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Title: Le Vallon Aérien - ou Relation du Voyage d'un Aéronaute
Author: Launay, Jean-Baptiste Mosneron de
Language: French
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*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Vallon Aérien - ou Relation du Voyage d'un Aéronaute" ***

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Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)



   Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
   typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
   conservée et n'a pas été harmonisée.



   LE

   VALLON AÉRIEN,

   ou


   RELATION du voyage d'un aéronaute dans un pays inconnu jusqu'à
     présent; suivie de l'histoire de ses habitans et de la
     description de leurs moeurs.


   OUVRAGE REVU ET PUBLIÉ
   Par J. MOSNERON, ex-Législateur.

   A PARIS,

   Chez J. CHAUMEROT, Libraire,
   Palais-Royal, Galeries de bois, nº 188.

   1810.



PRÉFACE

DE L'ÉDITEUR.


La découverte de M. de Montgolfier, la plus extraordinaire des
découvertes du dix-huitième siècle, n'a eu aucun résultat utile. Les
recherches des savans et l'attente du public ont été également
trompées; l'aérostation qui devoit procurer des lumières sur les
hautes régions de l'atmosphère, des secours au commerce, des services
à l'art militaire, n'a offert qu'un spectacle étonnant, et l'ascension
d'un ballon ne semble propre désormais qu'à figurer dans des fêtes,
comme une fusée très-singulière, très-curieuse, mais très-stérile.

Telle étoit du moins depuis long-tems l'opinion générale sur les
ballons. Les savans, désespérant de tirer un véritable fruit de leurs
travaux, avoient renoncé à s'en occuper; et le sieur Blanchard,
promenant son spectacle de capitale en capitale, jouissoit sans
contestation de sa gloire ainsi que de l'argent du public. Cependant
au fond de la Gascogne vivoit dans la plus grande obscurité un habile
aéronaute, qui avoit trouvé le seul moyen peut-être de rendre ses
ascensions utiles. Très-instruit et très-courageux, M. de Montagnac
planoit en ballon sur la chaîne des Pyrénées, tiroit le plan de ces
montagnes, s'arrêtoit quelquefois sur des sommets inaccessibles aux
Ramond, aux Homboldt et aux Saussure, faisoit de profondes
observations relatives à la géologie, à la minéralogie, à la
botanique; étudioit la température de l'atmosphère graduée suivant sa
hauteur, et même avoit déjà reconnu des courans d'air réglés et des
moussons périodiques; mais cet homme modeste et véritablement savant
ne vouloit faire part de ses découvertes au public, que lorsqu'il
auroit été parfaitement assuré de leur certitude. Parti de Perpignan,
et se dirigeant vers Bayonne, il n'avoit encore parcouru qu'une moitié
de la chaîne dans l'espace de huit ans, parce qu'il répétoit plusieurs
fois les mêmes observations et qu'il étoit souvent obligé d'attendre
long-tems le léger courant d'air favorable à sa direction.

Lorsqu'il auroit eu achevé ses courses et ses études aériennes sur les
Pyrénées, il se proposoit de les répéter sur la chaîne des Alpes;
c'est à la fin de ces pénibles travaux que le public devoit en
recueillir le fruit. L'ouvrage qui en seroit résulté auroit sans doute
fait époque dans l'histoire des découvertes du dix-neuvième siècle. La
mort vient de surprendre cet estimable savant dans le petit village de
Saumède, au milieu des Pyrénées, où il étoit descendu après une
troisième ascension sur la Maladetta. J'herborisois alors dans ces
montagnes et j'y avois fait connoissance avec M. de Montagnac. La
conformité des goûts pour la même étude, qui est le plus puissant
comme le plus agréable des liens, nous avoit réunis dès la première
entrevue. L'extrême douceur de sa société avoit encore resserré notre
amitié; et si la mort de cet homme de génie est une perte irréparable
pour les sciences, elle sera un sujet d'éternels regrets pour mon
coeur. Il m'a légué tous ses papiers en me laissant la liberté d'en
disposer comme je le jugerai à propos; mais il m'a recommandé surtout
la relation de son voyage dans le Vallon aérien. Ce voyage revenoit
dans tous ses souvenirs; c'étoit l'objet de ses plus tendres
affections. Je ne fais donc que m'acquitter d'une dette sacrée en
publiant cette relation. J'en ai supprimé tout ce qui tient à la
minéralogie et à la botanique, parce que la partie scientifique dont
ces objets font partie formera la matière d'un Ouvrage séparé, que je
compte publier après celui-ci.



LE

VALLON AÉRIEN.

RELATION _de mon Voyage (celui de M._ DE MONTAGNAC) _dans le Vallon
Aérien._


J'avois apperçu dans une de mes dernières ascensions un groupe de
montagnes rangées dans une forme circulaire, au milieu desquelles je
soupçonnois qu'étoit une plaine d'une grande étendue; avant de
m'élever au-dessus de cette partie de la chaîne des Pyrénées, je
désirai savoir le nom qu'on lui avoit donné dans le pays, et si elle
étoit habitée. Je m'acheminai donc au pied de ces montagnes, et je
cherchai des éclaircissemens parmi des bergers qui étoient venus s'y
établir pendant l'été avec leurs troupeaux. Ils me dirent que
l'intérieur de l'enceinte étoit aussi profond que les montagnes
étoient élevées, qu'on n'avoit jamais pu y pénétrer, attendu que tout
autour l'extérieur étoit un rempart perpendiculaire, uni comme une
glace; mais que l'on savoit cependant que cette enceinte servoit de
demeure à une troupe de sorciers qui, s'ils n'étoient pas de vrais
diables, avoient du moins de grandes relations avec l'enfer; qu'il
étoit constaté que toutes les fois qu'il tomboit une grêle, une gelée
ou quelqu'autre accident funeste, on voyoit quelques-uns de ces
sorciers rire aux éclats sur les remparts de l'enceinte; d'où il étoit
évident que c'étoient eux qui avoient envoyé le fléau.

Voilà les seuls renseignemens que je pus tirer de ces pauvres pâtres.
Il eût été inutile de chercher à les désabuser.

   L'homme est de glace aux vérités,
   Il est de feu pour le mensonge.

Ces vers ont une application universelle, et il semble à l'intérêt
qu'inspirent les fictions à toutes les classes de la société, qu'elles
sont nécessaires à l'esprit de l'homme; ce n'est le plus souvent que
par-là qu'il prouve l'existence de sa pensée; et la plus grande partie
du genre humain seroit réduite à l'état d'imbécillité, si la vérité
étoit la seule source où elle pût puiser ses idées.

Je conclus de l'opinion de mes pâtres, partagée par tous les habitans
des environs, que l'intérieur de ce groupe de montagnes méritoit
d'être examiné. Je profitai, le 10 de juillet, d'un calme
presqu'absolu pour m'élever à leur hauteur. En planant à la distance
de quelques centaines de toises au-dessus de ce bassin, il me fut aisé
d'y appercevoir des hommes à la simple vue; mais aussitôt qu'ils
m'eurent découvert, ils s'enfuirent et disparurent: ce qui auroit bien
suffi, si j'avois eu quelques doutes à cet égard, pour me persuader
que ces gens-là n'étoient pas en relation avec l'empire infernal.
Cependant, lorsqu'après avoir ouvert la soupape pour faire écouler
une partie du gaz de mon ballon, je fus descendu à terre, je m'armai à
tout évènement, avant de sortir de ma nacelle, de mes deux pistolets
et de mon sabre. Tous les objets qui m'environnoient, présentoient
l'image de la civilisation; à mes pieds, des champs cultivés et
plantés en diverses espèces de grains; sur les coteaux, des troupeaux
de différens animaux, des bosquets, des fleurs, un jardin; et vers le
milieu, un amas de cabanes alignées dans un ordre régulier; mais parmi
cette apparente population, la plus profonde solitude; les pâtres même
qui gardoient les troupeaux, avoient disparu, et il ne restoit dans
les champs en culture que quelques instrumens aratoires qui
attestassent la présence de l'homme.

En suivant le sentier qui conduisoit aux cabanes, je me sentis frappé
d'un violent saisissement. Quels étoient les habitans de ce lieu
inconnus au reste de la terre? des brigands, peut-être, des assassins
qui n'ont pu trouver que cet asile pour se dérober à la justice. Que
vais-je devenir au milieu d'eux, seul, sans secours, sans protection!
Cependant, ces paisibles troupeaux, cette innocente culture
annonçoient des moeurs douces; les peuples agriculteurs sont sociables
et bons; il n'y a de féroces que ces hommes de sang qui vivent de
chasse et de carnage. En m'entretenant de ces diverses pensées,
j'arrivai au village; toutes les portes étoient fermées et je
n'entendois pas le moindre bruit. Parmi ces cabanes, j'en distinguai
une plus grande et plus ornée que les autres. Je pensai que s'il y
avoit quelque humanité dans ce lieu, elle se trouveroit de préférence
chez l'individu qui annonçoit le plus d'aisance, et conséquemment le
plus de lumières. J'allai donc frapper à cette porte, qui, ainsi que
toutes les autres, n'étoit fermée que par un simple loquet de bois.
Elle s'ouvre, et je me sens pénétré de confiance et de vénération à
l'aspect d'un grand et bel homme portant une longue barbe, qui me dit
avec un sourire affectueux: «Mon frère, vous avez couru un grand
danger, et nous avons eu bien peur nous-mêmes de ce gros vilain animal
qui vous tenoit dans ses pattes. Il est mort, sans doute, puisque vous
voilà en vie.» Après ces paroles, et sans attendre ma réponse, le
patriarche me prend par la main et m'entraîne hors de la maison. Sa
femme et ses deux enfans le suivent. Lorsqu'il fut sur le perron qui
étoit au-devant de sa demeure, il sonna trois fois d'une trompe qu'il
portoit suspendue à son côté. A ce signal, tous les habitans sortirent
de leurs cabanes et se rangèrent en demi-cercle devant le perron.
Cependant, ils tournoient souvent la tête du côté où étoit le ballon,
en donnant de grandes marques de frayeur. Parlez maintenant, me dit
mon guide qui paroissoit être le chef de la peuplade; apprenez à nos
frères si vous êtes bien sûr d'avoir tué le monstre qui vous a porté
jusqu'ici, et s'il n'y a plus rien à en craindre. Je m'efforçois de
leur faire comprendre que mon ballon n'étoit qu'une machine
insensible, absolument incapable de faire ni bien ni mal à personne;
mais, m'appercevant qu'il restoit toujours beaucoup d'inquiétude, je
les conjurai de me suivre pour se rassurer par leurs propres yeux.
Lorsque je fus rendu au ballon, et que je l'eus touché et fait toucher
de tous côtés à quelques-uns des plus hardis, ils passèrent aussitôt
de l'excès de la peur à l'excès de la licence. Chacun s'efforçoit à
l'envi de monter dessus pour le fouler aux pieds. Je me hâtai de
prévenir les suites de ces bravades, en faisant concevoir au chef de
quelle importance il étoit pour moi que cette machine ne fût pas
endommagée. Alors, il décrivit à trois pas de distance un grand cercle
tout autour, et défendit à tout le monde de l'outre-passer, en
recommandant aux mères de surveiller leurs enfans.

Lorsque de part et d'autre on eut fait disparoître tout sujet de
craintes et d'inquiétudes, je me livrai à l'examen de mes nouveaux
hôtes. Tous les hommes sembloient des Apollon, et toutes les femmes
des Vénus par leurs belles formes et leur noble stature; mais la bonté
peinte sur la figure des premiers, remplaçoit la fierté du Dieu
vainqueur du serpent, et tous les traits des autres exprimoient
l'innocence et la candeur, au lieu des ruses et de la coquetterie de
la déesse amante de Mars.

Cette beauté extérieure, si générale parmi les deux sexes, devoit
avoir une cause commune; et la suite de mes observations me
convainquit qu'elle étoit principalement l'effet de la perfection
intérieure. On a pu remarquer comme moi que ces familles de bonne
race, distinguées par une longue filiation de vertus héréditaires,
sont la plupart caractérisées par une belle figure, et toutes du moins
par une bonne figure. S'il y a des exceptions à la règle, elles ne
portent que sur quelques individus, et non pas sur les races qui
conservent, tant qu'elles ne dégénèrent pas, cette influence marquée
du moral sur le physique, cette harmonie entre l'ame et le corps.

La peuplade que j'avois sous les yeux respiroit je ne sais quoi
d'antique et de patriarchal. Il me sembloit voir les premiers
descendans d'Adam rassemblés autour de leur chef, avant sa chute,
avant que Caïn eût troublé l'innocence et la paix de la terre. Ils ne
composent qu'une seule famille; ils s'appellent entr'eux comme aux
premiers tems du doux nom de frère et de soeur; le chef a sur eux
cette autorité de la vertu qui, ne se déployant que pour le bonheur
des hommes qui lui sont soumis, tire tant de force de l'amour qu'elle
inspire. Aussi est-il leur père commun. Toutes ses volontés sont des
lois sacrées, parce qu'il ne veut jamais que faire des heureux.

La puissance du chef est sanctionnée par Dieu même. Il est son
représentant sur la terre; c'est au nom de cet Etre-Suprême qu'il
annonce ses volontés. Ainsi, c'est de Dieu même qu'émanent toutes les
loix; il est présent à toutes les pensées et à toutes les actions. En
un mot, c'est le gouvernement théocratique, mais bien différent de
celui de Moïse; car il ne commande ni les sacrifices d'animaux, ni le
massacre des hommes, et il est aussi doux que l'autre étoit terrible.

Une chose plus étonnante encore que la pureté des moeurs dans ce coin
des Pyrénées, c'est l'instruction, la justesse d'esprit, la correction
du langage commune à tous ses habitans. Quel incroyable phénomène! au
milieu d'un pays qui semble de trois siècles en arrière de la
civilisation du reste de la France, où l'homme encore sauvage ne parle
qu'un patois grossier, borné, comme ses idées, à l'expression des
seuls besoins physiques;[1] dans le lieu le plus agreste de ce pays,
qu'à l'aspect de son enceinte on n'auroit jugé propre qu'à servir de
retraite aux aigles et aux ours, habite un peuple doux, bon, aimable,
tel qu'on n'en trouve plus de semblable sur la terre, et que, pour
s'en former une idée, il faille recourir à ce qu'il y a de plus
merveilleux dans l'histoire et dans la fable. Qu'on se représente une
société choisie du beau siècle de Louis XIV, échappée à la contagion
du siècle suivant, dont la raison mûrie a remplacé la politesse des
lèvres par celle du coeur, et les éclairs du bel esprit par la lumière
toujours égale du bon sens. Tel est le peuple du Vallon aérien.

  [1] Les habitans des Pyrénées, bien différens des Suisses, des
  Auvergnats, des Savoyards, sont constamment attachés à leurs
  ingrates montagnes. On ne les voit point, comme les autres
  montagnards, émigrer à certains tems de l'année pour se procurer
  une subsistance plus abondante. Accoutumés à une vie chetive et
  dure, ils préfèrent le dénuement de la misère à l'aisance que
  pourroient leur obtenir des courses hors de leur pays.

D'où vient ce caractère particulier à l'habitant des Pyrénées? Il me
semble qu'il est le résultat de son isolement. Pendant huit mois de
l'année, la plus grande partie de ces montagnes est sans relation avec
l'Espagne faute de routes praticables, et sans autre relation avec la
France que celle que peuvent produire ses eaux minérales, en sorte que
ces montagnards sont presque perpétuellement séparés du monde entier.

Le moyen de mettre ce pays en société avec la France seroit d'y faire
naître une branche de commerce, et je pense qu'on en trouveroit une
très-riche dans l'établissement de quelques fabriques. Les eaux
courantes tombent de toutes parts, et les flancs de plusieurs
montagnes recèlent des mines de différens métaux qui ont été jadis
exploitées avec succès. Tout récemment des Allemands avoient établi à
Bagnères de Luchon une manufacture de cobalt qui auroit pu devenir
très-précieuse; elle étoit sous la direction du comte de Beust,
maintenant ambassadeur d'une cour d'Allemagne. La révolution a culbuté
cet établissement. Mais il seroit d'autant plus facile de le remettre
en activité, qu'une partie des bâtimens nécessaires à l'entreprise
subsiste encore.

Les communications avec l'Espagne seroient praticables toute l'année,
si l'on applanissoit quelques-uns des ports ou ouvertures dans les
montagnes qui servent de limites à la France, lesquels sont
ordinairement fermés pendant 8 ou 9 mois par les neiges et les glaces.
La confection de quelques routes dans cette partie de nos frontières
pourroit s'obtenir sans qu'il en coûtât un sou au trésor public. Il ne
faudroit pour cela qu'y appliquer pendant quelques années le produit
des forêts de ces montagnes, celui des bains d'eau minérale, et enfin
la ferme du privilége des banques de jeu qui y sont établies pendant
la saison des eaux, si toutefois le Gouvernement juge à propos de
laisser subsister près des sources salutaires des Pyrénées, ces autres
sources de corruption et de mort. L'usage qui en seroit fait
semblerait alors une sorte d'antidote au poison des banques.

Quoiqu'il soit difficile de se défendre d'un peu d'enthousiasme en
faisant la description d'un pareil peuple, elle est cependant
fidellement tracée d'après la nature même. L'imagination peut bien
chercher à embellir quelques traits d'un tableau lorsqu'on le copie;
mais elle n'en ajoute aucun qui ne soit pas dans le modèle. On ne
pourra m'accuser d'exagération quand je me renfermerai dans
l'expression littérale de ce que j'ai vu, et c'est ce que je fais
religieusement; et je consens qu'on m'applique le _mentiris
impudentissime_, si mes confrères les aéronautes qui seront tentés de
faire le même voyage, ne confirment pas cette relation[2].

  [2] Il est très-probable que d'après la menace du chef de cette
  colonie que l'on verra à la fin de cette relation, aucun
  aéronaute ne s'exposera au danger d'un second voyage dans le
  Vallon aérien.

Après ce que je viens de dire du degré de civilisation de ce peuple,
ce n'est pas une grande merveille que tous ses individus sachent lire
et écrire. Si je faisois un roman, j'ajouterois qu'il y a dans le pays
une fabrique de papiers, une imprimerie et des auteurs; mais, fidèle
organe de la simple vérité, je dirai qu'au défaut de papier dont on ne
fait point usage, attendu qu'on n'en fabrique pas, on se sert de
parchemin pour écrire; que toute la bibliothèque du pays est composée
d'une centaine de volumes imprimés à Paris il y a cent trente ou cent
cinquante ans; qu'on ne connoît aucun de ceux du XVIIIe siècle, et que
les seuls livres nouveaux sont manuscrits, et ont été composés dans
ce lieu. Ces livres sont un catéchisme politique et moral dont il y a
autant d'exemplaires que d'habitans âgés de plus de vingt ans; car
chacun est obligé d'en tirer une copie dès qu'il est parvenu à l'âge
de raison. Ce catéchisme contient des règles de conduite pour tout ce
qui, n'étant pas inspiré par la nature, tient aux conventions ou aux
convenances de la société. Ainsi, les obligations réciproques entre
les pères et les enfans n'y sont pas comprises, parce qu'elles émanent
du sentiment, et que ce seroit méconnoître le sentiment que d'en faire
un devoir.

La religion fournit le texte du premier et principal chapitre de ce
catéchisme. Cette religion est, comme je l'ai dit, essentiellement
théocratique. Le chef, étant le représentant de Dieu, réunit les deux
pouvoirs temporel et spirituel. C'est lui qui, chaque matin, entonne
le cantique de louanges et d'hommages à l'Etre-Suprême, que tout le
peuple répète après lui. Il prescrit ensuite les différens travaux
auxquels chacun doit se livrer dans le cours de la journée. En quelque
lieu que soit l'homme, et quelles que soient ses pensées et ses
actions, il est continuellement sous les regards de Dieu. Le chef
fait, quand il lui plaît, résonner la trompe que lui seul a droit de
porter; à ce signal, tous les individus, sans exception, quittent
leurs travaux, et adressent en commun leur hommage au ciel; cet
hommage est renouvelé avant le commencement et après la fin de chaque
repas, ainsi qu'après la fin des travaux de la journée. Les dimanches,
les fêtes annuelles instituées pour différentes causes, les
naissances, les mariages et les funérailles, sont également célébrés
par des hymnes, par des chants religieux, analogues au sujet de la
cérémonie. Voilà le seul culte, les seuls actes extérieurs de la
religion de ce peuple; et j'ajoute que jamais sur la terre il n'en a
paru d'aussi pieux. L'Eglise Romaine n'a pas de saints plus purs, et
leurs vertus semblent, comme leur demeure, située entre le ciel et la
terre, les placer dès cette vie au rang des anges.

Tel est le sommaire du premier chapitre.

Le second chapitre traite de la puissance du chef, de l'obéissance du
peuple et des obligations réciproques de l'un et de l'autre.

Dans les autres chapitres on fixe le mode d'élévation à la place de
chef. Elle est héréditaire pour les hommes seuls et par ordre de
primogéniture.

Il y a un conseil de vieillards qui s'assemble deux fois par semaine,
et sans l'avis duquel le chef ne peut rien ordonner de nouveau ou qui
s'écarte de la règle habituelle. Ce même conseil est chargé de faire
l'examen de la vie de l'individu qui vient de mourir, et de rédiger,
conformément au résultat de cet examen, l'inscription qui est gravée
sur sa tombe. C'est ce conseil qui, conjointement avec le chef, fixe
tous les ans l'étendue des terres à cultiver, et l'espèce de grains à
y semer; car il n'y a aucune propriété distincte; tout est commun, à
l'exception seulement des personnes, du logement et des vêtemens.

Mais le peuple n'est pas le seul dont la conduite soit dirigée; une
loi sévère surveille également celle du chef. Depuis l'archange Satan
qui abusa de sa puissance, tout démontre qu'il n'est aucune créature,
telle parfaite qu'elle soit, qui ne soit portée à excéder la mesure de
son pouvoir, si ce pouvoir n'a des limites et des surveillans qui les
fassent respecter. Tous les cas d'usurpation d'autorité et de
despotisme sont prévus dans le catéchisme, et la repréhension en est
confiée au conseil des vieillards.

Au reste, on peut dire de cette peuplade, avec bien plus de raison que
Tacite n'a dit des Germains: Que les moeurs y tiennent la place des
lois. L'isolement de cet heureux asile de la vertu le garantit de la
contagion du vice: et s'il s'y est glissé quelques fautes
inséparables de l'humanité, de légères corrections suffisent pour les
réprimer[3].

  [3] Je doute qu'il y ait jamais eu un tems où l'homme existât
  isolé, errant sur la terre sans famille, sans domicile et sans
  patrie. Un Ecrivain célèbre a fait l'histoire ou le roman de
  l'espèce humaine dans cette première période de sa création; il
  lui a trouvé beaucoup de vertus qui n'étoient au vrai que
  l'absence des vices, et il a dit: L'homme est bon, les hommes
  seuls sont méchans. Comme il n'existe aucun monument qui constate
  que l'homme, tel qu'il en a eu l'idée, ait jamais existé, on ne
  peut rien affirmer ni nier de cette prétendue bonté; mais que les
  hommes soient méchans, que les passions, les vices et les crimes
  soient nés dans le sein des sociétés, rien de plus certain; et je
  pense encore comme J-J., que ces passions et ces vices ont
  d'autant plus d'énergie, que les sociétés sont plus civilisées.
  Un problême admirable seroit donc de trouver une organisation
  sociale telle que l'homme jouit des avantages d'une société
  parfaitement civilisée sans en éprouver les inconvéniens. Or,
  c'est ce problême que je trouve complètement résolu dans _le
  Vallon aérien_. La grande passion qui tue les sociétés de la
  terre, l'ambition, ne se trouve pas dans celle-ci. Tous les
  individus sont parfaitement égaux et n'ont aucun motif d'aspirer
  à quelque distinction; car il n'y a ni richesses, ni honneurs, ni
  pouvoirs à distribuer. Tous sont égaux et le seront toujours,
  quelle que soit même la différence de mérite personnel; le
  gouverneur est le seul qui jouisse d'une autorité.

  Conséquemment au principe de J.-J., tous les hommes ici semblables
  à son homme par excellence, sont donc bons et heureux.

   (_Note de M. de Montagnac._)

Je me borne à cet exposé, parce que j'ai apporté une copie de ce
singulier catéchisme que je ferai imprimer séparément en entier, si on
le désire[4].

  [4] Cet ouvrage eût été certainement très-curieux à connôitre;
  mais il faut que M. de Montagnac se soit trompé, car il ne s'est
  pas trouvé parmi ses papiers.

   (_Note de l'Editeur._)

L'autre livre, également manuscrit, contient les annales de cette
peuplade, depuis l'origine de son établissement jusqu'à ce jour.
Celui-là n'est pas aussi répandu que le premier; le chef et les
membres du conseil sont les seules personnes qui en ayent une copie.
On a bien voulu m'en donner une que je transcrirai à la suite de
cette relation[5].

  [5] Ces annales sont imprimées ici dans l'ordre qu'a désigné M.
  de Montagnac, mais seulement par fragmens. On dira dans quelques
  notes pourquoi on n'a pas imprimé cet ouvrage en entier. Je l'ai
  divisé par chapitres, afin d'en rendre la lecture plus facile.

   (_Note de l'Editeur._)

Je reprends la description de ma nouvelle découverte. Ce canton des
Pyrénées étoit autrefois connu sous le nom de vallon de Mambré, c'est
maintenant le Vallon aérien. La population qui l'habite est presque
doublée depuis environ cent trente ans qu'elle y est fixée et qu'elle
y vit entièrement ignorée du reste de la terre. Les hommes portent la
barbe dans toute sa longueur; leurs cheveux également longs sont
rassemblés et attachés derrière. Leurs vêtemens consistent en un
bonnet ou un chapeau de paille, des guêtres, une culotte et un gilet,
et dans l'hiver, un manteau pardessus: ces vêtemens sont en laine
tissue dans le vallon. L'habillement des femmes est composé d'une
jupe, d'un corset, et d'une mantille l'hiver. Leurs longs cheveux sont
nattés en tresses et relevés sous un chapeau de paille semblable à
celui des hommes. Les souliers des deux sexes sont des spartaines de
cordes comme on en porte dans toutes les hautes montagnes.

Ils font deux repas par jour, l'un à onze heures du matin, l'autre à
sept heures du soir. Ils ont pour alimens d'excellent pain très-bien
fabriqué, des truites, des oeufs, des légumes et de la viande,
seulement deux fois par semaine; mais leur mets favori, et dont ils
font leur principale nourriture, est le laitage si délicieux dans les
montagnes. La boisson est à leur choix, de l'eau ou une petite bierre
qu'ils sont parvenus à faire très-bonne. La framboise, la fraise si
parfumée des Pyrénées, croissent abondamment dans ce vallon; mais nos
autres fruits n'y viennent pas aussi bien, entr'autres, le raisin que
je n'ai vu qu'en petite quantité, soit qu'ils n'ayent pas pu, soit
que par crainte des suites ils n'ayent pas voulu multiplier assez les
plans de vignes pour faire du vin leur boisson habituelle.

Ils prennent ces repas réunis en commun au nombre de douze personnes,
entremêlées, sans distinction de parens ou d'étrangers. Une pareille
confusion avoit également lieu chez les Spartiates, dans leurs tables
publiques; mais le but n'étoit pas le même. Lycurgue avoit voulu par
ce moyen affoiblir l'amour des pères pour leurs enfans et des enfans
pour leurs pères, afin d'endurcir le coeur des uns et des autres, de
les rendre impassibles, et conséquemment plus propres au dur métier de
la guerre. Le législateur du Vallon aérien s'étoit proposé, au
contraire, dans cette réunion, d'étendre à toute la peuplade
l'attachement des membres de chaque famille entr'eux, de manière à
n'en faire réellement qu'une seule grande famille; et, si j'en juge
par l'apparence, il a parfaitement réussi; car il m'a semblé que tous
les habitans étoient frères et soeurs de sentiment comme ils le sont
de nom.

Tous ces montagnards me parurent réunir à leurs belles formes une
constitution saine et robuste. Je vis plusieurs octogénaires en état
de supporter journellement les fatigues de l'agriculture. La seule
maladie que je jugeai devoir faire de grands ravages dans la nouvelle
colonie, est la petite vérole. La plupart des figures en étoient
gravées; et j'appris qu'il y avoit eu des tems de malignité où ce
fléau avoit moissonné le quart de la population. J'instruisis alors le
gouverneur de la découverte récente de la vaccine; je lui en exposai
les nombreux avantages, et comme je portois toujours avec moi du
vaccin frais, je lui offris d'en faire l'emploi sur quelques enfans de
la colonie, en lui enseignant en même tems le moyen de multiplier ce
remède et de l'étendre à toute la jeunesse; mais je tâchois en vain de
le persuader de la bonté de ce préservatif; je n'aurois pu obtenir
d'en faire l'application, si plusieurs pères de famille qui avoient
perdu une partie de leurs enfans par la petite vérole, craignant
encore pour ceux qui leur restoient, n'avoient fortement appuyé ma
demande. Je suis loin de blâmer cette obstination du gouverneur à
rejetter la vaccine, quand je songe aux longues difficultés qu'éprouva
l'inoculation à s'établir en Europe. Le premier mouvement de la nature
est de repousser un mal certain, quel que soit l'espoir que ce mal
procurera du bien. L'expérience seule peut instruire à cet égard; mais
il faut mille faits pour détruire un préjugé accrédité. Le remède que
j'ai introduit se fera bientôt connoître; ses bons effets seront trop
évidens pour ne pas assurer son triomphe, et je jouis d'avance de la
vive satisfaction d'avoir extirpé le principal fléau de ce beau
séjour.

Quoique ma curiosité fût très-pressante, et que je fisse une foule de
questions, ces bons montagnards n'en parurent pas importunés; ils y
répondoient avec beaucoup de douceur et de clarté; mais, à mon grand
étonnement, cette curiosité n'a pas été réciproque; non-seulement,
contre mon attente, ils ont été fort insoucians sur tout ce qui
concerne le pays d'où je venois, mais même ils évitoient d'en parler.
J'ai attribué cette indifférence pour le monde inférieur qui alloit
quelquefois jusqu'à l'aversion, au souvenir des malheurs qu'y ont
essuyés leurs aïeux. Il y avoit encore dans le Vallon aérien plusieurs
individus dont les pères avoient vécu dans ce monde-là. Ils l'avoient
peint avec des couleurs si noires qu'ils en avoient fait une espèce
d'enfer. Telle étoit la tradition du Vallon qui se fortifiera encore
en vieillissant, de sorte que, dans un ou deux siècles, la terre
entière ne sera habitée, selon eux, que par des diables; le Vallon
aérien sera le seul asile préservé des flammes infernales, où vivront
paisiblement quelques élus en attendant leur passage à la vie
immortelle de l'empire céleste.

Toutes les facultés intellectuelles, portées au haut degré d'élévation
où je les voyois chez ce peuple, supposoient cependant un grand fonds
de curiosité; car la science ne peut naître que du désir de savoir;
mais ce qu'il m'eût été difficile de deviner, c'est que le principal
objet de la curiosité des habitans du Vallon étoit la connoissance des
astres. Indifférens pour tout ce qui se passe sur la terre, ils
étoient avides de lire ce qui arrive dans le ciel; ils en
connoissoient assez bien la carte; ils distinguoient les planètes; ils
suivoient leurs mouvemens; ils avoient calculé avec la plus grande
précision la révolution apparente du soleil, et leur année
correspondoit exactement à la nôtre.

La même étude étoit commune à ces anciens peuples Nomades, tels que
les Chaldéens, qui, vivant en paix avec toute la terre, ne cherchoient
à faire de conquêtes que dans le vaste champ des étoiles.

On peut remarquer aussi que tous les grands astronomes ont eu le même
esprit de douceur et de paix, Copernic, Galilée, Newton et notre
Lalande. Ce dernier, malgré son opinion sur la création, assurément
très-immorale, étoit le meilleur des hommes.

La lunette dont ils se servoient pour observer étoit très-imparfaite.
Depuis le tems de sa construction, l'optique avoit fait de grands
progrès. Je leur offris un excellent télescope que je portois dans
tous mes voyages aériens. Ils l'acceptèrent avec grand plaisir; ils
furent émerveillés des nouvelles découvertes astronomiques dont je les
instruisis.

Ils s'occupent aussi de l'étude de l'agriculture, et de cette partie
de la botanique qui a pour objet la connoissance des plantes
salutaires dans différentes maladies. Cette branche de la matière
médicale, la seule que la nature ait indiquée aux animaux et qui leur
suffit pour prévenir ou guérir leurs maux, suffisoit également à ces
hommes qui, menant une vie simple et frugale, exempte de toute espèce
de passions, n'étoient assujétis qu'aux maladies communes à tous les
êtres qui ont reçu l'existence, et avec elle le germe de la mort.

Les arts auroient été seuls capables de réconcilier les habitans du
Vallon aérien avec la terre. Les ouvrages d'art qui leur avoient été
transmis par leurs ancêtres, étoient la plupart comme dans le tems de
leur invention. Plusieurs autres avoient été découverts depuis. La
perfection des premiers, l'invention des autres excitoient leur
admiration. Ils me firent voir les montres des fondateurs de la
colonie qui étoient suspendues depuis cent quarante ans, entièrement
détraquées et sans mouvement, et me demandèrent si nous avions
maintenant quelque chose de mieux. Je leur présentai pour réponse les
deux que je portois; l'une étoit une montre marine de Berthould;
l'autre étoit de Breguier, à répétition, quantième, seconde, etc. Le
gouverneur ne put contenir sa joie à la vue de ces effets précieux; il
les prit aussitôt de mes mains et les suspendit dans sa chambre. Il
s'appropria également mon baromètre, mon thermomètre, ma boussole et
quelques autres instrumens utiles à mes voyages. Il ne faisoit, en
agissant ainsi, que suivre l'usage reçu dans le Vallon aérien, où tout
en général est commun, sans qu'il soit reconnu aucune propriété
distincte. Cependant, mes regards fixés avec étonnement sur les siens,
rappelèrent à son esprit que notre usage étoit bien différent du sien;
alors, il voulut tout me rendre, un peu confus de son action; mais je
me hâtai de le tranquilliser en lui en faisant présent.

L'heure du repas du soir étant arrivée, je me mis à table avec le
gouverneur, sa famille, et quelques habitans du Vallon qui sont tous
invités successivement chacun à leur tour, à moins de quelque faute
qui les exclue pour un tems de la table du chef, et cette punition
est la plus sensible qu'on puisse infliger. Du poisson, des légumes,
du laitage, des fraises, composoient le souper; les plats et tous les
autres ustenciles de cette nature étoient faits d'une terre
très-convenable à cet usage, qu'on trouvoit dans la gorge d'une des
montagnes. La boisson étoit une petite bierre assez agréable. J'avois
dans ma nacelle quelques liqueurs; mais je me gardai bien de leur en
offrir; c'est la seule richesse de notre monde dont la connoissance
eût été un malheur pour celui-ci. Si leur raison n'en eût pas été
troublée pour le moment, la privation de ce doux breuvage leur eût
tout au moins préparé pour l'avenir d'impuissans regrets.

Quelque tems après la fin du souper, les airs furent remplis du plus
beau concert que j'aie entendu de ma vie. C'étoit le cantique du soir,
chanté en choeur par tous les habitans réunis. Une modulation céleste
marioit la voix des hommes de la montagne, naturellement forte et
harmonieuse, à la voix douce et fraîche de leurs compagnes; un
accident vint encore augmenter la solemnité de ce chant religieux. La
soirée avoit été orageuse, et le tonnerre qui grondoit dans le
lointain, s'approcha par degrés; il sembloit être l'organe de la
Divinité qui applaudissoit à l'hommage de ses enfans bien-aimés.

Rien ne dispose mieux qu'une belle musique à un paisible sommeil.
Avant de nous séparer pour en jouir, nous nous entretînmes pendant
quelque tems du majestueux orage qui avoit produit une si belle basse
à leur concert. Je leur appris que, graces aux nouvelles découvertes,
ce météore n'étoit plus redoutable sur notre terre. Ils entendirent
avec beaucoup d'intérêt l'historique des paratonnerres du célèbre
Franklin. Cet instrument auroit été absolument inutile dans leur
Vallon; car il est inoui que la foudre y ait jamais causé le moindre
ravage. Tous les phénomènes de l'électricité, du galvanisme, en
général, de la physique, que je leur racontai, ne captivèrent pas
moins vivement leur curiosité et leur admiration.

Mon lit avoit été préparé dans une chambre voisine de celle du
gouverneur. Une musique et des chants appropriés à la naissance du
jour, comme ceux de la veille l'étoient à sa fin, vinrent terminer
agréablement mon sommeil. Après avoir salué le gouverneur, je lui
proposai une promenade. La pureté de l'air, le calme du ciel, le
parfum des montagnes inspiroient dans tous les sens une douce
sérénité. Il me sembloit être transporté à la création du monde, et
dans ce lieu de délices où la course du tems n'étoit marquée que par
la variété des plaisirs. Ah! m'écriai-je, voilà le paradis.

LE GOUVERNEUR.

Vous avez raison, mon ami; mais la différence de notre paradis à celui
d'Adam, c'est que la vanité a fait sortir le premier homme du sien, et
que c'est à la méchanceté de vos pères que nous devons l'heureuse
rencontre du nôtre. Ici, notre espèce s'est relevée de sa chute
originelle; ici, elle a recouvré les avantages qu'elle avoit perdus et
dont vous êtes encore privés. Nous sommes au premier rang des êtres
par notre bonheur comme par notre intelligence, tandis que dans votre
monde dégénéré, vous n'êtes au-dessus des animaux que par vos
connoissances; ils sont moins intelligens, mais ils sont plus heureux
que vous. Etrange renversement produit par vos passions! la plus noble
des créatures en est la plus infortunée.

M. DE MONTAGNAC.

Oui; c'est un fait certain; notre monde est resté sous le coup de la
malédiction. La faculté de se rappeler le passé et de voir dans
l'avenir qui augmente le bonheur de l'homme vertueux, fait le supplice
du coupable; il vaudroit bien mieux pour lui qu'il fût borné comme
l'animal à la jouissance du présent. J'ai pensé autrefois que les
progrès de la civilisation et des lumières contribueroient à
l'amélioration ainsi qu'au perfectionnement du genre humain.
L'expérience et la réflexion m'ont détrompé.

LE GOUVERNEUR.

