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Title: Le moulin du Frau
Author: Le Roy, Eugène, 1836-1907
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

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EUGÈNE LE ROY


LE MOULIN DU FRAU

Avant-propos d'ALCIDE DUSOLIER

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1905

Tous droits réservés



AVANT-PROPOS


I

Je ne me rappelle pas avoir jamais eu, du temps que j'étais
critique, l'occasion d'apprécier un roman rustique offrant la
moindre ressemblance de facture avec _le Moulin du Frau_. _Le
Marquis des Saffras_, de La Madelène, _les Païens innocents_, de
Babou, non plus que _le Chevrier_, de Fabre, et _le Bouscassié_, de
Cladel, ne sauraient lui être comparés. L'arrangement de la réalité,
l'inquiétude constante de la forme, qui s'accusent également dans
ces oeuvres rudes ou délicates, ne s'aperçoivent pas une fois dans
_le Moulin_. Ici, nul artifice littéraire, «l'auteur» est absent, il
semble que le livre se soit fait tout seul, soit venu de lui-même.

Quand je lus dans l'_Avenir de la Dordogne_ les premiers
feuilletons, je fus pris d'emblée au charme, absolument nouveau,
d'une naïveté d'exécution sans analogue dans mes souvenirs. Le récit
se déroulait si simplement à travers les villages, les champs, les
landes et les bois, qu'on eût juré l'histoire du meunier écrite par
le farinier en personne. Rien de prémédité, d'agencé: le Périgord
comme il est et les Périgourdins comme ils sont, voilà tout. Oui,
c'est bien le meunier qui raconte au jour le jour la vie de sa
famille et celle de ses voisins, qui nous dit bonnement leurs idées,
leurs peines, leurs gaietés, au fur et à mesure que tels ou tels
incidents les déterminent, sans qu'il tente jamais de combiner ces
incidents pour en tirer un effet ou une situation. Et cependant,
quel intérêt elles éveillent, ces existences tout unies, où les
surprises et l'extraordinaire n'ont point de place! Quel attrait
dans ces tableaux du monotone train-train rural!

On pourrait dire que, par là, _le Moulin du Frau_ est un tour de
force, si l'effort se trahissait en quelque endroit. Mais non. Si
nous sommes conquis dès le début et gardés jusqu'au bout, cela tient
avant tout à l'entière sincérité du narrateur, à ce qu'il a vécu son
sujet:

«Le pays où l'on naquit, où l'on a grandi, où, petit enfant, on
tendait des gluaux au bord des mares claires fréquentées par les
linots et les chardonnerets; les taillis, les chaumes et les maïs
que, jeune homme, on a tant de fois arpentés, guêtres au mollet,
carnassière au flanc et fusil sur l'épaule; le paysage familier
enfin, qui vous a pénétré insensiblement, voilà ce qu'il faut
décrire, car voilà seulement ce que vous rendrez avec puissance, de
façon à impressionner votre lecteur. C'est qu'il fait partie de nous
pour ainsi dire, ce paysage, c'est qu'il est en nous, qu'en le
donnant nous nous donnons nous-mêmes: il vit et, partant, il émeut.

«L'écrivain aura beau disposer d'une langue riche en mots qui
peignent et qui sculptent, je le défie de me toucher par la
description, quelque matériellement exacte qu'elle soit, d'un pays
traversé en touriste ou vu par une portière de voiture. La nature
n'a pas de ces facilités de courtisane et ne s'abandonne pas ainsi
au premier passant venu[1].»

[Note 1: _Nos Gens de lettres_, p. 284.]

II

Cette sincérité du narrateur, déjà si précieuse en elle-même, est
servie, dans _le Moulin_, par une justesse de vision des plus
rares--et mise en valeur par une prose singulièrement expressive,
mais qui, par bonheur, n'a aucun rapport avec le style tendu,
compliqué, surchargé, dont les professionnels du pittoresque font un
usage si fatigant. Elle est au contraire aisée, courante, toute
spontanée... Et comme elle convient, comme elle s'adapte aux choses
et aux personnages représentés!

Personnages? Ce n'est pas le mot. Un «personnage» est toujours plus
ou moins de convention, et je vous répète que nous avons affaire ici
à la nature seule. Vous n'y trouverez donc point de personnages,
vous y verrez uniquement les gens du terroir périgourdin, chacun
avec son allure propre, ses traits, ses façons et ses dires, si
fidèlement reproduits qu'on s'écrie à toute minute: Mon Dieu, que
c'est vrai, comme c'est cela!--Et, notez-le bien, car ce n'est pas
la moindre originalité de ce livre si particulier, jamais ils ne
sont amenés de force dans le récit, ils y paraissent, ils y passent
à leur heure, vous les y rencontrez comme on les rencontre dans la
vie... Et si vous ne les reconnaissez pas à première vue, c'est que
vous y mettrez de la mauvaise volonté, tant ils sont d'une
ressemblance criante! Tenez, les voici, «messieurs» et paysans:

Les meuniers du Frau, les Nogaret, laborieux et rangés, mais de
coeur généreux, accueillants aux porte-besace, serviables aux
voisins dans la gêne, et qui, républicains fiers de leur quatorze
quartiers de meunerie, ne s'en laissent pas plus imposer par la
grosse importance des bourgeois tout neufs que par les grands airs
des hobereaux en bottes molles et en casquette à deux becs;--M.
Silain de Puygolfier, type du gentillâtre insouciant et dissipateur,
chasseur de lièvres et de bergères, buveur, joueur, perdant aux
cartes l'argent de la paire de boeufs qu'il vient de vendre sur le
foirail; sa fille, «la demoiselle», qui vieillit au logis, délaissée
et charmante, regardant avec une mélancolie résignée les métairies,
attachées de temps immémorial au castel de famille, s'en aller une à
une aux mains des marchands de biens;--le petit tailleur sec et
taciturne qui, après avoir ruminé toute la semaine l'article
socialiste de _la Ruche_ en tirant l'aiguille sur son établi,
s'évertue inutilement, dans les veillées d'hiver où l'on _énoise_, à
catéchiser la tablée des métayères et des bouviers, lesquels
réservent leur attention effarée à des histoires de l'autre monde:
la chasse volante, le loup-garou, la biche-blanche, contées en
tremblant par le garçon-meunier Gustou;--Nancy, la bâtarde de
l'hospice; la bonne Mondine, servante chez les Nogaret; le facteur
Brizon; le rebouteux Labrugère; et le curé, et le sacristain, et le
sorcier, et le maréchal, et les muletiers, conducteurs de minerai,
et les charbonniers de nos forges disparues, dont les hauts
fourneaux flambaient toute la nuit, embrasant la nappe noire des
étangs! qui sais-je encore? car ils y sont tous, nos ruraux, et
saisis sur le vif, définitivement fixés par le meunier Hélie ou par
le maître Eugène Le Roy, que, j'ai beau faire, je ne puis distinguer
l'un de l'autre.

Nos paysages ont trouvé leur peintre, qu'on ne surpassera point: les
coutumes, les travaux et les fêtes de nos campagnes, un conteur qui
ne sera pas égalé. Si vous ouvrez le volume, vous ne le fermerez pas
avant de l'avoir lu tout entier, d'une affilée,--et vous le
reprendrez souventes fois, je vous le prédis: vous surtout,
compatriotes, que les exigences de la vie retiennent dans la
grand'ville, mais qui gardez au coeur le regret violent du «pays»,
où vous reviendrez sur le tard pour y vieillir doucement et reposer
à côté de vos anciens.

Ah! quelle joie pour nous, les _Parisiens_, quel enchantement qu'un
ouvrage pareil! Il est de ceux qu'on installe sur le bas rayon de la
bibliothèque, dans la rangée des «amis», à portée de la main. C'est
là que je le placerai. En attendant, je vais commander pour lui une
de ces reliures solides et cossues d'autrefois, une reliure en veau
fin, couleur des armoires de noyer aux veines foncées qui décorent
nos fermes et nos manoirs périgourdins: je veux à ce livre un
vêtement durable comme lui.

    _Alcide DUSOLIER._



LE MOULIN DU FRAU



I


C'était à Périgueux, le soir de la Saint-Mémoire de l'année 1844.
Nous étions à souper dans notre petit logement de la rue Hiéras; il
y avait là mon oncle Sicaire, le meunier du Frau, et son vieux
camarade et ami, M. Masfrangeas, chef de bureau à la Préfecture,
puis moi troisième, jeune drole de seize ans. La quatrième place
était celle de ma mère; mais la pauvre femme ne s'asseyait que par
moments, tant elle était occupée du service, comme c'est la coutume
chez les petites gens, dans notre vieux Périgord. Parmi les amis de
mon pauvre défunt père, ma mère était en grande réputation de bonne
ménagère et de fine cuisinière, et ce soir-là elle ne la faisait pas
mentir; aussi lorsqu'après la soupe et le bouilli, elle apporta un
gros barbeau en court-bouillon, M. Masfrangeas ouvrit les nasières
et, en se penchant un peu, renifla doucement le fumet bon sentant
qui montait du plat: Ha! Ha!

--Tu vois Frangeas, dit mon oncle, que je suis de parole; je t'avais
promis de te faire manger un barbeau de quatre livres pour le moins,
et le voilà.

--C'est vrai, et tu fais bonne mesure, car celui-là en pesait au
moins cinq.

Là dessus mon oncle servit à son ami, dont il écourtait le nom par
coutume d'enfants, de même que l'autre l'appelait Rétou, un gros
morceau de la bête, et la tête, à laquelle tenait un joli morceau du
collet.

--Ho! Ho! faisait M. Masfrangeas, là! là! doucement! Mais on voyait
bien, quoiqu'il ne fût pas façonnier, que c'était un peu par
honnêteté, et que cette part ne lui faisait pas peur, et la preuve,
c'est qu'il y revint.

--Tiens, cherche là dedans les instruments de la Passion, dit mon
oncle, en lui donnant la tête, on dit qu'ils y sont tous; pour moi,
je ne les y ai jamais vus.

--C'est que vous êtes un païen, mon pauvre Sicaire, dit ma mère, qui
fort en retard, mangeait seulement sa soupe.

--Le gueux! reprit mon oncle en se riant, j'ai bien cru le manquer;
j'en ai eu tout mon faix de le tirer de son trou, sous le roc de
Marty.

--Tu finiras par y rester quelque jour, dit M. Masfrangeas, sans
autrement s'émouvoir; mais il disait ça sans y croire, pour parler,
et de vrai, il était bien attrapé à sa tête de barbeau.

--Bah! fit mon oncle, nous autres meuniers, nous plongeons comme des
loutres.

Après le barbeau, ma mère apporta un beau plat d'oronges cuites sur
le gril avec de l'huile fine et un petit hachis dedans.

--Diantre! madame Nogaret, vous nous traitez joliment bien, dit M.
Masfrangeas.

--Je n'ai pas grande peine à ça, voyez-vous, monsieur Masfrangeas;
c'est Sicaire qui a porté les champignons, comme le barbeau, et
aussi l'autre bête qui est à la broche.

--Oui, oui, mais il n'y a que vous pour arranger les affaires aussi
vous serez bien; toujours la plus fine cuisinière que je connaisse
dans notre pays où elles ne sont pas rares pourtant. Le chef de la
Préfecture n'est qu'un gargotier au prix de vous.

Et la pauvre bonne femme souriait, heureuse de voir son hôte
content; toutefois allant à la cuisine et songeant à son défunt
mari, mon père, qui aimait à se réjouir à table avec ses amis, elle
essuyait ses yeux mouillés.

Nous buvions de bon petit vin du Frau, et mon oncle ne le ménageait
pas. Les gobelets d'une roquille étaient toujours pleins, et il
conviait souvent M. Masfrangeas à vider le sien en trinquant. D'eau
sur la table, il n'y en avait point, selon l'ancienne coutume du
pays, et personne n'en demandait.

Après un petit moment, pendant lequel j'avais levé les assiettes, ma
mère revint apportant un levraut piqué de lard sur le rable et les
cuisses, et allongé dans son plat, comme une grenouille qui saute à
l'eau.

--Que dis-tu de cette bête, Frangeas?

--Je dis, mon vieux Rétou, que c'est un joli levraut d'avocat, et
qu'il est rôti si à point qu'il y aura du plaisir à lui dire deux
mots; oui.

--Surtout, ajouta mon oncle, avec une aillade comme les sait faire
ma belle-soeur, hein?

--Seulement, reprit M. Masfrangeas, une chose me dérange; tu n'étais
pas, bien entendu, en règle avec la loi.

--Quelle loi?

--Hé! la nouvelle loi du trois de ce mois. Dorénavant on ne pourra
plus chasser qu'à de certaines époques, et avec ça il faudra un
permis qui coûtera vingt-cinq francs.

--Une propre loi! s'écria mon oncle. Ah ça, ce vieux farceur de
Philippe a donc encore besoin d'argent pour doter quelqu'un de ses
enfants? S'il n'y a que moi, pour lui foutre vingt-cinq francs, il
attendra longtemps!

Ah! il va bien, le fils d'Égalité; le mois dernier, c'était la loi
sur les patentes: voilà que nous ne pourrons plus faire moudre,
travailler, sans le payer; aujourd'hui, nous ne pourrons plus tuer
un lièvre dans notre rétouble sans le payer encore!

--Allons! allons! faisait M. Masfrangeas en riant, pour le calmer;
mais mon oncle était parti.

--L'argent! l'argent! ils ne connaissent que ça, lui et toute sa
clique; il faut payer deux cents francs de taille pour être
électeur; ça fait que des vieilles bêtes, comme chez nous ce grand
_Champalimaou_ de Loubignat, nomment nos messieurs à cinq cents
francs, et moi et tant d'autres, nous n'avons que le droit de payer;
de payer pour travailler, de payer pour respirer, de payer pour
chasser!

Mais ça ne peut pas durer longtemps comme ça!

--Mon pauvre Rétou, dit M. Masfrangeas, ça durera plus que nous.

--Jamais de la vie! s'écria mon oncle, dans quelques années tu
verras ça. Vous autres, dans les bureaux, vous ne savez pas ce qui
se passe. Les maires ne disent à la Préfecture que ce qui peut faire
plaisir au gouvernement. Laisse faire un peu, les gens sont bien
sots, mais ils commencent à s'embêter d'être écrasés sous la charge
et rondinés comme des ânes qu'on mène au moulin.

--Tu as raison, mauvaise tête, mettons-le, dit M. Masfrangeas; mais
avec tout cela le levraut va se refroidir.

--C'est vrai; tu vas voir.

--Hélie, mon fils, dit mon oncle en aiguisant son couteau avec le
mien, c'est le moment de descendre à la cave. A droite, dans le
coin, tu prendras dans la grande caisse où il y a de la paille,
trois bouteilles de ce vin de Saint-Pantaly que l'ami Cluzel avait
donné à ton pauvre père... et ne les secoue pas, tu entends.

--Trois bouteilles! fit M. Masfrangeas, et qu'en veux-tu faire?

--Pardieu, les boire, dit mon oncle en attrapant le levraut.

--C'est trop, nous en avons déjà bu quatre.

--Ah, bah! quatre et trois font sept; qu'est-ce que c'est que ça à
nous trois, car je ne compte pas ma belle-soeur.

Quand je remontai, M. Masfrangeas était en train de dire ses deux
mots au rable du levraut. Mon oncle déboucha doucement une des
bouteilles et remplit les verres, puis, prenant le sien, il le leva:
Nous allons commencer par boire à la santé de l'ami Masfrangeas! Et
les verres se choquèrent, et chacun vida le sien rubis sur l'ongle.

--Eh bien! Comment le trouves-tu, Frangeas?

--C'est un crâne vin, du bouquet, de la finesse, passablement de
corps... Cela vaut mieux que tous les bordeaux du commerce.

--Qu'on fait avec du vin de Domme et de Bergerac, acheva mon oncle.
Allons, mon vieux, un autre petit morceau de cette cuisse, tiens...

M. Masfrangeas fit bien: Oh! oh! mais ce n'était pas trop sérieux.

Une bonne salade de chicorée à l'huile de noix vierge, pressée au
Frau, avec force chapons à l'ail, termina le repas.

Puis ma mère servit le dessert: de bons petits fromages de Cubjac,
des noix, des pommes, puis une tourte aux confitures et un gâteau
d'amandes. Ces pâtisseries campagnardes faites par elle étaient
réussies à souhait, comme le remarqua M. Masfrangeas.

Cependant, mon oncle avait toujours de nouvelles santés à proposer.
Après M. Masfrangeas, ce fut sa dame; puis l'aînée des demoiselles
Masfrangeas, puis la seconde, la troisième...

Mais leur père se récriait en riant:

--C'est assez, allons! allons!

--Dans une famille il ne faut pas de préférence, disait mon oncle:
la plus jeune n'est pas bâtarde, que diable!

Et M. Masfrangeas vidait son verre en déclarant qu'il ne boirait
plus.

--Mange donc, lui dit mon oncle en lui donnant un morceau de la
tourte bien coupé en coin.

Puis quand la tourte fut avalée:

--Si nous buvions à la santé de Gustou, qui a tué le levraut? dit
mon oncle.

--C'est assez bu, Rétou, dit M. Masfrangeas en posant la main sur
son verre.

--Allons, eh bien! à la santé de la petite Nancy, qui est allée, à
demi-lieue, au Bois-du-Chat, pour ramasser les oronges! Hein?

--Ah ça! est-ce que tu voudrais me faire griser?

--Non pas, je te connais, mon vieux Frangeas, ce n'est pas trois ou
quatre bouteilles qui te font peur.

--Autrefois, oui.

--Tiens, du gâteau d'amandes.

Au bout d'un moment:--L'ingratitude, dit mon oncle, est un grand
défaut. Tu ne refuseras pas au moins, mon ami, de boire à la santé
de ma belle-soeur, qui nous a fait si bien souper?

--Ha! pour ça non, et ce sera de bon coeur, dit M. Masfrangeas en
tendant son gobelet.

Et nous trinquâmes tous à la santé de ma chère mère.

--Ah! dit-elle, si mon pauvre Nogaret était là, comme il serait
heureux!

--C'était un homme comme il n'y en a guère, dit M. Masfrangeas,
d'une voix devenue profonde tout d'un coup: bon comme le bon pain,
franc comme l'or, droit, courageux et honnête, et toujours prêt à se
sacrifier pour les autres...

Et il continua ainsi un moment, faisant l'éloge de son défunt ami.

Pendant ce temps, mon oncle, les paupières abaissées, tapotait de
petits coups sur la table avec son couteau, et ma mère et moi nous
essuyions nos larmes qui coulaient doucement.

Il y eut un instant de silence après cette pieuse ressouvenance;
puis ma mère dit:

--Mes pauvres amis, je vais vous donner le café.

--Tiens, mon fils, me dit mon oncle en me donnant dessous, va
chercher des cigares; Frangeas en fumera bien un ou deux.

Le café était servi lorsque je revins. Je posai les cigares devant
M. Masfrangeas qui en prit un. Cependant mon oncle avait tiré de sa
poche sa pipe que je trouvais si jolie, et qui était tout simplement
une pipe de terre avec une garniture de cuivre brillant, et un
couvercle retenu par une petite chaîne; et il la bourrait.
J'apportai une braise pour allumer cigare et pipe, et puis chacun
remua pour faire fondre le sucre. Après avoir vidé leur tasse à
moitié, mon oncle et M. Masfrangeas firent un fort brûlot avec de
bonne eau-de-vie d'Azerat. Ce faisant, ils se mirent à parler de
Delcouderc qui allait passer aux assises dans quelques jours, et ils
tombèrent d'accord qu'il serait condamné à mort. Pour les autres,
ses complices, Marie Grolhier et Thibal, on ne savait trop.

--Ce sont tous de fameux coquins, dit M. Masfrangeas.

Là-dessus, mon oncle me dit en riant:

--Tu ne veux pas fumer un cigare, Hélie?

--Sainte Vierge! s'écria ma mère, y pensez-vous, Sicaire; un enfant
de seize ans!

--A propos, dit M. Masfrangeas, puisqu'il sera un homme bientôt,
vous êtes-vous décidée; que comptez-vous en faire, d'Hélie?

--Ça dépendrait un peu de lui, dit ma mère, mais il n'a d'idée pour
aucun état.

Et c'était bien la vérité.

--Vous savez ce que je vous ai dit; s'il veut entrer à la
Préfecture, dans les bureaux, je m'en charge. Qu'en dites-vous?

--Je voudrais bien assez, dit ma mère.

--Et toi, Hélie?

--Je veux bien, monsieur Masfrangeas, répondis-je, pour ne pas
paraître ingrat devant tant d'intérêt. D'ailleurs, j'avais tant
entendu vanter cette administration, que ça me flattait aussi.

--Il va aller quelques jours au Frau avec son oncle, reprit ma mère;
alors, au retour, vous pourriez le faire entrer.

--C'est cela; je vais en parler à M. de Marcillac.

C'est ainsi que fut décidée mon entrée dans la carrière de
bureaucrate. Si mon père eût vécu, qui était prote à l'imprimerie
Lavertujon, il m'eût fait apprendre son métier; mais ma mère se
figurait, la pauvre femme, que les bureaux c'était plus relevé. Tout
ce qu'elle avait ouï conter à M. Masfrangeas, de préfets, de
députés, ne lui en avait pas donné une petite idée.

Mon oncle et M. Masfrangeas achevaient tranquillement leur _gloria_,
et je les admirais naïvement pendant ce temps. M. Masfrangeas était
le bon vrai portrait du Périgordin: tête grosse, encadrée d'un grand
faux-col qui lui guillotinait les oreilles, cheveux châtains
ébouriffés, yeux bruns, figure rouge. Il avait les traits un peu
forts, mais toute sa figure pétillait d'esprit et respirait le bon
sens pratique de notre race.

Mon oncle Sicaire ne ressemblait en rien à son ami: il avait les
traits réguliers, le nez droit et les yeux gris-bleu. Tandis que M.
Masfrangeas était entièrement rasé, manque deux petits favoris qui
ne dépassaient pas les oreilles, lui avait rapporté des chasseurs
d'Afrique une barbe noire et frisée qui allait bien à sa figure
hâlée. Sur son front carré ses cheveux coupés ras faisaient des
pointes régulières. Mes yeux allaient de l'un à l'autre; il me
tardait qu'ils eussent fini, pour aller voir les baraques de la
foire.

Mais ma mère arriva avec une toupine de prunes:

--Ce sont des prunes du Frau, c'est moi qui les ai faites; vous
allez bien en tâter, monsieur Masfrangeas.

--Pour sûr, j'en goûterai avec plaisir pour cette double raison.

Et nous prîmes une prune.

Je pensais que c'était fini; mais mon oncle allongeant le bras vers
le cabinet me dit:

--Porte cette petite roquille, Hélie.

--Qu'est-ce que tu veux me faire boire encore? dit M. Masfrangeas.

--Ça, dit mon oncle, en prenant la petite bouteille, c'est de
l'eau-de-vie faite par mon grand-père, en l'an onze.

--Bigre! fit M. Masfrangeas.

--Ça fait, reprit mon oncle, qu'elle a ses quarante et un ans. Après
ça, si tu as peur qu'elle te fasse mal? ajouta-t-il en goguenardant.

--Les bonnes choses ne font jamais mal, dit M. Masfrangeas en
tendant sa tasse après l'avoir bien rincée.

Cette vénérable eau-de-vie fut bue avec recueillement, et M.
Masfrangeas exprima ainsi sa façon de penser:

--On devrait se mettre à genoux pour boire cela!

--Malheureusement, il n'en reste plus que deux ou trois pintes, ce
sera pour quand Hélie se mariera.

Je me mis à rire, et ma mère dit:--Alors elle a encore le temps de
vieillir, ça ne sera pas demain.

--Non, reprit mon oncle, et en ce moment, il pense plutôt à aller
voir les baraques; nous allons y aller, tu vas voir, mon fils.

Nous nous levâmes. Après tous les remerciements et les compliments
coutumiers, M. Masfrangeas embrassa ma mère:

--Eh bien, c'est entendu, n'est-ce pas, quand ce garçon reviendra du
Frau, vous me l'enverrez; d'ici là, j'aurai arrangé tout cela.

En sortant, nous prîmes par la place de la mairie, parce que mon
oncle voulait aller voir de sa jument, et au bout de la rue
Saint-Silain, nous voilà descendant la rue Taillefer. Je les
regardais aller devant tous deux. M. Masfrangeas avait une grande
lévite bleu foncé, un pantalon gris et un chapeau de même couleur à
longs poils. Avec ça une cravate haute, et un gilet à fleurs, sur
lequel battaient les breloques de sa montre. Il représentait bien
ainsi le petit bourgeois cossu de l'époque.

Mon oncle, lui, était habillé en meunier, de drap blanc en entier;
veste dite: sans-culotte, gilet boutonné carrément, avec deux
rangées de boutons de cuivre poli, culotte à pont-levis; tout cela
était blanc, et le chapeau de feutre ras était blanc aussi. C'était
un vrai chapeau périgordin, à larges bords, à calotte ronde, comme
on n'en fait plus guère; les meuniers d'à présent suivent la mode.
La seule chose qui ne fût pas blanche dans l'habillement de mon
oncle, c'était une cravate de soie noire, nouée tout bonnement, et
sur laquelle se rabattait le bord-de-cou de sa chemise en bonne
toile de ménage.

Ces deux bons amis avaient bu, à eux deux, six ou sept bouteilles,
puis le café, des glorias, de l'eau-de-vie, et ils s'en allaient
tranquilles, la tête froide et les jambes solides; ils étaient
contents, comme nous disons, et voilà tout.

Au fond de la rue Taillefer, l'hôtellerie du _Chêne Vert_ flambait,
et par toutes les fenêtres on voyait les servantes aller et venir en
portant des piles d'assiettes.

--Romieu a fait bigrement des bons dîners là, avec M. Sauveroche et
d'autres bons vivants, dit M. Masfrangeas. C'est une bien ancienne
auberge, ajouta-t-il. Vergnaud, Ducos et d'autres députés de la
Gironde y ont logé au commencement de la Révolution.

Tout en parlant, nous coulions par la rue de Condé, jusque derrière
la tour Mataguerre et nous entrâmes dans l'écurie où était la
jument. La Grise, nous entendant, tourna la tête et rossignola tout
bellement en reconnaissant son maître.

--Tu vas voir, ma vieille... Et il alla la détacher et il la mena
boire au bac dans la cour. Après il appela le garçon, se fit donner
quatre litres de civade, les cribla bien, ôtant les petites pierres,
et les donna à sa bête. Pendant ce temps, M. Masfrangeas s'était
retiré dans un coin, et on entendait sur la litière comme un
bruissement qui n'en finissait pas.

La botte donnée, la paillade faite, nous remontâmes vers le
Triangle. La place était, en ce temps-là, élevée au-dessus du niveau
des routes qui la bordent, et entourée de banquettes de pierre avec
de beaux arbres; on a rasé tout ça depuis et on a eu tort, selon
moi.

Ce soir-là, on menait grand bruit sur la place. Les lampions
fumaient avec une sale odeur de graillon, car on ne voyait pas alors
des baraques éclairées au gaz, comme aujourd'hui.

M. Masfrangeas s'arrêta devant une baraque assez propre pour
l'époque. Sur l'estrade, un grand hussard rouge avec des tresses
blondes qui lui plaquaient sur les joues, soufflait à en crever dans
un trombone à coulisse. A côté de lui, un pierrot tout enfariné
s'essoufflait dans un cornet à piston. De l'autre côté de l'entrée,
un gamin faisait des roulements superbes sur le tambour et un
paillasse tapait à tour de bras sur sa grosse caisse, avec
accompagnement de cymbales.

Au milieu de l'estrade, devant l'entrée, se promenait les bras nus,
les épaules décolletées, une belle fille en maillot rose et en jupe
de gaze très écourtée que chaque coup de reins, lorsqu'elle se
retournait, raccourcissait encore. Je ne sais pas ce qui décida M.
Masfrangeas, mais la musique finie, il dit: Entrons là, et nous
entrâmes, aux premières places, qu'il paya en faisant changer cent
sous.

Après avoir vu des tours de force, d'adresse, d'équilibre, des
farces comiques, la jeune fille aux jupes courtes dansa sur la corde
avec beaucoup de joliesse, ce qui intéressa grandement M.
Masfrangeas et me fit plaisir aussi à moi, sans que je susse
pourquoi d'ailleurs.

Après cette représentation, nous allâmes voir un éléphant savant qui
faisait aussi des tours d'équilibre, et soupait ensuite en public,
servi par un singe habillé comme un petit pastronnet.

Au sortir de là nous nous promenâmes un peu dans la place, et en
passant nous vîmes une baraque où on montrait des oiseaux savants.
Dans une autre, des ours se battaient avec des chiens. Tous les
bouchers de la ville étaient là en amateurs, et avaient amené leurs
dogues et leurs boule-dogues pour les éprouver et faire des paris.
Les abois enragés des chiens et les grognements féroces des ours
faisaient un train assourdissant; aussi à peine entendait-on le
bruit des chaînes de l'homme sauvage qui mangeait les poulets tout
vivants, et dont la baraque était en face.

Tout en nous promenant, est-ce que nous n'allons pas voir sur la
porte de l'hôtel Védrenne, le curé Pinot, de chez nous, qui fumait
tranquillement sa pipe en prenant le frais. Comme ça m'étonnait, mon
oncle et M. Masfrangeas se mirent à rire de ma bêtise.

--Il grille plus de tabac que moi, dit mon oncle, en bourrant sa
pipe.

Après avoir passé devant le théâtre bien éclairé, où on jouait _La
Grâce de Dieu_, M. Masfrangeas proposa de prendre un verre de punch,
et nous entrâmes au café Rose Beauvais.

Fayolle l'improvisateur y était justement pour lors, et il chantait
une de ses chansons patoises, qu'il coupait de brocards à l'adresse
des assistants.

Lorsqu'il vit M. Masfrangeas, il le salua de trois couplets patois
qui se peuvent tourner ainsi:

    C'est monsieur Masfrangeas,
    De la Préfecture,
    Qui s'est certes fait friser
    Chez Jean La Verdure!

Tout le monde s'esclaffa de rire, en voyant la tête broussailleuse
de M. Masfrangeas, et en pensant à La Verdure, qui était un petit
perruquier du côté du Pont-Vieux, qui ne savait point seulement ce
que c'était qu'un fer à friser.

--Encore! encore! Fayolle! cria-t-on.

Et Fayolle continua:

    Il aime le bouteillon,
    C'est un franc Périgord,
    Lorsqu'il voit un cotillon,
    Il y court tout d'abord!

Les battements de mains et les éclats de rire recommencèrent, et M.
Masfrangeas riait plus fort que les autres. Le silence un peu fait,
il cria:

--Va toujours, Fayolle!

Et mon Fayolle reprit:

    Vif comme il n'y a personne,
    Bon homme tout de même,
    Pour arranger quelqu'un
    Il ne tire pas en arrière!

C'était bien la vérité, aussi tout le monde applaudit longtemps et
quelques-uns qui connaissaient M. Masfrangeas vinrent lui toucher de
main; et lui riait de bon coeur avec tout le monde. Aujourd'hui, ça
ne se ferait plus, les messieurs de la Préfecture ne s'y prêteraient
pas. Je ne veux pas dire pour ça qu'ils soient fiers, mais ce n'est
plus le genre. En ce temps on était plus proche de la Révolution; la
bourgeoisie sortie du peuple tout fraîchement, ne s'était pas encore
élevée au-dessus de lui, et M. Masfrangeas n'oubliait pas que son
père était un simple ouvrier tanneur d'Excideuil.

Au sortir du café, nous montâmes jusqu'au Pouradier, histoire de
prendre l'air. Il y avait foule sur les boulevards, et en
redescendant, étant en face du palais de justice fini depuis cinq ou
six ans, M. Masfrangeas proposa d'entrer sur le Bassin, où il y
avait beaucoup de marchands et de baraques.

Mon oncle acheta trois ou quatre bagues de la Saint-Mémoire en
perles de couleur variées, et puis nous voici allant, vaguant de çà
de là dans la foule, comme des badauds, regardant les marchands et
les baraques.

Tout d'un coup, M. Masfrangeas s'arrêta devant la loge d'une géante.
Une géante de quinze ans, appelée Caroline, disait un grand tableau
où était tiré son portrait en grande toilette de soirée, avec force
chaînes, carcans et le reste.

--Il faut voir cela, dit mon futur chef.

Mon oncle lui envoya, en se penchant un peu, quelque brocard que je
n'entendis pas: je n'ouïs que la réplique faite en patois:

--Avec ça que tu craches dessus!

J'étais si nice alors, que je ne pus m'expliquer sur quoi mon oncle
ne crachait pas. Depuis, je l'ai compris et je puis bien dire que M.
Masfrangeas se trompait grandement.

Jamais je n'ai connu d'homme plus honnête avec les femmes que mon
oncle.

Mais M. Masfrangeas, à ce moment-là, voulait lui rendre la monnaie
de sa pièce, en le badinant sur les bagues qu'il venait d'acheter,
parce que c'est de coutume chez nous que ceux qui vont à la
Saint-Mémoire apportent une bague pour leur bonne amie.

A propos de ce patois, il me faut dire que ce soir-là, comme
toujours, les deux amis employaient souvent notre langage paysan.
C'était une coutume générale alors, même dans la bonne bourgeoisie,
de parler le patois, et d'en faire entrer des mots et même des
phrases dans les parlements faits en français. De là, ces locutions
patoises, ces tournures de phrases translatées de périgordin en
français dont nous avons l'accoutumance. J'en devrais parler au
passé, car, si autrefois, chacun tenait à gloire de parler
familièrement notre vieux patois, combien de Périgordins l'ignorent
aujourd'hui! Cette coutume a disparu avec les bonnes coiffes à
barbes, de nos grand'mères, avec nos vieilles moeurs simples et
fortes, notre amour des coteaux pierreux, et ces habitudes de vie
rustique, qui avaient fait cette race robuste et vaillante, dont
Beaupuy, Daumesnil et Bugeaud sont des types remarquables.
Aujourd'hui, on voit des Périgordins qui n'aiment pas l'ail, et ne
savent pas le patois!

Mais il n'y a plus que quelques vieilles badernes comme moi qui
regrettent ces choses.

Ce petit écart de mon récit, expliquera pourquoi j'emploie, en
écrivant en français, des expressions qui ne sont pas françaises, et
pourquoi je donne à des mots français leur signifiance patoise. Les
anciens me comprendront tout de même, et ceux qui n'ont pas tout à
fait oublié les coutumes du pays; les autres, non, mais je n'y puis
rien. C'est que je ne suis pas un savant, il s'en faut de plus de
cent empans. Je ne suis pas allé au collège, à mon grand regret, car
tout enfant, j'avais bonne envie d'apprendre, mais mes parents
n'avaient pas le moyen. Lorsque je voyais passer, allant en
promenade, les collégiens d'alors, avec leur habit bleu de roi à
boutons dorés, et leur chapeau haut de forme, ce n'était pas cet
habillement dans lequel j'aurais été mal à l'aise que j'enviais;
mais les facilités qu'ils avaient de s'instruire. Le latin surtout;
oh! que j'aurais voulu l'apprendre. J'avais trouvé une vieille
histoire romaine, et j'aurais aimé lire dans leur langue, les
historiens de cette Rome antique que je trouvais si grande.

Depuis, j'ai attrapé quelques bribes de çà de là, mais rien qui
vaille la peine d'en parler. Le fonds manque du tout; aussi je
conviens qu'il m'est impossible d'écrire autrement que j'ai parlé
depuis quarante ans que je suis revenu au Frau. Que l'on m'excuse
donc si je patoise en français, et si je francise en patois.

Tant que j'y suis, il faut que j'explique une autre affaire. Si on
trouve quelquefois, par-ci, par-là, des F et des B, il ne faut pas
s'en étonner. Nous autres paysans nous lâchons un: foutre, ou un:
bougre, assez facilement, de manière que si on n'en avait pas
rencontré on aurait trouvé ça bien étonnant de ma part. D'ailleurs,
voyons, on entend de ces paroles tous les jours, sans s'en fâcher,
et que ça entre dans l'entendement par les yeux ou par les oreilles,
c'est kif-kif, comme disait mon oncle. Et puis enfin, c'est sans
malice que nous nous servons de ces mots-là, mais tout bonnement
pour orner un peu notre langage et lui donner du nerf.

Pour en revenir à la géante, à bien dire la vérité, elle n'avait pas
tant de chaînes et de colliers et de dentelles que sur le tableau,
mais, au demeurant, l'enseigne ne trompait point. Ce n'était pas une
de ces grandes créatures, de ces colosses de femmes aux allures de
grenadier, aux traits homasses, avec des moustaches. Non, c'était
comme le disait le tableau une fille de quinze ans à peu près, de
six pieds de haut, bien faite, avec une jolie figure fraîche et un
sourire tout jeune, qui contrastait fort avec ses formes très
accusées.

Je ressentis, à la vue de cette belle créature, je ne sais quel
sentiment encore inconnu. Il me semblait que j'aurais eu du plaisir
à me coucher à ses pieds, à la regarder toujours, à dormir près
d'elle comme un enfant près de sa mère.

M. Masfrangeas, dans ce temps, faisait quelques questions au jeune
phénomène, qui répondait très bien avec une voix douce qui
augmentait le plaisir que j'avais de la voir. Elle montra de très
près ses bras superbes et les fit tâter aux gens qui étaient là;
puis relevant honnêtement sa robe jusqu'au-dessous du genou, elle
offrit un mollet magnifique à leur admiration: voyez, Messieurs, il
n'y a rien de postiche, vous pouvez vous en assurer. M. Masfrangeas
s'en assura assez longtemps, et quelques autres après lui; mais
lorsque poussé, je ne sais par quel sentiment, je voulus vérifier à
mon tour, elle laissa retomber sa robe, et me dit en se riant: vous
êtes trop jeune mon petit ami!

J'étais timide d'habitude, mais ce soir-là, j'avais bu un peu plus
que de coutume, et je répartis:

--Trop jeune! mais j'ai seize ans, un an de plus que vous!

Tout le monde se mit à rire, y compris la géante, et nous sortîmes
là-dessus.

--Ce punch, dit M. Masfrangeas, ça altère; si nous prenions un petit
bol de vin à la française!

--Tout à l'heure, dit mon oncle. Et nous continuâmes à nous promener
dans la foule.

Nous voilà arrêtés devant une baraque de lutteurs. Ah, il n'y avait
pas de luxe dans cet établissement; six ou huit grandes barres
soutenaient une toile toute rapetassée. Sur le devant, des planches
sur des barriques faisaient une estrade, ou étaient rangés cinq
lutteurs éclairés par des lampions de suif qui puaient fort. Ils
étaient là, en maillot, les bras croisés pour mieux montrer leurs
muscles, et, bien campées sur des cous énormes, leurs têtes au front
bas, avaient une expression ennuyée et bestiale qui n'était pas bien
plaisante à voir. Au-dessus de l'entrée une bande de calicot faisait
savoir au public que l'arène était dirigée par le célèbre Jeanty,
dit _Le Rempart du Périgord_.

--Tiens! fit tout d'un coup mon oncle, le _Canau_!

En entendant ça, un des lutteurs se pencha vers la foule et dit:

--Qui parle du _Canau_?

--Ici, répondit, mon oncle en s'approchant.

L'hercule se pencha encore, cherchant son homme de ses gros yeux
myopes qui lui sortaient de la tête. Sur son front ridé, ses cheveux
roux se tortillaient en mèches courtes qui, avec sa grosse tête et
ses yeux, lui donnaient la ressemblance d'un boeuf, d'un bon gros
animal pas méchant.

Il lui fallut mettre le nez sur mon oncle pour le reconnaître.

--Ah, c'est toi! dit-il en lui serrant la main.

Puis après:

--C'est la dernière séance, il est dix heures et demie, entre avec
ta société, et dans une demi-heure nous pourrons parler un peu.

Mon oncle se retourna, mais pour lors, je composais toute sa
société, M. Masfrangeas avait disparu.

En regardant bien, nous le vîmes devant un musée de figures de cire,
mais il n'était plus seul, Mme Masfrangeas et ses trois demoiselles
le tenaient et n'avaient pas l'air de vouloir le lâcher.

Il vint nous dire qu'il se trouvait forcé de faire entrer toute sa
famille au musée, ayant eu l'imprudence de le promettre, et il nous
quitta en pestant, après nous avoir secoué la main.

Nous entrâmes dans la baraque des lutteurs, précédés du _Canau_. En
passant devant le bureau représenté par une petite femme sèche qui
n'avait pas l'air trop jovente, le bourgeois dit: Ce sont des amis,
et après nous avoir installés, il alla à ses affaires.

Bientôt après entrèrent dans l'arène, entourée d'une corde tendue
sur des piquets, deux des lutteurs de la troupe: ils se donnèrent la
main et s'empoignèrent. La lutte dura quelques minutes, et l'un
d'eux fut renversé tout bravement à terre, puis l'autre lui tendit
la main pour se relever.

Un autre couple lui succéda, et ce fut toujours à peu près la même
chose. Tout ça ne m'amusait guère, car il me semblait que ces
gens-là n'y allaient pas bon jeu bon argent, et qu'ils paraissaient
plus occupés de faire des effets de muscles, que de lutter pour la
victoire qui paraissait arrangée d'avance.

Mais tout d'un coup, voici un meunier qui entre dans la baraque avec
deux autres individus.

--Voilà Poncet, dit mon oncle, ça se passera mal.

C'est que la réputation de Poncet était grande. Ses tours de force
étaient connus de tous. Il chargeait une barrique de vin sur une
charrette, comme un autre un panier de vendange. On racontait aussi
qu'un jour, luttant dans une baraque avec un ours, et se sentant un
peu pressé, il avait cassé les reins à la bête en la serrant dans
ses bras.

Mon oncle alla à lui, et l'emmena dans un coin de la baraque.

--C'est le _Canau_, tu sais bien, le _Canau_ de Saint-Médard, qui
est le patron; ménage-le, ça lui ferait du tort.

Ha foutre! c'est lui qui est le _Rempart du Périgord_, dit Poncet;
eh bien! n'aie crainte, je ne lui veux pas de mal, le pauvre chien,
je ne veux pas l'empêcher de gagner sa vie. Mais quant à ses hommes,
je sais que dans leur auberge, ils se sont vantés de me tomber, et
je les foutrai tous sur le cul!

Après cette déclaration énergique, Poncet se mit à regarder avec les
autres.

En ce moment, le _Rempart du Périgord_ était sur l'estrade, et
invitait les amateurs qui pouvaient se trouver parmi le public à
entrer, car il y avait déjà deux caleçons de demandés. Lorsqu'il
revint, mon oncle lui dit deux mots à l'oreille pour le prévenir de
ce qui allait se passer.

Le _Canau_ revint aussitôt vers le public et dit: Messieurs, on
m'apprend à l'instant que le fameux Poncet est dans mon
établissement, et qu'il veut lutter avec tout le personnel de
l'arène. Cet amateur distingué est trop connu à Périgueux, pour que
je rappelle ses tours de force. C'est une vraie chance de tomber sur
une séance comme celle-là. Entrez, Messieurs, entrez, nous allons
commencer.

Cette annonce fit encore entrer une trentaine de personnes,
curieuses de voir lutter Poncet.

Le premier amateur qui sortit du recoin où on se déshabillait
derrière une toile, était un garçon boulanger, tout jeune, sans un
poil de barbe, mais bien bâti: ses bras développés par la maie
étaient énormes, mais ses jambes paraissaient un peu faibles en
proportion.

Quoiqu'il n'entendît rien aux finesses de la lutte, il se défendit
bien, donna du fil à retordre à son homme et se fit applaudir à
plusieurs reprises. Il fut enfin couché sur le dos par un coup
d'habileté plutôt que de force, comme on s'accorda à le dire.

Le deuxième amateur était loin d'avoir la force du premier; aussi ne
pesa-t-il guère aux mains de son partenaire, l'_Invincible
Auvergnat_.

Pendant ce temps, Poncet se déshabillait. Lorsqu'il arriva, enfin,
trapu, carré, poilu comme un loup, en balançant ses bras noueux et
longs, ces bras terribles qui avaient broyé la charpente de l'ours,
il y eut de grands claquements de mains.

--Hé bien, vous autres, dit-il en se campant dans l'arène, il paraît
que vous voulez me tomber: Je vous attends, venez comme vous
voudrez.

Les lutteurs s'étaient entendus, et l'un d'eux s'avança au milieu de
l'arène. Celui-là avait nom: _Le Fort de la Halle_; c'était un
Parisien, ancien porteur à la Halle aux farines, bien fait, et
connaissant toutes les ruses du métier.

Il donna en coyonnant la main à Poncet:

--Entre meunier et porteur de farine, on ne se fait pas de mal,
n'est-ce pas?

--Que non, dit Poncet.

Le plan des lutteurs, qui étaient revenus de leurs vantardises,
était de commencer par fatiguer le meunier, en lui dépêchant d'abord
les moins forts, et de réserver le plus dangereux, le _Colosse du
Nord_, qui, venant le dernier, le tomberait bien sûr.

C'est pour cela que l'habile Parisien commençait, mais il n'eut
guère le temps de montrer son escrime; en moins de trois minutes, il
était enlevé et posé à terre comme un enfant.

--Vous êtes mon maître, dit-il à Poncet en se relevant.

L'_Invincible Auvergnat_ lui succéda, et ne pesa pas davantage dans
les mains du meunier.

Celui qui vint après, avait nom: _Le Tombeau-des-Forts_, et sa
personne était bien répondante à son nom. Il avait le regard en
dessous et méchant, comme un taureau qui va donner un coup de corne,
et de fait il passait pour traître.

Poncet vit d'abord qu'il avait affaire à une méchante bête, mais il
ne s'en étonna pas.

Ce _Tombeau-des-Forts_ avait, à ce qu'on disait, des moyens secrets
et des coups de reins auxquels on ne pouvait résister. Cependant le
meunier résista, et au bout de dix minutes il fut clair que le
lutteur ne pensait plus qu'à se défendre. Toutes ses feintes, toutes
ses habiletés ne servaient de rien, et le meunier restait là planté
en terre comme un chêne, et ses bras serrant toujours davantage.
Enragé, écumant, le _Tombeau-des-Forts_ essaya de passer la jambe,
ce qui fit crier tout le monde. Mais Poncet, furieux, ayant repris
son aplomb, lui donna, de colère, une serrée terrible qui lui fit
faire couic, et l'envoya à trois pas, les quatre fers en l'air,
comme un chien dont on se débarrasse.

--Bravo! bravo! Et pendant deux minutes, les mains battirent ferme
en l'honneur de Poncet.

Le _Tombeau-des-Forts_ se retira en s'époussetant, l'oreille basse
et le regard mauvais.

C'était au tour du _Colosse du Nord_, il s'avança pesamment au
milieu de l'arène.

--Si vous êtes fatigué, dit-il à Poncet, nous pourrions remettre la
partie à demain.

--Merci bien, mais je ne suis pas fatigué. Le temps de souffler un
peu seulement.

Ce _Colosse du Nord_, n'avait pas volé son nom. C'était un homme de
cinq pieds neuf pouces, avec des membres à proportion. Ses cuisses
étaient grosses comme le corps, et ses bras gros comme les cuisses
d'un homme ordinaire; avec ça des épaules à porter un boeuf et des
poings à l'assommer. Par exemple; il y avait de la graisse dans ce
grand corps, et son ventre commençait à le gêner un peu. Jusque-là,
il n'y avait pas eu de gageures, tout le monde était pour ainsi dire
sûr de Poncet. Mais le _Colosse du Nord_, avec cette taille et ces
membres de géant, imposa à quelques amateurs, qui parièrent pour
lui. Voyant ça, mon oncle s'écria:

--Une pistole contre un écu pour Poncet!

--Tenu! tenu! firent plusieurs.

--Voyons, vous êtes, un, deux, trois, quatre, ça va.

Et les enjeux furent mis entre les mains d'un tiers.

Puis les deux hommes se crochèrent.

Ils commencèrent par se tâter l'un l'autre, chacun cherchant à
deviner le côté faible de son adversaire. Puis ils s'engagèrent
sérieusement, et sur leurs jarrets et leurs bras, les tendons se
dessinaient en saillie. Le lutteur se méfiait des bras du meunier,
et s'arc-boutait sur ses reins pour ne pas lui donner de prise; mais
cette position qui l'éloignait de son homme le gênait pour
l'attaque. Il réussit pourtant à le faire branler un peu sur ses
jambes, mais tous ses efforts commençaient à le faire souffler.
Alors Poncet raidit ses bras, et l'attira un peu à lui. Se sentant
serré de près, l'hercule voulut se servir de sa masse, pesa sur le
meunier et le poussait, afin de saisir, dans un mouvement de recul,
l'instant de l'enlever. Mais Poncet porta un jarret en arrière, et
ne bougea plus. C'était beau à voir, ma foi, ces deux hommes qui
luttaient, butés l'un contre l'autre comme deux taureaux entêtés.
Leur front luisant sous la flamme rouge des lampions, leurs nasières
ouvertes à y fourrer le pouce, leurs yeux brillants, leur bouche
serrée, marquaient que cette fois c'était pour de bon. Tous leurs
membres accusaient leurs efforts; leurs tendons sortaient de la
chair, comme des cordes, et les veines de leur cou se gonflaient
comme prêtes à crever. Cependant Poncet sentant l'hercule souffler,
serra peu à peu ses bras terribles, et finit par le tenir
étroitement serré contre lui. L'autre, mâché par ces bras noueux
durs comme des câbles, se laissa étreindre davantage, et tous ses
efforts pour reprendre un peu de liberté furent inutiles.

Lorsque Poncet le tint bouclé, serré à en perdre haleine, il le
porta à gauche, à droite comme un arbre que le vent va déraciner,
augmentant à mesure ce balancement, et finalement par un effort
vigoureux, l'enleva et le coucha à terre.

Si l'on claqua des mains, si on cria: Bravo! vive Poncet! point
n'est besoin de le dire. Tous les gens qui étaient là, braillaient,
grisés par la victoire du Périgordin. Lui, cependant, le maître de
tous, s'essuyait le front avec son bras, et reprenait haleine. Mon
oncle ayant empoché ses quatre écus, lui criait d'aller se vêtir.

Poncet leva la main et dit:

--Ce matin, j'avais fantaisie de lutter avec tous; mais à cette
heure, je suis fatigué. D'ailleurs il ne reste plus que le patron,
qui est mon ancien camarade Jeanty, et je vous dirai bonnement que
quand nous étions encore des droles, et que nous luttions pour nous
exercer sur la promenade où on fait des cordes, là-bas à Excideuil,
il me couchait toujours. De longtemps donc il est mon maître, il
n'est besoin de le montrer, je le reconnais.

Personne ne fut pris à cette défaite, on se mit à rire, et le
_Canau_ vint secouer la main de Poncet, pour lui marquer qu'il le
comprenait bien, après quoi le meunier alla s'habiller derrière le
rideau, dans le coin.

Cependant tout le monde s'écoulait, et en s'en allant, il y en avait
qui disaient:

--C'est bien dommage que M. Savy ne se soit pas trouvé là.

Quand tout le monde fut sorti, Jeanty passa un paletot sur son
maillot, et Poncet étant prêt, mon oncle dit: Il y a douze francs à
manger, nous allons faire un vin chaud. Et nous voilà partis pour un
petit café voisin. Sur la sortie de la baraque, la bourgeoise de
Jeanty arrêta son homme:

--Ne bois pas trop, Jeanty, tu entends... Messieurs, ne le faites
pas boire, il ne pourrait pas travailler demain.

--N'ayez crainte, lui dit Poncet; un petit vin chaud avec des
anciens camarades, ça ne peut pas lui faire de mal.

Ce petit vin chaud de trois pintes fut servi au bout d'un moment,
dans une bassine à faire les confitures, faute d'un bol assez grand.
Et la quantité ne faisait pas tort à la qualité, car mon oncle avait
commandé tout ce qu'il y avait de meilleur en fait de vin vieux.

Tandis que nous buvions en trinquant à chaque verrée, j'appris
plusieurs choses, entre autres que le _Canau_ avait été ainsi
baptisé, parce qu'un jour dans la classe, le régent lui ayant
demandé comment on appelait un cours d'eau artificiel, il avait
répondu: Un _Canau_! ce qui avait fait esclaffer tous les autres, et
lui avait valu une bonne gifle.

Puis il raconta sa vie, le pauvre _Canau_. A cause de ses mauvais
yeux, il n'avait pu apprendre de métier. Faut y voir, pas vrai, pour
taper sur une enclume, pour équarrir une pièce de bois, ou monter
sur une tuilée, ou faire quoi que ce soit. Et alors ne pouvant, il
s'en était allé à Bordeaux, travailler sur le port où il gagnait sa
vie au jour la journée. Puis un soir à une foire de mars, il était
entré sur les Quinconces dans une baraque de lutteurs et s'était
essayé, et ma foi il s'était laissé embaucher.

Depuis ce temps, il courait les foires dans toute la France ou guère
ne s'en fallait; et un jour, la demoiselle d'un café où il allait, à
Beaucaire, pendant les foires, s'était amourachée de lui et l'avait
suivi. Comme c'était une fille de tête, elle avait vendu ses petits
bijoux, et ils avaient acheté une voiture et monté une baraque. Ah,
c'était une crâne femme, qui faisait marcher tout son monde
d'hercules à la baguette; et c'était elle qui tenait la bourse, et
ils avaient cent pistoles de placées chez un notaire, dans son pays
là-bas, et ils en auraient davantage, s'il n'avait pas fallu, il y a
six mois, retirer cent écus pour acheter un autre cheval, le leur
étant crevé à Orléans. Mais tout de même, cette vie ne lui allait
pas trop, il aurait mieux aimé bûcher sur une enclume, ou quelque
chose comme ça, à Excideuil, ou par là, tranquille avec sa femme...

--Alors, tu es marié? dit Poncet.

--Derrière la mairie!...

Et ils se mirent à rire tous.

Derrière la mairie? qu'était cela? mais je commençais à dormir sur
la table, et je n'en entendis pas plus long.

Lorsque mon oncle me réveilla, il y avait plantés devant nous, deux
agents de la police de la ville qui disaient bien tranquillement:
Allons, Messieurs, il est minuit passé, il faut s'en aller.

--Pas avant d'avoir trinqué ensemble.

--Ha! té! c'est vous Poncet.

--Hé oui! mettez-vous là donc, que nous trinquions un peu.
Bourgeois, deux verres!

Ils n'avaient pas l'air méchant du tout, ces deux sergents de ville.
Il y en avait un grand maigre, avec de fortes moustaches, qui
poussait de grosses bouffées d'un gros cigare de contrebande, et
s'appuyait sur sa canne sans rien dire. L'autre avait la sienne de
canne pendue par un cordon à un bouton de sa capote, et il bourrait
sa pipe; c'était un bon gros vivant qui riait toujours. Ils étaient
rouges tous les deux pour être entrés déjà dans beaucoup de cafés et
d'auberges pour faire fermer. A l'offre de trinquer, le gros
répondit:

--Sur le pouce alors, le commissaire ne badine pas aujourd'hui; il
est en permanence à son bureau, et il faut que nous allions au
rapport après notre tournée.

--Bah! dit Poncet, Claverie ne peut pas empêcher les gens de se
rafraîchir, que diable!

Après avoir trinqué tous ensemble, il fallut repiquer d'un autre
verre, et enfin nous sortîmes avec les agents.

Après que tout le monde se fut bien secoué la main, mon oncle me
dit:

--Maintenant mon petit, nous allons aller nous coucher; il est bien
temps. Demain, en nous levant nous irons voir si je peux m'arranger
pour cette mule que j'ai vue aujourd'hui, ou pour une autre. Après
ça, il me faut acheter une bastine, une bride et une casquette. Nous
rentrerons déjeuner ensuite et vers les deux heures nous partirons
pour chez nous.

Il mit le loquet dans la serrure, ouvrit doucement, et nous montâmes
l'escalier sans bruit: Il faut prendre garde de réveiller ta mère.

Après nous être vitement déshabillés, nous nous couchâmes dans le
même lit, car nous n'en avions que deux à la maison. Je songeai un
peu à la jeune géante, et je m'endormis.

Le lendemain matin il fallut voir les écuries des marchands, et
enfin, vers les dix heures, nous voici derrière la mule en question.
Ce qu'il fallut de temps pour faire le marché, et de jurements, et
de sacrements du maquignon, de coups dans les mains à tour de bras,
histoire de se mettre en train, ce serait trop long à dire. Enfin,
un accordeur vint là, qui fit couper la différence, mais ce ne fut
pas sans peine, au moins on l'aurait dit. Cet homme prit une main de
mon oncle et voulut prendre celle du maquignon pour les rejoindre,
mais l'autre cachait la sienne sous sa blouse, derrière son dos. Oh!
il ne taperait pas à trente-cinq pistoles, jamais de la vie! Est-ce
qu'on voulait lui manger les foies? La mule lui en coûtait
trente-huit, à la dernière foire de Niort! Une bête comme ça! douce
comme un agneau! et il allongeait un petit coup de manche de fouet
sur la croupe de la bête qui tressautait.

--Allons, disait l'accordeur, baillez-moi votre main!

--Non, ferai pas! le diable m'écrase!

--Donnez-la! je vous dis! allons foutre!

--Non! non! Je ne peux pas, là!

Et il détournait la tête comme s'il se fût agi d'avaler une
médecine.

Enfin l'accordeur lui attrapa la main, et la tira de force pour la
mettre dans celle de mon oncle: maintenant il fallait le faire
taper.

--Tapez là! tapez là, je vous dis!

--Mais vous me saignez! criait le maquignon.

Et il avait la voix piteuse et la figure malheureuse. On aurait juré
à le voir qu'il était contraint et forcé.

Enfin, comme tous ceux qui étaient là autour, à voir faire le
marché, lui criaient: Tapez! tapez! La Jeunesse! Allons, tapez!
moitié de son gré, moitié par force à ce qu'on aurait dit, il tapa:
tout doucement d'abord, suivant le mouvement que lui donnait
l'accordeur, puis plus fort, et enfin, s'étant décidé, il conclut
seul le marché par deux ou trois fortes tapes dans la main de mon
oncle en disant:

--Si je fais beaucoup d'affaires comme ça, je ferai banqueroute,
c'est sûr.

Après le marché, il fallut aller boire le vinage au _Coq Hardi_,
avec l'accordeur. Tout en buvant, mon oncle aligna sur la table
trente-cinq pistoles en écus de cent sous qu'il tira d'une ceinture
en cuir. Alors le maquignon demanda encore quarante sous pour le
licol: il avait vendu la bête, mais pas le licol! Mais mon oncle se
mit à rire, et se leva après avoir trinqué encore un coup.

La mule fut amenée à l'écurie auprès de la jument. Les deux bêtes
furent bien soignées et après il fallut aller déjeuner.

En passant dans la rue Taillefer, mon oncle s'arrêta chez Coustou
pour une casquette.

M. Coustou était un grand, gros, bel homme, qui était canonnier dans
la garde nationale. Je ne sais pas si ça venait du canon, mais il
était sourd comme un pot. Comme les gens sont sans pitié pour les
infirmités des autres, on racontait qu'un jour de fête, étant près
de la pièce et regardant d'un autre côté, il ne s'était pas aperçu
que le coup était parti, et avait demandé au porte-lance:

--Ça a craqué, petit?

Mon oncle lui cria:

--C'est pour une casquette!

--Ah, bien!

Et il alla chercher un chapeau à grands rebords.

--Non! une casquette! une casquette de meunier!

--Ah! diantre!

Et M. Coustou ayant enfin entendu, ou plutôt guidé par le doigt de
mon oncle, qui lui montrait les objets à travers les vitrines, mit
sur le comptoir des casquettes en drap blanc. L'oncle en choisit une
semblable de forme à celle de Louis XI, dans les petites histoires
de France des écoles de ce temps-là.

--Ça va bien, dit-il, pour rabattre sur les oreilles, quand on va à
l'affût des canards.

Après déjeuner, ma mère me remit mon petit paquet avec force
recommandations. Puis l'ayant embrassée tous les deux, nous fûmes à
l'écurie, où mon paquet fut attaché derrière la selle. Il fallut
après mener la mule chez Lanusse pour la faire harnacher, et cela
fait vitement, car les bastines ça va à toutes les bêtes, revenir
prendre la jument. Enfin, la dépense d'écuriage étant payée, avec
une bonne étrenne pour le garçon, me voilà grimpé sur la Grise.
L'oncle me raccourcit les étriers, saute sur la mule, et nous voilà
partis.

De crainte que tout ce tapage des baraques ne fît peur à la jeune
mule, mon oncle aima mieux passer par le quartier bas de la ville.
Devant la Préfecture, il dit: A cette heure, Masfrangeas doit être à
son bureau. Ça l'a ennuyé de nous quitter comme ça sitôt, je l'ai
bien connu. Il aurait mieux aimé être aux luttes de Poncet, que
d'aller voir des assassins avec des figures de cire.

En suivant la rue du Gravier, une femme, avec un foulard jaune sur
la tête, et des accroche-coeurs d'un noir luisant, nous cria de sa
fenêtre comme une effrontée:

--Hé! meunier, il y a de la moulure à prendre ici!

--Alors ça sera pour une autre fois, dit mon oncle sans se
retourner.

--Est-ce que tu la connais, oncle? dis-je dans mon innocence.

--Non, mon fils, c'est une folle qui crie comme ça à tous ceux qui
passent.

Nous voici devant le vieux moulin de Saint-Front; puis nous
traversons la descente du Grefle qui va au Pont Vieux; nous
attrapons la rue du Port-de-Graule, et nous voilà hors de la ville
sous la terrasse de Tourny. Il reste à passer les tanneries de
l'Arsault qui puent fort, et nous sommes en pleine campagne.

Les montures bien soignées, marchent d'un bon pas, et le chemin se
fait. Voici Trélissac et la maison de M. Magne, bien petite et
simple à côté du château d'aujourd'hui. Puis c'est le petit castel
de Trigonant et Antonne, et au-delà de l'Isle, Escoire avec sa
façade blanche et le pont nouvellement fini. C'est près de là, à la
rencontre de l'Haut-Vézère et de l'Isle, qu'était la villa de
Boulogne dont parlent nos anciens.

Quel beau pays, et quel plaisir de voyager ainsi. Nos bêtes s'en
allaient tranquillement; mon oncle devisait de choses et d'autres,
et moi je l'écoutais comme un oracle. En passant le long du parc des
Bories que ce vieux original de marquis de Saint-Astier vient de
donner, avec le château et la terre, au petit-fils de
Louis-Philippe, qui en avait bien besoin, le pauvre homme! l'oncle
coupa une branche pour émoucher sa mule que les taons tracassaient.
Le temps était beau, le soleil chaud déjà, mais l'air frais, et un
bon petit vent mouvait les blés dans la plaine comme les vagues d'un
lac.

Au beau milieu d'une terre, sans jardin ni arbres autour, voici une
grande maison isolée. Les contrevents sont fermés et à moitié
pourris. Les ardoises sont pleines de mousse, les murs sont noirs et
sales.

--Voilà la maison du Diable! dis-je.

Mon oncle se mit à rire, et me raconta qu'on avait été obligé
d'abandonner cette maison, parce qu'il y revenait. Des fantômes, sur
le coup de minuit, descendaient les escaliers avec des bruits de
chaînes. Il y avait pourtant des gens crânes qui avaient essayé d'y
habiter. Le dernier, c'était un capitaine en retraite qui n'avait
peur de rien, comme un homme qui avait sauvé sa peau de la retraite
de Russie. Il s'était fait arranger une chambre, et la première
nuit, s'était enfermé tout seul dans la maison. En se couchant, il
avait mis ses pistolets sur une table à côté de son lit, et son
sabre sous son traversin. Comme c'était un crâne homme, je l'ai dit,
il s'endormit tranquillement en attendant les revenants.

A minuit, il est réveillé par un pas lourd qui marchait dans le
grenier. Il allume sa chandelle, se lève, boucle son sabre autour de
lui, prend le chandelier d'une main, un pistolet de l'autre, et
ouvre la porte de la chambre, pendant que le revenant descendait
l'escalier avec un grand bruit de chaînes. Tandis qu'il est là, le
vent lui éteint sa chandelle; il la pose à terre, tire son sabre et
s'avance sur le palier tout noir. Ça descendait toujours, lentement,
et le capitaine attendait au débouché de l'escalier. Tout d'un coup
il s'en va voir quelque chose de blanc comme un mort dans son drap,
qui était là. Il lâche son coup de pistolet, et tombe à coups de
sabre sur le revenant. Après avoir bien bataillé il ne vit plus
rien, il n'entendit plus rien et fut se recoucher. Le lendemain
matin, il trouva que sa balle avait fait un trou dans le mur et que
la boiserie de l'escalier était hachée de coups de sabre.

De cette affaire il en eut assez. Des hommes en chair et en os, il
n'en avait point peur; mais que faire contre des fantômes sur
lesquels les balles et la lame d'un sabre ne font rien?

Entendre ça, en plein soleil, raconté par mon oncle qui n'y croyait
pas et riait des revenants, ça n'était rien; mais quand c'était
Gustou, notre garçon du moulin, qui racontait ça les soirs d'hiver,
avec des triboulements dans la voix, tandis que le vent soufflait
dans la haute cheminée, j'avais grand'peur.

A Laurière, nous laissons le chemin de Cubjac, et nous dépassons
Sarliac et La Bonnetie. Sur la route, on connaissait mon oncle et
les gens nous envoyaient leur: à Dieu sois! Sur la porte des
auberges, ceux qui revenaient, comme nous, de la Saint-Mémoire, et
qui s'étaient arrêtés pour boire un coup, sortaient pour voir qui
c'était.

A la forge de Saint-Vincent, un grand diable tout noir sortit et dit
à mon oncle:

--Ha! tu as fait foire, Nogaret?

--Hé oui, j'ai acheté cette petite mule.

--Ça te coûte dans les trente-cinq ou quarante pistoles, hé?

--Tu ne te trompes de guère.

--Et autrement? rien de nouveau? dit le forgeron.

--Toujours la même chose, mon pauvre. Les gros bourgeois cherchent
toujours quelque moyen de nous tirer de l'argent. Est-ce qu'ils
n'ont pas encore inventé de nous faire payer pour chasser?

--Tu coyonnes! ça n'est pas possible!

--C'est sûr, mon vieux. C'est Masfrangeas, tu sais Masfrangeas,
d'Excideuil, qui est à la Préfecture, qui me l'a dit.

--Ça ne peut pas durer comme ça! dit l'autre; mais ces Jean-foutre
ont tout dans leurs mains, l'argent, les juges, les gendarmes, les
soldats; et nous autres nous n'avons que nos bras.

--C'est égal, reprit mon oncle, d'après ce que j'ai ouï dire, j'ai
dans l'idée que d'ici quelque temps il y aura un chambardement pas
ordinaire, et ce ne sera pas trop tôt.

--Non, dit le forgeron; tu n'as rien?

--Si, tiens, et fouillant dans sa poche, l'oncle lui donna un
journal et deux ou trois petits papiers.

--Allons, bonsoir! et ils se secouèrent la main, après quoi nous
continuâmes notre route.

La petite mule marchait bien et dépassait la jument.

--Allons! allons! dit mon oncle, fais-moi marcher un peu la Grise
qui s'endort!

D'un coup de verge, je la fis avancer à la hauteur de la mule, puis
je dis à mon oncle:

--Et pourquoi l'appelles-tu la Grise, puisqu'elle est rouge?

--Ah! voilà; elle est née au moulin, et comme on appelait sa mère la
Grise, parce qu'elle l'était de vrai, nous avons donné le même nom à
la fille.

--C'est drôle, tout de même, fis-je.

--Ça n'est pas plus drôle que de voir un petit homme comme le
charron de Coulaures s'appeler Grand; ni un rousseau comme le
tisserand du Taboury s'appeler Brun. On voit tous les jours des Gros
qui sont minces, des Petit qui ont cinq pieds six pouces, et des
Blanc qui sont noirs; mais l'accoutumance fait qu'on n'y prend
garde.

A Savignac, il fallut nécessairement nous arrêter un peu. Un ami de
mon oncle, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_, se planta sur la route,
les jambes écartées, les mains dans les poches, comme s'il eût voulu
nous barrer le passage. Quand nous fûmes arrêtés, il tourna autour
de la mule.

--Jolie petite mule; et tu as payé ça?

--Devine!

--Dans les quarante pistoles, hé?

--Pas tout à fait.

--Allons, attache tes bêtes à l'anneau, nous allons trinquer.

Quand il eut versé dans les trois verres au bout de la table,
l'aubergiste dit:

--C'est ton neveu?

--Oui, répondit l'oncle en me regardant, c'est mon neveu, et depuis
que mon pauvre frère est mort, il y a tantôt deux ans, c'est comme
mon fils.

--C'était un brave homme, ton aîné, Sicaire, reprit l'autre. Cette
gueuse de suette a tué bien des gens, mais je ne pense pas qu'elle
en ait emporté un meilleur.

--C'est comme ça, mon pauvre, les bons s'en vont les premiers.
Allons, à ta santé, nous allons partir.

Et l'oncle ayant bu, alluma sa pipe.

En sortant de Savignac, je questionnai mon oncle.

--Pourquoi donc que vous vous appeliez tous deux Sicaire, mon père
et toi?

--Mon petit, c'est que le père de mon arrière-grand-père, qui vint
comme garçon au Frau, il y a une centaine d'années, était de
Brantôme, et s'appelait Sicaire, comme de juste; car il faut que tu
saches qu'à Brantôme ils s'appellent tous Sicaire, en l'honneur de
leur saint, comme à Jumilhac, ils s'appellent tous Aubin; en
Limousin, tous Léonard ou Martial; et du côté de Marseille, tous
Marius, principalement les perruquiers. Il y a comme ça des pays où
tous les enfants sont nommés de même au baptême. J'ai ouï dire à mon
grand-père, qui le tenait de Roux-Fazillac, que tous les députés du
département de la Haute-Saône, à la Convention, s'appelaient Claude,
de leur petit nom. Mais pour en revenir à nous autres, tu sais que
c'est la coutume du pays, que les grands-pères soient parrains de
leurs petits-enfants. Le père de mon arrière-grand-père donc, qui
s'était marié avec la fille du meunier du Frau, nomma ses
petits-enfants tous du nom de Sicaire. Lorsque son fils, qui
s'appelait Hélie, en eut à son tour, il leur donna son nom. Et ça
s'est toujours continué ainsi: une nichée de Sicaires, et une nichée
d'Hélies. Ça n'est pas toujours aisé de s'y reconnaître avec cette
mode, mais on appelle communément l'aîné du nom de la famille.
Ainsi, on appelait notre aîné à tous, qui est mort il y a six ans:
Nogaret; ton père, on l'appelait Sicaire, et moi, le plus jeune, on
m'avait fait un petit nom avec notre nom: on m'appelait Rétou.

Nous laissâmes, sur ces propos, Chardeuil à notre gauche, et au bout
d'un petit moment nous voici à Coulaures. De passer là, sans
s'arrêter, il n'y fallait pas penser. D'ailleurs mon oncle avait
besoin de tabac. Il descendit et entra dans le bureau, qui était
chez un épicier, qui tuait des cochons l'hiver et faisait auberge.
Les rouliers s'arrêtaient là, et les postillons, pour boire un coup,
en sorte qu'il y avait toujours dans le coin du feu une soupière qui
se tenait au chaud.

Le vieux Puyadou sortit vers moi avec son bonnet de coton un peu
jaune et ses sabots:

--Donne-moi tes bêtes et entre, je vais les attacher.

Lorsque j'entrai, la vieille qui pesait le tabac, et faisait le
poids pincée par pincée, s'écria:

--Ha! mon pauvre, comme il a grandi ton neveu!

--La mauvaise herbe croit vite, dit mon oncle en riant.

--Oh! Je suis sûre, dit la Puyadoune, que ce n'est pas un méchant
garçon; d'ailleurs il ne tiendrait pas de son pauvre père.

Tous ces témoignages d'estime qui me revenaient sur mon défunt père,
me faisaient bien content, et aujourd'hui encore, après bien des
années, je n'y pense pas sans plaisir.

Avant pesé le tabac, la vieille mit la soupière sur la table et nous
convia à nous servir. L'oncle prit une pleine cuiller de soupe,
histoire de réchauffer l'assiette et m'en donna autant. Après que
nous eûmes fini, le père Puyadou, avec une grande pinte, nous
remplit notre assiette de vin. Là! là! disait mon oncle, mais
l'autre versait toujours.

--Ah! par ma foi, dit la vieille, pour faire un bon chabrol il faut
que la cuiller baigne: et puis vous n'êtes pas encore au Frau.

--Il nous faut une grosse heure, dit mon oncle. Et votre Jeantain
n'est pas encore rentré?

--Oh! il viendra demain matin sur le coup de onze heures ou midi.
C'est lui qui ferme toutes les foires.

--Je l'ai vu en passant dans la rue Limogeanne devant chez
Guillaumin; mais il y avait beaucoup de monde; je ne lui ai pas
parlé.

--Oui; il avait pas mal d'affaires à prendre: un quintal de sel, du
sucre, de la chandelle; ça lui a pris du temps; et puis tu sais,
Nogaret, il aime un peu à s'amuser, dit la vieille.

--Ah! par ma foi, interrompit le vieux Puyadou, les garçons ce n'est
pas comme les filles; pourvu qu'ils reviennent avec leurs deux
oreilles, c'est tout ce qu'il faut.

Nous nous mîmes à rire et nous repartîmes.

En sortant de Coulaures, il nous fallut quitter la route pour suivre
un chemin qui remontait dans la même direction que l'Isle.

--Avec tout ça nous nous sommes amusés, fit mon oncle, nous
n'arriverons guère avant la nuit.

--C'est le tabac qui en est cause, dis-je.

--J'aurais bien pu en prendre à Périgueux, mais vois-tu, il faut
toujours donner du débit à ceux qui nous en donnent. Les Puyadou
font moudre chez nous et presser l'huile, et nous, nous leur prenons
le sel, le poivre, l'empois et tout ce qui nous fait besoin. Par ce
moyen chacun fait ses affaires, et l'argent ne sort pas du pays. Il
faut qu'il circule entre tous les gens de métier: cordonnier,
tailleur, tisserand, faure, menuisier. Tous ces gens-là vont chez
Puyadou, n'est-ce pas, boire un coup ou acheter quelque chose; il
est juste qu'il leur en revienne une partie en travail.

Ils vont aussi chez les marchands, et chez le notaire, et chez le
curé, pour se marier, faire baptiser ou enterrer; il faut donc que
les aubergistes, les marchands, le notaire et le curé fassent
travailler ces gens-là, leur fassent faire des souliers, des habits,
de la toile, des meubles, et leur fassent ferrer leurs chevaux et
leurs boeufs, sans quoi ils sont bonnement perdus.

Ce qui ruinait nos pays avant la Révolution, c'est que les seigneurs
recevaient tous leurs revenus, percevaient leurs rentes, leurs
redevances, tiraient tout ce qu'ils pouvaient de leurs gens, et s'en
allaient fricasser tout ça à Paris ou à Versailles. Aussi les
pauvres diables de leurs terres crevaient de faim.

--Tiens, dit mon oncle en étendant le bras sur la droite; tu vois ce
village? C'est Fazillac; c'est de là que le conventionnel
Roux-Fazillac tenait son nom. Il est un de ceux qui nous ont aidé à
sortir de cette misère. Malheureusement depuis, les bourgeois que le
peuple a aidés à faire la Révolution, une fois établis dans les
châteaux, enrichis par les biens nationaux, se sont mis du côté des
nobles et sont aussi durs pour le peuple que les anciens seigneurs:
il y en a quelques-uns qui sont restés avec nous, mais guère.

Ils ont changé le système; ce n'est plus la noblesse qui est
dominante, mais la richesse. Il faut payer tant pour faire les lois,
tant pour nommer ceux qui les font.

Quant au peuple, il est toujours esclave. Comme on a fait accroire
aux gens que tous sont égaux, il n'y a pas moyen de rétablir les
privilèges pour la bourgeoisie: alors, qu'est-ce qu'ils font? Sous
la couleur d'un impôt, ces bons messieurs empêchent de chasser tous
ceux qui n'ont pas vingt-cinq francs à leur donner, et voilà comment
il n'y a plus de privilèges.

Tout en parlant ainsi, nous arrivons à la Croze, puis à Chaumont.
Les chemins étaient mauvais comme partout; je conviens que c'était
ennuyeux, mais on en avait plus de plaisir d'arriver. A la Pouge,
nous prenons un petit chemin qui va au Frau.

Au bout d'un moment nous arrivons. Le moulin est sur la gauche et la
maison à quarante pas sur la droite, un peu élevée sur le terme. Mon
oncle envoie à ce moment deux ou trois coups de fouet à toute volée,
et voici la Finette, notre chienne courante, qui s'en galope vers
nous, en jappant de sa voix forte et les tétines pendantes, car elle
nourrissait. La vieille Mondine sort sous l'auvent de l'escalier,
avec sa quenouille dans son fichu. Elle lève les bras en l'air:

--Sainte Vierge! voilà Hélie!

Et elle rentre aussitôt pour faire le souper, pensant que nous
sommes affamés.

Enfin, en dernier lieu, Gustou sort du moulin; Gustou qui ne s'est
jamais pressé, qui n'a jamais dit un mot plus vite que l'autre. Il
sort lentement, en pantalon gris clair, le gilet déboutonné, tout
déparpaillé et un bonnet de coton sur la tête. Toute son attention
est prise par la mule; les deux mains dans les poches de son gilet,
il la regarde, tourne tout autour, tandis que mon oncle, toujours
sur la bête, le regarde faire en riant un petit.

--Eh bien, qu'en dis-tu, Gustou?

--Ça fera une bonne petite mule.

--Bonsoir, Hélie! Tu es donc venu nous voir; allons, c'est bien
pensé.

Et là-dessus, après m'avoir serré la main, Gustou prend les brides
et mène nos montures à l'écurie.

Notre maison était une bonne vieille maison périgordine à toit aigu,
bâtie sur la pente du coteau. On y accédait par une rampe pavée de
gros cailloux de rivière, tout comme notre rue Hiéras, et on
arrivait dans une cour formée par des murs de soutènement. Du côté
de la cour, la maison tournée au levant, avait de plain pied, le
cellier et le cuvier. La grange et l'écurie étaient dans un bâtiment
séparé, en équerre sur la cour, à droite. Le premier et seul étage
étant du côté de la cour, se trouvait de niveau avec le jardin, du
côté du coteau. On y montait par un escalier de pierre extérieur,
abrité par un auvent soutenu par des piliers massifs. Là, sous
l'auvent étaient les seilles, ou les seaux si l'on veut, et le
chambalou pour les porter, et la grande oulle à faire cuire pour les
cochons. De l'auvent on entrait dans la cuisine, et ensuite il y
avait d'un côté deux chambres où couchaient mon oncle et la Mondine,
et de l'autre une grande plaisante chambre regardant sur la rivière
et le moulin, avec deux lits à l'ange, où couchaient ceux qui
venaient à la maison. Lorsqu'elle me vit entrer, la Mondine
entortilla vitement la ficelle autour de la queue de la poêle
qu'elle avait sur le feu, et vint m'embrasser à plusieurs fois en
s'extasiant sur ma taille, ma force et ma bonne figure:

--Tu vas voir, mon petit Hélie, le souper sera bientôt prêt;
tourne-toi vers le feu.

--Ah ça, dit mon oncle en plaisantant, tu le prends donc pour un
étranger, que tu fricasses là quelque chose?

--J'avais fait de la soupe et des haricots, mais ça n'aurait pas de
bon sens, vois-tu, Sicaire, de faire souper comme ça ce drole, pour
le premier soir que le voilà chez lui.

--Comment, comment, chez lui?

--Sans doute chez lui, le pauvret. A qui donc que tu laisseras ça
tien, Sicaire?

--Ha! ha! à ce compte-là, tu as raison, Mondine, il est bien chez
lui.

--Oui, oui, j'ai raison, et je lui fais un bon petit saupiquet avec
un quartier de dinde; je sais qu'il l'aime, le pauvre drole.

Je m'étais assis dans le coin du feu pendant ce temps, quoi qu'il ne
fît pas froid, au contraire; mais c'est toujours bon de se mettre
près du feu quand on a voyagé. Les pieds sur les grands landiers de
fonte, je revoyais avec plaisir toutes les choses qui m'étaient
connues dès l'enfance. C'était la maie avec son couvercle, le vieux
buffet et son vaissellier au-dessus, où on voyait bien rangée
d'ancienne vaisselle d'étain, puis des plats et des assiettes de
faïence, rondes ou découpées à pans, avec des fleurs comme on n'en a
jamais vu, et des coqs superbes, pourtraiturés comme ceux que je
faisais sur mes cahiers, mais avec de si belles couleurs: du rouge,
du jaune, du vert, du bleu. Les couleurs n'étaient pas toujours bien
placées, mais que faisait cela.

Puis, dans le coin, la vieille pendule dans sa grande boîte de
noyer, percée d'un rond vitré qui laissait voir le balancier battre
lentement les secondes. Au mur étaient accrochés les chaudrons et
les bassines de cuivre. Au milieu, la table massive avec une barre
d'appui pour les pieds et ses deux bancs de chaque côté.

Je me levai et je fis le tour de la cuisine, reconnaissant tout ce
mobilier campagnard: la chaise où j'avais mis mon nom en chicotant
avec la pointe d'un couteau, et le crochet à peser pendu derrière la
porte d'entrée. Je passe devant la porte de l'escalier du grenier
avec son trou du chat, fermé par une planchette pendue à
l'intérieur, au moyen d'une ficelle, et que nos chattes écartaient
avec la patte pour passer. Puis voici les marmites, les tourtières,
l'oulle aux châtaignes. Sur des planches sont les toupines de
confit; et le râtelier au pain, garni de tourtes, est au fond de la
cuisine solidement attaché aux poutres. Aux poutres encore, pendent
des quartiers de lard et aussi de la graisse pliée dans la toile du
ventre, et posée sur des cercles en vimes suspendus comme des
balances.

Je reviens vers la cheminée: au-dessus, au râtelier, le vieux fusil
à pierre à un coup, avec lequel mon oncle ne manquait guère le
lièvre, et puis une grande canardière dont le canon a bien cinq
pieds de long.

Il y a quarante-cinq ans de ça; mais je pourrais refaire
l'inventaire, je crois qu'il n'y manquerait guère de choses. Mon
grand-père reviendrait au monde, qu'il trouverait encore la plus
grande partie des affaires qu'il y avait de son temps. Nous aimons
beaucoup, chez nous, garder comme ça les vieilleries qui nous
viennent de nos anciens et leur ont servi.

La nuit était venue cependant. La Mondine alluma le chalel de cuivre
et le pendit dans la cheminée à seule fin de voir au fricot. Puis
elle mit la touaille, les assiettes, les cuillers d'étain, les
fourchettes. Pour ce qui est des couteaux, dans nos pays, chacun a
toujours le sien dans sa poche; le couteau est inséparable de
l'homme, et c'est la première chose que les droles demandent à leur
père quand ils commencent à marcher.

Tout étant prêt, mon oncle prit une pinte et s'en fut tirer à boire.
La Mondine sortit sur l'escalier et cria à Gustou, qui arriva un
moment après sans se presser; puis elle accrocha le chalel à une
cannevelle encochée qui pendait du plancher du grenier, au-dessus de
la table.

Mon oncle, comme le maître de la maison, était assis au bout de la
table sur une chaise; moi à sa droite, Gustou à sa gauche, sur les
bancs, et la Mondine allant et venant:

--Tu vois, Hélie, dit-elle, je t'ai donné ton assiette.

C'était un beau coq, avec une superbe queue de toutes couleurs, que
je voulais toujours avoir quand j'étais petit. C'est miracle que je
ne l'aie jamais cassée.

Gustou mangeait sa soupe à l'ancienne mode avec sa cuiller et sa
fourchette. Mon oncle avait perdu cette coutume au régiment, et moi
à la ville. La Mondine, elle, avait l'habitude de manger debout en
se promenant avec son assiette, allant de la table au foyer. Une
habitude bien conservée, par exemple, c'est celle du chabrol; chacun
de nous avala sa pleine assiette de vin.

J'étais bien de goût de manger, ce voyage à cheval m'avait creusé,
et puis en ce temps-là, je n'avais pas besoin de ça. Après avoir
mangé la moitié de l'aile de dinde, je pris une pleine assiette de
haricots bien arrosés avec de l'huile de noix. Tout le monde me
regardait faire avec plaisir.

--Bien manger, dit Gustou, c'est signe de bonne conscience et de bon
estomac.

Tandis que nous étions à table, la Finette tournait autour de nous,
attrapant un morceau de l'un, un morceau de l'autre, et mon oncle
lui fit donner le reste de la soupe, car il n'aimait pas à voir
pâtir les bêtes autour de lui.

Après souper, Gustou prit la lanterne pour aller soigner nos
montures, et mon oncle alluma sa pipe.

--Puisque nous faisons la noce, dit-il, donne-nous un peu de pineau,
Mondine.

Et nous nous mîmes à boire, en parlant de choses et d'autres.

--La demoiselle m'a bien parlé de toi l'autre jour, tu sais, Hélie,
me dit la vieille servante.

--Il te faudra aller la voir, cette pauvre demoiselle Ponsie, ajouta
mon oncle.

--Bien sûr, répondis-je en demandant de ses nouvelles.

--Elle est toujours brave et bonne, dit la Mondine, et point
méprisante pour le pauvre monde. On pourrait chercher à vingt lieues
à la ronde, pour trouver une demoiselle qui la vaille.

--Et avec ça, dit mon oncle, elle reste à la pendille.

--Ça veut dire que les messieurs de par ici sont bien bêtes,
repartit la vieille: une demoiselle comme ça!

--C'est que vois-tu, il leur faut de l'argent avec la fille, et il
n'y en a guère à Puygolfier.

--Les hommes ne valent pas cher! que veux-tu que je te dise,
Sicaire.

--Tu veux dire les messieurs, hé Mondine!

--Oh! je ne parle pas pour toi. Je t'ai assez porté sur mes bras
pour te connaître. Je sais bien que tu ne regarderais pas à
l'argent, tant qu'à la convenance. D'ailleurs, les Nogaret n'ont
jamais été avares; de tout temps, ils ont été de braves gens. Ton
grand-père, celui du temps de la grande Révolution, n'était pas des
plus tendres, mais c'était un homme franc, juste et courageux comme
on n'en voit guère. Ton père et tes oncles étaient bons comme du
pain de fleur de farine. Le père d'Hélie, le pauvre, ressemblait au
grand-père, mais il avait avec ça, la bonté de son père en plus.

Lorsque Gustou remonta, il posa sa lanterne sur la table, but une
goutte de pineau et s'en fut se coucher dans sa chambre au moulin.
Nous en fîmes autant bientôt; la Mondine avait mis des draps à un
des lits de la grande chambre, et lorsque je fus couché, elle vint
me border dans les couvertures, comme lorsque j'étais petit, puis
s'en alla après avoir fermé les courtines.



II


Je m'éveillai le lendemain à la pointe du jour. Des hirondelles
faisaient leur petit ramage du réveil, et portant mes yeux en haut,
je vis le nid attaché à une solive et les hirondelles sur le bord,
prêtes à sortir. Juste au-dessous du nid, la Mondine avait mis un
paillasson plein de sable pour la propreté. Les deux bestioles,
après avoir jasé assez, s'envolèrent par un carreau cassé.

J'étais dans cet état de bien-être qu'on sent lorsqu'on a l'esprit
tranquille, et le corps bien reposé. Le bruit des eaux qui passaient
sur l'écluse, me berçait doucement, et je me laissai aller à des
rêveries d'autrefois.

Je me revoyais petit enfant de cinq ou six ans, jouant au-dessous du
moulin sur le bord de l'eau, et faisant dans le sable de petits lacs
où je mettais des gardèches, ou quelqu'autre fretin que j'attrapais
avec un crible. Couché sur le ventre je les regardais aller et venir
tout étonnées de se voir enfermées.

Une fois la demoiselle Ponsie vint me chercher là. C'était alors une
belle fille de seize ans, qui mordait dans mes joues rouges comme
dans une pomme. Qu'elle était jolie avec son grand chapeau de paille
fine, et sa figure rose encadrée de grappes de cheveux blonds
annelés! Elle était venue faire laver la lessive, et comme c'était
l'heure du mérenda, elle voulait me faire manger des crêpes. La
charrette qui avait porté le linge était là-bas le long du pré du
moulin, et, sur les haies, le linge blanc séchait avec une bonne
odeur d'eau de rivière. A l'ombre des peupliers, la servante de
Puygolfier avait posé son lourd panier et sa grande pinte, et les
lavandières étaient assises sur l'herbe. Ha! les bonnes crêpes que
c'était, et comme la demoiselle savait les replier joliment, après
avoir épandu dessus de bon miel jaune qu'on prenait avec une cuiller
dans un petit pot.

Après m'être bourré de crêpes, je m'endormis à l'ombre, et la
demoiselle me mit sur la figure son voile vert, pour me garder des
mouches.

Une autre fois, j'étais à cheval sur le mur de la cour, regardant
dans le chemin, lorsque je la vis venir sur sa bourrique. Je
m'encourus à son avance, et elle me fit grimper sur la pierre
montoire du moulin et me prit en croupe, après avoir fait dire à
chez nous, par Gustou, de ne pas s'inquiéter de moi. Nous voilà
partis pour le Bois-du-Chat, à ramasser des marrons. A la montée des
termes, elle descendait pour soulager la bourrique, et alors je
passais devant et je tenais la bride, tout fier comme si c'eût été
une chose difficile.

Dans le bissac attaché au panneau de la bourrique, il y avait des
affaires pour la vieille Jeannillotte qui demeurait dans une cabane
en plein bois de châtaigniers. C'était une bien pauvre demeure: les
murs étaient moitié en bois, moitié en pierres et elle était
couverte de ces genêts sauvages dont on fait les balais chez nous.
Le foyer avait pour chenets deux pierres, et il était éclairé par le
jour qui venait de la cheminée, tant elle était basse. Dans un coin,
un vieux châlit piqué des vers, avec une paillasse bourrée de paille
d'avoine et un méchant couvre-pieds tout rapetassé. Sous la table,
une oulle pour les châtaignes, et une petite marmite de fonte où la
vieille faisait rarement de la soupe. La table était faite avec des
planches clouées sur des piquets. Dessus, deux ou trois assiettes,
une soupière ébréchée en terre brune, une cuiller de fer et une
cruche à l'eau, petite, car la vieille n'était pas forte, et la
fontaine était loin. Et puis, avec un petit pilo de bois mort dans
un coin, c'était tout. Quand on levait la tête on voyait le toit de
balais. Sous la porte on aurait passé la main. Dans les nuits
d'hiver, les loups qui hurlaient par les bois et trottaient sur les
chemins, venaient fourrer leur nez sous la porte et reniflaient en
grognant.

C'est là que vivait la vieille Jeannillotte, au grand regret de la
demoiselle qui avait toujours peur qu'il ne lui arrivât malheur, de
façon ou d'autre. Elle avait bien voulu la faire entrer à l'hospice
d'Excideuil, mais la vieille ne voulait pas entendre parler de ça,
ni même de venir demeurer dans le bourg.

Les gens de par chez nous la croyaient sorcière, et pas un n'eût
voulu la rencontrer le matin en allant à la foire, sûrs que, s'ils
achetaient une paire de veaux, ils se seraient écornés, ou, s'ils
ramenaient des brebis, elles auraient eu le tournis. Et ce n'était
pas seulement les paysans qui la fuyaient. Quand M. Silain, le père
de la demoiselle, allait à la chasse et qu'il l'apercevait sur la
porte de sa cabane, ou dans les châtaigniers, cherchant du bois mort
ou des châtaignes, il désarmait son fusil, cornait ses chiens et
s'en retournait à Puygolfier, où il ne faisait pas bon autour de lui
ce jour-là.

Mais la demoiselle Ponsie n'avait peur de rien elle, et nous fîmes
notre entrée chez la vieille après avoir attaché la bourrique à un
arbre. La soi-disant sorcière, assise sur un petit banc, sommeillait
dans la queyrio, autrement dit le coin du feu, les coudes sur ses
genoux, la tête penchée dans ses mains, pliée en deux. La demoiselle
tira du bissac et posa sur la table, un pain blanc, une bouteille de
vin, un poulet, de la bonne cassonnade, des fromages de chèvre et un
verre. La vieille oyant quelque bruit, tourna la tête sans la
relever, et ne dit mot. Puis la demoiselle la fit manger, lui sucra
du vin et la fit boire, et alors la vieille Jeannillotte se redressa
un peu et commença à parler un brin, remerciant de son mieux: que le
bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous fassent heureuse,
demoiselle!

Elle but encore un petit coup, et ça la remit tout à fait, et elle
se mit à babiller. Elle parlait de sa jeunesse: c'était du temps du
grand-père de M. Silain, qui avait un habit rouge, une perruque
blanche, une épée à poignée d'or et un chapeau à trois cornes qu'il
mettait souvent sous le bras. Ah! celui-là ne se détournait pas
d'elle comme le M. de Puygolfier d'aujourd'hui. Quand il allait
chasser, et qu'il la rencontrait dans les bois, jeune pastourelle
gardant ses brebis, il lui prenait le babignou, comme elle disait
pour le menton, et des fois l'embrassait. Puis ses souvenirs se
brouillant, elle confondait avec les histoires ouïes dans sa
jeunesse. Voilà, les Anglais étaient arrivés venant d'Auberoche, et
ils avaient tout brûlé à Puygolfier, et le seigneur était parti
après les Anglais qui allaient au château des Chabannes qu'ils
brûlèrent aussi. Dans toutes ces affaires le seigneur avait été
tué... Que le bon Dieu le garde dans son saint paradis! disait-elle
en joignant les mains.

Au sortir de là, nous fûmes au Bois-du-Chat, ramasser des marrons,
et comme nous avions emporté de chez la vieille, une braise avec de
la cendre dans un vieux sabot, nous allumâmes du feu pour faire
griller des marrons sous les charbons. Ah, que c'était bon de manger
comme ça dans les bois!

Le bissac bondé de marrons fut attaché sur la bourrique et nous
redescendîmes vers le moulin. Ma grand'mère remercia bien la
demoiselle de m'avoir emmené; mais elle se mit à rire, m'embrassa
encore, remonta sur sa bourrique et s'en fut vers Puygolfier.

Une autre fois encore... mais à ce moment mon oncle entra dans la
chambre: Allons! allons! mon vieux, le soleil est levé depuis un
moment; saute du lit. Il me faut aller du côté de Verdeney parler à
un couvreur pour faire repasser le toit du moulin; ça te promènera.

Après avoir cassé une croûte, et bu un verre de vin gris, mon oncle
prit son fusil en cas de bonne rencontre, et je le suivis.

A deux cents pas du moulin il y avait une drole d'une douzaine
d'années, qui touchait un troupeau de brebis.

--Tiens, Nancy, dit mon oncle, ça tombe bien, te voilà ta foire. Et
il lui donna les bagues de la Saint-Mémoire.

--Grand merci, notre Monsieur, dit la petite.

--Tu mènes tes brebis dans les raisses, ajouta mon oncle; donne-toi
garde de les laisser entrer dans la coupe jeune.

Cette petite me fit impression par sa figure calme et sérieuse. Sous
son bonnet d'indienne, devenu trop petit, d'épais cheveux noirs
sortaient de partout. Ses sourcils étaient bien recourbés, et, sous
de longs cils noirs, ses yeux gris bleu avaient une assurance
tranquille qui m'étonnait, car les drolettes de chez nous étaient
nices en ce temps, et n'osaient regarder les gens.

--C'est la petite bâtarde de chez le bordier, dit mon oncle.

--Je ne l'aurais pas reconnue.

--C'est qu'elle a grandi et s'est bien faite; et avec ça plus de
raison et de sagesse que bien des filles de vingt ans. Ça aurait été
dommage de laisser cette drole sans lui faire apprendre quelque
chose. Mais j'ai eu bien du mal à obliger Jardon à la laisser aller
ces hivers chez la vieille demoiselle Vergnolle. Elle n'y a pas
appris grand'chose, car la pauvre fille ne peut enseigner que ce
qu'elle sait, et elle n'en sait pas long. Ça m'a couté six écus,
mais je ne les plains pas; aujourd'hui la Nancy sait lire, écrire et
compter un peu. Il faut dire aussi que la demoiselle Ponsie lui
montre quelquefois, et lui a prêté des livres de classe, moyennant
quoi elle a étudié un peu par-ci par-là, en gardant ses moutons, ou
le soir à la veillée.

Arrivé à Verdeney, mon oncle s'entendit avec le couvreur, et nous
fûmes revenus pour manger la soupe.

Après déjeuner, Gustou chargea des sacs sur une mule et sur la
jument; mon oncle prit son fouet, et partit pour rendre de la farine
aux pratiques.

--Donne-moi la clef? lui dis-je.

La clef, point d'autre explication; mais il savait ce que je
demandais. Il tira une clef de sa poche.

--Tiens, et ne dérange rien.

Là-dessus il fit claquer deux ou trois fois son fouet, et suivit ses
bêtes.

Notre moulin était planté sur la rivière comme un pont. En le
traversant, on allait, du bord, à l'îlot formé par le trop plein des
eaux du goulet, autrement dit du bief, qui passaient sur l'écluse,
et faisaient un bras de rivière qui allait à deux cents pas en aval
rejoindre les eaux qui faisaient tourner les meules. De l'îlot, on
passait sur l'autre rive, par un gué longé de grosses pierres que
les piétons enjambaient tandis que leurs bêtes, quand ils en
avaient, suivaient le gué.

A l'entrée du moulin était un espace libre, où on attachait les
bêtes qui venaient porter le blé à moudre. A l'autre bout, c'était
le pressoir pour l'huile; entre deux, les meules. Au-dessus, il y
avait deux chambres où on montait par un escalier de bois. L'une
était celle de Gustou, l'autre était à mon oncle, et c'est là qu'il
serrait ses affaires et montait de temps en temps quand il avait un
moment.

Avant d'entrer au moulin, Gustou me fit voir sur la clef de voûte de
la porte ronde une raie qu'il avait faite au ciseau. C'était la
marque de l'inondation de l'année d'avant. Les eaux avaient monté
jusque-là, dans la nuit du 16 au 17 janvier 1843, et tout le moulin
avait été inondé. Ce n'était pas chez nous seulement qu'il y avait
eu de grandes crûes; notre nouvelle route de Périgueux à
Saint-Yrieix, avait été tout abîmée, et les eaux avaient emporté le
pont d'Eymet et celui de Mussidan.

Quand Gustou m'eut bien raconté tout ça, avec force explications sur
les dégâts que le moulin avait eus, et toujours avec sa manière
lente et tranquille qui me faisait bouillir, je montai vivement
l'escalier, et je crois bien qu'il parlait encore tandis que je
mettais la clef dans la serrure.

Pour sûr, la recommandation de mon oncle était bien inutile, car
rien n'était rangé dans la chambre. Dans un coin était le lit à
quenouilles avec des rideaux rouges à grands ramages, où mon oncle
couchait quelquefois, s'il y avait du monde à la maison. Mais en ce
moment il y avait sur le couvre-pieds des pelotons de fil à faire le
filet. Contre le mur, un grand vieux cabinet à colonnes et à quatre
portes taillées en pointes de diamant; à l'opposé, une grande table
où étaient éparpillés de vieux livres à tranches rouges ou
bariolées. Dans une grande écritoire de faïence à fleurs, étaient
plantées des plumes d'oie venant de l'aile de nos bêtes. Dans un
coin, le lourd fusil à pierre avec lequel l'aïeul avait fait les
campagnes de la République. Aux murs, un shako moins ancien, large
du haut, avec un grand pompon jaune, un havresac poilu et des
vieilles images attachées avec des clous à ferrer les souliers.

A côté de la table, étaient accrochées une peau de bouc et une
sacoche à je ne sais combien de poches, brodée de fils de soie et
couverte d'une peau de bête sauvage; mon oncle avait apporté ça
d'Afrique. Ailleurs, de grandes gourdes accrochées à des clous,
contenaient des graines, et, du côté de la fenêtre, un épervier tôt
fini pendait d'une poutre du plafond.

Parmi les images clouées au mur, il y en avait une au-dessus de la
table que j'aimais plus que les autres. Cette image représentait la
Liberté, patronne des Français. C'était une jeune fille de seize à
dix-sept ans, coiffée d'un bonnet ramené par devant avec une petite
floque; elle avait une ceinture tricolore et un sabre pendu à un
baudrier: qu'elle était jolie!

J'aimais cette chambre de passion étant enfant et jeune garçon, à
cause de toutes ces choses, et surtout pour ces vieux livres où on
trouvait des histoires si belles. Le haut du cabinet en était bondé.
Dans le bas, partagé avec une étagère, il y avait, pêle-mêle, de
vieilles ferrailles, des pierres à fusil, des cornes à mettre la
poudre, d'anciennes fioles verdâtres, des grelots, des boutons de
cuivre, des bouts de galons d'uniforme, un pistolet à pierre, un
coudouflet à appeler les perdrix, des balles de calibre, des
tabatières, des bésicles de corne, enfin tout ce bric-à-brac qui
s'amasse dans les maisons où on ne jette rien. J'aimais à
farfouiller dans toutes ces vieilleries, m'amusant avec. Je
recherchais aussi les antiques histoires, les anciens almanachs. Oh!
les Quatre fils d'Aymon, que l'on voyait sur la couverture montés
tous quatre sur le cheval _Bayard_, que de fois je l'ai relu! Il y
avait aussi un vieux Plutarque dont je ne pouvais me déprendre. Mon
oncle y avait fait des marques avec des morceaux de papier, et moi
je mangeais ces vies des hommes illustres. Lorsque j'étais encore
enfant, j'étais plus curieux des faits que de l'enseignement qu'ils
donnent, mais plus tard, ç'a été le contraire, en sorte que le peu
que j'ai acquis de ce côté, je le dois à ce livre.

Il y avait encore une vieille Maison rustique, tout abîmée, où je
cherchais principalement la manière d'attraper les oiseaux, et les
affaires de chasse.

Mais il y avait aussi dans cette chambre un tableau comme aucun
peintre n'en a fait. Quand j'eus achevé le tour de la chambre, je
m'assis, un coude sur la table, pour le regarder. Par la fenêtre
ouverte, on voyait le bief du moulin dans toute sa longueur de deux
cent cinquante à trois cents toises. La rivière sort d'une gorge,
bordée d'un côté par une étroite lisière de prés dominés par des
coteaux boisés, et de l'autre, par un grand terme de rochers presque
à pic sur l'eau et pleins d'ajoncs, de houx, de bruyères et de
genêts sauvages que nous appelons des balais. Tout à la cime, de
grands châtaigniers, venus là par hasard, se penchaient comme pour
regarder dans la rivière. Au bord, de chaque côté, les vergnes, les
aubiers retombaient sur les eaux tranquilles.

