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Title: Le Livre 010101, Tome 2 (1998-2003)
Author: Lebert, Marie
Language: French
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Copyright Status: Not copyrighted in the United States. If you live elsewhere check the laws of your country before downloading this ebook. See comments about copyright issues at end of book.

*** Start of this Doctrine Publishing Corporation Digital Book "Le Livre 010101, Tome 2 (1998-2003)" ***

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LE LIVRE 010101, TOME 2 (1998-2003)


MARIE LEBERT


NEF, University of Toronto, 2003

Copyright © 2003 Marie Lebert

LE LIVRE 010101 - daté de septembre 2003 - est une synthèse sur tous les acteurs
de l'édition numérique et l'apport des technologies numériques dans le monde du
livre. L'internet et les technologies numériques sont en train de bouleverser le
monde du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le
livre se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, et pour longtemps
encore, d'autres supports se développent, et les habitudes de travail changent.
Quelles sont les implications pour tous les professionnels du livre? Quelles
sont les perspectives pour les prochaines années?

TOME 2. 1998-2003. Les années 1998-2003 voient l'apparition de dictionnaires en
ligne, de bases textuelles sur le web, d'oeuvres hypermédias, de livres en
version numérique, de livres numériques braille et audio, de logiciels de
traduction, de logiciels de lecture pour ordinateur et assistant personnel
(PDA), d'appareils de lecture de la taille d'un livre, etc. Si la progression du
livre numérique est lente, elle est constante. On attend maintenant la connexion
à l'internet sans fil et le papier électronique. La version originale est
disponible sur le NEF: http://www.etudes-francaises.net/entretiens/010101/


TABLE


# Sommaire

# Introduction

1. Chronologie des faits

2. Les auteurs à l’heure de l’internet

3. L’édition devient électronique

4. La librairie web se diversifie

5. Le réseau des bibliothèques numériques

6. Une vaste encyclopédie

7. Des livres en version numérisée

8. Des appareils de lecture

9. Bientôt des livres multilingues?

# Conclusion

# [Annexe] Répertoires

# [Annexe] Perspectives

# [Annexe] Commentaires

# Sites et pages web


# SOMMAIRE


L’internet et les technologies numériques sont en train de bouleverser le monde
du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre
se convertit. Si le livre imprimé a toujours sa place, et pour longtemps encore,
d’autres supports se développent, et les habitudes de travail changent. Le
mouvement amorcé entre 1993 et 1998 s’accentue, avec de plus en plus de textes
électroniques, de sites web liés au livre, d'éditeurs électroniques, de
librairies en ligne et de bibliothèques numériques. Les années 1998-2003 voient
l’apparition de dictionnaires en ligne, de bases textuelles sur le web,
d’oeuvres hypermédias, de livres en version numérique, de livres numériques
braille et audio, de logiciels de traduction, de logiciels de lecture pour
ordinateur et assistant personnel (PDA), d’appareils de lecture de la taille
d’un livre, etc., en attendant la connexion à l'internet sans fil et le papier
électronique. Basé sur le suivi de l’actualité et sur de nombreux entretiens, Le
Livre 010101 (1998-2003) tente de faire le tour de la question. Il est complété
par une liste de répertoires et une série de signets.

= L’auteure

Adepte de l’internet, du télétravail et du zéro papier, Marie Lebert est
traductrice-éditrice auprès d’une agence des Nations Unies, pour gagner sa vie.
A titre personnel, elle est également chercheuse, écrivain et journaliste. Elle
s’intéresse entre autres aux bouleversements apportés dans le monde du livre par
l’internet et les technologies numériques. Elle prône aussi la diffusion libre
du savoir et la création de nouvelles structures éditoriales s’affranchissant
des modèles traditionnels.

= L'éditeur

Le Livre 010101 (1998-2003) est publié en ligne sur le Net des études françaises
(NEF), créé en mai 2000 par Russon Wooldridge, professeur au département
d’études françaises de l’Université de Toronto. Le NEF se veut d’une part "un
filet trouvé qui ne capte que des morceaux choisis du monde des études
françaises, tout en tissant des liens entre eux", d’autre part un réseau dont
les "auteurs sont des personnes oeuvrant dans le champ des études françaises et
partageant librement leur savoir et leurs produits avec autrui", deux belles
définitions qui s’appliquent aussi au Livre 010101. Un autre volume, Le Livre
010101 (1993-1998), couvre la période précédente.

= Remerciements

Le Livre 010101 (1998-2003) doit beaucoup à tous les professionnels du livre (et
apparentés) qui ont accepté de répondre par courriel à mes questions, dont
certains à plusieurs reprises depuis 1998. Qu’ils en soient ici chaleureusement
remerciés. La quasi-totalité des entretiens est publiée en ligne sur le Net des
études françaises (NEF). [Voir le livre: Entretiens (1998-2001).]


# INTRODUCTION


L’internet et les technologies numériques sont en train de bouleverser le monde
du livre. Imprimé sous de multiples formes depuis plus de cinq siècles, le livre
se convertit. Si, en 2003, le livre imprimé a toujours sa place, et pour
longtemps encore, d’autres supports se développent, et les habitudes de travail
changent. Le mouvement amorcé entre 1993 et 1998 s’accentue, avec de plus en
plus de textes électroniques, de sites web liés au livre, d'éditeurs
électroniques, de librairies en ligne et de bibliothèques numériques. Les années
1998-2003 voient l’apparition de dictionnaires en ligne, de bases textuelles sur
le web, d’oeuvres hypermédias, de livres en version numérique, de livres
numériques braille et audio, de logiciels de traduction, de logiciels de lecture
pour ordinateur et assistant personnel (PDA), d’appareils de lecture de la
taille d’un livre, etc. On attend maintenant la connexion à l'internet dans fil
et le papier électronique.

Le grand vecteur du livre numérique est le web qui, s’il subit l’emprise des
multinationales, est également devenu en quelques années une gigantesque
encyclopédie, une énorme bibliothèque, une immense librairie et un organe de
presse des plus complets. Le web est relayé par d’autres secteurs de l’internet,
à commencer par le courrier électronique, les listes de diffusion et les forums
de discussion. A cela s’ajoutent des services spécifiques au livre, comme la
numérisation des oeuvres imprimées, la conception des logiciels de lecture, la
fabrication des livres numériques et la mise au point des appareils de lecture.

Converties en textes électroniques, les oeuvres du domaine public peuvent
désormais être diffusées librement, y compris auprès des aveugles et malvoyants.
A côté du livre imprimé apparaît le livre numérique, qu’on peut lire sur son
ordinateur, sur son assistant personnel (PDA) ou sur un appareil dédié qu’on
appelle livre électronique. Par ailleurs, des écrivains explorent les
possibilités offertes par l’hyperlien ou le courriel pour créer des oeuvres d’un
genre nouveau.

Le numérique secoue durement le monde de l’imprimé, réputé jusque-là pour sa
stabilité. Contrairement aux pronostics un peu rapides de quelques spécialistes
enthousiastes, le livre imprimé n’est pas menacé pour autant, loin s’en faut, et
point n’est besoin de pleurer la mort du papier. On a désormais deux supports -
papier et numérique - au lieu d’un seul. Si les professionnels du livre sont
maintenant nombreux à utiliser les ressources offertes par le numérique, peu
d’entre eux cependant sont devenus des adeptes du zéro papier, et beaucoup
restent amoureux du livre imprimé, à la fois pour son côté pratique et pour le
plaisir de l’objet.

Le livre imprimé a cinq siècles et demi. Le livre numérique est plus difficile à
dater. Si on le considère comme un texte électronique, il aurait trente ans et
serait né avec le Projet Gutenberg, créé dès juillet 1971 par Michael Hart pour
distribuer gratuitement les oeuvres du domaine public par voie électronique. Il
faut toutefois attendre le développement du web au milieu des années 1990 pour
que débute une véritable diffusion des textes à l’échelle de la planète. Si on
le réduit à son aspect commercial, le livre numérique serait né en mai 1998 avec
la mise en vente des premiers titres numériques par les éditions 00h00. Mais, là
aussi, le livre numérique commercial ne prend vraiment son essor que deux ans et
demi plus tard, à compter du deuxième semestre 2000. Signe des temps, en
novembre 2000, la British Library met en ligne la version numérique de la Bible
de Gutenberg (1454-1455), premier livre à avoir jamais été imprimé.
Le Livre 010101 (1998-2003) expose les changements apportés par l’utilisation
extensive de l’internet, la diffusion à grande échelle des textes électroniques
et la commercialisation des livres numériques (versions numérisées d’un livre),
et ce dans toutes les catégories professionnelles liées au livre: chez les
auteurs, les éditeurs et les libraires bien sûr, mais aussi chez les
bibliothécaires-documentalistes, les professeurs, les chercheurs, les
traducteurs, les linguistes, les créateurs de sites littéraires, les concepteurs
de nouveaux supports de lecture, etc.

Ce livre se base à la fois sur le suivi de l’actualité pendant plusieurs années
et sur des entretiens menés par courriel auprès de nombreux professionnels du
livre (et apparentés). Il ne prendmalheureusement pas en compte - ou si peu -
les vastes domaines que sont les manuels d’enseignement et les livres pour
enfants. Ses quelque 150 pages n’y suffiraient pas, et chaque domaine mériterait
des mois de recherche et une étude à part.

Dans les pages qui suivent, "livre numérique" (version numérisée d’un livre) et
"livre électronique" (appareil de lecture) sont utilisés faute de mieux, en
attendant peut-être une terminologie plus adaptée. En anglais, le terme "ebook"
recouvre les deux notions, ce qui n’est pas non plus sans prêter à confusion. Le
livre étant à l’origine un assemblage de feuilles imprimées formant un volume,
utiliser le terme "livre" en le couplant avec les adjectifs "numérique" et
"électronique" relève bien sûr de l’hérésie si on s’en tient au livre en tant
que support. Mais ces expressions sont tout de même acceptables si on considère
le livre dans sa dimension éditoriale.

Ce problème terminologique est soulevé par Pierre Schweitzer, concepteur du
baladeur de textes @folio. "J’ai toujours trouvé l’expression 'livre
électronique' très trompeuse, piégeuse même, écrit-il en juillet 2002. Car quand
on dit 'livre', on voit un objet trivial en papier, tellement courant qu’il est
devenu anodin et invisible... alors qu’il s’agit en fait d’un summum
technologique à l’échelle d’une civilisation. Donc le terme 'livre' renvoie sans
s’en rendre compte à la dimension éditoriale - le contenu -, puisque 'l’objet
technique', génial, n’est pas vraiment vu, réalisé... Et de ce point de vue,
cette dimension-là du livre, comme objet technique permettant la mise en page,
le feuilletage, la conservation, la distribution, la commercialisation, la
diffusion, l’échange, etc., des œuvres et des savoirs, est absolument
indépassable. Quand on lui colle 'électronique' ou 'numérique' derrière, cela
renvoie à tout autre chose: il ne s’agit pas de la dimension indépassable du
codex, mais de l’exploit inouï du flux qui permet de transmettre à distance, de
recharger une mémoire, etc., et tout ça n’a rien à voir avec le génie originel
du codex! C’est autre chose, autour d’internet, de l’histoire du télégraphe, du
téléphone, des réseaux..."

C’est pour tenter de contrer ce flou terminologique que ce livre a pour titre Le
Livre 010101. Le livre 010101, c’est à la fois le livre numérique, le livre
électronique, le texte électronique, la base de donnée numérique et l’oeuvre
numérisée. De plus, 010101 en numération binaire donne 21, un nombre qui, s’il
est symbolique, n’est pas très élevé, et montre qu’il reste beaucoup à faire.

Comme si cela n’était pas suffisant, Le Livre 010101 est en lui-même une
aventure éditoriale, avec un premier livre couvrant les années 1993-1998, un
deuxième livre d’enquête publié en ligne en juillet 2001, un troisième livre
plus analytique distribué au format PDF en septembre 2002, un quatrième livre
publié en ligne en mars 2003 et enfin une ultime version datant de septembre
2003 (celle que vous êtes en train de lire). La totalité des entretiens, études,
enquêtes et analyses est disponible en ligne sur le Net des études françaises
(NEF), à l’adresse suivante: http://www.etudes-francaises.net/entretiens/


1. CHRONOLOGIE DES FAITS


[Dans cette chronologie:]

[1.1. Quelques balises / 1.2. Chronologie détaillée]


1.1. Quelques balises


Dans le monde du livre, le développement du numérique débute véritablement en
1993-1994, parallèlement à celui du web, avec une accélération sensible à partir
de l’année 2000. Ces quelques balises précèdent une chronologie détaillée.

Juillet 1971

= Genèse du Projet Gutenberg, première bibliothèque numérique au monde

Janvier 1991

= Création de l’Unicode Consortium pour développer un système d’encodage
informatique permettant de traiter toutes les langues de la planète

Avril 1993

= Création d’ABU: la bibliothèque universelle (ABU: Association des bibliophiles
universels), première bibliothèque numérique francophone

Juin 1993

= Lancement par Adobe du premier logiciel de lecture, l’Acrobat Reader, qui
permet de lire des documents au format PDF (portable document format)

Novembre 1994

= Naissance des Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités de
l’internet et première lettre d’information électronique francophone

Février 1995

= Mise en ligne du site web du Monde diplomatique, premier site d’un périodique
imprimé français

Avril 1995

= Création d’Editel, pionnier de l’édition littéraire francophone en ligne

Juillet 1995

= Création de la librairie en ligne Amazon.com, futur géant du commerce
électronique

Février 1996
= Naissance de la lettre d’information électronique LMB Actu (Le Micro Bulletin
Actu), qui devient Internet Actu en septembre 1999

Mai 1996

= Création du DAISY Consortium (DAISY: Digital Audio Information System),
consortium international chargé de définir un standard de livre audionumérique

Août 1996

= Création de CyLibris, pionnier francophone de l’édition électronique
commerciale, qui se spécialise dans la publication de nouveaux auteurs
littéraires

Octobre 1996

= Genèse d’@folio, défini comme un baladeur de texte ou un support de lecture
nomade

Avril 1997

= Création de la société E Ink par des chercheurs du Media Lab du MIT
(Massachusetts Institute of Technology) pour développer un modèle de papier
électronique

Octobre 1997

= Mise en ligne de Gallica, le secteur numérique de la Bibliothèque nationale de
France

Mai 1998

= Mise en ligne des éditions 00h00, premier éditeur au monde à vendre des livres
numériques

Septembre 1999

= Création de l’Open eBook (OeB), un format standard de livre numérique

Décembre 1999

= Mise en ligne de WebEncyclo, première encyclopédie francophone en accès libre

Décembre 1999

= Mise en ligne de l’Encyclopaedia Britannica, première encyclopédie anglophone
en accès libre

Mars 2000

= Création de Mobipocket, société spécialisée dans la lecture et la distribution
sécurisée de livres numériques sur assistant personnel (PDA)

Mai 2000

= Création du Net des études françaises (NEF), un réseau dont les auteurs
partagent librement leur savoir et leurs produits avec autrui

Juillet 2000

= Auto-publication sur l’internet de The Plant de Stephen King, premier auteur
de best-sellers à se lancer dans un tel pari

Août 2000

= Diffusion du Microsoft Reader, logiciel permettant de lire des livres
numériques sur toute plate-forme Windows

Septembre 2000

= Rachat des éditions 00h00 par Gemstar-TV Guide International, société
américaine spécialisée dans les produits et services numériques pour les médias

Septembre 2000

= Mise en ligne gratuite du Grand dictionnaire terminologique (GDT), la base
terminologique bilingue français-anglais de l’Office québécois de la langue
française (OQLF)

Septembre 2000

= Mise en ligne de Numilog, première librairie à vendre exclusivement des livres
numériques

Septembre 2000

= Fondation de la Public Library of Science (PLoS) dans le but de créer des
archives en accès libre d’articles scientifiques et médicaux

Octobre 2000

= Lancement des deux premiers modèles de Gemstar eBook, livres électroniques
faisant suite aux précurseurs Rocket eBook et Softbook Reader

Novembre 2000

= Mise en ligne de la version numérisée de la Bible de Gutenberg sur le site de
la British Library

Décembre 2000

= Création de la société Gyricon Media pour développer le SmartPaper, un modèle
de papier électronique

Janvier 2001

= Lancement par la société Cytale du Cybook, premier livre électronique européen

Janvier 2001

= Lancement par Adobe de l’Acrobat eBook Reader, logiciel de lecture pour les
livres numériques soumis au copyright, avec gestion des droits par l’Adobe
Content Server

Mars 2001

= Lancement par Palm du Palm Reader, logiciel de lecture de l’assistant
personnel (PDA) Palm Pilot

Octobre 2001

= Lancement par Microsoft du système d'exploitation Pocket PC 2002, qui permet
la lecture de livres numériques soumis au copyright

Février 2002

= Mise en ligne de Bookshare.org, une grande bibliothèque numérique à
l’intention des aveugles et malvoyants résidant aux Etats-Unis

Septembre 2002

= Mise en ligne de la version pilote du MIT OpenCourseWare, qui offre en accès
libre le matériel d’enseignement de 32 cours dispensés par le MIT (Massachusetts
Institute of Technology)

Décembre 2002

= Début des activités d’édition non commerciale de la Public Library of Science
(PLoS) pour le lancement de périodiques scientifiques et médicaux de haut niveau
avec diffusion en ligne gratuite

Février 2003

= Ouverture du portail Handicapzéro, qui met l’information et le texte à la
disposition de tous les francophones ayant un problème visuel


1.2. Chronologie détaillée


= Juillet 1971

Fondé par Michael Hart en juillet 1971 alors qu’il était étudiant à l’Université
de l’Illinois (Etats-Unis), le Projet Gutenberg a pour but de diffuser
gratuitement par voie électronique le plus grand nombre possible d’œuvres du
domaine public. Il est le premier site d’information sur un internet encore
embryonnaire, qui débute véritablement en 1974 et prend son essor en 1983. Vient
ensuite le web (sous-ensemble de l’internet), opérationnel en 1991, puis le
premier navigateur, qui apparaît en novembre 1993. Lorsque l’utilisation du web
se généralise, le Doctrine Publishing Corporation trouve un second souffle et un rayonnement
international. Au fil des ans, des centaines d’œuvres sont patiemment numérisées
en mode texte par des volontaires de nombreux pays. D’abord essentiellement
anglophones, les collections deviennent peu à peu multilingues. La plus ancienne
bibliothèque numérique sur l’internet franchit la barre des 5.000 titres en
avril 2002, puis des 10.000 titres en octobre 2003, avec plus d'un millier de
volontaires.

= Janvier 1991

Créé en janvier 1991, l’Unicode Consortium a pour tâche de développer l’Unicode,
un système d’encodage informatique sur 16 bits spécifiant un nombre unique pour
chaque caractère. Ce nombre est lisible quels que soient la plate-forme, le
logiciel et la langue utilisés. L’Unicode (qui, en 2003, en est à sa 4e version)
peut traiter 65.000 caractères uniques, et donc prendre en compte tous les
systèmes d’écriture de la planète. A la grande satisfaction des linguistes, il
remplace progressivement l’ASCII (American standard code for information
interchange), un système d’encodage sur 7 bits qui ne peut traiter que 128
caractères, et donc uniquement l’anglais, puis quelques alphabets européens avec
les 256 caractères de l’ASCII étendu sur 8 bits.

= Avril 1993

Créée en avril 1993, ABU: la bibliothèque universelle (ABU: Association des
bibliophiles universels) est la première bibliothèque numérique francophone à
voir le jour, à l’initiative de l’association du même nom, basée à Paris. Ses
membres, bénévoles, scannent ou dactylographient eux-mêmes des oeuvres
francophones du domaine public. En 2002, les collections approchent les 300
textes.

= Juin 1993

En juin 1993, la société Adobe lance le premier logiciel de lecture, l’Acrobat
Reader, qui permet de lire des documents au format PDF (portable document
format). L’attrait de ce format est de conserver la présentation, les polices,
les couleurs et les images du document source, quelle que soit la plate-forme
utilisée pour le créer (au moyen du logiciel Adobe Acrobat) et pour le lire. Le
format PDF devient progressivement la norme internationale de diffusion des
documents électroniques. L’Acrobat Reader pour ordinateur est disponible en
plusieurs langues et pour diverses plates-formes (Windows, Macintosh, Linux,
Unix). En 2001, Adobe lance un Acrobat Reader pour assistant personnel (PDA),
utilisable sur le Palm Pilot (en mai 2001) puis sur le Pocket PC (en décembre
2001). En 2003, le logiciel Adobe Acrobat en est à sa version 6.

= Novembre 1994

En novembre 1994, Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, crée Les
Chroniques de Cybérie, une chronique hebdomadaire des actualités de l’internet,
sous la forme d’une lettre envoyée par courrier électronique. A partir d’avril
1995, sa chronique est également présente sur le web. Au fil des ans, elle
devient une référence dans la communauté francophone, y compris dans le domaine
du livre. En 2002, les Chroniques comptent 5.600 abonnés.

= Février 1995

En février 1995 est mis en ligne le site web du mensuel Le Monde diplomatique,
premier site d’un périodique imprimé français. Monté dans le cadre d’un projet
expérimental avec l’Institut national de l’audiovisuel (INA), ce site est
inauguré lors du forum des images Imagina. Quelques mois après, plusieurs
quotidiens imprimés mettent en ligne un site web: Libération à la fin de 1995,
Le Monde et L’Humanité en 1996, etc.

= Avril 1995

En avril 1995, Pierre François Gagnon, poète et essayiste québécois, crée
Editel, site pionnier de l’édition littéraire francophone. Après avoir été le
premier site web d’auto-édition collective de langue française, Editel devient
un site de cyberédition non commerciale en partenariat avec quelques auteurs
maison, ainsi qu’un webzine littéraire.

= Juillet 1995

En juillet 1995 naît aux Etats-Unis la librairie en ligne Amazon.com, futur
géant du commerce électronique. Jeff Bezos fonde la librairie suite à une étude
de marché démontrant que les livres sont les meilleurs produits à vendre sur
l’internet. Amazon.com débute avec dix salariés et trois millions d’articles.
Cinq ans plus tard, en novembre 2000, la société compte 7.500 salariés, 28
millions d’articles, 23 millions de clients et quatre filiales (Royaume-Uni,
Allemagne, Franceet Japon), auxquelles s’ajoute en juin 2002 une cinquième
filiale au Canada. Admiré par certains, son modèle économique est contesté par
d’autres, notamment en matière de gestion du personnel.

= Février 1996

En février 1996, François Vadrot, directeur des systèmes d’information du CNRS
(Centre national de la recherche scientifique, France), crée LMB Actu (Le Micro
Bulletin Actu), une lettre d’information hebdomadaire consacrée à l’actualité de
l’internet et des nouvelles technologies. En août 1999, il fonde la société de
cyberpresse FTPress (French Touch Press), basée à Paris. En septembre 1999, il
lance Internet Actu, qui remplace LMB Actu. D’autres publications suivent, ainsi
que des réalisations multimédias et des émissions de télévision, dont certaines
suivent de près l’actualité du livre. En avril 2002, Internet Actu est racheté
par INIST Diffusion (INIST: Institut de l’information scientifique et
technique). FTPress cesse ses activités en mai 2003.

= Mai 1996

Fondé en mai 1996, le DAISY Consortium (DAISY: Digital Audio Information System)
est un consortium international chargé d’assurer la transition entre le livre
audio analogique (sur bande magnétique ou sur cassette) et le livre
audionumérique. Sa tâche est de définir une norme internationale, déterminer les
conditions de production, d’échange et d’utilisation du livre audionumérique, et
enfin organiser la numérisation du matériel audio à l’échelle mondiale. La norme
DAISY se base sur le format DTB (digital talking book), qui permet l’indexation
du livre audio et l’ajout de signets pour une navigation facile au niveau du
paragraphe, de la page ou du chapitre. En août 2003, près de 41.000 livres
audionumériques répondent à cette norme.

= Août 1996

Fondé en août 1996 à Paris par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris,
livre) est le pionnier francophone de l’édition électronique commerciale.
CyLibris est en effet la première maison d’édition à utiliser l’internet et le
numérique pour publier de nouveaux auteurs littéraires. Vendus uniquement sur le
web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce
qui permet d’éviter le stock et les intermédiaires. Au printemps 2000, CyLibris
devient membre du Syndicat national de l’édition (SNE). En 2001, certains titres
sont également distribués par un réseau de librairies traditionnelles et
numériques. En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une cinquantaine de
titres.

= Octobre 1996

Architecte designer, Pierre Schweitzer crée en octobre 1996 le concept d’@folio
(qui se prononce: a-folio) dans le cadre d’un projet de design déposé à l’Ecole
d’architecture de Strasbourg. Défini comme un baladeur de textes ou un support
nomade, @folio permet de lire des textes glanés sur l’internet. De petite
taille, il cherche à mimer, sous forme électronique, le dispositif technique du
livre, afin d’offrir une mémoire de fac-similés reliés en hypertexte pour
faciliter le feuilletage. Sa commercialisation devrait débuter en 2004.

= Avril 1997

En avril 1997, des chercheurs du Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of
Technology) créent la société E Ink afin de développer et commercialiser une
technologie d’encre électronique. Prises entre deux feuilles de plastique
souple, des millions de microcapsules contiennent chacune des particules noires
et blanches (ou une autre combinaison de couleurs) en suspension dans un fluide
clair. Un champ électrique positif ou négatif permet de faire apparaître le
groupe de particules souhaité à la surface du support, afin d’afficher, de
modifier ou d’effacer des données. En juillet 2002, E Ink présente le prototype
du premier écran couleur utilisant cette technologie. Développé en partenariat
avec les sociétés Toppan et Philips, cet écran devrait être commercialisé en
2004.

= Octobre 1997

En octobre 1997, la Bibliothèque nationale de France (BnF) met en ligne sa
bibliothèque numérique Gallica. En accès libre, Gallica devient rapidement l’une
des plus importantes bibliothèques numériques du réseau. On y trouve les
documents libres de droits du fonds numérisé de la BnF, à savoir, en 2003,
70.000 ouvrages et 80.000 images allant du Moyen-Age au début du 20e siècle.
Pour des raisons de coût, les documents sont essentiellement numérisés en mode
image.

= Mai 1998

En mai 1998 sont lancées à Paris les éditions 00h00 (qui se prononce: zéro
heure), premier éditeur au monde à vendre des livres numériques. Les deux
fondateurs de 00h00, Jean-Pierre Arbon et Bruno de Sa Moreira, choisissent ce
nom à dessein pour évoquer "cette idée d’origine, de nouveau départ", en faisant
le pari de concilier édition électronique et commerce. Pas de stock, pas de
contrainte physique de distribution, mais un très beau site, sur lequel on lit:
"Internet est un lieu sans passé, où ce que l’on fait ne s’évalue pas par
rapport à une tradition. Il y faut inventer de nouvelles manières de faire les
choses." En 2000, le catalogue comprend 600 titres, une centaine d’oeuvres
originales et des rééditions électroniques d’ouvrages publiés par d’autres
éditeurs. Les versions numériques représentent 85% des ventes, les 15% restants
étant des versions imprimées à la demande du client.

= Septembre 1999

En septembre 1999 est créé l’Open eBook (OeB), un format standard de livre
numérique basé sur le langage XML (extensible markup language) et défini par
l’OeBPS (open ebook publication structure). Le format OeB est développé par
l’Open eBook Forum (OeBF), un consortium industriel international fondé en
janvier 2000 pour regrouper constructeurs, concepteurs de logiciels, éditeurs,
libraires et spécialistes du numérique (85 participants en 2002). L’OeBPS en est
à sa version 1.2, datée d’août 2002.

= Décembre 1999

En décembre 1999, les éditions Atlas mettent en ligne WebEncyclo, première
grande encyclopédie francophone en accès libre sur le web. La recherche est
possible par mots-clés, thèmes, médias (cartes, liens internet, photos,
illustrations) et idées. La section "ebEncyclo contributif" regroupe les
articles régulièrement envoyés par des spécialistes. En 2002, l’accès est soumis
à une inscription gratuite au préalable.

= Décembre 1999

En décembre 1999, Britannica.com propose l’équivalent numérique des 32 volumes
de la 15e édition imprimée de l’Encyclopaedia Britannica, qui devient ainsi la
première grande encyclopédie anglophone en accès libre sur le web.
L’encyclopédie en ligne est complétée par un choix d’articles (provenant de 70
titres de presse), un guide des meilleurs sites web, une sélection de livres,
etc., le tout étant accessible à partir d’un moteur de recherche unique. En
septembre 2000, Britannica.com fait partie des cent sites les plus visités au
monde. En juillet 2001, la consultation devient payante sur la base d’un
abonnement mensuel ou annuel.

= Mars 2000

Créée en mars 2000 par Thierry Brethes et Nathalie Ting, la société Mobipocket,
basée à Paris, est spécialisée dans la lecture et la distribution sécurisée de
livres numériques sur assistant personnel (PDA). Son logiciel de lecture, le
Mobipocket Reader, est "universel", c’est-à-dire utilisable sur tout PDA. En
avril 2002, la société lance aussi un Mobipocket Reader pour ordinateur. Au
printemps 2003, le Mobipocket Reader équipe les gammes Palm Pilot, Pocket PC,
eBookMan et Psion, et les smartphones de Nokia et Sony Ericsson. A la même date,
le nombre de livres lisibles sur le Mobipocket Reader est de 6.000 titres dans
plusieurs langues (français, anglais, allemand, espagnol), distribués soit sur
le site de Mobipocket soit dans des librairies partenaires.

= Mai 2000

En mai 2000, Russon Wooldridge, professeur au département d’études françaises de
l’Université de Toronto, crée le Net des études françaises (NEF), suite au
colloque qu’il organise pour réunir un groupe de francophones (Colloque
international sur les études françaises favorisées par les nouvelles
technologies d’information et de communication, Toronto, mai 2000). Le NEF se
veut à la fois un site d’édition non commerciale et un réseau dont les auteurs
partagent librement leur savoir et leurs produits avec autrui. Le NEF organise
ensuite un deuxième colloque en mai 2002 à Lisieux (Normandie).

= Juillet 2000

En juillet 2000 débute l’auto-publication électronique de The Plant, roman
épistolaire de Stephen King. Premier auteur de best-sellers à se lancer dans un
tel pari, Stephen King commence d’abord par distribuer en mars 2000 sa nouvelle
Riding The Bullet uniquement en version numérique. 400.000 exemplaires sont
téléchargés dans les premières 24 heures. Suite à ce succès à la fois médiatique
et financier, il crée un site web spécifique pour auto-publier The Plant en
épisodes. Les chapitres paraissent à intervalles réguliers et sont
téléchargeables dans plusieurs formats (PDF, OeB, HTML, texte, etc.). En
décembre 2000, après la parution du sixième chapitre, l'auteur décide
d’interrompre cette expérience, le nombre de téléchargements et de paiements
ayant régulièrement baissé au fil des chapitres.

= Août 2000

En août 2000, Microsoft aborde le marché naissant du livre numérique en
diffusant très largement son logiciel de lecture, le Microsoft Reader. Celui-ci
est disponible pour toute plate-forme Windows, après avoir d’abord équipé
uniquement le Pocket PC, l’assistant personnel (PDA) lancé en avril 2000 pour
concurrencer le Palm Pilot. Microsoft passe aussi des partenariats avec Barnes &
Noble.com (en janvier 2000) et Amazon.com (en août 2000) pour débuter la vente
de livres numériques lisibles sur le Microsoft Reader. Barnes & Noble.com ouvre
son secteur numérique en août 2000, suivi par Amazon.com en novembre 2000.

= Septembre 2000

En septembre 2000, les éditions 00h00 sont rachetées par Gemstar-TV Guide
International, société américaine spécialisée dans les produits et services
numériques pour les médias. Auparavant, en janvier 2000, Gemstar rachète
NuvoMedia et Softbook Press, les deux sociétés californiennes à l’origine des
premiers modèles de livres électroniques (appareils de lecture). Le rachat de
00h00 permet à Gemstar d’étendre ses activités à l’Europe et d’accéder à
l’édition numérique francophone, dont 00h00 est devenu depuis son lancement le
site de référence avec 600 titres, une centaine d’oeuvres originales et des
rééditions électroniques d’ouvrages publiés par d’autres éditeurs. Le livre
numérique au format propriétaire se voyant condamné au profit du livre numérique
disponible dans des formats "universels", 00h00 cesse ses activités en juin
2003, tout comme la branche eBook de Gemstar.

= Septembre 2000

Mis en ligne en septembre 2000 avec accès libre, le Grand dictionnaire
terminologique (GDT) est un gigantesque dictionnaire bilingue français-anglais
de 3 millions de termes du vocabulaire industriel, scientifique et commercial.
Il équivaut à 3.000 ouvrages de référence imprimés. Cette mise en ligne est le
résultat d’un partenariat entre l’Office québécois de la langue française
(OQLF), auteur du dictionnaire, et de la société Semantix, spécialisée dans les
solutions logicielles linguistiques. Dès le premier mois, le dictionnaire est
consulté par 1,3 millions de personnes, avec des pointes de 60.000 requêtes
quotidiennes. En février 2003, les requêtes sont au nombre de 3,5 millions par
mois. En mars 2003, une nouvelle version du GDT est mise en ligne avec gestion
par l’OQLF lui-même, et non plus par une société prestataire.

= Septembre 2000

Lancée en septembre 2000, la librairie numérique Numilog est la première
librairie à vendre exclusivement des livres numériques, par téléchargement et
dans plusieurs formats. Fondée à Paris en avril 2000 par Denis Zwirn, Hervé
Zwirn et Patrick Armand, la société Numilog est à la fois une librairie en
ligne, un studio de fabrication et un diffuseur de livres numériques. En 2003,
le catalogue comprend 3.500 ebooks (livres et périodiques) en français et en
anglais, aux formats PDF (pour lecture sur l’Acrobat Reader et l’Acrobat eBook
Reader), LIT (pour lecture sur le Microsoft Reader) et PRC (pour lecture sur le
Mobipocket Reader), grâce à un partenariat avec une quarantaine d’éditeurs.

= Septembre 2000

Fondée en septembre 2000 par un groupe de chercheurs des universités de Stanford
et de Berkeley (Californie) pour contrer les pratiques des éditeurs spécialisés,
la Public Library of Science (PLoS) propose de regrouper tous les articles
scientifiques et médicaux au sein d’archives en ligne en accès libre. Au lieu
d’une information disséminée dans des millions de rapports et des milliers de
périodiques en ligne ayant chacun des conditions d’accès différentes, un point
d’accès unique permettrait de lire le contenu intégral de ces articles avec
moteur de recherche multicritères et système d’hyperliens entre les articles. La
réponse de la communauté scientifique internationale est remarquable. Au cours
des deux années suivantes, la lettre ouverte diffusée par la Public Library of
Science est signée par plus de 30.000 chercheurs de 180 pays différents.

= Octobre 2000

En octobre 2000 sont lancés à New York les deux premiers modèles de Gemstar
eBook, successeurs du Rocket eBook (créé par NuvoMedia) et du Softbook Reader
(créé par Softbook Press), suite au rachat des deux sociétés par Gemstar-TV
Guide International en janvier 2000. Commercialisés en novembre 2000 aux
Etats-Unis, ces deux modèles - le REB 1100 (écran noir et blanc, successeur du
Rocket eBook) et le REB 1200 (écran couleur, successeur du Softbook Reader) -
sont construits sous le label RCA (appartenant à Thomson Multimedia). Courant
2002, ces deux modèles sont remplacés par le GEB 1150 et le GEB 2150, construits
sous le label Gemstar. En Europe, le GEB 2200 (proche du REB 1200) est lancé en
octobre 2001 en commençant par l'Allemagne. La vente de ces appareils de lecture
cesse en juin 2003.

= Novembre 2000

En novembre 2000, la version numérique de la Bible de Gutenberg est mise en
ligne sur le site de la British Library. Cette Bible est le premier ouvrage que
Gutenberg ait imprimé, en 1454-1455, dans son atelier de Mayence (Allemagne). Il
l'aurait imprimé en 180 exemplaires. 48 exemplaires, dont certains incomplets,
existeraient toujours. La British Library en possède deux versions complètes, et
une partielle. La numérisation est l’oeuvre de chercheurs et experts techniques
de l’Université Keio de Tokyo et de NTT (Nippon Telegraph and Telephone
Communications), venus travailler sur place à l’aide de matériels hautement
sophistiqués.

= Décembre 2000

En décembre 2000, des chercheurs du centre Xerox de la Silicon Valley, le Palo
Alto Research Center (PARC), créent la société Gyricon Media dans le but de
commercialiser le SmartPaper, un modèle de papier électronique basé sur une
technique d’affichage dénommée gyricon (développée elle-même depuis 1997).
Prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de micro-alvéoles
contiennent des microbilles bicolores en suspension dans un liquide clair.
Chaque bille est pourvue d’une charge électrique. Une impulsion électrique
extérieure permet la rotation des billes, et donc le changement de couleur, afin
d’afficher, de modifier ou d’effacer des données. Le marché pressenti est
d’abord celui de l’affichage commercial. La vente d’affichettes fonctionnant sur
piles devrait débuter en 2004. Viendront ensuite les panneaux de signalisation,
puis le papier électronique et enfin le journal électronique.

= Janvier 2001

Janvier 2001 est la date de commercialisation du premier livre électronique
européen, le Cybook. Le Cybook est conçu par la société française Cytale,
dirigée par Olivier Pujol. Le téléchargement des livres et journaux numériques
s’effectue à partir d'une librairie en ligne propre à Cytale. La société
développe aussi le Cybook Pro, à destination des gros consommateurs de
documents, et le Cybook Vision, à destination des malvoyants. Les ventes des
trois modèles étant très inférieures aux pronostics, Cytale, mis en liquidation
judiciaire, se voit contraint de cesser ses activités en juillet 2002.

= Janvier 2001

En janvier 2001, Adobe lance deux nouveaux produits en complément de l’Acrobat
Reader (qui permet de lire des documents au format PDF) et de l’Adobe Acrobat
(qui permet de les créer). Gratuit, l’Acrobat eBook Reader est un logiciel de
lecture pour les livres numériques soumis au copyright, avec gestion des droits
par l’Adobe Content Server. Payant, l’Adobe Content Server est un système de DRM
(digital rights management) destiné aux éditeurs et distributeurs pour gérer le
conditionnement, la protection, la distribution et la vente sécurisée de livres
numériques au format PDF. En mai 2003, l'Acrobat eBook Reader fusionne avec
l'Acrobat Reader pour devenir l'Adobe Reader.

= Mars 2001

En mars 2001, la société Palm fait l’acquisition de Peanutpress.com, éditeur et
distributeur de livres numériques pour assistant personnel (PDA), qui
appartenait jusque-là à la société netLibrary. Le Peanut Reader devient le Palm
Reader, utilisable aussi bien sur le Palm Pilot que sur le Pocket PC, et les
2.000 titres de Peanutpress.com sont transférés dans la librairie numérique Palm
Digital Media. En juillet 2002, le Palm Reader est utilisable aussi sur
ordinateur. A la même date, Palm Digital Media distribue 5.500 titres dans
plusieurs langues. En 2003, le catalogue approche les 10.000 titres.

= Octobre 2001

En octobre 2001, le Pocket PC, assistant personnel (PDA) de Microsoft, troque le
système d'exploitation Windows CE pour le Pocket PC 2002, qui permet la lecture
de livres numériques soumis au copyright. Commercialisé par Microsoft en avril
2000 pour concurrencer le Palm Pilot, le Pocket PC permet d’emblée la lecture de
livres numériques sur le Microsoft Reader, logiciel de lecture lancé à la même
date dans ce but. En 2002, le Pocket PC accepte trois logiciels de lecture: le
Microsoft Reader, le Mobipocket Reader et le Palm Reader.

= Février 2002

En février 2002 est mis en ligne Bookshare.org, une grande bibliothèque
numérique à l’intention des aveugles et malvoyants résidant aux Etats-Unis.
Bookshare.org est créé et financé par Benetech, une société de la Silicon Valley
ayant pour objectif de mettre la technologie au service de tous les êtres
humains, et pas seulement de quelques-uns. Scannés par une centaine de
volontaires, 7.620 titres sont disponibles au format BRF (braille format) et au
format DAISY (digital audio information system). Le format BRF est destiné à une
lecture sur plage braille ou une impression sur imprimante braille. Le format
DAISY permet l’écoute du texte sur synthèse vocale. Le nombre de livres et de
volontaires augmente rapidement. En février 2003, soit un an après l'ouverture,
Bookshare.org compte 11.500 titres et 200 volontaires. En août 2003, le
catalogue approche les 14.000 titres.

= Septembre 2002

Mise en ligne en septembre 2002, la version pilote du MIT OpenCourseWare offre
en accès libre le matériel d’enseignement de 32 cours représentatifs des cinq
départements du MIT (Massachusetts Institute of Technology). Les cours (textes,
vidéos, travaux pratiques en laboratoire, simulations, etc.) sont régulièrement
actualisés. La totalité des 2.000 cours dispensés par le MIT devrait être
disponible en septembre 2007. Le MIT espère que cette expérience de publication
électronique - la première du genre - permettra de définir un standard et une
méthode de publication, et qu’elle incitera d’autres universités à créer des
sites semblables pour la mise à disposition gratuite de leurs propres cours.

= Décembre 2002

En décembre 2002, la Public Library of Science (PLoS) devient un éditeur non
commercial de périodiques scientifiques et médicaux en ligne, grâce à une
subvention de 9 millions de dollars attribuée par la Gordon and Betty Moore
Foundation. La PLoS poursuit ainsi ses activités débutées en septembre 2000 pour
contrer les pratiques des éditeurs commerciaux et créer des archives d'articles
en ligne en accès libre. Une équipe éditoriale de haut niveau est constituée
début 2003 pour lancer des périodiques de qualité (PLoS Biology en octobre 2003
puis PLoS Medicine en 2004) selon un nouveau modèle d’édition en ligne basé sur
la diffusion libre du savoir. Ces périodiques seront également disponibles en
version imprimée.

= Février 2003

Mis en ligne en février 2003 par l’association du même nom, Handicapzéro est un
portail offrant un accès adapté à l’information (actualités, programmes de
télévision, météo, moteur de recherche, services divers pour la santé, l'emploi,
la consommation, les loisirs, les sports, la téléphonie, etc.) pour tous les
francophones ayant un problème visuel, à savoir plus de 10% de la population.
Les aveugles peuvent accéder au site au moyen d’une plage braille ou d’une
synthèse vocale. Les malvoyants peuvent paramétrer sur la page d’accueil la
taille et la police des caractères ainsi que la couleur du fond d’écran pour une
navigation confortable. Les voyants peuvent correspondre en braille avec des
aveugles par le biais du site, Handicapzéro assurant gratuitement la
transcription et l’impression braille des courriers ainsi que leur expédition
par voie postale. L’association démontre ainsi "que, sous réserve du respect de
certaines règles élémentaires, l’internet peut devenir enfin un espace de
liberté pour tous."


2. LES AUTEURS A L'HEURE DE L'INTERNET


[2.1. Des échanges accrus / 2.2. De nouveaux genres littéraires / 2.3.
Best-sellers en numérique]

Pourquoi parler des auteurs avant de parler des éditeurs, des libraires, des
formats numériques et des machines de lecture? Afin d’accorder aux auteurs la
place qui leur revient, à savoir la première. On oublie trop souvent qu’il n’y
aurait pas de livre, numérique ou non, sans auteur, et que les auteurs ne sont
pas seulement les écrivains faisant partie de notre patrimoine, mais aussi tous
les passionnés du verbe, le plus souvent inconnus, qui écrivent tout en gagnant
leur vie par ailleurs. Depuis 1998, nombre d’entre eux s’accordent à reconnaître
les bienfaits du web et du courrier électronique, que ce soit pour la recherche
d’information, la diffusion de leurs oeuvres, les échanges avec les lecteurs ou
la collaboration avec d’autres créateurs. On assiste aussi aux débuts de la
littérature numérique. Certains écrivains férus de nouvelles technologies
explorent les possibilités offertes par l’hyperlien, tandis que d’autres se
lancent dans le mail-roman, diffusé par courrier électronique.


2.1. Des échanges accrus


Silvaine Arabo est poète et plasticienne. Elle vit en France, dans la région
Poitou-Charentes. En mai 1997, elle crée le site Poésie d’hier et d’aujourd’hui,
un des premiers sites francophones consacrés à la poésie. "Pour ce qui est
d’internet, je suis autodidacte (je n’ai reçu aucune formation informatique
quelle qu’elle soit), relate-t-elle en juin 1998. J’ai eu l’idée de construire
un site littéraire centré sur la poésie: internet me semble un moyen privilégié
pour faire circuler des idées, pour communiquer ses passions aussi. Je me suis
donc mise au travail, très empiriquement, et ai finalement abouti à ce site sur
lequel j’essaye de mettre en valeur des poètes contemporains de talent, sans
oublier la nécessaire prise de recul (rubrique 'Réflexions sur la poésie') sur
l’objet considéré. (...)

Par ailleurs, internet m’a mis en contact avec d’autres poètes, dont certains
fort intéressants. Cela rompt le cercle de la solitude et permet d’échanger des
idées. On se lance des défis aussi. Internet peut donc pousser à la créativité
et relancer les motivations des poètes puisqu’ils savent qu’ils seront lus et
pourront même, dans le meilleur des cas, correspondre avec leurs lecteurs et
avoir les points de vue de ceux-ci sur leurs textes. Je ne vois personnellement
que des aspects positifs à la promotion de la poésie par internet, tant pour le
lecteur que pour le créateur."

Très vite, Poésie d’hier et d’aujourd’hui prend la forme d’une cyber-revue.
Quatre ans plus tard, en mars 2001, Silvaine Arabo crée une deuxième revue,
Saraswati: revue de poésie, d’art et de réflexion, cette fois sur papier. Les
deux revues "se complètent et sont vraiment à placer en regard l’une de
l’autre".

Anne-Bénédicte Joly est romancière et essayiste. Elle habite en région
parisienne. En avril 2000, elle décide d’auto-publier ses oeuvres en utilisant
l’internet pour les faire connaître. "Mon site a plusieurs objectifs,
raconte-t-elle en juin 2000. Présenter mes livres (essais, nouvelles et romans
auto-édités) à travers des fiches signalétiques (dont le format est identique à
celui que l’on trouve dans la base de données Electre) et des extraits choisis,
présenter mon parcours (de professeure de lettres et d’écrivain), permettre de
commander mes ouvrages, offrir la possibilité de laisser des impressions sur un
livre d’or, guider le lecteur à travers des liens vers des sites littéraires.
(...) Créer un site internet me permet d’élargir le cercle de mes lecteurs en
incitant les internautes à découvrir mes écrits. Internet est également un moyen
pour élargir la diffusion de mes ouvrages. Enfin, par une politique de liens,
j’espère susciter des contacts de plus en plus nombreux."

Poète et romancier, Nicolas Ancion vit à Madrid. Lui aussi utilise l’internet
comme outil de diffusion. En avril 2001, il relate: "Je publie des textes en
ligne, soit de manière exclusive (j’ai publié un polar uniquement en ligne et je
publie depuis février 2001 deux romans-feuilletons écrits spécialement pour ce
support), soit de manière complémentaire (mes textes de poésie sont publiés sur
papier et en ligne). Je dialogue avec les lecteurs et les enseignants à travers
mon site web." Nicolas Ancion est aussi le responsable éditorial de Luc Pire
électronique, le secteur numérique créé en février 2001 par l’éditeur belge Luc
Pire.

Michel Benoît habite Montréal. Auteur de nouvelles policières, de récits noirs
et d’histoires fantastiques, il utilise l’internet pour élargir ses horizons et
pour abolir le temps et la distance. Il écrit en juin 2000: "L’internet s’est
imposé à moi comme outil de recherche et de communication, essentiellement. Non,
pas essentiellement. Ouverture sur le monde aussi. Si l’on pense: recherche, on
pense: information. Voyez-vous, si l’on pense: écriture, réflexion, on pense:
connaissance, recherche. Donc on va sur la toile pour tout, pour une idée, une
image, une explication. Un discours prononcé il y a vingt ans, une peinture
exposée dans un musée à l’autre bout du monde. On peut donner une idée à
quelqu’un qu’on n’a jamais vu, et en recevoir de même. La toile, c’est le monde
au clic de la souris. On pourrait penser que c’est un beau cliché. Peut-être
bien, à moins de prendre conscience de toutes les implications de la chose.
L’instantanéité, l’information tout de suite, maintenant. Plus besoin de
fouiller, de se taper des heures de recherche. On est en train de faire, de
produire. On a besoin d’une information. On va la chercher, immédiatement. De
plus, on a accès aux plus grandes bibliothèques, aux plus importants journaux,
aux musées les plus prestigieux. (...)