Mon ami, votre opinion étoit juste, et vous avez eu tort d'en changer.
Les lumières élèvent l'homme et l'ignorance le dégrade; mais il faut
pour cet effet que ces lumières soient permanentes, et que la masse
entière en soit pénétrée. L'inconstance de vos gouvernemens ne permet
pas cette stabilité. Vous avez aujourd'hui un roi qui protège la
littérature et les sciences; il est remplacé par un autre qui n'a que
la passion des conquêtes; un troisième succède sans caractère, sans
goût et sans idée. De ce changement continuel résulte une légèreté
d'esprit incapable de percer jusqu'à la vérité. On prend au lieu
d'elle quelques prestiges séduisans, quelques lueurs mensongères que
l'on suit et qui égarent. Mieux vaudroit l'ignorance et rester à la
même place; mais que l'étude soit constamment suivie, que le flambeau
des sciences brille toujours de la même lumière, et vous verrez
l'espèce humaine marcher d'un pas lent, mais sûr, vers la
perfectibilité. C'est à ce seul avantage que nous devons celle dont
vous êtes étonné. Toutes les facultés intellectuelles dont nous sommes
doués ont été constamment dirigées vers notre bonheur. C'est à ce seul
but qu'elles doivent tendre; telle est l'intention de la nature en
nous les accordant. Et c'est se rendre indigne de ses faveurs que
d'occuper son tems d'études spéculatives qui ne produiroient aucun
fruit utile, quand même on seroit assuré d'y avoir le plus grand
succès.

Tout ce que je voyois m'annonçoit qu'en effet le bonheur de ce peuple
n'étoit point comme le nôtre, un éclair rapide qui brille et s'éteint
presqu'aussitôt au milieu d'épaisses et longues ténèbres; ici, il
commence avec la vie et ne finit qu'avec elle. Le travail, loin de
l'interrompre, est un nouveau plaisir. Ce travail, entremêlé de
sourires, de propos agréables, de chants joyeux, est une image vivante
de celui dont s'occupoient nos premiers pères dans leur magnifique
jardin, suivant la belle description de Milton. Il contribue
pareillement à faire mieux goûter la volupté du repos, les délices
d'un salubre repas. Durant tout l'été, ce repas est pris en plein air,
sur un tapis de fleurs au bord du ruisseau, à l'ombre de l'avenue de
tilleuls qui serpente comme lui dans la prairie, et qui forme un lit
de verdure parallèle à celui des eaux. Les vieillards, chancelans sous
le poids des années, sont portés par leurs enfans à la salle du
banquet champêtre. Ils arrivent en triomphe, et tout le monde se lève
à leur approche. La petite quantité de vin qui est recueillie dans le
Vallon est réservée pour cette dernière période de la vie où le sang
glacé a besoin d'une chaleur auxiliaire. Les bons vieillards
retrouvent dans la liqueur bienfaisante quelques souvenirs de leur
jeune âge; ils se rappellent la vieille chanson qui accompagnoit la
danse de leur tems.

Lorsque le repas est fini, d'autres plaisirs succèdent à celui du
festin. Chacun se livre à l'amusement qui est le plus de son goût: les
uns forment des danses dont la joie marque tous les pas; les autres
s'occupent à différens jeux, soit d'exercice, soit d'adresse. Dans
tous ces ébats règne la décence sans étude et sans art. Les vertus
sont si naturelles chez ce peuple, qu'il lui en coûteroit plus pour
s'en détacher qu'à tel peuple corrompu pour les pratiquer.

C'est ainsi que s'écoulent tous les jours des habitans du Vallon
aérien. Jouissant d'un travail sans fatigue, et d'un repos sans
oisiveté, leur félicité est bien supérieure à celle du célèbre vallon
de Tempé dont la monotone bergerie devoit cacher bien des momens
d'ennui.

J'ai dit qu'il ne manquoit à ce bon peuple que d'avoir la connoissance
des sciences et des arts de l'Europe. Lorsque l'entretien vint à
rouler sur cette matière, le gouverneur me fit observer qu'aucune
nouveauté ne pouvoit être communiquée à ses frères qu'après avoir été
soumise à l'examen et obtenu l'approbation du conseil. En parcourant
les annales qu'il m'a communiquées, j'ai vu que cette loi étoit
motivée sur l'extrême danger que courut la société en recevant dans
son sein un étranger nommé Renou, et en adoptant quelques-unes de ses
opinions. Le gouverneur n'étoit animé que du désir de faire le bonheur
de ses frères; mais, rendu circonspect par l'exemple du passé, il me
pria de lui dire franchement ce que je pensois moi-même sur le
résultat de nos doctes acquisitions. «Vos savans, me dit-il, ont-ils
perfectionné quelqu'un des cinq sens de l'homme? ont-ils découvert
quelque nouvelle jouissance? en un mot, leurs travaux ont ils augmenté
la portion de bonheur mesurée pour notre espèce?»

«Hélas, lui répondis-je, des trois grandes découvertes faites depuis
environ deux mille ans, savoir, la boussole, la poudre à canon et
l'imprimerie, les deux premières n'ont servi qu'à dépeupler la terre,
la troisième est la seule qui l'ait éclairée.

Toute la science de nos astronomes n'est encore parvenue qu'à faire un
bon almanach, celle de nos physiciens qu'à connoître la pesanteur
relative des corps, celle des chymistes qu'à les décomposer. Au-delà,
tout est doute et incertitude.

Ainsi, ces arts et ces sciences si vantés attestent un très-haut degré
d'intelligence, mais ont été en général plus funestes qu'utiles. Il
n'en est pas ainsi de la littérature. La belle éloquence, la sublime
poésie, les fidèles tableaux de l'histoire, les touchantes rêveries de
l'imagination, les grandes pensées de la philosophie, consolent au
moins de nos maux, si elles ne les préviennent pas. Notre vie est le
plus souvent un sentier entre deux précipices; au lieu de perdre son
tems à combler les abîmes, ne vaut-il pas mieux en cacher la vue par
des tapis de fleurs étendus de chaque côté?»

«Dans tous les tems et dans tous les pays, reprit le gouverneur, la
culture des sciences a précédé celle de la littérature. Les choses
vont avant les mots; et ce n'est qu'après avoir pensé, qu'on peut
perfectionner l'art d'expliquer sa pensée. Il me paroîtroit donc bien
étonnant que le siècle qui a suivi celui de Louis XIV n'eût pas
produit de grands littérateurs. Je serois charmé de les connoître.»

«Le siècle de Louis XIV, lui répondis-je, a été suivi, non pas du
siècle de Louis XV, mais du XVIIIe siècle; car il n'y a que les grands
rois qui donnent leur nom à leur siècle; et ce siècle-là sera en effet
éternellement célèbre par ses littérateurs. Ceux qui l'ont
principalement honoré sont au nombre de quatre: Voltaire, Buffon,
Montesquieu et J.-J. Rousseau.»

Le premier a été poète tragique et épique, historien, moraliste,
romancier; en un mot, il s'est exercé sur toutes les cordes de la
lyre, et sur toutes d'une manière originale et intéressante.
Cependant, il ne paroît qu'au second rang des poètes épiques quand on
le compare à Homère, Le Tasse ou Milton; des tragiques, si on le
rapproche de Racine; des historiens, si on le lit après Robertson; des
moralistes, quand on se rappelle Montague ou Labruyère; et il n'occupe
sans contestation le premier rang que lorsqu'il s'agit de régler ceux
des poètes légers. Mais une chose qui lui conciliera toujours un grand
nombre de suffrages, c'est le talent d'observer, de peindre les
moeurs, de saisir dans l'histoire les résultats des évènemens, et d'y
répandre une philosophie aimable et instructive. Dans tous ses écrits,
et jusques dans les plus frivoles, il intéresse par cet art de fournir
un texte au babil des gens du monde et à la méditation des penseurs.
Il semble par-là l'auteur de tous les âges et de tous les goûts.

Un autre écrivain a enrichi du style le plus brillant l'histoire qu'il
a faite de tous les êtres organisés. L'homme est le premier anneau de
la chaîne de ces êtres. L'historien de la nature parcourt toutes les
espèces; il saisit d'une main sûre, dans la physionomie de chacune,
les traits qu'elles ont de commun et ceux qui leur sont particuliers.
Quel admirable enchaînement depuis l'animal le plus intelligent
jusqu'à celui qui ne paroît que comme une plante insensible. Le génie
du grand naturaliste s'est surtout déployé dans les hautes stations
d'où il a contemplé la nature. C'est là que, planant sur la création,
il en déroule à nos yeux le magnifique tableau. Ainsi, le savant
géographe, en s'élevant par la pensée au-dessus du globe terrestre,
cesse d'appercevoir les petites divisions de provinces, et d'états
tracés par la main des hommes; ne voit plus que les grandes masses de
la nature, les mers, les continens, les îles, les principaux fleuves;
dessine avec exactitude leurs linéamens et leurs contours, et
renferme la terre entière dans la circonférence de son compas.

Ce que Buffon fit pour l'histoire naturelle, un autre auteur l'a
exécuté pour l'histoire civile. Nouvel OEdipe, il a deviné l'énigme
des lois obscures et barbares qui gouvernèrent autrefois plusieurs
grands peuples. Quelle patience pour compulser leur code enseveli sous
la poussière des siècles! quelle sagacité pour pénétrer au travers de
ces décombres, pour découvrir la disposition primitive des matériaux
et le motif qui la dirigea, pour discerner les parties de l'édifice
qui étoient sagement ordonnées et celles qui péchoient par quelque
vice caché, pour rendre les fautes des pères utiles aux enfans, tirer
les leçons de l'expérience et instruire les hommes dans la science qui
les touche de plus près, celle de vivre en société de la manière la
plus convenable pour qu'ils soient heureux!

Ce travail, sur les principes qui ont gouverné les différentes
nations, avoit été préparé par un autre sur ceux qui ont porté au
plus haut degré d'élévation le peuple-roi, et sur les causes de sa
décadence. L'histoire est remplie d'individus nés sur le trône ou dans
un rang vulgaire, qui ont fait de grandes conquêtes; mais où trouver
ailleurs que chez les Romains un peuple entier conquérant par un
systême politique, suivi constamment pendant plus de dix siècles?
L'évènement? tenoit presque du prodige, et depuis près de deux mille
ans on ne savoit que l'admirer. Montesquieu a jeté un coup-d'oeil sur
ce phénomène unique sur la terre; aussitôt le prestige s'est évanoui;
mais l'admiration n'en a peut-être été que plus grande, en se
reportant des effets sur les causes simples et naturelles que son
livre a révélées. Ainsi, la construction de l'église de St.-Pierre à
Rome est moins étonnante que l'imagination de l'architecte, qui, en
traçant le plan de cet édifice, a prévu ce qu'il paroîtroit quand il
seroit achevé.

A côté de ces maîtres marche un homme qui réunissoit à la plus
profonde connoissance du coeur humain le plus grand talent pour en
exprimer les passions. Personne ne l'a égalé dans la peinture de
l'amour, de sa volupté, de ses orages, de la succession de ses peines
et de ses plaisirs. Doué à la fois d'une exquise sensibilité, d'une
forte conception, d'une heureuse facilité à embrasser plusieurs sujets
différens, des plus minces détails de la vie domestique il s'est élevé
aux plus hautes questions de la politique et de la morale. Tout
s'embellissoit sous sa plume. Son éloquence l'a séduit lui-même; elle
l'entraîna quelquefois à soutenir les plus absurdes paradoxes; il
s'égaroit sans s'en douter, et croyoit de bonne foi tout le monde,
excepté lui, hors du sentier de la vérité. Cette prodigieuse magie de
style lui a fait d'abord une foule de chauds partisans, surtout parmi
les femmes et les jeunes gens; mais peu-à-peu les gens sages ont
dissipé une partie du charme. Cependant, il reste encore à J.-J.
Rousseau une assez belle portion de gloire. L'éducation lui doit
d'importantes réformes; et si personne ne fut, avec autant d'esprit,
plus malheureux pendant sa vie et plus déchiré après sa mort, les
tendres épouses, les bonnes mères s'empresseront de consoler la cendre
de leur ami, et couvriront de fleurs la tombe de celui qui s'occupa
avec tant de soin d'en semer sous les pas de leurs enfans.

LE GOUVERNEUR.

D'après le tableau que vous me tracez des grands hommes du XVIIIe
siècle, je vois qu'ils ont eu un grand avantage sur ceux du XVIIe. Le
style étoit formé quand ils ont écrit; ils s'en sont servi pour orner
la science et rendre l'instruction agréable; sans doute, ils n'ont que
des admirateurs parmi vous.

M. DE MONTAGNAC.

Les Pradon et les Cottin n'ont pas eu de critiques plus amers. Un tems
viendra où le mérite sera mis à sa place, et où les gens sensés lui
rendront un hommage éclatant; mais dans ce moment les sages se
taisent; il n'y a que la sottise qui fasse du bruit.

LE GOUVERNEUR.

Quelle lâcheté!

M. DE MONTAGNAC.

Vous êtes trop sévère. Songez donc que nous sortons à peine d'une
révolution qui a frappé toutes les colonnes de la société; tout a été
brisé ou bouleversé en même tems. En politique, c'est l'anarchie qui
avoit pris l'empire; en morale, le crime; en littérature, le mauvais
goût. Depuis l'apparition de l'homme de la Providence, tout rentre
peu-à-peu dans l'ordre; un gouvernement juste a remplacé l'absence des
lois, des principes d'honneur ont distingué le citoyen; le sens commun
aura son tour, il fera rentrer dans la poussière la déraison et
l'impudence.

LE GOUVERNEUR.

Que disent, que font donc vos honnêtes gens en attendant que leur jour
revienne? quel est enfin chez vous l'esprit public?

M. DE MONTAGNAC.

Il n'y en a plus, et c'est fort naturel. Les habitans d'un pays où
vient d'éclater le plus violent tremblement de terre, restent
long-tems interdits et immobiles d'épouvante et de terreur sur le bord
de l'abîme qui a englouti plusieurs milliers de leurs concitoyens.

LE GOUVERNEUR.

J'entends; votre nation étoit caduque; la révolution a accéléré son
dernier terme, et maintenant tout est épuisé chez elle.

M. DE MONTAGNAC.

Tout, hors l'esprit militaire.

LE GOUVERNEUR.

Voilà une chose admirable. La fin des empires s'annonce généralement
par la mollesse et la lâcheté. Le vôtre, au contraire, après plus de
douze siècles d'existence, revient au point d'où il est parti. Si cela
se soutient, la France deviendra un second empire romain; la terre
entière lui sera soumise. Puissent les sciences et la littérature se
régénérer également dans son sein! sans cela, sa gloire seroit bien
triste et bien funeste.

M. DE MONTAGNAC.

Rassurez-vous. Celui qui renouvelle les bases politiques de l'Europe,
saura bien rallumer la lumière du génie. Déjà des couronnes de gloire
sont suspendues dans l'arêne, et sollicitent de toutes parts
l'émulation des athlètes. Sans doute, les premiers combats ne seront
pas signalés par une grande célébrité, mais bientôt les favoris de
Mars deviendront ceux de Minerve; et la littérature, après de longs
jours de tristesse et de deuil, reparoîtra plus brillante que jamais.

Tandis que je parlois, le gouverneur observoit la hauteur du soleil.
«Voici, me dit-il, l'heure du conseil qui s'assemble aujourd'hui. Je
vous quitte pour m'y rendre; continuez votre promenade, je viendrai
vous rejoindre aussitôt que je serai libre.» En montant le coteau, je
vis plusieurs groupes d'enfans qui paroissoient chercher des fraises,
et qui accoururent à moi aussitôt qu'ils m'eurent apperçu. Dès qu'ils
m'eurent approché, ils me tendirent la main d'un air suppliant. Je
crus d'abord qu'ils me demandoient l'aumône; et, quoiqu'un peu surpris
de trouver ici des mendians, je leur donnai quelques pièces de
monnoie; mais en les voyant sourire et jeter cet argent, je réfléchis
qu'ils n'avoient aucune idée de sa valeur, et que par conséquent ce ne
pouvoit être de l'argent, mais des sucreries dont je leur avois déjà
fait connoître le prix, qu'ils me demandoient.

Tous ces enfans joignoient aux graces de leur âge une bonté qui ne
l'accompagne pas toujours. Plusieurs d'entr'eux pouvoient à peine
marcher; quelques-uns avoient été enlevés de leurs berceaux. Les plus
forts se relayoient pour porter ceux-ci, les autres étoient conduits
par la main. La plus aimable bienveillance animoit toute cette
charmante jeunesse. C'étoit le printems d'une année de l'âge d'or.

Les corbeilles remplies de fraises parfumées me furent présentées par
les jeunes garçons; les filles étoient derrière et osoient à peine se
faire voir. Peu-à-peu leur pudeur enfantine s'évanouit, et ces timides
Galatées, après s'être cachées derrière les saules, s'enhardirent par
degrés, et finirent par donner des leçons de hardiesse à leurs petits
compagnons.

Lorsque ces enfans se furent un peu familiarisés avec moi, je des rai
recevoir de leur ingénuité quelques éclaircissemens sur les moeurs
domestiques. A peine m'eurent-ils compris qu'ils s'empressèrent à
l'envi de me satisfaire. Le babil, souvent coupé, mais jamais disputé,
passoit en riant d'une bouche à l'autre. Il ne tarissoit pas sur
l'amour qu'ils avoient pour leurs parens, sur les témoignages de
tendresse qu'ils en recevoient chaque jour, sur leur vénération pour
l'Etre-Suprême qu'ils commençoient déjà à appercevoir au-dessus d'eux,
et sur leur profonde soumission à ses sages lois. J'étois touché
jusqu'aux larmes de l'expression naïve de ces sentimens. Au milieu de
cette scène attendrissante arrive le gouverneur. Il changea de figure
en voyant ces enfans auprès de moi, et d'une voix sévère, il leur
ordonna de se retirer. Etonné d'une altération aussi subite, je crus
en entrevoir le motif, et je ne dus pas le dissimuler. «Vous sortez du
conseil, lui dis-je, ma présence ici commenceroit-elle à lui donner
de l'inquiétude?»

LE GOUVERNEUR.

Non pas, précisément.

MOI.

Il peut se rassurer, je pars dès aujourd'hui.

LE GOUVERNEUR.

J'espère, monsieur, que vous ne nous refuserez pas une grace pour prix
de l'hospitalité que nous vous ayons accordée.

MOI.

Quelle est-elle?

LE GOUVERNEUR.

C'est de ne pas dire, lorsque vous serez de retour dans votre pays,
que vous nous ayez connus, ou tout au moins de vous taire sur la
position géographique de notre asile.

MOI.

De crainte apparemment que nous ne venions en faire la conquête. Je ne
puis m'empêcher de rire de votre terreur.

LE GOUVERNEUR.

Je vous préviens en tout cas que le premier ballon qui paroîtra
au-dessus de nos têtes, sera reçu à grands coups de flèches.

MOI.

Voulez-vous que je dénonce à la France votre déclaration de guerre?

LE GOUVERNEUR.

Tout comme il vous plaira, si vous êtes indiscret. Observez cependant
que nous ne songeons point à attaquer, mais seulement à nous bien
défendre si l'on nous attaque.

Nous étions au bas du coteau lorsqu'il acheva ces mots. Je reprimai
l'émotion qu'ils excitèrent en moi en songeant que la conduite de M.
Renou justifioit celle du conseil. On m'avoit d'abord reçu à bras
ouverts, et j'aurois sans doute toujours joui de la même confiance, si
mes hôtes ne s'étoient pas rappelé la leçon de l'expérience. Cette
leçon avoit été terrible, et ils auroient été inexcusables de n'en pas
profiter. Quelque injurieuse que me fût la décision du conseil, je ne
pus donc que l'approuver, et je me hâtai de m'y soumettre en allant
travailler aux préparatifs de mon départ.

Il restoit encore beaucoup de gaz dans le ballon; j'en augmentai
facilement le volume avec l'air raréfié par le feu. Lorsqu'au moyen de
ce procédé il sollicita son ascension, je mis dans la nacelle les
plantes que j'avois découvertes dans le Vallon avec les manuscrits, et
quelques objets curieux qui m'avoient été donnés.

Je ne pus prendre congé de mes hôtes sans verser des larmes. Ils
étoient également émus, et me témoignèrent plusieurs fois combien ils
étoient affligés de la dure loi que leur imposoit l'expérience. Sans
cette terrible leçon du malheur, je me serois peut-être fixé parmi
eux. Eh! comment avec des goûts simples et paisibles, n'aurois-je pas
chéri le seul lieu sur la terre où l'homme n'a pas besoin de fortune
pour être estimé, où tous les coeurs étrangers à la haine ne sont
pleins que de bienveillance et d'amour? Ah! sans doute, je le garderai
ce secret qui m'a été imposé sur la situation de ce dernier asile de
l'innocence. Ce n'est plus pour le convertir à la foi du christianisme
qu'on entreprendroit sa conquête; car il ne possède que des vertus
sans aucune parcelle d'or ou d'argent; mais en s'annonçant pour
étudier les moeurs de ses habitans, nos doctes missionnaires les
infecteroient des leurs; ils répandroient dans la source des
générations de cet Elysée, le poison terrible qui dévore la population
de nos modernes Babylones.

Ces réflexions s'accumulèrent dans mon sein au moment de quitter mes
hôtes, et je m'écriai: «Adieu, dignes habitans d'une terre céleste;
adieu, peuple vraiment chéri de Dieu: persistez dans votre sage
sévérité, repoussez sans pitié le téméraire qui prétendroit violer
votre asile. Vous vous livrez maintenant sans crainte aux désirs de la
nature, réglés par la raison; vos chastes épouses ne connoissent
d'autres plaisirs que leurs devoirs; vos filles modestes n'écoutent
d'autre amant que celui qui doit être leur mari; vous n'avez ni
maîtres, ni esclaves, et vous êtes exempts d'orgueil comme de
bassesse. Tout seroit bouleversé si vous permettiez à l'étranger de
s'établir parmi vous. Plus de moeurs, plus d'innocence, plus de
bonheur; un vain babil, un stérile étalage, des dehors imposteurs
remplaceroient ce qu'il y a de plus précieux au monde, la probité chez
les hommes, la pudeur parmi les femmes.»

Je m'élevai dans les airs aux yeux étonnés des habitans du vallon. Des
cris d'admiration se mêlèrent aux voeux pour mon heureux voyage,
exprimés en chants harmonieux. J'avois cessé de paroître à leurs
regards, que la ravissante mélodie retentissoit encore à mon oreille.
Je suis descendu, toujours poursuivi par les accens célestes. Toutes
les choses merveilleuses que je venois de voir et d'entendre m'avoient
tellement ravi, qu'en touchant la terre, je crus me réveiller et
sortir d'un rêve qui m'avoit transporté dans les cieux. Lorsque
l'illusion fut dissipée, et que je fus bien convaincu de la réalité de
mon voyage, mon premier soin fut d'en rédiger la relation; c'est celle
qu'on vient de lire. Elle est très-imparfaite sous plusieurs rapports,
et l'eût été moins si j'avois eu la liberté de faire un second voyage
dans ce paradis terrestre. J'avoue que l'amour de la science n'eût pas
été mon principal motif pour l'entreprendre. Lorsque le coeur est
pleinement satisfait, l'esprit n'a pas de désirs; et il n'est aucun
moment de ma vie où j'aie été aussi complètement heureux que dans le
Vallon aérien. Puisque je ne puis prétendre à le revoir, je vais du
moins m'entretenir des souvenirs que m'a laissés ce séjour enchanteur,
en relisant ses annales que je copie à la suite de cet écrit.



CHAPITRE PREMIER.

Annales du Vallon Aérien.


J'écris les annales du Vallon aérien: ces annales seroient sans
intérêt pour les hommes de notre ancienne patrie; ils n'y verroient,
ni guerres sanglantes, ni révolution terrible, ni trônes renversés, ni
grands empires détruits; ils diroient: Que nous importe l'histoire
d'un peuple qui n'a fait aucun bruit sur la terre? car c'est par le
bruit qu'ils ont fait, que sont appréciés là-bas les peuples comme les
souverains. Mais nos lecteurs seront aussi paisibles que nous; ils
seront touchés du bonheur dont nous aurons joui; les grands exemples
des pères serviront de modèles aux enfans, et successivement d'âge en
âge, nos vertus et notre félicité passeront jusqu'à notre dernière
postérité. Mais devons-nous espérer une postérité? Peut-être l'air
raréfié qu'on respire dans ce Vallon n'est-il pas approprié à la vie
de l'homme; peut-être la population qui habite ce lieu isolé entre le
ciel et la terre disparoîtra-t-elle sans laisser de génération. Mais
si cette population se perpétue, il est du moins probable que le peu
de connoissances qu'elle possède se perdra faute de moyens de les
entretenir. Les lumières ont fait le tour du monde; elles sont
maintenant fixées en Europe dans une certaine latitude; mais les
communications étant devenues plus faciles que jamais, et tous les
hommes se touchant moralement, les contrées qui sont aujourd'hui dans
les ténèbres, seront peut-être demain brillantes de clarté. Cette
chance est inespérable ici. Si les germes de quelques connoissances
que nous cultivons dans ce Vallon viennent à périr, c'est pour jamais;
le sol redeviendra agreste comme il étoit avant que nous y fussions
établis, et ce sera désormais sans retour. Cet avenir de ténèbres et
de mort est cependant inévitable; car l'histoire de tous les peuples
prouve, sans réplique, que les sciences et les arts ont une période
d'accroissement, un point stationnaire, et ensuite une autre période
de décadence; et cette succession est aussi générale et paroît aussi
naturelle que la vie et la mort de tout ce qui existe sur la terre.
Cet écrit sera donc un jour, et peut-être dans un très-petit nombre
d'années, enseveli dans l'éternel abîme de l'oubli[6]: c'est dommage,
car je pense qu'il seroit vraiment curieux dans quelques siècles de
connoître l'origine de l'établissement de cette haute région. Mais
combien cette connoissance seroit encore plus curieuse pour la terre
dont nous sommes pour jamais séparés! quel incroyable roman notre
histoire paroîtroit à toute l'Europe, si elle parvenoit à en être
connue! comme on traiteroit le pauvre auteur de visionnaire et
d'extravagant! Cependant je ne dis que la simple vérité: mes frères de
ce Vallon, les seuls qui liront cet écrit, ne lui laisseroient pas un
moment d'existence si je me permettois d'y mêler la moindre fiction.
Je la dirai, cette vérité, sur les choses comme sur les personnes,
sans être, plus que Tacite, stimulé par le desir de la louange ou
retenu par la crainte du blâme.

  [6] Il n'y a personne qui, dans la situation où se trouvoit
  l'auteur de ces annales, n'en eût dit autant que lui. Il falloit
  une découverte aussi merveilleuse que celle des ballons pour
  démentir sa prédiction. Le Vallon aérien, ses habitans, leurs
  moeurs seront connus hors de son enceinte. Cet auteur s'est
  également trompé sur la durée des lumières dans ce coin des
  Pyrénées: ces lumières y sont répandues plus généralement que de
  son tems; et si elles n'ont pas fait plus de progrès dans la même
  proportion, du moins paroît-il certain qu'elles n'ont pas
  décliné. Nos conjectures sur l'avenir ultérieur n'auroient pas de
  base plus solide que celles de l'auteur des Annales. Eh! qui peut
  assigner les bornes de l'esprit humain? Qui peut prévoir jusqu'à
  quelle étendue une société parfaitement organisée porteroit le
  développement de ses facultés morales? L'esprit est une puissance
  qui jusqu'à présent n'a été dirigée que par l'ambition. Qui sait
  ce qu'elle seroit capable de produire, si elle étoit mise en jeu
  par la sagesse.

   (_Note de M. de Montagnac._)

Je commencerai par faire connoître les motifs qui m'ont amené dans ce
Vallon. Cet évènement tient à l'histoire de ma vie, dont le récit
trouvera sa place dans un autre lieu. Mais si tant est que la
colonie aérienne subsiste et ait une postérité, cette postérité
m'entendra-t-elle quand je parlerai du monde que j'ai quitté et
qu'elle ne connoîtra jamais? pourra-t-elle se faire une idée de cet
autre monde, soit au moral, soit au physique? l'enceinte de ce Vallon
ne sera-t-il pas pour elle les bornes de la terre? comprendra-t-elle
que ce Vallon n'est qu'un point imperceptible sur la vaste étendue du
globe? Les cartes géographiques ne présentent de figures sensibles que
pour ceux qui ont pu comparer l'objet réel avec sa représentation; il
faut avoir un peu voyagé, parcouru quelques distances, visité
quelques pays, pour bien rapporter ces différens objets sur la carte;
et c'est ensuite, en étendant par analogie les connoissances positives
qu'on a acquises, qu'on parvient à connoître nettement toutes les
parties et toutes les divisions de la terre.

Mais en supposant même que notre postérité ne fût pas arrêtée par cet
obstacle dans l'étude de la description du globe, les cartes que nous
avons apportées, quelques soins que nous en prenions, périront sous
les coups du tems ainsi que nos livres imprimés; alors cette postérité
sera comme la Souris de Lafontaine; son trou sera tout l'univers. Mais
laissons là l'avenir qui s'arrangera bien de lui-même: nous avons fait
de notre mieux pour l'éclairer et le rendre heureux. Nos moyens sont
foibles et bornés, mais ceux de la Providence sont tout-puissans;
espérons qu'elle aura le même soin des enfans qu'elle a eu des pères.
Après cette digression, qui ne sera pas la dernière, et que mes frères
seront sûrement bien disposés à me pardonner, je viens à l'historique
de mon établissement dans ce Vallon.

Je n'en suis pas un des premiers fondateurs: il y avoit déjà depuis
trois ans un commencement de colonie lorsque je vins m'y réunir. Voici
ce qui donna lieu à cet évènement.

Une maladie cruelle m'avoit amené a Barrèges; j'y étois depuis deux
ans, l'hiver à Tarbes, l'été près de mon urne salutaire. Les eaux de
ce coin des Pyrénées jouissoient d'une grande faveur depuis le voyage
encore récent qu'y avoit fait le duc du Maine accompagné de Mme
Scarron: la mode, plus que le besoin, y attiroit, avec le monde
brillant de la cour, les gens riches des provinces voisines. Mais
autant la cour de Louis XIV brilloit d'esprit, de grace et d'élégance,
autant la province étoit obscurcie d'ignorance et de gaucherie[7].
Cette ligne de démarcation disparut, et il s'en forma une autre par
le mélange. Le changement ne fut pas en bien, car l'ignorance
provinciale étoit compensée par beaucoup de franchise et de
simplicité. Ces bonnes qualités firent place au précieux et à
l'affectation; le vice brillant fit rougir l'innocence; on devint
ridicule en voulant imiter les manières de la cour, et l'art ne
réussit qu'à défigurer la nature.

  [7] Les tems sont bien changés: il n'y a plus maintenant que de
  très-légères différences entre la Cour, la Capitale et les
  Provinces. Les communications étant devenues plus fréquentes, les
  habitans de la France ont tous à-peu-près la même physionomie; il
  seroit difficile de distinguer à présent le provincial du
  parisien, à moins que ce ne fût par l'heure du dîner et quelques
  autres usages aussi importans. Mais les provinces ne tarderont
  pas sans doute à s'élever à la hauteur de la capitale sur ces
  graves objets; et il faut espérer que leurs habitans auront
  bientôt, comme les Parisiens, de grands collets, de gros ventres,
  de bons estomacs et de forts poumons.

   (_Note de l'Editeur._)

J'allois rarement dans ces assemblées où un brillant essaim de jeunes
courtisans se faisoit un jeu de berner quelques nigauds, de faire des
dupes au lansquenet, ou d'enlever quelque beauté novice à sa mère ou à
son mari; j'aimois mieux errer au milieu de ces belles montagnes qui
présentent, comme dans un tableau, une variété de culture, de
productions, de couleurs que contiendroit à peine la surface de la
plaine la plus étendue et la plus diversifiée. Ce qui achève de donner
un aspect magique à ce tableau, ce sont les légères vapeurs qui, en
s'élevant continuellement des vallées, l'enrichissent d'un vernis tel
qu'il n'en a jamais paru d'aussi brillant sur les plus beaux paysages
du Poussin.

Cependant la saison des eaux touchoit à sa fin; déjà les sapins des
montagnes élevant leur sombre verdure pyramidale au milieu du
feuillage jaunissant du hêtre, du charme et du bouleau, sembloient
autant de tiges noircies et à demi consumées par le feu du tonnerre:
les brillantes voitures étoient parties; il ne restoit plus que
quelques habitans du pays et des environs, qui, soit par l'humidité
de leurs vallées, soit par les viandes salées dont ils se nourrissent,
soit par la malpropreté de leur demeure et de leurs vêtemens, soit
enfin par l'habitude de marcher pieds nus dans une eau aussi froide
que la neige, dont elle provient, étoient attaqués de goîtres, de
rhumatismes, de paralysies et autres semblables maladies; heureusement
pour eux la nature a placé le remède près du mal[8].

  [8] Je crois que le défaut de renouvellement d'air est la
  principale cause des goîtres dans les Pyrénées. J'ai toujours
  observé que les habitans affectés de ces excroissances avoient
  leur demeure à l'abri du vent et du soleil dans le fond de
  quelque gorge de montagne où règnent une humidité qui n'est
  jamais pompée et un air constamment tranquille et stagnant. Je
  citerai, entre plusieurs autres villages, celui de St.-Mamé
  adossé au nord de la montagne tout au bout de la vallée de
  Luchon, dont presque tous les habitans sont goîtreux, tandis qu'à
  une demi-lieue de là, Bagnères de Luchon, plus avancé dans la
  plaine et exposé aux rayons du levant et du midi, est exempt de
  cette maladie. Ce qui fortifie mon opinion, c'est que tous les
  goîtreux guérissent parfaitement au bout de quelque tems de
  séjour sur la montagne.

   (_Note de l'Editeur._)

Avant que les communications fussent fermées par les neiges, et que
les hommes eussent cédé la place aux loups et aux ours, les seuls
habitans de Barrèges pendant l'hiver, je désirois beaucoup connoître
deux ermites qui vivoient, disoit-on, au milieu des Pyrénées, sur le
sommet presqu'inaccessible d'une de leurs montagnes. Tout le monde en
parloit; mais personne ne savoit quel étoit le lieu qu'ils habitoient,
ni même quel chemin y conduisoit. On m'assura que j'aurois de sûrs
renseignemens sur cet objet dans un petit village peu fréquenté, situé
à trois lieues de Barrèges. Je résolus d'aller m'établir pendant
quelque tems dans ce village, afin d'obtenir plus aisément la
confiance des habitans, et par ce moyen les éclaircissemens que je
cherchois. Je colorai mon voyage du prétexte de voir quelques terres
qui étoient à vendre dans l'endroit; et je m'y introduisis sous le
simple vêtement d'un montagnard qui jouissoit d'un peu d'aisance dans
sa fortune. Cette aisance me fournissant le moyen de faire faire
quelques bons dîners aux habitans, je fus bientôt admis dans leur
familiarité. J'appris alors qu'ils étoient tous de la religion
réformée; et quand ils surent que je professois le même culte, ils
n'eurent plus aucun secret pour moi. Celui des ermites me fut confié.
C'étoient deux protestans persécutés pour leur croyance qui s'étoient
réfugiés avec leur famille dans cet asile ignoré. Ils y étoient
établis depuis trois années. Pendant les deux premières ils avoient
entretenu de fréquentes relations avec le village pour se procurer les
moyens de subsistance nécessaires; mais aussitôt que la terre les eut
assurés d'une récolte suffisante et qu'ils eurent été pourvus de
quelques objets indispensables, ils parurent renoncer entièrement à
la société. Il y a un an, ajoutèrent les habitans du village, qu'aucun
de nous n'a été chez eux, et une seule fois leur domestique est venu
nous voir de leur part. Il nous a réitéré en leur nom l'offre qu'ils
nous avoient déjà faite d'aller partager leur asile; et nous serons
infailliblement forcés à cette émigration, si la persécution continue:
nous vous invitons à vous réunir à nous dans le tems. En attendant,
nous vous offrons une lettre pour nos frères communs, et un guide pour
leur demeure. Je refusai la recommandation, mais j'acceptai le guide
qui m'étoit indispensable, et nous partîmes dès le lendemain matin.

Après huit heures de marche, j'arrivai au pied d'un long rempart de
rochers perpendiculaires d'environ trois cents toises de hauteur. Je
crus alors que mon guide s'étoit trompé de route; car il me parut
absolument impossible de pénétrer plus loin par celle où nous étions
venus jusques-là; mais la vue de cette énorme barrière lui rendit au
contraire son assurance qui commençoit à chanceler.--Me voilà
maintenant hors d'inquiétude, s'écria-t-il, nous touchons au Vallon
aérien; il n'y a plus que ce rocher qui nous en sépare.--Eh! comment
le franchir à moins d'avoir les ailes de ces aigles qui planent
au-dessus de sa cîme?--Cela ne nous sera pas tout-à-fait aussi facile
qu'à ces aigles-là; mais nous y parviendrons. Commençons par laisser
ici nos mulets, et armons-nous chacun d'un bâton ferré que j'ai
apporté. Nous mîmes pied à terre, et je suivis mon guide qui se
dirigea d'abord sur le lit d'un ruisseau qui sortoit du pied du
rocher. Cette sortie étoit masquée par une épaisse fourrée d'arbustes;
et ce ne fut qu'en nous baissant presque jusqu'à terre que nous pûmes
avancer. Nous marchâmes ainsi courbés une cinquantaine de pas; au bout
de cette distance se trouva un petit sentier très-escarpé sur la
droite, que nous suivîmes pendant un quart-d'heure, et enfin nous
atteignîmes une étroite corniche qui serpentoit sur les flancs du
rocher. C'est là surtout que notre chaussure de corde et notre bâton
ferré nous rendirent de grands services; nous le changions de main,
suivant les différentes directions de la corniche, de manière à ce que
le bout fût toujours appuyé sur le bord du précipice. Quelquefois la
corniche se trouvoit interrompue, il falloit alors sauter d'un bord à
l'autre; mon guide étoit un intrépide chasseur de chamois; cependant,
lorsque nous fûmes parvenus au sommet du rocher, il avoua qu'il
n'auroit point entrepris la route s'il l'avoit crue aussi périlleuse.

De ce sommet nous eûmes la vue du Vallon qui me parut avoir environ
une lieue de diamètre; il étoit partout entouré d'une enceinte de
rochers pareils à celui que nous venions d'escalader. Je distinguai
à-peu-près vers le centre les cabanes des ermites; il falloit, pour
arriver au Vallon, descendre à-peu-près autant que nous venions de
monter; mais cette descente, par un sentier facile dont on pouvoit
suivre de l'oeil toutes les sinuosités jusqu'au commencement du
Vallon, étoit exempte de toute espèce de dangers; et comme il ne
restoit désormais que peu de jour, je pris le parti de congédier mon
guide, afin qu'il eût le tems de descendre la corniche et de chercher
un gîte sous quelque pointe de roche, avant que la nuit fût venue.

