'enivrait de poésie et
d'amour mystique sous les yeux de Laure, et multipliait ses sonnets
divins, qui sont comme le calendrier de ses rencontres et de ses
soupirs, Rienzi commençait à agiter Rome.

Les revers de la maison de Corrége, un instant chassée de Parme, puis
y rentrant les armes à la main, rappelèrent Pétrarque à Parme. Il
composa pour Rienzi, son ami, cette ode patriotique: _Italia mia
beneche il parlar sia indarno!_ etc., pour conjurer les princes
d'Italie à la concorde et à l'union. Cette adjuration poétique est le
fond de toutes les odes et de toutes les harangues que nous avons
entendues, depuis cette époque, dans la bouche de tous les poëtes
politiques de la Péninsule: de Pétrarque à _Alfieri_ ou à _Monti_, il
n'y a qu'un écho éternel; les mêmes circonstances produisent le même
cri; mais Pétrarque fut le premier qui fit chanter à la lyre ce cri
de la politique.

L'Italie frémit tout entière à cette voix; mais cette voix se perdit
dans le tumulte des ambitions et des rivalités de ville à ville. Le
poëte se réfugia une quatrième fois à Vaucluse.

Laure brillait encore à Avignon de tout l'attrait de sa beauté et de
sa vertu; les sonnets de son poëte, trop étroits pour contenir son
culte croissant pour elle, s'étaient transformés en formes plus larges
et plus hautes de poésie qu'on appelait des _canzone_ ou des
_trionfi_; et la plus poétique de ces _canzone_ fut écrite à cette
époque au murmure de la fontaine de Vaucluse devant l'image de Laure:

  _Chiare fresche et dolci aque!_

Voltaire lui-même, ravi d'admiration pour cette ode amoureuse, a tenté
de la traduire et a échoué; il faut une âme tendre pour manier une
langue pétrie de larmes et de soupirs. Un poëte plus mélancolique et
plus fervent à ce culte de l'amour immatériel, M. Boulay-Paty, a
consacré sa jeunesse à calquer vers sur vers ces sonnets et ces odes.
Grâce à ce disciple, digne adorateur de ce maître, ce dithyrambe de
l'amour et du souvenir sera bientôt rajeuni dans la langue d'André
Chénier.


XXIV

Pendant que Pétrarque soupirait ainsi pour la dernière fois un amour
sans espérance à Vaucluse, un autre amour, celui de la patrie
italienne, s'éveillait comme un remords dans son coeur. «Je commence à
vieillir, disait-il au cardinal Étienne Colonna, son patron et son
ami; tout change avec le temps; mes cheveux mêmes changent de couleur,
ils m'avertissent que je dois changer moi-même de vie et de pensées;
l'amour ne sied plus à mes années, ou je dois le refouler dans mon
coeur.»

Il se prépara à partir pour Parme et pour Rome. Laure ne put déguiser
complètement sa douleur en apprenant la nouvelle de cette longue et
peut-être éternelle absence. Le cinquante-septième sonnet laisse
entrevoir l'orgueilleuse tristesse de son amant, en voyant sur les
traits de Laure ces signes involontaires d'affection.

  _Quel vago impallidir_, etc.

«Cette touchante pâleur qui recouvrit tout à coup son sourire
interrompu sur ses lèvres d'une amoureuse nuée... Cette pensée
compatissante que l'oeil d'un autre ne put discerner, mais qui ne put
à moi m'échapper, etc.»

À peine parti, il se repentait déjà du départ, et il écrivait la plus
langoureuse et la plus sublime de ses élégies, où son coeur se
retourne sur lui-même sans pouvoir trouver le repos.

  _Di pensier in pensier, di monte in monte_, etc.

«De pensée en pensée, de colline en colline, l'amour me conduit loin
de tous les sentiers frayés sans que je puisse y trouver la paix de
l'âme, etc.»

Aussi revint-il encore sur ses pas, cette fois comme rappelé par un
attrait supérieur à sa volonté. On lit avec délices, dans ses lettres
latines de cette date, la description de quelques rares et courtes
journées passées solitairement dans sa maisonnette de Vaucluse comme
pour faire ses derniers adieux à ce séjour d'amour et de paix.

Mais Rienzi, son ami, le rappelait par le grand bruit que ce tribun
faisait à Rome.

On a vu que le pape avait donné une autorité imposante à ce jeune
Romain dans sa capitale. Rienzi en avait profité pour s'attacher ce
peuple et pour combattre les grandes familles armées qui tyrannisaient
la ville. Pour accroître sa popularité, il employait l'éloquence des
yeux autant que celle des paroles. Semblable aux anciens esclaves
fabulistes qui faisaient dire aux apologues ce qu'ils n'osaient dire
eux-mêmes, Rienzi faisait attacher la nuit, autour du Capitole ou du
Vatican, des tableaux emblématiques autour desquels la foule se
pressait le matin. Le tribun paraissait alors, et, donnant du geste et
de la voix l'éloquente explication de ces peintures énigmatiques, il
incendiait le peuple d'indignation contre les oppresseurs de la
patrie; il prophétisait à une multitude, incapable de distinguer la
différence des siècles, le prochain rétablissement de la liberté, de
la puissance et de la gloire du sénat et du peuple romain.

Comment conciliait-il tout cela avec l'autorité souveraine d'un pape
étranger dont il affectait d'être le délégué et le ministre?
L'ignorance de la populace transtévérine de Rome pourrait seule
l'expliquer; mais en s'élevant contre le séjour des papes à Avignon et
en retenant à l'usage de Rome les impôts que Rome envoyait
précédemment au pape absent, il se créait une popularité ambiguë
contre laquelle ni le peuple ni le pape n'osaient protester trop haut.
Sujet irréprochable aux yeux du pape, dont il affectait de rétablir
l'autorité sur les princes romains; citoyen libérateur aux yeux du
peuple, dont il prenait en main les droits et les intérêts, cette
double politique l'éleva bientôt au rôle d'arbitre et de dictateur de
Rome. Il s'associa habilement pour son double rôle un délégué du pape,
l'évêque d'Orvieto, homme impuissant et docile qui tremblait sous son
collègue.

Rienzi régna avec un pouvoir absolu sous le nom du pape; les princes
romains, conduits par le prince Colonna, voulurent en vain résister à
sa dictature. Le tocsin du Capitole souleva le peuple contre les
grands; ils furent chassés de Rome; les supplices achevèrent ce que la
victoire du peuple avait commencé. Rienzi cita les nobles à son
tribunal; un jeune homme de la maison des Ursins, qui venait d'épouser
quelques jours avant une fille des Alberteschi, fut arraché de son
palais et pendu aux fenêtres du Capitole, sous les yeux de sa nouvelle
épouse. Les cachots se remplirent des seigneurs des plus puissantes
maisons, même de la famille des Colonne.

Cette terreur rendit la paix à la campagne romaine et à la ville.
Rienzi promulgua des décrets de réforme des lois et des moeurs qui
firent l'admiration de l'Italie. Après avoir soulevé, intimidé,
pacifié Rome, il rêva de rétablir l'empire, il provoqua par ses
lettres et par ses envoyés tous les États d'Italie à adhérer à sa
restauration du monde romain. Les titres qu'il prenait dans ses
dépêches aux princes et aux peuples étaient ceux-ci:

NICOLAS LE SÉVÈRE ET LE CLÉMENT, LIBÉRATEUR DE ROME, ZÉLATEUR DE
L'ITALIE, AMATEUR DU MONDE, TRIBUN, AUGUSTE. Une partie de l'Italie
s'émut à sa voix et crut renaître à ses beaux siècles; les Visconti de
Milan, l'empereur, le roi de Hongrie, lui envoyèrent des ambassadeurs
pour le reconnaître et l'encourager dans ses entreprises. Le roi de
France seul le traita avec mépris; le pape dissimulait à Avignon.

Quant à Pétrarque, il crut revoir dans son ami le restaurateur de
cette Italie antique, dont l'image occupait depuis sa jeunesse la
moitié de son âme. Il osa écrire d'Avignon, sous les yeux des papes,
une lettre au peuple romain et au tribun; cette lettre éloquente et
amère était la plus audacieuse satire du gouvernement temporel des
papes sur la ville des consuls et des Césars. Qu'on en juge par ce
fragment de sa lettre:

«S'il faut perdre, dit-il au peuple romain, la liberté ou la vie, qui
est-ce parmi vous (s'il lui reste une goutte de sang romain dans les
veines) qui n'aimât mieux mourir libre que de vivre esclave? Vous qui
dominiez autrefois sur toutes les nations, qui voyiez les rois à vos
pieds, vous avez gémi sous un joug honteux; et (ce qui met le comble à
votre honte et à ma douleur) vos maîtres étaient des étrangers, des
aventuriers. Recherchez bien leur origine, vous verrez que la vallée
de Spolette, le Rhin, le Rhône et quelques coins de terre plus
ignobles encore vous les ont donnés. Des captifs menés en triomphe,
les mains liées derrière le dos, sont devenus tout à coup citoyens
romains, et, qui pis est, vos tyrans. Faut-il s'étonner qu'ils aient
en horreur la gloire et la liberté de Rome, qu'ils aiment à voir
couler le sang romain, quand ils se rappellent leur patrie, leur
servitude et leur sang, si souvent répandu par vos mains? Mais d'où
leur peut venir cet orgueil insupportable dont ils sont bouffis?
Est-ce de leurs vertus? Ils n'en ont point. De leurs richesses? Ce
n'est qu'en vous volant qu'ils peuvent apaiser leur faim. De leur
puissance? Elle sera anéantie quand vous le voudrez. De leur
naissance, de leur nom? Ils se vantent d'être Romains et croient
l'être devenus, à force de le dire, comme si le mensonge pouvait
prescrire contre la vérité. Je ne sais si je dois rire ou pleurer,
quand je pense qu'ils trouvent indigne d'eux ce nom de citoyen romain
que tant de héros ont fait gloire de porter!

«Quelle que soit l'origine de ces étrangers si fiers de leur noblesse,
qu'ils vantent sans cesse, ils ont beau faire les maîtres dans vos
places publiques, monter au Capitole entourés de satellites, fouler
d'un pied superbe les cendres de vos ancêtres, ils ne seront jamais
Romains. La voilà vérifiée la prédiction de ce poëte qui disait: _Rome
a perdu la douce consolation, dans son malheur, de ne reconnaître
point de rois, et de n'obéir qu'à ses enfants._»

Pétrarque compare ensuite Rienzi aux deux Brutus, dont l'un chassa de
Rome les Tarquins, l'autre plongea son poignard dans le sein de César.

«Le nouveau tribun, dit-il, que je regarde comme votre troisième
libérateur, réunit en lui seul la gloire des deux autres, ayant fait
mourir une partie de vos tyrans et mis en fuite le reste....

«Homme courageux, continue Pétrarque, qui portez tout le fardeau de la
république, que l'image de l'ancien Brutus vous soit toujours
présente! Il était consul, vous êtes tribun! Quiconque est ennemi de
la liberté de Rome doit être le vôtre.»


XXV

L'enthousiasme pour la renaissance de l'Italie romaine l'emportait,
comme on le voit ici, dans l'âme de Pétrarque sur son attachement à
ses illustres patrons, les papes et les Colonne. Son patriotisme plus
poétique que politique alors, car les empires morts ne ressuscitent
pas à l'évocation d'une ode ou d'une harangue, le fit justement
accuser de chimère et d'ingratitude. C'est peu; il songeait
sérieusement à aller à Rome porter le secours de son génie au tribun.

Mais déjà le tribun, semblable à Mazaniello de Naples, commençait à
délirer et à affecter l'empire du monde, sans autre force que le nom
d'une capitale morte et la faveur mobile d'une municipalité romaine.
Il se faisait proclamer chevalier de l'univers; il frappait l'air de
son épée nue, des quatre côtés de l'horizon, pour prendre possession
de la terre entière. Son collègue, le délégué du pape, profitant de sa
démence, l'excommuniait; le pape lui-même, convaincu de sa folie et de
sa faiblesse, le désavouait et insultait à Avignon ses ambassadeurs;
Pétrarque seul persistait dans son fanatisme pour son ami. Clément VI
caressait cependant encore le poëte; il s'entretenait amicalement avec
Pétrarque, lui prodiguait les faveurs et les dons de l'Église, mais
Pétrarque persistait à vouloir se rendre à Rome; la dernière fois
qu'il vit Laure avant ce départ fut pour lui comme un pressentiment
d'éternelle séparation.

«Elle était assise, dit-il, au milieu des dames, comme une belle rose
dans un jardin entourée de fleurs plus petites et moins éclatantes
qu'elle: rien de plus modeste que sa contenance; elle avait quitté
toutes ses parures, ses perles, ses guirlandes, les couleurs gaies de
ses vêtements; bien qu'elle ne fût pas triste, je ne reconnus pas son
enjouement habituel; elle était sérieuse et semblait rêver; je ne
l'entendis pas chanter, ni même causer avec ce charme qui enlevait les
coeurs; elle avait l'air d'une personne qui redoute un malheur qu'on
ne discerne pas encore. En la quittant, je cherchai dans mon âme une
force contre les catastrophes que j'aurais à éprouver; ses regards
avaient une expression indéfinissable que je ne leur avais jamais vue
avant, j'eus de la peine à ne pas pleurer; quand l'heure fut venue où
il fallait absolument qu'elle se retirât du cercle, elle jeta sur moi
un coup d'oeil si doux, si honnête et si tendre, que je me sentis
rempli d'émotion, d'espoir et de terreur.»

Qui peut dire, après avoir lu ces lignes, que Pétrarque n'était à
l'égard de Laure qu'un poëte? Qui ne reconnaît dans ces symptômes les
angoisses et les presciences du véritable attachement?


XXVI

Cependant Rienzi, flottant entre le bon sens, la démence et la fureur,
avait fait jeter les Colonne et les princes romains dans les cachots
du Capitole; puis, après avoir préparé l'échafaud pour eux, il était
monté à la tribune des harangues, et il avait demandé dans un discours
d'apparat leur grâce au peuple romain; le peuple avait applaudi à la
grâce comme au supplice. Les princes délivrés avaient accompagné le
tribun comme un triomphateur dans les rues de Rome. Bientôt les
princes sortis de prison étaient rentrés dans leurs villes fortes,
avaient levé leurs vassaux et marché contre le tribun. Rome était
bloquée par ses propres enfants. Le peuple, éveillé de ses rêves, se
tournait contre le prétendu libérateur; cependant les cinq princes de
la maison des Colonne périrent le même jour dans le premier assaut
donné témérairement aux portes de la ville.

Pétrarque écrivit lui-même à Rienzi: «Vous me forcez à rougir de vous;
de protecteur des gens de bien vous devenez un chef de brigands!
J'accourais vers vous, je change de route.»

Il versa un torrent de larmes sur la mort des jeunes gens de la maison
des Colonne; son coeur se retrouva avec sa raison au réveil de ce rêve
dissipé par la folie de Rienzi. Il se rendit à Parme, son Vaucluse
italien, pleurant à la fois sur la perte de ses amis les Colonne et
sur la perte de Rome.

Rienzi, en effet, jetait cette capitale dans sa propre démence;
quelques jours après l'assaut où les Colonne avaient péri, il
conduisit son fils vers le bourbier rempli d'eau et de sang où le
corps du plus jeune de ces princes gisait encore. Il prit cette eau
sanglante et fétide dans le creux de sa main, et il en aspergea la
tête de son fils en le proclamant chevalier de la Victoire. Une émeute
du peuple, fomentée par les derniers des Colonne, souleva la ville et
força Rienzi à se réfugier au château Saint-Ange. Il s'évada pendant
la nuit et se réfugia auprès du roi de Hongrie. Son corps fut pendu en
effigie aux créneaux de la forteresse d'Adrien. Ainsi devait finir cet
empire fantastique, s'écria Pétrarque, revenu lui-même de son illusion
d'un moment. De ce jour il ne songe plus qu'aux lettres, dont l'empire
est éternel, et à l'amour qui ne meurt pas avec la beauté mortelle.


XXVII

Son ressouvenir d'Avignon le poursuivait dans sa solitude du faubourg
de Parme. «Autrefois, écrit-il, quand j'avais quitté Laure, je la
voyais souvent en rêve; cette angélique vision me consolait,
maintenant elle m'abandonne et me consterne. Je crois l'entendre me
dire, comme le jour de la séparation: _Vous ne me reverrez plus sur la
terre!_ Mes soupirs et mes poésies soulèvent ma peine sans la
soulager; serait-elle donc déjà au ciel? Cette incertitude m'agite
nuit et jour, je ne suis plus ce que j'étais; je ressemble à un homme
qui marche sur un sol miné...» Puis un songe lui offre l'image
courroucée de Laure qui le défie de l'oublier. «J'entendis une voix
triste qui me dit tout bas (c'était elle): Ce misérable compte les
jours loin de moi, il ne vit pas; il n'est jamais d'accord avec
lui-même; il court le monde, mais il a beau faire, il m'aimera
toujours partout où il sera. Je serai l'unique objet de ses discours,
de ses écrits, de ses pensées!...» Puis elle lui parle longuement de
leur chaste amour sur la terre, et de leur éternelle réunion dans le
monde des âmes.

Ce songe était prophétique, Laure était morte de la peste à Avignon,
le 6 avril, anniversaire de sa première rencontre avec son poëte dans
l'église de Sainte-Claire. Les dates sont les superstitions de
l'amour; ce troisième 6 avril était l'augure de la rencontre au ciel
qui n'aurait plus de séparation.

Voici comment Pétrarque lui-même, informé plus tard de toutes les
circonstances de cette mort, se la retrace dans un de ses souvenirs
écrits. On voit qu'il cherche à fixer pour l'éternité, par la parole
immortelle, le dernier soupir de celle qui emporte sa propre vie avec
la sienne, afin que rien ne périsse de ce qui fut Laure, même quand
Laure elle-même a disparu de ses yeux:

«La peste d'Avignon enlevait depuis plusieurs semaines tous les âges
et tous les sexes. Laure en ressentit les premières atteintes le 3
avril. Elle eut la fièvre avec crachement de sang. Comme il était
constant qu'on ne passait pas le troisième jour après que le mal
s'était manifesté par les symptômes ordinaires, elle prit d'abord les
précautions que sa piété et sa raison lui suggérèrent: elle reçut les
sacrements et fit son testament le même jour; ensuite elle se prépara
à la mort sans inquiétude et sans regret. La vie qu'elle avait menée
était si pure, que son âme ne pouvait pas être troublée par
l'incertitude de l'avenir.

«Quand elle fut à l'agonie, ses parentes, ses amies, ses voisines, se
rassemblèrent autour d'elle, quoiqu'elle fût attaquée d'un mal
contagieux, qui faisait peur à tout le monde. C'est une chose bien
singulière, qu'étant si belle elle fût si aimée des personnes même de
son sexe. Rien ne fait mieux l'éloge de son caractère, dont la bonté
suspendait les effets ordinaires de la jalousie et de l'envie.» Il
faut convenir cependant que, de la façon dont Pétrarque s'exprime, il
semble que ces dames étaient attirées par la _curiosité de voir
comment on fait ce passage que tout le monde est obligé de faire, et
qu'on ne fait qu'une fois_.

«Laure, assise sur son lit, paraissait tranquille. L'ennemi de nos
âmes, qui n'avait point de prise sur elle, ne vint point l'effrayer
par des fantômes hideux et menaçants, comme il a coutume de faire,
selon saint Augustin.

«Ses compagnes, répandues autour de son lit, poussaient des sanglots
et versaient des torrents de larmes. Hélas! disaient-elles, que
deviendrons-nous? Nous allons voir disparaître la merveille de notre
siècle, le modèle de toutes les perfections. La vertu, la beauté, la
politesse, sortiront de ce monde avec Laure. Où trouvera-t-on une
femme aussi accomplie; des propos si sages, si mesurés, un maintien et
des manières si honnêtes, une voix si charmante? Nous allons perdre
une compagne qui était l'âme de nos plaisirs innocents; une amie qui
nous consolait dans nos chagrins, et dont l'exemple était pour nous
une leçon vivante. Sa présence seule suffisait pour nous garantir des
pièges de l'ennemi et des écueils de ce monde. Nous perdrons tout en
la perdant. Le ciel qui nous l'enlève semble nous envier la
possession d'un trésor dont nous n'étions pas dignes.

«Quoique Laure eût l'air tranquille, on ne peut douter qu'elle ne fût
sensible à la douleur de ses compagnes; mais, tout occupée de ce
qu'elle allait devenir, elle recueillait déjà en silence les fruits
d'une vie innocente et pure. Son âme, prête à quitter sa belle
demeure, rassemblant en elle-même toutes ses vertus, semblait avoir
rendu l'air plus serein. Elle est morte doucement et sans effort,
comme un flambeau qui pâlit et s'éteint. Son visage était plus blanc
que la neige, mais on n'y voyait pas cette morne lividité qui annonce
l'absence de vie; ses beaux yeux n'étaient pas éteints, ils
paraissaient seulement fermés par le sommeil: elle avait l'air d'une
personne qui se recueille pour prier. Enfin telle était la mort
elle-même sur ce beau visage! dit son amant. _Elle savait_,
ajoute-t-il, _toutes les routes qui mènent au ciel!_»


XXVIII

De ce jour tout ce qu'il y avait d'humain et de frivole encore dans la
poésie amoureuse des sonnets de Pétrarque revêtit, pour ainsi dire,
le deuil éternel de son âme: ses chants devinrent des cantiques, et la
mort de celle qu'il aimait lui donna l'accent de la tombe et de
l'éternité. Dans ceux qui aiment de l'amour surnaturel, de l'amour du
beau et non de l'amour des sens, comme nous l'avons dit en commençant,
l'amour est plus parfait après la mort de ce qu'on aime que pendant la
vie de l'objet aimé. L'immortalité transforme le sentiment et l'amour
devient culte. On le sent partout dans les sonnets de Pétrarque qui
suivirent la mort de Laure; on trouve le poëte et l'amant dans les
premiers, on trouve l'adoration et la piété dans les derniers: ils
sont, pour les coeurs tendres, le manuel de la douleur et de
l'espérance.

«Que fais-tu, ô mon âme! que penses-tu? Vers qui regardes-tu en
arrière dans ce temps qui ne peut plus revenir?

«Les douces paroles, les tendres regards que tu as si souvent décrits,
ô pauvre âme sans repos! sont enlevés à la terre!» etc.

«Allons chercher au ciel ce que nous ne pouvons plus trouver sur la
terre!» etc.

Et ailleurs:

«Ô mes yeux! elle s'est obscurcie, notre aurore, et m'a rendu à
moi-même plus insupportable le poids de mon existence!

«Oh! qu'il eût fait beau mourir il y a aujourd'hui trois ans!»

Écoutez encore:

«Si un doux gazouillement d'oiseaux, si un suave froissement de vertes
feuilles à la brise d'automne, de l'été, si un sourd murmure d'ondes
limpides je viens à entendre sur une rive fraîche et fleurie,

«Dans quelque lieu que je me repose pensif d'amour pour écrire d'elle,
celle que le ciel nous fit voir et que la terre aujourd'hui nous
dérobe, je la vois et je l'entends; car, encore vivante, de si loin
elle répond intérieurement à mes soupirs.

«Pourquoi te consumer avant le temps, me dit-elle avec une tendre
compassion, et pourquoi ce fleuve de douleurs coule-t-il sans cesse de
tes yeux?

«Oh! ce n'est pas sur moi qu'il faut pleurer, moi dont les jours en
mourant se changèrent en jours éternels, et dont les yeux, quand je
parus les fermer à ce monde, s'ouvrirent à l'éternelle lumière!»

Plus loin, on le voit tenté, par la séduction des lieux, de la beauté,
de la jeunesse, de la nature, d'aimer encore ici-bas; mais
l'amoureuse jalousie de Laure, s'armant de sévérité divine, le
rappelle tendrement au mépris de ce qui n'est pas elle.

«Les ondes me parlent d'amour, et le zéphyr, et les ombres des
feuilles, et les oiseaux mélodieux, et les habitants des eaux, et
l'herbe et les fleurs de la rive, sont d'accord ensemble pour me
convier à aimer encore.

«Mais toi, prédestinée! qui m'appelles des profondeurs du ciel, par la
mémoire de ta mort si amère, oh! prie pour moi, afin que je dédaigne
de ce monde toutes ses douces amorces et tout ce qui n'est pas toi!»


XXIX

Lisons encore:

«Âme béatifiée qui daignes souvent descendre pour consoler mes nuits
gémissantes d'un regard de ces yeux que la mort n'a pas éteints, mais
auxquels l'éternité a donné une splendeur qui n'est pas de ce monde!

«Combien ne suis-je pas enivré de reconnaissance de ce que tu daignes
rasséréner mes tristes jours par ta céleste apparition!

«Vois comme, dans ces mêmes sites où je passai tant d'années à te
célébrer de mes chants, je passe maintenant mes jours à te pleurer, à
pleurer sur toi! non, mais à pleurer sur mon propre deuil!

«Un seul soulagement se trouve cependant à mes peines: c'est qu'au
moment où tu te tournes d'en haut vers moi, je te reconnais et je
t'entends à la démarche, à la voix, au visage, aux vêtements que tu
portais sur la terre!»

Il associe, dans un autre sonnet, la nature entière à ses sentiments.

«Elle est partie pour le séjour de la félicité, et mes yeux la
cherchent en vain dans ces lieux où elle naquit, dans cet air que je
remplis de mes soupirs; mais il n'y a ni rocher, ni précipice dans ces
montagnes, ni rameau, ni feuillage vert sur ces rives, ni fleuve dans
ces vallées, ni brin d'herbe, ni goutte d'eau, ni veine distillant de
ces sources, ni bête sauvage de ces forêts qui ne sachent combien je
souffre pour elle!»

Et celui ci:

«Quand je revois l'aurore descendre du firmament avec son visage de
roses et sa chevelure dorée, l'amour m'assaille au coeur et ma joue
se décolore, et je me dis dans mes soupirs: Là est Laure maintenant!»


XXX

Encore un et je finis, mais je ne finis que pour finir; car je
voudrais lire, et relire sans fin avec vous de telles tristesses; et
si vous pouviez les lire dans ces vers trempés de larmes, et dans
cette langue divine inventée au déclin des langues par des amoureux et
par des saints pour prier, aimer, désirer, attendre, vous ne vous
arrêteriez qu'après les avoir incorporés en vous par votre mémoire.

  _Levommi il mio pensier_, etc.

Écoutez en vile et sourde prose ce _Sursum corda_ d'un amant vers
l'image et vers le séjour de l'éternelle beauté; car, nous le
répétons, Laure ne fut pour Pétrarque que l'incarnation adorée du beau
ici-bas, ou plutôt elle est remontée là-haut, et c'est là-haut qu'elle
resplendit.

«Là nous la reverrons encore; là elle nous attend, et là elle se
lamente peut-être de ce que nous tardons tant à la rejoindre.»

Et plus loin, trois ans après sa mort:

«Dans l'âge de sa beauté et de sa floraison, de ce printemps où
l'amour a en nous plus de force, laissant sur la terre sa terrestre
écorce, ma Laure, par qui je vivais, s'est _départie_ de moi!

«Et vivante et belle, et sans voile elle a fait son ascension vers le
ciel; de là elle règne sur moi, et elle régit toutes mes pensées.

«Oh! pourquoi ne me dépouille-t-il pas plus vite de ce corps mortel,
ce dernier jour qui est le premier d'une autre vie?

«Afin que, semblable à toutes mes pensées qui volent sur ses traces
derrière elle, ainsi mon âme affranchie de son poids, libre et
joyeuse, la suive, et que je sorte enfin de l'angoisse où je vis.

«C'est pour mon malheur que se lève chaque jour qui retarde ce moment.
La pensée me souleva dans cette partie du ciel où vit celle que je
cherche et que je ne retrouve plus sur la terre.

«Là, parmi les âmes qu'enserre le troisième cercle du firmament je la
revis plus belle encore et moins sévère.

«Elle me prit par la main et elle me dit: «Dans cette sphère céleste
tu seras encore avec moi, si mon espoir ne me trompe pas.

«Je suis celle qui te donna tant d'angoisses ici-bas, celle qui
remplit sa journée avant le soir.

«L'intelligence humaine ne peut pas comprendre ma félicité actuelle;
elle n'attend que toi pour être complète, et j'ai laissé là-bas sous
mes pieds ce beau voile de mon corps que tu as tant aimé!»

«Oh Dieu! pourquoi cessa-t-elle de parler, et pourquoi sa main
s'ouvrit-elle pour laisser retomber la mienne? puisqu'à l'accent de
ces paroles si compatissantes et si chastes, peu s'en manqua que je ne
demeurasse moi-même dans l'immortalité avec elle!»


XXXI

N'est-ce pas là un nouvel amour? N'est-ce pas là une nouvelle poésie
totalement inconnue à la poésie antique et à l'antique amour? Comment
se fait-il que M. de Chateaubriand, qui a cru retrouver l'accent du
christianisme dans les délires sensuels de la _Phèdre_ de Racine, ne
l'ait pas reconnu tout entier et mille fois plus immatériel et plus
mystique dans Pétrarque?

En voici un autre de ces chants que nous avons essayé de traduire
autrefois nous-même, mais sans pouvoir lutter avec l'impalpabilité des
vers éthérés de Pétrarque, et que M. Boulay-Paty veut bien nous
permettre de dérober à sa traduction en vers encore inédite. Le vers
enferme le vers, et le mot presse le mot; c'est le sens, c'est le
sentiment, c'est presque la musique du sonnet, mais ce n'est pas la
langue: le français est trop viril pour ainsi pleurer.

     _Valle che di lamenti miei sei piena._

  Vallée, ô toi qu'emplit de ses sanglots ma peine!
  Toi, fleuve dont les eaux se troublent de mes pleurs,
  Bêtes des bois, oiseaux volants parmi ces fleurs,
  Poissons qu'entre ces bords l'onde en son cours promène.

  Airs dont mes longs soupirs attiédissent l'haleine,
  Sentier jadis de joie, aujourd'hui de douleurs,
  Coteau cher à mes pas, plus cher à mes langueurs,
  Où l'amour cependant par instinct me ramène:

  Je reconnais en vous l'aspect accoutumé,
  Non en moi, pour jamais à tout plaisir fermé,
  Et qui nourris au coeur un chagrin solitaire.

  D'ici je la voyais. Je reviens voir le lieu
  D'où loin de ce bas monde elle est montée à Dieu
  Sans voile, abandonnant son beau corps à la terre!

Ce sont les mêmes sentiments et presque les mêmes images que j'ai
exprimés moi-même dans une forme plus large et infiniment moins
parfaite que celle de Pétrarque, en écrivant l'ode élégiaque intitulée
_le Lac_, dont quelques strophes sont restées dans la mémoire et dans
le coeur de mon temps. Mais, hélas! ce n'est ni la langue ni le vers
du poëte de Vaucluse! Le monde, depuis Virgile, n'avait pas eu un tel
poëte; l'amour, depuis le christianisme, n'avait pas eu un tel amant!
Entre Héloïse et Abeilard, Laure et Pétrarque, on a toute la poésie et
toute la divinité de l'amour chrétien.

                                             LAMARTINE.

(_La suite au mois prochain._)



XXXIIe ENTRETIEN.

VIE ET OEUVRES DE PÉTRARQUE.

(2e PARTIE.)


I

L'amour de Laure était si réellement la vie intellectuelle et morale
de Pétrarque qu'après la disparition de cette étoile de son âme à
l'horizon de la terre le grand poëte cessa, pour ainsi dire, de vivre
ici-bas pour suivre cette étoile au ciel; son âme, jusque-là légère,
mobile, inquiète, quelquefois errante, sembla se revêtir du deuil
éternel de Dante après la mort de Béatrice et s'ensevelir vivante dans
le sépulcre et dans l'unique pensée de Laure. Ses sonnets deviennent
graves et lapidaires comme des inscriptions sur des tombes.

«Maintenant, chante-t-il, que je suis devenu un animal qui ne hante
que les forêts, maintenant que d'un pas indécis, solitaire et lassé,
je promène un coeur lourd et des regards humides, inclinés vers le
sol, dans un monde devenu pour moi aussi vide qu'une cime dépouillée
des Alpes, etc.»

«Je vais explorant chaque contrée, chaque place où je la vis
autrefois, et toi seule, ô passion qui me tortures! tu viens avec moi
et tu me conduis à mon insu où je dois aller.

«Hélas! ce n'est pas elle que j'y trouve, mais ce sont ces saintes
traces toutes dirigées vers cette région supérieure qu'elle habite,
etc.»

«Et n'importe, s'écrie-t-il dans le sonnet suivant, avec cette
intrépidité de l'amour qui préfère sa douleur même à l'oubli:

«Heureux les yeux qui la virent ici-bas!»


II

Quelquefois, rarement, des saisons riantes, des images gracieuses,
mais importunes, lui rendent au coeur et aux sens la séve de ses jours
heureux; puis la pensée que Laure n'est plus là change tout cet
éblouissement de la vie en ténèbres; comme dans le sonnet suivant:

«Voici le vent tiède et doux de la mer qui ramène les beaux jours, et
l'herbe, et les fleurs qu'il fait renaître, et le gazouillement de
l'hirondelle, et les mélodies tendres du rossignol, et le printemps
tout blanchi et tout empourpré des boutons qu'il colore sous ses
pieds.

«Les prés sourient et l'azur du ciel se rassérène, comme si le
Créateur se réjouissait de regarder la terre sa fille; les airs, les
eaux, le firmament frémissent, tout ivres et tout palpitants d'amour;
tout ce qui vit éprouve l'instinct d'aimer et de doubler sa vie en
aimant; mais moi, misérable! c'est la saison où les soupirs les plus
pesants s'arrachent péniblement du plus profond de ce coeur dont celle
qui n'est plus emporta avec elle au ciel la vie et la félicité.

«Et ces concerts d'oiseaux, et ces floraisons des plages, et ces
belles honnêtes femmes, les grâces, les douceurs et les enjouements,
tout cela n'est à mes yeux qu'un désert peuplé de bêtes féroces et
sauvages dont je détourne avec effroi les yeux!»


III

La consonnance ou la dissonance déchirante des chants du rossignol
avec les gémissements muets du coeur blessé pendant les nuits
d'insomnie est admirablement éprouvée dans quelques vers d'un des
sonnets sans doute écrits dans un des retours de Vaucluse.

«Ce rossignol qui sanglotte si mélodieusement, peut-être sur la perte
de ses petits ou de la chère compagne de son nid, remplit l'air, le
ciel et la vallée de notes si attendries et si tronquées par ses
soupirs qu'il semble accompagner toute la nuit mes propres
lamentations et me remémorer ma dure destinée!»

Dans un des sonnets qui suivent, les plus splendides visions de la
terre lui reviennent en mémoire, mais pour pâlir et se décolorer dans
la nuit actuelle de son âme.

«Ni dans un firmament serein voir circuler les vagues étoiles, ni sur
une mer tranquille voguer les navires pavoisés, ni à travers les
campagnes étinceler les armures des cavaliers couverts de leurs
cuirasse, ni dans les clairières des bocages jouer entre elles les
biches des bois;

«Ni recevoir des nouvelles désirées de celui dont on attend depuis
longtemps le retour, ni parler d'amour en langage élevé et harmonieux,
ni au bord des claires fontaines et des prés verdoyants entendre les
chansons des dames aussi belles qu'innocentes;

«Non, rien de tout cela désormais ne donnera le moindre tressaillement
à mon coeur, tant celle qui fut ici-bas la seule lumière et le seul
miroir de mes yeux a su en s'ensevelissant dans son linceul ensevelir
ce coeur avec elle!

«Vivre m'est un ennui si lourd et si long que je ne cesse d'en
implorer la fin par le désir infini de revoir celle après laquelle
rien ne me parut digne d'être jamais vu!»


IV

Il se ressouvient plus loin du jour où il quitta pour la dernière fois
celle dont il n'aurait jamais dû s'éloigner.

«À son attitude, à ses paroles, à son visage, à ses vêtements, à cette
tendre compassion pour moi mêlée dans ses yeux à sa propre douleur,
j'aurais bien dû me dire, si je m'étais aperçu de tous ces signes de
la mort: Celui-ci est le dernier des jours heureux de tes douces
années!

«J'appelle maintenant, et il n'y a personne qui réponde!

«Ils ont fui, mes jours, plus rapides que le cerf des forêts; ils ont
fui plus glissants que l'ombre, et ils n'ont goûté d'autre bien que
pendant un battement de paupières quelques heures sereines dont je
conserve l'impression dans mon âme, comme d'un breuvage amer et doux
sur mes lèvres.

«Misérable monde, instable et trompeur! Bien aveugle est celui qui
place en toi son espérance! C'est toi qui me dérobas un jour celle qui
était tout mon coeur, et maintenant tu le retiens en poussière,
semblable au cadavre qui est déjà en terre et où les os ne sont plus
joints aux nerfs!

«Mais la meilleure partie d'elle, qui vit encore et qui vivra toujours
là-haut dans la région la plus élevée du ciel, _m'enamoure_ tous les
jours davantage de ses immortelles perfections.

«Et je chemine solitaire pendant que mes cheveux changent de couleur,
pensant en moi-même à ce qu'elle est aujourd'hui, et en quel séjour
elle réside, et quelle félicité favorise ceux à qui il est donné de
contempler sa ravissante vision.»


V

Mais en voici un qui porte sa date et son origine dans les
exclamations de l'amant veuf de son amour, en revoyant vide le site où
il a aimé. Si vous pouviez le lire dans la langue où il est psalmodié
plutôt qu'écrit, vous reconnaîtriez, dans l'accent des vers, l'accent
d'airain de la cloche funèbre qui tinte sur la tombe des morts!

  «_Sento l' aura mia antica e i dolci eolli!_

«Je respire d'ici mon air antique, et je vois surgir devant moi ces
douces collines où naquit celle dont la splendide lumière éblouit si
longtemps de ses clartés mes yeux avides et heureux, celle dont la
disparition les attriste et les mouille aujourd'hui de larmes!

«Oh! espérance périssable! ô vaines pensées! Veuves sont maintenant
les herbes et troubles les eaux, et vide et froid est le nid où elle
reposait, ce nid dans lequel j'aurais voulu habiter pendant ma vie et
dormir après ma mort!

«Espérant trouver à la fin, par la vertu de ces plantes secourables et
par l'influence de ces beaux regards dont je fus consumé, quelque
repos après les lassitudes de la vie,

«J'ai servi un maître cruel et avare (l'amour), et j'ai brûlé tant que
le foyer de mon coeur a été visible sous mes yeux; et maintenant je
vais pleurant sa cendre éparse au vent de la mort!»


VI

Ainsi toute son âme se répandait en vers qui sont des larmes, et en
prières qui sont à la fois de la religion et de l'amour: afin
d'innocenter sa passion il éprouvait le besoin de la confondre avec sa
piété. Ses méditations les plus saintes n'étaient que des entretiens
sacrés avec l'âme de Laure. Cette forme de l'amour, la plus belle de
toutes, parce que c'est la forme immortelle, n'avait pas été inventée
avant Pétrarque. Sainte Thérèse l'inventait en sens inverse vers le
même temps en Espagne, appliquant à l'amour divin les extases, les
expressions, les images de l'amour terrestre.


VII

Mais, si Pétrarque avait le coeur inguérissable, il avait
l'imagination trop vive pour ne pas se débattre et se relever sous sa
douleur; il promena ses tristesses sans cesse évaporées dans ses beaux
vers de Parme à Florence, de Florence à Rome; il donna à ses amis, et
surtout à Boccace, le plus cher et le plus affectionné de tous, les
loisirs qu'il donnait jusque-là à ses pensées d'amour. Sa vie est
celle d'un homme de passion éteinte, mais de goût survivant, qui
trompe les heures tantôt avec la philosophie, tantôt avec la poésie,
toujours avec la piété et l'amitié. Tristesse au fond du coeur,
sourire encore sur les lèvres. Son talent avait grandi sous ses
larmes. Il habite tantôt Parme, tantôt Padoue, tantôt Venise,
recherché, aimé, caressé par tous les hommes éminents de ces
différentes villes. Nul homme ne jouit aussi complétement, mais aussi
modestement, de sa gloire; il n'avait que l'ambition de la postérité
et du ciel: il était amoureux d'une mémoire.

Il eut cependant quelques rechutes d'amour plus profane que l'amour
éthéré qu'il nourrissait pour Laure; il ne cherche pas à s'en excuser
lui-même. Indépendamment de son fils Jean, né d'une mère inconnue à
Avignon, il parle dans ses lettres et dans ses sonnets d'une belle et
jeune dame d'Italie dont les charmes rendaient malgré lui à son coeur
des sentiments qu'il rougissait de rallumer.

C'est pour la fuir sans doute qu'il résolut une septième fois de
revenir encore à Vaucluse. Il analyse ainsi lui-même dans une de ses
lettres l'inquiétude d'esprit qui le portait à revoir les lieux
témoins de ses beaux jours et de ses regrets.

«Vous savez que j'avais résolu de ne plus retourner à Vaucluse. Il m'a
pris tout à coup un désir d'y aller dont je n'ai pas été le maître.
Aucune espérance ne m'y attire: ce n'est pas le plaisir, dans un
endroit aussi sauvage; ce n'est pas l'amitié (le plus honnête de tous
les motifs qui peuvent déterminer les hommes); quels amis pourrais-je
avoir dans un désert où le nom même d'amitié n'est pas connu, où les
habitants, uniquement occupés de leurs filets ou de la culture de
leurs oliviers et de leurs vignes, ignorent les douceurs de la société
et de la conversation?

«Voici ce que je puis alléguer de plus raisonnable pour excuser cette
variation de mon âme: c'est l'amour de la solitude et du repos qui m'a
fait prendre le parti que j'ai pris. Trop connu, trop recherché dans
ma patrie, loué, flatté même jusqu'au dégoût, je cherche un endroit où
je puisse vivre seul, inconnu et sans gloire. Rien ne me paraît
préférable à une vie solitaire et tranquille.

«L'idée de mon désert de Vaucluse est revenue à moi avec tous ses
charmes; en me représentant ces collines, ces fontaines, ces bois si
favorables à mes études, j'ai senti dans le fond de l'âme une douceur
que je ne saurais rendre. Je ne suis plus étonné de ce que Camille, ce
grand homme que Rome exila, soupirait après sa patrie, quand je pense
qu'un homme né sur les rives de l'Arno regrette un séjour au delà des
Alpes. L'habitude est une seconde nature. Cette solitude, à force de
l'habiter, est devenue comme ma patrie. Ce qui me touche le plus,
c'est que je compte y mettre la dernière main à quelques ouvrages que
j'ai commencés. J'ai été curieux de revoir mes livres, de les tirer
des coffres où ils étaient renfermés, pour leur faire voir le jour et
les remettre sous les yeux de leur maître.

«Enfin, si je manque à la parole que j'avais donnée à mes amis, ils
doivent me le pardonner: c'est l'effet de cette variation attachée à
l'esprit humain, dont personne n'est exempt, excepté ces hommes
parfaits qui ne perdent pas de vue le souverain bien. L'identité est
la mère de l'ennui, qu'on ne peut éviter qu'en changeant de lieu.»


VIII

Il partit de Padoue le 3 mai, menant avec lui Jean, son fils, qu'il
avait retiré depuis quelque temps de l'école de Gilbert de Parme. «Je
le menai avec moi, dit-il, pour que sa présence me rappelât mes
devoirs envers lui. Que serait devenu cet enfant s'il avait eu le
malheur de me perdre?»--Pétrarque, quelques jours après son arrivée à
Avignon, obtint du pape pour cet enfant _doux_, _docile_, mais
illettré et rougissant de son ignorance, dit-il, un canonicat à
Vérone. Délivré de cette sollicitude pour ce fruit de sa faiblesse, il
s'enferma dans sa chère retraite de Vaucluse, et c'est là, en présence
des lieux, des souvenirs, de l'image de Laure, qu'il écrivit, au
murmure de la fontaine, les plus pieux et les plus sublimes sonnets
que nous avons cités plus haut. Il fut distrait un moment de ce loisir
dans sa solitude par l'arrivée de son ancien ami politique, _Rienzi_,
à Avignon.

Rienzi, le tribun de la république imaginaire de Rome, n'avait pas
accepté sa défaite. Évadé de Rome, comme on l'a vu dans notre récit,
il s'était fait ermite, sous le faux nom du Père Ange, au mont
Maïella, dans le royaume de Naples. Revenu impunément à Rome avec une
bande de pèlerins, il y renoua ses complots contre le légat du pape.
Ce légat, dans une sédition excitée par Rienzi, fut atteint d'une
flèche à la tête. On soupçonnait Rienzi de fomenter ces agitations
pour rétablir le tribunat; il eut l'audace de se livrer lui-même à
l'empereur, qui était à Pragues, et de lui demander son concours pour
restaurer en Italie ce qu'il appelait le règne du Saint-Esprit.
L'empereur le livra au pape et l'envoya sous escorte, mais non
enchaîné, à Avignon; il y entra en chef de secte plus qu'en
prisonnier. Son sort toucha Pétrarque; le poëte avait été, ainsi qu'on
l'a vu, le partisan et le complice du tribun de Rome; il était
embarrassé maintenant de son attitude envers l'homme qu'il avait
exalté jusqu'au niveau des anciens héros de la liberté romaine. On
voit transpercer ces sentiments dans une longue lettre qu'il publia à
cette époque.

«Rienzi, dit-il dans cette lettre, est arrivé récemment à Avignon; ce
tribun autrefois si puissant, si redouté, à présent le plus
malheureux de tous les hommes, a été conduit ici comme un captif... Je
lui ai donné des louanges, des conseils: cela est plus connu que je ne
voudrais peut-être; j'aimais sa vertu, j'approuvais son projet,
j'admirais son courage, je félicitais l'Italie de ce que Rome allait
reprendre l'empire qu'elle avait autrefois. Je lui avais écrit
quelques lettres dont je ne me repens pas tout à fait. Je ne suis pas
prophète; ah! s'il avait continué comme il a commencé!... Il s'agit
maintenant de déterminer quel genre de supplice mérite un homme qui a
voulu que la république fût libre! Ô temps! ô moeurs!... Il faut dire
la vérité: Rienzi, à son entrée en ville, n'était ni lié ni garrotté.
Il demanda si j'étais à Avignon; je ne sais s'il attendait de moi
quelques secours, et je ne vois pas ce que je pourrais faire pour lui.
Ce dont on l'accuse le couvre de gloire selon moi. Un citoyen romain
s'afflige de voir sa patrie, qui est de droit reine du monde, devenir
esclave des hommes les plus vils. Voilà le fondement de l'accusation
contre lui; il s'agit de savoir quel supplice mérite un tel crime.»

Cette lettre, récemment découverte, était adressée au prieur des
Saints-Apôtres de Padoue; elle atteste avec quelle aspiration
puissante l'imagination italienne du moyen âge, même dans le clergé
papal, remontait à l'antique liberté, bien que cette liberté ne fût
plus que le rêve de ses poëtes.

Pétrarque fit plus; il écrivit une lettre éloquente et
insurrectionnelle à la ville de Rome pour l'exciter à défendre ou à
venger son tribun. «Osez quelque chose, dit-il aux Romains, osez en
faveur de votre citoyen! Que le peuple romain n'ait qu'une voix,
qu'une âme! Demandez qu'on vous remette le prisonnier. La terreur est
ici si profonde qu'on n'ose se parler qu'à l'oreille, la nuit, et dans
quelques lieux retirés. Moi-même, qui ne refuserais pas de mourir pour
la vérité, si ma mort pouvait être de quelque profit à la république,
je n'ose signer cette lettre! L'empire est encore à Rome et ne saurait
être ailleurs tant qu'il restera seulement le rocher du Capitole.


IX

De tels sentiments n'enlevèrent cependant pas à Pétrarque la faveur du
pape Clément VI, pontife aux moeurs relâchées, mais élégantes, qui
appréciait le génie comme un _Médicis_ français. Il supplia Pétrarque
d'accepter le titre et l'emploi de secrétaire de la cour pontificale.
Pétrarque eut la sagesse de refuser une charge qui lui donnait la
toute-puissance sous un pape faible et complaisant, mais qui lui
enlevait sa chère liberté. Il revint poétiser et philosopher à
Vaucluse pendant le reste de l'année 1352. C'est l'apogée de son
génie; il le répandait, comme la fontaine de Vaucluse répand ses eaux,
sur tous les sujets et avec une intarissable abondance; sa vie était
tout entière dans sa pensée.

«Quoique j'aie encore de riches habits, écrit-il à cette date à son
ami le prieur des Saints-Apôtres, vous me prendriez pour un paysan ou
pour un pasteur, moi qui fus autrefois si recherché dans ma parure.
Hélas! les mêmes raisons ne subsistent plus; les noeuds qui me liaient
sont brisés, les yeux auxquels je voulais plaire sont fermés; rien ne
me plaît davantage que d'être dégagé de tous liens et libre... Je me
lève à minuit, je sors à la pointe du jour, j'étudie dans la campagne
comme dans ma chambre, je lis, j'écris, je rêve; je parcours tout le
jour des montagnes pelées, des vallées humides, des cavernes
secrètes; je marche souvent sur les deux bords de la Sorgues seul avec
mes soucis. Je jouis par le souvenir de tout ce que j'ai aimé, de la
société de tous les amis avec lesquels j'ai vécu et de ceux qui sont
morts avant ma naissance et que je ne connais que par leurs ouvrages.»

Cette amitié avec les morts est le besoin comme elle est la
consolation de toutes les grandes âmes. Virgile et Cicéron étaient les
véritables amis du solitaire de Vaucluse, comme l'amant, le
philosophe, le poëte de Vaucluse est l'ami des hommes sensibles et
supérieurs de notre temps. L'homme de génie universel a pour
contemporains tous ceux qu'il admire: c'est la société des fidèles à
travers les temps.


X

Clément VI, ce pape chevaleresque, mourut à Avignon pendant cette
retraite de Pétrarque à Vaucluse. Pétrarque ne le regretta pas autant
peut-être qu'il méritait d'être regretté. Il fut remplacé par Innocent
VI, né aussi à Limoges, mais qui portait sur le trône la rigidité
d'un théologien au lieu de l'élégance d'esprit d'un gentilhomme
français tel qu'était son prédécesseur, Clément VI. Innocent VI, au
lieu d'honorer dans Pétrarque le génie littéraire, ne voyait pas,
dit-on, ses talents sans un soupçon de sorcellerie. Pétrarque rendait
à ce pape dédain pour dédain.

«Il viendra bientôt, dit-il dans une des poésies qu'il écrivit alors,
il viendra bientôt après Clément VI un homme triste et pesant; il
engraissera les pâturages romains avec le fumier d'Auvergne.»

Ce pape cependant fit quelques avances au poëte pour l'attacher à sa
cause. Pétrarque répondit stoïquement à ces avances.

«Je suis content, disait Pétrarque; je ne veux rien, j'ai mis un frein
à mes désirs, j'ai tout ce qu'il faut pour vivre. Cincinnatus, Curius,
Fabrice, Régulus, après avoir subjugué des nations entières et mené
des rois en triomphe, n'étaient pas si riches que moi. Si j'ouvre la
porte aux passions, je serai toujours pauvre: l'avarice, la luxure,
l'ambition ne connaissent point de bornes; l'avarice surtout est un
abîme sans fond. J'ai des habits pour me couvrir, des aliments pour me
nourrir, des chevaux pour me porter, un fonds de terre pour me
coucher, me promener et déposer ma dépouille après ma mort. Qu'avait
de plus un empereur romain? Mon corps est sain; dompté par le travail,
il est moins rebelle à l'âme. J'ai des livres de toute espèce: c'est
un trésor pour moi; ils nourrissent mon âme avec une volupté qui n'est
jamais suivie de dégoût. J'ai des amis que je regarde comme mon bien
le plus précieux, pourvu que leurs conseils ne tendent pas à me priver
de ma liberté. Ajoutez à cela la plus grande sécurité: je ne me
connais point d'ennemis, si ce n'est ceux que m'a faits l'envie. Dans
le fond je les méprise, et peut-être serais-je fâché de ne pas les
avoir. Je compte encore au nombre de mes richesses la bienveillance de
tous les gens de bien répandus dans le monde, même de ceux que je n'ai
jamais vus et que je ne verrai peut-être jamais. Vous faites peu de
cas de ces richesses, je le sais bien; que voulez-vous donc que je
fasse pour m'enrichir? Que je prête à usure, que je commerce sur mer,
que j'aille brailler dans le barreau, que je vende ma langue et ma
plume, que je me fatigue beaucoup pour amasser des trésors que je
conserverais avec inquiétude, que j'abandonnerais avec regret, et
qu'un autre dissiperait avec plaisir? En un mot, qu'exigez-vous de
moi? Je me trouve assez riche; faut-il encore que je paraisse tel aux
yeux des autres? Dans le fond c'est mon affaire. Va-t-on consulter le
goût des autres pour se nourrir? Gardez pour vous votre façon de
penser et laissez-moi la mienne; elle est établie sur des fondements
solides que rien ne pourrait ébranler.»


XI

Cependant la mélancolie, cette maladie et cette muse des grandes
imaginations, l'atteignit jusque dans cette retraite de Vaucluse. Il
alla dire un adieu éternel à son frère, supérieur de la Chartreuse de
Mont-Rieu, puis il s'achemina de nouveau vers sa véritable patrie,
l'Italie. On s'y disputait l'honneur de lui offrir un asile. Malgré
les instances de son ami, le cardinal de Talleyrand, il ne voulut pas
même prendre congé de ce pape illettré qu'il redoutait. «Non, dit-il,
je craindrais de lui nuire par mes sortiléges comme il me nuirait par
sa crédulité!»

On se souvient qu'Innocent VI le croyait un peu en commerce avec les
esprits suspects.

Il salua de vers magnifiques l'horizon d'Italie du haut des Alpes et
descendit à Milan.

Jean Visconti, archevêque et tyran de Milan, maître de toute la
Lombardie, l'accueillit en prince de l'intelligence humaine.

Pétrarque fit ses conditions avant de s'attacher à ce souverain: il se
réserva sa liberté et sa solitude. Jean Visconti lui donna dans la
ville une maison élégante et retirée, décorée de deux tours, dans le
voisinage de l'église et de la bibliothèque de Saint-Ambroise. On
voyait du haut des tours le magnifique amphithéâtre des Alpes
crénelées de neige, même en été. Le jardin du couvent était consacré
par la vision de saint Augustin, Pétrarque africain d'une autre date,
qui s'y était converti des désordres amoureux de sa jeunesse.

La sainteté de cet asile ne le préserva pas d'une dernière faiblesse
de coeur pour une belle Milanaise qu'on dit être de l'illustre famille
_Beccaria_. Une fille nommée _Francesca_ naquit de cet amour. Le grand
poëte Manzoni, de notre temps, a épousé une fille de cette même maison
de Beccaria, célèbre à tant de titres parmi les philosophes, les
politiques et les poëtes. Les familles ont leur destinée comme les
nations; heureuses celles qui commencent ou finissent par des
consanguinités même traditionnelles avec les poëtes! témoin Laure à
Avignon et Francesca à Milan. Cette tradition pourtant n'a rien
d'authentique, si ce n'est la naissance de la fille de Pétrarque à peu
près vers ce temps.


XII

Chargé par Jean Visconti de négocier avec les Génois, qui voulaient se
donner à lui pour avoir un guerrier dans leur maître, Pétrarque
contribua à cette fusion de Gênes et de Milan.

Après ce service rendu à Visconti, il alla se délasser dans le vieux
château abandonné de _San-Colomban_, sur les collines que baigne le
Pô. La politique l'avait rendu à la poésie, la poésie reportait son
coeur à Laure, son imagination à Vaucluse; il composa à San-Colomban
des vers et des lettres pleines de sa mélancolie. C'est là qu'il
écrivit aussi quelques-unes de ses odes de longue haleine appelées
_Trionfi_, sortes de dithyrambes philosophiques où les chants
mystiques du Dante furent évidemment ses modèles. Nous préférons ses
sonnets, parce qu'ils sont plutôt une explosion de son coeur qu'une
méditation de son esprit. Le rhétoricien brille dans les _Triomphes_,
l'homme se révèle dans les sonnets.