En quelques endroits, un peuplier miné par les crues s'inclinait aux
trois quarts tombé, comme pour jeter un pont sur la rivière. Tous
ces arbres penchés sur l'eau, se rejoignaient quasi des fois, ce
qui, vu de loin, faisait comme une longue voûte de verdure. Le
soleil passant à travers le feuillage, tremblotait à la surface de
l'eau. Les demoiselles aux ailes bleues et vertes, voletaient çà et
là, et se posaient sur les crêpes et les marguerites d'eau, où les
hirondelles qui chassaient en rasant la rivière les attrapaient
quelquefois; sur les bords, des iris dont les feuilles semblent des
baïonnettes. De temps en temps, un cabot ou une perche montait à la
surface happer une chenille ou une barbote chue des feuilles, et le
cercle formé par le remous, allait s'agrandissant toujours et
finissait par disparaître. Des fois, un martin pêcheur passait d'une
rive à l'autre comme une flèche empennée de bleu, en jetant son
petit cri aigu; ou bien un rat d'eau traversait la rivière en
laissant derrière lui un long sillage. Dans le bois, on entendait le
bruit sourd du pic sondant un arbre à coups de bec.

C'était une vue plaisante que celle-là, aussi je restai là, toute
l'après-dînée, lisant et regardant, et je ne descendis que vers le
soir, lorsque le fouet de mon oncle se fit entendre. Je ne m'en suis
jamais fatigué, et encore aujourd'hui, quarante-cinq ans après, de
la vieille table où j'écris ceci, je pose souvent la plume dans
l'écritoire pour regarder.

Voici un an, que les dimanches je m'amuse à coucher par écrit ces
histoires de jadis, et j'ai vu ce tableau changer plusieurs fois.

Au printemps rien n'est encore formé; les bourgeons ne sont pas
développés, la verdure est claire, l'herbe des prés commence à
pointer; c'est le temps où les droles font des chalumeaux avec des
branches de saule: sève, sève... c'est le renouveau de la terre; les
oiseaux dans le taillis prochain, babillent et font l'amour, et on
entend au loin le coucou chanter dans les bois.

Dans ce moment où j'écris, en novembre, les feuilles jaunissent et
tombent. Dans les taillis, le feuillage couleur de tan du chêne se
mêle aux feuilles jaunes du châtaignier et aux feuilles grisâtres
des noisetiers, tandis que par places les cerisiers sauvages piquent
sur ce fond leurs belles couleurs rouges. Toutes ces couleurs se
nuancent selon l'âge ou la vigueur des arbres, pour se fondre vues
de loin, dans ces belles teintes des bois à l'automne. Seuls les
peupliers déjà dépouillés dressent tristement sur les bords de
l'eau, leurs cimes pointues au-dessus des vergnes et des saules.
Quelquefois une pluie serrée tombe lourdement sur l'eau comme des
balles de plomb, et c'est triste. Mais en ces beaux jours de la
Saint-Martin, où nous sommes, la rivière charrie lentement les
feuilles mortes; elle fume, et cette brume fine se répand dans la
gorge, amortissant encore les derniers rayons d'un pâle soleil qui
se meurt pour renaître à la Noël.

L'hiver c'est encore autre chose: plus une feuille aux arbres; les
prés sont morts, grisâtres et tristes; la terre est durcie par la
gelée; les herbes folles et les grands chardons desséchés sont
blancs de givre, et le long des rives dans les petits creux où l'eau
dort, la glace est prise. En haut des rochers, les squelettes
noircis des grands châtaigniers se dressent immobiles sur le ciel
couleur de plomb. Tout est endormi et repose; pourtant dans le
terme, les ajoncs vivaces au milieu des bruyères grises et des
fougères séchées, éclairent leur verdure terne de quelques fleurs
jaunes, et les houx aux feuilles luisantes montrent leurs belles
grappes de graines rouges. Lorsqu'il gèle fort, on voit quelquefois
tout là-bas, dans le fond du goulet, une troupe de canards sauvages
qui cherchent leur manger, tandis que dans l'air monte lentement la
fumée lourde de quelque feu de bergères, et que plus haut passent en
couahnant des bandes de graules.

J'ai entendu quelquefois des gens de la ville dire: oui, la
campagne, c'est joli l'été et pendant les vacances, mais l'hiver,
c'est bien triste.

Hé bien, moi, je l'aime en tout temps la campagne; lorsqu'elle
commence à s'éveiller, lorsqu'elle porte les blés mûrs, lorsqu'elle
décline comme un malade qui s'en va, lorsqu'elle est morte l'hiver.
Quelquefois de la cime des coteaux au-dessus de chez nous, je
regarde une grande étendue de pays couverte de neige, jusque vers
Saint-Raphaël. Plus rien: les gens sont chez eux au coin du feu, les
bestiaux à l'étable, et les oiseaux des bois à l'abri sous les mères
branches des arbres; plus rien, si ce n'est de temps en temps une
pétée au loin qui rappelle aux soldats de l'hiver de 1870, les coups
de fusil des avant-postes... Revenons au moulin.

J'ai oublié de dire jusqu'ici, que cette année-là, 1844, le 26 mai
était tombé un dimanche, de manière que la foire avait été repoussée
au lundi et mardi. Je ne parle pas du troisième jour qui, dès cette
époque, n'était guère plus rien pour le commerce; on y voyait plus
de gens faisant la noce que des affaires.

Le surlendemain de ma venue au Frau était donc un jeudi, jour de
marché à Excideuil, et mon oncle y ayant des affaires, j'y fus avec
lui.

Pour dire la vérité, je ne m'amusai pas beaucoup ce jour-là. Je fis
souvent, en suivant mon oncle, le chemin du foirail au minage, et du
minage à la place des cochons, où il fallut en acheter deux que
Jardon, le bordier, emmena. Nous passâmes je ne sais combien de fois
dans la rue des Cordeliers, sans parler des entrées dans les cafés
ou les auberges pour chercher quelqu'un à qui mon oncle avait
affaire. De temps en temps, nous rencontrions des gens qui
l'accostaient, lui secouaient la main, et après les informations sur
la santé: Comment ça va? et chez toi? disaient en me regardant: Qui
est ce drole?

Sur la réponse de mon oncle, ils se mettaient alors à parler des
affaires de la politique, et de ce qui se passait. Et ma foi on ne
disait pas de bien des gens qui étaient à Paris à la tête. Les
principales choses dont on se plaignait, c'était que le sel était
trop cher et les impôts mal répartis. La loi nouvelle sur les
patentes faisait crier les gens de métier ou de commerce qui
payaient cet impôt. Mais tous et un chacun se révoltaient de bien
travailler, de payer les tailles, les prestations des chemins, les
patentes et tout, et de n'être rien, vu qu'il n'y avait d'électeurs
que ceux qui en payaient jusqu'à deux cents francs, ce qui était
beaucoup en ce temps. On se vengeait de ça, en brocardant sur
quelques-uns du pays, qui avaient plus de terres que d'esprit et de
bon sens. On ne disait pas guère de bien de nos députés non plus.
Comme il était du pays, que c'était un général, et qu'il faisait
beaucoup travailler à la Durantie, on ne parlait pas du maréchal
Bugeaud, mais les autres députés étaient mal arrangés. Lorsque mon
oncle disait qu'il y avait une nouvelle loi pour empêcher de chasser
sans payer vingt-cinq francs, et un tas de règlements qui n'en
finissaient plus pour tuer un lièvre, alors les gens juraient, et ne
se gênaient pas pour traiter de canailles, de gueux, tous les
messieurs qui voulaient rétablir à leur profit les anciens droits
des nobles, au moyen de l'argent. Il y avait surtout un homme de
Cubas qui se mit fort en colère. Il disait qu'il faudrait
recommencer la Révolution, parce que les bourgeois et les nobles
s'entendaient pour remettre le peuple à ce qu'il était autrefois; et
il assurait que dans son endroit, tout le monde était de cet avis.

--Tant mieux! faisait mon oncle, et que tout le département et toute
la France puissent penser ainsi!

C'a toujours été un grand sujet de mécontentement que cette loi sur
la chasse. Chez nous, tout le monde a son fusil au-dessus de la
cheminée, et celui qui s'en va couper de la bruyère, ou abattre un
arbre dans les bois, ou faire le tour de son bien, emporte son fusil
avec lui. Les charbonniers qui travaillent pour les forges, ont le
leur dans leur cabane, et les mineurs qui cherchent le minerai, le
cachent dans le creux d'un châtaignier. Dans les foires et les
marchés, on ne voit que gens avec leur fusil. Aussi cette loi faite
par les bourgeois, personne ne s'y trompait; tous nous autres
paysans, nous comprenions bien, qu'elle était faite pour que nous ne
chassions pas, nous qui nourrissons le gibier, afin que les
messieurs pussent tirer plus de lièvres et de perdrix. Ce n'était
pas tant pour l'argent qu'elle devait rapporter au gouvernement, que
pour ça, qu'elle avait été faite. Aussi M. Chavoix qui nous
connaissait bien, lorsque nous l'eûmes nommé représentant du peuple,
il fit tout le possible pour la faire ôter, mais il y avait trop de
gens intéressés à ce qu'elle restât, et il ne put jamais y arriver.

Tandis qu'on causait comme ça dans le foirail ou sur les places,
lorsque les gendarmes venaient à passer, avec leur grand chapeau
bordé, leurs habits à queue, leurs buffléteries jaunes croisées sur
la poitrine on ne parlait pas haut, et on avait l'air de causer du
prix du blé ou des cochons, ou de choses comme ça. Eux cependant
n'avaient pas l'air commode avec leurs moustaches en brosse et leurs
petits favoris, et je me donnai garde qu'ils nous regardaient
beaucoup en passant, et principalement mon oncle. A cette époque, on
ne voyait guère de gens barbus, surtout dans nos pays, et ceux qui
avaient leur barbe étaient regardés, je ne sais pas pourquoi, comme
des républicains, des pas grand'chose, des communistes, enfin des
gens qu'il fallait surveiller. Mon oncle, barbu comme il l'était,
passait pour un homme dangereux, à ce que j'ai su depuis. Mais ça,
c'est des idées bêtes comme les gens s'en mettent quelquefois dans
la tête. Roux-Fazillac, Elie Lacoste, Lamarque, Bouquier, et tous
les autres conventionnels qui ont fait guillotiner Louis XVI,
étaient bien rasés, et n'avaient pas tant seulement un poil aux
joues, pas plus que ceux qui ont commencé la Révolution, Mirabeau et
les autres. Ce n'est pas la barbe qui fait les révolutionnaires;
mais à cette époque les gens en place croyaient ça.

Nous revînmes le soir avec quelques voisins. Tout en marchant, mon
oncle leur parlait des affaires et leur disait qu'il fallait
regarder plus loin que le clocher de son village, et s'intéresser à
ce qui se passait en France. Ils trouvaient bien qu'il avait raison;
mais voilà ils avaient peur, les pauvres gens: oui, ça peut sembler
fort à ceux qui ont la vie et la liberté assurées; ils avaient peur
des nobles, revenus aussi puissants que sous le roi d'avant; peur
des curés qui faisaient la pluie et le beau temps dans nos
campagnes; des notaires qui leur avaient fait prêter de l'argent;
peur des maires aussi, qui représentaient le gouvernement, et des
gros bourgeois qui vous faisaient des procès aux mauvaises têtes,
comme ils les appelaient, et les ruinaient. Les métayers craignaient
leurs maîtres; les journaliers, les propriétaires qui les
occupaient; les artisans, les bourgeois qui les faisaient
travailler: Faut bien du pain pour les droles, n'est-ce pas?

--Les pauvres seront toujours les pauvres! disaient-ils bonnement:
que pourrions-nous faire? Nous ne sommes pas libres, nous ne votons
pas, nous ne sommes rien, nous ne comptons que pour payer les
tailles!

--Patience, cela viendra, disait mon oncle, Périgueux ne s'est pas
bâti en un jour. Ceux qui travaillent, finiront par comprendre
qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts. Ce n'est pas les
riches qui vous donnent le pain; c'est au contraire vous autres qui
les nourrissez et les entretenez de tout. Que feraient-ils de leurs
biens si vous ne les leur travailliez pas? Que produiraient leurs
propriétés sans vous? des ronces, des chardons et du chiendent.
Leurs revenus, ils les tirent de vos bras, n'est-ce pas? Le jour
donc où les paysans ne travailleraient plus pour eux, que
deviendraient-ils? ils crèveraient de faim. C'est le peuple qui fait
tout marcher, vous entendez bien; qu'il se couche seulement comme un
pauvre âne trop chargé, mal nourri, et tout s'arrête dans le pays.

Il ne faut pour ça que s'entendre. Quelque jour, je vous le dis, la
terre sera au paysan. Nous autres nous ne le verrons pas, je crois
bien, mais ceux qui viennent après nous, verront ça. En attendant,
il faut prendre courage, se relever, se retourner quelquefois contre
les gens méchants et durs. Ça ne sert de rien d'être craintif et
soumis, au contraire: c'est sur le cheval qui tire le plus qu'on
tape toujours. Rappelez-vous qu'une poule en colère fait fuir un
chien, et ne craignez pas de résister à l'injustice, quoiqu'elle ait
la force pour elle en ce moment.

Nous avancions en parlant ainsi, et la compagnie s'égrenait dans les
villages. A Saint-Germain, deux nous donnèrent le bonsoir et
restèrent. A la Maison-Rouge, un autre prit le chemin de Saint-Jory,
et nous deux nous continuâmes le nôtre:

--Dire que nous en sommes là, cinquante ans après la Révolution! fit
mon oncle quand nous fûmes seuls.

Le lendemain après dîner, je m'en fus vers Puygolfier, et, en
chemin, je pensais à la demoiselle. Etant tout enfant, je l'aimais
avec passion, et même quelque chose de plus, car j'avais pour elle
une sorte d'adoration, tant elle était bonne, et belle plus
qu'aucune femme que j'eusse vue. En suivant le chemin creux,
pierreux et bordé de chênes qui contourne le flanc du terme, et où
les roues des charrettes avaient fait des ornières dans le roc,
voici que toutes mes innocentes admirations se ravivaient comme un
feu dans les terres au souffle du vent.

Quand on était en haut, le chemin tournait en revenant un peu sur
lui, et finissait à une allée de noyers d'une centaine de pas, au
bout de laquelle on voyait, percée dans un fort mur de clôture de
dix pieds, la grande porte charretière, accolée d'une autre petite
porte ronde pour les piétons. De chaque côté, les murs étaient
percés de meurtrières. Les portes, ferrées de gros clous à tête
pointue, étaient coiffées d'un toit aigu d'ardoises mousseuses, dans
la charpente duquel piaillaient les passereaux. Ce jour-là, au grand
portail, était clouée, les ailes étendues, une dame-pigeonnière.

En entrant dans la cour, on voyait, à gauche, la maison du métayer,
la grange, le cuvier, le fournil, le clédier, ou séchoir à
châtaignes, et dans une autre petite cour entre deux bâtiments, le
tect des cochons. En face, la terrasse bordait la cour et les
bâtiments, et au milieu de la cour était un grand vieux marronnier,
où la poulaille se juchait. A droite, contre le mur de clôture, les
écuries et le chenil, et, après un espace vide, le long de la
terrasse, le château dominant la plaine; petit château assez
délabré, formé de bâtiments inégaux irrégulièrement assemblés autour
d'une petite cour intérieure isolée de la grande. En entrant, on se
trouvait en face d'une galerie soutenue par des arceaux de pierre. A
gauche, la tour à toit pointu avec une girouette, qui contenait
l'escalier. Sur la galerie s'ouvraient des portes, dont la première
était celle de la cuisine, et la seconde celle du salon à manger.

La grande Mïette était là dans sa cuisine, qui s'exclama en me
voyant, et se mit à me faire des questions sur ma santé, mon arrivée
et le reste. Mais j'étais pressé, et lorsqu'elle m'eut dit que sa
demoiselle était au salon qui repassait, j'y courus. La porte vitrée
était ouverte et je la vis tout en blanc, cotillon et manteau de
lit, et ses grappes de cheveux en boucles sur ses joues roses.

--Ho! c'est donc toi, mon petit! s'écria-t-elle; mais je m'étais
déjà jeté dans ses bras comme je faisais étant enfant, et je
l'embrassais. En sentant à travers le linge ses seins fermes sur ma
poitrine, j'éprouvai une sensation qui me fit rougir, ce dont elle
s'aperçut, sans doute, car elle se retira.

--Comme tu as grandi! dit-elle en riant; et ta moustache qui pousse,
te voilà un homme! Tu es trop grand, maintenant, je ne t'embrasserai
plus, tu me donnerais de la barbe!

Et moi je riais aussi, quoique pas trop content de ça, sans trop
savoir pourquoi; seulement, je sentais qu'elle ne pouvait plus être
avec moi, comme lorsque j'avais dix ans et elle vingt, et que, me
menant pendu à son cotillon, j'embrassais sa main, ne pouvant me
hausser jusqu'à elle.

Tout en causant, elle se remit à repasser des collerettes, des
mouchoirs et des petites affaires de femmes, et m'interrogeait sur
ceci, cela. Je fus tout fier de lui apprendre que j'allais entrer à
la Préfecture, avec M. Masfrangeas. Dans ma sottise naïve, il me
semblait que j'allais devenir un personnage. Lorsque la demoiselle
me demanda pourquoi je ne restais pas avec mon oncle, pour lui aider
et le remplacer plus tard, je lui répondis avec un petit air
important, que M. Masfrangeas avait dit à ma mère, que je pourrais
arriver à quelque chose dans l'administration.

--Et à quoi arriveras-tu? Masfrangeas a eu de la chance, tout le
monde le dit; le voilà chef de bureau, c'est son bâton de maréchal.
Si tu as autant de capacités et de chance que lui, tu y arriveras
peut-être, après avoir gratté du papier pendant vingt-cinq ou trente
ans, et avoir supporté les ennuis du métier, les caprices des chefs,
les injustices des supérieurs. Vois-tu, mon petit, il te vaudrait
mieux être tout bonnement meunier et vivre là, chez toi, libre et
tranquille en travaillant.

C'était bien la vérité, mais je n'étais pas alors capable de
comprendre ça. D'ailleurs, ma mère, à la persuasion de M.
Masfrangeas, avait tourné de ce côté, tous les rêves d'avenir
qu'elle faisait pour moi, comme font toutes les mères, et je ne
pouvais bonnement guère penser autrement qu'elle, après avoir tant
entendu vanter cette carrière, ni la contrarier, quand même j'aurais
pensé autrement. Au reste, les quelques années que j'ai passées à la
3e division de la Préfecture ne m'ont pas été inutiles, car elles
m'ont dégoûté pour toujours, de toute vie enfermée, malsaine,
éloignée de la nature; elles m'ont appris les misères qui se cachent
sous des apparences plus brillantes, et m'ont fait estimer à leur
valeur, la santé, le grand air et la liberté. Combien de fois
depuis, j'ai reconnu la grandissime vérité de ce dicton de mon
oncle, que je translate ici de notre patois en français:

Maître de soi, maître chez soi; petite maison, grand coeur: voisin
du bonheur.

Quand la demoiselle Ponsie eut fini de repasser, je lui aidai à
monter dans sa chambre tout son linge qu'elle empilait sur mes bras
étendus. C'était toujours sa petite chambre avec des boiseries
peintes en blanc; ses rideaux de lit et de fenêtre, en ancienne
toile à fleurs bleues; ses chaises à pieds contournés, et sa commode
au ventre arrondi, avec des poignées de cuivre. Au-dessus de la
cheminée, il y avait dans un cadre doré, une petite glace, et, plus
haut, une peinture représentant un berger; non pas de ces bergers
dépenaillés de chez nous, mais un berger en culotte rose et bien
poudré, qui offrait à sa bergère deux tourterelles dans une cage.

Après que tout fut bien rangé dans les tiroirs, la demoiselle me fit
monter au second, où personne ne couchait, et qui n'était même pas
meublé. Dans une chambre tournée au nord, on mettait le fruit sur
des couches de paille et sur des claies. Après avoir choisi quelques
pommes, nous redescendîmes faire collation avec, et des fromages de
chèvre au gros sel.

Quand ce fut fait: Si tu veux, me dit la demoiselle Ponsie, nous
irons à Prémilhac: j'ai des affaires à porter à la femme de notre
ancien métayer des Boiges. La pauvre a un petit enfançon nouveau-né,
et pas de langes, pas de brassières, pas de bourrasses, rien, ils
sont si pauvres! Je vais m'habiller, dis à la Mïette de mettre le
panneau sur la bourrique.

Tandis qu'elle s'habillait, je renouvelai connaissance avec le salon
à manger. Rien n'était changé: de chaque côté de la cheminée, de
grands placards en noyer; au milieu, la table ronde massive à pieds
tournés; autour, le long des murs tapissés d'un vieux papier imitant
des boiseries, étaient rangées les chaises à dos façonné en forme de
lyre. Au coin du foyer, un grand fauteuil à dos carré, recouvert
d'une tapisserie assez fanée, où M. Silain, le père de la
demoiselle, se reposait, après souper, d'une chasse fatigante. A
l'autre bout du salon, en face de la cheminée, il y avait un grand
buffet à dressoir, où se voyaient des restes d'un service d'ancienne
porcelaine de Limoges, assiettes, plats, et des tasses à café en
forme de gobelet, avec des filets d'or et des chiffres entrelacés.

Autour, étaient accrochées aux murs, dans des cadres à la dorure
ternie, des gravures qui avaient fait le bonheur de mes premières
années. Quand la demoiselle m'amenait au château, je les suivais une
à une en montant sur les chaises pour mieux voir, et j'avais une
réflexion pour chacune de ces images.

C'était d'abord un portrait en pied de Louis XVI, en manteau parsemé
de fleurs de lys, et son bâton appuyé sur une table où était la
couronne royale.

--Pourquoi, disais-je à la demoiselle, ce gros monsieur lève-t-il sa
robe; c'est-il pour montrer sa belle culotte?

Et elle de rire.

En face, c'était Marie-Antoinette en robe de cour, la poitrine
étalée, avec une haute coiffure qu'on aurait dit bâtie par un
architecte, et qui ne devait pas passer aisément sous les portes.

Il y avait aussi le petit duc de Bordeaux en pantalon blanc, court,
avec des souliers découverts à boucles, un petit justaucorps et une
collerette. Il goûtait la soupe de l'ordinaire, dans la cuisine des
hussards de la garde, à Fontainebleau. Derrière lui des généraux et
des officiers, le chapeau sous le bras.

Comme le petit prince n'avait pas l'air d'y aller de bon coeur, je
disais toujours:

--Il ne la trouve pas bonne, la soupe!

Puis c'était le duc d'Angoulême en général, arrivant sur le front
des troupes pour passer une revue. Il était reçu par les généraux
qui le saluaient tous ensemble, le chapeau au bout du bras demi
tendu vers lui:

--Est-ce qu'ils lui demandent la charité? disais-je à la demoiselle.

Ils étaient curieux, ces généraux; ils se ressemblaient tous: ils
avaient de grands nez droits, de petits favoris, pas de moustaches,
et les cheveux frisottés ramenés sur le front.

Il y avait encore Henri IV à cheval, entrant à Paris; la prise du
Trocadéro, où on ne voyait rien, rapport à la fumée; un portrait de
feu Monseigneur de Lostanges, et quelques autres tableaux.

Sur la tablette de la cheminée, était toujours un gros chat sauvage
empaillé, tué par M. Silain dans le bois que depuis on a appelé le
Bois-du-Chat; au-dessus, était accroché un baromètre, que le
Monsieur ne manquait pas de consulter en partant pour la chasse.

Mais de tout ça, ce qui m'amusait le plus, c'était un paravent
curieux. Sur le papier de couleur claire, la défunte dame de
Puygolfier et sa fille avaient collé partout des images découpées,
qui n'étaient, pour la plupart, que des caricatures sur
Louis-Philippe, sa famille et son gouvernement. Il faudrait une
heure pour les mentionner toutes. Le roi des Français était toujours
représenté avec une tête de poire! Il y avait une de ces images
représentant un musée, où tous les tableaux, paysages, monuments,
portraits, objets quelconques, ressemblaient à des poires; et parmi
les messieurs qui regardent, en voici encore en tête de poire, avec
un parapluie...

J'en étais là de ma revue, lorsque la demoiselle redescendit.
Qu'elle était jolie avec sa collerette à pointes découpées, sa robe
froncée avec une boucle dorée à la ceinture, des manches à gigot, et
une jupe courte qui laissait voir le bas des jambes, où des rubans
noirs s'entre-croisaient sur les bas blancs, pour tenir le petit
soulier! Elle portait dans une couverture de berceau, tout plein de
petites affaires d'enfant: drapes, maillots, brassières et des
petits bonnets qu'elle mettait sur son poing pour me faire voir.
Pauvre chère demoiselle! comme on voyait bien qu'elle avait fait
tout ça avec affection, et qu'elle aurait été bien contente d'avoir
à elle de petits enfançons à habiller. Elle avait pour lors
vingt-six ans; elle aurait été une bonne mère; elle méritait d'être
heureuse, mais le sort ne l'a pas voulu, et elle restait au crochet,
ou à la pendille, comme disait mon oncle.

Toutes ces petites nippes furent bien pliées, et mises dans un grand
cabas attaché au panneau de la bourrique, et après ça en croupe, la
grande Mïette attacha encore un bissac plein de vivres. Quand tout
fut prêt, la demoiselle noua un foulard sur sa tête, et nous voilà
partis.

En sortant de la cour je demandai un peu tardivement des nouvelles
de M. Silain.

--Ah! répondit la demoiselle, mon père est à chasser les loups à
Jumilhac, avec des messieurs du Limousin; qui sait quand il
reviendra.

Elle marchait, ou montait sur sa bête, suivant le chemin. Moi je
tenais la bride, le long des grosses pierres, pour l'aider à monter,
et ensuite j'allais derrière, touchant la bourrique avec une verge
de châtaignier. Je ne me lassais point de la regarder, de l'admirer,
avec ses petits frisons d'or dans le cou. Lorsqu'elle se tournait
vers moi, je me baignais, il me semblait, dans ses beaux yeux bleus
si bons. Quelquefois, je courais devant dans les taillis, pour
écarter une branche qui pendait sur le chemin. Quelle belle journée!
J'avais oublié le moulin, la Préfecture et tout: J'aurais voulu que
Prémilhac fut aussi loin que Limoges.

Notre chemin était par la Boudelie et Magnac, mais nous prenions
quelquefois des traverses. Au passage du ruisseau du Ravillou, ce
fut le diable; la bourrique ne voulait pas passer.

--Descendez, dis-je à la demoiselle; quand vous ne serez plus sur la
bourrique, je la ferai bien passer de force, et après ça, je vous
traverserai sur mes bras, vous ne vous mouillerez pas.

Elle se mit à rire en secouant la tête:

--Nenni, tu me jetterais peut-être dans l'eau.

Je ne sais pourquoi, mais il me montait dans l'idée, une envie folle
de la passer comme ça dans mes bras.

--N'ayez crainte, demoiselle, je suis fort, plus fort qu'il ne faut,
vous ne risquez rien.

Mais elle ne voulut pas entendre à ça, et ayant inutilement essayé
de la persuader, je mis mon mouchoir sur les yeux de la bourrique,
et je la poussai dans le ruisseau que je lui fis traverser en
reculant, la demoiselle toujours dessus et riant.

Nous arrivâmes enfin dans cet ancien village de Prémilhac, où on
voit des restes d'anciennes constructions, des marques d'antiques
murailles, que dans le pays on dit être l'ouvrage des Anglais. Ça
n'est peut-être pas vrai, et il y en a qui disent que ces ruines
viennent d'un ancien moustier bâti, il y a quinze cents ans, par un
saint homme appelé Sulpice qui donna son nom à la paroisse dans
laquelle était Prémilhac. Mais par chez nous, à entendre les gens,
toutes les vieilles murailles, tous les anciens châteaux ont été
bâtis par les Anglais, tant sont vivaces les souvenirs de la grande
guerre de Cent ans.

L'accouchée était dans son lit, gardée par une vieille voisine, et
son petit enfant à côté d'elle. Lorsqu'elle nous vit entrer, elle
joignit les mains et s'écria: Oh! demoiselle! Elle n'en put dire
plus long pour lors, mais ses yeux se mouillèrent.

Après les questions sur la santé, la demoiselle Ponsie prit le
poupon qui était plié dans un mauvais morceau de drap tout percé, et
l'habilla avec les affaires qu'elle avait apportées: et tout ce
temps, elle le baisait et le rebaisait, puis comme il commençait à
gimer un peu, elle le rendit à sa mère pour le faire téter.

Une poule toute plumée et vidée, fut tirée du bissac et donnée à la
vieille, qui apprêta une marmite et la mit au feu pour faire de bon
bouillon. Après ça, la demoiselle serra dans un mauvais cabinet une
bonne miche blanche, du sucre, et deux bouteilles de vin vieux.

--Que vous êtes bonne, notre demoiselle! disait la pauvre femme dans
son lit; que le bon Dieu et la sainte bonne Vierge vous le rendent!
Je les prierai bien qu'ils vous fassent heureuse, comme vous le
méritez!

--Oui, oui, ma pauvre Mariette, je vous en remercie bien, mais c'est
peu de chose que tout ça.

--C'est bien quelque chose tout de même, notre demoiselle, et plus
que nous ne méritons; mais ce qui vaut le plus de tout, c'est votre
bonté d'avoir pensé à nous.

Le petit enfançon s'était endormi en tétant. La demoiselle
l'embrassa encore, promit de revenir et nous repartîmes.

Il était déjà sur la brune lorsque nous fûmes à Puygolfier. Le
souper fut vite prêt: une omelette à la vignette, et des bonnes
rimottes de bouillie de maïs que la grande Mïette fricassa dans la
poêle, là, devant nous. On ne faisait pas grande cuisine à
Puygolfier, quand le monsieur n'y était pas. Je mangeai avec appétit
et gaîté, et la demoiselle était heureuse, comme elle l'était
toujours, après avoir fait du bien à quelqu'un.

Après souper, elle voulut me faire tâter de ses cerises à
l'eau-de-vie. Et pour faire comme autrefois, lorsque j'étais tout
petit, elle me les présentait comme on fait aux jeunes geais
nouvellement dénichés, pour leur apprendre à manger. Elle riait de
ce jeu qui m'amusait aussi, car en attrapant la cerise, je touchais
quelquefois ses doigts de mes lèvres.

Sur le coup des neuf heures, je m'en redescendis au moulin bien
content de ma journée.

Quel temps heureux! mes journées se passaient en paix et
tranquillité, dans ce recoin perdu du Périgord, au milieu d'une
nature paysanne et forte. Il me semblait que cette terre couverte
pour lors de moissons, me communiquait sa vie.

Je me levais de bonne heure le matin, et j'allais lever les verveux
ou les cordes posés le soir; ou bien, prenant le fusil de mon oncle,
je m'en allais avec la Finette faire courir un lièvre. Cependant, je
pensais toujours à la demoiselle Ponsie, et je cherchais toutes les
occasions de retourner à Puygolfier, n'osant pas y aller de but en
blanc, parce qu'il me semblait que tout le monde devinerait mes
pensées. Je lui portais souvent du poisson qu'elle aimait beaucoup,
lorsque j'avais pris quelque jolie perche au verveux, ou une truite
en tirant l'épervier le soir au-dessous de l'écluse. D'autres fois,
c'était une cordelette d'oiseaux, ou un bouquet de fraises des bois.
J'étais attiré vers elle par une force à laquelle je ne cherchais
pas à résister; pensant à elle, lorsque je ne la voyais pas, et
avide de sa présence; la recherchant sans autre but que de la voir,
de l'entendre, et d'être auprès d'elle. Je ne puis pas dire que
j'étais amoureux, car je ne savais point au juste ce que c'était que
l'amour; mais je trouvais un plaisir grand à être toujours occupé
d'elle, à me faire sa chose par la pensée. Malgré les émotions que
je ressentais quelquefois en sa présence, et le trouble que me
donnait parfois un de ces désirs vagues, comme il en vient aux
jeunes gens encore innocents, mes sentiments étaient ceux d'une
respectueuse adoration. Je la trouvais la plus belle, la meilleure;
elle était pour moi, la perfection même, et il me semblait qu'elle
était d'une nature supérieure aux autres femmes. Le plus grand
bonheur que je concevais, était de lui être utile et de me dévouer
pour elle.

Cela dura une semaine ainsi; mais un jour en ouvrant le petit
portail, j'entendis les chiens aboyer au chenil, et je connus par là
que M. Silain était revenu. Il était là, en effet, planté près de la
terrasse, les jambes écartées, les mains derrière le dos, regardant
la plaine. Il se retourna en entendant les chiens, et je m'approchai
pour le saluer avec un certain émoi, car outre qu'il m'avait
toujours beaucoup imposé, je me figurais sottement qu'il allait
deviner ce à quoi je pensais continuellement. Je ris maintenant de
ma bêtise, car j'ai bien vu depuis que M. Silain ne pensait qu'à
lui.

C'était bien toujours lui, vêtu d'un habit de chasse velours olive,
avec des boutons de cuivre à têtes de loup et de sanglier, et d'un
pantalon à pont-levis de même étoffe, de couleur grise. Avec ça, une
casquette ronde en velours noir et des souliers à fortes semelles.
Je ne lui ai jamais vu d'autre costume. Seulement lorsqu'il allait à
cheval, il avait de grandes bottes au lieu de souliers, et l'hiver
par le mauvais temps, il mettait un tablier en peau de bique qui lui
donnait l'air d'un ours à cheval. Il était grand, et avait l'air de
quelqu'un avec son nez recourbé, ses moustaches un peu rousses
taillées en brosse, et ses petits favoris coupés carrément à la
hauteur des oreilles. Il avait quelque chose de militaire dans sa
manière d'être, et, en effet, il avait servi dans les gardes du
corps de Charles X.

Il me reçut avec une rondeur joviale, selon son habitude avec les
petits, les paysans, avec tous ceux qu'il regardait comme trop
au-dessous de lui pour que ça tirât à conséquence. Mais avec les
bourgeois, les gens du gouvernement, les messieurs, il était très
raide, et éloignait toute espèce de ces familiarités que font naître
souvent le voisinage, même entre gens de classes différentes.
Lorsqu'il passait un acte pour vendre une terre, ou quelque bois, ce
qui arrivait souvent, il ne manquait jamais de faire coucher tout du
long dans l'acte, par le tabellion, comme il disait, ses noms,
titres et qualités: Antoine Silain de Pons, vicomte de Puygolfier.
Les soirs de chasse, à ce que contait un de ses voisins et
camarades, après avoir bien bu et festoyé, il prétendait descendre
d'un puîné d'une ancienne maison de Pons, illustre à ce qu'il
paraît; mais ses amis ne faisaient qu'en rire.

Au demeurant, quoiqu'il fût égoïste, on ne peut pas dire qu'il fût
un méchant homme. Avec ça, il faisait quelquefois des choses qui
n'étaient pas de faire, par caprice ou par colère. Ses goûts
n'étaient point luxueux: la vie large du petit noble campagnard lui
suffisait. Pourvu qu'il eût une table bien servie, car il était gros
mangeur et grand buveur, il se contentait des ressources du pays,
buvait son vin à l'ordinaire et en extra s'arrangeait de vieux vin
de Saint-Pantaly. Il mangeait sa volaille, chapons, canards,
dindons; le gibier qu'il tuait, et le poisson, les légumes, les
champignons et les truffes, qu'il avait pour ainsi parler sous la
main. Les truffes surtout, car le puy qui, de dessous la terrasse,
dévalait à la plaine, était couvert d'un bois de chênes clair-semés,
où on en trouvait beaucoup. Avec cela, sa bonne jument limousine
blanc-truité, sept ou neuf chiens courants, car en cette affaire, il
avait la superstition des nombres impairs, et cela lui suffisait;
pourvu, bien entendu, qu'il eût les goussets garnis quand il allait
chasser au loin, soit à Jumilhac, soit dans le Limousin, soit dans
la forêt de Born ou ailleurs. Il lui fallait aussi quelques louis
pour aller faire ses petites tournées à Périgueux le mercredi, ou le
jeudi à Excideuil et quelquefois le samedi à Thiviers.

Les ressources en nature de la terre de Puygolfier auraient été
suffisantes pour lui assurer une bonne existence chez lui; mais
c'était l'argent, c'était les écus pour le dehors, qu'il était
difficile de trouver, car la plus grande part des revenus se
mangeait sur place, et ce qu'on vendait de blé, de vin, ou le profit
des bestiaux, passait à payer la taille et les réparations.
Cependant, il lui en fallait pour solder les hôteliers, dans ses
expéditions, sans compter que le soir après souper, ces messieurs
faisaient une petite bête hombrée, assez chaude parfois à ce qu'on
racontait.

Aussi, de temps en temps, M. Silain vendait quelque lopin de son
bien, et avançait une coupe de bois, en sorte que ses revenus
allaient en diminuant. Mais il ne s'en inquiétait guère; il était de
cette race de bons vivants qui mangent bien, boivent sec, digèrent
facilement, et, sans mauvaises intentions, font tranquillement le
malheur de leurs proches, et ne s'en doutent même pas, loin d'avoir
des remords, habitués qu'ils sont à tout rapporter à leur personne.

En me voyant grand et assez élancé, M. Silain me fit compliment sur
ma poussée, et émit cette opinion que je ferais un beau lancier.
Lorsque je lui dis que j allais entrer dans les bureaux de la
Préfecture, il s'écria: Comment! tu veux te faire gratte-papier?
bâti comme ça? Eh bien, mon garçon, je te conseille plutôt mille
fois de te faire meunier, comme ton jacobin d'oncle!

Là-dessus, il rentra au château, prit son carnier et son fusil,
siffla sa chienne couchante, et s'en fut. Moi j'allai rejoindre la
demoiselle au grenier, où elle était pour lors, à ce que me dit la
grande Mïette.

C'était un endroit curieux que ce grenier. Il y avait un pêle-mêle
de meubles éclopés, de fauteuils défoncés, de tableaux crevés, de
morceaux de vieilles tapisseries, d'objets de toute espèce, cassés
ou hors d'usage, de vieilles hardes jetées sur des cordes tendues,
de vieux coffres pleins l'un de débris de toute sorte, chiffons,
ferraille, et l'autre bondé de papiers et de vieux parchemins.

La demoiselle Ponsie était au milieu de ce fouillis, cherchant un
morceau de tapisserie assez bien conservé, pour recouvrir le grand
fauteuil où M. Silain dormait le soir après souper. Je lui aidai à
bouleverser et retourner toutes ces défroques qui sentaient le
passé, et représentaient des modes défuntes et des usages perdus.
Dans un coin, je retrouvai une ancienne coiffure militaire; une
espèce de chapeau de fer, avec les bords en croissant, tout mangé
par la rouille, qui avait jadis coiffé quelque piquier, du temps de
nos guerres de religion. Je la mis sur ma tête, et la demoiselle me
dit en riant:

--Tu aurais fait un joli petit parpaillot, du temps du capitaine
Vivant.

Lorsqu'elle eut trouvé ce qu'elle cherchait, elle s'assit sur un
vieux fauteuil et se mit à mesurer le morceau pour voir s'il y en
aurait assez. Au milieu de toutes ces vieilleries, de tout ce
bric-à-brac, sa jeunesse et sa fraîcheur semblaient comme une fleur
venue sur un terreau noir, et ses cheveux avaient des reflets dorés
qui éclairaient le grenier un peu sombre. Je restai là, à la
regarder sans rien dire.

--Descendons, dit-elle en me réveillant.

L'après-dînée se passa pour elle en occupations diverses, mais la
seule mienne était de me prêter à tout ce qu'elle voulait, soit
qu'il s'agit de tenir son écheveau, ou de porter le panier à la
grenaille pour aller donner aux pigeons. Elle me mena au verger où
était le rucher, en me recommandant de ne pas courir, de ne pas
faire de grands gestes, et de me tenir coi près d'elle. Les mouches
à miel vinrent à notre rencontre, et, me voyant en sa compagnie, ne
me firent rien, tant ces petites bêtes ont de la connaissance. Pour
elle, elle les maniait sans crainte, les prenant sur ses mains au
sortir de la ruche, et celles qui volaient, se posaient sur sa tête
et sur ses épaules, comme des oiseaux apprivoisés.

Je m'en fus, ce jour-là, avant le retour de M. Silain, et je ne
revins pas à Puygolfier le lendemain. Je m'en allai courir dans les
bois, ruminant mes pensées, et de cette affaire-là, je manquai un
lièvre que la Finette me ramenait au poste des Trois-Bornes.

Le jour suivant était un dimanche, et, comme ce jour-là je n'allais
pas à Puygolfier, la demoiselle étant au bourg pour les offices, je
voulus essayer de me revancher. A l'Angélus, je partis avec la
Finette, mon fusil sur l'épaule, après avoir bu un coup. Le temps
allait bien, c'était un plaisir; les dernières brumes de la nuit
s'enlevaient dans les fonds, l'air était clair, la terre fraîche et
point guère de rosée. En cheminant tout doucement tandis que la
chienne donnait des coups de nez de çà, de là, cherchant une voie,
dans les passages des haies, dans les cafourches, dans les coulées
sous taillis, je respirais avec plaisir la fraîcheur du matin, et je
reniflais les bonnes odeurs des bois faites des senteurs des
feuilles mortes, de la mousse humide, de la bruyère, des
champignons, du pipoulet. Pour retrouver mon lièvre de la veille,
j'allai droit à une terre où je pensais qu'il devait avoir fait sa
nuit. Je n'y étais que depuis un petit moment quand la chienne
rencontra, et à la voir brandir la queue, je connus de suite que la
voie était bonne. Pourtant elle eut assez de mal à débrouiller
l'écheveau, mais lorsqu'elle eut trouvé la sortie, elle commença à
s'en aller plus vite, tandis que sa queue venait lui battre les
côtes. Elle rapprochait, et bientôt un premier coup de gueule dit
que le lièvre était dans les alentours. Puis la voie s'échauffa; le
lancer approchait. Tout d'un coup le lièvre lui part sous le nez, et
voilà la Finette qui s'en va raide, donnant à pleine gueule, cognant
après lui qui arpente de grands coteaux pour gagner de l'avance,
afin d'avoir le temps de ruser, et d'embrouiller sa voie sur les
chemins, et dans les friches pierreuses.

Une fois sur le terme, je n'entendis plus rien, la chienne était en
défaut. A ce moment, le soleil montait lentement à l'horizon, comme
une grande bassine de cuivre rouge bien écurée. J'attendis là ne
migrant pas de la Finette, je savais qu'elle retrouverait la piste.
En effet, au bout d'un moment, voici sa voix forte qui monte d'une
grande combe du côté de Roulède. Lorsque je fus sûr de la randonnée
du lièvre, je vis qu'il me fallait aller au poste du
Châtaignier-du-guet. J'avais souvent accompagné mon oncle à la
chasse, jeune, et je connaissais bien les postes. Lorsque je fus
rendu au gros châtaignier planté à la cafourche de trois chemins sur
une lande, j'attendis. Pendant que la chienne était dans les fonds,
je n'entendais pas toujours sa voix, mais je savais qu'elle suivait,
et lorsqu'elle passait sur un coteau, je l'entendais cogner à pleine
gorge. Au bout d'une heure, voici venir là-bas mon lièvre dans un
sentier. Il se plantait de temps en temps, se dressait sur son cul
pour écouter la chienne et repartait. En approchant du carrefour, il
s'allonge pour passer le découvert, mais quand il fut à vingt pas,
mon coup de fusil lui fit faire la culbute. C'était mon premier
lièvre et je m'en fus bien content, il pesait six livres un quart.

Le jour d'après, lorsque j'arrivai à Puygolfier avec un plat de
brochetons sous l'herbe de mon panier, la jument de M. Silain était
sellée et attachée par la bride dans la cour, près de la porte du
château. Lui, il était dans ce qu'il appelait son cabinet. C'était
le bas d'un petit pavillon, ou plutôt d'une tour carrée qui était en
retour du corps de logis, et, du côté du dehors, enfermait la petite
cour intérieure que la tour ronde de l'escalier closait du côté de
la grande cour.

Il appelait ça son cabinet, parce qu'il y avait des livres, des
papiers, des vieux journaux; mais au reste c'était là qu'il mettait
toutes ses affaires. Ses pistolets d'arçon étaient accrochés au mur,
à côté d'une épée. Les fusils de chasse étaient rangés à un
râtelier; à un clou, pendait le carnier; à un autre, la bourse pour
le furet et les grelots; sur la table étaient les accouples de ses
chiens, la corne pour les appeler, sa poire à poudre, son sac à
plomb, et une ancienne tabatière de corne ronde où il mettait les
capsules pour son nouveau fusil. Tous ces objets étaient bien sous
la main, on voyait qu'ils servaient souvent. Quant aux livres, M.
Silain n'y touchait jamais, ça se connaissait de suite, car ils
étaient pleins de poussière. Au reste, c'étaient les philosophes du
siècle dernier, jadis choyés par la noblesse, et aujourd'hui honnis
par elle. Il y avait: Voltaire, Diderot, et Rousseau, dont l'aïeul
de M. Silain avait été si engoué, qu'après avoir lu _l'Emile_, il
avait voulu faire apprendre la menuiserie à son fils; mais celui-ci
avait préféré s'engager dans les dragons du marquis de Gontaut.
Voyant cela, son père avait pris lui-même un état, en se mettant
bravement à labourer sa réserve, ce qui l'avait rendu si populaire,
qu'il était resté tranquillement chez lui pendant la Révolution.

Pour son petit-fils, M. Silain, il n'avait d'autre état que de
chasser, et de mener une vie très active en ne faisant rien. Un
noble de ses voisins, lui faisait passer des paquets de gazettes,
mais il s'endormait en les lisant. A l'égard des livres, il ne les
supportait que dans un cabinet de lecture de Périgueux, où il
faisait quelquefois de longues pauses. Même encore, les mauvaises
langues disaient que ce n'était pas pour les livres qu'il y allait,
mais pour la dame du cabinet, jolie blonde devant laquelle les
officiers passaient en retroussant leurs moustaches.

Que ce soit vrai ou non, M. Silain était alors dans son cabinet en
train de mettre ses bottes.

--Ha! dit-il, te voilà, futur scribe! en attendant que tu grattes le
papier de ce gueux de Philippe, tu vas m'aider à coupler les chiens;
prends les couples, moi je prends mon fouet.

Les chiens hurlaient au chenil, sentant le départ. Une fois couplés,
à la réserve d'un vieux sage chien, M. Silain les laissa aller de la
cour du chenil dans la grande cour. Après ça il mit son fouet dans
sa botte, détacha sa jument, l'enfourcha et partit pour la forêt de
Lammary.

Où était donc la demoiselle Ponsie? Je ne l'avais pas vue. Ayant
regardé dans le salon à manger, où elle se tenait d'habitude, puis
dans le jardin, et ne la trouvant pas, je revins à la cuisine. A ma
question, la grande Mïette répondit:

--Ah! la demoiselle est allée au bourg voir la nièce de M. le Curé.

Je redescendis au Frau tout déferré.

Le lendemain je la trouvai, mais il me sembla qu'elle était moins
gaie que d'habitude. Presque toute l'après-dîner, elle se tint dans
la petite cour à raccommoder du linge. Elle était assise sur une
chaise, le long du mur, et appuyait ses pieds sur une autre chaise
où était son linge. Sa fine tête et ses beaux cheveux, baignés de
lumière, se détachaient en clair sur le vieux mur décrépi et tout
écaillé. Qu'elle était jolie ainsi! Je dis toujours la même chose,
mais c'est que de toutes les manières, je la trouvais belle. Je
restai longtemps immobile à la regarder, répondant à ses questions,
mais ne me souciant de rien, si ce n'est de jouir de sa présence.

Elle sentait mes regards attachés sur elle; c'était sans aucune
mauvaise idée, je la regardais et l'admirais naïvement, mais cela la
gênait sans doute, car elle me dit de lui lire quelque chose.

Je m'en fus dans le cabinet de M. Silain, et j'y pris un livre;
c'était _La Nouvelle Héloïse_.

Je me mis à lire tout haut; mais ces lettres interminables, ce
bavardage prétentieux, me fatiguèrent bientôt. Je l'avoue
d'ailleurs, je ne comprenais rien à tout cet étalage de sentiments;
tout cela me paraissait faux et artificiel, et partant ne
m'intéressait point.

--Cela ne t'amuse guère, dit la demoiselle en souriant: laisse-le,
va, en voilà assez.

J'allai replacer le livre et je revins. En même temps les sabots de
la grande Mïette se faisaient entendre sous la galerie. Elle venait
dire à la demoiselle que le métayer demandait à lui parler.

Sur cet avis je dis le bonsoir, et je m'en fus assez triste.

Le temps se passait cependant. Le surlendemain, chez Puyadou firent
dire à mon oncle, par un homme qui venait au moulin faire moudre,
que ma mère me mandait de rentrer; c'était le postillon de la
voiture qui avait fait la commission.

J'allai donc bientôt à Puygolfier pour dire adieu à la demoiselle.
C'était un samedi, M. Silain était allé au marché de Thiviers; je la
trouvai seule dans la cour et je lui dis qu'il me fallait m'en
retourner à Périgueux, et que cela me faisait grand deuil de ne plus
la voir. Et à mesure que je lui expliquais tout naïvement que
maintenant je regrettais de quitter le moulin, parce qu'à Périgueux
je serais loin d'elle et que peut-être, quand je reviendrais, elle
serait mariée; je me sentais prêt à pleurer.

--Pauvre enfant! dit-elle en me faisant asseoir près d'elle, n'aie
crainte va, tu me retrouveras toujours; qui aurait soin de mon père
si je n'y étais pas?

Et puis elle m'arraisonna, disant qu'il fallait bien prendre un
état, et que puisque ça convenait à ma mère, il fallait entrer à la
Préfecture et bien travailler; que d'ailleurs Périgueux n'était pas
au bout du monde, et que je pourrais venir les jours de fête.

Cette espérance me consola un peu et alors je pris du courage pour
le départ. Elle m'accompagna jusqu'au bout de l'allée de noyers, et
quand nous fûmes là, elle m'embrassa sur les deux joues, comme si
j'avais encore eu six ou sept ans, et s'en retourna lentement vers
le château. Moi je descendais le chemin, la suivant des yeux. Au
moment d'entrer dans la cour, elle se retourna: je levai ma
casquette, elle me fit un signe d'adieu et la porte se referma.

Le lendemain mon oncle m'accompagna jusqu'à Savignac avec la jument.
Tout en marchant, il me parla de ce que j'allais faire, et me dit
que puisque c'était décidé, il fallait m'y mettre tout de bon et
tâcher de faire quelque chose.

Moi, je lui dis que je ne tenais pas autrement à travailler à la
Préfecture; mais que, puisque ma mère avait arrangé ça avec M.
Masfrangeas, il me fallait bien y aller. J'ajoutai que j'aurais
autant aimé rester au Frau avec lui maintenant.

--Plus tard, nous verrons, dit-il; mais en attendant il te faut
contenter ta mère; la pauvre femme n'a plus que toi.

Le long du chemin, il me coupa un joli bâton dans une haie et il
cheminait, l'arrangeant, tandis que j'étais sur la jument pour
ménager un peu mes jambes.

Nous nous arrêtâmes au _Cheval-Blanc_, pour boire un coup. Quand ce
fut fait, je pris mon petit paquet, mon bâton, et l'oncle vint me
faire la conduite jusqu'à la sortie du bourg.

--Tu sais, mon fils, me dit-il en m'embrassant, si tu t'ennuyais
trop, trop, là-bas, fais-le-moi savoir. Au Frau, tu seras toujours
chez toi. Allons, adieu, porte-toi bien, et bonjour à ta mère.

Je marchais bien en ce temps, et je ne mis guère que trois heures,
pour faire les cinq lieues qu'on compte de Savignac à Périgueux.

Ma mère fut bien contente de me voir. M. Masfrangeas était venu dans
la journée, et lui avait dit de m'envoyer le lendemain. Pendant que
j'étais au Frau, la pauvre femme avait préparé toutes mes affaires:
ayant soupé, je me couchai et après avoir un peu pensé à la nouvelle
vie qui m'attendait, je m'endormis.

Le lendemain, mieux habillé que de coutume, je passai chercher M.
Masfrangeas et nous voilà partis pour la Préfecture.

La Préfecture! ce nom m'imposait, mais je fus bien vite rassuré, car
en entrant dans le bureau j'en eus de suite une idée assez piètre.
Ce bureau était une grande pièce sale, enfumée, avec des casiers
montant jusqu'au plafond jauni et crevassé. Tous ces casiers étaient
bourrés de cartons et de papiers, qui répandaient cette odeur
particulière aux vieilles paperasses, odeur désagréable à laquelle
je n'ai jamais pu m'habituer. Il y avait trois employés déjà
arrivés: deux jeunes, et un vieux qui avait des manches de cotonnade
noire par-dessus celles de son paletot. M. Masfrangeas me mit à une
table où il n'y avait personne, et dit au vieux employé ce qu'il
fallait me donner à faire. Celui-ci apporta des états pleins de
colonnes de chiffres, qu'il s'agissait de copier. Après m'avoir fait
donner devant lui toutes les explications nécessaires et m'avoir
recommandé au vieux, M. Masfrangeas s'en alla dans son bureau qui
communiquait avec celui-ci.

Lorsque la porte fut refermée, les deux jeunes gens vinrent près de
moi, et me firent diverses questions auxquelles je répondis de mon
mieux. Ils ne me laissèrent pas ignorer que la Préfecture était une
sale boîte où il n'y avait rien à espérer pour un jeune homme. Sur
ces entrefaites arriva un autre employé qui parut enchanté de la
venue d'un surnuméraire, qui le déchargeait sans doute un peu du
travail qui l'accablait. Il se mit à sa place et sembla travailler
avec ardeur. Le vieux se nommait Serr, et il était sous-chef de
bureau, mais c'était le dernier arrivé, M. Gignac, gros brun,
prétentieux et beau parleur, qui donnait le ton, et recueillait des
deux expéditionnaires, la considération due au sous-chef, auquel il
n'en restait plus. Ce brave et digne homme méprisait ces jeunes gens
auquel il servait de plastron, et ne paraissait pas s'apercevoir des
sottes plaisanteries qu'ils lui faisaient. Ces Messieurs avaient
trouvé joli de rechercher les mots dont la première syllabe avait la
même consonnance que le nom du sous-chef. L'un commençait: Ser-pent,
l'autre répondait: Ser-ment, le troisième ajoutait: Ser-gent, et
cela continuait comme ça longtemps entre les trois complices:
Serre-tête, Serre-file, Ser-pette, Ser-fouette, Ser-vante, Ser-vice,
etc. Et ils imaginaient des farces bêtes dans le genre de celles-ci:
M. Serr, sortant de sa serre, avec un serre-tête sur sa cer-velle,
trouva un cerf-volant qui l'amusa, et un ser-pent qui l'effraya. Il
appela un ser-gent qui fit le ser-ment de s'avancerr, et de pas-ser
son coupe-choux au travers du reptile...

Quelquefois, lorsque ça durait un peu trop, le vieux M. Serr levait
les épaules et disait tout haut, sans cesser son travail: tas de
crétins!

Mais ce jour-là, ce fut moi qui servis d'amusement à ces messieurs.
Le sous-chef étant sorti, M. Gignac s'écria tout à coup qu'il
n'avait plus de guillemets et me dit: Jeune homme, allez donc à la
1re division, chercher la boîte à guillemets; c'est là au bout du
corridor, la porte à gauche. Je soupçonnais bien quelque farce, mais
ne sachant trop, j'y allai. A la 1re division un monsieur très
sérieux, avec une calotte grecque soutachée, me répondit gravement
que la boite était à la 2e division. J'allai à la 2e, où on me
dit qu'elle était au greffe du Conseil de Préfecture qui venait de
l'envoyer quérir. Je finis par comprendre, et je revins me mettre à
mon travail.

--Hé bien, fit M. Gignac, et cette boite?

--Allez la chercher, répondis-je sans me déranger.

Derrière les pupitres, on entendait les rires étouffés des deux
expéditionnaires.

Quelle différence avec le Frau! Etre enfermé dans cette sale boîte,
comme disaient les jeunes gens, moi qui étais si libre là-bas! Des
fenêtres, on voyait les toits en tuiles creuses, des vieilles
masures étagées sur les pentes de l'antique Puy-de-Saint-Front,
pleins de tessons de pots et de bouteilles, de sales chiffons, de
vieilles savates, et où errait parfois un chat maigre et hérissé.
Ah! ce n'était plus la vue du bief du moulin qu'on avait de la
chambre de mon oncle. Et quelle odeur dans ce bureau! C'était comme
un relent de vieux papiers qui prenait à la gorge, mélange de
poussière et de pâtes aigries. Et quand on ouvrait les fenêtres,
c'était bien autre chose: on avait les senteurs infectes de la rue
du Lys, mal nommée, dont le ruisseau du milieu gardait les résidus
de tous les vases de nuit. Et c'était là, plus que la vue, ce qui me
déplaisait tant. J'ai toujours été assez délicat pour les odeurs,
plus que nous ne le sommes d'ordinaire dans le peuple. En respirant
ces sales puanteurs, je me rappelais le temps où je galopais partout
dans les bois où le trifoulet fleurait bon; où je grimpais dans les
termes pleins de genévriers, où venaient la lavande embaumée et les
immortelles sauvages à l'odeur de miel. Ah! me disais-je, si je
pouvais encore, traversant une terre, humer la forte senteur de la
roberte et me rouler le matin dans les chenevières, dont l'odeur me
grisait étant petit!

Quelquefois je restais là, la plume en l'air, regardant fixement le
coq juché sur la cime en pomme de pin du vieux clocher de
Saint-Front, autour duquel les martinets tourbillonnaient avec des
cris perçants et je ruminais mon chagrin, tout triste comme un
passereau encagé.

Ce pauvre clocher comme on l'a abîmé, en le refaisant, sous le
prétexte de le réparer! ainsi que la vieille cathédrale, d'ailleurs
qui a été traitée comme le couteau de Jeannot et a perdu,
intérieurement, ce caractère de grandeur antique et de sévérité
imposante qu'elle avait autrefois.

Mais il y en a qui la trouvent plus jolie.

J'eus bientôt comme la maladie du pays. Un grand dégoût me prit, et
je fus au moment de m'en aller au Frau. Mais ma pauvre mère était
aux anges de me voir dans une position qu'elle trouvait très
enviable, car elle me croyait bonnement sur le chemin de la fortune
et des honneurs. Je n'eus pas le courage de lui dire la vérité et de
lui causer ainsi un chagrin qui eût été très grand.

Mais il me passait par la tête des envies folles de retourner
là-bas, de revoir la demoiselle Ponsie. Même il me semblait que rien
que de voir Puygolfier, de passer un instant dans le pays, de
respirer quelques minutes le même air qu'elle, ça me ferait du bien.
Cette idée me tenait tellement, qu'un soir, ayant soupé, je partis
sans rien dire à ma mère, qui se couchait de bonne heure.

Quoique la nuit vînt, de crainte d'être reconnu, au lieu de passer
sur la route d'Excideuil, je pris celle de Paris, par Sept-Fonds et
Sorges. Une fois là, je suivis les chemins de traverse par Ogre et
Lamigaudie, et après avoir laissé le château de Glane sur ma droite,
je remontai en suivant presque la rivière.

J'étais parti avec un bâton, et je marchais d'un bon pas, n'ayant
point de peur. Je conviens tout de même que si Delcouderc avait été
par les champs, je n'aurais pas été fort tranquille, et bien des
gens auraient été comme moi, qui étaient des hommes faits. Il faut
dire aussi qu'en ces temps, on ne parlait que de lui le soir aux
veillées: les assassinats qu'il avait commis, en passant par les
langues de village, avaient doublé de nombre, et les conditions dans
lesquelles ces crimes avaient eu lieu, étaient devenues tout à fait
extraordinaires. On citait les tours d'adresse et d'audace de
l'assassin, et je crois bien aujourd'hui, que dans le nombre, il y
en avait qui appartenaient à d'autres fameux brigands de jadis.
Bref, il se faisait une légende sur son compte, et l'ordinaire de
ces contes, est de brouiller les époques, de confondre les faits, et
surtout de les augmenter. Mais cela n'empêche, qu'en ce temps-là,
dans nos campagnes, les petits enfants épeurés en oyant ces
histoires, n'osaient pas tant seulement sortir devant la porte avant
d'aller se coucher; il fallait les mener par la main.

Pour lors, donc, Delcouderc étant bien verrouillé dans la prison,
là-bas près de Tourny, attendant son jugement, car son affaire avait
été renvoyée par la Cour d'assises à une autre session, je m'en
allais sans crainte, ne pensant pas qu'on pût sortir aisément de la
prison, comme il le fit plus tard. Il faisait beau temps, les chiens
jappaient fort lorsque je passais dans les villages, mais ça ne
m'effrayait pas, connaissant le proverbe, et j'entendais sans m'en
émouvoir le clou! clou! des chouettes sorties des creux des noyers.

Après avoir marché plus de quatre heures de temps, j'entendis les
écluses du Frau devant moi. Je pris à droite par un petit sentier
qui passait dans un bois, et ayant traversé l'Isle à un gué où il y
avait de grosses pierres, je me trouvai à l'orée de la plaine en
face de Puygolfier qui se voyait tout noir à la cime du terme. Je
restai la un moment essayant de reconnaître la fenêtre de la
demoiselle, mais je ne pus, étant trop loin. Je traversai les terres
au plus court, et je me mis à grimper au milieu des chênes
truffiers. A mi-côte, je m'arrêtai encore, et je reconnus la
fenêtre. Je restai là un moment en contemplation, pensant à la
demoiselle Ponsie qui dormait tranquillement sans doute. Aucune
mauvaise pensée ne me troublait; j'étais seulement content, heureux,
de penser à elle, d'être près d'elle, de voir la fenêtre de la
chambre où elle dormait. On n'entendait aucun bruit au château; les
chiens qu'on laissait la nuit en liberté dans la cour, s'étaient
retirés au chenil sans doute. Je m'approchai doucement encore,
jusque sous la terrasse, mais à ce moment, m'ayant ouï ou éventé,
ils sortirent du chenil en hurlant et vinrent jusque sur le rebord
de la terrasse; et tandis que je descendais en galopant à travers
les arbres et les rocs, ils braillaient comme si un lièvre leur fût
parti sous le nez.

Je repris mon chemin, et vers les cinq heures, j'ouvris tout
doucement la porte de la rue avec le passe-partout et montai me
mettre au lit. Comme je couchais dans un petit cabinet séparé de
notre logement, ma mère ne s'aperçut pas de mon absence. A l'heure
ordinaire, je me levai, et je m'en fus au bureau.

Je n'étais pas fier, un peu, de cette expédition de nuit. Il me
semblait que j'avais fait quelque exploit digne des quatre fils
d'Aymon, et dans ma pensée je prenais en pitié mes camarades de
bureau, qui certainement n'en auraient pas fait autant, à ce que je
me figurais. Pourtant ce qu'il y avait de mieux dans mon affaire,
c'était d'avoir marché neuf heures, sans être trop las; pour un
enfant de seize ans, ça n'était pas mal. Mais je mettais aussi en
ligne de compte, d'avoir écarté les terreurs nocturnes auxquelles
les enfants, et même des hommes faits, sont sujets, par suite des
contes de vieilles qu'on débite dans nos campagnes.

Quoique n'aimant pas le travail que j'avais à faire, je m'y
accoutumais cependant, et je m'en tirais à peu près, en sorte que ma
mère, renseignée par M. Masfrangeas, était contente. Notre vie était
bien simple, comme de juste avec de petites ressources. Ma mère
avait depuis deux ans hérité de neuf ou dix mille francs d'une de
ses tantes, et le revenu de cet argent, placé chez le notaire de
Coulaures, était tout ce que nous avions pour vivre. C'était peu de
chose, mais la vie était moins chère qu'à présent; et puis mon oncle
nous envoyait du Frau, presque de quoi nous nourrir. Le vin, les
haricots, les pommes de terre, les châtaignes ne nous manquaient
pas. Lorsqu'on faisait le confit, il y en avait toujours quatre ou
cinq toupines pour nous, et lorsqu'on tuait le cochon au moulin, il
nous portait du lard, de la graisse, des boudins, un anchau, un
jambon, et des bons grillons arrangés avec des ciboulettes.

Un an après mon entrée dans les bureaux de la Préfecture, j'étais un
jeune homme et je commençais à me raser. Je n'étais plus aussi
innocent; on ne vit pas longtemps à la ville dans cet état, et mes
camarades avaient pris le soin de me déniaiser par les conversations
qu'ils tenaient librement devant moi. Je commençais à regarder
autrement les filles, et le dimanche j'allais avec les autres sur la
place du Greffe, pour les voir sortir de la messe de midi. C'était
la mode en ce temps; les messieurs s'assemblaient là, et nous
autres, nous faisions les hommes en fumant des cigares d'un sou, et
en regardant effrontément les femmes.

Mon oncle venait de temps en temps nous voir le mercredi, et il nous
portait toujours quelque chose. De mon côté, j'allais quelquefois au
Frau, lorsqu'il se trouvait deux jours de congé de rang. Au
Carnaval, nous y allions tous deux, ma mère et moi, et nous y
restions jusqu'au mercredi des Cendres. Je revis plusieurs fois la
demoiselle Ponsie, et toujours avec plaisir, mais tout de même ce
n'était plus comme autrefois; j'avais perdu ce sentiment naïf et
innocent, qui me faisait voir en elle toutes les femmes. Elle
restait bien pour moi, au-dessus de toutes les autres, mais j'étais
distrait de mes adorations de jadis par d'autres pensées.

Un beau matin d'avril, nous apprîmes coup sur coup, l'évasion de
Delcouderc, sa reprise et qu'on devait le guillotiner le lendemain.

Je fus avec des camarades, sur la place de Prusse, aujourd'hui place
Francheville, où était l'échafaud. C'était un mercredi, le 16 avril
1845, jour de marché. Il y avait là une foule grande, car les crimes
de ce jeune homme l'avaient rendu quasiment célèbre.

J'avoue qu'au dernier moment, je tournai la tête pour ne rien voir.
Cependant, je m'étais bien promis de regarder cela courageusement,
mais ce fut plus fort que moi. Pourtant, j'étais assez familier avec
la guillotine. Derrière les jardins des maisons du fond de la place,
dans un terrain vague, où on portait des décombres, du côté de
Saint-Pierre-ès-Liens, il y avait une petite maison où on la
serrait, démontée, et, enfant, j'allais avec les autres, regarder
par le trou de la serrure ces grands bois rouges qui nous faisaient
frissonner; mais voir tomber une tête, c'était bien autre chose.

Au bout d'un an et demi, je fus appointé; on me donnait vingt-cinq
francs par mois, et je me croyais riche, avec les dix francs que ma
mère me laissait pour faire le garçon. En ce temps-là, j'étais tombé
amoureux de l'aînée des demoiselles Masfrangeas, et mon argent
passait en pots de pommade, et autres bêtises de ce genre. Je ne
manquais aucune occasion de la voir, le dimanche à la promenade, ou
à la sortie de la messe ou ailleurs. J'aurais pu aller librement
chez elle, étant donné nos relations, mais ces petites rencontres me
plaisaient: à l'âge que j'avais alors, on s'amuse de ces
enfantillages. Je crois bien que Mlle Lydia s'était aperçue de mon
manège; mais qu'elle le sût ou non, je lui déclarai mes sentiments.
C'était à un bal donné par une famille de leurs amis; j'avais eu une
invitation par M. Masfrangeas et je m'étais préparé quinze jours
auparavant à cette fête. Mais j'eus peu de succès: j'étais gauche et
point fait pour les exercices qui se pratiquent dans les salons.

Je me tirai donc assez mal de la contredanse où je figurais avec
Mlle Lydia, qui me le déclara sans barguigner. Or, comme elle ne
parlait que d'élégance, de bon genre, de distinction, et disait
couramment qu'elle n'accorderait sa main qu'à un cavalier accompli,
on doit penser que ma timide déclaration fut assez mal reçue. Au
reste, aurais-je été un cavalier fashionnable que ses visées étaient
plus hautes. Elle ne se croyait pas faite pour le neveu d'un
meunier; elle rêvait d'épouser un officier, capitaine au bas mot,
jeune, riche, cavalier accompli toujours, et décoré.

Le soir en revenant, M. Masfrangeas demanda à sa fille des nouvelles
de mes débuts:--Pitoyables! dit-elle; non seulement il ne sait ni
polker, ni valser, mais il ignore même à peu près le simple
quadrille; c'est inimaginable!

--Comment! fit M. Masfrangeas en faisant semblant de partager
l'indignation de sa fille! malheureux! tu ne sais pas danser! Il te
faut bien vite aller trouver ton voisin d'en face, le petit père
Paravel, dont tu dois entendre le violon de chez toi; il
t'apprendra.

Cette soirée coupa court à mes visées, à mes rêves amoureux sur Mlle
Lydia. Ma mère serra tout mon habillement dans un tiroir de la
commode et je ne l'ai plus remis.

Je passerai vite sur les années qui suivent, années qui me
semblèrent longues dans leur monotonie uniforme, car je n'y vois
rien qui mérite d'être rapporté. L'année 1848 approchait cependant,
et comme j'étais né le surlendemain de la Noël, en 1827, au
commencement de l'année je tirai au sort et j'amenai un mauvais
numéro, ce qui m'était égal, d'ailleurs, puisque j'étais fils unique
de veuve.

Et la Révolution était là. Lorsque la nouvelle arriva à Périgueux,
de la journée du vingt-deux février, toute la ville fut agitée,
comme bien on pense. Mon oncle se trouvait ce jour-là à Périgueux,
et il se frottait les mains: Ça marche, disait-il, il y a des
barricades à Paris, le vieux farceur va déguerpir. Le soir il
repartit pour le Frau, en me recommandant de lui faire passer les
nouvelles.

Tous les jours, sur la place du Triangle, une grande foule de monde
attendait l'arrivée du briska qui apportait les dépêches. J'avais
comme les autres déserté le bureau, et je me trouvais là,
lorsqu'arriva la proclamation de la République. C'est une chose que
je n'oublierai jamais, quand je vivrais cent ans. La poste aux
lettres était alors dans une maison où fut plus tard l'étude
Ranouil. Le seuil de la maison était plus élevé que la chaussée et
se trouvait à peu près au niveau de la place. Un monsieur, je ne
sais plus qui c'était, vint sur la porte et lut une dépêche. Peu
l'entendaient, mais tous comprirent. Un grandissime et long cri de:
Vive la République! monta de cette foule immense, se prolongeant, se
répétant et finissant par un roulement de milliers de voix, pour
reprendre un instant après. Les chapeaux, les casquettes, les
bonnets, volaient en l'air; tout le monde se complimentait, se
serrait la main, s'embrassait. Il semblait que jusqu'alors on n'eût
pas vécu à son aise, et qu'on respirât plus librement.

En une heure, chacun eut sa cocarde tricolore à sa casquette ou à
son chapeau. Les modistes étaient assiégées, et elles ne suffisaient
pas à les faire assez vite; aussi beaucoup achetaient du ruban et
allaient chez eux: leurs femmes, leurs soeurs, avaient vitement fait
de plisser les trois couleurs en une rosette et de l'attacher. Le
lendemain, les enfants des écoles même, avaient leur petite cocarde
à la casquette, et suivaient les rues en chantant _la Marseillaise_
et _le Chant du départ_.

Et ce n'était pas un parti, une classe, une catégorie de citoyens
qui se réjouissait ainsi; c'était tous. Légitimistes, républicains,
libéraux, prêtres, riches, pauvres, tous acclamaient la République.
Il n'y avait guère de fâchés que les employés du gouvernement qui
s'attendaient à être remplacés, et encore, parmi ceux-là, il y en
avait qui criaient plus fort que les autres: Vive la République!
pour conserver leur place.

Le préfet, M. de Marcillac, étant parti, il fut remplacé par des
commissaires du gouvernement, dont était M. Chavoix, maire
d'Excideuil, si connu et si aimé dans notre pays. Grâce à mon oncle
qui lui parla, M. Masfrangeas fut conservé à la Préfecture et
c'était justice. Du temps de Louis-Philippe, il se taisait parce
qu'il était employé du gouvernement; sous la République, il en fit
autant, par dignité, ne voulant pas avoir l'air de faire sa cour aux
hommes du jour, mais à des paroles qu'il disait entre amis, à son
air content, à ses actes, on connaissait bien qu'au fond il était
républicain, et beaucoup plus même, que quelques braillards qui
depuis ont tourné leur veste.

Dans notre bureau, tout était en l'air, on n'y travaillait guère, on
faisait de la politique, on s'y entretenait des nouvelles. Les
voisins du 2e bureau, ceux de la 1re division venaient, et on
tenait là, comme un petit club, dissous quelquefois par M.
Masfrangeas qui, impatienté, sortait de son bureau, et renvoyait les
bavards, en leur disant que le meilleur moyen de servir la
République était d'aller à leur travail.

Nous avions au reste des distractions, car il venait beaucoup de
députations de toute espèce, pour complimenter les commissaires et
leur faire part des voeux de leurs citoyens. Les petits enfants des
écoles vinrent, sous la conduite de leurs régents, protester de leur
jeune dévouement à la République. Les frères vinrent aussi avec
leurs élèves assurer le gouvernement de leur patriotisme; il ne faut
pas s'étonner de ça; c'était le temps où les curés bénissaient les
arbres de la Liberté, et montaient leur garde comme les autres
citoyens. La gravure du _Curé patriote_, les buffleteries croisées
sur sa soutane, et l'arme au bras devant une mairie, fit fureur
quelque temps après.

Les écoles des frères étaient les plus nombreuses, et leurs élèves,
des enfants du peuple. Leur manifestation fut bien conduite et n'eut
rien de commun. Ils arrivèrent en blouses vertes, cocardes à la
casquette, avec leurs bannières et des branches de verdure, en
chantant un hymne patriotique, et se rangèrent de front devant le
perron de la Préfecture. Après que les commissaires eurent passé une
sorte de revue, ils formèrent le cercle sur un signal, et chantèrent
un choeur composé tout exprès pour la circonstance à ce que je
crois; quelques bribes m'en sont restées dans la mémoire:

    Ils avaient dit dans leur délire,
    Vous réclamez en vain vos droits:
    Vos droits nous saurons les proscrire.
    Courbez-vous tous, nous sommes rois!
    A cet ordre, loin de se rendre.
        Le Peuple souverain
        S'est levé soudain.
    Sa grande voix s'est fait entendre:

        Egalité, fraternité,
        C'est le cri de toute la France,
        Et désormais indépendance,
        Union, force et liberté!

Tout ça était trop beau pour durer; mais beaucoup des écoliers
d'alors ont senti plus tard se réveiller dans leur coeur
l'enthousiasme de leurs jeunes années pour la République et la
Liberté, et se sont remémoré ces jours où tous les enfants du peuple
étaient réunis dans un fraternel sentiment.

Quelque temps après, le conseil de révision m'exempta comme fils
unique de veuve. Comme si elle n'eût eu plus rien à faire sur la
terre, ma pauvre mère tomba malade. Elle languit quelque temps et
mourut tout doucement, sans douleur, sans agonie, contente,
disait-elle, d'aller rejoindre son cher mari.

Cependant, mon père avait refusé de se confesser à l'article de la
mort; mais la pauvre bonne femme pensait qu'un si brave homme que
son défunt mari ne pouvait être allé en enfer, mais tout au plus en
purgatoire, d'où ses prières et toutes les messes qu'elle avait fait
dire l'avaient sûrement tiré. Cette manière de voir n'était
peut-être pas très catholique, mais elle était bien raisonnable et
humaine. Les dernières recommandations que ma mère nous fit à mon
oncle et à moi, furent de ne pas la faire enterrer à Périgueux; ce
grand cimetière froid lui faisait peur, mais de la porter là-bas
chez nous, dans le petit cimetière ombragé de noyers qui est autour
de l'église, et de la mettre tout à côté de son cher homme.

Ainsi fut fait. Après le service nous mîmes le cercueil dans un
char-à-bancs qu'on nous avait prêté, et avec M. Masfrangeas qui nous
accompagnait, nous prîmes le chemin de chez nous. Sur la route, à la
traversée des paroisses, les sacristains venaient réclamer les
droits des curés et les leurs. C'est une chose bien forte, qu'on
puisse demander le salaire d'un travail qui n'a pas été fait. Les
gens simples comme nous autres, nous trouvions ça injuste; mais M.
Masfrangeas nous assura que les curés étaient dans leur droit, et
mon oncle paya, non sans dire que c'était des mendiants.

Devant l'église, chez nous, étaient la demoiselle Ponsie, des
parents à nous, venus de Sorges, de Tourtoirac, d'Hautefort, et puis
tout le monde du Frau, et des voisins des villages.

Le curé Pinot était là aussi, il fit un autre service et puis,
après, nous mîmes la pauvre femme dans une fosse, à côté de la
pierre de mon père. Quand tout fut fini, nous nous en fûmes au Frau,
avec nos parents qui couchèrent à la maison et s'en retournèrent le
lendemain.

En partant, ma tante Françonnette me fit promettre d'aller les voir
la prochaine foire d'Hautefort. J'aimais beaucoup cette tante, chez
qui j'avais demeuré deux ou trois ans, tandis que mon père et ma
mère changeaient souvent de ville, à cause des nécessités du métier.
Il n'y avait pas de régent dans notre commune en ce temps-là, et
pour aller à Coulaures, c'était trop loin; voilà pourquoi on m'avait
mis chez elle, où j'allais en classe avec mes cousins. Il fut
convenu avec ma tante donc, que le jeudi d'après je trouverais à
Excideuil mon cousin Ricou, et que nous nous en irions coucher à
Hautefort.

Le surlendemain, nous retournâmes à Périgueux avec une charrette
pour déménager. Le soir nous soupâmes chez M. Masfrangeas, et mon
oncle lui dit alors, que maintenant, il ne trouvait pas bien à
propos que je restasse à Périgueux tout seul. M. Masfrangeas convint
que c'était bien un peu épineux pour un jeune homme de vivre seul à
la ville, où il y a tant d'occasions de faire des bêtises. Il ajouta
que s'il avait eu trois garçons au lieu de trois filles, il m'aurait
pris chez lui; qu'au reste la première chose était de savoir si
j'avais dans l'idée de continuer la carrière des bureaux, parce que
si cela était, il me trouverait une maison pour me mettre en
pension, où je serais en famille.

Mais outre que d'aller vivre avec des étrangers, ça ne me riait pas,
il y avait longtemps que je ne restais à la Préfecture que pour
faire plaisir à ma mère, car le métier et le genre de vie ne
m'allaient point du tout. Je l'avouai franchement, et M. Masfrangeas
dit alors, qu'on ne réussissait pas à ce qu'on ne faisait pas avec
goût, et que par ainsi, je faisais bien de revenir au Frau.

Ayant chargé la charrette, nous partîmes de Périgueux sur les onze
heures du matin. Nous n'allions pas vite, parce que ça pesait un peu
pour la Grise, qui se faisait vieille. A Savignac, il fallut
s'arrêter pour lui faire manger la civade, et nous autres pour le
mérenda.

A Coulaures, Jardon, notre bordier, nous attendait avec les boeufs,
car d'aller avec une jument aussi chargée dans nos chemins, il n'y
fallait pas songer. Il fallut donc décharger la plus grande partie
des affaires pour les recharger sur la charrette des boeufs; tout ça
prit du temps, en sorte qu'il était neuf heures lorsque nous fûmes
au Frau.



III


Ici commence pour moi une vie nouvelle, toute simple, toute unie,
réglée par le soleil, les saisons, les époques des travaux de la
campagne, le cours naturel des choses, c'est-à-dire une bonne vie
paysanne, la meilleure, à mon avis, et la plus saine de toutes pour
le corps et l'esprit.

Je ne trouvai pas de grands changements dans le pays; la Révolution
n'avait fait que le toucher un peu, sans le bouleverser. Le maire
était changé; à la place de M. Lacaud, gros bourgeois orgueilleux,
qui restait l'hiver à Périgueux, on avait nommé Migot, son adjoint,
sur les conseils de mon oncle qui voulait le gagner à la République,
en quoi il avait du tout réussi, car Migot, qui, auparavant, ne
voyait et ne parlait que d'après M. Lacaud, un philippiste enragé
qui ne jaugeait les hommes que sur leur avoir, était devenu un bon
républicain: il n'avait fallu pour ça qu'une écharpe à franges d'or.
Les hommes sont ainsi, beaucoup du moins, le meilleur gouvernement
est celui où ils sont quelque chose. Mon oncle était conseiller,
tout bonnement; il aurait pu être adjoint et même maire, mais il
disait qu'il fallait laisser les places à ceux qui en avaient besoin
pour s'attacher à la République. Avec ça, Migot, content d'être
maire, ne faisait rien que d'après ses conseils.

La garde nationale avait été aussi mise sur pied dans la commune, et
comme de juste, les gens, bêtes ainsi que toujours, avaient nommé M.
de Puygolfier pour la commander. De cette affaire, il en avait vendu
un taillis pour se faire habiller et équiper. Mais si le capitaine
était tout flambant neuf, les gardes nationaux ne brillaient pas par
la tenue. Deux ou trois sergents ou caporaux s'étaient fait faire
des blouses d'uniforme à Excideuil; mais les autres venaient comme
ils étaient: en sans-culotte, en blouse; les uns avec des souliers,
les autres avec des sabots. Et quels fusils! A cette époque, la loi
sur la chasse n'avait pas encore fait disparaître toutes les
vieilles patraques qu'il y avait dans les campagnes, et les gardes
nationaux venaient faire l'exercice avec. C'étaient des fusils à
pierre bien entendu, et à un coup le plus souvent, dont les crosses
quelquefois cassées, étaient raccommodées avec des bandes de fer
posées par le maréchal, et dont le canon était maintenu par un fil
de fer, lorsque la grenadière était perdue. Les bretelles étaient
faites presque toutes avec des lisières de drap; ceux qui en avaient
de cuir étaient comme des aristocrates, et les autres les enviaient.

On avait planté aussi un arbre de la Liberté, avec la garde
nationale sous les armes et en présence de quasi toute la commune.
M. Silain était là, à la tête de ses hommes, car dans le
commencement, il ne disait trop rien, au contraire; il approuvait
beaucoup ceux qui avaient chassé l'usurpateur, comme il disait, et
il ajoutait que la République valait bien mieux que Philippe: plus
tard, il les mit dans le même sac.

L'arbre fut donné par mon oncle, et transporté de notre pré jusqu'au
bourg par une vingtaine de jeunes gens qui marchaient au pas, en
chantant _la Marseillaise_. On le planta en grande cérémonie sur la
petite place en face de l'église, et lorsque la terre fut bien
tassée autour et que laissé à lui-même il commença à se balancer
doucement au vent, il fut salué par la décharge de tous les fusils
des gardes nationaux qui partaient les uns après les autres: ça fit
une belle pétarade à ce qu'il paraît. Après ça, le curé Pinot en
surplis, suivi de Jeandillou, son marguillier, qui portait un seau à
l'eau bénite, fit un discours où il dit que l'Eglise pouvait avoir
des préférences en fait de gouvernement, mais qu'elle n'en
repoussait aucun, et vivrait en paix avec la République, pourvu que
celle-ci respectât ses privilèges, révoquât quelques mesures prises
par le gouvernement de Juillet, et remit les choses comme avant. Oh!
il ne demandait pas qu'on en revînt au temps de l'ancien régime, il
savait bien que les ordres ne pouvaient être rétablis, mais en fait,
le clergé devaient être le premier dans l'Etat, comme sous la
Restauration, et il fallait que la République fît de bonnes lois
pour faire respecter la religion.

Ceux qui comprenaient, étaient goguenards, mais il n'y en avait
guère, car dans notre contrée arriérée, beaucoup n'entendaient pas
le français et le curé prêchait ordinairement en patois, à cause de
ça.

Son discours fini, le curé Pinot prit le goupillon et fit le tour de
l'arbre en marmottant des oremus, et en l'aspergeant d'eau bénite
avec un petit coup sec, comme qui dit: Si tu pouvais en crever! Cela
fait, il se retira toujours suivi de Jeandillou.

Pendant ce temps les gardes nationaux avaient rechargé leurs fusils,
et cette fois bien guidés par leur capitaine, ils firent une seconde
salve avec un peu plus d'ensemble. Après ça, on alla vider quelques
pintes à l'auberge.

Mon oncle me racontait ces affaires-là, le soir, pour me distraire
un brin, car j'étais bien triste comme on peut penser. J'allai me
coucher de bonne heure et je me mis à penser à ma pauvre mère; puis
accablé par la fatigue et la peine, je m'endormis comme une souche.

Le lendemain je descendis au moulin, et je me mis à demander choses
et autres à Gustou, sur la conduite des meules et les affaires du
métier. Ho! dit mon oncle en survenant, tu ne veux pas faire sans
doute le meunier, avec ton habillement de monsieur? Demain nous
irons à Excideuil chercher de l'étoffe pour t'habiller. Toi,
aujourd'hui, va-t-en chez Lajarthe; il ne doit pas y être, mais
quelqu'un des voisins te dira où il travaille par là, et tu iras lui
demander quand est-ce qu'il pourra venir pour te faire tes
habillements.

Je pris un bâton et je traversai la rivière en passant sur les gros
quartiers posés exprès le long du gué, puis prenant par de petits
chemins et des sentiers, je montai jusqu'au village où demeurait
Lajarthe. Il n'y était pas en effet, et personne ne put me dire où
je le trouverais. Au reste, il n'y avait pas grand monde là, que
quelques vieux; tout le monde était dans les terres. Une bonne femme
me dit pourtant que le matin il avait dû passer au bourg chez
Maréchou l'aubergiste. J'y allai, et Maréchou me dit que Lajarthe
travaillait dans une maison à Lavergne, du côté de
Clermont-d'Excideuil. Chez qui, il n'en savait rien. Mais le village
n'est pas bien grand et quand j'y fus, j'eus bientôt trouvé mon
homme. La femme me fit tourner vers le feu, et quand Lajarthe eut
dit que j'étais le neveu de Nogaret le meunier, elle déclara qu'elle
m'avait vu au moulin lorsque j'étais petit, mais qu'elle ne m'aurait
pas reconnu, et elle répéta ça, comme si c'eût été quelque chose
d'extraordinaire. Après ça, elle me convia à boire un coup, et mit
le chanteau sur la table avec une touaille et alla tirer à boire.
Les hommes de la maison n'étant pas là, je trinquai avec Lajarthe,
qui me dit que ça tombait bien, qu'il en avait encore pour le
lendemain, céans, mais qu'il viendrait au Frau, le surlendemain,
sans faute.

Il vint, en effet, le surlendemain au matin. Il fallut commencer par
boire le vin blanc; après ça Lajarthe regarda le drap que nous
avions porté d'Excideuil, il le fit claquer dans ses doigts, demanda
le prix, et quand mon oncle eut dit qu'il l'avait payé sept francs
quinze sous l'aune, il déclara que Dameron ne nous avait pas
trompés. Ensuite il me prit mesure. Oh! c'était bientôt fait; il ne
le faisait même que pour contenter les pratiques qui auraient eu
peur, sans ça, qu'on leur gâtât leur drap. Je crois bien qu'il ne se
servait guère de ces mesures, qu'il logeait dans sa tête; mais il
avait le coup d'oeil et ne se trompait pas. On racontait comme
exemple de son habileté, qu'un jour ayant une culotte à faire pour
un homme d'Autrevialle et l'ayant trouvé tout en haut d'un noyer
qu'il récurait, comme l'homme voulait descendre pour se faire
prendre la mesure, Lajarthe lui avait crié: Ça n'est pas besoin;
tiens-toi droit! c'est bien, je vois ton affaire! et qu'il s'en
était retourné ainsi. Et l'homme assurait que jamais de sa vie il
n'avait eu une culotte où il fût plus à son aise.

Il était bien curieux ce Lajarthe. C'était un petit homme sec et
brun, avec des petits yeux noirs qui brillaient comme des
chandelles. Le moyen que ses parents avaient employé pour les lui
éclaircir avait réussi, car ils lui avaient fait percer, à ce qu'il
disait, les oreilles à cette fin, en sorte que Lajarthe portait des
pendants d'oreille comme des anneaux de mariage. A ce moyen, lui
avait ajouté le tabac, et lorsqu'il travaillait, il tirait souvent
sa tabatière à queue de rat, étendait la main, le pouce bien
détaché, et dans le petit creux qui se formait, il faisait couler
doucement une forte prise qu'il reniflait en deux coups, un dans
chaque nasière, sans en perdre un brin.

Il était plein de malice et d'esprit, et il ne faisait pas bon
passer par sa langue; mais il n'attrapait que ceux qui le
méritaient. Ce qu'il pensait, il le disait, et il en pensait long.
Bon homme au fond et facile avec les pauvres gens, il n'aimait pas
les riches, ni les nobles, ni les curés, et il était dur pour leur
égoïsme et leurs vexations. Il savait toutes les vieilles histoires
du pays, pour les avoir ouïes des anciens, et il les racontait avec
une bonne humeur endiablée. Quand on venait à parler de quelque
riche bourgeois de nos cantons celui-ci ou celui-là, il savait
l'histoire de leur fortune. Et il racontait comment le père avait
gagné quelques écus en faisant le peyrolier, et en courant les
campagnes pour acheter la vieille ferraille; comment le fils avait
fait profiter ces écus en achetant des coupes de bois pour les
forges aux gens gênés, en prêtant à usure, et en faisant exproprier
les pauvres diables qui tombaient sous sa coupe.

C'est comme ça, par exemple, que le défunt M. Chabannet avait eu
pour un morceau de pain de bonnes propriétés, et même la papeterie
du Coudreau, dans le haut de la rivière. Et aujourd'hui son
petit-fils faisait le gros monsieur, voulait être député, et il
avait tout un attirail de maison, et ne fréquentait que les nobles,
qui riaient joliment d'ailleurs du sot orgueil de celui dont le
grand-père avait étamé leurs casseroles.

Et cet autre, dont l'aïeul avait porté le bonnet rouge, et était un
des plus chauds Jacobins de la Société populaire d'Excideuil:
pourquoi était-il royaliste à cette heure? pourquoi suivait-il le
parti des nobles, lui dont cet aïeul faisait les motions les plus
féroces, et parlait couramment de l'accolade fraternelle de la hache
révolutionnaire?

Et pourquoi aussi était-il si grand ami des curés pourquoi
portait-il le dais aux processions, lui dont le même aïeul avait
fait mettre en réclusion, avec raison d'ailleurs, les curés des
environs qui prêchaient contre la République?

Comment! il avait encore dans son héritage des biens nationaux, ou
des écus en provenant, et voici qu'il reniait son grand-père et la
Révolution! Quel malheur!

C'est en dévoilant impitoyablement les origines des bourgeois
vaniteux, c'est avec des brocards cruels contre les mauvais riches,
qu'il consolait les pauvres gens de leur misère. Et lorsqu'on lui
parlait des nobles d'avant la Révolution, il disait que la plupart
d'entre eux avaient des origines semblables, seulement que c'était
plus vieux et qu'on ne s'en souvenait plus. Et là-dessus il citait
ce riche maître de forges de Jumilhac, fait baron par Henri IV, à
qui il avait prêté de l'argent et des canons. Oh! il y en avait de
plus anciens sans doute, qui descendaient de ces brigands féodaux
qui pillaient et tuaient les pauvres paysans, comme Archambaud, mais
il n'y avait pas là de quoi être fier. Quand je pense, disait-il,
que ce bandit a fait enfumer et étouffer dans un cluzeau, près de
Périgueux, une trentaine de paysans qui s'y étaient cachés pour lui
échapper, je me demande comment il s'est sauvé un seul noble à la
Révolution!

--En finale, ajoutait-il, c'est tout la même chose. Les nouveaux
riches sont plus ridicules, les anciens étaient plus méchants; mais
les uns et les autres ont fait et font encore au peuple toutes les
misères qu'ils peuvent. Le pouvoir et les moyens ont changé, mais
l'intention y est toujours. On ne peut plus tuer un paysan, mais on
le fait crever de misère, ça revient au même, sans compter que c'est
plus long.

--Pourtant, lui disait-on quelquefois, il y a des riches et des
nobles, qui sont de braves gens, pas fiers et charitables. Chez
nous, répondait-il, il y en a quelques-uns de bons, pas beaucoup,
mais il y en a. Et d'une manière c'est tant pis, parce qu'ils font
supporter tous les autres qui ne valent rien.

D'ailleurs, ce n'est pas de la charité qu'il nous faut, c'est de la
justice!

Il nous disait encore, le petit pique-prune, comme on appelle les
tailleurs par chez nous, que la terre devait appartenir à ceux qui
la travaillaient, et les outils aux ouvriers.

--Il ne doit plus y avoir de maîtres pour les travailleurs de terre,
ni de patrons pour les ouvriers.

--Alors, disait Gustou étonné, il n'y aurait plus de métayers?

--Non certes. Tiens, vois les Geoffre, qui sont métayers de
Puygolfier de père en fils dès longtemps avant la Révolution.
Crois-tu que ce n'est pas eux qui ont fait la métairie ce qu'elle
est? Sans leur travail, que serait-elle? Rien. Que donnerait-elle?
Rien. Depuis quatre-vingt-dix ans qu'ils sont là, est-ce qu'ils
n'ont pas plus de droits sur cette terre que depuis près d'un siècle
ils tournent, retournent et bonifient, sur laquelle trois ou quatre
générations ont sué et peiné, que les messieurs de Puygolfier? Tu me
diras peut-être: comment feront les gens qui ont beaucoup de terres?
Et je le répondrai à ça, qu'une famille ne doit pas avoir plus de
terre qu'elle n'en peut travailler.

Non, il ne doit plus y avoir de métayers, ni de domestiques si ce
n'est comme apprentissage. Une fille irait servante pour apprendre
la tenue d'un ménage; puis après, ayant épargné ses gages, elle se
marierait. De même pour un domestique. Ainsi toi, Gustou, une fois
que tu as bien connu ton métier de meunier, tu aurais dû t'établir
si les affaires marchaient comme il faut.

--J'aurais pu le faire, répliqua Gustou; il y a pas loin d'ici,
dit-il en regardant mon oncle, quelqu'un qui m'aurait aidé, je le
sais; mais moi j'aime mieux rester ici, où je suis comme chez moi,
sans en avoir les tracas.

Tout le monde se mit à rire, et Lajarthe reprit:

--Tout ça, c'est très bien, tu te plais ici, restes-y, la liberté
avant tout; mais ça n'empêche pas que ce que je dis soit vrai.

C'est des idées comme ça, qui faisaient que le curé Pinot appelait
Lajarthe: révolutionnaire, communiste; car on parlait beaucoup de
communistes alors. Mais lui s'en moquait, et disait qu'il n'était
pas communiste, ne voulant pas renoncer à sa liberté, à seule fin de
travailler pour les fainéants; qu'il ne demandait que deux choses:
chacun pour soi et chez soi, et de bonnes lois pour tous. Ce pauvre
Pinot n'entend rien à ces affaires, faisait-il. Il devrait savoir
que Jésus-Christ, les apôtres et les disciples, étaient communistes,
comme le disait l'ancien curé Meyrignac, qui avait posé la soutane à
la Révolution. Lui-même l'a lu dans son livre d'évangiles, mais il
ne comprend pas seulement ce qu'il lit; pourvu qu'il ait sa pipe et
sa nièce, il trouve que tout est bien.

Et on riait.

Lorsque tous mes habillements de meunier furent finis, je m'habillai
avec, le matin, et la Mondine serra mes effets de la ville dans la
grande lingère; ils doivent y être encore, pour moi, je ne les ai
jamais revus. Dans l'après-midi, mon oncle allait partir avec la
mule pour rendre de la farine à Puygolfier. Donne-moi le fouet, lui
dis-je; je vais y aller; et me voilà parti. J'avais ressenti, je ne
sais quelle sotte honte à l'idée de me montrer ainsi vêtu devant la
demoiselle Ponsie, mais je fis comme j'ai accoutumé de faire depuis,
de marcher droit à ces fumées vaniteuses, ce qui est le vrai moyen
de les dissiper.

Arrivé dans la cour, j'attachai la mule à un anneau et je portai le
sac à la cuisine. En entendant ouvrir la porte, la demoiselle vint,
et ne fit aucune attention à mon habillement. Avec son grand bon
sens, elle trouvait tout ordinaire que puisque je me faisais meunier
j'en eusse le costume. Mais qu'elle était changée, la pauvre! Je n'y
avais pas pris garde à l'enterrement de ma mère, mais ce jour-là, je
m'en aperçus bien. Ses yeux si beaux étaient mâchés par dessous, son
front avait déjà quelques fines rides, elle avait maigri, et
surtout, il y avait sur toute sa figure une tristesse qui me faisait
mal à voir. Elle avait la trentaine passée, la pauvre demoiselle, et
elle voyait bien qu'elle ne se marierait jamais, elle si aimante et
si bonne pour les petits enfants. M. Silain continuait toujours son
train de vie; voyageant d'un côté et d'autre, mangeant son bien
morceau à morceau, de façon que la pauvre, elle voyait venir la
misère pour ses vieux jours.

Elle fut bonne pour moi, comme d'habitude, et me parla de ma mère,
et m'en dit tout le bien possible. Puis elle fit cette réflexion,
que pour ma mère qui avait un fils qui l'aimait bien, ce n'était pas
le cas, mais que souvent ceux qui s'en allaient étaient bien
heureux. Je redescendis au Frau tout ennuyé de l'avoir vue comme ça.

Le jeudi suivant, je trouvai, comme il avait été convenu avec ma
tante, mon cousin Ricou à Excideuil. Nous étions du même âge ou
guère s'en faut, et pendant le temps que j'étais resté chez lui,
nous étions grands amis. C'était un fort gaillard maintenant,
toujours content, toujours chantant et aimant à s'amuser. Dans la
journée il me fit passer au moins dix fois dans une petite rue assez
déplaisante, sans que je me doutasse pourquoi. Nous nous attardâmes
un peu à l'auberge, et en mangeant un morceau, il m'apprit que dans
cette petite rue demeurait une fille qu'il avait vue à la vôte de
Tourtoirac, et qu'il avait fait danser, et que cette jeune fille
était sa bonne amie. Mais les parents d'elle, qui avaient quelque
chose, ne voulaient pas le mariage; ils le trouvaient trop jeune, et
avec ça, pas de position car il était garçon maréchal. Malgré tout,
il avait la promesse de la fille, et il espérait bien qu'elle
tiendrait bon jusqu'à ce qu'il eût trouvé à s'établir. Et afin d'y
arriver, il tracassait son père de lui avancer quelques sacs d'écus
pour lever boutique. Mais mon oncle qui avait besoin de son argent
pour son commerce de veaux, n'entendait pas à ça, joint qu'il le
trouvait, comme les parents de la fille, un peu trop jeune pour
s'établir.

Après qu'il m'eût tout conté, il me demanda si j'avais aussi une
bonne amie. Je lui répondis que non, ce à quoi il répliqua que
cependant à Périgueux ça ne devait pas être difficile de s'en faire
une, et il s'étonnait que je n'en eusse point.

A l'entendre, c'était chose ordinaire, nécessaire et même
indispensable à un jeune homme que d'avoir une bonne amie.

Il était nuit lorsqu'il eut fini de me parler de ça et il fallait
partir. Pour couper au plus court, nous allâmes monter à
Saint-Raphaël, pour de là aller passer l'Haut-Vézère au
Temple-de-l'Eau. Il était dix heures, lorsque nous passâmes le long
du cimetière de Saint-Agnan; un quart d'heure après nous étions à
Hautefort.

Ma tante était couchée, mais elle nous cria que la soupière était
dans les cendres chaudes. Nous n'avions pas faim, mais après avoir
marché, un bon chabrol ne fait pas de mal; quand ce fut fait, nous
allâmes nous coucher.

Je me levai de bonne heure le lendemain, car il me tardait de revoir
mes anciens camarades de classe et mes compagnons; aussi après avoir
embrassé ma tante je sortis. En allant comme ça de maison en maison,
je vis quelques connaissances; des femmes surtout, car beaucoup
d'hommes étaient par les terres. Toutes s'exclamaient sur ma taille,
trouvant que j'avais beaucoup grandi, comme si c'eût été quelque
chose d'extraordinaire. J'appris que plusieurs de ceux de mon âge
étaient partis pour leur sort; j'en trouvai quatre ou cinq qui
avaient tiré un bon numéro ou qui avaient été exemptés, et nous
parlâmes du temps où nous allions par les soirs de neige, chercher
les oiseaux à l'allumade, dans les Bois-Lauriers ou courir le
_guilloniaou_, comme nous disions, qui est plutôt: _Lou
gui-l'an-niaou_, c'est-à-dire: le gui-l'an-neuf, un antique souvenir
de nos ancêtres les Gaulois. C'était la nuit de Noël, que, malgré le
froid et la neige, nous allions par les champs, les villages et les
maisons écartées, avec des brandons allumés et des torches de
résine, en chantant de vieux Noëls du pays périgordin.

Le bourg n'avait pas changé. Les maisons étaient toujours groupées
en désordre au pied des hautes murailles de l'esplanade du château
du côté du midi, et se chauffaient au soleil toute l'après-dînée. La
place en pente raide, toute pierreuse et bordée de maisons avançant,
reculant, sans souci de l'alignement, était toujours le lieu des
ébats des poules, des oies, des canards, et parlant par respect, des
cochons. L'hôtellerie du _Lion-d'Or_, bien renommée dès ce temps et
encore, balançait toujours au vent son enseigne de tôle peinte, et
tout joignant, la vieille halle, surmontée de la chambre d'audience,
était toujours là, avec ses anciennes mesures de pierre, et son pavé
gras où le boucher tuait une velle, de temps en temps.

C'est sur cette place, que le mercredi des Cendres, on montait un
tribunal pour juger Carnaval. On l'apportait là, le pauvre diable,
avec un vieux gipou, sorte d'habit-veste à pans courts, et un
chapeau tout bosselé, et on le plantait devant les juges masqués.
Puis le procureur l'accusait de toutes sortes de crimes, disant que
les gens se grisaient, ou avaient des indigestions par sa faute, et
qu'il était cause que des filles neuf mois après, échappaient une
maille.

Après ça, l'avocat de Carnaval parlait pour lui, exposant qu'il
réjouissait tout le monde, qu'il faisait manger de la viande à ceux
qui n'en voyaient pas de toute l'année, et aussi qu'il rassemblait
la famille, et la maintenait en paix et bonne amitié par le moyen
des trinquements.

Mais toujours, Carnaval était condamné, le pauvre, et on le montait
à la cime de la place pour le fusiller, et au moment où on lui
tirait dessus, celui qui le tenait le laissait tomber, et puis on le
brûlait.

En m'en allant de l'autre côté, vers l'hospice, je passai devant
l'arceau du maréchal, où il ferrait à couvert par le mauvais temps.
C'est là, que nous nous battions entre enfants, non toujours pour
une raison quelconque, mais pour la gloire, comme le défunt
empereur.

On se mettait une paille sur l'épaule, et on la présentait à un
autre:

--Ote la paille!

--Tiens! la voilà!