Le soleil étoit couché; l'obscurité commençoit à descendre, et déjà
quelques étoiles scintilloient dans les cieux lorsque je fus rendu
dans le Vallon. La plus pure sérénité promettoit une de ces nuits
brillantes qu'on ne voit dans toute leur beauté que sur les lieux
élevés au-dessus des grossières vapeurs de l'atmosphère. J'admirois le
profond silence de ces deserts qui n'étoit interrompu que par le
bruissement de quelques insectes et le gazouillement mélancolique des
eaux lointaines, descendant des monts supérieurs. Bientôt des sons
harmonieux vinrent frapper mon oreille: je crus d'abord que c'étoit
l'effet de la chute du ruisseau sur quelques corps sonore; mais en
écoutant avec attention; ô charme des arts! ô suprême ordonnateur des
choses! des sons ravissans dans la tanière des ours! une musique
céleste sous le pôle! Je marchai à grands pas pendant plus d'un
quart-d'heure, et j'entendis alors distinctement une voix de femme qui
chantoit une romance en s'accompagnant du téorbe. Une autre voix plus
mâle renforçoit par intervalles les passages qui prêtoient à
l'harmonie. J'étois tour-à-tour retenu par la crainte d'effrayer, et
excité par le désir de voir des organes d'un concert si surprenant en
pareil lieu. Un chien dont j'entendis l'aboiement me décida
précipitamment à avancer.

La porte de la cabane étoit ouverte. A peine eus-je paru au-devant,
que la jeune fille poussa un cri de frayeur, et que l'homme vint à moi
brusquement. Il resta un moment interdit; mais, me voyant sans armes,
mon chapeau à la main, et le sourire de la cordialité sur les lèvres,
il se remit aussitôt.

«Qui êtes-vous, monsieur? s'écria-t-il; comment avez-vous pu pénétrer
dans cette enceinte; et que venez-vous y chercher?»

Tandis qu'il me parloit, une foule d'idées confuses captivoit mon
esprit: ce n'étoient pas des étrangers, c'étoient des Français qui
paroissoient nés dans une classe distinguée. On m'avoit parlé de deux
hommes et je n'en voyois qu'un. La jeune femme auroit-elle déguisé son
sexe? mais pourquoi ce mystère? pourquoi..... Le regard de l'homme qui
s'armoit de sévérité me rendit à moi-même.

«Monsieur, lui répondis-je, le seul désir de vous voir m'a conduit
dans ces lieux; j'espère que vous ne trouverez pas ma curiosité
indiscrète, quand vous en connoîtrez le motif. Je vous demande
l'hospitalité pour cette nuit.»

Ma réponse ne parut pas le satisfaire. Il me reçut dans sa maison avec
une froide politesse; mais ma démarche étant parfaitement innocente,
je ne me sentis point offensé de cette froideur, et j'acceptai
franchement le siège qu'il me montra de la main au-devant du feu. Des
baguettes de sapin allumé éclairèrent la cabane, et je pus considérer
les prétendus ermites.

L'homme qui paroissoit avoir environ cinquante ans, portoit une de ces
figures caractérisées par de grandes épreuves. Lorsque la fougue de
l'âge est passée, et que la lutte des passions et de la raison
commence à s'affoiblir, on apperçoit au-dehors, avec le triomphe de la
vertu, les cicatrices du coeur. Il reste dans les traits une empreinte
d'austère mélancolie qui effarouche au premier abord; et ce n'est que
lorsqu'on a mieux connu l'homme, lorsqu'on a pénétré dans son ame,
qu'on s'attache à lui et qu'on l'aime.

La jeune fille, car son visage étoit évidemment celui d'une vierge,
annonçoit de seize à dix-huit ans. Jamais je n'avois vu tant de
beauté unie à tant de naïveté. A l'étonnement, à l'émotion, à la
curiosité qui se peignoit dans tous ses traits, il étoit facile de
deviner que j'étois le premier homme civilisé qui paroissoit devant
elle. Sa timidité, sa pudeur et ses graces, étoient l'ouvrage de la
seule nature. Il me sembla être tout-à-coup transporté au premier âge
du monde et me trouver au sein de la famille de quelqu'ancien
patriarche. L'habillement de l'homme étoit fait de peau d'ours; celui
de la jeune fille d'une peau de brebis.

Le père, car je ne tardai pas à apprendre que la jeune personne étoit
sa fille, ne s'occupa d'abord que de savoir qui j'étois, d'où je
venois et par quel moyen incompréhensible j'avois escaladé l'enceinte
du vallon. Je lus sur son visage que mes réponses l'avoient satisfait,
et ce n'est que de ce moment que je le fus aussi moi-même. Si rien ne
trouble autant l'esprit que la crainte de déplaire, il n'est rien
aussi qui rende la respiration plus libre que la certitude d'être vu
d'un bon oeil par les personnes chez qui l'on se trouve pour la
première fois.

Je ne pus m'empêcher de lui adresser à mon tour une foule de
questions: voici les seuls éclaircissemens qu'il jugea à propos de me
donner pour l'instant.

Il y avoit trois ans qu'ils vivoient dans ce vallon avec six autres
personnes que je ne tarderois pas à voir. Le sentier qui les y avoit
conduits étoit alors plus large; il leur avoit permis d'y introduire
avec eux plusieurs animaux. C'étoient eux-mêmes qui avoient depuis
brisé la corniche. Ils n'imaginoient pas qu'ils pussent être visités
par aucun autre être vivant que les aigles et les chamois. Ces
derniers animaux ne se hasardoient encore à franchir cette périlleuse
route que lorsqu'ils étoient vivement poursuivis. Le retour même leur
étoit impraticable, de sorte que ceux qui pénétroient dans le Vallon
s'y trouvoient prisonniers pour le reste de leur vie.

Pendant notre entretien, Dina, c'étoit le nom de la jeune personne,
avoit pris une quenouille et filoit au fuseau, en jetant sur moi de
tems en tems, à la dérobée, quelques regards de curiosité autant que
d'étonnement; l'un et l'autre sentimens étoient bien naturels à la vue
de mon étrange visite et de mon habillement tout aussi étrange.

«Ah! les voilà,» s'écria-t-elle tout-à-coup. A l'instant la porte
s'ouvre, et je vois entrer deux hommes qui me parurent un père et son
fils. L'un et l'autre avoient de ces belles figures à la Henri IV, qui
respirent la franchise et attirent la confiance. Ils étoient également
vêtus de peaux de bêtes, et portoient sur leur épaule des outils
d'agriculture qu'ils allèrent déposer dans une pièce voisine de celle
où nous étions.

Tous deux en m'appercevant poussèrent un cri de surprise; mais le plus
âgé reprit sa gaîté ordinaire aussitôt qu'il eut observé la
tranquillité de son ami. «Monsieur, dit-il, vous êtes apparemment venu
ici sur le dos de quelqu'aigle. J'imagine que votre étonnement est
égal au nôtre, et que vous ne vous attendiez guères à trouver des
hommes si près du ciel.»

Tandis que je lui répétois l'histoire de mon voyage, on apprêtoit le
souper dans la pièce voisine, et peu de tems après il fut servi.

Je m'attendois à un très-frugal repas de racines; mais une jeune
femme, qui paroissoit être la domestique, garnit la table d'un plat de
belles truites, de pain blanc et de bouteilles de bierre faite dans le
Vallon.

«Vous voyez, me dit Siméon, c'est ainsi que se nommoit celui des
ermites que j'avois vu le dernier, que si notre désert ressemble à
celui de la Thébaïde, nous ne vivons cependant pas tout-à-fait comme
des anachorètes.» J'en convins, et ils purent s'appercevoir aussi à
mon appétit que je me serois difficilement contenté d'un repas de
racines; ce qui n'étoit pas étonnant après une route aussi longue et
aussi pénible.

Après le souper on se remit en cercle autour du feu. Je cherchois à
plaire à mes hôtes, et je crus n'y mieux parvenir qu'en mettant la
conversation sur les nouvelles politiques, qui, depuis si long-tems,
leur étoient absolument inconnues; mais, à ma grande surprise, je fus
interrompu dès les premiers mots par Antonin; ainsi se nommoit le plus
âgé des deux solitaires. «Eh! que nous importent, me dit il, les
nouvelles d'une maison dont nous ne sommes plus les locataires? que
nous apprendriez-vous? des villes incendiées, des pays dévastés, le
sang répandu de plusieurs milliers d'hommes, et toutes ces horreurs-là
en échange de quelques lieues de terrain qui repasseront au même prix,
le lendemain, à leurs premiers propriétaires ou à d'autres?
parlez-nous des sciences, de la littérature, des arts; voilà les
seules choses dont le progrès nous intéresse, parce qu'elles font le
bonheur ou du moins la consolation du genre humain.» «Pour moi, dit
Siméon, je m'intéresse encore plus au sort des bons agriculteurs. Que
le peuple, que le laboureur qui fait la plus nombreuse et la plus
saine partie de ce peuple, soit heureux, c'est tout ce que je désire.
La gloire des grands me fatiguoit autrefois; je ne respirois à mon
aise qu'avec l'idée de la tranquillité et du bonheur public.»

Nous n'avions à craindre l'espionnage ni la délation des valets de Le
Tellier et de Louvois, et nous pouvions dire la vérité avec franchise.
Comme je savois que ces ermites étoient du nombre des victimes
persécutées pour leur religion par les ordres de Louis XIV, je
m'attendois à de violentes déclamations contre ce monarque; mais je
vis au contraire la confirmation de cette remarque: Que la solitude
amortit les passions, et surtout la haine, en fortifiant la raison.
«Nous plaignons sincèrement, me dirent-ils, les rois qui veulent le
bien et qui ne le font pas; ils sont entourés de tant de gens qui ont
intérêt à ce que ce soit plutôt le mal qui se fasse. Il faudroit la
pénétration de Dieu même pour distinguer le véritable ami du bien
public parmi cette foule d'égoïstes qui ne sont occupés que
d'eux-mêmes. Et quelles lumières donne-t-on aux enfans des rois pour
les éclairer dans les épaisses ténèbres qui les environnent? sans
contredit, le plus difficile de tous les métiers est le gouvernement
d'une grande nation, et c'est celui qu'étudient le moins ceux que la
fortune y a destinés. Que dis-je? Ils n'apprennent au contraire que
les moyens de mal faire cette grande besogne. Qu'auroit-on à reprocher
à un élève dans l'art d'Apelles qui ne seroit qu'un barbouilleur, ou à
un poète qui ne seroit qu'un rimailleur, si, au lieu d'exercer une
censure salutaire sur leurs défauts, on les avoit constamment érigés
en beautés sublimes? En vérité, en considérant tous les obstacles
qu'ils ont à surmonter, ce n'est pas de la rareté des bons rois qu'il
faut être étonné, mais c'est qu'il en paroisse encore. Ce sont des
phénomènes, des faveurs extraordinaires de la Providence qu'on ne
peut trop admirer et trop chérir. Mais remettons cet entretien à un
autre jour; vous devez avoir besoin de repos; on va vous conduire dans
la cabane où vous pourrez passer tranquillement la nuit. Alors, un
jeune pâtre prit plusieurs mèches de pin allumées; et, marchant devant
moi, me guida vers une petite chaumière, à quelques pas de celle d'où
je sortois. J'y trouvai un lit, qui, ainsi que l'intérieur de la
chaumière, étoit de la plus grande propreté. Cette propreté, qui
contrastoit d'une manière si remarquable avec l'habitude des habitans
de ces montagnes, est le spectacle qui m'avoit le plus frappé d'abord
en entrant dans la demeure des ermites, et depuis je ne l'ai vue
démentie nulle part dans ce qui leur appartenoit.



CHAPITRE II.


Le lendemain je me levai avant le jour. J'étois impatient de connoître
le domaine des solitaires et les conquêtes que leur industrie avoit
faites sur la nature sauvage. L'air étoit calme, le ciel pur, le
firmament parsemé des seules étoiles principales; le reste avoit
disparu, éclipsé par l'approche du jour; il blanchissoit déjà le point
de l'horizon, où le grand astre alloit se lever dans toute sa majesté.
Bientôt je pus distinguer les contours du vallon. J'observai qu'il
étoit découvert à l'orient, et qu'aucune montagne n'étoit interposée
de ce côté dans la direction du soleil; d'où je conclus que ses
premiers rayons devoient y paroître aussitôt que dans la plaine située
à la même latitude. La partie du nord qui regardoit la France étoit au
contraire fermée par un coteau très-élevé; c'est celui par lequel
j'étois descendu. Je jugeai qu'une pareille disposition, dans
l'encaissement du vallon, devoit beaucoup adoucir la vivacité de l'air
de cette haute région, et que même au coeur de l'hiver, si le soleil
n'étoit voilé d'aucun nuage, il y avoit tel endroit où la température
étoit aussi douce qu'à Hières ou Nice.

Je marchois plongé dans les rêveries que m'inspiroit la beauté du lieu
et ses bons habitans. Ma pensée se reportoit à la vallée de Tempé, au
paradis terrestre, à cet âge d'or si heureux, l'une des plus belles
fictions de la poésie. Je me disois: «Ces gens-ci ont vécu dans le
grand monde; tout annonce qu'ils sont aussi distingués par leur
naissance que par leur courage. Quelque grande infortune les a sans
doute jetés dans cette solitude. Eh! quel est l'homme balotté par les
événemens sur les écueils semés en si grand nombre au sein de la
société, qui, pour échapper au naufrage, n'ait pas aussi songé à
chercher un asile sur quelque île déserte, dans quelque coin du monde
à jamais séparé du despotisme et de la servitude! mais on rêve le
bonheur, et l'on pense à la fortune. Voici, peut-être, les seuls
hommes qui ayent eu le courage de se rendre libres et heureux en dépit
de l'opinion et des préjugés.

Cependant, le soleil doroit déjà la cîme des monts à l'occident,
lorsque je me trouvai sur le bord d'un lac dont le cristal étoit clair
et transparent comme l'air. Je voyois à mes pieds la truite raser le
sable des profondes eaux, et loin au-dessus de ma tête, l'aigle
décrire de vastes cercles dans les airs; le troupeau s'acheminoit vers
la montagne, précédé des chèvres aventurières portant au cou la petite
clochette, et guidé par le fils du pâtre, petit Orphée qui charmoit la
marche silencieuse de ses fidèles compagnons par la vieille romance du
pays.

En suivant les rives du lac, j'arrivai à la clôture d'une espèce de
parc dont l'entrée étoit fermée par une porte à claire-voie. J'y
rencontrai Siméon avec son fils Rubens qui me servirent de guides dans
cet enclos. Si l'harmonie de la veille m'avoit frappé d'étonnement, ce
que je vis à mesure que j'avançai ne m'en causa pas moins. C'étoit un
jardin dans le genre chinois; mais autant au-dessus de tous ceux de
cette espèce, que les grands modèles de la nature sont au-dessus des
chétives copies de l'art. Qu'on se figure la distribution la plus
ingénieuse des beautés du pays, des eaux, des rochers, des cavernes,
des montagnes, de la verdure et des fleurs. Toutes ces choses avoient
reçu des mains d'une savante industrie les combinaisons les plus
pittoresques et les plus heureuses. Ici, une cascade remontoit d'un
seul jet à la moitié de sa hauteur; là, l'eau tomboit en nappe
disposée de manière à former aux rayons du soleil un superbe
arc-en-ciel; plus loin, on passoit sous une arche de rocher qui
servoit de lit au torrent. Sortant de là, on se trouvoit au milieu de
blocs de granit énormes, dispersés confusément, parmi lesquels
serpentoit un étroit sentier, et tout-à-coup on arrivoit à une prairie
émaillée des plus belles fleurs alpines. Au bout s'élevoit un énorme
rocher au bas duquel étoit une porte presqu'entièrement cachée par le
lierre, la vigne et les autres arbustes qui la tapissoient. Cette
porte fermoit l'entrée d'une grotte au fond de laquelle étoient deux
baignoires taillées dans le même rocher, qui recevoient une source
d'eau thermale de la plus grande vertu.

D'un autre côté, des allées de saules, d'acacias, de sorbiers,
d'aubépines, de tilleuls, laissoient tomber des guirlandes parfumées
de diverses couleurs.

Le ruisseau qui avoit disparu sous d'épais feuillages, revenoit au
jour, et formoit dans le lointain différens Méandres; on le voyoit
entourer de ses bras recourbés un vaste rocher. Un pont rustique, qui
traversoit ici le ruisseau, s'appuyoit de l'autre bout sur ce rocher,
au haut duquel on parvenoit par une suite de saillies disposées tout
autour en forme de spirale. On arrivoit ainsi au sommet qui étoit
applati et couvert de fleurs, parmi lesquelles on distinguoit la jolie
rose sans épines. Au milieu s'élevoit un hêtre qui, étendant ses
vastes rameaux, faisoit régner une agréable fraîcheur. Des sièges de
mousse embrassoient le pied de l'arbre; la vue pouvoit de là se
promener sur toute l'étendue du vallon.

Le même ruisseau alloit former dans la plaine une autre île plus
étendue, sur laquelle paissoient quelques chamois dérobés à l'état
sauvage dans l'âge le plus tendre, et que l'habitude avoit soumis à
l'état domestique. Le lit du ruisseau, creusé et élargi dans cet
endroit, avoit éteint en eux toute idée de liberté, et les soins les
plus attentifs des maîtres leur avoient rendu la servitude aimable.

Cependant, loin d'avoir sacrifié l'utile à l'agréable, on avoit fait
contribuer celui-ci à la conservation et à l'accroissement de l'autre.
Les arbres, les rochers garantissoient des vents froids et
destructeurs un verger et un potager situés dans la partie du vallon
le plus long-tems exposée aux rayons du soleil.

Un sentier sablé avoit dirigé notre marche, et nous nous retrouvâmes,
mes deux guides et moi, à l'entrée du parc, lorsque je croyois être
encore au bout opposé. A quelque distance de cet enclos, je me
retournai et je l'admirai davantage, en observant qu'il n'occupoit
qu'une des parties du vallon la moins précieuse. Toute la partie basse
de ce vallon qui recevoit l'engrais des montagnes, étoit destinée à la
culture, et n'attendoit qu'un plus grand nombre de bras; les flancs
étoient en prairies, et le sommet étoit couronné de bois.

En rentrant dans la cabane nous trouvâmes Antonin avec sa fille Dina
qui nous attendoient pour déjeûner. Ce déjeûne étoit composé de lait,
de beurre et de gâteaux.

Lorsqu'il fut fini, Antonin me dit: «Nous n'interromprons pas l'ordre
accoutumé de nos occupations; agissez de votre côté, monsieur, avec
la même franchise. Quand vous voudrez nous quitter, vous en serez bien
le maître, nous faciliterons votre sortie; mais nous vous prévenons en
même tems que nous prendrons des mesures infaillibles pour que ni
vous, ni qui que ce soit ne puisse à l'avenir pénétrer dans cette
retraite. Dans le cas, au contraire, où vous désireriez vous fixer
avec nous, nous vous dirons dans quelques jours si vous nous
convenez.» Après ces mots, les deux ermites sortirent avec Rubens; je
leur dis que j'allois achever de connoître leur vallon, et je dirigeai
mes pas vers le côté du midi qui regardoit l'Espagne. Ce côté n'étoit
fermé que par une simple colline assez peu élevée, au haut de laquelle
il étoit aisé de parvenir. La pureté de l'air, le parfum des plantes,
la variété des sites, la riche herborisation que je rencontrai à
chaque pas, me firent de ce petit voyage une promenade délicieuse. Du
sommet de la colline, la vue s'étendoit sur un horizon immense; mais
la disposition du revers de la colline rendoit l'accès dans cette
partie du Vallon encore plus impraticable que dans l'autre; car toute
la crête, dans l'étendue du demi-cercle entier, s'avançoit
extérieurement en saillie, de manière qu'il étoit impossible
d'appercevoir le pied du rocher qui étoit à plus de trois cents toises
de profondeur. Je parcourus cette crête dans la direction de la partie
qui regardoit la France, jusqu'à l'escarpement qu'il me fut impossible
d'escalader.

Il me fut aisé de juger par cette disposition de l'encaissement du
vallon, qu'entièrement ouvert au midi et fermé au nord, il devoit
éprouver la température la plus douce que son élévation pût permettre.

Peu de tems après mon retour à la cabane, on servit le dîner; mes
hôtes me prévinrent qu'ils suivroient dès ce jour leur usage de ne
faire que deux repas, et à l'abondance de celui-ci, j'avois bien
compris que le souper y étoit réuni. La surprise, pour ces solitaires,
de voir après trois ans un habitant d'un monde qui n'existoit plus que
dans leur souvenir, les idées que cette rencontre leur inspiroit, et
pour moi le désir de satisfaire à la curiosité de ces bons ermites,
prolongèrent le repas.

Je ne rapporterai de la conversation qui lui succéda que ce qui est
indispensable à l'explication de mon établissement dans le
Vallon.--Monsieur voudra bien permettre, me dit le père de Dina, que
nous continuions la lecture commencée avant son arrivée. Rubens, va
prendre dans la bibliothèque.....--Une bibliothèque! m'écriai-je. Et
en effet, Rubens ayant tiré un rideau dans le fond de la chambre,
j'apperçus plusieurs rayons de livres.--Vous voyez, reprit Antonin,
l'excellente société de nos soirées. Voilà les seuls amis qui nous
soient restés fidèles. Aussi sont-ils les seuls dont nous ne nous
soyons pas séparés.

M'étant approché de la bibliothèque, je remarquai quelques livres
endommagés par les insectes.--Vos amis, lui dis-je, se ressentent un
peu de votre solitude. Dans peu d'années ils vous auront abandonnés
comme les autres, si vous n'en prenez pas plus de soin.--Notre projet,
me répondit-il, étoit bien de les renfermer dans une armoire; mais,
après avoir perdu du bois et du tems, nous y avons renoncé; mon cher
Siméon ne s'est pas trouvé plus habile que moi pour ce travail.--A
votre place, je n'aurois pas été aussi embarrassé.--Monsieur est
apparemment menuisier?--Oui, comme Télémaque. Ce livre venoit de
paroître lorsque mon père s'occupa de mon éducation; et, graces à un
peu d'adresse naturelle, je pourrois le disputer au meilleur ouvrier
de Paris dans ce genre. Vous avez le bois et les outils; je vous
garantis que dans huit jours vos livres seront à l'abri de tout
accident.

Dès ce moment je fis partie de la petite famille. Nous réunissions
entre nous trois tout ce qu'il faut, non-seulement pour fonder une
société, mais encore pour la civiliser et l'instruire. L'un étoit
excellent cultivateur, l'autre bon musicien et bon littérateur; et
moi, outre l'art de la menuiserie, je possédois quelques connoissances
en mathématiques, et j'étois passable dessinateur.

L'ouvrage alla grand train, et le corps de bibliothèque fut en place
avant le tems où je l'avois promis.

Ce travail fut immédiatement suivi d'un autre que rendoit bien
pressant la rigueur de la saison qui commençoit à se faire sentir;
c'étoit d'avoir des portes et des fenêtres qui fermassent exactement.

Les Pyrénées, dans cette partie de l'architecture, et en général sous
le rapport des arts et même de la civilisation, sont en arrière de
deux siècles du reste de la France. Situées à l'extrémité de la France
et de l'Espagne, pendant près de huit mois elles sont sans
communication avec aucun de ces deux empires; pendant les quatre
autres mois elles ne voient que des gens riches qui viennent échanger
leur argent et leurs vices contre les eaux minérales du pays. S'il
passe quelque savant, quelque artiste, il est là comme il seroit parmi
les Hottentots, incapables d'apprécier son talent, et encore plus d'en
profiter. D'ailleurs, l'habitant de ces montagnes s'éloigne rarement
de son sol natal; il n'a ni le goût du travail, ni l'industrie
nécessaires pour faire fortune en d'autres pays. Son jargon, moitié
espagnol, moitié français, auquel il est communément borné, suffiroit
même pour le rendre étranger partout ailleurs. Ainsi, tout concourt à
isoler les Pyrénées; et jusqu'à ce qu'on y découvre une branche de
commerce et de sociabilité, cette partie de la France languira
long-tems dans l'ignorance et l'espèce de barbarie où elle est
plongée.

Cette matière servoit souvent de texte à l'entretien de nos soirées;
nous y réunissions la lecture et la musique; enfin, ayant entièrement
obtenu la confiance de mes hôtes, l'un d'eux me révéla en ces termes
les motifs de leur retraite dans cette solitude.



CHAPITRE III.


Je suis né à Toulouse dans la religion réformée. Mon père étoit un des
conseillers luthériens du Parlement de cette ville. C'étoit le
meilleur des hommes. La philanthropie étoit sa seule passion. Sans
cesse occupé du bonheur de ses semblables, il consacroit à cette
honorable occupation tout son tems et une partie de sa fortune. Elevé
dans le culte protestant, il y étoit surtout attaché parce qu'il étoit
le plus tolérant, parce qu'en le pratiquant on pouvoit accorder son
estime à toutes les religions qui rendent l'homme sensible,
compatissant, généreux, qui le portent à aimer son semblable, à le
considérer comme son propre frère, quel que soit son pays, son culte
et sa naissance. Le créateur de l'Univers, disoit-il, est le père de
tous les hommes; il répand son soleil et sa rosée sur toutes les
parties de la terre. L'homme qui persécute son frère, parce qu'il ne
rend pas à Dieu le même culte que lui, est un fou ou un méchant. Ce
qui se passe entre le créateur et sa créature doit être étranger au
gouvernement; son seul devoir est de veiller sur les actions des
hommes entr'eux.

En exerçant toutes les vertus, il vécut constamment chéri de sa
famille, estimé de ses collègues, honoré du public. Mon éducation fut
au premier rang de ses plaisirs autant que de ses devoirs; et pour la
compléter, il prit soin de diriger les premiers sentimens de mon coeur
vers une jeune personne qu'il jugea le mieux concourir à mon bonheur
par ses qualités personnelles ainsi que par celles relatives à
l'opinion publique. Peu de tems après, il obtint pour moi la
survivance de sa charge de conseiller. Enfin, sa santé étant altérée
par le travail, plus encore que par l'âge, on m'accorda sur sa demande
la faculté d'exercer cette charge dont il conserva seulement le titre
honorifique. Je la remplissois depuis dix ans, heureux autant qu'il
est permis à l'homme de l'être avec ma digne épouse, mon fils,
quelques amis, et le meilleur de tous, mon respectable père, lorsque
les persécutions contre les réformés commencèrent.

Le gouvernement avoit alors pour ministres deux hommes, qui, soit par
ignorance, soit par préjugé, soit par ambition, excitèrent le monarque
à des démarches violentes contre les habitans de son royaume qui
professoient la croyance de Luther. On essaya d'abord de gagner, par
l'argent et les honneurs, les chefs du parti; mais, lorsque l'on
s'apperçut que ce moyen n'avoit de succès que sur des ames lâches qui
n'avoient aucun crédit, on se décida alors pour le moyen opposé, celui
de la rigueur. Il se passa près de cinq ans dans l'incertitude et
l'irrésolution, ce qui prouvoit l'ignorance du gouvernement encore
plus que sa foiblesse. Enfin, l'esprit militaire et despotique du
maître prévalut sur tous les avis et toutes les considérations; en
conséquence, l'édit de Nantes fut révoqué, on annulla toutes les
faveurs accordées aux réformés, et surtout la principale, les
Parlemens composés mi-partie de catholiques et de protestans. Nous
avions prévu le coup de loin, et je m'étois défait de ma charge avant
que l'arrêt fût publié; mais ce qui me fut infiniment plus sensible,
ce fut l'ordre du conseil d'enlever les enfans aux familles des
protestans pour les faire élever dans le culte catholique. Cet ordre
terrible frappa du coup de la mort les deux êtres qui m'étoient les
plus chers, mon père et ma femme. Je restai seul avec mon fils;
accablé du chagrin des pertes que je venois d'éprouver, je tremblois à
chaque instant qu'on n'y mît le comble en m'arrachant mon enfant. Bien
avant la vente de ma charge, j'avois déjà réalisé en argent toutes mes
propriétés dans le pays; étant ainsi parfaitement libre, je n'hésitai
pas à me dérober au dernier et au plus affreux des malheurs qui me
menaçoient. Je m'évadai furtivement de ma maison, emmenant avec mon
fils tous mes domestiques, qui, professant la même religion que moi,
auroient été exposés aux mêmes persécutions, et j'allai me réfugier
dans un village des Pyrénées, dont les habitans, tous du culte
réformé, avoient à mon père les plus grandes obligations. Je vis
arriver peu de tems après, dans le même village, un de mes plus
anciens amis qui habitoit toute l'année une terre considérable aux
environs de Toulouse; il avoit avec lui sa fille, âgée de douze ans;
c'étoit le même motif qui les avoit arrachés de leur demeure. Ce fut
une grande consolation dans mon malheur de le partager avec un tel
ami; nous nous promîmes de ne jamais nous séparer; mais avant de
prendre un parti extrême, nous pensâmes qu'il convenoit d'être
exactement instruit de l'état actuel des choses. Nous nous flattions
que l'orage avoit été trop violent pour être durable, et nous
espérions que la saine politique auroit prévalu sur la passion et
auroit ouvert les yeux sur les suites désastreuses d'un moment
d'erreur. Nous envoyâmes en conséquence un homme éclairé et prudent,
chargé de connoître le présent et de sonder l'avenir. Les nouvelles
qu'il nous apporta ne firent qu'augmenter nos alarmes; le barbare
conseil de la France, désespérant de convertir, avoit résolu de
soumettre ou d'anéantir; des dragons indisciplinés couvroient toutes
les routes et chassoient devant eux les protestans fugitifs, comme des
tigres cruels chassent un troupeau de timides brebis. Tout ce qui
étoit atteint étoit massacré sans pitié. Il n'y avoit plus à
délibérer; il falloit sortir de la France; mais où aller de la
frontière où nous étions acculés? en Espagne? dans le pays de
l'ignorance et de l'inquisition? il n'y auroit point eu de bûcher
assez ardent pour nous consumer; ainsi, nous étions renfermés de tous
côtés dans ces montagnes. Nouveaux Israëlites, chassés de nos foyers,
il nous falloit chercher une nouvelle terre promise qui, sans être
couverte de miel et arrosée de lait, pût du moins pourvoir à nos
besoins, et nous mettre à l'abri des poursuites de Pharaon. Nous
apprîmes de nos hôtes qu'il existoit un vallon sur la frontière de
l'Espagne, qui appartenoit autrefois à ce royaume, et qu'il avoit
concédé au duc de Bellegarde en échange d'un domaine dans les Pays-Bas
que ce seigneur avoit donné aux Espagnols. Ce vallon, qui étoit loué à
des bergers, tant de l'Espagne que de la France, nous parut, d'après
la description qu'on nous fit, convenir parfaitement à nos vues. Nous
l'allâmes visiter, et nous trouvâmes qu'il n'étoit en effet aucun
asile qui réunît autant d'avantages. Nous en fîmes traiter sous un nom
emprunté. Les parties furent bientôt d'accord sur le prix, M. de
Bellegarde étant aussi empressé de vendre un domaine presque sans
revenu que nous étions de l'acheter. Nous nous arrangeâmes ensuite de
tous les animaux qui étoient dans le vallon, moutons, vaches, mulets,
chevaux, ainsi que des cabanes et des étables qui y avoient été
construites. Notre projet étoit d'emmener avec nous tous les habitans
du village protestant où nous étions, et de fonder dans cette région
isolée une nouvelle colonie parfaitement indépendante; mais le peuple,
presqu'entièrement borné à l'existence physique, ne voit guères
au-delà du moment. Les maux de l'avenir ne l'affectent que comme de
mauvais rêves, rarement assez pour influer sur sa conduite. Nos hôtes
tenoient d'ailleurs au sol qu'ils habitoient par leurs propriétés dont
aucune autre ne pouvoit, à leurs yeux, compenser la perte. Quelques
jeunes gens non mariés, réduits à l'état de domesticité, furent les
seuls qui consentirent à nous suivre. Ils nous aidèrent à transporter
une grande quantité d'objets de toute espèce dont nous allions être
privés peut-être pour jamais.

Notre premier soin en arrivant dans ce lieu fut de le rendre
inaccessible. Un seul chemin y conduisoit, c'est cette corniche que
vous avez escaladée, et qui étoit assez large pour donner passage aux
animaux. Nous parvînmes, à l'aide d'un assidu et long travail, à la
rétrécir au point où vous l'avez vue. Vous êtes le premier, depuis
trois ans, qui nous ayiez prouvé, à notre grande surprise, qu'elle
n'étoit point impraticable. De tous les animaux, le seul chamois
pouvoit la franchir; l'accès étant absolument impossible aux deux
autres espèces de l'ours et du loup, si meurtrières dans ces
montagnes, nous n'eûmes plus qu'à détruire ceux de ces animaux qui se
trouvoient renfermés dans le vallon pour mettre nos troupeaux à l'abri
des fureurs de leurs ennemis, comme nous l'étions des nôtres.

Aussitôt que nous eûmes assuré notre tranquillité contre toute espèce
d'attaque du dehors, nous tournâmes nos soins vers l'intérieur, et
d'abord nous réglâmes l'ordre du travail. Nous avions apporté une
suffisante quantité de provisions pour passer la mauvaise saison;
mais, après nous être entièrement isolés dans cette retraite, il
falloit nécessairement trouver dans son enceinte des moyens de
pourvoir aux besoins de l'avenir. Nos prédécesseurs avoient déjà fait
un essai de la culture qui avoit parfaitement réussi; ce qui étoit
infaillible dans une terre vierge fécondée depuis tant de siècles par
les riches dépôts des montagnes. Nous n'eûmes plus qu'à augmenter et à
varier cette culture. Toutes les plantations réussirent. Nous avons
recueilli d'abondantes récoltes de blé; vous avez vu la beauté de
notre potager; les arbres fruitiers, la vigne même, si rebelle dans
les Pyrénées, nous donnent d'heureuses espérances.

La seule chose qui nous manque sont des tisserans pour mettre en
oeuvre la laine de nos brebis et le lin de nos récoltes. L'étude que
vous paroissez avoir faite des arts mécaniques nous sera sûrement fort
utile pour cet objet; et j'espère qu'avec votre secours nous pourrons
bientôt renoncer à nos habits de sauvages et nous vêtir comme les
peuples civilisés.

Il me reste à vous parler de l'administration de la colonie et de
l'éducation de nos enfans, ce qui comprend tout, le civil et le moral;
car la politique est désormais une partie absolument nulle pour nous;
mais la soirée est trop avancée pour entamer cette matière. Nous la
reprendrons un autre jour, si toutefois vous consentez à rester avec
nous. C'est assez franchement vous dire que nous le désirons. Vous
avez eu tout le tems d'y réfléchir; et nous attendons votre réponse
demain matin; mais il faut vous prévenir, ajouta-t-il d'un ton
solennel, que quelque soit le parti que vous preniez, ou de demeurer
dans cette solitude, ou d'en sortir, nous sommes décidés à briser le
reste de corniche qui vous en a permis l'entrée. Ainsi, ou vous y
serez fixé pour la vie, ou vous n'y rentrerez jamais.



CHAPITRE IV.


J'avois passé une partie de la nuit à réfléchir sur le parti qui
m'étoit proposé. Le lendemain, j'allai trouver mes hôtes: je leur
annonçai que j'étois décidé à partager leur solitude; mais, qu'avant
de m'accepter pour compagnon, il convenoit qu'ils sussent qui j'étois,
et je leur fis en ces termes un court récit de mon histoire.

Je descends d'une ancienne famille d'Ecosse attachée de tout tems à la
maison des Stuart. Mon père, lord Odgermont, occupoit une place
distinguée à la cour de Charles Ier; et quoique fidèle à la religion
réformée de ses ancêtres, il jouissoit de toute l'estime de cet
infortuné monarque; s'il avoit également possédé sa confiance, il lui
auroit inspiré des mesures plus conformes aux moeurs des Anglois et
aux principes de leur gouvernement; et le bon, mais trop foible
souverain, auroit pu conserver la couronne et la vie. Sa mort entraîna
la ruine de toute ma famille. Mon père fut pris et condamné peu de
tems après lui; et moi, seul héritier de biens immenses qui furent
tous confisqués et vendus, je fus sauvé par un de nos fidèles
serviteurs, et conduit en France à la suite de Charles II. Lorsque ce
prince fut rappelé dans sa patrie pour remonter sur le trône de ses
pères, je résistai constamment à toutes les instances qu'il me fit
pour l'accompagner. Qu'aurois-je été trouver en Angleterre? une
brillante servitude dans une cour corrompue, ou des vengeances
cruelles à exercer, si j'aspirois à rentrer dans mon ancien héritage!
une morale et des principes que j'avois en horreur! De quel oeil les
jeunes favoris d'un roi livré sans frein à toute la fougue des sens,
verroient-ils un sage de leur âge faisant par sa conduite la censure
journalière de la cour? mais il faut vous avouer que cette sagesse
précoce m'étoit inspirée bien moins par la vertu que par l'amour dont
j'étois épris pour une jeune françoise de la cour de Louis XIV.
J'étois payé de retour; et occupant déjà un grade distingué dans
l'armée, je pouvois espérer de faire promptement ma fortune sous un
roi conquérant, et d'obtenir un jour le consentement des parens de ma
maîtresse. Je ne tardai pas à faire voir en effet que j'étois guidé
par l'amour et par l'honneur: les campagnes que je fis me couvrirent
de gloire et de récompenses. Accueilli dès-lors avec distinction par
la famille dans laquelle je désirois entrer, je hasardai une
explication qui fut favorablement écoutée. Peu de tems après, notre
union fut décidée et le contrat porté à la signature du roi. J'étois
dans l'attente de cette formalité à laquelle on attachoit un
très-grand prix, lorsqu'éclata, comme un coup de tonnerre, l'édit qui
défendit les mariages entre les catholiques et les protestans, et
ferma pour les derniers l'entrée à toutes les places, tant civiles
que militaires. Je ne fus pas nommément désigné aux fureurs de
l'intolérance; je n'avois aucune fortune susceptible d'encourager le
zèle des persécuteurs, et j'appartenois d'ailleurs à une famille
accréditée dans une cour qu'on avoit trop intérêt de ménager. Mais le
refroidissement subit des parens de ma maîtresse, la politesse
insultante des ministres, l'accueil circonspect et réservé des
courtisans, m'apprirent que je devois peu compter sur les égards
politiques qu'on avoit pour moi, et que tôt ou tard je grossirois la
liste des infortunés en but aux fureurs du fanatisme. Je n'ai pas
attendu ce dernier moment; je me suis retiré dans ces montagnes, où
des maux cruels, fruit de mon zèle pour le service du roi, m'avoient
déjà conduit pendant deux années de suite. Indécis sur le choix d'une
troisième patrie qui remplace celle où je suis né, et celle que
j'avois adoptée, la retraite que vous m'offrez est la plus heureuse
que je pusse rencontrer. Nous avons tous été battus de la même
tempête, nous sommes maintenant réunis dans le même port. Je bénis mes
malheurs, puisqu'ils me procurent une semblable consolation.

Je fis partir, peu de temps après, un des domestiques de mes hôtes
avec quelques lettres, les unes pour arranger mes affaires, les autres
pour dire à mes amis un éternel adieu. Le même homme devoit apporter à
son retour quelques effets que j'avois laissés.