XIII

C'est de là aussi qu'il entretint une correspondance avec l'empereur
d'Allemagne Charles VI, pour lui persuader de venir rétablir l'empire
d'Auguste en Italie.--«Rien n'est possible depuis que l'Italie a
épousé la servitude,» lui répond l'empereur. Ainsi on voit qu'à
l'exemple de Dante le républicain Pétrarque est contraint, par les
dissensions de sa patrie, à embrasser le parti de l'empereur et à
offrir l'Italie à Charles VI. Il y a loin de ce découragement à
l'époque où Pétrarque était le complice patriotique de Rienzi, mais il
n'est pas donné aux regrets de réveiller les nations assoupies dans la
servitude. Pétrarque avait passe alors de la poésie à la politique.
L'unité de l'Italie était à ses yeux dans l'empereur; il cite pour
exemple Rienzi lui-même à Charles VI. «Si un tribun, dit-il, a pu tant
faire, que ne ferait pas un césar?»

Envoyé bientôt après en ambassade à Venise pour réconcilier les
Vénitiens et les Génois, il échoua dans cette tentative. Les Vénitiens
lui reprochèrent son penchant pour la cause de l'empereur.--«Vous,
l'ami et le grand orateur de la liberté, lui écrivit le doge Dandolo,
ne deviez-vous pas, au lieu de nous blâmer, nous louer de nos efforts
pour écarter de l'Italie cette servitude impériale?»

Jean Visconti étant mort encore jeune pendant cette ambassade,
Pétrarque fit l'oraison funèbre à ses funérailles. Visconti laissait
trois fils, entre lesquels fut partagé son vaste héritage, qui
comprenait toute la Lombardie.


XIV

Pendant ces événements de la Lombardie, des événements plus imprévus
agitaient Rome.

On a vu que Rienzi, livré par le roi de Bohême au pape Clément VI, à
Avignon, y languissait dans une honorable captivité. Clément VI était
trop doux pour se venger sur un tribun qui avait dépassé ses
pouvoirs, mais qui avait agi cependant comme mandataire du pape.
Innocent VI était plus implacable; il fit juger Rienzi par une
commission de cardinaux qui le déclarèrent hérétique et rebelle. Il
allait subir le supplice quand un autre tribun s'éleva dans Rome,
appelant le peuple romain à la liberté.

La cour d'Avignon, voulant opposer tribun à tribun, rendit la liberté
à Rienzi et l'envoya à Rome comme délégué du pape. Rienzi triompha
quelques jours alors à la tête de ses anciens partisans; mais, ayant
renouvelé ses démences et ses cruautés, il fut assailli dans le
Capitole par une émeute combinée des grands et de la populace. Reconnu
sous le déguisement qu'il avait revêtu pour s'évader du Capitole, il
fut percé de mille coups de poignard et traîné aux fourches
patibulaires, où la ville entière outragea son cadavre. Insensé qui
avait cru qu'on rallumait deux fois le feu éteint d'une popularité
morte!


XV

Mais Pétrarque, déjà passé au parti de l'empereur, vit périr Rienzi
avec indifférence.

Charles VI descendait alors en Italie. «La joie me coupe la parole,
lui écrit Pétrarque; peu importe que vous soyez né en Allemagne,
pourvu que vous soyez né pour l'Italie.» Invité par l'empereur à venir
conférer avec lui, Pétrarque accourut à Mantoue. Le récit du long
entretien de l'empereur et de Pétrarque prouve que l'empereur était
aussi lettré que Pétrarque était politique. «Il me raconta toutes les
circonstances de ma propre vie, dit Pétrarque dans la lettre où il
écrit cet entretien, comme s'il eût été moi-même; il me conjura de
venir à Rome avec lui. Denys ne reçut pas mieux Platon, ajoute le
poëte, mais le poëte préféra son loisir et sa solitude à la gloire
d'installer _César à Rome!_»

Charles VI, prince plus pacifique qu'ambitieux, négocia à Mantoue une
paix facile, par la médiation de Pétrarque, entre lui et les Visconti.
L'empereur se contenta de recevoir la couronne de fer à Milan, la
couronne de césar à Rome. Vaines cérémonies qui signifiaient l'empire,
mais qui ne le donnaient pas. Pétrarque, indigné de cette faiblesse,
écrit de Milan à l'empereur une lettre pleine d'objurgations et
presque d'outrages sur sa lâcheté et sur son retour ignominieux en
Allemagne.

«Allez, lui dit-il, emportez des couronnes vides et des titres
risibles en Allemagne! L'Italie était à vous, et vous ne pensez qu'à
rentrer dans votre Bohême! On m'a apporté de votre part une médaille
antique qui représente l'image de César; si cette médaille avait pu
parler, que ne vous aurait-elle pas dit pour vous empêcher de faire
une retraite si honteuse! Adieu, César! Comparez ce que vous perdez
avec ce que vous allez retrouver en Bohême!»


XVI

Galéas Visconti, dont Pétrarque était devenu l'ami et le conseiller
après la mort de Jean Visconti, envoya cependant Pétrarque à Pragues
auprès de ce même empereur qu'il avait si rudement gourmandé. Le bon
Charles VI ne se souvint pas de l'injure et fit ses efforts pour
retenir le poëte à sa cour; mais Pétrarque n'aspirait qu'à l'Italie.

Il y revint après cette courte ambassade; il y fut témoin des
dissensions de la famille Visconti à Milan sans que ces orages
troublassent sa tranquillité. Il vivait tantôt à Milan, tantôt dans la
Chartreuse de Garignano, près de l'Adda, sur la route de Milan au lac
de Côme. Le compte qu'il rend de sa vie à son ami Lélio de Vaucluse
ressemble à une page des _Confessions_ de saint Augustin.

«La situation est agréable, dit-il, l'air pur; la Chartreuse s'élève
sur un monticule au milieu de la plaine, entourée de toute part de
fontaines non rapides et bruyantes comme celles de Vaucluse, mais
limpides et courantes, à pente douce avec un petit volume d'eau. Le
cours de ces eaux est si entrelacé qu'on ne sait au juste si elles
vont ou si elles viennent. Le cours de ma vie a été uniforme depuis
que les années ont amorti ce feu de l'âme qui m'a tant consumé et
tourmenté autrefois... Vous connaissez mes habitudes, vous savez que
j'y ai résidé deux ans: semblable à un voyageur pressé par la fatigue
d'arriver, je double le pas à mesure que je vois s'approcher le terme
de ma course. Je lis ou j'écris jour et nuit; l'un me délasse de
l'autre... Mes yeux sont affaiblis par les veilles, ma main est lasse
de tenir la plume, mon coeur est rongé par les soucis... J'ai à
combattre mes passions; pour tout ce qui tient à la fortune, je suis
dans un juste milieu, également éloigné des deux extrêmes. J'ai plus
de gloire que je n'en voudrais pour mon repos: le plus grand prince
d'Italie avec toute sa cour me chérit et m'honore; le peuple même me
fait plus de caresses que je ne mérite; il m'aime sans me connaître,
car je me montre peu, et c'est peut-être à cause de cela même que je
suis aimé et considéré.

«J'habite un coin écarté de la ville, vers le couchant; je donne peu
d'heures au sommeil, car c'est une mort anticipée; dès que je
m'éveille je passe dans ma bibliothèque; j'aime de plus en plus la
solitude et le silence, mais je suis causeur avec mes amis; mes amis
partis, je redeviens muet.... Dès que j'ai senti les approches de
l'été, j'ai pris une maison de campagne fort agréable à une heure de
Milan, où l'air est extrêmement pur; j'y suis en ce moment. J'ai de
tout en abondance: les paysans m'apportent à l'envi des fruits, des
poissons, des canards et toute espèce de gibier. Il y a à côté une
belle chartreuse où je trouve à toutes les heures du jour les plaisirs
innocents que la religion nous procure.... Je n'ai à déplorer que la
perte de plusieurs de mes amis.»

Puis, venant à parler de son fils Jean, qu'il avait amené avec lui
d'Avignon: «Vous voulez, dit-il, savoir des nouvelles de notre enfant.
Je ne sais trop que vous en dire: son caractère est doux, et les
fleurs de son adolescence promettent beaucoup; j'ignore quel en sera
le fruit, mais je crois qu'il sera un honnête homme. Je sais déjà
qu'il a de l'esprit; mais à quoi sert l'esprit sans le travail? Il
fuit un livre comme un serpent; je me console en pensant qu'il sera un
homme de bien. «J'aime mieux, disait Thémistocle, un homme sans
lettres que des lettres sans homme.»


XVII

Ainsi vivait ce sage, sevré avant le temps de toutes les illusions de
la vie, excepté la poésie et l'amour. Le roi de Naples l'appelait à sa
cour pour lui donner la direction des affaires diplomatiques, ainsi
qu'avait voulu le faire Clément VI; il refusait avec persistance tout
poste d'éclat qui aurait pu lui enlever la paix, trésor unique de son
âme. Il allait souvent habiter Venise, dont le luxe et les fêtes
tempéraient pendant l'hiver la sévérité de sa solitude pendant l'été.
Son ami Boccace venait de Florence le visiter; Boccace n'osait pas lui
lire son _Décameron_, recueil de contes charmants, mais légers, dont
il avait amusé et scandalisé l'Italie pendant sa jeunesse.

«Pétrarque, écrivait Boccace, m'enlève aux vanités de ce monde en
tournant mon âme vers les choses éternelles, et il donne à mes amours
un plus saint aliment.»

Les deux amis se communiquaient leurs pensées: jamais deux grands
hommes ne furent mieux disposés à s'aimer. Boccace avait tout l'esprit
et tout l'enjouement qui manquait à Pétrarque; Pétrarque avait tout le
sérieux et toute la majesté de génie qui aurait, sans lui, manqué à
Boccace.

«Nous avons passé ensemble des jours délicieux, écrit Pétrarque à
Simonide, mais ils ont coulé trop vite! Je ne puis pas me consoler
d'avoir vu partir de chez moi un ami de ce prix!»

Boccace, de retour à Florence, envoya à Pétrarque le poëme de Dante,
copié tout entier de sa main. Le poëte virgilien de Vaucluse ne
possédait pas le poëme de Dante dans sa bibliothèque!

Ce poëme, objet d'une sorte de superstition peu raisonnée en Italie et
en France, choquait le goût délicat et le type antique de la poésie
homérique ou virgilienne de Pétrarque. Il rendait pleine justice à la
vigueur du pinceau du chantre de l'Enfer et du Paradis; mais il
trouvait obscurité, scolastique, cynisme et quelquefois obscénité dans
les images et dans le style. On m'a beaucoup insulté en Italie et en
France, l'année dernière, pour avoir osé dire que _la Divine Comédie_
du Dante ressemblait plus à une apocalypse qu'à un poëme épique. J'ai
passé pour un blasphémateur; Voltaire, qui n'était pas sans goût,
avait blasphémé avant moi et comme moi. J'ai été bien étonné, en
lisant les lettres latines de Pétrarque à Boccace, de voir que le
poëte le plus exquis et le plus patriote de l'Italie avait blasphémé
lui-même avant Voltaire et avant moi. Je ne résiste pas à citer
textuellement les paroles de la lettre de Pétrarque à Boccace sur _la
Divine Comédie_ du Dante.

«J'applaudis à vos vers, et je m'unis à vous pour louer ce grand
poëte, trivial pour le style, mais très-élevé pour la pensée... Je lui
décerne la palme de l'élocution vulgaire. Qu'on ne m'accuse pas de
vouloir porter atteinte à sa réputation; je connais peut-être mieux
les beautés de ses ouvrages que tant de gens qui se déclarent ses
fanatiques sans les avoir lus.» (N'est-ce pas l'enthousiasme
d'aujourd'hui en France, où tout le monde exalte et où si peu de
personnes ont lu et compris ce livre?)

«Ces gens-là, continue Pétrarque, ressemblent à ces prétentieux
arbitres du goût dont parle Cicéron, qui blâment ou approuvent sans
pouvoir donner raison de leur admiration ou de leur dégoût. Si cela
est arrivé d'Homère et de Virgile, jugés par des hommes lettrés et
supérieurs, comment cela n'arriverait-il pas à votre poëte florentin
dans les tavernes et dans les places publiques? Ces langues sales
gâtent la beauté de son langage. Vous dites qu'il aurait excellé s'il
se fût adonné à un autre genre de poëme; j'en conviens avec vous; il
avait assez de génie pour réussir dans tout ce qu'il aurait entrepris;
mais il n'est pas question ici de ce qu'il aurait pu faire: nous
parlons de ce qu'il a fait. Que pourrais-je lui envier? Les
applaudissements enroués des foulons _du carrefour_, des cabaretiers,
des bouchers et autres gens de cette espèce, dont les louanges font
plus de tort que d'honneur?»

On voit que les images et les expressions si contraires à la chaste
pureté et à l'éternelle beauté des poésies antiques répugnaient à
Pétrarque comme à Voltaire, comme à nous-même.

Mais les livres ont leur destinée et leurs retours de fortune comme
les hommes; la postérité a ses engouements comme le temps: elle fait
mourir et revivre pour un moment les philosophes, les historiens, les
poëtes; elle ensevelit les uns dans ses dédains, elle exhume les
autres par ses engouements. Rien n'est stable dans ce bas monde, pas
même la tombe des grands hommes: les sépulcres ont leurs vicissitudes
comme les empires. L'engouement de ce siècle a élevé Dante au-dessus
de ses oeuvres, sublimes par moment, mais souvent barbares; l'oubli de
ce même siècle a négligé Pétrarque, le type de toute beauté de langage
et de sentiment depuis Virgile. Cet engouement et ce dédain dureront
ce que durent les caprices de la postérité (car elle en a); puis
viendra une troisième et dernière postérité qui remettra chacun à sa
place, Dante au sommet des génies sublimes, mais disproportionnés,
Pétrarque au sommet des génies parfaits de sensibilité, de style,
d'harmonie et d'équilibre, caractère de la souveraine beauté de
l'esprit.


XVIII

Pendant ce séjour désormais fixé à Milan ou dans les environs,
quelques chagrins domestiques altérèrent la paix du grand solitaire.
Son fils Jean, que l'oisiveté entraînait à la licence, déroba à son
père l'argent qu'il avait épargné pour ses deux enfants. Le jeune
homme dépensa cette somme en folles débauches. Pétrarque attribua tout
à la faiblesse de son fils, l'éloigna quelque temps de lui; puis il
pardonna. Cependant ce souvenir lui rendit pénible le séjour de sa
petite maison de Milan, près de l'abbaye de Saint-Ambroise; il alla
chercher plus de sécurité et de solitude dans un couvent de
bénédictins éloigné de la ville. «La maison est située de manière,
écrit-il à son ami Socrate, à Vaucluse, qu'il est facile d'y échapper
aux visites des importuns. J'ai une étendue de mille pas pour me
promener, dans un lieu abrité et couvert, séparé des champs d'un côté
par un épais buisson, de l'autre par un sentier désert, écarté et
tapissé d'herbes. J'avoue qu'un tel séjour m'a tenté.»

Galéas Visconti l'arracha momentanément à cette paix en le chargeant
d'aller à Paris complimenter le roi Jean et négocier avec ce prince un
traité d'alliance dont un mariage entre les deux maisons était le
gage. Pétrarque harangua le roi à Paris en style cicéronien.

La peste, à son retour de Paris, le chassa de Milan; il se retira à
Padoue dans un de ses canonicats; il y perdit son fils Jean par la
peste; il y maria sa fille Françoise à un gentilhomme de Padoue nommé
Brossano. La beauté, la vertu, la docilité de sa fille et le caractère
accompli de son gendre adoucirent les regrets de la mort d'un fils peu
digne d'un tel père.

Il ouvrit sa maison aux deux époux, et la mort seule le sépara de sa
fille.

Les dix années qu'il passa à Padoue, à Venise ou dans les collines du
bord de l'Adriatique, n'ont laissé traces que par de nombreuses et
admirables lettres et quelques sonnets pleins de la mémoire de Laure.

Ces sonnets sont empreints de cette triste et poignante sérénité des
heures du soir de la vie des grands hommes, où, à mesure que leur
soleil baisse, leur âme semble grandir avec leur génie.

Son ami Boccace, converti par une vision à une vie chrétienne et
sévère, lui rendit à cette époque une seconde visite à Venise. Ces
deux hommes d'oeuvres si différentes semblaient être du même coeur;
leur correspondance et leurs entretiens ont le charme de la
confidence, de l'amitié, de la poésie douce et des lettres intimes.
Horace et Virgile, Racine et Molière ne devaient pas causer plus
délicieusement. On aimait Boccace, on vénérait Pétrarque.


XIX

À peine Boccace était-il reparti pour Florence que Pétrarque se
sentait impatient de son absence et le conjurait de venir fixer sa
résidence dans sa maison.

«Vous m'êtes devenu beaucoup plus cher, lui dit-il; voulez-vous en
savoir la raison? C'est que de mes vieux amis vous êtes presque le
seul qui me reste. Rendez-vous à mes désirs, venez. Vous connaissez ma
maison: elle est en très-bon air; ma société: il n'y en a pas de
meilleure. Benintendi viendra à son ordinaire passer les soirées avec
nous; est-il rien de plus doux et de plus aimable que son commerce?
Ses propos sont pleins de sel, d'enjouement et de candeur. Et notre
Donat, qui est revenu à nous, a quitté les collines de Toscane pour
habiter les bords de la mer Adriatique. Connaissez-vous une plus belle
âme, un coeur plus tendre et qui vous aime davantage? Je pourrais vous
en citer d'autres, mais en voilà assez. Je n'approuve pas une solitude
absolue: elle me paraît contraire à l'humanité; mais à un homme de
lettres, à un philosophe, peu de gens suffisent, parce que, à la
rigueur, il pourrait se suffire à lui-même. Si le séjour de Venise ne
vous convient pas, si vous craignez l'intempérie de l'automne, qu'on
ne peut mieux corriger, ce me semble, que par la gaieté des propos
avec ses amis, nous irons à Capo d'Istria, à Trieste, où l'on m'écrit
que l'air est très-bon. Si vous acceptez ce parti, nous chercherons
où elle est, cette source du Timave, si célèbre parmi les poëtes et si
ignorée de la plupart des docteurs, et non pas dans le Padouan où on
la place communément. Un vers de Lucain a donné lieu à cette erreur,
en joignant le Timave à l'Apono dans les monts Euganées.»


XX

C'est à peu près à cette époque qu'il adressa au nouveau pape Urbain
V, pontife enfin selon son coeur, une lettre véritablement
cicéronienne pour le décider à rétablir le siége du pontificat à Rome.
Urbain V fît commenter et publier cette lettre de Pétrarque comme un
manifeste diplomatique, et partit enfin pour Rome avec toute sa cour.

La mort du fils de Francesca de Brossano, sa fille, corrompit un
moment pour lui toute cette joie du rétablissement du saint-siége à
Rome.

«Hélas! écrit-il auprès de ce berceau vide, cet enfant me ressemblait
si parfaitement que quelqu'un qui n'aurait pas su qui était la mère
l'aurait pris pour mon fils. Il n'avait pas encore un an qu'on
retrouvait déjà mon visage dans le sien. Cette ressemblance le rendait
plus cher à son père et à sa mère, et même à Galéas Visconti,
tellement que lui (le seigneur de Milan), qui avait appris d'un oeil
sec la mort de son petit enfant, ne put apprendre la mort du mien sans
verser des larmes. Pour moi, j'en aurais beaucoup versé si je n'avais
eu honte et si cela ne m'avait pas paru indécent à mon âge. Je lui ai
élevé, à Pavie, un petit mausolée de marbre où j'ai fait graver en
lettres d'or douze vers élégiaques, chose que je n'aurais faite pour
aucun autre et que je ne voudrais pas qu'on fît pour moi.»


XXI

Boccace était en route pour venir voir Pétrarque quand ce malheur
frappa le poëte. On ne lit pas sans un vif intérêt domestique la
charmante lettre que Boccace écrit de Pavie à Pétrarque. L'auteur du
_Décameron_ n'avait pas trouvé son ami chez lui en arrivant à Pavie,
mais il avait rencontré son gendre Brossano en chemin et il avait
rendu visite à Francesca, fille de Pétrarque. Il l'appelle sa Tullie,
par allusion badine au nom de la fille du Cicéron ancien en écrivant
au Cicéron moderne.

«Mon cher Maître, je suis parti de Certaldo le 24 mars pour aller vous
chercher à Venise, où vous étiez alors. Des pluies continuelles, les
discours de mes amis qui ne voulaient pas me laisser partir, ce que
j'apprenais des mauvais chemins par des gens qui revenaient de
Bologne, tout cela m'a retenu si longtemps à Florence que j'ai enfin
appris que, pour mon malheur, vous aviez été rappelé à Pavie. Peu s'en
fallut que je ne renonçasse à mon projet; mais des affaires dont
quelques amis m'avaient chargé, et surtout le désir de voir deux
personnes qui vous sont extrêmement chères, votre Tullie et son époux,
que je ne connais pas encore, moi qui connais tout ce que vous aimez,
me firent reprendre ma route dès que le temps fut un peu adouci. Je
rencontrai, par hasard, en chemin François de Brossano; il a dû vous
dire quelle fut ma joie. Après les compliments ordinaires et quelques
questions que je lui fis sur votre compte, je me mis à considérer sa
grande taille, sa physionomie tranquille, la douceur de ses manières
et de ses propos. J'admirai d'abord votre choix; et comment ne pas
admirer tout ce que vous faites! Enfin, l'ayant quitté parce qu'il le
fallait, je montai sur ma barque pour me rendre à Venise. À peine
arrivé, je trouvai plusieurs de nos compatriotes qui se disputaient à
qui serait mon hôte en votre absence, et surtout notre Donat, qui fut
fâché parce que je donnais la préférence à François Allegri, avec qui
j'étais venu de Florence. J'entre dans tout ce détail avec vous pour
me justifier de n'avoir pas profité dans cette occasion de l'offre
obligeante que vous m'aviez faite dans votre lettre. Sachez que, quand
même je n'aurais point trouvé d'amis qui m'eussent reçu chez eux,
j'aurais été descendre au cabaret plutôt que de loger chez votre
Tullie en l'absence de son mari. Je ne doute pas que vous ne rendiez
justice à ma façon de penser à votre égard sur cela comme sur toute
autre chose; mais les autres ne me connaissent pas comme vous. Mon
âge, mes cheveux blancs, mon embonpoint, qui font de moi un homme
sans conséquence, devraient écarter tous les soupçons; mais je connais
le monde: il voit le mal souvent où il n'est pas, et il trouve des
traces dans des endroits même où le pied n'a pas porté. Matière
délicate, vous le savez, sur laquelle souvent un faux bruit fait
autant d'effet que la vérité même.

«Après avoir pris un peu de repos, j'allai voir votre Tullie. Dès
qu'elle m'entendit nommer, elle vint à moi avec empressement, comme
elle aurait pu faire pour vous-même; elle rougit un peu en me voyant,
et, baissant les yeux à terre, me fit une révérence honnête; ensuite,
avec une tendresse modeste et filiale, elle me prit dans ses bras.
Dieux! quel plaisir! J'ai senti d'abord qu'on ne faisait qu'exécuter
vos ordres, et je me suis félicité de vous être si cher. Après avoir
tenu tous les propos qu'une nouvelle connaissance amène, nous nous
sommes assis dans votre jardin avec quelques amis qui étaient avec
nous; alors elle m'a offert votre maison, vos livres et tout ce qui
est à vous, qu'elle m'a pressé d'accepter aussi vivement que la
décence de son sexe pouvait le permettre. Pendant qu'elle me faisait
ces offres, je vois arriver votre petite bien-aimée d'un pas bien
plus modeste qu'il ne convenait à son âge; elle me regarde en riant
avant de me connaître, et moi je la prends dans mes bras, comblé de
joie. Je crus voir d'abord ma petite fille que j'ai perdue; elle lui
ressemble beaucoup: si vous ne me croyez pas, demandez à Guillaume, le
médecin de Ravenne, et à notre Donat, qui l'ont vue; ils vous diront
que c'est le même visage, le même rire, la même gaieté dans les yeux;
que, pour le geste, la démarche, et même la forme du corps, on ne peut
rien voir qui se ressemble davantage, si ce n'est que ma fille était
un peu plus grande que la vôtre et un peu plus âgée. Elle avait cinq
ans et demi quand je l'ai vue pour la dernière fois. À cela près, je
n'ai trouvé d'autre différence entre elles si ce n'est que la vôtre
est blonde et que la mienne avait les cheveux châtains. Pour les
propos ils étaient les mêmes et ne différaient que par le langage.
Hélas! combien de fois, en embrassant votre bien-aimée, en jasant avec
elle, en écoutant ses petits propos, le souvenir de ce que j'ai perdu
m'a fait verser des larmes, que je cachais tant que je pouvais! Vous
comprenez le sujet de ma douleur.

«Je ne finirais pas si je vous disais tout ce que j'aurais à vous
dire de votre gendre, toutes les marques d'amitié que j'ai reçues de
lui, toutes les visites qu'il m'a faites quand il a vu que je refusais
constamment d'aller loger chez lui, tous les repas qu'il m'a donnés,
et de quelle façon. Je ne vous en dirai qu'un seul trait qui doit
suffire. Il savait que je suis pauvre: je ne l'ai jamais caché; quand
il m'a vu prêt à partir de Venise (il était fort tard), il m'a tiré à
l'écart dans un coin de sa maison, et, voyant qu'il ne pouvait pas par
ses discours me faire accepter les marques de sa libéralité, il a
allongé ses mains de géant pour porter dans mes bras ce qu'il voulait
me donner. Après cela il a pris la fuite en me disant adieu, et m'a
laissé confus de sa générosité et blâmant cette espèce de violence
qu'il me faisait. Fasse le Ciel que je puisse lui rendre la pareille!»

Quelle pénétrante familiarité de détails, de sentiments, d'images
domestiques dans cette lettre de Boccace! Comme on reconnaît au
naturel et à la simplicité cet homme qui n'a jamais tendu son style
une seule fois dans sa vie, et qui n'a cherché, en écrivant, que le
charme d'écrire! Comme l'enjouement de l'un complétait le sérieux de
l'autre! Mais que la tendresse domine dans tous les deux!


XXII

La cour pontificale, qui regrettait le séjour, les palais, les
licences d'Avignon, se répandait en invectives contre Pétrarque, à
cause de sa partialité pour Rome; mais le pape Urbain V, ferme dans
son grand dessein de donner à l'Église la même capitale qu'au monde
chrétien, protégeait Pétrarque contre ces ressentiments; il le
conjurait, par des lettres de sa main, de venir le visiter au Vatican.
«Il y a longtemps, lui disait ce pape passionné pour les lettres, que
je désire voir en vous un homme doué de toutes les vertus et orné de
toutes les sciences; vous ne pouvez l'ignorer, et cependant vous ne
venez pas. Venez; je vous procurerai le repos de l'âme après lequel je
sais que vous soupirez.»

«Pourrais-je, répond le poëte dans sa lettre, pourrais-je ne pas
désirer ardemment de voir un grand homme que Dieu a suscité pour tirer
son Église de ce cachot fétide d'Avignon où elle croupissait? Je ne me
croirais pas chrétien si je n'aimais pas, que dis-je? si je n'adorais
pas le pontife qui a rendu un si grand service à la république et à
moi? Mais quand vous verriez à vos pieds un vieillard faible, devenu
infirme, qui ne peut aspirer qu'au loisir et au repos, je suis sûr que
vous me renverriez bien vite dans ma maison.»


XXIII

Bien qu'il ne touchât pas encore aux années de la caducité humaine, sa
santé était gravement altérée par des accès de fièvre intermittente
qui l'assaillaient presque tous les ans pendant les mois de septembre
et d'octobre. Il voyait sans effroi ces signes de sa fin prochaine. Il
écrivit son testament plein de souvenirs posthumes légués à ses amis:
à celui-ci ses chevaux, à celui-là ses tableaux; à l'un ses livres, à
l'autre son bréviaire, pour que ce manuel de prières rappelle à cet
ami de prier pour lui; cinq cents écus d'or à Boccace, afin qu'il
puisse acheter, dit-il, un manteau d'hiver pour ses études de nuit.
_Honteux que je suis_, ajoute-t-il, _de laisser si peu de chose à un
si grand homme!_ sa fortune à François de Brossano, son gendre chéri,
et sa maisonnette de Vaucluse à un vieux domestique qui en était en
son absence le gardien.


XXIV

Pétrarque alla chercher, dans un air plus salubre que les rives
marécageuses du Pô, un prolongement à ses jours et un préservatif
contre ses fièvres automnales dans les collines euganéennes voisines
de Padoue. Ces collines sont devenues célèbres plus récemment par les
admirables lettres d'Ugo Foscolo, qui les décrit avec amour dans son
Werther italien de _Jacopo Ortiz_. Je les ai visitées moi-même il y a
peu de temps, dans une saison qui en relevait la sérénité; j'y allais;
ivre des vers amoureux et religieux de Pétrarque, que tous les échos
de ces belles collines semblaient se renvoyer pour fêter son tombeau.

C'est au petit village d'_Arquà_, au flanc d'une de ces collines, que
Pétrarque vieillissant se construisit sa dernière demeure sur la
terre. Le regard s'étend de là sur la rive éloignée de l'Adriatique;
l'horizon y est vaste et lumineux comme les horizons que reflète la
mer; l'oeil y nage dans un ciel bleu tendre. La ville fortifiée de
_Montefelice_ pyramide à peu de distance autour d'une montagne
volcanique dont le cône fend le firmament et dont les pentes sont
noircies de la verdure des sapins; des clochers carrés d'abbayes ou de
gros villages s'élèvent ça et là du milieu des vignes hautes et des
forêts de mûriers; de gras troupeaux passent sur les routes voilées de
poussière. C'est une scène de l'Arcadie dans la terre ferme de Venise;
l'air y est embaumé de l'odeur des foins et des gommes.

La distance d'Arquà aux grandes villes y défendait Pétrarque de
l'importunité des visiteurs trop attirés par sa renommée; cette
retraite était propre à contempler la vie de loin, sous ses pieds, et
à attendre en paix la mort. Sa maison, que l'on voit encore, était
entourée de vergers, de potagers, de figuiers, de vignes suspendues à
des arbres fruitiers de toute espèce.


XXV

L'envie cependant ne l'y laissa pas en repos. Une société de
philosophes vénitiens, jusque-là ses amis et ses disciples, avaient
puisé dans le contact de Venise avec l'Orient et la Grèce un grand
mépris pour le christianisme et un grand culte pour Aristote. Ils
voulaient entraîner Pétrarque dans leur dédain des doctrines révélées,
dans leur enthousiasme pour les doctrines scientifiques et
rationnelles; ils demandaient comme Aristote à la science et au
raisonnement l'explication des mystères de l'une et l'autre vie.
Pétrarque était trop avancé en âge et trop pieux pour discuter son
culte; il refusa de passer avec eux dans cette controverse. Ils
appelèrent sa piété superstition; il appela impiété leur audace.
L'aigreur envahit la discussion; le parti très-nombreux de la
philosophie vénitienne sacrifia Pétrarque à Aristote; il resta presque
isolé dans sa retraite d'Arquà, entre son gendre, son petit-fils,
quelques vieux serviteurs et ses livres.

L'affaiblissement de son corps n'avait nullement atteint son âme; il
vivait du souvenir de Laure; ce souvenir semblait se rajeunir dans son
âme à mesure que sa vieillesse l'éloignait du temps de son grand
amour. Ces mémoires plus vives et plus pénétrantes de ceux ou de
celles qu'on a aimés dans ces belles années sont comme des apparitions
surnaturelles que la vie fait surgir au déclin des ans aux regards des
hommes ou des femmes, pour leur faire ou regretter davantage la vie,
ou aspirer plus résolument au séjour où tout se retrouve.

C'est certainement à son séjour sur la colline d'Arquà qu'il faut
rapporter les poésies rétrospectives qu'il laissait tomber de temps en
temps au vent de ses souvenirs, comme un arbre qui s'effeuille laisse
tomber au vent d'automne ses derniers fruits: ce sont souvent les plus
savoureux. Tels sont les derniers sonnets de Pétrarque. La mort
prochaine jette son ombre avancée sur l'amour et donne à ce sentiment
souvent fugitif quelque chose de l'éternité.

  _Ite rime dolenti al dura sasso
  Che il mio caro tesoro in terra asconde...._

«Allez! ô mes derniers vers, à la pierre cruelle qui me cache sous
terre mon cher trésor; là, invoquez celle qui me répond du haut du
ciel, bien que la partie mortelle de son être soit dans un lieu bas et
ténébreux!

«Dites-lui que je suis déjà trop fatigué de vivre, de naviguer sur ces
vagues agitées de la vie, mais qu'occupé à recueillir ses vestiges
sacrés je marche derrière elle, mes pas sur ses pas;

«Ne m'entretenant que d'elle vivante ou morte, que dis-je! autrefois
vivante, maintenant transfigurée et élevée au-dessus de l'immortalité,
afin que le monde eût l'occasion de la connaître et de l'aimer!

«Qu'elle daigne être accorte et souriante à mon passage de ce monde à
l'autre, jour qui s'approche enfin de moi; qu'elle vienne au-devant de
mes pas, et que telle que, la résurrection l'a faite, elle m'appelle
et m'attire à elle là haut.»


XXVI

Quelques jours plus tard il considère sa caducité croissante et
redouble d'impatience de voir briser les derniers liens qui le
retiennent à la vie.

«Ô doux et précieux gage que la mort m'enleva et que le ciel me
garde... Toi qui vois ce qui se passe en moi et qui souffres de mon
mal, toi qui peux seule changer en béatitude tant de douleur, que ton
ombre au moins visite mes courts sommeils et que ta vision calme mes
gémissements!

«De cette même main que je désirai tant tenir dans les miennes elle
m'essuie les yeux, et le son de sa voix, et ses douces exhortations
m'apportent des douceurs à l'âme qu'aucun homme mortel n'a jamais
senties!

«Cesse de pleurer, me dit-elle; n'as-tu pas assez pleuré? Que n'es-tu
aussi réellement vivant que je ne suis pas morte?...»

«Et je m'apaise, continue-t-il dans un autre sonnet, et je me console
en me parlant à moi-même, et je ne voudrais à aucun prix la revoir
dans cet enfer qu'on prend pour la vie. Non, j'aime mieux mourir ou
vivre seul!»

Bientôt après, les sonnets lui paraissent une urne funéraire trop
étroite pour contenir ses larmes, ses espérances, ses prières; il les
laisse s'épancher dans les dithyrambes d'amour, de piété, de douleur,
qu'on appelle ses _Canzone_ sur la mort de Laure.

Puis il les recueille dans de nouveaux sonnets, tels que celui-ci, où
son âme se rétrécit à la proportion de quelques vers comme la lumière
dans le diamant!

  _Volo coll ali de miei pensieri_, etc.

«Je m'envole sur l'aile de mes pensées si souvent dans le ciel qu'il
me semble être en réalité un d'entre ceux qui y font leur séjour,
ayant laissé ici-bas leur enveloppe déchirée, et par moment je sens
mon coeur trembler en moi d'un doux frisson glacé en entendant celle
pour laquelle j'ai tant de fois pâli me dire: Ami! maintenant je
t'aime, maintenant je t'honore, parce qu'avec la couleur de ta
chevelure tu as enfin changé ta vie!»

«Elle me conduit par la main vers Dieu, son Seigneur. Alors je courbe
la tête, et je lui demande humblement de permettre que je reste là à
contempler l'un et l'autre visage.

«Et elle me répond: «Elle est bientôt accomplie ta destinée, et les
vingt ou trente années qu'elle peut tarder encore te paraissent
beaucoup et ne sont rien comparées à l'éternité qui nous attend!»


XXVII

Après ces sanctifications de l'amour par la séparation et par la piété
il se complaît quelquefois, comme pour se reposer les yeux de ses
larmes, à se représenter Laure dans les printemps et dans les
fraîcheurs de sa jeunesse.

«Âme heureuse, s'écrie-t-il, qui abaisses si amoureusement ces yeux
plus resplendissants que la lumière, et qui me laisses entendre des
soupirs et des paroles si vivants qu'il me semble que ces paroles me
résonnent encore dans l'âme!

«C'est toi que je vis autrefois, animée d'une honnête et pure flamme,
errer parmi les pelouses et les violettes, marchant non comme une
simple femme, mais comme se meuvent les anges, fantôme de celle qui ne
me fut jamais si présente qu'aujourd'hui!... Du jour où tu disparus la
mort commença à devenir une douce chose!»


XXVIII

Ainsi s'écoulaient en chers souvenirs et en soupirs devenus vers au
sortir du coeur les dernières et sereines années de ce grand homme.
«J'ai bâti, écrit-il à cette époque à un de ses amis, une maison
petite et décente sur les collines euganéennes, où je passe la fin de
mes jours, préférant à tout la liberté.»

Il n'écrivait plus que des sonnets à Laure, des hymnes adressés au
Ciel et quelques lettres à Boccace, son ami, à Florence.

Sa fièvre d'automne était devenue presque continue, mais il jouissait
de se sentir consumer et devenir flamme.

Sa seule occupation jusqu'à son dernier jour était l'étude de Cicéron
et de Virgile; ces deux hommes étaient, avec Homère, selon lui et
selon moi, les trois plus parfaits exemplaires de l'espèce humaine,
société immortelle avec laquelle il faut converser jusqu'au jour du
silence, après lequel on reprendra sans doute l'entretien, l'amitié
et l'amour ailleurs.--«_Adieu les amis! adieu les correspondances
ici-bas!_» écrivit-il peu de jours avant sa mort. Cette mort fut
douce, poétique, amoureuse et sainte comme sa vie.

La nuit du 18 juillet 1374, il se leva comme c'était son habitude
avant le jour et s'agenouilla sans doute pour prier, devant sa table
de travail. Un volume de Virgile copié tout entier de sa propre main
était ouvert devant lui; il y écrivit en marge quelques lignes
inaperçues alors, découvertes depuis à Milan: c'était un souvenir
anniversaire de son amour, devenu piété, pour Laure, une note pour son
coeur; puis il pencha son front sur la note et sur le livre, et il s'y
endormit du dernier sommeil. Quelle mort et quel oreiller! entre le
poëte qu'il aimait par-dessus tous les hommes et le nom de la femme
qu'il aimait par-dessus tous les esprits célestes et qu'il allait
retrouver dans la maison éternelle de son Dieu!

Ses domestiques, étonnés de ne pas le voir descendre comme à
l'ordinaire au verger pour y lire ses _Matines_ dans son bréviaire,
entrèrent dans sa chambre et le crurent endormi; il dormait déjà sa
nuit éternelle.


XXIX

Venise, Padoue, Milan, toute l'Italie occidentale s'émurent à la
nouvelle de cette mort comme de la chute d'un monument sacré de
l'esprit humain. Ses funérailles furent royales; tous les princes et
toutes les républiques d'Italie, les lettres surtout, y assistèrent
par leurs plus illustres représentants. Son gendre, véritable fils
adoptif pour lui, François de Brossano, lui éleva en face de la petite
église d'Arquà un tombeau de marbre blanc dont le sépulcre est porté
sur quatre petites colonnes. Il y fit graver une tendre et modeste
épitaphe latine dans laquelle il ne demande point la gloire, mais la
miséricorde et la paix.

Boccace, informé de sa perte par François de Brossano et par
Francesca, fille de Pétrarque, leur écrivit une lettre touchante qu'on
retrouve dans ses oeuvres.

«En voyant votre nom j'ai connu d'abord le sujet de votre lettre.
J'avais déjà appris par la voix publique le passage heureux de notre
maître de la Babylone terrestre à la céleste Jérusalem. Mon premier
mouvement a été d'aller sur le tombeau de mon père lui dire les
derniers adieux et mêler mes larmes aux vôtres; mais, depuis que
j'explique ici en public _la Divine Comédie_ du Dante, il y a dix
mois, je suis attaqué d'une maladie de langueur qui m'a tellement
affaibli et changé que vous ne me reconnaîtriez plus. Je n'ai plus cet
embonpoint et ces belles couleurs que vous m'avez vues à Venise. Ma
maigreur est extrême, ma vue affaiblie; mes mains tremblent, mes
genoux chancellent; à peine ai-je pu me traîner dans ma campagne de
Certaldo où je ne fais que languir. Après avoir lu votre lettre j'ai
encore pleuré toute une nuit mon cher maître: ce n'est pas par pitié
pour lui (ses moeurs, ses jeûnes, ses prières, sa piété ne me
permettent pas de douter de son bonheur), mais pour moi et pour ses
amis, qu'il a laissés dans ce monde comme un vaisseau sans pilote sur
une mer agitée. Je juge par ma douleur de la vôtre et de celle de
Tullie, ma chère soeur, votre digne épouse, à qui je vous conjure de
faire entendre raison sur la perte qu'elle a faite et qu'elle devait
prévoir. Les femmes, plus faibles que nous dans ces occasions, ont
besoin de notre secours.

«J'envie à Arquà le bonheur dont il jouit de servir de dépôt à la
dépouille d'un homme dont le coeur était le séjour des muses, le
sanctuaire de la philosophie, de l'éloquence et de tous les
beaux-arts. Ce village, à peine connu à Padoue, va devenir fameux dans
le monde entier; on le respectera comme nous respectons le mont
Pausilipe, parce qu'il renfermes les cendres de Virgile, et les rives
du pont Euxin, parce qu'on y voit le tombeau d'Ovide; Smyrne, parce
qu'on croit qu'Homère y est mort et enseveli. Le navigateur qui
viendra de l'Océan chargé de richesses, naviguant sur la mer
Adriatique, se prosternera aussitôt qu'il découvrira les monts
Euganées. Ces montagnes, dira-t-il, renferment dans leurs entrailles
ce grand poëte qui fait la gloire du monde. Ah! Florence! malheureuse
patrie! tu ne méritais pas un tel honneur. Tu as négligé d'attirer
dans ton sein celui de tes enfants qui t'a le plus illustrée. Tu
l'aurais recueilli et honoré s'il avait été capable de trahison,
d'avarice, d'envie, d'ingratitude et de toute sorte de crimes. Voilà
le vieux proverbe vérifié: _Nul n'est prophète dans son pays._

«Vous voulez, dites-vous, lui ériger un mausolée; j'approuve ce
projet, mais permettez-moi de vous faire faire une réflexion: c'est
que le tombeau des grands hommes doit être ignoré, ou répondre par sa
magnificence à leur renommée. Que l'Italie entière soit son monument.»


XXX

Boccace, après cette lettre, ne fit que languir et mourir. L'amitié en
ce temps était une passion entre les esprits capables de se
comprendre: on mourait de regret comme on meurt aujourd'hui d'envie.
On recueillit, on répandit à profusion toutes les oeuvres et toutes
les correspondances de cet homme divin. Le nom de Laure se répandit
pendant cinq siècles avec les vers; elle est aussi vivante et aussi
immortelle aujourd'hui qu'alors. Jamais nom de femme n'eut pour
monument un tel coeur, un tel génie et de tels vers!

Mais si Laure de Noves doit son immortalité à son poëte, le poëte doit
la sienne presque uniquement à son amour. Bien que toutes les oeuvres
de ce beau génie soient presque parfaites et dignes de l'antiquité,
comme de la postérité, sans les sonnets, qui est-ce qui se
souviendrait des poëmes, des négociations, des discours, des poëmes
épiques latins du poëte de Vaucluse? En un mot, si Pétrarque n'avait
eu que du génie, que serait-il? Mais il avait de l'âme, il est
immortel. L'âme est le principe de toute gloire durable dans les
lettres comme dans les actes des vrais grands hommes. Jamais cette
vérité ne fut plus évidente que dans la renommée de Pétrarque,
renommée qui ne cessera de rayonner dans le coeur que quand la source
de la _Sorgues_ cessera de couler ou quand les pèlerins d'Arquà
cesseront d'aller visiter le tombeau et la maison du poëte.

Or la source tombe éternellement de sa grotte et les pèlerins se
renouvellent, comme les feuilles, chaque automne, à la colline
euganéenne d'Arquà. Quel aimant y a-t-il donc dans cette pierre sur
une colline ou dans cette maisonnette de village, qui attire de mille
lieues et pendant mille ans les coeurs et les pas des générations?


XXXI

Il me tombe sous la main, pendant que j'écris ces lignes, un petit
livre italien d'_Ugo Foscolo_, les _Lettres d'Ortiz_. Ugo Foscolo, qui
écrivit ce capricieux et pathétique petit volume en 1809, est un génie
avorté dans la misère et dans la proscription, qui tenait à la fois du
_Dante_, de _Goethe_, de _Byron_ et de _Pétrarque_: sauvage comme
Dante, rêveur comme Goethe, amer comme Byron, amoureux comme
Pétrarque.

Lui aussi il alla, quelque temps avant moi, visiter à loisir la tombe
d'_Arquà_, et il plaça dans les collines euganéennes, voisines de sa
patrie, les scènes de son poëme en prose de _Jacobo Ortiz_. Voici
comment il décrit, dans une de ses lettres à son amie Thérésa ***, ses
impressions à Arquà; nous y avons retrouvé les nôtres:

«Thérésa, s'apercevant de ma taciturnité, changea d'accent et essaya
de sourire. «Quelque chère mémoire, sans doute?» dit-elle en
interprétant par cette interrogation mon silence. Elle baissa les yeux
à terre et je ne me hasardai pas à répondre....

«Nous approchions déjà d'Arquà et nous descendions la colline
verdoyante en pente vers le village. Les hameaux que nous comptions
tout à l'heure, disséminés dans les vallées inférieures,
s'évanouissaient à l'oeil dans les vapeurs et dans les fumées du soir
et de la distance. Nous nous retrouvâmes à la fin dans un chemin creux
bordé d'un côté de peupliers qui, en frissonnant aux brises d'automne,
laissaient pleuvoir déjà sur nos têtes leurs premières feuilles
jaunies; nous étions ombragés de l'autre côté par une rangée de chênes
très-élevés qui, par l'opacité ténébreuse de leurs branches, faisaient
contraste avec le pâle et doux feuillage des peupliers. D'espace en
espace les deux files d'arbres opposées étaient reliées entre elles
par les pampres grêles de la vigne sauvage qui formaient autant de
guirlandes mollement agitées par le vent du matin. Thérésa alors,
relevant sa tête pensive et promenant un regard sur les
alentours:--«Oh! que de fois, dit-elle, ne me suis-je pas étendue sur
ces pelouses à l'ombre rafraîchissante de ces chênes! J'y venais
souvent passer l'été avec ma mère.»--Elle se tut, s'arrêta et détourna
sa tête en arrière comme pour attendre l'Isabellina, qui s'était un
peu distancée de nous. Je crus entrevoir que c'était en réalité pour
dérober quelques pleurs que ses paupières ne pouvaient plus retenir...
Nous poursuivîmes notre court pèlerinage jusqu'à ce que nous vissions
blanchir de loin la petite maison qui abrita jadis _ce grand homme,
pour la renommée duquel le monde est étroit, et par qui le nom de
Laure obtint des honneurs presque divins_!

«Je m'en approchai comme si j'étais venu m'agenouiller au sépulcre de
mes pères. La maison devenue sacrée de ce grand parmi les fils de
l'Italie est là, à demi écroulée par la négligence impie de ceux qui
possèdent dans leur village un pareil trésor. Le voyageur viendra en
vain des terres lointaines chercher avec une pieuse dévotion la
chambre toute retentissante encore des chants vraiment célestes de
Pétrarque; il pleurera, au lieu de cela, sur un monceau de décombres
recouvert d'orties et de ronces sauvages parmi lesquelles le renard
solitaire a caché son nid. Ô Italie! apaise les mânes des hommes qui
ont fait ta gloire! Hélas! les paroles suprêmes de _Torquato Tasso_,
après avoir vécu quarante-sept ans au milieu du mépris des courtisans,
de l'orgueil des princes, tantôt incarcéré, tantôt errant et vagabond,
et toujours mélancolique, infirme, indigent, il se coucha enfin dans
son lit de mort, et il écrivit, en exhalant son dernier soupir:--_Non,
je ne veux pas me plaindre de la malignité du sort, pour ne pas dire
plutôt de l'ingratitude des hommes. Ils ont tenu à avoir l'infâme
gloire de me conduire toujours mendiant, comme Homère, à ma
sépulture!_--Ô mon cher Lorenzo! ces paroles me résonnent toujours
dans le coeur, et il me semble connaître quelqu'un qui peut-être un
jour mourra de même en les répétant.» (Ugo Foscolo parlait là de
lui-même, et son triste sort a vérifié son pressentiment: il est mort
encore jeune à Londres, dans l'exil, dans le travail mercenaire et
dans le dénûment. Honte à l'Italie qui l'a laissé mourir!)

«En attendant, continue-t-il dans cette belle lettre d'Ortiz, je m'en
allais récitant, l'âme toute pleine d'harmonie et d'amour, la
_canzone_ de Pétrarque: _Chiare fresche dolci acque!_ et le sonnet:
_Di pensier in pensier, di monte in monte_, et tant d'autres que ma
mémoire suggérait à mon pauvre coeur dans les murailles mêmes et sous
les arbres du verger où ils furent composés!»

J'ai cité avec bonheur cette lettre d'Ugo Foscolo, parce que j'y ai
retrouvé mes propres impressions écrites par un grand écrivain qui
avait, comme moi, l'idolâtrie des grandes âmes tendres, les plus
grandes, car elles sont les plus sensibles.


XXXII

Et maintenant, en finissant, rendons-nous compte de la puissance de
retentissement et de durée d'une émotion éprouvée par une âme et
communiquée par elle à des millions d'autres âmes, pendant des
siècles, sur cette terre (et, qui sait? peut-être encore ailleurs; car
qui peut dire où finit l'écho des âmes avant ou après le tombeau?).
C'est la plus grande leçon de spiritualisme qui puisse être donnée à
ceux qui pensent un peu profondément aux phénomènes humains.

Voilà, dans une petite ville sacerdotale, au bord du Rhône, un jeune
lévite de Florence qui entre un matin, au lever du jour, dans une
chapelle de monastère pour y assister dévotement à l'office divin en
commémoration de la Passion du Christ à Jérusalem. Il lève les yeux
dans un moment de distraction; son regard tombe, par hasard ou par
prédestination, sur une jeune femme en robe de velours vert brodée
d'or. Le visage à la fois modeste et céleste de cette jeune mariée
l'éblouit jusqu'au vertige. Son âme s'échappe tout entière par ses
yeux et se répand comme une atmosphère de flamme autour des traits de
cette charmante apparition. Il s'en éprend, non d'un désir charnel et
coupable, mais d'une admiration et d'une adoration qui n'est en lui
que l'adoration du beau incréé. Il rentre chez lui; il cherche à
effacer de ses yeux cette image; il n'y peut parvenir: c'est le
sortilége de la beauté; il n'y a pas d'exorcisme qui puisse le
vaincre: c'est la vision du ciel sur un visage de femme: c'est le
charbon qui ne s'éteindra plus. Il respecte cette jeune épouse, il se
respecte lui-même, il respecte sa profession demi-sacerdotale; il
respecte surtout cette chasteté d'honnête épouse qui, en disparaissant
de ces yeux et de ce front candide, leur enlèverait l'accomplissement
de toute beauté, la vertu. Il se consacre seulement à la voir, à la
suivre, à la célébrer comme une divinité visible pendant toute sa vie.
Son amour devient génie par la constance de ce jeune poëte à chercher
dans deux langues qui luttaient alors, le latin et l'italien, les
expressions, les rhythmes, les images les plus capables d'honorer
éternellement celle qu'il aime. Il choisit l'italien, pour que le nom
de son idole retentisse plus loin dans la foule et donne à ce nom
l'immortalité des multitudes, la popularité; il crée une langue pour
la chanter!


XXXIII

Ses sonnets deviennent, en naissant, les proverbes de l'amour des
âmes. Le nom de Laure de Noves se répand d'Avignon et de Vaucluse en
France et en Italie, comme si un écho invisible l'avait laissé tomber
du firmament et enseigné aux hommes. Laure elle-même devient quelque
chose de sacré, un mythe de l'amour.

Son amant ou son Platon se retire dans la solitude de Vaucluse, à
distance de cette incomparable femme, pour n'en pas être consumé de
trop près; il la suit seulement, pendant toutes les périodes de sa vie
d'épouse et de mère, des yeux de l'âme, pendant vingt ans. Elle meurt;
son poëte ne meurt pas, mais l'âme de son adorateur la suit d'en bas
dans le ciel et trouve dans son veuvage des accents d'une mélancolie
pieuse qui sanctifient son deuil. Les sonnets dans lesquels il épanche
ses larmes et ses parfums sont comme des _psaumes_ de l'amour humain
et divin. Ce poëte quitte la France, où sa Laure n'est plus, et il
erre jusqu'à sa vieillesse en Italie, de solitude en solitude, à peine
mêlé aux événements politiques ou religieux de son temps, désintéressé
de tout, indifférent à tout, excepté au souvenir de la beauté qu'il a
trouvée ici-bas et qu'il revoit dans les perspectives de l'immortalité
comme le plus beau et le plus doux des rayonnements de la Divinité. Il
atteint de longues années, et il meurt le front et les lèvres sur son
nom qu'il vient encore d'écrire avant que sa main se glace et se
sèche dans le sépulcre!


XXXIV

Qu'y a-t-il dans tout cela, dans ce jeune lévite, dans cette belle
fiancée, dans ces quelques sonnets écrits sous une grotte, jetés au
vent de la Sorgues et recueillis par les couples amoureux d'Avignon,
qui soit de nature à perpétuer son contre-coup et son bruit à travers
les siècles? Rien! il n'y a rien, excepté une âme, une âme puissante,
sonore, mélodieuse et profondément touchée; une âme qui vit dans
chacun de ces souvenirs, qui chante dans chacun de ces vers, qui
pleure, espère ou prie dans chacune des notes du clavier des âmes; et
ce rien c'est assez pour que le monde, à perpétuité, soit aussi plein
des noms de Pétrarque et de Laure que des noms de ceux qui ont conquis
ou révolutionné le monde sous le pas de leurs armées. Il y a des
célébrités pour l'oreille du vulgaire et des célébrités pour les
coeurs d'élite ici-bas; ces dernières sont moins retentissantes, mais
elles sont plus chères, plus sacrées, plus consanguines, si l'on peut
parler ainsi, à nos propres coeurs. Leur génie, c'est leur
sensibilité; il leur a suffi de sentir profondément, d'aimer
divinement pour devenir des puissances de sentiment; un clin d'oeil a
fait leur destinée. Et si ces sensibilités profondes et délicates,
comme celle de Pétrarque, ont été douées par la nature et par l'art du
don d'exprimer avec force, grâce, naturel et harmonie leurs
enthousiasmes, de chanter leurs soupirs, de moduler leurs larmes, de
confondre leur passion profane pour une créature divinisée avec cette
passion sainte pour l'éternelle beauté qui devient la sainteté de la
passion, alors ces âmes s'emparent du monde par droit de consonnance
avec tout ce qui sent, souffre ou aime comme elles ont aimé; car le
coeur de l'homme a été fait, comme le bronze ou comme le cristal,
sonore; il vibre à l'unisson de tous les autres coeurs créés de la
même argile et susceptibles des mêmes accords, dans le concert
universel des sensations. De toutes ces âmes consonnantes aux autres
belles âmes formées pour la plus divine fonction de l'âme, AIMER,
Pétrarque est, selon moi, la plus justement immortelle ici-bas par
ses chants. Son sentiment est sincère, sa fiction est une histoire;
ses enthousiasmes ou ses gémissements ne sont point des déclamations,
mais des soupirs; ses larmes ne sont point puisées dans les sources
antiques de Castalie ou de Blanduse, mais dans ses yeux; elles ont le
sel et l'amertume des véritables larmes humaines. Ses vers, sobres
d'images, mais neufs d'expressions, sortent en petit nombre, non de sa
plume, mais de son coeur, comme des palpitations cadencées de ce coeur
qui se répercutent sur sa page; la musique de ces sonnets ressemble
aux majestueux et graves murmures de la grotte de Vaucluse, qui
viennent de l'abîme, qui sonnent creux, qui remplissent l'âme, qui la
troublent et qui l'apaisent comme des échos souterrains des mystères
de Dieu. La langue dans laquelle ces vers s'épanchent ne semble avoir
été composée ni pour les hommes, ni pour les esprits délivrés de leurs
corps; mais c'est une langue entre ciel et terre, entendue également
en haut et en bas, qui a de la terre la passion et la douleur, qui a
du ciel l'espérance et la sérénité. Ni Homère, ni Virgile, ni Horace,
ni Tibulle, ni Milton, ni Racine n'ont de tels vers, parce qu'aucun
d'eux n'a tant aimé ni tant prié. David seul a des versets de cette
nature dans ses Psaumes. Pour tout homme sensible qui comprend les
sonnets de Pétrarque dans la langue où ils ont été pleurés ou gémis,
les sonnets du poëte de Vaucluse sont un manuel qu'il faut porter sur
son coeur ou dans sa mémoire comme un confident ou un consolateur dans
toutes les vicissitudes des attachements humains; ils calment comme
des versets de l'_Imitation_, et de plus ils enchantent par des
mélodies intérieures toujours en concordance du son et des sens. C'est
une musique qui aime et qui prie dans toutes ses notes; c'est le
psautier de l'amour et de la mort ici-bas; c'est le psautier de la
réunion et de l'immortalité là-haut; c'est Pétrarque! Heureuse
l'Italie d'avoir produit un tel psalmiste! Malheureuse l'Italie de le
négliger aujourd'hui pour déifier des hommes dont les épopées barbares
et les tragédies déclamatoires ne valent pas un sonnet de ce David de
Vaucluse.