Mon avenir professionnel en inter-relation avec le net, je le vois exploser.
Plus rapide, plus complet, plus productif. Je me vois faire en une semaine ce
qui m’aurait pris des mois. Plus beau, plus esthétique. Je me vois réussir des
travaux plus raffinés, d’une facture plus professionnelle, même et surtout dans
des domaines connexes à mon travail, comme la typographie, où je n’ai aucune
compétence. La présentation, le transport de textes, par exemple. Le travail
simultané de plusieurs personnes qui seront sur des continents différents.
Arriver à un consensus en quelques heures sur un projet, alors qu’avant le net,
il aurait fallu plusieurs semaines, parlons de mois entre les francophones. Plus
le net ira se complexifiant, plus l’utilisation du net deviendra profitable,
nécessaire, essentielle."

Murray Suid vit à Palo Alto, dans la Silicon Valley, en Californie. Il est
l’auteur de livres pédagogiques, de livres pour enfants, d’oeuvres multimédias
et de scénarios. Dès septembre 1998, il préconise une solution choisie depuis
par de nombreux auteurs: "Un livre peut avoir un prolongement sur le web – et
donc vivre en partie dans le cyberespace. L’auteur peut ainsi aisément
l’actualiser et le corriger, alors qu’auparavant il devait attendre longtemps,
jusqu’à l’édition suivante, quand il y en avait une. (...) Je ne sais pas si je
publierai des livres sur le web, au lieu de les publier en version imprimée.
J’utiliserai peut-être ce nouveau support si les livres deviennent multimédias.
Pour le moment, je participe au développement de matériel pédagogique
multimédia. C’est un nouveau type de matériel qui me plaît beaucoup et qui
permet l’interactivité entre des textes, des films, des bandes sonores et des
graphiques qui sont tous reliés les uns aux autres."

Un an après, en août 1999, il ajoute: "En plus des livres complétés par un site
web, je suis en train d’adopter la même formule pour mes œuvres multimédias –
qui sont sur CD-Rom – afin de les actualiser et d’enrichir leur contenu."
Quelques mois plus tard, l’intégralité de ses œuvres multimédias est sur le
réseau. Le matériel pédagogique auquel il contribue est conçu non plus pour
diffusion sur CD-Rom, mais pour diffusion directement sur le web. D’entreprise
multimédia, la société de logiciels éducatifs qui l’emploie devient une
entreprise internet.


2.2. De nouveaux genres littéraires


Principe de base du web, le lien hypertexte permet de relier entre eux des
documents textuels et des images. Quant au lien hypermédia, il permet l’accès à
des graphiques, des images animées, des bandes sonores et des vidéos. Certains
écrivains ne tardent pas à en explorer les possibilités, dans des sites
d’écriture hypermédia ou des oeuvres d’hyperfiction. D’autres utilisent les
outils que sont le courrier électronique et la liste de diffusion pour se lancer
dans le mail-roman.

= Sites d’écriture hypermédia

Webmestre des Cotres furtifs, un site hypermédia collectif qui raconte des
histoires en 3D, Jean-Paul relate en juin 2000: "La navigation par hyperliens se
fait en rayon (j’ai un centre d’intérêt et je clique méthodiquement sur tous les
liens qui s’y rapportent) ou en louvoiements (de clic en clic, à mesure qu’ils
apparaissent, au risque de perdre de vue mon sujet). Bien sûr, les deux sont
possibles avec l’imprimé. Mais la différence saute aux yeux: feuilleter n’est
pas cliquer. L’internet n’a donc pas changé ma vie, mais mon rapport à
l’écriture. On n’écrit pas de la même manière pour un site que pour un scénario,
une pièce de théâtre, etc. (...) Depuis, j’écris (compose, mets en page, en
scène) directement à l’écran. L’état 'imprimé' de mon travail n’est pas le stade
final, le but; mais une forme parmi d’autres, qui privilégie la linéarité et
l’image, et qui exclut le son et les images animées. (...)

C’est finalement dans la publication en ligne (l’entoilage?) que j’ai trouvé la
mobilité, la fluidité que je cherchais. Le maître mot y est 'chantier en cours',
sans palissades. Accouchement permanent, à vue, comme le monde sous nos yeux.
Provisoire, comme la vie qui tâtonne, se cherche, se déprend, se reprend. Avec
évidemment le risque souligné par les gutenbergs, les orphelins de la
civilisation du livre: plus rien n’est sûr. Il n’y a plus de source fiable,
elles sont trop nombreuses, et il devient difficile de distinguer un clerc d’un
gourou. Mais c’est un problème qui concerne le contrôle de l’information. Pas la
transmission des émotions."

Mis en ligne en juin 1997, oVosite est un espace d’écriture conçu par un
collectif de six auteurs issus du département hypermédias de l’Université Paris
8: Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall’Armellina (qui est aussi webmestre),
Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah. "oVosite est un site web conçu
et réalisé (...) autour d’un symbole primordial et spirituel, celui de l’oeuf,
explique Luc Dall’Armellina en juin 2000. Le site s’est constitué selon un
principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources
hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d’une
interface unifiante."

Les possibilités offertes par l’hypertexte ont-elles changé son mode d’écriture?
Sa réponse est à la fois négative et positive.

Négative d’abord: "Non - parce qu’écrire est de toute façon une affaire très
intime, un mode de relation qu’on entretient avec son monde, ses proches et son
lointain, ses mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l’espace
du langage, celui de sa langue d’origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense
pas que l’hypertexte change fondamentalement sa manière d’écrire, qu’on procède
par touches, par impressions, associations, quel que soit le support
d’inscription, je crois que l’essentiel se passe un peu à notre insu."

Positive ensuite: "Oui - parce que l’hypertexte permet sans doute de commencer
l’acte d’écriture plus tôt: devançant l’activité de lecture (associations,
bifurcations, sauts de paragraphes) jusque dans l’acte d’écrire. L’écriture
(ceci est significatif avec des logiciels comme StorySpace) devient peut-être
plus modulaire. On ne vise plus tant la longue horizontalité du récit, mais la
mise en espace de ses fragments, autonomes. Et le travail devient celui d’un
tissage des unités entre elles. L’autre aspect lié à la modularité est la
possibilité d’écritures croisées, à plusieurs auteurs. Peut-être s’agit-il
d’ailleurs d’une méta-écriture, qui met en relation les unités de sens
(paragraphes ou phrases) entre elles."

= Hyper-romans

Lucie de Boutiny est l’auteure de Non, roman multimédia publié en feuilleton par
Synesthésie, une revue en ligne d’art contemporain. "NON est un roman comique
qui fait la satire de la vie quotidienne d’un couple de jeunes cadres supposés
dynamiques, raconte-t-elle en juin 2000. Bien qu’appartenant à l’élite high-tech
d’une industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite
révolution numérique. (...) Non prolonge les expériences du roman post-moderne
(récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres - naturaliste,
mélo, comique… - et les niveaux de langues, etc.). Cette hyperstylisation permet
à la narration des développements inattendus et offre au lecteur l’attrait d’une
navigation dans des récits multiples et multimédias, car l’écrit à l’écran
s’apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde."

Les romans précédents de Lucie de Boutiny ont été publiés sous forme imprimée.
Un roman numérique requiert-il une démarche différente? "D’une manière générale,
mon humble expérience d’apprentie auteure m’a révélé qu’il n’y a pas de
différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande
une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience
obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en
plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le
multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s’il n’était qu’un scénario.
Et si, à la base, il n’y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le
graphisme et les astuces interactives qu’on peut y mettre fera gadget. Par
ailleurs, le support modifie l’appréhension du texte, et même, il faut le
souligner, change l’œuvre originale."

Autre roman numérique, Apparitions inquiétantes (devenu ensuite La malédiction
du parasol) est né sous la plume d’Anne-Cécile Brandenbourger. Il s’agit d’"une
longue histoire à lire dans tous les sens, un labyrinthe de crimes, de mauvaises
pensées et de plaisirs ambigus". Pendant deux ans, la version originale est
construite peu à peu sous forme de feuilleton sur le site d’Anacoluthe, en
collaboration avec Olivier Lefèvre. En février 2000, l’histoire est publiée en
version numérique (format PDF) et en version imprimée aux éditions 00h00, en
tant que premier titre de la Collection 2003, consacrée aux écritures
numériques.

00h00 présente le livre comme "un cyber-polar fait de récits hypertextuels
imbriqués en gigogne. Entre personnages de feuilleton américain et intrigue
policière, le lecteur est – hypertextuellement - mené par le bout du nez dans
cette saga aux allures borgésiennes. (...) C’est une histoire de meurtre et une
enquête policière; des textes écrits court et montés serrés; une balade dans
l’imaginaire des séries télé; une destructuration (organisée) du récit dans une
transposition littéraire du zapping; et par conséquent, des sensations de
lecture radicalement neuves." Suite au succès du livre, les éditions Florent
Massot publient en août 2000 une deuxième version imprimée (la première étant
celle de 00h00, imprimée uniquement à la demande), avec une couverture en 3D, un
nouveau titre - La malédiction du parasol - et une maquette d’Olivier Lefèvre
restituant le rythme de la version originale.

Anne-Cécile Brandenbourger écrit en juin 2000: "Les possibilités offertes par
l’hypertexte m’ont permis de développer et de donner libre cours à des tendances
que j’avais déjà auparavant. J’ai toujours adoré écrire et lire des textes
éclatés et inclassables (comme par exemple La vie mode d’emploi de Perec ou Si
par une nuit d’hiver un voyageur de Calvino) et l’hypermédia m’a donné
l’occasion de me plonger dans ces formes narratives en toute liberté. Car, pour
créer des histoires non linéaires et des réseaux de textes qui s’imbriquent les
uns dans les autres, l’hypertexte est évidemment plus approprié que le papier.
Je crois qu’au fil des jours, mon travail hypertextuel a rendu mon écriture de
plus en plus intuitive. Plus 'intérieure' aussi peut-être, plus proche des
associations d’idées et des mouvements désordonnés qui caractérisent la pensée
lorsqu’elle se laisse aller à la rêverie. Cela s’explique par la nature de la
navigation hypertextuelle, le fait que presque chaque mot qu’on écrit peut être
un lien, une porte qui s’ouvre sur une histoire."

= Mail-romans

Dernier-né de la cyber-littérature, le mail-roman utilise le canal du courriel.
Le premier mail-roman francophone est lancé en été 2001 par Jean-Pierre Balpe,
directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8. Pendant très
exactement cent jours, il diffuse quotidiennement un chapitre de Rien n’est sans
dire auprès de cinq cents personnes – sa famille, ses amis, ses collègues, les
amis de ses collègues, etc. - en y intégrant les réponses et les réactions des
lecteurs. Racontée par un narrateur, l’histoire est celle de Stanislas et de
Zita, qui vivent une passion tragique déchirée par une sombre histoire
politique. "Cette idée d’un mail-roman m’est venue tout naturellement, raconte
l’auteur en février 2002. D’une part en me demandant depuis quelque temps déjà
ce qu’internet peut apporter sur le plan de la forme à la littérature (...) et
d’autre part en lisant de la littérature 'épistolaire' du 18e siècle, ces fameux
'romans par lettres'. Il suffit alors de transposer: que peut être le 'roman par
lettres' aujourd’hui?"

En tant que théoricien de la littérature informatique, Jean-Pierre Balpe tire
plusieurs conclusions de cette expérience: "D’abord c’est un 'genre': depuis,
plusieurs personnes m’ont dit lancer aussi un mail-roman. Ensuite j’ai aperçu
quantité de possibilités que je n’ai pas exploitées et que je me réserve pour un
éventuel travail ultérieur. La contrainte du temps est ainsi très intéressante à
exploiter: le temps de l’écriture bien sûr, mais aussi celui de la lecture: ce
n’est pas rien de mettre quelqu’un devant la nécessité de lire, chaque jour, une
page de roman. Ce 'pacte' a quelque chose de diabolique. Et enfin le
renforcement de ma conviction que les technologies numériques sont une chance
extraordinaire du renouvellement du littéraire."

= La littérature numérique

Les technologies numériques ont en effet donné naissance à plusieurs genres:
site d’écriture hypermédia, roman multimédia, hyper-roman, nouvelle hypertexte,
feuilleton hypermédia, mail-roman, etc. En 2003, on peut désormais parler d’une
véritable littérature numérique, qui bouscule la littérature traditionnelle en
lui apportant un souffle nouveau, et qui s’intègre sans problème à d’autres
formes artistiques puisque le support numérique favorise la fusion de l’écrit
avec l’image et le son.

Jean-Paul, webmestre des Cotres furtifs, écrit dès août 1999: "L’avenir de la
cyber-littérature, techno-littérature ou comme on voudra l’appeler, est tracé
par sa technologie même. Il est maintenant impossible à un(e) auteur(e) seul(e)
de manier à la fois les mots, leur apparence mouvante et leur sonorité.
Maîtriser aussi bien Director, Photoshop et Cubase, pour ne citer que les plus
connus, c’était possible il y a dix ans, avec les versions 1. Ça ne l’est plus.
Dès demain (matin), il faudra savoir déléguer les compétences, trouver des
partenaires financiers aux reins autrement plus solides que Gallimard, voir du
côté d’Hachette-Matra, Warner, Pentagone, Hollywood. Au mieux, le statut de...
l’écrivaste? du multimédiaste? sera celui du vidéaste, du metteur en scène, du
directeur de produit: c’est lui qui écope des palmes d’or à Cannes, mais il
n’aurait jamais pu les décrocher seul. Sœur jumelle (et non pas clone) du
cinématographe, la cyber-littérature (= la vidéo + le lien) sera une industrie,
avec quelques artisans isolés dans la périphérie off-off (aux droits d’auteur
négatifs, donc)."

Lucie de Boutiny, romancière "papier et pixel", raconte pour sa part en juin
2000: "Mes 'conseillers littéraires', des amis qui n’ont pas ressenti le vent de
liberté qui souffle sur le web, aimeraient que j’y reste, engluée dans la pâte à
papier. Appliquant le principe de demi-désobéissance, je fais des allers-retours
papier-pixel. L’avenir nous dira si j’ai perdu mon temps ou si un nouveau genre
littéraire hypermédia va naître. (...) Si les écrivains français classiques en
sont encore à se demander s’ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine,
le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte,
plutôt que l’ordinateur connecté, voire l’installation, c’est que l’HTX
(hypertext literature) nécessite un travail d’accouchement visuel qui n’est pas
la vocation originaire de l’écrivain papier. En plus des préoccupations du
langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain -
collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe
informatique et participer à l’invention de codes graphiques car lire sur un
écran est aussi regarder."

Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, espace d’écritures
hypermédias, écrit à la même date: "La couverture du réseau autour de la surface
du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus. Ce qui
n’est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni
vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment
interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des
postures de 'spectacture' ou de 'lectacture' (Jean-Louis Weissberg). Les notions
de lieu, d’espace, de temps, d’actualité sont requestionnées à travers ce médium
qui n’offre plus guère de distance à l’événement mais se situe comme aucun autre
dans le présent en train de se faire. L’écart peut être mince entre l’envoi et
la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes).

Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore
mal définis tels que les changements radicaux qui s’opèrent sur le plan
symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de
relation aux autres. 'Plus de proximité' ne crée pas plus d’engagement dans la
relation, de même 'plus de liens' ne créent pas plus de liaisons, ou encore
'plus de tuyaux' ne créent pas plus de partage. Je rêve d’un internet où nous
pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d’atelier
d’écritures permanent et qui autoriserait l’écriture personnelle (c’est en voie
d’exister), son partage avec d’autres auteurs, leur mise en relation dans un
tissage d’hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le
travail qui se crée."


2.3. Best-sellers en numérique


En 2000, lorsque le livre numérique commence à se généraliser mais que la partie
est loin d’être gagnée, trois auteurs de best-sellers se lancent dans
l’aventure, malgré les risques commerciaux encourus. Aux Etats-Unis, Stephen
King distribue une nouvelle puis publie un roman épistolaire indépendamment de
son éditeur. Au Royaume-Uni, Frederick Forsyth publie un recueil de nouvelles
chez l’éditeur électronique Online Originals. En Espagne, en partenariat avec
son éditeur habituel, Arturo Pérez-Reverte diffuse son nouveau roman sous forme
numérique en exclusivité pendant un mois, avant la sortie de la version
imprimée.

= "The Plant", de Stephen King

En mars 2000, Stephen King, maître du suspense, commence d’abord par distribuer
uniquement sur l’internet sa nouvelle Riding the Bullet, assez volumineuse
puisqu’elle fait 66 pages. Il se trouve être le premier auteur à succès à tenter
un pari considéré par beaucoup comme perdu d’avance. Mais la notoriété de
l’auteur et la couverture médiatique de ce scoop font que la "sortie" de cette
nouvelle sur le web provoque un véritable raz-de-marée. 400.000 exemplaires sont
téléchargés en 24 heures dans les librairies en ligne qui la vendent (au prix de
2,5 dollars).

En juillet 2000, fort de cette expérience prometteuse, Stephen King décide de se
passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. Il crée un site
web spécifique pour débuter l’auto-publication en épisodes de The Plant, un
roman épistolaire inédit qui raconte l’histoire d’une plante carnivore
s’emparant d’une maison d’édition en lui promettant le succès commercial en
échange de sacrifices humains. Le premier chapitre est téléchargeable en
plusieurs formats – PDF (portable document format), OeB (open ebook), HTML
(hypertext markup language), TXT (texte) - pour la somme de un dollar, avec
paiement différé ou paiement immédiat sur le site d’Amazon.com.

Dans une lettre aux lecteurs mise en ligne à la même date, l’auteur raconte que
la création, le design et la publicité de son site web lui ont coûté la somme de
124.150 dollars, sans compter sa prestation en tant qu’écrivain et la
rémunération de son assistante. Il précise aussi que la publication des
chapitres suivants est liée au paiement du premier chapitre par au moins 75% des
internautes. "Mes amis, vous avez l’occasion de devenir le pire cauchemar des
éditeurs, déclare-t-il. Comme vous le voyez, c’est simple. Pas de cryptage
assommant! Vous voulez imprimer l’histoire et en faire profiter un(e) ami(e)?
Allez-y. Une seule condition: tout repose sur la confiance, tout simplement.
C’est la seule solution. Je compte sur deux facteurs. Le premier est
l’honnêteté. Prenez ce que bon vous semble et payez pour cela, dit le proverbe.
Le second est que vous aimerez suffisamment l’histoire pour vouloir en lire
davantage. Si vous le souhaitez vraiment, vous devez payer. Rappelez-vous:
payez, et l’histoire continue; volez, et l’histoire s’arrête."

Une semaine après la mise en ligne du premier chapitre, on compte 152.132
téléchargements avec paiement par 76% des lecteurs. Certains paient davantage
que le dollar demandé, allant parfois jusqu’à 10 ou 20 dollars pour compenser le
manque à gagner de ceux qui ne paieraient pas, et éviter ainsi que la série ne
s’arrête. La barre des 75% est dépassée de peu, au grand soulagement des fans,
si bien que le deuxième chapitre suit un mois après.

En août 2000, dans une nouvelle lettre aux lecteurs, Stephen King annonce un
nombre de téléchargements légèrement inférieur à celui du premier chapitre. Il
en attribue la cause à une publicité moindre et à des problèmes de
téléchargement. Si le nombre de téléchargements n’a que légèrement décru, le
nombre de paiements est en nette diminution, les internautes ne réglant leur dû
qu’une fois pour plusieurs téléchargements. L’auteur s’engage cependant à
publier le troisième chapitre comme prévu, fin septembre, et à prendre une
décision ensuite sur la poursuite ou non de l’expérience, en fonction du nombre
de paiements. Ses prévisions sont de onze ou douze chapitres en tout, avec un
nombre total de 1,7 million de téléchargements. Le ou les derniers chapitres
seraient gratuits.

Plus volumineux (10.000 signes environ au lieu de 5.000), les chapitres 4 et 5
passent à 2 dollars. Mais le nombre de téléchargements et de paiements ne cesse
de décliner: 40.000 téléchargements seulement pour le cinquième chapitre, alors
que le premier chapitre avait été téléchargé 120.000 fois, et paiement pour 46%
des téléchargements seulement.

Fin novembre, Stephen King annonce l’interruption de la publication pendant une
période indéterminée, après la parution du sixième chapitre, téléchargeable
gratuitement à la mi-décembre. "The Plant va retourner en hibernation afin que
je puisse continuer à travailler, précise-t-il sur son site. Mes agents
insistent sur la nécessité d’observer une pause afin que la traduction et la
publication à l’étranger puissent rattraper la publication en anglais." Mais
cette décision semble d’abord liée à l’échec commercial de l’expérience.

Cet arrêt suscite de vives critiques. On oublie de reconnaître à l’auteur au
moins un mérite, celui d’avoir été le premier à se lancer dans l’aventure, avec
les risques qu’elle comporte. Entre juillet et décembre 2000, pendant les six
mois qu’elle aura duré, nombreux sont ceux qui suivent les tribulations de The
Plant, à commencer par les éditeurs, quelque peu inquiets face à un médium qui
pourrait un jour concurrencer le circuit traditionnel. Quand Stephen King décide
d’arrêter l’expérience, plusieurs journalistes et critiques littéraires
affirment qu’il se ridiculise aux yeux du monde entier. N’est-ce pas un peu
exagéré? L’auteur avait d’emblée annoncé la couleur puisqu’il avait lié la
poursuite de la publication à un pourcentage de paiements satisfaisant.

Qu’est-il advenu ensuite des expériences numériques de Stephen King? L’auteur
reste toujours très présent dans ce domaine, mais par le biais de son éditeur.
En mars 2001, son roman Dreamcatcher est le premier roman à être lancé
simultanément en version imprimée, par Simon & Schuster, et en version
numérique, par Palm Digital Media, pour lecture sur Palm Pilot ou Pocket PC. En
mars 2002, son recueil de nouvelles Everything’s Eventual est lui aussi publié
simultanément en deux versions: en version imprimée par Scribner, subdivision de
Simon & Schuster, et en version numérique par Palm Digital Media, qui en propose
un extrait en téléchargement libre.

= "Quintet", de Frederick Forsyth

En novembre 2000, deux Européens, l’anglais Frederick Forsyth et l’espagnol
Arturo Pérez-Reverte, décident eux aussi de tenter l'aventure numérique. Mais,
forts de l’expérience d’auto-publication de Stephen King peut-être, ni l’un ni
l’autre n’ont l’intention de se passer d’éditeur.

Frederick Forsyth, le maître britannique du thriller, aborde la publication
numérique avec l’appui de l’éditeur électronique londonien Online Originals. En
novembre 2000, Online Originals publie The Veteran, histoire d’un crime violent
commis à Londres et premier volet de Quintet, une série de cinq nouvelles
électroniques (The Veteran, The Miracle, The Citizen, The Art of the Matter et
Draco). Disponible en trois formats (PDF, Microsoft Reader et Glassbook Reader),
la nouvelle est vendue au prix de 3,99 pounds (6,60 euros) sur le site de
l’éditeur et dans plusieurs librairies en ligne au Royaume-Uni (Alphabetstreet,
BOL.com, WHSmith) et aux Etats-Unis (Barnes & Noble, Contentville, Glassbook).

"La publication en ligne sera essentielle à l’avenir, déclare Frederick Forsyth
sur le site d’Online Originals. Elle crée un lien simple et surtout rapide et
direct entre le producteur original (l’auteur) et le consommateur final (le
lecteur), avec très peu d’intermédiaires. Il est passionnant de participer à
cette expérience. Je ne suis absolument pas un spécialiste des nouvelles
technologies. Je n’ai jamais vu de livre numérique. Mais je n’ai jamais vu non
plus de moteur de Formule 1, ce qui ne m’empêche pas de constater combien ces
voitures de course sont rapides."

= "El Oro del Rey", d’Arturo Pérez-Reverte

La première expérience numérique d'Arturo Pérez-Reverte est un peu différente.
La série best-seller du romancier espagnol relate les aventures du Capitan
Alatriste au 17e siècle. Le nouveau titre à paraître s’intitule El Oro del Rey.
En novembre 2000, en collaboration avec son éditeur Alfaguara, l'auteur décide
de diffuser El Oro del Rey en version numérique sur un site spécifique du
portail Inicia, en exclusivité pendant un mois, avant sa sortie en librairie. Le
roman est disponible au format PDF pour 2,90 euros, un prix très inférieur aux
15,10 euros annoncés pour le livre imprimé.

Résultat de l’expérience, le nombre de téléchargements est très satisfaisant,
mais pas celui des paiements. Un mois après la mise en ligne du roman, on compte
332.000 téléchargements, avec paiement par 12.000 lecteurs seulement. A la même
date, Marilo Ruiz de Elvira, directrice de contenus du portail Inicia, explique
dans un communiqué: "Pour tout acheteur du livre numérique, il y avait une clé
pour le télécharger en 48 heures sur le site internet et, surtout au début,
beaucoup d’internautes se sont échangés ce code d’accès dans les forums de
dialogue en direct (chats) et ont téléchargé leur exemplaire sans payer. On a
voulu tester et cela faisait partie du jeu. Arturo Pérez-Reverte voulait surtout
qu’on le lise."

= Des centaines de titres

Trois ans après ces premières tentatives, si les expériences purement numériques
sont provisoirement abandonnées, les livres numériques ont une place
significative à côté de leurs correspondants imprimés. En 2003, des centaines de
best-sellers sont vendus en version numérique sur Amazon.com, Barnes &
Noble.com, Yahoo! eBook Store ou sur des sites d’éditeurs (Random House,
PerfectBound, etc.), pour lecture sur ordinateur ou sur assistant personnel
(PDA). Mobipocket distribue 6.000 titres numériques dans plusieurs langues, soit
sur son site soit dans des librairies partenaires. Le catalogue de Palm Digital
Media approche les 10.000 titres, lisibles sur les gammes Palm et Pocket PC,
avec 15 à 20 nouveaux titres par jour et 1.000 nouveaux clients par semaine.

Signe des temps, en mars 2003, Paulo Coelho, écrivain brésilien devenu
mondialement célèbre avec L’Alchimiste, son titre phare, distribue plusieurs de
ses livres gratuitement au format PDF. Traduits en 56 langues, ses livres
imprimés atteignent 53 millions d'exemplaires vendus dans 155 pays, dont 6,5
millions d’exemplaires dans les pays francophones. L’écrivain décide de mettre
en ligne sur son site l’édition intégrale de plusieurs de ses romans, en
diverses langues, avec l’accord de ses éditeurs respectifs (dont Anne Carrière,
son éditrice en France). Trois de ses romans sont disponibles en français:
Manuel du guerrier de la lumière, La cinquième montagne et Veronika décide de
mourir. Pourquoi une telle décision? "Comme le français est présent, à plus ou
moins grande échelle, dans le monde entier, je recevais sans cesse des courriers
électroniques d'universités et de personnes habitant loin de la France, qui ne
trouvaient pas mes oeuvres", déclare Paulo Coelho par le biais de son éditrice.
A la question classique sur le préjudice que pourraient porter ces quelques
titres gratuits sur les ventes futures, il répond: "Seule une minorité de gens a
accès à l’internet, et le livre au format ebook ne remplacera jamais le livre
papier." Une remarque très juste, au moins pour le court terme.


3. L’EDITION DEVIENT ELECTRONIQUE


[3.1. Editeurs commerciaux / 3.2. Editeurs non commerciaux / 3.3. L’auto-édition
/ 3.4. Vers une nouvelle structure éditoriale]

Au début des années 2000, l’édition électronique creuse son sillon à côté de
l’édition traditionnelle, du fait des avantages qu’elle procure: stockage plus
simple, accès plus rapide, diffusion plus facile, coût moins élevé, etc. Elle
amène aussi un souffle nouveau dans le monde de l’édition, et même une certaine
zizanie. On voit des éditeurs vendre directement leurs titres en ligne, des
éditeurs électroniques commercialiser les versions numérisées de livres publiés
par des éditeurs traditionnels, des librairies numériques vendre les versions
numérisées de livres publiés par des éditeurs partenaires, des auteurs
s’auto-éditer ou promouvoir eux-mêmes leurs oeuvres publiées, des sites
littéraires se charger de faire connaître de nouveaux auteurs pour pallier les
carences de l’édition traditionnelle, etc. Le numérique pourra-il à terme
ébranler ou même faire imploser la structure éditoriale en place, considérée par
de nombreux écrivains comme passablement sclérosée?


3.1. Editeurs commerciaux


Dans le monde francophone, le premier éditeur électronique commercial est
CyLibris, fondé en août 1996. CyLibris est suivi en mai 1998 par 00h00, premier
éditeur en ligne à commercialiser des livres numériques. Des éditeurs
traditionnels mettent eux aussi en place un secteur spécifique, par exemple
l’éditeur Luc Pire, qui crée Luc Pire électronique en février 2001.

= CyLibris

Fondées en août 1996 à Paris par Olivier Gainon, les éditions CyLibris (de Cy,
cyber et Libris, livre) décident d’utiliser l’internet et le numérique pour
publier des oeuvres littéraires dans divers genres (littérature générale,
policier, science-fiction, théâtre et poésie). Vendus uniquement sur le web,
avec des extraits en téléchargement libre au format texte, les livres sont
imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d’éviter
le stock et les intermédiaires. En 2001, certains titres sont également vendus
en version imprimée par un réseau de librairies partenaires, notamment la Fnac,
et en version numérique par Mobipocket et Numilog, pour lecture sur ordinateur
et sur assistant personnel (PDA). En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une
cinquantaine de titres.

"CyLibris a été créé d’abord comme une maison d’édition spécialisée sur un
créneau particulier de l’édition et mal couvert à notre sens par les autres
éditeurs: la publication de premières oeuvres, donc d’auteurs débutants,
explique Olivier Gainon en décembre 2000. Nous nous intéressons finalement à la
littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel: non
seulement les premières oeuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en
décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes. Ce qui est
rassurant, c’est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux: le grand
prix de la SGDL (Société des gens de lettres) en 1999 pour La Toile de
Jean-Pierre Balpe, le prix de la litote pour Willer ou la trahison de Jérôme
Olinon en 2000, etc. Ce positionnement de 'défricheur' est en soi original dans
le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de fonctionnement qui fait de
CyLibris un éditeur atypique.

Créé dès 1996 autour de l’internet, CyLibris a voulu contourner les contraintes
de l’édition traditionnelle grâce à deux innovations: la vente directe par
l’intermédiaire d’un site de commerce sur internet, et le couplage de cette
vente avec une impression numérique en 'flux tendu'. Cela permettait de
contourner les deux barrières traditionnelles dans l’édition: les coûts
d’impression (et de stockage), et les contraintes de distribution. Notre système
gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet, impression du livre
commandé, envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l’impression à
des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité
équivalente à celle de l’offset, et à un prix comparable. Notre système n’est ni
plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente, qui, à
notre sens, devrait se généraliser à terme."

En quoi consiste l’activité d’un éditeur électronique? "Je décrirais mon
activité comme double, explique Olivier Gainon. D’une part celle d’un éditeur
traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur retravail (je m’occupe
irectement de la collection science-fiction), mais également le choix des
maquettes, les relations avec les prestataires, etc. D’autre part, une activité
internet très forte qui vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre
une stratégie de partenariat permettant à CyLibris d’obtenir la visibilité qui
lui fait parfois défaut. Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE (le
Syndicat national de l’édition, dont CyLibris fait partie depuis le printemps
2000, ndlr). CyLibris est aujourd’hui une petite structure. Elle a trouvé sa
place dans l’édition, mais est encore d’une économie fragile sur internet. Notre
objectif est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons."

Le site web procure des informations pratiques aux auteurs en herbe: comment
envoyer un manuscrit à un éditeur, ce que doit comporter un contrat d’édition,
comment protéger ses manuscrits, etc. Par ailleurs, l’équipe de CyLibris lance
en mai 1999 CyLibris Infos, une lettre d’information électronique gratuite dont
l’objectif n’est pas tant de promouvoir les livres de l’éditeur que de présenter
l’actualité de l’édition francophone. Volontairement décalée et souvent
humoristique sinon décapante, la lettre, d’abord mensuelle, paraît deux fois par
mois à compter de février 2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir
Edition Actu. Elle compte 1.500 abonnés et environ 5.000 lecteurs en 2003.

= 00h00

Un peu moins de deux ans après la création de CyLibris a lieu la mise en ligne
de 00h00 (qui se prononce: zéro heure), éditeur pionnier lui aussi, mais dans un
domaine différent: il est le premier éditeur à se lancer dans la
commercialisation de livres numériques. Fondées à Paris par Jean-Pierre Arbon,
ancien directeur de Flammarion, et Bruno de Sa Moreira, ancien directeur de
Flammarion Multimédia, les éditions 00h00 débutent leur activité en mai 1998.

"La création de 00h00 marque la véritable naissance de l’édition en ligne,
lit-on sur le site web. C’est en effet la première fois au monde que la
publication sur internet de textes au format numérique est envisagée dans le
contexte d’un site commercial, et qu’une entreprise propose aux acteurs
traditionnels de l’édition (auteurs et éditeurs) d’ouvrir avec elle sur le
réseau une nouvelle fenêtre d’exploitation des droits. Les textes offerts par
00h00 sont soit des inédits, soit des textes du domaine public, soit des textes
sous copyright dont les droits en ligne ont fait l’objet d’un accord avec leurs
ayants droit. (...) Le succès de l’édition en ligne ne dépendra pas seulement
des choix éditoriaux: il dépendra aussi de la capacité à structurer des
approches neuves, fondées sur les lecteurs autant que sur les textes, sur les
lectures autant que sur l’écriture, et à rendre immédiatement perceptible qu’une
aventure nouvelle a commencé."

En 2000, le catalogue comprend 600 titres, une centaine d’oeuvres originales et
des rééditions électroniques d’ouvrages publiés par d’autres éditeurs. Les
versions numériques représentent 85% des ventes, les 15% restants étant des
versions imprimées à la demande du client. Les œuvres originales sont réparties
en plusieurs collections: nouvelles écritures interactives et hypertextuelles,
premiers romans, documents d’actualité, études sur les NTIC (nouvelles
technologies de l’information et de la communication), co-éditions avec des
éditeurs traditionnels ou de grandes institutions. Pas de stock, pas de
contrainte physique de distribution, mais un lien direct avec le lecteur et
entre les lecteurs. Sur le site, ceux-ci peuvent créer leur espace personnel
afin d’y rédiger leurs commentaires, recommander des liens vers d’autres sites,
participer à des forums, etc.

En septembre 2000, les éditions 00h00 sont rachetées par Gemstar-TV Guide
International, grosse société américaine spécialisée dans les produits et
services numériques pour les médias. Quelques mois auparavant, en janvier 2000,
Gemstar rachète les deux sociétés californiennes à l’origine des premiers
modèles de livres électroniques (appareils de lecture), NuvoMedia, créatrice du
Rocket eBook, et Softbook Press, créatrice du Softbook Reader. En rachetant
00h00, Gemstar accède au marché européen. Selon un communiqué de Henry Yuen,
président de Gemstar, "les compétences éditoriales dont dispose 00h00 et les
capacités d’innovation et de créativité dont elle a fait preuve sont les atouts
nécessaires pour faire de Gemstar un acteur majeur du nouvel âge de l’édition
numérique qui s’ouvre en Europe." La communauté francophone ne voit pas ce
rachat d’un très bon oeil, la mondialisation de l’édition semblant justement peu
compatible avec l’innovation et la créativité. Moins de trois ans plus tard, en
juin 2003, 00h00 décide de cesser ses activités, tout comme la branche eBook de
Gemstar, le livre numérique au format propriétaire étant désormais condamné au
profit du livre numérique diffusé dans des formats "universels".

= Luc Pire électronique

En Belgique, le premier éditeur à s’intéresser au numérique est Luc Pire, maison
d’édition créée en automne 1994, avec un siège à Bruxelles et un autre à Liège.
Lancé en février 2001, Luc Pire électronique propose d’une part des versions
numériques de titres déjà publiés chez Luc Pire, d’autre part de nouveaux
titres, soit en version numérique seulement, soit en deux versions, numérique et
imprimée. Nicolas Ancion, responsable éditorial de Luc Pire électronique,
explique en avril 2001: "Ma fonction est d’une double nature: d’une part,
imaginer des contenus pour l’édition numérique de demain et, d’autre part,
trouver des sources de financement pour les développer. (...) Je supervise le
contenu du site de la maison d’édition et je conçois les prochaines générations
de textes publiés numériquement (mais pas exclusivement sur internet)."

Comment voit-il l’avenir? "L’édition électronique n’en est encore qu’à ses
balbutiements. Nous sommes en pleine phase de recherche. Mais l’essentiel est
déjà acquis: de nouveaux supports sont en train de voir le jour et cette
apparition entraîne une redéfinition du métier d’éditeur. Auparavant, un éditeur
pouvait se contenter d’imprimer des livres et de les distribuer. Même s’il s’en
défendait parfois, il fabriquait avant tout des objets matériels (des livres).
Désormais, le rôle de l’éditeur consiste à imaginer et mettre en forme des
contenus, en collaboration avec des auteurs. Il ne fabrique plus des objets
matériels, mais des contenus dématérialisés. Ces contenus sont ensuite
'matérialisés' sous différentes formes: livres papier, livres numériques, sites
web, bases de données, brochures, CD-Rom, bornes interactives. Le département de
'production' d’un éditeur deviendrait plutôt un département d’'exploitation' des
ressources. Le métier d’éditeur se révèle ainsi beaucoup plus riche et plus
large. Il peut amener le livre et son contenu vers de nouveaux lieux, de
nouveaux publics. C’est un véritable défi qui demande avant tout de
l’imagination et de la souplesse."


3.2. Editeurs non commerciaux


De par la nature même du web, moyen de diffusion sans précédent, une place
importante est désormais occupée par les éditeurs en ligne non commerciaux. Le
pionnier Editel, qui voit le jour en avril 1995, est suivi de Diamedit en 1997,
puis de La Grenouille Bleue en septembre 1999 (remplacé par Gloupsy.com en
janvier 2001), et de quelques autres depuis. A ceux qui se demandent s’ils sont
de véritables éditeurs, on rétorquera qu’ils le sont tout autant, sinon
davantage, que nombre d’éditeurs commerciaux. Le but premier d’un éditeur
n’est-il pas de découvrir et diffuser des auteurs? C’est ce qu’ils font. Fait
qui mérite d’être signalé, de petits éditeurs commerciaux comme Le Choucas ont
aussi des coups de coeur non commerciaux visant à faire connaître une œuvre sans
souci de rentabilité commerciale. L’édition non commerciale est également très
active dans le domaine universitaire, comme en témoigne le Net des études
françaises.

= Editel

Dès avril 1995, Pierre François Gagnon, poète et essayiste québécois, décide
d’utiliser le numérique pour la réception des textes, leur stockage et leur
diffusion. Il crée Editel, site pionnier de l’édition littéraire francophone et
premier site web d’auto-édition collective de langue française. Interviewé en
juillet 2000, il raconte: "En fait, tout le monde et son père savent ou
devraient savoir que le premier site d’édition en ligne commercial fut CyLibris
(créé en août 1996 par Olivier Gainon, ndlr), précédé de loin lui-même, au
printemps de 1995, par nul autre qu’Editel, le pionnier d’entre les pionniers du
domaine, bien que nous fûmes confinés à l’action symbolique collective, faute
d’avoir les moyens de déboucher jusqu’ici sur une formule de commerce en ligne
vraiment viable et abordable (...). Nous sommes actuellement trois mousquetaires
(Pierre François Gagnon, Jacques Massacrier et Mostafa Benhamza, ndlr) à
développer le contenu original et inédit du webzine littéraire qui continuera de
servir de façade d’animation gratuite, offerte personnellement par les auteurs
maison à leur lectorat, à d’éventuelles activités d’édition en ligne payantes,
dès que possible au point de vue technico-financier. Est-il encore réaliste de
rêver à la démocratie économique?"

= Diamedit

En 1997, deux ans après la mise en ligne d'Editel, Jacky Minier crée Diamedit,
site français de promotion d’inédits artistiques et littéraires. "J’ai imaginé
ce site d’édition virtuelle il y a maintenant plusieurs années, à l’aube de
l’ère internautique francophone, relate-t-il en octobre 2000. A l’époque, il n’y
avait aucun site de ce genre sur la toile à l’exception du site québécois Editel
de Pierre François Gagnon. J’avais alors écrit un roman et quelques nouvelles
que j’aurais aimé publier mais, le système français d’édition classique papier
étant ce qu’il est, frileux et à la remorque de l’Audimat, il est devenu de plus
en plus difficile de faire connaître son travail lorsqu’on n’est pas déjà connu
médiatiquement. J’ai donc imaginé d’utiliser le web pour faire la promotion
d’auteurs inconnus qui, comme moi, avaient envie d’être lus. Diamedit est fait
pour les inédits. Rien que des inédits. Pour encourager avant tout la création.
Je suis, comme beaucoup de pionniers du net sans doute, autodidacte et
multiforme. A la fois informaticien, écrivain, auteur de contenus, webmestre,
graphiste au besoin, lecteur, correcteur pour les tapuscrits des autres, et
commercial, tout à la fois. Mon activité est donc un mélange de ces diverses
facettes."

Comment Jacky Minier voit-il l’avenir de l’édition en ligne non commerciale?
"Souriant. Je le vois très souriant. Je crois que le plus dur est fait et que le
savoir-faire cumulé depuis les années de débroussaillage verra bientôt la
valorisation de ces efforts. Le nombre des branchés francophones augmente très
vite maintenant et, même si, en France, on a encore beaucoup de retard sur les
Amériques, on a aussi quelques atouts spécifiques. En matière de créativité
notamment. C’est pile poil le créneau de Diamedit. De plus, je me sens moins
seul maintenant qu’en 1998. Des confrères sérieux ont fait leur apparition dans
le domaine de la publication d’inédits. Tant mieux! Plus on sera et plus
l’expression artistique et créatrice prendra son envol. En la matière, la
concurrence n’est à craindre que si on ne maintient pas le niveau d’excellence.
Il ne faut pas publier n’importe quoi si on veut que les visiteurs comme les
auteurs s’y retrouvent."

= Gloupsy.com

Une des consoeurs de Jacky Minier est Marie-Aude Bourson, lyonnaise férue de
littérature et d’écriture qui, en septembre 1999, ouvre le site littéraire La
Grenouille Bleue. "L’objectif est de faire connaître de jeunes auteurs
francophones, pour la plupart amateurs, raconte-t-elle en décembre 2000. Chaque
semaine, une nouvelle complète est envoyée par e-mail aux abonnés de la lettre.
Les lecteurs ont ensuite la possibilité de donner leurs impressions sur un forum
dédié. Egalement, des jeux d’écriture ainsi qu’un atelier permettent aux auteurs
de 's’entraîner' ou découvrir l’écriture. Un annuaire recense les sites
littéraires. Un agenda permet de connaître les différentes manifestations
littéraires." En décembre 2000, elle doit malheureusement fermer le site pour un
problème de marque. Dès janvier 2001, elle ouvre un deuxième site, Gloupsy.com,
qui fonctionne selon le même principe, "mais avec plus de 'services' pour les
jeunes auteurs, le but étant de mettre en place une véritable plate-forme pour
'lancer' les auteurs" et fonder peut-être ensuite "une véritable maison
d’édition avec impression papier des auteurs découverts". Suite à une gestion du
site devenue trop lourde, Marie-Aude Bourson décide toutefois de cesser cette
belle aventure en mars 2003, date de la fin du contrat d’hébergement du site.

= Le Choucas

A l’aube du 21e siècle, Raymond Godefroy, écrivain-paysan normand, désespérait
de trouver un éditeur pour son recueil de fables, intitulé Fables pour l’an
2000. Ce jusqu’à sa rencontre virtuelle avec Nicolas Pewny, fondateur des
éditions du Choucas, basées en Haute-Savoie. Bien qu’étant d’abord un éditeur à
vocation commerciale, Nicolas Pewny tient aussi à avoir des activités non
commerciales, afin de faire connaître des auteurs pour lesquels il a un coup de
coeur. Il crée donc un beau design web pour ces Fables, qu’il publie en ligne en
décembre 1999.

"Internet représente pour moi un formidable outil de communication qui nous
affranchit des intermédiaires, des barrages doctrinaires et des intérêts des
médias en place, écrit Raymond Godefroy à la même date. Soumis aux mêmes lois
cosmiques, les hommes, pouvant mieux se connaître, acquerront peu à peu cette
conscience du collectif, d’appartenir à un même monde fragile pour y vivre en
harmonie sans le détruire. Internet est absolument comme la langue d’Esope, la
meilleure et la pire des choses, selon l’usage qu’on en fait, et j’espère qu’il
me permettra de m’affranchir en partie de l’édition et de la distribution
traditionnelle qui, refermée sur elle-même, souffre d’une crise d’intolérance
pour entrer à reculons dans le prochain millénaire."

Très certainement autobiographique, la fable Le poète et l’éditeur (sixième
fable de la troisième partie) relate on ne peut mieux les affres du poète à la
recherche d’un éditeur. Raymond Godefroy restant très attaché au papier, il
auto-publie la version imprimée de ses fables en juin 2001, un an et demi après
la parution de la version web. Le titre, Fables pour les années 2000, est
légèrement différent, puisque le cap du 21e siècle est désormais franchi. Quant
aux éditions du Choucas, elles cessent malheureusement leur activité en mars
2001, une disparition de plus à déplorer chez les éditeurs indépendants. Devenu
consultant en édition électronique, Nicolas Pewny met désormais ses compétences
éditoriales et numériques au service d’autres organismes.

= Le Net des études françaises

L’édition non commerciale est fondamentale dans le domaine universitaire.
Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon
Wooldridge est un ardent défenseur de la diffusion libre du savoir. Interviewé
en février 2001, il explique: "Je mets toutes les données de mes recherches des
vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes
intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités
du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j’édite un journal, je
collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu’ils ne
peuvent pas publier en ligne chez eux. (...) Il est crucial que ceux qui croient
à la libre diffusion des connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas
bouffé, pour être vendu, par les intérêts commerciaux. Ce qui se passe dans
l’édition du livre en France, où on n’offre guère plus en librairie que des
manuels scolaires ou pour concours (c’est ce qui s’est passé en linguistique,
par exemple), doit être évité sur le web. Ce n’est pas vers les Amazon.com qu’on
se tourne pour trouver la science désintéressée."

En mai 2000, Russon Wooldridge rassemble quelques collègues francophones à
Toronto lors d’un colloque intitulé "Colloque international sur les études
françaises favorisées par les nouvelles technologies d’information et de
communication". A la suite de ce colloque, il crée le Net des études françaises
(NEF), qui se veut d’une part "un filet trouvé qui ne capte que des morceaux
choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre eux",
d’autre part un réseau dont les "auteurs sont des personnes œuvrant dans le
champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs
produits avec autrui".

Le NEF s’étend ensuite à l’Europe grâce au site miroir Translatio, créé dans le
même esprit en septembre 2001. Emilie Devriendt, sa responsable, explique en
février 2003: "Translatio est le site miroir de trois sites académiques dédiés à
la diffusion de ressources documentaires dans le domaine des études françaises,
et plus particulièrement de l'histoire de la langue française. Il s'agit du site
du professeur Russon Wooldridge, du site Net des études françaises (créé et
maintenu par ce dernier), et du site Langue du 19e siècle, du professeur
Jacques-Philippe Saint-Gérand, déjà miroirisé à Clermont-Ferrand. Plus qu'une
simple copie, Translatio est avant toute chose le fruit de collaborations
actives, en réseau, entre enseignants, chercheurs et documentalistes issus de
différentes institutions: à Toronto (University of Toronto), à Clermont-Ferrand
(Université Blaise Pascal), Lisieux (Bibliothèque électronique), Paris (École
normale supérieure). Fidèle à l'architecture initiale des trois sites originaux,
Translatio en conserve aussi les objectifs: diffuser de la connaissance (sources
primaires et secondaires) sous forme de bases linguistiques, philologiques,
culturelles - interactives ou non. Autrement dit, proposer gratuitement outils
de recherche et ressources en ligne offrant toutes les garanties d’une
nécessaire rigueur scientifique."

= Une activité essentielle

Avantage significatif de l’édition non commerciale, au lieu de vendre quelques
dizaines ou quelques centaines de livres et de toucher des droits d’auteur
souvent insignifiants, l’auteur a un vaste lectorat et touche… zéro euros de
droits d’auteur, tout en échappant aux contraintes souvent inacceptables des
éditeurs commerciaux. A chacun de choisir s’il veut céder les droits de ses
travaux, gagner quelques euros et n’être lu par (presque) personne, ou s’il
préfère garder le copyright de ses écrits, être largement diffusé et ne rien
gagner, sous-entendu ne pas gagner d’argent, parce qu’en fait il gagne le plus
important, à savoir le fait d’être lu et de partager un savoir.