Pan! pan! et nous nous bourrions de coups de poings: les nez
saignaient et nous finissions par nous prendre au corps et par
rouler dans la poussière noire et le frasi.

C'est sur ces chemins du bourg et sur la place qu'on faisait de
belles processions. Une année surtout, où il y avait un drole de
cinq ou six ans, un petit saint Jean, nu comme lui quasi, moins une
courte peau de mouton attachée sur ses épaules, qui ne lui cachait
pas ses pauvres petites cuisses. Il menait un agneau apprivoisé avec
du sel, et la jeune bête venait sentir la main du petit, croyant y
en trouver encore. Il y avait aussi d'autres droles habillés de
longs frocs bruns, avec un grand collet plein de coquillages, et
portant de grands bâtons où étaient attachées des gourdes à mettre
le vin; et d'autres encore qui encensaient, et des filles tout en
blanc qui jetaient des feuilles de roses. Et puis ces longues files
de gens nu-tête sous le soleil, et les chanteuses, et les soeurs, et
le curé sous le dais porté par des conseillers de la commune avec de
grands bords-de-cou bien empesés; tout ce monde passait sur des
jonchées de buis et de fenouil qui embaumaient, tandis que les
cloches carillonnaient. Et lorsqu'on donnait la bénédiction au
reposoir de la place, tout le monde était à genoux le front courbé,
moins les droles qui encensaient le bon Dieu et ceux qui faisaient
voler les fleurs en l'air, cependant que des remparts du château, le
canon pétait à tout casser.

Tout au bout du bourg, vers le soleil levant, l'hospice était là,
avec sa façade creusée en quart de cercle et sur la place devant où
j'avais fait si souvent au vieux jeu de la Truie, des oisons
paissaient l'herbe courte, ou se reposaient sur le ventre,
allongeant de temps en temps le cou en piaulant vite et doucement,
comme s'ils se fussent raconté quelque chose.

C'est sur cette place qu'on faisait de beaux feux de Saint-Jean, que
le curé venait allumer en cérémonie. Les fagots étaient garnis de
feuillage et de fleurs, avec un bouquet tout en haut que l'on
s'efforçait d'attraper. Ceux qui n'avaient pas réussi, emportaient
un tison pour garder leur maison du tonnerre, et personne ne s'en
allait sans avoir sauté par-dessus le brasier pour se préserver des
clous.

C'est aussi sur cette place qu'on bénissait les bestiaux, le jour de
la Saint-Roch. Tous les paysans de ce côté de la paroisse qui
regarde vers le Limousin, y menaient leurs bêtes; ceux du côté du
Causse, allaient à Saint-Agnan. Que de belles paires de boeufs on
voyait là. Rien qu'avec ceux des métairies du château, il y avait
pour faire une petite foire, et les gens de la Nouaillette, de la
Braguse, du Fornial, de la Charlie, n'en manquaient pas non plus,
sans parler de ceux du bourg où il y en avait beaucoup.

Et puis, ce qui était beau à voir, c'était, rangés derrière les
boeufs, ces grands chevaux anglais, avec leurs couvertures et des
capuces qui leur venaient sur la tête avec des trous à l'endroit des
yeux, de crainte des mouches, ce qui ne les empêchait pas de se
tracasser et de gratter la terre. Jusqu'aux quites chiens on amenait
là, pour les faire bénir: beaux chiens de chasse blancs et rouges,
et grands chiens levriers gris de fer, avec des colliers d'argent.

A côté de ces bêtes bien nourries et bien habillées, on voyait de
pauvres diables de paysans, avec des vestes déchirées, et des
culottes effilochées, les pieds nus dans leurs sabots, se tenant
devant la petite paire de veaux maigres comme eux, qu'ils tenaient à
cheptel.

Ça faisait quelque chose, tout de même, de voir tous ces beaux
chevaux, bien en point et luisants, et ces chiens bien soignés, à
côté de ces pauvres gens qui, en ce temps-là, mangeaient de
méchantes miques et du mauvais pain noir, chaumeni, où il y avait
moitié de pommes de terre râpées, et qui tant seulement n'avaient
pas vaillant le prix des colliers d'argent des chiens.

Mais l'habitude faisait que guère personne ne s'avisait de penser à
ça, et de se demander comment il se pouvait qu'il y eût encore des
hommes plus malheureux que des bêtes.

Les messieurs à qui étaient les chevaux et les chiens étaient
d'ailleurs bien bons, bien charitables, et secourables aux
malheureux comme il n'y en a guère; mais avec ça, ils ne pouvaient
faire que la charité, et la charité ne remet pas les choses en leur
place.

Je revins par le côté du nord, passant sous les allées de noyers
pleines d'orties et de choux-d'âne, où on faisait aux quilles le
dimanche, et remontant par le foirail des porcs, je redescendis sur
la place, pour aller voir le régent. Devant la maison, je revis avec
plaisir le vieux ormeau près de trois fois centenaire planté du
temps de Sully. J'ai ouï-dire à des gens qui en savaient plus que
moi, que ce ministre avait ordonné qu'on en plantât un dans toutes
les paroisses, au devant de l'église, ou sur une place, pour servir
de point de réunion aux gens de l'endroit.

C'est sur cet arbre, que les meneurs d'ours faisaient grimper leurs
bêtes, à la grande joie des enfants; et, la nuit, les poules des
maisons de la place juchaient sur ses hautes branches.

Il était toujours là avec son tronc noueux, plein de verrues, et ses
grands mars, gros comme des arbres ordinaires. Les orages lui
avaient bien cassé quelques branches, mais il était encore solide et
vigoureux. Le pauvre arbre ne faisait de mal à personne, au
contraire, il rendait des services, et ornait un peu la place; et
puis il était si vieux qu'on aurait dû le respecter; mais quelques
années après on l'a jeté à terre.

J'entrai chez M. Lamothe; il était à faire sa classe à ce que me dit
sa soeur, Mlle Clélie. Ce nom m'avait toujours frappé; il me
semblait que c'était un nom de roman du temps jadis, apporté dans le
pays par quelque grande dame, et qui s'y était perpétué. Il avait
l'air vieux, démodé, comme ces anciennes tapisseries de verdure
toutes fanées, dont on voyait des morceaux à Puygolfier. La personne
qui le portait était bien faite pour lui; habillée à l'antique mode
d'avant la Révolution avec un fichu croisé sur sa poitrine,
s'attachant par derrière, et une coiffe à barbes elle était déjà
vieillotte et le paraissait encore davantage. Elle ne s'était pas
mariée, non plus que son frère, et ils vivaient là tous deux,
petitement, avec tout plein de souvenirs et de coutumes du passé.

Après avoir fait mes politesses à la soeur, je traversai la cuisine
pavée de cailloutis. Au fond, un corridor aboutissait à une petite
cour où s'amusaient les enfants pendant les récréations. A gauche,
c'était le cellier, à droite, la classe: j'entrai. M. Lamothe était
là, se balançant sur sa chaise adossée au mur, et il fit une
exclamation en me voyant: Sapredienne! Dans la classe, c'était comme
de mon temps; on n'était pas aussi bien installé qu'aujourd'hui.
Trois grandes tables ordinaires, comme des tables de cuisine, avec
des marelles tracées au couteau par les enfants, des bancs de chaque
côté, une chaise pour le régent, les bissacs où les enfants
portaient leur déjeuner, pendus aux murs mal crépis et pleins de
petits trous où on prenait du sable pour sécher l'écriture; et
voilà, c'était tout: de cartes, de tableaux, point.

L'hiver, chacun apportait une bûche, ou un petit fagot, et on
faisait du feu dans la grande cheminée qui fumait quand soufflait le
vent de travers.

--Allez vous amuser un moment, dit M. Lamothe. Et une vingtaine
d'enfants se jetèrent dehors avec bruit.

Il n'était point trop changé, M. Lamothe; il avait bien quelques
fils blancs dans ses grands cheveux coupés également sur le cou, et
qu'il rejetait souvent en arrière avec ses cinq doigts étendus à
mode de peigne. Sa figure longue avait bien quelques rides de plus,
mais c'était toujours le même grand front comme un chanfrein de
cheval. On dit que ces têtes-là sont les meilleures, mais je n'en
sais rien. Avec ça il était vêtu toujours d'une veste à larges
boutons, et son pantalon avait toujours dans le bas des traces de
terre rouge.

C'est que le matin, il allait faire un petit tour à la chasse avant
sa classe, et que le soir, il y retournait encore si le temps allait
bien. Ça retardait quelquefois l'heure de l'entrée en classe, et ça
avançait aussi de temps en temps l'heure de la sortie, mais les
enfants ne s'en étaient jamais plaints.

Et encore, il arrivait des fois que, tandis qu'il était là, le
dossier de sa chaise appuyé au mur, écoutant réciter les leçons en
faisant tourner entre ses doigts son canif, d'un petit coup sec, sa
chienne Diane, jolie bête à front bombé de la race Dupuy, venait
s'asseoir en face de lui et le regardait en balayant le pavé de sa
queue; alors il se trouvait qu'il avait quelque chose à faire à sa
terre: des pommes de terre à semer, des haricots à ramasser, des
gerbes à lier, un bouvier à aider, et il nous donnait congé.

La chasse était sa passion du jour. Le soir il en avait une autre,
qui était le boston, espèce de poule qu'on appelle ainsi dans
l'endroit. Tous les soirs il allait faire sa partie au _Lion d'Or_,
et nous connaissions bien le lendemain s'il avait gagné ou perdu.
Lorsqu'il avait gagné, en écoutant lire ou réciter, il avait la main
dans la poche de sa culotte et comptait son gain tout le temps, et
on entendait les sous tomber lentement dans le fond de sa poche: un,
deux, trois, quatre... et il recommençait comme ça des heures, sans
nous rien dire. Mais quand il avait perdu, par exemple, il n'était
pas commode, il nous corrigeait ferme pour la moindre chose: son
fort était de tirer les oreilles et les cheveux; il tapait aussi des
coups de règle sur les doigts.

M. Lamothe me parla de chez nous, et me demanda des renseignements
sur la manière dont on étudiait à Périgueux. Les plumes de fer lui
paraissaient une mauvaise invention; aussi il continuait à tailler
la moitié de la journée les plumes d'oie que les enfants arrachaient
à l'aile de leurs bêtes et passaient sous les cendres chaudes pour
les dégraisser.

Oui, et les encriers étaient toujours de petits pots de terre dans
lesquels on mettait une mèche de coton qui buvait l'encre, et que
l'on mouillait avec du vinaigre lorsque ça commençait à sécher.

C'était étonnant vraiment. Il faisait toujours faire la lecture dans
le Télémaque. Ce livre m'avait beaucoup intrigué quand j'étais tout
petit; je me demandais ce que pouvaient être cette terrible passion
qui rendait Calypso si malheureuse, et ces feux qui faisaient brûler
le fils d'Ulysse pour la jeune Eucharis. Depuis, je me suis pensé
qu'on aurait peut-être trouvé mauvais la peinture de ces amours qui
éveillaient l'imagination des enfants, si le livre eût été fait par
un écrivain ordinaire; mais le nom d'un archevêque, de Fénelon,
faisait qu'on trouvait ce livre très bien et tout à fait convenable
pour apprendre à lire aux enfants.

Je quittai ce bon M. Lamothe, après avoir causé un moment, et
procuré une demi-heure de liberté à ses élèves.

En sortant de là, je m'arrêtai devant un Auvergnat installé à
l'ombre de l'ormeau, et qui étamait les casseroles du _Lion d'Or_.
J'ai toujours aimé à voir faire ce travail: étant petit j'y aurais
passé des journées.

Cet homme ne parlait pas le _fouchtra_ comme ses pays. Je le lui dis
et il se mit à rire:

--C'est que, voyez-vous, j'ai étudié pour être curé, mais au dernier
moment, l'idée me vint de me marier avec une cousine.

--Et vous vous êtes fait rétameur?

--Hé oui, il faut bien prendre un métier, et vous savez, chez nous,
il n'y a pas bien à choisir pour les cadets; nous étamons les âmes
ou les casseroles, nous ramonons les cheminées ou les consciences:
Ha! ha! ha!

Et il s'esclaffait de sa plaisanterie, le brave homme, la bouche
fendue jusqu'aux oreilles.

--Moi, tous les ans, continua-t-il, je descends dans le plat pays
étamer et faire des cuillers d'étain.

Après cela, le rétameur me demanda de quel côté j'étais. Lui ayant
répondu que je demeurais par là-bas, entre Coulaures et Thiviers, il
s'écria:--Tiens! comme ça se trouve: J'ai un pays par là, le curé
Pinot.

--C'est notre curé, lui dis-je.

--Ha foutre! et comment qu'il se porte ce brave Pinot?

--Oh! il est solide comme un pont. Il aime un peu plus à aller dans
les bonnes maisons que chez les pauvres, parce qu'on y est mieux, et
il parle un peu trop de politique; mais autrement, ce n'est pas un
méchant homme.

--Et on ne caquette point sur son compte? autrefois c'était un
luron.

--Non, il vit tranquillement avec sa nièce, et on ne parle pas mal
de lui.

--Sa nièce! mais il n'en a pas! c'est-à-dire il en a, mais elles
sont au pays, mariées toutes deux: c'est une nièce pour rire, bien
sûr! je les connais les Pinot de longtemps, vous pensez, nous sommes
leurs plus proches voisins.

--Ma foi, dis-je, ça se peut bien, ce que vous me dites, mais
là-bas, tout le monde croit que c'est sa nièce.

--Ha! ha! ha! le bougre! et le rétameur se faisait une pinte de bon
sang à cette idée. Vous lui direz que vous avez vu son camarade
Ragot, ça lui fera plaisir.

Mon cousin vint me chercher pour manger la soupe, et je quittai le
joyeux Auvergnat, un peu étonné de ce qu'il m'avait dit, touchant
notre curé.

Tout en me lavant les mains à l'évier je voyais par la fenêtre, le
mur du jardin où pendant plus d'un an, j'allais me coucher au soleil
quand les frissons des fièvres me prenaient. C'était une chose bien
commune autrefois que ces fièvres, et on rencontrait par nos pays,
force gens minés par cette maladie. Aujourd'hui, elles sont assez
rares, bonne preuve que les gens sont mieux logés, mieux habillés et
mieux nourris: la mère des fièvres dans nos pays qui ne sont pas
malsains, c'est la misère.

Nous n'étions que quatre à table, ma tante, mon cousin, ma petite
cousine Félicie, qui avait sept ans, et moi. Mon oncle et mon cousin
l'aîné étaient en voyage dans le Limousin, et ils ne revinrent que
deux jours avant la foire. Ils ne se tenaient guère à la maison,
étant toujours en route pour leur commerce; allant aux foires de
Limoges, de Pompadour, de Saint-Yrieix, de Juillac, de Ségur,
acheter des veaux qu'ils venaient revendre dans les foires de
Thenon, d'Excideuil, d'Hautefort, de Badefols, de Terrasson; et des
fois à la Sainte-Catherine, à Montignac.

La foire ne fut pas des meilleures, j'en ai vu de plus belles, mais
tout de même il y avait du bétail. Les boeufs de harnais et les
veaux de corde ne manquaient pas. Dans le foirail tout se touchait,
on aurait jeté une pièce de cent sous des terrasses du château,
qu'elle ne serait pas tombée par terre. Dans l'allée des chevaux, il
n'y avait, comme de coutume, que quelques rosses et de mauvaises
bourriques. Sur la place des cochons, au-dessous du pont et des
murailles du château, il y avait assez de nourrains qui se vendaient
passablement; et à l'arrivée du bourg du côté de Saint-Agnan, près
de la Grange-Neuve, il y avait des troupeaux de dindons avec des
fils de laine bleus, ou blancs, ou rouges, à leur cou, pour les
reconnaître chacun les siens, vu qu'il n'y a rien qui ressemble tant
à un dindon qu'un autre dindon.

La place du bourg était pleine de marchands de chapeaux,
d'indiennes, de couteaux, de fil, de boutons, de ferblanterie, de
taillanderie et autres affaires comme ça. Les pétarous du bas
Limousin, avaient apporté dans leurs bastes, des melons, des prunes,
et autres fruits. On en voyait d'autres qui étaient venus chercher
du vin, et qui le soir, s'en retournaient avec leurs mulets chargés
de bottes de peaux de chèvres dans lesquelles était le vin. Tous les
marchands et colporteurs apportaient de même leurs marchandises sur
des mulets ou des bêtes de somme, car les chemins n'étaient déjà pas
trop faciles pour les charrettes à boeufs. Mais outre ces marchands,
il y avait aussi de ces individus qui courent les foires: vendeurs
de chansons, diseurs de bonne aventure et autres gens de cette
sorte. L'un, avec un petit bonhomme dans une carafe, qui montait
dans le haut écrire le sort de ceux qui donnaient deux sous pour ça,
était entouré de toute une jeunesse qui ouvrait de grands yeux et
pensait bien qu'il y eût quelque sorcellerie là-dedans, car on
n'était pas bien avancé à l'époque, dans le pays. Un marchand de
chansons, monté sur une chaise, braillait tant qu'il pouvait, aidé
d'une femme à voix criarde et aigre, qui distribuait les chansons, à
raison de deux liards le cahier. Et celui qui vendait des images de
couleur: le _Juif-errant_, _Mon oie fait tout_, _Crédit est mort_,
_les mauvais payeurs l'ont tué_, et autres histoires de ce genre, en
débitait des quantités, surtout des images du _Juif-errant_ avec la
complainte:

    Est-il rien sur cette terre,
    Qui soit plus surprenant,
    Que la grande misère
    Du pauvre Juif-errant?

Mais c'était un charlatan qui attirait le plus de monde autour de sa
voiture, dont les roues étaient pleines jusqu'au bouton, d'une boue
rouge, qui marquait bien qu'il ne faisait pas bon venir là avec les
chemins qu'il y avait.

Ce charlatan, en tenue d'artilleur, arrachait les dents avec son
instrument, avec un couteau, avec un clou, avec son sabre, et le
mâtin était habile. C'était d'abord fait. Il vendait aussi de la
poudre pour les vers et c'était là qu'il faisait ses affaires. Il
commençait par raconter l'histoire d'un jeune drole de six ou sept
ans, qui était malade, les parents ne savaient pourquoi. On leur
avait bien dit qu'il fallait lui donner pour les vers, mais eux n'en
avaient rien fait. Cependant, voilà que ce petit a une attaque de
vers et meurt dans des convulsions épouvantables, que le charlatan
racontait à faire tribouler les gens. Mais ce n'était rien; voici
que tout d'un coup, il prenait dans le coffre de sa voiture le
squelette de cet enfant et le montrait de tous les côtés à la foule.
Oh! alors, en voyant ça et entendant le cliquettement des os, les
pauvres bonnes femmes de mères qui étaient là, en avaient des
tressaillements dans les entrailles, et prenaient pour cinq sous un
paquet de la poudre qui tuait ces vers maudits. Et les hommes,
quoique plus durs, en achetaient aussi.

A trois heures, la foire commença à se défaire, les gens s'en
allaient par petites troupes. Les marchands se mirent à plier leurs
marchandises pour partir. Quelques-uns couchaient à leur auberge, et
repartaient le matin.

Le lendemain à midi, le bourg était retombé dans sa tranquillité
habituelle; on n'aurait jamais cru qu'il y avait eu foire la veille,
si on n'avait vu les enfants et les vieilles femmes ramasser la
bouse dans le foirail des boeufs. Sauf les foires, le bourg était
comme engourdi dans les vieilles coutumes d'autrefois. Il n'était
sur aucune route, les chemins étaient mauvais, et il fallait
expressément se détourner de son trajet pour y monter. Les étrangers
y apportaient une fois par mois, comme un écho de ce qui se passait
ailleurs, et des choses nouvelles; mais tout ce qui n'était pas
connu, expérimenté, devenu commun, était regardé avec défiance, dans
cet endroit où régnait la sainte routine. Pourtant, depuis la
République, on y avait formé un club qui se tenait au-dessus de la
halle, dans la chambre d'audience; et quelques-uns qui étaient
sortis de leur village, essayaient d'y introduire les idées
nouvelles et d'y faire connaître le progrès, mais sans beaucoup de
réussite, à preuve que le club finit par tourner à la farce.

Deux souvenirs avaient survécu dans la mémoire des gens: celui des
Anglais qui avaient assiégé deux fois l'ancien château, et celui du
représentant Lakanal, qui, en 1793, avait fait réparer le grand
chemin venant de Limoges, qui passait au-dessous de La Peyre et
allait tomber au Cimetière-des-pauvres, pour se diriger sur Cahors.
Ce n'était pas tant la réparation elle-même qui avait frappé les
esprits, que les moyens employés. Sauf les femmes, les petits
enfants et les vieillards, tous avaient dû travailler à cette
réparation, paysans, messieurs, riches, pauvres. On se rendait sur
les chantiers, avec enthousiasme, tambour et drapeau en tête, pour
ne revenir que quand battait la retraite; on avait vu même des dames
pleines d'un zèle patriotique, apporter au chantier civique des
pierres dans leurs paniers.

Je restai chez ma tante encore deux ou trois jours après la foire,
et puis je m'en retournai au Frau.

Mon oncle et Gustou m'eurent bientôt appris le métier, qui n'est pas
bien difficile. Ils me montrèrent à conduire une paire de meules, à
connaître quand la farine venait bien, et quand il fallait donner de
l'eau, ou baisser les pelles. Je sus bientôt picher une meule, et
connaître la pierre à oeil de perdrix, qui fait les meules bonnes
pour le seigle, et la pierre à fusil qui vaut mieux pour le froment.
Je fus vite au courant de tout, et de la manière de faire le
travail, et du nom des pratiques.

Dans le commencement, quoique je fusse plus grand et plus fort que
Gustou, il chargeait plus facilement que moi un sac de blé. Mais
lorsqu'il m'eut montré le petit coup d'épaule et le tour de reins
j'enlevais un sac comme rien.

Ils me montrèrent aussi les mesures qu'on prenait pour la mouture,
et là-dessus il me faut dire que nous ne prenions que juste ce qui
était dû. Je suis sûr que l'on ne me croira pas; les meuniers ont
mauvaise réputation, comme les tisserands et les tailleurs. Il y a
même un dicton patois là-dessus, que voici en français: Sept
tisserands, sept meuniers et sept tailleurs, font vingt et un
voleurs. Mais il n'était pas vrai pour nous pas plus que pour bien
d'autres. Gustou, qui était dans les anciennes coutumes, l'aurait
fait peut-être, s'il avait été le maître, mais mon oncle ne le
voulait pas.

Comme nous avions du bien à notre main, en plus de ce que
travaillait le bordier, je me mis aussi à tous ces travaux de la
terre que je trouvai bien un peu durs dans le commencement, pour ne
les avoir accoutumés, mais ce fut l'affaire de quelque temps. Où je
mis le plus longtemps, c'est pour apprendre à labourer, parce que
outre la conduite de la charrue, il faut savoir parler aux boeufs,
et s'en faire écouter.

Quelquefois, tenant le manche de mon araire, et piquant mes boeufs
traçant le sillon, je pensais à ce changement total qui s'était fait
dans ma vie. Je me rappelais ces journées passées dans le bureau
empuanti de la Préfecture, assis sur une chaise à gratter du papier.
C'était long ces journées, et j'en avais les fourmis dans les
jambes, sans compter qu'il fallait être aux ordres de trois ou
quatre chefs, recevoir des reproches, point mérités quelquefois,
n'être pas libre si on voulait flâner deux heures, et pour mieux
dire, sentir toujours sur son cou le collier de misère.

Au lieu de ça, j'étais au Frau, chez moi, avec mon oncle qui ne
m'aurait jamais rien dit, quand même j'aurais manqué, me levant, me
couchant, allant au travail quand je voulais, et ne voyant autour de
moi que des figures joventes. Et puis le grand air, le beau soleil,
le travail sain qui fatigue le corps et fait bien dormir; le plaisir
qu'on a de voir pousser et mûrir ce qu'on a semé, de voir profiter
des bêtes bien soignées; quelle différence avec le travail de bureau
auquel on ne s'intéresse pas, qui vous tient toujours assis, vous
casse la tête, et vous fait rêvasser la nuit.

Le métier de meunier, et la vie que je menais, me plaisaient donc,
et il n'y a pas chose pareille pour faire un homme content. Après
avoir bien travaillé la semaine, le dimanche j'étais de loisir et je
m'amusais. Souventes fois, prenant notre chienne Finette, je partais
à la pointe du jour pour aller chercher un lièvre. Des coups mon
oncle venait avec moi, mais pas toujours. Bien entendu nous ne
prenions pas de port-d'arme, car d'aller porter vingt-cinq francs au
collecteur d'Excideuil pour l'avoir, ça nous surmontait. D'ailleurs
nous ne craignions pas guère les gendarmes, ils étaient loin, et
pour venir nous chercher dans un pays plein de termes, de combes et
de bois que nous connaissions comme notre poche, ça leur était
défendu. Il fait bon le matin monter sur nos coteaux pierreux où on
trouve la lavande sauvage et l'immortelle qui fleurent fort; ou
traverser les bruyères roses entremêlées de balais à fleurs jaunes
et de hautes fougères. Les ajoncs ne manquent pas non plus par là,
et il y en a dans des fonds qui ont huit ou dix pieds de haut, bien
fourrés, sous lesquels les loups font leur liteau. Il ne fait pas
bon les traverser, mais comme ils ont toujours des fleurs et sont
toujours verts, ils ne sont pas déplaisants à voir comme ça en
fourré, ou semés au milieu d'une lande, ou accrochés le long des
termes et sur le coulant des ravins, au milieu des roches. Quel
plaisir de s'en aller dans nos grands bois châtaigniers où on trouve
de ces vieux arbres creux où logent les fouines, et de sentir
l'odeur du thym, de la marjolaine et des feuilles mortes. Pour moi,
il n'y avait rien de plus plaisant que d'être au milieu de notre
pays un peu sauvage, le fusil sur l'épaule, et de me sentir libre
avec des jambes solides. Il n'y avait si pauvre friche où pointait
une petite palène fine, tondue par la dent des brebis, qui ne me
parût plus belle que la place du Bassin à Périgueux avec ses allées
d'arbres bien taillés, tout autour.

J'aimais aussi les vôtes dans les communes ou autrement dit les
ballades, ou encore les frairies, et des fois, j'y allais chez des
connaissances ou des parents. Il faut dire qu'en ce temps-là, les
vôtes étaient plus suivies et bien plaisantes au prix d'aujourd'hui.
Ça se comprend; les gens, anciennement, gardaient leurs affaires et
faisaient leur plus grande dépense pour la frairie de leur endroit.
On s'invitait comme ça les uns les autres, et on faisait durer la
fête deux ou trois jours. Il n'y avait point de routes hormis les
grandes alors, et guère de chemins que ceux creusés par les
charrettes; aussi on allait de pied, ou à cheval. On voyait les
dames campagnardes s'en aller sur leur bourrique, et s'il y avait
des enfants on les montait en croupe, ou s'ils étaient trop petits,
on les mettait sur du foin dans des paniers de bât, de chaque côté
d'une de ces bonnes petites bêtes grises qui ont une croix sur les
épaules, pour avoir porté le bon Dieu à Jérusalem, à ce qu'on dit.
Dans les maisons on faisait sans fla-fla, à l'ancienne mode, la
cuisine et tout. Après dîner on dansait dans une chambre; celui qui
avait la plus grande la prêtait; ou dans une grange, ou sous quelque
gros arbre de la place, quand le temps allait bien. Et, on ne buvait
pas de la saloperie de bière comme maintenant, mais du vin blanc, ou
de la piquette, ou de l'eau sucrée, et les dames de bonne
bourgeoisie, n'avaient pas honte de manger une rave cuite, au sucre,
et de boire de l'eau avec du vinaigre aux framboises. Le lendemain
on allait se promener par là dans les bois, et les amoureux y
trouvaient leur compte; et puis on faisait des crêpes qu'on mangeait
avec du miel, et c'était à qui les tournerait le mieux et en
mangerait le plus. Le soir après souper, on était fatigué, et alors
on jouait à la poule, ou on chantait nos vieilles chansons, ou on
racontait des histoires, ou on disait des contes, et c'était à qui
dirait le meilleur. C'est dans ces fêtes champêtres que la jeunesse
faisait connaissance, et que s'arrangeaient les mariages.

Aujourd'hui tout ça se perd: les vôtes dans les endroits, ce n'est
plus guère rien, et on ne s'invite plus comme du temps jadis entre
parents ou amis. On voit que ce n'est plus pour chacun, la grande
fête où on mettait les petits plats dans les grands. Il y a tant
maintenant de chemins, de routes, de chemins de fer, de voitures, et
de ces autres machines qui vont le long des routes comme les chemins
de fer; et tant de fêtes, de concours, d'expositions et de courses,
que les gens de la campagne s'en vont porter leur argent à la ville,
et y dépensent quatre fois plus qu'ils ne faisaient autrefois chez
eux. Et encore souventes fois dans les villes, ils s'ennuient parce
qu'ils connaissent qu'on se moque d'eux, et qu'ils ne comprennent
pas grand'chose à ce qu'ils voient.

On dit: les routes, les chemins, c'est une bonne chose. Sans doute,
c'est commode de pouvoir rentrer sa besogne plus facilement, et de
porter sur une charrette, un tiers de plus qu'on n'aurait fait
autrefois dans nos mauvais chemins; joint à ça qu'on ne risque pas
tant de faire attraper du mal à ses bêtes, et qu'on ne se fait pas
tant de mauvais sang.

Mais d'un autre côté, toutes ces routes, tous ces chemins font qu'on
sort plus souvent de chez soi, pour aller dans les villes où on
laisse son argent, tandis qu'autrefois l'endroit en profitait. Avec
toutes ces facilités de voyager, on s'est habitué à aller se
divertir dans les villes, ce qui coûte cher, et on méprise les
divertissements de chez soi, qui ne coûtent quasiment rien et sont
plus sains de toutes les manières. C'est à cause de cette facilité,
que petit à petit, les gens trompés par les semblants, se sont
dégoûtés de la campagne, et qu'on en voit tant vendre leur morceau
de bien, et s'en aller dans les villes, croyant y trouver une place,
ou un travail moins dur, ou mieux payé. En quoi les pauvres gens
sont bien malavisés car le travail des villes est plus exigeant,
plus attachant, et plus mauvais pour la santé, sans parler de la
liberté: misère pour misère, mieux vaut celle des campagnes.

Tout ça, c'est pour dire qu'il n'y a pas de bonne chose qui n'ait
ses défauts. Ainsi quand je parle des anciennes frairies, ce n'est
pas que je veuille dire qu'elles étaient exemptes de toute chose
blâmable. Il y a une chose, par exemple, que je n'ai jamais pu voir
de sens rassis, c'est assommer un coq à coup de pierres.

On attachait le pauvre animal par une patte à un petit piquet planté
en terre, et de vingt-cinq pas, pour deux liards, on lui tirait:
tant de pierres. Celui qui le tuait l'emportait. Mais les coqs ont
la vie dure et avant d'être morts ils souffraient bien. Une pierre
leur cassait une patte, une autre leur démontait une aile, et
lorsque quelque gros caillou leur arrivait en plein corps, les voilà
sur le flanc dans la poussière, comme morts. Mais l'individu qui
faisait tirer avait intérêt à ce qu'ils ne le fussent pas, il en
aurait fallu un autre. Alors il faisait boire du vin au pauvre coq
pour le ressusciter, et quand il pouvait se tenir encore on
recommençait à lui tirer des pierres. Si le vin n'était pas assez
fort pour le remettre sus, on lui donnait de l'eau-de-vie.

Ces amusements de sauvages ne sont plus de mode, et tant mieux; moi
qui aime assez les vieux usages, les anciennes coutumes, je n'ai
jamais pu souffrir ça.

Mais quand, au lieu de tirer des pierres sur un coq, les gens se les
jetaient à la tête, c'était bien pis. Il y avait comme ça,
autrefois, des communes qui étaient ennemies entre elles, de manière
que quand les garçons de ces communes se rencontraient dans une
vôte, ou au tirage au sort, ils se battaient comme si c'eût été d'un
côté des Français, et de l'autre des Allemands ou bien des Anglais,
et non pas tous des enfants du Périgord. D'où venait cette haine
entre voisins? Aucun de ceux qui se battaient, ni personne ne
l'aurait su dire. Peut-être que dans l'ancien temps il y avait eu
quelque bataille entre deux jeunes gens de différentes paroisses et
que les autres garçons s'en étaient pris chacun pour le leur. Ceux
qui avaient été brossés avaient voulu avoir leur revanche, et de
partie en revanche, cette bestiale haine s'était entretenue et
envenimée entre voisins du même pays.

Pour en revenir, j'étais donc content de mon sort de meunier, mais
bientôt, je le fus encore davantage.

Un jour étant sur le chemin qui passe au pied de Puygolfier, je
trouvai Nancy qui portait le mérenda, autrement dit la collation, à
ses gens qui travaillaient à la terre de la Guilhaumie. Je n'avais
fait que l'apercevoir lors de l'enterrement de ma mère, et je ne lui
avais point parlé, ni même fait attention. Comme elle avait changé!
Quelle belle fille elle était devenue, et grande! Ce n'est pas ses
hardes qui la faisaient valoir; elle n'avait sur le corps qu'un
cotillon de droguet et un grand mouchoir à carreaux par-dessus sa
chemise; mais elle n'avait pas besoin de beaux habillements. Sa
poitrine ferme soulevait la grosse toile et tremblait à chaque coup
de talon sur la terre; ses hanches s'arrondissaient bellement sous
le droguet, et elle avait la démarche mesurée des femmes bien
faites. Elle portait un panier sur la tête, et le tenait d'une main,
en sorte que sa chemise découvrait jusqu'au coude, son bras fort un
peu hâlé.

Je l'avais toujours tutoyée jusqu'alors, comme on fait aux petites
droles, mais ma foi quand je vis cette belle fille, je n'osai plus.
Nous parlâmes un peu, et elle continua son chemin, s'excusant sur ce
que son père et sa mère devaient l'attendre.

Depuis ce jour, je commençai à penser à elle, et plus j'y pensais,
plus je trouvais que dans tout le pays, il n'y avait point de fille
qui pût lui être comparée, je ne dis pas seulement de celles de la
campagne, mais même à Excideuil, où on voyait pourtant de belles
filles. C'était surtout son regard clair et tranquille, et son
sourire bon qui me plaisaient tant. On voyait rien qu'à ça, que
c'était une fille point coquette ni mauvaise, mais une honnête
créature à qui on pouvait se fier.

Dans ce moment, des parents que nous avions devers Brantôme, nous
invitèrent à la noce de leur aîné. Mon oncle n'y pouvant aller, m'y
envoya. Nous étions parents de vrai, mais éloignés, ne sachant à
quel degré, et seulement que nous étions tous des Nogaret, venant du
même auteur, qui avait été meunier du moulin des moines de Brantôme.
Ces Nogaret qui mariaient leur fils étaient meuniers aussi, et leur
moulin était sur la Drone en remontant, au-dessus des Roches. Ce fut
une crâne noce, ma foi. Le garçon prenait une fille qui avait du
bien, et rien ne fut épargné. Les choses se firent à l'ancienne
mode; on fit bombance toute la journée, et les vieux principalement,
chantèrent d'anciennes chansons assez gaillardes, sans parler des
propos de circonstance, et des histoires salées dont on régala les
mariés.

Mais la fille était une bonne grosse drole bien délurée, qui se
moquait pas mal de ce qu'on disait; elle ne faisait attention qu'à
ce que son mari lui contait à l'oreille en la tenant par la taille.
Tandis qu'on était là, à table, elle fit un petit cri tout d'un
coup; c'était le contre-nôvi qui lui détachait sa jarretière, un
joli ruban rouge qui fut coupé à morceaux et distribué aux garçons
de la noce qui le mirent à leur boutonnière.

Le soir on dansa, et les épousés ouvrirent le bal. Puis après, quand
la mariée eut dansé avec tous les jeunes gens, tandis que le
chabretaïre avait mis les danseurs bien en train, les novis
disparurent.

Sur les une heure du matin, on parla de leur porter le tourin ou
soupe à l'oignon, mais il fallait les trouver. Après quelques
recherches, comme il n'y avait dans les environs que deux ou trois
maisons, on les dénicha chez des voisins, où on les avait retirés.
Le tourin prêt, toute la jeunesse partit, la chabrette en tête. L'un
portait la soupière, l'autre des assiettes, un troisième portait un
pichet plein d'eau, le quatrième une de ces anciennes cuvettes
ovales à pieds. Un autre venait ensuite avec une serviette sur le
bras, et d'autres portaient une bouteille de vin, un verre, deux
cuillers, et enfin il y en avait qui ne portaient rien, comme dans
la chanson de Marlborough.

Les mariés ne songèrent pas à résister, ils savaient que ça serait
inutile, on aurait plutôt enfoncé la porte. Aussi elle était tout
bonnement fermée au loquet, et la noce entoura le lit, avec des
rires et des chants joyeux. La mariée, en commençant, se cachait
bien un peu sous les draps, mais ma foi, elle en prit son parti, et
s'assit bravement sur le lit, un peu rouge tout de même. On leur
donna à laver tous deux en cérémonie, et quand ils se furent essayé
les mains on leur servit à chacun une bonne assiettée de tourin,
noir de poivre. Pendant qu'ils mangeaient, les plaisanteries
marchaient et elles étaient aussi poivrées que le tourin. Quand ils
eurent fini, on présenta au marié un verre plein: il en but la
moitié et donna l'autre à sa femme. Après qu'elle eut bu, on remplit
le verre de nouveau, et on le présenta à la mariée, qui en but la
moitié et passa le reste a son mari. Quand ce fut fait, le
contre-nôvi, un beau coq de village, chanta une antique chanson
patoise de circonstance, qu'on avait dû chanter à la noce de
l'ancien Nogaret, le meunier des moines.

Tout le monde reprenait le refrain en choeur, et chacun
s'accompagnait en choquant les assiettes, la bouteille et le verre
avec les cuillers ou un couteau; ceux qui ne tenaient rien tapaient
dans leurs mains.

La chanson finie, par une signifiance cachée des mystères de la
noce, le contre-nôvi cassa le verre où les mariés avaient bu, en le
choquant contre la bouteille. Au nombre de morceaux, on leur prédit
qu'ils auraient neuf enfants, ce qui les fit éclater de rire, et
tout le monde se retira en les engageant à travailler à justifier la
prédiction.

Le lendemain fut un lendemain de noce, c'est-à-dire la continuation
des ripailles. Mais le troisième jour, mon cousin me mena à Brantôme
où c'était la fête.

Ce jour-là, tous les meuniers du pays faisaient à celui qui ferait
le mieux claquer le fouet. Il en venait de Champagnac, de Quinsac et
des moulins en amont, et aussi de ceux qui étaient sur la Côle
jusqu'à Saint-Jean. Du côté d'aval, il en montait de vers Valeuil,
Bourdeilles, du moulin de Renamont, au-dessus de Lisle, de celui de
Roufellier qui est au dessous, et même de celui de Bonas, près de
Saint-Apre.

Tous ces meuniers habillés de blanc, avec leurs fouets à pompons
autour du cou, se réunissaient à cette grande croze, d'où on a tiré
tant de pierres de taille, qui se trouve presque au-dessous du
clocher bâti sur le roc. Ce jour-là, ils étaient bien une trentaine,
et chacun à son rang manoeuvrait son fouet à tour de bras. Il y a
dans cette grotte un écho qui répétait à n'en plus finir les
pètements du fouet. On ne le dirait pas, mais pourtant, il y en
avait qui étaient tellement habiles que leurs pétarades
ressemblaient quasiment à une musique. Moi je ne suis pas
connaisseur en cette partie-là, c'est vrai, mais des fois j'ai
entendu des musiciens, avec un tas de pistons et de machines en
cuivre et la grosse caisse et tout, qui faisaient un bruit
assommant, et je me disais alors que j'aimais mieux la musique des
fouets à Brantôme.

Ceux qui jugeaient les concurrents, c'était trois des plus vieux
meuniers, de ceux qui ne pouvaient plus tenir le fouet, et celui qui
était le plus fort à leur avis, on le nommait pour l'année le Maître
du fouet. Ce jour-là ce fut le meunier des Roches qui gagna.

Les joutes de fouet se sont perdues et ça se comprend. Les meuniers
d'aujourd'hui ne font plus porter les sacs à dos de mulet; il y a
des routes et des chemins partout; ils se servent de charrettes et
ont des fouets de charretiers. Or, ce n'est pas avec ces méchants
engins qu'on fait de belle musique; il faut pour ça les anciens
fouets à manche court, à lanières de cuir tressées avec de gros
noeuds: fouets de meuniers et fouets de postillons.

Le lendemain de la fête, après déjeuner, je repartis pour le Frau.
Le cousin et la cousine me firent un bout de conduite sur le chemin
de Lachapelle-Faucher.

--Ah ça! me dit le cousin, je pense que tu ne tarderas pas à nous
rendre la pareille?

--Ça se pourrait bien, fis-je en riant et sans réflexion.

--Vous aurez raison, voyez-vous, me dit la cousine franchement; il
n'y a rien qui vaille d'être marié avec quelqu'un qu'on aime bien.

Je l'embrassai là-dessus, je secouai la main au cousin, et je les
quittai, prenant mon chemin par Saint-Pierre-de-Côle et Vaunac.

Quelque temps après, mon oncle, revenant d'Excideuil, me dit avoir
rencontré le notaire de Coulaures, qui lui avait appris que M.
Silain cherchait à vendre quelques terres, pour payer un homme
auquel il devait mille écus, plus trois ans d'intérêts, et d'autres
dettes. Il proposait de nous vendre le pré qu'on appelait le
Pré-Vieux, et toutes les terres dites: Terres-de-Lebret, la
Chausselie et les Granières. Ça nous allait bien; le pré était sous
nos fenêtres, pour ainsi parler, et les terres jouxtaient notre
petit bien de la Borderie où étaient les Jardon. Mon oncle avait
répondu que pour lui, il n'avait pas d'argent à placer mais qu'il
m'en parlerait. Il m'expliqua alors, que, sans compter l'agrément de
cette affaire qui nous mettait tout à fait chez nous, nous aurions
avec ce pré assez de foin et de regain pour tenir toute l'année une
forte paire de boeufs à la Borderie, au lieu d'y avoir de jeunes
veaux pour le temps des labours seulement; que les terres, avec
celles que nous avions déjà, feraient une bonne métairie de ce petit
borderage. La maison était assez grande, il fallait seulement bâtir
une grange. Pour faire cette affaire, il n'y avait, une fois
d'accord sur le prix, qu'à céder les créances venant de ma mère que
j'avais sur des pratiques du notaire. Je ne demandais pas mieux,
mais avant tout il fut convenu que nous en parlerions à la
demoiselle et que nous ne ferions rien qu'à sa volonté, ne voulant
pour rien au monde la contrarier.

Un jour donc que M. Silain avait traversé le moulin, allant à la
chasse devers Corgnac, nous montâmes à Puygolfier. Hélas! la pauvre
créature, qu'elle dépérissait! ça me tournait l'estomac. Elle nous
dit qu'il fallait bien vendre, puisque celui à qui devait son père
parlait de le faire exproprier. Tout compte fait, il y avait quatre
mille huit cents francs de dettes à payer; et comme M. Silain
voulait des terres et du pré sept mille cinq cents francs, il se
trouvait qu'il aurait touché deux mille sept cents francs qui
auraient été mangés bien vite; elle avait peur de ça, la pauvre, on
le voyait bien. Mon oncle lui dit alors qu'il y avait moyen
d'arranger autrement les affaires: que nous verserions comptant ce
qu'il fallait pour rembourser le prêteur, et que pour le reste, nous
payerions cinquante pistoles par chacun an, et en deux pactes, à la
Noël et à la Saint-Jean. Par ce moyen tout ne s'envolerait pas à la
fois. La demoiselle nous remercia bien de cet arrangement, mais elle
craignait que son père ne voulût pas y consentir.

Là-dessus, mon oncle entra en pourparlers avec le notaire, et alla
sur les terres pour bien se rendre compte de l'étendue, car pour la
qualité nous la connaissions assez. Après avoir bien calculé, il dit
au notaire que ça ne valait pas plus de sept mille francs, et que
nous donnerions ce prix, aux conditions dont j'ai parlé déjà. M.
Silain se débattit bien tant qu'il put; il aurait voulu toucher plus
d'argent, et il aurait fait une diminution pour être payé comptant
du tout; mais je refusai de faire l'affaire à d'autres conditions,
et comme le créancier criait, et qu'il n'y avait pas d'autres
voisins à qui ces terres pussent aller, il fut obligé de mettre les
pouces. Par ce moyen, on espérait que la demoiselle Ponsie avait
devant elle trois ou quatre ans de tranquillité: mais avec M.
Silain, on n'était jamais sûr de rien en fait de ces choses-là.



IV


En ce temps-là, sur la fin de l'année 1848, on commençait à parler
de l'élection du président de la République, et nous connûmes que
Louis-Napoléon serait nommé grandement, si ça allait partout comme
chez nous. Nous recevions la _Ruche_, de Ribérac, qui portait
Ledru-Rollin, mais ça ne prenait pas. Mon oncle avait beau faire
passer le journal, distribuer des papiers et raisonner nos voisins
les paysans comme nous, c'était à rien faire.

Ledru-Rollin, qu'est-ce que c'était? un civil, et puis? Ah! quand on
parlait du grand Napoléon qui avait fait massacrer un million
d'hommes et ruiné la France, pour en fin de compte, la laisser plus
petite que sous la République, à la bonne heure! C'est ainsi que le
pauvre peuple ignorant, adore ceux qui le ruinent, qui lui prennent
son argent et ses fils, et le saignent à blanc.

Le neveu du grand empereur, par ma foi, c'était bien autre chose que
Cavaignac, ou Ledru-Rollin, ou Lamartine!

Et puis, il y avait tant de gens qui cherchaient à tromper le
peuple, qu'il était rare de trouver hors des villes ou des gros
bourgs, quelqu'un qui osât parler pour un autre que Bonaparte. Les
bourgeois effarouchés par la Révolution cherchaient par tous les
moyens à reprendre le dessus. Les riches, les nobles, les gros
commerçants, les curés, tous ces gens-là criaient sans cesse contre
la République; elle ne pouvait durer.

Moi, j'en conviens, j'avais autre chose dans la tête. Plus j'allais,
plus je pensais à Nancy. Comment ça se faisait, je n'en sais rien,
mais toujours est-il que je me trouvais souvent sur son chemin, soit
lorsqu'elle venait à notre fontaine dans la combe, ou qu'elle allait
dans les terres, ou bien tout qu'elle faisait sortir ses brebis. Je
l'arrêtais, lorsque nous nous rencontrions, et nous parlions un peu
et toujours j'étais étonné de son grand sens, et réjoui de sa
franche honnêteté. Son parler me semblait aussi du tout changé et
bien mieux, au prix d'auparavant. Il me semblait qu'elle avait
appris beaucoup depuis trois ou quatre ans, et qu'elle avait plus
d'esprit que les filles de son âge et de sa condition. Un jour que
je le lui dis, elle m'apprit que la demoiselle Ponsie continuait de
lui faire quelque peu la classe, le dimanche et le soir quelquefois,
et lui prêtait des livres qu'elle étudiait en cachette du vieux
Jardon, qui trouvait que c'était du temps perdu, lorsqu'elle
laissait un moment sa quenouille. Je fus bien content de savoir ça,
et je m'en sentis tout obligé envers cette pauvre demoiselle.

L'hiver vint, et avec lui les veillées au coin du feu, et les
histoires dont Gustou avait un plein sac. C'était bien toujours les
mêmes, mais comme il y en avait beaucoup, et qu'il y changeait
souvent quelque chose, on ne s'en apercevait pas trop.

Etant tout petit, il me faisait tribouler en racontant l'assassinat
du père Antier, le prieur des moines du moustier de Lafaye, entre
Jumilhac et la forge des Fénières. Ça s'était passé avant la
Révolution, et c'était un noble des environs qui l'avait tué dans la
forêt de Jumilhac, du côté de Saint-Paul. Pendant quelques jours, on
ne savait ce qu'était devenu le prieur, mais il arriva qu'un chien
rapporta une de ses mains, et l'anneau qui était encore à un doigt,
fit reconnaître le corps, car les chiens et les loups l'avaient
presque tout mangé.

Il savait aussi les histoires des voleurs fameux, comme Cartouche et
Mandrin. Pour Cartouche, c'était un voleur et un assassin, et nous
ne le plaignions guère d'avoir été roué. Mais ce brave Mandrin qui
avec ses sauniers contrebandiers, se battait contre les soldats du
roi, nous intéressait et nous trouvions qu'on aurait dû le gracier.
Ça n'était pas un bas coquin, ce Mandrin, et sa mémoire n'est pas en
horreur comme d'autres. Tant qu'il le pouvait, il faisait la guerre
à cet abominable impôt du sel, et c'est ce qui a contribué à le
rendre populaire.

Toutes les histoires de brigands lui étaient connues à ce brave
Gustou, et il savait aussi tous les crimes célèbres du pays. Il les
racontait bien, en les arrangeant un peu; les plus anciennes
tournaient au conte, et il avait trouvé moyen déjà, d'enjoliver
celle de Delcouderc.

C'est en pelant tranquillement les châtaignes le soir, que Gustou
nous disait ces histoires. Il y en avait une surtout qui nous
intéressait beaucoup, parce que le crime avait été commis tout près
de chez nous et qu'on n'en connaissait pas l'auteur. Il y avait
quelques années seulement que le curé de Nanteuil, en pêchant à la
ligne, à cinq ou six portées de fusil au-dessus du moulin, avait
amené une pincée de cheveux. Là-dessus on avait plongé, et on avait
ramené un homme pris dans des racines de vergne. La figure était
toute mangée par les poissons et on ne connut qu'aux habillements
que c'était un porte-balle qui avait passé dans le pays, il y avait
une quinzaine. Il avait une entaille à la tête, faite avec quelque
hache, et on vit à des traces dans le bois, qu'il avait été
assassiné à un endroit un peu au-dessus, où on traversait la rivière
sur des arbres soutenus par des fourches plantées dans l'eau. Mais
ce fut tout ce qu'on put savoir. Les gendarmes d'Excideuil, le
maire, le juge de paix, les gens de justice, personne n'y avait vu
goutte; en sorte que, comme le disait Gustou, il y avait un assassin
dans le pays: peut-être nous le rencontrons tous les jours,
disait-il, et il attend sans doute l'occasion de faire quelqu'autre
mauvais coup.

Par chez nous, les gens sont farcis de toutes les vieilles
superstitions: ils croient aux revenants, au Diable, au Loup-garou
qu'ils appellent _Lébérou_, à tout; mais cela n'empêche qu'ils
aiment mieux voyager de nuit que de jour: s'ils ont un charroi à
faire, ils partiront de préférence le soir que le matin. C'est bien
une économie de temps pour ceux qui sont pressés, mais il y a autre
chose, nous aimons la nuit, qui repose du dur labeur de la journée;
et puis, je ne sais pourquoi, mais le paysan aime à voir briller par
une belle nuit, les millions d'étoiles qui sont au ciel. Il semble
que la nuit soit plus marquante, plus solennelle que le jour, aussi
nous disons: _A net_, comme si nous comptions par nuits et non par
jours, comme les anciens Gaulois.

Tout ça c'est pour dire que quoique les voisins ne fussent pas
épeurés la nuit, lorsque Gustou parlait de cet assassin qu'on
rencontrait peut-être tous les jours, il y en avait à qui ça faisait
une impression, et qui ne semblaient pas pressés de s'en aller.

Le soir où nous énoisions, il vint une dizaine de personnes pour
nous aider. Les deux vieux Jardon et Nancy, Lajarthe, le fermier de
la Mondine au Taboury, la grande Mïette qui était descendue de
Puygolfier avec la permission de la demoiselle, et d'autres de
par-là, des métayers du château et des voisins. Les énoisements,
c'est comme une espèce de fête chez nous. Les hommes avaient porté
leur petit maillet et cassaient les noix; les femmes triaient.

Lajarthe comme de coutume, lorsqu'il en trouvait l'occasion,
prêchait un peu pour la République, il tâchait de faire comprendre
ses idées, et expliquait à tous des choses dans leur intérêt. Mais
c'était trop sérieux pour ce soir-là. En énoisant, on aime mieux
rire avec sa voisine, écouter des contes et des histoires, et causer
des vieilles superstitions apprises des grand'mères.

Ça c'était l'affaire de Gustou qui connaissait ces choses à fond:
c'était lui qui mettait une souche au feu le soir de Noël, et il
fallait qu'elle fût de cerisier, de prunier ou de quelque autre
arbre à fruit. Et il pronostiquait toujours de bonnes choses en la
voyant bien brûler, et faire une belle braise; mais c'était lui le
sorcier, car il avait eu le soin de la mettre longtemps à l'avance
sécher dans la fournière. Il gardait soigneusement des charbons et
des cendres de la souche, pour guérir des maladies aux gens et aux
bêtes, et pour d'autres affaires encore.

C'était encore maître Gustou qui le premier jour de mai, perçait un
barriquot de vin blanc, et apportait l'ail nouveau, pour faire des
frottes avec du lard frais, en buvant de bons coups:

--O mai! ô mai! ô le joli mois de mai!

A la Saint-Jean, c'était aussi lui qui plantait le feu à la
cafourche du chemin, et le couvrait de feuillage vert avec un beau
bouquet à la cime. Les tisons il les emportait à la maison pour la
préserver du tonnerre. Il attachait aussi le matin à la porte de la
grange, une croix faite avec des fleurs des prés. Sous son
traversin, il avait toujours dans un sac, des herbes de la
Saint-Jean, cueillies à reculons, avant le soleil levé, et il disait
que ces herbes guérissaient les fièvres, en les mettant sur le
poignet gauche.

Ah! il n'aimait pas à entendre chanter le coucou, pour la première
fois de l'année, s'il n'avait pas déjeuné; ni à trouver des graules
ou des geasses, à sa gauche: ni à ouïr clouquer une chouette sur la
maison, car il disait que ça annonçait la mort; ni à rencontrer en
partant en route, la vieille Catissou de chez Méry qui était mal
jovente. Jamais on ne lui aurait tiré de l'idée, que les eychantis
ou feux-follets, qui voltigent dans les cimetières, c'était des âmes
en peine, et il était persuadé que les étoiles tombantes c'était des
âmes de petits enfants morts sans baptême. Si notre Mondine avait
voulu faire la lessive dans le mois des morts, il serait parti
plutôt: mais elle s'en serait bien gardée, car elle croyait comme
lui, que ça faisait mourir les hommes de la maisonnée.

Et lorsqu'il allait à une foire pour quelque affaire, il ne manquait
pas de lever avec son couteau un petit copeau de la croix de bois
qui est plantée le long de l'ancien chemin appelé La Pouge, qui
passe à un quart de lieue du moulin, à la rencontre de celui
d'Excideuil, et qu'on appelle: la Croix-du-mort.

A table, avant d'entamer le chanteau, il faisait toujours une croix
sur la sole avec la pointe du couteau. Pour lui, le vendredi était
un mauvais jour, et si mon oncle l'avait laissé libre, il aurait
fait jeûner les boeufs le vendredi saint, comme ça se faisait encore
dans quelques maisons.

Si on vendait un veau, il fallait le faire sortir à reculons de
l'étable pour que la vache ne dépérit pas; il faisait semer le
persil par un pauvre innocent du bourg qui venait des fois au Frau,
dans la croyance qu'il réussirait mieux. Pour garder les boeufs de
maladie, il mettait un peu de sel aux quatre coins de notre pré.
Lorsque nous bladions, il portait le blé de semence dans la touaille
de la Noël pour qu'il vînt bien; et quand le blé était épié, il
mettait une rane de buisson dans un pot de terre et l'enterrait au
milieu de la pièce pour empêcher les oiseaux de manger le grain. Il
disait aussi qu'il ne fallait pas acheter des mouches à miel si on
voulait qu'elles réussissent bien, mais les échanger contre autre
chose.

Ce soir-là, il raconta de ses histoires longuement. Il n'avait pas
affaire à des incrédules, mais quand même, il n'y avait pas moyen de
douter de ce qu'il disait, car il expliquait point par point le
pourquoi et le comment des choses, et nommait les gens à qui c'était
arrivé.

Aussi, lui, pas plus loin que l'hiver d'avant, entrant de bon matin
dans l'écurie, il avait trouvé notre jument toute en sueur, comme si
elle venait de travailler à force; et elle était avec ça bien
pansée, et sa crinière était joliment tressée: qui avait fait ça? Le
lutin, bien entendu.

Et le Diable! qui donc avait fait blanchir les cheveux de Tuénou de
la Mariette, si ce n'est lui? Tuénou rentrait un soir, ou pour mieux
dire une nuit, du marché de Thiviers, où il s'était attardé à boire
dans une auberge, avec un homme de Saint-Jean-de-Côle. Il traversait
la lande des Fachilières, d'un bon pas, content de lui comme un
homme qui a bien soupé, lorsque arrivé à la friche du
Cimetière-des-Boucs, il vit à quatre pas de lui, planté à la
cafourche du chemin un grand homme noir dont les yeux luisaient
comme des chandelles. Epeuré, il voulut rebrousser chemin, mais
derrière lui, marchait sur ses talons un chat noir, gros comme un
fort chien, la queue droite en l'air comme un cierge, qui vint se
frotter à ses jambes, en faisant son ron, ron, tandis que le diable
ricanait d'une voix creuse et étouffée comme s'il eût eu la bouche
dans une bonde de barrique vide.

De cette affaire le pauvre Tuénou s'était trouvé mal, et lorsqu'il
était revenu à lui, tout avait disparu.

Tout ça ce n'était pas des menteries, on pouvait pamander à Tuénou.
D'ailleurs, cette cafourche du Cimetière-des-Boucs était connue
depuis les temps anciens, pour être hantée par le Diable.
Jeantillou, le tisserand de Saint-Sulpice, l'y avait rencontré sous
la forme d'un grand bouc noir.

Ceux qui n'y croyaient pas n'avaient qu'à essayer d'ailleurs. Ils
n'avaient qu'à aller à cette croisée des chemins et appeler neuf
fois: _Robert!_ Mais rien que cette idée faisait frissonner tout le
monde. Gustou assurait que c'était à cet endroit-là même que le
vieux Baspeyras de la Raymondie, mort l'année passée, avait eu du
Diable, la _Mandragoro_ qui l'avait enrichi, tellement qu'il avait
laissé à ses enfants un grand pot plein de louis. Il était allé à la
cafourche sans se retourner, une poule noire sous le bras, et sur le
coup de minuit, il avait crié trois fois: _Poule noire à vendre!_ Le
Diable était venu coup sec, sous la forme d'un homme noir avec des
cornes et des pieds fourchus et avait cherché à lui faire peur: mais
Baspeyras qui n'avait pas froid aux yeux, avait fait ses conditions,
et il avait eu la _Mandragoro_.

--Ah ça, dit Lajarthe, tu crois toutes ces histoires-là, Gustou?

--Sans doute que je les crois: d'ailleurs ça n'est pas d'aujourd'hui
seulement que ça se passe, n'est-ce pas? Du temps que j'étais petit,
ma grand'mère m'en racontait de pareilles; mais toi, Lajarthe, tu ne
crois à rien.

--Pour ça, dit le métayer de Puygolfier, on ne peut pas dire que le
Diable n'existe pas, ni qu'on ne le voit pas paraître. Tous nos
anciens ont ouï dire et ont vu des choses comme dit Gustou. Le curé
parle d'ailleurs souvent du diable qui tourne autour de nous, comme
un loup, pour nous manger.

--Mais mon pauvre, ça c'est une manière de parler, dit Lajarthe, ça
ne veut pas dire qu'il se montre là en personne...

--Comment! dit un garçon du bourg qui avait servi la messe du curé
pendant deux ou trois ans; mais quand le Diable emporta le bon Dieu
sur une montagne pour le tenter, comme c'est dit dans l'évangile, il
était bien là réellement présent en chair et en os, dis Lajarthe?

Le pauvre tailleur ne répondit rien, et se contenta de regarder
sérieusement mon oncle.

--Que veux-tu, mon pauvre Lajarthe, dit celui-ci en riant, tu es né
une cinquantaine d'années trop tôt.

--Lajarthe est un huguenot, dit le métayer de Puygolfier; et tous
les énoiseurs se mirent à rire.

Moi, je n'écoutais pas Gustou; j'aimais mieux regarder Nancy et lui
parler. D'ailleurs, je connaissais tout ça, et si, étant petit,
j'avais eu peur de ses contes de vieilles, maintenant ils me
faisaient rire.

Mais deux ou trois filles, à qui ces histoires faisaient passer le
froid dans le dos, priaient Gustou d'en conter d'autres: c'était le
convier à noces; aussi il ne se fit pas prier et continua:

--Vous avez tous ouï parler du _Chaoucho-Vieillo_; c'est un esprit
malin qui vient vous tracasser la nuit, tandis qu'on dort. On a beau
fermer la porte, il passe par le trou de la serrure. Il s'approche
sans bruit, monte sur le lit par les pieds, et se couche sur vous
pour vous étouffer. Ça m'est arrivé à moi-même; on ne peut pas dire
que ça s'est passé loin d'ici, et on ne sait à qui: c'est dans mon
lit, au moulin, et à moi.

Je m'étais donc couché et je dormais tranquillement, quand tout d'un
coup, environ la minuit, je sens quelque chose de mou qui me montait
sur les pieds. Je crus d'abord que c'était quelque chatte qui était
entrée au moulin, et je donnai un coup de pied pour la faire
descendre. Mais je sentais toujours cette chose molle sur mes pieds.
On n'y voyait brin, et je la sentais monter, monter toujours, et la
voilà qui s'étend sur moi et me pèse sur l'estomac...

--Oh! Gustou! faisaient les filles avec des petits cris effrayés.

Mais lui continua, suspendant le bruit des maillets:

--Je ne pouvais plus respirer; j'étends les bras et je l'empoigne:
mais c'était comme si j'avais fouillé dans un lit de plume, tant
c'était doux et mou: je n'y faisais rien. Mes bras s'enfonçaient
jusqu'au coude dans cette sale créature, comme dans la pâte de la
maie, et ça s'attachait tout pareil à ma peau. Tout de même je finis
par la prendre au cou et à la serrer bien fort; mais j'avais beau
serrer, serrer, je la sentais qui me glissait entre les mains, tout
petit à petit, et s'échappait... Je m'assis alors sur le lit, et
j'entendis quelque chose qui marronnait du côté de la porte, et puis
je n'ouïs plus rien: la bête était repartie sans bruit par le trou
de la serrure.

--Hé bien, que dis-tu de ça, Lajarthe?

--Je dis que tu avais mangé quelque chose qui te pesait sur
l'estomac et que ça t'a donne le cauchemar.

--C'est ça; et la bête que j'empoignais?

--C'était ta courte-pointe.

--Et ce qu'elle marmonnait en s'en allant?

--C'était quelque chatte sur la tuilée.

--Voilà! dit Gustou; j'ai bien raison de dire que tu ne crois à
rien. C'est une chose qui m'est arrivée à moi-même; tu sais que je
ne suis pas menteur, et avec ça tu ne me crois pas.

--C'est, dit Lajarthe, que tu tournes les choses du côté de tes
idées: je ne dis pas que tu n'aies rien senti cette nuit-là, mais je
ne crois pas que ça fut le _Chaoucho-Vieillo_.

--Voyons, dit Gustou, tu ne crois pas à ce qui m'est arrivé; ni à la
_Mandragoro_, de Baspeyras, ni au Diable; tu ne crois pas non plus
aux _Bujadières_ qui tordent le linceul des pauvres défunts, à la
_Biche-Blanche_, à la _Litre_; à la _Citre_, cette bête qui semble
une chèvre et qui est grande comme un cheval, qui court les chemins
la nuit, galope après les gens attardés, emporte les enfants qu'elle
rencontre, fait des dégâts partout, et s'évanouit en feu quand on la
poursuit; mais au moins il y a deux choses auxquelles tu ne peux pas
refuser de croire, dit-il très sérieusement: c'est la
_Chasse-Volante_ et le _Lébérou_. Ça c'est des choses trop connues
pour que tu dises non: dans le pays il n'y a personne qui n'y croie
bien.

--Pour ça, firent les énoiseurs, Gustou dit la vérité. Et chacun de
raconter qu'il avait ouï la _Chasse-Volante_, et vu le _Lébérou_,
c'est-à-dire le Loup-garou.

--Pas plus vieux que cette année, reprit Gustou, le vendredi d'après
la fête des Morts, la _Chasse-Volante_ a passé par ici, entre le
moulin et le Taboury.

--C'est vrai, fit le fermier de la Mondine, je l'ai entendue sur les
onze heures du soir.

--Tout juste, dit Gustou. Je revenais assez tard de la foire de
Sorges, j'avais dépassé le bourg, et je n'étais plus qu'à un gros
quart d'heure d'ici, quand la voilà qui arrive. Il faisait un vent
du diable; de grands nuages couraient dans le ciel, et avec ces
nuages, la _Chasse-Volante_. On entendait, comme vous m'entendez à
présent, les chasseurs sonnant de la trompe, les rossignolements des
chevaux, les abois des chiens courants, et avec ça un grand fracas,
comme pourrait en faire une troupe de cavaliers galopant sur les
chemins, en criant après la bête et en faisant péter leurs fouets.
Je levai les yeux au ciel, et, aussi vrai que je suis là, qui vous
le dis, entre deux nuages noirs, je vis la _Dame-Blanche_ qui galope
toujours à la tête des chasseurs, montée sur un cheval blanc...

Tous les énoiseurs qui étaient là, rangés autour de la grande table
de la cuisine, regardaient Gustou et en triboulaient; lui continua:

--Après avoir passé du couchant au levant, la chasse se mit à
tourner, à tourner, en faisant dans les airs un tapage d'enfer,
comme si la bête de chasse fût presque forcée. Le bruit se
rapprochait comme si elle descendait à terre; et, en effet, étant
rentré au moulin, j'entendis par la fenêtre qu'elle était descendue
à quatre ou cinq portées de fusil d'ici, le long de la rivière, et
le bruit augmentait comme si les chiens avaient pris la bête et la
déchiquetaient en hurlant.

Le lendemain je fus voir par là de bonne heure, et je trouvai la
terre de Chabanou, nouvellement semée, toute piétée par les chiens
et les chevaux, et les raves à côté toutes fourragées.

--Tout de même! dirent les gens ensemble, il ne ferait pas bon se
trouver sur le passage de la chasse! et, ajouta un autre, d'un peu
plus, Gustou, tu t'y trouvais.

--Tout ça pour un troupeau d'oies sauvages, dit Lajarthe à mon
oncle.

Mais tous les énoiseurs protestèrent contre cette explication; ils
aimaient bien mieux que ce fût la chasse fantastique.

Cependant, on avait fini d'énoiser, et on mettait les nougaillous
dans les sacs, et les coquilles dans des paillassons pour les monter
au grenier; ça sert à allumer le feu l'hiver. Quand tout fut ôté, on
appareilla la grande table pour souper. Il était onze heures et
demie, il était temps. Comme d'habitude, lorsqu'on énoise, il y
avait des haricots qu'on mangeait avec des bons millassous faits par
la Mondine, tandis qu'on travaillait. Avec ça, du bon petit vin
pétillant qu'on versait à pleins verres, et tout le monde était
content.

--Ah ça mais, dit quelqu'un, Gustou, tu n'as pas parlé du _Lébérou_?

--Laissez là le _Lébérou_, dit Lajarthe, parlons d'autre chose,
n'est-ce pas, Sicaire?

--Mon pauvre Lajarthe, dit mon oncle, il me faut bien laisser mes
voisins qui sont venus me donner un coup de main, s'amuser à leur
façon; ce soir tu n'y ferais rien.

--C'est ça! c'est ça! parle du _Lébérou_, Gustou.

Et voilà Gustou parti.

--Vous connaissez tous, dit-il, cette vieille fontaine bâtie en gros
quartiers et entourée de saules creux où nichent les chouettes, qui
se trouve derrière Puygolfier, au nord, au fond de la grande combe
entourée de bois, où est le pré de Migot. Vous avez vu que l'eau
coule, de la fontaine à moitié écrasée, dans un bassin carré, où les
gens du château lavaient autrefois la lessive, mais qu'ils ont
abandonné depuis longtemps que l'endroit est mal fréquenté.

L'eau n'est pas sale, mais avec ça elle paraît noire et c'est à
peine si on peut se mirer dedans. Eh bien, c'est là que les
_lébérous_, quand il y en a dans le pays, viennent changer de peau.
Le dernier _lébérou_ connu, c'était Meyrignac, qui demeurait dans
cette maison seule que son père avait fait bâtir dans les friches,
près du sol de la dîme. La raison pourquoi l'ancien Meyrignac avait
fait bâtir dans cet endroit perdu, c'est que les gens ne l'aimaient
pas, parce que c'était un ancien curé qui, à la Révolution, avait
posé sa soutane, et s'était marié. Avec ça il était sorcier, et j'ai
ouï dire à des anciens qu'il avait le pouvoir de faire grêler en
battant l'eau d'une fontaine, et de jeter des sorts sur les gens et
les bêtes. Mais quoiqu'on ne l'aimât pas, on ne lui disait rien
parce qu'on en avait peur.

Pour le fils, c'est une chose sûre et certaine qu'il était
_lébérou_. Raynalou, le marguillier d'avant celui d'à présent, qui
le détestait plus encore que les autres, parce qu'il entendait
quelquefois son curé dire que c'était un coquin bon à traquer comme
un loup qu'il était, l'avait épié et l'avait vu à la Font-Close
donc, une nuit, entrer dans l'eau du bassin et la battre un moment,
puis après sortir de l'autre côté, habillé d'une peau de loup que le
Diable lui avait baillée. Raynalou avait bien apporté son fusil pour
lui tirer dessus; mais quand il vit cette bête trottant à quatre
pattes dans la combe et venant vers la lisière du bois où il était
caché, il avait eu tellement peur qu'il l'avait manquée, et s'en
était engalopé laissant là son fusil. Mais le _Lébérou_ l'avait
facilement attrapé, lui avait sauté à la chèvre morte sur les
épaules, et s'était fait porter une grande heure de chemin, de
manière que le pauvre marguillier était rentré chez lui à moitié
crevé.

Il faut vous dire que ceux qui sont _lébérous_, ça les prend la
nuit, lorsque la lune vient pleine. Ils se débattent, sortent du
lit, sautent par les fenêtres sans se faire de mal, preuve qu'ils
sont bien _lébérous_, et vont à leur fontaine.

Ce Meyrignac donc courait comme ça la nuit dans les terres, les
chemins et les villages, et il mangeait tous les chiens qu'il
pouvait attraper. Quand il rencontrait quelqu'un, il se faisait
porter comme il avait fait à Raynalou. A chaque pleine lune on était
sûr qu'il manquait quelque chien dans la commune. Le matin, avant la
pointe du jour, il revenait à la fontaine poser sa peau de loup, et
rentrait chez lui. On le rencontrait des fois bien de bonne heure,
rendu de fatigue, ce qui montrait bien qu'il avait couru toute la
nuit après les chiens. Il était souvent malade aussi et il avait de
fausses digestions, lorsqu'il avait mangé quelque vieux chien trop
dur.

Une nuit, en passant près du village de La Brande, il attrapa un
coup de fusil qui l'empêcha de sortir, et le fit boiter assez
longtemps. Enfin, il est au su de tout le monde qu'il creva après
avoir mangé le chien du métayer de M. Lacaud, à la Bouyssonie, qui
était très vieux. On trouva même chez lui une des pattes du chien
qu'il avait vomie, mais il n'avait pu rendre l'autre, c'est ce qui
l'avait étouffé.

Tout ce que je dis là ce n'est pas des menteries, et vous savez tous
que le curé Pinot dit qu'un être comme ça ne pouvait pas être
enterré comme un chrétien. C'est pour ça qu'on l'a mis dans un trou
en dehors du cimetière, le long du mur, près de la porte.

--Et c'était tout bonnement un pauvre malheureux malade de la
vessie, qui se promenait la nuit ne pouvant dormir, dit Lajarthe à
mon oncle.

Mais aller dire ça aux autres, c'était inutile.

--Ça n'est pas étonnant après ça, disait Lajarthe, que le dix
décembre il n'y ait eu dans la commune, que deux voix pour
Ledru-Rollin, la tienne, Sicaire, et la mienne. Faut-il que le
peuple soit innocent! Où les mènera-t-il le neveu de leur empereur?
Il y en aura plus de quatre de ceux qui l'ont nommé qui quelque jour
en paieront les pots cassés.

--Que veux-tu, disait mon oncle, les pauvres gens sont plus à
plaindre qu'à blâmer. Tous les gouvernements ont eu bien soin de les
laisser dans l'ignorance; et ceux auxquels ils ont confiance parce
qu'ils sont instruits ne cherchent qu'à les tromper et à leur faire
prendre le contre-pied de leurs intérêts.

--C'est vrai, répondit Lajarthe; il n'y a pas de bêtises qu'on ne
leur ait contées: jusqu'à leur faire croire que Lamartine était la
bonne amie du Dru-Rollin! Et il y en a qui n'en démordent pas, le
vieux Francillou de la Toinette, entre autres.

Mais tandis qu'après souper, mon oncle et Lajarthe parlaient à
demi-voix dans un coin du foyer; après les histoires de Gustou, les
énoiseurs chantèrent des chansons, chacun la sienne, et l'on fit des
jeux pour rire. On attachait une pomme par un fil à une poutre d'en
haut, et après avoir bien tordu le fil, on le lâchait et la pomme se
mettait à tourner comme une pirouette, pendue au fil. Le jeu était
d'attraper la pomme avec les dents, sans y toucher du tout avec les
mains, et ce n'était pas facile. C'était aussi le moment de faire
passer le cacalou aux filles: j'en avais trouvé un bien formé comme
une noix ordinaire, mais pas plus gros qu'une petite noisette. Je le
donnai à Nancy et je l'embrassai sur les deux joues, ce qui la fit
devenir toute rouge.

Vers deux heures, tout le monde s'en alla en gaité, sans plus penser
aux histoires de Gustou, d'autant plus que les filles étaient
accompagnées des garçons qui leur parlaient d'autre chose.

Cet hiver de 1848 à 49 fut assez dur, par chez nous; ça n'était plus
l'année du grand hiver, il s'en fallait, mais avec ça, il y eut de
la neige assez, et les loups sortant des bois, vinrent rôder la nuit
sur les chemins, autour des maisons, et gratter à la porte des
étables. Un soir que je revenais d'Excideuil, vers les dix heures,
après avoir passé la Maison-Rouge, tandis que je suivais le long
d'un bois, j'ouïs, un peu en arrière, un bruit dans le fourré. Je me
retourne et je te m'en vais voir un loup qui avait sauté dans le
chemin, et se planta en même temps que moi. Il était à une vingtaine
de pas: ah! pensai-je, coyon que j'ai été de ne pas prendre le
fusil! Je me remis à marcher et le loup me suivit; lorsque je me
retournais, je voyais ses yeux luire dans la nuit; quand je
m'arrêtais il s'arrêtait, quand je repartais il repartait: je lui
tirai des pierres, mais il ne s'en allait pas. On dit que ces
bêtes-là suivent les gens pour se jeter sur eux s'ils viennent à
tomber; je le croirais assez. On a beau dire, c'est embêtant d'avoir
comme ça sur ses talons une sale bête qui épie le moment de vous
attaquer, s'il vous arrive quelque chose. Moi, j'arrivai au Frau au
bout de trois quarts d'heure, toujours suivi par le loup. Aussitôt
dans la cuisine, j'attrapai le fusil au-dessus de la cheminée et je
sortis. Le loup s'était arrêté sur le chemin à une quarantaine de
pas de la maison; quand il me vit armé, il jeta un hurlement, sauta
dans la combe et gagna les bois.

Ce rude hiver donc, emmena quelques vieux. La Mondine tomba malade
et ne bougeait plus du coin du feu, de façon que la Nancy venait
tous les jours chez nous, pour faire les affaires, ce qui me
plaisait fort. Et on ne pouvait pas dire autrement, sinon qu'elle
était bien propre, vaillante et sachant faire tout à propos. Jusqu'à
la Mondine, qui trouvait qu'elle faisait bien, chose extraordinaire,
car les vieux se plaignent toujours des jeunes, surtout quand ils
sont malades, parce que ça les rend de méchante humeur; mais aussi,
Nancy avait bien soin d'elle, et la consultait toujours.

Le soir, après souper, quand tout était rangé en place,
j'accompagnais Nancy jusqu'à la Borderie à cause des loups, car il
en venait rôder autour de la maison. Elle disait bien qu'elle n'en
avait point peur, les ayant fait fuir plus d'une fois d'autour de
ses brebis, en tapant ses sabots l'un contre l'autre; mais moi je
faisais celui qui n'est pas trop rassuré pour l'accompagner.

Nous causions en nous en allant, moi relevant le collet de mon
sans-culotte, et Nancy sous une capuce de grosse laine. Nos sabots
menaient grand bruit sur la terre gelée, mais ça ne nous empêchait
pas de nous entendre. Un soir, en arrivant à sa porte, je
l'embrassai par surprise; elle ne fit pas comme des filles qu'il y
a, qui donnent des gifles, elle ne dit rien, mais le lendemain
lorsque je voulus recommencer, elle était sur ses gardes et me dit
en riant qu'il ne fallait pas s'embrasser si souvent.

Notre pauvre Mondine resta comme ça quelque temps à traîner dans le
coin du feu, chafrouillant dans les braises avec un bâton, mais
enfin il lui fallut se mettre au lit. Elle n'avait pas voulu voir de
médecin jusque-là, disant que ça passerait, mais quand elle fut au
lit, nous fîmes venir le médecin de Savignac qui nous dit en partant
qu'il n'y avait point de remède, et qu'elle achèverait de s'en aller
tout doucement.

Quand elle se vit au lit, la Mondine connut bien que c'était sa fin,
et elle nous dit de faire venir le notaire pour arranger ses
affaires.

M. Vigier, de Saint-Germain, vint en effet le lendemain avec ses
témoins, et fit le testament. Après qu'il fut parti, la Mondine me
fit demander, et, quand je fus là, près de son lit, elle me dit que
n'ayant sur terre aucun parent, vu qu'elle n'avait connu ni père ni
mère, elle me laissait tout ce qu'elle avait, ne me demandant que
deux choses: la première, d'être enterrée auprès des Nogaret,
puisqu'elle avait vécu auprès d'eux toute sa vie; et la seconde, de
lui faire dire une messe tous les jours de bout de l'an de sa mort.

Je lui promis tout ça et je la remerciai, comme bien on pense. Alors
elle ajouta que ce qu'elle en faisait, c'était pour me faciliter à
me marier, si je venais à aimer une fille plus riche que moi; ou
bien pour n'être pas obligé de regarder à quelque millier d'écus
pour prendre une fille à mon goût.

Après cela, elle me demanda d'aller quérir le curé Pinot. Je
l'embrassai, et j'y fus.

Le curé vint avec son sacristain, la confessa, la communia et
l'huila: ça fut d'abord fait. Durant ce temps la vieille Jardon,
Nancy, la femme du fermier du Taboury, étaient agenouillées dans la
chambre, ainsi que la demoiselle de Puygolfier qui était descendue,
sachant cela.

Lorsque le curé sortit de la chambre, mon oncle le convia à prendre
quelque chose; alors il dit qu'il n'y avait pas longtemps qu'il
avait déjeuné, et qu'il prendrait seulement une goutte. Tout en
buvant l'eau de-vie, il sortit sa pipe de l'étui de bois et
l'alluma. Quand il eut fait, il nous emprunta notre fusil parce
qu'il était sûr qu'avec le temps qu'il faisait il y avait un lièvre
dans les labours de Nardillou, et s'en fut avec son sacristain.

Trois jours après il revint pour faire la levée du corps; la pauvre
Mondine s'en était allée tout doucement, comme avait dit le médecin.

Elle ne savait pas son âge, comme beaucoup de gens de chez nous en
ce temps-là; elle savait seulement qu'elle était petite drole dans
le temps de la Révolution et qu'elle avait été baptisée dans notre
paroisse.

En cherchant à la mairie sur l'ancien registre de la paroisse pour
faire la déclaration de décès, je trouvai son acte de baptême, et je
l'ai relevé pour montrer comment ça se faisait jadis.

«Ce jour d'huy, 28e de mars 1783, feste de saint Rupert, évêque,
Martissou, mon marguillier, allant sonner l'angélus du matin, trouva
contre la porte de l'église, une petite créature, pliée de mauvaises
nippes, et la porta chez lui, où elle fut reconnue être du sexe
féminin, et âgée de deux ou trois jours. Elle a été baptisée le même
jour sous condition; Martissou a été parrain et Mondine, sa femme,
marraine, _Carminarias_, _curé_.»

Après la mort de notre vieille servante, il était clair qu'une
jeunesse comme Nancy ne pouvait pas continuer à venir dans une
maison où il n'y avait que des hommes. Mon oncle se mit en quête, et
le jeudi d'après, il arrêta l'ancienne servante du curé de
Saint-Raphaël, qui n'avait pas trouvé à se placer depuis l'arrivée
du nouveau curé qui avait amené la sienne. Nous nous figurions
bonnement que cette femme, ayant toujours vécu avec des curés,
serait ennuyeuse pour les affaires de religion, la messe, les fêtes,
et la viande aussi, car nous ne regardions pas si c'était un
vendredi ou un samedi pour mettre un morceau de salé dans la soupe,
ou faire sauter une aile de dinde dans la poêle s'il venait
quelqu'un. Mais nous fûmes fort trompés, car elle allait bien à la
messe le dimanche, mais avec ça point de grimaces, faisant cuire de
la viande les jours défendus, et en mangeant même quelquefois,
disant à ça, que quand on était chez les autres, on ne choisissait
pas son manger, et que mon oncle en porterait le péché. Des fois,
quand Lajarthe était là, et que nous parlions de la politique, ou de
choses de la religion, ou des curés, Gustou lui disait: Vous ne vous
signez, pas, Marion?

Mais elle se mettait à rire, et disait qu'elle en avait entendu
d'autres, et qu'elle ne se troublait pas si facilement. Son grand
refrain était, que les curés sont des hommes comme les autres.

Par exemple, comme elle l'avait de coutume, elle voulait être
maîtresse dans la maison, pour les choses qui regardent les femmes,
et les gouverner à sa façon. Mais comme elle était bonne servante
d'ailleurs, et que tout allait bien, mon oncle lui laissait, couper
le farci, comme on dit.

Moi, ce qui ne faisait pas mon affaire, c'est que je ne voyais plus
Nancy aussi souvent. Je cherchais bien toutes les occasions de la
rencontrer, mais ce n'était jamais que pour un petit moment; en
passant devant la Borderie, ou le long d'un chemin lorsque j'allais
porter de la farine ou chercher du blé. Je lui avais enseigné à
reconnaître une batterie de coups de fouet, et lorsqu'elle
l'entendait, si elle était par là, elle se montrait, quelquefois de
loin, mais j'étais content tout de même. Je voyais bien, d'ailleurs,
qu'elle avait du plaisir que je fusse occupé d'elle parce qu'elle ne
se laissait pas parler le dimanche par les autres garçons. Mais où
je le connus tout à fait, c'est un jour que je l'avais trouvée dans
le chemin de Puygolfier. Tout en causant, je lui dis: Et ce cacalou,
Nancy, je gage que vous l'avez perdu?

--Non point, fit-elle, je l'ai toujours.

--Faites-le moi voir donc?

--Puisque vous avez pensé ça, vous ne le verrez point.

Mais enfin, après l'avoir bien priée, elle me montra la petite noix
nouée dans le coin de son mouchoir.

Une autre fois, j'étais seul au moulin; mon oncle était allé à
Cubjac, et Gustou avait été reporter de la mouture. Pour raccoutrer
quelques mailles de deux verveux que je voulais poser le soir,
j'étais monté dans la chambre de mon oncle chercher du fil,
lorsqu'en descendant j'entendis au-dessous du moulin le battoir
d'une lavandière qui tombait fort sur le linge. Par une petite
chatonnière, j'épiai; c'était Nancy. Elle était agenouillée sur la
paille, devant une grande pierre plate qui servait de banche et elle
lavait son linge, assise sur les talons, penchée en avant, la
poitrine ferme et ses fortes hanches saillant sous le cotillon. Ses
manches retroussées jusqu'au coude, laissaient voir ses bras ronds
et forts qui aplatissaient le linge comme une crêpe en faisant
jaillir l'eau au loin, et le tordaient ensuite comme si c'eût été un
gros écheveau de fil. Je n'ai jamais aimé les femmes mièvres, car je
ne compte pas Mlle Masfrangeas; il m'a toujours semblé que la beauté
n'existe point sans la force et la santé. En voyant ainsi celle que
j'aimais, je me disais qu'il naîtrait d'elle une race robuste et
santeuse, et sur cette pensée, je me laissai aller à la regarder
longuement. Elle croyait que je n'étais pas au moulin, d'autant
mieux que je lui avais dit la veille que j'irais en route, et tout
en lavant, elle chantait à demi-voix. Au bout d'une heure, elle eut
fini, et comme son mouchoir s'était détaché, elle regarda de côté et
d'autre et ne voyant personne, l'ôta pour se recoiffer. Mais il lui
fallut arranger ses cheveux défaits: en deux tours de mains, elle
tordit et roula derrière sa tête cette lourde masse qui lui tombait
sur le cou et remit son mouchoir. Puis elle se releva, mit le linge
sur son épaule, et s'en alla.

Le surlendemain, de notre jardin je la guettai, et lorsque je la vis
suivre le sentier qui traverse la combe, pour venir à la fontaine,
j'y fus aussitôt qu'elle. Je me mis à badiner un peu sur les
chansons qu'elle avait chantées, et je lui fis des compliments sur
ce qu'elle chantait bien. Elle me regarda étonnée, puis, ayant
compris, elle devint rouge et me dit: Alors, vous étiez au moulin,
l'autre jour? Vous aviez pourtant dit que vous deviez aller en
route. Oui, lui répondis-je, mais Gustou avait besoin d'aller au
bourg et il m'a remplacé; et je me mis à rire.

Mais elle resta sérieuse, et me dit que ce n'était pas bien de
l'avoir épiée, comme ça. Il faut dire qu'autrefois, nos filles
n'aimaient guère à se laisser voir sans coiffure; il leur semblait
que d'être nu-tête ça n'était pas bien honnête. Je pense que cette
idée venait anciennement des curés, car le nôtre prêchait
quelquefois qu'un apôtre, je ne sais lequel, avait dit dans les
temps que les femmes devaient toujours avoir la tête couverte,
surtout en priant Dieu. Mais que ce soit ça ou non, Nancy était
mortifiée de savoir que je l'avais vue les cheveux défaits.
Aujourd'hui, les femmes s'en vont bien tête nue et n'y font guère
attention, sinon lorsqu'elles vont à l'église, car alors elles se
couvrent toujours, soit d'un mouchoir ou d'un bonnet, et les
vieilles d'une coiffe.

Je raconte comme ça tout ce qui se passait entre Nancy et moi; je
sais que ce n'est pas rien de bien curieux, et qu'il en est arrivé
autant à d'autres. Mais peut-être il y en aura des vieux qui, voyant
ceci, se rappelleront avec plaisir leur jeunesse. Pour moi, en le
racontant, il me semble revenir à ce temps heureux.

Notre petite fâcherie, ou pour mieux dire celle de Nancy, ne dura
pas longtemps, car elle était trop bonne pour faire de la peine à
quelqu'un qui l'aimait. Il arriva bientôt une affaire qui nous
attacha davantage l'un à l'autre, ou du moins força ma bonne amie à
le montrer un peu plus.

Nous étions en 1849, et au mois de mai. Dans les premiers jours, la
mère Jardon fut à Négrondes, où elle avait une soeur mariée, pour la
vôte qui tombe le 9 de ce mois-là, et elle y mena Nancy. Moi qui
savais ça, je m'y en allai aussi, et je me promenai bien du temps
avec elle, après quoi nous fûmes danser. Il y avait dans le bal un
garçon maréchal, de Sorges, grand mauvais sujet, qui dansa une
contredanse avec Nancy en faisant le faraud et le joli-coeur, comme
il y en a. Mais elle ne voulut plus danser avec lui, quoiqu'il fût
venu la demander plusieurs fois. Comme moi je dansais souvent avec
elle, il vint me taper sur l'épaule en disant:

--Sors un peu, farinier, j'ai deux mots à te dire.

--Et qu'est-ce que tu me veux, brûle-fer?

--Ce que je te veux, c'est que je te défends de plus danser avec
cette grande fille, qui est chez les Jardon.

--Et de quel droit? lui dis-je.

--Parce que je ne le veux pas.

--Méchant goujat! et c'est toi qui m'empêcheras?

--Oui, et si tu y reviens, tu auras à faire à moi!

--Alors, comme je veux la faire danser tout d'abord, lui
répondis-je, j'aime autant avoir à faire à toi de suite: allons dans
le pré, là derrière.

Une fois dans le pré, nous posâmes nos vestes pour ne pas les gâter,
et les coups de poings et les coups de pieds commencèrent à rouler.
Après un instant, je vis que ce grand gaillard n'était pas si
terrible qu'il voulait en avoir l'air. Il était dans une colère
noire et rageait, mais ça ne l'avançait à rien. Moi j'étais en
colère aussi, mais je voyais tout de même mon affaire. A un moment
où il m'avait manqué je lui ajustai sur un oeil un coup de poing qui
lui fit voir trente-six chandelles, et en même temps un grand coup
de pied dans l'estomac qui le démonta. Sur ce coup, je me jetai sur
lui et l'empoignai à bras-le-corps. Il se défendit bien tant qu'il
put, mais en finale, je le couchai tout du long sur l'herbe et,
tombant sur lui, je le tins sous moi.

--Et à présent, lui dis-je, m'empêcheras-tu de danser avec qui il me
plaira?

--Voleur de meunier! cria-t-il, et il se mit à se débattre, et à
chercher à se relever, mais voyant qu'il n'y arrivait pas, il me
mordit au bras.

Ah! cette fois la colère me monta tout à fait. Je le pris par le
cou, et je lui mis un genou sur le ventre: Canaille! puisque tu
mords comme un chien, je t'étrangle comme un chien!

Lorsqu'au bout d'un instant je le vis tirer la langue, je le laissai
et, reprenant ma veste, je m'en allai.

--Tu me la paieras! dit-il, lorsque je fus loin.

En rentrant dans le bal, j'allai vers Nancy qui était pâle, assise
sur une chaise.

--Vous venez de vous battre avec ce vaurien, je l'ai bien connu.

--Je l'ai un peu secoué, lui répondis-je, parce qu'il voulait faire
l'insolent: ce n'est rien.

--Sortons, fit-elle, allons chez ma tante,

--Dansons cette bourrée avant, ma Nancy.

Après la bourrée, je l'accompagnai jusque chez sa tante, comme elle
appelait la soeur de sa mère nourrice, et en chemin elle me fit
raconter ce qui s'était passé. Alors elle me pria de m'en aller
avant la nuit, de crainte que ce grand penlant ne m'attendît dans
les chemins pour me donner quelque mauvais coup. Moi, qui avais
compté passer la soirée à nous promener et à danser avec elle, ça ne
m'allait pas du tout, mais elle me dit que ça ne me servirait de
rien de rester, parce qu'elle ne sortirait plus de chez sa tante.

Je me décidai alors, et je lui dis que j'allais m'en aller, mais à
la condition qu'elle m'embrasserait. Nous étions dans un chemin
creux, derrière les haies, et personne par là: elle ne dit rien, et
alors la prenant dans mes bras, je l'embrassai deux ou trois fois,
tandis qu'elle fermait les yeux à demi, et je m'en allai.

Tous ces caquetages que nous avions ensemble, par-ci, par-là, et mes
petites ruses pour rencontrer Nancy, ne pouvaient faire autrement
que d'être vus. Mon oncle s'en doutait bien, mais il ne faisait
semblant de rien. La mère Jardon s'en était aperçue dès longtemps;
mais comme elle savait sa fille sage, elle ne lui en avait pas
parlé. Mais lorsque le vieux Jardon s'en donna garde, ça fut le
diable. Comme il était d'un caractère dur et rude, la pauvre Nancy
n'était pas à noce. A l'entendre, et c'était sa principale raison
d'avare, comme j'avais du bien, je ne pouvais vouloir que m'amuser
d'elle qui n'avait rien, et la laisser ensuite. Et il lui disait
qu'elle n'aurait que ce qu'elle méritait en m'écoutant; qu'on la
montrerait au doigt; enfin, un tas de mauvaises raisons, et de
méchantes prédictions. La pauvre fille ne me disait rien de tout ça,
mais je la trouvais triste et je ne savais que penser.

Sur ces entrefaites, Gustou, rentrant un jour de tournée, me dit
qu'il avait vu, dans les Bois-Noirs, Nancy qui gardait ses brebis,
et que M. Silain, qui chassait par là, s'était arrêté longtemps à
lui parler.

Là-dessus je me dis que bien sûr, ce grand mange-tout la
pourchassait; ça me mit en colère contre lui, et je me promis de le
savoir au juste avant peu. Pour ce qui est d'elle, je n'avais aucun
doute; il n'y avait qu'à la voir pour connaître que c'était une
honnête fille, incapable d'écouter un autre homme que celui qu'elle
aimait, et il fallait être une vieille méchante bête, comme le père
Jardon, pour faire de mauvaises suppositions sur elle.

Pour savoir à quoi m'en tenir sur M. Silain j'épiai Nancy, et trois
ou quatre jours après, ayant vu où elle menait ses bêtes, j'y fus
par un chemin détourné. Elle fut étonnée tout d'abord; mais je lui
dis que j'allais voir si la bruyère était bonne à couper dans un
bois que nous avions par là, et nous nous mîmes à causer. J'étais là
depuis un moment accoté contre un gros châtaignier, quand tout d'un
coup les brebis arrivèrent au galop, épeurées, et puis se retournant
tout d'un coup, firent front toutes à la fois du côté d'où elles
venaient, comme c'est la coutume de ces bêtes. Nancy qui était en
face de moi leva la tête et me dit assez bas: C'est M. Silain et ses
chiens.

Lui approchait, ne me voyant pas, et lorsqu'il fut tout près, il dit
sur un ton aimable:

--Hé bien! petite Nancy! es-tu toujours méchante?

En ce moment, il dépassa le châtaignier et me vit. Il devint rouge
comme la crête d'un coq.

--Ha! ha! maître Hélie, tu cours après les bergères!

--Mais au moins, Monsieur Silain, lui répondis-je, en riant, c'est
de mon âge.

Il resta étonné comme un fondeur de cloches, et tout d'un coup s'en
retourna en marronnant dans sa moustache.

Quand il fut loin, Nancy se mit à pleurer, pensant à ce qu'il allait
dire par vengeance et dépit; mais je la consolai en l'assurant qu'il
ne dirait rien, de crainte que je ne parle aussi, et que d'ailleurs
il y avait un moyen d'arrêter sa mal voulance.

Depuis le jour où je l'avais vue laver à la rivière, l'idée du
mariage m'était venue tout à fait, et je me disais tous les jours
qu'il ne se pouvait trouver dans le pays, une fille aussi honnête et
bonne ménagère qu'elle; sans compter qu'il n'y en avait pas d'aussi
belle et aussi forte. Elle n'avait rien, c'est sûr, il fallait la
prendre nue, comme on dit; mais, au dire de mon oncle, les femmes
pauvres font souvent les bonnes maisons, tandis que les femmes
riches les ruinent quelquefois.

De la savoir aussi tracassée par ce vieux Jardon, qui n'avait pas
plus de coeur qu'une pierre, ça me faisait de la peine:

--Ecoute, ma Nancy, lui dis-je en la tutoyant comme autrefois, j'y
ai pensé souvent depuis quelque temps, et toujours je me suis dit
que je ne pouvais mieux faire que de te prendre pour femme.

--O! fit-elle; je ne suis qu'une pauvre fille sans parents ni bien,
une bâtarde recueillie par charité; comment cela pourrait-il se
faire!

--Ça se fera facilement, si tu m'aimes.

--Pour ça, dit-elle, vous le savez bien. Mais que va-t-on dire de
moi? Que pensera votre oncle? Que je suis une fille rusée qui ai
tout fait pour vous attirer!

--Mon oncle pense mieux de toi, répondis-je: ainsi ne pleure plus,
dès ce soir je lui en parlerai. Demain, je m'en vais de bonne heure,
mais tu connaîtras que tout va bien par ce moyen: j'ôterai le
chapeau de sur la tête de l'homme de paille qui est dans notre
jardin pour faire peur aux oiseaux.

Mon oncle se mit à rire tout doucement, lorsque je lui parlai de ça,
comme un homme qui s'y attend. Il me dit que puisque j'y avais bien
pensé, qu'il donnait de bon coeur son consentement, et qu'il ne
restait plus qu'à avoir celui du père Jardon et celui des Messieurs
de l'hospice. Nous causâmes longuement le soir de ça, et ce qui me
faisait plaisir, c'est de voir tout le bien qu'il pensait de Nancy:
moi j'en pensais tout autant, mais je n'osais pas le dire.

Le lendemain, j'allai dans le jardin de bonne heure, et d'un coup de
pierre, je jetai bas le chapeau de l'épouvantail; puis après avoir
bu un coup de vin gris, je m'en allai en route bien content.

Dans la journée mon oncle trouva le vieux Jardon et lui parla de
l'affaire. Il y en a qui croiraient qu'il se pressa de toper, mais
il n'en fut rien; c'était une occasion de tirer quelque chose pour
lui et il n'y manqua pas. Oh! sans doute, il était bien content de
voir sa fille prendre un bon parti, un parti qu'elle ne pouvait pas
espérer, n'ayant rien; c'était bien de l'honneur qu'on lui faisait;
seulement, il y avait beaucoup de si et de mais. Si, plus tard, je
venais à me repentir d'avoir pris une femme pauvre, et que je la
rendisse malheureuse, il en aurait, lui, Jardon, la responsabilité,
n'est-ce pas? Il ne disait pas que ça serait, mais enfin ces choses
s'étaient vues. Et puis, si Nancy venait à retrouver ses parents,
qui devaient être riches, puisqu'on lui avait mis dans ses
bourrasses la moitié d'un ancien louis d'or, en la portant au tour;
oui, si quelqu'un ayant des centaines de mille francs, venait
confronter l'autre moitié du louis à celle qu'elle avait à son
collier; n'aurait-on rien à lui dire, à lui son père nourricier, de
l'avoir mariée sitôt? car enfin elle était jeune encore et rien ne
pressait.

Bien entendu, mon oncle n'avait pas grand mal à rembarrer les
mauvaises raisons de Jardon, mais ça n'était pas les vraies. Le
bonhomme se travaillait pour tâcher de profiter de la bonne aubaine
de sa fille.

Ce n'est pas qu'il fût foncièrement mauvais, à faire du mal par
plaisir, mais il était méfiant, dur comme le fer, et avare.

Ces défauts se rencontraient assez souvent chez nos anciens qui ont
tant souffert, et qui ont si péniblement amassé sou par sou, le peu
qui nous a fait indépendants. Durant des siècles, la misère du
paysan l'a rendu insensible aux misères d'autrui; on ne songe guère
à plaindre celui qui n'est ni plus ni moins malheureux que soi. Il
était obligé de cacher le peu qu'il possédait, pour le soustraire
aux brigandages de ses maîtres, et, pour l'augmenter, il lui fallait
s'ôter le morceau de pain de la bouche, comme on dit. Et puis il a
été si souvent et si méchantement trompé, que la méfiance est
devenue chez lui une seconde nature. En vérité, quand on songe que
depuis deux siècles et demi, le paysan attend en vain la réalisation
de la grandissime gasconnade d'Henri IV, la poule au pot, on peut
lui pardonner d'être méfiant. Ces défauts, nés de notre antique
misère, passés dans le sang, et accrus de père en fils, deviennent
quelquefois choquants chez ceux qui ne sont pas trop bons
naturellement, comme le vieux Jardon. Mais, chez la plupart de nous,
ils font, maintenant que nous avons un peu surmonté les difficultés,
des hommes sobres, durs à la peine, économes, et prudents
d'ordinaire, quoique nous laissant piper quelquefois, surtout pour
la politique.

Après avoir dit ses mauvaises raisons, Jardon fut bien obligé de
laisser entrevoir les véritables. Il commença à se lamenter: Voilà,
sa femme avait pris cette petite à l'hospice après la mort de son
dernier enfant, elle l'avait nourrie, élevée et soignée comme si
c'eût été sa fille; et de fait lui et sa femme l'aimaient autant que
si elle l'eût été de vrai. Et maintenant qu'ils devenaient vieux,
elle allait les quitter; les abandonner; qu'est-ce qu'ils allaient
devenir à cette heure? Si elle s'était mariée avec un travailleur de
terre, par les moyens de ce gendre qui serait venu chez eux, ils
auraient pu prendre une bonne métairie et se tirer d'affaire.

Après avoir écouté toutes les lamentations de Jardon, mon oncle lui
dit que ce qu'il redoutait pour Nancy pouvait lui arriver aussi bien
avec un autre sans le sou; que tout bien tourné et retourné, il
valait mieux pour elle et ses père et mère nourriciers, qu'elle
épousât un garçon qui l'aimait, et avait quelque bien, car les uns
et les autres pouvaient s'en ressentir. Au reste, ajouta-t-il, il
faut voir ces Messieurs de l'hospice de Périgueux. c'est d'eux que
ça dépend, et je vais leur en faire parler par Masfrangeas.

Cette annonce fit de l'effet sur Jardon, et lorsque mon oncle le
quitta, il protesta qu'il était bien content de cette affaire, mais
qu'enfin les enfants ne devaient pas être ingrats envers leurs vieux
qui les avaient élevés, et les abandonner à la misère, sur leurs
derniers jours.

Le soir, avec mon oncle, pour arranger tout, nous convînmes de
mettre les Jardon dans le petit bien du Taboury qui me venait de la
Mondine, et de leur en laisser la jouissance. Je le faisais
principalement pour la vieille, qui était une bonne femme qui aimait
bien sa fille; si ce n'eût été que pour Jardon, je ne l'aurais pas
fait. D'ailleurs, depuis que nous avions acheté de M. Silain, il
fallait de toute force, mettre à la Borderie des métayers un peu
forts; Jardon et sa femme ne pouvaient travailler ce bien.

Le lendemain, j'épiai Nancy, et lorsque je la vis aller à la
fontaine j'y fus aussi. Je fus tout étonné de la trouver bien triste
et les yeux rouges. Lui ayant demandé la cause de ça, elle me dit
que Jardon s'était bien fâché après elle, et que de toute la soirée,
il n'avait décessé de ramoner des histoires d'enfants ingrats et de
vieux parents abandonnés dans la misère. Et puis, dit-elle, lorsque
je suis sortie hier matin, et que j'ai vu le chapeau sur la tête de
l'homme de paille, ça m'a donné un coup, et je m'en sens encore.

--Comment ça, le chapeau? mais je l'ai jeté à terre hier matin.