                                             LAMARTINE.



XXXIIIe ENTRETIEN.

POÉSIE LYRIQUE.

DAVID.

(2e PARTIE.)


À la fin du dernier Entretien sur la poésie sacrée nous comparions
David à Pindare.

Quelle différence d'accent, disions-nous, avec le poëte lyrique de
Bethléem! Dans Pindare, c'est l'imagination cultivée; dans David,
c'est le coeur humain inculte qui éclate.

Parcourons ses principales odes sacrées en les rattachant à sa vie.


I

Le jeune barde est dans la tente de Saül. Saül est inquiet de sa
destinée en présence de l'armée ennemie qui envahit les vallées
intérieures de son royaume; il tremble pour son peuple et pour sa
couronne; il se demande si son Dieu ne l'a pas abandonné. David, qui
voit toutes ces pensées sur le visage du roi, prend sa harpe, et,
s'associant en esprit aux angoisses d'esprit de son maître, il chante,
en interrogeant Jéhovah et en se répondant comme par la bouche de
Jéhovah à lui-même. Lisez ce chant, bref comme un cri, désordonné
comme une ode, affirmatif comme un oracle.

Nous traduisons nous-même, en nous aidant pour le sens et pour les
moeurs de la traduction de M. Cahen, véritable miroir du mot par le
mot, nouveau jour jeté sur la Bible.


II

«Pourquoi ces nations ont-elles bouillonné dans leurs coeurs? Pourquoi
ces peuples ont-ils rêvé dans leur esprit des néants?

«Ils se sont dressés contre nous, les chefs de la terre ennemie; ils
ont fait des pactes contre Jéhovah et contre son _consacré_!

«Brisons, brisons leurs courroies, et rejetons loin de nous le joug de
leurs boeufs qu'ils veulent nous imposer sur le cou!

«Celui qui habite dans le firmament rira; il portera le défi à leurs
complots, Jéhovah le Seigneur!

«Moi, dit-il, j'ai versé l'huile sur mon roi; je lui ai versé l'huile
sur Sion, ma montagne de prédilection!

«Voici ce que m'a dit Jéhovah, ajoute à l'instant le poëte en se
transportant tout à coup dans la personne et dans la pensée de Saül,
devant qui et pour qui il chante.

«Jéhovah m'a dit: Tu es mon fils, je t'ai conçu aujourd'hui dans mes
desseins!

«Demande, et je te donnerai ces nations en héritage et toute cette
terre pour domination!

«Tu les écraseras avec une houlette de fer, tu les concasseras en
morceaux comme l'oeuvre d'argile du potier!»

Ici, comme transfiguré par l'enthousiasme, il apostrophe d'un vers
impérieux les ennemis campés sur l'autre rive du torrent de la vallée
de Térébinthe; il lui semble porter sa voix et son défi jusqu'à leurs
oreilles:

«Et maintenant, rois de la terre, entendez! Repentez-vous, juges et
chefs de la terre!

«Soumettez-vous à Jéhovah avec crainte, et réjouissez-vous tout en
tremblant!

«Prosternez-vous dans la poussière devant son _choisi_, de peur qu'il
n'entre en courroux et que vous ne périssiez tous sur son chemin!
Quand sa colère s'allume, heureux seulement ceux qui se confient en
lui!»


III

Voilà cette première ode, ou psaume, apostrophe brève et incohérente
comme l'insulte du guerrier provoqué à son ennemi. Le poëte s'adresse
d'abord aux envahisseurs du sol sacré; puis à Jéhovah, qu'il fait
parler par sa propre bouche pour rendre confiance à Saül; puis à Saül
auquel il se substitue tout à coup pour lui faire tenir un langage
royal et rassurant pour lui-même et pour son peuple; puis aux ennemis,
de nouveau, pour qu'ils se repentent, se soumettent et se résignent à
la domination du _choisi_, de l'_élu_, du _sacré_, c'est-à-dire de
Saül!

Il y a peu de chants de guerre, s'il y en a, plus superbes et plus
religieux en même temps que cette ode; elle dut retentir de la tente
de Saül dans toute l'armée et jusque dans le camp de la rive opposée,
parmi les ennemis de Jéhovah. La pensée de ce Dieu, qui éclate avec
les éclairs et les grondements de sa foudre dans les paroles de son
poëte, ajoute à ce chant de guerre un caractère surnaturel, qui est,
par excellence, le caractère de la poésie lyrique des Hébreux.

Les moeurs pastorales du berger-prophète y sont retracées avec une
naïveté terrible dans l'image des courroies avec lesquelles le
laboureur lie ses boeufs, et du joug rejeté au loin par le cou des
taureaux. Ce caractère religieux manque aux chants guerriers de
Tyrtée. Ces chants n'ont pour notes que l'héroïsme, la patrie, la
gloire, mots sonores, mais vides de Dieu. Jéhovah remplit ceux de
David. On sent à ces accents que Saül n'écoute pas en lui seulement un
barde d'Israël, mais un inspiré de Jéhovah. Ce chant dut rendre la
sécurité à son esprit et la vigueur à son bras.


IV

En poursuivant la lecture de ces odes ou de ces psaumes, on croit voir
que, peu de jours après, le poëte eut besoin pour lui-même de la
consolation et de la confiance que sa harpe avait apportées à son roi.

Le deuxième psaume est une élégie sur son propre sort; on doit le
rapporter au moment où Saül, jaloux, a voulu le percer de sa lance, où
il lui a donné, puis repris son amante Michaal, où Jonathas a tiré sa
flèche au delà de la pierre pour lui indiquer qu'il n'a de salut que
dans l'exil, où tous les courtisans du roi et tous ses guerriers se
liguent contre le héros-poëte dont la gloire, la faveur et le génie
les consument de jalousie et de haine. Écoutons cette ode, cette
élégie, ou plutôt ce sanglot de la harpe du proscrit.

«Ô Jéhovah! qu'ils sont nombreux ceux qui me persécutent! que
d'ennemis s'élèvent contre moi!

«Combien il y en a qui disent, en parlant de moi: «Il n'y a point de
salut pour lui dans son Dieu!»

On peut supposer entre ce vers et celui qui va suivre un long repos
rempli par un gémissement en refrain de sa harpe, gémissement
interrompu tout à coup par ce cri de défi à ses persécuteurs et
d'assurance dans son Dieu:

«Mais toi, Jéhovah! mais toi, tu es mon bouclier, tu es ma gloire! Tu
me redresses la tête!

«Et je l'appelle à haute voix, et il m'entend du sommet de sa montagne
sainte!»

Puis, avec la quiétude d'un esprit qui ne redoute plus rien, il
continue sur un mode musical vraisemblablement plus lent et plus doux:

«Et je m'étends sur ma couche, et je m'endors; et, après avoir dormi,
je me réveille, car Jéhovah est l'oreiller de ma tête!

«Je ne crains pas les multitudes d'ennemis portés autour de moi!

«Lève-toi, Jéhovah! sauve-moi, mon Dieu! Frappe tous mes ennemis à la
mâchoire; brise-leur les dents, à ces impies!

«Le salut est en Dieu! ses protections sont sur son peuple!»

Quelle confiance assurée en Dieu!


V

Ainsi rassuré par sa propre voix, comme l'homme qui marche dans les
ténèbres, David semble, dans l'ode suivante, s'abandonner en paix à
des contemplations philosophiques, semblables à celles qui
assaisonnent du sel sacré des maximes les livres de Salomon, son fils,
ou des poëtes persans d'une autre époque. Ce n'est plus l'ode, c'est
la réflexion chantée; ce n'est plus le délire, c'est la sagesse. Cela
dut être écrit dans sa vieillesse.

«Quand je t'invoquerai, ô Jéhovah! exauce ma prière. Élargis l'espace
autour de moi quand je suis à l'étroit dans ma détresse!

«Le vulgaire dit: Qui nous enseignera la félicité? Et nous, nous
disons: Jéhovah, fais luire sur nous la lumière de ta face.

«Tu as mis ainsi plus de joie dans mon coeur que dans le coeur de ceux
dont tu multiplies le blé et le vin.

«Je me couche et je me rendors tour à tour, car c'est en toi que je me
repose!»

On voit, par cette répétition de la même image du sommeil à si peu de
distance, combien elle lui avait paru naturelle et expressive à la
fois pour figurer sa sécurité en Dieu, et combien il se complaisait à
la reproduire presque dans les mêmes termes. C'est qu'en effet il n'y
en a point de plus figurative que ce sommeil et ce réveil alternatifs
des paupières et de l'esprit de l'homme, qui attestent le cours
régulier et paisible de son sang, ruisseau de sa vie.


VI

La cinquième ode ne se rapporte, croit-on, à aucune circonstance
personnelle de la vie de David. Si nous avons bien compris la vie du
poëte, cette ode a été composée, selon nous, pour le soulagement
mental de Saül, pendant la seconde ou la troisième période de son
égarement mental. C'est un gémissement et une invocation au nom du roi
abattu par la souffrance, que David chante pour son maître sur sa
harpe auprès de son lit; c'est l'élégie du malade.

En voici seulement quelques strophes:

«Ô Jéhovah! ne me rebrousse pas si violemment dans ta colère! Dans ton
irritation ne me détruis pas!

«Fais-moi miséricorde, car je suis exténué; soulage-moi, car mes
membres sont disloqués,

«Et ma vie chancelle en moi!... Mais toi, Jéhovah, jusqu'à quand?...»

Y a-t-il dans la gamme des douleurs humaines un cri plus capable de
tout peindre sans l'exprimer et de faire violence par le silence même
à la compassion de Dieu que ce: Jusqu'à quand?... suivi sans doute
dans le chant d'un front abattu du poëte sur sa harpe et d'un long
silence de son instrument?


VII

Après ce silence, l'espoir revient au malade: «Oh! reviens à mon aide,
reprend le poëte; reviens, Jéhovah! Délivre mon âme! assiste-moi, non
à cause de moi, mais à cause de ta compassion divine!»

Puis, comme s'il se repentait de s'être trop effacé lui-même, comme
s'il voulait prendre Jéhovah par sa gloire et le cointéresser à la
délivrance de Saül par le souvenir reconnaissant que les vivants seuls
gardent de ses bienfaits:

«Car, s'écrie-t-il, la mort n'a point de mémoire, et dans la caverne
(dans le sépulcre) qui est-ce qui chantera ton nom?»

Puis le mal se fait de nouveau sentir, et l'élégie reprend:

«Je me suis fatigué de gémir; toutes les nuits je mouille de mes
larmes ma couche! j'en arrose l'oreiller de ma tête!

«Mon visage s'amaigrit de mes angoisses; la multitude de mes douleurs
vieillit avant le temps ma face.»

Ici on ne sait quel esprit soudain de jubilation et d'innocence
saisit tout à coup le poëte et le malade. L'élégie se transfigure en
hymne, la harpe change de mode; l'infirme, qui se sent apparemment
soulagé, lance en trois strophes sa reconnaissance à Dieu, la menace
et l'insulte aux ennemis de celui qui l'a guéri.

«Loin de moi! loin de moi les fabricateurs d'iniquités! car Jéhovah a
exaucé le murmure de mes larmes.»

Quelle expression, qui donne une voix aux larmes et qui fait
comprendre à Dieu les plaintes de l'eau, ces cascades du coeur tombant
des yeux de ses créatures!

«Ainsi Jéhovah a exaucé mes plaintes! Jéhovah a recueilli mes
invocations!»

Puis enfin l'idée de la patrie sauvée avec lui remonte à l'esprit du
roi soulagé. On le voit se redresser sur son séant à la voix de son
barde, et il s'écrie sans transition, dans une dernière strophe
accompagnée sans doute d'un cri martial et d'un geste menaçant à ses
ennemis:

«Disparaissez! soyez confondus! soyez foudroyés d'effroi, ô mes
ennemis! Fuyez confondus avec la rapidité de la paupière qui s'ouvre
et qui se ferme sur l'oeil!»


VIII

L'ode suivante est une justification par serment que David se chante à
lui-même des accusations injustes portées par Saül contre sa fidélité.
L'ode finit par une imprécation fulminante du poëte contre ses
calomniateurs:

«Lève-toi, Jéhovah mon Dieu! lève-toi contre eux! accomplis ce que tu
as décrété sur eux!

«Que la perversité des mauvais ait un terme! Replace le juste debout!
Tu es ma cuirasse!

«Si le pervers ne se repent pas, Jéhovah tend son arc et vise.»

Il paraît ici que le poëte, justifié et vengé, se complaît à chanter
un cantique de reconnaissance, et l'on retrouve, avec quelques images
plus suaves, les images grandioses du livre de Job dans cet hymne.
Qu'on en juge.

«Ô Jéhovah! ô notre Dieu! que ton nom est resplendissant sur toute la
terre, tandis qu'il resplendit si magnifiquement dans le ciel!

«Dans la bouche des enfants et sur les lèvres qui tettent encore le
lait, tu as mis tes louanges à la confusion de tes ennemis.

«Quand je vois le firmament, ouvrage de tes mains; quand je contemple
cette lune et ces étoiles que tu as semées...»

L'humilité ici succède sans transition, ou plutôt par une transition
tacite et naturelle, à l'extase.

«Qu'est-ce que l'homme, fils de la mort, pour que tu penses à lui?
Qu'est-ce que le fils de l'homme, pour que tu t'en souviennes?»

Mais un juste orgueil, dérivant de la grandeur de sa destinée, arrête
tout à coup le poëte et le fait passer de l'humilité de sa condition
de fils de la mort à l'orgueil de sa destinée morale.

«Tu l'as placé dans l'échelle de tes êtres, ô Jéhovah! à peine un peu
au-dessous des Éloïm (les anges, esprits intermédiaires entre Jéhovah
et ses créatures).

«Tu l'as couronné de splendeur et de royauté! Tu l'as constitué
dominateur des ouvrages même de tes mains! Tu as mis l'univers sous la
plante de ses pieds!

«La brebis, le boeuf, tout, et aussi les animaux sauvages des forêts!

«L'oiseau et les poissons de la mer! ils se fraient des chemins sur
les vagues!...

«Ô Jéhovah! que ton nom est sublime sur toute la face de la terre!»

Que chanterions-nous de mieux aujourd'hui après ce _Te Deum_ de l'âme,
tour à tour abaissée jusqu'à la poussière et relevée jusqu'aux étoiles
par la contemplation de l'oeuvre de Dieu en soi et hors de soi?


IX

Mais le véritable _Te Deum_ de David, que les commentateurs ont placé
sous le nombre 18 de ses chants lyriques, est celui qu'il écrivit et
chanta après les victoires qui lui donnèrent le trône. Le désordre des
vers atteste le désordre de son enthousiasme. La strophe est brève
comme le cri presque inarticulé. Écoutez ces quelques éjaculations
brûlantes où le traducteur hébreu a concentré le feu du cantique dans
sa langue:

«Je disais: Je t'aime! Dieu! toi, ma force!

«Toi, mon rocher, ma forteresse!

«Toi, mon Dieu! mon rocher, ma forteresse!

«Je m'abrite en toi!

«De son palais il entendit ma voix.

«Mes cris entrèrent dans ses oreilles. La terre convulsive trembla,
les fondements des montagnes chancelèrent, parce qu'il s'irrite, mon
Dieu, contre mes ennemis.

«Une fumée sortit de ses narines,

«La flamme de sa bouche.

«Elle aurait allumé des charbons!

«Il fit descendre les cieux sous lui et descendit sur un océan de
ténèbres.

«Monté sur un _Chérubin_, il prit son vol.

«Il plana sur les ailes du vent;

«Il replia dans l'obscurité sa demeure, sa tente des nuées autour de
lui.

«Partout des vagues profondes, d'épaisses nuées!...

«Par le seul souffle de ses narines.

«Les fondements de la terre furent dénudés!»


X

Après cette idée formidable de la puissance de son protecteur, le
poëte vainqueur et couronné revient à lui et se rend à lui-même un
fier hommage pour ses vertus.

«Jéhovah me rétribue selon ma foi en lui!

«Car toutes ses inspirations sont ma loi!

«Je suis sans tache devant lui!

«Je me préserve de l'injustice!

«Il me rétribue selon ma foi,

«Selon l'innocence de mes mains devant ses yeux!

«Tu es bon avec les bons!

«Tu es juste avec les justes!

«Tu es pur avec les purs!

«Tu allumes toi-même la lampe dans mon âme, Jéhova! tu fais resplendir
mes ténèbres!

«Quel autre Dieu y a-t-il que Jéhovah?

«Quel autre rocher que lui?

«Il égale la vitesse de mes pieds aux pieds des biches!

«Il me transporte sur les hauteurs inaccessibles des montagnes!

«Il solidifie mes muscles pour le combat,

«Et ma main bande l'arc d'airain!

«Il élargit sous moi la plante de mes pieds,

«Et mes talons ne glissent pas!

«Mes ennemis crient vers Jéhovah...

«Mais point de salut! il ne leur répond pas!

«Je les fais évanouir comme la poussière le vent!

«Je les foule comme la fange des chemins!

«Tu me fais chef des peuples;

«Les fils de l'étranger me servent et m'exaltent.

«Vive Jéhovah! vive mon rocher!

«Que le Dieu de mon salut soit glorifié!

«Voilà pourquoi je le chante parmi les multitudes!»


XI

Et il le chante en effet dans les hymnes d'adoration qui suivent ce
chant de triomphe avec une magnificence de parole égale à la
magnificence des oeuvres divines qu'il célèbre.

«Les cieux racontent la gloire de Dieu; le firmament prophétise
l'oeuvre de ses mains!

«L'aurore parle à l'aurore, et la nuit enseigne à la nuit ses
mystères.

«Point de parole ici-bas et là-haut qui soit vide de lui!

«L'écho de ces louanges retentit dans tout l'univers. Il a dressé une
tente pour le soleil; et lui (le soleil), comme un nouvel époux
sortant de sa couche, s'élance, ivre de joie, pour parcourir sa
carrière.

«Il part du bord des cieux, et sa course s'étend jusqu'à l'autre bord;
rien ne peut échapper à sa chaleur!»

Puis, passant sans transition de l'ordre matériel à l'ordre moral, le
poëte chante en strophes réfléchies la sagesse de Jéhovah empreinte
dans la conscience de l'homme vertueux.

Puis un chant pour inspirer la confiance au peuple la veille des
batailles:

«Ceux-ci se confient dans leurs chariots de guerre, ceux-là dans leurs
chevaux de bataille; mais nous, Jéhovah, dans ton nom!»


XII

Mais les vicissitudes de l'âme du poëte suivent les vicissitudes de la
destinée humaine. Le voilà, dans sa vieillesse, proscrit de son palais
par ses fils ingrats, errant dans son royaume sans y trouver une
pierre stable pour reposer sa tête. Écoutez-le:

«Jéhovah! Jéhovah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu abandonné?

«Pourquoi si loin de ton oreille aujourd'hui mes cris qui appellent
ton secours, et mes cris vers toi?

«Mon Dieu! je rugis de douleur le jour et tu ne réponds pas! La nuit
je ne trouve ni repos de corps ni repos d'esprit!

«Je suis un vermisseau écrasé, et non un homme! Tous ceux qui me
voient passer desserrent les lèvres pour rire de moi et secouent la
tête avec dérision!

«Plains-toi à Jéhovah et il te relèvera,» ajoute-t-il avec le désordre
d'une pensée qui succède à l'autre sans attendre qu'elle soit achevée
dans l'esprit. Il se rassure par la mémoire de ce que son Dieu a fait
jadis pour lui:

«Tu m'as tiré du ventre de ma mère; sur le sein de ma mère tu m'as
bercé, endormi!

«Je tombai sur ton sein en sortant du sein de ma mère; dès ma sortie
du ventre de ma mère, c'est toi qui fus mon Dieu!

«Ne t'éloigne pas de moi tout à fait, car l'angoisse approche!

«Des multitudes de taureaux m'environnent; les taureaux de Basan m'ont
assailli!»

Il s'apitoie sur lui-même:

«Je m'écoule comme l'eau; tous mes os se disloquent; mon coeur s'est
fondu comme la cire. Ma vigueur s'est desséchée comme l'argile; ma
langue s'est collée à mon palais; tu m'as réduit à une pincée de
poussière trouvée dans le sépulcre!

«Je compte mes os. Eux, les chiens, me regardent et assouvissent de
mon squelette leurs regards!

«Ils se partagent mes habits entre eux et sur mon manteau ils jettent
le de du sort!

«Hâte-toi, mon Dieu! hâte-toi!...»

Puis, comme s'il était déjà secouru:

«Je dirai ton nom à mes frères; au milieu de l'assemblée du peuple je
chanterai ton nom!»

On chercherait en vain dans toute la poésie antique ou moderne de
telles prostrations de l'âme exprimées par de telles figures de style
et de tels redressements de l'espérance rendus par de tels
enthousiasmes de la piété. Le verset bondit de la terre au ciel, du
ciel à la terre, comme le coeur du poëte ou comme les taureaux de
Basan. On s'étonne que les cordes de la harpe ne se soient pas brisées
sous de si fortes touches. Si le coeur humain était devenu harpe,
c'est ainsi qu'il aurait résonné!


XIII

On retrouve un peu plus loin tous les souvenirs naïfs de la vie du
berger dans la poésie du prophète et du roi. Il se compare aux brebis
qu'il conduisait dans son enfance sur les collines et aux réservoirs
des montagnes de Bethléem, sa patrie.

«Jéhovah est mon berger! Je ne manquerai de rien. Il me fait parquer
dans les herbes vertes, il me chasse vers les eaux transparentes.

«Quand je marche dans la vallée de l'ombre de la mort je ne crains pas
qu'il m'arrive du mal; ta houlette et ton bras sont ma sécurité.

«La coupe est pleine pour moi!»

L'enthousiasme toujours figuré du vrai poëte le ressaisit aussitôt; il
chante d'une voix immortelle l'entrée triomphale de Dieu dans ses
mondes par les portes immenses des éternités.

«Écartez-vous! ouvrez-vous, portes de l'éternité! Écartez-vous! que le
Roi de gloire entre dans ses empires!

«Qui est donc le Roi de gloire? disent les portes. C'est Jéhovah!
c'est le Tout-Puissant! c'est le Fort! Jéhovah, le Fort dans la
bataille!

«Portes, écartez-vous! portes de l'éternité, ouvrez-vous, que le Roi
de gloire entre! Qu'il entre, le puissant, le fort Jéhovah _Tsebaoth_!
C'est lui qui est le Roi de gloire!...»


XIV

Quelles tendresses âpres dans les odes mystiques qu'il soupire, plus
qu'il ne les chante, sur la terrasse dans son palais de Sion, dans la
paix de ses jours prospères!

«Je n'ai demandé qu'une chose à Jéhovah, c'est la seule à laquelle
j'aspire: demeurer dans la demeure de Jéhovah tous les jours de ma
vie; goûter la douceur de mon Dieu, habiter avec lui dans son temple;

«Car il me cache dans sa cabane au temps de l'adversité.

«C'est de lui que mon coeur dit: Recherchez sa présence! Je
rechercherai ta présence, ô Jéhovah!

«Mon père et ma mère m'ont abandonné, mais Jéhovah me recueille!»

La note héroïque se retrouve au même instant sur la corde.

«Terrible est le nom de Jéhovah!

«Elle brise les cèdres! Jéhovah de sa voix brise les cèdres, les
cèdres du Liban!

«La voix de Jéhovah souffle l'incendie!

«Elle soulève le désert, elle fait ondoyer le désert de Cadès!

«Elle épouvante les biches, elle fait tomber les feuilles des forêts!

«Mais sa colère ne dure qu'un clignement de ses yeux, sa miséricorde
dure toute la vie! Le soir les larmes entrent dans sa demeure; le
matin, la joie!

«Dans tes mains je couche ma vie!

«Approchez, petits enfants, écoutez-moi; je vous enseignerai la
crainte de Dieu!

«La vieillesse approche.

«Voilà que tu as mesuré mes jours par la paume de ta main,»
chante-t-il à Dieu, «et l'espace que j'ai parcouru est devant toi
comme néant!

«L'homme se montre et s'évanouit comme un fantôme; hélas! il fait un
petit bruit, il accumule sans savoir qui recueillera!

«Comme la biche soupire après l'eau des fontaines, ainsi mon âme après
toi!

«J'ai soif du Dieu vivant!»

Il est malade; la tristesse lui remonte du coeur comme la lie d'un
vase.

«Mes larmes deviennent ma nourriture quand j'entends dire autour de
moi tout le jour: Où donc est ton Dieu?

«L'abîme crie à l'abîme au bruit de la chute des torrents: Toutes tes
ondes et toutes tes écumes ont roulé sur moi!»


XV

Le philosophe se révèle aussitôt après dans le poëte. Il célèbre
l'immatérialité de Jéhovah pour apprendre au peuple à discerner l'idée
divine de l'image et le culte visible de l'être invisible.

«Est-ce que je mange la chair des taureaux?» fait-il dire à Jéhovah;
«est-ce que je bois le sang des boucs?

«Si j'avais faim, je ne te le dirais pas, car il est à moi l'univers
et tout ce qui l'habite.

«Offre à Dieu, ô homme! ta reconnaissance et rends-lui l'hommage que
tu lui dois!

«Le sacrifice agréable à Dieu, c'est un esprit prosterné sous sa
main!»

Le spectacle du monde le trouble, lui fait regretter la solitude.

«Que n'ai-je les ailes de la colombe! Je m'envolerais, et je
chercherais l'abri et la paix!

«Je fuirais loin, bien loin, et j'habiterais la nuit dans les lieux
déserts!

«Plus vite que le vent des tempêtes je m'enfuirais vers mon refuge.»

Là une misanthropie terrible et sublime contre les infidélités des
affections humaines et contre les calomnies!

«Ce ne sont pas les ennemis qui m'outragent!» s'écrie le poëte; «c'est
toi, homme, qui avais ma confiance, ma tendresse, mes secrets!

«Ensemble nous échangions de doux entretiens en montant ensemble tout
attendris à la maison de Dieu!

«Le soir, le matin, au milieu du jour, je soupire et je gémis!

«Ses discours étaient plus onctueux et plus pénétrants que l'huile,
mais c'étaient des glaives hors du fourreau!

«Les dents des fils de l'homme sont des dards et des flèches, et leur
langue a le tranchant du fer!»

Il s'encourage à tout supporter dans le Seigneur.

«Réveille-toi, ma gloire passée! réveillez-vous, ma lyre et ma harpe!
Avec vous je réveillerai moi-même l'aurore matinale dans le ciel!

«Que ces pervers se fondent comme la pluie, comme le limaçon qui se
fond en traînant sur la terre humide, comme l'avorton né avant terme
et qui n'a pas vu la lumière!

«Qu'ils s'évaporent plus vite que l'eau de vos chaudières ne sent la
flamme des épines qui la font frémir dans le vase;

«Et que l'on dise: Il y a un Dieu!

«Ne les tue pas, ces méchants, Seigneur!

«Mais qu'ils reviennent le soir aboyer, comme des chiens errants,
autour de la ville!

«Mais moi je ferai résonner ma harpe à ta gloire!

«Les fils de l'homme ne sont que néant; s'ils étaient tous ensemble
dans le plateau de la balance, un souffle de ta bouche sur l'autre
bassin les ferait monter!»


XVI

Il chante ailleurs un chant de reconnaissance pour les laboureurs et
pour les pasteurs:

«Tu couves la terre et tu la fécondes! La rivière se remplit d'eau
jusqu'aux bords; tu leur sèmes le blé, tu arroses le sillon, tu
l'amollis, tu lui commandes de végéter, tu couronnes l'année de tes
dons, et dans tous les sentiers s'épanche l'abondance. Les plaines du
désert en débordent, les collines sont enceintes de joie, les prés
sont couverts d'agneaux, les vallées vêtues de moissons; on est dans
la joie et on chante!

«Lorsque vous vous reposez entre les rigoles de vos champs, les ailes
de la colombe vous semblent revêtues d'argent et ses plumes d'un or
jaune!»

Théocrite est égalé par ces images; mais dans Théocrite l'imagination
seule est satisfaite. Ici c'est l'âme qui fait remonter toutes ces
délices de la création à leur auteur, et qui de sa volupté fait un
holocauste.

Où est Pindare, où est Horace, quand on a goûté la saveur sévère d'une
pareille poésie?


XVII

La corde grave et triste reprend bientôt l'accent de cette mélancolie
que ce grand poëte a épanchée, avant nous et mieux que nous autres
modernes, de son âme. C'est pendant son exil sur les montagnes.

«Je suis devenu inconnu à mes frères; oui, étranger aux fils de ma
mère!

«Je fais un sac de mes habits, et je deviens pour eux un sujet de
confabulation!

«Ceux qui sont assis sur leurs portes parlent contre moi, et les
chansons de ceux qui boivent des liqueurs enivrantes sont égayées de
mon nom!

«L'humiliation me comprime le coeur. Je tombe en défaillance, j'espère
être plaint. Mais non; je cherche des consolations, mais il n'y en a
pas.

«Ils ont jeté du fiel sur ce que je mange et du vinaigre dans ce que
je bois...

«Mais mes chants plaisent à Jéhovah plus que leurs boeufs avec leurs
cornes et leurs sabots!»


XVIII

Le problème de la félicité des méchants, qui agitait Job jusqu'à la
sueur de son front, agite David à son tour; il l'exprime dans une ode
égale en doute à celle du patriarche de Hus.

«Ils ne partagent pas les misères de nous autres mortels: l'orgueil
est le collier qui relève leur tête; la violence est leur vêtement.

«À force de graisse leurs yeux sortent de leurs orbites; leurs désirs
satisfaits débordent. Ils boivent à longs traits les eaux d'iniquité,
et ils disent: Comment Dieu le saura-t-il?

«Et moi, c'est donc en vain que j'ai purifié mon coeur?

«Tes ennemis élèvent leur drapeau contre tes propres drapeaux pour
qu'on les aperçoive de loin, comme le bûcheron qui élève la cognée
au-dessus de sa tête dans une épaisse forêt.

«N'abandonne pas au serpent l'âme de la tourterelle, Seigneur!

«Je dis aux superbes: N'élevez pas si haut votre front; car ce n'est
ni de l'orient, ni de l'occident, ni du septentrion, ni du désert que
vient la fortune. Dieu seul est roi!

«Je me console en pensant aux jours d'autrefois, aux années du temps
qui a coulé!

«Je me souviens de mes chants pendant la nuit, et je retourne mon
coeur pour méditer dans mon esprit!»

Il se rappelle le passage de la mer Rouge.

«Les eaux t'ont vu, Seigneur! les eaux t'ont vu et elles ont
bouillonné d'effroi! Les abîmes ont remué!

«Tu passas à travers la mort, et on ne revit pas même l'empreinte de
tes pas.»

Tout à coup, dans une série de cantiques, il chante en hymne l'épopée
du peuple de Dieu. Depuis Moïse jusqu'à lui, il recompose toutes les
destinées de sa race. Chaque récit est un prodige, et chaque prodige
fait éclater sur sa harpe un cri de bénédiction. C'est le poëme
national d'un peuple exclusivement théocratique, chanté aux pieds de
ses autels par un pontife-roi.

L'épopée finit par ses propres aventures:

«Il fit choix de David, son esclave, et il le tira d'un parc de
brebis!»

Cette revue lyrique des temps écoulés et des prodiges accomplis le
rend plus pieux et plus poëte.

«Moi,» dit-il, «mon âme languit après tes parvis! Mon coeur et ma
chair te chantent, ô Dieu vivant!

«Le passereau trouve sa demeure, l'hirondelle un nid pour ses petits,
tes autels à moi! Heureux ceux qui habitent ta demeure!

«Un jour à l'ombre de ton temple vaut mieux que mille dans les tentes
des pervers.

«Ou poëte, ou joueur de flûte, toutes mes pensées sont à toi!»


XIX

Le quatrième livre commence par une ode imitée de Moïse, qui semble
récapituler toute la sagesse des ancêtres et toutes les vanités de la
vie humaine en dehors de Dieu.

«Avant que les montagnes fussent nées, avant que les cieux et la terre
fussent éclos de l'éternité jusqu'à l'éternité, tu es Dieu!

«Tu pulvérises l'homme et tu lui dis: Renais;

«Car mille ans à tes yeux sont comme le jour d'hier qui a été et comme
une faction montée dans la nuit!

«Tu répands l'humanité comme l'eau; ils sont, les hommes, comme un
sommeil, comme une herbe née du matin!

«À l'aurore elle fleurit et passe, le soir elle est desséchée et
morte!

«Le nombre de nos années est de soixante-dix ans à quatre-vingts ans
pour les plus robustes; puis le fil de nos jours est coupé en un clin
d'oeil, et nous ne sommes plus!

«Enseigne-nous à compter ces jours, afin que nous leur fassions
rapporter les fruits de la sagesse!

«Que tes oeuvres me réjouissent à contempler, ô mon Dieu! Que j'aime à
les chanter, soit sur l'instrument à dix cordes, soit sur le _nébel_,
soit dans des hymnes méditées sur la harpe!

«Le juste fleurit comme le palmier; il monte comme le cèdre, il
fructifie encore dans sa vieillesse!»

L'évidence de la Providence lui est révélée ailleurs dans deux versets
aussi saillants d'expression qu'irréfutables de pensée.

«Celui qui a _planté_ l'oreille n'entendra-t-il pas? et celui qui a
aplani l'oeil ne verra-t-il pas?»

Il chante jusqu'à sa politique dans la cinquante et unième ode; il
chante jusqu'à son agonie dans la suivante.

«Mes jours s'évaporent comme une fumée; mes os sont consumés comme un
tison au feu.

«À force de gémir ma chair s'attache à mes os.

«Je ressemble au pélican du désert; je suis devenu comme le hibou
habitant des ruines.

«Je veille et je deviens comme le passereau solitaire sur le toit!

«Mon âme est collée à la poussière. Ranime-la, selon ta promesse!

«Constamment, Seigneur, je porte ma vie dans ma main, et je te
l'offre!

«Je lève mes yeux vers les montagnes d'où me viendra ton secours!

«De même que les yeux de l'esclave sont fixés sur les mains de son
maître, de même que les yeux de la servante sont attachés aux mains de
sa maîtresse, de même, ô Jéhovah! mes yeux sur mon Dieu!...

«Ramène, ô Jéhovah! nos captifs comme l'eau des torrents sur une terre
nue!

«Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans la joie.

«Il s'en allait devant lui et pleurait en marchant, celui qui portait
le sac des semailles; il revient joyeux et chargé de gerbes!

«Mon âme t'attend, mon Dieu, plus impatiemment que les gardes de nuit,
aux portes de la ville, n'attendent le matin!

«J'ai apaisé _devant toi_ et assoupi mon âme comme un enfant sevré qui
est sur les bras de sa mère; comme un enfant sevré mon âme est
assoupie de confiance en moi!»

Où trouver sur la lyre antique des notes de flûte semblables à celle
de ce berger?


XX

Et comme chaque trait des moeurs pastorales ou sacerdotales lui
fournit une image ou simple, ou neuve, ou douce, ou forte, ou
inattendue! Écoutez-le prêcher la réconciliation et la concorde à ses
fils.

«Qu'il est doux et qu'il est agréable que les frères habitent ensemble
dans la paix!

«Moins douce et moins parfumée est l'huile répandue sur la tête, qui
coule de là sur la barbe, barbe d'Aharon, et qui coule de sa barbe
jusque sur les bords de son habit sacerdotal!

«Moins douce est la rosée qui descend sur les collines d'Hermon!»

Et comme la figure de l'enthousiasme, la répétition, mise par lui en
refrain dans la bouche du choeur ou du peuple, ajoute le
retentissement d'une foule à l'accent jailli d'une seule âme!

Écoutez!


LE POËTE.

«Glorifiez Jéhovah, car il est bon; car sa miséricorde est éternelle!

LE CHOEUR.

«Glorifiez le Dieu des dieux, car il est bon; car sa miséricorde est
éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a été l'architecte intelligent du firmament!

LE CHOEUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a couché la terre sur les eaux!

LE CHOEUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui allume les grandes lampes du firmament!

LE CHOEUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a fait le soleil pour le jour!

LE CHOEUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a fait la lune et les étoiles pour les nuits!

LE CHOEUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!

LE POËTE.

«À celui qui a fendu en blocs la mer de joncs (la mer Rouge)!

LE CHOEUR.

«Car sa miséricorde est éternelle!»

Et ainsi de suite pour toutes les phases de l'histoire nationale où
Jéhovah a signalé sa protection sur Israël.

Horace chantait-il un tel _Poëme séculaire_ aux Romains?

Tyrtée a-t-il, dans l'élégie patriotique, des plaintes égales à celles
qui pleurent et grondent dans les strophes suivantes?

«Au bord des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous
pleurions.

«Aux saules de leurs rivages nous avions suspendu nos harpes!

«Chantez-nous quelques-uns des chants de Sion, votre patrie, nous
disaient, en nous commandant la joie, les oppresseurs qui nous
retenaient en captivité.

«Comment chanterions-nous les chants de Jéhovah à la terre étrangère?

«Si je pouvais t'oublier, ô Jérusalem! que ma main droite m'oublie
moi-même!

«Si je pouvais ne plus penser nuit et jour à toi, si je ne te plaçais
plus, ô ma Jérusalem! sous ma tête, que ma langue reste collée à mon
palais!

«Fils de Babylone, _la rosée du sol_! tremblez, etc., etc.»

L'élégie du captif finit par l'imprécation sourde contre l'oppresseur.


XXI

Tout finit par un choeur de louange à Dieu, auquel le poëte convie
tous les peuples, toutes les bouches, tous les instruments à corde ou
à vent de la musique sacrée, tous les éléments et tous les astres!
Sublime finale de cet opéra de soixante ans, chanté par le berger, le
héros, le roi, le vieillard dans les psaumes!

«Chantez le Seigneur dans les profondeurs du firmament!

«Chantez-le, vous ses anges! vous ses armées!

«Soleil et lune, chantez! chantez, vous, astres lumineux! étincelantes
constellations!

«Voûtes des cieux, chantez! Chantez, vastes eaux qui flottez
au-dessous des cieux!

«Éclairs, grêle, neige, brouillards, vents des tempêtes qui exécutez
ses paroles, chantez!

«Montagnes, collines, arbres qui portez des fruits, cèdres _qui portez
l'ombre_, chantez!

«Jeunes hommes, jeunes vierges, adolescents, vieillards, chantez!

«Célébrez son nom par des danses, par des fanfares à sa gloire sur la
peau du tambour et sur la corde du kinnor (la harpe)!

«Célébrez-le dans son temple! célébrez-le dans son firmament!

«Célébrez-le par le déchirement du son de la trompette! célébrez-le
par le nébel à dix cordes!

«Célébrez-le par la flûte et par les cymbales retentissantes!

«Que tout ce qui a le souffle dise: Jéhovah! Dieu!...»

Voilà l'enthousiasme presque inarticulé du poëte lyrique, tant les
paroles se pressent confusément sur ses lèvres, qui s'emporte à sa
vraie source, à Dieu, comme les flocons de la fumée d'un incendie de
l'âme par un vent d'orage! Voilà David, ou plutôt voilà le coeur
humain avec toutes les notes que Dieu a permis de rendre sur la terre
à cet instrument de douleur, de larmes, de joie ou d'adoration! Voilà
la poésie sanctifiée à sa plus haute expression! Voilà le vase des
parfums brisé sur le parvis du temple et répandant ses odeurs du coeur
de David dans le coeur du genre humain presque tout entier! Car,
hébraïque, chrétienne ou même mahométane, toute religion, tout
gémissement, toute prière a recueilli une goutte de ce vase répandu
sur les hauteurs de Jérusalem pour en faire un de ses accents. Ce
petit berger est devenu le maître des choeurs sacrés de tout
l'univers. Il n'y a pas une piété sur la terre qui ne prie avec ses
paroles ou qui ne chante avec sa voix. On dirait qu'il a mis une corde
de sa pauvre harpe dans tous les choeurs religieux ou seulement
sensibles, pour l'y faire résonner partout et éternellement à
l'unisson des échos de Bethléem, d'Horeb ou d'Engaddi! Ce n'est plus
le poëte, ce n'est plus le prophète; c'est la vibration des murs de
tous les temples répercutant son coeur.

C'est le psalmiste de l'éternité. Quelle destinée, quelle puissance a
la poésie quand elle s'inspire de la divinité!


XXII

Quant à nous, nous ne nous étonnons pas de cette puissance de
répercussion du son de l'âme humaine à travers toutes les âmes et tous
les âges; il y a dans le coeur du héros, du poëte ou du saint, des
élans de force qui brisent le sépulcre, le firmament, le temps, et qui
vont, comme les cercles excentriques du caillou jeté dans la mer,
mourir seulement sur les dernières plages du lit de l'Océan. Le coeur
de l'homme, quand il est ému par l'idée de Dieu, porte ses émotions
aussi loin que l'Océan porte les ondulations de ses rives.

Telle est la voix de ce poëte qu'on peut appeler véritablement le
barde de Dieu!

Mais il a eu de plus un bonheur suprême, celui d'être adopté dans les
temps les plus reculés pour le barde du temple, en sorte que, par un
phénomène unique en lui, la poésie est devenue religion. C'est le
dernier degré de popularité auquel la poésie puisse atteindre. C'est
par là qu'il y a une strophe de ce barde dans toutes nos jubilations
sacrées, un soupir de ce berger dans tous nos soupirs, une larme de ce
pénitent dans toutes nos larmes. Quelque étranger que l'on puisse être
aux rites ou aux cultes qui ont adopté ce lyrique pour leur prophète,
toutes les âmes modernes l'ont adopté pour leur poëte.

Quant à moi, lorsque mon âme, ou enthousiaste, ou pieuse, ou triste, a
besoin de chercher un écho à ses enthousiasmes, à ses piétés ou à ses
mélancolies dans un poëte, je n'ouvre ni Pindare, ni Horace, ni Hafiz,
poëtes purement académiques; je ne cherche pas même sur mes propres
lèvres des balbutiements plus ou moins expressifs pour mes émotions;
j'ouvre les psaumes et j'y prends les paroles qui semblent sourdre du
fond de l'âme des siècles et qui pénètrent jusqu'au fond de l'âme des
générations. Heureux l'homme à qui il a été donné de devenir ainsi
l'hymne éternellement vivant, la prière ou le gémissement personnifié
du genre humain!


XXIII

J'étais déjà dans cette disposition pour ainsi dire innée pour le
poëte David, il y a quelques années, quand je visitai la patrie, la
demeure et le tombeau de ce grand lyrique. J'aime à me retracer encore
aujourd'hui la mémoire des sites et des impressions que j'y recevais
des lieux, des noms et des chants sacrés. Je les retrouve dans mes
notes écrites sur la selle de mon chameau qui me servait d'oreiller et
de table.

La peste sévissait dans Jérusalem; nous restâmes assis tout le jour en
face des portes principales de la cité sainte; nous fîmes le tour des
murs en passant devant toutes les autres portes de la ville. Personne
n'entrait, personne ne sortait; le mendiant même n'était pas assis
contre les bornes, la sentinelle ne se montrait pas sur le seuil; nous
ne vîmes rien, nous n'entendîmes rien: le même vide, le même silence à
l'entrée d'une ville de trente mille âmes, pendant les douze heures du
jour, que si nous eussions passé devant les portes mortes de Pompéi
ou d'Herculanum! Nous ne vîmes que quatre convois funèbres sortir en
silence de la porte de Damas et s'acheminer le long des murs vers les
cimetières turcs; et près de la porte de Sion, lorsque nous y
passâmes, qu'un pauvre chrétien mort de la peste le matin, et que
quatre fossoyeurs emportaient au cimetière des Grecs. Ils passèrent
près de nous, étendirent le corps du pestiféré, enveloppé de ses
habits, sur la terre, et se mirent à creuser en silence son dernier
lit, sous les pieds de nos chevaux.

La terre autour de la ville était fraîchement remuée par de semblables
sépultures que la peste multipliait chaque jour. Le seul bruit
sensible, hors des murailles de Jérusalem, était la complainte
monotone des femmes turques qui pleuraient leurs morts. Je ne sais si
la peste était la seule cause de la nudité des chemins et du silence
profond autour de Jérusalem et dedans; je ne le crois pas, car les
Turcs et les Arabes ne se détournent pas des fléaux de Dieu,
convaincus que sa main peut les atteindre partout et qu'aucune route
ne lui échappe.--Sublime raison de leur part, mais qui les mène par
l'exagération à de funestes conséquences!


XXIV

À gauche de la plate-forme du temple et des murs de la ville, la
colline qui porte Jérusalem s'affaisse tout à coup, s'élargit, se
développe à l'oeil en pentes douces, soutenues çà et là par quelques
terrasses de pierres roulantes. Cette colline porte à son sommet, à
quelque cent pas de Jérusalem, une mosquée et un groupe d'édifices
turcs assez semblables à un hameau d'Europe couronné de son église et
de son clocher. C'est Sion! c'est le palais!--c'est le tombeau de
David!--c'est le lieu de ses inspirations et de ses délices, de sa vie
et de son repos!--lieu doublement sacré pour moi, dont ce chantre
divin a si souvent touché le coeur et ravi la pensée. C'est le premier
des poëtes du sentiment; c'est le roi des lyriques! Jamais la fibre
humaine n'a résonné d'accords si intimes, si pénétrants et si graves;
jamais la pensée du poëte ne s'est adressée si haut et n'a crié si
juste; jamais l'âme de l'homme ne s'est répandue devant l'homme et
devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, si
sympathiques et si déchirants. Tous les gémissements les plus secrets
du coeur humain ont trouvé leurs voix et leurs notes sur les lèvres et
sur la harpe de ce barde sacré; et, si l'on remonte à l'époque reculée
où de tels chants retentissaient sur la terre; si l'on pense qu'alors
la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le
vin, l'amour, le sang et les victoires des mules et des coursiers dans
les jeux de l'Élide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents
mystiques du berger-prophète, qui parle au Dieu créateur comme un ami
à son ami, qui comprend et loue ses merveilles, qui admire ses
justices, qui implore ses miséricordes, et qui semble un écho anticipé
de la poésie évangélique, répétant les douces paroles du Christ avant
de les avoir entendues. Prophète ou non, selon qu'il sera considéré
par le philosophe ou le chrétien, aucun d'eux ne pourra refuser au
poëte-roi une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez
du grec ou du latin après un psaume! Tout pâlit.


XXV

J'aurais, moi, humble poëte d'un temps de décadence et de silence,
j'aurais, si j'avais vécu à Jérusalem, choisi le lieu de mon séjour et
la pierre de mon repos précisément où David choisit le sien à Sion.
C'est la plus belle vue de la Judée, de la Palestine et de la Galilée.

Jérusalem est à gauche, avec le temple et ses édifices, sur lesquels
le regard du roi ou du poëte pouvait plonger du haut de sa terrasse.
Devant lui des jardins fertiles, descendant en pentes mourantes, le
pouvaient conduire jusqu'au fond du lit du torrent dont il aimait
l'écume et la voix.--Plus bas, la vallée s'ouvre et s'étend; les
figuiers, les grenadiers, les oliviers l'ombragent. C'est sur
quelques-uns de ces rochers surpendus près de l'eau courante; c'est
dans quelques-unes de ces grottes sonores, rafraîchies par l'haleine
et par le murmure des eaux; c'est au pied de quelques-uns de ces
térébinthes, aïeux du térébinthe qui me couvre, que le poëte sacré
venait sans doute attendre le souffle qui l'inspirait si
mélodieusement.

Que ne puis-je l'y retrouver, pour chanter les tristesses de mon coeur
et celles du coeur de tous les hommes dans cet âge inquiet, comme ce
berger inspiré chantait ses espérances dans un âge de jeunesse et de
foi! Mais il n'y a plus de chant dans le coeur de l'homme; les lyres
restent muettes, et l'homme passe en silence, sans avoir ni aimé, ni
prié, ni chanté.


XXVI

Remontons au palais de David. De là on plonge ses regards sur la
ravine verdoyante et arrosée de Josaphat. Une large ouverture dans les
collines de l'est conduit de pente en pente, de cime en cime,
d'ondulation en ondulation, jusqu'au bassin de la mer Morte. Cette mer
réfléchit là-bas les rayons du soir dans ses eaux pesantes et opaques
comme une épaisse glace de Venise qui donne une teinte mate et plombée
à la lumière. Ce n'est point ce que la pensée se figure: un lac
pétrifié dans un horizon terne et sans couleur; c'est d'ici un des
plus beaux lacs de Suisse ou d'Italie, laissant dormir ses eaux
tranquilles entre l'ombre des hautes montagnes d'Arabie, qui se
dentellent à perte de vue comme des Alpes sans neige derrière ses
flots, au pied des monticules coniques ou pyramidaux, mais toujours
transparents, de la Judée, royaume stérile du poëte-roi.


XXVII

Le jour suivant j'allai m'asseoir seul, les psaumes dans les mains,
sur un bloc de maçonnerie éboulé autour du tombeau du fils d'Isaïe.

Le jour s'éteignait lentement: il décolorait un à un les rochers
grisâtres de la colline opposée, derrière la vallée, ou plutôt la
ravine de Josaphat. Ces rochers, les uns debout, les autres couchés,
ressemblent, à s'y tromper, à des pierres sépulcrales frappées des
derniers feux de la lampe qui se retire. Tout était silence et deuil
autour de moi dans ce demi-jour, mais tout était aussi mémoire des
temps écoulés. Je voyais d'un regard toute la scène de ce poëme épique
et lyrique de la vie et des chants de David. La poussière du héros et
du barde d'Israël reposait peut-être sous mes pieds, dispersée par les
siècles de l'une de ces grandes auges de pierre grise dont les débris
parsèment la colline, et dans lesquelles les chameliers font boire
aujourd'hui leurs chameaux. Un vent du midi, tiède et harmonieux,
soufflait par bouffées de la colline des Oliviers, en face de moi; ce
vent apportait aux sens la saveur amère et la senteur âcre des
feuilles d'olivier qu'il avait traversées. Il soupirait, gémissait,
sanglottait, chantait mélancoliquement ou mélodieusement entre les
chardons, les épines, les cactus et les ruines du tombeau du poëte.

C'étaient les mêmes notes que David avait entendues sur les mêmes
collines en gardant les brebis d'Isaïe, son père. C'étaient ces sons,
ces horizons, ces joies du ciel et ces tristesses de la terre qui
l'avaient fait poëte. Son âme était répandue dans cet air du soir,
insaisissable, mais sensible et respirable comme un parfum évaporé du
vase brisé par les pieds du cheval à l'entrée d'un héros dans une
grande ville d'Orient.

Je me complaisais dans ce lyrisme des éléments, dans cette consonnance
de la nature, des ruines, des siècles écoulés, avec la voix du poëte
qui les a éternisés par ses hymnes.

J'ouvris le petit volume des psaumes que j'avais recueilli dans
l'héritage de ma mère, et dont les feuilles, feuilletées à toutes les
circonstances de sa vie, portaient l'empreinte de ses doigts et
quelques taches de ses larmes. Je lus avec des impressions centuplées
pour moi par le site et par le voisinage du tombeau; je continuai à
lire jusqu'à ce que le crépuscule, assombri de verset en verset
davantage, effaçât une à une sous mes yeux les lettres du Psalmiste;
mais, même quand mes regards ne pouvaient plus lire, je retrouvais
encore ces lambeaux d'odes, ou d'hymnes, ou d'élégies, dans ma
mémoire, tant j'avais eu de bonne heure l'habitude de les entendre, à
la prière du soir, dans la bouche des jeunes filles auxquelles la mère
de famille les faisait réciter avant le sommeil. S'il reste quelque
poésie dans l'âme des familles de l'Occident, ce n'est pas aux poëtes
profanes qu'on le doit, c'est au pauvre petit berger de Bethléem. Les
psaumes sont naturalisés dans toutes les maisons. Il n'y a ni une
naissance, ni un mariage, ni une agonie, ni une sépulture auxquels il
n'assiste. C'est le musicien convié à toutes les fêtes et à tous les
deuils du foyer, et, plus heureux que ces musiciens de nos sens, ce
n'est pas à l'oreille qu'il chante, il chante au coeur.


XXVIII

Au moment où j'allais fermer le livre pour rejoindre le camp de ma
caravane, que j'avais planté de l'autre côté de la ville, en dehors de
la porte de Bethléem, un air de flûte lointain et mélancolique se fit
entendre à ma droite sur une des collines nues et déchirées des monts
d'Arabie qui encaissent la vallée de la mer Morte. C'était un gardeur
de chèvres et d'ânesses, comme Saül et comme David, qui rappelait, du
haut des rochers et du fond des précipices, ses chevreaux, à la
mélodie pastorale de son roseau percé de trois notes. Jamais la flûte
des plus miraculeux musiciens de nos orchestres d'opéra ne me donna un
ravissement aussi délicieux à l'oreille. Ce fut pour moi le sursaut
des siècles endormis se réveillant dans un écho au souffle d'un enfant
berger autour de la tombe du grand joueur de flûte. Je jetai un cri et
je me levai de mon bloc de pierre sur la pointe des pieds, pour mieux
saisir dans la brise les sons aériens et mourants de ce roseau percé.
Je me reportai d'un bond de l'âme aux nuits où le fils d'Isaïe
s'asseyait dans la solitude, écouté seulement par ses brebis; à ces
inspirations du désert qui le firent roi de la Judée pour une vie
d'homme, et pour l'éternité roi du chant. Le berger arabe interrompit
et reprit vingt fois sa mélodie pastorale. Je m'étais assis de nouveau
pour l'écouter jusqu'au bout.


XXIX

Mais bientôt un autre concert nocturne vint me distraire de cette
pastorale; j'apercevais, à travers le crépuscule, un petit groupe de
peuple qui défilait, sombre et muet comme une apparition funèbre, dans
le sentier creux, à quelques centaines de coudées au-dessous de moi.
Ce sentier suit la vallée de Josaphat et passe entre le tombeau
d'Absalon et la fontaine de Siloé.

C'était le convoi d'une jeune Arménienne que la peste venait de
frapper dans Jérusalem, et que la famille, les amis, les voisins
conduisaient au cimetière de sa communion, hors de la ville. Cette
petite colonne d'hommes, de femmes et de prêtres affligés psalmodiait
sourdement en marchant quelques-uns des versets sacrés de leur
liturgie des morts. Ces versets les plus pathétiques des psaumes de
David remontaient ainsi du fond de sa vallée, hélas! et du fond de ces
coeurs jusqu'au tombeau du roi. J'en saisis quelques-uns au passage de
la brise et je les répétai à voix basse, quoique étranger à ce deuil,
avec la consonnance compatissante qui associe l'étranger, enfant de
douleurs, comme dit le poëte, à toutes les douleurs de ses frères
inconnus!


XXX

Quand le convoi eut disparu derrière l'angle du sépulcre d'Absalon
pour s'enfoncer sous les oliviers de la colline, je me levai pour
reprendre enfin mon sentier vers mes tentes. Par une bizarre
concordance d'heures, de site, d'accidents et de hasards, ce fut
encore la voix de David qui m'arrêta et qui me fit retomber tout
pensif et tout ébranlé de poésie sur le bloc de pierre.