Grâce au réseau, l’édition non commerciale a le vent en poupe, et il était grand
temps. Des éditeurs de fiction découvrent de nouveaux auteurs et les promeuvent
au mieux avec les maigres moyens dont ils disposent. Des organismes deviennent
éditeurs dans le vrai sens du terme. Des auteurs sont heureux à juste titre de
voir leurs textes publiés. Des lecteurs avides, enthousiastes et exigeants ne
choisissent pas leurs lectures en fonction de la dernière liste de best-sellers,
mais les choisissent dans une profusion de fictions, de documentaires, d’études
généralistes et d’articles scientifiques, avec en prime la diffusion libre du
savoir. Et, pour finir, de plus en plus d’auteurs ne se soucient même plus du
fait que leurs textes auraient pu être acceptés par un éditeur traditionnel,
dont ils jugent le modèle complètement dépassé.


3.3. L’auto-édition


Si les éditeurs peuvent difficilement vivre sans les auteurs, les auteurs
peuvent enfin vivre sans les éditeurs. La création d’un site web leur permet de
faire connaître leurs oeuvres en évitant les intermédiaires. Jean-Paul, auteur
hypermédia, écrit dès juillet 1998: "L’internet va me permettre de me passer des
intermédiaires: éditeurs et distributeurs. Il va surtout me permettre de
formaliser ce que j’ai dans la tête et dont l’imprimé (la micro-édition, en
fait) ne me permettait de donner qu’une approximation. Puis les intermédiaires
prendront tout le pouvoir. Il faudra alors chercher ailleurs, là où l’herbe est
plus verte..."

L’auto-édition est la solution choisie par Anne-Bénédicte Joly, romancière, qui
décide de créer son propre site web pour diffuser ses oeuvres. En juin 2000,
deux mois après la mise en ligne de son site, elle raconte: "Après avoir
rencontré de nombreuses fins de non-recevoir auprès des maisons d’édition et ne
souhaitant pas opter pour des éditions à compte d’auteur, j’ai choisi, parce que
l’on écrit avant tout pour être lu (!), d’avoir recours à l’auto-édition. Je
suis donc un écrivain-éditeur et j’assume l’intégralité des étapes de la chaîne
littéraire, depuis l’écriture jusqu’à la commercialisation, en passant par la
saisie, la mise en page, l’impression, le dépôt légal et la diffusion de mes
livres. Mes livres sont en règle générale édités à 250 exemplaires et je
parviens systématiquement à couvrir mes frais fixes. Je pense qu’internet est
avant tout un média plus rapide et plus universel que d’autres, mais je suis
convaincue que le livre 'papier' a encore, pour des lecteurs amoureux de l’objet
livre, de beaux jours devant lui. Je pense que la problématique réside davantage
dans la qualité de certains éditeurs, pour ne pas dire la frilosité, devant les
coûts liés à la fabrication d’un livre, qui préfèrent éditer des livres
'vendeurs' plutôt que de décider de prendre le risque avec certains écrits ou
certains auteurs moins connus ou inconnus (...). Si l’internet et le livre
électronique ne remplaceront pas le support livre, je reste convaincue que
disposer d’un tel réseau de communication est un avantage pour des auteurs moins
(ou pas) connus."

Il est possible que l’auto-édition ait un bel avenir, comme l’explique en août
2000 Jean-Pierre Cloutier, auteur des Chroniques de Cybérie, une chronique
hebdomadaire des actualités de l’internet: "J’ai une théorie des forces qui
animent et modifient la société, et qui se résume à classer les phénomènes en
tendances fortes, courants porteurs et signaux faibles. Le livre électronique
(appelé ici livre numérique, ndlr) ne répond pas encore aux critères de tendance
forte. On perçoit des signaux faibles qui pourraient annoncer un courant
porteur, mais on n’y est pas encore. Cependant, si et quand on y sera, ce sera
un atout important pour les personnes qui souhaiteront s’auto-éditer, et le
phénomène pourrait bouleverser le monde de l’édition traditionnelle."


3.4. Vers une nouvelle structure éditoriale


Parallèlement à la littérature imprimée se développe la littérature numérique,
sous diverses formes: site d’écriture hypermédia, roman multimédia, hyper-roman,
nouvelle hypertexte, feuilleton hypermédia, mail-roman, etc. Cette littérature
est le plus souvent auto-éditée, en attendant une ou plusieurs maisons d’édition
spécialisées. De l’avis de Lucie de Boutiny, romancière, interviewée en juin
2000, la littérature hypertextuelle, "qui passe par le savoir-faire
technologique, rapproche donc le techno-écrivain du scénariste, du dessinateur
BD, du plasticien, du réalisateur de cinéma. Quelles en sont les conséquences au
niveau éditorial? Faut-il prévoir un budget de production en amont? Qui est
l’auteur multimédia? Qu’en est-il des droits d’auteur? Va-t-on conserver le
copyright à la française? L’HTX (HyperText Literature) sera publiée par des
éditeurs papier ayant un département multimédia? De nouveaux éditeurs vont
émerger et ils feront un métier proche de la production? Est-ce que nous
n’allons pas assister à un nouveau type d’oeuvre collective? Bientôt le sampling
littéraire protégé par le copyleft?"

Pour les documentaires également, on commence à utiliser les nouvelles formes
d’écriture et de lecture devenues courantes dans le domaine de l’hyperfiction.
Le documentaire hypertexte exploite lui aussi les possibilités offertes par
l’hyperlien en permettant divers cheminements au lecteur. C’est la démarche
tentée dans la version web de ce livre, qui donne directement accès aux
entretiens cités et permet une lecture aussi bien linéaire que non linéaire. Le
livre d'enquête publié en 2001 permet une recherche textuelle et une lecture
séquentielle par sujets grâce à la base interactive créée par Russon Wooldridge.

Outre plusieurs possibilités de lecture, linéaire, non linéaire, par thèmes,
etc., le documentaire hypertexte offre de nombreux avantages par rapport au
documentaire imprimé. Il permet l’accès immédiat au texte intégral des documents
cités. Les erreurs peuvent aussitôt être corrigées. Le livre peut être
régulièrement actualisé, en y incluant par exemple les développements les plus
récents sur tel sujet et les derniers chiffres ou statistiques. Ces horripilants
index en fin d’ouvrage - mais combien pratiques, au moins quand ils existent -
sont désormais remplacés par un moteur de recherche ou une base interactive.

Tout comme pour l’hyperfiction, il reste à inventer un nouveau type de maison
d’édition proposant ce genre de documentaire, avec une infrastructure permettant
leur actualisation immédiate par FTP (file transfer protocol). Si ceci vaut pour
tous les sujets, cela paraît d’autant plus indispensable pour des sujets tels
que les nouvelles technologies, l’internet et le web. La place des livres
traitant du web n’est-elle pas sur le web? L’auteur pourrait choisir de mettre
son livre en consultation payante ou gratuite. La question du droit d’auteur
serait également entièrement à revoir. Copyright ou copyleft? Paiement à la
source ou paiement à la consultation? Et comment l’éditeur serait-il rémunéré?

A l’heure de l’internet, pour les documentaires comme pour la fiction, il semble
important de créer de toutes pièces une structure éditoriale entièrement
numérique se démarquant des schémas traditionnels. De nombreux auteurs seraient
certainement heureux d’expérimenter un nouveau système, au lieu de se plier à un
système traditionnel très contraignant, qui n’est peut-être plus de mise
maintenant qu’on dispose d’un moyen de diffusion à moindres frais échappant aux
frontières.

Cette nouvelle structure éviterait de reproduire les carences du système
traditionnel, caractérisé entre autres par de très longs délais de réponse suite
à l’envoi du manuscrit (quand réponse il y a...), par des critères de sélection
manquant de transparence, par une attente de plusieurs semaines sinon plusieurs
mois pour la publication, par des droits d’auteur au pourcentage ridicule (7 à
10%, y compris pour les versions numériques), et par la difficulté d’envisager
de nouvelles versions sous prétexte de rentabilité. A l’heure actuelle, les
expressions "politique éditoriale", "procédure éditoriale" et "suivi éditorial"
plongent souvent les auteurs dans des abîmes de perplexité. Quant à l’engagement
de l’éditeur de promouvoir et diffuser l’oeuvre par tous les moyens, une clause
qui apparaît systématiquement dans tout contrat d´édition, il est de notoriété
publique que cet engagement est rarement tenu lorsque l’auteur n’est pas connu.
Des professionnels du livre – et pas des plus contestataires – ayant eux-mêmes
vécu les affres de l’auteur en quête d’éditeur parlent de chaîne éditoriale à
bout de souffle, quand ils n’emploient pas des qualificatifs nettement plus
péjoratifs.

Ces nouveaux éditeurs seraient différents des éditeurs en ligne, électroniques
et numériques apparus ces dernières années, qui sont souvent issus de l’édition
traditionnelle et la copient encore. Il s’agirait d’éditeurs qui, à l’heure des
technologies numériques et de l’internet, repenseraient la chaîne éditoriale de
fond en comble tout en faisant un véritable travail d’éditeur (découverte,
sélection, promotion et diffusion). Pour l’édition scientifique et technique, il
serait également plus qu’utile de ne plus uniquement limiter son accès aux
membres des canaux dirigistes que sont l’Université, le CNRS (Centre national de
la recherche scientifique) et quelques autres, et d’ouvrir largement les vannes
à d’autres spécialistes qui, s’ils n’ont pas les mêmes diplômes, ont des
connaissances tout aussi approfondies, des expériences tout aussi riches et des
qualités d’écrivain au moins équivalentes.

Ces nouveaux éditeurs pourraient utiliser à plein l’internet en adoptant des
méthodes originales spécifiques au réseau: envoi des manuscrits sous forme
électronique, délais de réponse courts, critères de sélection (ou non) transmis
par courrier électronique, publication rapide, droits d’auteur plus élevés avec
montant disponible en ligne, vente simultanée de la version imprimée (avec
impression à la demande) et de la version numérique en plusieurs formats,
véritable promotion et véritable diffusion de l’oeuvre selon des méthodes qui
restent à mettre au point, et pas seulement par le biais d’un extrait en
téléchargement libre et d’un descriptif des nouveautés adressé à une liste de
diffusion, versions revues et corrigées facilement envisageables sinon
encouragées dans le domaine des sciences et techniques, etc.


4. LA LIBRAIRIE SE DIVERSIFIE


[4.1. Librairies traditionnelles / 4.2. Librairies en ligne / 4.3. Librairies
numériques]

Trois sortes de librairies cohabitent sur le web: les librairies établies en
complément d’une librairie traditionnelle ou d’une chaîne de librairies, les
librairies en ligne créées directement sur le réseau et dont la totalité des
transactions s’effectue via l’internet, et enfin, apparues courant 2000, les
librairies numériques, qui vendent uniquement des livres en version numérisée,
le plus souvent par téléchargement.


4.1. Librairies traditionnelles


A la fin des années 1990, les chaînes de librairies ont toutes une librairie en
ligne à côté de leur réseau de librairies "en dur". C’est le cas notamment de la
Fnac, Virgin, France Loisirs, ou encore Le Furet du Nord (qui dessert le Nord de
la France) et Decitre (qui dessert la région Rhône-Alpes). Mais la vente à
distance n’est pas l’apanage des grandes librairies, comme le montrent les deux
exemples pris ici, les librairies de voyage et les librairies d’ancien.

= Librairies de voyage

Fondée en 1985 par Hélène Larroche, Itinéraires est une librairie de voyages
située au cœur de Paris, dans l’ancien quartier des Halles. Dès les débuts de la
librairie, le personnel crée une base de données informatique avec classement
des livres par pays et par sujets. Dix ans après, en 1995, la consultation du
catalogue est possible sur minitel. Trois ans plus tard, la librairie est
présente sur le web. En juin 1998, Hélène Larroche relate: "Nous effectuons près
de 10% de notre chiffre d’affaires avec la vente à distance. Passer du minitel à
internet nous semblait intéressant pour atteindre la clientèle de l’étranger,
les expatriés désireux de garder par les livres un contact avec la France et à
la recherche d’une librairie qui 'livre à domicile' et bien sûr les 'surfeurs
sur le net', non minitélistes. La vente à distance est encore trop peu utilisée
sur internet pour avoir modifié notre chiffre d’affaires de façon significative.
Internet a cependant eu une incidence sur le catalogue de notre librairie, avec
la création d’une rubrique sur le web, spécialement destinée aux expatriés, dans
laquelle nous mettons des livres, tous sujets confondus, qui font partie des
meilleures ventes du moment ou/et pour lesquels la critique s’emballe. Nous
avons toutefois décidé de limiter cette rubrique à 60 titres quand notre base en
compte 13.000. Un changement non négligeable, c’est le temps qu’il faut dégager
ne serait-ce que pour répondre au courrier que génèrent les consultations du
site. Outre le bénéfice pour l’image de la librairie qu’internet peut apporter
(et dont nous ressentons déjà les effets), nous espérons pouvoir capter une
nouvelle clientèle dans notre spécialité (la connaissance des pays étrangers),
atteindre et intéresser les expatriés et augmenter nos ventes à l’étranger."

Un an et demi après, en janvier 2000, Hélène Larroche ajoute: "Un net regain de
personnes viennent à notre librairie après nous avoir découvert sur le web.
C’est plutôt une clientèle parisienne ou une clientèle venue de province pour
pouvoir feuilleter sur place ce que l’on a découvert sur le web. Mais
l’expérience est très intéressante et nous conduit à poursuivre."

D’autres librairies se débrouillent au mieux avec des moyens limités, comme la
librairie Ulysse, sise à Paris dans l’île Saint-Louis. Fondée en 1971 par
Catherine Domain, Ulysse est à l’époque la première librairie au monde
uniquement consacrée au voyage. Ses 20.000 livres, cartes et revues neufs et
d’occasion recèlent des documents souvent introuvables ailleurs. A la fois
libraire et grande voyageuse, Catherine Domain est membre du SLAM (Syndicat
national de la librairie ancienne et moderne), du Club des explorateurs et du
Club international des grands voyageurs. En 1999, elle décide de se lancer dans
un voyage virtuel autrement plus ingrat, à savoir la réalisation d’un site web
en autodidacte. "Mon site est embryonnaire et en construction, raconte-t-elle en
novembre 2000. Il se veut à l’image de ma librairie, un lieu de rencontre avant
d’être un lieu commercial. Il sera toujours en perpétuel devenir! Internet me
prend la tête, me bouffe mon temps et ne me rapporte presque rien, mais cela ne
m’ennuie pas..." Elle est toutefois assez pessimiste sur l’avenir des librairies
comme la sienne. "Internet tue les librairies spécialisées. En attendant d’être
dévorée, je l’utilise comme un moyen d’attirer les clients chez moi, et aussi de
trouver des livres pour ceux qui n’ont pas encore internet chez eux! Mais j’ai
peu d’espoir..."

= Librairies d’ancien

Les librairies d’ancien sont parmi les premières à utiliser l’internet pour
étendre leur champ d’activité. Dans un domaine où la vente par correspondance à
partir d’un catalogue a toujours été primordiale, l’internet vient à point nommé
pour faciliter les transactions. Courrier électronique, listes de diffusion,
bases de données sur le web et commerce électronique prennent le relais des
méthodes traditionnelles.

Dès novembre 1995, Pascal Chartier, gérant de la librairie du Bât d’Argent
(Lyon), crée Livre-rare-book, un site professionnel de livres d’occasion,
anciens et modernes. En juin 1998, il définit l’internet comme "peut-être la
pire et la meilleure des choses. La pire parce qu’il peut générer un travail
constant sans limite et la dépendance totale. La meilleure parce qu’il peut
s’élargir encore et permettre surtout un travail intelligent!" En août 2003,
Livre-rare-book propose un catalogue de plus d’un million de livres émanant de
quelque 320 librairies, et un annuaire électronique international recensant près
de 4.000 librairies.

Autre réalisation, celle du Syndicat national de la librairie ancienne et
moderne (SLAM), un syndicat professionnel regroupant 220 librairies françaises.
Le SLAM met en ligne un premier site web en 1997, puis le remplace en juillet
1999 par un deuxième site d’une conception plus dynamique. Alain Marchiset,
président du SLAM, explique en juillet 2000: "Ce site intègre une architecture
de type 'base de données', et donc un véritable moteur de recherche, qui permet
de faire des recherches spécifiques (auteur, titre, éditeur, et bientôt sujet)
dans les catalogues en ligne des différents libraires. Le site contient
l’annuaire des libraires avec leurs spécialités, des catalogues en ligne de
livres anciens avec illustrations, un petit guide du livre ancien avec des
conseils et les termes techniques employés par les professionnels, et aussi un
service de recherche de livres rares. De plus, l’association organise chaque
année en novembre une foire virtuelle du livre ancien sur le site, et en mai une
véritable foire internationale du livre ancien qui a lieu à Paris et dont le
catalogue officiel est visible aussi sur le site. (...)

Les libraires membres proposent sur le site du SLAM des livres anciens que l’on
peut commander directement par courrier électronique et régler par carte de
crédit. Les livres sont expédiés dans le monde entier. Les libraires de livres
anciens vendaient déjà par correspondance depuis très longtemps au moyen de
catalogues imprimés adressés régulièrement à leurs clients. Ce nouveau moyen de
vente n’a donc pas été pour nous vraiment révolutionnaire, étant donné que le
principe de la vente par correspondance était déjà maîtrisé par ces libraires.
C’est simplement une adaptation dans la forme de présentation des catalogues de
vente qui a été ainsi réalisée. Dans l’ensemble, la profession envisage assez
sereinement ce nouveau moyen de vente."

Résolument optimiste en 1999 et 2000, la profession revoit ensuite ses
espérances à la baisse. En juin 2001, Alain Marchiset écrit: "Après une
expérience de près de cinq années sur le net, je pense que la révolution
électronique annoncée est moins évidente que prévue, et sans doute plus
'virtuelle' que réelle pour le moment. Les nouvelles technologies n’ont pas
actuellement révolutionné le commerce du livre ancien. Nous assistons surtout à
une série de faillites, de rachats et de concentrations de sociétés de services
(principalement américaines) autour du commerce en ligne du livre, chacun
essayant d’avoir le monopole, ce qui bien entendu est dangereux à la fois pour
les libraires et pour les clients qui risquent à la longue de ne plus avoir de
choix concurrentiel possible. Les associations professionnelles de libraires des
29 pays fédérées autour de la Ligue internationale de la librairie ancienne
(LILA) ont décidé de réagir et de se regrouper autour d’un gigantesque moteur de
recherche mondial sous l’égide de la LILA. Cette fédération représente un
potentiel de 2.000 libraires indépendants dans le monde, mais offrant des
garanties de sécurité et de respect de règles commerciales strictes. Ce nouveau
moteur de recherche de la LILA (en anglais ILAB) en pleine expansion est déjà
référencé par AddALL et BookFinder.com."


4.2. Librairies en ligne


Apparues au milieu des années 1990, les librairies en ligne ont pour vitrine un
site web, et toutes leurs transactions s’effectuent sur le réseau. Le site web
permet de consulter le catalogue et de passer commande. Il permet aussi de lire
des résumés, des extraits et des critiques de livres. En 2003, les principales
librairies en ligne francophones ont pour nom Alapage, Chapitre.com et
Amazon.fr. Fondée en 1996 par Patrice Magnard, Alapage rejoint le groupe France
Télécom en septembre 1999 puis devient en juillet 2000 une filiale à part
entière de Wanadoo (le fournisseur d'accès internet de France Télécom).
Librairie indépendante créée en 1997 par Juan Pirlot de Corbion, Chapitre.com
comprend plusieurs secteurs: livres neufs, livres neufs à prix réduit, livres
anciens, revues anciennes ou épuisées, gravures et affiches. Amazon.fr est la
filiale que le grand libraire américain ouvre en août 2000 dans l’hexagone.

Amazon.com est le pionnier des librairies en ligne. Son histoire est donc
intéressante à ce titre. Fondé par Jeff Bezos, Amazon voit le jour en juillet
1995 à Seattle, sur la côte ouest des Etats-Unis. Quinze mois auparavant, au
printemps 1994, Jeff Bezos fait une étude de marché pour décider du meilleur
produit de consommation à vendre sur l’internet. Dans sa liste de vingt produits
marchands, qui comprennent entre autres les vêtements et les instruments de
jardinage, les cinq premiers du classement se trouvent être les livres, les CD,
les vidéos, les logiciels et le matériel informatique.

"J’ai utilisé tout un ensemble de critères pour évaluer le potentiel de chaque
produit, relate Jeff Bezos dans le kit de presse d’Amazon. Le premier critère a
été la taille des marchés existants. J’ai vu que la vente des livres
représentait un marché mondial de 82 milliards de dollars. Le deuxième critère a
été la question du prix. Je voulais un produit bon marché. Mon raisonnement
était le suivant: puisque c’était le premier achat que les gens allaient faire
en ligne, il fallait que la somme à payer soit modique. Le troisième critère a
été la variété dans le choix: il y avait trois millions de titres de livres
alors qu’il n’y avait que 300.000 titres pour les CD, par exemple."

La vente de livres en ligne débute en juillet 1995, avec dix salariés et trois
millions d’articles. Amazon devient vite une référence dans le commerce
électronique, et son évolution rapide est suivie de près par des analystes de
tous bords. En novembre 2000, la société compte 7.500 salariés, 28 millions
d’articles, 23 millions de clients et quatre filiales (Royaume-Uni, Allemagne,
France et Japon), auxquelles s’ajoute en juin 2002 une cinquième filiale au
Canada. La maison mère diversifie progressivement ses activités. Elle vend non
seulement des livres, des vidéos, des CD et des logiciels, mais aussi des
produits de santé, des jouets, des appareils électroniques, des ustensiles de
cuisine, des outils de jardinage, etc. En novembre 2001, la vente des livres,
disques et vidéos ne représente plus que 58% du chiffre d’affaires. Admiré par
certains, le modèle économique d'Amazon est violemment contesté par d’autres,
notamment en matière de gestion du personnel.

La présence européenne d’Amazon débute en 1998. Les deux premières filiales sont
implantées en Allemagne et au Royaume-Uni. En août 2000, avec 1,8 million de
clients en Grande-Bretagne, 1,2 million de clients en Allemagne et quelques
centaines de milliers de clients en France, la librairie réalise 23% de ses
ventes hors des Etats-Unis. A la même date, elle ouvre sa filiale française.

A son ouverture, Amazon.fr compte quatre rivaux de taille: Fnac.com, librairie
en ligne de la Fnac, Alapage, BOL.fr (fermé depuis), succursale de BOL.com, et
Chapitre.com, librairie en ligne indépendante. Un mois après son lancement,
Amazon.fr est à la seconde place des sites de biens culturels français, après
Fnac.com. La société de mesure d’audience Media Metrix Europe donne les chiffres
suivants pour septembre 2000: 401.000 requêtes individuelles pour Fnac.com,
217.000 requêtes pour Amazon.fr, 209.000 requêtes pour Alapage et 74.000
requêtes pour BOL.fr.

Contrairement à leurs homologues anglophones, les libraires en ligne français
sont soumis à la loi sur le prix unique du livre. Ils ne peuvent se permettre
les réductions substantielles proposées par leurs collègues situés aux
Etats-Unis ou au Royaume-Uni, pays dans lesquels le prix du livre est libre. En
revanche, les libraires en ligne français sont optimistes sur le développement
d’un marché francophone international. Le nombre de librairies en ligne s’avère
toutefois trop élevé par rapport au marché existant. En juillet 2001, BOL.com
(BOL: Bertelsmann on line) annonce la fermeture de BOL.fr, succursale créée deux
ans auparavant par les deux géants des médias Bertelsmann et Vivendi. A la même
date, les difficultés rencontrées par d’autres libraires en ligne montrent la
nécessité de revoir à la baisse des prévisions quelque peu optimistes, afin de
laisser à la clientèle le temps de s’habituer à ce nouveau mode d’achat.


4.3. Librairies numériques


Dernière-née sur le web, la librairie numérique apparaît courant 2000, lorsque
la vente de livres numériques commence à se généraliser. Comme son nom
l'indique, la librairie numérique est une librairie vendant uniquement des
livres numériques, le plus souvent par téléchargement, ou alors envoyés en pièce
jointe à un courrier électronique. Les livres numériques sont diffusés dans
plusieurs formats, les principaux formats étant le format PDF (lu par l’Acrobat
Reader et l’Acrobat eBook Reader), le format LIT (lu par le Microsoft Reader),
le format PRC (lu par le Mobipocket Reader) et le format PDB (lu par le Palm
Reader).

Les grandes librairies en ligne Amazon.com et Barnes & Noble.com ouvrent toutes
deux un secteur numérique à quelques mois d’intervalle. Barnes & Noble.com ouvre
son secteur eBooks en août 2000, suite à un accord passé avec Microsoft en
janvier 2000 pour la vente de livres lisibles sur le Microsoft Reader.
Amazon.com suit son concurrent de peu. Après avoir conclu une alliance avec
Microsoft en août 2000, Amazon ouvre son service eBooks en novembre 2000, avec
1.000 titres disponibles au départ. En septembre 2001, Yahoo! leur emboîte le
pas en créant son eBook Store, suite à des accords passés avec plusieurs
éditeurs (Penguin Putnam, Simon & Schuster, Random House et HarperCollins).

Mais les librairies numériques ne sont pas l’apanage des mastodontes du métier,
comme en témoigne l’activité de Numilog, librairie numérique française qui ouvre
ses portes en septembre 2000.

En février 2001, Denis Zwirn, PDG de Numilog, relate: "Dès 1995, j’avais imaginé
et dessiné des modèles de lecteurs électroniques permettant d’emporter sa
bibliothèque avec soi et pesant comme un livre de poche. Début 1999, j’ai repris
ce projet avec un ami spécialiste de la création de sites internet, en réalisant
la formidable synergie possible entre des appareils de lecture électronique
mobiles et le développement d’internet, qui permet d’acheminer les livres
dématérialisés en quelques minutes dans tous les coins du monde. (...) Nous
avons créé une base de livres accessible par un moteur de recherche. Chaque
livre fait l’objet d’une fiche avec un résumé et un extrait. En quelques clics,
il peut être acheté en ligne par carte bancaire, puis reçu par e-mail ou
téléchargement." Quelques semaines plus tard, le site offre "des fonctionnalités
nouvelles, comme l’intégration d’une 'authentique vente au chapitre' (les
chapitres vendus isolément sont traités comme des éléments inclus dans la
fiche-livre, et non comme d’autres livres) et la gestion très ergonomique des
formats de lecture multiples".

Fondée en avril 2000 par Denis Zwirn, Hervé Zwirn et Patrick Armand, la société
Numilog a une triple activité. Elle est à la fois une librairie en ligne, un
studio de fabrication et un diffuseur. "Numilog est d’abord une librairie en
ligne de livres numériques, explique Denis Zwirn. Notre site internet est dédié
à la vente en ligne de ces livres, qui sont envoyés par courrier électronique ou
téléchargés après paiement par carte bancaire. Il permet aussi de vendre des
livres par chapitres. Numilog est également un studio de fabrication de livres
numériques: aujourd’hui, les livres numériques n’existent pas chez les éditeurs,
il faut donc d’abord les fabriquer avant de pouvoir les vendre, dans le cadre de
contrats négociés avec les éditeurs détenteurs des droits. Ce qui signifie les
convertir à des formats convenant aux différents 'readers' du marché. (...)
Enfin Numilog devient aussi progressivement un diffuseur. Car, sur internet, il
est important d’être présent en de très nombreux points du réseau pour faire
connaître son offre. Pour les livres en particulier, il faut les proposer aux
différents sites thématiques ou de communautés, dont les centres d’intérêt
correspondent à leur sujet (sites de fans d’histoire, de management, de
science-fiction...). Numilog facilitera ainsi la mise en oeuvre de multiples
'boutiques de livres numériques' thématiques."

Répartis en trois grandes catégories - savoir, guides pratiques et littérature -
les livres sont disponibles dans plusieurs formats: format PDF (portable
document format) avec lecture en pleine page sans défilement et sans zoom,
format PDF avec mise en page reproduisant celle du livre imprimé, format LIT
(abrégé du terme anglais: literature) pour le Microsoft Reader et format PRC
(Palm resource) pour le Mobipocket Reader. Seront ajoutés progressivement les
nouveaux formats utiles sur le marché.

En 2003, le catalogue comprend 3.500 ebooks (livres et périodiques) en français
et en anglais, grâce à un partenariat avec une quarantaine d’éditeurs. Le but à
long terme étant de "permettre à un public d’internautes de plus en plus large
d’avoir progressivement accès à des bases de livres numériques aussi importantes
que celles des livres papier, mais avec plus de modularité, de richesse
d’utilisation et à moindre prix".


5. LE RESEAU DES BIBIOTHEQUES NUMERIQUES


[5.1. Numérisation: mode texte et mode image / 5.2. Bibliothèques pionnières /
5.3. Du bibliothécaire au cyberthécaire / 5.4. De la conservation à la
communication]

Appelée aussi bibliothèque électronique ou bibliothèque virtuelle, la
bibliothèque numérique semble être le principal apport de l’internet au monde du
livre, et réciproquement. Au fil des ans sont mis en ligne des centaines puis
des milliers d’oeuvres du domaine public, documents littéraires et
scientifiques, articles, travaux universitaires et de recherche, images et
bandes sonores sont disponibles à l’écran. Nombre d'entre eux sont en accès
libre.


5.1. Numérisation: mode texte et mode image


Les bibliothèques numériques sont souvent constituées à partir de collections
imprimées. La première étape est donc la numérisation de ces dernières. Cette
numérisation peut être effectuée soit en mode texte, soit en mode image.

Comme son nom l’indique, la numérisation en mode texte implique la saisie d’un
texte. Elle consiste à scanner le livre, puis à contrôler le résultat à l’écran
en relisant intégralement le texte scanné et en le corrigeant si nécessaire.
Quand les documents originaux manquent de clarté, pour les livres anciens par
exemple, ils sont saisis ligne après ligne, de la première page à la dernière.
Suite au scannage ou à la saisie, le texte numérisé apparaît en continu à
l’écran, et la présentation de la page originale n’est pas conservée. A cause du
temps passé au traitement de chaque livre, ce mode de numérisation est assez
long, et donc nettement plus coûteux que la numérisation en mode image. Dans de
nombreux cas, il est toutefois très préférable, puisqu’il permet l’indexation,
la recherche et l’analyse textuelles, une étude comparative entre plusieurs
textes ou plusieurs versions du même texte, etc. C’est la méthode utilisée par
exemple par le Projet Gutenberg, fondé dès 1971, ou encore la Bibliothèque
électronique de Lisieux, créée en 1996.

La numérisation en mode image correspond à la photographie du livre. La version
informatique est le fac-similé numérique de la version imprimée. La présentation
originale étant conservée, on peut feuilleter le texte page après page à
l’écran. C’est la méthode employée pour les numérisations à grande échelle, par
exemple pour la constitution de Gallica, le secteur numérique de la Bibliothèque
nationale de France (BnF). Ne sont numérisés en mode texte que les tables des
matières, les sommaires et les légendes des corpus iconographiques, ce afin de
faciliter la recherche textuelle. Pourquoi ne pas tout numériser en mode texte?
La BnF répond sur le site de Gallica: "Le mode image conserve l’aspect initial
de l’original y compris ses éléments non textuels. Si le mode texte autorise des
recherches riches et précises dans un document et permet une réduction
significative du volume des fichiers manipulés, sa réalisation, soit par saisie
soit par OCR (optical character recognition), implique des coûts de traitement
environ dix fois supérieurs à la simple numérisation. Ces techniques,
parfaitement envisageables pour des volumes limités, ne pouvaient ici être
économiquement justifiables au vu des 50.000 documents (représentant presque 15
millions de pages) mis en ligne." En 2003, Gallica donne accès à tous les
documents libres de droit du fonds numérisé de la BnF, à savoir 70.000 ouvrages
et 80.000 images allant du Moyen-Age au début du 20e siècle.

Concepteur de Mot@mot, un logiciel de remise en page de fac-similés numériques,
Pierre Schweitzer insiste sur l’utilité des deux modes de numérisation. "Le mode
image permet d’avancer vite et à très faible coût, explique-t-il en janvier
2001. C’est important car la tâche de numérisation du domaine public est
immense. Il faut tenir compte aussi des différentes éditions: la numérisation du
patrimoine a pour but de faciliter l’accès aux oeuvres, il serait paradoxal
qu’elle aboutisse à se focaliser sur une édition et à abandonner l’accès aux
autres. Chacun des deux modes de numérisation s’applique de préférence à un type
de document, ancien et fragile ou plus récent, libre de droit ou non (pour
l’auteur ou pour l’édition), abondamment illustré ou pas. Les deux modes ont
aussi des statuts assez différents: en mode texte ça peut être une nouvelle
édition d’une oeuvre, en mode image c’est une sorte d’'édition d’édition', grâce
à un de ses exemplaires (qui fonctionne alors comme une fonte d’imprimerie pour
du papier). En pratique, le choix dépend bien sûr de la nature du fonds à
numériser, des moyens et des buts à atteindre. Difficile de se passer d’une des
deux façons de faire."

Si une bibliothèque numérique est d’abord une bibliothèque d’oeuvres numérisées,
ce terme s’applique aussi par extension à une collection organisée de liens vers
des oeuvres numérisées disponibles sur le web. C’est le cas de The Online Books
Page, un répertoire d’œuvres anglophones en accès libre créé en 1993 par John
Mark Ockerbloom. C’est également le cas de The Internet Public Library (IPL),
qui se définit comme la première bibliothèque publique de l’internet sur
l’internet, à savoir une bibliothèque sélectionnant, organisant et cataloguant
les ressources disponibles sur le réseau, et n’existant elle-même que sur
celui-ci. Créée en mars 1995, cette bibliothèque publique d’un genre nouveau
devient vite une référence. D’autres bibliothèques numériques proposent à la
fois des textes numérisés par l’équipe en place et un ensemble de liens vers des
oeuvres disponibles ailleurs. C’est le cas d’Athena, bibliothèque numérique
fondée en 1994 par Pierre Perroud et hébergée sur le site de l’Université de
Genève.


5.2. Bibliothèques pionnières


Objectif poursuivi par des générations de bibliothécaires, la diffusion
d’oeuvres du domaine public devient enfin possible à très vaste échelle, d’une
part grâce à la numérisation des livres en mode texte, dans un format simple qui
puisse être lu sur toutes les machines et par tous les systèmes, d’autre part
grâce au fait que, via l’internet, ces fichiers puissent être téléchargés
librement par tout lecteur potentiel.

= Le Projet Gutenberg

Le Projet Gutenberg naît en juillet 1971 lorsque Michael Hart, alors étudiant à
l’Université de l’Illinois (Etats-Unis), décide de convertir des oeuvres du
domaine public au format électronique pour les mettre gratuitement à la
disposition de tous. Le Projet Gutenberg est le premier site d’information sur
un internet encore embryonnaire, qui débute véritablement en 1974 et prend son
essor en 1983. Vient ensuite le web (sous-ensemble de l’internet), opérationnel
en 1991, puis le premier navigateur, qui apparaît en novembre 1993. Lorsque
l’utilisation du web se généralise, le Projet Gutenberg trouve un second souffle
et un rayonnement international. Au fil des ans, des centaines d’oeuvres sont
patiemment numérisées en mode texte par des volontaires de nombreux pays.
D’abord essentiellement anglophones, les collections deviennent peu à peu
multilingues.

Qu’ils aient été numérisés il y a vingt ans ou qu’ils soient numérisés
maintenant, tous les textes électroniques sont au format ASCII (American
standard code for information interchange), avec des lettres capitales pour les
termes en italique, gras ou soulignés, afin que ces textes puissent être lus
sans problème quels que soient le système d’exploitation et le logiciel
utilisés. Libre à d’autres organismes de les convertir dans des formats
différents s’ils le souhaitent.

Cinquante heures environ sont nécessaires pour scanner un livre, le corriger et
le mettre en page. Un ouvrage de taille moyenne - par exemple un roman de
Stendhal ou de Jules Verne - est en général composé de deux fichiers ASCII. Si
certains livres anciens sont parfois saisis ligne après ligne, à cause du manque
de clarté du texte original, les livres sont en général scannés en utilisant un
logiciel OCR (optical character recognition), qui permet de convertir en fichier
texte un fichier d’abord numérisé en mode image, afin de pouvoir corriger son
contenu si nécessaire. Les livres numérisés sont ensuite relus et corrigés à
deux reprises, parfois par deux personnes différentes.

"Nous considérons le texte électronique comme un nouveau médium, sans véritable
relation avec le papier, explique Michael Hart en août 1998. Le seul point
commun est que nous diffusons les mêmes oeuvres, mais je ne vois pas comment le
papier peut concurrencer le texte électronique une fois que les gens y sont
habitués, particulièrement dans les établissements d’enseignement. (...) Mon
projet est de mettre 10.000 textes électroniques sur l’internet. Si je pouvais
avoir des subventions importantes, j’aimerais aller jusqu’à un million et
étendre aussi le nombre de nos usagers potentiels de 1,x% à 10% de la population
mondiale, ce qui représenterait la diffusion de 1.000 fois un milliard de textes
électroniques au lieu d’un milliard seulement. (...) J’introduis une nouvelle
langue par mois maintenant, et je vais poursuivre cette politique aussi
longtemps que possible." Michael Hart se définit lui-même comme un fou de
travail dédiant toute sa vie à son projet, qu’il voit comme étant à l’origine
d’une révolution néo-industrielle.

Comment cette vaste entreprise a-t-elle débuté? Michael Hart numérise son
premier texte le 4 juillet 1971. Le 4 juillet étant le jour de la fête
nationale, il saisit le texte de la Déclaration de l’Indépendance des Etats-Unis
(signée le 4 juillet 1776) sur le clavier de son ordinateur, et il envoie le
fichier électronique correspondant à quelques collègues et amis.

Entre 1971 et 1979, il scanne un volume par an d’une série qu'il intitule
History of Western Democracy. Entre 1980 et 1990, il poursuit ce travail avec
quelques volontaires. Son équipe et lui scannent la Bible dans son entier et
plusieurs oeuvres de Shakespeare. En 1990, dix textes sont prêts. Le dixième
texte est The King James Bible. La moyenne mensuelle des textes scannés
progresse ensuite régulièrement: un texte par mois en 1991, deux textes par mois
en 1992, quatre textes par mois en 1993 et huit textes par mois en 1994. Fin
1994, les collections comprennent 100 textes. Le centième texte est l’oeuvre
complète de Shakespeare, désormais scannée dans son entier.

Lorsque l’utilisation du web se généralise, il devient beaucoup plus facile de
faire circuler les oeuvres et de recruter de nouveaux volontaires. La production
augmente donc en proportion, avec 16 textes par mois en 1995, puis 32 textes par
mois en 1996 et 1997. Fin 1997, les collections comprennent 1.000 textes. Le
millième texte est La Divine Comédie de Dante, en italien. La production passe à
36 textes par mois en 1998 et 1999. Fin 1999, les collections se chiffrent à
2.000 textes. Le 2.000e texte est Don Quichotte de Cervantes, en espagnol.

Le nombre de textes scannés est toujours de 36 textes par mois en 2000. Il passe
à 40 textes par mois pendant le premier semestre 2001, puis 50 textes par mois
pendant le deuxième semestre. Le 3.000e texte, disponible courant 2000, est le
troisième volume de A l’ombre des jeunes filles en fleurs, de Proust, en
français. Le 4.000e texte, disponible courant 2001, est The French Immortals,
version anglaise de la série publiée en 1905 par la Maison Mazarin pour
rassembler des fictions d’écrivains couronnés par l’Académie française (Emile
Souvestre, Pierre Loti, Hector Malot, Charles de Bernard, Alphonse Daudet,
etc.). Le 5.000e texte, disponible en avril 2002, est la version anglaise des
Carnets de Léonard de Vinci.

En 2002, les collections s’accroissent en moyenne de 100 titres par mois. Au
printemps 2002, elles représentent le quart des oeuvres du domaine public
disponibles sur le web, recensées de manière pratiquement exhaustive par The
Internet Public Library (IPL). Un beau résultat pour trente ans de travail
acharné basé en grande partie sur le volontariat, avec plus d'un millier de
volontaires dans plusieurs pays. En octobre 2003, le catalogue comprend 10.000
titres dans plusieurs langues. Michael Hart espère franchir la barre du million
de titres d'ici 2015.

= The Online Book Page

En 1993, un deuxième projet pionnier se développe parallèlement au Projet
Gutenberg, à l’instigation de John Mark Ockerbloom, doctorant à l’Université
Carnegie Mellon (Pittsburgh, Pennsylvanie, Etats-Unis). Il s’agit de The Online
Books Page, dont le but n’est pas de numériser des oeuvres mais, tout aussi
utile, de répertorier celles qui sont en accès libre sur le web, en offrant au
lecteur un point d’entrée commun.

John Mark Ockerbloom retrace les débuts de son répertoire lors d'un entretien
datant de septembre 1998: "J’étais webmestre ici pour la section informatique de
la CMU (Carnegie Mellon University), et j’ai débuté notre site local en 1993. Il
comprenait des pages avec des liens vers des ressources disponibles localement,
et à l’origine The Online Books Page était une de ces pages, avec des liens vers
des livres mis en ligne par des collègues de notre département (par exemple
Robert Stockton, qui a fait des versions web de certains textes du Projet
Gutenberg). Ensuite les gens ont commencé à demander des liens vers des livres
disponibles sur d’autres sites. J’ai remarqué que de nombreux sites (et pas
seulement le Projet Gutenberg ou Wiretap) proposaient des livres en ligne, et
qu’il serait utile d’en avoir une liste complète qui permette de télécharger ou
de lire des livres où qu’ils soient sur l’internet. C’est ainsi que mon index a
débuté. J’ai quitté mes fonctions de webmestre en 1996, mais j’ai gardé la
gestion de The Online Books Page, parce qu’entre temps je m’étais passionné pour
l’énorme potentiel qu’a l’internet de rendre la littérature accessible au plus
grand nombre. Maintenant il y a tant de livres mis en ligne que j’ai du mal à
rester à jour. Je pense pourtant poursuivre cette activité d’une manière ou
d’une autre. Je suis très intéressé par le développement de l’internet en tant
que médium de communication de masse dans les prochaines années. J’aimerais
aussi rester impliqué dans la mise à disposition gratuite pour tous de livres
sur l’internet, que ceci fasse partie intégrante de mon activité
professionnelle, ou que ceci soit une activité bénévole menée sur mon temps
libre."

Fin 1998, John Mark Ockerbloom obtient son doctorat en informatique. En 1999, il
rejoint l’Université de Pennsylvanie, où il travaille à la R&D (recherche et
développement) de la bibliothèque numérique. A la même époque, il y transfère
The Online Books Page, tout en gardant la même présentation, très sobre, et il
poursuit son travail d’inventaire dans le même esprit. En 2003, ce répertoire
fête ses dix ans et recense plus de 20.000 textes électroniques.

= La Bibliothèque électronique de Lisieux

Le milieu des années 1990 marque les débuts du web francophone, d’abord au
Québec et ensuite en Europe. En juin 1996 apparaît la Bibliothèque électronique
de Lisieux, une des premières bibliothèques francophones du réseau, créée à
l’initiative d’Olivier Bogros, directeur de la médiathèque municipale de Lisieux
(Normandie). Dès ses débuts, cette réalisation suscite l’intérêt de la
communauté francophone parce qu’elle montre ce qui est faisable sur le réseau
avec beaucoup de détermination et des moyens limités.

Pendant deux ans, de 1996 à 1998, Olivier Bogros héberge le site web sur les
pages de son compte personnel CompuServe. En juin 1998, il enregistre un nom de
domaine (bmlisieux.com) et déménage l’ensemble sur un serveur offrant une
capacité de stockage de 30 Mo (méga-octets). En juillet 1999, 370 oeuvres sont
disponibles en ligne. Elles comprennent des oeuvres littéraires, des brochures
et opuscules documentaires, des manuscrits, livres et brochures sur la
Normandie, et enfin des conférences et exposés transcrits par des élèves du
lycée de Lisieux.

A la même date, Olivier Bogros explique: "Les oeuvres à diffuser sont choisies à
partir d’exemplaires conservés à la bibliothèque municipale de Lisieux ou dans
des collections particulières mises à disposition. Les textes sont saisis au
clavier et relus par du personnel de la bibliothèque, puis mis en ligne après
encodage. La mise à jour est mensuelle (3 à 6 textes nouveaux). Par goût, mais
aussi contraints par le mode de production, nous sélectionnons plutôt des textes
courts (nouvelles, brochures, tirés à part de revues, articles de journaux...).
De même nous laissons à d’autres (bibliothèques ou éditeurs) le soin de mettre
en ligne les grands classiques de la littérature française, préférant consacrer
le peu de temps et de moyens dont nous disposons à mettre en ligne des textes
excentriques et improbables. (...) Nous réfléchissons aussi, dans le domaine
patrimonial, à un prolongement du site actuel vers les arts du livre -
illustration, typographie... - toujours à partir de notre fonds. Sinon, pour ce
qui est des textes, nous allons vers un élargissement de la part réservée au
fonds normand." En 2003, la bibliothèque électronique approche les 600 textes.

L’année 2000 marque le début du partenariat de la bibliothèque électronique avec
l’Université de Toronto. Lancé officiellement en août 2000, LexoTor est une base
de données fonctionnant avec le logiciel TACTweb et permettant l’interrogation
en ligne des œuvres de la bibliothèque, ainsi que des analyses et des
comparaisons textuelles. Le projet est issu de la rencontre d’Olivier Bogros
avec Russon Wooldridge, professeur au département d’études françaises de
l’Université de Toronto, lors du premier colloque international sur les études
françaises valorisées par les nouvelles technologies d’information et de
communication, organisé par ce dernier en mai 2000 à Toronto. Deux ans après, en
mai 2002, un deuxième colloque international sur le même sujet est organisé
cette fois par Olivier Bogros à Lisieux.


5.3. Du bibliothécaire au cyberthécaire


Piloter les usagers sur l'internet, filtrer et organiser l’information à leur
intention, créer et gérer un site web, rechercher des documents dans des bases
de données spécialisées, telles sont désormais les tâches de nombreux
bibliothécaires. Le bibliothécaire devient progressivement un cyberthécaire,
comme en témoignent diverses expériences relatées au fil des ans, par Peter
Raggett en 1998, par Bruno Didier en 1999, par Bakayoko Bourahima et Emmanuel
Barthe en 2000, et par Anissa Rachef en 2001.

= En 1998

En 1998, Peter Raggett est sous-directeur du centre de documentation et
d’information (CDI) de l’OCDE. Située à Paris, l’OCDE (Organisation de
coopération et de développement économiques) est une organisation internationale
regroupant trente pays membres. Au noyau d’origine, constitué des pays d’Europe
de l’Ouest et d’Amérique du Nord, sont venus s’ajouter le Japon, l’Australie, la
Nouvelle-Zélande, la Finlande, le Mexique, la République tchèque, la Hongrie, la
Pologne et la Corée. Réservé aux fonctionnaires de l’organisation, le centre de
documentation permet la consultation de quelque 60.000 monographies et 2.500
périodiques imprimés. En ligne depuis 1996, les pages intranet du CDI sont
devenues une des principales sources d’information du personnel.

"Je dois filtrer l’information pour les usagers de la bibliothèque, ce qui
signifie que je dois bien connaître les sites et les liens qu’ils proposent,
explique Peter Raggett en juin 1998. J’ai sélectionné plusieurs centaines de
sites pour en favoriser l’accès à partir de l’intranet de l’OCDE. Cette
sélection fait partie du bureau de référence virtuel proposé par la bibliothèque
à l’ensemble du personnel. Outre de nombreux liens, ce bureau de référence
contient des pages recensant les articles, monographies et sites web
correspondant aux différents projets de recherche en cours à l’OCDE, l’accès en
réseau aux CD-Rom et une liste mensuelle des nouveaux titres."

Comment voit-il l’avenir de la profession? "L’internet offre aux chercheurs un
stock d’informations considérable. Le problème pour eux est de trouver ce qu’ils
cherchent. Jamais auparavant on n’avait senti une telle surcharge
d’informations, comme on la sent maintenant quand on tente de trouver un
renseignement sur un sujet précis en utilisant les moteurs de recherche
disponibles sur l’internet. A mon avis, les bibliothécaires auront un rôle
important à jouer pour améliorer la recherche et l’organisation de l’information
sur le réseau. Je prévois aussi une forte expansion de l’internet pour
l’enseignement et la recherche. Les bibliothèques seront amenées à créer des
bibliothèques numériques permettant à un étudiant de suivre un cours proposé par
une institution à l’autre bout du monde. La tâche du bibliothécaire sera de
filtrer les informations pour le public. Personnellement, je me vois de plus en
plus devenir un bibliothécaire virtuel. Je n’aurai pas l’occasion de rencontrer
les usagers, ils me contacteront plutôt par courriel, par téléphone ou par fax,
j’effectuerai la recherche et je leur enverrai les résultats par voie
électronique."