Dans l'intervalle, mes hôtes me firent part du projet qu'ils avoient
conçu pour assurer l'inviolable tranquillité de notre asile. C'étoit
de miner, par des trous creusés de distance en distance, et remplis de
poudre, les restes de corniche qui associoient encore cet asile à la
France; à chacun de ces trous aboutiroit une mèche qui descendroit du
haut du rocher. Ainsi, en mettant le feu à ces mèches, on applaniroit
la face perpendiculaire du rocher, de manière à le rendre absolument
inaccessible.

Les trous étoient déjà creusés depuis quelque tems. Il ne s'agissoit
plus que de les remplir de poudre et de poser les mèches. C'est ce que
nous fîmes dès le lendemain; et remontés sur le rempart du vallon,
nous n'attendions que le retour du commissionnaire pour mettre le feu
aux mèches, lorsque voilà tout-à-coup des cris tumultueux qui
s'élèvent du bas du rocher; c'étoient tous les habitans du village
protestant qui avoit servi de refuge aux deux amis, et qu'ils
reconnurent aussitôt à la figure ainsi qu'à la voix. Un d'eux étant
descendu et remonté peu de tems après, nous apprit que ces malheureux
s'étoient dérobés avec beaucoup de peine à la fureur des dragons,
tandis que ceux-ci étoient occupés à piller et incendier leurs
demeures; ils amenoient une partie de leurs troupeaux et de leurs
mulets, chargés de ce qu'ils avoient pu sauver. Ils imploroient
l'hospitalité, se soumettant à toutes les conditions qu'on voudroit
leur imposer. Leurs demandes furent aisément accordées. Nous nous
empressâmes aussitôt d'établir des planches sur les interruptions de
la corniche, afin de donner un passage aux animaux, et de faciliter
celui des femmes et des enfans. Lorsque toute la troupe eut passé et
gagné le sommet, nous remontâmes après elle, et nous mîmes le feu aux
mèches. Elles furent à peine allumées que nous vîmes accourir les
dragons le sabre à la main; et quelques momens après, les mines
éclatèrent. Cette détonation inattendue, les quartiers de pierre
qu'elle lança sur les satellites du fanatisme les frappa sans doute
d'épouvante et de désespoir; car depuis ce jour nous avons bien vu
quelques observateurs mesurer de l'oeil nos remparts inaccessibles,
mais aucun ne s'en est approché avec le projet insensé de les
escalader.

Ici finit mon récit. Je ne l'avois fait que dans le dessein de faire
connoître au public, à mon retour du vallon, les choses vraiment
étonnantes que j'y avois vues. Maintenant il n'est plus de public
pour moi. Toute la terre est dans le vallon que j'habite; et mes deux
hôtes forment la population du monde entier. C'est donc à eux que je
remets ce manuscrit; ils en disposeront comme ils le jugeront
convenable.



CHAPITRE V.


Après plusieurs jours d'interruption, je reprends la suite de cet
écrit, non plus en mon nom, mais au nom du Vallon aérien.

Les sauvages habitans de quelques îles récemment découvertes, ignorant
leur origine, s'en sont fait de chimériques. Les relations des
voyageurs sur cette matière ont souvent donné lieu à de savantes
dissertations. Le Vallon aérien est pareillement une île; mais sa
position et le fluide qui l'environne, impraticable à l'industrie
humaine, la déroberont pour jamais sans doute à toutes les recherches
de la curiosité. Ce n'est donc point pour les savans étrangers à notre
asile que je travaille, c'est pour nos seuls descendans co-habitans de
ce vallon. Un des principes fondamentaux de notre nouveau gouvernement
étant de ne pas égarer le peuple par des mensonges, et de lui dire au
contraire toujours la vérité, il est indispensable qu'il la sache sur
son origine.

Dorénavant ce récit prendra le titre d'_Annales du Vallon aérien_. Je
suis chargé de les rédiger par les nouveaux gouverneurs. Eternellement
séparé du reste de la terre, la louange et la critique me sont
absolument étrangers, et j'espère que la vérité de mes écrits sera
toujours conforme à la pureté de ma conscience.



_Annales du Vallon aérien._


Le 10 septembre 16..... les habitans du village de Garringue,
poursuivis par les satellites du fanatisme qui vouloit, sous peine de
mort, les faire renoncer à la religion de leurs pères, sont accourus
nous demander un asile au moment où nous allions détruire le reste de
corniche qui, serpentant sur la face perpendiculaire du rocher de
France, tenoit encore ouverte une communication de notre Vallon avec
les hommes de l'extérieur. Ayant consenti à leurs demandes, nous avons
facilité leur passage en posant des planches sur toutes les brèches de
la corniche. Voici le dénombrement des hommes et des animaux qui ont
été introduits:

   102 personnes, tant hommes que femmes
       et enfans.
    52 vaches.
     3 taureaux.
    20 mules et mulets.
    10 chevaux.
   400 moutons.
    32 chèvres.
    10 chiens.
    22 chats.
   Plusieurs charrues et autres instrumens aratoires, différentes
       espèces de métiers avec leurs outils convenables.

Lorsque tout a été monté sur le rempart du Vallon, nous avons dit un
éternel adieu au reste de la terre, et nous avons rompu l'unique voie
de communication que nous avions encore avec elle.

Tout ce monde, embarrassé pour la nourriture et le logement, s'est
adressé aux deux propriétaires du Vallon, Antonin et Siméon; mais
avant d'user de l'autorité qui leur étoit accordée, ceux-ci ont voulu
qu'elle fût déférée par les voies ordinaires, et qu'en conséquence on
nommât à la pluralité des suffrages, un ou plusieurs chefs qui fussent
revêtus d'un pouvoir supérieur. D'après cette proposition, les voix
ont été prises individuellement. Elles se sont toutes réunies sur
Antonin et Siméon, dont les noms ont été décorés par une distinction
particulière du titre de dom. Dom Antonin et dom Siméon ont accepté le
gouvernement du Vallon, à condition toutefois que leur puissance
seroit limitée par une constitution et des lois qu'ils seroient
autorisés à proposer.

Le premier soin des gouverneurs a été de faire le recensement de ce
qu'il y avoit dans le Vallon de subsistances de différentes espèces,
tant de ce que les nouveaux arrivans venoient d'y apporter que de ce
qui restoit des amples récoltes qu'on y avoit faites. Il s'y est
trouvé de quoi nourrir toute la population jusqu'à la prochaine
récolte. Le besoin du présent étant assuré, il ne s'agissoit plus que
de pourvoir à celui de l'avenir. Ils ont ordonné, en conséquence, que
dès le lendemain tout le monde, indistinctement, fût employé au
labourage et à l'ensemencement des terres.

Ce qui concerne la religion et les moeurs a pareillement été réglé par
les gouverneurs. Voici la substance des différens discours qu'a
prononcés dom Antonin à ce sujet:

Une foule de causes agissant les unes sur les autres, depuis la
formation des empires, les modifient diversement de siècle en siècle,
sans que toute la science et tout le pouvoir de l'homme puissent ni
changer, ni même prévoir l'état qui succédera à leur état actuel.
C'est un métal en fusion qui ne peut prendre aucune forme déterminée,
parce qu'il est continuellement exposé au feu le plus ardent.

Notre position est absolument différente. Le peuple que nous avons à
gouverner ne vient que de naître avec des moeurs vierges et un
tempérament sain et robuste. Pour conserver ses moeurs et sa santé, il
faut que ses lois soient simples comme ses alimens. Adam fut gouverné
par la seule parole de Dieu, et se nourrit des seuls fruits d'Eden
tant qu'il fut dans le paradis terrestre. Ce Vallon est un second
Eden, et ses habitans sont les enfans d'Adam avant sa chute.
Accoutumons-les donc à ne reconnoître d'autre souverain que Dieu même.
Qu'ils l'aiment par les bienfaits qu'il prodigue chaque jour; qu'ils
redoutent sa justice qui punit comme elle récompense. Surtout que rien
ne soit interposé entre le créateur et la créature. On a beau dire au
peuple que les figures de pierre, de métal ou de bois qu'il vénère, ne
sont rien par elles-mêmes, et que c'est à l'objet qu'elles
représentent que doit s'adresser son hommage: les sens obscurcissent
l'intelligence; ils en prennent la place, et bientôt l'idée de Dieu
s'évanouit, tandis que l'image seule captive la pensée.

C'est principalement à cette cause qu'on doit attribuer la
dégénération du christianisme. Cette religion, si douce et si humaine,
n'a souvent eu pour protecteurs que des souverains imbéciles qui
persécutoient tous ceux qui, reconnoissant le créateur de l'univers,
ne l'adoroient pas comme eux sous une image mensongère. Il falloit ne
point avoir de religion pour être de la leur, et rendre hommage, non
pas à l'auteur incréé de toutes choses, mais à celui qui étoit
l'ouvrage de leurs propres mains. En un mot, les chrétiens de ce
tems-là étoient de vrais athées.

C'est ainsi qu'en s'éloignant de sa source, le christianisme s'est
dénaturé. Si on veut le considérer dans toute l'horreur de sa
dégénération, qu'on jette les yeux sur l'Espagne, sur l'inquisition,
sur le massacre des Vaudois, sur celui de la St.-Barthélemy, et enfin,
sur cette révocation de l'édit de Nantes dont nous sommes les
innocentes et malheureuses victimes[9].

  [9] On s'appercevra aisément que l'homme qui parle ici, est un
  protestant aigri par les persécutions qui l'ont forcé de s'exiler
  de sa patrie. Il est impossible qu'on juge sainement des choses
  quand on a l'esprit troublé par le ressentiment d'un violent
  outrage.

Peut-être, je l'avoue, le rétablissement de la pureté primitive du
christianisme parmi les nations de l'Europe vieillies dans la
corruption, ne seroit-il maintenant qu'un frein trop foible et trop
facilement bridé par la tempête des passions; mais c'est à un peuple
vierge que je l'offre; c'est à une société naissante, aussi pure que
l'air qu'elle respire.

LE MINISTRE.

Vous n'exposez votre opinion devant nous, M. le Gouverneur, que pour
la soumettre à notre examen. Vous ne l'erigerez sans doute en principe
que dans le cas où elle sortiroit victorieuse de cette épreuve. Je
vous dirai donc franchement que cette opinion est foudroyée depuis
long-tems, non-seulement par la doctrine du christianisme, mais par
une puissance bien plus forte encore, par l'expérience des siècles. Il
n'a jamais existé aucun peuple qui n'eût un culte ostensible.

DOM ANTONIN.

C'est que jusqu'à présent on a cru impossible ou dangereux de lui
apprendre à s'en passer.

LE MINISTRE.

Apprendre au peuple à se passer de culte! et comment cela, je vous
prie?

DOM ANTONIN.

En l'éclairant. Le sauvage est borné au seul physique; il ne vit qu'à
demi, puisque la vie morale est entièrement nulle pour lui. C'est
cependant cette vie qui est tout l'homme. Sans l'intelligence, sans la
pensée et le sentiment, il ne remplit pas sa destination; il végète
comme la brute, comme la plante insensible; mais comment développer le
moral de l'homme? comme on développe son physique, en l'exerçant. Ce
que la gymnastique des anciens faisoit sur la force corporelle, une
éducation bien entendue le fait sur la force intellectuelle.

L'opinion généralement répandue sur la terre est, je le sais, que le
peuple ne peut ni ne doit être instruit; qu'il ne faut pas que son
intelligence s'élève au-dessus des travaux grossiers auxquels la
nature l'a condamné. Cette opinion est appuyée sur la même raison qui
faisoit dire à je ne sais quel souverain du nord, qu'il n'étoit pas
nécessaire que le paysan eût deux jambes. En effet, un peuple boiteux
est bien plus facilement esclave de la glèbe, comme un peuple abruti
d'ignorance est plus entièrement dépendant de ses prêtres et de ses
rois. C'est lorsqu'il est tout-à-fait aveugle qu'il ne peut plus se
passer de guides, et c'est alors aussi que toutes ses actions sont
réglées par le maître temporel, et toutes ses pensées par le maître
spirituel. Fais ce que je t'ordonne, lui crie-t-on d'un côté; et de
l'autre: crois ce que je te dis: point d'examen, tu en es incapable,
c'est moi seul qui suis éclairé. Vil automate, obéis.

Voilà bien sûrement le vrai moyen de faire des esclaves et des
fanatiques; et personne n'ignore que c'est de cette double source, de
la servitude et du fanatisme, que sont sortis les plus grands maux de
la terre.

Mais comme ce n'est pas pour nous, mais pour les habitans de ce Vallon
que nous en avons accepté le gouvernement, nous voulons, non-seulement
conserver leur raison, mais encore lui donner tout le développement
dont elle est susceptible. Les droits de notre frère à l'intelligence,
ne diminueront pas ses devoirs envers la société. Ce ne sera ni un
savant de cabinet qui n'aura cultivé que le domaine de la pensée, ni
un agriculteur ou un artisan qui n'aura remué que ses bras, mais un
homme qui, ayant également exercé son esprit et son corps, saura
penser et travailler; il sera tout à-la-fois bon laboureur et bon
philosophe; il aura le sentiment de sa dignité, il connoîtra sa place
dans le monde; et soumis à ses chefs, sans être contraint par des
soldats, il adorera Dieu sans être sermoné par des prêtres.

C'est surtout vers ce dernier point qu'il importe de diriger les
lumières de l'homme. Un peuple pénétré de l'existence d'un
Etre-Suprême, de l'immensité de sa puissance et de sa sagesse, qui
seroit intimement persuadé que cet Etre voit tout, connoît tout, nos
pensées comme nos actions, n'auroit pas besoin de lois pour être
toujours juste et bon. C'est cette croyance, si pure et si sublime,
reléguée, durant le règne de la Mythologie, dans les écoles de
quelques philosophes et les temples de quelques initiés, que Moïse
proclama pour guider le peuple d'Israël dans le désert; c'est cette
même croyance altérée par le tems, comme toutes les institutions
humaines, que Jésus rétablit dans sa pureté primitive. C'est en
formant l'essence du christianisme, qu'elle fait de cette religion la
plus simple et la plus forte de toutes les religions. Cette belle
institution est une seconde fois dégénérée. Les hommes ont pris la
place de Dieu; ils lui ont prêté leurs vices, ils l'ont peint de leurs
propres couleurs. De monstrueux abus sont substitués à la doctrine de
Jésus. On ne sait plus adorer en esprit et en vérité. En un mot, au
lieu de chrétiens, il n'y a plus que des superstitieux et des
hypocrites.

Seroit-il possible de rétablir pour la troisième fois le christianisme
dans sa pureté primitive? je l'ignore, relativement au reste de la
terre. Mais je crois ce rétablissement, non-seulement possible, mais
encore très-facile dans ce Vallon.

Il y a un Dieu qui a créé le monde et qui le conserve; qui a créé
l'homme et qui est présent à ses pensées comme à ses actions; voilà
notre seul symbole. Qu'il soit gravé dans le coeur, non par la foi,
mais par la raison, afin qu'il ne s'efface jamais[10].

  [10] Le lecteur voudra bien observer que cette réforme dans la
  religion est proposée pour une espèce d'hommes qui se rapproche
  beaucoup de la nature des anges.

   (_Note de l'Editeur._)

Telle est la substance des discours que prononça dom Antonin à
différentes reprises sur la religion.

Puisque le créateur de l'univers est présent, et s'intéresse à toutes
les pensées comme à toutes les actions de l'homme, il récompensera et
punira le coupable, soit dans cette vie, soit dans une autre qui
suivra celle-ci. L'homme doit à cet Etre-Suprême un tribut de
reconnoissance et d'hommages, qu'il lui rendra chaque matin et chaque
soir; le jour du dimanche sera consacré tout entier à ce saint devoir;
il n'en sera rien distrait pour aucun travail.

Indépendamment du dimanche, deux autres fêtes ont été instituées,
l'une, pour l'anniversaire de la première possession du Vallon par les
gouverneurs; l'autre, pour celui de l'arrivée des habitans du village
de Garringue. Ces deux fêtes portent un caractère tout à-la-fois
religieux et politique.

La même simplicité a présidé à la constitution civile. Les produits de
tous les travaux seront mis en commun; un conseil de sages est
préposé à leur distribution. Le même conseil est chargé de veiller sur
les moeurs, de prévenir les fautes, et de réprimer celles qui, malgré
leur direction et le bon esprit de nos frères, pourroient échapper à
la foiblesse humaine.

Les lois religieuses ne sont nécessaires qu'aux peuples profondément
usés et corrompus. Ce sont de vieux bâtimens qu'on ne soutient qu'à
force d'étais. Il n'en faut aucune pour un peuple nouveau, encore
plein d'innocence native. Il est juste et bon par sentiment; il porte,
gravé dans son coeur, le divin précepte: Tu aimeras Dieu de toute ton
ame et ton prochain comme toi-même. Toute la morale est renfermée dans
cette phrase; et quiconque en est bien pénétré, n'a pas besoin de lois
pour être bon citoyen, bon père et bon mari.

Ainsi, le guide intérieur conduit sûrement l'homme de la nature à
l'accomplissement de ses devoirs moraux. Mais la société réclame
d'autres services, qui, n'étant pas inspirés par la conscience,
doivent être imposés par un sage gouvernement.

Les premiers travaux des habitans du Vallon ont été le labourage et
l'ensemencement de la terre; tous, sans exception, y ont été employés;
ces travaux, commencés le 15 d'octobre, ont été finis avant le mois.

Cet ouvrage terminé, toutes les forces ont été portées à la
construction de nouvelles cabanes nécessaires à l'augmentation de la
population. Jusqu'à ce moment, elle avoit été logée dans des granges
et dans des étables. Comme toutes les maisons, dans ces montagnes,
sont construites en bois, et que ces matériaux se trouvoient sous la
main en grande abondance, le nombre de cabanes nécessaires a été
achevé avant les grands froids.

Ce n'a été que lorsque tous les travaux publics ont été faits, que
chacun a pu se livrer au travail particulier de son métier. Il y en a
de toutes les espèces dans la colonie qui nous est survenue. Le
forgeron a fait des socs de charrue et d'autres outils aratoires; le
menuisier, le charpentier ont fait des meubles pour les cabanes; et
tous les bras qui n'ont pas été occupés à ces différens travaux, l'ont
été, ceux des femmes et des enfans, à filer de la laine ou du lin; les
autres, à tisser ces fils en étoffes ou en toiles.

Les prières du matin et du soir ont continué régulièrement d'être
faites en commun, ainsi que la solemnisation du dimanche. Le principal
objet de ces actes de piété a toujours été de persuader de l'éternelle
présence de Dieu à toutes nos actions, ainsi qu'à toutes nos pensées,
et de sa justice à récompenser les bonnes oeuvres comme à punir les
mauvaises. Les discours relatifs à cette grande idée ne sont point une
vaine et monotone formule que l'habitude de la prononcer finit par
dépouiller de toute expression. Ces discours sont improvisés et
varient chaque jour. Le succès de ces homélies journalières est tel,
que toute la population semble véritablement une seule famille,
marchant continuellement sous l'oeil de son père céleste. Les enfans
élevés dans cette innocence virginale, entièrement étrangers à toute
autre idée, promettent une génération meilleure encore que celle de
leurs pères. Ainsi, tout annonce pour l'avenir un tableau moral qui
sera l'inverse de celui que présente Horace.

Malgré les moyens qu'ont établis les gouverneurs pour développer et
cultiver l'intelligence de la colonie, il reste une ligne de
démarcation ineffaçable entre l'homme qui n'a pas été, en naissant,
assujéti par le besoin au travail physique, et celui que la fortune y
a condamné. Ce sont deux espèces particulières qui ne peuvent être
confondues et faire société commune; la pensée, le langage, tout les
distingue. Ils éprouveroient l'une et l'autre un ennui mortel, s'ils
étoient continuellement réunis.

En conséquence de cette loi de la nature, nous nous rassemblons tous
les soirs, les deux gouverneurs, leurs deux enfans, le vieil officier,
l'ancien ministre de l'évangile et moi.

Une de ces dernières soirées, l'officier nous a raconté en ces termes
l'histoire de sa vie.



CHAPITRE VI.


Je suis né dans le Palatinat. Mon père étoit un des plus illustres
savans de l'Allemagne, il avoit fait ses études à l'université de
Gottingue. L'électeur, qui aimoit et cultivoit les lettres, l'attira
dans ses états; il le nomma directeur du collège de Worms. Peu de tems
après cet établissement, mon père se maria avec une jeune personne
d'une des premières familles du pays. Quatre enfans furent les fruits
de cette union; deux garçons et deux filles. En qualité d'aîné, je fus
destiné dès l'enfance à remplacer mon père, et je fis en conséquence
toutes les études relatives à sa profession. Mon goût naturel, secondé
de quelques dispositions, me firent faire de rapides progrès; et à
peine âgé de 22 ans, je professois la littérature dans le collège dont
j'étois déjà nommé directeur en survivance. Une jeune française,
passant avec sa mère par hasard dans notre ville, fut curieuse de
m'entendre. J'eus le malheur de lui plaire, de la connoître, de
l'aimer et d'en être aimé. La naissance, l'éducation, les goûts, la
fortune, tout sembloit nous réunir; la seule différence de patrie
éleva entre nous deux une barrière insurmontable. Mon père étoit un de
ces patriotes qui, comme ceux des premiers tems de l'ancienne Rome,
adoroit son pays, et détestoit tout ce qui lui étoit étranger. Mais sa
plus forte aversion étoit pour les Français, dont le caractère léger
et frivole formoit un parfait contraste avec le sien.

Cette contradiction ne fit qu'augmenter mon amour, car elle irrita ma
vanité; et je concevois presqu'autant de plaisir à triompher d'un
injuste préjugé, qu'à posséder la main de ma maîtresse. Il n'en étoit
pas ainsi de la jeune personne. Le coeur des femmes est en général,
sur cette matière, diamétralement opposé au nôtre. Il n'est aucune
fille honnête, qui, dans ma position, n'eût regardé la résistance
comme une honteuse défaite, et la fuite comme une éclatante victoire.

Les regrets de ma jeune amante, en quittant un homme dont elle avoit
accueilli les désirs, furent sans doute aussi vifs que sincères; mais
ils furent étouffés par la fierté de sa mère; et l'une et l'autre
partirent sans que je pusse être informé d'autre chose, sinon qu'elles
retournoient à Paris, lieu de leur naissance.

Vous savez, mes amis, ce qu'est un premier amour, et la douleur d'une
première séparation. Chaque homme, dans une pareille circonstance,
cherche des sujets de consolation analogues à ses goûts; un chasseur à
poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts; un guerrier à s'élancer
au milieu des batailles. Pour moi, nourri des charmes de l'étude, je
ne trouvois d'adoucissement que dans la lecture des poètes qui avoient
le mieux fait entendre le langage de l'amour, de Catulle, de Tibulle,
et surtout de Virgile dans le quatrième chant de l'Enéide. Je faisois
retentir de leurs vers harmonieux, non les collines et les vallons,
mais les murs et les plafonds de ma classe. J'instruisois mes jeunes
élèves à répondre à mes accens, et il ne tenoit pas à moi qu'ils ne
devinssent aussi des Timarète et des Tircis. L'ombre auroit peut-être
remplacé la realité, et mon coeur, à force de s'attendrir pour des
fictions, auroit à la longue cessé d'être sensible; mais une raillerie
cruelle échappée de la bouche de mon père vint tout-à-coup dissiper
l'illusion qui me consoloit. Dès ce moment, les rêves enchanteurs
s'évanouirent sans retour; le réveil fut affreux, et il me fut
désormais impossible de sentir ma perte sans un déchirement de coeur
insupportable.

Après d'inutiles combats, ma foible raison fut enfin obligée de céder,
et je quittai le toit paternel pour tâcher de retrouver la personne
dont je ne pouvois plus vivre séparé. J'arrivai à Paris en courant
sur ses traces. N'ayant aucune idée de cette grande ville, je m'étois
imaginé qu'en prononçant seulement le nom de madame _Delaplace_ (ainsi
s'appeloit la mère de ma bien-aimée), tout le monde m'auroit indiqué
sa demeure. Je descendis donc du coche, avant d'entrer dans
l'enceinte, pour prendre à la porte de la ville des informations sur
son logement; mais personne ne la connoissoit. Toujours conduit par
l'espérance, je demandois de porte en porte madame Delaplace. Mon
accent étranger, bien remarquable alors, n'excitoit le plus souvent
que le rire et l'étonnement. Deux fois, cependant, je crus avoir enfin
trouvé ce que je cherchois avec tant d'ardeur. Mais, soit de bonne
foi, soit par malice, c'étoit la demeure de prostituées qu'on m'avoit
indiquée. Cette méprise, qui ne pouvoit avoir aucune suite fâcheuse
pour un coeur rempli d'un véritable amour, acheva de me faire renoncer
à mes vaines recherches. Je n'espérai plus alors de succès que du
hasard. Mais, lorsqu'après avoir épuisé l'argent dont je m'étois muni,
je me trouvai aussi peu avancé que le premier jour, il me fallut
songer à un parti sérieux. Après mademoiselle Delaplace, les muses
étoient l'unique objet de mon amour; et je me flattois d'être un de
leurs favoris. Ce fut donc auprès d'elles que je cherchai quelque
consolation; mais l'extrême pénurie de mes finances ne me permettoit
pas de leur faire une cour gratuite. Persuadé que mes connoissances
littéraires méritoient d'être distinguées à Paris, comme elles
l'avoient été à Worms, j'allai me proposer au Collège-Royal en qualité
de professeur de philosophie. On me demanda si j'étois pour Descartes
ou pour Aristote. Sur ma réponse qu'il m'étoit clairement démontré que
le philosophe de Stagire s'étoit trompé, et que j'étois pour la vérité
contre l'erreur, on me ferma la porte au nez. La même demande m'ayant
été adressée dans les autres collèges où je me présentai, je reçus un
semblable accueil pour la même réponse que je rendis. Je compris
enfin, après tant de disgraces, qu'il me falloit renoncer à l'état de
professeur de philosophie. Comme un long exercice m'avoit néanmoins
rendu philosophe, avant de me décider pour aucun autre parti, je
réfléchis sur ceux qui s'offroient.

Entre tous les états, deux se distinguoient principalement à mes yeux;
l'objet de l'un étoit de répandre la lumière, celui de l'autre de
l'éteindre. En embrassant le premier, celui de l'homme de lettres,
j'exercerois la plus belle de toutes les magistratures. Elevé
au-dessus de toutes les professions, de toutes les classes de la
société, tout seroit soumis à mon examen et à ma censure, depuis le
sceptre jusqu'à la houlette. Je signalerois le mal, j'indiquerois le
bien, je répandrois partout les lumières et l'amour de l'humanité.

Ainsi passionné pour les hautes connoissances, je leur attribuois dans
ma jeunesse une influence exagérée. Dans l'âge où les sens ont le
plus d'empire, je le donnois tout entier à la pensée. Je me figurois
que le génie, émané et participant de l'essence divine, devoit
disposer des évènemens, et amener à notre gré ceux que nous désirions
le plus ardemment. L'âge et l'expérience m'ont bien détrompé; ils
m'ont incontestablement prouvé qu'une foule de causes occultes
entraînent les affaires de ce monde, et que dans ce bouleversement, ce
n'est pas l'homme d'esprit, mais le sot, qui triomphe le plus souvent.
Pauvres petits êtres que nous sommes! nous lisons dans les cieux, nous
connoissons le cours des astres, nous traçons plusieurs siècles
d'avance leur marche journalière, et nous sommes incapables d'être
assurés de la nôtre du moment actuel à celui qui va suivre!

Pouvois-je prévoir dans mon noble enthousiasme, que l'émule des
Démosthène et des Virgile alloit tomber au rang de simple soldat?

DOM ANTONIN.

Qu'appelez-vous tomber? après le rang de législateur, je n'en connois
pas de plus beau que celui de défenseur de la patrie.

LE VIEUX MILITAIRE.

Sans doute, un brave soldat est un citoyen précieux. Mais vous
conviendrez qu'il est bien cruel pour l'homme qui aime la justice et
l'humanité, de servir d'instrument à l'injustice et à la tyrannie.
C'est à quoi cependant le militaire est le plus souvent exposé; car,
pour une guerre raisonnable, commandée pour le salut de l'état, il en
est dix de criminelles qui ne sont allumées que par l'ambition et la
folle ardeur des conquêtes. J'ai servi sous les deux plus grands
capitaines du siècle, Turenne et Condé: tous les deux étoient
distingués par leur probité, et cependant, tous deux ont,
non-seulement déchiré le sein de leur patrie, mais ont porté et
soutenu chez l'étranger des guerres, qui, si elles avoient été
soumises au jugement d'un tribunal impartial, n'auroient jamais fait
de bruit que dans le conseil où elles auroient été rejettées.

Condamné par ma naissance à servir dans les derniers rangs, ce n'est
qu'après quinze ans de service que je fus nommé officier; et vous
allez voir par l'action qui m'obtint cette récompense, et par celle
qui faillit de me perdre, combien les vertus civiles diffèrent des
vertus militaires[11].

  [11] Cette distinction est fausse. Le courage qui défend l'Etat
  n'est pas moins honorable que la sagesse qui le gouverne ou qui
  l'administre. L'erreur vient de ce que le fait dont il s'agit
  n'est pas suffisamment expliqué. Le soldat étoit sans doute
  coupable si l'ordre avoit été donné de n'épargner personne; mais
  il est au contraire très-probable que sa commisération avoit été
  calomniée, parce qu'il y a tout lieu de croire que, conformément
  aux lois de la guerre, l'ordre de mort ne frappoit que ceux qui
  étoient pris les armes à la main.

   (_Note de l'Editeur._)

Vous vous rappelez l'invasion de la Hollande, l'ennemi mettant bas les
armes lorsque nous eûmes passé le Rhin, et ce mot atroce du duc de
Longueville: _Point de quartier à cette canaille_, qu'il paya si
justement de sa mort. Le lendemain, je fus envoyé reconnoître le pays
à la tête d'un détachement. En arrivant dans un village, sans avoir
rencontré un seul homme armé, nous apperçûmes une foule de femmes et
d'enfans, qui, fuyant devant nous, allèrent se réfugier dans une
église. Le détachement voulut y mettre le feu, je m'y opposai de tout
mon pouvoir, et ce ne fut pas sans danger pour ma vie que je sauvai
celle de ces malheureux. Croiriez-vous que je fus dénoncé comme un
traître pour cet acte d'humanité, et qu'on m'ôta le commandement du
détachement dans une expédition qui suivit celle-là?

Désespéré d'une aussi sanglante ingratitude, je cherchai la mort; et
dans une affaire qui eut lieu peu de tems après, je me précipitai sur
une batterie de six canons qui protégeoit un défilé. Mais par un
bonheur inoui, la décharge se fit sans m'atteindre, et m'élançant sur
la batterie, je m'en emparai avant une seconde décharge. Les plus
beaux faits d'un soldat, s'ils n'ont pour témoin un chef digne de les
apprécier, se perdent dans l'obscurité de son grade. Heureusement
celui-ci fut remarqué par M. de Turenne, et je fus aussitôt nommé
lieutenant. Dans la campagne suivante, j'enlevai un drapeau à
l'ennemi, et je fus élevé au grade de capitaine. A moins d'un talent
et d'un hasard extraordinaires, ce grade étoit le _nec plus ultra_ des
officiers de fortune; mais loin d'embitionner une place supérieure, je
n'aspirois qu'à me retirer du service. Je n'avois embrassé cet état
que par nécessité; il me devenoit de jour en jour plus odieux. Cette
injuste et cruelle guerre de la Hollande me remplissoit d'horreur;
mais je ne voulois quitter qu'avec honneur, et il me falloit pour cela
attendre la paix. Elle étoit encore éloignée; et peu de tems après
l'inondation de la Hollande, je fus obligé de marcher, toujours sous
les ordres de M. de Turenne, à l'embrasement du Palatinat. Jugez de
l'état de mon ame, lorsque rendu aux portes de ma ville natale que je
n'avois pas vue depuis vingt ans, je fus commandé avec le régiment
dont je faisois partie pour l'incendier. Je courus me jeter aux pieds
de M. de Turenne en le conjurant d'épargner ma patrie, ou tout au
moins, le toit où j'étois né et qu'habitoit ma famille. «Cela est
impossible, me répondit-il froidement; mais je vous estime, et je vous
dédommagerai de votre perte. Je vous recommande seulement de n'en rien
dire; car je ne serois pas en état d'en faire autant pour tout le
monde.» Moins touché de la générosité du maréchal que de son refus, je
lui répondis brusquement que je ne voulois rien, et je précipitai mes
pas dans l'enceinte de la ville. Je m'élance à travers le tumulte, le
sang, l'incendie, le désordre le plus épouvantable et le plus
effréné; je parviens jusqu'à la maison paternelle. Quel spectacle s'y
présente à mes yeux! mes deux soeurs fuyant à travers les flammes,
leurs enfans dans les bras, et la troisième s'efforçant avec mon vieux
père d'arracher sa fille à la brutalité des soldats. Un de ces
malheureux alloit lancer sa baïonnette dans le sein de mon père, d'un
coup de sabre je l'étends à mes pieds, et je tâche en me faisant
reconnoître d'arrêter la fureur des autres. Vain effort! l'ivresse et
la rage étoient au comble, et ne connoissoient plus aucun frein.
Réduit à défendre ma vie, je succombai sous le nombre, et je tombai
percé de plusieurs coups de baïonnette. On me transporta sans
connoissance au quartier-général. Les gens de l'art jugèrent mes
blessures très-graves; ils m'ordonnèrent les eaux de Barrèges, et sur
leur rapport que je ne serois jamais en état de reprendre le service,
j'eus ma retraite avec la pension de mon grade. Mon père, déjà infirme
et languissant, étoit mort des suites de cette horrible scène. Le
reste de ma famille, ayant eu le bonheur de se sauver et de me
rejoindre, ne m'avoit pas quitté. Je la recommandai au maréchal qui
vint me visiter plusieurs fois; il me promit de réaliser en sa faveur
les offres qu'il m'avoit faites; et aussitôt que je fus en état de
supporter la fatigue du voyage, je partis pour les Pyrénées. J'y
vivois depuis cet instant, l'été aux eaux, l'hiver dans le village
voisin que j'avois préféré à tout autre asile. Le bon air, cette douce
tranquillité pour laquelle je soupirois depuis si long-tems,
l'assurance du retour de ma famille dans ses foyers, du rétablissement
de ses propriétés et de son ancienne fortune, grace aux soins du bon
M. de Turenne, tout cela avoit achevé ma guérison, et contribuoit à me
rendre ma retraite délicieuse. J'étois résolu d'y finir ma vie, si la
cruelle politique ne m'en avoit chassé avec les bons villageois qui
formoient ma nouvelle famille. Quelques bons livres, une belle
campagne et la paix, voilà le sort le plus heureux qui se présentoit
à mes rêveries après les années tumultueuses du service militaire. Il
manquoit encore quelque chose à ma félicité, que je ne connois que
depuis que je suis avec vous, la société de personnes aimables et
instruites.



CHAPITRE VII.


Plusieurs habitans revenant de couper du bois sur la montagne, sont
venus nous dire qu'ils avoient remarqué des pas d'ours sur la neige.
Nous avons pensé d'abord qu'ils se trompoient, parce que les
gouverneurs nous avoient assuré qu'avant la rupture de la corniche il
ne restoit dans le Vallon aucun de ces animaux, non plus que des
loups; et il étoit aussi certain que depuis cette rupture il n'avoit
pu s'y en introduire aucun. Cependant, nous avons été reconnoître les
traces indiquées, et nous avons vérifié que c'étoient en effet des pas
d'ours. En conséquence, les gouverneurs ont choisi cinq hommes parmi
les plus adroits et les plus braves chasseurs, afin d'achever de
détruire ce qui reste encore de ces animaux nuisibles. J'ai été nommé
chef de cette expédition. Nous sommes partis à la première lueur de
l'aurore. Chacun de nous étoit armé d'un bon fusil et de quatre
cartouches. Après une heure de marche sur les traces de l'animal, nous
l'ayons apperçu de loin qui se retiroit à pas lents. Jugeant qu'il
étoit proche de son gîte, où nous l'attendrions plus facilement, l'un
de nous a monté dans un arbre pour observer sa direction. Il l'a vu
entrer dans une caverne. J'ai ordonné alors à trois des nôtres de
prendre cette caverne à revers par un long circuit, et de n'en
approcher que comme nous, de manière à tenir l'ours à la même distance
des deux feux lorsqu'il sortiroit de son gîte. Cet ordre a été
parfaitement exécuté. Nous nous sommes tous arrêtés à vingt pas de
chaque côté de la caverne. Aux cris que nous avons poussés, l'animal a
paru en rugissant; il a été aussitôt couché par terre de trois coups
de fusil. Le bruit de cette décharge a attiré un autre ours hors de la
caverne qui a été le point de mire des trois autres coups. Ce dernier,
moins grièvement blessé, s'est relevé de sa chute, et s'est élancé de
notre côté; mais on avoit eu le tems de recharger, et il a été achevé
d'une seconde fusillade. Deux petits oursins qui se traînoient à peine
ont alors paru à l'entrée de la caverne. Nous nous en sommes approchés
avec précaution; et nous étant assurés que les deux animaux que nous
venions de tuer étoient un mâle et sa femelle, et qu'il ne restoit
plus que ces deux petits qui tettoient encore leur mère, nous les
avons emportés.

L'éducation de ces animaux a confirmé l'opinion que j'avois depuis
long-tems, qu'en général, l'instinct des animaux carnivores est bien
supérieur à celui des herbivores. Nos ours sont parfaitement privés,
aussi fidèles et aussi vigilans que les meilleurs chiens de garde. Ce
sont eux qui protègent nos moutons contre l'attaque des aigles, le
seul ennemi que nous ayons maintenant à craindre. Ils s'acquittent
d'autant mieux de cette fonction, que l'aigle n'a pas d'adversaire
plus redoutable que l'ours; il le fuit à tire-d'aile aussitôt qu'il
l'apperçoit ou qu'il l'entend.

Cette supériorité d'instinct dans les animaux qui vivent de chair,
leur étoit nécessaire pour qu'ils pussent trouver et surprendre leur
proie. Si le loup n'avoit pas été plus rusé que la brebis, l'espèce
n'auroit pas pu se conserver. Je serois ainsi disposé à croire que le
plus spirituel des animaux n'est pas, comme on l'a prétendu, le plus
fort dans la classe des herbivores, savoir, l'éléphant; mais le plus
redoutable des carnivores, savoir, le lion. Plusieurs faits viennent à
l'appui de cette opinion. On sait que dans l'Asie on dresse le lion à
la chasse, et qu'aucun autre animal ne peut lui être comparé pour
l'adresse. Qui ne connoît pas l'histoire de ce lion affamé, lancé dans
l'arène contre un esclave dont il vint lécher les pieds, reconnoissant
dans ce malheureux, qu'on s'attendoit à voir dévoré, son bienfaiteur
qui l'avoit autrefois guéri d'une blessure douloureuse? les anciens
possédoient l'art d'apprivoiser ce terrible animal. Les triomphateurs
l'atteloient à leurs chars; on en a vu qui suivoient leurs maîtres
comme un chien; et peut-être auroit-on réussi avec du tems, de la
patience et quelques précautions, à faire de cette espèce une classe
d'animaux domestiques, attachés au service de l'homme comme celle des
chiens, qui, originairement, étoit sauvage et féroce, et qui l'est
même encore dans quelques pays.