Le vent qui, un instant avant, soufflait des montagnes, avait tourné
pendant ma longue station au tombeau du roi; il soufflait maintenant
de la mer, et il m'apportait de la ville une sorte de psalmodie
plaintive semblable au gémissement d'une cité en deuil. En prêtant
plus attentivement l'oreille je distinguai la récitation cadencée des
psaumes du poëte, qui sortait du couvent des moines latins de
Terre-Sainte, et qui, de terrasse en terrasse, venait mourir au
tombeau du harpiste de Dieu. Cette flûte sur la colline, ce convoi
chantant dans la vallée, cette psalmodie dans le monastère, triple
écho à la même heure de cette voix du grand lyrique, enseveli, mais
ressuscité sans cesse sur sa montagne de Sion, me jetèrent dans un
ravissement d'esprit qui semblait me donner pour la première fois le
sentiment de la toute-puissance du chant dans l'homme.

«Qu'est devenu son royaume? m'écriai-je. Les Persans, les Arabes, les
califes, les croisés, les sultans s'en sont arraché les morceaux; les
pèlerins n'y viennent plus adorer que la poussière, et le vent
l'emporte au désert ou à la plage de la _grande_ mer avec le même
mépris qu'il emporte le brin de paille du nid de l'hirondelle, quand
la nichée a pris son vol en automne vers d'autres climats! Mais sa
flûte, mais sa harpe, mais ses notes lyriques du roi des cantiques ont
survécu à son empire détruit, à sa race dispersée parmi les nations! Ô
puissance de l'âme! ô éternité de la parole inspirée! Le roi est
poussière; il ne possède pas même son propre tombeau; mais sa harpe
possède l'univers, et qui sait si elle n'a pas son écho jusque dans le
ciel?--Jamais homme n'eut une telle apothéose.»


XXXI

Je baisai la pierre détachée de ce tombeau de David, et je rentrai
tout recueilli et tout musical sous ma tente. Une lampe l'éclairait;
je taillai mon crayon, et j'écrivis, à la lueur de la lampe battue du
vent sous la toile, quelques strophes restées incomplètes, et que
j'adressai, un certain nombre d'années après, à un des plus élégants
et des plus érudits traducteurs des psaumes, M. Dargaud. Je les
retrouve avec leurs sens suspendus, et leurs lacunes, et leurs ratures
au crayon, sur le papier jauni par la poussière du désert et par la
fumée de la tente.

En voici quelques strophes, souvenir d'une soirée de voyage et d'une
halte à ce tombeau:

        Ô harpe, qui dors sous la tête,
        Sous la tête du barde roi,
        Veuve immortelle du prophète,
        Un jour encore éveille-toi!
        Quoi! Dans cette innombrable foule
        Des hommes, qui parle et qui coule,
        Il n'est plus une seule main
        Qui te remue et qui t'accorde,
        Et qui puisse un jour sur ta corde
        Faire éclater le coeur humain?

        Es-tu comme le large glaive
        Dans les tombes de nos aïeux
        Qu'aucun bras vivant ne soulève
        Et qu'on mesure en vain des yeux?
        Harpe du psalmiste, es-tu comme
        Ces gigantesques crânes d'homme
        Que le soc découvre sous lui,
        Grands débris d'une autre nature
        Qui, pour animer leur stature,
        Voudraient dix âmes d'aujourd'hui?

Que faut-il pour te faire rendre les sons d'autrefois? demandai-je à
cette harpe sacrée:

        Faut-il avoir, dans son enfance,
        Gardien d'onagre ou de brebis,
        Brandi la fronde à leur défense
        Porté leurs toisons pour habits?
        Faut-il avoir, dans ces collines,
        Laissé son sang sur les épines,
        Déchiré ses pieds au buisson?
        Collé dans la nuit solitaire
        Son oreille au pouls de la terre
        Pour résonner à l'unisson?
        ..........................
        ..........................

    Eh bien! de l'instrument j'ai parcouru la gamme,
    De la plainte des sens jusqu'aux langueurs de l'âme,
    Chaque fibre de l'homme au coeur m'a palpité,
    Comme un clavier touché d'une main lourde et forte,
    Dont la corde d'airain se tord brisée et morte,
            Et que le doigt emporte
            Avec le cri jeté!

    Pourquoi donc sans échos sur nos fibres rebelles,
    Ô harpe! languis-tu comme un aiglon sans ailes,
    Tandis qu'un seul accord des kinnors d'Israël
    Fait, après trois mille ans, dans les choeurs de nos fêtes,
    D'Horeb et de Sina chanceler les deux faîtes,
            Résonner les tempêtes
            Et fulgurer le ciel?
    ..........................
    ..........................
    Ah! c'est que tu touchais de tes miséricordes
    Ce barde dont ta grâce avait monté les cordes;
    De ses psaumes vainqueurs tu faisais don sur don;
    Il pouvait t'oublier sur son lit de mollesses,
    Tu poursuivais son coeur au fond de ses faiblesses
        De ton impatient pardon!...

    Fautes, langueurs, péchés, défaillances, blasphèmes,
    Adultère sanglant, trahisons, forfaits mêmes.
    Ta droite couvrait tout du flux de tes bontés;
    Et, comme l'Océan dévore son écume,
    Son âme, engloutissant le mal qui le consume,
        Dévorait ses iniquités.

    Quel forfait n'eût lavé cette larme sonore
    Qui tomba sur sa harpe et qui résonne encore!
    Les rocs de Josaphat en gardent la senteur.
    Tu défendis aux vents d'en sécher le rivage,
    Et tu dis aux échos: Roulez-la dans les âges,
    Humectez tous les yeux, mouillez tous les visages
        Des larmes du divin chanteur!
    ..........................
    ..........................

        J'ai vu blanchir sur les collines
        Les brèches du temple écroulé
        Comme une aire d'aigle en ruines
        D'où l'habitant s'est envolé!
        J'ai vu sa ville, devenue
        Un vil monceau de poudre nue,
        Muette sous un vent de feu,
        Et le guide des caravanes
        Attacher le pied de ses ânes
        Aux piliers du temple de Dieu!
        Le chameau, qui baisse sa tête
        Pour s'abriter des cieux brûlants,
        Dans le royaume du prophète
        N'avait que l'ombre de ses flancs,
        Siloé, qu'un seul chevreau vide,
        N'était qu'une sueur aride
        Du sol brûlé sous le rayon,
        Et l'Arabe, en sa main grossière
    Ramassant un peu de poussière,
    S'écriait: C'est donc là Sion!
    ..........................
    ..........................

    Mais, quand sur ma poitrine forte
    J'étreignis la harpe des rois,
    Le vent roula vers la mer Morte
    L'écho triomphal de ma voix;
    Le palmier secoua sa poudre,
    Le ciel serein de foudre en foudre
    Tonna le nom d'Adonaï;
    L'aigle effrayé lâcha sa proie,
    Et je vis palpiter de joie
    Deux ailes sur le Sinaï!
    ..........................
    ..........................

    Est-ce là mourir? Non, c'est vivre
    Plus vivant dans tous les vivants!
    C'est se déchirer comme un livre,
    Pour jeter ses feuillets aux vents!
    C'est imprimer sa forte trace
    Sur chaque parcelle d'espace
    Où peuvent plier deux genoux!...
    Et nous, bardes aux luths sans âme,
    Qui du ciel ignorons la gamme,
    Dites-moi! pourquoi vivons-nous?...

    Dans l'Orient, riche en symbole,
    Ainsi quand des saints orateurs
    La pathétique parabole
    Fait fondre l'auditoire en pleurs,
    Le prêtre suspend la prière,
    Il va de paupière en paupière
    Éponger l'eau de tous les yeux;
    Et de cet égouttement d'âme
    Il compose un amer dictame
    Qui guérit tout mal sous les cieux!

    Ainsi sur ta corde arrosée,
    Par le divin débordement,
    Tes larmes, comme une rosée,
    Se boiront éternellement
    Ô berger! que l'eau de ta coupe
    Avec la nôtre s'entrecoupe
    Pour abreuver tous les climats!
    Ton Jéhovah dort sous ses nues
    Et d'autres races sont venues!...
    Mais on pleure encore ici-bas!

                                             LAMARTINE.



XXXIVe ENTRETIEN.

LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE, ET POLITIQUE DE LA CHINE.


I

Les circonstances aujourd'hui nous commandent le sujet. Nous avions
préparé depuis longtemps ces entretiens littéraires sur la Chine;
comme tous ceux qui l'ont profondément étudiée, nous l'admirons.

Quittons donc un moment l'Europe et les Indes, terres de
l'imagination, traversons le Thibet qui sépare d'une muraille presque
perpendiculaire de glace les deux plus vastes empires du monde, et
jetons un regard profond sur la Chine, ce pays de la raison par
excellence.

La littérature en Chine est presque entièrement politique et
législative.

Après la religion et la philosophie, la politique est la plus haute
application de la littérature aux choses humaines. C'est donc là
surtout qu'il faut étudier la littérature politique. Cette étude nous
conduira aux plus hautes théories du gouvernement des sociétés. Il y a
loin de là, sans doute, aux futiles questions d'art, de langue, de
prose ou de vers; mais l'art, la langue, la prose ou les vers ne sont
que les formes des idées; c'est le fond qu'il faut d'abord considérer,
si nous voulons que ce cours de littérature universelle soit en même
temps un cours de pensée et de raison publique.

Nous allons dire ici toute notre pensée sur la politique; on va voir
que cette pensée n'est pas plus anarchique que celle de Montesquieu,
et beaucoup moins chimérique que celle de Fénelon. Laissons l'utopie
aux vers: la prose est la langue de vérité.


II

Le chef-d'oeuvre de l'humanité, selon nous, c'est un gouvernement.

Réunir en une société régulière une multitude d'êtres épars qui
pullulent au hasard sur une terre sans possesseurs légitimes et
reconnus;

Combiner assez équitablement tous les intérêts divergents ou
contradictoires de cette multitude pour que chacun reconnaisse
l'utilité de borner son intérêt propre par l'intérêt d'autrui;

Extraire de toutes ces volontés individuelles une volonté générale et
commune qui gouverne cette anarchie;

Proclamer ou écrire cette volonté dominante en lois qui instituent
des droits sociaux conformes aux droits naturels, c'est-à-dire aux
instincts légitimes de l'homme sortant de la nature pour entrer dans
la société;

Sanctifier ces lois par la plus grande masse de justice qu'il soit
possible de leur faire exprimer, en sorte que la conscience, cet
organe que le Créateur nous a donné pour oracle intérieur, soit forcée
de ratifier même contre nos passions la justice de la loi;

Faire régner avec une autorité impartiale et inflexible cette loi sur
nos iniquités individuelles, sur nos résistances, nos empiétements,
nos répugnances; lui créer un corps, des membres, une main dans un
pouvoir exécuteur et visible chargé de faire aimer, respecter et
craindre la loi;

Armer ce pouvoir exécuteur de toute la force nécessaire pour réprimer
les atteintes individuelles ou collectives contre la loi, sans
l'investir néanmoins de prérogatives assez absolues pour qu'il puisse
lui-même se substituer à la loi et faire dégénérer cette volonté d'un
seul contre tous en tyrannie;

Échelonner, si l'empire est grand, les corps ou les magistratures,
religieuse, civile, judiciaire, administrative, de telle sorte que
chaque province, chaque ville, chaque maison, chaque citoyen, trouve à
sa portée la souveraineté de l'État prête à lui distribuer sa part
d'ordre, de sécurité, de justice, de police, de service public, de
vengeance même si un droit est violé dans sa personne;

Faire contribuer dans la proportion de son intérêt et de sa force
chacun des membres de la nation aux services onéreux que la nation
exige en obéissance, en impôt, en sang, si le salut de la communauté
exige le sang de ses enfants;

Créer au sommet de cette hiérarchie d'autorités secondaires une
autorité suprême, soit monarchique, c'est-à-dire personnifiée dans un
chef héréditaire, soit aristocratique, c'est-à-dire personnifiée dans
une caste gouvernementale, soit républicaine, c'est-à-dire
personnifiée dans un magistrat temporaire élu et révocable par
l'unanimité du peuple: voilà le chef-d'oeuvre de cette création d'un
gouvernement par l'homme.

Ce gouvernement, Dieu l'a donné tout fait par instinct à diverses
tribus d'animaux, tels que les fourmis et les abeilles; il a laissé
aux hommes le mérite de l'inventer, de le choisir, de le changer, de
l'approprier à leur caractère et à leurs besoins, et de se faire à
eux-mêmes leur propre sort, en se faisant un gouvernement plus ou
moins conforme à la conscience, à la justice, à la raison.

Telle est notre pensée sur la sainte institution de ce qu'on appelle
un gouvernement.


III

Cette liberté que Dieu a laissée à l'homme de se choisir et de se
façonner un gouvernement est ce qui constitue le plus sa dignité
morale parmi les êtres créés.

Tout gouvernement est une intelligence en travail et une morale en
action.

Si l'homme n'avait que des instincts comme les animaux, il n'aurait
qu'une forme de société immuable; c'est parce que l'homme est doué de
la raison et de la liberté qu'il éprouve, transforme et améliore sans
cesse ses gouvernements.

Les questions de gouvernement sont donc, par leur importance, celles
sur lesquelles les hommes ont le plus parlé, discuté, écrit; ce que
les hommes de tous les siècles ont écrit sur les gouvernements et sur
la société est ce que nous appelons la littérature politique. Les
livres primitifs de l'Inde sont pleins de règles et de maximes qui
touchent au régime des sociétés. La Bible est tantôt un code de
république, tantôt un code de monarchie, tantôt un code de théocratie
ou de gouvernement sacerdotal et monarchique à la fois comme était
l'Égypte chez qui les Hébreux en avaient vu le modèle. Mais de tous
les pays où l'homme a agité pour les résoudre ces grandes théories des
sociétés, la Chine antique est évidemment celui où la raison humaine a
le mieux approfondi, le mieux résolu et le mieux appliqué les
principes innés de l'organisation sociale. La sagacité, l'expérience
et le génie de ces philosophes politiques dépassent les Machiavel,
les Montesquieu, les J. J. Rousseau, ces littérateurs politiques de
notre Europe.

Nous savons qu'une telle assertion fera sourire au premier aperçu
notre orgueil européen et notre ignorance populaire, toujours prêts à
sourire et à railler quand on prononce le nom de la Chine; mais nous
ne nous laisserons pas intimider par ce mépris préconçu contre la plus
vaste et la plus durable agrégation d'êtres humains qui ait jamais
subsisté en unité nationale ou en ordre social sur ce globe.

Nous avons étudié impartialement pendant trente ans ces institutions
qui régissent trois cent millions d'hommes; nous plaignons ceux qui
n'ont que des dédains et des sourires en présence du phénomène de la
Chine antique et moderne, empire plus étendu, plus peuplé, plus
policé, plus industrieux que l'Europe entière. Ils jugent ridiculement
ce peuple ancêtre sur quelques grotesques en porcelaine, jouets
d'enfants qu'on vend à Canton aux matelots de nos navires. Que
penseraient-ils des publicistes chinois s'ils nous jugeaient
nous-mêmes, nous Européens, sur ces caricatures, ignobles débauches
d'art, qu'on dessine à Londres ou à Paris pour défigurer nos grands
hommes et pour dérider nos populaces?


IV

Aristote n'a fait que l'analyse des formes de gouvernement usitées de
son temps parmi les nations asiatiques ou grecques auxquelles les
institutions et le nom même de la Chine étaient inconnus.

Platon n'a fait qu'une utopie politique n'ayant pour base que des
songes dorés et incohérents au lieu de fonder ses institutions sur la
nature de l'homme, sur l'histoire et sur l'expérience, seuls éléments
d'ordre social.

Les Indes et la Perse n'avaient d'autres théories de gouvernement que
l'autorité absolues dans les rois, l'obéissance servile et consacrée
dans les sujets, les priviléges de naissance et les hiérarchies
infranchissables entre les castes.

Les Romains n'ont eu d'autre droit public que le droit du plus
ambitieux et du plus armé sur le plus faible; conquérir, spolier et
posséder par la gloire, c'est toute leur politique. La conscience et
la morale ont été de vains noms pour eux dans leurs théories de
gouvernement. Des maîtres et des esclaves, des conquérants et des
conquis, c'est tout le monde romain. Ils ont fait beaucoup de lois,
mais ce sont des lois athées, des lois de propriété, des lois
d'héritage, des lois de famille, des lois d'administration, aucunes
lois vraiment divines et humaines selon la grande acception de ces
deux mots; race de brigands qui s'est contentée de bien distribuer les
dépouilles du monde.

Le christianisme qui, en promulguant le dogme d'égalité, de justice et
d'amour, aurait dû changer la politique romaine a eu peu d'influence
jusqu'à ces derniers temps sur les institutions sociales des peuples.
Il avait dit un mot qui désintéressait la politique de la religion:
«Rendez à César ce qui est à César»; il s'était borné à promulguer la
morale de l'individu sans s'immiscer dans la morale de l'État,
c'est-à-dire dans le gouvernement; il pouvait sanctifier le sujet
pendant que le prince était dépravé. Mais de la conscience privée le
christianisme devait finir par s'élever dans la conscience publique
par l'universalisation de ses principes de justice réciproque. Sa
philosophie fraternelle commence à peine à être sensible dans la
législation et dans la politique; son ère gouvernementale n'est pas
encore venue même dans la littérature d'état.

Machiavel, le grand publiciste de l'Italie, est païen dans ses
principes de gouvernement;

Montesquieu, le grand publiciste de la France au dix-huitième siècle,
est romain;

Thomas Morus, en Angleterre, est chimérique: c'est un Platon
britannique rêvant dans le brouillard comme son maître Platon rêvait
dans la lumière du cap Sunium;

Bossuet est hébreu;

Fénelon est cosmopolite et imaginaire;

Jean-Jacques Rousseau, dans son _Contrat social_ et dans ses plans de
constitution pour la Pologne ou pour la Corse, est le plus
inexpérimental des législateurs. Il n'y a pas une de ses lois qui se
tienne debout sur des pieds véritablement humains; il fait dans le
_Contrat social_ la législation des fantômes, comme il fait dans
l'_Émile_ l'éducation des ombres, et dans la _Nouvelle Héloïse_, il ne
fait que l'amour des abstractions ayant pour passion des phrases. Son
_Contrat social_ porte tout entier à faux sur un sophisme qu'un
souffle d'enfant ferait évanouir. Il suppose que l'origine des
gouvernements a été un traité après mûre délibération entre les
premiers hommes déjà suffisamment philologistes et suffisamment
citoyens pour connaître, définir et formuler savamment leurs droits et
leurs devoirs réciproques. Il construit sur ce rêve une pyramide
d'autres rêves qui, partant tous d'un principe faux, arrivent aux
derniers sommets de l'absurde et de l'impossible en application. La
passion chrétienne et sainte de l'égalité démocratique dont il était
animé donne seule une valeur morale à cette utopie du _Contrat
social_. C'est une bonne pensée accouplée à une risible chimère. Il en
sort un monstre de bonne intention; on estime le philosophe, on a
pitié du législateur politique.

Mirabeau seul était grand politique, mais il était vicieux; le vice
chez lui a servi l'éloquence, mais il a vicié et stérilisé le génie.


V

Les littérateurs politiques plus récents, tels que M. de Bonald, M. de
Maistre et leurs sectaires, hommes de réaction et non d'idées, sont
tout simplement des contre-sophistes. Ils ont pris en tout le
contre-pied de Thomas Morus, de Fénelon, des publicistes de
l'Assemblée constituante française. Tous deux sont des tribuns
posthumes et éloquents de l'aristocratie et de la théocratie, le
premier a sacrifié les peuples aux rois, le second a sacrifié les rois
même aux pontifes. Pour que la première théorie, celle de M. A.
Bonald, fût vraie, il fallait que Dieu eût créé les rois infaillibles,
d'une autre chair que celle des peuples; pour que la seconde de ces
théories, celle de M. de Maistre, fût applicable, il fallait que Dieu,
souverain visible et présent partout, gouvernât lui-même les sociétés
civiles par des oracles surnaturels contre l'autorité desquels le
doute fût un blasphème et la désobéissance un sacrilége. Or, comme
l'esprit humain ne pouvait se plier à cette abdication de sa liberté
morale et déclarer la révélation sacerdotale en permanence dans la
politique de tout l'univers, il fallait la force sans raisonnement et
sans réplique pour contraindre l'esprit humain, il fallait le bourreau
pour dernier argument de conviction. Aussi le dernier de ces
littérateurs politiques, de Maistre, n'a-t-il pas reculé devant cette
divinisation du glaive; un cri d'horreur lui a en vain répondu du fond
de toutes les consciences, il a ses disciples qui confessent sa foi,
disciples qui maudissent à bon droit les philosophes démocratiques de
l'échafaud et de la Convention, mais que la même logique conduirait
fatalement aux mêmes crimes si leur nature ne s'interposait entre
leurs théories et leurs actes. Nous n'aurions à choisir, si nous
écoutions ces sophistes, qu'entre le sang versé à flots au nom du
peuple et le sang versé à torrents au nom de Dieu!


VI

Enfin dans ces derniers temps la théorie des gouvernements a été chez
quelques hommes scandaleux d'audace jusqu'à nier les gouvernements
eux-mêmes, c'est-à-dire jusqu'à proclamer sous le nom d'_anarchie_ la
liberté illimitée de chaque citoyen dans l'État.

Cette théorie, plus digne selon nous du nom de démence que du nom de
science, n'a qu'un nom qui puisse la caractériser, c'est l'athéisme de
la loi, ou plutôt c'est le suicide des gouvernements et par conséquent
le suicide de l'homme social.

Les écrivains politiques en état de frénésie ou de cécité qui se sont
faits les organes de cette théorie de _la liberté illimitée_, et qui
ont été assez malheureux pour se faire des adeptes, n'ont pas réfléchi
que tout jusqu'à la plume avec laquelle ils niaient la nécessité de la
loi était en eux un don, un bienfait, une garantie de la loi; que
l'homme social tout entier n'était qu'un être légal depuis les pieds
jusqu'à la tête; qu'ils n'étaient eux-mêmes les fils de leurs pères
que par la loi; qu'ils ne portaient un nom que par la loi qui leur
garantissait cette dénomination de leur être, et qui interdisait aux
autres de l'usurper; qu'ils n'étaient pères de leurs fils que par la
loi qui leur imposait l'amour et qui leur assurait l'autorité; qu'ils
n'étaient époux que par la loi qui changeait pour eux un attrait
fugitif en une union sacrée qui doublait leur être; qu'ils ne
possédaient la place où reposait leur tête et la place foulée par
leurs pieds que par la loi, distributrice gardienne et vengeresse de
la propriété de toutes choses; qu'ils n'avaient de patrie et de
concitoyens que par la loi qui les faisait membres solidaires d'une
famille humaine immortelle et forte comme une nation; que chacune de
ces lois innombrables qui constituaient l'homme, le père, l'époux, le
fils, le frère, le citoyen, le possesseur inviolable de sa part des
dons de la vie et de la société, faisaient, à leur insu, partie de
leur être, et qu'en démolissant tantôt l'une tantôt l'autre de ces
lois, on démolissait pièce à pièce l'homme lui-même dont il ne
resterait plus à la fin de ce dépouillement légal qu'un pauvre être
nu, sans famille, sans toit et sans pain sur une terre banale et
stérile; que chacune de ces lois faites au profit de l'homme pour lui
consacrer un droit moral ou une propriété matérielle était
nécessairement limitée par un autre droit moral et matériel constitué
au profit d'un autre ou de tous; que la justice et la raison humaine
ne consistaient précisément que dans l'appréciation et dans la
détermination de ces limites que le salut de tous imposait à la
liberté de chacun; que la liberté illimitée ne serait que
l'empiétement sans limite et sans redressement des égoïsmes et des
violences du plus fort ou du plus pervers contre les droits ou les
facultés du plus doux ou du plus faible; que la société ne serait que
pillage, oppression, meurtre réciproque; qu'en un mot la liberté
illimitée, cette soi-disant solution radicale des questions de
gouvernement tranchait en effet la question, mais comme la mort
tranche les problèmes de la vie en la supprimant d'un revers de plume
ou d'un coup de poing sur leur table de sophistes. Ces sabreurs de la
politique, ces proclamateurs de la liberté illimitée démoliraient plus
de sociétés et de gouvernements humains en une minute et en une phrase
que la raison, l'expérience et la sagesse merveilleuse de l'humanité
n'en ont construit en tant de siècles! La liberté illimitée c'est
l'anarchie: l'anarchie n'est pas une science, c'est une ignorance et
une brutalité.

Ces sophismes ne sont que des tyrannies qui changent de nom sans
changer de moyens. Mais la pire des tyrannies serait un bienfait en
comparaison de la liberté illimitée, cette tyrannie de tous contre
tous!

On rougit de la logique, de la parole et du talent en voyant employer
la logique, la parole et le talent à professer de tels suicides.

Cherchons donc ailleurs une littérature politique émanant des
instincts primordiaux de l'homme et puisant ses principes dans la
nature pour les développer par la raison.

Cette littérature de la sagesse sociale pratique, il faut l'avouer,
ce n'est ni aux Indes, ni en Égypte, ni en Grèce, ni en Europe que
nous la trouverons approchant le plus de sa perfection, c'est en
Chine. Nous allons essayer de vous le démontrer, non par des
considérations systématiques qui n'auraient d'autre autorité que celle
d'une opinion, mais par des textes et par des faits, ces arguments
sans réplique.


VII

Dépouillez-vous un moment de tout préjugé de patrie, de lieu, de race
et de temps, et demandez-vous dans le silence de votre âme:

1º Quel est le plus instinctif et le plus naturel des gouvernements à
la naissance des sociétés? Vous vous répondrez: C'est le gouvernement
paternel.

2º Quel est le plus noble et le plus progressif des gouvernements?
Vous vous répondrez: C'est le gouvernement de l'intelligence,
c'est-à-dire celui qui donne la supériorité aux plus capables.

3º Quel est le plus juste des gouvernements? Vous vous répondrez:
C'est le gouvernement unanime, c'est-à-dire celui qui gouverne au
profit du peuple tout entier, qui ne fait point acception de classes,
de castes, de privilégiés de la naissance ou du sang, mais qui ne
reconnaît dans tous les citoyens que le privilége mobile et accessible
à tous de l'éducation, du talent, de la vertu, des services rendus ou
à rendre à la communauté.

4º Quel est le gouvernement le plus moral? Vous vous répondrez: C'est
celui qui puise toutes ses lois dans le code de la conscience, ce code
muet écrit en instincts dans notre âme par Dieu.

5º Quel est le gouvernement le plus propre à développer en lui et dans
le peuple, la raison publique? Vous vous répondrez: C'est celui qui,
au lieu de porter des décrets brefs, absolus, non motivés et souvent
inintelligibles pour les sujets obligés de les exécuter, raisonne,
discute, motive longuement et éloquemment, dans des préambules
admirables, chacun de ses décrets, en fait sentir le motif, la
nécessité, la justice, l'urgence, en un mot les fait comprendre afin
de les faire ratifier par la raison publique.

6º Quel est le gouvernement le plus capable d'élever la plus grande
masse d'hommes possible à la plus grande masse de lumière possible?
Vous vous répondrez: C'est celui qui ne permet à aucun homme de rester
une brute, qui base tous les droits des citoyens sur une éducation
préalable et qui flétrit l'ignorance volontaire comme un crime envers
l'Être suprême, car Dieu nous a donné l'intelligence pour la cultiver.

7º Quel est le gouvernement le plus lettré? Vous vous répondrez: C'est
celui qui fait de la culture des lettres la condition de toute
fonction publique dans l'État, et qui d'examen en examen extrait de la
jeunesse ou de l'âge mûr et même de la vieillesse, les disciples les
plus consommés en sagesse, en science, en lettres humaines, pour les
élever de grade en grade dans la hiérarchie des dignités ou des
magistratures de l'État.

8º Quel est le plus religieux des gouvernements? Vous vous répondrez:
C'est celui qui, après avoir donné par une éducation universelle,
philosophique, historique et morale, à l'homme les moyens de penser
par lui-même, respecte ensuite dans cet homme la liberté de se choisir
le culte qui lui paraîtra le plus conforme à sa raison individuelle;
c'est le gouvernement qui laissera libre l'exercice des différents
cultes dans l'État, sauf les cultes qui attenteraient à l'État
lui-même dans sa sûreté politique, dans sa police ou dans ses moeurs.

9º Enfin quel est le gouvernement présumé légitimement le plus parfait
et le plus conforme à la nature humaine civilisée et civilisable? Vous
vous répondrez: C'est celui qui a réuni la plus grande multitude
d'hommes sous les mêmes lois et sous la même administration, qui les a
fait multiplier davantage en nombre, en agriculture, en arts, en
industrie, qui a émoussé le plus chez eux l'instinct sauvage et brutal
de la guerre, et qui enfin a fait subsister le plus longtemps en
société et en nation un peuple de quatre cent millions de sujets et de
quarante siècles!

Je pourrais poursuivre indéfiniment cette définition par demande et
par réponse de la nature du meilleur gouvernement; je vous
interrogerais pendant un siècle que vous me répondriez toujours comme
j'ai répondu ici pour vous, parce que ces réponses sont de bonne foi,
de bon sens et de conscience.


VIII

Eh bien, il y a eu et il y a encore les vestiges d'un gouvernement
humain qui accomplit toutes les conditions que nous venons d'énumérer
ici: un gouvernement qui régit un cinquième de l'espèce humaine dans
un ordre, dans un travail, dans une activité et en même temps dans un
silence à peine interrompu par le bruit des innombrables métiers,
industries, arts qui nourrissent l'empire; un gouvernement qui méprise
trop pour sa sûreté les arts de la guerre, parce que en soi la guerre
lui paraît être le plus grand malheur de l'humanité; un gouvernement
qui a été conquis à cause de ce mépris des armes, mais qui s'est à
peine aperçu de la conquête, et qui, par la supériorité de ses lois, a
subjugué et assimilé à lui-même ses conquérants.

Ce gouvernement, je le répète, c'est celui de la Chine antique.

Et j'ajoute:

Le gouvernement de la Chine, c'est sa littérature.

La littérature de la Chine, c'est son gouvernement.

Les lettres et les lois sont une seule et même chose dans ce vaste
empire.

Quand vous savez ses livres, vous savez sa politique;

Quand vous savez sa politique, vous savez ses lois.


IX

Comment ce phénomène si unique de l'identification complète de la
raison publique et du gouvernement, de la pensée privée et de
l'action sociale s'est-il opéré entre le Thibet et la grande Tartarie,
aux antipodes de notre monde occidental? C'est ce que nous allons
essayer d'examiner sans parvenir jamais à le découvrir avec évidence.

Pour le découvrir avec évidence, il faudrait connaître l'origine du
peuple primitif de la Chine et le suivre pas à pas au flambeau de
l'histoire depuis son berceau jusqu'à sa décadence actuelle (décadence
militaire, entendons-nous bien).

Or, bien que la Chine soit le pays le plus historique de tous les pays
du globe, puisqu'il écrit depuis qu'il existe, et qu'il écrit jour par
jour par ses mains les plus officielles et les plus authentiques, ce
peuple n'en commence pas moins, comme toutes les races humaines, par
le mystère.

Chacun des savants qui ont étudié la Chine a fait à cet égard son
système, son hypothèse, sa chronologie; nous avons lu toutes ces
hypothèses, tous ces systèmes, toutes ces chronologies; vaine étude,
inutile recherche: aucune de ces suppositions n'est prouvée, aucune
n'est même plus vraisemblable que l'autre; l'un affirme, l'autre nie,
un troisième conjecture, nul ne sait. L'orgueil est le péché de la
science, et c'est par l'orgueil qu'elle croula. Elle ne veut pas dire
de bonne foi le grand mot de tout, le grand mot des hommes: J'IGNORE,
et c'est pour ne pas vouloir confesser l'ignorance dans ce qu'elle ne
peut pas savoir qu'elle perd son autorité et son crédit dans ce
qu'elle sait. Ne l'imitons pas et disons franchement, après de longues
et sincères applications d'esprit à cette question d'histoire et de
philosophie, que l'origine du peuple chinois est une énigme. Dieu
s'est réservé ces mystères, et le lointain est le voile que l'homme ne
soulève pas.

Voici à cet égard tout ce que nous savons et tout ce qu'il est
possible de savoir.


X

Dans une profondeur d'antiquité dont nous n'essayerons pas de calculer
les siècles, le peuple chinois apparaît non pas comme un peuple jeune
et naissant à la civilisation, aux lois, aux arts, à la littérature,
mais comme un peuple déjà vieux ou plutôt comme le débris d'un peuple
primitif, déjà consommé en expérience et en sagesse, peuple échappé en
partie à quelque grande catastrophe du globe.

S'il y a un fait historique consacré par toutes les mémoires ou
traditions unanimes des peuples, c'est le fait d'un déluge universel
ou partiel du globe, déluge qui submergea les plaines avec leurs cités
et leurs empires, et après lequel il y eut sur la terre comme une
renaissance de la race humaine dont une partie avait échappé à la
submersion de sa race.

Soit que la prodigieuse élévation des plateaux de l'Himalaya et du
Thibet, qui dépasse de tant de milliers de coudées les cimes mêmes des
Alpes, eût sauvé, comme quelques auteurs l'ont pensé, de l'inondation
quelque peuple de la haute Asie, peuple redescendu après l'écoulement
des eaux dans la Chine; soit que quelque grand sauvetage de l'humanité,
dont l'arche de Noé flottant et abordant sur les montagnes de l'Arménie
est l'explication biblique, se fût opéré pour les peuples voisins de la
grande Tartarie, les Chinois n'apparaissaient en Chine que comme des
naufragés du globe qui viennent s'essuyer et essuyer le sol tout trempé
de l'inondation à de nouveaux soleils.

C'est un peuple qui paraît antédiluvien et qui semble rapporter une
civilisation et une littérature antédiluviennes comme lui, à sa
nouvelle patrie au pied du Thibet.

Est-ce une branche immense de la famille de Noé ou de quelque autre
Deucalion de l'Inde ou de la Tartarie? Est-elle venue des steppes de
cette Tartarie qui lui a envoyé depuis tant de suppléments de
population et de conquérants? Est-elle venue de l'Inde par les gorges
de l'Himalaya et par les pentes escarpées du Thibet dans ce vaste
bassin de la Chine, grand comme l'Europe entière? Chacun, suivant sa
science, suivant son imagination, suivant sa foi et suivant son livre
profane ou sacré, peut conjecturer ou croire. Le mystère de la
première origine du peuple chinois n'en est pas moins impénétrable à
l'oeil purement humain.


XI

Et comme si le mystère de l'origine d'un si grand peuple ne suffisait
pas pour nous confondre, le mystère d'un livre qui paraît aussi ancien
que la race elle-même s'y surajoute. Les premiers chefs et les
premiers sages chinois, pendant qu'ils sont occupés à faire écouler
les eaux de leur déluge des basses terres de leur empire, apparaissent
dès le premier jour des livres à la main.

Ces livres, ce sont les _Kings_, livres sacrés, espèce de Védas de
l'Inde, triple recueil religieux, législatif, littéraire, poétique
même; il contient les dogmes, les rites, les lois, les chants d'un
peuple anéanti et renaissant.

Ici l'esprit s'abîme dans le doute en présence de ces livres
mystérieux, préservés peut-être des eaux sur quelque cime ou sur
quelque arche flottante pour renouer le nouveau peuple chinois au
vieux peuple de ses ancêtres submergés. Quoi? un livre? une langue
faite, parfaite et immuable? ce chef-d'oeuvre du temps seul? une
morale écrite? une politique raisonnée? des rites institués? des
maximes, cette lente filtration de la sagesse des peuples à travers
les âges? une littérature consommée? une poésie rhythmée avec un art
où l'esprit et l'oreille combinent le sens et la musique dans un
accord merveilleux? et tout cela déjà conçu, écrit, noté, compris,
chanté au moment où un peuple en apparence neuf, ou sorti des marais
du déluge, se répand pour la première fois sur la terre?


XII

Explique qui pourra ce phénomène, mais ce phénomène est un fait
irréfutable. Nous avons lu souvent et attentivement tout ce qui a été
écrit sur ce livre sacré des _Kings_ et une partie de ce que leur
commentateur Confucius en a extrait; il est impossible d'y méconnaître
l'empreinte d'une vétusté de civilisation, de sagesse morale et
d'industrie humaine qui reporte la pensée au delà des bornes et des
dates du monde européen. Les travaux classiques et sincères des
savants jésuites qui habitèrent pendant soixante ans (sous Louis XIV)
le palais des empereurs de la Chine, qui compulsèrent toutes les
bibliothèques de l'empire et qui traduisirent tous ces principaux
monuments littéraires, parlent de ces livres sacrés de la Chine comme
nous en parlons.

Le père Amyot, qui sait autant qu'Aristote et qui écrit à s'y
méprendre comme Voltaire, en cite de longs fragments dans ses Mémoires
pleins de sagacité. Nous citerons nous-même dans la suite de cette
étude son admirable histoire de la vie et des oeuvres littéraires de
Confucius. Voici ce qu'un des savants religieux chinois, chrétien
compagnon du père Amyot, écrit lui-même sur les _Kings_:

«Les livres des Babyloniens, dit-il, des Assyriens, des Mèdes, des
Perses, des Égyptiens et des Phéniciens ont été ensevelis avec eux
sous les ruines de leur monarchie. Les savants de l'Europe ont beau
élever la voix pour célébrer ces anciennes nations, ils ne peuvent
presque en parler que d'imagination, puisqu'ils ne les connaissent que
par des étrangers qui, les ayant connues trop tard, n'en ont parlé que
par occasion, et ont laissé beaucoup d'obscurités dans les fragments
disparates qu'ils ont recueillis de leur histoire. Qu'on ne juge donc
pas de ce qui nous reste de l'histoire des premiers siècles de notre
monarchie par les immenses annales des petits royaumes modernes, mais
par ce qu'ont conservé les autres peuples de l'histoire de la haute
antiquité. Quoique ce que nous avons en ce genre se réduise en un
petit nombre de volumes, on sera étonné qu'ils aient échappé à tant de
naufrages.

On l'a déjà dit, et nous ne craignons pas de le répéter, il n'y a
aucun livre profane, ancien dans le monde, qui ait passé par plus
d'examens que ceux que nous appelons _King_, par excellence, ni dont
on puisse raconter si en détail l'histoire et prouver la
non-altération. Ceux qui seront curieux de s'en convaincre n'ont qu'à
jeter les yeux sur les notes qu'on a mises à la tête de chaque _King_
dans la grande édition du palais; ils verront avec surprise qu'on n'a
jamais poussé si loin les recherches et la critique pour aucun livre
profane. Nous en toucherons quelque chose en parlant du _Chon-King_.
Nos savants distinguent quatre sortes ou classes de livres anciens;
donnons une petite notice de chacune...............................
...................................................................

«Les _Kings_ ont été recouvrés par nos sages, et ce qu'on avait de
plus précieux sur l'antiquité n'a pas été perdu. Le zèle qu'on a eu
dans tous les temps pour les _Kings_ vient moins cependant de leur
ancienneté que de la beauté, de la pureté, de la sainteté et de
l'utilité de la doctrine qu'ils contiennent. Il ne faut que les lire
pour s'en convaincre et applaudir à nos lettrés de les avoir placés au
premier rang. Si l'idolâtrie a été ridiculisée tant de fois par nos
gens de lettres, si elle n'a jamais pu devenir la religion du
gouvernement, quoiqu'elle fût celle des empereurs (depuis les
conquêtes des Tartares et l'introduction des superstitions des
Indous), nous le devons à ces livres....

«Comme ils font aussi toute notre histoire, ajoute l'écrivain chinois,
il est clair qu'on y doit trouver des détails uniques pour la
connaissance des moeurs dans cette longue suite de siècles, détails
d'autant plus intéressants que les poésies qu'on y voit sont plus
variées et embrassent toute la nation depuis le sceptre jusqu'à la
houlette. Aussi nos historiens en ont fait grand usage, et avec
raison. Nous n'insistons pas sur les preuves qu'on allègue de
l'authenticité du _Chi-King_. Trois cents pièces de vers dans tous les
genres et dans tous les styles ne prêtent pas à la hardiesse d'une
supposition, comme les fragments d'un historien qui est seul garant
des faits qu'il raconte. D'ailleurs la poésie en est si belle, si
harmonieuse, le ton aimable et sublime de l'antiquité y domine si
continuellement, les peintures des moeurs y sont si naïves et si
particularisées qu'elles suffisent pour rendre témoignage de leur
authenticité. Le moyen qu'on puisse la révoquer en doute, quand on ne
voit rien dans les siècles suivants, nous ne disons pas qui les égale,
mais qui puisse même leur être comparé! «Les six vertus, dit
Han-Tchi, sont comme l'âme du _Chi-King_; aucun siècle n'a flétri les
fleurs brillantes dont elles y sont couronnées, et aucun siècle n'en
fera éclore d'aussi belles.»

«Nous ne sommes pas assez érudit, poursuit-il, pour prononcer entre le
_Chi-King_, et les poëtes d'Occident; mais nous ne craignons pas de
dire qu'il ne le cède qu'aux psaumes de David pour parler de la
divinité, de la providence, de la vertu, etc., avec cette magnificence
d'expression et cette élévation d'idées qui glacent les passions
d'effroi, ravissent l'esprit et tirent l'âme de la sphère des sens.»


XIII

S'élevant ensuite à la hauteur d'une critique supérieure aux
ignorances et aux préjugés de secte, le savant disciple des jésuites
parle des _Kings_, de leur antiquité, de leur authenticité, de leur
caractère en ces termes:

«De bons missionnaires qui avaient apporté en Chine plus d'imagination
que de discernement, plus de vertu que de critique, décidaient sans
façon que les _Kings_ étaient des livres, sinon antérieurs au déluge,
du moins de peu de temps après; que ces livres n'avaient aucun rapport
avec l'histoire de la Chine, qu'il fallait les entendre dans un sens
purement mystique et figuré. Le pas était glissant pour un homme que
le zèle dévore, et qui arrive d'Europe avec le préjugé général que le
soleil éclaire l'Occident seul de tout son disque, et ne laisse tomber
sur le reste de l'univers que le rebut de ses rayons. Le moyen de
s'imaginer que des sauvages de l'Orient, tels que les Chinois, eussent
écrit des annales, composé des poésies, approfondi la morale et la
religion avant que les Grecs, maîtres et docteurs de l'Europe moderne,
eussent seulement appris à lire! Comment se persuader que, tant de
siècles avant Alexandre, ces barbares de l'extrême Orient eussent pris
dans leurs livres un ton si sublime de vérité, de noblesse,
d'éloquence, de majesté de pensées, dont on ne trouve que des lueurs
dans les chefs-d'oeuvre de Rome, et qui mettent ces livres (les
_Kings_) au premier rang après nos livres saints pour la religion, la
morale, la plus haute philosophie?»


XIV

Voilà ce que l'école véritablement savante des premiers grands
missionnaires jésuites, compagnons du père Amyot, et le père Amyot
lui-même, pensaient des premiers livres chinois à l'époque où ces
Argonautes de la science faisaient, pour ainsi dire, partie du collége
des lettrés, cohabitaient avec les lettrés dans le palais des
empereurs, vivaient, mouraient en Chine, et écrivaient ces recueils de
Mémoires et ces traductions où toute la civilisation chinoise est pour
ainsi dire reproduite en mappemonde d'idées et d'institutions sous nos
yeux. C'est là qu'il faut chercher et retrouver la Chine littéraire et
législative, et non dans les fables ignares ou ridicules publiées
depuis que la Chine est fermée à leurs successeurs; aussi peut-on
affirmer sans crainte que les notions sur la littérature et sur la
politique de la Chine antique ont rétrogradé immensément depuis
l'expulsion des premiers jésuites de la capitale de l'empire. Il faut
excepter les savants professeurs français, les Russes et les Anglais
missionnaires des langues de la politique et du commerce. Mais leurs
notions sont restées dans les bibliothèques.


XV

Nous ne mentionnons ici ces livres sacrés et mystérieux de la Chine
anté-historique que pour remonter à la source presque fabuleuse de
cette littérature politique de la plus vieille et de la plus nombreuse
société humaine de l'Orient. Pour bien juger la littérature politique
d'un peuple, ce n'est pas à la renaissance, c'est à la pleine maturité
de ce peuple qu'il faut l'étudier; c'est donc dans les écrits
littéraires et philosophiques du plus grand littérateur, du plus grand
philosophe et du plus grand politique de la Chine que nous allons
retrouver ces livres sacrés commentés, réformés et élucidés sous sa
main.

Ce lettré, ce philosophe, ce politique, c'est Confucius (Konfutzée en
chinois). Confucius est l'incarnation de la Chine. Génie universel, en
qui se résument toute la littérature antique, toute la littérature
moderne, toute la religion, toute la raison, toute la philosophie,
toute la législation, toute la politique d'un passé sans date et de
trois cent millions d'hommes; cet homme fut à la fois, par une
merveilleuse accumulation de dons naturels, de vertu, d'éloquence, de
science et de bonne fortune, l'Aristote, le Lycurgue, le ministre, le
pontife, et presque le demi-dieu d'un quart de l'humanité. Confucius
résume en lui seul la raison d'un hémisphère.

Les admirables travaux du père Amyot sur la vie, les lois, les oeuvres
de cet homme unique entre tous les hommes, sont contenus à peine dans
un volume. Ce volume est à lui seul une bibliothèque. Connaissons donc
le philosophe, nous connaîtrons mieux la philosophie.


XVI

Les portraits de Confucius, gravés en Chine sur les portraits
traditionnels de ce philosophe, le représentent assis sur un fauteuil
à bras de bois sculpté, à peu près semblable à nos stalles de
cathédrale dans le choeur des églises chrétiennes de notre moyen âge.
Il est vêtu d'un manteau d'étoffe à plis lourds qui enveloppe ses
épaules et ses bras, et qui est ramené sur ses genoux; ses deux mains,
petites et maigres, sont jointes sur sa poitrine; elles s'appuient sur
une espèce de houlette à deux pieds, qui, à son extrémité inférieure,
a un peu la forme allongée d'une lyre grecque. Comme la musique était
une des bases de la philosophie primitive de la Chine, et que le
philosophe lui-même était un musicien accompli, c'est peut-être un
instrument de musique. Ses pieds sont cachés sous les plis flottants
du manteau, ses coudes sont appuyés sur les bras du fauteuil; une
espèce de bonnet carré, pareil à la mitre persane, coiffe la tête; une
frange à longues torsades retombe du sommet de cette coiffure sur un
large bandeau qui ceint le front du philosophe comme une tiare.

Cette tiare empêche de voir entièrement le front; il paraît haut,
large, sans plis et sans rides, comme celui d'un homme qui ne donne
aucune tension d'effort ou de douleur à sa pensée, mais qui reçoit la
sagesse et l'inspiration d'en haut, comme la lumière. Les sourcils,
fins et légèrement arqués à leur extrémité, ressemblent aux sourcils
de femmes en Perse. Les yeux, dont on entrevoit le globe proéminent
sous la transparence des paupières minces, sont presque entièrement
fermés dans le demi-jour de la méditation qui se recueille; ce
demi-jour, qui en découle cependant sur la physionomie, est lumineux
et serein comme une aurore ou comme un crépuscule de l'âme. Le nez est
droit et court, un peu renflé aux narines; la bouche n'a rien de
l'ironie socratique, symptôme contentieux de lutte et d'orgueil qui
humilie plus qu'il ne persuade les hommes; elle a une expression de
sourire fin, heureux et bon d'un homme qui vient de surprendre une
vérité au gîte, et qui est pressé de la communiquer à ses semblables.
Une longue barbe d'une finesse ondoyante et d'une forme qui trahit le
peigne et le parfum glisse en frisure jusque sur sa poitrine.
L'impression générale qu'on reçoit de ce portrait est celle de la
vénération volontaire pour cette bonté belle et pour cette jeunesse
mûre et pourtant éternellement jeune. C'est une beauté morale, encore
plus attrayante que celle de la tête de Platon, où l'on ne sent que la
poésie et l'éloquence, divinités de l'imagination, tandis que dans la
tête de Confucius on sent la raison, la piété et l'amour des hommes,
triple divinité de l'âme.


XVII

Confucius était né de race noble. Sa généalogie remontait à vingt-deux
siècles et demi avant J.-C.; nous disons de race noble, car l'égalité
démocratique des institutions chinoises n'exclut pas le respect et
l'authenticité des filiations dans un pays où tout est fondé sur
l'autorité du père et sur le culte de la famille pour les ancêtres.

Il descendait même d'une race qui avait donné des rois à un des
royaumes dont se composait alors la fédération monarchique de l'empire
chinois, encore mal aggloméré en seul gouvernement.

Le père de sa mère avait trois filles; un vieillard, gouverneur de sa
province, lui en demanda une pour épouse. «Le père, dit l'historien
chinois, rassembla ses filles et leur dit: «Le gouverneur de Tseou
veut me faire l'honneur de s'allier à moi, et demande l'une de vous
en mariage. Je ne vous le dissimule point, c'est un homme d'une taille
au-dessus de l'ordinaire et d'une figure qui n'a rien d'attrayant; il
est d'une humeur sévère, et ne souffre pas volontiers d'être
contrarié; outre cela, il est d'un âge déjà fort avancé. Voyez, mes
filles, l'embarras où je me trouve, et suggérez-moi comment je dois
m'en tirer. Je n'ai garde de vouloir vous contraindre. Dites-moi
naturellement ce que vous pensez. Au reste, _Chou-Leang-Ho_ compte
parmi ses ancêtres des empereurs et des rois, et descend en droite
ligne du sage _Tcheng-Tang_, fondateur de la dynastie des _Chang_.»

«Le père ayant cessé de parler, ses trois filles se regardèrent en
silence pendant quelque temps. La plus jeune, voyant que ses soeurs ne
se pressaient pas de répondre, prit elle-même la parole et dit: «Je
vous obéirai, mon cher père, et j'épouserai le vieillard que vous nous
proposez. Je n'y ai aucune répugnance, et j'attends respectueusement
vos ordres.»

«Oui, ma fille, répondit le père, vous l'épouserez; je connais votre
vertu et votre courage; vous ferez le bonheur de votre mari et vous
serez vous-même heureuse entre toutes les mères.»


XVIII

C'est de cette union que naquit Confucius, 551 ans avant J.-C. «Un
enfant pur comme le cristal naîtra, dirent à la mère les génies
protecteurs de la famille (l'esprit des ancêtres); il sera roi, mais
sans couronne et sans royaume!» Les Chinois comprenaient déjà alors la
royauté de l'intelligence et la souveraineté de la raison.

Dès sa naissance, la tendre superstition de ses parents remarqua des
lignes de génie, de sagesse future et de faveur du ciel sur toute sa
personne. Le plus significatif de ces augures, selon les historiens du
temps, était une protubérance élevée au-dessus de la tête, signe que
les phrénologistes d'aujourd'hui considèrent encore comme une
prédisposition naturelle des organes de l'intelligence à la
contemplation des choses célestes, à la piété et à la vertu dont la
piété est le premier mobile.

L'enfant perdit le vieillard son père trois ans après sa naissance. Sa
vertueuse mère résolut de rester veuve pour se livrer sans distraction
à l'éducation de ce fils. À l'âge de sept ans elle le confia aux
leçons d'un philosophe consommé en science et en sagesse, dont il
devint le disciple de prédilection. Son application, ses progrès, son
obéissance, sa modestie, la douceur de son caractère, la grâce de son
langage et de ses manières en firent le modèle de l'école; il fut
chargé par le maître de le suppléer habituellement dans ses leçons aux
plus jeunes de ses élèves. Confucius commença ainsi à professer tout
en s'instruisant, mais il le fit avec tant de ménagement pour
l'orgueil de ses inférieurs qu'on lui pardonna sa supériorité, et
qu'on aima même en lui cette supériorité de génie qui excite
ordinairement l'envie et la haine. Une précoce gravité cependant
ajouta ainsi à sa jeunesse l'habitude calme et digne de la physionomie
de l'âge mûr.

À dix-sept ans, sa mère le contraignit à quitter à regret l'école du
philosophe, et à entrer dans les affaires comme mandarin de la
dernière classe. Après de sévères examens pour les fonctions
publiques, il fut chargé d'inspecter les subsistances du peuple et les
procédés de l'agriculture dans le petit royaume de Lou, sa patrie. La
science de l'économie politique, qui ne commence qu'à naître et à
balbutier en Europe, était déjà parvenue à une haute théorie de
principes et d'application en Chine. On le voit par les notions de
liberté de commerce et de suppression des monopoles que les historiens
de Confucius développent, d'après lui, dans le récit de cette partie
de son administration.

Le peuple du royaume lui paya ses soins en popularité, le roi en
confiance. Il devint le modèle des administrateurs comme il avait été
le modèle des disciples dans ses études. Marié par sa mère à dix-neuf
ans, il eut un fils; il lui donna le nom de _Ly_, par allusion au nom
d'un petit poisson que le roi lui envoya pour sa table, en le
félicitant, suivant l'usage, sur la naissance d'un premier-né.


XIX

À vingt et un ans, Confucius fut investi de l'intendance générale des
terres incultes, des eaux et des troupeaux du royaume. Son
administration vigilante persuadait le bien plus encore qu'elle ne
l'imposait; dans ses visites aux provinces, il voulait voir tous les
propriétaires des terres et s'entretenir avec eux. Il leur insinuait
les grands principes d'où dépend le bonheur de l'homme vivant en
société; il entrait dans les plus petits détails des obligations
particulières à leur état. Il les interrogeait ensuite sur la nature
et les propriétés du terrain dont ils étaient possesseurs, sur la
qualité et la quantité des productions qu'ils en retiraient
annuellement; il leur demandait si, en donnant à leurs champs une
culture plus soignée, ils ne les rendraient pas d'un plus grand et
d'un meilleur rapport; s'ils n'en recueilleraient pas avec plus de
facilité et plus abondamment des récoltes d'un genre différent de
celui qu'ils avaient coutume d'en exiger, et autres choses semblables
sur lesquelles, après avoir reçu les éclaircissements dont il avait
besoin, il intimait ses ordres.


XX

La mort de sa mère, sa divinité visible sur la terre, le surprit au
milieu de ses travaux et de ses succès. Selon l'usage du pays à cette
époque, il se démit de toutes ses dignités pour revêtir un deuil
extérieur moins lugubre encore que celui de son âme. Il s'enferma
pendant trois ans dans l'intérieur de sa maison pour pleurer sa mère;
il transporta ensuite ces restes vénérés dans le sépulcre de son père
sur une haute montagne; il enseigna par cet exemple, autant que par
ses écrits à ses disciples, que la piété filiale, source de tous les
devoirs pendant la vie des parents, était encore la source des
bénédictions du ciel et des vertus sociales après leur mort. Il fit
ainsi des cérémonies funèbres envers les ancêtres une partie
fondamentale de la religion et de la société. En cela, comme en toute
autre chose, il n'innovait pas; il ne faisait que rappeler plus
strictement et plus éloquemment ses compatriotes à la pure et antique
doctrine des _Kings_ ou livres sacrés, qu'il s'occupait déjà à exhumer
et à commenter pour la Chine.

Ses historiens racontent que ces trois années de deuil et de réclusion
absolus dans sa maison furent pour lui un noviciat sévère et actif,
pendant lequel, à l'exemple de tous les grands législateurs qui se
retirent avant leur mission sur les hauts lieux ou dans le désert, il
s'entretint avec ses pensées, et fit faire silence à ses sens et au
monde.

Son seul délassement, disent-ils, était son instrument de musique, sur
lequel il s'exerçait quelquefois pour exhaler ses lamentations ou ses
invocations à l'âme de sa mère. Cet instrument, appelé le _kin_, est
une espèce de lyre à cordes de soie qui rend des sons d'une extrême
ténuité et d'une grande douceur, pareils à ceux du vent dans les brins
d'herbe.

«Le dernier jour de son deuil accompli,» écrit le père Amyot, qui
traduit les chroniques du temps, «il chercha à se distraire
entièrement en essayant de jouer quelques airs qu'il avait composés
sur son _kin_.