= En 1999

En 1999, Bruno Didier est bibliothécaire à l’Institut Pasteur (Paris), une
fondation privée dont le but est la prévention et le traitement des maladies
infectieuses par la recherche, l’enseignement et des actions de santé publique.
Séduit par les perspectives qu’offre le réseau pour la recherche documentaire,
Bruno Didier crée le site web de la bibliothèque en 1996 et devient son
webmestre. "Le site web de la bibliothèque a pour vocation principale de servir
la communauté pasteurienne, explique-t-il en août 1999. Il est le support
d’applications devenues indispensables à la fonction documentaire dans un
organisme de cette taille: bases de données bibliographiques, catalogue,
commande de documents et bien entendu accès à des périodiques en ligne. C’est
également une vitrine pour nos différents services, en interne mais aussi dans
toute la France et à l’étranger. Il tient notamment une place importante dans la
coopération documentaire avec les instituts du réseau Pasteur à travers le
monde. Enfin j’essaie d’en faire une passerelle adaptée à nos besoins pour la
découverte et l’utilisation d’internet. (...) Je développe et maintiens les
pages du serveur, ce qui s’accompagne d’une activité de veille régulière. Par
ailleurs je suis responsable de la formation des usagers, ce qui se ressent dans
mes pages. Le web est un excellent support pour la formation, et la plupart des
réflexions actuelles sur la formation des usagers intègrent cet outil."

Son activité professionnelle a changé de manière radicale, tout comme celle de
ses collègues. "C’est à la fois dans nos rapports avec l’information et avec les
usagers que les changements ont eu lieu. Nous devenons de plus en plus des
médiateurs, et peut-être un peu moins des conservateurs. Mon activité actuelle
est typique de cette nouvelle situation: d’une part dégager des chemins d’accès
rapides à l’information et mettre en place des moyens de communication
efficaces, d’autre part former les utilisateurs à ces nouveaux outils. Je crois
que l’avenir de notre métier passe par la coopération et l’exploitation des
ressources communes. C’est un vieux projet certainement, mais finalement c’est
la première fois qu’on dispose enfin des moyens de le mettre en place."

= En 2000

En 2000, Bakayoko Bourahima est responsable de la bibliothèque de l’ENSEA (Ecole
nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée) d’Abidjan, un
établissement qui assure la formation de statisticiens pour les pays africains
d’expression française. Le site web de l’ENSEA est mis en ligne en avril 1999,
dans le cadre du réseau REFER. Ce réseau est mis sur pied par l’Agence
universitaire de la francophonie (AUF) pour desservir la communauté scientifique
et technique en Europe de l’Est, en Asie et en Afrique (24 pays participants en
2002).

Bakayoko Bourahima s’occupe de la gestion de l’information scientifique et
technique et de la diffusion des travaux publiés par l’Ecole. En ce qui concerne
l’internet, "mon service a eu récemment des séances de travail avec l’équipe
informatique pour discuter de l’implication de la bibliothèque dans l’animation
du site, relate-t-il en juillet 2000. Le service de la bibliothèque travaille
aussi à deux projets d’intégration du web pour améliorer ses prestations. (...)
J’espère bientôt pouvoir mettre à la disposition de mes usagers un accès
internet pour l’interrogation de bases de données. Par ailleurs, j’ai en projet
de réaliser et de mettre sur l’intranet et sur le web un certain nombre de
services documentaires (base de données thématique, informations
bibliographiques, service de références bibliographiques, bulletin analytique
des meilleurs travaux d’étudiants...). Il s’agit donc pour la bibliothèque, si
j’obtiens les financements nécessaires pour ces projets, d’utiliser pleinement
l’internet pour donner à notre école un plus grand rayonnement et de renforcer
sa plate-forme de communication avec tous les partenaires possibles. En
intégrant cet outil au plan de développement de la bibliothèque, j’espère
améliorer la qualité et élargir la gamme de l’information scientifique et
technique mise à la disposition des étudiants, des enseignants et des
chercheurs, tout en étendant considérablement l’offre des services de la
bibliothèque."

Autre expérience, celle d’Emmanuel Barthe. En 2000, il est documentaliste
juridique et responsable informatique de Coutrelis & Associés, un cabinet
d’avocats parisien. "Les principaux domaines de travail du cabinet sont le droit
communautaire, le droit de l’alimentation, le droit de la concurrence et le
droit douanier, écrit-il en octobre 2000. Je fais de la saisie indexation, et je
conçois et gère les bases de données internes. Pour des recherches documentaires
difficiles, je les fais moi-même ou bien je conseille le juriste. Je suis aussi
responsable informatique et télécoms du cabinet: conseils pour les achats,
assistance et formation des utilisateurs. De plus, j’assure la veille, la
sélection et le catalogage de sites web juridiques: titre, auteur et bref
descriptif. Je suis également formateur internet juridique aussi bien à
l’intérieur de mon entreprise qu’à l’extérieur lors de stages de formation."

A la même époque, Emmanuel Barthe est aussi le modérateur de Juriconnexion, une
liste de discussion créée par l’association du même nom. "L’association
Juriconnexion a pour but la promotion de l’électronique juridique, c’est-à-dire
la documentation juridique sur support électronique et la diffusion des données
publiques juridiques. Elle organise des rencontres entre les utilisateurs et les
éditeurs juridiques (et de bases de données), ainsi qu’une journée annuelle sur
un thème. Vis-à-vis des autorités publiques, Juriconnexion a un rôle de
médiateur et de lobbying à la fois. L’association, notamment, est favorable à la
diffusion gratuite sur internet des données juridiques produites par le Journal
officiel et les tribunaux. Les bibliothécaires-documentalistes juridiques
représentent la majorité des membres de l’association, suivis par certains
représentants des éditeurs et des juristes."

= En 2001

En 2001, Anissa Rachef est bibliothécaire et professeure à l’Institut français
de Londres. Présents dans de nombreux pays, les instituts français sont des
organismes officiels proposant des cours et des manifestations culturelles. A
Londres, 5.000 étudiants environ s’inscrivent chaque année aux cours. Inaugurée
en mai 1996, la médiathèque utilise l’internet dès sa création.

"L’objectif de la médiathèque est double, explique Anissa Rachef en avril 2001.
Servir un public s’intéressant à la culture et la langue françaises et
'recruter' un public allophone en mettant à disposition des produits d’appel
tels que vidéos documentaires, livres audio, CD-Rom. La mise en place récente
d’un espace multimédia sert aussi à fidéliser les usagers. L’installation d’un
service d’information rapide a pour fonction de répondre dans un temps minimum à
toutes sortes de questions posées via le courrier électronique, ou par fax. Ce
service exploite les nouvelles technologies pour des recherches très
spécialisées. Nous élaborons également des dossiers de presse destinés aux
étudiants et professeurs préparant des examens de niveau secondaire. Je m’occupe
essentiellement de catalogage, d’indexation et de cotation. (...)

J’utilise internet pour des besoins de base. Recherches bibliographiques,
commande de livres, courrier professionnel, prêt inter-bibliothèques. C’est
grâce à internet que la consultation de catalogues collectifs, tels SUDOC
(Système universitaire de documentation) et OCLC (OCLC Online Union Catalog), a
été possible. C’est ainsi que j’ai pu mettre en place un service de fourniture
de documents extérieurs à la médiathèque. Des ouvrages peuvent désormais être
acheminés vers la médiathèque pour des usagers ou bien à destination des
bibliothèques anglaises."


5.4. De la conservation à la communication


Face à un web encyclopédique et des bibliothèques numériques de plus en plus
nombreuses, les jours des bibliothèques traditionnelles sont-ils comptés? La
bibliothèque numérique rend enfin compatibles deux objectifs qui ne l’étaient
guère, à savoir la conservation des documents et leur communication. Dorénavant
le document ne quitte son rayonnage qu’une seule fois pour être scanné, et le
grand public y a facilement accès.

En 2003, toute bibliothèque traditionnelle quelque peu dynamique a ses
collections numériques, soit à usage interne, soit en accès libre sur le web, ce
qui rend obsolètes les problèmes du passé: consultation freinée sinon empêchée
par le souci de conservation, heures d’ouverture réduites, nombreux formulaires
à remplir, longs délais de communication, pénurie de personnel. Autant de
barrières à franchir qui demandaient souvent au lecteur une patience et une
détermination hors du commun pour arriver jusqu’au document. A présent, si on
tient absolument à consulter l’original, on le fait en connaissance de cause,
après avoir feuilleté son fac-similé sur le web.

Voici un exemple parmi d’autres. En décembre 2000, le site web de la
Bibliothèque municipale de Lyon donne accès à la plus importante collection
française d’enluminures médiévales, soit 12.000 images scannées à partir des
ouvrages précieux de la bibliothèque. Les 457 ouvrages sélectionnés sont des
manuscrits s’échelonnant entre le 5e et le 16e siècles, des incunables et des
livres de la Renaissance. Certains sont à dominante religieuse: bibles, missels,
bréviaires, pontificaux, livres d’heures, droit canon. D’autres, à dominante
profane, traitent de philosophie, d’histoire, de littérature, de sciences, etc.
Les images qui ont été numérisées sont les peintures en pleine page et les
miniatures, ainsi que les initiales ornées et les décors des marges.

La bibliothèque poursuit ensuite la numérisation de ses collections. Début 2003,
plusieurs fonds spécialisés sont en accès libre sur le web: manuscrits, livres
imprimés anciens, manuscrits autographes, collections locales (Lyon) et
régionales (Rhône-Alpes), ésotérisme et franc-maçonnerie, fonds de la première
guerre mondiale (1914-1918), estampes, affiches, livres d’artistes,
photographies, fonds Lacassagne (père de l’école lyonnaise d’anthropologie
criminelle), fonds chinois, arts du spectacle, et enfin collection jésuite des
Fontaines.

Un deuxième exemple particulièrement significatif est la mise en ligne en
novembre 2000 de la version numérique de la Bible de Gutenberg, premier ouvrage
à avoir jamais été imprimé. Datant de 1454-1455, cette Bible aurait été imprimée
par Gutenberg en 180 exemplaires dans son atelier de Mayence (Allemagne). 48
exemplaires, dont certains incomplets, existeraient toujours. La British Library
en possède deux versions complètes, et une partielle. En mars 2000, dix
chercheurs et experts techniques de l’Université Keio de Tokyo et de NTT (Nippon
Telegraph and Telephone Communications) viennent travailler sur place pendant
deux semaines pour numériser ces deux Bibles, légèrement différentes, à l’aide
de matériels hautement sophistiqués.

La bibliothèque numérique menace-t-elle l’existence de la bibliothèque
traditionnelle? En 1997 et 1998, sur leur site web, plusieurs grandes
bibliothèques expliquent que, à côté d’un secteur numérique en pleine expansion,
la communication physique des documents reste essentielle. Ces commentaires ont
depuis disparu.

La raison d’être des bibliothèques nationales et autres grandes bibliothèques de
conservation est de préserver un patrimoine accumulé au fil des siècles:
manuscrits, incunables, livres imprimés, journaux, périodiques, gravures,
partitions musicales, photos, films, etc. Ceci n’est pas près de changer. Si le
fait de disposer de supports numériques favorise la communication, il faut bien
un endroit pour stocker les documents physiques originaux, à commencer par les
Bibles de Gutenberg. Les bibliothèques nationales archivent d'ailleurs aussi les
documents électroniques et les pages web. A la Bibliothèque nationale de France
(BnF) par exemple, il a été décidé d’archiver entre autres les sites dont le nom
de domaine se termine en ".fr", ou encore les sites de la campagne électorale
pour les présidentielles de 2002.

Les bibliothèques publiques ne semblent pas près de disparaître non plus. A
l’heure actuelle, malgré la curiosité suscitée par le livre numérique, les
lecteurs assurent qu’ils ne sont pas prêts à lire Zola ou Proust à l’écran. Mais
ceci risque de changer dans quelques années, quand les enfants ayant appris à
lire directement à l’écran seront arrivés à l’âge adulte.

Si les bibliothèques nationales et les bibliothèques publiques sont toujours
utiles en 2003, la situation est différente pour les bibliothèques spécialisées.
Dans nombre de domaines où l’information la plus récente est primordiale, on
s’interroge maintenant sur la nécessité d’aligner des documents imprimés sur des
rayonnages, alors qu’il est tellement plus pratique de rassembler, stocker,
archiver, organiser, cataloguer et diffuser des documents électroniques, et de
les imprimer seulement à la demande.


6. UNE VASTE ENCYCLOPEDIE


[6.1. Dictionnaires en ligne / 6.2. Bases textuelles sur le web]

Moyen de connaissance et de diffusion sans précédent, le web propose de nombreux
outils de référence en ligne, en accès libre ou bien sur abonnement gratuit ou
payant: dictionnaires et encyclopédies de renom, dictionnaires de langues, bases
terminologiques, bases textuelles, archives d’articles scientifiques et
médicaux, etc. Si certains organismes facturent l’utilisation de leurs bases de
données, d’autres tiennent à ce que les leurs soient en accès libre, l’internet
rendant enfin possible à très large échelle la diffusion libre du savoir.


6.1. Dictionnaires en ligne


= Ouvrages de référence

Un des premiers dictionnaires en accès libre est le Dictionnaire universel
francophone en ligne, qui répertorie 45.000 mots et 116.000 définitions en
présentant "sur un pied d’égalité, le français dit 'standard' et les mots et
expressions en français tel qu’on le parle sur les cinq continents". Issu de la
collaboration entre Hachette et l’AUPELF-UREF (devenu depuis l’AUF - Agence
universitaire de la francophonie), il correspond à la partie "noms communs" du
dictionnaire imprimé du même nom. L’équivalent pour la langue anglaise est le
site Merriam-Webster OnLine, qui donne librement accès au Collegiate Dictionary
et au Collegiate Thesaurus.

Fin 1999 apparaissent sur le web plusieurs encyclopédies de renom, parallèlement
à leurs versions papier et CD-Rom. En décembre 1999, la première encyclopédie
francophone en accès libre est WebEncyclo, publiée par les éditions Atlas. La
recherche est possible par mots-clés, thèmes, médias (cartes, liens internet,
photos, illustrations) et idées. Un appel à contribution incite les spécialistes
d’un sujet donné à envoyer des articles, qui sont regroupés dans la section
"WebEncyclo contributif". Après avoir été libre, l’accès est ensuite soumis à
une inscription gratuite au préalable.

Mis en ligne à la même date, Britannica.com propose en accès libre l’équivalent
numérique des 32 volumes de la 15e édition de l’Encyclopaedia Britannica,
parallèlement à la version imprimée et à la version sur CD-Rom, toutes deux
payantes. Le site web offre une sélection d’articles issus de 70 magazines, un
guide des meilleurs sites, un choix de livres, etc., le tout étant accessible à
partir d’un moteur de recherche unique. En septembre 2000, le site fait partie
des cent sites les plus visités au monde. En juillet 2001, la consultation
devient payante sur la base d’un abonnement mensuel ou annuel.

Décembre 1999 est aussi la date de mise en ligne de l’Encyclopaedia Universalis,
soit un ensemble de 28.000 articles signés par 4.000 auteurs. Si la consultation
est payante sur la base d’un abonnement annuel, de nombreux articles sont en
accès libre.

La mise en ligne d’encyclopédies de renom se poursuit en 2000 et 2001.

En mars 2000, les 20 volumes de l’Oxford English Dictionary sont mis en ligne
par l’Oxford University Press (OUP), grande maison d’édition universitaire avec
un siège à l’Université d’Oxford (Royaume-Uni) et un autre à New York. La
consultation du site est payante. Le dictionnaire bénéficie d’une mise à jour
trimestrielle d’environ 1.000 entrées nouvelles ou révisées. Deux ans après
cette première expérience, en mars 2002, l’OUP met en ligne l’Oxford Reference
Online, une vaste encyclopédie conçue directement pour le web et consultable
elle aussi sur abonnement payant. Elle représente l’équivalent d’une centaine
d’ouvrages de référence, soit 60.000 pages et un million d’entrées.

Toujours en 2000, le Quid, encyclopédie en un volume actualisée une fois par an
depuis 1963, décide de mettre une partie de son contenu en accès libre sur le
web.

En septembre 2000, après avoir été payante, la consultation de l’encyclopédie
Encarta de Microsoft devient libre.

= Dictionnaires de langues

Des dictionnaires de langues sont en accès libre dès les débuts du web. Ils sont
répertoriés dans Travlang, un site consacré aux voyages et aux langues créé en
1994 par Michael M. Martin. Mais ces dictionnaires sont le plus souvent
sommaires et de qualité inégale.

Fin 1997, la société de traduction Logos décide de mettre en ligne les outils
destinés à ses traducteurs. Tous sont en accès libre. Le Logos Dictionary est un
dictionnaire multilingue de 8 millions d’entrées. Constituée à partir de
milliers de traductions, notamment des romans et des documents techniques, la
Wordtheque est une base de données multilingue regroupant 710 millions de mots.
Linguistic Resources offre un point d’accès unique à plus de 1.000 glossaires.
L’Universal Conjugator propose des tableaux de conjugaison dans 36 langues
différentes.

De très bons dictionnaires bilingues et multilingues sont progressivement mis en
ligne par des organismes réputés, par exemple Eurodicautom par la Commission
européenne, ou encore Le Signet et le Grand dictionnaire terminologique (GDT)
par l’Office québécois de la langue française (OQLF).

Géré par le service de traduction de la Commission européenne, Eurodicautom est
un dictionnaire multilingue de termes économiques, scientifiques, techniques et
juridiques, avec une moyenne de 120.000 consultations quotidiennes. En accès
libre, il permet de combiner entre elles les onze langues officielles de l’Union
européenne (allemand, anglais, danois, espagnol, finnois, français, grec,
hollandais, italien, portugais et suédois), ainsi que le latin. Fin 2003,
Eurodicautom devrait être intégré dans une base terminologique plus vaste
regroupant les bases de plusieurs institutions de l’Union européenne. Cette
nouvelle base traiterait non plus douze langues, mais une vingtaine, puisque
l’Union européenne passe de 15 à 25 Etats membres. Reste à savoir si l’accès à
la future base sera gratuit ou payant.

Géré par l’Office québécois de la langue française (OQLF), Le Signet propose
10.000 fiches bilingues français-anglais dans le secteur des technologies de
l’information. Le Signet est également intégré au Grand dictionnaire
terminologique (GDT), mis en ligne en septembre 2000. En accès libre, le GDT est
un gigantesque dictionnaire bilingue français-anglais de 3 millions de termes du
vocabulaire industriel, scientifique et commercial. Il représente l’équivalent
de 3.000 ouvrages de référence imprimés. Sa mise en ligne est le résultat d’un
partenariat entre l’Office québécois de la langue française (OQLF), auteur du
dictionnaire, et Semantix, société spécialisée dans les solutions logicielles
linguistiques. Evénement célébré par de très nombreux linguistes, cette mise en
ligne est un succès sans précédent. Dès le premier mois, ce dictionnaire est
consulté par 1,3 millions de personnes, avec des pointes de 60.000 requêtes
quotidiennes. La gestion de la base est ensuite assurée par Convera Canada. En
février 2003, les requêtes sont au nombre de 3,5 millions par mois. Une nouvelle
version du GDT est mise en ligne en mars 2003. Sa gestion est désormais assurée
par l’OQLF lui-même, et non plus par une société prestataire.

Par ailleurs, des moteurs spécifiques permettent la recherche simultanée dans
plusieurs centaines de dictionnaires. Pour ne prendre qu’un exemple, le site
OneLook, créé par Robert Ware, puise dans plus de 5 millions de mots émanant de
950 dictionnaires dans plusieurs langues, aussi bien généralistes que
spécialisés.

Des équipes de linguistes gèrent aussi des répertoires de dictionnaires, par
exemple Dictionnaires électroniques et yourDictionary.com.

Géré par la section française des services linguistiques centraux de
l’Administration fédérale suisse, Dictionnaires électroniques est un excellent
répertoire de dictionnaires monolingues (français, allemand, italien, anglais,
espagnol), bilingues et multilingues en accès libre sur le web. Ce répertoire
est complété par des listes d’abréviations et acronymes et des répertoires
géographiques, essentiellement des atlas. Responsable de la section française
des services linguistiques, Marcel Grangier précise en janvier 2000: "Les
Dictionnaires électroniques ne sont qu’une partie de l’ensemble, et d’autres
secteurs documentaires ont trait à l’administration, au droit, à la langue
française, etc., sans parler des informations générales. (...) Conçu d’abord
comme un service intranet, notre site web se veut en premier lieu au service des
traducteurs opérant en Suisse, qui souvent travaillent sur la même matière que
les traducteurs de l’Administration fédérale, mais également, par certaines
rubriques, au service de n’importe quel autre traducteur où qu’il se trouve.
(...) Travailler sans internet est devenu tout simplement impossible. Au-delà de
tous les outils et commodités utilisés (messagerie électronique, consultation de
la presse électronique, activités de services au profit de la profession des
traducteurs), internet reste pour nous une source indispensable et inépuisable
d’informations dans ce que j’appellerais le 'secteur non structuré' de la toile.
Pour illustrer le propos, lorsqu’aucun site comportant de l’information
organisée ne fournit de réponse à un problème de traduction, les moteurs de
recherche permettent dans la plupart des cas de retrouver le chaînon manquant
quelque part sur le réseau."

Réputé lui aussi pour sa qualité, yourDictionary.com est co-fondé par Robert
Beard en 1999, dans le prolongement de son ancien site, A Web of Online
Dictionaries, créé dès 1995. Ce portail de référence répertorie plus de 1.800
dictionnaires dans 250 langues différentes, ainsi que de nombreux outils
linguistiques: vocabulaires, grammaires, glossaires, méthodes de langues, etc.
Soucieux de servir toutes les langues sans exception, yourDictionary.com gère
aussi l’Endangered Language Repository, une section importante consacrée aux
langues menacées d’extinction.

Publiée par SIL International (SIL: Summer Institute of Linguistics),
l’encyclopédie Ethnologue: Languages of the World existe à la fois en version
web (gratuite), sur CD-Rom et sur papier (tous deux payants). Barbara Grimes, sa
directrice de publication entre 1971 et 2000 (8e-14e éditions), relate en
janvier 2000: "Il s’agit d’un catalogue des langues dans le monde, avec des
informations sur les endroits où elles sont parlées, une estimation du nombre de
personnes qui les parlent, la famille linguistique à laquelle elles
appartiennent, les autres termes utilisés pour ces langues, les noms de
dialectes, d’autres informations socio-linguistiques et démographiques, les
dates des Bibles publiées, un index des noms de langues, un index des familles
linguistiques et des cartes géographiques relatives aux langues." Cette
encyclopédie répertorie 6.800 langues selon plusieurs critères (pays, nom de la
langue, code de la langue attribué par le SIL, famille de langues), avec un
moteur de recherche unique.


6.2. Bases textuelles sur le web


= Bases textuelles payantes

Des programmes de recherche sur la langue française - principalement son
vocabulaire – sont développés par l’INaLF (Institut national de la langue
française), puis par l’ATILF (Analyse et traitement informatique de la langue
française), qui lui succède en janvier 2001. Traitées par des systèmes
informatiques spécifiques, les données lexicales et textuelles portent sur
divers registres du français: langue littéraire du 14e au 20e siècle, langue
courante écrite et parlée, langue scientifique et technique (terminologies) et
régionalismes. L’ATILF gère plusieurs bases textuelles payantes, par exemple
Frantext, un corpus à dominante littéraire de textes français allant du 16e au
19e siècle, ou encore l’Encyclopédie de Diderot, réalisée en collaboration avec
le programme ARTFL (American and French Research on the Treasury of the French
Language) de l’Université de Chicago. En accès libre, Dictionnaires est une
collection de dictionnaires informatisés comprenant les dictionnaires de Robert
Estienne (1552), Jean Nicot (1606) et Pierre Bayle (1740), plusieurs éditions
des dictionnaires de l’Académie française (1694, 1798, 1835, 1932-35, 1992) et
enfin le TLFi (Trésor de la langue française informatisé, 1971-1994).

Autre exemple, dû à une initiative individuelle, le site Rubriques à Bac. Créé
en 1998 par Gérard Fourestier, diplômé en science politique et professeur de
français à Nice, le site regroupe des bases de données à l'intention des lycéens
et des étudiants. ELLIT (Eléments de littérature) propose des centaines
d’articles sur la littérature française du 12e siècle à nos jours, ainsi qu’un
répertoire d’auteurs. RELINTER (Relations internationales) recense 2.000 liens
sur le monde contemporain depuis 1945. Ces deux bases de données sont
accessibles par souscription, avec version de démonstration en accès libre.
Lancé en juin 2001 dans le prolongement d’ELLIT, la base de données Bac-L
(baccalauréat section lettres) est en accès libre.

Interviewé en octobre 2000, Gérard Fourestier relate: "Rubriques à Bac a été
créé pour répondre au besoin de trouver sur le net, en un lieu unique,
l’essentiel, suffisamment détaillé et abordable par le grand public, dans le
but: a) de se forger avant tout une culture tout en préparant à des examens
probatoires à des études de lettres - c’est la raison d’ELLIT (Eléments de
littérature), base de données en littérature française; b) de comprendre le
monde dans lequel nous vivons en en connaissant les tenants et les aboutissants,
d’où RELINTER (Relations internationales). J’ai développé ces deux matières car
elles correspondent à des études que j’ai, entre autres, faites en leur temps,
et parce qu’il se trouve que, depuis une dizaine d’années, j’exerce des
fonctions de professeur dans l’enseignement public (18 établissements de la 6e
aux terminales de toutes sections et de tous types d’établissements). (...)

Mon activité liée à internet consiste tout d’abord à en sélectionner les outils,
puis à savoir les manier pour la mise en ligne de mes travaux et, comme tout a
un coût et doit avoir une certaine rentabilité, organiser le commercial ui
permette de dégager les recettes indispensables; sans parler du butinage
indispensable pour la recherche d’informations qui seront ensuite traitées.
(...)

Mon initiative à propos d’internet n’est pas directement liée à mes fonctions de
professeur. J’ai simplement voulu répondre à un besoin plus général et non pas
étroitement scolaire, voire universitaire. Débarrassé des contraintes du
programme, puisque j’agis en mon nom et pour mon compte et non 'es-qualité',
mais tout en donnant la matière grise qui me paraît indispensable pour mieux
faire une tête qu’à la bien remplir, je laisse à d’autres le soin de ne préparer
qu’à l’examen."

Les recettes générées par Rubriques à Bac sont consacrées à la réalisation de
projets éducatifs en Afrique. Par la suite, Gérard Fourestier aimerait
développer des bases de données dans d’autres domaines, par exemple l’analyse
sociétale, l’analyse sémantique ou l’écologie.

= Bases textuelles gratuites

Emilie Devriendt, élève professeure à l’Ecole normale supérieure (ENS) de Paris,
écrit en juin 2001: "L’avenir me semble prometteur en matière de publications de
ressources en ligne, même si, en France tout au moins, bon nombre de
résistances, inhérentes aux systèmes universitaire et éditorial, ne risquent pas
de céder du jour au lendemain (dans dix, vingt ans, peut-être?). Ce qui me donne
confiance, malgré tout, c’est la conviction de la nécessité pratique d’internet.
J’ai du mal à croire qu’à terme, un chercheur puisse se passer de cette
gigantesque bibliothèque, de ce formidable outil. Ce qui ne veut pas dire que
les nouvelles pratiques de recherche liées à internet ne doivent pas être
réfléchies, mesurées à l’aune de méthodologies plus traditionnelles, bien au
contraire. Il y a une histoire de l’'outillage', du travail intellectuel, où
internet devrait avoir sa place."

Bases de données payantes à destination des organismes et des particuliers qui
en ont les moyens, ou bases de données gratuites à la disposition de tous? Les
outils dont on dispose maintenant pour créer et gérer des bases textuelles à
moindres frais permettent de pencher vers la deuxième solution, tout au moins
quand il existe une véritable volonté dans ce sens.

Professeur au département d’études françaises de l’Université de Toronto, Russon
Wooldridge est le créateur de ressources littéraires librement accessibles en
ligne. En 2001, sa tâche se trouve grandement facilitée par TACTweb, un logiciel
gratuit pouvant être paramétré pour gérer une base de données sur le web. En mai
2001, il explique: "La dernière version de TACTweb permet dorénavant de
construire des bases interactives importantes comme les dictionnaires de la
Renaissance (Estienne et Nicot ; base RenDico), les deux principales éditions du
Dictionnaire de l’Académie française (1694 et 1835), les collections de la
Bibliothèque électronique de Lisieux (base LexoTor), les oeuvres complètes de
Maupassant, ou encore les théâtres complets de Corneille, Molière, Racine,
Marivaux et Beaumarchais (base théâtre 17e-18e). À la différence de grosses
bases comme Frantext ou ARTFL (American and French Research on the Treasury of
the French Language) nécessitant l’intervention d’informaticiens professionnels,
d’équipes de gestion et de logiciels coûteux, TACTweb, qui est un gratuiciel que
l’on peut décharger en ligne et installer soi-même, peut être géré par le
chercheur individuel créateur de ressources textuelles en ligne."

Autre exemple, pris cette fois dans les sciences humaines, le projet
HyperNietzsche est lancé en 2000 sous la direction de Paolo d’Iorio, chargé de
recherches à l’Institut des textes et manuscrits modernes (ITEM) du CNRS (Centre
national de la recherche scientifique). Ce projet expérimental "vise à créer une
infrastructure de travail collectif en réseau, lit-on sur le site web. Cette
infrastructure sera d’abord appliquée et testée sur l’oeuvre de Nietzsche, pour
être ensuite généralisable à d’autres auteurs, à l’étude d’une période
historique ou d’un fonds d’archive, ou à l’analyse d’un problème philosophique.
Il ne s’agit donc pas seulement d’un projet de numérisation et de mise en réseau
d’un ensemble de textes et d’études sur Nietzsche, ni d’une édition électronique
conçue comme un produit confectionné et offert à la consultation, mais plutôt
d’un instrument de travail permettant à une communauté savante délocalisée de
travailler de façon coopérative et cumulative et de publier les résultats de son
travail en réseau, à l’échelle de la planète. Il ne s’agit pas seulement d’une
bibliothèque de textes électroniques en ligne, plus ou moins bien indexée,
accompagnée d’un moteur de recherche par mots-clés ou en texte intégral. C’est
un véritable système hypertextuel qui permet tout d’abord de disposer les textes
et les manuscrits de Nietzsche selon des ordonnancements chronologiques,
génétiques ou thématiques, et surtout d’activer un ensemble de liens
hypertextuels qui relient les sources primaires aux essais critiques produits
par les chercheurs." Chose peu courante chez les éditeurs français, le texte
intégral du: Que sais-je? consacré à la présentation du projet est disponible
pendant deux ans en accès libre sur le site des PUF (Presses universitaires de
France). Son équivalent imprimé est publié en octobre 2000 dans la série:
Ecritures électroniques.

= L’accès libre au savoir

Problème crucial qui suscite de nombreux débats, l’accès au savoir doit-il être
gratuit ou payant? Eduard Hovy, directeur du Natural Language Group de l’USC/ISI
(University of Southern California / Information Sciences Institute), donne son
sentiment à ce sujet en septembre 2000: "En tant qu’universitaire, je suis bien
sûr un des parasites de notre société (remarque à prendre au deuxième degré,
ndlr), et donc tout à fait en faveur de l’accès libre à la totalité de
l’information. En tant que co-propriétaire d’une petite start-up, je suis
conscient du coût représenté par la collecte et le traitement de l’information,
et de la nécessité de faire payer ce service d’une manière ou d’une autre. Pour
équilibrer ces deux tendances, je pense que l’information à l’état brut et
certaines ressources à l’état brut (langages de programmation ou moyens d’accès
à l’information de base comme les navigateurs web) doivent être disponibles
gratuitement. Ceci crée un marché et permet aux gens de les utiliser. Par contre
l’information traitée doit être payante, tout comme les systèmes permettant
d’obtenir et de structurer très exactement ce dont on a besoin. Cela permet de
financer ceux qui développent ces nouvelles technologies."

En ce qui concerne l’édition spécialisée, à l’heure de l’internet, il paraît
assez scandaleux que le résultat des travaux de recherche – travaux originaux et
demandant de longues années d’efforts – soit détourné au profit d’éditeurs
s’appropriant ce travail et monnayant la diffusion de l’information, sans même
une compensation financière pour les auteurs qu’ils publient, ou alors avec une
compensation financière ridicule (entre 1 et 3% de droits d’auteur dans certains
domaines en France). L'activité des chercheurs est souvent financée par les
deniers publics, et de manière substantielle en Amérique du Nord. Il semblerait
donc normal que la communauté scientifique et le grand public puissent
bénéficier librement du résultat de ces recherches.

C’est ce que pense la Public Library of Science (PLoS), fondée en septembre 2000
par un groupe de chercheurs des universités de Stanford et de Berkeley
(Californie) pour contrer les pratiques de l’édition spécialisée. L’association
propose de regrouper tous les articles scientifiques et médicaux au sein
d’archives en ligne en accès libre. Au lieu d’une information disséminée dans
des millions de rapports et des milliers de périodiques en ligne ayant chacun
des conditions d’accès différentes, un point d’accès unique permettrait de lire
le contenu intégral de ces articles avec moteur de recherche multicritères et
système d’hyperliens entre les articles.

Dès sa création, la Public Library of Science fait circuler une lettre ouverte
demandant que les articles publiés par les éditeurs spécialisés soient
distribués librement dans des services d’archives en ligne, et incitant les
signataires de cette lettre à promouvoir les éditeurs prêts à soutenir ce
projet. La réponse de la communauté scientifique internationale est remarquable.
Au cours des deux années suivantes, la lettre ouverte est signée par plus de
30.000 chercheurs de 180 pays différents. Bien que la réponse des éditeurs soit
nettement moins enthousiaste, plusieurs éditeurs donnent également leur accord
pour une distribution immédiate des articles publiés par leurs soins, ou alors
une distribution dans un délai de six mois.

Un des objectifs de la Public Library of Science est de devenir elle-même
éditeur. L’association fonde une maison d’édition scientifique non commerciale
qui reçoit en décembre 2002 une subvention de 9 millions de dollars de la part
de la Gordon and Betty Moore Foundation. Une équipe éditoriale de haut niveau
est constituée début 2003 pour lancer des périodiques de qualité selon un
nouveau modèle d’édition en ligne basé sur la diffusion libre du savoir. Les
deux premiers titres, PLoS Biology (lancement en octobre 2003) et PLoS Medicine
(lancement en 2004) seront suivis d’autres titres couvrant la chimie,
l’informatique, la génétique et l’oncologie. Ces périodiques seront également
disponibles en version imprimée, cette dernière étant vendue par abonnement au
prix coûtant (couvrant les frais de fabrication et de distribution).

La diffusion libre du savoir passe aussi par l’accès aux cours dispensés par les
universités et les grands établissements d’enseignement. Interviewé en mai 2001,
Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa, salue "la décision du
MIT (Masachusetts Institute of Technology) de placer tout le contenu de ses
cours sur le web d’ici dix ans, en le mettant gratuitement à la disposition de
tous. Entre les tendances à la privatisation du savoir et celles du partage et
de l’ouverture à tous, je crois en fin de compte que c’est cette dernière qui va
l’emporter." Mise en ligne en septembre 2002, la version pilote du MIT
OpenCourseWare offre en accès libre le matériel d’enseignement de 32 cours
représentatifs des cinq départements du MIT. Les cours (textes, vidéos, travaux
pratiques en laboratoire, simulations, etc.) sont régulièrement actualisés. Le
lancement officiel du site a lieu en septembre 2003, avec accès à plusieurs
centaines de cours. La totalité des 2.000 cours dispensés par le MIT devrait
être disponible en septembre 2007. Le MIT espère que cette expérience de
publication électronique - la première du genre – permettra de définir un
standard et une méthode de publication, et qu’elle incitera d’autres universités
à créer des sites semblables pour la mise à disposition gratuite de leurs
propres cours.


7. DES LIVRES EN VERSION NUMERISEE


[7.1. Plusieurs logiciels de lecture / 7.2. Une diffusion par divers canaux /
7.3. Une progression régulière / 7.4. Livres numériques braille et audio]

L’internet couplé avec les technologies numériques permet d’abord de largement
diffuser les oeuvres du domaine public par voie électronique puis, dans un
deuxième temps, de commercialiser les premiers livres numériques. Si le livre
numérique naît dès mai 1998, il ne se développe vraiment qu’à compter du
deuxième semestre 2000. De plus en plus de titres sont disponibles à la fois en
version imprimée et en version numérique, sous plusieurs formats, y compris au
format numérique braille et au format audionumérique. Conçus à partir de 2001
pour contrôler l’accès aux livres numériques soumis au copyright, des systèmes
de DRM (digital rights management) permettent la gestion des droits numériques
en fonction des consignes données par l’éditeur.


7.1. Plusieurs logiciels de lecture


Un logiciel de lecture permet de lire à l’écran un livre numérique tout en
bénéficiant des fonctionnalités suivantes: navigation hypertexte au sein du
livre ou vers le web, changement de la taille et de la police des caractères,
surlignage de certains passages, recherche de mots dans l’ensemble du texte,
ajout de signets ou de notes personnelles, choix de l’affichage en mode paysage
ou portrait, agrandissement des figures et graphiques, sommaire affiché en
permanence, et enfin formatage automatique du livre et de sa pagination en
fonction de la taille de l’écran (reflowing).

Téléchargeables gratuitement, les logiciels de lecture les plus utilisés en 2003
sont l’Acrobat Reader et l’Acrobat eBook Reader, le Microsoft Reader, le
Mobipocket Reader et le Palm Reader. A l’exception du format PDF (portable
document format), apparu dès 1993, les formats utilisés sont basés sur l’OeB
(open ebook), devenu en 1999 le format standard de production des livres
numériques.

= L’Acrobat Reader

Créé en juin 1993 par la société Adobe et diffusé gratuitement, le premier
logiciel de lecture est l’Acrobat Reader, qui permet de lire des documents au
format PDF (portable document format). Ce format conserve la présentation, les
polices, les couleurs et les images du document source, quelle que soit la
plate-forme utilisée pour le créer et pour le lire. Vendu parallèlement par
Adobe, le logiciel Adobe Acrobat (qui, en 2003, en est à sa version 6) permet de
convertir n’importe quel document au format PDF. Compacts, les fichiers PDF
peuvent être imprimés en conservant leur aspect d’origine. Au fil des ans, le
format PDF devient la norme internationale de diffusion des documents
électroniques. Des millions de documents PDF sont présents sur le web pour
lecture ou téléchargement, ou bien transitent par courriel. L’Acrobat Reader
pour ordinateur est disponible dans plusieurs langues et pour diverses
plates-formes (Windows, Mac, Linux, Unix). En 2001, Adobe lance également un
Acrobat Reader pour assistant personnel (PDA), utilisable sur le Palm Pilot (en
mai 2001) puis sur le Pocket PC (en décembre 2001).

= L’Open eBook (OeB)

Les années 1998-2000 sont marquées par la prolifération des formats, dans le
cadre d’un marché naissant promis à une expansion rapide. Aux formats classiques
- texte, Word, HTML (hypertext markup language), XML (extensible markup
language) et PDF (portable document format) - s’ajoutent des formats
propriétaires créés par plusieurs sociétés commerciales, pour lecture sur leurs
propres logiciels: Glassbook Reader, Rocket eBook Reader, Peanut Reader,
Franklin Reader, Microsoft Reader, logiciel de lecture Cytale, Gemstar eBook
Reader, Palm Reader, etc.

Inquiets pour l’avenir du livre numérique qui, à peine né, propose presque
autant de formats que de titres, certains insistent sur l’intérêt, sinon la
nécessité, d’un format unique. A l’instigation du National Institute of
Standards and Technology (NIST, Etats-Unis) naît en juin 1998 l’Open eBook
Initiative, qui constitue un groupe de travail de 25 personnes, l’Open eBook
Authoring Group. Ce groupe élabore l’OeB (open ebook), un format basé sur le
langage XML (extensible markup language) pour normaliser le contenu, la
structure et la présentation des livres numériques. Le format OeB est défini par
l’OeBPS (open ebook publication structure), dont la version 1.0 est disponible
en septembre 1999.

Créé en janvier 2000 à la suite de l’Open eBook Initiative, l’Open eBook Forum
(OeBF) est un consortium industriel international regroupant 85 participants
(constructeurs, concepteurs de logiciels, éditeurs, libraires et spécialistes du
numérique) pour développer et promouvoir le format OeB. Téléchargeable
gratuitement, l’OeB est un format ouvert appartenant au domaine public. Le
format original est toutefois utilisé uniquement par les professionnels de la
publication. Il doit être associé à une technologie normalisée de gestion des
droits numériques, et donc à un système de DRM (digital rights management), qui
permet de contrôler l’accès aux livres numériques soumis au copyright. En 2003,
l'OeBPS en est à sa version 1.2 (datée d'août 2002).

= Le Microsoft Reader

En avril 2000, Microsoft lance le Pocket PC, un assistant personnel (PDA) qui,
entre autres fonctionnalités, permet de lire des livres numériques sur le
Microsoft Reader. Le format de fichier utilisé est le format LIT (abrégé du
terme anglais: literature), lui-même basé sur l’OeB (open ebook). En août 2000,
le Microsoft Reader est utilisable sur toute plate-forme Windows, et donc aussi
bien sur ordinateur que sur assistant personnel. Ses caractéristiques sont un
affichage utilisant la technologie ClearType, la possibilité de choisir la
taille des caractères, l’accès d’un clic au Merriam-Webster Dictionary, et la
mémorisation des mots-clés pour des recherches ultérieures.

Ce logiciel étant téléchargeable gratuitement, Microsoft facture les éditeurs et
distributeurs pour l’utilisation de sa technologie de gestion des droits
numériques, et touche une commission sur la vente de chaque titre. La gestion
des droits numériques s’effectue au moyen du Microsoft DAS Server (DAS: digital
asset server), qui permet de contrôler l’accès aux livres numériques soumis au
copyright. Microsoft passe aussi des partenariats avec les grandes librairies en
ligne - Barnes & Noble.com en janvier 2000 puis Amazon.com en août 2000 – pour
lancer la vente de livres numériques lisibles sur le Microsoft Reader. Barnes &
Noble.com ouvre son secteur numérique en août 2000, suivi par Amazon.com en
novembre 2000. En novembre 2002, le Microsoft Reader est disponible pour
tablette PC, dès la commercialisation de cette nouvelle machine par 14
fabricants.

= L’Acrobat eBook Reader

Face à la concurrence représentée par le Microsoft Reader, Adobe annonce en août
2000 l’acquisition de la société Glassbook, spécialisée dans les logiciels de
distribution de livres numériques à destination des éditeurs, des libraires, des
distributeurs et des bibliothèques. Adobe passe également un partenariat avec
Amazon.com et Barnes & Noble.com afin de proposer des titres lisibles sur
l’Acrobat Reader et le Glassbook Reader.

En janvier 2001, Adobe met sur le marché deux nouveaux logiciels. Le premier,
gratuit, est l’Acrobat eBook Reader. Il permet de lire les fichiers PDF
(portable document format) de livres numériques soumis au copyright, avec
gestion des droits par l’Adobe Content Server. Il permet aussi d’ajouter des
notes et des signets, de choisir l’orientation de lecture des livres (paysage ou
portrait), ou encore de visualiser leur couverture dans une bibliothèque
personnelle. Il bénéficie de la technique d’affichage CoolType et comporte un
dictionnaire intégré.

Le deuxième logiciel, payant, est l’Adobe Content Server, destiné aux éditeurs
et distributeurs. Il s’agit d’un logiciel serveur de contenu assurant le
conditionnement, la protection, la distribution et la vente sécurisée de livres
numériques au format PDF. Ce système de DRM (digital rights management) permet
de contrôler l’accès aux livres numériques soumis au copyright, et donc de gérer
les droits d’un livre selon les consignes données par le gestionnaire des
droits, par exemple en autorisant ou non l’impression ou le prêt. En avril 2001,
Adobe conclut un partenariat avec Amazon.com, qui met en vente 2.000 livres
numériques lisibles sur l’Acrobat eBook Reader : titres de grands éditeurs,
guides de voyages, livres pour enfants, etc.

En mai 2003, l’Acrobat eBook Reader (qui en est à sa 2e version) fusionne avec
l’Acrobat Reader (qui en est à sa 5e version) pour devenir l’Adobe Reader
version 6.

= Le Mobipocket Reader

Face à Adobe et à Microsoft, un nouvel acteur s’impose rapidement sur le marché,
sur un créneau bien spécifique, la lecture sur assistant personnel (PDA). Créée
à Paris en mars 2000 par Thierry Brethes et Nathalie Ting, la société Mobipocket
est financée en partie par Viventures, branche de la multinationale Vivendi. Le
logiciel de lecture Mobipocket Reader permet la lecture de fichiers au format
PRC (Palm resource). Gratuit et disponible dans plusieurs langues (français,
anglais, allemand, espagnol, italien), il est "universel", c’est-à-dire
utilisable sur tout assistant personnel. En octobre 2001, le Mobipocket Reader
est récompensé par l’eBook Technology Award de la Foire internationale de
Francfort. A la même date, Mobipocket passe un partenariat avec Franklin pour
l’installation du Mobipocket Reader sur l’eBookMan, l’assistant personnel (PDA)
multimédia de Franklin, au lieu du partenariat prévu à l’origine entre Franklin
et Microsoft pour l’installation du Microsoft Reader.

Si le Mobipocket Reader est gratuit, d’autres logiciels Mobipocket sont payants.
Le Mobipocket Web Companion est un logiciel d’extraction automatique de contenu
auprès des sites de presse partenaires de la société. Le Mobipocket Publisher
permet aux particuliers (version privée gratuite ou version standard payante) et
aux éditeurs (version professionnelle payante) de créer des livres numériques
sécurisés utilisant la technologie Mobipocket DRM (digital rights management),
afin de contrôler l’accès aux livres numériques soumis au copyright. Dans un
souci d’ouverture aux autres formats, le Mobipocket Publisher permet de créer
des livres numériques non seulement au format PRC (Palm resource), lu par le
Mobipocket Reader, mais aussi au format LIT (abrégé du terme anglais:
literature), lu par le Microsoft Reader.

Au printemps 2002, la société lance une version du Mobipocket Reader pour
ordinateur personnel. Au printemps 2003, le Mobipocket Reader équipe tous les
assistants personnels du marché, à savoir les gammes Palm Pilot, Pocket PC,
eBookMan et Psion, et les smartphones de Nokia et Sony Ericsson. A la même date,
le nombre de livres lisibles sur le Mobipocket Reader se chiffre à 6.000 titres
dans plusieurs langues (français, anglais, allemand, espagnol), distribués soit
sur le site de Mobipocket soit dans des librairies partenaires.

= Le Palm Reader

Lancé dès mars 1996 par la société Palm, le Palm Pilot est le premier assistant
personnel (PDA) du marché. Sept ans plus tard, malgré la concurrence de la gamme
Pocket PC de Microsoft (lancé en avril 2000) et des modèles de Hewlett-Packard,
Sony, Handspring, Toshiba et Casio, il reste l’assistant personnel le plus
utilisé au monde, avec 23 millions de machines vendues entre 1996 et 2002.

En mars 2001, Palm aborde le marché du livre numérique en faisant l’acquisition
de Peanutpress.com, éditeur et distributeur de livres numériques pour assistant
personnel, qui appartenait jusque-là à la société netLibrary. Le Peanut Reader
devient le Palm Reader, et le format correspondant le format PDB (Palm
database). Le Palm Reader est utilisable aussi bien sur le Palm Pilot que sur le
Pocket PC, puis, dans un deuxième temps, en juillet 2002, sur ordinateur
personnel.

Lors du rachat de Peanutpress.com par Palm en mars 2001, les 2.000 titres
numériques de Peanutpress.com – des best-sellers et des titres de grands
éditeurs - sont transférés dans la librairie numérique Palm Digital Media. A la
même date, le roman Dreamcatcher de Stephen King, dont on connaît l’intérêt pour
le numérique, sort simultanément en version imprimée chez Simon & Schuster et en
version numérique chez Palm Digital Media. Sont disponibles aussi en version
numérique chez Palm les best-sellers de Michael Connelly, Michael Crichton, Anne
Rice et Scott Turow, ainsi que le Wall Street Journal et plusieurs magazines. En
mars 2002, le nouveau recueil de nouvelles de Stephen King, Everything’s
Eventual, est lancé simultanément par Scribner, une subdivision de Simon &
Schuster, et Palm Digital Media, qui en propose un extrait en téléchargement
libre. En juillet 2002, les collections de Palm Digital Media se chiffrent à
5.500 titres dans plusieurs langues. En 2003, le catalogue approche les 10.000
titres.