Cette occasion est la dernière où l'on ait fait usage d'armes à feu
pour la chasse. Les gouverneurs, jugeant qu'il pouvoit survenir
quelque besoin plus important de les employer, se sont fait apporter
toute la poudre et tous les fusils qui restoient dans le Vallon, et
les ont renfermés. On a subtitué l'arc au fusil. L'usage de cette
arme, si généralement répandue avant la découverte de la poudre, a
d'abord été assez mal-adroit. Mais en peu de tems, l'exercice et
l'émulation ont produit des archers qui auroient été en état de
disputer le prix aux plus célèbres de la Crète. La chasse est assez
abondante en lièvres, perdrix, coqs de bruyère, ramiers, gelinottes,
et à certaines époques, en divers oiseaux de passage. Elle n'est
néanmoins permise contre les animaux permanens qu'avec les mesures de
prudence nécessaires pour en conserver les différentes espèces.
L'aigle est le seul ennemi avec lequel on ne fait jamais de trève.

Tout le monde, après la clôture des travaux de la terre, ayant été
occupé à la construction des cabanes, notre nouvelle ville a été
achevée dans le cours de cet hiver. On a suivi pour sa forme le plan
de la ville de Versailles. La maison des gouverneurs est sur une
petite éminence d'où l'on découvre de chaque côté une rangée de douze
cabanes. Ces cabanes sont uniquement destinées au logement de l'homme.
Derrière, sont les étables communes pour les animaux. Cette
séparation, contraire à l'usage du pays, qui confond l'espèce humaine
avec l'animale dans une seule et même habitation, a été préférée à
cause de la salubrité.

Chaque cabane est divisée en deux parties. Dans l'une, sont les lits
des filles, dans l'autre, ceux des garçons; on a pensé que de la
pudeur et de l'innocence du premier âge dépendoit principalement la
pureté des moeurs, la plus efficace de toutes les lois.

Les repas sont pris en commun dans chaque famille; mais tous les
dimanches les gouverneurs invitent à leurs tables dix habitans. Ces
invitations sont faites ordinairement dans l'ordre naturel et
successif, sans distinction d'âge ni de sexe, à moins que quelque
circonstance n'exige une dérogation à cet ordre habituel. Comme
l'objet de ces banquets, à-peu-près semblables à celui des sept Sages,
est d'entretenir la paix, l'union et la vertu par des exhortations,
des louanges ou des réprimandes, suivant la circonstance, l'ordre est
quelquefois interverti; mais il est inoui que l'individu puni par la
non-admission à son tour à la table des chefs, ait mérité une seconde
fois la même mortification.

Après avoir pourvu à là conservation de la société, on s'est occupé de
la fin temporelle de ses individus. La mort peut inspirer une grande
pensée au profit des vivans. C'est du sein d'un cimetière que
s'élèvent souvent les plus éloquentes leçons de morale. Nos sages
gouverneurs ont établi, pour tous les individus sans distinction, la
loi qui n'avoit lieu en Egypte que pour les rois. En conséquence, la
mémoire de l'homme qui vient de terminer sa carrière subit un examen
avant d'entrer dans son dernier asile. Une inscription élevée sur sa
tombe contient le jugement qui a été prononcé. Ses descendans
participent dans ce monde à la récompense ou à la punition que ses
juges lui assignent dans l'autre. La vertu fait la seule souche de
noblesse; mais malheur à celui des rejetons de cette belle tige qui
porte des fruits dégénérés; il est dégradé sans pitié, et relégué,
s'il le mérite, dans la dernière classe.

L'asile du repos est à quelque distance du village, dans un champ
entouré d'un fossé et d'une haie vive. Au-dessus de la porte d'entrée
on lit ces mots:

  «C'est ici que l'homme quitte sa dépouille terrestre pour aller
  habiter la demeure céleste dont il est descendu.»

A la naissance de chaque enfant on plante un arbre qui porte son nom
dans le champ de la mort. C'est là qu'est marquée sa place qu'il
viendra occuper à la fin de sa vie. Il visite souvent la plante à
laquelle il doit un jour se réunir pour jamais. Il se plaît dans sa
jeunesse à l'entourer des plus belles fleurs du printems; tous deux
ils croissent, ils se développent en même tems; et tous deux,
peut-être, ils finiront ensemble leur carrière. Ainsi s'adoucissent
les terreurs du dernier moment, et l'homme s'accoutume à voir
l'accroissement, le dépérissement et la dissolution de la partie
matérielle de son être, du même oeil dont il observe ces changemens
successifs dans l'arbre qui porte son nom.

Si je faisois un livre qui dût passer dans le monde que nous avons
quitté, les habitans de ce monde, qui n'ont aucune idée du nôtre, me
demanderoient avec la plus ardente curiosité des détails sur
l'éducation, sur le mariage, sur nos travaux, sur nos plaisirs, sur
nos lois, sur nos habillemens, etc. Tous ces différens sujets feroient
la matière d'autant de chapitres susceptibles du plus grand intérêt;
mais j'écris pour la postérité de notre Vallon qui sera éternellement
isolée. Une tradition non interrompue leur transmettra des
instructions précises sur tous ces objets. Il est cependant un sujet
qui me semble réclamer un enseignement écrit, afin que la routine,
toujours un peu vague, ne prenne pas la place de la règle, et que le
plan tracé soit invariablement suivi; ce sujet est l'éducation.

L'éducation de nos enfans commence à sept ans. Jusqu'à cette époque,
où paroissent communément les premières lueurs de l'esprit, annoncées
par la curiosité, les questions et le désir de s'instruire, ils
restent sous la seule dépendance de leurs mères, ou de leurs parens.
Cette curiosité si précieuse est alors dirigée vers d'utiles objets.
Cinq personnes les plus distinguées par leur sagesse et leur savoir
sont chargées de ce soin; les premiers nommés pour cet objet ont été
les deux gouverneurs, l'ex-ministre, le vieux militaire et moi.

Depuis cet âge de sept ans jusqu'à celui de dix-huit, les enfans mâles
habitent sous le même toit, mangent à la même table, et sont
continuellement sous les yeux de quelques-uns de ces cinq maîtres. Ils
apprennent à lire, à écrire; et à mesure que leur intelligence se
développe, ils reçoivent quelques notions élémentaires de physique, de
géométrie, d'astronomie, de géographie et d'histoire. Ou leur donne
même une idée des beaux-arts, de la peinture et de la musique. A quoi
peut servir une telle instruction dans un désert? demanderoit-on dans
le monde si cet écrit y étoit connu. Non pas à faire briller celui qui
la possède, répondrois-je, mais à le rendre heureux. Les plaisirs des
sens non-seulement s'éteignent avec ces mêmes sens, mais même dans le
tems de leur plus grande énergie, ils sont presque toujours mêlés
d'amertumes et de regrets. Quelle différence de cette triste
jouissance à celle que procure la pensée! le monde moral s'aggrandit
avec elle. C'est là vraiment qu'existe cette volupté pure et continue
qu'on a dit être le partage des anges. C'est par l'énergie et
l'élévation de son esprit que l'homme se dérobe aux coups de la
fortune, aux douleurs même du corps; c'est par-là qu'il acquiert cette
philosophie céleste des Stoïciens, de cette classe d'hommes, la plus
parfaite qui ait jamais paru sur la terre.

Comme toutes les sciences se touchent, me voilà parvenu à celle qui
fait le sujet de l'étude principale de notre jeunesse, la morale.

La religion est la morale réduite en préceptes. Comme il n'y a qu'une
morale, il ne devroit y avoir aussi qu'une religion. Le christianisme
étoit fait pour servir de modèle. Cette institution étoit si simple et
si sublime, que toute la terre auroit fini par l'adopter si elle
n'avoit pas été dénaturée. Nous avons tâché de rétablir l'ordre
primitif. Les deux bases de notre doctrine sont comme aux premiers
tems, l'amour de Dieu au-dessus de tout; l'amour de nos semblables
égal à celui que nous avons pour nous-mêmes. Toutes les conséquences
de ces deux principes sont développées dans notre catéchisme. Comme il
est entre les mains de tous nos habitans, il est inutile d'en parler.
Je crois seulement à propos de rappeler les motifs de l'un et de
l'autre de ces principes. Le premier, l'amour du créateur, est un
sentiment naturel de reconnoissance pour le plus grand de tous les
bienfaits, la vie; l'amour de nos semblables dérive de cette opinion
très-vraisemblable, que tous les hommes étant composés de la même
matière, et ayant tous les mêmes organes, doivent être considérés
comme faisant partie de la même masse d'élémens, et que la division en
divers moules séparés qui forment autant d'individus distincts, ne
détruit pas l'identité primitive; que le sentiment qui affecte chaque
homme du bien ou du mal d'un autre homme, est une confirmation de
cette identité, et que par conséquent l'amour de notre prochain n'est,
à proprement parler, que l'amour de nous-mêmes.

Le catéchisme dont je viens de parler enseigne la règle de tous les
devoirs, et trace la route de toutes les vertus; mais, comme l'a
remarqué le premier poète de l'antiquité, pour les graces comme pour
la raison, les actions frappent bien plus l'esprit que les paroles. Le
soin des maîtres est donc de faire une application des préceptes aux
divers événemens de la vie; si la conduite ordinaire ne fournit pas
assez d'épreuves, ils en font naître ils tâchent de faire parcourir,
dans le court espace de la jeunesse, toute la carrière de l'homme, et
d'accumuler dans quelques momens les vicissitudes de bonheur et
d'adversité disséminées dans une longue suite d'années. Ainsi,
nos jeunes gens font l'apprentissage de l'état d'homme, et ils
arrivent à cet état, déjà instruits par le meilleur des maîtres,
l'expérience.....



CHAPITRE VIII.


Un de nos frères dernièrement arrivés vient de terminer sa carrière:
c'étoit un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, nommé _Jacques
Saintgès_, distingué dans tous les tems par sa tempérance, son
assiduité au travail, ses vertus domestiques et son incorruptible
probité. Toute la population du Vallon a accompagné sa dépouille
mortelle à son dernier asile; mais l'examen et le jugement prescrits
n'ont pu avoir lieu à l'égard d'un homme dont la vie, quoique si
longue, n'a duré qu'un jour parmi nous. Durant la marche funéraire on
a chanté l'hymne consolateur qui adoucit les larmes en donnant une
espérance aux regrets; et une inscription a rappelé l'estime dont il a
joui constamment dans sa patrie.

Dans ce mois de février, il est né deux enfans mâles à trois jours
d'intervalle l'un de l'autre. Comme nous ne formons tous qu'une même
famille, les sujets de joie de l'un de nos frères sont communs à tous
les autres, et les naissances sont placées au premier rang des fêtes
publiques. Les deux arbres ont été plantés dans le champ des ames, et
les noms des nouveaux-nés gravés sur une planche placée à côté de
chaque arbre, en attendant qu'ils soient assez forts pour porter
l'inscription. Ces jours ont été célébrés par des danses, par
différens jeux et par l'exercice de l'arc; des repas en commun ont
couronné les fêtes.

Plusieurs de nos jeunes gens qui avoient fait un choix parmi les
jeunes filles du Vallon, desiroient le consacrer dès ce moment par le
mariage; mais une de nos lois veut que personne ne puisse se marier
avant le 1er novembre, ni après le 1er d'avril. Deux motifs ont
inspiré et protègent cette disposition: le premier est de laisser aux
amans plus de tems pour se bien connoître avant de s'engager; le
second, de ne pas interrompre les travaux de la culture, et de
remettre toutes les fêtes particulières au tems que la nature a marqué
pour le repos. Il suit de ce retard dans l'acte le plus important de
la vie, un troisième avantage, dont les amans ne connoissent
ordinairement le prix que long-tems après, c'est la prolongation des
desirs et de l'espérance.

La crainte et l'espérance sont deux sentimens qui semblent réservés à
l'homme. Il n'y a point d'avenir pour l'animal: borné à la sensation
actuelle, il paroît privé de l'imagination qui jouit ou qui souffre en
idée, souvent avec plus d'énergie qu'en réalité. Si l'anticipation de
la peine est un cruel privilège de l'espèce humaine, celle du bonheur
en est une bien précieuse compensation. Il seroit extravagant de
penser qu'il fût possible d'éteindre entièrement le sentiment de la
crainte et de ne laisser d'accès dans notre ame qu'à celui de
l'espérance. L'un et l'autre sont nécessairement au même degré de
force; et quiconque se meurt de la peur d'un mal, pourroit mourir de
l'espoir d'un plaisir. La seule chose qui se trouve quelquefois au
pouvoir de l'homme, c'est d'abréger la durée de l'un et de prolonger
celle de l'autre.

Mais plus le bonheur espéré s'aggrandit à travers l'imagination, plus
il excite d'ardeur pour sa jouissance, et plus il est difficile d'en
reculer le moment. C'est alors que la contrainte est salutaire, et que
la tyrannie est bienfaisante. Nos jeunes gens se dépitent et
maudissent chaque jour la cruauté de la loi. Mais en attendant leur
coeur est plein des plus délicieux sentimens: ils pourront un jour en
éprouver de plus vifs, mais jamais d'aussi purs et d'aussi continus.

Cependant il se trouve deux jeunes gens dans le nombre des amans, pour
qui ce retard est un insupportable tourment. Ce sont deux rivaux, l'un
et l'autre ardens et présomptueux, se flattant hautement d'une pleine
victoire, et tremblans, dans le silence de la solitude, d'une honteuse
défaite. La personne dont ils sont épris est bien décidée dans son
choix; mais quelqu'instance qu'ils aient faite, elle a refusé de le
déclarer. L'impétuosité de leur caractère l'a fait frémir; et elle a
mieux aimé s'imposer un silence qui la tourmente, que de causer, en
s'expliquant, le malheur éternel de l'un des deux.

Les gouverneurs ont jugé que ce cas méritoit une exception; qu'elle
étoit réclamée par le même motif qui avoit dicté la loi, le bonheur
des parties intéressées; que la jeune fille ne pouvoit trop tôt
déclarer son choix, et que cette déclaration devoit être faite avec la
plus grande solemnité. En conséquence, ils ont invité cette personne
dans une assemblée de tous les habitans, à laisser librement parler
son coeur; mais s'apercevant que la présence des deux rivaux
l'intimidoit et lui fermoit la bouche, ils les ont priés de sortir
pour un moment l'un et l'autre de l'enceinte. Lorsqu'elle a pu
s'expliquer sans crainte, elle a avoué son penchant. On a fait alors
rentrer les deux rivaux, devant qui elle a été enhardie à confirmer
cet aveu. Comme les futurs époux se connoissoient depuis assez
long-tems, on a conclu leur union dès le même jour. Après en avoir
signé l'acte, l'un des gouverneurs a fait à l'amant éconduit une
exhortation pleine de sentiment et de raison. Nos frères sont habitués
à entendre la voix du ciel dans toutes les circonstances où le succès
ne couronne pas leurs désirs. Mais, à moins d'être absolument insensé,
comment la méconnoître lorsque toutes les voix de la terre la
manifestent, et qu'il ne reste plus d'objet à l'espérance? Ainsi, le
même jour a vu commencer le bonheur de deux personnes et finir le
malheur d'un troisième.

Jusqu'à présent nous nous sommes servis de meules à bras pour moudre
le blé; mais ce procédé est lent et la farine qui en provient n'est ni
nette ni fine. Il s'est heureusement trouvé parmi les nouveaux-venus
des ouvriers instruits de la construction des moulins à eau; ils ont
parfaitement réussi, et nous avons maintenant un moulin qui suffit
aisément à la consommation du Vallon.

Rien n'est si frappant dans les montagnes qu'un beau jour de printems
après les neiges, les frimas et les glaces de l'hiver. Nous saluâmes
le premier qui nous apparut avec la plus vive effusion de joie. Les
gouverneurs se rendirent au désir général et instituèrent une fête
solemnelle pour célébrer cette riante époque de l'année. Elle fut
indiquée au mois de mai, mais sans autre fixation que celui des jours
de ce mois où le ciel sans nuages et le soleil radieux semblent
annoncer la réconciliation de la nature avec l'homme. Aux premiers
rayons du soleil qui luit sur ce grand jour, nous nous rassemblons
tous, hommes, femmes, enfans, vieillards; les deux gouverneurs ferment
la marche. Un rameau de verdure à la main, nous faisons le tour du
Vallon, en célébrant par des hymnes et des cantiques le retour de
l'astre bienfaisant, père de la chaleur et de la vie. A la suite un
banquet où règnent l'union la plus intime et la plus sincère; la fête
est terminée par des danses et des jeux.

Gardez-vous bien, mes amis, de prendre littéralement notre expression
sur le pouvoir du soleil. Nous sommes bien persuadés que ce corps
céleste est soumis, comme tout l'univers, à la loi de Dieu seul; le
soleil n'est dans sa main qu'un des organes de ses bienfaits: c'est à
l'Etre-Suprême, unique Créateur de toutes choses, que sont dus la
formation et l'entretien de tout ce qui existe dans la nature entière;
lui seul mérite l'adoration et les hommages du genre humain.

Après ce jour de fête, recommencent nos travaux de la culture: ces
travaux sont des plaisirs, parce qu'ils sont modérés et que c'est à
nous seuls qu'en appartient le fruit; le repos qui les suit est aussi
un plaisir, et c'est également un fruit de ces travaux: alliance
admirable de l'occupation et du bonheur, de la santé, du contentement
de l'ame, de l'expansion de tous les sentimens affectueux; jamais la
paresse et l'oisiveté ne connoîtront vos délicieuses jouissances!

Cette réflexion seroit sans doute bien déplacée hors de ce vallon,
dans ces campagnes désolées, où le chagrin, les soucis, l'inquiétude
s'unissent aux plus rudes travaux. Là, l'infortuné cultivateur, à demi
vêtu de haillons, revient de ses champs, couvert de sueur, et
succombant de fatigues. Un pain noir et grossier, une eau souvent
bourbeuse sont sa seule nourriture, tandis que ses enfans affamés
poussent des cris déchirans et que son esprit est tourmenté des
impôts, de la corvée, des huissiers et du barbare despotisme de son
seigneur. Quel état! et ces malheureux sont les frères de ces grands
de la terre gorgés de richesses et d'honneurs, dont tous les jours
sont filés d'or et de soie! Cette désastreuse inégalité n'existe point
ici. Nous sommes tous habillés des mêmes vêtemens, nourris des mêmes
mets; et si quelques-uns de nous sont quelquefois livrés à des
occupations différentes, c'est pour l'intérêt commun; mais aussitôt
qu'elles sont finies, ils retournent avec plaisir à l'aimable culture
des champs.

Ainsi, dans la paix de Dieu, dans sa puissante bénédiction implorée
chaque matin par de pieux cantiques en nous rendant à notre agréable
travail, dans sa perpétuelle présence et sous ses fortifians regards,
lorsque nous avons eu confié à la terre le soutien de notre vie, la
moisson que nous avons recueillie a surpassé nos espérances. Nous
comptons avoir de quoi nous nourrir pendant deux ans: cet excédent est
nécessaire dans l'état d'isolement où nous sommes, et privés de tous
moyens de suppléer à une disette s'il en survenoit. L'étendue de
culture qui produit cette quantité de subsistances est proportionnée à
notre population. Si cette population augmente, nous augmenterons la
culture dans la même mesure. Il faudra qu'il y ait un prodigieux
accroissement, avant que toute la terre du vallon ait besoin d'être
défrichée.

Il est mort trois personnes, savoir, un homme et deux femmes. Je ne
ferai plus mention désormais des morts ni des naissances, parce que
nous tenons un registre séparé pour chaque objet, où est inscrit avec
exactitude tout ce qui concerne l'individu qui vient au monde et celui
qui en sort. Nous avons également un registre particulier pour les
mariages. Cependant, après l'ouverture du tems consacré à cette union,
il en a été célébré trois qui demandent quelqu'autre détail que celui
des dates, des noms et de la généalogie.

La première de ces unions a été entre les enfans des deux Gouverneurs.
Jamais hymen politique entre deux têtes couronnées n'a excité une joie
plus vive et plus générale. Ce n'est pas qu'il existât la moindre
division entre les deux familles, mais on désiroit que le pouvoir,
jusqu'à présent partagé, fût réuni sur une seule personne: et tel
semble être le voeu de la nature en toutes choses. Il faut des avis
différens, et par conséquent plusieurs conseillers; mais que
deviendroit le gouvernement, si les décisions étoient opposées? la
raison et l'intérêt public se réunissent en faveur de la monarchie
simple, de l'autorité suprême d'un seul homme. Des circonstances
particulières nous avoient fait déroger à cette loi; des évènemens
ultérieurs nous y ramènent et nous y fixent pour jamais. Le fils de D.
Siméon, en s'unissant à la fille de D. Antonin, a été nommé seul
successeur au gouvernement du Vallon.

Le second mariage dont je crois devoir parler ici, est celui du vieux
militaire avec la fille d'un de nos nouveaux cultivateurs. Enfin, j'ai
pris aussi moi une compagne. Dans tout pays bien gouverné le mariage
n'a pas besoin d'encouragement. Malheur à celui où l'on est obligé
d'accorder des récompenses à ce doux penchant de la nature! cela
suppose que la nature y est contrariée par de bien grands obstacles.
Mais tout favorise si puissamment ce voeu universel dans notre heureux
Vallon, que notre attention se borne à diriger les choix, à assortir
les époux, et souvent à modérer leur empressement. Nous eûmes donc
lieu d'être très étonnés en voyant que le ministre du village
protestant qui étoit venu se réunir à nous, étoit le seul qui refusât
de prendre une épouse; mais nous fûmes encore bien plus surpris,
lorsque sur nos instances de s'expliquer, il nous déclara qu'il étoit
prêtre catholique et que rien au monde ne seroit capable de le rendre
parjure au serment qu'il avoit fait de garder le célibat. Voici le
précis de sa vie qu'il nous raconta.



CHAPITRE IX.


Je suis né dans cette classe qui se qualifie de supérieure, et que
l'on appelle la haute noblesse. Comme j'étois le dernier de trois
enfans qui étoient destinés à soutenir l'éclat de la famille à la Cour
et à l'armée, ma place fut fixée dès mon berceau dans l'état
ecclésiastique. Cependant j'étois né avec des goûts entièrement
opposés aux devoirs de cet état. On me prévint que cette opposition
n'étoit point un obstacle, et que le scandale n'étoit plus un crime
que pour le peuple. Les exemples que j'avois sous les yeux ne
prouvoient que trop bien cette vérité. Une foule d'abbés de qualité,
célèbres par leur libertinage, parvenoient aux plus hautes dignités;
mais dans la ville d'Athènes, j'avois l'ame d'un spartiate. Passionné
pour l'étude, je m'étois attaché à la philosophie des Stoïciens, et
l'amour de la vertu l'emportoit sur l'amour du plaisir. Ces sentimens
m'attirèrent au séminaire le dédain de mes maîtres et la risée de mes
camarades. Ils traitoient l'austérité de mes principes de petitesse
d'esprit, et la pureté de ma conduite d'ignorance du monde. Un
professeur de théologie s'apperçut de ma surprise à ce contraste entre
la morale de Jésus et la doctrine de quelques-uns de ses ministres, et
m'en donna l'explication. C'étoit un homme bien différent de ses
confrères; aussi distingué par ses vertus que par ses lumières, il
vivoit dans ce doux oubli du monde, si cher aux personnes qui aiment
sincèrement l'étude. Il avoit quelques obligations à ma famille; et ce
fut en m'ouvrant son coeur qu'il m'en témoigna sa reconnoissance.

Toutes les religions du monde, mon ami, sont couvertes d'un voile
mystérieux. Je n'examinerai pas la question tant de fois discutée, si
le mystère est utile, et s'il ne conviendroit pas mieux qu'il ne fût
interposé aucun voile entre la vérité et les yeux du peuple. Cette
question est une de celles qui ne doit être décidée que par
l'expérience. Or, j'aurois beau prouver par le raisonnement qu'on ne
doit rien cacher au peuple; si ce principe étoit adopté, il
s'ensuivroit que moi, simple individu, j'aurois renversé l'édifice de
vingt siècles; mais ce que j'aurois fait si facilement, un autre
innovateur le pourroit faire tout aussi aisément en prêchant une
doctrine différente de la mienne. Ainsi, les peuples flotteroient
éternellement dans l'incertitude, et jamais on ne seroit assuré que la
religion d'aujourd'hui ne fut pas détrônée par la religion de demain.

Vous me direz: comment donner son assentiment à des mystères que
l'esprit humain ne peut comprendre? mais je vous répondrai:
comprenez-vous davantage le système du monde, la cause des vents,
celle de la lumière, du feu et une foule d'autres? sur toutes ces
choses, nous ne rougissons pas de notre ignorance. Celle dont nous
nous occupons, la religion, est bien d'un autre importance. Le génie
de son divin fondateur n'est-il pas du plus grand poids? le suffrage
de près de vingt siècles a sanctionné cette sublime institution. C'est
à nous de nous y soumettre sans autre examen. Si, par un de ces
évènemens qu'amènent quelquefois les révolutions politiques, la base
de l'institution religieuse venoit à être ébranlée, c'est alors que
l'examen pourroit être permis. Jusques-là, que ce soit pour nous
l'arche sainte; donnons l'exemple de l'obéissance et de la soumission.

On a abusé du double précepte renfermé dans le Christianisme: on a
feint de croire à tout ce qu'il a de mystérieux, et on a coloré de
cette croyance les actions les plus criminelles. Voilà l'hypocrisie,
et c'est sans doute un très-grand mal. Mais de quoi le méchant
n'a-t-il pas abusé? Il est au-dessus des forces de l'esprit humain de
produire rien de parfait; et parmi les différens cultes de la terre,
je n'en vois aucun qui réunisse, comme le nôtre, autant d'avantages
balancés par si peu d'inconvéniens.

Conservez donc vos principes, poursuivit le bon prêtre; continuez
d'aimer la vérité, mais ne refusez pas plus de vous soumettre à la
religion qu'au gouvernement de votre pays. Jésus lui-même ne s'est-il
pas conformé au culte institué par Moïse, quoiqu'intérieurement il en
reconnût la fausseté? N'a-t-il pas rempli tous les rites de ce culte
dont quelques-uns étoient évidemment des restes du paganisme? Et
comment auroit-il pu prêcher sa divine morale, s'il avoit commencé par
fronder tous les usages reçus? A l'exemple de ce sublime modèle,
respectez l'ouvrage des siècles, mais bâtissez comme lui sur les
fondemens de l'éternité.

Les conseils de l'estimable Docteur me raffermirent dans la carrière
dont j'étois prêt de sortir. J'achevai mon cours d'études au
séminaire; et après avoir resté deux ans auprès d'un de mes oncles
qui étoit archevêque de ***, je fus appelé à la cour pour occuper une
place de confiance auprès du fils unique de Louis XIV. J'y arrivai à
cette époque fameuse où la conquête de la Hollande enivroit le
monarque d'encens. Beaux esprits, savans, artistes, tous les ordres,
toutes les classes sembloient se disputer le prix de la plus vile
flagornerie. On élevoit au-dessus des Marc-Aurèle, des Trajan et des
Henri IV, l'auteur de la plus injuste, de la plus désastreuse et de la
plus inutile de toutes les guerres.

Les hommes de génie sont rares, et quand la nature en produit, ce
n'est pas ordinairement sur le trône qu'elle les place. La flatterie
réussit à persuader à Louis XIV qu'il avoit des vues et un talent
d'exécution supérieurs en toutes choses. Guerre, politique, finances,
lui seul étoit capable de tout conduire; lui seul pouvoit, du plus
médiocre sujet, faire le plus habile ministre. Il n'est pas jusqu'à la
danse où il auroit servi de modèle. Sa stature étoit celle d'Apollon,
son regard celui du souverain des dieux; les hommes en sa présence
baissoient les yeux de terreur, les femmes de pudeur et de désirs.
Comment, avec un esprit juste mais sans génie et sans instruction,
n'auroit-il pas été perverti par un poison qui tue les plus fortes
têtes? Il avoit le goût des grandes choses; il prit celui du
gigantesque, et il força la nature à Versailles et à Marly. Il aimoit
la guerre: on lui persuada qu'il devoit être l'arbitre de l'Europe, et
toutes les puissances irritées de son ambition épuisèrent leurs
trésors et le sang de leurs sujets. Il croyoit en Dieu: on lui dit que
comme il n'y avoit qu'un seul souverain dans son empire, il ne devoit
y avoir également qu'un seul culte qui étoit le sien; et il devint
fanatique et persécuteur.

Jusques à quand les rois sacrifieront-ils le bonheur des peuples à
l'avidité de leurs courtisans, la gloire solide et immortelle de
vivifier l'agriculture, le commerce et l'industrie, au frivole et
sanglant laurier des conquêtes, et le titre de père à celui
d'oppresseur de la patrie?.....

Ici le vieux militaire interrompit l'ex-abbé. Je vous demande, dit-il,
la permission de faire entendre une grande autorité sur cette matière.
J'étois de garde dans l'antichambre de M. le prince de Condé, un jour
qu'il se trouvoit seul avec le célèbre Racine. Il faisoit fort chaud,
et on tenoit la porte ouverte pour laisser pénétrer quelque fraîcheur.
Voici le dialogue qui eut lieu entre ces deux grands personnages. Je
le copiai mot pour mot aussitôt que je fus relevé de faction.

LE GRAND CONDÉ.

Votre opinion très-humaine, mon cher Racine, est très-peu politique.
Il faut en France qu'un roi soit oppresseur pour ne pas être opprimé.
J'ai fait la guerre par devoir; et maintenant je la fais par goût,
parce que j'ai appris à la faire, et qu'on se plaît ordinairement dans
les choses où l'on réussit; mais, je vous l'avoue avec vérité,
j'aurois préféré la paix, et il me semble que dans cet état j'aurois
encore eu plus de moyens d'obtenir l'estime de mes concitoyens.

RACINE.

Vous m'étonnez, Monseigneur. Quoi! sérieusement, Votre Altesse pense
que la guerre est nécessaire à la France! Est-ce qu'il ne lui
suffiroit pas d'être en état de se défendre si elle étoit attaquée?

LE PRINCE DE CONDÉ.

Non; l'histoire nous démontre que le règne de ces sages et paisibles
monarques qui n'aspiroient qu'à pouvoir repousser l'ennemi quand ils
seroient attaqués, correspond précisément aux tems où la France fut
envahie et déchirée par d'ambitieux voisins. Il est affreux de dire
qu'il faut que l'homme soit tyran ou victime; mais sans les lois
civiles, la force, cette grande loi de la nature, exerceroit tout son
empire entre les simples citoyens; les Sauvages en éprouvent toute la
dureté. Les souverains sont entr'eux dans l'état des Sauvages: sans
lois qui les repriment, la force seule est au-dessus d'eux; et dans la
lutte des ambitions armées, celui qui n'a pris les armes que le
dernier, devient presque toujours la proie de ses rivaux.

RACINE.

Et le vainqueur dévore ensuite ses sujets!

LE PRINCE DE CONDÉ.

Il me paroît, mon cher Racine, que vous arrangez tout cela comme des
scènes de tragédie qui doivent finir par punir le crime et faire
triompher la vertu; mais votre imagination vous abuse; ce ne sont pas
les monarques les plus pacifiques qui font le mieux le bonheur de
leurs sujets. N'étant pas entourés de cette force d'opinion bien
supérieure à la force réelle, on ne leur accorde pas même celle qu'ils
possèdent; car telle est la nature du peuple, il exagère ce qui
échappe à ses regards comme il diminue ce qu'il peut embrasser. De
cette opinion répandue et accréditée, naissent les conspirations et
les guerres civiles. De tous côtés s'élèvent des esprits ardens qui
prétendent renverser le colosse que l'on insulte aussitôt qu'on cesse
de le respecter. Il faut alors que le souverain fasse couler le sang
ou qu'il laisse ensanglanter le trône par les factions.

Cette alternative terrible n'a pas lieu avec un monarque conquérant;
sa gloire est la tête de Méduse qui frappe d'épouvante et de respect.
Les bons et paisibles rois ont été assiégés de conspirations. Louis
XIV n'en verra jamais sous son règne.

Oui, reprit l'ex-abbé, voilà bien le caractère du prince de Condé. Je
vois le même homme qui pleuroit à ces vers si touchans:


   Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
   Comme à mon ennemi je t'ai donné la vie;
   Je te la donne encor comme à mon assassin


et qui le lendemain de l'affaire de Senef disoit si lestement, en
voyant vingt-cinq mille hommes étendus sur le champ de bataille: _Une
nuit de Paris réparera cette perte-là._ Mais ne croyez-vous donc pas,
mes amis, que les rois ne se font craindre de leurs sujets que parce
qu'ils ne savent pas s'en faire aimer? Le prince de Condé me paroît
confondre ici la foiblesse qu'on méprise avec la modération qu'on
respecte. Le sens des expressions est pris différemment suivant le
caractère des personnes qui les emploient. C'est ainsi qu'une
extravagance paroît raisonnable aux yeux d'un fou, et que la douceur
est regardée comme une foiblesse par un despote. Le vicomte de Turenne
pensoit bien différemment de M. le prince sur ce sujet. De ces deux
grands capitaines, l'un étoit aussi économe du sang de ses soldats,
que l'autre en étoit prodigue. Mais revenons à Louis XIV.

L'orgueil si souvent reproché à ce prince est accompagné de tant de
noblesse d'ame et de tant de justesse d'esprit, qu'on est porté à
regarder ses défauts comme le résultat de sa mauvaise éducation, et
ses bonnes qualités comme celui de son caractère naturel. Si ces
bonnes qualités avoient été mieux cultivées, il ne se seroit pas
imaginé que la noblesse est la seule portion qui appartienne à
l'espèce humaine, et que le reste compris sous le nom de _peuple_ est
d'une nature inférieure; il auroit sacrifié moins légèrement le
bonheur de ce peuple à sa gloire personnelle, et il eût été
non-seulement le plus grand, mais encore le meilleur des rois. Au
reste, la postérité n'oubliera jamais qu'il obtint, même de ses
ennemis, ce titre de _grand_, et elle le lui confirmera; mais il est
douteux qu'elle lui confirme également le titre de _restaurateur des
Lettres_, qui lui a été donné par les savans qu'il pensionna et les
courtisans qui en ignoroient la valeur, parce qu'elle jugera avec plus
d'impartialité que les lettres qu'il protégea comme un moyen de
grandeur, sans les connoître ni les aimer, seroient parvenues
d'elles-mêmes à l'éclat dont elles brillent sous son règne.

Lorsque le tems consacré à l'éducation d'un prince est passé, lorsque
ses idées ont acquis de la consistance et qu'il est parvenu à cet âge
où l'on croit avoir le droit de voir par ses jeux et de juger par
soi-même, la plus légère censure est une calomnie; il n'y a que la
louange qui soit une vérité. Les vices de l'éducation de Louis ont au
moins eu cela de bon, qu'ils ont contribué à améliorer celle de son
fils. Le plus honnête homme de la cour, le duc de Montausier,
présidoit à la formation de son coeur; celle de son esprit étoit
dirigée par l'un des plus grands génies de la France, Bossuet.

Le précepteur du dauphin jouissoit d'une considération dans l'église
égale à la confiance que lui témoignoit le gouvernement. Je jugeai à
la recherche qu'il fit de ma conversation et aux questions qu'il
m'adressa sur quelques opinions religieuses, qu'on avoit des vues sur
moi et qu'on vouloit avant tout connoître mes principes. Je découvris
à M. Bossuet mon ame toute entière; il vit une morale parfaitement
pure, mais une foi un peu équivoque. Vainement il s'efforça de
détruire ce qu'il appeloit mes préjugés; il finit par me désirer la
grace dont il me croyoit digne. Mais en attendant cette faveur du
ciel, je perdis celle du roi: au lieu d'un évêché que j'avois droit
d'attendre, on me proposa une mission dans les provinces calvinistes:
c'étoit évidemment une épreuve ou un piége. Je n'y vis qu'une occasion
d'être utile à des malheureux en butte à la persécution, et
j'acceptai. Le département des conversions étoit confié à M. Pelisson.
Quoique nouveau converti lui-même, M. Pelisson avoit obtenu l'estime
publique par son courageux attachement au surintendant Fouquet. Il
étoit chargé d'employer les moyens de douceur pour ramener les ames
égarées: on comptoit beaucoup sur le plus persuasif de tous,
l'intérêt; et plût à Dieu qu'il eût été aussi efficace qu'on
l'espéroit, ou que l'inutilité de tous ces moyens de conversion en eût
pour jamais dégoûté le gouvernement!

M. Pelisson m'offrit tout l'argent que je voudrois, et me laissa le
choix du pays à convertir. Je choisis le Languedoc, parce que c'étoit
une des provinces les plus éloignées du centre, et où par conséquent
les abus d'autorité étoient le plus à craindre; mais je refusai
l'argent, persuadé que les consciences ne devoient pas faire un objet
de trafic. J'étois cependant aussi moi animé du désir de faire des
prosélytes à l'église romaine, non pas, il est vrai, que je pensasse
qu'on ne pût être homme de bien dans l'église protestante, mais parce
que la puissance spirituelle étant en France distincte et séparée de
la puissance temporelle, il me paroissoit impolitique que les sujets
du même empire ne fussent pas soumis aux mêmes autorités. C'est la
scission religieuse qui a rendu les guerres civiles pour cause de
religion si longues et si sanglantes; c'est là ce qui en entretient
encore le feu qui n'est que caché. Le gouvernement avoit donc
très-grande raison de tâcher de l'éteindre, en rappelant tous les
citoyens à la même unité de croyance et de soumission; mais les moyens
qu'il employoit ne me paroissoient pas bien refléchis.

Mes amis, au moral comme au physique, les mauvaises semences ne
produisent que de mauvais fruits. Tant qu'on cherchera à tromper les
protestans, loin de les convertir, on les éloignera de plus en plus.
Toutes ces apparences d'union, d'amitié, de fraternité, leur seront à
bon droit suspectes; sous l'appareil des fêtes, sous les guirlandes de
fleurs, ils verront toujours une St.-Barthelemy cachée. Au lieu de
ruses et de mensonges, je fus décidé à ne procéder dans ma mission
qu'avec franchise et vérité. Je commençai par convenir des premiers
torts de l'église romaine, principes de la scission de l'église
protestante; tels que le luxe, le libertinage de ses ministres et la
vente des indulgences; mais j'exposai que ces torts n'avoient aucun
rapport au spirituel du culte, que l'église romaine étoit la première
à les condamner, et qu'on devoit les considérer avec elle comme une de
ces maladies des corps politiques dont aucun corps sur la terre n'est
exempt. J'insistois sur l'indulgence que toutes les communions
chrétiennes se doivent entr'elles comme soeurs, indulgence que le
législateur du christianisme a tant recommandée à ses disciples.