«Il n'en tira pour cette première fois que des sons plaintifs et
tendres, qui exprimaient la douce langueur d'une âme dont l'affliction
n'est pas encore dissipée entièrement. Il persista dans ce même état
l'espace de cinq nouveaux jours, après lesquels, faisant réflexion que
puisqu'il avait rempli avec la dernière exactitude tout ce que les
anciens pratiquaient en pareille occasion, il était temps qu'il se
rendît enfin à la société, et qu'il serait coupable envers elle s'il
continuait à écouter sa douleur, préférablement à ce que lui suggérait
la raison d'accord avec le devoir. Il fit un dernier effort pour
rappeler ce qu'il avait jamais eu de cet enjouement grave, qui, loin
de déparer la sagesse, lui sert comme d'ornement pour la faire
admirer. Il accorda son kin, et le pinçant de manière à en tirer des
sons mieux nourris et plus vigoureux que de coutume, il modula
indifféremment sur tous les tons; il chanta même à pleine voix, et
accompagna ses chants de son instrument; dès lors sa porte ne fut plus
fermée à personne, mais on le sollicita en vain de reprendre ses
fonctions publiques. Il préféra à tout l'étude et l'enseignement de la
sagesse, dont il s'était enivré jusqu'à l'extase pendant ce
recueillement de trois ans. «Il y aura toujours assez d'hommes enclins
à gouverner les autres hommes, leur répondait-il, il n'y en aura
jamais assez pour leur enseigner les règles morales de la vie privée
et de la vie publique.»

Sa réputation de science et de sagesse groupa bientôt autour de lui un
petit nombre de ces hommes de bonne volonté qui ont un goût naturel
pour la supériorité de l'esprit ou de l'âme et que la Providence
semble appeler spécialement dans tous les pays et dans tous les temps
à faire écho et cortége aux grandes intelligences. Ces disciples
volontaires et dévoués furent tout l'empire de Confucius. Comme ils
étaient eux-mêmes les plus purs et les plus estimés des jeunes gens
du royaume, l'opinion publique conçut un grand respect pour l'homme
que de tels hommes reconnaissaient comme leur maître. C'est ainsi que
Pythagore, Zoroastre, Socrate, Platon, avant d'avoir une doctrine
publique, eurent un auditoire de disciples bien-aimés qui répercutait
leur parole à l'univers.


XXI

Appelé par les souverains des royaumes voisins pour conseiller la
politique des princes ou réformer les moeurs, il voyagea comme Platon,
semant partout la piété et le bon ordre entre les hommes. Mais il
revenait toujours, malgré les offres de ces princes et de ces peuples,
dans le petit royaume de Lou sa patrie. «Je dois d'abord, disait-il,
faire le bien où le ciel m'a fait naître. La première des vocations,
c'est la naissance; le premier des devoirs, après la famille, c'est la
patrie!»

Il visita surtout les philosophes les plus renommés par leur doctrine
dans toutes les villes de l'empire, et se fit humblement leur disciple
afin de se rendre plus digne d'enseigner à son tour.

À trente ans, il déclara à ses parents et à ses amis qu'il se sentait
dans toute la plénitude de forces que le ciel accorde aux hommes, et
que «l'horizon de toutes les choses divines et humaines (la vérité)
lui apparaissait enfin comme d'un point culminant d'où l'on voit
l'univers.» Il ouvrit, pour la première fois, dans sa propre maison,
une école publique d'histoire, de science, de morale et de politique;
puis s'élevant bientôt à une mission plus haute et plus universelle:
«Je sens enfin, dit-il, que je dois le peu que le ciel m'a donné ou
qu'il m'a permis d'acquérir à tous les hommes, puisque tous les hommes
sont également mes frères et que la patrie de l'humanité n'a pas de
frontière.»

Il partit alors suivi d'un grand nombre de disciples de tous les
royaumes voisins pour aller, non prophétiser, mais raisonner dans tout
l'empire où l'on parlait la langue de la Chine.

L'espace limité de ces pages ne nous permet pas ici d'entrer dans le
récit circonstancié de ces longues missions philosophiques et de
rapporter les mille anecdotes et les cent mille leçons dont chacun de
ses pas fut l'occasion.

Ses missions donnent l'idée d'un Socrate ambulant qui, au lieu de
prêcher de rue en rue et de porte en porte dans la petite bourgade
d'Athènes, prêche de royaume en royaume et répand son esprit sur trois
cent millions d'auditeurs. Mais au lieu que Socrate discute, conteste,
réfute, argumente, sophistique sans cesse sa pensée et fait un pugilat
d'esprit de sa philosophie, Confucius se contente d'exposer et de
répandre la sienne sans autre artifice et sans autre polémique que
l'évidence instinctive et persuasive dont Dieu fait briller par
elle-même toute vérité morale comme toute vérité mathématique.

C'est là la différence essentielle entre Socrate et Confucius. Socrate
est un lutteur, Confucius est un ami; Socrate est un railleur,
Confucius est un consolateur; on sort de la conversation de Socrate
réduit au silence mais aigri et humilié; on sort de la conversation de
Confucius convaincu, édifié et charmé.


XXII

Ce caractère distingue Confucius des sophistes grecs; un autre
caractère le distingue des autres législateurs de l'Inde, de l'Égypte,
de la grande Grèce et des deux Asies, c'est qu'il ne fait point
intervenir le ciel et les prodiges dans l'autorité qu'il affecte sur
les hommes; il n'étale point l'inspiration surnaturelle de Zoroastre,
de Pythagore, du prophète arabe, pas même le génie conseiller et un
peu frauduleux de Socrate; il ne se substitue pas aux lois absolues de
la nature, il ne se proclame ni divin, ni ange, ni demi dieu; il ne
sonde le passé que par l'étude, il ne lit dans l'avenir que par la
logique qui enchaîne les effets aux causes; il se confesse homme
faible, ignorant, borné comme nous; seulement, à l'aide de cette
clarté purement intellectuelle et toute humaine qui vient pour la
vérité de l'intelligence et pour la morale de la conscience, il
recherche le vrai et conseille le bien. Ses révélations ne sont que
des études, ses lois ne sont que des avis, la divinité qui parle en
lui et par sa bouche n'est que la divinité de la raison. Mais, pour
donner crédit à la raison et pour la faire respecter davantage des
autres hommes, il la présente avec le cachet de l'antiquité et de la
tradition. Il feuillette jour et nuit les _Kings_, ces livres
historiques et sacrés dont les textes mutilés ou à demi effacés
avaient disparu à moitié de la mémoire des peuples, il les recouvre,
il les restitue, il les commente, il les complète et il dit à ses
contemporains corrompus: «Lisez et admirez, voilà l'âme, les lois, les
moeurs de vos ancêtres, conformez votre âme, vos lois, vos moeurs
nouvelles à leur exemple et à leurs préceptes.» Voilà toute la
révélation de Confucius; c'était celle qui convenait par excellence à
une race humaine aussi exclusivement raisonneuse et aussi dépourvue
de vaine imagination que le peuple chinois. Le Thibet, qui sépare
l'Inde de la Chine, semble en effet séparer aussi en deux zones
géographiques les facultés de l'esprit humain: dans les Indes comme
dans l'Arabie et la Grèce, l'imagination; dans la Chine et dans la
Tartarie, la raison. C'est l'hémisphère rationnel du globe.


XXIII

Aussi Confucius devint-il promptement l'oracle vivant de tous les
royaumes confédérés de la Chine visités par lui et par ses disciples.
Et cela simplement parce qu'il était l'homme de plus de bon sens qu'il
y eût dans l'empire et dans le siècle, la raison vivante et
enseignante. Il n'éprouva non plus ni persécution ni rivalité, ni
exil, ni martyre, et cela aussi par une raison toute simple, c'est
qu'il n'annonçait aucune nouveauté de nature à troubler le monde et à
substituer un culte à un autre, une politique à une autre, une société
à une autre société, mais qu'il rappelait au contraire les peuples aux
anciennes institutions et aux anciennes obéissances. Ni les prêtres,
ni les princes, ni les peuples n'avaient intérêt à étouffer sa voix
dans son sang. Sa morale pouvait bien contrarier quelques vices des
cours ou quelques désordres des multitudes, mais ces vices nuisaient à
tous et l'opinion publique s'unissait en immense majorité à son
philosophe pour les réformer ou pour les flétrir. C'était un
conservateur et non un novateur.

Sa mission fut donc partout une mission de paix. Qu'objecter à un
homme qui vous dit: Je ne suis qu'un homme, je ne vous annonce que ce
que vous savez, et je ne vous conseille que ce que votre conscience
vous conseille plus divinement et plus éloquemment que moi?

C'est pendant cette longue mission toute philosophique que Confucius
prêcha et rédigea ce code d'histoire, de politique et de morale qui
fit de son oeuvre le livre sacré de son temps.

Il n'affecta point un excès de mépris pour les richesses quand elles
lui furent libéralement offertes par plusieurs des rois dont il visita
les provinces. Il conserva son modique patrimoine, gage de son
indépendance et héritage de son fils; il vivait selon la condition à
la fois digne et modeste dans laquelle il était né; il refusa le don
qu'on voulait lui faire de villes ou de provinces en propriété. Comme
ses disciples s'en étonnaient: «Maître, lui dirent-ils, ce refus
opiniâtre de votre part n'aurait-il pas sa source dans l'orgueil?

«Vous ne me connaissez point, leur répondit Confucius, si vous croyez
que c'est par dédain que je ne veux pas accepter le bienfait dont le
roi de Tsi veut m'honorer; et le roi de Tsi me connaît moins encore
s'il s'imagine que je suis venu dans ses États et auprès de sa
personne en vue de quelque intérêt temporel qui me soit propre.


XXIV

On demandait à un sage qui avait vu et entendu Confucius ce que
c'était que ce philosophe:

«C'est un homme, répondit le sage, auquel aucun homme de nos jours ne
peut être comparé. Sa physionomie révèle la plus haute intelligence,
ses yeux sont comme des sources de clarté, sa bouche est comme celle
des dragons qui soufflent le feu, sa taille est de six pieds sept
pouces; il a les bras longs et le dos voûté; son corps est un peu
courbé, ses paroles ne tendent qu'à inspirer la vertu. Il ressemble
aux sages les plus distingués de la haute antiquité. Il ne dédaigne
pas de s'instruire auprès de ceux qui sont et moins sages et moins
éclairés que lui; il profite de tout ce qu'on lui dit; il tâche de
ramener tout à la saine doctrine des anciens. Il fera l'admiration de
tous les siècles, et sera réputé pour être le modèle le plus parfait
sur lequel il soit possible de se former.

«Mais, interrompit Lieou-Ouen-Koung, cet homme si parfait, selon vous,
que laissera-t-il de lui qui puisse faire l'admiration de la
postérité?

«Si les belles instructions de _Yao_ et de _Chun_, répondit
Tchang-Houng, viennent à se perdre; si les sages règlements des
premiers fondateurs de notre monarchie viennent à être oubliés; si les
cérémonies et la musique[1] sont négligées ou corrompues; si enfin les
hommes viennent à se dépraver entièrement, la lecture des écrits que
laissera Confucius les rappellera à la pratique de leurs devoirs, et
fera revivre dans leur mémoire ce que les anciens ont su, enseigné et
pratiqué de plus utile et de plus digne d'être conservé.»

         [Note 1: Musique est ici pour philosophie, équilibre et
         harmonie des choses, art et symbole à la fois chez les
         Chinois comme chez les anciens législateurs européens.]

On rapporta à Confucius le magnifique éloge que Tchang-Houng avait
fait de lui. «Cet éloge est outré, répondit notre philosophe à ceux
qui le lui rapportèrent, et je ne le mérite en aucune façon. On
pouvait se contenter de dire que je sais un peu de musique et que je
tâche de ne manquer à aucun des rites.»


XXV

À son retour dans sa patrie Confucius la trouva, comme Solon, asservie
sous plusieurs ministres ambitieux ligués contre la liberté. Malgré sa
répugnance à sortir de ses études philosophiques pour se mêler aux
soins du gouvernement, il consentit, à la voix du peuple et du roi, à
prendre provisoirement en main le gouvernement pour rétablir l'ordre,
les moeurs, la justice, la hiérarchie dans l'État. Il fut dans les
hautes affaires ce qu'il avait été dans la philosophie spéculative,
philosophe et homme d'État à la fois. Son administration sévère et
impartiale intimida les méchants et rassura les bons; sa politique ne
fut que la raison appliquée au gouvernement de son pays. C'est à cette
époque de sa vie active que se rapportent ses plus belles maximes et
ses plus belles institutions.

Cette politique de Confucius, partout confondue avec la morale, se
résume ainsi:

Le _tien_, mot qui veut dire le _ciel vivant_ ou le _Dieu_ universel
qui crée, recouvre, enveloppe et retire à soi toute chose; le _ciel_
est père de l'humanité.

C'est lui qui nous dicte ses lois par nos instincts naturels et qui a
mis un juge en nous par la conscience.

Cette conscience nous inspire et nous impose des devoirs réciproques
les uns envers les autres.

Ces devoirs, rédigés en codes par les premiers législateurs des
hommes, sont exprimés par des rites ou cérémonies, expression
extérieure de ces devoirs religieux et civils.

L'observation de ces devoirs ainsi formulés constitue l'ordre social,
le bon gouvernement, la vertu.

La première de ces vertus, l'âme de ces rites ou devoirs, est
l'humanité, sentiment inspiré par Dieu pour la conservation de la
race.

Voici ce qu'en dit Confucius dans ses livres politiques, bien
supérieurs à ceux d'Aristote:

«Tout ce que je vous dis, nos anciens sages l'ont pratiqué avant nous.

«Cette politique qui, dans les temps les plus reculés, était la foi,
la règle et le gouvernement, se réduit à l'observation des trois
devoirs fondamentaux exprimant les trois relations.

«Du souverain au sujet,

«Du père aux enfants,

«De l'époux à l'épouse et à la pratique des cinq vertus capitales
qu'il suffit de vous nommer pour faire naître en vous l'idée de leur
excellence et l'obligation de les accomplir.

«Ces cinq vertus sont:

«1º L'humanité (c'est-à-dire l'amour universel) entre tous les hommes
de notre espèce sans distinction,» principe de ce que nous appelons
aujourd'hui la démocratie ou l'égalité de droits de tous aux bienfaits
du gouvernement, patrimoine de tous.

«2º La justice qui donne,» dit Confucius en l'expliquant, «à chaque
citoyen de la société ou de l'empire ce qui lui revient légitimement
sans favoriser ni déshériter personne de sa part de droits.

«3º La loi égale et uniforme pour tous, afin que tous participent,»
dit-il expressément, «aux mêmes avantages comme aux mêmes charges.»

Ne croit-on pas lire, deux mille cinq cents ans d'avance, ce que nous
appelons le code de 1789? «Que le nouveau est vieux!» s'écrie le sage.

«4º La droiture qui cherche en tout le vrai sans falsifier la vérité
ni à soi-même ni aux autres.

«5º Enfin la bonne foi, ce grand jour réciproque qui permet aux hommes
en société de voir clairement dans le coeur et dans les actions les
uns des autres... (N'est-ce pas ce que nous appelons l'opinion?)

«Voilà,» continue-t-il, «ce qui a rendu les premiers instituteurs de
notre société civile et politique respectables pendant leur vie,
immortels après leur mort. Qu'ils soient nos modèles!»


XXVI

Confucius, d'après ces maîtres et ces modèles, et les politiques de
son école après lui, commentent ainsi ces trois relations et ces cinq
vertus réduites en gouvernement et en rites:

«Il faut un gouvernement aux hommes, puisque les hommes sont destinés
par leurs nécessités à vivre en société.

«Ce gouvernement doit exprimer l'intérêt légitime de tous et la
volonté générale. Cet intérêt légitime de tous doit prévaloir sur
l'intérêt étroit et égoïste de chacun. Cette volonté générale doit
être obéie.

«Pour qu'elle soit obéie, il lui faut une autorité non-seulement forte
et irrésistible, mais morale et en quelque sorte divine.»

Où trouver cette autorité? ce principe sacré de commandement du côté
des gouvernements, d'obéissance du côté du peuple?

Les peuples libres des temps modernes la trouvent dans la volonté de
la nation tout entière, délibérant sur ses droits et sur ses devoirs,
étant à elle-même sa propre autorité, et en confiant l'exercice à des
corps et à des magistrats, à des dictateurs révocables et responsables
sous le régime des républiques;

Les peuples théocratiques, dans des pontifes souverains à qui ils
attribuent une mission et comme une vice-royauté divine.

Les peuples asservis, dans la force armée qui les a conquis et qui les
possède par le droit des armes.

Les peuples monarchiques la confèrent à une dynastie et la confondent
avec le droit de naissance sur un trône.

Toutes ces délégations de la volonté générale ou du gouvernement sont
arbitraires, locales, contestables, systématiques, abstraites,
affirmées ou niées selon les temps, les lieux, les circonstances.

La sédition attente à la république;

Le sentiment légal se révolte contre la dictature;

L'incrédulité des peuples se joue de l'infaillibilité ou de la
divinité des pontifes;

Les vaincus rompent leurs chaînes et brisent à leur tour avec l'épée
la souveraineté humiliante des conquérants et des oppresseurs;

Les peuples monarchiques se dégoûtent de leur dynastie, fondent
d'autres familles royales dont l'autorité plus récente a moins
d'autorité encore que les dynasties antiques. Ces peuples se divisent
en factions contraires qui nient, les armes à la main, les droits
anciens ou les titres nouveaux. L'autorité elle-même des gouvernements
et l'ordre des sociétés périssent dans ces guerres civiles.

Confucius, à l'exemple du premier législateur de toute antiquité de
cette partie de l'extrême Orient, cherche et trouve dans la nature le
principe incontesté et humainement divin des sociétés.

Son principe et celui de la Chine, c'est l'autorité du père sur les
enfants.

Ce principe, selon lui, a le mérite d'avoir été le premier.

Évidemment la première société humaine instituée de Dieu avec la
première famille n'a pas commencé par la république; la république
suppose des hommes égaux en force, en volonté, en droit, en fait,
émancipés de toute tutelle préexistante et délibérant à titre égal sur
le gouvernement. La première famille n'était pas dans ces conditions.

Le père, né le premier, avait la priorité de l'intelligence; il savait
ce que les fils ignoraient.

Le père avait la force de l'âge; les fils la faiblesse de l'enfance.
L'autorité de la force matérielle s'unissait en lui à l'autorité du
plus intelligent, le droit du plus fort et le droit du plus capable se
confondaient naturellement dans son nom de père.

Le droit moral, c'est-à-dire la justice, lui conférait également
l'autorité préalable et naturelle. Il avait créé, élevé, nourri,
enseigné les enfants; il était naturellement le roi de sa race.

La conscience, cette révélation du sentiment inné en nous, lui donnait
aussi volontairement l'autorité. Les enfants l'aimaient et le
respectaient instinctivement, par reconnaissance pour le bienfait de
la vie qu'ils lui devaient, et par l'habitude de se soumettre à sa
volonté présumée sage. Cette obéissance d'instinct, de reconnaissance
et de volonté donnait un caractère de moralité, de vertu, de divinité
à la supériorité du père. Il représentait le père des pères, Dieu, de
qui il émanait dans le mystère de la création et dont il tenait la
place et l'autorité sur sa descendance. La première paternité fut donc
une première royauté, la première famille une première monarchie de
droit naturel ou de droit divin!

Voilà un principe d'autorité auquel on remonte sans hypothèse, sans
abstraction, sans polémique, au commencement des temps; c'est la
nature qui l'impose, c'est l'instinct qui le reconnaît, c'est la
tendresse paternelle qui le modère, c'est la piété filiale qui le
moralise et qui le sanctifie.

C'est le principe d'autorité fondé sur le fait, sur la nature et sur
la tradition. Confucius l'adopte dans sa politique.

Lorsque la première famille humaine trop nombreuse se subdivise en
familles secondaires, le même principe se retrouve dans le père et
dans le fils de chaque famille, puis de chaque tribu, puis, quand la
tribu s'agrandit, dans le chef paternel et dans les sujets filiaux de
chaque empire.

Ce principe d'autorité, selon Confucius, peut subir des révoltes, des
altérations, des interrègnes, des éclipses, mais il n'en constitue pas
moins, même dans ces altérations, le principe abstrait, préexistant et
permanent des gouvernements. La nature selon lui est monarchique.


XXVII

Ce principe d'autorité trouvé ou retrouvé, on conçoit quelle sainteté
naturelle et originelle Confucius et ses disciples impriment au
pouvoir monarchique confondu avec le pouvoir paternel; on conçoit
aussi quelle dignité, quelle moralité, quelle solidité ce même
principe donne à l'obéissance filiale des peuples. C'est pour eux la
législation du sentiment. Ni tyrans ni esclaves; un père sans
tyrannie pour tous, des enfants sans murmure d'un même père, voilà
l'autorité.

Nous allons voir comment Confucius et ses disciples tempèrent ce
pouvoir qui serait ou deviendrait tyrannique s'il était absolu dans la
pratique comme il l'est dans la théorie. Il le tempère par ce même
esprit de famille dont il fait le fondement de sa politique.

Voyons d'abord la constitution politique que le philosophe législateur
fait découler ou plutôt laisse découler de son principe d'autorité
paternelle.

Le souverain est _le père et la mère_ de l'empire.

Les sujets sont tenus envers lui à la même piété filiale qu'envers
leur propre père.

Dans chaque famille de l'empire, le même principe se ramifie et
consacre l'obéissance et le respect envers les pères et les ancêtres
jusqu'au culte extérieur.

Ainsi la loi politique et la loi civile ne sont qu'une seule et même
loi sous deux formes, l'autorité de l'amour en haut, l'obéissance par
l'amour en bas.

Suivons:

Les sujets sont égaux devant le père, qui est la loi vivante.

Cette loi vivante dans le père souverain est néanmoins dominée par les
lois écrites appelées les rites, les usages, les cérémonies, qui sont
censées émaner de l'autorité sacrée des ancêtres ou des premiers pères
de la grande famille.

Le père ou le souverain, comme dans les familles à demi émancipées,
remet une partie de son autorité à des conseils de famille composés
des sujets les plus sages et les plus distingués par leur intelligence
et par leur vertu.

Ce sont les ministres.

Parallèlement à ces ministres délégués du souverain, il y a des
conseils ou tribunaux indépendants d'eux et même du souverain,
conseils chargés de faire respecter les rites ou les lois que le
souverain et ses ministres seraient tentés d'enfreindre;

D'autres tribunaux sont chargés de surveiller la distribution de la
justice;

D'autres, de la police ou de l'ordre;

D'autres, de l'administration, etc., etc.;

D'autres, enfin, de surveiller le souverain lui-même, de lui présenter
des remontrances contre ses infractions aux rites ou aux lois, et
d'inscrire jusqu'à ses fautes privées ou jusqu'à ses paroles mal
séantes sur les registres historiques inviolables de l'empire.

L'intelligence cultivée (les lettrés) est le seul titre aux fonctions
publiques.

Les lettrés sont examinés. Ils montent, selon leur aptitude, au rang
de mandarins ou de fonctionnaires publics de toute espèce.

Le dernier des enfants du peuple peut devenir lettré, et de lettré
mandarin, et de mandarin ministre, en vertu de sa seule aptitude.


XXVIII

L'ordre, selon la politique de la Chine, étant la première nécessité
comme le premier objet de la société, passe avant la liberté.

La raison de Confucius est celle-ci: La liberté n'est que le bien de
l'individu; l'ordre est le bien de tous. (Dirions-nous mieux
aujourd'hui?)

Mais Confucius concilie dans une mesure très-équitable les nécessités
de l'ordre avec la dignité de la liberté.

Écoutons Confucius sur cette partie de sa politique:

«Avoir plus d'humanité que ses semblables, c'est être plus homme
qu'eux; c'est mériter de leur commander. L'humanité est donc le
fondement de tout.»

Aimer l'homme, c'est avoir de l'humanité. Il faut s'aimer soi-même; il
faut aimer les autres. Dans cet amour que l'on doit avoir pour soi et
pour les autres il y a nécessairement une mesure, une différence, une
proportion qui assigne à chacun ce qui lui est légitimement dû; et
cette règle, cette différence, cette mesure, c'est la justice.

L'humanité et la justice ne sont point arbitraires; elles sont ce
qu'elles sont, indépendamment de notre volonté; Dieu les a faites, non
l'homme; mais, pour pouvoir les mettre en pratique et pour en faire
une juste application, il faut qu'il y ait des lois établies, des
usages consacrés, des cérémonies déterminées. L'observation de ces
lois, la conformité à ces usages, la pratique de ces cérémonies, font
la troisième de ces vertus capitales, celle qui assigne à chacun ses
devoirs particuliers, c'est-à-dire l'ordre.

Pour remplir exactement tous ses devoirs sans troubler l'économie de
l'ordre, il faut savoir connaître, il faut savoir distinguer, il faut
appliquer à propos cette connaissance sûre, ce sage discernement, cet
équilibre d'ordre, d'autorité, d'obéissance, de liberté!

(Et l'on appelle barbarie la civilisation basée sur de si sublimes
axiomes!..... Ô ignorance et préjugé des races les unes contre les
autres!)

Les relations entre les hommes de différents âges et de différentes
dignités dans la société constituée ne furent pas pour Confucius
l'objet de préceptes moins attentifs et moins humains.

«Vous avez tort, dit à son fils Confucius, de ne pas vous appliquer à
l'étude essentielle des cérémonies. L'homme qui vit en société a des
devoirs à remplir envers tout le monde; il doit rendre à chacun ce qui
lui est dû. Dieu, les génies, les ancêtres ne doivent pas être honorés
d'une même façon; il en est ainsi par rapport aux hommes avec qui l'on
vit; on ne doit pas rendre les mêmes honneurs aux citoyens investis de
différentes dignités. L'étude des cérémonies nous apprend comment on
doit s'acquitter envers le ciel, les esprits et les ancêtres; elle
nous enseigne à ne pas confondre les rangs.

«Ce sont les lois extérieures, expression des lois morales et
politiques, qui doivent porter l'ordre et la hiérarchie graduée des
fonctions dans la société[2].»

         [Note 2: Traduction du P. Amyot dans les Mémoires concernant
         les Chinois.]


XXIX

Les règlements de Confucius sur le culte renouvelé aussi des ancêtres,
n'attestent pas dans le législateur religieux une raison moins épurée
que ses règlements civils. Ce n'est que plusieurs siècles après lui
que les religions de l'Inde, fondées sur les incarnations de Wichnou
ou de Bouddha, s'infiltrèrent en Chine.

Voici les paroles de Confucius sur les cérémonies instituées pour le
culte national, dont l'empereur était le pontife à titre de
représentant du peuple tout entier.

«Le _Ciel_, le _Tien_ ou _Dieu_, trois noms exprimant le Grand Être,
répondit Confucius, est le principe universel; il est la source
intarissable d'où toutes les choses ont émané; les ancêtres sortis les
premiers de cette source féconde sont eux-mêmes la source des
générations qui les suivent. Témoigner au _ciel_ (Dieu) sa
reconnaissance, est le premier des devoirs de l'homme; se montrer
reconnaissant envers les ancêtres est le second. Pour s'acquitter à la
fois de ce double devoir, le saint philosophe Fou-Hi établit avant moi
les cérémonies envers les ancêtres. Comme il fonda tout le système
politique sur le sentiment naturel et sur le devoir de la piété
filiale, il détermina qu'aussitôt après avoir offert l'hommage au
ciel, on offrirait par la bouche du _Fils du ciel_ (le souverain)
l'hommage aux ancêtres. Mais comme le _ciel_ et les esprits des
ancêtres ne sont pas visibles aux yeux du corps, il chercha dans le
firmament des emblèmes pour les figurer et les représenter.»

Après avoir satisfait ainsi à leurs devoirs envers le _ciel_, auquel,
comme au principe vivifiant et universel de toute existence, ils
étaient redevables de leur propre vie, ils se tournent vers ceux qui,
par la génération et la paternité, leur ont transmis successivement
cette vie. Voilà toute la religion de nos pères.

Et il en prescrit ensuite en détail les cérémonies simples et
symboliques[3].

         [Note 3: Mémoires du père Amyot, p. 108 (12e volume).]


XXX

Écoutons maintenant ce qu'il dit au roi, qui l'interroge sur les
devoirs particuliers des ministres-philosophes chargés du soin du
gouvernement.

«Le ministre-philosophe ne s'ingère pas de lui-même dans les honneurs;
il attend qu'on l'y appelle. Il n'est occupé soir et matin que de son
perfectionnement moral et politique par l'acquisition de quelque vertu
ou de quelque connaissance spéciale qui lui manque, non pas pour s'en
parer, mais pour les communiquer à ceux qui dépendent de lui.

«S'il sent qu'il ait assez de droiture et de fermeté pour remplir les
grands emplois, il ne les refuse point quand on les lui présente; il
les reçoit avec actions de grâces, et fait tous ses efforts pour les
remplir dignement. Il n'ambitionne pas les honneurs, il ne cherche
point à amasser des trésors; l'acquisition de la sagesse est le seul
trésor après lequel il soupire: mériter le nom de sage est le seul
honneur auquel il prétend.

«Il n'emploie, pour traiter les affaires, que des hommes sincères et
droits; il ne donne sa confiance qu'à des hommes fidèles et sûrs; il
ne rampe pas devant ceux qui sont au-dessus de lui; il ne
s'enorgueillit pas devant ses inférieurs? il respecte les premiers; il
est affable envers les autres: il rend à tous ce qui leur est dû.

«S'il s'agit de reprendre quelqu'un de ses défauts ou de lui reprocher
ses fautes, il ne fait l'un et l'autre qu'avec une extrême réserve, et
s'arrête tout court quand il le voit rougir. N'est-ce pas la
miséricorde de l'Évangile?

«Il estime les gens de lettres, mais il ne mendie pas leurs suffrages;
il ne s'abaisse ni ne s'élève devant eux; il se contente de ne pas les
offenser, et de les traiter avec honneur quand ils viennent à lui. Il
est au-dessus de toute crainte quand il fait ce qui est du devoir; une
conduite irréprochable, jointe à des intentions pures et droites, lui
sert de bouclier contre tous les traits qu'on pourrait lui lancer: la
justice et les lois sont les armes dont il se sert pour se défendre ou
pour attaquer. L'amour qu'il porte à tous les hommes le met en droit
de n'en craindre aucun; l'exactitude scrupuleuse avec laquelle il
pratique les cérémonies, obéit aux lois et s'astreint à l'observation
des usages reçus, fait sa sûreté, même sous les tyrans. Quelque vaste
que puisse être l'étendue de son savoir, il travaille à l'agrandir
encore; il étudie sans cesse, mais non pas jusqu'à s'épuiser; il
connaît en tous genres les bornes de la discrétion, et il ne va jamais
au delà.

«Quelque ferme qu'il soit dans le bien, il veille continuellement sur
lui-même pour ne pas se négliger. Dans tout ce qui est honnête et bon
il ne voit rien de petit; les plus minutieuses pratiques tournent,
chez lui, au profit de la vertu.

«Il est grave quand il représente, affable et bon avec tous, d'humeur
toujours égale avec ses amis.

«Il se plaît de préférence dans la compagnie des sages, mais il ne
rebute point ceux qui ne le sont pas.

«Au dedans, je veux dire dans l'enceinte de sa famille, il ne témoigne
aucune prédilection, et ne donne aucun sujet de soupçonner qu'il est
porté à favoriser l'un au préjudice de l'autre; au dehors,
c'est-à-dire en public, il traite également tout le monde, suivant le
rang de chacun. L'eût-on grièvement offensé, ou par des paroles
injurieuses, ou par des actions insultantes, il ne donne aucun signe
de colère ou de haine; et son extérieur, serein et tranquille, est une
preuve non équivoque de la tranquillité d'âme dont il jouit.

«Le vrai philosophe cherche à se rendre utile à l'État n'importe de
quelle manière. Si, par quelque action éclatante ou par quelque
ouvrage important, il mérite bien de la patrie, il ne fait pas valoir
ses services dans la vue d'en être récompensé; il attend modestement
et avec patience que la libéralité du prince se déploie en sa faveur;
et s'il arrive que, dans la distribution des grâces, on l'ait oublié,
il ne s'en plaint pas, il n'en murmure pas. Le suffrage des hommes
honnêtes, l'honneur d'avoir contribué en quelque chose à l'avantage de
ses compatriotes et de tous les hommes, lui suffisent.»

--«Je me fais votre premier disciple,» dit le roi, «mais
enseignez-moi le moyen infaillible de rendre mes peuples vertueux et
heureux.

--«Ce moyen,» répondit Confucius, «est de ne rien commander qui ne
soit conforme au grand _Ly_ (mot qui renferme dans son sens la
_raison_, la _conscience_ et la _convenance_ des _choses_). C'est sur
la _raison_, la _conscience_ et la _convenance_, exprimées par ce mot
complexe _Ly_, que la société est fondée; c'est par ces trois
principes que l'homme social s'acquitte, avec la gradation des
devoirs, de ce qui convient envers le _ciel_. Ce sont ces trois
principes divins, incorporés par le _ciel_ dans notre nature, qui
lient les hommes vivants entre eux en leur manifestant et en leur
imposant ce qu'ils se doivent les uns aux autres. Ôtez ces trois
inspirations fondamentales de la société, toute la terre n'est plus
que confusion et que trouble; il n'y a plus ni rois, ni supérieurs, ni
inférieurs, ni égaux; les jeunes et les vieux, les hommes et les
femmes, les pères et les enfants, les frères et les soeurs, tous sans
distinction seront une mêlée confuse de créatures sans ordre et sans
liens.»


XXXI

Une magnifique théorie de l'ordre graduellement établi dans la
famille, puis dans la cité, puis dans l'État, puis dans le monde,
développe dans la bouche de Confucius ce principe fondamental de la
_raison_, de la _conscience_, de la _convenance_. Platon n'est pas
plus haut, Montesquieu plus analysateur, Fénelon plus pieux, J. J.
Rousseau plus populaire, Mirabeau plus politique. On s'anéantit devant
cette révélation, cette expérience et cette éloquence énonçant il y a
vingt siècles, au fond d'une Asie inconnue, des principes sociaux et
politiques qui semblent exhumés du sépulcre d'une humanité aussi
savante et aussi expérimentée que la nôtre; on se demande comment les
bienheureux rêveurs d'un progrès récent, continu et indéfini peuvent
concilier leur théorie avec tant de sagesse au commencement et tant de
décadence de doctrines à la fin?


XXXII

Le libéralisme le plus progressif ne s'exprime pas mieux aujourd'hui
que Confucius sur les deux systèmes de la force brutale et de la force
morale et raisonnée appliqués au gouvernement des peuples.

«Les coercitions matérielles, dit-il dans la suite de cet entretien,
les prisons, les supplices, les peines de toute espèce, les
intimidations par les châtiments sont de bien faibles liens pour
retenir dans le devoir les hommes que l'on ne conduit pas par la
raison, la conscience, la convenance; mais si on les forme, par
l'éducation, la liberté mesurée, l'exemple, l'exercice, à la
connaissance et à la pratique de la raison, de la conscience, de la
convenance, si l'intelligence et l'amour de ces trois principes se
développent dans leur coeur par la force naturelle que le Ciel (Dieu)
a donnée à ces trois principes qui font l'homme social, tout changera
de face et s'améliorera dans l'empire. Les hommes ainsi instruits et
convaincus deviendront en eux-mêmes leur prince, leur juge, leur loi,
leur gouvernement!...

«Le gouvernement, ajoute-t-il en finissant, a été la dernière chose et
la plus parfaite, découverte par les hommes, au moyen du _grand Ly_ ou
de ces trois principes moraux, la raison, la conscience et la
convenance!»

--«C'est admirable!» dit le roi. Les siècles disent comme lui. Un tel
politique en un tel temps est la merveille de l'antiquité. Je retrouve
avec orgueil, en propres termes, dans la bouche de ce prétendu barbare
ce que j'ai dit moi-même en commençant cet entretien: «_Le
chef-d'oeuvre de l'humanité, c'est un gouvernement!_»


XXXIII

Les lois civiles qu'il promulgue et qu'il explique pendant son
ministère au roi se résument:

En propriété assurée et héréditaire;

Interdiction de rapports entre les sexes hors du mariage;

Union légalisée, sanctifiée et parfaite entre les deux époux;

Respect réciproque entre les citoyens des différentes conditions ou
fonctions publiques;

Enfin, respect de soi-même fondé sur ce principe également logique et
admirable: «Si haut qu'un homme soit placé, il doit respecter les
autres, il doit se respecter soi-même. S'il se manque à soi-même, il
manque à ses ancêtres qui _sont_ en lui; s'il manque à ses ancêtres,
il manque au premier ancêtre, à l'_homme saint_ d'où est sortie toute
la race humaine; s'il manque à ce premier homme, l'_homme saint_, il
manque au _Ciel_ (Dieu) de qui ce premier homme a reçu la vie. Les
ancêtres sont les arbres chenus dont ceux qui vivent aujourd'hui ne
sont que les rejetons. La racine est commune à tous, on ne saurait
blesser un de ces rejetons, quelque petit qu'il soit, sans que la
racine en soit offensée!» Que dites-vous de ces paroles?...

Magnifique solidarité entre les hommes nés et à naître et entre Dieu,
justice et providence de toute cette famille humaine!

Ces entretiens entre le roi et son ministre sont un code complet de
politique appliquée. Socrate n'est pas si législateur, il est
ergoteur. Platon est le politique de l'imagination, Confucius est
l'oracle de l'expérience.


XXXIV

Aussi poëte qu'il était musicien et politique, Confucius se délassait
du gouvernement et de l'enseignement par quelques promenades dans la
campagne avec ses disciples favoris. Il conservait encore à
soixante-dix ans le goût et le talent des vers.

Un jour qu'il était sorti avec trois de ses disciples par la porte
orientale de la ville, pour aller prier dans la campagne près d'un
édifice en ruine situé sur une colline, ses disciples furent frappés
de la gravité triste de sa physionomie.

Ils lui témoignèrent leur inquiétude sur le motif de cette tristesse
qui ne lui était pas habituelle.

       *       *       *       *       *

«Rassurez-vous sur moi, leur répondit-il, ce n'est point ma propre
décadence qui m'inspire cette mélancolie, c'est la décadence et les
vicissitudes des choses de la terre. Voyez ce monument qui s'écroule à
quelques siècles du jour où il a été construit! Il contenait pourtant
pour les hommes une idée éternelle. Apportez-moi mon _kin_ (sorte de
lyre dont les poëtes accompagnaient comme en Grèce leurs chants). Il
accorda son instrument et chanta en improvisant les vers suivants:

«Quand les chaleurs de l'été finissent, le froid de l'hiver les
remplace promptement. Après le printemps, l'automne s'avance; quand le
soleil se lève, c'est pour marcher rapidement vers le bord du ciel où
il se couche. Les fleuves de la Chine ne coulent du côté de l'Orient
que pour aller s'engloutir dans le lit sans fond de la vaste mer.

«Cependant l'été, l'hiver, le printemps, l'automne recommencent et
finissent ainsi chaque année; le soleil reparaît chaque matin où nous
le vîmes se lever hier; de nouvelles ondes remplacent sans cesse
celles qui viennent de s'écouler; mais le héros qui fit construire ce
monument sur cette colline où est-il? ses guerriers, qui triomphèrent
avec lui, où sont-ils? son cheval de bataille, où est-il? Qui les a
revus? qui les reverra? Hélas! pour tout souvenir de leur existence,
il ne reste que ce monceau de pierres écroulées sur la colline, que
les plantes sauvages, les ronces et les orties recouvrent
indifféremment de leur feuillage!»


XXXV

Cette tristesse qu'il chantait en vers était, à son insu, un
pressentiment de sa fin. Il quitta les affaires d'État et se hâta de
terminer le monument de sagesse, de morale et de politique qu'il
voulait laisser à la Chine dans son commentaire des livres sacrés.
Cette oeuvre terminée, il cessa d'écrire. Il déposa les six livres
commentés sur un autel, puis, s'agenouillant, il remercia à haute voix
le ciel et l'âme des ancêtres de lui avoir permis de restaurer et
d'achever ce monument intellectuel de la religion, de la philosophie
et de la politique des hommes de son temps.

--«Vous êtes témoins,» dit-il en se relevant à ses disciples, «que je
n'ai rien négligé avec vous pour améliorer les hommes. Le triste état
des choses et des moeurs dans lequel je laisse la terre prouve, hélas!
que je n'ai pas réussi! Mais je laisse une règle et un modèle. Ils
rappelleront en leur temps leurs devoirs à nos descendants. Ces temps
de désordre et de corruption ne sont pas dignes de nous comprendre!»

Un de ses disciples chéris étant venu le visiter peu de jours après
dans sa maison, Confucius, déjà malade de sa maladie mortelle,
s'avança avec peine jusqu'au seuil de sa demeure pour accueillir son
disciple.

«Mes forces défaillent,» lui dit-il, «et ne reviendront peut-être
jamais.» Il laissa couler sans affectation de stoïcisme ses larmes,
concession à la nature; puis, reprenant:

«Ô mon cher _Tsée_!» dit-il au disciple en langage poétique et rhythmé
et en s'accompagnant encore de sa lyre, «la montagne de Faij (la tête)
s'écroule, et je ne puis plus lever le front pour la contempler. Les
poutres qui soutiennent le bâtiment (les muscles) sont plus qu'à demi
pourries, et je ne sais plus où me retirer! L'herbe sans suc est
entièrement desséchée (la barbe); je n'ai plus de place où m'asseoir
pour me reposer! La saine doctrine avait disparu, elle était
entièrement oubliée; j'ai tâché de la restaurer et de rétablir
l'empire du vrai et du bien; je n'ai pu y réussir! Se trouvera-t-il,
après ma mort, quelqu'un qui reprendra la rude tâche après moi!»

Nous allons voir, dans le prochain Entretien, ce que cette tâche
désespérée avait produit en littérature, en morale et en politique.

Quelle délectation de remonter à de telles hauteurs de sagesse et de
vertu à travers la nuit des temps! Il n'y a pas de barbare au berceau
du monde, toutes les races sont nobles, car elles descendent toutes de
Dieu!

Nous poursuivrons, dans le prochain Entretien, l'étude de la raison en
Chine.

                                             LAMARTINE.



XXXVe ENTRETIEN.

À MESSIEURS LES ABONNÉS AU COURS FAMILIER DE LITTÉRATURE ET À TOUS MES
LECTEURS.

_Nota._ Les bruits qui ont été répandus sur l'abandon de mes biens à
mes créanciers, sur ma retraite en pays étranger et sur la cessation
de ce travail périodique en France, me forcent à publier dès
aujourd'hui cette explication, qui ne devait paraître que le mois
prochain.


EXPLICATION FRANCHE.

L'Entretien de décembre, qui paraîtra le 29 novembre, clora la
troisième année; il forme le complément du sixième volume de ce
_Cours familier de Littérature_. L'Entretien du 1er janvier prochain,
sur la peinture, considérée comme littérature des yeux, et sur le
peintre _Léopold Robert_, ce Werther du pinceau, commencera la
quatrième année.

C'est le moment de répondre aux bruits plus ou moins sincères, plus ou
moins malveillants, qu'on a fait courir sur la cessation probable de
cette publication. Ces bruits n'ont pas le moindre fondement; jamais
ce travail ne fut plus cher à mon esprit, et, j'ajoute, plus
nécessaire à mon existence. Mon seul patrimoine au soleil aujourd'hui,
c'est ma plume. Me l'enlever, ce serait m'enlever l'outil de mon
honneur, l'instrument de ma libération.

Ces rumeurs sont nées à l'occasion de la souscription nationale qui
porte mon nom. Des amis (jamais assez remerciés), qui présumaient trop
bien de moi et du public, avaient cru pouvoir tenter, avec mon plein
consentement, cet appel à l'intérêt de la nation, appel glorieux quand
il est entendu, pénible quand il trouve les contemporains sourds. Ces
amis espéraient libérer ainsi, pour l'âge où l'on doit liquider sa vie
comme sa fortune, mon patrimoine obéré par des causes tout à fait
étrangères à celles que la malveillance ou l'ignorance supposent. Il
faut m'expliquer complétement à cet égard avec ces correspondants
littéraires les plus affectionnés et les plus constants de mes
lecteurs: ce sont mes abonnés à ces Entretiens. Je leur dois vérité,
car je leur dois confiance. Cette vérité la voici.

Plusieurs causes, que je ne puis pas toutes énumérer ici, ont concouru
à aliéner de moi le coeur de ma patrie au moment où j'aurais eu besoin
d'un mouvement soudain et sympathique de ce coeur.

J'aurais tort de m'étonner pourtant, en y réfléchissant, de cette
indifférence: c'était naturel; quand on demande justice ou faveur à
son pays, le crime impardonnable, c'est de vivre. La mort seule absout
de certains services comme de certaines célébrités. Il faut savoir
mourir à propos. Je n'ai pas eu cette bonne fortune, quoique j'aie
tout fait pour la rencontrer à son heure et à sa place; mais Dieu, le
maître du premier jour, est le maître aussi du dernier. Attendons.

Jusqu'ici ce mouvement sympathique et honorable du coeur des nations
s'était produit partout, en Angleterre, en Irlande, en France, toutes
les fois qu'on avait fait appel à leurs sentiments ou à leur honneur
en faveur d'un de leurs contemporains quelconque, serviteurs du pays,
hommes d'État, orateurs, écrivains, poëtes. Mes amis se croyaient
fondés, bien à tort, à espérer la même réponse au même appel. Les
antécédents les trompaient, comme ils m'auraient trompé moi-même à
leur place. Ils ne tenaient pas assez compte du temps, des
circonstances, des ressentiments immérités, mais implacables, des
envies sourdes qui attendent l'heure des disgrâces pour se révéler.
Ces amis ont rencontré sous leurs pas ces embûches, ces impopularités,
ces calomnies, ces inimitiés, dans les classes mêmes auxquelles ils
supposaient la mémoire de quelques dévouements.

Ces calamités privées de fortune, auxquelles ils croyaient pouvoir
intéresser le pays parce qu'ils s'y intéressaient cordialement
eux-mêmes, ont été très-faussement et très-odieusement interprétées
par ceux qui me haïssent, sans autre raison de me haïr que mon nom.

Les uns ont attribué ces embarras de fortune à des dissipations de
main fabuleuses ou à des prodigalités de coeur sans prudence, afin
d'avoir le droit de détourner les yeux et l'intervention du pays de
revers selon eux trop bien mérités. C'est une calomnie de bonne foi
que ma vie au grand jour réfute pour tous ceux qui me connaissent.
J'ai vécu selon mon état, comme le conseillent les moralistes et les
économistes les plus sévères; je n'ai jamais eu d'autre luxe que
quelques habitations héréditaires, trop vastes pour ma fortune, à la
campagne, habitations qu'il ne dépendait pas de moi de démolir sans
avilir la valeur et sans anéantir les produits de l'administration
rurale de mes terres en vignobles. Si je n'avais eu que la vigne de
_Naboth_, je n'aurais pas eu les celliers et les pressoirs d'Horace ou
de Cicéron. Ma fortune, plus apparente que réelle, n'a jamais été
très-grande. On serait étonné si j'exposais ici la modicité des
patrimoines que j'ai reçus de mes pères, défalcation faite de leurs
charges. Je n'ai rien _dévoré_, quoi qu'en disent en chiffres
emphatiques les déclamateurs contre mes prétendues somptuosités. Tous
mes mobiliers, de luxe soi-disant asiatique, réunis, n'égaleraient
pas, à beaucoup près, la valeur du plus modique mobilier d'un
appartement d'habitué de bourse de la rue Vivienne ou de la rue de
Richelieu. Où sont donc les monuments de mon opulence? Où sont donc
mes usines à dix mille marteaux? Je n'ai jamais mis dans toute ma vie
qu'une pierre sur une pierre, et c'était pour marquer la place de deux
tombeaux!

  _Dat veniam corvis, vexat censura columbas._

Les autres me reprochent une large hospitalité toute rustique et toute
paysanesque dans mes champs. Ils ne savent pas que cette hospitalité
même dont ils me font un crime est un impôt personnel et inévitable
sur la célébrité bien ou mal acquise. Il y a certains noms qui
obligent. Toutes les infortunes sans boussole de la France et même de
l'Europe se tournent par instinct vers certains noms, je ne dis pas
plus illustres, mais plus notoires que les autres noms, pour
solliciter pitié, appui ou secours. Le seuil de ces hommes de bruit
est assiégé d'indigences qui touchent, leur table est chargée de
lettres écrites avec des larmes. Il y a telle année de ma vie où j'en
ai reçu jusqu'à _dix mille_, de ces lettres, et cela depuis que je
suis rentré dans l'obscurité. Que pouvez-vous devenir, eussiez-vous le
visage aussi froid et le coeur aussi dur que votre métal?

Les années qui ont suivi immédiatement la révolution de 1848 ont été
particulièrement onéreuses et pour ainsi dire obligatoires. Comment
refuser de partager sa dernière épargne avec ceux qui ont partagé vos
efforts et vos périls pour maintenir l'ordre et pour préserver la
société, dans ces heures où ces braves citoyens, moins intéressés en
apparence que nous à la propriété, offraient généreusement leur sang
pour elle?

Puis les années désastreuses pour les vignobles se sont succédé
pendant une période de dépense sans revenu. Il a fallu s'obérer
davantage pour nourrir environ cinq cents bouches d'ouvriers de la
terre sans pain.

Puis les intérêts des dettes constituées et des dettes nouvelles se
sont accumulés sur le capital. J'ai espéré supporter seul ce triple
poids d'une révolution qui avait pesé sur moi plus que sur d'autres,
de terres sans produit et d'intérêts exorbitants; j'ai tenté d'y
suffire à force de travail d'esprit. Grâce au public et à un concours
dont je serai toujours reconnaissant, ce travail rapportait
libéralement son salaire. Mais les événements transforment la scène;
la main se lasse, le public se rassasie, les ennemis dénigrent: qui
dit public dit hasard; le métier d'hommes de lettres n'est qu'un jeu
de dé avec l'opinion. Ce travail enivre et ne nourrit pas. On compte
les produits, on ne compte pas les frais, les déceptions et les
mécomptes. Les deux crises financières de 1856 et 1857 ont fait le
reste.

--Pourquoi ne vendiez-vous pas vos terres? me dit-on aujourd'hui avec
une apparence de raison qui trompe les esprits mal informés.

--Je ne vendais pas, et je ne vends pas, parce qu'il ne s'est pas
présenté en dix ans et qu'il ne se présente pas même aujourd'hui un
seul acquéreur. Comment vendre sans acheteurs? Ces terres sont
affichées partout et tous les jours; eh bien! mes ennemis ou mes amis
peuvent interroger à cet égard tous les notaires de Paris, de Lyon, de
Mâcon, de France, chargés de vendre ces propriétés, même à perte; ces
honorables officiers publics répondront unanimement qu'ils n'ont pas
reçu une offre d'un centime pour ces terres, évaluées par les
estimateurs les plus consciencieux à une valeur qui dépasse deux
millions. Ce fait, qui semble incroyable, est cependant vrai; je
consens à toute espèce de démenti si l'on peut me prouver que j'ai
reçu une offre quelconque pour ces deux millions et demi de valeur
morte dans mes mains.

J'ai eu de la peine à comprendre moi-même ce phénomène de la mise en
vente pendant dix ans, à grandes pertes pour moi, à grands bénéfices
pour les acquéreurs, sans qu'un seul capitaliste fût tenté par ces
bénéfices. À la fin je m'en rends compte, et voici comment.

Ces acheteurs, en effet, ne peuvent se rencontrer que parmi des
capitalistes bienveillants pour moi, ou parmi des capitalistes
hostiles et avides, à l'affût des fortunes qui croulent pour en
accaparer à rien les débris.

Si ce sont des capitalistes bienveillants, ils ne veulent à aucun prix
acheter mes propriétés ni mes demeures.

Ils ne le veulent pas, premièrement parce qu'il en coûterait à leur
bon coeur de me déposséder. Ils se disent, en parlant de moi, ce vers
de Virgile au laboureur expulsé de ses prairies de Mantoue:

  _Fortunate senex, ergo tua rura manebunt;_

Secondement, parce que, même en me payant ces terres à des prix de
faveur, ils passeraient très injustement pour avoir bénéficié de ma
ruine;

Troisièmement, enfin, parce qu'il n'est pas toujours agréable à une
famille investie de la considération locale la mieux méritée de
succéder à un nom malheureusement célèbre dans les demeures ébruitées,
sinon illustrées, par ce nom. Il y a là, entre le modeste demi-jour du
nouveau possesseur et la célébrité du dépossédé, un contraste qu'on
n'aime pas à subir pour soi ni pour ses enfants. Je ne me compare pas,
à Dieu ne plaise! à Voltaire ou à Jean-Jacques Rousseau; mais demandez
aux possesseurs de Ferney ou des Charmettes s'ils n'aimeraient pas
mille fois mieux avoir succédé, dans ce château ou dans cette
chaumière, à des hôtes sans nom, que d'être assiégés à chaque heure de
l'année, au seuil de ces demeures, par ces pèlerins importuns du génie
ou de la célébrité.

Si ce sont, au contraire, des capitalistes hostiles et avides, ceux-là
se présenteront encore moins pour acheter mes domaines à l'amiable.
Ils attendront, avec la patience infatigable de la spéculation,
l'heure de ces ventes forcées, de ces encans par autorité de justice,
dans l'espoir d'avoir ces millions de terre pour une poignée de
papier.

Ainsi enfermé dans ce dilemme de la bienveillance ou de la
malveillance des acquéreurs, je reste cloué à la terre comme à
l'instrument de mon supplice, sans que ni amis ni ennemis consentent
à me décharger de ce brillant et mortel fardeau!

Ne m'accusez donc pas de ne pas vouloir vendre. Je ne puis pas vendre,
voilà la triste vérité; et, si vous ne m'en croyez pas, essayez de me
faire une offre, et accusez-moi en pleine opinion publique si je la
refuse!

C'est pour sortir de cette impasse, entre des créanciers qui pressent
et des acheteurs qui s'éloignent, que mes excellents amis ont ouvert
une souscription dont le succès aurait été pour moi un honneur et pour
d'autres un salut. Cette souscription, à l'exception d'un petit nombre
de coeurs d'or dont les noms se confondront à jamais avec le mien,
ayant été jusqu'ici dérisoire ou insuffisante, que me reste-t-il? Il
me reste l'option entre la ruine de mes créanciers ou un redoublement
de travail. C'est ce dernier parti que je devais choisir et que je
choisis:--Mourir à la peine! comme dit le peuple. Cette mort est
honorable quand la peine a un noble but. En est-il un plus honnête que
de se sacrifier au salut de ceux dont on répond sur son honneur?

Bien loin donc de me croiser les bras dans une oisiveté digne ou
indigne, l'_otium cum dignitate_ (c'est le travail, selon moi, qui est
la vraie dignité), je vais, pendant toutes les années saines que Dieu
me laisse, redoubler d'étude et de zèle pour continuer en l'améliorant
l'oeuvre de ce _Cours familier de Littérature_, oeuvre que j'ai
entreprise avec votre appui. Cet appui, que vous m'avez généreusement
prêté depuis trois ans, je ne le mendie pas, je le désire; je le
provoque même, parce qu'il est nécessaire à d'autres que moi. Chaque
lecteur bénévole de ce Cours est un ami auquel je voue un battement de
mon coeur reconnaissant; chaque nouveau lecteur qu'il pourra
s'adjoindre parmi les amis des lettres sera une souscription indirecte
que je me glorifierai de lui devoir.

La littérature ne fait pas acception de parti; je suis sorti tout
entier de la politique, et la France m'apprend assez à n'y rentrer
jamais. On m'a reproché souvent, dans des jugements sur ma vie, de
n'avoir pas été assez ambitieux! On se trompe: j'avais l'ambition de
la reconnaissance; j'ai manqué mon but: n'en parlons plus. Cependant,
qui que vous soyez, amis ou ennemis, mais hommes de coeur, sachez-le
bien, vous ne m'enlèverez pas la conscience de vous avoir AIDÉS
PENDANT VOS TEMPÊTES. Eh bien! je vous dis aujourd'hui, sans
présomption comme sans mauvaise honte: À VOTRE TOUR, AIDEZ-MOI!...
Vous pouviez être grands, vous ne serez que justes!

                                             LAMARTINE.

  Paris, 12 novembre 1858.

_P. S._ Il importe de prévenir ici le public contre la résolution
qu'on m'attribue d'abandonner mes biens à mes créanciers et de quitter
immédiatement la France. Cette heure n'est pas venue.