Et me retournant, je vis le bonhomme coiffé.

--Ho! Nancy, lui dis-je, ris, ma petite, ris, tout va bien: c'est
sans point de doute notre Marion, qui venant au jardin après moi,
aura remis le chapeau.

Et la prenant dans mes bras, je l'embrassai toute heureuse.

Puis après je lui dis que Jardon n'était pas si terrible que ça,
qu'elle n'avait qu'à lui dire seulement que nous avions convenu mon
oncle et moi, de le mettre au Taboury, sans lui demander notre part
de revenu, et que ça l'adoucirait. Il s'adoucit, en effet; mais pour
en finir sur cet article, lorsque tout fut décidé, il vint pleurer
près de mon oncle, disant que le bien ne portait pas assez de blé
pour les nourrir, et qu'il n'y avait que deux noyers, de manière
qu'il lui promit par chacun an, trois quartes de froment et quatre
pintes d'huile. Lorsqu'il eût la promesse, il était plus pressé, je
crois, que nous, de voir faire le mariage.

Au moment où nous allions convenir de l'époque, il arriva à Gustou
un accident qui nous retarda. Le pauvre diable, en descendant d'un
grenier d'une pratique avec un sac de blé, tomba et se démit
l'épaule. On nous le ramena un lundi, vers la nuit, dans cet état.
Après que nous l'eûmes déshabillé et couché, mon oncle me dit de
prendre la jument et d'aller vitement quérir le médecin de Savignac.

--Ecoutez, Sicaire, dit Gustou, ça n'est pas un médecin qu'il me
faut.

--Comment! dit mon oncle en plaisantant pour le rassurer un peu, car
il était épeuré; alors c'est un avocat que tu veux?

--Non, mais voyez-vous, j'aime mieux quelqu'un plus: les médecins ne
voient pas souvent d'affaires comme ça; il faut quelqu'un qui l'ait
d'habitude.

--Alors, tu veux le sorcier de Prémilhac?

--Si c'était, pour une maladie autrement, dans le corps, il serait
bien bon; mais pour remettre un bras, ce n'est pas son affaire.

--Et donc, qui veux-tu?

--Ecoutez, nous dit-il, c'est un peu loin, mais Hélie fera bien ça
pour moi. Il y a devers Rouffignac un homme qui m'aura arrangé le
bras dans trois minutes, c'est Labrugère. Il n'y a pas son pareil
dans dix départements, et on vient du diable le chercher. On le
trouve tous les mardis au marché de Thenon, de manière qu'en partant
cette nuit, Hélie, tu y seras demain matin de bonne heure, pour lui
parler le premier. Il se tient sur la place devant l'église, ou à la
petite auberge qui est en face; tu n'as qu'à aller là tout droit, on
te le fera voir.

Je m'en fus de suite donner la civade à la jument, et je revins
souper.

Après je mis la selle sur ma bête, j'attachai une limousine en
travers, devant, et je partis sur le coup de huit heures.

En passant devant la Borderie, j'appelai Nancy qui arriva bien vite,
étonnée de me voir partir à cheval à cette heure. Je lui dis où
j'allais et pourquoi, et, me penchant vers elle, je l'embrassai,
puis je continuai mon chemin.

Je passai par Coulaures, et de là, je pris par le village du Terrier
pour aller passer l'Haut-Vézère à Tourtoirac. Dix heures sonnaient
lorsque je fus sur le vieux pont en dos d'âne, où il y avait dans le
temps un saint dans une niche. Depuis, on l'a démoli, ce pont, je ne
sais pourquoi; mais il y a des gens qui ont comme ça la manie de
renverser tout ce qui est vieux. Il était pourtant bien assez grand
pour le monde qui passait dessus, le pauvre pont, et il était un peu
plus joli que celui qu'on a fait en place: enfin!

En passant entre les parapets bâtis avec des angles de refuge, je
pris garde que je n'entendais sonner que trois fers sur le pavé. Je
descendis, et, levant les pieds de ma jument, je vis qu'elle avait
perdu un fer de devant, ce qui n'était pas bien étonnant dans ces
mauvais chemins pierreux où j'avais passé. Je m'en allai tout droit,
voyant cela, chez un de nos parents, qu'on appelait le grand
Nogaret, parce qu'il avait cinq pieds six pouces, et, cognant à la
porte, je l'éveillai.

Il vint tout en chemise ouvrir, et quand il me vit, il s'écria: Hé!
c'est toi, Hélie! est-ce qu'il est arrivé quelque chose, au Frau?

--Gustou s'est démis une épaule, et je vais à Thenon chercher
Labrugère; mais la jument a perdu un fer, et il me faut le faire
remettre: viens avec moi chez le faure, je ne sais où c'est.

--Attends que je mette mes culottes, fit-il.

Le faure n'était pas chez lui, mais sa femme nous dit qu'il devait
être à l'auberge, chez Devayre. Il y était, en effet, qui jouait à
la quadrette en buvant du vin blanc. Il voulait finir sa partie;
mais le grand Nogaret lui expliqua que ça pressait et pourquoi;
alors il donna son jeu à un qui regardait derrière lui, et vint avec
nous.

Il fallut allumer la forge, ajuster un fer, le poser, tout ça prit
du temps, en sorte qu'il était plus de onze heures quand je partis
de Tourtoirac.

--Quand tu seras entre Chourgnac et Saint-Orse, à la cafourche du
chemin de la Germenie, me dit le grand Nogaret, méfie-toi.

--Je n'ai guère d'argent, et puis j'ai une bonne réponse pour ceux
qui me demanderaient: la bourse ou la vie! lui répondis-je en
montrant le bon bâton ferré qui pendait à mon poignet par une
lanière de cuir.

Je m'en allai tranquillement; il faisait un petit clair de lune et
le temps était doux. Chemin faisant, je pensais à Nancy, à notre
prochain mariage, et je me trouvais bien heureux de prendre une
fille comme ça. Quand je venais à la comparer aux autres de ma
connaissance que j'aurais pu fiancer pour être de même position que
chez nous, comme la fille de Mathet, du Taboury, ou la grosse Rose
de chez Latour, de Coulaures, ou Mariette Brizon, de Nanthiat, ou
Félicité de chez Roumy, ou la jolie Nanon Férégaudie, de Corgnac,
qui aimait tant les rubans et la contredanse; je me disais qu'aucune
de celles-là ni d'autres ne lui venaient à la cheville.

Quelques milliers de francs apportés dans une maison, s'en vont vite
lorsque la femme ne sait gouverner, ou qu'elle est dépensière.
L'argent ne gâte rien, c'est sûr, mais il faut regarder premier à la
convenance, et puis après s'il y a de l'argent, tant mieux; s'il n'y
en a pas, tant pis: pourvu qu'on puisse vivre en travaillant, c'est
tout ce qu'il faut. Pour moi, j'étais heureux de faire une petite
position à celle que j'aimais, et je voyais déjà ma chère promise
mettant tout bien en ordre chez nous, faisant la maison riante, et
rendant tout son monde content et heureux, même les bêtes, même la
pauvre Finette que Marion ne pouvait souffrir dans la cuisine,
encore qu'elle vînt de chasser.

Ces pensers agréables me faisaient couler vite le temps. En passant
à Chourgnac, je ne vis aucune lumière, excepté celle de l'église qui
pointait à travers les vitraux, bien faiblement. Tout le bourg
dormait. On se couche de bonne heure dans ces petits endroits, on
s'y lève de même, et on y met la nuit à profit. Dans le cimetière,
autour de l'église, tout était tranquille. Presque point de pierres,
mais des croix plantées au milieu des hautes herbes marquant les
fosses. Ceux qui sont là, me pensais-je, dorment aussi, et dorment
bien. C'est là qu'il nous faut tous venir nous coucher un jour,
riches ou pauvres, heureux ou malheureux, et nous confondre et mêler
à la terre, jusqu'à ce point qu'on ne puisse retrouver un peu de
poussière de nous. Et comme toutes mes idées se tournaient toujours
vers Nancy, je songeai qu'un jour, nous serions couchés tous deux
dans le cimetière de chez nous, à côté de mon père, de ma mère, et
que nous mêlerions notre poussière à celle de tous les Nogaret
enterrés là depuis une centaine d'années. Au moins, me disais-je,
pourvu que ce soit après que nous aurons élevé nos enfants, lorsque
nos cheveux auront blanchi; alors, à la garde de Dieu: après une
longue vie de travail, il faut se reposer.

En rêvassant ainsi, j'arrivai à Saint-Orse ayant dépassé, sans m'en
donner garde, la cafourche dont m'avait parlé le grand Nogaret. Les
hautes murailles de l'ancien château se dressaient en noir sur le
ciel, dominant la petite combe aux prés verts, d'où montait une
bonne odeur d'herbes mûres. Il était une heure et demie à peu près,
lorsque je traversai le bourg. Au bruit des pas de ma jument, un âne
se mit à bramer au fond d'une étable et ce fut tout ce que
j'entendis. Continuant ma route, je ne marchais pas vite, préférant
ménager ma monture, sachant qu'il me faudrait attendre assez
longtemps à Thenon.

A partir de Saint-Orse, on traversait un pays qui n'était guère
beau, ni encore. C'était des bois de chêne repoussant sur les
vieilles souches, chétifs et espacés, parce que, dans ce pays de
causse, il n'y a presque point de terre, et les racines ne pouvant
s'enfoncer, sont obligées de s'étendre dans la mince couche qui
couvre la pierre. On faisait en ce temps de bons bouts de chemin,
sans trouver une maison. Depuis il s'en est bâti quelques-unes sur
des défriches plantées de vignes, dans les moins mauvais endroits,
ou sur le bord des nouveaux chemins, dans lesquelles demeure quelque
cantonnier. Mais ça ne vaudra jamais les bons pays des rivières de
la Loue, de l'Isle et de l'Haut-Vézère, entre Excideuil et
Périgueux.

En passant à la Font-del-Naud, je sentis le froid du matin et je mis
ma limousine sur mes épaules. Le coq de la maison chantait à pleine
gorge, et alentour, dans les maisons écartées, d'autres coqs lui
répondaient. On entendait sur la terre sèche, sonner les sabots de
quelque métayer allant à la grange donner aux boeufs; et au loin, du
côté de Gabillou, tintait l'Angelus à une cloche fêlée. Le jour
commençait à pointer sur ma gauche vers Azerat, tandis que j'étais
au milieu du mauvais chemin qui montait à Thenon. Lorsque je fus en
haut du bourg, quelques maisons commençaient à s'ouvrir; on se
levait de bonne heure, à cause du marché. Je descendis du côté de
l'église, et j'allai à l'auberge que Gustou m'avait enseignée. Les
gens étaient levés déjà, et on mettait les marmites au feu, à seule
fin que la soupe fût prête de bonne heure. Après avoir mis ma jument
à l'écurie, je revins à la cuisine pour me chauffer un peu. Quand on
a voyagé comme ça la nuit, sans dormir, on est, quoiqu'il fasse beau
temps, tout de même un peu gourd. Les gens de la maison me dirent
que Labrugère arriverait vers les huit heures, et sur ça je me mis à
boire le vin blanc avec l'aubergiste. Tout en buvant, il me demanda
de quoi il s'agissait; et lorsque je lui eus dit que notre garçon
s'était démanché une épaule, il me versa à boire en disant: Ça n'est
rien pour Labrugère, dans un tour de main il aura remis tout en
place:

--A votre santé!

Il n'y en a point de pareil à lui pour ces choses-là, ajouta-t-il,
pas plus à Bordeaux ou à Limoges qu'à Périgueux; ça vient de
famille: son père était aussi des plus adroits.

--A la vôtre!

--Il n'y a jamais eu, voyez-vous, de médecins dans le pays pour
arranger un membre cassé ou démis, comme les Labrugère.

Je le croyais sans peine, car en ce temps-là, il y avait dans nos
campagnes des gens qui se disaient médecins et qui n'étaient que de
mauvais drogueurs, saignant les gens à pleines cuvettes, et ne
sachant guère rien faire de plus, ne l'ayant point appris. J'en ai
connu un, qui avait raccommodé de travers le bras d'un enfant, de
sorte que le dedans de sa main tournait en dehors.

Il aimait assez le vin blanc, l'aubergiste: Encore un verre, dit-il,
mais je le remerciai en lui disant: Vous ne le plaignez pas!--Ma
foi, dit-il, cette année nous avons plus de vin que d'eau; le puits
de la place est à sec et il faut aller au diable chercher l'eau avec
des barriques.

C'est vrai que l'eau est rare dans cet endroit-là, et j'ai ouï dire
que la même eau de vaisselle y sert quinze jours; mais peut-être on
dit ça pour rire.

Cette cuisine était pleine de mouches qui bruissaient réveillées,
dans les paquets de fougères pendus au plafond, et couvraient la
table; c'était déplaisant. Je sortis pour me secouer un peu: les
marchands forains commençaient à arriver, portant leurs marchandises
sur des charrettes ou à dos de mulet. Ils arrivaient de Montignac,
de Rouffignac, de Périgueux. Leurs bancs étaient plantés par le
placier; et aussitôt arrivés, ils déchargeaient leurs marchandises,
les arrangeaient sur des planches, mettaient une toile sur leur banc
en cas de pluie et pour le soleil, et s'en allaient déjeuner afin
d'être prêts au moment de la grande poussée.

Vers les huit heures je m'en allai sur le foirail des boeufs,
pensant que peut-être j'y trouverais mon oncle Gaucher, d'Hautefort.
Il n'y était pas encore, mais comme je m'en retournais pour ne pas
manquer Labrugère, je le vis qui arrivait par le chemin d'Azerat
avec une bande de veaux entravés, qu'il conduisait avec mon cousin
l'aîné. Ils furent bien étonnés de me trouver là, et lorsque je leur
en eus dit la cause, mon oncle approuva fort Gustou de n'avoir pas
voulu de médecin, vu qu'il n'y en avait pas dans toutes nos contrées
d'aussi capable que Labrugère pour ces choses-là. Après que les
veaux furent attachés aux barrières, mon cousin resta devant, et mon
oncle vint avec moi à l'auberge. Comme nous étions là, devant la
porte, nous vîmes venir Labrugère sur sa mule. C'était un grand bel
homme d'une belle figure, et qui n'avait pas l'air sot. Mon oncle
l'aborda tandis qu'il mettait pied à terre, et lui dit qu'on avait
besoin de lui au moulin du Frau, pour le garçon qui s'était démis
une épaule, et que j'avais marché toute la nuit pour venir le
quérir.

--Et où est-ce le Frau? dit-il.

--Au-delà de Coulaures, à une heure de chemin.

--Ça n'est pas tout près.

Après cela, il me fit raconter comment c'était arrivé et quand, et
ce que sentait notre garçon. Lorsque je lui eus bien tout expliqué,
il nous dit: Ça ne sera rien. Je vais bien soigner ma mule, faites
en autant de votre bête, puis nous déjeunerons et nous partirons.

Ce qui fut dit fut fait. Pendant que nos bêtes, mises à part,
mangeaient un bon picotin de civade, nous entrâmes à l'auberge
déjeuner tous les trois.

Tandis que nous étions là, un homme rentra et demanda à Labrugère
s'il ne pouvait pas venir chez lui pour sa femme qui s'était foulé
un pied. Lorsqu'il eut ajouté qu'il demeurait du côté de la
Forêt-Barade, au Four-de-Marty, Labrugère lui dit qu'il avait pour
le moment quelque chose de plus pressé, mais qu'il y passerait le
lendemain matin en s'en retournant chez lui, à Barre, et d'ici là
d'arroser le pied d'eau fraîche et d'y tenir des linges mouillés.

Après déjeuner, mon oncle s'en fut au foirail, et Labrugère et moi,
bridant nos montures, nous partîmes au moment où les gens arrivaient
à pleins chemins.

En descendant la côte, Labrugère me demanda où j'avais passé pour
venir. Lui ayant expliqué mon chemin, il me dit alors qu'il valait
mieux aller passer l'eau au gué du moulin, au-dessous de
Sainte-Yolée, au lieu de Tourtoirac, et que ça nous raccourcirait.
Quand nous fûmes donc à la Font-del-Naud, nous prîmes par le village
de la Rolphie, de là à Goursac, et après, laissant Gabillou sur la
gauche, nous allâmes passer sous le château de Vaudre.

Quand nous y fûmes, Labrugère dit:

--Voilà l'ancien château de mes cousins d'Hautefort.

Je fus un peu étonné, et je lui dis:

--De vos cousins?

--Oui, répondit-il, notre véritable nom n'est pas Labrugère, il est
d'Hautefort. Mon grand-père s'appelait Bernard d'Hautefort, sieur de
la Brugère, qui était un bien de famille dans la paroisse de
Limeyrat. A la Révolution, il quitta le de, et nous ne nous sommes
plus appelés depuis qu'Hautefort-Labrugère, et pour faire court on
ne nous appelle plus que Labrugère. Mon grand-père Bernard fut maire
de Rouffignac, pendant la Révolution. C'était un crâne homme, mais
il n'était pas bien riche et il eut beaucoup d'enfants qui furent
pauvres par conséquent. Notre famille vient d'un bâtard du premier
marquis d'Hautefort, appelé Charles. Son père, qui l'aimait
beaucoup, l'avait établi au château de Chaumont, dans la paroisse
d'Ajat, et puis ensuite dans le bien noble de Nadalou, près de
Montignac. Ce Charles, de son vivant, fut lieutenant du Prévôt des
Maréchaux à Sarlat, et son fils, qui s'appelait François, lui
succéda dans cette place. La famille était riche en ce temps-là,
mais à force de se diviser entre les enfants, le bien s'éparpille et
disparaît. C'est ce qui nous est arrivé; de manière que moi qui, en
fin de compte, descends du même auteur et suis du même sang que les
Messieurs d'Hautefort, je raccommode les membres, tandis que nos
ancêtres communs les cassaient: voilà comment vont les choses.

--Ma foi, lui dis-je, raccommoder les membres, ça vaut toujours
mieux que de les casser.

Il se mit à rire: Sans doute, mais avec ça, quoiqu'on ne soit plus
que des paysans, on aime à se rappeler qu'on vient d'une grande
famille. Vous me direz que c'est de la fumée; je ne dis pas le
contraire, mais en y regardant de près, tout est fumée, et nous ne
vivons que de ça.

Sur ma demande, Labrugère m'apprit que cette habileté à remettre ou
à raccommoder les bras, jambes, côtes et os quelconques, venait de
son bisaïeul, et que ce don de nature avait été transmis, avec des
enseignements pratiques, à son grand-père Bernard, qui avait à son
tour enseigné son fils aîné; en sorte qu'il y avait en ceci, un don
naturel, des secrets de famille et une habileté héréditaire. Mais,
ni le bisaïeul, ni le grand-père, n'en faisaient point un métier;
ils se bornaient à rendre service autour d'eux par bonté, allant
même assez loin si on les faisait demander, tandis que lui-même et
son père aussi vivaient de cet état.

Tout en caquetant, nous cheminions bon train et bientôt nous
arrivâmes au gué du moulin dont je ne me rappelle plus le nom. Ayant
passé l'eau, nous piquâmes droit sur Coulaures, en passant par
Fosse-Landry.

Il était sur le coup de trois heures et demie lorsque nous arrivâmes
au Frau. Aussitôt les bêtes débridées, je leur donnai du foin, et
mon oncle arriva.

--Salut, dit-il, en donnant une poignée de main à Labrugère; je suis
content de vous voir, car ce pauvre Gustou se tourmente fort de la
crainte que mon neveu ne vous ait pas trouvé. A présent qu'il a ouï
les pas des bêtes il doit être plus tranquille.

Nous montâmes de suite à la maison, où nous avions mis Gustou, au
lieu de le porter dans sa chambre du moulin, afin d'avoir plus de
commodité pour le soigner.

--Voulez-vous boire un coup avant de le voir? dit mon oncle à
Labrugère, quand nous fûmes dans la cuisine.

--Merci, non; après, je ne dis pas.

En entrant dans la chambre, Labrugère posa son chapeau sur une
chaise, et puis s'approcha du lit de Gustou.

--Ah! ah! c'est vous qui avez fait cette bêtise?

--Eh! oui! fit piteusement Gustou.

--N'ayez crainte, nous allons arranger ça.

Et, soulevant doucement le pauvre Gustou, il nous lui fit ôter sa
chemise, pour mettre l'épaule à nu. Puis il le plaça à moitié couché
sur le coussin de manière à le dégager du lit. Après cela, il prit
le bras de la main gauche et l'éleva en l'air, tandis que de sa main
droite il tâtait l'épaule. Ses doigts nerveux, écartés,
s'enfonçaient dans la chair, comme des instruments de fer. Il les
relevait, les renfonçait, les rapprochait, écartait de nouveau,
comme qui joue de la vielle, et pressait fortement en de certains
endroits. Pendant ce temps, Gustou geignait comme notre mule quand
on la sanglait un peu fort. Enfin, Labrugère ayant saisi le joint,
pesa fortement de ses doigts en une certaine place, où la marque en
resta, ce qui fit jeter un cri à Gustou; en même temps, de son autre
main, il fit faire un mouvement au bras qu'il tenait en l'air et le
reposa sur le lit en disant:

--Voilà, mon garçon, ça y est.

Tout cela avait duré trois ou quatre minutes.

--Maintenant, nous dit Labrugère, il n'y a qu'à lui remettre sa
chemise et à le laisser reposer. Mais il ne faudra pas qu'il fatigue
son bras de quelques jours.

Qui fut content, ce fut Gustou. Voyez-vous, Labrugère, dit-il, je
vous ai envoyé chercher parce que je savais bien qu'il n'y avait que
vous pour une affaire comme ça. Maintenant, ajouta-t-il, je ne suis
qu'un garçon meunier, et je ne puis vous récompenser que selon mes
moyens et non comme vous le mériteriez: mais écoutez, si jamais je
peux vous rendre service, comment que ce soit, de jour ou de nuit,
je le ferai, quand je croirais me démancher l'autre épaule.

--Merci, merci, mon ami, ça peut arriver que j'aie besoin de vous.
Mais à cette heure, il vous faut reposer parce que ça vous a secoué
un peu. Allons, je reviendrai vous voir avant de partir.

En revenant dans la cuisine, Labrugère alla se laver les mains et
dit: Hé bien, maintenant, si vous voulez, je boirai bien un coup.

Après s'être rafraîchi, Labrugère voulait repartir, mais mon oncle
lui dit: Ecoutez, il vous vaut mieux souper et coucher ici; votre
mule se reposera, et vous pourrez vous en aller demain de bonne
heure si vous voulez.

--Ma foi, dit-il, je veux bien. Quand je suis chez de braves gens,
je ne fais pas de façons. Demain matin je partirai à la pointe du
jour, et, au lieu de passer par Thenon, je m'en irai tout droit chez
cet homme du Four-de-Marty, en passant par Ajat; ça me raccourcira.

Quand ce fut convenu, nous descendîmes au moulin, et mon oncle dit:
De vos côtés, Labrugère, vous ne connaissez guère les poissons,
attendu qu'il n'y a par là en fait d'eau, que les mauvais lacs de la
Forêt-Baradé, qui sèchent l'été; il faut que je tâche de vous en
faire manger. Disant cela, il décrocha l'épervier: Ça n'est pas trop
l'heure, mais manque d'autre chose, nous aurons toujours une poêlée
de goujons.

En montant le long de l'eau, mon oncle tira quelques coups
d'épervier, mais il n'amena rien que quelques acées et de mauvaises
libournaises. C'est à rien faire, dit-il; descendons au-dessous du
moulin, nous attraperons du goujon dans le courant.

Et, en effet, dans quelques coups il remplit à moitié un crible que
je portai à la maison.

Après cela, nous fûmes nous promener du côté de la Borderie, où pour
lors, nous avions des maçons qui montaient une grange. Comme nous
étions là, devisant du travail, Nancy sortit, entendant du monde, et
dit le bonsoir en nous conviant à entrer.

--Merci, ma petite, répondit mon oncle, nous nous promenons un peu
en attendant le souper.

--Voilà une belle drole, dit Labrugère à demi-voix.

--Oui, dit mon oncle, et, ce qui vaut mieux, elle est bonne et sage.

Tandis qu'ils regardaient les ouvriers, je m'en allai causer sur la
porte avec Nancy, et je lui contai mon voyage, et que toute la nuit
en cheminant, j'avais pensé à elle, tellement que le temps ne
m'avait brin duré. Puis je lui dis comment en un rien de temps,
Labrugère avait arrangé l'épaule de Gustou.

Tandis que je babillais avec elle, mon oncle s'était remis en chemin
avec Labrugère, et il lui montrait une vigne que nous avions fait
planter. Il n'aurait pas été honnête de laisser notre hôte; je dis
bonsoir à Nancy, et je fus les rejoindre. Nous fîmes le tour du
bien, tout doucement, nous arrêtant souvent, comme on fait entre
gens de campagne, pour regarder une pièce de blé, ou un pré bon à
faucher, ou une chenevière, ou même des choux dans une terre.

Ayant fait le tour, nous entrâmes à la maison et Labrugère fut voir
Gustou, qui nous dit que ça allait bien maintenant, qu'il avait
dormi, et qu'il mangerait bien un peu, s'il y avait moyen.

Quand il eut mangé et bu un bon coup, nous allâmes souper. Lorsque
Marion avait vu que Labrugère restait, elle avait vitement tué un
poulet, et l'avait fait sauter emmi des artichauts. Avec les goujons
et des haricots, ça faisait un bon petit souper de campagne.
Labrugère se régala de goujons, seulement il remarqua qu'ils étaient
éventrés, et ajouta qu'il avait ouï dire qu'ils étaient meilleurs
quand ils n'étaient pas vidés.

--Ça dépend, dit mon oncle, il y en a qui les aiment avec les
boyaux, mais ça les rend trop amers à mon goût. Et puis, c'est de la
fiente qu'il y a dedans, et fiente de goujons ou fiente de bécasse,
pour finir c'est toujours de la fiente. Il faut vous dire aussi que
dans la maison, nous avons toujours eu, de père en fils, la coutume
de vider les goujons, comme étant nous autres, venus de Brantôme. Et
alors il nous expliqua que l'hospice de Brantôme étant sur le bord
de l'eau, on jetait par les fenêtres dans la rivière, les
cataplasmes, les emplâtres et autres affaires des malades, en raison
de quoi, les goujons des graviers du tour de la ville étaient bien
gras, bien beaux, mais qu'il fallait les vider, parce que
quelquefois, ils avaient de la charpie dans le ventre.

Cette explication fit rire Labrugère aux éclats; il n'était pas, ni
nous non plus, de ces mauvais petits estomacs qui s'émeuvent pour si
peu.

Après souper, Marion mit la dame-jeanne de pineau sur la table, de
l'eau-de-vie et de l'eau-de-noix, et nous devisâmes un moment, mon
oncle fumant sa pipe, et Labrugère prenant une prise de temps en
temps; puis, tout le monde alla se coucher.

A la première chantée de notre coq, le lendemain, je me levai pour
donner à la mule de Labrugère, puis je revins me coucher. Sur les
trois heures, nous nous levâmes tous, et l'on but le vin blanc en
cassant la croûte: il n'y a rien comme ça pour chasser la brume,
quand on va en route le matin.

Quand la pointe du jour parut du côté de Puygolfier, Labrugère
sortit avec nous; mon oncle lui donna un louis d'or pour ses peines,
il nous secoua la main, enjamba sa mule et partit.

Dès le même jour Gustou se leva. Il ne pouvait s'aider de son bras,
il lui fallut le porter dans un mouchoir attaché autour de son cou;
mais quinze jours après il n'y connaissait plus rien.



VI


Le démanchement de l'épaule de Gustou nous avait un peu retardés
pour les foins, de manière que la dernière charretée ne fut rentrée
qu'à la mi-juillet. Quand ce fut fait, je dis à mon oncle, voir s'il
n'était pas temps de penser à la noce. Mais il me dit qu'il valait
mieux laisser passer le temps des métives et celui des battaisons,
parce que c'était un moment où tout le monde était bien occupé, et
que plusieurs de nos parents et amis ne pourraient pas venir,
rapport à ça. Il ajouta que par ainsi, il valait mieux remettre la
noce après les vendanges, lorsqu'on aurait écoulé et qu'il y aurait
du bon vin nouveau, d'autant mieux que notre dernière barrique qui
n'était pas encore en perce, était un peu piquée.

Je convenais bien que c'était de bonnes raisons, mais ça ne fait
rien, c'était encore trois mois à attendre, et je trouvais que
c'était bien loin. Va, me dit mon oncle, c'est votre meilleur temps,
c'est celui où on ne voit que les fleurs, et où tout rit aux
amoureux. Quand il s'agit, vois-tu, de s'attacher pour la vie ça
n'est pas une mauvaise chose de se bien connaître auparavant, de
s'éprouver un peu, et de se montrer qu'on a une amitié solide qui se
bonifie en vieillissant comme le vin.

J'ai toujours été rétif à gouverner, lorsqu'on voulait me faire
faire sans raison quelque chose, ou lorsqu'on voulait me faire
prendre une opinion, sans me montrer qu'elle était la meilleure. Je
passais à cause de ça pour entêté, parce que je ne changeais d'idée
qu'après que je voyais que j'avais tort. Ça n'était pas le tout de
me le dire, il fallait me le prouver; alors je cédais. Mais
autrement non, quand ça aurait été le préfet qui me l'aurait dit. Je
me souviens que lorsque ma mère me faisait aller au catéchisme, et
que le curé nous parlait de la Sainte-Trinité, de l'Incarnation et
du reste, et nous disait qu'il fallait croire à tous ces mystères
sans les comprendre, j'avais beau me battre les côtes pour ça, je ne
pouvais pas y arriver. Tout ce que je pouvais faire, c'était de n'y
point penser, et de ne pas me poser la question à moi-même. En ce
temps-là, je mettais de la bonne volonté à croire, bonne volonté
inutile d'ailleurs; mais depuis que j'ai été jeune homme, il a suffi
qu'on ait voulu m'imposer quelque chose par autorité, pour que je me
sois toujours rebiffé.

Tout cela est pour dire que je finis par me rendre aux bonnes
raisons de mon oncle. Mais celui qui fut le plus dur à entendre la
chose, ça fut le père Jardon. N'oyant plus parler de la noce, il
commença à s'inquiéter; il demandait déjà tous les jours à Nancy
pour quand c'était; mais elle lui répondait que ce serait dans
quelque temps. Ce retard et ces réponses en l'air ne faisaient pas
son affaire. Depuis qu'on lui avait promis de le mettre dans le
petit bien du Taboury, il avait une peur du diable que le mariage
vînt à se manquer. Comme il était soupçonneux et méfiant comme tout,
il se figurait sans doute qu'on avait mis la noce si loin, pour lui
faire quelque tour, pour se passer de lui peut-être, et pour lui
manquer de parole pour le bien. Ça ne veut pas dire qu'il nous crût
canailles; non, il nous en aurait voulu à la mort de le faire, mais
il aurait pris notre promesse pour une ruse et notre manque de
parole pour un tour d'adresse; jamais de la vie il n'eût pensé que
ce fût une coquinerie.

En attendant, c'était risible de le voir faire le bon enfant, avec
sa figure dure, pleine de rides profondes, ses petits yeux gris et
son nez pointu. Ah! Nancy n'était pas brusquée maintenant; lui qui
lui avait donné plus d'une buffade lorsqu'elle était petite, il lui
disait de bonnes paroles à cette heure, et lui faisait entendre tout
doucement, qu'il valait mieux se presser. Que diable! une fois que
le mariage est fait, il n'y a plus rien à craindre, il ne peut plus
se défaire; mais tant qu'on n'a pas dit oui, on ne sait pas ce qui
peut arriver. Sans doute, j'étais un brave garçon, et il aurait mis
sa main au feu qu'il n'y en avait pas de pareil dans la paroisse,
mais enfin, si je venais à changer d'idée? et puis, cette
fréquentation trop longue faisait caqueter les gens. Et il
mignardait Nancy pour qu'elle me fît entendre d'avancer la noce. Ce
vieux rusé qui ne lui avait jamais tant seulement apporté de la
foire un tortillon d'un sou lorsqu'elle était petite, lui
acheta-t-il pas un beau mouchoir de cou, à la foire de juillet, à
Excideuil! A moi, il ne me disait rien, connaissant bien que je ne
l'aimais pas, parce qu'il avait été dur et brutal avec la pauvre
drole; mais il tournait de temps en temps autour de mon oncle, qui
ne l'aimait pas plus que moi, mais qui ne le donnait pas tant à
connaître, et parlait par-ci par-là de la noce. Mais mon oncle qui
le voyait venir de loin, avec ses gros sabots, comme on dit, faisait
celui qui ne comprend pas, et Jardon n'osait pas s'expliquer
franchement, de peur de montrer ses craintes; ça faisait que mon
oncle riait en dedans de voir ce vieux renard chercher matoisement à
lui faire entendre qu'il valait mieux faire le mariage de suite.
Mais pourtant un jour, ennuyé de l'avoir comme ça de temps en temps
après lui, il l'envoya au diable: Ah ça, Jardon, vous voilà plus
pressé que les amoureux! et si quelqu'un apportait l'autre moitié du
louis d'or! attendez donc en patience le temps qu'ils ont choisi.

Mon oncle avait bien raison; ces trois mois passèrent vite. Quand il
se mêle avec l'amour des idées sérieuses de ménage, qu'on voit dans
l'avenir ses futurs enfants, on n'est pas si pressé que les jeunes
gens qui cherchent à s'amuser seulement. Depuis que tout était
accordé, nous nous rencontrions souvent Nancy et moi, et nous nous
parlions longuement. Certainement lorsque je m'étais décidé à la
prendre pour femme, je l'aimais bien, mais je ne la connaissais pas
encore assez. Pendant ces trois mois, j'en vins à l'aimer plus
encore s'il se peut, et surtout à l'estimer davantage. C'est qu'elle
avait tant de bon sens, de raison, de bonté, que des moments je me
trouvais bien heureux qu'elle voulût de moi. Mais tantôt après, je
me disais: qui se soucie dans le pays d'une bâtarde qui n'a ni bien
ni famille? Comme elle est jolie, des garçons peuvent bien y faire
attention, mais ce ne serait jamais que des pauvres diables sans le
sou vaillant, pour le mariage, ou des mauvais sujets comme ce
maréchal de Sorges pour l'amusement. Tout bien avisé, il vaut autant
pour elle que ce soit moi. Quelquefois je racontais à mon oncle ce
qu'elle me disait, et ses raisons et les réponses qu'elle me
faisait, et lui, ça ne l'étonnait pas, attendu que toute petite
étant, il avait connu qu'elle serait une femme comme on n'en trouve
guère par chez nous, ni ailleurs.

Les vendanges furent bonnes au Frau, cette année-là; il y avait du
raisin et bien mûr, ce qui promettait de bon vin. Le temps était
beau, comme c'est d'ordinaire dans nos pays, où les étés de la
Saint-Martin ne manquent jamais. Joint à ça que l'époque de mon
mariage approchait, et que le raisin vendangé devait faire du vin
pour la noce, et on comprendra de quel coeur je travaillais. On
commença de vendanger les vignes qui sont au-dessus de la Borderie,
puis la vigne jeune, plantée dans le terme de la combe, et en
dernier, la vieille vigne au-dessus de la maison. La mère Jardon et
Nancy nous aidaient. Gustou boulait le raisin dans les comportes, et
mon oncle et moi, quand elles étaient pleines, nous les portions
avec des barres au fond du coteau où était la charrette pour les
emmener. Mon oncle n'avait pas voulu que Gustou m'aidât à les
porter, à cause de son épaule, quoi qu'elle fût bien guérie et qu'il
enlevât un sac comme auparavant. Mais en descendant, une comporte de
vendange pèse sur les bras, et un faux pas peut faire un mauvais
contre-coup. Marion nous aidait bien quelque peu aussi, mais il lui
fallait porter à déjeuner et la collation, et tout appareiller, en
sorte qu'elle n'y faisait guère. C'était un plaisir d'être comme ça
jeune, bien sain sous le clair soleil, à ramasser de belle vendange
qui bouillait dans la comporte sitôt écrasée. Je me tenais près de
Nancy, lui emportant son panier plein aux comportes, et babillant en
coupant les grappes. Et quand nous nous mettions à l'ombre d'un
arbre pour le mérenda, je me seyais encore près d'elle, et je lui
coupais des petits croustets sur lesquels elle étalait du bon
fromage de chèvre, et je lui choisissais de belles noix fraîches, ou
une belle grappe de pied-de-perdrix. Je lui versais à boire avec la
dame-jeanne aussi, mais guère, car elle ne buvait presque point.
J'avais grand plaisir à la voir, les joues comme un de ces beaux
percés de vigne que nous mangions, et jolie tout de même sous la
mauvaise paillote qui la gardait du soleil. Ah oui! c'est une belle
chose que d'être jeune, fier, amoureux, de n'avoir point de soucis,
et de vendanger gaiement à côté de sa mie, par un beau temps. On
sent alors qu'il fait bon vivre, et on est tellement content qu'on
voudrait voir tout le monde heureux.

La vendange de la vieille vigne fut mise de côté dans une petite
cuve; il n'y en avait pas beaucoup, mais ça faisait du vin de
première qualité du pays. Tandis que le vin bouillait dans les
cuves, nous commençâmes à faire les apprêts de la noce. D'abord il
nous fallut aller à Excideuil acheter des affaires et des affaires,
et puis faire faire les habillements. La grosse Minou, la couturière
de Coulaures, vint chez les Jardon pendant huit jours, et tout ce
temps, ne fit que couper, coudre et essayer. Chez nous, Lajarthe
vint aussi pour moi, et y passa une semaine. Il n'était pas content,
ce pauvre Lajarthe; les affaires du pays n'allaient pas, et on
voyait bien à cette heure, disait-il, que la République était
foutue. Après ça, ajoutait-il, la République que nous avons, avec
Bonaparte pour président, ça n'est pas la République. Ça n'est pas
ça que nous voulions tous, quand on a jeté bas ce gueux de Philippe.
C'est terrible voyez-vous, de penser que c'est le peuple lui-même
qui s'est mis le clou au nez, et que tout ce qui lui arrivera de mal
dans le temps sera son travail. Pauvre peuple! ajoutait-il, tu es
comme le boeuf de labour, quand tu es détaché, tu viens de toi-même
tendre ta tête au joug!

C'était un homme de bon sens que Lajarthe, sans instruction, comme
celui qui ne sait lire, mais la remplaçant par un fier esprit
naturel. Et puis il avait beaucoup fréquenté le ci-devant curé
Meyrignac, qui avait connu Roux-Fazillac et Romme et Lacoste et
Lakanal. Dans cette fréquentation du père du soi-disant _lébérou_,
Lajarthe avait appris et retenu beaucoup de choses qu'on n'apprend
guère que dans les livres, et que les paysans comme lui ne savent
pas d'habitude. C'était son plus grand plaisir que d'apprendre
quelque chose, et, comme tous ceux qui ne peuvent mettre par écrit,
sa mémoire était grande.

J'avoue franchement qu'à ce moment-là les jérémiades de Lajarthe ne
m'émouvaient pas beaucoup; je me disais que tout ça s'arrangerait
pour le mieux. Et puis, quand on est jeune et qu'on va se marier, on
a d'autres choses en tête. Mais c'est un tort, j'en conviens; il ne
faut jamais se désintéresser des affaires publiques, pour n'importe
quelle cause, car chacun de son côté ayant l'un, une raison,
l'autre, une autre, et beaucoup se moquant de tout, il advient que
les intrigants et les ambitieux s'emparent des affaires, ce dont
nous pâtissons tous après. Si Lajarthe avait vécu jusqu'en 1870, il
aurait eu beau jeu de reprocher à tous leur sottise d'autrefois;
mais il mourut, le pauvre, deux ans auparavant, et non sans nous
dire souvent: vous verrez que tout ça finira mal.

Mais personne ne le croyait, excepté nous autres. Mon oncle qui
pensait comme lui, prêchait bien les gens tant qu'il pouvait, mais
sans réussite. Ils étaient quelques-uns comme ça dans le canton,
bons citoyens, solides républicains, bien estimés du peuple, mais
ils ne pouvaient rien contre le nom de Napoléon.

--Quand je pense, disait mon oncle, que, manque une douzaine, j'ai
toutes les voix pour le Conseil municipal; que j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour empêcher de voter pour Bonaparte, et que, malgré ça, il
n'y a eu dans toute la commune que deux voix contre lui, celle de
Lajarthe et la mienne, car je n'ai même pas pu faire voter cet
animal de Gustou; je suis bien forcé de voir qu'il n'y a rien à
faire pour le moment. Pourvu que ça ne soit pas un chambardement
comme en 1815 qui ouvre les yeux à tous les aveugles, encore ça ira
bien.

Tandis que Lajarthe finissait son travail, il nous fallut écouler le
vin, et ma foi, il était bon. Les gens qui venaient faire moudre,
attachaient leur bourrique à l'entrée du moulin, et montaient à la
maison pour le goûter, s'ils étaient bien familiers chez nous; et
des fois, on leur criait du cuvier:

--Hé! Pierrichou, viens tâter un peu le vin nouveau!

C'était le bon temps, le vin abondait, et on n'y regardait pas de si
près. Un verre était là, près de la cuve, sur une barrique, avec un
chanteau, une tête d'ail, du sel dans une assiette et des noix.
Après avoir mangé une bouchée, les gens remplissaient leur verre à
la canolle d'où le vin coulait dans un grand baquet fait à l'exprès,
en faisant une belle mousse rose.

Brizon, le piéton, vint ce jour-là. C'était un bon diable qui nous
portait la _Ruche_ et quelquefois des lettres. Il avait les yeux
toujours rouges, et il expliquait ça en disant que durant l'été, en
faisant sa tournée par les grandes chaleurs, il avait soif et buvait
dans les ruisseaux et que les joncs lui piquaient les yeux; et les
gens riaient. Mais il n'y avait qu'à voir sa figure rougeaude et son
nez luisant pour connaître que ce n'était pas en buvant de l'eau que
ses yeux étaient devenus rouges.

--Salut! fit-il en portant la main à sa casquette de cuir, comme un
ancien troupier qu'il était. Voilà une lettre pour vous, Nogaret, et
voilà aussi le journal.

--Merci, fit mon oncle.

Toutes les fois que Brizon venait chez nous, c'était réglé qu'il
cassait une croûte et buvait un coup. C'est assez l'habitude en
Périgord, que les piétons mangent et boivent dans les maisons où ils
passent d'habitude. Au commencement de leur tournée, ils mangent la
soupe et font chabrol; plus loin, ils mangent un morceau; ailleurs,
ils mérendent, c'est-à-dire font collation; partout ils boivent un
coup. Il n'y a pas si pauvres gens qui ne les fassent trinquer,
lorsqu'ils leur apportent une lettre du fils qui est au service et
qu'ils la leur lisent: il faut bien, puisqu'ils ne savent pas.

Brizon, donc, n'avait pas besoin d'être convié; il tira son couteau,
coupa une bouchée au chanteau et s'assit sur une cosse de bois.

Dans le commencement qu'il était piéton, les gens lui disaient,
voyant ses yeux rouges: Il vous faut y mettre de la pommade des
messieurs Theulier, de Thiviers, ça vous guérira. Mais lui répondait
qu'il en avait usé cinq ou six pots qui ne lui avaient rien fait;
qu'il était vrai que cette pommade était tout à fait bonne pour les
autres, mais que pour lui elle ne valait rien. Avant tout, il me
faut marcher, faisait-il; un bon verre de vin m'éclaircit la vue et
me donne des jambes. Si mes yeux restent rouges, tant pis. Je ne me
sers plus que de la tisane vineuse.

--Hé! lui dit mon oncle en emplissant le verre à la canolle, un peu
de tisane, Brizon?

--Ça n'est pas de refus, dit-il en se riant.

Et il prit le verre, le tournant vers le jour pour mirer la belle
couleur, le mettant sous son nez pour renifler la bonne odeur. Puis,
quand il l'eut bien regardé et flairé, il but lentement, par petites
gorgées d'abord, s'arrêtant avec plaisir et branlant la tête tout
doucement. On connaissait, rien qu'à le voir faire, que ce n'était
pas un ivrogne, un avale-tout, mais un homme qui aimait le vin et
jouissait lorsqu'il en tâtait de bon.

--Voilà un crâne vin, fit-il, je n'en ai pas bu de meilleur dans ma
tournée; il n'y a que celui de Germillou de Magnac qui le vaille.

--C'est qu'il a de vieilles vignes tournées au midi, et qu'il les
soigne bien, dit mon oncle; et au bout d'un moment:

--Un verre de plus, n'est-ce pas? tu ne pourrais pas t'en aller sur
une jambe.

Allons-y, fit Brizon en se levant; et il prit le verre plein, et
l'éleva un peu en l'air.--C'est une bonne chose tout de même que le
bon vin, dit-il, il n'y a de mal qu'il ne guérisse. Avec lui, celui
qui a des tracasseries les oublie un moment, et le pauvre en
supporte mieux sa misère. Il fait profiter les enfants et il
ragaillardit les vieux. Avec du pain et du vin, on marche, on ne
craint point la fatigue; il donne du coeur aux couards et de la
force aux faibles: c'est une bonne chose que le bon vin!

Et il regardait son verre avec plaisir en disant tout cela
sérieusement:

--Supposons, continua-t-il, qu'il vienne un temps où nous n'avions
plus de vin, qu'est-ce que nous deviendrions? Qu'est-ce qui nous
soutient nous autres qui ne mangeons de viande qu'au carnaval? Un
bon chabrol après notre soupe, et quelques verres après, en mangeant
nos pommes de terre ou nos haricots: avec ça nous voilà prêts à
continuer notre travail. Pour moi, sans vin, je ne marcherais pas,
et si le temps venait où les vignes crèveraient, comme on dit que
c'est arrivé il y a deux cents ans, je préfère être sous terre à ce
moment-là; mais il faut espérer que nous ne verrons pas ça.

Puis il but son verre et le posa sur la barrique en disant;

--Allons, bonsoir à tout le monde, et merci.

--A Dieu sois, Brizon; et le voilà reparti.

La lettre était de M. Masfrangeas qui nous mandait que les Messieurs
de l'hospice lui avaient donné procuration de consentir au mariage
de Nancy, et qu'ainsi il viendrait pour sûr à la noce, mais qu'il
fallait lui faire savoir, quelque semaine auparavant, le jour juste,
afin qu'il s'arrangeât en conséquence.

Le soir il fut convenu avec mon oncle, que ce serait pour la fin du
mois. Puis après, en comptant sur le monde que nous pourrions avoir,
parents et amis, il se trouva que nous serions trente ou trente-cinq
au moins. Sur ce nombre, il y en avait qui étaient de loin, et je
leur fis un bout de lettre; mais quand je fus à deux cousins du côté
de Jumilhac et de Saint-Paul, je ne sus comment faire, vu qu'ils
changeaient souvent d'endroit, l'un étant ouvrier dans les forges,
et l'autre charbonnier. Ma foi, que je dis à mon oncle, je vais
aller par là; je les trouverai bien sans doute.

Le lendemain matin, à la pointe du jour donc, prenant le fusil et
notre chienne, je suivis le chemin de Corgnac, et de là à Nantheuil
et à la forge de Grafanaud. Quand j'y fus, je demandai à la cantine,
si on connaissait un forgeron nommé Estève, mais on ne sut m'en rien
dire. Je continuai donc mon chemin dans ce pays sauvage, où il n'y
avait pas de route en ce temps-là, mais seulement de mauvais
sentiers dans le fond des ravins, où passaient les mulets qui
portaient le minerai et le charbon aux forges. Quand je fus à
Fayolle, un forgeron que je trouvai dehors, me dit que mon cousin
travaillait à la forge de Montardy dans la commune de Saint-Paul, en
suivant l'Isle, à une lieue et demie avant d'arriver à Jumilhac. Me
voilà reparti pour Montardy, où je trouvai en effet mon cousin qui
fut bien content de me voir, surtout pour la cause que c'était. Nous
fûmes manger à la cantine, car je crevais de faim, et tout en
mangeant, il me dit que son frère était à faire du charbon dans une
coupe de la forêt de Jumilhac, par là, entre Villezange et la
Peyzie, il ne savait pas trop au juste. Quand j'eus fini de manger,
nous trinquâmes une dernière fois, et Estève vint avec moi pour me
montrer le chemin. Mais il y a de la place dans la forêt, et dans
tous ces bois qui sont autour, et nous ne pouvions pas le trouver.
En premier lieu nous fûmes sur une charbonnière qui fumait, mais il
n'y avait personne. Enfin à force de chercher, un drole qui tendait
des lacets pour les lièvres, autrement dit des setons, nous enseigna
où il était, dans la Forêt-Jeune. Quand nous fûmes proches, un grand
chien jaune courut vers nous en jappant, mais se tut bientôt en
voyant la chienne:

--Ça n'est pas commode d'avoir ton adresse, que je dis en riant à
mon cousin; et après lui avoir secoué la main, je lui dis pourquoi
j'étais venu.

Sa cabane était là, auprès d'un gros chêne baliveau, recouverte de
glèbes dont l'herbe était tournée en dedans. Il couchait là, avec
une couverte, sur un lit de fougères sèches où il y avait deux peaux
de mouton. Devant la cabane, une marmite pendue à trois piquets
assemblés par le haut:--Tu vois, dit le cousin Aubin, c'est la soupe
qui cuit, nous ferons chabrol dans un moment.

--Bah! dit Estève, moi il faut que je m'en retourne, il vaut mieux
donc qu'Hélie s'en revienne avec moi, coucher à la cantine.

--Ne l'écoute pas, me dit l'autre, reste avec moi, nous souperons
bien, n'aie crainte, et cette nuit nous irons à l'affût des
porcs-singlars.

Cette idée me rit, et je restai.

Quand Estève fut parti, Aubin hucha son garçon, en joignant ses deux
mains contre sa bouche: Hô ô ô ô, Marsaudoû, oû oû, oû!

Marsaudou, qui était à bâtir un fourneau, arriva un moment après,
nu-pieds dans ses sabots pleins de fougère, ses culottes et sa veste
toutes dépenaillées, un bonnet de laine brune sur la tête, les
cheveux tombant sur son cou, la barbe embroussaillée; noir, la
figure, la chemise et tout, comme un charbonnier, c'est le cas de le
dire: on aurait dit un homme des bois, et de vrai il y passait sa
vie. Après avoir fait un signe de tête il se planta sans rien dire.

--Tiens, dit mon cousin en lui donnant un havresac, va-t-en à
Saint-Paul, chez l'Arnaud, tu porteras de la viande, deux ou trois
livres, et ne t'amuse pas.

Marsaudou fit signe que oui, posa ses sabots et s'en alla d'un bon
pas. En attendant qu'il fût revenu, je fus avec mon cousin voir des
fourneaux allumés, et dans ce temps il me conta sa vie. Elle était
sauvage, mais ça ne lui déplaisait point. Des semaines entières, il
ne voyait souvent que les muletiers qui venaient charger du charbon,
et c'était tout. Le dimanche, il allait quelquefois à Jumilhac ou à
Saint-Paul, et portait des vivres pour huit jours. Quand il y avait
moyen, il s'en allait tuer un lièvre, avec son chien qui était coupé
de courant et de labri, maigre à le traverser avec une aiguille de
bas, mais tout à fait bon à ce qu'il disait.

Marsaudou revint et donna sans rien dire l'havresac à mon cousin,
qui en tira une touaille où était pliée une bonne grillade de
cochon.

--Ça va bien qu'il dit; nous avons déjà des gogues; voyons la soupe
maintenant.

Il se lava ferme les mains à une source à côté, mais tout de même
elles étaient bien un peu noires encore. Après ça il tailla la soupe
dans des petites soupières de terre, chacun la sienne à la mode du
pays, et puis mit du bois sec pour faire de la braise.

Quand les trois soupes furent trempées, avec des baguettes de bois
posées sur des petites fourches, il fit une manière de gril et y mit
la viande et les boudins. Puis il alla tirer à boire, dans une
espèce de pichet en bois, à un barriquot qui était dans la cabane,
et porta une tourte de pain. Tout étant prêt, nous nous assîmes sur
des troncs d'arbres pour souper.

La nuit était tombée tout à fait, et nous étions là, tous trois
autour du feu, nos chiens assis sur le cul nous regardant faire. Mon
cousin et moi, nous causions tout en mangeant, de choses et
d'autres: il me demandait d'où était ma femme future, si elle était
jolie, comment j'avais fait sa connaissance, et autres choses
pareilles. Marsaudou, lui, ne disait rien, il mangeait, la figure
dans sa soupière, comme un affamé.

Après la soupe, nous fîmes un bon chabrol, et ensuite mon cousin se
mit à retourner la viande et les gogues, et y jeta du gros sel qui
pétilla dans le feu.

Quand ce fut cuit, Aubin partagea la viande et chacun mangea sur son
pain, jetant de temps en temps un morceau aux chiens qui
l'attrapaient à la volée.

Après souper, mon cousin alla chercher une bouteille dans la cabane,
versa deux doigts de goutte dans chaque verre et me dit, après avoir
trinqué:

--Maintenant, tu vas prendre ma couverte et dormir un peu; moi, il
faut que je veille aux fourneaux, je te réveillerai pour aller au
guet.

J'allai me mettre sur la fougère, dans la cabane, et comme j'étais
fatigué, je m'endormis d'abord.

Au milieu de la nuit, mon cousin me toucha les pieds:

--Lève-toi, Hélie.

Je sortis de la cabane avec mon fusil. Le temps était clair, les
étoiles rayaient, mais il ne faisait pas trop froid encore. Je
m'approchai un peu du feu, tandis que mon cousin mettait ses
souliers, et je coulai dans mon fusil une balle qu'il m'avait
donnée. Quand il fut prêt, après avoir attaché les chiens qui nous
auraient dérangés, nous partîmes.

Après avoir marché un bon moment, mon cousin me fit signe de faire
doucement, et en passant au long d'un boqueteau de chênes, me montra
un gros pinier où les sangliers, que nous appelons porcs-singlars,
avaient laissé des traces de fange en venant s'y gratter. Etant
entrés dans ce petit bois, le cousin me mena à une fosse entourée
d'une feuillée, où nous nous assîmes sur de grosses pierres, le
fusil sur les genoux. Par les intervalles entre les branches, on
voyait un champ de raves où les bêtes noires avaient déjà foui:
autour, c'était des bois et d'un côté la lande grise. Nous
attendions sans parler ni bouger. On entendait un loup hurler du
côté de la Forêt-Vieille, et vers le Temple, des renards chassaient
en jappant clair sur la voie d'un lièvre, comme des labris. Au loin,
les gens de Rouledie et de Brétenoux, faisaient un bruit du diable
avec des peyroles ou chaudrons, des bassins et des cornes, pour
garder leurs raves et leurs blés d'Espagne. Autour de nous, un rat
rongeait une châtaigne dans son trou, et de temps en temps un
hérisson jetait son petit cri aigu dans le taillis voisin.
Quelquefois nous entendions dans les bois prochains de légers
bruits: un lièvre traversant le fourré, ou un taisson sorti de son
terrier. Il y avait trois heures et plus que nous étions là, quand à
un moment, nous entendons assez loin sur notre droite, un grand
bruit de branches pliées qui allait se rapprochant. Mon cousin me
toucha le coude, et tout d'un coup cinq ou six sangliers sortirent
du bois en trottant. Seulement ils étaient trop loin à l'autre bout
de la terre, et il fallait attendre qu'ils fussent plus près. En
attendant, nous les regardions faire; avec quelques coups de nez,
ils arrachaient une rave et la dévoraient en grognant. Petit à
petit, ils approchaient et allaient être à bonne portée;
malheureusement le vent avait tourné et nous l'avions dans le dos,
de manière qu'à un moment donné le porc qui était devant, leva le
nez en l'air de notre côté, grogna quelque chose aux autres, car ils
firent comme lui, et coup sec tournèrent tête sur queue au galop. A
tout hasard, je leur envoyai mon coup de fusil au moment où ils
allaient rentrer dans le bois.

--C'est de la poudre perdue, dit mon cousin; à cette distance, tu
n'y ferais rien; ça porte bien une balle, ces bêtes-là.

Nous revînmes à la cabane, en passant par les fourneaux, où
Marsaudou était de garde. C'était un brave homme, je le crois, car
mon cousin le disait; mais franchement avec ses longs cheveux, sa
barbe et sa peau de bique, il avait plutôt l'air de quelque sauvage
que d'un homme du Périgord; mais je crois qu'il était Limougeaud.

Une fois rendus à la cabane, mon cousin ralluma le feu et nous bûmes
la goutte pour nous réchauffer, car la pointe du jour était proche
et le froid du matin tombait sur nous.

L'Angelus sonna bientôt à Saint-Paul, puis à Jumilhac, et plus loin
à Saint-Priest. Je vais te conduire jusqu'à Saint-Paul, me dit mon
cousin, de là tu t'en iras à Grafanaud, c'est plus court.

En marchant, nous causions, et il me disait que ce pays de bois, de
prés, de landes et d'étangs, qui me paraissait bien pauvre, ne
l'était pas tant qu'il en avait l'air. Les bois donnaient beaucoup
de revenu en feuillard, en charbon; et toutes les forges du pays qui
marchaient, faisaient vivre les gens. Outre celles de Grafanaud, de
Fayolle et de Montardy que j'avais vues, il y avait encore à ce
qu'il me dit, les forges du Gravier, du Tendeix, de Vialette, du
Cros, des Fénières, du Moulin-Neuf, de la Barde, de la Meynardie, de
Mavaleix. Toutes ces usines, et les hauts fourneaux toujours
allumés, étaient une richesse pour le pays et donnaient du travail à
une masse de gens: forgerons, mouleurs, ouvriers des hauts
fourneaux, bûcherons, charbonniers, muletiers qui allaient chercher
le minerai du côté d'Excideuil, d'Hautefort; et tout ce monde
donnait du débit aux cantines des forges, aux auberges, aux
marchands; aussi le pays était à l'aise.

Depuis, ça a bien changé. Toutes ces forges qui entretenaient le
bien-être dans le pays, sont arrêtées ou presque toutes. Les hauts
fourneaux sont éteints. Aux Fénières on fait encore quelque peu de
moulage de fonte, des pots, des marmites, des chaudières, et c'est
tout. Ailleurs tout est mort. Ces forges cachées dans les fonds, où
l'on entendait le bruit pressé des martinets, dont les hauts
fourneaux dardaient en l'air des langues de feu qui se reflétaient
sur l'étang, et dont les portes brillaient dans la nuit comme des
gueules enflammées, sont désertes. Les roues qui faisaient marcher
les marteaux et les soufflets sont arrêtées et pourries; les tuilées
effondrées laissent voir à l'intérieur les poutres noircies; les
murailles tombent, les levées des étangs sont ébréchées et les hauts
fourneaux s'écroulent; il n'y a plus que des ruines partout et la
misère est dans le pays.

Tout ça c'est l'ouvrage du dernier empereur. Pour faire plaisir aux
Anglais qui nous voudraient détruire, il a fait avec eux des
arrangements qui ont ruiné bien des gens dans nos pays, et dans
toute la France à ce qu'il paraît.

Ah! c'est vrai que depuis lors nous payons le fer un peu meilleur
marché. Mais d'abord, le nôtre valait mieux, et après ça, qu'est-ce
que ça faisait de le payer un peu plus cher, du moment que l'argent
restait dans le pays et faisait vivre nos ouvriers, qui le
dépensaient chez les marchands, les artisans, et achetaient des
denrées aux paysans?

Tout le monde y trouvait son compte, tandis qu'aujourd'hui notre
argent s'en va dans la poche des ouvriers étrangers, au lieu de
faire vivre les nôtres, qui sont minables.

A Saint-Paul, nous entrâmes à l'auberge, mon cousin et moi, et nous
fîmes faire un bon tourin. Après ça un quartier d'oie passé à la
poêle. Quand nous eûmes déjeuné, Aubin me montra le chemin et après
lui avoir bien dit de ne pas manquer le jour de la noce, je le
quittai.

Je fis le chemin assez lestement, et le soir après souper, j'allai
voir Nancy pour lui dire que toutes les invitations étaient faites,
et qu'il n'y avait plus à se dédire, quand même elle se repentirait
d'avoir promis.

Elle se mit à rire et je l'embrassai. Après avoir causé une
demi-heure, elle rentra, et je m'en fus me coucher.

Le lendemain je m'en fus à Périgueux acheter quelques petites
affaires pour elle, comme une bague en or et un anneau de mariage,
une chaîne de cou avec un coeur, des rubans, de la dentelle, un
châle, des bas fins et quelques petits affiquets.

Après avoir fait toutes mes commissions, acheté du café pour le jour
de la noce, de la vanille pour mettre dans les crèmes, que la bru de
Maréchou m'avait bien recommandé de ne pas oublier, une bouteille
d'anisette pour les femmes, deux autres de cognac pour les hommes,
je m'en fus prévenir M. Masfrangeas du jour qui était convenu. Il
voulait me garder à souper, mais il me tardait de revenir au Frau,
et puis je n'aimais pas beaucoup à aller chez lui, parce que ses
filles étaient toujours mijaurées, surtout l'aînée, et je repartis.

--Tout ça, c'est très bien, dit mon oncle, en voyant ce que je
rapportais; nous avons convenu du jour, mais si nous sommes
trente-cinq, où nous mettrons-nous? On ne peut pas démonter les lits
de la grande chambre, parce qu'il y aura des parents à faire
coucher; dans la cuisine, ça ne se peut pas, où nous mettrons-nous?

En cherchant bien, il nous fallut demeurer d'accord qu'il n'y avait
que le cuvier où on pût mettre aisément une table pour tant de
monde. Mais il fallait démonter la grande cuve, faire crépir les
murs et blanchir le plafond. Ça ce n'était pas une affaire, d'autant
mieux que nous avions encore les ouvriers qui finissaient de monter
la grange, car chez nous, les bâtisses vont doucement comme on sait.

Ceci convenu, le dimanche d'après, nous fûmes à Saint-Germain, chez
M. Vigier, pour passer notre contrat. Le père Jardon était là, et sa
vieille aussi qui accompagnaient Nancy. De lui donner du bien, ça ne
se pouvait, puisqu'ils n'en avaient point; mais la bonne mère
nourrice ne voulait pas qu'il fût le dit que sa fille n'aurait rien
apporté en mariage, et elle fit mettre dans le contrat qu'elle lui
donnait six linceuls de brin tout neufs, autant de serviettes et
deux touailles, qu'elle avait fait faire expressément au tisserand,
après avoir filé le chanvre aux veillées. Elle avait fait ça sans
consulter son homme, sachant bien qu'il n'aurait pas voulu; aussi il
la regarda tout étonné et pas content, mais ne dit rien pour lors,
car un moment après, il dit qu'en cas de mort de sa fille, sans
enfants, tout ça devait leur revenir.

Mon oncle se mit à rire; moi j'étais en colère, et la vieille
regardait son homme d'un mauvais oeil. Mais M. Vigier arrangea ça
tout de suite en disant:--Ecoutez-moi, Jardon, il vaudrait mieux ne
pas parler de ça, c'est moi qui vous le dis; et ce fut fini.

Pour moi, par le contrat, je donnai à ma future femme, pour la
mettre à l'abri en cas de malheur, le petit bien du Taboury en toute
propriété, et je laissai l'usufruit à son père et à sa mère
nourriciers, comme je l'avais promis. Je n'avais parlé de la
donation à personne, sinon à mon oncle; aussi la vieille et Nancy
tirèrent leur mouchoir pour s'essuyer les yeux. Quant à Jardon, il
resta tout surpris de cette affaire, ne comprenant pas comment on
pouvait donner comme ça son bien. Après ça il regardait le plancher,
et on voyait bien qu'il se travaillait à chercher s'il n'y aurait
pas quelque chose à tirer pour lui de cette donation. Quand nous
eûmes signé, ceux qui savaient, M. Vigier prit ses droits et
embrassa Nancy en lui disant: Ma drole, tu te places bien, mais tu
le mérites, et ton mari n'est pas à plaindre.

Le soir nous soupâmes au Frau, et je donnai après à ma Nancy tout ce
que j'avais porté de Périgueux pour elle. C'était peu de chose, et
maintenant, il n'y a fille ayant cent écus de dot qui s'en
contentât; mais alors, on n'en était pas encore venu au point
d'aujourd'hui, où on ne connaît plus riche ou pauvre, chacun voulant
être égal aux autres par la dépense, histoire de faire croire qu'on
est égal par le bien. Nancy fut donc bien contente de tout ce que je
lui donnais. Un châle tissé, de Lyon, surtout, lui semblait bien
beau, car en toilette comme en tout, elle aimait mieux le solide que
les fanfreluches. Ce châle m'avait bien coûté quatre-vingts francs
chez Mayssonnade, mais je ne les regrettais pas en voyant qu'il lui
faisait plaisir. Il faut dire aussi que la pauvre drole n'avait
jamais été gâtée de ce côté. Sa mère aurait bien voulu quelquefois
lui donner quelque petite chose, mais le vieux faisait un tapage
d'enfer pour lâcher un sou, de manière que la pauvre femme était
obligée de faire comme d'autres, de tricher son homme sur quelques
douzaines d'oeufs, ou une paire de poulets, pour acheter à sa fille
quelque cotillon, ou un mouchoir de tête, ou un devantal, que du
côté de Sarlat on appelle un faudal, et en français un tablier; mais
le vieux Jean-foutre n'était pas facile à tromper.

Au moment de partir je dis à Nancy: j'ai encore quelque chose à te
donner; et sortant de ma poche de gilet la bague que j'avais
achetée, je la lui mis au doigt et je l'embrassai.

Le lendemain, mon oncle me dit:

--Ah ça, comment entends-tu te marier?

--Mais, lui répondis-je un peu étonné, comme on se marie; à la
mairie en premier, puis à l'église ensuite. Je me serais bien passé
du curé Pinot, mais la mère nourrice de Nancy ne la croirait pas
mariée sans ça. A elle, on aurait pu faire entendre raison
peut-être, mais l'Administration de l'hospice que M. Masfrangeas
représentera, ne donnerait pas son consentement à un mariage sans
curé, et d'un autre côté, de le dire seulement après le mariage à la
mairie, ça serait pour faire avoir des désagréments à M.
Masfrangeas. Il me faut donc me marier à l'église quoique ça me
dérange.

--Je te comprends bien, dit mon oncle, mais tu ne te figures pas,
sans doute, que le curé va te marier comme ça tout bonnement; il te
va falloir te confesser, ajouta-t-il en riant.

--Ha! pour ça, non! il en sera ce qu'il en sera, je me passerai
plutôt de lui. Mais je voyais à ça tant d'ennuis pour ma femme, tant
de tracasseries et peut-être pis pour M. Masfrangeas, que j'en étais
tout ennuyé. Mais quant à aller me confesser au curé Pinot, cet
oncle de contrebande, ni même à aucun autre, je ne voulais pas le
faire à aucun prix.

En pensant à ça, il me vint une idée; je racontai à mon oncle ce que
m'avait dit Ragot le rétameur, et je lui dis d'aller au bourg, sans
faire semblant de rien, de tâcher de voir le curé, et de lui parler
de son pays, qui lui faisait dire bien des choses et à sa nièce, et
que peut-être ça le rendrait plus aisé.

Mon oncle alla d'abord à l'auberge et trinqua avec Maréchou; puis
ils sortirent sur la place, et se mirent à causer avec un voisin,
contre l'arbre de la Liberté qu'on n'avait pas encore coupé. Un
moment après, le curé sortit de l'église venant de dire sa messe, et
s'arrêta avec eux. De suite, il se mit à parler de politique, comme
c'était son habitude, mais bien entendu il n'était pas d'accord avec
mon oncle, ni avec Maréchou; quant au voisin il écoutait tout,
ouvrait la bouche et ne disait rien pour ne se mettre mal avec
personne. Le curé était fort en colère contre les rouges, comme on
disait en ce temps, et il faisait de grands gestes, disant qu'on
devrait mettre ces gens-là à la raison.

--A la raison? ripostait mon oncle; mais moi, je suis un de ceux que
vous appelez: rouges, et je crois en avoir autant que bien d'autres.

--Oui! oui! je m'entends; tous ces gens qui prêchent le désordre;
ces journaux comme la _Ruche_, qui excitent à la haine du Président
de la République, les démoc-soc, on devrait faire taire tout cela.

--Et laisser parler les curés seulement, n'est-ce pas? acheva mon
oncle. Hé bien, écoutez-moi: je suis un de ces hommes dont vous
parlez, et où voyez-vous que je prêche le désordre? Je voudrais au
contraire que chacun fût tranquille chez lui, en travaillant, et je
ne déteste rien tant que ceux qui exploitent les travailleurs, et
les rendent tellement misérables qu'ils les forcent à se révolter:
voilà les hommes de désordre.

--Mon Dieu, dit le curé, encore vous, quoique vous ayez des idées
bien mauvaises, vous n'êtes pas un méchant homme, mais parmi les
rouges et les socialistes, les gens honnêtes c'est l'exception.

--Oui, dit mon oncle, le triage que vous faites pour moi, parce que
vous me connaissez, d'autres le font pour leurs voisins républicains
qu'ils connaissent, mais moi qu'ils ne connaissent pas, je suis pour
eux une canaille, comme pour vous le sont tous les républicains que
vous ne connaissez pas: vous voyez comme c'est peu raisonnable.

Au bout d'un moment de cette discussion, mon oncle dit: Je m'en
retourne au moulin; tout ça ne fait pas les affaires.

Le curé le suivit quelques pas, et lui parla de mon mariage, qu'il
ne fallait pas prendre le jeudi prochain, parce qu'il n'y serait
pas, devant aller à une conférence ce jour-là, et puis qu'il était
temps de venir se confesser.

--C'est que, dit mon oncle, il n'en a pas bien envie.

Là-dessus, le curé tressauta, et s'écria que c'était la faute aux
journaux qui semaient l'impiété, si on voyait des jeunes gens,
baptisés, refuser de se confesser; mais que pour sûr, il ne me
marierait pas...

--Je crois, interrompit mon oncle, qu'Hélie aimerait mieux ne pas se
marier à l'église plutôt que de se confesser.

Ah! là-dessus, le curé s'emporta tout à fait.

--Alors, il se passerait de mariage? Tout honnête homme ne se croit
marié qu'après le sacrement cependant, et sans doute ce ne sont pas
les paroles de Migot qui marient? A la mairie, c'est une formalité
civile, un enregistrement, mais le vrai, le bon, le seul mariage
entre chrétiens, c'est le mariage à l'église.

--Je ne vous dis pas. Mais vous savez, mon neveu est entêté: il ne
se confessera pas, et si vous ne voulez pas le marier sans ça, il se
passera du sacrement, comme vous dites; déjà qu'il n'y est pas trop
porté.

--Mais ça ne s'est pas vu, jamais! s'écria le curé. Tous ces fameux
républicains se marient à l'église comme les autres, ce qui prouve
bien qu'ils ne pensent pas ce qu'ils disent.

--Que voulez-vous, mon pauvre curé, fit mon oncle en goguenardant:
Si ça ne s'est jamais vu, ça se verra la première fois dans votre
paroisse.

--Quel scandale! mon Dieu! mais ça n'est pas possible, je verrai
Hélie.

--A propos, dit mon oncle, en quittant le curé; il m'a chargé d'une
commission. Dernièrement il a vu à Hautefort un de vos pays, un
peyroulier appelé Ragot, et ce Ragot lui a fort recommandé de vous
dire bien des choses, à vous et à votre nièce.

La colère du curé tomba tout d'un coup. Il ouvrit deux ou trois fois
la bouche sans rien dire, comme une carpe qu'on a tirée sur le
sable. On eût dit qu'il avait reçu un grand coup dans l'estomac;
enfin, il finit par dire en bredouillant: Bien, bien, merci bien.

--Ma foi, me dit mon oncle en arrivant, tu pourrais bien gagner ton
procès, avec la recommandation de Ragot.

Et nous nous mîmes à rire de bon coeur.

Quelques jours après, j'étais seul au moulin; mon oncle était à
Coulaures, et Gustou avait été rendre de la farine aux pratiques.
Jetant les yeux en aval, je vis venir, suivant la rivière, le curé
Pinot. Il entra au moulin avec un air crâne, mais je voyais bien
qu'il y avait un peu de semblant. Il s'était sans doute quelque peu
rassuré à propos de Ragot, et s'était peut-être dit que mon oncle
avait ajouté de son chef, la nièce à la commission: en tout cas, il
faisait comme les gens qui sont dans une mauvaise passe; il payait
d'audace.

--Hé bien, mauvaise tête, que m'a dit ton oncle?

--La vérité, Monsieur le curé, répondis-je en riant.

--Alors, tu ne veux pas te confesser?

--Ça n'est pas mon idée.

Là-dessus il se mit à me prêcher, disant qu'en ce cas, il ne
pourrait pas me marier, que les sacrés canons s'y opposaient; que ce
serait un grand scandale si nous n'allions pas à l'église; que les
gens ne nous regarderaient pas comme mariés, et beaucoup d'autres
choses.

--Ecoute, tiens, je suis arrangeant: je vais te confesser là, tout
présentement, sur l'heure; tu n'as qu'à me dire bonnement en gros ce
que tu as fait... sans quitter ton travail: voyons, ce n'est pas la
mer à boire?

Mais j'étais entêté, comme avait dit mon oncle.

--Monsieur le curé, je ne veux me confesser d'aucune manière, ni
debout, ni à genoux, ni au confessionnal, ni dans le moulin. Si vous
ne voulez pas me marier sans ça, eh bien, je me contenterai du
maire.

--Alors, tu ne seras pas marié; tu vivras tout simplement en
concubinage!

La moutarde me monta au nez, comme on dit, et je ripostai vivement:

--Je ne serai pas le seul dans la paroisse! Vous savez bien que je
pourrais en nommer qui vivent comme ça, pas sans curé si vous voulez
d'une manière, mais sans maire et sans contrat!

Le curé comprit, resta coi un instant et me quitta en disant:

--Tu as tort de ne pas m'écouter, grand tort.

Je ne sais pas trop au juste ce qui le décida, mais deux jours après
il s'arrangea pour rencontrer mon oncle, et lui dit que pour éviter
de scandaliser les âmes pieuses, et pour que sa paroisse ne donnât
pas l'exemple d'un mariage: laïque, comme il dit, il me marierait
tout de même sans confession; que ce qu'il en faisait c'était pour
éviter un plus grand mal; mais qu'il ne fallait dire mot de tout ça
à quiconque. Peut-être bien que sa raison y était pour quelque
chose, mais le diable ne m'ôterait pas de l'idée qu'il avait peur
aussi de voir mettre au jour ce qu'avait dit Ragot, touchant sa
prétendue nièce.

Cette affaire m'avait un peu tracassé, surtout à cause des chagrins
que ça aurait pu donner à Nancy; aussi, lorsque le curé se fut
décidé, je fus content. Les derniers jours, je ne la quittais plus,
et je me complaisais à la voir arranger ses petites affaires bien en
ordre. Nous parlions de ce que nous ferions lorsque nous serions
mariés, et de la manière qu'elle tiendrait la maison et comme nous
serions heureux au Frau, avec mon oncle qui était si bon homme. Je
l'embrassais tant que je pouvais, et elle me donnait ses joues en
riant; mais elle ajoutait qu'il fallait être sage et ne pas y
revenir à chaque instant. Ça n'était pas par froideur qu'elle
faisait ainsi, car des fois en l'embrassant je voyais ses yeux se
fermer et je sentais son coeur battre bien fort; mais chez elle la
raison ne s'endormait jamais; et puis, il faut le dire, j'étais
moi-même assez sage et point aussi hardi que le sont quelquefois les
garçons.

Quelques jours avant la noce je voulus que nous allions convier la
demoiselle Ponsie. Un soir, ayant épié le jour que M. Silain n'était
pas à Puygolfier, nous y montâmes.

Elle était dans le salon à manger, qui faisait là tristement son bas
toute seule. D'abord qu'elle nous vit, elle se douta pourquoi nous
étions montés, et venant vers nous, elle embrassa Nancy, et puis
nous fit asseoir. Lorsque je lui eus dit que nous étions venus pour
l'engager à notre noce, elle secoua la tête doucement, d'un air
triste, et nous dit qu'elle n'avait pas le coeur à aller à noces,
mais qu'elle viendrait à l'église prier le bon Dieu de nous rendre
heureux.

--Tu as fait preuve de bon sens et de raison, Hélie, en choisissant
Nancy; je la connais bien, et je te promets que tu n'auras jamais
une heure de regret. Elle n'a rien, c'est vrai, mais tu as assez
pour elle, et ce que tu as, elle est femme à le faire prospérer. Ce
n'est pas tout les maisons, il faut surtout les conserver. Et on
voyait bien à ça qu'elle pensait à la sienne, ruinée par son père.
Lorsque nous fûmes pour nous en aller, elle tira de son doigt une
petite bague à pierre bleue et la passa à celui de Nancy; puis elle
l'embrassa encore, les yeux mouillés, la pauvre créature.

--Demoiselle, lui dis-je, vous savez que vous aurez toujours au
moulin, des amis, bien petits, c'est vrai, mais qui vous aiment et
vous respectent bien; et si jamais vous aviez besoin d'eux, de jour
ou de nuit, comme que ce soit, ils seront toujours à votre service
et à votre commandement; je vous prie en grâce de ne pas l'oublier!

--Merci, mon Hélie, merci, dit-elle en essuyant ses yeux, je te le
promets; adieu, mes enfants.

Nous redescendîmes de Puygolfier, nous tenant par le bras, le coeur
un peu gros des peines de la pauvre demoiselle.

Enfin le jour arriva. Ma tante Gaucher était venue d'Hautefort, deux
jours auparavant, pour faire tout appareiller, avec mon cousin le
maréchal qui devait être contre-nôvi. Dès le matin, au jour, les
grandes marmites bouillaient au feu. Il y avait là cinq femmes:
notre Marion d'abord, puis la fermière du Taboury, ensuite la mère
Jardon, et sa soeur venue de Négrondes pour aider, et enfin la nore
de Maréchou l'aubergiste, qui était une fine cuisinière pour la
campagne. Ça n'était pas trop de toutes ces femmes pour tant de
monde que nous étions. Nous avions compté sur trente-cinq, mais il
se trouva que nous étions davantage; il y avait les parents d'abord:

Mon cousin Ricou et ma tante;

Martial Nogaret, à la noce de qui j'avais été, devers Brantôme, et
sa femme;

Le grand Nogaret, le tanneur de Tourtoirac, avec un de ses fils, et
sa fille la plus jeune, une belle drole qui s'appelait Francette;

Un autre Nogaret, qui était fermier du moulin du Bleufond, près de
Montignac, et son aînée;

Un autre cousin Nogaret aussi, meunier au moulin du Coucu, près de
Nailhac, avec un petit de quinze ans, bien eycarabillé, appelé
Frédéry. Ce Nogaret était le plus pauvre de la famille, n'ayant
qu'un petit moulin à une paire de meules où l'eau manquait l'été, en
sorte qu'il lui fallait porter moudre le blé des pratiques, au
Temple-de-l'Eau ou à Cherveix; et pour faire son travail, il n'avait
que deux méchantes bourriques: avec ça, force petits enfants.

Après ça, il y avait un frère de ma défunte mère, mon oncle
Chasteigner, de Sorges, venu avec sa femme et deux de mes cousins.

Puis mon cousin Estève et son frère Aubin.

Et les amis ensuite.

M. Masfrangeas, que j'avais été chercher la veille à Coulaures au
passage de la voiture;

M. Vigier, le notaire qui avait passé notre contrat;

Migot le maire, sa femme et son fils le plus jeune;

Le fils Roumy, du bourg, et sa soeur Félicité, qui était
contre-nôvie avec mon cousin Ricou;

Lajaunias, l'aubergiste du _Cheval-Blanc_ de Savignac, avec sa fille
Toinette;

Jeantain de chez Puyadou, venu tout seul; les vieux étaient restés à
la maison;

Lavareille, d'Excideuil, un ami de mon oncle, et une de ses filles
appelée Aimée;

Enfin l'ami Lajarthe.

Avec ça, le vieux Jardon, les deux chabretaïres, Gustou, mon oncle,
ma femme et moi, ça ne faisait pas loin d'une quarantaine à table.

On partit le matin de la maison, en rang, les musiciens en tête,
pour aller quérir la nôvie à la Borderie. Ma tante et la Félicité,
qui l'avaient habillée, nous oyant venir, la menèrent.

Il y a de ça plus de quarante ans, et je la vois encore. Qu'elle
était belle, ma Nancy, et qu'elle avait l'air comme il faut! Dans
nos campagnes, ça n'était point la coutume en ce temps, ni guère
encore, d'habiller les filles de blanc le jour de leur noce. Nancy
avait une robe de fin mérinos bleu qui lui découvrait un peu le cou,
et la naissance de la poitrine où brillait le coeur que je lui avais
donné, suspendu par une chaîne d'or. Elle avait une coiffe avec des
dentelles, à l'ancienne mode périgordine, qui laissait voir deux
épais bandeaux de cheveux noirs. Avec ça, de grands pendants
d'oreilles, son beau châle et des petits souliers avec des rubans et
c'est tout. C'était une mise campagnarde, j'en conviens, mais je
l'aimais mieux que celles des villes. Je n'oublierai jamais, quand
je vivrais cent ans, le sourire avec lequel Nancy me reçut lorsque
je m'approchai pour l'embrasser: Ma chère femme!

Ce n'est pas la coutume, chez nous, que le père conduise sa fille le
jour du mariage. C'est le contre-nôvi qui la mène à l'église et le
marié mène la contre-nôvie. Mais pour nous faire honneur, M.
Masfrangeas, qui représentait les Messieurs de l'hospice tuteurs de
Nancy, la conduisit à la mairie et à l'église. Quand je dis à la
mairie, il faut dire chez Migot, parce que de bâtiment communal il
n'y en avait pas en ce temps-là. Dans une chambre, chez le maire, il
y avait sur une grande table les gros livres du cadastre, les
registres de mariage et autres, et un tas de papiers pleins de
poussière. Dans un coin, se trouvait un cabinet où l'on sentait
qu'il y avait des pommes, et avec un banc et trois ou quatre
chaises, c'était tout.

C'est une chose bien étonnante que cette négligence de presque tous
les maires de nos campagnes, pour tout ce qui se rapporte à la vie
civile. Les hommes de la Révolution avaient voulu affranchir leurs
descendants de la tutelle des prêtres, et c'est pour cela qu'ils
avaient donné au maire, représentant la commune, la mission de
constater les faits de la vie du citoyen, la naissance, le mariage
et la mort. Mais par notre bêtise, on a traité les actes civils
par-dessous la jambe. Les maires, dupes ou complices des curés,
n'ont jamais songé à donner quelque solennité à celui qui y prête le
mieux, au mariage. Le peuple en a conclu que ce n'était là qu'une
simple formalité. Ça commence à changer un peu; mais autrefois, le
vrai mariage était à l'église; à la mairie, on se faisait
enregistrer, et il y en a encore qui disent comme ça.

Nous eûmes de la peine à entrer, les époux les contre-nôvis, M.
Masfrangeas et mon oncle, dans la petite chambre qui servait de
mairie. Le père Migot savait tout juste écrire en grosses lettres,
et c'était la demoiselle Vergnolle qui écrivait les actes, car nous
n'avions pas de régent en ce temps-là, dans notre commune. Il mit
ses lunettes de corne, et bredouilla ce qui était écrit sur les
papiers. Enfin, nous ayant demandé si nous voulions nous prendre
pour mari et femme, après que nous eûmes répondu oui, il nous
déclara unis au nom de la loi. Quand tout le monde eut signé, Migot
ne manqua pas de prendre ses droits en embrassant ma femme sur les
deux joues.

En sortant de la mairie, nous voilà partis à l'église. En entrant,
je vis à gauche près du choeur, dans le banc de Puygolfier, la
demoiselle qui était agenouillée et priait Dieu, la figure dans ses
mains. Aussitôt qu'il nous vit entrer, le marguillier alla quérir le
curé Pinot qui, après s'être un peu fait attendre, sans doute pour
finir sa pipe, vint et s'alla vêtir dans la sacristie.

Il faut bien dire que ni lui ni son marguillier n'imposaient pas
beaucoup plus que Migot. Le curé, qui fumait tout le temps,
empoisonnait le tabac, et avec ça n'était pas des plus propres.
Jeandillou en pantalon de droguet, pieds nus dans ses gros souliers,
avec son sans-culotte d'étoffe, et sa chemise attachée par des
liens, qui laissait voir les poils rouges de sa poitrine, était bien
le marguillier de ce curé, et tous deux étaient assez piètres.
Jeandillou tenait un gros livre tout crasseux et estropiait les
répons que c'en était risible. Moi, tout ça m'ennuyait fort; je
pensais à la prétendue nièce, et il me répugnait grandement d'avoir
affaire à cet homme pour mon mariage. Aussi, quand tout fut
parachevé, je fis tout bas un: Ha! de soulagement, et nous sortîmes.

Et maintenant, je menais ma femme, et devant la porte, où étaient
quelques gens du bourg venus par curiosité, comme nous sortions, des
vieilles femmes dirent: A cette heure elle est sienne!

Quand toute la noce fut hors de l'église, les garçons sortirent des
pistolets de leurs poches et les firent péter ferme: on connaissait
bien qu'ils n'avaient pas ménagé la poudre. Les deux musiciens se
mirent en avant avec leurs chabrettes garnies de rubans, et nous
voilà allant vers le Frau.

Je serrais le bras de ma femme contre moi, comme si j'avais eu peur
qu'on vînt me la prendre, et nous nous parlions tout bas en nous
regardant avec amour.

--Tu as ouï, Nancy, lui dis-je, ces vieilles qui, tandis que nous
sortions de l'église, disaient: A cette heure elle est sienne!

--Oui, dit-elle, elles avaient raison; maintenant je suis à vous
dans le bonheur ou le malheur, pour la vie...

--Ma chère Nancy!

--... Et je vous promets que je serai pour vous une bonne et honnête
femme.

--Oh! Nancy, que je voudrais t'embrasser pour ce que tu dis là!

--Je mettrai toute ma gloire à faire de manière que jamais vous ne
vous repentiez, mon cher Hélie, mon cher mari, d'avoir pris une
pauvre fille sans famille et sans fortune.

Tandis que je la regardais, au fond de ses yeux clairs il me
semblait apercevoir la bonne conscience qui la faisait parler ainsi.

Puis nous continuâmes de marcher sans rien dire, nous tenant serrés
l'un contre l'autre, et bien heureux. Les musiciens jouaient de
temps en temps, les pistolets partaient; mais nous n'entendions
rien.

--Ah ça! dit au bout d'un moment, derrière nous, mon cousin, vous
n'êtes pas bien riants, les nôvis! Ça n'a plus d'air d'une noce,
mais d'un enterrement!

--Il ne faut pas se fier aux apparences, que je lui dis; nous sommes
contents sans que ça paraisse, et plus qu'on ne le peut dire.

--Ah! par ma foi, le jour de ses noces, il faut faire voir qu'on est
content. Si je marchais devant avec Félicité et que nous fussions
les nôvis, je serais bien content et je le ferais voir, par Dieu!

--Ne l'écoute pas, Félicité, que je lui dis, c'est un enjôleur de
filles.

--Oh! dit la petite Roumy, n'ayez de crainte, je le sais bien; mon
frère m'a dit qu'il avait une bonne amie à Excideuil.

--Comment! dit mon cousin, ça se sait jusqu'ici! Jamais je ne
l'aurais cru. Mais ça n'empêche pas que je disais la vérité tout à
l'heure. Parce qu'on parle à une fille qu'on a vue en premier, ça
n'est pas une raison pour ne pas rendre justice à celle qu'on trouve
en second lieu, et même pour ne pas regretter de ne l'avoir pas
rencontrée la première...

--Ha! ha! ha! tu entends, Félicité, comme il sait arranger les
choses.

--Oui, répondit la drole en riant tant qu'elle pouvait; je l'entends
bien, mais je ne le crois pas.

--Et que faut-il donc faire, dit mon cousin; pour que vous me
croyiez? dites-le, je le ferai, aussi vrai que je m'appelle Gaucher
Henri, ou autrement dit, Ricou!

--Rien! rien! dit-elle en riant encore.

Tout en babillant comme ça, nous arrivâmes au Frau. Tout le monde
s'écarta un peu, au moulin ou le long de l'eau, en attendant le
dîner. Les jeunes gens se promenaient avec les filles en leur
contant fleurette, et les vieux s'arrêtaient de temps en temps pour
prendre une prise. Nancy alla poser son châle et vint me retrouver
devant le moulin, où je causais avec mes cousins de Brantôme et
d'autres. Au bout d'un moment, mon oncle, qui revenait de la cuisine
dit à un des musiciens qui avait été soldat dans l'infanterie
légère:

--Sonne la soupe, Cadet!

Et l'autre se mit à jouer en imitant la sonnerie de la soupe; mais
nous n'y comprenions rien, excepté Lavareille et Estève qui avaient
fait leurs sept ans, et nous dirent alors:

--Allons donc manger la soupe.

Le cuvier était bien arrangé, tout crépi de neuf et blanchi au
plafond et partout. Par terre, on avait fait une épaisse jonchée de
laurière qui lui donnait un air de fête. Quand nous fûmes assis
tous, ma foi ça faisait une belle tablée. Ceux qui avaient les
soupières en face d'eux servirent la soupe et on se mit à manger de
bon goût, car il était déjà midi. Après la soupe, on apporta le
bouilli de chez nous: de la velle avec des poules qui avaient le
ventre plein de farce jaune. Le bouilli fini, tout le monde fut un
peu plus tranquille, car c'était un bon fondement, et on commença à
causer entre voisins. Ils étaient quelques-uns, mon cousin Ricou,
mon oncle Chasteigner, le fils Roumy, Jeantain de chez Puyadou et
Lavareille qui n'oubliaient pas de verser à boire, et avec ça, mon
oncle Sicaire les rappelait à leur devoir de temps en temps:

--Hé! là-bas! vous ne versez pas à boire! Tu entends, Lajarthe!

--T'inquiète pas, répondait l'autre, ta barrique y passera: et on
trinquait entre voisins.

Après le bouilli on apporta des tourtières pleines d'abattis de
dinde, de salsifis et de boulettes de hachis, et en même temps des
poulets en fricassée.

Puis après, on servit de la daube de boeuf; et il n'y avait personne
pour la faire comme la nore de Maréchou, aussi il y en eut les trois
quarts qui y revinrent: la daube est une bonne chose quand elle est
bonne.

Ensuite de ça, les femmes portèrent sur la table deux grosses têtes
de veau dans leur cuir, avec un bouquet de persil dans la bouche, et
le petit Frédéry, qui n'avait jamais vu chose pareille, s'esclaffa
de rire tant qu'il put.

Avec une sauce au vinaigre, ça remettait un peu en goût de manger,
aussi on ne laissa que les os des têtes.

Puis après on servit des canards farcis et des fricandeaux.

Ça commençait à bien aller; pour faire passer tout ça il fallait
boire, et on buvait sec. Avec ça il y en avait qui commençaient à
renâcler et ne mangeaient plus guère, mais les plus crânes allaient
toujours. Sans montrer semblant de rien, je regardais faire le père
Jardon qui était au fond de la table; il revenait à tous les plats.
Sans doute il se faisait cette réflexion que jamais plus il n'aurait
une si bonne occasion, et il s'empiffrait tant qu'il pouvait, et
buvait de même. Je crois que même en ce moment l'avarice le
poussait, et qu'il se disait qu'en se remplissant bien la panse il
n'aurait pas tant besoin de manger chez lui le lendemain.

De mouton, il n'y en avait pas, parce que les gens chez nous ne
l'aiment point, je ne sais pas pourquoi. Avec ça, on leur en fait
bien manger quelquefois dans les auberges, mais il ne faut pas
qu'ils le sachent.

Il y eut un petit moment de repos, et chacun devisait joyeusement en
trinquant, pour ne pas rester sans rien faire, quand tout à coup les
femmes portèrent trois gros dindons rôtis, et ma foi tout le monde
les regarda avec plaisir.

--Tandis qu'on les tranchait, les femmes ôtèrent les bouteilles qui
étaient sur la table, et apportèrent du vin de cinq ans de notre
vieille vigne, qui était de crâne vin.

A ce moment, on avait déjà pas mal bu, et tout le monde était un peu
rouge et bavardait. Je n'écoutais guère ce qui se disait, je parlais
tout bas à Nancy au milieu du bruit, et lui serrant la main sous la
table, nous oubliions de manger.

Mais une fois que ces gaillards-là eurent fini le rôti, ils
commencèrent à nous plaisanter et à nous brocarder, comme c'est la
coutume aux noces; c'était salé quelquefois, mais avec ça rien de
trop.

Pour la desserte, on couvrit la table de tourtes aux prunes, aux
pommes, de massepains, de gaufres et de fruits: poires, pommes,
raisins, noisettes, est-ce que je sais? et avec ça de grands
saladiers de crème. On n'avait pas oublié non plus de ces grandes
tartelettes qu'on appelle des oreilles de curé, je ne sais pourquoi,
et qu'on casse d'un coup de poing sur les assiettes: c'est sec, ça
ne coule pas aisément, et il est forcé de boire dur en mangeant.

A un moment, M. Masfrangeas tapa quelques coups sur son verre, et se
levant, les joues rouges, les yeux luisants, fit signe qu'il voulait
parler: quand on vit ça tout le monde se tut.

Il commença par faire son compliment à la nôvie, et à se féliciter
d'avoir été chargé de représenter ses tuteurs au mariage. Ensuite il
fit l'éloge de Nancy, de sa personne, de sa sagesse, de son bon
sens, de son honnêteté et de son bon coeur, et il dit qu'une dot
comme ça assurait la prospérité d'une maison, mieux que la fortune.
Après cela, passant à moi, il convint que, quoique jeune et un peu
original déjà, j'avais montré du jugement en préférant cet apport à
l'argent, en prenant une fille pauvre de bien, mais riche de
qualités.

Il continua, disant que c'était ainsi qu'il en devrait être
toujours; que les jeunes gens ne devraient se décider que d'après
les convenances de personnes, et les qualités du coeur et du
caractère, parce que c'était là des richesses qui valaient mieux que
les écus ou les meilleures hypothèques, et que l'on ne craignait pas
de perdre.

Il parla ainsi un moment, et tout le monde l'écoutait en silence,
car il disait de bonnes choses en patois, et ça faisait grand
plaisir d'ouïr, dans notre langage paysan, de fortes paroles qu'on
n'est pas accoutumé d'entendre, aux noces, ni ailleurs.

En finissant, il dit qu'il espérait que nous aurions beaucoup
d'enfants pareils à nous, ce qui fit rougir Nancy qui pendant tout
ce prêchement baissait les yeux; il ajouta qu'il ne nous souhaitait
pas le bonheur, mais qu'il nous le prédisait, parce qu'il était
force forcée que, dans les conditions où nous nous étions mariés,
nous fussions heureux. Tout ce que nous pouvons désirer aux nôvis,
braves gens, c'est la santé, et pour cela, si vous voulez, nous
allons y boire.

Tout le monde battit des mains, et les verres étant remplis, chacun
se leva et vint trinquer avec nous, après M. Masfrangeas.

Quand on se fut rassis, on parla de chanter, et ce fut le fils Roumy
qui commença.

Tandis qu'il chantait, et que tout le monde écoutait en regardant,
je vis mon cousin Ricou qui avait fait semblant de tomber son
couteau, et se coulait sous la table. Je dis un mot à l'oreille de
Nancy et elle rassembla ses cotillons, et ramena ses pieds sous sa
chaise. Lui arriva à quatre pattes sous la table, et dit tout
doucement:

--Cousine, laissez-moi prendre votre lie-chausse.

Nancy, sans rien dire, tira de sa poche un ruban bleu et tenant
toujours ses jambes serrées, le lui donna et il s'en retourna.
Lorsqu'il se remit à sa place, il avait l'air tout capot, et je me
mis à rire en le regardant. La chanson de Roumy finie, mon cousin
coupa la soi-disant lie-chausse en morceaux, et les distribua aux
jeunes gens qui les mirent à leur boutonnière.

Et on continua à chanter, et dans les chansons, il y en avait de
gaies, et ça faisait rougir un peu Nancy, comme aussi les
plaisanteries qu'on nous faisait: plaisanteries de nos anciens,
vieilles et naïves comme eux. Pour dire ce que j'en pense, j'aime
encore mieux ces coutumes paysannes que celles des bourgeois, qui
trouvent ça pas distingué, et s'en vont en voyage au sortir de
table, comme s'ils avaient honte de dormir ensemble au vu de tous
leurs parents et amis; que ne gardaient-ils leur ancienne cérémonie
du coucher de la mariée, au lieu de s'ensauver comme deux amoureux
qui se dérobent pour aller faire l'amour?

On porta enfin le café, et pour quelques-uns qui étaient là, comme
le cousin du Coucu et d'autres, c'était une chose rare. Il nous
avait fallu emprunter des tasses chez Maréchou, et Jeantain en avait
porté de chez lui, et Lajaunias aussi, car on pense bien que nous
n'en aurions jamais eu assez pour tant de monde.

Quand on eut fait force brûlots, rincettes, sur-rincettes avec de
l'eau-de-vie du pays, et pris du cognac que j'avais apporté, mon
oncle alla chercher une grande bouteille de pinte et dit:

--Voici de l'eau-de-vie faite par mon grand-père il y a de ça
quarante-cinq ou six ans. Je l'ai gardée depuis longtemps pour cette
occasion: rincez donc vos tasses et nous allons boire à la santé de
mon neveu et de ma nièce, ou pour mieux dire, de mes enfants.

Entendant cela, Nancy me serra la main et ses yeux se mouillèrent.

Mon oncle fit le tour de la table pour servir chacun de sa main, et
quand il eut fini, il revint à sa place et, levant sa tasse, dit
posément:

--Il me semble qu'en buvant cette eau-de-vie faite par mon
grand-père et conservée avec soin par mon père, nos anciens qui sont
morts se joignent à nous en ce moment, pour boire à la santé de
leurs enfants.

Et une dernière fois, après avoir trinqué et bu à notre santé, tout
le monde suivit M. Masfrangeas qui s'était levé, et nous fûmes nous
promener le long de la rivière, ce qui ne faisait pas de mal après
être restés à table cinq heures d'horloge.

Le soir, la jeunesse parla de danser et on monta dans la grande
chambre, où je dansai la première contredanse avec ma femme et les
contre-nôvis. Puis après, tous les jeunes gens voulaient danser avec
Nancy, soit une bourrée ou une sautière, et il fallut qu'elle les
contentât par honnêteté. Tandis que nous étions là, mon oncle vint à
la porte et me cligna de l'oeil. Je sortis et il me dit alors
d'aller au jardin, où la servante de Puygolfier voulait me parler.

J'y allai, et la grande Mïette me dit que la demoiselle Ponsie me
faisait dire que si nous voulions monter, de peur d'être tracassés,
elle nous avait préparé une chambre, et que M. Silain n'y était pas.

Malgré ça, quoiqu'il n'y fût pas, ça m'aurait gêné de coucher sous
son toit, et Nancy encore plus, depuis ce qui s'était passé entre
nous dans les bois-châtaigniers. Je fis donner le merci à la
demoiselle, en lui disant que nous nous étions précautionnés de ce
côté-là.

Etant rentré dans la chambre, je dansai encore avec ma cousine de
Brantôme, et sur les dix heures, je sortis en disant que j'allais
faire faire un vin à la française. Au bout d'un moment, Nancy vint
me rejoindre derrière le mur du jardin; je lui mis son châle sur les
épaules, car il faisait frais, et la prenant par le bras, nous nous
en allâmes vers le Taboury, à travers les bois.

Quel heureux moment que celui où nous fûmes seuls tous deux,
marchant doucement sous les étoiles, serrés l'un contre l'autre,
sans rien dire, tant nous étions contents d'être mari et femme pour
la vie! Je ne passe jamais dans les sentiers que nous avons suivis,
sans me remémorer cette nuit-là.

J'avais fait le mot à la femme du fermier, et elle nous avait
préparé un lit dans une petite chambrette bien propre, où on ne
couchait pas d'habitude. Je pris la clef dans un trou de mur qu'elle
m'avait enseigné, et étant entrés, je refermai la porte en disant à
Nancy: C'est les autres qui seront attrapés quand ils nous
chercheront.

En attendant, ils s'amusaient toujours tant qu'ils pouvaient;
quelques-uns se remirent à boire, d'autres dansaient, tandis que les
gens raisonnables parlaient d'aller se coucher. Mais auparavant, mon
cousin Ricou et Roumy avaient fait faire un tourin à la Marion, et
sur les deux heures du matin, il s'agissait de le porter. Mais il
fallait nous trouver, ce qui n'était pas aisé, car aucun ne pouvait
s'imaginer que nous nous étions en allés à plus de demi-heure de
chemin par les bois. Ils cherchèrent dans toute la maison, et ne
nous trouvant point, ils pensèrent que nous étions à la Borderie et
s'y en furent. Comme ils ne nous y trouvèrent point, ils revinrent
au Frau, et descendirent au moulin. Dans la chambre de Gustou, ils
le trouvèrent couché avec mon cousin Estève, et allant dans celle de
mon oncle, ils le trouvèrent aussi couché à l'ancienne mode dans le
grand lit, avec M. Masfrangeas qui ronflait dur. Ils furent tous
coyonnés, car aux noces, c'est à qui se moquera des autres: les
nôvis se cachent de leur mieux, et les conviés cherchent de même;
tant pis s'ils ne trouvent pas, on se moque d'eux.

C'est ce qui arriva aux nôtres: quand ils revinrent à la cuisine, la
Marion et la femme du Taboury et ma tante les plaisantèrent, et leur
dirent qu'ils ne savaient pas dénicher, que pourtant c'était bien
facile de nous trouver, et autres choses pareilles. Enfin pour en
finir, ces femmes leur déclarèrent que c'était inutile de continuer
à nous chercher, que nous étions à Puygolfier où la demoiselle nous
avait retirés. D'aller là, il n'y fallait pas penser, aussi ils
mangèrent leur soupe à l'oignon, se remirent à danser un moment, et
puis on alla se coucher.

M. Vigier s'en était retourné sur sa jument; Roumy emmena chez lui
mon oncle Chasteigner avec sa femme, et Lavareille avec sa fille;
Nogaret du Bleufond et l'autre Nogaret du Coucu s'en furent coucher
chez Maréchou, et les autres s'eyzinèrent. On dédoubla les lits dans
la grande chambre et partout; enfin on s'arrangea pour le mieux. Les
plus enragés passèrent la nuit à boire, et sur les quatre heures du
matin, Jeantain et mon cousin Ricou s'en furent tirer l'épervier,
disant qu'ils voulaient prendre un peu de poisson pour se dégraisser
les dents.

Le lendemain, il fallut recommencer. Après dîner, Nogaret du
Bleufond, Nogaret du Coucu, et Lavareille s'en furent, ainsi que mes
cousins les Estève, et Lajaunias, de Savignac. M. Masfrangeas s'en
était allé le matin avec mon oncle, pour attendre la voiture de
Périgueux. Le soir, nous étions bien encore quinze ou dix-huit à
table. Après souper, les uns s'en furent de nuit et d'autres
restèrent encore à coucher.