Maintenant, direz-vous, nous sommes divisés d'opinion sur les
principaux articles du culte; lequel des deux se rétractera de Rome ou
de nous? Vous êtes, leur répondois-je, comme des frères en procès pour
une bagatelle, qui finissent par y consumer une partie de leur
patrimoine. Votre morale commune étant encore la même, il ne tient
qu'à vous de vous réunir sur le reste.

C'étoit là le texte ordinaire de mes discours. Je le commentois, je
l'expliquois, je tâchois d'en faire des applications frappantes; car
le langage du peuple est en proverbes et en exemples comme celui des
philosophes en principes.

Ces moyens prospéroient au-delà de mes espérances; je voyois de jour
en jour s'augmenter le nombre des prosélytes d'un culte désormais
épuré, et qui sembloit n'être plus animé que de l'esprit de douceur et
de raison de son divin instituteur. Mais, soit qu'ailleurs on eût
employé d'autres armes qui eussent soulevé les protestans au lieu de
les gagner; soit qu'un zèle trop ardent ne pût supporter les moindres
retards, le gouvernement changea tout-à-coup de mesures. Il ordonna
d'emprisonner les ministres de la secte proscrite et d'enlever les
enfans parvenus à l'âge de sept ans, pour les élever dans la croyance
dominante. L'archevêque de la province, prélat d'une piété éclairée,
le digne ami de Fénelon, étoit aussi ennemi que moi des voies de
rigueur; il m'avoit secondé de tout son pouvoir, en s'efforçant de
modérer celui de l'intendant dont le caractère et les principes
étoient entièrement opposés. En apprenant les nouveaux ordres de la
cour, il m'engagea à me transporter au milieu de ces montagnes qui
alloient être livrées au despotisme des subalternes de l'autorité,
toujours plus insolens que leurs maîtres. Je m'y rendis. Déjà le
ministre du canton avoit disparu, et l'on se disposoit à arracher les
enfans des bras de leurs mères éplorées: mon nom, le crédit de ma
famille, le pouvoir dont on me croyoit revêtu, en imposèrent aux
satellites de la tyrannie, et j'obtins qu'ils sursoieroient à
l'exécution, jusqu'à ce que j'eusse reçu réponse du ministre à qui
j'allois écrire. On m'accorda ce que je demandois, mais à la condition
de diriger et d'affermir moi-même ces enfans dans la bonne voie que
leurs coupables pères avoient abandonnée. Je restai donc seul chef
spirituel de ce village. L'expérience m'avoit trop bien assuré de la
bonté de mes moyens, pour que je songeasse à en employer d'autres.
Ainsi, afin de gagner la confiance de mon troupeau et de le ramener
sur mes pas dans l'ancienne route, je le suivis dans la sienne, du
moins en tout ce qui étoit commun à leur culte et au mien. Je leur
prêchois la morale de Jésus, je leur lisois l'Evangile, je leur
montrois dans leurs malheurs le Dieu de toute la terre, qui récompense
la résignation et la vertu. Ils me regardoient comme leur propre
pasteur, et ils auroient infailliblement fini par devenir les brebis
de l'Eglise romaine: la peur des dragonades est venue détruire toutes
ces espérances. Il m'a fallu fuir avec mes bons calvinistes dont vous
m'avez cru le ministre. Je ne puis me faire aucun reproche: j'ai
épargné des crimes à la France, et j'aurois soumis à sa puissance
spirituelle les plus zélés soutiens de sa gloire et de sa
prospérité[12].

  [12] Je supprime ici le récit des divers évènemens d'un intérêt
  concentré dans l'intérieur du Vallon: ce récit comprend
  l'historique de plusieurs années; mais on conçoit qu'il est peu
  d'objets d'un intérêt général dans l'histoire d'un peuple sans
  ambition, sans distinction de richesses, de pouvoirs et
  d'honneurs, et de plus sans ennemis au dehors, et par conséquent
  sans batailles et sans héros. Tranquille au milieu des guerres
  les plus sanglantes, il n'eut connoissance que de celle entre la
  France et l'Espagne, à l'occasion du testament de Charles II, qui
  embrasa toute l'Europe au commencement du 18e siècle. Voici ce
  qui est dit de cette guerre dans les _Annales_.

   (_Note de M. de Montagnac._)



CHAPITRE X.


Nous avons entendu ce matin, au dessous de nous, quelques coups de
canon et plusieurs coups de fusil. Nous sommes aussitôt montés sur le
rempart, et de là nous avons vu la guerre avec son horrible cortège.
La France et l'Espagne font couler le sang humain sur les limites de
leur empire. Déjà deux troupes de combattans sont aux mains; le
sentier est comblé de morts, de blessés et de mourans. On ne peut plus
s'égorger qu'en franchissant cette funèbre barrière. Des tirailleurs
des deux partis ont escaladé les flancs des montages, ils brûlent les
chaumières, tuent les vieillards et violent la fille en pleurs sur le
sein de sa mère expirante. D'où est partie l'étincelle qui produit un
tel incendie? quel est le motif d'une guerre où va s'engloutir un
million d'hommes, qui embrasera peut-être toute l'Europe, et
s'étendra dans toutes les parties du Nouveau-Monde? en apparence le
bien public, et en réalité sans doute l'ambition d'un ministre,
l'intrigue d'une courtisanne, ou quelqu'autre sujet aussi important.
Cruels! c'est donc ainsi que vous vous jouez de la vie des hommes!
vous sacrifiez une génération entière à la conservation de votre
pouvoir ou à vos plaisirs! Combien ces germes de discorde et de haine
répandus sur toute la terre nous rendirent encore plus précieuse la
douce paix dont nous jouissions dans notre Vallon! C'étoit le seul
lieu sur la terre où la méchanceté des hommes ne pût pénétrer. En vain
de longues chaînes de montagnes s'élèvent jusqu'aux cieux; en vain de
profondes mers séparent les continens; rien n'arrête l'ambition
effrénée. Nous seuls, au milieu de la servitude et de la destruction,
nous bravons la fureur du génie des conquêtes; il vient expirer à nos
pieds. C'est à nous qu'appartient le véritable empire de cette terre
sur laquelle nous planons; nous pouvions en être les vengeurs, et
dans l'excès de notre indignation nous fûmes violemment tentés de
rouler les quartiers de roches que nous avions sous la main et
d'écraser également espagnols et français, et vainqueurs et vaincus.
Nous pouvions exercer impunément cet acte de justice qu'on auroit cru
et qui eût été en effet un acte de justice céleste. Déjà des roches de
plus de trois quintaux étoient sur le bord du précipice; déjà elles
étoient soulevées et prêtes à tomber sur la tête des tigres qui se
disputoient au pied de nos montagnes le prix de la férocité[13]. On
n'attendoit plus que le signal du gouverneur; mais au lieu de le
donner, il nous fit part d'une réflexion qui nous désarma
sur-le-champ. Vous savez, dit-il, que les peuples de l'Europe sont les
esclaves de leurs Souverains; ces soldats ont été enlevés à leur
charrue ou à leur métier. Ils viennent battre pour une querelle qui
leur est inconnue. Ferons-nous tomber sur l'innocent la peine due au
coupable? non; le ciel a seul le pouvoir de distinguer le crime; c'est
à lui seul aussi qu'appartient le droit de le punir. Pour nous,
contentons-nous de séparer les combattans et de suspendre le carnage;
ne fût-ce que pour le reste du jour, nous aurions obtenu un grand
avantage, et le seul qui soit à la disposition de l'homme; car il est
au-dessus de nos forces de faire le bien: heureux si nous pouvons
seulement empêcher le mal. Un stratagème qui me semble infaillible
pour cela est de persuader aux deux partis qu'ils sont coupés et
cernés par une force supérieure; or, rien n'est plus facile: il ne
faut qu'avancer tous ensemble sur le bord du rempart en poussant de
grands cris et tirant quelques coups de fusil; nous n'aurons pas
répété deux fois ce jeu effrayant, que notre triomphe sera complet.

  [13] On a dû être indigné des expressions du peuple aérien,
  toutes les fois qu'il a eu occasion de parler de la guerre. Il
  faut pardonner à ces hommes extraordinaires et absolument
  étrangers à nos moeurs, de n'avoir pas des idées plus justes sur
  le devoir imposé aux Souverains de maintenir leur empire dans un
  tel état de force et de courage, qu'il ne soit permis à aucun de
  leurs voisins de les attaquer avec succès. Quand on est assuré
  d'une paix perpétuelle, on peut impunément méconnoître le prix
  des guerriers. Partout ailleurs ce langage seroit repréhensible.
  Les paisibles Quakers, fidèles à leur religion, ne prennent pas
  les armes; mais ils n'en sont pas moins pénétrés d'une profonde
  estime pour les défenseurs de leur patrie. Ceux qui ont étudié
  l'histoire, savent que les plus malheureux de tous les peuples
  ont été les peuples énervés qui ont fini par subir la loi d'un
  vainqueur. Tels sont dans les siècles reculés les Perses, les
  Carthaginois, les Egyptiens; et dans les tems modernes, les
  Italiens et les Portugais. Qu'une philosophie rêveuse voie au
  loin dans l'avenir la paix et l'amitié régner sur toute la terre,
  l'expérience des siècles fera toujours retentir ce mot terrible à
  l'oreille des peuples subjugués: _Malheur aux vaincus!_ Honneur
  donc, estime et reconnoissance aux braves qui garantissent, aux
  dépens de leur sang, leurs concitoyens de ce comble de l'opprobre
  et de la misère!

L'espérance du gouverneur fut pleinement confirmée. Au bruit que nous
fîmes, tous les regards se tournèrent d'abord avec la plus grande
surprise vers nous; des deux côtés on nous fit plusieurs signaux de
reconnoissance; mais voyant que nous n'y répondions pas, chaque parti
s'imagina que le renfort survenu étoit pour son adversaire; et lorsque
nous eûmes cessé de paroître, chacun d'eux prit la fuite, dans la
persuasion sans doute que nous descendions la montagne pour
l'envelopper. Nous réussîmes ainsi, à l'aide d'un innocent artifice, à
arrêter pour quelque tems l'effusion du sang humain.

Nous prévoyions bien que ce tems ne pouvoit être de longue durée, et
qu'aussitôt que les deux partis auroient reconnu le peu de fondement
de leur crainte, ils reviendroient l'un contre l'autre avec plus de
fureur que jamais; mais le bruit des armes à feu qui recommença dès le
lendemain, ne nous attira plus sur le rempart. Quoiqu'étant placés
hors du danger, ces combats sanglans ne pussent être pour nous, comme
ceux du Cirque pour les Romains qu'un objet de curiosité et
d'amusement, nous ne fûmes pas tentés d'en être une seconde fois les
témoins.

En entendant ces organes de terreur et de mort, nous gémissions sur le
triste résultat des progrès de l'esprit humain qui, faute de
direction, ont produit dans tous les tems une foule de maux et si peu
de bien.

Cependant s'approchoit ce jour solemnel qui préside parmi nous à la
renaissance du printems. Des guirlandes de fleurs furent suspendues
dès le matin à la porte des cabanes. Bientôt des bandes de jeunes
garçons et de jeunes filles, parées de leurs plus beaux atours,
arrivèrent en dansant aux sons des flûtes et des hautbois; les
vieillards, le conseil des sages se réunirent à l'assemblée; enfin le
gouverneur parut, et fut accueilli par tous les témoignages du respect
et de l'amour. Alors on se mit en marche pour faire le tour du
Vallon, suivant l'usage accoutumé, en chantant les louanges de
l'Eternel qui, chaque année, renouvelle les fleurs et les fruits de la
terre, et pourvoit à nos besoins ainsi qu'à nos plaisirs. La voix
forte et sonore des hommes, le timbre argenté de leurs compagnes,
soutenus par l'harmonie des instrumens, formoient un concert céleste.
Lorsque nous fûmes arrivés sur le rempart qui regarde l'Espagne, nous
apperçûmes une troupe de soldats espagnols au pied d'un petit fort
recemment élevé sur la montagne qui domine le chemin du port ou
passage dans cette partie de la crête des Pyrénées.

Ces malheureux, fanatisés par les ministres imposteurs du plus simple
des cultes, s'imaginèrent en nous voyant que nous étions des messagers
divins envoyés par l'Etre-Suprême. Ils se prosternèrent à genoux et
nous supplièrent de leur accorder notre médiation. Anges célestes,
purs et sublimes esprits, s'écrièrent-ils, daignez parler pour nous au
souverain arbitre des combats; nous défendons sa cause, qu'il la
fasse triompher de ses superbes ennemis.

Ils avoient à peine achevé, que des troupes de français, après avoir
escaladé leurs montagnes, fondirent sur eux comme des aigles sur de
foibles colombes. Aussitôt changeant de langage en changeant de
fortune, les vaincus nous chargèrent d'imprécations. Perfides,
s'écrièrent-ils, vous êtes venus nous séduire, éblouir nos yeux d'un
éclat trompeur pour nous faire tomber sous le fer de nos ennemis;
anges de ténèbres, quittez votre fausse lumière, rentrez dans l'abîme
où vous fûtes précipités, et soyez à jamais maudits de nous comme vous
l'êtes de Dieu.

C'est ainsi qu'égarés par la superstition qui juge de tout suivant les
seules apparences si souvent contraires à la réalité, dans le même
jour, ils nous adorèrent comme des anges et nous maudirent comme des
diables.

Pendant plus d'une année, le bruit de la guerre et des combats ne
cessa presque pas un seul jour de se faire entendre. La même montagne
passoit alternativement de l'un à l'autre des combattans; mais la
conquête étoit accompagnée de tant de pillages, qu'elle finit par
n'être plus d'aucune valeur. Le vainqueur n'osoit plus y faire paître
ses troupeaux; la pâture, objet de la querelle, couvrit la terre en
pure perte, et ne fut recueillie par aucun des concurrens.

Le coeur de nos anciens militaires se ranimoit à ce bruit; ils
s'entretenoient de leurs vieilles guerres, et brûloient encore
quelquefois de figurer dans la nouvelle; mais ce n'étoit qu'une simple
habitude du corps, le moindre retour sur le présent en effaçoit le
souvenir. S'ils avoient eu leur pays à défendre, ils se seroient
rappelé leur ancien état avec orgueil.

Il ne se trouve aucun oisif dans notre société, aucun frelon qui
dévore le miel des abeilles. Tout le monde travaille; mais quoique le
produit des travaux soit commun, tous les travaux ne sont pas
semblables. Le premier de tous est sans contredit l'agriculture;
cependant avec les agriculteurs il faut des meûniers pour moudre leur
blé, des forgerons pour façonner leurs outils, des tisserands pour
leurs habillemens. Un accident vient de donner naissance à une
nouvelle classe d'ouvriers: le feu a pris à une chaumière du village;
un de nos frères qui étoit monté sur le toit pour l'éteindre, a tombé
avec la couverture et s'est cassé une jambe. Du sein de la foule qui
l'entouroit et qui lui prodiguoit de stériles témoignages d'intérêt,
est sorti tout-à-coup un homme qui, après avoir examiné la fracture,
en a garanti la guérison. Cet homme étoit connu pour être
très-serviable et très-adroit auprès des malades. Un traité d'anatomie
qu'il avoit trouvé dans la bibliothèque avoit décélé de bonne heure
son goût et ses talens pour cette science et pour tout ce qui s'y
rapporte. Il en avoit souvent fait l'application avec succès sur des
animaux; plusieurs avoient été guéris par ses soins d'ulcères, de
luxations et de fractures.

En général, la chirurgie est de toutes les branches de la science
relative à la guérison des maladies de l'homme, la plus certaine, et
peut-être la seule qui soit certaine. Elle n'opère que sur des maux
visibles et par des procédés pareillement évidens. Point de
conjectures, de tâtonnemens, de diversité d'opinions et de systêmes
comme dans la médecine. Un homme a le bras cassé: il n'y a qu'un moyen
de faire reprendre l'os fracturé; par conséquent aucune contestation,
si ce n'est de zèle et d'adresse entre les chirurgiens appelés. Mais
il n'en est pas de même pour un homme attaqué d'une maladie interne.
Quelle est cette maladie? d'où provient-elle? quel est le tempérament
du malade? etc.: autant de questions à résoudre. Viennent ensuite en
aussi grand nombre les différens systêmes curatifs. Chaque médecin a
son opinion fondée sur l'expérience; tous diffèrent entr'eux
d'opinion; et néanmoins tous ont raison, parce que les tempéramens ne
sont pas les mêmes et que le remède qui a guéri un malade en a tué un
autre. Comment discerner, entre une si grande variété de tempéramens,
le remède propre à la maladie, en apparence semblable, et réellement
aussi variable que le sujet? C'est cette incertitude qui, dans tous
les tems a répandu des nuages sur l'utilité de la médecine. De bons
esprits l'ont regardée comme une science conjecturale, aussi souvent
funeste que salutaire. Ainsi, à tout considérer, il est au moins
douteux que notre ignorance sur cette matière soit un malheur; mais
nous avons d'autant plus de raison de cultiver la chirurgie,
qu'indépendamment des cures de maux externes qui lui sont
particuliers, souvent de ceux-ci naissent des maux intérieurs qu'elle
doit connoître mieux, et guérir encore plus sûrement que la médecine.
Il nous a donc paru nécessaire de former une école pour cet art utile.
Le jeune Laurent, que le hasard nous a présenté d'une manière si
favorable, en a été nommé professeur. Quelques élèves, choisis parmi
les jeunes gens qui ont annoncé le plus de disposition, ont été
attachés à cet établissement. La nourriture et l'entretien de ces
disciples d'Esculape est une nouvelle charge pour nos agriculteurs,
dont ils seront loin de se plaindre, puisque ce ne sera qu'une
indemnité des services essentiels qui peuvent leur être nécessaires
d'un moment à l'autre. C'est ainsi que, dans notre société, tous les
individus sont utiles les uns aux autres, et que tous les travaux
concourent à la prospérité commune.

Nous n'avions jusqu'à présent connu que les avantages de notre
isolement du reste de la terre; nous venons d'en éprouver cette année
les inconvéniens. Nos blés en partie gelés par de grands froids
survenus au commencement du printems, et en partie noyés dans des
déluges de pluie tombés au moment de la récolte, n'ont donné que le
quart de leur produit accoutumé. Dans toutes les parties de la terre
civilisées, un pareil déficit se seroit aisément réparé par les canaux
du commerce. Contraints ici de prendre toutes nos ressources en
nous-mêmes, au lieu de chercher à augmenter nos provisions
conformément à nos besoins, nous avons été forcés de régler nos
besoins sur la quantité de nos provisions. C'est là, c'est dans cette
terrible nécessité que s'est développée cette philantropie qui rend
commun à chaque individu le malheur de ses frères. La foiblesse et la
maladie ont des droits qui ne sont nulle part plus sacrés que chez
nous; les femmes enceintes, les nourrices, les enfans, les
convalescens n'ont point éprouvé la disette. Tous ceux à qui la nature
a donné des forces et du courage se sont disputé l'honneur de
supporter une partie de leur lot dans le malheur général.

Frappé de ce triste évènement, notre anglais, M. Odgermont, a vivement
regretté que la pomme de terre naturalisée depuis long-tems dans son
pays, ne le fût pas dans notre vallon. Il nous a souvent entretenus
des grands avantages de cette racine. La pluie qui a fait périr notre
blé eût été très-favorable à son accroissement, et la même cause eût
produit le mal et le remède. Cette racine n'étoit pas connue dans nos
montagnes, quand nos pères en sont sortis pour s'établir ici.
Peut-être l'est-elle à présent; mais comment et par quelle voie nous
la procurer? ce seroit un hasard qui tiendroit du prodige[14].

  [14] La suppression de quelques faits dénués de toute espèce
  d'intérêt hors de l'enceinte du Vallon, m'oblige de laisser
  encore ici une lacune dans le manuscrit. Je le reprends au récit
  d'un des plus grands évènemens qui soit consigné dans les Annales
  du peuple aérien.

   (_Note de M. de Montagnac._)



CHAPITRE XI.


Il se répand depuis quelque tems dans notre colonie un violent désir
de savoir des nouvelles de la patrie de nos pères. Il y a à-peu-près
cinquante ans qu'ils l'ont quittée pour venir s'établir dans ce
vallon; la mort les a presque tous moissonnés depuis ce tems, leurs
ossemens reposent honorablement dans le séjour de l'éternelle paix: il
ne reste vivans de cette première génération que quatre individus.

Ces quatre vieillards ont combattu par une foule de raisons ce
mouvement de curiosité: Vous ne pouvez la satisfaire, ont-ils dit,
qu'en envoyant quelqu'un de nos frères dans notre ancien pays. Nous
admettons que la sortie de ce vallon et la rentrée dans son enceinte
soient praticables; qui sera le guide de notre voyageur dans un monde
inconnu? Les méchans qui nous en ont chassés ne se sont-ils pas
reproduits dans leur race? que deviendra notre bon frère au milieu de
ces loups dévorans? S'il échappe à leur férocité, n'aura-t-il pas à
craindre le poison de leurs vices aussi meurtrier? Voulez-vous vous
exposer à la contagion de la peste que cette innocente victime
rapportera parmi vous? On a facilement détruit ces différentes
objections: on ne se servira de la corde qui a été fabriquée pour
descendre notre frère sur la terre, qu'après en avoir fait l'essai sur
un poids considérable; notre frère aura pour guide le moins âgé des
quatre vieillards de l'ancien monde qui a déjà demandé à
l'accompagner; si les deux voyageurs apperçoivent la moindre apparence
de trouble, ils reviendront aussitôt sur leurs pas; à l'égard des
vices de la société qu'ils seront obligés de fréquenter, il est
impossible qu'ils séduisent jamais des hommes du Vallon aérien.

Un motif plus puissant que la curiosité engageoit à ce voyage. La
population du Vallon s'étoit considérablement augmentée depuis son
établissement; et nous voyions, à la vérité dans un grand lointain, le
moment où le nombre des habitans auroit excédé l'étendue du terrain.
Il convenoit, avant de sortir de notre arche, d'envoyer une colombe à
la découverte; elle reviendroit bientôt triste et fugitive sans avoir
vu où reposer ses pieds: ou elle rapporteroit dans son bec un rameau
vert, et nous apprendrions de cette manière si la terre est habitable
ou si les eaux couvrent encore sa surface.

Tandis que nous étions occupés de cet important objet, un faucon vint
s'abattre de lassitude près de nos cabanes. On le prit aisément: il
portoit à son cou un collier sur lequel étoient gravés ces mots:

   J'appartiens au roi de France, l'an de grace 1729, époque de la
   paix générale dans toute l'Europe[15].

  [15] On se rappelera qu'à cette époque l'Europe jouissoit de la
  paix depuis neuf ans, et que cette paix générale ne fut troublée
  que cinq ans après.

Cette nouvelle nous sembla envoyée du ciel même pour terminer nos
débats. Ces mots, _la paix générale_, annonçoient clairement, non
seulement la fin des querelles politiques, mais encore celle de cette
guerre de religion qui avoit obligé nos ancêtres d'abandonner leur
patrie. Ainsi la France, tranquille dans l'intérieur comme au dehors,
jouissoit maintenant de toutes les faveurs de son riche sol et de son
beau ciel; et la patrie, repentante de ses persécutions envers les
pères, ouvroit son sein et tendoit les bras à leurs enfans fugitifs.

Nos vieillards ne furent pas les derniers à adopter cette opinion:
tous les avis étant d'accord, il ne fut plus question que de savoir
auquel d'entre nous seroit confiée cette grande mission.

Les suffrages tombèrent presqu'unanimement sur notre gouverneur;
c'étoit un homme d'un âge mûr qui avoit reçu de la nature un goût
décidé pour l'étude du gouvernement, de la religion et des moeurs des
différens peuples. Les livres d'histoire, tant ancienne que moderne,
que nos pères avoient apportés, l'avoient guidé dans ces recherches.
Sa théorie étoit profonde; il désiroit ardemment de la vérifier par
les faits. D'ailleurs, étant fils de M. de Montalègre, conseiller au
parlement de Toulouse, l'un des fondateurs de notre colonie, il lui
seroit plus facile qu'à tout autre de s'instruire de la politique
actuelle de la France. Il fut remplacé pendant son absence par le
vice-gouverneur; on lui associa un des quatre vieillards qui étoient
nés sur la terre. Celui-ci étoit encore capable de supporter les
fatigues du voyage, et il n'avoit pas oublié le patois en usage dans
les montagnes des Pyrénées.

Tandis que le conseil étoit occupé à rédiger des instructions pour les
voyageurs, une autre partie de nos frères travailloit à leur voiture
aérienne. Voici en quoi elle consistoit:

Parmi plusieurs arbres qui ombrageoient le rempart circulaire du
vallon, croissoit, sur le côté qui regarde la France, un hêtre noueux
et robuste; cet arbre avoit grandi dans une direction inclinée et
saillante en dehors; mais attaché au rocher par de vastes et profondes
racines, il étoit capable de supporter jusqu'auprès de sa cîme les
plus pesans fardeaux. Plusieurs de nos frères l'avoient éprouvé en
s'avançant assez sur le tronc pour plonger leurs regards jusqu'au pied
du rempart. Cet arbre fut coupé à la moitié de sa longueur; la cîme
rameuse détachée par la hache tranchante tomba avec un grand bruit.

L'extrémité du tronçon fut ensuite ouverte de deux traits de scie pour
faire une mortaise; on y introduisit une roue de poulie, et on l'y
fixa par un axe de fer.

Dans cette poulie fut passée la corde de chanvre que l'on avoit filée,
et enfin à un des bouts de cette corde on attacha une pierre du poids
de trois à quatre cents livres qui fut descendue jusqu'au pied de la
montagne et ensuite remontée sans le moindre accident.

L'épreuve de l'appareil ayant été faite de cette manière, nous fûmes
parfaitement tranquilles sur le succès de la descente de nos
voyageurs. Leur départ fut fixé au surlendemain.

Cependant, en voyant l'instant de leur séparation aussi rapproché, les
voyageurs furent assiégés de troubles et d'inquiétudes: ils alloient
quitter un pays où tous les besoins physiques, tous ceux du coeur et
de l'esprit étoient complettement remplis; la peine, le plaisir d'un
individu étoient ressentis par la société entière; en un mot, la même
ame sembloit être commune à tous les frères de cette grande famille.

Qu'alloient-ils trouver en échange d'un séjour comblé de tant de
faveurs? un pays entièrement inconnu depuis cinquante ans, qui, à
cette époque, épuisé par de longues guerres au-dehors avec toutes les
puissances, achevoit de se détruire par une persécution aussi injuste
que sanglante contre la portion la plus industrieuse et la plus utile
de ses propres habitans. N'étoit-il pas raisonnable de penser que ce
pays, expiant son orgueil, étoit en proie à la vengeance des
puissances rivales ou au désespoir de ses malheureux citoyens?

Ces réflexions étoient moins douloureuses pour le plus vieux des deux
voyageurs: il n'avoit plus de femme, ses enfans mariés voyoient devant
eux une nombreuse postérité, et leurs regards se tournoient moins
souvent vers leur père. Mais notre frère Montalègre étoit l'unique
objet de l'amour de sa tendre épouse; des larmes coulèrent abondamment
dans le secret de la couche nuptiale.

Parmi les objets nécessaires pour ce grand voyage, on n'oublia pas
l'argent. Tout le numéraire qui avoit été apporté tant par les
fondateurs de la colonie que par les citoyens qui étoient venus la
peupler, avoit été réuni et déposé chez le gouverneur. La somme étoit
assez considérable; mais l'argent n'étant d'aucune utilité pour les
besoins du Vallon, le coffre qui renfermoit celui-ci, n'avoit pas été
ouvert depuis plus de quarante ans. On en tira trois mille livres qui
parurent suffisantes pour les dépenses de la mission; trois autres
mille livres devoient être employées à l'achat des objets utiles qui
pourroient se présenter.

On convint que les voyageurs sonneroient trois fois de leur trompe
pour annoncer leur retour au pied de la montagne: à ce signal on
descendroit la corde qui les remontroit dans le Vallon.

A la naissance du jour marqué pour le départ, les voyageurs se sont
rendus sur le rempart, entourés de leur famille et suivis de tous les
habitans: la curiosité, la surprise, la frayeur se peignoient
tour-à-tour dans les regards.

Cependant on a attaché un siège à l'un des bouts de la corde pour
asseoir les voyageurs; l'autre bout est roulé autour d'un treuil, afin
de rendre la descente plus douce et moins périlleuse.

Le vieillard Andossy se place le premier sur le siège; tandis qu'il
descend, le peuple chante un hymne religieux; il demande au ciel un
accueil favorable sur la terre, un heureux et prompt retour. Le
vieillard, suspendu sur l'abîme, unit sa voix au concert de ses
frères. Lorsqu'il a touché la terre au bas de la montagne, on remonte
le siège, et le jeune homme s'y place, après avoir serré pour la
dernière fois dans ses bras son épouse désolée; les chants ne cessent
de faire retentir les airs que lorsqu'il a pareillement touché la
terre. Alors, nous nous saluons encore, et nous les suivons des yeux,
jusqu'à ce qu'ils disparoissent entièrement dans le lointain.



CHAPITRE XII.


Voici la relation des voyageurs, rédigée par notre frère Montalègre.

«Nous sommes descendus sur la terre, le 3 juillet 1729, une heure
après le lever du soleil. Après avoir suivi à gauche un sentier
ombragé d'arbustes et ensuite le ruisseau de la cascade, nous sommes
arrivés à une vaste plaine semée de graviers et de débris de rochers.
Notre dessein étoit de ne nous arrêter, dans cette première journée,
qu'à Garringue, village natal d'Andossy. Quoiqu'il y eût plus de
quarante ans qu'il en étoit sorti, il n'avoit pas oublié qu'il étoit
situé sur une haute colline au-dessus du torrent. Ainsi nous étions
sûrs de le trouver en ne perdant pas de vue le lit des eaux. Nous
avons rencontré sur la route quelques pâtres qui ont rappelé à notre
frère sa langue natale. Enfin, après trois heures de marche, nous
avons découvert Garringue élevé sur un plateau. Nous y sommes montés
par un sentier sinueux pratiqué dans le rocher. Mais quelle a été la
surprise de notre frère en voyant son village abandonné et désert,
toutes les maisons découvertes de leur chaume, et la plupart des
murailles tombant en ruines! Il a cherché le toit paternel;
l'intérieur étoit rempli de ronces et de monceaux de pierres écroulées
qui servoient de retraite aux serpens et aux scorpions. La terre
d'alentour, autrefois ornée de belles moissons de blé, étoit couverte
de genets et de bruyères. On découvroit à peine la trace des anciens
sillons. Ce n'est qu'à une demi-lieue plus loin que nous avons trouvé
un commencement de culture; jusque-là, les montagnes rapprochées de
chaque côté ne laissent de passage qu'au torrent. Le soleil se montre
à peine pendant quelques heures dans cet étroit défilé où règnent
presque constamment de froides vapeurs. Ici, l'escarpement devenant
moins rapide présente quelque surface à la culture; mais cette culture
est excessivement pénible sur un sol incliné de 75 degrés. Elle se
fait avec des vaches qui, malgré leur petite taille et leur extrême
légèreté, ne pourroient conserver leur à-plomb sur la pente du
précipice, si elles n'étoient soutenues par le laboureur.

Nous nous sommes arrêtés à ce premier hameau; mon frère Andossy y a
été aussitôt reconnu par quelques anciens voisins qui pleuroient de
tendresse et de joie en le revoyant. Nous nous sommes assis à leur
table frugale, et nous avons couché sous leur toit hospitalier. Ils
nous ont fait en ces termes le récit de ce qui se passa après la fuite
de nos frères du village de Garringue.

«Peu de tems après cet événement, le gouvernement mit en vente les
propriétés des fugitifs. Quoique ces biens nous convinssent
principalement, nous étions trop attachés à nos malheureux voisins
pour nous revêtir de leurs dépouilles. Le même sentiment de
fraternité unissoit tous les montagnards. Aussi, dans toutes les
Pyrénées, on pensa comme nous, et aucun de ses habitans ne se présenta
pour acheteur. Quelques étrangers furent les seuls qui vinrent visiter
ces domaines dans le dessein de les acquérir; mais nous les frappâmes
si vivement de la crainte du retour de nos amis, qu'ils renoncèrent
tous à leurs projets. Nous reprîmes alors la culture de vos terres.
Lorsqu'après plusieurs années de vaine attente, l'espoir de vous
revoir s'est évanoui, nous avons cessé nos travaux; et vos champs
incultes attestoient nos regrets ainsi que l'absence et les droits de
leurs maîtres.»

Tel fut le discours de ces bons montagnards. Nous ne pouvions douter
de leur sincérité; ils avoient tous le coeur sur les lèvres. Sur toute
la route des montagnes, nous avons trouvé avec la même cordialité, les
moeurs et à-peu-près les mêmes habitudes de notre Vallon. On nous a
partout donné d'excellent laitage avec un pain très-savoureux fait de
la farine de maïs qu'ils appellent _mistra_. C'étoient les dons de
l'hospitalité la plus pure. La première fois, suivant l'instruction
qu'on nous avoit donnée, nous avons voulu les payer; mais on a été
étonné comme nous aurions pu l'être dans notre Vallon; en un mot, il
nous sembloit être encore parmi nos frères; et nous ne nous
appercevions de la différence de ce pays au nôtre, qu'à l'épaisseur de
l'air que nous respirions. Cet air nous sembloit plus pesant à mesure
que nous descendions vers la plaine. Nous n'étions plus animés de
cette sensation délicieuse de l'existence qui, dans la région éthérée,
suffit peut-être au bonheur des purs esprits. Ainsi le poisson qui
nage plein de joie en descendant du haut d'un fleuve, a peine à
pénétrer dans l'eau lourde et visqueuse de la mer.

Lorsque nous sommes arrivés dans la plaine, on nous a offert deux
places dans une voiture publique qui partoit pour Toulouse. Nous avons
préféré continuer la route à pied. Nous nous sommes apperçus sur
cette route, que nous n'étions plus parmi nos frères, mais parmi des
étrangers qui faisoient trafic des besoins des passans. Nos repas et
nos gîtes payés ne valoient pas ceux qui nous avoient été donnés. La
campagne de chaque côté étoit florissante d'une riche culture; mais
nous n'avons pas été peu surpris de voir presqu'autant de femmes que
d'hommes livrés aux travaux de la terre. Ce bouleversement dans
l'ordre de la nature, qui a si bien marqué par la force, le caractère
et le goût qu'elle a donnés à chaque sexe, le genre d'occupation qui
lui convient, est évidemment un des plus déplorables effets des
guerres précédentes. Plusieurs années consécutives, dépouillées de
leur printems, ont attaqué la génération dans sa source; et les femmes
ont été obligées de quitter leurs fuseaux, pour prendre la bêche et
conduire la charrue abandonnée. Que doit-il résulter d'un pareil
désordre? Si les femmes s'endurcissent, si elles perdent cette
exquise sensibilité en quoi consiste la plus grande partie de leur
esprit; si elles se font hommes, qui les remplacera dans les douces
fonctions d'épouses et de mères? Les Amazones s'étoient faites
guerriers, mais elles avoient renoncé au mariage. Ces paysannes,
devenues hommes, ne garderont pas le célibat: elles seront épouses
sans pudeur, mères sans tendresse, et auront ainsi perdu les avantages
de leur sexe, sans acquérir ceux du nôtre.



CHAPITRE XIII.


Nous sommes entrés à Toulouse par la porte de Muret, et nous avons
traversé la Garonne sur un très-beau pont construit sous le règne de
Louis XIV. Mais à peine avons-nous été dans l'enceinte de la ville,
que tous nos sens ont été frappés du plus affreux bouleversement:
l'air empesté des rues, le tumulte des voitures, les cris, le
froissement d'une foule insensée, deux rangées de hautes maisons qui
nous permettoient à peine de voir le ciel; tout redoubloit à chaque
pas notre étonnement, notre embarras et notre frayeur. Nous marchions
en silence en nous serrant la main de tems en tems avec les larmes aux
yeux, et à chaque fois nous éprouvions le même désir de retourner sur
nos pas; mais un regard de Dieu, toujours présent à notre pensée, a
raffermi notre courage, et nous avons avancé jusqu'à l'auberge du
_Grand-Monarque_ que nos amis de la montagne nous avoient indiquée. Il
nous a fallu quelque tems pour nous remettre dans notre assiette
ordinaire. Que de fois un souvenir involontaire nous a reportés dans
notre paisible retraite! ah! mes dignes amis! si nous avions eu
quelque doute sur l'incomparable félicité de notre demeure, ce voyage
l'auroit dissipé sans retour. Non, Dieu n'a rien créé de plus parfait
que le Vallon aérien!

L'objet principal de notre mission étoit de nous instruire de l'état
actuel de la France et de ses principes politiques et religieux. En
cherchant cette instruction, il falloit bien prendre garde de nous
faire connoître. Pour cet effet, nous nous sommes introduits dans
quelques sociétés de quartier, d'état, de conditions, de rapports
entièrement opposés; et dès que nous devenions dans une maison l'objet
de la curiosité, nous n'y retournions plus. Un jour, en passant dans
la rue Nazareth, je fus frappé de cette inscription sur le fronton
d'une porte cochère: _Hôtel de Montalègre_. Comme j'étois arrêté à
considérer l'hôtel qui portoit mon nom, et à réfléchir sur le jeu de
la fortune qui me conduisoit, pour la première fois après cinquante
ans, devant la maison de mes pères, je vois un vieillard accourir à
moi, les bras tendus, en s'écriant: «C'est lui, c'est lui, c'est le
fils de mon bon maître. Oui, voilà encore à son poignet la marque de
la brûlure..... Ah! pardon, monsieur, pardon; mais je vous ai vu tout
petit, je vous ai porté dans mes bras. Comme vous ressemblez à
monsieur votre père! Ah! quel père! quel homme c'étoit que celui-là!
Hélas! je suis le seul de sa maison qui ne l'ait pas accompagné dans
sa fuite. Il me le défendit, il avoit ses raisons...» Aux exclamations
du vieillard, au nom de Montalègre qu'il répétoit à chaque instant,
les voisins, les passans s'étoient rassemblés; la cour se remplissoit
de moment en moment. Mais à une fenêtre de l'hôtel paroît tout-à-coup
un gros homme qui crie d'une voix furibonde: «François, François,
qu'est-ce donc que toute cette canaille-là? chassez tout cela et
fermez les portes.» Le bon François obéit, et me dit les larmes aux
yeux: «Ah! monsieur, j'avois autrefois un père dans le vôtre; mais à
présent... il se retint et me pria de lui permettre de me venir voir
chez moi; j'y consentis avec plaisir. Cependant cette aventure se
répandit dans la ville, et dès le lendemain je reçus la visite de
plusieurs personnes et entr'autres d'un ancien ami de mon père qui
étoit son collègue au parlement dont il étoit encore membre. Cette
connoissance m'en fit faire d'autres dans la première classe de la
société; car les parlemens, depuis la mort de Louis XIV, ont usurpé
une portion de l'autorité souveraine. Il vous est sans doute
indifférent de savoir comment est composé celui de Toulouse; et quand
vous désireriez l'apprendre, me seroit-il possible de vous en donner
une idée? Vous, mes amis, mes bons frères, qui vivez dans une égalité
parfaite, comment pourriez-vous comprendre qu'il y a des sociétés où
la richesse et le pouvoir sont d'un côté, la misère et la servitude de
l'autre? La classe des despotes est peut-être plus malheureuse encore
que celle des esclaves. Vous ne consentirez sûrement jamais qu'une
partie de notre population aille un jour accroître le nombre des
tyrans ou celui des victimes. D'ailleurs la liberté de conscience
n'est pas plus assurée dans cette ville que la justice; et voici ce
que me dit à ce sujet le vénérable vieillard, ami de mon père, que je
rencontrai. «Mon ami, la religion est assujettie en France à toute
l'instabilité du ministère. Lorsque votre père fut contraint de fuir,
la bigotterie étoit sur le trône; les dépositaires de l'autorité
déclarèrent la guerre à l'esprit qu'ils n'avoient pas et qu'ils
redoutoient; la raison se cacha, la philosophie n'osa paroître, et
l'hypocrisie fut une vertu. A cette triste époque succédèrent
l'impiété et la licence la plus immorale et la plus abjecte. La
persécution s'est déjà réveillée dans la dissolution générale qui a
suivi ce désordre, et les bourreaux ont repris l'instrument des
tortures. Maintenant, un sage ministre tient les rênes de l'empire;
mais le monarque est sans force, et d'un moment à l'autre son autorité
peut passer en d'autres mains et changer de principe.