= Des logiciels de lecture polyvalents

Conséquence d’un marché en pleine expansion, après avoir été conçus pour une
machine spécifique (soit un ordinateur, soit un assistant personnel), les
principaux logiciels de lecture deviennent polyvalents. Si l’Acrobat Reader est
uniquement disponible sur ordinateur jusqu’en 2001, Adobe lance un Acrobat
Reader pour Palm Pilot en mai 2001, puis pour Pocket PC en décembre 2001. Si, à
l’origine, le Mobipocket Reader est destiné à la lecture sur assistant
personnel, Mobipocket lance également une version pour ordinateur en avril 2002.
La même remarque vaut pour le Palm Reader qui, après avoir équipé le Palm Pilot
et le Pocket PC, s’étend aux ordinateurs en juillet 2002.

Chose peu courante chez les concepteurs de logiciels, Mobipocket propose
d’emblée un logiciel de lecture "universel", utilisable sur tout assistant
personnel, et manifeste très tôt un réel souci d’ouverture aux autres formats.
Le Mobipocket Publisher permet de créer des livres numériques non seulement au
format PRC (lisible sur le Mobipocket Reader) mais aussi au format LIT (lisible
sur le Microsoft Reader).

Après avoir fait cavalier seul en promouvant leur propre logiciel de lecture,
les constructeurs y mettent aussi du leur. Le Palm Pilot permet de lire des
livres numériques aussi bien sur le Palm Reader que sur le Mobipocket Reader.
Son principal concurrent, le Pocket PC de Microsoft, permet de lire des livres
sur le Microsoft Reader, le Mobipocket Reader et le Palm Reader.

Vétéran des logiciels de lecture avec dix ans d’existence en juin 2003,
l’Acrobat Reader s’adapte régulièrement aux besoins du marché. Pour ne prendre
qu’un exemple, les utilisateurs d’autres logiciels disent apprécier
particulièrement le reflowing, une technique leur permettant de reformater
automatiquement un livre et sa pagination en fonction de la taille de l’écran.
Le reflowing est autorisé par les formats basés sur l’OeB (open ebook). Alors
que ceci n’était pas possible avec les versions précédentes de l’Acrobat Reader,
le format PDF n’étant pas basé sur l’OeB, les versions 5 et suivantes d’ Adobe
Acrobat permettent de créer des documents PDF autorisant le reflowing, même si
la numérotation des pages du document initial reste figée.

= L’ION Systems eMonocle

Fait qui mérite d’être signalé, la société ION Systems lance en août 2001 l’ION
eMonocle Reader, un logiciel de lecture qui, tout en étant un logiciel standard,
s’attache à résoudre les problèmes de lecture des malvoyants. Ce logiciel permet
un ajustement de la taille du texte et des images, avec un affichage allant de 4
à 144 points. Il peut paramétrer une impression en gros caractères. Il permet
l’ouverture de n’importe quel livre numérique basé sur le format OeB (open
ebook). Les graphiques et figures peuvent être élargis et présentés dans un sens
différent de l’original – par exemple une rotation à 90 degrés - en utilisant la
totalité de l’écran, et en zoomant ensuite sur une partie du document.


7.2. Une diffusion par divers canaux


Contrairement au livre imprimé, vendu dans les librairies, le livre numérique
est d’abord vendu par les éditeurs avant d’être vendu par les libraires, pour la
raison bien simple qu’il faut laisser le temps à ces derniers de créer une
structure qui n’existe pas. En 2003, cette structure existe, si bien que
l’éditeur peut soit vendre directement sur son propre site ses titres
numériques, soit passer un partenariat avec une librairie numérique, soit
adopter simultanément les deux formules.

Publiés en mai 1998 par les éditions 00h00, les premiers livres numériques
commerciaux sont des classiques de la littérature française - Le Tour du monde
en 80 jours, de Jules Verne, Colomba, de Prosper Mérimée, Poil de carotte, de
Jules Renard, etc. - ainsi que deux inédits: Sur le bout de la langue, de Rouja
Lazarova, et La Coupe est pleine, de Pierre Marmiesse. 00h00 passe aussi des
accords avec d’autres éditeurs pour publier en version numérique certains de
leurs titres imprimés.

Autre événement d’importance, en mars 2000, Stephen King, maître du suspense,
décide de distribuer sa nouvelle Riding The Bullet uniquement par voie
électronique, avec vente dans des librairies en ligne. Suite à cette expérience
qui s’avère un succès à la fois médiatique et financier, l’auteur décide de se
passer des services de Simon & Schuster, son éditeur habituel. En juillet 2000,
il crée un site web spécifique pour débuter la publication en épisodes d’un
roman épistolaire, The Plant. Cette deuxième expérience s’avère beaucoup moins
concluante que la première, le nombre de téléchargements et de paiements
baissant régulièrement au fil des chapitres. En décembre 2000, après la parution
du sixième chapitre, gratuit, l’auteur décide de mettre The Plant en hibernation
pendant une période indéterminée. Le suivi médiatique de cette expérience
pendant les six mois qu’elle aura duré contribue largement à faire connaître le
livre numérique, aussi bien chez les professionnels du livre que dans le grand
public. D’autres auteurs de best-sellers prennent ensuite le relais, comme
Frederick Forsyth au Royaume-Uni et Arturo Pérez-Reverte en Espagne, mais cette
fois en partenariat avec leurs éditeurs.

Durant l’été 2000, Simon & Schuster, l’éditeur habituel de Stephen King, profite
de la vague médiatique entourant l’auto-publication d’un de ses auteurs-phare
pour se lancer dans l’aventure en créant SimonSays.com. Il décide aussi de
publier en version numérique seulement, sans correspondant imprimé, certains
titres de Star Trek, la série de science-fiction la plus vendue au monde avec
six titres vendus par minute et quarante nouveaux titres publiés par an (en
incluant les histoires et récits basés sur les séries télévisées et les films).
Le premier titre numérique, The Belly of the Beast, de Dean Wesley Smith, est
disponible en août 2000 pour 5 dollars.

D’autres éditeurs emboîtent le pas à Simon & Schuster et commencent à vendre
certains de leurs titres en version numérique, par exemple le géant Random House
et, quelques mois plus tard, St. Martin’s Press, puis HarperCollins par le biais
de son service électronique PerfectBound.

En octobre 2000, les Presses universitaires de France (PUF) annoncent la
parution de quatre titres simultanément en version numérique et en version
imprimée. Ces quatre titres ont trait à l’internet: La presse sur internet, de
Charles de Laubier, La science et son information à l’heure d’internet, de
Gilbert Varet, Internet et nos fondamentaux, par un collectif d’auteurs, et
enfin HyperNietzsche, publié sous la direction de Paolo d’Iorio. Chose peu
courante chez les éditeurs français, pendant deux ans, le texte intégral
d’HyperNietzsche est en accès libre sur le site des PUF.

En novembre 2000, pour convertir les auteurs qu’il publie à ce nouveau format,
Random House annonce que ceux-ci recevront 50% des bénéfices nets réalisés sur
la vente de leurs livres numériques, au lieu des 15% habituels. Si ce fort
pourcentage était déjà proposé par certains éditeurs électroniques comme le
londonien Online Originals, c’est la première fois qu’une maison d’édition
traditionnelle de réputation internationale fait un tel effort.

En janvier 2001, Barnes & Noble, autre géant du livre, se lance dans l’aventure
en créant Barnes & Noble Digital. Barnes & Noble est non seulement une chaîne de
librairies traditionnelles doublée d’une librairie en ligne, en partenariat avec
Bertelsmann pour cette dernière, mais aussi un éditeur de livres classiques et
illustrés. Pour attirer les auteurs, l’éditeur leur propose de leur verser 35%
du prix de vente des livres numériques vendus sur le site et les sites affiliés.
Un pourcentage moindre que celui offert par Random House, mais nettement
supérieur à celui versé par les autres éditeurs en ligne: ces droits, après
avoir été de 15% à l’origine, seraient début 2001 de 25% en moyenne. L’opération
vise bien sûr à convaincre les auteurs de best-sellers de l’intérêt d’une
version numérique à côté de la version imprimée. Parallèlement, Barnes & Noble
Digital débute la publication numérique de titres tombés dans le domaine public.


7.3. Une progression régulière


Comme on vient de le voir, si elle existe dès mai 1998 avec la commercialisation
des premiers titres numériques par les éditions 00h00, la vente de livres
numériques ne commence vraiment à se généraliser qu’à l’automne 2000. Elle est
effectuée soit directement par les éditeurs, soit par le biais des libraires,
avec impression à la demande grâce aux nouvelles technologies d’impression
numérique développées notamment par les sociétés Xerox, Océ et IBM.

On voit apparaître aussi les premières librairies numériques, à savoir des
librairies vendant exclusivement des livres numériques, le plus souvent par
téléchargement, et dans plusieurs formats. L’étape suivante sera la vente de
livres "en pièces détachées", à savoir un chapitre seul, ou une partie de livre,
ou un article à l’unité, ou encore une carte ou un tableau statistique. En 2002,
ce type de vente est déjà chose possible à titre expérimental, par exemple dans
la librairie numérique Numilog, ou encore dans la librairie en ligne de l’OCDE
(Organisation de coopération et de développement économiques).

Le prix du livre numérique est en général inférieur de 30% à celui du livre
imprimé. Sa commande et sa livraison sont quasi immédiates via l’internet. Quant
à sa taille et son poids, ils sont nuls, bien qu’en pareil cas il faille bien
sûr prendre en compte la taille et le poids de la machine nécessaire pour le
lire. Un assistant personnel (PDA) de type Pocket PC ou Palm Pilot pesant
environ 200 g permet d’emporter avec soi une quinzaine de romans de 200 pages,
en plus des autres fonctionnalités présentes dans la machine. Un ordinateur
ultra-portable disposant d’un disque dur de 6 Go (giga-octets), pesant moins de
1,5 kg et équipé des logiciels de bureautique standard permet de stocker environ
5.000 livres.

Quelle est la taille d’un livre numérique, et son temps de téléchargement?
Quelques exemples sont donnés à titre indicatif dans la FAQ (foire aux
questions) de la librairie numérique Numilog. Une nouvelle de 50 pages
représente un fichier de 150 Ko (kilo-octets). Le temps nécessaire à son
téléchargement est de 37 secondes avec un modem 56 Kbps (56 kilobits par
seconde) et de 3 à 6 secondes avec une connexion à haut débit (câble ou DSL –
digital subscriber line). Un roman de 300 pages représente un fichier de 1 Mo
(méga-octet). Son temps de téléchargement est de 4 minutes avec un modem 56 Kbps
et de 20 à 40 secondes avec une connexion à haut débit. Un guide pratique de 200
pages incluant des tableaux représente un fichier de 1,5 Mo. Son temps de
téléchargement est de 6 minutes avec un modem 56 Kbps et de 30 à 60 secondes
avec une connexion à haut débit. Un livre illustré avec des photos représente un
fichier de 10 Mo. Son temps de téléchargement est de 41 minutes avec un modem de
56 Kbps et de 3 à 6 minutes avec une connexion à haut débit.

Outre le fait qu’il faille une machine pour le lire – mais après tout c’est ce
qui le caractérise, en attendant le papier électronique de demain - l’obstacle
majeur à la diffusion du livre numérique reste le faible nombre de titres. "Le
volume de titres disponibles en format de lecture à l’écran est ridicule par
rapport aux quelque 600.000 titres existant en français", indique en février
2001 Denis Zwirn, PDG de Numilog. Nombre d’éditeurs sont maintenant en train de
numériser - ou faire numériser - leurs fonds, à la perspective d’un marché
naissant qui devrait connaître une forte expansion dans les prochaines années.
Editeurs en ligne et libraires numériques négocient patiemment les droits auprès
des éditeurs traditionnels, et ce non sans mal puisque, à tort ou à raison, la
profession est encore très inquiète des risques de piratage.

Selon Zina Tucsnak, ingénieure d’études en informatique à l’ATILF (Analyse et
traitement informatique de la langue française), interviewée en novembre 2000,
"l’ebook offre une combinaison d’opportunités: la digitalisation et l’internet.
Les éditeurs apportent leurs titres à tous les lecteurs du monde. C’est une
nouvelle ère de la publication." Mais le livre numérique est encore dans
l’enfance. Comme l’explique en janvier 2001 Bakayoko Bourahima, documentaliste à
l’ENSEA (Ecole nationale supérieure de statistique et d’économie appliquée)
d’Abidjan, "il faut voir par la suite comment il se développera et quelles en
seront surtout les incidences sur la production, la diffusion et la consommation
du livre. A coup sûr cela va entraîner de profonds bouleversements dans
l’industrie du livre, dans les métiers liés au livre, dans l’écriture, dans la
lecture, etc."

Chez les adeptes du livre numérique, l’enthousiasme des années 2000 et 2001 fait
place à plus de mesure en 2002 et 2003. On ne parle plus du tout numérique pour
le proche avenir, mais plutôt de la publication simultanée d’un même titre en
deux versions, numérique et imprimée. Pour mettre en place ce nouveau mode de
distribution, la tâche est rude. Il faut constituer les collections, améliorer
les logiciels de lecture, rendre le prix des appareils de lecture abordable et,
plus difficile encore, habituer le grand public à lire un livre à l’écran. Alors
que, en octobre 2000, l’ebook est l’une des vedettes de la Foire internationale
du livre de Francfort, il se fait beaucoup plus modeste les années suivantes. La
même remarque vaut pour le Salon du livre de Paris qui, après avoir proposé un
Village eBook en mars 2000, puis le premier sommet européen de l’édition
numérique (eBook Europe 2001) en mars 2001, n’organise pas de grande
manifestation spécifique les deux années suivantes.

Cependant, malgré le pessimisme relatif ayant succédé aux déclarations
enthousiastes, le livre numérique poursuit patiemment son chemin. En 2001, le
grand éditeur Random House vend deux fois plus de livres numériques qu’en 2000.
Tous éditeurs confondus, les ventes de 2001 se chiffrent par milliers pour le
New World College Dictionary de Webster, les ouvrages de fiction de Stephen King
et Lisa Scottolini, les livres d’économie et les manuels pratiques. En mars
2002, Palm Digital Media, qui vend des titres pour Palm Pilot et Pocket PC,
annonce la vente de 180.000 livres numériques pour l’année 2001, soit une
augmentation de 40% par rapport à l’année précédente.


7.4. Livres numériques braille et audio


La généralisation des livres numériques représente un tournant important pour
l’accès des personnes handicapées visuelles au livre. Le document numérique
permettant de dissocier contenu et présentation, le lecteur malvoyant peut
désormais influer sur cette dernière en changeant la taille et la police des
caractères, en inversant les contrastes, en supprimant la couleur ou en la
modifiant. Quant au contenu, on dispose maintenant des technologies permettant
de le convertir automatiquement dans un autre système de codage ou dans une
autre langue, y compris en braille et en synthèse vocale.

= Le livre numérique braille

Alphabet tactile inventé en 1829 par le français Louis Braille, le braille est
le seul système d’écriture accessible aux aveugles. Il s’agit d’un système de
six points composé de deux colonnes de trois points. La combinaison de ces six
points permet de former toutes les lettres de l’alphabet, les signes de
ponctuation et les symboles. Le braille est d’abord embossé sur papier au moyen
d’une tablette et d’un poinçon. A partir de la fin des années 1970, il est
produit à l’aide d’un afficheur braille piézo-électrique permettant un affichage
dynamique. A cet afficheur succède la machine Perkins avec son clavier de six
touches. Puis apparaît le matériel informatique, par exemple le bloc-notes
braille, qui sert à la fois de machine à écrire le braille et (quand il est
connecté à un ordinateur) d’écran tactile permettant de lire l’écran standard.
Le braille informatique peut s’afficher sur huit points, ce qui permet
d’augmenter par quatre le nombre de combinaisons possibles.

Dans de nombreux pays, malgré l’existence d’un matériel informatique adapté,
l’édition braille reste encore confidentielle sinon clandestine, le problème des
droits d’auteur sur les transcriptions n’étant pas résolu. L’édition braille
française serait de 400 titres par an, dont 200 livres scolaires. Les livres en
gros caractères ou sur cassettes sont eux aussi peu nombreux par rapport aux
milliers de titres paraissant chaque année, malgré tous les efforts dispensés
par des éditeurs spécialisés et des organismes bénévoles. Interviewé en janvier
2001, Patrice Cailleaud, directeur de la communication de Handicapzéro, explique
que, si le livre numérique est "une nouvelle solution complémentaire aux
problèmes des personnes aveugles et malvoyantes, (...) les droits et
autorisations d’auteurs demeurent des freins pour l’adaptation en braille ou
caractères agrandis d’ouvrage. Les démarches sont saupoudrées, longues et
n’aboutissent que trop rarement." D’où la nécessité impérieuse de lois
nationales et d’une loi internationale du droit d’auteur pour les personnes
atteintes de déficience visuelle.

La transcription en braille peut pourtant être rapide quand existent à la fois
la motivation et les moyens. Aux Etats-Unis, Harry Potter and the Goblet of Fire
(en français Harry Potter et le gobelet de feu), best-seller de Joanne K.
Rowling, est publié par la National Braille Press (NBP) fin juillet 2000, vingt
jours seulement après sa sortie en librairie, avec un premier tirage de 500
exemplaires. Si les 734 pages du livre imprimé par Scholastic donnent 1.184
pages en braille, le prix du livre braille n’est pas plus élevé. Ce très court
délai est dû à deux facteurs. D’une part, Scholastic a fourni le fichier
électronique, une initiative dont feraient bien de s’inspirer d’autres éditeurs.
D’autre part, les 31 membres de l’équipe de la National Braille Press ont
travaillé sans relâche pendant quinze jours. Comme pour les autres titres de la
NBP, le livre est également disponible au format PortaBook, à savoir un fichier
en braille informatique abrégé stocké sur disquette et lisible au moyen d’un
lecteur braille portable ou d’un logiciel braille sur micro-ordinateur.

= Des collections numériques braille

Dans le monde francophone, fait qui reste encore trop rare, un éditeur et une
association se mobilisent dans ce domaine. En décembre 1999, lors du Salon du
livre de la jeunesse de Montreuil, les éditions 00h00 et l’association
BrailleNet lancent l’opération "2.000 livres jeunesse sur internet pour les
aveugles et malvoyants en l’an 2000". Cette opération correspond à la création
d’un service internet permettant de commander en ligne des livres pour enfants
en différents formats. Ces ouvrages sont soit des versions imprimées en gros
caractères ou en braille, soit des versions numériques consultables sur
micro-ordinateur, sur plage braille ou sur synthèse vocale.

Pour répondre au problème soulevé par le manque d’ouvrages adaptés, BrailleNet
crée aussi la base de données Hélène. En partenariat avec plusieurs organismes
(associations, éditeurs, établissements d’enseignement), Hélène propose en accès
restreint des livres numériques permettant des impressions en braille ou en gros
caractères. Ces livres sont des oeuvres littéraires récentes, des documentations
techniques, des ouvrages scientifiques, des manuels scolaires et des supports de
cours adaptés. La bibliothèque virtuelle est développée en partenariat avec
l’INRIA Rhône-Alpes (INRIA: Institut national de recherche en informatique et en
automatique).

Malgré ces efforts, il reste beaucoup à faire pour proposer dans les pays
francophones un véritable service public du type de celui offert depuis août
1999 aux Etats-Unis par un département de la Library of Congress, le NLS/BPH
(National Library Service for the Blind and Physically Handicapped). Un serveur
permet aux personnes handicapées visuelles de télécharger des livres, soit au
format braille pour une lecture sur plage braille, soit au format NISO/DAISY
(National Information Standards Organization / Digital Audio Information System)
pour une écoute sur synthèse vocale. A l’ouverture du service, 3.000 livres en
braille abrégé sont disponibles par téléchargement ou consultables en ligne. Les
sources sont codées pour une impression sur imprimante braille ou pour une
lecture en ligne effectuée en braille abrégé (à l’aide d’une plage braille ou de
toute autre interface d’accès braille). Ce service fournit aussi un synthétiseur
de parole, qui est un logiciel permettant de désagréger le texte pour lecture
sur synthèse vocale.

= Bookshare.org

Une autre réalisation particulièrement intéressante est celle de Benetech, une
société de la Silicon Valley qui se donne pour objectif de mettre la technologie
au service de tous les êtres humains, et pas seulement de quelques-uns. Benetech
décide de créer et financer Bookshare.org, une grande bibliothèque numérique à
l’intention des aveugles et malvoyants résidant aux Etats-Unis. Bookshare.org
est mis en ligne en février 2002. Après avoir soumis la preuve écrite de leur
handicap et s’être acquittés de la somme de 25 dollars pour l’inscription, les
adhérents ont accès à la bibliothèque moyennant un abonnement annuel de 50
dollars. Scannés par une centaine de volontaires, les 7.620 titres de départ
sont disponibles en deux formats, le format BRF et le format DAISY. Le format
BRF (braille format) est destiné à une lecture sur plage braille ou une
impression sur imprimante braille. Le format DAISY (digital audio information
system) permet l’écoute du texte sur synthèse vocale.

Bookshare.org n’aurait pu voir le jour sans le travail d’une centaine de
volontaires scannant les livres imprimés, et sans la volonté bien ancrée de
l’équipe de faire appliquer un amendement de la loi de 1997 sur le copyright
(United States Code, titre 17, section 121). Cet amendement autorise la
distribution d’oeuvres littéraires dans des formats adaptés, et ce auprès des
personnes handicapées visuelles, des personnes souffrant d’un handicap de
lecture (par exemple la dyslexie) et des personnes à la motricité réduite (par
exemple celles qui ne peuvent tenir un livre dans les mains ou bien tourner les
pages). Toute version numérique doit obligatoirement inclure la mention du
copyright, avec le nom de l’éditeur détenteur des droits et la date originale de
publication.

L’initiative de Bookshare.org constitue une avancée considérable. L’objectif de
l’association est assez différent de celui du département spécialisé de la
Library of Congress. Ce dernier offre un nombre de titres très inférieur et les
textes sont numérisés avec le plus grand soin. Dans le cas de Bookshare.org, il
s’agit au contraire de proposer le plus grand nombre possible de livres
numérisés à moindre coût. Si, jusque-là, moins de 5% des titres publiés aux
Etats-Unis sont disponibles en version braille ou en version audio, la seule
limite devient désormais celle du nombre de volontaires scannant les livres. Sur
son site, l’association fait appel aux bonnes volontés pour grossir les rangs de
l’équipe actuelle, afin de proposer à terme plusieurs dizaines de milliers de
livres, y compris toutes les nouveautés. Le nombre de livres et de volontaires
augmente rapidement. En un an, de février 2002 à février 2003, le catalogue
passe de 7.620 titres à 12.000 titres, et le nombre de volontaires de 100 à 200
personnes. En août 2003, le catalogue approche les 14.000 titres.

Bookshare.org propose aussi des oeuvres du domaine public en téléchargement
libre. Accessibles à tous, abonnés ou non, ces oeuvres sont disponibles dans
quatre formats différents: HTML (hypertext markup language), TXT (text), BRF
(digital braille) et DAISY (digital audio information system). Toujours en tête
de file lorsqu’il s’agit de lecture pour tous, le Projet Gutenberg met à la
disposition de l’association l’ensemble de ses collections, soit, en 2003, les
textes électroniques de 8.000 oeuvres du domaine public.

= Le livre audionumérique

Dans le service spécialisé de la Library of Congress comme dans Bookshare.org,
les titres sont disponibles non seulement en version numérique braille mais
aussi en version audionumérique. Quelle est l’origine du livre audionumérique?

Depuis vingt ans sinon plus, les personnes handicapées visuelles écoutent des
livres sur bande magnétique ou sur cassettes, enregistrés au fil des ans par des
centaines de bénévoles. Depuis une dizaine d’années, elles peuvent aussi se
procurer en librairie des livres audio sur cassettes et sur CD-Rom. Fait récent,
les technologies numériques permettent désormais de convertir automatiquement un
document numérique en "voix" grâce à la synthèse vocale. Un logiciel de synthèse
vocale devrait d’ailleurs être intégré aux outils informatiques standard de
demain, tout comme un logiciel de traduction automatique.

Si les techniques de synthèse vocale s’améliorent, de l’avis de certains, rien
ne remplace une vraie voix, c’est-à-dire une voix humaine, moins parfaite
peut-être, mais vivante, avec des nuances, des intonations, des inflexions, etc.
Or de nombreux organismes disposent d’enregistrements réalisés en analogique
(sur bande magnétique et sur cassette) par des bénévoles. La numérisation de
tous ces enregistrements permettrait de les utiliser non seulement dans la
communauté desservie mais partout ailleurs. D’une part chaque organisme pourrait
accroître ses collections de manière exponentielle, d’autre part de nouvelles
bibliothèques audio pourraient être créées à moindre coût, notamment dans les
pays en développement.

De nombreux spécialistes décident d’unir leurs forces pour oeuvrer en commun.
Ils fondent en mai 1996 le DAISY Consortium (DAISY: Digital Audio Information
System), un consortium international chargé d’assurer la transition entre le
livre audio analogique et le livre audionumérique. Sa tâche est immense: définir
une norme internationale, déterminer les conditions de production, d’échange et
d’utilisation du livre audionumérique, organiser la numérisation du matériel
audio à l’échelle mondiale. Les activités du consortium comprennent entre autres
la définition de normes de spécification de fichiers à partir de celles du World
Wide Web Consortium (W3C), la conception de logiciels de conversion des bandes
son analogiques en bandes son numériques, la gestion d’ensemble de la
production, l’échange de livres audionumériques entre bibliothèques, la
définition d’une loi internationale du droit d’auteur pour les personnes
atteintes de déficience visuelle, la protection des documents soumis au droit
d’auteur, et enfin la promotion de la norme DAISY à l’échelle mondiale.

La norme DAISY se base sur le format DTB (digital talking book), qui permet
l’indexation du livre audio et l’ajout de signets pour une navigation facile au
niveau du paragraphe, de la page ou du chapitre. Une fois téléchargé dans
l’ordinateur de l’usager, le texte électronique stocké dans le fichier DAISY
peut être lu sur synthèse vocale. Au printemps 2003, il existe près de 41.000
livres audionumériques répondant à cette norme.

= L’écoute et la lecture

Même si les documents audio ont une importance qu’il ne faut pas négliger, une
enquête menée en 2000 et 2001 sur l’accessibilité du web aux aveugles et
malvoyants montre la nécessité d’une véritable sensibilisation des voyants au
fait que les personnes handicapées visuelles ont elles aussi droit à deux modes
de connaissance - la lecture et l’écoute - tout comme les voyants (pour lire
l’ensemble des réponses, lancer la requête "aveugles" dans la base interactive
des Entretiens). Si les professionnels du livre interrogés suggèrent presque
tous la généralisation des documents audio, beaucoup ne savent pas qu’il est
désormais possible de convertir un texte électronique en braille numérique.
Pourquoi les aveugles devraient-ils se limiter à l’écoute, alors que le
développement du numérique leur ouvre enfin largement accès à la lecture?

Ce dernier point est souligné par Richard Chotin, professeur à l’Ecole
supérieure des affaires (ESA) de Lille, qui se réjouit des progrès réalisés dans
ce domaine. "Ma fille vient d’obtenir la deuxième place à l’agrégation de
lettres modernes, écrit-il en mai 2001. Un de ses amis a obtenu la maîtrise de
conférence en droit et un autre a soutenu sa thèse de doctorat en droit
également. Outre l’aspect performance, cela prouve au moins que, si les aveugles
étaient réellement aidés (tous les aveugles n’ont évidemment pas la chance
d’avoir un père qui peut passer du temps et consacrer de l’argent) par des
méthodes plus actives dans la lecture des documents (obligation d’obtenir en
braille ce qui existe en "voyant" notamment), le handicap pourrait presque
disparaître."

Datée de mai 2001, la directive 2001/29/CE de la Commission européenne sur
"l’harmonisation de certains aspects du droit d’auteur et des droits voisins
dans la société de l’information" insiste dans son article 43 sur la nécessité
pour les Etats membres d’adopter "toutes les mesures qui conviennent pour
favoriser l’accès aux oeuvres pour les personnes souffrant d’un handicap qui les
empêche d’utiliser les oeuvres elles-mêmes, en tenant plus particulièrement
compte des formats accessibles" Il reste à appliquer cet article à large
échelle.

Il faut signaler aussi dans ce domaine le travail inlassable de l’association
Handicapzéro, dont le but est d’améliorer l’autonomie des personnes handicapées
visuelles, à savoir plus de 10% de la population francophone. En France par
exemple, une personne sur mille est aveugle, une personne sur cent est
malvoyante, et une personne sur deux a des problèmes de vue. Mis en ligne en
septembre 2000, le site web de l’association devient rapidement le site adapté
le plus visité de France, avec 10.000 requêtes mensuelles.

En février 2003, l'association lance un portail offrant en accès libre
l’information nationale et internationale en temps réel (en partenariat avec
l’Agence France-Presse), l’actualité sportive (avec L’Equipe), les programmes de
télévision (avec Télérama), la météo (avec Météo France) et un moteur de
recherche (avec Google). Le portail propose aussi toute une gamme de services
dans les domaines de la santé, de l’emploi, de la consommation, des loisirs, des
sports et de la téléphonie.

Les aveugles peuvent accéder au site au moyen d’une plage braille ou d’une
synthèse vocale. Les malvoyants peuvent paramétrer sur la page d’accueil la
taille et la police des caractères ainsi que la couleur du fond d’écran pour une
navigation confortable, en créant puis modifiant leur profil selon leur
potentiel visuel. Ce profil est utilisable aussi pour la lecture de n’importe
quel texte situé sur le web, en faisant un copier-coller dans la fenêtre prévue
à cet effet. Les voyants peuvent correspondre en braille avec des aveugles par
le biais du site, Handicapzéro assurant gratuitement la transcription et
l’impression braille des courriers ainsi que leur expédition par voie postale.
L’association entend ainsi démontrer "que, sous réserve du respect de certaines
règles élémentaires, l’internet peut devenir enfin un espace de liberté pour
tous".


8. DES APPAREILS DE LECTURE


[8.1. Les livres électroniques / 8.2. Les assistants personnels (PDA) / 8.3.
L'avenir des machines de lecture / 8.4. Le papier électronique]

Les livres numériques sont d’abord lisibles sur l’écran de notre ordinateur:
ordinateur du domicile ou du bureau, ordinateur portable et ordinateur
ultra-portable. Pour plus de mobilité, certains constructeurs conçoivent aussi
des appareils de lecture appelés livres électroniques, alors que d’autres
intègrent des logiciels de lecture dans leurs assistants personnels (PDA). Plus
tard viendra le papier électronique, qui devrait permettre de concilier les
avantages du numérique et le confort d’un matériau souple proche du papier.


8.1. Les livres électroniques


Pour le distinguer du livre numérique, qui est un livre en version numérisée,
l’appareil exclusivement dédié à la lecture de livres numériques est appelé ici
livre électronique, en attendant peut-être une terminologie plus adaptée.

Le livre électronique étant monotâche, les premiers modèles des années 1999-2001
résistent mal à la concurrence des assistants personnels (PDA), qui permettent
eux aussi de lire des livres numériques tout en offrant d’autres fonctionnalités
(agenda, dictaphone, lecteur de MP3, etc.). Les ventes des appareils pionniers
que sont le Rocket eBook, le Softbook Reader, le Cybook et les modèles de
Gemstar eBook sont très inférieures aux pronostics. La vente du Cybook cesse en
juillet 2002, et celle des Gemstar eBook en juin 2003. Si le concept de livre
électronique reste intéressant pour les gros lecteurs, il doit être entièrement
repensé à la lumière de ces premières expériences.

= Les premiers modèles

Mis sur le marché en 1999, les premiers livres électroniques sont conçus et
développés en 1998 dans la Silicon Valley, en Californie. Le modèle le plus
connu, le Rocket eBook, est créé par la société NuvoMedia, en partenariat avec
la chaîne de librairies Barnes & Noble et le géant des médias Bertelsmann. Un
deuxième modèle, le Softbook Reader, est développé par la société Softbook
Press, en partenariat avec les deux grandes maisons d'édition Random House et
Simon & Schuster. Plusieurs autres modèles ont une durée de vie assez courte,
par exemple l’Everybook, appareil à double écran créé par la société du même
nom, ou encore le Millennium eBook, créé par Librius.com. A cette époque, qui
n’est pas si lointaine, toutes ces tablettes électroniques pèsent entre 700 g et
2 kg et peuvent stocker une dizaine de livres.

= Les modèles de Gemstar eBook

Lancés en octobre 2000 à New York, les deux premiers modèles de Gemstar eBook
sont les successeurs du Rocket eBook (conçu par la société NuvoMedia) et du
Softbook Reader (conçu par la société Softbook Press), suite au rachat de
NuvoMedia et de Softbook Press par Gemstar-TV Guide International en janvier
2000. Commercialisés en novembre 2000 aux Etats-Unis, ces deux modèles - le REB
1100 (écran noir et blanc, successeur du Rocket eBook) et le REB 1200 (écran
couleur, successeur du Softbook Reader) - sont construits et vendus sous le
label RCA (appartenant à Thomson Multimedia). Le système d’exploitation, le
navigateur et le logiciel de lecture sont spécifiques au produit, tout comme le
format de lecture, basé sur le format OeB (open ebook).

Le REB 1100 (18 cm x 13,5 cm) a une taille comparable à celle d’un (très) gros
livre broché. Son poids est de 510 grammes. Son autonomie est de 15 heures. Il
dispose d’un modem de 36,6 Kbps (kilobits par seconde). Sa mémoire compact flash
de 8 Mo (méga-octets) permet de stocker 20 romans, soit 8.000 pages de texte. La
mémoire peut être étendue à 72 Mo pour permettre un stockage de 150 livres, soit
60.000 pages de texte. L’écran tactile noir et blanc rétro-éclairé a une
résolution de 320 x 480 pixels. Le REB 1100 est vendu par la chaîne de magasins
SkyMall au prix de 300 dollars.

Un peu plus volumineux, le REB 1200 (23 cm x 19 cm) a la taille d’un grand livre
cartonné. Son poids est de 750 grammes. Son autonomie est de 6 à 12 heures. Il
dispose d’un modem de 56 Kbps et d’une connexion Ethernet permettant l’accès à
l’internet par câble et DSL (digital subscriber line). Sa mémoire compact flash
de 8 Mo permet de stocker 5.000 pages. La mémoire peut être étendue à 128 Mo
pour permettre un stockage de 80.000 pages. L’écran tactile couleur
rétro-éclairé a une résolution de 480 x 640 pixels. Le REB 1200 est vendu par la
chaîne de magasins SkyMall au prix de 699 dollars.

La commercialisation du modèle européen, le GEB 2200, débute en octobre 2001 en
commençant par l’Allemagne. Le GEB 2200 a les mêmes caractéristiques que le REB
1200. Son poids est un peu supérieur (970 grammes) parce qu’il inclut une
couverture en cuir protégeant l’écran. Son prix est de 649 euros. Ce prix inclut
deux abonnements - un abonnement de six semaines à la version électronique de
Der Spiegel et un abonnement de quatre semaines à la version électronique du
Financial Times Deutschland - ainsi que deux best-sellers et quinze oeuvres
classiques en version numérique.

Aux Etats-Unis, les ventes sont très inférieures aux pronostics. En avril 2002,
un article du New York Times annonce l’arrêt de la fabrication de ces appareils
par RCA. A l’automne 2002, leurs successeurs, le GEB 1150 et le GEB 2150, sont
produits sous le label Gemstar et vendus par SkyMall à un prix beaucoup plus
compétitif, avec ou sans abonnement annuel ou bisannuel à la librairie numérique
de Gemstar eBook. Le GEB 1150 coûte 199 dollars sans abonnement, et 99 dollars
si on prend un abonnement annuel (de 20 dollars par mois). Le GEB 2150 coûte 349
dollars sans abonnement, et 199 dollars si on prend un abonnement bisannuel (de
20 dollars par mois). Les deux modèles GEB 1150 et GEB 2150 sont livrés non
seulement avec un dictionnaire intégré, le Webster’s Pocket American Dictionary
(publié par Random House), mais aussi avec la version anglaise du Tour du monde
en 80 jours, de Jules Verne (publiée par eBooks Classics), best-seller universel
qui poursuit ainsi sa carrière en version numérique. En Allemagne, on parle du
remplacement du GEB 2200 par le GEB 1150 courant 2003. Mais le livre numérique
au format propriétaire semble désormais condamné au profit du livre numérique
distribué dans des formats "universels". Gemstar met fin à ses activités eBook
en cessant la vente de ses appareils de lecture en juin 2003 et celle de ses
livres numériques le mois suivant.

= Le Cybook de Cytale

Premier livre électronique européen, le Cybook (21 cm x 16 cm) est conçu et
développé par la société française Cytale, et commercialisé en janvier 2001. Son
poids est de 1 kg. Sa mémoire - 32 Mo (méga-octets) de mémoire SDRAM
(synchronous dynamic random access memory) et 16 Mo de mémoire flash - permet de
stocker 15.000 pages de texte, soit 30 livres de 500 pages. Son autonomie est de
5 h. Il est équipé d’un modem 56 Kbps (kilobits par seconde), d’un haut-parleur,
d’une sortie stéréo avec prise casque et de plusieurs ports pour périphériques.
L’écran tactile couleur rétro-éclairé a une résolution de 600 x 800 pixels.
L’affichage est possible en mode portrait ou paysage. Le Cybook utilise le
système d’exploitation Windows CE de Microsoft, le navigateur Internet Explorer
et un logiciel de lecture spécifique basé sur le format OeB (open ebook). Il
intègre un dictionnaire Hachette de 35.000 mots. En mars 2002, il coûte 883
euros sans abonnement, et 456 euros pour ceux qui prennent un abonnement minimal
d’un an au prix mensuel de 20 euros. Le téléchargement des livres s’effectue à
partir du site web de Cytale, suite à des partenariats avec plusieurs éditeurs
et sociétés de presse.

"J’ai croisé il y a deux ans le chemin balbutiant d’un projet extraordinaire, le
livre électronique, écrit en décembre 2000 Olivier Pujol, PDG de Cytale. Depuis
ce jour, je suis devenu le promoteur impénitent de ce nouveau mode d’accès à
l’écrit, à la lecture, et au bonheur de lire. La lecture numérique se développe
enfin, grâce à cet objet merveilleux: bibliothèque, librairie nomade, livre
'adaptable', et aussi moyen d’accès à tous les sites littéraires (ou non), et à
toutes les nouvelles formes de la littérature, car c’est également une fenêtre
sur le web."

Cytale développe aussi le Cybook Pro, une version du Cybook à destination des
entreprises, des universités et des collectivités pour la gestion de leurs
documents numérisés (dossiers clients, normes techniques, procédures,
catalogues, cartes, etc.).

Par ailleurs, en collaboration avec l’INSERM (Institut national de la santé et
de la recherche médicale), Cytale adapte son logiciel de lecture pour permettre
la lecture de livres numériques sur plage braille ou sur synthèse vocale. La
société développe le Cybook Vision, un livre électronique adapté aux besoins des
malvoyants et distribué par un réseau d’opticiens. "Toutes les opérations de
navigation, en mode autonome, ont été élaborées sur les conseils d’orthoptistes
et à partir des suggestions de malvoyants, lit-on sur le site web. Réduites à
l’essentiel, elles autorisent la création de stratégies de lecture
personnalisées. L’appareil, qui fonctionne comme un enregistreur, est doté d’une
capacité de mémoire qui autorise une contenance d’environ trente livres. Chaque
ouvrage est lisible dans deux polices et six tailles de caractères. La catégorie
la plus grande correspond à un corps de texte 28 ou à la taille P. 20 selon les
normes des orthoptistes. La résolution d’écran 'Super VGA' (super video graphics
adapter) de 100 DPI (dots per inch) offre une excellente netteté des caractères.
Le rétro-éclairage de cet écran autorise la lecture dans une ambiance peu
lumineuse. Le contraste et la luminosité peuvent être réglés séparément et sont
activés par un bouton. Une icône autorise le changement de couleur de fond, qui
passe du blanc au jaune pour répondre à certains problèmes de photosensibilité.
Les textes peuvent être lus en corps noir sur blanc ou blanc sur noir, jaune sur
noir ou noir sur jaune."

Pour les trois modèles, les ventes sont très inférieures aux pronostics. Ces
ventes insuffisantes forcent la société à se déclarer en cessation de paiement,
l’administrateur ne parvenant pas à trouver un repreneur après le redressement
judiciaire prononcé en avril 2002. Cytale est mis en liquidation judiciaire en
juillet 2002 et cesse ses activités.

= Le baladeur de textes @folio

Si le concept de livre électronique séduit les professionnels du livre, les
premiers modèles sont loin de susciter l’enthousiasme. "S’il doit s’agir d’un
ordinateur portable légèrement 'relooké', mais présentant moins de
fonctionnalités que ce dernier, je n’en vois pas l’intérêt, explique en juin
2001 Emilie Devriendt, élève professeure à l’Ecole normale supérieure (ENS) de
Paris. Tel qu’il existe, l’ebook est relativement lourd, l’écran peu confortable
à mes yeux, et il consomme trop d’énergie pour fonctionner véritablement en
autonomie. A cela s’ajoute le prix scandaleusement élevé, à la fois de l’objet
même et des contenus téléchargeables; sans parler de l’incompatibilité des
formats constructeur, et des 'formats' maison d’édition. J’ai pourtant eu
l’occasion de voir un concept particulièrement astucieux, vraiment pratique et
peu coûteux, qui me semble être pour l’heure le support de lecture électronique
le plus intéressant: celui du 'baladeur de textes' ou @folio, en cours de
développement à l’Ecole nationale supérieure des arts et industries de
Strasbourg. Bien évidemment, les préoccupations de ses concepteurs sont à
l’opposé de celles des 'gros' concurrents qu’on connaît, en France ou ailleurs:
aucune visée éditoriale monopolistique chez eux, puisque c’est le contenu du web
(dans l’idéal gratuit) que l’on télécharge."

Conçu dès octobre 1996 par Pierre Schweitzer, architecte designer à Strasbourg,
@folio (qui se prononce: a-folio) est considéré par son créateur moins comme un
livre électronique que comme un support de lecture nomade permettant de lire des
textes glanés sur l’internet. @folio cherche à mimer, sous forme électronique,
le dispositif technique du livre, afin de proposer une mémoire de fac-similés
reliés en hypertexte pour faciliter le feuilletage.

"J’hésite à parler de livre électronique, écrit Pierre Schweitzer en janvier
2001, car le mot "livre" désigne aussi bien le contenu éditorial (quand on dit
qu’untel a écrit un livre) que l’objet en papier, génial, qui permet sa
diffusion. La lecture est une activité intime et itinérante par nature. @folio
est un baladeur de textes, simple, léger, autonome, que le lecteur remplit selon
ses désirs à partir du web, pour aller lire n’importe où. Il peut aussi y
imprimer des documents personnels ou professionnels provenant d’un CD-Rom. Les
textes sont mémorisés en faisant: "imprimer", mais c’est beaucoup plus rapide
qu’une imprimante, ça ne consomme ni encre ni papier. Les liens hypertextes sont
maintenus au niveau d’une reliure tactile. (...)

Le projet est né à l’atelier Design de l’Ecole d’architecture de Strasbourg où
j’étais étudiant. Il est développé à l’Ecole nationale supérieure des arts et
industries de Strasbourg avec le soutien de l’Anvar-Alsace. Aujourd’hui, je
participe avec d’autres à sa formalisation, les prototypes, design, logiciels,
industrialisation, environnement technique et culturel, etc., pour transformer
ce concept en un objet grand public pertinent." La commercialisation d’@folio
devrait débuter en 2004.


8.2. Les assistants personnels (PDA)


Le principal concurrent du livre électronique se trouve être l’assistant
numérique personnel, appelé plus généralement assistant personnel ou encore PDA
(personal digital assistant). Lorsque le livre numérique (livre en version
numérisée) commence à se généraliser en 2000, les fabricants de PDA décident
d’intégrer un logiciel de lecture dans leur machine, en plus des fonctionnalités
habituelles (agenda, dictaphone, lecteur de MP3, etc.). Parallèlement, à partir
de la production imprimée existante, ils négocient les droits de diffusion
numérique de centaines de titres. Si certains professionnels du livre
s’inquiètent de la petitesse de l’écran, les adeptes de la lecture sur PDA
assurent que la taille de l’écran n’est pas un problème.

= Les modèles de Psion

Marie-Joseph Pierre, enseignante-chercheuse à l’Ecole pratique des hautes études
(EPHE, section Sciences religieuses, Paris-Sorbonne), utilise un Psion depuis
plusieurs années pour lire et étudier dans le train lors de ses fréquents
déplacements entre Argentan, sa ville de résidence, et Paris. Elle achète son
premier Psion en 1997, un Série 3, remplacé ensuite par un Série 5, remplacé
lui-même par un Psion 5mx en juin 2001. En février 2002, elle raconte: "J’ai
chargé tout un tas de trucs littéraires – dont mes propres travaux et dont la
Bible entière – sur mon Psion 5mx (16 + 16 Mo), que je consulte surtout dans le
train ou pour mes cours, quand je ne peux pas emporter toute une bibliothèque.
J’ai mis les éléments de programme qui permettent de lire page par page comme
sur un véritable ebook. Ce qui est pratique, c’est de pouvoir charger une énorme
masse documentaire sur un support minuscule. Mais ce n’est pas le même usage
qu’un livre, surtout un livre de poche qu’on peut feuilleter, tordre, sentir...,
et qui s’ouvre automatiquement à la page qu’on a aimée. C’est beaucoup moins
agréable à utiliser, d’autant que sur PDA, la page est petite: on n’a pas de vue
d’ensemble. Mais une qualité appréciable: on peut travailler sur le texte
enregistré, en rechercher le vocabulaire, réutiliser des citations, faire tout
ce que permet le traitement informatique du document, et cela m’a pas mal servi
pour mon travail, ou pour mes activités associatives. Je fais par exemple partie
d’une petite société poétique locale, et nous faisons prochainement un récital
poétique. J’ai voulu rechercher des textes de Victor Hugo, que j’ai maintenant
pu lire et même charger à partir du site de la Bibliothèque nationale de France:
c’est vraiment extra."

Psion, société britannique, lance dès 1984 le Psion Organiser, qui se trouve
donc être le vétéran des agendas électroniques. Au fil des ans, la gamme des
appareils s’étend et la société se développe à l’international. En 2000, les
différents modèles (série 7, série 5mx, Revo, Revo Plus) sont fortement
concurrencés par le Palm Pilot et le Pocket PC. Suite à une baisse des ventes,
la société décide de diversifier ses activités. Fondé en septembre 2000 suite au
rachat de Teklogix, Psion Teklogix développe des systèmes informatiques mobiles
sans fil à destination des entreprises. Créé en 2001, Psion Software développe
les logiciels de la prochaine génération d’appareils mobiles utilisant la
plate-forme Symbian OS, par exemple ceux du smartphone Nokia 9210, modèle
précurseur commercialisé la même année.

= L’eBookMan de Franklin

Basée dans le New Jersey (Etats-Unis), la société Franklin commercialise dès
1986 le premier dictionnaire consultable sur une machine de poche. Quinze ans
après, Franklin distribue 200 ouvrages de référence sur des machines de poche:
dictionnaires unilingues et bilingues, encyclopédies, bibles, manuels
d’enseignement, ouvrages médicaux et livres de loisirs. En octobre 2000,
Franklin lance l’eBookMan, un assistant personnel multimédia qui, entre autres
fonctionnalités (agenda, dictaphone, etc.), permet la lecture de livres
numériques sur le logiciel de lecture Franklin Reader. A la même date,
l’eBookMan est récompensé par l’eBook Technology Award de la Foire
internationale du livre de Francfort. Trois modèles (EBM-900, EBM-901 et
EBM-911) sont disponibles début 2001. Leurs prix respectifs sont de 130, 180 et
230 dollars. Le prix est fonction de la taille de la mémoire vive (8 ou 16
méga-octets) et de la qualité de l’écran à cristaux liquides, rétro-éclairé ou
non selon les modèles. Nettement plus grand que celui de ses concurrents,
l’écran n’existe toutefois qu’en noir et blanc, contrairement à la gamme Pocket
PC ou à certains modèles Palm avec écran couleur. L’eBookMan permet aussi
l’écoute de livres audio et de fichiers musicaux au format MP3.

En octobre 2001, Franklin décide de ne pas intégrer le Microsoft Reader à
l’eBookMan, mais de lui préférer le Mobipocket Reader, logiciel de lecture jugé
plus performant (et primé à la même date par l’eBook Technology Award de la
Foire de Francfort). Parallèlement, le logiciel de lecture Franklin Reader
devient progressivement disponible pour les gammes Psion, Palm, Pocket PC et
Nokia. Franklin développe aussi une librairie numérique sur son site en passant
des partenariats avec plusieurs éditeurs, notamment avec Audible.com, ce qui lui
permet d’accéder à une collection de 4.500 livres audionumériques.