Pour dire la vérité, ma femme et moi, il nous tardait d'être un peu
tranquilles, mais nous n'en faisions pas pour ça mauvaise figure à
nos parents et amis; au contraire, nous les fêtions de notre mieux.

Le soir du troisième jour, nous soupâmes dans la cuisine comme de
coutume; il n'y avait plus, en fait d'invités, que ma tante Gaucher
et mon cousin, et les Nogaret de Brantôme. Le lendemain matin, ils
partirent tous, et nous voilà seuls.



VII


La maison reprit son air habituel, et chacun de nous son train
ordinaire. Moi je m'occupais du moulin avec Gustou, et mon oncle
allait à la Borderie où se bâtissait la grange, pour laquelle il
fallait mener du sable, des bois, et des tuiles afin de la couvrir.
Quand je dis que la maison reprit son air habituel, c'est une
manière de dire qu'elle redevint tranquille comme avant la noce;
mais pour dire vrai, elle était autrement plaisante. Dix fois le
jour je montais du moulin, pour voir ma femme et lui dire un petit
mot d'amitié, et je m'en retournais au travail. Des fois, elle
descendait avec son ouvrage et rapiéçait du linge ou des hardes,
tandis que je faisais moudre. Lorsque je m'en allais en route,
chercher du blé ou rendre de la mouture, il me tardait d'être de
retour; et quand de loin je voyais les grands châtaigniers de la
cime du terme, et ensuite fumer la cheminée de la maison, je me
sentais tout réjoui. Alors en cheminant je me disais qu'il n'y avait
pas de sort plus heureux que le mien; ayant une belle et bonne femme
que j'aimais bien, et qui me le rendait, et vivant tranquille avec
mon oncle en travaillant, ne craignant point la misère et n'enviant
pas la richesse. Quelquefois, je me pensais combien j'avais eu
raison de laisser la ville pour venir demeurer au Frau. Si j'étais
resté à la Préfecture, j'aurais été pour ainsi dire toujours esclave
et prisonnier dans un bureau; je me serais marié avec une demoiselle
qui aurait voulu faire la belle dame, être cossue pour aller à la
promenade, à la musique et au bal; j'aurais eu une femme que les
officiers auraient guignée si elle avait été jolie, et qui m'aurait
peut être fait tourner en bourrique et ruiné. Au lieu de ça, j'étais
libre, maître chez nous, ne devant rien à personne, travaillant
comme je l'entendais; et j'avais une bonne femme bien aimante, bonne
ménagère, ne pensant qu'à bien faire à ceux qui étaient autour
d'elle, et à faire prospérer la maison.

Lorsque j'étais à portée de chez nous, je faisais claquer mon fouet,
ce qui faisait enlever nos pigeons picorant dans l'orge ou la
garaube, et je voyais venir sous l'auvent, ou se mettre à la
fenêtre, ma Nancy, qui me faisait signe de loin, et ça me donnait
des jambes pour finir d'arriver quand j'étais fatigué.

Au bout de quelque temps, la Marion me dit:

--Ecoutez, Hélie, votre femme est une bonne femme, ça c'est sûr, et
quelqu'un qui dirait le contraire, je lui dirais qu'il en a menti;
mais, depuis longtemps, j'ai toujours été chez des curés, habituée à
mener les choses à ma mode, n'y ayant pas d'autre femme chez eux, de
manière que je ne sais pas faire autrement. Or, à cette heure, il
est juste que votre femme soit maîtresse ici et qu'elle gouverne
tout à sa fantaisie; mais moi, vous comprenez, j'ai quarante ans
passés, et j'ai pris des habitudes que je ne saurais pas perdre
comme ça. Il vaut mieux que vous preniez une chambrière jeune, qui
aidera votre femme et qu'elle apprendra à sa manière, et moi je me
chercherai une place: jeudi qui vient, j'irai avec vous à Excideuil,
pour voir.

Je trouvai que Marion avait raison, et je le dis à mon oncle qui fut
de mon avis. Nous prîmes une fille de Saint-Sulpice appelée Suzette,
qui marchait sur ses dix-sept ans, et quant à Marion, elle se plaça
chez le curé de Saint-Paul-Laroche, dont la servante venait de
mourir.

L'hiver se passa tranquillement au Frau. Les eaux débordèrent, mais
ne firent pas trop de dégât, et nous avons eu plus de mal d'autres
fois. Le soir après souper, nous étions autour du feu réunis, mon
oncle fumant sa pipe dans la queyrio, ma femme faisant son bas,
Suzette filant sa quenouille, Gustou pelant les châtaignes en
racontant ses histoires, moi lui aidant à peler. Je me pensais lors
que nous étions bien heureux; mais tout de même, il y avait des
choses qui nous tracassaient mon oncle et moi, c'était de voir comme
les affaires du pays allaient mal.

Quelquefois, je lisais la _Ruche_, et mon oncle m'écoutait tout
triste, se demandant comment tout ça finirait. En ce temps-là, on
commençait à faire arracher les arbres de la Liberté à Paris,
soi-disant parce qu'ils gênaient, et les soldats marchaient contre
les citoyens qui se rassemblaient pour les défendre. Chez nous, les
nobles, les curés, les bourgeois, disaient tout haut que la
République n'en avait pas pour six mois. Le curé Pinot ne se gênait
pas pour prêcher, le dimanche, que le seul remède aux maux de la
France, c'était de la jeter à bas. Et lui, méchant petit curé de
campagne qui aurait dû être respectueux pour un supérieur, il
blâmait hautement l'archevêque de Paris qui, dans un mandement,
avait dit que l'Eglise respectait tous les gouvernements qu'elle
trouvait établis, même ceux sortis d'une révolution, pourvu qu'ils
fissent leur devoir. Ça n'allait pas au curé, ça, et il traitait ce
brave archevêque, comme si c'eût été quelque pauvre diable de
socialiste pareil à Lajarthe: il ne se rappelait plus, la tête de
citrouille, que lui aussi avait dit la même chose, le jour où il
avait béni l'arbre de la Liberté devant son église.

Quant à M. Silain, il criait, partout et à qui voulait l'entendre,
qu'il n'y avait pas à disputer avec les rouges, qu'il n'y avait qu'à
les foutre à l'eau partout.

C'est une chose bien triste, quand on y pense, qu'une classe de
citoyens cherche toujours à maîtriser les autres, sous prétexte de
religion ou de gouvernement. Autrefois, c'était les catholiques qui
traitaient les protestants comme des chiens, leur volaient leurs
enfants, les envoyaient aux galères et les chassaient de France;
c'était aussi les nobles qui se prétendaient les maîtres du peuple,
et le tenaient dans une dure condition. Et pour lors, c'était les
riches, ceux qui jouissaient, qui voulaient maintenir les pauvres,
ceux qui travaillaient, ceux qui souffraient, dans leur misère. Le
curé Pinot disait là dessus, croyant répondre aux républicains, que
le travail était la loi de Dieu depuis la malédiction d'Adam, et que
par conséquent ceux qui subissaient cette loi n'avaient pas à se
plaindre. Mais il n'expliquait pas pourquoi, parmi les enfants
d'Adam, il y en avait qui ne travaillaient point, et ne gagnaient
pas leur pain à la sueur de leur front, mais, au contraire,
vivaient, largement et à l'aise, du travail des autres. Si bêtes que
nous fussions alors, nous autres paysans, nous comprenions bien ça:
nous n'aurions pas trop su le dire, mais nous le sentions. Il n'y
avait personne dans la commune, par exemple, qui ne trouvât que M.
Silain était un mangeur, un homme qui toute sa vie avait été inutile
et même nuisible; et quand il parlait de foutre les autres à l'eau,
tout le monde pensait qu'il faudrait commencer par lui.

Plus il allait, plus il devenait méchant, M. Silain, quoiqu'il ne le
fût pas de nature, comme je l'ai dit. Mais maintenant, il voyait
qu'il s'enfonçait tous les jours davantage, et que dans quelques
années, pas beaucoup, tout serait mangé, ça le rendait fou. Il y
avait des moments où ça lui faisait même faire des bêtises contre
ses intérêts, comme lorsqu'il renvoya ses métayers de dedans la
cour, qui étaient là depuis une centaine d'années, et qui
nourrissaient la maison, car c'était de bons travailleurs.

Je ne sais pas trop à quel propos ça arriva, mais il paraît qu'il
était furieux après le frère plus jeune du métayer, qui venait de
rentrer du service ayant fait ses sept ans, et qui lui répondit, un
jour qu'il se fâchait pour des riens et les traitait comme des
chiens:

--Vous savez, notre Monsieur, qu'il n'y a plus d'esclaves! même les
nègres sont hommes, aujourd'hui!

Là-dessus il les avait renvoyés. Le métayer avait bien été le
trouver et avait demandé pardon pour son frère, le pauvre diable; la
demoiselle Ponsie avait prié, supplié et même pleuré, rien n'y avait
fait. Le garçon qui lui avait répondu était allé se louer ailleurs,
mais ça n'était pas assez, et il leur fallut partir tous.

Qu'avaient-ils à dire?

La terre était à lui, n'est-ce pas? Et s'il lui plaisait d'y mettre
d'autres métayers, ou de la faire valoir par des domestiques, ou de
la laisser en friche, qui pouvait l'en empêcher?

Sans doute ils auraient pu répondre que cette terre, sans eux, n'eût
amené que des ronces, des chardons, de l'ivraie et de la traînasse;
que leur travail seul lui faisait porter du revenu; que depuis cent
ans les peines et les sueurs de quatre générations de leur famille
l'avaient amendée, bonifiée et faite, pour ainsi parler, et qu'il
était bien dur d'en être chassés. Mais quoi, il n'y avait pas de
loi, pour estimer la plus-value donnée par le travail, et les
récompenser; et puisqu'il n'y en avait pas, pouvaient-ils résister?
Les gendarmes d'Excideuil n'étaient-ils pas prêts à empoigner, le
procureur de Périgueux prêt à requérir, les juges prêts à condamner,
et les geôliers de la prison, contre Tourny, prêts à enfermer?
Triste chose que le pauvre soit toujours étranglé par la loi.

Les misérables gens se préparaient donc à partir; mais le curé
Pinot, venant un jour au château, entra chez eux et les consola à sa
manière. Il leur représenta que rien dans le monde n'arrivait sans
la permission divine, et que, par ainsi, Dieu trouvait bon qu'ils
fussent renvoyés puisqu'ils l'étaient en effet. Et il les exhorta à
se soumettre aux vues de la divine Providence, qui sait mieux que
nous ce qui nous convient. Les pauvres diables n'avaient rien à
répondre à ça; la loi divine était aussi dure pour eux que la loi
humaine, et ils se résignaient. Après ce petit prêchement, le curé
s'en fut souper avec M. Silain, qui l'avait invité à manger d'un
lièvre en royale.

L'injustice m'a toujours soulevé et révolté; je n'ai jamais pu la
supporter ni pour moi ni pour les autres. Aussi cette méchanceté de
M. Silain me mettait dans une colère noire. J'aurais donné je ne
sais quoi pour que la grange de la Borderie fût prête, afin de
prendre ses métayers et de les mettre bien à leur affaire tout près
de lui, pour lui faire dépit. Je ne me gênais donc pas, comme on
peut le croire, pour dire tout ce que je pensais de sa méchante
action. Mais il faut le dire, guère personne ne faisait comme moi.

M. Lacaud disait partout, non pas à moi, car je l'aurais bien
relevé, mais il disait à qui voulait l'écouter, que M. Silain avait
bien fait de jeter ces insolents à la porte; et les pauvres gens à
qui il s'adressait répondaient:

--Que voulez-vous, il est le maître! Lajarthe, lui, disait tout
hautement que des hommes comme M. Silain étaient des bêtes
nuisibles:

--Vois-tu, mon pauvre Hélie, nous autres pauvres paysans, nous avons
été tellement écrasés pendant des siècles, que nous ne pouvons par
finir de nous relever. Au lieu de faire comme les porcs qui courent
tous au secours de celui des leurs qui est attaqué, nous ferions
plutôt comme les chiens qui tombent sur celui de la meute que le
maître bat: c'est triste!

--Il n'y a qu'un remède à ça, disait mon oncle, c'est l'instruction
et la liberté. Les gens finiront par comprendre que c'est leur
devoir et leur intérêt de se soutenir, et qu'ils seront les maîtres,
le jour où ils sauront tous dire aux Silain, aux Pinot, aux
Lacaud:--Non!

Le jour du départ des métayers de Puygolfier, ils passèrent devant
chez nous, pour traverser au gué, emportant sur une charrette leur
pauvre mobilier. Le père allait devant les boeufs, se retournant de
temps en temps pour leur crier: Hâ! hâ! et les piquer de
l'aiguillon. Sur le devant de la charrette, on avait fait une place
où était assis le grand-père, infirme. Une table longue à pieds
massifs, deux bancs, un vieux cabinet de cerisier noirci par la
fumée, une maie, deux vieux châlits piqués par les vers, deux ou
trois chaises à moitié dépaillées, un dévidoir fait à coups de
hache, une barrique vide, s'entassaient sur la charrette.
Par-dessus, étaient jetées les paillasses de grosse toile rapiécées
de morceaux différents, et deux vieilles couettes jaunies. Deux
seaux se balançaient sous la charrette, avec des paniers où il y
avait des bouteilles vides, des fours d'oignons, des pelotons de
fil, et d'autres où gisaient des poules les pattes liées. Aux
ridelles étaient accrochées des affaires: une oulle pour les
châtaignes, une tourtière à faire les millassous, une marmite, une
poêle à longue queue et plusieurs paires de sabots usés. Dans les
endroits où le chargement laissait des vides, on avait placé un sac
de farine à demi plein, quelques pots de terre, des hardes, des
chiffons et deux tourtes de pain noir. A la cime de ce pilo de
meubles et d'affaires, étaient assis, sur les paillasses, deux
enfants de quatre et de sept ans.

Voilà toute la richesse de cette famille; voilà tout ce que depuis
une centaine d'années elle avait amassé par un travail dur et
acharné! Et maintenant qu'on nous dise que la propriété vient du
travail! pour quelques-uns, je ne dis pas; mais combien est grande
la foule de ceux qui de père en fils travaillent, suent et peinent à
force, et sont misérables!

Nous savons ça chez nous, et c'est pourquoi on dit communément: Les
pauvres seront toujours pauvres!

Ah! quand donc se lèvera sur le peuple le soleil de la Justice!

A côté de la charrette, marchait une forte femme brune, avec un
nourrisson sur les bras, et son bas dans sa poche de tablier. Un
drole de seize ans se tenait près d'elle, et de temps en temps
portait le petit enfantelet pour soulager sa mère, qui pendant ce
temps, comme une vaillante femme qu'elle était, faisait un tour ou
deux de bas; derrière, le labri suivait en trottinant. Tout ce monde
était triste et dolent de quitter la métairie que la famille
travaillait depuis si longtemps, et où le grand-père, infirme, était
né avant la Révolution. Mais cette tristesse était muette et
résignée, c'était la tristesse du pauvre paysan périgordin, qui
depuis des siècles et des siècles mord les dures tétines de la
Pauvreté.

Il tombait une petite brume fine. La charrette tressautait
lourdement sur les pierres du chemin, et les enfants, juchés en
haut, s'attrapaient à la corde qui serrait le chargement, afin de
n'être pas jetés à terre.

Au moment où ils passaient devant chez nous, M. Silain se trouva
justement là, revenant de la chasse. Cette rencontre le contraria
peut-être, mais il n'y avait pas moyen de l'éviter; il s'arrêta donc
pour laisser sortir la charrette du chemin étroit. Le père, qui
allait devant les boeufs, souleva son bonnet et lui dit: Bonsoir,
notre Monsieur; politesse prudente du pauvre, qui ne sait pas ce que
le sort lui réserve. Le vieux infirme ne salua pas, lui; il n'en
avait pas pour longtemps, et n'avait rien à ménager; partout on
trouve six pieds de terre pour y dormir en paix... La mère ne dit
rien non plus, mais dans ses yeux passa un éclair de haine, qui eût
fait comprendre à M. Silain, s'il s'en fût donné garde, _La
Jacquerie_ et _Quatre-Vingt-Treize_, ces explosions de colères
amassées et envieillies, pendant de longs siècles de misère et
d'oppression.

Pendant ce défilé, les droles restèrent silencieux comme de petits
sauvages, tandis que le labri, fourré sous la charrette, ne cessait
de japper après les chiens de M. Silain, qui chassait tout son monde
de Puygolfier.

J'étais monté sous l'auvent, ne voulant pas parler à M. Silain. Cet
homme me faisait horreur maintenant, depuis qu'il rendait malheureux
sa fille et tous ceux qui l'entouraient.

--Pauvres gens! dit ma femme.

--Ha! Je regrette bien, lui répondis-je, que la grange n'ait pas été
prête, nous les aurions pris à la Borderie.

Mais j'ai été un peu devant tandis que j'y étais, pour faire voir
toute la méchanceté de M. Silain. Il me faut maintenant revenir en
arrière, pour raconter une affaire qui m'arriva, il n'y avait que
quelques mois que j'étais marié.

Un samedi du mois de février, c'était en 1850, j'étais allé au
marché de Thiviers, je ne me rappelle plus pourquoi, et tout en
faisant mes affaires, je vis passer ce grand chenapan de maréchal
que j'avais si bien frotté à Négrondes, le jour de la dernière vôte,
parce qu'il faisait l'insolent avec Nancy. Il avait un fusil pendu à
l'épaule par une bretelle de lisière, et en passant près de moi il
me regarda d'un mauvais oeil. Mais je m'en moquais bien à cette
heure, Nancy était à moi, et il n'y avait rien à faire. Je
m'attardai un peu dans une auberge, avec mon oncle Chasteigner qui
était venu vendre des truffes, et l'_Angelus_ sonnait quand je
partis.

Je m'en allais tranquillement, marchant d'un bon pas, car il me
tardait d'arriver, comme toujours lorsque j'étais dehors. J'avais
passé Puyfeybert, et je n'étais pas bien loin de la Côte, dans le
chemin qui traversait un bois-châtaignier, lorsque, en arrivant à un
endroit où il y avait un gauliadis ou bourbier, il me sembla voir
remuer quelque chose derrière un gros châtaignier qui se trouvait
sur la gauche. Au lieu de passer par le sentier que les gens avaient
fait dans le bois, pour éviter le gauliadis, ce qui m'aurait mené
passer rasis le gros châtaignier, je traversai dans la boue en
enjambant sur des grosses pierres qu'on avait mises dans ce mauvais
chemin. J'étais presque sorti de là, quand tout d'un coup, je me
sentis poussé par derrière et criblé, comme si on m'avait jeté une
poignée de graves, et en même temps j'entendis un coup de fusil.
Cette poussée, au moment où je n'avais qu'un pied posé sur une
pierre, me fit trébucher et tomber. Etant étendu tout de mon long,
j'entendis les pas d'un individu qui s'en galopait, et, tournant la
tête tout doucement, je vis un grand gaillard avec un fusil. Pardi,
que je me pensai, c'est cette canaille de maréchal; et je restai un
moment tranquille, parce que je n'entendais plus ses pas, et que je
me disais qu'il s'était planté et qu'il était capable de venir
m'assommer à coups de crosse si je bougeais. Mais n'entendant rien
et ne me voyant pas remuer, il crut m'avoir tué et reprit sa course.

Quand je fus bien sûr qu'il était loin, je voulus me relever, mais
les plombs m'étaient entrés dans les reins et dans les cuisses, et
j'eus du mal à me mettre sur mes jambes, tant je souffrais. Une fois
debout, je repris mon chemin en m'aidant de mon bâton, marchant pas
à pas. Je sentais que je n'avais rien de cassé ni rien d'abîmé dans
la carcasse, et ça me faisait prendre courage. Il me fallut tout de
même une demi-heure, pour aller jusqu'à la Côte, et quand je fus là,
les gens me firent boire un coup et deux hommes me soutenant chacun
sous un bras me menèrent jusqu'au Frau. Quand ma pauvre femme, bien
inquiète déjà de ce que j'étais anuité, me vit dans cet état, elle
jeta un grand cri et me prit dans ses bras, tandis que mon oncle et
Gustou accouraient bien vite. On m'assit près du feu, et on m'ôta
mon havresac qui était plein de gros plomb de loup. Gustou partit de
suite pour aller chercher le médecin de Savignac. En attendant, on
me mit au lit, et je m'endormis, après avoir conté comment l'affaire
était arrivée. Mais je ne dis pas que c'était ce scélérat de
maréchal, parce que ça aurait encore fait plus de peine à ma femme,
de penser que c'était à cause d'elle que j'avais attrapé ça.

Le médecin vint le lendemain, me tira une dizaine de plombs, et me
dit que j'avais eu de la chance d'avoir mon havresac avec quelque
chose dedans, qui avait amorti le coup, parce que si j'avais reçu
toute la charge dans le corps, j'étais un homme mort.

Aussitôt qu'il fut sûr qu'il n'y avait pas de danger, mon oncle prit
la jument et s'en fut à Thiviers parler aux gendarmes, puisque
c'était dans leur renvers que l'affaire était arrivée. Le brigadier
monta à cheval et vint avec un gendarme pour me demander comment ça
s'était passé; quand ils furent à l'endroit, ils trouvèrent une
bourre de fusil; c'était une feuille de vieux livre. Lorsque je leur
eus bien tout expliqué point par point, et que je leur eus dit qui
je croyais que c'était, ils s'en retournèrent emportant les plombs
qu'on m'avait ôtés du corps, et la bourre du fusil.

A Thiviers ils s'enquérirent. Au bureau de tabac, on leur dit qu'un
garçon dont le signalement répondait assez à celui du goujat était
venu acheter du plomb double zéro, pour tuer le loup qui venait
souvent rôder la nuit autour de son village, à ce qu'il disait. Cet
individu avait aussi acheté pour quatre sous de tabac à fumer. Le
plomb et le tabac avaient été pliés dans des feuilles d'un vieux
livre qui était sur le comptoir, et, vérification faite, la bourre
ramassée sur le chemin était une feuille de ce livre.

Le maréchal fut amené à Thiviers et conduit au bureau de tabac. La
marchande, interrogée, déclara que celui qui avait acheté le plomb
et le tabac avait bien une figure à peu près comme celui-là, mais
était bien moins grand.

Il était clair que cette canaille avait fait acheter le plomb par un
autre, mais il fallait trouver cet autre. Autrefois la justice
n'était pas si bien menée qu'aujourd'hui, et par-dessus le marché, à
ce moment-là, les gendarmes avaient assez d'ouvrage pour surveiller
les rouges, de manière qu'il arrivait assez souvent qu'il se
commettait des crimes dont on ne trouvait jamais les auteurs, comme
c'était arrivé pour l'assassinat de ce porte-balle, près du Frau. Ça
arriva aussi pour mon affaire: les gendarmes cherchèrent,
interrogèrent plusieurs individus, mais, en finale, ils ne purent
mettre la main sur celui qui avait acheté le plomb. Pourtant,
c'était un ami du maréchal qui ne valait pas plus que lui, comme on
le sut trop tard; ils avaient déjeuné ensemble dans une auberge et
il semble qu'on aurait pu le trouver, mais enfin on ne le trouva
pas.

Au reste, il faut dire qu'en ce temps-là les gens ne tenaient pas
beaucoup à témoigner en justice, et se cachaient, parce que c'était
chose toujours pleine de dérangements et d'ennuis; sans compter que
les avocats ne se gênaient pas bien, pour supposer de vilains motifs
aux témoignages de ceux qui chargeaient leurs clients, et pour leur
chercher, comme on dit, les poux dans la tête: on m'a assuré que ça
arrivait encore quelquefois.

Moi, j'en fus quitte pour quelques jours de lit, et quinze jours de
repos, après quoi je repris mon travail et mes habitudes. Mais il me
faut dire ici que les soins de ma femme, et sa manière de bien
faire, et l'affection qu'elle me montra dans cet accident, faisaient
que je ne regrettais pas trop mon coup de fusil.

Environ dans les deux ou trois mois après, Nancy me dit un jour
qu'elle croyait être enceinte, ce qui me fit grand plaisir, car nous
autres paysans nous ne faisons pas comme des gens de la ville qu'il
y a, qui vous disent tout sans façons qu'ils ne veulent pas
d'enfants. Au contraire, il nous semble qu'un mariage n'est bien et
totalement fait et consommé que lorsqu'il a produit des fruits. Je
fus donc, comme je disais, bien content, et mon contentement allait
en augmentant, comme la taille de ma femme. Je voyais faire les
drapes, les bourrasses, les maillots, les bonnettous, pour ce petit
être qui allait venir, avec un plaisir grand qui me faisait faire
l'imbécile: c'était la première fois, il faut m'excuser.

Les nouveaux mariés ne sont pas toujours d'accord, pour désirer soit
un garçon, soit une fille; mais ma femme et moi nous étions du même
avis; c'est un garçon que nous autres voulions.

Le jour arrivé qu'elle sentit les douleurs, c'était au mois
d'octobre 1850, le 25. On envoya chercher une vieille femme du
bourg, qui s'entendait à ces affaires, n'y ayant pas de femme-sage
dans le pays. La mère Jardon était venue aussi, pour aider à la
soigner. Cette vieille me dit de m'en aller, que je ne faisais que
la déranger, en tournant et retournant toujours autour de ma femme;
alors elle en se riant, quoique ça commençât à piquer, me dit: Va au
moulin, mon Hélie, va. Et moi je descendis au moulin, où je ne pus
rester en patience, allant, venant, sortant, rentrant, sans tenir un
instant en place, et me plantant souvent sur la porte, pour savoir
plus tôt quand ça serait fini. Enfin, une heure après, la mère
Jardon sortit sous l'auvent, en essuyant ses yeux avec son tablier,
et me cria: C'est un mâle!

Ha! et je montai vivement à la maison. Le petit était déjà mailloté
et dormait, tout rouge à côté de sa mère. La pauvre n'était pas
rouge, elle, mais un peu pâle au contraire, et ses yeux mâchés se
fermaient. Je l'embrassai longuement, comme pour la remercier
d'avoir si bien travaillé. Mon oncle vint aussi tout content, et lui
dit:--A la bonne heure, ma fille, tu as commencé par un drole et tu
n'as point crié; tu es une femme! et il l'embrassa, et moi encore
après lui. Gustou monta aussi du moulin, et il dit qu'il fallait
faire boire du vin pur au petit, afin que plus tard il pût boire
tant qu'il voudrait sans se griser. Mais nous ne le voulûmes point.
Afin de les contenter lui et la vieille, il fallut tuer un coq pour
en faire manger à ma femme; si elle avait eu une fille, ça aurait
été une poule: le coq dans la soupe, ça ne pouvait faire de mal à
personne, n'est-ce pas?

Après ça, la vieille nous dit:--A cette heure, il faut la laisser
dormir: allez-vous-en tous. Et nous nous en allâmes, moi tout fier
d'avoir un garçon; il me semblait qu'étant père maintenant, j'étais
un tout autre homme.

Au bout de deux jours, ma femme commença à se lever, et après cinq
ou six jours elle avait repris son train d'habitude.

Lajarthe vint le dimanche suivant, et nous fit compliment à ma femme
et à moi:--Il faudra en faire un bon citoyen de ce petit, qu'il nous
dit, parce que les bons citoyens sont rares.

Il resta à souper le soir avec nous, et il nous conta qu'il était
allé le matin jusqu'à Coulaures, et qu'il avait ouï lire un journal,
où il était question des voyages du président de la République, dans
la Bourgogne, à Lyon et dans l'Est de la France.

--C'est fini, dit-il, nous allons avoir l'Empire. L'autre jour, à
une revue, les soldats qu'on avait saoûlés ont crié: Vive
l'empereur! Les nobles, les bourgeois, les curés, les riches, les
gens en place, tous conspirent à ça. Pourvu qu'en finale le neveu ne
nous ramène pas les Russes et les Prussiens comme son oncle, ça ira
bien. Ça, c'était toujours son refrain, de ce pauvre Lajarthe, parce
que c'était un homme de l'espèce de ceux de 1792, qui aimait fort
son pays.

--C'est triste, disait mon oncle, mais c'est comme ça. l'Empire se
fait comme tu dis. Il y aura peut-être bien au dernier moment des
gens qui se lèveront, par-ci, par-là, mais la France ne bougera pas.
Moi, tant que je pourrai, je tâcherai d'en détourner, quand ça ne
serait qu'un; mais nos pauvres gens ont l'esprit tellement
tourneboulé par le nom de Napoléon, que c'est à rien faire.

--Jusqu'à M. Silain, qui s'en mêle, dit Lajarthe. De tous temps la
maison de Puygolfier a été pour le roi, et maintenant pour Henri V,
comme ils disent; mais il paraît que M. Silain a un peu tourné sa
veste, et qu'il s'arrangerait d'un empereur.

--Il ferait mieux de s'occuper de ses affaires, répondit mon oncle;
l'empereur ne lui payera pas ce qu'il doit.

Mon oncle avait raison, et je le vis bien quelque temps après. Le
surlendemain de la Toussaint, j'étais au moulin, à faire moudre,
quand tout d'un coup, notre chienne Finette se mit à japper comme
une enragée. Je sortis sur la porte, et je te vis venir un individu
à cheval. Quand il fut à cent pas, je le reconnus; c'était ma foi
l'huissier Laguyonias, sur sa jument grise, avec sa figure en lame
de couteau, ses petits favoris jaunes, et son air chattemite. Il
était habillé moitié en monsieur, moitié en paysan, ayant de gros
souliers ferrés avec un éperon rouillé au pied gauche, une culotte
de grosse étoffe bourrue couleur de la bête, une vieille lévite
verte et un grand chapeau haut de forme à grands bords, recouvert
d'une coiffe en toile cirée. Il avait à la main une de ces espèces
de grosses cravaches de cuir roulé en torsade, communes autrefois,
dont le manche était plombé.

Je n'aimais pas cet individu, ni personne d'ailleurs, car c'était un
de ces huissiers comme on n'en voit plus, Dieu merci, ferrés sur la
chicane, retors, madrés, coquins, poussant aux procès, les faisant
naître, les entretenant, faisant foisonner les actes, et ruinant les
malheureux en frais. Celui-ci avait déjà fait vendre beaucoup de
biens de pauvres diables qui avaient eu le malheur de l'écouter et
de suivre ses mauvais conseils. Mais ce n'était pas seulement ceux
qui connaissaient sa manière de faire, qui ne l'aimaient pas; les
petits droles même en avaient peur, tant il avait une méchante
figure; et quand il passait dans un village, les gens le regardaient
d'un mauvais oeil, disant entre eux:

--Voilà encore cette canaille de Laguyonias, qui va faire de la
peine à quelqu'un.

Moi, le voyant, je me disais en rentrant au moulin: Que diable vient
faire ici cette sale bête?

Je le sus bientôt. Il arriva, attacha sa jument à un anneau et
entra:

--Bonsoir, qu'il me dit, je vous porte là un acte; et en même temps
il dévissait une petite écritoire de corne, et prenant une plume
dans un étui, il mit au bas qu'il me le remettait à moi-même, en
s'appuyant contre le mur.

--C'est bon, fis-je, donnez-le moi.

--Voilà, c'est une opposition au payement de ce que vous restez
devoir à M. Silain de Puygolfier. Et il restait là, m'expliquant que
c'était au requis de Merlhiat, l'escompteur de Saint-Yrieix, qu'il
faisait cette saisie-arrêt, parce que M. Silain lui avait emprunté
de l'argent, et qu'il ne payait pas seulement les intérêts. Je
n'avais pas besoin qu'il me dît tout ça, puisque je lisais l'acte;
et je le lisais tout du long, attendant qu'il s'en allât. Mais lui
restait là, pensant sans doute que j'allais le convier à boire un
coup. Mais il se trompait. Ah! si ça avait pu lui servir de poison,
je ne dis pas. Enfin, voyant que je ne lui disais pas de monter à la
maison, et que je recommençais de lire son papier par le
commencement il s'en alla.

Je portai voir l'acte à mon oncle, qui me dit que ça devait arriver
ainsi, vu que M. Silain continuait toujours son même train, et qu'il
était entre les pattes de Merlhiat qui lui fournissait quelque peu
d'argent, et l'exploitait tant qu'il pouvait comme un usurier qu'il
était.

J'étais tout ennuyé de ça, par rapport à la pauvre demoiselle Ponsie
qui en était la victime. Je n'ai jamais souhaité la mort de personne
bien sûr, et ce que je viens de dire à propos de Laguyonias n'est
qu'une manière de parler de chez nous, où on en dit un peu plus
qu'on n'en pense, pour le mieux faire sentir. Mais, franchement, je
me disais que ça serait un grand bonheur pour la demoiselle, si son
père se cassait le cou en allant à cheval, ou bien s'il attrapait
quelque coup de fusil par accident à la chasse.

Ça n'arriva pas de cette façon, mais ça arriva tout de même. Une
huitaine de jours avant la Noël de l'année 1850, nous étions à la
maison, finissant le mérenda, quand la nouvelle métayère de
Puygolfier arriva en courant, nous priant d'y monter de suite, que
M. Silain avait eu une attaque et qu'il n'en pouvait plus. Je m'y
encourus avec mon oncle en coupant au plus court à travers les
terres. En entrant dans le salon à manger, nous vîmes bien que
c'était fini. M. Silain était sur son fauteuil, les jambes étendues,
les bras ballants, ne bougeant plus. Le nez lui saignait, et sa
pauvre fille l'essuyait avec un linge, en se lamentant, tandis que
la grande Mïette tenait la tête qui roulait sur le dossier du
fauteuil. Sur la table, les plats, les assiettes, tout était encore
là. Mon oncle toucha la main; elle se refroidissait déjà.

La grande Mïette fut chercher un miroir, et le mit devant la figure,
tout contre la bouche de M. Silain, mais il ne se fit pas la moindre
buée:

--Allons, pauvre demoiselle, dit mon oncle, il est mort, il n'y a
plus rien à faire.

La pauvre se remit à pleurer et à se désoler, disant que c'était
impossible; qu'il y avait trois quarts d'heure, il était là,
finissant de déjeuner, de grand'faim, car il était rentré tard de la
chasse, et qu'il ne pouvait pas être mort comme ça; et ses sanglots
éclataient.

Enfin, elle finit par entendre raison. Nous lui dîmes alors qu'il
fallait le monter dans sa chambre; mais ce n'était pas peu de chose.
La grande Mïette alla chercher une couverture, et appela le métayer
de la cour, car le drolar qui avait soin de la jument et des chiens
n'était pas fort assez pour nous aider. Une fois dans la couverture
et tenant chacun un coin, la Mïette qui était forte comme un cheval,
le métayer, mon oncle et moi, nous le montâmes à travers le
corridor; mais ce n'était pas aisé, surtout en montant l'escalier en
vis de la tour, car il était grand et lourd, M. Silain. Après qu'il
fut étendu sur son lit, il fallut se dépêcher de l'habiller avant
qu'il fût tout à fait froid. La demoiselle, toujours gémissant, alla
chercher les meilleurs habits de son père, ceux-là qu'il mettait
pour aller à Limoges aux foires de la Saint-Loup, et à Périgueux au
grand Cercle, et on les lui mit pour son dernier voyage, après lui
avoir ôté ceux qu'il avait. C'était triste à voir, quoiqu'on ne
l'aimât pas M. Silain, ce grand cadavre qu'il fallait remuer,
soulever, et qui se laissait faire comme un petit enfant qu'on
maillote. Où ce fut le plus malaisé, ce fut pour lui ôter ses
bottes, il fallut le tenir sous les bras, par la tête du lit, tandis
que la grande Mïette les lui tirait à grand' peine.

Quand ce fut fait, qu'il fut habillé, la demoiselle alluma deux
bouts de cierges, et la Mïette ayant étendu une serviette sur une
petite table auprès du lit, mit dessus de l'eau bénite dans une
assiette, avec un petit brin de buis du jour des Rameaux, et en jeta
quelques gouttes dessus le corps, après la demoiselle.

Cela fait, nous descendîmes, et la grande Mïette nous raconta
comment c'était arrivé. Le Monsieur était revenu tard de la chasse,
il était une heure, ayant chaud, et il s'était tourné vers le feu
dans la cuisine pour manger sa soupe, et avait fait un bon chabrol.
Puis après il était passé dans le salon à manger pour déjeuner. Il
avait mangé une grosse omelette aux pommes de terre, un reste de
civet de la veille, et approchant la moitié d'un plot qu'on avait
fait rôtir: avec ça il avait bu, bien deux bouteilles de vin, en
sorte qu'il était rouge comme la crête d'un coq. Tandis qu'il se
taillait un petit bout de bois pour s'écurer les dents, Laguyonias
était venu, avait remis à la cuisine un papier timbré, et était
reparti bien vite, parce qu'une fois il avait été un peu secoué par
M. Silain. La grande Mïette, ne sachant point ce que c'était que ce
papier, sinon qu'il était pour son Monsieur, le lui avait porté.
Tandis qu'il le lit, voilà M. Silain qui devient cramoisi, puis
violet; il veut se lever, retombe sur son fauteuil, en essayant
d'arracher sa cravate, fait quelques mouvements des bras, des
jambes, ouvre la bouche et puis ne bouge plus.

Le papier était encore là sur la table; c'était un commandement que
faisait donner Merlhiat en vertu d'une grosse, d'avoir à payer de
suite quatre mille cinq cents francs, plus des intérêts et des
frais, faute de quoi, etc.: saisie, vente et tout ce qui s'ensuit.

Il fallut envoyer des messagers, pour prévenir les amis de la
famille et les messieurs d'alentour. De parents, il n'y en avait pas
dans le pays. Le métayer partit d'un côté, et nous autres, revenus
au Frau, nous envoyâmes Gustou de l'autre. Mon oncle alla faire la
déclaration chez Migot, et puis après avertit le curé, et lui
demanda l'enterrement pour le surlendemain onze heures.

Il ne manqua pas de monde ce jour-là. Tous les nobles des châteaux
de par là, et il y en a quelques-uns, étaient venus, et les
bourgeois aussi, et quelques paysans, de proches voisins comme nous
autres. Il avait neigé quelque peu, et la terre était toute blanche,
comme le drap qui couvrait la caisse. Cette neige faisait que les
porteurs se fatiguaient vite, sans compter la pesanteur, et il
fallait souvent les changer. Le curé était venu faire la levée du
corps au château, et il pouvait bien faire ça pour M. Silain, qui
lui avait fait manger tant de lièvres en royale, dont il était si
friand.

Jeandillou marchait devant, portant la croix; puis le petit de chez
Rabier suivait, habillé en enfant de choeur, avec un pantalon tout
braudeux qui dépassait, et de gros souliers. Ensuite venait le curé
Pinot en bonnet carré et en surplis, escorté de trois autres curés
du pays. Puis le corps suivait, porté sur les épaules de six hommes,
et après, la demoiselle Ponsie avec un voile noir et pleurant dans
son mouchoir. Derrière elle, venaient les messieurs et les dames;
et, suivant le beau monde, les paysans. A cause de la neige, ça
faisait un bruit de pas sourd, et tout ce monde noir avait l'air de
couler doucement dans le chemin, comme la rivière au-dessus du
moulin.

On n'entendait qu'un petit murmure de voix, des messieurs qui
parlaient bas entre eux, et des bonnes femmes qui s'en allaient
disant leur chapelet. Par moments, dominant le tout, la voix du curé
récitait les chants de la mort.

C'était triste vraiment tout cela, au milieu de la campagne morte et
gelée, où les noyers et les châtaigniers avaient l'air de se
lamenter en levant au ciel leurs grands mars noueux et dépouillés,
tandis qu'en haut, tout à fait en haut, des troupes de graules
passaient avec leurs couah! couah! mal jovents.

Voilà, me pensais-je en suivant les autres, voilà où il nous en faut
venir tous, petits et grands, riches ou pauvres, les uns plus tôt,
les autres plus tard, mais sûrement. Il n'y a point de remède à ça,
le mieux est d'être toujours prêt, et à cette fin ne point charger
sa conscience de mauvaises actions. Et je me disais en moi-même:
Supposons qu'il y ait un paradis, comme le prêche le curé Pinot,
pour sûr que M. Silain n'y est point, car il n'a guère fait de bien
et il a fait assez de mal autour de lui. Et même en y regardant
bien, il n'est pas croyable qu'il y aille plus tard.

Sans doute, la demoiselle va lui faire dire assez de messes; mais
c'est à savoir si le curé a le pouvoir de lui ouvrir les portes du
ciel. Pour moi je ne le croyais pas, et je me disais que s'il y
avait une autre vie où nous serions récompensés ou punis, ça serait
d'après ce que nous aurions mérité, par nos bonnes actions ou par
nos fautes, et non pas d'après les démarches d'autrui et des prières
payées: autrement, ça ne serait pas juste.

A l'église, les uns se mirent dans le banc de la famille, les
autres, dans les leurs, et au fond, du côté de la porte, les pauvres
gens qui avaient coutume de se mettre à genoux sur les dalles eurent
des chaises que la demoiselle leur avait fait donner. Le curé passa
un habillement noir où il y avait des têtes de mort et des os
croisés dans l'échine, et chanta une messe qui dura plus d'une
heure. Puis quand tout fut fini, qu'il eut aspergé, encensé le mort
qui était là dans sa caisse, en tournant tout autour, les porteurs
qui étaient allés à l'auberge se chauffer et boire, pour ne pas
attraper de mal en venant ayant grand chaud dans cette église
glacée, les porteurs donc remirent la caisse sur leurs épaules pour
s'en aller au cimetière. C'était là, autour de l'église: la fosse
était creusée dans un terrain clôturé appartenant aux Puygolfier, et
où il y avait des pierres des anciens avec leurs armoiries dessus.

Jeandillou, qui était fossoyeur aussi bien que marguillier, fit bien
attention tant qu'il put, mais avec ça, en touchant au fond du trou,
la caisse lourde fit un bruit sourd qui fit gémir la pauvre
demoiselle Ponsie.

Quand chacun eut jeté sa goutte d'eau bénite, sa pelletée de terre,
Jeandillou finit de combler le trou, et la nièce du curé emmena la
demoiselle à la maison curiale, où les gens comme il faut, amis et
voisins, allèrent lui faire leurs complaintes et leurs adieux. Ceux
qui avaient laissé leurs chevaux à Puygolfier attendirent un moment,
et revinrent avec elle, après quoi ils s'en allèrent, de manière
que, le soir, elle était seule avec la grande Mïette.

La pauvre demoiselle n'était pas au bout de ses peines; dès le
lendemain il vint un individu qui réclama de l'argent prêté à M.
Silain, et montra une reconnaissance qu'il lui avait faite. Comme il
n'y avait point d'argent à Puygolfier, il s'en retourna en menaçant.
Après celui-là, il en vint d'autres, et pendant quelque temps ce fut
une procession de gens à qui il était dû peu ou prou. Et ça, sans
parler de Laguyonias qui venait pour le moins deux fois par semaine
apporter du papier timbré. Il était content le vieux coquin, il
voyait qu'il gagnerait gros sur les affaires de Merlhiat et
d'autres. C'est dans ces débâcles, lorsque les gens étaient morts,
qu'il n'y avait plus dans la maison que des femmes n'entendant rien
aux affaires, ou des petits enfants, c'est là qu'il faisait ses
orges.

La grande Mïette vint un soir, en cachette de sa demoiselle, nous
raconter tout ça. Ma femme en pleurait de compassion, et moi, ça me
mit dans une colère noire après ce Laguyonias et d'autres
vauriens:--Ecoute, dis-je à mon oncle, maintenant que la grange est
finie, que nous avons des métayers à la Borderie, tu n'as plus tant
d'ouvrage. Gustou et moi nous ferons aller le moulin tout seuls, il
faut que tu t'occupes des affaires de la demoiselle, autrement elle
sera volée, pillée, et on ne lui laissera que les yeux pour pleurer.
Il y a des dettes, pardi, qui sont véritables, mais il doit y en
avoir qui sont autant de voleries; il faut tirer ça au clair.

--Ça n'est pas une petite affaire, dit mon oncle, et ce n'est pas un
amusement; mais je me le reprocherais toute ma vie si je ne le
faisais pas; va-t-en avec la Mïette et dis à la demoiselle que j'y
monterai demain matin.

Lorsque j'entrai dans la cuisine, je vis la pauvre créature au coin
du feu, toute pâle, toute maigre et les yeux rouges:--Ah! mon pauvre
Hélie, c'est toi, fit-elle en pleurant: je suis bien malheureuse,
va!

--Ecoutez, lui dis-je, tout remué en la voyant comme ça, mon oncle
viendra demain matin et il vous faudra aller chez M. Vigier lui
donner une procuration pour toutes vos affaires; il vous arrangera
tout ça, n'ayez crainte. Sans ça vous seriez chicanée par des
canailles qui vous mangeraient tout.

--Mais, dit-elle, ton oncle a ses affaires, et vraiment j'ai grand
peine de le charger de toutes mes misères.

--Quant à ses affaires, ce sont les miennes aussi, et je ferai pour
nous deux; ça ce n'est rien. Vous savez ce que je vous ai dit, lors
de mon mariage: Si jamais vous avez besoin de quelqu'un, ne
m'oubliez pas. Hé bien, maintenant me voici: mon oncle ou moi, c'est
tout un; mais il vaut mieux que ce soit lui qui voie tous ces gueux
qui vous tracassent, il leur imposera davantage, et puis il a plus
la connaissance des affaires. Allons, tranquillisez-vous, tout
s'arrangera, et reposez bien cette nuit.

--J'en aurais bien besoin, dit-elle, car depuis la mort de mon père
je ne dors plus.

Pour en finir avec les affaires de la demoiselle, je dirai tout de
suite que mon oncle éclaircit bien des choses qu'on voulait
embrouiller exprès; qu'il réduisit plusieurs comptes qui étaient
enflés plus que de raison; qu'il rogna les ongles de Laguyonias et
enfin fit entendre raison aux créanciers vrais, qui ne demandèrent
pas mieux, dès lors, que de lui laisser liquider la succession.

Quand tout fut réglé, payé, il resta à la demoiselle le château avec
les bâtiments de la cour, le puy au-dessous avec les truffières, un
pré dans la combe, quelques terres autour du château, avec une vigne
et un bois-châtaignier; à peu près ce qu'on appelait autrefois: le
vol du chapon.

Ce n'était rien comparé à l'ancien bien; mais quand elle vit ça,
elle qui avait eu peur de s'en aller de Puygolfier sans rien, elle
fut bien heureuse, et s'il faut le dire, moi aussi.--Ah! mes
pauvres, vous m'avez sauvé la vie! dit-elle.

Mon oncle lui mit un bordier dans la cour, où étaient les métayers
autrefois, et avec la Mïette qui faisait venir beaucoup de
poulaille, et vendait des oeufs aussi, les jeudis à Excideuil, elle
pouvait vivre petitement, mais tranquillement, et c'est tout ce
qu'elle demandait. Rien que les truffières de dessous la terrasse
lui donnaient bien cinquante écus par an, une année portant l'autre,
quoique Germa qui venait avec sa truie à la saison, pour les
chercher, la trompât bien peut-être quelque peu.

Dans ce temps-là, notre petit croissait tout à fait bien. Mon oncle
avait voulu lui donner mon nom, mais nous l'appelions Lélie pour le
mignarder. Ah! ils étaient bons amis: quand le drole était sur les
bras de sa mère et que mon oncle entrait, il se lançait vers lui en
criant, et lorsque mon oncle l'avait pris, il s'attrapait d'une main
à sa barbe à pleine poignée, et serrait que c'était le diable pour
le faire lâcher. En même temps de l'autre main, il lui ôtait son
chapeau, comme font tous les petits droles, je ne sais pas pourquoi,
et autant de fois que mon oncle remettait son chapeau sur sa tête,
autant de fois il le lui ôtait. D'autres fois, étant sur les genoux
de sa mère en train de téter, s'il entendait mon oncle parler et
s'approcher, il lâchait un peu de téter et le regardait un petit
moment en se riant, comme qui dit:--Attends un peu, tout à l'heure!
et tout d'un coup rattrapait son téti.

En voyant comme il aimait ce petit, et comme il était bon et
complaisant pour lui, ma femme dit un jour:

--Oncle, c'est bien dommage que vous ne vous soyez pas marié, vous
qui aimez tant les petits droles.

--C'est que vois-tu, ma fille, répondit-il en se riant un peu, bien
peu, je n'ai pas trouvé une femme comme toi... Si j'en avais trouvé
une pareille, je me serais marié.

Elle devint un peu rouge:

--Vous dites ça pour rire, oncle: il n'y en manque pas de femmes
comme moi, et qui valent mieux.

Il ne répondit pas, comme quelqu'un qui dit: Ça n'est pas la peine
de disputer là-dessus; je sais à quoi m'en tenir. Et certainement,
on voyait qu'il pensait ce qu'il disait; et d'ailleurs, tout ce
qu'il faisait le prouvait bien. Jamais il ne serait allé à
Excideuil, ou à Thiviers, ou à une foire quelque part sans dire à
Nancy: As-tu besoin de quelque chose? de ceci? de cela? Et elle
avait beau dire de non, quand il était parti, et qu'il voyait
quelque chose qu'il pensait qui lui conviendrait, il le portait.

Ce n'est pas parce que c'est ma femme, mais c'était bien vrai qu'il
n'y en avait pas la pareille à Nancy. De l'heure et du moment
qu'elle était entrée dans la maison, tout avait changé de façon. Je
ne veux point dire du mal de la Marion, c'était une bonne
chambrière, mais ça n'était plus la même chose. La maison était
tenue maintenant avec une propreté qui n'est pas bien ordinaire dans
nos pays. Les bassines de cuivre accrochées en haut du mur luisaient
comme des soleils et en éclairaient la cuisine. Tout était mieux
arrangé et placé. Le vaissellier était bien frotté, et les vieilles
assiettes à ramages et la vaisselle d'étain, brillantes; tout ça
était bien en ordre et propre comme un sou neuf. Sur des planches,
les toupines de graisse et celles de confit étaient alignées par
rang de grandeur, et toutes choses pareillement selon leur nature:
marmites, poêles, tourtières bien écurées; jusqu'au quite chalel de
cuivre, qui luisait d'un beau jaune d'or dans la cheminée noire. Le
plancher de la cuisine était toujours bien propre et net. Autrefois,
les poules, les canards, montaient tranquillement à la maison pour
chercher les miettes de pain tombées sous la table, et ne s'en
allaient pas sans laisser leur présent. Même les cochons, parlant
par respect, quand on les ouvrait, arrivaient vite dans la cuisine,
sentant leur baquade, du moins quand ils étaient lestes, car une
fois gras, ne pouvant plus grimper l'escalier, ils restaient au bas,
levant le groin en l'air et grognant, en remuant le bout de leur nez
garni d'un clou pour les garder de fouir. Maintenant, toutes ces
bêtes restaient dehors. Ma femme avait fait faire par Gustou une
claire-voie pour mettre à la porte, et les poules et les habillés de
soie n'entraient plus.

Dans l'été, d'ailleurs, on mettait la volaille dans l'îlot du
moulin, où on avait fait une cabane pour la fermer la nuit, et elle
y profitait beaucoup, cherchant des vers dans le terrain frais, les
canards trouvant des lamproyons dans le sable mouillé, et toute
cette poulaille mangeant tout plein de ces barbotes, de toutes ces
bestioles, qui se trouvent dans les feuilles et dans les herbes, sur
le bord de l'eau.

Ah! la Suzette était à bonne école, et faisait un bon apprentissage
de ménagère. C'était une fille de bonne volonté, d'ailleurs, et
forte, quoiqu'elle n'eût que dans les seize ans. Quand elle faisait
cuire pour les cochons elle n'avait pas besoin de personne, pour
monter et descendre la grande oulle; et elle revenait lestement de
la fontaine, avec ses deux seilles d'eau, sans souffler tant
seulement. Avec ça, un bon caractère, brin méchante, toujours riant,
et prête à faire ce qu'on lui commandait.

Moi, j'étais heureux, je ne dis pas comme un roi, parce que je ne
crois pas qu'on puisse être heureux dans cette place-là, mais
heureux comme un homme qui est bien sain, qui ne manque de rien de
ce qui est nécessaire pour vivre, qui a une maison plaisante, point
de dettes, une femme qu'il aime et dont il est sûr, et ne voit
autour de lui que des figures contentes.

Je dis, contentes, mais avec ça je voyais que mon oncle, depuis
quelque temps, avait quelque chose qui le tracassait plus fort. Chez
nous, il ne le donnait pas à connaître, à cause de ma femme, pour ne
pas la tourmenter, mais dehors, il n'était plus content comme
autrefois, ni si plaisant, lui qui avait de si bonnes rencontres. Je
me doutais bien de quoi c'était, ou pour mieux dire je le savais.
Tout le monde par chez nous disait que Bonaparte allait se faire
nommer empereur. Le curé Pinot le prêchait le dimanche, et disait
qu'on allait envoyer aux galères les rouges et les socialistes;
c'était tout son refrain. Ça n'était pas les bavardages du curé, qui
n'avait guère de cervelle et n'avait jamais su tenir sa langue, qui
inquiétaient mon oncle. Il se disait que ça n'irait peut-être pas
tout seul à Paris; alors qui serait le maître? c'est ça qui le
poignait. Il espérait que les faubourgs allaient se lever en masse
comme autrefois, en quoi il se trompait comme on l'a vu; à qui la
faute, ça n'est pas à moi de le dire.

Lajarthe venait souvent nous voir le dimanche, et on lui disait les
nouvelles du journal, et lui nous apportait tout ce qu'il oyait
dire, de çà, de là, en allant travailler dans le pays.--Chez nous,
bonnes gens, disait-il, je n'ai jamais rien vu de pareil, tout le
monde est ensorcelé ou peu s'en faut, il n'y a rien à espérer de ce
côté; tous nos paysans se laisseront mener comme un troupeau de
brebis. Dernièrement j'étais à Savignac, et j'entendais ce mauvais
Pierrichou le chiffonnier qui disait: Si les pauvres gagnent, nous
sommes tous perdus! comme s'il y risquait quelque chose.

--Dans le Midi, disait mon oncle, les gens ne sont pas aussi
innocents que chez nous, et ils n'ont pas l'air de vouloir se
laisser brider par Bonaparte et sa bande. Si Paris marchait, tout
irait bien, de tous les côtés on se lèverait et on balayerait ces
gens-là. Mais tout ça, c'est toujours du sang qui va couler, et
c'est triste de penser qu'il y a des gens qui vont mourir, parce
qu'il plaît à un homme perdu de dettes de faire un coup pour gagner
le pouvoir et la caisse.

Moi, entendant tout ça, je me tracassais aussi de ce qui allait
arriver, et des malheurs qui pourraient s'en suivre, pour toute la
France en général. Mais je dois le dire, j'étais aussi un peu
inquiet à cause de mon oncle. Pourvu, me pensais-je, qu'on ne s'en
prenne pas à lui par ici: il n'est qu'un paysan, mais avec ça dans
les commencements de la République, les gens l'écoutaient bien et
faisaient ce qu'il leur conseillait. Quand il y avait quelque mot
d'ordre à donner par chez nous, c'est à lui qu'on le faisait savoir,
car il était connu et avait connaissance de plusieurs qui étaient
les chefs du parti à Périgueux. Et puis, il était abonné à la
_Ruche_ du citoyen Marc Dufraisse, qui était le grand épouvantail
des bourgeois périgordins. Rien que ça, c'était assez; mais en plus,
il faut dire que mon oncle était un homme carré comme un pied de
coffre, qui ne se gênait pas pour dire ce qu'il avait sur le coeur.
Je pensais aussi que d'aucuns lui voulaient mal, comme M. Lacaud,
notre ancien maire, qui l'était redevenu, et ce Laguyonias, qui
était le grand cabaleur des gens de Bonaparte. Ils avaient bien
choisi pour la ruse, la menterie, l'habileté à tromper; mais
autrement c'était une canaille. Ces individus, qui en veulent à mon
oncle, me disais-je, et qui sont du parti de Bonaparte, pourraient
bien lui faire quelque méchant tour. Et quand je venais à penser à
la manière dont les gendarmes d'Excideuil l'avaient regardé un jour
de marché, comme je l'ai raconté, je me disais qu'il devait être
signalé comme un homme dangereux. Oui, dangereux, c'est comme ça
qu'en ce temps-là les gens en place et leurs estafiers appelaient
les républicains qui ne craignaient pas de parler tout haut, comme
c'était leur droit de citoyens. Ah! et puis il y avait une autre
bêtise, sa barbe aussi, je l'ai déjà dit, qui le faisait passer pour
un homme capable de tout. Je ne sais qui leur avait cogné ça dans la
tête. Maintenant, ils ne sont pas si bêtes; moi j'ai une barbe plus
longue que celle de mon oncle et personne n'y fait attention.

Cette année-là, nous avions un cochon qui était si bonne bête, joint
à ce qu'il était bien soigné par la Suzette, qu'au mois de novembre
il était fin gras, et que quinze jours après la Toussaint, il ne
pouvait plus se lever de dessus sa paillade; il fallut donc faire
venir Jeantain de chez Puyadou pour le tuer. Jamais nous n'en avions
eu un qui eut d'aussi beau lard. Le lendemain, on fit toutes les
affaires, des boudins, des andouilles, des saucisses, du confit et
des grillons. Jeantain était resté pour couper la viande, et le soir
il nous fit faire la soupe à l'eau de boudin. Il disait que c'était
bon mais moi je trouvais que ça sentait trop le graillon. Dans le
temps qu'il resta chez nous, il nous raconta que le mercredi
d'avant, étant à Périgueux, il avait ouï dire qu'il se préparait
quelque chose; quoi, on ne savait au juste, mais à des ordres
donnés, à des consignes nouvelles, à des changements d'employés du
gouvernement, on soupçonnait qu'il se mitonnait quelque coup. Et
puis les gens en place, ceux qui étaient connus pour haïr la
République, et c'était les plus nombreux, presque tous, quoique ne
sachant rien de sur et certain, sentant venir la chose, étaient
insolents plus que jamais. On ne les entendait parler que de
supprimer les journaux rouges, et d'envoyer les journalistes et tous
ceux qui égaraient le peuple crever par delà les mers.

Il n'y a pas de fumée sans feu, comme on dit. Dans les premiers
jours du mois de décembre, nous apprîmes ce qui se passait à Paris.
Des départements, pas grand'chose, sinon que dans le Midi et dans la
Bourgogne on se battait. Mais à cette époque, tenir Paris, c'était
tout; quand on tient la tête on tient le corps, et puisque Paris ne
s'était pas levé en masse, tout était perdu.

Un matin, nous déjeunions sans mot dire, assez tracassés, lorsque
nous allons entendre des pas de chevaux dans la cour, et puis des
gens qui venaient. Quand ils furent sur l'escalier de pierre, oyant
les grosses bottes et les éperons, nous nous regardâmes tous avec la
même pensée: ce sont les gendarmes!

Et en effet, c'était eux. Ils poussèrent la porte et entrèrent, puis
le plus vieux dit:--Sicaire Nogaret, au nom de la loi, je vous
arrête; il faut nous suivre.

Là-dessus ma femme jette un cri et devient pâle comme la mort, et le
petit qui s'était endormi au téton de sa mère, réveillé d'un coup,
pleurait et criait.

Cependant mon oncle disait aux gendarmes:

--Au nom de la loi, vous dites; et quelle est cette loi qui permet
d'arrêter un citoyen qui n'a ni tué, ni volé, ni fait rien de mal?

--Ça ne nous regarde pas, nous avons des ordres, il faut nous suivre
de suite.

--C'est bien, dit mon oncle, laissez-moi prendre mes souliers.

Pendant ce temps, j'essayai de tirer quelques explications des
gendarmes, mais ils n'avaient d'autre réponse, sinon qu'ils avaient
reçu des ordres. Je me figurais qu'ils allaient le mener à
Excideuil, mais ils me dirent que c'était à Périgueux.

Le pauvre Gustou avait reçu comme un coup de masse sur la tête, et
restait là, la bouche ouverte, ne disant mot. La Suzette geignait
dans son tablier, et ma femme tout en pleurant, renversée sur une
chaise, essayait de consoler son petit.

--Gustou, dis-je, va seller la jument.

Puis j'emmenai ma femme dans la grande chambre:

--Donne-moi une chemise, des bas, des mouchoirs; que veux-tu, on ne
peut pas le garder, il n'a rien fait: que diable, on ne peut pas
mettre un homme en prison, seulement parce qu'il n'aime pas
Bonaparte. Allons, console-toi, je vais l'accompagner à Périgueux,
et là je verrai M. Masfrangeas; peut-être qu'il nous aidera à le
sortir de prison.

La pauvre créature, tenant d'un bras son petit serré contre elle, de
l'autre prenait dans la lingère les affaires qu'il fallait; mais
elle faisait ça machinalement, sans parler, ne sachant trop où elle
en était. Je pliai tout dans une serviette, et je lui dis: Reste là;
je ne voulais pas qu'elle vît mon oncle partir. Mais lui vint avec
un air tranquille, et l'embrassa en lui recommandant bien de ne pas
se faire du mauvais sang, qu'on ne le garderait pas.

Elle ne disait rien et pleurait. Sa poitrine se soulevait, étouffant
de gros soupirs. Nous sortîmes, mais quand elle entendit les
gendarmes descendre l'escalier, emmenant mon oncle, elle jeta un
grand cri, et tomba par terre. Le pauvre oncle, entendant ce cri,
voulut remonter, mais les gendarmes l'attrapèrent par le bras et
l'emmenèrent. Moi j'étais remonté vitement, et avec la Suzette je
mis ma pauvre femme sur un lit, et je la fis revenir avec du
vinaigre. Je restai ensuite un moment avec elle, tandis que la
Suzette tenait le petit, et je m'efforçai de la consoler, et de
l'arraisonner. Pour lui faire reprendre courage, je lui disais que
probablement mon oncle reviendrait avec moi, mais je ne le croyais
pas. Enfin, elle se remit un peu, descendit du lit, et la voyant
plus tranquille je m'en allai, en disant à Gustou de rester à la
maison en tout cas.

Je pris la jument à l'écurie, et tenant le paquet attaché dans la
serviette, je la fis courir un peu pour les rattraper. Je me disais
en moi-même: L'auront-ils attaché? Quand je fus tout près d'eux, je
vis que non, et je sus, après, que l'un des gendarmes, avant de
monter à cheval au départ, avait tiré ses chaînes. Mais mon oncle
l'avait regardé dans les yeux et lui avait dit:--Est-ce que vous
voulez attacher comme un voleur un ancien maréchal des logis de
chasseurs d'Afrique qui est innocent de tout crime? Je vous promets
de ne pas chercher à me sauver.

Le plus jeune qui avait la chaîne, un Corse méchant, voulait
l'attacher quand même, mais l'autre, un vieux brisquard qui avait
femme et enfants, et n'était pas mauvais diable au fond, dit à son
camarade:

--Je le connais, il ne se sauvera pas, laissons-le libre.

Lorsque je les eus rejoints, je descendis menant la jument par la
bride, et mon oncle me dit:--Hé bien et Nancy? et le drole?

--Elle est mieux maintenant, et le petit dort.

Quand nous fûmes à Coulaures, les gens furent bien étonnés de voir
le meunier du Frau entre deux gendarmes, et tout de suite ils se
doutèrent de quoi il retournait, sachant bien que Sicaire Nogaret ne
pouvait être arrêté pour aucune mauvaise action. Malgré ça, c'est
triste à dire, il y eut de nos connaissances qui nous laissèrent
passer sans nous parler, et d'autres rentrèrent chez eux, honteux de
ne pas seulement dire bonjour au prisonnier, et n'osant le faire,
crainte de se compromettre. Mais les Puyadou ne firent pas ainsi;
ils vinrent au milieu de la route lui toucher de main, et la petite
vieille l'embrassa, en criant tout haut et clair:--Si on met les
braves gens en prison, qu'est-ce donc que ceux-là qui les y font
mettre?

Là-dessus, le Corse dit:

--Allons! allons! marchons! et nous repartîmes.

Le long de la grande route, les gens nous regardaient passer, et ne
disaient rien, tout épeurés. A Savignac, ce fut comme à Coulaures:
les uns nous regardaient tristement; d'autres rentraient chez eux.
Quelques bourgeois et messieurs qui se trouvaient là, dans un café,
se mirent à la fenêtre et devant la porte, et ricanaient en nous
voyant passer. Devant l'auberge du _Cheval-Blanc_, nous ne vîmes
personne; pourtant Lajaunias n'était pas bien capon, mais peut-être
il n'était pas chez lui. A la sortie du bourg presque, cependant, un
cordonnier déjà sur l'âge, tout grisonnant, sortit de sa boutique,
le tranchet à la main, comme s'il eût voulu tomber sur les
gendarmes. Quand il fut tout près de nous, il leva sa casquette et
s'écria en regardant les gendarmes, les yeux pleins de
colère:--Salut aux bons citoyens persécutés!

--Merci Lafont, merci, dit mon oncle, en lui faisant signe de la
main, et nous passâmes.

En arrivant à Saint-Vincent, je vis qu'il y avait deux chevaux de
gendarmes, attachés devant la porte d'une auberge où se faisait la
correspondance. Quelque ouvrier de la forge nous ayant vus, le dit
aux autres et ils sortirent tous, et en tête ce grand à qui nous
avions parlé un jour en revenant de Périgueux.

--Tonnerre de Dieu! cria-t-il, voilà qu'on emmène Nogaret! Et les
gendarmes eurent beau faire, ces forgerons vinrent lui serrer la
main. Ils nous suivirent jusqu'à l'auberge où les gendarmes
d'Excideuil remirent leur prisonnier à ceux de Périgueux, et là nous
trinquâmes, et tous se regardant dans les yeux, dirent:--A la santé
de la Marianne! A la prochaine sortie de Nogaret! Les gendarmes de
Périgueux, cependant, demandaient des renseignements à leurs
camarades et se consultaient; puis ils dirent:--Allons! il faut
partir.

Au moment où nous quittions l'auberge, les forgerons levèrent leurs
casquettes et crièrent:--Bon courage, Nogaret! Vive la République!
Après que nous eûmes marché un quart d'heure, les gendarmes
s'arrêtèrent et descendirent de cheval, pour faire ce qu'ils
n'avaient pas osé faire devant les forgerons. L'un d'eux prit une
chaîne dans ses fontes et dit à mon oncle:

--Donnez vos mains!

--Comment! dit mon oncle, vos camarades ne m'ont pas attaché; je
vous promets de vous suivre tranquillement.

Et j'appuyai de mon côté:--Ne craignez rien, il ne se sauvera pas.

--Avec ça, dit celui qui tenait la chaîne, que ça vaut quelque
chose, la parole d'un rouge. Quand on a affaire à des gens comme ça,
il faut prendre ses précautions. Allons! donnez les mains! et en
même temps ils les prirent brutalement, et cadenassèrent chaque
poignet.

Mon oncle devint pâle et me regarda, et nos yeux se parlèrent:

--Ha! brigand de Bonaparte!

Les gendarmes remontés à cheval nous nous remîmes en route.--Avec
ces petits bracelets, dit l'un, nous sommes sûrs de notre démoc-soc;
ça serait dommage de l'échapper, vu qu'on va le fusiller, ou tout au
moins l'envoyer crever à Cayenne.

--C'est comme ça, répondait l'autre, qu'on devrait faire à toute
cette crapule, qui ne veut que sang et pillage; à tous ces
meurt-de-faim de partageux.

Et tout le temps ce n'était que des paroles comme ça, ignobles, et
des propos dégoûtants. On voyait bien qu'on avait monté la tête de
ces gens-là, car ordinairement ils emmènent sans mot dire les plus
grands coquins comme Delcouderc. Moi je n'avais rien dit depuis que
nous avions quitté Savignac, mais la colère me monta à la
figure:--Ah ça! leur criai-je, vous êtes chargés de conduire le
prisonnier, et non pas de l'insulter! C'est brave, à vous autres,
d'agoniser de sottises un homme qui a les deux mains attachées!

Ils se retournèrent sur leur selle:

--Vous, vous allez nous foutre le camp de là!

--La route est à tout le monde, j'ai le droit d'y marcher, et j'y
marcherai!

Ils s'arrêtèrent.

--Vous savez, dit l'un en fouillant dans sa fonte, si vous faites le
méchant, nous avons une autre paire de bracelets!

--Hélie! dit mon oncle, songe à ta femme...à la maison: reste en
arrière.

Je m'arrêtai sans rien dire, et je suivis à vingt pas.

Quel voyage! Encore aujourd'hui, je n'y pense pas sans colère.

La prison étant presque à l'entrée de la ville, sur Tourny, nous ne
vîmes guère personne en arrivant; il faisait froid; ce n'était pas
le temps de se promener. Les gendarmes s'arrêtèrent à la porte, et
le guichetier étant venu, ils lui dirent:

--Voilà du gibier!

Et l'autre ricana.

--Ha! ha! ça donne depuis deux jours!

Nous nous embrassâmes bien fort, mon oncle et moi; il prit son
paquet et suivit un geôlier, après quoi la lourde porte se referma.

Après avoir mis ma bête à l'écurie, je m'en fus vite pour voir M.
Masfrangeas. J'entrai dans mon ancien bureau, où on me dit qu'il
venait d'être appelé par le secrétaire général.

J'attendis un quart d'heure dans le corridor, puis je le vis venir.

--Mon oncle est arrêté!

--Que me dis-tu là!

--On vient de le fermer en prison.

--Attends-moi une minute, il faut que je sorte, je prends mon
chapeau.

Quand nous fûmes dehors, je contai à M. Masfrangeas tout ce qui
s'était passé.

Il pensa un moment, et me dit:

--Ecoute, ce que tu as de mieux à faire, c'est de t'en retourner au
Frau. Ça ne t'avancerait à rien de rester ici, tu ne pourrais pas
voir ton oncle, il y a une consigne très sévère. Moi, je ferai mon
possible pour le tirer de là... Je parlerai au Préfet, je tâcherai
de faire agir quelqu'un près du procureur...

--Mais pensez-vous réussir?

--Je n'en sais rien du tout, mon pauvre ami. Les ordres de Paris
sont très rigoureux; mais je ferai l'impossible, tu le sais bien.

Je quittai M. Masfrangeas pas trop content, comme on pense, et je
m'en fus à l'auberge. Lorsque la jument eut fini de manger sa
civade, je repartis. Mes idées étaient bien tristes tout le long du
chemin. Par moments je me disais: Ça n'est pas possible, on ne peut
pas arracher comme ça un homme à son pays natal, à sa maison, pour
le mettre en prison ou aux galères, rien que parce que c'est un
républicain ferme et courageux. Il y a encore des honnêtes gens en
France, qui ne souffriraient pas ça; l'opinion publique se
soulèverait. Je me faisais là-dessus des idées folles qui me
donnaient de l'espoir; mais tantôt après, quand je venais à penser
comme les honnêtes gens étaient couards dans ces affaires, et
combien Bonaparte et sa bande avaient de l'audace, je me disais que
tout cela pouvait arriver sans que personne bronchât; et en effet
tout ça s'est vu: des hommes, des femmes, des enfants ont été
fusillés, éventrés par les baïonnettes; d'autres sont allés mourir à
Lambessa minés par la fièvre et le chagrin, ou à Cayenne de la
guillotine sèche. Bien sûr des milliers et des millions de gens
pensaient qu'après tout, ces transportés n'étaient pas des
scélérats, et que c'était une abomination de les envoyer mourir
comme ça loin de la Patrie; mais personne n'a rien dit; la peur et
l'égoïsme ont fermé toutes les bouches, et ce grand crime s'est
accompli.

Il était sur les neuf heures du soir quand je fus au Frau. Je
trouvai ma femme au lit, avec la fièvre, dormant un moment, et se
réveillant en sursaut, la tête pleine de mauvais rêves. Le petit
pleurait, lui, et lorsque sa mère lui donnait le téton, il le
prenait et le lâchait d'abord.

A la cuisine, Gustou me dit qu'il était venu des messieurs avec le
maire, M. Lacaud, et qu'ils avaient fait une perquisition dans la
maison, et au moulin dans la chambre de mon oncle, fouillant les
tiroirs, retournant tout dans le vieux cabinet, pour trouver des
papiers et des listes d'une société, à ce qu'ils disaient entre eux.
Heureusement, un mois auparavant, mon oncle, qui sentait venir le
coup, avait mis des lettres et d'autres papiers dans une cache
introuvable pour les plus fins limiers. Ces messieurs avaient trouvé
seulement des vieux numéros de la _Ruche_ et des petits livres
républicains; mais de papiers et d'écritures point. Pour qu'il ne
fût pas le dit, qu'ils s'en retournaient comme ils étaient venus,
ils avaient saisi les journaux et les petits livres.

Je ne veux pas dire le nom de ces hommes qui avaient accepté, et
dont l'un avait même demandé cette vilaine commission, pour faire
valoir son dévouement à Bonaparte, et obtenir de l'avancement. Je ne
le dis pas à cause de leurs fils, qui heureusement, valent mieux que
leurs pères et sont de bons citoyens.

Le lendemain de grand matin, ma femme me dit: Mon lait est gâté, je
n'en ai presque plus, je ne peux plus nourrir mon drole... Et elle
se mit à pleurer à chaudes larmes.

Heureusement, le petit avait un peu plus d'un an, et avec du lait
que nous prenions à Puygolfier, où la demoiselle tenait une brette,
il finit par prendre le dessus; mais ce ne fut pas sans peine. Ma
femme se remit aussi, mais elle était bien triste, et ne mangeait
quasi pas, en voyant au bout de la table la place vide du pauvre
oncle. Quelques jours se passèrent, et nous nous inquiétions de ne
rien savoir, lorsque Brizon m'apporta une lettre de M. Masfrangeas
qui me mandait qu'il avait vu mon oncle; qu'il n'était point malade,
et que à part qu'il s'ennuyait de nous, il était aussi bien que
possible. Il ajoutait qu'il avait bon espoir de le tirer de là,
puisqu'on n'avait rien trouvé au Frau en fait de papiers dangereux.
A la vérité, il y avait des dénonciations contre lui, et tous les
rapports du maire et des gendarmes le chargeaient fort d'être un de
ceux qui prêchaient les paysans, un rouge dangereux. Mais il avait
plaidé le contraire, disant que des dénonciations comme celles d'un
Laguyonias ne pouvaient pas nuire à un honnête homme, et que quant
aux rapports du maire, il y avait entre M. Lacaud et lui une vieille
haine qui les rendait suspects. En finale, M. Masfrangeas nous
admonestait de prendre courage, et de ne pas nous chagriner plus que
de raison.

La demoiselle Ponsie était toute malheureuse de savoir mon oncle en
prison. Elle n'entendait pas la politique, la pauvre, et elle ne
comprenait pas comment on pouvait enfermer un si brave homme; tous
les jours elle descendait voir si on l'avait lâché.

Un qui était comme fou de ça, c'était le pauvre Lajarthe.--Si
encore, disait-il, on m'avait pris, moi qui n'ai pas de maison à
faire aller, point de famille, rien, ça ne serait pas une affaire;
mais aller mettre en prison la crème des hommes! qui a rendu plus de
services autour de lui que Bonaparte n'a fait de mal, et ça n'est
pas peu dire! Quel tas de canailles! Mais on n'avait pas mis
Lajarthe dedans; ça n'aurait pas produit assez d'effet dans le pays,
un pauvre diable de tailleur à la journée, ne sachant guère parler
français, ça n'en valait pas la peine. Il fallait que ça fût un de
ceux qu'on regardait comme un des principaux du parti dans le
canton, et un paysan, comme tous ces paysans qu'il s'agissait
d'épeurer, pour leur faire voter l'Empire.

Quand il travaillait dans les environs, Lajarthe venait souvent à la
veillée pour savoir si nous avions des nouvelles et bon espoir. Et
il s'en allait toujours en disant:--Ces brigands-là finiront bien
sans doute par le lâcher! Mais on voyait bien qu'il avait peur que
non.

Un soir, nous étions là tous autour du foyer, et après avoir tourné
et retourné toutes les chances et malchances, nous ne savions que
croire, et nous regardions les braises que je tisonnais avec un
bâton. On n'entendait au dehors que le bruit de l'écluse et au
dedans que le lent tic-tac de la pendule, quand tout à coup nous
entendons monter l'escalier. C'est lui! pensâmes-nous tous en même
temps, et nous voici tous debout, tandis que la porte s'ouvrait.
Déjà Nancy était crochée autour de son cou, et l'embrassait sans
rien dire en pleurant, et elle ne le lâchait plus, comme si elle eût
crainte qu'on revînt le chercher. Lui, l'embrassait tout doucement
au front en la tenant par la taille, et enfin il la ramena vers le
foyer avec de bonnes paroles. Alors ce fut notre tour et nous
l'embrassâmes tous, ma foi, jusqu'à Gustou, jusqu'à Lajarthe,
quoique nous autres paysans nous ne soyons pas de grands
embrasseurs. Comme le petit Lélie dormait, mon oncle alla lui faire
un poutou dans le lit.

Après ça, ma femme lui appareilla à souper, mais il n'avait guère
faim et ne mangea qu'un tout petit morceau de quartier d'oie passé à
la poêle. En mangeant, il nous raconta comment ils étaient traités à
la prison, et c'était assez mal. Ils étaient là plusieurs, enfermés
ensemble dans la même chambrée, pour la même cause, et les geôliers
les regardaient d'un mauvais oeil, et les traitaient plus mal que
les voleurs, leurs pensionnaires d'habitude. Il nous dit aussi que
M. Masfrangeas avait eu bien du mal à le faire lâcher, et qu'on ne
l'avait fait, qu'en ce qu'il s'était engagé formellement, et avait
promis pour mon oncle, qu'il se tiendrait coi. Il avait su aussi
tous les méchants rapports que le fameux Lacaud avait faits contre
lui.

--Quelle canaille! s'écriait Lajarthe. Voilà deux hommes dont les
grands-pères étaient amis comme deux frères; deux hommes qui, étant
petits, se tutoyaient et s'amusaient ensemble, et voici que l'un
d'eux dénonce l'autre, et fait tout ce qu'il peut pour l'envoyer
mourir delà les mers! Quelle canaille!

Quand mon oncle eut fini de souper, je fus chercher de l'eau-de-vie
pour choquer de verre tous ensemble à l'occasion de son retour.

Revenus devant le feu, nous devisions tout doucement de toutes les
choses qui s'étaient passées depuis un mois; mais, après le premier
moment de contentement en retrouvant sa maison, sa famille et ses
amis, nous nous aperçûmes que mon oncle était redevenu triste. Ma
femme le lui dit et alors il lui répondit:

--C'est que vois-tu, ma fille, je pense à ceux que j'ai laissés à la
prison, à ceux qu'à cette heure on transporte, entassés dans la cale
des vaisseaux, en Afrique ou à Cayenne, où les attend la mort...

Et nous restâmes tous bouche close, les yeux dans le foyer.



VII


Le premier jour de l'année 1852 fut triste à la maison. Ailleurs,
dans la commune et partout on se réjouissait. Il semblait à tous ces
pauvres gens épeurés par les arrestations, par le récit des
fusillades et des transportations, et menés par les maires et les
curés, que Bonaparte dût les rendre tous riches et heureux. Les gens
qui ne sont pas à leur aise sont comme les malades, ça les soulage
de changer de position; mais ça n'est jamais pour longtemps. Que de
gens se figuraient bonnement que c'était eux qui avaient gagné à ce
changement, tandis qu'ils n'avaient fait que changer de misère. En
attendant de s'apercevoir de ça, ils étaient contents d'être dans le
parti le plus fort, de faire partie des sept millions quatre cent et
tant de mille, qui avaient voté Oui.

Comme bien on pense, tout était changé chez nous; M. Lacaud étant
revenu à la mairie comme je l'ai dit, le pauvre Migot n'était plus
rien, ce qui lui doulait fort, car il avait pris goût à l'écharpe.
Quant à mon oncle, il ne s'occupait plus de politique, et même il ne
sortait guère de chez nous, dans les premiers temps qu'il fut
revenu, histoire de fuir les occasions. Il y avait, à cette manière
de faire, doux bonnes raisons: d'abord ça n'aurait servi de rien, et
ensuite M. Masfrangeas s'était engagé en son nom; la moindre chose
lui aurait fait des affaires à la Préfecture. Ça lui coûtait bien
tout de même à mon oncle, car il était de ceux qui ne se rendent que
morts; mais il avait trop d'obligations à son ami, pour ne pas
éviter tout ce qui aurait pu le compromettre. C'était donc le mieux,
pour lui, de rester tranquille quelque temps, pour laisser passer le
fort de la bourrasque. Les gens ne nous voulaient point mal, de
n'être pas de leur avis, mais avec ça, ils n'aimaient pas trop nous
parler longtemps, dans les foires ou les marchés, de crainte qu'on
crût qu'ils étaient de notre bord. Mais il y avait aussi quelques
mauvaises canailles, qui tâchaient de se venger de ce que mon oncle
les avait empêchés de finir de dévorer ce qui restait à Puygolfier.
Le plus enragé était ce méchant goujat de Laguyonias, qui disait
partout que c'était malheureux de voir des scélérats, comme mon
oncle, libres chez eux, tandis qu'ils devraient être à casser des
pierres en Afrique. Mais, comme au fond cet individu était méprisé
de tout le monde, ses clabauderies ne faisaient aucun effet.

Mon oncle restait donc chez nous, et c'était moi qui faisais les
affaires du dehors, à Excideuil et ailleurs. Ma femme avait beaucoup
d'idées, pour des arrangements qui rendaient le Frau plus plaisant,
et c'était mon oncle qui les faisait. Quand la saison fut venue, au
mois de février, il arrangea le chemin qui de notre jardin allait à
la fontaine, et en fit une jolie allée qu'il planta de pommiers et
de pruniers. La vieille fontaine aussi fut réparée, et autour du
gros fraisse qui lui faisait de l'ombre, il fit un banc de pierre,
où il faisait bon se reposer par les temps de chaleur. Après ça, le
jardin fut soigné et bien arrangé; ses allées furent alignées et
sablées, avec de la petite grave de rivière. Le long de l'allée du
milieu, qui était plus large que les autres, ma femme planta ou sema
des bouquets, comme des rosiers, des lis, des muguets, des
passe-roses, des giroflées, d'autres qui sentaient bon, comme du
basilic, de la menthe, du thym, de la lavande. Au bout de cette
allée, mon oncle remonta un cabinet de verdure dont le bois était
tombé en pourriture, et comme le chèvrefeuille était vigoureux et
foisonnait, la même année il y eut de l'ombre.

Quand il ne faisait pas quelque besogne comme ça, mon oncle aimait à
tenir le petit Hélie, à le promener, et quand le drole commença de
marcher, il le menait tout doucement par la main.

L'hiver se passa assez bien, tout allant à peu près, malgré le mal
vouloir de quelques coquins dont j'ai parlé, qui se servaient de la
politique pour tâcher de nous nuire. Mais on a beau faire, chez nous
autres paysans, on ne comprend pas les haines politiques, et quand
même ceux qui nous voulaient mal auraient valu quelque chose, on ne
les aurait point écoutés.

C'est bien vrai que cette sagesse commence à s'en aller, et que l'on
trouve maintenant, dans des petites communes, des voisins qui se
mangeraient les foies pour des questions de partis. Je crois bien
que souvent la politique n'est que la couverture de ce mal vouloir,
et que si ce n'était pas ça qui les rendrait ennemis, ça serait
autre chose. Autrefois les querelles étaient entre papistes et
parpaillots, et elles ont fait couler pas mal de sang chez nous en
Périgord, sans parler d'ailleurs. C'est qu'il y a dans nous tous un
vieux fond noiseur et batailleur qui a besoin de se faire jour.
Aujourd'hui, on se bat dans les élections à coups de morceaux de
papier, comme autrefois on se battait à coups de mousquets, de
piques, de flèches, de pierres. Les bonnes gens qui accusent la
liberté que nous avons aujourd'hui de faire naître ces haines ne
pensent pas à tout ça.

Notre petit train de vie était réglé chez nous, et voici comment ça
marchait. Le matin à la pointe du jour, nous nous levions, et, après
que nous avions fait une frotte et bu un coup, Gustou allait soigner
les bêtes, et moi j'allais ouvrir le moulin. S'il y avait du blé à
moudre, je montais le sac contre la trémie et j'ouvrais la pelle.
Après que j'avais réglé les meules, et que je sentais entre mes
doigts que la farine venait bonne, nous allions avec mon oncle lever
les verveux, ou les cordes s'il y en avait de tendues, et je mettais
le poisson dans le réservoir. A huit heures, nous mangions la soupe
ou les châtaignes; à midi on dînait, et ensuite Gustou ou moi, nous
allions rendre la farine. Celui qui restait faisait moudre pour les
petites pratiques qui venaient au moulin, portant leurs deux ou
trois quartes de blé sur une bourrique. Vers les trois heures et
demie, nous faisions collation, et s'il y avait quelqu'un au moulin,
nous l'engagions à monter avec nous. Le soir, il était près des huit
heures ordinairement, lorsque nous soupions. Tout ça n'était pas
réglé à la minute, ça dépendait du travail; il y avait des fois où
nous soupions à sept heures l'hiver, et à neuf dans l'été.

Voilà pour le travail du moulin. Mais en plus de ça, nous avions
gardé à notre main assez de terres et de vignes, pour nous occuper
les uns et les autres. Le travail changeait comme de juste avec les
saisons. Au printemps il fallait donner quelques façons, enter des
arbres et sarcler les blés. L'été, c'était les foins, la moisson,
les battaisons. Plus tard, il y avait la récolte de la Saint-Michel,
les vendanges, les noix et les châtaignes à ramasser, et les labours
à faire. L'hiver il y avait les prés à nettoyer, la feuille à
balayer dans les bois pour faire la paillade au bétail. Les
occupations ne nous manquaient pas, comme on voit, et nous faisions
tout ça nous seuls. Par exemple, pour les vignes, on les fouissait
toutes en deux jours: il venait une douzaine de voisins nous aider,
et le second soir à souper, on faisait un peu de festin pour les
remercier.

Les jeudis nous allions l'un ou l'autre, mon oncle ou moi, au marché
d'Excideuil; c'est là où nous avions nos affaires, où nous trouvions
notre monde. Ma femme y faisait vendre assez souvent par Suzette
quelques paires de poulets ou de canards, et quelques douzaines
d'oeufs. Elle avait beaucoup augmenté le revenu de la basse-cour,
sans grande dépense; ainsi, tous les ans, nous portions au marché de
Périgueux une vingtaine de dindons, en gardant notre provision. Elle
faisait venir de même beaucoup d'oies, qui profitaient vite ayant la
rivière à deux pas, et quand il était temps, la Suzette les
gorgeait: une fois fines grasses, on les tuait et on les vendait un
bon prix, les foies, la graisse et tout.

Quand la bourrasque politique fut un peu passée, mon oncle se mit à
faire du commerce sur les blés, et pour ça il allait assez souvent
aussi à Cubjac, et à Thiviers le samedi. A part ces sorties, les
jours se ressemblaient fort, car la vie de la campagne est toute
unie, sans changements. Le dimanche, pour ça, quand le temps allait
bien, nous prenions la chienne, et nous allions tâcher de tuer le
lièvre, et lorsque nous en savions un c'était rare que nous ne le
portions pas, car notre Finette était bonne, suivait des quatre
heures de temps sans lâcher, et mon oncle ne manquait guère son
coup; et puis il connaissait bien les postes. Lorsque nous avions
tué un beau mâle dans les huit livres, nous l'envoyions à M.
Masfrangeas, et nous faisions de même lorsque nous avions pris
quelque belle pièce de poisson. Quand nous mangions le lièvre à la
maison, il y avait toujours quelque ami à qui nous l'avions faire
dire: c'était Lajarthe, ou le fils Roumy, ou Jeantain de chez
Puyadou.

Dans l'après-midi du dimanche, je descendais quelquefois jusqu'au
bourg, histoire de voir les gens, de parler à des amis, et à
l'occasion, nous buvions une bouteille nous deux Roumy.

D'autres fois, avec mon oncle, nous faisions le tour de notre bien,
les mains dans les poches de la veste, un brin de marjolaine aux
dents, nous arrêtant à chaque pièce, pour voir comment levait le
blé, ou si la luzerne naissait bien, ou si le blé rouge s'épiait, ou
si les noyers avaient des noix. On n'a pas d'idée du plaisir que
nous avons, nous autres paysans, de voir naître, croître et mûrir le
grain que nous avons semé; d'enfoncer nos sabots dans la terre que
nous avons tant de fois retournée avec l'araire; de suivre le champ
que nous connaissons sillon par sillon: ici il y a une mouillère;
là, à cette place, on ne peut pas faire perdre le chiendent; et on
se dit: Lorsque nous bladions dans ce fond, il faisait mauvais
temps, aussi le blé est plein de coquelicots. Ce plaisir est autre
chose que celui du riche, qui visite ses domaines qu'il ne cultive
pas. Le plaisir de celui-ci est plein de vanité, et tout à la
surface, comme s'il avait une belle femme, pour la vue seulement.
Mais pour le paysan, c'est comme un vrai mariage entre la terre et
lui; il la tient, la possède, la tourne, la retourne, la façonne à
sa mode, la soigne avec grand amour, et jouit en la voyant fécondée
par son travail. Et nos vignes donc! C'est là que nous nous
arrêtions longuement, marchant pas à pas, regardant chaque pied l'un
après l'autre, épiant les boutons à leur sortie, les comptant,
comptant les formes, faisant des comparaisons d'années. Ah, c'était
surtout notre vieille vigne, celle qui nous donnait ce bon vin dont
nous ne buvions pas tous les jours; c'est celle-là qui était bien
soignée et travaillée! Nous faisions de bon terreau avec des
feuilles pour mettre aux endroits les plus maigres, et tous les ans
nous y portions quelques tombereaux de terre pour l'arranger. C'en
était risible; quand nous trouvions par là quelque vieille savate,
ou quelque mauvaise peille de drap, nous la portions à la vigne pour
l'enterrer au pied d'un cep. Et s'il y en avait quelqu'un de malade
nous le déchaussions, et nous y mettions autour du purin de
l'étable. C'était bien des soins, mais ils ne nous coûtaient pas: et
puis, quand les grappes se gonflaient comme le tétin d'une femme
grosse, quel plaisir de les voir profiter, et passer du rouge clair
au brun noir et comme velouté!

D'aucunes fois, mon oncle nous laissait, ma femme et moi, deviser et
nous promener aux alentours de la maison, et s'en montait dans sa
chambre du moulin, lire un de ces vieux livres des grands hommes de
l'antiquité. Il disait qu'il y avait de ces vies dont il ne s'était
jamais lassé, comme celle de Caton et de Phocion, qu'il préférait à
toutes les autres. C'était une chose pas ordinaire, cette lecture,
pour un paysan un peu dégrossi seulement par l'école et le régiment.
Le hasard avait voulu que ces livres se fussent trouvés dans un tas
de vieilleries, achetées par mon grand-père à l'encan, et mon oncle
en faisait son profit, et nous tous aussi.

Le 21 novembre de cette année-là, et le 22, on vota chez nous, comme
dans toute la France, pour le rétablissement de l'Empire. Au Frau
nous nous demandions, mon oncle et moi, comment nous devions faire.
Si nous avions été bien libres, nous aurions été mettre un Non dans
la boîte de M. Lacaud; mais, à cause de M. Masfrangeas, il fut
convenu que nous ne voterions pas. Lajarthe, qui était venu voir
comment nous faisions, fit comme nous, et passa la journée au Frau.
Ce qu'il y eut de joli dans notre commune, c'est que hormis nous
trois, mon oncle, Lajarthe et moi, il n'y eut pas un manquant: tout
le monde vota même ceux qui étaient dans leur lit. Le plus beau
c'est que ce pauvre Gustou, qui, jusqu'alors, avait toujours voté
avec les gens comme il faut, fut porté par M. Lacaud comme ayant
voté Oui, car il n'y eut pas un Non dans la boîte, bien entendu.
Notre maire pensait que Gustou, qui n'avait pas quitté le Frau ce
jour-là, n'avait pas changé d'opinion, ou pour mieux dire de manière
de voter; mais il se trompait beaucoup, car depuis qu'on avait mis
mon oncle en prison, il se serait fait couper en morceaux plutôt que
de voter pour Bonaparte.

Notre maire nous en voulut beaucoup, de n'avoir pas pu envoyer un
procès-verbal avec autant de Oui que d'électeurs. Il ne s'en fallait
que de trois, ça n'était rien, mais avec ça, il en fut très vexé, vu
que d'autres maires de par là avaient obtenu par les mêmes moyens
que lui l'unanimité de Oui, et comme il couchait en joue la croix
d'honneur, il craignait que ça ne lui fît du tort.

Pas bien longtemps après ce vote, nous étions allés au bourg, mon
oncle et moi, pour nous arranger avec des scieurs de long qui
devaient venir nous faire des planches. C'était un dimanche, et M.
Lacaud se trouva là sur la place devant l'église, tout bouffi de
graisse et d'importance comme toujours. Une grosse chaîne de montre
en or s'étalait sur son ventre bedonné, et sa trogne rouge luisait
sous un grand chapeau haut de forme. Il était là, les mains derrière
le dos sous sa lévite, la tête en arrière, parlant à des gens de la
commune du haut de sa grandeur. Lorsqu'il nous vit à quelques pas,
il se tourna vers nous et, s'adressant à mon oncle avec sa
grossièreté vaniteuse, lui dit:

--Vous avez bien mal reconnu la grâce qui vous a été faite, Nogaret;
vous auriez dû voter au moins par reconnaissance pour celui qui
pouvait vous envoyer à Cayenne et ne l'a pas fait.

Mon oncle le regarda de ses yeux clairs qui flambaient, en serrant
les poings et les mâchoires; mais la pensée de Masfrangeas lui vint;
il ne dit rien et s'en alla.

Moi, la colère m'avait monté, et, m'avançant vers ce gros enflé, je
lui répondis rudement:

--Vous saurez, qu'on ne doit aucune reconnaissance à celui qui s'est
emparé du droit de grâce, parce qu'il n'a pas fait à un citoyen tout
le mal qu'il aurait pu lui faire injustement!

M. Lacaud ne s'attendait pas à cette réplique; il resta tout ébaubi,
devint cramoisi, branla la tête d'un air menaçant, mais ne sut que
dire.

Je crois que c'est la seule fois de ma vie que j'ai riposté un peu à
propos. D'ordinaire j'ai l'esprit lent, et le mot me vient trop
tard. Il m'est arrivé plus d'une fois de me dire en m'en allant:
Animal! tu aurais bien pu dire ça ou ça.

Excepté ces paroles avec notre maire, nous restions bien tranquilles
chez nous, ne nous mêlant de rien, ni de politique ni des affaires
de la commune, et il nous semblait que cela étant ainsi, nous étions
à l'abri de tout. Mais quand on a affaire à des mauvais gredins
comme Laguyonias, et à des individus méchants et rancuniers comme M.
Lacaud, on n'est jamais à l'abri de quelque mauvaise chicane, et
nous ne tardâmes guère à nous en apercevoir.

Un jour que j'étais allé avec Gustou couper de la bruyère pour faire
paillade à notre bétail, je vis venir un nommé Pasquetou, de
Cronarzen, qui avait un bois touchant le nôtre. Quand il fut près de
nous, il nous dit, sans tourner autour du pot, que nous coupions la
bruyère sur un endroit qui n'était pas nôtre. Moi, c'était la
première fois que je le voyais faire, et comme dans nos bois les
limites ne marquent pas toujours très bien, je pensais que peut-être
nous nous étions trompés. Mais Gustou répondit de suite à Pasquetou
que c'était la troisième ou quatrième fois que lui y coupait la
bruyère, sans parler des plus anciens de la maison, et que jamais il
n'avait rien dit. Mais l'autre riposta que, s'il ne connaissait pas
son droit auparavant, maintenant qu'il le connaissait, il voulait le
faire valoir; et il ajouta que nous venions jusqu'au chemin qui s'en
va vers Roulède. Gustou alors lui dit qu'ils étaient d'accord sur
ça, mais que nous n'avions pas dépassé le chemin: à quoi Pasquetou
répliquait que nous l'avions dépassé.

Pour faire comprendre ça, il faut dire que pour éviter un endroit un
peu creux où l'eau s'assemblait, et où il y avait toujours de la
fange, les gens qui passaient par là avec leurs charrettes avaient
pris l'habitude de couper dans notre bois pour aller rejoindre, à
cinquante pas de là, le chemin qui tournait un peu sur la droite.
Comme il y avait longtemps que les gens faisaient comme ça, ce
passage était devenu un véritable chemin bien frayé, pendant que la
palène et la bruyère venaient dans le vrai chemin, mais pas assez
tout de même pour qu'on ne le vît bien. Nous n'avions jamais rien
dit aux voisins; c'était un peu de bruyère perdue, mais ça ne valait
pas la peine d'en parler.

Quand je vis que Pasquetou s'entêtait à ça, et qu'il voulait nous
faire lâcher de couper la bruyère, je lui dis de nous laisser
tranquilles, et que, s'il avait des droits comme il le disait, il
n'avait qu'à marcher.

Et en effet, il marcha, Pasquetou, et ça nous étonnait grandement,
vu que nous avions toujours été bons voisins; mais nous pensions
qu'il y avait quelqu'un qui le poussait. Le terrain disputé n'en
valait pas la peine; il faisait un tiers de quartonnée, et ne valait
pas cher, car il n'y avait pas de châtaigniers dessus. Il y en avait
eu un autrefois, mais il n'en restait plus que la souche pourrie
recouverte de terre et d'herbes. Ce châtaignier avait fait la limite
autrefois, mais comme il n'existait plus, Pasquetou se fondait
là-dessus, pour soutenir que notre limite était un gros châtaignier,
contre lequel passait le chemin que les gens avaient fait chez nous.

Quoique ça fût peu de chose, quand on a droit, on ne veut pas se
laisser manger par un mauvais voisin; et, devant le juge de paix,
mon oncle déclara que, depuis qu'il avait souvenance, les siens et
lui avaient toujours coupé la bruyère sur cet endroit sans
contestations, et que nous continuerions à faire de même, jusqu'à ce
que les tribunaux en auraient autrement ordonné.

Quelque temps après, vint au moulin ce gueux de Laguyonias, qui nous
porta une assignation devant le tribunal de Périgueux; nous voilà
obligés de prendre un avoué, un avocat et de plaider.

Nous ne manquions pas de témoins qui nous avaient toujours vu couper
la bruyère sur le terrain en question; mais pour le passage, les uns
ne se rappelaient pas bien où était le vrai chemin; d'autres
n'avaient jamais passé que sur celui qui traversait notre bois. Le
cadastre ne le marquait pas, en sorte que nous n'avions, pour
soutenir notre droit, que la preuve de la jouissance.

Mais Pasquetou produisait un titre, où il était dit que son bois
venait jusqu'au chemin qui était entre nous deux, et que ce chemin
passait de notre côté, à raser un vieux châtaignier à trois mars, ou
maîtresses branches, qui était sur notre fonds. Comme justement le
châtaignier qui restait alors en avait trois, il se fondait
là-dessus.

A l'audience, les gens de loi lurent des papiers à n'en plus finir,
comme s'il se fut agi d'une affaire bien importante. Après ça,
l'avocat de Pasquetou se leva pour plaider. Cet avocat avait une
manie risible: tout en parlant, de sa main gauche il tenait sa robe
serrée au corps et se penchait en avant, faisant craquer avec son
gros ventre la boiserie où il s'appuyait, tendant le bras droit vers
les juges, la main ouverte, comme s'il eût eu ses preuves dedans, et
qu'il eût voulu les leur présenter. Avec ça, il avait une voix
éraillée et criarde comme celle d'un canard, et mâchait et remâchait
dix fois la même chose.

C'était un des premiers avocats de Périgueux pourtant, et on voyait
qu'il savait bien des affaires, car il récita des articles de loi,
parla d'un nommé Cujas, et fit des citations en latin, auxquelles je
ne comprenais rien, pas plus du reste que quand il parlait en
français, attendu sa manière d'embrouiller ses phrases. Quand il eut
parlé pendant une heure et demie, il annonça qu'il avait fini et
qu'il allait seulement, avant de s'asseoir, résumer rapidement les
moyens de son client. Mais sous prétexte de ça, le voilà qui
recommence de fond en comble à plaider. Tout le monde en soufflait;
enfin, après une demi-heure de plus, il s'assit, tira un foulard
rouge de sa poche, et se mit à s'essuyer le front.

Notre avocat se leva alors. Celui-ci avait un autre tic; il levait
les bras tendus au-dessus de sa tête, par un mouvement brusque,
comme font maintenant les élèves de notre école, lorsque le régent
leur fait faire l'exercice du gymnase; et tout d'un coup, il les
laissait tomber de même, collés le long du corps, avec la fin de ses
phrases. Ses grandes manches lui couvraient les mains, et se
confondaient avec sa robe, de manière qu'on l'eût cru manchot des
deux bras. Il avait avec ça une figure toute rasée et pâle, et ses
cheveux noirs plaqués étaient coupés en rond autour de sa tête comme
une belle calotte de curé, de manière qu'on l'eût pris pour un
masque de carnaval, un pierrot en deuil.

C'était M. Masfrangeas qui nous avait enseigné cet avocat; il
passait pour un homme fort, et je ne doute aucunement qu'il ne le
fût; mais qu'il était embêtant!

Il commença par une longue citation en latin, les bras levés comme
j'ai dit, et les laissa retomber, la phrase achevée, comme si cet
effort l'eut crevé. Puis il continua lentement, employant de longues
phrases qui s'entortillaient, s'accrochaient les unes aux autres, et
n'en finissaient plus; à force de les allonger, il en perdait quasi
la respiration. Autant son confrère hachait et mâchait ses mots
d'une voix désagréable, autant celui-ci les déroulait gravement
d'une voix creuse et solennelle, comme s'il se fût agi d'une cause
célèbre, et non pas d'un lopin de bois qui ne valait pas cent sous.
Comme il ne voulait pas paraître moins ferré que son confrère, il
cita toute une kyrielle d'anciens hommes de loi, et aussi ce Cujas,
en prétendant que son excellent confrère l'avait mal entendu; à quoi
l'autre riposta vivement: C'est vous, mon cher confrère, qui
l'entendez mal! Tandis qu'il était lancé dans sa plaidoirie qui
s'allongeait, s'allongeait toujours, la tête m'en tournait, et, n'y
tenant plus, je sortis.

Au bout d'une heure mon oncle vint me retrouver, et me dit que
l'affaire était remise à un mois; qu'il allait y avoir une enquête
pour savoir si l'ancien châtaignier dont il ne restait que la souche
pourrie avait trois mars, ou deux seulement, comme le disait
Pasquetou. Quoique ce procès ne fût pas bien amusant, je me mis à
rire à cette nouvelle, et nous nous en allâmes à l'auberge; après
quoi, nous repartîmes pour le Frau avec un homme de Roulède qui
avait témoigné pour nous.