Vendre soi-même ses mobiliers les plus chers pour rembourser aux
échéances les capitaux et les intérêts dont on est redevable, ce n'est
pas là abandonner ses biens à ses créanciers. Abandonner ses biens à
ses créanciers, c'est le _sauve qui peut_ du désespoir et quelquefois
de l'improbité; c'est jeter à ceux à qui l'on doit le gage peut-être
insuffisant de ses immeubles au soleil; c'est charger ses créanciers
d'une liquidation à tous risques, et souvent à mauvais risques pour
eux. Ce n'est pas là payer ses dettes; je veux payer les miennes.

Loin de moi donc cette pensée d'une cession de biens et d'une évasion
de ma patrie. Je travaille, je veux travailler. Je cherche à vendre,
et j'y parviendrai avec un peu de temps. Que mes créanciers se
rassurent, et que mes amis connus ou inconnus me secondent. Je ne
désespère pas de moi-même: la patience active use la plus mauvaise
fortune et les plus tristes jours ont des lendemains.

                                             LAMARTINE.

Les lettres et mandats de poste concernant l'abonnement doivent être
adressés à moi-même, 43, rue de la Ville-l'Évêque, à Paris.

Les lettres et mandats de poste concernant la souscription sont
adressés au comité central, 4, passage de l'Opéra, galerie de
l'Horloge, à Paris.



LITTÉRATURE MORALE ET POLITIQUE DE LA CHINE.


I

C'est une chose triste à dire, mais vraie en histoire: à une
très-grande distance de temps les peuples disparaissent, et il ne
reste d'eux que leurs grands hommes: effet de perspective qui diminue
les médiocrités et qui grandit les supériorités au regard de l'avenir.
Aussi, remarquez-le bien, les peuples qui n'ont pas de grands hommes
pour les résumer et les représenter devant l'histoire n'ont pas de
grands noms. La grandeur d'un peuple, c'est de se personnifier tout
entier dans quelques colossales mémoires, en sorte que, quand on nomme
ce peuple, sur-le-champ le personnage national se présente à la pensée
et dit: «C'est moi.» Aussi rendez-vous bien compte de vos impressions
quand vous lisez l'histoire universelle; toute la scène du monde est
remplie pour vous par une centaine d'acteurs immortels, héroïques,
politiques, poétiques ou littéraires, qui figurent à eux seuls
l'humanité. Brahma dans l'Inde; Zoroastre en Perse; Sésostris en
Égypte; Pythagore en Italie; Lycurgue, Solon, Homère, Périclès,
Thémistocle en Grèce; Alexandre en Macédoine; Salomon, David, les
prophètes, ces tribuns sacrés et politiques, chez les Hébreux; une
vingtaine de républicains, de guerriers, d'orateurs, de poëtes, à
Rome; autant en Germanie, en Espagne, en Grande-Bretagne, en France,
en Russie, en Amérique, dans les temps modernes, voilà tout. Avec
trois ou quatre cents noms vous écrivez les annales du monde. C'est
humiliant pour ces milliards de créatures humaines qui passent comme
les flots sous l'arche des ponts sans qu'on les compte ou qu'on les
nomme; c'est glorieux pour ce petit nombre d'hommes privilégiés qui
donnent leur nom, leur individualité, leur pensée, leur mémoire à
toute une race. Bien souvent c'est injuste: il y a un million de fois
plus de génie, plus de vertu, dans tel homme obscur, perdu dans la
foule et entraîné avec les autres par le courant dans la mer d'oubli,
qu'il n'y en a dans tel demi-dieu, dans tel conquérant, dans tel
illustre criminel qui surnage sur cet océan d'hommes. L'histoire est
injuste comme le temps; la postérité prend ce qu'on lui donne: que
voulez-vous? L'iniquité est partout; la mémoire humaine n'est pas
démocratique, ou plutôt elle est trop étroite et trop fragile pour
contenir et pour garder les peuples tout entiers dans ses annales;
elle s'attache à quelques figures grandioses, pittoresques,
pathétiques, culminantes, qui sortent à ses yeux de la foule, et elle
en fait l'aristocratie privilégiée de l'espace et du temps. Heureuse
la postérité quand elle choisit bien, et quand elle immortalise, au
lieu du succès de la violence et de la conquête, le vrai génie du
bien, la vérité, la sagesse et la vertu!


II

De tous ces personnages historiques devenus aussi immortels que le nom
du continent qui les a produits, Confucius est certainement celui qui
personnifie en lui le plus grand nombre de siècles et la plus grande
masse d'hommes; car il a inspiré de son âme vingt-trois siècles, et
il est devenu, non pas le prophète ou le demi-dieu, mais le philosophe
législatif d'un peuple de quatre cents millions d'hommes! La raison,
la loi, la littérature de ce peuple immense sont encore pour des
siècles la personnification prolongée de Confucius. Sachez Confucius,
vous savez la Chine.

Reprenons donc son histoire et ses oeuvres.


III

Nous avons laissé ce sage, cet inspiré de la raison, à la fin de notre
dernier entretien, ressentant, et ne cachant pas qu'il les ressentait,
les pressentiments de sa fin et les angoisses de la mort. Simple et de
bonne foi dans sa mort comme il l'avait été dans sa vie, il
n'affectait pas cette stoïcité théâtrale ni ces félicités anticipées
des hommes qui se prétendent au-dessus de la nature et de la douleur.
Il savait qu'aucun homme n'est au-dessus de la nature et que la raison
elle-même veut qu'on s'attriste et qu'on gémisse quand on s'approche
du dernier mystère et qu'on est près d'entrer dans le grand inconnu
d'une autre vie. La mort est le supplice de l'être vivant: se faire
de ce supplice un devoir, c'est beau et grand; mais se faire de ce
supplice une joie, ce n'est pas se grandir, c'est mentir. Se résigner
et espérer, voilà les deux seules attitudes vraies du mourant. Ce fut
celle de Confucius.


IV

Il languit quelques mois avant d'expirer, visité tous les jours par
ses disciples, mais ne s'entretenant plus avec eux de ses doctrines,
de peur de ne plus apporter à ces choses saintes la plénitude de force
de sa raison. Il s'accroupit enfin sur le sein de son petit-fils,
_Tsée-sée_, adolescent de grande espérance, et ne se réveilla plus de
ce dernier sommeil, dans la soixante-treizième année de son âge.

Il mourait quatre cent soixante-dix-neuf ans avant Jésus-Christ, neuf
ans avant la naissance de Socrate.


V

Ses trois disciples favoris et son petit-fils lui fermèrent les yeux.
On lui mit, suivant les rites, trois grains de riz sur les lèvres,
comme pour reporter au ciel (_le Tien_) le plus grand bienfait qu'il
eût accordé à l'empire chinois dans cet aliment qui devait multiplier
à l'infini le nombre des hommes sur la terre d'Asie. On le revêtit
d'un vêtement composé de plusieurs pièces, pour signifier les diverses
fonctions ou magistratures qu'il avait exercées, comme poëte, comme
philosophe, comme historien, comme homme d'État.

«Ainsi habillé, dit l'histoire traduite par le Père Amyot, on le mit
dans un cercueil de _toung-mou_, dont les planches avaient quatre
pouces d'épaisseur du pied d'alors, divisé comme celui d'aujourd'hui
en douze pouces; et ce premier cercueil fut emboîté dans un second,
fait de bois de _pe-mou_, dont les planches avaient cinq pouces
d'épaisseur. On peignit tout l'extérieur de différentes figures, qui
étaient autant d'emblèmes des différentes vertus qui l'avaient plus
particulièrement distingué. Ce double cercueil fut placé dans un
catafalque construit suivant le rite des _Tcheou_, qui occupaient
actuellement le trône impérial. Les petits étendards triangulaires
placés par intervalles autour de cette décoration funèbre étaient,
suivant le rite de la dynastie _Chang_, et le grand étendard carré
était suivant le rite _Hia_. En réunissant ainsi les rites des trois
dynasties qui, depuis la fondation de l'empire, l'avaient
successivement gouverné jusqu'alors, on voulait donner à entendre que,
si la mémoire de ces anciens rites, et de tous les autres qui avaient
eu lieu dans les temps les plus reculés, s'était conservée parmi les
hommes, c'était à Confucius en particulier que l'honneur en était dû
et à qui l'on était redevable de cet insigne bienfait. Ce premier
devoir étant rempli, les disciples achetèrent, au nom du petit-fils de
leur maître, un terrain de _cent pas_ carrés à quelque distance de la
ville, pour y déposer le corps. À l'une des extrémités de ce terrain
ils élevèrent trois monticules en forme de dôme, dont celui du milieu,
plus élevé que les autres, devait servir de signe de reconnaissance au
tombeau; ils y plantèrent, en signe de vie renouvelée et éternelle, un
arbre, l'arbre _Kiai_. Cet arbre, qui n'est plus aujourd'hui qu'un
tronc aride, subsiste encore dans le lieu même où il fut planté,
malgré le bouleversement que la Chine a éprouvé plus d'une fois
pendant un intervalle de temps de plus de vingt-deux siècles. Le
profond respect que les Chinois conservent pour la mémoire de leur
sage par excellence, et pour tout ce qui peut contribuer à leur en
rappeler le souvenir, leur fait regarder ce tronc aride comme un
monument digne de toute leur attention. Ils l'ont fait dessiner dans
toute l'exactitude du détail; ils l'ont fait graver sur un marbre, et
les empreintes qu'on en tire servent de principal ornement dans le
cabinet de ces lettrés enthousiastes qu'une fortune au-dessous de la
médiocre met hors d'état de le décorer plus somptueusement. J'en ai un
exemplaire, donné par le _Saint Comte_ lui-même, comme un présent dont
il a cru qu'un lettré du _grand Occident_ (c'est de ce nom qu'on
appelle ici l'Europe) pourrait connaître le prix. Je le joindrai aux
planches dont j'accompagne cet écrit.

«Après avoir tout disposé dans le lieu de la sépulture, ceux des
disciples qui étaient à portée se rassemblèrent chez _Tsée-sée_, son
petit-fils, et formèrent le convoi funèbre, en se joignant aux autres
parents de l'illustre mort. Le corps fut mis en terre avec tout
l'appareil de l'ancien cérémonial, et, après la cérémonie, tous se
prosternèrent et pleurèrent sincèrement sur son tombeau. Avant que de
se séparer, les disciples convinrent entre eux de porter le deuil de
leur maître commun de la même manière et autant de temps qu'ils
devraient le porter si le propre père de chacun d'eux était mort: la
durée en fut de trois ans. Mais le disciple favori, qui avait été plus
lié qu'aucun autre à celui qu'ils regrettaient, recula ce terme
jusqu'à la sixième année entièrement révolue; et pendant tout cet
espace de temps il s'enferma dans une cabane qu'il avait fait
construire non loin du tombeau, et ne s'occupa qu'à étudier son
modèle, pour se mettre en état de l'imiter quand les circonstances le
lui permettraient.

«Ceux d'entre les principaux disciples qui étaient habitués dans les
royaumes voisins, et qui n'avaient pas assisté aux funérailles,
vinrent à leur tour faire les cérémonies funèbres, et apportèrent,
comme une sorte de tribut, chacun une espèce d'arbre particulier à son
pays, pour contribuer à l'embellissement du lieu qui contenait les
respectables restes du sage qui les avait instruits.

«L'exemple de _Tsée-Koung_, le disciple favori, fut regardé par les
autres comme un reproche tacite du peu d'affection qu'ils avaient pour
leur maître, en s'éloignant de son tombeau comme ils l'avaient fait.
Ils se rassemblèrent au nombre d'environ une centaine, et vinrent
s'établir avec leurs familles aux environs de ce lieu respectable, y
formèrent un village qu'ils nommèrent _Koung-ly_, c'est-à-dire village
de _Koung_, ou appartenant à la maison de _Koung_, dont ils voulurent
bien se déclarer les vassaux, et prièrent _Tsée-sée_ de les regarder
comme tels, en acceptant l'hommage volontaire qu'ils lui offraient en
considération de son illustre aïeul. Ces familles nouvellement
établies se multiplièrent peu à peu, et leurs descendants se
trouvèrent en assez grand nombre, après quelques siècles, pour peupler
à eux seuls une ville de troisième ordre, qui porte aujourd'hui le nom
de _Kiu-fou-hien_, et qui est du district de _Yent-cheou-fou_. Dans
les commencements, on s'était contenté de mettre devant le tombeau une
simple pierre sans sculpture, de six pieds en carré, sur laquelle on
faisait les cérémonies d'usage, et que, pour cette raison, on appelait
_Tsée-tan_, c'est-à-dire _élévation_ ou _autel_ des cérémonies. Pour
ce qui est des statues de pierre et des autres ornements qui décorent
aujourd'hui les environs du tombeau, tout cela est moderne.

«Les parents, les amis et les disciples de _Koung-tsée_ ne furent pas
seuls à donner des marques publiques de consternation et de deuil;
tout ce qu'il y avait de personnes instruites se fit un devoir de
témoigner sa douleur, et le roi _Ngai-Koung_ lui-même, qui l'avait
négligé lorsqu'il vivait, sentit, au moment qu'on lui annonça sa mort,
tout le prix de la perte qu'il avait faite. En présence de tous ses
courtisans il se reprocha le tort qu'il avait eu de ne pas l'employer
assez, et dit en peu de mots tout ce qu'on pouvait dire de plus
honorable en faveur de celui qu'il regrettait. «Le ciel suprême,
dit-il, est irrité contre moi; il m'a enlevé le trésor le plus
précieux de mon royaume en m'enlevant le sage qui en faisait la
principale gloire et le plus bel ornement.» Ce magnifique éloge, tout
mérité qu'il était, aurait pu être regardé comme un tribut que ce
prince payait à la coutume, s'il ne l'eût fait suivre par quelque
chose de plus durable que les paroles. Il fit construire en son
honneur, et non loin de son tombeau, une de ces salles qui portent par
distinction le nom de _Miao_, parce qu'elles sont destinées à honorer
les ancêtres: _Afin_, dit-il, _que tous les amateurs de la sagesse
présents et à venir puissent s'y rendre en temps réglés, pour faire
les cérémonies respectueuses à celui qui leur a frayé la route qu'ils
suivent et sur le modèle duquel ils doivent se former._

«Pour la consolation des disciples qui s'étaient fixés avec leurs
familles dans les environs, et pour remettre en quelque sorte sous
leurs yeux celui dont le souvenir leur était infiniment cher, outre
son portrait, qu'on plaça dans le sépulcre nouvellement construit, on
y déposa encore tous ses ouvrages, ses habits de cérémonie, ses
instruments de musique, le char dans lequel il faisait ses voyages et
quelques-uns des meubles qui lui avaient appartenu. Quand on crut que
tout était dans l'état de décence qu'il fallait, on en donna avis au
roi, et ce prince, s'y étant transporté, y fit en personne toutes les
cérémonies qu'on a imitées depuis, c'est-à-dire qu'on le reconnut
solennellement pour maître, et qu'il lui rendit, en cette qualité, les
mêmes hommages que s'il eût été vivant et qu'il l'instruisît encore
dans la morale, les sciences et le gouvernement. À son exemple, tous
ceux de ses disciples qui étaient à portée renouvelèrent, dans ce même
lieu, les hommages qu'ils avaient déjà rendus à leur maître, et
déterminèrent entre eux qu'au moins une fois chaque année ils
viendraient s'acquitter des mêmes devoirs; ce qu'ils pratiquèrent le
reste de leur vie avec une exactitude qui a servi de modèle à tous les
gens de lettres qui sont venus après eux. Depuis plus de deux mille
ans, les lettrés suivent constamment cet usage, et, comme il n'est pas
possible que tous fassent annuellement le voyage de _Kiu-fou-hien_,
pour la commodité de ceux qui sont répandus dans les différentes
provinces de l'empire, on a élevé dans chaque ville un monument où ils
vont faire les mêmes cérémonies qu'ils feraient à son tombeau, s'il
leur était facile de s'y rendre. Les empereurs mêmes ne s'en
dispensent pas; ils vont, en tant que représentant la nation, rendre
hommage à celui que la nation a reconnu solennellement pour maître, et
c'est le fondateur de la dynastie des _Han_ qui le premier en a donné
l'exemple.

«Après l'extinction totale des _Tsin_, vers l'an 203 avant
Jésus-Christ, le grand _Tay-tsou_, _Kao-hoang-ty_, ayant réuni tout
l'empire sous sa domination, regarda comme le premier de ses soins
celui de lui rendre tout le lustre dont il avait brillé sous les
premiers empereurs de _Tcheou_. Les sages qu'il avait appelés auprès
de sa personne pour l'aider de leurs conseils lui persuadèrent que,
de tous les moyens qu'il pouvait employer pour venir à bout de ce
qu'il se proposait, le plus efficace serait de restaurer parmi les
hommes l'antique doctrine des livres sacrés, trésor de civilisation
recouvré par le philosophe.

«Ces cérémonies honorifiques, dit le Père Amyot, furent instituées
pour glorifier dans l'avenir le sage et ses soixante et douze
disciples. Ces cérémonies, que l'ignorance des Européens a travesties
en culte et en idolâtrie, ne sont que des rites funèbres et nullement
des adorations.

«Ce serait ici le lieu, continue le savant historien, de caractériser
ces cérémonies, de les mettre sous les yeux, dans le détail le plus
exact, telles qu'elles se pratiquent, en traduisant simplement cet
article du cérémonial authentique de la nation, sans aucune réflexion
de ma part. Ce simple exposé suffirait pour faire porter un jugement
sans appel, et sur leur nature, et sur l'objet qu'on se propose en les
pratiquant; mais, comme on a déjà beaucoup écrit sur cette matière, et
que le pour et le contre ont eu des partisans outrés, je crois, tout
bien considéré, qu'il est inutile de redire ce qui a été dit cent et
cent fois.»

Il les caractérise néanmoins parfaitement, dans un autre volume de ses
Mémoires, comme des rites purement civils et honorifiques,
n'impliquant d'autre culte que le culte des souvenirs et de la
vénération pour la mémoire de Confucius.

Voyons maintenant comment cette littérature morale et politique,
résumée dans Confucius, a constitué le gouvernement, les lois et les
moeurs de l'Asie, après sa mort, et quels sont les fruits que la
raison d'un seul homme d'État a produits sur la civilisation de
quelques milliards d'hommes, ses semblables.


VI

Le premier effet de cette littérature morale et politique a été,
d'après le témoignage des mêmes religieux, initiés pendant un siècle à
la langue, à la législation, au gouvernement même de l'empire, de
résumer toute la civilisation et toute la législation dans un livre.
Ce livre est le commentaire des premiers livres sacrés, écrit dans les
dernières années de sa vie par Confucius. Écoutons ce qu'en disent
ces religieux dans le premier volume de leurs recherches.

«Le style de ce recueil, rassemblé, élucidé, rénové par Confucius,
disent-ils (page 69 des Mémoires), est simple, laconique, éloquent
seulement par le sens, par la clarté, par la brièveté. La composition
en est confuse, comme celle de tout recueil composé de débris rejoints
ensemble; un chapitre n'y tient pas nécessairement à l'autre par un
enchaînement logique. L'histoire que Confucius y raconte, la doctrine,
la morale, la politique en font tout le prix.

«Autant les Platon et les Aristote mettent d'apprêt et de tournure
dans leurs maximes, autant ils s'échafaudent pour soutenir leurs
principes, autant ils sont délicats dans le choix des détails, autant
ce livre est simple, naturel et loyal. La vérité n'y a point d'aurore;
elle paraît d'abord avec toute sa lumière. L'éloquence de ce livre est
une éloquence de profondeur, d'énergie et d'évidence. Aussi
porte-t-elle la conviction jusqu'au fond de l'âme, et semble-t-elle
moins révéler le vrai que le faire jaillir du fond du coeur. Il ne
ménage ni passions, ni préjugés; il ne voit que l'homme dans l'homme.
La justice du souverain Être, selon lui, peut être désarmée
quelquefois par sa clémence en faveur du repentir, et il en cite des
exemples; mais aussi, de la même main dont il caresse et couronne la
vertu obscure, il foudroie les mauvais princes sur leurs trônes et les
ensevelit sous les ruines de leur grandeur. La royauté n'est qu'un
choix du Ciel; celui qui en est revêtu doit encore plus le représenter
par sa sagesse et sa bienfaisance que par des coups de vigueur et
d'autorité. Le glaive qu'il a à la main le blesse dès qu'il le porte à
faux, et tout l'éclat de sa couronne ne doit pas coûter un soupir au
dernier de ses sujets. Sa gloire est de faire des heureux. Ce n'est
point sur les maximes obliques d'une politique qui rapporte tout à soi
que le livre fonde l'art de régner; il en fait consister tous les
secrets à maintenir la pureté de la doctrine et de la morale par les
vertus naturelles, sociales, civiles et religieuses. Les exemples du
prince, selon ses principes, sont le premier et le plus puissant
ressort de l'autorité; plus il sera bon fils, bon père, bon époux, bon
frère, bon parent, bon citoyen et bon ami, moins il aura besoin de
commander pour être obéi; et plus il respectera les vieillards,
honorera ses officiers, fera cas de la vertu et s'attendrira sur les
malheureux, plus il sera respecté, honoré, estimé et aimé lui-même. Il
est aisé de conclure après cela que le _Chou-king_ représente la
guerre et le despotisme comme des incendies dont l'éclat passager ne
laisse que des cendres et des pleurs. Mais, ce qui ne sera peut-être
pas au goût de toute l'Europe, il prétend que les hommes ont trop de
besoins et trop peu de force pour que le superflu des uns ne soit pas
le nécessaire des autres; en conséquence il peint le luxe des couleurs
les plus odieuses, le montre partout comme l'écueil du bonheur public,
et affecte de prouver, par les événements, que la décadence des
moeurs, qui en est la suite nécessaire, a entraîné celle des deux
dynasties _Hia_ et _Chang_. Le luxe, selon lui, est à l'abondance ce
qu'est la bouffissure à l'embonpoint. Que de traits encore il faudrait
ajouter pour crayonner en entier la belle doctrine du _Chou-king_!
Mais, quelque dur et quelque rétif que nous soyons à l'enthousiasme
patriotique, on nous soupçonnerait d'en avoir eu un violent accès. Les
P. Gaubil et Benoît ont traduit le _Chou-king_, l'un en français et
l'autre en latin. Leurs traductions doivent être en France; qu'on les
lise et qu'on nous juge. Le _Chou-king_ a persuadé à la Chine, il y a
plus de trente-cinq siècles, que l'agriculture est la source la plus
pure, la plus abondante et la plus intarissable de la richesse et de
la splendeur de l'État. Il n'a pas fallu faire une seule brochure pour
le prouver.»

«Les lettrés de la dynastie des _Han_, dit _Tchin-tsée_, ont écrit
plus de trente mille caractères pour expliquer les deux premiers mots
du _Chou-king_. Il aurait pu ajouter qu'ils en ont écrit encore un
plus grand nombre pour les attaquer. Nous ne voyons que les livres
saints qui puissent donner idée à l'Europe de la manière dont ce
précieux monument a été combattu, attaqué, calomnié pendant quatorze
siècles.

«Le style seul dans lequel il est écrit, indépendamment de sa sagesse,
en démontre l'antiquité à quiconque a lu les beaux ouvrages des
écrivains de toutes les dynasties chinoises. Les empereurs et les
savants l'ont appelé la _source de la doctrine_, la manifestation _des
enseignements du sage_, la révélation _de la loi du Ciel_, _la mer
sans fond de justice et de vérité_, le _livre des souverains_, _l'art
de gouverner les peuples_, _la voix des ancêtres_, la règle de tous
les _siècles_. Soit que l'empereur parle en souverain ou en chef de la
littérature, il tâche de s'appuyer sur l'autorité de ce livre; il se
fait gloire d'en entendre le sens le plus caché; il ne dédaigne pas de
prendre le pinceau lui-même pour le copier et le commenter; il y prend
ordinairement le texte des discours qu'il adresse aux grands, aux
princes, aux peuples de son empire. Les ministres et les censeurs du
pouvoir public ont sans cesse recours à ce livre, les uns pour
justifier leurs ordres et leurs desseins, les autres pour donner plus
de force à leurs opinions. L'orateur, le poëte, le moraliste, le
philosophe s'appuient sur ce livre, et tout ce que nous pouvons dire
de plus fort à sa gloire, ajoutent-ils, c'est que, après l'invasion
des superstitions indiennes, tartares ou thibétaines en Chine, si
l'idolâtrie, qui est la religion des empereurs et du peuple, n'est pas
devenue la religion du gouvernement, c'est ce livre de Confucius qui
l'a empêché, et si notre religion chrétienne, disent-ils enfin, n'a
jamais été attaquée par les savants lettrés du conseil impérial, c'est
qu'on a craint de condamner, dans la morale du christianisme, ce qu'on
loue et ce qu'on vénère dans le livre de Confucius.»

Il commence par des maximes de sagesse que nous traduisons ici du
latin, dans lequel les jésuites ont traduit, il y a un siècle, ces
passages:

«C'est le _Tien_, _Dieu_, le _Ciel_, trois noms signifiant le même
grand Être, qui a donné aux hommes l'intelligence du vrai et l'amour
du bien, ou la rectitude instinctive de l'esprit et de la conscience,
pour qu'ils ne puissent pas dévier impunément de la raison ....... En
créant les hommes, Dieu leur a donné une règle intérieure droite et
inflexible, qu'on appelle conscience: c'est la nature morale; en Dieu
elle est divine, dans l'homme elle est naturelle....

«Le _Tien_ (Dieu) pénètre et comprend toutes choses; il n'a point
d'oreilles, et il entend tout; il n'a point d'yeux, et il voit tout,
aussi bien dans le gouvernement de l'empire que dans la vie privée du
peuple. Il n'y a ni bien, ni mal, ni vrai, ni faux, qui puisse
échapper à sa lumière; il entre par sa justice et par sa providence
jusque dans les cachettes les plus ténébreuses de nos maisons; il ne
laisse ni le moindre bien sans récompense, ni le moindre mal sans
châtiment....

«Faites un calendrier, ô peuples! la religion recevra des hommes les
temps qu'ils doivent au _Tien_ (Dieu).»

Les cinquante-huit chapitres du livre de Confucius sont partout pleins
de ces maximes de religion rationnelle et de ces règles de
gouvernement par la conscience. Un volume entier ne suffirait pas pour
les citer.

On a affecté de croire depuis en Europe que les Chinois, frappés de la
sublimité de ce livre, avaient divinisé son auteur; le Père Amyot
proteste contre cette fausse idée en ces termes:

«Je n'ai rien à ajouter à ce qui concerne Confucius. Pour ce qui est
du culte qu'on lui rend ici, on a tort de s'imaginer que c'est un
culte religieux; il ne passe pas les bornes du respect et de la
reconnaissance qui sont légitimement dus à un homme qui, de son vivant
par ses exhortations, et après sa mort par ses écrits, a fait à ses
semblables tout le bien qu'il a été en son pouvoir de leur faire. Les
cérémonies qui accompagnent ce culte sont conformes aux moeurs du
pays. En France on ne se met à genoux que devant Dieu et l'image des
saints; on ne leur offre que de l'encens; ici l'on se met à genoux
pour honorer certains vivants, quand ils sont d'un ordre supérieur; on
leur offre des mets et l'on fait brûler des parfums devant eux. La
même chose se pratique envers Confucius et devant les morts auxquels
on doit du respect et de la reconnaissance. Dans l'idée chinoise, tout
cela ne passe pas les bornes du culte civil, et c'est même un devoir
indispensable pour un être raisonnable et un homme bien né. Y manquer,
c'est faire preuve d'ignorance, d'ingratitude, de grossièreté et même
de barbarie. Quel blasphème horrible! diront certains Européens.»


VII

Ce livre, comme nous l'avons dit, a donné l'empire aux lettrés comme à
ceux dont l'intelligence, cultivée par de continuelles études,
éclairait le mieux la conscience des règles de gouvernement consignées
dans le texte de la philosophie raisonnée de Confucius. L'empire tout
entier n'a été qu'une vaste école; les emplois publics n'ont été que
les rangs décernés dans une académie. Le gouvernement lui-même, dans
la personne des empereurs, a raisonné le pouvoir avec les peuples, les
peuples ont raisonné l'obéissance avec le gouvernement. Le pouvoir
n'en a pas été moins respecté, l'obéissance des peuples moins
assurée; les conquêtes et les dynasties tartares, amenées par la
conquête, n'ont rien changé à cette civilisation par la littérature.
Les vainqueurs ont été forcés de prendre les moeurs des vaincus; la
pensée a triomphé de la force; le palais des souverains tartares a
continué à être le sanctuaire de la philosophie et de la littérature.
Plusieurs de ces souverains ont été eux-mêmes des lettrés ou des
poëtes du plus haut mérite.

«Il ne faut point s'en étonner, disent les Mémoires sur la Chine les
mieux informés. Les annales racontent, sur toutes les dynasties, les
succès des études des fils des empereurs, dont plusieurs l'ont été
depuis. La doctrine de l'antiquité a tellement fait plier le génie de
la cour que leur éducation à cet égard est plus sévère que celle des
fils des simples citoyens. L'empereur _Kang-hi_ dit à ses enfants: «Je
montai sur le trône à huit ans; mes ministres furent mes maîtres et me
firent étudier sans relâche les _King_ et les annales. Ce ne fut
qu'après qu'ils m'enseignèrent l'éloquence et la poésie. À dix-sept
ans mon goût pour les livres me faisait lever avant l'aurore et
coucher bien avant dans la nuit; je m'y livrai tellement que ma santé
en fut affaiblie.»

«Le précepteur dont parle _Kang-hi_ fit pour ce prince les excellentes
gloses des livres de Confucius et des deux _King_, qui sont un
chef-d'oeuvre de clarté, d'éloquence et d'exactitude. On pourrait
faire un ouvrage également curieux et instructif sur la manière dont
ce grand prince présida aux études de ses enfants et les dirigea. Son
petit-fils, qui est aujourd'hui sur le trône, envoie les siens à
l'école, quoique déjà mariés et revêtus des grandes principautés de la
famille. L'Europe traiterait sûrement de roman et de fictions ce que
la cour et la capitale voient en ce genre.»

«Le souverain, disent ailleurs les mêmes missionnaires européens, est
en Chine le chef de la littérature. À en juger par quelques
interrogations venues d'Europe, il paraît que certaines gens le
regardent comme un recteur de l'université. Comment s'y prendre pour
détruire des idées aussi fausses? L'empereur est sur son trône,
l'empereur est aussi grand et aussi absolu dans le temple des sciences
que dans la salle du conseil; et c'est là ce qui sauve la république
des sciences de Chine des enfances de vanité, des tracasseries de
jalousie, des intrigues de cupidité et du fanatisme d'opinions et de
systèmes, qui causent ailleurs tant de troubles et de misères. La
qualité de chef de la littérature, fût-elle une addition étrangère à
la souveraineté, en devient l'appui et l'ornement: l'appui, parce
qu'elle oblige les empereurs à donner à leurs enfants une éducation
qui les force à l'application, leur inspire l'estime et l'amour des
sciences, les accoutume à réfléchir, étend leur pénétration et remplit
leur esprit d'une infinité de principes et de vues, de maximes et de
faits qui leur sauvent bien des méprises. _N'en retirassent-ils
d'autre profit que de sentir leur ignorance et le prix du savoir_, dit
_Tien-Lchi_, _ils en seraient plus hommes et plus en état de gouverner
les hommes_. Cette qualité de chef de la littérature les met dans le
cas de connaître par eux-mêmes les plus savants hommes de l'empire, de
suivre tout ce qui a rapport aux sciences, de faire accueil aux grands
ouvrages et aux grands écrivains, et de les affectionner.

«Quant à l'éclat dont le chef de la littérature environne le trône, il
suffit de dire que, mettant l'empereur dans le cas de parler en maître
et en juge aux lettrés que la nation regarde comme ses maîtres, cela
doit nécessairement consacrer, agrandir et ennoblir son autorité. Tout
tend en Chine à persuader la multitude que l'empereur est infiniment
au-dessus des premiers lettrés par la force de son génie et par
l'étendue de ses connaissances. Elle voit qu'on ne présente à
l'empereur que des Mémoires écrits dans le style le plus savant et le
plus relevé; que ses édits et ordonnances sont des modèles de
compositions; qu'il reprend publiquement les gouverneurs de province
des erreurs qui se trouvent dans leurs placets et les plus habiles
docteurs des fautes qui leur échappent dans leurs ouvrages; qu'il
parle en maître dans des préfaces raisonnées sur les ouvrages qu'il
fait faire et qu'il fait publier, et que tout ce qui sort de son
pinceau est marqué au coin de l'immortalité. Le moyen, avec cela,
qu'elle ne soit pas tranquille sur la sagesse et la protection de
l'empereur!

«Voici ce que la sagesse des anciens a imaginé pour l'aider. Elle a
créé des charges honorables et lucratives pour les plus habiles
lettrés de l'empire, et les a chargés, chacun selon la sienne,
d'approfondir toutes les parties de l'histoire naturelle, politique,
civile, militaire, ecclésiastique, morale, littéraire, etc., de la
Chine, et de se tenir toujours en état de répondre sur tout ce que
l'empereur juge à propos de leur demander. S'il s'agit de quelque
nouvelle loi, de quelque nouveau système, de quelque arrangement dans
les finances, de quelque nation étrangère, de quelque réforme de
police, Sa Majesté envoie demander à celui qui est chargé de répondre
ce qu'on trouve là-dessus dans l'histoire; et le lendemain ou
surlendemain ce savant lui présente un Mémoire raisonné, où elle voit
ce qui a réussi ou échoué autrefois, pourquoi ce qui a été tenté a été
rejeté, et pour quelles raisons, etc.

«Ces savants ont sous la main sans doute bien des recueils, extraits,
notices, compilations, répertoires de leurs prédécesseurs, qu'ils
augmentent eux-mêmes; mais, s'ils n'avaient pas la science qui leur en
donne la clef et les met à même de puiser dans les sources, ils leur
seraient inutiles. Aussi l'empereur les oblige à la cultiver sans
cesse, par les questions subites et imprévues qu'il leur fait; ils
n'auraient garde, dans leurs réponses, de risquer un mot hasardé: ils
citent leurs garants, d'après la critique la plus sévère. Par là un
empereur, sans être savant, jouit de tout l'éclat que la science et
l'érudition peuvent répandre sur l'administration publique, n'est pas
exposé à prendre une répétition pour un coup de génie, ne court pas le
danger de se méprendre dans ce qu'il avance, et parle toujours avec
une dignité imposante dans tous les actes publics.»


VIII

«Des lettrés, renommés par leur science des annales de l'empire et par
la fermeté de leur caractère, tiennent registre secret des actes du
gouvernement dans le palais même du prince. Ces registres ou journaux
sont la censure la plus impartiale, la plus efficace et la plus
redoutée des princes. Comme les faits y sont racontés en peu de mots
et tels qu'ils sont, leurs causes et leurs effets, leur enchaînement
et leur ensemble, dont il lui est si aisé de se faire le commentaire,
lui présentent un miroir où il se voit tel qu'il est et tel que
l'histoire le montrera aux siècles futurs. L'amour-propre le plus
aveugle n'a pas de ressource contre cette espèce de censure. Ce n'est
pas tout: un prince y voit une infinité de choses qu'on tâche de lui
faire perdre de vue, et, s'il s'est fait un plan de gouvernement, il
lui est aisé d'être conséquent et de tendre sans cesse à son but. Une
faute lui en fait éviter cent autres; celles mêmes de ses
prédécesseurs lui servent infiniment.--_Tai-tsong_ était si frappé que
l'histoire fît mention des paroles, des actions et des fautes de ses
prédécesseurs, qu'il s'observait avec beaucoup de soin, et s'effrayait
lui-même par la pensée de ce qu'on dirait de lui dans la suite des
siècles. «Je me juge moi-même, disait-il, par les choses que je blâme
et que j'improuve dans mes prédécesseurs. L'histoire est le miroir de
ma conscience: dans les autres je vois ma propre image, et j'entends,
dans le jugement que je porte de mes prédécesseurs, le jugement qu'on
portera de moi-même.»

«Ces sortes de journaux sont dans les moeurs de la nation chinoise.
Les chefs des grandes maisons font leur journal secret, dans le goût,
à peu près, de celui de l'empereur, pour leur propre instruction et
pour celle de leurs enfants. Ce journal est nécessaire à certains
égards, et commandé, pour ainsi dire, par les lois, parce que, quand
quelqu'un est présenté à l'empereur pour être promu à un emploi, il
doit être en état de répondre sur les charges qu'ont remplies son
grand-père, son père et lui, sur les grâces qu'ils ont obtenues, sur
les fautes qu'ils ont faites, sur la manière dont ils en ont été
punis, sur la façon dont ils les ont réparées ou en ont obtenu grâce.»

Tout le gouvernement est intellectuel dans un pays dont Confucius a
écrit le code et spiritualisé toute la constitution.


IX

On a appelé cela le despotisme. Écoutons à cet égard un homme qui a
vécu soixante ans au milieu de ces institutions. «C'est le despotisme
de la raison, dit-il, au lieu du despotisme sanguinaire et oppressif
que notre ignorance leur attribue. Le souverain, le premier, subit le
despotisme de la philosophie de Confucius, un des sages, des lettrés
qui perpétuent son esprit.» Un écrit d'un des derniers empereurs de la
Chine, au dix-septième siècle, commente ainsi la loi des jugements et
des peines dans un style et dans un esprit que Fénelon, Montesquieu et
Beccaria ne désavoueraient pas.

«Il en est des supplices, dit le philosophe impérial, comme des
remèdes. Le but des supplices est de corriger les hommes et non pas de
les conduire à la mort. C'est pour en avoir poussé trop loin la
rigueur qu'au lieu d'amender les peuples on les avait poussés dans la
révolte. J'aurai soin qu'on rende la justice; mais, avant tout,
j'ordonne qu'on traite les prisonniers avec bonté et qu'on ne leur
refuse rien de tout ce qui peut être accordé..... Les crimes sont,
dans la société, comme les taches et les ordures sur les habits: un
habit se lave, les taches s'effacent, les ordures s'en vont; mon
peuple peut se corriger et s'amender. Je ne veux me servir de la
terreur des supplices que pour défendre la société. Mon amour pour mes
peuples me donne du courage pour tenir aux travaux continuels du
gouvernement, mais il augmente mes peines et mes inquiétudes dès qu'il
s'agit d'affaires criminelles qui vont à la mort, parce que je sais
que mes soins, mes attentions et ma sensibilité ne peuvent pas
s'étendre à tout. Si mes officiers ont quelque tendresse pour moi,
qu'ils me la témoignent en ne voyant que des hommes dans ceux qui sont
accusés. Hélas! il n'est que trop fâcheux de les traiter en coupables
lorsqu'ils sont condamnés!.... Le peuple est inconsidéré et peu
réfléchi; il viole la loi par inadvertance, comme un enfant tombe dans
un puits. Vous auriez pitié de cet enfant; moi j'ai pitié de mon
peuple. C'est pour moi, ajoute-t-il, une angoisse de conscience de
juger selon les lois et de condamner ou de pardonner avec
discernement. Mais ce que j'ai trouvé de plus affligeant, ce à quoi je
ne m'accoutume pas, ce qui me coûte chaque fois au delà de ce que je
pourrais vous dire, c'est de signer des arrêts de mort. Mon coeur
flétri se glace et saigne de douleur à chaque fin d'automne, lorsque
vient le moment de décider du sort des criminels. Je dois venger le
_Tien_ et mes peuples; mais il n'en est pas moins triste d'être exposé
au danger de faire couler une goutte de sang qu'on eût pu épargner.
Mon unique consolation est de ne prononcer que sur les crimes
évidents, et aucune sorte de travail ne me coûte pour m'en assurer.

«Le pouvoir et les règles pour décerner les récompenses et les
châtiments publics viennent d'en haut. Qui entreprend de changer les
moeurs des hommes ne doit pas se flatter que le bon exemple seul
persuade la vertu. Il faut effrayer les méchants pour les corriger ou
même pour les contenir. C'est au nom du _Tien_ qu'on agit; c'est sa
justice qui doit diriger: on ne doit y mêler aucune vue particulière.
Il est dit: _Récompensez le mérite, punissez le crime; si vous ne vous
trompez ni dans l'un ni dans l'autre, espérez de voir croître les
vertus et diminuer les vices._ Il est dit dans Confucius: _Le Tien
ordonne de décerner les cinq honneurs et les cinq récompenses à la
vertu. Le Tien exige que le crime soit puni par les cinq supplices et
par les cinq châtiments. Oh! que ce grand objet de gouvernement
demande de vigilance! Oh! qu'il demande de sagesse et de vertu!_
C'est-à-dire qu'en matière de châtiments et de récompenses il faut se
comporter avec une impartialité et une droiture infinies. La plus
petite prévarication est une horreur!»

Voilà le langage de cette philosophie sur le trône!


X

L'opinion publique y jouit de la plénitude de son jugement, par suite
de ce gouvernement par la raison, et de la liberté de la presse à qui
on n'interdit que le scandale, l'injure ou la calomnie. L'imprimerie,
immémorialement inventée et exercée dans l'empire, y fait respirer la
pensée publique comme l'air; chacun peut imprimer et afficher, à son
gré, toutes ses idées; c'est la représentation nationale universelle
par la littérature, sur la place publique et sur toutes les murailles
des villes ou des campagnes. Les mandarins transmettent au
gouvernement ces symptômes de l'opinion publique, ce cri muet des
peuples dans leur gouvernement. Le droit de requête et de pétition des
hommes de toutes conditions y est également sans autres limites qu'une
respectueuse convenance. Le souverain connaît ainsi, sur tous ses
actes, la pensée des peuples. Il ne dédaigne pas de raisonner et de
discuter lui-même, dans de fréquents manifestes, ses actes avec eux;
il est contraint de reconnaître pour juge, non la force, mais
l'intelligence.

Qu'on nous permette de transcrire ici un de ces entretiens du
souverain avec la nation, qui précéda l'abdication d'un des derniers
et des plus vertueux empereurs qui aient illustré l'histoire de la
Chine. Toutes les circonstances de ce règne et de cette abdication ont
été traduites de la _Gazette de l'empire_, en 1778, par le Père
Amyot. La littérature politique de la Chine a peu de témoignages plus
frappants et plus authentiques de la nature toute intellectuelle,
toute philosophique et toute littéraire de ce gouvernement.

L'empereur _Kien-long_ avait régné pendant une longue période de sa
vie avec une vertu, un talent et un bonheur qui faisaient confondre
son autorité avec celle de la Providence. Il n'était pas seulement
grand politique, il était écrivain et poëte renommé.

Il revenait, à l'âge de soixante-huit ans, d'un long voyage entrepris,
contre l'avis de ses ministres, pour inspecter les provinces les plus
éloignées et les plus arriérées de l'empire. Le bruit de sa mort avait
couru; les peuples s'étaient troublés de l'idée de perdre le chef de
l'empire avant qu'il eût, suivant l'usage, désigné son successeur
parmi ses enfants; car l'empire, au fond, est une république lettrée
dont le régulateur, moitié héréditaire, moitié électif, est désigné
par le père grand-électeur de l'empire.

Un lettré d'un ordre inférieur osa lui présenter sur le chemin une
requête conçue en termes irrespectueux, pour lui intimer le conseil de
se retirer du trône et de se nommer enfin un successeur. Le lettré,
organe d'un parti caché dans le palais, fut sévèrement jugé et puni
pour cet outrage à la majesté et à la liberté du Père de l'empire.

Mais, rentré dans sa capitale, l'empereur crut devoir expliquer
lui-même paternellement à ses peuples ses motifs pour ne pas
obtempérer aux voeux ou aux craintes du parti qui le poussait à une
abdication prématurée. Aucun document à la fois politique et
littéraire, dans les annales de la Chine, n'est de nature à faire
mieux comprendre la constitution libre, paternelle et raisonnée de ce
gouvernement par la persuasion. Voici ce manifeste du prince, ou
plutôt cette confidence impériale du père avec ses peuples. Nous n'en
retrancherons que les longueurs et les superfluités.

«_Extrait de la gazette du huitième de la dixième lune de la
quarante-troisième année du règne de Kien-long (c'est-à-dire le 26
novembre 1778)._

«L'étude de l'histoire, dit l'empereur, est l'une de mes occupations
les plus ordinaires. Les usages pratiqués dans tous les temps, dont il
est fait mention, ont passé successivement sous mes yeux, et, leur
diversité m'ayant convaincu qu'ils n'avaient pas été constamment les
mêmes, les raisons que l'on a eues de changer quelquefois m'ont
convaincu aussi qu'on ne doit pas s'en tenir toujours à ce qui avait
été établi. L'usage où l'on était de nommer solennellement un
successeur au trône n'a plus lieu aujourd'hui; celui de donner des
provinces en souveraineté, sous différents titres, est aboli depuis
bien des siècles; le partage et la distribution des terres ne sont
plus comme autrefois dans les premiers temps de la monarchie. Il
serait absurde de vouloir rétablir tous ces usages, par la raison
qu'anciennement ils ont été pratiqués. Telle coutume qui paraît au
premier coup d'oeil n'avoir rien que de louable et de bon cesse de
paraître telle quand on l'examine de près.

«Désigner solennellement un successeur au trône, c'est dire à tout le
monde que l'on donne comme un second maître à l'empire; c'est ouvrir
une source d'où peuvent découler les plus grands malheurs. Le premier
et le plus ordinaire de ces malheurs est la désunion qui se glisse
chez tous ceux qui composent la famille du souverain. Une envie
secrète s'élève d'abord dans leurs coeurs. Les frères de celui qui
aura été choisi par préférence à eux se persuaderont aisément qu'on
leur fait injure; les intrigues ne tarderont pas à naître; aux
intrigues succéderont les cabales et aux cabales les calomnies et les
trahisons. Les défiances et les soupçons entre le père et les enfants
et des enfants entre eux, les haines implacables et l'oubli de tous
les devoirs achèveront ce que le reste n'avait fait, pour ainsi dire,
qu'ébaucher.

«Un autre malheur non moins ordinaire que le premier, et qui dérive,
comme lui, de la nomination solennelle d'un successeur au trône, est
le changement de bien en mal de celui qui a été choisi. L'ambition des
grands et les basses complaisances de tous ceux qui approchent le
jeune prince, dont ils attendent leur élévation ou l'accroissement de
leur fortune, le pervertissent à coup sûr s'il a les inclinations
vertueuses, et l'enfoncent plus avant dans le crime s'il est
naturellement vicieux. Qu'on ouvre l'histoire; on n'y trouvera que
trop d'exemples qui confirmeront la vérité de ce que je dis ici.

«Le choix d'un successeur au trône est une affaire de la dernière
importance; on ne doit pas la terminer légèrement. Il faut avoir fait
bien des réflexions, bien des délibérations, avant que de fixer son
choix; il faut avoir prévu tous les avantages et tous les
inconvénients qui peuvent en résulter. Le meilleur, sans doute,
serait d'imiter la conduite d'_Yao_ et de _Chim_. Ces deux grands
princes ne choisirent point dans leur propre famille celui qui devait
gouverner après eux.»

Ici l'empereur parcourt longuement l'histoire des dynasties qui l'ont
précédé, et signale, dans toutes, les inconvénients qu'il y a à
désigner son successeur avant sa mort. Ces inconvénients sont scrutés
et mis en relief avec la sagacité d'un historien consommé. Il reprend
ensuite en ces termes:

«Quant à moi, plus j'ai étudié et compris l'histoire, plus je me suis
confirmé dans l'idée de ne pas laisser connaître, en mon vivant, le
choix que j'aurai fait de mon successeur. L'exemple et les leçons de
mon père me confirment dans cette résolution.

«Mon père, dès la première année de son règne, pensa à me désigner
moi-même pour son successeur. Il écrivit mon nom et ses intentions sur
un simple billet. Dans cette salle de l'intérieur du palais, qui est
nommée _salle des purifications_, il y a un tableau dont l'inscription
porte ces quatre caractères: _véritable grandeur, brillante gloire_.
Ce fut derrière ce tableau qu'il mit ce billet à l'insu de tout le
monde. Parvenu à la huitième lune de la treizième année de son règne,
mon père mourut. Un peu avant sa mort il se fit apporter le tableau,
en retira le billet qu'il avait inséré lui-même dans l'épaisseur du
cadre, et, après en avoir fait lire le contenu, il expira. Quand ma
nomination fut divulguée, tout l'empire applaudit à son choix.

«Dès que je fus sur le trône, je me fis un devoir de suivre l'exemple
de mon père. Comme lui je me choisis secrètement un successeur. L'aîné
des fils que j'avais eus de l'impératrice me parut avoir toutes les
qualités naturelles et acquises qui sont nécessaires pour bien régner.
Je fis tomber mon choix sur lui; j'écrivis son nom et mes intentions
sur un billet que je plaçai derrière le même tableau où celui qui
contenait mon nom avait été placé par mon père. Après quelques années,
je perdis ce cher fils. Je retirai alors le billet, et, en avertissant
les grands de ce que j'avais fait, je leur fis part aussi du titre
honorable dont je décorais la mémoire de celui qui devait régner après
moi, en l'appelant _ami de l'ordre et très-propre à le faire observer,
fils du souverain et destiné à lui succéder_. Le septième de mes
enfants mâles était aussi fils de l'impératrice; il ne vécut que
quelques années. Je choisis, à part moi, le plus âgé de mes autres
fils: il mourut encore; et, après lui, le cinquième me paraissant
posséder toutes les qualités qu'on peut désirer dans un bon empereur,
je lui destinai l'empire. Une mort prématurée l'a enlevé de ce monde
lorsqu'on avait le moins lieu de s'y attendre. Voilà donc quatre
princes héréditaires que j'aurais fait installer solennellement si je
m'étais conformé à l'ancienne coutume.

«Qu'on ne croie pas cependant que je néglige l'importante affaire de
la succession à l'empire; je l'ai sans cesse présente à l'esprit.
L'année trente-huitième de _Kien-long_ (1773), lorsqu'au solstice
d'hiver j'allai pour offrir au Ciel le grand sacrifice d'usage, je me
fis accompagner de tous mes fils, afin qu'ils vissent de leurs propres
yeux tout ce qui se pratique dans cette auguste cérémonie. J'avais
écrit secrètement le nom de celui d'entre eux que j'avais intention de
faire mon successeur, et j'en avais averti les grands qui servent dans
le ministère, sans cependant leur faire connaître le prince sur qui
j'avais fait tomber mon choix. En offrant le sacrifice, je priai le
Ciel que, si celui dont j'avais écrit le nom avait toutes les qualités
requises pour bien régner, il daignât le conserver et le protéger;
que si, au contraire, il n'était pas digne du trône, faute d'avoir ces
qualités, d'abréger le cours de sa vie, afin qu'il ne préjudiciât pas
à l'empire et que je pusse moi-même me nommer un successeur qui fût
véritablement digne de régner. Ma prière n'avait pour objet que le
bien de l'empire, au préjudice même de l'affection paternelle. Le Ciel
suprême sait que ce que je dis ici est conforme à la plus exacte
vérité, et que, si je ne nomme pas publiquement un successeur, c'est
uniquement pour l'avantage particulier de mes enfants eux-mêmes et
pour le bien général de tous mes sujets. J'en prends à témoin le ciel,
la terre et mes ancêtres. Si mes fils et leurs descendants s'en
tiennent à cet usage, la dynastie ne saurait périr, parce qu'elle sera
favorisée du Ciel, aux ordres duquel elle sera toujours soumise, et
qu'elle aura l'affection des hommes dont elle tâchera de faire le
bonheur.

«Comme mes intentions ne sont pas connues de tout le monde, il peut se
faire qu'on m'en prête que je n'ai pas et que je suis très-éloigné
d'avoir. Peut-être dit-on de moi que je me complais si fort dans
l'exercice de l'autorité suprême que je craindrais, en me nommant
publiquement un successeur, d'en voir la diminution ou quelque
affaiblissement. Ce serait bien peu me connaître que de penser ainsi
de moi. Depuis que je suis sur le trône, toutes les fois que je brûle
des parfums en l'honneur du Ciel, je lui adresse cette prière: «Mon
aïeul _Chen-Tfou_ a régné soixante et un ans; je n'oserais m'égaler à
lui. Je vous prie, ô Ciel! de me protéger et de m'accorder, si vous le
voulez bien, de parvenir jusqu'à l'année soixantième de mon règne.
J'aurai atteint la quatre-vingt-cinquième de mon âge; alors
j'abdiquerai l'empire, et je le céderai à celui que je destine à être
mon successeur, parce que je crois qu'il vous est agréable. Alors
seulement je me déchargerai du pesant fardeau du gouvernement.» Voilà
ce que personne ne pouvait savoir, parce que c'est pour la première
fois que j'en parle et que je le publie.

«Quoique j'aie déjà poussé ma carrière jusqu'à la soixante-huitième
année de mon âge, je me sens encore aussi fort et aussi robuste que je
l'ai jamais été; je ne suis sujet à aucune sorte d'infirmité. Me
serait-il permis d'abandonner les peuples que le Ciel suprême m'a
chargé de gouverner à sa place? Si, par amour du repos, ou par
quelque autre motif semblable, je me déchargeais d'un fardeau que je
puis porter encore, je serais ingrat envers le Ciel et envers mes
ancêtres. Depuis l'année courante (1778) jusqu'à l'année _fin-mao_
(1795) il doit s'en écouler dix-sept encore, espace de temps bien
long, eu égard à mon âge. Quoique mes forces et la constitution
robuste de mon tempérament semblent me mettre à l'abri des infirmités,
je dois cependant être très-attentif; de jour en jour je dois être
plus sur mes gardes pour pouvoir remplir dignement les desseins du
Ciel sur ma personne, lorsqu'il m'a confié le gouvernement de cet
empire. Si, malgré toutes mes intentions, lorsque je serai parvenu à
l'âge de quatre-vingts ou même de soixante-dix ans, je m'aperçois que
mon esprit ou mes forces s'affaiblissent, de manière à ne pas me
permettre de gouverner avec les mêmes soins que j'ai apportés jusqu'à
présent à cette grande affaire, alors, me regardant comme incapable de
tenir sur la terre la place du Ciel, j'abdiquerai l'empire.

«Parmi les souverains qui l'ont gouverné, il s'en trouve plusieurs qui
ont régné quarante et cinquante ans; il s'en trouve quelques-uns qui
ont abdiqué. Il y a plus de quarante ans que je suis sur le trône;
n'en est-ce pas assez, et faut-il que j'attende de l'avoir occupé
soixante ans pour le céder? C'en serait bien assez, sans doute, si je
n'avais égard qu'à ma propre personne. Un empereur de la dynastie des
_Tang_ répondit à son ministre, qui l'exhortait à se démettre de
l'empire: «Vous voulez donc que je devienne un homme inutile sur la
terre?» Il n'en fut pas ainsi de _Jen_; il abdiqua l'empire, et à
peine l'eut-il abdiqué qu'il tomba dans la mélancolie la plus
profonde. Son successeur abdiqua comme lui l'empire, et, comme lui
encore, il porta la tristesse jusqu'au tombeau et pleura le reste de
ses jours. Je méprise de pareils empereurs; ainsi je me garderai bien
de les imiter.

«De tous les traits de l'histoire que j'ai insérés dans mes ouvrages,
il n'en est aucun que je n'aie lu moi-même et que je n'aie écrit de ma
propre main. À l'occasion de l'abdication de ces deux empereurs j'ai
mis une note: _Empereurs faibles, qui ont prouvé par leur conduite
qu'ils étaient indignes de régner._ Plein de mépris pour de tels
souverains, pourrait-il me tomber en pensée de marcher sur leurs
traces? Leur abdication et le regret amer qu'ils témoignèrent après
avoir abdiqué sont une preuve sans réplique qu'ils redoutaient, dans
l'autorité suprême, ce qu'elle a de laborieux, de pénible et de
rebutant, quand on veut l'exercer avec gloire, et qu'ils ne voulaient
que jouir des prétendus avantages qu'elle présente, quand on a en vue
une vaine prééminence sur les autres et la facilité malheureuse de
pouvoir se livrer à tous ses penchants.

«Pour moi, qui cherche à ne rien oublier pour remplir tous les devoirs
qui me sont imposés, je sais que dans l'exercice de la dignité suprême
il se rencontre chaque jour quelques milliers d'articles
très-difficiles à débrouiller. Tout ce qui a rapport à ceux sur
lesquels je me décharge du détail du gouvernement, tout ce qui
concerne les mandarins qui ont une inspection immédiate sur le peuple,
toutes les affaires de l'empire, grandes ou petites, tout cela m'est
rapporté, parce que je veux être instruit de tout, parce que je veux
tout terminer par moi-même. Quel travail immense! Je m'y livre
cependant sans relâche, parce qu'il est de mon devoir de le faire. Si
je donnais à mes mandarins une autorité absolue pour pouvoir terminer
les affaires, plusieurs d'entre eux ne manqueraient pas d'en abuser,
et tout l'odieux retomberait sur moi. Je puis assurer qu'il n'est
aucun moment où il me soit permis de jouir d'un tranquille repos.