= Le Palm Pilot et le Pocket PC

Les usagers intéressés par la lecture de livres numériques se tournent bientôt
vers deux autres gammes de PDA, les Palm Pilot et les Pocket PC.

La société Palm lance le premier Palm Pilot en mars 1996 et vend 23 millions de
machines entre 1996 et 2002. Le Palm Pilot utilise un système d’exploitation
éponyme, le Palm OS, et le logiciel de lecture Palm Reader. En mars 2001, les
modèles Palm permettent aussi la lecture de livres numériques sur le Mobipocket
Reader.

Commercialisé par Microsoft en avril 2000 pour concurrencer le Palm Pilot, le
Pocket PC utilise un système d’exploitation spécifique, Windows CE. Il intègre
le logiciel de lecture Microsoft Reader, lancé à la même date dans ce but. En
octobre 2001, le Pocket PC troque Windows CE pour le système d’exploitation
Pocket PC 2002, qui permet entre autres de lire des livres numériques sous
copyright. Ces livres sont protégés par un système de gestion des droits
numériques intitulé Microsoft DAS Server (DAS: digital asset server). En 2002,
le Pocket PC permet la lecture sur trois logiciels: le Microsoft Reader bien
sûr, le Mobipocket Reader et le Palm Reader.


8.3. L'avenir des machines de lecture


= L’avis des professionnels du livre

A l’exception de quelques spécialistes enthousiastes, les professionnels du
livre restent assez sceptiques sur le confort de lecture procuré par une
machine. Tous attendent une amélioration des appareils de lecture. "Je pense
qu’on est loin des formats et des techniques définitifs, déclare en novembre
2000 Nicolas Pewny, fondateur des éditions du Choucas. Beaucoup de recherches
sont en cours, et un format et un support idéal verront certainement le jour
sous peu."

Anne-Bénédicte Joly, écrivain qui auto-édite ses livres, écrit à la même date:
"Le livre électronique est avant tout un moyen pratique d’atteindre différemment
une certaine catégorie de lecteurs composée pour partie de curieux aventuriers
des techniques modernes et pour partie de victimes du mode résolument
technologique. (...) Je suis assez dubitative sur le "plaisir" que l’on peut
retirer d’une lecture sur un écran d’un roman de Proust. Découvrir la vie des
personnages à coups de souris à molette ou de descente d’ascenseur ne me tente
guère. Ce support, s’il possède à l’évidence comme avantage la disponibilité de
toute oeuvre à tout moment, possède néanmoins des inconvénients encore trop
importants. Ceci étant, sans nous cantonner à une position durablement ancrée
dans un mode passéiste, laissons à ce support le temps nécessaire pour acquérir
ses lettres de noblesse."

Cet avis est partagé par Jacky Minier, créateur de Diamedit, site de promotion
d’inédits artistiques et littéraires. Interviewé en octobre 2000, il explique:
"L’ebook est sans aucun doute un support extraordinaire. Il aura son rôle à
jouer dans la diffusion des oeuvres ou des journaux électroniques, mais il ne
remplacera jamais le véritable bouquin papier de papa. Il le complétera. (...)
Voyez la monnaie électronique: on ne paie pas encore son boulanger ou ses
cigarettes avec sa carte de crédit et on a toujours besoin d’un peu de monnaie
dans sa poche, en plus de sa carte Visa. L’achat d’un livre n’est pas un acte
purement intellectuel, c’est aussi un acte de sensualité que ne comblera jamais
un ebook. Naturellement, l’édition classique devra en tenir compte sur le plan
marketing pour se différencier davantage, mais je crois que l’utilisation des
deux types de supports sera bien distincte. Le téléphone n’a pas tué le
courrier, la radio n’a pas tué la presse, la télévision n’a pas tué la radio ni
le cinéma... Il y a de la place pour tout, simplement, ça oblige à chaque fois à
une adaptation et à un regain de créativité. Et c’est tant mieux!"

Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de l’Université Paris 8,
écrit pour sa part en janvier 2001: "J’attends de voir concrètement comment ils
fonctionnent et si les éditeurs sont capables de proposer des produits
spécifiques à ce support car, si c’est pour reproduire uniquement des livres
imprimés, je suis assez sceptique. L’histoire des techniques montre qu’une
technique n’est adoptée que si - et seulement si... - elle apporte des avantages
concrets et conséquents par rapport aux techniques auxquelles elle prétend se
substituer."

Ce scepticisme est partagé par Olivier Bogros, directeur de la médiathèque
municipale de Lisieux (Normandie), qui s’exclame en août 2000: "De quoi
parle-t-on? Des machines monotâches encombrantes et coûteuses, avec format
propriétaire et offre éditoriale limitée? Les Palm, Psion et autres hand et
pocket computers permettent déjà de lire ou de créer des livres électroniques
(appelés ici livres numériques, ndlr), et en plus servent à autre chose. Ceci
dit, la notion de livre électronique m’intéresse en tant que bibliothécaire et
lecteur. Va-t-il permettre de s’affranchir d’un modèle économique à bout de
souffle (la chaîne éditoriale n’est pas le must en la matière)? Les machines à
lire n’ont de mon point de vue de chance d’être viables que si leur utilisateur
peut créer ses propres livres électroniques avec (cf. cassettes vidéo)."

Patrick Rebollar, professeur de français et d’informatique dans des universités
japonaises, écrit en décembre 2000: "Je trouve enthousiasmant le principe de
stockage et d’affichage mais j’ai des craintes quant à la commercialisation des
textes sous des formats payants. Les chercheurs pourront-ils y mettre leurs
propres corpus et les retravailler? L’outil sera-t-il vraiment souple et léger,
ou faut-il attendre le développement de l’encre électronique? Je crois également
que l’on prépare un cartable électronique pour les élèves des écoles, ce qui
pourrait être bon pour leur dos..."

Olivier Gainon, fondateur de CyLibris, maison d’édition littéraire en ligne,
manifeste lui aussi un certain scepticisme à l’égard des modèles actuels. Il
explique à la même date: "Je ne crois pas trop à un objet qui a des
inconvénients clairs par rapport à un livre papier (prix / fragilité / aspect /
confort visuel / etc.), et des avantages qui me semblent minimes (taille des
caractères évolutifs / plusieurs livres dans un même appareil / rétro-éclairage
de l’écran / etc.). De même, je vois mal le positionnement d’un appareil
exclusivement dédié à la lecture, alors que nous avons les ordinateurs portables
d’un côté, les téléphones mobiles de l’autre et les assistants personnels (dont
les Pocket PC) sur le troisième front. Bref, autant je crois qu’à terme la
lecture sur écran sera généralisée, autant je ne suis pas certain que cela se
fera par l’intermédiaire de ces objets."

Nicolas Ancion, écrivain et responsable éditorial de Luc Pire électronique,
partage le même sentiment. "Ces appareils ne me paraissent pas porteurs d’avenir
dans le grand public tant qu’ils restent monotâches (ou presque), écrit-il en
avril 2001. Un médecin ou un avocat pourront adopter ces plates-formes pour
remplacer une bibliothèque entière, je suis prêt à le croire. Mais pour
convaincre le grand public de lire sur un écran, il faut que cet écran soit
celui du téléphone mobile, du PDA ou de la télévision. D’autre part, je crois
qu’en cherchant à limiter les fournisseurs de contenus pour leurs appareils
(plusieurs types d’ebooks ne lisent que les fichiers fournis par la bibliothèque
du fabricant), les constructeurs tuent leur machine. L’avenir de ces appareils,
comme de tous les autres appareils technologiques, c’est leur ouverture et leur
souplesse. S’ils n’ont qu’une fonction et qu’un seul fournisseur, ils
n’intéresseront personne. Par contre, si, à l’achat de son téléphone portable,
on reçoit une bibliothèque de vingt bouquins gratuits à lire sur le téléphone et
la possibilité d’en charger d’autres, alors on risque de convaincre beaucoup de
monde."

= Les atouts de l’assistant personnel

D’après Seybold Reports.com, en avril 2001, à l’échelle de la planète, on compte
100.000 livres électroniques pour 17 millions d’assistants personnels (PDA).
Deux ans plus tard, en juin 2003, plus aucun livre électronique n'est
commercialisé. De nouveaux modèles pourront-ils réussir à s’imposer face à
l’assistant personnel (PDA), qui offre aussi d’autres fonctionnalités?
Existera-t-il une clientèle spécifique pour les deux machines, la lecture sur
assistant personnel étant destinée au grand public, et la lecture sur livre
électronique étant réservée aux gros consommateurs de documents que sont les
lycéens, les étudiants, les professeurs, les chercheurs ou les juristes?

Au début des années 2000, le choix des gros lecteurs semble se porter vers
l’ordinateur ultra-portable, du fait de ses fonctions multi-tâches. Outre le
stockage d’un millier de livres sinon plus, celui-ci permet l’utilisation
d'outils de bureautique standard et de l’internet, l’écoute de fichiers MP3 et
le visionnement de vidéos ou de films. Certains gros lecteurs sont tentés par le
webpad, un ordinateur-écran sans disque dur disposant d’une connexion sans fil à
l’internet, apparu en 2001, ou la tablette PC, une tablette informatique équipée
d’un écran tactile, apparue fin 2002.

Parallèlement, le marché des assistants personnels poursuit sa croissance. 13,2
millions de PDA sont vendus dans le monde en 2001, et 12,1 millions en 2002. En
2002, Palm est toujours le leader du marché (36,8% des machines vendues), suivi
par la gamme Pocket PC de Microsoft et les modèles de Hewlett-Packard, Sony,
Handspring, Toshiba et Casio. Les systèmes d’exploitation utilisés sont
essentiellement le Palm OS (pour 55% des machines) et le Pocket PC (pour 25,7%
des machines). Si le marché se tasse un peu en 2002 et 2003, une reprise est
annoncée pour les prochaines années, grâce à l’amélioration des produits, une
plus grande diversité des modèles et la baisse des prix chez tous les
fabricants.

= Les futurs appareils de lecture

Les PDA seront eux-mêmes concurrencés par les smartphones, une nouvelle
génération de téléphones portables intégrant les fonctions de l’assistant
personnel. Le premier smartphone est le Nokia 9210, modèle précurseur mis sur le
marché en 2001 par la société finlandaise Nokia, premier fabricant mondial de
téléphones portables. Le Nokia 9210 est suivi de la gamme Nokia Series 60 et du
Sony Ericsson P800. Ces différents modèles permettent de lire des livres
numériques sur le Mobipocket Reader.

Si les livres numériques ont une longue vie devant eux, ceci est beaucoup moins
probable pour les appareils de lecture, qui risquent de muer régulièrement. En
février 2003, Denis Zwirn, PDG de la librairie numérique Numilog, résume bien la
situation. "L’équipement des individus et des entreprises en matériel pouvant
être utilisé pour la lecture numérique dans une situation de mobilité va
continuer de progresser très fortement dans les dix prochaines années sous la
forme de machines de plus en plus performantes (en terme d’affichage, de
mémoire, de fonctionnalités, de légèreté…) et de moins en moins chères. Cela
prend dès aujourd’hui la forme de PDA (Pocket PC et Palm Pilot), de tablettes PC
et de smartphones, ou de smart displays (écrans tactiles sans fil). Trois
tendances devraient être observées: la convergence des usages (téléphone / PDA),
la diversification des types et tailles d'appareils (de la montre-PDA-téléphone
à la tablette PC waterproof), la démocratisation de l’accès aux machines mobiles
(des PDA pour enfants à 15 euros). Si les éditeurs et les libraires numériques
savent en saisir l’opportunité, cette évolution représente un environnement
technologique et culturel au sein duquel les livres numériques, sous des formes
variées, peuvent devenir un mode naturel d’accès à la lecture pour toute une
génération."


8.4. Le papier électronique


Considéré par beaucoup comme transitoire, l’appareil de lecture ne serait qu’une
étape vers le papier électronique. De l’avis d’Alex Andrachmes, explorateur
d’hypertexte, interviewé en décembre 2000, "c’est l’arrivée du fameux 'papier
électrique' qui changera la donne. Ce projet du MIT (Massachusetts Institute of
Technology) qui consiste à charger électriquement une fine couche de 'papier' -
dont je ne connais pas la formule - permettra de charger la (les) feuille(s) de
nouveaux textes, par modification de cette charge électrique. Un ebook sur
papier, en somme, c’est ce que le monde de l’édition peut attendre de mieux."

Lucie de Boutiny, romancière multimédia, écrit en juin 2000: "Et voici le
changement que j’attends: arrêter de considérer les livres électroniques comme
le stade ultime post-Gutenberg. L’ebook rétro-éclairé a pour l’instant la
mémoire courte: il peut accueillir par exemple dix livres contenant
essentiellement du texte mais pas une seule oeuvre multimédia riche en son et
images, etc. Donc ce que l’on attend pour commencer: l’écran souple comme une
feuille de papier légère, transportable, pliable, autonome, rechargeable,
accueillant tout ce que le web propose (du savoir, de l’information, des
créations…) et cela dans un format universel avec une résolution sonore et
d’image acceptable."

Pierre-Noël Favennec, expert à la direction scientifique de France Télécom R&D,
explique en février 2001: "Si l’invention du livre-papier avait été faite après
celle de l’ebook, nous l’aurions tous trouvé géniale, Mais un ebook a un avenir
prometteur si on peut télécharger suffisamment d’ouvrages, si la lecture est
aussi agréable que sur le papier, s’il est léger (comme un livre), s’il est
pliable (comme un journal), s’il n’est pas cher (comme un livre de poche)... En
d’autres mots, l’ebook a un avenir s’il est un livre, si le hard fait croire que
l’on a du papier imprimé... Techniquement, c’est possible, aussi j’y crois. Au
niveau technologique, cela exigera encore quelques efforts (chimie,
électronique, physique…)."

Les recherches sur le papier électronique sont en cours. Il s’agira d’un support
souple d’une densité comparable au papier plastifié ou au transparent. Ce
support pourra être utilisé indéfiniment et le texte changé à volonté au moyen
d’une connexion sans fil. Si le concept est révolutionnaire, le produit lui-même
est le résultat d’une fusion entre trois sciences, la chimie, la physique et
l’électronique. Plusieurs équipes travaillent à des projets différents. Les deux
projets les plus avancés émanent des sociétés E Ink et Gyricon Media. Philips
travaille quant à lui sur un projet de papier électronique couleur qui serait
disponible dans une dizaine d’années.

Fondée en avril 1997 par des chercheurs du Media Lab du MIT (Massachusetts
Institute of Technology), la société E Ink met au point un support utilisant
l’encre électronique. Prises entre deux feuilles de plastique souple, des
millions de microcapsules contiennent chacune des particules noires et blanches
(ou une autre combinaison de couleurs) en suspension dans un fluide clair. Un
champ électrique positif ou négatif permet de faire apparaître le groupe de
particules souhaité à la surface du support, afin d’afficher, de modifier ou
d’effacer des données. En juillet 2002, E Ink présente le prototype du premier
écran couleur utilisant cette technologie, un écran de haute résolution à
matrice active développé en partenariat avec les sociétés Toppan et Philips. La
commercialisation de cet écran est prévue en 2004, pour équiper des assistants
personnels (PDA), des appareils de communication mobile et des livres
électroniques (appareils de lecture). Dans un deuxième temps seront envisagés
des livres et journaux électroniques sur support souple.

Parallèlement, des chercheurs de PARC (Palo Alto Research Center), le centre
Xerox de la Silicon Valley, travaillent depuis 1997 à la mise au point d’une
technique d’affichage dénommée gyricon. Le procédé est un peu différent de celui
d’E Ink. Prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de
micro-alvéoles contiennent des microbilles bicolores en suspension dans un
liquide clair. Chaque bille est pourvue d’une charge électrique. Cette fois,
c’est une impulsion électrique extérieure qui permet la rotation des billes, et
donc le changement de couleur, permettant ainsi d'afficher, de modifier ou
d'effacer les données. Intitulé SmartPaper, le matériau correspondant sera
produit en rouleaux, tout comme le papier traditionnel. Sa commercialisation
sera assurée par la société Gyricon Media, créée en décembre 2000 dans ce but.
Le marché pressenti est d’abord celui de l’affichage commercial, qui utilise le
système SmartSign, développé par Gyricon Media en complément du SmartPaper. La
vente d’affichettes fonctionnant sur piles devrait débuter en 2004. Viendront
ensuite les panneaux de signalisation, puis le papier électronique et le journal
électronique.

Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste des
théories de la lecture, résume les développements probables de ces dix
prochaines années. "Le livre électronique va accélérer cette mutation du papier
vers le numérique, surtout pour les ouvrages techniques, écrit-il en mai 2001.
Mais les développements les plus importants sont encore à venir. Lorsque le
procédé de l’encre électronique sera commercialisé sous la forme d’un codex
numérique plastifié offrant une parfaite lisibilité en lumière réfléchie,
comparable à celle du papier - ce qui devrait être courant vers 2010 ou 2015 -,
il ne fait guère de doute que la part du papier dans nos activités de lecture
quotidienne descendra à une fraction de ce qu’elle était hier. En effet, ce
nouveau support portera à un sommet l’idéal de portabilité qui est à la base
même du concept de livre.

Tout comme le codex avait déplacé le rouleau de papyrus, qui avait lui-même
déplacé la tablette d’argile, le codex numérique déplacera le codex papier, même
si ce dernier continuera à survivre pendant quelques décennies, grâce notamment
au procédé d’impression sur demande qui sera bientôt accessible dans des
librairies spécialisées. Avec sa matrice de quelques douzaines de pages
susceptibles de permettre l’affichage de millions de livres, de journaux ou de
revues, le codex numérique offrira en effet au lecteur un accès permanent à la
bibliothèque universelle. En plus de cette ubiquité et de cette instantanéité,
qui répondent à un rêve très ancien, le lecteur ne pourra plus se passer de
l’indexabilité totale du texte électronique, qui permet de faire des recherches
plein texte et de trouver immédiatement le passage qui l’intéresse. Enfin, le
codex numérique permettra la fusion des notes personnelles et de la bibliothèque
et accélérera la mutation d’une culture de la réception vers une culture de
l’expression personnelle et de l’interaction."


9. BIENTOT DES LIVRES MULTILINGUES?


[9.1. Les systèmes de codage / 9.2. Des communautés linguistiques / 9.3.
L’importance de la traduction]

En 1998 et 1999, la nécessité d’un web multilingue occupe tous les esprits. Au
début des années 2000, le web, devenu multilingue, permet une très large
diffusion des textes électroniques sans contrainte de frontières, mais la
barrière de la langue est loin d’avoir disparu. En 2003, la priorité semble être
la création de passerelles entre les communautés linguistiques pour favoriser la
circulation des écrits dans d’autres langues, en augmentant fortement les
activités de traduction. Les technologies numériques facilitant grandement le
passage d’une langue à l’autre, il reste à créer ou renforcer la volonté
culturelle et politique dans ce sens.


9.1. Les systèmes de codage


Le premier système de codage informatique est l’ASCII (American standard code
for information interchange), créé en 1963 par l’American National Standards
Institute (ANSI). L’ASCII est un code standard de 128 caractères traduits en
langage binaire sur sept bits (A=1000001, B=1000010, etc.). Les 128 caractères
comprennent 26 lettres sans accent, les chiffres, les signes de ponctuation et
les symboles. L’ASCII permet donc uniquement la lecture de l’anglais. Il ne
permet pas de prendre en compte les lettres accentuées présentes dans bon nombre
de langues européennes, et à plus forte raison les systèmes non alphabétiques
(chinois, japonais, coréen, etc.).

Ceci ne pose pas de problème majeur les premières années, tant que l’échange de
fichiers électroniques se limite essentiellement à l’Amérique du Nord. Mais le
multilinguisme devient bientôt une nécessité vitale. Solution provisoire, les
alphabets européens sont traduits par des versions étendues de l’ASCII codées
sur huit bits, afin de pouvoir traiter un total de 256 caractères, dont les
lettres avec accents. L’extension pour le français est définie par la norme
ISO-Latin-1 (ISO-8859-1:1998). Mais le passage de l’ASCII à l’ASCII étendu
devient vite un véritable casse-tête, y compris au sein de l’Union européenne,
les problèmes étant entre autres la multiplication des systèmes d’encodage, la
corruption des données dans les étapes transitoires, ou encore l’incompatibilité
des systèmes entre eux, les pages ne pouvant être affichées que dans une seule
langue à la fois.

Avec le développement du web, l’échange des données s’internationalise de plus
en plus, et ne peut donc plus se limiter à l’utilisation de l’anglais et de
quelques langues européennes, traduites par un système d’encodage datant des
années 1960. Fondé en janvier 1991, l’Unicode Consortium regroupe des sociétés
informatiques, des sociétés commercialisant des bases de données, des
concepteurs de logiciels, des organismes de recherche et différents groupes
d’usagers. Il a pour tâche de développer l’Unicode, un système d’encodage sur 16
bits spécifiant un nombre unique pour chaque caractère, et de donner toutes les
explications techniques nécessaires aux usagers potentiels.

Les usagers non anglophones étant de plus en plus nombreux, l’Unicode répond
partiellement à leurs problèmes, puisqu’il est lisible quels que soient la
plate-forme, le logiciel et la langue utilisés. Il peut traiter 65.000
caractères uniques, et donc prendre en compte tous les systèmes d’écriture de la
planète. L’Unicode (qui, en 2003, en est à sa 4e version) remplace
progressivement l’ASCII. Les versions récentes du système d’exploitation Windows
de Microsoft (Windows 2000, Windows XP, Windows NT, Windows Server 2003)
utilisent l’Unicode pour les fichiers texte, alors que les versions précédentes
utilisaient l’ASCII.

Mais l’Unicode ne peut résoudre tous les problèmes, comme le souligne en juin
2000 Luc Dall’Armellina, co-auteur et webmestre d’oVosite, un espace d’écritures
multimédias: "Les systèmes d’exploitation se dotent peu à peu des kits de
langues et bientôt peut-être de polices de caractères Unicode à même de
représenter toutes les langues du monde; reste que chaque application, du
traitement de texte au navigateur web, emboîte ce pas. Les difficultés sont
immenses: notre clavier avec ses ± 250 touches avoue ses manques dès lors qu’il
faille saisir des Katakana ou Hiragana japonais, pire encore avec la langue
chinoise. La grande variété des systèmes d’écritures de par le monde et le
nombre de leurs signes font barrage. Mais les écueils culturels ne sont pas
moins importants, liés aux codes et modalités de représentation propres à chaque
culture ou ethnie."

Que préconise Olivier Gainon, créateur de CyLibris et pionnier de l’édition
littéraire en ligne? "Première étape: le respect des particularismes au niveau
technique, explique-t-il en décembre 2000. Il faut que le réseau respecte les
lettres accentuées, les lettres spécifiques, etc. Je crois très important que
les futurs protocoles permettent une transmission parfaite de ces aspects - ce
qui n’est pas forcément simple (dans les futures évolutions de l’HTML, ou des
protocoles IP, etc.). Donc, il faut que chacun puisse se sentir à l’aise avec
l’internet et que ce ne soit pas simplement réservé à des (plus ou moins)
anglophones. Il est anormal aujourd’hui que la transmission d’accents puisse
poser problème dans les courriers électroniques. La première démarche me semble
donc une démarche technique. Si on arrive à faire cela, le reste en découle: la
représentation des langues se fera en fonction du nombre de connectés, et il
faudra envisager à terme des moteurs de recherche multilingues."

En été 2000, les usagers non anglophones dépassent la barre des 50%. Ce
pourcentage continue ensuite de progresser, comme le montrent les statistiques
de la société Global Reach, mises à jour à intervalles réguliers. Le nombre
d’usagers non anglophones est de 52,5% en été 2001, 57% en décembre 2001, 59,8%
en avril 2002 et 63,5% en été 2003 (dont 35,5% d’Européens non anglophones et
28,3% d’Asiatiques).


9.2. Des communautés linguistiques


"Comme l’internet n’a pas de frontières nationales, les internautes s’organisent
selon d’autres critères propres au médium", écrit en septembre 1998 Randy
Hobler, consultant en marketing internet de produits et services de traduction.
"En termes de multilinguisme, vous avez des communautés virtuelles, par exemple
ce que j’appelle les 'nations des langues', tous ces internautes qu’on peut
regrouper selon leur langue maternelle quel que soit leur lieu géographique.
Ainsi la nation de la langue espagnole inclut non seulement les internautes
d’Espagne et d’Amérique latine, mais aussi tous les hispanophones vivant aux
Etats-Unis, ou encore ceux qui parlent espagnol au Maroc."

= L’anglais reste prépondérant

Principale langue d’échange internationale, l’anglais reste prépondérant et ceci
n’est pas près de disparaître. Comme l’indique en janvier 1999 Marcel Grangier,
responsable de la section française des services linguistiques centraux de
l’Administration fédérale suisse, "cette suprématie n’est pas un mal en soi,
dans la mesure où elle résulte de réalités essentiellement statistiques (plus de
PC par habitant, plus de locuteurs de cette langue, etc.). La riposte n’est pas
de 'lutter contre l’anglais' et encore moins de s’en tenir à des jérémiades,
mais de multiplier les sites en d’autres langues. Notons qu’en qualité de
service de traduction, nous préconisons également le multilinguisme des sites
eux-mêmes. La multiplication des langues présentes sur internet est inévitable,
et ne peut que bénéficier aux échanges multiculturels."

Dès décembre 1998, Henri Slettenhaar, professeur en technologies des
communications à la Webster University de Genève, insiste sur la nécessité de
sites bilingues, dans la langue originale et en anglais. "Les communautés
locales présentes sur le web devraient en tout premier lieu utiliser leur langue
pour diffuser des informations. Si elles veulent également présenter ces
informations à la communauté mondiale, celles-ci doivent être aussi disponibles
en anglais. Je pense qu'il existe un réel besoin de sites bilingues. (...) Mais
je suis enchanté qu'il existe maintenant tant de documents disponibles dans leur
langue originale. Je préfère de beaucoup lire l'original avec difficulté plutôt
qu'une traduction médiocre." En août 1999, il ajoute: "A mon avis, il existe
deux types de recherches sur le web. La première est la recherche globale dans
le domaine des affaires et de l’information. Pour cela, la langue est d’abord
l’anglais, avec des versions locales si nécessaire. La seconde, ce sont les
informations locales de tous ordres dans les endroits les plus reculés. Si
l’information est à destination d'une ethnie ou d'un groupe linguistique, elle
doit d'abord être dans la langue de l’ethnie ou du groupe, avec peut-être un
résumé en anglais."

Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, dénonce pour sa part la
main-mise anglophone sur le réseau. "Tout ce qui peut contribuer à la diversité
linguistique, sur internet comme ailleurs, est indispensable à la survie de la
liberté de penser, explique-t-il en mars 2001. Je n’exagère absolument pas:
l’homme moderne joue là sa survie. Cela dit, je suis très pessimiste devant
cette évolution. Les Anglo-saxons vous écrivent en anglais sans vergogne.
L’immense majorité des Français constate avec une indifférence totale le
remplacement progressif de leur langue par le mauvais anglais des marchands et
des publicitaires, et le reste du monde a parfaitement admis l’hégémonie
linguistique des Anglo-saxons parce qu’ils n’ont pas d’autres horizons que de
servir ces riches et puissants maîtres. La seule solution consisterait à
recourir à des législations internationales assez contraignantes pour obliger
les gouvernements nationaux à respecter et à faire respecter la langue nationale
dans leur propre pays (le français en France, le roumain en Roumanie, etc.),
cela dans tous les domaines et pas seulement sur internet. Mais ne rêvons
pas..."

Tôt ou tard, le pourcentage des langues sur le réseau correspondra-t-il à leur
répartition sur la planète? Rien n’est moins sûr à l’heure de la fracture
numérique entre riches et pauvres, entre zones rurales et zones urbaines, entre
régions favorisées et régions défavorisées, entre l’hémisphère nord et
l’hémisphère sud, entre pays développés et pays en développement. Selon Zina
Tucsnak, ingénieure d’études à l’ATILF (Analyse et traitement informatique de la
langue française), interviewée en octobre 2000, "le meilleur moyen serait
l’application d’une loi par laquelle on va attribuer un 'quota' à chaque langue.
Mais n’est-ce pas une utopie de demander l’application d’une telle loi dans une
société de consommation comme la nôtre?" Interviewé à la même date, Emmanuel
Barthe, documentaliste juridique, exprime un avis contraire: "Des signes récents
laissent penser qu’il suffit de laisser les langues telles qu’elles sont
actuellement sur le web. En effet, les langues autres que l’anglais se
développent avec l’accroissement du nombre de sites web nationaux s’adressant
spécifiquement aux publics nationaux, afin de les attirer vers internet. Il
suffit de regarder l’accroissement du nombre de langues disponibles dans les
interfaces des moteurs de recherche généralistes."

= Le français sur le réseau

Dès le milieu des années 1990, quelques pionniers œuvrent pour le développement
du français sur le réseau, par exemple Jean-Pierre Cloutier ou Olivier Bogros.

En novembre 1994, Jean-Pierre Cloutier, journaliste québécois, décide de passer
en revue le web francophone dans une chronique hebdomadaire qu’il intitule Les
Chroniques de Cybérie. "Au début, les Chroniques traitaient principalement des
nouveautés (nouveaux sites, nouveaux logiciels), relate-t-il en juin 1998. Mais
graduellement on a davantage traité des questions de fond du réseau, puis
débordé sur certains points d'actualité nationale et internationale dans le
social, le politique et l'économique."

En juin 1996, Olivier Bogros, bibliothécaire français, crée la Bibliothèque
électronique de Lisieux, l’une des premières bibliothèques numériques
francophones. "Les bibliothèques ont la possibilité d’élargir leur public en
direction de toute la francophonie, explique-t-il en juin 1998. Cela passe par
la mise en ligne d’un contenu qui n’est pas seulement la mise en ligne du
catalogue, mais aussi et surtout la constitution de véritables bibliothèques
virtuelles."

Deux exemples parmi d’autres puisque les initiatives individuelles et
collectives ont fleuri, d’abord au Québec, ensuite en Europe et maintenant en
Afrique.

Bakayoko Bourahima, bibliothécaire à l’ENSEA (Ecole nationale supérieure de
statistique et d’économie appliquée) d’Abidjan, écrit en juillet 2000: "Pour
nous les Africains francophones, le diktat de l’anglais sur la toile représente
pour la masse un double handicap d’accès aux ressources du réseau. Il y a
d’abord le problème de l’alphabétisation qui est loin d’être résolu et que
l’internet va poser avec beaucoup plus d’acuité, ensuite se pose le problème de
la maîtrise d’une seconde langue étrangère et son adéquation à l’environnement
culturel. En somme, à défaut de multilinguisme, l’internet va nous imposer une
seconde colonisation linguistique avec toutes les contraintes que cela suppose.
Ce qui n’est pas rien quand on sait que nos systèmes éducatifs ont déjà beaucoup
de mal à optimiser leurs performances, en raison, selon certains spécialistes,
des contraintes de l’utilisation du français comme langue de formation de base.
Il est donc de plus en plus question de recourir aux langues vernaculaires pour
les formations de base, pour 'désenclaver' l’école en Afrique et l’impliquer au
mieux dans la valorisation des ressources humaines. Comment faire? Je pense
qu’il n’y a pas de chance pour nous de faire prévaloir une quelconque exception
culturelle sur la toile, ce qui serait de nature tout à fait grégaire. Il faut
donc que les différents blocs linguistiques s’investissent beaucoup plus dans la
promotion de leur accès à la toile, sans oublier leurs différentes spécificités
internes."

Richard Chotin, professeur à l’Ecole supérieure des affaires (ESA) de Lille,
rappelle à juste titre que la suprématie de l’anglais a succédé à celle du
français. "Le problème est politique et idéologique: c’est celui de
l’'impérialisme' de la langue anglaise découlant de l’impérialisme américain,
explique-t-il en septembre 2000. Il suffit d’ailleurs de se souvenir de
l’'impérialisme' du français aux 18e et 19e siècles pour comprendre la
déficience en langues des étudiants français: quand on n’a pas besoin de faire
des efforts pour se faire comprendre, on n’en fait pas, ce sont les autres qui
les font."

= Les langues "minoritaires"

De plus, cet impérialisme linguistique, politique et idéologique n’est-il pas
universel, malheureusement? La France elle aussi n’est pas sans exercer pression
pour imposer la suprématie de la langue française sur d’autres langues, comme en
témoigne Guy Antoine, créateur du site Windows on Haiti, qui écrit en juin
2001:"J’ai fait de la promotion du kreyòl (créole haïtien) une cause
personnelle, puisque cette langue est le principal lien unissant tous les
Haïtiens, malgré l’attitude dédaigneuse d’une petite élite haïtienne - à
l’influence disproportionnée - vis-à-vis de l’adoption de normes pour l’écriture
du kreyòl et le soutien de la publication de livres et d’informations
officielles dans cette langue. A titre d’exemple, il y avait récemment dans la
capitale d’Haïti un salon du livre de deux semaines, à qui on avait donné le nom
de 'Livres en folie'. Sur les 500 livres d’auteurs haïtiens qui étaient
présentés lors du salon, il y en avait une vingtaine en kreyòl, ceci dans le
cadre de la campagne insistante que mène la France pour célébrer la francophonie
dans ses anciennes colonies. A Haïti cela se passe relativement bien, mais au
détriment direct de la créolophonie.

En réponse à l’attitude de cette minorité haïtienne, j’ai créé sur mon site web
Windows on Haiti deux forums de discussion exclusivement en kreyòl. Le premier
forum regroupe des discussions générales sur toutes sortes de sujets, mais en
fait ces discussions concernent principalement les problèmes socio-politiques
qui agitent Haïti. Le deuxième forum est uniquement réservé aux débats sur les
normes d’écriture du kreyòl. Ces débats sont assez animés, et un certain nombre
d’experts linguistiques y participent. Le caractère exceptionnel de ces forums
est qu’ils ne sont pas académiques. Je n’ai trouvé nulle part ailleurs sur
l’internet un échange aussi spontané et aussi libre entre des experts et le
grand public pour débattre dans une langue donnée des attributs et des normes de
la même langue."

En septembre 2000, Guy Antoine a pour projet de rejoindre l’équipe dirigeante de
Mason Integrated Technologies, dont l’objectif est de créer des outils
permettant l’accessibilité des documents créés dans des langues dites
minoritaires. "Etant donné l’expérience de l’équipe en la matière, nous
travaillons d’abord sur le créole haïtien (kreyòl), qui est la seule langue
nationale d’Haïti, et l’une des deux langues officielles, l’autre étant le
français. Cette langue ne peut guère être considérée comme une langue
minoritaire dans les Caraïbes puisqu’elle est parlée par huit à dix millions de
personnes."

Autre expérience, celle de Caoimhín Ó Donnaíle, professeur d’informatique à
l’Institut Sabhal Mór Ostaig, situé sur l’île de Skye, en Ecosse. Il dispense
ses cours en gaélique écossais. Il est aussi le webmestre du site de l’institut,
bilingue anglais-gaélique, qui se trouve être la principale source d’information
mondiale sur le gaélique écossais. Sur ce site, il tient à jour European
Minority Languages, une liste de langues minoritaires elle aussi bilingue, avec
classement par ordre alphabétique de langues et par famille linguistique.
Interviewé en mai 2001, il raconte: "Nos étudiants utilisent un correcteur
d’orthographe en gaélique et une base terminologique en ligne en gaélique. (...)
Il est maintenant possible d’écouter la radio en gaélique (écossais et
irlandais) en continu sur l’internet partout dans le monde. Une réalisation
particulièrement importante a été la traduction en gaélique du logiciel de
navigation Opera. C’est la première fois qu’un logiciel de cette taille est
disponible en gaélique."

Plus généralement, "en ce qui concerne l’avenir des langues menacées, l’internet
accélère les choses dans les deux sens. Si les gens ne se soucient pas de
préserver les langues, l’internet et la mondialisation qui l’accompagne
accéléreront considérablement la disparition de ces langues. Si les gens se
soucient vraiment de les préserver, l’internet constituera une aide
irremplaçable."

En 1999, Robert Beard co-fonde yourDictionary.com, portail de référence pour
toutes les langues sans exception, avec une section importante consacrée aux
langues menacées (Endangered Language Repository). "Les langues menacées sont
essentiellement des langues non écrites, écrit-il en janvier 2000. Un tiers
seulement des quelque 6.000 langues existant dans le monde sont à la fois
écrites et parlées. Je ne pense pourtant pas que le web va contribuer à la perte
de l’identité des langues et j’ai même le sentiment que, à long terme, il va
renforcer cette identité. Par exemple, de plus en plus d’Indiens d’Amérique
contactent des linguistes pour leur demander d’écrire la grammaire de leur
langue et de les aider à élaborer des dictionnaires. Pour eux, le web est un
instrument à la fois accessible et très précieux d’expression culturelle."


9.3. L’importance de la traduction


= Un nombre de traductions insuffisant

L’internet étant une source d’information à vocation mondiale, il semble
indispensable d’augmenter fortement les activités de traduction. Auteur des
Chroniques de Cybérie, chronique hebdomadaire des actualités du réseau,
Jean-Pierre Cloutier déplore en août 1999 "qu’il se fasse très peu de
traductions des textes et essais importants qui sont publiés sur le web, tant de
l’anglais vers d’autres langues que l’inverse. (...) La nouveauté d’internet
dans les régions où il se déploie présentement y suscite des réflexions qu’il
nous serait utile de lire. À quand la traduction des penseurs hispanophones et
autres de la communication?" Professeure d’espagnol en entreprise et
traductrice, Maria Victoria Marinetti écrit à la même date: "Il est très
important de pouvoir communiquer en différentes langues. Je dirais même que
c’est obligatoire, car l’information donnée sur le net est à destination du
monde entier, alors pourquoi ne l’aurions-nous pas dans notre propre langue ou
dans la langue que nous souhaitons lire? Information mondiale, mais pas de vaste
choix dans les langues, ce serait contradictoire, pas vrai?"

Si toutes les langues sont désormais représentées, on oublie trop souvent que de
nombreux usagers sont unilingues. C'est le cas de Miriam Mellman, qui travaille
dans le service de télévente du San Francisco Chronicle, un quotidien à fort
tirage. "Ce serait formidable que des gens paresseux comme moi puissent disposer
de programmes de traduction instantanée, raconte-t-elle en juin 2000. Même si je
décide d’apprendre une autre langue que l’anglais, il en existe bien d’autres,
et ceci rendrait la communication plus facile." Ce souhait est également partagé
par ceux qui parlent plusieurs langues, comme Gérard Fourestier, créateur du
site Rubriques à Bac, ensemble de bases de données pour les lycéens et les
étudiants. "Je suis de langue française, écrit-il en octobre 2000. J’ai appris
l’allemand, l’anglais, l’arabe, mais je suisencore loin du compte quand je surfe
dans tous les coins de la planète. Il serait dommage que les plus nombreux ou
les plus puissants soient les seuls qui 's’affichent' et, pour ce qui est des
logiciels de traduction, il y a encore largement à faire."

Il importe en effet d’avoir à l’esprit l’ensemble des langues et pas seulement
les langues dominantes, comme le souligne en février 2001 Pierre-Noël Favennec,
expert à la direction scientifique de France Télécom R&D: "Les recherches sur la
traduction automatique devraient permettre une traduction automatique dans les
langues souhaitées, mais avec des applications pour toutes les langues et non
les seules dominantes (ex.: diffusion de documents en japonais, si l’émetteur
est de langue japonaise, et lecture en breton, si le récepteur est de langue
bretonne...). Il y a donc beaucoup de travaux à faire dans le domaine de la
traduction automatique et écrite de toutes les langues."

= La traduction automatique

Il va sans dire que la traduction automatique n’offre pas la qualité de travail
des professionnels de la traduction, et qu’il est très préférable de faire appel
à ces derniers quand on a le temps et l’argent nécessaires. Les logiciels de
traduction sont toutefois très pratiques pour fournir un résultat immédiat et à
moindres frais, sinon gratuit. Des logiciels en accès libre sur l’internet
permettent de traduire en quelques secondes une page web ou un texte court, avec
plusieurs combinaisons de langues possibles.

Le but d’un logiciel de traduction automatique est d’analyser le texte dans la
langue source (texte à traduire) et de générer automatiquement le texte
correspondant dans la langue cible (texte traduit), en utilisant des règles
précises pour le transfert de la structure grammaticale. Comme l’explique l’EAMT
(European Association for Machine Translation) sur son site, "il existe
aujourd’hui un certain nombre de systèmes produisant un résultat qui, s’il n’est
pas parfait, est de qualité suffisante pour être utile dans certaines
applications spécifiques, en général dans le domaine de la documentation
technique. De plus, les logiciels de traduction, qui sont essentiellement
destinés à aider le traducteur humain à produire des traductions, jouissent
d’une popularité croissante auprès des organismes professionnels de traduction."

En 1998, un historique de la traduction automatique était présent sur le site de
Globalink, société spécialisée dans les produits et services de traduction. Le
site a depuis disparu, Globalink ayant été racheté en 1999 par Lernout & Hauspie
(lui-même racheté en 2002 par ScanSoft). Voici cet historique résumé dans les
deux paragraphes qui suivent.

La traduction automatique et le traitement de la langue naturelle font leur
apparition à la fin des années 1930, et progressent ensuite de pair avec
l’évolution de l’informatique quantitative. Pendant la deuxième guerre mondiale,
le développement des premiers ordinateurs programmables bénéficie des progrès de
la cryptographie et des efforts faits pour tenter de fissurer les codes secrets
allemands et autres codes de guerre. Suite à la guerre, dans le secteur émergent
des technologies de l’information, on continue de s’intéresser de près à la
traduction et à l’analyse du texte en langue naturelle. Dans les années 1950, la
recherche porte sur la traduction littérale, à savoir la traduction mot à mot
sans prise en compte des règles linguistiques. Le projet russe débuté en 1950 à
l’Université de Georgetown représente la première tentative systématique visant
à créer un système de traduction automatique utilisable. Tout au long des années
1950 et au début des années 1960, des recherches sont également menées en Europe
et aux Etats-Unis. En 1965, les progrès rapides en linguistique théorique
culminent avec la publication d’Aspects de la théorie syntaxique, de Noam
Chomsky, qui propose de nouvelles définitions de la phonologie, la morphologie,
la syntaxe et la sémantique du langage humain. Toutefois, en 1966, un rapport
officiel américain donne une estimation prématurément négative des systèmes de
traduction automatique, mettant fin au financement et à l’expérimentation dans
ce domaine pour la décennie suivante.

Il faut attendre la fin des années 1970 pour que des expériences sérieuses
soient à nouveau entreprises, parallèlement aux progrès de l’informatique et des
technologies des langues. Cette période voit aussi le développement de systèmes
de transfert d’une langue à l’autre et le lancement des premières tentatives
commerciales. Des sociétés comme Systran et Metal sont persuadées de la
viabilité et de l’utilité d’un tel marché. Elles mettent sur pied des produits
et services de traduction automatique reliés à un serveur central. Mais les
problèmes restent nombreux: des coûts élevés de développement, un énorme travail
lexicographique, la difficulté de proposer de nouvelles combinaisons de langues,
l’inaccessibilité de tels systèmes pour l’utilisateur moyen, et enfin la
difficulté de passer à de nouveaux stades de développement.

En 1999 et 2000, la généralisation de l’internet et les débuts du commerce
électronique provoquent la naissance d’un véritable marché. Trois sociétés –
Systran, Softissimo et Lernout & Hauspie – lancent des produits à destination du
grand public, des professionnels et des industriels.

Systran développe un logiciel de traduction utilisé notamment par le moteur de
recherche AltaVista. Softissimo commercialise la série de logiciels de
traduction Reverso, à côté de produits d’écriture multilingue, de dictionnaires
électroniques et de méthodes de langues. Reverso équipe par exemple Voilà, le
moteur de recherche de France Télécom. Lernout & Hauspie (racheté depuis par
ScanSoft) propose des produits et services en dictée, traduction, compression
vocale, synthèse vocale et documentation industrielle.

En mars 2001, IBM se lance à son tour dans un marché en pleine expansion. Il
commercialise un produit professionnel haut de gamme, le WebSphere Translation
Server. Ce logiciel traduit instantanément en plusieurs langues (allemand,
anglais, chinois, coréen, espagnol, français, italien, japonais) des pages web,
des courriers électroniques et des dialogues en direct (chats). Il interprète
500 mots à la seconde et permet l’ajout de vocabulaires spécifiques.

En juin 2001, les sociétés Logos et Y.A. Champollion s’associent pour créer
Champollion Wordfast, une société de services d’ingénierie en traduction et
localisation et en gestion de contenu multilingue. Wordfast est un logiciel de
traduction automatique avec terminologie disponible en temps réel, contrôle
typographique et compatibilité avec le WebSphere Translation Server d'IBM, les
logiciels de TMX et ceux de Trados. Une version simplifiée de Wordfast est
téléchargeable gratuitement, tout comme le manuel d’utilisation, disponible en
16 langues différentes.

De nombreux organismes publics participent eux aussi à la R&D (recherche et
développement) en traduction automatique. Voici trois exemples parmi d’autres,
l’un dans la communauté anglophone, l’autre dans la communauté francophone, le
troisième dans la communauté internationale.

Rattaché à l’USC/ISI (University of Southern California / Information Sciences
Institute), le Natural Language Group traite de plusieurs aspects du traitement
de la langue naturelle: traduction automatique, résumé automatique de texte,
gestion multilingue des verbes, développement de taxinomies de concepts
(ontologies), génération de texte, élaboration de gros lexiques multilingues et
communication multimédia.

Au sein du laboratoire CLIPS (Communication langagière et interaction
personne-système) de l’Institut d’informatique et mathématiques appliquées
(IMAG) de Grenoble, le GETA (Groupe d’étude pour la traduction automatique) est
une équipe pluridisciplinaire formée d’informaticiens et de linguistes. Ses
thèmes de recherche concernent tous les aspects théoriques, méthodologiques et
pratiques de la traduction assistée par ordinateur (TAO), et plus généralement
de l’informatique multilingue.

Le GETA participe entre autres à l’élaboration de l’UNL (universal networking
language), un métalangage numérique destiné à l’encodage, au stockage, à la
recherche et à la communication d’informations multilingues indépendamment d’une
langue source donnée. Ce métalangage est développé par l’UNL Program, un
programme international impliquant de nombreux partenaires dans toutes les
communautés linguistiques. Créé dans le cadre de l’UNU/IAS (United Nations
University / Institute of Advanced Studies), ce programme se poursuit désormais
sous l’égide de l’UNDL Foundation (UNDL: Universal Networking Digital Language).


CONCLUSION


Si le ralentissement de la nouvelle économie observé depuis la fin 2000 affecte
l’industrie du livre, le développement du livre numérique ne semble pas subir de
contre-coup majeur. Le tout est de ne pas le limiter à son aspect commercial, et
de cesser de l’opposer au livre imprimé pour le considérer plutôt comme un mode
de diffusion complémentaire. Le livre numérique est encore dans l’enfance, et de
nombreuses questions restent posées quant à sa présentation, sa distribution et
ses supports de lecture.

= Le rôle de l’internet

L’internet est devenu le principal véhicule de l’information, que celle-ci
transite par le courrier électronique, les listes de diffusion, les forums de
discussion, la presse électronique, les sites web, etc. Sous-ensemble de
l’internet, le web doit rester cet outil de communication et de diffusion créé
en 1990 pour favoriser les échanges au niveau personnel, local et global, en
dépit des pressions exercées par les multinationales et autres canaux dirigistes
pour contrôler cette information.

Lucie de Boutiny, romancière multimédia, écrit en juin 2000: "Des stratégies
utopistes avaient été mises en place mais je crains qu’internet ne soit plus aux
mains d’internautes comme c’était le cas. L’intelligence collective virtuelle
pourtant se défend bien dans divers forums ou listes de discussions, et ça, à
défaut d’être souvent efficace, c’est beau. Dans l’utopie originelle, on aurait
aimé profiter de ce nouveau média, notamment de communication, pour sortir de
cette tarte à la crème qu’on se reçoit chaque jour, merci à la société du
spectacle, et ne pas répéter les erreurs de la télévision qui n’est, du point de
vue de l’art, jamais devenue un média de création ambitieux."

Xavier Malbreil, auteur hypermédia, est plus optimiste. "Concernant l’avenir de
l’internet, je le crois illimité, explique-t-il en mars 2001. Il ne faut pas
confondre les gamelles que se prennent certaines start-up trop gourmandes, ou
dont l’objectif était mal défini, et la réalité du net. Mettre des gens éloignés
en contact, leur permettre d’interagir, et que chacun, s’il le désire, devienne
son propre fournisseur de contenu, c’est une révolution dont nous n’avons pas
encore pris toute la mesure."