--Certainement, disais-je à mon oncle en nous en allant, ces avocats
avec leur fagot de science, sont bien inutiles dans des affaires
comme ça. Il aurait mieux valu que les juges vous fissent expliquer
tous les deux, Pasquetou et toi, et ils seraient mieux renseignés à
cette heure. Pour des affaires si peu conséquentes il n'y aurait pas
besoin de tant de paperasses et de plaidoiries; avec un peu de bon
sens, le premier juge venu pourrait grabeler ça tout seul.

--Sans doute, dit mon oncle en riant, seulement que deviendraient
les avocats, les avoués, les huissiers, et le gouvernement qui vend
le papier marqué?

--Mais, disait l'homme de Roulède, pourquoi ces avocats
parlaient-ils toujours de Cujat, vu que le bois est dans
Saint-Sulpice?

--C'est que, dit mon oncle en riant un peu, ils ne parlaient pas du
bourg de Cujat où l'on fait les bons fromages, mais, je pense, de
quelque ancien homme de loi qui s'appelait comme ça.

D'après ce que je comprends, ajouta-t-il, ce procès rapportera gros
à tout ce monde-là, car nous ne sommes pas près d'en voir la fin.

Et en effet, les hommes de loi se renvoyaient la balle. Le jour où
l'avoué de Pasquetou était prêt, le nôtre n'était plus là, et
d'autres fois c'était le contraire. Et puis il y avait toujours
quelque chose qui accrochait; l'un attendait une pièce et demandait
la remise; l'autre avait besoin de voir son client, et tous deux se
faisaient signifier force actes pour s'entretenir la main.

L'enquête, plusieurs fois remise de quinzaine en quinzaine, de mois
en mois, finit pourtant par avoir lieu; elle ne fut pas heureuse
pour Pasquetou. Il fit venir des témoins qui dirent bien que le
châtaignier mort n'avait que deux mars; mais nous en fîmes venir
autant et plus, qui affirmaient qu'il en avait trois.

Il y avait un an que le procès durait, lorsque le tribunal ordonna
le transport sur les lieux.

A ce coup, mon oncle dit:--Gare à celui qui perdra! il y a déjà
beaucoup de frais de faits, et ce transport ne coûtera pas bon
marché.

C'est étonnant, disais-je quelquefois à mon oncle, que nous n'ayons
aucun acte pour ce bois. Nous avions cherché partout, dans le
cabinet où étaient nos contrats et nous ne l'avions pas trouvé: tout
ce que nous savions, c'est qu'il venait d'un nommé Crabanas de
Salevert, et qu'il était à nous depuis l'année de la Grande-peur.
Là-dessus, je m'en fus trouver M. Vigier et je lui contai l'affaire.
Comme c'était dans cette étude que nos anciens avaient toujours
passé leurs actes, je me disais que celui-là pouvait y être aussi:
et dans ce cas, les confrontations peut-être nous donneraient
raison. M. Vigier me dit de repasser dans quelques jours, qu'il
ferait chercher par Girou.

J'y retournai huit jours après, et la première chose que me dit son
clerc, le petit Girou, ce fut:--Qu'est-ce que tu payes si je te fais
gagner ton procès?

--Un déjeuner sellé et bridé, que je lui dis.

Et il me montra l'acte, où il était dit, que le bois était limité au
midi, par le chemin allant vers Roulède tout droit, passant contre
un vieux châtaignier, et que la borne cornière avait été plantée à
quarante-deux pas du châtaignier, en suivant droit le chemin du côté
du levant.

--Ne dis rien de ça à personne, fis-je à Girou; fais-moi une copie
de cet acte et tu la feras signer par ton patron; il me la faudrait
pour après-demain matin, car la justice vient ce jour-là, et je veux
servir ce plat à Pasquetou et à ceux qui le poussent, devant tout ce
monde.

--Je te la porterai, me dit Girou, je suis curieux de voir la figure
qu'ils feront tous.

Le surlendemain, le tribunal, le greffier, les avoués, les avocats
arrivèrent dans deux voitures. Jusqu'à Coulaures il y avait la
route, ça allait bien; mais après il fallait prendre des mauvais
chemins jusqu'au bourg, où on était forcé de laisser les voitures,
pour aller de pied jusqu'au bois des Fontenelles.

M. Lacaud se trouva chez lui au bourg, comme par hasard, car il
demeurait le plus souvent à Périgueux. Il invita tous ces messieurs
à entrer chez lui, et là étant, il les convia à déjeuner. Comme il
était le maire de l'endroit, qu'il connaissait tout ce monde, ils
acceptèrent facilement.

Tandis qu'on faisait sauter les poulets et qu'on mettait le couvert,
M. Lacaud emmena le président et un juge, sous prétexte de leur
montrer le jardin, et là, lorsqu'ils furent seuls, commença à parler
en faveur de Pasquetou, expliquant à sa manière comme quoi il avait
raison. Et ces deux messieurs écoutaient, ne se prononçant pas, mais
ayant l'air d'ouïr complaisamment ce que leur disait ce bon M.
Lacaud qu'ils rencontraient partout dans les soirées, à la
Préfecture, chez le Receveur général, au Cercle, et qui se trouvait
là si à point, pour les faire déjeuner dans un pays perdu, où il n'y
avait qu'une méchante auberge de paysans. Je suis sûr que ces
messieurs étaient de bien honnêtes gens, incapables de malverser et
de juger contre leur conscience; mais les choses se présentent tout
différemment, selon les dispositions dans lesquelles on les regarde.
Le juge prévenu contre quelqu'un a beau être juste, il ne voit pas
les choses comme celui qui ne sait rien de ce quelqu'un. J'imagine
que lorsque M. Lacaud eut ajouté, comme pour renseigner ces
messieurs sur ce que nous étions, que mon oncle avait été arrêté au
Deux-Décembre comme un homme dangereux, ils n'étaient pas aussi bien
disposés pour nous que pour Pasquetou.

Le hasard nous fit savoir cette manigance. Au-dessous du jardin au
pied de la muraille, il y avait un vieux pauvre qui se chauffait au
soleil et entendait tout ça, sans qu'on s'en doutât. Lorsque M.
Lacaud et les juges rentrèrent pour déjeuner, le vieux Nicoud se
leva, mit son bissac sur son échine et, prenant son bâton, s'en vint
vers le moulin aussi vite qu'il put. Nous étions à table, nous
autres aussi, avec Girou qui nous avait porté l'acte, lorsque nous
entendîmes ses sabots sur l'escalier.

Quand il fut en haut, ma femme alla ouvrir la porte et lui dit:

--Entrez, entrez, mon pauvre Nicoud, vous allez manger la soupe.

--Grand merci, fit le bonhomme; et s'avançant, il souleva son bonnet
en disant:--Bonjour, bonjour, braves gens!

Et tout le monde lui répondit:

--Bonjour, Nicoud, bonjour!

Quoique nous ne fussions que des paysans à notre aise, jamais il
n'est venu un pauvre à notre porte à qui on n'ait donné. Et si
c'était un vieux, des petits droles arrivant tandis qu'on mangeait
la soupe, on leur en donnait avec un chabrol après, pour les
gaillardir. C'était de coutume chez nous, d'ainsi faire; nos anciens
n'y avaient pas manqué, et nous autres faisions de même. Ce n'était
pas maintenant qu'il y avait à la maison une femme comme la mienne,
que cette coutume pouvait se perdre.

Ce n'est pas pour nous vanter, mais il faut bien dire que ce n'était
pas la même chose chez tout le monde. Dans nos pays, les gens ne
sont pas bien donnants pour les pauvres. Ça n'est pas qu'ils aient
mauvais coeur, non, mais ils ne sont pas riches non plus, et suent
et peinent à force, pour affaner du pain. La différence entre le
paysan pauvre et le mendiant n'est pas grande pour ce qui est de la
vie. Le morceau de pain noir que reçoit celui-ci est coupé au
chanteau de celui qui le donne; la mique de l'un est comme celle de
l'autre, il n'y a pas guère de lard; enfin, la culotte et la veste
du paysan sont déchirées, effilochées, rapiécées de morceaux de
toutes couleurs, comme celles du pauvre qui lui demande la charité.
C'est pour cela qu'il ne s'apitoie guère sur des misères qu'il subit
lui-même. Le riche, qui connaît le bien-être, devrait compatir
davantage au sort des misérables, le comparant au sien, quoiqu'il ne
le fasse pas souvent malheureusement; il aime mieux dire pour
s'excuser de sa dureté: Ce sont des fainéants!

Le vieux Nicoud était bien brave homme et puis propre, aussi on le
fit asseoir sur le banc, et ma femme lui apporta une grande pleine
assiette de soupe chaude qu'il se mit à manger. Si ça avait été Jean
Gautrou qui avait des poux, on ne l'aurait pas fait entrer, et avec
ça ma femme avait beaucoup de peine de le laisser à la porte, et de
lui porter, quand il venait, une assiette de soupe sous l'auvent;
elle disait qu'il lui semblait que c'était traiter un chrétien comme
un chien.

--Que veux-tu, lui disait mon oncle, c'est sa faute: que ne se
tient-il net comme Nicoud.

Quand le bonhomme eut mangé sa soupe, Gustou, qui était à côté, lui
versa un bon chabrol dans son assiette, qu'il avala d'une coulée.
Après ça, tout en mangeant un peu d'ordinaire, il nous raconta ce
qu'il avait entendu, et nous engagea à nous méfier. Nous le
remerciâmes de l'avis, et Girou lui dit qu'il n'y avait rien à
craindre, qu'il nous avait mis en mains quinte et quatorze et le
point.

--Tant mieux, dit-il, parce que voyez-vous c'est une mauvaise chose
que les procès, ça ruine bien des maisons. Moi je n'avais pas
grand'chose, mais enfin j'étais chez nous, et ce sont les procès qui
m'ont fait prendre le bissac, par la faute de ce gueux de
Laguyonias.

Nous ne nous pressâmes pas trop de déjeuner, de manière qu'en
arrivant au bois des Fontenelles, nous vîmes tous ces messieurs de
la justice. M. Lacaud était venu là, aussi, histoire de leur montrer
le chemin: il n'y avait pas de mal à ça, n'est-ce pas? Possible
aussi, voulait-il leur rappeler par sa présence ce qu'il avait dit
pour Pasquetou. Ils étaient tous rouges jusqu'aux oreilles, ces bons
messieurs, et bien repus, bien contents; pour sûr que notre maire
leur avait fait tâter de son meilleur vin, et il en avait de bon.
Dans ces dispositions, la manière de voir de l'hôte, quand on se
trouve dépaysé et transporté de la salle d'audience au fond d'un
bois, peut bien peser quelque chose, sans soupçon aucun de
forfaiture.

Lorsque nous fûmes près, nous levâmes nos chapeaux pour saluer, mais
aucun de ces messieurs ne nous rendit la pareille. Les uns tirèrent
leur tabatière, un autre causait avec M. Lacaud, et l'avoué de
Pasquetou le tenait par un bouton. Tous nous voyaient du coin de
l'oeil, pourtant, et avaient l'air étonnés de me voir avec une
pioche sur mon épaule.

--Ça ne va pas bien votre affaire, me dit notre avocat en venant
vers nous.

--Nous portons de quoi tout arranger, dit mon oncle en tirant l'acte
de sa poche: Tenez, voyez ça.

Quand il eut lu, notre avocat dit:

--Ho! c'est une autre paire de manches!

Et il s'en alla vers les juges, et se mit à leur lire le titre.
J'épiais les figures de tout ce monde pendant ce temps, et il y en
avait de curieuses. Pasquetou, ne comprenant rien à ce qu'on lisait,
voyait pourtant, à l'air de notre avocat, que c'était quelque
mauvaise pièce pour lui, et restait là planté, badant. M. Lacaud
colérait en dedans, ça se voyait; le greffier, les avoués, ça ne
leur faisait rien, c'était visible; quel que fût le gagnant, leur
affaire était bonne. Les juges, ça leur était quasiment égal aussi,
sauf le petit dépit, d'avoir déjà pris peut-être une autre opinion
qu'il fallait quitter, mais ils s'efforçaient de n'en laisser rien
voir. Quand notre homme eut achevé, le président prit l'acte et se
mit à le relire, et pendant ce temps nous autres fûmes à la vieille
souche du châtaignier. Partant de là, je comptai quarante-deux pas
en suivant tout droit le long de l'ancien chemin, qui marquait
quelque peu. Je ne trouvai rien. Je m'écartai sur la droite, puis
sur la gauche, rien. Ces Messieurs s'étaient approchés durant ce
temps et me regardaient faire. Pensant que j'avais fait les pas trop
grands, je reculais un peu, lorsque mon oncle me dit:--Va plutôt en
avant, si c'est mon grand-père qui a compté les pas, il avait des
jambes comme une grue. J'allai en avant, et après avoir gigogné un
petit moment, la pioche rencontra une pierre.

--Tu y es, dit le petit Giron, et en effet, j'y étais. Après avoir
nettoyé la place, raclé les feuilles pourries, j'ôtai comme un
terreau qui s'était formé dessus, et la borne se vit bien plantée
avec ses deux témoins.

Comme on peut bien penser, Pasquetou ne fut pas content; il vint
voir tout près, mais quoi dire? les racines de bruyères enlevées
montraient bien que la borne était là depuis longtemps, quand l'acte
ne l'aurait pas dit, et qu'on ne l'y avait pas mise exprès. Mais
c'est M. Lacaud qu'il fallait voir; on aurait dit qu'il allait avoir
une attaque, tellement il était cramoisi. Pasquetou, lui, se tenait
coi, les mains dans les poches de son sans-culotte, regardant par
terre, et suivant ces messieurs de la justice qui s'en allaient.

Au moment où ils partaient, nous autres trois, restés les maîtres
sur le terrain, nous leur tirâmes encore trois grands coups de
chapeau, en nous gaussant un peu d'eux en dedans, c'est vrai: ils ne
firent pas plus attention à notre salut que la première fois, mais
ça nous était bien égal.

Plus tard, nous sûmes que M. Lacaud, outre sa haine contre nous,
avait encore de bonnes raisons pour ne pas être content. C'était lui
qui avait poussé Pasquetou à plaider et à faire faire beaucoup de
frais pensant nous ruiner, et il lui avait prêté vingt-cinq pistoles
pour les frais du procès, avec condition qu'il ne les remettrait pas
s'il perdait. Pasquetou se consolait un peu pensant à ça; il se
figurait bien qu'un procès qui durait depuis un an et demi, avec des
témoins, des enquêtes, un transport de justice, coûterait plus de
vingt-cinq pistoles, et qu'il aurait quelque chose à parfaire, mais
il ne se doutait pas du chiffre. Quand on lui dit la note des frais,
qui se montaient à près de cent louis d'or, il en devint tout
innocent. Il lui fallut emprunter sur son bien pour payer, et, avec
les intérêts et les mauvaises années, ça finit par le mettre dans
les affaires, tellement qu'il ne s'en est jamais relevé, et que
lorsqu'il mourut, ses enfants furent obligés de vendre.

Nous autres trois, en nous en revenant, nous parlions, tout contents
et riant de la manière dont notre maire et Pasquetou avaient été
coyonnés par cet acte. Quand nous fûmes à Magnac, Girou nous quitta
pour s'en retourner à Saint-Germain:--Tu sais, lui dit mon oncle,
c'est pour jeudi prochain, ne manque pas!

--N'ayez crainte de ça, Nogaret!

Ah! il ne manqua pas, le petit Girou. En arrivant à Excideuil, nous
le vîmes planté devant l'auberge où nous mettions nos bêtes. Il
croyait que nous allions déjeuner là, mais mon oncle dit:

--Pour un déjeuner sellé et bridé comme tu as promis, Hélie, il nous
faut aller à l'hôtel de Provence.

Ça n'était pas un endroit pour les paysans, c'était là que
descendaient le maréchal Bugeaud et tous les messieurs de par chez
nous, et là aussi que s'arrêtaient les voitures de poste; mais, pour
une fois, ça n'est pas coutume.

Le fait est, que c'était un des hôtels les mieux tenus qu'on pût
voir dans tout le pays. En entrant dans la grande cuisine, toujours
encombrée dans un coin, de paquets et de malles, car c'était aussi
là le bureau de la diligence et le relais, on voyait bien, qu'il y
avait à la tête de la maison une maîtresse femme. Tout était propre,
bien en place; les chandeliers de cuivre brillaient, par rang de
taille sur la cheminée, comme de l'or. Les casseroles et la batterie
de cuisine accrochaient les rayons de soleil, et, sur la table
massive, les couteaux étaient alignés par ordre de grandeur. Tout
était net, luisant et arrangé avec goût. Et les servantes donc, en
tablier blanc et le foulard sur les cheveux, propres comme des sous
neufs, il fallait les voir aller et venir lestement, portant des
plats et des bouteilles.

On nous mit à déjeuner dans une petite salle donnant sur la route,
tapissée de papier vert à fleurs, avec des rideaux de coton blanc à
franges aux fenêtres. Sur la cheminée, il y avait une ancienne
pendule à colonnes sous un globe, et par côté, des bouquets de
fleurs en papier, aussi sous verre. Au mur, étaient accrochées des
images, représentant l'histoire de Geneviève de Brabant. La table
était couverte d'une touaille, blanche comme des fleurs; les verres
brillaient, et les fourchettes et les cuillers semblaient d'argent:
c'était un plaisir de s'asseoir là autour. Ah! le petit Girou était
content, et nous aussi, de lui faire cette honnêteté.

Et quelle cuisine! on ne sait plus la faire comme ça maintenant.
Tout dernièrement, nous étions à Périgueux et mon gendre a voulu que
nous allions dans un grand hôtel. Oh! la salle était bien assez
belle, et le plancher ciré, mais que voulez-vous que je vous dise,
ça n'était plus ça; on nous a fait manger des affaires arrangées à
la mode de partout; ça n'est ni salé ni poivré, et puis point d'ail;
ça avait du goût comme un morceau de bouchon. Ils disent qu'il faut
une cuisine comme ça, pour les voyageurs et les étrangers. Le fait
est que, comme ça ne sent rien, avec un peu d'idée, chacun peut se
figurer manger de la cuisine de son pays. Mais tout de même, il
devrait bien y avoir à Périgueux un endroit où on puisse manger à
notre mode.

Et par-dessus le marché, on n'est plus servi par des filles accortes
et avenantes, mais par des garçons avec des favoris, et la raie au
milieu de la tête, qui semblent des juges d'instruction: ça finit de
vous couper la faim.

Ah! ce n'est plus notre bonne cuisine bourgeoise d'autrefois, où on
vous faisait manger de bons morceaux, bien choisis, bien soignés,
bien arrangés à la périgordine. Cette cuisine s'est perdue avec les
vieilles coutumes, depuis les chemins de fer. Et le vin! on ne boit
plus maintenant que de la saleté de vins coupés, baptisés, remontés
avec du trois-six, foncés avec du sureau, ou pis, avec quelque
poison: c'est plat, ça n'a ni goût, ni bouquet, ni diable, ni rien.
Autrefois, quand on voulait bien arroser une bonne daube, ou un
gigot piqué d'ail, ou un fin chapon, ou un lièvre en royale, on
demandait du bon vin de Brantôme, ou de Sorges, ou de Bergerac, ou
de Domme, ou d'ailleurs, car le bon vin ne manquait pas chez nous,
et c'était un vrai plaisir de boire ces bons vins en mangeant de
bonnes choses, entre bons amis. Il paraît que maintenant, les gens
se moquent de ça, et qu'il leur est égal de manger cette cuisine au
gaz, ces rôtis au four de fonte, et de boire ces vins fraudés. Tout
marche à la vapeur, et on n'a pas le temps de faire attention à ça.
Les gens mangent, vite, vite, comme qui jette le charbon à pelletées
pour chauffer la machine: aussi quels estomacs ont les gens
d'aujourd'hui! A ce qu'on m'a dit, depuis vingt-cinq ou trente ans,
les gens comme il faut, et principalement les femmes et les jeunes
gens, trouvent que ce n'est pas bon genre de manger comme faisaient
leurs pères, et de boire du vin de leurs vignes. Ça n'est pas
distingué de bien manger, ça engourdit l'esprit, à ce qu'ils disent;
et ils font la petite bouche, pour avoir l'air de ne vivre que de la
cervelle; et la jeunesse laisse les vins de nos crûs, pour se gorger
de cette cochonnerie de bière allemande.

Misère! avec ça que nos anciens ne valaient pas leurs petits-fils,
pour l'intelligence, le courage, la force, la bonne humeur! Je
voudrais voir les crânes d'aujourd'hui, près des bons compagnons qui
se réunissaient autrefois au _Chêne-Vert_ et chez la _Blonde_! Qu'on
me montre dans la génération d'à-présent, sans dire de mal de
personne, et sans remonter bien haut, beaucoup de bons vrais
Périgordins en tous genres, illustres, célèbres, ou simplement
connus, comme Desmarty, Sirey, Daumesnil, Beaupuy, Lamarque, Alary,
Bouquier, Elie Lacoste, Roux-Fazillac, Jacques Maleville, Morand,
Fournier-Sarlovèze, Mérilhou, Briffault, Bugeaud, Sauveroche,
Lachambaudie, Morteyrol, Lambert, de Sarlat, qui a fait _Lous dous
douzils_, et tant d'autres dont le nom ne me vient pas.

Je ne veux pas dire pour ça, entendons-nous bien, qu'il n'y ait pas
de notre temps des Périgordins de valeur. Il y en a, c'est sûr, dans
différentes parties qui dépassent ma portée, et dont pour cela je ne
parlerai pas. Mais parmi ceux qui font honneur au vieux pays des
pierres, et qui l'aiment, je nommerai, parce que je comprends son
parler patois et que ses contes me plaisent, le collecteur de
Sarlat, le félibre majoral Auguste Chastanet, qui a fait pour notre
ébaudissement: _Lou curet de Peiro-Bufiero_, _Per tua lou tems_,
_Lou paradis de las Belas-Maïs_, _Lou chavau de Batistou_, et tant
d'autres jolies patoiseries que nous autres, paysans, devrions tous
avoir dans notre tirette de cabinet. Oui, il y a encore chez nous de
bons enfants du Périgord, qui ne méprisent pas la terre natale, et
qui ont l'esprit alerte, la tête, le bras et l'estomac solides,
toutes qualités qui font le vrai Périgordin, propre à tout, bon à
penser et à agir; seulement la plupart de ceux-là, par leur âge et
leurs habitudes, retirent plutôt vers les anciens: les jeunes sont
trop parisiens, à mon goût, et ne sentent pas assez le terroir.

Mais me voilà loin de la table où nous étions assis tous les trois.
Girou n'avait jamais été à pareille fête: c'était un pauvre garçon,
d'une quarantaine d'années, fils de paysans comme nous, tout petit
et chétif, l'échine un peu bombée, et noir comme une mûre, ce qui
lui faisait dire quelquefois:--Moi, j'étais derrière la haie quand
on tirait la couleur sur les merles! Il avait été instruit au
hasard, par un vieux bonhomme qui enseignait à quelques enfants le
peu qu'il savait. Il n'était, pour ainsi parler, jamais sorti de
Saint-Germain. Trop faible pour travailler la terre ou pour être
ouvrier, trop petit pour être soldat, M. Vigier l'avait pris pour
clerc, et il vivait là, dans cette petite étude de campagne,
attrapant tous les livres qu'il pouvait, pour tâcher d'apprendre
quelque chose. C'était un vrai plaisir de le voir manger et boire,
tout en causant et disant des histoires plaisantes, car il était
malin, et tournait les choses comme il voulait. Il revenait aux
plats qui lui convenaient, et le mâtin, quoique paysan, il avait du
goût et ne se jetait pas sur les grosses pièces.

Il ne pouvait se rassasier surtout d'une terrine de foies gras aux
truffes, ni d'un plat de champignons en sauce, comme jamais plus je
n'en ai tâté. On aurait juré, à le voir faire, qu'il n'avait rien
mangé depuis quinze jours; jamais je n'aurais cru que, dans ce petit
homme, il y eût un estomac aussi chabissous, autrement dit, capable.
Nous avions bu du vin du pays, du meilleur, et avec ça deux
bouteilles de vin vieux, quand vers la fin du déjeuner Girou me
dit:--Avec vous autres, je ne me gêne pas. J'ai ouï parler du vin de
Rossignol; il paraît que c'est quelque chose de fameux. Il y a
longtemps que j'ai envie d'en tâter, vous devriez bien en faire
porter une bouteille?

--Ça va, dit mon oncle, mais fais attention que ce vin tape sur la
cocarde.

La fille apporta une bouteille de Rossignol, et Girou se passa son
envie. Enfin, quand nous eûmes bien déjeuné, bien trinqué, nous
allâmes au café. Girou était bien un peu étourdi, pourtant il tenait
bon tout de même. Mais enfin après le café, les brûlots, les petits
verres, il en avait assez, surtout qu'il voulut fumer un cigare d'un
sou ainsi que nous autres. Comme nous n'avions grand'chose à faire,
nous le fîmes promener dans Excideuil, histoire de lui faire passer
un peu les fumées et puis, à quatre heures nous nous en fûmes
ensemble, et nous le quittâmes rendu chez lui, bien content de sa
journée.

Le procès avait duré déjà dix-huit mois, aussi il est besoin que je
revienne un peu en arrière. Un mois, ou guère s'en faut, après la
première assignation de Pasquetou, au mois d'avril 1853, il nous
naquit une petite drole que mon oncle voulut appeler Nancy comme sa
mère, ce qui fut fait; mais depuis et toujours, nous l'avons appelée
Nancette. Ma femme fut bien contente d'avoir une drole, parce que
quand elles sont grandettes, les filles commencent à aider leur mère
dans la maison, tandis que les garçons sont toujours dehors avec les
hommes. Nous, nous étions bien contents aussi, principalement de
voir que ça faisait plaisir à ma femme; mais quand ça aurait été
encore un garçon, nous ne nous en serions pas fait beaucoup de
mauvais sang.

Cette année-là, c'est l'année du gros brochet. Il faut savoir que,
chez nous autres, c'était la coutume de nous rappeler les années par
la chose la plus marquante; comme l'année du grand hiver, l'année
des grandes eaux, l'année de la grêle, l'année des grosses
vendanges, l'année de la mort de ma mère, l'année que le tonnerre
tomba dans la cheminée, l'année de mon mariage, l'année qu'on avait
mis mon oncle en prison, l'année du procès, et autres affaires comme
ça.

Cette année-là donc, peu de temps après la naissance de la petite,
une cane qui avait fait son nid dans un buisson, sur le bord de
l'eau, au-dessus du moulin, nous amena une dizaine de petits canous.
Aussitôt nés, aussitôt à l'eau comme de juste, et le soir lorsque la
mère cane les ramena, nous vîmes qu'il en manquait un. Le lendemain
soir, il en manquait encore un. Comme ils étaient toujours sur l'eau
tranquille, dans le goulet, se reposant et barbotant de temps en
temps sur l'écluse, nous nous demandions qu'est-ce qui pouvait les
manger, quand mon oncle étant un jour dans sa chambre du moulin,
tandis qu'ils étaient sur l'eau, vit un gros brochet en attraper un
dans sa gueule, et l'emporter au fond. Le lendemain il guetta avec
son fusil; rien. Le surlendemain il entendit, à un moment, la cane
crier de peur, et prenant vitement son fusil, au moment où cette
bête engoulait un pauvre canou, il lui tapa un coup de fusil dans la
tête et le tua roide. C'était un brochet qui pesait douze livres et
trois onces; jamais nous n'avions vu pareille pièce dans la rivière;
il devait se tenir sous les rochers, dans de grandes caches qu'il y
a; toujours est-il que nous l'eûmes comme ça.

Je l'arrangeai dans une grande panière avec des herbes, et je le
portai à M. Masfrangeas. En le voyant il s'écria:--Ha! quelle bête!
mais que veux-tu que j'en fasse? à la maison, nous en aurions pour
huit jours. Réflexion faite, il l'envoya au Préfet qui le convia à
en manger sa part le lendemain soir.

Tous les invités admirèrent cette belle pièce, et lui firent
honneur, d'autant plus qu'on l'avait truffée et mise à la broche.

Lorsqu'il ne resta plus que l'épine de l'échine avec la tête, le
Préfet dit à M. Masfrangeas:

--Parbleu, celui qui vous a envoyé ce brochet est un brave homme!

--Oui, dit M. Masfrangeas en riant pour faire passer la chose, et
avec ça, il a failli aller à Cayenne!

--Ah bah! c'est votre meunier! dit le Préfet.

Et tout le monde se mit à rire.

Mais personne ne pensa qu'en Afrique comme à Cayenne, il y avait des
braves gens comme mon oncle, et tout aussi innocents.



IX


J'ai donné ci-devant un aperçu de nos occupations et de notre
travail, suivant les saisons, il est inutile de revenir là-dessus.
Les événements sont rares en pleine campagne, du moins de ceux qui
valent la peine d'être contés. Il y en a pourtant, auxquels les gens
des villes ne font guère attention, et qui, pour nous autres
paysans, sont une grosse affaire.

Un matin du mois d'avril 1855, je m'étais réveillé de bonne heure;
la lune rayait, et sentant un brin de froid sous les couvertures, je
dis à ma femme: J'ai peur que nos vignes gèlent. Ça me tracassait;
aussi le jour venu je me levai. On voyait bien et on le sentait
aussi qu'il faisait froid; mais de savoir s'il avait gelé, il
fallait attendre le soleil.

Après avoir déjeuné, à huit heures, nous montâmes à la vieille
vigne, mon oncle et moi, et, suivant rang par rang, il nous fallut
bien voir que tous les boutons étaient gelés. De là, nous allâmes
aux autres vignes, dans les termes au-dessus de la Borderie et de la
Combe: elles étaient gelées aussi, mais comme étant plus éloignées
de la rivière que la vieille, il n'y avait pas tout à fait autant de
mal, mais peu s'en fallait.

--Allons, dit mon oncle, nous aurons de quoi faire deux barriques de
piquette.

Nous revînmes à la maison bien ennuyés, et ma femme, venant
au-devant de nous avec sa drole sur le bras, nous demanda ce qu'il
en était.

--Tout est perdu ou à peu près, lui dis-je.

Et nous rentrâmes tous les trois sans rien dire.

Les marchands se font du mauvais sang, pour une banqueroute qui leur
fait perdre; les propriétaires, pour un fermier qui déguerpit sans
les payer; les gens qui sont dans les affaires, pour les événements
qui arrêtent l'industrie, et les paysans pour la gelée, la grêle, la
sécheresse, la brume et tout ce qui perd le revenu. Mais, tandis que
dans les villes on agit, on se démène pour tâcher de se tirer
d'affaire, nous autres, nous ne bougeons point et nous ne disons
rien. C'est qu'après une gelée, une grêle, il n'y a rien à faire, ce
qui est perdu ne peut plus être sauvé. Et puis, nous sommes de si
longtemps habitués à ne compter sur le revenu, que lorsqu'il est
serré, que le malheur nous touche bien, mais il ne nous surprend
point.

Heureusement, nous n'avions pas vendu tout notre vin de l'année
d'avant, et il nous fallut faire avec le reste, en buvant plus de
piquette que de vin.

Quelque temps après, mon cousin Estève me manda de venir à la foire
de Jumilhac qui tombe le 7 mai, parce qu'il était en marché pour
acheter une maison, et qu'il avait plaisir d'avoir mon estimation.
J'y fus donc et je le rencontrai sur la place devant le château,
près du vieux arbre de la Liberté tout saccagé par les orages, comme
la liberté par Bonaparte. Après que nous eûmes déjeuné, nous fûmes
voir la maison, et, après l'avoir bien visitée, nous revenions dans
la foire en causant du prix. Comme nous suivions la grande rue, je
vis passer un individu en blouse, qui avait une belle paire de
ciseaux pendus à son cou par un lien, et qui criait: _Piaoux!_
_piaoux!_

--Qu'est-ce qu'il chante avec ses: Cheveux! cheveux! que je dis à
mon cousin.

--Tu vas voir ça tout à l'heure, qu'il me dit.

L'individu rentra sous la balle, et bientôt un autre, qui venait de
la place, criant aussi: _Piaoux!_ _piaoux!_ vint le retrouver. Ils
avaient une espèce de banc monté dans un coin, avec des
marchandises, cotonnades, indiennes, mouchoirs, fichus, et autres
affaires comme ça. Et alors des filles vinrent là, parler à ces
hommes, et ôtaient leurs mouchoirs de tête et détachaient leurs
cheveux. Et eux les maniaient, les soupesaient, regardant de la
finesse, de la longueur, de la couleur. Puis les filles voyaient les
marchandises, cherchaient ce qui leur convenait le mieux, et
paupignaient les étoffes, comme les individus faisaient de leurs
cheveux. Et alors ils entraient en marché. Les filles dépréciaient
les étoffes, et les marchands les cheveux, et ils disputaient sur la
qualité, le prix et tout. Des fois ils ne s'entendaient pas; les
filles remettaient leur mouchoir et voulaient s'en aller. Mais
voyant ça, ces individus mettaient quelque chose de plus, un mauvais
fichu de rien, un bout de ruban et ils tombaient d'accord. Dans le
marché, les filles se réservaient qu'on leur laisserait quelque peu
de cheveux par devant, de manière qu'avec leur mouchoir de tête ça
ne se connût pas. Quand tout était bien entendu, convenu, ces hommes
prenaient leurs ciseaux, et derrière une toile, ils tondaient ces
pauvres bestiasses de filles, comme qui tond une brebis. Et pour une
saleté de fichu, un tablier, une méchante robe de six francs qu'ils
estimaient vingt, ils avaient de beaux cheveux qu'ils revendaient
bien chèrement. Des fois, tandis qu'une y passait, il y en avait
d'autres là, qui attendaient leur tour; d'autres qui ne savaient
trop comment faire, qui voulaient bien une robe, mais que ça
ennuyait de se laisser raser comme ça. Alors les marchands leur
faisaient voir celles qui étaient tondues, quand elles avaient remis
leur mouchoir de tête, les assurant que ça ne se connaissait point
par le moyen des cheveux laissés dessus le front, et les faisaient
entrer en marché.

--C'est un foutu vilain maquignonnage, que je dis à mon cousin,
allons-nous en.

Le lendemain, je m'en retournai au Frau, emportant un couteau
qu'Estève avait acheté pour notre aîné.

Au mois d'août de cette même année, ma femme eut un autre drole, qui
fut enregistré sous le nom de Bernard, mais que nous appelions tant
qu'il était petit, Berny. L'aîné s'en allait tout seul depuis
longtemps, autour de la maison, et venait au moulin nous trouver.
Quelquefois je le regardais, assis dans le sable au bord de l'eau,
faisant de petits étangs et de petits ruisseaux, et sa manière de
faire, ses petites inventions, réveillaient dans ma mémoire le
souvenir de pareilles choses que j'avais faites. Il me semblait me
voir moi-même à cet âge, me roulant dans le sable, et, couché à plat
ventre, essayant d'attraper des petites gardèches. Et souventes fois
lorsque la demoiselle Ponsie descendait de Puygolfier, et prenait
mon aîné sur ses bras, ou l'emmenait par la main, je me revoyais
petit enfant, et je me rappelais mes adorations pour la jeune
demoiselle qu'elle était alors, si fraîche, si pleine de santé, si
jolie, que ça réjouissait le coeur rien que de la voir.

Pendant l'hiver de 1857, les eaux devinrent fortes, et une nuit
elles emportèrent un morceau de l'écluse, de manière qu'il nous
fallut mander des ouvriers et travailler beaucoup pour la réparer.
Le moulin chôma quelques jours, après quoi on put faire moudre.
Mais, on n'avait rétabli que le plus gros, pour attendre le beau
temps, en sorte que lorsque les eaux furent basses, l'été, il fallut
refaire plus à fond et plus solidement une partie du travail. Cette
affaire-là nous coûta près d'une centaine d'écus: il n'y a rien qui
coûte d'entretenir comme un moulin.

Notre quatrième enfant vint au mois de mai 1858; c'était une petite
nommée Rose, qui mourut à quatre mois. Certainement nous en eûmes du
chagrin, surtout ma femme, mais nous avions trois autres enfants
pour nous consoler. Le plus petit avait déjà trois ans et était
encore pendu au cotillon de sa mère, ce qui fait qu'étant occupée de
lui à chaque instant, elle en portait mieux sa peine. Et puis on a
beau dire, nous n'avons qu'une somme d'amitié à dépenser pour nos
enfants, et quand ils sont plusieurs à se la partager, elle se
divise nécessairement. Il arrive bien des moments, dans une maladie,
un petit accident, où on porte toute son affection, sur celui qui
dans l'instant en a le plus besoin, mais c'est pour un temps; la
chose passée, les autres reprennent leurs droits. Une mère a beau
faire, elle ne peut avoir autant de petits soins et de mignardises
pour cinq ou six enfants que pour un seul, et je crois que ceux-là
en valent mieux; les enfants uniques sont des enfants gâtés souvent.

De nos jours, on voit beaucoup de bourgeois, des villes
principalement, qui n'ont qu'un enfant, afin qu'il soit plus riche.
Ils l'élèvent à faire toutes ses volontés, à voir tout lui céder, et
en font des petits bonshommes pleins de vanité, de suffisance,
capricieux comme des femmes qui le sont, dégoûtés de tout pour
n'avoir eu rien à désirer, et pour tout dire, pas bons à grand
chose. Ce résultat devrait les détourner du système, sans compter
que, comme on dit, n'avoir qu'un enfant, c'est n'en avoir pas.

A la Saint-Jean de 1859, tandis que l'Empereur, soi-disant de la
paix, après la guerre de Crimée, faisait tuer notre monde et manger
nos millions, pour les Italiens, qui nous en sont bien
reconnaissants, comme nous l'avons assez vu, le vieux Jardon attrapa
du mal pendant les fauchaisons. Le médecin fut mandé, trop tard
comme toujours, aussi il dit d'abord que c'était un homme perdu. Je
montai au Taboury avec ma femme, et, en effet, on voyait de suite
qu'il était bien fatigué. Il était là, étendu sur le lit garni de
courtines de vieille serge jaune, respirant avec peine et ayant une
grosse fièvre. Sous sa tête, on avait mis un joug à lier les boeufs,
pour adoucir ses souffrances et lui donner la force de les
supporter. Ça n'était pas à cause de ça, sans doute, mais sa figure,
dure comme toujours, était tranquille et même résignée.

Il se mourait d'une pleurésie, qui est la maladie des paysans, comme
la goutte est celle des riches. On avait rapporté au vieux la
sentence du médecin, pour l'avertir qu'il fallait faire venir le
curé, et il avait dit que bien, mais qu'il fallait aussi aller
vitement quérir le sorcier de Prémilhac, qu'il n'y avait que lui qui
pût le tirer de là. Le curé était venu avec Jeandillou, l'avait
confessé, communié, olivé, et s'en était retourné. Il n'y avait
guère qu'un petit quart d'heure que nous étions là, quand arriva le
sorcier.

C'était un homme de moyenne taille, bien carré et charpenté, un
paysan point du tout dégrossi, comme celui qui n'était pas tant
seulement allé à Périgueux, et ne sortait de son village, que pour
se rendre aux environs où on l'appelait. Avec ça, dur à soi et aux
autres, ne faisant aucun cas des choses nouvelles, mais attaché avec
entêtement aux anciens usages, et, comme de bien entendu, plein de
toutes les superstitions d'autrefois. Il était habillé d'un pantalon
à pont-levis en laine burelle, couleur de la bête, d'un vieux gilet
à fleurs, boutonné carrément jusqu'au col, et garni de deux rangées
de boutons de cuivre, polis et brillants, qui avaient usé bien des
gilets et se transmettaient de père en fils dans sa famille. Avec
ça, il avait un gipou de grosse étoffe bleue de Miremont, comme en
ont les gens du Périgord noir qui touche au Quercy, et qu'on voit
aux foires de Terrasson. Dans les pans écourtés de cet habit-veste,
deux larges poches lui servaient à mettre des herbes et ses affaires
de sorcier. Sa tête, garnie de longs cheveux blancs frisés, était
couverte d'un bonnet de laine brune, tricoté à l'aiguille, sans
pompon et ramené en avant, comme ceux de la République qu'on voit
sur les anciens sous du temps.

On le consultait assez le sorcier, dans le pays, parce qu'on croyait
à son pouvoir et qu'on le craignait. Il y avait bien des gens qui
l'invitaient aux noces, pour éviter les embarrements si désagréables
pour les nôvis, et les chevillements qui font qu'on ne peut tirer de
vin à une barrique, quoiqu'on ôte le douzil.

On l'appelait, pour les maladies des chrétiens et pour celles des
bêtes; il guérissait les gens, des fièvres, avec neuf brins d'herbes
cueillies à reculons, avant le lever du soleil, le premier jour de
la saison d'automne, et ceux qui avaient le cours de ventre, en les
faisant passer par un écheveau de fil retors. Il guérissait aussi
les chevaux et les boeufs malades, en les faisant tourner trois fois
autour de la pierre-levée du Puy-de-Jou. Il enseignait à chercher la
_Mandragoro_, et on disait même, que c'était lui qui l'avait fait
trouver à ce Baspeyras, dont Gustou avait parlé le soir que nous
énoisions; il levait les sorts jetés par les gens mal jovents; il
donnait aux garçons, le moyen de se faire aimer d'une fille, au
moyen de l'herbe de _Moto-Goth_, ramassée avec certaines cérémonies,
et cachée adroitement sous le livre des évangiles, à seule fin que
le curé dît la messe dessus; il retrouvait les affaires adirées en
faisant tourner le tamis avec des ciseaux; enfin, il y avait des
gens qui croyaient même, qu'il pouvait faire grêler en battant l'eau
de la fontaine de la _Fado_, et mettre le trouble dans les ménages,
en nouant l'aiguillette aux hommes, comme on disait autrefois, ce
qui est, à ce qu'il paraît, un moyen sûr pour ça.

En entrant, le sorcier, afin d'éloigner le Diable, prit un peu de
sel dans la salière accrochée à la cheminée, et le jeta dans le feu,
où il pétilla; puis il s'approcha du lit, et le vieux Jardon tourna
ses yeux vers lui, comme celui qui en attendait le salut. Lui,
releva la couverte, et mit à nu la poitrine du malade, maigre,
hâlée, couleur de vieux cuir et couverte de poils gris hérissés.
Alors il se pencha, écouta, se releva, leva les bras en l'air comme
pour implorer quelqu'un et récita une sorcellerie qui commençait
ainsi: _Din lou vargier dé Josaphat uno dâmo sé troubet, saint Jean
la rencountret_... C'est-à-dire: Dans le jardin de Josaphat une dame
se trouva, saint Jean la rencontra... Puis il se baissa de nouveau,
souffla par trois fois sur l'endroit où était le mal, y fit avec le
pouce, des signes mystérieux, en marmonnant tout bas des paroles
qu'on n'entendait pas. Après ça il tira de sa poche son petit sac de
cuir le déposa sur le creux de la poitrine de Jardon, lui remit la
couverture dessus, et resta là sans bouger, remuant seulement les
babines sans qu'on entendît aucun son.

Au bout d'un moment, il releva la couverte, écouta de nouveau, puis
remit le sac de cuir dans sa poche, et recouvrit Jardon. Puis il
alla à l'évier, demanda un bassin, des plats de terre, les remplit
d'eau, et les plaça aux quatre coins de la chambre afin que l'âme du
vieux Jardon s'y lavât avant de monter au ciel. Cette cérémonie
dernière prouvait qu'il n'avait aucun espoir. Cela fait, il revint
vers le lit, fit au-dessus de la tête du mourant, quelques
conjurations pour adoucir son agonie. Malgré ses gestes et ses
paroles, Jardon commença à râler fortement; sa poitrine allait comme
un soufflet de forge et soulevait les couvertes. Ma femme était au
pied du lit, et, quoique le vieux n'eût jamais été bon pour elle, le
voyant agonisant, elle penchait la tête tristement. Dans la ruelle,
la mère Jardon était là, assistée d'une soeur de son mari et d'une
de ses nièces, et tout ce monde épiait bien désolé, mais l'oeil sec,
qu'il eût: fini de souffrir! Belle manière de parler, qui fait bien
connaître la résignation native du pauvre paysan, pour qui la
cessation de la vie est la cessation de la souffrance. La peine de
la vieille Jardon, de sa belle-soeur, et des autres, très vraie
pourtant, ne se marquait pas par des pleurs et des lamentations;
elle restait muette. Ils plaignaient le vieux, bien sûr, mais ils
savaient que son père était mort d'une fluxion de poitrine, et
qu'une mort à peu près semblable les attendait: A quoi bon se roidir
contre la destinée? Le sorcier, voyant que le père Jardon tirait à
ses fins, ôta son bonnet, le posa sur le lit, et la tête levée, les
yeux en haut, se mit à réciter la _Patenostre-Blanche_,
s'interrompant de temps en temps pour faire de la main gauche des
signes de sorcellerie. Le râle dura encore un petit quart d'heure,
puis il se ralentit et cessa tout à fait: le vieux homme ferma les
yeux à demi, il avait fini de souffrir!

Alors, le sorcier acheva de lui clore les paupières, ramassa dans un
seau l'eau qu'il avait mise dans les gages autour de la chambre, et
alla la vider dans le verger afin qu'elle ne servît pas à d'autres
usages, maintenant que l'âme de Jardon s'y était baignée. Quand il
fut revenu, avant que le corps fût froid, il lui mit ses
habillements des dimanches avec un parent qui lui aida, et, cela
fait, s'en retourna.

Quand on eut fait les honneurs au vieux Jardon, et qu'il fut là-bas
couché dans sa fosse derrière l'église, ma femme emmena sa mère
nourrice au moulin, où elle resta deux jours, après quoi elle s'en
alla, disant qu'elle s'arrangerait bien toute seule, et qu'il
fallait que chacun fût chez soi; mais elle venait souvent chez nous,
principalement pour voir les enfants, qu'elle aimait beaucoup.

Je crois que cet enterrement fut le dernier que le curé Pinot fit
dans la paroisse. Il fut forcé de s'en aller quelque temps après,
rapport à sa nièce prétendue. Jamais mon oncle ni moi, nous n'avions
parlé à personne de ce que m'avait dit son pays, Ragot le rétameur,
là-bas sous l'orme de la place d'Hautefort. Mais comme ce Ragot
venait tous les ans faire sa tournée, jusqu'à Cubjac, Excideuil et
Tourtoirac, sans doute il en avait parlé à d'autres, car on
commençait à en babiller dans le pays. Les uns soutenaient ferme que
ce n'était pas sa nièce, pour l'avoir ouï-dire seulement, d'autres
qui ne le savaient pas davantage, soutenaient aussi ferme, que
c'était bien sa nièce et que tous ces bruits c'était des
méchancetés: c'est comme ça, que les trois quarts du temps, les gens
parlent plutôt selon leur idée, que selon la vérité. Les dames de la
paroisse, et les gens comme il faut, disaient qu'il n'y avait que
des impies, des malhonnêtes gens, qui pussent dire des choses
pareilles. M. Lacaud, lui, parlait de verbaliser et de dénoncer au
procureur de Périgueux, les canailles qui débitaient ces calomnies.
Les gens qui n'avaient aucun parti pris, ni d'un côté ni de l'autre,
ne savaient trop que croire de tout ça, lorsqu'une farce vint faire
découvrir le pot aux roses.

Il y avait dans le pays, à une heure de chemin du bourg, un noble,
vieux garçon, appelé M. de Cardenac, qui était un bon vivant, point
méchant du tout, mais aimant bien à rire et à faire de ces grosses
farces, comme on en faisait autrefois chez nous. Le curé et lui
étaient grands amis, dînaient de temps en temps l'un chez l'autre,
et faisaient ensemble la bête hombrée avec les curés des environs,
en sorte qu'ils ne se gênaient point entre eux. Le jour de
Notre-Dame-d'Août, M. de Cardenac vint à la maison curiale, comme le
curé était en train de chanter les vêpres, avec sa nièce et d'autres
chanteuses. La porte de la cure était ouverte, car dans nos pays, il
n'y a guère de voleurs à aller dans les maisons, de manière que M.
de Cardenac entra par le jardin, sans que personne le vît, tout le
monde étant aux vêpres, excepté sept ou huit hommes qui buvaient
chez Maréchou. Comme il n'était guère dévot, M. de Cardenac ne
voulait pas aller à l'église, et pensait attendre en lisant le
journal du curé, que les vêpres fussent finies. Malheureusement, il
ne trouva pas le journal sur la cheminée de la salle, et, s'ennuyant
de ne rien faire, il alla à la cuisine prendre les pinces à feu, et
les mit dans le lit de la nièce du curé, bien arrangées, entre les
deux draps, de façon qu'on ne s'en serait jamais douté. Puis après,
il s'en fut faire un tour sur le chemin, et quand il vit de loin que
les gens sortaient de l'église, il revint, et fit celui qui ne vient
que d'arriver.

Lorsque la demoiselle Christine voulut appareiller le souper, et se
servir des pinces pour arranger le feu, elle ne les trouva pas, et
force lui fut de s'en passer. Le curé avait beau lui dire qu'elle
les retrouverait, elle qui n'était pas trop de bonne humeur ce
jour-là, répondait qu'en attendant, elle ne pouvait pas se servir de
ses doigts pour manier le feu. M. de Cardenac qui restait à souper,
faisait le bon apôtre et semblait chercher les pinces, en se gardant
bien de les trouver.--Peut-être, qu'il dit, votre enfant de choeur
sera venu chercher du feu avec l'encensoir; qui sait où il les aura
mises? Le curé alla voir, mais il revint disant que le drole avait
garni son encensoir chez Maréchou. Impatientée, la demoiselle
Christine alla prendre celles qui étaient dans la chambre de son
oncle prétendu.

Le lendemain, le surlendemain point de pinces: le curé et sa nièce
commençaient à trouver ça étonnant. On avait eu beau chercher
partout, impossible de savoir ce qu'elles étaient devenues. Quinze
jours se passent ainsi, et, comme la nièce avait conté l'affaire aux
voisines, on en parlait dans le bourg, et, il y en avait qui
disaient que le Diable avait bien pu faire ce tour, pour induire la
demoiselle Christine, et possible le curé lui-même, en péché
d'impatience et de colère. Mais d'autres, comme Migot et le fils
Roumy, disaient que le Diable n'avait nul besoin de leur faire
commettre ce péché-là, pour raisons à lui connues, et que d'autre
part, il n'avait pas besoin de ces pinces, en étant amplement
fourni, ainsi que de fourches, de broches, de chaudières et autres
instruments à faire rôtir et bouillir les damnés.

Pour qu'une farce soit bonne, il faut avoir quelqu'un avec qui on
puisse en rire à son aise. Pendant quelques jours, M. de Cardenac
garda la chose, mais enfin, n'y tenant plus, il la conta après
souper à un de ses amis, avec recommandation, bien entendu, de n'en
souffler mot. Cet ami trouvant la farce jolie, la raconta à un autre
avec la même recommandation; celui-ci en fit de même et ainsi de
suite, en sorte que bientôt tout le monde le sut.

Il n'y avait que deux lits chez le curé, de manière qu'il fallait
nécessairement conclure de cette histoire, que la nièce couchait
avec son oncle. Là-dessus grand tapage dans le pays; les nobles des
environs se visitaient pour déplorer ce scandale; et ce qu'il y
avait de curieux, c'est que ceux qui avaient le plus soutenu que la
demoiselle Christine était la nièce du curé, à cette heure
soutenaient non moins fermement qu'elle ne l'était pas, afin de
diminuer un peu la grosseur du péché. Les contradictions ne coûtent
guère aux gens, lorsqu'un intérêt qui les touche est en cause.

Les curés du voisinage levaient les bras au ciel, lorsqu'on leur
parlait de ça, mais leurs gestes désolés et leurs paroles affligées,
n'arrangeaient rien. Pour faire cesser ce scandale, dont riaient les
impies et les libertins, l'un d'eux prévint l'évêché, et le pauvre
curé Pinot, mandé par Monseigneur, fut tancé de la bonne façon, et
puis envoyé dans le fond du Nontronnais, prêcher la continence à
d'autres ouailles.

Quand M. de Cardenac vit la tournure que prenait cette affaire, il
regretta bien assez de n'avoir pas tenu sa langue; mais il était
trop tard. Pour réparer autant qu'il était possible, le mal qu'il
avait fait, comme c'était un bon homme, il prit la demoiselle
Christine, sans place, comme gouvernante. Cet arrangement allait
assez à la demoiselle grandement fatiguée du curé, lequel n'était
guère aimable, mais il ne convenait pas à celui-ci, qui était un peu
jaloux; pourtant il lui fallut bien en passer par là, ou par la
porte, comme on dit, car il ne pouvait plus garder son ancienne
nièce avec lui, et il lui était même interdit de la revoir.

Quand le nouveau curé fut arrivé, on ne tarda pas à connaître, que
nous avions troqué notre cheval borgne pour un aveugle. Le curé
Pinot était bien braillard, surtout en temps d'élections, et bien
mauvais quelquefois, lorsqu'il s'agissait de ces canailles de
rouges, comme il disait. Mais depuis que ceux-ci étaient réduits à
rien, et que sous la surveillance des gendarmes, du commissaire du
canton, et des maires, ils ne bougeaient plus, de crainte d'aller en
prison, ou pire, il s'était radouci un peu. Pour le reste, la danse,
la viande les vendredis et samedis, la messe, la confession de
Pâques, il faisait son métier, mais n'était pas des plus terribles.
Il aimait à être tranquille, et ne se faisait pas de mauvais sang
pour toutes ces choses: pourvu que ça allât à peu près, en gros,
c'était tout ce qu'il demandait.

Mais le curé Vignolle qui le remplaça, c'était autre chose. Celui-là
n'aimait ni les lièvres en royale, ni les beaux barbeaux, ni les
chapons truffés, ni le bon vin, ni le café, ni le vieux cognac, ni
la pipe, ni la bête hombrée, ni les femmes, ni rien. C'était le fils
d'un pauvre paysan du côté de Lanouaille, appelé de son sobriquet:
Crubillou, qui avec un bien de mille écus, avait six ou sept enfants
qu'il ne pouvait nourrir. Le curé de l'endroit ayant remarqué le
second de ces enfants, qui était assez éveillé, le prit chez lui,
et, comme il apprenait bien, le poussa à se faire curé. Le garçon,
qui préférait prêcher à ceux qui piochaient la terre, plutôt que de
la piocher lui-même, et de s'exterminer à nourrir des enfants comme
faisait son père, eut tout de suite la vocation, comme ils disent.
On le mit au séminaire, pour apprendre le métier, et on disait que
c'était les jésuites qui l'avaient élevé. Eux ou d'autres, ceux qui
l'avaient dressé ne l'avaient pas manqué. Dès le séminaire, il avait
une si grande idée de son état, que lorsqu'il allait voir ses
parents, il ne se familiarisait point avec eux, ne les tutoyait pas,
ni eux non plus, et n'embrassait pas tant seulement sa mère. Eux,
les pauvres gens, tout fiers d'avoir un curé dans leur famille, le
respectaient comme le bon Dieu, et s'il leur faisait la grâce de
déjeuner, vite, on tuait un poulet et on faisait une omelette, et
les soeurs servaient M. l'abbé, qui mangeait seul, pour ne pas
compromettre la dignité de son caractère religieux.

Le premier dimanche après son arrivée, il prêcha sur la supériorité
du prêtre, sur le grand respect qu'on lui devait, à cause de son
caractère sacré. Les histoires de son devancier ne le gênaient
guère, et il semblait à l'entendre, qu'on n'eût jamais connu dans la
paroisse l'histoire des pinces à feu, ni ouï parler des fredaines
des curés. Et pour faire comprendre à ses paroissiens, combien était
puissant et vénérable le prêtre, il leur disait:--Le prêtre commande
à Dieu tous les jours de descendre sur l'autel, et de s'offrir
victime résignée, et Dieu lui obéit, et il ne peut faire autrement
que de lui obéir: on peut donc dire, avec vérité, que le prêtre est
en un sens plus puissant que Dieu.

On peut croire qu'un gaillard comme ça, le prenait de haut avec les
brebis de son troupeau, et ne se familiarisait point avec elles,
comme le bon curé de _Peiro-Bufiero_. Quand il fit sa tournée dans
les maisons et les villages, pour connaître son monde, il refusait
tout ce qu'on lui offrait, soit de se rafraîchir, soit de faire
collation. Il semblait qu'il n'eût jamais ni faim, ni soif, et ne
fût point sujet à toutes les misères des autres hommes. Mais s'il
n'avait pas soif de vin, il avait soif d'être le maître, de dominer
tout le monde et de gouverner les gens selon ses idées.

Avec les riches, les nobles, les gros bonnets connus à l'évêché pour
être bons catholiques, et dévoués à la religion, il était plus doux,
car il était ambitieux et ne voulait pas se faire d'ennemis capables
de lui nuire. Et puis, il avait vu de suite, que si d'un côté, chez
les nobles, on lui rendait une déférence due à son état, de l'autre,
on le regardait comme un inférieur. Chez M. le comte de la
Bardonnie, on lui avait fort bien fait sentir, en le recevant avec
les égards de convention dus à un allié naturel, qu'on n'oubliait
pas sa paysannerie, et tout ça le rendait prudent. Je raconte ça par
ouï-dire, car on pense bien que je n'y étais pas. Mais avec les
paysans, le commun du troupeau, il était roide et hautain. Cette
conduite n'était pas tout à fait dans l'esprit de l'Evangile, mais
il y a belle lurette que les prêtres l'ont perdu de vue, si tant est
qu'ils s'en soient jamais inspirés.

Moi, je croyais que ce diable de curé ne serait pas venu à la
maison, sachant que depuis longtemps nous ne fréquentions pas
l'église, et que même nos enfants n'étaient pas baptisés. Mais il
vint tout de même, ne voulant pas sans doute avoir l'air de reculer
devant des impies, et peut-être aussi espérant de nous ramener. Mais
il se trompait du tout au tout; jamais nous n'aurions dit, ni rien
fait qui pût faire de la peine aux personnes dévotes; nous n'avions
point de haine contre les curés et la religion; et nous ne parlions
pas mal du bon Dieu: nous n'étions donc pas des impies, comme le
disaient les vieilles bigotes; mais, par exemple, nous étions tout à
fait indévots et incroyants.

Tous les ans nous faisions faire exactement le service promis à la
pauvre défunte Mondine, mais quant à ce qui est de nous autres,
notre dernier acte de religion, avait été mon mariage à l'église,
pour les raisons que j'ai dites, et encore je m'en suis toujours
repenti. Quant à nous signer devant les croix, ou à croire tout ce
qu'on enseigne au catéchisme, à aller à la messe, à nous confesser
et à faire nos Pâques, c'était chose impossible, tant nous étions
peu portés à la religion. Quand on parlait devant nous des mystères,
de miracles, qu'on racontait des légendes pieuses et autres choses
semblables, il me semblait ouïr de ces contes qu'on fait pour
divertir les petits droles; et de fait, je crois que tout ça a été
inventé, pour amuser les peuples encore dans leur enfance.

Il y en a qui vous certifient ces choses tout de go, comme s'ils les
avaient vues: que voulez-vous que je vous dise, j'ai eu beau
m'écarquiller les yeux, je n'ai pu rien voir. Tous les raisonnements
que j'ai ouï faire sur ces questions de religion, pour persuader les
mécréants comme moi, m'ont surtout prouvé qu'elles sont très
obscures et incompréhensibles. Mais s'il y en a qui ont meilleure
vue que moi et ne sont pas aussi infirmes d'esprit, ce qui est bien
possible, tant mieux pour eux.

On me dit quelquefois: mon pauvre Nogaret, vous serez damné comme
une serpe! Mais c'est à savoir: qu'on me montre d'abord où est
l'enfer!

Entre nous, je crois que si toutes ces affaires-là étaient aussi
certaines et aussi nécessaires qu'on le dit, elles éclateraient à
tous les yeux, bons ou mauvais, sans tant de discours. En finale,
pour moi, j'avoue tout bonifacement que je ne suis pas assez habile
pour affirmer, ni assez roide de col pour nier; mais pour en croire
quelqu'un sur parole je ne le peux. Dans tout ce qu'on dit là-dessus
je trouve qu'on se paye de mots qui dépassent notre entendement.

Mais quand même je serais très sûr que le Dieu de nos curés existe;
que nous avons une âme qui ne meurt point avec nous, et sera
récompensée ou punie, cela ne me ferait changer en rien de conduite,
ni être catholique, ou protestant, ou juif, parce que je crois pas
qu'un Dieu nous ait damnés pour une pomme, ni que ce Dieu ait besoin
de prières et de cérémonies pour être honoré, pas plus que de
prêtres pour nous faire connaître ses volontés.

Voilà comme nous étions dans la maison, et ça venait de famille, car
ni mon grand-père, ni mon père n'avaient voulu se confesser à
l'article de la mort, et mon grand-père répétait souvent un proverbe
patois qui se peut traduire ainsi: _Les prêtres et les pigeons
gâtent les maisons_. Ainsi, nous étions honnêtes avec eux, mais nous
n'étions pas de ceux chez lesquels ils sont toujours fourrés. Dans
la famille, si quelquefois les uns ou les autres s'étaient un peu
relâchés en quelque chose, c'était sur quelque affaire de peu
d'importance, et afin de ne pas contrister les femmes, qui n'avaient
pas été élevées dans ces idées. Je conviens que c'est un tort, et
qu'on doit être, ou bon catholique et pratiquer exactement, se
confesser, faire ses Pâques, jeûner, etc., ou ne l'être pas, et
s'abstenir en conséquence de tout acte et de toute cérémonie de
religion: mais l'homme n'est pas parfait. En ce qui me regarde en
particulier, je n'avais point à me plaindre de ce côté, car ma femme
faisait comme nous, et avait laissé là, depuis notre mariage, toutes
les pratiques auxquelles elle avait été habituée. Dans les
commencements ça paraissait fort aux gens de chez nous. Qu'un homme
ne fasse pas ses Pâques, encore ils le comprenaient à toute force;
mais une femme, jamais on n'avait vu ça. Dans les commencements ça
faisait aller les langues; mais quand on vit comment cette même
femme gouvernait sagement sa maison, ses enfants et elle-même, et
quand elle eut fait connaître dans plusieurs occasions, combien elle
était bonne et pitoyable pour les malheureux, les langues se turent.

En voilà bien long, mais il me fallait expliquer dans quelles
dispositions nous étions, lorsque vint le curé. Il avait un peu
chaud en entrant, et ma femme lui présenta une chaise pour se
tourner vers le feu; mais il remercia, disant qu'il ne faisait point
attention à ces choses, qui n'en valaient pas la peine.

Mon oncle lui répondit que la santé n'était pas peu de chose, et que
nous autres, ne trouvions pas mauvais de prendre quelques
précautions pour la conserver.

Après ça, nous lui offrîmes de se rafraîchir, de prendre quelque
chose, mais il refusa tout: vin, eau, pineau, eau-de-vie, eau de
noix, disant qu'il ne prenait jamais rien.

--A votre volonté, lui dit mon oncle; mais vous serez le premier
homme qui sera entré ici, sans choquer de verre avec nous.

Je ne sais si, de l'appeler homme, ça lui déplut, ou l'idée de
trinquer avec nous, mais il répliqua un peu hautement:

--Un prêtre n'est pas un homme comme un autre; je suis venu pour
autre chose que boire.

Et il commença à nous entreprendre sur le chapitre de la messe, de
la confession, de tous les devoirs du chrétien; nous dit combien
nous étions coupables de les négliger; s'efforça de nous faire peur
de l'enfer, et enfin enfila toutes ses raisons pour nous persuader.
Nous l'écoutâmes comme ça pendant dix minutes; mais à la première
pause, mon oncle lui dit:

--Ecoutez, Monsieur le curé, vous perdez votre temps à essayer de
nous convertir; nous ne sommes plus des enfants; moi j'ai deux fois
votre âge, mon neveu est votre aîné, et pour vous parler
franchement, nous n'aimons pas qu'on blâme notre manière de nous
conduire. Si j'allais chez vous en faire autant, vous ne le
prendriez pas bien sans doute, ainsi vous comprendrez qu'il vaut
mieux ne plus parler de ces affaires-là.

--Comment! fit le curé en tressautant, mais ce n'est pas la même
chose! J'ai mission de Notre-Seigneur Jésus Christ de ramener les
âmes à lui; Monseigneur m'a donné les pouvoirs nécessaires, je suis
votre pasteur, et à ce titre j'ai le droit de vous remontrer ce que
je crois être pour votre bien.

--Eh bien! Monsieur le curé, riposta mon oncle, vous êtes chez des
gens qui ne croient pas à votre mission, comme vous dites, ni aux
pouvoirs de l'évêque, ni à plus forte raison aux vôtres. Nous ne
sommes pas de vos brebis, puisque pour vous les gens de la commune
sont un troupeau, et vous n'êtes pas notre pasteur. Que ceux qui
reconnaissent votre autorité reçoivent vos remontrances, c'est leur
affaire; mais ici vous n'avez point à nous en faire.

Il se leva les yeux méchants, jaune de bile remuée, et s'adressant à
moi:

--Mais au moins, dit-il, que votre femme et vos enfants innocents ne
soient pas les victimes de vos funestes principes; laissez-les être
chrétiens!

J'allais lui répondre, mais ma femme qui était là debout, son
dernier enfant sur ses bras et les deux autres tenant son cotillon,
fut plus prompte que moi et lui dit:

--Monsieur le curé, dans une maison et dans une famille, il ne doit
y avoir qu'une croyance et une religion, celle du père: nous restons
unis en ça comme en tout.

--Allons, fit-il en remettant son chapeau, je vois que je suis dans
une maison où le démon est tout-puissant; il ne me reste qu'à me
retirer.

--Du moment que vous parlez ainsi, lui dis-je en remettant aussi mon
chapeau, c'est ce que vous avez de mieux à faire.

A la porte il se retourna, et étendant le bras il nous dit:

--Je prierai Notre-Seigneur de toucher vos coeurs impies, et de me
faire la grâce d'être l'instrument de votre réconciliation avec
Dieu. Je vous attends un jour au tribunal de la pénitence! D'ici là,
souvenez-vous qu'on ne peut être honnête homme sans religion!

Cet animal nous embêtait à la fin; aussi, mon oncle lui dit en
goguenardant, pour ne pas se fâcher:

--Allons! allons! Monsieur le curé, vous ne nous ferez jamais
croire, que sans le fils de Crubillou, de Sarlande, nous ne
puissions pas être honnêtes!

Et tandis qu'il s'en allait furieux, mon oncle ajouta:

--Le diable m'emporte, j'aime mieux les curés qui ont des nièces!

Et nous nous mîmes tous à rire.

Mais ce viadaze ne faisait pas rire tout le monde. Chez nous, les
femmes, à cette époque, avaient le cou un peu découvert; leur fichu,
en croisant par-devant, laissait voir un tout petit peu le haut de
la poitrine, tout juste la place pour la croix qu'elles portaient
autour du cou. Voilà-t-il pas que le curé va s'imaginer que ça
n'était pas honnête! Il se mit à prêcher contre les nudités, comme
il disait: Selon lui, c'était le diable qui avait appris cette mode
aux femmes pour plaire à leurs galants. Eh bien, je me pensais,
ayant souvenir du seul bal où je sois allé, avec les demoiselles
Masfrangeas, si le curé voyait les dames de la ville, qui ne
manquent pas la messe pourtant, valser avec des jeunes gens, avant
leurs tetons tout découverts, qu'est-ce qu'il dirait donc?

Une autre chose qui ne lui allait pas, c'était la danse. Tous les
dimanches il parlait là-dessus longuement, et disait sans se gêner
qu'il n'y avait que les filles de mauvaise vie qui allaient au bal;
que c'était des coureuses d'hommes; est-ce que je sais tout ce qu'il
ne disait pas. Mais pour ça il n'y faisait rien. Aux vôtes des
communes d'alentour, à la Sainte-Constance à Excideuil, les filles
allaient danser tout de même; et le jour de notre ballade, la petite
place était pleine de jeunesse, qui se trémoussait sous les ormeaux.
Du temps du curé Pinot, quand après déjeuner il s'en allait chanter
vêpres, avec les curés du voisinage venus pour la fête, tous bien
rouges et repus, il se contentait de dire en passant:--Allons!
allons! maintenant il faut aller à vêpres! Et garçons et filles
entraient à l'église et reprenaient après. Mais son successeur
voulait empêcher totalement de danser, et il aurait fallu que le
maire le défendît. Mais M. Lacaud lui dit que ça n'était pas de
faire; que si on ne laissait pas les jeunes gens et les filles
danser sur la place, ils iraient danser ailleurs, et que ça mettrait
la commune en révolution. Voyant ça, il imagina de refuser
l'absolution, ou de la faire attendre longtemps aux filles qui
avaient dansé; mais tout ce qu'il y gagna, c'est qu'il y en eut
quelques-unes qui s'en passèrent, et aucune ne renonça à la danse.

Pendant le temps du carnaval on dansait chez Maréchou, et de temps
en temps, lorsqu'on était en train, le chabretaïre, au milieu d'une
danse, faisait avec sa musique: _lirou! lirou! lirou!_ C'était le
signal pour les garçons d'embrasser leurs danseuses. C'est ce fameux
_lirou! lirou!_ qui faisait tant crier le curé. A l'entendre, toutes
les filles qui étaient là, avec leurs mères pourtant, c'était des
bringues, des dévergondées, et il protestait qu'elles ne feraient
pas leurs Pâques. Mais il y en aurait eu trop; sans compter que de
leur côté les garçons s'étaient donné le mot pour ne pas aller se
confesser. Il ennuyait tout le monde, ce curé, aussi un dimanche
matin, comme il sortait de chez lui pour aller dire la messe, il vit
pendre à l'ormeau proche de l'église, un crible tout percé.

Le sobriquet de chez lui: Crubillou, c'est autant à dire comme petit
crible, aussi le curé comprit ce que ça voulait dire et devint tout
pâle, mais il n'en dit mot.

Pourtant il avait une bonne commune, et tous les paroissiens, une
dizaine s'en faut, ne demandaient pas mieux que d'aller à la messe
le dimanche, avant d'aller boire quelques chopines chez Maréchou en
mangeant des tortillons. Ils voulaient bien aller prendre les
cendres, le lendemain du Mardi-Gras; faire bénir une branche de
laurier ou de buis, le jour des Rameaux; donner de l'huile au curé
pour entretenir la lampe de l'église; lui laisser les serviettes
qu'on mettait en croix sur le cercueil de leurs morts; en un mot
faire tout ce que leurs anciens avaient fait de tout temps; mais il
ne fallait pas non plus les empêcher de s'amuser: Que diable! avant
les Cendres il y a le Carnaval, et si le curé voulait l'abolir, les
Cendres ne rimeraient plus à rien! Ce Crubillou était bien terrible,
pour tout ce qui touchait la religion; pourtant, je crois qu'il
était comme d'autres curés, que la jalousie le faisait agir, et
qu'il voulait interdire à ses paroissiens les plaisirs qui ne lui
étaient pas permis.

Il était tellement peu endurant pour toutes ces choses, qu'ayant ouï
dire que chez Maréchou on ne faisait pas toujours bien attention au
vendredi et au samedi, rapport aux gens qui venaient des fois à
l'auberge, est-ce qu'il n'eut pas le toupet d'y aller un vendredi,
lever le couvercle de la marmite pour voir s'il n'y avait pas de
viande? C'est vrai qu'il n'y retourna pas deux fois: Les femmes de
la maison, pauvres bestiasses, l'avaient laissé faire, mais Maréchou
qui survint là, le renvoya au diable sans se gêner. Ça n'était pas
un mauvais homme, mais il n'aimait pas trop les curés, et il ne lui
en fallait pas tant pour le mettre en colère.

Mais en voilà assez sur ce curé Crubillou; j'aime mieux parler de
choses plus aimables. Au mois de février 1860, juste le 24, ma femme
accoucha d'un drole, et mon oncle dit:

--Celui-là sera bon enfant, car il est né le jour anniversaire de la
République. On l'appela François.

Ça me faisait quatre enfants, mais nous ne nous inquiétions pas de
ça, car vivant tout simplement, ne faisant point de dépenses
inutiles, le blé ne manquait pas au grenier, ni le vin dans le
cellier. Nous ne calculions pas, comme font les gens riches, qui
n'ont qu'un enfant, parce qu'il faut tenir son rang et autres belles
raisons comme ça. D'ailleurs ça aurait été dommage qu'ils ne
vinssent pas, les pauvres petits, ils étaient tous bien fiers, et
profitaient comme des arbres plantés en bon terrain. Hélie, l'aîné,
marchait sur ses dix ans, et c'était un bon petit homme, hardi comme
une ratepenade, qui montait sur la jument, grimpait sur les arbres,
ne craignait ni froid ni chaud, et faisait déjà des commissions
assez loin. Tous les jours il montait à Puygolfier avec sa petite
soeur Nancette, et la demoiselle Ponsie leur apprenait à lire et
écrire. Celui-là était quelque peu le préféré de l'oncle; il le
mettait quelquefois devant lui sur la jument, et l'emmenait à
Excideuil ou ailleurs les jours de foire. Né dans un moulin, ce
drole allait dans l'eau comme une loutre, et il piquait sa tête dans
les endroits profonds de la rivière, que c'était un plaisir de le
voir faire.

J'ai laissé tous mes enfants s'élever comme ça à ne rien craindre,
ni la pluie, ni le soleil, ni le vent, et ça leur a bien réussi. Ces
petits, aussitôt qu'ils pouvaient marcher, couraient à l'eau comme
des canous sortis de l'oeuf, nus comme des petits sauvages, et
grenouillaient là toute la journée, sans crainte de s'enrhumer ou
d'attraper des coups de soleil. Eté comme hiver, ils étaient
toujours dehors, les cheveux comme des broussailles, pleins de
poussière ou de boue, suivant le temps, déchirés, dépenaillés,
nu-pieds, se roulant partout dans les prés, courant dans les bois,
dormant sur la palène, et ne venant à la maison que pour demander à
manger. Par exemple, ça revenait assez souvent; mais une fois que
leur mère leur avait coupé un morceau de pain, les voilà repartis à
galoper. Cette vie leur a fait un bon tempérament, et, sur huit
enfants que nous avons eus, il ne nous en est mort qu'un, la petite
Rose, mais c'est le mal de cou qui l'a tuée à quatre mois. Les
autres n'ont jamais été malades, et ils sont tous forts, et bons
enfants, comme de vrais Périgordins.

Il y a des parents qui ont comme ça des préférences pour quelqu'un
de leurs enfants; moi non. Je mignardais bien davantage, le dernier,
le plus petit, mais je les aimais tous pareillement.

Avec ça, ma petite Nancette était si jolie drolette, si aimante pour
moi, que l'on aurait pu croire que je la préférais, parce que je
l'embrassais plus souvent que ses frères. Elle ressemblait à sa mère
cette petite, comme deux gouttes d'eau; c'était la même figure
tranquille et bonne, les mêmes traits fins, les mêmes yeux clairs et
aimants, et le même caractère: tout ça faisait que j'étais plus
porté à l'embrasser que ses frères, qui étaient toujours bouchards,
qui est à dire barbouillés, et souventes fois tapageurs et
polissons. Mais avec ça, je me disais quelquefois: voyons, si on
venait te dire: Il faut qu'il y en ait un qui meure; lequel
préfères-tu voir porter au cimetière? Et je sentais que ça m'aurait
été totalement impossible de le dire, ce qui me prouvait que je
n'avais pas de préférence injuste.

Mon oncle les aimait bien aussi, les petits, surtout l'aîné; mais
leur grand ami, celui auquel ils s'adressaient pour avoir quelque
chose, s'ils craignaient un refus de nous autres, c'était Gustou. Il
leur faisait des virebriquets avec une noix et de la ficelle, des
pétards et des clifoires avec du sureau, des pirouettes, des
quilles, des sifflets, des petits paniers, des trappelles pour
tendre aux oiseaux, des pièges pour attraper les merles dans les
haies, des lignes pour pêcher, des petits fouets qu'ils faisaient
péter que c'en était fatigant; il n'y avait chose dont il ne
s'imaginât pour les contenter, et le soir, il leur disait des
contes.

C'était l'hiver principalement, quand nous étions tous autour du
foyer; Gustou n'avait pas plutôt commencé à peler, qu'ils criaient
tous:

--Gustou, dis un conte!

Et lui qui en savait à force, disait tantôt celui du voleur
d'enfants; tantôt celui de la _fade_ ou fée Papillette; tantôt
encore celui du sorcier Grillon; ou celui de l'âne qui faisait des
crottes d'or.

Le conte fini, c'était des questions de toute manière que les
enfants faisaient à Gustou, pour avoir des éclaircissements.
Quelquefois les questions étaient un peu embarrassantes, mais il
trouvait moyen de s'en tirer à peu près. Et puis ensuite, c'était
des devinettes à n'en plus finir, connues de tout temps dans nos
pays, mais ça amuse toujours les jeunes droles.

Notre chambrière la Suzette aimait bien les petits aussi, mais elle
aimait encore mieux un garçon du côté de Corgnac, qui venait la voir
souvent le dimanche, et avec lequel elle se maria au carnaval de
cette année 1860. Notre parent du moulin du Coucu ayant su ça, nous
fit dire si nous voulions prendre sa drole l'aînée pour la
remplacer, à seule fin de s'eysiner un peu, car il avait tant
d'enfants qu'il avait peine à leur entretenir le pain. Lorsqu'il
nous l'amena, il nous raconta qu'il avait trouvé un bon moulin du
côté de Génis, mais qu'en vendant le sien, il lui manquerait bien
encore quelque millier d'écus pour payer, et que ça empêchait le
marché. Voyant qu'il avait bonne envie de travailler et de se tirer
d'affaire, mon oncle se rendit caution pour lui, et il acheta ce
moulin qui était sur l'Haut-Vézère et ne chômait jamais.

C'est cette même année, que je fus à Domme pour acheter une paire de
meules dont nous avions besoin. Le premier jour, je m'en allai
coucher chez le cousin Nogaret, au moulin du Bleufond, à toucher
Montignac; c'était une bonne étape, mais la jument ne craignait pas
la fatigue. Le moulin est grand, c'est une ancienne papeterie où il
y aurait pour faire une jolie minoterie. L'eau n'y manque jamais,
elle naît au-dessus du moulin; c'est un abîme comme celui du Toulon,
près de Périgueux; on n'a jamais pu trouver le fond.

Il y en a qui croient que cette eau vient de la Dordogne, par des
conduits souterrains: moi je le croirais assez, car l'eau qui sort
de là est bleue comme le dit le nom de l'abîme, et claire et
pareille à celle de la Dordogne; tellement que lorsqu'elle tombe à
cent pas plus loin dans la Vézère, les eaux ne se mêlent pas de
suite, et l'on voit cette belle eau bleue le long de l'autre, qui
est souvent trouble à cause des ruisseaux du Limousin qui tombent
dedans.

Le cousin fut bien content de me voir, et tout le monde chez lui. Le
soir en soupant, il me fallut leur conter tout ce qui s'était passé
depuis mon mariage, et combien nous avions d'enfants, et comment ils
étaient, et tout ceci, et tout ça, de manière qu'il était neuf
heures quand nous nous levâmes de table.

En sortant, mon cousin me mena au _Café du Commerce_, où nous
trouvâmes beaucoup de gens de sa connaissance, des ouvriers, des
artisans, des marchands, avec lesquels il fallut trinquer.

Il y avait plaisir à être avec eux; ils étaient intelligents, bons
enfants, et en grande partie républicains: mais il n'y a bonne
compagnie qu'on ne quitte; nous fûmes nous coucher vers les onze
heures.

Le matin de bonne heure, je partis pour Sarlat, en passant par
Lachapelle, Saint-Quentin et Temniac. Le pays n'est pas beau, c'est
des bois et des bois, des petites combes avec des mauvais prés dans
les fonds, et des rosières qui ne sont bonnes qu'à faire la
paillade. Il y a des bois châtaigniers et des taillis, et aussi des
jarrissades où on coupe les chênes pour faire le tan. Ce pays n'est
pas à comparer avec chez nous. C'est sauvage et noir, et je me
figure que dans le temps il ne faisait pas trop bon voyager seul par
là, avec de l'argent dans sa poche. Il y a un endroit qu'on appelle
à: _Prends-toi-Garde_, sans doute parce qu'autrefois on y arrêtait
les gens. Il y a aussi un autre endroit, dans les taillis, où on
attaqua la voiture qui portait l'argent de la taille, de Sarlat à
Périgueux. Mais ceux qui firent ce coup n'étaient pas des brigands
ordinaires, à ce qu'on dit, mais des nobles qui faisaient la guerre
au premier Bonaparte, en lui coupant les vivres. Ça n'était tout de
même pas une manière bien honnête de faire la guerre; mais tout ça
est loin maintenant, et s'il en existe, ce que je ne sais pas, les
arrière-petits-fils des cavaliers masqués qui attaquèrent la
voiture, tuèrent le postillon, un gendarme et volèrent les fonds,
sont, sans doute, d'honnêtes gens qui ne feraient rien de pareil.

Tout ce pays, en plein Périgord noir, semble fait exprès pour les
vols de grand chemin, et les assassinats de nuit. On marche,
quelquefois une demi-heure, une heure, sans trouver une maison, et
quand on est au fond de ces combes, entre les bois, on pourrait
crier au secours, que personne ne vous entendrait.

Mais après que l'on a passé Sarlat, à mesure qu'on approche de la
Dordogne, le pays s'arrange, et quand on arrive à Vitrac et qu'on
voit cette large plaine, avec sa rivière bleue, et les hautes
collines et les rochers qui la bordent, on ne peut s'empêcher de
dire que c'est plus beau que chez nous. Les fonds ne valent
peut-être pas mieux que dans la rivière de l'Isle, mais c'est plus
grand et ça impose plus. Je pensais aller passer le pont à
Domme-Vieille, et monter ensuite jusqu'à Domme; mais à Vitrac, je
fus attrapé par un homme qui me dit qu'il allait à Domme aussi, et
que c'était plus court de passer l'eau au bac de Vitrac, sans
compter que ça ne coûtait pas aussi cher que le péage du pont.
C'était un courtier qui allait pour acheter des vins, et qui avait
ce voyage d'habitude. Nous entrâmes en ville par la porte des Tours,
et il me mena à son auberge, qui était tout contre la porte
Del-Bosc, par où on arrive de Domme-Vieille; il était déjà nuit
quand nous y fûmes. Comme j'étais assez fatigué, ayant soupé, je
m'en fus au lit après avoir soigné ma jument.

Le lendemain, je me levai de bonne heure, et je montai dans le haut
de la ville, sur la promenade qu'ils appellent: la Barre. Le soleil
rayait déjà, aussi je fus bien étonné en arrivant là-haut, de voir
toute la plaine de la Dordogne, couverte de brume qui venait
s'arrêter aux rochers taillés à pic au niveau de la promenade, tout
à mes pieds. C'était tout à fait beau, et quoique nous autres
paysans, nous aimions mieux ordinairement voir un joli champ de blé,
que des choses comme celle-ci, ça me fit plaisir. Tout au loin, la
brume entrait dans les ouvertures des petits vallons, s'arrondissait
autour des hauts mamelons et suivait tous les contours des coteaux,
de manière qu'on aurait dit un grandissime lac de plusieurs lieues
de traversée, bien tranquille, tandis qu'au-dessus le soleil
éclairait ses bords, faisait briller les maisons blanches à mi-côte
des puys couronnés de chênes verts, et roussissait les vieilles
ruines campées sur les hauts rochers.

Cette ville est curieuse; les rues sont coupées à droit, larges et
bien alignées. Autour, du côté de la Dordogne, elle est gardée par
les rochers à pic, que le fameux capitaine Vivant escalada,
lorsqu'il la surprit le 25 octobre 1588. La _Crozo Tencho_, où il se
mit en embuscade avec ses soudards huguenots, se trouve dans ces
rochers, à droit de la gendarmerie. Des autres côtés, Domme était
défendue par de fortes murailles percées de quatre portes. Mais à
présent, depuis des années, ceux qui veulent bâtir, vont chercher
des quartiers aux vieux murs comme à une carrière, et puisque ces
murailles ne peuvent plus être utiles à rien, il vaut tant qu'elles
servent à faire des maisons, que de s'en aller morceau par morceau,
par la pluie et la gelée.

Le jour que j'y étais, c'était un dimanche, et je vis des meuliers
de Domme-Vieille. Il fallut aller au café, bien entendu, et se
promener en causant de nos affaires. Le patois du pays est plus
nerveux, plus vif et mieux signifiant que le nôtre du Périgord blanc
qui est lourd, traînant et mou. Les gens de Domme me convenaient
assez aussi; ils sont bons enfants, disent ce qu'ils pensent et ne
sont pas flaugnards. On dirait qu'ils se souviennent que leur ville
était libre anciennement.

Dans cet endroit, ils ont des coutumes originales. Ainsi, ils aiment
le lard rance, et pour être sûrs de n'en pas manquer, ils en ont
dans les maisons pour un an d'avance, grandement. Je pense que cet
usage date du temps où la ville, lors frontière de France contre les
Anglais, était souvent assiégée et où il fallait se munir de
provisions en conséquence.

Une chose bien curieuse, c'est l'antique farce qui se fait le
Mercredi des Cendres. Ce jour-là, au rappel des cornes qui brâment
comme des taureaux en folie, tous ceux qui se sont mariés dans
l'année carnavalesque finie un an auparavant, à pareil jour, se
rassemblent, déguisés et masqués, sur la vieille place de la Rode.
Le dernier marié de ceux-là porte une fourche à foin ainsi
accoutrée: Dans les deux dents sont plantées deux cornes de boeuf,
les plus grandes qu'on a pu trouver. Des branches de lierre et de
laurier attachées avec des rubans jaunes, masquent la naissance des
dents de la fourche et enguirlandent le manche. On dirait, par ma
foi un trophée, ou quelque simulacre antique, dédié au grand Pan,
seigneur des troupeaux, ou à quelque autre divinité rustique.

Quand tout le monde est assemblé, la troupe de masques, vielle et
chabrette en tête, se rend en procession, chez le premier marié de
l'année carnavalesque qui finit ce jour. Devant la porte on se range
en demi-cercle; la musique donne l'aubade, puis se tait. Alors, le
plus ancien marié de la troupe s'avance, et comme un héraut sommant
une place, appelle trois fois l'homme par son saffre ou surnom:
Cadenet! Cadenet! Cadenet! ou Pichil! ou Mourel! n'importe. Lui, ne
renâcle pas, il sait que tout le monde y passe et qu'on le monterait
quérir plutôt. Il arrive donc, et lorsqu'il est sur le pas de la
porte, la musique éclate avec rage. Puis, le silence se fait, et
l'homme s'avance assez embêté, conduit par le maître des masques. On
lui fait d'abord saluer bien bas la fourché tenue au centre du
cercle. Après ça, toujours devant la fourche, on le fait mettre à
genoux sur une grosse pierre bien ruffe, et on lui fait des
questions farcesques, en forme de catéchisme à l'usage des maris.
Lorsqu'il a répondu, on lui fait réciter, en la lui dictant mot à
mot, une profession de foi à crever de rire, par laquelle il promet,
entre autres choses, d'être sourd et aveugle. Enfin, on lui fait
jurer, sur les sacrées cornes, de ne jamais croire _qu'il l'est,
quand même il le verrait_!

Lorsqu'il a fait ce serment, ces grandes diablesses de cornes
s'abaissent vers lui et couronnent un moment sa tête, et puis on les
lui fait embrasser, le pauvre! Après ça, le chef de la troupe
prononce une formule burlesque de réception dans l'illustre
confrérie, fait relever l'homme et lui donne l'accolade, tandis que
la musique reprend à grand bruit.

Pendant ce temps, la femme épie derrière les carreaux, et rit ou
rougit, ça dépend.

La farce étant finie pour lui, le nouveau reçu prend la fourche, et
toute la troupe s'en va vers la maison du second marié où on la
recommence. Quand elle est finie, ce dernier prend les cornes à son
tour, et on va chez le troisième, et ainsi de suite, jusqu'au
dernier marié, qui porte l'engin cornu jusqu'à l'auberge où la
troupe s'en va souper en grande joyeuseté.

J'ai dit, et c'est bien vrai, que suivant eux, tout le monde est
égal devant l'emblème terrible; mais avec ça, c'est ici comme
partout, la sacro-sainte majesté des écus ne pouvait être méconnue;
aussi, les riches esquivent la réception, moyennant quelque pièce de
cent sous qui se mange entre tous.

J'aurais été curieux de voir cette antique farce, qu'ils appellent:
_Les Cornes_, mais comme il faut se trouver là le Mercredi des
Cendres tout juste, je me suis contenté de la vue de la fameuse
fourche, avec ses cornes et tout son harnachement de feuillage
flétri, qu'on me montra à l'auberge où ils l'avaient laissée la
dernière fois.

Il se fait encore le même jour, une autre cérémonie pour les maris.
On prend le pauvre emplastrum qui s'est laissé battre par sa femme;
on l'habille avec une robe, un fichu, une coiffe, on le monte sur un
âne, une quenouille au côté, la tête tournée vers la queue, et on le
promène par toute la ville, de la porte des Tours au sol de la Dîme,
de la Barre à la porte de la Combe, de la place de la Halle à la
porte Del-Bosc, toujours escorté d'une grande troupe de masques qui
se moquent de lui, le brocardent, et s'en vont chantant la vieille
chanson:

    Adiou paourté Carnabal,
    Tu t'en bas et yo demori,
    Per mintza le soup 'o l'oli!

Ah, on ne s'embête pas à Domme, le Mercredi des Cendres!

Le soir, après avoir soupé avec le courtier, qui avait ses affaires
de son côté, nous fûmes dans un café où il y avait un bal. On
dansait là des contredanses, des bourrées, des sautières à peu près
comme chez nous; mais on y dansait aussi une danse que je ne
connaissais pas, et qu'on appelle: le congo, danse très plaisante,
ma foi.

Ils sont plusieurs couples, de danseurs qui tournent autour d'une
grande salle. Le jeune homme se présente devant une danseuse, et là,
fait des pas, des entrechats, des pirouettes, arrondit ses bras
au-dessus de sa tête, fait claquer ses doigts en l'air, tape du
pied, enfin fait le beau, le galant, et celui qui cherche à plaire,
tout comme un pigeon qui tourne autour de sa pigeonne. La fille,
elle, se défend, recule, fait la coquette, prend des airs, tandis
que le garçon s'efforce de se faire agréer. Lorsque celui-ci a fini
son manège, il passe à une autre danseuse, et est remplacé près de
celle qu'il quitte par un autre garçon, et toujours comme ça, de
manière que cette danse ne s'arrête pas. De temps en temps, un
garçon, une fille, entrent en danse, tirent doucement en arrière un
danseur, une danseuse, et prennent sa place; quand ils sont
fatigués, ils sont remplacés à leur tour de la même façon. Il y
avait là, une grande fille brune, bien faite, qui dansait le congo
dans la perfection. Elle avait une manière de se contourner, et de
mettre tout son corps en mouvement, qui faisait plaisir à voir.
Tantôt elle avait l'air hardi en s'avançant à la rencontre de son
danseur, puis paraissait se laisser toucher par les efforts qu'il
faisait pour lui plaire, et tantôt après s'en retournait en
pirouettant, comme se moquant de lui.

Ça n'est pas pour dire, mais le congo est autre chose que la bourrée
d'Auvergne, quoique celle-ci ne soit pas laide, quand elle est bien
dansée.

Après ça, nous passâmes dans une petite salle, boire du vin chaud
avec les meuliers, et il se trouva là un jeune monsieur, dont je ne
me rappelle point le nom, qui nous récita _Lous dous Douzils_, un
conte gaillard, en patois sarladais vif et nerveux. Et comme il le
disait bien!

Mais il n'y a pas moyen de le traduire ici, tant nous sommes devenus
coyons au prix du bon compagnon qui a fait ce badinage. Si encore
nous en valions mieux! mais nos mines chattemites sont pures
simagrées.

Le lendemain matin, je descendis à Domme-Vieille et je m'arrangeai
pour une paire de meules. Sur les deux heures, ayant fait mon
affaire et déjeuné, je repartis pour aller coucher à Montignac, et
le surlendemain j'étais le soir à la maison.

Quoique le pays fût plus beau là-bas, et qu'on y dansât le congo, ma
foi je fus bien content de me trouver chez nous. C'est l'effet que
ça m'a toujours fait en y rentrant, preuve que nous étions tous bien
d'accord. Les droles furent de suite après moi, pour savoir ce que
je leur avais porté, parce que c'est une affaire entendue, que
toutes et quantes fois, on va quelque part en voyage, il faut leur
porter quelque chose. J'avais acheté un couteau pour les deux aînés
garçons, un dé pour la Nancette, et tout le monde fut content. Pour
le plus petit, il n'avait encore besoin de rien que du tétin de sa
mère, et quelquefois d'une petite croûte de pain qu'il s'amusait à
mâchotter.

Le temps marchait tout de même, quoiqu'il ne me durât pas, et il y
avait plus de dix ans que j'étais marié, qu'il me semblait que
c'était d'hier. Si ça n'avait pas été les enfants qui étaient là,
comme bonne preuve, je n'aurais jamais pu me le figurer. Ma femme
n'était point fatiguée de ses couches, ni de nourrir ses enfants.
Elle était devenue plus forte; sa taille s'était épaissie et sa
poitrine s'était renforcée, mais elle était toujours fraîche et
jolie, du moins pour moi. Elle n'avait pas de ces airs de mijaurée,
comme les femmes des villes qui font un enfant ou deux, ne les
nourrissent tant seulement pas, et trouvent que c'est trop pénible
pour y revenir. Quelquefois regardant ma femme, gaie et contente de
son métier de mère et de nourrice, je venais à penser à Mlle Lydia,
qui m'avait dans le temps rendu amoureux à ce que je croyais; je me
demandais, comment j'avais pu seulement regarder cette poupée bien
habillée, serrée dans son corset, minaudière et pleine d'idées
extravagantes. A cette heure, je comprenais qu'une femme pour être
belle, doit être ce que la nature l'a faite, forte et féconde, et
non pas une créature faible, bonne pour les plaisirs stériles, mais
incapable de supporter les travaux de la maternité. La première des
conditions pour une femme, c'est de pouvoir faire des enfants
robustes et sains, et de les nourrir sans en pâtir. Autrefois, on
estimait une femme par ses enfants; en avoir beaucoup était regardé
comme une bénédiction, tandis que la stérilité passait pour une
punition d'en haut. Ce qu'on a fait de tout temps chez nous, pour
les femmes mules, montre bien comme autrefois on regardait ça. Quand
une femme n'avait pas d'enfants, elle allait en pèlerinage à
Saint-Léonard, auprès de Saint-Jean-de-Côle, ou à Brantôme, et après
la messe et les dévotions, elle se rendait à la porte de l'église et
faisait aller le verrou. Après cette cérémonie assez claire, son
mari la ramenait chez elle par la main. Mais ces moeurs saines se
perdent; on ne craint plus la stérilité; il y en a qui la désirent,
et qui s'en vantent, comme si ce n'était pas un malheur ou un crime.

Vers ce temps-là, revenant un jour, mon oncle et moi, de la foire
des Rois à Périgueux, nous fîmes halte un moment à Coulaures, et le
vieux Puyadou nous dit que Jeantain irait un de ces soirs au Frau,
pour trouiller, qui vaut autant à dire comme presser l'huile, mais
qu'il nous fallait envoyer quérir les nougaillous par Gustou, parce
que leur jument était boiteuse. Gustou y fut le surlendemain, et le
soir Jeantain vint portant des boudins et des côtelettes de veau.
C'est la coutume qu'on trouille aussi de nuit, et alors il faut
réveillonner. Ordinairement, mon oncle et moi puis Gustou, nous
passions la nuit, chacun notre tour avec les presseurs, qui étaient
du bourg, et restaient au moulin dans le temps des trouillaisons.
Mais ce diable de Jeantain nous y fit rester tous les deux avec mon
oncle, et quand Gustou vit ça, il resta aussi. Ça n'est pas un
travail bien propre de faire l'huile; et de passer la nuit à remuer
dans la chaudière les nougaillous déjà écrasés par les meules, ça
n'est pas bien amusant non plus, ni de voir faire des serrées.
Heureusement, Jeantain était un homme avec qui on ne s'ennuyait pas,
et qui tournait tout en risée. Sur la minuit, il fit cuire des
pommes de terre dans l'huile bouillante, et il faut convenir que
c'était bon: elles avaient un goût de noisette. Avec les boudins et
les côtelettes, nous fîmes le réveillon en buvant de bons coups de
notre vin du Frau.

Et tout en réveillonnant, Jeantain nous conta des histoires et nous
fit rire tous. Comme il était toujours dehors de chez lui et qu'il
connaissait tout le monde, il savait tout ce qui se passait dans le
pays: les marchés faits, ceux en train, les mariages et toutes les
affaires des galants, car il était bien un peu mauvaise langue. Mais
ce qu'il en disait, c'était histoire de faire rire et de bavarder,
et non pour porter tort à personne.

Cet animal-là nous fit crever de rire avec ses _Vêpres sauvages_,
sorte d'enfilade de calembredaines en patois qui se chantaient sur
l'air d'_In exitu Israël_. Il était si plaisant en les chantant du
nez pour contrefaire Jeandillou notre marguillier, que les
trouilleurs s'en esclaffaient et ne pouvaient faire leurs pressées.

Je ne suivrai pas année par année, ce qui se passait chez nous,
parce qu'il me faudrait trop souvent répéter la même chose. Il me
faut pourtant parler un peu des métayers qui étaient à la Borderie.
C'était de braves gens qui travaillaient dur, et étaient à leur aise
pour des métayers, c'est-à-dire qu'ils avaient quelques petites
avances, et n'étaient pas toujours à tirer le diable par la queue,
comme on dit de ceux qui sont dans la gêne. On sait que c'est la
coutume dans nos pays de faire la Gerbe-baude, ou fête de la
moisson, chez les métayers et les bordiers; mais du temps de Jardon,
qui était avare comme un chien, nous n'y avions jamais bu seulement
un verre de piquette. Nous allions partager quand il fallait, le
froment, le blé rouge, les haricots, les pommes de terre et les
autres revenus, mais c'était tout.

Au contraire, ces métayers étaient de braves gens avec qui nous
étions tout à fait bien. Dès la première année, ils nous vinrent
convier à faire la Gerbe-baude. Nous fîmes porter chez eux du vin,
de l'eau-de-vie, d'autres affaires et nous y fûmes mon oncle et moi,
et deux de nos droles.

C'est un dur travail que la moisson. Etre toujours plié en deux, la
tête en bas, sous un soleil qui brûle, à respirer la chaleur que la
terre renvoie, et ça toute une journée et des semaines, on se
demande comment des femmes y peuvent tenir. Les pauvres, pourtant,
elles le font, les jeunes et les vieilles, et il y en a qui sont
nourrices de ce temps, et qui couchent leur petit à l'ombre d'un
pilo de gerbes, et vont le faire téter de temps en temps quand il
s'éveille. C'est un malheur et une honte, que de voir les femmes
dans nos pays, travailler la terre comme des hommes: c'est un
malheur, parce que ce travail trop fort les crève et nuit à la race,
et c'est une honte, quand on voit tant d'hommes qui ne font rien et
qui se plaignent! On comprendrait pour les femmes, des petits
travaux point trop fatigants quand ça presse, comme de faner, de
vendanger, de ramasser les haricots; mais de les voir moissonner,
travailler la terre avec de grosses pioches, battre le blé, ou même
fouir la vigne avec des hoyaux de cinq ou six livres, c'est une
chose à laquelle je n'ai jamais pu m'habituer et qui me met toujours
dans des colères noires.

Il ne faut pas s'étonner après ça, si on voit tant, par chez nous,
de ces pauvres vieilles cassées en deux par les reins: à force de
s'être courbées vers la terre, elles ne peuvent plus se relever. Et
comme la grossesse ne les arrête pas, les enfants qui en sont venus
de ces pauvres femmes, se ressentent de toutes ces fatigues trop
fortes et de la nourriture mauvaise, et c'est pour ça qu'on voit aux
conseils de révision, tant de conscrits chétifs et qui n'ont pas la
taille. Le travail des femmes anticipe par là sur les populations à
venir; c'est comme si nous mangions notre blé en herbe. Je le dis
comme je le pense, rien que le travail des femmes, ça justifie
toutes les jacqueries!

Mais je me suis laissé aller à dire ce que j'ai sur le coeur, comme
ça m'arrive souvent, et ça m'a un peu détourné de mon chemin. Ce que
j'ai dit du pénible travail de la moisson, est pour faire comprendre
combien les gens sont contents quand on finit de moissonner. Le
dernier jour on chante plus clair, et hommes et femmes se renvoient
plus vivement les chants de la moisson, _La Parpaillolo_, _Lou
bouyer de l'aurado_, et autres sans lesquels on ne pourrait soutenir
ce travail écrasant.

Le jour de la Gerbe-baude on est content, et l'on mange de bonne
soupe grasse, et des poulets en fricassée, et de la daube, sans
laquelle il n'y a pas de bonne Gerbe-baude; et aussi on boit de bons
coups de vin, pour dédommagement de toute l'eau qu'on a bue en
coupant le blé.

Cette première année donc, nous étions allés faire la Gerbe-baude à
la Borderie comme j'ai dit, et nous avions déjà fini de dîner, quand
notre chambrière, la Fantille, entra portant un panier et des tasses
dedans, avec une pinte et du café. Ma femme avait pensé que nos
métayers n'en buvaient pas souvent, et elle en envoyait. Tout le
monde fut bien content de ça, et on commença bientôt à chanter,
chacun à son tour, des chansons patoises. Durant ce temps on buvait,
et puis après on versa le café et on fit des brûlots qui faisaient
crier d'aise les enfants, contents de voir cette jolie flamme bleue.

Et tous les ans, nous faisions donc comme ça la Gerbe-baude.

Mais il y eut une année où nous ne la fîmes pas: c'était en 1867.
J'étais allé au bourg, le dimanche d'après la Saint-Jean, pour
régler un compte avec un menuisier qui nous avait fait du travail;
et comme c'est la coutume chez nous, qu'on ne règle qu'à table, nous
devions déjeuner ensemble chez Maréchou. Le temps était vilain; il
faisait une mauvaise chaleur, et sur la place, au sortir de la
messe, les gens regardaient en haut, et disaient: pourvu qu'il ne
nous fasse pas de coquineries ce temps, ça ira bien. Du côté d'en
bas, c'était tout noir, et on entendait le tonnerre au loin, de
manière que beaucoup s'en allèrent chez eux, de crainte de l'orage.
Mais d'autres entrèrent à l'auberge pour boire une chopine avec des
tortillons tout chauds. Lajarthe se trouva là, comme nous entrions,
et je le conviai à déjeuner.

Nous nous assîmes à table tranquillement, après avoir regardé le
temps, qui avait l'air de s'arranger un peu. Après déjeuner on porta
le café; nous fîmes nos comptes, je payai le menuisier en lui
disant:--Nous voilà quittes et bons amis! à quoi il répondit;--Oui,
et à une autre fois.