J'avois appris à ce bon vieillard la mort de son ancien ami, de mon
père; mais je lui ai caché, ainsi qu'à tous ceux qui m'en ont parlé,
le lieu où il s'étoit retiré avec les habitans fugitifs du village de
Garringue. Il faut que, semblable au séjour céleste, notre demeure
soit non-seulement inaccessible, mais qu'on ignore quelle est sa
situation, sa forme et sa nature. Au reste, après quelques tentatives
infructueuses, on m'a laissé parfaitement tranquille à cet égard.



CHAPITRE XIV.


Nous entendions souvent parler dans les sociétés d'un étranger réfugié
à Toulouse depuis quelque tems, aussi étonnant par ses bienfaits que
par le soin qu'il prenoit d'en cacher l'auteur. Ses richesses
sembloient inépuisables comme sa générosité et sa modestie. Il
prévenoit le besoin de tous les indigens de la ville, en mettant
chaque année de grosses sommes à la disposition des curés de paroisse;
et c'est le hasard qui avoit découvert la source de ces aumônes. Une
affreuse disette auroit désolé le pays l'année dernière, s'il ne
l'avoit fait approvisionner de l'étranger par un négociant honnête,
mais peu fortuné, et qui, par les sacrifices considérables que coûta
cette largesse, fit deviner la main qui la répandoit en secret.
Cependant il se déroboit avec obstination à la reconnoissance
publique; et lorsqu'on le pressoit sur ce sujet, il disoit que ce
qu'il donnoit n'étoit pas à lui, et qu'il ne faisoit que rendre un
dépôt confié.

Cet ami de l'humanité fuyoit les hommes. Quand il se promenoit,
c'étoit loin des endroits publics, dans la campagne déserte ou le long
du rivage solitaire de la Garonne. Un jour, en passant devant un
jardin qu'il avoit hors la ville, nous nous arrêtâmes à regarder à la
porte un grand nombre de ruches qu'il soignoit avec un merveilleux
succès; car personne n'entendoit aussi bien que lui l'éducation des
abeilles. Aussitôt qu'il nous eut apperçu, il vint à nous, et nous
pria d'entrer.

Nous fûmes charmés d'avoir rencontré l'occasion de nous instruire de
ce qui concerne le travail de ces précieuses mouches. Depuis que nous
connoissions le miel qu'elles produisent, nous avions songé à en
introduire l'usage dans notre Vallon; un rayon de miel que nous avons
apporté vous mettra dans le cas de juger vous-mêmes si cette nouvelle
production ne seroit pas aussi utile qu'agréable.

La conformité des goûts lie naturellement les hommes. Celui-ci vit en
nous des espèces de Sauvages qui habitoient quelque désert écarté dans
les Pyrénées, et c'est dans une pareille retraite qu'il désiroit
s'ensevelir. Il nous offrit d'y transporter ses ruches si nous
consentions à le recevoir avec elles.

En nous faisant cette proposition, la plus tendre affection brilloit
dans ses yeux. Tout ce que nous avions d'ailleurs appris sur le compte
de cet homme étoit à son avantage. Ses moeurs étoient pures, son
caractère doux, ses connoissances étendues sur plusieurs objets, et
profondes sur l'administration des abeilles qui nous intéressoit
particulièrement. Cependant, avant de lui faire aucune réponse, nous
désirâmes savoir ce qu'il étoit, et les motifs du mystère dans lequel
il s'enveloppoit. Il parut d'abord ému à cette demande; mais un moment
de réflexion le convainquit de l'innocence de notre curiosité, et il
nous accorda sa confiance en ces termes:



CHAPITRE XV.


Vous voyez en moi un homme qui, avec le coeur le plus pur, porte le
poids de tous les malheurs de son siècle. Je suis dévoré de remords
sans avoir commis de crimes; vainement je tâche d'effacer le passé par
le présent. Des charbons ardens sous mes pieds ne me tourmenteroient
pas plus que mes souvenirs. Permettez-moi donc, messieurs, de ne vous
raconter de ma vie que ce qui suffit pour me faire connoître.

Je n'ai appris le secret de ma naissance qu'à la mort de ma mère, et
depuis peu d'années. Ainsi, j'avois atteint l'âge mûr, lorsque tout ce
qui se rapporte à cet évènement me fut révélé. J'anticipe donc sur les
tems dans cette partie de mon récit:

Mon père étoit un simple artisan, ma mère une honnête paysanne. Tous
les deux vécurent dans l'obscurité pendant une année, au bout de
laquelle mon père, tourmenté d'un pressentiment ambitieux, quitta son
épouse pour aller chercher fortune à Paris. Ils convinrent avant de se
séparer que la femme changeroit de pays et de nom. La souplesse,
l'esprit d'intrigue, le talent de plaire et de flatter les passions,
ouvrirent bientôt au mari un accès familier chez ce prince, trop
facile et trop ami des plaisirs, qui gouvernoit la France. Les
dignités ecclésiastiques étoient dans la main du régent; et en faire
la récompense du ministre de ses voluptés, lui parut une nouveauté
piquante qui le fit sourire d'avance. C'est ainsi que mon père devint
presque dans le même jour, diacre, évêque, archevêque et cardinal.
Alors, il envoya un de ses affidés détacher du registre tenu par le
curé, la feuille qui contenoit l'acte de célébration de son mariage;
le même homme enleva ensuite de chez le notaire la minute du contrat.
Aussitôt que ces deux pièces furent en sa possession, il les
anéantit. Ainsi entièrement dégagé de ses premiers noeuds, il établit
ma mère dans un riche domaine aux environs de Tours; elle continua à
passer pour la veuve d'un officier nommé Deville-Franche. J'avois
quinze ans à l'époque de cette augmentation de fortune. L'éducation
vertueuse que j'avois reçue avoit fortifié l'innocence et la pureté de
mes penchans; et je ne fus sensible à la richesse, que parce qu'elle
me fournit plus de moyens de m'instruire et de secourir les
malheureux.

Quelque tems après notre établissement dans la Touraine, ma mère eut
envie de voir Paris. Il est bien rare qu'une femme, jouissant d'une
grande opulence, ne cède pas une fois dans sa vie à la curiosité de
visiter cette capitale de l'Europe, enrichie de la gloire de tant de
grands hommes, et ornée des graces de tant de belles femmes; mais elle
ne crut pas devoir entreprendre ce voyage sans en avoir obtenu
l'agrément de son mari. Celui-ci, devenu premier ministre, consentit
à la demande de ma mère, mais sous la condition plus rigoureuse que
jamais de la plus profonde discrétion sur tout ce qui la concernoit.

En arrivant à Paris, ma mère, conformément à l'ordre du cardinal, prit
le titre de comtesse, et moi, on m'appela M. le comte. Nous eûmes un
hôtel, deux voitures, un nombreux domestique.

Parmi les personnes qu'attira notre fortune, s'introduisit un abbé
très-discret et très-cauteleux, qui exposa avec beaucoup d'art les
pièges qui me seroient tendus dans le monde, et finit par proposer de
m'y servir de guide. Heureusement cette proposition ne fut point du
goût de ma mère; car, quoique trop jeune pour bien juger les hommes,
celui-ci me déplaisoit précisément par les efforts qu'il faisoit pour
me plaire. Elle lui répondit que son fils, ne la quittant jamais, ne
courroit pas risque de prendre de fausse route. L'abbé insista pour
que du moins j'allasse faire visite au cardinal; c'étoit, dit-il, un
devoir indispensable pour tout homme distingué, arrivant à Paris, et
il offrit de me présenter à son Eminence, de qui il avoit l'honneur
d'être connu. Ce prêtre, si grand par sa place, étoit si décrié par sa
conduite, il étoit tellement signalé dans toute la France pour réunir
la bassesse la plus abjecte, l'orgueil le plus impudent, et le
libertinage le plus crapuleux, que cette seconde proposition déplût
autant que l'autre à ma jeune et simple innocence; mais l'abbé fit
entrevoir des dangers dans mon refus, et ma mère, alarmée, exigea le
sacrifice de ma répugnance.

Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvoient plusieurs
personnes du premier rang. L'abbé dit un mot à l'oreille de l'huissier
du cabinet, et bientôt après on appela M. le comte de Ville-Franche.
L'abbé entra avec moi dans le cabinet du cardinal.

Je m'attendois à voir la figure d'un monstre qui portoit tous ses
vices écrits sur son front; et j'apperçus, au contraire, un visage
doux, des yeux fins et spirituels, et l'accueil le plus affable. Après
m'avoir considéré avec beaucoup d'attention, il me demanda si je ne
voulois pas prendre un état, soit à l'armée, soit dans la robe. Je
bégayai quelques mots d'un ton timide. Il s'approcha, et me frappant
sur les joues du plat de la main: Allons, allons, mon petit ami,
dit-il, vous avez besoin d'un appui, regardez-moi comme votre père, je
veux absolument vous en servir.--Monsieur... et je restai court.
J'étois combattu par deux sentimens opposés. Quand je le regardois,
j'étois tenté de le prendre pour le plus honnête homme du monde; mais
lorsque, rentrant en moi-même, je repassois ce qu'on m'en avoit dit,
il me faisoit horreur, et j'étois impatient de sortir. L'abbé
s'efforçoit de me faire entendre par signes qu'il étoit mon meilleur
ami; et j'aurois peut-être fini par me laisser gagner à ses
prévenances, lorsqu'on annonça le maréchal de Villeroi. A ce nom, la
figure du cardinal se décomposa tout-à-coup. Cette figure, si douce
et si riante, s'anima tour-à-tour de colère et de bassesse, de
vengeance et de perfidie. Le masque étoit tombé, et je vis, dans toute
sa laideur, le scélérat que l'on m'avoit peint. Nous sortîmes sans
qu'il s'en apperçût, tant il étoit préoccupé de la visite d'un homme
qu'il détestoit, et qu'il auroit voulu étouffer en l'embrassant.

Je ne vous dirai pas, messieurs, ce qui s'est passé pendant les quinze
années que j'ai vécu à Paris. Etranger au milieu des évènemens et du
tumulte de la capitale, mon esprit ardent fut d'abord tout entier
absorbé par une seule chimère, la recherche de la perfectibilité de
l'espèce humaine. L'étude attentive que j'avois faite des écrits des
philosophes anciens et modernes, m'avoit convaincu qu'il existoit un
moyen d'élever l'homme au-dessus des limites dans lesquelles il avoit
été jusqu'à présent renfermé. Je pensois que c'étoit uniquement faute
de le chercher où il étoit, que ce moyen n'avoit pas été trouvé. La
gloire enivrante à mon âge, d'une découverte aussi sublime,
remplissoit toutes mes facultés.

Les trois parties constitutives de notre être me sembloient devoir
concourir également à l'acquisition de cette perfectibilité, le corps,
l'esprit et le coeur. De là dérivoient la nécessité d'une santé
parfaite, d'une grande instruction et de la plus pure moralité. Toutes
mes recherches tendirent vers ces trois objets, et vous pouvez
concevoir quel travail elles entraînèrent; mais les résultats furent
bien différens de ceux que j'espérois; car en m'obstinant à
perfectionner de plus en plus mon existence physique, je tombai
malade, je devins presque hébêté à force de chercher à élever mon
esprit; et la profonde étude de la morale auroit peut-être fini par
m'ôter jusqu'au sentiment du juste et de l'injuste.

Il est inutile de vous entretenir des différentes folies qui
m'occupèrent après celle-ci; je me hâte d'arriver à l'évènement qui a
décidé du reste de ma vie.

Le cardinal fut attaqué d'une maladie, fruit de ses débauches, qui le
conduisit au tombeau. Il subit auparavant une opération qui, loin de
lui rendre la santé, accéléra la fin de ses jours. Dans ces tristes
instans, il me fit appeler; mais, lorsque j'arrivai près de lui, il ne
parloit déjà plus; cependant il me reconnut, et me remit entre les
mains un papier cacheté qu'il me recommanda par signes d'emporter avec
moi. Il étoit adressé à ma mère. Je le lui portai; mais au lieu de me
communiquer ce qu'il contenoit, comme elle étoit dans l'habitude de
faire de tout ce qu'elle recevoit, elle observa sur cet écrit le plus
profond mystère. Sa santé, qui étoit déjà fort altérée, déclina de
jour en jour depuis cet évènement. Lorsqu'elle se sentit toucher à ses
derniers momens, elle m'appela près de son lit, et me révéla le triste
secret de ma naissance. Elle m'apprit que mon père, et vous l'avez
sans doute soupçonné, messieurs, dès le commencement de ce récit,
étoit ce même premier ministre, ce cardinal Dubois, trop
malheureusement célèbre dans la France. Elle me dévoila en même tems
l'intrigue de son mari pour soustraire et anéantir les preuves de son
mariage, et l'obliger elle-même au silence sur cet acte. Enfin, elle
me confia que l'écrit que je lui avois remis étoit un testament du
cardinal qui lui assuroit la possession d'une immense richesse.

Seul héritier de ma mère, après sa mort qui suivit de près cette
révélation, je me trouvai à la tête d'une fortune qui auroit suffi à
la subsistance de toute une province. J'en détestai l'origine, et il
me sembloit entendre sans cesse me reprocher de jouir du fruit de la
vente de ma patrie à ses ennemis, de celle des fonctions du
gouvernement, des places de finance, des dignités de l'église, du
trafic infame de la pudeur et de l'innocence. Quand même il m'eût été
possible de faire rentrer tous ces biens dérobés dans leurs
différentes sources primitives, je n'aurois pas réparé le mal qu'ils
avoient produit; ainsi, plus d'adoucissement ni de terme aux chagrins
qui étoient attachés à leur misérable possession. Ce qui y mit le
comble, le secret du mariage, qui, durant la vie du cardinal, avoit
été si bien caché, devint public, et le sujet de toutes les
conversations, aussitôt qu'il fut mort. Comment affronter une pareille
tempête? comment soutenir les trop justes reproches d'une foule de
victimes, et les censures encore plus amères des soi-disant patriotes?
comment être impudent, enfin, lorsqu'on n'est pas coupable? j'aimai
mieux disparoître du milieu des hommes, et leur restituer, d'une main
invisible, des biens dont la jouissance me sembloit un crime.

Lorsque ce projet fut arrêté dans mon esprit, je fondai, sans me faire
connoître, un hospice pour les orphelins indigens, et un autre pour
les vieillards; et après avoir congédié tous mes domestiques, en leur
assurant du pain pour le reste de leur vie, je pris la voiture
publique sous le nom de Renou, emportant dans mon modeste équipage, en
diamans et autres bijoux précieux, les restes d'une fortune odieuse
que j'avois consacrée toute entière au secours du malheur.



CHAPITRE XVI.


Mon dessein, en partant de Paris, étoit d'aller m'ensevelir dans
quelque coin des Pyrénées, afin d'associer ces misérables et paisibles
montagnes au partage des faveurs de la Providence, dont elles sont si
souvent privées; mais en arrivant ici, j'appris que la neige obstruoit
déjà plusieurs des chemins qui conduisent à ces frontières. Ainsi, je
fus forcé de passer l'hiver à Toulouse. J'y consacrai tous les instans
de mon loisir à l'étude de l'histoire naturelle. Quel vaste champ de
méditations! je ne remonterai point à la naissance du monde pour
contempler le tableau de la nature. Dans cette première époque, où le
mal n'existoit pas encore, le tigre n'avoit point de rage, le serpent
point de venin, et la terre étoit un paradis couvert de fruits et de
fleurs; ainsi, la main de Dieu continuoit de diriger son ouvrage, et
dans cet âge d'or, dont, sous différens noms, le souvenir est célèbre
parmi tous les peuples, l'excellence de l'espèce humaine n'auroit
jamais eu l'occasion d'être constatée par ses propres oeuvres; mais
si, dans le siècle de fer où nous sommes, l'homme venoit tout-à-coup à
disparoître de la terre, les ronces, les vipères, tous les animaux
destructeurs s'empareroient aussitôt de son empire, et la vie ne
seroit qu'une mort animée. Qu'au milieu de cet affreux cahos l'homme
se montre une seconde fois; il parle, et tout rentre dans l'ordre; les
monstres des forêts s'enfuient, la terre s'embellit des fleurs du
printems et des trésors de l'automne; il est l'envoyé de la
Providence, les miracles sans nombre qu'il produit, constatent
évidemment sa mission. C'est en vain que le législateur du Parnasse a
conspiré contre ce roi de l'Univers. Les beaux vers de Boileau
charment l'oreille sans obtenir le suffrage de l'esprit. Aussi
long-tems que la raison l'emportera sur l'instinct, aussi long-tems
appartiendra à l'homme la prééminence sur toutes les créatures de la
terre. Tous les êtres lui sont soumis. Il n'en est aucun, tel farouche
qu'il soit, qui n'obéisse fidèlement à sa volonté, quand il sait la
faire entendre. C'est une preuve suffisamment constatée par ma seule
expérience. J'ai apprivoisé les quadrupèdes, les insectes, en
apparence, les plus indociles; et, par exemple, ces abeilles, que
l'homme traite quelquefois d'une manière si barbare, et dont elles se
vengent aussi parfois avec tant de furie, j'en ai fait mes plus zélés
serviteurs; elles viennent à moi, et s'éloignent à mon commandement,
me caressent, me baisent et prennent leur nourriture sur mes lèvres. A
ces mots, M. Renou apperçut sur notre visage quelques marques de
surprise et de curiosité, et il se disposa aussitôt à nous convaincre
de la réalité de ce qu'il venoit d'annoncer. Il prit, dans une serre
de son jardin, une pâte onctueuse et blanche, et s'en frotta la
figure, le cou et les mains. Aussitôt les abeilles sortirent en foule
de leur ruche; il s'éloigna, elles le suivirent, elles s'amonceloient
sur son visage et sur tout son corps; il auroit pu les transporter
ainsi au bout du monde. Lorsqu'il voulut congédier ses hôtes, il
déboucha un petit flacon qu'il portoit à la main, et répandit quelques
gouttes de la liqueur qui y étoit renfermée; aussitôt l'odeur
pénétrante qu'elle exhala servit de signal de retraite; toutes, sans
exception, retournèrent à leur ruche. Après cette expérience, M. Renou
poursuivit en ces termes: Depuis quelque tems je me suis renfermé dans
l'étude et les soins de ce seul insecte; je lui ai sauvé de cruelles
proscriptions. Avant moi on étoit dans l'usage de détruire toute la
population pour recueillir le produit de son travail; j'ai trouvé le
moyen d'obtenir le même résultat sans commettre de meurtre; et je
crois avoir également bien mérité des hommes et des abeilles. Ces
occupations solitaires ont prolongé mon séjour à Toulouse, et j'étois
presque décidé à y finir mes jours, si j'avois pu y rester toujours
inconnu; mais depuis quelque tems on m'observe avec plus d'attention;
on a sans doute découvert qui je suis; ainsi, d'un objet de
quelqu'estime, j'en vais devenir un de mépris. Sauvez-moi, par pitié,
de cette infamie; emmenez-moi dans le fond le plus obscur des
Pyrénées. Je ne demande qu'une seule chose aux hommes, pour le bien
que je puis encore leur faire, c'est qu'ils ne me fassent pas de mal.

Nous consentîmes à ses désirs qui procuroient à notre ermitage la
double acquisition, également précieuse, d'un insecte utile, et d'un
frère, selon notre coeur, et doué d'une vocation parfaite. Nous fûmes
contraints de suspendre notre retour jusqu'aux premiers froids de
l'hiver, afin de transporter les ruches sans danger d'en perdre les
habitans. Nous employâmes le tems qui s'écoula jusqu'à cette saison, à
visiter les objets utiles ou simplement curieux qui se trouvoient à
Toulouse. Nous avons apporté tous ceux qui nous ont paru susceptibles
de quelqu'utilité dans notre solitude. Parmi ces objets est une plante
du plus grand prix, la pomme de terre. Cette racine, qui n'étoit pas
connue en France, lorsque nos pères en sortirent, y a été introduite
depuis avec beaucoup de succès. Elle fournit un aliment très-sain, et
résiste à presque toutes les intempéries qui font périr les autres
productions. Ainsi, elle est d'un secours inappréciable dans les
années de disette. Avec ce généreux supplément, nous n'aurions pas
éprouvé, il y a dix ans, les horreurs de la cruelle famine. A l'égard
des choses de pur agrément, elles ne conviennent qu'à un peuple
composé de deux classes distinctes, l'une très-nombreuse qui
travaille, l'autre très-petite qui jouit et ne s'occupe que de
plaisirs. Ces choses-là sont portées à un point de perfection qui ne
peut être apprécié et goûté que par cette petite classe de gens
riches. Vous autres habitans d'un monde qui n'a rien de commun avec la
terre, concevriez-vous l'importance de la danse, du luxe des vêtemens,
de celui des voitures, des ameublemens, et d'une foule d'autres
semblables superfluités? J'avoue, cependant, qu'il y a dans les
beaux-arts, cultivés là-bas, des parties qui seroient susceptibles de
vous plaire. J'apporte des gravures et quelques statues en plâtre qui
vous donneront une idée de l'art du peintre et de celui du sculpteur;
mais ce qui vous intéressera surtout, ce sont quelques pièces de
musique religieuse qui conviendront à nos fêtes. Je voudrois vous
parler aussi de la représentation théâtrale des belles tragédies de
Corneille et de Racine; un autre écrivain, nommé M. de Voltaire,
marche de près sur les traces de ces deux grands hommes. J'ai vu jouer
les chefs-d'oeuvre de ces poètes. Le plaisir d'entendre les beaux,
vers d'Iphigénie, de Cinna, d'OEdipe, de Brutus, dans la bouche
d'acteurs qui savent en faire sentir la magie, est au-dessus de
l'idée que je pourrois vous en donner.

Lorsque les fleurs nourricières des abeilles ont été desséchées, et
que le manque de nourriture dans la campagne a conspiré, avec le
retour des frimats, à les renfermer dans leur maison pour y vivre des
provisions qu'elles avoient amassées pendant l'été, M. Renou s'est
occupé de leur transport, et nous nous sommes mis en route. Le jour de
notre départ de la terre pour notre ciel a été le plus beau jour de
notre vie. Adieu, terre superbe et malheureuse, séjour d'orgueil et de
misère, amas d'or et de boue, ciel de parfums et de fumée, sois bien
fière de tes arts et de ton génie, tous les chefs-d'oeuvre de tes
grands hommes ne valent pas l'innocence et la paix de notre Vallon.

Il résulte de notre voyage, que, si notre population s'augmente au
point d'être obligé d'envoyer une colonie au dehors, le seul lieu qui
convienne à son établissement est celui que nos pères ont habité
autrefois. C'est là seulement que leurs descendans trouveront encore
des amis et des frères.»

Ici finit le journal des voyageurs de retour parmi nous. Après l'avoir
transcrit, je reprends la plume pour déplorer les suites terribles de
cet infortuné voyage.



CHAPITRE XVII.


Nous ne connoissions jusqu'à ce jour, que par la tradition de nos
pères, cette maladie qui attaque sur la terre toutes les générations
naissantes, et en moissonne tous les ans une si grande partie. La
petite vérole nous étoit aussi étrangère que la peste et la guerre. Un
de nos voyageurs, notre gouverneur, nous a apporté le germe de ce
cruel fléau; il s'est développé presqu'aussitôt après son retour. On a
réussi à lui sauver la vie; mais ce nouveau poison s'est répandu dans
notre population; il en a déjà retranché une grande partie de cet
excédent, pour lequel nous avions cherché d'avance une autre demeure,
et ce qui comble nos chagrins, c'est que voilà une source de
destruction pour notre postérité qu'il sera à jamais impossible de
fermer.

A ce mal physique s'est joint un mal moral, peut-être plus funeste
encore. Ce M. Renou, qui avoit désiré avec tant d'ardeur se joindre à
notre société, et que, d'après le rapport de nos voyageurs, nous
considérions dans les premiers jours comme un de nos frères les plus
chéris, a changé tout-à-coup de langage et de conduite. Il est devenu
sombre, misantrope, vivant seul dans les bois, hors l'unique tems
nécessaire au soin de ses abeilles. Il avoit même cessé de prendre ses
repas en commun avec nous, et emportant avec lui de la nourriture pour
la journée, il ne reparoissoit souvent que le soir pour se livrer au
repos dans sa cabane. Lorsque le mauvais tems ou quelqu'autre accident
le forçoit de rester parmi nous, il ne s'occupoit qu'à fronder notre
conduite et nos usages; s'élevant contre la doctrine de notre
catéchisme, il en prêchoit une autre qu'il prétendoit être bien plus
sage. Son zèle étoit amer; et sa philosophie égoïste et concentrée,
tendoit à isoler l'homme au lieu de l'identifier avec ses semblables.
Nous avions cependant découvert que cet homme farouche avoit un grand
penchant pour les femmes, et dès ce moment, nous nous crûmes assurés
de sa guérison; car il est impossible à l'homme le plus opiniâtre,
s'il porte un coeur sensible, de résister à l'ascendant de la vérité,
quand elle est présentée par un sexe qui la pare de des charmes. Si
c'est de la pensée de l'homme qu'émane la raison, ce sont les graces
de la femme qui assurent son triomphe. La Sagesse dut étonner en
sortant toute armée du cerveau de Jupiter; elle n'obtint les hommages
de la terre qu'en paroissant sous les traits d'une déesse.

La personne que distinguoit M. Renou avoit une très-belle figure
empreinte d'une teinte de mélancolie assez analogue au caractère de
son amant; mais, élevée dans l'habitude de nos travaux et de nos
plaisirs, l'esprit supérieur dont la Providence l'avoit douée, ne la
rendoit que plus propre à servir de modèle. Les deux amans se
rapprochèrent, s'expliquèrent, et furent satisfaits de leur mutuelle
confidence. Leur union sembla consacrée sous de favorables auspices;
car, durant les premiers jours, l'époux inséparable de sa femme parut
avoir abjuré ses goûts solitaires, et rentra dans le sein de la
société dont il s'étoit banni; mais, lorsque le charme des sens fut en
partie dissipé, le caractère reprit son empire; sa femme, qui
l'adoroit, le suivit dans sa solitude; et, soit par amitié, soit par
l'attrait de la nouveauté, toujours très-puissant sur les femmes,
quelques autres se joignirent à elle.

Le penchant naturel de M. Renou pour la vie retirée, avoit été
fortifié dès sa première jeunesse par la passion de l'étude et la vie
de la campagne. Lorsque les circonstances le présentèrent dans le
monde, il en fut dégoûté aussitôt, en voyant que la science de ses
livres n'étoit là d'aucun fruit, et ne lui attiroit souvent que de
nouvelles leçons au lieu d'éloges. Le malheur de sa naissance acheva
d'aigrir son esprit. Ne voulant plus vivre avec les hommes, il crut du
moins obtenir leurs hommages en versant sa fortune dans le sein de la
société. Il fit un grand nombre d'ingrats, et un plus grand encore de
mécontens; de là sa profonde misantropie. Le monde, selon lui, n'étoit
composé que de fous, d'imbéciles et de méchans. En quittant la terre,
il s'étoit imaginé qu'il alloit entrer dans le séjour céleste; mais,
s'il vit en nous des hommes meilleurs que ceux dont il s'étoit séparé,
il s'apperçut cependant que nous n'étions pas des anges. Dès-lors sa
tête fut tout-à-fait perdue; mais, comme il avoit une très-belle ame
et beaucoup d'esprit, il prétendit justifier son systême et sa
conduite, et malheureusement, il y réussit parmi les femmes et les
jeunes gens. Le gouverneur et le conseil, alarmés du nombre de ses
prosélites, mirent en oeuvre tous les moyens de persuasion pour
ramener M. Renou à la raison. Ils lui représentèrent surtout les
conditions sous lesquelles il s'étoit soumis à vivre dans leur
société, qu'il y dérogeoit essentiellement en cherchant à en troubler
l'union et la paix; mais il répondit qu'il n'avoit jamais pu aliéner
sa liberté; qu'il consentoit à laisser à chacun la faculté de vivre à
son gré; mais, que dans ce qui concernoit uniquement sa propre
personne, il vouloit pareillement agir comme bon lui sembleroit. On
lui objecta le mauvais exemple d'une conduite anti-sociale; et on lui
offrit, pour donner plus de carrière à cette indépendance dont il
étoit si jaloux, de le descendre sur la terre qu'il avoit quittée, en
lui laissant même son épouse pour compagne, pourvu toutefois qu'elle
consentît librement à le suivre. Il répliqua qu'il n'étoit pas encore
décidé, et que lorsqu'il le seroit, il trouveroit bien le moyen de
sortir du Vallon sans le secours de personne. Après ces derniers mots
il se retira brusquement.

Il lui étoit déjà arrivé dans ses accès de mélancolie de disparoître
pendant un jour entier; mais le soir il revenoit à sa cabane. Cette
fois-ci il ne revint pas. Sa femme, désolée, erra toute la nuit en
l'appelant en vain. Le lendemain, les chefs du gouvernement,
compatissant à sa peine, se mirent avec plusieurs des nôtres à la
recherche de l'infortuné. Enfin, après de longues courses, on appercut
un papier suspendu à une branche d'arbre sur le rempart qui regardoit
l'Espagne. Voici ce que contenoit ce papier:

«La dissolution de mon corps pour organiser la matière sous une forme
nouvelle, est une loi de la nature, conservatrice du mouvement et de
la vie. J'avance de quelques instans cette métamorphose, parce que mon
existence m'est à charge. Mais je ne dois pas laisser ma dépouille
dans ce séjour céleste: ce seroit trop mal reconnoître la bonté des
anges qui m'y ont reçu. Qu'elle aille sur la terre maudite, d'où je
suis sorti, donner naissance à un autre être. S'il est quelque
justice, j'aurai suffisamment acquitté sa portion de malheurs; et il
n'aura, après ma vie orageuse, que des jours sereins à goûter.»

Après avoir lu ce fatal écrit, nous ne doutâmes plus que le malheureux
ne se fût précipité du haut du rocher. Cette conjecture se tourna en
évidence, lorsqu'en plongeant nos regards nous aperçûmes un cadavre au
bas du précipice. Quelques pâtres l'entouroient, nous les appelâmes et
leur jetâmes quelqu'argent en leur faisant signe d'emporter ces
tristes restes et de leur donner la sépulture.

La lettre de M. Renou dévoiloit un affreux secret; elle prouvoit
évidemment que son auteur étoit de la secte des matérialistes, qui
pensent que les sens de l'homme renferment toute son existence et
qu'il ne reste plus rien de lui après la décomposition de son
enveloppe physique.

Comment un homme qui ne croyoit pas à l'existence de l'ame, ni par
conséquent à celle de Dieu, pouvoit-il être cependant bon,
compatissant, charitable, aimant? Comment, avec le systême de
l'égoïste le plus décidé, étoit-il néanmoins non seulement le meilleur
ami des hommes, mais encore le plus zélé protecteur des animaux? Ou ne
peut expliquer cette contradiction qu'en supposant à-la-fois un
sentiment exquis et un faux raisonnement, une grande sensibilité et
une mauvaise logique, un excellent coeur et un esprit égaré. M. Renou
tenoit l'un de la nature, l'autre étoit le résultat de ses malheurs.

C'en étoit fait de notre institution, si une pareille doctrine s'étoit
propagée parmi nous. Nous cherchions à élever l'homme, à spiritualiser
jusqu'à celles de ses actions qui semblent le plus dépendantes de la
matière; et ce systême tendoit au contraire à le ravaler au rang des
brutes, à anéantir jusqu'à cette pensée aussi incompréhensible, aussi
spirituelle que Dieu même. Cependant il est si facile de dégrader
l'homme le mieux affermi, quand on flatte ses passions et sa paresse
naturelle, que ce n'est pas sans raison que nous craignîmes les
progrès de cette doctrine meurtrière. En effet, on s'aperçut que déjà
quelques jeunes gens raisonnoient au lieu d'agir; sourioient à nos
pratiques religieuses et s'amusoient entr'eux au lieu de travailler.
Le conseil essaya d'abord les exhortations et les voies de persuasion;
elles n'eurent aucun succès.

Lorsqu'il fut bien constaté que les discours étoient inutiles, on eut
recours aux actions. Vous vous séparez de notre société, dit-on aux
novateurs; vous ne pensez ni n'agissez comme nous; vous vous croyez
apparemment plus sages que vos pères, c'est ce que l'avenir prouvera.
En attendant, dès que vous ne supportez pas nos charges, vous ne devez
pas participer à nos bénéfices. En conséquence, nous vous déclarons
dès ce moment exclus de notre communauté. Voici votre portion de terre
et de bestiaux; tirez-en le produit que vous jugerez convenable, et
vivez désormais à votre manière et comme vous l'entendrez.

La sociabilité est un appanage de l'esprit humain. Les animaux
concentrés dans leur seul intérêt personnel, ne peuvent connoître la
vertu qui consiste dans le sacrifice de son propre avantage à celui
d'autrui, parce que leur existence est toute matérielle, parce qu'il
n'y a pas chez eux de substance capable de se transporter hors
d'eux-mêmes et de s'identifier dans un autre être, de voir, de sentir
par d'autres organes que les leurs.

Nos novateurs, conformément à leur doctrine, se renfermèrent donc
absolument dans leur étroite sphère. Sans lois, sans religion, sans
aucun principe commun, ils furent bientôt divisés. Ils s'étoient
séparés gaîment de nous, ils revinrent tristes et confus; ils nous
demandèrent en larmes d'oublier leurs erreurs et de les recevoir de
nouveau dans notre société, dont ils s'obligèrent à supporter les
charges les plus pénibles en expiation de leurs fautes. Nous leur
tendîmes les bras comme à des frères un moment égarés.



CHAPITRE XVIII.


Ces dangereuses innovations ne furent pas les seules que produisit la
demeure de M. Renou parmi nous. Nous n'avions aucun soupçon sur cet
étranger, parce que nos ames étoient pures et que la longue félicité
dont nous jouissions nous paroissoit inaltérable. Lui-même étoit
pénétré d'admiration pour nos moeurs; mais quoiqu'il fût vivement
animé du désir de faire le bien, sa seule conversation pouvoit
produire du mal. On écoutoit avec une avide curiosité le récit des
nouveautés de son pays; l'attention qu'on prêtoit à ces récits
enflammoit son imagination; les choses les plus simples nous
sembloient d'admirables merveilles; il se passionnoit en les
racontant, et sans dessein peut-être, il inspiroit cependant le désir
de les adopter. C'est ainsi qu'une seule goutte d'une liqueur colorée
versée dans un grand vase d'eau lui communique à l'instant sa
couleur.

Un des établissemens de son pays qui obtint principalement le suffrage
des auditeurs de M. Renou, fut le partage des biens. La communauté
établie parmi nous, ce cordeau qui alignoit tous les habitans du
Vallon, contraria, dès ce moment, ceux qui se sentirent doués de
quelque supériorité en force, en talent ou en industrie. S'ils avoient
eu leurs propriétés distinctes, ils auroient pu jouir de leurs
avantages naturels. La communauté des biens mettoit le fort sous
l'empire du foible, l'industrieux sous celui du paresseux, et l'homme
à talent dans la dépendance de l'inepte. N'étoit-ce pas là une révolte
contre la loi de la nature? Ne valoit-il pas mieux suivre son voeu et
laisser à l'homme distingué par quelque supériorité la disposition et
l'emploi des faveurs particulières qui lui avoient été accordées? La
société y trouveroit son profit, comme l'individu sa satisfaction.

Quelques sages répondirent que la société du Vallon n'ayant ni
voisins, et par conséquent ni rivaux ni ennemis, n'avoit pas besoin de
talens pour lui donner de l'éclat, de la force ou de la gloire; que
ces talens, nés du sein de l'inégalité physique favorisée et
développée par l'inégalité politique, manquant de sujets d'exercice au
dehors, semeroient le trouble et la discorde dans l'intérieur; qu'ils
détruiroient l'équilibre produit par l'égalité parfaite des personnes,
des biens et du pouvoir; qu'ils donneroient naissance d'une part à
l'opulence, à l'orgueil et au despotisme, et de l'autre à la misère, à
l'humiliation et à la servitude. Ces représentations étoient pleines
de raison; mais la raison n'étoit plus écoutée, la passion éveilloit
tous les intérêts; ceux mêmes qui par leur foiblesse physique ou
morale devoient être les premières victimes du changement, la
sollicitoient avec l'ardeur de l'aveugle ignorance.

Ce combat d'opinions s'enflammant de jour en jour, menaçoit des
suites les plus graves. Le seul moyen de le terminer étoit de laisser
à la société même le jugement des querelles élevées dans son sein;
pour cet effet de recueillir toutes les voix et de faire triompher
l'avis du plus grand nombre. Cet avis fut pour le partage. On agita
ensuite quel seroit le mode de ce partage; et après quelques
discussions il fut décidé que le partage, tant de la terre que des
animaux et autres effets, seroit fait par tête. On convint en même
tems que le retour à l'ancien ordre de choses auroit lieu du moment
qu'il seroit demandé, et qu'il auroit également pour lui le plus grand
nombre de voix.