Cet optimisme est partagé par Christian Vandendorpe, professeur à l’Université
d’Ottawa, interviewé à la même date: "Cet outil fabuleux qu’est le web peut
accélérer les échanges entre les êtres, permettant des collaborations à distance
et un épanouissement culturel sans précédent. Mais cet espace est encore
fragile. (...) Il existe cependant des signes encourageants, notamment dans le
développement des liaisons de personne à personne et surtout dans l’immense
effort accompli par des millions d’internautes partout au monde pour en faire
une zone riche et vivante."

= La convergence multimédia

L’industrie du livre subit le contrecoup de ce qu’on appelle la convergence
multimédia. Celle-ci peut être définie comme la convergence des secteurs de
l’informatique, du téléphone, de la radio et de la télévision dans une industrie
de la communication et de la distribution utilisant les mêmes autoroutes de
l’information. Cette convergence entraîne l’unification progressive des secteurs
liés à l’information (imprimerie, édition, presse, conception graphique,
enregistrements sonores, films, etc.). Ces secteurs utilisent désormais les
mêmes techniques de numérisation pour le traitement du texte, du son et de
l’image alors que, par le passé, ce traitement était assuré par divers procédés
sur des supports différents (papier pour l’écriture, bande magnétique pour la
musique, celluloïd pour le cinéma).

La numérisation permettant désormais de créer, enregistrer, stocker, combiner,
rechercher et transmettre des données de manière simple et rapide, le processus
matériel de production s’en trouve considérablement accéléré. Si, dans certains
secteurs, ce nouveau type de production entraîne de nouveaux emplois, par
exemple ceux liés à la production audio-visuelle, d’autres secteurs sont soumis
à d’inquiétantes restructurations. La convergence multimédia a aussi d’autres
revers, à savoir des contrats occasionnels et précaires pour les salariés,
l’absence de syndicats pour les télétravailleurs, le droit d’auteur souvent mis
à mal pour les auteurs, etc. Et, à l’exception du droit d’auteur, étant donné
l’enjeu financier qu’il représente, il est rare que ces problèmes fassent la Une
des journaux.

Si les débats relatifs au droit d’auteur sur l’internet ont été vifs ces
dernières années, Philippe Loubière, traducteur littéraire et dramatique, ramène
ce débat aux vrais problèmes. "Le débat sur le droit d’auteur sur le web me
semble assez proche sur le fond de ce qu’il est dans les autres domaines où le
droit d’auteur s’exerce, ou devrait s’exercer, écrit-il en mars 2001. Le
producteur est en position de force par rapport à l’auteur dans pratiquement
tous les cas de figure. Les pirates, voire la simple diffusion libre, ne
menacent vraiment directement que les producteurs. Les auteurs ne sont menacés
que par ricochet. Il est possible que l’on puisse légiférer sur la question, au
moins en France où les corporations se revendiquant de l’exception culturelle
sont actives et résistent encore un peu aux Américains, mais le mal est plus
profond. En effet, en France comme ailleurs, les auteurs étaient toujours les
derniers et les plus mal payés avant l’apparition d’internet, on constate qu’ils
continuent d’être les derniers et les plus mal payés depuis. Il me semble
nécessaire que l’on règle d’abord la question du respect des droits d’auteur en
amont d’internet. Déjà dans le cadre général de l’édition ou du spectacle
vivant, les sociétés d’auteurs - SACD (Société des auteurs et compositeurs
dramatiques), SGDL (Société des gens de lettres), SACEM (Société des auteurs,
compositeurs et éditeurs de musique), etc. - faillissent dès lors que l’on sort
de la routine ou du vedettariat, ou dès que les producteurs abusent de leur
position de force, ou tout simplement ne payent pas les auteurs, ce qui est très
fréquent."

Par ailleurs, de nombreux auteurs et créateurs sont soucieux de respecter la
vocation première du web, créé pour être un réseau de communication et de
diffusion à l’échelon mondial. De ce fait les adeptes du copyleft sont donc de
plus en plus nombreux. Conçu à l’origine pour les logiciels, formalisé par la
GNU General Public License (GPL) et étendu ensuite à toute œuvre de création, le
copyleft contient la déclaration normale du copyright affirmant la propriété et
l’identification de l’auteur. Son originalité est de donner au lecteur le droit
de librement redistribuer le document et de le modifier. Le lecteur s’engage
toutefois à ne revendiquer ni le travail original, ni les changements effectués
par d’autres. De plus, tous les travaux dérivés de l’oeuvre originale sont
eux-mêmes soumis au copyleft.

= La nouvelle économie

Facteur inquiétant lié à la nouvelle économie, les conditions de travail
laissent parfois fort à désirer. Pour ne prendre que l’exemple le plus connu, en
2000, la librairie en ligne Amazon.com ne fait plus seulement la Une pour son
modèle économique, mais aussi pour les conditions de travail de son personnel.
Malgré la discrétion d’Amazon.com sur le sujet et les courriers internes
adressés aux salariés sur l’inutilité des syndicats au sein de l’entreprise, les
problèmes commencent à filtrer. Ils attirent l’attention de l’organisation
internationale Prewitt Organizing Fund et du syndicat français SUD PTT Loire
Atlantique (SUD signifiant: solidaires unitaires démocratiques, et PTT
signifiant à l’origine: poste, télégraphe et téléphone, et couvrant maintenant
la Poste et France Télécom). En novembre 2000, les deux organismes débutent une
action de sensibilisation commune auprès du personnel d’Amazon France pour les
inciter à demander de meilleures conditions de travail et des salaires plus
élevés. Des représentants des deux organisations rencontrent une cinquantaine de
salariés du centre de distribution de Boigny-sur-Bionne, situé dans la banlieue
d’Orléans (au sud de Paris). Dans le communiqué qui suit cette rencontre, SUD
PTT dénonce chez Amazon France "des conditions de travail dégradées, la
flexibilité des horaires, le recours aux contrats précaires dans les périodes de
flux, des salaires au rabais, et des garanties sociales minimales". Le Prewitt
Organizing Fund mène ensuite une action similaire dans les filiales d’Amazon en
Allemagne et en Grande-Bretagne.

Les problèmes auxquels la nouvelle économie est confrontée depuis la fin 2000
n’arrangent rien. On assiste à l’effondrement des valeurs internet en bourse. De
plus, alors qu’elles représentent souvent la principale source de revenus des
sociétés internet, les recettes publicitaires sont moins importantes que prévu.
Dans tous les secteurs, y compris l’industrie du livre, le ralentissement de
l’économie entraîne la fermeture d’entreprises ou bien le licenciement d’une
partie de leur personnel. C’est le cas par exemple de Britannica.com en 2000,
d’Amazon.com et BOL.fr en 2001, de Cytale, Vivendi et Bertelsmann en 2002, et de
Gemstar en 2003.

En novembre 2000, la société Britannica.com, qui gère la version web de
l’Encyclopaedia Britannica, annonce sa restructuration dans l’optique d’une
meilleure rentabilité. 75 personnes sont licenciées, soit 25% du personnel.
L’équipe qui travaille à la version imprimée n’est pas affectée.

En janvier 2001, la librairie Amazon.com, qui emploie 1.800 personnes en Europe,
annonce une réduction de 15% de ses effectifs et la restructuration du service
clientèle européen, qui était basé à La Haye (Pays-Bas). Les 240 personnes
qu’emploie ce service sont transférées dans les centres de Slough (Royaume-Uni)
et Regensberg (Allemagne). Aux Etats-Unis, dans la maison-mère, suite à un
quatrième trimestre 2000 déficitaire, les effectifs sont eux aussi réduits de
15%, ce qui entraîne 1.300 licenciements.

En juillet 2001, après deux ans d’activité, la librairie en ligne française
BOL.fr ferme définitivement ses portes. Créée par deux géants des médias,
l’allemand Bertelsmann et le français Vivendi, BOL.fr faisait partie du réseau
de librairies BOL.com (BOL: Bertelsmann on line).

En avril 2002, la société française Cytale, qui avait lancé en janvier 2001 le
Cybook, premier livre électronique européen, doit se déclarer en cessation de
paiement, le nombre d’appareils vendu étant très inférieur aux pronostics.
L’administrateur ne parvenant pas à trouver un repreneur, Cytale est mis en
liquidation judiciaire en juillet 2002 et cesse ses activités.

En juillet 2002, la démission forcée de Jean-Marie Messier, président-directeur
général de Vivendi Universal, multinationale basée à Paris et à New York, marque
l’arrêt des activités fortement déficitaires de Vivendi liées à l’internet et au
multimédia, et la restructuration de la société vers des activités plus
traditionnelles.

En août 2002, la multinationale allemande Bertelsmann décide de mettre un frein
à ses activités internet et multimédias afin de réduire son endettement.
Bertelsmann se recentre lui aussi sur le développement de ses activités
traditionnelles, notamment sa maison d’édition Random House et l’opérateur
européen de télévision RTL.

En juin 2003, Gemstar, société américaine spécialisée dans les produits et
services numériques pour les médias, décide de cesser son activité eBook.
L’arrêt de la vente des appareils de lecture, les Gemstar eBook, est suivi de
l’arrêt de la vente de livres numériques en juillet 2003. Cette cessation
d'activité sonne également le glas des éditions 00h00, pionnier français de
l’édition numérique, créé en mai 1998 et racheté par Gemstar en septembre 2000.

Francfort et Paris sont eux aussi atteints par le pessimisme ambiant. Si, en
octobre 2000, le livre électronique est l'une des vedettes de la Foire
internationale du livre de Francfort, il se fait beaucoup plus modeste lors de
la Foire de 2001. La même remarque vaut pour le Salon du livre de Paris, qui en
mars 2000 a son Village eBook, en mars 2001 héberge le premier sommet européen
de l’édition numérique (eBook Europe 2001), et en 2002 et 2003 n’a pas de
manifestation ebook particulière.

Toutefois, pendant la même période, les ventes d’assistants personnels (PDA)
sont en forte progression, tout comme le nombre de titres lisibles au moyen de
logiciels de lecture conçus pour PDA. Un beau démenti au scepticisme de certains
professionnels du livre qui jugent leur écran beaucoup trop petit et voient mal
l’activité noble qu’est la lecture voisiner avec l’utilisation d’un agenda, d’un
dictaphone ou d’un lecteur de MP3.

= La progression du livre numérique

Après avoir sonné un peu vite le glas du papier, on ne parle plus du "tout
numérique" pour le proche avenir, mais plutôt de la juxtaposition papier et
pixel, et de la publication simultanée d’un livre en deux versions. Il reste au
livre numérique à faire ses preuves face au livre imprimé, un modèle économique
qui a plus de cinq cents ans et qui est donc parfaitement rôdé. Le travail est
gigantesque et comprend entre autres la constitution des collections, la mise en
place d’un réseau de distribution, l’amélioration des supports de lecture et la
baisse de leur prix.

Plus important encore, les lecteurs doivent s’habituer à lire des livres à
l’écran. Si elle offre des avantages certains (recherche textuelle, sommaire
affiché en permanence, etc.), l’utilisation d’une machine (ordinateur, assistant
personnel ou livre électronique) est pour le moment loin d’égaler le confort
procuré par le livre imprimé. Cependant, malgré les difficultés rencontrées, les
adeptes de la lecture numérique sont de plus en plus nombreux. Ils attendent
patiemment des appareils de lecture plus satisfaisants, puis des livres et
journaux électroniques sur support souple.

Contrairement aux déclarations pessimistes ayant suivi l’enthousiasme des
débuts, si la progression du livre numérique est lente, elle est constante,
comme en témoigne le marché du livre numérique sur assistant personnel (PDA).
Tous éditeurs confondus, les ventes de 2001 se chiffrent par milliers pour le
New World College Dictionary de Webster, les romans de Stephen King et de Lisa
Scottolini, les livres d’économie et les manuels pratiques. La librairie
numérique Palm Digital Media annonce 180.000 titres vendus en 2001, lisibles sur
le Palm Reader et le Microsoft Reader, soit 40% de plus qu’en 2000.
PerfectBound, le service électronique de l’éditeur HarperCollins, propose 10% du
catalogue imprimé sous forme numérique. Le nombre de titres vendus pendant le
premier semestre 2002 dépasse largement celui des ventes de 2001. Chez le grand
éditeur Random House, le nombre de livres numériques vendus en 2001 double par
rapport à celui de 2000. En 2002, Random House décide d’assurer simultanément
pour le même titre la fabrication du livre imprimé et celle du livre numérique.

= Livre numérique et livre imprimé

Nous vivons une période transitoire quelque peu inconfortable, marquée par la
généralisation des documents numériques et la numérisation à grande échelle des
documents imprimés, mais qui reste fidèle au papier. Une enquête menée en 2000
et 2001 montre que, pour des raisons aussi bien pratiques que sentimentales,
pratiquement personne ne peut se passer du livre imprimé et de ce matériau
qu’est le papier, dont certains nous prédisaient la mort prochaine mais dont la
longévité risque de nous surprendre (pour lire l’ensemble des réponses, lancer
les requêtes "papier" ou "imprimé" dans la base interactive des Entretiens).

Contrairement aux idées reçues, il ne semble pas opportun d’opposer livre
numérique et livre imprimé, comme le rappelle Olivier Pujol, promoteur du
Cybook, premier livre électronique européen. Interviewé en décembre 2000, il
écrit: "Le livre électronique, permettant la lecture numérique, ne concurrence
pas le papier. C’est un complément de lecture, qui ouvre de nouvelles
perspectives pour la diffusion de l’écrit et des oeuvres mêlant le mot et
d’autres médias (image, son, image animée...). Les projections montrent une
stabilité de l’usage du papier pour la lecture, mais une croissance de
l’industrie de l’édition, tirée par la lecture numérique, et le livre
électronique. De la même façon que la musique numérique a permis aux mélomanes
d’accéder plus facilement à la musique, la lecture numérique supprime, pour les
jeunes générations comme pour les autres, beaucoup de freins à l’accès à
l’écrit."

Certains s’inquiètent cependant de la multiplication des formats, logiciels et
machines de lecture. "Il a fallu inventer la hache de pierre avant de construire
la Tour Eiffel, écrit à la même date Jean-Paul, explorateur d’hypertexte. Le but
des dinosaures industriels qui s’entretuent pour imposer leur format de livre
électronique est de détourner vers eux la partie rentable du contenu des
bibliothèques (rebaptisé "information"). Ils travaillent aussi pour nous, en
contribuant à banaliser l’usage de l’hyperlien."

Ces appareils de lecture ne sont probablement qu’une étape transitoire. Après
être passé du papier au numérique entre 2000 et 2005, avec lecture par le biais
d’une machine, il est probable que le livre retourne au papier entre 2005 et
2010. Ce papier serait cette fois électronique, à savoir un support permettant
de concilier les avantages du numérique et le plaisir d’un matériau souple
s’apparentant au papier.

= La littérature numérique

De l’avis de Jean-Pierre Balpe, directeur du département hypermédias de
l’Université Paris 8, interviewé en février 2002, "les technologies numériques
sont une chance extraordinaire du renouvellement du littéraire". Depuis 1998, de
nombreux genres ont vu le jour: sites d’écriture hypermédia, oeuvres de fiction
hypertexte, romans multimédias, hyper-romans, mail-romans, etc. On peut
désormais parler d’une véritable littérature numérique, qui est elle-même un
sous-ensemble de l’art numérique puisque, de plus en plus, le texte fusionne
avec l’image et le son en intégrant dessins, graphiques, photos, chansons,
musique ou vidéo.

Lucie Boutiny, qui participe à ce vaste mouvement, relate en juin 2000: "Depuis
l’archaïque minitel si décevant en matière de création télématique, c’est bien
la première fois que, via le web, dans une civilisation de l’image, l’on voit de
l’écrit partout présent 24 h / 24, 7 jours / 7. Je suis d’avis que si l’on
réconcilie le texte avec l’image, l’écrit avec l’écran, le verbe se fera plus
éloquent, le goût pour la langue plus raffiné et communément partagé." Un beau
pari pour les écrivains des années 2000.

Cet avis est partagé par Nicolas Pewny, consultant en édition électronique, qui
écrit en février 2003: "Je vois le livre numérique du futur comme un 'ouvrage
total' réunissant textes, sons, images, vidéo, interactivité: une nouvelle
manière de concevoir et d’écrire et de lire, peut-être sur un livre unique, sans
cesse renouvelable, qui contiendrait tout ce que l’on a lu, unique et multiple
compagnon."

= L’édition électronique

De même que la littérature numérique contribue au renouvellement du littéraire,
l’édition électronique contribue au renouvellement de l’édition. De nombreux
auteurs mettent leurs espoirs dans l’édition électronique, commerciale ou non,
pour bousculer une édition traditionnelle qui aurait fort besoin d’une cure de
rajeunissement et d’une redéfinition de ses objectifs. Quelque peu oubliée,
semble-t-il, la tâche d’un éditeur n’est-elle pas d’abord de découvrir des
auteurs et de promouvoir leurs oeuvres?

Anne-Bénédicte Joly, écrivain auto-éditant ses oeuvres, se réjouit du mouvement
qui se dessine dans ce sens. En mai 2001, elle écrit: "Certains éditeurs on line
tendent à se comporter comme de véritables éditeurs en intégrant des risques
éditoriaux comme le faisaient au début du siècle dernier certains éditeurs
classiques. Il est à ma connaissance absolument inimaginable de demander à des
éditeurs traditionnels d’éditer un livre en cinquante exemplaires. L’édition
numérique offre cette possibilité, avec en plus réédition à la demande, presque
à l’unité. (...) Je suis ravie que des techniques (internet, édition numérique,
ebook...) offrent à des auteurs des moyens de communication leur permettant
d’avoir accès à de plus en plus de lecteurs."

De plus, l’existence de livres numériques braille et audio permet pour la
première fois aux personnes handicapées visuelles d’accéder à l’ensemble du
patrimoine scientifique et littéraire. Toutefois, dans de nombreux pays,
l’édition spécialisée est toujours confidentielle sinon clandestine, le problème
du droit d’auteur sur les transcriptions n’étant toujours pas résolu.

= La diffusion libre du savoir

Fait qui vaut aussi pour les voyants, certains préfèrent la rentabilité
économique à la diffusion gratuite du savoir, y compris pour les oeuvres tombées
dans le domaine public. On a d’un côté des éditeurs électroniques qui vendent
notre patrimoine littéraire en version numérique, de l’autre des bibliothèques
numériques qui le scannent en mode texte pour le diffuser gratuitement à
l’échelle de la planète. De même, on a d’une part des organismes publics et
privés qui monnaient leurs bases de données au prix fort, d’autre part des
éditeurs et des universités qui mettent leurs publications et leurs cours en
accès libre sur le web. Reste à savoir si, pour les premiers, les profits
dégagés en valent vraiment la peine. Dans de nombreux cas, il semblerait que la
somme nécessaire à la gestion interne soit au moins équivalente aux gains
réalisés. Est-il vraiment utile de mettre un pareil frein à la diffusion de
l’information pour un profit finalement nul? Comme l’explique en février 2001
Russon Wooldridge, professeur au département d’études françaises de l’Université
de Toronto, "il est crucial que ceux qui croient à la libre diffusion des
connaissances veillent à ce que le savoir ne soit pas bouffé, pour être vendu,
par les intérêts commerciaux."

La diffusion gratuite du savoir n’est toutefois possible que parce qu’il existe
en amont des organismes financeurs, par exemple des universités ou des
laboratoires de recherche. Ou alors parce qu’une petite équipe en place
(rémunérée) est relayée par un vaste réseau de volontaires (bénévoles) gagnant
leur vie par ailleurs et décidant de consacrer une partie de leur temps à une
activité qu’ils estiment importante pour le bien de la collectivité. C’est le
cas du Projet Gutenberg, pionnier des bibliothèques numériques, ou encore de
Bookshare.org, bibliothèque numérique à destination des aveugles et malvoyants
résidant aux Etats-Unis.

= De nombreuses questions

"L’internet pose une foule de questions et il faudra des années pour organiser
des réponses, imaginer des solutions, écrit en janvier 2001 Pierre Schweitzer,
concepteur du baladeur de textes @folio. L’état d’excitation et les soubresauts
autour de la dite 'nouvelle' économie sont sans importance, c’est l’époque qui
est passionnante."

En effet, nombreuses sont les zones vierges à explorer, et nombreux sont les
modèles - économiques ou non - à créer. Des choix politiques et culturels
s’imposent puisque, aussi sophistiquées soient-elles, les technologies
numériques ne sont jamais que des moyens permettant de véhiculer un contenu. On
dispose maintenant des techniques permettant une très large diffusion des livres
par-delà les frontières, les langues et les handicaps, et ceci à moindres frais.
Reste à créer ou renforcer la volonté politique et culturelle dans ce sens, à
tous les échelons.

Il importe aussi de ne pas oublier la formation des professionnels du livre,
comme le précise Emilie Devriendt, élève professeure à l'Ecole nationale
supérieure (ENS) de Paris et responsable du site Translatio. "Tous les cursus
'littéraires' sont loin de comprendre une formation obligatoire aux nouvelles
technologies (qu'il s'agisse d'ailleurs de bureautique, de recherche
documentaire ou d'analyse textuelle), explique-t-elle en février 2003. Or sans
un apprentissage sérieux de ce type risque paradoxalement de se constituer une
nouvelle forme d'analphabétisme au sein même d'une population intellectuelle,
les étudiants, les enseignants, les chercheurs; ou, à tout le moins, une
informatisation 'à deux vitesses' de cette population."

De plus, pour les oeuvres contemporaines, comment concilier respect du droit
d’auteur et diffusion auprès d’un large public? L’activité des auteurs
numériques et des éditeurs électroniques, commerciaux ou non, leur
permettra-t-elle un jour de gagner leur vie? Ou devront-ils continuer d’être
informaticiens, enseignants, traducteurs, etc., et exercer cette activité sur
leur temps libre?

Il semblerait aussi que le système en place oublie trop souvent que ce sont les
auteurs qui font les livres. Nombre d’entre eux se plaignent à juste titre
d’être les parents pauvres de l’édition, ce qui est tout de même un comble. Il
serait donc grand temps que les auteurs prennent leur destin en main, sans plus
se laisser impressionner par tous ceux pour lesquels le livre ne sera jamais
qu’un produit dégageant un profit, l’auteur étant le dernier servi. L’internet
et les technologies numériques offrent de nouveaux outils, et des possibilités
de diffusion sans précédent. Reste à créer de nouvelles structures pour
l’édition et la distribution, en évitant de copier les anciennes.


# [ANNEXE] REPERTOIRES


[Répertoires généralistes / Répertoires de bibliothèques / Répertoires de
bibliothèques numériques / Répertoires d'éditeurs / Répertoires de librairies /
Répertoires de presse / Répertoires en sciences de l'information]

Sur la gigantesque encyclopédie qu'est le web, tous les secteurs du livre sont
représentés. On y trouve les auteurs, les libraires, les éditeurs, les
bibliothèques, la presse (secteur connexe du livre), sans parler des dizaines de
milliers de livres du domaine public en accès libre. Voici vingt-cinq
répertoires de qualité, francophones, anglophones et multilingues.

#Répertoires généralistes

= Bibliothèque nationale de France (BnF) - Signets (Les)

Une sélection commentée de 2.000 sites et pages web choisis par les
bibliothécaires de la BnF.

= Ministère de la Culture (France) - L'internet culturel

Un annuaire qui comporte entre autres des rubriques sur les langues, le livre
et la lecture, les médias, le multimédia, les régions de France et les sciences
humaines et sociales.

= Zazieweb - Annuaire des sites

Plus de 5.000 sites littéraires sont recensés dans l'annuaire de Zazieweb.
Créé en juin 1996 par Isabelle Aveline, Zazieweb est un espace de documentation,
d'orientation et de ressources internet suivant de près l'actualité du livre et
du réseau.

= Librarians - Index to the Internet

Créé en 1990 par Carole Leita, bibliothécaire de référence à la Berkeley
Public Library (Californie), ce répertoire rejoint en mars 1997 le site de la
Berkeley Digital Library. Poursuivi en octobre 2001 par Karen Schneider (qui
remplace Carole Leita, partie à la retraite), il recense 10.000 ressources
internet sélectionnées par plus de cent bibliothécaires.

= WWW Virtual Library (VL)

La WWW Virtual Library est le plus ancien annuaire du web. Ce catalogue par
sujets est débuté par Tim Berners-Lee comme outil d'analyse du développement du
World Wide Web (WWW) qu'il venait de créer en 1990. Le travail est ensuite
poursuivi pendant plusieurs années par Arthur Secret, avant que chaque section
ne soit prise en main par des spécialistes d'un sujet donné. Réputée pour sa
qualité, la WWW Virtual Library est désormais un annuaire coopératif constitué
de très nombreux répertoires situés sur des centaines de serveurs. Les pages
centrales sont gérées par Gerard Manning.

#Répertoires de bibliothèques

= Catalogue collectif de France (CCFr)

Le CCFr répertorie 4.000 bibliothèques et 1.200 fonds documentaires. Il offre
aussi une interface unique à trois grands catalogues: le catalogue des fonds des
bibliothèques municipales rétroconvertis (BMR), le catalogue des imprimés de la
Bibliothèque nationale de France (BN-Opale Plus) et le catalogue des
bibliothèques universitaires (SUDOC: Système universitaire de documentation), le
tout représentant près de 15 millions de notices. En novembre 2002, le CCFr
débute la gestion via l'internet d'un service de prêt entre bibliothèques.

= Oriente-Express (L')

Géré par la Bibliothèque du Centre Pompidou (Paris), l'Oriente-Express est un
répertoire de bibliothèques et centres de documentation privés ou publics,
situés à Paris ou en région parisienne, ouverts à un large public ou faisant
référence dans leur domaine.

= Gabriel (Gateway to Europe's National Libraries)

Trilingue (français, anglais, allemand), Gabriel est le serveur web de 41
bibliothèques nationales européennes. Il permet d'offrir un point d'accès unique
à leurs services, leurs collections et leurs catalogues.

= Libweb: Library Servers via WWW

Géré par Thomas Dowling dans le cadre de la Digital Berkeley Library
(Californie), ce répertoire recense les sites web de 6.600 bibliothèques dans
115 pays différents, avec mise à jour quotidienne.

= UNESCO Libraries Portal

Géré par l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science
et la culture), un portail à vocation internationale pour les bibliothèques et
leurs usagers. Plusieurs rubriques: bibliothèques, associations et réseaux,
accès et conservation, bibliothéconomie, formation, ressources en ligne,
conférences et réunions.

#Répertoires de bibliothèques numériques

= Athena Literature Resources

Un répertoire mondial des ressources littéraires en ligne. Ce répertoire fait
partie d'Athena, une bibliothèque numérique fondée par Pierre Perroud et
hébergée sur le site de l'Université de Genève.

= The Online Books Page - Archives

Un autre répertoire mondial de ressources littéraires en ligne. Ce répertoire
fait partie de The Online Books Page, géré par John Mark Ockerbloom pour
recenser les textes électroniques anglophones librement disponibles en ligne.
http://onlinebooks.library.upenn.edu/archives.html

#Répertoires d'éditeurs

= BIEF - Editeurs adhérents

Le répertoire des quelque 250 éditeurs membres du Bureau international de
l'édition française (BIEF), organisme de promotion de l'édition française à
l'étranger.

= Publishers' Catalogues

Géré par Northern Lights Internet Solutions, société basée à Saskatoon, dans
la province de Saskatchewan (Canada), un répertoire international de 7.700
éditeurs, avec recherche possible par titre, ville, état/province, pays, sujet
et type de publication (livres, magazines, ebooks, etc.).

= WWW Virtual Library (The) - Publishers

Un répertoire d'éditeurs tenu à jour par Jonathan Bowen dans le cadre du
Museophile Archive de la South Bank University (Londres).
http://archive.museophile.sbu.ac.uk/publishers/

#Répertoires de librairies

= Lalibrairie.com

Lalibrairie.com est le portail de 460 librairies françaises indépendantes,
avec classement par département. Le portail donne accès à leur catalogue, avec
possibilité d'achat en ligne. Il est complété par un agenda des événements
littéraires et par un espace emploi pour les professionnels du livre.

= Numilog

Lancée en septembre 2000 par Denis Zwirn, cette librairie numérique propose
3.500 ebooks (livres et périodiques) en français et en anglais, grâce à un
partenariat avec une quarantaine d'éditeurs. Les livres numériques sont
disponibles par téléchargement et dans plusieurs formats, pour lecture sur
ordinateur ou sur assistant personnel (PDA).

= Livre-rare-book

Créé en novembre 1995 par Pascal Chartier, gérant de la librairie du Bât
d'Argent (Lyon), ce site professionnel propose en août 2003 un catalogue de plus
d'un million de livres émanant de quelque 320 librairies, et un annuaire
électronique international recensant près de 4.000 librairies.

= Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM)

Le site du SLAM (France) regroupe des catalogues en ligne, un service de
recherche de livres rares ou épuisés, un annuaire des librairies avec plusieurs
critères de recherche (nom de la librairie, nom du libraire, lieu, spécialités),
un guide du livre ancien avec lexique et liste d'abréviations, etc.

#Répertoires de presse

= AFP - Liens / Médias francophones

Le répertoire de l'Agence France-Presse pour la France et les pays
francophones. Donne accès à d'autres répertoires pour les médias germanophones,
anglophones, hispanophones et lusophones.

= Webdopresse

Proposé par Webdo, site créé en 1995 par l'hebdomadaire genevois L'Hebdo,
Webdopresse est un annuaire international recensant 16.000 médias. Trois grandes
catégories: a) presse généraliste, b) presse spécialisée (classée en rubriques),
c) radio / TV.

= Internet Public Library (IPL) - Newspapers & Magazines

L'Internet Public Library (IPL) sélectionne, organise et catalogue les
ressources disponibles sur le réseau. Elle gère entre autres deux répertoires de
presse. L'un est une liste de journaux en ligne avec classement géographique et
alphabétique. L'autre est une liste de magazines en ligne répertoriés par
sujets.

= Ingenta

Lancé en mai 1998, Ingenta est une base documentaire de 15 millions d'articles
issus de 28.000 périodiques imprimés (rassemblés depuis l'automne 1988) et 5.400
périodiques en ligne. Payant, l'envoi des documents est possible par courrier
électronique, fax ou Ariel (service de transmission électronique). La recherche
dans les différentes bases de données est gratuite.

#Répertoires en sciences de l'information

= ENSSIB

Une mine d'informations procurée par l'Ecole nationale supérieure des sciences
de l'information et des bibliothèques, située à Villeurbanne, près de Lyon.

= IFLANET

Le site de l'IFLA (International Federation of Library Associations and
Institutions), organisme indépendant à destination des bibliothécaires du monde
entier. L'IFLA se veut un carrefour pour l'échange d'idées et la promotion de la
coopération internationale et de la recherche.

= Lex Mercatoria: Intellectual Property

La section de la Lex Mercatoria consacrée à la propriété intellectuelle. Créé
en octobre 1993 par Ralph Ammisah, l'International Trade Law Monitor (devenu
ensuite: Lex Mercatoria) est à l'époque le premier site juridique consacré au
droit commercial international et au commerce électronique. Hébergé par
l'Université d'Oslo (Norvège), et propriété du grand éditeur britannique Cameron
May depuis octobre 2000, ce site de référence est poursuivi par son créateur et,
selon son voeu, toujours en accès libre.


# [ANNEXE] PERSPECTIVES


[Jean-Pierre Balpe, professeur, chercheur et écrivain / Olivier Bogros, créateur
de La bibliothèque électronique de Lisieux / Emilie Devriendt, responsable du
site Translatio / Gérard Fourestier, créateur de Rubriques à Bac / Pierre
François Gagnon, créateur d'Editel / Jean-Paul, explorateur d'hypermédia /
Anne-Bénédicte Joly, écrivain auto-éditeur / Nicolas Pewny, consultant en
édition électronique / Marie-Joseph Pierre, enseignante-chercheuse à La Sorbonne
/ Philippe Renaut, gérant des éditions du Presse-Temps / François Vadrot, PDG de
FTPress / Russon Wooldridge, créateur du Net des études françaises / Denis
Zwirn, PDG de Numilog]

En février et mars 2003, comment les professionnels du livre voient-ils l'avenir
du livre numérique (au sens large, et pas seulement commercial), dans le cadre
de leur activité professionnelle et/ou en général? Voici leurs réponses.

= Jean-Pierre Balpe, professeur, chercheur et écrivain

Directeur du département hypermédias de l'Université Paris 8, écrivain,
chercheur et théoricien de la littérature informatique, Jean-Pierre Balpe nous
envoie ses réponses le 10 février 2003.

En ce qui concerne son activité: "Prenant ma retraite l'an prochain, mes
'activités' se réduisent mais je compte toujours utiliser les capacités du
numérique pour faire du livre hors du livre: projets de spectacles,
installations, etc. (...) Ce qui m'intéresse est d'explorer cette voie-là, du
moins tant que j'aurai envie d'écrire ou de faire écrire."

En ce qui concerne l'avenir du livre numérique en général: "L'avenir est déjà
assuré par la numérisation des livres et tout ce qu'elle permet. Cela ne peut
que se développer. Si votre question porte sur l'e-book, je n'y crois pas dans
les configurations techniques actuelles. Pour qu'il ait un réel avenir il
faudrait un support souple aussi pratique que le papier et aussi bon marché. Ça
viendra, mais je crains que nous en soyons loin. En plus le livre n'existe pas,
il y a des quantités de types de livres, romans, encyclopédies, poèmes, livres
scolaires, livres techniques, manuels, etc., et chaque type a un avenir
différent dans le numérique: le manuel scolaire numérique est appelé à remplacer
le livre dès que les élèves seront suffisamment équipés. Je crois qu'il faut
raisonner en secteurs et voir quels sont les besoins particuliers de ces
secteurs auxquels la 'numérisation du livre' peut répondre et sous quelle
forme."

= Olivier Bogros, créateur de La bibliothèque électronique de Lisieux

Directeur de la médiathèque municipale de Lisieux (Normandie), Olivier Bogros
crée en juin 1996 La bibliothèque électronique de Lisieux, une des premières
bibliothèques francophones du réseau. Début 2003, la bibliothèque électronique
comprend 540 textes, numérisés en mode texte à partir des collections de la
médiathèque. A titre personnel, Olivier Bogros est aussi l'auteur du site
Miscellanées, un mélange de textes choisis par ses soins.

Le 8 mars 2003, Olivier Bogros écrit:

"L'avenir du livre numérique, j'y crois beaucoup, même si sa forme matérielle
définitive reste encore à venir. Les fichiers de livres numériques existent sur
de nombreux sites et sous de nombreux formats. Et puis il y a le web et les
pages html qui s'affichent librement sur les écrans de nos machines. Je pense
bien sûr et d'abord dans mon domaine de compétence aux textes patrimoniaux ou du
domaine public qu'encore trop peu de bibliothèques françaises mettent en ligne
ou alors sous des formats image trop lourds et contraignants. Des initiatives
particulièrement innovantes sont aussi à l'oeuvre: Grisemine (bibliothèques de
l'Université de Lille 1, ndlr), @rchiveSic, les étonnantes collections de la
BIUM (Bibliothèque interuniversitaire de médecine) de Paris, ColiSciences, ...
qui s'ajoutent à des réalisations plus anciennes mais toujours dynamiques. De
plus en plus d'internautes font du réseau, à tort ou à raison, le lieu unique de
leur recherche documentaire; les institutions publiques ont l'obligation de
répondre à cette demande."

= Emilie Devriendt, responsable du site miroir Translatio

Emilie Devriendt est élève professeure à l'Ecole normale supérieure (ENS) de
Paris et doctorante à l'Université de Paris 4-Sorbonne. Elle est aussi la
responsable du site Translatio, créé en septembre 2001. Translatio est le site
miroir de trois sites académiques dédiés à la diffusion de ressources
documentaires dans le domaine des études françaises, et plus particulièrement de
l'histoire de la langue française.

Le 9 février 2003, Emilie Devriendt écrit:

"Je ne parlerai pas du livre numérique à strictement parler, concept qui semble
aujourd'hui s'être révélé un échec total pour les entreprises qui ont tenté de
le commercialiser. Je constate d'ailleurs que des projets datant d'il y a
quelques années, projets selon moi plus astucieux, plus ergonomiques, et à
l'évidence moins coûteux comme celui du 'baladeur de texte' (@folio), n'ont
toujours pas 'percé'. Loin d'être au fait de tous les aspects qui ont contribué
et contribuent à cet état de fait, je ne me risquerai pas à prédire quoi que ce
soit dans ce domaine très circonscrit.

Si l'on envisage l'avenir non plus du 'livre', mais du 'texte' électronique,
celui-ci n'apparaît pas plus prévisible ou prédictible, mais il est quelques
points que l'on peut souligner, et quelques évolutions que l'on pourrait à tout
le moins appeler de ses voeux. Dans ce domaine que l'on appelle parfois
l'informatique littéraire, deux aspects du texte électronique m'intéressent plus
particulièrement, dans une perspective d'enseignement ou de recherche: la
publication de ressources textuelles, par exemple littéraires, sur le Web au
format texte ou au format image (exemple: Gallica ou la Bibliothèque
électronique de Lisieux); la publication de bases de données textuelles
interactives, c'est à dire d'outils de recherche et d'analyse linguistique
appliqués à des textes électroniques donnés (exemple: la Nefbase du Net des
Etudes Françaises ou, si l'on veut citer une banque de données payante,
Frantext). Aujourd'hui ce type de ressources est relativement bien développé
(même si aucune 'explosion' ne semble avoir eu lieu si l'on compare la situation
actuelle à celle d'il y a deux ou trois ans). En revanche, on ne peut
véritablement mesurer les usages qui en sont faits.

La situation au sein de l'Université française, telle qu'elle m'apparaît, ne
conduit pas spontanément à l'optimisme de ce point de vue. Tous les cursus
'littéraires' sont loin de comprendre une formation obligatoire aux nouvelles
technologies (qu'il s'agisse d'ailleurs de bureautique, de recherche
documentaire ou d'analyse textuelle). Or sans un apprentissage sérieux de ce
type risque paradoxalement de se constituer une nouvelle forme d'analphabétisme
au sein même d'une population intellectuelle, les étudiants, les enseignants,
les chercheurs ; ou, à tout le moins, une informatisation 'à deux vitesses' de
cette population. Ici, l'idéal de l'accessibilité (formats libres, gratuité) des
ressources textuelles publiées en ligne prend véritablement tout son sens."

= Gérard Fourestier, créateur de Rubriques à Bac

Diplômé en science politique et professeur de français à Nice, Gérard Fourestier
crée en 1998 le site Rubriques à Bac, un ensemble de bases de données à
destination des lycéens et étudiants. ELLIT (Eléments de littérature) regroupe
des centaines d'articles sur la littérature française du 12e siècle à nos jours,
ainsi qu'un répertoire d'auteurs. RELINTER (Relations internationales) recense
2.000 liens sur le monde contemporain de 1945 à nos jours. Ces deux bases de
données sont accessibles par souscription, avec version de démonstration en
accès libre. Lancée en juin 2001 dans le prolongement d'ELLIT, la base de
données Bac-L (baccalauréat section lettres) est en accès libre.

Le 8 février 2003, Gérard Fourestier écrit:

"Bien que ça et là, on assiste à des avancées pédagogiques par l'intégration des
nouvelles technologies, l'institution de l'Education nationale est par trop
timorée quant à un projet global qui aurait enfin fait entrer l'école dans le
siècle du numérique.

Espérons qu'avec les nouvelles générations de profs qui vont débouler au fur et
à mesure des retraites de leurs aînées, se fera sentir par la base la nécessité
d'une autre approche de la lecture au travers d'un produit que le 'ludique' n'a
pas hésité à s'approprier à grande échelle.

L'ère Gûtemberg a vécu, du moins dans son monopole, faute d'un mieux
technologique et pratique jusqu'à une époque récente, mais les décideurs
d'encore aujourd'hui sont toujours ceux d'hier. Pourtant, et à l'évidence, les
avantages du numérique sont nombreux: gain de poids dans les cartables,
accroissement du volume d'information, diminution des contingence de stockage;
possibilités offertes aux mal-voyants, sans parler de l'aspect création qui rend
plus attrayant un outil plus performant, etc.

Bref, le numérique, c'est déjà le présent et c'est incontournable, sauf que les
formats sont encore trop nombreux, et que c'est aussi sûrement un frein à un
essor plus rapide.

J'ai bien pensé mettre mes sites en ligne sur des supports 'e-book' mais un
'livre' de ce type serait comme une goutte d'eau dans l'océan s'il ne bénéficie
pas d'une structure qui en fait la promotion. Tant que je n'aurai pas
l'assurance de cette promotion et parce qu'il faut des moyens que je n'ai pas,
je différerai cette nouvelle aventure et je le regrette vivement."
Pierre François Gagnon, créateur d'Editel

Dès avril 1995, Pierre François Gagnon, poète et essayiste québécois, décide
d'utiliser le numérique pour la réception des textes, leur stockage et leur
diffusion. Il crée Editel, site pionnier de l'édition littéraire francophone et
premier site web d'auto-édition collective de langue française. Editel devient
ensuite un site de cyberédition non commerciale en partenariat avec quelques
auteurs maison (notamment Jacques Massacrier et Mostafa Benhamza), ainsi qu'un
webzine littéraire.

Le 11 février 2003, Pierre François Gagnon nous envoie ce texte, intitulé: Eloge
du Livre unique.

"Le 'Livre unique' aux multiples pensées tous azimuts, est appelé à constituer,
grâce à l'objet-support ultime que sera le papier électronique, la plate-forme
de lancement globale de la Civilisation numérique, laquelle n'est encore
exprimée qu'à l'état d'ébauche farouche et sauvage sur le Web d'aujourd'hui.

Il nous manque de toute urgence cette épée de feu, de justice divine érigée
entre les mains de tous et chacun dans la lutte contre la pauvreté et
l'ignorance dans lesquelles les élites de pouvoir et d'argent croient avoir tout
intérêt à maintenir leurs peuples respectifs.

Et, n'en déplaise aux gourous de la pop-philo qui nous prêchent le statu quo
techno-culturel du haut de leur notoriété, il ne s'agit pas seulement d'une
nouvelle utopie néoromantique qui serait issue de la postmodernité prétendument
antihumaniste. Il s'agit bien plus prosaïquement des conditions d'émergence
spirituelle d'une classe moyenne supérieure qui soit également prospère et unie
dans le monde entier.

Nous sommes rien de moins, à l'époque de ces Nouvelles Lumières, que face à une
révolution démocratique et altermondialiste, virtuellement libre de tout droit
ultralibéral, enfin affranchissable à l'échelle planétaire de l'économie de
marché facho-totalitaire sous l'empire états-unien.

Voilà donc ce qui fait si peur aux classes possédantes du savoir-faire de ce
temps de transition que je qualifierais presque de transhistorique, tant il
m'apparaît nécessaire et évident: que tout cela leur échappe de justesse, elles
qui contrôlent pourtant les moyens de conception et de production de la science
et des technologies!

C'est dire ainsi combien la Société - et non pas tant l'Amour - est désormais à
réinventer bien au-delà de la droite et de la gauche, au risque sinon, de nous
engluer dans les prolongements dévastateurs du 20e siècle, guerres, famines et
maladies endémiques. Ça n'a malheureusement rien à voir avec autant de
prophéties de malheur.

Au contraire, c'est exactement, au début de l'an 2003, ce qui est en train de se
produire sous nos yeux ahuris, ne serait-ce qu'à commencer par les projets d'un
bombardement nucléaire soi-disant 'limité' que les Pentagone nourrissent pour
les États voyous tels que l'Irak.

Plus l'essentiel des connaissances de toute nature demeurera gratuitement
accessible à tous et à toutes, sans conditions matérielles particulières, plus
le niveau moyen de l'intelligence collective sous toutes ses formes tendra à
s'élever pour le meilleur, et espérons-le, sans le pire.

Dès lors, les exigences sociales et culturelles se raffermiront toujours
davantage, désamorçant volontairement l'économie prédatrice. La nature du
travail, définitivement transformée, la démocratie, profondément rénovée, la
communauté pourra redevenir aussi vivante et créative qu'au temps jadis. Il ne
sera plus jamais ridicule et absurde de parler tout simplement de bonheur
domestique.

Je fais maintenant l'éloge du développement durable de la pensée universelle,
libre et sans contraintes, ubiquitaire et fraternelle, à travers le réseautage
polyglotte de toutes les cultures. Le Livre unique comme pierre philosophale
remplacera tous les objets de culte de la communication et de l'information tout
en sacrifiant les pyramides aliénantes.

Imaginez tous les cerveaux supérieurement intelligents, interconnectés en
permanence, dans l'élaboration transcendant les divers Âges de l'Humanité, d'un
tout nouveau projet de civilisation conçu et réalisé sur une base numérique, qui
soit finalement assez fluide pour évoluer sans trop de heurts vers la paix et la
prospérité perpétuelles. Voilà la seule anti-utopie que je connaisse d'avance,
réaliste et réalisable, car elle est d'ores et déjà indispensable à notre survie
commune.

La déesse Gaïa est notre jardin intérieur. La révolution industrielle a été son
viol collectif. Tout autour de soi, pour qui a pu accéder à ce tragique niveau
de conscience cosmique, il n'y a plus que ruines et désolation. La légalité
immorale, cruelle et violente, étend sa domination pratiquement absolue dans
tous les domaines, en particulier dans l'édition.

La sagesse du livre fut pétrifiée vivante et enfermée à perpétuité, sous bonne
garde capitaliste, par l'imprimerie de papier, laquelle n'aura été qu'une
technique de conservation et de diffusion des idées plutôt rustique et
rudimentaire. Et inefficace à part peut-être le papier d'amiante à l'épreuve de
tout - à titre par exemple de double système de sécurité quant à l'archivage
total et quasi définitif! Il nous faut finir d'abattre les bastilles qui
menacent de s'écrouler avec nous dans l'oubli et la poussière d'étoiles, faute
d'assurer la libre circulation immédiate des oeuvres!

Numérisons et libérons la Culture tout entière avant que les vendeurs du Temple
ne s'en emparent au nom de l'État sous leur propre gouverne néolibérale ou
gauchisante de travers! On ne peut pas voler ni dilapider le domaine public; pis
encore, il se trouve trop longtemps restreint aux ayant droits de l'auteur à sa
mort: 70 ans, quelle folie! Cet héritage collectif devrait être imposable sans
aucun délai: diffusé, distribué inconditionnellement, un point c'est tout!

À les en croire, le patrimoine culturel (ou même génétique) serait
marchandisable. Le pillage corporatif de toute façon institutionnalisé à mort,
la commercialisation des classiques fait rouler depuis belle lurette la planche
à billets des éditeurs. Les États se refusent aujourd'hui à débloquer des
budgets conséquents pour la numérisation systématique et exhaustive du fonds
public de leurs bibliothèques nationales, tandis que le dépôt légal électronique
et sécurisé tarde à devenir obligatoire. Quel espoir subsiste-t-il en ce moment
même pour l'avenir du livre numérique, sauf dans le néant constellé d'effroi du
sempiternel Marché-Dieu?"

= Jean-Paul, explorateur d'hypermédia

Aussi discret que présent dans le monde de l'hyperfiction francophone,
Jean-Paul, écrivain, est explorateur d'hypermédia. Il est le webmestre des
Cotres furtifs, un site hypermédia collectif racontant des histoires en 3D. "Les
membres des cotres, 'ensemble flou à géométrie variable', aiment jouer avec les
mots en y associant images et sons, non pas comme de simples illustrations, mais
comme partie intégrante du récit et de ses architectures. Ils s'intéressent donc
plus à l'hypermédia qu'à l'hypertexte au sens strict. On ne les trouve que sur
le net parce que c'est le dernier espace, instable, fluide et non-fermé, dont
tous les passages ne sont pas encore contrôlés."

Le 4 février 2003, Jean-Paul écrit:

"L'avenir, 3 ans après le 5 août 1999...

Vaticinons donc.

L'avenir, s'il doit être, est à la révolution,

( n. f. Didac. Mouvement d'un mobile (partic. d'un astre) accomplissant une
courbe fermée; durée de ce mouvement. La révolution de la Terre autour du
Soleil.)

qui est retour à la case départ.

Rappel historique:

Aux débuts de l'hyperlien, la technique était rude & les tuyaux étroits: ce fut
le règne de l'écriture nue, sans images, sans son.

Une poignée de pingoins sans boussole se creusaient la cervelle et lançaient
avec les moyens du bord des écrits labyrinthiques dont le public n'existait pas.

L'intérêt fut vif (il y eut des articles, et des soirées de bars animées), mais
restreint. Quel public aurait pu lire ces écrits, sur quel support?

Pas de public, pas d'argent. Hyperauteurs en quête de sponseurs, d'institutions,
'résidences', détournements & autres hold-ups légaux.