A ce moment Lajarthe qui était sorti, rentra et nous dit:--Mes amis,
nous sommes foutus! il y a un grand nuage blanchignard qui vient du
côté de Coulaures, en suivant la rivière, et il va nous crever
dessus. Il n'avait pas dit ça, que nous sortîmes sur le pas de la
porte. On entendait venir l'orage; les arbres se pliaient et
restaient dans cette position, ne pouvant se relever contre le vent;
de tous côtés, les passereaux arrivaient pour se mettre à l'abri
dans le clocher, quoique la cloche sonnât à toute volée, brandie par
trois ou quatre garçons, pour détourner l'orage, comme c'est de
coutume dans nos campagnes. De temps en temps un coup de tonnerre
éclatait sec, comme des noix tombant sur le plancher. Il tombait
quelques gouttes d'eau, lourdes comme du plomb. A chaque éclair les
gens se signaient. La vieille Maréchoune alluma un bout de cierge
bénit, puis elle alla chercher à la tête de son lit un brin de buis
des Rameaux, le trempa dans son bénitier de faïence et aspergea
autour de la cuisine. Ni les signes de croix, ni le cierge, ni l'eau
bénite, rien n'y fit. Les nuages, poussés par un vent d'enfer,
arrivaient se suivant les uns les autres, se pressant, se poussant
comme un troupeau de moutons épeurés, et quand ils furent sur nous,
voici la grêle qui tombait à grand bruit...

--Pauvres gens! nous sommes perdus! s'écrièrent les femmes; et elles
se mirent à pleurer et à se lamenter. La nore de Maréchou, à genoux
près du lit, se cachait la figure dans ses mains. Maintenant l'orage
était en plein sur le bourg; la grêle tombait grosse comme des oeufs
de pigeon, et même plus encore, car on en ramassa qui semblait des
oeufs de poule. Avec ça drue et serrée, comme qui décharge un
tombereau de cailloux. Les tuiles des maisons volaient en morceaux;
les feuilles des arbres tombaient en masse, et disparaissaient
emportées par le vent; en cinq minutes, le grand ormeau de la place
fut comme à la Noël, sans parler des branches cassées. Puis la pluie
commença à tomber comme qui la vide à seaux. La pièce de blé de
Maréchou qu'on voyait par la fenêtre, touchant son jardin, était
foulée comme si on y avait fait manoeuvrer des escadrons de chevaux.
Et la grêle tombait toujours, et dans la terre détrempée maintenant,
les grêlons finissaient d'enfoncer les morceaux de paille hachée
qu'on voyait encore.

Ça dura un quart d'heure comme ça; les tuiles cassées laissaient
pisser l'eau dans le grenier, qui, par le plancher mal joint,
tombait dans la cuisine; il pleuvait sur les tables, sur les lits,
partout, mais on n'y faisait pas attention. Chacun pensait à son
blé, à tout son revenu perdu. Les hommes ne disaient rien; ils
regardaient tomber la grêle comme écrasés, ayant perdu la parole;
d'aucuns marronnaient entre leurs dents, on ne sait quoi, des
prières ou des jurements:

--Tonnerre! s'écria Lajarthe, et on dit qu'il y a un bon Dieu!

--Taisez-vous! malheureux! crièrent les femmes de chez Maréchou;
mais les hommes ne dirent rien, et je crois qu'il y en avait qui
pensaient tout au moins que le bon Dieu n'était pas trop bon en ce
moment.

Quand ce fut fini, qu'il ne tombait plus qu'un peu de pluie, nous
sortîmes, et les gens du bourg en faisaient autant: chacun semblait
pressé de voir son malheur, comme s'il pouvait en douter.

Autour du bourg, c'était partout la même chose; dans les prés
envasés, l'herbe était sous la boue, les terres à blé étaient
foulées comme un sol à battre. Les chènevières semblaient de cette
pâtée d'orties qu'on donne aux dindons; les vignes et les arbres
étaient hachés, les jardins saccagés; tout ce qui était sorti de
terre était perdu. Et de tous côtés on entendait les cris des
femmes, leurs exclamations: Sainte Vierge! nous sommes ruinés! quel
malheur! nous pouvons bien prendre le bissac!

--C'était bien la peine, criait la vieille de chez Fantou, c'était
bien la peine, que je porte sur la pierre de la croix, le jour des
Rogations, un gâteau de fine fleur de farine! de quoi ça nous a-t-il
servi?

Le pauvre Jandillou, le sacristain, était comme les autres, il avait
tout perdu, et encore on lui disait des sottises. Comme il passait
pour aller voir à sa terre, il y en eut qui lui dirent:--C'est foutu
que tes processions et les litanies de ton curé ne valent guère!

Lui s'en allait baissant la tête, ne sachant que dire à ces gens,
qui avaient suivi les Rogations et fait des offrandes, pour protéger
leurs récoltes, et qui, les voyant détruites, étaient furieux. La
plupart ne s'en prenaient pas au bon Dieu, mais l'idée leur vint que
le curé Crubillou n'était pas jovent, et ça se répandit tellement
que bientôt tout le monde en fut persuadé; d'autant mieux qu'on
remarquait que du temps du curé Pinot il n'avait jamais grêlé.

Moi je m'en fus chez nous, et à mesure que j'approchais, je voyais
que c'était là comme autour du bourg: tout était perdu, le blé, les
noix, le chanvre, les vignes; il ne restait rien, et par-dessus le
marché, quatre noyers étaient par terre. Pour la vigne, ce n'était
pas seulement la vendange de l'année, perdue, mais le bois était
tellement écrasé qu'on eut du mal à tailler l'année d'après, et que
beaucoup de pieds crevèrent. Joint à ça, la ravine qui avait
entraîné toutes les terres dans les fonds. Pour ce qui est des
bâtiments, il fallut faire resuivre toutes les tuilées, car il
pleuvait partout comme dehors.

Nos métayers de la Borderie vinrent, les pauvres gens, tout
désespérés, ne sachant plus où ils en étaient. Ils parlaient d'aller
se louer chacun de son côté, de manière qu'il nous fallut les
rassurer un peu et leur dire que nous leur aiderions à se tirer de
ce mauvais pas: et en effet, il nous fallut leur fournir le blé
toute une année.

Mais, ce n'était pas eux seulement qui avaient recours vers nous. Il
se trouvait que, comme les apparences de la récolte étaient très
bonnes, le prix du blé était descendu beaucoup, ce pourquoi mon
oncle en avait acheté dans les environs de deux cent cinquante sacs.
Aussi les gens venaient au moulin emprunter une quarte, deux
quartes, un sac de blé, et nous le prêtions, sans autre condition
que de le rendre l'année d'après.

Tout le monde ne fit pas comme ça, entre autres M. Lacaud. Il disait
qu'il était aussi en peine que ses métayers, ayant perdu sa part de
récolte comme eux. Mais il ne parlait pas de ses rentes qui
n'avaient pas grêlé, ni de ses maisons à Périgueux, et c'était une
vraie dérision d'entendre ce gros, je ne veux pas dire le mot, se
mettre sur la même ligne que ses métayers et ses pauvres voisins,
qui avaient perdu leur pain, tandis que lui n'avait perdu qu'une
partie de son revenu, ce qui ne lui ferait pas manger une bouchée ni
boire un coup de moins. Mais il faisait ça pour ne rien donner aux
autres, ni même prêter.

Cette grêle, avec la naissance de mes autres enfants, c'est à peu
près tout ce qui soit à dire pendant plusieurs années. Depuis
François, j'avais eu encore Yrieix, qui était né au mois de
septembre 1863, Michel au mois de mai 1866, et le dernier, Bertrand,
vint au mois de juillet 1868.

C'est cette même année-là que mourut le pauvre Lajarthe. Il tomba
subitement un jour dans une maison où il travaillait, et ne s'en
releva pas. Cet homme était tracassé par les affaires du pays, d'une
manière extraordinaire pour quelqu'un qui n'avait ni instruction ni
bien. J'ai toujours pensé que s'il avait appris, avec son esprit de
nature et son caractère, ça aurait été un homme pas commun.

Nous avions eu huit enfants, il nous en restait sept, six garçons et
une fille: c'était assez joli; aussi, quand le dernier vint, mon
oncle dit comme ça en riant:--A cette heure, je n'ai plus peur que
la race des Nogaret se perde! Mais tous nos enfants étaient si bons
petits, si sains, qu'il disait aussi: Ma foi, ça aurait été dommage
qu'ils ne fussent pas venus.

J'ai oublié de dire que nous avions un régent dans notre commune
depuis quelques années. M. Lacaud ne le voulait pas trop; il disait
que ça n'était pas utile pour les enfants des paysans, d'apprendre à
lire et à écrire, parce que ça les détournait de travailler la
terre, et que, lorsqu'ils seraient tous instruits, on ne trouverait
plus de métayers. Mais un jour, comme il disait cette raison dans le
conseil, le vieux Roumy, qui en était toujours, lui répondit:

--Ça ne sera pas un malheur, au contraire, parce qu'alors les
travailleurs de terre seront tous propriétaires, et ne travailleront
plus pour les autres.

Mais, malgré sa mauvaise volonté, il lui fallut faire comme dans les
autres communes: on acheta une grande baraque de maison dans le
bourg, et on y mit le régent après qu'on l'eut un peu radoubée.

Ça fait que nos garçons allaient en classe tous les jours, ceux qui
étaient en âge. Mais pour Nancette, c'était toujours la demoiselle
Ponsie qui lui montrait. Les droles apprenaient assez, mais pour
être de ceux qui sont toujours devant les autres, ils n'en étaient
point, ayant toujours en tête leurs amusements: pêcher, attraper des
oiseaux, monter sur la jument, grimper sur les arbres, courir dans
les bois, se baigner l'été: ils étaient fous de liberté et ne
restaient pas facilement assis.

Je ne me faisais pas de mauvais sang de les voir à peu près dans le
milieu, au rang de ceux dont on ne dit rien. Les enfants
extraordinaires pour travailler et apprendre, ça fait plaisir aux
parents, à ce qu'on dit, mais pour moi, ils me font l'effet de
quelque chose de pas naturel, comme qui dirait un octogénaire
amoureux, et je me demande quand est-ce qu'ils seront enfants: si ça
doit être plus tard, il vaut mieux qu'il le soient en bas âge. Et ce
qui m'a maintenu dans cette manière de voir, c'est que celui qui
était toujours le premier, dans le temps que j'allais en classe, et
qui avait tous les prix, et qui aimait tant le travail qu'il en
oubliait de s'amuser, s'est bien rattrapé depuis. Il est devenu le
plus fameux bambocheur qu'il y ait à Périgueux, et, au bout du
compte, une fois entré dans la vie, pas plus fort qu'un autre.

Mais si mes enfants n'étaient pas des plus habiles pour
l'instruction, je pense qu'il n'y en avait pas, dans toute la
classe, qui fussent au-dessus d'eux pour les bons sentiments; aussi
étaient-ils prêchés comme pas beaucoup d'enfants le sont. C'était
d'abord leur mère, qui, dès qu'ils commençaient à comprendre, leur
enseignait à être honnêtes avec tout le monde, surtout avec les
vieux, et bons pour les malheureux. Jamais elle n'aurait souffert ce
qu'on voit dans des maisons, où, pour amuser un petit drole, on lui
donne un pauvre oiseau, qu'il plume et fait souffrir jusqu'à la
mort.

Ces amusements, c'est de la mauvaise graine de méchanceté, ou de
dureté au moins, qu'on sème en eux. Si nos enfants voulaient, comme
tous les droles, attraper un petit poulet, leur mère le prenait
elle-même, le leur faisait un peu manier, caresser, puis embrasser,
et leur apprenait à le lâcher d'eux-mêmes, pour aller retrouver la
mère clouque. Quand il venait des pauvres à la maison, c'est
toujours un des enfants qui allait lui porter un croustet de pain,
et en tout elle leur enseignait à être bons et secourables aux
misérables.

Et puis, elle leur apprenait comme c'était mal de mentir, et
honteux: le menteur est pire que le voleur! leur répétait-elle
toujours. Et elle leur faisait comprendre aussi, qu'il ne faut pas
même être trop adroit, parce qu'alors on en arrive à tromper les
autres, et qu'il faut aller tout droit son chemin où l'on veut
aller, et non pas marcher comme les serpents.

Mon oncle et moi aussi, de notre côté, nous tâchions de les affermir
contre les contrariétés, de les endurcir contre le mal, afin de les
préparer à savoir souffrir plus tard. Nous nous efforcions de leur
donner de bons sentiments, de leur inspirer des idées de dévouement
au pays et à toutes les grandes choses. S'il n'y avait eu que nous,
nous n'aurions pas été capables de dire ce qu'il fallait pour ça,
mais nous nous aidions des livres dont j'ai déjà parlé. L'hiver, mon
oncle en montait un de sa chambre du moulin, et, tandis que nous
étions tous rangés autour du feu, chacun ayant son occupation,
Gustou pelant, Fantille filant, ma femme tenant son plus petit sur
ses genoux, mon oncle fumant sa pipe; moi, je lisais, quelqu'une de
ces anciennes histoires, où l'on voit ce que c'était en ces temps
que des hommes. C'était pour les enfants, ce que j'en faisais, mais
tout le monde en profitait, parce que ces livres sont pleins de
choses très belles.

J'ai dit déjà que ces livres s'étaient trouvés avec un tas de choses
achetées à l'encan par mon grand-père. Il est arrivé de ça, que ce
qui était prisé moins qu'une vieille serrure, qui semblait bon
seulement à faire des cornets pour le tabac, a été pour nous d'un
prix inestimable, car on ne peut pas estimer la valeur qu'on se
donne à soi-même en devenant meilleur. C'est comme ça, que chez
nous, au fond d'une campagne du Périgord, on avait appris à
connaître les Grecs et les Romains, dont les paysans, d'ordinaire,
n'ont seulement point ouï parler, bien loin de se douter quelles
gens c'était.

Il y en a qui, oyant conter ces histoires, disent: tout ça c'est
très beau, mais nous ne sommes pas à Rome ou à Athènes, et nous ne
sommes pas consuls, ou capitaines d'armée, ou magistrats grecs ou
romains, et ces vertus que nous admirons, ne sont pas à notre
portée.

Mais ils se trompent. On peut être juste comme Aristide, au fond
d'un petit village périgordin. Un conseiller municipal, voyant une
cabale montée dans l'intérêt de quelques-uns, peut se mettre en
travers pour le bien de la commune, et ne se jamais décourager, et
combattre les intrigants avec la constance et la fermeté de Caton au
Sénat romain. Et qui empêche que dans la pauvreté, la médiocrité,
nous ne nous trouvions heureux comme Tubéro, le gendre du consul
Emilius? rien: il suffit que nous n'égarions pas nos fantaisies sur
une foule de choses inutiles, nuisibles même, mais devenues
nécessaires aux riches. On peut être courageux, désintéressé, dévoué
à son pays, dans le cours de la vie obscure que nous menons à la
campagne, et dans des occasions ordinaires, comme ces grands hommes
l'étaient sur un grand théâtre, et dans des circonstances où il
s'agissait des intérêts de tout un peuple. L'objet est infiniment
plus petit, sans doute, mais la vertu peut être grande, sans égaler
pourtant celle de quelques-uns, comme Caton ou Phocion, qui est non
pareille.

Quand je parle des hommes de l'antiquité, ça n'est pas que je renie
nos Français. Il y en a assez qui pourraient servir d'exemple;
malheureusement, ils n'ont pas trouvé un bon historien comme
ceux-là. Pourtant ça serait utile et profitable, de connaître la vie
de Bayard, de Michel de l'Hospital, de la Boétie, de Sarlat, du
maréchal Catinat que les soldats appelaient le _père la Pensée_, de
la Tour d'Auvergne le _premier grenadier de France_, du général
Beaupuy, de Mussidan; grands hommes comparables à ceux d'autrefois,
et d'autres encore.

Pour en revenir, nos enfants en âge allaient donc à l'école de la
commune, manque Hélie, l'aîné, qui maintenant travaillait au moulin
avec nous. Nancette était une belle fille de quinze ans qui aidait
beaucoup à sa mère, de sorte que, la Fantille s'étant mariée, nous
ne prîmes pas d'autre servante. Les classes n'étaient pas aussi
savantes, et on n'y enseignait pas tant de choses que maintenant.
J'ai dit que mes enfants n'apprenaient pas très facilement, mais en
revanche, ce qu'ils avaient une fois appris, ils le savaient
peut-être mieux que les autres; joint à ça, que, pour en raisonner
et l'appliquer, ils ne craignaient guère personne de leurs
camarades. Aujourd'hui les enfants ont tant et tant de choses à
apprendre, qu'il ne reste pas un moment pour exercer leur jugement
et leur montrer à mettre en pratique ce qu'ils ont appris. Le savoir
et l'acquis priment du tout les qualités de nature. Un troupier qui
serait brave comme Ney, le brave des braves, qui aurait du
sang-froid, du coup d'oeil, de la décision, toutes les qualités
militaires, à quoi ça le mènerait-il? A commander une escouade. Il
faut bûcher et accrocher à force, des bribes de science pour aller
plus haut. Mais il arrive trop souvent que des gens farcis de savoir
se trouvent incapables de le mettre en oeuvre, faute des qualités
naturelles nécessaires pour ça.

Il en est de même dans tous les états. Il ne manque pas de
conducteurs plus capables que leurs ingénieurs, de praticiens plus
ferrés que des avocats, d'entrepreneurs plus habiles que des
architectes; mais voilà, ils n'ont que la pratique, les sacrements
scientifiques leur manquent. Tout est sacrifié au savoir des livres
maintenant, et je trouve que ce n'est pas raisonnable, car il ne
suffit pas d'avoir des connaissances, mais il faut encore savoir
s'en servir pour son état, et s'en aider aussi pour se perfectionner
comme homme. Pour moi, il me semble que la première chose à faire,
la plus pressée, la plus essentielle, la plus indispensable, c'est
de faire de nos enfants des hommes. De la manière dont ça marche
aujourd'hui, ce point reste en arrière; on veut avant tout faire des
savants. Je crois que c'est une mauvaise chose; nous aurons
peut-être plus d'ingénieurs, de médecins, de pharmaciens, d'avocats,
de notaires, de professeurs et d'apprentis sous-préfets, mais moins
d'hommes: déjà ça se sent; nous avons assez de talents, peu de
caractères.

De tous nos enfants, il y en avait un, Bernard, qui aimait assez à
apprendre, et qui, quoiqu'il n'apprît guère plus vite que ses
frères, savait davantage, parce qu'il travaillait avec plus de goût.
Lorsque ce drole eut une douzaine d'années, voyant qu'on ne faisait
à l'école que lui répéter ce qu'on lui avait déjà appris, il se mit
dans l'idée d'aller au collège d'Excideuil. Il commença par en
parler à sa mère en cachette, et elle pensant que c'était une
fantaisie qui lui passait par la tête, dit que ça coûtait cher, et
que point n'était besoin de tant étudier pour être meunier. Lui, ne
dit rien, mais depuis il n'était plus content comme auparavant, et
il était toujours à farfouiller dans la chambre de mon oncle, après
les livres, et se retirait dans un coin pour lire. Je finis par
m'apercevoir qu'il n'était plus le même, et un soir en soupant, je
lui demandai ce qu'il avait. Il répondit comme tous les enfants,
qu'il n'avait rien. Mais sa mère, voyant que je n'en pouvais plus
tirer mot, nous dit ce qui en était.

Je regardai le drole et je lui dis:

--Et que veux-tu aller faire au collège?

--Pour apprendre des choses qu'on n'apprend pas dans l'école de M.
Malaroche, dit-il.

--Mais de quoi ça te servira-t-il pour être meunier? Tu sais bien
que je ne veux pas faire de vous autres des messieurs, quand même je
le pourrais. D'ailleurs, voilà ton aîné qui n'y a pas été au
collège, et les autres n'y iront pas: ça coûte cher, penses-tu bien,
et il ne serait pas juste de faire pour toi des dépenses qu'on ne
fait pas pour les autres.

--Mais Hélie, et tous, dirent alors: père, ça ne fait rien, s'il
veut y aller, nous ne sommes pas jaloux.

--Pourtant, dit mon oncle, si ce drole avait bonne envie
d'apprendre, et qu'il eut des moyens, ça serait malheureux de ne pas
le mettre à même de faire son chemin.

--Je suis bien un peu de ton avis, que je dis, et je me souviens
qu'à son âge j'avais grande envie d'apprendre tout ce qu'on enseigne
dans les collèges; je ne m'étonne donc pas qu'il soit de même. Mais
au bout du compte j'y serais allé, à quoi ça m'aurait-il servi?
peut-être à rien du tout, comme il arrive à tant d'autres. Je veux
que je sois arrivé à une position plus grande que celle de meunier;
je n'en serais pas plus heureux, et probablement je le serais moins.
Certainement l'instruction est une bien bonne chose et désirable
pour tous: un paysan bien instruit en vaudrait deux.
Malheureusement, ça rend souvent ambitieux, et ça fait mépriser la
terre. Et puis après, j'y reviens, c'est une dépense que nous
n'avons pas le moyen de faire.

--Ecoute, dit mon oncle, pour ce qui est de la dépense, tant que je
pourrai travailler, je gagnerai bien dans mon commerce de quoi
l'entretenir là-bas. On pourrait le mettre en pension chez
quelqu'un; Lavareille le prendrait, pour sûr, et il irait au
collège; ça ne coûterait pas autant de cette manière. Il faut bien
que les enfants des paysans, s'ils ont des capacités, apprennent
pour se rendre utiles au pays, puisque beaucoup de riches ne veulent
plus travailler et ne pensent qu'à faire la noce. Le tout est de
savoir si le drole a des moyens. Je le mènerai jeudi à M. Tallet,
qui verra la chose.

Bernard, entendant ça, leva les yeux et dit:

--Oncle, je te remercie.

Et tout le monde fut content de cet arrangement, et les enfants se
mirent à babiller là-dessus, après souper, demandant à Bernard ce
qu'il voulait faire: s'il voulait être instituteur, ou juge, ou
curé, ou médecin? Et lui ne voulait pas être curé, oh! non; pour le
reste, il ne savait pas trop. Pourtant, il aurait aimé à être
médecin pour nous soigner dans nos maladies.

En finale, tout s'arrangea comme mon oncle avait dit. Les Lavareille
prirent le drole en pension et le voilà allant au collège.

J'approche d'une triste époque, et il me fait deuil de parler de nos
malheurs. Mais il le faut pourtant, pour ne point laisser de vide
dans mon récit et aussi pour expliquer des choses qui suivront.
Mais, avant de commencer, il faut que je dise qu'en 1869, M.
Masfrangeas prit sa retraite. Il y avait quarante ans qu'il était
entré à la Préfecture, et il y en avait plus de vingt-cinq qu'il
était chef de bureau. Il avait espéré un moment passer chef de
division, et il en avait eu la promesse, mais d'autres plus heureux
et bien protégés, lui avaient passé sur le ventre, comme c'est
l'habitude. Pourtant, c'était un homme travailleur, consciencieux,
d'un jugement sûr, qui maniait bien les affaires et les expédiait
vite. Mais voilà, il n'était pas flatteur, ni intrigant, il n'avait
pas l'échine souple et ne savait pas se faire valoir; toutes choses
sans lesquelles on n'avance guère dans les administrations.

La retraite de M. Masfrangeas nous rendit toute notre liberté
vis-à-vis du maire, M. Lacaud. Tant qu'il avait été dans sa place,
nous nous étions retenus, de crainte qu'il ne lui fît du tort, en
essayant de le rendre solidaire de notre conduite. Mais, depuis que
nous n'avions plus cette crainte, nous ne nous gênions plus, mon
oncle surtout. Dans leur jeunesse, ils se tutoyaient tous deux, M.
Lacaud et lui; mais depuis longtemps, M. Lacaud,--du Sablou,--comme
son père l'avait fait enregistrer à la mairie, avait cessé ces
familiarités, et de son côté, mon oncle ne lui parlait plus, à cause
de M. Masfrangeas.

Ce pauvre homme, voyant ça, ne s'était-il pas imaginé qu'il nous
imposait; que nous avions peur de lui! mais il fut bien détrompé.

Dans les premiers mois de 1870, on commença à parler dans nos
campagnes qu'il fallait voter pour l'Empereur. Personne ne
comprenait ce que ça voulait dire. Pourquoi voter encore, puisqu'il
était empereur, qu'il faisait tout ce qu'il voulait, qu'il disposait
des places, des hommes, de l'argent et de tout, et qu'on lui nommait
les députés qu'il voulait? A quoi ça rimait-il? à rien. Mais les
maires, et les fortes têtes qui étaient pour l'Empire, disaient que
cette votation cachait de grands projets, et qu'en consolidant par
des votes unanimes le pouvoir de l'Empereur, il en aurait plus de
force pour faire de grandes choses.

Pardi, comme ça, dans nos pays, ça ne pouvait pas manquer de
réussir: on ne demandait aux gens que de voter encore une fois, ce
qu'ils avaient voté vingt fois; ça n'était pas une affaire. Les plus
innocents, d'ailleurs, comprenaient bien que c'était une farce, et
que quand même l'Empereur n'aurait pas eu la majorité, il ne s'en
serait point en allé pour ça. Lacaud, son représentant dans notre
commune, le disait assez, et de plus, il laissait entendre, qu'on
prendrait des mesures contre les perturbateurs comme il y avait
dix-huit ans.

Tout ça faisait que l'Empire était bien sûr d'avoir presque toutes
les voix; mais ce n'était pas presque toutes, que notre maire aurait
voulu avoir; c'est toutes. Ah! s'il avait pu enregistrer sur son
procès-verbal rien que des Oui, comme il aurait été heureux. Du
coup, il en aurait cru avoir la croix, après laquelle il a couru
toute sa vie sans l'attraper. Mais voilà, il y avait les Nogaret du
Frau, comment faire? Et il nous faisait parler par les uns, par les
autres, disant que c'était bien inutile de s'obstiner à voter contre
l'Empire, puisque la France le voulait: à quoi ça pouvait-il servir?

Mon oncle et moi, nous répondions à ceux qui nous en parlaient: à
quoi bon voter alors, si on n'est pas libre; si on doit de rigueur
voter pour celui qui fait voter, ça n'est pas la peine de déranger
les gens pour ça.

Depuis que le pauvre Lajarthe était mort, nous n'étions plus que
trois voix républicaines dans la commune, mon oncle, Gustou et moi.
Et encore je compte la voix de Gustou parce qu'il votait toujours
comme nous, depuis 1851 qu'on avait arrêté mon oncle. Mais ce
n'était pas qu'il fût républicain; non, en fait de gouvernement, il
ne comprenait qu'une chose, c'est qu'il fallait des gens pour
commander et le reste pour obéir. Tout ce qu'il demandait, c'est que
ceux qui commandaient, ne fissent pas de coquineries: mais c'est là
le difficile justement, quand la grande masse est toute disposée à
s'en rapporter à eux.

Nous n'étions donc que trois voix, mais c'était trois: Non, bien
sûrs, et M. Lacaud les aurait payées cher. Il les voulait tellement,
qu'il alla jusqu'à nous proposer de faire mettre Bernard au collège
de Périgueux, pour rien; de faire exempter Hélie l'aîné, lorsqu'il
tirerait au sort l'année prochaine. Mais nous répondîmes à celui qui
s'était chargé de la commission que nos voix ne s'achetaient pas
avec des injustices, ou autrement. La veille du vote, ne sachant
plus comment faire, notre maire nous envoya le régent, qui était
aussi secrétaire de la mairie, pour demander à mon oncle de ne pas
venir voter, puisqu'il ne voulait pas voter Oui. Ce pauvre M.
Malaroche vint le soir, assez ennuyé de cette commission, mais il
fut tout de suite à son aise avec nous. C'était un brave homme qui,
je crois bien, n'approuvait pas tout ce qui se passait, ni tout ce
que faisait le maire, mais il avait quatre enfants et sa place lui
faisait besoin, aussi il ne disait rien, tâchait de passer inaperçu,
faisant le moins de bruit possible, et répondant en toussant: Hum!
hum! aux questions qui lui paraissaient dangereuses. Mais tout de
même, il y avait des moments, où quand il était avec des gens sûrs,
comme chez nous, on voyait que ça lui pesait.

Nous choquâmes de verre ensemble, car nous finissions de souper, et
après s'être excusé de la commission, disant que dans la vie on
était obligé souventes fois de faire des choses qu'on n'aurait pas
voulu, il nous conta l'affaire. Mon oncle lui répondit que, puisque
tous les électeurs étaient convoqués, nous irions voter comme les
autres; qu'il n'avait qu'à dire ça à M. Lacaud. Et au reste qu'il ne
lui en voulait point du tout de la commission, bien sûr qu'il ne la
faisait pas de bon gré. Et pour preuve, ajouta-t-il, je veux vous
faire goûter notre vieille eau-de-vie. Là-dessus, il dit à Nancette
de porter la bouteille à long col et nous trinquâmes derechef, après
quoi M. Malaroche s'en retourna porter la réponse au maire.

Je pense que M. Lacaud passa une mauvaise nuit, car le lendemain,
lorsque nous le vîmes sur la place, tandis que son adjoint le
remplaçait au bureau, il n'avait pas bonne figure.

N'ayant pas réussi à ce qu'il voulait, il rageait, cet homme, et
nous regardait venir, tous trois avec Gustou, d'un mauvais oeil.
Lorsque nous fûmes près de passer devant lui pour aller voter, il
interpella mon oncle, avec son arrogance ordinaire:

--Hé bien, Nogaret, vous ne voulez donc jamais être sages au Frau?

Il se croyait encore en 1852, mais il se trompait d'époque, les
raisons qui nous faisaient taire n'existaient plus.

Mon oncle se planta devant lui, les mains dans les poches de sa
culotte, le regarda de son air narquois, et lui dit tout goguenard:

--Allons! allons! mon pauvre Bernou, tu sais bien que les Nogaret
n'ont pas besoin de toi pour savoir ce qu'ils ont à faire;
laisse-les donc tranquilles!

Appeler M. Lacaud,--du Sablou--Bernou, c'était l'attaquer par son
plus sensible; aussi il s'écria:--Vous êtes un insolent! je vous
dresse procès-verbal, pour outrages dans l'exercice de mes
fonctions!

--Mon pauvre vieux, riposta mon oncle, tu n'exerces pas tes
fonctions en ce moment, et je ne t'insulte pas en te tutoyant, comme
il y a cinquante ans, et en t'appelant Bernou comme ton grand-père
qui valait cent fois mieux que toi: ton procès-verbal, je m'en
fouts!

Et nous passâmes.

M. Lacaud devint de toutes les couleurs, et resta un moment comme
interdit, tandis que derrière lui les gens se riaient tout
doucement, car on le craignait, mais on ne l'aimait pas. Puis coup
sec, il rentra chez lui, comme s'il allait faire son procès-verbal.

Quand nous sortîmes de la chambre où on votait, quelques-uns de ceux
qui étaient présents vinrent taper dans la main de mon oncle, comme
pour lui faire compliment, n'osant rien dire par prudence, mais
contents au fond qu'il eût rabroué cet insolent parvenu.

Le dépouillement acheva de tomber notre pauvre maire. Il s'attendait
à trois: Non, ceux du Frau, mais il s'en trouva sept. Sur cent
quarante électeurs, ça n'était rien, mais pour lui c'était beaucoup,
car il se vantait à la Préfecture que sa commune était une commune
modèle, toute dévouée à l'Empereur, et voici qu'elle se gâtait, car,
s'il y avait sept électeurs ayant le courage de voter: Non, il
fallait compter qu'il y en avait beaucoup d'autres derrière, moins
hardis que ceux-là, mais prêts à les suivre à la moindre secousse.
Parlant de ça le soir après souper, nous cherchions quels pouvaient
être ces quatre de renfort, et nous trouvions que ça devait être
Pierrichou de chez Mespoulède, dont le fils avait été tué au
Mexique; puis le vieux Roumy qui y avait perdu un des siens mort de
la fièvre jaune, et après, Mazi Chaminade, que M. Lacaud avait fait
exproprier d'une chènevière, pour le tracé d'un chemin vicinal
passant devant sa métairie de la Villoque, et qui n'avait pas été
payé assez, pour le tort qu'on lui avait fait. Pour le quatrième
nous ne savions: je me pensais en moi-même que ça pourrait bien être
M. Malaroche, mais je n'en dis rien.

Le temps passait tout doucement, et les gens bonifaces attendaient
en patience les grandes choses que devait faire l'Empereur,
lorsqu'un jour, étant au marché d'Excideuil, j'entendis parler que
nous allions avoir la guerre avec la Prusse. Pourquoi? celui qui le
disait n'en savait trop rien; mais M. Vigier qui se trouva sur mon
chemin me dit que c'était parce que le roi de Prusse voulait mettre
un de ses parents pour roi en Espagne, et que ça ne plaisait pas à
l'Empereur.

--Ma foi, que je lui dis, ce n'est pas la peine de faire la guerre
pour ça. Les Espagnols ne sont pas gens à se laisser brider, ainsi
tout tranquillement, par un roi étranger: il n'en aura pas pour six
mois. Si les Prussiens veulent le soutenir, il leur faudra envoyer
des armées, et il en restera plus de quatre; c'est une guerre comme
ça qui a perdu Napoléon. Au lieu de chercher à l'empêcher, on
devrait pousser les Prussiens dans ce traquenard.

M. Vigier se rit un peu et me dit: C'est que vous n'entendez rien à
la politique, mon pauvre Nogaret. Avec tout ça, si nous avons la
guerre, ça ne fera pas marcher les affaires: allons adieu, bonjour
chez vous.

Tout le monde sait comment la guerre commença, par cette prétendue
bataille où le petit Badinguet ramassait des balles prussiennes; on
l'affichait partout, et les partisans de l'Empire se carraient de
cette affaire, et disaient que nous serions bientôt à Berlin. Tout
le monde aussi sait comment elle continua. Les journaux du
gouvernement avaient beau mentir et tâcher de cacher la vérité, on
la savait tout de même, car il ne manquait pas de gens chez nous qui
avaient leurs garçons à l'armée, et leurs lettres ne disaient rien
de bon. D'ailleurs, ce qui le prouvait, c'est que les Prussiens
avançaient en France.

En ce temps-là, les foires et les marchés, ce n'était rien; les gens
n'y venaient guère plus, car les affaires étaient comme mortes. Ceux
qui y venaient, les trois quarts, c'étaient des pauvres gens, qui
avaient des enfants à l'armée et voulaient tâcher d'avoir des
nouvelles. Mais les nouvelles étaient mauvaises toujours, et ils
s'en retournaient tout tristes, et portaient ça dans leurs villages.
L'inquiétude se propageait de maison en maison dans les campagnes,
et les imaginations travaillaient. Les malheurs particuliers de
ceux-ci et de ceux-là, dont les fils avaient été tués, et il n'en
manquait pas, touchaient un peu tout le monde, car il n'y avait
guère de familles qui ne fussent exposées à apprendre un pareil
malheur. Et puis, beaucoup de gens chez nous ne savaient pas
seulement le nom de la géographie, tant s'en fallait qu'ils sussent
ce que c'était que la chose, en sorte qu'à force d'entendre dire:
les Prussiens sont entrés ici, là; à tel endroit ils ont
réquisitionné le blé, les bestiaux; à tel autre ils ont emmené le
maire, ils ont fusillé deux habitants; à force donc d'entendre dire
ça, bien des paysans se figuraient qu'ils étaient tout proches.
Aussi, tous les étrangers qui passaient par le pays, on les prenait
pour des espions, surtout s'ils avaient la barbe rousse, et on les
arrêtait quelquefois. C'était bête à en rire, si ça n'avait pas été
si triste en même temps.

Dans les premiers jours de septembre, notre aîné s'en fut à
Excideuil, chercher pour faire prendre pour les vers à notre petit
Bertry qui était un peu fatigué. Le soir, il était neuf heures qu'il
n'était pas revenu. Sa mère commençait à s'inquiéter, et nous nous
demandions pourquoi il n'était pas rentré, lorsque tout à coup nous
entendîmes le pas de la jument qui s'arrêta devant la porte de
l'écurie. Un moment après le drole entra et tout de suite je connus
à sa figure qu'il y avait quelque chose de nouveau qui n'allait pas.

Sans attendre nos questions, il nous dit tout triste:

--L'armée a été écrasée à Sedan: tout ce qui n'est pas mort est
pris; Mac-Mahon est blessé, l'Empereur est prisonnier, et la
République est proclamée à Paris.

En d'autres temps, cette dernière nouvelle nous eut fièrement
touchés, mais au milieu des désastres de la France, nous ne pensions
pas à nous en réjouir.

--C'est trop tard de trois mois! dit mon oncle.

Et nous restâmes longtemps bouche close, pensant à tous ces
effroyables malheurs qui tombaient sur nous. Puis, comme le drole ne
savait rien de plus, nous fûmes nous coucher bien ennuyés.

Le lendemain, tandis que nous déjeunions, Hélie nous dit:

--Je veux m'engager et partir soldat!

Ni mon oncle, ni moi, nous ne dîmes rien; seule ma femme lui
répliqua:

--Mais tu n'as pas l'âge d'être soldat!

--Pas pour tirer au sort encore, répondit-il, mais si bien pour
m'engager. Dans les volontaires qui partirent lors de la grande
Révolution, il y en avait qui n'avaient que seize ans, comme le
grand-père de mon père, et moi j'en ai vingt.

La pauvre mère, voyant son drole bien décidé, ne dit plus rien, et
lui continua:

--Quand nous oyons lire une de ces belles histoires de ces anciens
qui se dévouaient pour leur pays, nous disons: Comme c'est beau!
Mais à quoi ça nous servirait-il de les admirer, si nous ne tâchions
pas de les imiter, lorsque l'occasion le veut? Mère, laisse-moi
partir, mon oncle et mon père ne disent pas de non.

J'avais été un peu surpris, mais, en même temps, j'étais tout fier
de mon aîné:

--Tu as raison, mon drole, lui dis-je, et je suis content de voir
que tu as profité des bonnes leçons que nous ont données les
anciens, et des exemples de nos grands-pères.

Ma pauvre Nancy, oyant mon consentement, essuya ses yeux et se
raffermit un peu.

Une fois la chose décidée, il fallut lui préparer son paquet, des
bas, des chemises, des mouchoirs, pour partir le lendemain de grand
matin; ce soin amortit un peu la peine de ma femme, et quand tout
fut prêt, nous allâmes nous coucher.

Au petit jour, nous étions tous debout. Ma femme fit chauffer de la
soupe, et voulut faire déjeuner son drole; mais quand il eut fait
chabrol, il dit qu'il ne pourrait pas manger, que c'était inutile
d'essayer.

Alors il embrassa ses frères, sa soeur qui pleurait, la pauvrette;
puis Gustou, l'oncle et enfin sa mère. Ce fut là le plus dur: la
pauvre femme n'avait pas dormi de la nuit, mais elle se maîtrisait,
ses yeux étaient secs et brillants. Elle embrassa plusieurs fois son
aîné, comme ne pouvant se déprendre de lui et, enfin, après l'avoir
serré une dernière fois sur sa poitrine, elle lui dit: va mon petit,
et conduis-toi toujours comme les braves gens!

Nous partîmes tous deux, Hélie et moi, pour aller attendre à
Coulaures le passage de la voiture de Périgueux. Elle en avait
encore pour une demi-heure quand nous y fûmes, et en attendant nous
entrâmes chez les Puyadou. Le vieux était mort, mais la petite
vieille était toujours là. Une grosse fille qui n'avait pas l'air
d'avoir froid aux yeux la remplaçait, servant à la boutique et à
table les gens qui venaient acheter du tabac ou boire un coup. Quant
à Jeantain, il était en route comme toujours, rentrant tard à la
maison, et repartant de bonne heure: j'ai passé bien des fois à
Coulaures et je ne crois pas l'avoir rencontré quatre fois chez lui.

La voiture s'arrêta devant la porte, et le postillon descendit pour
faire chabrol. Quand il eut fait, il demanda si on avait des
commissions, et, comme il n'y en avait pas, il remonta sur son siège
et, nous, étant grimpés derrière lui, il donna un coup de fouet tout
doucement à ses bêtes, comme qui leur chasse les mouches, et ayant
crié en même temps, hue! la voiture repartit.

C'était un bon diable que ce postillon appelé La Taupe, sans doute
parce qu'il était noir comme cette bête, mais il ne passait pas une
auberge d'Excideuil à Périgueux, allant ou revenant, sans s'y
arrêter pour faire un chabrol. Ça c'était réglé; il mettait une
pleine cuiller de soupe dans son assiette, histoire de la réchauffer
un peu, et après, la remplissait aux trois quarts de vin. Puis quand
il avait avalé ça, il se passait la main sur les babines, et en
route. Comme il était tout à fait complaisant et qu'il faisait
journellement des commissions gratis pour tout ce monde, jamais de
la vie on ne lui aurait demandé un sou dans ces auberges.

Tout le long de la route il se trouvait des gens qui lui disaient:
Tiens, La Taupe, rends-moi ce paquet chez monsieur un tel, ou: te
voici cent sous, porte-moi un gigot, j'ai du monde demain. C'était
lui qui allait chercher le tabac à l'entrepôt pour les débitants, et
portait les paquets au collège. Et les lettres donc, il en ramassait
tout le temps sans s'arrêter. Au débouché des chemins, on voyait des
gens qui attendaient, venus des villages écartés, et aussi à la
sortie des endroits: c'était des gens qui avaient des affaires
pressées, ou qui se méfiaient des bureaux de poste des bourgs où on
est curieux; principalement les filles qui ne voulaient pas qu'on
sût qu'elles écrivaient à leurs galants.

Tout ça nous retardait un peu, mais enfin après bien des pauses,
ayant passé les tanneries de l'Arsault, la voiture monta au petit
pas jusque devant la prison. Une fois là, La Taupe fouailla ses
chevaux pour faire son entrée en ville, contourna le Bassin, longea
le Triangle et s'arrêta au milieu de la descente du foirail, devant
le bureau des Messageries.

En descendant de voiture, je trouvai là, habillé en officier, le
fils d'un minotier du côté de Saint-Astier, que je connaissais
assez. Sur ce que je lui demandai, il me dit qu'il était officier de
la garde mobile, et qu'il allait rejoindre son bataillon.

--Et vous, que faites-vous ici?

--Je viens faire partir notre aîné qui veut s'engager.

--C'est bien, ça, et dans quel régiment?

--Ma foi, je n'en sais rien. S'il y avait moyen, j'aimerais mieux
qu'il fût avec ceux de chez nous.

--Faites-le engager dans notre bataillon, je l'emmènerai, il sera là
en pays de connaissance. Voyez-vous, autrement, s'il s'engage dans
un régiment, on l'enverra dans un dépôt et ce n'est pas ça qu'il
veut, sans doute.

--Non pas, dit le drole.

--Mais, dis-je, est-ce qu'on peut s'engager dans la garde mobile?

--Je n'en sais rien, mais en ce temps on n'y regarde pas de si près:
d'ailleurs, si vous voulez, nous allons aller à la mairie et nous
verrons bien.

A la mairie, l'employé ne savait pas trop, mais il crut qu'il ne
pouvait pas refuser un homme de bonne volonté, et, après avoir vu
tous les papiers, il reçut l'engagement.

Quand ce fut fait, il nous fallut aller déjeuner, et il était temps,
car c'était près de midi. Après déjeuner, M. Granger nous quitta en
donnant rendez-vous à Hélie pour cinq heures. Lorsqu'il nous eut
quittés, nous nous promenâmes tous les deux, le drole et moi, et je
lui fis toutes mes recommandations, de nous faire savoir de ses
nouvelles toutes les fois qu'il pourrait, et principalement après
qu'il y aurait eu quelque affaire, afin de ne pas nous laisser dans
l'inquiétude. Que si par malheur il était malade, ou blessé, de nous
faire envoyer une dépêche à seule fin d'aller le soigner. Après ça,
je lui achetai une ceinture de cuir, dans laquelle je mis de
l'argent, et je le fis ceinturer avec, par-dessous sa chemise.

A quatre heures, nous étions devant les Messageries, où La Taupe
attelait. Lorsque tout fut prêt, j'embrassai deux fois mon aîné,
faisant un peu le crâne devant les gens, mais au fond ça me faisait
quelque chose. Lui, il n'avait l'air de rien; mais moi, sachant
combien il nous aimait, surtout sa mère, je me disais: ce drole a de
la force et du caractère. Lorsque je fus là-haut, La Taupe prit ses
guides, fit péter son fouet, cria hue! et les chevaux montèrent
lourdement jusqu'au Triangle.

Lorsque je fus le soir à la maison, je trouvai tout le monde triste
mais tranquille. Ma femme avait consolé les petits et Nancette, en
leur faisant comprendre que leur frère était parti pour nous
défendre. Tout le monde fut bien content de savoir qu'il était dans
les mobiles; au moins là, dit la Nancette, il trouvera des pays des
connaissances; il n'y en manque pas de chez nous: le petit Vergnou
le fils de chez Magnac, Jean Coustillas et tant d'autres.

Le départ de notre aîné, comme bien on pense, ne fit que nous rendre
encore plus ennuyés. A tous nos malheurs, s'ajoutaient les
inquiétudes que nous avions pour cet enfant: aussi ce fut un triste
hiver que celui-là pour nous. En voyant toute la campagne couverte
de neige, nous nous disions: peut-être le pauvre drole couche-t-il
dehors avec ce temps. Et quelquefois, la nuit, ma pauvre femme,
songeant à ça, ne pouvait se tenir de soupirer. Je tâchais bien de
la consoler et de lui faire entendre qu'il n'était pas dans un pays
désert; qu'il y avait des maisons et des granges où on logeait les
soldats. Mais c'est que ce n'était pas tout; il y avait tant de
choses qui la tourmentaient pour son drole: les maladies, la picote,
surtout, qui faisait beaucoup de morts, et les balles des Prussiens
et les obus, qu'elle n'était jamais rassurée qu'à moitié et par
raison. Ce qui lui faisait du bien, c'est quand il écrivait. Comme
il n'était pas malade, montrait ne s'inquiéter de rien, et se
trouvait content de faire son devoir, la pauvre mère prenait
confiance avec lui, et serrait bien soigneusement ses lettres, pour
les reprendre, lorsqu'il tardait à en venir une autre.

En ce temps-là, on aurait dit qu'elle n'avait que cet enfant: c'est
qu'il était le seul en danger, et que toute son inquiétude et son
affection de mère allaient vers lui: les autres à l'abri autour
d'elle n'en avaient pas le même besoin. Tout ça revient à ce que
j'ai déjà dit là-dessus. Son plus grand bonheur était de pouvoir lui
faire passer quelque chose: ou une bonne paire de bas bien chauds
qu'elle avait faite avec Nancette, l'une reprenant quand l'autre
lâchait, ou un bon gilet de laine pour le garder du froid. S'il
partait quelqu'un du bataillon, allant rejoindre après s'être guéri
au pays, elle avait toujours quelque chose à lui envoyer, des
affaires qu'elle avait faites, et aussi quelque louis d'or, et ça
amortissait un peu sa peine.

Un jour, nous reçûmes une lettre pleine de fier espoir; c'était
après la bataille de Coulmiers, où nos mobiles du Périgord firent si
bravement leur devoir. Le drole nous racontait, non pas la bataille
car un soldat n'en voit qu'un petit coin, mais comment ça s'était
passé là où il était, à l'enlèvement du parc. Et il nous disait le
bruit assourdissant du canon, le sifflement des balles, le fracas
des obus, et cette brave jeunesse courant en avant, dans la fumée,
laissant à chaque pas des camarades couchés à terre. Il nous donnait
le nom de ceux de notre connaissance ou des environs, tombés, morts
ou blessés. Que dirai-je! en apprenant cette victoire il nous vint
un rayon d'espoir qui ne dura guère malheureusement.

Et puis vint le découragement qui rendait inutile le dévouement de
quelques-uns. C'est alors que revinrent chez nous deux ou trois
jeunes gens, soi-disant malades ou en congé, mais qui étaient tout
bonnement des traînards, qui avaient perdu exprès leur corps et s'en
étaient revenus au pays. Le sentiment de l'honneur et du devoir
était tellement éteint chez eux, qu'ils n'avaient point de honte de
leur conduite, et se montraient comme s'ils n'avaient eu rien à se
reprocher. Et les autorités, molles et sans patriotisme, fermaient
les yeux, au lieu de les signaler comme déserteurs.

C'est terrible à dire, mais moi je crois fermement que, si toutes
les villes fortes s'étaient défendues comme Belfort, toutes les
villes ouvertes comme Châteaudun; si tous les soldats avaient fait
leur devoir comme l'ancienne armée, les marins, les mobiles de la
Dordogne et quelques autres corps; si tous ceux qui tenaient un
fusil avaient été enflammés par le patriotisme des volontaires de la
République; si toutes les autorités, civiles et militaires, avaient
été animées de cet esprit de résistance et d'indomptable énergie qui
débordait dans celui qui n'est plus, la guerre se serait terminée
autrement.

Mais tout se paie, et ce n'est pas sans en pâtir, que tout un pays
se livre comme la France l'a fait en 1852; ce n'est pas sans en
valoir moins, qu'un peuple s'abandonne et s'endort pendant dix-huit
ans, oublieux de toutes les vertus civiques.

Je passe sur ces tristes choses, il me peine trop de penser à ce qui
aurait pu être et à ce qui a été.

Quand tout fut fini, notre Hélie revint avec les autres, et je fus
l'attendre à Périgueux. Le pauvre était maigre, noir, tout
dépenaillé, mais point malade ni trop fatigué. D'un côté, toutes les
misères de la guerre lui avaient fait du bien, car il était parti
jeune drole et il revenait homme fait. On pense si je l'embrassai
avec plaisir, et comme je fus content de le trouver en aussi bon
point comme on peut l'être après une campagne comme celle-là. Une
fois que je lui eus donné des nouvelles de la maison, de sa mère
surtout, car il en revenait toujours à elle, il voulait partir de
suite, sachant combien il tardait à la pauvre femme de le revoir.
Mais auparavant, je le menai déjeuner avec trois ou quatre de ses
camarades, et puis après nous partîmes pour le Frau.

Tout le long du chemin, les gens nous arrêtaient pour se faire
raconter les choses par quelqu'un qui les avait vues; mais lui qui
ne pensait qu'à sa mère, disait après les premières honnêtetés qu'il
n'avait pas le temps, et nous passions. Pourtant il nous fallut bien
nous arrêter quelques minutes au _Cheval-Blanc_ en passant à
Savignac, et à Coulaures chez Puyadou; ça n'aurait pas été fait
honnêtement, de passer comme ça, sans parler aux amis, d'autant
mieux que le matin, ils me l'avaient fort recommandé. Bien entendu,
il fallut trinquer au _Cheval-Blanc_, et même chez Puyadou, car
cette trulle de Jeantain s'y trouva, ce qui était comme un miracle,
mais nous ne nous y amusâmes guère.

Nous marchions bon pas, et nous étions déjà au-dessus du bourg, à
moitié chemin du Frau, quand voici venir à nous toute la famille.
Hélie se mit à courir en les voyant, et alors sa mère s'arrêta toute
saisie. Lui, l'ayant jointe, se jeta à son col et l'embrassait sans
la lâcher, ayant la figure toute mouillée des larmes qui coulaient
des yeux de la pauvre femme, qui ne pouvait se déprendre de son
aîné, et qui ne savait que dire: mon drole! mon pauvre drole!

--Hé bien, dit mon oncle au bout d'un moment, et les autres?

Là-dessus sa mère le lâcha, et il embrassa son oncle, sa soeur, ses
frères et Gustou, qui était pour nous comme un parent. Ayant vu tout
son monde, il revint vers sa mère qui l'embrassa encore, et lui, la
prenant après ça tout doucement, le bras sur les épaules, nous
revînmes à la maison. Mais auparavant, les petits se disputèrent à
qui porterait la musette de leur aîné, et sa gourde à mettre le vin,
et il fallut les contenter chacun à leur tour.

Le soir il nous conta tout ce qu'il avait vu, les affaires où il
s'était trouvé, toutes les misères qu'il avait fallu supporter, et
enfin tout ce qui lui était arrivé. Comme bien on pense, tout le
monde lui faisait des questions à n'en plus finir. Mais à neuf
heures, sa mère se leva et dit:--Il faut le laisser aller au lit, il
est fatigué! Viens, mon Hélie.

Le lendemain le drole se remit au moulin comme si de rien n'était,
et depuis, jamais on ne l'entendit bavarder comme tant d'autres, de
cette malheureuse guerre. Si quelquefois nous autres lui demandions
quelque chose, il nous disait ce qui en était, mais tout juste; on
voyait qu'il n'aimait pas à parler de ça. Pour ce qui est des
étrangers, si quelqu'un lui faisait de ces questions, il répondait
tout bonnement que les soldats ne voyaient pas grand'chose, et que
lui ne savait rien qui valût la peine d'être conté.

Son retour fut bien à propos, car le pauvre Gustou commençait à se
faire vieux. Il était de l'âge de mon oncle à ce qu'il disait; mais
ce n'était pas tant ça qui le gênait, que des douleurs qui le
travaillaient. Petit à petit, il lui fallut laisser son ouvrage,
ayant peine à remuer un sac. Au mois de juillet, il ne marcha plus
qu'avec un bâton et ne descendait au moulin que par la force de la
coutume. Mais il ne pouvait rien faire, que de regarder si le blé
passait bien, ou si la farine était bonne. Il se mettait des fois au
grand soleil couché sur le ventre, ayant fiance que la forte chaleur
lui ôterait les douleurs qu'il avait dans l'échine, les reins, les
jambes, et pour mieux dire, un peu partout. Je n'ai pas besoin de
vous dire que lorsqu'il vit qu'il ne pouvait plus guère aller,
Gustou fit venir le sorcier de Prémilhac. Ah! il en fit des remèdes
de toute façon: des herbes séchées, de l'eau de la Font-Troubade,
des papiers où il y avait tracé des figures qu'on ne comprenait pas,
des cailloux chauffés qu'il se posait dans les reins, mais rien de
tout ça n'y fit. Il lui fallut se contenter de marcher tout
bellement autour de la maison, dans le jardin, de descendre au
moulin quand il faisait beau temps, et l'hiver de rester au coin du
feu. De cette affaire, c'est lui qui gardait notre Bertry, le plus
jeune, qui avait trois ans, et c'était risible de le voir le faire
amuser: je crois qu'il s'amusait autant que le petit. Bien entendu,
de médecin, il n'en avait pas voulu entendre parler, disant que, si
le sorcier ne le guérissait pas, personne n'y pouvait rien. Moi, un
jour j'en parlai à M. Farget, le médecin de Savignac, qui me dit
qu'il pensait que ce fut des rhumatismes, et que si je voulais il
viendrait le voir. Mais Gustou ne trouvait jamais le moment bon pour
ça: des fois il disait qu'il était en train de faire un remède du
sorcier; d'autres fois, il allait mieux, et pour faire plus court,
toujours il trouvait quelque raison pour renvoyer plus loin la
consulte. Il traînait comme ça depuis passé deux ans, lorsque le
sorcier s'avisa d'un nouveau remède. Il vint, mandé par Gustou, un
jour que nous avions cuit. Celui-ci prit sa couverture de laine et
ils se fermèrent tous deux dans le fournial. Là, Gustou se
déshabilla tout nu: le sorcier le plia bien serré dans la couverture
avec des herbes, l'entortilla avec une petite corde et le coula tout
doucement dans le four d'où on venait de tirer le pain. On pense
bien qu'il n'était pas à son aise là-dedans, Gustou; il étouffait
dans son empaquetage, et au commencement, il avait peine à prendre
la respiration; aussi le sorcier le tirait un peu et lui amenait la
tête à la bouche du four, pour lui faire prendre un peu d'air, et le
renfonçait après. Quand Gustou se fut un peu fait à cette chaleur,
l'autre le laissa allongé dans le four sans plus le tirer, et mon
Gustou cuisait tout doucement dans la couverture en geignant comme
bien on pense. Au bout d'une demi-heure ou guère moins, quand le
sorcier vit que Gustou tirait la langue et n'en pouvait plus, il le
sortit du four et le posa sur la maie, puis il appela mon oncle qui,
pas plus que nous autres, ne s'était donné garde de tout ça. En
entrant dans le fournial, où ça sentait le crâmé, mon oncle dit au
sorcier:--Qu'est-ce que vous avez fait-là? Mais avisant Gustou
entortillé comme un javelou sur la maie, il se pensa l'affaire et
commença à se fâcher après le sorcier. Mais Gustou se sortit un peu
la tête de sa couverture, dit qu'il allait mieux et demanda qu'on le
portât dans son lit. Comme je montais du moulin dans ce moment, nous
le mîmes sur un bayard avec une couette, et nous le portâmes dans sa
chambre. Il resta bien trois ou quatre jours avec une fièvre de
cheval, plein de bouffioles, comme un chapon rôti, et ne pouvant se
rassasier de boire de la tisane faite avec une herbe portée par le
sorcier. Au bout de ces quatre jours, toute sa peau s'en alla comme
celle d'un serpent et il resta tout rouge comme une écrevisse. Puis
il nous dit qu'il était guéri et parla de se lever, ce qu'il fit de
fait le lendemain, marchant sans son bâton, et depuis ses douleurs
ne revinrent pas.

Cette guérison fit parler beaucoup du sorcier de Prémilhac qui était
déjà bien renommé; mais comme il était très vieux, il ne jouit pas
longtemps de ce regain de réputation, car il mourut à la Noël
d'après.

Encore aujourd'hui, quant on voit dans le pays quelque pauvre vieux
plein de douleurs, on parle du défunt sorcier, comme de quelqu'un
qui l'aurait guéri.

Peu après ce rissolage de Gustou dans le four, rentrant un jour du
marché d'Excideuil, je trouvai les droles qui étaient revenus d'en
classe, disant que le régent les avait renvoyés. Pourquoi, ils n'en
savaient rien et n'avaient rien fait pour ça. Moi, je me pensai
qu'il y avait quelque canaillerie de M. Lacaud là-dessous, et je me
demandais quelle mauvaise raison on avait pu donner, pour renvoyer
des enfants qui étaient tranquilles.

Il faut dire que depuis le récent chambardement du 24 mai, M.
Malaroche avait été changé. Son remplaçant était une espèce de
pauvre innocent, qui fréquentait beaucoup le curé et l'église, et
toute sa famille aussi. Sa femme et ses quatre filles étaient
enrôlées dans une confrérie des Enfants de Marie et portaient,
pendue à un grand cordon bleu, une médaille large comme une pièce de
cent sous. Jamais on ne les voyait sans cette décoration; dedans,
dehors, en classe, à la cuisine, à table, ou à se promener, toujours
elles avaient leur médaille; Roumy disait qu'elles couchaient avec.
C'était elles qui avaient soin de l'église, mettaient des fleurs
dans les vases, en faisaient en papier, tenaient le linge propre, et
faisaient tomber la poussière de partout. La dame était une grosse
boulotte de quarante-sept ans, qui, avec sa médaille, faisait la
plus risible enfant de Marie qu'on pût s'imaginer: et n'oublions
pas, qu'avec ces petits airs de jeunesse qu'elle se donnait, elle
portait les culottes à la maison.

Il était tout clair qu'un régent comme ça était prêt à faire la
volonté de M. le Maire et de M. le Curé; mais encore il fallait un
prétexte, pour renvoyer mes droles, et je me promis bien de tirer ça
au clair. Le soir je voulais descendre au bourg pour parler à ce
régent, mais mon oncle me dit:

--Tu ne le verras pas, il sera au prêche de la mission.

Car nous avions une mission; oui, on avait envoyé deux moines, pour
ramener les gens de la paroisse dans le bon chemin. Ces moines
étaient deux gaillards bien découplés, chacun dans leur genre. Celui
qu'on appelait le père Fulgence, était un homme de belle taille,
bien fait, la figure bien en couleur, avec une belle barbe blonde.
Les gens au courant des affaires des sacristies, disaient qu'il
était noble, et vrai ou non, ça préparait bien les bonnes âmes
disposées à se laisser tomber.

C'était lui qui était chargé de catéchiser les gens comme il faut,
et comme il avait la langue bien pendue, les paroles emmiellées, les
manières douces, il réussissait beaucoup dans ce monde-là: on
racontait aussi, que ses pieds nus bien blancs attendrissaient aux
larmes les dames qui l'écoutaient.

Le père Barnabé, lui, était un gros moine trapu et pansu, noir comme
une mûre, avec une barbe frisée qui lui montait jusqu'aux yeux.
C'était lui qui prêchait pour les paysans, avec une grosse voix
brâmante qu'on entendait de chez Maréchou, et de temps en temps il
faisait un prêche, rien que pour les hommes, et ceux qui y avaient
été racontaient qu'il en disait de bonnes.

Depuis que les Cordeliers d'Excideuil avaient été renvoyés chez eux
à la Révolution, on n'avait pas vu de ces gens dans le pays, de
manière que la curiosité était grande dans les premiers jours, et
que l'église était bondée tous les soirs. Mais, si ça changeait un
peu des curés qu'on avait d'habitude, au bout du compte c'était
toujours la même antienne: il n'y avait que la robe de changée et la
barbe en plus, alors les gens se ralentirent. Mais ça ne faisait pas
l'affaire de ces moines; aussi le père Barnabé se mit à courir les
villages pour racoler les gens. Il entrait dans les maisons comme un
effronté, appelant les gens par leur nom ou leur surnom, que lui
disait le fils de Jeandillou le sacristain, qui lui faisait voir le
chemin, et les entreprenait sur la religion. Comme il parlait fort
et avait du toupet, les gens lui promettaient d'aller à l'église,
n'osant pas lui refuser, car il se serait fâché. Jusque dans les
terres, il allait attraper ceux qui travaillaient, et leur faisait
promettre de venir à ses prêchements.

Il paraît qu'on ne s'ennuyait pas trop à l'entendre prêcher, surtout
aux hommes, car il avait toujours des histoires risibles à raconter,
et, quand au fond de l'église quelques badauds en riaient, il leur
envoyait des brocards qui faisaient rire les autres d'autant plus.

Bien entendu, ces deux moines parlaient de sauver la France, et ils
disaient que nos malheurs, en 1870, étaient l'effet de notre peu de
religion. Ils n'expliquaient pas pourquoi les Prussiens, qui, au
bout du compte, n'étaient que des hérétiques, avaient été favorisés
de Dieu: mais s'il leur avait fallu expliquer tout ce qu'ils
disaient, ça aurait été long.

Ils donnaient à foison des petits papiers, où il y avait des prières
qui vous tiraient un défunt du purgatoire, coup sec, et des images
avec des coeurs saignants, et aussi des médailles.

Et justement c'est leurs médailles qui furent cause qu'on renvoya
mes droles de la classe. Ils étaient allés un jour à la maison
d'école, et avaient interrogé quelques enfants sur le catéchisme;
ils avaient fait chanter des cantiques, et finalement avaient
distribué des médailles. Lorsque le gros moine brun passa devant mon
François, qui avait ses treize ans, le drole, qui ne te voulait pas
de médaille de cet individu, lui dit:

--Merci, monsieur le curé, je n'en ai pas besoin.

L'autre, qui ne se doutait de rien, lui répondit:

--Gardez-la tout de même, mon petit ami; si vous en avez une, déjà,
vous donnerez celle-ci à quelqu'un des vôtres.

Le drole ne répliqua pas et posa la médaille sur la table.

Quand les moines furent dehors, le régent leur expliqua que l'enfant
qui avait refusé la médaille appartenait à une famille impie; et eux
lui dirent alors de la reprendre, pour qu'elle ne fût pas profanée.

Comme il resta assez longtemps à faire le cagnard avec ces moines,
tandis qu'il n'y était pas les enfants s'amusaient, et celui qui
était à côté de François poussait la médaille vers lui, disant:

--Prends-la!

Et lui la renvoyait de même, disant:

--Je n'en ai que faire!

Tant ils la poussèrent, qu'à la fin elle alla tomber dans
l'écritoire encastrée au ras de la table.

Quand le régent rentra, il vint pour chercher la médaille; le drole
lui dit qu'elle était tombée dans l'encre.

Alors il leva les bras au plafond en disant:

--Malheureux, qu'avez-vous fait! C'est une abominable profanation!

Et il emporta l'écritoire et versa l'encre doucement, prit la
médaille avec un bout de papier, et la porta à sa femme pour la
laver.

En un rien de temps, la maison fut tout en l'air, et la mère et les
quatre filles, ces cinq Enfants de Marie, avec leurs grandes
médailles, vinrent à la porte de la classe, pour voir le malheureux
qui avait commis ce crime.

Puis le régent alla chez le curé, chez le maire; on lui fit faire un
rapport là-dessus, et il y ajouta que l'impiété de mes enfants était
d'un mauvais exemple, etc., etc.; bref, il fut autorisé à les
renvoyer.

Quand je fus le trouver pour savoir le motif de ce renvoi, il fit le
cafard, me raconta les choses tout du long, avec des exclamations
dévotes, et fit d'un enfantillage une grosse malice pleine de mépris
pour la sainte religion.

--Et les deux autres qui n'ont pas jeté la médaille dans l'encre,
lui dis-je, pourquoi les avez-vous renvoyés?

--Ils l'ont méprisée en la laissant sur la table, me répondit-il.

Et il continua, enfilant un tas de raisonnements de cagot, sur le
mauvais exemple, sur les brebis galeuses qui gâtaient tout le
troupeau, sur la nécessité de séparer le bon grain de l'ivraie,
est-ce que je sais tant.

J'écoutai cet imbécile un moment, le regardant en face, sans pouvoir
jamais rencontrer ses yeux fixés sur mes boutons de gilet; enfin,
impatienté, je lui tournai le dos en lui disant:

--Vous êtes un rude coyon!

Le jeudi d'après j'allai à Excideuil, trouver M. Masfrangeas, qui me
fit une lettre pour le préfet, et, quoique ce préfet fût un grand
ami des curés, il vit que notre régent était un pauvre sot; aussi,
huit jours après, mes enfants étaient rentrés en classe.

Ces moines ou du moins l'un d'eux furent encore la cause d'une autre
affaire, qui fut le changement du curé Crubillou. D'après ce que
j'en ai dit, on doit bien penser qu'il n'était guère aimé chez nous.
Et ça n'était pas seulement les paysans, la jeunesse qui ne
l'aimaient pas, c'était tout le monde, jeunes et vieux, riches et
pauvres: il avait trouvé moyen de se faire mal vouloir de tout le
monde, à l'exception de M. Lacaud et d'une vieille demoiselle dont
il pensait hériter. Les nobles avaient bien parlé de lui à l'évêché,
à ce qu'il paraît, et avaient remontré qu'au lieu de ramener les
gens à l'église, il les en chassait plutôt, tant il était dur et
méchant, ce qui faisait du tort à la religion. Ces messieurs-là,
c'était des gens bien dévots, bien amis des curés, bien zélés pour
la religion, mais au bout du compte, ça n'était que des civils, et
on sait qu'un curé vaut dix civils, même nobles, pour tous ces
messieurs prêtres. Et puis les gros bonnets sont là, comme ailleurs,
ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires, ni qu'on leur
fasse voir comment ils doivent agir. Ce fut ça, ou autre chose, mais
toujours est-il que Crubillou resta malgré tout.

Mais, par exemple, quand le père Barnabé s'en mêla, ça ne fit pas un
pli.

Ce gros moine aimait à se bien nourrir, à bien boire, à bien manger;
il lui fallait la quantité et la qualité. Il disait qu'il mangeait
assez de carottes, au couvent, pour accepter tout ce qu'on lui
donnait en voyage, même des truffes. Il était surtout difficile pour
l'eau-de-vie; la nouvelle, sentant l'alambic, ne lui allait pas;
aussi, les curés des paroisses où il allait, connaissant son goût,
avaient soin d'en avoir de bonne, à seule fin de se tenir bien avec
lui, car avec ses manières communes, il était assez influent.
C'était bien une dépense, car une bouteille ne lui faisait que deux
jours, et encore; mais pour le contenter, les curés ne regardaient
pas trop à ça. Et puis, il y avait des paroissiens généreux qui,
ayant de fine eau-de-vie, faisaient, à cette occasion, cadeau de
quelques bouteilles à leur curé.

Mais non pas chez nous, par exemple; M. Lacaud aurait pu le faire,
mais il était trop avare pour ça. Le premier soir que les deux
missionnaires soupèrent chez le curé, le père Barnabé fit la grimace
en tâtant de la bouteille qu'on servit avec le café.

--Elle n'est pas fameuse, cette eau-de-vie là, mon cher curé! Vous
n'en auriez pas d'autre, par hasard?

Le curé, qui avait acheté tout ce qu'il y avait de meilleur marché,
répondit que non, et alors le père Barnabé demanda s'il n'y avait
pas moyen de s'en procurer de meilleure par là, à quoi le curé
répondit sèchement, qu'il avait pris de la première qualité du pays.

Cette eau-de-vie fit qu'ils ne furent pas bien ensemble. Joint à ça
que le curé rapiait tant qu'il pouvait sur la nourriture, de manière
que le Père ne se gênait pas pour dire que le curé était un cuistre,
et celui-ci ripostait que le moine était un ivrogne. Comme ces
affaires-là se savent toujours, ces dires n'étaient pas faits pour
mettre la paix entre eux; aussi se quittèrent-ils brouillés, d'une
brouille de prêtres, ce qui est la plus méchante espèce de brouille,
à ce qu'on dit.

Lorsqu'un mois après la mission, le curé fut envoyé dans une toute
petite commune de la Double, il y en eut qui dirent que c'était le
père Barnabé qui le faisait partir, et leurs raisons avaient du
poids assez. Mais que ce fût lui ou non, toujours est-il que ce
pauvre Crubillou s'en alla dans une paroisse bien petite et bien
pauvre, ce qui lui était dur, car avec la domination, il aimait
aussi l'argent.

Un curé ordinaire venant après lui aurait passé pour un ange, mais
celui qui le remplaçait était bien le meilleur qu'il fût possible de
voir. C'était un homme d'âge, bon et charitable à donner ses
chemises, qui prenait les gens par la douceur toujours, ne faisait
pas de politique, ne se mêlait point des affaires de la commune, ni
de celles des particuliers, et ne disait point d'injures à ceux qui
ne fréquentaient pas l'église, comme font la plupart de ses
confrères. Aussi, fut-il aimé tout de suite chez nous de tout le
monde, sans exception, et les cadeaux lui arrivaient de tous les
côtés; mais ils ne faisaient que passer à la cure, car pour lui il
n'avait pas besoin de tant d'affaires, et ce qu'on lui portait, il
le donnait aux malheureux.

Ce brave homme de curé, je l'aimais tout plein. Quand je le connus
bien, je lui dis un jour:--Monsieur le Curé, quand vous aurez
quelque part, par là, des pauvres gens qui auront besoin de quelque
quarte de blé, vous n'aurez qu'à me faire signe.

--Merci, merci bien, qu'il lit en me donnant une bonne poignée de
main.

Et depuis, des fois il me disait:--Chez Chose, n'ont pas de pain;
l'homme est au lit depuis quinze jours...

--Ce soir, ils auront de la farine pour pétrir, monsieur le Curé,
vous pouvez en être sûr.

Et il me remerciait avec un bon sourire, le digne homme, tout
heureux de faire du bien.

Moi, que voulez-vous que je vous dise, j'aime tous les braves gens,
qu'ils soient enfants d'Abraham, de Mahomet, papistes, ou bien tout
de ceux de la _Vache à Colas_.



XI


A mesure qu'on prend de l'âge, on change de soucis. Ceux du père ne
sont plus ceux du jeune homme; c'est à ses enfants qu'ils se
rapportent. Aussi, je me demandais ce qu'allait faire Bernard, car
il finissait cette année-là d'étudier à Excideuil. Mais lui, ne fut
pas bien embarrassé, car en revenant il se mit à travailler au
moulin et dans les terres, comme son aîné. Nous fûmes un peu étonnés
de ça; mais il nous dit que ce qu'il en faisait c'était pour avoir
l'habitude du travail et le connaître, mais que d'ailleurs il
voulait faire autre chose à l'occasion. En effet, quelque temps
après, il alla trouver M. Vigier qui l'employa pour des arpentages,
pour lever des plans, planter des bornes et faire des partages.
Petit à petit il se fit connaître dans cette partie-là, sans nous
quitter.

Les autres droles étaient encore jeunes, puisque celui qui venait
après Bernard n'avait que treize ans, et il n'y avait, pas encore
lieu d'avoir des soucis pour eux. Mais la Nancette avait ses vingt
ans, et ce n'est pas pour dire, mais c'était la plus fière drole du
pays; belle femme et jolie, comme était sa mère à son âge, et comme
elle bonne et sage. Quelquefois en la regardant je me disais qu'il
faudrait bientôt penser à la marier; mais nous ne lui connaissions
aucune idée pour personne, ni encore aucun garçon ne lui avait
parlé, ni n'était venu chez nous, et comme on dit, pour se marier il
faut être deux.

Nous étions pour lors en 1873, et c'est cette année-là, qu'on planta
la statue de Daumesnil, à Périgueux.

Le jour fixé, c'était le 28 septembre, et nous fûmes tous trois, mon
oncle, mon aîné et moi, pour voir ça. Quoique je ne sois pas curieux
des fêtes et que je haïsse les foules, j'étais content de voir faire
cet honneur à un vaillant soldat patriote, comme il nous en aurait
fallu à Metz et ailleurs en 1870. Ça faisait du bien de penser au
défenseur de Vincennes, depuis le temps que nous étions poignés par
la trahison de l'autre.

Ce fut un des premiers jours du réveil du pays. Il semblait que le
brave à la jambe de bois, du haut de son piédestal, soufflât sur sa
ville natale de mâles pensées, et criât à ses citoyens: Debout! et
haut les coeurs!

Je ne dirai pas la fête, ni qui fit des discours, ni ce qu'on dit,
ni ceux qui étaient sur l'estrade; je n'y fis guère attention, et
puis j'étais un peu loin. Mais de ce rassemblement d'hommes venus de
toutes les parties du Périgord, paysans, ouvriers, artisans,
messieurs, qui, sans se connaître, fraternisaient ensemble, se
dégageait la pensée d'une France républicaine qui nous consolait et
nous faisait espérer des jours meilleurs.

Quand nous revînmes chez nous, ceux des nôtres qui n'avaient pu
venir à Périgueux, nous demandaient: Qu'avez-vous vu? qu'a-t-on dit?
que s'est-il passé? Et il fallait tout leur raconter, et l'espoir
que nous avions rapporté, nous le leur faisions passer dans le
coeur.

Les choses se suivent et ne se ressemblent pas. Quelque temps après,
un jour du mois d'octobre, une huitaine après les vendanges, j'étais
sous l'auvent pour regarder si Hélie, que nous attendions pour
déjeuner, revenait du bourg où il avait été porter de la farine à
des pratiques, quand tout d'un coup, dans le chemin qui passe contre
chez nous, je vis le fils Lacaud avec sa chienne, son fusil sur
l'épaule, qui avait l'air de s'en aller chasser du côté de
Puygolfier. En passant, ce jeune homme, qui était de cinq ou six ans
plus vieux que mon aîné, leva sa casquette et me salua. Tiens, que
je me dis, ce garçon est mieux appris que son père; mais quoique ça
ne fut pas difficile, il faut dire que je fus surpris tout de même,
étant comme nous étions avec les siens. Depuis, je le vis passer par
là assez souvent, soit en allant, soit en revenant, et toujours il
me disait bonjour et aussi à ceux de chez nous. Moi, ça me semblait
bien un peu extraordinaire, et un jour je dis à ma femme:

--Pourquoi diable, ce garçon vient-il toujours chasser du côté de
Puygolfier, plutôt que du côté de chez lui?

Le lendemain du jour où je disais ça, comme j'étais sur la porte du
moulin, je le vis venir vers moi, et quand il fut là, après avoir
levé son chapeau, il me demanda la permission de traverser le moulin
pour aller de l'autre côté de la rivière. Bien entendu, je lui dis
que oui, et alors il me remercia comme si je venais de le tirer de
l'eau. Dans ce temps-là, la demoiselle de Puygolfier était malade,
et elle nous avait fait dire voir si Nancette pouvait y aller lui
tenir un peu compagnie, tandis que la grande Mïette allait par les
terres. La petite y montait donc les matins, et s'en revenait le
soir avant la nuit, bien contente de faire ce plaisir à la
demoiselle. Quelques jours après que le jeune Lacaud avait traversé
le moulin, la Nancette nous dit qu'elle l'avait rencontré qui lui
avait tiré son chapeau en la croisant: Ah ça, me dis-je, c'est-il à
cause d'elle qu'il nous fait tant d'honnêtetés? Mais je n'en parlai
à personne. Depuis, la drole se trouva un matin sur le chemin avec
lui, allant tous deux du côté de Puygolfier et il lui demanda des
nouvelles de la demoiselle, lui parla de choses et d'autres,
honnêtement, en lui donnant à connaître qu'il se trouvait bien
content de faire un bout de chemin avec elle.

Lorsque Nancette nous raconta ça le soir, mon oncle fit:

--Ah ça! que nous veulent encore ces Bernou?

Hélie, lui, tapa sur la table et dit qu'il allait descendre au bourg
signifier à ce garçon de ne plus adresser la parole à sa soeur.

Entendant tout ça, elle cependant nous regardait avec ses yeux
clairs et étonnés un brin, de manière que je vis bien qu'elle n'y
était pour rien.

Alors, je dis à Hélie:

--Tu me feras le plaisir de rester tranquille; s'il y a quelque
chose à dire, c'est moi qui le dirai.

Mais depuis cette rencontre, Nancette n'alla plus à Puygolfier ni
n'en revint seule: un de ses frères, le François, l'accompagnait. De
temps en temps, ils rencontraient bien le jeune homme, mais lui se
contentait de tirer son chapeau et passait sans rien dire.

A quelque temps de là, étant à Excideuil, je le trouvai sur la place
contre la halle. Il avait l'air de m'attendre, car aussitôt qu'il me
vit, il vint vers moi. Après le bonjour, il ajouta qu'il avait
quelque chose à me dire, et que si je voulais, nous irions sur la
promenade, où nous ne serions pas dérangés.

Nous y fûmes sans parler, et, arrivés là, quoiqu'il n'y eût
personne, et que les cordiers qui y travaillent par côté d'habitude,
n'y fussent pas, nous allâmes jusqu'au fond, d'où l'on domine les
prés du château qui vont jusqu'à la Loue. Une fois là, le jeune
Lacaud me dit:

--Ecoutez, voici un an que j'aime votre fille; je ne lui ai parlé
qu'une fois sur le chemin de Puygolfier, mais rien qu'en la voyant
aussi jolie que sage, avec son air de bonté et de raison, j'ai
compris que je n'aimerais jamais qu'elle, et je vous la demande en
mariage.

Quoique sachant ce que je savais, je fus bien étonné de la demande,
mais je n'en fis rien paraître, et je répondis tranquillement à ce
garçon, que ma fille n'était pas riche assez pour lui: mais là, il
me coupa la parole pour dire:

--Ça, ce n'est rien.

--Mais ça n'est pas tout, lui dis-je: avez-vous parlé de ceci à
votre père?

--Non, j'ai voulu savoir auparavant ce que vous me diriez.

--Eh bien, si vous en aviez parlé à votre père, vous lui auriez
peut-être fait avoir une attaque. Dans tous les cas, il vous aurait
dit qu'une fille de chez les Nogaret n'était pas faite pour son
fils, et il vous aurait dit encore qu'entre les deux familles il y
avait des choses qui ne se pardonnent pas. Vous savez, bien sûr, en
gros, que nous ne sommes pas amis, mais peut-être vous ne savez pas
tout. Il faut donc que je vous dise que dans le temps, mon oncle
Sicaire et votre tante Aglaé s'aimaient, comme vous me dites que
vous aimez ma fille. Votre arrière-grand-père, qui était un ancien
faure de village, était un grand ami du mien, et il trouvait qu'il
n'y avait rien de mieux à faire que de les marier. Mais lorsqu'il
parla de ça à son fils, votre grand-père, qui lors était maître de
forges au Sablou, celui-ci se mit en colère, et dit que sa fille
n'était pas faite pour être meunière. Puis, à quelque temps de là,
il la maria à un vieux noble ruiné de toutes les manières.

Mais s'il n'y avait que ça, ce ne serait rien. Il faut que vous
sachiez encore que votre père nous en a toujours voulu depuis; qu'il
a cherché tous les moyens de nous nuire, de nous ruiner, de nous
faire des avanies. C'est lui qui, il y a quelques mois, avait porté
cet imbécile de régent à renvoyer mes droles d'en classe; c'est lui
qui dans le temps poussa Pasquetou, de Cronarzen, à nous faire un
procès qui nous aurait grandement gênés à cette époque, si nous
l'avions perdu; c'est lui qui a dénoncé mon oncle en 1851, et qui
est cause qu'on l'a mené à Périgueux entre deux gendarmes, les mains
attachées avec une chaîne, comme un Delcouderc. Et ça n'est pas sa
faute s'il n'est pas allé mourir là-bas à Cayenne, comme tant
d'autres: vous comprenez que c'est des choses qu'on ne peut oublier.

--Je ne savais pas tout ça, qu'il me répondit, et je comprends que
vous me répondiez comme vous le faites. Mais dites-moi, est-ce qu'il
ne vaudrait pas mieux éteindre ces haines de famille en pardonnant
le passé? Autant mon père vous a voulu de mal, autant moi je vous
voudrais du bien: laissez-moi essayer près de mon père, et, de votre
côté, ne m'ôtez pas tout espoir.

--Ecoutez, lui répondis-je, vous me faites l'effet d'un brave
garçon, et il m'en coûte de vous le dire, mais ces haines dont nous
parlons ne peuvent s'éteindre qu'avec ceux qui les gardent
envieillies au dedans d'eux, depuis trente et quarante ans. Il ne
vous faut plus penser à ça: ni du côté de votre père, ni du nôtre,
vous n'auriez jamais de consentement. Si votre idée n'est pas un
caprice,--là, il secoua la tête,--vous en serez peut-être malheureux
pendant quelque temps; mais qu'y faire? d'autres l'ont été qui ne
l'avaient pas mérité plus que vous; ainsi, il faut vous faire une
raison. Allons, adieu, et si j'ai un conseil à vous donner, ne
parlez pas de ça à votre père; ce serait inutile d'abord, et ensuite
ça pourrait vous mettre mal avec lui.

Le soir, je contai tout à mon oncle et à ma femme, et je leur dis
que ce jeune homme avait l'air d'être un peu tête légère, mais pas
méchant.

--Il est bâtard, alors, dit mon oncle, ça n'est pas un Lacaud.

Mais ma femme répondit qu'il tenait de sa mère, qui était une bonne
femme.

--C'est vrai, répartit mon oncle, aussi a-t-elle été malheureuse
avec cet homme-là, tant qu'elle a vécu.

Et nous fûmes quelque temps sans entendre parler du fils Lacaud.

Environ un mois après cette affaire, étant au moulin à picher une
meule, j'entendis la voix d'Hélie qui s'exclamait dehors, et une
autre voix qui lui répondait tranquillement. C'était un de nos
voisins de bien, qui venait faire moudre un sac de blé. Je fus tout
étonné en le voyant, car c'était un jeune homme qui demeurait à
Paris, où il était avocat, et je ne comprenais pas comment il se
trouvait là en gros souliers, venant faire moudre. Moi, je ne le
connaissais guère, car, durant ses études, il n'était jamais au pays
qu'aux vacances, et je ne l'avais vu que trois ou quatre fois, dont
l'année dernière, il y avait un an, à l'enterrement de son père.
Mais Hélie le connaissait bien, car ils étaient aux mobiles dans la
même compagnie, et, ainsi qu'il est de coutume entre soldats, ils se
tutoyaient. Il connut bien que nous étions surpris de le voir là, au
moulin, et comme Hélie lui demandait si son domestique était malade,
il répondit que non, mais que, demeurant dans son bien maintenant,
et n'ayant pour l'heure rien à faire, il était venu faire moudre,
son domestique étant occupé ailleurs.

Nous n'en demandâmes pas plus long, bien entendu, et après avoir
déchargé le sac et mis la jument à l'écurie, Hélie le convia de
faire collation, ce qu'il voulut bien.

Quand nous fûmes là-haut, ma femme mit une touaille sur le bout de
la table, tandis que Nancette allait quérir un fromage et des noix.
Tout en cassant la croûte, il nous demanda des renseignements sur
des ouvrages de terre, et comment il fallait faire telle ou telle
chose, et le prix des ouvriers, et d'autres choses comme ça. Je lui
dis tout ce qu'il me demanda sans le questionner; mais comme Hélie
était assez libre avec lui, eux ayant vu bien des misères ensemble,
joint à ça que la jeunesse est curieuse, il lui demanda:

--Alors, tu fais valoir ton bien?

--Oui, dit l'autre, me voici redevenu paysan comme mon père et mon
grand-père.

Là-dessus, nous choquâmes les verres, et ensuite, au moulin.

Quand ce fut fini de moudre, et la farine sur sa jument, Fournier
monta à la cuisine, donner le bonsoir à ma femme et à ma fille, et
puis s'en fut chez lui.

Le soir à souper, nous causions de lui, et chacun dit son mot,
cherchant à deviner le pourquoi de son retour au pays.

--Ma foi, dit Gustou, il n'a pas besoin de vendre ses paroles, son
père lui a laissé assez d'écus pour vivre sans rien faire.

Peut-être un mois, six semaines après, voici revenir notre homme,
encore avec un sac en travers sur sa jument.

--Alors ce n'était pas pour rire, dit Hélie, te voilà tout à fait
campagnard?

--Tout ce qu'il y a de plus campagnard.

Tandis que nous faisions moudre, il se mit à pleuvoir assez dru, et
comme c'était aux environs de midi, j'engageai Fournier à dîner, vu
qu'il ne pouvait s'en aller avec ce mauvais temps.

--Mais, dit-il, si vous m'engagez toutes les fois que je viendrai
faire moudre, vous ne gagnerez pas gros sur moi.

--Ha! fit Hélie, n'aie de crainte: tu sais que les meuniers savent
tricher sur la mouture.

Et nous nous mîmes à rire en montant à la maison.

On sait comment font nos femmes dans ces occasions où elles sont
surprises. Vite la petite s'en fut dans le jardin ramasser de la
vignette et des fines herbes pour faire une omelette; ma femme
descendit une toupine et mit deux quartiers de dinde dans la poêle
et, avec la soupe, voilà pour dîner.

En mangeant de bon goût, nous causions, et Fournier nous racontait
des choses qu'il avait vues à Paris et telle chose et telle autre,
quelle grande ville c'était, les grands monuments et les beaux
bâtiments qu'il y avait, et combien la vie y était agréable pour les
riches.

--Et avec tout ça, dit Hélie, tu n'as pas voulu y rester.

--Mais moi, je ne suis pas riche pour rester à Paris sans rien
faire; ensuite de ça, je me suis dégoûté de l'état d'avocat, et
c'est pourquoi je suis revenu planter mes choux.

--C'est pourtant un état qui mène loin que celui d'avocat, dis-je
alors: il n'y a guère que des avocats dans ceux qui gouvernent;
celui qui est fort, bien ferré, qui a la langue bien pendue, est
presque sûr d'arriver.

Il secoua la tête et dit:

--C'est vrai, vous avez raison, et c'est une des choses qui étonnent
le plus, quand on y pense bien, que de voir des gens qui sont
habitués par état à parler indifféremment pour la vérité ou
l'erreur, à plaider tour à tour le faux et le vrai, être crus sur
parole par la masse du peuple, et choisis pour gouverner, de
préférence à ceux dont les actes parlent, eux dont le jugement est
faussé par ces nécessités du métier. Sans doute, c'est un avantage
que de faire partie d'une corporation qui a combattu et ruiné tous
les privilèges, en conservant soigneusement les siens; mais ce n'est
pas tout, voyez-vous, il faut avoir exercé une profession pour en
bien connaître les ennuis; et puis, vous savez, il y a des choses
qui vont à d'aucuns et ne conviennent pas à d'autres: ainsi, moi, je
n'aurais jamais su plaider une cause injuste, ni bien défendre un
coupable.

Fournier continua un moment sur ce sujet, et de temps en temps,
lorsque ses paroles annonçaient l'honnêteté de ses sentiments, je
voyais ma femme et ma fille lever lentement les yeux sur lui; et on
connaissait que ça les intéressait.

Pendant que nous dînions, la pluie avait cessé, et nous descendîmes
pour charger la farine de notre voisin sur sa jument. Tandis que
nous étions à l'écurie, il s'en va voir notre furet qui était dans
une caisse, et lors nous dit: puisque vous avez un furet, il vous
faut venir prendre des lapins chez nous, j'ai cinq ou six clapiers
où ils ne manquent pas; les métayers se plaignent qu'ils mangent
tout.

--Nous pourrions bien y aller quelque jour, que je lui dis.

--Venez dimanche matin?

--Hé bien, tout de même, s'il n'y a rien de nouveau, nous viendrons
dimanche.

Et en effet, nous y fûmes Hélie et moi, et après que nous eûmes tué
une douzaine de lapins il fallut déjeuner.

Fournier demeurait dans une jolie maison que son père avait fait
bâtir sur un coteau où il y avait encore cinq ou six vieux fayards
ou hêtres, qui avaient donné à l'endroit le nom de La Fayardie.
L'ancienne maison, qui était plus bas, à deux portées de fusil,
servait pour des métayers. Sa servante était une vieille qui n'était
pas bien fine cuisinière, mais avec ça nous nous en tirâmes bien,
ayant grand faim tous.

De cette affaire-là, nous voici en connaissance, et nous nous
voyions assez souvent. Je le trouvais des fois à Excideuil; d'autres
fois il venait chez nous, chercher le furet pour faire tuer des
lapins à des amis, ou pour pêcher, car il s'était fait apprendre par
Hélie à tirer l'épervier, ou pour chose ou autre. Toujours quand il
venait, il montait à la maison donner le bonjour à nos femmes, de
manière que je vins à penser que peut-être il venait un peu pour
Nancette.

Quelque temps après, je vis bien que je ne m'étais pas trompé, car
il venait plus souvent à la maison, et il y restait plus longtemps à
causer avec la petite. Où j'en fus sûr tout à fait, ce fut à
Excideuil, où je le trouvai un jeudi:--Allons prendre le café qu'il
me dit.

Nous nous étions assis dans un coin, où il n'y avait personne;
c'était dans le moment que les gens étaient au foirail ou au minage,
et, quand la fille eut servi le café, Fournier me dit rondement son
affaire: Voilà; il aimait Nancette et il me la demandait en mariage.

Moi, je voyais à ça pas mal d'affaires. Il y a un proverbe patois de
chez nous qui veut dire: _Mariage, troc, trompe qui peut_; mais ça
n'est pas mon genre, et je lui dis tout du commencement que ma drole
n'était pas un parti pour lui; que notre bien valait dans les
vingt-cinq ou vingt-huit mille francs; que pour conserver la maison,
nous donnerions le quart à l'aîné, et que par ainsi il reviendrait
aux autres dans les trois mille francs au plus. Après ça, je lui dis
qu'il était jeune encore, et qu'il pouvait se repentir du parti
qu'il avait pris de quitter son état, et le reprendre, et qu'alors
ma fille, qui serait pour sûr une bonne ménagère, était trop
simplement élevée pour être sa femme à la ville, et qu'il pourrait
regretter de l'avoir prise.

Mais il me répondit très bien, que s'il était quasiment pauvre à
Paris, il était riche assez au pays, et que cela étant, il ne
regardait point à la fortune; que de reprendre son état d'avocat, il
était sûr et certain qu'il l'avait pour toujours délaissé, la vie de
propriétaire allant mieux à ses goûts et à son caractère; que quant
à se marier avec une demoiselle qui aurait trente ou quarante mille
francs, il ne le ferait jamais, attendu que les filles de cette
fortune sont élevées de telle façon, qu'elles ne veulent habiter
qu'à la ville et qu'elles ont des goûts de luxe qui leur font
dépenser bien au delà des revenus de leur dot, sans parler d'autres
raisons; que Nancette d'ailleurs savait tout ce qu'il est utile
qu'une femme sache, et qu'elle avait avec ça de la raison, du bon
sens, et était loin d'être sotte; que lui, au surplus, la trouvait
très bien comme cela, et se chargeait d'en faire une femme pas
ordinaire, et de la rendre heureuse.

Pour lors, je lui dis que si son idée était comme ça bien arrêtée,
je n'avais rien à dire, et qu'au contraire, il était pour ma fille
un parti comme nous n'aurions jamais osé l'espérer, du côté de la
fortune et du côté de la personne.

Après ça, nous sortîmes du café, et lui ayant donné une poignée de
main, je revins au Frau. Le soir, je dis tout à ma femme, qui fut
bien contente, et me dit de suite qu'elle avait bonne opinion de
Fournier, à cause des motifs qui lui avaient fait quitter son état.
Mon oncle qui était là aussi, pour lors, appela la petite, qui fut
tout étonnée de nous voir tous trois seuls dans la grande chambre.

--Hé bien, ma drole, lui dit-il, il paraît que tu penses à
quelqu'un?

La pauvrette devint toute rouge et ne répondit pas. Mais lorsque je
lui eus dit que quelqu'un l'avait demandée, elle me regarda, ne
sachant que croire, et fut tout inquiète. Mais sa mère la confessa
sans peine, et elle nous avoua bonnement qu'elle avait pensé à notre
voisin de la Fayardie, depuis le jour où elle lui avait ouï raconter
pourquoi il avait quitté son état d'avocat.

Et alors, je vins à me rappeler comme ce jour-là, elle levait les
yeux sur lui, en même temps que sa mère, lorsqu'il disait quelque
chose qui annonçait la droiture de sa conscience, et je pensai en
moi-même: telle mère, telle fille; il pouvait plus mal choisir.

--Hé bien, ma drole, lui dis-je au bout d'un instant, alors ça tombe
bien: c'est lui qui t'a demandée, et il viendra un de ces soirs
savoir la réponse; qu'est-ce qu'il faudra lui dire?

--Que oui, dit-elle bravement, et là-dessus, elle fut embrasser sa
mère.

Le lendemain Fournier vint, et fut bien content de savoir qu'il
était accepté. Pour dire le vrai, je pense qu'il devait bien s'en
douter, car un jeune homme qui a un peu d'habitude de la vie,
connaît facilement si une fille l'aime, et il avait bien dû le voir.
Je n'étais pas au Frau dans le moment, ni Hélie; il n'y avait que
mon oncle et nos femmes, de manière que Fournier resta souper, pour
me voir à ce qu'il disait, mais je pense plutôt, pour être avec sa
promise.

Quand je revins sur les trois heures, il me le dit, mais je me mis à
rire et je lui répondis:

--A cette heure, je vois que vous avez bien fait de laisser
l'avocasserie; vous avez beau dire, je connais que c'est pour être
avec Nancette que vous êtes resté.

Il se mit à rire aussi et dit:

--Ma foi, c'est vrai; je ne sais pas cacher la vérité.

--Allons, venez, lui dis-je, puisque vous restez, nous allons
essayer de tirer quelques coups d'épervier pour vous faire manger du
poisson.

Le soir après souper, comme nous trinquions avec de l'eau de noix,
en causant gaiement, tout d'un coup, mon oncle dit:

--Hé bien, Gustou, que penses-tu de cet accord?

--La Nancette fait bien, dit Gustou, mais le monsieur fait mieux!

Tout le monde se mit à rire, et le plus content fut notre futur
gendre, de voir ainsi priser haut sa prétendue.

Nous étions pour lors approchant du carnaval, et de cette affaire,
Fournier le fit au Frau. Nous avions pris des lapins à la Fayardie;
mais Hélie et Bernard s'étaient mis dans la tête qu'il fallait un
lièvre aussi, et deux matins de suite ils allèrent le chercher avec
la Finette. Le premier jour Bernard manqua le poste, mais le second
jour Hélie cueillit le lièvre. Cette Finette, bien entendu, n'était
pas la même qu'il y avait trente ans, mais c'était toujours une qui
venait de sa race, et c'était toujours une Finette; nous ne sommes
pas changeants dans notre famille.

On ne travaille pas chez nous dans les jours de carnaval; on ne
pense qu'à se réjouir à table, à deviser, et à se promener entre les
repas. C'est des jours sacrés, personne ne vient vous ennuyer
d'affaires, chacun est chez soi en famille, et tout le monde chôme.
Il y en a qui nous prennent, nous autres Périgordins, pour des
gourmands parce que nous festoyons largement en temps de carnaval,
mais ce sont des coyons qui ne comprennent rien à nos usages. Le
carnaval, c'est la fête de la famille; c'est le moment où les
enfants dispersés çà et là, par les nécessités de la vie, reviennent
à la maison paternelle; ceux qui sont mariés, viennent avec leur
femme et leurs petits droles, et les vieux sont tout contents et
tout ragaillardis de voir cette jeunesse qui leur rappelle la leur.
Il n'y a qu'à voir les voitures publiques dans ces jours-là; elles
sont bondées de gens qui reviennent au pays, et il y en a jusqu'en
haut sur les malles. Dans les petits chemins, on trouve des
jardinières, des petites charrettes, attelées d'une jument, ou d'une
mule, ou même d'une quite bourrique, pleine de gens qui se rendent à
la maison d'où ils sont sortis, pour voir leurs vieux et manger avec
eux. Et tout ce monde qui se rencontre et se croise, se crie: bon
carnaval! bon carnaval!

Et le soir, quand la porte est close, tandis qu'il fait froid
dehors, autour de la table couverte d'une touaille bien blanche, et
encombrée de plats et de bouteilles, toute la famille s'asseoit, et
la vieille grand'mère tient sur ses genoux le dernier né de ses
petits-enfants. Tout le monde oublie, ce jour-là, ses soucis, ses
misères, et se rappelle les choses d'autrefois, le temps où on ne
s'inquiétait de rien, comme font maintenant les enfants qui ne
pensent qu'à se bourrer, surtout ceux qui ne mangent de viande que
ce jour de l'année, les pauvres. C'est qu'on a fait de la dépense
pour ce jour-là: le père est allé la veille acheter de la chair; du
boeuf, de la velle, du porc, et il en a porté un plein bissac. La
mère, de son côté, a tué des poulets, quelque canard, ou un piot si
on est aisé, et on fête toutes ces victuailles en buvant de bons
coups et en se réjouissant de manger ensemble de si bonnes choses.
Mais ce n'est pas tout: pour la desserte, elle a pétri de ses mains,
de ces bonnes grosses pâtisseries campagnardes, où il y a, sous un
grillage de bandes de pâte, des pommes, des prunes; qu'on coupe en
coin et qu'on mange en trinquant joyeusement.

Et puis quand on a soupé, il va quelques bouteilles de riquiqui,
d'eau-de-noix, de goutte, et on trinque encore. C'est alors que les
enfants vont se masquer et se déguiser, et s'amusent entre eux, et
viennent se faire voir avec la figure toute charbonnée ou un
mouchoir dessus. Et c'est alors aussi que l'on chante quelque
ancienne chanson patoise, ou une vieille chanson française joyeuse,
qui célèbre le vin; ce vin qui rajeunit les vieux et les fait
chanter comme les jeunes.

Le carnaval, c'est la fête de la famille rassemblée autour de
l'aïeul, de la mère; c'est la communion de tous, à la même table,
dans un même esprit de paix et d'amitié familiales; et c'est
pourquoi, ceux qui se sont privés des joies de la famille, ont eu
beau chercher à le faire perdre, sous prétexte que c'est une fête
païenne, ils n'y ont rien fait, et ils ont beau crier encore, ils
n'y feront rien: le carnaval c'est la fête de la famille.

Quelquefois à cette table, il y a un étranger; mais cet étranger
c'est un ami, sans femme, sans enfants, sans famille, qui serait
réduit à faire le carnaval tristement tout seul, et alors on
l'invite comme nous faisions tous les ans du pauvre défunt Lajarthe,
et la présence de cet étranger à cette table achève de la sanctifier
mieux que toutes les bénédictions, parce qu'il y est assis en vertu
de la fraternité des hommes.

C'est bien vrai que maintenant le carnaval n'est plus ce qu'il était
autrefois; on n'est plus si content, on rit et on chante moins: les
vieux sont plus sérieux et les jeunes sont moins fous. C'est qu'il y
a deux choses qui nous poignent: les départements du Rhin et celui
de la Moselle aux mains des Prussiens, et nos pauvres vignes mortes.

Cette année de 1874, vu la présence de Fournier, le carnaval fut
assez gai; les amoureux ça met de la joie dans une maison, et si on
ne rit pas aux éclats follement, on rit tout de même un peu: que
voulez-vous, l'homme a besoin de ça quelquefois.

Mais ce qui fut ennuyeux, c'est que, lorsque le fils Lacaud sut ce
mariage, il devint jaloux de Fournier, et pas un peu. Partout, il ne
décessait de mal parler de lui, disant que c'était un mauvais avocat
sans pratiques, qui n'avait pas réussi à cause de sa bêtise: qu'il
s'était amusé beaucoup à Paris et y avait mangé une grande partie de
sa fortune avec les filles; qu'il était joueur autant que débauché,
et un tas d'affaires comme ça. Fournier était un garçon bien droit,
bien franc, mais il n'était pas des plus patients. Lorsque ces
histoires lui revinrent, il se mit très fort en colère, et dit qu'il
frotterait les oreilles de Lacaud. Ils se connaissaient bien, ayant
été au collège ensemble, mais ils n'avaient jamais été bons amis, de
manière que je craignais que de cette jalousie il n'en vînt de
méchantes affaires: quand on ne s'aime pas déjà, il n'en faut pas
tant pour que ça tourne mal. Et en effet, tout ça finit par un bon
coup d'épée que mon gendre futur ajusta à l'autre.

Heureusement la blessure saigna assez, et avec les soins du médecin,
Lacaud en fut quitte pour rester un mois sur l'échine. Mais de cette
affaire, aussitôt qu'il fut guéri, son père l'envoya à Périgueux, où
il s'amouracha d'une grande bringue de fille, et nous en fûmes
débarrassés.

Le lendemain, Fournier vint à la maison comme si de rien n'était, et
Nancette ne sut cette bataille qu'après son mariage. Mais nous
autres, qui étions en bas lors de sa venue, nous lui serrâmes la
main plus fort que de coutume, et mon oncle lui dit:--Vous aviez
affaire à une méchante bête, mais vous vous en êtes crânement tiré.
Et là-dessus, il fit comme les vieux, il se mit à raconter un duel
au sabre qu'il avait eu étant aux chasseurs d'Afrique. Fournier, à
qui il tardait de monter à la maison, l'écoutait pourtant par
honnêteté, mais ça lui coûtait et pour aller plus vite, il aidait
mon oncle à conter son affaire.