«Mon empire est très-vaste et le nombre de mes sujets est immense; je
veux cependant qu'on m'informe exactement de tout ce qui concerne mon
peuple. Les inondations, les sécheresses et les différentes calamités
publiques m'affectent beaucoup plus qu'elles n'affectent aucun de mes
sujets. Chaque particulier ne sent que ses propres peines; je sens,
moi seul, toutes les peines réunies de chaque particulier. On sait que
je ne m'en tiens point à une compassion stérile envers ceux qui ont eu
à souffrir; je m'empresse à leur procurer du soulagement aussitôt que
je suis instruit de leurs besoins, et, comme je crains que les
mandarins ne m'en informent pas d'eux-mêmes, je m'en informe moi-même
auprès d'eux.

«Toutes mes actions ont leur temps déterminé. Je me couche, je me
lève, je m'habille, je prends mes repas à des heures fixes. Tout est
gêne, tout est contrainte; et en cela je suis de pire condition que le
moindre de mes sujets. Je sens tout le poids du fardeau que je porte,
mais je continuerai de le porter autant de temps que les forces me le
permettront. Quand mes infirmités me feront sentir que je ne puis plus
me livrer à un travail assidu ni vaquer aux affaires comme auparavant,
alors je remettrai avec joie les rênes de l'empire en d'autres mains,
et j'aurai la douce satisfaction d'avoir fait, jusqu'à la fin, tout ce
qu'il a été en mon pouvoir de faire. Je serai parvenu au terme de ma
vie, où je pourrai jouir sans remords d'un peu de tranquillité et où
je pourrai connaître la véritable joie; car jusqu'à présent je n'ai
connu que le travail, la gêne, les inquiétudes et les soucis.

«Qu'on ne croie pas que ce que je viens de dire soit en vue de me
faire valoir. Je n'ai rien dit qui ne soit à la portée de tout le
monde et que tout le monde ne puisse comprendre avec la plus légère
attention. Il y a longtemps que je voulais faire part à mon peuple de
tout ce dont je viens de l'entretenir; j'attendais, pour le faire, que
l'occasion se présentât; elle s'est enfin présentée, et j'en ai
profité.

«Lorsque je serai parvenu à une extrême vieillesse, je me déchargerai
du poids du gouvernement, et je m'expliquerai alors plus clairement
encore que je ne le fais aujourd'hui. On connaîtra mes intentions et
on les jugera. J'ai fait cet écrit à l'occasion de l'insolente requête
qui m'a été présentée par le lettré de _Mouk-den_. Outre les
absurdités répandues dans cette requête, il se trouve un reproche des
plus atroces et des plus mal fondés. Il ose accuser notre dynastie
d'avoir usurpé l'empire. Son crime est des plus énormes et d'une
conséquence extrême dans un État. Il peut se faire que, parmi les
lettrés, mandarins et autres qui sont répandus dans ce vaste empire,
il y en ait qui pensent comme cet insensé et que la crainte seule
empêche de s'exprimer comme lui. Ce que je sais, à n'en point douter,
c'est qu'il y en a grand nombre qui pensent comme lui sur l'article de
la nomination d'un successeur au trône. J'espère qu'après avoir lu cet
écrit, que pour cette raison je veux rendre public, ils changeront
d'avis et approuveront ma conduite.»


XI

Ce même empereur se justifie, dans un second écrit, de ne pas nommer
une impératrice, comme c'était l'usage parmi ses prédécesseurs; il en
donne des motifs qui attestent la bonté de son coeur et les scrupules
de sa conscience. On sait que la législation civile de la Chine,
semblable en cela à celle des patriarches et de toute l'Asie, tout en
consacrant l'unité du gouvernement domestique dans une seule épouse,
admet les épouses de second rang.

«Après la mort de ma première épouse, dit dans cet écrit l'empereur,
je crus qu'il était juste et convenable d'élever _Na-la-che_, femme du
second rang, qui m'avait été donnée par mon père lorsque je n'étais
encore que simple particulier, au rang de première épouse et
d'impératrice; je ne voulus rien faire cependant sans consulter
l'impératrice ma mère. Elle m'ordonna de ne pas me presser et de
donner seulement d'abord un titre d'honneur à _Na-la-che_; ce que je
fis. Après trois années, satisfait de la conduite de _Na-la-che_, je
l'élevai au sublime rang et je la déclarai solennellement impératrice.
Quand elle eut reçu cette grâce, au lieu de redoubler d'attentions et
de ne rien oublier pour me persuader de plus en plus qu'elle en était
digne, elle n'eut plus que de l'orgueil. Ses mauvais procédés allaient
chaque jour en empirant. Quelque mécontentement que j'en eusse, rien
ne transpirait au dehors, et je continuais à me conduire à son égard
comme je l'avais toujours fait. Elle mit le comble à ses impertinences
en se coupant elle-même les cheveux. Par là elle me fit la plus grande
insulte qu'une femme puisse faire à son mari et une sujette à son
souverain (les femmes tartares ne se coupent les cheveux qu'à la mort
du mari, du père ou de la mère). C'est comme si elle avait renoncé à
la dignité dont je l'avais honorée, et même à ma personne, quoique je
fusse son époux. Son crime méritait qu'au moins je la dégradasse
publiquement, si je ne la faisais pas mourir. Je la laissai vivre, et
je ne la dégradai point; j'empêchai seulement, après sa mort, qu'on ne
lui rendît les honneurs qu'on a coutume de rendre aux impératrices,
sans cependant rendre compte au public des raisons que j'avais pour
cela, ne voulant pas la déshonorer à la face de tout l'empire. On a dû
reconnaître dans cette affaire que la justice et l'humanité m'ont
dicté seules la conduite que j'ai tenue. Je n'avais élevé _Na-la-che_
au rang d'impératrice que parce que ce rang lui était dû
préférablement à mes autres femmes; ce n'est pas qu'elle fût plus
belle ou que je l'aimasse plus que les autres. Après son élévation,
elle mit au jour tous ses défauts et se rendit coupable de quantité de
fautes. Dans la crainte qu'il n'en arrivât de même à toute autre, si
je l'élevais au même rang, je n'en ai élevé aucune. Non-seulement il
n'y a rien en cela de répréhensible, mais il n'y a rien qui ne mérite
des éloges, parce que je me suis conformé, au-dessus de moi, aux
intentions du Ciel et de mes ancêtres, et qu'au-dessous de moi j'ai
cherché l'avantage de mes sujets. Je ne doute pas que la postérité ne
m'approuve et ne me loue de tout ce que j'ai fait dans cette occasion.
Cependant le lettré rebelle a osé me proposer _de me reconnaître
coupable aux yeux de tout l'empire, et de nommer publiquement une
autre impératrice, en réparation de ma faute et pour l'entière
satisfaction de mes sujets_.

«Je suis dans la soixante-huitième année de mon âge; est-ce à cet âge
que je dois me donner une épouse? Me donnerais-je le ridicule de
demander une des filles du prince _mantchou_, pour la placer à côté de
moi à la tête de l'empire? Ce que dit à ce sujet le lettré porte avec
soi sa réfutation, ne mérite aucune réponse et n'est digne que de
mépris.

«Je dois, dit le rebelle, écouter les représentations et y avoir
égard. Depuis que je suis sur le trône, il ne m'est jamais arrivé
d'empêcher qu'on ne me fît des représentations; j'ai reçu avec bonté
et même avec plaisir celles surtout qui avaient pour objet l'avantage
de mes sujets et la gloire de l'empire; je n'ai jamais manqué, après
les avoir reçues, de les renvoyer aux grands tribunaux, pour qu'ils
eussent à délibérer sur l'usage que j'en devais faire. Quand les
tribunaux ont jugé que je devais avoir égard à ce qu'on me
représentait, j'y ai eu égard; je n'ai jamais rejeté que les
représentations qu'ils ont jugé que je devais rejeter. Pas même une
seule fois il ne m'est arrivé d'empêcher qu'on ne me représentât ce
qu'on croyait devoir me représenter. Lorsqu'on m'a représenté les
inondations, les sécheresses et autres calamités qui affligeaient
quelques provinces, je me suis hâté d'envoyer sur les lieux des grands
ou des mandarins pour examiner l'état des choses et m'en instruire
dans le détail, ne voulant rien ignorer de tout ce qui peut intéresser
mon peuple, et j'ai toujours donné les ordres les plus précis aux
_tsong-tou_, vice-rois et autres grands officiers des provinces, de
veiller exactement et d'être attentifs à ce qu'il ne souffrît aucun
dommage, à le soulager quand il en a souffert et à lui procurer tout
le soulagement qui dépendait d'eux. Quand on m'a fait savoir que la
misère était dans quelque endroit, j'ai fait ouvrir mes greniers, et
j'ai fait tenir du secours à ceux qui en avaient besoin. En un mot, il
n'est aucun article concernant le peuple dont je n'aie voulu être
instruit, et, quand on m'a instruit de ses besoins, je n'ai jamais
manqué d'y pourvoir.»

C'est le même empereur qui fît recueillir et rassembler, en une seule
collection officielle, les cent soixante mille volumes composant
l'Encyclopédie chinoise, car l'Encyclopédie elle-même est un exemple
de la Chine à l'Europe. Seulement l'Encyclopédie chinoise fut
recueillie et rédigée sous les yeux et par les soins du gouvernement,
pendant une période de quinze ans, et confiée aux premiers lettrés et
savants de l'empire. L'empereur ne négligeait pas d'en revoir les
pages et d'en corriger les moindres fautes d'impression. C'est le plus
vaste monument littéraire connu.

L'ouvrage destiné à faciliter au peuple tout entier la connaissance de
la religion, des lois, des motifs des lois, de la politique, des
sciences, des arts, des métiers, de l'agriculture, du commerce, de
l'industrie, est divisé en quatre cent cinquante livres. Les onze
premiers ne traitent que de la haute astronomie, le firmament, les
astres, les phénomènes célestes; puis viennent les livres qui concernent
la division de l'année en mois, jours, saisons; puis ce qui concerne la
terre et le sol, puis ce qui concerne les eaux, leur régime, leur
application. Seize livres ensuite traitent de politique, du gouvernement
des hommes en société, de l'empereur considéré comme premier père de la
famille, selon la doctrine de Confucius et des livres sacrés. Les quatre
livres suivants roulent sur l'impératrice et sur la famille impériale.
Depuis le soixante et unième livre jusqu'au cent soixante-dix-septième
inclusivement, on parle en détail de tous les officiers publics,
mandarins, dignitaires et magistrats, de toutes les dynasties et de tous
les ordres, soit à la cour, soit dans les provinces, soit auprès de
l'empereur, soit dans les tribunaux, soit pour les affaires politiques,
civiles, judiciaires, économiques, criminelles, religieuses et
littéraires, soit pour la guerre. Les trente-deux livres suivants sont
comme le tableau et le précis philosophique des lois fondamentales de
l'État, des principes invariables du gouvernement et des règles
générales de l'administration et de la justice. «Ô ciel! s'écrie ici le
savant traducteur, que les Montesquieu, les Burlamaqui, les Grotius
baissent et se rapetissent quand on les compare à ce qui y est dit sur
le prince du sang et les princes titrés, les hommes publics et les
simples citoyens; jusqu'où les grands doivent être soumis à l'empereur;
sur ces ministres et ces magistrats qui doivent s'exposer à tout pour ne
pas tromper sa confiance; sur le choix des dépositaires de l'autorité,
la manière de les gouverner, de les veiller, de les élever ou abaisser,
récompenser ou punir; sur tout ce qui concerne les fortunes des
particuliers, la division des terres, les impôts, les différentes
récompenses des talents, des services, des vertus, et le juste châtiment
de toute espèce de désordre, crime et délit!»

Depuis le cent cinquante-quatrième livre jusqu'au cent
quatre-vingt-quatrième, il n'est question que des rites. Tout ce qu'il
nous convient d'en dire ici, c'est que ce qu'on y trouve dissiperait
bien des préjugés en Occident sur la Chine, montrerait l'importance de
bien des choses qui n'y sont pas assez prisées, et y ferait sentir
que la société politique et civile gagne beaucoup à tout ce qui fixe
tous les devoirs réciproques et oblige tout le monde à des attentions,
prévenances et honnêtetés continuelles. Les huit livres suivants
traitent de la musique, et par concomitance de tous les instruments
anciens et modernes, de la danse et du théâtre. Les quatorze livres
suivants roulent sur les _King_, les annales et toutes les parties de
notre littérature, trop peu connue en Europe pour pouvoir en parler.
Depuis le deux cent sixième livre jusqu'au deux cent vingt-neuvième,
il ne s'agit que de la guerre et de tout ce qui y a rapport. Dans les
douze livres suivants il est parlé de tous les peuples et nations avec
lesquels la Chine a eu des rapports depuis plus de deux mille ans.
Nous le disons hardiment; si on pouvait montrer sur les cartes
d'aujourd'hui le pays de chacun et ses limites, les savants et les
antiquaires d'Europe se mettraient à genoux pour avoir ce morceau, qui
manque totalement à l'Europe et est en effet très-piquant et
très-curieux. Depuis le deux cent quarante-deuxième livre jusqu'au
trois cent seizième, il n'est question que de l'homme, mais il y est
envisagé sous toutes les faces, rapports et points de vue
imaginables; soit pris solitairement et par rapport à sa constitution
corporelle; soit envisagé dans sa famille, dans la société et dans
l'État; soit surtout comme capable d'acquérir des connaissances, de
cultiver toutes les vertus, ou de donner dans des vices et des
désordres qui le dégradent et font son malheur. La métaphysique et la
morale chinoise y parlent continuellement un langage dont les
prédicateurs d'Europe, dit le missionnaire lui-même, ne désavoueraient
pas la perfection. Les arts viennent ensuite: l'histoire, l'art de la
porcelaine y tient une grande place; l'histoire naturelle y a ses
Pline et ses Buffon. Les dessins d'animaux et de plantes y donnent aux
yeux l'image que le texte donne à l'esprit. On ne soupçonne rien de
cela en Occident, dit le commentateur français de cette Encyclopédie.
Dans les cinquante-sept livres suivants, il y en a deux sur les
différentes espèces de blés et de grains, deux sur les plantes
médicinales les plus usuelles et les plus communes, un sur les
herbages de cuisine, six sur les arbres à fruits, trois sur les fleurs
de parterre et de jardin, quatre sur les plantes les plus communes
dans les campagnes, six sur les différents arbres de toutes les
provinces de l'empire (nous doutons qu'on en connaisse une cinquième
partie en Europe), onze sur les oiseaux, huit sur les animaux soit
domestiques, soit sauvages, huit sur les amphibies, les coquillages et
les poissons, et six enfin sur les insectes. Quant à la manière dont
chaque article est traité, il est inutile d'avertir que les plus
importants et les plus nécessaires sont traités plus au long; mais la
règle générale, c'est de diviser chacun en cinq, six, sept et même
huit chapitres ou sections. Comme cette Encyclopédie n'est qu'une pure
compilation, dans les premiers chapitres on cite les textes originaux
des auteurs selon leur rang d'autorité, c'est-à-dire qu'on cite
d'abord les _King_, grands et petits; puis les livres de l'ancienne
école de _Confucius_ et des écrivains d'avant l'incendie des livres.
Les annales et les ouvrages des lettrés de toutes les dynasties,
depuis les _Han_, viennent au second rang. Après ces premiers
chapitres viennent ceux des mots, c'est-à-dire des phrases de quelques
mots qui font proverbe, sentence, etc., qu'on cite ou auxquels on fait
sans cesse allusion dans les ouvrages de littérature, soit en prose ou
en vers, et on donne l'explication de chacune en citant l'anecdote, le
discours, la circonstance où elle a été dite, à peu près comme si
l'on racontait comment et à quelle occasion César dit son _Veni, vidi,
vici_, ou bien le _Tu quoque, mi Brute_! Dans les derniers chapitres,
quelquefois ce sont des pièces de vers entières des plus célèbres
poëtes, quelquefois des vers de toutes les mesures et de tous les
styles, mais remarquables ou par les choses, ou par les pensées, ou
par le choix et le brillant des expressions. Les savants qui ont
composé cette Encyclopédie littéraire n'ont aucun système et ne
tiennent à aucune opinion. Si la doctrine des _King_ et de l'antiquité
y brille, c'est par sa propre lumière. On laisse au lecteur le soin
d'en sentir la vérité, la beauté et la supériorité sur celle des
autres livres qu'on cite, lors même qu'ils la contredisent. L'unique
attention qu'on ait eue, c'est de ne pas mettre un mot contre la
pudeur.


XII

Tel est l'aperçu de cette littérature politique et morale prodigieuse
qui a fait la Chine et qui la résume. Ce résumé encyclopédique est
lui-même le résumé de deux cent mille volumes qui se multiplient tous
les jours sur toutes les connaissances humaines, et cela dans une
langue triple, tellement riche en mots et tellement parfaite en
construction logique qu'elle est à elle seule une science dépassant
presque la portée d'une vie d'étude.

Une seule chose manque à cette civilisation par les lettres: l'art de
la guerre. On le conçoit: la guerre, en elle-même, est une barbarie;
les philosophes et les lettrés chinois la réprouvent; ils la
considèrent comme un exercice criminel de la force brutale qui ne
prouve rien et qui détruit tout. Semblables à nos _quakers_ européens
ou américains, ils se sont désarmés eux-mêmes sans réfléchir que, si
la guerre offensive était un crime, la guerre défensive, qui préserve
la famille, la patrie, la civilisation elle-même, était la plus
énergique des vertus d'un peuple. Aussi ont-ils tout ce qui rend la
patrie prospère au dedans et rien de ce qui la protége au dehors.
C'est par là qu'ils périssent et qu'ils seront bientôt à la merci de
l'Europe armée qui fait violence à leur empire. Nous ne sommes pas du
nombre de ceux qui désirent que l'Europe armée fasse invasion dans
cette ruche de quatre cents millions d'hommes; quoi qu'en dise notre
orgueil européen, cette invasion amènerait la plus grande destruction
de traditions, d'antiquités, d'institutions, de législation,
d'administration, de sagesse, de langue, de livres, de moeurs, de
travail industriel dans la Chine, cette fourmi du monde, dont jamais
le globe ait été témoin! Et cela pourquoi? Qu'avons-nous à leur porter
en échange, que de l'opium et que la mort? Nous avons reçu d'eux, en
science, en arts, en industrie, la soie, la porcelaine, la poudre à
canon, le gaz, l'imprimerie, le papier, les couleurs, la boussole,
importations récentes en Europe, sans date en Chine. Nous leur
reporterions en instruments de ruine ce que nous en avons reçu en
instruments de civilisation et de progrès. Respectons cette
agglomération d'hommes innombrables, laborieux, et relativement sages,
que les siècles eux-mêmes ont respectée. Le nombre ne prouve rien,
dit-on; on se trompe: trois ou quatre cents millions d'hommes vivant,
multipliant, pensant, travaillant au moins depuis vingt-cinq siècles
sur le même point du globe, attestent, dans la pensée et dans les
lois qui les maintiennent en société, un ordre que nous ne connaissons
pas en Europe, et que l'Amérique seule pourra peut-être présenter un
jour à nos descendants, si le principe de la liberté républicaine est
aussi civilisateur et aussi conservateur dans l'avenir que le principe
de l'autorité paternelle. Ce principe moderne de la liberté
républicaine, où chacun est le gardien de son droit par le respect
spontané du droit d'autrui, paraît le chef-d'oeuvre de la civilisation
future au delà de l'Atlantique. L'Amérique alors serait destinée à
faire le contre-poids de la Chine; les deux hémisphères auraient deux
principes en contraste, et non en hostilité, dans l'univers: la
paternité en Chine, la liberté en Amérique; ici le fils, là le
citoyen; principes tous deux féconds en moralité, en devoirs et en
prospérité pour les différentes races humaines.

Quant à nous, Européens, qu'avons-nous à représenter que
l'inconstance, les versatilités, les courtes grandeurs, les chutes
profondes, les progrès rapides, les décadences soudaines, les
péripéties éternelles de principes contraires et de mouvements sans
repos? Nous sommes grands et ils sont sages; nous jouons le drame
héroïque, intéressant, instructif, quelquefois lamentable, sur la
scène des siècles; nous emportons les applaudissements de la
postérité, mais nous disparaissons, et ils demeurent. Le génie est
plus jeune chez nous, la sagesse est plus vieille chez eux: sachons
nous connaître.

Je n'ai pas parlé encore ici de la littérature purement littéraire de
la Chine; je n'ai parlé que de sa littérature morale et politique:
pourquoi? J'y reviendrai, mais je vais vous le dire en deux mots:
c'est que, à l'exception de leur histoire, la littérature de la Chine
est pauvre et médiocre; ils n'ont que de la raison et peu
d'imagination. Ils n'ont point de poëme épique! Qu'est-ce qu'un peuple
qui n'a point de poëme épique au seuil de sa littérature et de son
histoire? C'est un paysage qui n'a point de ciel; c'est un temple qui
n'a point de mystères; c'est un jour qui n'a point de songes dans sa
nuit! Les Indes ont deux poëmes épiques dans le _Râmayana_ et le
_Mahâbhârata_; la Grèce en a deux dans l'_Iliade_ et l'_Odyssée_; les
Hébreux en ont cent dans la Bible; la Perse en a un dans le
_Scha-nameh_; l'Arabie a son _Koran_; Rome a son épopée dans
l'_Énéide_; l'Italie moderne a trois grands poëmes dans ceux du
Dante, du Tasse et de l'Arioste; l'Allemagne en a un dans les
_Niebelungen_; l'Espagne en a un dans le _Romancero_ du Cid; le
Portugal en a un dans l'oeuvre du Camoëns; l'Angleterre dans celle de
Milton. La Chine et la France n'en ont pas encore! Est-ce la faute du
génie, est-ce la faute du temps? Ce n'est peut-être pas une
infériorité, mais c'est un malheur. La France le compense par mille
chefs-d'oeuvre d'imagination et de raison; son génie a plutôt les
formes du drame, parce que ce génie est surtout en action.

                                             LAMARTINE.



XXXVIe ENTRETIEN.

LA LITTÉRATURE DES SENS.

LA PEINTURE.



LÉOPOLD ROBERT.

(1re PARTIE.)


I

Vous vous étonnerez peut-être de voir comprendre la peinture dans la
littérature, comme vous vous êtes étonnés au premier moment d'y voir
comprendre la musique, Mozart et son chef-d'oeuvre, l'opéra de _Don
Juan_. Vous reviendrez de votre étonnement quand je vous aurai parlé
de la peinture comme vous en êtes revenus quand je vous ai parlé de la
musique. Est-ce que tous les arts ne sont pas des expressions du
sentiment ou de la pensée de l'homme? Est-ce que tous les arts ne sont
pas des moyens de communiquer cette pensée ou ce sentiment d'un homme
aux autres hommes? Est-ce que tous les arts ne sont pas des langues?
Est-ce que les sons, les formes, les couleurs, les notes, la lyre, le
ciseau, le pinceau, la toile, le marbre ne sont pas les lettres à
l'aide desquelles le musicien, le peintre, le sculpteur, l'architecte
écrivent ces langues parfaitement intelligibles de la musique, de la
peinture, de la sculpture, de l'architecture? Est-ce que Mozart ou
Rossini ne vous chantent pas les drames de votre âme? Est-ce que
Titien, Raphaël ou Rubens ne vous peignent pas des sentiments ou des
idées? Est-ce que Phidias ou Michel-Ange ne vous sculptent pas des
images éternelles qui restent debout dans votre imagination comme sur
leur piédestal? Est-ce que les architectes du Parthénon à Athènes, de
Saint-Pierre de Rome, sur les bords du Tibre, de la cathédrale de
Cordoue ou de Cologne, du Panthéon à Paris, ne vous construisent pas
des pensées en pierre, en marbre ou en porphyre, aussi éloquentes que
des pensées de Platon, de Cicéron, de Bossuet, de Mirabeau? Est-ce que
Mozart n'est pas poëte? Est-ce que Raphaël n'est pas évangélique?
Est-ce que Michel-Ange n'est pas orateur? Est-ce que Poussin n'est pas
un philosophe? Est-ce que Murillo ou Vélasquez ne sont pas
théologiens? Est-ce que Phidias n'est pas sur les Propylées le plus
sublime des historiens et le plus majestueux des prêtres antiques?
Enfin est-ce que vous n'avez pas, dans tous ces artistes de l'oreille,
de l'oeil ou de la main, des écrivains en langue non alphabétique,
mais des écrivains parfaitement analogues aux écrivains ou aux
orateurs qui écrivent en lettres de l'alphabet ou qui parlent en
paroles retentissantes? Est-ce que ces écrivains sans lettres ne vous
représentent pas, dans leurs génies divers, dans leurs oeuvres
différentes, dans leurs manières distinctes, tous les genres, toutes
les oeuvres, toutes les manières de la littérature écrite? Est-ce que,
depuis le psaume jusqu'à la chanson, depuis l'épopée jusqu'à
l'épigramme, depuis l'ode jusqu'à l'élégie, depuis la tragédie jusqu'à
la comédie, depuis le discours politique jusqu'à l'entretien familier,
chacun de ces artistes de la main n'a pas son parallèle dans un des
grands artistes de l'esprit, auquel on le compare involontairement dès
qu'on le nomme? En ne parlant aujourd'hui que des peintres, par
exemple, est-ce que, quand vous parcourez de l'oeil la voûte
vertigineuse du Vatican, où Buonarotti a rêvé le jugement dernier,
vous ne songez pas à Moïse? Est-ce qu'en voyant se dérouler page à
page, sur les mêmes murailles, les fresques de Raphaël, vous ne vous
sentez pas enveloppé de l'atmosphère tendre, épique ou bucolique de
Virgile? Est-ce que Léonard de Vinci ne vous rappelle pas Platon?
Titien, Sophocle? Est-ce qu'il n'y a pas du Démosthènes dans
Michel-Ange? du Cicéron dans Rubens? du Tibulle dans Prudhon? Est-ce
que les belles marines ou les grasses bergeries flamandes ne vous
reportent pas aux élégies de Théocrite, le poëte maritime et pastoral
de Sicile? Est-ce que Téniers lui-même, dans ses grotesques pochades
de tabagies, ne vous fait pas penser aux caricatures du comique grec
Aristophane? Cela n'est pas douteux: un homme rappelle l'autre; un art
traduit l'autre; la pensée passe par le marbre, par le dessin, par la
couleur, par le son, au lieu de passer par la plume; mais c'est
toujours la pensée, c'est toujours la littérature.


II

À ce sujet, un mot de métaphysique: je ne m'en permets pas souvent.
Voltaire appelait la métaphysique le roman de l'esprit; Voltaire avait
raison. La métaphysique est le plus creux des romans quand on veut lui
faire bâtir des systèmes surnaturels; mais, quand on se borne à lui
demander l'explication naturelle et rationnelle des faits dont nous
sommes entourés et que notre légèreté nous empêche d'approfondir, la
métaphysique n'est plus le roman du coeur ou de l'esprit, elle est la
sibylle infaillible de la raison; elle vous dit le mot de tout; elle a
la clef de tout; elle ne vous mène pas bien loin, parce que, au delà
d'un certain nombre de pas dans l'inconnu, tout est mystère; mais, ce
petit nombre de pas dans l'inconnu, elle vous les fait faire avec
sûreté, et, quand elle n'y voit plus clair, elle s'arrête et elle vous
dit: _Je ne sais pas._ Voilà ma métaphysique, à moi, et c'est la seule
que je me permette d'introduire rarement entre vous et moi pour
éclaircir le sujet. Je lui demande donc aujourd'hui son mot sur la
peinture.


III

Qu'est-ce que l'âme? Je vais vous répondre, non pas en théologien,
mais en enfant, car l'enfant en sait autant que le théologien sur ce
que personne ne peut savoir.

L'âme n'est perceptible que par la conscience qu'elle a d'exister;
elle ne perçoit les impressions du monde extérieur que par ses sens,
impressions qu'elle communique à son tour au monde extérieur par
l'intermédiaire de ces mêmes organes appelés sens. Un philosophe a
dit: _Je pense, donc je suis_; un autre philosophe pourrait dire de
l'âme avec la même justesse: _Je suis, donc je pense_; car être, pour
l'âme, c'est penser ou sentir.

L'âme est donc en nous un JE NE SAIS QUOI QUI PENSE ET QUI SENT; elle
est de plus douée par le Créateur de la faculté de percevoir et de
communiquer à d'autres âmes analogues elle-même des sensations et des
pensées.

C'est cette faculté de percevoir et de communiquer par ses sens des
sensations et des idées qui fait de l'âme un être sociable; sans cela
elle serait seule comme Dieu, se suffisant à lui-même dans son infini:
LE GRAND SOLITAIRE DES MONDES, selon l'expression d'un ancien.

Mais l'âme, toute divine qu'elle soit, n'étant pas DIEU et ne pouvant
pas, comme DIEU, tirer d'elle-même son être et sa substance, se
nourrit du monde extérieur et nourrit à son tour le monde extérieur
d'elle-même. Elle subit et elle exerce une pression ou impression
universelle de toutes les choses et sur toutes les choses avec
lesquelles elle est en communication par ses organes matériels,
distincts, mais immergés dans l'océan des êtres appelés intellectuels.

L'âme est semblable, si vous voulez, à ces molécules de l'air ou de
l'eau qui ont chacune une configuration propre et isolée, mais qui
font partie cependant de l'élément eau ou de l'élément air, qui
exercent chacune leur pression relative sur l'élément tout entier, et
qui subissent à leur tour la pression de chaque vague de la mer ou de
chaque mouvement de l'éther. Telle est l'âme, si je me fais bien
comprendre.


IV

Les organes passifs et actifs de cette pression mutuelle de l'âme sur
le monde visible et du monde visible sur l'âme de chacun de nous sont
nos sens. Ces sens sont les liens des deux mondes: le monde
intellectuel et le monde matériel. Semblables à des interprètes que
nous employons dans les pays étrangers pour communiquer avec les
hommes et les choses du pays, ils nous traduisent la matière en idée
et l'idée en matière. Voilà la fonction des sens.

Dieu, dans son économie divine et pour des desseins que nous ne savons
pas, n'a donné qu'un petit nombre de ces sens à l'âme pour la mettre
en rapport de jouissance ou de souffrance avec le monde matériel.
L'âme pourrait en avoir des milliers, et sans doute elle en aura un
jour un nombre infini. C'est un édifice obscur ou à demi-jour dans
lequel l'architecte n'a percé que cinq fenêtres, mais où la lumière
entrera à torrents quand les murailles tomberont sous la main divine
de la mort.

En attendant, plus nos sens bornés à ce petit nombre communiquent
d'impressions du monde extérieur à l'âme, plus l'âme est âme,
c'est-à-dire plus elle perçoit, plus elle exerce de pression du monde
extérieur sur elle-même et d'elle-même sur le monde extérieur. Sa
puissance s'accroît de tout ce qu'elle perçoit et de tout ce qui se
produit d'idées ou de sentiments en elle par ces perceptions.

Indépendamment de toutes ces impressions spontanées que la nature,
sans l'assistance d'aucun ART, produit sur l'âme, les ARTS,
c'est-à-dire cette multiplication des effets de la nature sur les sens
(car un art n'est que cela), les arts, disons-nous, multiplient à
l'infini ces impressions de l'âme. Les arts mêmes ne paraissent avoir
été accordés à l'homme que pour accroître indéfiniment cette puissance
d'impressionnabilité, d'idées, de sensations, de sentiments, dans
l'âme de l'homme. Si je pouvais, pour me rendre plus intelligible,
employer ici un terme de médecine, je dirais que dans ma pensée les
_arts_ ne sont que les EXCITANTS, les grands et énergiques CORDIAUX de
l'intelligence et du sentiment par les sens.

Il y a autant d'ARTS qu'il y a de sens pour l'homme; chaque sens a le
sien. Les sens de la parole, de l'oreille et des yeux, sont les plus
puissants parmi ces organes qui mettent l'âme en rapport avec le monde
extérieur; aussi l'art de l'éloquence ou de la poésie est-il le
premier des arts, celui qui exerce le plus d'empire sur nous-mêmes ou
sur les autres hommes, l'art de modifier l'âme elle-même par la parole
écoutée, ou l'art de modifier l'âme des autres hommes par la parole
proférée. Aussi remarquez que c'est l'art où la matière a le moins de
part, l'art pour ainsi dire tout spiritualiste, l'art frontière entre
l'âme évoquée et les sens évanouis. Dieu seul a pu créer et peut
expliquer ce phénomène du sens immatériel contenu dans la parole
matérielle ou contenu dans les _lettres_, signes hiéroglyphiques que
la matière fait à l'esprit.


V

Après cet art suprême de la parole parlée ou écrite, qui est l'art de
la langue, l'art des lèvres, l'art de ce sens appelé la bouche, OS,
l'art de l'éloquence, viennent les arts de l'oreille et des yeux: la
musique et la peinture. L'un est l'art de multiplier les impressions
de l'âme par les sons; l'autre est l'art de multiplier les
impressions de l'âme par la vue, par les formes, par les couleurs, par
les illusions que le dessin des contours, l'ombre et la lumière, les
teintes, les nuances imitées de la nature font sur les yeux.

Il me serait difficile d'assigner la prééminence entre ces deux arts
de la musique ou de la peinture; cette prééminence me paraît même
devoir être toute personnelle dans celui qui préfère la peinture à la
musique ou la musique à la peinture. Elle doit résulter, pour le
musicien, d'un organe plus perfectionné de l'oreille, qui lui fait
percevoir plus complètement qu'à un autre homme les modulations des
sons dans la nature sonore; elle doit résulter pour le peintre d'un
organe plus perfectionné de l'oeil, qui lui fait percevoir plus de
formes et plus de couleurs dans la nature visible. Tel art, tel
organe; la vocation n'est qu'un organisme plus accompli.

Rossini et Mozart devaient avoir une oreille infiniment mieux
construite que celle du forgeron qui bat le fer sur l'enclume
retentissante; Raphaël ou Titien devaient avoir l'oeil du lynx avec la
transparence et l'éblouissement du kaléidoscope aux mille groupements
de forme et aux mille nuances du coloris.

S'il s'agissait de moi personnellement, j'avouerais que je préfère la
musique à la peinture, sans doute parce que la nature m'aura doué
d'une oreille plus sensible que le regard. Cette sensibilité de
l'oreille dans mon organisation est telle que j'entends, malgré moi,
dix conversations à la fois entre des groupes qui parlent à voix basse
dans une réunion d'hommes agités, et que je distingue, dans un souffle
de brise tamisé par les feuilles d'arbres en été, toutes les notes,
toutes les mélodies et toutes les harmonies d'un orchestre à cent
instruments.

S'il me fallait cependant chercher d'autres raisons de cette
préférence personnelle pour la musique sur la peinture, j'en
trouverais peut-être encore de plus motivées dans l'essence même de
ces deux arts. Ainsi je dirais que la musique est de tous les arts
celui qui se rapproche le plus de la parole, l'art suprême; que la
musique est presque la parole, et quelquefois _plus_ que la parole;
car, si elle ne précise pas les idées dans des lettres, elle suscite
des sensations et des sentiments illimités dans des sons.

Je dirais de plus que la musique est un mouvement, une locomotion de
l'âme par l'oreille, qui vous saisit, vous emporte, vous transporte,
vous exalte en croissant jusqu'au vertige, jusqu'au délire, et que la
peinture est immobile et uniforme comme la matière inanimée. Je dirais
encore que la peinture est une illusion du pinceau, une comédie sur la
toile, qui vous montre des saillies où tout est plat, des formes où il
n'y a que des ombres, tandis que la musique est une réalité. On me
répondrait que la musique passe et que la peinture demeure, que la
musique est un instant et que la peinture est une éternité, et je ne
saurais plus que dire. Ne déterminons donc pas la prééminence entre
ces deux grands arts; cette prééminence est en nous et non dans l'art
lui-même: à chacun son goût, à chacun son art. Qui osera prononcer
entre Rossini et Raphaël? Jouissons des deux tour à tour; voilà la
vraie préférence.


VI

Quels sont les procédés de la peinture sous la main des suprêmes
artistes du pinceau? Elle prend une toile chez le tisserand, elle
prend une conception dans sa pensée, elle broie des couleurs sur une
palette, elle trempe un pinceau dans les mille teintes de cette
palette, et elle transporte, sur sa toile d'abord, le dessin des
contours extérieurs des objets, hommes ou paysages, qu'elle a d'abord
délinéés dans sa propre imagination; puis elle colorie, en imitant les
artifices et les effets d'optique qu'elle a étudiés dans la nature,
les objets qu'elle veut produire ou reproduire aux yeux.

Ce n'est pas tout, car ce n'est pas assez; un peintre n'est pas
seulement un copiste, c'est un créateur. De même qu'un musicien ne
serait pas un artiste s'il se bornait à imiter, à l'aide d'un
orchestre, le bruit d'un chaudron sur le chenet ou du marteau sur une
enclume, de même un peintre ne serait pas un créateur s'il se bornait,
comme un photographe, à calquer la nature sans la choisir, sans la
sentir, sans l'animer, sans l'embellir. C'est cette servilité de la
photographie qui me fait profondément mépriser cette invention du
hasard, qui ne sera jamais un art, mais un plagiat de la nature par
l'optique. Est-ce un art que la réverbération d'un verre sur un
papier? Non, c'est un coup de soleil pris sur le fait par un
manoeuvre. Mais où est la conception de l'homme? où est le choix? où
est l'âme? où est l'enthousiasme créateur du beau? où est le beau?
Dans le cristal peut-être, mais à coup sûr pas dans l'homme. La
preuve, c'est que Titien, ou Raphaël, ou Van-Dyck, ou Rubens
n'obtiendront pas de l'instrument du photographe une plus belle
_épreuve_ que le manipulateur de la rue. Laissons donc la
photographie, qui ne vaudra jamais dans le domaine de l'art le coup de
crayon inspiré et magistral que Michel-Ange, en visitant Raphaël
absent, laissa de sa main sur le carton des noces de _Psyché_, contre
la porte de l'atelier de la _Fornarina_! Le photographe ne destituera
jamais le peintre: l'un est un homme, l'autre est une machine. Ne
comparons plus.


VII

Le beau est donc l'objet poursuivi par le peintre, soit dans la
figure, soit dans le paysage.

Or qu'est-ce que le beau? Nous vous l'avons dit vingt fois dans ce
_Cours_ à propos de la littérature écrite; il faut le redire à propos
de la littérature peinte. Le beau, c'est la partie divine de la
création; le beau, c'est, dans les formes, dans les expressions, dans
les couleurs comme dans la pensée, ce je ne sais quoi de supérieur à
la nature, quoique naturel cependant, qui, tout en reproduisant la
nature, la transfigure comme un miroir embellissant en une perfection
supérieure à la perfection et en une vérité idéale supérieure à la
vérité matérielle. Le beau, en un mot, c'est le rêve de l'artiste
achevant par l'imagination l'oeuvre de Dieu.

Tout art véritable a pour objet le beau; celui qui en approche le plus
dans les actes est le héros, le saint, le martyr; celui qui en
approche le plus dans l'éloquence ou dans la poésie est le maître de
la raison, du coeur ou de l'imagination des hommes; celui qui en
approche le plus dans la langue des sons est le sublime musicien;
celui qui en approche le plus dans la langue des formes et des
couleurs est le plus grand peintre ou le plus grand sculpteur.

L'école matérialiste moderne, qui parle de _l'art pour l'art_, qui
prétend le réduire à un calque servile de la nature, belle ou laide,
sans préférence et sans choix, qui trouve autant d'art dans
l'imitation d'un crapaud que dans la transfiguration de la beauté
humaine en Apollon du Belvédère, qui admire autant un _Téniers_ qu'un
_Raphaël_, cette école ment à la morale autant qu'elle ment à l'art;
elle place le beau en bas au lieu de le placer en haut: c'est un
sophisme; le beau monte et le laid descend; l'art véritable est le
_Sursum corda_ des sens de l'homme comme la vertu est le _Sursum
corda_ de l'esprit et du coeur. L'artiste dont les oeuvres expriment
le plus de ce _Sursum corda_, de cette réalisation de l'idéal par la
parole, les sons, les couleurs, les formes, est le plus véritablement
artiste entre tous les artistes. Le beau est la vertu dans l'art.

Mais à quoi bon raisonner contre ces théoriciens à contre-sens de la
nature? Ne vous sentez-vous pas matérialisés devant une imitation
littérale et prosaïque de la matière? Ne vous sentez-vous pas
divinisés devant une poésie, une musique, une peinture, une statue, un
temple dont la beauté vous élève de la fange à l'idéal Ne vous
écriez-vous pas: C'est divin! Pourquoi? Parce que la partie divine de
la nature, l'idéal ou le beau, éclate davantage dans l'oeuvre de
l'artiste, et que vous sentez plus de Dieu dans la pensée et dans la
main de l'homme qui a écrit, chanté, peint ou sculpté ce
chef-d'oeuvre. Le plus grand artiste en tout genre n'est donc pas
celui qui manie avec le plus d'habileté technique la phrase, le son,
le pinceau, le marbre, mais celui qui exprime le plus de cette essence
divine, LE BEAU, dans ses ouvrages.


VIII

Nous savons peu de chose de la musique de l'antiquité; nous savons un
peu plus, mais pas beaucoup plus, de la peinture: le vent emporte le
son, la poussière ronge la toile, la fresque périt avec l'édifice. La
sculpture seule subsiste éternellement, parce que le marbre et le
bronze sont éternels; les vestiges de la sculpture antique que nous
possédons ou que nous retrouvons tous les jours dans les deux patries
du beau, l'Asie et la Grèce, sont des exemplaires de perfection devant
lesquels pâlit l'art moderne. L'oeil et l'esprit s'abîment
d'admiration à la vue de ces marbres; un groupe de Phidias détaché des
bas-reliefs du Parthénon d'Athènes et transporté dans les musées de
Londres par lord _Elgin_, ce missionnaire de l'art indignement
calomnié, fait mesurer à l'esprit des distances incalculables entre la
perfection de l'antiquité et la décadence des modernes.

Michel-Ange seul, par les gigantesques créations de son ciseau,
proteste contre cette décadence; mais Michel-Ange n'est qu'un prodige
de la nature, il n'est pas une école. Depuis Jean Goujon en France et
Canova en Italie, nous sommes à cet égard dans ce qu'on appelle une
renaissance de la sculpture. David, qui vient de mourir, génie plus
romain que grec, n'a pas emporté son marteau; de jeunes émules rêvent
le beau moderne sur sa tombe, et le rêve dans l'art précède toujours
le réveil. Nous allons en parler bientôt à l'occasion de la
littérature en marbre, la sculpture.


IX

Quant à la peinture, nous n'avons point d'objet de comparaison entre
les anciens et les modernes; nous ne pouvons donc rien affirmer sur la
prééminence d'Athènes, de Rome ou de Paris; seulement, comme il est
certain que les arts ainsi que les idées ont ordinairement leur
équilibre, et, marchant du même pas dans une même civilisation,
prennent à peu près le même niveau dans les mêmes siècles, il est
probable que de très-grandes écoles de peinture étaient
contemporaines de ces grandes écoles de sculpture à Athènes, au siècle
de Périclès. La religion de l'Olympe entraîna tout dans son
écroulement devant la religion du Calvaire. Le mobilier du vieux monde
périt avec les édifices sacrés publics ou privés; l'art de la peinture
périt tout entier dans cette métamorphose de la terre et du ciel.

On le voit renaître peu à peu pendant les dix premiers siècles, quand
on visite l'Orient dans ce qu'on appelle la peinture _byzantine_. Ces
peintures, dont on voit les plus vieux vestiges à Sainte-Sophie de
Constantinople, sont barbares comme le temps; c'était la littérature
des yeux d'un peuple usé et retombé dans l'enfance d'esprit. On n'y
sent aucune réminiscence de la Grèce policée; on dirait qu'une
invasion de races nouvelles a effacé tous les vestiges du génie des
Phidias ou des Zeuxis et que des mains scythes ou gauloises ont
arraché rudement le ciseau et le pinceau aux mains des suprêmes
ouvriers du beau.

Ce n'était pas en Asie, ce n'était pas en Égypte, ce n'était pas même
en Grèce que la peinture devait renaître; elle resta quatorze siècles
dans cette seconde enfance. C'est toujours une religion qui enfante un
art; il n'y a que ces grands mouvements de l'esprit humain qui soient
de force à surexciter et à concentrer assez les puissances vitales de
l'imagination des hommes pour leur faire produire ces monuments
populaires de la poésie, de la musique, de la peinture, de la
sculpture, de l'architecture surtout. En voyant naître une religion on
peut dire: Une nouvelle architecture va sortir des carrières du globe.
À Dieu il faut un temple; mais il n'y a que Dieu qui soit capable de
créer un temple. Nous disons de plus: il n'y a qu'une religion qui
soit capable de rendre un art universel et populaire.


X

La peinture moderne, née avec le christianisme oriental, suivit dans
ses développements la religion nouvelle, qui se répandait dans le
monde autour du bassin de la Méditerranée; grossière, puérile,
monotone, quelquefois naïve, toujours inhabile pendant ces longs
siècles de l'ère chrétienne, bien en arrière de la musique, qui
psalmodiait déjà le _plain-chant_ dans ses mystères, bien en arrière
de l'architecture qui construisait déjà des monastères et des
cathédrales. Ces architectes convoquaient le peuple sous des forêts ou
sous des feuillages de pierre; leurs masses s'élevaient de terre vers
le ciel comme des montagnes de marbre pour y faire descendre un Dieu.
La peinture ne faisait qu'imprimer sur ces murailles des dessins sans
perspective, plats comme ces murailles elles-mêmes; elle ne savait
qu'éblouir les yeux de la foule par des éclaboussures de couleurs
violentes à travers les vitraux peints des ogives des temples; elle
restait dans l'enfance.

On peut dire qu'elle ne devint véritablement digne du nom d'art que
quand le christianisme, parvenu lui-même à son âge de virilité, de
puissance morale et de conquête universelle, régna à Rome sur
l'univers. La peinture est réellement fille aînée de la papauté.

Mais elle n'entra en possession de tout son génie, de toute sa
popularité, de toute sa gloire, qu'à l'époque où cette papauté
elle-même, devenue puissance politique en Italie, régna avec toutes
les pompes du trône universel des intelligences sur la catholicité,
et, chose remarquable, la naissance de la peinture moderne à Rome
coïncida avec la renaissance des lettres, de la philosophie et de la
mythologie grecques à la cour des papes. La réaction de quatorze
siècles contre tout ce qui rappelait le paganisme ayant enfin cessé,
on commença à se retourner par une réaction contraire vers la
philosophie, l'éloquence, la poésie, les arts d'Athènes, et à y
chercher de l'émulation et des modèles. Platon fut revendiqué comme un
précurseur de saint Paul, Homère comme un écho de Moïse, Socrate comme
un martyr du christianisme latent et éternel sous les erreurs du
polythéisme; l'Église, rassurée désormais sur le danger de sensualiser
la doctrine, appela hardiment tous les arts antiques à l'ornement et
au prestige du culte nouveau. La famille véritablement athénienne des
_Médicis_ de Florence monta dans la personne de Léon X sur le trône
pontifical. Le christianisme eut avec les Médicis et Léon X son siècle
de Périclès; ce fut l'apogée de l'architecture moderne avec
_Bramante_, de la sculpture avec Michel-Ange, de la peinture avec
Raphaël et avec son école. L'art entra dans le ciel chrétien avec eux;
il se répandit par eux et après eux à Bologne avec les Carrache et les
Guide, à Parme avec le Corrége, à Venise avec Titien, à Milan avec
Léonard de Vinci; de là en Espagne avec les Vélasquez et les Murillo;
d'Espagne en Flandre et en Hollande avec l'école des Rubens, des
paysagistes et des peintres de marines.

La peinture, dans chacune de ces villes ou de ces nations, prit
non-seulement le caractère du chef d'école, mais elle prit le
caractère de l'école et du peuple où elle fut cultivée par ces grands
hommes du pinceau:

Titanesque avec Michel-Ange, plus païen que chrétien dans ses oeuvres,
et qui semble avoir fait poser des Titans devant lui;

Tantôt mythologique, tantôt biblique, tantôt évangélique, toujours
divine avec Raphaël, selon qu'il fait poser devant sa palette des
Psychés, des saintes familles, des philosophes de l'école d'Athènes,
le Dieu-homme se transfigurant dans les rayons de sa divinité devant
ses disciples, des Vierges-mères adorant d'un double amour le Dieu de
l'avenir dans l'enfant allaité par leur chaste sein;

Païenne avec les Carrache, décorateurs indifférents de l'Olympe ou du
Paradis;

Pastorale et simple avec le Corrége, qui peint, dans les anges,
l'enfance divinisée, et dont le pinceau a la mollesse et la grâce des
bucoliques virgiliennes;

Souveraine et orientale avec Titien, qui règne à Venise pendant une
vie de quatre-vingt-quinze ans sur la peinture comme sur son empire,
roi de la couleur qu'il fond et nuance sur sa toile comme le soleil la
fond et la nuance sur toute la nature;

Pensive et philosophique à Milan avec Léonard de Vinci, qui fait de la
Cène de Jésus-Christ et de ses disciples un festin de Socrate
discourant avec Platon des choses éternelles; quelquefois voluptueux,
mais avec le déboire et l'amertume de la coupe d'ivresse, comme dans
_Joconde_, cette figure tant de fois répétée par lui du plaisir
cuisant;

Monacale et mystique avec Vélasquez et Murillo en Espagne, faisant
leurs tableaux, à l'image de leur pays, avec des chevaliers et des
moines sur la terre et des houris célestes dans leur paradis chrétien;

Éblouissante avec _Rubens_, moins peintre que décorateur sublime,
Michel-Ange flamand, romancier historique qui fait de l'histoire avec
de la fable, et qui descend de l'Empyrée des dieux à la cour des
princes et de la cour des princes au Calvaire de la descente de croix,
avec la souplesse et l'indifférence d'un génie exubérant, mais
universel;

Profonde et sobre avec Van-Dyck, qui peint la pensée à travers les
traits;

Familière avec les mille peintres d'intérieur, ou de paysage, ou de
marine, hollandais; artistes bourgeois qui, pour une bourgeoisie riche
et sédentaire, font de l'art un mobilier de la méditation;

Enfin mobile et capricieuse en France, comme le génie divers et
fantastique de cette nation du mouvement:

Pieuse avec _Lesueur_;

Grave et réfléchie avec Philippe de Champagne;

Rêveuse avec Poussin;

Lumineuse avec Claude Lorrain;

Fastueuse et vide avec Lebrun, ce décorateur de l'orgueil de Louis
XIV;

Légère et licencieuse avec les Vanloo, les Wateau, les Boucher, sous
Louis XV;

Correcte, romaine et guindée comme un squelette en attitude avec
David, sous la République;

Militaire, triomphale, éclatante et monotone, alignée comme les
uniformes d'une armée en revue, sous l'Empire;

Renaissante, luxuriante, variée comme la liberté, sous la
Restauration; tentant tous les genres, inventant des genres nouveaux,
se pliant à tous les caprices de l'individualité, et non plus aux
ordres d'un monarque ou d'un pontife;

Corrégienne avec Prudhon;

Michelangelesque avec Géricault dans sa _Méduse_;

Raphaëlesque avec Ingres;

Flamande avec éclectisme et avec idéal dans Meyssonnier;

Sévère et poussinesque dans le paysage réfléchi avec Paul Huet;

Hollandaise avec le soleil d'Italie sous le pinceau trempé de rayons
de Gudin;

Bolonaise avec Giroux, qui semble un fils des Carrache;

Idéale et expressive avec Ary Scheffer;

Italienne, espagnole, hollandaise, vénitienne, française de toutes les
dates avec vingt autres maîtres d'écoles indépendantes, mais
transcendantes;

Vaste manufacture de chefs-d'oeuvre d'où le génie de la peinture
moderne, émancipée de l'imitation, inonde la France et déborde sur
l'Europe et sur l'Amérique; magnifique époque où la liberté, conquise
au moins par l'art, fait ce que n'a pu faire l'autorité; république
du génie qui se gouverne par son libre arbitre, qui se donne des lois
par son propre goût, et qui se rémunère par son immense et glorieux
travail.

Voilà l'histoire de la peinture en quelques lignes. Nous étudierons
peut-être avec vous un jour, dans trois ou quatre Entretiens
littéraires, ces dynasties de la peinture. Aujourd'hui nous ne voulons
vous entretenir que d'un homme de nos jours, que la mort a retiré à
elle après nous l'avoir seulement montré: Léopold Robert. Et pourquoi
Léopold Robert plutôt que Géricault, Scheffer ou tout autre? nous
dira-t-on. Parce que Léopold Robert est mort, d'abord, et que la mort
laisse la liberté du jugement tout entier; parce que Léopold Robert
est à lui seul, selon nous, toute une peinture: la peinture poétique,
le point de jonction entre la poésie écrite et la poésie coloriée;
enfin parce que Léopold Robert est un inventeur, un découvreur de
terres inconnues, le premier qui soit franchement sorti des routines
de la mythologie, des lieux communs de la peinture historique, pour
entrer hardiment, seul avec son génie, dans la peinture de la pensée,
du sentiment et de la nature. Il a dépouillé le vieil homme et il a
dit: Peignons l'âme à nu. L'âme n'est-elle pas le modèle divin, le
type éternel? Soyons le peintre de l'âme placée dans le milieu
sensitif de la nature! Et il a fait _les Moissonneurs_ et _les
Pêcheurs_, deux poëmes naturels par le sujet, surnaturels par
l'expression; deux poëmes qui sont devenus populaires en huit jours et
sont entrés dans l'oeil de ce siècle avec la puissance de l'évidence
et avec le charme du rayon qui entre dans le regard.

Ainsi ce n'est pas seulement l'homme, ce n'est pas seulement
l'inclination de notre propre goût, c'est le _genre_ qui nous fait
choisir Léopold Robert pour vous parler aujourd'hui de la littérature
peinte dans les oeuvres de cet étrange génie, le Raphaël de la pure
nature, exprimée, en dehors de toute convention de religion,
d'histoire ou d'école, par le pinceau d'un berger du Jura.


XI

Mais si l'homme est dans l'art, l'art aussi est dans l'homme; nous ne
séparerons donc pas l'art de l'artiste, ni l'artiste de l'art dans
l'analyse de ce grand poëte de la toile qui mourut d'amour et qu'on a
appelé de notre temps Léopold Robert.

Voici sa vie; sa vie et son art c'est toujours lui. Le lieu de sa
naissance se représente souvent à mon imagination: l'âme des lieux se
retrouve toujours plus ou moins dans l'âme de l'homme.

Le matin d'une des chaudes journées du mois de juin 18**, je partis
seul et à pied de la petite ville pastorale et batelière de Neuchâtel
en Suisse, pour gravir le mont Jura. On sait que le Jura est une
épaisse muraille de montagnes à pente douce du côté de la France, à
pente escarpée du côté de la Suisse. Ce sont des Alpes sans neige;
quelques bouquets de sapins suspendus aux flancs des rochers y
encadrent des pâturages d'herbes hautes et fines perpétuellement
arrosées par la brume des nuages. Ces pâturages sont plus savoureux
que ceux des Alpes; le foin, qu'on n'y fauche jamais, monte
jusqu'au-dessus des jarrets des énormes vaches blanches qui semblent
nager, à demi ensevelies, dans une mer de fourrages. Leurs larges
sonnettes de cuivre, suspendues à leurs cous par une courroie de cuir
à boucles luisantes, rendent de loin en loin des tintements
très-harmonieux qui semblent sonner les heures sous leurs pas à ces
solitudes. Quand on approche d'elles pour mesurer de l'oeil la
grandeur de leurs pis gonflés de lait, qu'on trait deux fois par jour
sans tarir la source, elles relèvent leurs larges têtes, ornées plutôt
qu'armées de leurs cornes que le joug n'humilie jamais; elles laissent
pendre, comme une draperie à festons redoublés sous leurs cous, leurs
larges fanons jusqu'à leurs genoux luisants du poli de l'herbe sur les
jointures; elles ruminent lentement, par un mouvement horizontal et
distrait de leurs mâchoires, la touffe d'herbe et de fleurs broyées
dont les brins pendent des deux côtés de leur bouche, et elles vous
regardent d'abord avec étonnement, puis avec familiarité, puis avec
amour. Toute la paix des steppes où elles vivent est dans leurs yeux;
ils sont bleus comme le ciel, limpides comme la goutte d'eau que la
rosée du matin a laissée au fond de la pervenche qu'elles foulent aux
pieds; leur profondeur n'a point d'abîmes comme les yeux humains. On
ne peut pas se lasser de les regarder; on n'y voit qu'intelligence,
sécurité, innocence, résignation à la destinée, amitié pour l'homme.
Tel devait être le regard de tous les yeux dans le jardin de félicité,
avant que le soupçon et la ruse fussent entrés à la suite des
passions dans la nature; simple miroir qui réfléchissait le monde
extérieur à l'âme pensante et l'âme pensante au monde extérieur, dans
le milieu d'un mutuel amour et d'une universelle paix. Dès mon enfance
j'aurais passé des journées entières à me mirer dans ces larges yeux
des vaches ou des boeufs au pâturage, et j'y trouve encore aujourd'hui
une paix communicative qui me purifie le coeur ou l'esprit.