Un jour, que certains crurent de gloire ('enfin, ça démarre!'), déboulèrent de
Jurrassik-Land & Fiscal Paradise des jumbos monstrueux, vracquiers
gros-porteurs. Leurs soudures craquaient de trop d'or, qui dormait, mal (ce
n'est pas bon pour le fric, de dormir).

Leurs radars venaient de signaler une mine, aux veines épaisses comme des
pipe-line; un off-shore abstrait, virtuel, aussi abstrait, aussi virtuel que des
lignes de cotation boursières: la Toile, où s'ébattaient nos pingoins bénévoles
& croqueurs de grains non-décaféïnés.

Ce fut la ruée, on vit un Vivendi payer un simple nom de portail au prix de la
tanzanite, la pierre dure la + précieuse, aussi dure qu'un mental de gagneur,
mais précieuse.

Quelques billets $£€ voletèrent jusqu'aux chercheurs, inventeurs, petites mains
tricoteuses du html & autres entoileurs de 'Projet En Cours'. La technique
suivait, élargissant les tuyaux étroits pour en faire du haut-débit.

L'hypertexte put muer, passer hypermedia.

Et...

ce fut l'implosion, qui emporta les gros-porteurs 'partenaires financiers' (tant
mieux) mais aussi (hélas) des projets passionnants, vrais hypermedia où l'image
et le son faisaient enfin jeu égal avec les mots, au lieu d'être cantonnés à
leur second rôle ancien de faire-valoir.

Les survivants se retrouvent avec des carte-bleues flasques. Gueule de bois &
ventre creux, mais la volonté farouche d'avancer.

Retour à la case départ, donc.

(fin du rappel)

Mais la case a changé, le temps est passé sur elle, et sur nous. Durant ces
courtes années excitantes, nous avons appris à jouer sur notre tas de sable avec
des armes qui ne nous étaient pas destinées (n'oublions jamais que tout cela
vient d'Arpanet, de nécessité militaire. Du sérieux, pas des rêveurs). On s'en
est mis plein les yeux.

Les scores (provisoires) du mundial des e-sumos & autres JM6 nous ont aussi
montré que la question du support est secondaire & se résoudra toute seule: il y
aura finalement (prenez des notes, capital-risqueurs) 3 formats: écran
téléphone, écran livre, écran album-BD/jeu-video.

Or, ces armes, il faut bien qu'elles servent. Et puisque leur rime est: larmes,
notre but du jour sera: faire pleurer Nikita, de rire et d'autre. La toucher
plein coeur, qu'elle soit prête à payer pour connaître la fin d'un roman
hypermedia, en PDF, en CDRom ou même en imprimé.

Bref, l'avenir?

Il se présente à nous sous le soleil d'Icare & des horribles travailleurs.

Sauf que, dans notre domaine DNS, l'avenir n'existe pas, ni le passé (où vont
les liens morts?): l'hyperlien, c'est l'immobilité absolue, le déplacement sans
la durée. Pas de ligne du temps, pas d'horaire d'embarquement... No past, no
future: présents."

= Anne-Bénédicte Joly, écrivain auto-éditeur

Anne-Bénédicte Joly, romancière et essayiste, habite en région parisienne. En
avril 2000, elle décide d'auto-publier ses oeuvres en utilisant l'internet pour
les faire connaître. "Mon site a plusieurs objectifs, raconte-t-elle en juin
2000, deux mois après son ouverture. Présenter mes livres (essais, nouvelles et
romans auto-édités) à travers des fiches signalétiques (dont le format est
identique à celui que l'on trouve dans la base de données Electre) et des
extraits choisis, présenter mon parcours (de professeur de lettres et
d'écrivain), permettre de commander mes ouvrages, offrir la possibilité de
laisser des impressions sur un livre d'or, guider le lecteur à travers des liens
vers des sites littéraires."

Le 13 février 2003, Anne-Bénédicte Joly écrit:

"Le livre numérique ne sera un progrès pour tous que s'il permet un réel accès
universel à la culture, que s'il renforce la libre expression de la pensée et le
plaisir de créer, que s'il propose une alternative aux solutions d'édition
existantes et enfin, que s'il offre un moyen d'expression universelle.

C'est dire que, dans le cadre de mes activités d'auteur auto-éditant ses
oeuvres, je suis en droit de fonder de grands espoirs sur le livre numérique.

Internet est avant tout un merveilleux vecteur de diffusion et de promotion. Je
tente de m'inscrire dans cette logique en proposant sur mon site non seulement
une présentation synthétique de mes travaux mais aussi des extraits de mes
écrits afin que les lecteurs-internautes puissent découvrir mon univers
littéraire. Ne disposant pas de l'appui d'une maison d'édition, ni encore moins
de son réseau de communication et de diffusion, la question de la présentation
de mon livre au public se pose. Le livre numérique me permettrait, en affinant
une politique de prix (les internautes lecteurs semblent disposés à payer un
e-book à 50% de sa valeur en version papier), de proposer mes écrits à un plus
grand nombre de lecteurs. Puisque le net est un promoteur de l'accès à des
livres moins connus (ou absents des réseaux admis de diffusion), je réfléchis
actuellement à l'idée de pousser la logique jusqu'à offrir l'accès au livre
lui-même. La question de la diffusion serait donc réglée.

Par ailleurs, se pose aussi la question de la quantité de tirage d'un livre.
J'édite en moyenne un ouvrage à 300 voire 400 exemplaires. Dommage(s), mon
dernier roman paru en janvier 2003, a été édité à 300 exemplaires. Cette
limitation étant directement liée au coût de fabrication du livre, à
l'investissement global et à la détermination du point mort (combien faut-il que
je vende de livres pour rentrer dans mes frais?). Prenons le cas de deux de mes
précédents livres (Le meublé livres et Deux par d'eux) qui sont aujourd'hui
épuisés. J'ai eu, depuis mon site et directement par certains lecteurs, quelques
demandes concernant ces livres. Malheureusement, à chaque fois ma réponse est la
même. 'Je suis navrée, le livre est épuisé. Vous ne le rééditerez pas? A priori
non.' Je ne peux pas, en effet, financer la réédition (et dans quelles
quantités?) de ces livres. Le livre numérique constitue, pour autant que les
lecteurs souhaitent lire mes écrits sous ce format, une alternative possible.

Bien entendu, comme tout créateur, je suis très attentive (et parfois même
inquiète) à l'utilisation illicite de mes écrits. La question de la protection
de mes oeuvres occupe une place centrale dans ma réflexion. Il existe
aujourd'hui des techniques interdisant les copies illicites et infinies des
oeuvres, les impressions totales ou partielles des textes... Bref la réponse
technologique existe.

Enfin, je réfléchis également sur la perception des droits d'auteur induits par
la diffusion d'une oeuvre sur le net. Dans une récente étude (réalisée en 1999
par Médiangles pour le compte de la SGDL - Société des gens de lettres), 82% des
2.372 personnes interrogées considèrent que les auteurs devraient toucher des
droits pour la diffusion de leurs oeuvres sur le net. Je partage évidemment
cette position même si elle reste difficile à mettre en oeuvre tant du point de
vue pratique, que du point de vue du mode de perception des droits.

En conclusion, et parce que je me situe déjà en dehors des rouages classiques de
la diffusion d'un livre, je considère que le e-book constitue à n'en pas douter
une nouvelle voie de développement pour accroître la diffusion de mes livres et
me permettre de rencontrer un public encore plus large.

En règle générale, le livre numérique offre des avantages significatifs. Il peut
être acheté 24h/24 et 7j/7 depuis n'importe quelle partie du monde et être
téléchargé facilement. Le prix est toujours inférieur à la version papier, alors
que la qualité (graphisme, mise en page...) n'est en rien diminuée. Les
fonctionnalités multimédia sont accessibles et le support 'livre' devient un
outil interactif: navigation hypertexte, signets, notes, commentaires... Le
livre numérique est moins gourmand en terme de stockage (bibliothèque) et il
est, de fait, plus aisément transportable. Il s'abîme moins. Il n'est jamais
épuisé. Bref, du point de vue des 'fabricants' et des 'producteurs' les
avantages sont certains.

Côté lecteur, hormis les capacités techniques répondant à des besoins réels pour
les lecteurs malvoyants de modifier à dessein la taille des caractères, je ne
sais pas si le plaisir lié à l'objet livre sera identique... Ouvrir un livre,
sentir sa couverture craquer légèrement, respirer l'odeur des feuilles, de
l'encre, toucher le papier, manipuler le livre. Bref tout ce qui nous permet de
considérer le livre comme un objet vivant, comme objet à vivre. De même, comment
s'émerveiller numériquement devant une édition originale, ou encore la finesse
de gravures sur bois dans un ouvrage?

Enfin, au-delà de la littérature, les avantages sont incontestablement très
nombreux dans des domaines aussi variés que l'éducation (remplacer les livres
scolaires par des e-books), les milieux professionnels devant se référer à de
véritables annuaires ou ayant recours à des 'bibles' techniques ou commerciales,
ou encore offrir un produit de substitution aux quotidiens, aux magazines et
autres revues en facilitant un accès simple, rapide et direct à l'information.

En conclusion, je pense que le livre numérique offre une foultitude d'avantages
en sacrifiant peut-être, pour la littérature, les livres d'art et la poésie, la
notion de plaisir de lire.

Or les écrivains n'écrivent-ils pas avant tout pour être lus avec plaisir?

En tout cas, je suis avec un grand intérêt l'évolution des mentalités en la
matière."

= Nicolas Pewny, consultant en édition électronique

Nicolas Pewny est le fondateur du Choucas, petite maison d'édition basée en
Haute-Savoie et spécialisée dans les polars, la littérature, les livres de
photos et les livres d'art. Nicolas Pewny tient aussi à avoir des activités non
commerciales, afin de faire connaître des livres pour lesquels il a un coup de
coeur, par exemple les Fables pour l'an 2000 de l'écrivain-paysan normand
Raymond Godefroy. Les éditions du Choucas cessent malheureusement leur activité
en mars 2001, une disparition de plus à déplorer chez les petits éditeurs
indépendants. Nicolas Pewny met désormais ses compétences éditoriales et
numériques au service d'autres organismes.

Le 9 février 2003, Nicolas Pewny écrit:

"Quel chemin parcouru depuis le temps du papyrus ou du parchemin! Le 15e siècle
a vu naître le livre imprimé et le 19e siècle a démultiplié cette révolution. Au
20e l'informatique et le numérique ont encore tout bouleversé...

A l'aube du 21e il est facile de constater que l'Internet a évolué, et
l'importance du 'contenu' s'est accrue, il est devenu un élément primordial.
L'accès à ce 'contenu' devient peu à peu payant. Et le public concerné - en
forte augmentation - est prêt à payer pour un contenu riche et ciblé.

La presse s'en est rendue compte la première, et des journaux tels que Le Monde
ont mis en place une version numérique, souvent interactive, d'où le nom de
l'édition, incluant des 'services' comme l'accès aux archives, la possibilité de
stocker les informations en ligne, etc.

Des éditeurs (Campus Press, Eyrolles, Eni, par exemple) s'en sont rendus compte
aussi, et produisent des ouvrages numériques pour des sujets tels que
l'informatique, l'Internet, les nouvelles technologies, sciences & techniques,
etc. Plus pratiques à utiliser et bien moins chers que la version 'papier'!

Personnellement je me suis tellement habitué à trouver toute information en
ligne ou dans des ouvrages sous forme numérique que je serais désemparé si
j'étais privé de ces moyens de recherche.

L'informatique évolue rapidement. Les ordinateurs se libèrent des fils de
connexion, deviennent plus rapides et maniables, les écrans plus confortables,
les techniques du 'numérique' vont évoluer également, évoluent déjà.

Je vois le livre numérique du futur comme un 'ouvrage total' réunissant textes,
sons, images, vidéo, interactivité: une nouvelle manière de concevoir et
d'écrire et de lire, peut-être sur un livre unique, sans cesse renouvelable, qui
contiendrait tout ce que l'on a lu, unique et multiple compagnon.

Utopique? Invraisemblable? Peut-être pas tant que cela!"

= Marie-Joseph Pierre, enseignante-chercheuse à La Sorbonne

Marie-Joseph Pierre, enseignante-chercheuse à l'Ecole pratique des hautes études
(EPHE, section Sciences religieuses, Paris-Sorbonne), est depuis toujours férue
de nouvelles technologies, bien avant que cela ne devienne dans l'air du temps.
Elle fait partie de ces professeurs et chercheurs toujours prêts à mettre leur
savoir à la disposition d'autrui, aussi bien ses collègues et étudiants que les
habitants d'Argentan (Normandie), dont elle est l'une des maires-adjoints.

Le 8 février 2003, Marie-Joseph Pierre écrit:

"Il me paraît évident que la publication des articles et ouvrages au moins
scientifiques se fera de plus en plus sous forme numérique, ce qui permettra aux
chercheurs d'avoir accès à d'énormes banques de données, constamment et
immédiatement évolutives, permettant en outre le contact direct et le dialogue
entre les auteurs. Nos organismes de tutelle, comme le CNRS (Centre national de
la recherche scientifique) par exemple, ont déjà commencé à contraindre les
chercheurs à publier sous ce mode, et incitent fortement les laboratoires à
diffuser ainsi leurs recherches pour qu'elles soient rapidement disponibles. Nos
rapports d'activité à deux et à quatre ans - ces énormes dossiers peineux
résumant nos labeurs - devraient prochainement se faire sous cette forme. Le
papier ne disparaîtra pas pour autant, et je crois même que la consommation ne
diminuera pas... Car lorsque l'on veut travailler sur un texte, le livre est
beaucoup plus maniable. Je m'aperçois dans mon domaine que les revues qui ont
commencé récemment sous forme numérique commencent à être aussi imprimées et
diffusées sur papier dignement relié. Le passage de l'un à l'autre peut
permettre des révisions et du recul, et cela me paraît très intéressant."

= Philippe Renaut, gérant des éditions du Presse-Temps

Philippe Renaut est gérant des éditions du Presse-Temps. Fondé en 2002 par cinq
associés passionnés de littérature, Le Presse-Temps est une maison d'édition
littéraire qui mise avant tout sur la qualité et le suivi de chaque livre, avec
un tirage prévu de 2.000 exemplaires par titre et un rythme de publication d'une
dizaine de livres par an, loin des considérations du "toujours plus, toujours
plus vite" du marché actuel. Philippe Renaut est aussi le rédacteur en chef
d'Edition-actu, une lettre électronique bimensuelle (deux fois par mois)
décalée, informative et humoristique sur le monde de l'édition. Edition-actu est
publié par l'éditeur CyLibris, qui fut en son temps un pionnier de l'édition
électronique.

Le 21 février 2003, Philippe Renaut écrit:

"Commençons tout d'abord par établir un sens clair au terme Livre numérique. Car
le Livre numérique est bien un Livre et pas un sous-produit dérivé de
l'informatique. En effet, si on tente de décrire le livre en fonction de son
support physique (objet relié, avec des pages etc.), on arrive vite à une
impasse, car dès lors faut-il bannir le livre de poche sous prétexte que sa
qualité est inférieure et que l'on y retrouve pas 'le plaisir de l'objet livre'?
Non, car le livre de poche est un instrument essentiel de diffusion de la
culture, vers le grand public et en ce sens est un livre à part entière. Aussi,
plutôt que de s'attacher au support attachons-nous au contenu. Même si le livre
numérique possède par essence un contenu plus volatile, téléchargeable,
effaçable, etc, il est avant tout vecteur de transmission d'un contenu culturel,
et d'un contenu culturel fruit d'un travail éditorial. C'est plutôt par la
conjonction de ces deux éléments essentiels - vecteur de communication d'un
contenu travaillé éditorialement - que l'on peut définir le livre par opposition
à la mise en ligne ou mise à disposition massive de texte sans un regard ou une
labellisation professionnels. En effet sans pouvoir assurer que magiquement
l'oeil d'un éditeur permet de déceler le mauvais du bon, il reste néanmoins
l'instrument par lequel un lecteur peut tenter de trier dans la production
désormais pléthorique de livres. Parfois des ouvrages de qualité se retrouveront
malheureusement auto-édités pour n'avoir su être décelés, et d'autres médiocres
se retrouveront édités envers et contre tout, mais cela ne change rien au
processus de base qui veut que le tamis éditorial joue son rôle et aide le
public dans ses choix (il suffit de considérer le niveau moyen des manuscrits
reçus par une maison d'édition pour s'en convaincre!). De la même manière, un
surfeur sur le Web va utiliser ses annuaires préférés pour identifier les sites
qui lui sembleront les plus adaptés, seuls outils permettant encore un tri dans
la masse désordonnée et titanesque d'informations qui lui est accessible.

Dans ce cadre le Livre numérique à toute sa place puisqu'il reste un Livre et
que le support numérique lui offre des possibilités nouvelles. Encore une fois,
de même que le poche n'est pas venu supplanter le livre, mais est venu compléter
le marché du livre en permettant à de nouveaux acheteurs d'accéder à la culture,
le livre numérique n'est pas là en remplacement du livre mais en accompagnement.
A l'heure d'aujourd'hui il est encore bien difficile de discerner quelles seront
les utilisations les plus fréquentes du livre numérique et c'est ce flou qui
rend fragiles les entreprises qui tentent depuis quelques années déjà de
s'emparer du marché. Car pour vendre il faut cibler et pour cibler il faut
anticiper, hors en ce domaine l'anticipation est ardue. Les premières tentatives
ont tenté de créer une demande qui n'existait pas et ce fut un échec. La
nouvelle vague saura sûrement mieux pressentir dans un marché plus mûr les
désirs et les manques du lectorat. Documentation technique, grands voyageurs,
personnes handicapées visuelles, base encyclopédique, et nouveaux romans
interactifs, sont autant de portes entrouvertes qui méritent un nouveau coup de
boutoir.

A quelques années près, le Livre numérique, quelque soit son support
propriétaire, PDA, ou autre devrait percer dans très peu de temps."

= François Vadrot, PDG de FTPress

En août 1999, François Vadrot fonde la société de cyberpresse FTPress (French
Touch Press), basée à Paris. En septembre 1999, il lance Internet Actu, qui
remplace LMB Actu (Le Micro Bulletin Actu). D'autres publications suivent, ainsi
que des réalisations multimédias et des émissions de télévision, dont certaines
suivent de près l'actualité du livre.

Le 9 février 2003, François Vadrot écrit:

"De façon générale, pour ma part je reste à lire les livres sur papier. Quant
aux oeuvres en général, sur internet, elles prennent et prendront des formes que
le livre imprimé ne permet pas, notamment par l'insertion de créations
multimédia, insérées à l'intérieur, à l'instar des illustrations et photos dans
les livres papier. Concernant FTPress, pour l'instant nous ne sommes pas sur
cette voie de l'édition, mais plus sur celle de la communication multimédia pour
les entreprises ou administrations. Cela commence à bouger dans ce sens."

= Russon Wooldridge, créateur du Net des études françaises

Russon Wooldridge est professeur au département d'études françaises de
l'Université de Toronto et créateur de ressources littéraires librement
accessibles en ligne. En mai 2000, il fonde le Net des études françaises (NEF),
suite au colloque qu'il organise pour un groupe de francophones (Colloque
international sur les études françaises favorisées par les nouvelles
technologies d'information et de communication, Toronto, mai 2000). Le Net des
études françaises se veut d'une part "un filet trouvé qui ne capte que des
morceaux choisis du monde des études françaises, tout en tissant des liens entre
eux", d'autre part un réseau dont les "auteurs sont des personnes oeuvrant dans
le champ des études françaises et partageant librement leur savoir et leurs
produits avec autrui".

Le 9 mars 2003, Russon Wooldridge écrit:

"D'abord, qu'est-ce que le livre? C'est toujours, dans l'esprit des gens comme
dans l'usage de la langue, un objet plus ou moins portable fait d'un ensemble de
feuillets de papier reliés. Du point de vue historique c'est le codex de
papyrus, de parchemin ou de papier connu depuis deux millénaires. Le livre
contient un texte dont la lecture se fait linéairement de manière suivie et dont
la maîtrise peut s'aider d'une lecture linéaire ponctuelle ou d'une lecture
verticale permises par l'éventuelle structuration donnée par une table des
matières ou un index. (Voir à ce sujet Alberto Manguel, A History of Reading,
1996.)

Le livre numérique serait une version électronique du contenu du codex sans son
contenant. On doit distinguer deux types de livres numériques: ceux qui
retiennent l'image du codex - il s'agit des livres en 'portable document format'
(pdf), par exemple - et ceux qui profitent du médium informatique pour en
permettre lectures linéaires et verticales - il s'agit alors, pour ce qui est du
World Wide Web, des formats 'hypertext markup language' (html) ou 'text only'
(txt).

Comment se prononcer sur l'avenir du livre numérique? Faisons une première
constatation sur le degré d'acceptation des nouvelles technologies. Si
l'expression un téléphone portable s'est très vite abrégée en un portable, c'est
que cet appareil permet à son usager de téléphoner à tout moment et en tout
lieu. Jusqu'ici l'expression un livre numérique ne s'est pas, du moins pas
encore, abrégée en *un numérique. Le substantif numérique n'a toujours que le
sens 'ce qui relève du domaine numérique' et ne s'emploie qu'avec l'article
défini: le numérique. Quand je voyage dans le métro, dans un tramway, un
autobus, un train ou un avion, je vois autour de moi des gens qui dorment, qui
sont plongés dans leurs pensées, qui conversent ou qui lisent. Certains lisent
un journal ou un magazine, beaucoup lisent un livre en papier. Aucun ne lit un
livre numérique. Bien que le monde du livre ait été modifié par les forces du
marché et les effets des développements technologiques, les grandes librairies
du type Indigo ou Chapters attirent un grand nombre de personnes de tout âge et
de tous les goûts, que l'on y voit lisant un livre papier confortablement
installés dans des fauteuils ou assis dans la section café à discuter
littérature, cuisine ou jardinage. Le prix de £16.99 (27 euros/dollars, ndlr) et
les 768 pages du dernier Harry Potter, qui doit sortir en librairie le 21 juin
2003, n'ont pas nui aux précommandes et on a prévu un premier tirage de
plusieurs millions d'exemplaires.

Autrement dit, l'écran n'a pas réussi à concurrencer le papier dans la lecture
personnelle, qui est le mode usuel d'utilisation ou d'appropriation du livre.

Quelle est donc la place du livre numérique et, si celui-ci a une place, quel en
est l'avenir? Disons tout de suite qu'il a une place certaine, cruciale, celle
de rendre accessibles des textes difficilement trouvables en librairie ou en
bibliothèque. Le patrimoine livresque d'une culture se trouve ainsi protégé et
diffusé par des programmes tels que Gallica, de la Bibliothèque nationale de
France, ou le Doctrine Publishing Corporation.

Dans quelle mesure cependant ce patrimoine est-il vraiment protégé? L'encre
posée sur le papier est toujours lisible plusieurs siècles après; le livre
numérique sera-t-il encore lisible dans cent ans? Il y aurait lieu, je crois,
d'évoquer Le chêne et le roseau de La Fontaine. Il y a des livres numériques
lourds et fragiles, d'autres légers et résistants. La lourdeur se mesure en
termes de complexité du langage de stockage et d'affichage, la fragilité en
termes d'utilisabilité du support. La plupart des logiciels de gestion de bases
de données tels que ceux utilisés par les projets Frantext ou ARTFL, par
exemple, sont complexes et dépendants de systèmes d'opération particuliers. Il
n'est pas certain que les fichiers pdf ou les CD-ROMs et DVD-ROMs soient
utilisables à long terme. En revanche, les textes en format html ou txt sont
légers (simples) et pourront être lus pendant longtemps, quels que soient les
plate-formes ou systèmes d'opération.

À ce titre, les éditeurs de livres numériques les plus importants seraient ceux
de programmes collaboratifs comme le Doctrine Publishing Corporation, dont les textes sont
librement accessibles en ligne sur des sites comme The Online Books Page, The
Internet Public Library, Eldritch Press ou ClassicReader.com; ou des entreprises
individuelles comme Athena, Maupassant par les textes ou la Bibliothèque
électronique de Lisieux. Ma propre contribution personnelle à cet effort est
quelques textes de la Renaissance française accessibles en ligne en mode lecture
(html), plus quelques dictionnaires de la même période (voir RenDico) stockés en
format ASCII-DOS sur un ordinateur à Toronto et un serveur à Paris."

= Denis Zwirn, PDG de Numilog

Denis Zwirn fonde en avril 2000 la société Numilog, avec Hervé Zwirn et Patrick
Armand. Mise en ligne en septembre 2000, la librairie numérique Numilog est la
première librairie à vendre exclusivement des livres numériques, par
téléchargement et dans plusieurs formats. Quant à la société Numilog, elle est à
la fois une librairie en ligne, un studio de fabrication et un diffuseur de
livres numériques. Début 2003, le catalogue comprend plus de 3.000 ebooks
(livres et numéros de revues) en français et en anglais, aux formats PDF
(Acrobat Reader), LIT (Microsoft Reader) ou PRC (Mobipocket Reader), grâce à un
partenariat avec une quarantaine d'éditeurs.

Le 3 février 2003, Denis Zwirn écrit:

"Nul n'est prophète en son pays, et je suis donc probablement mal placé, en tant
que libraire numérique, pour faire de la prospective pertinente sur les livres
numériques. On peut d'ailleurs se demander si quiconque est à même d'en faire,
si tant est qu'en matière de technologie et de société, la prévision - ou la
prophétie - est une discipline peu scientifique (on peut lire à ce sujet la
critique faite par Karl Popper dans Misère de l'Historicisme). On peut en outre
constater le tort que cause actuellement au développement serein du secteur des
livres numériques les prophéties exubérantes faites au début de l'année 2000 par
certains et reprises abondamment par la presse, qui s'acharne aujourd'hui et
sans plus de nuances qu'hier à démolir ce qu'elle a adoré quelques mois.

En tant qu'acteur de la distribution de livres numériques, je me dois toutefois
bien sûr d'avoir une stratégie, fondée sur des anticipations, c'est-à-dire sur
des 'paris raisonnables' compte tenu de notre information du moment. Mais encore
une fois, ces anticipations ne sont pas des prévisions: elles ont à la fois un
caractère probabiliste (incertain) et conditionnel (elles décrivent des
conditions d'évolution du marché). Ces précautions épistémologiques étant
faites, voici quelques anticipations sur lesquelles se fonde la stratégie
actuelle de Numilog (le 3 février 2003):

1. L'équipement des individus et des entreprises en matériel pouvant être
utilisé pour la lecture numérique dans une situation de mobilité va continuer de
progresser très fortement dans les dix prochaines années sous la forme de
machines de plus en plus performantes (en terme d'affichage, de mémoire, de
fonctionnalités, de légèreté...) et de moins en moins chères. Cela prend dès
aujourd'hui la forme de PDA (Pocket PC et Palm Pilot), de Tablettes PC et de
Smart phones, ou de Smart displays (écrans tactiles sans fil). Trois tendances
devraient être observées: la convergence des usages (téléphone / PDA), la
diversification des types et tailles d'appareils (de la montre-PDA-téléphone à
la Tablette PC waterproof), la démocratisation de l'accès aux machines mobiles
(des PDA pour enfants à 15 euros). Si les éditeurs et les libraires numériques
savent en saisir l'opportunité, cette évolution représente un environnement
technologique et culturel au sein duquel les livres numériques, sous des formes
variées, peuvent devenir un mode naturel d'accès à la lecture pour toute une
génération.

2. En dehors du contexte de la mobilité, la mise à disposition de publications
numériques (livres, revues, thèses...) a des applications évidentes pour tous
ceux qui travaillent avec des documents: enseignants, chercheurs, étudiants,
journalistes, consultants... Trois avantages sont particulièrement significatifs
dans ce domaine: l'accès instantané à distance, la modularité (accès limité aux
chapitres, articles ou pages pertinents), les fonctionnalités informatiques de
recherche dans une base. Le support de lecture privilégié est alors simplement
l'ordinateur, qui permet notamment d'imprimer des pages de ces documents (mais
les frontières ordinateurs / tablettes mobiles vont devenir floues). Plusieurs
modèles de distribution émergeront probablement pour ces publications: l'accès
sur abonnement à des vastes banques de textes numérisés, le prêt de documents
numériques.

3. Dans l'univers numérique comme dans l'univers traditionnel, la distribution
est en général mieux assurée par des professionnels de la distribution offrant
un large catalogue de produits de marques différentes. Même si Internet est un
formidable media permettant la distribution directe des livres par les auteurs
(menaçant les éditeurs?) et par les éditeurs (menaçant les distributeurs?), une
part extrêmement majoritaire des ventes de livres numériques sera effectuée par
des distributeurs offrant des catalogues 'multi-auteurs' et 'multi-éditeurs',
plus riche à consulter par les lecteurs. Ces distributeurs ne se limiteront pas
nécessairement aux seules librairies en ligne actuelles (du type www.amazon.fr):
il peut également s'agir de portails, ayant un accès à un grand nombre de
visiteurs (du type www.yahoo.fr) ou de portails spécialisés sur des thèmes (du
type www.laportedudroit.com). C'est une des manières dont le numérique peut
changer le processus de distribution actuel. Ce modèle permet également de
penser qu'il y a un rôle à jouer pour des 'diffuseurs numériques', offrant à ces
différents points de distribution des catalogues clés en main (droits, fichiers,
technologies de gestion des droits numériques). Numilog, au-delà de sa librairie
www.numilog.com, a l'ambition de devenir un de ces diffuseurs.

4. Enfin, l'avenir du marché des livres numériques dépend de la possibilité de
trouver un compromis entre trois éléments: le très légitime souci des auteurs et
des éditeurs ne pas voir leurs oeuvres piratées et diffusées librement sur des
sites Peer to Peer (du type Kazaa), la demande des lecteurs de ne pas être
pénalisés en terme de droits d'usage sur les livres par une protection excessive
et enfin le prix des livres numériques. Les controverses actuelles en France sur
la notion d' 'exception de copie privée' dans le cadre de la transposition de la
directive européenne sur la protection des droits d'auteur numériques en sont
une excellente illustration, bien qu'elles se focalisent pour le moment plutôt
sur la musique. On peut faire le pari que les compromis qui seront dégagés
seront de nature multiples, selon le type de livres, le type de supports, le
type de public et qu'aucun modèle uniforme ne s'imposera. A ce titre, les
modèles cités plus haut d'accès sur abonnement à des banques de textes
numériques et de sites de prêt de livres numériques sont de bonnes pistes. En ce
qui concerne les livres vendus en 'pay-per-view', le prix des livres numériques
s'ajustera probablement à la baisse sur les droits d'usage qui sont attachés à
ces livres, une baisse de prix significative étant par ailleurs un des meilleurs
moyens de limiter la tentation du piratage et de susciter la création d'un vaste
marché. Enfin, de nombreux sites, y compris des sites commerciaux, proposeront
des textes gratuits liés à différents usages: échange de textes au sein de
communautés de recherche ou de débat, inédits testés par le public avant de
passer dans le circuit commercial, textes du domaine public sans travail
d'édition, extraits promotionnels de livres, livres publicitaires?... Cet espace
d'accès libre à des ressources gratuites, qui se développera et représente un
des bénéfices attendus d'Internet, est tout à fait compatible avec des espaces
commerciaux d'accès payant et devrait même en être conçu comme complémentaire
dans le cadre des multiples opportunités de synergies entre différentes formes
de distribution qu'offrent les publications numériques."


# [ANNEXE] COMMENTAIRES


Ce travail de recherche a vu le jour dès 1995. Il s’est d’abord intitulé De
l’imprimé à Internet, avec une première synthèse publiée en 1999 par les
éditions 00h00 (version PDF et version imprimée) puis en 2001 par le Net des
études françaises (version web). Il s’est poursuivi au fil des ans avec deux
nouveaux titres: Entretiens (1998-2001), qui regroupe une centaine d’entretiens
avec des professionnels du livre et apparentés, et Le Livre 010101 (1993-2003),
un ouvrage de synthèse en deux volumes (voir plus haut). L'ensemble est publié
en ligne sur le Net des études françaises (NEF), basé à l’Université de Toronto
(Canada), tout comme nombre d’enquêtes et d’articles connexes. A la demande des
adeptes du format PDF, Le Livre 010101 est également distribué gratuitement par
la librairie numérique Numilog. Voici les commentaires de plusieurs
participants, rassemblés pour la plupart au cours de l'année 2005.

Anne-Bénédicte Joly, écrivain-éditeur, qui auto-édite ses oeuvres et les promeut
sur son site web: "J’ai collaboré à trois reprises avec Marie Lebert dans le
cadre de ses travaux de recherche. Non seulement l’expérience s’est parfaitement
déroulée grâce au très grand professionnalisme dont Marie Lebert a su faire
preuve tout au long de nos travaux (tant durant la phase analyse que durant la
phase restitution avant validation), mais aussi elle a accompagné ces démarches
d’un soutien et d’une communication de tous les instants. Une fois les travaux
effectués et les données rassemblées dans un ouvrage, dont la qualité et la
pertinence font aujourd’hui référence (dans le monde de l’édition numérique),
Marie Lebert a attaché une grande importance au retour d’information auprès des
personnes interviewées. Participer dans ces conditions à de tels travaux
d’analyse et collaborer de cette manière ont été des étapes particulièrement
intéressantes à de nombreux égards." (février 2005)

Olivier Bogros, directeur de la Médiathèque de Lisieux et créateur de la
Bibliothèque électronique de Lisieux: "Notre première collaboration avec Marie
Lebert remonte à juin 1998, époque à laquelle elle s’était lancée dans sa série
d’entretiens en ligne consacrés aux acteurs de l’internet littéraire, encore
pionniers. La simplicité apparente de sa méthode faisait apparaître par la
confrontation des opinions la richesse du sujet et du projet. Les mises à jour
des entretiens permettent de suivre au fil des ans les modifications importantes
des sites littéraires liées au développement de l’internet grand public." (mars
2005)

Pierre Schweitzer, architecte designer, inventeur du projet @folio, une tablette
numérique de lecture nomade: "J’ai participé en janvier 2001 aux Entretiens de
Marie Lebert et découvert sa prodigieuse enquête sur le texte, le livre,
l’imprimé et leurs mutations à l’heure des nouvelles technologies de
l’information et d’internet. L’enquête réalisée par Marie est à ma connaissance
une des plus approfondies et des mieux fouillées sur le sujet. Sortant des
sentiers battus, son enquête agrège une somme impressionnante d’interviews, tout
à fait remarquable par la diversité des éclairages offerts et par la variété des
points de vue recueillis. Les Entretiens de Marie furent pour moi-même une
source d’information passionnante et un document de référence vers lequel j’ai
pris l’habitude de renvoyer mes interlocuteurs ou certains amateurs éclairés.
Car son travail est aussi agréable et efficace dans sa forme: l’écriture
hypertexte est investie avec passion, goût et malice: la mise en ligne et les
traductions offertes en facilitent grandement l’accès. Voici en quelques mots
succincts ma perception du travail patient et généreux de Marie, qui fait
d’elle, à mes yeux, une des spécialistes les mieux avisés et les plus constants
d’un domaine qui, malgré les soubresauts et certaines désillusions, n’a pas
encore fini de nous dire ses derniers mots..." (avril 2005)

Nicolas Pewny, fondateur des éditions du Choucas, puis consultant publishing et
internet: "J’ai eu le plaisir de suivre les recherches de Marie Lebert. Elle
s’est intéressée à l’internet et au télétravail à une époque où ils n’étaient
connus que de quelques initiés. Elle a su voir très tôt les conséquences des
bouleversements apportés dans le monde du livre par l’internet et les
technologies numériques. Marie Lebert a fait un gigantesque travail de
recherche, véritable travail de précurseur, pour en faire l’historique et la
synthèse, dans ses ouvrages Le Livre 010101. Ces ouvrages sont et resteront des
documents incontournables pour qui veut comprendre les mutations profondes que
l’internet engendre." (février 2005)

Peter Raggett, directeur du Centre de documentation et d’information (CDI) de
l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques): "J’ai
participé aux Entretiens de Marie Lebert dans le cadre de son projet de
recherche Le Livre 010101 et j’ai été impressionné par ses connaissances des
derniers développements dans le domaine de l’édition électronique et par l’étude
approfondie qu’elle a rédigée. Cette étude est l’une des oeuvres les plus
importantes sur l’utilisation des nouvelles technologies dans l’édition." (avril
2005)

Philippe Renaut, rédacteur en chef d’Edition-actu, lettre d’information de
CyLibris, et gérant des éditions du Presse-Temps: "J’ai eu l’occasion de
collaborer avec Marie Lebert dans le cadre de ses recherches en ligne. Marie
fait preuve d’un professionnalisme et d’une honnêteté intellectuelle sans faille
qui apporte à tous ses travaux une crédibilité et une dynamique exceptionnelles.
Sa recherche sur l’édition en ligne, fouillée et argumentée, a été diffusée
logiquement sur le web par moyens numériques, apportant ainsi une preuve
supplémentaire de la conviction de Marie pour l’avènement d’une ère numérique
dans la lecture et la diffusion de la culture." (avril 2005)

Jean-Paul, webmestre du site hypermédia cotres.net: "C'était la dernière
décennie de notre 2e millénaire. L'Histoire frappe à la porte, puis la fracasse:
l'Internet (il porte encore une majuscule) fait irruption. C'est l'ère, l'erre
et l'aire des pionniers de la Toile, des chemineaux de ce continent incertain
que des banquiers terrorisés tentent de coloniser avant leurs concurrents, que
des mohicans éblouis explorent dans le ravissement. Marie en est. Elle arpente
le net (c'est encore possible pour un/e solitaire), va de l'un à l'autre,
interviewe, noue des liens, suscite les rencontres, les échanges. Fidèle à
l'esprit du temps, cela se fait dans la transparence, d'égal à égal, à la
terrasse ouverte des cafés pas toujours virtuels. D'année en année, les mises à
jour se font quasiment en direct, on peut suivre l'évolution (ultra-rapide) du
bouleversement qu'opère l'impérialisme du réseau des réseaux sur toutes sortes
d'activités humaines, tout particulièrement dans le royaume d'élection de Marie:
l'écriture, et tout ce qui s'y rattache, de la plume (d'acier) à la presse (de
plomb). Le Livre 010101 sera la somme de cette expérience: une mine d'infos et
d'adresses indispensables à quiconque cherchait quelques amers dans le vaste
océan du net." (décembre 2005)

Marc Autret, journaliste et infographiste: "C’est tout naturellement chez
Numilog que la journaliste Marie Lebert a mis en circulation sa remarquable
enquête: Le Livre 010101 (version 2002, 158 pp., 1 Mo, ndlr). En quelque 158
pages, elle présente d’innombrables acteurs de l’édition numérique, leur
démarche, leurs problèmes, leurs espoirs. Une somme d’entretiens et d’analyses
qui, par sa densité et sa qualité, tient de la prouesse. A découvrir." (Ecrire &
Editer, nº 41, décembre-janvier 2003)

Denis Zwirn, président de Numilog, grande librairie de livres numériques et
prestataire de services: "Marie Lebert est entrée en contact avec la société
Numilog en février 2001 à l’occasion de la rédaction de son livre d’entretiens
avec des spécialistes du livre électronique Le Livre 010101. Cet ouvrage, qui
porte sur deux périodes (1993-1998 et 1998-2003), fait un point extrêmement
complet sur l’historique et les développements actuels des livres numériques
dans le monde. Il recense, compare et classifie de manière très instructive les
points de vue et expériences de la plupart des pionniers de l’édition numérique,
en particulier francophone. Le travail d’interviews effectué par Marie Lebert
témoigne d’une grande connaissance des enjeux et problématiques de ce secteur.
Il invite les spécialistes de ces nouvelles manières d’écrire, d’éditer et de
distribuer des livres à engager avec Marie Lebert une discussion constructive
afin d’éclaircir leur propre contribution et leur propre analyse de ce secteur.
L’édition numérique représente une innovation forte et profonde de la filière
livre, qui comporte des aspects multidisciplinaires et concerne des acteurs de
types très différents: auteurs, éditeurs, universitaires, entreprises de
commerce électronique. Marie Lebert a accompli à cet égard à travers cet ouvrage
un important travail de pionnier pour en effectuer la toute première synthèse
francophone existant au monde et pour la communiquer à tous les publics
intéressés par ces innovations, par l’unité qu’elles peuvent receler, les paris
sur lesquels elles reposent et les interrogations qu’elles soulèvent quant à son
avenir. Marie Lebert est devenue de ce fait une des meilleures spécialistes
mondiales du sujet. Son travail lui a par ailleurs permis de créer un réseau de
communication unique entre les spécialistes du livre électronique, utile à toute
la filière dans la mesure où par son intermédiaire de nombreux et utiles
échanges ont pu se nouer entre différents professionnels et donner naissance à
des projets concrets de coopération.

Marie Lebert accomplit avec une grande rigueur un travail indispensable et qui
restera une référence pour l’étude de ce nouveau secteur, porteur d’une
révolution potentiellement majeure pour l’édition et au-delà pour la diffusion
de la connaissance et pour l’éducation. Elle le fait avec un grand sérieux dans
l’analyse, dans l’utilisation des concepts, tant théoriques que techniques ou
économiques, si tant est que tous ces plans d’analyse sont nécessaires pour
comprendre de manière complémentaire et en profondeur les enjeux de l’édition
numérique. Son approche très objective et complète des enjeux du secteur permet
par ailleurs de présenter à la fois les modèles non commerciaux d’édition
numérique, liés aux approches d’écrivains inventant de nouvelles formes de
création et de diffusion littéraire ou aux tenants de l’internet libre et
gratuit, et les modèles commerciaux, liés aux entreprises d’édition ou aux
professionnels du commerce électronique. Elle invite à réfléchir sur les
contradictions et/ou les complémentarités entre ces deux types de modèles, une
question essentielle qui traverse aujourd’hui toute l’économie d’internet et des
biens numériques culturels. Compte tenu de sa valeur, la librairie Numilog a
choisi de diffuser le travail de Marie Lebert sur son site afin que ses
visiteurs puissent librement le télécharger, le consulter et mieux s’informer
sur les livres numériques qui représentent notre activité principale." (février
2005)

[Quelques années après, Le Livre 010101 est suivi d'un nouveau livre de
synthèse, Les mutations du livre, publié en septembre 2007.]


SITES ET PAGES WEB


Plutôt que la bibliographie d’usage, voici une liste de sites et pages web,
nettement plus facile à utiliser étant donné le sujet. Cette liste est classée
par ordre alphabétique.

ABU: la bibliothèque universelle: http://abu.cnam.fr/

AcqWeb’s Directory of Publishers and Vendors:
http://acqweb.library.vanderbilt.edu/acqweb/pubr.html

Acrobat eBook Reader: http://www.adobe.com/products/ebookreader/

Acrobat Reader: http://www.adobe.com/products/acrobat/

Acrobat Reader (France): http://www.adobe.fr/products/acrobat/

ADBS-info: http://www.adbs.fr/wws/info/adbs-info

AddALL: http://www.addall.com/

Administration fédérale suisse - Dictionnaires électroniques:
http://www.admin.ch/ch/f/bk/sp/dicos/dicos.html

Adobe Acrobat: http://www.adobe.com/products/acrobat/

Adobe Content Server: http://www.adobe.com/products/contentserver/

Adobe eBooks Central: http://www.adobe.com/epaper/ebooks/

Adobe Reader: http://www.adobe.com/products/acrobat/readermain.html

Adobe Systems: http://www.adobe.com/

Adobe Systems France: http://www.adobe.fr/

@folio: http://atfolio.u-strasbg.fr/

Agence France-Presse (AFP) - Médias:
http://www.afp.com/francais/links/?cat=links

Agence intergouvernementale de la francophonie (AIF):
http://agence.francophonie.org/

Agence universitaire de la francophonie (AUF): http://www.auf.org/

@graph: http://www.agraph.org/

Alapage: http://www.alapage.com/

Alis Technologies: http://www.alis.com/

Amazon.com: http://www.amazon.com/

Amazon.com eBooks: http://www.amazon.com/ebooks/

Amazon.fr: http://www.amazon.fr/

American National Standards Institute (ANSI): http://www.ansi.org/

American Society for Information Science and Technology (ASIST):
http://www.asis.org/

Anacoluthe: http://www.anacoluthe.com/

Analyse et traitement informatique de la langue française (ATILF):
http://www.atilf.fr/

Ancion, Nicolas (site): http://ibelgique.ifrance.com/ancion/

Andrachmes, Alex (site): http://www.webserial.be.tf/

APELSE (Association pour la promotion de l’écriture et de la lecture sur support
électronique): http://www.apelse.asso.fr/

APELSE - Forum: http://www.apelse.asso.fr/forum/

Apple: http://www.apple.com/

Ariel: http://www.infotrieve.com/ariel/

ARTFL (American and French Research on the Treasury of the French Language):
http://humanities.uchicago.edu/orgs/ARTFL/

ASCII (American standard code for information interchange):
http://www.asciitable.com/

Association des professionnels de l’information et de la documentation (ADBS):
http://www.adbs.fr/

Association européenne pour les ressources linguistiques (ELRA):
http://www.icp.grenet.fr/ELRA/

Association for Computational Linguistics (ACL):
http://www.cs.columbia.edu/~acl/

Association française pour la lecture: http://www.lecture.org/

Association of Research Libraries (ARL): http://www.arl.org/

Association pour la promotion de l’écriture et de la lecture sur support
électronique (APELSE): http://www.apelse.asso.fr/

Athena: http://un2sg4.unige.ch/athena/

Athena Literature Resources: http://un2sg4.unige.ch/athena/html/booksite.html

ATILF (Analyse et traitement informatique de la langue française):
http://www.atilf.fr/

Audible.com: http://www.audible.com/

Autre Terre (Une): http://www.une-autre-terre.net/

Bac-L: http://www.bac-l.com/

Barnes & Noble: http://www.bn.com/

Barnes & Noble Digital: http://ebooks.bn.com/bn_digital

Barnes & Noble eBooks: http://ebooks.bn.com/

Benetech: http://www.benetech.org/

Berkeley Libraries: http://library.berkeley.edu/

Berners-Lee, Tim (site): http://www.w3.org/People/Berners-Lee/

Bertelsmann: http://www.bertelsmann.de/

Bible de Gutenberg: http://prodigi.bl.uk/gutenbg/

Biblio-fr: http://www.cru.fr/Listes/biblio-fr@cru.fr/

Biblio On Line: http://www.biblionline.com/

Bibliopolis: http://www.bibliopolis.fr/

Bibliothèque électronique de Lisieux (La): http://www.bmlisieux.com/

Bibliothèque et Archives du Canada: http://www.nlc-bnc.ca/

Bibliothèque municipale de Lyon: http://www.bm-lyon.fr/

Bibliothèque nationale de France (BnF): http://www.bnf.fr/

Bibliothèque nationale de France (BnF) - Signets (Les):
http://www.bnf.fr/pages/liens/

Bibliothèque nationale du Québec (BNQ): http://www.bnquebec.ca/

Bibliothèque nationale du Québec (BNQ) - Catalogue multimédia:
http://www.biblinat.gouv.qc.ca:6611/

Bibliothèque publique d’information (Centre Pompidou): http://www.bpi.fr/

BIEF (Bureau international de l’édition française): http://bief.org/

BIEF – Editeurs: http://bief.org/editeurs/

Blackwell’s: http://www.blackwell.com/

Bluetooth: http://www.bluetooth.com/

Bogros, Olivier (site): http://www.miscellanees.com/

BOL.com: http://www.bol.com/

BookFinder.com: http://www.bookfinder.com/

BookSense.com: http://www.booksense.com/

Bookshare.org: http://www.bookshare.org/

Bookweb.org: http://www.bookweb.org/

Boutiny, Lucie de (site): http://www.synesthesie.com/boutiny/

BrailleNet: http://www.braillenet.org/

BrailleNet - Base de données Hélène: http://www.braillenet.org/bv/helene/

BrailleNet - Bibliothèque virtuelle: http://www.inrialpes.fr/braillenet/BV/

BrailleNote: http://www.braillenote.com/

Brandenbourger, Anne-Cécile (site): http://www.anacoluthe.com/

British Library (The): http://www.bl.uk/

British Library Public Catalogue (BLPC) (The): http://blpc.bl.uk/

Budapest Open Access Initiative: http://www.soros.org/openaccess/

Bureau international de l’édition française (BIEF): http://bief.org/

Calcre.com - Information et défense des auteurs: http://www.calcre.com/

Captain-doc: http://www.captaindoc.com/

Catalogue collectif de France (CCFr): http://www.ccfr.bnf.fr/

Catalogue critique des ressources textuelles sur internet (CCRTI):
http://www.terminalf.net/ccrti/

Centre d’arbitrage et de médiation de l’OMPI:
http://arbiter.wipo.int/center/index-fr.html

Centre international francophone de documentation et d’information (CIFDI):
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