Ce même jour, tandis que Fournier était chez nous, se promenant dans
le jardin avec Nancette, la pauvre demoiselle Ponsie dévala de
Puygolfier, toute malheureuse. Voilà-t-il pas que vingt-quatre ans
après la mort de son père M. Silain, on venait lui réclamer encore
une de ses dettes! Un des anciens camarades de chasse, un ami du
défunt, peu avant sa mort, lui avait prêté cent pistoles sur son
billet. Cet ami n'avait jamais rien demandé à la demoiselle, ni
capital, ni intérêts, sachant bien que la pauvre n'avait plus que
juste de quoi vivre bien petitement. Tant qu'il avait vécu, il n'en
avait pas parlé, se pensant en lui-même que c'était autant de perdu.
Mais à sa mort, son gendre qui n'était déjà pas trop content, vu que
l'héritage n'était pas aussi fort qu'il croyait, trouva le billet
dans les papiers de son beau-père et le fit présenter à la
demoiselle Ponsie. Elle venait donc chez nous pour se consulter à
Fournier. Lui, dit d'abord que le billet était bien bon et valable,
et que les intérêts étaient dus de vingt-cinq ans, mais qu'on ne
pouvait lui en faire payer plus de cinq années. A cela elle répondit
que, quand elle devrait aller à l'hospice, elle voulait tout payer,
quitte à vendre le peu qui lui restait.

Mais ça n'était rien de bien facile que de vendre ce peu. Du côté du
moulin nous la confrontions partout, mais nous n'étions pas en fonds
pour acheter, surtout quelque chose qui ne nous faisait pas besoin.
De l'autre côté, c'était une ancienne métairie du château, que le
père de Fournier avait achetée il y avait trente-cinq ans de ça. Du
côté d'en haut, c'était des bois qui appartenaient à des
propriétaires assez éloignés. Fournier était donc le seul qui put
acheter, mais ça ne lui était pas bien utile. Ce qui restait, valait
peut-être bien dans les cinq ou six mille francs; je parle des
fonds, car pour les bâtiments du château, ils n'avaient pas de
valeur pour si peu de bien; c'était une charge au contraire, à cause
des impôts et de l'entretien.

La pauvre demoiselle se lamentait tant d'être dans cette position,
que Fournier lui dit de ne pas se tourmenter, et qu'il verrait à
arranger ça. Mais comme il était plus occupé de venir voir sa future
femme, que de chercher des acquéreurs, le seul arrangement qu'il
trouva, fut d'acheter lui-même à la demoiselle. Le marché fut fait
pour cinq mille francs, dont deux mille deux cent cinquante qu'il
devait payer d'abord au créancier; deux mille cinq cents francs à la
grande Mïette à la mort de la demoiselle; deux cents francs pour les
pauvres aussi à sa mort, et encore cinquante francs pour la faire
enterrer: C'est elle qui arrangea l'affaire ainsi. Et avec ça
Fournier lui laissait la jouissance du tout, sa vie durant. Il ne
faisait pas un bon marché, mon gendre futur, mais il était content
en ce moment, et il voulait faire plaisir à Nancette qui aimait tant
la demoiselle, que ça lui aurait fait quelque chose de se marier, la
sachant dans l'embarras. Il réussit bien à ça, car lorsque tout fut
arrangé, et qu'elle fut sûre que la pauvre demoiselle ne serait pas
obligée de s'en aller, on voyait que la petite l'aimait encore
davantage.

A la fin de mai, nous fîmes la noce: il fallut débarrasser le cuvier
comme nous avions fait lors de mon mariage, et aussi inviter nos
parents et amis. Mais il y en avait qui n'y étaient plus, et aussi
il y en avait de nouveaux: c'est ainsi que les familles, comme le
monde, se renouvellent petit à petit, un à un, les uns s'en allant,
les autres arrivant.

Mou oncle et ma tante Gaucher, d'Hautefort, étaient morts, mais mon
cousin le maréchal vint avec sa femme et une drole de quinze ans. En
passant, je dois dire que sa femme n'était pas cette jeune fille
dont il m'avait parlé à Excideuil; il avait eu encore deux ou trois
bonnes amies avant de se marier. Martial Nogaret d'au-dessus de
Brantôme était mort aussi tout jeune, mais sa veuve nous envoya son
aîné qui était un fier drole. Le grand Nogaret, le tanneur de
Tourtoirac, n'était pas mort, lui, mais il était vieux et ce fut son
fils et sa nore qui vinrent à sa place. Le cousin Nogaret du
Bleufond et sa femme étaient morts aussi; les garçons avaient quitté
le moulin pour s'en aller à Paris, nous ne savions où; il ne restait
dans le pays qu'une fille mariée à Montignac, qui ne put pas venir.
Ceux qui avaient eu le plus de misère, les Nogaret qui étaient venus
s'établir sur l'Haut-Vézère, du côté de Génis, avaient tenu bon; le
vieux et la vieille étaient toujours là, mais ça n'était plus le
temps pour eux d'aller à la noce si loin; ils vinrent deux de la
famille, tous deux mariés. Mon oncle Chasteignier, de Sorges, était
veuf depuis longtemps et bien vieux, mais il vint tout de même, ou
plutôt Bernard alla le quérir avec la mule. Le cousin Estève vint
aussi, mais son frère était mort de la picote pendant la guerre.

Dans les nouveaux, il y avait nos six autres enfants, qui étaient
là, à la noce de leur soeur; les plus petits bien contents d'être
habillés de neuf et de voir tous ces parents qu'ils ne connaissaient
pas, et des messieurs; car, outre une tante de Fournier, nous eûmes
aussi deux de ses amis dont l'un était médecin proche de Thiviers,
et l'autre notaire du côté de Saint-Yrieix. Mais c'était de bons
garçons, de vrais Périgordins, qui parlaient patois quand il
fallait, et n'étaient pas à l'étiquette, ayant dans leur jeune temps
vu leurs vieux grands-pères qui n'étaient que de bons paysans.

Et M. Masfrangeas était là aussi, toujours solide; ses cheveux
étaient devenus tout blancs, mais il ne lui en manquait pas un, et
ils étaient toujours embroussaillés comme autrefois. Lui et mon
oncle, ça faisait une belle paire de vieux, étant dans leurs
soixante-huit à soixante-neuf ans, mais ayant bonne tête, bonnes
jambes et bon estomac aussi, car ils étaient les premiers à trinquer
et à faire boire. Mon oncle était plus sec que M. Masfrangeas, et
ses cheveux n'étaient pas aussi blancs, ni sa barbe, qui était grise
seulement. Il était plus leste aussi, car M. Masfrangeas, qui était
un peu pesant, se tenait encore mieux assis, surtout à table, que
dehors à courir.

La noce fut bien jolie; avec ça je ne sais pas si c'est parce que je
m'y trouvais pour mon compte, mais il me semblait que la mienne
avait été plus joyeuse. C'est bien vrai que depuis cette époque, il
nous est tombé de grands malheurs sur la tête, et on a beau être
dans les fêtes, il n'est pas possible de les oublier, et ça n'est
pas désirable non plus.

Pourtant Gustou chanta sa chanson, la chanson de _la Mie_, bien
ancienne, je crois, vu qu'il y est question de la grande tour
d'Auberoche, qui est écrasée il y a belle lune, depuis les grandes
guerres des Anglais.

Le pauvre Gustou, ce fut la dernière fois qu'il chanta, car il
mourut vers Pâques fleuries, après avoir traîné quelque temps dans
le coin du feu. Il y avait déjà plusieurs années, qu'il ne faisait
plus rien qu'amuser nos plus jeunes droles. Il avait toujours dit
qu'il était de l'âge de mon oncle, je ne sais pas pourquoi,
peut-être qu'il le croyait, mais ce qui est sûr, c'est qu'il avait
sept ans de plus.

Au mois d'avril suivant, ma fille Nancette eut un beau drole, et je
me trouvai tout étonné d'être grand-père, car je n'avais lors que
quarante-sept ans, et je n'avais pas un cheveu blanc. Je dis que ça
m'étonnait, parce que je me trouvais jeune encore, et parce que
j'avais vu mon grand-père déjà chenu, et que je m'étais accoutumé à
penser, comme je crois tous les enfants, que les grands-pères ont de
toute force les cheveux blancs et l'échine courbée.

Ma femme resta huit jours à la Fayardie pour les couches de sa
fille, et nous la trouvâmes tous à dire; d'abord, parce qu'il y
avait au moins dix ans qu'elle n'était sortie de la maison, et aussi
parce que la chambrière que nous avions prise depuis le mariage de
Nancette, ne nous convenait pas, tant elle était fainéante, sale, et
avec ça glorieuse comme un pou.

Nous lui avions dit de chercher une place à la fin de son année,
mais ça n'empêchait pas qu'en attendant, nous en pâtissions. Quand
ma femme était là, il n'y avait pas à dire, il fallait qu'elle fît
son travail, et qu'elle tînt la maison propre; mais elle n'y étant
pas, nous n'en pouvions rien faire: les hommes ne s'entendent pas à
faire aller les maisons, et ça se voit là où il n'y a pas de femme.

Dans le temps que ma femme était chez notre gendre, la demoiselle
Ponsie tomba malade, d'une petite fièvre lente qui la fatiguait
beaucoup. J'y montai aussitôt que je le sus, et je la trouvai dans
le grand fauteuil où était mort son père. La pauvre était toute pâle
avec un peu de rouge sur la pointe des joues, et les yeux brillants
comme des chandelles. Avec ça, elle avait toute sa tête et me dit
que cette fois c'était pour tout de bon; qu'elle s'en allait au
cimetière, et que c'était bien arrangé ainsi, que la famille de
Puygolfier finissait, avec la terre.

La grande Mïette qui était là, lui dit:

--Oui bien si vous faites comme aujourd'hui, demoiselle, vous iriez;
mais demain, je ne vous lèverai pas, vous direz ce que vous voudrez.

--Que je sois couchée ou levée, vois-tu, ma pauvre Mïette, ce sera
toujours la même chose.

En revenant à la maison, j'envoyai de suite Bernard avec la jument
pour dire au médecin de Savignac de venir. Il vint le lendemain, et
il ordonna force remèdes, que Bernard fut chercher à Excideuil. Ma
femme étant revenue dans ce temps-là, monta à Puygolfier,
heureusement, car la pauvre Mïette avait bien bonne volonté, mais
elle n'était pas des plus rusées, et il lui fallait quelqu'un pour
la commander, autrement elle ne savait plus où elle en était.

Mais ni le médecin, ni les fioles, ni les soins, rien n'y fit, la
pauvre demoiselle mourut trois semaines après. Ce que c'est que de
nous! quand je la vis sur son lit, devenue à rien, la figure comme
de la cire, la peau collée sur ses mâchoires, tous les os
paraissant, je me pris à penser à la belle fille qu'elle était,
quand elle venait au moulin, du temps que j'étais tout petit, et
même lorsque j'avais été avec elle, voir à Prémilhac la femme de son
ancien métayer nouvellement accouchée. Ses yeux bleus autrefois si
beaux et si aimables, maintenant ternes et éteints, étaient cachés
pour toujours sous leurs paupières amincies. Ses lèvres, jadis
rouges et un peu épaisses, étaient violettes et comme desséchées;
ses joues fraîches où on voyait transparaître le sang, étaient
réduites à une peau jaunâtre; et à la place de ces touffes de beaux
cheveux dorés qui lui tombaient en grappes épaisses jusque sur la
poitrine, il n'y avait plus qu'un pauvre petit maigre rouleau de
cheveux gris plaqué contre ses tempes! On dira ce qu'on voudra, les
larmes m'en vinrent aux yeux.

Le juge de paix, averti par Fournier, vint poser les scellés, en cas
qu'il y eut des héritiers, mais il n'y en avait plus. Le dernier de
sa famille à ce qu'elle nous avait dit, était un cousin qui s'était
perdu en mer, avec le bateau qui le portait aux Amériques. Le bien
appartenait d'ailleurs à Fournier, et la demoiselle n'en avait plus
que la jouissance. C'est bien vrai que le mobilier n'était pas
compris dans la vente, mais c'est qu'il n'en valait guère la peine.
Au reste, à la levée des scellés, le juge trouva un papier en
manière de testament, où elle donnait à Nancette le meuble qui était
dans sa chambre, et à nous autres tout le reste, à l'exception d'un
lit garni, de six chaises, d'une table, d'un cabinet et d'une petite
lingère pour la Mïette, avec des affaires de cuisine, de la
vaisselle et du linge. Elle nous priait, la pauvre, encore que tous
ses meubles fussent bien vieux et sans valeur, de les garder après
elle, afin qu'ils ne fussent pas vendus à un encan, où les étrangers
se moqueraient de ses misères...

En revenant de l'enterrement, la grande Mïette me toucha le bras:

--Ecoutez, Nogaret, il faut que je vous dise quelque chose. Me voilà
toute seule à cette heure, ne sachant où aller. J'ai bien à toucher
de votre gendre les deux mille cinq cents francs que m'a donnés la
pauvre demoiselle, et je pourrais affermer une chambre et vivre en
filant ma quenouille; mais moi, voyez-vous, il me faut quelqu'un à
qui je puisse m'attacher, des gens que je puisse affectionner, je ne
peux pas vivre sans ça, et j'ai pensé à vous autres. Puisque vous ne
gardez pas cette chambrière que vous avez, prenez-moi, vous me
rendrez service; voyez, je suis à cette heure comme un pauvre chien
qui a perdu son maître!

Je la regardai: c'était bien une laide créature, ayant dans les
cinquante ans déjà, grande et forte comme un homme, et taillée à
coups de hache, figure et tout. Mais dans ses yeux bruns qui
priaient comme ses paroles, on voyait qu'elle avait du coeur.

--Je le veux bien, ma pauvre Mïette, lui dis-je; la Margotille s'en
va à la fin du mois, son année finie; tu n'as qu'à venir à ce
moment: Jusque-là, tu garderas là-haut. Quant à ce qui est de tes
loyers, tu t'entendras avec ma femme, ces affaires ne me regardent
pas.

--Pour ça nous nous entendrons toujours, n'ayez crainte: merci bien,
Nogaret.

Et à la fin du mois elle vint comme il était convenu, et mon gendre
entra en possession de Puygolfier.

Pour dire la vérité, je n'avais pas vu avec beaucoup de plaisir
Fournier acheter le château et le morceau de bien qui était autour.
D'un côté, j'étais content qu'il eût tiré la demoiselle de peine,
mais de l'autre, je craignais qu'elle morte, il ne fît comme tant
d'autres fils de paysans enrichis, et qu'il ne voulût faire le
Monsieur de Puygolfier. Ça m'aurait mortifié beaucoup, d'avoir des
petits-enfants, qui, naissant au château, se seraient peut-être
figurés qu'ils sortaient de la cuisse de messieurs, et auraient,
possible, méprisé mes autres petits-enfants du moulin. Supposé que
ça aurait été trop nouveau pour mes petits enfants, ça aurait été
peut-être mes arrière-petits-enfants. Ces choses se voient tous les
jours; il ne manque pas de petits-fils de meuniers, établis dans le
château où leur grand-père portait la farine. Si encore ayant fait
fortune, ils ne faisaient pas des embarras, passe; mais c'est comme
une maladie, tout de suite ils cherchent à se faufiler dans la
noblesse, et ils y réussissent. Et ce n'est pas seulement les
meuniers qui font ainsi, mais tous ceux qui s'enrichissent dans le
commerce, ou dans les forges, comme M. Lacaud, soit-disant du
Sablou, ou ailleurs.

Quand je vois de ces:

..... _parvenus entés sur les nobles_,

faire leurs messieurs de la haute, et le diable sait s'il y en a!
j'ai toujours envie de leur crier:

--_Touche ton âne mon Coulou!_

Pour en revenir, j'avais bien raison en général, mais j'avais tort
en ce qui était de mon gendre. Mon oncle à qui j'en parlais un jour,
me dit qu'il n'y avait pas à craindre cette affaire; que celui qui
avait quitté son état pour le motif que nous savions, et qui avait
épousé une fille sans fortune par rapport à lui, n'était pas homme à
agir par gloriole.

Et en effet, Fournier ne quitta pas sa maison, qui, de vrai, n'était
pas dans une aussi belle position que Puygolfier, mais qui était
grande, propre, bien arrangée, et au milieu de son bien. Tout ce
qu'il fit, c'est qu'il ramassa toutes les vieilleries qui lui
semblèrent curieuses: un lit à colonnes, des vieux cabinets piqués
des vers, des boiseries, des tableaux, mais tout ça ne lui coûta pas
bon marché à mettre en état de servir. Le mobilier de la chambre de
la demoiselle qu'elle avait donné à Nancette, je n'en parle pas,
parce qu'on l'avait emporté de Puygolfier peu après sa mort;
celui-là était le mieux en état; les fauteuils et les chaises
avaient des pieds contournés, étaient peints en blanc, et l'étoffe
était de vieille soie jaune. Il y avait aussi un lit dans le même
genre, une commode ventrue à cuivres dorés, et quelques portraits
que Fournier trouvait jolis. Mon gendre emporta aussi tous les vieux
papiers, dont il y avait un grand plein coffre dans le grenier, et
il nous donna des livres pour les droles.

Le reste ne valait pas le diable, et il y avait belle lurette que
les cuillers et les fourchettes d'argent avaient été vendues.

Fournier aimait assez à farfouiller dans les vieux papiers, et il
s'entendait bien à lire tous ces vieux actes auxquels nous ne
comprenions pas un mot. En triant ces paperasses, il trouva des
choses qui regardaient le pays; par exemple, que notre moulin avait
appartenu, il y avait près de deux cent cinquante ans, aux seigneurs
de Puygolfier, et que c'était un moulin banal où toute la paroisse
devait faire moudre. Il trouva aussi l'acte de fondation de la
chapelle de Saint-Silain, dans l'église de la paroisse, faite par
une dame de Puygolfier; des papiers qui marquaient les redevances et
les rentes qui étaient dues aux seigneurs de Puygolfier avant la
Révolution, et beaucoup d'autres choses de ce genre. Mais ce qu'il
trouva de plus curieux, c'est un acte de vente de la terre de
Puygolfier en l'année 1625. Si le défunt M. Silain avait vécu, lui
qui était si fier de sa noblesse, il aurait été bien estomaqué en le
lisant.

Par cet acte, le seigneur François de Puygolfier, mousquetaire du
roi, vendait à Guillaume Pons, notaire et procureur fiscal du
marquisat d'Excideuil, les château, terre et seigneurie de
Puygolfier, moyennant la somme de quarante-huit milles livres, dont
vingt-deux payées comptant, et quinze en cinq années. Pour le reste,
c'est-à-dire onze mille livres, Guillaume Pons donnait quittance de
plusieurs obligations, consenties par le vendeur, à feu Jeannet
Pons, en son vivant hôtelier en la ville d'Excideuil, et père dudit
Guillaume.

On voit que les amis de M. Silain, quand ils riaient de sa prétendue
descendance d'une grande famille de Pons, n'avaient pas tort. Mais,
au surplus, aucun d'eux ne soupçonnait cette origine populaire. Plus
de deux cents ans avaient passé là-dessus, et il y avait longtemps
que les nouveaux seigneurs de Puygolfier, greffés sur les anciens,
étaient nobles de fait et regardés comme tels partout dans le pays.

Le château resta donc abandonné, et c'était ce qu'il y avait de
mieux à faire. Les toitures ne valaient plus rien, il pleuvait
partout; rien que pour les réparer, ça aurait coûté plus de mille
écus. Le dedans était tout aboli; ça aurait été une ruine pour qui
aurait voulu remettre tout en état.



XII


Ma fille Nancette étant mariée, et déjà mère, je pensais en moi-même
que mon aîné Hélie, marchant sur ses vingt-cinq ans, il s'en allait
temps de l'établir. Mais c'était une affaire qui demandait
réflexion. Pour que le drole pût garder comme aîné la propriété et
le moulin, il fallait qu'il prît une femme ayant quelque chose, à
seule fin de pouvoir payer à ses frères leur part, quand, moi n'y
étant plus, ils viendraient à partager. Il devait, comme je l'avais
dit à Fournier, leur revenir à chacun dans les trois mille francs,
et comme ils étaient six cadets ça faisait dix-huit mille francs que
l'aîné aurait à compter. Là-dessus il y avait le petit bien du
Taboury qui valait tout près de deux mille écus, et qui pouvait se
vendre facilement sans faire tort au reste du bien, car la mère
Jardon était morte; ça faisait donc qu'il resterait douze mille
francs à payer aux cadets, et des filles qui apportent douze mille
francs dans leur devantal, ça ne se trouve pas tous les jours dans
le pas d'une mule, comme on dit.

D'ailleurs le drole n'avait, à notre connaissance, aucune idée pour
une fille plutôt que pour une autre; il allait bien comme ça dans
les frairies danser et s'amuser, mais rien de sérieux.

--Laisse-le faire, va, disait mon oncle, un an ou deux à son âge, ça
n'est pas une affaire, le drole n'est pas de ces fous qui ont besoin
d'être tenus; un jour ou l'autre il pensera au mariage, et d'ici là
il pourra se trouver quelque bon parti pour lui.

Les choses allaient toujours leur petit train chez nous, comme le
tic-tac du moulin; ça ne changeait guère. Pour ça, mon oncle se
faisant vieux ne se mêlait guère plus du commerce, et c'est moi qui
allais dans les foires, et tous les jeudis à Excideuil, où nous
avions affermé un endroit pour mettre le blé, la civade, ou le blé
rouge qui nous restait d'un marché à l'autre. Les jours où je
n'étais pas dehors, je travaillais au moulin avec Hélie, et à nous
deux nous le faisions bien marcher. Si nous étions obligés d'aller
en route tous les deux, mon oncle restait à regarder de la marche
des meules, et il apprenait le métier à François qui avait ses
quinze ans et n'allait plus en classe. Bernard aussi nous aidait
quand il était là, mais il allait souvent dehors pour faire des
arpentages avec un marchand de biens que M. Vigier lui avait fait
connaître.

D'ailleurs, au commencement de l'année 1876, il tira au sort et
amena le numéro quatorze.

--Te voilà bien planté, lui dit en riant mon oncle, lorsque nous
fûmes revenus le soir: il te va falloir partir, car tu n'as rien
pour te faire exempter.

--Non, Dieu merci, qu'il fit, j'aime mieux faire mon temps et être
bien sain de partout.

La mère ne disait rien, mais ça l'ennuyait bien un peu, la pauvre
femme, qui n'était tranquille que lorsqu'elle avait tout son monde
autour d'elle, pour être sûre qu'ils n'étaient pas malades ou en
peine. Que veux-tu, lui dis-je, c'est comme ça; les enfants, il faut
bien s'y attendre, quittent la maison: les garçons cherchent une
position, les filles se marient. Depuis que le monde est monde, ça
marche comme ça: il ne faut pas te faire de la peine de ce qu'il va
au régiment; au jour d'aujourd'hui les soldats ne sont pas
malheureux.

Trois ou quatre jours après le tirage, Bernard nous dit qu'il avait
envie de devancer l'appel pour choisir son régiment. Puisqu'il était
forcé qu'il partît, nous trouvions qu'il avait raison, et alors il
alla dans le régiment qui était à Limoges, où il avait un de ses
camarades du collège.

Quelques mois après son départ, je trouvai M. Vigier un jeudi à
Excideuil, comme il sortait de porter des actes à l'enregistrement,
et il m'engagea à prendre une demi-tasse. Tout en buvant le café, il
me dit:

--Ah ça, qu'est-ce que vous faites de votre aîné, est-ce que vous ne
pensez pas à le marier?

--Si bien, que je lui réponds, mais pour se marier, il faut être
deux, comme vous savez, et je crois qu'il n'a d'idée sur aucune
fille.

--C'est tant mieux. Ecoutez-moi, je sais une fille qui a bien, du
côté de sa défunte mère, une dizaine de mille francs, et qui, du
côté de son père, en aura bien trois ou quatre. Ils sont deux
enfants dans la même maison; la fille est la cadette. C'est une
bonne drole, pas jolie si vous voulez, mais bien plaisante; et puis
élevée en bonne campagnarde: chez elle sont tout à fait de braves
gens; qu'est-ce que vous dites de ça?

--Je dis que pour la position, ça nous irait assez; mais il faudrait
aussi que la fille convînt au drole, ou pour mieux dire qu'ils se
convinssent tous deux.

--Ecoutez, me dit M. Vigier, venez avec lui le jour de notre
ballade, le premier dimanche d'août, la petite y sera et il la
verra; si elle lui convient, alors nous en parlerons plus amplement.

Le jour de la vôte donc, nous fûmes tous deux à Saint-Germain,
emportant un beau plat de poisson pour M. Vigier. Hélie avait pêché
la nuit pour le prendre, et il n'avait guère dormi; mais le matin,
après être resté deux ou trois heures au lit, il avait été piquer sa
tête au-dessus du moulin, et il n'y a rien comme l'eau fraîche pour
vous réveiller.

M. Vigier était un notaire de l'ancien temps, qui ne faisait pas de
fla-fla, mais qui arrangeait bien les affaires, et sûrement. Quand
on lui portait de l'argent à placer, il le serrait dans son coffre,
et lorsqu'il avait trouvé un homme voulant emprunter, il passait une
obligation. S'il ne trouvait personne et que les gens voulussent
reprendre leur argent, il leur rendait les mêmes écus, dans le même
sac, lié avec la même ficelle. Aujourd'hui on fait autrement, et on
plaisante ces anciens, mais avec ça on n'en voyait pas, comme
aujourd'hui, passer aux assises.

Chez M. Vigier, les choses étaient à l'ancienne mode. Dans l'étude
il y avait un coffre, de même forme que nos anciens coffres, mais
tout en fer, avec un tas de mécaniques à secret qu'on voyait lorsque
le couvercle était levé. Les actes étaient serrés dans un grand
cabinet; et, avec deux tables massives et cinq ou six chaises
paillées, c'était tout le mobilier.

Toute la maison était dans le même genre de l'étude; on n'y voyait
point de ces meubles nouveaux, que l'on trouve maintenant chez tous
les gens un peu cossus ou qui veulent le paraître; meubles qui font
de l'effet, mais qui ne durent pas. La maison était telle qu'il
l'avait reçue de son père en prenant l'étude, il y avait
quarante-cinq ans, et les meubles et tout; c'était solide encore, et
le notaire aussi, qui était un bon homme tout à fait, et pas fier
avec les paysans.

Lorsque nous entrâmes dans la cuisine, pavée de petits cailloux qui
faisaient des dessins, la servante était en train d'arroser un dinde
qui tournait devant le feu, par le moyen d'un tournebroche qui
faisait grand bruit. Quand elle vit le poisson, elle dit:--Ha! le
Monsieur sera content. Donnez-le vitement que je l'appareille, et en
attendant, tournez vous autres vers le feu.

Au bout d'un bon moment, M. Vigier, qui était dans l'étude parlant
avec des gens, vint avec Girou:

--Ha! Ha! vous êtes de parole, Nogaret; et comment que ça va? fit-il
en me secouant la main.

--Ça va assez, merci, monsieur Vigier, et vous aussi?

--Ça ne va pas trop mal pour mes soixante-dix ans; je n'ai pas à me
plaindre pourvu que ça dure. Ha! vous avez porté du poisson; c'est
une bonne idée: vous allez voir, dans une petite minute nous
déjeunerons. Girou, va-t-en tirer à boire, et toi, Poulette, trempe
la soupe.

Nous déjeunâmes tous quatre seulement, M. Vigier, Girou et nous
deux. Mme Vigier était morte depuis une quinzaine d'années, et, de
deux enfants qu'il avait, sa fille était mariée à Lanouaille, et le
fils était à Paris, soi-disant pour se faire recevoir avocat; mais
il y mettait le temps, car il y avait dix ans qu'il y était, et on
disait qu'il avait cassé déjà beaucoup de pièces de cent sous à son
père, qui ne parlait guère de lui, tant ça lui faisait de peine.

Après déjeuner nous sortîmes sur la place, et M. Vigier, avisant
trois filles qui se promenaient, les arrêta.

--Voyons, laquelle de vous autres qui veut se marier?

--Mais toutes trois! monsieur Vigier, répondit une grosse délurée,
et elles se mirent à rire.

--Oui, c'est entendu; mais il faut passer par rang d'ancienneté:
voyons, quel âge avez-vous, vous autres?

Quand elles eurent dit leur âge:

--Eh bien, Victoire, c'est à toi de donner le bon exemple; te voilà
majeure, il est temps d'y penser.

--Mais j'y pense, Monsieur Vigier!

--A la bonne heure! Et fais-moi bientôt passer le contrat: je suis
bien vieux, mais ce jour-là je ferai ma barbe de frais pour prendre
mes droits.

--Oui, c'est ça, et elles s'en furent en riant.

--Tout en plaisantant, c'est un bon parti, cette drole, et puis elle
n'est pas mal. Qu'en dis-tu, petit?

--Elle est un peu brunette, dit Hélie. mais point déplaisante.

--C'est que, vois-tu, elle va dans les terres porter le manger à son
monde et que le soleil l'a crâmée. Depuis la mort de sa mère, c'est
elle qui tient la maison; ce sera une bonne femme de ménage.

Au bout d'un moment, Hélie trouva des garçons de sa connaissance et
ils allèrent danser. A ce qu'il paraît qu'il dansa avec Victoire et
qu'ils se convinrent, car depuis, tous les dimanches, il s'en allait
à Saint-Germain pour la voir.

La fin de tout ça, c'est que M. Vigier passa le contrat d'Hélie
comme il avait passé le mien. C'est au carnaval de 1877, qu'ils se
marièrent. Pour la noce de son frère, Bernard demanda une permission
et vint, tout fier d'être caporal depuis quelques mois, quoiqu'il
n'y eût guère qu'un an qu'il était parti.

Quand les nores viennent dans les maisons où il y a encore leur
belle-mère, il advient souvent qu'elles ne marchent pas d'accord. Ça
se comprend: les femmes qui ont depuis longtemps le gouvernement de
la maison veulent rester maîtresses, et les jeunes qui arrivent, ont
d'autres idées, et voudraient faire à leur mode. Heureusement
Victoire avait bon caractère, et ma femme était si bonne, qu'elle
cherchait toujours à faire plaisir à sa nore, de manière qu'elles
s'entendirent bien.

L'année se passa comme ça, tranquillement, sans aucune chose qui
vaille la peine d'être marquée. Mais quelque temps avant la Noël,
Fournier vint nous trouver et nous dit que, les élections pour les
conseillers municipaux devant avoir lieu au commencement du mois de
janvier 1878, il avait idée de faire une liste contre celle de M.
Lacaud, pour tâcher de le déplanter. D'après des choses qu'il avait
ouï dire à quelques-uns, il pensait qu'on pourrait y arriver.

--Ça, je lui dis, ça serait une bonne chose et un grand bien pour la
commune, car tant qu'il sera là nous resterons en arrière des
autres, et il ne faut pas compter qu'il se retire de bonne volonté.

Là-dessus, nous nous mîmes tous à courir les villages avec Roumy,
Maréchou, le fils Migot, et tant nous prêchâmes les gens qu'en fin
de compte la liste de mon gendre passa toute, à une majorité de
trente ou quarante voix, selon les conseillers, et quant à lui, il
ne lui manqua que vingt-deux voix pour les avoir toutes.

Après que le résultat fut connu, tout le monde vint toucher de main
à Fournier. Ceux qui avaient voté pour la liste de M. Lacaud, ne
pouvant faire autrement, étaient tout de même contents de n'avoir
plus affaire à lui; et ceux-là même qui n'avaient pas voté seulement
pour Fournier, voulaient lui faire croire que si, de crainte qu'il
ne leur en voulût; mais ils se trompaient sur son compte, il n'était
pas un Lacaud.

Aussitôt qu'il fut maire, Fournier commença à s'occuper des affaires
de la commune, et ça n'était pas sans besoin, car le régent que M.
Lacaud avait mis pour secrétaire, tenait mal les papiers et les
registres. Ce régent était toujours ce même qui avait renvoyé mes
droles dans le temps, et il ne convenait pas à mon gendre ni guère à
personne, parce qu'il n'apprenait rien aux enfants, était trop
souvent à l'église et dans la sacristie, et pas assez à sa classe.
Et encore, quand il y était, il faisait faire plus de prières et
chanter de cantiques qu'il ne donnait de leçons. Fournier, ne
voulant pas le faire partir sans le prévenir, lui dit de demander
son changement, ce qu'il fit, et on l'envoya dans le Sarladais, par
là du côté de Nadaillac-le-Sec, où il y a plus de rapiettes que de
lièvres.

Quand M. Malaroche sut ce qui se passait, il vint trouver Fournier
pour revenir chez nous, ce qui eut lieu, parce que mon gendre le
demanda expressément.

Moi, je n'y connais pas grand'chose, mais il me semblait que M.
Malaroche était un bon maître. Lorsqu'il n'eut plus peur de perdre
le pain de sa famille, comme du temps de Lacaud, il fut à son aise
pour enseigner aux enfants la bonne morale civique; leurs devoirs
envers le pays et envers leurs camarades; pour leur apprendre
l'histoire du peuple, et des paysans surtout, qui était totalement
ignorée, vu que les historiens, presque tous jusqu'à nos jours,
n'ont en souci que des rois et des grands personnages. Pourtant,
pour nous autres paysans, c'est plus attachant de connaître la
condition de nos pères aux différentes époques, que de savoir ce qui
se passait à la cour. Comme disait M. Malaroche, quand on voit ça de
près, il se trouve que sous les apparences de prospérité dont
parlent les flatteurs qui écrivaient jadis l'histoire des rois, la
misère des peuples était grande. Les fêtes royales et les habits
dorés des seigneurs faisaient trop oublier les guenilles et la vie
misérable des paysans. Par exemple, disait-il, on n'a jamais rien vu
de plus beau que la cour de Louis XIV, et rien de plus minable que
le peuple de son temps, surtout vers la fin de son règne. Et c'est
bien vrai ça, car dans les papiers venant de Puygolfier, Fournier
avait trouvé des choses bien curieuses et bien tristes, qui
faisaient toucher du doigt et voir à l'oeil l'état malheureux où
étaient réduits nos pauvres ancêtres en ces temps-là.

Et puis, ce qui me plaisait chez ce régent, c'est qu'il ne se
croyait pas lié par les dires rabâchés depuis longtemps. Il faisait
très bien voir que du temps de Henri IV, le paysan n'était pas plus
heureux que sous Louis XIV. Ce roi finaud, qui souhaitait la poule
au pot aux paysans,--_la poulo, canard d'Henricou_, comme dit
Clédat, de Montignac,--les faisait bellement massacrer lorsque,
mourant de faim, foulés par les nobles, pillés par les soldats,
écrasés par la taille et les rentes, le désespoir leur faisait
prendre leurs fourches. Et ce n'est pas au loin que ça se passait,
c'est dans notre pays même; mais qui connaît les pauvres Croquants
du Périgord? La plupart des historiens n'en parlent guère, que pour
faire des brigands de ces malheureux soulevés par la désespérance.

Les histoires anciennes sont pleines de menteries, disait M.
Malaroche. Les flagorneurs qui ont écrit que Henri IV était un roi
populaire, n'ont pas consulté le peuple. Ce gascon, grand
prometteur, mince teneur, qui faisait du bien à ses ennemis et
oubliait ses amis des mauvais jours, n'a jamais été si aimé que ça
chez nous. Et la cause en est dans le vieux souvenir plein de
rancoeur de la répression des Croquants; dans celui de sa cruauté
pour les pauvres braconniers qu'il faisait pendre sans merci, et
enfin parce qu'il a fait couper la tête à Biron, dont toutes les
veines avaient saigné à son service.

On n'a jamais ouï chanter en Périgord la chanson de Biron, sans
abominer l'ingratitude monstrissime de Henri IV. C'est tellement
vrai, qu'il était défendu de la chanter autrefois; cinq bourgeois de
Domme furent mis en prison, du temps de Louis XIV, pour l'avoir
chantée dans une auberge, et encore elle fait quelque peu son effet.

Ah! nous n'oublions pas aisément, nous autres gens du Périgord, et
pendant longtemps on n'a pas fait la fête de saint Louis dans nos
églises, parce qu'il nous avait donnés aux Anglais. Encore
aujourd'hui on ne l'aime pas trop; aussi, on ne voit guère d'enfants
de paysans appelés Louis.

Pour en revenir à Henri IV, on a beau dire, de sa bonté, citer de
ses traits de clémence et de ses mots, aimables; ce n'était en fin
de compte qu'un rusé gascon, bon quand ça lui était utile, et
méchant sans miséricorde quand il y trouvait son intérêt.

C'est ainsi que notre régent faisait connaître aux enfants des
paysans, aux descendants de ces Croquants maltraités par Henri IV,
les nobles et les historiens, la vérité sur leurs ancêtres et
vengeait leur mémoire. Et il faisait de même pour toutes les
époques; pour les temps des comtes de Périgord et des seigneurs
pillards qui rançonnaient sans pitié les, paysans et leur faisaient
subir des traitements barbares, et pour ceux des guerres de religion
où le pauvre paysan était pillé, incendié, torturé, massacré, tour à
tour par les papistes et les parpaillots.

Quand il parlait de l'amiral Coligny, M. Malaroche, les yeux lui
flambaient: on nous a apitoyés dans les histoires sur sa mort,
disait-il. C'est vrai que Guise l'a fait lâchement assassiner, mais
en fin de compte, ce n'était qu'un brigand tué par d'autres
brigands.

Nous autres Périgordins nous devons nous souvenir que, sous prétexte
que les paysans du côté de Mensignac, de Tocane et de Saint-Aquilin,
avaient aidé l'armée catholique à exterminer les bandes huguenotes
provençales à Chante-Céline, près de Fayolle, en 1568; lorsqu'il
traversa le Périgord venant du Limousin, il massacrait tout sur son
passage; on ne voyait que gens occis par les chemins. Rien qu'à
Lachapelle-Faucher, dans une salle du château, il fit tuer de
sang-froid _deux cent soixante paysans_, après les y avoir gardés
tout un jour!

Qu'a fait de plus le féroce Montluc, le Boucher catholique? Qu'on
nous laisse donc tranquilles avec ce brigand hypocrite, sa barbe
blanche et son cadavre jeté par la fenêtre. Gardons notre compassion
pour ses malheureuses victimes, pour ces deux cent soixante
compatriotes, parmi lesquels nous avions peut-être des ancêtres!

A propos de ces rois qui font si bonne figure dans certains livres,
je me souviens qu'un dimanche sur la place, il nous fit bien rire.
Voyez-vous, qu'il faisait, quand on regarde de près notre histoire,
on est de l'avis de ce Dauphin qui disait à son précepteur: mais,
père Corbin, dans tous ces rois de France, je n'en vois aucun de
bon!

Quand la question du régent, ou plutôt de l'instituteur, car moi je
parle à l'ancienne mode, fut réglée, Fournier s'occupa de l'école et
des chemins. Il fallut emprunter pour ça, mais quand on vit de
belles salles de classe où les enfants étaient à l'aise, et les
chemins bien arrangés et réparés, les gens dirent: à la bonne heure;
nous voyons maintenant que notre argent est bien employé.

On pense bien qu'au Frau nous étions contents de voir les choses
marcher comme ça, et d'autant plus que c'était notre gendre qui
faisait tout. On ne pouvait pas dire que nous avions les
préférences, puisque notre chemin avait été radoubé le dernier, et
on ne pouvait pas dire non plus que nous cherchions à nous faufiler
partout, puisque nous n'étions rien. Mon oncle avait depuis quelques
années renoncé à être du Conseil, disant qu'il fallait faire place
aux jeunes, et moi je ne pouvais pas en être, puisque mon gendre en
était.

Je me trouvais donc heureux, car chez nous c'était comme dans la
commune, tout marchait bien. Les droles venaient à souhait.
François, qui était né en 1860, avait tout près de dix-neuf ans, et
c'était un fier garçon qui nous aidait bien au moulin et partout.
Celui qui venait après, Yrieix, avait trois ans de moins et
commençait aussi à s'occuper: les deux derniers allaient encore en
classe.

Mon oncle, lui, portait bravement ses soixante-treize ans passés,
mais il ne faisait plus rien que quelque gigognerie pour s'amuser.
Les droles lui disaient toujours:--Oncle, repose-toi, tu as assez
travaillé, c'est à notre tour maintenant! Et lui les écoutait, et
s'asseyait par là au moulin sur un sac, et leur parlait de choses et
d'autres, mais ayant soin que ce fût quelque affaire propre à les
instruire ou à leur donner de bons sentiments. Des fois il causait
avec les gens qui venaient faire moudre, et quelquefois aussi, il
dévalait jusqu'au bourg pour voir les anciens.

Ma femme, elle, était toujours la même. Je crois bien qu'elle avait
quelque peu vieilli, mais moi je n'y connaissais rien. Elle était
toujours vaillante, active, avisant au bien-être de chacun et de
tous, aimant sa nore autant que sa fille, et ne sortant jamais de
chez nous. Quelquefois les gens lui disaient:--Vous n'êtes jamais
allée à Périgueux? ou bien: vous n'allez point à Excideuil? ou ici,
ou là? et elle leur répondait:

--Que voulez-vous que j'y aille faire? j'ai tout mon monde autour de
moi.

Mais le contentement ne peut pas durer toujours; les hommes étant
toujours heureux, se trouveraient malheureux, faute de comparaison;
il faut donc qu'il y ait de temps en temps quelque méchante affaire
qui s'en mêle.

Un jour je revenais de porter de la farine et j'étais tranquillement
sur ma mule, jambe de ça, jambe de là, regardant devant moi notre
maison, dont la cheminée fumait, les termes au-dessus avec leurs
bois châtaigniers, et la gorge boisée de la rivière, lorsque étant à
un tout petit quart de lieue de chez nous, je portai mes yeux sur
nos vignes de la Côte, et là, au milieu, je te m'en vais voir une
place ronde, grande comme un sol à battre cinquante gerbes, où les
feuilles étaient jaunâtres, au prix des autres d'autour qui étaient
franchement vertes. Ça me donna un coup dans l'estomac: c'est la
maladie de la vigne! que je me dis. Nous avions bien ouï dire que
dans le Midi elle avait fait crever toutes les vignes: nous savions
que du côté de Bergerac elle ravageait tout, mais je ne sais pas
pourquoi, moi, comme bien d'autres, nous ne pouvions pas nous mettre
dans l'idée qu'elle viendrait jusque chez nous.

Et pourtant c'était bien elle, c'était bien la maladie, marquée par
cette tache ronde qui d'année en année allait s'élargir comme
l'huile sur une touaille, et tuer toutes nos vignes! Je finis
d'arriver chez nous tout ennuyé, ne pensant plus à faire péter mon
fouet. comme de coutume, pour m'annoncer. Après avoir mis la mule à
l'écurie, je montai à la maison, et après m'être lavé les mains, je
m'assis à table pour dîner avec les autres. Moi, je déteste
tellement de tromper, que sans que je m'en doute, sur ma figure on
connaît quand j'ai quelque chose. Ma femme vit bien que j'étais
tracassé, mais elle ne me dit rien devant chez nous. Quand j'eus
mangé un morceau lentement, pensant en moi-même à ce gueux de
phylloxera, Hélie me versa à boire un plein gobelet de vin.

--Doucement, petit, que je lui dis, il faut le ménager, car bientôt
nous n'en aurons plus; la maladie est dans nos vignes.

--Comment! que dis-tu? firent-ils tous.

--Oui, malheureusement, je l'ai vu tout à l'heure. Dans nos vignes
de la Côte il y a une tache jaune, d'ici deux ou trois ans tout sera
mort.

--Nous voilà bien plantés, dit mon oncle; au lieu de vendre quelques
barriques de vin, il nous faudra en acheter.

--Mais peut-être, reprit ma femme, que d'ici là, on aura trouvé un
moyen de guérir cette maladie.

--Il ne faut pas compter là-dessus, répondit l'oncle, il y a quinze
ans que les savants cherchent le moyen de tuer le phylloxera, et ils
ne l'ont pas trouvé.

--Je me demande de quoi ils servent, alors, dit notre aîné.

Ça se passa bien comme je l'avais dit: l'année d'après nous ne fîmes
pas le quart de vin comme d'habitude et encore pas bon, parce que
les vignes malades ne pouvaient plus faire mûrir le raisin; et puis
l'année qui suivit, rien. Je parle des vignes de la Côte, car la
vieille vigne dans le terme, au-dessus de la maison, résista un peu
plus, mais au bout de trois ans elle était comme l'autre: en tirant
sur les pieds, ils suivaient comme qui arrache une rave.

Voyant ce qui nous attendait, je ne vendis pas de vin, me disant que
celui que nous avions, il fallait le garder pour le temps où il n'y
en aurait plus du tout: et puis, afin de le ménager, on fonça de la
vendange dans des barriques pour faire de la piquette toute l'année.
Nous avions aussi une demi-barrique de vin de la vieille vigne qui
avait quatre ans, et d'autre de deux ou trois ans. Mon oncle me dit
qu'il fallait tirer cette demi-barrique en bouteilles afin de le
garder pour quelque grande occasion ou en cas de maladie. Quand ce
fut fait, on mit les bouteilles dans des caisses avec de la paille.

La jeunesse qui a le temps devant elle, ne se tracasse point comme
nous faisons pour beaucoup de choses, nous autres gens âgés.
Peut-être si nous étions sages, devrions-nous faire comme elle, et
porter les traverses qui surviennent sans nous en troubler. Ce qu'il
y aurait de mieux, ça serait de regarder tranquillement les
accidents et de tâcher d'en tirer le meilleur parti qui se puisse.
Mais voilà, celui qui a la charge de la maison, porte le poids des
inconvénients pour lui et pour les siens. Les jeunes gens libres de
ce souci ont encore dans les yeux l'espérance, qui trompe souvent,
comme les feux-follets qui dansent dans les prés, mais qui, en
attendant, les fait marcher joyeux.

Les droles donc, chez nous, ne se faisaient pas beaucoup de mauvais
sang de cette affaire, au moins en ce qui les touchait. Ils buvaient
de la piquette au lieu de vin, et n'y faisaient pas attention. Nous
buvions bien quelque peu de vin, le dimanche, pour faire chabrol, et
puis s'il venait quelqu'un chez nous; mais autrement de la piquette.
Il n'y avait que mon oncle qui ne bût que du vin, parce que l'ayant
de coutume depuis si longtemps, ça aurait pu le fatiguer, joint à ça
que l'on dit que le vin est le lait des vieux.

Au carnaval de l'année 1881, Bernard demanda une permission et vint
nous voir sans nous avoir écrit. Il descendit du chemin de fer à
Thiviers et vint de son pied pour nous surprendre. Il venait d'être
nommé sergent-major, mais nous n'en savions rien. Le dimanche gras
au soir donc, nous étions à souper, quand nous entendons japper la
Finette, puis quelqu'un montant l'escalier et ouvrant la porte:
Bernard! Tout le monde fut bientôt debout. Lui, courut à sa mère et
l'embrassait comme du bon pain, tandis qu'elle, fière de son drole
et heureuse de le revoir, avait les yeux mouillés. Après la mère ce
fut le tour de la belle-soeur Victoire et puis nous autres. Quand il
eut fait ses amitiés à tous, la grande Mïette lui mit une assiette à
côté de sa mère et il s'assit à table. Tout en mangeant, on lui fit
fête à cause de ses galons; lui, cependant, nous expliqua qu'il
allait se préparer pour une école où vont les sous-officiers, afin
de passer officier. C'est maintenant, dit-il, que je vais me servir
de ce que j'ai appris à Excideuil, et je tacherai que vous ne
plaigniez pas l'argent que je vous y ai mangé.

Officier! avec une épaulette d'or! cette idée faisait grande joie
aux petits, et à nous autres, ça nous faisait quelque chose aussi.
Le fils d'un paysan, d'un meunier, officier et en passe de monter
haut; que voulez-vous que je vous dise, on est des hommes.

--Qui sait, dit mon oncle, vous autres le verrez peut-être
commandant ou colonel; sous la grande République, il ne manquait pas
de fils de paysans montés jusque-là et plus haut. Pour moi, tout ce
que je demande, c'est de le voir simple officier avant de m'en
aller.

--Oh! oncle, dit ma femme, vous êtes fier et bien en santé, vous le
verrez mieux que ça.

--Oui, ma fille, je suis fier, mais j'ai soixante-quinze ans, et je
ne suis plus qu'une vieille lure.

--Voyons, dit François, on a mis en bouteilles, il y a deux ans, une
demi-barrique de vin vieux pour quand on serait malade. Personne ne
l'a été, Dieu merci, et il faut espérer que personne ne le sera de
longtemps. Mais comme ça on n'en boirait jamais et il se gâterait.
D'ailleurs, il vaut mieux boire le bon vin quand on est fier que
quand on est malade, on le trouve meilleur. Si le père le veut, je
vais en aller chercher deux ou trois bouteilles pour arroser les
galons de Bernard.

--Vas-y mon drole, tu as une bonne idée.

Et quand il fut remonté, on trinqua et on but à la santé du
sergent-major.

Le lendemain je fus avec Bernard à la Fayardie, et le mardi Fournier
vint faire carnaval chez nous avec Nancette et le petit. Nous étions
treize de la famille en le comptant, ça faisait une jolie tablée. La
grande Mïette au fond faisait quatorze. Ce soir-là, nous bûmes de
bons coups, comme si jamais de la vie on n'eût ouï parler de
phylloxera. L'ennui des premiers temps était un peu amorti, et après
avoir attendu inutilement la guérison des vignes, nous nous prenions
maintenant à espérer qu'on pourrait les refaire, comme de fait ça
arrive.

Quelques années se passèrent comme ça, sans rien d'extraordinaire au
Frau. Depuis assez longtemps, nous n'avions plus de métayers, et mes
garçons et moi nous travaillions seuls tout notre bien. D'ailleurs,
c'était toujours notre même train de vie d'autrefois; aussi je ne
rapporterai pas des choses journalières pareilles à d'autres dont
j'ai parlé déjà, ne voulant pas, si je puis, rabâcher encore. C'est
bien assez que j'aie raconté des affaires qui, probable,
n'intéresseront personne que les miens. Et puis, il faut que je le
dise aussi, je me rappelle bien tout ce qui s'est passé dans le
temps chez nous; je me souviens très bien de toutes nos anciennes
affaires; mais pour celles d'hier, de l'année passée, d'il y a deux
ans, même dix ans, je les ai quasi presque oubliées, et quelquefois
je suis obligé de les demander à ma femme: je mentionnerai donc
seulement les choses marquantes pour nous.

En 1882, il me naquit deux petits-enfants: une drole de ma nore
Victoire, et un drole de Nancette. Elle avait déjà un garçon aurait
tant aimé une fille, et Hélie, pour son premier enfant, aurait voulu
un mâle; mais ces affaires-là ne s'arrangent pas comme on veut.

A la fin de 1883, Bernard fut nommé officier dans un régiment qui
était à Brive. Ça fut une grande affaire chez, nous, et bien des
gens m'en firent compliment; mais je ne fais pas grand état de
toutes ces félicitations, parce que je sais que parmi les
complimenteurs, il y a d'ordinaire beaucoup de flacassiers.

Lorsqu'il vint en permission, il y eut grande fête à la maison et à
la Fayardie, comme bien on pense, et nous étions tous glorieux du
cadet. Lui était plus raisonnable que ses frères, et le lendemain de
son arrivée il prit ses anciens habillements de civil, et se mit à
chasser pour se reposer d'avoir beaucoup travaillé à l'école. Qui
l'aurait rencontré dans les bois sans le connaître, avec une groule
de veste et un méchant chapeau, n'aurait jamais dit que ça fut un
jeune officier de l'armée. Il n'alla pas tant seulement se montrer à
Excideuil, comme ça aurait été pardonnable de le faire, preuve que
la gloriole ne lui tournait pas la tête.

L'année d'après, François se maria avec la fille d'un meunier de sur
la Cole, et s'en fut demeurer chez son beau-père, que j'avais connu
dans le temps, à la noce de mon cousin de Brantôme. François entrait
chez de braves gens, et le moulin était bien en pratiques. Ils
n'étaient pas riches si on veut, mais avec ça la fille n'était pas
un mauvais parti, parce qu'elle était pour lors seule de famille,
son frère étant mort l'année d'auparavant.

En 1885 ça fut une bonne année pour les naissances. Il nous naquit
un drole de Victoire. Nancette eut une fille, et mon autre nore, qui
s'appelait Clara, en eut une aussi.

Mais l'année d'après ne fut pas aussi bonne. Un jean-foutre de
boulanger avec qui je faisais du commerce, fit banqueroute et me fit
perdre près de quarante pistoles. J'eus comme les autres onze pour
cent, deux ans et demi après: le reste se mangea en frais, comme
c'est de coutume.

Dans ce même temps, notre Yrieix, qui avait pour lors ses
vingt-trois ans, s'amouracha d'une fille du bourg qui était bien une
drole tout à fait comme il faut, et jolie de figure, mais qui
n'avait pas un sol vaillant. Comme tous les soirs presque, il
descendait la voir et revenait des fois assez tard, je m'en aperçus
vite et je lui en parlai. A la première parole il me confessa la
vérité: cette fille lui convenait, et avec notre permission il
voulait la prendre pour femme. Moi je lui dis qu'il fallait bien y
penser avant de faire cette affaire; que de prendre une fille
n'ayant rien, lui qui n'aurait pas grand'chose plus tard, c'était se
mettre dans la misère, les enfants venant; que dans la vie on ne
pouvait pas toujours suivre ses goûts; qu'il fallait penser à
l'avenir et consulter la raison, attendu que le mariage avait ses
charges et qu'il était bon de se mettre en mesure de les supporter.

Je sais bien, continuai-je, que tu pourrais me dire que je n'ai pas
tant calculé que ça pour prendre ta mère quoiqu'elle n'eût rien. Ça,
c'est vrai; mais moi j'étais dans une autre position que toi, mon
pauvre drole, ayant quelque dizaine de mille francs de ma mère, et
assuré de plus de l'avoir de mon oncle.

Là-dessus il me répondit que j'avais bien raison en ce que je
disais, mais que pourtant, si on ne se mariait jamais qu'ayant
l'avenir assuré, il y aurait les trois quarts des gens qui ne se
marieraient pas. Quant à lui, il se sentait force et courage pour
nourrir une femme et des enfants; il affermerait un moulin et se
tirerait d'affaire; il ne me demandait seulement que de lui aider un
peu.

Le voyant décidé, je lui dis alors que dans tous les cas rien ne
pressait; qu'il fallait attendre quelque temps, afin de ne pas
prendre un caprice passager pour une amitié solide.

Il me répliqua qu'il attendrait donc, bien résolu qu'il était de ne
rien faire sans mon consentement.--Ecoute, lui dis-je, puisque c'est
comme ça, et que tu es bon drole, voici ce qu'il faut faire. Ça
n'est pas en trimant dans un petit moulin de par là, que tu tireras
d'affaire. Il te faut voir un peu la minoterie et travailler dans
les grandes usines; tu apprendras là quelque chose qui pourra te
servir à entreprendre les affaires pour ton compte. Je te chercherai
une place, soit à Barnabé ou à Sainte-Claire, ou bien à
Saint-Astier; je connais les messieurs et je pense y arriver.

--J'aurais mieux aimé attendre ici, qu'il dit, mais je vois que tu
as raison, je partirai quand il le faudra.

Je ne trouvai pas à le placer dans les minoteries d'autour de
Périgueux, et il lui fallut aller du côté de Ribérac.

C'était un garçon sage, Yrieix, attentionné à son travail et sachant
se faire aimer. Aussi, d'abord qu'il fut là-bas, son bourgeois prit
confiance en lui, si bien que l'année d'après, il lui augmenta ses
gages.

Et puis il se maria avec sa bonne amie. Sa mère était veuve, et
elles étaient si pauvres que ma femme en avait compassion; et,
voyant cette fille rester sage pendant un an que notre drole fut
là-bas, sans parler à personne, elle l'affectionna, et en cachette,
pour ne pas la mortifier, elle lui donna des nippes et tout le linge
pour monter son petit ménage. La noce se fit au Frau, bien entendu,
et puis après Yrieix emmena sa femme.

Voilà comment ça va dans les familles; il y en a qui montent et
d'autres qui descendent. La Nancette avait pris un homme riche,
Bernard était officier, et le pauvre Yrieix, lui, était garçon dans
une minoterie. Fournier élevait ses enfants bien simplement, à la
mode campagnarde; mais avec ça, il les faisait instruire en pension
et leur donnait des idées sur des choses dont la femme d'Yrieix
n'avait jamais ouï parler; de manière que plus tard, les cousins
germains, fils de Nancette et fils d'Yrieix, venant à se rencontrer,
il y aurait eu tant de différence entre eux qu'ils ne se seraient
jamais pris pour parents. J'imagine que beaucoup de gens pauvres,
qui portent le même nom que des familles riches, proviennent de la
même souche et de frères qui n'ont pas réussi ou se sont ruinés,
tandis que les autres faisaient fortune.

Cependant, mon oncle avait ses quatre-vingt-deux ans passés, et il
était toujours en bonne santé. Sa barbe et ses cheveux étaient
blancs comme neige; mais au demeurant il n'avait point de grandes
infirmités, entendant bien, lisant sans lunettes et marchant encore
avec son bâton, quoiqu'il eût quelquefois des douleurs. Son ami
Masfrangeas était mort il y avait un an, et il disait quelquefois
que ça serait bientôt à son tour.

--Bah! faisait Hélie, toi, oncle, il faudra te tuer à coups de
bonnet de coton!

Et ça le faisait rire, car rien ne plaît plus aux vieux que de leur
dire qu'ils sont bien fiers. C'était la pure vérité pour mon oncle,
mais, à cet âge, il ne faut pas grand'chose pour les déranger.

Dans le commencement de l'année 1889, il sentit quelque peine à
remuer son bras gauche: encore tant mieux, dit-il, que ça ne soit
pas le droit. Il ne sortit pas de tout l'hiver, ayant peine à se
réchauffer, de manière qu'il fallait lui mettre le moine dans le
lit. Nous avions fait arranger à Périgueux un de ces grands
fauteuils qu'il y avait dans le grenier de Puygolfier, et il passait
ses journées devant le feu, tisonnant avec son bâton, et quelquefois
lisant quelques pages dans ses vieux livres, qui étaient marqués aux
endroits qu'il prisait le plus. Dans la journée, ma femme ou
Victoire, ou la grande Mïette, étaient toujours là, et ça le gardait
d'ennuyer. Le soir, nous autres lui lisions le journal, et comme,
dans _l'Avenir_, il était souvent question du Centenaire de la
Révolution, il disait quelquefois:

--Je voudrais bien tout de même aller jusqu'au quatorze juillet!

Ça le réjouissait de savoir qu'on fêtait la République, et les
souvenirs de la Révolution qu'il tenait de son père et de son
grand-père, lui revenaient à la mémoire, et il nous les disait,
s'arrêtant parfois de fatigue, et continuant à les suivre dans sa
pensée.

Il vit ce quatorze juillet qu'il voulait tant voir. Ce jour-là,
c'était fête chez nous, et les droles avaient débarrassé l'auvent
des seilles et de la grande oulle, et l'avaient arrangé avec des
branches de chêne. Sur la cime d'un piboul ou peuplier, qui était en
face de la maison, au coin du pré, touchant le chemin, ils avaient
monté un drapeau. Ce piboul était un mai qu'on avait planté en
quarante-huit à mon oncle, lorsqu'il fut conseiller. Comme on
l'avait planté avec ses racines, il avait pris, et avait profité
beaucoup, de manière que maintenant il était très gros. Dans le
temps nous l'avions entouré d'une petite muraille pour le garder
d'accident, et depuis, nous l'appelions l'arbre de la Liberté.

Après dîner, sur les une heure, l'oncle nous dit:

--Menez-moi sous l'auvent que je voie ça.

Et tous deux, l'aîné, le tenant sous les bras, nous le menâmes sous
l'auvent, où Victoire avait déjà porté son fauteuil. Une fois assis,
il regarda un moment le drapeau qui flottait au vent et puis nous
parla ainsi:

--Ça n'est pourtant que trois morceaux d'étoffe cousus ensemble,
mais ces trois couleurs ont fait reculer les Autrichiens et les
Prussiens! Il faisait bon vivre et être Français, quand nos
volontaires, sans souliers, les abordaient à la baïonnette, les
drapeaux au milieu des bataillons, tambours battant, et quarante
mille voix chantant _la Marseillaise_!... Quel temps!... Un de mes
oncles fut tué à Jemmapes, et quand la nouvelle en vint à la maison,
mon grand-père dit: C'est une belle mort! Vive la République!

Il resta un moment sans rien dire, perdu dans ses souvenirs, puis,
voyant le feuillage dont les garçons avaient guirlandé les piliers
de l'auvent, il reprit:

--Du chêne, à la bonne heure!... Le chêne est fort comme le
peuple... Point de laurier, c'est l'arbre des empereurs, des
tyrans... La branche de chêne, c'est la marque du citoyen! Vous m'en
mettrez sur ma caisse, quand je serai mort!

Il faisait bon là, à l'ombre. Dans la plaine, les blés mûrs se
balançaient doucement, les cigales chantaient après le tronc des
arbres, les eaux de l'écluse bruissaient, et on entendait au bourg
péter le petit canon que Fournier avait acheté exprès.

Ma femme prit une chaise et vint se mettre près de l'oncle, pour lui
faire compagnie, et Victoire en fit autant, ayant son drole sur les
genoux. Nous autres, nous étions assis sur le petit mur ou appuyés
contre, et nous regardions l'oncle, tranquille et content, avec sa
bonne figure, tandis qu'un petit vent doux agitait un brin sa barbe
et ses cheveux blancs.

De temps en temps, il nous disait quelques paroles:

--Cette fois, mes droles, la République a gagné pour toujours... Ils
auront beau faire, les nobles, les curés et les autres, ils n'y
pourront rien... Je suis content d'avoir vu ça... Mais il y a
quelque chose que j'aurais voulu voir aussi... Là-bas, vous savez,
les sales Prussiens!... J'aurais voulu les voir partir! Mais je suis
trop vieux... Vous autres, vous verrez ça. Quelle belle fête, ce
jour-là!

Il resta comme ça, l'après-dînée, se remémorant les choses
d'autrefois, et de temps en temps nous faisant part de ce qu'il
pensait.

Depuis, il continua de décliner peu à peu, tout doucement. D'un jour
à l'autre on ne s'en apercevait pas, mais si bien de mois en mois,
lorsqu'on voyait qu'il ne pouvait plus mettre ses souliers tout
seul, ou ne se levait de son fauteuil qu'avec le secours de
quelqu'un de nous. Lorsque Bernard vint en permission au mois
d'octobre, il ne se levait plus que les jours où il faisait beau
soleil, et seulement vers midi. Quand je dis qu'il se levait, il
faut dire qu'on le levait, car il ne pouvait guère s'aider, surtout
d'un bras. Il ne mangeait pour ainsi dire plus, de manière qu'il
allait s'affaiblissant toujours davantage. Il le connaissait bien,
car sa tête était toujours bonne, et il disait qu'il n'irait pas
loin.

Il avait demandé qu'on le mît dans la grande chambre, parce que
c'était la plus plaisante, et que de son lit il voyait la plaine des
bords de la rivière et le moulin. Lorsqu'il ne put plus se lever du
tout, il y avait toujours quelqu'un avec lui, ma femme
principalement, ou Victoire, et leur compagnie lui faisait plaisir.
Dans les derniers temps, il dormait beaucoup dans la journée, et ça
nous annonçait sa fin, vu le proverbe: Jeunesse qui veille,
vieillesse qui dort, sont près de la mort.

Un matin, avant jour, il dit à ma femme qui l'avait veillé la nuit
avec la grande Mïette, chacune la moitié:--Ma pauvre Nancy, je crois
que je ne passerai pas la journée... Avant de m'en aller, je
voudrais vous voir tous à table... là, près de moi. Envoie quérir
Nancette, qu'elle vienne avec ses droles... et puis François aussi.

On fit comme il l'avait dit. A une heure, François étant arrivé, on
se mit à table pour dîner. Le petit bout était contre son lit avec
son assiette et son verre; lui était accoté sur des coussins.
Fournier était venu avec sa femme et les petits, et quand il
s'approcha du lit, mon oncle lui dit en plaisantant, mais bien
bas:--Salut, Monsieur le maire! je vais vous donner de la besogne.
Et comme il vit que ma femme et Nancette s'essuyaient les yeux, il
leur dit:--Mes enfants, ne vous faites pas de peine... j'ai fait mon
temps... je m'en vais dans ma quatre-vingt-quatrième année... vous
laissant heureux... je ne suis pas à plaindre.

Il ne voulut pas qu'il fût dit qu'il n'eût pas mangé avec nous
autres une dernière fois. Bernard avait tué des cailles, et on lui
en avait fait rôtir une. Après avoir pris un peu de bouillon de
poule, il mangea la moitié d'une aile de cette caille; ça fut tout
ce qu'il put faire. Quand ce fut sur la fin du dîner, il me dit: Va
quérir du plus vieux vin... que nous trinquions ensemble.

Quand le vin fut versé dans les verres, on lui donna le sien, et
tous, petits et grands, nous vînmes choquer avec lui. Après avoir bu
une gorgée, il rendit son gobelet et se laissa aller sur les
coussins.

--Mes enfants, je suis content de vous avoir vus tous, autour de
moi... manque Yrieix... Mais le pauvre drole, je ne l'oublie pas.
Ecoute, Hélie, dans mon tiroir, il y a des valeurs, tu sais, qui me
sont dues... pour une douzaine de cents francs approchant: c'est
pour Yrieix qui a pris une femme pauvre... pour lui aider à
s'établir plus tard... fais-je bien?

--Oui, oui, oncle, dîmes-nous tous.

--Donc, alors, tout va bien, mes enfants... moi je pars la
conscience tranquille... et je vais aller dormir à côté de nos
anciens... Je ne regrette qu'une chose... vous savez quoi!

--Hélie, mon fils, le jour où on aura chassé de France, de là-bas,
d'Alsace... les derniers Prussiens, tu viendras sur ma fosse, et te
penchant vers moi, tu me diras:

--Oncle! ils sont partis!

Il avait parlé fort, et ça l'avait fatigué. Un moment après, il nous
dit:

--Ouvrez les fenêtres, que je voie encore le soleil.

C'était un de ces beaux jours de l'été de la Saint-Martin, qui sont
communs en Périgord. Le soleil rayait fort, séchant le long de la
rivière les regains dont l'odeur montait jusqu'à nous. Le moulin
était arrêté, et on n'entendait que le bruit des eaux tombant de
l'écluse. En face de la fenêtre, le vent faisait bruire les feuilles
de notre arbre de la Liberté qui commençaient à jaunir. Tout à la
cime de l'arbre, le drapeau que les droles y avaient monté le
quatorze Juillet flottait toujours au vent. L'oncle regarda tout ça
un moment sans rien dire, puis il appela bien bas, bien bas le
pauvre, l'aîné de Fournier, qui avait ses quatorze ans:

--Viens là, mon Robertou.

Quand le drole fut là, penché sur le lit, l'oncle lui dit tout
doucement, comme un souffle:

--Chante _la Marseillaise_.

Et le drole émotionné, les yeux brillants, debout auprès du lit,
commença de sa voix claire et tremblante un petit:

    Allons, enfants de la Patrie.
    Le jour de gloire est arrivé!

Tandis qu'il chantait, l'oncle, les yeux perdus au ciel du lit, une
main sur la tête du drole, écoutait en extase.

Lorsque le petit fut à la fin:

    Nous entrerons dans la carrière
    Quand nos aînés n'y seront plus!...

l'oncle se rit un peu et ferma doucement les yeux. En nous
approchant, nous voyions bien qu'il n'était pas mort, mais il ne
parla plus. De temps en temps il ouvrait les paupières, et, nous
voyant tous autour de son lit, et ma femme dans la ruelle lui tenant
la main, il les refermait, tranquille. Au bout d'une heure son
souffle devint à rien, et puis s'arrêta tout doucement: il était
mort.

Nous avions mandé la triste nouvelle à Yrieix par le télégraphe; de
manière que le lendemain toute la famille était réunie. Sur les
quatre heures du soir, l'oncle fut porté en terre par nous autres,
mes six garçons et moi, aidés de nos cousins de Tourtoirac et de
Génis: aucun d'étranger n'y toucha.

C'était beau de voir le cercueil de cet ancien, couvert de branches
de chêne, comme il l'avait demandé, porté par les siens, les uns en
veste blanche de meuniers, les autres en sans-culotte brun ou noir,
et, parmi ces habits paysans, un uniforme d'officier à deux galons
d'or.

Il n'y avait point de curé. Fournier marchait devant, ceinturé avec
son écharpe, et toute la commune suivait nos femmes derrière le
cercueil. Après qu'aidé de mes garçons, j'eus descendu tout
doucement le pauvre oncle dans la fosse, Fournier, monté sur la
terre déblayée, lui fit l'adieu dernier et voici ce qu'il dit, tel
que je l'ai ouï, tel qu'il me l'a répété pour le coucher par écrit:

«Ce n'est pas la coutume, mes chers citoyens, de faire de discours
sur la tombe d'un homme du peuple, d'un travailleur, d'un paysan.
Jusqu'à présent, cet honneur était réservé aux rois, aux grands, aux
puissants de la terre, gens inutiles ou nuisibles. Il est temps,
maintenant que la République luit pour tout le monde, comme le
soleil, de prendre d'autres moeurs, d'autres usages et de rendre à
nos morts, à ceux qui ont vécu, souffert, travaillé avec nous,
l'hommage qui leur est dû.

«Si quelqu'un a mérité ce dernier souvenir, mes chers amis, c'est
celui qui est là couché dans ce cercueil que la terre va recouvrir
tout à l'heure. Nogaret naquit en 1806, à une époque qu'on appelle
glorieuse, parce qu'alors un homme insensé, traînant à sa suite des
centaines de mille soldats, en faisait tuer beaucoup, et tuait
encore plus d'ennemis, pour rien. Mais son père était un volontaire
de 1792; mais un de ses oncles était mort à Jemmapes pour la France;
mais son grand-père était un patriote; et dans cette humble maison
du Frau on conservait le culte de la République étranglée par
Bonaparte. Il fut donc élevé dans la pratique des vertus civiques,
et dans des idées de liberté, de fière indépendance et de dévouement
à la Patrie, qu'il a gardées jusqu'à sa dernière heure.

«Je ne vous retracerai pas la vie de Nogaret, vous la connaissez
tous; j'en rappellerai seulement un épisode dont certains de vous
ont été témoins, mais que tous savent par ouï-dire. Un jour de
décembre, il y a de cela trente-huit ans, cet honnête homme, ce bon
citoyen, fut arraché à sa famille, à sa maison, et mené en prison,
les mains enchaînées comme un malfaiteur.

«Quel était son crime? C'était un ferme républicain, un homme libre,
un bon Français, et c'en était assez en ces temps maudits.

«Mais la justice a son heure. Tandis que le criminel de décembre
1851 et de juillet 1870 est en horreur à tout citoyen, à tout
patriote; tandis que sa mémoire est exécrée des mères dont il a fait
tuer les fils, et des Français que son crime a arrachés à leur
patrie, autour du cercueil d'une de ses obscures victimes se presse
une commune entière.

«Il y a là, mes chers citoyens, une leçon pour nous tous. Il est bon
de constater que si l'expiation du crime arrive infailliblement, la
glorification de ceux qui ont toujours suivi le devoir austère,
arrive aussi, au seul moment où elle est légitime et enviable, à
l'heure de la mort!

«Et il ne faut pas nous laisser imposer par les fausses grandeurs du
pouvoir. La tombe égalitaire n'admet point de privilèges, et les
cadavres qu'on descend dans la fosse ne doivent être jugés que sur
leurs actes. Si donc nous qui sommes vivants à cette heure, nous
avions le choix entre la renommée sinistre du dernier Bonaparte et
celle du pauvre paysan, qui est là dans ce cercueil, nous
n'hésiterions pas; nous voudrions que notre mémoire fût bénie et
honorée comme celle de Nogaret.

«Peut-être, citoyens, notre hommage suprême s'adresse-t-il moins au
prisonnier de Décembre, au bon citoyen, qu'à l'honnête homme, au
voisin obligeant; cela se peut. Notre éducation civique a été mal
faite; la noble indépendance de nos pères de la Révolution a été
ridiculisée; leur désintéressement oublié; leur héroïsme bafoué;
leur simplicité égalitaire taxée de grossièreté; enfin le souvenir
des grandes actions de la génération révolutionnaire tant calomniée,
s'est perdu, obscurci et étouffé par les gouvernements qui se sont
succédé et les prêtres, leurs complices; aux tyrans, il faut des
sujets et non des citoyens.

«Mais il faut nous relever, mes chers amis. Que la vie de Nogaret
nous enseigne. Il ne s'est pas contenté d'être un homme probe et
juste, il a encore été un citoyen courageux. Il n'a jamais oublié
dans le cours de sa longue vie, qu'à côté des devoirs de l'homme
envers ses proches, envers ses voisins, devoirs d'humanité et de
fraternité, il y a d'autres devoirs essentiels à remplir, qui sont
ceux du patriote et du bon citoyen. Il s'est toujours souvenu que
l'intérêt privé disparaît devant l'intérêt général: avant lui, sa
famille, avant sa famille, la Patrie! Cette grandeur de sentiments
s'est affirmée il y a quelques années d'une façon éclatante: on lui
proposait de lui faire donner une pension comme victime du
Deux-Décembre; il répondit:--Je suis content d'avoir souffert gratis
pour la République!

«Tel Nogaret s'est montré dans cette circonstance, tel il a vécu,
tel il a été jusqu'à la fin. C'est aux accents de la _Marseillaise_
qu'il s'est endormi du dernier sommeil.

«Citoyens! que cette vie nous soit en exemple; que la foi
républicaine dans laquelle Nogaret a vécu, et dans laquelle il est
mort, nous soutienne jusqu'à notre dernière heure; et puissions-nous
mourir comme lui dans la communion de la Famille et de la Patrie!»

Ainsi parla Fournier. Tandis qu'il était là, debout, les yeux
enflambés de lueurs, les gens le regardaient fixement, tout saisis.
Ses paroles simples et mâles leur répondaient dans le creux de
l'estomac. Pour beaucoup il disait des choses nouvelles et dures
peut-être, car on ne déracine pas en un jour l'égoïsme et l'esprit
de sujétion dans lesquels les anciens gouvernements ont entretenu le
peuple pour le dominer. On voyait bien cependant que les plus
arriérés, les plus durs, étaient attrapés par la beauté sévère de ce
prêche civique. Le fond du paysan est bon, et s'il est encore en
retard sur des choses, ça n'est pas sa faute, c'est son malheur;
mais patience, avant peu, il sera la véritable force du pays, en
tout et pour tout.

Lorsque Fournier eut fini de parler, il prit une poignée de terre et
la jeta sur la caisse en disant:--Adieu Nogaret! tu as bien vécu,
repose en paix! Et nous autres après, nous fîmes comme lui:--Adieu,
oncle, adieu! Puis tous les hommes qui étaient là vinrent aussi
jeter un peu de terre sur le cercueil, tandis que les femmes à
genoux parmi les tombes, dans les hautes herbes, faisaient une
prière, ou disaient un chapelet pour le vieux Nogaret.



XIII


Me voici au bout de mon écriture, et, arrivé là, je regarde derrière
moi comme le bouvier qui a fait sa dérayure. Je me vois tout petit,
petit drole, me roulant dans le sable au bord de l'eau, et cherchant
des cailloux verts, jaunâtres, ou suivant ma grand'mère en la tenant
par son cotillon. Il y a longtemps de ça. J'ai aujourd'hui
soixante-deux ans, et, entre ces deux époques, s'est écoulée la plus
grande et la meilleure partie de ma vie. Je dis la meilleure, parce
qu'elle enferme le temps de ma jeunesse, et qu'il m'est avis que
l'homme ne fait pas comme le vin, il ne se bonifie pas en
vieillissant. En prenant de l'âge, nous devenons durs, égoïstes: la
bonté, la pitié, la générosité s'émoussent en nous, comme l'ouïe, la
vue et la mémoire. Je dis ce qu'il m'en semble quant à moi; je ne
sais si les autres valent mieux.

Mon existence n'a point été sans peines, mais elle s'est écoulée du
moins sans regrets et surtout sans remords, ce qui n'est pas peu de
chose. Bien des aventures de mon jeune temps me font rire
maintenant, comme par exemple ma passion bêtasse pour l'aînée des
demoiselles Masfrangeas, qui, pour le dire en passant, a coiffé
depuis longtemps sainte Catherine, et n'est plus qu'une vieille
fille dévote et pas trop facile. Il en est d'autres dont la
souvenance me fait plaisir, comme mon adoration d'enfant pour la
demoiselle Ponsie.

Je compte pour beaucoup d'avoir vécu chez moi, libre, indépendant,
sous le soleil, point riche, mais n'ayant besoin de personne. J'ai
travaillé, mais je n'ai jamais eu quelqu'un derrière moi pour me
commander. Quand le temps ou les occasions le requéraient, j'ai
quelquefois donné de bons coups de collier, mais c'était de ma
volonté, personne ne me poussait; je le faisais par raison, pour les
miens et pour moi. De même dans des circonstances, il m'est arrivé
de laisser la besogne pour un jour, quitte à rattraper le temps
perdu le lendemain: comme ça c'est un plaisir de travailler.

Je me suis marié avec une paysanne sans le sou, mais c'est la
meilleure affaire que j'aie faite de ma vie. Ma femme a fait
prospérer la maison par l'ordre qu'elle y a apporté, par son travail
de bonne ménagère, et elle l'a rendue plaisante en la tenant bien,
en l'arrangeant joliment, et surtout par sa bonne grâce et son bon
coeur.

Et puis il y a autre chose que je compte pour un grand profit: elle
m'a porté huit enfants, dont il me reste sept, tous bien fiers, bons
droles, vaillants et sachant se retourner. C'est elle-même qui les a
tous nourris, élevés, et soignés quand ils avaient la rougeole, la
coqueluche ou quelque autre petite maladie, sans jamais trouver que
ça fût trop pénible; toujours contente pourvu que les autres le
fussent. Ça n'est pas pour dire, mais je crois qu'il n'y a guère de
femme comme ça. Quoique j'aie soixante-deux ans et elle
cinquante-huit, je l'aime toujours, et je le lui dis quelquefois. On
se moquera de moi si on veut, mais je n'ai point connu d'autre femme
dans toute ma vie; elle est la seule.

Maintenant que je commence à être vieux, je me retire un peu du
travail du moulin, pour ne m'occuper que de notre commerce des blés
qui va bien, Dieu merci. Il faut de bonne heure laisser un peu de
maîtrise aux jeunes, ça les encourage, et puis ils apprennent à
gouverner les affaires. Ma femme fait de même pour la maison; elle
laisse faire notre nore, et s'occupe surtout de nos petits-enfants:
c'est elle qui les tient, les soigne, et les fait coucher avec elle
quand il faut les dététiner. Ainsi, nous reposant un peu tous les
deux, nous laissons notre existence couler en paix, sans trouble
aucun, comme l'eau dans le goulet du moulin.

Une chose que je mets en ligne de compte quand je regarde en
arrière, c'est d'avoir mené la vie qui me convenait le mieux. Il ne
faut pas croire que ça ne soit rien. Souvent le malheur de la vie
provient de ce qu'on n'est pas à sa place; comme si un, qui aurait
été un bon marin, était employé de bureau; ou qu'on ait fait un curé
d'un jeune homme qui aurait été un bon officier de dragons. Pour
moi, j'ai vécu en paysan, et c'est cette vie qui allait le mieux à
mes goûts simples et à mon caractère sauvage un peu. Chacun a ses
défauts; il y en a qui sont trop façonniers, moi je ne le suis pas
assez. Je ne sais pas négocier les affaires, ni jouer au plus fin,
soit en politique, soit autrement; je ne sais qu'aller rondement, et
tout droit devant moi. Je ne vaux rien pour tenir quelque place que
ce soit, et je serais du tout incapable d'être maire de la plus
petite commune du département, qui est je crois celle de
Saint-Etienne-des-Landes, où ils sont une soixantaine d'habitants
avec les femmes et les petits enfants.

La vie de campagnard est une vie large, santeuse et libre; le paysan
en sabots et en bonnet de laine est roi sur sa terre: une fois qu'il
a porté son argent au _Moulin du Diable_, autrement dit qu'il a payé
sa taille au syndic, il est tranquille. Au lieu de rechercher les
emplois, de galoper après les places, depuis celle d'homme d'équipe
ou de recors, jusqu'à celle de collecteur ou de préfet, la jeunesse
de toute condition devrait se tourner vers la terre. Que de gens
ayant un bien, petit ou grand, où ils vivaient tranquilles, s'en
vont dans les villes, croyant faire fortune, ou bien attirés par le
plaisir, et finissent par s'y ruiner le corps et la bourse; pour un
qui réussit, vingt qui se noient. Et après tout, à quel prix la
réussite souvent? au prix de la santé et de la liberté qui sont les
premiers des biens.

Ceux qui regardent les choses à la légère, et ils sont en grand
nombre, se figurent que l'état de cultivateur est celui qui demande
le moins de savoir et d'intelligence. Ils croient bonnement qu'il
faut plus d'esprit pour vendre du poivre, ou des étoffes, ou pour
gratter du papier, ou pour fabriquer des bonnets de coton, que pour
travailler la terre: c'est justement le contraire qui est vrai. On
nous prend pour des imbéciles, nous autres paysans, parce que nous
n'avons pas les façons des gens des villes, et que nous ne savons
pas un tas de rubriques et de mots à la mode; mais si on y regardait
de près, on verrait que nous ne sommes pas aussi bêtes que nous en
avons l'air, et que nous savons plus de choses utiles, que ceux qui
se moquent de nous, quelquefois.

Pour moi, l'existence de propriétaire paysan, petit ou grand, est la
première de toutes. Je le dis en toute vérité, quand je devrais
revenir dix fois au monde, dix fois je voudrais vivre de la même
vie. Comme ça ne se peut pas, j'ai du moins toujours engagé mes
droles à ne pas abandonner la terre qui est notre bonne mère
nourrice, et ils m'ont écouté. Tous sont meuniers et travailleurs de
terre, manque Bernard que le hasard a poussé dans l'état militaire,
ce que je ne regrette pas; il faut qu'il y en ait pour monter la
garde à seule fin que les autres travaillent tranquilles. Celui de
mes enfants qui était le plus mal loti, Yrieix, s'est tiré
d'affaire, et maintenant il fait marcher un moulin pour son compte.
Je suis content de les voir tous établis comme ça, parce que j'ai
toujours estimé qu'il vaut mieux être paysan en sabots chez soi, que
monsieur en bottes chez les autres; qu'il vaut mieux travailler dur
pour soi et les siens, que vivre fainéantement aux dépens de
quelqu'un ou du public; et enfin qu'une bonne frotte sous sa tuilée
vaut mieux que des poulets rôtis chez autrui. Il y en a qui peuvent
trouver ça rude, mais tout est facile à celui qui n'a pas besoin de
choses inutiles. Le pauvre chez lui est aussi à son aise que le
riche, s'il a peu de besoins. Le bonheur ne consiste pas à avoir de
beaux habits, des meubles de prix, de belles maisons, des chevaux de
cent louis pièce, un ordinaire de carnaval, un grand train de
maison, et autres choses pareilles; ça n'est que par comparaison que
ceux qui envient ces choses aux riches se trouvent malheureux.

Comme disait mon pauvre défunt oncle, trois choses seules sont
désirables: la santé, l'indépendance et la paix du coeur.

C'est tellement vrai, ce que je dis, que c'est par comparaison
seulement qu'on se trouve à plaindre, qu'en ce moment, n'est-ce pas,
personne n'est malheureux de ne pouvoir voler en l'air; mais qu'on
vienne à inventer une machine bien chère, pour ça, et tous ceux qui
n'auront pas le moyen d'en avoir une se trouveront grandement à
plaindre. Aujourd'hui nous avons un petit chemin de fer le long de
notre route, pour aller soit sur Périgueux, soit sur Excideuil. Ça
va plus vite que les anciennes diligences, cette affaire-là, mais
quand nous allions sur l'impériale, causant avec le défunt La Taupe,
nous n'étions pas malheureux de n'avoir pas ce petit chemin de fer
qu'ils appellent d'un nom anglais, comme si on ne pouvait pas le
baptiser en français.

De même avant qu'il y eût des routes et des voitures publiques, ceux
qui s'en allaient à cheval ou de pied n'en sentaient pas la
privation. On a augmenté beaucoup, et trop selon mon petit jugement,
les jouissances, les plaisirs, les satisfactions de luxe, mais on
n'a pas ajouté un fétu à notre bonheur. Toutes les commodités,
toutes les facilités que nous avons de faire ceci ou ça, ne font que
nous en dégoûter de bonne heure, parce que ce qui ne coûte aucune
peine finit par ne donner aucun plaisir.

Mais en voilà assez là-dessus, les longs prêches sont ennuyeux.

D'après tout ce que je viens de dire, on voit que je n'ai pas eu à
me plaindre du sort, ni pour les miens ni pour moi, et que nos
affaires domestiques ont marché à peu près. Depuis le procès avec
Pasquetou, nous n'avons eu d'affaire avec personne, et pour ce qui
est des médecins, nous ne les avons jamais fait travailler depuis
mon coup de fusil. Quand nous étions fatigués les uns ou les autres,
nous restions au lit attendant que ça passât, et en fait de remèdes
nous faisions une trempette avec du bon vin. Maintenant notre
famille croît et augmente à force. Pour en finir là-dessus, j'ai en
ce moment déjà neuf petits-enfants et d'après les apparences,
l'année qui vient j'en aurai douze, et ça me réjouit le coeur:
qu'est-ce qu'on veut de mieux?

Pour ce qui est des affaires publiques, nous avons eu des traverses
pas mal, et la politique nous a fait passer de mauvais moments
quelquefois. Les gens du Deux-Décembre et ceux du Seize-Mai ont
grêlé ferme sur notre persil, mais maintenant que la République est
solidement plantée et qu'elle pousse ses racines jusqu'au plus
profond de la terre française, tout est oublié.

Pourtant, il en est qui nous haïssent, de ce que nous n'avons pas
leurs idées; d'autres qui sont nos ennemis, parce que nous ne sommes
pas de leur opinion. Les uns et les autres nous ont fait tout le mal
qu'ils ont pu, et moi je me suis défendu et les miens, quelquefois
en les goguenardant fort, et d'autres fois plus sérieusement, de
manière qu'il a dû leur en cuire: qu'ils me pardonnent comme je leur
ai pardonné. L'égoïsme m'indigne, la méchanceté m'exaspère,
l'injustice me révolte, la misère me saigne le coeur; mais si j'ai
eu quelquefois des paroles de colère ou d'amertume, je n'ai point de
haine pour les personnes, ni en général, ni en particulier depuis
que le fameux Lacaud est mort.

Pour en revenir, il y en a qui ne sont pas contents encore des
progrès réalisés, ce sont les jeunes gens qui ne peuvent prendre
loin leurs points de comparaison, de manière qu'il leur semble qu'on
n'a rien fait; c'est à eux maintenant de pousser en avant. Mais pour
moi, quand je regarde vers le passé, quelle différence avec le temps
d'aujourd'hui!

Je suis né dans les dernières années de la Restauration, vers le
temps des Missions, et j'ai vu l'époque de ce Polignac qui voulait
faire marcher la France, comme d'autres se sont vantés de le faire
depuis; mais ils ont été bien mouchés tous. J'étais tout petit alors
et je ne savais pas tant seulement ce que c'était que ce Polignac
dont on avait tant parlé; mais je me souviens qu'après la Révolution
de 1830, étant dans la voiture de Périgueux, sur les genoux de ma
mère qui me ramenait de Limoges où travaillait pour lors mon père,
le postillon qui conduisait, tapait à grands coups de fouet sur un
vieux cheval blanc rétif en criant: Hue! Polignac! et ça me faisait
rire.

Les Bourbons ont été renversés, Philippe a été chassé, la deuxième
République a été égorgée une nuit de décembre, Bonaparte est tombé
dans la boue de Sedan: voilà tout en gros; et, entre ces événements,
que de choses tristes j'ai vues! que de misères le peuple a
supportées! Aujourd'hui, après avoir passé par les étamines de
l'ordre moral, et s'être tirée heureusement des coupe-gorge
monarchistes, la République est sauvée: c'est beaucoup pour ceux qui
ont vu les tristes temps de Charles X, de Louis-Philippe et de
Bonaparte, mais ce n'est pas tout.

On a fait déjà quelques bonnes lois, mais il en reste pas mal à
faire, pour protéger le travail et les petits; elles se feront sans
doute, mais il faudrait se presser, ceux qui souffrent sont
impatients, ça se comprend. Une des premières que je voudrais voir
mettre sur le chantier, c'est celle qui, à l'avenir, soustrairait à
l'hypothèque la maison du paysan. Il faudrait que cette maison, le
jardin et un morceau d'enclos, ayant été constitués insaisissables,
fussent toujours francs et libres; que le propriétaire ne pût
emprunter dessus, et par ainsi qu'un créancier ne pût les faire
vendre pour dettes. De cette manière, la famille, les petits droles
auraient toujours un abri. Nos hommes sont tellement vaillants,
qu'avec cette loi, solidement plantés sur leur peu de terre, comme
nos chênes, ceux qui auraient été malheureux se relèveraient. Comme
ça, on ne verrait pas des troupes de pauvres gens qui ne demandent
qu'à travailler, jetés hors de chez eux, prendre le bissac et se
disperser de çà, de là, et souventes fois mal tourner par suite de
la misère.

Mon gendre m'a dit avoir vu dans le journal, il y a quelque temps,
qu'une loi dans ce genre existe en Amérique, et qu'un député de la
Seine, avocat distingué, en avait proposé une semblable à la
Chambre. Ça me fait plaisir de me rencontrer, moi pauvre meunier,
avec un monsieur aussi haut placé; et ça me console un peu de ce que
quelques amis se sont tout doucettement gaussés de moi à cette
occasion.

Mais, comme je ne serais peut-être pas toujours aussi heureux, je
m'en tiendrai là. Chacun son métier, les brebis seront bien gardées
du loup, comme disait le pauvre défunt Lajarthe qui avait bien
quelquefois des idées un peu farouches que je ne partageais pas,
mais qui, au demeurant, était un brave homme.

A propos de ce pauvre ami, je me souviens qu'un jour d'élection,
devant chez Maréchou, il disait que tout le mal existant sur la
terre provenait d'un manque d'équilibre. Il y avait des pays trop
froids, d'autres trop chauds; des terres trop légères, d'autres trop
fortes; des étés trop secs, d'autres trop mouillés; des hommes trop
forts, d'autres trop faibles; des gens trop habiles, d'autres trop
innocents; des citoyens trop riches, d'autres trop pauvres; et ainsi
de suite. Et il ajoutait que s'il avait été là, lorsque le bon Dieu
fit le monde, il lui aurait donné quelques bons conseils.

Tout le monde riait, et moi comme les autres. Mais depuis, songeant
à ça quelquefois, je me disais qu'il pourrait bien avoir quelque peu
raison. Les villes se sont gonflées outre mesure aux dépens des
campagnes qui se sont dépeuplées. Sans doute il y a bien d'autres
causes, mais je crois qu'une des raisons du malaise dont on se
plaint vient de là. La population ouvrière rurale s'étant jetée dans
les villes, y a amené le chômage; et le manque de bras dans les
campagnes y a fait négliger la terre: ce qu'il y a de trop d'un côté
manque de l'autre. Il faudrait, selon moi, remédier à ça, et par
tous les moyens possibles favoriser le retour à la terre de tous ces
pauvres gens qui l'ont abandonnée dans un temps de crise, las de
travailler beaucoup pour les autres, et de crever la faim.
Maintenant que le moment le plus dur est passé, en revenant dans
leur endroit, ils pourraient encore vivre heureux en contribuant à
la prospérité du pays; et en même temps ils soulageraient les
travailleurs des villes auxquels ils font une concurrence qui est la
misère pour tous.

Oui, ça serait une bonne chose de dégager un peu les villes. Il y en
a qui se carrent de ce que Périgueux a augmenté de vingt mille
habitants depuis cinquante ou soixante ans, et qui sont tout fiers
de ce que Paris en a tout près de deux millions cinq cent mille; moi
pas. Ces gros rassemblements d'hommes ne me disent rien de bon;
c'est dans les campagnes que je voudrais voir s'accroître la
population. Deux millions cinq cent mille habitants à Paris, le
quinzième de la population totale du pays, c'est comme si la France
avait un érysipèle à la tête: aussi Paris a-t-il toujours un peu la
fièvre,--et nous la donne-t-il quelquefois.

Mais s'il y a à faire, il y a à défaire aussi. Beaucoup d'anciennes
lois devraient être abolies, comme qui sarcle la mauvaise herbe dans
un champ de blé. De les dire toutes, ça serait long, car déjà toutes
ont été faites dans un esprit qui n'est plus celui d'aujourd'hui, et
par des gens qui n'étaient pas trop amis du peuple. Il y en a de ces
lois qu'il faudrait retourner de fond en cime, comme une peau de
lièvre, pour en tirer quelque chose de bon; et encore je ne sais.

Mais les lois ça n'est pas tout. Ce que je voudrais bien voir
changer aussi, c'est nos usages civiques, nos habitudes politiques,
nos moeurs publiques. Ou bien on s'insulte à plate couture, on
s'agonise de sottises, ou bien on s'accable de politesses affectées,
de compliments à n'en plus finir. Ça se voit dans les journaux;
jamais on ne s'est tant servi de toutes les expressions de
flagornerie monarchique que maintenant. Nos députés se traitent
d'honorables, gros comme le bras, comme s'il était besoin de
constater ça à chaque instant. Qu'est-ce que je dis? on n'ose plus
mentionner publiquement un brave conseiller municipal de Marsaneix
ou de Périgueux, sans le qualifier aussi d'honorable. Députés et
conseillers le sont, je le veux, je le sais, mais le diable si je
comprends la nécessité de rappeler ça à tout bout de champ, comme si
on avait peur que la chose s'oublie!

Jusque dans nos campagnes, on se met à parler comme à Paris ou à
Périgueux. Nous avons dans notre conseil de la commune un brave
homme tout à fait, mais qui, à chaque réunion, y va de son petit
discours, quoiqu'il soit comme moi, pas des plus savants, et il
tâche de parler comme à la Chambre des députés, disant toujours:
l'honorable M. le Maire; notre honorable collègue Roumy; l'honorable
adjoint; et ainsi de tous. Ces grimaces font suer déjà quand ça se
passe dans la haute; je vous demande un peu l'effet que ça fait dans
un conseil de douze bons paysans!

Mais ce n'est pas tout. Du monde de la politique où on fait la pluie
et le beau temps, cet usage flacassier des qualifications élogieuses
s'est étendu à la foule nombreuse des gens en place, des petits aux
grands. Lorsqu'on en parle, tout ce monde est habile, intègre,
distingué, sympathique, est-ce que je sais? et les gros bonnets sont
très honorables, hautement distingués, éminemment sympathiques! Quoi
de plus? Jusque dans les relations entre simples citoyens, cette
mode s'est répandue. C'est au point qu'il semble qu'on veuille mal à
quelqu'un, si on parle de lui sans coudre à son nom un de ces mots
flatteurs; entre braves gens d'ailleurs, on se gratte l'un l'autre
où ça nous démange fort. On voit venir le temps où l'oubli d'une de
ces formules flagorneuses fera déclarer des duels.

Et dans les lettres donc, il faut voir ces civilités de la fin; ces:
agréez, veuillez agréer, daignez agréer, ces salutations
distinguées, ces hautes considérations, ces respects, ces profonds
respects, et le reste!

Lorsque j'entends, ou que je lis dans le journal, toutes ces
cagnardises et toutes ces rubriques plates comme des punaises, et
puantes comme elles, il me semble qu'on me passe un chat dans
l'échine en le tirant par la queue. Hé foutre! ça me fait jurer. Pas
tant de fadaises verbales, qu'on en revienne plutôt à la simplicité
fière de nos anciens de la Révolution, qui disaient: _tu, citoyen_,
et: _salut et fraternité!_

Et puis, si toutes ces platusseries n'étaient qu'en paroles
seulement!

Il y a encore quelque chose qui me dérange bien. Les Français sont
tous égaux, c'est entendu, aussi chacun cherche à se hausser
au-dessus des autres. Jamais, au grand jamais, on n'a vu tant de
gens décorés qu'au jour d'aujourd'hui. Ceux qui n'ont pas la chance
d'accrocher la croix d'honneur française se jettent sur ces croix
étrangères, dont on tient boutique. Et puis, pour faire prendre
patience à ceux qui demandent le ruban rouge, on a inventé des
petites affaires, qui se mettent à la boutonnière, avec un ruban
couleur d'évêque. Je ne sais pas ce que c'est, ni ne tiens à le
savoir; c'est assez que ce soit un moyen de se distinguer des autres
citoyens. Mais il y a autre chose encore. Depuis quelques années on
fabrique des chevaliers du Mérite Agricole. Moi je ne suis qu'un
coyon de meunier, mais cette chevalerie du labourage me fait crever
de rire. Franchement, on aurait pu épargner ce petit ridicule à
l'état de cultivateur qui est le premier de tous.

Je ne parle pas de la manière dont les croix et le reste sont
distribués, ça porterait trop loin. J'en sais des décorations qui
sont bien placées, mais le diable me crâme, il y en a trop qui me
feraient dire comme le défunt Barrière, un vieux retraité du premier
Empire:--_Aouro n'en fan paillado!_--ce qui veut dire: Maintenant on
en fait litière!

Mais ce n'est pas fini. Après toutes ces décorations, il y a encore
des médailles d'honneur de tous les genres, de toutes les classes,
de tous les calibres et de tous les métaux; des diplômes d'honneur
aussi, des mentions honorables;--que d'honorabilité!--des
témoignages de satisfaction, des félicitations officielles, est-ce
que je sais! Il semble que nous soyons, non pas des citoyens, des
hommes libres, mais des écoliers à qui on distribue des récompenses,
s'ils sont bien sages.

On me croira si on veut, mais moi je préfère à toutes ces simagrées
monarchiques, à toutes ces croix, à toutes ces médailles, le
franc-parler et la rude égalité républicaine de
_Quatre-vingt-treize_, et les épaulettes de laine des généraux, et
la cocarde au bonnet de la Liberté: oui, je regrette les caractères
fiers et les coeurs hautains, et la saine rusticité de ceux de cette
époque.

A force de nous vouloir adoucir et polir, on nous a amollis, pauvres
gens, et nous ne sommes plus que des chiffes. Nous n'avons plus
cette haine farouche de nos anciens, pour l'intrigue, la sujétion,
les usages du beau monde et l'esprit courtisan: nous nous laissons
piper par des paroles, et attacher avec des rubans.

Il me peine fort de voir qu'au lieu de tâcher de faire passer la
mode de toutes les distinctions et décorations; qu'au lieu de nous
dététiner tout bellement des croix et des médailles, on les a
prodiguées, et, par-dessus le marché, on a inventé un tas d'engins
décoratoires: J'ai ça sur l'estomac.

Enfin, c'est comme ça et mes jérémiades n'y font rien. Pourtant, ça
m'étonne quand j'y pense, de voir des gens sérieux s'amuser à ces
choses-là, dans le temps où nous sommes; de même que ça me surprend
de voir encore des royalistes, des bonapartistes, des orléanistes,
des carlistes, des Louis-dix-septistes, des républicains, enfin des
braves gens de toute couleur et de toute opinion, s'attraper aux
cheveux à propos de personnes et de choses prêtes à disparaître. Hé!
Messieurs, ce n'est plus le temps de disputer sur l'étiquette et les
préséances; sur le traité d'Utrecht, le droit divin ou les
Constitutions défuntes; c'est vers l'avenir qu'il faut regarder. Moi
je chevauche mieux ma mule que la bourrique de Balaam, pourtant il
me semble qu'une rénovation sociale germe dans les esprits. Les
ouvriers de terre, métayers, bordiers, tierceurs, journaliers,
domestiques, commencent à réfléchir sur l'arrangement présent des
choses, et ils font des comparaisons qui leur donnent fort à penser.
C'est pourquoi, il serait juste et sage de faciliter au paysan son
accession à la propriété; car, quoique je ne sois qu'un pauvre
oison, il me tombe quelquefois dans l'idée, que cette grosse boule
de terre grise sur laquelle nous vivons n'a pas été pétrie et lancée
dans l'espace à raison de vingt-sept mille lieues à l'heure, pour
que ceux-là dont je parle, qui font métier de travailler la terre,
précisément n'en aient pas une picotinée. Je me figure qu'ils
auraient droit à une petite part pour cela seul qu'ils sont hommes.

On a formé des sociétés pour aider aux ouvriers de l'industrie à
acquérir des maisons payées par termes annuels dans de bonnes
conditions. Qui ferait ça pour les pauvres Jacques-sans-terre; qui
leur procurerait les moyens de devenir petits propriétaires, en
attendant mieux, ferait une grande chose, une très grande chose.

Mais que ça arrive ainsi, ou autrement, comme il est d'un intérêt
vital pour le pays, que le paysan mercenaire soit fixé au sol par la
propriété, et qu'ainsi s'achève la conquête de la terre française
par sa pioche vaillante, cela sera donc. Lorsque ce temps sera venu,
les inégalités sociales, étant moins choquantes, n'engendreront plus
de ces haines féroces qui épouvantent. Grâce au progrès des idées de
mutualité, de solidarité, de justice, la vie sera moins dure pour
les faibles, meilleure pour tous. Alors, nul ne pouvant se
soustraire à la grande loi du travail, des millions de bras
fainéants seront rendus au labeur, à la production, et les pauvres
femmes qui s'exterminent aux champs et dans les ateliers seront
renvoyées à leur ménage; et puisqu'on parle que la population
diminue, au lieu de faire l'ouvrage des hommes, elles feront des
enfants...

Mais de quoi vais-je me mêler? Ça n'est pas à un chétif meunier de
raisonner de toutes ces choses, et j'entends qu'on me crie depuis un
moment:

--Vieille baderne, retourne à ton moulin!

--Un petit instant, et j'y vais.

Moi je ne compte pas voir se réaliser tout ce dont j'ai parlé, et je
le regrette, mais mes enfants le verront, j'en ai la foi. Ça me
console tout de même, de penser qu'un jour viendra où l'égalité
n'offusquera plus personne, où le travail primera l'argent, et où la
charité, devenue inutile, ne sera plus qu'un souvenir. Ce jour venu
par la marche sûre et pacifique des choses, on ne verra plus de gros
rentiers inutiles comme les Lacaud, ni de mendiants à bissac comme
Nicoud, mais davantage de gens ayant moyennement de quoi. Il y aura
peut-être encore de la pauvreté, de cette pauvreté digne qui
n'effraie pas les vaillants hommes, mais plus de misère imméritée.
Le monde ne sera pas parfait, bien sûr, mais il aura fait un grand
pas dans le chemin du progrès, en prenant la Justice pour la seule
règle de tous les rapports de la vie sociale.

Mais si je ne vois pas ces grandes choses, j'espère du moins vivre
assez pour faire la commission dont mon oncle m'a chargé à son lit
de mort.

Je m'en irai content, lorsque j'aurai pu aller là-bas, au cimetière,
lui crier sur sa tombe:

--Oncle, ils sont partis!


FIN





*** End of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le moulin du Frau" ***

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