(Voyez les quatre têtes de buffles et de boeufs dans _les
Moissonneurs_ et dans le tableau de _la Madonna dell' Arco_ de Léopold
Robert, et vous y reconnaîtrez ces réminiscences du Jura.)


XII

Après qu'on est sorti d'une gorge profonde qui mène de la ville au
Jura, et à mesure qu'on s'élève sur les pentes de cette chaîne, le lac
de Neuchâtel, dont on s'éloigne, paraît se rapprocher quand on se
retourne. On le voit bleuir au pied des tours blanches de la ville et
des noirs sapins; les anses et les ports qui le bordent se dessinent
comme sur une carte de géographie; quelques voiles de pêcheurs y
semblent immobiles; l'eau se rétrécit par l'éloignement; puis la brume
enveloppe ses rives indécises qui vont se fondre dans l'horizon du
canton de Berne.

(On reconnaît également ici l'horizon des lagunes de Venise dans le
tableau des _Pêcheurs_ de Léopold Robert; on voit que cette image
d'enfance, restée dans ses yeux, avait besoin d'en sortir et de se
reproduire sur la toile. Nos paysages sont en nous autant que dans les
sites où nous plaçons nos scènes.)


XIII

Enfin, de rampe en rampe et de croupe en croupe, on arrive, après
trois ou quatre heures de marche, au dernier plateau du Jura. Il est
raboteux et mamelonné comme le dos d'un dromadaire; il est nu aussi
comme le désert. On voit à distance un grand village, maintenant une
élégante et populeuse petite ville, née en trente ans de la nature
pastorale et de l'industrie. Aucun lac ne la baigne, aucune culture ne
l'environne, aucune forêt ne l'ombrage. Ce village, bâti comme pour
une nuit dans la solitude, ressemble (ou plutôt ressemblait alors) à
un groupe de tentes noirâtres, dressées pour une halte de pasteurs
dans les steppes de Crimée par une tribu errante de Tartares. On y
entre, sans s'apercevoir qu'on y est entré, par une grande rue, (alors
dépavée), bordée çà et là de pauvres maisons grises aux toits aigus,
pour laisser glisser l'hiver les lourdes neiges.

Ce groupe de maisons, c'était la Chaux-de-Fonds, la ville où Léopold
Robert était né. Il y avait loin de là aux sites poétiques, voluptueux
ou majestueux des villas romaines, du golfe de Naples ou des lagunes
et des canaux de Venise qu'il devait reproduire un jour. Seulement il
y avait une chose dont je fus frappé et qui m'a mille fois frappé
depuis dans mes voyages: c'est un horizon très-élevé, et par
conséquent très-lumineux, dont on jouit ordinairement sur les hauts
plateaux de la terre, et qui semble baigner les cimes de la
_Chaux-de-Fonds_ d'une pluie de rayons venant d'en bas et d'en haut à
la fois sur le paysage. (Ce sentiment de la lumière si limpide et si
répandue dans les tableaux de Léopold Robert doit tenir aussi de ce
rayonnement et de cette transparence particulière à l'atmosphère du
plateau où il ouvrit les yeux.)


XIV

C'était au lever du soleil; je déposai mon sac de cuir sur le banc de
bois d'un cabaret de village, seule auberge qu'il y eût alors à la
Chaux-de-Fonds. On me servit du laitage, du pain bis, des oeufs, du
vin de Neuchâtel, et tout en déjeunant je m'informai négligemment,
auprès de la jeune et belle hôtelière au costume bernois et aux
longues tresses de cheveux pendantes sur ses talons, d'un étranger qui
habitait depuis quelques semaines, sous un nom supposé, la
Chaux-de-Fonds. J'étais informé de sa résidence, je savais son nom de
guerre; j'étais convenu par lettre avec lui d'une entrevue au
village-frontière de la Chaux-de-Fonds pour des raisons qui sont
restées secrètes.

L'hôtesse me dit qu'elle avait logé en effet ce jeune étranger peu de
jours avant celui de mon arrivée au pays, mais que cet étranger,
trouvant encore trop de monde et trop de bruit dans une hôtellerie de
village, habitait maintenant un châlet isolé sur un des plateaux,
chez un horloger. Elle me montra du doigt la fumée du toit de
l'horloger, à travers la fenêtre ouverte.

Je repris mon sac sur mon dos, j'essuyai la sueur de mes cheveux, je
payai mes douze _batz_ de Suisse à l'hôtesse, et je m'acheminai à
l'indication de la fumée vers le plateau de l'horloger pasteur. Je
marchais, sans suivre de sentier, à travers la pelouse courte, broutée
par les moutons, qui tapissait les mamelons autour du village çà et là
sur ma route; j'apercevais, disséminés aux flancs ou au fond des
vallées, des châlets à peu près semblables à ceux de Lucerne ou de
Berne; seulement ils étaient fondés sur des murailles de pierre noire,
et le bois enfumé de l'étage supérieur attestait la pauvreté ou la
négligence des habitants. Quant au reste, c'étaient les mêmes toits en
pente roide, couverts de lattes de bois mince comme des écailles
d'ardoise, noircis par la pluie et bordés sur la corniche de grosses
pierres lourdes pour empêcher la toiture de s'envoler aux vents. Une
galerie couverte circulait autour de la maison, avec sa balustrade de
sapin sculpté; un escalier extérieur montait du seuil à la galerie;
un bûcher de rondins et d'éclats de bûches blanches de sapin était
symétriquement rangé sous l'escalier; un pont de planches menait de la
cour à la grange; le foin et la paille débordaient comme d'un grenier
trop plein par les ouvertures; des filles et des enfants déchargeaient
un chariot de fourrage embaumé, tandis que deux boeufs, dételés du
timon, mais encore appareillés au joug, léchaient de leurs langues
écumantes les brins des longues herbes qu'ils pouvaient saisir à
travers les ridelles du char. (J'ai reconnu plus tard ce char rustique
dans celui du tableau des _Moissonneurs_ ou du _Retour de la fête
d'Arco_.)


XV

Sous l'avant-toit formé par le plancher proéminent de la galerie, et
tout près de la première marche de l'escalier, on voyait une porte
ouverte; à droite et à gauche un banc de bois blanc; devant la porte
une vasque de pierre grise, entourée de seaux de cuivre et surmontée
d'une tige de fer creux d'où ruisselait un filet d'eau, retombant avec
une mélodie assoupissante dans la vasque. À travers la porte on
voyait briller un grand feu à flamme résineuse dans l'âtre. C'était la
cuisine du châlet.

À gauche de cette cuisine, une petite fenêtre basse et à petits
carreaux de verre à huit faces, encadrés dans le plomb, illuminait un
établi d'horloger vivement éclairé par la fenêtre. Des pendules de
bois, des boîtes de montre en argent et en or, des ressorts d'acier,
des rouages dentelés par la lime étaient suspendus aux vitres ou jetés
pêle-mêle sur l'établi. On entendait du dehors le grincement de
l'outil qui façonnait l'acier dans les mains du père de famille ou des
enfants du châlet.

Ce spectacle de l'industrie sédentaire de l'horloger, mêlé aux travaux
champêtres du paysan des hautes montagnes, présentait un aspect de
bien-être et de bon ordre qui faisait penser aux premiers temps du
vieux monde. L'abrutissante division du travail, qui mécanise l'homme
pour enrichir la société et qui fait de l'ouvrier humain une machine à
un seul usage, n'était pas encore inventée: l'artisan, le pasteur et
le laboureur étaient confondus dans un même homme. On sait que de
Besançon, de Saint-Claude, de Morez, au Locle et à la Chaux-de-Fonds,
jusqu'aux plateaux de Saint-Fergues qui dominent le bassin de Genève,
presque tous les châlets isolés, bâtis au milieu des pâturages,
cachent un atelier domestique d'horlogerie! Chose étrange! ces
solitaires, pour qui les heures ne marquent que le retour périodique
des mêmes saisons et l'immobilité au temps sur le cadran de leurs
occupations toujours les mêmes, sonnent partout l'univers les heures
agitées de la vie des villes. Ces habitants du Jura ressemblent aux
_muézimes_ des cités de l'Orient, qui se tiennent sur les hauteurs de
l'atmosphère, au sommet des minarets, pour chanter l'heure et pour
avertir les hommes d'en bas de la fuite inaperçue du temps, qui glisse
entre les doigts de l'homme comme l'eau.


XVI

Le châlet dont on m'avait indiqué le site par la fumée de son toit
était semblable à tous ces châlets. J'y trouvai l'étranger déguisé
dont je cherchais depuis plusieurs jours la trace; je passai le reste
de la soirée à m'entretenir avec lui de l'objet de notre entrevue,
tout en nous égarant de meules de foin en meules de foin sur les
pentes veloutées des collines prochaines. On m'offrit pour la nuit une
place dans le fenil, et je partageai le souper de la famille de
l'horloger pasteur.


XVII

Cette famille du haut Jura ne sortira jamais de ma mémoire; il y avait
le père, la mère, cinq ou six enfants échelonnés de taille comme
d'âge, à commencer par une belle jeune fille de seize ans, à finir par
deux petites filles et trois petits garçons dont le plus jeune était
encore pendu, comme la dernière grappe, à la mamelle de la mère.

Le père était un visage pensif aux yeux noirs, au front profondément
creusé par le pli de la réflexion entre les deux yeux, au teint pâli
par le métier sédentaire, mais à la bouche fine et délicate, comme
celle de J.-J. Rousseau, le philosophe de cette même race d'horlogers
du Jura. Son regard couvait toute cette couvée éclose de son amour et
nourrie de son travail d'artisan; il se délassait le soir et les
jours de fête par la lecture. On voyait sur une planchette de sapin,
au-dessus de son établi, quelques volumes soigneusement rangés: la
Bible, les _Pastorales de Gessner_, ce Théocrite de Zurich,
l'_Histoire de la Suisse_, par Jean de Müller, les oeuvres de J.-J.
Rousseau, les _Études de la Nature_ de Bernardin de Saint-Pierre,
_Paul et Virginie_, et quelques alphabets en grosses lettres pour
enseigner à lire et à écrire aux enfants quand ils seraient d'âge.

La mère était une belle figure des montagnes, usée par ces précoces
maternités; il y avait, sur ses traits amaigris et pâlis, des retours
de fraîcheur et de beauté pareils à ces retours de soleil du soir sur
les rosiers du jardin après la pluie.

Les petits garçons étaient plus graves qu'ils ne sont ordinairement à
cet âge; il y avait de la timidité et de la mélancolie dans leurs
physionomies. La solitude approfondit tout, même le premier regard sur
la vie dans la naïve enfance.

La fille aînée était une de ces figures qu'on ne voit pas deux fois
dans le cours d'une vie et qu'on ne peut pas voir ailleurs que dans
les châlets d'un peuple pastoral; les traits étaient d'une pureté
grecque, les yeux d'une limpidité de fontaine sous la roche, le teint
d'une blancheur de marbre transpercé par un rayon du matin, les formes
d'une élévation, d'une perfection, d'une élégance, d'une souplesse, et
cependant d'une dignité naturelle que les statues attiques, trop peu
chastes d'expression, n'ont jamais, mais que les statues virginales
des sculpteurs allemands du moyen âge ont seuls rêvée et reproduite
dans leurs niches de cathédrales. L'ombre de ses longs cils sur ses
joues, le soir, quand elle lut en notre présence la prière d'avant la
nuit aux enfants, flotte encore dans mes regards après quarante ans,
comme si la lampe qui éclairait son suave profil n'était pas éteinte
encore. C'était la sainteté de la jeunesse enveloppée du respect
qu'elle inspire; il n'y aurait pas eu sous les tentes de _Madian_ un
homme assez dépravé et assez hardi pour profaner, par une mauvaise
pensée, cette vision d'ange féminin, et cependant elle regardait
jusqu'au fond de l'âme l'étranger qui lui parlait de ses petits frères
et de sa petite soeur, et, quand elle souriait, il y avait tant
d'abandon et tant de sécurité dans ce sourire qu'on croyait voir en
elle une soeur avec laquelle on avait souri.


XVIII

Je passai trois jours dans cette famille patriarcale; j'en ai oublié
le nom, je n'en ai oublié ni le châlet, ni les habitants, ni les
naïvetés, ni les matinées passées à faner le foin sur les prés, ni les
soirées autour de l'établi de l'horloger, pendant que la mère chantait
à demi-voix pour endormir l'enfant sur son sein et que la jeune fille
limait entre ses doigts délicats, à côté de son père, les anneaux
microscopiques d'une chaîne de montre.

C'est là et dans quelques autres châlets du haut Jura français que
j'appris à apprécier ce mélange heureux d'une profession pastorale
d'été et d'une profession mécanique d'hiver, qui donne l'aisance et
l'occupation à toutes les saisons. Ces horlogers champêtres sont une
classe d'artisans lettrés, une aristocratie de travail dont les moeurs
élégantes et simples font de ces montagnes une Arcadie d'artistes.

C'est dans une de ces familles (peut-être dans cette famille même où
je découvris l'étranger de la Chaux-de-Fonds) que Léopold Robert avait
reçu le jour. Il y avait aussi dans la maison un père artisan, une
mère pieuse, une soeur angélique, trois petits frères maniant de leurs
mains enfantines le râteau du faneur le jour, l'outil de l'horloger le
soir. J'ai toujours aimé à me figurer que Léopold et Aurèle Robert
étaient sortis de ce nid dans les herbes dont le hasard m'avait fait
partager quelques jours la paix.


XIX

Léopold était né à peu près à la même date du temps que moi, six ans
avant le siècle. «La maison de son père, disent ses biographes, M. de
Lécluse, le Winckelman des peintres français, et M. Feuillet de
Conches, son ami, la maison de son père, où il naquit, est en dehors
du village sur le chemin qui conduit au _Locle_. C'est là qu'enfant
Léopold errait dans les herbages, au milieu des pâtres et des
troupeaux.»

La nature, le ciel, les eaux, les arbres, les animaux, les figures
simples, graves et d'une gracieuse sévérité de traits des pasteurs et
des faneuses suisses furent ses seuls maîtres et ses seuls modèles.
Le soir, en rentrant dans la maison, il couvrait d'ébauches au crayon
ou à la craie les murailles et les planches de sapin de l'atelier
d'horlogerie de son père; ses ébauches étaient empreintes d'un
caractère de grandiose et d'idéal qui les firent remarquer par les
amis de la famille. Son père cependant ne le destinait pas à
l'horlogerie, qui ne pouvait nourrir plus d'un monteur de boîtes de
montre dans le petit bien de famille; il l'envoya faire des études
classiques dans une maison d'éducation économique à Porrentruy; il
voulait le préparer à la profession du commerce: le Suisse est, comme
l'Arabe, guerrier, pasteur ou marchand. Les instincts de Léopold
répugnaient à cette profession d'un honnête et laborieux égoïsme; il
avait trop d'imagination pour aimer le chiffre, qui n'exprime que des
quantités et qui résume toute une vie d'homme dans un seul mot:
l'épargne.

On sentit bientôt qu'il n'était pas né pour un comptoir de trafiquant
de Bâle ou de Zurich.

On le rappela au châlet; il avait néanmoins dévoré les livres
classiques de son école; on le livra à sa nature. Il entra comme élève
dessinateur et graveur chez les _Girardet_ du Locle, voisins et amis
de l'horloger de la Chaux-de-Fonds. Ses essais furent heureux, ses
progrès rapides.

L'un des deux frères _Girardet_ était célèbre déjà dans la librairie
de Paris et de Neuchâtel par les dessins et les gravures remarquables
dont il décorait les livres illustrés. Charles Girardet choisit
Léopold Robert parmi ses apprentis pour l'amener avec lui dans son
atelier de graveur à Paris. Le peintre David, qui régnait alors en
France comme réformateur de la peinture, permit au jeune apprenti de
venir dessiner d'après ses tableaux froids et automatiques dans son
atelier. Robert y prit le goût de la rectitude et de la sobriété des
lignes de ses figures; il ne pouvait y prendre ni l'expression des
physionomies, ni la passion, ni le mouvement, ni le coloris, _triple
vie du tableau_ qui manquait entièrement à son maître. David était à
la peinture ce que Calvin était à la religion, un rigide réformateur,
non un créateur. Il éloignait les vices, il n'enfantait pas la beauté;
il avait un pinceau, il n'avait point d'âme. Il y a plus d'âme dans un
des visages du tableau de _la Pêche à Venise_ que dans l'oeuvre
entière de David.


XX

Léopold Robert concourut pour le prix de gravure à l'École des
beaux-arts de Paris; sa naissance étrangère l'exclut du concours.
Bientôt l'exil politique de David, proscrit comme régicide en Belgique
en 1816, ramena le jeune artiste, sans maître et sans patrie, dans la
maison paternelle. Il y resta deux ans, découragé de ses espérances;
il employa ces années d'incertitude et d'impasse à se créer son art à
lui seul par des méditations solitaires et par des essais assidus.

La figure humaine, dont la Suisse et dont sa propre famille lui
offraient les plus beaux types, l'expression des sentiments simples
sur les traits, les attitudes, ces gestes de l'âme, furent sa
principale étude dans de nombreux portraits. Le caractère spécial de
son pinceau, la réflexion, la simplicité, la mélancolie, le gracieux
dans la sévérité, l'idéal dans le vrai, sont sans doute les produits
de ces années de solitude, ingrates en apparence, fécondes en réalité.
Une école n'aurait créé qu'un disciple, l'isolement et la pensée
créèrent un maître. Que serait devenu Léopold Robert s'il était resté
un élève froid et compassé de David dans une école des beaux-arts à
Paris? Il lui fallait pour maître les montagnes, les pasteurs, les
mers, les matelots, les horizons romains des Marais-Pontins, la
lumière qui baigne les Abruzzes et ces mélancolies profondes qui
creusent l'âme jusqu'au désespoir, mais aussi jusqu'au génie. Dans
tous les arts, tous les suprêmes artistes sont fils d'eux-mêmes. Que
serait devenu Chateaubriand si, au lieu de converser avec son âme sur
les grèves de Combourg ou dans les forêts du Nouveau-Monde, il avait
eu pour séjour de jeunesse les salons efféminés de Paris et pour
émules les poëtes énervés et maniérés de notre décadence?


XXI

La renommée de ses portraits descendit de la Chaux-de-Fonds jusqu'à
Neufchâtel. La Providence lui devait un patron; il l'avait cherché
dans le roi de Prusse, alors souverain de Neuchâtel; il le trouva,
plus près de lui, dans un généreux et riche habitant de cette ville,
M. Roullet de Mézerac, qui venait de voyager en Italie. Ce
compatriote offrait à Léopold Robert son amitié et le subside
nécessaire pour aller étudier son art dans la patrie de l'art.

Le jeune artiste accepta sans hésitation, des mains de l'amitié, ces
arrhes de sa gloire future, bien sûr de les restituer avec usure à son
généreux patron.

C'était en 1818; le pape Pie VII régnait, après avoir longtemps pleuré
sa capitale dans les longs exils de Fontainebleau et de Savone. Plus
pieux que Léon X, mais aussi fervent qu'un Médicis pour l'illustration
de sa capitale par les arts, il laissait administrer sous lui son
ministre et son ami, le cardinal Consalvi, d'aimable mémoire.

Ce cardinal, plus politique que sacerdotal, ressemblait de visage et
de caractère à Fénelon; il faisait de Rome, à cette époque, la
_Salente_ des arts. Le reflux d'étrangers longtemps privés par la
guerre du séjour de cette capitale des ruines concourait à cette
splendeur restaurée de Rome; c'était la capitale des peintres, des
sculpteurs, des musiciens, des poëtes, des savants de toute l'Europe.
Nous n'oublierons jamais l'atmosphère d'enthousiasme pour le génie
qu'on respirait alors dans cette Athènes de l'Italie. L'âge de
Périclès renaissait sous le cardinal Consalvi. Après une matinée
passée dans l'atelier de _Canova_, le Phidias vénitien, on visitait
les ateliers de _Thorwaldsen_, le Michel-Ange du Nord; on assistait à
la création de toiles ou de fresques magiques sous le pinceau de dix
écoles de peintres de toutes les nations, presque tous hommes d'un
esprit de conversation transcendante (car le pinceau, je ne sais
pourquoi, aiguise l'esprit plus qu'aucune autre profession artistique;
c'est peut-être parce que l'intelligence pense pendant que le pinceau,
qui se promène de la toile à la palette, repose l'esprit et le rend
plus dispos au doux exercice de l'entretien. Personne ne cause avec
plus d'originalité qu'un peintre).

On sortait de ces ateliers, ouverts dès le matin aux visiteurs comme
nous, pour aller, avec M. de Humbolt ou avec M. Gell, explorer les
fouilles ou les ruines du Palais d'or de Néron; le soir on entendait
au théâtre de _Frosinone_ les légers opéras, préludes de Rossini, ce
rossignol du siècle; l'oreille encore ivre de cette musique, on
achevait les soirées dans les salons lettrés de la duchesse de
Devonshire, entre le cardinal Consalvi, son ami, et les politiques les
plus consommés des différentes cours de l'Europe. On retrouvait là
tous les jeunes artistes du matin, confondus, comme du temps de Léon
X, avec les puissants de la terre. On écoutait les vers de lord Byron,
apportés de Ravennes ou de Venise par la mémoire des derniers arrivés
de l'Adriatique; quelquefois on me demandait quelques-unes de mes
propres _Méditations_, composées la veille au bord des cascatelles de
Tibur. On rentrait à pas lents au clair de lune d'Italie, qui jetait
les grandes ombres du Colysée ou du Panthéon sur les cendres de Rome.
L'enthousiasme de l'antiquité, de l'histoire, de l'art, des statues,
des tableaux, de là musique, de la poésie, de la philosophie, baignait
tous les pores; c'était la transfiguration de l'homme en pure
intelligence par la divinité de l'art; on ne respirait que de la
gloire; on avait le mirage de l'immortalité. Quels jours! Et
maintenant quels soirs!


XXII

Cette atmosphère romaine de 1819 à 1822 transfigura aussi Léopold
Robert en Romain. Il eut le vertige de l'Italie; il conçut une
peinture nouvelle, tout imprégnée de la pureté des lignes des horizons
romains, de la beauté des têtes transtévérines, de la mâle sévérité
des attitudes de ce peuple-roi, dont la majesté se révèle dans le
pasteur des Abruzzes comme un diadème égaré des palais et retrouvé
dans les cabanes, enfin de cette lumière de fournaise ardente qui se
vaporise en touchant la terre et qui immerge toute la nature dans un
océan de clartés, doublant les objets par les ombres crues qu'elle
projette sur leur face obscure. Il effaça pour jamais de sa palette
ces teintes vertes et ces nuances grises qu'il avait imitées jusque-là
des couleurs ternes de Paris et du Jura, et il y substitua, non pas
des couleurs, mais des rayons liquides fondus sur ses toiles. Son
dessin suivit la transformation de sa palette; il oublia le vulgaire
et ne chercha plus que l'idéal. Quant à l'expression de la passion sur
les figures, il n'eut point à la chercher: il la portait dans son âme;
il était tout passion, mais comme il convient à l'art quelconque,
passion pensive, quoique pathétique, passion qui reste belle dans le
supplice, et qui, en se possédant et en se contemplant elle-même,
devient spectacle pour les regards de Dieu et des hommes.


XXIII

Cette transfiguration du jeune artiste français et suisse en peintre,
en poëte, en philosophe du pinceau italien, ne fut pas soudaine; le
travail fut à la hauteur de l'effort.

Tout homme, quelque passionné qu'il soit, et précisément parce qu'il
est plus passionné, porte en soi la patience de son génie. À un but
éternel il n'épargne pas le temps. On raconte des miracles de la
patience de ce jeune homme et de son recueillement érémitique dans une
petite maison d'une rue écartée de Rome, pour atteindre par le pinceau
ce qu'il atteignait déjà par la conception. Nous avons vu ces
centaines d'ébauches, notes de son poëme intérieur, par lesquelles il
mesurait ses progrès ou préparait les groupes, même les plus
indifférents en apparence, de ses grands tableaux; ces notes sont
aussi achevées que ses poëmes. On en voyait un grand nombre à Paris,
il y a quelques années, chez un opulent Mécène de la peinture, M.
Paturle, digne possesseur de ce reliquaire du génie (M. Paturle vient
de mourir; que deviendra ce précieux héritage?). C'est ainsi
qu'autrefois à Rome le riche banquier _Chigi_ livrait les plafonds et
les murailles de son palais de la _Farnesina_ à Raphaël pour garder à
la postérité les moindres traces de cette main divine. Honneur à l'or
quand il se dévoue à l'art! Il se transforme en se répandant. Raphaël
et Léopold Robert emportent avec eux à la postérité les noms de
_Chigi_ et de _Paturle_.

Apprécier le génie, c'est le génie aussi sous la forme de
l'admiration. Sans l'admiration, que deviendraient les chefs-d'oeuvre?


XXIV

M. de Lécluse, peintre et écrivain français de notre temps, qui a
illustré souvent le _Journal des Débats_ de ses études sur l'art, a
droit de partager cet honneur. Il avait connu Léopold pendant ses
années de noviciat à Paris; il croyait en lui, et il le soutenait à
Neuchâtel et à Rome de ses encouragements, cette monnaie du coeur sans
jalousie, et par conséquent sans dénigrement. M. de Lécluse s'est
toujours oublié lui-même pour faire valoir les talents de ses rivaux.
Comme Socrate, il ne produisait plus, mais il aidait les autres à
produire: accoucheur de tableaux, comme Socrate accoucheur d'idées.
Beaucoup des lettres intimes de Léopold Robert sont adressées à M. de
Lécluse: nous les citerons tout à l'heure; d'autres sont empruntées au
portefeuille de M. Feuillet de Conches. Ces lettres, comme ces poteaux
funèbres plantés dans la neige des Alpes, au bord du précipice,
jalonnent la route de la gloire à la mort.


XXV

Ce fut en 1817 que Léopold Robert se sentit assez maître de sa main et
de sa couleur pour composer son premier grand tableau; ce tableau,
comme toutes les ébauches qui l'avaient précédé, c'était l'Italie.
L'Italie s'était emparée de son imagination: ses yeux étaient le
miroir de cette terre de la lumière et de la beauté; son âme entière
n'était qu'une transfiguration de l'Italie en amour et en culte.
Raphaël ou Titien eux-mêmes n'avaient pas plus aimé cette patrie. Ce
fils adoptif égalait ces fils des entrailles en passion pour leur
mère. L'Italie viendrait à périr qu'on la retrouverait sous ses
pinceaux.

Ce premier grand tableau, sur lequel Léopold Robert fondait en idée sa
fortune d'artiste et l'espérance de sa renommée, lui était commandé
par un de ses opulents compatriotes de Neuchâtel. C'était la _Corinne_
de madame _de Staël_, improvisant au cap Mycènes.

Ce sujet, plus déclamatoire que vrai et pathétique, était à la mode de
1820; ce poëme ou ce roman vivait encore; il est mort aujourd'hui,
comme meurent, après un certain temps, dans la littérature des
peuples, toutes les choses qui sont calquées sur les engouements de la
société factice au lieu d'être calquées sur l'éternelle et simple
nature.

Le peintre français _Gérard_ l'avait déjà exécuté en homme d'esprit
qu'il était. C'est ce tableau que nous avons tous vu suspendu dans
l'humble chambre de la belle madame Récamier, au-dessus du fauteuil
sacré où s'asseyait, dans sa mâle vieillesse, cette autre _Corinne_
virile du siècle, M. de Chateaubriand.

Ce tableau de Gérard, en face du beau visage flétri de madame
Récamier, au-dessus de la tête triomphale et dédaigneuse de M. de
Chateaubriand, complétait bien la scène d'intérieur à laquelle
j'étais rarement admis. C'était une évocation perpétuelle de l'ombre
de madame de Staël dans le coeur des amis qui lui survivaient. Ce
tableau était le vrai piédestal de cette figure de madame de Staël,
une conversation éloquente dans un salon.

Le visage que Gérard a donné à sa Corinne n'a rien des traces de la
passion, des lassitudes du génie, des pâleurs de l'inspiration sur des
traits de femme; c'est un poli et frais visage de Suissesse abreuvée
de lait, ou d'Anglaise colorée du frisson des brises du Nord,
cherchant à froid, dans ses yeux rêveurs, quelques phrases sonores
pour pleurer en mesure sur la décadence de l'empire romain, qui lui
est parfaitement indifférente. Un pâle Écossais l'écoute par
politesse; il s'enveloppe de son manteau contre la froide écume des
vagues beaucoup plus que contre le frisson de l'enthousiasme et de
l'amour; quelques spectateurs regardent sans comprendre. Les ruines
jaunissent et la mer bleuit comme une décoration convenable de cet
opéra en plein air. Tel qu'il est le tableau est agréable à l'oeil,
mais c'est une Italie réfléchie dans la glace et encadrée dans la
bordure d'un boudoir de Londres ou de Paris.


XXVI

C'était une grande témérité à un amateur de Neuchâtel de commander
l'exécution de ce même sujet à un jeune peintre de ses montagnes;
c'était une grande audace au peintre d'accepter le défi. Aussi Léopold
Robert, malgré son extrême désir de satisfaire son généreux patron, ne
put-il jamais totalement plier son mâle et sauvage génie à ce
programme de salon suisse ou français. Il travailla assidûment et
lentement à étudier et à placer les paysages, les flots, les écueils,
les groupes secondaires de son tableau; mais il laissa toujours en
blanc la figure de l'improvisatrice, ne trouvant rien, dans son
imagination éminemment vraie, naturelle, sérieuse, de cet enthousiasme
de convention qu'il fallait nécessairement donner à cette figure de
jeune fille du Nord, psalmodiant et pleurant des lamentations
imaginaires sur les catastrophes des vieux Romains. Les catastrophes
des femmes sont dans leurs coeurs; Léopold ne pouvait transporter dans
leur imagination ce qu'il ne voyait que dans leur âme. Corinne, pour
lui, était trop théâtrale; il ne pouvait prendre un tel modèle que
sur la scène ou dans une séance d'Académie; or ce n'était pas là qu'il
étudiait la nature.


XXVII

À l'époque de 1819 et 1820 où Léopold étudiait avec une solitaire
passion son art dans un faubourg de Rome, des actes de brigandage
tragique venaient d'ensanglanter la campagne de Rome. Le brigandage,
dans ce pays de séve surabondante, est une habitude intermédiaire
entre l'héroïsme et le crime; des héros oisifs sont bien près de se
faire brigands. Les gouvernements policés les poursuivent, les moeurs
du pays ne les déshonorent pas.

La petite ville de Sonnino, au pied des Abruzzes, était peuplée
presque tout entière de cette race héroïque et belle de brigands
romains.

Gasparone, leur chef, que nous avons connu nous-même dans les geôles
de fer des cachots de Rome, venait guerroyer avec les sbires du pape
jusque dans les campagnes d'Albano qui dominent Rome. Les étrangers,
rançonnés ou enlevés dans les cavernes des montagnes, poussaient des
cris de terreur et d'indignation. Le cardinal Consalvi, qui avait été
autrefois arrêté et mis à prix lui-même par un de ces chefs de
_bandits_, ouvrit une véritable campagne militaire contre la ville de
Sonnino, quartier général du brigandage; les portes et les murs de ce
repaire furent crénelés de têtes de bandits tués dans les combats ou
dans les supplices au sein de ces montagnes. Rien ne put déraciner de
ces rochers le crime héréditaire dans ces sauvages familles; il fallut
démolir Sonnino et exporter en masse hommes, femmes, jusqu'aux belles
jeunes filles et aux enfants, la population en masse de Sonnino, dans
les prisons élargies de Rome.

Ces prisons en plein air étaient seulement une espèce de lazaret
épuratoire contre la peste du brigandage; les grands coupables étaient
morts sur leurs rochers, exposés sur des fourches patibulaires au bord
de la route de Terracine, d'Itri, de Fondi, du royaume de Naples, ou
chargés de fer et scellés aux murs des cachots; leurs familles, leurs
vieillards, leurs femmes, leurs enfants jouissaient d'une demi-liberté
dans ces dépôts de Rome. C'était la plus belle et la plus pittoresque
population de tout âge et de tout sexe qu'il fût possible d'imaginer
pour un poëte et de reproduire pour un peintre: la taille élevée, les
membres dispos, les fières attitudes, les costumes sauvages des
hommes; les profils purs, les yeux d'un bleu noir, les cheveux dorés,
les épingles d'argent semblables à des poignards, les corsets
pourpres, les tuniques lourdes, les sandales nouées sur les jambes
nues des femmes; les groupes formés naturellement, çà et là, le long
des murs, par les captifs, les épouses ou les fiancées demi-libres,
s'entretenant, les joues rouges de passion ou pâles de pitié, avec
leurs maris ou leurs amants, à travers les gros grillages de fer des
lucarnes des cachots, ouvrant sur les cours; les hommes assis et
pensifs sur la poussière, le coude sur leurs genoux, la tête dans leur
main; les jeunes filles se tressant mutuellement leurs cheveux de
bronze avec quelques tiges de fleurs de leurs montagnes, apportées par
leurs aïeules la veille du dimanche, les regards chargés des images de
la patrie, des arrière-pensées de la vengeance, des invocations
ardentes à la liberté de la montagne; les enfants à la mamelle
allaités en plein soleil de lait amer mêlé de larmes; toute cette
scène, que nous avons contemplée souvent nous-même alors, laissait
dans le souvenir, dans l'oeil et dans l'imagination un pittoresque de
nature humaine qui ne s'efface plus.


XXVIII

Il avait été donné à Léopold Robert, grâce à la protection de quelques
gardiens subalternes de ce dépôt des déportés de Sonnino, d'en jouir
tous les jours; c'est là qu'il apportait ses crayons, c'est là qu'il
étudiait, sur une vigoureuse nature, les traits, les physionomies, les
attitudes, les costumes de ce que la terre d'Italie porte de plus beau
dans la femme et de plus mâle dans l'homme. Jamais, depuis _Salvator
Rosa_, le peintre des brigands, brigand lui-même, on ne fit poser la
nature vivante dans un si sauvage et si tragique atelier. Le génie de
Robert y prit ce caractère de grandiose, de force, de sévérité dans le
beau qui s'attacha depuis cette époque à son pinceau comme une couleur
indélébile.

Mais, si son imagination s'y dessina, s'y modela, s'y colora sur ces
beaux types de femmes apennines des Abruzzes, son cour aussi n'y
résista pas; un grand et sombre attrait, prélude, hélas! trop certain
d'une grande et sombre passion, s'empara de son âme.

Puis-je l'accuser d'avoir contemplé avec trop de complaisance la fille
innocente du brigand des Abruzzes, moi qui ai suivi, sur les vagues de
la même mer, la fille du pêcheur de Procida? Et Raphaël ne mourut-il
pas lui-même d'admiration pour la beauté plébéienne de la _Fornarina_?

Regardez, dans le tableau des _Moissonneurs_, la jeune fille qui se
relève de la glèbe, sa faucille à la main, qui tourne aux trois quarts
son visage souriant d'un sourire sévère vers le char, et qui jette un
regard de reproche amoureux au jeune homme, fils du riche laboureur,
dansant devant la tête des buffles? La _Fornarina_ n'a pas un ovale
plus parfait et plus déprimé, un regard à pleine paupière où entre
plus de ciel et d'où sorte plus de pensée secrète, une lèvre plus
dédaigneuse, une fossette dans la joue plus prête à sourire et à
pardonner à l'excès d'ivresse de son fiancé. Quelle tête!... c'était
celle de Thérésina. Or qu'était-ce que Thérésina? Je vais vous le
dire.


XXIX

Thérésina était la plus jeune fille d'un habitant de Sonnino, célèbre
par ses exploits de bandit sur les frontières de Rome et de Naples. Sa
soeur aînée, Maria Grazia, femme d'un autre bandit emprisonné ou
supplicié à Naples, était aussi renommée à Rome par sa beauté que par
son caractère. Déportée avec sa famille au dépôt de Rome, elle y était
libre, et elle posait comme modèle de beauté tragique devant les
peintres étrangers; le peintre français Schnetz, ami de Léopold
Robert, directeur depuis de l'école de France à Rome, la protégeait et
lui donnait asile; elle le protégeait à son tour quand il allait
explorer les montagnes des Abruzzes et chercher des sites pour ses
compositions toutes romaines. Un mot de Maria Grazia leur était un
sauf-conduit parmi ces montagnards.

Thérésina, plus jeune, aussi belle, mais autrement belle que _Maria
Grazia_, n'avait alors que seize ou dix-sept ans; c'était la grâce de
cette beauté dont sa soeur était la force. Robert s'attacha à
reproduire cent fois sur sa toile cette charmante et grave
physionomie où la naïveté de l'enfance luttait avec la première
passion de la jeunesse. Voulez-vous la voir? la voilà, dansant les
cheveux, semés de fleurs des hautes montagnes, une ivresse qui a peur
de sa joie, une lionne qui badine avec sa griffe naissante.

Voulez-vous la voir? Arrêtez-vous au musée du Louvre devant le groupe
des deux jeunes filles qui dansent autour du char du tableau de la
_Madonna dell' Arco_; celle qu'on ne voit que de profil et qui relève
des deux mains son tablier pour que les plis ne gênent pas ses pieds
nus, c'est Thérésina.

Elle a noué autour de ses cheveux, à demi détachés, une couronne de
fleurs sauvages d'un admirable éclat; on y reconnaît les bleuets, les
oeillets rouges, les marguerites blanches, les pavots mêlés à des épis
de folle avoine, toutes fleurs des hauts pâturages du Jura
transportées par réminiscence sur le front de la fille des Abruzzes.
Son profil est tout à fait féminin, presque enfantin; elle sourit à
peine, elle baisse les yeux et regarde ses pieds avec l'expression
d'une pudique honte. On voit qu'elle danse non par ivresse, mais par
piété, pour complaire à sa soeur, à ses frères, et pour honorer la
madone.

Le caractère méditatif, recueilli et sauvage du jeune peintre étranger
se complaisait dans la contemplation de cette innocence, fleurissant
au milieu des rochers tragiques de Sonnino et flétrie par l'ombre des
cachots ou des gibets patibulaires de toute sa famille; ses misères
autant que ses charmes l'attachèrent à Thérésina. Elle inspirait ses
pinceaux, elle attendrissait son coeur comme tous les premiers amours
des artistes sensibles, peintres ou poëtes. Elle devait bientôt
mourir, afin de laisser une ombre sur le coeur de son amant et un
éblouissement de jeunesse dans ses yeux. La Béatrice de Dante, la
Laure de Pétrarque et tant d'autres n'étaient-elles pas de cette
famille d'apparitions, qui brillent et qui meurent pour laisser, à
ceux qui les ont vues les premiers, des rêves célestes et ineffaçables
dans la mémoire? Le génie à ses commencements a besoin de larmes pour
tremper la plume ou le pinceau dans la tristesse, cette vérité
pathétique du coeur humain.


XXX

«J'ai été frappé en entrant en Italie, écrivait à cette époque
Léopold Robert à un des confidents de son âme, de la beauté de ces
figures italiennes, des moeurs antiques, des costumes pittoresques et
sauvages de ces montagnards du Midi. Je pense les reproduire avec ce
caractère de simplicité et de noblesse naturelle de ce peuple,
caractère transmis par ses aïeux. Ce que j'ai fait jusqu'à présent ne
me satisfait pas encore; j'espère réussir mieux; cependant mes
tableaux, quels que soient les sujets, sont déjà très-recherchés à
Rome. Mon état me coûte beaucoup; je suis forcé d'avoir toujours des
modèles pour mes tableaux, car je suis résolu de ne pas faire un seul
trait sans ce secours, qui ne peut jamais tromper... Je fais aussi des
excursions dans les montagnes les plus sauvages, et j'y trouve des
sujets et des modèles tout nouveaux pour ce nouveau genre de
peinture.»

«Cependant, ajoute-t-il dans la lettre suivante en parlant de son
tableau de _Corinne_, ce tableau commence à me peser; j'ai peur de
m'être fourvoyé en acceptant de le composer; j'ai choisi un sujet trop
difficile à rendre, et d'ailleurs je m'aperçois qu'une _Corinne_ est
trop relevée pour moi, qui n'ai jamais fait que des contadines (des
paysannes).»

«Cette figure de Corinne est ingrate à faire, poursuit-il quelque
temps après; on ne sait quel caractère lui donner, ni quel costume.»


XXXI

On voit que, dans la lutte entre la nature et la convention, la nature
en lui triomphe et qu'elle triomphe de lui. Il ne peut concevoir cette
sibylle de salon, drapée par la marchande de modes et donnant
rendez-vous à ses amis sur un écueil lavé par l'écume, pour écouter
une déclamation à froid, puisée dans des rhétoriques de demoiselles.
Décidément la nature sincère et grave de l'enfant du Jura se refuse à
cet effort impossible. En vain il copie le mâle visage de la soeur
aînée de Thérésina, Maria Grazia: cette figure n'a que des passions
vraies dans ses traits; elle enfonce la toile; elle fait frémir Oswald
et pâmer d'effroi les élégantes Écossaises de la société de Corinne.
En vain il copie le délicat et naïf visage de Thérésina elle-même:
elle est trop simple pour simuler d'autre inspiration que celle de son
coeur; elle est trop timide pour lever au ciel ces regards de sibylle
qui sont un défi au soleil; elle ne regarde que celui qu'elle aime,
elle ne voit le monde que dans ses yeux. L'impatience saisit à la fin
le peintre; il efface d'une main résolue toutes ces ébauches, il
renonce au mensonge pour la vérité, et il peint l'improvisateur
napolitain, l'Homère populaire et maritime, sa guitare à la main,
assis sur un écueil de la plage au pied des montagnes, et psalmodiant,
pour quelques sous jetés dans son bonnet de laine, en dialecte des
Abruzzes ou des Calabres, l'épopée des brigands et des jeunes
Sonniniennes à un auditoire rustique comme lui.

Cette scène-là, il l'a vue cent fois; elle est entrée dans son
imagination avec la lumière des plages de Terracine, avec le
grincement de la guitare sous les oliviers, avec les visages et les
costumes qu'il a depuis six ans sous les yeux.

De plus, la scène est vraie: le vieux poëte du môle de Terracine ou de
Sorrente exerce sa profession en plein air pour gagner, en
accompagnant ses stances de sa guitare, le pain, l'huile et le fromage
nécessaires au souper de sa famille. Sa figure est triste et résignée
au fond, mais à la surface elle prend toutes les expressions terribles
ou tendres des situations des poëmes qu'il récite.

Les figures de jeunes matelots, de pasteurs, de femmes ou de filles
qui se groupent autour de lui, à une distance respectueuse, s'enivrent
naïvement et sincèrement des aventures de brigandage, d'héroïsme,
d'amour, d'enlèvement, de coups de feu sur la montagne, de tempête sur
la mer, d'arrestations par les sbires dans la caverne, de supplice sur
l'échafaud, de prière à la madone avant de mourir, qu'elles
recueillent en retenant leur respiration. Voilà la vérité! voilà la
nature! voilà l'Italie! voilà le tableau que Léopold substitue à
l'instant sur la toile aux figures fausses et fardées de Corinne!


XXXII

Regardez ce premier tableau complet de Robert à côté du tableau de
_Corinne_ par Gérard: du premier coup d'oeil vous vous sentez en
pleine lumière comme en plein pathétique, comme en plein pittoresque,
comme en pleine vérité. Et puisque nous parlons ici de la peinture
comme expression d'une littérature qui parle aux yeux, qui
impressionne l'âme, qui communique de l'homme à l'homme des images,
des sensations, des pensées, voilà une langue du pinceau qui se fait
entendre, entendre non pas d'un cercle d'initiés comme la _Corinne_ de
Gérard, mais de tout le monde. Gérard parle une langue morte, Robert
parle une langue vivante et vulgaire.

Et d'abord remarquez avec quel instinct de la vérité dans les
sensations Léopold Robert, dans son _Improvisateur napolitain_,
dispose les lieux selon la scène. Que veut-il peindre? L'attention,
l'attention concentrée d'un groupe ou deux de personnages au récit
populaire chanté par un poëte de la nature. Aussi voyez comme il évite
de distraire leurs regards ou les regards des spectateurs par tout
luxe surabondant de paysages. Le ciel pour dôme, la mer vide pour
fond, un rocher nu pour y asseoir son poëte, quelques pierres roulées
du rocher pour y grouper ses auditeurs, voilà tout; les deux éléments
de l'imagination et l'infini, le ciel et la mer, se présentent seuls à
l'esprit quand on aperçoit ce tableau: l'âme se concentre sur le
groupe.


XXXIII

De quoi se compose-t-il, ce groupe? Du poëte populaire d'abord, belle
tête homérique aux traits pensifs et aux yeux rêveurs, où
l'inspiration professionnelle flotte sur un visage de chanteur de
rues. Il est assis sur le vieux manteau de laine brune qui s'est
détaché de ses épaules; il cherche d'une main distraite des notes sur
les cordes de sa guitare pour accompagner sa psalmodie; il cherche de
l'oeil, dans son imagination ou dans sa mémoire, les aventures ou les
vers qu'il chante à ses auditeurs attentifs.

Or quels sont ses auditeurs? C'est ici encore qu'il faut admirer
l'instinct naturel réfléchi ou irréfléchi du peintre. Comme il s'agit,
pour ces auditeurs, d'un plaisir oisif d'imagination et de coeur, le
peintre les a tous choisis dans l'âge de l'imagination ou de l'amour.
La poésie lettrée ou illettrée est chose de jeunesse; une fois aux
prises avec les occupations actives et sérieuses de la vie, on ne se
passionne plus pour ces fables chantées qu'on nomme les poëmes: l'âge
mûr n'a pas le temps, la vieillesse n'a plus le goût de ces rêveries;
on songe à vivre, on pense à mourir. On laisse rêver ceux qui ne
connaissent encore ni la vie ni la mort, et qui se font la mort et la
vie à l'image de leurs douces ignorances.

C'est d'abord, assis sur le même banc de rocher, à côté du poëte, un
jeune lazzarone de seize ans, qui se destine sans doute à la même
profession, qui suit son maître comme l'ombre le corps, qui paraît
fier de l'approcher de plus près que les autres, qui tourne sa tête de
son côté, qui semble boire des yeux les vers et les sons, et qui
contemple avec une admiration étonnée les merveilleuses inspirations
du poëte et du chanteur.

Au pied de l'écueil ce sont deux jeunes matelots; l'un est accoudé
nonchalamment sur la base du roc, et l'autre, son manteau dans une
main et son bras passé autour du cou de son compagnon, comme pour
l'inviter à mieux écouter encore le récit, écoute lui-même avec une
attention passionnée qui lui fait oublier tout le reste.

Tout près d'eux est une femme d'Ischia, adossée au rocher, assise sur
ses talons repliés à la manière des femmes grecques, les deux bras
pendants le long du corps; elle regarde en sens opposé de
l'improvisateur et ne semble participer à la scène que par ses
oreilles.

Une enfant de huit à dix ans, sa fille, rêve aux sons de la guitare,
la tête penchée sur les genoux de sa mère. L'attention a fait tomber
de sa main et rouler à terre le tambourin entouré de grelots sur
lequel elle venait de frotter du doigt la tarentelle de son île.

En face du chanteur, deux belles jeunes filles de Procida ou de
Mycènes sont debout, dans l'attitude et dans l'expression de
l'attention, émues jusqu'aux larmes; l'une regarde le poëte comme s'il
allait lui dire le secret de sa destinée amoureuse; l'autre baisse les
yeux et songe à je ne sais quoi de triste comme le récit.

Derrière elles, une autre jeune fille écoute de loin et comme
furtivement; on dirait qu'elle craint d'entrer dans le cercle magique,
mais qu'elle est fascinée comme la colombe par le serpent.

Plus bas on aperçoit un groupe de pêcheurs qui descendent vers la
plage, leurs rames en faisceau sur leurs épaules. Ceux-là n'ont pas le
temps de s'amuser aux chimères, mais on voit qu'ils les regrettent, et
qu'ils saisissent en passant quelques refrains de l'instrument ou
quelques vers connus du récitatif.

Enfin, derrière le rocher où s'assied le chanteur, une jeune mère,
assise à distance, presse son nourrisson amoureusement entre sa joue
et sa mamelle, comme pour l'empêcher de troubler le silence de
l'auditoire en l'endormant.


XXXIV

Voilà tout le tableau, et cependant que de choses ne dit-il pas par
les yeux à l'âme! Quelle sérénité, quelle paix, quel apaisement des
soucis de la vie, quelles images de félicité, d'amour, d'ivresse
rêveuse, ne fait-il pas monter des sens à l'esprit! On nage dans la
tiède lumière d'un éther méridional, on glisse sur le cristal azuré de
cette mer presque toujours aplanie, on boit par tous les pores la
brise embaumée, on regarde ce ciel du soir qui n'est que l'avenue
voilée des mondes imaginaires où s'abîme l'espérance; on s'assied, on
se groupe, on écoute, on s'étonne, on s'enchante aux chants de ce
poëte avec ces jeunes hommes et ces jeunes femmes, doucement ivres de
poésie et de musique, ces fleurs du climat où l'_oranger fleurit_; on
s'oublie, on oublie le monde, le jour qui baisse, l'heure qui glisse,
les soucis qui poignent, les peines qui attendent. Le peintre vous
donne ce qu'il y a de meilleur à un certain âge de la vie sur la
terre: une heure d'oubli!...

Aussi ce tableau, véritable révélation d'une poésie du pinceau
inconnue au monde, fit-il sur les spectateurs l'impression que des
livres tels que _Paul et Virginie_ ou _Atala_ auraient pu faire sur
les imaginations. Chaque tableau de Léopold Robert est un livre en
effet, un poëme, un roman, une philosophie, une idylle de Théocrite,
une églogue de Virgile, un chant du Tasse, un sonnet mélodieux de
Pétrarque. Il n'y a autant de littérature dans aucun tableau. Son
pinceau est une plume; il parle, il chante autant qu'il dessine; sa
couleur a du son, sa toile est lyrique; il parle trois langues en une:
on l'entend peindre, on le sent décrire, on le voit penser.....
...............................................................


XXXV

L'enthousiasme qu'éprouvèrent l'Italie et la France à cette première
grande page du génie de Léopold Robert lui donna l'élan et la
confiance de son talent. Les artistes ont bien le pressentiment de
leur force, mais ils n'en ont la foi qu'après qu'ils se sont vus dans
le miroir ému de leur siècle. En 1822, en 1824, en 1826, il peignit
les _Pèlerins se reposant dans la campagne de Rome, un Brigand en
prières avec sa femme, la Mort d'un brigand, la Mère pleurant sur le
corps de sa jeune fille exposée, les Chevriers des Abruzzes pansant
une chèvre blessée_, tous tableaux empreints de la même sensibilité
communicative, tableaux qui rayonnent, tableaux qui parlent, tableaux
qui prient, tableaux qui chantent, tableaux qui pleurent. On se les
disputait dans toute l'Europe pittoresque. Les expositions de Rome, de
Paris, de Londres, d'Amsterdam, retentissaient de son nom. Il
remboursait ses protecteurs de Neuchâtel; il soutenait son humble
famille de la Chaux-de-Fonds; il appelait à Rome, auprès de lui, son
jeune frère Aurèle Robert, devenu son élève, son émule et son graveur.
Il était ou il semblait heureux, mais déjà le bonheur était devenu
pour lui impossible. «Je me sens, écrivait-il à cette époque, _malade
du mal de ceux qui désirent trop_.» On croirait lire un vers de Dante.
On va voir ce qu'il désirait au delà de ce que le génie et la destinée
lui permettaient d'atteindre. Mais ce désir même, qui n'était encore
que rêve confus du coeur, qui devint plus tard passion, et enfin mort,
ne faisait que de naître en lui et peut-être ne le reconnaissait-il
pas encore lui-même: c'était un amour.

Cet amour voilé, superbe, tragique dès le premier moment, le fît
rougir de ce premier trouble léger, accidentel, de sa jeunesse pour
la jeune fille de _Sonnino_; Thérésina fut négligée, oubliée,
dédaignée peut-être, et disparut de sa vie: c'est une ingratitude.
Elle retourna dans les montagnes avec ses parents; elle fut donnée par
eux pour épouse à un de ces héroïques brigands du même métier; elle
partagea ses aventures, ses expatriations, ses captivités dans les
États romains, dans le royaume de Naples, et elle mourut, jeune
encore, à la suite du bandit, laissant la tête de son mari clouée,
dans une niche de fer, sur un poteau de la route de Terracine, et son
enfant orphelin sur la paille d'une cour de prison.


XXXVI

Cet amour pour une femme d'un rang supérieur, vers laquelle la morale
comme l'honneur lui interdisait d'élever sa pensée, n'était encore
dans l'âme de Léopold Robert qu'une respectueuse admiration et une
modeste familiarité. Les commencements de cette passion ressemblèrent
exactement à l'irréprochable culte de Michel-Ange pour la belle et
vertueuse _Vittoria Colonna_, la poétique et fidèle épouse du
grand-duc de _Pescaire_. Ce culte se manifesta jusqu'au dernier jour
du sublime artiste par un redoublement d'oeuvres incomparables et par
ces poésies platoniques où la plume de Michel-Ange égale son pinceau
en célébrant son amour.

Cet amour de Robert ressemble davantage encore à la familiarité
périlleuse du _Tasse_ avec la princesse Éléonore d'Este, soeur du duc
de Ferrare. Le poëte glissa, sans s'en apercevoir, de l'admiration et
de la reconnaissance dans la passion; il n'y perdit pas la vie comme
Léopold Robert, mais il y perdit sa fortune, sa liberté et sa raison.

Enfin cet amour ressembla aussi à l'attachement intime et mutuel du
peintre Fabre de Montpellier et de la belle comtesse d'Albany, veuve
du dernier des Stuarts, prétendant à la couronne d'Angleterre, et
peut-être cet exemple d'un amour récompensé et d'un mariage secret
entre un artiste et une reine découronnée ne fut-il pas sans une
funeste influence et sans une fatale analogie sur l'imagination de
Léopold Robert.

Le hasard nous a fait connaître personnellement quelques-uns des
principaux personnages et quelques-unes des circonstances de ce drame
intérieur, si intimement mêlé à la vie, aux oeuvres, au génie, à la
mort du jeune Robert, ce Werther des peintres. Nous allons retrouver
son amour d'abord naissant, puis couvé, puis développé, dans ses
ouvres. Jamais l'homme ne fut plus inséparable de l'artiste que dans
ce _Tasse_ de l'Helvétie transporté dans une cour exilée à Rome. Ce
sont les rêves de son coeur qu'il rend visibles sur sa palette pour
les transporter sur la toile; les trois phases de son amour y sont
écrites en trois tableaux immortels: la première ivresse d'un
sentiment qui vient d'éclore dans _la Madonna dell' Arco_, la félicité
suprême dans _les Moissonneurs_, la désillusion et le pressentiment de
mort dans les _Pécheurs de l'Adriatique_. Ces trois tableaux sous les
yeux ou dans la mémoire, suivez un moment son pinceau; ce pinceau,
c'est la vie.

                                             LAMARTINE.
(_La suite au mois de janvier._)


Paris.--Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob,
56.





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