C'est ainsi que dans tous les tems et dans tous les pays,
les révolutions politiques, les changemens de gouvernement,
d'administration, et même de simple ministère, ont toujours présenté
en perspective un grand attrait aux yeux du peuple. L'histoire
ancienne est intarissable en preuves de cette vérité. L'imagination
aime à s'égarer dans cette vague obscurité qui couvre l'avenir. Si
l'on a éprouvé quelque désagrément dans la situation actuelle, c'est
que l'ordre de la nature étoit bouleversé; il sera rétabli, on
l'espère, et on en est persuadé. Cependant, le changement tant désiré
est à peine arrivé, qu'on regrette amèrement l'état d'où l'on est
sorti.

La satisfaction des habitans du Vallon fut d'abord pareillement
unanime. Il leur sembloit entrer pour la première fois en possession
de la liberté. Les hommes robustes, vigilans ou industrieux, alloient
enfin profiter du développement de leurs facultés particulières, et
les paresseux, les foibles et les ineptes, jouir des douceurs du
repos. De ces deux espèces d'hommes, il se forma deux classes
distinctes; l'une qui multiplia ses moyens d'existence au delà de ses
besoins; l'autre bien plus nombreuse qui ne put produire de quoi
pourvoir au simple nécessaire de la vie. Toutes les deux réclamèrent
la création d'un signe d'échange; il étoit indispensable, surtout pour
la dernière classe, celle des pauvres, qui ne pouvoit se procurer la
subsistance qu'il lui falloit qu'en aliénant sa propriété. Peu-à-peu,
la plupart des propriétés passèrent ainsi dans les mains du travail et
de l'industrie. Alors, il y eut une inégalité physique, bien
prononcée, qui donna bientôt naissance à une inégalité morale. Les
gens riches, ayant une existence assurée avec beaucoup de tems libre
au-delà, employèrent ce tems à cultiver l'esprit de leurs enfans. Ceux
qui étoient réduits à la nécessité de travailler pour vivre, ne purent
jouir de cet avantage. Ainsi, à la supériorité de la fortune, se
joignit celle de l'esprit. Cette double puissance enfanta d'un côté,
l'orgueil et le despotisme; de l'autre, la bassesse, l'abjection et la
servitude. C'en étoit fait de la colonie si elle avoit été plus
étendue et plus riche, ou si elle avoit été fixée sur la terre auprès
d'autres états avec qui elle eût pu ouvrir des communications et
établir un commerce; mais dans ce pays vierge, la vertu étoit encore
énergique, et l'intérêt personnel n'avoit pu l'étouffer. Les
propriétaires enrichis n'étoient pas endurcis; ils rougissoient
souvent eux-mêmes de l'augmentation de leur fortune. La justice
naturelle s'élevoit contre une ambition de circonstance: en un mot,
leur jouissance étoit troublée comme s'ils avoient eu l'épée de
Damoclès suspendue sur leur tête. Le gouverneur saisit habilement ce
moment. Par ses insinuations, la classe nombreuse des pauvres demanda
et obtint la convocation d'une assemblée générale. Plusieurs y
parurent dans l'état le plus misérable, et tous demandèrent à grands
cris la révocation du partage des biens, et le rétablissement de
l'ancienne communauté des propriétés. Il y avoit une foule
d'excellentes raisons en faveur de cette opinion; mais elles furent
présentées d'une manière repoussante. La misère sait d'autant moins
exposer ses besoins, qu'elle les sent plus vivement. Toutefois, la
plus persuasive éloquence n'auroit pas obtenu plus de succès, si elle
n'avoit eu à faire valoir que des motifs purement humains. Aussi, le
gouverneur qui avoit prévu le mal, et qui étoit effrayé de ses
progrès, s'empressa-t-il de les arrêter par le seul moyen capable d'en
triompher. «Mes amis, s'écria-t-il, souvenez-vous que vous avez
promis, devant Dieu qui nous écoute, de consentir au rétablissement de
la communauté des biens aussitôt qu'elle seroit réclamée par le plus
grand nombre. Je prends ce même Dieu à témoin de votre promesse, et de
la demande générale qui est faite; et je vous ordonne en son nom de
vous y conformer.»

Ce peu de mots, prononcés d'un ton solennel, produisit l'effet désiré;
tant est imposante la majesté de l'Etre-Suprême présent à tous les
instans de notre vie!

Cependant, quoique les propriétés rentrassent dans la communauté, les
personnes restèrent dans l'ordre particulier que leur avoient assigné
leurs moyens distingués. Elles avoient donné des preuves trop
évidentes de leur supériorité pour qu'elles eussent la fausse modestie
de ne pas se croire véritablement dans une classe supérieure. Ce
sentiment n'étoit pas de l'orgueil, mais une juste conscience de leur
valeur. Dans tous les grands états de la terre, cette différence entre
les facultés morales auroit créé, comme chez les Romains, un ordre de
Patriciens, qui, s'imaginant être privilégiés par la nature, se
seroient arrogé tous les pouvoirs et tous les honneurs; mais les
habitans du Vallon aérien, qui avoient le plus de droits à cette
distinction, doués d'un esprit de rectitude et d'ordre inconnu partout
ailleurs, considérèrent les avantages que la nature leur avoit
accordés, comme un musicien apprécie les tons élevés qui contribuent à
l'harmonie d'un concert. Ainsi, les différentes sortes d'esprit
contribuent également chez nous à former l'harmonie sociale, sans
qu'il semble raisonnable d'attacher plus de noblesse aux uns qu'aux
autres.

Mais, quelque soin qu'on ait pris pour effacer la ligne de démarcation
entre les deux classes, elle existera probablement aussi long-tems que
les classes mêmes. La première sera toujours supérieure, puisqu'elle
peut subsister sans le secours de l'autre, tandis que celle-ci,
essentiellement dépendante, ne pourroit se passer de la première.
Aussi est-ce dans cette première classe que sont pris les membres qui
composent le conseil du gouverneur[16].

  [16] Si ces Annales sont fidelles, il faut convenir que le peuple
  du Vallon aérien est supérieur à tous les peuples tant anciens
  que modernes que nous connoissons. Partout ailleurs une pareille
  révolution auroit fait couler des torrens de sang. Si de perfides
  suggestions ont égaré nos montagnards, ils reviennent d'eux-mêmes
  aussitôt qu'ils sont livrés à leur propre raison. C'est un
  puissant guide que cette raison accordée à l'homme. Il auroit
  partout le même empire, s'il n'étoit pas étouffé par les
  institutions sociales. Le grand mérite de celle qui régit le
  Vallon aérien, c'est de conserver à cet infaillible guide toute
  la rectitude et toute la force qu'il tient de la nature.

   (_Note de l'Editeur._)



CHAPITRE XIX.


Cependant la veuve du malheureux Renou étoit inconsolable. Sa profonde
douleur lui avoit encore rendu plus chers les goûts sauvages et le
caractère mélancolique de son mari. Elle l'avoit accompagné dans ses
courses solitaires, et lorsqu'il fut mort, elle résolut de fixer sa
demeure près de l'arbre où il avoit déposé sa dernière pensée, et que
nous avions nommé l'arbre du désespoir. Elle demanda cette faveur au
gouverneur, comme si sa vie y eût été attachée. Lorsqu'elle l'eut
obtenue, elle vint s'établir à cette extrémité du Vallon, accompagnée
de sa soeur qui ne l'avoit jamais quittée. Ses deux frères qui
l'aimoient tendrement, et qui n'étoient pas encore mariés, lui
portaient chaque jour les choses nécessaires à son existence. Il y
avoit peu de tems que madame Renou demeuroit près de l'arbre du
désespoir, lorsqu'elle mit au jour un gage des amours de son mari. On
planta aussitôt, suivant la coutume, dans l'asile de l'éternelle paix,
un arbre qui fut nommé l'arbre de l'espérance.

Lorsque cet enfant fut parvenu à l'âge de sept ans, le conseil le
réclama, afin de lui donner l'éducation commune à tous les habitans du
Vallon, et de le former au genre de vie le plus propre à faire son
bonheur et celui de ses frères; mais la mère fut frappée d'un tel
chagrin en apprenant qu'on vouloit la séparer de son fils, elle fit
tellement craindre de se porter aux derniers excès du désespoir, qu'on
consentit à lui laisser cet enfant qu'elle promit bien d'ailleurs
d'élever conformément aux règles de la communauté. Mais est-il de
règle qui puisse prévaloir sur l'amour d'une mère pour son fils? Après
lui, l'objet qui lui étoit le plus cher, étoit la mémoire de son mari.
La profonde solitude où elle vivoit, concentroit tous ses sentimens
dans ces deux affections: elles étoient les seuls principes de sa
conduite; et sa promesse, quoique faite avec une sincère intention de
la tenir, s'évanouissoit dès qu'elle se trouvoit en opposition avec
les goûts du fils ou le systême du père. On a dû juger par le
caractère et les habitudes de celui-ci, quel étoit son genre d'esprit.
Bizarre dans ses opinions littéraires comme dans sa conduite, c'étoit
sur ce sujet l'anglomane le plus décidé. Young, Milton, Addisson, Pope
étoient ses auteurs favoris; il avoit apporté avec leurs ouvrages ceux
de quelques autres anglois contemporains. Quelques passages
intéressans improvisés dans ses entretiens avec son épouse, avoient
également enflammé l'esprit de cette femme pour cette littérature
étrangère. Son fils étoit né avec de l'intelligence et beaucoup de
cette sensibilité angloise que nous nommons de la mélancolie. Ces
dispositions, qui se fortifièrent à mesure qu'il avança en âge, lui
firent prendre en aversion les travaux rustiques du Vallon. La mère
et les femmes de sa société, émerveillées de voir un jeune homme
spirituel et tendre qui faisoit des romances et des chansons,
décidèrent sa vocation. Il voulut être poète et philosophe: les titres
à ce double mérite lui furent facilement accordés par ses juges. Ils
ne se lassoient pas de l'entendre; mais souvent il leur échappoit en
s'enfonçant seul au milieu des forêts ou en parcourant les remparts du
Vallon. On le voyoit quelquefois, assis sur la pointe saillante d'un
des rochers de cette enceinte, fixer par ses accens une multitude de
pâtres rassemblés au-dessous de lui.

Bientôt du talent de la parole il essaya de passer à celui du style.
La gloire étoit nulle pour lui, il ne pouvoit en avoir d'idée; mais
les beaux vers de Racine, la belle prose de Fénelon retentissoient à
son oreille, et le plaisir que lui procuroit la lecture des ouvrages
de ces hommes célèbres, lui en faisoit concevoir un très-grand à les
imiter. Héritier des goûts de son père, il avoit aussi étudié la
langue angloise; et pour former son style, il traduisit de cette
langue différens morceaux très-estimés. Je n'en transcrirai qu'un
seul; mais je dois dire auparavant que les talens du jeune Renou
n'avoient pour nous aucun mérite. A plusieurs reprises le gouverneur
lui conseilla de laisser là tous ses écrits pour s'occuper de
quelqu'un des travaux utiles à la société: les conseils furent rejetés
avec dédain; il fallut bien alors en venir au dernier expédient.

Il n'y a pas un seul métier dans le Vallon, lui dit-on, qui n'ait sa
valeur: l'agriculture est le premier de tous; mais les autres
travaillent pour elle, et le tisserand, le forgeron, le charpentier
produisent des choses qui lui sont nécessaires et qu'elle paye par des
échanges. Mais de quelle utilité peuvent être pour aucun de nos
ateliers l'art d'aligner des périodes ou de rimer des phrases? Votre
prétendu talent, loin d'être utile, pourroit être funeste, puisqu'il
pourroit fournir un texte aux contestations et aux disputes. Laissez
donc là, croyez-moi, votre verbiage, et travaillez comme nous, ou je
vous préviens que vous finirez par n'avoir que des sons et du vent en
échange de vos paroles.

Le jeune Renou fut sourd à la voix de la sagesse. Il fallut, pour le
corriger, que la leçon lui vînt de l'expérience qui est toujours le
meilleur maître en toutes choses. Ses auditeurs rassemblés d'abord en
grand nombre, l'abandonnèrent peu-à-peu dès qu'il eut perdu le charme
de la nouveauté. La distribution de blé qu'ils avoient partagé avec
lui cessa avec le plaisir qu'ils avoient à l'entendre. Ainsi l'orateur
se vit bientôt réduit à prêcher dans le désert; mais il ne put, comme
St.-Jean, s'habituer à vivre de sauterelles ou de racines; il fut
alors forcé de prendre un travail utile: ce travail purement manuel
lui répugna beaucoup d'abord; mais insensiblement il s'y façonna, et
au bout de quelques mois il fut un des bons agriculteurs du Vallon.
La littérature cependant ne perdit pas ses droits; mais il ne lui
consacra plus que les momens de son loisir, et il devint par-là un
modèle qu'on ne rougit plus d'admirer.



CHAPITRE XX.

Voici maintenant la traduction du jeune Renou.

L'ERMITE,

_par M. Parnell_.


«Au fond d'un désert inconnu au monde, vivoit depuis son jeune âge un
vénérable ermite. Sa demeure étoit une caverne, son lit un peu de
mousse, sa nourriture des fruits, et sa boisson l'eau du rocher. Loin
des hommes, il étoit toujours en présence de Dieu; sa seule occupation
étoit de le prier, et son seul plaisir de l'adorer.

Ce calme si pur, cette vie qui étoit l'image du ciel même, une idée
vint la troubler. Si c'étoit le vice qui fût triomphant sur la terre,
si la vertu lui étoit asservie, que deviendroit la sagesse de la
Providence? Dès ce moment l'avenir s'obscurcit devant les pieux
regards du solitaire, et son ame perdit son repos. Ainsi, lorsque les
eaux d'un lac présentent une paisible surface, la nature y réfléchit
une tranquille image; le rivage se dessine sur ses bords, les arbres
l'ombragent de leurs cîmes suspendues, et le firmament abaissé le
peint de ses couleurs variées. Mais s'il vient à tomber une pierre au
sein de l'humide élément, on voit aussitôt le cristal troublé se
diviser en cercles qui s'étendent de tous côtés, le soleil brisé se
perdre en fragmens, le rivage, les arbres et le firmament s'enfuir
dans un désordre affreux.

Impatient d'éclaircir ses doutes, de connoître le monde par lui-même,
de savoir à qui de ses livres ou des bergers de ce désert il doit
ajouter foi; car il n'avoit encore vu de l'espèce humaine que quelques
pâtres égarés dans leur marche nocturne, il quitte sa cellule, prend
dans sa main un bâton de pélerin, abaisse son capuchon sur son front,
et part au lever du soleil, résolu d'examiner tout avec une profonde
attention.

La matinée s'écoule avant qu'il soit sorti du long désert sur lequel
on n'aperçoit aucun sentier; et le soleil étoit au milieu de son
cours, lorsqu'il vit arrêté sur le grand chemin un jeune homme
proprement vêtu, dont la charmante figure étoit ornée de blonds
cheveux tombant en boucles flottantes. Je vous salue, mon père, dit le
jeune homme en s'approchant. Bonjour, mon fils, repartit le
respectable vieillard. La conversation s'engage; les questions, les
réponses se succèdent rapidement; et le plaisir de mille entretiens
divers charme la longueur de la route. Enchantés l'un de l'autre,
s'ils différoient par les années, ils se réunissoient par les
sentimens. Ainsi un vieux ormeau soutient un tendre lierre; ainsi le
jeune lierre embrasse le vieux ormeau.

Cependant le soleil étoit près de se coucher; la dernière heure du
jour s'avançoit enveloppée de ses modestes couleurs, et la nature en
silence invitoit la terre au repos, lorsque les voyageurs aperçurent
non loin de la route un superbe palais. Ils y dirigent leurs pas, à la
clarté de la lune, au milieu d'une avenue de grands arbres qui
formoient de chaque côté des couronnes de verdure.

Le noble maître de ce palais en avoit fait l'asile hospitalier de
l'étranger. Sa générosité cependant, altérée de louanges, n'étoit plus
que le vain étalage d'un luxe dispendieux. Les compagnons arrivent;
des domestiques en livrée les attendoient, et le seigneur du château
vient les recevoir à la porte. La table du souper gémit sous la
magnifique profusion des mets, et tout brille d'un éclat que n'a point
la bonne et simple hospitalité. De là, conduits dans leur appartement,
ils oublient les fatigues de la journée, plongés dans un profond
sommeil sur la soie et le duvet.

Le lendemain, à la première lueur du jour, dès que le frais zéphir
vient se jouer sur la surface du long canal, caresser les fleurs du
riant parterre, et agiter le sommet chevelu des arbres voisins, nos
hôtes se lèvent, dociles au signal de la nature. Ils trouvent un
excellent déjeûner servi dans un magnifique salon. Le maître affable
en fait les honneurs, et invite les voyageurs à boire d'un vin exquis,
pétillant, dans une coupe d'or. Enfin, ils sortent du portique,
satisfaits et reconnoissans; le seigneur du château est le seul qui
ait lieu de se plaindre, sa précieuse coupe a disparu; le plus jeune
de ses hôtes l'a dérobée en secret.

Tel un voyageur qui rencontre sur son chemin un serpent à la peau
brillante, étendu au soleil; plein de trouble, il s'arrête, et
s'écarte précipitamment du danger; puis il reprend sa marche d'un pas
timide, en portant de tous côtés des regards inquiets: tel parut le
vieillard, lorsque déjà loin du château, il apperçut l'objet dérobé
briller dans la poche de son subtil compagnon. Interdit, il s'arrête;
il brûle, mais il craint de lui proposer de se séparer, et continue
la route avec un coeur tremblant, en se plaignant, les yeux levés au
ciel, que la générosité soit aussi mal récompensée.

Tandis qu'ils cheminoient, de sombres nuages couvrirent le firmament,
et voilèrent la gloire du soleil; le bruit des airs annonça l'approche
de la pluie, et les bestiaux, traversant la plaine, accoururent vers
l'étable. Averti par ces présages, le couple voyageur presse sa marche
pour chercher un abri dans un édifice voisin. C'étoit un donjon,
flanqué de tourelles, élevé sur une éminence qu'entouroit un large
fossé. L'esprit inhospitalier, farouche et repoussant de son
possesseur, avoit fait un désert du pays d'alentour.

A mesure qu'ils approchoient de cette triste demeure, le vent
augmentoit de furie; les rapides éclairs étinceloient parmi les
torrens de pluie, et le bruyant tonnerre éclatoit au-dessus de leur
tête. Ils frappèrent long-tems à la porte; long-tems leurs cris se
joignirent au bruit du marteau, tandis qu'ils étoient en proie aux
coups précipités du déluge et de l'aquilon. Enfin, une foible pitié se
glisse dans le coeur du barbare. Pour la première fois il va exercer
l'hospitalité. D'une main chagrine il fait tourner la porte sur ses
gonds rouillés, et reçoit à regret sous son toit les voyageurs
tremblans de froid. Un fagot avare éclaire le foyer glacé, et rappelle
la vie dans leurs membres. On leur sert pour dîner un peu de pain bis
avec un peu de vin aigre; et à peine la tempête commence-t-elle à
s'appaiser, qu'un prompt adieu les avertit de s'en aller en paix.

L'ermite observateur ne comprend pas comment un individu aussi riche
se condamne à une vie aussi misérable. Quel motif, dit-il en lui-même,
peut donc porter à renfermer en pure perte la subsistance de mille
infortunés! mais quel nouvel étonnement éclata sur son visage,
lorsqu'il vit son jeune compagnon tirer de sa poche la coupe précieuse
qu'il avoit dérobée à leur premier hôte si généreux, et en payer le
misérable accueil du dernier, si sordide et si dur!

Mais déjà les nuages orageux sont dispersés, le soleil se lève sur un
firmament d'azur, les doux parfums s'exhalent des vertes prairies, et
les feuilles brillantes de rosée marquent par leurs frémissemens leur
joie de revoir le jour. A ce signal, les voyageurs quittent leur
triste asile, et le maître content en ferme aussitôt la porte
soucieuse.

Tandis qu'ils s'éloignoient, l'esprit du pélerin étoit profondément
agité de diverses pensées. Les actions de son compagnon, dépourvues de
leurs motifs, lui paroissoient ici un crime, là une extravagance.
Pénétré d'horreur pour celui-ci, et de compassion pour celle-là, il se
perdoit dans l'explication de tant de bizarreries.

Cependant les ombres de la nuit revinrent encore voiler le firmament;
et les voyageurs, occupés encore de chercher une retraite, apperçurent
assez près d'eux une maison fort propre, au milieu d'une campagne
parfaitement cultivée. Sous de simples dehors qui ne présentoient ni
le spectacle de la triste indigence, ni celui de la vaine grandeur,
cette demeure répondoit au caractère du maître, homme heureux qui
aimoit la vertu et fuyoit la louange.

Nos piétons tournèrent vers ce côté leurs pas fatigués; et bénissant
de leurs voeux le modeste manoir, ils s'inclinèrent devant son digne
possesseur, qui répondit en ces termes à leur salutation:

«Sans orgueil comme sans envie, je rends à celui qui nous a tout
prodigué une partie de ses bienfaits. C'est lui qui vous envoie;
recevez donc en son nom un frugal repas donné de bon coeur.»

Il dit, et fit servir la table hospitalière. Puis il les entretint de
la sagesse et de la vertu jusqu'au moment où le son de la cloche,
rassemblant les honnêtes domestiques, vint fermer la journée par la
prière.

Enfin, l'aurore se leva, nuancée de mille couleurs, et le monde
renouvelé par un tranquille sommeil, recommença le cercle de ses
travaux. Mais avant le départ des voyageurs, le plus jeune des deux
s'approche du berceau où dormoit un enfant, le saisit et l'étrangle. O
comble d'horreurs! ô monstrueuse ingratitude! le fils unique d'un si
généreux hôte, l'orgueil naissant de sa maison; son visage devient
noir, il palpite, pousse un soupir et meurt. Que devint notre ermite à
la vue de cet horrible assassinat? Non, l'enfer, l'enfer même, ouvrant
devant lui ses profonds abîmes, et l'enveloppant de ses flammes
dévorantes, ne l'eût pas frappé de plus d'effroi.

Interdit, confondu, il veut fuir; mais ses genoux tremblans trahissent
ses désirs. Le jeune homme le poursuit et l'atteint. La route étant
croisée par plusieurs autres, un domestique étoit venu leur servir de
guide. Ils arrivèrent au bord d'un torrent qui traversoit le chemin;
le passage étoit difficile; le domestique marche devant sur de
longues branches de chêne qui tiennent lieu de pont. Le jeune homme,
qui sembloit n'épier que l'occasion d'un crime, s'approche du guide
sans défiance, et le précipite dans l'abîme. L'infortuné disparoît
aussitôt, remonte un instant à la surface, puis retombe pour jamais
dans le gouffre de la mort.

Le vieillard ne peut plus contenir sa fureur, il s'écrie les yeux
étincelans: O monstre exécrable..... Mais à peine a-t-il ouvert la
bouche, que son étrange compagnon a quitté la forme humaine. Sa jeune
figure est empreinte d'une douce majesté; sa robe, devenue d'une
blancheur éclatante, flotte jusqu'à terre; une brillante auréole
couronne sa tête; l'air est autour de lui parfumé d'une odeur céleste,
et des ailes d'un éclat éblouissant couvrent ses épaules de leurs
plumes nuancées. En un mot, il a pris une forme divine, et sa démarche
est celle d'un ange de lumière.

A la vue de ce prodige, la fureur dans le coeur de l'ermite a fait
place à l'admiration; sa langue est immobile, et son esprit est frappé
d'un profond étonnement. L'ange aimable, d'une voix semblable à une
musique ravissante, rompit le premier le silence:

«Tes prières, tes hommages, ton innocente vie, sont montés sur l'aile
d'un doux souvenir devant le trône suprême. De telles perfections font
la joie de l'empire céleste; habitant de ce brillant séjour, je suis
descendu à la voix du Tout-Puissant pour calmer tes inquiétudes. Cesse
de te prosterner devant moi, je ne suis que ton égal.

Apprends le secret du gouvernement du grand Etre, et que ta conscience
cesse d'être alarmée.

Le juste créateur, en formant ce monde, a voulu qu'il fût soumis aux
lois de la nature, et que ce fût en passant par les causes secondes
que tout ici-bas marchât à son but. C'est ainsi que, retiré loin de
la sphère terrestre, le souverain maître exerce sa puissance. Il fait
concourir les actions de l'homme sans contrarier sa volonté; il exige
surtout qu'il se confie fermement dans sa sagesse.

Rien n'est plus surprenant sans doute que le spectacle des évènemens
qui vient de frapper tes yeux. Cependant, lorsque tu seras instruit de
leurs motifs, tu reconnoîtras la justice du Tout-Puissant, et tu
apprendras à soumettre ta raison aux choses que tu ne peux expliquer.

Cet homme superbe entouré d'un luxe pompeux, dont la vie étoit trop
fastueuse pour être innocente, qui recevoit ses convives à une table
incrustée d'ivoire, et les regaloit dès le matin d'un vin exquis
pétillant dans des coupes d'or, en perdant une de ces précieuses
coupes, a été corrigé de son faste impudent; il continuera d'être
hospitalier, mais avec plus de simplicité.

Le misérable tourmenté par d'éternels soupçons, dont la porte
verrouillée ne s'ouvroit jamais au pauvre voyageur, c'est à lui que
j'ai donné la coupe, afin de lui faire connoître que le ciel sait
récompenser les mortels compâtissans. A la vue de ce vase, il a
reconnu de quel prix est cette vertu qu'il avoit abjurée; et son ame
reconnoissante s'est ouverte à la pitié. Ainsi le minerai, pénétré par
l'active chaleur du charbon embrasé qui le presse, est bientôt en
fusion, et, dégagé de sa gangue, l'argent qu'elle réceloit se
précipite dans le creuset.

Après de longues années d'une conduite vertueuse, le coeur de notre
pieux ami étoit à moitié détaché de son Dieu, entraîné par l'amour
d'un enfant au berceau. Pour lui il vivoit dans l'inquiétude, et déjà
il recommençoit des yeux le cours de ses peines sur la terre. Dans
quelles extravagances un pareil délire ne l'auroit-il pas précipité?
Dieu, pour sauver le père, s'est emparé de l'enfant. Graces à mon
adresse, tout le monde, excepté toi, a cru qu'il étoit mort d'une
convulsion. Maintenant le père en pleurs, humilié dans la poussière,
reconnoît la justice du châtiment.

Cependant c'en étoit fait de la fortune de cet homme, si son perfide
domestique eût remis le pied dans la maison: il devoit dans la même
nuit enlever le trésor de son maître; et quelle perte c'eût été pour
les pauvres!

Tels sont les éclaircissements que le ciel m'a chargé de te donner.
Retourne en paix, sois résigné et n'accuse plus la Providence.»

Après ces mots, le jeune Séraphin déploie ses ailes sonores et prend
son vol aux yeux du sage frappé d'admiration. Tel parut Elisée lorsque
son maître s'éleva dans les nues sur un char céleste. Ainsi à la vue
du char de feu montant dans les cieux, le prophète ébloui étoit
enflammé du désir de monter à sa suite.

O seigneur! s'écria l'ermite prosterné, que ta volonté soit faite sur
la terre comme dans le ciel! Puis s'en retournant l'esprit satisfait,
il regagna son ancienne demeure et y finit sa vie dans la piété et
dans la paix[17].»

  [17] Cette petite production de Parnell, qui parut au
  commencement du dernier siècle, est dans l'original un
  chef-d'oeuvre de précision et de graces. Le sujet est tiré du
  vieux Conte de l'Ermite, que chaque peuple a habillé à sa mode.
  Voltaire l'a enchassé dans son charmant roman de Zadig; il a
  assaisonné de plaisanteries fort gaies et fort spirituelles la
  philosophie du poète anglois. Mais il faut convenir que cette
  justification des misères humaines ne vaut pas mieux que tous les
  systêmes qu'on a imaginés pour expliquer les voies de la
  Providence. On ne voit point de Prodigues devenir plus sages
  parce qu'on a abusé de leurs dons, d'avares rendus généreux parce
  qu'ils ont eu un mouvement de pitié qui leur a tourné à profit.
  La mort d'un enfant tendrement chéri a plus souvent inspiré aux
  pères désespérés des murmures contre la Providence que des
  sentimens de reconnoissance et d'amour. En général, les passions
  comme les caractères dépendent en partie de la nature du
  tempérament, et ne sont susceptibles que de simples
  modifications. Mais si on ne change point les élémens, on peut du
  moins les diriger et les employer utilement. Ainsi l'habile
  écuyer qui soumet au frein un coursier indompté, tire un sage
  parti de sa fougue insensée, et convertit en noble courage son
  caprice et ses emportemens.

   (_Note de l'Editeur._)


Je ne consigne ici cet écrit que comme un monument du pouvoir que
possédoit le Vallon aérien de s'élever à la gloire qui a immortalisé
les beaux siècles d'Athènes et de Rome, et en même tems comme une
preuve de sa sagesse, non seulement de n'avoir pas aspiré à cette
gloire, mais d'en avoir pour jamais éteint le désir. En effet, quel
eût été pour nous le fruit de cet esprit si vanté sur la terre qui
consiste en vaines phrases? Nous n'avons point d'oisifs à amuser: tous
les membres de notre société sans exception sont livrés à des travaux
utiles. Ils écouteroient avec reconnoissance l'homme qui leur
apprendroit quelque moyen de perfectionner l'agriculture ou les
métiers dont ils s'occupent. Il leur faut du bon sens en action et non
pas de l'esprit en paroles. Les Etats qui ont un superflu de
population peuvent le prodiguer à leur gré; mais pour notre intérêt
comme pour notre prospérité, nous devons inspecter dans chaque
individu l'emploi de son tems et de ses facultés. Il faut que tout
aboutisse à l'avantage commun de la société.

Cependant le conseil s'assembla pour peser les avantages et les
inconvéniens qui étoient résultés du voyage hors du Vallon, et décider
s'il convenoit d'avoir quelqu'autre communication ultérieure avec la
terre. Ce voyage avoit procuré l'introduction de la pomme de terre et
des abeilles. La première étoit une garantie infaillible contre la
disette de blé; et sous ce rapport elle étoit d'un prix incalculable.
Le miel des abeilles fournissoit non seulement un mets agréable, mais
un remède salutaire dans plusieurs maladies; mais les maux, dont ce
voyage avoit apporté le germe, étoient au moins égaux s'ils n'étoient
supérieurs aux biens qu'il avoit fait connoître. Quel avantage
pouvoit compenser la petite vérole qui avoit détruit une partie de la
population, et dont le poison maintenant incurable menaçoit toute la
postérité, et ce vice moral bien plus désastreux encore qui avoit
attaqué le gouvernement et les moeurs jusque dans leur principale
racine? La physique et la chimie, nous a-t-on dit, sont maintenant les
sciences les plus florissantes dans l'Europe; les progrès qu'elles
font chaque jour promettent des découvertes utiles et des secrets
précieux pour l'humanité. Mais la corruption des moeurs qui va
toujours croissant dans une proportion supérieure à la perfection des
arts, produira sans doute aussi quelque nouveau germe de maux qui
seroit importé chez nous avec celui des biens; et nous ne voulons
point du remède, puisqu'il seroit nécessairement inséparable de la
maladie.

D'après ces considérations, le conseil a arrêté que le Vallon aérien
n'auroit plus de communication avec la terre par quelque voie que ce
pût être[18].

  [18] Voici une contradiction qui a dû frapper tous les lecteurs
  attentifs. Il est dit ici que le conseil décréta de ne plus avoir
  de communication avec la terre; et cependant une cinquantaine
  d'années après que cette décision a été prise, M. de Montagnac
  reçoit des habitans du Vallon l'accueil le plus amical, ainsi
  qu'on l'a lu dans la relation de son voyage; et ce n'est qu'après
  y avoir été traité pendant plus d'un jour avec toutes les marques
  de la bienveillance, qu'un seul individu vient lui signifier
  l'ordre de partir.

  Frappé aussi moi de cette contradiction, je priai M. de Montagnac
  de me l'expliquer. Il me répondit premièrement, que la décision du
  conseil n'avoit jamais été publiée, parce qu'on attendoit pour
  cela qu'il fût proposé quelqu'autre projet d'excursion, ce qui
  n'avoit pas eu lieu et ne l'auroit peut-être eu jamais. Il me dit
  ensuite qu'il ne falloit pas juger le peuple aérien avec trop de
  rigueur. Ce peuple-là a peu de souvenirs parce qu'il a eu peu de
  peines; car ce sont les chagrins qui fixent principalement les
  époques du passé. Il est à cet égard semblable au sauvage qui vend
  son lit aujourd'hui sans prévoir qu'il en aura besoin demain.

  M. de Montagnac s'étoit conformé jusqu'à présent au principe qu'il
  avoit très-judicieusement établi, de ne donner au public que la
  partie des Annales du Vallon aérien susceptible d'un intérêt
  général. J'ai vu avec peine qu'il y avoit dérogé en transcrivant
  ici, outre la liste des gouverneurs, des rédacteurs des Annales,
  des membres du conseil pendant plusieurs années, deux aventures
  dont le sujet et le style respirent cette simplicité antique, si
  admirable quand on la rencontre dans Homère ou dans quelqu'autre
  auteur des premiers tems, mais qui n'est plus que ridicule
  lorsqu'elle est appliquée a quelques faits récens. Il semble voir
  alors un palais moderne bâti dans le genre gothique.

  J'ai à faire à M. de Montagnac un autre reproche dans un sens
  opposé. Là, il a publié ce qui devoit être supprimé; et le passage
  qui suivoit immédiatement, et qu'il étoit intéressant de faire
  connoître, il l'a retranché. Ce passage est relatif à la guerre de
  notre révolution entre la France et l'Espagne. C'est le dernier
  évènement public dont le Vallon ait eu connoissance. J'ai cru
  devoir appliquer la suppression au remplissage inutile ou
  disparate, et rendre la publicité à la manière singulière dont le
  peuple aérien avoit envisagé cette guerre révolutionnaire. C'est
  cette guerre qui sans doute fut l'objet de la plus vive curiosité
  des habitans du Vallon, et sur laquelle ils durent faire les plus
  pressantes questions à M. de Montagnac. Cependant cet aéronaute
  n'en dit pas un mot dans sa relation. Je ne conçois pas quelles
  ont été ses raisons pour passer sous silence tout ce qui a rapport
  à ce grand évènement. Quoi qu'il en soit, voici ce qui en est dit
  dans les Annales de ce peuple.

   (_Note de l'Editeur._)

       *       *       *       *       *

«Une musique militaire a fait retentir l'écho de nos montagnes. Montés
sur le rempart, nous avons entendu des chants s'unir à cette musique,
et ces chants sembloient être un hymne à la liberté; car ce nom a été
souvent répété, et toujours avec le plus grand respect. Quelquefois
même nous avons vu l'armée entière se prosterner à genoux en
prononçant le mot de _liberté_. Comment des peuples esclaves depuis
tant de siècles ont-ils pu tout-à-coup briser leurs fers? quel ressort
assez puissant pour leur imprimer un pareil mouvement? Cette grande
révolution est-elle le résultat de la philosophie qui commençoit à
agiter le milieu du dix-huitième siècle? Ou est-ce la religion qui a
achevé son ouvrage? Nous cherchions de ces deux causes quelle étoit la
plus vraisemblable, lorsque nous avons entendu l'éloge de la
fraternité retentir avec celui de la liberté. Dès-lors notre
incertitude a été fixée; nous n'avons plus douté que cette belle
réunion ne fût l'ouvrage de la religion rappelée à sa pureté
primitive. Elle seule, d'un peuple d'esclaves, pouvoit faire un peuple
de frères.

Plusieurs bataillons ont passé successivement sous nos yeux, en
chantant également le double triomphe de la liberté et de la
fraternité. Ils portoient au bout d'une pique le bonnet, symbole de la
liberté, et leurs drapeaux étoient nuancés des trois couleurs
principales; réunion qui annonçoit évidemment celle des trois grands
ordres de l'Etat autrefois si divisés, le clergé, la noblesse et le
tiers-état. Nous nous entretenions de ces douces idées, et nous
voyions déjà les temples de Janus fermés sur toute la terre, et tous
les peuples s'embrassant à l'invitation et à l'exemple des François.

Mais quel horrible réveil est venu dissiper ce rêve enchanteur! dès le
lendemain, ces frères si tendres, transformés en tigres féroces,
étoient aux prises avec des Espagnols. Après une lutte de courte
durée, les François ont été vainqueurs; les vaincus à genoux
demandoient la vie d'une voix suppliante: _Fraternité ou la mort_,
leur a-t-on répondu avec fureur. Le signe d'acceptation étoit
d'arborer au chapeau la cocarde aux trois couleurs. Au moindre délai,
à la moindre hésitation, le frère chéri étoit égorgé sans pitié.

Quelle est donc cette nouvelle association de ce que l'amitié peut
inspirer de plus tendre et la rage de plus féroce? Au lieu de s'être
amélioré, l'esprit humain en France seroit-il retombé dans la
barbarie? N'est-ce pas là ce délire qui s'étoit emparé de tout
l'Empire Romain, la veille de sa chute, lorsque ses citoyens
s'égorgeoient entr'eux pour des querelles théologiques, tandis que les
Barbares étoient à ses portes tout prêts de consommer sa
ruine[19]?...»

  [19] Ici se termine ce que les Annales aériennes présentent
  d'intéressant. Il paroît que le peuple de ce coin des Pyrénées
  croyoit atteints de folie les révolutionnaires de la fin du
  dix-huitième siècle. Cette opinion étoit sans doute bien
  honorable pour eux; elle est cependant la plus vraisemblable, car
  la méchanceté qui tourne au profit de son auteur peut
  s'expliquer; mais la dépravation portée à l'excès où elle parut
  alors, cette dépravation qui tendoit à tout détruire, sans plan,
  sans but et sans projets pour l'avenir, atteste un dérangement
  dans les organes intellectuels, en un mot une vraie folie.

  Il falloit une raison bien forte pour rétablir tout un grand
  peuple dans la possession de celle qu'il avoit perdue. Elle s'est
  trouvée, et la réparation aussi prompte qu'inespérée des maux
  causés par la démence sera dans l'histoire générale le prodige le
  plus éclatant et le plus admirable.

  Au reste, on ne doit pas être surpris du peu d'étendue des Annales
  du Vallon aérien. Un peuple heureux et qui n'a aucunes relations
  politiques fournit bien peu de matériaux à l'histoire. Il en est à
  cet égard des peuples comme des individus: plus ils sont heureux
  et moins ils font de bruit. L'exemple du peuple aérien ne peut
  servir de modèle à aucun autre peuple de l'Europe; ses moeurs, son
  gouvernement, sa constitution sociale sont trop différens de tout
  ce que nous connoissons; mais c'est un spectacle agréable de voir
  le prix que la vertu peut encore obtenir quand elle est unie au
  courage et à l'amour de la liberté.

   (_Note de l'Editeur._)


FIN.



De l'Imprimerie d'ORIZET et LE COQ, Place Saint-Michel, nº 2.





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Vallon Aérien - ou Relation du Voyage d'un Aéronaute" ***

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